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Title: La Comédie humaine volume VI - Scènes de la vie de Province - Tome II
Author: Balzac, Honoré de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Comédie humaine volume VI - Scènes de la vie de Province - Tome II" ***

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    Au lecteur.

    Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité,
    la version originale. Seules les corrections indiquées
    à la fin du texte ont été effectuées.



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  H. DE BALZAC.


  LA
  COMÉDIE HUMAINE

  SIXIÈME VOLUME.


  PREMIÈRE PARTIE.
  ÉTUDES DE MŒURS.


  DEUXIÈME LIVRE.


  PARIS.--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ
  RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.



  SCÈNES
  DE LA
  VIE DE PROVINCE

  TOME II


  LES CÉLIBATAIRES. Le Curé de Tours.--Un Ménage de Garçon.
  LES PARISIENS EN PROVINCE. L'Illustre Gaudissart.--La Muse
    du Département.


  PARIS
  ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR,
  RUE DU JARDINET-SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 3.

  1853



[Illustration: L'ABBÉ BIROTTEAU, petit homme court, de constitution
apoplectique, avait déjà subi plusieurs attaques de goutte.]



DEUXIÈME LIVRE

SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE



LES CÉLIBATAIRES.

(DEUXIÈME HISTOIRE.)


LE CURÉ DE TOURS.

    A DAVID, STATUAIRE.

    _La durée de l'œuvre sur laquelle j'inscris votre nom, deux
    fois illustre dans ce siècle, est très-problématique; tandis
    que vous gravez le mien sur le bronze qui survit aux nations,
    ne fût-il frappé que par le vulgaire marteau du monnayeur.
    Les numismates ne seront-ils pas embarrassés de tant de têtes
    couronnées dans votre atelier, quand ils retrouveront parmi
    les cendres de Paris ces existences par vous perpétuées au
    delà de la vie des peuples, et dans lesquelles ils voudront
    voir des dynasties? A vous donc ce divin privilége, à moi la
    reconnaissance._

    DE BALZAC.


Au commencement de l'automne de l'année 1826, l'abbé Birotteau,
principal personnage de cette histoire, fut surpris par une averse en
revenant de la maison où il était allé passer la soirée. Il traversait
donc aussi promptement que son embonpoint pouvait le lui permettre, la
petite place déserte nommée _le Cloître_, qui se trouve derrière le
chevet de Saint-Gatien, à Tours.

L'abbé Birotteau, petit homme court, de constitution apoplectique, âgé
d'environ soixante ans, avait déjà subi plusieurs attaques de goutte.
Or, entre toutes les petites misères de la vie humaine, celle pour
laquelle le bon prêtre éprouvait le plus d'aversion, était le subit
arrosement de ses souliers à larges agrafes d'argent et l'immersion
de leurs semelles. En effet, malgré les chaussons de flanelle dans
lesquels il s'empaquetait en tout temps les pieds avec le soin que les
ecclésiastiques prennent d'eux-mêmes, il y gagnait toujours un peu
d'humidité; puis, le lendemain, la goutte lui donnait infailliblement
quelques preuves de sa constance. Néanmoins, comme le pavé du Cloître
est toujours sec, que l'abbé Birotteau avait gagné trois livres dix
sous au wisth chez madame de Listomère, il endura la pluie avec
résignation depuis le milieu de la place de l'Archevêché, où elle avait
commencé à tomber en abondance. En ce moment, il caressait d'ailleurs
sa chimère, un désir déjà vieux de douze ans, un désir de prêtre! un
désir qui, formé tous les soirs, paraissait alors près de s'accomplir;
enfin, il s'enveloppait trop bien dans l'aumusse d'un canonicat vacant
pour sentir les intempéries de l'air: pendant la soirée, les personnes
habituellement réunies chez madame de Listomère lui avaient presque
garanti sa nomination à la place de chanoine, alors vacante au Chapitre
métropolitain de Saint-Gatien, en lui prouvant que personne ne la
méritait mieux que lui, dont les droits long-temps méconnus étaient
incontestables. S'il eût perdu au jeu, s'il eût appris que l'abbé
Poirel, son concurrent, passait chanoine, le bonhomme eût alors trouvé
la pluie bien froide. Peut-être eût-il médit de l'existence. Mais il se
trouvait dans une de ces rares circonstances de la vie où d'heureuses
sensations font tout oublier. En hâtant le pas, il obéissait à un
mouvement machinal, et la vérité, si essentielle dans une histoire de
mœurs, oblige à dire qu'il ne pensait ni à l'averse, ni à la goutte.

Jadis, il existait dans le Cloître, du côté de la Grand'rue, plusieurs
maisons réunies par une clôture, appartenant à la Cathédrale et où
logeaient quelques dignitaires du Chapitre. Depuis l'aliénation des
biens du clergé, la ville a fait du passage qui sépare ces maisons une
rue, nommée rue de la _Psalette_, et par laquelle on va du Cloître à
la Grand'rue. Ce nom indique suffisamment que là demeurait autrefois
le grand Chantre, ses écoles et ceux qui vivaient sous sa dépendance.
Le côté gauche de cette rue est rempli par une seule maison dont
les murs sont traversés par les arcs-boutants de Saint-Gatien qui
sont implantés dans son petit jardin étroit, de manière à laisser
en doute si la Cathédrale fut bâtie avant ou après cet antique
logis. Mais en examinant les arabesques et la forme des fenêtres,
le cintre de la porte, et l'extérieur de cette maison brunie par
le temps, un archéologue voit qu'elle a toujours fait partie du
monument magnifique avec lequel elle est mariée. Un antiquaire, s'il
y en avait à Tours, une des villes les moins littéraires de France,
pourrait même reconnaître, à l'entrée du passage dans le Cloître,
quelques vestiges de l'arcade qui formait jadis le portail de ces
habitations ecclésiastiques et qui devait s'harmonier au caractère
général de l'édifice. Située au nord de Saint-Gatien, cette maison
se trouve continuellement dans les ombres projetées par cette grande
cathédrale sur laquelle le temps a jeté son manteau noir, imprimé ses
rides, semé son froid humide, ses mousses et ses hautes herbes. Aussi
cette habitation est-elle toujours enveloppée dans un profond silence
interrompu seulement par le bruit des cloches, par le chant des offices
qui franchit les murs de l'église, ou par les cris des choucas nichés
dans le sommet des clochers. Cet endroit est un désert de pierres, une
solitude pleine de physionomie, et qui ne peut être habitée que par
des êtres arrivés à une nullité complète ou doués d'une force d'âme
prodigieuse. La maison dont il s'agit avait toujours été occupée par
des abbés, et appartenait à une vieille fille nommée mademoiselle
Gamard. Quoique ce bien eût été acquis de la nation, pendant la
Terreur, par le père de mademoiselle Gamard; comme depuis vingt ans
cette vieille fille y logeait des prêtres, personne ne s'avisait de
trouver mauvais, sous la Restauration, qu'une dévote conservât un bien
national: peut-être les gens religieux lui supposaient-ils l'intention
de le léguer au Chapitre, et les gens du monde n'en voyaient-ils pas la
destination changée.

L'abbé Birotteau se dirigeait donc vers cette maison, où il demeurait
depuis deux ans. Son appartement avait été, comme l'était alors le
canonicat, l'objet de son envie et son _hoc erat in votis_ pendant
une douzaine d'années. Être le pensionnaire de mademoiselle Gamard
et devenir chanoine, furent les deux grandes affaires de sa vie; et
peut-être résument-elles exactement l'ambition d'un prêtre, qui, se
considérant comme en voyage vers l'éternité, ne peut souhaiter en ce
monde qu'un bon gîte, une bonne table, des vêtements propres, des
souliers à agrafes d'argent, choses suffisantes pour les besoins de la
bête, et un canonicat pour satisfaire l'amour-propre, ce sentiment
indicible qui nous suivra, dit-on, jusqu'auprès de Dieu, puisqu'il y
a des grades parmi les saints. Mais la convoitise de l'appartement
alors habité par l'abbé Birotteau, ce sentiment minime aux yeux
des gens du monde, avait été pour lui toute une passion, passion
pleine d'obstacles, et, comme les plus criminelles passions, pleines
d'espérances, de plaisirs et de remords.

La distribution intérieure et la contenance de sa maison n'avaient pas
permis à mademoiselle Gamard d'avoir plus de deux pensionnaires logés.
Or, environ douze ans avant le jour où Birotteau devint le pensionnaire
de cette fille, elle s'était chargée d'entretenir en joie et en
santé monsieur l'abbé Troubert et monsieur l'abbé Chapeloud. L'abbé
Troubert vivait. L'abbé Chapeloud était mort, et Birotteau lui avait
immédiatement succédé.

Feu monsieur l'abbé Chapeloud, en son vivant chanoine de Saint-Gatien,
avait été l'ami intime de l'abbé Birotteau. Toutes les fois que le
vicaire était entré chez le chanoine, il en avait admiré constamment
l'appartement, les meubles et la bibliothèque. De cette admiration
naquit un jour l'envie de posséder ces belles choses. Il avait été
impossible à l'abbé Birotteau d'étouffer ce désir, qui souvent le fit
horriblement souffrir quand il venait à penser que la mort de son
meilleur ami pouvait seule satisfaire cette cupidité cachée, mais
qui allait toujours croissant. L'abbé Chapeloud et son ami Birotteau
n'étaient pas riches. Tous deux fils de paysans, ils n'avaient rien
autre chose que les faibles émoluments accordés aux prêtres; et leurs
minces économies furent employées à passer les temps malheureux de
la Révolution. Quand Napoléon rétablit le culte catholique, l'abbé
Chapeloud fut nommé chanoine de Saint-Gatien, et Birotteau devint
vicaire de la Cathédrale. Chapeloud se mit alors en pension chez
mademoiselle Gamard. Lorsque Birotteau vint visiter le chanoine dans sa
nouvelle demeure, il trouva l'appartement parfaitement bien distribué;
mais il n'y vit rien autre chose. Le début de cette concupiscence
mobilière fut semblable à celui d'une passion vraie, qui, chez un jeune
homme, commence quelquefois par une froide admiration pour la femme que
plus tard il aimera toujours.

Cet appartement, desservi par un escalier en pierre, se trouvait dans
un corps de logis à l'exposition du midi. L'abbé Troubert occupait le
rez-de-chaussée, et mademoiselle Gamard le premier étage du principal
bâtiment situé sur la rue. Lorsque Chapeloud entra dans son logement,
les pièces étaient nues et les plafonds noircis par la fumée. Les
chambranles des cheminées en pierre assez mal sculptée n'avaient
jamais été peints. Pour tout mobilier, le pauvre chanoine y mit
d'abord un lit, une table, quelques chaises, et le peu de livres qu'il
possédait. L'appartement ressemblait à une belle femme en haillons.
Mais, deux ou trois ans après, une vieille dame ayant laissé deux
mille francs à l'abbé Chapeloud, il employa cette somme à l'emplette
d'une bibliothèque en chêne, provenant de la démolition d'un château
dépecé par la Bande Noire, et remarquable par des sculptures dignes de
l'admiration des artistes. L'abbé fit cette acquisition, séduit moins
par le bon marché que par la parfaite concordance qui existait entre
les dimensions de ce meuble et celles de la galerie. Ses économies lui
permirent alors de restaurer entièrement la galerie jusque-là pauvre et
délaissée. Le parquet fut soigneusement frotté, le plafond blanchi; et
les boiseries furent peintes de manière à figurer les teintes et les
nœuds du chêne. Une cheminée de marbre remplaça l'ancienne. Le chanoine
eut assez de goût pour chercher et pour trouver de vieux fauteuils en
bois de noyer sculpté. Puis une longue table en ébène et deux meubles
de Boulle achevèrent de donner à cette galerie une physionomie pleine
de caractère. Dans l'espace de deux ans, les libéralités de plusieurs
personnes dévotes, et des legs de ses pieuses pénitentes, quoique
légers, remplirent de livres les rayons de la bibliothèque alors vide.
Enfin, un oncle de Chapeloud, ancien Oratorien, lui légua en mourant
une collection complète in-folio des Pères de l'Église, et plusieurs
autres grands ouvrages précieux pour un ecclésiastique. Birotteau,
surpris de plus en plus par les transformations successives de cette
galerie jadis nue, arriva par degrés à une involontaire convoitise. Il
souhaita posséder ce cabinet, si bien en rapport avec la gravité des
mœurs ecclésiastiques. Cette passion s'accrut de jour en jour. Occupé
pendant des journées entières à travailler dans cet asile, le vicaire
put en apprécier le silence et la paix, après en avoir primitivement
admiré l'heureuse distribution. Pendant les années suivantes, l'abbé
Chapeloud fit de la cellule un oratoire que ses dévotes amies se
plurent à embellir. Plus tard encore, une dame offrit au chanoine
pour sa chambre un meuble en tapisserie qu'elle avait faite elle-même
pendant long-temps sous les yeux de cet homme aimable sans qu'il en
soupçonnât la destination. Il en fut alors de la chambre à coucher
comme de la galerie, elle éblouit le vicaire. Enfin, trois ans avant sa
mort, l'abbé Chapeloud avait complété le comfortable de son appartement
en en décorant le salon. Quoique simplement garni de velours d'Utrecht
rouge, le meuble avait séduit Birotteau. Depuis le jour où le camarade
du chanoine vit les rideaux de lampasse rouge, les meubles d'acajou,
le tapis d'Aubusson qui ornaient cette vaste pièce peinte à neuf,
l'appartement de Chapeloud devint pour lui l'objet d'une monomanie
secrète. Y demeurer, se coucher dans le lit à grands rideaux de soie
où couchait le chanoine, et trouver toutes ses aises autour de lui,
comme les trouvait Chapeloud, fut pour Birotteau le bonheur complet:
il ne voyait rien au delà. Tout ce que les choses du monde font naître
d'envie et d'ambition dans le cœur des autres hommes se concentra
chez l'abbé Birotteau dans le sentiment secret et profond avec lequel
il désirait un intérieur semblable à celui que s'était créé l'abbé
Chapeloud. Quand son ami tombait malade, il venait certes chez lui
conduit par une sincère affection; mais, en apprenant l'indisposition
du chanoine, ou en lui tenant compagnie, il s'élevait, malgré lui,
dans le fond de son âme mille pensées dont la formule la plus simple
était toujours:--Si Chapeloud mourait, je pourrais avoir son logement.
Cependant, comme Birotteau avait un cœur excellent, des idées étroites
et une intelligence bornée, il n'allait pas jusqu'à concevoir les
moyens de se faire léguer la bibliothèque et les meubles de son ami.

L'abbé Chapeloud, égoïste aimable et indulgent, devina la passion de
son ami, ce qui n'était pas difficile, et la lui pardonna, ce qui
peut sembler moins facile chez un prêtre. Mais aussi le vicaire, dont
l'amitié resta toujours la même, ne cessa-t-il pas de se promener
avec son ami tous les jours dans la même allée du mail de Tours, sans
lui faire tort un seul moment du temps consacré depuis vingt années
à cette promenade. Birotteau, qui considérait ses vœux involontaires
comme des fautes, eût été capable, par contrition, du plus grand
dévouement pour l'abbé Chapeloud. Celui-ci paya sa dette envers une
fraternité si naïvement sincère en disant, quelques jours avant sa mort
au vicaire, qui lui lisait la Quotidienne:--Pour cette fois, tu auras
l'appartement. Je sens que tout est fini pour moi. En effet, par son
testament, l'abbé Chapeloud légua sa bibliothèque et son mobilier à
Birotteau. La possession de ces choses, si vivement désirées, et la
perspective d'être pris en pension par mademoiselle Gamard, adoucirent
beaucoup la douleur que causait à Birotteau la perte de son ami le
chanoine: il ne l'aurait peut-être pas ressuscité, mais il le pleura.
Pendant quelques jours il fut comme Gargantua, dont la femme étant
morte en accouchant de Pantagruel, ne savait s'il devait se réjouir
de la naissance de son fils, ou se chagriner d'avoir enterré sa bonne
Badbec, et qui se trompait en se réjouissant de la mort de sa femme, et
déplorant la naissance de Pantagruel.

L'abbé Birotteau passa les premiers jours de son deuil à vérifier
les ouvrages de _sa_ bibliothèque, à se servir de _ses_ meubles, à
les examiner, en disant d'un ton qui, malheureusement, n'a pu être
noté:--Pauvre Chapeloud! Enfin sa joie et sa douleur l'occupaient tant
qu'il ne ressentit aucune peine de voir donner à un autre la place de
chanoine, dans laquelle feu Chapeloud espérait avoir Birotteau pour
successeur. Mademoiselle Gamard ayant pris avec plaisir le vicaire
en pension, celui-ci participa dès-lors à toutes les félicités de
la vie matérielle que lui vantait le défunt chanoine. Incalculables
avantages! A entendre feu l'abbé Chapeloud, aucun de tous les prêtres
qui habitaient la ville de Tours ne pouvait être, sans en excepter
l'Archevêque, l'objet de soins aussi délicats, aussi minutieux que
ceux prodigués par mademoiselle Gamard à ses deux pensionnaires. Les
premiers mots que disait le chanoine à son ami, en se promenant sur le
Mail, avaient presque toujours trait au succulent dîner qu'il venait
de faire, et il était bien rare que, pendant les sept promenades de la
semaine, il ne lui arrivât pas de dire au moins quatorze fois:--Cette
excellente fille a certes pour vocation le service ecclésiastique.

--Pensez donc, disait l'abbé Chapeloud à Birotteau, que, pendant
douze années consécutives, linge blanc, aubes, surplis, rabats, rien
ne m'a jamais manqué. Je trouve toujours chaque chose en place, en
nombre suffisant, et sentant l'iris. Mes meubles sont frottés, et
toujours si bien essuyés que, depuis long-temps, je ne connais plus la
poussière. En avez-vous vu un seul grain chez moi? Jamais! Puis le bois
de chauffage est bien choisi, les moindres choses sont excellentes;
bref, il semble que mademoiselle Gamard ait sans cesse un œil dans ma
chambre. Je ne me souviens pas d'avoir sonné deux fois, en dix ans,
pour demander quoi que ce fût. Voilà vivre! N'avoir rien à chercher,
pas même ses pantoufles. Trouver toujours bon feu, bonne table. Enfin,
mon soufflet m'impatientait, il avait le larynx embarrassé, je ne m'en
suis pas plaint deux fois. Bast, le lendemain mademoiselle m'a donné un
très-joli soufflet, et cette paire de badines avec lesquelles vous me
voyez tisonnant.

Birotteau, pour toute réponse, disait:--Sentant l'iris! Ce _sentant
l'iris_ le frappait toujours. Les paroles du chanoine accusaient
un bonheur fantastique pour le pauvre vicaire, à qui ses rabats et
ses aubes faisaient tourner la tête; car il n'avait aucun ordre, et
oubliait assez fréquemment de commander son dîner. Aussi, soit en
quêtant, soit en disant la messe, quand il apercevait mademoiselle
Gamard à Saint-Gatien, ne manquait-il jamais de lui jeter un regard
doux et bienveillant, comme sainte Thérèse pouvait en jeter au ciel. Le
bien-être que désire toute créature, et qu'il avait si souvent rêvé,
lui était donc échu. Cependant, comme il est difficile à tout le monde,
même à un prêtre, de vivre sans un dada; depuis dix-huit mois, l'abbé
Birotteau avait remplacé ses deux passions satisfaites par le souhait
d'un canonicat. Le titre de chanoine était devenu pour lui ce que doit
être la pairie pour un ministre plébéien. Aussi la probabilité de sa
nomination, les espérances qu'on venait de lui donner chez madame de
Listomère, lui tournaient-elles si bien la tête qu'il ne se rappela y
avoir oublié son parapluie qu'en arrivant à son domicile. Peut-être
même, sans la pluie qui tombait alors à torrents, ne s'en serait-il pas
souvenu, tant il était absorbé par le plaisir avec lequel il rabâchait
en lui-même tout ce que lui avaient dit, au sujet de sa promotion,
les personnes de la société de madame de Listomère, vieille dame chez
laquelle il passait la soirée du mercredi. Le vicaire sonna vivement
comme pour dire à la servante de ne pas le faire attendre. Puis il se
serra dans le coin de la porte, afin de se laisser arroser le moins
possible; mais l'eau qui tombait du toit coula précisément sur le
bout de ses souliers, et le vent poussa par moments sur lui certaines
bouffées de pluie assez semblables à des douches. Après avoir calculé
le temps nécessaire pour sortir de la cuisine et venir tirer le cordon
placé sous la porte, il resonna encore de manière à produire un
carillon très-significatif.--Ils ne peuvent pas être sortis, se dit-il
en n'entendant aucun mouvement dans l'intérieur. Et pour la troisième
fois il recommença sa sonnerie, qui retentit si aigrement dans la
maison, et fut si bien répétée par tous les échos de la Cathédrale,
qu'à ce factieux tapage il était impossible de ne pas se réveiller.
Aussi, quelques instants après, n'entendit-il pas, sans un certain
plaisir mêlé d'humeur, les sabots de la servante qui claquaient sur
le petit pavé caillouteux. Néanmoins le malaise du podagre ne finit
pas aussitôt qu'il le croyait. Au lieu de tirer le cordon, Marianne
fut obligée d'ouvrir la serrure de la porte avec la grosse clef et de
défaire les verrous.

--Comment me laissez-vous sonner trois fois par un temps pareil? dit-il
à Marianne.

--Mais, monsieur, vous voyez bien que la porte était fermée. Tout le
monde est couché depuis long-temps, les trois quarts de dix heures sont
sonnés. Mademoiselle aura cru que vous n'étiez pas sorti.

--Mais vous m'avez bien vu partir, vous! D'ailleurs mademoiselle sait
bien que je vais chez madame de Listomère tous les mercredis.

--Ma foi! monsieur, j'ai fait ce que mademoiselle m'a commandé de
faire, répondit Marianne en fermant la porte.

Ces paroles portèrent à l'abbé Birotteau un coup qui lui fut d'autant
plus sensible que sa rêverie l'avait rendu plus complétement heureux.
Il se tut, suivit Marianne à la cuisine pour prendre son bougeoir,
qu'il supposait y avoir été mis. Mais, au lieu d'entrer dans la
cuisine, Marianne mena l'abbé chez lui, où le vicaire aperçut son
bougeoir sur une table qui se trouvait à la porte du salon rouge, dans
une espèce d'antichambre formée par le palier de l'escalier auquel
le défunt chanoine avait adapté une grande clôture vitrée. Muet de
surprise, il entra promptement dans sa chambre, n'y vit pas de feu dans
la cheminée, et appela Marianne, qui n'avait pas encore eu le temps de
descendre.

--Vous n'avez donc pas allumé de feu? dit-il.

--Pardon, monsieur l'abbé, répondit-elle. Il se sera éteint.

Birotteau regarda de nouveau le foyer, et s'assura que le feu était
resté couvert depuis le matin.

--J'ai besoin de me sécher les pieds, reprit-il, faites-moi du feu.

Marianne obéit avec la promptitude d'une personne qui avait envie de
dormir. Tout en cherchant lui-même ses pantoufles qu'il ne trouvait pas
au milieu de son tapis de lit, comme elles y étaient jadis, l'abbé fit,
sur la manière dont Marianne était habillée, certaines observations
par lesquelles il lui fut démontré qu'elle ne sortait pas de son lit,
comme elle le lui avait dit. Il se souvint alors que, depuis environ
quinze jours, il était sevré de tous ces petits soins qui, pendant
dix-huit mois, lui avaient rendu la vie si douce à porter. Or, comme
la nature des esprits étroits les porte à deviner les minuties, il se
livra soudain à de très-grandes réflexions sur ces quatre événements,
imperceptibles pour tout autre, mais qui, pour lui, constituaient
quatre catastrophes. Il s'agissait évidemment de la perte entière de
son bonheur, dans l'oubli des pantoufles, dans le mensonge de Marianne
relativement au feu, dans le transport insolite de son bougeoir sur
la table de l'antichambre, et dans la station forcée qu'on lui avait
ménagée, par la pluie, sur le seuil de la porte.

Quand la flamme eut brillé dans le foyer, quand la lampe de nuit fut
allumée, et que Marianne l'eut quitté sans lui demander, comme elle le
faisait jadis:--Monsieur a-t-il encore besoin de quelque chose? l'abbé
Birotteau se laissa doucement aller dans la belle et ample bergère de
son défunt ami; mais le mouvement par lequel il y tomba eut quelque
chose de triste. Le bonhomme était accablé sous le pressentiment d'un
affreux malheur. Ses yeux se tournèrent successivement sur le beau
cartel, sur la commode, sur les siéges, les rideaux, les tapis, le
lit en tombeau, le bénitier, le crucifix, sur une Vierge du Valentin,
sur un Christ de Lebrun, enfin sur tous les accessoires de cette
chambre; et l'expression de sa physionomie révéla les douleurs du plus
tendre adieu qu'un amant ait jamais fait à sa première maîtresse,
ou un vieillard à ses derniers arbres plantés. Le vicaire venait de
reconnaître, un peu tard à la vérité, les signes d'une persécution
sourde exercée sur lui depuis environ trois mois par mademoiselle
Gamard, dont les mauvaises intentions eussent sans doute été beaucoup
plus tôt devinées par un homme d'esprit. Les vieilles filles
n'ont-elles pas toutes un certain talent pour accentuer les actions
et les mots que la haine leur suggère? Elles égratignent à la manière
des chats. Puis, non-seulement elles blessent, mais elles éprouvent
du plaisir à blesser, et à faire voir à leur victime qu'elles l'ont
blessée. Là où un homme du monde ne se serait pas laissé griffer deux
fois, le bon Birotteau avait besoin de plusieurs coups de patte dans la
figure avant de croire à une intention méchante.

Aussitôt, avec cette sagacité questionneuse que contractent les
prêtres habitués à diriger les consciences et à creuser des riens au
fond du confessionnal, l'abbé Birotteau se mit à établir, comme s'il
s'agissait d'une controverse religieuse, la proposition suivante:--En
admettant que mademoiselle Gamard n'ait plus songé à la soirée de
madame de Listomère, que Marianne ait oublié de faire mon feu, que l'on
m'ait cru rentré; attendu que j'ai descendu ce matin, et moi-même!
_mon bougeoir!!!_ il est impossible que mademoiselle Gamard, en le
voyant dans son salon, ait pu me supposer couché. _Ergo_, mademoiselle
Gamard a voulu me laisser à la porte par la pluie; et, en faisant
remonter mon bougeoir chez moi, elle a eu l'intention de me faire
connaître...--Quoi? dit-il tout haut, emporté par la gravité des
circonstances, en se levant pour quitter ses habits mouillés, prendre
sa robe de chambre et se coiffer de nuit. Puis il alla de son lit à la
cheminée, en gesticulant et lançant sur des tons différents les phrases
suivantes, qui toutes furent terminées d'une voix de fausset, comme
pour remplacer des points d'interjection.

--Que diantre lui ai-je fait? Pourquoi m'en veut-elle? Marianne n'a
pas dû oublier mon feu! C'est mademoiselle qui lui aura dit de ne pas
l'allumer! Il faudrait être un enfant pour ne pas s'apercevoir, au ton
et aux manières qu'elle prend avec moi, que j'ai eu le malheur de lui
déplaire. Jamais il n'est arrivé rien de pareil à Chapeloud! Il me sera
impossible de vivre au milieu des tourments que... A mon âge...

Il se coucha dans l'espoir d'éclaircir le lendemain matin la cause de
la haine qui détruisait à jamais ce bonheur dont il avait joui pendant
deux ans, après l'avoir si long-temps désiré. Hélas! les secrets motifs
du sentiment que mademoiselle Gamard lui portait devaient lui être
éternellement inconnus, non qu'ils fussent difficiles à deviner, mais
parce que le pauvre homme manquait de cette bonne foi avec laquelle les
grandes âmes et les fripons savent réagir sur eux-mêmes et se juger.
Un homme de génie ou un intrigant seuls, se disent:--J'ai eu tort.
L'intérêt et le talent sont les seuls conseillers consciencieux et
lucides. Or, l'abbé Birotteau, dont la bonté allait jusqu'à la bêtise,
dont l'instruction n'était en quelque sorte que plaquée à force de
travail, qui n'avait aucune expérience du monde ni de ses mœurs, et qui
vivait entre la messe et le confessionnal, grandement occupé de décider
les cas de conscience les plus légers, en sa qualité de confesseur des
pensionnats de la ville et de quelques belles âmes qui l'appréciaient,
l'abbé Birotteau pouvait être considéré comme un grand enfant, à qui
la majeure partie des pratiques sociales était complétement étrangère.
Seulement, l'égoïsme naturel à toutes les créatures humaines, renforcé
par l'égoïsme particulier au prêtre, et par celui de la vie étroite
que l'on mène en province, s'était insensiblement développé chez lui,
sans qu'il s'en doutât. Si quelqu'un eût pu trouver assez d'intérêt à
fouiller l'âme du vicaire, pour lui démontrer que, dans les infiniment
petits détails de son existence et dans les devoirs minimes de sa vie
privée, il manquait essentiellement de ce dévouement dont il croyait
faire profession, il se serait puni lui-même, et se serait mortifié
de bonne foi. Mais ceux que nous offensons, même à notre insu, nous
tiennent peu compte de notre innocence, ils veulent et savent se
venger. Donc Birotteau, quelque faible qu'il fût, dut être soumis aux
effets de cette grande Justice distributive, qui va toujours chargeant
le monde d'exécuter ses arrêts, nommés par certains niais _les malheurs
de la vie_.

Il y eut cette différence entre feu l'abbé Chapeloud et le vicaire,
que l'un était un égoïste adroit et spirituel, et l'autre un franc et
maladroit égoïste. Lorsque l'abbé Chapeloud vint se mettre en pension
chez mademoiselle Gamard, il sut parfaitement juger le caractère de
son hôtesse. Le confessionnal lui avait appris à connaître tout ce que
le malheur de se trouver en dehors de la société, met d'amertume au
cœur d'une vieille fille, il calcula donc sagement sa conduite chez
mademoiselle Gamard. L'hôtesse, n'ayant guère alors que trente-huit
ans, gardait encore quelques prétentions, qui, chez ces discrètes
personnes, se changent plus tard en une haute estime d'elles-mêmes.
Le chanoine comprit que, pour bien vivre avec mademoiselle Gamard,
il devait lui toujours accorder les mêmes attentions et les mêmes
soins, être plus infaillible que ne l'est le pape. Pour obtenir ce
résultat, il ne laissa s'établir entre elle et lui que les points de
contact strictement ordonnés par la politesse, et ceux qui existent
nécessairement entre des personnes vivant sous le même toit. Ainsi,
quoique l'abbé Troubert et lui fissent régulièrement trois repas par
jour, il s'était abstenu de partager le déjeuner commun, en habituant
mademoiselle Gamard à lui envoyer dans son lit une tasse de café à
la crème. Puis, il avait évité les ennuis du souper en prenant tous
les soirs du thé dans les maisons où il allait passer ses soirées.
Il voyait ainsi rarement son hôtesse à un autre moment de la journée
que celui du dîner; mais il venait toujours quelques instants avant
l'heure fixée. Durant cette espèce de visite polie, il lui avait
adressé, pendant les douze années qu'il passa sous son toit, les mêmes
questions, en obtenant d'elle les mêmes réponses. La manière dont avait
dormi mademoiselle Gamard durant la nuit, son déjeuner, les petits
événements domestiques, l'air de son visage, l'hygiène de sa personne,
le temps qu'il faisait, la durée des offices, les incidents de la
messe, enfin la santé de tel ou tel prêtre faisaient tous les frais de
cette conversation périodique. Pendant le dîner, il procédait toujours
par des flatteries indirectes, allant sans cesse de la qualité d'un
poisson, du bon goût des assaisonnements ou des qualités d'une sauce,
aux qualités de mademoiselle Gamard et à ses vertus de maîtresse de
maison. Il était sûr de caresser toutes les vanités de la vieille fille
en vantant l'art avec lequel étaient faits ou préparés ses confitures,
ses cornichons, ses conserves, ses pâtés, et autres inventions
gastronomiques. Enfin, jamais le rusé chanoine n'était sorti du salon
jaune de son hôtesse, sans dire que, dans aucune maison de Tours, on
ne prenait du café aussi bon que celui qu'il venait d'y déguster.
Grâce à cette parfaite entente du caractère de mademoiselle Gamard,
et à cette science d'existence professée pendant douze années par le
chanoine, il n'y eut jamais entre eux matière à discuter le moindre
point de discipline intérieure. L'abbé Chapeloud avait tout d'abord
reconnu les angles, les aspérités, le rêche de cette vieille fille,
et réglé l'action des tangentes inévitables entre leurs personnes, de
manière à obtenir d'elle toutes les concessions nécessaires au bonheur
et à la tranquillité de sa vie. Aussi, mademoiselle Gamard disait-elle
que l'abbé Chapeloud était un homme très-aimable, extrêmement facile à
vivre, et de beaucoup d'esprit.

Quant à l'abbé Troubert, la dévote n'en disait absolument rien.
Complétement entré dans le mouvement de sa vie comme un satellite
dans l'orbite de sa planète, Troubert était pour elle une sorte de
créature intermédiaire entre les individus de l'espèce humaine et ceux
de l'espèce canine; il se trouvait classé dans son cœur immédiatement
avant la place destinée aux amis et celle occupée par un gros carlin
poussif qu'elle aimait tendrement; elle le gouvernait entièrement,
et la promiscuité de leurs intérêts devint si grande, que bien des
personnes, parmi celles de la société de mademoiselle Gamard, pensaient
que l'abbé Troubert avait des vues sur la fortune de la vieille fille,
se l'attachait insensiblement par une continuelle patience, et la
dirigeait d'autant mieux qu'il paraissait lui obéir, sans laisser
apercevoir en lui le moindre désir de la mener.

Lorsque l'abbé Chapeloud mourut, la vieille fille, qui voulait un
pensionnaire de mœurs douces, pensa naturellement au vicaire. Le
testament du chanoine n'était pas encore connu, que déjà mademoiselle
Gamard méditait de donner le logement du défunt à son bon abbé
Troubert, qu'elle trouvait fort mal au rez-de-chaussée. Mais quand
l'abbé Birotteau vint stipuler avec la vieille fille les conventions
chirographaires de sa pension, elle le vit si fort épris de cet
appartement pour lequel il avait nourri si long-temps des désirs dont
la violence pouvait alors être avouée, qu'elle n'osa lui parler d'un
échange, et fit céder l'affection aux exigences de l'intérêt. Pour
consoler le bien-aimé chanoine, mademoiselle remplaça les larges
briques blanches de Château-Regnauld qui formaient le carrelage de
l'appartement par un parquet en point de Hongrie, et reconstruisit une
cheminée qui fumait.

L'abbé Birotteau avait vu pendant douze ans son ami Chapeloud, sans
avoir jamais eu la pensée de chercher d'où procédait l'extrême
circonspection de ses rapports avec mademoiselle Gamard. En venant
demeurer chez cette sainte fille, il se trouvait dans la situation
d'un amant sur le point d'être heureux. Quand il n'aurait pas été déjà
naturellement aveugle d'intelligence, ses yeux étaient trop éblouis par
le bonheur pour qu'il lui fût possible de juger mademoiselle Gamard,
et de réfléchir sur la mesure à mettre dans ses relations journalières
avec elle.

Mademoiselle Gamard, vue de loin et à travers le prisme des félicités
matérielles que le vicaire rêvait de goûter près d'elle, lui semblait
une créature parfaite, une chrétienne accomplie, une personne
essentiellement charitable, la femme de l'Évangile, la vierge sage,
décorée de ces vertus humbles et modestes qui répandent sur la vie un
céleste parfum. Aussi, avec tout l'enthousiasme d'un homme qui parvient
à un but long-temps souhaité, avec la candeur d'un enfant et la niaise
étourderie d'un vieillard sans expérience mondaine, entra-t-il dans la
vie de mademoiselle Gamard, comme une mouche se prend dans la toile
d'une araignée. Ainsi, le premier jour où il vint dîner et coucher chez
la vieille fille, il fut retenu dans son salon par le désir de faire
connaissance avec elle, aussi bien que par cet inexplicable embarras
qui gêne souvent les gens timides, et leur fait craindre d'être impolis
en interrompant une conversation pour sortir. Il y resta donc pendant
toute la soirée.

Une autre vieille fille, amie de Birotteau, nommée mademoiselle Salomon
de Villenoix, vint le soir. Mademoiselle Gamard eut alors la joie
d'organiser chez elle une partie de boston. Le vicaire trouva, en se
couchant, qu'il avait passé une très-agréable soirée. Ne connaissant
encore que fort légèrement mademoiselle Gamard et l'abbé Troubert,
il n'aperçut que la superficie de leurs caractères. Peu de personnes
montrent tout d'abord leurs défauts à nu. Généralement, chacun tâche
de se donner une écorce attrayante. L'abbé Birotteau conçut donc le
charmant projet de consacrer ses soirées à mademoiselle Gamard, au
lieu d'aller les passer au dehors. L'hôtesse avait, depuis quelques
années, enfanté un désir qui se reproduisait plus fort de jour en
jour. Ce désir, que forment les vieillards et même les jolies femmes,
était devenu chez elle une passion semblable à celle de Birotteau pour
l'appartement de son ami Chapeloud, et tenait au cœur de la vieille
fille par les sentiments d'orgueil et d'égoïsme, d'envie et de vanité
qui préexistent chez les gens du monde. Cette histoire est de tous les
temps: il suffit d'étendre un peu le cercle étroit au fond duquel vont
agir ces personnages pour trouver la raison coefficiente des événements
qui arrivent dans les sphères les plus élevées de la société.

Mademoiselle Gamard passait alternativement ses soirées dans six ou
huit maisons différentes. Soit qu'elle regrettât d'être obligée d'aller
chercher le monde et se crût en droit, à son âge, d'en exiger quelque
retour; soit que son amour-propre eût été froissé de ne point avoir
de société à elle; soit enfin que sa vanité désirât les compliments
et les avantages dont elle voyait jouir ses amies, toute son ambition
était de rendre son salon le point d'une réunion vers laquelle chaque
soir un certain nombre de personnes se dirigeassent _avec plaisir_.
Quand Birotteau et son amie mademoiselle Salomon eurent passé quelques
soirées chez elle, en compagnie du fidèle et patient abbé Troubert; un
soir en sortant de Saint-Gatien, mademoiselle Gamard dit aux bonnes
amies, de qui elle se considérait comme l'esclave jusqu'alors, que
les personnes qui voulaient la voir pouvaient bien venir une fois par
semaine chez elle où elle réunissait un nombre d'amis suffisant pour
faire une partie de boston; elle ne devait pas laisser seul l'abbé
Birotteau, son nouveau pensionnaire; mademoiselle Salomon n'avait pas
encore manqué une seule soirée de la semaine; elle appartenait à ses
amis, et que.... et que.... etc., etc.... Ses paroles furent d'autant
plus humblement altières et abondamment doucereuses, que mademoiselle
Salomon de Villenoix tenait à la société la plus aristocratique de
Tours. Quoique mademoiselle Salomon vînt uniquement par amitié pour le
vicaire, mademoiselle Gamard triomphait de l'avoir dans son salon, et
se vit, grâce à l'abbé Birotteau, sur le point de faire réussir son
grand dessein de former un cercle qui pût devenir aussi nombreux, aussi
agréable que l'étaient ceux de madame de Listomère, de mademoiselle
Merlin de La Blottière, et autres dévotes en possession de recevoir la
société pieuse de Tours.

Mais, hélas! l'abbé Birotteau fit avorter l'espoir de mademoiselle
Gamard. Or, si tous ceux qui dans leur vie sont parvenus à jouir d'un
bonheur souhaité long-temps, ont compris la joie que put avoir le
vicaire en se couchant dans le lit de Chapeloud, ils devront aussi
prendre une légère idée du chagrin que mademoiselle Gamard ressentit au
renversement de son plan favori. Après avoir pendant six mois accepté
son bonheur assez patiemment, Birotteau déserta le logis, entraînant
avec lui mademoiselle Salomon. Malgré des efforts inouïs, l'ambitieuse
Gamard avait à peine recruté cinq à six personnes, dont l'assiduité fut
très-problématique, et il fallait au moins quatre gens fidèles pour
constituer un boston. Elle fut donc forcée de faire amende honorable
et de retourner chez ses anciennes amies, car les vieilles filles
se trouvent en trop mauvaise compagnie avec elles-mêmes pour ne pas
rechercher les agréments équivoques de la société.

La cause de cette désertion est facile à concevoir. Quoique le vicaire
fût un de ceux auxquels le paradis doit un jour appartenir en vertu
de l'arrêt: _Bienheureux les pauvres d'esprit!_ il ne pouvait, comme
beaucoup de sots, supporter l'ennui que lui causaient d'autres sots.
Les gens sans esprit ressemblent aux mauvaises herbes qui se plaisent
dans les bons terrains, et ils aiment d'autant plus être amusés qu'ils
s'ennuient eux-mêmes. L'incarnation de l'ennui dont ils sont victimes,
jointe au besoin qu'ils éprouvent de divorcer perpétuellement avec
eux-mêmes, produit cette passion pour le mouvement, cette nécessité
d'être toujours là où ils ne sont pas qui les distingue, ainsi que les
êtres dépourvus de sensibilité et ceux dont la destinée est manquée, ou
qui souffrent par leur faute.

Sans trop sonder le vide, la nullité de mademoiselle Gamard, ni sans
s'expliquer la petitesse de ses idées, le pauvre abbé Birotteau
s'aperçut un peu tard, pour son malheur, des défauts qu'elle
partageait avec toutes les vieilles filles et de ceux qui lui étaient
particuliers. Le mal, chez autrui, tranche si vigoureusement sur le
bien, qu'il nous frappe presque toujours la vue avant de nous blesser.
Ce phénomène moral justifierait, au besoin, la pente qui nous porte
plus ou moins vers la médisance. Il est, socialement parlant, si
naturel de se moquer des imperfections d'autrui, que nous devrions
pardonner le bavardage railleur que nos ridicules autorisent, et ne
nous étonner que de la calomnie. Mais les yeux du bon vicaire n'étaient
jamais à ce point d'optique qui permet aux gens du monde de voir et
d'éviter promptement les aspérités du voisin; il fut donc obligé, pour
reconnaître les défauts de son hôtesse, de subir l'avertissement que
donne la nature à toutes ses créations, la douleur!

Les vieilles filles n'ayant pas fait plier leur caractère et leur vie
à une autre vie ni à d'autres caractères, comme l'exige la destinée de
la femme, ont, pour la plupart, la manie de vouloir tout faire plier
autour d'elles. Chez mademoiselle Gamard, ce sentiment dégénérait en
despotisme; mais ce despotisme ne pouvait se prendre qu'à de petites
choses. Ainsi, entre mille exemples, le panier de fiches et de jetons
posé sur la table de boston pour l'abbé Birotteau devait rester à la
place où elle l'avait mis; et l'abbé la contrariait vivement en le
dérangeant, ce qui arrivait presque tous les soirs. D'où procédait
cette susceptibilité stupidement portée sur des riens, et quel en était
le but? Personne n'eût pu le dire, mademoiselle Gamard ne le savait pas
elle-même. Quoique très-mouton de sa nature, le nouveau pensionnaire
n'aimait cependant pas plus que les brebis à sentir trop souvent la
houlette, surtout quand elle est armée de pointes. Sans s'expliquer
la haute patience de l'abbé Troubert, Birotteau voulut se soustraire
au bonheur que mademoiselle Gamard prétendait lui assaisonner à sa
manière, car elle croyait qu'il en était du bonheur comme de ses
confitures; mais le malheureux s'y prit assez maladroitement, par suite
de la naïveté de son caractère. Cette séparation n'eut donc pas lieu
sans bien des tiraillements et des picoteries auxquels l'abbé Birotteau
s'efforça de ne pas se montrer sensible.

A l'expiration de la première année qui s'écoula sous le toit de
mademoiselle Gamard, le vicaire avait repris ses anciennes habitudes
en allant passer deux soirées par semaine chez madame de Listomère,
trois chez mademoiselle Salomon, et les deux autres chez mademoiselle
Merlin de La Blottière. Ces personnes appartenaient à la partie
aristocratique de la société tourangelle, où mademoiselle Gamard
n'était point admise. Aussi, l'hôtesse fut-elle vivement outragée
par l'abandon de l'abbé Birotteau, qui lui faisait sentir son peu de
valeur: toute espèce de choix implique un mépris pour l'objet refusé.

--Monsieur Birotteau ne nous a pas trouvés assez aimables, dit l'abbé
Troubert aux amis de mademoiselle Gamard lorsqu'elle fut obligée
de renoncer à ses soirées. C'est un homme d'esprit, un gourmet! Il
lui faut du beau monde, du luxe, des conversations à saillies, les
médisances de la ville.

Ces paroles amenaient toujours mademoiselle Gamard à justifier
l'excellence de son caractère aux dépens de Birotteau.

--Il n'a pas déjà tant d'esprit, disait-elle. Sans l'abbé Chapeloud, il
n'aurait jamais été reçu chez madame de Listomère. Oh! j'ai bien perdu
en perdant l'abbé Chapeloud. Quel homme aimable et facile à vivre!
Enfin, pendant douze ans, je n'ai pas eu la moindre difficulté ni le
moindre désagrément avec lui.

Mademoiselle Gamard fit de l'abbé Birotteau un portrait si peu
flatteur, que l'innocent pensionnaire passa dans cette société
bourgeoise, secrètement ennemie de la société aristocratique, pour un
homme essentiellement difficultueux et très-difficile à vivre. Puis la
vieille fille eut, pendant quelques semaines, le plaisir de s'entendre
plaindre par ses amies, qui, sans penser un mot de ce qu'elles
disaient, ne cessèrent de lui répéter:--Comment vous, si douce et si
bonne, avez-vous inspiré de la répugnance.... Ou:--Consolez-vous, ma
chère mademoiselle Gamard, vous êtes si bien connue que... etc.

Mais, enchantées d'éviter une soirée par semaine dans le Cloître,
l'endroit le plus désert, le plus sombre et le plus éloigné du centre
qu'il y ait à Tours, toutes bénissaient le vicaire.

Entre personnes sans cesse en présence, la haine et l'amour vont
toujours croissant: on trouve à tout moment des raisons pour s'aimer
ou se haïr mieux. Aussi l'abbé Birotteau devint-il insupportable à
mademoiselle Gamard. Dix-huit mois après l'avoir pris en pension, au
moment où le bonhomme croyait voir la paix du contentement dans le
silence de la haine, et s'applaudissait d'avoir su _très-bien corder_
avec la vieille fille, pour se servir de son expression, il fut pour
elle l'objet d'une persécution sourde et d'une vengeance froidement
calculée. Les quatre circonstances capitales de la porte fermée,
des pantoufles oubliées, du manque de feu, du bougeoir porté chez
lui, pouvaient seules lui révéler cette inimitié terrible dont les
dernières conséquences ne devaient le frapper qu'au moment où elles
seraient irréparables. Tout en s'endormant, le bon vicaire se creusait
donc, mais inutilement, la cervelle, et certes il en sentait bien
vite le fond, pour s'expliquer la conduite singulièrement impolie de
mademoiselle Gamard. En effet, ayant agi jadis très-logiquement en
obéissant aux lois naturelles de son égoïsme, il lui était impossible
de deviner ses torts envers son hôtesse.

Si les choses grandes sont simples à comprendre, faciles à exprimer,
les petitesses de la vie veulent beaucoup de détails. Les événements
qui constituent en quelque sorte l'avant-scène de ce drame bourgeois,
mais où les passions se retrouvent tout aussi violentes que si elles
étaient excitées par de grands intérêts, exigeaient cette longue
introduction, et il eût été difficile à un historien exact d'en
resserrer les minutieux développements.

Le lendemain matin, en s'éveillant, Birotteau pensa si fortement à
son canonicat qu'il ne songeait plus aux quatre circonstances dans
lesquelles il avait aperçu, la veille, les sinistres pronostics d'un
avenir plein de malheurs. Le vicaire n'était pas homme à se lever
sans feu, il sonna pour avertir Marianne de son réveil et la faire
venir chez lui: puis il resta, selon son habitude, plongé dans les
rêvasseries somnolescentes pendant lesquelles la servante avait
coutume, en lui embrasant la cheminée, de l'arracher doucement à ce
dernier sommeil par les bourdonnements de ses interpellations et de
ses allures, espèce de musique qui lui plaisait. Une demi-heure se
passa sans que Marianne eût paru. Le vicaire, à moitié chanoine,
allait sonner de nouveau, quand il laissa le cordon de sa sonnette
en entendant le bruit d'un pas d'homme dans l'escalier. En effet,
l'abbé Troubert, après avoir discrètement frappé à la porte, entra sur
l'invitation de Birotteau.

Cette visite, que les deux abbés se faisaient assez régulièrement une
fois par mois l'un à l'autre, ne surprit point le vicaire. Le chanoine
s'étonna, dès l'abord, que Marianne n'eût pas encore allumé le feu
de son quasi-collègue. Il ouvrit une fenêtre, appela Marianne d'une
voix rude, lui dit de venir chez Birotteau; puis, se retournant vers
son frère:--Si mademoiselle apprenait que vous n'avez pas de feu, elle
gronderait Marianne.

Après cette phrase, il s'enquit de la santé de Birotteau, et lui
demanda d'une voix douce s'il avait quelques nouvelles récentes qui
lui fissent espérer d'être nommé chanoine. Le vicaire lui expliqua ses
démarches, et lui dit naïvement quelles étaient les personnes auprès
desquelles madame de Listomère agissait, ignorant que Troubert n'avait
jamais su pardonner à cette dame de ne pas l'avoir admis chez elle,
lui, l'abbé Troubert, déjà deux fois désigné pour être vicaire-général
du diocèse.

Il était impossible de rencontrer deux figures qui offrissent autant
de contrastes qu'en présentaient celles de ces deux abbés. Troubert,
grand et sec, avait un teint jaune et bilieux, tandis que le vicaire
était ce qu'on appelle familièrement grassouillet. Ronde et rougeaude,
la figure de Birotteau peignait une bonhomie sans idées; tandis
que celle de Troubert, longue et creusée par des rides profondes,
contractait en certains moments une expression pleine d'ironie ou de
dédain: mais il fallait cependant l'examiner avec attention pour y
découvrir ces deux sentiments. Le chanoine restait habituellement dans
un calme parfait, en tenant ses paupières presque toujours abaissées
sur deux yeux orangés dont le regard devenait à son gré clair et
perçant. Des cheveux roux complétaient cette sombre physionomie, sans
cesse obscurcie par le voile que de graves méditations jettent sur
les traits. Plusieurs personnes avaient pu d'abord le croire absorbé
par une haute et profonde ambition; mais celles qui prétendaient le
mieux connaître avaient fini par détruire cette opinion en le montrant
hébété par le despotisme de mademoiselle Gamard, ou fatigué par de
trop longs jeûnes. Il parlait rarement et ne riait jamais. Quand il
lui arrivait d'être agréablement ému, il lui échappait un sourire
faible qui se perdait dans les plis de son visage. Birotteau était, au
contraire, tout expansion, tout franchise, aimait les bons morceaux,
et s'amusait d'une bagatelle avec la simplicité d'un homme sans fiel
ni malice. L'abbé Troubert causait, à la première vue, un sentiment
de terreur involontaire, tandis que le vicaire arrachait un sourire
doux à ceux qui le voyaient. Quand, à travers les arcades et les
nefs de Saint-Gatien, le haut chanoine marchait d'un pas solennel,
le front incliné, l'œil sévère, il excitait le respect: sa figure
cambrée était en harmonie avec les voussures jaunes de la cathédrale,
les plis de sa soutane avaient quelque chose de monumental, digne de
la statuaire. Mais le bon vicaire y circulait sans gravité, trottait,
piétinait en paraissant rouler sur lui-même. Ces deux hommes avaient
néanmoins une ressemblance. De même que l'air ambitieux de Troubert,
en donnant lieu de le redouter, avait contribué peut-être à le faire
condamner au rôle insignifiant de simple chanoine, le caractère et la
tournure de Birotteau semblaient le vouer éternellement au vicariat de
la cathédrale. Cependant l'abbé Troubert, arrivé à l'âge de cinquante
ans, avait tout à fait dissipé, par la mesure de sa conduite, par
l'apparence d'un manque total d'ambition et par sa vie toute sainte,
les craintes que sa capacité soupçonnée et son terrible extérieur
avaient inspirées à ses supérieurs. Sa santé s'étant même gravement
altérée depuis un an, sa prochaine élévation au vicariat-général
de l'archevêché paraissait probable. Ses compétiteurs eux-mêmes
souhaitaient sa nomination, afin de pouvoir mieux préparer la leur
pendant le peu de jours qui lui seraient accordés par une maladie
devenue chronique. Loin d'offrir les mêmes espérances, le triple
menton de Birotteau présentait aux concurrents qui lui disputaient son
canonicat les symptômes d'une santé florissante, et sa goutte leur
semblait être, suivant le proverbe, une assurance de longévité. L'abbé
Chapeloud, homme d'un grand sens, et que son amabilité avait toujours
fait rechercher par les gens de bonne compagnie et par les différents
chefs de la métropole, s'était toujours opposé, mais secrètement et
avec beaucoup d'esprit, à l'élévation de l'abbé Troubert; il lui
avait même très-adroitement interdit l'accès de tous les salons où
se réunissait la meilleure société de Tours, quoique pendant sa
vie Troubert l'eût traité sans cesse avec un grand respect, en lui
témoignant en toute occasion la plus haute déférence. Cette constante
soumission n'avait pu changer l'opinion du défunt chanoine qui, pendant
sa dernière promenade, disait encore à Birotteau:--Défiez-vous de ce
grand sec de Troubert! C'est Sixte-Quint réduit aux proportions de
l'Évêché. Tel était l'ami, le commensal de mademoiselle Gamard, qui
venait, le lendemain même du jour où elle avait pour ainsi dire déclaré
la guerre au pauvre Birotteau, le visiter et lui donner des marques
d'amitié.

--Il faut excuser Marianne, dit le chanoine en la voyant entrer. Je
pense qu'elle a commencé par venir chez moi. Mon appartement est
très-humide, et j'ai beaucoup toussé pendant toute la nuit.--Vous êtes
très-sainement ici, ajouta-t-il en regardant les corniches.

--Oh! je suis ici en chanoine, répondit Birotteau en souriant.

--Et moi en vicaire, répliqua l'humble prêtre.

--Oui, mais vous logerez bientôt à l'Archevêché, dit le bon prêtre qui
voulait que tout le monde fût heureux.

--Oh! ou dans le cimetière. Mais que la volonté de Dieu soit faite! Et
Troubert leva les yeux au ciel par un mouvement de résignation.--Je
venais, ajouta-t-il, vous prier de me prêter le _pouillé_ des évêques.
Il n'y a que vous à Tours qui ayez cet ouvrage.

--Prenez-le dans ma bibliothèque, répondit Birotteau que la dernière
phrase du chanoine fit ressouvenir de toutes les jouissances de sa vie.

Le grand chanoine passa dans la bibliothèque, et y resta pendant le
temps que le vicaire mit à s'habiller. Bientôt la cloche du déjeuner se
fit entendre, et le goutteux pensant que, sans la visite de Troubert,
il n'aurait pas eu de feu pour se lever, se dit:--C'est un bon homme!

Les deux prêtres descendirent ensemble, armé chacun d'un énorme
_in-folio_, qu'ils posèrent sur une des consoles de la salle à manger.

--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda d'une voix aigre mademoiselle
Gamard en s'adressant à Birotteau. J'espère que vous n'allez pas
encombrer ma salle à manger de vos bouquins.

--C'est des livres dont j'ai besoin, répondit l'abbé Troubert, monsieur
le vicaire a la complaisance de me les prêter.

--J'aurais dû deviner cela, dit-elle en laissant échapper un sourire de
dédain. Monsieur Birotteau ne lit pas souvent dans ces gros livres-là.

--Comment vous portez-vous, mademoiselle? reprit le pensionnaire d'une
voix flûtée.

--Mais pas très-bien, répondit-elle sèchement. Vous êtes cause que j'ai
été réveillée hier pendant mon premier sommeil, et toute ma nuit s'en
est ressentie. En s'asseyant, mademoiselle Gamard ajouta:--Messieurs,
le lait va se refroidir.

Stupéfait d'être si aigrement accueilli par son hôtesse quand il en
attendait des excuses, mais effrayé, comme le sont les gens timides,
par la perspective d'une discussion, surtout quand ils en sont l'objet,
le pauvre vicaire s'assit en silence. Puis, en reconnaissant dans
le visage de mademoiselle Gamard les symptômes d'une mauvaise humeur
apparente, il resta constamment en guerre avec sa raison qui lui
ordonnait de ne pas souffrir le manque d'égards de son hôtesse, tandis
que son caractère le portait à éviter une querelle. En proie à cette
angoisse intérieure, Birotteau commença par examiner sérieusement les
grandes hachures vertes peintes sur le gros taffetas ciré que, par un
usage immémorial, mademoiselle Gamard laissait pendant le déjeuner
sur la table, sans avoir égard ni aux bords usés ni aux nombreuses
cicatrices de cette couverture. Les deux pensionnaires se trouvaient
établis, chacun dans un fauteuil de canne, en face l'un de l'autre,
à chaque bout de cette table royalement carrée, dont le centre était
occupé par l'hôtesse, et qu'elle dominait du haut de sa chaise à
patins, garnie de coussins et adossée au poêle de la salle à manger.
Cette pièce et le salon commun étaient situés au rez-de-chaussée, sous
la chambre et le salon de l'abbé Birotteau. Lorsque le vicaire eut reçu
de mademoiselle Gamard sa tasse de café sucré, il fut glacé du profond
silence dans lequel il allait accomplir l'acte si habituellement gai de
son déjeuner. Il n'osait regarder ni la figure aride de Troubert, ni le
visage menaçant de la vieille fille, et se tourna par contenance vers
un gros carlin chargé d'embonpoint, qui, couché sur un coussin près du
poêle, n'en bougeait jamais, trouvant toujours à sa gauche un petit
plat rempli de friandises, et à sa droite un bol plein d'eau claire.

--Eh! bien, mon mignon, lui dit-il, tu attends ton café.

Ce personnage, l'un des plus importants au logis, mais peu gênant
en ce qu'il n'aboyait plus et laissait la parole à sa maîtresse,
leva sur Birotteau ses petits yeux perdus sous les plis formés dans
son masque par la graisse, puis il les referma sournoisement. Pour
comprendre la souffrance du pauvre vicaire, il est nécessaire de dire
que, doué d'une loquacité vide et sonore comme le retentissement
d'un ballon, il prétendait, sans avoir jamais pu donner aux médecins
une seule raison de son opinion, que les paroles favorisaient la
digestion. Mademoiselle, qui partageait cette doctrine hygiénique,
n'avait pas encore manqué, malgré leur mésintelligence, à causer
pendant les repas; mais, depuis plusieurs matinées, le vicaire avait
usé vainement son intelligence à lui faire des questions insidieuses
pour parvenir à lui délier la langue. Si les bornes étroites dans
lesquelles se renferme cette histoire avaient permis de rapporter une
seule de ces conversations qui excitaient presque toujours le sourire
amer et sardonique de l'abbé Troubert, elle eût offert une peinture
achevée de la vie béotienne des provinciaux. Quelques gens d'esprit
n'apprendraient peut-être pas sans plaisir les étranges développements
que l'abbé Birotteau et mademoiselle Gamard donnaient à leurs opinions
personnelles sur la politique, la religion et la littérature. Il y
aurait certes quelque chose de comique à exposer: soit les raisons
qu'ils avaient tous deux de douter sérieusement, en 1826, de la mort de
Napoléon; soit les conjectures qui les faisaient croire à l'existence
de Louis XVII, sauvé dans le creux d'une grosse bûche. Qui n'eût
pas ri de les entendre établissant, par des raisons bien évidemment
à eux, que le roi de France disposait seul de tous les impôts, que
les Chambres étaient assemblées pour détruire le clergé, qu'il était
mort plus de treize cent mille personnes sur l'échafaud pendant la
révolution? Puis ils parlaient de la Presse sans connaître le nombre
des journaux, sans avoir la moindre idée de ce qu'était cet instrument
moderne. Enfin, monsieur Birotteau écoutait avec attention mademoiselle
Gamard, quand elle disait qu'un homme nourri d'un œuf chaque matin
devait infailliblement mourir à la fin de l'année, et que cela s'était
vu; qu'un petit pain mollet, mangé sans boire pendant quelques jours,
guérissait de la sciatique; que tous les ouvriers qui avaient travaillé
à la démolition de l'abbaye Saint-Martin étaient morts dans l'espace
de six mois; que certain préfet avait fait tout son possible, sous
Bonaparte, pour ruiner les tours de Saint-Gatien, et milles autres
contes absurdes.

Mais en ce moment Birotteau se sentit la langue morte, il se résigna
donc à manger sans entamer la conversation. Bientôt il trouva ce
silence dangereux pour son estomac et dit hardiment:--Voilà du café
excellent! Cet acte de courage fut complétement inutile. Après avoir
regardé le ciel par le petit espace qui séparait, au-dessus du jardin,
les deux arcs-boutants noirs de Saint-Gatien, le vicaire eut encore le
courage de dire:--Il fera plus beau aujourd'hui qu'hier...

A ce propos, mademoiselle Gamard se contenta de jeter la plus gracieuse
de ses œillades à l'abbé Troubert, et reporta ses yeux empreints d'une
sévérité terrible sur Birotteau, qui heureusement avait baissé les
siens.

Nulle créature du genre féminin n'était plus capable que mademoiselle
Sophie Gamard de formuler la nature élégiaque de la vieille fille;
mais, pour bien peindre un être dont le caractère prête un intérêt
immense aux petits événements de ce drame, et à la vie antérieure des
personnages qui en sont les acteurs, peut-être faut-il résumer ici
les idées dont l'expression se trouve chez la vieille fille: la vie
habituelle fait l'âme, et l'âme fait la physionomie. Si tout, dans la
société comme dans le monde, doit avoir une fin, il y a certes ici-bas
quelques existences dont le but et l'utilité sont inexplicables. La
morale et l'économie politique repoussent également l'individu qui
consomme sans produire, qui tient une place sur terre sans répandre
autour de lui ni bien ni mal; car le mal est sans doute un bien dont
les résultats ne se manifestent pas immédiatement. Il est rare que
les vieilles filles ne se rangent pas d'elles-mêmes dans la classe de
ces êtres improductifs. Or, si la conscience de son travail donne à
l'être agissant un sentiment de satisfaction qui l'aide à supporter
la vie, la certitude d'être à charge ou même inutile doit produire un
effet contraire, et inspirer pour lui-même à l'être inerte le mépris
qu'il excite chez les autres. Cette dure réprobation sociale est une
des causes qui, à l'insu des vieilles filles, contribuent à mettre
dans leurs âmes le chagrin qu'expriment leurs figures. Un préjugé dans
lequel il y a du vrai peut-être jette constamment partout, et en France
encore plus qu'ailleurs, une grande défaveur sur la femme avec laquelle
personne n'a voulu ni partager les biens ni supporter les maux de la
vie. Or, il arrive pour les filles un âge où le monde, à tort ou à
raison, les condamne sur le dédain dont elles sont victimes. Laides,
la bonté de leur caractère devait racheter les imperfections de la
nature; jolies, leur malheur a dû être fondé sur des causes graves. On
ne sait lesquelles, des unes ou des autres, sont les plus dignes de
rebut. Si leur célibat a été raisonné, s'il est un vœu d'indépendance,
ni les hommes, ni les mères ne leur pardonnent d'avoir menti au
dévouement de la femme, en s'étant refusées aux passions qui rendent
leur sexe si touchant: renoncer à ses douleurs, c'est en abdiquer la
poésie, et ne plus mériter les douces consolations auxquelles une mère
a toujours d'incontestables droits. Puis les sentiments généreux,
les qualités exquises de la femme ne se développent que par leur
constant exercice; en restant fille, une créature du sexe féminin
n'est plus qu'un non-sens: égoïste et froide, elle fait horreur. Cet
arrêt implacable est malheureusement trop juste pour que les vieilles
filles en ignorent les motifs. Ces idées germent dans leur cœur aussi
naturellement que les effets de leur triste vie se reproduisent
dans leurs traits. Donc elles se flétrissent, parce que l'expansion
constante ou le bonheur qui épanouit la figure des femmes et jette tant
de mollesse dans leurs mouvements n'a jamais existé chez elles. Puis
elles deviennent âpres et chagrines, parce qu'un être qui a manqué
sa vocation est malheureux; il souffre, et la souffrance engendre
la méchanceté. En effet, avant de s'en prendre à elle-même de son
isolement, une fille en accuse long-temps le monde. De l'accusation à
un désir de vengeance, il n'y a qu'un pas. Enfin, la mauvaise grâce
répandue sur leurs personnes est encore un résultat nécessaire de leur
vie. N'ayant jamais senti le besoin de plaire, l'élégance, le bon
goût leur restent étrangers. Elles ne voient qu'elles en elles-mêmes.
Ce sentiment les porte insensiblement à choisir les choses qui leur
sont commodes, au détriment de celles qui peuvent être agréables à
autrui. Sans se bien rendre compte de leur dissemblance avec les
autres femmes, elles finissent par l'apercevoir et par en souffrir.
La jalousie est un sentiment indélébile dans les cœurs féminins. Les
vieilles filles sont donc jalouses à vide, et ne connaissent que les
malheurs de la seule passion que les hommes pardonnent au beau sexe,
parce qu'elle les flatte. Ainsi, torturées dans tous leurs vœux,
obligées de se refuser aux développements de leur nature, les vieilles
filles éprouvent toujours une gêne intérieure à laquelle elles ne
s'habituent jamais. N'est-il pas dur à tout âge, surtout pour une
femme, de lire sur les visages un sentiment de répulsion, quand il
est dans sa destinée de n'éveiller autour d'elle, dans les cœurs, que
des sensations gracieuses? Aussi le regard d'une vieille fille est-il
toujours oblique, moins par modestie que par peur et honte. Ces êtres
ne pardonnent pas à la société leur position fausse, parce qu'ils ne
se la pardonnent pas à eux-mêmes. Or, il est impossible à une personne
perpétuellement en guerre avec elle, ou en contradiction avec la vie,
de laisser les autres en paix, et de ne pas envier leur bonheur. Ce
monde d'idées tristes était tout entier dans les yeux gris et ternes
de mademoiselle Gamard; et le large cercle noir par lequel ils étaient
bordés, accusait les longs combats de sa vie solitaire. Toutes les
rides de son visage étaient droites. La charpente de son front, de
sa tête et de ses joues avait les caractères de la rigidité, de la
sécheresse. Elle laissait pousser, sans aucun souci, les poils jadis
bruns de quelques signes parsemés sur son menton. Ses lèvres minces
couvraient à peine des dents trop longues qui ne manquaient pas de
blancheur. Brune, ses cheveux jadis noirs avaient été blanchis par
d'affreuses migraines. Cet accident la contraignait à porter un tour;
mais ne sachant pas le mettre de manière à en dissimuler la naissance,
il existait souvent de légers interstices entre le bord de son bonnet
et le cordon noir qui soutenait cette demi-perruque assez mal bouclée.
Sa robe, de taffetas en été, de mérinos en hiver, mais toujours de
couleur carmélite, serrait un peu trop sa taille disgracieuse et ses
bras maigres. Sans cesse rabattue, sa collerette laissait voir un cou
dont la peau rougeâtre était aussi artistement rayée que peut l'être
une feuille de chêne vue dans la lumière. Son origine expliquait assez
bien les malheurs de sa conformation. Elle était fille d'un marchand
de bois, espèce de paysan parvenu. A dix-huit ans, elle avait pu
être fraîche et grasse, mais il ne lui restait aucune trace ni de la
blancheur de teint ni des jolies couleurs qu'elle se vantait d'avoir
eues. Les tons de sa chair avaient contracté la teinte blafarde assez
commune chez les dévotes. Son nez aquilin était celui de tous les
traits de sa figure qui contribuait le plus à exprimer le despotisme
de ses idées, de même que la forme plate de son front trahissait
l'étroitesse de son esprit. Ses mouvements avaient une soudaineté
bizarre qui excluait toute grâce; et rien qu'à la voir tirant son
mouchoir de son sac pour se moucher à grand bruit, vous eussiez
deviné son caractère et ses mœurs. D'une taille assez élevée, elle
se tenait très-droit, et justifiait l'observation d'un naturaliste
qui a physiquement expliqué la démarche de toutes les vieilles filles
en prétendant que leurs jointures se soudent. Elle marchait sans que
le mouvement se distribuât également dans sa personne, de manière
à produire ces ondulations si gracieuses, si attrayantes chez les
femmes; elle allait, pour ainsi dire, d'une seule pièce, en paraissant
surgir, à chaque pas, comme la statue du Commandeur. Dans ses moments
de bonne humeur, elle donnait à entendre, comme le font toutes les
vieilles filles, qu'elle aurait bien pu se marier, mais elle s'était
heureusement aperçue à temps de la mauvaise foi de son amant, et
faisait ainsi, sans le savoir, le procès à son cœur en faveur de son
esprit de calcul.

Cette figure typique du genre _vieille fille_ était très-bien encadrée
par les grotesques inventions d'un papier verni représentant des
paysages turcs qui ornaient les murs de la salle à manger. Mademoiselle
Gamard se tenait habituellement dans cette pièce décorée de deux
consoles et d'un baromètre. A la place adoptée par chaque abbé se
trouvait un petit coussin en tapisserie dont les couleurs étaient
passées. Le salon commun où elle recevait était digne d'elle. Il sera
bientôt connu en faisant observer qu'il se nommait _le salon jaune_:
les draperies en étaient jaunes, le meuble et la tenture jaunes; sur la
cheminée garnie d'une glace à cadre doré, des flambeaux et une pendule
en cristal jetaient un éclat dur à l'œil. Quant au logement particulier
de mademoiselle Gamard, il n'avait été permis à personne d'y pénétrer.
L'on pouvait seulement conjecturer qu'il était rempli de ces chiffons,
de ces meubles usés, de ces espèces de haillons dont s'entourent toutes
les vieilles filles, et auxquels elles tiennent tant.

Telle était la personne destinée à exercer la plus grande influence sur
les derniers jours de l'abbé Birotteau.

Faute d'exercer, selon les vœux de la nature, l'activité donnée à la
femme, et par la nécessité où elle était de la dépenser, cette vieille
fille l'avait transportée dans les intrigues mesquines, les caquetages
de province et les combinaisons égoïstes dont finissent par s'occuper
exclusivement toutes les vieilles filles. Birotteau, pour son malheur,
avait développé chez Sophie Gamard les seuls sentiments qu'il fût
possible à cette pauvre créature d'éprouver, ceux de la haine qui,
latents jusqu'alors, par suite du calme et de la monotonie d'une vie
provinciale dont pour elle l'horizon s'était encore rétréci, devaient
acquérir d'autant plus d'intensité qu'ils allaient s'exercer sur de
petites choses et au milieu d'une sphère étroite. Birotteau était de
ces gens qui sont prédestinés à tout souffrir, parce que, ne sachant
rien voir, ils ne peuvent rien éviter: tout leur arrive.

--Oui, il fera beau, répondit après un moment le chanoine qui parut
sortir de sa rêverie et vouloir pratiquer les lois de la politesse.

Birotteau, effrayé du temps qui s'écoula entre la demande et la
réponse, car il avait, pour la première fois de sa vie, pris son café
sans parler, quitta la salle à manger où son cœur était serré comme
dans un étau. Sentant sa tasse de café pesante sur son estomac, il alla
se promener tristement dans les petites allées étroites et bordées de
buis qui dessinaient une étoile dans le jardin. Mais en se retournant,
après le premier tour qu'il y fit, il vit sur le seuil de la porte du
salon mademoiselle Gamard et l'abbé Troubert plantés silencieusement:
lui, les bras croisés et immobile comme la statue d'un tombeau; elle,
appuyée sur la porte-persienne. Tous deux semblaient, en le regardant,
compter le nombre de ses pas. Rien n'est déjà plus gênant pour une
créature naturellement timide que d'être l'objet d'un examen curieux;
mais s'il est fait par les yeux de la haine, l'espèce de souffrance
qu'il cause se change en un martyre intolérable. Bientôt l'abbé
Birotteau s'imagina qu'il empêchait mademoiselle Gamard et le chanoine
de se promener. Cette idée, inspirée tout à la fois par la crainte et
par la bonté, prit un tel accroissement qu'elle lui fit abandonner la
place. Il s'en alla, ne pensant déjà plus à son canonicat, tant il
était absorbé par la désespérante tyrannie de la vieille fille. Il
trouva par hasard, et heureusement pour lui, beaucoup d'occupation à
Saint-Gatien, où il y eut plusieurs enterrements, un mariage et deux
baptêmes. Il put alors oublier ses chagrins. Quand son estomac lui
annonça l'heure du dîner, il ne tira pas sa montre sans effroi, en
voyant quatre heures et quelques minutes. Il connaissait la ponctualité
de mademoiselle Gamard, il se hâta donc de se rendre au logis.

Il aperçut dans la cuisine le premier service desservi. Puis, quand
il arriva dans la salle à manger, la vieille fille lui dit d'un son
de voix où se peignaient également l'aigreur d'un reproche et la joie
de trouver son pensionnaire en faute:--Il est quatre heures et demie,
monsieur Birotteau. Vous savez que nous ne devons pas nous attendre.

Le vicaire regarda le cartel de la salle à manger, et la manière dont
était posée l'enveloppe de gaze destinée à le garantir de la poussière,
lui prouva que son hôtesse l'avait remonté pendant la matinée, en se
donnant le plaisir de le faire avancer sur l'horloge de Saint-Gatien.
Il n'y avait pas d'observation possible. L'expression verbale du
soupçon conçu par le vicaire eût causé la plus terrible et la mieux
justifiée des explosions éloquentes que mademoiselle Gamard sût, comme
toutes les femmes de sa classe, faire jaillir en pareil cas. Les mille
et une contrariétés qu'une servante peut faire subir à son maître,
ou une femme à son mari dans les habitudes privées de la vie, furent
devinées par mademoiselle Gamard, qui en accabla son pensionnaire. La
manière dont elle se plaisait à ourdir ses conspirations contre le
bonheur domestique du pauvre prêtre portèrent l'empreinte du génie le
plus profondément malicieux. Elle s'arrangea pour ne jamais paraître
avoir tort.

Huit jours après le moment où ce récit commence, l'habitation de cette
maison, et les relations que l'abbé Birotteau avait avec mademoiselle
Gamard, lui révélèrent une trame ourdie depuis six mois. Tant que la
vieille fille avait sourdement exercé sa vengeance, et que le vicaire
avait pu s'entretenir volontairement dans l'erreur, en refusant de
croire à des intentions malveillantes, le mal moral avait fait peu
de progrès chez lui. Mais depuis l'affaire du bougeoir remonté, de
la pendule avancée, Birotteau ne pouvait plus douter qu'il ne vécût
sous l'empire d'une haine dont l'œil était toujours ouvert sur lui.
Il arriva dès lors rapidement au désespoir, en apercevant, à toute
heure, les doigts crochus et effilés de mademoiselle Gamard prêts à
s'enfoncer dans son cœur. Heureuse de vivre par un sentiment aussi
fertile en émotions que l'est celui de la vengeance, la vieille fille
se plaisait à planer, à peser sur le vicaire, comme un oiseau de proie
plane et pèse sur un mulot avant de le dévorer. Elle avait conçu
depuis long-temps un plan que le prêtre abasourdi ne pouvait deviner,
et qu'elle ne tarda pas à dérouler, en montrant le génie que savent
déployer, dans les petites choses, les personnes solitaires dont l'âme,
inhabile à sentir les grandeurs de la piété vraie, s'est jetée dans les
minuties de la dévotion. Dernière, mais affreuse aggravation de peine!
La nature de ses chagrins interdisait à Birotteau, homme d'expansion,
aimant à être plaint et consolé, la petite douceur de les raconter
à ses amis. Le peu de tact qu'il devait à sa timidité lui faisait
redouter de paraître ridicule en s'occupant de pareilles niaiseries.
Et cependant ces niaiseries composaient toute son existence, sa chère
existence pleine d'occupations dans le vide et de vide dans les
occupations; vie terne et grise où les sentiments trop forts étaient
des malheurs, où l'absence de toute émotion était une félicité. Le
paradis du pauvre prêtre se changea donc subitement en enfer. Enfin,
ses souffrances devinrent intolérables. La terreur que lui causait
la perspective d'une explication avec mademoiselle Gamard s'accrut
de jour en jour; et le malheur secret qui flétrissait les heures de
sa vieillesse, altéra sa santé. Un matin, en mettant ses bas bleus
chinés, il reconnut une perte de huit lignes dans la circonférence de
son mollet. Stupéfait de ce diagnostic si cruellement irrécusable, il
résolut de faire une tentative auprès de l'abbé Troubert, pour le prier
d'intervenir officieusement entre mademoiselle Gamard et lui.

En se trouvant en présence de l'imposant chanoine, qui, pour le
recevoir dans une chambre nue, quitta promptement un cabinet plein de
papiers où il travaillait sans cesse, et où ne pénétrait personne, le
vicaire eut presque honte de parler des taquineries de mademoiselle
Gamard à un homme qui lui paraissait si sérieusement occupé. Mais après
avoir subi toutes les angoisses de ces délibérations intérieures que
les gens humbles, indécis ou faibles éprouvent même pour des choses
sans importance, il se décida, non sans avoir le cœur grossi par des
pulsations extraordinaires, à expliquer sa position à l'abbé Troubert.
Le chanoine écouta d'un air grave et froid, essayant, mais en vain,
de réprimer certains sourires qui, peut-être, eussent révélé les
émotions d'un contentement intime à des yeux intelligents. Une flamme
parut s'échapper de ses paupières lorsque Birotteau lui peignit, avec
l'éloquence que donnent les sentiments vrais, la constante amertume
dont il était abreuvé; mais Troubert mit la main au-dessus de ses
yeux par un geste assez familier aux penseurs, et garda l'attitude de
dignité qui lui était habituelle. Quand le vicaire eut cessé de parler,
il aurait été bien embarrassé s'il avait voulu chercher sur la figure
de Troubert, alors marbrée par des taches plus jaunes encore que ne
l'était ordinairement son teint bilieux, quelques traces des sentiments
qu'il avait dû exciter chez ce prêtre mystérieux. Après être resté
pendant un moment silencieux, le chanoine fit une de ces réponses dont
toutes les paroles devaient être long-temps étudiées pour que leur
portée fût entièrement mesurée, mais qui, plus tard, prouvaient aux
gens réfléchis l'étonnante profondeur de son âme et la puissance de
son esprit. Enfin, il accabla Birotteau en lui disant: que «ces choses
l'étonnaient d'autant plus, qu'il ne s'en serait jamais aperçu sans la
confession de son frère; il attribuait ce défaut d'intelligence à ses
occupations sérieuses, à ses travaux, et à la tyrannie de certaines
pensées élevées qui ne lui permettaient pas de regarder aux détails
de la vie.» Il lui fit observer, mais sans avoir l'air de vouloir
censurer la conduite d'un homme dont l'âge et les connaissances
méritaient son respect, que «jadis les solitaires songeaient rarement
à leur nourriture, à leur abri, au fond des thébaïdes où ils se
livraient à de saintes contemplations,» et que, «de nos jours, le
prêtre pouvait par la pensée se faire partout une thébaïde.» Puis,
revenant à Birotteau, il ajouta: que «ces discussions étaient toutes
nouvelles pour lui. Pendant douze années, rien de semblable n'avait eu
lieu entre mademoiselle Gamard et le vénérable abbé Chapeloud. Quant
à lui, sans doute, il pouvait bien, ajouta-t-il, devenir l'arbitre
entre le vicaire et leur hôtesse, parce que son amitié pour elle ne
dépassait pas les bornes imposées par les lois de l'Église à ses
fidèles serviteurs; mais alors la justice exigeait qu'il entendît aussi
mademoiselle Gamard.»--Que, d'ailleurs, il ne trouvait rien de changé
en elle; qu'il l'avait toujours vue ainsi; qu'il s'était volontiers
soumis à quelques-uns de ses caprices, sachant que cette respectable
demoiselle était la bonté, la douceur même; qu'il fallait attribuer
les légers changements de son humeur aux souffrances causées par une
pulmonie dont elle ne parlait pas, et à laquelle elle se résignait en
vraie chrétienne... Il finit en disant au vicaire, que: «pour peu qu'il
restât encore quelques années auprès de mademoiselle, il saurait mieux
l'apprécier, et reconnaître les trésors de cet excellent caractère.»

L'abbé Birotteau sortit confondu. Dans la nécessité fatale où il se
trouvait de ne prendre conseil que de lui-même, il jugea mademoiselle
Gamard d'après lui. Le bonhomme crut, en s'absentant pendant quelques
jours, éteindre, faute d'aliment, la haine que lui portait cette
fille. Donc il résolut d'aller, comme jadis, passer plusieurs jours à
une campagne où madame de Listomère se rendait à la fin de l'automne,
époque à laquelle le ciel est ordinairement pur et doux en Touraine.
Pauvre homme! il accomplissait précisément les vœux secrets de sa
terrible ennemie, dont les projets ne pouvaient être déjoués que par
une patience de moine; mais, ne devinant rien, ne sachant point ses
propres affaires, il devait succomber comme un agneau, sous le premier
coup du boucher.

Située sur la levée qui se trouve entre la ville de Tours et les
hauteurs de Saint-Georges, exposée au midi, entourée de rochers, la
propriété de madame de Listomère offrait les agréments de la campagne
et tous les plaisirs de la ville. En effet, il ne fallait pas plus de
dix minutes pour venir du pont de Tours à la porte de cette maison,
nommée _l'Alouette_; avantage précieux dans un pays où personne ne veut
se déranger pour quoi que ce soit, même pour aller chercher un plaisir.
L'abbé Birotteau était à l'Alouette depuis environ dix jours, lorsqu'un
matin, au moment du déjeuner, le concierge vint lui dire que monsieur
Caron désirait lui parler. Monsieur Caron était un avocat chargé des
affaires de mademoiselle Gamard. Birotteau ne s'en souvenant pas et ne
se connaissant aucun point litigieux à démêler avec qui que ce fût au
monde, quitta la table en proie à une sorte d'anxiété pour chercher
l'avocat: il le trouva modestement assis sur la balustrade d'une
terrasse.

--L'intention où vous êtes de ne plus loger chez mademoiselle Gamard
étant devenue évidente... dit l'homme d'affaires.

--Eh! monsieur, s'écria l'abbé Birotteau en interrompant, je n'ai
jamais pensé à la quitter.

--Cependant, monsieur, reprit l'avocat, il faut bien que vous vous
soyez expliqué à cet égard avec mademoiselle, puisqu'elle m'envoie à
la fin de savoir si vous restez long-temps à la campagne. Le cas d'une
longue absence, n'ayant pas été prévu dans vos conventions, peut donner
matière à contestation. Or, mademoiselle Gamard entendant que votre
pension...

--Monsieur, dit Birotteau surpris et interrompant encore l'avocat,
je ne croyais pas qu'il fût nécessaire d'employer des voies presque
judiciaires pour...

--Mademoiselle Gamard, qui veut prévenir toute difficulté, dit monsieur
Caron, m'a envoyé pour m'entendre avec vous.

--Eh! bien, si vous voulez avoir la complaisance de revenir demain,
reprit encore l'abbé Birotteau, j'aurai consulté de mon côté.

--Soit, dit Caron en saluant.

Et le ronge-papiers se retira. Le pauvre vicaire, épouvanté de
la persistance avec laquelle mademoiselle Gamard le poursuivait,
rentra dans la salle à manger de madame de Listomère, en offrant une
figure bouleversée. A son aspect, chacun de lui demander:--Que vous
arrive-t-il donc, monsieur Birotteau?...

L'abbé, désolé, s'assit sans répondre, tant il était frappé par les
vagues images de son malheur. Mais, après le déjeuner, quand plusieurs
de ses amis furent réunis dans le salon devant un bon feu, Birotteau
leur raconta naïvement les détails de son aventure. Ses auditeurs, qui
commençaient à s'ennuyer de leur séjour à la campagne, s'intéressèrent
vivement à cette intrigue si bien en harmonie avec la vie de province.
Chacun prit parti pour l'abbé contre la vieille fille.

--Comment! lui dit madame de Listomère, ne voyez-vous pas clairement
que l'abbé Troubert veut votre logement?

Ici, l'historien serait en droit de crayonner le portrait de
cette dame; mais il a pensé que ceux mêmes auxquels le système de
_cognomologie_ de Sterne est inconnu, ne pourraient pas prononcer
ces trois mots: MADAME DE LISTOMÈRE! sans se la peindre noble, digne,
tempérant les rigueurs de la piété par la vieille élégance des mœurs
monarchiques et classiques, par des manières polies; bonne, mais un peu
raide; légèrement nasillarde; se permettant la lecture de la Nouvelle
Héloïse, la comédie, et se coiffant encore en cheveux.

--Il ne faut pas que l'abbé Birotteau cède à cette vieille tracassière!
s'écria monsieur de Listomère, lieutenant de vaisseau venu en congé
chez sa tante. Si le vicaire a du cœur et veut suivre mes avis, il aura
bientôt conquis sa tranquillité.

Enfin, chacun se mit à analyser les actions de mademoiselle Gamard avec
la perspicacité particulière aux gens de province, auxquels on ne peut
refuser le talent de savoir mettre à nu les motifs les plus secrets des
actions humaines.

--Vous n'y êtes pas, dit un vieux propriétaire qui connaissait le pays.
Il y a là-dessous quelque chose de grave que je ne saisis pas encore.
L'abbé Troubert est trop profond pour être deviné si promptement.
Notre cher Birotteau n'est qu'au commencement de ses peines. D'abord,
sera-t-il heureux et tranquille, même en cédant son logement à
Troubert? J'en doute.--Si Caron est venu vous dire, ajouta-t-il en se
tournant vers le prêtre ébahi, que vous aviez l'intention de quitter
mademoiselle Gamard, sans doute mademoiselle Gamard a l'intention de
vous mettre hors de chez elle... Eh! bien, vous en sortirez bon gré mal
gré. Ces sortes de gens ne hasardent jamais rien, et ne jouent qu'à
coup sûr.

Ce vieux gentilhomme, nommé monsieur de Bourbonne, résumait toutes les
idées de la province aussi complétement que Voltaire a résumé l'esprit
de son époque. Ce vieillard sec et maigre, professait en matière
d'habillement toute l'indifférence d'un propriétaire dont la valeur
territoriale est cotée dans le département. Sa physionomie, tannée par
le soleil de la Touraine, était moins spirituelle que fine. Habitué
à peser ses paroles, à combiner ses actions, il cachait sa profonde
circonspection sous une simplicité trompeuse. Aussi l'observation la
plus légère suffisait-elle pour apercevoir que, semblable à un paysan
de Normandie, il avait toujours l'avantage dans toutes les affaires. Il
était très-supérieur en œnologie, la science favorite des Tourangeaux.
Il avait su arrondir les prairies d'un de ses domaines aux dépens des
lais de la Loire en évitant tout procès avec l'État. Ce bon tour le
faisait passer pour un homme de talent. Si, charmé par la conversation
de monsieur de Bourbonne, vous eussiez demandé sa biographie à quelque
Tourangeau:--Oh! _c'est un vieux malin!_ eût été la réponse proverbiale
de tous ses jaloux, et il en avait beaucoup. En Touraine, la jalousie
forme, comme dans la plupart des provinces, _le fond de la langue_.

L'observation de monsieur de Bourbonne occasionna momentanément un
silence pendant lequel les personnes qui composaient ce petit comité
parurent réfléchir. Sur ces entrefaites, mademoiselle Salomon de
Villenoix fut annoncée. Amenée par le désir d'être utile à Birotteau,
elle arrivait de Tours, et les nouvelles qu'elle en apportait
changèrent complétement la face des affaires. Au moment de son
arrivée, chacun, sauf le propriétaire, conseillait à Birotteau de
guerroyer contre Troubert et Gamard, sous les auspices de la société
aristocratique qui devait le protéger.

--Le vicaire-général auquel le travail du personnel est remis, dit
mademoiselle Salomon, vient de tomber malade, et l'archevêque a commis
à sa place monsieur l'abbé Troubert. Maintenant, la nomination au
canonicat dépend donc entièrement de lui. Or, hier, chez mademoiselle
de La Blottière, l'abbé Poirel a parlé des désagréments que l'abbé
Birotteau causait à mademoiselle Gamard, de manière à vouloir justifier
la disgrâce dont sera frappé notre bon abbé: «L'abbé Birotteau est un
homme auquel l'abbé Chapeloud était bien nécessaire, disait-il; et
depuis la mort de ce vertueux chanoine, il a été prouvé que...» Les
suppositions, les calomnies se sont succédé. Vous comprenez?

--Troubert sera vicaire-général, dit solennellement monsieur de
Bourbonne.

--Voyons! s'écria madame de Listomère en regardant Birotteau. Que
préférez-vous: être chanoine, ou rester chez mademoiselle Gamard?

--Être chanoine, fut un cri général.

--Eh! bien, reprit madame de Listomère, il faut donner gain de cause à
l'abbé Troubert et à mademoiselle Gamard. Ne vous font-ils pas savoir
indirectement, par la visite de Caron, que si vous consentez à les
quitter vous serez chanoine? Donnant, donnant!

Chacun se récria sur la finesse et la sagacité de madame de Listomère,
excepté le baron de Listomère son neveu, qui dit, d'un ton comique, à
monsieur de Bourbonne:--J'aurais voulu le combat entre _la Gamard_ et
_le Birotteau_.

Mais, pour le malheur du vicaire, les forces n'étaient pas égales entre
les gens du monde et la vieille fille soutenue par l'abbé Troubert. Le
moment arriva bientôt où la lutte devait se dessiner plus franchement,
s'agrandir, et prendre des proportions énormes. Sur l'avis de madame
de Listomère et de la plupart de ses adhérents qui commençaient à
se passionner pour cette intrigue jetée dans le vide de leur vie
provinciale, un valet fut expédié à monsieur Caron. L'homme d'affaires
revint avec une célérité remarquable, et qui n'effraya que monsieur de
Bourbonne.

--Ajournons toute décision jusqu'à un plus ample informé, fut l'avis de
ce Fabius en robe de chambre auquel de profondes réflexions révélaient
les hautes combinaisons de l'échiquier tourangeau.

Il voulut éclairer Birotteau sur les dangers de sa position. La sagesse
du _vieux malin_ ne servait pas les passions du moment, il n'obtint
qu'une légère attention. La conférence entre l'avocat et Birotteau dura
peu. Le vicaire rentra tout effaré, disant:--Il me demande un écrit qui
constate mon _retrait_.

--Quel est ce mot effroyable? dit le lieutenant de vaisseau.

--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria madame de Listomère.

--Cela signifie simplement que l'abbé doit déclarer vouloir quitter
la maison de mademoiselle Gamard, répondit monsieur de Bourbonne en
prenant une prise de tabac.

--N'est-ce que cela? Signez! dit madame de Listomère en regardant
Birotteau. Si vous êtes décidé sérieusement à sortir de chez elle, il
n'y a aucun inconvénient à constater votre volonté.

La _volonté de Birotteau_!

--Cela est juste, dit monsieur de Bourbonne en fermant sa tabatière par
un geste sec dont la signification est impossible à rendre, car c'était
tout un langage.--Mais il est toujours dangereux d'écrire, ajouta-t-il
en posant sa tabatière sur la cheminée d'un air à épouvanter le vicaire.

Birotteau se trouvait tellement hébété par le renversement de toutes
ses idées, par la rapidité des événements qui le surprenaient sans
défense, par la facilité avec laquelle ses amis traitaient les affaires
les plus chères de sa vie solitaire, qu'il restait immobile, comme
perdu dans la lune, ne pensant à rien, mais écoutant et cherchant à
comprendre le sens des rapides paroles que tout le monde prodiguait.
Il prit l'écrit de monsieur Caron, et le lut, comme si le _libellé_ de
l'avocat allait être l'objet de son attention; mais ce fut un mouvement
machinal. Et il signa cette pièce, par laquelle il reconnaissait
renoncer volontairement à demeurer chez mademoiselle Gamard, comme à y
être nourri suivant les conventions faites entre eux. Quand le vicaire
eut achevé d'apposer sa signature, le sieur Caron reprit l'acte et
lui demanda dans quel endroit sa cliente devait faire remettre les
choses à lui appartenant. Birotteau indiqua la maison de madame de
Listomère. Par un signe, cette dame consentit à recevoir l'abbé pour
quelques jours, ne doutant pas qu'il ne fût bientôt nommé chanoine. Le
vieux propriétaire voulut voir cette espèce d'acte de renonciation, et
monsieur Caron le lui apporta.

--Eh! bien, demanda-t-il au vicaire après l'avoir lu, il existe
donc entre vous et mademoiselle Gamard des conventions écrites? où
sont-elles? quelles en sont les stipulations?

--L'acte est chez moi, répondit Birotteau.

--En connaissez-vous la teneur? demanda le propriétaire à l'avocat.

--Non, monsieur, dit monsieur Caron en tendant la main pour reprendre
le papier fatal.

--Ah! se dit en lui-même le vieux propriétaire, toi, monsieur l'avocat,
tu sais sans doute tout ce que cet acte contient; mais tu n'es pas payé
pour nous le dire.

Et monsieur de Bourbonne rendit la renonciation à l'avocat.

--Où vais-je mettre tous mes meubles? s'écria Birotteau, et mes livres,
ma belle bibliothèque, mes beaux tableaux, mon salon rouge, enfin tout
mon mobilier!

Et le désespoir du pauvre homme, qui se trouvait déplanté pour ainsi
dire, avait quelque chose de si naïf; il peignait si bien la pureté de
ses mœurs, son ignorance des choses du monde, que madame de Listomère
et mademoiselle Salomon lui dirent pour le consoler, en prenant le
ton employé par les mères quand elles promettent un jouet à leurs
enfants:--N'allez-vous pas vous inquiéter de ces niaiseries-là? Mais
nous vous trouverons toujours bien une maison moins froide, moins noire
que celle de mademoiselle Gamard. S'il ne se rencontre pas de logement
qui vous plaise, eh! bien, l'une de nous vous prendra chez elle en
pension. Allons, faisons un trictrac. Demain vous irez voir monsieur
l'abbé Troubert pour lui demander son appui, et vous verrez comme vous
serez bien reçu par lui!

Les gens faibles se rassurent aussi facilement qu'ils se sont effrayés.
Donc le pauvre Birotteau, ébloui par la perspective de demeurer chez
madame de Listomère, oublia la ruine, consommée sans retour, du bonheur
qu'il avait si long-temps désiré, dont il avait si délicieusement
joui. Mais le soir, avant de s'endormir, et avec la douleur d'un homme
pour qui le tracas d'un déménagement et de nouvelles habitudes étaient
la fin du monde, il se tortura l'esprit à chercher où il pourrait
retrouver pour sa bibliothèque un emplacement aussi commode que l'était
sa galerie. En voyant ses livres errants, ses meubles disloqués et son
ménage en désordre, il se demandait mille fois pourquoi la première
année passée chez mademoiselle Gamard avait été si douce, et la seconde
si cruelle. Et toujours son aventure était un puits sans fond où
tombait sa raison. Le canonicat ne lui semblait plus une compensation
suffisante à tant de malheurs, et il comparait sa vie à un bas dont une
seule maille échappée faisait déchirer toute la trame. Mademoiselle
Salomon lui restait. Mais, en perdant ses vieilles illusions, le pauvre
prêtre n'osait plus croire à une jeune amitié.

Dans la _citta dolente_ des vieilles filles, il s'en rencontre
beaucoup, surtout en France, dont la vie est un sacrifice noblement
offert tous les jours à de nobles sentiments. Les unes demeurent
fièrement fidèles à un cœur que la mort leur a trop promptement ravi:
martyres de l'amour, elles trouvent le secret d'être femmes par l'âme.
Les autres obéissent à un orgueil de famille, qui, chaque jour, déchoit
à notre honte, et se dévouent à la fortune d'un frère, ou à des neveux
orphelins: celles-là se font mères en restant vierges. Ces vieilles
filles atteignent au plus haut héroïsme de leur sexe, en consacrant
tous les sentiments féminins au culte du malheur. Elles idéalisent la
figure de la femme, en renonçant aux récompenses de sa destinée et n'en
acceptant que les peines. Elles vivent alors entourées de la splendeur
de leur dévouement, et les hommes inclinent respectueusement la tête
devant leurs traits flétris. Mademoiselle de Sombreuil n'a été ni femme
ni fille; elle fut et sera toujours une vivante poésie. Mademoiselle
Salomon appartenait à ces créatures héroïques. Son dévouement était
religieusement sublime, en ce qu'il devait être sans gloire, après
avoir été une souffrance de tous les jours. Belle, jeune, elle fut
aimée, elle aima; son prétendu perdit la raison. Pendant cinq années,
elle s'était, avec le courage de l'amour, consacrée au bonheur
mécanique de ce malheureux, de qui elle avait si bien épousé la folie
qu'elle ne le croyait point fou. C'était, du reste, une personne
simple de manières, franche en son langage, et dont le visage pâle ne
manquait pas de physionomie, malgré la régularité de ses traits. Elle
ne parlait jamais des événements de sa vie. Seulement, parfois, les
tressaillements soudains qui lui échappaient en entendant le récit
d'une aventure affreuse, ou triste, révélaient en elle les belles
qualités que développent les grandes douleurs. Elle était venue habiter
Tours après avoir perdu le compagnon de sa vie. Elle ne pouvait y être
appréciée à sa juste valeur, et passait pour une _bonne personne_. Elle
faisait beaucoup de bien, et s'attachait, par goût, aux êtres faibles.
A ce titre, le pauvre vicaire lui avait inspiré naturellement un
profond intérêt.

Mademoiselle de Villenoix, qui allait à la ville dès le matin, y
emmena Birotteau, le mit sur le quai de la Cathédrale, et le laissa
s'acheminant vers le Cloître où il avait grand désir d'arriver pour
sauver au moins le canonicat du naufrage, et veiller à l'enlèvement de
son mobilier. Il ne sonna pas sans éprouver de violentes palpitations
de cœur, à la porte de cette maison où il avait l'habitude de venir
depuis quatorze ans, qu'il avait habitée, et d'où il devait s'exiler à
jamais, après avoir rêvé d'y mourir en paix, à l'imitation de son ami
Chapeloud. Marianne parut surprise de voir le vicaire. Il lui dit qu'il
venait parler à l'abbé Troubert, et se dirigea vers le rez-de-chaussée
où demeurait le chanoine; mais Marianne lui cria:

--L'abbé Troubert n'est plus là, monsieur le vicaire, il est dans votre
ancien logement.

Ces mots causèrent un affreux saisissement au vicaire qui comprit enfin
le caractère de Troubert, et la profondeur d'une vengeance si lentement
calculée, en le trouvant établi dans la bibliothèque de Chapeloud,
assis dans le beau fauteuil gothique de Chapeloud, couchant sans doute
dans le lit de Chapeloud, jouissant des meubles de Chapeloud, logé au
cœur de Chapeloud, annulant le testament de Chapeloud, et déshéritant
enfin l'ami de ce Chapeloud, qui, pendant si long-temps, l'avait parqué
chez mademoiselle Gamard, en lui interdisant tout avancement et lui
fermant les salons de Tours.

Par quel coup de baguette magique cette métamorphose avait-elle eu
lieu? Tout cela n'appartenait-il donc plus à Birotteau? Certes,
en voyant l'air sardonique avec lequel Troubert contemplait cette
bibliothèque, le pauvre Birotteau jugea que le futur vicaire-général
était sûr de posséder toujours la dépouille de ceux qu'il avait si
cruellement haïs, Chapeloud comme un ennemi, et Birotteau, parce qu'en
lui se retrouvait encore Chapeloud. Mille idées se levèrent, à cet
aspect, dans le cœur du bonhomme, et le plongèrent dans une sorte de
songe. Il resta immobile et comme fasciné par l'œil de Troubert, qui le
regardait fixement.

--Je ne pense pas, monsieur, dit enfin Birotteau, que vous vouliez me
priver des choses qui m'appartiennent. Si mademoiselle Gamard a pu être
impatiente de vous mieux loger, elle doit se montrer cependant assez
juste pour me laisser le temps de reconnaître mes livres et d'enlever
mes meubles.

--Monsieur, dit froidement l'abbé Troubert en ne laissant paraître sur
son visage aucune marque d'émotion, mademoiselle Gamard m'a instruit
hier de votre départ, dont la cause m'est encore inconnue. Si elle
m'a installé ici, ce fut par nécessité. Monsieur l'abbé Poirel a pris
mon appartement. J'ignore si les choses qui sont dans ce logement
appartiennent ou non à mademoiselle; mais, si elles sont à vous,
vous connaissez sa bonne foi: la sainteté de sa vie est une garantie
de sa probité. Quant à moi, vous n'ignorez pas la simplicité de mes
mœurs. J'ai couché pendant quinze années dans une chambre nue sans
faire attention à l'humidité qui m'a tué à la longue. Cependant, si
vous vouliez habiter de nouveau cet appartement, je vous le céderais
volontiers.

En entendant ces mots terribles, Birotteau oublia l'affaire du
canonicat, il descendit avec la promptitude d'un jeune homme pour
chercher mademoiselle Gamard, et la rencontra au bas de l'escalier sur
le large palier dallé qui unissait les deux corps de logis.

--Mademoiselle, dit-il en la saluant et sans faire attention ni au
sourire aigrement moqueur qu'elle avait sur les lèvres ni à la flamme
extraordinaire qui donnait à ses yeux la clarté de ceux des tigres, je
ne m'explique pas comment vous n'avez pas attendu que j'aie enlevé mes
meubles, pour...

--Quoi! lui dit-elle en l'interrompant. Est-ce que tous vos effets
n'auraient pas été remis chez madame de Listomère?

--Mais, mon mobilier?

--Vous n'avez donc pas lu votre acte? dit la vieille fille d'un ton
qu'il faudrait pouvoir écrire musicalement pour faire comprendre
combien la haine sut mettre de nuances dans l'accentuation de chaque
mot.

Et mademoiselle Gamard parut grandir, et ses yeux brillèrent encore,
et son visage s'épanouit, et toute sa personne frissonna de plaisir.
L'abbé Troubert ouvrit une fenêtre pour lire plus distinctement dans un
volume in-folio. Birotteau resta comme foudroyé. Mademoiselle Gamard
lui cornait aux oreilles, d'une voix aussi claire que le son d'une
trompette, les phrases suivantes:--N'est-il pas convenu, au cas où
vous sortiriez de chez moi, que votre mobilier m'appartiendrait, pour
m'indemniser de la différence qui existait entre la quotité de votre
pension et celle du respectable abbé Chapeloud? Or, monsieur l'abbé
Poirel ayant été nommé chanoine...

En entendant ces derniers mots, Birotteau s'inclina faiblement, comme
pour prendre congé de la vieille fille; puis il sortit précipitamment.
Il avait peur, en restant plus long-temps, de tomber en défaillance,
et de donner ainsi un trop grand triomphe à de si implacables ennemis.
Marchant comme un homme ivre, il gagna la maison de madame de
Listomère où il trouva dans une salle basse son linge, ses vêtements
et ses papiers contenus dans une malle. A l'aspect des débris de son
mobilier, le malheureux prêtre s'assit, et se cacha le visage dans ses
mains pour dérober aux gens la vue de ses pleurs. L'abbé Poirel était
chanoine! Lui, Birotteau, se voyait sans asile, sans fortune et sans
mobilier! Heureusement, mademoiselle Salomon vint à passer en voiture.
Le concierge de la maison, qui comprit le désespoir du pauvre homme,
fit un signe au cocher. Puis, après quelques mots échangés entre la
vieille fille et le concierge, le vicaire se laissa conduire demi-mort
près de sa fidèle amie, à laquelle il ne put dire que des mots sans
suite. Mademoiselle Salomon, effrayée du dérangement momentané d'une
tête déjà si faible, l'emmena sur-le-champ à l'Alouette, en attribuant
ce commencement d'aliénation mentale à l'effet qu'avait dû produire
sur lui la nomination de l'abbé Poirel. Elle ignorait les conventions
du prêtre avec mademoiselle Gamard, par l'excellente raison qu'il en
ignorait lui-même l'étendue. Et comme il est dans la nature que le
comique se trouve mêlé parfois aux choses les plus pathétiques, les
étranges réponses de Birotteau firent presque sourire mademoiselle
Salomon.

--Chapeloud avait raison, disait-il. C'est un monstre!

--Qui? demandait-elle.

--Chapeloud. Il m'a tout pris.

--Poirel donc?

--Non, Troubert.

Enfin, ils arrivèrent à l'Alouette, où les amis du prêtre lui
prodiguèrent des soins si empressés, que, vers le soir, ils le
calmèrent, et purent obtenir de lui le récit de ce qui s'était passé
pendant la matinée.

Le flegmatique propriétaire demanda naturellement à voir l'acte
qui, depuis la veille, lui paraissait contenir le mot de l'énigme.
Birotteau tira le fatal papier timbré de sa poche, le tendit à
monsieur de Bourbonne, qui le lut rapidement, et arriva bientôt à
une clause ainsi conçue: «_Comme il se trouve une différence de huit
cents francs par an entre la pension que payait feu monsieur Chapeloud
et celle pour laquelle ladite Sophie Gamard consent à prendre chez
elle, aux conditions ci-dessus stipulées, ledit François Birotteau;
attendu que le soussigné François Birotteau reconnaît surabondamment
être hors d'état de donner pendant plusieurs années le prix payé par
les pensionnaires de la demoiselle Gamard, et notamment par l'abbé
Troubert; enfin, eu égard à diverses avances faites par ladite Sophie
Gamard soussignée, ledit Birotteau s'engage à lui laisser à titre
d'indemnité le mobilier dont il se trouvera possesseur à son décès, ou
lorsque, par quelque cause que ce puisse être, il viendrait à quitter
volontairement, et à quelque époque que ce soit, les lieux à lui
présentement loués, et à ne plus profiter des avantages stipulés dans
les engagements pris par mademoiselle Gamard envers lui, ci-dessus..._»

--Tudieu, quelle grosse! s'écria le propriétaire, et de quelles griffes
est armée ladite Sophie Gamard!

Le pauvre Birotteau, n'imaginant dans sa cervelle d'enfant aucune cause
qui pût le séparer un jour de mademoiselle Gamard, comptait mourir
chez elle. Il n'avait aucun souvenir de cette clause, dont les termes
ne furent pas même discutés jadis, tant elle lui avait semblé juste,
lorsque, dans son désir d'appartenir à la vieille fille, il aurait
signé tous les parchemins qu'on lui aurait présentés. Cette innocence
était si respectable, et la conduite de mademoiselle Gamard si atroce;
le sort de ce pauvre sexagénaire avait quelque chose de si déplorable,
et sa faiblesse le rendait si touchant, que, dans un premier moment
d'indignation, madame de Listomère s'écria:--Je suis cause de la
signature de l'acte qui vous a ruiné, je dois vous rendre le bonheur
dont je vous ai privé.

--Mais, dit le vieux gentilhomme, l'acte constitue un dol, et il y a
matière à procès...

--Eh bien! Birotteau plaidera. S'il perd à Tours, il gagnera à Orléans.
S'il perd à Orléans, il gagnera à Paris, s'écria le baron de Listomère.

--S'il veut plaider, reprit froidement monsieur de Bourbonne, je lui
conseille de se démettre d'abord de son vicariat.

--Nous consulterons des avocats, reprit madame de Listomère, et nous
plaiderons s'il faut plaider. Mais cette affaire est trop honteuse pour
mademoiselle Gamard, et peut devenir trop nuisible à l'abbé Troubert,
pour que nous n'obtenions pas quelque transaction.

Après mûre délibération, chacun promit son assistance à l'abbé
Birotteau dans la lutte qui allait s'engager entre lui et tous les
adhérents de ses antagonistes. Un sûr pressentiment, un instinct
provincial indéfinissable forçait chacun à unir les deux noms de Gamard
et Troubert. Mais aucun de ceux qui se trouvaient alors chez madame
de Listomère, excepté le vieux malin, n'avait une idée bien exacte de
l'importance d'un semblable combat. Monsieur de Bourbonne attira dans
un coin le pauvre abbé.

--Des quatorze personnes qui sont ici, lui dit-il à voix basse, il
n'y en aura pas une pour vous dans quinze jours. Si vous avez besoin
d'appeler quelqu'un à votre secours, vous ne trouverez peut-être alors
que moi d'assez hardi pour oser prendre votre défense, parce que je
connais la province, les hommes, les choses, et, mieux encore, les
intérêts! Mais tous vos amis, quoique pleins de bonnes intentions,
vous mettent dans un mauvais chemin d'où vous ne pourrez vous tirer.
Écoutez mon conseil. Si vous voulez vivre en paix, quittez le vicariat
de Saint-Gatien, quittez Tours. Ne dites pas où vous irez, mais
allez chercher quelque cure éloignée où Troubert ne puisse pas vous
rencontrer.

--Abandonner Tours? s'écria le vicaire avec un effroi indescriptible.

C'était pour lui une sorte de mort. N'était-ce pas briser toutes
les racines par lesquelles il s'était planté dans le monde. Les
célibataires remplacent les sentiments par des habitudes. Lorsqu'à ce
système moral, qui les fait moins vivre que traverser la vie, se joint
un caractère faible, les choses extérieures prennent sur eux un empire
étonnant. Aussi Birotteau était-il devenu semblable à quelque végétal:
le transplanter, c'était en risquer l'innocente fructification. De même
que, pour vivre, un arbre doit retrouver à toute heure les mêmes sucs,
et toujours avoir ses chevelus dans le même terrain, Birotteau devait
toujours trotter dans Saint-Gatien; toujours piétiner dans l'endroit du
Mail où il se promenait habituellement, sans cesse parcourir les rues
par lesquelles il passait, et continuer d'aller dans les trois salons,
où il jouait, pendant chaque soirée, au wisth ou au trictrac.

--Ah! je n'y pensais pas, répondit monsieur de Bourbonne en regardant
le prêtre avec une espèce de pitié.

Tout le monde sut bientôt, dans la ville de Tours, que madame la
baronne de Listomère, veuve d'un lieutenant-général, recueillait
l'abbé Birotteau, vicaire de Saint-Gatien. Ce fait, que beaucoup de
gens révoquaient en doute, trancha nettement toutes les questions,
et dessina les partis, surtout lorsque mademoiselle Salomon osa, la
première, parler de dol et de procès. Avec la vanité subtile qui
distingue les vieilles filles, et le fanatisme de personnalité qui
les caractérise, mademoiselle Gamard se trouva fortement blessée du
parti que prenait madame de Listomère. La baronne était une femme
de haut rang, élégante dans ses mœurs, et dont le bon goût, les
manières polies, la piété ne pouvaient être contestés. Elle donnait,
en recueillant Birotteau, le démenti le plus formel à toutes les
assertions de mademoiselle Gamard, en censurait indirectement la
conduite, et semblait sanctionner les plaintes du vicaire contre son
ancienne hôtesse.

Il est nécessaire, pour l'intelligence de cette histoire, d'expliquer
ici tout ce que le discernement et l'esprit d'analyse avec lequel
les vieilles femmes se rendent compte des actions d'autrui prêtaient
de force à mademoiselle Gamard, et quelles étaient les ressources
de son parti. Accompagnée du silencieux abbé Troubert, elle allait
passer ses soirées dans quatre ou cinq maisons où se réunissaient une
douzaine de personnes toutes liées entre elles par les mêmes goûts, et
par l'analogie de leur situation. C'était un ou deux vieillards qui
épousaient les passions et les caquetages de leurs servantes; cinq
ou six vieilles filles qui passaient toute leur journée à tamiser les
paroles, à scruter les démarches de leurs voisins et des gens placés
au-dessus ou au-dessous d'elles dans la société; puis, enfin, plusieurs
femmes âgées, exclusivement occupées à distiller les médisances, à
tenir un registre exact de toutes les fortunes, ou à contrôler les
actions des autres: elles pronostiquaient les mariages et blâmaient la
conduite de leurs amies aussi aigrement que celle de leurs ennemies.
Ces personnes, logées toutes dans la ville de manière à y figurer les
vaisseaux capillaires d'une plante, aspiraient, avec la soif d'une
feuille pour la rosée, les nouvelles, les secrets de chaque ménage,
les pompaient et les transmettaient machinalement à l'abbé Troubert,
comme les feuilles communiquent à la tige la fraîcheur qu'elles ont
absorbée. Donc, pendant chaque soirée de la semaine, excitées par ce
besoin d'émotion qui se retrouve chez tous les individus, ces bonnes
dévotes dressaient un bilan exact de la situation de la ville, avec
une sagacité digne du conseil des Dix, et faisaient la police armées
de cette espèce d'espionnage à coup sûr que créent les passions. Puis,
quand elles avaient deviné la raison secrète d'un événement, leur
amour-propre les portait à s'approprier la sagesse de leur sanhédrin,
pour donner le ton du bavardage dans leurs zones respectives. Cette
congrégation oisive et agissante, invisible et voyant tout, muette
et parlant sans cesse, possédait alors une influence que sa nullité
rendait en apparence peu nuisible, mais qui cependant devenait terrible
quand elle était animée par un intérêt majeur. Or, il y avait bien
long-temps qu'il ne s'était présenté dans la sphère de leurs existences
un événement aussi grave et aussi généralement important pour chacune
d'elles que l'était la lutte de Birotteau, soutenu par madame de
Listomère, contre l'abbé Troubert et mademoiselle Gamard.

En effet, les trois salons de mesdames de Listomère, Merlin de La
Blottière et de Villenoix étant considérés comme ennemis par ceux
où allait mademoiselle Gamard, il y avait au fond de cette querelle
l'esprit de corps et toutes ses vanités. C'était le combat du peuple
et du sénat romain dans une taupinière, ou une tempête dans un verre
d'eau, comme l'a dit Montesquieu en parlant de la république de
Saint-Marin dont les charges publiques ne duraient qu'un jour, tant
la tyrannie y était facile à saisir. Mais cette tempête développait
néanmoins dans les âmes autant de passions qu'il en aurait fallu pour
diriger les plus grands intérêts sociaux. N'est-ce pas une erreur de
croire que le temps ne soit rapide que pour les cœurs en proie aux
vastes projets qui troublent la vie et la font bouillonner. Les heures
de l'abbé Troubert coulaient aussi animées, s'enfuyaient chargées de
pensées tout aussi soucieuses, étaient ridées par des désespoirs et des
espérances aussi profondes que pouvaient l'être les heures cruelles
de l'ambitieux, du joueur et de l'amant. Dieu seul est dans le secret
de l'énergie que nous coûtent les triomphes occultement remportés sur
les hommes, sur les choses et sur nous-mêmes. Si nous ne savons pas
toujours où nous allons, nous connaissons bien les fatigues du voyage.
Seulement, s'il est permis à l'historien de quitter le drame qu'il
raconte pour prendre pendant un moment le rôle des critiques, s'il
vous convie à jeter un coup d'œil sur les existences de ces vieilles
filles et des deux abbés, afin d'y chercher la cause du malheur qui les
viciait dans leur essence; il vous sera peut-être démontré qu'il est
nécessaire à l'homme d'éprouver certaines passions pour développer en
lui des qualités qui donnent à sa vie de la noblesse, en étendent le
cercle, et assoupissent l'égoïsme naturel à toutes les créatures.

Madame de Listomère revint en ville sans savoir que, depuis cinq
ou six jours, plusieurs de ses amis étaient obligés de réfuter une
opinion, accréditée sur elle, dont elle aurait ri si elle l'eût connue,
et qui supposait à son affection pour son neveu des causes presque
criminelles. Elle mena l'abbé Birotteau chez son avocat, à qui le
procès ne parut pas chose facile. Les amis du vicaire, animés par le
sentiment que donne la justice d'une bonne cause, ou paresseux pour un
procès qui ne leur était pas personnel, avaient remis le commencement
de l'instance au jour où ils reviendraient à Tours. Les amis de
mademoiselle Gamard purent donc prendre les devants, et surent raconter
l'affaire peu favorablement pour l'abbé Birotteau.

Donc l'homme de loi, dont la clientèle se composait exclusivement des
gens pieux de la ville, étonna beaucoup madame de Listomère en lui
conseillant de ne pas s'embarquer dans un semblable procès, et il
termina la conférence en disant: que, d'ailleurs, il ne s'en chargerait
pas, parce que, aux termes de l'acte, mademoiselle Gamard avait raison
en Droit; qu'en Équité, c'est-à-dire en dehors de la justice, l'abbé
Birotteau paraîtrait, aux yeux du tribunal et à ceux des honnêtes gens,
manquer au caractère de paix, de conciliation et à la mansuétude qu'on
lui avait supposés jusqu'alors; que mademoiselle Gamard, connue pour
une personne douce et facile à vivre, avait obligé Birotteau en lui
prêtant l'argent nécessaire pour payer les droits successifs auxquels
avait donné lieu le testament de Chapeloud, sans lui en demander de
reçu; que Birotteau n'était pas d'âge et de caractère à signer un acte
sans savoir ce qu'il contenait, ni sans en connaître l'importance; et
que s'il avait quitté mademoiselle Gamard après deux ans d'habitation,
quand son ami Chapeloud était resté chez elle pendant douze ans, et
Troubert pendant quinze, ce ne pouvait être qu'en vue d'un projet à lui
connu; que le procès serait donc jugé comme un acte d'ingratitude, etc.

Après avoir laissé Birotteau marcher en avant vers l'escalier, l'avoué
prit madame de Listomère à part, en la reconduisant, et l'engagea, au
nom de son repos, à ne pas se mêler de cette affaire.

Cependant, le soir, le pauvre vicaire, qui se tourmentait autant
qu'un condamné à mort dans le cabanon de Bicêtre quand il y attend le
résultat de son pourvoi en cassation, ne put s'empêcher d'apprendre
à ses amis le résultat de sa visite, au moment où, avant l'heure de
faire les parties, le cercle se formait devant la cheminée de madame de
Listomère.

--Excepté l'avoué des Libéraux, je ne connais, à Tours, aucun homme de
chicane qui voulût se charger de ce procès sans avoir l'intention de le
faire perdre, s'écria monsieur de Bourbonne, et je ne vous conseille
pas de vous y embarquer.

--Hé! bien, c'est une infamie, dit le lieutenant de vaisseau. Moi, je
conduirai l'abbé chez cet avoué.

--Allez-y lorsqu'il fera nuit, dit monsieur de Bourbonne en
l'interrompant.

--Et pourquoi?

--Je viens d'apprendre que l'abbé Troubert est nommé vicaire-général, à
la place de celui qui est mort avant-hier.

--Je me moque bien de l'abbé Troubert.

Malheureusement, le baron de Listomère, homme de trente-six ans, ne vit
pas le signe que lui fit monsieur de Bourbonne, pour lui recommander de
peser ses paroles, en lui montrant un conseiller de préfecture, ami de
Troubert. Le lieutenant de vaisseau ajouta donc:--Si monsieur l'abbé
Troubert est un fripon...

--Oh! dit monsieur de Bourbonne en l'interrompant, pourquoi mettre
l'abbé Troubert dans une affaire à laquelle il est complétement
étranger?...

--Mais, reprit le baron, ne jouit-il pas des meubles de l'abbé
Birotteau? Je me souviens d'être allé chez Chapeloud, et d'y avoir vu
deux tableaux de prix. Supposez qu'ils valent dix mille francs?...
Croyez-vous que monsieur Birotteau ait eu l'intention de donner, pour
deux ans d'habitation chez cette Gamard, dix mille francs, quand déjà
la bibliothèque et les meubles valent à peu près cette somme?

L'abbé Birotteau ouvrit de grands yeux en apprenant qu'il avait possédé
un capital si énorme.

Et le baron, poursuivant avec chaleur, ajouta:--Par Dieu! monsieur
Salmon, l'ancien expert du Musée de Paris, est venu voir ici sa
belle-mère. Je vais y aller ce soir même, avec l'abbé Birotteau, pour
le prier d'estimer les tableaux. De là je le mènerai chez l'avoué.

Deux jours après cette conversation, le procès avait pris de la
consistance. L'avoué des Libéraux, devenu celui de Birotteau, jetait
beaucoup de défaveur sur la cause du vicaire. Les gens opposés au
gouvernement, et ceux qui étaient connus pour ne pas aimer les
prêtres ou la religion, deux choses que beaucoup de gens confondent,
s'emparèrent de cette affaire, et toute la ville en parla. L'ancien
expert du Musée avait estimé onze mille francs la Vierge du Valentin
et le Christ de Lebrun, morceaux d'une beauté capitale. Quant à la
bibliothèque et aux meubles gothiques, le goût dominant qui croissait
de jour en jour à Paris pour ces sortes de choses leur donnait
momentanément une valeur de douze mille francs. Enfin, l'expert,
vérification faite, évalua le mobilier entier à dix mille écus. Or, il
était évident que, Birotteau n'ayant pas entendu donner à mademoiselle
Gamard cette somme énorme pour le peu d'argent qu'il pouvait lui devoir
en vertu de la soulte stipulée, il y avait, judiciairement parlant,
lieu à réformer leurs conventions; autrement la vieille fille eût
été coupable d'un dol volontaire. L'avoué des Libéraux entama donc
l'affaire en lançant un exploit introductif d'instance à mademoiselle
Gamard. Quoique très-acerbe, cette pièce, fortifiée par des citations
d'arrêts souverains et corroborée par quelques articles du Code, n'en
était pas moins un chef-d'œuvre de logique judiciaire, et condamnait
si évidemment la vieille fille que trente ou quarante copies en furent
méchamment distribuées dans la ville par l'Opposition.

Quelques jours après le commencement des hostilités entre la vieille
fille et Birotteau, le baron de Listomère, qui espérait être compris,
en qualité de capitaine de corvette, dans la première promotion,
annoncée depuis quelque temps au Ministère de la Marine, reçut une
lettre par laquelle l'un de ses amis lui annonçait qu'il était question
dans les bureaux de le mettre hors du cadre d'activité. Étrangement
surpris de cette nouvelle, il partit immédiatement pour Paris, et vint
à la première soirée du ministre, qui en parut fort étonné lui-même,
et se prit à rire en apprenant les craintes dont lui fit part le baron
de Listomère. Le lendemain, nonobstant la parole du ministre, le
baron consulta les Bureaux. Par une indiscrétion que certains chefs
commettent assez ordinairement pour leurs amis, un secrétaire lui
montra un travail tout préparé, mais que la maladie d'un directeur
avait empêché jusqu'alors d'être soumis au ministre, et qui confirmait
la fatale nouvelle. Aussitôt, le baron de Listomère alla chez un de ses
oncles, lequel, en sa qualité de député, pouvait voir immédiatement le
ministre à la Chambre, et il le pria de sonder les dispositions de Son
Excellence, car il s'agissait pour lui de la perte de son avenir. Aussi
attendit-il avec la plus vive anxiété, dans la voiture de son oncle, la
fin de la séance. Le député sortit bien avant la clôture, et dit à son
neveu pendant le chemin qu'il fit en se rendant à son hôtel:--Comment,
diable! vas-tu te mêler de faire la guerre aux prêtres? Le ministre
a commencé par m'apprendre que tu t'étais mis à la tête des Libéraux
à Tours! Tu as des opinions détestables, tu ne suis pas la ligne
du gouvernement, etc. Ses phrases étaient aussi entortillées que
s'il parlait encore à la Chambre. Alors je lui ai dit:--Ah! çà,
entendons-nous? Son Excellence a fini par m'avouer que tu étais mal
avec la Grande-Aumônerie. Bref, en demandant quelques renseignements à
mes collègues, j'ai su que tu parlais fort légèrement d'un certain abbé
Troubert, simple vicaire-général, mais le personnage le plus important
de la province où il représente la Congrégation. J'ai répondu de toi
corps pour corps au ministre. Monsieur mon neveu, si tu veux faire
ton chemin, ne te crée aucune inimitié sacerdotale. Va vite à Tours,
fais-y ta paix avec ce diable de vicaire-général. Apprends que les
vicaires-généraux sont des hommes avec lesquels il faut toujours vivre
en paix. Morbleu! lorsque nous travaillons tous à rétablir la religion,
il est stupide à un lieutenant de vaisseau, qui veut être capitaine,
de déconsidérer les prêtres. Si tu ne te raccommodes pas avec l'abbé
Troubert, ne compte plus sur moi: je te renierai. Le ministre des
Affaires Ecclésiastiques m'a parlé tout à l'heure de cet homme comme
d'un futur évêque. Si Troubert prenait notre famille en haine, il
pourrait m'empêcher d'être compris dans la prochaine fournée de pairs.
Comprends-tu?

Ces paroles expliquèrent au lieutenant de vaisseau les secrètes
occupations de Troubert, de qui Birotteau disait niaisement:--Je ne
sais pas à quoi lui sert de passer les nuits.

La position du chanoine au milieu du sénat femelle qui faisait si
subtilement la police de la province et sa capacité personnelle
l'avaient fait choisir par la Congrégation, entre tous les
ecclésiastiques de la ville, pour être le proconsul inconnu de la
Touraine. Archevêque, général, préfet, grands et petits étaient sous
son occulte domination. Le baron de Listomère eut bientôt pris son
parti.

--Je ne veux pas, dit-il à son oncle, recevoir une seconde bordée
ecclésiastique dans mes _œuvres-vives_.

Trois jours après cette conférence diplomatique entre l'oncle et le
neveu, le marin, subitement revenu par la malle-poste à Tours, révélait
à sa tante, le soir même de son arrivée, les dangers que couraient les
plus chères espérances de la famille de Listomère, s'ils s'obstinaient
l'un et l'autre à soutenir _cet imbécile de Birotteau_. Le baron avait
retenu monsieur de Bourbonne au moment où le vieux gentilhomme prenait
sa canne et son chapeau pour s'en aller après la partie de wisth.
Les lumières du vieux malin étaient indispensables pour éclairer les
écueils dans lesquels se trouvaient engagés les Listomère, et le vieux
malin n'avait prématurément cherché sa canne et son chapeau que pour se
faire dire à l'oreille:--Restez, nous avons à causer.

Le prompt retour du baron, son air de contentement, en désaccord
avec la gravité peinte en certains moments sur sa figure, avaient
accusé vaguement à monsieur de Bourbonne quelques échecs reçus par le
lieutenant dans sa croisière contre Gamard et Troubert. Il ne marqua
point de surprise en entendant le baron proclamer le secret pouvoir du
vicaire-général congréganiste.

--Je le savais, dit-il.

--Hé! bien, s'écria la baronne, pourquoi ne pas nous avoir avertis?

--Madame, répondit-il vivement, oubliez que j'ai deviné l'invisible
influence de ce prêtre, et j'oublierai que vous la connaissez
également. Si nous ne nous gardions pas le secret, nous passerions
pour ses complices: nous serions redoutés et haïs. Imitez-moi: feignez
d'être une dupe; mais sachez bien où vous mettez les pieds. Je vous en
avais assez dit, vous ne me compreniez point, et je ne voulais pas me
compromettre.

--Comment devons-nous maintenant nous y prendre? dit le baron.

Abandonner Birotteau n'était pas une question, et ce fut une première
condition sous-entendue par les trois conseillers.

--Battre en retraite avec les honneurs de la guerre a toujours été le
chef-d'œuvre des plus habiles généraux, répondit monsieur de Bourbonne.
Pliez devant Troubert: si sa haine est moins forte que sa vanité, vous
vous en ferez un allié; mais si vous pliez trop, il vous marchera sur
le ventre; car

    Abîme tout plutôt, c'est l'esprit de l'Église,

a dit Boileau. Faites croire que vous quittez le service, vous lui
échappez, monsieur le baron. Renvoyez le vicaire, madame, vous donnerez
gain de cause à la Gamard. Demandez chez l'archevêque à l'abbé Troubert
s'il sait le wisth, il vous dira _oui_. Priez-le de venir faire une
partie dans ce salon, où il veut être reçu; certes, il y viendra. Vous
êtes femme, sachez mettre ce prêtre dans vos intérêts. Quand le baron
sera capitaine de vaisseau, son oncle pair de France, Troubert évêque,
vous pourrez faire Birotteau chanoine tout à votre aise. Jusque-là
pliez; mais pliez avec grâce et en menaçant. Votre famille peut prêter
à Troubert autant d'appui qu'il vous en donnera; vous vous entendrez à
merveille. D'ailleurs marchez la sonde en main, marin!

--Ce pauvre Birotteau! dit la baronne.

--Oh! entamez-le promptement, répliqua le propriétaire en s'en allant.
Si quelque libéral adroit s'emparait de cette tête vide, il vous
causerait des chagrins. Après tout, les tribunaux prononceraient en sa
faveur, et Troubert doit avoir peur du jugement. Il peut encore vous
pardonner d'avoir entamé le combat; mais, après une défaite, il serait
implacable. J'ai dit.

Il fit claquer sa tabatière, alla mettre ses doubles souliers, et
partit.

Le lendemain matin, après le déjeuner, la baronne resta seule avec
le vicaire, et lui dit, non sans un visible embarras:--Mon cher
monsieur Birotteau, vous allez trouver mes demandes bien injustes et
bien inconséquentes; mais il faut, pour vous et pour nous, d'abord
éteindre votre procès contre mademoiselle Gamard en vous désistant
de vos prétentions, puis quitter ma maison. En entendant ces mots le
pauvre prêtre pâlit.--Je suis, reprit-elle, la cause innocente de vos
malheurs, et sais que sans mon neveu vous n'eussiez pas intenté le
procès qui maintenant fait votre chagrin et le nôtre. Mais écoutez?

Elle lui déroula succinctement l'immense étendue de cette affaire et
lui expliqua la gravité de ses suites. Ses méditations lui avaient
fait deviner pendant la nuit les antécédents probables de la vie de
Troubert: elle put alors, sans se tromper, démontrer à Birotteau la
trame dans laquelle l'avait enveloppé cette vengeance si habilement
ourdie, lui révéler la haute capacité, le pouvoir de son ennemi
en lui en dévoilant la haine, en lui en apprenant les causes, en
le lui montrant couché durant douze années devant Chapeloud, et
dévorant Chapeloud, et persécutant encore Chapeloud dans son ami.
L'innocent Birotteau joignit ses mains comme pour prier et pleura
de chagrin à l'aspect d'horreurs humaines que son âme pure n'avait
jamais soupçonnées. Aussi effrayé que s'il se fût trouvé sur le
bord d'un abîme, il écoutait, les yeux fixes et humides, mais sans
exprimer aucune idée, le discours de sa bienfaitrice, qui lui dit
en terminant:--Je sais tout ce qu'il y a de mal à vous abandonner;
mais, mon cher abbé, les devoirs de famille passent avant ceux de
l'amitié. Cédez, comme je le fais, à cet orage, je vous en prouverai
toute ma reconnaissance. Je ne vous parle pas de vos intérêts, je m'en
charge. Vous serez hors de toute inquiétude pour votre existence. Par
l'entremise de Bourbonne, qui saura sauver les apparences, je ferai en
sorte que rien ne vous manque. Mon ami, donnez-moi le droit de vous
trahir. Je resterai votre amie, tout en me conformant aux maximes du
monde. Décidez.

Le pauvre abbé stupéfait s'écria:--Chapeloud avait donc raison en
disant que, si Troubert pouvait venir le tirer par les pieds dans la
tombe, il le ferait! Il couche dans le lit de Chapeloud.

--Il ne s'agit pas de se lamenter, dit madame de Listomère, nous avons
peu de temps à nous. Voyons!

Birotteau avait trop de bonté pour ne pas obéir, dans les grandes
crises, au dévouement irréfléchi du premier moment. Mais d'ailleurs
sa vie n'était déjà plus qu'une agonie. Il dit, en jetant à sa
protectrice un regard désespérant qui la navra:--Je me confie à vous.
Je ne suis plus qu'un _bourrier_ de la rue!

Ce mot tourangeau n'a pas d'autre équivalent possible que le mot brin
de paille. Mais il y a de jolis petits brins de paille, jaunes, polis,
rayonnants, qui font le bonheur des enfants; tandis que le bourrier est
le brin de paille décoloré, boueux, roulé dans les ruisseaux, chassé
par la tempête, tordu par les pieds du passant.

--Mais, madame, je ne voudrais pas laisser à l'abbé Troubert le
portrait de Chapeloud; il a été fait pour moi, il m'appartient, obtenez
qu'il me soit rendu, j'abandonnerai tout le reste.

--Hé! bien, dit madame de Listomère, j'irai chez mademoiselle Gamard.
Ces mots furent dits d'un ton qui révéla l'effort extraordinaire que
faisait la baronne de Listomère en s'abaissant à flatter l'orgueil de
la vieille fille.--Et, ajouta-t-elle, je tâcherai de tout arranger.
A peine osé-je l'espérer. Allez voir monsieur de Bourbonne, qu'il
minute votre désistement en bonne forme, apportez-m'en l'acte bien en
règle; puis, avec le secours de monseigneur l'archevêque, peut-être
pourrons-nous en finir.

Birotteau sortit épouvanté. Troubert avait pris à ses yeux les
dimensions d'une pyramide d'Égypte. Les mains de cet homme étaient à
Paris et ses coudes dans le cloître Saint-Gatien.

--Lui, se dit-il, empêcher monsieur le marquis de Listomère de devenir
pair de France?... _Et peut-être, avec le secours de monseigneur
l'archevêque, pourra-t-on en finir!_

En présence de si grands intérêts, Birotteau se trouvait comme un
ciron: il se faisait justice.

La nouvelle du déménagement de Birotteau fut d'autant plus étonnante
que la cause en était impénétrable. Madame de Listomère disait que,
son neveu voulant se marier et quitter le service, elle avait besoin,
pour agrandir son appartement, de celui du vicaire. Personne ne
connaissait encore le désistement de Birotteau. Ainsi les instructions
de monsieur de Bourbonne étaient sagement exécutées. Ces deux
nouvelles, en parvenant aux oreilles du grand-vicaire, devaient flatter
son amour-propre en lui apprenant que, si elle ne capitulait pas,
la famille de Listomère restait au moins neutre, et reconnaissait
tacitement le pouvoir occulte de la Congrégation: le reconnaître,
n'était-ce pas s'y soumettre? Mais le procès demeurait tout entier _sub
judice_. N'était-ce pas à la fois plier et menacer?

Les Listomère avaient donc pris dans cette lutte une attitude
exactement semblable à celle du grand-vicaire: ils se tenaient en
dehors et pouvaient tout diriger. Mais un événement grave survint et
rendit encore plus difficile la réussite des desseins médités par
monsieur de Bourbonne et par les Listomère pour apaiser le parti Gamard
et Troubert. La veille, mademoiselle Gamard avait pris du froid en
sortant de la cathédrale, s'était mise au lit et passait pour être
dangereusement malade. Toute la ville retentissait de plaintes excitées
par une fausse commisération. «La sensibilité de mademoiselle Gamard
n'avait pu résister au scandale de ce procès. Malgré son bon droit,
elle allait mourir de chagrin. Birotteau tuait sa bienfaitrice...»
Telle était la substance des phrases jetées en avant par les tuyaux
capillaires du grand conciliabule femelle, et complaisamment répétées
par la ville de Tours.

Madame de Listomère eut la honte d'être venue chez la vieille fille
sans recueillir le fruit de sa visite. Elle demanda fort poliment à
parler à monsieur le vicaire-général. Flatté peut-être de recevoir dans
la bibliothèque de Chapeloud, et au coin de cette cheminée ornée des
deux fameux tableaux contestés, une femme par laquelle il avait été
méconnu, Troubert fit attendre la baronne un moment; puis il consentit
à lui donner audience. Jamais courtisan ni diplomate ne mirent dans la
discussion de leurs intérêts particuliers, ou dans la conduite d'une
négociation nationale, plus d'habileté, de dissimulation, de profondeur
que n'en déployèrent la baronne et l'abbé dans le moment où ils se
trouvèrent tous les deux en scène.

Semblable au parrain qui, dans le moyen âge, armait le champion et en
fortifiait la valeur par d'utiles conseils, au moment où il entrait
en lice, le vieux malin avait dit à la baronne:--N'oubliez pas votre
rôle, vous êtes conciliatrice et non partie intéressée. Troubert est
également un médiateur. Pesez vos mots! étudiez les inflexions de la
voix du vicaire-général. S'il se caresse le menton, vous l'aurez séduit.

Quelques dessinateurs se sont amusés à représenter en caricature le
contraste fréquent qui existe entre _ce que l'on dit_ et _ce que l'on
pense_. Ici, pour bien saisir l'intérêt du duel de paroles qui eut lieu
entre le prêtre et la grande dame, il est nécessaire de dévoiler les
pensées qu'ils cachèrent mutuellement sous des phrases en apparence
insignifiantes. Madame de Listomère commença par témoigner le chagrin
que lui causait le procès de Birotteau, puis elle parla du désir
qu'elle avait de voir terminer cette affaire à la satisfaction des deux
parties.

--Le mal est fait, madame, dit l'abbé d'une voix grave, la vertueuse
mademoiselle Gamard se meurt (_Je ne m'intéresse pas plus à cette sotte
de fille qu'au Prêtre-Jean_, pensait-il; _mais je voudrais bien vous
mettre sa mort sur le dos, et vous en inquiéter la conscience, si vous
êtes assez niais pour en prendre du souci_.)

--En apprenant sa maladie, monsieur, lui répondit la baronne, j'ai
exigé de monsieur le vicaire un désistement que j'apportais à cette
sainte fille (_Je te devine, rusé coquin!_ pensait-elle; _mais nous
voilà mis à l'abri de tes calomnies. Quant à toi, si tu prends le
désistement, tu t'enferreras, tu avoueras ainsi ta complicité._)

Il se fit un moment de silence.

--Les affaires temporelles de mademoiselle Gamard ne me concernent pas,
dit enfin le prêtre en abaissant ses larges paupières sur ses yeux
d'aigle pour voiler ses émotions. (_Oh! oh! vous ne me compromettrez
pas! Mais Dieu soit loué! les damnés avocats ne plaideront pas une
affaire qui pouvait me salir. Que veulent donc les Listomère, pour se
faire ainsi mes serviteurs?_)

--Monsieur, répondit la baronne, les affaires de monsieur Birotteau me
sont aussi étrangères que vous le sont les intérêts de mademoiselle
Gamard; mais malheureusement la religion peut souffrir de leurs débats,
et je ne vois en vous qu'un médiateur, là où moi-même j'agis en
conciliatrice.... (_Nous ne nous abuserons ni l'un ni l'autre, monsieur
Troubert_, pensait-elle. _Sentez-vous le tour épigrammatique de cette
réponse?_)

--La religion souffrir, madame! dit le grand-vicaire. La religion est
trop haut située pour que les hommes puissent y porter atteinte. (_La
religion, c'est moi_, pensait-il.)--Dieu nous jugera sans erreur,
madame, ajouta-t-il, je ne reconnais que son tribunal.

--Hé! bien, monsieur, répondit-elle, tâchons d'accorder les jugements
des hommes avec les jugements de Dieu. (_Oui, la religion, c'est toi._)

L'abbé Troubert changea de ton:--Monsieur votre neveu n'est-il pas allé
à Paris? (_Vous avez eu là de mes nouvelles_, pensait-il. _Je puis
vous écraser, vous qui m'avez méprisé. Vous venez capituler._)

--Oui, monsieur, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à lui.
Il retourne ce soir à Paris, il est mandé par le ministre, qui est
parfait pour nous, et voudrait ne pas lui voir quitter le service.
(_Jésuite, tu ne nous écraseras pas_, pensait-elle, _et ta plaisanterie
est comprise_.) Un moment de silence.--Je ne trouve pas sa conduite
convenable dans cette affaire, reprit-elle, mais il faut pardonner
à un marin de ne pas se connaître en Droit.--(_Faisons alliance_,
pensait-elle. _Nous ne gagnerons rien à guerroyer._)

Un léger sourire de l'abbé se perdit dans les plis de son visage:--Il
nous aura rendu le service de nous apprendre la valeur de ces deux
peintures, dit-il en regardant les tableaux, elles seront un bel
ornement pour la chapelle de la Vierge. (_Vous m'avez lancé une
épigramme_, pensait-il, _en voici deux, nous sommes quittes, madame_.)

--Si vous les donniez à Saint-Gatien, je vous demanderais de me
laisser offrir à l'église des cadres dignes du lieu et de l'œuvre.
(_Je voudrais bien te faire avouer que tu convoitais les meubles de
Birotteau_, pensait-elle.)

--Elles ne m'appartiennent pas, dit le prêtre en se tenant toujours sur
ses gardes.

--Mais voici, dit madame de Listomère, un acte qui éteint toute
discussion, et les rend à mademoiselle Gamard. Elle posa le désistement
sur la table. (_Voyez, monsieur_, pensait-elle, _combien j'ai de
confiance en vous_.)--Il est digne de vous, monsieur, ajouta-t-elle,
digne de votre beau caractère, de réconcilier deux chrétiens; quoique
je prenne maintenant peu d'intérêt à monsieur Birotteau...

--Mais il est votre pensionnaire, dit-il en l'interrompant.

--Non, monsieur, il n'est plus chez moi. (_La pairie de mon
beau-frère et le grade de mon neveu me font faire bien des lâchetés_,
pensait-elle.)

L'abbé demeura impassible, mais son attitude calme était l'indice des
émotions les plus violentes. Monsieur de Bourbonne avait seul deviné le
secret de cette paix apparente. Le prêtre triomphait!

--Pourquoi vous êtes-vous donc chargée de son désistement?
demanda-t-il excité par un sentiment analogue à celui qui pousse une
femme à se faire répéter des compliments.

--Je n'ai pu me défendre d'un mouvement de compassion. Birotteau,
dont le caractère faible doit vous être connu, m'a suppliée de voir
mademoiselle Gamard, afin d'obtenir pour prix de sa renonciation à...

L'abbé fronça ses sourcils.

--... A des _droits_ reconnus par des avocats distingués, le portrait...

Le prêtre regarda madame de Listomère.

--... Le portrait de Chapeloud, dit-elle en continuant. Je vous laisse
le juge de sa prétention... (_Tu serais condamné, si tu voulais
plaider_, pensait-elle.)

L'accent que prit la baronne pour prononcer les mots _avocats
distingués_ fit voir au prêtre qu'elle connaissait le fort et le faible
de l'ennemi. Madame de Listomère montra tant de talent à ce connaisseur
émérite dans le cours de cette conversation qui se maintint long-temps
sur ce ton, que l'abbé descendit chez mademoiselle Gamard pour aller
chercher sa réponse à la transaction proposée.

Il revint bientôt.

--Madame, voici les paroles de la pauvre mourante: «_Monsieur l'abbé
Chapeloud m'a témoigné trop d'amitié_, m'a-t-elle dit, _pour que je me
sépare de son portrait_.» Quant à moi, reprit-il, s'il m'appartenait,
je ne le céderais à personne. J'ai porté des sentiments trop constants
au cher défunt pour ne pas me croire le droit de disputer son image à
tout le monde.

--Monsieur, ne _nous brouillons_ pas pour une mauvaise peinture.
(_Je m'en moque autant que vous vous en moquez vous-même_,
pensait-elle.)--Gardez-la, nous en ferons faire une copie. Je
m'applaudis d'avoir assoupi ce triste et déplorable procès, et j'y
aurai personnellement gagné le plaisir de vous connaître. J'ai entendu
parler de votre talent au wisth. Vous pardonnerez à une femme d'être
curieuse, dit-elle en souriant. Si vous vouliez venir jouer quelquefois
chez moi, vous ne pouvez pas douter de l'accueil que vous y recevrez.

Troubert se caressa le menton.

(_Il est pris! Bourbonne avait raison_, pensait-elle, _il a sa dose de
vanité_.)

En effet, le grand-vicaire éprouvait en ce moment la sensation
délicieuse contre laquelle Mirabeau ne savait pas se défendre, quand,
aux jours de sa puissance, il voyait ouvrir devant sa voiture la porte
cochère d'un hôtel autrefois fermé pour lui.

--Madame, répondit-il, j'ai de trop grandes occupations pour aller dans
le monde; mais pour vous, que ne ferait-on pas? (_La vieille fille va
crever, j'entamerai les Listomère, et les servirai s'il me servent!_
pensait-il. _Il vaut mieux les avoir pour amis que pour ennemis._)

Madame de Listomère retourna chez elle, espérant que l'archevêque
consommerait une œuvre de paix si heureusement commencée. Mais
Birotteau ne devait pas même profiter de son désistement. Madame de
Listomère apprit le lendemain la mort de mademoiselle Gamard. Le
testament de la vieille fille ouvert, personne ne fut surpris en
apprenant qu'elle avait fait l'abbé Troubert son légataire universel.
Sa fortune fut estimée à cent mille écus. Le vicaire-général envoya
deux billets d'invitation pour le service et le convoi de son amie chez
madame de Listomère: l'un pour elle, l'autre pour son neveu.

--Il faut y aller, dit-elle.

--Ça ne veut pas dire autre chose, s'écria monsieur de Bourbonne. C'est
une épreuve par laquelle monseigneur Troubert veut vous juger. Baron,
allez jusqu'au cimetière, ajouta-t-il en se tournant vers le lieutenant
de vaisseau qui, pour son malheur, n'avait pas quitté Tours.

Le service eut lieu, et fut d'une grande magnificence ecclésiastique.
Une seule personne y pleura. Ce fut Birotteau, qui, seul dans une
chapelle écartée, et sans être vu, se crut coupable de cette mort, et
pria sincèrement pour l'âme de la défunte, en déplorant avec amertume
de n'avoir pas obtenu d'elle le pardon de ses torts.

L'abbé Troubert accompagna le corps de son amie jusqu'à la fosse
où elle devait être enterrée. Arrivé sur le bord, il prononça un
discours où, grâce à son talent, le tableau de la vie étroite menée
par la testatrice prit des proportions monumentales. Les assistants
remarquèrent ces paroles dans la péroraison:

«Cette vie pleine de jours acquis à Dieu et à sa religion, cette vie
que décorent tant de belles actions faites dans le silence, tant de
vertus modestes et ignorées, fut brisée par une douleur que nous
appellerions imméritée, si, au bord de l'éternité, nous pouvions
oublier que toutes nos afflictions nous sont envoyées par Dieu. Les
nombreux amis de cette sainte fille, connaissant la noblesse et la
candeur de son âme, prévoyaient qu'elle pouvait tout supporter, hormis
des soupçons qui flétrissaient sa vie entière. Aussi, peut-être la
Providence l'a-t-elle amenée au sein de Dieu, pour l'enlever à nos
misères. Heureux ceux qui peuvent reposer, ici-bas, en paix avec
eux-mêmes, comme Sophie repose maintenant au séjour des bienheureux
dans sa robe d'innocence!»

--Quand il eut achevé ce pompeux discours, reprit monsieur de Bourbonne
qui raconta les circonstances de l'enterrement à madame de Listomère
au moment où, les parties finies et les portes fermées, ils furent
seuls avec le baron, figurez-vous, si cela est possible, ce Louis XI en
soutane, donnant ainsi le dernier coup de goupillon chargé d'eau bénite.

Monsieur de Bourbonne prit la pincette, et imita si bien le geste de
l'abbé Troubert, que le baron et sa tante ne purent s'empêcher de
sourire.

--Là seulement, reprit le vieux propriétaire, il s'est démenti.
Jusqu'alors, sa contenance avait été parfaite; mais il lui a sans doute
été impossible, en calfeutrant pour toujours cette vieille fille qu'il
méprisait souverainement et haïssait peut-être autant qu'il a détesté
Chapeloud, de ne pas laisser percer sa joie dans un geste.

Le lendemain matin, mademoiselle Salomon vint déjeuner chez madame
de Listomère, et, en arrivant, lui dit tout émue:--Notre pauvre
abbé Birotteau a reçu tout à l'heure un coup affreux, qui annonce
les calculs les plus étudiés de la haine. Il est nommé curé de
Saint-Symphorien.

Saint-Symphorien est un faubourg de Tours, situé au delà du pont.
Ce pont, un des plus beaux monuments de l'architecture française, a
dix-neuf cents pieds de long, et les deux places qui le terminent à
chaque bout sont absolument pareilles.

--Comprenez-vous? reprit-elle après une pause et tout étonnée de la
froideur que marquait madame de Listomère en apprenant cette nouvelle.
L'abbé Birotteau sera là comme à cent lieues de Tours, de ses amis, de
tout. N'est-ce pas un exil d'autant plus affreux qu'il est arraché à
une ville que ses yeux verront tous les jours et où il ne pourra plus
guère venir? Lui qui, depuis ses malheurs, peut à peine marcher, serait
obligé de faire une lieue pour nous voir. En ce moment, le malheureux
est au lit, il a la fièvre. Le presbytère de Saint-Symphorien est
froid, humide, et la paroisse n'est pas assez riche pour le réparer. Le
pauvre vieillard va donc se trouver enterré dans un véritable sépulcre.
Quelle atroce combinaison!

Maintenant il nous suffira peut-être, pour achever cette histoire, de
rapporter simplement quelques événements, et d'esquisser un dernier
tableau.

Cinq mois après, le vicaire-général fut nommé évêque. Madame de
Listomère était morte, et laissait quinze cents francs de rente par
testament à l'abbé Birotteau. Le jour où le testament de la baronne
fut connu, monseigneur Hyacinthe, évêque de Troyes, était sur le point
de quitter la ville de Tours pour aller résider dans son diocèse:
mais il retarda son départ. Furieux d'avoir été joué par une femme à
laquelle il avait donné la main tandis qu'elle tendait secrètement la
sienne à un homme qu'il regardait comme son ennemi, Troubert menaça
de nouveau l'avenir du baron et la pairie du marquis de Listomère. Il
dit en pleine assemblée, dans le salon de l'archevêque, un de ces mots
ecclésiastiques, gros de vengeance et pleins de mielleuse mansuétude.
L'ambitieux marin vint voir ce prêtre implacable qui lui dicta sans
doute de dures conditions; car la conduite du baron attesta le plus
entier dévouement aux volontés du terrible congréganiste. Le nouvel
évêque rendit, par un acte authentique, la maison de mademoiselle
Gamard au Chapitre de la cathédrale, il donna la bibliothèque et les
livres de Chapeloud au petit séminaire, il dédia les deux tableaux
contestés à la chapelle de la Vierge; mais il garda le portrait de
Chapeloud. Personne ne s'expliqua cet abandon presque total de la
succession de mademoiselle Gamard. Monsieur de Bourbonne supposa que
l'évêque en conservait secrètement la partie liquide, afin d'être
à même de tenir avec honneur son rang à Paris, s'il était porté au
banc des Évêques dans la chambre haute. Enfin, la veille du départ de
monseigneur Troubert, le _vieux malin_ finit par deviner le dernier
calcul que cachât cette action, coup de grâce donné par la plus
persistante de toutes les vengeances à la plus faible de toutes les
victimes. Le legs de madame de Listomère à Birotteau fut attaqué par
le baron de Listomère sous prétexte de captation! Quelques jours après
l'exploit introductif d'instance, le baron fut nommé capitaine de
vaisseau. Par une mesure disciplinaire, le curé de Saint-Symphorien
était interdit. Les supérieurs ecclésiastiques jugeaient le procès
par avance. L'assassin de feu Sophie Gamard était donc un fripon! Si
monseigneur Troubert avait conservé la succession de la vieille fille,
il eût été difficile de faire censurer Birotteau.

Au moment où monseigneur Hyacinthe, évêque de Troyes, venait en chaise
de poste, le long du quai Saint-Symphorien, pour se rendre à Paris,
le pauvre abbé Birotteau avait été mis dans un fauteuil au soleil,
au-dessus d'une terrasse. Ce curé frappé par l'archevêque était pâle
et maigre. Le chagrin, empreint dans tous ses traits, décomposait
entièrement ce visage qui jadis était si doucement gai. La maladie
jetait sur ses yeux, naïvement animés autrefois par les plaisirs de
la bonne chère et dénués d'idées pesantes, un voile qui simulait une
pensée. Ce n'était plus que le squelette du Birotteau qui roulait, un
an auparavant, si vide mais si content, à travers le Cloître. L'évêque
lui lança un regard de mépris et de pitié; puis, il consentit à
l'oublier, et passa.

Nul doute que Troubert n'eût été en d'autres temps Hildebrandt ou
Alexandre VI. Aujourd'hui l'Église n'est plus une puissance politique
et n'absorbe plus les forces des gens solitaires. Le célibat offre
donc alors ce vice capital que, faisant converger les qualités de
l'homme sur une seule passion, l'égoïsme, il rend les célibataires
ou nuisibles ou inutiles. Nous vivons à une époque où le défaut des
gouvernements est d'avoir moins fait la Société pour l'Homme, que
l'Homme pour la Société. Il existe un combat perpétuel entre l'individu
contre le système qui veut l'exploiter et qu'il tâche d'exploiter à
son profit; tandis que jadis l'homme réellement plus libre se montrait
plus généreux pour la chose publique. Le cercle au milieu duquel
s'agitent les hommes s'est insensiblement élargi: l'âme qui peut en
embrasser la synthèse ne sera jamais qu'une magnifique exception; car,
habituellement, en morale comme en physique, le mouvement perd en
intensité ce qu'il gagne en étendue. La Société ne doit pas se baser
sur des exceptions. D'abord, l'homme fut purement et simplement père
et son cœur battit chaudement, concentré dans le rayon de sa famille.
Plus tard, il vécut pour un clan ou pour une petite république; de
là, les grands dévouements historiques de la Grèce ou de Rome. Puis,
il fut l'homme d'une caste ou d'une religion pour les grandeurs de
laquelle il se montra souvent sublime; mais là, le champ de ses
intérêts s'augmenta de toutes les régions intellectuelles. Aujourd'hui,
sa vie est attachée à celle d'une immense patrie; bientôt, sa famille
sera, dit-on, le monde entier. Ce cosmopolitisme moral, espoir de
la Rome chrétienne, ne serait-il pas une sublime erreur? Il est si
naturel de croire à la réalisation d'une noble chimère, à la fraternité
des hommes. Mais, hélas! la machine humaine n'a pas de si divines
proportions. Les âmes assez vastes pour épouser une sentimentalité
réservée aux grands hommes ne seront jamais celles ni des simples
citoyens, ni des pères de famille. Certains physiologistes pensent que
lorsque le cerveau s'agrandit ainsi, le cœur doit se resserrer. Erreur!
L'égoïsme apparent des hommes qui portent une science, une nation, ou
des lois dans leur sein, n'est-il pas la plus noble des passions, et
en quelque sorte, la maternité des masses: pour enfanter des peuples
neufs ou pour produire des idées nouvelles, ne doivent-ils pas unir
dans leurs puissantes têtes les mamelles de la femme à la force de
Dieu? L'histoire des Innocents III, des Pierre-le-Grand, et de tous
les meneurs de siècle ou de nation prouverait au besoin, dans un ordre
très-élevé, cette immense pensée que Troubert représentait au fond du
cloître Saint-Gatien.


    Saint-Firmin, avril 1832.



[Illustration: PHILIPPE BRIDAU.

Philippe fut un des bonapartistes les plus assidus du café Lemblin. Il
y prit les habitudes, les manières, le style et la vie des officiers à
demi-solde, etc., etc.]



LES CÉLIBATAIRES.

(TROISIÈME HISTOIRE.)


UN MÉNAGE DE GARÇON.

    A MONSIEUR CHARLES NODIER,
    Membre de l'Académie française, bibliothécaire à l'Arsenal.

    _Voici, mon cher Nodier, un ouvrage plein de ces faits
    soustraits à l'action des lois par le huis-clos domestique;
    mais où le doigt de Dieu, si souvent appelé le hasard,
    supplée à la justice humaine, et où la morale, pour être dite
    par un personnage moqueur, n'en est pas moins instructive
    et frappante. Il en résulte, à mon sens, de grands
    enseignements et pour la Famille et pour la Maternité. Nous
    nous apercevrons peut-être trop tard des effets produits par
    la diminution de la puissance paternelle, qui ne cessait
    autrefois qu'à la mort du père, qui constituait le seul
    tribunal humain où ressortissaient les crimes domestiques,
    et qui, dans les grandes occasions, avait recours au pouvoir
    royal pour faire exécuter ses arrêts. Quelque tendre et
    bonne que soit la Mère, elle ne remplace pas plus cette
    royauté patriarcale que la Femme ne remplace un roi sur le
    trône; et si cette exception arrive, il en résulte un être
    monstrueux. Peut-être n'ai-je pas dessiné de tableau qui
    montre plus que celui-ci combien le mariage indissoluble
    est indispensable aux sociétés européennes, quels sont les
    malheurs de la faiblesse féminine, et quels dangers comporte
    l'intérêt personnel quand il est sans frein. Puisse une
    société basée uniquement sur le pouvoir de l'argent frémir en
    apercevant l'impuissance de la justice sur les combinaisons
    d'un système qui déifie le succès en en graciant tous les
    moyens! Puisse-t-elle recourir promptement au catholicisme
    pour purifier les masses par le sentiment religieux et par
    une éducation autre que celle d'une Université laïque. Assez
    de beaux caractères, assez de grands et nobles dévouements
    brilleront dans les_ Scènes de la Vie militaire, _pour qu'il
    m'ait été permis d'indiquer ici combien de dépravation
    causent les nécessités de la guerre chez certains esprits,
    qui dans la vie privée osent agir comme sur les champs de
    bataille_.

    _Vous avez jeté sur notre temps un sagace coup d'œil dont la
    philosophie se trahit dans plus d'une amère réflexion qui
    perce à travers vos pages élégantes, et vous avez mieux que
    personne apprécié les dégâts produits dans l'esprit de notre
    pays par quatre systèmes politiques différents. Aussi ne
    pouvais-je mettre cette histoire sous la protection d'une
    autorité plus compétente. Peut-être votre nom défendra-t-il
    cet ouvrage contre des accusations qui ne lui manqueront
    pas: où est le malade qui reste muet quand le chirurgien lui
    enlève l'appareil de ses plaies les plus vives? Au plaisir de
    vous dédier cette Scène se joint l'orgueil de trahir votre
    bienveillance pour celui qui se dit ici_

    _Un de vos sincères admirateurs_,
    DE BALZAC.


En 1792, la bourgeoisie d'Issoudun jouissait d'un médecin nommé
Rouget, qui passait pour un homme profondément malicieux. Au dire
de quelques gens hardis, il rendait sa femme assez malheureuse,
quoique ce fût la plus belle femme de la ville. Peut-être cette femme
était-elle un peu sotte. Malgré l'inquisition des amis, le commérage
des indifférents et les médisances des jaloux, l'intérieur de ce ménage
fut peu connu. Le docteur Rouget était un de ces hommes de qui l'on
dit familièrement: «_Il n'est pas commode._» Aussi, pendant sa vie,
garda-t-on le silence sur lui, et lui fit-on bonne mine. Cette femme,
une demoiselle Descoings, assez malingre déjà quand elle était fille
(ce fut, disait-on, une raison pour le médecin de l'épouser), eut
d'abord un fils, puis une fille qui, par hasard, vint dix ans après le
frère, et à laquelle, disait-on toujours, le docteur ne s'attendait
point, quoique médecin. Cette fille, tard venue, se nommait Agathe.
Ces petits faits sont si simples, si ordinaires, que rien ne semble
justifier un historien de les placer en tête d'un récit; mais, s'ils
n'étaient pas connus, un homme de la trempe du docteur Rouget serait
jugé comme un monstre, comme un père dénaturé, tandis qu'il obéissait
tout bonnement à de mauvais penchants que beaucoup de gens abritent
sous ce terrible axiome: _Un homme doit avoir du caractère!_ Cette
mâle sentence a causé le malheur de bien des femmes. Les Descoings,
beau-père et belle-mère du docteur, commissionnaires en laine, se
chargeaient également de vendre pour les propriétaires ou d'acheter
pour les marchands les toisons d'or du Berry, et tiraient des deux
côtés un droit de commission. A ce métier, ils devinrent riches et
furent avares: morale de bien des existences. Descoings le fils, le
cadet de madame Rouget, ne se plut pas à Issoudun. Il alla chercher
fortune à Paris, et s'y établit épicier dans la rue St-Honoré. Ce
fut sa perte. Mais, que voulez-vous? l'épicier est entraîné vers son
commerce par une force attractive égale à la force de répulsion qui
en éloigne les artistes. On n'a pas assez étudié les forces sociales
qui constituent les diverses vocations. Il serait curieux de savoir
ce qui détermine un homme à se faire papetier plutôt que boulanger,
du moment où les fils ne succèdent pas forcément au métier de leur
père comme chez les Égyptiens. L'amour avait aidé la vocation chez
Descoings. Il s'était dit: Et moi aussi, je serai épicier! en se
disant autre chose à l'aspect de sa patronne, fort belle créature
de laquelle il devint éperdument amoureux. Sans autre aide que la
patience, et un peu d'argent que lui envoyèrent ses père et mère, il
épousa la veuve du sieur Bixiou, son prédécesseur. En 1792, Descoings
passait pour faire d'excellentes affaires. Les vieux Descoings vivaient
encore à cette époque. Sortis des laines, ils employaient leurs fonds
à l'achat des biens nationaux: autre toison d'or! Leur gendre, à
peu près sûr d'avoir bientôt à pleurer sa femme, envoya sa fille à
Paris, chez son beau-frère, autant pour lui faire voir la capitale,
que par une pensée matoise. Descoings n'avait pas d'enfants. Madame
Descoings, de douze ans plus âgée que son mari, se portait fort bien;
mais elle était grasse comme une grive après la vendange, et le rusé
Rouget savait assez de médecine pour prévoir que monsieur et madame
Descoings, contrairement à la morale des contes de fée, seraient
toujours heureux et n'auraient point d'enfants. Ce ménage pourrait se
passionner pour Agathe. Or le docteur Rouget voulait déshériter sa
fille, et se flattait d'arriver à ses fins en la dépaysant. Cette jeune
personne, alors la plus belle fille d'Issoudun, ne ressemblait ni à
son père, ni à sa mère. Sa naissance avait été la cause d'une brouille
éternelle entre le docteur Rouget et son ami intime, monsieur Lousteau,
l'ancien Subdélégué qui venait de quitter Issoudun. Quand une famille
s'expatrie, les naturels d'un pays aussi séduisant que l'est Issoudun
ont le droit de chercher les raisons d'un acte si exorbitant. Au dire
de quelques fines langues, monsieur Rouget, homme vindicatif, s'était
écrié que Lousteau ne mourrait que de sa main. Chez un médecin, le
mot avait la portée d'un boulet de canon. Quand l'Assemblée Nationale
eut supprimé les Subdélégués, Lousteau partit et ne revint jamais à
Issoudun. Depuis le départ de cette famille, madame Rouget passa tout
son temps chez la propre sœur de l'ex-Subdélégué, madame Hochon,
la marraine de sa fille et la seule personne à qui elle confiât ses
peines. Aussi le peu que la ville d'Issoudun sut de la belle madame
Rouget fut-il dit par cette bonne dame et toujours après la mort du
docteur.

Le premier mot de madame Rouget, quand son mari lui parla d'envoyer
Agathe à Paris, fut:--Je ne reverrai plus ma fille!

--Et elle a eu tristement raison, disait alors la respectable madame
Hochon.

La pauvre mère devint alors jaune comme un coing, et son état ne
démentit point les dires de ceux qui prétendaient que Rouget la tuait
à petit feu. Les façons de son grand niais de fils devaient contribuer
à rendre malheureuse cette mère injustement accusée. Peu retenu,
peut-être encouragé par son père, ce garçon, stupide en tout point,
n'avait ni les attentions ni le respect qu'un fils doit à sa mère.
Jean-Jacques Rouget ressemblait à son père, mais en mal, et le docteur
n'était pas déjà très-bien ni au moral ni au physique.

L'arrivée de la charmante Agathe Rouget ne porta point bonheur à
son oncle Descoings. Dans la semaine, ou plutôt dans la décade
(la République était proclamée), il fut incarcéré sur un mot de
Roberspierre à Fouquier-Tinville. Descoings, qui eut l'imprudence de
croire la famine factice, eut la sottise de communiquer son opinion
(il pensait que les opinions étaient libres) à plusieurs de ses
clients et clientes, tout en les servant. La citoyenne Duplay, femme
du menuisier chez qui demeurait Roberspierre et qui faisait le ménage
de ce grand citoyen, honorait, par malheur pour Descoings, le magasin
de ce Berrichon de sa pratique. Cette citoyenne regarda la croyance de
l'épicier comme insultante pour Maximilien Ier. Déjà peu satisfaite
des manières du ménage Descoings, cette illustre tricoteuse du club
des Jacobins regardait la beauté de la citoyenne Descoings comme
une sorte d'aristocratie. Elle envenima les propos des Descoings en
les répétant à son bon et doux maître. L'épicier fut arrêté sous la
vulgaire accusation d'_accaparement_. Descoings en prison, sa femme
s'agita pour le faire mettre en liberté; mais ses démarches furent si
maladroites, qu'un observateur qui l'eût écoutée parlant aux arbitres
de cette destinée aurait pu croire qu'elle voulait honnêtement
se défaire de lui. Madame Descoings connaissait Bridau, l'un des
secrétaires de Roland, Ministre de l'Intérieur, le bras droit de tous
ceux qui se succédèrent à ce Ministère. Elle mit en campagne Bridau
pour sauver l'épicier. Le très-incorruptible Chef de Bureau, l'une de
ces vertueuses dupes toujours si admirables de désintéressement, se
garda bien de corrompre ceux de qui dépendait le sort de Descoings:
il essaya de les éclairer! Éclairer les gens de ce temps-là, autant
aurait valu les prier de rétablir les Bourbons. Le ministre girondin
qui luttait alors contre Roberspierre, dit à Bridau:--De quoi te
mêles-tu? Tous ceux que l'honnête chef sollicita lui répétèrent cette
phrase atroce:--De quoi te mêles-tu? Bridau conseilla sagement à
madame Descoings de se tenir tranquille; mais, au lieu de se concilier
l'estime de la femme de ménage de Roberspierre, elle jeta feu et flamme
contre cette dénonciatrice; elle alla voir un conventionnel, qui
tremblait pour lui-même, et qui lui dit:--J'en parlerai à Roberspierre.
La belle épicière s'endormit sur cette parole, et naturellement ce
protecteur garda le plus profond silence. Quelques pains de sucre,
quelques bouteilles de bonnes liqueurs données à la citoyenne Duplay,
auraient sauvé Descoings. Ce petit accident prouve qu'en révolution,
il est aussi dangereux d'employer à son salut des honnêtes gens que
des coquins: on ne doit compter que sur soi-même. Si Descoings périt,
il eut du moins la gloire d'aller à l'échafaud en compagnie d'André
de Chénier. Là, sans doute, l'Épicerie et la Poésie s'embrassèrent
pour la première fois en personne, car elles avaient alors et auront
toujours des relations secrètes. La mort de Descoings produisit
beaucoup plus de sensation que celle d'André de Chénier. Il a fallu
trente ans pour reconnaître que la France avait perdu plus à la mort
de Chénier qu'à celle de Descoings. La mesure de Roberspierre eut cela
de bon que, jusqu'en 1830, les épiciers effrayés ne se mêlèrent plus
de politique. La boutique de Descoings était à cent pas du logement de
Roberspierre. Le successeur de l'épicier y fit de mauvaises affaires.
César Birotteau, le célèbre parfumeur, s'établit à cette place. Mais,
comme si l'échafaud y eût mis l'inexplicable contagion du malheur,
l'inventeur de la _Double pâte des sultanes_ et de _l'Eau carminative_
s'y ruina. La solution de ce problème regarde les Sciences Occultes.

Pendant les quelques visites que le chef de bureau fit à la femme
de l'infortuné Descoings, il fut frappé de la beauté calme, froide,
candide, d'Agathe Rouget. Lorsqu'il vint consoler la veuve, qui fut
assez inconsolable pour ne pas continuer le commerce de son second
défunt, il finit par épouser cette charmante fille dans la décade,
et après l'arrivée du père qui ne se fit pas attendre. Le médecin,
ravi de voir les choses succédant au delà de ses souhaits, puisque
sa femme devenait seule héritière des Descoings, accourut à Paris,
moins pour assister au mariage d'Agathe que pour faire rédiger le
contrat à sa guise. Le désintéressement et l'amour excessif du citoyen
Bridau laissèrent carte blanche à la perfidie du médecin, qui exploita
l'aveuglement de son gendre, comme la suite de cette histoire vous
le démontrera. Madame Rouget, ou plus exactement le docteur, hérita
donc de tous les biens, meubles et immeubles de monsieur et de madame
Descoings père et mère, qui moururent à deux ans l'un de l'autre. Puis
Rouget finit par avoir raison de sa femme, qui mourut au commencement
de l'année 1799. Et il eut des vignes, et il acheta des fermes, et il
acquit des forges, et il eut des laines à vendre! Son fils bien-aimé ne
savait rien faire; mais il le destinait à l'état de propriétaire, il le
laissa croître en richesse et en sottise, sûr que cet enfant en saurait
toujours autant que les plus savants en se laissant vivre et mourir.
Dès 1799, les calculateurs d'Issoudun donnaient déjà trente mille
livres de rente au père Rouget. Après la mort de sa femme, le docteur
mena toujours une vie débauchée; mais il la régla pour ainsi dire et
la réduisit au huis-clos du chez soi. Ce médecin, plein de caractère,
mourut en 1805. Dieu sait alors combien la bourgeoisie d'Issoudun parla
sur le compte de cet homme, et combien d'anecdotes il circula sur son
horrible vie privée. Jean-Jacques Rouget, que son père avait fini par
tenir sévèrement en en reconnaissant la sottise, resta garçon par des
raisons graves dont l'explication forme une partie importante de cette
histoire. Son célibat fut en partie causé par la faute du docteur,
comme on le verra plus tard.

Maintenant il est nécessaire d'examiner les effets de la vengeance
exercée par le père sur une fille qu'il ne regardait pas comme la
sienne, et qui, croyez-le bien, lui appartenait légitimement. Personne
à Issoudun n'avait remarqué l'un de ces accidents bizarres qui font de
la génération un abîme où la science se perd. Agathe ressemblait à la
mère du docteur Rouget. De même que, selon une observation vulgaire,
la goutte saute par-dessus une génération, et va d'un grand-père à
un petit-fils, de même il n'est pas rare de voir la ressemblance se
comportant comme la goutte.

Ainsi, l'aîné des enfants d'Agathe, qui ressemblait à sa mère, eut
tout le moral du docteur Rouget, son grand-père. Léguons la solution
de cet autre problème au vingtième siècle avec une belle nomenclature
d'animalcules microscopiques, et nos neveux écriront peut-être autant
de sottises que nos Corps Savants en ont écrit déjà sur cette question
ténébreuse.

Agathe Rouget se recommandait à l'admiration publique par une de ces
figures destinées, comme celle de Marie, mère de notre Seigneur, à
rester toujours vierges, même après le mariage. Son portrait, qui
existe encore dans l'atelier de Bridau, montre un ovale parfait, une
blancheur inaltérée et sans le moindre grain de rousseur, malgré sa
chevelure d'or. Plus d'un artiste en observant ce front pur, cette
bouche discrète, ce nez fin, de jolies oreilles, de longs cils aux
yeux, et des yeux d'un bleu foncé d'une tendresse infinie, enfin
cette figure empreinte de placidité, demande aujourd'hui à notre
grand peintre:--Est-ce la copie d'une tête de Raphaël? Jamais homme
ne fut mieux inspiré que le Chef de Bureau en épousant cette jeune
fille. Agathe réalisa l'idéal de la ménagère élevée en province et
qui n'a jamais quitté sa mère. Pieuse sans être dévote, elle n'avait
d'autre instruction que celle donnée aux femmes par l'Église. Aussi
fut-elle une épouse accomplie dans le sens vulgaire, car son ignorance
des choses de la vie engendra plus d'un malheur. L'épitaphe d'une
célèbre Romaine: _Elle fit de la tapisserie et garda la maison_, rend
admirablement compte de cette existence pure, simple et tranquille. Dès
le Consulat, Bridau s'attacha fanatiquement à Napoléon, qui le nomma
Chef de Division en 1804, un an avant la mort de Rouget. Riche de douze
mille francs d'appointements et recevant de belles gratifications,
Bridau fut très-insouciant des honteux résultats de la liquidation qui
se fit à Issoudun, et par laquelle Agathe n'eut rien. Six mois avant sa
mort, le père Rouget avait vendu à son fils une portion de ses biens
dont le reste fut attribué à Jean-Jacques, tant à titre de donation
par préférence qu'à titre d'héritier. Une avance d'hoirie de cent
mille francs, faite à Agathe dans son contrat de mariage, représentait
sa part dans la succession de sa mère et de son père. Idolâtre de
l'Empereur, Bridau servit avec un dévouement de séide les puissantes
conceptions de ce demi-dieu moderne, qui, trouvant tout détruit en
France, y voulut tout organiser. Jamais le Chef de Division ne disait:
Assez. Projets, mémoires, rapports, études, il accepta les plus lourds
fardeaux, tant il était heureux de seconder l'Empereur; il l'aimait
comme homme, il l'adorait comme souverain et ne souffrait pas la
moindre critique sur ses actes ni sur ses projets. De 1804 à 1808, le
Chef de Division se logea dans un grand et bel appartement sur le quai
Voltaire, à deux pas de son Ministère et des Tuileries. Une cuisinière
et un valet de chambre composèrent tout le domestique du ménage au
temps de la splendeur de madame Bridau. Agathe, toujours levée la
première, allait à la Halle accompagnée de sa cuisinière. Pendant
que le domestique faisait l'appartement, elle veillait au déjeuner.
Bridau ne se rendait jamais au Ministère que sur les onze heures. Tant
que dura leur union, sa femme éprouva le même plaisir à lui préparer
un exquis déjeuner, seul repas que Bridau fît avec plaisir. En toute
saison quelque temps qu'il fît lorsqu'il partait, Agathe regardait son
mari par la fenêtre allant au Ministère, et ne rentrait la tête que
quand il avait tourné la rue du Bac. Elle desservait alors elle-même,
donnait son coup d'œil à l'appartement; puis elle s'habillait, jouait
avec ses enfants, les promenait ou recevait ses visites en attendant
le retour de Bridau. Quand le Chef de Division rapportait des travaux
urgents, elle s'installait auprès de sa table, dans son cabinet, muette
comme une statue et tricotant en le voyant travailler, veillant tant
qu'il veillait, se couchant quelques instants avant lui. Quelquefois
les époux allaient au spectacle dans les loges du Ministère. Ces
jours-là, le ménage dînait chez un restaurateur; et le spectacle que
présentait le restaurant causait toujours à madame Bridau ce vif
plaisir qu'il donne aux personnes qui n'ont pas vu Paris. Forcée
souvent d'accepter de ces grands dîners priés qu'on offrait au Chef de
Division qui menait une portion du Ministère de l'Intérieur, et que
Bridau rendait honorablement, Agathe obéissait au luxe des toilettes
d'alors; mais elle quittait au retour avec joie cette richesse
d'apparat, en reprenant dans son ménage sa simplicité de provinciale.
Une fois par semaine, le jeudi, Bridau recevait ses amis. Enfin il
donnait un grand bal le mardi gras. Ce peu de mots est l'histoire de
toute cette vie conjugale qui n'eut que trois grands événements: la
naissance de deux enfants, nés à trois ans de distance, et la mort
de Bridau, qui périt, en 1808, tué par ses veilles, au moment où
l'Empereur allait le nommer Directeur-Général, comte et Conseiller
d'État. En ce temps Napoléon s'adonna spécialement aux affaires de
l'Intérieur, il accabla Bridau de travail et acheva de ruiner la santé
de ce bureaucrate intrépide. Napoléon, à qui Bridau n'avait jamais rien
demandé, s'était enquis de ses mœurs et de sa fortune. En apprenant
que cet homme dévoué ne possédait rien que sa place, il reconnut
une de ces âmes incorruptibles qui rehaussaient, qui moralisaient
son administration, et il voulut surprendre Bridau par d'éclatantes
récompenses. Le désir de terminer un immense travail avant le départ
de l'Empereur pour l'Espagne tua le Chef de Division, qui mourut d'une
fièvre inflammatoire. A son retour, l'Empereur, qui vint préparer
en quelques jours à Paris sa campagne de 1809, dit en apprenant
cette perte:--Il y a des hommes qu'on ne remplace jamais! Frappé
d'un dévouement que n'attendait aucun de ces brillants témoignages
réservés à ses soldats, l'Empereur résolut de créer un Ordre richement
rétribué pour le civil comme il avait créé la Légion-d'Honneur pour le
militaire. L'impression produite sur lui par la mort de Bridau lui fit
imaginer l'Ordre de la Réunion; mais il n'eut pas le temps d'achever
cette création aristocratique dont le souvenir est si bien aboli, qu'au
nom de cet ordre éphémère, la plupart des lecteurs se demanderont
quel en était l'insigne: il se portait avec un ruban bleu. L'Empereur
appela cet ordre la Réunion dans la pensée de confondre l'ordre de
la Toison-d'Or de la cour d'Espagne avec l'ordre de la Toison-d'Or
de la cour d'Autriche. La Providence, a dit un diplomate prussien, a
su empêcher cette profanation. L'Empereur se fit rendre compte de la
situation de madame Bridau. Les deux enfants eurent chacun une bourse
entière au lycée Impérial, et l'Empereur mit tous les frais de leur
éducation à la charge de sa cassette. Puis il inscrivit madame Bridau
pour une pension de quatre mille francs, en se réservant sans doute de
veiller à la fortune des deux fils. Depuis son mariage jusqu'à la mort
de son mari, madame Bridau n'eut pas la moindre relation avec Issoudun.
Elle était sur le point d'accoucher de son second fils au moment où
elle perdit sa mère. Quand son père, de qui elle se savait peu aimée,
mourut, il s'agissait du sacre de l'Empereur, et le couronnement donna
tant de travail à Bridau qu'elle ne voulut pas quitter son mari.
Jean-Jacques Rouget, son frère, ne lui avait pas écrit un mot depuis
son départ d'Issoudun. Tout en s'affligeant de la tacite répudiation
de sa famille, Agathe finit par penser très-rarement à ceux qui ne
pensaient point à elle. Elle recevait tous les ans une lettre de sa
marraine, madame Hochon, à laquelle elle répondait des banalités, sans
étudier les avis que cette excellente et pieuse femme lui donnait à
mots couverts. Quelque temps avant la mort du docteur Rouget, madame
Hochon écrivit à sa filleule qu'elle n'aurait rien de son père si
elle n'envoyait sa procuration à monsieur Hochon. Agathe eut de la
répugnance à tourmenter son frère. Soit que Bridau comprît que la
spoliation était conforme au Droit et à la Coutume du Berry, soit que
cet homme pur et juste partageât la grandeur d'âme et l'indifférence de
sa femme en matière d'intérêt, il ne voulut point écouter Roguin, son
notaire, qui lui conseillait de profiter de sa position pour contester
les actes par lesquels le père avait réussi à priver sa fille de sa
part _légitime_. Les époux approuvèrent ce qui se fit alors à Issoudun.
Cependant, en ces circonstances Roguin avait fait réfléchir le Chef de
Division sur les intérêts compromis de sa femme. Cet homme supérieur
pensa que, s'il mourait, Agathe se trouverait sans fortune. Il voulut
alors examiner l'état de ses affaires, il trouva que, de 1793 à 1805,
sa femme et lui avaient été forcés de prendre environ trente mille
francs sur les cinquante mille francs effectifs que le vieux Rouget
avait donnés à sa fille, et il plaça les vingt mille francs restant
sur le Grand-Livre. Les fonds étaient alors à quarante, Agathe eut
donc environ deux mille livres de rente sur l'État. Veuve, madame
Bridau pouvait donc vivre honorablement avec six mille livres de rente.
Toujours femme de province, elle voulut renvoyer le domestique de
Bridau, ne garder que sa cuisinière et changer d'appartement; mais son
amie intime qui persistait à se dire sa tante, madame Descoings, vendit
son mobilier, quitta son appartement et vint demeurer avec Agathe, en
faisant du cabinet de feu Bridau une chambre à coucher. Ces deux veuves
réunirent leurs revenus et se virent à la tête de douze mille francs
de rente. Cette conduite semble simple et naturelle. Mais rien dans la
vie n'exige plus d'attention que les choses qui paraissent naturelles,
on se défie toujours assez de l'extraordinaire; aussi voyez-vous les
hommes d'expérience, les avoués, les juges, les médecins, les prêtres
attachant une énorme importance aux affaires simples: on les trouve
méticuleux. Le serpent sous les fleurs est un des plus beaux mythes que
l'Antiquité nous ait légués pour la conduite de nos affaires. Combien
de fois les sots, pour s'excuser à leurs propres yeux et à ceux des
autres, s'écrient:--C'était si simple que tout le monde y aurait été
pris!

En 1809, madame Descoings, qui ne disait point son âge, avait
soixante-cinq ans. Nommée dans son temps la belle épicière, elle
était une de ces femmes si rares que le temps respecte, et devait à
une excellente constitution le privilége de garder une beauté qui
néanmoins ne soutenait pas un examen sérieux. De moyenne taille,
grasse, fraîche, elle avait de belles épaules, un teint légèrement
rosé. Ses cheveux blonds, qui tiraient sur le châtain, n'offraient pas,
malgré la catastrophe de Descoings, le moindre changement de couleur.
Excessivement friande, elle aimait à se faire de bons petits plats;
mais, quoiqu'elle parût beaucoup penser à la cuisine, elle adorait
aussi le spectacle et cultivait un vice enveloppé par elle dans le
plus profond mystère: elle mettait à la loterie! Ne serait-ce pas cet
abîme que la mythologie nous a signalé par le tonneau des Danaïdes?
La Descoings, on doit nommer ainsi une femme qui jouait à la loterie,
dépensait peut-être un peu trop en toilette, comme toutes les femmes
qui ont le bonheur de rester jeunes long-temps; mais, hormis ces légers
défauts, elle était la femme la plus agréable à vivre. Toujours de
l'avis de tout le monde, ne contrariant personne, elle plaisait par
une gaieté douce et communicative. Elle possédait surtout une qualité
parisienne qui séduit les commis retraités et les vieux négociants:
elle entendait la plaisanterie!... Si elle ne se remaria pas en
troisièmes noces, ce fut sans doute la faute de l'époque. Durant les
guerres de l'Empire, les gens à marier trouvaient trop facilement des
jeunes filles belles et riches pour s'occuper des femmes de soixante
ans. Madame Descoings voulut égayer madame Bridau, elle la fit aller
souvent au spectacle et en voiture, elle lui composa d'excellents
petits dîners, elle essaya même de la marier avec son fils Bixiou.
Hélas! elle lui avoua le terrible secret profondément gardé par
elle, par défunt Descoings et par son notaire. La jeune, l'élégante
Descoings, qui se donnait trente-six ans, avait un fils de trente-cinq
ans, nommé Bixiou, déjà veuf, major au 21e de ligne, qui périt colonel
à Dresde en laissant un fils unique. La Descoings, qui ne voyait
jamais que secrètement son petit-fils Bixiou, le faisait passer pour
le fils d'une première femme de son mari. Sa confidence fut un acte de
prudence: le fils du colonel, élevé au lycée Impérial avec les deux
fils Bridau, y eut une demi-bourse. Ce garçon, déjà fin et malicieux
au lycée, s'est fait plus tard une grande réputation comme dessinateur
et comme homme d'esprit. Agathe n'aimait plus rien au monde que ses
enfants et ne voulait plus vivre que pour eux, elle se refusa à de
secondes noces et par raison et par fidélité. Mais il est plus facile à
une femme d'être bonne épouse que d'être bonne mère. Une veuve a deux
tâches dont les obligations se contredisent: elle est mère et doit
exercer la puissance paternelle. Peu de femmes sont assez fortes pour
comprendre et jouer ce double rôle. Aussi la pauvre Agathe, malgré ses
vertus, fut-elle la cause innocente de bien des malheurs. Par suite de
son peu d'esprit et de la confiance à laquelle s'habituent les belles
âmes, Agathe fut la victime de madame Descoings qui la plongea dans un
effroyable malheur. La Descoings nourrissait des ternes, et la loterie
ne faisait pas crédit à ses actionnaires. En gouvernant la maison, elle
put employer à ses mises l'argent destiné au ménage qu'elle endetta
progressivement, dans l'espoir d'enrichir son petit-fils Bixiou, sa
chère Agathe et les petits Bridau. Quand les dettes arrivèrent à dix
mille francs, elle fit de plus fortes mises en espérant que son terne
favori, qui n'était pas sorti depuis neuf ans, comblerait l'abîme
du déficit. La dette monta dès lors rapidement. Arrivée au chiffre
de vingt mille francs, la Descoings perdit la tête et ne gagna pas
le terne. Elle voulut alors engager sa fortune pour rembourser sa
nièce; mais Roguin, son notaire, lui démontra l'impossibilité de cet
honnête dessein. Feu Rouget, à la mort de son beau-frère Descoings,
en avait pris la succession en désintéressant madame Descoings par un
usufruit qui grevait les biens de Jean-Jacques Rouget. Aucun usurier
ne voudrait prêter vingt mille francs à une femme de soixante-sept
ans sur un usufruit d'environ quatre mille francs, dans une époque où
les placements à dix pour cent abondaient. Un matin la Descoings alla
se jeter aux pieds de sa nièce, et, tout en sanglotant, avoua l'état
des choses: madame Bridau ne lui fit aucun reproche, elle renvoya le
domestique et la cuisinière, vendit le superflu de son mobilier, vendit
les trois quarts de son inscription sur le Grand-Livre, paya tout, et
donna congé de son appartement.

Un des plus horribles coins de Paris est certainement la portion de
la rue Mazarine, à partir de la rue Guénégaud jusqu'à l'endroit où
elle se réunit à la rue de Seine, derrière le palais de l'Institut.
Les hautes murailles grises du collége et de la bibliothèque que le
cardinal Mazarin offrit à la ville de Paris, et où devait un jour se
loger l'Académie française, jettent des ombres glaciales sur ce coin
de rue; le soleil s'y montre rarement, la bise du nord y souffle.
La pauvre veuve ruinée vint se loger au troisième étage d'une des
maisons situées dans ce coin humide, noir et froid. Devant cette maison
s'élèvent les bâtiments de l'Institut, où se trouvaient alors les loges
des animaux féroces connus sous le nom d'artistes par les bourgeois
et sous le nom de rapins dans les ateliers. On y entrait rapin, on
pouvait en sortir élève du gouvernement à Rome. Cette opération ne se
faisait pas sans des tapages extraordinaires aux époques de l'année
où l'on enfermait les concurrents dans ces loges. Pour être lauréats,
ils devaient avoir fait, dans un temps donné, qui sculpteur, le modèle
en terre glaise d'une statue; qui peintre, l'un des tableaux que vous
pouvez voir à l'école des Beaux-Arts; qui musicien, une cantate;
qui architecte, un projet de monument. Au moment où ces lignes sont
écrites, cette ménagerie a été transportée de ces bâtiments sombres et
froids dans l'élégant palais des Beaux-Arts, à quelques pas de là. Des
fenêtres de madame Bridau, l'œil plongeait sur ces loges grillées, vue
profondément triste. Au nord, la perspective est bornée par le dôme de
l'Institut. En remontant la rue, les yeux ont pour toute récréation
la file de fiacres qui stationnent dans le haut de la rue Mazarine.
Aussi la veuve finit-elle par mettre sur ses fenêtres trois caisses
pleines de terre, où elle cultiva l'un de ces jardins aériens que
menacent les ordonnances de police, et dont les végétations raréfient
le jour et l'air. Cette maison, adossée à une autre qui donne rue de
Seine, a nécessairement peu de profondeur, l'escalier y tourne sur
lui-même. Ce troisième étage est le dernier. Trois fenêtres, trois
pièces: une salle à manger, un petit salon, une chambre à coucher;
et en face, de l'autre côté du palier, une petite cuisine au-dessus,
deux chambres de garçon et un immense grenier sans destination.
Madame Bridau choisit ce logement pour trois raisons: la modicité, il
coûtait quatre cents francs, aussi fit-elle un bail de neuf ans; la
proximité du collége, elle était à peu de distance du lycée Impérial;
enfin elle restait dans le quartier où elle avait pris ses habitudes.
L'intérieur de l'appartement fut en harmonie avec la maison. La salle
à manger, tendue d'un petit papier jaune à fleurs vertes, et dont le
carreau rouge ne fut pas frotté, n'eut que le strict nécessaire: une
table, deux buffets, six chaises, le tout provenant de l'appartement
quitté. Le salon fut orné d'un tapis d'Aubusson donné à Bridau lors
du renouvellement du mobilier au Ministère. La veuve y mit un de ces
meubles communs, en acajou, à têtes égyptiennes, que Jacob Desmalter
fabriquait par grosses en 1806, et garni d'une étoffe en soie verte
à rosaces blanches. Au-dessus du canapé, le portrait de Bridau fait
au pastel par une main amie attirait aussitôt les regards. Quoique
l'art pût y trouver à reprendre, on reconnaissait bien sur le front
la fermeté de ce grand citoyen obscur. La sérénité de ses yeux, à la
fois doux et fiers, y était bien rendue. La sagacité, de laquelle
ses lèvres prudentes témoignaient, et le souvenir franc, l'air de
cet homme de qui l'Empereur disait: _Justum et tenacem_ avaient été
saisis, sinon avec talent, du moins avec exactitude. En considérant
ce portrait, on voyait que l'homme avait toujours fait son devoir. Sa
physionomie exprimait cette incorruptibilité qu'on accorde à plusieurs
hommes employés sous la République. En regard et au-dessus d'une table
à jeu brillait le portrait de l'Empereur colorié, fait par Vernet, et
où Napoléon passe rapidement à cheval, suivi de son escorte. Agathe se
donna deux grandes cages d'oiseaux, l'une pleine de serins, l'autre
d'oiseaux des Indes. Elle s'adonnait à ce goût enfantin depuis la
perte, irréparable pour elle comme pour beaucoup de monde, qu'elle
avait faite. Quant à la chambre de la veuve, elle fut, au bout de trois
mois, ce qu'elle devait être jusqu'au jour néfaste où elle fut obligée
de la quitter, un fouillis qu'aucune description ne pourrait mettre
en ordre. Les chats y faisaient leur domicile sur les bergères; les
serins, mis parfois en liberté, y laissaient des virgules sur tous les
meubles. La pauvre bonne veuve y posait pour eux du millet et du mouron
en plusieurs endroits. Les chats y trouvaient des friandises dans des
soucoupes écornées. Les hardes traînaient. Cette chambre sentait la
province et la fidélité. Tout ce qui avait appartenu à feu Bridau y
fut soigneusement conservé. Ses ustensiles de bureau obtinrent les
soins qu'autrefois la veuve d'un paladin eût donnés à ses armes. Chacun
comprendra le culte touchant de cette femme d'après un seul détail.
Elle avait enveloppé, cacheté une plume, et mis cette inscription sur
l'enveloppe: «Dernière plume dont se soit servi mon cher mari.» La
tasse dans laquelle il avait bu sa dernière gorgée était sous verre
sur la cheminée. Les bonnets et les faux cheveux trônèrent plus tard
sur les globes de verre qui recouvraient ces précieuses reliques.
Depuis la mort de Bridau, il n'y avait plus chez cette jeune veuve
de trente-cinq ans ni trace de coquetterie ni soin de femme. Séparée
du seul homme qu'elle eût connu, estimé, aimé, qui ne lui avait pas
donné le moindre chagrin, elle ne s'était plus sentie femme, tout lui
fut indifférent; elle ne s'habilla plus. Jamais rien ne fut ni plus
simple ni plus complet que cette démission du bonheur conjugal et de
la coquetterie. Certains êtres reçoivent de l'amour la puissance de
transporter leur _moi_ dans un autre; et quand il leur est enlevé, la
vie ne leur est plus possible. Agathe, qui ne pouvait plus exister que
pour ses enfants, éprouvait une tristesse infinie en voyant combien de
privations sa ruine allait leur imposer. Depuis son emménagement rue
Mazarine, elle eut dans sa physionomie une teinte de mélancolie qui
la rendit touchante. Elle comptait bien un peu sur l'Empereur, mais
l'Empereur ne pouvait rien faire de plus que ce qu'il faisait pour le
moment: sa cassette donnait par an six cents francs pour chaque enfant,
outre la bourse.

Quant à la brillante Descoings, elle occupa, au second, un appartement
pareil à celui de sa nièce. Elle avait fait à madame Bridau une
délégation de mille écus à prendre par préférence sur son usufruit.
Roguin le notaire avait mis madame Bridau en règle à cet égard, mais
il fallait environ sept ans pour que ce lent remboursement eût réparé
le mal. Roguin, chargé de rétablir les quinze cents francs de rente,
encaissait à mesure les sommes ainsi retenues. La Descoings, réduite à
douze cents francs, vivait petitement avec sa nièce. Ces deux honnêtes,
mais faibles créatures, prirent pour le matin seulement une femme de
ménage. La Descoings, qui aimait à cuisiner, faisait le dîner. Le soir,
quelques amis, des employés du Ministère autrefois placés par Bridau,
venaient faire la partie avec les deux veuves. La Descoings nourrissait
toujours son terne, qui s'entêtait, disait-elle, à ne pas sortir. Elle
espérait rendre d'un seul coup ce qu'elle avait emprunté forcément à
sa nièce. Elle aimait les deux petits Bridau plus que son petit-fils
Bixiou, tant elle avait le sentiment de ses torts envers eux, et
tant elle admirait la bonté de sa nièce, qui, dans ses plus grandes
souffrances, ne lui adressa jamais le moindre reproche. Aussi croyez
que Joseph et Philippe étaient choyés par la Descoings. Semblable à
toutes les personnes qui ont un vice à se faire pardonner, la vieille
actionnaire de la loterie impériale de France leur arrangeait de petits
dîners chargés de friandises. Plus tard, Joseph et Philippe pouvaient
extraire avec la plus grande facilité de sa poche quelque argent,
le cadet pour des fusains, des crayons, du papier, des estampes;
l'aîné pour des chaussons aux pommes, des billes, des ficelles et des
couteaux. Sa passion l'avait amenée à se contenter de cinquante francs
par mois pour toutes ses dépenses, afin de pouvoir jouer le reste.

De son côté, madame Bridau, par amour maternel, ne laissait pas sa
dépense s'élever à une somme plus considérable. Pour se punir de sa
confiance, elle se retranchait héroïquement ses petites jouissances.
Comme chez beaucoup d'esprits timides et d'intelligence bornée, un
seul sentiment froissé et sa défiance réveillée l'amenaient à déployer
si largement un défaut, qu'il prenait la consistance d'une vertu.
L'Empereur pouvait oublier, se disait-elle, il pouvait périr dans une
bataille, sa pension cesserait avec elle. Elle frémissait en voyant
des chances pour que ses enfants restassent sans aucune fortune au
monde. Incapable de comprendre les calculs de Roguin quand il essayait
de lui démontrer qu'en sept ans une retenue de trois mille francs sur
l'usufruit de madame Descoings lui rétablirait les rentes vendues, elle
ne croyait ni au notaire, ni à sa tante, ni à l'État, elle ne comptait
plus que sur elle-même et sur ses privations. En mettant chaque année
de côté mille écus sur sa pension, elle aurait trente mille francs au
bout de dix ans, avec lesquels elle constituerait déjà quinze cents
francs de rentes pour un de ses enfants. A trente-six ans, elle avait
assez le droit de croire pouvoir vivre encore vingt ans; et, en suivant
ce système, elle devait donner à chacun d'eux le strict nécessaire.
Ainsi ces deux veuves étaient passées d'une fausse opulence à une
misère volontaire, l'une sous la conduite d'un vice, et l'autre sous
les enseignes de la vertu la plus pure. Rien de toutes ces choses si
menues n'est inutile à l'enseignement profond qui résultera de cette
histoire prise aux intérêts les plus ordinaires de la vie, mais dont
la portée n'en sera peut-être que plus étendue. La vue des loges, le
frétillement des rapins dans la rue, la nécessité de regarder le ciel
pour se consoler des effroyables perspectives qui cernent ce coin
toujours humide, l'aspect de ce portrait encore plein d'âme et de
grandeur malgré le faire du peintre amateur, le spectacle des couleurs
riches, mais vieillies et harmonieuses, de cet intérieur doux et
calme, la végétation des jardins aériens, la pauvreté de ce ménage, la
préférence de la mère pour son aîné, son opposition aux goûts du cadet,
enfin l'ensemble de faits et de circonstances qui sert de préambule à
cette histoire contient peut-être les causes génératrices auxquelles
nous devons Joseph Bridau, l'un des grands peintres de l'École
française actuelle.

Philippe, l'aîné des deux enfants de Bridau, ressemblait d'une manière
frappante à sa mère. Quoique ce fût un garçon blond aux yeux bleus, il
avait un air tapageur qui se prenait facilement pour de la vivacité,
pour du courage. Le vieux Claparon, entré au Ministère en même temps
que Bridau, et l'un des fidèles amis qui venaient le soir faire la
partie des deux veuves, disait deux ou trois fois par mois à Philippe,
en lui donnant une tape sur la joue:--Voilà un petit gaillard qui
n'aura pas froid aux yeux! L'enfant stimulé prit, par fanfaronnade,
une sorte de résolution. Cette pente une fois donnée à son caractère,
il devint adroit à tous les exercices corporels. A force de se battre
au lycée, il contracta cette hardiesse et ce mépris de la douleur qui
engendre la valeur militaire; mais naturellement il contracta la plus
grande aversion pour l'étude, car l'éducation publique ne résoudra
jamais le problème difficile du développement simultané du corps et de
l'intelligence. Agathe concluait de sa ressemblance purement physique
avec Philippe à une concordance morale, et croyait fermement retrouver
un jour en lui sa délicatesse de sentiments agrandie par la force de
l'homme. Philippe avait quinze ans au moment où sa mère vint s'établir
dans le triste appartement de la rue Mazarine, et la gentillesse des
enfants de cet âge confirmait alors les croyances maternelles. Joseph,
de trois ans moins âgé, ressemblait à son père, mais en mal. D'abord,
son abondante chevelure noire était toujours mal peignée quoi qu'on
fît; tandis que, malgré sa vivacité, son frère restait toujours joli.
Puis, sans qu'on sût par quelle fatalité, mais une fatalité trop
constante devient une habitude, Joseph ne pouvait conserver aucun
vêtement propre: habillé de vêtements neufs, il en faisait aussitôt de
vieux habits. L'aîné, par amour-propre, avait soin de ses affaires.
Insensiblement, la mère s'accoutumait à gronder Joseph et à lui donner
son frère pour exemple. Agathe ne montrait donc pas toujours le même
visage à ses deux enfants; et, quand elle les allait chercher, elle
disait de Joseph:--Dans quel état m'aura-t-il mis ses affaires? Ces
petites choses poussaient son cœur dans l'abîme de la préférence
maternelle. Personne, parmi les êtres extrêmement ordinaires qui
formaient la société des deux veuves, ni le père du Bruel, ni le vieux
Claparon, ni Desroches le père, ni même l'abbé Loraux, le confesseur
d'Agathe, ne remarqua la pente de Joseph vers l'observation. Dominé
par son goût, le futur coloriste ne faisait attention à rien de ce qui
le concernait; et, pendant son enfance, cette disposition ressembla si
bien à de la torpeur, que son père avait eu des inquiétudes sur lui. La
capacité extraordinaire de la tête, l'étendue du front avaient tout
d'abord fait craindre que l'enfant ne fût hydrocéphale. Sa figure si
tourmentée, et dont l'originalité peut passer pour de la laideur aux
yeux de ceux qui ne connaissent pas la valeur morale d'une physionomie,
fut pendant sa jeunesse assez rechignée. Les traits, qui, plus tard,
se développèrent, semblaient être contractés, et la profonde attention
que l'enfant prêtait aux choses les crispait encore. Philippe flattait
donc toutes les vanités de sa mère à qui Joseph n'attirait pas le
moindre compliment. Il échappait à Philippe de ces mots heureux, de
ces reparties qui font croire aux parents que leurs enfants seront des
hommes remarquables, tandis que Joseph restait taciturne et songeur. La
mère espérait des merveilles de Philippe, elle ne comptait point sur
Joseph. La prédisposition de Joseph pour l'Art fut développée par le
fait le plus ordinaire: en 1812, aux vacances de Pâques, en revenant
de se promener aux Tuileries avec son frère et madame Descoings, il
vit un élève faisant sur le mur la caricature de quelque professeur,
et l'admiration le cloua sur le pavé devant ce trait à la craie qui
pétillait de malice. Le lendemain, il se mit à la fenêtre, observa
l'entrée des élèves par la porte de la rue Mazarine, descendit
furtivement et se coula dans la longue cour de l'Institut où il aperçut
les statues, les bustes, les marbres commencés, les terres cuites,
les plâtres qu'il contempla fiévreusement. Son instinct se révélait,
sa vocation l'agitait. Il entra dans une salle basse dont la porte
était entr'ouverte, et y vit une dizaine de jeunes gens dessinant une
statue. Son petit cœur palpita, mais il fut aussitôt l'objet de mille
plaisanteries.

--Petit, petit! fit le premier qui l'aperçut en prenant de la mie de
pain et la lui jetant émiettée.

--A qui l'enfant?

--Dieu! qu'il est laid!

Enfin, pendant un quart d'heure, Joseph essuya les charges de l'atelier
du grand statuaire Chaudet; mais, après s'être bien moqué de lui, les
élèves furent frappés de sa persistance, de sa physionomie, et lui
demandèrent ce qu'il voulait. Joseph répondit qu'il avait bien envie de
savoir dessiner; et, là-dessus, chacun de l'encourager. L'enfant, pris
à ce ton d'amitié, raconta comme quoi il était le fils de madame Bridau.

--Oh! dès que tu es le fils de madame Bridau, s'écria-t-on de tous
les coins de l'atelier, tu peux devenir un grand homme. Vive le fils
à madame Bridau! Est-elle jolie, ta mère? S'il faut en juger sur
l'échantillon de ta boule, elle doit être un peu chique!

--Ah! tu veux être artiste, dit le plus âgé des élèves en quittant sa
place et venant à Joseph pour lui faire une charge; mais sais-tu bien
qu'il faut être crâne et supporter de grandes misères? Oui, il y a
des épreuves à vous casser bras et jambes. Tous ces crapauds que tu
vois, eh! bien, il n'y en a pas un qui n'ait passé par les épreuves.
Celui-là, tiens, il est resté sept jours sans manger! Voyons si tu peux
être un artiste?

Il lui prit un bras et le lui éleva droit en l'air; puis il plaça
l'autre comme si Joseph avait à donner un coup de poing.

--Nous appelons cela l'épreuve du télégraphe, reprit-t-il. Si tu restes
ainsi, sans baisser ni changer la position de tes membres pendant un
quart d'heure, eh! bien, tu auras donné la preuve d'être un fier crâne.

--Allons, petit, du courage, dirent les autres. Ah! dame, il faut
souffrir pour être artiste.

Joseph, dans sa bonne foi d'enfant de treize ans, demeura immobile
pendant environ cinq minutes, et tous les élèves le regardaient
sérieusement.

--Oh! tu baisses, disait l'un.

--Eh! tiens-toi, saperlotte! disait l'autre. L'Empereur Napoléon
est bien resté pendant un mois comme tu le vois là, dit un élève en
montrant la belle statue de Chaudet.

L'Empereur, debout, tenait le sceptre impérial, et cette statue fut
abattue, en 1814, de la colonne qu'elle couronnait si bien. Au bout
de dix minutes, la sueur brillait en perles sur le front de Joseph.
En ce moment un petit homme chauve, pâle et maladif, entra. Le plus
respectueux silence régna dans l'atelier.

--Eh! bien, gamins, que faites-vous? dit-il en regardant le martyr de
l'atelier.

--C'est un petit bonhomme qui pose, dit le grand élève qui avait
disposé Joseph.

--N'avez-vous pas honte de torturer un pauvre enfant ainsi? dit
Chaudet en abaissant les deux membres de Joseph. Depuis quand es-tu
là? demanda-t-il à Joseph en lui donnant sur la joue une petite tape
d'amitié.

--Depuis un quart d'heure.

--Et qui t'amène ici?

--Je voudrais être artiste.

--Et d'où sors-tu, d'où viens-tu?

--De chez maman.

--Oh! maman! crièrent les élèves.

--Silence dans les cartons! cria Chaudet. Que fait ta maman?

--C'est madame Bridau. Mon papa, qui est mort, était un ami de
l'Empereur. Aussi l'Empereur, si vous voulez m'apprendre à dessiner,
payera-t-il tout ce que vous demanderez.

--Son père était Chef de Division au Ministère de l'Intérieur, s'écria
Chaudet frappé d'un souvenir. Et tu veux être artiste déjà?

--Oui, monsieur.

--Viens ici tant que tu voudras, et l'on t'y amusera! Donnez-lui un
carton, du papier, des crayons, et laissez-le faire. Apprenez, drôles,
dit le sculpteur, que son père m'a obligé. Tiens, Corde-à-Puits, va
chercher des gâteaux, des friandises et des bonbons, dit-il en donnant
de la monnaie à l'élève qui avait abusé de Joseph. Nous verrons bien
si tu es un artiste à la manière dont tu chiqueras les légumes, reprit
Chaudet en caressant le menton de Joseph.

Puis il passa les travaux de ses élèves en revue, accompagné de
l'enfant qui regardait, écoutait et tâchait de comprendre. Les
friandises arrivèrent. Tout l'atelier, le sculpteur lui-même et
l'enfant donnèrent leur coup de dent. Joseph fut alors caressé tout
aussi bien qu'il avait été mystifié. Cette scène, où la plaisanterie et
le cœur des artistes se révélaient et qu'il comprit instinctivement,
fit une prodigieuse impression sur l'enfant. L'apparition de Chaudet,
sculpteur, enlevé par une mort prématurée, et que la protection de
l'Empereur signalait à la gloire, fut pour Joseph comme une vision.
L'enfant ne dit rien à sa mère de cette escapade; mais, tous les
dimanches et tous les jeudis, il passa trois heures à l'atelier
de Chaudet. La Descoings, qui favorisait les fantaisies des deux
chérubins, donna dès lors à Joseph des crayons, de la sanguine, des
estampes et du papier à dessiner. Au Lycée impérial, le futur artiste
croquait ses maîtres, il dessinait ses camarades, il charbonnait les
dortoirs, et fut d'une étonnante assiduité à la classe de dessin.
Lemire, professeur du lycée Impérial, frappé non-seulement des
dispositions, mais des progrès de Joseph, vint avertir madame Bridau de
la vocation de son fils. Agathe, en femme de province qui comprenait
aussi peu les arts qu'elle comprenait bien le ménage, fut saisie de
terreur. Lemire parti, la veuve se mit à pleurer.

--Ah! dit-elle quand la Descoings vint, je suis perdue! Joseph, de
qui je voulais faire un employé, qui avait sa route toute tracée au
Ministère de l'Intérieur où, protégé par l'ombre de son père, il serait
devenu chef de bureau à vingt-cinq ans, eh! bien, il veut se mettre
peintre, un état de va-nu-pieds. Je prévoyais bien que cet enfant-là ne
me donnerait que des chagrins!

Madame Descoings avoua que, depuis plusieurs mois, elle encourageait la
passion de Joseph, et couvrait, le dimanche et le jeudi, ses évasions à
l'Institut. Au Salon, où elle l'avait conduit, l'attention profonde que
le petit bonhomme donnait aux tableaux tenait du miracle.

--S'il comprend la peinture à treize ans, ma chère, dit-elle, votre
Joseph sera un homme de génie.

--Oui, voyez où le génie a conduit son père! à mourir usé par le
travail à quarante ans.

Dans les derniers jours de l'automne, au moment où Joseph allait entrer
dans sa quatorzième année, Agathe descendit, malgré les instances de la
Descoings, chez Chaudet, pour s'opposer à ce qu'on lui débauchât son
fils. Elle trouva Chaudet, en sarrau bleu, modelant sa dernière statue;
il reçut presque mal la veuve de l'homme qui jadis l'avait servi dans
une circonstance assez critique; mais, attaqué déjà dans sa vie, il se
débattait avec cette fougue à laquelle on doit de faire, en quelques
moments, ce qu'il est difficile d'exécuter en quelques mois; il
rencontrait une chose long-temps cherchée, il maniait son ébauchoir et
sa glaise par des mouvements saccadés qui parurent à l'ignorante Agathe
être ceux d'un maniaque. En toute autre disposition, Chaudet se fût
mis à rire; mais en entendant cette mère maudire les arts, se plaindre
de la destinée qu'on imposait à son fils et demander qu'on ne le reçût
plus à son atelier, il entra dans une sainte fureur.

--J'ai des obligations à défunt votre mari, je voulais m'acquitter en
encourageant son fils, en veillant aux premiers pas de votre petit
Joseph dans la plus grande de toutes les carrières! s'écria-t-il. Oui,
madame, apprenez, si vous ne le savez pas, qu'un grand artiste est un
roi, plus qu'un roi: d'abord il est plus heureux, il est indépendant,
il vit à sa guise; puis il règne dans le monde de la fantaisie. Or,
votre fils a le plus bel avenir! des dispositions comme les siennes
sont rares, elles ne se sont dévoilées de si bonne heure que chez les
Giotto, les Raphaël, les Titien, les Rubens, les Murillo; car il me
semble devoir être plutôt peintre que sculpteur. Jour de Dieu! si
j'avais un fils semblable, je serais aussi heureux que l'Empereur l'est
de s'être donné le roi de Rome! Enfin, vous êtes maîtresse du sort de
votre enfant. Allez, madame! faites-en un imbécile, un homme qui ne
fera que marcher en marchant, un misérable gratte-papier: vous aurez
commis un meurtre. J'espère bien que, malgré vos efforts, il sera
toujours artiste. La vocation est plus forte que tous les obstacles
par lesquels on s'oppose à ses effets! La vocation, le mot veut dire
l'appel, eh! c'est l'élection par Dieu! Seulement vous rendrez votre
enfant malheureux! Il jeta dans un baquet avec violence la glaise
dont il n'avait plus besoin, et dit alors à son modèle:--Assez pour
aujourd'hui.

Agathe leva les yeux et vit une femme nue assise sur une escabelle dans
un coin de l'atelier, où son regard ne s'était pas encore porté; et ce
spectacle la fit sortir avec horreur.

--Vous ne recevrez plus ici le petit Bridau, vous autres, dit Chaudet à
ses élèves. Cela contrarie madame sa mère.

--Hue! crièrent les élèves quand Agathe ferma la porte.

--Et Joseph allait là! se dit la pauvre mère effrayée de ce qu'elle
avait vu et entendu.

Dès que les élèves en sculpture et en peinture apprirent que madame
Bridau ne voulait pas que son fils devînt un artiste, tout leur bonheur
fut d'attirer Joseph chez eux. Malgré la promesse que sa mère tira de
lui de ne plus aller à l'Institut, l'enfant se glissa souvent dans
l'atelier que Regnauld y avait, et on l'y encouragea à barbouiller
des toiles. Quand la veuve voulut se plaindre, les élèves de Chaudet
lui dirent que monsieur Regnauld n'était pas Chaudet; elle ne leur
avait pas d'ailleurs donné monsieur son fils à garder, et mille autres
plaisanteries. Ces atroces rapins composèrent et chantèrent une chanson
sur madame Bridau, en cent trente-sept couplets.

Le soir de cette triste journée, Agathe refusa de jouer, et resta dans
la bergère en proie à une si profonde tristesse que parfois elle eut
des larmes dans ses beaux yeux.

--Qu'avez-vous, madame Bridau? lui dit le vieux Claparon.

--Elle croit que son fils mendiera son pain parce qu'il a la bosse de
la peinture, dit la Descoings; mais moi je n'ai pas le plus léger souci
pour l'avenir de mon beau-fils, le petit Bixiou, qui, lui aussi a la
fureur de dessiner. Les hommes sont faits pour percer.

--Madame a raison, dit le sec et dur Desroches qui n'avait jamais
pu malgré ses talents devenir sous-chef. Moi je n'ai qu'un fils
heureusement; car avec mes dix-huit cents francs et une femme qui
gagne à peine douze cents francs avec son bureau de papier timbré, que
serais-je devenu? J'ai mis mon gars petit-clerc chez un avoué, il a
vingt-cinq francs par mois et le déjeuner, je lui en donne autant; il
dîne et il couche à la maison: voilà tout, il faut bien qu'il aille, et
il fera son chemin! Je taille à mon gaillard plus de besogne que s'il
était au Collége, et il sera quelque jour Avoué; quand je lui paye un
spectacle, il est heureux comme un roi, il m'embrasse, oh! je le tiens
roide, il me rend compte de l'emploi de son argent. Vous êtes trop
bonne pour vos enfants. Si votre fils veut manger de la vache enragée,
laissez-le faire! il deviendra quelque chose.

--Moi, dit du Bruel, vieux Chef de Division qui venait de prendre
sa retraite, le mien n'a que seize ans, sa mère l'adore; mais je
n'écouterais pas une vocation qui se déclarerait de si bonne heure.
C'est alors pure fantaisie, un goût qui doit passer! Selon moi, les
garçons ont besoin d'être dirigés...

--Vous, monsieur, vous êtes riche, vous êtes un homme et vous n'avez
qu'un fils, dit Agathe.

--Ma foi, reprit Claparon, les enfants sont nos tyrans (_en cœur_).
Le mien me fait enrager, il m'a mis sur la paille, j'ai fini par ne
plus m'en occuper du tout (_indépendance_). Eh! bien, il en est plus
heureux, et moi aussi. Le drôle est cause en partie de la mort de sa
pauvre mère. Il s'est fait commis-voyageur, et il a bien trouvé son
lot; il n'était pas plutôt à la maison qu'il en voulait sortir, il ne
tenait jamais en place, il n'a rien voulu apprendre; tout ce que je
demande à Dieu, c'est que je meure sans lui avoir vu déshonorer mon
nom! Ceux qui n'ont pas d'enfants ignorent bien des plaisirs, mais ils
évitent aussi bien des souffrances.

--Voilà les pères! se dit Agathe en pleurant de nouveau.

--Ce que je vous en dis, ma chère madame Bridau, c'est pour vous faire
voir qu'il faut laisser votre enfant devenir peintre; autrement, vous
perdriez votre temps...

--Si vous étiez capable de le morigéner, reprit l'âpre Desroches, je
vous dirais de vous opposer à ses goûts; mais, faible comme je vous
vois avec eux, laissez-le barbouiller, crayonner.

--Perdu! dit Claparon.

--Comment, perdu? s'écria la pauvre mère.

--Eh! oui, _mon indépendance en cœur_, cette allumette de Desroches me
fait toujours perdre.

--Consolez-vous, Agathe, dit la Descoings, Joseph sera un grand homme.

Après cette discussion, qui ressemble à toutes les discussions
humaines, les amis de la veuve se réunirent au même avis, et cet avis
ne mettait pas de terme à ses perplexités. On lui conseilla de laisser
Joseph suivre sa vocation.

--Si ce n'est pas un homme de génie, lui dit du Bruel qui courtisait
Agathe, vous pourrez toujours le mettre dans l'administration.

Sur le haut de l'escalier, la Descoings, en reconduisant les trois
vieux employés, les nomma des _sages de la Grèce_.

--Elle se tourmente trop, dit du Bruel.

--Elle est trop heureuse que son fils veuille faire quelque chose, dit
encore Claparon.

--Si Dieu nous conserve l'Empereur, dit Desroches, Joseph sera protégé
d'ailleurs! Ainsi de quoi s'inquiète-t-elle?

--Elle a peur de tout, quand il s'agit de ses enfants, répondit la
Descoings.--Eh! bien, bonne petite, reprit-elle en rentrant, vous
voyez, ils sont unanimes, pourquoi pleurez-vous encore?

--Ah! s'il s'agissait de Philippe, je n'aurais aucune crainte. Vous ne
savez pas ce qui se passe dans ces ateliers! Les artistes y ont des
femmes nues.

--Mais ils y font du feu, j'espère, dit la Descoings.

Quelques jours après, les malheurs de la déroute de Moscou éclatèrent.
Napoléon revint pour organiser de nouvelles forces et demander de
nouveaux sacrifices à la France. La pauvre mère fut alors livrée à
bien d'autres inquiétudes. Philippe, à qui le lycée déplaisait, voulut
absolument servir l'Empereur. Une revue aux Tuileries, la dernière qu'y
fit Napoléon et à laquelle Philippe assista, l'avait fanatisé. Dans ce
temps-là, la splendeur militaire, l'aspect des uniformes, l'autorité
des épaulettes exerçaient d'irrésistibles séductions sur certains
jeunes gens. Philippe se crut pour le service les dispositions que son
frère manifestait pour les arts. A l'insu de sa mère, il écrivit à
l'Empereur une pétition ainsi conçue:

    «Sire, je suis fils de votre Bridau, j'ai dix-huit ans, cinq
    pieds six pouces, de bonnes jambes, une bonne constitution,
    et le désir d'être un de vos soldats. Je réclame votre
    protection pour entrer dans l'armée,» etc.

L'Empereur envoya Philippe du Lycée impérial à Saint-Cyr dans les
vingt-quatre heures, et, six mois après, en novembre 1813, il le fit
sortir sous-lieutenant dans un régiment de cavalerie. Philippe resta
pendant une partie de l'hiver au dépôt; mais, dès qu'il sut monter à
cheval, il partit plein d'ardeur. Durant la campagne de France, il
devint lieutenant à une affaire d'avant-garde où son impétuosité sauva
son colonel. L'Empereur nomma Philippe capitaine à la bataille de La
Fère-Champenoise où il le prit pour officier d'ordonnance. Stimulé
par un pareil avancement, Philippe gagna la croix à Montereau. Témoin
des adieux de Napoléon à Fontainebleau, et fanatisé par ce spectacle,
le capitaine Philippe refusa de servir les Bourbons. Quand il revint
chez sa mère, en juillet 1814, il la trouva ruinée. On supprima la
bourse de Joseph aux vacances, et madame Bridau, dont la pension était
servie par la cassette de l'Empereur, sollicita vainement pour la faire
inscrire au Ministère de l'Intérieur. Joseph, plus peintre que jamais,
enchanté de ces événements, demandait à sa mère de le laisser aller
chez M. Regnauld, et promettait de pouvoir gagner sa vie. Il se disait
assez fort élève de Seconde pour se passer de sa Rhétorique. Capitaine
à dix-neuf ans et décoré, Philippe, après avoir servi d'aide-de-camp
à l'Empereur sur deux champs de bataille, flattait énormément
l'amour-propre de sa mère; aussi, quoique grossier, tapageur, et en
réalité sans autre mérite que celui de la vulgaire bravoure du sabreur,
fut-il pour elle l'homme de génie; tandis que Joseph, petit, maigre,
souffreteux, au front sauvage, aimant la paix, la tranquillité, rêvant
la gloire de l'artiste, ne devait lui donner, selon elle, que des
tourments et des inquiétudes. L'hiver de 1814 à 1815 fut favorable à
Joseph, qui, secrètement protégé par la Descoings et par Bixiou, élève
de Gros, alla travailler dans ce célèbre atelier, d'où sortirent tant
de talents différents, et où il se lia très-étroitement avec Schinner.
Le 20 mars éclata, le capitaine Bridau, qui rejoignit l'Empereur à Lyon
et l'accompagna aux Tuileries, fut nommé chef d'escadron aux Dragons de
la Garde. Après la bataille de Waterloo, à laquelle il fut blessé, mais
légèrement, et où il gagna la croix d'officier de la Légion-d'Honneur,
il se trouva près du maréchal Davoust à Saint-Denis et ne fit point
partie de l'armée de la Loire; aussi, par la protection du maréchal
Davoust, sa croix d'officier et son grade lui furent-ils maintenus;
mais on le mit en demi-solde. Joseph, inquiet de l'avenir, étudia
durant cette période avec une ardeur qui plusieurs fois le rendit
malade au milieu de cet ouragan d'événements.

--C'est l'odeur de la peinture, disait Agathe à madame Descoings, il
devrait bien quitter un état si contraire à sa santé.

Toutes les anxiétés d'Agathe étaient alors pour son fils le
lieutenant-colonel; elle le revit en 1816, tombé de neuf mille francs
environ d'appointements que recevait un commandant des Dragons de la
Garde Impériale à une demi-solde de trois cents francs par mois; elle
lui fit arranger la mansarde au-dessus de la cuisine, et y employa
quelques économies. Philippe fut un des bonapartistes les plus assidus
du café Lemblin, véritable Béotie constitutionnelle; il y prit les
habitudes, les manières, le style et la vie des officiers à demi-solde;
et, comme eût fait tout jeune homme de vingt et un ans, il les outra,
voua sérieusement une haine mortelle aux Bourbons, ne se rallia point,
il refusa même les occasions qui se présentèrent d'être employé dans
la Ligne avec son grade de lieutenant-colonel. Aux yeux de sa mère,
Philippe parut déployer un grand caractère.

--Le père n'eût pas mieux fait, disait-elle.

La demi-solde suffisait à Philippe, il ne coûtait rien à la maison,
tandis que Joseph était entièrement à la charge des deux veuves. Dès
ce moment, la prédilection d'Agathe pour Philippe se trahit. Jusque-là
cette préférence fut un secret; mais la persécution exercée sur un
fidèle soldat de l'Empereur, le souvenir de la blessure reçue par ce
fils chéri, son courage dans l'adversité, qui, bien que volontaire,
était pour elle une noble adversité, firent éclater la tendresse
d'Agathe. Ce mot:--Il est malheureux! justifiait tout. Joseph, dont le
caractère avait cette simplesse qui surabonde au début de la vie dans
l'âme des artistes, élevé d'ailleurs dans une certaine admiration de
son grand frère, loin de se choquer de la préférence de sa mère, la
justifiait en partageant ce culte pour un brave qui avait porté les
ordres de Napoléon dans deux batailles, pour un blessé de Waterloo.
Comment mettre en doute la supériorité de ce grand frère qu'il avait
vu dans le bel uniforme vert et or des Dragons de la Garde, commandant
son escadron au Champ-de-Mai! Malgré sa préférence, Agathe se montra
d'ailleurs excellente mère: elle aimait Joseph, mais sans aveuglement;
elle ne le comprenait pas, voilà tout. Joseph adorait sa mère, tandis
que Philippe se laissait adorer par elle. Cependant le dragon
adoucissait pour elle sa brutalité soldatesque; mais il ne dissimulait
guère son mépris pour Joseph, tout en l'exprimant d'une manière
amicale. En voyant ce frère dominé par sa puissante tête et maigri
par un travail opiniâtre, tout chétif et malingre à dix-sept ans, il
l'appelait:--Moutard! Ses manières toujours protectrices eussent été
blessantes sans l'insouciance de l'artiste qui croyait d'ailleurs à la
bonté cachée chez les soldats sous leur air brutal. Joseph ne savait
pas encore, le pauvre enfant, que les militaires d'un vrai talent sont
doux et polis comme les autres gens supérieurs. Le génie est en toute
chose semblable à lui-même.

--Pauvre garçon! disait Philippe à sa mère, il ne faut pas le
tracasser, laissez-le s'amuser.

Ce dédain, aux yeux de la mère, semblait une preuve de tendresse
fraternelle.

--Philippe aimera toujours son frère et le protégera, pensait-elle.

En 1816, Joseph obtint de sa mère la permission de convertir en atelier
le grenier contigu à sa mansarde, et la Descoings lui donna quelque
argent pour avoir les choses indispensables au _métier de peintre_;
car, dans le ménage des deux veuves, la peinture n'était qu'un métier.
Avec l'esprit et l'ardeur qui accompagnent la vocation, Joseph disposa
tout lui-même dans son pauvre atelier. Le propriétaire, sollicité
par madame Descoings, fit ouvrir le toit, et y plaça un châssis. Ce
grenier devint une vaste salle peinte par Joseph en couleur chocolat;
il accrocha sur les murs quelques esquisses; Agathe y mit, non sans
regret, un petit poêle en fonte, et Joseph put travailler chez lui,
sans négliger néanmoins l'atelier de Gros ni celui de Schinner. Le
parti constitutionnel, soutenu surtout par les officiers en demi-solde
et par le parti bonapartiste, fit alors des émeutes autour de la
Chambre au nom de la Charte, de laquelle personne ne voulait, et ourdit
plusieurs conspirations. Philippe, qui s'y fourra, fut arrêté, puis
relâché faute de preuves; mais le Ministre de la Guerre lui supprima
sa demi-solde en le mettant dans un cadre qu'on pourrait appeler de
discipline. La France n'était plus tenable, Philippe finirait par
donner dans quelque piége tendu par les agents provocateurs. On parlait
beaucoup alors des agents provocateurs. Pendant que Philippe jouait au
billard dans les cafés suspects, y perdait son temps, et s'y habituait
à humer des petits verres de différentes liqueurs, Agathe était dans
des transes mortelles sur le grand homme de la famille. Les trois sages
de la Grèce s'étaient trop habitués à faire le même chemin tous les
soirs, à monter l'escalier des deux veuves, à les trouver les attendant
et prêtes à leur demander leurs impressions du jour pour jamais les
quitter, ils venaient toujours faire leur partie dans ce petit salon
vert. Le Ministère de l'Intérieur, livré aux épurations de 1816, avait
conservé Claparon, un de ces trembleurs qui donnent à mi-voix les
nouvelles du _Moniteur_ en ajoutant: Ne me compromettez pas! Desroches,
mis à la retraite quelque temps après le vieux du Bruel, disputait
encore sa pension. Ces trois amis, témoins du désespoir d'Agathe, lui
donnèrent le conseil de faire voyager le colonel.

--On parle de conspirations, et votre fils, du caractère dont il est,
sera victime de quelque affaire, car il y a toujours des traîtres.

--Que diable! il est du bois dont son Empereur faisait les maréchaux,
dit Bruel à voix basse en regardant autour de lui, et il ne doit pas
abandonner son état. Qu'il aille servir dans l'Orient, aux Indes.....

--Et sa santé? dit Agathe.

--Pourquoi ne prend-il pas une place? dit le vieux Desroches, il se
forme tant d'administrations particulières! Moi, je vais entrer chef de
bureau dans une Compagnie d'Assurances, dès que ma pension de retraite
sera réglée.

--Philippe est un soldat, il n'aime que la guerre, dit la belliqueuse
Agathe.

--Il devrait alors être sage et demander à servir...

--Ceux-ci? s'écria la veuve. Oh! ce n'est pas moi qui le lui
conseillerai jamais.

--Vous avez tort, reprit du Bruel. Mon fils vient d'être placé par
le duc de Navarreins. Les Bourbons sont excellents pour ceux qui se
rallient sincèrement. Votre fils serait nommé lieutenant-colonel à
quelque régiment.

--On ne veut que des nobles dans la cavalerie, et il ne sera jamais
colonel, s'écria la Descoings.

Agathe effrayée supplia Philippe de passer à l'étranger et de s'y
mettre au service d'une puissance quelconque qui accueillerait toujours
avec faveur un officier d'ordonnance de l'Empereur.

--Servir les étrangers?... s'écria Philippe avec horreur.

Agathe embrassa son fils avec effusion en disant:--C'est tout son père.

--Il a raison, dit Joseph, le Français est trop fier de sa Colonne pour
aller s'encolonner ailleurs. Napoléon reviendra d'ailleurs peut-être
encore une fois!

Pour complaire à sa mère, Philippe eut alors la magnifique idée de
rejoindre le général Lallemand aux États-Unis, et de coopérer à la
fondation du Champ-d'Asile, une des plus terribles mystifications
connues sous le nom de Souscriptions Nationales. Agathe donna dix mille
francs pris sur ses économies, et dépensa mille francs pour aller
conduire et embarquer son fils au Havre. A la fin de 1817, Agathe sut
vivre avec les six cents francs qui lui restaient de son inscription
sur le Grand-Livre; puis, par une heureuse inspiration, elle plaça
sur-le-champ les dix mille francs qui lui restaient de ses économies,
et dont elle eut sept cents autres francs de rente. Joseph voulu
coopérer à cette œuvre de dévouement: il alla mis comme un recors; il
porta de gros souliers, des bas bleus; il se refusa des gants et brûla
du charbon de terre; il vécut de pain, de lait, de fromage de Brie. Le
pauvre enfant ne recevait d'encouragements que de la vieille Descoings
et de Bixiou, son camarade de collége et son camarade d'atelier, qui
fit alors ses admirables caricatures, tout en remplissant une petite
place dans un Ministère.

--Avec quel plaisir j'ai vu venir l'été de 1818! a dit souvent Bridau
en racontant ses misères d'alors. Le soleil m'a dispensé d'acheter du
charbon.

Déjà tout aussi fort que Gros en fait de couleur, il ne voyait plus son
maître que pour le consulter; il méditait alors de rompre en visière
aux classiques, de briser les conventions grecques et les lisières dans
lesquelles on renfermait un art à qui la nature appartient comme elle
est, dans la toute-puissance de ses créations et de ses fantaisies.
Joseph se préparait à sa lutte qui, dès le jour où il apparut au Salon,
en 1823, ne cessa plus. L'année fut terrible: Roguin, le notaire
de madame Descoings et de madame Bridau, disparut en emportant les
retenues faites depuis sept ans sur l'usufruit, et qui devaient déjà
produire deux mille francs de rente. Trois jours après ce désastre,
arriva de New-York une lettre de change de mille francs tirée par
le colonel Philippe sur sa mère. Le pauvre garçon, abusé comme tant
d'autres, avait tout perdu au Champ-d'Asile. Cette lettre, qui fit
fondre en larmes Agathe, la Descoings et Joseph, parlait de dettes
contractées à New-York, où des camarades d'infortune cautionnaient le
colonel.

--C'est pourtant moi qui l'ai forcé de s'embarquer, s'écria la pauvre
mère ingénieuse à justifier les fautes de Philippe.

--Je ne vous conseille pas, dit la vieille Descoings à sa nièce, de lui
faire souvent faire des voyages de ce genre-là.

Madame Descoings était héroïque. Elle donnait toujours mille écus à
madame Bridau, mais elle nourrissait aussi toujours le même terne qui,
depuis 1799, n'était pas sorti. Vers ce temps, elle commençait à douter
de la bonne foi de l'administration. Elle accusa le gouvernement, et le
crut très-capable de supprimer les trois numéros dans l'urne afin de
provoquer les mises furieuses des actionnaires. Après un rapide examen
des ressources, il parut impossible de faire mille francs sans vendre
une portion de rente. Les deux femmes parlèrent d'engager l'argenterie,
une partie du linge ou le surplus de mobilier. Joseph, effrayé de ces
propositions, alla trouver Gérard, lui exposa sa situation, et le grand
peintre lui obtint au Ministère de la Maison du Roi deux copies du
portrait de Louis XVIII à raison de cinq cents francs chacune. Quoique
peu donnant, Gros mena son élève chez un marchand de couleurs, auquel
il dit de mettre sur son compte les fournitures nécessaires à Joseph.
Mais les mille francs ne devaient être payés que les copies livrées.
Joseph fit alors quatre tableaux de chevalet en dix jours, les vendit
à des marchands, et apporta les mille francs à sa mère qui put solder
la lettre de change. Huit jours après, vint une autre lettre, par
laquelle le colonel avisait sa mère de son départ sur un paquebot dont
le capitaine le prenait sur sa parole. Philippe annonçait avoir besoin
d'au moins mille autres francs en débarquant au Havre.

--Bon, dit Joseph à sa mère, j'aurai fini mes copies, tu lui porteras
mille francs.

--Cher Joseph! s'écria tout en larmes Agathe en l'embrassant, Dieu te
bénira. Tu l'aimes donc, ce pauvre persécuté? il est notre gloire et
tout notre avenir. Si jeune, si brave et si malheureux! tout est contre
lui, soyons au moins tous trois pour lui.

--Tu vois bien que la peinture sert à quelque chose, s'écria Joseph
heureux d'obtenir enfin de sa mère la permission d'être un grand
artiste.

Madame Bridau courut au-devant de son bien-aimé fils le colonel
Philippe. Une fois au Havre, elle alla tous les jours au delà de la
tour ronde bâtie par François Ier attendant le paquebot américain, et
concevant de jour en jour, les plus cruelles inquiétudes. Les mères
seules savent combien ces sortes de souffrances ravivent la maternité.
Le paquebot arriva par une belle matinée du mois d'octobre 1819,
sans avaries, sans avoir eu le moindre grain. Chez l'homme le plus
brute, l'air de la patrie et la vue d'une mère produisent toujours un
certain effet, surtout après un voyage plein de misères. Philippe se
livra donc à une effusion de sentiments qui fit penser à Agathe:--Ah!
comme il m'aime, lui! Hélas! l'officier n'aimait plus qu'une seule
personne au monde, et cette personne était le colonel Philippe. Ses
malheurs au Texas, son séjour à New-York, pays où la spéculation et
l'individualisme sont portés au plus haut degré, où la brutalité des
intérêts arrive au cynisme, où l'homme, essentiellement isolé, se voit
contraint de marcher dans sa force et de se faire à chaque instant
juge dans sa propre cause, où la politesse n'existe pas; enfin, les
moindres événements de ce voyage avaient développé chez Philippe les
mauvais penchants du soudard: il était devenu brutal, buveur, fumeur,
personnel, impoli; la misère et les souffrances physiques l'avaient
dépravé. D'ailleurs le colonel se regardait comme persécuté. L'effet
de cette opinion est de rendre les gens sans intelligence persécuteurs
et intolérants. Pour Philippe, l'univers commençait à sa tête et
finissait à ses pieds, le soleil ne brillait que pour lui. Enfin, le
spectacle de New-York, interprété par cet homme d'action, lui avait
enlevé les moindres scrupules en fait de moralité. Chez les êtres
de cette espèce, il n'y a que deux manières d'être: ou ils croient,
ou ils ne croient pas; ou ils ont toutes les vertus de l'honnête
homme, ou ils s'abandonnent à toutes les exigences de la nécessité;
puis ils s'habituent à ériger leurs moindres intérêts et chaque
vouloir momentané de leurs passions en nécessité. Avec ce système,
on peut aller loin. Le colonel avait conservé, dans l'apparence
seulement, la rondeur, la franchise, le laissez-aller du militaire.
Aussi était-il excessivement dangereux, il semblait ingénu comme
un enfant; mais, n'ayant à penser qu'à lui, jamais il ne faisait
rien sans avoir réfléchi à ce qu'il devait faire, autant qu'un rusé
procureur réfléchit à quelque tour de maître Gonin; les paroles ne
lui coûtaient rien, il en donnait autant qu'on en voulait croire. Si,
par malheur, quelqu'un s'avisait de ne pas accepter les explications
par lesquelles il justifiait les contradictions entre sa conduite et
son langage, le colonel, qui tirait supérieurement le pistolet, qui
pouvait défier le plus habile maître d'armes, et qui possédait le
sang-froid de tous ceux auxquels la vie est indifférente, était prêt
à vous demander raison de la moindre parole aigre; mais, en attendant,
il paraissait homme à se livrer à des voies de fait, après lesquelles
aucun arrangement n'est possible. Sa stature imposante avait pris de
la rotondité, son visage s'était bronzé pendant son séjour au Texas,
il conservait son parler bref et le ton tranchant de l'homme obligé
de se faire respecter au milieu de la population de New-York. Ainsi
fait, simplement vêtu, le corps visiblement endurci par ses récentes
misères, Philippe apparut à sa pauvre mère comme un héros; mais il
était tout simplement devenu ce que le peuple nomme assez énergiquement
un _chenapan_. Effrayée du dénûment de son fils chéri, madame Bridau
lui fit au Havre une garde-robe complète; en écoutant le récit de ses
malheurs, elle n'eut pas la force de l'empêcher de boire, de manger
et de s'amuser comme devait boire et s'amuser un homme qui revenait
du Champ-d'Asile. Certes, ce fut une belle conception que celle de la
conquête du Texas par les restes de l'armée impériale; mais elle manqua
moins par les choses que par les hommes, puisqu'aujourd'hui le Texas
est une république pleine d'avenir. Cette expérience du libéralisme
sous la Restauration prouve énergiquement que ses intérêts étaient
purement égoïstes et nullement nationaux, autour du pouvoir et non
ailleurs. Ni les hommes, ni les lieux, ni l'idée, ni le dévouement
ne firent faute; mais bien les écus et les secours de cet hypocrite
parti qui disposait de sommes énormes, et qui ne donna rien quand il
s'agissait d'un empire à retrouver. Les ménagères du genre d'Agathe ont
un bon sens qui leur fait deviner ces sortes de tromperies politiques.
La pauvre mère entrevit alors la vérité d'après les récits de son
fils; car, dans l'intérêt du proscrit, elle avait écouté pendant son
absence les pompeuses réclames des journaux constitutionnels, et suivi
le mouvement de cette fameuse souscription qui produisit à peine cent
cinquante mille francs lorsqu'il aurait fallu cinq à six millions. Les
chefs du libéralisme s'étaient promptement aperçus qu'ils faisaient les
affaires de Louis XVIII en exportant de France les glorieux débris de
nos armées, et ils abandonnèrent les plus dévoués, les plus ardents,
les plus enthousiastes, ceux qui s'avancèrent les premiers. Jamais
Agathe ne put expliquer à son fils comment il était beaucoup plus
une dupe qu'un homme persécuté. Dans sa croyance en son idole, elle
s'accusa d'ignorance et déplora le malheur des temps qui frappait
Philippe. En effet, jusqu'alors, dans toutes ces misères, il était
moins fautif que victime de son beau caractère, de son énergie, de la
chute de l'Empereur, de la duplicité des Libéraux, et de l'acharnement
des Bourbons contre les Bonapartistes. Elle n'osa pas, durant cette
semaine passée au Havre, semaine horriblement coûteuse, lui proposer
de se réconcilier avec le gouvernement royal, et de se présenter au
Ministre de la Guerre: elle eut assez à faire de le tirer du Havre,
où la vie est horriblement chère, et de le ramener à Paris quand
elle n'eut plus que l'argent du voyage. La Descoings et Joseph, qui
attendaient le proscrit à son débarquer dans la cour des Messageries
royales, furent frappés de l'altération du visage d'Agathe.

--Ta mère a pris dix ans en deux mois, dit la Descoings à Joseph au
milieu des embrassades et pendant qu'on déchargeait les deux malles.

--Bonjour, mère Descoings, fut le mot de tendresse du colonel pour la
vieille épicière que Joseph appelait affectueusement maman Descoings.

--Nous n'avons pas d'argent pour le fiacre, dit Agathe d'une voix
dolente.

--J'en ai, lui répondit le jeune peintre. Mon frère est d'une superbe
couleur, s'écria-t-il à l'aspect de Philippe.

--Oui, je me suis culotté comme une pipe. Mais, toi, tu n'es pas
changé, petit.

Alors âgé de vingt et un ans, et d'ailleurs apprécié par quelques amis
qui le soutinrent dans ses jours d'épreuves, Joseph sentait sa force
et avait la conscience de son talent; il représentait la peinture
dans un Cénacle formé par des jeunes gens dont la vie était adonnée
aux sciences, aux lettres, à la politique et la philosophie; il fut
donc blessé par l'expression de mépris que son frère marqua encore par
un geste: Philippe lui tortilla l'oreille comme à un enfant. Agathe
observa l'espèce de froideur qui succédait chez la Descoings et chez
Joseph à l'effusion de leur tendresse; mais elle répara tout en leur
parlant des souffrances endurées par Philippe pendant son exil. La
Descoings, qui voulait faire un jour de fête du retour de l'enfant
qu'elle nommait prodigue, mais tout bas, avait préparé le meilleur
dîner possible, auquel étaient conviés le vieux Claparon et Desroches
le père. Tous les amis de la maison devaient venir, et vinrent le soir.
Joseph avait averti Léon Giraud, d'Arthez, Michel Chrestien, Fulgence
Ridal et Bianchon, ses amis du Cénacle. La Descoings dit à Bixiou, son
prétendu beau-fils, qu'on ferait entre jeunes gens un écarté. Desroches
le fils, devenu par la roide volonté de son père licencié en Droit,
fut aussi de la soirée. Du Bruel, Claparon, Desroches et l'abbé Loraux
étudièrent le proscrit dont les manières et la contenance grossières,
la voix altérée par l'usage des liqueurs, la phraséologie populaire
et le regard les effrayèrent. Aussi, pendant que Joseph arrangeait
les tables de jeu, les plus dévoués entourèrent-ils Agathe en lui
disant:--Que comptez-vous faire de Philippe?

--Je ne sais pas, répondit-elle; mais il ne veut toujours pas servir
les Bourbons.

--Il est bien difficile de lui trouver une place en France. S'il
ne rentre pas dans l'armée, il ne se casera pas de sitôt dans
l'administration, dit le vieux du Bruel. Certes, il suffit de
l'entendre pour voir qu'il n'aura pas, comme mon fils, la ressource de
faire fortune avec des pièces de théâtre.

Au mouvement d'yeux par lequel Agathe répondit, chacun comprit combien
l'avenir de Philippe l'inquiétait; et, comme aucun de ses amis n'avait
de ressources à lui présenter, tous gardèrent le silence. Le proscrit,
Desroches fils et Bixiou jouèrent à l'écarté, jeu qui faisait alors
fureur.

--Maman Descoings, mon frère n'a pas d'argent pour jouer, vint dire
Joseph à l'oreille de la bonne et excellente femme.

L'actionnaire de la Loterie Royale alla chercher vingt francs et les
remit à l'artiste, qui les glissa secrètement dans la main de son
frère. Tout le monde arriva. Il y eut deux tables de Boston, et la
soirée s'anima. Philippe se montra mauvais joueur. Après avoir d'abord
gagné beaucoup, il perdit; puis, vers onze heures, il devait cinquante
francs à Desroches fils et à Bixiou. Le tapage et les disputes de la
table d'écarté résonnèrent plus d'une fois aux oreilles des paisibles
joueurs de boston, qui observèrent Philippe à la dérobée. Le proscrit
donna les preuves d'une si mauvaise nature que, dans sa dernière
querelle où Desroches fils, qui n'était pas non plus très-bon, se
trouvait mêlé, Desroches père, quoique son fils eût raison, lui
donna tort et lui défendit de jouer. Madame Descoings en fit autant
avec son petit-fils, qui commençait à lancer des mots si spirituels,
que Philippe ne les comprit pas, mais qui pouvaient mettre ce cruel
railleur en péril au cas où l'une de ses flèches barbelées fût entrée
dans l'épaisse intelligence du colonel.

--Tu dois être fatigué, dit Agathe à l'oreille de Philippe, viens te
coucher.

--Les voyages forment la jeunesse, dit Bixiou en souriant quand le
colonel et madame Bridau furent sortis.

Joseph, qui se levait au jour et se couchait de bonne heure, ne vit pas
la fin de cette soirée. Le lendemain matin, Agathe et la Descoings,
en préparant le déjeuner dans la première pièce, ne purent s'empêcher
de penser que les soirées seraient excessivement chères, si Philippe
continuait à jouer ce jeu-là, selon l'expression de la Descoings. Cette
vieille femme, alors âgée de soixante-seize ans, proposa de vendre son
mobilier, de rendre son appartement au second étage au propriétaire
qui ne demandait pas mieux que de le reprendre, de faire sa chambre
du salon d'Agathe, et de convertir la première pièce en un salon où
l'on mangerait. On économiserait ainsi sept cents francs par an. Ce
retranchement dans la dépense permettrait de donner cinquante francs
par mois à Philippe en attendant qu'il se plaçât. Agathe accepta ce
sacrifice. Lorsque le colonel descendit, quand sa mère lui eut demandé
s'il s'était trouvé bien dans sa petite chambre, les deux veuves lui
exposèrent la situation de la famille. Madame Descoings et Agathe
possédaient, en réunissant leurs revenus, cinq mille trois cents francs
de rentes, dont les quatre mille de la Descoings étaient viagères. La
Descoings faisait six cents francs de pension à Bixiou, qu'elle avouait
pour son petit-fils depuis six mois, et six cents francs à Joseph; le
reste de son revenu passait, ainsi que celui d'Agathe, au ménage et à
leur entretien. Toutes les économies avaient été dévorées.

--Soyez tranquilles, dit le lieutenant-colonel, je vais chercher une
place, je ne serai pas à votre charge, je ne demande pour le moment que
la pâtée et la niche.

Agathe embrassa son fils, et la Descoings glissa cent francs dans la
main de Philippe pour payer la dette du jeu faite la veille. En dix
jours la vente du mobilier, la remise de l'appartement et le changement
intérieur de celui d'Agathe se firent avec cette célérité qui ne se
voit qu'à Paris. Pendant ces dix jours, Philippe décampa régulièrement
après le déjeuner, revint pour dîner, s'en alla le soir, et ne rentra
se coucher que vers minuit. Voici les habitudes que ce militaire
réformé contracta presque machinalement et qui s'enracinèrent; il
faisait cirer ses bottes sur le Pont-Neuf pour les deux sous qu'il eût
donnés en prenant par le pont des Arts pour gagner le Palais-Royal où
il consommait deux petits verres d'eau-de-vie en lisant les journaux,
occupation qui le menait jusqu'à midi; vers cette heure, il cheminait
par la rue Vivienne et se rendait au café Minerve où se brassait
alors la politique libérale et où il jouait au billard avec d'anciens
officiers. Tout en gagnant ou perdant, Philippe avalait toujours trois
ou quatre petits verres de diverses liqueurs, et fumait dix cigares de
la régie en allant, revenant et flânant par les rues. Après avoir fumé
quelques pipes le soir à l'Estaminet Hollandais, il montait au jeu vers
dix heures, le garçon de salle lui donnait une carte et une épingle; il
s'enquérait auprès de quelques joueurs émérites de l'état de la Rouge
et de la Noire, et jouait dix francs au moment le plus opportun, sans
jouer jamais plus de trois coups, perte ou gain. Quand il avait gagné,
ce qui arrivait presque toujours, il consommait un bol de punch et
regagnait sa mansarde; mais il parlait alors d'assommer les Ultras, les
Gardes-du-corps, et chantait dans les escaliers: _Veillons au salut de
l'Empire!_ Sa pauvre mère, en l'entendant, disait:--Il est gai ce soir,
Philippe; et elle montait l'embrasser, sans se plaindre des odeurs
fétides du punch, des petits verres et du tabac.

--Tu dois être contente de moi, ma chère mère? lui dit-il vers la fin
de janvier, je mène la vie la plus régulière du monde.

Philippe avait dîné cinq fois au restaurant avec d'anciens camarades.
Ces vieux soldats s'étaient communiqué l'état de leurs affaires
en parlant des espérances que donnait la construction d'un bateau
sous-marin pour la délivrance de l'Empereur. Parmi ses anciens
camarades retrouvés, Philippe affectionna particulièrement un vieux
capitaine des Dragons de la Garde, nommé Giroudeau, dans la compagnie
duquel il avait débuté. Cet ancien dragon fut cause que Philippe
compléta ce que Rabelais appelait l'équipage du diable, en ajoutant
au petit verre, au cigare et au jeu, une quatrième roue. Un soir, au
commencement de février, Giroudeau emmena Philippe, après dîner, à la
Gaîté, dans une loge donnée à un petit journal de théâtre appartenant
à son neveu Finot, où il tenait la caisse, les écritures, pour lequel
il faisait et vérifiait les bandes. Vêtus, selon la mode des officiers
bonapartistes appartenant à l'opposition constitutionnelle, d'une
ample redingote à collet carré, boutonnée jusqu'au menton, tombant
sur les talons et décorée de la rosette, armés d'un jonc à pomme
plombée qu'ils tenaient par un cordon de cuir tressé, les deux anciens
troupiers s'étaient, pour employer une de leurs expressions, _donné
une culotte_, et s'ouvraient mutuellement leurs cœurs en entrant dans
la loge. A travers les vapeurs d'un certain nombre de bouteilles et de
petits verres de diverses liqueurs, Giroudeau montra sur la scène à
Philippe une petite, grasse et agile figurante nommée Florentine dont
les bonnes grâces et l'affection lui venaient, ainsi que la loge, par
la toute-puissance du journal.

--Mais, dit Philippe, jusqu'où vont ses bonnes grâces pour un vieux
troupier gris-pommelé comme toi?

--Dieu merci, répondit Giroudeau, je n'ai pas abandonné les vieilles
doctrines de notre glorieux uniforme! Je n'ai jamais dépensé deux
liards pour une femme.

--Comment? s'écria Philippe en se mettant un doigt sur l'œil gauche.

--Oui, répondit Giroudeau. Mais, entre nous, le journal y est
pour beaucoup. Demain, dans deux lignes, nous conseillerons à
l'administration de faire danser un pas à mademoiselle Florentine. Ma
foi, mon cher enfant, je suis très-heureux, dit Giroudeau.

--Eh! pensa Philippe, si ce respectable Giroudeau, malgré son crâne
poli comme mon genou, ses quarante-huit ans, son gros ventre, sa figure
de vigneron et son nez en forme de pomme de terre, est l'ami d'une
figurante, je dois être celui de la première actrice de Paris. Où ça se
trouve-t-il? dit-il tout haut à Giroudeau.

--Je te ferai voir ce soir le ménage de Florentine. Quoique ma Dulcinée
n'ait que cinquante francs par mois au théâtre, grâce à un ancien
marchand de soieries nommé Cardot, qui lui offre cinq cents francs par
mois, elle est encore assez bien ficelée!

--Eh! mais?... dit le jaloux Philippe.

--Bah! fit Giroudeau, le véritable amour est aveugle.

Après le spectacle, Giroudeau mena Philippe chez mademoiselle
Florentine, qui demeurait à deux pas du Théâtre, rue de Crussol.

--Tenons-nous bien, lui dit Giroudeau. Florentine a sa mère; tu
comprends que je n'ai pas les moyens de lui en payer une, et que la
bonne femme est sa vraie mère. Cette femme fut portière, mais elle ne
manque pas d'intelligence, et se nomme Cabirolle, appelle-la madame,
elle y tient.

Florentine avait ce soir-là chez elle une amie, une certaine Marie
Godeschal, belle comme un ange, froide comme une danseuse, et
d'ailleurs élève de Vestris qui lui prédisait les plus hautes destinées
chorégraphiques. Mademoiselle Godeschal, qui voulait alors débuter
au Panorama-Dramatique sous le nom de Mariette, comptait sur la
protection d'un Premier Gentilhomme de la Chambre, à qui Vestris devait
la présenter depuis long-temps. Vestris, encore vert à cette époque,
ne trouvait pas son élève encore suffisamment savante. L'ambitieuse
Marie Godeschal rendit fameux son pseudonyme de Mariette; mais son
ambition fut d'ailleurs très-louable. Elle avait un frère, clerc chez
Derville. Orphelins et misérables, mais s'aimant tous deux, le frère et
la sœur avaient vu la vie comme elle est à Paris: l'un voulait devenir
avoué pour établir sa sœur, et vivait avec dix sous par jour; l'autre
avait résolu froidement de devenir danseuse, et de profiter autant de
sa beauté que de ses jambes pour acheter une Étude à son frère. En
dehors de leurs sentiments l'un pour l'autre, de leurs intérêts et
de leur vie commune, tout, pour eux, était, comme autrefois pour les
Romains et pour les Hébreux, barbare, étranger, ennemi. Cette amitié
si belle, et que rien ne devait altérer, expliquait Mariette à ceux
qui la connaissaient intimement. Le frère et la sœur demeuraient alors
au huitième étage d'une maison de la Vieille rue du Temple. Mariette
s'était mise à l'étude dès l'âge de dix ans, et comptait alors seize
printemps. Hélas! faute d'un peu de toilette, sa beauté trotte-menu,
cachée sous un cachemire de poil de lapin, montée sur des patins en
fer, vêtue d'indienne et mal tenue, ne pouvait être devinée que par les
Parisiens adonnés à la chasse des grisettes et à la piste des beautés
malheureuses. Philippe devint amoureux de Mariette. Mariette vit en
Philippe le commandant aux Dragons de la Garde, l'officier d'ordonnance
de l'Empereur, le jeune homme de vingt-sept ans et le plaisir de se
montrer supérieure à Florentine par l'évidente supériorité de Philippe
sur Giroudeau. Florentine et Giroudeau, lui pour faire le bonheur de
son camarade, elle pour donner un protecteur à son amie, poussèrent
Mariette et Philippe à faire un mariage _en détrempe_. Cette expression
du langage parisien équivaut à celle de _mariage morganatique_ employée
pour les rois et les reines. Philippe, en sortant, confia sa misère à
Giroudeau; mais le vieux roué le rassura beaucoup.

--Je parlerai de toi à mon neveu Finot, lui dit Giroudeau.
Vois-tu, Philippe, le règne des péquins et des phrases est arrivé,
soumettons-nous. Aujourd'hui l'écritoire fait tout. L'encre remplace la
poudre, et la parole est substituée à la balle. Après tout, ces petits
crapauds de rédacteurs sont très-ingénieux et assez bons enfants.
Viens me voir demain au journal, j'aurai dit deux mots de ta position
à mon neveu. Dans quelque temps, tu auras une place dans un journal
quelconque. Mariette, qui, dans ce moment (ne t'abuse pas), te prend
parce qu'elle n'a rien, ni engagement, ni possibilité de débuter, et à
qui j'ai dit que tu allais être comme moi dans un journal, Mariette te
prouvera qu'elle t'aime pour toi-même et tu le croiras! Fais comme moi,
maintiens-la figurante tant que tu pourras! J'étais si amoureux que,
dès que Florentine a voulu danser son pas, j'ai prié Finot de demander
son début; mais mon neveu m'a dit:--Elle a du talent, n'est-ce pas? Eh!
bien, le jour où elle aura dansé son pas elle te fera passer celui de
la porte. Oh! mais voilà Finot. Tu verras un gars bien dégourdi.

Le lendemain, sur les quatre heures, Philippe se trouva rue du Sentier,
dans un petit entresol où il aperçut Giroudeau encagé comme un animal
féroce dans une espèce de poulailler à chatière où se trouvaient un
petit poêle, une petite table, deux petites chaises, et de petites
bûches. Cet appareil était relevé par ces mots magiques: _Bureau
d'abonnement_, imprimés sur la porte en lettres noires, et par le mot
_Caisse_ écrit à la main et attaché au-dessus du grillage. Le long du
mur qui faisait face à l'établissement du capitaine s'étendait une
banquette où déjeunait alors un invalide amputé d'un bras, appelé par
Giroudeau Coloquinte, sans doute à cause de la couleur égyptienne de sa
figure.

--Joli! dit Philippe en examinant cette pièce. Que fais-tu là, toi qui
as été de la charge du pauvre colonel Chabert à Eylau? Nom de nom!
Mille noms de nom, des officiers supérieurs!...

--Eh! bien! oui!--broum! broum!--un officier supérieur faisant des
quittances de journal, dit Giroudeau qui raffermit son bonnet de soie
noire. Et, de plus, je suis l'éditeur responsable de ces farces-là,
dit-il en montrant le journal.

--Et moi qui suis allé en Égypte, je vais maintenant au Timbre, dit
l'invalide.

--Silence, Coloquinte, dit Giroudeau, tu es devant un brave qui a porté
les ordres de l'Empereur à la bataille de Montmirail.

--Présent! dit Coloquinte, j'y ai perdu le bras qui me manque.

--Coloquinte, garde la boutique, je monte chez mon neveu.

Les deux anciens militaires allèrent au quatrième étage, dans une
mansarde, au fond d'un corridor, et trouvèrent un jeune homme à l'œil
pâle et froid, couché sur un mauvais canapé. Le péquin ne se dérangea
pas, tout en offrant des cigares à son oncle et à l'ami de son oncle.

--Mon ami, lui dit d'un ton doux et humble Giroudeau, voilà ce brave
chef d'escadron de la Garde impériale de qui je t'ai parlé.

--Eh! bien? dit Finot en toisant Philippe qui perdit toute son énergie
comme Giroudeau devant le diplomate de la presse.

--Mon cher enfant, dit Giroudeau qui tâchait de se poser en oncle, le
colonel revient du Texas.

--Ah! vous avez donné dans le Texas, dans le Champ-d'Asile. Vous étiez
cependant encore bien jeune pour vous faire _Soldat Laboureur_.

L'acerbité de cette plaisanterie ne peut être comprise que de ceux qui
se souviennent du déluge de gravures, de paravents, de pendules, de
bronzes et de plâtres auxquelles donna lieu l'idée du Soldat Laboureur,
grande image du sort de Napoléon et de ses braves qui a fini par
engendrer plusieurs vaudevilles. Cette idée a produit au moins un
million. Vous trouvez encore des Soldats Laboureurs sur des papiers
de tenture, au fond des provinces. Si ce jeune homme n'eût pas été le
neveu de Giroudeau, Philippe lui aurait appliqué une paire de soufflets.

--Oui, j'ai donné là-dedans, j'y ai perdu douze mille francs et mon
temps, reprit Philippe en essayant de grimacer un sourire.

--Et vous aimez toujours l'Empereur? dit Finot.

--Il est mon Dieu, reprit Philippe Bridau.

--Vous êtes libéral?

--Je serai toujours de l'Opposition Constitutionnelle. Oh! Foy! oh!
Manuel! oh! Laffitte! voilà des hommes! Ils nous débarrasseront de ces
misérables revenus à la suite de l'étranger!

--Eh! bien, reprit froidement Finot, il faut tirer parti de votre
malheur, car vous êtes une victime des libéraux, mon cher! Restez
libéral si vous tenez à votre opinion; mais menacez les Libéraux de
dévoiler les sottises du Texas. Vous n'avez pas eu deux liards de
la souscription nationale, n'est-ce pas? Eh! bien, vous êtes dans
une belle position, demandez compte de la souscription. Voici ce qui
vous arrivera: il se crée un nouveau journal d'Opposition, sous le
patronage des Députés de la Gauche; vous en serez le caissier, à mille
écus d'appointements, une place éternelle. Il suffit de vous procurer
vingt mille francs de cautionnement; trouvez-les, vous serez casé dans
huit jours. Je donnerai le conseil de se débarrasser de vous en vous
faisant offrir la place; mais criez, et criez fort!

Giroudeau laissa descendre quelques marches à Philippe, qui se
confondait en remercîments, et dit à son neveu:--Eh! bien, tu es encore
drôle, toi!... tu me gardes ici à douze cents francs.

--Le journal ne tiendra pas un an, répondit Finot. J'ai mieux que cela
pour toi.

--Nom de nom! dit Philippe à Giroudeau, ce n'est pas une ganache, ton
neveu! Je n'avais pas songé à tirer, comme il le dit, parti de ma
position.

Le soir, au café Lemblin, au café Minerve, le colonel Philippe
déblatéra contre le parti libéral qui faisait des souscriptions,
qui vous envoyait au Texas, qui parlait hypocritement des Soldats
Laboureurs, qui laissait des braves sans secours, dans la misère, après
leur avoir mangé des vingt mille francs et les avoir promenés pendant
deux ans.

--Je vais demander compte de la souscription pour le Champ-d'Asile,
dit-il à l'un des habitués du café Minerve qui le redit à des
journalistes de la Gauche.

Philippe ne rentra pas rue Mazarine, il alla chez Mariette lui annoncer
la nouvelle de sa coopération future à un journal qui devait avoir
dix mille abonnés, et où ses prétentions chorégraphiques seraient
chaudement appuyées. Agathe et la Descoings attendirent Philippe en
se mourant de peur, car le duc de Berry venait d'être assassiné. Le
lendemain, le colonel arriva quelques instants après le déjeuner; quand
sa mère lui témoigna les inquiétudes que son absence lui avait causées,
il se mit en colère, il demanda s'il était majeur.

--Nom de nom! je vous apporte une bonne nouvelle, et vous avez l'air
de catafalques. Le duc de Berry est mort, eh! bien, tant mieux!
c'est un de moins. Moi, je vais être caissier d'un journal à mille
écus d'appointements, et vous voilà tirées d'embarras pour ce qui me
concerne.

--Est-ce possible? dit Agathe.

--Oui, si vous pouvez me faire vingt mille francs de cautionnement; il
ne s'agit que de déposer votre inscription de treize cents francs de
rente, vous toucherez tout de même vos semestres.

Depuis près de deux mois, les deux veuves, qui se tuaient à chercher
ce que faisait Philippe, où et comment le placer, furent si heureuses
de cette perspective, qu'elles ne pensèrent plus aux diverses
catastrophes du moment. Le soir, le vieux du Bruel, Claparon qui se
mourait, et l'inflexible Desroches père, ces sages de la Grèce furent
unanimes: ils conseillèrent tous à la veuve de cautionner son fils.
Le journal, constitué très-heureusement avant l'assassinat du duc de
Berry, évita le coup qui fut alors porté par M. Decaze à la Presse.
L'inscription de treize cents francs de la veuve Bridau fut affectée au
cautionnement de Philippe, nommé caissier. Ce bon fils promit aussitôt
de donner cent francs par mois aux deux veuves pour son logement,
pour sa nourriture, et fut proclamé le meilleur des enfants. Ceux qui
avaient mal auguré de lui félicitèrent Agathe.

--Nous l'avions mal jugé, dirent-ils.

Le pauvre Joseph, pour ne pas rester en arrière de son frère, essaya
de se suffire à lui-même, et y parvint. Trois mois après, le colonel,
qui mangeait et buvait comme quatre, qui faisait le difficile et
entraînait, sous prétexte de sa pension, les deux veuves à des dépenses
de table, n'avait pas encore donné deux liards. Ni sa mère, ni la
Descoings ne voulaient, par délicatesse, lui rappeler sa promesse.
L'année se passa sans qu'une seule de ces pièces, si énergiquement
appelées par Léon Gozlan _un tigre à cinq griffes_, eût passé de la
poche de Philippe dans le ménage. Il est vrai qu'à cet égard le colonel
avait calmé les scrupules de sa conscience: il dînait rarement à la
maison.

--Enfin il est heureux, dit sa mère, il est tranquille, il a une place!

Par l'influence du feuilleton que rédigeait Vernou, l'un des amis
de Bixiou, de Finot et de Giroudeau, Mariette débuta non pas au
Panorama-Dramatique, mais à la Porte-Saint-Martin, où elle eut du
succès à côté de la Bégrand. Parmi les directeurs de ce théâtre,
se trouvait alors un riche et fastueux officier-général amoureux
d'une actrice et qui s'était fait _impresario_ pour elle. A Paris,
il se rencontre toujours des gens épris d'actrices, de danseuses ou
de cantatrices qui se mettent Directeurs de Théâtre par amour. Cet
officier-général connaissait Philippe et Giroudeau. Le petit journal
de Finot et celui de Philippe y aidant, le début de Mariette fut une
affaire d'autant plus promptement arrangée entre les trois officiers,
qu'il semble que les passions soient toutes solidaires en fait de
folies. Le malicieux Bixiou apprit bientôt à sa grand'mère et à la
dévote Agathe que le caissier Philippe le brave des braves, aimait
Mariette, la célèbre danseuse de la Porte-Saint-Martin. Cette vieille
nouvelle fut comme un coup de foudre pour les deux veuves; d'abord les
sentiments religieux d'Agathe lui faisaient regarder les femmes de
théâtre comme des tisons d'enfer; puis il leur semblait à toutes deux
que ces femmes vivaient d'or, buvaient des perles, et ruinaient les
plus grandes fortunes.

--Eh! bien, dit Joseph à sa mère, croyez-vous que mon frère soit assez
imbécile pour donner de l'argent à sa Mariette? Ces femmes-là ne
ruinent que les riches.

--On parle déjà d'engager Mariette à l'Opéra, dit Bixiou. Mais
n'ayez pas peur, madame Bridau, le corps diplomatique se montre à
la Porte-Saint-Martin, cette belle fille ne sera pas longtemps avec
votre fils. On parle d'un ambassadeur amoureux-fou de Mariette. Autre
nouvelle! Le père Claparon est mort, on l'enterre demain, et son fils,
devenu banquier, qui roule sur l'or et sur l'argent, a commandé un
convoi de dernière classe. Ce garçon manque d'éducation. Ça ne se passe
pas ainsi en Chine!

Philippe proposa, dans une pensée cupide, à la danseuse de l'épouser;
mais, à la veille d'entrer à l'Opéra, mademoiselle Godeschal le refusa,
soit qu'elle eût deviné les intentions du colonel, soit qu'elle eût
compris combien son indépendance était nécessaire à sa fortune. Pendant
le reste de cette année, Philippe vint tout au plus voir sa mère deux
fois par mois. Où était-il? A sa caisse, au théâtre ou chez Mariette.
Aucune lumière sur sa conduite ne transpira dans le ménage de la rue
Mazarine. Giroudeau, Finot, Bixiou, Vernou, Lousteau lui voyaient
mener une vie de plaisirs. Philippe était de toutes les parties de
Tullia, l'un des premiers sujets de l'Opéra, de Florentine qui remplaça
Mariette à la Porte-Saint-Martin, de Florine et de Matifat, de Coralie
et de Camusot. A partir de quatre heures, moment où il quittait sa
caisse, il s'amusait jusqu'à minuit; car il y avait toujours une partie
de liée la veille, un bon dîner donné par quelqu'un, une soirée de jeu,
un souper. Philippe vécut alors comme dans son élément. Ce carnaval,
qui dura dix-huit mois, n'alla pas sans soucis. La belle Mariette, lors
de son début à l'Opéra, en janvier 1821, soumit à sa loi l'un des ducs
les plus brillants de la cour de Louis XVIII. Philippe essaya de lutter
contre le duc; mais, malgré quelque bonheur au jeu, au renouvellement
du mois d'avril il fut obligé, par sa passion, de puiser dans la
caisse du journal. Au mois de mai, il devait onze mille francs. Dans
ce mois fatal, Mariette partit pour Londres y exploiter les lords
pendant le temps qu'on bâtissait la salle provisoire de l'Opéra, dans
l'hôtel Choiseul, rue Lepelletier. Le malheureux Philippe en était
arrivé, comme cela se pratique, à aimer Mariette malgré ses patentes
infidélités; mais elle n'avait jamais vu dans ce garçon qu'un militaire
brutal et sans esprit, un premier échelon sur lequel elle ne voulait
pas long-temps rester. Aussi, prévoyant le moment où Philippe n'aurait
plus d'argent, la danseuse avait-elle su conquérir des appuis dans le
journalisme qui la dispensaient de conserver Philippe; néanmoins, elle
eut la reconnaissance particulière à ces sortes de femmes pour celui
qui, le premier, leur a pour ainsi dire aplani les difficultés de
l'horrible carrière du théâtre.

Forcé de laisser aller sa terrible maîtresse à Londres sans l'y suivre,
Philippe reprit ses quartiers d'hiver, pour employer ses expressions,
et revint rue Mazarine dans sa mansarde; il y fit de sombres réflexions
en se couchant et se levant. Il sentit en lui-même l'impossibilité de
vivre autrement qu'il n'avait vécu depuis un an. Le luxe qui régnait
chez Mariette, les dîners et les soupers, la soirée dans les coulisses,
l'entrain des gens d'esprit et des journalistes, l'espèce de bruit qui
se faisait autour de lui, toutes les caresses qui en résultaient pour
les sens et pour la vanité; cette vie, qui ne se trouve d'ailleurs
qu'à Paris, et qui offre chaque jour quelque chose de neuf, était
devenue plus qu'une habitude pour Philippe; elle constituait une
nécessité comme son tabac et ses petits verres. Aussi reconnut-il qu'il
ne pouvait pas vivre sans ces continuelles jouissances. L'idée du
suicide lui passa par la tête, non pas à cause du déficit qu'on allait
reconnaître dans sa caisse, mais à cause de l'impossibilité de vivre
avec Mariette et dans l'atmosphère de plaisirs où il se chafriolait
depuis un an. Plein de ces sombres idées, il vint pour la première fois
dans l'atelier de son frère qu'il trouva travaillant, en blouse bleue,
à copier un tableau pour un marchand.

--Voici donc comment se font les tableaux? dit Philippe pour entrer en
matière.

--Non, répondit Joseph, mais voilà comment ils se copient.

--Combien te paye-t-on cela?

--Hé! jamais assez, deux cent cinquante francs; mais j'étudie la
manière des maîtres, j'y gagne de l'instruction, je surprends les
secrets du métier. Voilà l'un de mes tableaux, lui dit-il en lui
indiquant du bout de sa brosse une esquisse dont les couleurs étaient
encore humides.

--Et que mets-tu dans ton sac par année, maintenant?

--Malheureusement je ne suis encore connu que des peintres. Je suis
appuyé par Schinner qui doit me procurer des travaux au château de
Presles où j'irai vers octobre faire des arabesques, des encadrements,
des ornements très-bien payés par le comte de Sérizy. Avec ces
_brocantes-là_, avec les commandes des marchands, je pourrai désormais
faire dix-huit cents à deux mille francs, tous frais payés. Bah! à
l'Exposition prochaine, je présenterai ce tableau-là; s'il est goûté,
mon affaire sera faite: mes amis en sont contents.

--Je ne m'y connais pas, dit Philippe d'une voix douce qui força Joseph
à le regarder.

--Qu'as-tu? demanda l'artiste en trouvant son frère pâli.

--Je voudrais savoir en combien de temps tu ferais mon portrait.

--Mais en travaillant toujours, si le temps est clair, en trois ou
quatre jours j'aurai fini.

--C'est trop de temps, je n'ai que la journée à te donner. Ma pauvre
mère m'aime tant que je voulais lui laisser ma ressemblance. N'en
parlons plus.

--Eh! bien, est-ce que tu t'en vas encore?

--Je m'en vais pour ne plus revenir, dit Philippe d'un air faussement
gai.

--Ah ça! Philippe, mon ami, qu'as-tu? Si c'est quelque chose de grave,
je suis un homme, je ne suis pas un niais; je m'apprête à de rudes
combats; et, s'il faut de la discrétion, j'en aurai.

--Est-ce sûr?

--Sur mon honneur.

--Tu ne diras rien à qui que ce soit au monde?

--A personne.

--Eh! bien, je vais me brûler le cervelle.

--Toi! tu vas donc te battre?

--Je vais me tuer.

--Et pourquoi?

--J'ai pris onze mille francs dans ma caisse, et je dois rendre mes
comptes demain, mon cautionnement sera diminué de moitié; notre pauvre
mère sera réduite à six cents francs de rente. Ça! ce n'est rien, je
pourrais lui rendre plus tard une fortune; mais je suis déshonoré! Je
ne veux pas vivre dans le déshonneur.

--Tu ne seras pas déshonoré pour avoir restitué, mais tu perdras ta
place, il ne te restera plus que les cinq cents francs de ta croix, et
avec cinq cents francs on peut vivre.

--Adieu! dit Philippe qui descendit rapidement et ne voulut rien
entendre.

Joseph quitta son atelier et descendit chez sa mère pour déjeuner; mais
la confidence de Philippe lui avait ôté l'appétit. Il prit la Descoings
à part et lui dit l'affreuse nouvelle. La vieille femme fit une
épouvantable exclamation, laissa tomber un poêlon de lait qu'elle avait
à la main, et se jeta sur une chaise. Agathe accourut. D'exclamations
en exclamations, la fatale vérité fut avouée à la mère.

--Lui! manquer à l'honneur! le fils de Bridau prendre dans la caisse
qui lui est confiée!

La veuve trembla de tous ses membres, ses yeux s'agrandirent, devinrent
fixes, elle s'assit et fondit en larmes.

--Où est-il? s'écria-t-elle au milieu de ses sanglots. Peut-être
s'est-il jeté dans la Seine!

--Il ne faut pas vous désespérer, dit la Descoings, parce que le pauvre
garçon a rencontré une mauvaise femme, et qu'elle lui a fait faire
des folies. Mon Dieu! cela se voit souvent. Philippe a eu jusqu'à son
retour tant d'infortunes, et il a eu si peu d'occasions d'être heureux
et aimé, qu'il ne faut pas s'étonner de sa passion pour cette créature.
Toutes les passions mènent à des excès! J'ai dans ma vie un reproche de
ce genre à me faire, et je me crois cependant une honnête femme! Une
seule faute ne fait pas le vice! Et puis, après tout, il n'y a que ceux
qui ne font rien qui ne se trompent pas!

Le désespoir d'Agathe l'accablait tellement que la Descoings et Joseph
furent obligés de diminuer la faute de Philippe en lui disant que dans
toutes les familles il arrivait de ces sortes d'affaires.

--Mais il a vingt-huit ans, s'écriait Agathe, et ce n'est plus un
enfant.

Mot terrible et qui révèle combien la pauvre femme pensait à la
conduite de son fils.

--Ma mère, je t'assure qu'il ne songeait qu'à ta peine et au tort qu'il
te fait, lui dit Joseph.

--Oh! mon Dieu, qu'il revienne! qu'il vive, et je lui pardonne tout!
s'écria la pauvre mère à l'esprit de laquelle s'offrit l'horrible
tableau de Philippe retiré mort de l'eau.

Un sombre silence régna pendant quelques instants. La journée se passa
dans les plus cruelles alternatives. Tous les trois ils s'élançaient
à la fenêtre du salon au moindre bruit, et se livraient à une foule
de conjectures. Pendant le temps où sa famille se désolait, Philippe
mettait tranquillement tout en ordre à sa caisse. Il eut l'audace de
rendre ses comptes en disant que, craignant quelque malheur, il avait
les onze mille francs chez lui. Le drôle sortit à quatre heures en
prenant cinq cents francs de plus à sa caisse, et monta froidement
au jeu, où il n'était pas allé depuis qu'il occupait sa place, car
il avait bien compris qu'un caissier ne peut pas hanter les maisons
de jeu. Ce garçon ne manquait pas de calcul. Sa conduite postérieure
prouvera d'ailleurs qu'il tenait plus de son aïeul Rouget que de son
vertueux père. Peut-être eût-il fait un bon général; mais, dans sa
vie privée, il fut un de ces profonds scélérats qui abritent leurs
entreprises et leurs mauvaises actions derrière le paravent de la
légalité et sous le toit discret de la famille. Philippe garda tout
son sang-froid dans cette suprême entreprise. Il gagna d'abord et
alla jusqu'à une masse de six mille francs; mais il se laissa éblouir
par le désir de terminer son incertitude d'un coup. Il quitta le
Trente-et-Quarante en apprenant qu'à la roulette la Noire venait de
passer seize fois; il alla jouer cinq mille francs sur la Rouge, et
la Noire sortit encore une dix-septième fois. Le colonel mit alors
son billet de mille francs sur la Noire et gagna. Malgré cette
étonnante entente du hasard, il avait la tête fatiguée; et, quoiqu'il
le sentît, il voulut continuer; mais le sens divinatoire qu'écoutent
les joueurs et qui procède par éclairs était altéré déjà. Vinrent des
intermittences qui sont la perte des joueurs. La lucidité, de même que
les rayons du soleil, n'a d'effet que par la fixité de la ligne droite,
elle ne devine qu'à la condition de ne pas rompre son regard; elle se
trouble dans les sautillements de la chance. Philippe perdit tout.
Après de si fortes épreuves, l'âme la plus insouciante comme la plus
intrépide s'affaisse. Aussi, en revenant chez lui, Philippe pensait-il
d'autant moins à sa promesse de suicide, qu'il n'avait jamais voulu se
tuer. Il ne songeait plus ni à sa place perdue, ni à son cautionnement
entamé, ni à sa mère, ni à Mariette, la cause de sa ruine; il allait
machinalement. Quand il entra, sa mère en pleurs, la Descoings et son
frère lui sautèrent au cou, l'embrassèrent et le portèrent avec joie au
coin du feu.

--Tiens! pensa-t-il, l'annonce a fait son effet.

Ce monstre prit alors d'autant mieux une figure de circonstance que la
séance au jeu l'avait profondément ému. En voyant son atroce Benjamin
pâle et défait, la pauvre mère se mit à ses genoux, lui baisa les
mains, se les mit sur le cœur et le regarda long-temps les yeux pleins
de larmes.

--Philippe, lui dit-elle d'une voix étouffée, promets-moi de ne pas te
tuer, nous oublierons tout!

Philippe regarda son frère attendri, la Descoings qui avait la larme à
l'œil; il se dit à lui-même:--C'est de bonnes gens! il prit alors sa
mère, la releva, l'assit sur ses genoux, la pressa sur son cœur, et lui
dit à l'oreille en l'embrassant:--Tu me donnes une seconde fois la vie!

La Descoings trouva le moyen de servir un excellent dîner, d'y joindre
deux bouteilles de vieux vin, et un peu de liqueur des îles, trésor
provenant de son ancien fonds.

--Agathe, il faut lui laisser fumer ses cigares! dit-elle au dessert.
Et elle offrit des cigares à Philippe.

Les deux pauvres créatures avaient imaginé qu'en laissant prendre
toutes ses aises à ce garçon, il aimerait la maison et s'y tiendrait,
et toutes deux essayèrent de s'habituer à la fumée du tabac qu'elles
exécraient. Cet immense sacrifice ne fut pas même aperçu par Philippe.
Le lendemain Agathe avait vieilli de dix années. Une fois ses
inquiétudes calmées, la réflexion vint, et la pauvre femme ne put
fermer l'œil pendant cette horrible nuit. Elle allait être réduite à
six cents francs de rente. Comme toutes les femmes grasses et friandes,
la Descoings, douée d'une toux catarrhale opiniâtre, devenait lourde;
son pas dans l'escalier retentissait comme des coups de bûche; elle
pouvait donc mourir de moment en moment; avec elle, disparaîtraient
quatre mille francs. N'était-il pas ridicule de compter sur cette
ressource? Que faire? que devenir? Décidée à se mettre à garder des
malades plutôt que d'être à charge à ses enfants, Agathe ne songeait
pas à elle. Mais que ferait Philippe réduit aux cinq cents francs de sa
croix d'officier de la Légion-d'Honneur? Depuis onze ans, la Descoings,
en donnant mille écus chaque année, avait payé presque deux fois sa
dette, et continuait à immoler les intérêts de son petit-fils à ceux
de la famille Bridau. Quoique tous les sentiments probes et rigoureux
d'Agathe fussent froissés au milieu de ce désastre horrible, elle se
disait:--Pauvre garçon, est-ce sa faute? il est fidèle à ses serments.
Moi, j'ai eu tort de ne pas le marier. Si je lui avais trouvé une
femme, il ne se serait pas lié avec cette danseuse. Il est si fortement
constitué!...

La vieille commerçante avait aussi réfléchi, pendant la nuit, à la
manière de sauver l'honneur de la famille. Au jour, elle quitta son lit
et vint dans la chambre de son amie.

--Ce n'est ni à vous ni à Philippe à traiter cette affaire délicate,
lui dit-elle. Si nos deux vieux amis, Claparon et du Bruel sont morts,
il nous reste le père Desroches qui a une bonne judiciaire, et je vais
aller chez lui ce matin. Desroches dira que Philippe a été victime
de sa confiance dans un ami; que sa faiblesse, en ce genre, le rend
tout à fait impropre à gérer une caisse. Ce qui lui arrive aujourd'hui
pourrait recommencer. Philippe préférera donner sa démission, il ne
sera donc pas renvoyé.

Agathe, en voyant par ce mensonge officieux l'honneur de son fils mis
à couvert, au moins aux yeux des étrangers, embrassa la Descoings, qui
sortit arranger cette horrible affaire. Philippe avait dormi du sommeil
des justes.

--Elle est rusée, la vieille! dit-il en souriant quand Agathe apprit à
son fils pourquoi leur déjeuner était retardé.

Le vieux Desroches, le dernier ami de ces deux pauvres femmes, et qui,
malgré la dureté de son caractère, se souvenait toujours d'avoir été
placé par Bridau, s'acquitta, en diplomate consommé, de la mission
délicate que lui confia la Descoings. Il vint dîner avec la famille,
avertir Agathe d'aller signer le lendemain au Trésor, rue Vivienne, le
transfert de la partie de la rente vendue, et de retirer le coupon de
six cents francs qui lui restait. Le vieil employé ne quitta pas cette
maison désolée sans avoir obtenu de Philippe de signer une pétition au
Ministre de la Guerre par laquelle il demandait sa réintégration dans
les cadres de l'armée. Desroches promit aux deux femmes de suivre la
pétition dans les Bureaux de la Guerre, et de profiter du triomphe du
duc sur Philippe chez la danseuse pour obtenir protection de ce grand
seigneur.

--Avant trois mois, il sera lieutenant-colonel dans le régiment du duc
de Maufrigneuse, et vous serez débarrassées de lui.

Desroches s'en alla comblé des bénédictions des deux femmes et de
Joseph. Quant au journal, deux mois après, selon les prévisions de
Finot, il cessa de paraître. Ainsi la faute de Philippe n'eut, dans le
monde, aucune portée. Mais la maternité d'Agathe avait reçu la plus
profonde blessure. Sa croyance en son fils une fois ébranlée, elle
vécut dès lors en des transes perpétuelles, mêlées de satisfactions
quand elle voyait ses sinistres appréhensions trompées.

Lorsque les hommes doués du courage physique mais lâches et ignobles au
moral, comme l'était Philippe, ont vu la nature des choses reprenant
son cours autour d'eux après une catastrophe où leur moralité s'est
à peu près perdue, cette complaisance de la famille ou des amitiés
est pour eux une prime d'encouragement. Ils comptent sur l'impunité:
leur esprit faussé, leurs passions satisfaites les portent à étudier
comment ils ont réussi à tourner les lois sociales, et ils deviennent
alors horriblement adroits. Quinze jours après, Philippe, redevenu
l'homme oisif, ennuyé, reprit donc fatalement sa vie de café, ses
stations embellies de petits verres, ses longues parties de billard
au punch, sa séance de nuit au jeu où il risquait à propos une faible
mise, et réalisait un petit gain qui suffisait à l'entretien de son
désordre. En apparence économe, pour mieux tromper sa mère et la
Descoings, il portait un chapeau presque crasseux, pelé sur le tour
et aux bords, des bottes rapiécées, une redingote râpée où brillait
à peine sa rosette rouge, brunie par un long séjour à la boutonnière
et salie par des gouttes de liqueur ou de café. Ses gants verdâtres
en peau de daim lui duraient long-temps. Enfin il n'abandonnait son
col de satin qu'au moment où il ressemblait à de la bourre. Mariette
fut le seul amour de ce garçon; aussi la trahison de cette danseuse
lui endurcit-elle beaucoup le cœur. Quand par hasard il réalisait des
gains inespérés, ou s'il soupait avec son vieux camarade Giroudeau,
Philippe s'adressait à la Vénus des carrefours par une sorte de
dédain brutal pour le sexe entier. Régulier d'ailleurs, il déjeunait,
dînait au logis, et rentrait toutes les nuits vers une heure. Trois
mois de cette vie horrible rendirent quelque confiance à la pauvre
Agathe. Quant à Joseph, qui travaillait au tableau magnifique auquel
il dut sa réputation, il vivait dans son atelier. Sur la foi de son
petit-fils, la Descoings, qui croyait à la gloire de Joseph, prodiguait
au peintre des soins maternels; elle lui portait à déjeuner le matin,
elle faisait ses courses, elle lui nettoyait ses bottes. Le peintre
ne se montrait guère qu'au dîner, et ses soirées appartenaient à ses
amis du Cénacle. Il lisait d'ailleurs beaucoup, il se donnait cette
profonde et sérieuse instruction que l'on ne tient que de soi-même, et
à laquelle tous les gens de talent se sont livrés entre vingt et trente
ans. Agathe, voyant peu Joseph, et sans inquiétude sur son compte,
n'existait que par Philippe, qui seul lui donnait les alternatives de
craintes soulevées, de terreurs apaisées qui sont un peu la vie des
sentiments, et tout aussi nécessaires à la maternité qu'à l'amour.
Desroches qui venait environ une fois par semaine voir la veuve de son
ancien chef et ami, lui donnait des espérances: le duc de Maufrigneuse
avait demandé Philippe dans son régiment, le Ministre de la Guerre se
faisait faire un rapport; et, comme le nom de Bridau ne se trouvait
sur aucune liste de police, sur aucun dossier de palais, dans les
premiers mois de l'année prochaine Philippe recevrait sa lettre de
service et de réintégration. Pour réussir, Desroches avait mis toutes
ses connaissances en mouvement, ses informations à la préfecture
de police lui apprirent alors que Philippe allait tous les soirs
au jeu, et il jugea nécessaire de confier ce secret à la Descoings
seulement, en l'engageant à surveiller le futur lieutenant-colonel,
car un éclat pouvait tout perdre; pour le moment, le Ministre de la
Guerre n'irait pas rechercher si Philippe était joueur. Or, une fois
sous les drapeaux, le lieutenant-colonel abandonnerait une passion
née de son désœuvrement. Agathe, qui le soir n'avait plus personne,
lisait ses prières au coin de son feu pendant que la Descoings se
tirait les cartes, s'expliquait ses rêves et appliquait les règles de
la _cabale_ à ses mises. Cette joueuse obstinée ne manquait jamais
un tirage: elle poursuivait son terne, qui n'était pas encore sorti.
Ce terne allait avoir vingt et un ans, il atteignait à sa majorité.
La vieille actionnaire fondait beaucoup d'espoir sur cette puérile
circonstance. L'un des numéros était resté au fond de toutes les roues
depuis la création de la loterie; aussi la Descoings chargeait-elle
énormément ce numéro et toutes les combinaisons de ces trois chiffres.
Le dernier matelas de son lit servait de dépôt aux économies de la
pauvre vieille; elle le décousait, y mettait la pièce d'or conquise
sur ses besoins, bien enveloppée de laine, et le recousait après. Elle
voulait, au dernier tirage de Paris, risquer toutes ses économies sur
les combinaisons de son terne chéri. Cette passion, si universellement
condamnée, n'a jamais été étudiée. Personne n'y a vu l'opium de la
misère. La loterie, la plus puissante fée du monde, ne développait-elle
pas des espérances magiques? Le coup de roulette qui faisait voir
aux joueurs des masses d'or et de jouissances ne durait que ce que
dure un éclair; tandis que la loterie donnait cinq jours d'existence
à ce magnifique éclair. Quelle est aujourd'hui la puissance sociale
qui peut, pour quarante sous, vous rendre heureux pendant cinq jours
et vous livrer idéalement tous les bonheurs de la civilisation? Le
tabac, impôt mille fois plus immoral que le jeu, détruit le corps,
attaque l'intelligence, il hébète une nation; tandis que la loterie
ne causait pas le moindre malheur de ce genre. Cette passion était
d'ailleurs forcée de se régler et par la distance qui séparait les
tirages, et par la roue que chaque joueur affectionnait. La Descoings
ne mettait que sur la roue de Paris. Dans l'espoir de voir triompher
ce terne nourri depuis vingt ans, elle s'était soumise à d'énormes
privations pour pouvoir faire en toute liberté sa mise du dernier
tirage de l'année. Quand elle avait des rêves cabalistiques, car tous
les rêves ne correspondaient point aux nombres de la loterie, elle
allait les raconter à Joseph, car il était le seul être qui l'écoutât,
non-seulement sans la gronder, mais en lui disant de ces douces paroles
par lesquelles les artistes consolent les folies de l'esprit. Tous
les grands talents respectent et comprennent les passions vraies, ils
se les expliquent et en retrouvent les racines dans le cœur ou dans
la tête. Selon Joseph, son frère aimait le tabac et les liqueurs,
sa vieille maman Descoings aimait les ternes, sa mère aimait Dieu,
Desroches fils aimait les procès, Desroches père aimait la pêche à la
ligne, tout le monde, disait-il, aimait quelque chose. Il aimait, lui,
le beau idéal en tout; il aimait la poésie de Byron, la peinture de
Géricault, la musique de Rossini, les romans de Walter Scott.

--Chacun son goût, maman, s'écria-t-il. Seulement votre terne lanterne
beaucoup.

--Il sortira, tu seras riche, et mon petit Bixiou aussi!

--Donnez tout à votre petit-fils, s'écriait Joseph. Au surplus, faites
comme vous voudrez!

--Hé! s'il sort, j'en aurais assez pour tout le monde. Toi, d'abord, tu
auras un bel atelier, tu ne te priveras pas d'aller aux Italiens pour
payer tes modèles et ton marchand de couleurs. Sais-tu, mon enfant, lui
dit-elle, que tu ne me fais pas jouer un beau rôle dans ce tableau-là?

Par économie, Joseph avait fait poser la Descoings dans son
magnifique tableau d'une jeune courtisane amenée par une vieille
femme chez un sénateur vénitien. Ce tableau, un des chefs-d'œuvre de
la peinture moderne, pris par Gros lui-même pour un Titien, prépara
merveilleusement les jeunes artistes à reconnaître et à proclamer la
supériorité de Joseph au salon de 1823.

--Ceux qui vous connaissent savent bien qui vous êtes, lui
répondit-il gaiement, et pourquoi vous inquiéteriez-vous de ceux qui
ne vous connaissent pas?

[Illustration: LA VEUVE DESCOINGS.

Depuis une dizaine d'années, la Descoings avait pris les tons mûrs
d'une pomme de reinette a Pâques.

UN MÉNAGE DE GARÇON.]

Depuis une dizaine d'années, la Descoings avait pris les tons mûrs
d'une pomme de reinette à Pâques. Ses rides s'étaient formées dans
la plénitude de sa chair, devenue froide et douillette. Ses yeux,
pleins de vie, semblaient animés par une pensée encore jeune et
vivace qui pouvait d'autant mieux passer pour une pensée de cupidité
qu'il y a toujours quelque chose de cupide chez le joueur. Son visage
grassouillet offrait les traces d'une dissimulation profonde et d'une
arrière-pensée enterrée au fond du cœur. Sa passion exigeait le
secret. Elle avait dans le mouvement des lèvres quelques indices de
gourmandise. Aussi, quoique ce fût la probe et excellente femme que
vous connaissez, l'œil pouvait-il s'y tromper. Elle présentait donc
un admirable modèle de la vieille femme que Bridau voulait peindre.
Coralie, jeune actrice d'une beauté sublime, morte à la fleur de l'âge,
la maîtresse d'un jeune poète, un ami de Bridau, Lucien de Rubempré,
lui avait donné l'idée de ce tableau. On accusa cette belle toile
d'être un pastiche, quoiqu'elle fût une splendide mise en scène de
trois portraits. Michel Chrestien, un des jeunes gens du Cénacle, avait
prêté pour le sénateur sa tête républicaine, sur laquelle Joseph jeta
quelques tons de maturité, de même qu'il força l'expression du visage
de la Descoings. Ce grand tableau qui devait faire tant de bruit,
et qui suscita tant de haines, tant de jalousies et d'admiration à
Joseph, était ébauché; mais contraint d'en interrompre l'exécution
pour faire des travaux de commande afin de vivre, il copiait les
tableaux des vieux maîtres en se pénétrant de leurs procédés; aussi
sa brosse est-elle une des plus savantes. Son bon sens d'artiste lui
avait suggéré l'idée de cacher à la Descoings et à sa mère les gains
qu'il commençait à récolter, en leur voyant à l'une et à l'autre
une cause de ruine dans Philippe et dans la loterie. L'espèce de
sang-froid déployé par le soldat dans sa catastrophe, le calcul caché
sous le prétendu suicide et que Joseph découvrit, le souvenir des
fautes commises dans une carrière qu'il n'aurait pas dû abandonner,
enfin les moindres détails de la conduite de son frère, avaient fini
par dessiller les yeux de Joseph. Cette perspicacité manque rarement
aux peintres: occupés pendant des journées entières, dans le silence
de leurs ateliers, à des travaux qui laissent jusqu'à un certain
point la pensée libre, ils ressemblent un peu aux femmes; leur esprit
peut tourner autour des petits faits de la vie et en pénétrer le
sens caché. Joseph avait acheté un de ces bahuts magnifiques, alors
ignorés de la mode, pour en décorer un coin de son atelier où se
portait la lumière qui papillotait dans les bas-reliefs, en donnant
tout son lustre à ce chef-d'œuvre des artisans du seizième siècle. Il
y reconnut l'existence d'une cachette, et y accumulait un pécule de
prévoyance. Avec la confiance naturelle aux vrais artistes, il mettait
habituellement l'argent qu'il s'accordait pour sa dépense du mois dans
une tête de mort placée sur une des cases du bahut. Depuis le retour
de son frère au logis, il trouvait un désaccord constant entre le
chiffre de ses dépenses et celui de cette somme. Les cent francs du
mois disparaissaient avec une incroyable vitesse. En ne trouvant rien,
après n'avoir dépensé que quarante à cinquante francs, il se dit une
première fois: Il paraît que mon argent a pris la poste! Une seconde
fois, il fit attention à ses dépenses; mais il eut beau compter, comme
Robert-Macaire, seize et cinq font vingt-trois, il ne s'y retrouva
point. En s'apercevant, pour la troisième fois, d'une plus forte
erreur, il communiqua ce sujet de peine à la vieille Descoings, par
laquelle il se sentait aimé de cet amour maternel, tendre, confiant,
crédule, enthousiaste qui manquait à sa mère, quelque bonne qu'elle
fût, et tout aussi nécessaire aux commencements de l'artiste que les
soins de la poule à ses petits jusqu'à ce qu'ils aient des plumes. A
elle seule, il pouvait confier ces horribles soupçons. Il était sûr de
ses amis comme de lui-même, la Descoings ne lui prenait certes rien
pour mettre à la loterie; et, à cette idée qu'il exprima, la pauvre
femme se tordit les mains; Philippe seul pouvait donc commettre ce
petit vol domestique.

--Pourquoi ne me demande-t-il pas ce dont il a besoin? s'écria Joseph
en prenant de la couleur sur sa palette et brouillant tous les tons
sans s'en apercevoir. Lui refuserais-je de l'argent?

--Mais c'est dépouiller un enfant, s'écria la Descoings dont le visage
exprima la plus profonde horreur.

--Non, reprit Joseph, il le peut, il est mon frère, ma bourse est la
sienne; mais il devrait m'avertir.

--Mets ce matin une somme fixe en monnaie et n'y touche pas, lui dit la
Descoings, je saurai qui vient à ton atelier; et, s'il n'y a que lui
qui y soit entré, tu auras une certitude.

Le lendemain même, Joseph eut ainsi la preuve des emprunts forcés que
lui faisait son frère. Philippe entrait dans l'atelier quand Joseph
n'y était pas, et y prenait les petites sommes qui lui manquaient.
L'artiste trembla pour son petit trésor.

--Attends! attends! je vais te pincer, mon gaillard, dit-il à la
Descoings en riant.

--Et tu feras bien; nous devons le corriger, car je ne suis pas non
plus sans trouver quelquefois du déficit dans ma bourse. Mais le pauvre
garçon, il lui faut du tabac, il en a l'habitude.

--Pauvre garçon, pauvre garçon, reprit l'artiste, je suis un peu de
l'avis de Fulgence et de Bixiou: Philippe nous tire constamment aux
jambes; tantôt il se fourre dans les émeutes et il faut l'envoyer en
Amérique, il coûte alors douze mille francs à notre mère; il ne sait
rien trouver dans les forêts du Nouveau-Monde, et son retour coûte
autant que son départ. Sous prétexte d'avoir répété deux mots de
Napoléon à un général, Philippe se croit un grand militaire et obligé
de faire la grimace aux Bourbons; en attendant, il s'amuse, il voyage,
il voit du pays; moi, je ne donne pas dans la colle de ses malheurs, il
n'a pas la mine d'un homme à ne pas être au mieux partout! On trouve à
mon gaillard une excellente place, il mène une vie de Sardanapale avec
une fille d'Opéra, mange la grenouille d'un journal, et coûte encore
douze mille francs à notre mère. Certes, pour ce qui me regarde, je
m'en bats l'œil; mais Philippe mettra la pauvre femme sur la paille.
Il me regarde comme rien du tout, parce que je n'ai pas été dans les
Dragons de la Garde! Et c'est peut-être moi qui ferai vivre cette
bonne chère mère dans ses vieux jours, tandis que, s'il continue, ce
soudard finira je ne sais comment. Bixiou me disait:--C'est un fameux
farceur, ton frère! Eh! bien, votre petit-fils a raison: Philippe
inventera quelque frasque où l'honneur de la famille sera compromis,
et il faudra trouver encore des dix ou douze mille francs! Il joue
tous les soirs, il laisse tomber sur l'escalier, quand il rentre soûl
comme un templier, des cartes piquées qui lui ont servi à marquer les
tours de la Rouge et de la Noire. Le père Desroches se remue pour faire
rentrer Philippe dans l'armée, et moi je crois qu'il serait, ma parole
d'honneur! au désespoir de reservir. Auriez-vous cru qu'un garçon qui
a de si beaux yeux bleus, si limpides, et un air de chevalier Bayard,
tournerait au Sacripan?

Malgré la sagesse et le sang-froid avec lesquels Philippe jouait ses
masses le soir, il éprouvait de temps en temps ce que les joueurs
appellent des _lessives_. Poussé par l'irrésistible désir d'avoir
l'enjeu de sa soirée, dix francs, il faisait alors main-basse dans le
ménage sur l'argent de son frère, sur celui que la Descoings laissait
traîner, ou sur celui d'Agathe. Une fois déjà la pauvre veuve avait
eu, dans son premier sommeil, une épouvantable vision: Philippe était
entré dans sa chambre, il y avait pris dans les poches de sa robe tout
l'argent qui s'y trouvait. Agathe avait feint de dormir, mais elle
avait alors passé le reste de la nuit à pleurer. Elle y voyait clair.
Une faute n'est pas le vice, avait dit la Descoings; mais, après de
constantes récidives, le vice fut visible. Agathe n'en pouvait plus
douter, son fils le plus aimé n'avait ni délicatesse ni honneur. Le
lendemain de cette affreuse vision, après le déjeuner, avant que
Philippe ne partît, elle l'avait attiré dans sa chambre pour le prier,
avec le ton de la supplication, de lui demander l'argent qui lui
serait nécessaire. Les demandes se renouvelèrent alors si souvent que,
depuis quinze jours, Agathe avait épuisé toutes ses économies. Elle se
trouvait sans un liard, elle pensait à travailler; elle avait pendant
plusieurs soirées discuté avec la Descoings les moyens de gagner de
l'argent par son travail. Déjà la pauvre mère était aller demander
de la tapisserie à remplir au _Père de famille_, ouvrage qui donne
environ vingt sous par jour. Malgré la profonde discrétion de sa nièce,
la Descoings avait bien deviné le motif de cette envie de gagner de
l'argent par un travail de femme. Les changements de la physionomie
d'Agathe étaient d'ailleurs assez éloquents: son frais visage se
desséchait, la peau se collait aux tempes, aux pommettes, et le front
se ridait; les yeux perdaient de leur limpidité; évidemment quelque
feu intérieur la consumait, elle pleurait pendant la nuit; mais ce qui
causait le plus de ravages était la nécessité de taire ses douleurs,
ses souffrances, ses appréhensions. Elle ne s'endormait jamais avant
que Philippe ne fût rentré, elle l'attendait dans la rue, elle avait
étudié les variations de sa voix, de sa démarche, le langage de sa
canne traînée sur le pavé. Elle n'ignorait rien; elle savait à quel
degré d'ivresse Philippe était arrivé, elle tremblait en l'entendant
trébucher dans les escaliers; elle y avait une nuit ramassé des pièces
d'or à l'endroit où il s'était laissé tomber; quand il avait bu et
gagné, sa voix était enrouée, sa canne traînait; mais quand il avait
perdu, son pas avait quelque chose de sec, de net, de furieux; il
chantonnait d'une voix claire et tenait sa canne en l'air, au port
d'armes; au déjeuner, quand il avait gagné, sa contenance était gaie et
presque affectueuse; il badinait avec grossièreté, mais il badinait
avec la Descoings, avec Joseph et avec sa mère; sombre, au contraire,
quand il avait perdu, sa parole brève et saccadée, son regard dur, sa
tristesse effrayaient. Cette vie de débauche et l'habitude des liqueurs
changeaient de jour en jour cette physionomie jadis si belle. Les
veines du visage étaient injectées de sang, les traits grossissaient,
les yeux perdaient leurs cils et se desséchaient. Enfin, peu soigneux
de sa personne, Philippe exhalait les miasmes de l'estaminet, une odeur
de bottes boueuses qui, pour un étranger, eût semblé le sceau de la
crapule.

--Vous devriez bien, dit la Descoings à Philippe dans les premiers
jours de décembre, vous faire faire des vêtements neufs de la tête aux
pieds.

--Et qui les payera? répondit-il d'une voix aigre. Ma pauvre mère n'a
plus le sou; moi j'ai cinq cents francs par an. Il faudrait un an de
ma pension pour avoir des habits, et j'ai engagé ma pension pour trois
ans...

--Et pourquoi? dit Joseph.

--Une dette d'honneur. Giroudeau avait pris mille francs à Florentine
pour me les prêter... Je ne suis pas flambant, c'est vrai; mais quand
on pense que Napoléon est à Sainte-Hélène et vend son argenterie pour
vivre, les soldats qui lui sont fidèles peuvent bien marcher sur leurs
tiges, dit-il en montrant ses bottes sans talons. Et il sortit.

--Ce n'est pas un mauvais garçon, dit Agathe, il a de bons sentiments.

--On peut aimer l'Empereur et faire sa toilette, dit Joseph. S'il
avait soin de lui-même et de ses habits, il n'aurait pas l'air d'un
va-nu-pieds!

--Joseph, il faut avoir de l'indulgence pour ton frère, dit Agathe. Tu
fais ce que tu veux, toi! tandis qu'il n'est certes pas à sa place.

--Pourquoi l'a-t-il quittée? demanda Joseph. Qu'importe qu'il y ait les
punaises de Louis XVIII ou le coucou de Napoléon sur les drapeaux, si
ces chiffons sont français? La France est la France! Je peindrais pour
le diable, moi! Un soldat doit se battre, s'il est soldat, pour l'amour
de l'art. Et s'il était resté tranquillement à l'armée, il serait
général aujourd'hui...

--Vous êtes injustes pour lui, dit Agathe. Ton père, qui adorait
l'Empereur, l'eût approuvé. Mais enfin il consent à rentrer dans
l'armée! Dieu connaît le chagrin que cause à ton frère ce qu'il
regarde comme une trahison.

Joseph se leva pour monter à son atelier; mais Agathe le prit par la
main, et lui dit:--Sois bon pour ton frère, il est si malheureux!

Quand l'artiste revint à son atelier, suivi par la Descoings qui lui
disait de ménager la susceptibilité de sa mère, en lui faisant observer
combien elle changeait, et combien de souffrances intérieures ce
changement révélait, ils y trouvèrent Philippe, à leur grand étonnement.

--Joseph, mon petit, lui dit-il d'un air dégagé, j'ai bien besoin
d'argent. Nom d'une pipe! je dois pour trente francs de cigares à mon
bureau de tabac, et je n'ose point passer devant cette maudite boutique
sans les payer. Voici dix fois que je les promets.

--Eh! bien, j'aime mieux cela, répondit Joseph, prends dans la tête.

--Mais j'ai tout pris, hier soir, après le dîner.

--Il y avait quarante-cinq francs...

--Eh! oui, c'est bien mon compte, répondit Philippe, je les ai trouvés.
Ai-je mal fait? reprit-il.

--Non, mon ami, non, répondit l'artiste. Si tu étais riche, je ferais
comme toi; seulement, avant de prendre, je te demanderais si cela te
convient.

--C'est bien humiliant de demander, reprit Philippe. J'aimerais mieux
te voir prenant comme moi, sans rien dire: il y a plus de confiance. A
l'armée, un camarade meurt, il a une bonne paire de bottes, on en a une
mauvaise, on change avec lui.

--Oui, mais on ne la lui prend pas quand il est vivant!

--Oh! des petitesses, reprit Philippe en haussant les épaules. Ainsi,
tu n'as pas d'argent?

--Non, dit Joseph qui ne voulait pas montrer sa cachette.

--Dans quelques jours nous serons riches, dit la Descoings.

--Oui, vous, vous croyez que votre terne sortira le 25, au tirage de
Paris. Il faudra que vous fassiez une fameuse mise si vous voulez nous
enrichir tous.

--Un terne sec de deux cents francs donne trois millions, sans compter
les ambes et les extraits déterminés.

--A quinze mille fois la mise, oui, c'est juste deux cents francs qu'il
vous faut! s'écria Philippe.

La Descoings se mordit les lèvres, elle avait dit un mot imprudent.
En effet, Philippe se demandait dans l'escalier:--Où cette vieille
sorcière peut-elle cacher l'argent de sa mise? C'est de l'argent perdu,
je l'emploierais si bien! Avec quatre masses de cinquante francs on
peut gagner deux cent mille francs! et c'est un peu plus sûr que la
réussite d'un terne! Il cherchait en lui-même la cachette probable
de la Descoings. La veille des fêtes, Agathe allait à l'église et
y restait longtemps, elle se confessait sans doute et se préparait
à communier. On était à la veille de Noël, la Descoings devait
nécessairement aller acheter quelques friandises pour le réveillon;
mais aussi peut-être ferait-elle en même temps sa mise. La loterie
avait un tirage de cinq en cinq jours, aux roues de Bordeaux, de Lyon,
de Lille, de Strasbourg et de Paris. La loterie de Paris se tirait le
25 de chaque mois, et les listes se fermaient le 24 à minuit. Le soldat
étudia toutes ces circonstances et se mit en observation. Vers midi,
Philippe revint au logis, d'où la Descoings était sortie; mais elle en
avait emporté la clef. Ce ne fut pas une difficulté. Philippe feignit
d'avoir oublié quelque chose, et pria la portière d'aller chercher
elle-même un serrurier qui demeurait à deux pas, rue Guénégaud, et qui
vint ouvrir la porte. La première pensée du soudard se porta sur le
lit: il le défit, tâta les matelas avant d'interroger le bois; et, au
dernier matelas, il palpa les pièces d'or enveloppées de papier. Il eut
bientôt décousu la toile, ramassé vingt napoléons; puis, sans prendre
la peine de recoudre la toile, il refit le lit avec assez d'habileté
pour que la Descoings ne s'aperçût de rien.

Le joueur détala d'un pied agile, en se proposant de jouer à trois
reprises différentes, de trois heures en trois heures, chaque fois
pendant dix minutes seulement. Les vrais joueurs, depuis 1786, époque
à laquelle les jeux publics furent inventés, les grands joueurs que
l'administration redoutait, et qui ont mangé, selon l'expression des
tripots, de l'argent à la banque, ne jouèrent jamais autrement. Mais
avant d'obtenir cette expérience on perdait des fortunes. Toute la
philosophie des fermiers et leur gain venaient de l'impassibilité de
leur caisse, des coups égaux appelés _le refait_ dont la moitié restait
acquise à la Banque, et de l'insigne mauvaise foi autorisée par le
gouvernement qui consistait à ne tenir, à ne payer que facultativement
les enjeux des joueurs. En un mot, le jeu, qui refusait la partie du
joueur riche et de sang-froid, dévorait la fortune du joueur assez
sottement entêté pour se laisser griser par le rapide mouvement de
cette machine. Les tailleurs du Trente-et-Quarante allaient presque
aussi vite que la Roulette. Philippe avait fini par acquérir ce
sang-froid de général en chef qui permet de conserver l'œil clair et
l'intelligence nette au milieu du tourbillon des choses. Il était
arrivé à cette haute politique du jeu qui, disons-le en passant,
faisait vivre à Paris un millier de personnes assez fortes pour
contempler tous les soirs un abîme sans avoir le vertige. Avec ses
quatre cents francs, Philippe résolut de faire fortune dans cette
journée. Il mit en réserve deux cents francs dans ses bottes, et garda
deux cents francs dans sa poche. A trois heures, il vint au salon
maintenant occupé par le théâtre du Palais-Royal, où les banquiers
tenaient les plus fortes sommes. Il sortit une demi-heure après riche
de sept mille francs. Il alla voir Florentine, à laquelle il devait
cinq cents francs, il les lui rendit, et lui proposa de souper au
Rocher de Cancale après le spectacle. En revenant il passa rue du
Sentier, au bureau du journal, prévenir son ami Giroudeau du gala
projeté. A six heures Philippe gagna vingt-cinq mille francs, et sortit
au bout de dix minutes en se tenant parole. Le soir, à dix heures, il
avait gagné soixante-quinze mille francs. Après le souper, qui fut
magnifique, ivre et confiant Philippe revint au jeu vers minuit. A
l'encontre de la loi qu'il s'était imposée, il joua pendant une heure,
et doubla sa fortune. Les banquiers à qui, par sa manière de jouer,
il avait extirpé cent cinquante mille francs, le regardaient avec
curiosité.

--Sortira-t-il, restera-t-il? se disaient-ils par un regard. S'il
reste, il est perdu.

Philippe crut être dans une veine de bonheur, et resta. Vers trois
heures du matin, les cent cinquante mille francs étaient rentrés dans
la caisse des jeux. L'officier, qui avait considérablement bu du grog
en jouant, sortit dans un état d'ivresse que le froid par lequel il fut
saisi porta au plus haut degré; mais un garçon de salle le suivit, le
ramassa, et le conduisit dans une de ces horribles maisons à la porte
desquelles se lisent ces mots sur un réverbère: _Ici, on loge à la
nuit_. Le garçon paya pour le joueur ruiné qui fut mis tout habillé sur
un lit, où il demeura jusqu'au soir de Noël. L'administration des jeux
avait des égards pour ses habitués et pour les grands joueurs. Philippe
ne s'éveilla qu'à sept heures, la bouche pâteuse, la figure enflée, et
en proie à une fièvre nerveuse. La force de son tempérament lui permit
de gagner à pied la maison paternelle, où il avait, sans le vouloir,
mis le deuil, la désolation, la misère et la mort.

La veille, lorsque son dîner fut prêt, la Descoings et Agathe
attendirent Philippe pendant environ deux heures. On ne se mit à table
qu'à sept heures. Agathe se couchait presque toujours à dix heures;
mais comme elle voulait assister à la messe de minuit, elle alla se
coucher aussitôt après le dîner. La Descoings et Joseph restèrent seuls
au coin du feu, dans ce petit salon qui servait à tout, et la vieille
femme le pria de lui calculer sa fameuse mise, sa mise monstre, sur le
célèbre terne. Elle voulait jouer les ambes et les extraits déterminés,
enfin réunir toutes les chances. Après avoir bien savouré la poésie
de ce coup, avoir versé les deux cornes d'abondance aux pieds de son
enfant d'adoption, et lui avoir raconté ses rêves en démontrant la
certitude du gain, en ne s'inquiétant que de la difficulté de soutenir
un pareil bonheur, de l'attendre depuis minuit jusqu'au lendemain dix
heures, Joseph, qui ne voyait pas les quatre cents francs de mise,
s'avisa d'en parler. La vieille femme sourit et l'emmena dans l'ancien
salon, devenu sa chambre.

--Tu vas voir! dit-elle.

La Descoings défit assez précipitamment son lit, et chercha ses ciseaux
pour découdre le matelas, elle prit ses lunettes, examina la toile, la
vit défaite et lâcha le matelas. En entendant jeter à cette vieille
femme un soupir venu des profondeurs de la poitrine et comme étranglé
par le sang qui se porta au cœur, Joseph tendit instinctivement les
bras à la vieille actionnaire de la loterie, et la mit sur un fauteuil
évanouie en criant à sa mère de venir. Agathe se leva, mit sa robe de
chambre, accourut; et, à la lueur d'une chandelle, elle fit à sa tante
évanouie les remèdes vulgaires: de l'eau de Cologne aux tempes, de
l'eau froide au front; elle lui brûla une plume sous le nez, et la vit
enfin revenir à la vie.

--Ils y étaient ce matin; mais _il_ les a pris, le monstre!

--Quoi? dit Joseph.

--J'avais vingt louis dans mon matelas, mes économies de deux ans,
Philippe seul a pu les prendre...

--Mais quand? s'écria la pauvre mère accablée, il n'est pas revenu
depuis le déjeuner.

--Je voudrais bien me tromper, s'écria la vieille. Mais ce matin,
dans l'atelier de Joseph, quand j'ai parlé de ma mise, j'ai eu un
pressentiment; j'ai eu tort de ne pas descendre prendre mon petit
saint-frusquin pour faire ma mise à l'instant. Je le voulais, et je
ne sais plus ce qui m'en a empêchée. Oh! mon Dieu! je suis allée lui
acheter des cigares!

--Mais, dit Joseph, l'appartement était fermé. D'ailleurs c'est si
infâme que je ne puis y croire. Philippe vous aurait espionnée, il
aurait décousu votre matelas, il aurait prémédité... non!

--Je les ai sentis ce matin en faisant mon lit, après le déjeuner,
répéta la Descoings.

Agathe épouvantée descendit, demanda si Philippe était revenu pendant
la journée, et la portière lui raconta le roman de Philippe. La mère,
frappée au cœur, revint entièrement changée. Aussi blanche que la
percale de sa chemise, elle marchait comme on se figure que doivent
marcher les spectres, sans bruit, lentement et par l'effet d'une
puissance surhumaine et cependant presque mécanique. Elle tenait un
bougeoir à la main qui l'éclairait en plein et montra ses yeux fixes
d'horreur. Sans qu'elle le sût, ses cheveux s'étaient éparpillés par un
mouvement de ses mains sur son front; et cette circonstance la rendait
si belle d'horreur, que Joseph resta cloué par l'apparition de ce
remords, par la vision de cette statue de l'Épouvante et du Désespoir.

--Ma tante, dit-elle, prenez mes couverts, j'en ai six, cela fait votre
somme, car je l'ai prise pour Philippe, j'ai cru pouvoir la remettre
avant que vous ne vous en aperçussiez. Oh! j'ai bien souffert.

Elle s'assit. Ses yeux secs et fixes vacillèrent alors un peu.

--C'est lui qui a fait le coup, dit la Descoings tout bas à Joseph.

--Non, non, reprit Agathe. Prenez mes couverts, vendez-les, ils me sont
inutiles, nous mangerons avec les vôtres.

Elle alla dans sa chambre, prit la boîte à couverts, la trouva légère,
l'ouvrit et y vit une reconnaissance du Mont-de-Piété. La pauvre mère
jeta un horrible cri. Joseph et la Descoings accoururent, regardèrent
la boîte, et le sublime mensonge de la mère devint inutile. Tous trois
restèrent silencieux en évitant de se jeter un regard. En ce moment,
par un geste presque fou, Agathe se mit un doigt sur les lèvres pour
recommander le secret que personne ne voulait divulguer. Tous trois ils
revinrent devant le feu dans le salon.

--Tenez, mes enfants, s'écria la Descoings, je suis frappée au cœur:
mon terne sortira, j'en suis sûre. Je ne pense plus à moi, mais à
vous deux! Philippe, dit-elle à sa nièce, est un monstre; il ne vous
aime point malgré tout ce que vous faites pour lui. Si vous ne prenez
pas de précautions contre lui, le misérable vous mettra sur la paille.
Promettez-moi de vendre vos rentes, d'en réaliser le capital et de le
placer en viager. Joseph a un bon état qui le fera vivre. En prenant ce
parti, ma petite, vous ne serez jamais à la charge de Joseph. Monsieur
Desroches veut établir son fils. Le petit Desroches (il avait alors
vingt-six ans) a trouvé une Étude, il vous prendra vos douze mille
francs à rente viagère.

Joseph saisit le bougeoir de sa mère et monta précipitamment à son
atelier, il en revint avec trois cents francs:--Tenez, maman Descoings,
dit-il en lui offrant son pécule, nous n'avons pas à rechercher ce que
vous faites de votre argent, nous vous devons celui qui vous manque, et
le voici presque en entier!

--Prendre ton pauvre petit magot, le fruit de tes privations qui me
font tant souffrir! Es-tu fou, Joseph? s'écria la vieille actionnaire
de la loterie royale de France visiblement partagée entre sa foi
brutale en son terne et cette action qui lui semblait un sacrilége.

--Oh! faites-en ce que vous voudrez, dit Agathe que le mouvement de son
vrai fils émut aux larmes.

La Descoings prit Joseph par la tête et le baisa sur le front:--Mon
enfant, ne me tente pas. Tiens, je perdrais encore. C'est des bêtises,
la loterie!

Jamais rien de si héroïque n'a été dit dans les drames inconnus de la
vie privée. Et, en effet, n'est-ce pas l'affection triomphant d'un vice
invétéré? En ce moment, les cloches de la messe de minuit sonnèrent.

--Et puis il n'est plus temps, reprit la Descoings.

--Oh! dit Joseph, voilà vos calculs de cabale.

Le généreux artiste sauta sur les numéros, s'élança dans l'escalier
et courut faire la mise. Quand Joseph ne fut plus là, Agathe et la
Descoings fondirent en larmes.

--Il y va, le cher amour, s'écriait la joueuse. Mais ce sera tout pour
lui, car c'est son argent!

Malheureusement Joseph ignorait entièrement la situation des bureaux
de loterie que, dans ce temps, les habitués connaissaient dans Paris
comme aujourd'hui les fumeurs connaissent les débits de tabac. Le
peintre alla comme un fou regardant les lanternes. Lorsqu'il demanda
à des passants de lui enseigner un bureau de loterie, on lui répondit
qu'ils étaient fermés, mais que celui du Perron au Palais-Royal restait
quelquefois ouvert un peu plus tard. Aussitôt l'artiste vola vers le
Palais-Royal, où il trouva le bureau fermé.

--Deux minutes de moins et vous auriez pu faire votre mise, lui dit un
des crieurs de billets qui stationnaient au bas du Perron en vociférant
ces singulières paroles:--Douze cents francs pour quarante sous! et
offrant des billets tout faits.

A la lueur du réverbère et des lumières du café de la Rotonde, Joseph
examina si par hasard il y aurait sur ces billets quelques-uns des
numéros de la Descoings; mais il n'en vit pas un seul, et revint
avec la douleur d'avoir fait en vain tout ce qui dépendait de
lui pour satisfaire la vieille femme, à laquelle il raconta ses
disgrâces. Agathe et sa tante allèrent ensemble à la messe de minuit
à Saint-Germain-des-Prés. Joseph se coucha. Le réveillon n'eut pas
lieu. La Descoings avait perdu la tête, Agathe avait au cœur un deuil
éternel. Les deux femmes se levèrent tard. Dix heures sonnèrent quand
la Descoings essaya de se remuer pour faire le déjeuner, qui ne fut
prêt qu'à onze heures et demie. Vers cette heure, des cadres oblongs
appendus au-dessus de la porte des bureaux de loterie contenaient les
numéros sortis. Si la Descoings avait eu son billet, elle serait allée
à neuf heures et demie rue Neuve-des-Petits-Champs savoir son sort, qui
se décidait dans un hôtel contigu au Ministère des Finances, et dont
la place est maintenant occupée par le théâtre et la place Ventadour.
Tous les jours de tirage, les curieux pouvaient admirer à la porte de
cet hôtel un attroupement de vieilles femmes, de cuisinières et de
vieillards qui, dans ce temps, formait un spectacle aussi curieux que
celui de la queue des rentiers le jour du payement des rentes au Trésor.

--Eh! bien, vous voilà richissime! s'écria le vieux Desroches en
entrant au moment où la Descoings savourait sa dernière gorgée de café.

--Comment? s'écria la pauvre Agathe.

--Son terne est sorti, dit-il en présentant la liste des numéros écrits
sur un petit papier et que les buralistes mettaient par centaines dans
une sébile sur leurs comptoirs.

Joseph lut la liste, Agathe lut la liste. La Descoings ne lut rien,
elle fut renversée comme par un coup de foudre; au changement de son
visage, au cri qu'elle jeta, le vieux Desroches et Joseph la portèrent
sur son lit. Agathe alla chercher un médecin. L'apoplexie foudroyait la
pauvre femme, qui ne reprit sa connaissance que vers les quatre heures
du soir; le vieil Haudry, son médecin, annonça que, malgré ce mieux,
elle devait penser à ses affaires et à son salut. Elle n'avait prononcé
qu'un seul mot:--Trois millions!...

Desroches, le père, mis au fait des circonstances, mais avec les
réticences nécessaires, par Joseph, cita plusieurs exemples de joueurs
à qui la fortune avait échappé le jour où ils avaient par fatalité
oublié de faire leurs mises; mais il comprit combien un pareil coup
devait être mortel quand il arrivait après vingt ans de persévérance. A
cinq heures, au moment où le plus profond silence régnait dans ce petit
appartement et où la malade, gardée par Joseph et par sa mère, assis
l'un au pied, l'autre au chevet du lit, attendait son petit-fils que le
vieux Desroches était allé chercher, le bruit des pas de Philippe et
celui de sa canne retentirent dans l'escalier.

--Le voilà! le voilà! s'écria la Descoings qui se mit sur son séant et
put remuer sa langue paralysée.

Agathe et Joseph furent impressionnés par le mouvement d'horreur qui
agitait si vivement la malade. Leur pénible attente fut entièrement
justifiée par le spectacle de la figure bleuâtre et décomposée de
Philippe, par sa démarche chancelante, par l'état horrible de ses yeux
profondément cernés, ternes, et néanmoins hagards; il avait un violent
frisson de fièvre, ses dents claquaient.

--Misère en Prusse! s'écria-t-il. Ni pain ni pâte, et j'ai le gosier en
feu. Eh! bien, qu'y a-t-il? Le diable se mêle toujours de nos affaires.
Ma vieille Descoings est au lit et me fait des yeux grands comme des
soucoupes...

--Taisez-vous, monsieur, lui dit Agathe en se levant, et respectez au
moins le malheur que vous avez causé.

--Oh! _monsieur_?... dit-il en regardant sa mère. Ma chère petite mère,
ce n'est pas bien, vous n'aimez donc plus votre garçon?

--Êtes-vous digne d'être aimé? ne vous souvenez-vous plus de ce que
vous avez fait hier? Aussi pensez à chercher un appartement, vous ne
demeurerez plus avec nous. A compter de demain, reprit-elle, car, dans
l'état où vous êtes, il est bien difficile...

--De me chasser, n'est-ce pas? reprit-il. Ah! vous jouez ici le
mélodrame du _Fils banni_? Tiens! tiens! voilà comment vous prenez les
choses? Eh! bien, vous êtes tous de jolis cocos. Qu'ai-je donc fait de
mal? J'ai pratiqué sur les matelas de la vieille un petit nettoyage.
L'argent ne se met pas dans la laine, que diable! Et où est le crime?
Ne vous a-t-elle pas pris vingt mille francs, elle! Ne sommes-nous pas
ses créanciers? Je me suis remboursé d'autant. Et voilà!...

--Mon Dieu! mon Dieu! cria la mourante en joignant les mains et priant.

--Tais-toi! s'écria Joseph en sautant sur son frère et lui mettant la
main sur la bouche.

--Quart de conversion, par le flanc gauche, moutard de peintre!
répliqua Philippe en mettant sa forte main sur l'épaule de Joseph qu'il
fit tourner et tomber sur une bergère. On ne touche pas comme ça à la
moustache d'un chef d'escadron aux Dragons de la Garde Impériale.

--Mais elle m'a rendu tout ce qu'elle me devait, s'écria Agathe en se
levant et montrant à son fils un visage irrité. D'ailleurs cela ne
regarde que moi, vous la tuez. Sortez, mon fils, dit-elle en faisant
un geste qui usa ses forces, et ne reparaissez jamais devant moi. Vous
être un monstre.

--Je la tue?

--Mais son terne est sorti, cria Joseph, et tu lui as volé l'argent de
sa mise.

--Si elle crève d'un terne rentré, ce n'est donc pas moi qui la tue,
répondit l'ivrogne.

--Mais sortez donc, dit Agathe, vous me faites horreur. Vous avez tous
les vices! Mon Dieu, est-ce mon fils?

Un râle sourd, parti du gosier de la Descoings, avait accru
l'irritation d'Agathe.

--Je vous aime bien encore, vous, ma mère, qui êtes la cause de tous
mes malheurs, dit Philippe. Vous me mettez à la porte, un jour de Noël,
jour de naissance de... comment s'appelle-t-il?... Jésus! Qu'aviez-vous
fait à grand-papa Rouget, à votre père, pour qu'il vous chassât et vous
déshéritât? Si vous ne lui aviez pas déplu, nous aurions été riches
et je n'aurais pas été réduit à la dernière des misères. Qu'avez-vous
fait à votre père, vous qui êtes une bonne femme? Vous voyez bien que
je puis être un bon garçon et tout de même être mis à la porte; moi, la
gloire de la famille.

--La honte! cria la Descoings.

--Tu sortiras ou tu me tueras! s'écria Joseph qui s'élança sur son
frère avec une fureur de lion.

--Mon Dieu! mon Dieu! dit Agathe en se levant et voulant séparer les
deux frères.

En ce moment Bixiou et Haudry le médecin entrèrent. Joseph avait
terrassé son frère et l'avait couché par terre.

--C'est une vraie bête féroce, dit-il. Ne parle pas! ou je te....

--Je me souviendrai de cela, beuglait Philippe.

--Une explication en famille? dit Bixiou.

--Relevez-le, dit le médecin, il est aussi malade que la bonne femme,
déshabillez-le, couchez-le, et tirez-lui ses bottes.

--C'est facile à dire, s'écria Bixiou; mais il faut les lui couper, ses
jambes sont trop enflées...

Agathe prit une paire de ciseaux. Quand elle eut fendu les bottes,
qui dans ce temps se portaient par-dessus des pantalons collants, dix
pièces d'or roulèrent sur le carreau.

--Le voilà, son argent, dit Philippe en murmurant. Satané bête que je
suis, j'ai oublié la réserve. Et moi aussi j'ai raté la fortune!

Le délire d'une horrible fièvre saisit Philippe, qui se mit à
extravaguer. Joseph, aidé par Desroches père qui survint, et par
Bixiou, put donc transporter ce malheureux dans sa chambre. Le docteur
Haudry fut obligé d'écrire un mot pour demander à l'hôpital de la
Charité une camisole de force, car le délire s'accrut au point de faire
craindre que Philippe ne se tuât: il devint furieux. A neuf heures, le
calme se rétablit dans le ménage. L'abbé Loraux et Desroches essayaient
de consoler Agathe qui ne cessait de pleurer au chevet de sa tante,
elle écoutait en secouant la tête, et gardait un silence obstiné;
Joseph et la Descoings connaissaient seuls la profondeur et l'étendue
de sa plaie intérieure.

--Il se corrigera, ma mère, dit enfin Joseph quand Desroches père et
Bixiou furent partis.

--Oh! s'écria la veuve, Philippe a raison: mon père m'a maudite. Je
n'ai pas le droit de... Le voilà, l'argent, dit-elle à la Descoings en
réunissant les trois cents francs de Joseph et les deux cents francs
trouvés sur Philippe. Va voir s'il ne faut pas à boire à ton frère,
dit-elle à Joseph.

--Tiendrez-vous une promesse faite à un lit de mort? dit la Descoings
qui sentait son intelligence près de lui échapper.

--Oui, ma tante.

--Eh! bien, jurez-moi de donner vos fonds en viager au petit Desroches.
Ma rente va vous manquer, et, d'après ce que je vous entends dire, vous
vous laisseriez gruger jusqu'au dernier sou par ce misérable...

--Je vous le jure, ma tante.

La vieille épicière mourut le 31 décembre, cinq jours après avoir reçu
l'horrible coup que le vieux Desroches lui avait innocemment porté. Les
cinq cents francs, le seul argent qu'il y eût dans le ménage, suffirent
à peine à payer les frais de l'enterrement de la veuve Descoings. Elle
ne laissait qu'un peu d'argenterie et de mobilier, dont la valeur fut
donnée à son petit-fils par madame Bridau. Réduite à huit cents francs
de rente viagère que lui fit Desroches fils, qui traita définitivement
d'un titre nu, c'est-à-dire d'une charge sans clientèle, et qui prit
alors ce capital de douze mille francs, Agathe rendit au propriétaire
son appartement au troisième étage, et vendit tout le mobilier inutile.
Quand, au bout d'un mois, le malade entra en convalescence, Agathe
lui expliqua froidement que les frais de la maladie avaient absorbé
tout l'argent comptant; elle serait désormais obligée de travailler
pour vivre, elle l'engagea donc de la manière la plus affectueuse à
reprendre du service et à se suffire à lui-même.

--Vous auriez pu vous épargner ce sermon, dit Philippe en regardant sa
mère d'un œil qu'une complète indifférence rendait froid. J'ai bien vu
que ni vous ni mon frère vous ne m'aimez plus. Je suis maintenant seul
au monde: j'aime mieux cela!

--Rendez-vous digne d'affection, répondit la pauvre mère atteinte
jusqu'au fond du cœur, et nous vous rendrons la nôtre.

--Des bêtises! s'écria-t-il en l'interrompant.

Il prit son vieux chapeau pelé sur les bords, sa canne, se mit le
chapeau sur l'oreille et descendit les escaliers en sifflant.

--Philippe! où vas-tu sans argent? lui cria sa mère qui ne put réprimer
ses larmes. Tiens...

Elle lui tendit cent francs en or enveloppés d'un papier, Philippe
remonta les marches qu'il avait descendues et prit l'argent.

--Eh! bien, tu ne m'embrasses pas? dit-elle en fondant en larmes.

Il serra sa mère sur son cœur, mais sans cette effusion de sentiment
qui donne seule du prix à un baiser.

--Et où vas-tu? lui dit Agathe.

--Chez Florentine, la maîtresse à Giroudeau. En voilà, des amis!
répondit-il brutalement.

Il descendit. Agathe rentra, les jambes tremblantes, les yeux
obscurcis, le cœur serré. Elle se jeta à genoux, pria Dieu de prendre
cet enfant dénaturé sous sa protection, et abdiqua sa pesante maternité.

En février 1822, madame Bridau s'était établie dans la chambre
précédemment occupée par Philippe et située au-dessus de la cuisine
de son ancien appartement. L'atelier et la chambre du peintre se
trouvaient en face, de l'autre côté de l'escalier. En voyant sa mère
réduite à ce point, Joseph avait voulu du moins qu'elle fût le mieux
possible. Après le départ de son frère, il se mêla de l'arrangement de
la mansarde, à laquelle il imprima le cachet des artistes. Il y mit un
tapis. Le lit, disposé simplement, mais avec un goût exquis, eut un
caractère de simplicité monastique. Les murs, tendus d'une percaline à
bon marché, bien choisie, d'une couleur en harmonie avec le mobilier
remis à neuf, rendirent cet intérieur élégant et propre. Il ajouta sur
le carré une double porte et à l'intérieur une portière. La fenêtre fut
cachée par un store qui donnait un jour doux. Si la vie de cette pauvre
mère se restreignait à la plus simple expression que puisse prendre à
Paris la vie d'une femme, Agathe fut du moins mieux que qui que ce soit
dans une situation pareille, grâce à son fils. Pour éviter à sa mère
les ennuis les plus cruels des ménages parisiens, Joseph l'emmena tous
les jours dîner à une table d'hôte de la rue de Beaune où se trouvaient
des femmes comme il faut, des députés, des gens titrés, et qui pour
chaque personne coûtait quatre-vingt-dix francs par mois. Chargée
uniquement du déjeuner, Agathe reprit pour le fils l'habitude que jadis
elle avait pour le père. Malgré les pieux mensonges de Joseph, elle
finit par savoir que son dîner coûtait environ cent francs par mois.
Épouvantée par l'énormité de cette dépense, et n'imaginant pas que
son fils pût gagner beaucoup d'argent à peindre des femmes nues, elle
obtint, grâce à l'abbé Loraux, son confesseur, une place de sept cents
francs par an dans un bureau de loterie appartenant à la comtesse de
Bauvan, la veuve d'un chef de chouans. Les bureaux de loterie, le lot
des veuves protégées, faisaient assez ordinairement vivre une famille
qui s'employait à la gérance. Mais, sous la Restauration, la difficulté
de récompenser, dans les limites du gouvernement constitutionnel, tous
les services rendus, fit donner à des femmes titrées malheureuses, non
pas un, mais deux bureaux de loterie, dont les recettes valaient de
six à dix mille francs. Dans ce cas, la veuve du général ou du noble
ainsi protégé ne tenait pas ses bureaux par elle-même, elle avait des
gérants intéressés. Quand ces gérants étaient garçons, ils ne pouvaient
se dispenser d'avoir avec eux un employé; car le bureau devait rester
toujours ouvert depuis le matin jusqu'à minuit, et les écritures
exigées par le Ministère des Finances étaient d'ailleurs considérables.
La comtesse de Bauvan, à qui l'abbé Loraux expliqua la position de la
veuve Bridau, promit, au cas où son gérant s'en irait, la survivance
pour Agathe; mais, en attendant, elle stipula pour la veuve six cents
francs d'appointements. Obligée d'être au bureau dès dix heures du
matin, la pauvre Agathe eut à peine le temps de dîner. Elle revenait à
sept heures du soir au bureau, d'où elle ne sortait pas avant minuit.
Jamais Joseph, pendant deux ans, ne faillit un seul jour à venir
chercher sa mère le soir pour la ramener rue Mazarine, et souvent il
l'allait prendre pour dîner; ses amis lui virent quitter l'Opéra, les
Italiens et les plus brillants salons pour se trouver avant minuit rue
Vivienne.

Agathe contracta bientôt cette monotone régularité d'existence dans
laquelle les personnes atteintes par des chagrins violents trouvent un
point d'appui. Le matin, après avoir fini sa chambre où il n'y avait
plus ni chats ni petits oiseaux, et préparé le déjeuner au coin de
sa cheminée, elle le portait dans l'atelier, où elle déjeunait avec
son fils. Elle arrangeait la chambre de Joseph, éteignait le feu chez
elle, venait travailler dans l'atelier près du petit poêle en fonte,
et sortait dès qu'il venait un camarade ou des modèles. Quoiqu'elle
ne comprît rien à l'art ni à ses moyens, le silence profond de
l'atelier lui convenait. Sous ce rapport, elle ne fit pas un progrès,
elle n'y mettait aucune hypocrisie, elle s'étonnait vivement de voir
l'importance qu'on attachait à la Couleur, à la Composition, au Dessin.
Quand un des amis du Cénacle ou quelque peintre ami de Joseph, comme
Schinner, Pierre Grassou, Léon de Lora, très-jeune rapin qu'on appelait
alors Mistigris, discutaient, elle venait regarder avec attention et
ne découvrait rien de ce qui donnait lieu à ces grands mots et à ces
chaudes disputes. Elle faisait le linge de son fils, lui raccommodait
ses bas, ses chaussettes; elle arriva jusqu'à lui nettoyer sa palette,
à lui ramasser des linges pour essuyer ses brosses, à tout mettre en
ordre dans l'atelier. En voyant sa mère avoir l'intelligence de ces
petits détails, Joseph la comblait de soins. Si la mère et le fils ne
s'entendaient pas en fait d'Art, ils s'unirent admirablement par la
tendresse. La mère avait son projet. Quand Agathe eut amadoué Joseph,
un matin, pendant qu'il esquissait un immense tableau, réalisé plus
tard et qui ne fut pas compris, elle se hasarda à dire tout haut:--Mon
Dieu! que fait-il?

--Qui?

--Philippe!

--Ah! dam! ce garçon-là mange de la vache enragée. Il se formera.

--Mais il a déjà connu la misère, et peut-être est-ce la misère qui
nous l'a changé. S'il était heureux, il serait bon...

--Tu crois, ma chère mère, qu'il a souffert dans son voyage? mais tu te
trompes, il a fait le carnaval à New-York comme il le fait encore ici...

--S'il souffrait cependant près de nous, ce serait affreux...

--Oui, répondit Joseph. Quant à ce qui me regarde, je donnerais
volontiers de l'argent, mais je ne veux pas le voir. Il a tué la pauvre
Descoings.

--Ainsi, reprit Agathe, tu ne ferais pas son portrait?

--Pour toi, ma mère, je souffrirais le martyre. Je puis bien ne me
souvenir que d'une chose: c'est qu'il est mon frère.

--Son portrait en capitaine de dragons à cheval?

--Oui, j'ai là un beau cheval d'après Gros, et je ne sais à quoi
l'utiliser.

--Eh! bien, va donc savoir chez son ami ce qu'il devient.

--J'irai.

Agathe se leva: ses ciseaux, tout tomba par terre; elle vint embrasser
Joseph sur la tête et cacha deux larmes dans ses cheveux.

--C'est ta passion, à toi, ce garçon, dit-il, et nous avons tous notre
passion malheureuse.

Le soir Joseph alla rue du Sentier, et y trouva, vers quatre heures,
son frère qui remplaçait Giroudeau. Le vieux capitaine de dragons
était passé caissier à un journal hebdomadaire entrepris par son
neveu. Quoique Finot restât propriétaire du petit journal qu'il avait
mis en actions, et dont toutes les actions étaient entre ses mains,
le propriétaire et le rédacteur en chef visible était un de ses amis
nommé Lousteau, précisément le fils du subdélégué d'Issoudun de qui
le grand-père de Bridau avait voulu se venger, et conséquemment le
neveu de madame Hochon. Pour être agréable à son oncle, Finot lui avait
donné Philippe pour remplaçant, en diminuant toutefois de moitié les
appointements. Puis, tous les jours à cinq heures, Giroudeau vérifiait
la caisse et emportait l'argent de la recette journalière. Coloquinte,
l'invalide qui servait de garçon de bureau et qui faisait les courses,
surveillait un peu le capitaine Philippe. Philippe se comportait bien
d'ailleurs. Six cents francs d'appointements et cinq cents francs de
sa croix le faisaient d'autant mieux vivre, que, chauffé pendant la
journée et passant ses soirées aux théâtres où il allait gratis, il
n'avait qu'à penser à sa nourriture et à son logement. Coloquinte
partait avec du papier timbré sur la tête, et Philippe brossait ses
fausses manches en toile verte quand Joseph entra.

--Tiens, voilà le moutard, dit Philippe. Eh! bien, nous allons dîner
ensemble, tu viendras à l'Opéra, Florine et Florentine ont une loge.
J'y vais avec Giroudeau, tu en seras, et tu feras connaissance avec
Nathan!

Il prit sa canne plombée et mouilla son cigare.

--Je ne puis pas profiter de ton invitation, j'ai notre mère à
conduire; nous dînons à table d'hôte.

--Eh! bien, comment va-t-elle, cette pauvre bonne femme?

--Mais elle ne va pas mal, répondit le peintre. J'ai refait le portrait
de notre père et celui de notre tante Descoings. J'ai fini le mien, et
je voudrais donner à notre mère le tien, en uniforme des Dragons de la
Garde Impériale.

--Bien!

--Mais il faut venir poser...

--Je suis tenu d'être, tous les jours, dans cette cage à poulet depuis
neuf heures jusqu'à cinq heures...

--Deux dimanches suffiront.

--Convenu, petit, reprit l'ancien officier d'ordonnance de Napoléon en
allumant son cigare à la lampe du portier.

Quand Joseph expliqua la position de Philippe à sa mère en allant dîner
rue de Beaune, il lui sentit trembler le bras sur le sien, la joie
illumina ce visage passé; la pauvre femme respira comme une personne
débarrassée d'un poids énorme. Le lendemain elle eut pour Joseph des
attentions que son bonheur et la reconnaissance lui inspirèrent, elle
lui garnit son atelier de fleurs et lui acheta deux jardinières. Le
premier dimanche pendant lequel Philippe dut venir poser, Agathe eut
soin de préparer dans l'atelier un déjeuner exquis. Elle mit tout
sur la table, sans oublier un flacon d'eau-de-vie qui n'était qu'à
moitié plein. Elle resta derrière un paravent auquel elle fit un
trou. L'ex-dragon avait envoyé la veille son uniforme, qu'elle ne put
s'empêcher d'embrasser. Quand Philippe posa tout habillé sur un de ces
chevaux empaillés qu'ont les selliers et que Joseph avait loué, Agathe
fut obligée, pour ne pas se trahir, de confondre le léger bruit de ses
larmes avec la conversation des deux frères. Philippe posa deux heures
avant et deux heures après le déjeuner. A trois heures après-midi le
dragon reprit ses habits ordinaires, et, tout en fumant un cigare, il
proposa pour la seconde fois à son frère d'aller dîner ensemble au
Palais-Royal. Il fit sonner de l'or dans son gousset.

--Non, répondit Joseph, tu m'effraies quand je te vois de l'or.

--Ah! çà, vous aurez donc toujours mauvaise opinion de moi ici? s'écria
le lieutenant-colonel d'une voix tonnante. On ne peut donc pas faire
des économies!

--Non, non, répondit Agathe en sortant de sa cachette et venant
embrasser son fils. Allons dîner avec lui, Joseph.

Joseph n'osa pas gronder sa mère, il s'habilla, et Philippe les mena
vers la rue Montorgueil, au Rocher de Cancale, où il leur donna un
dîner splendide dont la carte s'éleva jusqu'à cent francs.

--Diantre! dit Joseph inquiet, avec onze cents francs d'appointements,
tu fais, comme Ponchard dans _la Dame Blanche_, des économies à pouvoir
acheter des terres.

--Bah! je suis en veine, répondit le dragon qui avait énormément bu.

En entendant ce mot dit sur le pas de la porte et avant de monter
en voiture pour aller au spectacle, car Philippe menait sa mère au
Cirque-Olympique, seul théâtre où son confesseur lui permît d'aller,
Joseph serra le bras de sa mère qui feignit aussitôt d'être indisposée,
et qui refusa le spectacle. Philippe reconduisit alors sa mère et
son frère rue Mazarine, où, quand elle se trouva seule avec Joseph
dans sa mansarde, elle resta profondément silencieuse. Le dimanche
suivant, Philippe vint poser. Cette fois sa mère assista visiblement
à la séance. Elle servit le déjeuner et put questionner le dragon.
Elle apprit alors que le neveu de la vieille madame Hochon, l'amie
de sa mère, jouait un certain rôle dans la littérature. Philippe et
son ami Giroudeau se trouvaient dans une société de journalistes,
d'actrices, de libraires, et y étaient considérés en qualité de
caissiers. Philippe, qui buvait toujours du kirsch en posant après le
déjeuner, eut la langue déliée. Il se vanta de redevenir un personnage
avant peu de temps. Mais, sur une question de Joseph relative à ses
moyens pécuniaires, il garda le silence. Par hasard il n'y avait pas
de journal le lendemain à cause d'une fête, et Philippe, pour en
finir, proposa de venir poser le lendemain. Joseph lui représenta que
l'époque du Salon approchait, il n'avait pas l'argent des deux cadres
pour ses tableaux, et ne pouvait se le procurer qu'en achevant la copie
d'un Rubens que voulait avoir un marchand de tableaux nommé Magus.
L'original appartenait à un riche banquier suisse qui ne l'avait prêté
que pour dix jours, la journée de demain était la dernière, il fallait
donc absolument remettre la séance au prochain dimanche.

--C'est ça? dit Philippe en regardant le tableau de Rubens posé sur un
chevalet.

--Oui, répondit Joseph. Cela vaut vingt mille francs. Voilà ce que peut
le génie. Il y a des morceaux de toile qui valent des cent mille francs.

--Moi, j'aime mieux ta copie, dit le dragon.

--Elle est plus jeune, dit Joseph en riant; mais ma copie ne vaut
que mille francs. Il me faut demain pour lui donner tous les tons de
l'original et la vieillir afin qu'on ne les reconnaisse pas.

--Adieu, ma mère, dit Philippe en embrassant Agathe. A dimanche
prochain.

Le lendemain, Elie Magus devait venir chercher sa copie. Un ami de
Joseph, qui travaillait pour ce marchand, Pierre Grassou, voulut voir
cette copie finie. Pour lui jouer un tour, en l'entendant frapper,
Joseph Bridau mit sa copie vernie avec un vernis particulier à la
place de l'original, et plaça l'original sur son chevalet. Il mystifia
complétement Pierre Grassou de Fougères, qui fut émerveillé de ce tour
de force.

--Tromperais-tu le vieil Elie Magus? lui dit Pierre Grassou.

--Nous allons voir, dit Joseph.

Le marchand ne vint pas, il était tard. Agathe dînait chez madame
Desroches qui venait de perdre son mari. Joseph proposa donc à Pierre
Grassou de venir à sa table d'hôte. En descendant il laissa, suivant
ses habitudes, la clef de son atelier à la portière.

--Je dois poser ce soir, dit Philippe à la portière une heure après
le départ de son frère. Joseph va revenir et je vais l'attendre dans
l'atelier.

La portière donna la clef, Philippe monta, prit la copie en croyant
prendre le tableau, puis il redescendit, remit la clef à la portière en
paraissant avoir oublié quelque chose et alla vendre le Rubens trois
mille francs. Il avait eu la précaution de prévenir Elie Magus de la
part de son frère de ne venir que le lendemain. Le soir, quand Joseph,
qui ramenait sa mère de chez madame veuve Desroches, rentra, le portier
lui parla de la lubie de son frère, qui était aussitôt sorti qu'entré.

--Je suis perdu s'il n'a pas eu la délicatesse de ne prendre que la
copie, s'écria le peintre en devinant le vol. Il monta rapidement les
trois étages, se précipita dans son atelier, et dit:--Dieu soit loué!
il a été ce qu'il sera toujours, un vil coquin!

Agathe, qui avait suivi Joseph, ne comprenait rien à cette parole: mais
quand son fils la lui eut expliquée, elle resta debout sans larmes aux
yeux.

--Je n'ai donc plus qu'un fils, dit-elle d'une voix faible.

--Nous n'avons pas voulu le déshonorer aux yeux des étrangers, reprit
Joseph; mais maintenant il faut le consigner chez le portier. Désormais
nous garderons nos clefs. J'achèverai sa maudite figure de mémoire, il
y manque peu de chose.

--Laisse-la comme elle est, il me ferait trop de mal à voir, répondit
la mère atteinte au fond du cœur et stupéfaite de tant de lâcheté.

Philippe savait à quoi devait servir l'argent de cette copie, il
connaissait l'abîme où il plongeait son frère, et n'avait rien
respecté. Depuis ce dernier crime, Agathe ne parla plus de Philippe, sa
figure prit l'expression d'un désespoir amer, froid et concentré; une
pensée la tuait.

--Quelque jour, se disait-elle, nous verrons Bridau devant les
tribunaux!

Deux mois après, au moment où Agathe allait entrer dans son bureau
de loterie, un matin, il se présenta, pour voir madame Bridau, qui
déjeunait avec Joseph, un vieux militaire se disant l'ami de Philippe
et amené par une affaire urgente.

Quand Giroudeau se nomma, la mère et le fils tremblèrent d'autant
plus que l'ex-dragon avait une physionomie de vieux loup de mer
peu rassurante. Ses deux yeux gris éteints, sa moustache pie, ses
restes de chevelure ébouriffés autour de son crâne couleur beurre
frais offraient je ne sais quoi d'éraillé, de libidineux. Il portait
une vieille redingote gris de fer ornée de la rosette d'officier de
la Légion-d'Honneur, et qui croisait difficilement sur un ventre de
cuisinier en harmonie avec sa bouche fendue jusqu'aux oreilles, avec
de fortes épaules. Son torse reposait sur de petites jambes grêles.
Enfin il montrait un teint enluminé aux pommettes qui révélait une vie
joyeuse. Le bas des joues, fortement ridé, débordait un col de velours
noir usé. Entre autres enjolivements, l'ex-dragon avait d'énormes
boucles d'or aux oreilles.

--Quel _noceur_! se dit Joseph en employant une expression populaire
passée dans les ateliers.

--Madame, dit l'oncle et le caissier de Finot, votre fils se trouve
dans une situation si malheureuse, qu'il est impossible à ses amis de
ne pas vous prier de partager les charges assez lourdes qu'il leur
impose; il ne peut plus remplir sa place au journal, et mademoiselle
Florentine de la Porte-Saint-Martin le loge chez elle, rue de Vendôme,
dans une pauvre mansarde. Philippe est mourant, si son frère et vous
vous ne pouvez payer le médecin et les remèdes, nous allons être
forcés, dans l'intérêt même de sa guérison, de le faire transporter aux
Capucins; tandis que pour trois cents francs nous le garderions: il lui
faut absolument une garde, il sort le soir pendant que mademoiselle
Florentine est au théâtre, il prend alors des choses irritantes,
contraires à sa maladie et à son traitement; et comme nous l'aimons,
il nous rend vraiment malheureux. Ce pauvre garçon a engagé sa pension
pour trois ans, il est remplacé provisoirement au journal et n'a plus
rien; mais il va se tuer, madame, si nous ne le mettons pas à la maison
de santé du docteur Dubois. Cet hospice décent coûtera dix francs par
jour. Nous ferons, Florentine et moi, la moitié d'un mois, faites
l'autre?... Allez! il n'en aura guère que pour deux mois!

--Monsieur, il est difficile qu'une mère ne vous soit pas éternellement
reconnaissante de ce que vous faites pour son fils, répondit Agathe;
mais ce fils est retranché de mon cœur; et, quant à de l'argent, je
n'en ai point. Pour ne pas être à la charge de mon fils que voici,
qui travaille nuit et jour, qui se tue et qui mérite tout l'amour
de sa mère, j'entre après demain dans un bureau de loterie comme
sous-gérante. A mon âge!

--Et vous, jeune homme, dit le vieux dragon à Joseph, voyons? Ne
ferez-vous pas pour votre frère ce que font une pauvre danseuse de la
Porte-Saint-Martin et un vieux militaire?...

--Tenez, voulez-vous, dit Joseph impatienté, que je vous exprime en
langage d'artiste l'objet de votre visite? Eh! bien, vous venez nous
_tirer une carotte_.

--Demain, donc, votre frère ira à l'hôpital du Midi.

--Il y sera très-bien, reprit Joseph. Si jamais j'étais en pareil cas,
j'irais, moi!

Giroudeau se retira très-désappointé, mais aussi très-sérieusement
humilié d'avoir à mettre aux Capucins un homme qui avait porté les
ordres de l'Empereur pendant la bataille de Montereau. Trois mois
après, vers la fin du mois de juillet, un matin, en allant à son
bureau de loterie, Agathe, qui prenait par le Pont-Neuf pour éviter de
donner le sou du Pont-des-Arts, aperçut le long des boutiques du quai
de l'École où elle longeait le parapet, un homme portant la livrée de
la misère du second ordre et qui lui causa un éblouissement: elle lui
trouva quelque ressemblance avec Philippe. Il existe en effet à Paris
trois Ordres de misère. D'abord, la misère de l'homme qui conserve les
apparences et à qui l'avenir appartient: misère des jeunes gens, des
artistes, des gens du monde momentanément atteints. Les indices de
cette misère ne sont visibles qu'au microscope de l'observateur le plus
exercé. Ces gens constituent l'Ordre Équestre de la misère, ils vont
encore en cabriolet. Dans le second Ordre se trouvent les vieillards
à qui tout est indifférent, qui mettent au mois de juin la croix de
la Légion-d'Honneur sur une redingote d'alpaga. C'est la misère des
vieux rentiers, des vieux employés qui vivent à Sainte-Périne, et qui
du vêtement extérieur ne se soucient plus guère. Enfin la misère en
haillons, la misère du peuple, la plus poétique d'ailleurs, et que
Callot, qu'Hogart, que Murillo, Charlet, Raffet, Gavarni, Meissonnier,
que l'Art adore et cultive, au carnaval surtout! L'homme en qui la
pauvre Agathe crut reconnaître son fils était à cheval sur les deux
derniers Ordres. Elle aperçut un col horriblement usé, un chapeau
galeux, des bottes éculées et rapiécées, une redingote filandreuse
à boutons sans moule, dont les capsules béantes ou recroquevillées
étaient en parfaite harmonie avec des poches usées et un collet
crasseux. Des vestiges de duvet disaient assez que, si la redingote
contenait quelque chose, ce ne pouvait être que de la poussière.
L'homme sortit des mains aussi noires que celles d'un ouvrier, d'un
pantalon gris de fer, décousu. Enfin, sur la poitrine, un gilet de
laine tricotée, bruni par l'usage, qui débordait les manches, qui
passait au-dessus du pantalon, se voyait partout et tenait sans doute
lieu de linge. Philippe portait un garde-vue en taffetas vert et
en fil d'archal. Sa tête presque chauve, son teint, sa figure hâve
disaient assez qu'il sortait du terrible hôpital du Midi. Sa redingote
bleue, blanchie aux lisières, était toujours décorée de la rosette.
Aussi les passants regardaient-ils _ce brave_, sans doute une victime
du gouvernement, avec une curiosité mêlée de pitié; car la rosette
inquiétait le regard et jetait l'ultra le plus féroce en des doutes
honorables pour la Légion-d'Honneur. En ce temps, quoiqu'on eût essayé
de déconsidérer cet Ordre par des promotions sans frein, il n'y avait
pas en France cinquante-trois mille personnes décorées. Agathe sentit
tressaillir son être intérieur. S'il lui était impossible d'aimer ce
fils, elle pouvait encore beaucoup souffrir par lui. Atteinte par
un dernier rayon de maternité, elle pleura quand elle vit faire au
brillant officier d'ordonnance de l'Empereur le geste d'entrer dans un
débit de tabac pour y acheter un cigare, et s'arrêter sur le seuil:
il avait fouillé dans sa poche et n'y trouvait rien. Agathe traversa
rapidement le quai, prit sa bourse, la mit dans la main de Philippe, et
se sauva comme si elle venait de commettre un crime. Elle resta deux
jours sans pouvoir rien prendre: elle avait toujours devant les yeux
l'horrible figure de son fils mourant de faim dans Paris.

--Après avoir épuisé l'argent de ma bourse, qui lui en donnera?
pensait-elle. Giroudeau ne nous trompait pas: Philippe sort de
l'hôpital.

Elle ne voyait plus l'assassin de sa pauvre tante, le fléau de la
famille, le voleur domestique, le joueur, le buveur, le débauché de
bas étage; elle voyait un convalescent mourant de faim, un fumeur
sans tabac. Elle devint, à quarante-sept ans, comme une femme de
soixante-dix ans. Ses yeux se ternirent alors dans les larmes et la
prière. Mais ce ne fut pas le dernier coup que ce fils devait lui
porter, et sa prévision la plus horrible fut réalisée. On découvrit
alors une conspiration d'officiers au sein de l'armée, et l'on cria
par les rues l'extrait du _Moniteur_ qui contenait des détails sur les
arrestations.

Agathe entendit du fond de sa cage, dans le bureau de loterie de la rue
Vivienne, le nom de Philippe Bridau. Elle s'évanouit, et le gérant,
qui comprit sa peine et la nécessité de faire des démarches, lui donna
un congé de quinze jours.

--Ah! mon ami, c'est nous, avec notre rigueur, qui l'avons poussé là,
dit-elle à Joseph en se mettant au lit.

--Je vais aller voir Desroches, lui répondit Joseph.

Pendant que l'artiste confiait les intérêts de son frère à Desroches,
qui passait pour le plus madré, le plus astucieux des avoués de Paris,
et qui d'ailleurs rendait des services à plusieurs personnages, entre
autres à Des Lupeaulx, alors Secrétaire-Général d'un Ministère,
Giroudeau se présentait chez la veuve, qui, cette fois, eut confiance
en lui.

--Madame, lui dit-il, trouvez douze mille francs, et votre fils sera
mis en liberté, faute de preuves. Il s'agit d'acheter le silence de
deux témoins.

--Je les aurai, dit la pauvre mère sans savoir où ni comment.

Inspirée par le danger, elle écrivit à sa marraine, la vieille madame
Hochon, de les demander à Jean-Jacques Rouget, pour sauver Philippe.
Si Rouget refusait, elle pria madame Hochon de les lui prêter en
s'engageant à les lui rendre en deux ans. Courrier par courrier, elle
reçut la lettre suivante:

    «Ma petite, quoique votre frère ait, bel et bien, quarante
    mille livres de rente, sans compter l'argent économisé
    depuis dix-sept années, que monsieur Hochon estime à plus de
    six cent mille francs, il ne donnera pas deux liards pour
    des neveux qu'il n'a jamais vus. Quant à moi, vous ignorez
    que je ne disposerai pas de six livres tant que mon mari
    vivra. Hochon est le plus grand avare d'Issoudun, j'ignore
    ce qu'il fait de son argent, il ne donne pas vingt francs
    par an à ses petits-enfants; pour emprunter, j'aurais besoin
    de son autorisation, et il me la refuserait. Je n'ai pas
    même tenté de faire parler à votre frère, qui a chez lui
    une concubine de laquelle il est le très-humble serviteur.
    C'est pitié que de voir comment le pauvre homme est traité
    chez lui, quand il a une sœur et des neveux. Je vous ai
    fait sous-entendre à plusieurs reprises que votre présence
    à Issoudun pouvait sauver votre frère, et arracher pour
    vos enfants, des griffes de cette vermine, une fortune de
    quarante et peut-être soixante mille livres de rente; mais
    vous ne me répondez pas ou vous paraissez ne m'avoir jamais
    comprise. Aussi suis-je obligée de vous écrire aujourd'hui
    sans aucune précaution épistolaire. Je prends bien part au
    malheur qui vous arrive, mais je ne puis que vous plaindre,
    ma chère mignonne. Voici pourquoi je ne puis vous être bonne
    à rien: à quatre-vingt-cinq ans, Hochon fait ses quatre
    repas, mange de la salade avec des œufs durs le soir, et
    court comme un lapin. J'aurai passé ma vie entière, car il
    fera mon épitaphe, sans avoir vu vingt livres dans ma bourse.
    Si vous voulez venir à Issoudun combattre l'influence de la
    concubine sur votre frère, comme il y a des raisons pour
    que Rouget ne vous reçoive pas chez lui, j'aurai déjà bien
    de la peine à obtenir de mon mari la permission de vous
    avoir chez moi. Mais vous pouvez y venir, il m'obéira sur
    ce point. Je connais un moyen d'obtenir ce que je veux de
    lui, c'est de lui parler de mon testament. Cela me semble si
    horrible que je n'y ai jamais eu recours; mais pour vous, je
    ferai l'impossible. J'espère que votre Philippe s'en tirera,
    surtout si vous prenez un bon avocat; mais arrivez le plus
    tôt possible à Issoudun. Songez qu'à cinquante-sept ans votre
    imbécile de frère est plus chétif et plus vieux que monsieur
    Hochon. Ainsi la chose presse. On parle déjà d'un testament
    qui vous priverait de la succession; mais, au dire de
    monsieur Hochon, il est toujours temps de le faire révoquer.
    Adieu, ma petite Agathe, que Dieu vous aide! et comptez aussi
    sur votre marraine qui vous aime,

    »MAXIMILIENNE HOCHON, née LOUSTEAU.

    »_P.-S._ Mon neveu Étienne, qui écrit dans les journaux et
    qui s'est lié, dit-on, avec votre fils Philippe, est-il venu
    vous rendre ses devoirs? Mais venez, nous causerons de lui.»

Cette lettre occupa fortement Agathe, elle la montra nécessairement à
Joseph, à qui elle fut forcée de raconter la proposition de Giroudeau.
L'artiste, qui devenait prudent dès qu'il s'agissait de son frère, fit
remarquer à sa mère qu'elle devait tout communiquer à Desroches.

Frappés de la justesse de cette observation, le fils et la mère
allèrent le lendemain matin, dès six heures, trouver Desroches, rue de
Bussy. Cet avoué, sec comme défunt son père, à la voix aigre, au teint
âpre, aux yeux implacables, à visage de fouine qui se lèche les lèvres
du sang des poulets, bondit comme un tigre en apprenant la visite et la
proposition de Giroudeau.

--Ah çà, mère Bridau, s'écria-t-il de sa petite voix cassée, jusqu'à
quand serez-vous la dupe de votre maudit brigand de fils? Ne donnez pas
deux liards! Je vous réponds de Philippe, c'est pour sauver son avenir
que je tiens à le laisser juger par la Cour des Pairs, vous avez peur
de le voir condamné, mais Dieu veuille que son avocat laisse obtenir
une condamnation contre lui. Allez à Issoudun, sauvez la fortune de vos
enfants. Si vous n'y parvenez pas, si votre frère a fait un testament
en faveur de cette femme, et si vous ne savez pas le faire révoquer...
eh! bien, rassemblez au moins les éléments d'un procès en captation,
je le mènerai. Mais vous êtes trop honnête femme pour savoir trouver
les bases d'une instance de ce genre! Aux vacances, j'irai, moi! à
Issoudun..... si je puis.

Ce: «J'irai moi!» fit trembler l'artiste dans sa peau. Desroches cligna
de l'œil pour dire à Joseph de laisser aller sa mère un peu en avant,
et il le garda pendant un moment seul.

--Votre frère est un grand misérable, il est volontairement ou
involontairement la cause de la découverte de la conspiration, car le
drôle est si fin qu'on ne peut pas savoir la vérité là-dessus. Entre
niais ou traître, choisissez-lui un rôle. Il sera sans doute mis sous
la surveillance de la haute police, voilà tout. Soyez tranquille, il
n'y a que moi qui sache ce secret. Courez à Issoudun avec votre mère,
vous avez de l'esprit, tâchez de sauver cette succession.

--Allons, ma pauvre mère, Desroches a raison, dit-il en rejoignant
Agathe dans l'escalier; j'ai vendu mes deux tableaux, partons pour le
Berry, puisque tu as quinze jours à toi.

Après avoir écrit à sa marraine pour lui annoncer son arrivée,
Agathe et Joseph se mirent en route le lendemain soir pour Issoudun,
abandonnant Philippe à sa destinée. La diligence passa par la rue
d'Enfer pour prendre la route d'Orléans. Quand Agathe aperçut le
Luxembourg où Philippe avait été transféré, elle ne put s'empêcher de
dire:--Sans les Alliés il ne serait pourtant pas là!

Bien des enfants auraient fait un mouvement d'impatience, auraient
souri de pitié; mais l'artiste, qui se trouvait seul avec sa mère dans
le coupé, la saisit, la pressa contre son cœur, en disant:--O mère! tu
es mère comme Raphaël était peintre! Et tu seras toujours une imbécile
de mère!

Bientôt arrachée à ses chagrins par les distractions de la route,
madame Bridau fut contrainte à songer au but de son voyage.
Naturellement, elle relut la lettre de madame Hochon qui avait si
fort ému l'avoué Desroches. Frappée alors des mots _concubine_ et
_vermine_ que la plume d'une septuagénaire aussi pieuse que respectable
avait employés pour désigner la femme en train de dévorer la fortune
de Jean-Jacques Rouget, traité lui-même d'_imbécile_, elle se
demanda comment elle pouvait, par sa présence à Issoudun, sauver une
succession. Joseph, ce pauvre artiste si désintéressé, savait peu de
chose du Code, et l'exclamation de sa mère le préoccupa.

--Avant de nous envoyer sauver une succession, notre ami Desroches
aurait bien dû nous expliquer les moyens par lesquels on s'en empare,
s'écria-t-il.

--Autant que ma tête, étourdie encore à l'idée de savoir Philippe en
prison, sans tabac peut-être, sur le point de comparaître à la Cour
des Pairs, me laisse de mémoire, repartit Agathe, il me semble que le
jeune Desroches nous a dit de rassembler les éléments d'un procès en
captation, pour le cas où mon frère aurait fait un testament en faveur
de cette... cette... femme.

--Il est bon là, Desroches!... s'écria le peintre. Bah! si nous n'y
comprenons rien, je le prierai d'y aller.

--Ne nous cassons pas la tête inutilement, dit Agathe. Quand nous
serons à Issoudun, ma marraine nous guidera.

Cette conversation, tenue au moment où, après avoir changé de voiture
à Orléans, madame Bridau et Joseph entraient en Sologne, indique
assez l'incapacité du peintre et de sa mère à jouer le rôle auquel le
terrible maître Desroches les destinait. Mais en revenant à Issoudun
après trente ans d'absence, Agathe allait y trouver de tels changements
dans les mœurs qu'il est nécessaire de tracer en peu de mots un tableau
de cette ville. Sans cette peinture, on comprendrait difficilement
l'héroïsme que déployait madame Hochon en secourant sa filleule, et
l'étrange situation de Jean-Jacques Rouget. Quoique le docteur eût fait
considérer Agathe comme une étrangère à son fils, il y avait, pour un
frère, quelque chose d'un peu trop extraordinaire à rester trente ans
sans donner signe de vie à sa sœur. Ce silence reposait évidemment
sur des circonstances bizarres que des parents, autres que Joseph et
Agathe, auraient depuis long-temps voulu connaître. Enfin il existait
entre l'état de la ville et les intérêts des Bridau certains rapports
qui se reconnaîtront dans le cours même du récit.

N'en déplaise à Paris, Issoudun est une des plus vieilles villes de
France. Malgré les préjugés historiques qui font de l'Empereur Probus
le Noé des Gaules, César a parlé de l'excellent vin de Champ-Fort (_de
Campo Forti_), un des meilleurs clos d'Issoudun. Rigord s'exprime
sur le compte de cette ville en termes qui ne laissent aucun doute
sur sa grande population et sur son immense commerce. Mais ces deux
témoignages assigneraient un âge assez médiocre à cette ville en
comparaison de sa haute antiquité. En effet, des fouilles récemment
opérées par un savant archéologue de cette ville, M. Armand Pérémet,
ont fait découvrir sous la célèbre tour d'Issoudun une basilique
du cinquième siècle, la seule probablement qui existe en France.
Cette église garde, dans ses matériaux mêmes, la signature d'une
civilisation antérieure, car ses pierres proviennent d'un temple romain
qu'elle a remplacé. Ainsi, d'après les recherches de cet antiquaire,
Issoudun comme toutes les villes de France dont la terminaison
ancienne ou moderne comporte le DUN (_dunum_), offrirait dans son
nom le certificat d'une existence autochthone. Ce mot Dun, l'apanage
de toute éminence consacrée par le culte druidique, annoncerait un
établissement militaire et religieux des Celtes. Les Romains auraient
bâti sous le Dun des Gaulois un temple à Isis. De là, selon Chaumon,
le nom de la ville: Is-sous-Dun! Is serait l'abréviation d'Isis.
Richard-Cœur-de-Lion a bien certainement bâti la fameuse tour où il
a frappé monnaie, au-dessus d'une basilique du cinquième siècle, le
troisième monument de la troisième religion de cette vieille ville.
Il s'est servi de cette église comme d'un point d'arrêt nécessaire
à l'exhaussement de son rempart, et l'a conservée en la couvrant de
ses fortifications féodales, comme d'un manteau. Issoudun était alors
le siége de la puissance éphémère des Routiers et des Cottereaux,
_condottieri_ que Henri II opposa à son fils Richard, lors de sa
révolte comme comte de Poitou. L'histoire de l'Aquitaine, qui n'a pas
été faite par les Bénédictins, ne se fera sans doute point, car il n'y
a plus de Bénédictins. Aussi ne saurait-on trop éclaircir ces ténèbres
archéologiques dans l'histoire de nos mœurs, toutes les fois que
l'occasion s'en présente. Il existe un autre témoignage de l'antique
puissance d'Issoudun dans la canalisation de la Tournemine, petite
rivière exhaussée de plusieurs mètres sur une grande étendue de pays
au-dessus du niveau de la Théols, la rivière qui entoure la ville. Cet
ouvrage est dû, sans aucun doute, au génie romain. Enfin le faubourg
qui s'étend du Château vers le nord est traversé par une rue, nommée
depuis plus de deux mille ans, la rue de Rome. Le faubourg lui-même
s'appelle faubourg de Rome. Les habitants de ce faubourg, dont la
race, le sang, la physionomie ont d'ailleurs un cachet particulier,
se disent descendants des Romains. Ils sont presque tous vignerons et
d'une remarquable roideur de mœurs, due sans doute à leur origine, et
peut-être à leur victoire sur les Cottereaux et les Routiers, qu'ils
ont exterminés au douzième siècle dans la plaine de Charost. Après
l'insurrection de 1830, la France fut trop agitée pour avoir donné son
attention à l'émeute des vignerons d'Issoudun, qui fut terrible, dont
les détails n'ont pas été d'ailleurs publiés, et pour cause. D'abord,
les bourgeois d'Issoudun ne permirent point aux troupes d'entrer en
ville. Ils voulurent répondre eux-mêmes de leur cité, selon les us et
coutumes de la bourgeoisie au Moyen-Age. L'autorité fut obligée de
céder à des gens appuyés par six ou sept mille vignerons qui avaient
brûlé toutes les archives et les bureaux des Contributions Indirectes,
et qui traînaient de rue en rue un employé de l'Octroi, disant à chaque
réverbère:--C'est là que faut le pendre! Le pauvre homme fut arraché
à ces furieux par la Garde nationale, qui lui sauva la vie en le
conduisant en prison sous prétexte de lui faire son procès. Le général
n'entra qu'en vertu d'une capitulation faite avec les vignerons, et il
y eut du courage à pénétrer leurs masses; car, au moment où il parut à
l'Hôtel-de-Ville, un homme du faubourg de Rome lui passa son _volant_
au cou (le volant est cette grosse serpe attachée à une perche qui sert
à tailler les arbres), et lui cria:--_Pu d'commis ou y a rin de fait!_
Ce vigneron aurait abattu la tête à celui que seize ans de guerre
avaient respecté, sans la rapide intervention d'un des chefs de la
révolte à qui l'on promit de _demander aux Chambres la suppression des
rats de cave_!...

Au quatorzième siècle Issoudun avait encore seize à dix-sept mille
habitants, reste d'une population double au temps de Rigord. Charles
VII y possédait un hôtel qui subsiste, et connu jusqu'au dix-huitième
siècle sous le nom de Maison du Roy. Cette ville, alors le centre
du commerce des laines, en approvisionnait une partie de l'Europe
et fabriquait sur une grande échelle des draps, des chapeaux, et
d'excellents gants de _chevreautin_. Sous Louis XIV, Issoudun, à qui
l'on dut Baron et Bourdaloue, était toujours citée comme une ville
d'élégance, de beau langage et de bonne société. Dans son histoire
de Sancerre, le curé Poupart prétendait les habitants d'Issoudun
remarquables, entre tous les Berrichons, par leur finesse et par leur
_esprit naturel_. Aujourd'hui cette splendeur et cet esprit ont disparu
complétement. Issoudun, dont l'étendue atteste l'ancienne importance,
se donne douze mille âmes de population en y comprenant les vignerons
de quatre énormes faubourgs: ceux de Saint-Paterne, de Vilatte, de
Rome et des Alouettes, qui sont des petites villes. La bourgeoisie,
comme celle de Versailles, est au large dans les rues. Issoudun
conserve encore le marché des laines du Berry, commerce menacé par
les améliorations de la race ovine qui s'introduisent partout et que
le Berry n'adopte point. Les vignobles d'Issoudun produisent un vin
qui se boit dans deux départements, et qui, s'il se fabriquait comme
la Bourgogne et la Gascogne fabriquent le leur, deviendrait un des
meilleurs vins de France. Hélas! _faire comme faisaient nos pères_,
ne rien innover, telle est la loi du pays. Les vignerons continuent
donc à laisser la râpe pendant la fermentation, ce qui rend détestable
un vin qui pourrait être la source de nouvelles richesses et un objet
d'activité pour le pays. Grâce à l'âpreté que la râpe lui communique
et qui, dit-on, se modifie avec l'âge, ce vin traverse un siècle!
Cette raison donnée par le Vignoble est assez importante en œnologie
pour être publiée. Guillaume-le-Breton a d'ailleurs célébré dans sa
Philippide cette propriété par quelques vers.

La décadence d'Issoudun s'explique donc par l'esprit d'immobilisme
poussé jusqu'à l'ineptie et qu'un seul fait fera comprendre. Quand
on s'occupa de la route de Paris à Toulouse, il était naturel de la
diriger de Vierzon sur Châteauroux, par Issoudun. La route eût été
plus courte qu'en la dirigeant, comme elle l'est, par Vatan. Mais
les notabilités du pays et le conseil municipal d'Issoudun, dont la
délibération existe, dit-on, demandèrent la direction par Vatan, en
objectant que, si la grande route traversait leur ville, les vivres
augmenteraient de prix, et que l'on serait exposé à payer les poulets
trente sous. On ne trouve l'analogue d'un pareil acte que dans les
contrées les plus sauvages de la Sardaigne, pays si peuplé, si riche
autrefois, aujourd'hui si désert. Quand le roi Charles-Albert, dans
une louable pensée de civilisation, voulut joindre Sassari, seconde
capitale de l'île, à Cagliari par une belle et magnifique route, la
seule qui existe dans cette savane appelée la Sardaigne, le tracé
direct exigeait qu'elle passât par Bonorva, district habité par des
gens insoumis, d'autant plus comparables à nos tribus arabes qu'ils
descendent des Maures. En se voyant sur le point d'être gagnés par
la civilisation, les sauvages de Bonorva, sans prendre la peine de
délibérer, signifièrent leur opposition au tracé. Le gouvernement ne
tint aucun compte de cette opposition. Le premier ingénieur qui vint
planter le premier jalon reçut une balle dans la tête et mourut sur son
jalon. On ne fit aucune recherche à ce sujet, et la route décrit une
courbe qui l'allonge de huit lieues.

A Issoudun, l'avilissement croissant du prix des vins qui se consomment
sur place, en satisfaisant ainsi le désir de la bourgeoisie de vivre à
bon marché, prépare la ruine des vignerons, de plus en plus accablés
par les frais de culture et par l'impôt; de même que la ruine du
commerce des laines et du pays est préparée par l'impossibilité
d'améliorer la race ovine. Les gens de la campagne ont une horreur
profonde pour toute espèce de changement, même pour celui qui leur
paraît utile à leurs intérêts. Un Parisien trouve dans la campagne un
ouvrier qui mangeait à dîner une énorme quantité de pain, de fromage
et de légumes; il lui prouve que, s'il substituait à cette nourriture
une portion de viande, il se nourrirait mieux, à meilleur marché, qu'il
travaillerait davantage, et n'userait pas si promptement son capital
d'existence. Le Berrichon reconnaît la justesse du calcul.--Mais les
_disettes_! monsieur, répondit-il.--Quoi, les _disettes_?.....--Eh!
bien, oui, quoi qu'on dirait?--Il serait la fable de tout le pays, fit
observer le propriétaire sur les terres de qui la scène avait lieu,
on le croirait riche comme un bourgeois, il a enfin peur de l'opinion
publique, il a peur d'être montré au doigt, de passer pour un homme
faible ou malade..... Voilà comme nous sommes dans ce pays-ci! Beaucoup
de bourgeois disent cette dernière phrase avec un sentiment d'orgueil
caché. Si l'ignorance et la routine sont invincibles dans les campagnes
où l'on abandonne les paysans à eux-mêmes, la ville d'Issoudun est
arrivée à une complète stagnation sociale. Obligée de combattre la
dégénérescence des fortunes par une économie sordide, chaque famille
vit chez soi. D'ailleurs, la société s'y trouve à jamais privée de
l'antagonisme qui donne du ton aux mœurs. La ville ne connaît plus
cette opposition de deux forces à laquelle on a dû la vie des États
italiens au Moyen-âge. Issoudun n'a plus de nobles. Les Cottereaux,
les Routiers, la Jacquerie, les guerres de religion et la Révolution
y ont totalement supprimé la noblesse. La ville est très-fière de ce
triomphe. Issoudun a constamment refusé, toujours pour maintenir le
bon marché des vivres, d'avoir une garnison. Elle a perdu ce moyen
de communication avec le siècle, en perdant aussi les profits qui se
font avec la troupe. Avant 1756, Issoudun était une des plus agréables
villes de garnison. Un drame judiciaire qui occupa toute la France,
l'affaire du Lieutenant-Général au Baillage contre le marquis de
Chapt, dont le fils, officier de dragons, fut, à propos de galanterie,
justement peut-être mais traîtreusement mis à mort, priva la ville de
garnison à partir de cette époque. Le séjour de la 44e demi-brigade,
imposé durant la guerre civile, ne fut pas de nature à réconcilier les
habitants avec la gent militaire. Bourges, dont la population décroît
tous les dix ans, est atteint de la même maladie sociale. La vitalité
déserte ces grands corps. Certes, l'administration est coupable de ces
malheurs. Le devoir d'un gouvernement est d'apercevoir ces taches sur
le Corps Politique, et d'y remédier en envoyant des hommes énergiques
dans ces localités malades pour y changer la face des choses. Hélas!
loin de là, on s'applaudit de cette funeste et funèbre tranquillité.
Puis, comment envoyer de nouveaux administrateurs ou des magistrats
capables? Qui de nos jours est soucieux d'aller s'enterrer en des
Arrondissements où le bien à faire est sans éclat? Si, par hasard,
on y case des ambitieux étrangers au pays, ils sont bientôt gagnés
par la force d'inertie, et se mettent au diapason de cette atroce vie
de province. Issoudun aurait engourdi Napoléon. Par suite de cette
situation particulière, l'arrondissement d'Issoudun était, en 1822,
administré par des hommes appartenant tous au Berry. L'autorité s'y
trouvait donc annulée ou sans force, hormis les cas, naturellement
très-rares, où la Justice est forcée d'agir à cause de leur gravité
patente. Le Procureur du Roi, monsieur Mouilleron, était le cousin
de tout le monde, et son Substitut appartenait à une famille de la
ville. Le Président du Tribunal, avant d'arriver à cette dignité, se
rendit célèbre par un de ces mots qui en province coiffent pour toute
sa vie un homme d'un bonnet d'âne. Après avoir terminé l'instruction
d'un procès criminel qui devait entraîner la peine de mort, il dit à
l'accusé:--«Mon pauvre Pierre, ton affaire est claire, tu auras le
cou coupé. Que cela te serve de leçon.» Le commissaire de police,
commissaire depuis la Restauration, avait des parents dans tout
l'Arrondissement. Enfin, non-seulement l'influence de la religion
était nulle, mais le curé ne jouissait d'aucune considération. Cette
bourgeoisie, libérale, taquine et ignorante, racontait des histoires
plus ou moins comiques sur les relations de ce pauvre homme avec sa
servante. Les enfants n'en allaient pas moins au catéchisme, et n'en
faisaient pas moins leur première communion; il n'y en avait pas moins
un collége; on y disait bien la messe, on fêtait toujours les fêtes; on
payait les contributions, seule chose que Paris veuille de la province;
enfin le maire y prenait des Arrêtés; mais ces actes de la vie sociale
s'accomplissaient par routine. Ainsi, la mollesse de l'administration
concordait admirablement à la situation intellectuelle et morale du
pays. Les événements de cette histoire peindront d'ailleurs les effets
de cet état de choses qui n'est pas si singulier qu'on pourrait le
croire. Beaucoup de villes en France, et particulièrement dans le
Midi, ressemblent à Issoudun. L'état dans lequel le triomphe de la
Bourgeoisie a mis ce chef-lieu d'arrondissement est celui qui attend
toute la France et même Paris, si la Bourgeoisie continue à rester
maîtresse de la politique extérieure et intérieure de notre pays.

Maintenant, un mot de la topographie. Issoudun s'étale du nord au sud
sur un coteau qui s'arrondit vers la route de Châteauroux. Au bas de
cette éminence, on a jadis pratiqué pour les besoins des fabriques ou
pour inonder les douves des remparts au temps où florissait la ville,
un canal appelé maintenant _la Rivière-Forcée_, et dont les eaux sont
prises à la Théols. La Rivière-Forcée forme un bras artificiel qui se
décharge dans la rivière naturelle, au delà du faubourg de Rome, au
point où s'y jettent aussi la Tournemine et quelques autres courants.
Ces petits cours d'eau vive, et les deux rivières arrosent des prairies
assez étendues que cerclent de toutes parts des collines jaunâtres ou
blanches parsemées de points noirs. Tel est l'aspect des vignobles
d'Issoudun pendant sept mois de l'année. Les vignerons recèpent la
vigne tous les ans et ne laissent qu'un moignon hideux et sans échalas
au milieu d'un entonnoir. Aussi quand on arrive de Vierzon, de Vatan
ou de Châteauroux, l'œil attristé par des plaines monotones est-il
agréablement surpris à la vue des prairies d'Issoudun, l'oasis de
cette partie du Berry, qui fournit de légumes le pays à dix lieues
à la ronde. Au-dessous du faubourg de Rome, s'étend un vaste marais
entièrement cultivé en potagers et divisé en deux régions qui portent
le nom de bas et de haut Baltan. Une vaste et longue avenue ornée
de deux contre-allées de peupliers, mène de la ville au travers des
prairies à un ancien couvent nommé Frapesle, dont les jardins anglais,
uniques dans l'Arrondissement, ont reçu le nom ambitieux de Tivoli.
Le dimanche, les couples amoureux se font par là leurs confidences.
Nécessairement les traces de l'ancienne grandeur d'Issoudun se révèlent
à un observateur attentif, et les plus marquantes sont les divisions
de la ville. Le Château, qui formait autrefois à lui seul une ville
avec ses murailles et ses douves, constitue un quartier distinct où
l'on ne pénètre aujourd'hui que par les anciennes portes, d'où l'on
ne sort que par trois ponts jetés sur les bras des deux rivières et
qui seul a la physionomie d'une vieille ville. Les remparts montrent
encore de place en place leurs formidables assises sur lesquelles
s'élèvent des maisons. Au-dessus du Château se dresse la Tour, qui
en était la forteresse. Le maître de la ville étalée autour de ces
deux points fortifiés, avait à prendre et la Tour et le Château. La
possession du Château ne donnait pas encore celle de la Tour. Le
faubourg de Saint-Paterne, qui décrit comme une palette au delà de
la Tour en mordant sur la prairie, est trop considérable pour ne
pas avoir été dans les temps les plus reculés la ville elle-même.
Depuis le Moyen-Age, Issoudun, comme Paris, aura gravi sa colline,
et se sera groupée au delà de la Tour et du Château. Cette opinion
tirait, en 1822, une sorte de certitude de l'existence de la charmante
église de Saint-Paterne, récemment démolie par l'héritier de celui
qui l'acheta de la Nation. Cette église, un des plus jolis _specimen_
d'église romane que possédât la France, a péri sans que personne ait
pris le dessin du portail, dont la conservation était parfaite. La
seule voix qui s'éleva pour sauver le monument ne trouva d'écho nulle
part, ni dans la ville, ni dans le département. Quoique le Château
d'Issoudun ait le caractère d'une vieille ville avec ses rues étroites
et ses vieux logis, la ville proprement dite, qui fut prise et brûlée
plusieurs fois à différentes époques, notamment durant la Fronde où
elle brûla tout entière, a un aspect moderne. Des rues spacieuses,
relativement à l'état des autres villes, et des maisons bien bâties
forment avec l'aspect du Château un contraste assez frappant qui vaut à
Issoudun, dans quelques géographies, le nom de Jolie.

Dans une ville ainsi constituée, sans aucune activité même commerciale,
sans goût pour les arts, sans occupations savantes, où chacun
reste dans son intérieur, il devait arriver et il arriva, sous la
Restauration, en 1816, quand la guerre eut cessé, que, parmi les
jeunes gens de la ville, plusieurs n'eurent aucune carrière à suivre,
et ne surent que faire en attendant leur mariage ou la succession de
leurs parents. Ennuyés au logis, ces jeunes gens ne trouvèrent aucun
élément de distraction en ville; et comme, suivant un mot du pays,
_il faut que jeunesse jette sa gourme_, ils firent leurs farces aux
dépens de la ville même. Il leur fut bien difficile d'opérer en plein
jour, ils eussent été reconnus; et, la coupe de leurs crimes une fois
comblée, ils auraient fini par être traduits, à la première peccadille
un peu trop forte, en police correctionnelle; ils choisirent donc
assez judicieusement la nuit pour faire leurs mauvais tours. Ainsi
dans ces vieux restes de tant de civilisations diverses disparues,
brilla comme une dernière flamme un vestige de l'esprit de drôlerie
qui distinguait les anciennes mœurs. Ces jeunes gens s'amusèrent
comme jadis s'amusaient Charles IX et ses courtisans, Henri V et ses
compagnons, et comme on s'amusa jadis dans beaucoup de villes de
province. Une fois confédérés par la nécessité de s'entr'aider, de
se défendre et d'inventer des tours plaisants, il se développa chez
eux, par le choc des idées, cette somme de malignité que comporte la
jeunesse et qui s'observe jusque dans les animaux. La confédération
leur donna de plus les petits plaisirs que procure le mystère d'une
conspiration permanente. Ils se nommèrent _les Chevaliers de la
Désœuvrance_. Pendant le jour, ces jeunes singes étaient de petits
saints, ils affectaient tous d'être extrêmement tranquilles; et,
d'ailleurs, ils dormaient assez tard après les nuits pendant lesquelles
ils avaient accompli quelque méchante œuvre. Les Chevaliers de la
Désœuvrance commencèrent par des farces vulgaires, comme de décrocher
et de changer des enseignes, de sonner aux portes, de précipiter avec
fracas un tonneau oublié par quelqu'un à sa porte dans la cave du
voisin, alors réveillé par un bruit qui faisait croire à l'explosion
d'une mine. A Issoudun, comme dans beaucoup de villes, on descend à
la cave par une trappe dont la bouche placée à l'entrée de la maison
est recouverte d'une forte planche à charnières, avec un gros cadenas
pour fermeture. Ces nouveaux Mauvais-Garçons n'étaient pas encore
sortis, vers la fin de 1816, des plaisanteries que font dans toutes les
provinces les gamins et les jeunes gens. Mais en janvier 1817, l'Ordre
de la Désœuvrance eut un Grand-Maître, et se distingua par des tours
qui, jusqu'en 1823, répandirent une sorte de terreur dans Issoudun, ou
du moins en tinrent les artisans et la bourgeoisie en de continuelles
alarmes.

Ce chef fut un certain Maxence Gilet, appelé plus simplement Max, que
ses antécédents, non moins que sa force et sa jeunesse, destinaient
à ce rôle. Maxence Gilet passait dans Issoudun pour être le fils
naturel de ce Subdélégué, monsieur Lousteau, dont la galanterie a
laissé beaucoup de souvenirs, le frère de madame Hochon, et qui s'était
attiré, comme vous l'avez vu, la haine du vieux docteur Rouget, à
propos de la naissance d'Agathe. Mais l'amitié qui liait ces deux
hommes avant leur brouille fut tellement étroite, que, selon une
expression du pays et du temps, ils passaient volontiers par les mêmes
chemins. Aussi prétendait-on que Max pouvait tout aussi bien être le
fils du docteur que celui du Subdélégué; mais il n'appartenait ni à
l'un ni à l'autre, car son père fut un charmant officier de dragons
en garnison à Bourges. Néanmoins, par suite de leur inimitié, fort
heureusement pour l'enfant, le docteur et le Subdélégué se disputèrent
constamment cette paternité. La mère de Max, femme d'un pauvre sabotier
du faubourg de Rome, était, pour la perdition de son âme, d'une beauté
surprenante, une beauté de Trastéverine, seul bien qu'elle transmit à
son fils. Madame Gilet, grosse de Max en 1788, avait pendant long-temps
désiré cette bénédiction du ciel, qu'on eut la méchanceté d'attribuer
à la galanterie des deux amis, sans doute pour les animer l'un contre
l'autre. Gilet, vieil ivrogne à triple broc, favorisait les désordres
de sa femme par une collusion et une complaisance qui ne sont pas sans
exemple dans la classe inférieure. Pour procurer des protecteurs à son
fils, la Gilet se garda bien d'éclairer les pères postiches. A Paris,
elle eût été millionnaire; à Issoudun, elle vécut tantôt à l'aise,
tantôt misérablement, et à la longue méprisée. Madame Hochon, sœur de
monsieur Lousteau, donna quelque dix écus par an pour que Max allât
à l'école. Cette libéralité que madame Hochon était hors d'état de
se permettre, par suite de l'avarice de son mari, fut naturellement
attribuée à son frère, alors à Sancerre. Quand le docteur Rouget, qui
n'était pas heureux en garçon, eut remarqué la beauté de Max, il paya
jusqu'en 1805 la pension au collége de celui qu'il appelait _le jeune
drôle_. Comme le Subdélégué mourut en 1800, et qu'en payant pendant
cinq ans la pension de Max, le docteur paraissait obéir à un sentiment
d'amour-propre, la question de paternité resta toujours indécise.
Maxence Gilet, texte de mille plaisanteries, fut d'ailleurs bientôt
oublié. Voici comment. En 1806, un an après la mort du docteur Rouget,
ce garçon, qui semblait avoir été créé pour une vie hasardeuse, doué
d'ailleurs d'une force et d'une agilité remarquables, se permettait une
foule de méfaits plus ou moins dangereux à commettre. Il s'entendait
déjà avec les petits-fils de monsieur Hochon pour faire enrager les
épiciers de la ville, il récoltait les fruits avant les propriétaires,
ne se gênant point pour escalader des murailles. Ce démon n'avait pas
son pareil aux exercices violents, il jouait aux barres en perfection,
il aurait attrapé les lièvres à la course. Doué d'un coup d'œil digne
de celui de Bas-de-Cuir, il aimait déjà la chasse avec passion. Au
lieu d'étudier, il passait son temps à tirer à la cible. Il employait
l'argent soustrait au vieux docteur à acheter de la poudre et des
balles pour un mauvais pistolet que le père Gilet, le sabotier, lui
avait donné. Or, pendant l'automne de 1806, Max, alors âgé de dix-sept
ans, commit un meurtre involontaire en effrayant, à la tombée de la
nuit, une jeune femme grosse qu'il surprit dans son jardin où il allait
voler des fruits. Menacé de la guillotine par son père le sabotier, qui
voulait sans doute se défaire de lui, Max se sauva d'une seule traite
jusqu'à Bourges, y rejoignit un régiment en route pour l'Espagne, et
s'y engagea. L'affaire de la jeune femme morte n'eut aucune suite.

Un garçon du caractère de Max devait se distinguer, et il se distingua
si bien qu'en trois campagnes il devint capitaine, car le peu
d'instruction qu'il avait reçue le servit puissamment. En 1809, en
Portugal, il fut laissé pour mort dans une batterie anglaise où sa
compagnie avait pénétré sans avoir pu s'y maintenir. Max pris par les
Anglais, fut envoyé sur les pontons espagnols de Cabrera, les plus
horribles de tous. On demanda bien pour lui la croix de la Légion
d'Honneur et le grade de chef de bataillon; mais l'Empereur était
alors en Autriche, il réservait ses faveurs aux actions d'éclat qui
se faisaient sous ses yeux; il n'aimait pas ceux qui se laissaient
prendre, et fut d'ailleurs assez mécontent des affaires de Portugal.
Max resta sur les pontons de 1810 à 1814. Pendant ces quatre années,
il s'y démoralisa complétement, car les pontons étaient le Bagne,
moins le crime et l'infamie. D'abord, pour conserver son libre arbitre
et se défendre de la corruption qui ravageait ces ignobles prisons
indignes d'un peuple civilisé, le jeune et beau capitaine tua en duel
(on s'y battait en duel dans un espace de six pieds carrés) sept
bretteurs ou tyrans, dont il débarrassa son ponton, à la grande joie
des victimes. Max régna sur son ponton, grâce à l'habileté prodigieuse
qu'il acquit dans le maniement des armes, à sa force corporelle et son
adresse. Mais il commit à son tour des actes arbitraires, il eut des
complaisants qui travaillèrent pour lui, qui se firent ses courtisans.
Dans cette école de douleur, où les caractères aigris ne rêvaient
que vengeance, où les sophismes éclos dans ces cervelles entassées
légitimaient les pensées mauvaises, Max se déprava tout à fait. Il
écouta les opinions de ceux qui rêvaient la fortune à tout prix, sans
reculer devant les résultats d'une action criminelle, pourvu qu'elle
fût accomplie sans preuves. Enfin, à la paix, il sortit perverti
quoique innocent, capable d'être un grand politique dans une haute
sphère, et un misérable dans la vie privée, selon les circonstances
de sa destinée. De retour à Issoudun, il apprit la déplorable fin de
son père et de sa mère. Comme tous les gens qui se livrent à leurs
passions et qui font, selon le proverbe, la vie courte et bonne, les
Gilet étaient morts dans la plus affreuse indigence, à l'hôpital.
Presque aussitôt la nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes se
répandit par toute la France. Max n'eut alors rien de mieux à faire que
d'aller demander à Paris son grade de chef de bataillon et sa croix.
Le maréchal qui eut alors le portefeuille de la guerre se souvint de
la belle conduite du capitaine Gilet en Portugal; il le plaça dans la
Garde comme capitaine, ce qui lui donnait, dans la Ligne, le grade de
chef de bataillon; mais il ne put lui obtenir la croix.--L'Empereur a
dit que vous sauriez bien la gagner à la première affaire, lui dit le
Maréchal. En effet, l'Empereur nota le brave capitaine pour être décoré
le soir du combat de Fleurus, où Gilet se fit remarquer. Après la
bataille de Waterloo, Max se retira sur la Loire. Au licenciement, le
maréchal Feltre ne reconnut à Gilet ni son grade ni sa croix. Le soldat
de Napoléon revint à Issoudun dans un état d'exaspération assez facile
à concevoir, il ne voulait servir qu'avec la croix et le grade de
chef de bataillon. Les Bureaux trouvèrent ces conditions exorbitantes
chez un jeune homme de vingt-cinq ans, sans nom, et qui pouvait
devenir ainsi colonel à trente ans. Max envoya donc sa démission.
Le commandant, car entre eux les Bonapartistes se reconnurent les
grades acquis en 1815, perdit ainsi le maigre traitement, appelé la
demi-solde, qui fut alloué aux officiers de l'armée de la Loire. En
voyant ce beau jeune homme, dont tout l'avoir consistait en vingt
napoléons, on s'émut à Issoudun en sa faveur, et le maire lui donna une
place de six cents francs d'appointements à la Mairie. Max, qui remplit
cette place pendant six mois environ, la quitta de lui-même, et fut
remplacé par un capitaine nommé Carpentier, resté comme lui fidèle à
Napoléon. Déjà Grand-Maître de l'Ordre de la Désœuvrance, Gilet avait
pris un genre de vie qui lui fit perdre la considération des premières
familles de la ville, sans qu'on le lui témoignât d'ailleurs; car il
était violent et redouté par tout le monde, même par les officiers de
l'ancienne armée, qui refusèrent comme lui de servir, et qui revinrent
planter leurs choux en Berry. Le peu d'affection des gens nés à
Issoudun pour les Bourbons n'a rien de surprenant d'après le tableau
qui précède. Aussi, relativement à son peu d'importance, y eut-il
dans cette petite ville plus de Bonapartistes que partout ailleurs.
Les Bonapartistes se firent, comme on sait, presque tous Libéraux.
On comptait à Issoudun ou dans les environs une douzaine d'officiers
dans la position de Maxence, et qui le prirent pour chef, tant il leur
plut; à l'exception cependant de ce Carpentier, son successeur, et d'un
certain monsieur Mignonnet, ex-capitaine d'artillerie dans la Garde.
Carpentier, officier de cavalerie parvenu, se maria tout d'abord, et
appartint à l'une des familles les plus considérables de la ville,
les Borniche-Héreau. Mignonnet, élevé à l'École Polytechnique, avait
servi dans un corps qui s'attribue une espèce de supériorité sur les
autres. Il y eut, dans les armées impériales, deux nuances chez les
militaires. Une grande partie eut pour le bourgeois, pour _le péquin_,
un mépris égal à celui des nobles pour les vilains, du conquérant pour
le conquis. Ceux-là n'observaient pas toujours les lois de l'honneur
dans leurs relations avec le Civil, ou ne blâmaient pas trop ceux qui
sabraient le bourgeois. Les autres, et surtout l'Artillerie, par suite
de son républicanisme peut-être, n'adoptèrent pas cette doctrine, qui
ne tendait à rien moins qu'à faire deux Frances: une France militaire
et une France civile. Si donc le commandant Potel et le capitaine
Renard, deux officiers du faubourg de Rome, dont les opinions sur les
péquins ne varièrent pas, furent les amis _quand même_ de Maxence
Gilet, le commandant Mignonnet et le capitaine Carpentier se rangèrent
du côté de la bourgeoisie, en trouvant la conduite de Max indigne
d'un homme d'honneur. Le commandant Mignonnet, petit homme sec, plein
de dignité, s'occupa des problèmes que la machine à vapeur offrait à
résoudre, et vécut modestement en faisant sa société de monsieur et de
madame Carpentier. Ses mœurs douces et ses occupations scientifiques
lui méritèrent la considération de toute la ville. Aussi disait-on
que messieurs Mignonnet et Carpentier étaient de _tout autres gens_
que le commandant Potel et les capitaines Renard, Maxence et autres
habitués du café Militaire qui conservaient les mœurs soldatesques et
les errements de l'Empire.

Au moment où madame Bridau revenait à Issoudun, Max était donc exclus
du monde bourgeois. Ce garçon se rendait d'ailleurs lui-même justice en
ne se présentant point à la Société, dite le Cercle, et ne se plaignant
jamais de la triste réprobation dont il était l'objet, quoiqu'il fût
le jeune homme le plus élégant, le mieux mis de tout Issoudun, qu'il y
fît une grande dépense et qu'il eût, par exception, un cheval, chose
aussi étrange à Issoudun que celui de lord Byron à Venise. On va voir
comment, pauvre et sans ressources, Maxence fut mis en état d'être
le fashionable d'Issoudun; car les moyens honteux qui lui valurent
le mépris des gens timorés ou religieux tiennent aux intérêts qui
amenaient Agathe et Joseph à Issoudun. A l'audace de son maintien, à
l'expression de sa physionomie, Max paraissait se soucier fort peu
de l'opinion publique; il comptait sans doute prendre un jour sa
revanche, et régner sur ceux-là mêmes qui le méprisaient. D'ailleurs,
si la bourgeoisie mésestimait Max, l'admiration que son caractère
excitait parmi le peuple formait un contre-poids à cette opinion;
son courage, sa prestance, sa décision devaient plaire à la masse, à
qui sa dépravation fut d'ailleurs inconnue, et que les bourgeois ne
soupçonnaient même point dans toute son étendue. Max jouait à Issoudun
un rôle presque semblable à celui du Forgeron dans la Jolie Fille de
Perth, il y était le champion du Bonapartisme et de l'Opposition. On
comptait sur lui comme les bourgeois de Perth comptaient sur Smith dans
les grandes occasions. Une affaire mit surtout en relief le héros et la
victime des Cent-Jours.

En 1819, un bataillon commandé par des officiers royalistes, jeunes
gens sortis de la Maison Rouge, passa par Issoudun en allant à
Bourges y tenir garnison. Ne sachant que faire dans une ville aussi
constitutionnelle qu'Issoudun, les officiers allèrent passer le
temps au Café Militaire. Dans toutes villes de province, il existe
un Café Militaire. Celui d'Issoudun, bâti dans un coin du rempart
sur la Place d'Armes et tenu par la veuve d'un ancien officier,
servait naturellement de club aux Bonapartistes de la ville, aux
officiers en demi-solde, ou à ceux qui partageaient les opinions de
Max et à qui l'esprit de la ville permettait l'expression de leur
culte pour l'Empereur. Dès 1816, il se fit à Issoudun, tous les
ans, un repas pour fêter l'anniversaire du couronnement de Napoléon.
Les trois premiers Royalistes qui vinrent demandèrent les journaux,
et entre autres la _Quotidienne_, le _Drapeau Blanc_. Les opinions
d'Issoudun, celles du Café Militaire surtout, ne comportaient point
de journaux royalistes. Le Café n'avait que le _Commerce_, nom que le
Constitutionnel, supprimé par un Arrêt, fut forcé de prendre pendant
quelques années. Mais, comme en paraissant pour la première fois sous
ce titre, il commença son Premier Paris par ces mots: _Le Commerce
est essentiellement Constitutionnel_, on continuait à l'appeler
le Constitutionnel. Tous les abonnés saisirent le calembour plein
d'opposition et de malice par lequel on les priait de ne pas faire
attention à l'enseigne, le vin devant être toujours le même. Du haut de
son comptoir, la grosse dame répondit aux Royalistes qu'elle n'avait
pas les journaux demandés.--Quels journaux recevez-vous donc? fit
un des officiers, un capitaine. Le garçon, un petit jeune homme en
veste de drap bleu, et orné d'un tablier de grosse toile, apporta le
_Commerce_.--Ah! c'est là votre journal, en avez-vous un autre?--Non,
dit le garçon, c'est le seul. Le capitaine déchire la feuille de
l'Opposition, la jette en morceaux, et crache dessus en disant:--Des
dominos! En dix minutes, la nouvelle de l'insulte faite à l'Opposition
constitutionnelle et au libéralisme dans la personne du sacro-saint
journal, qui attaquait les prêtres avec le courage et l'esprit que
vous savez, courut par les rues, se répandit comme la lumière dans les
maisons; on se la conta de place en place. Le même mot fut à la fois
dans toutes les bouches:--Avertissons Max! Max sut bientôt l'affaire.
Les officiers n'avaient pas fini leur partie de dominos que Max,
accompagné du commandant Potel et du capitaine Renard, suivi de trente
jeunes gens curieux de voir la fin de cette aventure et qui presque
tous restèrent groupés sur la Place d'Armes, entra dans le café. Le
café fut bientôt plein.--Garçon, _mon_ journal? dit Max d'une voix
douce. On joua une petite comédie. La grosse femme, d'un air craintif
et conciliateur, dit:--Capitaine, je l'ai prêté.--Allez le chercher,
s'écria un des amis de Max.--Ne pouvez-vous pas vous passer du journal?
dit le garçon, nous ne l'avons plus. Les jeunes officiers riaient et
jetaient des regards en coulisse sur les bourgeois.--On l'a déchiré!
s'écria un jeune homme de la ville en regardant aux pieds du jeune
capitaine royaliste.--Qui donc s'est permis de déchirer le journal?
demanda Max d'une voix tonnante, les yeux enflammés et se levant les
bras croisés.--Et nous avons craché dessus, répondirent les trois
jeunes officiers en se levant et regardant Max.--Vous avez insulté
toute la ville, dit Max devenu blême.--Eh! bien, après?... demanda le
plus jeune officier. Avec une adresse, une audace et une rapidité que
ces jeunes gens ne pouvaient prévoir, Max appliqua deux soufflets au
premier officier qui se trouvait en ligne, et lui dit:--Comprenez-vous
le français? On alla se battre dans l'allée de Frapesle, trois contre
trois. Potel et Renard ne voulurent jamais permettre que Maxence Gilet
fît raison à lui seul aux officiers. Max tua son homme. Le commandant
Potel blessa si grièvement le sien, que le malheureux, un fils de
famille, mourut le lendemain à l'hôpital où il fut transporté. Quant au
troisième, il en fut quitte pour un coup d'épée et blessa le capitaine
Renard, son adversaire. Le bataillon partit pour Bourges dans la nuit.
Cette affaire, qui eut du retentissement en Berry, posa définitivement
Maxence Gilet en héros.

Les chevaliers de la Désœuvrance, tous jeunes, le plus âgé n'avait
pas vingt-cinq ans, admiraient Maxence. Quelques-uns d'entre eux,
loin de partager la pruderie, la rigidité de leurs familles à l'égard
de Max, enviaient sa position et le trouvaient bien heureux. Sous un
tel chef, l'Ordre fit des merveilles. A partir du mois de janvier
1817, il ne se passa pas de semaine que la ville ne fût mise en émoi
par un nouveau tour. Max, par point d'honneur, exigea des chevaliers
certaines conditions. On promulgua des statuts. Ces diables devinrent
alertes comme des élèves d'Amoros, hardis comme des milans, habiles
à tous les exercices, forts et adroits comme des malfaiteurs.
Ils se perfectionnèrent dans le métier de grimper sur les toits,
d'escalader les maisons, de sauter, de marcher sans bruit, de gâcher
du plâtre et de condamner une porte. Ils eurent un arsenal de cordes,
d'échelles, d'outils, de déguisements. Aussi les chevaliers de la
Désœuvrance arrivèrent-ils au beau idéal de la malice, non-seulement
dans l'exécution, mais encore dans la conception de leurs tours. Ils
finirent par avoir ce génie du mal qui réjouissait tant Panurge, qui
provoque le rire et qui rend la victime si ridicule qu'elle n'ose se
plaindre. Ces fils de famille avaient d'ailleurs dans les maisons des
intelligences qui leur permettaient d'obtenir les renseignements utiles
à la perpétration de leurs attentats.

Par un grand froid, ces diables incarnés transportaient très-bien un
poêle de la salle dans la cour, et le bourraient de bois de manière à
ce que le feu durât encore au matin. On apprenait alors par la ville
que monsieur un tel (un avare!) avait essayé de chauffer sa cour.

Ils se mettaient quelquefois tous en embuscade dans la Grand'Rue
ou dans la rue Basse, deux rues qui sont comme les deux artères de
la ville, et où débouchent beaucoup de petites rues transversales.
Tapis, chacun à l'angle d'un mur, au coin d'une de ces petites rues,
et la tête au vent, au milieu du premier sommeil de chaque ménage ils
criaient d'une voix effarée, de porte en porte, d'un bout de la ville
à l'autre:--Eh! bien, qu'est-ce?... Qu'est-ce? Ces demandes répétées
éveillaient les bourgeois qui se montraient en chemise et en bonnet de
coton, une lumière à la main, en s'interrogeant tous, et faisant les
plus étranges colloques et les plus curieuses faces du monde.

Il y avait un pauvre relieur, très-vieux, qui croyait aux démons. Comme
presque tous les artisans de province, il travaillait dans une petite
boutique basse. Les Chevaliers, déguisés en diables, envahissaient
sa boutique à la nuit, le mettaient dans son coffre aux rognures, et
le laissaient criant à lui seul comme trois brûlés. Le pauvre homme
réveillait les voisins, auxquels il racontait les apparitions de
Lucifer, et les voisins ne pouvaient guère le détromper. Ce relieur
faillit devenir fou.

Au milieu d'un rude hiver, les Chevaliers démolirent la cheminée du
cabinet du Receveur des Contributions, et la lui rebâtirent en une
nuit, parfaitement semblable, sans faire de bruit, sans avoir laissé
la moindre trace de leur travail. Cette cheminée était intérieurement
arrangée de manière à enfumer l'appartement. Le Receveur fut deux mois
à souffrir avant de reconnaître pourquoi sa cheminée, qui allait si
bien, de laquelle il était si content, lui jouait de pareils tours, et
il fut obligé de la reconstruire.

Ils mirent un jour trois bottes de paille soufrées et des papiers
huilés dans la cheminée d'une vieille dévote, amie de madame Hochon. Le
matin, en allumant son feu, la pauvre femme, une femme tranquille et
douce, crut avoir allumé un volcan. Les pompiers arrivèrent, la ville
entière accourut, et comme parmi les pompiers il se trouvait quelques
Chevaliers de la Désœuvrance, ils inondèrent la maison de la vieille
femme à laquelle ils firent peur de la noyade après lui avoir donné la
terreur du feu. Elle fut malade de frayeur.

Quand ils voulaient faire passer à quelqu'un la nuit tout entière en
armes et dans de mortelles inquiétudes, ils lui écrivaient une lettre
anonyme pour le prévenir qu'il devait être volé; puis ils allaient un à
un le long de ses murs ou de ses croisées, en s'appelant par des coups
de sifflet.

Un de leurs plus jolis tours, dont s'amusa longtemps la ville où il se
raconte encore, fut d'adresser à tous les héritiers d'une vieille dame
fort avare, et qui devait laisser une belle succession, un petit mot
qui leur annonçait sa mort en les invitant à être exacts pour l'heure
où les scellés seraient mis. Quatre-vingts personnes environ arrivèrent
de Vatan, de Saint-Florent, de Vierzon et des environs, tous en grand
deuil, mais assez joyeux, les uns avec leurs femmes, les veuves avec
leurs fils, les enfants avec leurs pères, qui dans une carriole, qui
dans un cabriolet d'osier, qui dans une méchante charrette. Imaginez
les scènes entre la servante de la vieille dame et les premiers
arrivés! puis les consultations chez les notaires!... Ce fut comme une
émeute dans Issoudun.

Enfin, un jour, le Sous-Préfet s'avisa de trouver cet ordre de choses
d'autant plus intolérable qu'il était impossible de savoir qui se
permettait ces plaisanteries. Les soupçons pesaient bien sur les jeunes
gens; mais comme la Garde Nationale était alors purement nominale à
Issoudun, qu'il n'y avait point de garnison, que le lieutenant de
gendarmerie n'avait pas plus de huit gendarmes avec lui, qu'il ne se
faisait pas de patrouilles, il était impossible d'avoir des preuves. Le
Sous-Préfet fut mis à _l'Ordre de nuit_, et pris aussitôt pour _bête
noire_. Ce fonctionnaire avait l'habitude de déjeuner de deux œufs
frais. Il nourrissait des poules dans sa cour, et joignait à la manie
de manger des œufs frais celle de vouloir les faire cuire lui-même.
Ni sa femme, ni sa servante, ni personne, selon lui, ne savait cuire
un œuf comme il faut; il regardait à sa montre, et se vantait de
l'emporter en ce point sur tout le monde. Il cuisait ses œufs depuis
deux ans avec un succès qui lui méritait mille plaisanteries. On
enleva pendant un mois, toutes les nuits, les œufs de ses poules,
auxquels on en substitua de durs. Le Sous-Préfet y perdit son latin
et sa réputation de _Sous-Préfet à l'œuf_. Il finit par déjeuner
autrement. Mais il ne soupçonna point les Chevaliers de la Désœuvrance,
dont le tour était trop bien fait. Max inventa de lui graisser les
tuyaux de ses poêles, toutes les nuits, d'une huile saturée d'odeurs
si fétides, qu'il était impossible de tenir chez lui. Ce ne fut pas
assez: un jour, sa femme, en voulant aller à la messe, trouva son châle
intérieurement collé par une substance si tenace, qu'elle fut obligée
de s'en passer. Le Sous-Préfet demanda son changement. La couardise et
la soumission de ce fonctionnaire établirent définitivement l'autorité
drolatique et occulte des Chevaliers de la Désœuvrance.

Entre la rue des Minimes et la place Misère, il existait alors une
portion de quartier encadrée par le bras de la Rivière-Forcée vers le
bas, et en haut par le rempart, à partir de la Place d'Armes jusqu'au
Marché à la Poterie. Cette espèce de carré informe était rempli par des
maisons d'un aspect misérable, pressées les unes contre les autres et
divisées par des rues si étroites, qu'il est impossible d'y passer deux
à la fois. Cet endroit de la ville, espèce de Cour des Miracles, était
occupé par des gens pauvres ou exerçant des professions peu lucratives,
logés dans ces taudis et dans des logis si pittoresquement appelés, en
langage familier, des maisons borgnes. A toutes les époques, ce fut
sans doute un quartier maudit, repaire des gens de mauvaise vie, car
une de ces rues se nomme _la rue du Bourriau_. Il est constant que
le bourreau de la ville y eut sa maison _à porte rouge_ pendant plus
de cinq siècles. L'aide du bourreau de Châteauroux y demeure encore,
s'il faut en croire le bruit public, car la bourgeoisie ne le voit
jamais. Les vignerons entretiennent seuls des relations avec cet être
mystérieux qui a hérité de ses prédécesseurs le don de guérir les
fractures et les plaies. Jadis les filles de joie, quand la ville se
donnait des airs de capitale, y tenaient leurs assises. Il y avait des
revendeurs de choses qui semblent ne pas devoir trouver d'acheteurs,
puis des fripiers dont l'étalage empeste, enfin cette population
apocryphe qui se rencontre dans un lieu semblable en presque toutes
les villes, et où dominent un ou deux juifs. Au coin d'une de ces rues
sombres, du côté le plus vivant de ce quartier, il exista de 1815 à
1823, et peut-être plus tard, un bouchon tenu par une femme appelée la
mère Cognette. Ce bouchon consistait en une maison assez bien bâtie
en chaînes de pierre blanche dont les intervalles étaient remplis de
moellons et de mortier, élevée d'un étage et d'un grenier. Au-dessus de
la porte, brillait cette énorme branche de pin semblable à du bronze
de Florence. Comme si ce symbole ne parlait pas assez, l'œil était
saisi par le bleu d'une affiche collée au chambranle et où se voyait
au-dessous de ces mots: BONNE BIÈRE DE MARS, un soldat offrant à une
femme très-décolletée un jet de mousse qui se rend du cruchon au verre
qu'elle tend, en décrivant une arche de pont, le tout d'une couleur à
faire évanouir Delacroix. Le rez-de-chaussée se composait d'une immense
salle servant à la fois de cuisine et de salle à manger, aux solives de
laquelle pendaient accrochées à des clous les provisions nécessaires
à l'exploitation de ce commerce. Derrière cette salle, un escalier
de meunier menait à l'étage supérieur; mais au pied de cet escalier
s'ouvrait une porte donnant dans une petite pièce longue, éclairée sur
une de ces cours de province qui ressemblent à un tuyau de cheminée,
tant elles sont étroites, noires et hautes. Cachée par un appentis
et dérobée à tous les regards par des murailles, cette petite salle
servait aux Mauvais-Garçons d'Issoudun à tenir leur cour plénière.
Ostensiblement le père Cognet hébergeait les gens de la campagne aux
jours de marché; mais secrètement il était l'hôtelier des Chevaliers de
la Désœuvrance. Ce père Cognet, jadis palefrenier dans quelque maison
riche, avait fini par épouser la Cognette, une ancienne cuisinière
de bonne maison. Le faubourg de Rome continue, comme en Italie et
en Pologne, à féminiser, à la manière latine, le nom du mari pour
la femme. En réunissant leurs économies, le père Cognet et sa femme
avaient acheté cette maison pour s'y établir cabaretiers. La Cognette,
femme d'environ quarante ans, de haute taille, grassouillette, ayant
le nez à la Roxelane, la peau bistrée, les cheveux d'un noir de jais,
les yeux bruns, ronds et vifs, un air intelligent et rieur, fut choisie
par Maxence Gilet pour être la Léonarde de l'Ordre, à cause de son
caractère et de ses talents en cuisine. Le père Cognet pouvait avoir
cinquante-six ans, il était trapu, soumis à sa femme, et, selon la
plaisanterie incessamment répétée par elle, il ne pouvait voir les
choses que d'un bon œil, car il était borgne. En sept ans, de 1816 à
1823, ni le mari ni la femme ne commirent la plus légère indiscrétion
sur ce qui se faisait nuitamment chez eux ou sur ce qui s'y complotait,
et ils eurent toujours la plus vive affection pour tous les
Chevaliers; quant à leur dévouement, il était absolu; mais peut-être
le trouvera-t-on moins beau, si l'on vient à songer que leur intérêt
cautionnait leur silence et leur affection. A quelque heure de nuit que
les Chevaliers tombassent chez la Cognette, en frappant d'une certaine
manière, le père Cognet, averti par ce signal, se levait, allumait le
feu et des chandelles, ouvrait la porte, allait chercher à la cave des
vins achetés exprès pour l'Ordre, et la Cognette leur cuisinait un
exquis souper, soit avant, soit après les expéditions résolues ou la
veille, ou pendant la journée.

Pendant que madame Bridau voyageait d'Orléans à Issoudun, les
Chevaliers de la Désœuvrance préparèrent un de leurs meilleurs tours.
Un vieil Espagnol, ancien prisonnier de guerre, et qui, lors de la
paix, était resté dans le pays, où il faisait un petit commerce de
grains, vint de bonne heure au marché, et laissa sa charrette vide au
bas de la Tour d'Issoudun. Maxence, arrivé le premier au rendez-vous
indiqué pour cette nuit au pied de la Tour, fut interpellé par cette
question faite à voix basse:--Que ferons-nous cette nuit?

--La charrette au père Fario est là, répondit-il, j'ai failli me casser
le nez dessus, montons-la d'abord sur la butte de la Tour, nous verrons
après.

Quand Richard construisit la Tour d'Issoudun, il la planta, comme il
a été dit, sur les ruines de la basilique assise à la place du temple
romain et du Dun Celtique. Ces ruines, qui représentaient chacune une
longue période de siècles, formèrent une montagne grosse des monuments
de trois âges. La tour de Richard-Cœur-de-Lion se trouve donc au
sommet d'un cône dont la pente est de toutes parts également roide
et où l'on ne parvient que par escalade. Pour bien peindre en peu
de mots l'attitude de cette tour, on peut la comparer à l'obélisque
de Luxor sur son piédestal. Le piédestal de la Tour d'Issoudun, qui
recélait alors tant de trésors archéologiques inconnus, a du côté de
la ville quatre-vingts pieds de hauteur. En une heure, la charrette
fut démontée, hissée pièce à pièce sur la butte au pied de la tour par
un travail semblable à celui des soldats qui portèrent l'artillerie au
passage du Mont Saint-Bernard. On remit la charrette en état et l'on
fit disparaître toutes les traces du travail avec un tel soin qu'elle
semblait avoir été transportée là par le diable ou par la baguette
d'une fée. Après ce haut fait, les Chevaliers, ayant faim et soif,
revinrent tous chez la Cognette, et se virent bientôt attablés dans la
petite salle basse, où ils riaient par avance de la figure que ferait
le Fario, quand, vers les dix heures, il chercherait sa charrette.

Naturellement les Chevaliers ne faisaient pas leurs farces toutes les
nuits. Le génie des Sganarelle, des Mascarille et des Scapin réunis
n'eût pas suffi à trouver trois cent soixante mauvais tours par année.
D'abord les circonstances ne s'y prêtaient pas toujours: il faisait
un trop beau clair de lune, le dernier tour avait trop irrité les gens
sages; puis tel ou tel refusait son concours quand il s'agissait d'un
parent. Mais si les drôles ne se voyaient pas toutes les nuits chez
la Cognette, ils se rencontraient pendant la journée, et se livraient
ensemble aux plaisirs permis de la chasse ou des vendanges en automne,
et du patin en hiver. Dans cette réunion de vingt jeunes gens de la
ville qui protestaient ainsi contre sa somnolence sociale, il s'en
trouva quelques-uns plus étroitement liés que les autres avec Max, ou
qui firent de lui leur idole. Un pareil caractère fanatise souvent
la jeunesse. Or, les deux petits-fils de madame Hochon, François
Hochon et Baruch Borniche, étaient les séides de Max. Ces deux garçons
regardaient Max presque comme leur cousin, en admettant l'opinion du
pays sur sa parenté de la main gauche avec les Lousteau. Max prêtait
d'ailleurs généreusement à ces deux jeunes gens l'argent que leur
grand-père Hochon refusait à leurs plaisirs: il les emmenait à la
chasse, il les formait; il exerçait enfin sur eux une influence bien
supérieure à celle de la famille. Orphelins tous deux, ces deux jeunes
gens restaient, quoique majeurs, sous la tutelle de monsieur Hochon,
leur grand-père, à cause de circonstances qui seront expliquées au
moment où le fameux monsieur Hochon paraîtra dans cette scène.

En ce moment, François et Baruch (nommons-les par leurs prénoms pour la
clarté de cette histoire) étaient, l'un à droite, l'autre à gauche de
Max, au milieu de la table assez mal éclairée par la lueur fuligineuse
de quatre chandelles des huit à la livre. On avait bu douze à quinze
bouteilles de vins différents, car la réunion ne comptait pas plus
de onze Chevaliers. Baruch, dont le prénom indique assez un restant
de calvinisme à Issoudun, dit à Max, au moment où le vin avait délié
toutes les langues:--Tu vas te trouver menacé dans ton centre...

--Qu'entends-tu par ces paroles? demanda Max.

--Mais, ma grand'mère a reçu de madame Bridau, sa filleule, une lettre
par laquelle elle lui annonce son arrivée et celle de son fils. Ma
grand'mère a fait arranger hier deux chambres pour les recevoir.

--Et qu'est-ce que cela me fait? dit Max en prenant son verre, le
vidant d'un trait et le remettant sur la table par un geste comique.

Max avait alors trente-quatre ans. Une des chandelles placée près de
lui projetait sa lueur sur sa figure martiale, illuminait bien son
front et faisait admirablement ressortir son teint blanc, ses yeux
de feu, ses cheveux noirs un peu crépus, et d'un brillant de jais.
Cette chevelure se retroussait vigoureusement d'elle-même au-dessus du
front et aux tempes, en dessinant ainsi nettement cinq langues noires
que nos ancêtres appelaient _les cinq pointes_. Malgré ces brusques
oppositions de blanc et de noir, Max avait une physionomie très-douce
qui tirait son charme d'une coupe semblable à celle que Raphaël donne
à ses figures de vierge, d'une bouche bien modelée et sur les lèvres
de laquelle errait un sourire gracieux, espèce de contenance que
Max avait fini par prendre. Le riche coloris qui nuance les figures
berrichonnes ajoutait encore à son air de bonne humeur. Quand il riait
vraiment, il montrait trente-deux dents dignes de parer la bouche
d'une petite maîtresse. D'une taille de cinq pieds quatre pouces, Max
était admirablement bien proportionné, ni gras, ni maigre. Si ses
mains soignées étaient blanches et assez belles, ses pieds rappelaient
le faubourg de Rome et le fantassin de l'Empire. Il eût certes fait
un magnifique Général de Division; il avait des épaules à porter une
fortune de Maréchal de France, et une poitrine assez large pour tous
les Ordres de l'Europe. L'intelligence animait ses mouvements. Enfin,
né gracieux, comme presque tous les enfants de l'amour, la noblesse de
son vrai père éclatait en lui.

--Tu ne sais donc pas, Max, lui cria du bout de la table le fils d'un
ancien chirurgien-major appelé Goddet, le meilleur médecin de la ville,
que la filleule de madame Hochon est la sœur de Rouget? Si elle vient
avec son fils le peintre, c'est sans doute pour r'avoir la succession
du bonhomme, et adieu ta vendange...

Max fronça les sourcils. Puis, par un regard qui courut de visage
en visage autour de la table, il examina l'effet produit par cette
apostrophe sur les esprits, et il répondit encore:--Qu'est-ce que ça me
fait?

--Mais, reprit François, il me semble que si le vieux Rouget révoquait
son testament, dans le cas où il en aurait fait un au profit de la
Rabouilleuse...

Ici Max coupa la parole à son séide par ces mots:--Quand, en venant
ici, je vous ai entendu nommer _un des cinq Hochons_, suivant le
calembour qu'on faisait sur vos noms depuis trente ans, j'ai fermé le
bec à celui qui t'appelait ainsi, mon cher François, et d'une si verte
manière, que, depuis, personne à Issoudun n'a répété cette niaiserie,
devant moi du moins! Et voilà comment tu t'acquittes avec moi: tu te
sers d'un surnom méprisant pour désigner une femme à laquelle on me
sait attaché.

Jamais Max n'en avait tant dit sur ses relations avec la personne à qui
François venait de donner le surnom sous lequel elle était connue à
Issoudun. L'ancien prisonnier des pontons avait assez d'expérience, le
commandant des Grenadiers de la Garde savait assez ce qu'est l'honneur,
pour deviner d'où venait la mésestime de la ville. Aussi n'avait-il
jamais laissé qui que ce fût lui dire un mot au sujet de mademoiselle
Flore Brazier, cette servante-maîtresse de Jean-Jacques Rouget, si
énergiquement appelée _vermine_ par la respectable madame Hochon.
D'ailleurs chacun connaissait Max trop chatouilleux pour lui parler à
ce sujet sans qu'il commençât, et il n'avait jamais commencé. Enfin,
il était trop dangereux d'encourir la colère de Max ou de le fâcher
pour que ses meilleurs amis plaisantassent de la Rabouilleuse. Quand on
s'entretint de la liaison de Max avec cette fille devant le commandant
Potel et le capitaine Renard, les deux officiers avec lesquels il
vivait sur un pied d'égalité, Potel avait répondu:--S'il est le frère
naturel de Jean-Jacques Rouget, pourquoi ne voulez-vous pas qu'il y
demeure?--D'ailleurs, après tout, reprit le capitaine Renard, cette
fille est un morceau de roi; et quand il l'aimerait, où est le mal?...
Est-ce que le fils Goddet n'aime pas madame Fichet pour avoir la fille
en récompense de cette corvée?

Après cette semonce méritée, François ne retrouva plus le fil de ses
idées; mais il le retrouva bien moins encore quand Max lui dit avec
douceur:--Continue...

--Ma foi, non! s'écria François.

--Tu te fâches à tort, Max, cria le fils Goddet. N'est-il pas convenu
que chez la Cognette on peut tout se dire? Ne serions-nous pas tous les
ennemis mortels de celui d'entre nous qui se souviendrait hors d'ici
de ce qui s'y dit, de ce qui s'y pense ou de ce qui s'y fait! Toute la
ville désigne Flore Brazier sous le surnom de la Rabouilleuse, si ce
surnom a, par mégarde, échappé à François, est-ce un crime contre _la
Désœuvrance_?

--Non, dit Max, mais contre notre amitié particulière. La réflexion
m'est venue, j'ai pensé que nous étions _en désœuvrance_, et je lui ai
dit: Continue...

Un profond silence s'établit. La pause fut si gênante pour tout le
monde, que Max s'écria:--Je vais continuer pour lui (sensation), pour
vous tous (étonnement)!... et vous dire ce que vous pensez (profonde
sensation)! Vous pensez que Flore, la Rabouilleuse, la Brazier, la
gouvernante au père Rouget, car on l'appelle le père Rouget, ce vieux
garçon qui n'aura jamais d'enfants! vous pensez, dis-je, que cette
femme fournit, depuis mon retour à Issoudun, à tous mes besoins. Si je
puis jeter par les fenêtres trois cents francs par mois, vous régaler
souvent comme je le fais ce soir, et vous prêter de l'argent à tous,
je prends les écus dans la bourse de mademoiselle Brazier? Eh! bien,
oui (profonde sensation)! Sacrebleu, oui! mille fois oui!..... Oui,
mademoiselle Brazier a couché en joue la succession de ce vieillard...

--Elle l'a bien gagnée de père en fils, dit le fils Goddet dans son
coin.

--Vous croyez, continua Max après avoir souri du mot du fils Goddet,
que j'ai conçu le plan d'épouser Flore après la mort du père Rouget,
et qu'alors cette sœur et son fils, de qui j'entends parler pour la
première fois, vont mettre mon avenir en péril?

--C'est cela! s'écria François.

--Voilà ce que pensent tous ceux qui sont autour de la table, dit
Baruch.

--Eh! bien, soyez calmes, mes amis, répondit Max. Un homme averti
en vaut deux! Maintenant, je m'adresse aux Chevaliers de la
Désœuvrance. Si, pour renvoyer ces Parisiens, j'ai besoin de l'Ordre,
me prêtera-t-on la main?..... Oh! dans les limites que nous nous
sommes imposées pour faire nos farces, ajouta-t-il vivement en
apercevant un mouvement général. Croyez-vous que je veuille les tuer,
les empoisonner?... Dieu merci, je ne suis pas imbécile. Et, après
tout, les Bridau réussiraient, Flore n'aurait que ce qu'elle a, je
m'en contenterais, entendez-vous? Je l'aime assez pour la préférer à
mademoiselle Fichet, si mademoiselle Fichet voulait de moi!...

Mademoiselle Fichet était la plus riche héritière d'Issoudun, et la
main de la fille entrait pour beaucoup dans la passion du fils Goddet
pour la mère. La franchise a tant de prix, que les onze Chevaliers se
levèrent comme un seul homme.

--Tu es un brave garçon, Max!

--Voilà parler, Max, nous serons les chevaliers de la Délivrance.

--Bran pour les Bridau!

--Nous les briderons, les Bridau!

--Après tout, on s'est vu trois épouser des bergères!

--Que diable! le père Lousteau a bien aimé madame Rouget, n'y a-t-il
pas moins de mal à aimer une gouvernante, libre et sans fers?

--Et si défunt Rouget est un peu le père de Max, ça se passe en famille.

--Les opinions sont libres!

--Vive Max!

--A bas les hypocrites!

--Buvons à la santé de la belle Flore!

Telles furent les onze réponses, acclamations ou toasts que poussèrent
les Chevaliers de la Désœuvrance, et autorisés, disons-le, par leur
morale excessivement relâchée. On voit quel intérêt avait Max, en se
faisant le Grand-Maître de l'Ordre de la Désœuvrance. En inventant des
farces, en obligeant les jeunes gens des principales familles, Max
voulait s'en faire des appuis pour le jour de sa réhabilitation. Il se
leva gracieusement, brandit son verre plein de vin de Bordeaux, et l'on
attendit son allocution.

--Pour le mal que je vous veux, je vous souhaite à tous une femme qui
vaille la belle Flore! Quant à l'invasion des parents, je n'ai pour le
moment aucune crainte; et pour l'avenir, nous verrons!.....

--N'oublions pas la charrette à Fario!...

--Parbleu! elle est en sûreté, dit le fils Goddet.

--Oh! je me charge de finir cette farce-là, s'écria Max. Soyez au
marché de bonne heure, et venez m'avertir quand le bonhomme cherchera
sa brouette...

On entendit sonner trois heures et demie du matin, les Chevaliers
sortirent alors en silence pour rentrer chacun chez eux en serrant
les murailles sans faire le moindre bruit, chaussés qu'ils étaient
de chaussons de lisières. Max regagna lentement la place Saint-Jean,
située dans la partie haute de la ville, entre la porte Saint-Jean
et la porte Villate, le quartier des riches bourgeois. Le commandant
Gilet avait déguisé ses craintes; mais cette nouvelle l'atteignait
au cœur. Depuis son séjour sur ou sous les pontons, il était devenu
d'une dissimulation égale en profondeur à sa corruption. D'abord, et
avant tout, les quarante mille livres de rente en fonds de terre que
possédait le père Rouget, constituaient la passion de Gilet pour Flore
Brazier, croyez-le bien? A la manière dont il se conduisait, il est
facile d'apercevoir combien de sécurité la Rabouilleuse avait su lui
inspirer sur l'avenir financier qu'elle devait à la tendresse du vieux
garçon. Néanmoins, la nouvelle de l'arrivée des héritiers légitimes
était de nature à ébranler la foi de Max dans le pouvoir de Flore. Les
économies faites depuis dix-sept ans étaient encore placées au nom de
Rouget. Or si le testament, que Flore disait avoir été fait depuis
longtemps en sa faveur, se révoquait, ces économies pouvaient du moins
être sauvées en les faisant mettre au nom de mademoiselle Brazier.

--Cette imbécile de fille ne m'a pas dit, en sept ans, un mot des
neveux et de la sœur! s'écria Max en tournant de la rue Marmouse dans
la rue l'Avenier. Sept cent cinquante mille francs placés dans dix
ou douze études différentes, à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux, ne
peuvent ni se réaliser ni se placer sur l'État, en une semaine, et
sans qu'on le sache dans un pays _à disettes_! Avant tout, il faut se
débarrasser de la parenté; mais une fois que nous en serons délivrés,
nous nous dépêcherons de réaliser cette fortune. Enfin, j'y songerai...

Max était fatigué. A l'aide de son passe-partout, il rentra chez le
père Rouget, et se coucha sans faire de bruit, en se disant:--Demain,
mes idées seront nettes.

Il n'est pas inutile de dire d'où venait à la sultane de la Place
Saint-Jean ce surnom de Rabouilleuse, et comment elle s'était
impatronisée dans la maison Rouget.

En avançant en âge, le vieux médecin, père de Jean-Jacques et de
madame Bridau, s'aperçut de la nullité de son fils; il le tint alors
assez durement, afin de le jeter dans une routine qui lui servît de
sagesse; mais il le préparait ainsi, sans le savoir, à subir le joug
de la première tyrannie qui pourrait lui passer un licou. Un jour, en
revenant de sa tournée, ce malicieux et vicieux vieillard aperçut une
petite fille ravissante au bord des prairies dans l'avenue de Tivoli.
Au bruit du cheval, l'enfant se dressa du fond d'un des ruisseaux qui,
vus du haut d'Issoudun, ressemblent à des rubans d'argent au milieu
d'une robe verte. Semblable à une naïade, la petite montra soudain
au docteur une des plus belles têtes de vierge que jamais un peintre
ait pu rêver. Le vieux Rouget, qui connaissait tout le pays, ne
connaissait pas ce miracle de beauté. La fille, quasi nue, portait
une méchante jupe courte trouée et déchiquetée, en mauvaise étoffe
de laine alternativement rayée de bistre et de blanc. Une feuille de
gros papier attachée par un brin d'osier lui servait de coiffure.
Dessous ce papier plein de bâtons et d'O, qui justifiait bien son
nom de papier-écolier, était tordue et rattachée, par un peigne à
peigner la queue des chevaux, la plus belle chevelure blonde qu'ait pu
souhaiter une fille d'Ève. Sa jolie poitrine hâlée, son cou à peine
couvert par un fichu en loques, qui jadis fut un madras, montrait des
places blanches au-dessous du hâle. La jupe, passée entre les jambes,
relevée à mi-corps et attachée par une grosse épingle, faisait assez
l'effet d'un caleçon de nageur. Les pieds, les jambes, que l'eau claire
permettait d'apercevoir, se recommandaient par une délicatesse digne
de la statuaire au Moyen-Age. Ce charmant corps exposé au soleil avait
un ton rougeâtre qui ne manquait pas de grâce. Le col et la poitrine
méritaient d'être enveloppés de cachemire et de soie. Enfin, cette
nymphe avait des yeux bleus garnis de cils dont le regard eût fait
tomber à genou un peintre et un poète. Le médecin, assez anatomiste
pour reconnaître une taille délicieuse, comprit tout ce que les Arts
perdraient si ce charmant modèle se détruisait au travail des champs.

[Illustration: FLORE BRAZIER.

La fille, quasi-nue, portait une méchante jupe, courte, trouée et
déchiquetée, en mauvaise étoffe de laine.

UN MÉNAGE DE GARÇON.]

--D'où es-tu, ma petite? Je ne t'ai jamais vue, dit le vieux médecin
alors âgé de soixante-dix ans.

Cette scène se passait au mois de septembre de l'année 1799.

--Je suis de Vatan, répondit la fille.

En entendant la voix d'un bourgeois, un homme de mauvaise mine, placé à
deux cents pas de là, dans le cours supérieur du ruisseau, leva la tête.

--Eh! bien, qu'as-tu donc, Flore? cria-t-il, tu causes au lieu de
_rabouiller_, la marchandise s'en ira!

--Et que viens-tu faire de Vatan, ici? demanda le médecin sans
s'inquiéter de l'apostrophe.

--Je _rabouille_ pour mon oncle Brazier que voilà.

Rabouiller est un mot berrichon qui peint admirablement ce qu'il veut
exprimer: l'action de troubler l'eau d'un ruisseau en la faisant
bouillonner à l'aide d'une grosse branche d'arbre dont les rameaux
sont disposés en forme de raquette. Les écrevisses effrayées par cette
opération, dont le sens leur échappe, remontent précipitamment le cours
d'eau, et dans leur trouble se jettent au milieu des engins que le
pêcheur a placés à une distance convenable. Flore Brazier tenait à la
main son _rabouilloir_ avec la grâce naturelle à l'innocence.

--Mais ton oncle a-t-il la permission de pêcher des écrevisses?

--Eh! bien, ne sommes-nous plus sous la République une et indivisible?
cria de sa place l'oncle Brazier.

--Nous sommes sous le Directoire, dit le médecin, et je ne connais
pas de loi qui permette à un homme de Vatan de venir pêcher sur le
territoire de la commune d'Issoudun, répondit le médecin. As-tu ta
mère, ma petite?

--Non, monsieur, et mon père est à l'hospice de Bourges; il est devenu
fou à la suite d'un coup de soleil qu'il a reçu dans les champs, sur la
tête...

--Que gagnes-tu?

--Cinq sous par jour pendant toute la saison du rabouillage, j'allons
rabouiller jusque dans la Braisne. Durant la moisson, je glane.
L'hiver, je file.

--Tu vas sur douze ans?....

--Oui, monsieur....

--Veux-tu venir avec moi? tu seras bien nourrie, bien habillée, et tu
auras de jolis souliers....

--Non, non, ma nièce doit rester avec moi, j'en suis chargé devant Dieu
et devant _léz-houmes_, dit l'oncle Brazier qui s'était rapproché de sa
nièce et du médecin. Je suis son tuteur, voyez-vous!

Le médecin retint un sourire et garda son air grave qui, certes, eût
échappé à tout le monde à l'aspect de l'oncle Brazier. Ce tuteur avait
sur la tête un chapeau de paysan rongé par la pluie et par le soleil,
découpé comme une feuille de chou sur laquelle auraient vécu plusieurs
chenilles, et rapetassé en fil blanc. Sous le chapeau se dessinait une
figure noire et creusée, où la bouche, le nez et les yeux formaient
quatre points noirs. Sa méchante veste ressemblait à un morceau de
tapisserie, et son pantalon était en toile à torchons.

--Je suis le docteur Rouget, dit le médecin; et puisque tu es le tuteur
de cette enfant, amène-la chez moi, Place Saint-Jean, tu n'auras pas
fait une mauvaise journée, ni elle non plus...

Et sans attendre un mot de réponse, sûr de voir arriver chez lui
l'oncle Brazier avec la jolie Rabouilleuse, le docteur Rouget piqua des
deux vers Issoudun. En effet, au moment où le médecin se mettait à
table, sa cuisinière lui annonça le citoyen et la citoyenne Brazier.

--Asseyez-vous, dit le médecin à l'oncle et à la nièce.

Flore et son tuteur, toujours pieds nus, regardaient la salle du
docteur avec des yeux hébétés. Voici pourquoi.

La maison que Rouget avait héritée des Descoings occupe le milieu de
la place Saint-Jean, espèce de carré long et très-étroit, planté de
quelques tilleuls malingres. Les maisons en cet endroit sont mieux
bâties que partout ailleurs, et celle des Descoings est une des plus
belles. Cette maison, située en face de celle de monsieur Hochon,
a trois croisées de façade au premier étage, et au rez-de-chaussée
une porte cochère qui donne entrée dans une cour au delà de laquelle
s'étend un jardin. Sous la voûte de la porte cochère se trouve la porte
d'une vaste salle éclairée par deux croisées sur la rue. La cuisine
est derrière la salle, mais séparée par un escalier qui conduit au
premier étage et aux mansardes situées au-dessus. En retour de la
cuisine, s'étendent un bûcher, un hangar où l'on faisait la lessive,
une écurie pour deux chevaux, et une remise, au-dessus desquels il y a
de petits greniers pour l'avoine, le foin, la paille, et où couchait
alors le domestique du docteur. La salle si fort admirée par la
petite paysanne et par son oncle avait pour décoration une boiserie
sculptée comme on sculptait sous Louis XV et peinte en gris, une
belle cheminée en marbre, au-dessus de laquelle Flore se mirait dans
une grande glace sans trumeau supérieur et dont la bordure sculptée
était dorée. Sur cette boiserie, de distance en distance, se voyaient
quelques tableaux, dépouilles des abbayes de Déols, d'Issoudun, de
Saint-Gildas, de la Prée, du Chézal-Benoît, de Saint-Sulpice, des
couvents de Bourges et d'Issoudun, que la libéralité de nos rois et
des fidèles avaient enrichis de dons précieux et des plus belles
œuvres dues à la Renaissance. Aussi dans les tableaux conservés par
les Descoings et passés aux Rouget, se trouvait-il une Sainte Famille
de l'Albane, un Saint Jérôme du Dominiquin, une tête de Christ de
Jean Bellin, une Vierge de Léonard de Vinci, un Portement de croix du
Titien qui venait du marquis de Belabre, celui qui soutint un siége
et eut la tête tranchée sous Louis XIII; un Lazare de Paul Véronèse,
un Mariage de la Vierge du Prêtre Génois, deux tableaux d'église de
Rubens et une copie d'un tableau du Pérugin faite par le Pérugin ou
par Raphaël; enfin, deux Corrége et un André del Sarto. Les Descoings
avaient trié ces richesses dans trois cents tableaux d'église, sans
en connaître la valeur, et en les choisissant uniquement d'après leur
conservation. Plusieurs avaient non-seulement des cadres magnifiques,
mais encore quelques-uns étaient sous verre. Ce fut à cause de la
beauté des cadres et de la valeur que les _vitres_ semblaient annoncer
que les Descoings gardèrent ces toiles. Les meubles de cette salle ne
manquaient donc pas de ce luxe tant prisé de nos jours, mais alors
sans aucun prix à Issoudun. L'horloge placée sur la cheminée entre
deux superbes chandeliers d'argent à six branches se recommandait par
une magnificence abbatiale qui annonçait Boulle. Les fauteuils en
bois de chêne sculpté, garnis tous en tapisserie due à la dévotion de
quelques femmes du haut rang, eussent été prisés haut aujourd'hui, car
ils étaient tous surmontés de couronnes et d'armes. Entre les deux
croisées, il existait une riche console venue d'un château, et sur le
marbre de laquelle s'élevait un immense pot de la Chine, où le docteur
mettait son tabac. Ni le médecin, ni son fils, ni la cuisinière, ni le
domestique n'avaient soin de ces richesses. On crachait sur un foyer
d'une exquise délicatesse dont les moulures dorées étaient jaspées
de vert-de-gris. Un joli lustre moitié cristal, moitié en fleurs de
porcelaine, était criblé, comme le plafond d'où il pendait, de points
noirs qui attestaient la liberté dont jouissaient les mouches. Les
Descoings avaient drapé aux fenêtres des rideaux en brocatelle arrachés
au lit de quelque abbé commendataire. A gauche de la porte, un bahut,
d'une valeur de quelques milliers de francs, servait de buffet.

--Voyons, Fanchette, dit le médecin à sa cuisinière, deux verres?... Et
donnez-nous du chenu.

Fanchette, grosse servante berrichonne qui passait avant la Cognette
pour être la meilleure cuisinière d'Issoudun, accourut avec une
prestesse qui décelait le despotisme du médecin, et aussi quelque
curiosité chez elle.

--Que vaut un arpent de vigne dans ton pays? dit le médecin en versant
un verre au grand Brazier.

--_Cint_ écus en argent...

--Eh! bien, laisse-moi ta nièce comme servante, elle aura cent écus de
gages, et, en ta qualité de tuteur, tu toucheras les cent écus...

--Tous les _eins_?... fit Brazier en ouvrant les yeux qui devinrent
grands comme des soucoupes.

--Je laisse la chose à ta conscience, répondit le docteur, elle est
orpheline. Jusqu'à dix-huit ans, Flore n'a rien à voir aux recettes.

--_A va su_ douze _eins_, ça ferait donc six arpents de vigne, dit
l'oncle. _Mè all êt ben_ gentille, douce _coume_ un _igneau_, _ben_
faite, et _ben_ agile, et _ben_ obéissante... la _pôvr' criature_,
_all_ était la joie _edz'yeux_ de _mein pôvr' freire_!

--Et je paye une année d'avance, fit le médecin.

--Ah! ma foi, dit alors l'oncle, mettez deux _eins_, et je vous la
lairrons, car _all_ sera mieux chez vous que chez nous, que ma _fâme_
la bat, _all_ ne peut pas la _souffri_... Il n'y a que moi qui la
_proutègeon_, _cte_ sainte _criature_ qu'est _innocinte coume l'infant_
qui vient de _nettre_.

En entendant cette dernière phrase, le médecin, frappé par ce mot
d'_innocente_, fit un signe à l'oncle Brazier et sortit avec lui dans
la cour et de là dans le jardin, laissant la Rabouilleuse devant la
table servie entre Fanchette et Jean-Jacques qui la questionnèrent et à
qui elle raconta naïvement sa rencontre avec le docteur.

--Allons, chère petite mignonne, adieu, fit l'oncle Brazier en revenant
embrasser Flore au front, tu peux bien dire que j'ai _fè_ ton bonheur
en te plaçant chez ce brave et digne père des indigents, faut lui obéir
_coume_ à _mé_... sois ben sage, ben gentille et _fè_ tout ce _qui_
voudra...

--Vous arrangerez la chambre au-dessus de la mienne, dit le médecin à
Fanchette. Cette petite Flore, qui certes est bien nommée, y couchera
dès ce soir. Demain, nous ferons venir pour elle le cordonnier et la
couturière. Mettez-lui sur-le-champ un couvert, elle va nous tenir
compagnie.

Le soir, dans tout Issoudun, il ne fut question que de l'établissement
d'une petite Rabouilleuse chez le docteur Rouget. Ce surnom resta dans
un pays de moquerie à mademoiselle Brazier, avant, pendant et après sa
fortune.

Le médecin voulait sans doute faire en petit pour Flore Brazier ce
que Louis XV fit en grand pour mademoiselle de Romans; mais il s'y
prenait trop tard: Louis XV était encore jeune, tandis que le docteur
se trouvait à la fleur de la vieillesse. De douze à quatorze ans, la
charmante Rabouilleuse connut un bonheur sans mélange. Bien mise et
beaucoup mieux nippée que la plus riche fille d'Issoudun, elle portait
une montre d'or et des bijoux que le docteur lui donna pour encourager
ses études; car elle eut un maître chargé de lui apprendre à lire,
à écrire et à compter. Mais la vie presque animale des paysans avait
mis en Flore de telles répugnances pour le vase amer de la science que
le docteur en resta là de cette éducation. Ses desseins à l'égard de
cette enfant, qu'il décrassait, instruisait et formait avec des soins
d'autant plus touchants qu'on le croyait incapable de tendresse, furent
diversement interprétés par la caqueteuse bourgeoisie de la ville, dont
les _disettes_ accréditaient, comme à propos de la naissance de Max et
d'Agathe, de fatales erreurs. Il n'est pas facile au public des petites
villes de démêler la vérité dans les mille conjectures, au milieu des
commentaires contradictoires, et à travers toutes les suppositions
auxquelles un fait y donne lieu. La Province, comme autrefois les
politiques de la petite Provence aux Tuileries, veut tout expliquer, et
finit par tout savoir. Mais chacun tient à la face qu'il affectionne
dans l'événement; il y voit le vrai, le démontre et tient sa version
pour la seule bonne. La vérité, malgré la vie à jour et l'espionnage
des petites villes, est donc souvent obscurcie, et veut, pour être
reconnue, ou le temps après lequel la vérité devient indifférente, ou
l'impartialité que l'historien et l'homme supérieur prennent en se
plaçant à un point de vue élevé.

--Que voulez-vous que ce vieux singe fasse à son âge d'une petite fille
de quinze ans? disait-on deux ans après l'arrivée de la Rabouilleuse.

--Vous avez raison, répondait-on, il y a long-temps qu'_ils sont
passés, ses jours de fête_...

--Mon cher, le docteur est révolté de la stupidité de son fils, et
il persiste dans sa haine contre sa fille Agathe; dans cet embarras,
peut-être n'a-t-il vécu si sagement depuis deux ans que pour épouser
cette petite, s'il peut avoir d'elle un beau garçon agile et découplé,
bien vivant comme Max, faisait observer une tête forte.

--Laissez-nous donc tranquilles, est-ce qu'après avoir mené la vie
que Lousteau et Rouget ont faite de 1770 à 1787, on peut avoir des
enfants à soixante-douze ans? Tenez, ce vieux scélérat a lu l'ancien
Testament, ne fût-ce que comme médecin, et il y a vu comment le roi
David réchauffait sa vieillesse.... Voilà tout, bourgeois!

--On dit que Brazier, quand il est gris, se vante, à Vatan, de l'avoir
volé! s'écriait un de ces gens qui croient plus particulièrement au
mal.

--Eh! mon Dieu, voisin, que ne dit-on pas à Issoudun?

De 1800 à 1805, pendant cinq ans, le docteur eut les plaisirs de
l'éducation de Flore, sans les ennuis que l'ambition et les prétentions
de mademoiselle de Romans donnèrent, dit-on, à Louis-le-Bien-Aimé.
La petite Rabouilleuse était si contente, en comparant sa situation
chez le docteur à la vie qu'elle eût menée avec son oncle Brazier,
qu'elle se plia sans doute aux exigences de son maître, comme eût
fait une esclave en Orient. N'en déplaise aux faiseurs d'idylles ou
aux philanthropes, les gens de la campagne ont peu de notions sur
certaines vertus; et, chez eux, les scrupules viennent d'une pensée
intéressée, et non d'un sentiment du bien ou du beau; élevés en vue
de la pauvreté, du travail constant, de la misère, cette perspective
leur fait considérer tout ce qui peut les tirer de l'enfer de la faim
et du labeur éternel, comme permis, surtout quand la loi ne s'y oppose
point. S'il y a des exceptions, elles sont rares. La vertu, socialement
parlant, est la compagne du bien-être, et commence à l'instruction.
Aussi la Rabouilleuse était-elle un objet d'envie pour toutes les
filles à dix lieues à la ronde, quoique sa conduite fût, aux yeux de
la Religion, souverainement répréhensible. Flore, née en 1787, fut
élevée au milieu des saturnales de 1793 et de 1798, dont les reflets
éclairèrent ces campagnes privées de prêtres, de culte, d'autels, de
cérémonies religieuses, où le mariage était un accouplement légal, et
où les maximes révolutionnaires laissèrent de profondes empreintes,
à Issoudun surtout, pays où la Révolte est traditionnelle. En 1802,
le culte catholique était à peine rétabli. Ce fut pour l'Empereur une
œuvre difficile que de trouver des prêtres. En 1806, bien des paroisses
en France étaient encore veuves, tant la réunion d'un Clergé décimé
par l'échafaud fut lente, après une si violente dispersion. En 1802,
rien ne pouvait donc blâmer Flore, si ce n'est sa conscience. La
conscience ne devait-elle pas être plus faible que l'intérêt chez la
pupille de l'oncle Brazier? Si, comme tout le fit supposer, le cynique
docteur fut forcé par son âge de respecter une enfant de quinze ans,
la Rabouilleuse n'en passa pas moins pour une fille très _délurée_, un
mot du pays. Néanmoins, quelques personnes voulurent voir pour elle un
certificat d'innocence dans la cessation des soins et des attentions
du docteur, qui lui marqua pendant les deux dernières années de sa vie
plus que du refroidissement.

Le vieux Rouget avait assez tué de monde pour savoir prévoir sa fin;
or, en le trouvant drapé sur son lit de mort dans le manteau de la
philosophie encyclopédiste, son notaire le pressa de faire quelque
chose en faveur de cette jeune fille, alors âgée de dix-sept ans.

--Eh! bien, émancipons-la, dit-il.

Ce mot peint ce vieillard qui ne manquait jamais de tirer ses sarcasmes
de la profession même de celui à qui il répondait. En couvrant d'esprit
ses mauvaises actions, il se les faisait pardonner dans un pays où
l'esprit a toujours raison, surtout quand il s'appuie sur l'intérêt
personnel bien entendu. Le notaire vit dans ce mot le cri de la haine
concentrée d'un homme chez qui la nature avait trompé les calculs de
la débauche, une vengeance contre l'innocent objet d'un impuissant
amour. Cette opinion fut en quelque sorte confirmée par l'entêtement
du docteur, qui ne laissa rien à la Rabouilleuse, et qui dit avec un
sourire amer:--elle est bien assez riche de sa beauté! quand le notaire
insista de nouveau sur ce sujet.

Jean-Jacques Rouget ne pleura point son père que Flore pleurait. Le
vieux médecin avait rendu son fils très-malheureux, surtout depuis sa
majorité, et Jean-Jacques fut majeur en 1791; tandis qu'il avait donné
à la petite paysanne le bonheur matériel qui, pour les gens de la
campagne, est l'idéal du bonheur. Quand, après l'enterrement du défunt,
Fanchette dit à Flore:--Eh! bien, qu'allez-vous devenir maintenant que
monsieur n'est plus? Jean-Jacques eut des rayons dans les yeux, et
pour la première fois sa figure immobile s'anima, parut s'éclairer aux
rayons d'une pensée, et peignit un sentiment.

--Laissez-nous, dit-il à Fanchette qui desservait alors la table.

A dix-sept ans, Flore conservait encore cette finesse de taille et de
traits, cette distinction de beauté qui séduisit le docteur et que
les femmes du monde savent conserver, mais qui se fanent chez les
paysannes aussi rapidement que la fleur des champs. Cependant, cette
tendance à l'embonpoint qui gagne toutes les belles campagnardes quand
elles ne mènent pas aux champs et au soleil leur vie de travail et
de privations, se faisait déjà remarquer en elle. Son corsage était
développé. Ses épaules grasses et blanches dessinaient des plans riches
et harmonieusement rattachés à son cou qui se plissait déjà. Mais le
contour de sa figure restait pur, et le menton était encore fin.

Flore, dit Jean-Jacques d'une voix émue, vous êtes bien habituée à
cette maison?...

--Oui, monsieur Jean...

Au moment de faire sa déclaration, l'héritier se sentit la langue
glacée par le souvenir du mort enterré si fraîchement, il se demanda
jusqu'où la bienfaisance de son père était allée. Flore, qui regarda
son nouveau maître sans pouvoir en soupçonner la simplicité, attendit
pendant quelque temps que Jean-Jacques reprît la parole; mais elle
le quitta ne sachant que penser du silence obstiné qu'il garda.
Quelle que fût l'éducation que la Rabouilleuse tenait du docteur, il
devait se passer plus d'un jour avant qu'elle connût le caractère de
Jean-Jacques, dont voici l'histoire en peu de mots.

[Illustration: JEAN-JACQUES ROUGET.

A la mort de son père, Jacques, âgé de trente-sept ans, était aussi
timide et soumis à la discipline paternelle que peut l'être un enfant
de douze ans.

UN MÉNAGE DE GARÇON.]

A la mort de son père, Jacques, âgé de trente-sept ans, était aussi
timide et soumis à la discipline paternelle que peut l'être un enfant
de douze ans. Cette timidité doit expliquer son enfance, sa jeunesse
et sa vie à ceux qui ne voudraient pas admettre ce caractère, ou les
faits de cette histoire, hélas! bien communs partout, même chez les
princes, car Sophie Dawes fut prise par le dernier des Condé dans une
situation pire que celle de la Rabouilleuse. Il y a deux timidités:
la timidité d'esprit, la timidité de nerfs; une timidité physique,
et une timidité morale. L'une est indépendante de l'autre. Le corps
peut avoir peur et trembler, pendant que l'esprit reste calme et
courageux, et _vice versa_. Ceci donne la clef de bien des bizarreries
morales. Quand les deux timidités se réunissent chez un homme, il
sera nul pendant toute sa vie. Cette timidité complète est celle des
gens dont nous disons:--C'est un imbécile. Il se cache souvent dans
cet imbécile de grandes qualités comprimées. Peut-être devons-nous à
cette double infirmité quelques moines qui ont vécu dans l'extase.
Cette malheureuse disposition physique et morale est produite aussi
bien par la perfection des organes et par celle de l'âme que par des
défauts encore inobservés. La timidité de Jean-Jacques venait d'un
certain engourdissement de ses facultés, qu'un grand instituteur, ou un
chirurgien comme Desplein eussent réveillées. Chez lui, comme chez les
crétins, le sens de l'amour avait hérité de la force et de l'agilité
qui manquaient à l'intelligence, quoiqu'il lui restât encore assez de
sens pour se conduire dans la vie. La violence de sa passion, dénuée
de l'idéal où elle s'épanche chez tous les jeunes gens, augmentait
encore sa timidité. Jamais il ne put se décider, selon l'expression
familière, à faire la cour à une femme à Issoudun. Or, ni les jeunes
filles, ni les bourgeoises ne pouvaient faire les avances à un jeune
homme de moyenne taille, d'attitude pleine de honte et de mauvaise
grâce, à figure commune, que deux gros yeux d'un vert pâle et saillants
eussent rendue assez laide si déjà les traits écrasés et un teint
blafard ne la vieillissaient avant le temps. La compagnie d'une femme
annulait, en effet, ce pauvre garçon qui se sentait poussé par la
passion aussi violemment qu'il était retenu par le peu d'idées dû à
son éducation. Immobile entre deux forces égales, il ne savait alors
que dire, et tremblait d'être interrogé, tant il avait peur d'être
obligé de répondre! Le désir, qui délie si promptement la langue, lui
glaçait la sienne. Jean-Jacques resta donc solitaire, et rechercha
la solitude en ne s'y trouvant pas gêné. Le docteur aperçut, trop
tard pour y remédier, les ravages produits par ce tempérament et par
ce caractère. Il aurait bien voulu marier son fils; mais, comme il
s'agissait de le livrer à une domination qui deviendrait absolue, il
dut hésiter. N'était-ce pas abandonner le maniement de sa fortune à
une étrangère, à une fille inconnue? Or, il savait combien il est
difficile d'avoir des prévisions exactes sur le moral de la Femme, en
étudiant la Jeune Fille. Aussi, tout en cherchant une personne dont
l'éducation ou les sentiments lui offrissent des garanties, essaya-t-il
de jeter son fils dans la voie de l'avarice. A défaut d'intelligence,
il espérait ainsi donner à ce niais une sorte d'instinct. Il l'habitua
d'abord à une vie mécanique, et lui légua des idées arrêtées pour le
placement de ses revenus; puis il lui évita les principales difficultés
de l'administration d'une fortune territoriale, en lui laissant des
terres en bon état et louées par de longs baux. Le fait qui devait
dominer la vie de ce pauvre être échappa cependant à la perspicacité
de ce vieillard si fin. La timidité ressemble à la dissimulation,
elle en a toute la profondeur. Jean-Jacques aima passionnément la
Rabouilleuse. Rien de plus naturel d'ailleurs. Flore fut la seule femme
qui restât près de ce garçon, la seule qu'il pût voir à son aise, en
la contemplant en secret, en l'étudiant à toute heure; Flore illumina
pour lui la maison paternelle, elle lui donna sans le savoir les seuls
plaisirs qui lui dorèrent sa jeunesse. Loin d'être jaloux de son père,
il fut enchanté de l'éducation qu'il donnait à Flore: ne lui fallait-il
pas une femme facile, et avec laquelle il n'y eût pas de cour à faire?
La passion qui, remarquez-le, porte son esprit avec elle, peut donner
aux niais, aux sots, aux imbéciles une sorte d'intelligence, surtout
pendant la jeunesse. Chez l'homme le plus brute, il se rencontre
toujours l'instinct animal dont la persistance ressemble à une pensée.

Le lendemain Flore, à qui le silence de son maître avait fait faire
des réflexions, s'attendit à quelque communication importante; mais,
quoiqu'il tournât autour d'elle et la regardât sournoisement avec des
expressions de concupiscence, Jean-Jacques ne put rien trouver à dire.
Enfin au moment du dessert, le maître recommença la scène de la veille.

--Vous vous trouvez bien ici? dit-il à Flore.

--Oui, monsieur Jean.

--Eh! bien, restez-y.

--Merci, monsieur Jean.

Cette situation étrange dura trois semaines. Par une nuit où nul bruit
ne troublait le silence, Flore, qui se réveilla par hasard, entendit le
souffle égal d'une respiration humaine à sa porte, et fut effrayée en
reconnaissant sur le palier Jean-Jacques couché comme un chien, et qui,
sans doute, avait fait lui-même un trou par en bas pour voir dans la
chambre.

--Il m'aime, pensa-t-elle; mais il attrapera des rhumatismes à ce
métier-là.

Le lendemain, Flore regarda son maître d'une certaine façon. Cet amour
muet et presque instinctif l'avait émue, elle ne trouva plus si laid ce
pauvre niais dont les tempes et le front chargés de boutons semblables
à des ulcères portaient cette horrible couronne, attribut des sangs
gâtés.

--Vous ne voudriez pas retourner aux champs, n'est-ce pas? lui dit
Jean-Jacques quand ils se trouvèrent seuls.

--Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle en le regardant.

--Pour le savoir, fit Rouget en devenant de la couleur des homards
cuits.

--Est-ce que vous voulez m'y renvoyer? demanda-t-elle.

--Non, mademoiselle.

--Eh! bien, que voulez-vous donc savoir? Vous avez une raison...

--Oui, je voudrais savoir...

--Quoi? dit Flore.

--Vous ne me le diriez pas! fit Rouget.

--Si, foi d'honnête fille...

--Ah! voilà, reprit Rouget effrayé. Vous êtes une honnête fille...

--Pardè!

--Là, vrai?...

--Quand je vous le dis...

--Voyons? Êtes-vous la même que quand vous étiez là, pieds nus, amenée
par votre oncle?

--Belle question! ma foi, répondit Flore en rougissant.

L'héritier atterré baissa la tête et ne la releva plus. Flore,
stupéfaite de voir une réponse si flatteuse pour un homme accueillie
par une semblable consternation, se retira.

Trois jours après, au même moment, car l'un et l'autre ils semblaient
se désigner le dessert comme le champ de bataille, Flore dit la
première à son maître:--Est-ce que vous avez quelque chose contre moi?

--Non, mademoiselle, répondit-il, non... (une pause). Au contraire.

--Vous avez paru contrarié hier de savoir que j'étais une honnête
fille...

--Non, je voulais seulement savoir... (autre pause). Mais vous ne me le
diriez pas...

--Ma foi, reprit-elle, je vous dirai toute la vérité...

--Toute la vérité sur... mon père... demanda-t-il d'une voix étranglée.

--Votre père, dit-elle en plongeant son regard dans les yeux de son
maître, était un brave homme... il aimait à rire... Quoi!... un brin...
Mais, pauvre cher homme!... c'était pas la bonne volonté qui lui
manquait... Enfin, rapport à je ne sais quoi contre vous, il avait des
intentions... oh! de tristes intentions. Souvent il me faisait rire,
quoi! voilà... Après?...

--Eh! bien, Flore, dit l'héritier en prenant la main de la
Rabouilleuse, puisque mon père ne vous était de rien.

--Et, de quoi voulez-vous qu'il me fût?... s'écria-t-elle en fille
offensée d'une supposition injurieuse.

--Eh! bien, écoutez donc?

--Il était mon bienfaiteur, voilà tout. Ah! il aurait bien voulu que je
fusse sa femme... mais...

--Mais, dit Rouget en reprenant la main que Flore lui avait retirée,
puisqu'il ne vous a rien été, vous pourriez rester ici avec moi?...

--Si vous voulez, répondit-elle en baissant les yeux.

--Non, non, si vous vouliez, vous, reprit Rouget. Oui, vous pouvez
être... la maîtresse. Tout ce qui est ici sera pour vous, vous y
prendrez soin de ma fortune, elle sera quasiment la vôtre... car je
vous aime, et vous ai toujours aimée depuis le moment où vous êtes
entrée, ici, là, pieds nus.

Flore ne répondit pas. Quand le silence devint gênant, Jean-Jacques
inventa cet argument horrible:--Voyons, cela ne vaut-il pas mieux que
de retourner aux champs? lui demanda-t-il avec une visible ardeur.

--Dame! monsieur Jean, comme vous voudrez, répondit-elle.

Néanmoins, malgré ce: _comme vous voudrez!_ le pauvre Rouget ne se
trouva pas plus avancé. Les hommes de ce caractère ont besoin de
certitude. L'effort qu'ils font en avouant leur amour est si grand et
leur coûte tant, qu'ils se savent hors d'état de le recommencer. De
là vient leur attachement à la première femme qui les accepte. On ne
peut présumer les événements que par le résultat. Dix mois après la
mort de son père, Jean-Jacques changea complétement: son visage pâle et
plombé, dégradé par des boutons aux tempes et au front, s'éclaircit,
se nettoya, se colora de teintes rosées. Enfin sa physionomie respira
le bonheur. Flore exigea que son maître prît des soins minutieux de
sa personne, elle mit son amour-propre à ce qu'il fût bien mis; elle
le regardait s'en allant à la promenade en restant sur le pas de la
porte, jusqu'à ce qu'elle ne le vît plus. Toute la ville remarqua ces
changements, qui firent de Jean-Jacques un tout autre homme.

--Savez-vous la nouvelle? se disait-on dans Issoudun.

--Eh! bien, quoi?

--Jean-Jacques a tout hérité de son père, même la Rabouilleuse...

--Est-ce que vous ne croyez pas feu le docteur assez malin pour avoir
laissé une gouvernante à son fils?

--C'est un trésor pour Rouget, c'est vrai, fut le cri général.

--C'est une finaude! elle est bien belle, elle se fera épouser.

--Cette fille a-t-elle eu de la chance!

--C'est une chance qui n'arrive qu'aux belles filles.

--Ah! bah, vous croyez cela, mais j'ai eu mon oncle Borniche-Héreau.
Eh! bien, vous avez entendu parler de mademoiselle Ganivet, elle était
laide comme les sept péchés capitaux, elle n'en a pas moins eu de lui
mille écus de rente...

--Bah! c'était en 1778!

--C'est égal, Rouget a tort, son père lui laisse quarante bonnes mille
livres de rente, il aurait pu se marier avec mademoiselle Héreau...

--Le docteur a essayé, elle n'en a pas voulu, Rouget est trop bête...

--Trop bête! les femmes sont bien heureuses avec les gens de cet acabit.

--Votre femme est-elle heureuse?

Tel fut le sens des propos qui coururent dans Issoudun. Si l'on
commença, selon les us et coutumes de la province, par rire de ce
quasi-mariage, on finit par louer Flore de s'être dévouée à ce
pauvre garçon. Voilà comment Flore Brazier parvint au gouvernement
de la maison Rouget, de père en fils, selon l'expression du fils
Goddet. Maintenant il n'est pas inutile d'esquisser l'histoire de ce
gouvernement pour l'instruction des célibataires.

La vieille Fanchette fut la seule dans Issoudun à trouver mauvais que
Flore Brazier devînt la reine chez Jean-Jacques Rouget, elle protesta
contre l'immoralité de cette combinaison et prit le parti de la morale
outragée, il est vrai qu'elle se trouvait humiliée, à son âge, d'avoir
pour maîtresse une Rabouilleuse, une petite fille venue pieds nus
dans la maison. Fanchette possédait trois cents francs de rente dans
les fonds, car le docteur lui avait fait ainsi placer ses économies,
feu monsieur venait de lui léguer cent écus de rente viagère, elle
pouvait donc vivre à son aise, et quitta la maison neuf mois après
l'enterrement de son vieux maître, le 15 avril 1806. Cette date
n'indique-t-elle pas aux gens perspicaces l'époque à laquelle Flore
cessa d'être une honnête fille.

La Rabouilleuse, assez fine pour prévoir la défection de Fanchette,
car il n'y a rien comme l'exercice du pouvoir pour vous apprendre la
politique, avait résolu de se passer de servante. Depuis six mois
elle étudiait, sans en avoir l'air, les procédés culinaires qui
faisaient de Fanchette un Cordon Bleu digne de servir un médecin. En
fait de gourmandise, on peut mettre les médecins au même rang que
les évêques. Le docteur avait perfectionné Fanchette. En province,
le défaut d'occupation et la monotonie de la vie attirent l'activité
de l'esprit sur la cuisine. On ne dîne pas aussi luxueusement en
province qu'à Paris, mais on y dîne mieux; les plats y sont médités,
étudiés. Au fond des provinces, il existe des Carêmes en jupon,
génies ignorés, qui savent rendre un simple plat de haricots digne du
hochement de tête par lequel Rossini accueille une chose parfaitement
réussie. En prenant ses degrés à Paris, le docteur y avait suivi les
cours de chimie de Rouelle, et il lui en était resté des notions qui
tournèrent au profit de la chimie culinaire. Il est célèbre à Issoudun
par plusieurs améliorations peu connues en dehors du Berry. Il a
découvert que l'omelette était beaucoup plus délicate quand on ne
battait pas le blanc et le jaune des œufs ensemble avec la brutalité
que les cuisinières mettent à cette opération. On devait, selon lui,
faire arriver le blanc à l'état de mousse, y introduire par degrés
le jaune, et ne pas se servir d'une poêle, mais d'un _cagnard_ en
porcelaine ou de faïence. Le cagnard est une espèce de plat épais qui
a quatre pieds, afin que, mis sur le fourneau, l'air, en circulant,
empêche le feu de le faire éclater. En Touraine, le cagnard s'appelle
un cauquemarre. Rabelais, je crois, parle de ce _cauquemarre_ à cuire
les cocquesigrues, ce qui démontre la haute antiquité de cet ustensile.
Le docteur avait aussi trouvé le moyen d'empêcher l'âcreté des _roux_;
mais ce secret, que par malheur il restreignit à sa cuisine, a été
perdu.

Flore, née friturière et rôtisseuse, les deux qualités qui ne peuvent
s'acquérir ni par l'observation ni par le travail, surpassa Fanchette
en peu de temps. En devenant Cordon Bleu, elle pensait au bonheur de
Jean-Jacques; mais elle était aussi, disons-le, passablement gourmande.
Hors d'état, comme les personnes sans instruction, de s'occuper par
la cervelle, elle déploya son activité dans le ménage. Elle frotta
les meubles, leur rendit leur lustre, et tint tout au logis dans une
propreté digne de la Hollande. Elle dirigea ces avalanches de linge
sale et ces déluges qu'on appelle les lessives, et qui, selon l'usage
des provinces, ne se font que trois fois par an. Elle observa le linge
d'un œil de ménagère, et le raccommoda. Puis, jalouse de s'initier par
degrés aux secrets de la fortune, elle s'assimila le peu de science des
affaires que savait Rouget, et l'augmenta par des entretiens avec le
notaire du feu docteur, monsieur Héron. Aussi donna-t-elle d'excellents
conseils à son petit Jean-Jacques. Sûre d'être toujours la maîtresse,
elle eut pour les intérêts de ce garçon autant de tendresse et
d'avidité que s'il s'agissait d'elle-même. Elle n'avait pas à craindre
les exigences de son oncle. Deux mois avant la mort du docteur, Brazier
était mort d'une chute en sortant du cabaret où, depuis sa fortune,
il passait sa vie. Flore avait également perdu son père. Elle servit
donc son maître avec toute l'affection que devait avoir une orpheline
heureuse de se faire une famille, et de trouver un intérêt dans la vie.

Cette époque fut le paradis pour le pauvre Jean-Jacques, qui prit
les douces habitudes d'une vie animale embellie par une espèce de
régularité monastique. Il dormait la grasse matinée. Flore qui, dès
le matin, allait à la provision ou faisait le ménage, éveillait son
maître de façon à ce qu'il trouvât le déjeuner prêt quand il avait
fini sa toilette. Après le déjeuner, sur les onze heures, Jean-Jacques
se promenait, causait avec ceux qui le rencontraient, et revenait
à trois heures pour lire les journaux, celui du Département et un
journal de Paris qu'il recevait trois jours après leur publication,
gras des trente mains par lesquelles ils avaient passé, salis par les
nez à tabac qui s'y étaient oubliés, brunis par toutes les tables sur
lesquelles ils avaient traîné. Le célibataire atteignait ainsi l'heure
de son dîner, et il y employait le plus de temps possible. Flore lui
racontait les histoires de la ville, les caquetages qui couraient et
qu'elle avait récoltés. Vers huit heures les lumières s'éteignaient.
Aller au lit de bonne heure est une économie de chandelle et de
feu très-pratiquée en province, mais qui contribue à l'hébétement
des gens par les abus du lit. Trop de sommeil alourdit et encrasse
l'intelligence.

Telle fut la vie de ces deux êtres pendant neuf ans, vie à la fois
pleine et vide, où les grands événements furent quelques voyages
à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux ou plus loin quand ni les
notaires de ces villes ni monsieur Héron n'avaient de placements
hypothécaires. Rouget prêtait son argent à cinq pour cent par première
hypothèque, avec subrogation dans les droits de la femme quand le
prêteur était marié. Jamais il ne donnait plus du tiers de la valeur
réelle des biens, et il se faisait faire des billets à son ordre qui
représentaient un supplément d'intérêt de deux et demi pour cent
échelonnés pendant la durée du prêt. Telles étaient les lois que son
père lui avait dit de toujours observer. L'usure, ce rémora mis sur
l'ambition des paysans, dévore les campagnes. Ce taux de sept et demi
pour cent paraissait donc si raisonnable, que Jean-Jacques Rouget
choisissait les affaires; car les notaires, qui se faisaient allouer de
belles commissions par les gens auxquels ils procuraient de l'argent à
si bon compte, prévenaient le vieux garçon.

Durant ces neuf années, Flore prit à la longue, insensiblement et sans
le vouloir, un empire absolu sur son maître. Elle traita d'abord
Jean-Jacques très-familièrement; puis, sans lui manquer de respect,
elle le prima par tant de supériorité, d'intelligence et de force,
qu'il devint le serviteur de sa servante. Ce grand enfant alla de
lui-même au-devant de cette domination, en se laissant rendre tant
de soins, que Flore fut avec lui comme une mère est avec son fils.
Aussi Jean-Jacques finit-il par avoir pour Flore le sentiment qui
rend nécessaire à un enfant la protection maternelle. Mais il y eut
entre eux des nœuds bien autrement serrés! D'abord, Flore faisait les
affaires et conduisait la maison. Jean-Jacques se reposait si bien sur
elle de toute espèce de gestion, que sans elle la vie lui eût paru,
non pas difficile, mais impossible. Puis cette femme était devenue
un besoin de son existence, elle caressait toutes ses fantaisies,
elle les connaissait si bien! Il aimait à voir cette figure heureuse
qui lui souriait toujours, la seule qui lui eût souri, la seule où
devait se trouver un sourire pour lui! Ce bonheur, purement matériel,
exprimé par des mots vulgaires qui sont le fond de la langue dans les
ménages berrichons, et peint sur cette magnifique physionomie, était en
quelque sorte le reflet de son bonheur à lui. L'état dans lequel fut
Jean-Jacques lorsqu'il vit Flore assombrie par quelques contrariétés
révéla l'étendue de son pouvoir à cette fille, qui, pour s'en assurer,
voulut en user. User chez les femmes de cette sorte, veut toujours dire
abuser. La Rabouilleuse fit sans doute jouer à son maître quelques-unes
de ces scènes ensevelies dans les mystères de la vie privée, et dont
Otway a donné le modèle au milieu de sa tragédie de _Venise Sauvée_,
entre le Sénateur et Aquilina, scène qui réalise le magnifique de
l'horrible! Flore se vit alors si certaine de son empire, qu'elle ne
songea pas, malheureusement pour elle et pour ce célibataire, à se
faire épouser.

Vers la fin de 1815, à vingt-sept ans, Flore était arrivée à l'entier
développement de sa beauté. Grasse et fraîche, blanche comme une
fermière du Bessin, elle offrait bien l'idéal de ce que nos ancêtres
appelaient _une belle commère_. Sa beauté, qui tenait de celle
d'une superbe fille d'auberge, mais agrandie et nourrie, la faisait
ressembler, noblesse impériale à part, à mademoiselle Georges dans son
beau temps. Flore avait ces beaux bras ronds éclatants, cette plénitude
de formes, cette pulpe satinée, ces contours attrayants, mais moins
sévères que ceux de l'actrice. L'expression de Flore était la tendresse
et la douceur. Son regard ne commandait pas le respect comme celui de
la plus belle Agrippine qui, depuis celle de Racine, ait foulé les
planches du Théâtre-Français, il invitait à la grosse joie.

En 1816, la Rabouilleuse vit Maxence Gilet, et s'éprit de lui à la
première vue. Elle reçut à travers le cœur cette flèche mythologique,
admirable expression d'un effet naturel, que les Grecs devaient ainsi
représenter, eux qui ne concevaient point l'amour chevaleresque, idéal
et mélancolique, enfanté par le Christianisme. Flore était alors
trop belle pour que Max dédaignât cette conquête. La Rabouilleuse
connut donc, à vingt-huit ans, le véritable amour, l'amour idolâtre,
infini, cet amour qui comporte toutes les manières d'aimer, celle de
Gulnare et celle de Médora. Dès que l'officier sans fortune apprit la
situation respective de Flore et de Jean-Jacques Rouget, il vit mieux
qu'une amourette dans une liaison avec la Rabouilleuse. Aussi, pour
bien assurer son avenir, ne demanda-t-il pas mieux que de loger chez
Rouget, en reconnaissant la débile nature de ce garçon. La passion de
Flore influa nécessairement sur la vie et l'intérieur de Jean-Jacques.
Pendant un mois, le célibataire, devenu craintif outre mesure, vit
terrible, morne et maussade le visage si riant et si amical de Flore.
Il subit les éclats d'une mauvaise humeur calculée, absolument comme
un homme marié dont l'épouse médite une infidélité. Quand, au milieu
des plus cruelles rebuffades, le pauvre garçon s'enhardit à demander à
Flore la cause de ce changement, elle eut dans le regard des flammes
chargées de haine, et dans la voix des tons agressifs et méprisants,
que le pauvre Jean-Jacques n'avait jamais entendus ni reçus.

--Parbleu, dit-elle, vous n'avez ni cœur ni âme. Voilà seize ans que
je donne ici ma jeunesse, et je ne m'étais pas aperçue que vous avez
une pierre, là!... fit-elle en se frappant le cœur. Depuis deux mois,
vous voyez venir ici ce brave commandant, une victime des Bourbons,
qui était fait pour être général, et qu'est dans la débine, acculé
dans un trou de pays où la fortune n'a pas de quoi se promener. Il est
obligé de rester sur une chaise toute une journée à la Municipalité,
pour gagner... quoi?... six cents misérables francs, la belle poussée!
Et vous, qu'avez six cent cinquante-neuf mille livres de placées,
soixante mille francs de rente, et qui, grâce à moi, ne dépensez pas
plus de mille écus par an, tout compris, même mes jupes, enfin tout,
vous ne pensez pas à lui offrir un logis ici, où tout le deuxième est
vide! Vous aimez mieux que les souris et les rats y dansent plutôt que
d'y mettre un humain, enfin un garçon que votre père a toujours pris
pour son fils!... Voulez-vous savoir ce que vous êtes? Je vais vous
le dire: vous êtes un fratricide! Après cela, je sais bien pourquoi!
Vous avez vu que je lui portais intérêt, et ça vous chicane! Quoique
vous paraissiez bête, vous avez plus de malice que les plus malicieux
dans ce que vous êtes... Eh! bien, oui, je lui porte intérêt, et un vif
encore...

--Mais, Flore...

--Oh! il n'y a pas de _mais Flore_ qui tienne. Ah! vous pouvez bien en
chercher une autre Flore (si vous trouvez une!), car je veux que ce
verre de vin me serve de poison si je ne laisse pas là votre baraque
de maison. Je ne vous aurai, Dieu merci, rien coûté pendant les douze
ans que j'y suis restée, et vous aurez eu de l'agrément à bon marché.
Partout ailleurs, j'aurais bien gagné ma vie à tout faire comme ici:
savonner, repasser, veiller aux lessives, aller au marché, faire la
cuisine, prendre vos intérêts en toutes choses, m'exterminer du matin
au soir... Eh! bien, voilà ma récompense.

--Mais Flore...

--Oui, Flore, vous en aurez des Flore, à cinquante et un ans que vous
avez, et que vous vous portez très-mal, et que vous baissez que c'en
est effrayant, je le sais bien! Puis, avec ça, que vous n'êtes pas
amusant...

--Mais, Flore...

--Laissez-moi tranquille!

Elle sortit en fermant la porte avec une violence qui fit retentir la
maison et parut l'ébranler sur ses fondements. Jean-Jacques Rouget
ouvrit tout doucement la porte et alla plus doucement encore dans la
cuisine, où Flore grommelait toujours.

--Mais, Flore, dit ce mouton, voilà la première nouvelle que j'ai de
ton désir, comment sais-tu si je le veux où si je ne le veux pas?...

--D'abord, reprit-elle, il y a besoin d'un homme dans la maison. On
sait que vous avez des dix, des quinze, des vingt mille francs; et si
l'on venait vous voler, on nous assassinerait. Moi, je ne me soucie
pas du tout de me réveiller un beau matin coupée en quatre morceaux,
comme on a fait de cette pauvre servante qu'a eu la bêtise de défendre
son maître! Eh! bien, si l'on nous voit chez nous un homme brave comme
César, et qui ne se mouche pas du pied... Max avalerait trois voleurs,
le temps de le dire... eh! bien, je dormirais plus tranquille. On vous
dira peut-être des bêtises... que je l'aime par ci, que je l'adore par
là!... Savez-vous ce que vous direz?... eh! bien, vous répondrez que
vous le savez, mais que votre père vous avait recommandé son pauvre Max
à son lit de mort. Tout le monde se taira, car les pavés d'Issoudun
vous diront qu'il lui payait sa pension au collége, _na_! Voilà neuf
ans que je mange votre pain...

--Flore, Flore...

--Il y en a eu par la ville plus d'un qui m'a fait la cour, _da_! On
m'offrait des chaînes d'or par ci, des montres par là... Ma petite
Flore, si tu veux quitter cet imbécile de père Rouget, car voilà ce
qu'on me disait de vous. Moi, le quitter? ah! bien, plus souvent, un
innocent comme ça! que qui deviendrait, ai-je toujours répondu. Non,
non, où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute.....

--Oui, Flore, je n'ai que toi au monde, et je suis trop heureux...
Si ça te fait plaisir, mon enfant, eh! bien, nous aurons ici Maxence
Gilet, il mangera avec nous...

--Parbleu! je l'espère bien...

--Là, là, ne te fâche pas...

--Quand il y a pour un, il y a bien pour deux, répondit elle en riant.
Mais si vous êtes gentil, savez vous ce que vous ferez, mon bichon?...
Vous irez vous promener aux environs de la Mairie, à quatre heures, et
vous vous arrangerez pour rencontrer monsieur le commandant Gilet, que
vous inviterez à dîner. S'il fait des façons, vous lui direz que ça
me fera plaisir, il est trop galant pour refuser. Pour lors, entre la
poire et le fromage, s'il vous parle de ses malheurs, des pontons, que
vous aurez bien l'esprit de le mettre là-dessus, vous lui offrirez de
demeurer ici..... S'il trouve quelque chose à redire, soyez tranquille,
je saurai bien le déterminer....

En se promenant avec lenteur sur le boulevard Baron, le célibataire
réfléchit, autant qu'il le pouvait, à cet événement. S'il se séparait
de Flore... (à cette idée, il ne voyait plus clair) quelle autre femme
retrouverait-il?..... Se marier?..... A son âge, il serait épousé pour
sa fortune, et encore plus cruellement exploité par sa femme légitime
que par Flore. D'ailleurs, la pensée d'être privé de cette tendresse,
fût-elle illusoire, lui causait une horrible angoisse. Il fut donc
pour le commandant Gilet aussi charmant qu'il pouvait l'être. Ainsi
que Flore le désirait, l'invitation fut faite devant témoins, afin de
ménager l'honneur de Maxence.

La réconciliation se fit entre Flore et son maître; mais depuis cette
journée Jean-Jacques aperçut des nuances qui prouvaient un changement
complet dans l'affection de la Rabouilleuse. Flore Brazier se plaignit
pendant une quinzaine de jours, chez les fournisseurs, au marché, près
des commères avec lesquelles elle bavardait, de la tyrannie de monsieur
Rouget, qui s'avisait de prendre son soi-disant frère naturel chez lui.
Mais personne ne fut la dupe de cette comédie, et Flore fut regardée
comme une créature excessivement fine et retorse.

Le père Rouget se trouva très-heureux de l'impatronisation de Max au
logis, car il eut une personne qui fut aux petits soins pour lui, mais
sans servilité cependant. Gilet causait, politiquait et se promenait
quelquefois avec le père Rouget. Dès que l'officier fut installé, Flore
ne voulut plus être cuisinière. La cuisine, dit-elle, lui gâtait les
mains. Sur le désir du Grand-Maître de l'Ordre, la Cognette indiqua
l'une de ses parentes, une vieille fille dont le maître, un curé,
venait de mourir sans lui rien laisser, une excellente cuisinière,
qui serait dévouée à la vie à la mort à Flore et à Max. D'ailleurs
la Cognette promit à sa parente, au nom de ces deux puissances, une
rente de trois cents livres après dix ans de bons, loyaux, discrets et
probes services. Agée de soixante ans, la Védie était remarquable par
une figure ravagée par la petite vérole et d'une laideur convenable.
Après l'entrée en fonctions de la Védie, la Rabouilleuse devint madame
Brazier. Elle porta des corsets, elle eut des robes en soie, en
belles étoffes de laine et de coton suivant les saisons! Elle eut des
collerettes, des fichus fort chers, des bonnets brodés, des gorgerettes
de dentelles, se chaussa de brodequins et se maintint dans une élégance
et une richesse de mise qui la rajeunit. Elle fut comme un diamant
brut, taillé, monté par le bijoutier pour valoir tout son prix. Elle
voulait faire honneur à Max. A la fin de la première année, en 1817,
elle fit venir de Bourges un cheval, dit anglais, pour le pauvre
commandant, ennuyé de se promener à pied. Max avait racolé, dans les
environs, un ancien lancier de la Garde Impériale, un Polonais, nommé
Kouski, tombé dans la misère, qui ne demanda pas mieux que d'entrer
chez monsieur Rouget en qualité de domestique du commandant. Max
fut l'idole de Kouski, surtout après le duel des trois royalistes. A
compter de 1817, la maison du père Rouget fut donc composée de cinq
personnes, dont trois maîtres, et la dépense s'éleva environ à huit
mille francs par an.

Au moment où madame Bridau revenait à Issoudun pour, selon l'expression
de maître Desroches, sauver une succession si sérieusement compromise,
le père Rouget était arrivé par degrés à un état quasi-végétatif.
D'abord, dès l'impatronisation de Max, mademoiselle Brazier mit la
table sur un pied épiscopal. Rouget, jeté dans la voie de la bonne
chère mangea toujours davantage, emporté par les excellents plats que
faisait la Védie. Malgré cette exquise et abondante nourriture, il
engraissa peu. De jour en jour, il s'affaissa comme un homme fatigué,
par ses digestions peut-être, et ses yeux se cernèrent fortement. Mais
si, pendant ses promenades, des bourgeois l'interrogeaient sur sa
santé:--Jamais, disait-il, il ne s'était mieux porté. Comme il avait
toujours passé pour être d'une intelligence excessivement bornée, on
ne remarqua point la dépression constante de ses facultés. Son amour
pour Flore était le seul sentiment qui le faisait vivre, il n'existait
que par elle; sa faiblesse avec elle n'avait point alors de bornes, il
obéissait à un regard, il guettait les mouvements de cette créature
comme un chien guette les moindres gestes de son maître. Enfin, selon
l'expression de madame Hochon, à cinquante-sept ans, le père Rouget
semblait être plus vieux que monsieur Hochon, alors octogénaire.

Chacun imagine, avec raison, que l'appartement de Max était digne de
ce charmant garçon. En effet, en six ans le commandant avait, d'année
en année, perfectionné le comfort, embelli les moindres détails de son
logement, autant pour lui-même que pour Flore. Mais ce n'était que le
comfort d'Issoudun: des carreaux mis en couleur, des papiers de tenture
assez élégants, des meubles en acajou, des glaces à bordure dorée, des
rideaux en mousseline ornés de bandes rouges, un lit à couronne et à
rideaux disposés comme les arrangent les tapissiers de province pour
une riche mariée, et qui paraît alors le comble de la magnificence,
mais qui se voit dans les vulgaires gravures de modes, et si commun
que les détaillants de Paris n'en veulent plus pour leurs noces. Il y
avait, chose monstrueuse et qui fit causer dans Issoudun, des nattes
de jonc dans l'escalier, sans doute pour assourdir le bruit des pas;
aussi, en rentrant au petit jour, Max n'avait-il éveillé personne,
Rouget ne soupçonna jamais la complicité de son hôte dans les œuvres
nocturnes des Chevaliers de la Désœuvrance.

Vers les huit heures, Flore, vêtue d'une robe de chambre en jolie
étoffe de coton à mille raies roses, coiffée d'un bonnet de dentelles,
les pieds dans des pantoufles fourrées, ouvrit doucement la porte de la
chambre de Max; mais, en le voyant endormi, elle resta debout devant le
lit.

--Il est rentré si tard, dit-elle, à trois heures et demie. Il faut
avoir un fier tempérament pour résister à ces amusements-là. Est-il
fort, cet amour d'homme!... Qu'auront-ils fait cette nuit?

--Tiens, te voilà, ma petite Flore, dit Max en s'éveillant à la manière
des militaires accoutumés par les événements de la guerre à trouver
leurs idées au complet et leur sang-froid au réveil, quelque subit
qu'il soit.

--Tu dors, je m'en vais...

--Non, reste, il y a des choses graves...

--Vous avez fait quelque sottise cette nuit?...

--Ah! ouin... Il s'agit de nous et de cette vieille bête. Ah! çà, tu
ne m'avais jamais parlé de sa famille... Eh! bien, elle arrive ici, la
famille, sans doute pour nous tailler des croupières...

--Ah! je m'en vais le secouer, dit Flore.

--Mademoiselle Brazier, dit gravement Max, il s'agit de choses trop
sérieuses pour y aller à l'étourdie. Envoie-moi mon café, je le
prendrai dans mon lit, où je vais songer à la conduite que nous devons
tenir... Reviens à neuf heures, nous causerons. En attendant, fais
comme si tu ne savais rien.

Saisie par cette nouvelle, Flore laissa Max et alla lui préparer son
café; mais, un quart d'heure après, Baruch entra précipitamment, et dit
au Grand-Maître:--Fario cherche sa brouette!...

En cinq minutes, Max fut habillé, descendit, et, tout en ayant l'air de
flâner, il gagna le bas de la Tour, où il vit un rassemblement assez
considérable.

--Qu'est ce? fit Max en perçant la foule et pénétrant jusqu'à
l'Espagnol.

Fario, petit homme sec, était d'une laideur comparable à celle d'un
grand d'Espagne. Des yeux de feu comme percés avec une vrille et
très-rapprochés du nez l'eussent fait passer à Naples pour un jeteur de
sorts. Ce petit homme paraissait doux parce qu'il était grave, calme,
lent dans ses mouvements. Aussi le nommait-on le bonhomme Fario.
Mais son teint couleur de pain d'épice et sa douceur déguisaient aux
ignorants et annonçaient à l'observateur le caractère à demi mauritain
d'un paysan de Grenade que rien n'avait encore fait sortir de son
flegme et de sa paresse.

--Êtes-vous sûr, lui dit Max après avoir écouté les doléances du
marchand de grains, d'avoir amené votre voiture? car il n'y a, Dieu
merci, pas de voleurs à Issoudun...

--Elle était là...

--Si le cheval est resté attelé, ne peut-il pas avoir emmené la voiture?

--Le voilà, mon cheval, dit Fario en montrant sa bête harnachée à
trente pas de là.

Max alla gravement à l'endroit où se trouvait le cheval, afin
de pouvoir, en levant les yeux, voir le pied de la Tour, car le
rassemblement était au bas. Tout le monde suivit Max, et c'est ce que
le drôle voulait.

--Quelqu'un a-t-il mis par distraction une voiture dans ses poches?
cria François.

--Allons, fouillez-vous! dit Baruch.

Des éclats de rire partirent de tous côtés. Fario jura. Chez un
Espagnol, des jurons annoncent le dernier degré de la colère.

--Est-elle légère, ta voiture? dit Max.

--Légère?... répondit Fario. Si ceux qui rient de moi l'avaient sur les
pieds, leurs cors ne leur feraient plus mal.

--Il faut cependant qu'elle le soit diablement, répondit Max en
montrant la Tour, car elle a volé sur la butte.

A ces mots, tous les yeux se levèrent, et il y eut en un instant comme
une émeute au marché. Chacun se montrait cette voiture-fée. Toutes les
langues étaient en mouvement

--Le diable protége les aubergistes qui se damnent tous, dit le fils
Goddet au marchand stupéfait, il a voulu t'apprendre à ne pas laisser
traîner de charrettes dans les rues, au lieu de les remiser à l'auberge.

A cette apostrophe, des huées partirent de la foule, car Fario passait
pour avare.

--Allons, mon brave homme, dit Max, il ne faut pas perdre courage.
Nous allons monter à la Tour pour savoir comment ta brouette est venue
là. Nom d'un canon, nous te donnerons un coup de main. Viens-tu,
Baruch?--Toi, dit-il à François en lui parlant dans l'oreille, fais
ranger le monde et qu'il n'y ait personne au bas de la butte quand tu
nous y verras.

Fario, Max, Baruch et trois autres Chevaliers montèrent à la Tour.
Pendant cette ascension assez périlleuse, Max constatait avec Fario
qu'il n'existait ni dégâts ni traces qui indiquassent le passage de
la charrette. Aussi Fario croyait-il à quelque sortilège, il avait la
tête perdue. Arrivés tous au sommet, en y examinant les choses, le fait
parut sérieusement impossible.

--Comment que j'allons la descendre?... dit l'Espagnol dont les petits
yeux noirs exprimaient pour la première fois l'épouvante, et dont la
figure jaune et creuse, qui paraissait ne devoir jamais changer de
couleur, pâlit.

--Comment! dit Max, mais cela ne me paraît pas difficile...

Et, profitant de la stupéfaction du marchand de grains, il mania de
ses bras robustes la charrette par les deux brancards, de manière à la
lancer; puis, au moment où elle devait lui échapper, il cria d'une voix
tonnante:--Gare là-dessous!...

Mais il ne pouvait y avoir aucun inconvénient: le rassemblement,
averti par Baruch et pris de curiosité, s'était retiré sur la place
à la distance nécessaire pour voir ce qui se passerait sur la butte.
La charrette se brisa de la manière la plus pittoresque en un nombre
infini de morceaux.

--La voilà descendue, dit Baruch.

Ah! brigands! ah! canailles! s'écria Fario, c'est peut-être vous autres
qui l'avez montée ici...

Max, Baruch et leurs trois compagnons se mirent à rire des injures de
l'Espagnol.

--On a voulu te rendre service, dit froidement Max, j'ai failli, en
manœuvrant ta damnée charrette, être emporté avec elle, et voilà
comment tu nous remercies?... De quel pays es-tu donc?...

--Je suis d'un pays où l'on ne pardonne pas, répliqua Fario qui
tremblait de rage. Ma charrette vous servira de cabriolet pour aller au
diable!... à moins, dit-il en devenant doux comme un mouton, que vous
ne vouliez me la remplacer par une neuve?

--Parlons de cela, dit Max en descendant.

Quand ils furent au bas de la Tour et en rejoignant les premiers
groupes de rieurs, Max prit Fario par un bouton de sa veste et lui
dit:--Oui, mon brave père Fario, je te ferai cadeau d'une magnifique
charrette, si tu veux me donner deux cent cinquante francs; mais je ne
garantis pas qu'elle sera, comme celle-ci, faite aux tours.

Cette dernière plaisanterie trouva Fario froid comme s'il s'agissait de
conclure un marché.

--Dame! répliqua-t-il, vous me donneriez de quoi me remplacer ma pauvre
charrette, que vous n'auriez jamais mieux employé l'argent du père
Rouget.

Max pâlit, il leva son redoutable poing sur Fario; mais Baruch, qui
savait qu'un pareil coup ne frapperait pas seulement sur l'Espagnol,
enleva Fario comme une plume et dit tout bas à Max:--Ne va pas faire
des bêtises!

Le commandant, rappelé à l'ordre, se mit à rire et répondit à
Fario:--Si je t'ai, par mégarde, fracassé ta charrette, tu essaies de
me calomnier, nous sommes quittes.

--_Pas core!_ dit en murmurant Fario. Mais je suis bien aise de savoir
ce que valait ma charrette.

--Ah! Max, tu trouves à qui parler? dit un témoin de cette scène qui
n'appartenait pas à l'Ordre de la Désœuvrance.

--Adieu, monsieur Gilet, je ne vous remercie pas encore de votre
coup de main, fit le marchand de grains en enfourchant son cheval et
disparaissant au milieu d'un hourra.

--On vous gardera le fer des cercles!... lui cria un charron venu pour
contempler l'effet de cette chute.

Un des limons s'était planté droit comme un arbre. Max restait pâle et
pensif, atteint au cœur par la phrase de l'Espagnol. On parla pendant
cinq jours à Issoudun de la charrette à Fario. Elle était destinée à
voyager, comme dit le fils Goddet, car elle fit le tour du Berry où
l'on se raconta les plaisanteries de Max et de Baruch. Ainsi, ce qui
fut le plus sensible à l'Espagnol, il était encore huit jours après
l'événement, la fable de trois Départements, et le sujet de toutes les
_disettes_. Max et la Rabouilleuse, à propos des terribles réponses du
vindicatif Espagnol, furent aussi le sujet de mille commentaires qu'on
se disait à l'oreille dans Issoudun, mais tout haut à Bourges, à Vatan,
à Vierzon et à Châteauroux. Maxence Gilet connaissait assez le pays
pour deviner combien ces propos devaient être envenimés.

--On ne pourra pas les empêcher de causer, pensait-il. Ah! j'ai fait là
un mauvais coup.

--Hé! bien, Max, lui dit François en lui prenant le bras, ils arrivent
ce soir...

--Qui?...

--Les Bridau! Ma grand'mère vient de recevoir une lettre de sa filleule.

--Écoute, mon petit, lui dit Max à l'oreille, j'ai réfléchi
profondément à cette affaire. Flore ni moi, nous ne devons pas paraître
en vouloir aux Bridau. Si les héritiers quittent Issoudun, c'est vous
autres, les Hochon, qui devez les renvoyer. Examine bien ces Parisiens;
et, quand je les aurai toisés, demain, chez la Cognette, nous verrons
ce que nous pourrons leur faire et comment les mettre mal avec ton
grand-père?...

--L'Espagnol a trouvé le défaut de la cuirasse à Max, dit Baruch à son
cousin François en rentrant chez monsieur Hochon et regardant leur ami
qui rentrait chez lui.

Pendant que Max faisait son coup, Flore, malgré les recommandations
de son commensal, n'avait pu contenir sa colère; et, sans savoir si
elle en servait ou si elle en dérangeait les plans, elle éclatait
contre le pauvre célibataire. Quand Jean-Jacques encourait la colère
de sa bonne, on lui supprimait tout d'un coup les soins et les
chatteries vulgaires qui faisaient sa joie. Enfin, Flore mettait son
maître en pénitence. Ainsi, plus de ces petits mots d'affection dont
elle ornait la conversation avec des tonalités différentes et des
regards plus ou moins tendres:--mon petit chat,--mon gros bichon,--mon
bibi,--mon chou,--mon rat, etc... Un _vous_, sec et froid, ironiquement
respectueux, entrait alors dans le cœur du malheureux garçon comme
une lame de couteau. Ce _vous_ servait de déclaration de guerre.
Puis, au lieu d'assister au lever du bonhomme, de lui donner ses
affaires, de prévoir ses désirs, de le regarder avec cette espèce
d'admiration que toutes les femmes savent exprimer, et qui, plus elle
est grossière, plus elle charme, en lui disant:--Vous êtes frais comme
une rose!--Allons, vous vous portez à merveille.--Que tu es beau, vieux
Jean!--enfin au lieu de le régaler pendant son lever, des drôleries
et des gaudrioles qui l'amusaient, Flore le laissait s'habiller
tout seul. S'il appelait la Rabouilleuse, elle répondait du bas de
l'escalier:--Eh! je ne puis pas tout faire à la fois, veiller à votre
déjeuner, et vous servir dans votre chambre. N'êtes-vous pas assez
grand garçon pour vous habiller tout seul?

--Mon Dieu! que lui ai-je fait? se demanda le vieillard en recevant une
de ces rebuffades au moment où il demanda de l'eau pour se faire la
barbe.

--Védie, montez de l'eau chaude à monsieur, cria Flore.

--Védie?... fit le bonhomme hébété par l'appréhension de la colère qui
pesait sur lui, Védie, qu'a donc madame ce matin?

Flore Brazier se faisait appeler madame par son maître, par Védie, par
Kouski et par Max.

--Elle aurait, à ce qu'il paraît, appris quelque chose de vous qui ne
serait pas beau, répondit Védie en prenant un air profondément affecté.
Vous avez tort, monsieur. Tenez, je ne suis qu'une pauvre servante, et
vous pouvez me dire que je n'ai que faire de fourrer le nez dans vos
affaires; mais vous chercheriez parmi toutes les femmes de la terre,
comme ce roi de l'Écriture Sainte, vous ne trouveriez pas la pareille à
madame. Vous devriez baiser la marque de ses pas par où elle passe...
Dame! si vous lui donnez du chagrin, c'est vous percer le cœur à
vous-même! Enfin elle en avait les larmes aux yeux.

Védie laissa le pauvre homme atterré, il tomba sur un fauteuil, regarda
dans l'espace comme un fou mélancolique, et oublia de faire sa barbe.
Ces alternatives de tendresse et de froideur opéraient sur cet être
faible, qui ne vivait que par la fibre amoureuse, les effets morbides
produits sur le corps par le passage subit d'une chaleur tropicale à un
froid polaire. C'était autant de pleurésies morales qui l'usaient comme
autant de maladies. Flore, seule au monde, pouvait agir ainsi sur lui;
car, uniquement pour elle, il était aussi bon qu'il était niais.

--Hé! bien, vous n'avez pas fait votre barbe? dit-elle en se montrant
sur la porte.

Elle causa le plus violent sursaut au père Rouget qui, de pâle et
défait, devint rouge pour un moment sans oser se plaindre de cet assaut.

--Votre déjeuner vous attend! Mais vous pouvez bien descendre en robe
de chambre et en pantoufles, allez, vous déjeunerez seul.

Et, sans attendre de réponse, elle disparut. Laisser le bonhomme
déjeuner seul était celle de ses pénitences qui lui causait le plus
de chagrin: il aimait à causer en mangeant. En arrivant au bas de
l'escalier, Rouget fut pris par une quinte, car l'émotion avait
réveillé son catarrhe.

--Tousse! tousse! dit Flore dans la cuisine, sans s'inquiéter d'être ou
non entendue par son maître. Pardè, le vieux scélérat est assez fort
pour résister sans qu'on s'inquiète de lui. S'il tousse jamais son âme,
celui-là, ce ne sera qu'après nous....

Telles étaient les aménités que la Rabouilleuse adressait à Rouget
en ses moments de colère. Le pauvre homme s'assit dans une profonde
tristesse, au milieu de la salle, au coin de la table, et regarda ses
vieux meubles, ses vieux tableaux d'un air désolé.

--Vous auriez bien pu mettre une cravate, dit Flore en entrant.
Croyez-vous que c'est agréable à voir un cou comme le vôtre qu'est plus
rouge, plus ridé que celui d'un dindon.

--Mais que vous ai-je fait? demanda-t-il en levant ses gros yeux
vert-clair pleins de larmes vers Flore en affrontant sa mine froide.

--Ce que vous avez fait?.... dit-elle. Vous ne le savez pas! En voilà
un hypocrite?.... Votre sœur Agathe, qui est votre sœur comme je suis
celle de la Tour d'Issoudun, à entendre votre père, et qui ne vous est
de rien du tout, arrive de Paris avec son fils, ce méchant peintre de
deux sous, et viennent vous voir...

--Ma sœur et mes neveux viennent à Issoudun?.... dit-il tout stupéfait.

--Oui, jouez l'étonné, pour me faire croire que vous ne leur avez pas
écrit de venir? Cette malice cousue de fil blanc! Soyez tranquille,
nous ne troublerons point vos Parisiens, car, n'avant qu'ils n'aient
mis les pieds ici, les nôtres n'y feront plus de poussière. Max et moi
nous serons partis pour ne jamais revenir. Quant à votre testament,
je le déchirerai en quatre morceaux à votre nez et à votre barbe,
entendez-vous... Vous laisserez votre bien à votre famille, puisque
nous ne sommes pas votre famille. Après, vous verrez si vous serez aimé
pour vous-même par des gens qui ne vous ont pas vu depuis trente ans,
qui ne vous ont même jamais vu! C'est pas votre sœur qui me remplacera!
Une dévote à trente-six carats!

--N'est-ce que cela, ma petite Flore? dit le vieillard, je ne recevrai
ni ma sœur, ni mes neveux... Je te jure que voilà la première nouvelle
que j'ai de leur arrivée, et c'est un coup monté par madame Hochon, la
vieille dévote...

Max, qui put entendre la réponse du père Rouget, se montra tout à coup
en disant d'un ton de maître:--Qu'y a-t-il!....

--Mon bon Max, reprit le vieillard heureux d'acheter la protection du
soldat qui par une convention faite avec Flore prenait toujours le
parti de Rouget, je jure par ce qu'il y a de plus sacré que je viens
d'apprendre la nouvelle. Je n'ai jamais écrit à ma sœur: mon père m'a
fait promettre de ne lui rien laisser de mon bien, de le donner plutôt
à l'église... Enfin, je ne recevrai ni ma sœur Agathe, ni ses fils.

--Votre père avait tort, mon cher Jean-Jacques, et madame a bien plus
tort encore, répondit Max. Votre père avait ses raisons, il est mort,
sa haine doit mourir avec lui... Votre sœur est votre sœur, vos neveux
sont vos neveux. Vous vous devez à vous-même de les bien accueillir, et
à nous aussi. Que dirait-on dans Issoudun?... S..... tonnerre! j'en ai
assez sur le dos, il ne manquerait plus que de m'entendre dire que nous
vous séquestrons, que vous n'êtes pas libre, que nous vous avons animé
contre vos héritiers, que nous captons votre succession...... Que le
diable m'emporte si je ne déserte pas le camp à la seconde calomnie! Et
c'est assez d'une! Déjeunons.

Flore, redevenue douce comme une hermine, aida la Védie à mettre le
couvert. Le père Rouget, plein d'admiration pour Max, le prit par les
mains, l'emmena dans l'embrasure d'une des croisées et là lui dit à
voix basse:--Ah! Max, j'aurais un fils, je ne l'aimerais pas autant que
je t'aime. Et Flore avait raison: à vous deux, vous êtes ma famille...
Tu as de l'honneur, Max, et tout ce que tu viens de dire est très-bien.

--Vous devez fêter votre sœur et votre neveu, mais ne rien changer à
vos dispositions, lui dit alors Max en l'interrompant. Vous satisferez
ainsi votre père et le monde...

--Eh! bien, mes chers petits amours, s'écria Flore d'un ton gai, le
salmis va se refroidir. Tiens, mon vieux rat, voilà une aile, dit-elle
en souriant à Jean-Jacques Rouget.

A ce mot, la figure chevaline du bonhomme perdit ses teintes
cadavéreuses, il eut, sur ses lèvres pendantes, un sourire de thériaki;
mais la toux le reprit, car le bonheur de rentrer en grâce lui donnait
une émotion aussi violente que celle d'être en pénitence. Flore se
leva, s'arracha de dessus les épaules un petit châle de cachemire et
le mit en cravate au cou du vieillard en lui disant:--C'est bête de se
faire du mal comme ça pour des riens. Tenez, vieil imbécile! ça vous
fera du bien, c'était sur mon cœur...

--Quelle bonne créature! dit Rouget à Max pendant que Flore alla
chercher un bonnet de velours noir pour en couvrir la tête presque
chauve du célibataire.

--Aussi bonne que belle, répondit Max, mais elle est vive, comme tous
ceux qui ont le cœur sur la main.

Peut-être blâmera-t-on la crudité de cette peinture, et trouvera-t-on
les éclats du caractère de la Rabouilleuse empreints de ce vrai que
le peintre doit laisser dans l'ombre? Hé! bien, cette scène, cent
fois recommencée avec d'épouvantables variantes, est, dans sa forme
grossière et dans son horrible véracité, le type de celles que jouent
toutes les femmes, à quelque bâton de l'échelle sociale qu'elles soient
perchées, quand un intérêt quelconque les a diverties de leur ligne
d'obéissance et qu'elles ont saisi le pouvoir. Comme chez les grands
politiques, à leurs yeux tous les moyens sont légitimés par la fin.
Entre Flore Brazier et la duchesse, entre la duchesse et la plus riche
bourgeoise, entre la bourgeoise et la femme la plus splendidement
entretenue, il n'y a de différences que celles dues à l'éducation
qu'elles ont reçue et aux milieux où elles vivent. Les bouderies de la
grande dame remplacent les violences de la Rabouilleuse. A tout étage,
les amères plaisanteries, des moqueries spirituelles, un froid dédain,
des plaintes hypocrites, de fausses querelles obtiennent le même succès
que les propos populaciers de cette madame Éverard d'Issoudun.

Max se mit si drôlement à raconter l'histoire de Fario, qu'il fit rire
le bonhomme. Védie et Kouski, venus pour entendre ce récit, éclatèrent
dans le couloir. Quant à Flore, elle fut prise du fou-rire. Après le
déjeuner, pendant que Jean-Jacques lisait les journaux, car on s'était
abonné au _Constitutionnel_ et à la _Pandore_, Max emmena Flore chez
lui.

--Es-tu sûre que, depuis qu'il t'a instituée son héritière, il n'a pas
fait quelque autre testament?

--Il n'a pas de quoi écrire, répondit-elle.

--Il a pu en dicter un à quelque notaire, fit Max. S'il ne l'a pas
fait, il faut prévoir ce cas-là. Donc, accueillons à merveille les
Bridau, mais tâchons de réaliser, et promptement, tous les placements
hypothécaires. Nos notaires ne demanderont pas mieux que de faire des
transports: ils y trouvent à boire et à manger. Les rentes montent
tous les jours; on va conquérir l'Espagne, et délivrer Ferdinand
VII de ses Cortès: ainsi, l'année prochaine, les rentes dépasseront
peut-être le pair. C'est donc une bonne affaire que de mettre les sept
cent cinquante mille francs du bonhomme sur le grand livre à 89!...
Seulement essaie de les faire mettre en ton nom. Ce sera toujours cela
de sauvé!

--Une fameuse idée, dit Flore.

--Et, comme on aura cinquante mille francs de rentes pour huit cent
quatre-vingt-dix mille francs, il faudrait lui faire emprunter cent
quarante mille francs pour deux ans, à rendre par moitié. En deux ans,
nous toucherons cent mille francs de Paris, et quatre-vingt-dix ici,
nous ne risquons donc rien.

--Sans toi, mon beau Max, que serions-nous devenus? dit-elle.

--Oh! demain soir, chez la Cognette, après avoir vu les Parisiens, je
trouverai les moyens de les faire congédier par les Hochon eux-mêmes.

--As-tu de l'esprit, mon ange! Tiens, tu es un amour d'homme.

La place Saint-Jean est située au milieu d'une rue appelée
Grande-Narette dans sa partie supérieure, et Petite-Narette dans
l'inférieure. En Berry, le mot Narette exprime la même situation de
terrain que le mot génois _salita_, c'est-à-dire une rue en pente
roide. La Narette est très-rapide de la place Saint-Jean à la porte
Vilatte. La maison du vieux monsieur Hochon est en face de celle
où demeurait Jean-Jacques Rouget. Souvent on voyait, par celle des
fenêtres de la salle où se tenait madame Hochon, ce qui se passait chez
le père Rouget, et _vice versâ_, quand les rideaux étaient tirés ou que
les portes restaient ouvertes. La maison de monsieur Hochon ressemble
tant à celle de Rouget, que ces deux édifices furent sans doute bâtis
par le même architecte. Hochon, jadis receveur des Tailles à Selles en
Berry, né d'ailleurs à Issoudun, était revenu s'y marier avec la sœur
du Subdélégué, le galant Lousteau, en échangeant sa place de Selles
contre la recette d'Issoudun. Déjà retiré des affaires en 1786, il
évita les orages de la Révolution, aux principes de laquelle il adhéra
d'ailleurs pleinement, comme tous les _honnêtes gens_ qui hurlent avec
les vainqueurs. Monsieur Hochon ne volait pas sa réputation de grand
avare. Mais ne serait-ce pas s'exposer à des redites que de le peindre?
Un des traits d'avarice qui le rendirent célèbre suffira sans doute
pour vous expliquer monsieur Hochon tout entier.

Lors du mariage de sa fille, alors morte, et qui épousait un Borniche,
il fallut donner à dîner à la famille Borniche. Le prétendu, qui
devait hériter d'une grande fortune, mourut de chagrin d'avoir fait
de mauvaises affaires, et surtout du refus de ses père et mère qui
ne voulurent pas l'aider. Ces vieux Borniche vivaient encore en ce
moment, heureux d'avoir vu monsieur Hochon se chargeant de la tutelle,
à cause de la dot de sa fille qu'il se fit fort de sauver. Le jour
de la signature du contrat, les grands-parents des deux familles
étaient réunis dans la salle, les Hochon d'un côté, les Borniche de
l'autre, tous endimanchés. Au milieu de la lecture du contrat que
faisait gravement le jeune notaire Héron, la cuisinière entre et
demande à monsieur Hochon de la ficelle pour ficeler une dinde, partie
essentielle du repas. L'ancien Receveur des Tailles tire du fond de
la poche de sa redingote un bout de ficelle qui sans doute avait déjà
servi à quelque paquet, il le donna; mais avant que la servante eût
atteint la porte, il lui cria:--Gritte, tu me le rendras!...

Gritte est en Berry l'abréviation usitée de Marguerite.

Vous comprenez dès-lors et monsieur Hochon et la plaisanterie faite par
la ville sur cette famille composée du père, de la mère et de trois
enfants: les cinq Hochon!

D'année en année, le vieil Hochon était devenu plus vétilleux,
plus soigneux, et il avait en ce moment quatre-vingt-cinq ans! Il
appartenait à ce genre d'hommes qui se baissent au milieu d'une
rue, par une conversation animée, qui ramassent une épingle en
disant:--Voilà la journée d'une femme! et qui piquent l'épingle au
parement de leur manche. Il se plaignait très-bien de la mauvaise
fabrication des draps modernes en faisant observer que sa redingote
ne lui avait duré que dix ans. Grand, sec, maigre, à teint jaune,
parlant peu, lisant peu, ne se fatiguant point, observateur des formes
comme un Oriental, il maintenait au logis un régime d'une grande
sobriété, mesurant le boire et le manger à sa famille, d'ailleurs assez
nombreuse, et composée de sa femme, née Lousteau, de son petit-fils
Baruch et de sa sœur Adolphine, héritiers des vieux Borniche, enfin de
son autre petit-fils François Hochon.

Hochon, son fils aîné, pris en 1813 par cette réquisition d'enfants de
famille échappés à la conscription et appelés _les gardes d'honneur_,
avait péri au combat d'Hanau. Cet héritier présomptif avait épousé
de très-bonne heure une femme riche, afin de ne pas être repris par
une conscription quelconque; mais alors il mangea toute sa fortune
en prévoyant sa fin. Sa femme, qui suivit de loin l'armée française,
mourut à Strasbourg en 1814, y laissant des dettes que le vieil Hochon
ne paya point, en opposant aux créanciers cet axiome de l'ancienne
jurisprudence: _Les femmes sont des mineurs_.

On pouvait donc toujours dire les cinq Hochon, puisque cette maison se
composait encore de trois petits enfants et des deux grands parents.
Aussi la plaisanterie durait-elle toujours, car aucune plaisanterie ne
vieillit en province. Gritte, alors âgée de soixante ans, suffisait à
tout.

La maison, quoique vaste, avait peu de mobilier. Néanmoins on pouvait
très-bien loger Joseph et madame Bridau dans deux chambres au deuxième
étage. Le vieil Hochon se repentit alors d'y avoir conservé deux lits
accompagnés chacun d'eux d'un vieux fauteuil en bois naturel et garnis
en tapisserie, d'une table en noyer sur laquelle figurait un pot à eau
du genre dit Gueulard dans sa cuvette bordée de bleu. Le vieillard
mettait sa récolte de pommes et de poires d'hiver, de nèfles et de
coings sur de la paille dans ces deux chambres où dansaient les rats
et les souris; aussi exhalaient-elles une odeur de fruit et de souris.
Madame Hochon y fit tout nettoyer: le papier décollé par places fut
recollé au moyen de pains à cacheter, elle orna les fenêtres de petits
rideaux qu'elle tailla dans de vieux _fourreaux_ de mousseline à elle.
Puis, sur le refus de son mari d'acheter de petits tapis en lisière,
elle donna _sa descente de lit_ à sa petite Agathe, en disant de
cette mère de quarante-sept ans sonnés: pauvre petite! Madame Hochon
emprunta deux tables de nuit aux Borniche, et loua très-audacieusement
chez un fripier, le voisin de la Cognette, deux vieilles commodes à
poignées de cuivre. Elle conservait deux paires de flambeaux en bois
précieux, tournés par son propre père qui avait la manie du _tour_. De
1770 à 1780, ce fut un ton chez les gens riches d'apprendre un métier,
et monsieur Lousteau le père, ancien premier Commis des Aides, fut
tourneur, comme Louis XVI fut serrurier. Ces flambeaux avaient pour
garnitures des cercles en racines de rosier, de pêcher, d'abricotier.
Madame Hochon risqua ces précieuses reliques!..... Ces préparatifs et
ce sacrifice redoublèrent la gravité de monsieur Hochon qui ne croyait
pas encore à l'arrivée des Bridau.

Le matin même de cette journée illustrée par le tour fait à Fario,
madame Hochon dit après le déjeuner à son mari:--J'espère, Hochon, que
vous recevrez comme il faut madame Bridau, ma filleule. Puis, après
s'être assurée que ses petits-enfants étaient partis, elle ajouta:--Je
suis maîtresse de mon bien, ne me contraignez pas à dédommager Agathe
dans mon testament de quelque mauvais accueil.

--Croyez-vous, madame, répondit Hochon d'une voix douce, qu'à mon âge
je ne connaisse pas la civilité puérile et honnête...

--Vous savez bien ce que je veux dire, vieux sournois. Soyez aimable
pour nos hôtes, et souvenez-vous combien j'aime Agathe...

--Vous aimiez aussi Maxence Gilet, qui va dévorer une succession due à
votre chère Agathe!... Ah! vous avez réchauffé là un serpent dans votre
sein; mais, après tout, l'argent des Rouget devait appartenir à un
Lousteau quelconque.

Après cette allusion à la naissance présumée d'Agathe et de Max, Hochon
voulut sortir; mais la vieille madame Hochon, femme encore droite et
sèche, coiffée d'un bonnet rond à coques et poudrée, ayant une jupe
de taffetas gorge de pigeon, à manches justes, et les pieds dans des
mules, posa sa tabatière sur sa petite table, et dit:--En vérité,
comment un homme d'esprit comme vous, monsieur Hochon, peut-il répéter
des niaiseries qui, malheureusement, ont coûté le repos à ma pauvre
amie et la fortune de son père à ma pauvre filleule? Max Gilet n'est
pas le fils de mon frère, à qui j'ai bien conseillé dans le temps
d'épargner ses écus. Enfin vous savez aussi bien que moi que madame
Rouget était la vertu même...

--Et la fille est digne de la mère, car elle me paraît bien bête. Après
avoir perdu toute sa fortune, elle a si bien élevé ses enfants, qu'en
voilà un en prison sous le coup d'un procès criminel à la Cour des
Pairs, pour le fait d'une conspiration à la Berton. Quant à l'autre, il
est dans une situation pire, il est peintre!... Si vos protégés restent
ici jusqu'à ce qu'ils aient dépêtré cet imbécile de Rouget des griffes
de la Rabouilleuse et de Gilet, nous mangerons plus d'un minot de sel
avec eux.

--Assez, monsieur Hochon, souhaitez qu'ils en tirent pied ou aile...

Monsieur Hochon prit son chapeau, sa canne à pomme d'ivoire, et
sortit pétrifié par cette terrible phrase, car il ne croyait pas
à tant de résolution chez sa femme. Madame Hochon, elle, prit son
livre de prières pour lire l'Ordinaire de la Messe, car son grand âge
l'empêchait d'aller tous les jours à l'église: elle avait de la peine
à s'y rendre les dimanches et les jours fériés. Depuis qu'elle avait
reçu la réponse d'Agathe, elle ajoutait à ses prières habituelles une
prière pour supplier Dieu de dessiller les yeux à Jean-Jacques Rouget,
de bénir Agathe et de faire réussir l'entreprise à laquelle elle
l'avait poussée. En se cachant de ses deux petits-enfants, à qui elle
reprochait d'être des _parpaillots_, elle avait prié le curé de dire,
pour ce succès, des messes pendant une neuvaine accomplie par sa petite
fille Adolphine Borniche, qui s'acquittait des prières à l'église par
procuration.

Adolphine, alors âgée de dix-huit ans, et qui, depuis sept ans,
travaillait aux côtés de sa grand'mère dans cette froide maison à mœurs
méthodiques et monotones, fit d'autant plus volontiers la neuvaine
qu'elle souhaitait inspirer quelque sentiment à Joseph Bridau, cet
artiste incompris par monsieur Hochon, et auquel elle prenait le plus
vif intérêt à cause des monstruosités que son grand-père prêtait à ce
jeune Parisien.

Les vieillards, les gens sages, la tête de la ville, les pères de
famille approuvaient d'ailleurs la conduite de madame Hochon; et leurs
vœux en faveur de sa filleule et de ses enfants étaient d'accord avec
le mépris secret que leur inspirait depuis long-temps la conduite de
Maxence Gilet. Ainsi la nouvelle de l'arrivée de la sœur et du neveu
du père Rouget produisit deux partis dans Issoudun: celui de la haute
et vieille bourgeoisie, qui devait se contenter de faire des vœux
et de regarder les événements sans y aider; celui des Chevaliers de
la Désœuvrance et des partisans de Max, qui malheureusement étaient
capables de commettre bien des malices à l'encontre des Parisiens.

Ce jour-là donc, Agathe et Joseph débarquèrent sur la place Misère,
au bureau des Messageries, à trois heures. Quoique fatiguée, madame
Bridau se sentit rajeunie à l'aspect de son pays natal, où elle
reprenait à chaque pas ses souvenirs et ses impressions de jeunesse.
Dans les conditions où se trouvait alors la ville d'Issoudun, l'arrivée
des Parisiens fut sue dans toute la ville à la fois en dix minutes.
Madame Hochon alla sur le pas de sa porte pour recevoir sa filleule et
l'embrassa comme si c'eût été sa fille. Après avoir parcouru pendant
soixante-douze ans une carrière à la fois vide et monotone où, en se
retournant, elle comptait les cercueils de ses trois enfants, morts
tous malheureux, elle s'était fait une sorte de maternité factice pour
une jeune personne qu'elle avait eue, selon son expression, dans ses
poches pendant seize ans. Dans les ténèbres de la province, elle avait
caressé cette vieille amitié, cette enfance et ses souvenirs, comme
si Agathe eût été présente; aussi s'était-elle passionnée pour les
intérêts des Bridau. Agathe fut menée en triomphe dans la salle où le
digne monsieur Hochon resta froid comme un four miné.

--Voilà monsieur Hochon, comment le trouves-tu? dit la marraine à sa
filleule.

--Mais absolument comme quand je l'ai quitté, dit la Parisienne.

--Ah! l'on voit que vous venez de Paris, vous êtes complimenteuse, fit
le vieillard.

Les présentations eurent lieu; celle du petit Baruch Borniche, grand
jeune homme de vingt-deux ans; celle du petit François Hochon, âgé de
vingt-quatre ans, et celle de la petite Adolphine, qui rougissait,
ne savait que faire de ses bras et surtout de ses yeux; car elle ne
voulait pas avoir l'air de regarder Joseph Bridau, curieusement observé
par les deux jeunes gens et par le vieux Hochon, mais à des points de
vue différents. L'avare se disait:--Il sort de l'hôpital, il doit avoir
faim comme un convalescent. Les deux jeunes gens se disaient:--Quel
brigand! quelle tête! il nous donnera bien du fil à retordre.

--Voilà mon fils le peintre, mon bon Joseph! dit enfin Agathe en
montrant l'artiste.

Il y eut dans l'accent du mot _bon_ un effort où se révélait tout le
cœur d'Agathe qui pensait à la prison du Luxembourg.

--Il a l'air malade, s'écria madame Hochon, il ne te ressemble pas...

--Non, madame, reprit Joseph avec la brutale naïveté de l'artiste, je
ressemble à mon père, et en laid encore!

Madame Hochon serra la main d'Agathe qu'elle tenait, et lui jeta un
regard. Ce geste, ce regard voulaient dire:--Ah! je conçois bien, mon
enfant, que tu lui préfères ce mauvais sujet de Philippe.

--Je n'ai jamais vu votre père, mon cher enfant, répondit à haute voix
madame Hochon; mais il vous suffit d'être le fils de votre mère pour
que je vous aime. D'ailleurs vous avez du talent, à ce que m'écrivait
feu madame Descoings, la seule de la maison qui me donnât de vos
nouvelles dans les derniers temps.

--Du talent! fit l'artiste, pas encore; mais, avec le temps et la
patience, peut-être pourrai-je gagner à la fois gloire et fortune.

--En peignant?... dit monsieur Hochon avec une profonde ironie.

--Allons, Adolphine, dit madame Hochon, va voir au dîner.

--Ma mère, dit Joseph, je vais faire placer nos malles qui arrivent.

--Hochon, montre les chambres à monsieur Bridau, dit la grand'mère à
François.

Comme le dîner se servait à quatre heures et qu'il était trois heures
et demie, Baruch alla dans la ville y donner des nouvelles de la
famille Bridau, peindre la toilette d'Agathe, et surtout Joseph dont la
figure ravagée, maladive, et si caractérisée ressemblait au portrait
idéal que l'on se fait d'un brigand. Dans tous les ménages, ce jour-là,
Joseph défraya la conversation.

--Il paraît que la sœur du père Rouget a eu pendant sa grossesse
un regard de quelque singe, disait-on; son fils ressemble à un
macaque.--Il a une figure de brigand, et des yeux de basilic.--On dit
qu'il est curieux à voir, effrayant.--Tous les artistes à Paris sont
comme cela.--Ils sont méchants comme des ânes rouges, et malicieux
comme des singes.--C'est même dans leur état.--Je viens de voir
monsieur Beaussier, qui dit qu'il ne voudrait pas le rencontrer la nuit
au coin d'un bois; il l'a vu à la diligence.--Il a dans la figure des
salières comme un cheval, et il fait des gestes de fou.--Ce garçon-là
paraît être capable de tout; c'est lui qui peut-être est cause que son
frère, qui était un grand bel homme, a mal tourné.--La pauvre madame
Bridau n'a pas l'air d'être heureuse avec lui. Si nous profitons de ce
qu'il est ici pour _faire tirer_ nos portraits?

Il résulta de ces opinions, semées comme par le vent dans la ville, une
excessive curiosité. Tous ceux qui avaient le droit d'aller voir les
Hochon se promirent de leur faire visite le soir même pour examiner les
Parisiens. L'arrivée de ces deux personnages équivalait dans une ville
stagnante comme Issoudun à la solive tombée au milieu des grenouilles.

Après avoir mis les effets de sa mère et les siens dans les deux
chambres en mansarde et les avoir examinées, Joseph observa cette
maison silencieuse où les murs, l'escalier, les boiseries étaient
sans ornement et distillaient le froid, où il n'y avait en tout que
le strict nécessaire. Il fut alors saisi de cette brusque transition
du poétique Paris à la muette et sèche province. Mais quand, en
descendant, il aperçut monsieur Hochon coupant lui-même pour chacun des
tranches de pain, il comprit, pour la première fois de sa vie, Harpagon
de Molière.

--Nous aurions mieux fait d'aller à l'auberge, se dit-il en lui-même.

L'aspect du dîner confirma ses appréhensions. Après une soupe dont
le bouillon clair annonçait qu'on tenait plus à la quantité qu'à la
qualité, on servit un bouilli triomphalement entouré de persil. Les
légumes, mis à part, dans un plat, comptaient dans l'ordonnance du
repas. Ce bouilli trônait au milieu de la table, accompagné de trois
autres plats: des œufs durs sur de l'oseille placés en face des
légumes; puis une salade tout accommodée à l'huile de noix en face de
petits pots de crème où la vanille était remplacée par de l'avoine
brûlée, et qui ressemble à la vanille comme le café de chicorée
ressemble au moka. Du beurre et des radis dans deux plateaux aux deux
extrémités, des radis noirs et des cornichons complétaient ce service,
qui eut l'approbation de madame Hochon. La bonne vieille fit un signe
de tête en femme heureuse de voir que son mari, pour le premier jour
du moins, avait bien fait les choses. Le vieillard répondit par une
œillade et un mouvement d'épaules facile à traduire:--Voilà les folies
que vous me faites faire!...

Immédiatement après avoir été comme disséqué par monsieur Hochon en
tranches semblables à des semelles d'escarpins, le bouilli fut remplacé
par trois pigeons. Le vin du cru fut du vin de 1811. Par un conseil de
sa grand'mère, Adolphine avait orné de deux bouquets les bouts de la
table.

--A la guerre comme à la guerre, pensa l'artiste en contemplant la
table.

Et il se mit à manger en homme qui avait déjeuné à Vierzon, à six
heures du matin, d'une exécrable tasse de café. Quand Joseph eut avalé
son pain et qu'il en redemanda, monsieur Hochon se leva, chercha
lentement une clef dans le fond de la poche de sa redingote, ouvrit une
armoire derrière lui, brandit le chanteau d'un pain de douze livres,
en coupa cérémonieusement une autre rouelle, la fendit en deux, la
posa sur une assiette et passa l'assiette à travers la table au jeune
peintre avec le silence et le sang-froid d'un vieux soldat qui se dit
au commencement d'une bataille:--Allons, aujourd'hui, je puis être tué.
Joseph prit la moitié de cette rouelle et comprit qu'il ne devait plus
redemander de pain. Aucun membre de la famille ne s'étonna de cette
scène si monstrueuse pour Joseph. La conversation allait son train.
Agathe apprit que la maison où elle était née, la maison de son père
avant qu'il eût hérité de celle des Descoings, avait été achetée par
les Borniche, elle manifesta le désir de la revoir.

--Sans doute, lui dit sa marraine, les Borniche viendront ce soir, car
nous aurons toute la ville qui voudra vous examiner, dit-elle à Joseph,
et ils vous inviteront à venir chez eux.

La servante apporta pour dessert le fameux fromage mou de la Touraine
et du Berry, fait avec du lait de chèvre et qui reproduit si bien en
nielles les dessins des feuilles de vigne sur lesquelles on le sert,
qu'on aurait dû faire inventer la gravure en Touraine. De chaque côté
de ces petits fromages, Gritte mit avec une sorte de cérémonie des noix
et des biscuits inamovibles.

--Allons donc, Gritte, du fruit? dit madame Hochon.

--Mais, madame, n'y en a plus de pourri, répondit Gritte.

Joseph partit d'un éclat de rire comme s'il était dans son atelier
avec des camarades, car il comprit tout à coup que la précaution de
commencer par les fruits attaqués était dégénérée en habitude.

--Bah! nous les mangerons tout de même, répondit-il avec l'entrain de
gaieté d'un homme qui prend son parti.

--Mais va donc, monsieur Hochon, s'écria la vieille dame.

Monsieur Hochon, très-scandalisé du mot de l'artiste, rapporta des
pêches de vigne, des poires et des prunes de Sainte-Catherine.

--Adolphine, va nous cueillir du raisin, dit madame Hochon à sa
petite-fille.

Joseph regarda les deux jeunes gens d'un air qui disait:--Est-ce à ce
régime-là que vous devez vos figures prospères?...

Baruch comprit ce coup d'œil incisif et se prit à sourire, car son
cousin Hochon et lui s'étaient montrés discrets. La vie au logis était
assez indifférente à des gens qui soupaient trois fois par semaine
chez la Cognette. D'ailleurs, avant le dîner, Baruch avait reçu l'avis
que le Grand-Maître convoquait l'Ordre au complet à minuit pour le
traiter avec magnificence en demandant un coup de main. Ce repas de
bienvenue offert à ses hôtes par le vieil Hochon, explique combien
les festoiements nocturnes chez la Cognette étaient nécessaires à
l'alimentation de ces deux grands garçons bien endentés qui n'en
manquaient pas un.

--Nous prendrons la liqueur au salon, dit madame Hochon en se levant
et demandant par un geste le bras de Joseph. En sortant la première,
elle put dire au peintre:--Eh! bien, mon pauvre garçon, ce dîner ne
te donnera pas d'indigestion; mais j'ai eu bien de la peine à te
l'obtenir. Tu feras carême ici, tu ne mangeras que ce qu'il faut pour
vivre, et voilà tout. Ainsi prends la table en patience...

La bonhomie de cette excellente vieille qui se faisait ainsi son procès
à elle-même plut à l'artiste.

--J'aurai vécu cinquante ans avec cet homme-là, sans avoir entendu
vingt écus _ballant_ dans ma bourse! Oh! s'il ne s'agissait pas de vous
sauver une fortune, je ne vous aurais jamais attirés, ta mère et toi,
dans ma prison.

--Mais comment vivez-vous encore? dit naïvement le peintre avec cette
gaieté qui n'abandonne jamais les artistes français.

--Ah! voilà, reprit-elle. Je prie.

Joseph eut un léger frisson en entendant ce mot, qui lui grandissait
tellement cette vieille femme qu'il se recula de trois pas pour
contempler sa figure; il la trouva radieuse, empreinte d'une sérénité
si tendre qu'il lui dit:--Je ferai votre portrait!...

--Non, non, dit-elle, je me suis trop ennuyée sur la terre pour vouloir
y rester en peinture!

En disant gaiement cette triste parole, elle tirait d'une armoire une
fiole contenant du cassis, une liqueur de ménage faite par elle, car
elle en avait eu la recette de ces si célèbres religieuses auxquelles
on doit le gâteau d'Issoudun, l'une des plus grandes créations de la
confiturerie française, et qu'aucun chef d'office, cuisinier, pâtissier
et confiturier n'a pu contrefaire. M. de Rivière, ambassadeur à
Constantinople, en demandait tous les ans d'énormes quantités pour le
sérail de Mahmoud. Adolphine tenait une assiette de laque pleine de ces
vieux petits verres à pans gravés et dont le bord est doré; puis, à
mesure que sa grand'mère en remplissait un, elle allait l'offrir.

--A la ronde, mon père en aura! s'écria gaiement Agathe à qui cette
immuable cérémonie rappela sa jeunesse.

--Hochon va tout à l'heure à sa Société lire les journaux, nous aurons
un petit moment à nous, lui dit tout bas la vieille dame.

En effet, dix minutes après, les trois femmes et Joseph se trouvèrent
seuls dans ce salon dont le parquet n'était jamais frotté, mais
seulement balayé; dont les tapisseries encadrées dans des cadres de
chêne à gorges et à moulures, dont tout le mobilier simple et presque
sombre apparut à madame Bridau dans l'état où elle l'avait laissé. La
Monarchie, la Révolution, l'Empire, la Restauration, qui respectèrent
peu de chose, avaient respecté cette salle où leurs splendeurs et leurs
désastres ne laissaient pas la moindre trace.

--Ah! ma marraine, ma vie a été cruellement agitée en comparaison de la
vôtre, s'écria madame Bridau surprise de retrouver jusqu'à un serin,
qu'elle avait connu vivant, empaillé sur la cheminée entre la vieille
pendule, les vieux bras de cuivre et des flambeaux d'argent.

--Ah! mon enfant, répondit la vieille femme, les orages sont dans le
cœur. Plus nécessaire et grande fut la résignation, plus nous avons
eu de luttes avec nous-mêmes. Ne parlons pas de moi, parlons de vos
affaires. Vous êtes précisément en face de l'ennemi, reprit-elle en
montrant la salle de la maison Rouget.

--Ils se mettent à table, dit Adolphine.

Cette jeune fille, quasi recluse, regardait toujours par les fenêtres
espérant saisir quelque lumière sur les énormités imputées à Maxence
Gilet, à la Rabouilleuse, à Jean-Jacques, et dont quelques mots
arrivaient à ses oreilles quand on la renvoyait pour parler d'eux. La
vieille dame dit à sa petite-fille de la laisser seule avec monsieur et
madame Bridau jusqu'à ce qu'une visite arrivât.

--Car, dit-elle en regardant les deux Parisiens, je sais mon Issoudun
par cœur, nous aurons ce soir dix à douze fournées de curieux.

A peine madame Hochon avait-elle pu raconter aux deux Parisiens les
événements et les détails relatifs à l'étonnant empire conquis sur
Jean-Jacques Rouget par la Rabouilleuse et par Maxence Gilet, sans
prendre la méthode synthétique avec laquelle ils viennent d'être
présentés; mais en y joignant les mille commentaires, les descriptions
et les hypothèses dont ils étaient ornés par les bonnes et les
méchantes langues de la ville, qu'Adolphine vint annoncer les Borniche,
les Beaussier, les Lousteau-Prangin, les Fichet, les Goddet-Héreau, en
tout quatorze personnes qui se dessinaient dans le lointain.

--Vous voyez, ma petite, dit en terminant la vieille dame, que ce n'est
pas une petite affaire que de retirer cette fortune de la gueule du
loup...

--Cela me semble si difficile avec un gredin comme vous venez de
nous le dépeindre et une commère comme cette luronne-là, que ce doit
être impossible, répondit Joseph. Il nous faudrait rester à Issoudun
au moins une année pour combattre leur influence et renverser leur
empire sur mon oncle... La fortune ne vaut pas ces tracas-là, sans
compter qu'il faut s'y déshonorer en faisant mille bassesses. Ma mère
n'a que quinze jours de congé, sa place est sûre, elle ne doit pas la
compromettre. Moi, j'ai dans le mois d'octobre des travaux importants
que Schinner m'a procurés chez un pair de France... Et, voyez-vous,
madame, ma fortune à moi est dans mes pinceaux!

Ce discours fut accueilli par une profonde stupéfaction. Madame Hochon,
quoique supérieure relativement à la ville où elle vivait, ne croyait
pas à la peinture. Elle regarda sa filleule, et lui serra de nouveau la
main.

--Ce Maxence est le second tome de Philippe, dit Joseph à l'oreille
de sa mère; mais avec plus de politique, avec plus de tenue que
n'en a Philippe.--Allons! madame, s'écria-t-il tout haut, nous ne
contrarierons pas pendant longtemps monsieur Hochon par notre séjour
ici!

--Ah! vous êtes jeune, vous ne savez rien du monde! dit la vieille
dame. En quinze jours avec un peu de politique on peut obtenir quelques
résultats; écoutez mes conseils, et conduisez-vous d'après mes avis.

--Oh! bien volontiers, répondit Joseph, je me sens d'une incapacité
mirobolante en fait de politique domestique; et je ne sais pas, par
exemple, ce que Desroches lui-même nous dirait de faire si, demain, mon
oncle refuse de nous voir?

Mesdames Borniche, Goddet-Héreau, Beaussier, Lousteau-Prangin et Fichet
ornées de leurs époux, entrèrent. Après les compliments d'usage,
quand ces quatorze personnes furent assises, madame Hochon ne put se
dispenser de leur présenter sa filleule Agathe et Joseph. Joseph resta
sur un fauteuil occupé sournoisement à étudier les soixante figures
qui, de cinq heures et demie à neuf heures, vinrent poser devant lui
_gratis_, comme il le dit à sa mère. L'attitude de Joseph pendant cette
soirée en face des patriciens d'Issoudun ne fit pas changer l'opinion
de la petite ville sur son compte: chacun s'en alla saisi de ses
regards moqueurs, inquiet de ses sourires, ou effrayé de cette figure,
sinistre pour des gens qui ne savaient pas reconnaître l'étrangeté du
génie.

A dix heures, quand tout le monde se coucha, la marraine garda sa
filleule dans sa chambre jusqu'à minuit. Sûres d'être seules, ces
deux femmes, en se confiant les chagrins de leur vie, échangèrent
alors leurs douleurs. En reconnaissant l'immensité du désert où
s'était perdue la force d'une belle âme inconnue, en écoutant les
derniers retentissements de cet esprit dont la destinée fut manquée,
en apprenant les souffrances de ce cœur essentiellement généreux et
charitable, dont la générosité, dont la charité ne s'étaient jamais
exercées, Agathe ne se regarda plus comme la plus malheureuse en voyant
combien de distractions et de petits bonheurs l'existence parisienne
avait apportés aux amertumes envoyées par Dieu.

--Vous qui êtes pieuse, ma marraine, expliquez-moi mes fautes, et
dites-moi ce que Dieu punit en moi?...

--Il nous prépare, mon enfant, répondit la vieille dame au moment où
minuit sonna.

A minuit, les Chevaliers de la Désœuvrance se rendaient un à un comme
des ombres sous les arbres du boulevard Baron, et s'y promenaient en
causant à voix basse.

--Que va-t-on faire? fut la première parole de chacun en s'abordant.

--Je crois, dit François, que l'intention de Max est tout bonnement de
nous régaler.

--Non, les circonstances sont graves pour la Rabouilleuse et pour lui.
Sans doute, il aura conçu quelque farce contre les Parisiens...

--Ce serait assez gentil de les renvoyer.

--Mon grand-père, dit Baruch, déjà très-effrayé d'avoir deux bouches de
plus dans la place, saisirait avec joie un prétexte...

--Eh! bien, chevaliers! s'écria doucement Max en arrivant, pourquoi
regarder les étoiles? elles ne nous distilleront pas du kirsch. Allons!
à la Cognette! à la Cognette!

--A la Cognette!

Ce cri poussé en commun produisit une clameur horrible qui passa
sur la ville comme un hourra de troupes à l'assaut; puis, le plus
profond silence régna. Le lendemain, plus d'une personne dut dire à
sa voisine:--Avez-vous entendu cette nuit, vers une heure, des cris
affreux? j'ai cru que le feu était quelque part.

Un souper digne de la Cognette égaya les regards des vingt-deux
convives, car l'Ordre fut au grand complet. A deux heures, au moment où
l'on commençait à _siroter_, mot du dictionnaire de la Désœuvrance et
qui peint assez bien l'action de boire à petites gorgées en dégustant
le vin, Max prit la parole.

--Mes chers enfants, ce matin, à propos du tour mémorable que nous
avons fait avec la charrette de Fario, votre Grand-Maître a été si
fortement atteint dans son honneur par ce vil marchand de grains, et
de plus Espagnol!... (oh! les pontons!...), que j'ai résolu de faire
sentir le poids de ma vengeance à ce drôle, tout en restant dans les
conditions de nos amusements. Après y avoir réfléchi pendant toute la
journée, j'ai trouvé le moyen de mettre à exécution une excellente
farce, une farce capable de le rendre fou. Tout en vengeant l'Ordre
atteint en ma personne, nous nourrirons des animaux vénérés par les
Égyptiens, de petites bêtes qui sont après tout les créatures de Dieu,
et que les hommes persécutent injustement. Le bien est fils du mal,
et le mal est fils du bien; telle est la loi suprême! Je vous ordonne
donc à tous, sous peine de déplaire à votre très-humble Grand-Maître,
de vous procurer le plus clandestinement possible chacun vingt rats ou
vingt rates pleines, si Dieu le permet. Ayez réuni votre contingent
dans l'espace de trois jours. Si vous pouvez en prendre davantage, le
surplus sera bien reçu. Gardez ces intéressants rongeurs sans leur
rien donner, car il est essentiel que ces chères petites bêtes aient
une faim dévorante. Remarquez que j'accepte pour rats, les souris
et les mulots. Si nous multiplions vingt-deux par vingt nous aurons
quatre cent et tant de complices qui, lâchés dans la vieille église
des Capucins où Fario a mis tous les grains qu'il vient d'acheter, en
consommeront une certaine quantité. Mais soyons agiles! Fario doit
livrer une forte partie de grains dans huit jours; or, je veux que
mon Espagnol qui voyage aux environs pour ses affaires, trouve un
effroyable déchet. Messieurs, je n'ai pas le mérite de cette invention,
dit-il, en apercevant les marques d'une admiration générale. Rendons à
César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Ceci est
une contrefaçon des renards de Samson dans la Bible. Mais Samson fut
incendiaire, et conséquemment peu philanthrope; tandis que, semblables
aux Brahmes, nous sommes les protecteurs des races persécutées.
Mademoiselle Flore Brazier a déjà tendu toutes ses souricières, et
Kouski, mon bras droit, est à la chasse des mulots. J'ai dit.

--Je sais, dit le fils Goddet, où trouver un animal qui vaudra quarante
rats à lui seul.

--Quoi?

--Un écureuil.

--Et moi, j'offre un petit singe, lequel se grisera de blé, fit un
novice.

--Mauvais! fit Max. On saurait d'où viennent ces animaux.

--On peut y amener pendant la nuit, dit le fils Beaussier, un pigeon
pris à chacun des pigeonniers des fermes voisines, en le faisant
passer par une trouée ménagée dans la couverture, et il y aura bientôt
plusieurs milliers de pigeons.

--Donc, pendant une semaine, le magasin à Fario est à l'Ordre de Nuit,
s'écria Gilet en souriant au grand Beaussier fils. Vous savez qu'on se
lève de bonne heure à Saint-Paterne. Que personne n'y aille sans avoir
mis au rebours les semelles de ses chaussons de lisière. Le chevalier
Beaussier, inventeur des pigeons, en a la direction. Quant à moi, je
prendrai le soin de signer mon nom dans les tas de blé. Soyez, vous,
les maréchaux-des-logis de messieurs les rats. Si le garçon de magasin
couche aux Capucins, il faudra le faire griser par des camarades, et,
adroitement, afin de l'emmener loin du théâtre de cette orgie offerte
aux animaux rongeurs.

--Tu ne nous dis rien des Parisiens? demanda le fils Goddet.

--Oh! fit Max, il faut les étudier. Néanmoins, j'offre mon beau fusil
de chasse qui vient de l'Empereur, un chef-d'œuvre de la manufacture de
Versailles, il vaut deux mille francs, à quiconque trouvera les moyens
de jouer un tour à ces Parisiens qui les mette si mal avec monsieur
et madame Hochon, qu'ils soient renvoyés par ces deux vieillards, ou
qu'ils s'en aillent d'eux-mêmes, sans, bien entendu, nuire par trop aux
ancêtres de mes deux amis Baruch et François.

--Ça va! j'y songerai, dit le fils Goddet, qui aimait la chasse à la
passion.

--Si l'auteur de la farce ne veut pas de mon fusil, il aura mon cheval!
fit observer Maxence.

Depuis ce souper, vingt cerveaux se mirent à la torture pour ourdir
une trame contre Agathe et son fils, en se conformant à ce programme.
Mais le diable seul ou le hasard pouvait réussir, tant les conditions
imposées rendaient la chose difficile.

Le lendemain matin, Agathe et Joseph descendirent un moment avant le
second déjeuner, qui se faisait à dix heures. On donnait le nom de
premier déjeuner à une tasse de lait accompagnée d'une tartine de
pain beurrée qui se prenait au lit ou au sortir du lit. En attendant
madame Hochon qui malgré son âge accomplissait minutieusement toutes
les cérémonies que les duchesses du temps de Louis XV faisaient à leur
toilette, Joseph vit sur la porte de la maison en face Jean-Jacques
Rouget planté sur ses deux pieds; il le montra naturellement à sa mère
qui ne put reconnaître son frère, tant il ressemblait si peu à ce qu'il
était quand elle l'avait quitté.

--Voilà votre frère, dit Adolphine qui donnait le bras à sa grand'mère.

--Quel crétin! s'écria Joseph.

Agathe joignit les mains et leva les yeux au ciel:--Dans quel état
l'a-t-on mis? Mon Dieu, est-ce là un homme de cinquante-sept ans?

Elle voulut regarder attentivement son frère, et vit derrière le
vieillard Flore Brazier coiffée en cheveux, laissant voir sous la
gaze d'un fichu garni de dentelles un dos de neige et une poitrine
éblouissante, soignée comme une courtisane riche, portant une robe à
corset en grenadine, une étoffe de soie alors de mode, à manches dites
à gigot, et terminées au poignet par des bracelets superbes. Une chaîne
d'or ruisselait sur le corsage de la Rabouilleuse, qui apportait à
Jean-Jacques son bonnet de soie noire afin qu'il ne s'enrhumât pas: une
scène évidemment calculée.

--Voilà, s'écria Joseph, une belle femme! et c'est rare!... Elle
est faite, comme on dit, à peindre! Quelle carnation! Oh! les beaux
tons! quels méplats, quelles rondeurs, et des épaules!... C'est une
magnifique Cariatide! Ce serait un fameux modèle pour une Vénus-Titien.

Adolphine et madame Hochon crurent entendre parler grec; mais Agathe,
en arrière de son fils, leur fit un signe comme pour leur dire qu'elle
était habituée à cet idiome.

--Vous trouvez belle une fille qui vous enlève une fortune? dit madame
Hochon.

--Ça ne l'empêche pas d'être un beau modèle! précisément assez grasse,
sans que les hanches et les formes soient gâtées...

--Mon ami, tu n'es pas dans ton atelier, dit Agathe, et Adolphine est
là...

--C'est vrai, j'ai tort; mais aussi, depuis Paris jusqu'ici, sur toute
la route, je n'ai vu que des guenons...

--Mais, ma chère marraine, dit Agathe, comment pourrais-je voir mon
frère?... car s'il est avec cette créature...

--Bah! dit Joseph, j'irai le voir, moi!... Je ne le trouve plus si
crétin du moment où il a l'esprit de se réjouir les yeux par une Vénus
du Titien.

--S'il n'était pas imbécile, dit monsieur Hochon qui survint, il se
serait marié tranquillement, il aurait eu des enfants, et vous n'auriez
pas la chance d'avoir sa succession. A quelque chose malheur est bon.

--Votre fils a eu là une bonne idée, il ira le premier rendre visite à
son oncle, dit madame Hochon; il lui fera entendre que, si vous vous
présentez, il doit être seul.

--Et vous froisserez mademoiselle Brazier? dit monsieur Hochon. Non,
non, madame, avalez cette douleur... Si vous n'avez pas la succession,
tâchez d'avoir au moins un petit legs...

Les Hochon n'étaient pas de force à lutter avec Maxence Gilet. Au
milieu du déjeuner, le Polonais apporta, de la part de son maître,
monsieur Rouget, une lettre adressée à sa sœur madame Bridau. Voici
cette lettre, que madame Hochon fit lire à son mari:

    «Ma chère sœur,

    »J'apprends par des étrangers votre arrivée à Issoudun.
    Je devine le motif qui vous a fait préférer la maison de
    monsieur et madame Hochon à la mienne; mais, si vous venez me
    voir, vous serez reçue chez moi comme vous devez l'être. Je
    serais allé le premier vous faire visite si ma santé ne me
    contraignait en ce moment à rester au logis. Je vous présente
    mes affectueux regrets. Je serai charmé de voir mon neveu,
    que j'invite à dîner avec moi aujourd'hui; car les jeunes
    gens sont moins susceptibles que les femmes sur la compagnie.
    Aussi me fera-t-il plaisir en venant accompagné de messieurs
    Baruch, Borniche et François Hochon.

    »Votre affectionné frère,

    J.-J. ROUGET.»

--Dites que nous sommes à déjeuner, que madame Bridau répondra tout à
l'heure et que les invitations sont acceptées, fit monsieur Hochon à sa
servante.

Et le vieillard se mit un doigt sur les lèvres pour imposer silence à
tout le monde. Quand la porte de la rue fut fermée, monsieur Hochon,
incapable de soupçonner l'amitié qui liait ses deux petits-fils
à Maxence, jeta sur sa femme et sur Agathe un de ses plus fins
regards:--Il a écrit cela comme je suis en état de donner vingt-cinq
louis... c'est le soldat avec qui nous correspondrons.

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda madame Hochon. N'importe, nous
répondrons. Quant à vous, monsieur, ajouta-t-elle en regardant le
peintre, allez-y dîner; mais si.....

La vieille dame s'arrêta sous un regard de son mari. En reconnaissant
combien était vive l'amitié de sa femme pour Agathe, le vieil Hochon
craignit de lui voir faire quelques legs à sa filleule, dans le cas
où celle-ci perdrait toute la succession de Rouget. Quoique plus âgé
de quinze ans que sa femme, cet avare espérait hériter d'elle, et
se voir un jour à la tête de tous les biens. Cette espérance était
son idée fixe. Aussi madame Hochon avait-elle bien deviné le moyen
d'obtenir de son mari quelques concessions, en le menaçant de faire
un testament. Monsieur Hochon prit donc parti pour ses hôtes. Il
s'agissait d'ailleurs d'une succession énorme; et, par un esprit de
justice sociale, il voulait la voir aller aux héritiers naturels au
lieu d'être pillée par des étrangers indignes d'estime. Enfin, plus tôt
cette question serait vidée, plus tôt ses hôtes partiraient. Depuis
que le combat entre les capteurs de la succession et les héritiers,
jusqu'alors en projet dans l'esprit de sa femme, se réalisait,
l'activité d'esprit de monsieur Hochon, endormie par la vie de
province, se réveilla. Madame Hochon fut assez agréablement surprise
quand, le matin même, elle s'aperçut, à quelques mots d'affection dits
par le vieil Hochon sur sa filleule, que cet auxiliaire si compétent et
si subtil était acquis aux Bridau.

Vers midi, les intelligences réunies de monsieur et madame Hochon,
d'Agathe et de Joseph assez étonnés de voir les deux vieillards si
scrupuleux dans le choix de leurs mots, avaient accouché de la réponse
suivante, faite uniquement pour Flore et Maxence.

    «Mon cher frère,

    »Si je suis restée trente ans sans revenir ici, sans y
    entretenir de relations avec qui que ce soit, pas même avec
    vous, la faute en est, non-seulement aux étranges et fausses
    idées que mon père avait conçues contre moi, mais encore
    aux malheurs, et aussi au bonheur de ma vie à Paris; car
    si Dieu fit la femme heureuse, il a bien frappé la mère.
    Vous n'ignorez point que mon fils, votre neveu Philippe,
    est sous le coup d'une accusation capitale, à cause de son
    dévouement à l'Empereur. Ainsi, vous ne serez pas étonné
    d'apprendre qu'une veuve obligée, pour vivre, d'accepter
    un modique emploi dans un bureau de loterie, soit venue
    chercher des consolations et des secours auprès de ceux qui
    l'ont vue naître. L'état embrassé par celui de mes fils qui
    m'accompagne est un de ceux qui veulent le plus de talent,
    le plus de sacrifices, le plus d'études avant d'offrir
    des résultats. La gloire y précède la fortune. N'est-ce
    pas vous dire que quand Joseph illustrera notre famille,
    il sera pauvre encore. Votre sœur, mon cher Jean-Jacques,
    aurait supporté silencieusement les effets de l'injustice
    paternelle; mais pardonnez à la mère de vous rappeler que
    vous avez deux neveux, l'un qui portait les ordres de
    l'Empereur à la bataille de Montereau, qui servait dans la
    Garde impériale à Waterloo, et qui maintenant est en prison;
    l'autre qui, depuis l'âge de treize ans, est entraîné par
    la vocation dans une carrière difficile, mais glorieuse.
    Aussi vous remercié-je de votre lettre, mon frère, avec une
    vive effusion de cœur, et pour mon compte, et pour celui de
    Joseph, qui se rendra certainement à votre invitation. La
    maladie excuse tout, mon cher Jean-Jacques, j'irai donc vous
    voir chez vous. Une sœur est toujours bien chez son frère,
    quelle que soit la vie qu'il ait adoptée. Je vous embrasse
    avec tendresse.

    »AGATHE ROUGET.»

--Voilà l'affaire engagée. Quand vous irez, dit monsieur Hochon à la
Parisienne, vous pourrez lui parler nettement de ses neveux...

La lettre fut portée par Gritte qui revint dix minutes après, rendre
compte à ses maîtres de tout ce qu'elle avait appris ou pu voir, selon
l'usage de la province.

--Madame, dit-elle, on a, depuis hier au soir, approprié toute la
maison que madame laissait...

--Qui, madame? demanda le vieil Hochon.

--Mais on appelle ainsi dans la maison la Rabouilleuse, répondit
Gritte. Elle laissait la salle et tout ce qui regardait monsieur
Rouget dans un état à faire pitié; mais, depuis hier, la maison est
redevenue ce qu'elle était avant l'arrivée de monsieur Maxence. On
s'y mirerait. La Védie m'a raconté que Kouski est monté à cheval ce
matin à cinq heures; il est revenu sur les neuf heures, apportant des
provisions. Enfin, il y aura le meilleur dîner, un dîner comme pour
l'archevêque de Bourges. On met les petits pots dans les grands, et
tout est par places dans la cuisine: «--Je veux fêter mon neveu,»
qu'il dit le bonhomme en se faisant rendre compte de tout! Il paraît
que _les Rouget_ ont été très-flattés de la lettre. Madame est venue
me le dire... Oh! elle a fait une toilette!... une toilette! Je n'ai
rien vu de plus beau, quoi! Madame a deux diamants aux oreilles, deux
diamants de chacun mille écus, m'a dit la Védie, et des dentelles!
et des anneaux dans les doigts, et des bracelets que vous diriez une
vraie châsse, et une robe de soie belle comme un devant d'autel!...
Pour lors, qu'elle m'a dit: «--Monsieur est charmé de savoir sa sœur
si bonne enfant, et j'espère qu'elle nous permettra de la fêter comme
elle le mérite. Nous comptons sur la bonne opinion qu'elle aura de
nous d'après l'accueil que nous ferons à son fils... Monsieur est
très-impatient de voir son neveu.» Madame avait des petits souliers de
satin noir et des bas... Non, c'est des merveilles! Il y a comme des
fleurs dans la soie et des trous que vous diriez une dentelle, on voit
sa chair rose à travers. Enfin elle est sur ses cinquante et un! avec
un petit tablier si gentil devant elle, que la Védie m'a dit que ce
tablier-là valait deux années de nos gages...

--Allons, il faut se ficeler, dit en souriant l'artiste.

--Eh! bien, à quoi penses-tu, monsieur Hochon?... dit la vieille dame
quand Gritte fut partie.

Madame Hochon montrait à sa filleule son mari la tête dans ses mains,
le coude sur le bras de son fauteuil et plongé dans ses réflexions.

--Vous avez affaire à un maître Gonin! dit le vieillard. Avec vos
idées, jeune homme, ajouta-t-il en regardant Joseph, vous n'êtes pas
de force à lutter contre un gaillard trempé comme l'est Maxence. Quoi
que je vous dise, vous ferez des sottises; mais au moins racontez-moi
bien ce soir tout ce que vous aurez vu, entendu, et fait. Allez!... A
la grâce de Dieu! Tâchez de vous trouver seul avec votre oncle. Si,
malgré tout votre esprit, vous n'y parvenez point, ce sera déjà quelque
lumière sur leur plan; mais si vous êtes un instant avec lui, seul,
sans être écouté, dam!... il faut lui tirer les vers du nez sur sa
situation qui n'est pas heureuse, et plaider la cause de votre mère...

A quatre heures, Joseph passa le détroit qui séparait la maison Hochon
de la maison Rouget, cette espèce d'allée de tilleuls souffrants,
longue de deux cents pieds et large comme la Grande-Narette. Quand le
neveu se présenta, Kouski, en bottes cirées, en pantalon de drap noir,
en gilet blanc et en habit noir, le précéda pour l'annoncer. La table
était déjà mise dans la salle, et Joseph, qui distingua facilement son
oncle, alla droit à lui, l'embrassa, salua Flore et Maxence.

--Nous ne nous sommes point vus depuis que j'existe, mon cher oncle,
dit gaiement le peintre; mais vaut mieux tard que jamais.

--Vous êtes le bienvenu, mon ami, dit le vieillard en regardant son
neveu d'un air hébété.

--Madame, dit Joseph à Flore avec l'entrain d'un artiste, j'enviais, ce
matin, à mon oncle le plaisir qu'il a de pouvoir vous admirer tous les
jours!

--N'est-ce pas qu'elle est belle? dit le vieillard dont les yeux ternis
devinrent presque brillants.

--Belle à pouvoir servir de modèle à un peintre.

--Mon neveu, dit le père Rouget que Flore poussa par le coude, voici
monsieur Maxence Gilet, un homme qui a servi l'Empereur, comme ton
frère, dans la Garde Impériale.

Joseph se leva, s'inclina.

--Monsieur votre frère était dans les dragons, je crois, et moi j'étais
dans les pousse-cailloux, dit Maxence.

--A cheval ou à pied, dit Flore, on n'en risquait pas moins sa peau!

Joseph observait Max autant que Max observait Joseph. Max était mis
comme les jeunes gens élégants se mettaient alors; car il se faisait
habiller à Paris. Un pantalon de drap bleu de ciel, à gros plis
très-amples, faisait valoir ses pieds en ne laissant voir que le bout
de sa botte ornée d'éperons. Sa taille était pincée par son gilet
blanc à boutons d'or façonnés, et lacé par derrière pour lui servir
de ceinture. Ce gilet boutonné jusqu'au col dessinait bien sa large
poitrine, et son col en satin noir l'obligeait à tenir la tête haute,
à la façon des militaires. Il portait un petit habit noir très-bien
coupé. Une jolie chaîne d'or pendait de la poche de son gilet, où
paraissait à peine une montre plate. Il jouait avec cette clef dite à
_criquet_, que Breguet venait d'inventer.

--Ce garçon est très-bien, se dit Joseph en admirant comme peintre la
figure vive, l'air de force et les yeux gris spirituels que Max tenait
de son père le gentilhomme. Mon oncle doit être bien embêtant, cette
belle fille a cherché des compensations, et ils font ménage à trois. Ça
se voit!

En ce moment Baruch et François arrivèrent.

--Vous n'êtes pas encore allé voir la Tour d'Issoudun? demanda Flore
à Joseph. Si vous vouliez faire une petite promenade en attendant le
dîner, qui ne sera servi que dans une heure, nous vous montrerions la
grande curiosité de la ville?...

--Volontiers? dit l'artiste incapable d'apercevoir en ceci le moindre
inconvénient.

Pendant que Flore alla mettre son chapeau, ses gants et son châle de
cachemire, Joseph se leva soudain à la vue des tableaux, comme si
quelque enchanteur l'eût touché de sa baguette.

--Ah! vous avez des tableaux, mon oncle? dit-il en examinant celui qui
l'avait frappé.

--Oui, répondit le bonhomme, ça nous vient des Descoings qui, pendant
la Révolution, ont acheté la défroque des maisons religieuses et des
églises du Berry.

Joseph n'écoutait plus, il admirait chaque tableau:--Magnifique!
s'écriait-il. Oh! mais voilà une toile... Celui-là ne les gâtait pas!
Allons, de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet...

--Il y en a sept ou huit très-grands qui sont dans le grenier et qu'on
a gardés à cause des cadres, dit Gilet.

--Allons les voir! fit l'artiste que Maxence conduisit dans le grenier.

Joseph redescendit enthousiasmé. Max dit un mot à l'oreille de la
Rabouilleuse, qui prit le bonhomme Rouget dans l'embrasure de la
croisée; et Joseph entendit cette phrase dite à voix basse, mais de
manière qu'elle ne fût pas perdue pour lui:

--Votre neveu est peintre, vous ne ferez rien de ces tableaux, soyez
donc gentil pour lui, donnez-les-lui.

--Il paraît, dit le bonhomme qui s'appuya sur le bras de Flore pour
venir à l'endroit où son neveu se trouvait en extase devant un Albane,
il paraît que tu es peintre...

--Je ne suis encore qu'un rapin, dit Joseph...

--Qué que c'est que ça? dit Flore.

--Un commençant, répondit Joseph.

--Eh! bien, dit Jean-Jacques, si ces tableaux peuvent te servir à
quelque chose dans ton état, je te les donne... Mais sans les cadres.
Oh! les cadres sont dorés, et puis ils sont drôles; j'y mettrai...

--Parbleu! mon oncle, s'écria Joseph enchanté, vous y mettrez les
copies que je vous enverrai et qui seront de la même dimension.

--Mais cela vous prendra du temps et il vous faudra des toiles, des
couleurs, dit Flore. Vous dépenserez de l'argent... Voyons, père
Rouget, offrez à votre neveu cent francs par tableau, vous en avez
là vingt-sept... il y en a, je crois, onze dans le grenier qui sont
énormes et qui doivent être payés double... mettez pour le tout quatre
mille francs... Oui, votre oncle peut bien vous payer les copies quatre
mille francs, puisqu'il garde les cadres! Enfin, il vous faudra des
cadres, et on dit que les cadres valent plus que les tableaux; il y
a de l'or!...--Dites donc, monsieur, reprit Flore en remuant le bras
du bonhomme. Hein?... ce n'est pas cher, votre neveu vous fera payer
quatre mille francs des tableaux tout neufs à la place de vos vieux...
C'est, lui dit-elle à l'oreille, une manière honnête de lui donner
quatre mille francs, il ne me paraît pas _très-calé_...

--Eh bien! mon neveu, je te payerai quatre mille francs pour les
copies...

--Non, non, dit l'honnête Joseph, quatre mille francs et les tableaux,
c'est trop; car, voyez-vous, les tableaux ont de la valeur.

--Mais acceptez donc, _godiche_! lui dit Flore, puisque c'est votre
oncle...

--Eh! bien, j'accepte, dit Joseph étourdi de l'affaire qu'il venait de
faire, car il reconnaissait un tableau du Pérugin.

Aussi l'artiste eut-il un air joyeux en sortant et en donnant le
bras à la Rabouilleuse, ce qui servit admirablement les desseins de
Maxence. Ni Flore, ni Rouget, ni Max, ni personne à Issoudun ne pouvait
connaître la valeur des tableaux, et le rusé Max crut avoir acheté pour
une bagatelle le triomphe de Flore qui se promena très-orgueilleusement
au bras du neveu de son maître, en bonne intelligence avec lui, devant
toute la ville ébahie. On se mit aux portes pour voir le triomphe de
la Rabouilleuse sur la famille. Ce fait exorbitant fit une sensation
profonde sur laquelle Max comptait. Aussi, quand l'oncle et le neveu
rentrèrent vers les cinq heures, on ne parlait dans tous les ménages
que de l'accord parfait de Max et de Flore avec le neveu du père
Rouget. Enfin, l'anecdote du cadeau des tableaux et des quatre mille
francs circulait déjà. Le dîner, auquel assista Lousteau, l'un des
juges du tribunal, et le maire d'Issoudun, fut splendide. Ce fut un de
ces dîners de province qui durent cinq heures. Les vins les plus exquis
animèrent la conversation. Au dessert, à neuf heures, le peintre, assis
entre Flore et Max vis-à-vis de son oncle, était devenu quasi-camarade
avec l'officier, qu'il trouvait le meilleur enfant de la terre. Joseph
revint à onze heures à peu près gris. Quant au bonhomme Rouget, Kouski
le porta dans son lit ivre-mort, il avait mangé comme un acteur forain
et bu comme les sables du désert.

--Hé! bien, dit Max qui resta seul à minuit avec Flore, ceci ne vaut-il
pas mieux que de leur faire la moue. Les Bridau seront bien reçus, ils
auront de petits cadeaux, et comblés de faveurs, ils ne pourront que
chanter nos louanges; ils s'en iront bien tranquilles en nous laissant
tranquilles aussi. Demain matin, à nous deux Kouski, nous déferons
toutes ces toiles, nous les enverrons au peintre pour qu'il les ait à
son réveil, nous mettrons les cadres au grenier, et nous renouvellerons
la tenture de la salle en y tendant de ces papiers vernis où il y a des
scènes de Télémaque, comme j'en ai vu chez monsieur Mouilleron.

--Tiens, ce sera bien plus joli, s'écria Flore.

Le lendemain, Joseph ne s'éveilla pas avant midi. De son lit, il
aperçut les toiles mises les unes sur les autres, et apportées sans
qu'il eût rien entendu. Pendant qu'il examinait de nouveau les tableaux
et qu'il y reconnaissait des chefs-d'œuvre en étudiant la manière des
peintres et recherchant leurs signatures, sa mère était allée remercier
son frère et le voir, poussée par le vieil Hochon qui, sachant toutes
les sottises commises la veille par le peintre, désespérait de la cause
des Bridau.

--Vous avez pour adversaires de fines mouches. Dans toute ma vie je
n'ai pas vu pareille tenue à celle de ce soldat: il paraît que la
guerre forme les jeunes gens. Joseph s'est laissé pincer! Il s'est
promené donnant le bras à la Rabouilleuse! On lui a sans doute fermé la
bouche avec du vin, de méchantes toiles, et quatre mille francs. Votre
artiste n'a pas coûté cher à Maxence!

Le perspicace vieillard avait tracé la conduite à tenir à la filleule
de sa femme, en lui disant d'entrer dans les idées de Maxence et de
cajoler Flore, afin d'arriver à une espèce d'intimité avec elle, pour
obtenir de petits moments d'entretien avec Jean-Jacques. Madame Bridau
fut reçue à merveille par son frère à qui Flore avait fait sa leçon. Le
vieillard était au lit, malade des excès de la veille. Comme dans les
premiers moments, Agathe ne pouvait pas aborder de questions sérieuses,
Max avait jugé convenable et magnanime de laisser seuls le frère et la
sœur. Ce fut un calcul juste. La pauvre Agathe trouva son frère si mal
qu'elle ne voulut pas le priver des soins de madame Brazier.

--Je veux d'ailleurs, dit-elle au vieux garçon, connaître une personne
à qui je suis redevable du bonheur de mon frère.

Ces paroles firent un plaisir évident au bonhomme qui sonna pour
demander madame Brazier. Flore n'était pas loin, comme on peut le
penser. Les deux antagonistes femelles se saluèrent. La Rabouilleuse
déploya les soins de la plus servile, de la plus attentive tendresse,
elle trouva que monsieur avait la tête trop bas, elle replaça les
oreillers, elle fut comme une épouse d'hier. Aussi le vieux garçon
eut-il une expansion de sensibilité.

--Nous vous devons, mademoiselle, dit Agathe, beaucoup de
reconnaissance pour les marques d'attachement que vous avez données à
mon frère depuis si long-temps, et pour la manière dont vous veillez à
son bonheur.

--C'est vrai, ma chère Agathe, dit le bonhomme, elle m'a fait connaître
le bonheur, et c'est d'ailleurs une femme pleine d'excellentes qualités.

--Aussi, mon frère, ne sauriez-vous trop en récompenser mademoiselle,
vous auriez dû en faire votre femme. Oui! je suis trop pieuse pour
ne pas souhaiter de vous voir obéir aux préceptes de la religion.
Vous seriez l'un et l'autre plus tranquilles en ne vous mettant pas
en guerre avec les lois et la morale. Je suis venue, mon frère, vous
demander secours au milieu d'une grande affliction, mais ne croyez
point que nous pensions à vous faire la moindre observation sur la
manière dont vous disposerez de votre fortune...

--Madame, dit Flore, nous savons que monsieur votre père fut injuste
envers vous. Monsieur votre frère peut vous le dire, fit-elle en
regardant fixement sa victime, les seules querelles que nous avons
eues, c'est à votre sujet. Je soutiens à monsieur qu'il vous doit la
part de fortune dont vous a fait tort mon pauvre bienfaiteur, car il a
été mon bienfaiteur, votre père (elle prit un ton larmoyant), je m'en
souviendrai toujours... Mais votre frère, madame, a entendu raison...

--Oui, dit le bonhomme Rouget, quand je ferai mon testament, vous ne
serez pas oubliés...

--Ne parlons point de tout ceci, mon frère, vous ne connaissez pas
encore quel est mon caractère.

D'après ce début, on imaginera facilement comment se passa cette
première visite. Rouget invita sa sœur à dîner pour le surlendemain.

Pendant ces trois jours, les Chevaliers de la Désœuvrance prirent une
immense quantité de rats, de souris et de mulots qui, par une belle
nuit, furent mis en plein grain et affamés, au nombre de quatre cent
trente-six, dont plusieurs mères pleines. Non contents d'avoir procuré
ces pensionnaires à Fario, les Chevaliers trouèrent la couverture de
l'église des Capucins, et y mirent une dizaine de pigeons pris en dix
fermes différentes. Ces animaux firent d'autant plus tranquillement
nopces et festins que le garçon de magasin de Fario fut débauché par
un mauvais drôle, avec lequel il se grisa du matin jusqu'au soir, sans
prendre aucun soin des grains de son maître.

Madame Bridau, contrairement à l'opinion du vieil Hochon, crut que son
frère n'avait pas encore fait son testament; elle comptait lui demander
quelles étaient ses intentions à l'égard de mademoiselle Brazier, au
premier moment où elle pourrait se promener seule avec lui, car Flore
et Maxence la leurraient de cet espoir qui devait être toujours déçu.

Quoique les Chevaliers cherchassent tous un moyen de mettre les deux
Parisiens en fuite, ils ne trouvaient que des folies impossibles.

Après une semaine, la moitié du temps que les Parisiens devaient rester
à Issoudun, ils ne se trouvaient donc pas plus avancés que le premier
jour.

--Votre avoué ne connaît pas la province, dit le vieil Hochon à
madame Bridau. Ce que vous venez y faire ne se fait ni en quinze
jours ni en quinze mois; il faudrait ne pas quitter votre frère, et
pouvoir lui inspirer des idées religieuses. Vous ne contreminerez les
fortifications de Flore et de Maxence que par la sape du prêtre. Voilà
mon avis, et il est temps de s'y prendre.

--Vous avez, dit madame Hochon à son mari, de singulières idées sur le
clergé.

--Oh! s'écria le vieillard, vous voilà, vous autres dévotes!

--Dieu ne bénirait pas une entreprise qui reposerait sur un sacrilége,
dit madame Bridau. Faire servir la religion à de pareils... Oh! mais
nous serions plus criminelles que Flore.

Cette conversation avait eu lieu pendant le déjeuner, et François,
aussi bien que Baruch, écoutaient de toutes leurs oreilles.

--Sacrilége! s'écria le vieil Hochon. Mais si quelque bon abbé,
spirituel comme j'en ai connu quelques-uns, savait dans quel embarras
vous êtes, il ne verrait point de sacrilége à faire revenir à Dieu
l'âme égarée de votre frère, à lui inspirer un vrai repentir de ses
fautes, à lui faire renvoyer la femme qui cause le scandale, tout en
lui assurant un sort; à lui démontrer qu'il aurait la conscience en
repos en donnant quelques mille livres de rente pour le petit séminaire
de l'archevêque, et laissant sa fortune à ses héritiers naturels...

L'obéissance passive que le vieil avare avait obtenue dans sa maison
de la part de ses enfants et transmise à ses petits-enfants soumis
d'ailleurs à sa tutelle et auxquels il amassait une belle fortune,
en faisant, disait-il, pour eux comme il faisait pour lui, ne permit
pas à Baruch et à François la moindre marque d'étonnement ni de
désapprobation; mais ils échangèrent un regard significatif en se
disant ainsi combien ils trouvaient cette idée nuisible et fatale aux
intérêts de Max.

--Le fait est, madame, dit Baruch, que si vous voulez avoir la
succession de votre frère, voilà le seul et vrai moyen; il faut rester
à Issoudun tout le temps nécessaire pour l'employer....

--Ma mère, dit Joseph, vous feriez bien d'écrire à Desroches sur tout
ceci. Quant à moi, je ne prétends rien de plus de mon oncle que ce
qu'il a bien voulu me donner...

Après avoir reconnu la grande valeur des trente-neuf tableaux, Joseph
les avait soigneusement décloués, il avait appliqué du papier dessus
en l'y collant avec de la colle ordinaire; il les avait superposés les
uns aux autres, avait assujetti leur masse dans une immense boîte, et
l'avait adressée par le roulage à Desroches, à qui il se proposait
d'écrire une lettre d'avis. Cette précieuse cargaison était partie la
veille.

--Vous êtes content à bon marché, dit monsieur Hochon.

--Mais je ne serais pas embarrassé de trouver cent cinquante mille
francs des tableaux.

--Idée de peintre! fit monsieur Hochon en regardant Joseph d'une
certaine manière.

--Écoute, dit Joseph en s'adressant à sa mère, je vais écrire à
Desroches en lui expliquant l'état des choses ici. Si Desroches te
conseille de rester, tu resteras. Quant à ta place, nous en trouverons
toujours l'équivalent....

--Mon cher, dit madame Hochon à Joseph en sortant de table, je ne sais
pas ce que sont les tableaux de votre oncle, mais ils doivent être
bons, à en juger par les endroits d'où ils viennent. S'ils valent
seulement quarante mille francs, mille francs par tableau, n'en
dites rien à personne. Quoique mes petits-enfants soient discrets et
bien élevés, ils pourraient, sans y entendre malice, parler de cette
prétendue trouvaille, tout Issoudun le saurait et il ne faut pas que
nos adversaires s'en doutent. Vous vous conduisez comme un enfant!...

En effet, à midi, bien des personnes dans Issoudun, et surtout Maxence
Gilet, furent instruits de cette opinion qui eut pour effet de faire
rechercher tous les vieux tableaux auxquels on ne songeait pas, et
de faire mettre en évidence des croûtes exécrables. Max se repentit
d'avoir poussé le vieillard à donner les tableaux, et sa rage contre
les héritiers, en apprenant le plan du vieil Hochon, s'accrut de ce
qu'il appela _sa bêtise_. L'influence religieuse sur un être faible
était la seule chose à craindre. Aussi l'avis donné par ses deux amis
confirma-t-il Maxence Gilet dans sa résolution de capitaliser tous les
contrats de Rouget, et d'emprunter sur ses propriétés afin d'opérer le
plus promptement possible un placement dans la rente; mais il regarda
comme plus urgent encore de renvoyer les Parisiens. Or le génie des
Mascarille et des Scapin n'eût pas facilement résolu ce problème.

Flore, conseillée par Max, prétendit que monsieur se fatiguait
beaucoup trop dans ses promenades à pied, il devait à son âge aller
en voiture. Ce prétexte fut nécessité par l'obligation de se rendre,
à l'insu du pays, à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux, à Vatan, dans
tous les endroits où le projet de réaliser les placements du bonhomme
forcerait Rouget, Flore et Max à se transporter. A la fin de cette
semaine donc, tout Issoudun fut surpris en apprenant que le bonhomme
Rouget était allé chercher une voiture à Bourges, mesure qui fut
justifiée par les Chevaliers de la Désœuvrance dans un sens favorable
à la Rabouilleuse. Flore et Rouget achetèrent un effroyable berlingot
à vitrages fallacieux, à rideaux de cuir crevassés, âgé de vingt-deux
ans et de neuf campagnes, provenant d'une vente après le décès d'un
colonel ami du Grand-Maréchal Bertrand, et qui, pendant l'absence de
ce fidèle compagnon de l'Empereur, s'était chargé d'en surveiller les
propriétés en Berry. Ce berlingot, peint en gros vert, ressemblait
assez à une calèche, mais le brancard avait été modifié de manière à
pouvoir y atteler un seul cheval. Il appartenait donc à ce genre de
voitures que la diminution des fortunes a si fort mis à la mode, et qui
s'appelait alors honnêtement une _demi-fortune_, car à leur origine
on nomma ces voitures des _seringues_. Le drap de cette demi-fortune,
vendue pour calèche, était rongé par les vers; ses passementeries
ressemblaient à des chevrons d'invalide, elle sonnait la ferraille;
mais elle ne coûta que quatre cent cinquante francs; et Max acheta du
régiment alors en garnison à Bourges une bonne grosse jument réformée
pour la traîner. Il fit repeindre la voiture en brun-foncé, eut un
assez bon harnais d'occasion, et toute la ville d'Issoudun fut remuée
de fond en comble en attendant l'équipage au père Rouget! La première
fois que le bonhomme se servit de sa calèche, le bruit fit sortir
tous les ménages sur leurs portes, et il n'y eut pas de croisée qui
ne fût garnie de curieux. La seconde fois le célibataire alla jusqu'à
Bourges, où, pour s'éviter les soins de l'opération conseillée ou,
si vous voulez, ordonnée par Flore Brazier, il signa chez un notaire
une procuration à Maxence Gilet, à l'effet de transporter tous les
contrats qui furent désignés dans la procuration. Flore se réserva
de liquider avec monsieur les placements faits à Issoudun et dans
les cantons environnants. Le principal notaire de Bourges reçut la
visite de Rouget, qui le pria de lui trouver cent quarante mille
francs à emprunter sur ses propriétés. On ne sut rien à Issoudun de
ces démarches si discrètement et si habilement faites. Maxence, en
bon cavalier, pouvait aller à Bourges et en revenir de cinq heures
du matin à cinq heures du soir, avec son cheval, et Flore ne quitta
plus le vieux garçon. Le père Rouget avait consenti sans difficulté
à l'opération que Flore lui soumit; mais il voulut que l'inscription
de cinquante mille francs de rente fût au nom de mademoiselle Brazier
comme usufruit, et en son nom, à lui Rouget, comme nue propriété. La
ténacité que le vieillard déploya dans la lutte intérieure que cette
affaire souleva causa des inquiétudes à Max, qui crut y entrevoir déjà
des réflexions inspirées par la vue des héritiers naturels.

Au milieu de ces grands mouvements, que Maxence voulait dérober aux
yeux de la ville, il oublia le marchand de grains. Fario se mit en
devoir d'opérer ses livraisons, après des manœuvres et des voyages qui
avaient eu pour but de faire hausser le prix des céréales. Or, le
lendemain de son arrivée, il aperçut le toit de l'église des Capucins
noir de pigeons, car il demeurait en face. Il se maudit lui-même pour
avoir négligé de faire visiter la couverture, et alla promptement à
son magasin, où il trouva la moitié de son grain dévoré. Des milliers
de crottes de souris, de rats et de mulots éparpillées lui révélèrent
une seconde cause de ruine. L'église était une arche de Noé. Mais la
fureur rendit l'Espagnol blanc comme de la batiste quand, en essayant
de reconnaître l'étendue de ses pertes et du dégât, il remarqua tout le
grain de dessous quasi germé par une certaine quantité de pots d'eau
que Max avait eu l'idée d'introduire au moyen d'un tube en fer-blanc,
au cœur des tas de blé. Les pigeons, les rats s'expliquaient par
l'instinct animal; mais la main de l'homme se révélait dans ce dernier
trait de perversité. Fario s'assit sur la marche d'un autel dans
une chapelle, et resta la tête dans ses mains. Après une demi-heure
de réflexions espagnoles, il vit l'écureuil que le fils Godet avait
tenu à lui donner pour pensionnaire jouant avec sa queue le long de
la poutre transversale sur le milieu de laquelle reposait l'arbre du
toit. L'Espagnol se leva froidement en montrant à son garçon de magasin
une figure calme comme celle d'un Arabe. Fario ne se plaignit pas, il
rentra dans sa maison, il alla louer quelques ouvriers pour ensacher le
bon grain, étendre au soleil les blés mouillés afin d'en sauver le plus
possible; puis il s'occupa de ses livraisons, après avoir estimé sa
perte aux trois cinquièmes. Mais ses manœuvres ayant opéré une hausse,
il perdit encore en rachetant les trois cinquièmes manquants; ainsi sa
perte fut de plus de moitié. L'Espagnol, qui n'avait pas d'ennemis,
attribua, sans se tromper, cette vengeance à Gilet. Il lui fut prouvé
que Max et quelques autres, les seuls auteurs des farces nocturnes,
avaient bien certainement monté sa charrette sur la Tour, et s'étaient
amusés à le ruiner: il s'agissait en effet de mille écus, presque
tout le capital péniblement gagné par Fario depuis la paix. Inspiré
par la vengeance, cet homme déploya la persistance et la finesse d'un
espion à qui l'on a promis une forte récompense. Embusqué la nuit,
dans Issoudun, il finit par acquérir la preuve des déportements des
Chevaliers de la Désœuvrance: il les vit, il les compta, il épia leurs
rendez-vous et leurs banquets chez la Cognette; puis il se cacha pour
être le témoin d'un de leurs tours, et se mit au fait de leurs mœurs
nocturnes.

Malgré ses courses et ses préoccupations, Maxence ne voulait pas
négliger les affaires de nuit, d'abord pour ne pas laisser pénétrer
le secret de la grande opération qui se pratiquait sur la fortune du
père Rouget, puis pour toujours tenir ses amis en haleine. Or, les
Chevaliers étaient convenus de faire un de ces tours dont on parlait
pendant des années entières. Ils devaient donner dans une seule
nuit, des boulettes à tous les chiens de garde de la ville et des
faubourgs; Fario les entendit, au sortir du bouchon à la Cognette,
s'applaudissant par avance du succès qu'obtiendrait cette farce, et du
deuil général que causerait ce nouveau massacre des innocents. Puis
quelles appréhensions ne causerait pas cette exécution en annonçant des
desseins sinistres sur les maisons privées de leurs gardiens?

--Cela fera peut-être oublier la charrette à Fario! dit le fils Goddet.

Fario n'avait déjà plus besoin de ce mot qui confirmait ses soupçons;
et, d'ailleurs, son parti était pris.

Agathe, après trois semaines de séjour, reconnaissait, ainsi que
madame Hochon, la vérité des réflexions du vieil avare: il fallait
plusieurs années pour détruire l'influence acquise sur son frère par
la Rabouilleuse et par Max. Agathe n'avait fait aucun progrès dans la
confiance de Jean-Jacques, avec qui jamais elle n'avait pu se trouver
seule. Au contraire, mademoiselle Brazier triomphait des héritiers en
menant promener Agathe dans la calèche, assise au fond près d'elle,
ayant monsieur Rouget et son neveu sur le devant. La mère et le fils
attendaient avec impatience une réponse à la lettre confidentielle
écrite à Desroches. Or, la veille du jour où les chiens devaient
être empoisonnés, Joseph, qui s'ennuyait à périr à Issoudun, reçut
deux lettres, la première du grand peintre Schinner dont l'âge lui
permettait une liaison plus étroite, plus intime qu'avec Gros, leur
maître, et la seconde de Desroches.

Voici la première, timbrée de Beaumont-sur-Oise:

    «Mon cher Joseph, j'ai achevé, pour le comte de Sérizy, les
    principales peintures du château de Presles. J'ai laissé
    les encadrements, les peintures d'ornement; et je t'ai si
    bien recommandé, soit au comte, soit à Grindot l'architecte,
    que tu n'as qu'à prendre tes brosses et à venir. Les prix
    sont faits de manière à te contenter. Je pars pour l'Italie
    avec ma femme, tu peux donc prendre Mistigris qui t'aidera.
    Ce jeune drôle a du talent, je l'ai mis à ta disposition.
    Il frétille déjà comme un pierrot en pensant à s'amuser
    au château de Presles. Adieu, mon cher Joseph; si je suis
    absent, si je ne mets rien à l'Exposition prochaine, tu
    me remplaceras! Oui, cher Jojo, ton tableau, j'en ai la
    certitude, est un chef-d'œuvre; mais un chef-d'œuvre qui
    fera crier au romantisme, et tu t'apprêtes une existence de
    diable dans un bénitier. Après tout, comme dit ce farceur de
    Mistigris, qui retourne ou calembourdise tous les proverbes,
    la vie est _un qu'on bat_. Que fais-tu donc à Issoudun? Adieu.

    »Ton ami,

    »SCHINNER.»

Voici celle de Desroches:

    «Mon cher Joseph, ce monsieur Hochon me semble un vieillard
    plein de sens, et tu m'as donné la plus haute idée de ses
    moyens: il a complétement raison. Aussi, mon avis, puisque
    tu me le demandes, est-il que ta mère reste à Issoudun
    chez madame Hochon, en y payant une modique pension, comme
    quatre cents francs par an, pour indemniser ses hôtes de
    sa nourriture. Madame Bridau doit, selon moi, s'abandonner
    aux conseils de monsieur Hochon. Mais ton excellente mère
    aura bien des scrupules en présence de gens qui n'en ont
    pas du tout, et dont la conduite est un chef-d'œuvre de
    politique. Ce Maxence est dangereux, et tu as bien raison:
    je vois en lui un homme autrement fort que Philippe. Ce
    drôle fait servir ses vices à sa fortune, et ne s'amuse
    pas _gratis_, comme ton frère dont les folies n'avaient
    rien d'utile. Tout ce que tu me dis m'épouvante, car je
    ne ferais pas grand'chose en allant à Issoudun. Monsieur
    Hochon, caché derrière ta mère, vous sera plus utile que
    moi. Quant à toi, tu peux revenir, tu n'es bon à rien
    dans une affaire qui réclame une attention continuelle,
    une observation minutieuse, des attentions serviles, une
    discrétion dans la parole et une dissimulation dans les
    gestes tout à fait antipathiques aux artistes. Si l'on vous
    a dit qu'il n'y avait pas de testament de fait, ils en ont
    un depuis long-temps, croyez-le bien. Mais les testaments
    sont révocables, et tant que ton imbécile d'oncle vivra,
    certes il est susceptible d'être travaillé par les remords et
    par la religion. Votre fortune sera le résultat d'un combat
    entre l'Église et la Rabouilleuse. Il viendra certainement un
    moment où cette femme sera sans force sur le bonhomme, et où
    la religion sera toute-puissante. Tant que ton oncle n'aura
    pas fait de donation entre-vifs, ni changé la nature de ses
    biens, tout sera possible à l'heure où la religion aura le
    dessus. Aussi dois-tu prier monsieur Hochon de surveiller,
    autant qu'il le pourra, la fortune de ton oncle. Il s'agit de
    savoir si les propriétés sont hypothéquées, comment et au nom
    de qui sont faits les placements. Il est si facile d'inspirer
    à un vieillard des craintes sur sa vie, au cas où il se
    dépouille de ses biens en faveur d'étrangers, qu'un héritier
    tant soit peu rusé pourrait arrêter une spoliation dès son
    commencement. Mais est-ce ta mère avec son ignorance du
    monde, son désintéressement, ses idées religieuses, qui saura
    mener une semblable machine?... Enfin, je ne puis que vous
    éclairer. Tout ce que vous avez fait jusqu'à présent a dû
    donner l'alarme, et peut-être vos antagonistes se mettent-ils
    en règle!...»

--Voilà ce que j'appelle une consultation en bonne forme, s'écria
monsieur Hochon fier d'être apprécié par un avoué de Paris.

--Oh! Desroches est un fameux gars, répondit Joseph.

--Il ne serait pas inutile de faire lire cette lettre à ces deux
femmes, reprit le vieil avare.

--La voici, dit l'artiste en remettant la lettre au vieillard. Quant à
moi, je veux partir dès demain, et vais aller faire mes adieux à mon
oncle.

--Ah! dit monsieur Hochon, monsieur Desroches vous prie, par
_post-scriptum_, de brûler la lettre.

--Vous la brûlerez après l'avoir montrée à ma mère, dit le peintre.

Joseph Bridau s'habilla, traversa la petite place et se présenta chez
son oncle, qui précisément achevait son déjeuner. Max et Flore étaient
à table.

--Ne vous dérangez pas, mon cher oncle, je viens vous faire mes adieux.

--Vous partez? fit Max en échangeant un regard avec Flore.

--Oui, j'ai des travaux au château de monsieur de Sérizy, je suis
d'autant plus pressé d'y aller qu'il a les bras assez longs pour rendre
service à mon pauvre frère, à la Chambre des Pairs.

--Eh! bien, travaille, dit d'un air niais le bonhomme Rouget qui parut
à Joseph extraordinairement changé. Faut travailler... je suis fâché
que vous vous en alliez...

--Oh! ma mère reste encore quelque temps, reprit Joseph.

Max fit un mouvement de lèvres que remarqua la gouvernante et qui
signifiait:--Ils vont suivre le plan dont m'a parlé Baruch.

--Je suis bien heureux d'être venu, dit Joseph, car j'ai eu le plaisir
de faire connaissance avec vous, et vous avez enrichi mon atelier...

--Oui, dit la Rabouilleuse, au lieu d'éclairer votre oncle sur la
valeur de ses tableaux qu'on estime à plus de cent mille francs, vous
les avez bien lestement envoyés à Paris. Pauvre cher homme, c'est
comme un enfant!... On vient de nous dire à Bourges qu'il y a un petit
poulet, comment donc? un Poussin qui était avant la Révolution dans le
Chœur de la cathédrale, et qui vaut à lui seul trente mille francs...

--Ça n'est pas bien, mon neveu, dit le vieillard à un signe de Max que
Joseph ne put apercevoir.

--Là, franchement, reprit le soldat en riant, sur votre honneur, que
croyez-vous que valent vos tableaux? Parbleu! vous avez tiré une
carotte à votre oncle, vous étiez dans votre droit, un oncle est fait
pour être pillé! La nature m'a refusé des oncles; mais, sacrebleu, si
j'en avais eu, je ne les aurais pas épargnés.

--Saviez-vous, monsieur, dit Flore à Rouget, ce que vos tableaux
valaient... Combien avez-vous dit, monsieur Joseph?

--Mais, répondit le peintre qui devint rouge comme une betterave, les
tableaux valent quelque chose.

--On dit que vous les avez estimés à cent cinquante mille francs à
monsieur Hochon, dit Flore. Est-ce vrai?

--Oui, dit le peintre qui avait une loyauté d'enfant.

--Et, aviez-vous l'intention, dit Flore au bonhomme, de donner cent
cinquante mille francs à votre neveu?...

--Jamais, jamais! répondit le vieillard que Flore avait regardé
fixement.

--Il y a une manière d'arranger tout cela, dit le peintre, c'est de
vous les rendre, mon oncle!...

--Non, non, garde-les, dit le vieillard.

--Je vous les renverrai, mon oncle, répondit Joseph blessé du silence
offensant de Maxence Gilet et de Flore Brazier. J'ai dans mon pinceau
de quoi faire ma fortune, sans avoir rien à personne, pas même à mon
oncle... Je vous salue, mademoiselle, bien le bonjour, monsieur...

Et Joseph traversa la place dans un état d'irritation que les artistes
peuvent se peindre. Toute la famille Hochon était alors dans le salon.
En voyant Joseph qui gesticulait et se parlait à lui-même, on lui
demanda ce qu'il avait. Devant Baruch et François, le peintre, franc
comme l'osier, raconta la scène qu'il venait d'avoir, et qui, dans deux
heures, devint la conversation de toute la ville, où chacun la broda
de circonstances plus ou moins drôles. Quelques-uns soutenaient que le
peintre avait été malmené par Max, d'autres qu'il s'était mal conduit
avec mademoiselle Brazier, et que Max l'avait mis à la porte.

--Quel enfant que votre enfant!... disait Hochon à madame Bridau. Le
nigaud a été la dupe d'une scène qu'on lui réservait pour le jour de
ses adieux. Il y a quinze jours que Max et la Rabouilleuse savaient la
valeur des tableaux quand il a eu la sottise de le dire ici devant mes
petits-enfants, qui n'ont eu rien de plus chaud que d'en parler à tout
le monde. Votre artiste aurait dû partir à l'improviste.

--Mon fils fait bien de rendre les tableaux s'ils ont tant de valeur,
dit Agathe.

--S'ils valent, selon lui, deux cent mille francs, dit le vieil Hochon,
c'est une bêtise que de s'être mis dans le cas de les rendre; car vous
auriez du moins eu cela de cette succession, tandis qu'à la manière
dont vont les choses vous n'en aurez rien!... Et voilà presque une
raison pour votre frère de ne plus vous voir...

Entre minuit et une heure, les Chevaliers de la Désœuvrance
commencèrent leur distribution gratuite de comestibles aux chiens de
la ville. Cette mémorable expédition ne fut terminée qu'à trois heures
du matin, heure à laquelle ces mauvais drôles allèrent souper chez la
Cognette. A quatre heures et demie, au crépuscule, ils rentrèrent chez
eux. Au moment où Max tourna la rue de l'Avenier pour entrer dans la
Grand'rue, Fario, qui se tenait en embuscade dans un renfoncement, lui
porta un coup de couteau, droit au cœur, retira la lame, et se sauva
par les fossés de Villate où il essuya son couteau dans son mouchoir.
L'Espagnol alla laver son mouchoir à la Rivière-Forcée, et revint
tranquillement à Saint-Paterne où il se recoucha, en escaladant une
fenêtre qu'il avait laissée entr'ouverte, et il fut réveillé par son
nouveau garçon qui le trouva dormant du plus profond sommeil.

En tombant, Max jeta un cri terrible, auquel personne ne pouvait se
méprendre. Lousteau-Prangin, le fils d'un juge, parent éloigné de la
famille de l'ancien Subdélégué, et le fils Goddet qui demeurait dans
le bas de la Grand'rue, remontèrent au pas de course en se disant:--On
tue Max!... au secours! Mais aucun chien n'aboya, et personne, au fait
des ruses des coureurs de nuit, ne se leva. Quand les deux Chevaliers
arrivèrent, Max était évanoui. Il fallut aller éveiller monsieur Goddet
le père. Max avait bien reconnu Fario; mais quand, à cinq heures du
matin, il eut bien repris ses sens, qu'il se vit entouré de plusieurs
personnes, qu'il sentit que sa blessure n'était pas mortelle, il pensa
tout à coup à tirer parti de cet assassinat, et, d'une voix lamentable
il s'écria:--J'ai cru voir les yeux et la figure de ce maudit
peintre!...

Là-dessus, Lousteau-Prangin courut chez son père le juge d'instruction.
Max fut transporté chez lui par le père Cognet, par le fils Goddet et
par deux personnes qu'on fit lever. La Cognette et Goddet père étaient
aux côtés de Max couché sur un matelas qui reposait sur deux bâtons.
Monsieur Goddet ne voulait rien faire que Max ne fût au lit. Ceux qui
portaient le blessé regardèrent naturellement la porte de monsieur
Hochon pendant que Kouski se levait, et virent la servante de monsieur
Hochon qui balayait. Chez le bonhomme comme dans la plupart des maisons
de province, on ouvrait la porte de très-bonne heure. Le seul mot
prononcé par Max avait éveillé les soupçons, et monsieur Goddet père
cria:--Gritte, monsieur Joseph Bridau est-il couché?

--Ah! bien, dit-elle, il est sorti dès quatre heures et demie, il s'est
promené toute la nuit dans sa chambre, je ne sais pas ce qui le tenait.

Cette naïve réponse excita des murmures d'horreur et des exclamations
qui firent venir cette fille, assez curieuse de savoir ce qu'on amenait
chez le père Rouget.

--Eh! bien, il est propre, votre peintre! lui dit-on.

Et le cortége entra, laissant la servante ébahie: elle avait vu Max
étendu sur le matelas, sa chemise ensanglantée, et mourant.

Ce qui tenait Joseph et l'avait agité pendant toute la nuit, les
artistes le devinent: il se voyait la fable des bourgeois d'Issoudun,
on le prenait pour un tire-laine, pour tout autre chose que ce qu'il
voulait être, un loyal garçon, un brave artiste! Ah! il aurait donné
son tableau pour pouvoir voler comme une hirondelle à Paris, et jeter
au nez de Max les tableaux de son oncle. Être le spolié, passer pour le
spoliateur?.... quelle dérision! Aussi dès le matin s'était-il lancé
dans l'allée de peupliers qui mène à Tivoli pour donner carrière à son
agitation. Pendant que cet innocent jeune homme se promettait, comme
consolation, de ne jamais revenir dans ce pays, Max lui préparait une
avanie horrible pour les âmes délicates. Quand monsieur Goddet père
eut sondé la plaie et reconnu que le couteau, détourné par un petit
portefeuille, avait heureusement dévié, tout en faisant une affreuse
blessure, il fit ce que font tous les médecins et particulièrement les
chirurgiens de province, il se donna de l'importance _en ne répondant
pas encore_ de Max; puis il sortit après avoir pansé le malicieux
soudard. L'arrêt de la science avait été communiqué par Goddet père
à la Rabouilleuse, à Jean-Jacques Rouget, à Kouski et à la Védie. La
Rabouilleuse revint chez son cher Max, tout en larmes, pendant que
Kouski et la Védie apprenaient aux gens rassemblés sous la porte que le
commandant était à peu près condamné. Cette nouvelle eut pour résultat
de faire venir environ deux cents personnes groupées sur la place
Saint-Jean et dans les deux Narettes.

--Je n'en ai pas pour un mois à rester au lit, et je sais qui a fait
le coup, dit Max à la Rabouilleuse. Mais nous allons profiter de cela
pour nous débarrasser des Parisiens. J'ai déjà dit que je croyais avoir
reconnu le peintre; ainsi supposez que je vais mourir, et tâchez que
Joseph Bridau soit arrêté, nous lui ferons manger de la prison pendant
deux jours. Je crois connaître assez la mère, pour être sûr qu'elle
s'en ira d'arre d'arre à Paris avec son peintre. Ainsi, nous n'aurons
plus à craindre les prêtres qu'on avait l'intention de lancer sur notre
imbécile.

Quand Flore Brazier descendit, elle trouva la foule très-disposée à
suivre les impressions qu'elle voulait lui donner; elle se montra les
larmes aux yeux, et fit observer en sanglotant que le peintre, _qui
avait une figure à ça d'ailleurs_, s'était la veille disputé chaudement
avec Max à propos des tableaux qu'il avait _chippés_ au père Rouget.

--Ce brigand, car il n'y a qu'à le regarder pour en être sûr, croit que
si Max n'existait plus son oncle lui laisserait sa fortune, comme si,
dit-elle, un frère ne nous était pas plus proche parent qu'un neveu!
Max est le fils du docteur Rouget. _Le vieux me l'a dit navant de
mourir!..._

--Ah! il aura voulu faire ce coup-là en s'en allant, il a bien
combiné son affaire, il part aujourd'hui, dit un des Chevaliers de la
Désœuvrance.

--Max n'a pas un seul ennemi à Issoudun, dit un autre.

--D'ailleurs, Max a reconnu le peintre, dit la Rabouilleuse.

--Où est-il, ce sacré Parisien?... Trouvons-le!... cria-t-on.

--Le trouver?... répondit-on, il est sorti de chez monsieur Hochon au
petit jour.

Un chevalier de la Désœuvrance courut aussitôt chez monsieur
Mouilleron. La foule augmentait toujours, et le bruit des voix devenait
menaçant. Des groupes animés occupaient toute la Grande-Narette.
D'autres stationnaient devant l'église Saint-Jean. Un rassemblement
occupait la porte Villate, endroit où finit la Petite-Narette. On ne
pouvait plus passer au-dessus et au-dessous de la place Saint-Jean.
Vous eussiez dit la queue d'une procession. Aussi messieurs
Lousteau-Prangin et Mouilleron, le commissaire de police, le lieutenant
de gendarmerie et son brigadier accompagné de deux gendarmes eurent-ils
quelque peine à se rendre à la place Saint-Jean où ils arrivèrent entre
deux haies de gens dont les exclamations et les cris pouvaient et
devaient les prévenir contre le Parisien si injustement accusé, mais
contre qui les circonstances plaidaient.

Après une conférence entre Max et les magistrats, monsieur Mouilleron
détacha le commissaire de police et le brigadier avec un gendarme pour
examiner ce que dans la langue du Ministère public on nomme _le théâtre
du crime_. Puis messieurs Mouilleron et Lousteau-Prangin, accompagnés
du lieutenant de gendarmerie, passèrent de chez le père Rouget à la
maison Hochon, qui fut gardée au bout du jardin par deux gendarmes et
par deux autres à la porte. La foule croissait toujours. Toute la ville
était en émoi dans la Grand'rue.

Gritte s'était déjà précipitée chez son maître tout effarée et lui
avait dit:--Monsieur, on va vous piller!... Toute la ville est en
révolution, monsieur Maxence Gilet est assassiné, il va trépasser!...
et l'on dit que c'est monsieur Joseph qui a fait le coup!

Monsieur Hochon s'habilla promptement et descendit; mais, devant une
populace furieuse, il était rentré subitement en verrouillant sa porte.
Après avoir questionné Gritte, il sut que son hôte était sorti dès le
petit jour, s'était promené toute la nuit dans une grande agitation,
et ne rentrait pas. Effrayé, il alla chez madame Hochon que le bruit
venait d'éveiller, et à laquelle il apprit l'effroyable nouvelle qui
vraie ou fausse, ameutait tout Issoudun sur la place Saint-Jean.

--Il est certainement innocent! dit madame Hochon.

--Mais en attendant que son innocence soit reconnue, on peut entrer
ici, nous piller, dit monsieur Hochon devenu blême (il avait de l'or
dans sa cave).

--Et Agathe?

--Elle dort comme une marmotte!

--Ah! tant mieux, dit madame Hochon, je voudrais qu'elle dormît pendant
le temps que cette affaire s'éclaircira. Un pareil assaut tuerait cette
pauvre petite!

Mais Agathe s'éveilla, descendit à peine habillée, car les réticences
de Gritte qu'elle questionna lui avaient bouleversé la tête et le cœur.
Elle trouva madame Hochon pâle et les yeux pleins de larmes à l'une des
fenêtres de la salle, avec son mari.

--Du courage, ma petite, Dieu nous envoie nos afflictions, dit la
vieille femme. On accuse Joseph!...

--De quoi?

--D'une mauvaise action qu'il ne peut pas avoir commise, répondit
madame Hochon.

En entendant ce mot et voyant entrer le lieutenant de gendarmerie,
messieurs Mouilleron et Lousteau-Prangin, Agathe s'évanouit.

--Tenez, dit monsieur Hochon à sa femme et à Gritte, emmenez madame
Bridau, les femmes ne peuvent être que gênantes dans de pareilles
circonstances. Retirez-vous toutes les deux avec elle dans votre
chambre. Asseyez-vous, messieurs, fit le vieillard. La méprise qui nous
vaut votre visite ne tardera pas, je l'espère à s'éclaircir.

--Quand il y aurait méprise, dit monsieur Mouilleron, l'exaspération
est si forte dans cette foule, et les têtes sont tellement montées, que
je crains pour l'inculpé... Je voudrais le tenir au Palais et donner
satisfaction aux esprits.

--Qui se serait douté de l'affection que monsieur Maxence Gilet a
inspirée?... dit Lousteau-Prangin.

--Il débouche en ce moment douze cents personnes du faubourg de Rome,
vient de me dire un de mes hommes, fit observer le lieutenant de
gendarmerie, et ils poussent des cris de mort.

--Où donc est votre hôte? dit monsieur Mouilleron à monsieur Hochon.

--Il est allé se promener dans la campagne, je crois...

--Rappelez Gritte, dit gravement le juge d'instruction, j'espérais que
monsieur Bridau n'avait pas quitté la maison. Vous n'ignorez pas sans
doute que le crime a été commis à quelques pas d'ici, au petit jour?

Pendant que monsieur Hochon alla chercher Gritte, les trois
fonctionnaires échangèrent des regards significatifs.

--La figure de ce peintre ne m'est jamais revenue, dit le lieutenant à
monsieur Mouilleron.

--Ma fille, demanda le juge à Gritte en la voyant entrer, vous avez vu,
dit-on, sortir, ce matin, monsieur Joseph Bridau?

--Oui, monsieur, répondit-elle en tremblant comme une feuille.

--A quelle heure?

--Dès que je me suis levée; car il s'est promené pendant la nuit dans
sa chambre, et il était habillé quand je suis descendue.

--Faisait-il jour?

--Petit jour.

--Il avait l'air agité?...

--Oui, dam! il m'a paru tout chose.

--Envoyez chercher mon greffier par un de vos hommes, dit
Lousteau-Prangin au lieutenant, et qu'il vienne avec des mandats de...

--Mon Dieu! ne vous pressez pas, dit monsieur Hochon. L'agitation de
ce jeune homme est explicable autrement que par la préméditation d'un
crime: il part aujourd'hui pour Paris, à cause d'une affaire où Gilet
et mademoiselle Flore Brazier avaient suspecté sa probité.

--Oui, l'affaire des tableaux, dit monsieur Mouilleron. Ce fut hier le
sujet d'une querelle fort vive, et les artistes ont, comme on dit, la
tête bien près du bonnet.

--Qui, dans tout Issoudun, avait intérêt à tuer Maxence? demanda
Lousteau. Personne; ni mari jaloux, ni qui que ce soit, car ce garçon
n'a jamais fait de tort à quelqu'un.

--Mais que faisait donc monsieur Gilet à quatre heures et demie dans
les rues d'Issoudun? dit monsieur Hochon.

--Tenez, monsieur Hochon, laissez-nous faire notre métier, répondit
Mouilleron, vous ne savez pas tout: Max a reconnu votre peintre...

En ce moment, une clameur partit du bout de la ville et grandit en
suivant le cours de la Grande-Narette, comme le bruit d'un coup de
tonnerre.

--Le voilà!... le voilà! il est arrêté!...

Ces mots se détachaient nettement sur la basse-taille d'une effroyable
rumeur populaire. En effet, le pauvre Joseph Bridau, qui revenait
tranquillement par le moulin de Landrôle pour se trouver à l'heure du
déjeuner, fut aperçu, quand il atteignit la place Misère, par tous les
groupes à la fois. Heureusement pour lui, deux gendarmes arrivèrent
au pas de course pour l'arracher aux gens du faubourg de Rome qui
l'avaient déjà pris sans ménagement par les bras, en poussant des cris
de mort.

--Place! place! dirent les gendarmes qui appelèrent deux autres de
leurs compagnons pour en mettre un en avant et un en arrière de Bridau.

--Voyez-vous, monsieur, dit au peintre un de ceux qui le tenaient,
il s'agit en ce moment de notre peau, comme de la vôtre. Innocent ou
coupable, il faut que nous vous protégions contre l'émeute que cause
l'assassinat du commandant Gilet; et ce peuple ne s'en tient pas à
vous en accuser, il vous croit le meurtrier, dur comme fer. Monsieur
Gilet est adoré de ces gens-là, qui, regardez-les? ont bien la mine de
vouloir se faire justice eux-mêmes. Ah! nous les avons vus travaillant
en 1830 le casaquin aux Employés des Contributions, qui n'étaient pas à
la noce, allez!

Joseph Bridau devint pâle comme un mourant, et rassembla ses forces
pour pouvoir marcher.

--Après tout, dit-il, je suis innocent, marchons!...

Et il eut son portement de croix, l'artiste! Il recueillit des huées,
des injures, des menaces de mort, en faisant l'horrible trajet de la
place Misère à la place Saint-Jean. Les gendarmes furent obligés de
tirer le sabre contre la foule furieuse qui leur jeta des pierres. On
faillit blesser les gendarmes, et quelques projectiles atteignirent les
jambes, les épaules et le chapeau de Joseph.

--Nous voilà! dit l'un des gendarmes en entrant dans la salle de
monsieur Hochon, et ce n'est pas sans peine, mon lieutenant.

--Maintenant, il s'agit de dissiper ce rassemblement, et je ne vois
qu'une manière, messieurs, dit l'officier aux magistrats. Ce serait de
conduire au Palais monsieur Bridau en le mettant au milieu de vous; moi
et tous mes gendarmes nous vous entourerons. On ne peut répondre de
rien quand on se trouve en présence de six mille furieux...

--Vous avez raison, dit monsieur Hochon qui tremblait toujours pour son
or.

--Si c'est la meilleure manière de protéger l'innocence à Issoudun,
répondit Joseph, je vous en fais mon compliment. J'ai déjà failli être
lapidé...

--Voulez-vous voir prendre d'assaut et piller la maison de votre
hôte? dit le lieutenant. Est-ce avec nos sabres que nous résisterons
à un flot de monde poussé par une queue de gens irrités et qui ne
connaissent pas les formes de la justice?...

--Oh! allons, messieurs, nous nous expliquerons après, dit Joseph qui
recouvra tout son sang-froid.

--Place! mes amis, dit le lieutenant, _il_ est arrêté, nous le
conduisons au Palais!

--Respect à la justice! mes amis, dit monsieur Mouilleron.

--N'aimerez-vous pas mieux le voir guillotiner? disait un des gendarmes
à un groupe menaçant.

--Oui! oui, fit un furieux, on le guillotinera.

--On va le guillotiner, répétèrent des femmes.

Au bout de la Grande-Narette, on se disait:--On l'emmène pour le
guillotiner, on lui a trouvé le couteau!--Oh! le gredin!--Voilà les
Parisiens.--Celui-là portait bien le crime sur sa figure.

Quoique Joseph eût tout le sang à la tête, il fit le trajet de la place
Saint-Jean au Palais en gardant un calme et un aplomb remarquables.
Néanmoins, il fut assez heureux de se trouver dans le cabinet de
monsieur Lousteau-Prangin.

--Je n'ai pas besoin, je crois, messieurs, de vous dire que je suis
innocent, dit-il en s'adressant à monsieur Mouilleron, à monsieur
Lousteau-Prangin et au greffier, je ne puis que vous prier de m'aider à
prouver mon innocence. Je ne sais rien de l'affaire...

Quand le juge eut déduit à Joseph toutes les présomptions qui pesaient
sur lui, en terminant par la déclaration de Max, Joseph fut atterré.

--Mais, dit-il, je suis sorti de la maison après cinq heures; j'ai pris
par la Grand'rue, et à cinq heures et demie je regardais la façade de
votre paroisse de Saint-Cyr. J'y ai causé avec le sonneur qui venait
sonner l'_angelus_, en lui demandant des renseignements sur l'édifice
qui me semble bizarre et inachevé. Puis j'ai traversé le marché aux
Légumes où il y avait déjà des femmes. De là, par la place Misère,
j'ai gagné, par le pont aux Anes, le moulin de Landrôle, où j'ai
regardé tranquillement des canards pendant cinq à six minutes, et les
garçons meuniers ont dû me remarquer. J'ai vu des femmes allant au
lavoir, elles doivent y être encore; elles se sont mises à rire de
moi, en disant que je n'étais pas beau; je leur ai répondu que dans
les grimaces, il y avait des bijoux. De là, je me suis promené par la
grande allée jusqu'à Tivoli, où j'ai causé avec le jardinier... Faites
vérifier ces faits, et ne me mettez même pas en état d'arrestation, car
je vous donne ma parole de rester dans votre cabinet jusqu'à ce que
vous soyez convaincus de mon innocence.

Ce discours sensé, dit sans aucune hésitation et avec l'aisance d'un
homme sûr de son affaire, fit quelque impression sur les magistrats.

--Allons, il faut citer tous ces gens-là, les trouver, dit monsieur
Mouilleron, mais ce n'est pas l'affaire d'un jour. Résolvez-vous donc,
dans votre intérêt, à rester au secret au Palais.

--Pourvu que je puisse écrire à ma mère afin de la rassurer, la pauvre
femme... Oh! vous lirez la lettre.

Cette demande était trop juste pour ne pas être accordée, et Joseph
écrivit ce petit mot:

«N'aie aucune inquiétude, ma chère mère, l'erreur, dont je suis
victime, sera facilement reconnue, et j'en ai donné les moyens. Demain,
ou peut-être ce soir, je serai libre. Je t'embrasse, et dis à monsieur
et madame Hochon combien je suis peiné de ce trouble dans lequel je ne
suis pour rien, car il est l'ouvrage d'un hasard que je ne comprends
pas encore.»

Quand la lettre arriva, madame Bridau se mourait dans une attaque
nerveuse; et les potions que monsieur Goddet essayait de lui faire
prendre par gorgées, étaient impuissantes. Aussi la lecture de cette
lettre fut-elle comme un baume. Après quelques secousses, Agathe tomba
dans rabattement qui suit de pareilles crises. Quand monsieur Goddet
revint voir sa malade, il la trouva regrettant d'avoir quitté Paris.

--Dieu m'a punie, disait-elle les larmes aux yeux. Ne devais-je pas me
confier à lui, ma chère marraine, et attendre de sa bonté la succession
de mon frère!...

--Madame, si votre fils est innocent, Maxence est un profond scélérat,
lui dit à l'oreille monsieur Hochon, et nous ne serons pas les plus
forts dans cette affaire; ainsi, retournez à Paris.

--Eh! bien, dit madame Hochon à monsieur Goddet, comment va monsieur
Gilet?

--Mais, quoique grave, la blessure n'est pas mortelle. Après un mois
de soins, ce sera fini. Je l'ai laissé écrivant à monsieur Mouilleron
pour demander la mise en liberté de votre fils, madame, dit-il à sa
malade. Oh! Max est un brave garçon. Je lui ai dit dans quel état vous
étiez, il s'est alors rappelé une circonstance du vêtement de son
assassin qui lui a prouvé que ce ne pouvait pas être votre fils: le
meurtrier portait des chaussons de lisière, et il est bien certain que
monsieur votre fils est sorti en botte...

--Ah! que Dieu lui pardonne le mal qu'il m'a fait...

A la nuit, un homme avait apporté pour Gilet une lettre écrite en
caractères moulés et ainsi conçue:

«Le capitaine Gilet ne devrait pas laisser un innocent entre les mains
de la justice. Celui qui a fait le coup promet de ne plus recommencer,
si monsieur Gilet délivre monsieur Joseph Bridau sans désigner le
coupable.»

Après avoir lu cette lettre et l'avoir brûlée, Max écrivit à monsieur
Mouilleron une lettre qui contenait l'observation rapportée par
monsieur Goddet en le priant de mettre Joseph en liberté, et de
venir le voir afin qu'il lui expliquât l'affaire. Au moment où cette
lettre parvint à monsieur Mouilleron, Lousteau-Prangin avait déjà pu
reconnaître, par les dépositions du sonneur, d'une vendeuse de légumes,
des blanchisseuses, des garçons meuniers du moulin de Landrôle et
du jardinier de Frapesle, la véracité des explications données par
Joseph. La lettre de Max achevait de prouver l'innocence de l'inculpé
que monsieur Mouilleron reconduisit alors lui-même chez monsieur
Hochon. Joseph fut accueilli par sa mère avec une effusion de si vive
tendresse, que ce pauvre enfant méconnu rendit grâce au hasard, comme
le mari de la fable de La Fontaine au voleur, d'une contrariété qui lui
valait ces preuves d'affection.

--Oh! dit monsieur Mouilleron d'un air capable, j'ai bien vu tout de
suite à la manière dont vous regardiez la populace irritée, que vous
étiez innocent; mais malgré ma persuasion, voyez-vous, quand on connaît
Issoudun, le meilleur moyen de vous protéger était de vous emmener
comme nous l'avons fait. Ah! vous aviez une fière contenance.

--Je pensais à autre chose, répondit simplement l'artiste. Je connais
un officier qui m'a raconté qu'en Dalmatie, il fut arrêté dans des
circonstances presque semblables, en arrivant de la promenade un
matin, par une populace en émoi... Ce rapprochement m'occupait, et
je regardais toutes ces têtes avec l'idée de peindre une émeute de
1793... Enfin je me disais:--Gredin! tu n'as que ce que tu mérites
en venant chercher une succession au lieu d'être à peindre dans ton
atelier...

--Si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, dit le
procureur du roi, vous prendrez ce soir à onze heures une voiture que
vous prêtera le maître de poste et vous retournerez à Paris par la
diligence de Bourges.

--C'est aussi mon avis, dit monsieur Hochon qui brûlait du désir de
voir partir son hôte.

--Et mon plus vif désir est de quitter Issoudun, où cependant je laisse
ma seule amie, répondit Agathe en prenant et baisant la main de madame
Hochon. Et quand vous reverrai-je?...

--Ah! ma petite, nous ne nous reverrons plus que là-haut!... Nous
avons, lui dit-elle à l'oreille, assez souffert ici-bas pour que Dieu
nous prenne en pitié.

Un instant après, quand monsieur Mouilleron eut causé avec Max, Gritte
étonna beaucoup madame et monsieur Hochon, Agathe, Joseph et Adolphine,
en annonçant la visite de monsieur Rouget. Jean-Jacques venait dire
adieu à sa sœur et lui offrir sa calèche pour aller à Bourges.

--Ah! vos tableaux nous ont fait bien du mal! lui dit Agathe.

--Gardez-les, ma sœur, répondit le bonhomme qui ne croyait pas encore à
la valeur des tableaux.

--Mon voisin, dit monsieur Hochon, nos meilleurs amis, nos plus sûrs
défenseurs sont nos parents, surtout quand ils ressemblent à votre sœur
Agathe et à votre neveu Joseph!

--C'est possible! répondit le vieillard hébété.

--Il faut penser à finir chrétiennement sa vie, dit madame Hochon.

--Ah! Jean-Jacques, fit Agathe, quelle journée!

--Acceptez-vous ma voiture? demanda Rouget.

--Non, mon frère, répondit madame Bridau, je vous remercie et vous
souhaite une bonne santé!

Rouget se laissa embrasser par sa sœur et par son neveu, puis il
sortit après leur avoir dit un adieu sans tendresse. Sur un mot de son
grand-père, Baruch était allé promptement à la poste. A onze heures
du soir, les deux Parisiens, nichés dans un cabriolet d'osier attelé
d'un cheval et mené par un postillon, quittèrent Issoudun. Adolphine et
madame Hochon avaient des larmes aux yeux. Elles seules regrettaient
Agathe et Joseph.

--Ils sont partis, dit François Hochon en entrant avec la Rabouilleuse
dans la chambre de Max.

--Hé! bien, le tour est fait, répondit Max abattu par la fièvre.

--Mais qu'as-tu dit au père Mouilleron? lui demanda François.

--Je lui ai dit que j'avais presque donné le droit à mon assassin de
m'attendre au coin d'une rue, que cet homme était de caractère, si l'on
poursuivait l'affaire, à me tuer comme un chien avant d'être arrêté. En
conséquence j'ai prié Mouilleron et Prangin de se livrer ostensiblement
aux plus actives recherches, mais de laisser mon assassin tranquille, à
moins qu'ils ne voulussent me voir tuer.

--J'espère, Max, dit Flore, que pendant quelque temps vous allez vous
tenir tranquilles la nuit.

--Enfin, nous sommes délivrés des Parisiens, s'écria Max. Celui qui m'a
frappé ne savait guère nous rendre un si grand service.

Le lendemain, à l'exception des personnes excessivement tranquilles et
réservées qui partageaient les opinions de monsieur et madame Hochon,
le départ des Parisiens, quoique dû à une déplorable méprise, fut
célébré par toute la ville comme une victoire de la Province contre
Paris. Quelques amis de Max s'exprimèrent assez durement sur le compte
des Bridau.

--Eh! bien, ces Parisiens s'imaginaient que nous sommes des imbéciles,
et qu'il n'y a qu'à tendre son chapeau pour qu'il y pleuve des
successions!...

--Ils étaient venus chercher de la laine, mais ils s'en retournent
tondus; car le neveu n'est pas au goût de l'oncle.

--Et, s'il vous plaît, ils avaient pour conseil un avoué de Paris...

--Ah! ils avaient formé un plan?

--Mais, oui, le plan de se rendre maîtres du père Rouget; mais les
Parisiens ne se sont pas trouvés de force, et l'avoué ne se moquera pas
des Berrichons...

--Savez-vous que c'est abominable?

--Voilà les gens de Paris!...

--La Rabouilleuse s'est vue attaquée, elle s'est défendue.

--Et elle a joliment bien fait...

Pour toute la ville, les Bridau étaient des Parisiens, des étrangers:
on leur préférait Max et Flore.

On peut imaginer la satisfaction avec laquelle Agathe et Joseph
rentrèrent dans leur petit logement de la rue Mazarine, après cette
campagne. L'artiste avait repris en voyage sa gaieté troublée par la
scène de son arrestation et par vingt heures de mise au secret; mais
il ne put distraire sa mère. Agathe se remit d'autant moins facilement
de ses émotions, que la Cour des Pairs allait commencer le procès de
la conspiration militaire. La conduite de Philippe, malgré l'habileté
de son défenseur conseillé par Desroches, excitait des soupçons peu
favorables à son caractère. Aussi, dès qu'il eut mis Desroches au fait
de tout ce qui se passait à Issoudun, Joseph emmena-t-il promptement
Mistigris au château du comte de Sérizy pour ne point entendre parler
de ce procès qui dura vingt jours.

Il est inutile de revenir ici sur des faits acquis à l'histoire
contemporaine. Soit qu'il eût joué quelque rôle convenu, soit qu'il fût
un des révélateurs, Philippe resta sous le poids d'une condamnation
à cinq années de surveillance sous la Haute Police, et obligé de
partir le jour même de sa mise en liberté pour Autun, ville que le
Directeur-Général de la Police du Royaume lui désigna pour lieu de
séjour pendant les cinq années. Cette peine équivalait à une détention
semblable à celle des prisonniers sur parole à qui l'on donne une
ville pour prison. En apprenant que le comte de Sérizy, l'un des pairs
désignés par la Chambre pour faire l'instruction du procès, employait
Joseph à l'ornement de son château de Presles, Desroches sollicita de
ce Ministre d'État une audience, et trouva le comte de Sérizy dans les
meilleures dispositions pour Joseph avec qui par hasard il avait fait
connaissance. Desroches expliqua la position financière des deux frères
en rappelant les services rendus par leur père, et l'oubli qu'en avait
fait la Restauration.

--De telles injustices, monseigneur, dit l'avoué, sont des causes
permanentes d'irritation et de mécontentement! Vous avez connu le père,
mettez au moins les enfants dans le cas de faire fortune!

Et il peignit succinctement la situation des affaires de la famille
à Issoudun, en demandant au tout-puissant Vice-président du Conseil
d'État de faire une démarche auprès du Directeur-Général de la Police,
afin de changer d'Autun à Issoudun la résidence de Philippe. Enfin il
parla de la détresse horrible de Philippe en sollicitant un secours de
soixante francs par mois que le Ministère de la Guerre devait donner,
par pudeur, à un ancien lieutenant-colonel.

--J'obtiendrai tout ce que vous me demandez, car tout me semble juste,
dit le Ministre d'État.

Trois jours après, Desroches, muni des autorisations nécessaires, alla
prendre Philippe à la prison de la Cour des Pairs, et l'emmena chez
lui, rue de Béthizy. Là, le jeune avoué fit à l'affreux soudard un de
ces sermons sans réplique dans lesquels les avoués jugent les choses
à leur véritable valeur, en se servant de termes crus pour estimer
la conduite, pour analyser et réduire à leur plus simple expression
les sentiments des clients auxquels ils s'intéressent assez pour les
sermonner. Après avoir aplati l'officier d'ordonnance de l'Empereur en
lui reprochant ses dissipations insensées, les malheurs de sa mère et
la mort de la vieille Descoings, il lui raconta l'état des choses à
Issoudun, en les lui éclairant à sa manière et pénétrant à fond dans le
plan et dans le caractère de Maxence Gilet et de la Rabouilleuse.

Doué d'une compréhension très-alerte en ce genre, le condamné politique
écouta beaucoup mieux cette partie de la mercuriale de Desroches que la
première.

--Cela étant, dit l'avoué, vous pouvez réparer ce qui est réparable
dans les torts que vous avez faits à votre excellente famille, car vous
ne pouvez rendre la vie à la pauvre femme à qui vous avez donné le coup
de la mort; mais vous seul pouvez...

--Et comment faire? demanda Philippe.

--J'ai obtenu de vous faire donner Issoudun pour résidence au lieu
d'Autun.

Le visage de Philippe si amaigri, devenu presque sinistre, labouré par
les maladies, par les souffrances et par les privations, fut rapidement
illuminé par un éclair de joie.

--Vous seul pouvez, dis-je, rattraper la succession de votre oncle
Rouget, déjà peut-être à moitié dans la gueule de ce loup nommé Gilet,
reprit Desroches. Vous connaissez tous les détails, à vous maintenant
d'agir en conséquence. Je ne vous trace point de plan, je n'ai pas
d'idée à ce sujet; d'ailleurs, tout se modifie sur le terrain. Vous
avez affaire à forte partie, le gaillard est plein d'astuce, et la
manière dont il voulait rattraper les tableaux donnés par votre oncle
à Joseph, l'audace avec laquelle il a mis un crime sur le dos de votre
pauvre frère annoncent un adversaire capable de tout. Ainsi, soyez
prudent, et tâchez d'être sage par calcul, si vous ne pouvez pas l'être
par tempérament. Sans en rien dire à Joseph dont la fierté d'artiste
se serait révoltée, j'ai renvoyé les tableaux à monsieur Hochon en lui
écrivant de ne les remettre qu'à vous. Ce Maxence Gilet est brave...

--Tant mieux, dit Philippe, je compte bien sur le courage de ce drôle
pour réussir, car un lâche s'en irait d'Issoudun.

--Hé! bien, pensez à votre mère qui, pour vous, est d'une adorable
tendresse, à votre frère de qui vous avez fait votre vache à lait.

--Ah! il vous a parlé de ces bêtises?... s'écria Philippe

--Allons, ne suis-je pas l'ami de la famille, et n'en sais-je pas plus
qu'eux sur vous?...

--Que savez-vous? dit Philippe.

--Vous avez trahi vos camarades...

--Moi! s'écria Philippe. Moi! l'officier d'ordonnance de l'Empereur! La
chatte!... Nous avons mis dedans la Chambre des Pairs, la Justice, le
Gouvernement et toute la sacrée boutique. Les gens du Roi n'y ont vu
que du feu!...

--C'est très-bien, si c'est ainsi, répondit l'avoué; mais voyez-vous,
les Bourbons ne peuvent pas être renversés, ils ont l'Europe pour
eux, et vous devriez songer à faire votre paix avec le ministre de
la Guerre... oh! vous la ferez quand vous vous trouverez riche. Pour
vous enrichir, vous et votre frère, emparez-vous de votre oncle. Si
vous voulez mener à bien une affaire qui exige tant d'habileté, de
discrétion, de patience, vous avez de quoi travailler pendant vos cinq
ans...

--Non, non, dit Philippe, il faut aller vite en besogne, ce Gilet
pourrait dénaturer la fortune de mon oncle, la mettre au nom de cette
fille, et tout serait perdu.

--Enfin, Monsieur Hochon est un homme de bon conseil et qui voit juste,
consultez-le. Vous avez votre feuille de route, votre place est retenue
à la diligence d'Orléans pour sept heures et demie, votre malle est
faite, venez dîner?

--Je ne possède que ce que je porte, dit Philippe en ouvrant son
affreuse redingote bleue; mais il me manque trois choses que vous
prierez Giroudeau, l'oncle de Finot, mon ami, de m'envoyer: c'est mon
sabre, mon épée et mes pistolets!...

--Il vous manque bien autre chose, dit l'avoué qui frémit en
contemplant son client. Vous recevrez une indemnité de trois mois pour
vous vêtir décemment.

--Tiens, te voilà, Godeschal! s'écria Philippe en reconnaissant dans le
premier clerc de Desroches le frère de Mariette.

--Oui, je suis avec monsieur Desroches depuis deux mois.

--Il y restera, j'espère, s'écria Desroches, jusqu'à ce qu'il traite
d'une Charge.

--Et Mariette! dit Philippe ému par ses souvenirs.

--Elle attend l'ouverture de la nouvelle salle.

--Ça lui coûterait bien peu, dit Philippe, de faire lever ma
consigne... Enfin, comme elle voudra!

Après le maigre dîner offert à Philippe par Desroches qui nourrissait
son premier clerc, les deux praticiens mirent le condamné politique en
voiture et lui souhaitèrent bonne chance.

Le 2 novembre, le jour des morts, Philippe Bridau se présenta chez le
commissaire de police d'Issoudun pour faire viser sur sa feuille le
jour de son arrivée; puis il alla se loger, d'après les avis de ce
fonctionnaire, rue de l'Avenir. Aussitôt la nouvelle de la déportation
d'un des officiers compromis dans la dernière conspiration se
répandit à Issoudun, et y fit d'autant plus de sensation qu'on apprit
que cet officier était le frère du peintre si injustement accusé.
Maxence Gilet, alors entièrement guéri de sa blessure, avait terminé
l'opération si difficile de la réalisation des fonds hypothécaires du
père Rouget et leur placement en une inscription sur le Grand-Livre.
L'emprunt de cent quarante mille francs fait par ce vieillard sur
ses propriétés produisait une grande sensation, car tout se sait
en province. Dans l'intérêt des Bridau, monsieur Hochon, ému de ce
désastre, questionna le vieux monsieur Héron, le notaire de Rouget, sur
l'objet de ce mouvement de fonds.

--Les héritiers du père Rouget, si le père Rouget change d'avis, me
devront une belle chandelle! s'écria monsieur Héron. Sans moi, le
bonhomme aurait laissé mettre les cinquante mille francs de rentes au
nom de Maxence Gilet... J'ai dit à mademoiselle Brazier qu'elle devait
s'en tenir au testament, sous peine d'avoir un procès en spoliation,
vu les preuves nombreuses que les différents transports faits de tous
côtés donneraient de leurs manœuvres. J'ai conseillé, pour gagner du
temps, à Maxence et à sa maîtresse de faire oublier ce changement si
subit dans les habitudes du bonhomme.

--Soyez l'avocat et le protecteur des Bridau, car ils n'ont rien, dit
à monsieur Héron monsieur Hochon qui ne pardonnait pas à Gilet les
angoisses qu'il avait eues en craignant le pillage de sa maison.

Maxence Gilet et Flore Brazier, hors de toute atteinte, plaisantèrent
donc en apprenant l'arrivée du second neveu du père Rouget. A
la première inquiétude que leur donnerait Philippe, ils savaient
pouvoir, en faisant signer une procuration au père Rouget, transférer
l'inscription, soit à Maxence, soit à Flore. Si le testament se
révoquait, cinquante mille livres de rente étaient une assez belle
fiche de consolation, surtout après avoir grevé les biens-fonds d'une
hypothèque de cent quarante mille francs.

Le lendemain de son arrivée, Philippe se présenta sur les dix heures
pour faire une visite à son oncle, il tenait à se présenter dans
son horrible costume. Aussi, quand l'échappé de l'hôpital du Midi,
quand le prisonnier du Luxembourg entra dans la salle, Flore Brazier
éprouva-t-elle comme un frisson au cœur à ce repoussant aspect. Gilet
sentit également en lui-même cet ébranlement dans l'intelligence et
dans la sensibilité par lequel la nature nous avertit d'une inimitié
latente ou d'un danger à venir.

Si Philippe devait je ne sais quoi de sinistre dans la physionomie à
ses derniers malheurs, son costume ajoutait encore à cette expression.
Sa lamentable redingote bleue restait boutonnée militairement jusqu'au
col par de tristes raisons, mais elle montrait ainsi beaucoup trop ce
qu'elle avait la prétention de cacher. Le bas du pantalon, usé comme un
habit d'invalide, exprimait une misère profonde. Les bottes laissaient
des traces humides en jetant de l'eau boueuse par les semelles
entrebâillées. Le chapeau gris que le colonel tenait à la main offrait
aux regards une coiffe horriblement grasse. La canne en jonc, dont
le vernis avait disparu, devait avoir stationné dans tous les coins
des cafés de Paris et reposé son bout tordu dans bien des fanges. Sur
un col de velours qui laissait voir son carton, se dressait une tête
presque semblable à celle que se fait Frédérick Lemaître au dernier
acte de _la Vie d'un Joueur_, et où l'épuisement d'un homme encore
vigoureux se trahit par un teint cuivré, verdi de place en place. On
voit ces teintes dans la figure des débauchés qui ont passé beaucoup
de nuits au jeu: les yeux sont cernés par un cercle charbonné, les
paupières sont plutôt rougies que rouges; enfin, le front est menaçant
par toutes les ruines qu'il accuse. Chez Philippe, à peine remis de
son traitement, les joues étaient presque rentrées et rugueuses. Il
montrait un crâne sans cheveux, où quelques mèches restées derrière la
tête se mouraient aux oreilles. Le bleu si pur de ses yeux si brillants
avait pris les teintes froides de l'acier.

--Bonjour, mon oncle, dit-il d'une voix enrouée, je suis votre
neveu Philippe Bridau. Voilà comment les Bourbons traitent un
lieutenant-colonel, un vieux de la vieille, celui qui portait les
ordres de l'Empereur à la bataille de Montereau. Je serais honteux si
ma redingote s'entr'ouvrait, à cause de mademoiselle. Après tout, c'est
la loi du jeu. Nous avons voulu recommencer la partie, et nous avons
perdu! J'habite votre ville par ordre de la police, avec une haute-paye
de soixante francs par mois. Ainsi les bourgeois n'ont pas à craindre
que je fasse augmenter le prix des consommations. Je vois que vous êtes
en bonne et belle compagnie.

--Ah! tu es mon neveu, dit Jean-Jacques...

--Mais invitez donc monsieur le colonel à déjeuner, dit Flore.

--Non, madame, merci, répondit Philippe, j'ai déjeuné. D'ailleurs je
me couperais plutôt la main que de demander un morceau de pain ou un
centime à mon oncle, après ce qui s'est passé dans cette ville à propos
de mon frère et de ma mère... Seulement il ne me paraît pas convenable
que je reste à Issoudun, sans lui tirer ma révérence de temps en temps.
Vous pouvez bien d'ailleurs, dit-il en offrant à son oncle sa main dans
laquelle Rouget mit la sienne qu'il secoua, vous pouvez faire tout ce
qui vous plaira: je n'y trouverai jamais rien à redire, pourvu que
l'honneur des Bridau soit sauf...

Gilet pouvait regarder le lieutenant-colonel à son aise, car Philippe
évitait de jeter les yeux sur lui avec une affectation visible. Quoique
le sang lui bouillonnât dans les veines, Max avait un trop grand
intérêt à se conduire avec cette prudence des grands politiques, qui
ressemble parfois à la lâcheté, pour prendre feu comme un jeune homme;
il resta donc calme et froid.

--Ce ne sera pas bien, monsieur, dit Flore, de vivre avec soixante
francs par mois à la barbe de votre oncle qui a quarante mille livres
de rente, et qui s'est déjà si bien conduit avec monsieur le commandant
Gilet, son parent par nature, que voilà...

--Oui, Philippe, reprit le bonhomme, nous verrons cela...

Sur la présentation faite par Flore, Philippe échangea un salut presque
craintif avec Gilet.

--Mon oncle, j'ai des tableaux à vous rendre, ils sont chez monsieur
Hochon; vous me ferez le plaisir de venir les reconnaître un jour ou
l'autre.

Après avoir dit ces derniers mots d'un ton sec, le lieutenant-colonel
Philippe Bridau sortit. Cette visite laissa dans l'âme de Flore et
aussi chez Gilet une émotion plus grave encore que leur saisissement à
la première vue de cet effroyable soudard. Dès que Philippe eut tiré
la porte avec une violence d'héritier dépouillé, Flore et Gilet se
cachèrent dans les rideaux pour le regarder allant de chez son oncle
chez les Hochon.

--Quel _chenapan_! dit Flore en interrogeant Gilet par un coup d'œil.

--Oui, par malheur, il s'en est trouvé quelques-uns comme ça dans les
armées de l'Empereur; j'en ai descendu sept sur les pontons, répondit
Gilet.

--J'espère bien, Max, que vous ne chercherez pas dispute à celui-ci,
dit mademoiselle Brazier.

--Oh! celui-là, répondit Max, est un chien galeux qui veut un os,
reprit-il en s'adressant au père Rouget. Si son oncle a confiance en
moi, il s'en débarrassera par quelque donation; car il ne vous laissera
pas tranquille, papa Rouget.

--Il sentait bien le tabac, fit le vieillard.

--Il sentait vos écus aussi, dit Flore d'un ton péremptoire. Mon avis
est qu'il faut vous dispenser de le recevoir.

--Je ne demande pas mieux, répondit Rouget.

--Monsieur, dit Gritte en entrant dans la chambre où toute la famille
Hochon se trouvait après déjeuner, voici le monsieur Bridau dont vous
parliez.

Philippe fit son entrée avec politesse, au milieu d'un profond silence
causé par la curiosité générale. Madame Hochon frémit de la tête
aux pieds en apercevant l'auteur de tous les chagrins d'Agathe et
l'assassin de la bonne femme Descoings. Adolphine eut aussi quelque
effroi. Baruch et François échangèrent un regard de surprise. Le vieil
Hochon conserva son sang-froid et offrit un siége au fils de madame
Bridau.

--Je viens, monsieur, dit Philippe, me recommander à vous; car j'ai
besoin de prendre mes mesures de façon à vivre dans ce pays-ci, pendant
cinq ans, avec soixante francs par mois que me donne la France.

--Cela se peut, répondit l'octogénaire.

Philippe parla de choses indifférentes en se tenant parfaitement bien.
Il présenta comme un aigle le journaliste Lousteau neveu de la vieille
dame dont les bonnes grâces lui furent acquises quand elle l'entendit
annoncer que le nom des Lousteau deviendrait célèbre. Puis il n'hésita
point à reconnaître les fautes de sa vie. A un reproche amical que
lui adressa madame Hochon à voix basse, il dit avoir bien fait des
réflexions dans la prison, et lui promit d'être à l'avenir un tout
autre homme.

Sur un mot que lui dit Philippe, monsieur Hochon sortit avec
lui. Quand l'avare et le soldat furent sur le boulevard Baron, à
une place où personne ne pouvait les entendre, le colonel dit au
vieillard:--Monsieur, si vous voulez me croire, nous ne parlerons
jamais d'affaires ni des personnes autrement qu'en nous promenant dans
la campagne, ou dans des endroits où nous pourrons causer sans être
entendus. Maître Desroches m'a très-bien expliqué l'influence des
commérages dans une petite ville. Je ne veux donc pas que vous soyez
soupçonné de m'aider de vos conseils, quoique Desroches m'ait dit de
vous les demander, et que je vous prie de ne pas me les épargner.
Nous avons un ennemi puissant en tête, il ne faut négliger aucune
précaution pour parvenir à s'en défaire. Et, d'abord, excusez-moi, si
je ne vais plus vous voir. Un peu de froideur entre nous vous laissera
net de toute influence dans ma conduite. Quand j'aurai besoin de vous
consulter, je passerai sur la place à neuf heures et demie, au moment
où vous sortez de déjeuner. Si vous me voyez tenant ma canne au port
d'armes, cela voudra dire qu'il faut nous rencontrer, par hasard, en un
lieu de promenade que vous m'indiquerez.

--Tout cela me semble d'un homme prudent et qui veut réussir, dit le
vieillard.

--Et je réussirai, monsieur. Avant tout, indiquez-moi les militaires de
l'ancienne armée revenus ici, qui ne sont point du parti de ce Maxence
Gilet, et avec lesquels je puisse me lier.

--Il y a d'abord un capitaine d'artillerie de la Garde, monsieur
Mignonnet, un homme sorti de l'École Polytechnique, âgé de quarante
ans, et qui vit modestement; il est plein d'honneur et s'est prononcé
contre Max dont la conduite lui semble indigne d'un vrai militaire.

--Bon! fit le lieutenant-colonel.

--Il n'y a pas beaucoup de militaires de cette trempe, reprit monsieur
Hochon, car je ne vois plus ici qu'un ancien capitaine de cavalerie.

--C'est mon arme, dit Philippe. Était-il dans la Garde?

--Oui, reprit monsieur Hochon. Carpentier était en 1810
maréchal-des-logis-chef dans les Dragons; il en est sorti pour entrer
sous-lieutenant dans la Ligne, et il y est devenu capitaine.

--Giroudeau le connaîtra peut-être, se dit Philippe.

--Ce monsieur Carpentier a pris la place dont n'a pas voulu Maxence, à
la Mairie, et il est l'ami du commandant Mignonnet.

--Que puis-je faire ici pour gagner ma vie?...

--On va, je crois, établir une sous-direction pour l'Assurance Mutuelle
du Département du Cher, et vous pourriez y trouver une place; mais ce
sera tout au plus cinquante francs par mois...

--Cela me suffira.

Au bout d'une semaine, Philippe eut une redingote, un pantalon et un
gilet neufs en bon drap bleu d'Elbeuf, achetés à crédit et payables à
tant par mois, ainsi que des bottes, des gants de daim et un chapeau.
Il reçut de Paris, par Giroudeau, du linge, ses armes et une lettre
pour Carpentier, qui avait servi sous les ordres de l'ancien capitaine
des Dragons. Cette lettre valut à Philippe le dévouement de Carpentier,
qui présenta Philippe au commandant Mignonnet comme un homme du plus
haut mérite et du plus beau caractère. Philippe capta l'admiration de
ces deux dignes officiers par quelques confidences sur la conspiration
jugée, qui fut, comme on sait, la dernière tentative de l'ancienne
armée contre les Bourbons, car le procès des sergents de La Rochelle
appartint à un autre ordre d'idées.

A partir de 1822, éclairés par le sort de la conspiration du 19 août
1820, par les affaires Berton et Caron, les militaires se contentèrent
d'attendre les événements. Cette dernière conspiration, la cadette de
celle du 19 août, fut la même, reprise avec de meilleurs éléments.
Comme l'autre, elle resta complétement inconnue au Gouvernement royal.
Encore une fois découverts, les conspirateurs eurent l'esprit de
réduire leur vaste entreprise aux proportions mesquines d'un complot
de caserne. Cette conspiration, à laquelle adhéraient plusieurs
régiments de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie, avait le nord
de la France pour foyer. On devait prendre d'un seul coup les places
fortes de la frontière. En cas de succès, les traités de 1815 eussent
été brisés par une fédération subite de la Belgique, enlevée à la
Sainte-Alliance, grâce à un pacte militaire fait entre soldats. Deux
trônes s'abîmaient en un moment dans ce rapide ouragan. Au lieu de ce
formidable plan conçu par de fortes têtes, et dans lequel trempaient
bien des personnages, on ne livra qu'un détail à la Cour des Pairs.
Philippe Bridau consentit à couvrir ces chefs, qui disparaissaient
au moment où les complots se découvraient soit par quelque trahison,
soit par un effet du hasard, et qui, siégeant dans les Chambres, ne
promettaient leur coopération que pour compléter la réussite au cœur du
gouvernement. Dire le plan que, depuis 1830, les aveux des Libéraux ont
déployé dans toute sa profondeur, et dans ses ramifications immenses
dérobées aux initiés inférieurs, ce serait empiéter sur le domaine de
l'histoire et se jeter dans une trop longue digression; cet aperçu
suffit à faire comprendre le double rôle accepté par Philippe. L'ancien
officier d'ordonnance de l'Empereur devait diriger un mouvement projeté
dans Paris, uniquement pour masquer la véritable conspiration et
occuper le gouvernement au cœur quand elle éclaterait dans le nord.
Philippe fut alors chargé de rompre la trame entre les deux complots en
ne livrant que les secrets d'un ordre secondaire; l'effroyable dénûment
dont témoignaient son costume et son état de santé, servit puissamment
à déconsidérer, à rétrécir l'entreprise aux yeux du pouvoir. Ce rôle
convenait à la situation précaire de ce joueur sans principes. En se
sentant à cheval sur deux partis, le rusé Philippe fit le bon apôtre
avec le gouvernement royal et conserva l'estime des gens haut placés de
son parti; mais en se promettant bien de se jeter plus tard dans celle
des deux voies où il trouverait le plus d'avantages.

Ces révélations sur la portée immense du véritable complot, sur la
participation de quelques-uns des juges, firent de Philippe, aux yeux
de Carpentier et de Mignonnet, un homme de la plus haute distinction,
car son dévouement révélait un politique digne des beaux jours de la
Convention. Aussi le rusé bonapartiste devint-il en quelques jours
l'ami des deux officiers dont la considération dut rejaillir sur
lui. Il eut aussitôt, par la recommandation de messieurs Mignonnet
et Carpentier, la place indiquée par le vieil Hochon à l'Assurance
Mutuelle du Département du Cher. Chargé de tenir des registres comme
chez un percepteur, de remplir de noms et de chiffres des lettres tout
imprimées et de les expédier, de faire des polices d'Assurance, il ne
fut pas occupé plus de trois heures par jour. Mignonnet et Carpentier
firent admettre l'hôte d'Issoudun à leur Cercle où son attitude et ses
manières, en harmonie d'ailleurs avec la haute opinion que Mignonnet et
Carpentier donnaient de ce chef de complot, lui méritèrent le respect
qu'on accorde à des dehors souvent trompeurs.

Philippe, dont la conduite fut profondément méditée, avait réfléchi
pendant sa prison sur les inconvénients d'une vie débraillée. Il
n'avait donc pas eu besoin de la semonce de Desroches pour comprendre
la nécessité de se concilier l'estime de la bourgeoisie par une vie
honnête, décente et rangée. Charmé de faire la satire de Max en se
conduisant à la Mignonnet, il voulait endormir Maxence en le trompant
sur son caractère. Il tenait à se faire prendre pour un niais en se
montrant généreux et désintéressé, tout en enveloppant son adversaire
et convoitant la succession de son oncle; tandis que sa mère et son
frère, si réellement désintéressés, généreux et grands, avaient été
taxés de calcul en agissant avec une naïve simplicité. La cupidité de
Philippe s'était allumée en raison de la fortune de son oncle, que
monsieur Hochon lui avait détaillée. Dans la première conversation
qu'il eut secrètement avec l'octogénaire, ils étaient tous deux tombés
d'accord sur l'obligation où se trouvait Philippe de ne pas éveiller
la défiance de Max; car tout serait perdu si Flore et Max emmenaient
leur victime, seulement à Bourges. Une fois par semaine, le colonel
dîna chez le capitaine Mignonnet, une autre fois chez Carpentier, et le
jeudi chez monsieur Hochon. Bientôt invité dans deux ou trois maisons,
après trois semaines de séjour, il n'avait guère que son déjeuner à
payer. Nulle part il ne parla ni de son oncle, ni de la Rabouilleuse,
ni de Gilet, à moins qu'il ne fût question d'apprendre quelque chose
relativement au séjour de son frère et de sa mère. Enfin les trois
officiers, les seuls qui fussent décorés, et parmi lesquels Philippe
avait l'avantage de la rosette, ce qui lui donnait aux yeux de tous une
supériorité très-remarquée en province, se promenaient ensemble à la
même heure, avant le dîner, en faisant, selon une expression vulgaire,
_bande à part_. Cette attitude, cette réserve, cette tranquillité
produisirent un excellent effet dans Issoudun. Tous les adhérents
de Max virent en Philippe _un sabreur_, expression par laquelle les
militaires accordent le plus vulgaire des courages aux officiers
supérieurs, et leur refusent les capacités exigées pour le commandement.

--C'est un homme bien honorable, disait Goddet père à Max.

--Bah! répondit le commandant Gilet, sa conduite à la Cour des Pairs
annonce une dupe ou un mouchard: et il est, comme vous le dites, assez
niais pour avoir été la dupe des gros joueurs.

Après avoir obtenu sa place, Philippe, au fait des _disettes_ du pays,
voulut dérober le plus possible la connaissance de certaines choses
à la ville; il se logea donc dans une maison située à l'extrémité du
faubourg Saint-Paterne, et à laquelle attenait un très-grand jardin. Il
put y faire, dans le plus grand secret, des armes avec Carpentier, qui
avait été maître d'armes dans la Ligne avant de passer dans la Garde.
Après avoir ainsi secrètement repris son ancienne supériorité, Philippe
apprit de Carpentier des secrets qui lui permirent de ne pas craindre
un adversaire de la première force. Il se mit alors à tirer le pistolet
avec Mignonnet et Carpentier, soi-disant par distraction, mais pour
faire croire à Maxence qu'il comptait, en cas de duel, sur cette arme.

Quand Philippe rencontrait Gilet, il en attendait un salut, et
répondait en soulevant le bord de son chapeau d'une façon cavalière,
comme fait un colonel qui répond au salut d'un soldat. Maxence Gilet
ne donnait aucune marque d'impatience ni de mécontentement; il ne lui
était jamais échappé la moindre parole à ce sujet chez la Cognette
où il se faisait encore des soupers; car, depuis le coup de couteau
de Fario, les mauvais tours avaient été provisoirement suspendus.
Au bout d'un certain temps, le mépris du lieutenant-colonel Bridau
pour le chef de bataillon Gilet fut un fait avéré dont s'entretinrent
entre eux quelques-uns des Chevaliers de la Désœuvrance qui n'étaient
pas aussi étroitement liés avec Maxence que Baruch, que François et
trois ou quatre autres. On s'étonna généralement de voir le violent,
le fougueux Max se conduisant avec une pareille réserve. Aucune
personne à Issoudun, pas même Potel ou Renard, n'osa traiter ce point
délicat avec Gilet. Potel, assez affecté de cette mésintelligence
publique entre deux braves de la Garde Impériale, présentait Max comme
très-capable d'ourdir une trame où se prendrait le colonel. Selon
Potel, on pouvait s'attendre à quelque chose de neuf, après ce que Max
avait fait pour chasser le frère et la mère, car l'affaire de Fario
n'était plus un mystère. Monsieur Hochon n'avait pas manqué d'expliquer
aux vieilles têtes de la ville la ruse atroce de Gilet. D'ailleurs
monsieur Mouilleron, le héros d'une _disette bourgeoise_, avait dit en
confidence le nom de l'assassin de Gilet, ne fût-ce que pour rechercher
les causes de l'inimitié de Fario contre Max, afin de tenir la Justice
éveillée sur des événements futurs.

En causant sur la situation du lieutenant-colonel vis-à-vis de Max, et
en cherchant à deviner ce qui jaillirait de cet antagonisme, la ville
les posa donc, par avance, en adversaires. Philippe, qui recherchait
avec sollicitude les détails de l'arrestation de son frère, les
antécédents de Gilet et ceux de la Rabouilleuse, finit par entrer en
relations assez intimes avec Fario, son voisin. Après avoir bien étudié
l'Espagnol, Philippe crut pouvoir se fier à un homme de cette trempe.
Tous deux ils trouvèrent leur haine si bien à l'unisson, que Fario se
mit à la disposition de Philippe en lui racontant tout ce qu'il savait
sur les Chevaliers de la Désœuvrance. Philippe, dans le cas où il
réussirait à prendre sur son oncle l'empire qu'exerçait Gilet, promit à
Fario de l'indemniser de ses pertes, et s'en fit ainsi un séide.

Maxence avait donc en face un ennemi redoutable; il trouvait, selon
le mot du pays, _à qui parler_. Animée par ses _disettes_, la
ville d'Issoudun pressentait un combat entre ces personnages qui,
remarquez-le, se méprisaient mutuellement.

Vers la fin de novembre, un matin, dans la grande allée de Frapesle,
vers midi, Philippe, en rencontrant monsieur Hochon, lui dit:--J'ai
découvert que vos deux petits-fils Baruch et François sont les amis
intimes de Maxence Gilet. Les drôles participent la nuit à toutes les
farces qui se font en ville. Aussi Maxence a-t-il su par eux tout ce
qui se disait chez vous quand mon frère et ma mère y séjournaient.

--Et comment avez-vous eu la preuve de ces horreurs?...

--Je les ai entendus causant pendant la nuit au sortir d'un cabaret.
Vos deux petit-fils doivent chacun mille écus à Maxence. Le misérable
a dit à ces pauvres enfants de tâcher de découvrir quelles sont nos
intentions; en leur rappelant que vous aviez trouvé le moyen de cerner
mon oncle par la prêtraille, il leur a dit que vous seul étiez capable
de me diriger, car il me prend heureusement pour un sabreur.

--Comment, mes petits-enfants...

--Guettez-les, reprit Philippe, vous les verrez revenant sur la place
Saint-Jean, à deux ou trois heures du matin, gris comme des bouchons de
vin de Champagne, et en compagnie de Maxence...

--Voilà donc pourquoi mes drôles sont si sobres, dit monsieur Hochon.

--Fario m'a donné des renseignements sur leur existence nocturne,
reprit Philippe; car, sans lui, je ne l'aurais jamais devinée. Mon
oncle est sous le poids d'une oppression horrible, à en juger par le
peu de paroles que mon Espagnol a entendu dire par Max à vos enfants.
Je soupçonne Max et la Rabouilleuse d'avoir formé le plan de _chipper_
les cinquante mille francs de rente sur le Grand-Livre, et de s'en
aller se marier je ne sais où, après avoir tiré cette aile à leur
pigeon. Il est grand temps de savoir ce qui se passe dans le ménage de
mon oncle; mais je ne sais comment faire.

--J'y penserai, dit le vieillard.

Philippe et monsieur Hochon se séparèrent en voyant venir quelques
personnes.

Jamais, en aucun moment de sa vie, Jean-Jacques Rouget ne souffrit
autant que depuis la première visite de son neveu Philippe. Flore
épouvantée avait le pressentiment d'un danger qui menaçait Maxence.
Lasse de son maître, et craignant qu'il ne vécût très-vieux, en le
voyant résister si longtemps à ses criminelles pratiques, elle inventa
le plan très-simple de quitter le pays et d'aller épouser Maxence à
Paris, après s'être fait donner l'inscription de cinquante mille livres
de rente sur le Grand-Livre. Le vieux garçon, guidé, non point par
intérêt pour ses héritiers ni par avarice personnelle, mais par sa
passion, se refusait à donner l'inscription à Flore, en lui objectant
qu'elle était son unique héritière. Le malheureux savait à quel point
Flore aimait Maxence, et il se voyait abandonné dès qu'elle serait
assez riche pour se marier. Quand Flore, après avoir employé les
cajoleries les plus tendres, se vit refusée, elle déploya ses rigueurs:
elle ne parlait plus à son maître, elle le faisait servir par la Védie
qui vit ce vieillard un matin les yeux tout rouges d'avoir pleuré
pendant la nuit. Depuis une semaine, le père Rouget déjeunait seul, et
Dieu sait comme!

Or, le lendemain de sa conversation avec monsieur Hochon, Philippe, qui
voulut faire une seconde visite à son oncle, le trouva très-changé.
Flore resta près du vieillard, lui jeta des regards affectueux, lui
parla tendrement, et joua si bien la comédie, que Philippe devina le
péril de la situation par tant de sollicitude déployée en sa présence.
Gilet, dont la politique consistait à fuir toute espèce de collision
avec Philippe, ne se montra point. Après avoir observé le père Rouget
et Flore d'un œil perspicace, le colonel jugea nécessaire de frapper un
grand coup.

--Adieu, mon cher oncle, dit-il en se levant par un geste qui
trahissait l'intention de sortir.

--Oh! ne t'en va pas encore, s'écria le vieillard à qui la fausse
tendresse de Flore faisait du bien. Dîne avec nous, Philippe?

--Oui, si vous voulez venir vous promener une heure avec moi.

--Monsieur est bien malingre, dit mademoiselle Brazier. Il n'a pas
voulu tout à l'heure sortir en voiture, ajouta-t-elle en se tournant
vers le bonhomme qu'elle regarda de cet œil fixe par lequel on dompte
les fous.

Philippe prit Flore par le bras, la contraignit à le regarder, et la
regarda tout aussi fixement qu'elle venait de regarder sa victime.

--Dites donc, mademoiselle, lui demanda-t-il, est-ce que, par hasard,
mon oncle ne serait pas libre de se promener seul avec moi?

--Mais si, monsieur, répondit Flore qui ne pouvait guère répondre autre
chose.

--Hé! bien, venez, mon oncle? Allons, mademoiselle, donnez-lui sa canne
et son chapeau...

--Mais, habituellement, il ne sort pas sans moi, n'est-ce pas, monsieur?

--Oui, Philippe, oui, j'ai toujours bien besoin d'elle...

--Il vaudrait mieux aller en voiture, dit Flore.

--Oui, allons en voiture, s'écria le vieillard dans son désir de mettre
ses deux tyrans d'accord.

--Mon oncle, vous viendrez à pied et avec moi, ou je ne reviens plus;
car alors la ville d'Issoudun aurait raison: vous seriez sous la
domination de mademoiselle Flore Brazier. Que mon oncle vous aime,
très-bien! reprit-il en arrêtant sur Flore un regard de plomb. Que
vous n'aimiez pas mon oncle, c'est encore dans l'ordre. Mais que
vous rendiez le bonhomme malheureux?.... halte là! Quand on veut une
succession, il faut la gagner. Venez-vous, mon oncle?...

Philippe vit alors une hésitation cruelle se peignant sur la figure de
ce pauvre imbécile dont les yeux allaient de Flore à son neveu.

--Ah! c'est comme cela, reprit le lieutenant-colonel. Eh! bien adieu,
mon oncle. Quant à vous, mademoiselle, je vous baise les mains.

Il se retourna vivement quand il fut à la porte, et surprit encore une
fois un geste de menace de Flore à son oncle.

--Mon oncle, dit-il, si vous voulez venir vous promener avec moi, je
vous trouverai à votre porte: je vais faire à monsieur Hochon une
visite de dix minutes... Si nous ne nous promenons pas, je me charge
d'envoyer promener bien du monde...

Et Philippe traversa la place Saint-Jean pour aller chez les Hochon.

Chacun doit pressentir la scène que la révélation faite par Philippe à
monsieur Hochon avait préparée dans cette famille. A neuf heures, le
vieux monsieur Héron se présenta, muni de papiers, et trouva dans la
salle du feu que le vieillard avait fait allumer contre son habitude.
Habillée à cette heure indue, madame Hochon occupait son fauteuil au
coin de la cheminée. Les deux petits-fils, prévenus par Adolphine d'un
orage amassé depuis la veille sur leurs têtes, avaient été consignés
au logis. Mandés par Gritte, ils furent saisis de l'espèce d'appareil
déployé par leurs grands-parents, dont la froideur et la colère
grondaient sur eux depuis vingt-quatre heures.

--Ne vous levez pas pour eux, dit l'octogénaire à monsieur Héron, car
vous voyez deux misérables indignes de pardon.

--Oh! grand-papa! dit François.

--Taisez-vous, reprit le solennel vieillard, je connais votre vie
nocturne et vos liaisons avec monsieur Maxence Gilet; mais vous n'irez
plus le retrouver chez la Cognette à une heure du matin, car vous ne
sortirez d'ici, tous deux, que pour vous rendre à vos destinations
respectives. Ah! vous avez ruiné Fario? Ah! vous avez plusieurs fois
failli aller en Cour d'Assises... Taisez-vous, dit-il en voyant Baruch
ouvrant la bouche. Vous devez tous deux de l'argent à monsieur Maxence,
qui, depuis six ans, vous en donne pour vos débauches. Écoutez chacun
les comptes de ma tutelle, et nous causerons après. Vous verrez d'après
ces actes si vous pouvez vous jouer de moi, vous jouer de la famille
et de ses lois en trahissant les secrets de ma maison, en rapportant à
un monsieur Maxence Gilet ce qui se dit et se fait ici... Pour mille
écus, vous devenez espions; à dix mille écus, vous assassineriez sans
doute?... Mais n'avez-vous pas déjà presque tué madame Bridau? car
monsieur Gilet savait très-bien que Fario lui avait donné le coup de
couteau, quand il a rejeté cet assassinat sur mon hôte, Joseph Bridau.
Si ce gibier de potence a commis ce crime, c'est pour avoir appris
par vous l'intention où était madame Agathe de rester ici. Vous! mes
petits-fils, les espions d'un tel homme? Vous des maraudeurs?... Ne
saviez-vous pas que votre digne chef, au début de son métier, a déjà
tué, en 1806, une pauvre jeune créature? Je ne veux pas avoir des
assassins ou des voleurs dans ma famille, vous ferez vos paquets, et
vous irez vous faire pendre ailleurs!

Les deux jeunes gens devinrent blancs et immobiles comme des statues de
plâtre.

--Allez, monsieur Héron, dit l'avare au notaire.

Le vieillard lut un compte de tutelle d'où il résultait que la fortune
claire et liquide des deux enfants Borniche était de soixante-dix mille
francs, somme qui représentait la dot de leur mère; mais monsieur
Hochon avait fait prêter à sa fille des sommes assez fortes, et se
trouvait, sous le nom des prêteurs, maître d'une portion de la fortune
de ses petits-enfants Borniche. La moitié revenant à Baruch se soldait
par vingt mille francs.

--Te voilà riche, dit le vieillard, prends ta fortune et marche tout
seul! Moi, je reste maître de donner mon bien et celui de madame
Hochon, qui partage en ce moment toutes mes idées, à qui je veux, à
notre chère Adolphine: oui, nous lui ferons épouser le fils d'un pair
de France, si nous le voulons, car elle aura tous nos capitaux!...

--Une très-belle fortune! dit monsieur Héron.

--Monsieur Maxence Gilet vous indemnisera, dit madame Hochon.

--Amassez donc des pièces de vingt sous pour de pareils garnements?...
s'écria monsieur Hochon.

--Pardon! dit Baruch en balbutiant.

--_Pardon, et ferai plus_, répéta railleusement le vieillard en imitant
la voix des enfants. Si je vous pardonne, vous irez prévenir monsieur
Maxence de ce qui vous arrive, pour qu'il se tienne sur ses gardes....
Non, non, mes petits messieurs. J'ai les moyens de savoir comment vous
vous conduirez. Comme vous ferez, je ferai. Ce ne sera point par une
bonne conduite d'un jour ni celle d'un mois que je vous jugerai, mais
par celle de plusieurs années!... J'ai bon pied, bon œil, bonne santé.
J'espère vivre encore assez pour savoir dans quel chemin vous mettrez
les pieds. Et d'abord, vous irez, vous, monsieur le capitaliste, à
Paris étudier la banque chez monsieur Mongenod. Malheur à vous, si
vous n'allez pas droit: on y aura l'œil sur vous. Vos fonds sont chez
messieurs Mongenod et fils; voici sur eux un bon de pareille somme.
Ainsi, libérez-moi, en signant votre compte de tutelle qui se termine
par une quittance, dit-il en prenant le compte des mains de Héron et
le tendant à Baruch.

--Quant à vous, François Hochon, vous me redevez de l'argent au
lieu d'en avoir à toucher, dit le vieillard en regardant son autre
petit-fils. Monsieur Héron, lisez-lui son compte, il est clair...
très-clair.

La lecture se fit par un profond silence.

--Vous irez avec six cents francs par an à Poitiers faire votre Droit,
dit le grand-père quand le notaire eut fini. Je vous préparais une
belle existence; maintenant, il faut vous faire avocat pour gagner
votre vie. Ah! mes drôles, vous m'avez attrapé pendant six ans?
apprenez qu'il ne me fallait qu'une heure, à moi, pour vous rattraper:
j'ai des bottes de sept lieues.

Au moment où le vieux monsieur Héron sortait en emportant les actes
signés, Gritte annonça monsieur le colonel Philippe Bridau. Madame
Hochon sortit en emmenant ses deux petits-fils dans sa chambre afin de
les confesser, selon l'expression du vieil Hochon, et savoir quel effet
cette scène avait produit sur eux.

Philippe et le vieillard se mirent dans l'embrasure d'une fenêtre et
parlèrent à voix basse.

--J'ai bien réfléchi à la situation de vos affaires, dit monsieur
Hochon en montrant la maison Rouget. Je viens d'en causer avec monsieur
Héron. L'inscription de cinquante mille francs de rente ne peut être
vendue que par le titulaire lui-même ou par un mandataire; or, depuis
votre séjour ici, votre oncle n'a signé de procuration dans aucune
Étude; et, comme il n'est pas sorti d'Issoudun, il n'en a pas pu
signer ailleurs. S'il donne une procuration ici, nous le saurons à
l'instant; s'il en donne une dehors, nous le saurons également, car il
faut l'enregistrer, et le digne monsieur Héron a les moyens d'en être
averti. Si donc le bonhomme quitte Issoudun, faites-le suivre, sachez
où il est allé, nous trouverons les moyens d'apprendre ce qu'il aura
fait.

--La procuration n'est pas donnée, dit Philippe, on la
veut, mais j'espère pouvoir empêcher qu'elle ne se donne;
et--elle--ne--se--don--ne--ra--pas, s'écria le soudard en voyant son
oncle sur le pas de la porte et le montrant à monsieur Hochon à qui
il expliqua succinctement les événements, si petits et à la fois si
grands, de sa visite.--Maxence a peur de moi, mais il ne peut m'éviter.
Mignonnet m'a dit que tous les officiers de la vieille armée fêtaient
chaque année à Issoudun l'anniversaire du couronnement de l'Empereur;
eh! bien, dans deux jours, Maxence et moi, nous nous verrons.

--S'il a la procuration le premier décembre au matin, il prendra la
poste pour aller à Paris, et laissera là très-bien l'anniversaire...

--Bon, il s'agit de chambrer, mon oncle; mais j'ai le regard qui plombe
les imbéciles, dit Philippe en faisant trembler monsieur Hochon par un
coup d'œil atroce.

--S'ils l'ont laissé se promener avec vous, Maxence aura sans doute
découvert un moyen de gagner la partie, fit observer le vieil avare.

--Oh! Fario veille, répliqua Philippe, et il n'est pas seul à veiller.
Cet Espagnol m'a découvert aux environs de Vatan un de mes anciens
soldats à qui j'ai rendu service. Sans qu'on s'en doute, Benjamin
Bourdet est aux ordres de mon Espagnol, qui lui-même a mis un de ses
chevaux à la disposition de Benjamin.

--Si vous tuez ce monstre qui m'a perverti mes petits-enfants, vous
ferez certes une bonne action.

--Aujourd'hui, grâce à moi, l'on sait dans tout Issoudun ce que
monsieur Maxence a fait la nuit depuis six ans, répondit Philippe.
Et les _disettes_, selon votre expression, vont leur train sur lui.
Moralement, il est perdu!...

Dès que Philippe sortit de chez son oncle, Flore entra dans la chambre
de Maxence pour lui raconter les moindres détails de la visite que
venait de faire l'audacieux neveu.

--Que faire? dit-elle.

--Avant d'arriver au dernier moyen, qui sera de me battre avec ce
grand cadavre-là, répondit Maxence, il faut jouer quitte ou double en
essayant un grand coup. Laisse aller notre imbécile avec son neveu!

--Mais ce grand mâtin-là ne va pas par quatre chemins, s'écria Flore,
il lui nommera les choses par leur nom.

--Écoute-moi donc, dit Maxence d'un son de voix strident. Crois-tu que
je n'aie pas écouté aux portes et réfléchi à notre position? Demande
un cheval et un char-à-bancs au père Cognet, il les faut à l'instant!
tout doit être _paré_ en cinq minutes. Mets là-dedans toutes tes
affaires, emmène la Védie et cours à Vatan, installe-toi là comme une
femme qui veut y demeurer, emporte les vingt mille francs qu'il a dans
son secrétaire. Si je te mène le bonhomme à Vatan, tu ne consentiras à
revenir ici qu'après la signature de la procuration. Moi, je filerai
sur Paris pendant que vous retournerez à Issoudun. Quand, au retour de
sa promenade, Jean-Jacques ne te trouvera plus, il perdra la tête, il
voudra courir après toi... Eh! bien, moi, je me charge alors de lui
parler...

Pendant ce complot, Philippe emmenait son oncle bras dessus bras
dessous et allait se promener avec lui sur le boulevard Baron.

--Voilà deux grands politiques aux prises, se dit le vieil Hochon en
suivant des yeux le colonel qui tenait son oncle. Je suis curieux de
voir la fin de cette partie dont l'enjeu est de quatre-vingt-dix mille
livres de rente.

--Mon cher oncle, dit au père Rouget Philippe dont la phraséologie se
ressentait de ses liaisons à Paris, vous aimez cette fille, et vous
avez diablement raison, elle est sucrement belle! Au lieu de vous
_chouchoûter_, elle vous a fait aller comme un valet, c'est encore tout
simple; elle voudrait vous voir à six pieds sous terre, afin d'épouser
Maxence, qu'elle adore...

--Oui, je sais cela, Philippe, mais je l'aime tout de même.

--Eh! bien, par les entrailles de ma mère, qui est bien votre sœur,
reprit Philippe, j'ai juré de vous rendre votre Rabouilleuse souple
comme mon gant, et telle qu'elle devait être avant que ce polisson,
indigne d'avoir servi dans la Garde Impériale, ne vînt se caser dans
votre ménage...

--Oh! si tu faisais cela? dit le vieillard.

--C'est bien simple, répondit Philippe en coupant la parole à son
oncle, je vous tuerai Maxence comme un chien... Mais... à une
condition, fit le soudard.

--Laquelle? demanda le vieux Rouget en regardant son neveu d'un air
hébété.

--Ne signez pas la procuration qu'on vous demande avant le 3 décembre,
traînez jusque-là. Ces deux carcans veulent la permission de vendre vos
cinquante mille francs de rente, uniquement pour s'en aller se marier à
Paris, et y faire la noce avec votre million....

--J'en ai bien peur, répondit Rouget.

--Hé! bien, quoi qu'on vous fasse, remettez la procuration à la semaine
prochaine.

--Oui, mais quand Flore me parle, elle me remue l'âme à me faire
perdre la raison. Tiens, quand elle me regarde d'une certaine façon,
ses yeux bleus me semblent le paradis, et je ne suis plus mon maître,
surtout quand il y a quelques jours qu'elle me tient rigueur.

--Hé! bien, si elle fait la sucrée, contentez-vous de lui promettre
la procuration, et prévenez-moi la veille de la signature. Cela me
suffira: Maxence ne sera pas votre mandataire, ou bien il m'aura tué.
Si je le tue, vous me prendrez chez vous à sa place, je vous ferai
marcher alors cette jolie fille au doigt et à l'œil. Oui, Flore vous
aimera, tonnerre de Dieu! ou si vous n'êtes pas content d'elle, je la
cravacherai.

--Oh! je ne souffrirai jamais cela. Un coup frappé sur Flore
m'atteindrait au cœur.

--Mais c'est pourtant la seule manière de gouverner les femmes et les
chevaux. Un homme se fait ainsi craindre, aimer et respecter. Voilà
ce que je voulais vous dire dans le tuyau de l'oreille.--Bonjour,
messieurs, dit-il à Mignonnet et à Carpentier, je promène mon oncle,
comme vous voyez, et je tâche de le former; car nous sommes dans un
siècle où les enfants sont obligés de faire l'éducation de leurs
grands-parents.

On se salua respectivement.

--Vous voyez dans mon cher oncle les effets d'une passion malheureuse,
reprit le colonel. On veut le dépouiller de sa fortune, et le laisser
là comme Baba; vous savez de qui je veux parler. Le bonhomme n'ignore
pas le complot, et il n'a pas la force de se passer de _nanan_ pendant
quelques jours pour le déjouer.

Philippe expliqua net la situation dans laquelle se trouvait son oncle.

--Messieurs, dit-il en terminant, vous voyez qu'il n'y a pas deux
manières de délivrer mon oncle: il faut que le colonel Bridau tue le
commandant Gilet ou que le commandant Gilet tue le colonel Bridau. Nous
fêtons le couronnement de l'Empereur après-demain, je compte sur vous
pour arranger les places au banquet de manière à ce que je sois en face
du commandant Gilet. Vous me ferez, je l'espère, l'honneur d'être mes
témoins.

--Nous vous nommerons président, et nous serons à vos côtés. Max, comme
vice-président, sera votre vis-à-vis, dit Mignonnet.

--Oh! ce drôle aura pour lui le commandant Potel et le capitaine
Renard, dit Carpentier. Malgré ce qui se dit en ville sur ces
incursions nocturnes, ces deux braves gens ont été déjà ses seconds,
ils lui seront fidèles...

--Vous voyez, mon oncle, dit Philippe, comme cela se mitonne; ainsi ne
signez rien avant le 3 décembre, car le lendemain vous serez libre,
heureux, aimé de Flore, et sans votre Cour des Aides.

--Tu ne le connais pas, mon neveu, dit le vieillard épouvanté. Maxence
a tué neuf hommes en duel.

--Oui, mais il ne s'agissait pas de cent mille francs de rente à voler,
répondit Philippe.

--Une mauvaise conscience gâte la main, dit sentencieusement Mignonnet.

--Dans quelques jours d'ici, reprit Philippe, vous et la Rabouilleuse,
vous vivrez ensemble comme des cœurs à la fleur d'orange, une fois son
deuil passé; car elle se tortillera comme un ver, elle jappera, elle
fondra en larmes; mais... laissez couler l'eau!

Les deux militaires appuyèrent l'argumentation de Philippe et
s'efforcèrent de donner du cœur au père Rouget avec lequel ils se
promenèrent pendant environ deux heures. Enfin Philippe ramena
son oncle, auquel il dit pour dernière parole:--Ne prenez aucune
détermination sans moi. Je connais les femmes, j'en ai payé une qui m'a
coûté plus cher que Flore ne vous coûtera jamais!... Aussi m'a-t-elle
appris à me conduire comme il faut pour le reste de mes jours avec
le beau sexe. Les femmes sont des enfants méchants, c'est des bêtes
inférieures à l'homme, et il faut s'en faire craindre, car la pire
condition pour nous est d'être gouvernés par ces brutes-là!

Il était environ deux heures après midi quand le bonhomme rentra chez
lui. Kouski vint ouvrir la porte en pleurant, ou du moins d'après les
ordres de Maxence, il avait l'air de pleurer.

--Qu'y a-t-il, demanda Jean-Jacques.

--Ah! monsieur, madame est partie avec la Védie!

--Pa...artie dit le vieillard d'un son de voix étranglé.

Le coup fut si violent que Rouget s'assit sur une des marches de son
escalier. Un moment après, il se releva, regarda dans la salle, dans
la cuisine, monta dans son appartement, alla dans toutes les chambres,
revint dans la salle, se jeta dans un fauteuil et se mit à fondre en
larmes.

--Où est-elle? criait-il en sanglotant. Où est-elle? Où est Max?

--Je ne sais pas, répondit Kouski, le commandant est sorti sans me rien
dire.

Gilet, en très-habile politique, avait jugé nécessaire d'aller flâner
par la ville. En laissant le vieillard seul à son désespoir, il lui
faisait sentir son abandon et le rendait par là docile à ses conseils.
Mais pour empêcher que Philippe n'assistât son oncle dans cette
crise, Max avait recommandé à Kouski de n'ouvrir la porte à personne.
Flore absente, le vieillard était sans frein ni mors, et la situation
devenait alors excessivement critique. Pendant sa tournée en ville,
Maxence Gilet fut évité par beaucoup de gens qui, la veille, eussent
été très-empressés à venir lui serrer la main. Une réaction générale
se faisait contre lui. Les œuvres des Chevaliers de la Désœuvrance
occupaient toutes les langues. L'histoire de l'arrestation de Joseph
Bridau, maintenant éclaircie, déshonorait Max dont la vie et les œuvres
recevaient en un jour tout leur prix. Gilet rencontra le commandant
Potel qui le cherchait et qu'il vit hors de lui.

--Qu'as-tu, Potel?

--Mon cher, la Garde Impériale est polissonnée dans toute la ville!...
Les _péquins_ t'embêtent, et par contre-coup, ça me touche à fond de
cœur.

--De quoi se plaignent-ils? répondit Max.

--De ce que tu leur faisais les nuits.

--Comme si l'on ne pouvait pas s'amuser un petit peu?...

--Ceci n'est rien, dit Potel.

Potel appartenait à ce genre d'officiers qui répondaient à un
bourguemestre:--Eh! on vous la payera, votre ville, si on la brûle!
Aussi s'émouvait-il fort peu des farces de la Désœuvrance.

--Quoi, encore? dit Gilet.

--La Garde est contre la Garde! voilà ce qui me crève le cœur. C'est
Bridau qui a déchaîné tous ces Bourgeois sur toi. La Garde contre la
Garde?... non, ça n'est pas bien! Tu ne peux pas reculer, Max, et il
faut s'aligner avec Bridau. Tiens, j'avais envie de chercher querelle à
cette grande canaille-là, et de le descendre; car alors les bourgeois
n'auraient pas vu la Garde contre la Garde. A la guerre, je ne dis pas:
deux braves de la Garde ont une querelle, on se bat, il n'y a pas là de
péquins pour se moquer d'eux. Non, ce grand drôle n'a jamais servi dans
la Garde. Un homme de la Garde ne doit pas se conduire ainsi, devant
des bourgeois, contre un autre homme de la Garde! Ah! la Garde est
embêtée, et à Issoudun, encore! où elle était honorée!...

--Allons, Potel, ne t'inquiète de rien, répondit Maxence. Quand même tu
ne me verrais pas au banquet de l'anniversaire...

--Tu ne serais pas chez Lacroix après-demain?... s'écria Potel en
interrompant son ami. Mais tu veux donc passer pour un lâche, avoir
l'air de fuir Bridau? non, non. Les Grenadiers à pied de la Garde
ne doivent pas reculer devant les Dragons de la Garde. Arrange tes
affaires autrement, et sois là!...

--Encore un à mettre à l'ombre, dit Max. Allons, je pense que je puis
m'y trouver et faire aussi mes affaires! Car, se dit-il en lui-même, il
ne faut pas que la procuration soit à mon nom. Comme l'a dit le vieux
Héron, ça prendrait trop la tournure d'un vol.

Ce lion, empêtré dans les filets ourdis par Philippe Bridau, frémit
entre ses dents; il évita les regards de tous ceux qu'il rencontrait et
revint par le boulevard Vilate en se parlant à lui-même:--Avant de me
battre, j'aurai les rentes, se disait-il. Si je meurs, au moins cette
inscription ne sera pas à ce Philippe. Je l'aurai fait mettre au nom de
Flore. D'après mes instructions, l'enfant ira droit à Paris, et pourra,
si elle le veut, épouser le fils de quelque Maréchal de l'Empire qui
sera dégommé. Je ferai donner la procuration au nom de Baruch, qui ne
transférera l'inscription que sur mon ordre.

Max, il faut lui rendre cette justice, n'était jamais plus calme en
apparence que quand son sang et ses idées bouillonnaient. Aussi jamais
ne vit-on à un si haut degré, réuni chez un militaire, les qualités
qui font le grand général. S'il n'eût pas été arrêté dans sa carrière
par la captivité, certes, l'Empereur aurait eu dans ce garçon un de
ces hommes si nécessaires à de vastes entreprises. En entrant dans la
salle où pleurait toujours la victime de toutes ces scènes à la fois
comiques et tragiques, Max demanda la cause de cette désolation: il fit
l'étonné, il ne savait rien, il apprit avec une surprise bien jouée le
départ de Flore, il questionna Kouski pour obtenir quelques lumières
sur le but de ce voyage inexplicable.

--Madame m'a dit comme ça, fit Kouski, de dire à monsieur qu'elle avait
pris dans le secrétaire les vingt mille francs en or qui s'y trouvaient
en pensant que monsieur ne lui refuserait pas cette somme pour ses
gages, depuis vingt-deux ans.

--Ses gages? dit Rouget.

--Oui, reprit Kouski.--«Ah! je ne reviendrai plus,» qu'elle s'en
allait disant à la Védie (car la pauvre Védie, qui est bien attachée
à monsieur, faisait des représentations à madame). «Non! non! qu'elle
disait, il n'a pas pour moi la moindre affection, il a laissé son neveu
me traiter comme la dernière des dernières!» Et elle pleurait!... à
chaudes larmes.

--Eh! je me moque bien de Philippe! s'écria le vieillard que Maxence
observait. Où est Flore? Comment peut-on savoir où elle est?

--Philippe, de qui vous suivez les conseils, vous aidera, répondit
froidement Maxence.

--Philippe, dit le vieillard, que peut-il sur cette pauvre enfant?...
Il n'y a que toi, mon bon Max, qui saura trouver Flore, elle te suivra,
tu me la ramèneras...

--Je ne veux pas être en opposition avec monsieur Bridau, fit Max.

--Parbleu! s'écria Rouget, si c'est ça qui te gêne, il m'a promis de te
tuer.

--Ah! s'écria Gilet en riant, nous verrons...

--Mon ami, dit le vieillard, retrouve Flore et dis-lui que je ferai
tout ce qu'elle voudra!...

--On l'aura bien vue passer quelque part en ville, dit Maxence à
Kouski, sers-nous à dîner, mets tout sur la table, et va t'informer,
de place en place, afin de pouvoir nous dire au dessert quelle route a
prise mademoiselle Brazier.

Cet ordre calma pour un moment le pauvre homme qui gémissait comme un
enfant qui a perdu sa bonne. En ce moment, Maxence, que Rouget haïssait
comme la cause de tous ses malheurs, lui semblait un ange. Une passion,
comme celle de Rouget pour Flore, ressemble étonnamment à l'enfance. A
six heures, le Polonais, qui s'était tout bonnement promené, revint et
annonça que la Rabouilleuse avait suivi la route de Vatan.

--Madame retourne dans son pays, c'est clair, dit Kouski.

--Voulez-vous venir ce soir à Vatan? dit Max au vieillard, la route
est mauvaise, mais Kouski sait conduire, et vous ferez mieux votre
raccommodement ce soir à huit heures que demain matin.

--Partons, s'écria Rouget.

--Mets tout doucement les chevaux, et tâche que la ville ne sache rien
de ces bêtises-là, pour l'honneur de monsieur Rouget. Selle mon cheval,
j'irai devant, dit-il à l'oreille de Kouski.

Monsieur Hochon avait déjà fait savoir le départ de mademoiselle
Brazier à Philippe Bridau, qui se leva de table chez monsieur Mignonnet
pour courir à la place Saint-Jean; car il devina parfaitement le but
de cette habile stratégie. Quand Philippe se présenta pour entrer chez
son oncle, Kouski lui répondit par une croisée du premier étage que
monsieur Rouget ne pouvait recevoir personne.

--Fario, dit Philippe à l'Espagnol qui se promenait dans la
Grande-Narette, va dire à Benjamin de monter à cheval; il est urgent
que je sache ce que deviendront mon oncle et Maxence.

--On attelle le cheval au berlingot, dit Fario qui surveillait la
maison de Rouget.

--S'ils vont à Vatan, répondit Philippe, trouve-moi un second cheval,
et reviens avec Benjamin chez monsieur Mignonnet.

--Que comptez-vous faire? dit monsieur Hochon qui sortit de sa maison
en voyant Philippe et Fario sur la place.

--Le talent d'un général, mon cher monsieur Hochon, consiste,
non-seulement à bien observer les mouvements de l'ennemi, mais encore
à deviner ses intentions par ses mouvements, et à toujours modifier
son plan à mesure que l'ennemi le dérange par une marche imprévue.
Tenez, si mon oncle et Maxence sortent ensemble dans le berlingot,
ils vont à Vatan; Maxence lui a promis de le réconcilier avec Flore
qui _fugit ad salices_! car cette manœuvre est du général Virgile. Si
cela se joue ainsi, je ne sais ce que je ferai; mais j'aurai la nuit à
moi, car mon oncle ne signera pas de procuration à dix heures du soir,
les notaires sont couchés. Si, comme les piaffements du second cheval
me l'annoncent, Max va donner à Flore des instructions en précédant
mon oncle, ce qui paraît nécessaire et vraisemblable, le drôle est
perdu! vous allez voir comment nous prenons une revanche au jeu de la
succession, nous autres vieux soldats... Et, comme pour ce dernier coup
de la partie il me faut un second, je retourne chez Mignonnet afin de
m'y entendre avec mon ami Carpentier.

Après avoir serré la main à monsieur Hochon, Philippe descendit la
Petite-Narette pour aller chez le commandant Mignonnet. Dix minutes
après, monsieur Hochon vit partir Maxence au grand trot, et sa
curiosité de vieillard fut alors si puissamment excitée qu'il resta
debout à la fenêtre de sa salle, attendant le bruit de la vieille
demi-fortune qui ne se fit pas attendre. L'impatience de Jean-Jacques
lui fit suivre Maxence à vingt minutes de distance. Kouski, sans doute
sur l'ordre de son vrai maître, allait au pas, au moins dans la ville.

--S'ils s'en vont à Paris, tout est perdu, se dit monsieur Hochon.

En ce moment un petit gars du faubourg de Rome arriva chez monsieur
Hochon, il apportait une lettre pour Baruch. Les deux petits-fils du
vieillard, penauds depuis le matin, s'étaient consignés d'eux-mêmes
chez leur grand-père. En réfléchissant à leur avenir, ils avaient
reconnu combien ils devaient ménager leurs grands-parents. Baruch ne
pouvait guère ignorer l'influence qu'exerçait son grand-père Hochon sur
son grand-père et sa grand'mère Borniche; monsieur Hochon ne manquerait
pas de faire avantager Adolphine de tous les capitaux des Borniche, si
sa conduite les autorisait à reporter leurs espérances dans le grand
mariage dont on l'avait menacé le matin même. Plus riche que François,
Baruch avait beaucoup à perdre; il fut donc pour une soumission
absolue, en n'y mettant pas d'autres conditions que le payement des
dettes contractées avec Max. Quant à François, son avenir était entre
les mains de son grand-père; il n'espérait de fortune que de lui,
puisque, d'après le compte de tutelle, il devenait son débiteur. De
solennelles promesses furent alors faites par les deux jeunes gens dont
le repentir fut stimulé par leurs intérêts compromis, et madame Hochon
les rassura sur leurs dettes envers Maxence.

--Vous avez fait des sottises, leur dit-elle, réparez-les par une
conduite sage, et monsieur Hochon s'apaisera.

Aussi, quand François eut lu la lettre par-dessus l'épaule de Baruch,
lui dit-il à l'oreille:--Demande conseil à grand-papa?

--Tenez, fit Baruch en apportant la lettre au vieillard.

--Lisez-la-moi, je n'ai pas mes lunettes.

    «Mon cher ami,

    «J'espère que tu n'hésiteras pas, dans les circonstances
    graves où je me trouve, à me rendre service en acceptant
    d'être le fondé de pouvoir de monsieur Rouget. Ainsi, sois à
    Vatan demain à neuf heures. Je t'enverrai sans doute à Paris;
    mais sois tranquille, je te donnerai l'argent du voyage et
    te rejoindrai promptement, car je suis à peu près sûr d'être
    forcé de quitter Issoudun le 3 décembre. Adieu, je compte sur
    ton amitié, compte sur celle de ton ami

    »MAXENCE.»

--Dieu soit loué! fit monsieur Hochon, la succession de cet imbécile est
sauvée des griffes de ces diables-là!

--Cela sera si vous le dites, fit madame Hochon, et j'en remercie Dieu,
qui sans doute aura exaucé mes prières. Le triomphe des méchants est
toujours passager.

--Vous irez à Vatan, vous accepterez la procuration de monsieur Rouget,
dit le vieillard à Baruch. Il s'agit de mettre cinquante mille francs
de rente au nom de mademoiselle Brazier. Vous partirez bien pour Paris;
mais vous resterez à Orléans, où vous attendrez un mot de moi. Ne
faites savoir à qui que ce soit où vous logerez, et logez-vous dans la
dernière auberge du faubourg Bannier, fût-ce une auberge à roulier...

--Ah! bien, fit François que le bruit d'une voiture dans la
Grande-Narette avait fait se précipiter à la fenêtre, voici du nouveau:
le père Rouget et monsieur Philippe Bridau reviennent ensemble dans la
calèche, Benjamin et monsieur Carpentier les suivent à cheval!...

--J'y vais, s'écria monsieur Hochon dont la curiosité l'emporta sur
tout autre sentiment.

Monsieur Hochon trouva le vieux Rouget écrivant dans sa chambre cette
lettre que son neveu lui dictait:

    «Mademoiselle,

    «Si vous ne partez pas, aussitôt cette lettre reçue, pour
    revenir chez moi, votre conduite marquera tant d'ingratitude
    pour mes bontés, que je révoquerai le testament fait en
    votre faveur en donnant ma fortune à mon neveu Philippe.
    Vous comprenez aussi que monsieur Gilet ne doit plus être
    mon commensal, dès qu'il se trouve avec vous à Vatan. Je
    charge monsieur le capitaine Carpentier de vous remettre la
    présente, et j'espère que vous écouterez ses conseils, car il
    vous parlera comme ferait

    »Votre affectionné,

    »J.-J. ROUGET.»

--Le capitaine Carpentier et moi nous avons _rencontré_ mon oncle, qui
faisait la sottise d'aller à Vatan retrouver mademoiselle Brazier et
le commandant Gilet, dit avec une profonde ironie Philippe à monsieur
Hochon. J'ai fait comprendre à mon oncle qu'il courait donner tête
baissée dans un piége: ne sera-t-il pas abandonné par cette fille dès
qu'il lui aura signé la procuration qu'elle lui demande pour se vendre
à elle-même une inscription de cinquante mille livres de rente! En
écrivant cette lettre, ne verra-t-il pas revenir cette nuit, sous son
toit, la belle fuyarde!... Je promets de rendre mademoiselle Brazier
souple comme un jonc pour le reste de ses jours, si mon oncle veut me
laisser prendre la place de monsieur Gilet, que je trouve plus que
déplacé ici. Ai-je raison?... Et mon oncle se lamente.

--Mon voisin, dit monsieur Hochon, vous avez pris le meilleur moyen
pour avoir la paix chez vous. Si vous m'en croyez, vous supprimerez
votre testament, et vous verrez Flore redevenir pour vous ce qu'elle
était dans les premiers jours.

--Non, car elle ne me pardonnera pas la peine que je vais lui faire,
dit le vieillard en pleurant, elle ne m'aimera plus.

--Elle vous aimera, et dru, je m'en charge, dit Philippe.

--Mais ouvrez donc les yeux? fit monsieur Hochon à Rouget. On veut vous
dépouiller et vous abandonner...

--Ah! si j'en étais sûr!... s'écria l'imbécile.

--Tenez, voici une lettre que Maxence a écrite à mon petit-fils
Borniche, dit le vieil Hochon. Lisez!

--Quelle horreur! s'écria Carpentier en entendant la lecture de la
lettre que Rouget fit en pleurant.

--Est-ce assez clair, mon oncle? demanda Philippe. Allez, tenez-moi
cette fille par l'intérêt, et vous serez adoré... comme vous pouvez
l'être: moitié fil, moitié coton.

--Elle aime trop Maxence, elle me quittera, fit le vieillard en
paraissant épouvanté.

--Mais, mon oncle, Maxence ou moi, nous ne laisserons pas après demain
la marque de nos pieds sur les chemins d'Issoudun...

--Eh! bien, allez, monsieur Carpentier, reprit le bonhomme, si vous
me promettez qu'elle reviendra, allez! Vous êtes un honnête homme,
dites-lui tout ce que vous croirez devoir dire en mon nom...

--Le capitaine Carpentier lui soufflera dans l'oreille que je fais
venir de Paris une femme dont la jeunesse et la beauté sont un peu
mignonnes, dit Philippe Bridau, et la drôlesse reviendra ventre à terre!

Le capitaine partit en conduisant lui-même la vieille calèche, il fut
accompagné de Benjamin à cheval, car ou ne trouva plus Kouski. Quoique
menacé par les deux officiers d'un procès et de la perte de sa place,
le Polonais venait de s'enfuir à Vatan sur un cheval de louage, afin
d'annoncer à Maxence et à Flore le coup de main de leur adversaire.
Après avoir accompli sa mission, Carpentier, qui ne voulait pas revenir
avec la Rabouilleuse, devait prendre le cheval de Benjamin.

En apprenant la fuite de Kouski, Philippe dit à Benjamin:--Tu
remplaceras ici, dès ce soir, le Polonais. Ainsi tâche de grimper
derrière la calèche à l'insu de Flore, pour te trouver ici en même
temps qu'elle.--Ça se dessine, papa Hochon! fit le lieutenant-colonel.
Après-demain le banquet sera jovial.

--Vous allez vous établir ici, dit le vieil avare.

--Je viens de dire à Fario de m'y envoyer toutes mes affaires.
Je coucherai dans la chambre dont la porte est sur le palier de
l'appartement de Gilet, mon oncle y consent.

--Qu'arrivera-t-il de tout ceci? dit le bonhomme épouvanté.

--Il vous arrivera mademoiselle Flore Brazier dans quatre heures d'ici,
douce comme une peau de pêche, répondit monsieur Hochon.

--Dieu le veuille! fit le bonhomme en essuyant ses larmes.

--Il est sept heures, dit Philippe, la reine de votre cœur sera vers
onze heures et demie ici. Vous n'y verrez plus Gilet, ne serez-vous pas
heureux comme un pape? Si vous voulez que je triomphe, ajouta Philippe
à l'oreille de monsieur Hochon, restez avec nous jusqu'à l'arrivée
de cette singesse, vous m'aiderez à maintenir le bonhomme dans sa
résolution; puis, à nous deux, nous ferons comprendre à mademoiselle la
Rabouilleuse ses vrais intérêts.

Monsieur Hochon tint compagnie à Philippe en reconnaissant la justesse
de sa demande; mais ils eurent tous deux fort à faire, car le père
Rouget se livrait à des lamentations d'enfant qui ne cédèrent que
devant ce raisonnement répété dix fois par Philippe:

--Mon oncle, si Flore revient, et qu'elle soit tendre pour vous, vous
reconnaîtrez que j'ai eu raison. Vous serez choyé, vous garderez vos
rentes, vous vous conduirez désormais par mes conseils, et tout ira
comme le Paradis.

Quand, à onze heures et demie, on entendit le bruit du berlingot dans
la Grande-Narette, la question fut de savoir si la voiture revenait
pleine ou vide. Le visage de Rouget offrit alors l'expression d'une
horrible angoisse, qui fut remplacée par l'abattement d'une joie
excessive lorsqu'il aperçut les deux femmes au moment où la voiture
tourna pour entrer.

--Kouski, dit Philippe en donnant la main à Flore pour descendre, vous
n'êtes plus au service de monsieur Rouget, vous ne coucherez pas ici ce
soir, ainsi faites vos paquets; Benjamin, que voici, vous remplace.

--Vous êtes donc le maître? dit Flore avec ironie.

--Avec votre permission, répondit Philippe en serrant la main de Flore
dans la sienne comme dans un étau. Venez! nous devons nous _rabouiller_
le cœur, à nous deux.

Philippe emmena cette femme stupéfaite à quelques pas de là, sur la
place Saint-Jean.

--Ma toute belle, après-demain Gilet sera mis à l'ombre par ce bras,
dit le soudard en tendant la main droite, ou le sien m'aura fait
descendre la garde. Si je meurs, vous serez la maîtresse chez mon
pauvre imbécile d'oncle: _benè sit!_ Si je reste sur mes quilles,
marchez droit, et servez-lui du bonheur premier numéro. Autrement, je
connais à Paris des Rabouilleuses qui sont, sans vous faire tort, plus
jolies que vous, car elles n'ont que dix-sept ans; elles rendront mon
oncle excessivement heureux, et seront dans mes intérêts. Commencez
votre service dès ce soir, car si demain le bonhomme n'est pas gai
comme un pinson, je ne vous dis qu'une parole, écoutez-la bien? Il n'y
a qu'une seule manière de tuer un homme sans que la justice ait le
plus petit mot à dire, c'est de se battre en duel avec lui; mais j'en
connais trois pour me débarrasser d'une femme. Voilà, ma biche!

Pendant cette allocution, Flore trembla comme une personne prise par la
fièvre.

--Tuer Max?... dit-elle en regardant Philippe à la lueur de la lune.

--Allez, tenez, voilà mon oncle...

En effet, le père Rouget, quoi que pût lui dire monsieur Hochon, vint
dans la rue prendre Flore par la main, comme un avare eût fait pour son
trésor; il rentra chez lui, l'emmena dans sa chambre et s'y enferma.

--C'est aujourd'hui la saint Lambert, qui quitte sa place la perd, dit
Benjamin au Polonais.

--Mon maître vous fermera le bec à tous, répondit Kouski en allant
rejoindre Max qui s'établit à l'hôtel de la Poste.

Le lendemain, de neuf heures à onze heures, les femmes causaient entre
elles à la porte des maisons. Dans toute la ville, il n'était bruit
que de l'étrange révolution accomplie la veille dans le ménage du père
Rouget. Le résumé de ces conversations fut le même partout.

--Que va-t-il se passer demain, au banquet du Couronnement, entre Max
et le colonel Bridau?

Philippe dit à la Védie deux mots:--Six cents francs de rente viagère,
ou chassée! qui la rendirent neutre pour le moment entre deux
puissances aussi formidables que Philippe et Flore.

En sachant la vie de Max en danger, Flore devint plus aimable avec le
vieux Rouget qu'aux premiers jours de leur ménage. Hélas! en amour,
une tromperie intéressée est supérieure à la vérité, voilà pourquoi
tant d'hommes payent si cher d'habiles trompeuses. La Rabouilleuse ne
se montra qu'au moment du déjeuner en descendant avec Rouget à qui
elle donnait le bras. Elle eut des larmes dans les yeux en voyant à la
place de Max le terrible soudard à l'œil d'un bleu sombre, à la figure
froidement sinistre.

--Qu'avez-vous, mademoiselle? dit-il après avoir souhaité le bonjour à
son oncle.

--Elle a, mon neveu, qu'elle ne supporte pas l'idée de savoir que tu
peux te battre avec le commandant Gilet...

--Je n'ai pas la moindre envie de tuer ce Gilet, répondit Philippe, il
n'a qu'à s'en aller d'Issoudun, s'embarquer pour l'Amérique avec une
pacotille, je serai le premier à vous conseiller de lui donner de quoi
s'acheter les meilleures marchandises possibles et à lui souhaiter bon
voyage! Il fera fortune, et ce sera beaucoup plus honorable que de
faire les cent coups à Issoudun la nuit, et le diable dans votre maison.

--Hé! bien, c'est gentil, cela! dit Rouget en regardant Flore.

--En A...mé...é...ri...ique! répondit-elle en sanglotant.

--Il vaut mieux jouer des jambes à New-York que de pourrir dans une
redingote de sapin en France... Après cela, vous me direz qu'il est
adroit: il peut me tuer! fit observer le colonel.

--Voulez-vous me laisser lui parler? dit Flore d'un ton humble et
soumis en implorant Philippe.

--Certainement, il peut bien venir chercher ses affaires; je resterai
cependant avec mon oncle pendant ce temps-là, car je ne quitte plus le
bonhomme, répondit Philippe.

--Védie, cria Flore, cours à la Poste, ma fille, et dis au commandant
que je le prie de...

--De venir prendre toutes ses affaires, dit Philippe en coupant la
parole à Flore.

--Oui, oui, Védie. Ce sera le prétexte le plus honnête pour me voir, je
veux lui parler...

La terreur comprimait tellement la haine chez cette fille, le
saisissement qu'elle éprouvait en rencontrant une nature forte et
impitoyable, elle qui jusqu'alors était adulée, fut si grand, qu'elle
s'accoutumait à plier devant Philippe comme le pauvre Rouget s'était
accoutumé à plier devant elle; elle attendit avec anxiété le retour de
la Védie; mais la Védie revint avec un refus formel de Max, qui priait
mademoiselle Brazier de lui envoyer ses effets à l'hôtel de la Poste.

--Me permettez-vous d'aller les lui porter? dit-elle à Jean-Jacques
Rouget.

--Oui, mais tu reviendras, fit le vieillard.

--Si mademoiselle n'est pas revenue à midi, vous me donnerez à une
heure votre procuration pour vendre vos rentes, dit Philippe en
regardant Flore. Allez avec la Védie pour sauver les apparences,
mademoiselle. Il faut désormais avoir soin de l'honneur de mon oncle.

Flore ne put rien obtenir de Maxence. Le commandant, au désespoir de
s'être laissé débusquer d'une position ignoble aux yeux de toute sa
ville, avait trop de fierté pour fuir devant Philippe. La Rabouilleuse
combattit cette raison en proposant à son ami de s'enfuir ensemble
en Amérique; mais Gilet, qui ne voulait pas Flore sans la fortune du
père Rouget, et qui ne voulait pas montrer le fond de son cœur à cette
fille, persista dans son intention de tuer Philippe.

--Nous avons commis une lourde sottise, dit-il. Il fallait aller tous
les trois à Paris y passer l'hiver; mais, comment imaginer, dès que
nous avons vu ce grand cadavre, que les choses tourneraient ainsi? Il
y a dans le cours des événements une rapidité qui grise. J'ai pris le
colonel pour un de ces sabreurs qui n'ont pas deux idées: voilà ma
faute. Puisque je n'ai pas su tout d'abord faire un crochet de lièvre,
maintenant je serais un lâche si je rompais d'une semelle devant
le colonel, il m'a perdu dans l'opinion de la ville, je ne puis me
réhabiliter que par sa mort...

--Pars pour l'Amérique avec quarante mille francs, je saurai me
débarrasser de ce sauvage-là, je te rejoindrai, ce sera bien plus
sage...

--Que penserait-on de moi? s'écria-t-il poussé par le préjugé des
_Disettes_. Non. D'ailleurs, j'en ai déjà enterré neuf. Ce garçon-là ne
me paraît pas devoir être très-fort: il est sorti de l'École pour aller
à l'armée, il s'est toujours battu jusqu'en 1815, il a voyagé depuis
en Amérique; ainsi, mon mâtin n'a jamais mis le pied dans une salle
d'armes, tandis que je suis sans égal au sabre! Le sabre est son arme,
j'aurai l'air généreux en la lui faisant offrir, car je tâcherai d'être
l'insulté, et je l'enfoncerai. Décidément cela vaut mieux. Rassure-toi:
nous serons les maîtres après demain.

Ainsi le point d'honneur fut chez Max plus fort que la saine politique.
Revenue à une heure chez elle, Flore s'enferma dans sa chambre pour
y pleurer à son aise. Pendant toute cette journée, les _Disettes_
allèrent leur train dans Issoudun, où l'on regardait comme inévitable
un duel entre Philippe et Maxence.

--Ah! monsieur Hochon, dit Mignonnet accompagné de Carpentier qui
rencontrèrent le vieillard sur le boulevard Baron, nous sommes
très-inquiets, car Gilet est bien fort à toute arme.

--N'importe, répondit le vieux diplomate de province, Philippe a bien
mené cette affaire... Et je n'aurais pas cru que ce gros sans-gêne
aurait si promptement réussi. Ces deux gaillards ont roulé l'un vers
l'autre comme deux orages...

--Oh! fit Carpentier, Philippe est un homme profond, sa conduite à la
Cour des Pairs est un chef-d'œuvre de diplomatie.

--Hé! bien, capitaine Renard, disait un bourgeois, on disait qu'entre
eux les loups ne se mangeaient point, mais il paraît que Max va en
découdre avec le colonel Bridau. Ça sera sérieux entre gens de la
vieille Garde.

--Vous riez de cela, vous autres. Parce que ce pauvre garçon s'amusait
la nuit, vous lui en voulez, dit le commandant Potel. Mais Gilet est
un homme qui ne pouvait guère rester dans un trou comme Issoudun sans
s'occuper à quelque chose!

--Enfin, messieurs, disait un quatrième, Max et le colonel ont joué
leur jeu. Le colonel ne devait-il pas venger son frère Joseph?
Souvenez-vous de la traîtrise de Max à l'égard de ce pauvre garçon.

--Bah! un artiste, dit Renard.

--Mais il s'agit de la succession du père Rouget. On dit que monsieur
Gilet allait s'emparer de cinquante mille livres de rente, au moment où
le colonel s'est établi chez son oncle.

--Gilet, voler des rentes à quelqu'un?... Tenez, ne dites pas cela,
monsieur Ganivet, ailleurs qu'ici, s'écria Potel, ou nous vous ferions
avaler votre langue, et sans sauce!

Dans toutes les maisons bourgeoises on fit des vœux pour le digne
colonel Bridau.

Le lendemain, vers quatre heures, les officiers de l'ancienne armée
qui se trouvaient à Issoudun ou dans les environs se promenaient sur
la place du Marché, devant un restaurateur nommé Lacroix en attendant
Philippe Bridau. Le banquet qui devait avoir lieu pour fêter le
couronnement était indiqué pour cinq heures, heure militaire. On
causait de l'affaire de Maxence et de son renvoi de chez le père Rouget
dans tous les groupes, car les simples soldats avaient imaginé d'avoir
une réunion chez un marchand de vin sur la Place. Parmi les officiers,
Potel et Renard furent les seuls qui essayèrent de défendre leur ami.

--Est-ce que nous devons nous mêler de ce qui se passe entre deux
héritiers, disait Renard.

--Max est faible avec les femmes, faisait observer le cynique Potel.

--Il y aura des sabres de dégaînés sous peu, dit un ancien
sous-lieutenant qui cultivait un marais dans le Haut-Baltan. Si
monsieur Maxence Gilet a commis la sottise de venir demeurer chez le
bonhomme Rouget, il serait un lâche de s'en laisser chasser comme un
valet sans demander raison.

--Certes, répondit sèchement Mignonnet. Une sottise qui ne réussit pas
devient un crime.

Max, qui vint rejoindre les vieux soldats de Napoléon, fut alors
accueilli par un silence assez significatif. Potel, Renard prirent
leur ami chacun par un bras, et allèrent à quelques pas causer avec
lui. En ce moment, on vit venir de loin Philippe en grande tenue,
il traînait sa canne d'un air imperturbable qui contrastait avec la
profonde attention que Max était forcé d'accorder aux discours de ses
deux derniers amis. Philippe reçut les poignées de main de Mignonnet,
de Carpentier et de quelques autres. Cet accueil, si différent de celui
qu'on venait de faire à Maxence, acheva de dissiper dans l'esprit de ce
garçon quelques idées de couardise, de sagesse si vous voulez, que les
instances et surtout les tendresses de Flore avaient fait naître, une
fois qu'il s'était trouvé seul avec lui-même.

--Nous nous battrons, dit-il au capitaine Renard, et à mort! Ainsi, ne
me parlez plus de rien, laissez-moi bien jouer mon rôle.

Après ce dernier mot prononcé d'un ton fébrile, les trois bonapartistes
revinrent se mêler au groupe des officiers. Max, le premier, salua
Philippe Bridau qui lui rendit son salut en échangeant avec lui le plus
froid regard.

--Allons, messieurs, à table, fit le commandant Potel.

--Buvons à la gloire impérissable du petit Tondu, qui maintenant est
dans le paradis des Braves, s'écria Renard.

En sentant que la contenance serait moins embarrassante à table, chacun
comprit l'intention du petit capitaine de voltigeurs. On se précipita
dans la longue salle basse du restaurant Lacroix, dont les fenêtres
donnaient sur le marché. Chaque convive se plaça promptement à table,
où, comme l'avait demandé Philippe, les deux adversaires se trouvèrent
en face l'un de l'autre. Plusieurs jeunes gens de la ville, et surtout
des ex-Chevaliers de la Désœuvrance, assez inquiets de ce qui devait se
passer à ce banquet, se promenèrent en s'entretenant de la situation
critique où Philippe avait su mettre Maxence Gilet. On déplorait cette
collision, tout en regardant le duel comme nécessaire.

Tout alla bien jusqu'au dessert, quoique les deux athlètes
conservassent, malgré l'entrain apparent du dîner, une espèce
d'attention assez semblable à de l'inquiétude. En attendant la querelle
que, l'un et l'autre, ils devaient méditer, Philippe parut d'un
admirable sang-froid, et Max d'une étourdissante gaieté; mais, pour les
connaisseurs, chacun d'eux jouait un rôle.

Quand le dessert fut servi, Philippe dit:--Remplissez vos verres, mes
amis? Je réclame la permission de porter la première santé.

--Il a dit _mes amis_, ne remplis pas ton verre, dit Renard à l'oreille
de Max.

Max se versa du vin.

--A la Grande-Armée! s'écria Philippe avec un enthousiasme véritable.

--A la Grande-Armée! fut répété comme une seule acclamation par toutes
les voix.

En ce moment, on vit apparaître sur le seuil de la salle onze simples
soldats, parmi lesquels se trouvaient Benjamin et Kouski, qui
répétèrent à la Grande-Armée!

--Entrez, mes enfants! on va boire à _sa_ santé! dit le commandant
Potel.

Les vieux soldats entrèrent et se placèrent tous debout derrière les
officiers.

--Tu vois bien qu'_il_ n'est pas mort! dit Kouski à un ancien sergent
qui sans doute avait déploré l'agonie de l'Empereur enfin terminée.

--Je réclame le second toast, fit le commandant Mignonnet.

On fourragea quelques plats de dessert par contenance. Mignonnet se
leva.

--A ceux qui ont tenté de rétablir _son_ fils, dit-il.

Tous, moins Maxence Gilet, saluèrent Philippe Bridau, en lui tendant
leurs verres.

--A moi, dit Max qui se leva.

--C'est Max! c'est Max! disait-on au dehors.

Un profond silence régna dans la salle et sur la place, car le
caractère de Gilet fit croire à une provocation.

--Puissions-nous _tous_ nous retrouver à pareil jour, l'an prochain!

Et il salua Philippe avec ironie.

--Ça se masse, dit Kouski à son voisin.

--La police à Paris ne vous laissait pas faire des banquets comme
celui-ci, dit le commandant Potel à Philippe.

--Pourquoi, diable! vas-tu parler de police au colonel Bridau? dit
insolemment Maxence Gilet.

--Le commandant Potel n'y entendait pas malice, _lui_!... dit Philippe
en souriant avec amertume.

Le silence devint si profond, qu'on aurait entendu voler des mouches
s'il y en avait eu.

--La police me redoute assez, reprit Philippe, pour m'avoir envoyé à
Issoudun, pays où j'ai eu le plaisir de retrouver de vieux lapins;
mais, avouons-le? il n'y a pas ici de grands divertissements. Pour un
homme qui ne haïssait pas la bagatelle, je suis assez privé. Enfin, je
ferai des économies pour ces demoiselles, car je ne suis pas de ceux à
qui les lits de plume donnent des rentes, et Mariette du grand Opéra
m'a coûté des sommes folles.

--Est-ce pour moi que vous dites cela, mon cher colonel? demanda Max
en dirigeant sur Philippe un regard qui fut comme un courant électrique.

--Prenez-le comme vous le voudrez, commandant Gilet, répondit Philippe.

--Colonel, mes deux amis que voici, Renard et Potel, iront s'entendre
demain, avec...

--Avec Mignonnet et Carpentier, répondit Philippe en coupant la parole
à Gilet et montrant ses deux voisins.

--Maintenant, dit Max, continuons les santés?

Chacun des deux adversaires n'était pas sorti du ton ordinaire de la
conversation, il n'y eut de solennel que le silence dans lequel on les
écouta.

--Ah! çà, vous autres, dit Philippe en jetant un regard sur les simples
soldats, songez que nos affaires ne regardent pas les bourgeois!...
Pas un mot sur ce qui vient de se passer. Ça doit rester entre la
Vieille-Garde.

--Ils observeront la consigne, colonel, dit Renard, j'en réponds.

--Vive son petit! Puisse-t-il régner sur la France! s'écria Potel.

--Mort à l'Anglais! s'écria Carpentier.

Ce toast eut un succès prodigieux.

--Honte à Hudson-Lowe! dit le capitaine Renard.

Le dessert se passa très-bien, les libations furent très-amples. Les
deux antagonistes et leurs quatre témoins mirent leur honneur à ce que
ce duel, où il s'agissait d'une immense fortune et qui regardait deux
hommes si distingués par leur courage, n'eût rien de commun avec les
disputes ordinaires. Deux _gentlemen_ ne se seraient pas mieux conduits
que Max et Philippe. Aussi l'attente des jeunes gens et des bourgeois
groupés sur la Place fut-elle trompée. Tous les convives, en vrais
militaires, gardèrent le plus profond secret sur l'épisode du dessert.

A dix heures, chacun des deux adversaires apprit que l'arme convenue
était le sabre. Le lieu choisi pour le rendez-vous fut le chevet de
l'église des Capucins, à huit heures du matin. Goddet, qui faisait
partie du banquet en sa qualité d'ancien chirurgien-major, avait été
prié d'assister à l'affaire. Quoi qu'il arrivât, les témoins décidèrent
que le combat ne durerait pas plus de dix minutes.

A onze heures du soir, à la grande surprise du colonel, monsieur Hochon
amena sa femme chez Philippe au moment où il allait se coucher.

--Nous savons ce qui se passe, dit la vieille dame les yeux pleins de
larmes, et je viens vous supplier de ne pas sortir demain sans faire
vos prières... Élevez votre âme à Dieu.

--Oui, madame, répondit Philippe à qui le vieil Hochon fit un signe en
se tenant derrière sa femme.

--Ce n'est pas tout! dit la marraine d'Agathe, je me mets à la place
de votre pauvre mère, et je me suis dessaisi de ce que j'avais de
plus précieux, tenez!... Elle tendit à Philippe une dent fixée sur un
velours noir brodé d'or, auquel elle avait cousu deux rubans verts,
et la remit dans un sachet après la lui avoir montrée.--C'est une
relique de sainte Solange, la patronne du Berry; je l'ai sauvée à la
Révolution; gardez cela sur votre poitrine demain matin.

--Est-ce que ça peut préserver des coups de sabre? demanda Philippe.

--Oui, répondit la vieille dame.

--Je ne peux pas plus avoir ce fourniment-là sur moi qu'une cuirasse,
s'écria le fils d'Agathe.

--Que dit-il? demanda madame Hochon à son mari.

--Il dit que ce n'est pas de jeu, répondit le vieil Hochon.

--Eh! bien, n'en parlons plus, fit la vieille dame. Je prierai pour
vous.

--Mais, madame, une prière et un bon coup de pointe, ça ne peut pas
nuire, dit le colonel en faisant le geste de percer le cœur à monsieur
Hochon.

La vieille dame voulut embrasser Philippe sur le front. Puis en
descendant, elle donna dix écus, tout ce qu'elle possédait d'argent, à
Benjamin pour obtenir de lui qu'il cousît la relique dans le gousset du
pantalon de son maître. Ce que fit Benjamin, non qu'il crût à la vertu
de cette dent, car il dit que son maître en avait une bien meilleure
contre Gilet; mais parce qu'il devait s'acquitter d'une commission si
chèrement payée. Madame Hochon se retira pleine de confiance en sainte
Solange.

A huit heures, le lendemain, 3 décembre, par un temps gris, Max,
accompagné de ses deux témoins et du Polonais, arriva sur le petit pré
qui entourait alors le chevet de l'ancienne église des Capucins. Ils
y trouvèrent Philippe et les siens, avec Benjamin. Potel et Mignonnet
mesurèrent vingt-quatre pieds. A chaque bout de cette distance, les
deux soldats tracèrent deux lignes à l'aide d'une bêche. Sous peine de
lâcheté, les adversaires ne pouvaient reculer au delà de leurs lignes
respectives; chacun d'eux devait se tenir sur sa ligne et s'avancer à
volonté quand les témoins auraient dit:--Allez!

--Mettons-nous habit bas? dit froidement Philippe à Gilet.

--Volontiers, colonel, répondit Maxence avec une sécurité de bretteur.

Les deux adversaires ne gardèrent que leurs pantalons, leur chair
s'entrevit alors en rose sous la percale des chemises. Chacun armé
d'un sabre d'ordonnance choisi de même poids, environ trois livres, et
de même longueur, trois pieds, se campa, tenant la pointe en terre et
attendant le signal. Ce fut si calme de part et d'autre, que, malgré
le froid, les muscles ne tressaillirent pas plus que s'ils eussent été
de bronze. Goddet, les quatre témoins et les deux soldats eurent une
sensation involontaire.

--C'est de fiers mâtins!

Cette exclamation s'échappa de la bouche du commandant Potel.

Au moment où le signal:--Allez! fut donné, Maxence aperçut la tête
sinistre de Fario qui les regardait par le trou que les Chevaliers
avaient fait au toit de l'église pour introduire les pigeons dans son
magasin. Ces deux yeux, d'où jaillirent comme deux douches de feu, de
haine et de vengeance, éblouirent Max. Le colonel alla droit à son
adversaire, en se mettant en garde de manière à saisir l'avantage. Les
experts dans l'art de tuer savent que, de deux adversaires, le plus
habile peut prendre le haut du pavé, pour employer une expression qui
rende par une image l'effet de la garde haute. Cette pose, qui permet
en quelque sorte de voir venir, annonce si bien un duelliste du premier
ordre, que le sentiment de son infériorité pénétra dans l'âme de Max et
y produisit ce désarroi de forces qui démoralise un joueur alors que,
devant un maître ou devant un homme heureux, il se trouble et joue plus
mal qu'à l'ordinaire.

--Ah! le lascar, se dit Max, il est de première force, je suis perdu!

Max essaya d'un moulinet en manœuvrant son sabre avec une dextérité de
bâtoniste; il voulait étourdir Philippe et rencontrer son sabre, afin
de le désarmer; mais il s'aperçut au premier choc que le colonel avait
un poignet de fer, et flexible comme un ressort d'acier. Maxence dut
songer à autre chose, et il voulait réfléchir, le malheureux! tandis
que Philippe, dont les yeux lui jetaient des éclairs plus vifs que ceux
de leurs sabres, parait toutes les attaques avec le sang-froid d'un
maître garni de son plastron dans une salle.

Entre des hommes aussi forts que les deux combattants, il se passe
un phénomène à peu près semblable à celui qui a lieu entre les gens
du peuple au terrible combat dit _de la savate_. La victoire dépend
d'un faux mouvement, d'une erreur de ce calcul, rapide comme l'éclair,
auquel on doit se livrer instinctivement. Pendant un temps aussi court
pour les spectateurs qu'il semble long aux adversaires, la lutte
consiste en une observation où s'absorbent les forces de l'âme et du
corps, cachée sous des feintes dont la lenteur et l'apparente prudence
semblent faire croire qu'aucun des deux antagonistes ne veut se battre.
Ce moment, suivi d'une lutte rapide et décisive, est terrible pour les
connaisseurs. A une mauvaise parade de Max, le colonel lui fit sauter
le sabre des mains.

--Ramassez-le! dit-il en suspendant le combat, je ne suis pas homme à
tuer un ennemi désarmé.

Ce fut le sublime de l'atroce. Cette grandeur annonçait tant de
supériorité, qu'elle fut prise pour le plus adroit de tous les calculs
par les spectateurs. En effet, quand Max se remit en garde, il avait
perdu son sang-froid, et se trouva nécessairement encore sous le coup
de cette garde haute qui vous menace tout en couvrant l'adversaire. Il
voulut réparer sa honteuse défaite par une hardiesse. Il ne songea plus
à se garder, il prit son sabre à deux mains et fondit rageusement sur
le colonel pour le blesser à mort en lui laissant prendre sa vie. Si le
colonel reçut un coup de sabre, qui lui coupa le front et une partie de
la figure, il fendit obliquement la tête de Max par un terrible retour
du moulinet qu'il opposa pour amortir le coup d'assommoir que Max lui
destinait. Ces deux coups enragés terminèrent le combat à la neuvième
minute. Fario descendit et vint se repaître de la vue de son ennemi
dans les convulsions de la mort, car, chez un homme de la force de Max,
les muscles du corps remuèrent effroyablement. On transporta Philippe
chez son oncle.

Ainsi périt un de ces hommes destinés à faire de grandes choses, s'il
était resté dans le milieu qui lui était propice; un homme traité
par la nature en enfant gâté, car elle lui donna le courage, le
sang-froid, et le sens politique à la César Borgia. Mais l'éducation
ne lui avait pas communiqué cette noblesse d'idées et de conduite,
sans laquelle rien n'est possible dans aucune carrière. Il ne fut pas
regretté, par suite de la perfidie avec laquelle son adversaire, qui
valait moins que lui, avait su le déconsidérer. Sa fin mit un terme
aux exploits de l'Ordre de la Désœuvrance, au grand contentement de la
ville d'Issoudun. Aussi Philippe ne fut-il pas inquiété à raison de ce
duel, qui parut d'ailleurs un effet de la vengeance divine, et dont
les circonstances se racontèrent dans toute la contrée avec d'unanimes
éloges accordés aux deux adversaires.

--Ils auraient dû se tuer tous les deux, dit monsieur Mouilleron, c'eût
été un bon _débarras_ pour le gouvernement.

La situation de Flore Brazier eût été très-embarrassante, sans la crise
aiguë dans laquelle la mort de Max la fit tomber, elle fut prise d'un
transport au cerveau, combiné d'une inflammation dangereuse occasionnée
par les péripéties de ces trois journées; si elle eût joui de sa santé,
peut-être aurait-elle fui de la maison où gisait au-dessus d'elle,
dans l'appartement de Max et dans les draps de Max, le meurtrier de
Max. Elle fut entre la vie et la mort pendant trois mois, soignée par
monsieur Goddet qui soignait également Philippe.

Dès que Philippe put tenir une plume, il écrivit les lettres suivantes:

    «A monsieur Desroches, avoué.

    »J'ai déjà tué la plus venimeuse des deux bêtes, ça n'a pas
    été sans me faire ébrécher la tête par un coup de sabre; mais
    le drôle y allait heureusement de main-morte. Il reste une
    autre vipère avec laquelle je vais tâcher de m'entendre, car
    mon oncle y tient autant qu'à son gésier. J'avais peur que
    cette Rabouilleuse, qui est diablement belle, ne détalât, car
    mon oncle l'aurait suivie; mais le saisissement qui l'a prise
    en un moment grave l'a clouée dans son lit. Si Dieu voulait
    me protéger, il rappellerait cette âme à lui pendant qu'elle
    se repent de ses erreurs. En attendant, j'ai pour moi, grâce
    à monsieur Hochon (ce vieux va bien!), le médecin, un nommé
    Goddet, bon apôtre qui conçoit que les héritages des oncles
    sont mieux placés dans la main des neveux que dans celles de
    ces drôlesses. Monsieur Hochon a d'ailleurs de l'influence
    sur un certain papa Fichet dont la fille est riche, et que
    Goddet voudrait pour femme à son fils; en sorte que le billet
    de mille francs qu'on lui a fait entrevoir pour la guérison
    de ma caboche, entre pour peu de chose dans son dévouement.
    Ce Goddet, ancien chirurgien-major au 3e régiment de ligne,
    a de plus été chambré par mes amis, deux braves officiers,
    Mignonnet et Carpentier; en sorte qu'il _cafarde_ avec sa
    malade.

    »--Il y a un Dieu, après tout, mon enfant, voyez-vous? lui
    dit-il en lui tâtant le pouls. Vous avez été la cause d'un
    grand malheur, il faut le réparer. Le doigt de Dieu est dans
    ceci (c'est inconcevable tout ce qu'on fait faire au doigt
    de Dieu!). La religion est la religion; soumettez-vous,
    résignez-vous, ça vous calmera d'abord, ça vous guérira
    presqu'autant que mes drogues. Surtout restez ici, soignez
    votre maître. Enfin, oubliez, pardonnez, c'est la loi
    chrétienne.

    »Ce Goddet m'a promis de tenir la Rabouilleuse pendant
    trois mois au lit. Insensiblement, cette fille s'habituera
    peut-être à ce que nous vivions sous le même toit. J'ai mis
    la cuisinière dans mes intérêts. Cette abominable vieille a
    dit à sa maîtresse que Max lui aurait rendu la vie bien dure.
    Elle a, dit-elle, entendu dire au défunt qu'à la mort du
    bonhomme, s'il était obligé d'épouser Flore, il ne comptait
    pas entraver son ambition par une fille. Et cette cuisinière
    est arrivée à insinuer à sa maîtresse que Max se serait
    défait d'elle. Ainsi tout va bien. Mon oncle, conseillé par
    le père Hochon, a déchiré son testament.»


    «A Monsieur Giroudeau (aux soins de mademoiselle Florentine),
    rue de Vendôme, au Marais.

    »Mon vieux camarade,

    »Informe-toi si ce petit rat de Césarine est occupée, et
    tâche qu'elle soit prête à venir à Issoudun dès que je
    la demanderai. La luronne arriverait alors courrier par
    courrier. Il s'agira d'avoir une tenue honnête, de supprimer
    tout ce qui sentirait les coulisses; car il faut se présenter
    dans le pays comme la fille d'un brave militaire, mort au
    champ d'honneur. Ainsi, beaucoup de mœurs, des vêtements
    de pensionnaire, et de la vertu première qualité: tel sera
    l'ordre. Si j'ai besoin de Césarine, et si elle réussit, à
    la mort de mon oncle, il y aura cinquante mille francs pour
    elle; si elle est occupée, explique mon affaire à Florentine;
    et, à vous deux, trouvez-moi quelque figurante capable de
    jouer le rôle. J'ai eu le crâne écorné dans mon duel avec
    mon mangeur de succession qui a tortillé de l'œil. Je te
    raconterai ce coup-là. Ah! vieux, nous reverrons de beaux
    jours, et nous nous amuserons encore, ou l'Autre ne serait
    pas l'Autre. Si tu peux m'envoyer cinq cents cartouches, on
    les déchirera. Adieu, mon lapin, et allume ton cigare avec
    ma lettre. Il est bien entendu que la fille de l'officier
    viendra de Châteauroux, et aura l'air de demander des
    secours. J'espère cependant ne pas avoir besoin de recourir à
    ce moyen dangereux. Remets-moi sous les yeux de Mariette et
    de tous nos amis.»

Agathe, instruite par une lettre de madame Hochon, accourut à Issoudun,
et fut reçue par son frère qui lui donna l'ancienne chambre de
Philippe. Cette pauvre mère, qui retrouva pour son fils maudit toute sa
maternité, compta quelques jours heureux en entendant la bourgeoisie de
la ville lui faire l'éloge du colonel.

--Après tout, ma petite, lui dit madame Hochon le jour de son arrivée,
il faut que jeunesse se passe. Les légèretés des militaires du temps de
l'Empereur ne peuvent pas être celles des fils de famille surveillés
par leurs pères. Ah! si vous saviez tout ce que ce misérable Max se
permettait ici, la nuit!... Issoudun, grâce à votre fils, respire et
dort en paix. La raison est arrivée à Philippe un peu tard, mais elle
est venue; comme il nous le disait, trois mois de prison au Luxembourg
mettent du plomb dans la tête; enfin sa conduite ici enchante monsieur
Hochon, et il y jouit de la considération générale. Si votre fils peut
rester quelque temps loin des tentations de Paris, il finira par vous
donner bien du contentement.

En entendant ces consolantes paroles, Agathe laissa voir à sa marraine
des yeux pleins de larmes heureuses.

Philippe fit le bon apôtre avec sa mère, il avait besoin d'elle. Ce fin
politique ne voulait recourir à Césarine que dans le cas où il serait
un objet d'horreur pour mademoiselle Brazier. En reconnaissant dans
Flore un admirable instrument façonné par Maxence, une habitude prise
par son oncle, il voulait s'en servir préférablement à une Parisienne,
capable de se faire épouser par le bonhomme. De même que Fouché dit
à Louis XVIII de se coucher dans les draps de Napoléon au lieu de
donner une _Charte_, Philippe désirait rester couché dans les draps de
Gilet; mais il lui répugnait aussi de porter atteinte à la réputation
qu'il venait de se faire en Berry; or, continuer Max auprès de la
Rabouilleuse serait tout aussi odieux de la part de cette fille que de
la sienne. Il pouvait, sans se déshonorer, vivre chez son oncle et aux
dépens de son oncle, en vertu des lois du népotisme; mais il ne pouvait
avoir Flore que réhabilitée. Au milieu de tant de difficultés, stimulé
par l'espoir de s'emparer de la succession, il conçut l'admirable plan
de faire sa tante de la Rabouilleuse. Aussi, dans ce dessein caché,
dit-il à sa mère d'aller voir cette fille et de lui témoigner quelque
affection en la traitant comme une belle-sœur.

--J'avoue, ma chère mère, fit-il en prenant un air cafard et regardant
monsieur et madame Hochon qui venaient tenir compagnie à la chère
Agathe, que la façon de vivre de mon oncle est peu convenable, et il
lui suffirait de la régulariser pour obtenir à mademoiselle Brazier la
considération de la ville. Ne vaut-il pas mieux pour elle être madame
Rouget que la servante-maîtresse d'un vieux garçon? N'est-il pas plus
simple d'acquérir par un contrat de mariage des droits définis que de
menacer une famille d'exhérédation? Si vous, si monsieur Hochon, si
quelque bon prêtre voulaient parler de cette affaire, on ferait cesser
un scandale qui afflige les honnêtes gens. Puis mademoiselle Brazier
serait heureuse en se voyant accueillie par vous comme une sœur, et par
moi comme une tante.

Le lit de mademoiselle Flore fut entouré le lendemain par Agathe et par
madame Hochon, qui révélèrent à la malade et à Rouget les admirables
sentiments de Philippe. On parla du colonel dans tout Issoudun comme
d'un homme excellent et d'un beau caractère, à cause surtout de sa
conduite avec Flore. Pendant un mois, la Rabouilleuse entendit Goddet
père, son médecin, cet homme si puissant sur l'esprit d'un malade,
la respectable madame Hochon, mue par l'esprit religieux, Agathe si
douce et si pieuse, lui présentant tous les avantages de son mariage
avec Rouget. Quand, séduite à l'idée d'être madame Rouget, une digne
et honnête bourgeoise, elle désira vivement se rétablir pour célébrer
ce mariage, il ne fut pas difficile de lui faire comprendre qu'elle
ne pouvait pas entrer dans la vieille famille des Rouget en mettant
Philippe à la porte.

--D'ailleurs, lui dit un jour Goddet père, n'est-ce pas à lui que vous
devez cette haute fortune? Max ne vous aurait jamais laissée vous
marier avec le père Rouget. Puis, lui dit-il à l'oreille, si vous avez
des enfants, ne vengerez-vous pas Max? car les Bridau seront déshérités.

Deux mois après le fatal événement, en février 1823, la malade,
conseillée par tous ceux qui l'entouraient, priée par Rouget, reçut
donc Philippe, dont la cicatrice la fit pleurer, mais dont les manières
adoucies pour elle et presque affectueuses la calmèrent. D'après le
désir de Philippe, on le laissa seul avec sa future tante.

--Ma chère enfant, lui dit le soldat, c'est moi qui dès le principe,
ai conseillé votre mariage avec mon oncle; et, si vous y consentez, il
aura lieu dès que vous serez rétablie...

--On me l'a dit, répondit-elle.

--Il est naturel que si les circonstances m'ont contraint à vous faire
du mal, je veuille vous faire le plus de bien possible. La fortune,
la considération et une famille valent mieux que ce que vous avez
perdu. Mon oncle mort, vous n'eussiez pas été long-temps la femme de
ce garçon, car j'ai su de ses amis qu'il ne vous réservait pas un
beau sort. Tenez, ma chère petite, entendons-nous? nous vivrons tous
heureux. Vous serez ma tante, et _rien que ma tante_. Vous aurez soin
que mon oncle ne m'oublie pas dans son testament; de mon côté, vous
verrez comme je vous ferai traiter dans votre contrat de mariage...
Calmez-vous, pensez à cela, nous en reparlerons. Vous le voyez, les
gens les plus sensés, toute la ville vous conseille de faire cesser
une position illégale, et personne ne vous en veut de me recevoir. On
comprend que, dans la vie, les intérêts passent avant les sentiments.
Vous serez, le jour de votre mariage, plus belle que vous n'avez
jamais été. Votre indisposition en vous pâlissant vous a rendu de
la distinction. Si mon oncle ne vous aimait pas follement, parole
d'honneur, dit-il en se levant et lui baisant la main, vous seriez la
femme du colonel Bridau.

Philippe quitta la chambre en laissant dans l'âme de Flore ce dernier
mot pour y réveiller une vague idée de vengeance qui sourit à cette
fille, presque heureuse d'avoir vu ce personnage effrayant à ses pieds.
Philippe venait de jouer en petit la scène que joue Richard III avec
la reine qu'il vient de rendre veuve. Le sens de cette scène montre
que le calcul caché sous un sentiment entre bien avant dans le cœur et
y dissipe le deuil le plus réel, Voilà comment dans la vie privée la
Nature se permet ce qui, dans les œuvres du génie, est le comble de
l'Art; son moyen, à elle, est _l'intérêt_, qui est le génie de l'argent.

Au commencement du mois d'avril 1823, la salle de Jean-Jacques Rouget
offrit donc, sans que personne s'en étonnât, le spectacle d'un superbe
dîner donné pour la signature du contrat de mariage de mademoiselle
Flore Brazier avec le vieux célibataire. Les convives étaient monsieur
Héron; les quatre témoins, messieurs Mignonnet, Carpentier, Hochon et
Goddet père; le maire et le curé; puis Agathe Bridau, madame Hochon
et son amie madame Borniche, c'est-à-dire les deux vieilles femmes
qui faisaient autorité dans Issoudun. Aussi la future épouse fut-elle
très-sensible à cette concession obtenue par Philippe de ces dames,
qui y virent une marque de protection nécessaire à donner à une fille
repentie. Flore fut d'une éblouissante beauté. Le curé, qui depuis
quinze jours instruisait l'ignorante Rabouilleuse, devait lui faire
faire le lendemain sa première communion. Ce mariage fut l'objet de cet
article religieux publié dans le Journal du Cher à Bourges et dans le
Journal de l'Indre à Châteauroux.

    «Issoudun.

    «Le mouvement religieux fait du progrès en Berry. Tous les
    amis de l'Église et les honnêtes gens de cette ville ont été
    témoins hier d'une cérémonie par laquelle un des principaux
    propriétaires du pays a mis fin à une situation scandaleuse
    et qui remontait à l'époque où la religion était sans
    force dans nos contrées. Ce résultat, dû au zèle éclairé
    des ecclésiastiques de notre ville, aura, nous l'espérons,
    des imitateurs, et fera cesser les abus des mariages non
    célébrés, contractés aux époques les plus désastreuses du
    régime révolutionnaire.

    »Il y a eu cela de remarquable dans le fait dont nous
    parlons, qu'il a été provoqué par les instances d'un colonel
    appartenant à l'ancienne armée, envoyé dans notre ville par
    l'arrêt de la Cour des Pairs, et à qui ce mariage peut faire
    perdre la succession de son oncle. Ce désintéressement est
    assez rare de nos jours pour qu'on lui donne de la publicité.»

Par le contrat, Rouget reconnaissait à Flore cent mille francs de dot,
et il lui assurait un douaire viager de trente mille francs. Après la
noce, qui fut somptueuse, Agathe retourna la plus heureuse des mères
à Paris, où elle apprit à Joseph et à Desroches ce qu'elle appela de
bonnes nouvelles.

--Votre fils est un homme trop profond pour ne pas mettre la main sur
cette succession, lui répondit l'avoué quand il eut écouté madame
Bridau. Aussi vous et ce pauvre Joseph n'aurez-vous jamais un liard de
la fortune de votre frère.

--Vous serez donc toujours, vous comme Joseph, injuste envers ce pauvre
garçon, dit la mère, sa conduite à la Cour des Pairs est celle d'un
grand politique, il a réussi à sauver bien des têtes!... Les erreurs de
Philippe viennent de l'inoccupation où restaient ses grandes facultés;
mais il a reconnu combien le défaut de conduite nuisait à un homme qui
veut parvenir; et il a de l'ambition, j'en suis sûre; aussi ne suis-je
pas la seule à prévoir son avenir. Monsieur Hochon croit fermement que
Philippe a de belles destinées.

--Oh! s'il veut appliquer son intelligence profondément perverse à
faire fortune, il arrivera, car il est capable de tout, et ces gens-là
vont vite, dit Desroches.

--Pourquoi n'arriverait-il pas par des moyens honnêtes? demanda madame
Bridau.

--Vous verrez! fit Desroches. Heureux ou malheureux, Philippe sera
toujours l'homme de la rue Mazarine, l'assassin de madame Descoings, le
voleur domestique; mais, soyez tranquille: il paraîtra très-honnête à
tout le monde!

Le lendemain du mariage, après le déjeuner, Philippe prit madame Rouget
par le bras quand son oncle se fut levé pour aller s'habiller, car ces
nouveaux époux étaient descendus, Flore en peignoir, le vieillard en
robe de chambre.

--Ma belle-tante, dit-il en l'emmenant dans l'embrasure de la croisée,
vous êtes maintenant de la famille. Grâce à moi, tous les notaires y
ont passé. Ah! çà, pas de farces. J'espère que nous jouerons franc jeu.
Je connais les tours que vous pourriez me faire, et vous serez gardée
par moi mieux que par une duègne. Ainsi, vous ne sortirez jamais sans
me donner le bras, et vous ne me quitterez point. Quant à ce qui peut
se passer à la maison, je m'y tiendrai, sacrebleu, comme une araignée
au centre de sa toile. Voici qui vous prouvera que je pouvais, pendant
que vous étiez dans votre lit, hors d'état de remuer ni pied ni patte,
vous faire mettre à la porte sans un sou. Lisez?

Et il tendit la lettre suivante à Flore stupéfaite:

    «Mon cher enfant, Florentine, qui vient enfin de débuter à
    l'Opéra, dans la nouvelle salle, par un pas de trois avec
    Mariette et Tullia, n'a pas cessé de penser à toi, ainsi que
    Florine, qui définitivement a lâché Lousteau pour prendre
    Nathan. Ces deux matoises t'ont trouvé la plus délicieuse
    créature du monde, une petite fille de dix-sept ans, belle
    comme une Anglaise, l'air sage comme une lady qui fait ses
    farces, rusée comme Desroches, fidèle comme Godeschal; et
    Mariette l'a stylée en te souhaitant bonne chance. Il n'y
    a pas de femme qui puisse tenir contre ce petit ange sous
    lequel se cache un démon: elle saura jouer tous les rôles,
    empaumer ton oncle et le rendre fou d'amour. Elle a l'air
    céleste de la pauvre Coralie, elle sait pleurer, elle a une
    voix qui vous tire un billet de mille francs du cœur le plus
    granitique, et la luronne sable mieux que nous le vin de
    Champagne. C'est un sujet précieux; elle a des obligations
    à Mariette, et désire s'acquitter avec elle. Après avoir
    lampé la fortune de deux Anglais, d'un Russe, et d'un prince
    romain, mademoiselle Esther se trouve dans la plus affreuse
    gêne; tu lui donneras dix mille francs, elle sera contente.
    Elle vient de dire en riant:--Tiens, je n'ai jamais fricassé
    de bourgeois, ça me fera la main! Elle est bien connue de
    Finot, de Bixiou, de des Lupeaulx, de tout notre monde enfin.
    Ah! s'il y avait des fortunes en France, ce serait la plus
    grande courtisane des temps modernes. Ma rédaction sent
    Nathan, Bixiou, Finot qui sont à faire leurs bêtises avec
    cette susdite Esther, dans le plus magnifique appartement
    qu'on puisse voir, et qui vient d'être arrangé à Florine
    par le vieux lord Dudley, le vrai père de de Marsay, que la
    spirituelle actrice a _fait_, grâce au costume de son nouveau
    rôle. Tullia est toujours avec le duc de Rhétoré, Mariette
    est toujours avec le duc de Maufrigneuse; ainsi, à elles
    deux, elle t'obtiendront une remise de ta surveillance à la
    fête du Roi. Tâche d'avoir enterré l'oncle sous les roses
    pour la prochaine Saint-Louis, reviens avec l'héritage, et tu
    en mangeras quelque chose avec Esther et tes vieux amis qui
    signent en masse pour se rappeler à ton souvenir;

    »NATHAN, FLORINE, BIXIOU, FINOT, MARIETTE,
    FLORENTINE, GIROUDEAU, TULLIA.»

La lettre, en tremblotant dans les mains de madame Rouget, accusait
l'effroi de son âme et de son corps. La tante n'osa regarder son neveu
qui fixait sur elle deux yeux d'une expression terrible.

--J'ai confiance en vous, dit-il, vous le voyez; mais je veux du
retour. Je vous ai faite ma tante pour pouvoir vous épouser un jour.
Vous valez bien Esther auprès de mon oncle. Dans un an d'ici, nous
devons être à Paris, le seul pays où la beauté puisse vivre. Vous vous
y amuserez un peu mieux qu'ici, car c'est un carnaval perpétuel. Moi,
je rentrerai dans l'armée, je deviendrai général et vous serez alors
une grande dame. Voilà votre avenir, travaillez-y... Mais je veux un
gage de notre alliance. Vous me ferez donner, d'ici à un mois, la
procuration générale de mon oncle, sous prétexte de vous débarrasser
ainsi que lui des soins de la fortune. Je veux, un mois après, une
procuration spéciale pour transférer son inscription. Une fois
l'inscription en mon nom, nous aurons un intérêt égal à nous épouser un
jour. Tout cela, ma belle tante, est net et clair. Entre nous, il ne
faut pas d'ambiguïté. Je puis épouser ma tante après un an de veuvage,
tandis que je ne pouvais pas épouser une fille déshonorée.

Il quitta la place sans attendre de réponse. Quand, un quart d'heure
après, la Védie entra pour desservir, elle trouva sa maîtresse pâle
et en moiteur, malgré la saison. Flore éprouvait la sensation d'une
femme tombée au fond d'un précipice, elle ne voyait que ténèbres
dans son avenir; et, sur ces ténèbres se dessinaient, comme dans un
lointain profond, des choses monstrueuses, indistinctement aperçues
et qui l'épouvantaient. Elle sentait le froid humide des souterrains.
Elle avait instinctivement peur de cet homme, et néanmoins une
voix lui criait qu'elle méritait de l'avoir pour maître. Elle ne
pouvait rien contre sa destinée: Flore Brazier avait par décence un
appartement chez le père Rouget; mais madame Rouget devait appartenir
à son mari, elle se voyait ainsi privée du précieux libre arbitre que
conserve une servante-maîtresse. Dans l'horrible situation où elle se
trouvait, elle conçut l'espoir d'avoir un enfant; mais, durant ces
cinq dernières années, elle avait rendu Jean-Jacques le plus caduque
des vieillards. Ce mariage devait avoir pour le pauvre homme l'effet
du second mariage de Louis XII. D'ailleurs la surveillance d'un homme
tel que Philippe, qui n'avait rien à faire, car il quitta sa place,
rendit toute vengeance impossible. Benjamin était un espion innocent
et dévoué. La Védie tremblait devant Philippe. Flore se voyait seule
et sans secours! Enfin, elle craignait de mourir; sans savoir comment
Philippe arriverait à la tuer, elle devinait qu'une grossesse suspecte
serait son arrêt de mort: le son de cette voix, l'éclat voilé de ce
regard de joueur, les moindres mouvements de ce soldat, qui la traitait
avec la brutalité la plus polie, la faisaient frissonner. Quant à la
procuration demandée par ce féroce colonel, qui pour tout Issoudun
était un héros, il l'eut dès qu'il la lui fallut; car Flore tomba sous
la domination de cet homme comme la France était tombée sous celle de
Napoléon. Semblable au papillon qui s'est pris les pattes dans la cire
incandescente d'une bougie, Rouget dissipa rapidement ses dernières
forces.

En présence de cette agonie, le neveu restait impassible et froid comme
les diplomates, en 1814, pendant les convulsions de la France impériale.

Philippe, qui ne croyait guère en Napoléon II, écrivit alors au
Ministre de la Guerre la lettre suivante que Mariette fit remettre par
le duc de Maufrigneuse.

    «Monseigneur,

    »Napoléon n'est plus, j'ai voulu lui rester fidèle après
    lui avoir engagé mes serments; maintenant, je suis libre
    d'offrir mes services à Sa Majesté. Si Votre Excellence
    daigne expliquer ma conduite à Sa Majesté, le Roi pensera
    qu'elle est conforme aux lois de l'honneur, sinon à celle du
    Royaume. Le Roi, qui a trouvé naturel que son aide-de-camp,
    le général Rapp, pleurât son ancien maître, aura sans doute
    de l'indulgence pour moi: Napoléon fut mon bienfaiteur.

    »Je supplie donc Votre Excellence de prendre en considération
    la demande que je lui adresse d'un emploi dans mon grade, en
    l'assurant ici de mon entière soumission. C'est assez vous
    dire, Monseigneur, que le Roi trouvera en moi le plus fidèle
    sujet.

    »Daignez agréer l'hommage du respect avec lequel j'ai
    l'honneur d'être,

    »De Votre Excellence,

    »Le très-soumis et très-humble serviteur,

    PHILIPPE BRIDAU,

    Ancien chef d'escadron aux Dragons de la Garde, officier
    de la Légion d'Honneur, en surveillance sous la Haute
    Police à Issoudun.»

A cette lettre était jointe une demande en permission de séjour à
Paris pour affaires de famille, à laquelle monsieur Mouilleron annexa
des lettres du Maire, du Sous-Préfet et du commissaire de police
d'Issoudun, qui tous donnaient les plus grands éloges à Philippe, en
s'appuyant sur l'article fait à propos du mariage de son oncle.

Quinze jours après, au moment de l'Exposition, Philippe reçut la
permission demandée et une lettre où le Ministre de la Guerre lui
annonçait que, d'après les ordres du Roi, il était, pour première
grâce, rétabli comme lieutenant-colonel dans les cadres de l'armée.

Philippe vint à Paris avec sa tante et le vieux Rouget, qu'il mena,
trois jours après son arrivée, au Trésor, y signer le transfert de
l'inscription, qui devint alors sa propriété. Ce moribond fut, ainsi
que la Rabouilleuse, plongé par leur neveu dans les joies excessives de
la société si dangereuse des infatigables actrices, des journalistes,
des artistes et des femmes équivoques où Philippe avait déjà dépensé
sa jeunesse, et où le vieux Rouget trouva des Rabouilleuses à en
mourir. Giroudeau se chargea de procurer au père Rouget l'agréable
mort illustrée plus tard, dit-on, par un maréchal de France. Lolotte,
une des plus belles _marcheuses_ de l'Opéra, fut l'aimable assassin
de ce vieillard. Rouget mourut après un souper splendide donné par
Florentine, il fut donc assez difficile de savoir qui du souper, qui de
mademoiselle Lolotte avait achevé ce vieux Berrichon. Lolotte rejeta
cette mort sur une tranche de pâté de foie gras; et, comme l'œuvre
de Strasbourg ne pouvait répondre, il passe pour constant que le
bonhomme est mort d'indigestion. Madame Rouget se trouva dans ce monde
excessivement décolleté comme dans son élément; mais Philippe lui donna
pour chaperon Mariette qui ne laissa pas faire de sottises à cette
veuve, dont le deuil fut orné de quelques galanteries.

En octobre 1823, Philippe revint à Issoudun muni de la procuration
de sa tante, pour liquider la succession de son oncle, opération qui
se fit rapidement, car il était à Paris en janvier 1824 avec seize
cent mille francs, produit net et liquide des biens de défunt son
oncle, sans compter les précieux tableaux qui n'avaient jamais quitté
la maison du vieil Hochon. Philippe mit ses fonds dans la maison
Mongenod et fils, où se trouvait le jeune Baruch Borniche, et sur la
solvabilité, sur la probité de laquelle le vieil Hochon lui avait donné
des renseignements satisfaisants. Cette maison prit les seize cent
mille francs à six pour cent d'intérêt par an, avec la condition d'être
prévenue trois mois d'avance en cas de retrait des fonds.

Un beau jour, Philippe vint prier sa mère d'assister à son mariage,
qui eut pour témoins Giroudeau, Finot, Nathan et Bixiou. Par le
contrat, madame veuve Rouget, dont l'apport consistait en un million
de francs, faisait donation à son futur époux de ses biens dans le cas
où elle décéderait sans enfants. Il n'y eut ni billets de faire part,
ni fête, ni éclat, car Philippe avait ses desseins: il logea sa femme
rue Saint-Georges, dans un appartement que Lolotte lui vendit tout
meublé, que madame Bridau la jeune trouva délicieux, et où l'époux
mit rarement les pieds. A l'insu de tout le monde, Philippe acheta
pour deux cent cinquante mille francs, rue de Clichy, dans un moment
où personne ne soupçonnait la valeur que ce quartier devait un jour
acquérir, un magnifique hôtel sur le prix duquel il donna cinquante
mille écus de ses revenus, en prenant deux ans pour payer le surplus.
Il y dépensa des sommes énormes en arrangements intérieurs et en
mobilier, car il y consacra ses revenus pendant deux ans. Les superbes
tableaux restaurés, estimés à trois cent mille francs, y brillèrent de
tout leur éclat.

L'avénement de Charles X avait mis encore plus en faveur qu'auparavant
la famille du duc de Chaulieu, dont le fils aîné, le duc de Rhétoré,
voyait souvent Philippe chez Tullia. Sous Charles X, la branche
aînée de la maison de Bourbon se crut définitivement assise sur le
trône, et suivit le conseil que le maréchal Gouvion-Saint-Cyr avait
précédemment donné de s'attacher les militaires de l'Empire. Philippe,
qui sans doute fit de précieuses révélations sur les complots de 1820
et 1822, fut nommé lieutenant-colonel dans le régiment du duc de
Maufrigneuse. Ce charmant grand seigneur se regardait comme obligé
de protéger un homme à qui il avait enlevé Mariette. Le corps de
ballet ne fut pas étranger à cette nomination. On avait d'ailleurs
décidé dans la sagesse du conseil secret de Charles X de faire prendre
à Monseigneur le Dauphin une légère couleur de libéralisme. Mons
Philippe, devenu quasiment le menin du duc de Maufrigneuse, fut donc
présenté non-seulement au Dauphin, mais encore à la Dauphine à qui ne
déplaisaient pas les caractères rudes et les militaires connus par leur
fidélité. Philippe jugea très-bien le rôle du Dauphin, et il profita
de la première mise en scène de ce libéralisme postiche, pour se faire
nommer aide-de-camp d'un Maréchal très-bien en cour.

En janvier 1827, Philippe, qui passa dans la Garde Royale
lieutenant-colonel au régiment que le duc de Maufrigneuse y commandait
alors, sollicita la faveur d'être anobli. Sous la Restauration,
l'anoblissement devint un quasi-droit pour les roturiers qui servaient
dans la Garde. Le colonel Bridau, qui venait d'acheter la terre de
Brambourg, demanda la faveur de l'ériger en majorat au titre de comte.
Il obtint cette grâce en mettant à profit ses liaisons dans la société
la plus élevée, où il se produisait avec un faste de voitures et de
livrées, enfin dans une tenue de grand seigneur. Dès que Philippe,
lieutenant-colonel du plus beau régiment de cavalerie de la Garde,
se vit désigné dans l'Almanach sous le nom de comte de Brambourg, il
hanta beaucoup la maison du lieutenant-général d'artillerie comte de
Soulanges, en faisant la cour à la plus jeune fille, mademoiselle
Amélie de Soulanges. Insatiable et appuyé par les maîtresses de tous
les gens influents, Philippe sollicitait l'honneur d'être un des
aides-de-camp de Monseigneur le Dauphin. Il eut l'audace de dire à la
Dauphine «qu'un vieil officier blessé sur plusieurs champs de bataille
et qui connaissait la grande guerre, ne serait pas, dans l'occasion,
inutile à Monseigneur.» Philippe, qui sut prendre le ton de toutes
les courtisaneries, fut dans ce monde supérieur ce qu'il devait être,
comme il avait su se faire Mignonnet à Issoudun. Il eut d'ailleurs
un train magnifique, il donna des fêtes et des dîners splendides, en
n'admettant dans son hôtel aucun de ses anciens amis dont la position
eût pu compromettre son avenir. Aussi fut-il impitoyable pour les
compagnons de ses débauches. Il refusa net à Bixiou de parler en faveur
de Giroudeau qui voulut reprendre du service, quand Florentine le lâcha.

--C'est un homme sans mœurs! dit Philippe.

--Ah! voilà ce qu'il a répondu de moi, s'écria Giroudeau, moi qui l'ai
débarrassé de son oncle.

--Nous le repincerons, dit Bixiou.

Philippe voulait épouser mademoiselle Amélie de Soulanges, devenir
général, et commander un des régiments de la Garde Royale. Il demanda
tant de choses, que, pour le faire taire, on le nomma commandeur de
la Légion-d'Honneur et commandeur de Saint-Louis. Un soir, Agathe et
Joseph, revenant à pied par un temps de pluie, virent Philippe passant
en uniforme, chamarré de ses cordons, campé dans le coin de son beau
coupé garni de soie jaune, dont les armoiries étaient surmontées d'une
couronne de comte, allant à une fête de l'Élysée-Bourbon; il éclaboussa
sa mère et son frère en les saluant d'un geste protecteur.

--Va-t-il, va-t-il, ce drôle-là? dit Joseph à sa mère. Néanmoins il
devrait bien nous envoyer autre chose que de la boue au visage.

--Il est dans une si belle position, si haute, qu'il ne faut pas lui
en vouloir de nous oublier, dit madame Bridau. En montant une côte si
rapide, il a tant d'obligations à remplir, il a tant de sacrifices à
faire, qu'il peut bien ne pas venir nous voir, tout en pensant à nous.

--Mon cher, dit un soir le duc de Maufrigneuse au nouveau comte de
Brambourg, je suis sûr que votre demande sera prise en bonne part; mais
pour épouser Amélie de Soulanges, il faudrait que vous fussiez libre.
Qu'avez-vous fait de votre femme?...

--Ma femme?... dit Philippe avec un geste, un regard et un accent
qui furent devinés plus tard par Frédérick-Lemaître dans un de ses
plus terribles rôles. Hélas! j'ai la triste certitude de ne pas la
conserver. Elle n'a pas huit jours à vivre. Ah! mon cher Duc, vous
ignorez ce qu'est une mésalliance! une femme qui était cuisinière, qui
a les goûts d'une cuisinière et qui me déshonore, car je suis bien à
plaindre. Mais j'ai eu l'honneur d'expliquer ma position à madame la
Dauphine. Il s'est agi, dans le temps, de sauver un million que mon
oncle avait laissé par testament à cette créature. Heureusement, ma
femme a donné dans les liqueurs; à sa mort, je deviens maître d'un
million confié à la maison Mongenod; j'ai de plus trente mille francs
dans les cinq, et mon majorat qui vaut quarante mille livres de rente.
Si, comme tout le fait supposer, monsieur de Soulanges a le bâton de
maréchal, je suis en mesure, avec le titre de comte de Brambourg,
de devenir général et pair de France. Ce sera la retraite d'un
aide-de-camp du Dauphin.

Après le Salon de 1823, le premier peintre du Roi, l'un des plus
excellents hommes de ce temps, avait obtenu pour la mère de Joseph
un bureau de loterie aux environs de la Halle. Plus tard, Agathe put
fort heureusement permuter, sans avoir de soulte à payer, avec le
titulaire d'un bureau situé rue de Seine, dans une maison où Joseph
prit son atelier. A son tour, la veuve eut un gérant et ne coûta
plus rien à son fils. Or, en 1828, quoique directrice d'un excellent
bureau de loterie qu'elle devait à la gloire de Joseph, madame Bridau
ne croyait pas encore à cette gloire excessivement contestée comme
le sont toutes les vraies gloires. Le grand peintre, toujours aux
prises avec ses passions, avait d'énormes besoins; il ne gagnait pas
assez pour soutenir le luxe auquel l'obligeaient ses relations dans
le monde aussi bien que sa position distinguée dans la jeune École.
Quoique puissamment soutenu par ses amis du Cénacle, par mademoiselle
Des Touches, il ne plaisait pas au Bourgeois. Cet être, de qui vient
l'argent aujourd'hui, ne délie jamais les cordons de sa bourse pour les
talents mis en question, et Joseph voyait contre lui les classiques,
l'Institut, et les critiques qui relevaient de ces deux puissances.
Enfin le comte de Brambourg faisait l'étonné quand on lui parlait
de Joseph. Ce courageux artiste, quoique appuyé par Gros et par
Gérard, qui lui firent donner la croix au Salon de 1827, avait peu de
commandes. Si le Ministère de l'Intérieur et la Maison du Roi prenaient
difficilement ses grandes toiles, les marchands et les riches étrangers
s'en embarrassaient encore moins. D'ailleurs, Joseph s'abandonne, comme
on sait, un peu trop à la fantaisie, et il en résulte des inégalités
dont profitent ses ennemis pour nier son talent.

--La grande peinture est bien malade, lui disait son ami Pierre Grassou
qui faisait des croûtes au goût de la Bourgeoisie dont les appartements
se refusent aux grandes toiles.

--Il te faudrait toute une cathédrale à peindre, lui répétait Schinner,
tu réduiras la critique au silence par une grande œuvre.

Ces propos effrayants pour la bonne Agathe corroboraient le jugement
qu'elle avait porté tout d'abord sur Joseph et sur Philippe. Les faits
donnaient raison à cette femme restée provinciale: Philippe, son enfant
préféré, n'était-il pas enfin le grand homme de la famille? elle voyait
dans les premières fautes de ce garçon les écarts du génie; Joseph,
de qui les productions la trouvaient insensible, car elle les voyait
trop dans leurs langes pour les admirer achevées, ne lui paraissait pas
plus avancé en 1828 qu'en 1816. Le pauvre Joseph devait de l'argent,
il pliait sous le poids de ses dettes, _il avait pris un état ingrat,
qui ne rapportait rien_. Enfin, Agathe ne concevait pas pourquoi l'on
avait donné la décoration à Joseph. Philippe devenu comte, Philippe
assez fort pour ne plus aller au jeu, l'invité des fêtes de Madame, ce
brillant colonel qui, dans les revues ou dans les cortéges, défilait
revêtu d'un magnifique costume et chamarré de deux cordons rouges,
réalisait les rêves maternels d'Agathe. Un jour de cérémonie publique,
Philippe avait effacé l'odieux spectacle de sa misère sur le quai
de l'École, en passant devant sa mère au même endroit, en avant du
Dauphin, avec des aigrettes à son schapska, avec un dolman brillant
d'or et de fourrures! Devenue pour l'artiste une espèce de sœur grise
dévouée, Agathe ne se sentait mère que pour l'audacieux aide-de-camp de
Son Altesse Royale Monseigneur le Dauphin! Fière de Philippe, elle lui
devrait bientôt l'aisance, elle oubliait que le bureau de loterie dont
elle vivait lui venait de Joseph.

Un jour, Agathe vit son pauvre artiste si tourmenté par le total du
mémoire de son marchand de couleurs que, tout en maudissant les Arts,
elle voulut le libérer de ses dettes. La pauvre femme, qui tenait la
maison avec les gains de son bureau de loterie, se gardait bien de
jamais demander un liard à Joseph. Aussi n'avait-elle pas d'argent;
mais elle comptait sur le bon cœur et sur la bourse de Philippe. Elle
attendait, depuis trois ans, de jour en jour, la visite de son fils;
elle le voyait lui apportant une somme énorme, et jouissait par avance
du plaisir qu'elle aurait à la donner à Joseph, dont l'opinion sur
Philippe était toujours aussi invariable que celle de Desroches.

A l'insu de Joseph, elle écrivit donc à Philippe la lettre suivante:

    «A Monsieur le comte de Brambourg.

    «Mon cher Philippe, tu n'as pas accordé le plus petit
    souvenir à ta mère en cinq ans! Ce n'est pas bien. Tu devrais
    te rappeler un peu le passé, ne fût-ce qu'à cause de ton
    excellent frère. Aujourd'hui Joseph est dans le besoin,
    tandis que tu nages dans l'opulence; il travaille pendant que
    tu voles de fêtes en fêtes. Tu possèdes à toi seul la fortune
    de mon frère. Enfin, tu aurais, à entendre le petit Borniche,
    deux cent mille livres de rente. Eh! bien, viens voir Joseph?
    Pendant ta visite, mets dans la tête de mort une vingtaine
    de billets de mille francs: tu nous les dois, Philippe;
    néanmoins, ton frère se croira ton obligé, sans compter le
    plaisir que tu feras à ta mère

    »Agathe BRIDAU (née Rouget).»

Deux jours après, la servante apporta dans l'atelier, où la pauvre
Agathe venait de déjeuner avec Joseph, la terrible lettre suivante:

    «Ma chère mère, on n'épouse pas mademoiselle Amélie de
    Soulanges en lui apportant des coquilles de noix, quand, sous
    le nom de comte de Brambourg, il y a celui de

    »Votre fils,

    »PHILIPPE BRIDAU.»

En se laissant aller presque évanouie sur le divan de l'atelier,
Agathe lâcha la lettre. Le léger bruit que fit le papier en tombant,
et la sourde mais horrible exclamation d'Agathe, causèrent un sursaut
à Joseph qui, dans ce moment, avait oublié sa mère, car il brossait
avec rage une esquisse, il pencha la tête en dehors de sa toile pour
voir ce qui arrivait. A l'aspect de sa mère étendue, le peintre lâcha
palette et brosses, et alla relever une espèce de cadavre! Il prit
Agathe dans ses bras, la porta sur son lit dans son appartement, et
envoya chercher son ami Bianchon par la servante. Aussitôt que Joseph
put questionner sa mère, elle avoua sa lettre à Philippe et la réponse
qu'elle avait reçue de lui. L'artiste alla ramasser cette réponse
dont la concise brutalité venait de briser le cœur délicat de cette
pauvre mère, en y renversant le pompeux édifice élevé par sa préférence
maternelle. Joseph, revenu près du lit de sa mère, eut l'esprit de
se taire. Il ne parla point de son frère pendant les trois semaines
que dura non pas la maladie, mais l'agonie de cette pauvre femme. En
effet, Bianchon, qui vint tous les jours et soigna la malade avec le
dévouement d'un ami véritable, avait éclairé Joseph dès le premier jour.

--A cet âge, lui dit-il, et dans les circonstances où ta mère va se
trouver, il ne faut songer qu'à lui rendre la mort le moins amère
possible.

Agathe se sentit d'ailleurs si bien appelée par Dieu qu'elle réclama,
le lendemain même, les soins religieux du vieil abbé Loraux, son
confesseur depuis vingt-deux ans. Aussitôt qu'elle fut seule avec lui,
quand elle eut versé dans ce cœur tous ses chagrins, elle redit ce
qu'elle avait dit à sa marraine et ce qu'elle disait toujours.

--En quoi donc ai-je pu déplaire à Dieu? Ne l'aimé-je pas de toute mon
âme? N'ai-je pas marché dans le chemin du salut? Quelle est ma faute?
Et si je suis coupable d'une faute que j'ignore, ai-je encore le temps
de la réparer?

--Non, dit le vieillard d'une voix douce. Hélas! votre vie paraît être
pure et votre âme semble être sans tache; mais l'œil de Dieu, pauvre
créature affligée, est plus pénétrant que celui de ses ministres! J'y
vois clair un peu trop tard, car vous m'avez abusé moi-même.

En entendant ces mots prononcés par une bouche qui n'avait eu
jusqu'alors que des paroles de paix et de miel pour elle, Agathe
se dressa sur son lit en ouvrant des yeux pleins de terreur et
d'inquiétude.

--Dites! dites, s'écria-t-elle.

--Consolez-vous! reprit le vieux prêtre. A la manière dont vous êtes
punie, on peut prévoir le pardon. Dieu n'est sévère ici-bas que
pour ses élus. Malheur à ceux dont les méfaits trouvent des hasards
favorables, ils seront repétris dans l'Humanité jusqu'à ce qu'ils
soient durement punis à leur tour pour de simples erreurs, quand ils
arriveront à la maturité des fruits célestes. Votre vie, ma fille, n'a
été qu'une longue faute. Vous tombez dans la fosse que vous vous êtes
creusée, car nous ne manquons que par le côté que nous avons affaibli
en nous. Vous avez donné votre cœur à un monstre en qui vous avez vu
votre gloire, et vous avez méconnu celui de vos enfants en qui est
votre gloire véritable! Vous avez été si profondément injuste que
vous n'avez pas remarqué ce contraste si frappant: vous tenez votre
existence de Joseph, tandis que votre autre fils vous a constamment
pillée. Le fils pauvre, qui vous aime sans être récompensé par une
tendresse égale, vous apporte votre pain quotidien; tandis que le
riche, qui n'a jamais songé à vous et qui vous méprise, souhaite votre
mort.

--Oh! pour cela!... dit-elle.

--Oui, reprit le prêtre, vous gênez par votre humble condition les
espérances de son orgueil... Mère, voilà vos crimes! Femme, vos
souffrances et vos tourments vous annoncent que vous jouirez de la
paix du Seigneur. Votre fils Joseph est si grand que sa tendresse n'a
jamais été diminuée par les injustices de votre préférence maternelle,
aimez-le donc bien! donnez-lui tout votre cœur pendant ces derniers
jours; enfin, priez pour lui, moi je vais aller prier pour vous.

Dessillés par de si puissantes mains, les yeux de cette mère
embrassèrent par un regard rétrospectif le cours de sa vie. Éclairée
par ce trait de lumière, elle aperçut ses torts involontaires et fondit
en larmes. Le vieux prêtre se sentit tellement ému par le spectacle de
ce repentir d'une créature en faute, uniquement par ignorance, qu'il
sortit pour ne pas laisser voir sa pitié. Joseph rentra dans la chambre
de sa mère environ deux heures après le départ du confesseur. Il était
allé chez un de ses amis emprunter l'argent nécessaire au payement de
ses dettes les plus pressées, et il rentra sur la pointe du pied, en
croyant Agathe endormie. Il put donc se mettre dans son fauteuil sans
être vu de la malade.

Un sanglot entrecoupé par ces mots:--Me pardonnera-t-il? fit lever
Joseph qui eut la sueur dans le dos, car il crut sa mère en proie au
délire qui précède la mort.

--Qu'as-tu, ma mère? lui dit-il effrayé de voir les yeux rougis de
pleurs et la figure accablée de la malade.

--Ah! Joseph! me pardonneras-tu, mon enfant? s'écria-t-elle.

--Eh! quoi? dit l'artiste.

--Je ne t'ai pas aimé comme tu méritais de l'être...

--En voilà une charge? s'écria-t-il. Vous ne m'avez pas aimé?...
Depuis sept ans ne vivons-nous pas ensemble? Depuis sept ans n'es-tu
pas ma femme de ménage? est-ce que je ne te vois pas tous les jours?
Est-ce que je n'entends pas ta voix? Est-ce que tu n'es pas la douce
et l'indulgente compagne de ma vie misérable? Tu ne comprends pas la
peinture?... Eh! mais ça ne se donne pas! Et moi qui disais hier à
Grassou:--Ce qui me console au milieu de mes luttes, c'est d'avoir une
bonne mère; elle est ce que doit être la femme d'un artiste, elle a
soin de tout, elle veille à mes besoins matériels sans faire le moindre
embarras...

--Non, Joseph, non, tu m'aimais, toi! et je ne te rendais pas tendresse
pour tendresse. Ah! comme je voudrais vivre!... donne-moi ta main?...

Agathe prit la main de son fils, la baisa, la garda sur son cœur, et
le contempla pendant longtemps en lui montrant l'azur de ses yeux
resplendissant de la tendresse qu'elle avait réservée jusqu'alors à
Philippe. Le peintre, qui se connaissait en expression, fut si frappé
de ce changement, il vit si bien que le cœur de sa mère s'ouvrait pour
lui, qu'il la prit dans ses bras, la tint pendant quelques instants
serrée, en disant comme un insensé:--O ma mère! ma mère!

--Ah! je me sens pardonnée! dit-elle. Dieu doit confirmer le pardon
d'un enfant à sa mère!

--Il te faut du calme, ne te tourmente pas, voilà qui est dit: je me
sens aimé pendant ce moment pour tout le passé, s'écria Joseph en
replaçant sa mère sur l'oreiller.

Pendant les deux semaines que dura le combat entre la vie et la mort
chez cette sainte créature, elle eut pour Joseph des regards, des
mouvements d'âme et des gestes où éclatait tant d'amour qu'il semblait
que, dans chacune de ses effusions, il y eût toute une vie... La mère
ne pensait plus qu'à son fils, elle se comptait pour rien; et, soutenue
par son amour, elle ne sentait plus ses souffrances. Elle eut de ces
mots naïfs comme en ont les enfants. D'Arthez, Michel Chrestien,
Fulgence Ridal, Pierre Grassou, Bianchon venaient tenir compagnie à
Joseph, et discutaient souvent à voix basse dans la chambre de la
malade.

--Oh! comme je voudrais savoir ce que c'est que la couleur!
s'écria-t-elle un soir en entendant une discussion sur un tableau.

De son côté, Joseph fut sublime pour sa mère; il ne quitta pas la
chambre, il dorlotait Agathe dans son cœur, il répondait à cette
tendresse par une tendresse égale. Ce fut pour les amis de ce grand
peintre un de ces beaux spectacles qui ne s'oublient jamais. Ces hommes
qui tous offraient l'accord d'un vrai talent et d'un grand caractère
furent pour Joseph et pour sa mère ce qu'ils devaient être: des anges
qui priaient, qui pleuraient avec lui, non pas en disant des prières
et répandant des pleurs; mais en s'unissant à lui par la pensée et par
l'action. En artiste aussi grand par le sentiment que par le talent,
Joseph devina, par quelques regards de sa mère, un désir enfoui dans
ce cœur, et dit un jour à d'Arthez:--Elle a trop aimé ce brigand de
Philippe pour ne pas vouloir le revoir avant de mourir...

Joseph pria Bixiou, qui se trouvait lancé dans le monde bohémien
que fréquentait parfois Philippe, d'obtenir de cet infâme parvenu
qu'il jouât, par pitié, la comédie d'une tendresse quelconque afin
d'envelopper le cœur de cette pauvre mère dans un linceul brodé
d'illusions. En sa qualité d'observateur et de railleur misanthrope,
Bixiou ne demanda pas mieux que de s'acquitter d'une semblable mission.
Quand il eut exposé la situation d'Agathe au comte de Brambourg qui
le reçut dans une chambre à coucher tendue en damas de soie jaune, le
colonel se mit à rire.

--Eh! que diable veux-tu que j'aille faire là? s'écria-t-il. Le seul
service que puisse me rendre la bonne femme est de crever le plus
tôt possible, car elle ferait une triste figure à mon mariage avec
mademoiselle de Soulanges. Moins j'aurai de famille, meilleure sera
ma position. Tu comprends très-bien que je voudrais enterrer le nom
de Bridau sous tous les monuments funéraires du Père-Lachaise!... Mon
frère m'assassine en produisant mon vrai nom au grand jour! Tu as trop
d'esprit pour ne pas être à la hauteur de ma situation, toi! Voyons?...
si tu devenais député, tu as une fière _platine_, tu serais craint
comme Chauvelin, et tu pourrais être fait comte Bixiou, Directeur des
Beaux-Arts. Arrivé là, serais-tu content, si ta grand'mère Descoings
vivait encore, d'avoir à tes côtés cette brave femme qui ressemblait
à une madame Saint-Léon? lui donnerais-tu le bras aux Tuileries? la
présenterais-tu à la famille noble où tu tâcherais alors d'entrer? Tu
souhaiterais, sacrebleu! la voir à six pieds sous terre, calfeutrée
dans une chemise de plomb. Tiens, déjeune avec moi, et parlons d'autre
chose. Je suis un parvenu, mon cher, je le sais. Je ne veux pas laisser
voir mes langes!... Mon fils, lui, sera plus heureux que moi, il sera
grand seigneur. Le drôle souhaitera ma mort, je m'y attends bien, ou il
ne sera pas mon fils.

Il sonna, vint le valet de chambre auquel il dit:--Mon ami déjeune avec
moi, sers-nous un petit déjeuner fin.

--Le beau monde ne te verrait pourtant pas dans la chambre de ta mère,
reprit Bixiou. Qu'est-ce que cela te coûterait d'avoir l'air d'aimer la
pauvre femme pendant quelques heures?...

--Ouitch! dit Philippe en clignant de l'œil, tu viens de leur part. Je
suis un vieux chameau qui se connaît en génuflexions. Ma mère veut,
à propos de son dernier soupir, me tirer une carotte pour Joseph!...
Merci.

Quand Bixiou raconta cette scène à Joseph, le pauvre peintre eut froid
jusque dans l'âme.

--Philippe sait-il que je suis malade? dit Agathe d'une voix dolente le
soir même du jour où Bixiou rendit compte de sa mission.

Joseph sortit étouffé par ses larmes. L'abbé Loraux, qui se trouvait
au chevet de sa pénitente, lui prit la main, la lui serra, puis il
répondit:--Hélas! mon enfant, vous n'avez jamais eu qu'un fils!...

En entendant ce mot qu'elle comprit, Agathe eut une crise par laquelle
commença son agonie. Elle mourut vingt heures après.

Dans le délire qui précéda sa mort, ce mot:--De qui donc Philippe
tient-il?... lui échappa.

Joseph mena seul le convoi de sa mère. Philippe était allé, pour
affaire de service, à Orléans, chassé de Paris par la lettre suivante
que Joseph lui écrivit au moment où leur mère rendait le dernier soupir:

    «Monstre, ma pauvre mère est morte du saisissement que ta
    lettre lui a causé, prends le deuil; mais fais-toi malade:
    je ne veux pas que son assassin soit à mes côtés devant son
    cercueil.

    »JOSEPH B.»

Le peintre, qui ne se sentit plus le courage de peindre, quoique
peut-être sa profonde douleur exigeât l'espèce de distraction mécanique
apportée par le travail, fut entouré de ses amis qui s'entendirent pour
ne jamais le laisser seul. Donc, Bixiou, qui aimait Joseph autant
qu'un railleur peut aimer quelqu'un, faisait, quinze jours après le
convoi, partie des amis groupés dans l'atelier. En ce moment, la
servante entra brusquement et remit à Joseph cette lettre apportée,
dit-elle, par une vieille femme qui attendait une réponse chez le
portier.

    «Monsieur,

    »Vous à qui je n'ose donner le nom de frère, je dois
    m'adresser à vous, ne fût-ce qu'à cause du nom que je porte...

Joseph tourna la page et regarda la signature au bas du dernier recto.
Ces mots: _comtesse Flore de Brambourg_, le firent frissonner, car il
pressentit quelque horreur inventée par son frère.

--Ce brigand-là, dit-il, _ferait_ le diable _au même_! Et ça passe pour
un homme d'honneur! Et ça se met un tas de coquillages autour du cou!
Et ça fait la roue à la cour au lieu d'être étendu sur la roue! Et ce
roué se nomme monsieur le comte!

--Et il y en a beaucoup comme ça! dit Bixiou.

--Après ça! cette Rabouilleuse mérite bien d'être rabouillée à son
tour, reprit Joseph, elle ne vaut pas la gale, elle m'aurait fait
couper le cou comme à son poulet, sans dire: Il est innocent!...

Au moment où Joseph jetait la lettre, Bixiou la rattrapa lestement et
la lut à haute voix...

    »Est-il convenable que madame la comtesse Bridau de
    Brambourg, quels que puissent être ses torts, aille mourir à
    l'hôpital? Si tel est mon destin, si telle est la volonté de
    monsieur le Comte et la vôtre, qu'elle s'accomplisse; mais
    alors, vous qui êtes l'ami du docteur Bianchon, obtenez-moi
    sa protection pour entrer dans un hôpital. La personne qui
    vous apportera cette lettre, monsieur, est allée onze jours
    de suite à l'hôtel de Brambourg, rue de Clichy, sans pouvoir
    obtenir un secours de mon mari. L'état dans lequel je suis ne
    me permet pas de faire appeler un avoué afin d'entreprendre
    d'obtenir judiciairement ce qui m'est dû pour mourir en
    paix. D'ailleurs, rien ne peut me sauver, je le sais. Aussi,
    dans le cas où vous ne voudriez pas vous occuper de votre
    malheureuse belle-sœur, donnez-moi l'argent nécessaire pour
    avoir de quoi mettre fin à mes jours; car, je le vois,
    monsieur votre frère veut ma mort, il l'a toujours voulue.
    Quoiqu'il m'ait dit qu'il avait trois moyens sûrs pour tuer
    une femme, je n'ai pas eu l'intelligence de prévoir celui
    dont il s'est servi.

    »Dans le cas où vous voudriez m'honorer d'un secours, et
    juger par vous-même de la misère où je suis, je demeure rue
    du Houssay, au coin de la rue Chantereine, au cinquième. Si
    demain je ne paye pas mes loyers arriérés, il faut sortir! Et
    où aller, monsieur?... Puis-je me dire

    »Votre belle-sœur,

    »Comtesse FLORE DE BRAMBOURG.»

--Quelle fosse pleine d'infamies! dit Joseph, qu'est-ce qu'il y a
là-dessous?

--Faisons d'abord venir la femme, ça doit être une fameuse préface de
l'histoire, dit Bixiou.

[Illustration: BIXIOU.

«Votre nom?» dit Joseph, pendant que Bixiou croquait la femme appuyée
sur un parapluie, etc., etc.

UN MÉNAGE DE GARÇON.]

Un instant après, apparut une femme que Bixiou désigna par ces mots:
des guenilles qui marchent! C'était, en effet, un tas de linge et de
vieilles robes les unes sur les autres, bordées de boue à cause de
la saison, tout cela monté sur de grosses jambes à pieds épais, mal
enveloppés de bas rapiécés et de souliers qui dégorgeaient l'eau par
leurs lézardes. Au-dessus de ce monceau de guenilles s'élevait une de
ces têtes que Charlet a données à ses balayeuses, et caparaçonnée d'un
affreux foulard usé jusque dans ses plis.

--Votre nom? dit Joseph pendant que Bixiou croquait la femme appuyée
sur un parapluie de l'an II de la République.

--Madame Gruget, pour vous servir. J'ai _évu_ des rentes, mon petit
monsieur, dit-elle à Bixiou dont le rire sournois l'offensa. Si ma
pôv'fille n'avait pas eu l'accident d'aimer trop quelqu'un, je serais
autrement que me voilà. Elle s'est jetée à l'eau, sous votre respect,
ma pôv'Ida! J'ai donc _évu_ la bêtise de nourrir un quaterne; c'est
pourquoi, mon cher monsieur, à soixante-dix-sept ans, je garde les
malades à raison de dix sous par jour, et nourrie...

--Pas habillée! dit Bixiou. Ma grand'mère s'habillait, elle! en
nourrissant son petit bonhomme de terne.

--Mais, sur mes dix sous, il faut payer un garni...

--Qu'est-ce qu'elle a, la dame que vous gardez?

--Elle n'a rien, monsieur, en fait de monnaie, s'entend! car elle a une
maladie à faire trembler les médecins... Elle me doit soixante jours,
voilà pourquoi je continue à la garder. Le mari, qui est un comte, car
elle est comtesse, me payera sans doute mon mémoire quand elle sera
morte; _pour lorsse_, je lui ai donc avancé tout ce que j'avais... mais
je n'ai plus rien: j'ai mis tous mes effets au _mau pi-é-té_!... Elle
me doit quarante-sept francs douze sous, outre mes trente francs de
garde; et comme elle veut se faire périr avec du charbon: Ça n'est pas
bien, que je lui dis... _même_ que j'ai dit à la portière de la veiller
pendant que je m'absente, parce qu'elle est _capable_ de se jeter par
la croisée.

--Mais qu'a-t-elle? dit Joseph.

--Ah! monsieur, le médecin des sœurs est venu, mais rapport à la
maladie, fit madame Gruget en prenant un air pudibond, il a dit qu'il
fallait la porter à l'hospice... le cas est mortel.

--Nous y allons, fit Bixiou.

--Tenez, dit Joseph, voilà dix francs.

Après avoir plongé la main dans la fameuse tête de mort pour prendre
toute sa monnaie, le peintre alla rue Mazarine, monta dans un fiacre,
et se rendit chez Bianchon qu'il trouva très-heureusement chez lui;
pendant que, de son côté, Bixiou courait, rue de Bussy, chercher leur
ami Desroches. Les quatre amis se retrouvèrent une heure après rue du
Houssay.

--Ce Méphistophélès à cheval nommé Philippe Bridau, dit Bixiou à
ses trois amis en montant l'escalier, a drôlement mené sa barque
pour se débarrasser de sa femme. Vous savez que notre ami Lousteau,
très-heureux de recevoir un billet de mille francs par mois de
Philippe, a maintenu madame Bridau dans la société de Florine,
de Mariette, de Tullia, de la Val-Noble. Quand Philippe a vu sa
Rabouilleuse habituée à la toilette et aux plaisirs coûteux, il ne lui
a plus donné d'argent, et l'a laissée s'en procurer... vous comprenez
comment? Philippe, au bout de dix-huit mois, a fait ainsi descendre
sa femme, de trimestre en trimestre, toujours un peu plus bas; enfin,
au moyen d'un jeune sous-officier superbe, il lui a donné le goût des
liqueurs. A mesure qu'il s'élevait, sa femme descendait, et la comtesse
est maintenant dans la boue. Cette fille, née aux champs, a la vie
dure, je ne sais pas comment Philippe s'y est pris pour se débarrasser
d'elle. Je suis curieux d'étudier ce petit drame-là, car j'ai à me
venger du camarade. Hélas! mes amis! dit Bixiou d'un ton qui laissait
ses trois compagnons dans le doute s'il plaisantait ou s'il parlait
sérieusement, il suffit de livrer un homme à un vice pour se défaire
de lui. _Elle aimait trop le bal et c'est ce qui l'a tuée!...._ a dit
Hugo. Voilà! Ma grand'mère aimait la loterie et Philippe l'a tuée par
la loterie! Le père Rouget aimait la gaudriole et Lolotte l'a tué!
Madame Bridau, pauvre femme, aimait Philippe, elle a péri par lui!...
Le Vice! le Vice! mes amis!... Savez-vous ce qu'est le Vice? c'est
le Bonneau de la mort!

--Tu mourras donc d'une plaisanterie! dit en souriant Desroches à
Bixiou.

[Illustration: Bénard et Cie, Damiette, 2.

MADAME GRUGET

... Des guenilles qui marchent! C'était, en effet, un tas de linge et
de vieilles robes les unes sur les autres; etc.]

A partir du quatrième étage, les jeunes gens montèrent un de ces
escaliers droits qui ressemblent à des échelles, et par lesquels on
grimpe à certaines mansardes dans les maisons de Paris. Quoique Joseph,
qui avait vu Flore si belle, s'attendît à quelque affreux contraste,
il ne pouvait pas imaginer le hideux spectacle qui s'offrit à ses yeux
d'artiste. Sous l'angle aigu d'une mansarde, sans papier de tenture,
et sur un lit de sangle dont le maigre matelas était rempli de bourre
peut-être, les trois jeunes gens aperçurent une femme, verte comme une
noyée de deux jours, et maigre comme l'est une étique deux heures avant
sa mort. Ce cadavre infect avait une méchante rouennerie à carreaux
sur sa tête dépouillée de cheveux. Le tour des yeux caves était rouge
et les paupières étaient comme des pellicules d'œuf. Quant à ce
corps, jadis si ravissant, il n'en restait qu'une ignoble ostéologie.
A l'aspect des visiteurs, Flore serra sur sa poitrine un lambeau de
mousseline qui avait dû être un petit rideau de croisée, car il était
bordé de rouille par le fer de la tringle. Les jeunes gens virent pour
tout mobilier deux chaises, une méchante commode sur laquelle une
chandelle était fichée dans une pomme de terre, des plats épars sur
le carreau, et un fourneau de terre dans le coin d'une cheminée sans
feu. Bixiou remarqua le reste du cahier de papier acheté chez l'épicier
pour écrire la lettre que les deux femmes avaient sans doute ruminée en
commun. Le mot dégoûtant ne serait que le positif dont le superlatif
n'existe pas et avec lequel il faudrait exprimer l'impression causée
par cette misère. Quand la moribonde aperçut Joseph, deux grosses
larmes roulèrent sur ses joues.

--Elle peut encore pleurer! dit Bixiou. Voilà un spectacle un peu
drôle: des larmes sortant d'un jeu de dominos! Ça nous explique le
miracle de Moïse.

--Est-elle assez desséchée?... dit Joseph.

--Au feu du repentir, dit Flore. Eh! je ne peux pas avoir de prêtre,
je n'ai rien, pas même un crucifix pour voir l'image de Dieu!... Ah!
monsieur, s'écria-t-elle en levant ses bras qui ressemblaient à deux
morceaux de bois sculpté, je suis bien coupable, mais Dieu n'a jamais
puni personne comme je le suis!... Philippe a tué Max qui m'avait
conseillé des choses horribles, et _il_ me tue aussi. Dieu se sert de
_lui_ comme d'un fléau!... Conduisez-vous bien, car nous avons tous
notre Philippe.

--Laissez-moi seul avec elle, dit Bianchon, que je sache si la maladie
est guérissable.

--Si on la guérissait, Philippe Bridau crèverait de rage, dit
Desroches; aussi vais-je faire constater l'état dans lequel se trouve
sa femme; il ne l'a pas fait condamner comme adultère, elle jouit de
tous ses droits d'épouse; il aura le scandale d'un procès. Nous allons
d'abord faire transporter madame la comtesse dans la maison de santé
du docteur Dubois, rue du Faubourg-Saint-Denis: elle y sera soignée
avec luxe. Puis, je vais assigner le comte en réintégration du domicile
conjugal.

--Bravo, Desroches! s'écria Bixiou. Quel plaisir d'inventer du bien qui
fera tant de mal!

Dix minutes après, Bianchon descendit et dit à ses deux amis:--Je cours
chez Desplein, il peut sauver cette femme par une opération. Ah! il va
bien la faire soigner, car l'abus des liqueurs a développé chez elle
une magnifique maladie qu'on croyait perdue.

--Farceur de médecin, va! Est-ce qu'il n'y a qu'une maladie? demanda
Bixiou.

Mais Bianchon était déjà dans la cour, tant il avait hâte d'annoncer
à Desplein cette grande nouvelle. Deux heures après, la malheureuse
belle-sœur de Joseph fut conduite dans l'hospice décent créé par le
docteur Dubois, et qui fut, plus tard, acheté par la Ville de Paris.
Trois semaines après, la _Gazette des Hôpitaux_ contenait le récit
d'une des plus audacieuses tentatives de la chirurgie moderne sur une
malade désignée par les initiales F. B. Le sujet succomba, bien plus
à cause de l'état de faiblesse où l'avait mis la misère que par les
suites de l'opération. Aussitôt, le colonel comte de Brambourg alla
voir le comte de Soulanges, en grand deuil, et l'instruisit de la
_perte douloureuse_ qu'il venait de faire. On se dit à l'oreille dans
le grand monde que le comte de Soulanges mariait sa fille à un parvenu
de grand mérite qui devait être nommé maréchal-de-camp et colonel d'un
régiment de la Garde Royale. De Marsay donna cette nouvelle à Rastignac
qui en causa dans un souper au Rocher de Cancale où se trouvait Bixiou.

--Cela ne se fera pas! se dit en lui-même le spirituel artiste.

Si, parmi les amis que Philippe méconnut, quelques-uns, comme
Giroudeau, ne pouvaient se venger, il avait eu la maladresse de
blesser Bixiou qui, grâce à son esprit, était reçu partout, et qui ne
pardonnait guère. En plein rocher de Cancale, devant des gens sérieux
qui soupaient, Philippe avait dit à Bixiou qui lui demandait à venir à
l'hôtel de Brambourg:--Tu viendras chez moi quand tu seras ministre!...

--Faut-il me faire protestant pour aller chez toi? répondit Bixiou en
badinant; mais il se dit en lui-même:--Si tu es un Goliath, j'ai ma
fronde et je ne manque pas de cailloux.

Le lendemain, le mystificateur s'habilla chez un acteur de ses amis et
fut métamorphosé, par la toute-puissance du costume, en un prêtre à
lunettes vertes qui se serait sécularisé; puis, il prit un remise et
se fit conduire à l'hôtel de Soulanges. Bixiou, traité de farceur par
Philippe, voulait lui jouer une farce. Admis par monsieur de Soulanges,
sur son insistance à vouloir parler d'une affaire grave, Bixiou joua
le personnage d'un homme vénérable chargé de secrets importants.
Il raconta, d'un son de voix factice, l'histoire de la maladie de
la comtesse morte dont l'horrible secret lui avait été confié par
Bianchon, l'histoire de la mort d'Agathe, l'histoire de la mort du
bonhomme Rouget dont s'était vanté le comte de Brambourg, l'histoire de
la mort de la Descoings, l'histoire de l'emprunt fait à la caisse du
journal et l'histoire des mœurs de Philippe dans ses mauvais jours.

--Monsieur le comte, ne lui donnez votre fille qu'après avoir pris
tous vos renseignements; interrogez ses anciens camarades, Bixiou, le
capitaine Giroudeau, etc.

Trois mois après, le colonel comte de Brambourg donnait à souper chez
lui à du Tillet, à Nucingen, à Rastignac, à Maxime de Trailles et à de
Marsay. L'amphitryon acceptait très-insouciamment les propos à demi
consolateurs que ses hôtes lui adressaient sur sa rupture avec la
maison de Soulanges.

--Tu peux trouver mieux, lui disait Maxime.

--Quelle fortune faudrait-il pour épouser une demoiselle de Grandlieu?
demanda Philippe à de Marsay.

--A vous?... on ne donnerait pas la plus laide des six à moins de dix
millions, répondit insolemment de Marsay.

--Bah! dit Rastignac, avec deux cent mille livres de rente, vous auriez
mademoiselle de Langeais, la fille du marquis; elle est laide, elle a
trente ans, et pas un sou de dot: ça doit vous aller.

--J'aurai dix millions dans deux ans d'ici, répondit Philippe Bridau.

--Nous sommes au 16 janvier 1829! s'écria du Tillet en souriant. Je
travaille depuis dix ans, et je ne les ai pas, moi!...

--Nous nous conseillerons l'un l'autre, et vous verrez comment
j'entends les finances, répondit Bridau.

--Que possédez-vous en tout? demanda Nucingen.

--En vendant mes rentes, en exceptant ma terre et mon hôtel que je ne
puis et ne veux pas risquer, car ils sont compris dans mon majorat, je
ferai bien une masse de trois millions...

Nucingen et du Tillet se regardèrent; puis, après ce fin regard, du
Tillet dit à Philippe:--Mon cher comte, nous travaillerons ensemble si
vous voulez.

De Marsay surprit le regard que du Tillet avait lancé à Nucingen et qui
signifiait:--A nous les millions.

En effet, ces deux personnages de la haute banque étaient placés au
cœur des affaires politiques de manière à pouvoir jouer à la Bourse,
dans un temps donné, comme à coup sûr, contre Philippe quand toutes
les probabilités lui sembleraient être en sa faveur, tandis qu'elles
seraient pour eux. Et le cas arriva. En juillet 1830, du Tillet et
Nucingen avaient déjà fait gagner quinze cent mille francs au comte de
Brambourg, qui ne se défia plus d'eux en les trouvant loyaux et de bon
conseil. Philippe, parvenu par la faveur de la Restauration, trompé
surtout par son profond mépris pour les _Péquins_, crut à la réussite
des Ordonnances et voulut jouer à la Hausse; tandis que Nucingen et
du Tillet, qui crurent à une révolution, jouèrent à la baisse contre
lui. Ces deux fins compères abondèrent dans le sens du colonel comte
de Brambourg et eurent l'air de partager ses convictions, ils lui
donnèrent l'espoir de doubler ses millions et se mirent en mesure de
les lui gagner. Philippe se battit comme un homme pour qui la victoire
valait quatre millions. Son dévouement fut si remarqué, qu'il reçut
l'ordre de revenir à Saint-Cloud avec le duc de Maufrigneuse pour y
tenir conseil. Cette marque de faveur sauva Philippe; car il voulait,
le 28 juillet, faire une charge pour balayer les boulevards, et il
eût sans doute reçu quelque balle envoyée par son ami Giroudeau, qui
commandait une division d'assaillants.

Un mois après, le colonel Bridau ne possédait plus de son immense
fortune que son hôtel, sa terre, ses tableaux et son mobilier. Il
commit de plus, dit-il, la sottise de croire au rétablissement de
la branche aînée, à laquelle il fut fidèle jusqu'en 1834. En voyant
Giroudeau colonel, une jalousie assez compréhensible fit reprendre du
service à Philippe qui, malheureusement, obtint en 1835 un régiment
dans l'Algérie où il resta trois ans au poste le plus périlleux,
espérant obtenir les épaulettes de général; mais une influence
malicieuse, celle du général Giroudeau, le laissait là. Devenu dur,
Philippe outra la sévérité du service, et fut détesté, malgré sa
bravoure à la Murat. Au commencement de la fatale année 1839, en
faisant un retour offensif sur les Arabes pendant une retraite devant
des forces supérieures, il s'élança contre l'ennemi, suivi seulement
d'une compagnie qui tomba dans un gros d'Arabes. Le combat fut
sanglant, affreux, d'homme à homme, et les cavaliers français ne se
débarrassèrent qu'en petit nombre. En s'apercevant que leur colonel
était cerné, ceux qui se trouvèrent à distance ne jugèrent pas à
propos de périr inutilement en essayant de le dégager. Ils entendirent
ces mots:--_Votre colonel! à moi! un colonel de l'Empire!_ suivis de
hurlements affreux, mais ils rejoignirent le régiment. Philippe eut une
mort horrible, car on lui coupa la tête quand il tomba presque haché
par les yatagans.

Joseph, marié vers ce temps par la protection du comte de Sérizy à la
fille d'un ancien fermier millionnaire, hérita de l'hôtel et de la
terre de Brambourg, dont n'avait pu disposer son frère, qui tenait
cependant à le priver de sa succession. Ce qui fit le plus de plaisir
au peintre, fut la belle collection de tableaux. Joseph, à qui son
beau-père, espèce de Hochon rustique, amasse tous les jours des écus,
possède déjà soixante mille francs de rente. Quoiqu'il peigne de
magnifiques toiles et rende de grands services aux artistes, il n'est
pas encore membre de l'Institut. Par suite d'une clause de l'érection
du majorat, il se trouve comte de Brambourg, ce qui le fait souvent
pouffer de rire au milieu de ses amis, dans son atelier.

--_Les bons comtes ont les bons habits_, lui dit alors son ami Léon de
Lora qui, malgré sa célébrité comme peintre de paysage, n'a pas renoncé
à sa vieille habitude de retourner les proverbes, et qui répondit à
Joseph à propos de la modestie avec laquelle il avait reçu les faveurs
de la destinée: Bah! _la pépie vient en mangeant!_

    Paris, novembre 1842.



LES PARISIENS EN PROVINCE.

(PREMIÈRE HISTOIRE.)


L'ILLUSTRE GAUDISSART.

    A MADAME LA DUCHESSE DE CASTRIES.


Le Commis-Voyageur, personnage inconnu dans l'antiquité, n'est-il
pas une des plus curieuses figures créées par les mœurs de l'époque
actuelle? n'est-il pas destiné, dans un certain ordre de choses,
à marquer la grande transition qui, pour les observateurs, soude
le temps des exploitations matérielles au temps des exploitations
intellectuelles. Notre siècle reliera le règne de la force isolée,
abondante en créations originales, au règne de la force uniforme,
mais niveleuse, égalisant les produits, les jetant par masses, et
obéissant à une pensée unitaire, dernière expression des sociétés.
Après les saturnales de l'esprit généralisé, après les derniers
efforts de civilisations qui accumulent les trésors de la terre sur un
point, les ténèbres de la barbarie ne viennent-ils pas toujours? Le
Commis-Voyageur n'est-il pas aux idées ce que nos diligences sont aux
choses et aux hommes? il les voiture, les met en mouvement, les fait
se choquer les unes aux autres; il prend, dans le centre lumineux, sa
charge de rayons et les sème à travers les populations endormies. Ce
pyrophore humain est un savant ignorant, un mystificateur mystifié,
un prêtre incrédule qui n'en parle que mieux de ses mystères et de
ses dogmes. Curieuse figure! Cet homme a tout vu, il sait tout, il
connaît tout le monde. Saturé des vices de Paris, il peut affecter la
bonhomie de la province. N'est-il pas l'anneau qui joint le village
à la capitale, quoique essentiellement il ne soit ni Parisien, ni
provincial? car il est voyageur. Il ne voit rien à fond; des hommes
et des lieux, il en apprend les noms; des choses, il en apprécie les
surfaces; il a son mètre particulier pour tout auner à sa mesure;
enfin son regard glisse sur les objets et ne les traverse pas. Il
s'intéresse à tout, et rien ne l'intéresse. Moqueur et chansonnier,
aimant en apparence tous les partis, il est généralement patriote au
fond de l'âme. Excellent mime, il sait prendre tour à tour le sourire
de l'affection, du contentement, de l'obligeance, et le quitter pour
revenir à son vrai caractère, à un état normal dans lequel il se
repose. Il est tenu d'être observateur sous peine de renoncer à son
métier. N'est-il pas incessamment contraint de sonder les hommes par
un seul regard, d'en deviner les actions, les mœurs, la solvabilité
surtout; et pour ne pas perdre son temps, d'estimer soudain les chances
de succès? aussi l'habitude de se décider promptement en toute affaire
le rend-elle essentiellement _jugeur_: il tranche, il parle en maître
des théâtres de Paris, de leurs acteurs et de ceux de la province.
Puis il connaît les bons et les mauvais endroits de la France, _de
actu et visu_. Il vous piloterait au besoin au Vice ou à la Vertu avec
la même assurance. Doué de l'éloquence d'un robinet d'eau chaude que
l'on tourne à volonté, ne peut-il pas également arrêter et reprendre
sans erreur sa collection de phrases préparées qui coulent sans arrêt
et produisent sur sa victime l'effet d'une douche morale? Conteur,
égrillard, il fume, il boit. Il a des breloques, il impose aux gens
de menu, passe pour un milord dans les villages, ne se laisse jamais
_embêter_, mot de son argot, et sait frapper à temps sur sa poche pour
faire retentir son argent, afin de n'être pas pris pour un voleur
par les servantes, éminemment défiantes, des maisons bourgeoises où
il pénètre. Quant à son activité, n'est-ce pas la moindre qualité de
cette machine humaine? Ni le milan fondant sur sa proie, ni le cerf
inventant de nouveaux détours pour passer sous les chiens et dépister
les chasseurs; ni les chiens subodorant le gibier, ne peuvent être
comparés à la rapidité de son vol quand il soupçonne _une commission_,
à l'habileté du croc en jambe qu'il donne à son rival pour le devancer,
à l'art avec lequel il sent, il flaire et découvre un placement de
marchandises. Combien ne faut-il pas à un tel homme de qualités
supérieures! Trouverez-vous, dans un pays, beaucoup de ces diplomates
de bas étage, de ces profonds négociateurs parlant au nom des calicots,
du bijou, de la draperie, des vins, et souvent plus habiles que les
ambassadeurs, qui, la plupart, n'ont que des formes? Personne en
France ne se doute de l'incroyable puissance incessamment déployée
par les Voyageurs, ces intrépides affronteurs de négations qui, dans
la dernière bourgade, représentent le génie de la civilisation et les
inventions parisiennes aux prises avec le bon sens, l'ignorance ou la
routine des provinces. Comment oublier ici ces admirables manœuvres qui
pétrissent l'intelligence des populations, en traitant par la parole
les masses les plus réfractaires, et qui ressemblent à ces infatigables
polisseurs dont la lime lèche les porphyres les plus durs! Voulez-vous
connaître le pouvoir de la langue et la haute pression qu'exerce la
phrase sur les écus les plus rebelles, ceux du propriétaire enfoncé
dans sa bauge campagnarde;... écoutez le discours d'un des grands
dignitaires de l'industrie parisienne au profit desquels trottent,
frappent et fonctionnent ces intelligents pistons de la machine à
vapeur nommé Spéculation.

--Monsieur, disait à un savant économiste le
directeur-caissier-gérant-secrétaire-général et administrateur de l'une
des plus célèbres Compagnies d'Assurance contre l'Incendie, monsieur,
en province, sur cinq cent mille francs de primes à renouveler, il
ne s'en signe pas de plein gré pour plus de cinquante mille francs;
les quatre cent cinquante mille restants nous reviennent ramenés par
les instances de nos agents qui vont chez les Assurés retardataires
les _embêter_, jusqu'à ce qu'ils aient signé de nouveau leurs chartes
d'assurance, en les effrayant et les échauffant par d'épouvantables
narrés d'incendies, etc. Ainsi l'éloquence, le flux labial entre pour
les neuf dixièmes dans les voies et moyens de notre exploitation.

Parler! se faire écouter, n'est-ce pas séduire? Une nation qui a ses
deux Chambres, une femme qui prête ses deux oreilles, sont également
perdues. Ève et son serpent forment le mythe éternel d'un fait
quotidien qui a commencé, qui finira peut-être avec le monde.

--Après une conversation de deux heures, un homme doit être à vous,
disait un avoué retiré des affaires.

Tournez autour du Commis-Voyageur? Examinez cette figure? N'en oubliez
ni la redingote olive, ni le manteau, ni le col en maroquin, ni la
pipe, ni la chemise de calicot à raies bleues. Dans cette figure, si
originale qu'elle résiste au frottement, combien de natures diverses
ne découvrirez-vous pas? Voyez! quel athlète, quel cirque, quelles
armes: lui, le monde et sa langue. Intrépide marin, il s'embarque, muni
de quelques phrases, pour aller prêcher cinq à six cent mille francs
en des mers glacées, au pays des Iroquois, en France! Ne s'agit-il
pas d'extraire, par des opérations purement intellectuelles, l'or
enfoui dans les cachettes de province, de l'en extraire sans douleur!
Le poisson départemental ne souffre ni le harpon ni les flambeaux,
et ne se prend qu'à la nasse, à la seine, aux engins les plus doux.
Penserez-vous maintenant sans frémir au déluge des phrases qui
recommence ses cascades au point du jour, en France? Vous connaissez le
Genre, voici l'Individu.

[Illustration: GAUDISSART

...... Chacun de dire en le voyant:--_Ah! voilà l'illustre Gaudissart!_]

Il existe à Paris un incomparable Voyageur, le parangon de son
espèce, un homme qui possède au plus haut degré toutes les conditions
inhérentes à la nature de ses succès. Dans sa parole se rencontre à la
fois du vitriol et de la glu: de la glu, pour appréhender, entortiller
sa victime et se la rendre adhérente; du vitriol, pour en dissoudre
les calculs les plus durs. _Sa partie_ était _le chapeau_; mais son
talent et l'art avec lequel il savait engluer les gens lui avaient
acquis une si grande célébrité commerciale, que les négociants de
l'_Article-Paris_ lui faisaient tous la cour afin d'obtenir qu'il
daignât se charger de leurs commissions. Aussi, quand, au retour de ses
marches triomphales, il séjournait à Paris, était-il perpétuellement
en noces et festins; en province, les correspondants le choyaient;
à Paris, les grosses maisons le caressaient. Bienvenu, fêté, nourri
partout; pour lui, déjeuner ou dîner seul était une débauche, un
plaisir. Il menait une vie de souverain, ou mieux de journaliste.
Mais n'était-il pas le vivant feuilleton du commerce parisien? Il se
nommait Gaudissart, et sa renommée, son crédit, les éloges dont il
était accablé, lui avaient valu le surnom d'_illustre_. Partout où ce
garçon entrait, dans un comptoir comme dans une auberge, dans un salon
comme dans une diligence, dans une mansarde comme chez un banquier,
chacun de dire en le voyant:--Ah! voilà l'illustre Gaudissart.
Jamais nom ne fut plus en harmonie avec la tournure, les manières,
la physionomie, la voix, le langage d'aucun homme. Tout souriait au
Voyageur et le Voyageur souriait à tout. _Similia similibus_, il était
pour l'homœopathie. Calembours, gros rire, figure monacale, teint de
cordelier, enveloppe rabelaisienne; vêtement, corps, esprit, figure
s'accordaient pour mettre de la gaudisserie, de la gaudriole en toute
sa personne. Rond en affaires, bon homme, rigoleur, vous eussiez
reconnu en lui l'homme aimable de la grisette, qui grimpe avec élégance
sur l'impériale d'une voiture, donne la main à la dame embarrassée pour
descendre du coupé, plaisante en voyant le foulard du postillon, et
lui vend un chapeau; sourit à la servante, la prend ou par la taille
ou par les sentiments; imite à table le glouglou d'une bouteille en
se donnant des chiquenaudes sur une joue tendue; sait faire partir de
la bière en insufflant l'air entre ses lèvres; tape de grands coups
de couteau sur les verres à vin de Champagne sans les casser, et dit
aux autres:--Faites-en autant! qui _gouaille_ les voyageurs timides,
dément les gens instruits, règne à table et y gobe les meilleurs
morceaux. Homme fort d'ailleurs, il pouvait quitter à temps toutes ses
plaisanteries, et semblait profond au moment où, jetant le bout de son
cigare, il disait en regardant une ville:--Je vais voir ce que ces
gens-là ont dans le ventre! Gaudissart devenait alors le plus fin, le
plus habile des ambassadeurs. Il savait entrer en administrateur chez
le sous-préfet, en capitaliste chez le banquier, en homme religieux et
monarchique chez le royaliste, en bourgeois chez le bourgeois; enfin il
était partout ce qu'il devait être, laissait Gaudissart à la porte et
le reprenait en sortant.

Jusqu'en 1830, l'illustre Gaudissart était resté fidèle à
l'_Article-Paris_. En s'adressant à la majeure partie des fantaisies
humaines, les diverses branches de ce commerce lui avaient permis
d'observer les replis du cœur, lui avaient enseigné les secrets de son
éloquence attractive, la manière de faire dénouer les cordons des sacs
les mieux ficelés, de réveiller les caprices des femmes, des maris,
des enfants, des servantes, et de les engager à les satisfaire. Nul
mieux que lui ne connaissait l'art d'amorcer les négociants par les
charmes d'une affaire, et de s'en aller au moment où le désir arrivait
à son paroxysme. Plein de reconnaissance envers la chapellerie, il
disait que c'était en travaillant l'extérieur de la tête qu'il en avait
compris l'intérieur, il avait l'habitude de coiffer les gens, de se
jeter à leur tête, etc. Ses plaisanteries sur les chapeaux étaient
intarissables. Néanmoins, après août et octobre 1830, il quitta la
chapellerie et l'article Paris, laissa les commissions du commerce
des choses mécaniques et visibles pour s'élancer dans les sphères les
plus élevées de la spéculation parisienne. Il abandonna, disait-il, la
matière pour la pensée, les produits manufacturés pour les élaborations
infiniment plus pures de l'intelligence. Ceci veut une explication.

Le déménagement de 1830 enfanta, comme chacun le sait, beaucoup de
vieilles idées, que d'habiles spéculateurs essayèrent de rajeunir.
Depuis 1830, plus spécialement, les idées devinrent des valeurs; et,
comme l'a dit un écrivain assez spirituel pour ne rien publier, on
vole aujourd'hui plus d'idées que de mouchoirs. Peut-être, un jour,
verrons-nous une Bourse pour les idées; mais déjà, bonnes ou mauvaises,
les idées se cotent, se récoltent, s'importent, se portent, se vendent,
se réalisent et rapportent. S'il ne se trouve pas d'idées à vendre,
la Spéculation tâche de mettre des mots en faveur, leur donne la
consistance d'une idée, et vit de ses mots comme l'oiseau de ses grains
de mil. Ne riez pas! Un mot vaut une idée dans un pays où l'on est plus
séduit par l'étiquette du sac que par le contenu. N'avons-nous pas vu
la Librairie exploitant le mot _pittoresque_, quand la littérature
eut tué le mot _fantastique_. Aussi le Fisc a-t-il deviné l'impôt
intellectuel, il a su parfaitement mesurer le champ des Annonces,
cadastrer les Prospectus, et peser la pensée, rue de la Paix, hôtel du
Timbre. En devenant une exploitation, l'intelligence et ses produits
devaient naturellement obéir au mode employé par les exploitations
manufacturières. Donc, les idées conçues, après boire, dans le cerveau
de quelques-uns de ces Parisiens en apparence oisifs, mais qui livrent
des batailles morales en vidant bouteille ou levant la cuisse d'un
faisan, furent livrées, le lendemain de leur naissance cérébrale, à des
Commis-Voyageurs chargés de présenter avec adresse, _urbi et orbi_, à
Paris et en province, le lard grillé des Annonces et des Prospectus,
au moyen desquels se prend, dans la souricière de l'entreprise,
ce rat départemental, vulgairement appelé tantôt l'abonné, tantôt
l'actionnaire, tantôt membre correspondant, quelquefois souscripteur ou
protecteur, mais partout un niais.

--Je suis un niais! a dit plus d'un pauvre propriétaire attiré par la
perspective d'être _fondateur_ de quelque chose, et qui, en définitive,
se trouve avoir fondu mille ou douze cents francs.

--Les abonnés sont des niais qui ne veulent pas comprendre que, pour
aller en avant dans le royaume intellectuel, il faut plus d'argent que
pour voyager en Europe, etc., dit le spéculateur.

Il existe donc un perpétuel combat entre le public retardataire qui
se refuse à payer les contributions parisiennes, et les percepteurs
qui, vivant de leurs recettes, lardent le public d'idées nouvelles,
le bardent d'entreprises, le rôtissent de prospectus, l'embrochent
de flatteries, et finissent par le manger à quelque nouvelle sauce
dans laquelle il s'empêtre, et dont il se grise, comme une mouche de
sa plombagine. Aussi, depuis 1830, que n'a-t-on pas prodigué pour
stimuler en France le zèle, l'amour-propre _des masses intelligentes
et progressives_! Les titres, les médailles, les diplômes, espèce
de Légion-d'Honneur inventée pour le commun des martyrs, se
sont rapidement succédé. Enfin toutes les fabriques de produits
intellectuels ont découvert un piment, un gingembre spécial, leurs
réjouissances. De là les primes, de là les dividendes anticipés; de
là cette conscription de noms célèbres levée à l'insu des infortunés
artistes qui les portent, et se trouvent ainsi coopérer activement à
plus d'entreprises que l'année n'a de jours, car la loi n'a pas prévu
le vol des noms. De là ce rapt des idées, que, semblables aux marchands
d'esclaves en Asie, les entrepreneurs d'esprit public arrachent au
cerveau paternel à peine écloses, et déshabillent et traînent aux yeux
de leur sultan hébété, leur _Shahabaham_, ce terrible public qui, s'il
ne s'amuse pas, leur tranche la tête en leur retranchant leur picotin
d'or.

Cette folie de notre époque vint donc réagir sur l'illustre Gaudissart,
et voici comment. Une Compagnie d'Assurances sur la Vie et les
Capitaux entendit parler de son irrésistible éloquence, et lui
proposa des avantages inouïs, qu'il accepta. Marché conclu, traité
signé, le Voyageur fut mis en sevrage chez le secrétaire-général de
l'administration qui débarrassa l'esprit de Gaudissart de ses langes,
lui commenta les ténèbres de l'affaire, lui en apprit le patois, lui
en démonta le mécanisme pièce à pièce, lui anatomisa le public spécial
qu'il allait avoir à exploiter, le bourra de phrases, le nourrit de
réponses à improviser, l'approvisionna d'arguments péremptoires; et,
pour tout dire, aiguisa le fil de la langue qui devait opérer sur la
Vie en France. Or, le poupon répondit admirablement aux soins qu'en
prit monsieur le secrétaire-général. Les chefs des Assurances sur la
Vie et les Capitaux vantèrent si chaudement l'illustre Gaudissart,
eurent pour lui tant d'attentions, mirent si bien en lumière, dans la
sphère de la haute banque et de la haute diplomatie intellectuelle,
les talents de ce prospectus vivant, que les directeurs financiers
de deux journaux, célèbres à cette époque, et morts depuis, eurent
l'idée de l'employer à la récolte des abonnements. Le Globe, organe de
la doctrine saint-simonienne, et le Mouvement, journal républicain,
attirèrent l'illustre Gaudissart dans leurs comptoirs, et lui
proposèrent chacun dix francs par tête d'abonné s'il en rapportait un
millier; mais cinq francs seulement s'il n'en attrapait que cinq cents.
La PARTIE _Journal politique_ ne nuisant pas à la PARTIE _Assurances
de capitaux_, le marché fut conclu. Néanmoins Gaudissart réclama une
indemnité de cinq cents francs pour les huit jours pendant lesquels il
devait se mettre au fait de la doctrine de Saint-Simon, en objectant
les prodigieux efforts de mémoire et d'intelligence nécessaires pour
étudier à fond cet _article_, et pouvoir en raisonner convenablement,
«de manière, dit il, à ne pas se mettre dedans.» Il ne demanda rien
aux Républicains. D'abord, il inclinait vers les idées républicaines,
les seules qui, selon la philosophie Gaudissarde, pussent établir
une égalité rationnelle; puis Gaudissart avait jadis trempé dans les
conspirations des Carbonari français, il fut arrêté; mais relâché
faute de preuves; enfin, il fit observer aux banquiers du journal que
depuis Juillet il avait laissé croître ses moustaches, et qu'il ne
lui fallait plus qu'une certaine casquette et de longs éperons pour
représenter la République. Pendant une semaine, il alla donc se faire
saint-simoniser le matin au Globe, et courut apprendre, le soir, dans
les bureaux de l'Assurance, les finesses de la langue financière. Son
aptitude, sa mémoire étaient si prodigieuses, qu'il put entreprendre
son voyage vers le 15 avril, époque à laquelle il faisait chaque année
sa première campagne. Deux grosses maisons de commerce, effrayées de la
baisse des affaires, séduisirent, dit-on, l'ambitieux Gaudissart, et le
déterminèrent à prendre encore leurs commissions. Le roi des Voyageurs
se montra clément en considération de ses vieux amis et aussi de la
prime énorme qui lui fut allouée.

--Écoute, ma petite Jenny, disait-il en fiacre à une jolie fleuriste.

Tous les vrais grands hommes aiment à se laisser tyranniser par un être
faible, et Gaudissart avait dans Jenny son tyran, il la ramenait à onze
heures du Gymnase où il l'avait conduite, en grande parure, dans une
loge louée à l'avant-scène des premières.

--A mon retour, Jenny, je te meublerai ta chambre, et d'une manière
soignée. La grande Mathilde, qui te scie le dos avec ses comparaisons,
ses châles véritables de l'Inde apportés par des courriers d'ambassade
russe, son vermeil et son Prince Russe qui m'a l'air d'être un fier
_blagueur_, n'y trouvera rien à redire. Je consacre à l'ornement de ta
chambre tous les Enfants que je ferai en province.

--Hé! bien, voilà qui est gentil, cria la fleuriste. Comment, monstre
d'homme, tu me parles tranquillement de faire des enfants, et tu crois
que je te souffrirai ce genre-là?

--Ah! ça, deviens-tu bête, ma Jenny?... C'est une manière de parler
dans notre commerce.

--Il est joli, votre commerce!

--Mais écoute donc; si tu parles toujours, tu auras raison.

--Je veux avoir toujours raison! Tiens, tu n'es pas gêné à c't-heure!

--Tu ne veux donc pas me laisser achever? J'ai pris sous ma protection
une excellente idée, un journal que l'on va faire pour les Enfants.
Dans notre partie, les Voyageurs, quand ils ont fait dans une ville,
une supposition, dix abonnements au Journal des Enfants, disent: J'ai
fait _dix enfants_; comme si j'y fais dix abonnements au journal le
Mouvement, je dirai: J'ai fait ce soir _dix mouvements_... Comprends-tu
maintenant?

--C'est du propre! Tu te mets donc dans la politique? Je te vois à
Sainte-Pélagie, où il faudra que je trotte tous les jours. Ah! quand
on aime un homme, si l'on savait à quoi l'on s'engage, ma parole
d'honneur, on vous laisserait vous arranger tout seuls, vous autres
hommes! Allons, tu pars demain, ne nous fourrons pas dans les papillons
noirs; c'est des bêtises.

Le fiacre s'arrêta devant une jolie maison nouvellement bâtie, rue
d'Artois, où Gaudissart et Jenny montèrent au quatrième étage. Là
demeurait mademoiselle Jenny Courand qui passait généralement pour être
secrètement mariée à Gaudissart, bruit que le Voyageur ne démentait
pas. Pour maintenir son despotisme, Jenny Courand obligeait l'Illustre
Gaudissart à mille petits soins, en le menaçant toujours de le planter
là s'il manquait au plus minutieux. Gaudissart devait lui écrire dans
chaque ville où il s'arrêtait et lui rendre compte de ses moindres
actions.

--Et combien faudra-t il d'enfants pour meubler ma chambre? dit-elle en
jetant son châle et s'asseyant auprès d'un bon feu.

--J'ai cinq sous par abonnement.

--Joli! Et c'est avec cinq sous que tu prétends me faire riche! à moins
que tu ne _soyes_ comme le juif errant et que tu n'aies tes poches bien
cousues.

--Mais, Jenny, je ferai des milliers d'enfants. Songe donc que les
enfants n'ont jamais eu de journal. D'ailleurs je suis bien bête de
vouloir t'expliquer la politique des affaires; tu ne comprends rien à
ces choses-là.

--Eh! bien, dis donc, dis donc, Gaudissart, si je suis si bête,
pourquoi m'aimes-tu?

--Parce que tu es une bête... sublime! Écoute, Jenny. Vois-tu, si je
fais prendre le Globe, le Mouvement, les Assurances et mes articles
Paris, au lieu de gagner huit à dix misérables mille francs par an en
roulant ma bosse, comme un vrai Mayeux, je suis capable de rapporter
vingt à trente mille francs maintenant par voyage.

--Délace-moi, Gaudissart, et va droit, ne me tire pas.

--Alors, dit le Voyageur en regardant le dos poli de la fleuriste, je
deviens actionnaire dans les journaux, comme Finot, un de mes amis, le
fils d'un chapelier, qui a maintenant trente mille livres de rente,
et qui va se faire nommer pair de France! Quand on pense que le petit
Popinot... Ah! mon Dieu, mais j'oublie de dire que monsieur Popinot
est nommé d'hier ministre du Commerce.... Pourquoi n'aurais-pas de
l'ambition, moi? Hé! hé! j'attraperais parfaitement le _bagoult_ de la
tribune et pourrais devenir ministre, et un crâne! Tiens, écoute-moi:

«Messieurs, dit-il en se posant derrière un fauteuil, la Presse n'est
ni un instrument ni un commerce. Vue sous le rapport politique, la
Presse est une institution. Or nous sommes furieusement tenus ici de
voir politiquement les choses, donc... (Il reprit haleine.)--Donc nous
avons à examiner si elle est utile ou nuisible, à encourager ou à
réprimer, si elle doit être imposée ou libre: questions graves! Je ne
crois pas abuser des moments, toujours si précieux de la Chambre, en
examinant cet article et en vous en faisant apercevoir les conditions.
Nous marchons à un abîme. Certes, les lois ne sont pas feutrées comme
il le faut...»

--Hein? dit-il en regardant Jenny. Tous les orateurs font marcher la
France vers un abîme; ils disent cela ou parlent du char de l'État, de
tempêtes et d'horizons politiques. Est-ce que je ne connais pas toutes
les couleurs! J'ai le _truc_ de chaque commerce. Sais-tu pourquoi? Je
suis né coiffé. Ma mère a gardé ma coiffe, je te la donnerai! Donc je
serai bientôt au pouvoir, moi!

--Toi!

--Pourquoi ne serais-je pas le baron Gaudissart, pair de France?
N'a-t-on pas nommé déjà deux fois monsieur Popinot député dans le
quatrième arrondissement, il dîne avec Louis-Philippe! Finot va,
dit-on, devenir conseiller d'État! Ah! si on m'envoyait à Londres,
ambassadeur, c'est moi qui te dis que je mettrais les Anglais à
_quia_. Jamais personne n'a fait le poil à Gaudissart, à l'Illustre
Gaudissart. Oui, jamais personne ne m'a enfoncé, et l'on ne m'enfoncera
jamais, dans quelque partie que ce soit, politique ou impolitique, ici
comme autre part. Mais, pour le moment, il faut que je sois tout aux
Capitaux, au Globe, au Mouvement, aux Enfants et à l'article de Paris.

--Tu te feras attraper avec tes journaux. Je parie que tu ne seras pas
seulement allé jusqu'à Poitiers que tu te seras laissé pincer?

--Gageons, mignonne.

--Un châle!

--Va! si je perds le châle, je reviens à mon article Paris et à la
chapellerie. Mais, enfoncer Gaudissart, jamais, jamais!

Et l'illustre Voyageur se posa devant Jenny, la regarda fièrement, la
main passée dans son gilet, la tête de trois quarts, dans une attitude
napoléonienne.

--Oh! es-tu drôle? Qu'as-tu donc mangé ce soir?

Gaudissart était un homme de trente-huit ans, de taille moyenne, gros
et gras, comme un homme habitué à rouler en diligence; à figure ronde
comme une citrouille, colorée, régulière et semblable à ces classiques
visages adoptés par les sculpteurs de tous les pays pour les statues
de l'Abondance, de la Loi, de la Force, du Commerce, etc. Son ventre
protubérant affectait la forme de la poire; il avait de petites jambes,
mais il était agile et nerveux. Il prit Jenny à moitié déshabillée et
la porta dans son lit.

--Taisez-vous, _femme libre_! dit-il. Tu ne sais pas ce que c'est que
la femme libre, le Saint-Simonisme, l'Antagonisme, le Fouriérisme, le
Criticisme, et l'exploitation passionnée, hé! bien, c'est... enfin,
c'est dix francs par abonnement, madame Gaudissart.

--Ma parole d'honneur, tu deviens fou, Gaudissart.

--Toujours plus fou de toi, dit-il en jetant son chapeau sur le divan
de la fleuriste.

Le lendemain matin, Gaudissart, après avoir notablement déjeuné avec
Jenny Courand, partit à cheval, afin d'aller dans les chefs-lieux
de canton dont l'exploration lui était particulièrement recommandée
par les diverses entreprises à la réussite desquelles il vouait
ses talents. Après avoir employé quarante-cinq jours à battre les
pays situés entre Paris et Blois, il resta deux semaines dans cette
dernière ville, occupé à faire sa correspondance et à visiter les
bourgs du département. La veille de son départ pour Tours, il écrivit
à mademoiselle Jenny Courand la lettre suivante, dont la précision et
le charme ne pourraient être égalés par aucun récit, et qui prouve
d'ailleurs la légitimité particulière des liens par lesquels ces deux
personnes étaient unies.


    LETTRE DE GAUDISSART A JENNY COURAND.

    «Ma chère Jenny, je crois que tu perdras la gageure. A
    l'instar de Napoléon, Gaudissart a son étoile et n'aura
    point de Waterloo. J'ai triomphé partout dans les conditions
    données. L'Assurance sur les Capitaux va très-bien. J'ai, de
    Paris à Blois, placé près de deux millions; mais à mesure que
    j'avance vers le centre de la France, les têtes deviennent
    singulièrement plus dures, et conséquemment les millions
    infiniment plus rares. L'article-Paris va son petit bonhomme
    de chemin. C'est une bague au doigt. Avec mon ancien _fil_,
    je les embroche parfaitement ces bons boutiquiers. J'ai placé
    cent soixante-deux châles de cachemire Ternaux à Orléans.
    Je ne sais pas, ma parole d'honneur, ce qu'ils en feront, à
    moins qu'ils ne les remettent sur le dos de leurs moutons.
    Quant à l'Article-Journaux, diable! c'est une autre paire
    de manches. Grand saint bon Dieu! comme il faut seriner
    long-temps ces particuliers-là avant de leur apprendre un air
    nouveau! Je n'ai encore fait que soixante-deux _Mouvements_!
    C'est, dans toute ma route, cent de moins que les châles
    Ternaux dans une seule ville. Ces farceurs de républicains,
    ça ne s'abonne pas du tout: vous causez avec eux, ils
    causent, ils partagent vos opinions, et l'on est bientôt
    d'accord pour renverser tout ce qui existe. Tu crois que
    l'homme s'abonne? ah! bien, oui, je t'en fiche! Pour peu
    qu'il ait trois pouces de terre, de quoi faire venir une
    douzaine de choux, ou des bois de quoi se faire un curedent,
    mon homme parle alors de la consolidation des propriétés, des
    impôts, des rentrées, des réparations, d'un tas de bêtises,
    et je dépense mon temps et ma salive en patriotisme. Mauvaise
    affaire! Généralement le Mouvement est mou. Je l'écris à ces
    messieurs. Ça me fait de la peine, rapport à mes opinions.
    Pour le Globe, autre engeance. Quand on parle de doctrines
    nouvelles aux gens qu'on croit susceptibles de donner dans
    ces _godans_-là, il semble qu'on leur parle de brûler leurs
    maisons. J'ai beau leur dire que c'est l'avenir, l'intérêt
    bien entendu, l'exploitation où rien ne se perd; qu'il y a
    bien assez long-temps que l'homme exploite l'homme, et que
    la femme est esclave, qu'il faut arriver à faire triompher
    la grande pensée providentielle et obtenir une coordonnation
    plus rationnelle de l'ordre social, enfin tout le tremblement
    de mes phrases... Ah! bien, oui, quand j'ouvre ces idées-là,
    les gens de province ferment leurs armoires, comme si je
    voulais leur emporter quelque chose, et ils me prient de m'en
    aller. Sont-ils bêtes ces canards-là! Le Globe est enfoncé.
    Je leur ai dit.--Vous êtes trop avancés; vous allez en avant,
    c'est bien; mais il faut des résultats, la province aime les
    résultats. Cependant j'ai encore fait cent Globes, et vu
    l'épaisseur de ces boules campagnardes, c'est un miracle.
    Mais je leur promets tant de belles choses, que je ne sais
    pas, ma parole d'honneur, comment les globules, globistes,
    globards ou globiens, feront pour les réaliser; mais comme
    ils m'ont dit qu'ils ordonneraient le monde infiniment mieux
    qu'il ne l'est, je vais de l'avant et prophétise à raison de
    dix francs par abonnement. Il y a un fermier qui a cru que
    ça concernait les terres, à cause du nom, et je l'ai enfoncé
    dans le Globe. Bah! il y mordra, c'est sûr, il a un front
    bombé, tous les fronts bombés sont idéologues. Ah! parlez-moi
    des Enfants! J'ai fait deux mille Enfants de Paris à Blois.
    Bonne petite affaire! Il n'y a pas tant de paroles à dire.
    Vous montrez la petite vignette à la mère en cachette de
    l'enfant pour que l'enfant veuille la voir; naturellement
    l'enfant la voit, il tire maman par sa robe jusqu'à ce qu'il
    ait son journal, parce que papa _na_ son journal. La maman
    a une robe de vingt francs, et ne veut pas que son marmot
    la lui déchire; le journal ne coûte que six francs, il y
    a économie, l'abonnement déboule. Excellente chose, c'est
    un besoin réel, c'est placé entre la confiture et l'image,
    deux éternels besoins de l'enfance. Ils lisent déjà, les
    enragés d'enfants! Ici, j'ai eu, à la table d'hôte, une
    querelle à propos des journaux et de mes opinions. J'étais à
    manger tranquillement à côté d'un monsieur, en chapeau gris,
    qui lisait les _Débats_. Je me dis en moi-même:--Faut que
    j'essaie mon éloquence de tribune. En voilà un qui est pour
    la dynastie, je vais essayer de le cuire. Ce triomphe serait
    une fameuse assurance de mes talents ministériels. Et je me
    mets à l'ouvrage, en commençant par lui vanter son journal.
    Hein! c'était tiré de longueur. De fil en ruban, je me mets à
    dominer mon homme, en lâchant les phrases à quatre chevaux,
    les raisonnements en fa-dièze et toute la sacrée machine.
    Chacun m'écoutait, et je vis un homme qui avait du juillet
    dans les moustaches, près de mordre au _Mouvement_. Mais je
    ne sais pas comment j'ai laissé mal à propos échapper le mot
    ganache. Bah! voilà mon chapeau dynastique, mon chapeau gris,
    mauvais chapeau du reste, un Lyon moitié soie, moitié coton,
    qui prend le mors aux dents et se fâche. Moi je ressaisis mon
    grand air, tu sais, et je lui dis:--Ah! çà, monsieur, vous
    êtes un singulier pistolet. Si vous n'êtes pas content, je
    vous rendrai raison. Je me suis battu en Juillet.--Quoique
    père de famille, me dit-il, je suis prêt à...--Vous êtes père
    de famille, mon cher monsieur, lui répondis-je. Auriez-vous
    des enfants?--Oui, monsieur.--De onze ans?--A peu près.--Hé!
    bien, monsieur, le journal des Enfants va paraître: six
    francs par an, un numéro par mois, deux colonnes, rédigé
    par les sommités littéraires, un journal bien conditionné,
    papier solide, gravures dues aux crayons spirituels de nos
    meilleurs artistes, de véritables dessins des Indes et dont
    les couleurs ne passeront pas. Puis je lâche ma bordée. Voilà
    un père confondu! La querelle a fini par un abonnement.--Il
    n'y a que Gaudissart pour faire de ces tours-là! disait le
    petit criquet de Lamard à ce grand imbécile de Bulot en lui
    racontant la scène au café.

    Je pars demain pour Amboise. Je ferai Amboise en deux jours,
    et t'écrirai maintenant de Tours, où je vais tenter de me
    mesurer avec les campagnes les plus incolores, sous le
    rapport intelligent et spéculatif. Mais, foi de Gaudissart!
    on les roulera! ils seront roulés! roulés! Adieu, ma petite,
    aime-moi toujours, et sois fidèle. La fidélité _quand même_
    est une des qualités de la femme libre. Qui est-ce qui
    t'embrasse sur les œils?

    »Ton FÉLIX, pour toujours.»

Cinq jours après, Gaudissart partit un matin de l'hôtel du Faisan où
il logeait à Tours, et se rendit à Vouvray, canton riche et populeux
dont l'esprit public lui parut susceptible d'être exploité. Monté
sur son cheval, il trottait le long de la Levée, ne pensant pas
plus à ses phrases qu'un acteur ne pense au rôle qu'il a joué cent
fois. L'illustre Gaudissart allait, admirant le paysage, et marchait
insoucieusement, sans se douter que dans les joyeuses vallées de
Vouvray périrait son infaillibilité commerciale.

Ici, quelques renseignements sur l'esprit public de la Touraine
deviennent nécessaires. L'esprit conteur, rusé, goguenard,
épigrammatique dont, à chaque page, est empreinte l'œuvre de Rabelais,
exprime fidèlement l'esprit tourangeau, esprit fin, poli comme il doit
l'être dans un pays où les Rois de France ont, pendant long-temps, tenu
leur cour; esprit ardent, artiste, poétique, voluptueux, mais dont les
dispositions premières s'abolissent promptement. La mollesse de l'air,
la beauté du climat, une certaine facilité d'existence et la bonhomie
des mœurs y étouffent bientôt le sentiment des arts, y rétrécissent le
plus vaste cœur, y corrodent la plus tenace des volontés. Transplantez
le Tourangeau, ses qualités se développent et produisent de grandes
choses, ainsi que l'ont prouvé, dans les sphères d'activité les plus
diverses, Rabelais et Semblançay; Plantin l'imprimeur, et Descartes;
Boucicault, le Napoléon de son temps, et Pinaigrier qui peignit la
majeure partie des vitraux dans les cathédrales, puis Verville et
Courier. Ainsi le Tourangeau, si remarquable au dehors, chez lui
demeure comme l'Indien sur sa natte, comme le Turc sur son divan. Il
emploie son esprit à se moquer du voisin, à se réjouir, et arrive
au bout de la vie, heureux. La Touraine est la véritable abbaye de
Thélême, si vantée dans le livre de Gargantua; il s'y trouve, comme
dans l'œuvre du poète, de complaisantes religieuses, et la bonne chère
tant célébrée par Rabelais y trône. Quant à la fainéantise, elle est
sublime et admirablement exprimée par ce dicton populaire:--Tourangeau,
veux-tu de la soupe?--Oui.--Apporte ton écuelle?--Je n'ai plus faim.
Est-ce à la joie du vignoble, est-ce à la douceur harmonieuse des plus
beaux paysages de la France, est-ce à la tranquillité d'un pays où
jamais ne pénètrent les armes de l'étranger, qu'est dû le mol abandon
de ces faciles et douces mœurs. A ces questions, nulle réponse. Allez
dans cette Turquie de la France, vous y resterez paresseux, oisif,
heureux. Fussiez-vous ambitieux comme l'était Napoléon, ou poète comme
l'était Byron, une force inouïe, invincible vous obligerait à garder
vos poésies pour vous, et à convertir en rêves vos projets ambitieux.

L'Illustre Gaudissart devait rencontrer là, dans Vouvray, l'un de ces
railleurs indigènes dont les moqueries ne sont offensives que par la
perfection même de la moquerie, et avec lequel il eut à soutenir une
cruelle lutte. A tort ou à raison, les Tourangeaux aiment beaucoup
à hériter de leurs parents. Or, la doctrine de Saint-Simon y était
alors particulièrement prise en haine et vilipendée; mais comme on
prend en haine, comme on vilipende en Touraine, avec un dédain et une
supériorité de plaisanterie digne du pays des bons contes et des tours
joués aux voisins, esprit qui s'en va de jour en jour devant ce que
lord Byron a nommé le _cant_ anglais.

Pour son malheur, après avoir débarqué au Soleil-d'Or, auberge tenue
par Mitouflet, un ancien grenadier de la Garde impériale, qui avait
épousé une riche vigneronne, et auquel il confia solennellement son
cheval, Gaudissart alla chez le malin de Vouvray, le boute-en-train du
bourg, le loustic obligé par son rôle et par sa nature à maintenir son
endroit en liesse. Ce Figaro campagnard, ancien teinturier, jouissait
de sept à huit mille livres de rente, d'une jolie maison assise sur
le coteau, d'une petite femme grassouillette, d'une santé robuste.
Depuis dix ans, il n'avait plus que son jardin et sa femme à soigner,
sa fille à marier, sa partie à faire le soir, à connaître de toutes les
médisances qui relevaient de sa juridiction, à entraver les élections,
guerroyer avec les gros propriétaires et organiser de bons dîners; à
trotter sur la levée, aller voir ce qui se passait à Tours et tracasser
le curé; enfin, pour tout drame, attendre la vente d'un morceau de
terre enclavé dans ses vignes. Bref, il menait la vie tourangelle, la
vie de petite ville à la campagne. Il était d'ailleurs la notabilité
la plus imposante de la bourgeoisie, le chef de la petite propriété
jalouse, envieuse, ruminant et colportant contre l'aristocratie les
médisances, les calomnies avec bonheur, rabaissant tout à son niveau,
ennemie de toutes les supériorités, les méprisant même avec le calme
admirable de l'ignorance. Monsieur Vernier, ainsi se nommait ce petit
grand personnage du bourg, achevait de déjeuner, entre sa femme et sa
fille, lorsque Gaudissart se présenta dans la salle par les fenêtres de
laquelle se voyaient la Loire et le Cher, une des plus gaies salles à
manger du pays.

--Est-ce à monsieur Vernier lui-même... dit le Voyageur en pliant avec
tant de grâce sa colonne vertébrale qu'elle semblait élastique.

--Oui, monsieur, répondit le malin teinturier en l'interrompant et lui
jetant un regard scrutateur par lequel il reconnut aussitôt le genre
d'homme auquel il avait affaire.

--Je viens, monsieur, reprit Gaudissart, réclamer le concours de vos
lumières pour me diriger dans ce canton où Mitouflet m'a dit que vous
exerciez la plus grande influence. Monsieur, je suis envoyé dans les
départements pour une entreprise de la plus haute importance, formée
par des banquiers qui veulent...

--Qui veulent nous tirer des carottes, dit en riant Vernier habitué
jadis à traiter avec le Commis-Voyageur et à le voir venir.

--Positivement, répondit avec insolence l'Illustre Gaudissart. Mais
vous devez savoir, monsieur, puisque vous avez un tact si fin, qu'on
ne peut tirer de carottes aux gens qu'autant qu'ils trouvent quelque
intérêt à se les laisser tirer. Je vous prie donc de ne pas me
confondre avec les vulgaires Voyageurs qui fondent leur succès sur
la ruse ou sur l'importunité. Je ne suis plus Voyageur, je le fus,
monsieur, je m'en fais gloire. Mais aujourd'hui j'ai une mission de la
plus haute importance et qui doit me faire considérer par les esprits
supérieurs, comme un homme qui se dévoue à éclairer son pays. Daignez
m'écouter, monsieur, et vous verrez que vous aurez gagné beaucoup
dans la demi-heure de conversation que j'ai l'honneur de vous prier
de m'accorder. Les plus célèbres banquiers de Paris ne se sont pas
mis fictivement dans cette affaire comme dans quelques-unes de ces
honteuses spéculations que je nomme, moi, des _ratières_; non, non,
ce n'est plus cela; je ne me chargerais pas, moi, de colporter de
semblables _attrape-nigauds_. Non, monsieur, les meilleures et les
plus respectables maisons de Paris sont dans l'entreprise, et comme
intéressées et comme garantie...

Là Gaudissart déploya la rubannerie de ses phrases, et monsieur
Vernier le laissa continuer en l'écoutant avec un apparent intérêt
qui trompa Gaudissart. Mais, au seul mot de _garantie_, Vernier avait
cessé de faire attention à la rhétorique du Voyageur, il pensait à lui
jouer quelque bon tour, afin de délivrer de ces espèces de chenilles
parisiennes, un pays à juste titre nommé barbare par les spéculateurs
qui ne peuvent y mordre.

En haut d'une délicieuse vallée, nommée la _Vallée Coquette_, à cause
de ses sinuosités, de ses courbes qui renaissent à chaque pas, et
paraissent plus belles à mesure que l'on s'y avance, soit qu'on en
monte ou qu'on en descende le joyeux cours, demeurait dans une petite
maison entourée d'un clos de vignes, un homme à peu près fou, nommé
Margaritis. D'origine italienne, Margaritis était marié, n'avait
point d'enfant, et sa femme le soignait avec un courage généralement
apprécié. Madame Margaritis courait certainement des dangers près d'un
homme qui, entre autres manies, voulait porter sur lui deux couteaux à
longue lame, avec lesquels il la menaçait parfois. Mais qui ne connaît
l'admirable dévouement avec lequel les gens de province se consacrent
aux êtres souffrants, peut-être à cause du déshonneur qui attend une
bourgeoise si elle abandonne son enfant ou son mari aux soins publics
de l'hôpital? Puis, qui ne connaît aussi la répugnance qu'ont les gens
de province à payer la pension de cent louis ou de mille écus exigée à
Charenton, ou par les Maisons de Santé? Si quelqu'un parlait à madame
Margaritis des docteurs Dubuisson, Esquirol, Blanche ou autres, elle
préférait avec une noble indignation garder ses trois mille francs en
gardant le _bonhomme_. Les incompréhensibles volontés que dictait la
folie à ce bonhomme se trouvant liées au dénoûment de cette aventure,
il est nécessaire d'indiquer les plus saillantes. Margaritis sortait
aussitôt qu'il pleuvait à verse, et se promenait, la tête nue, dans
ses vignes. Au logis, il demandait à tout moment le journal; pour
le contenter, sa femme ou sa servante lui donnait un vieux journal
d'Indre-et-Loire; et depuis sept ans, il ne s'était point encore
aperçu qu'il lisait toujours le même numéro. Peut-être un médecin
n'eût-il pas observé, sans intérêt, le rapport qui existait entre la
recrudescence des demandes de journal et les variations atmosphériques.
La plus constante occupation de ce fou consistait à vérifier l'état
du ciel, relativement à ses effets sur la vigne. Ordinairement, quand
sa femme avait du monde, ce qui arrivait presque tous les soirs, les
voisins ayant pitié de sa situation, venaient jouer chez elle au
boston; Margaritis restait silencieux, se mettait dans un coin, et
n'en bougeait point; mais quand dix heures sonnaient à son horloge
enfermée dans une grande armoire oblongue, il se levait au dernier
coup avec la précision mécanique des figures mises en mouvement par
un ressort dans les châsses des joujoux allemands, il s'avançait
lentement jusqu'aux joueurs, leur jetait un regard assez semblable au
regard automatique des Grecs et des Turcs exposés sur le boulevard du
Temple à Paris, et leur disait:--Allez-vous-en! A certaines époques,
cet homme recouvrait son ancien esprit, et donnait alors à sa femme
d'excellents conseils pour la vente de ses vins; mais alors il devenait
extrêmement tourmentant, il volait dans les armoires des friandises
et les dévorait en cachette. Quelquefois, quand les habitués de la
maison entraient, il répondait à leurs demandes avec civilité, mais
le plus souvent il leur disait les choses les plus incohérentes.
Ainsi, à une dame qui lui demandait:--Comment vous sentez-vous
aujourd'hui, monsieur Margaritis?--Je me suis fait la barbe, et
vous?... lui répondait-il.--Êtes-vous mieux, monsieur? lui demandait
une autre.--Jérusalem! Jérusalem! répondait-il. Mais la plupart du
temps il regardait ses hôtes d'un air stupide, sans mot dire, et sa
femme leur disait alors:--Le bonhomme n'entend rien aujourd'hui. Deux
ou trois fois en cinq ans, il lui arriva, toujours vers l'équinoxe,
de se mettre en fureur à cette observation, de tirer son couteau et
de crier:--Cette garce me déshonore. D'ailleurs, il buvait, mangeait,
se promenait comme eût fait un homme en parfaite santé. Aussi chacun
avait-il fini par ne pas lui accorder plus de respect ni d'attention
que l'on n'en a pour un gros meuble. Parmi toutes ses bizarreries,
il y en avait une dont personne n'avait pu découvrir le sens; car, à
la longue, les esprits forts du pays avaient fini par commenter et
expliquer les actes les plus déraisonnables de ce fou. Il voulait
toujours avoir un sac de farine au logis, et garder deux pièces de vin
de sa récolte, sans permettre qu'on touchât à la farine ni au vin. Mais
quand venait le mois de juin, il s'inquiétait de la vente du sac et des
deux pièces de vin avec toute la sollicitude d'un fou. Presque toujours
madame Margaritis lui disait alors avoir vendu les deux poinçons à un
prix exorbitant, et lui en remettait l'argent qu'il cachait, sans que
ni sa femme, ni sa servante eussent pu, même en le guettant, découvrir
où était la cachette.

La veille du jour où Gaudissart vint à Vouvray, madame Margaritis
éprouva plus de peine que jamais à tromper son mari dont la raison
semblait revenue.

--Je ne sais en vérité comment se passera pour moi la journée de
demain, avait-elle dit à madame Vernier. Figurez-vous que le bonhomme
a voulu voir ses deux pièces de vin. Il m'a si bien fait _endêver_
(mot du pays) pendant toute la journée, qu'il a fallu lui montrer deux
poinçons pleins. Notre voisin Pierre Champlain avait heureusement deux
pièces qu'il n'a pas pu vendre; et à ma prière, il les a roulées dans
notre cellier. Ah! çà, ne voilà-t-il pas que le bonhomme, depuis qu'il
a vu les poinçons, prétend les brocanter lui-même?

Madame Vernier venait de confier à son mari l'embarras où se trouvait
madame Margaritis un moment avant l'arrivée de Gaudissart. Au premier
mot du Commis-Voyageur, Vernier se proposa de le mettre aux prises avec
le bonhomme Margaritis.

--Monsieur, répondit l'ancien teinturier quand l'Illustre Gaudissart
eut lâché sa première bordée, je ne vous dissimulerai pas les
difficultés que doit rencontrer ici votre entreprise. Notre pays est
un pays qui marche à la grosse _suo modo_, un pays où jamais une idée
nouvelle ne prendra. Nous vivons comme vivaient nos pères, en nous
amusant à faire quatre repas par jour, en nous occupant à cultiver
nos vignes et à bien placer nos vins. Pour tout négoce nous tâchons
_bonifacement_ de vendre les choses plus cher qu'elles ne coûtent. Nous
resterons dans cette ornière-là sans que ni Dieu ni diable puisse nous
en sortir. Mais je vais vous donner un bon conseil, et un bon conseil
vaut un œil dans la main. Nous avons dans le bourg un ancien banquier
dans les lumières duquel j'ai, moi particulièrement, la plus grande
confiance; et, si vous obtenez son suffrage, j'y joindrai le mien. Si
vos propositions constituent des avantages réels, si nous en sommes
convaincus, à la voix de monsieur Margaritis qui entraîne la mienne,
il se trouve à Vouvray vingt maisons riches dont toutes les bourses
s'ouvriront et prendront votre vulnéraire.

En entendant le nom du fou, madame Vernier leva la tête et regarda son
mari.

--Tenez, précisément, ma femme a, je crois, l'intention de faire une
visite à madame Margaritis, chez laquelle elle doit aller avec une de
nos voisines. Attendez un moment, ces dames vous y conduiront.--Tu iras
prendre madame Fontanieu, dit le vieux teinturier en guignant sa femme.

Indiquer la commère la plus rieuse, la plus éloquente, la plus grande
goguenarde du pays, n'était-ce pas dire à madame Vernier de prendre
des témoins pour bien observer la scène qui allait avoir lieu entre le
Commis-Voyageur et le fou, afin d'en amuser le bourg pendant un mois?
Monsieur et madame Vernier jouèrent si bien leur rôle que Gaudissart ne
conçut aucune défiance, et donna pleinement dans le piége; il offrit
galamment le bras à madame Vernier, et crut avoir fait, pendant le
chemin, la conquête des deux dames, avec lesquelles il fut étourdissant
d'esprit, de pointes et de calembours incompris.

La maison du prétendu banquier était située à l'endroit où commence
la Vallée Coquette. Ce logis, appelé La Fuye, n'avait rien de bien
remarquable. Au rez-de-chaussée se trouvait un grand salon boisé, de
chaque côté duquel était une chambre à coucher, celle du bonhomme
et celle de sa femme. On entrait dans le salon par un vestibule qui
servait de salle à manger, et auquel communiquait la cuisine. Ce
rez-de-chaussée, dénué de l'élégance extérieure qui distingue les
plus humbles maisons en Touraine, était couronné par des mansardes
auxquelles on montait par un escalier bâti en dehors de la maison,
appuyé sur un des pignons et couvert d'un appentis. Un petit jardin,
plein de soucis, de seringas, de sureaux, séparait l'habitation des
clos. Autour de la cour, s'élevaient les bâtiments nécessaires à
l'exploitation des vignes.

Assis dans son salon, près d'une fenêtre, sur un fauteuil en velours
d'Utrecht jaune, Margaritis ne se leva point en voyant entrer les
deux dames et Gaudissart, il pensait à vendre ses deux pièces de
vin. C'était un homme sec, dont le crâne chauve par devant, garni de
cheveux rares par derrière, avait une conformation piriforme. Ses yeux
enfoncés, surmontés de gros sourcils noirs et fortement cernés; son
nez en lame de couteau; ses os maxillaires saillants, et ses joues
creuses; ses lignes généralement oblongues, tout, jusqu'à son menton
démesurément long et plat, contribuait à donner à sa physionomie un air
étrange, celui d'un vieux professeur de rhétorique ou d'un chiffonnier.

--Monsieur Margaritis, lui dit madame Vernier, allons, remuez-vous
donc! Voilà un monsieur que mon mari vous envoie, il faut l'écouter
avec attention. Quittez vos calculs de mathématiques, et causez avec
lui.

En entendant ces paroles, le fou se leva, regarda Gaudissart, lui fit
signe de s'asseoir, et lui dit:--Causons, monsieur.

Les trois femmes allèrent dans la chambre de madame Margaritis,
en laissant la porte ouverte, afin de tout entendre et de pouvoir
intervenir au besoin. A peine furent-elles installées que monsieur
Vernier arriva doucement par le clos, se fit ouvrir la fenêtre, et
entra sans bruit.

--Monsieur, dit Gaudissart, a été dans les affaires....

--Publiques, répondit Margaritis en l'interrompant. J'ai pacifié la
Calabre sous le règne du roi Murat.

--Tiens, il est allé en Calabre maintenant! dit à voix basse monsieur
Vernier.

--Oh! alors, reprit Gaudissart, nous nous entendrons parfaitement.

--Je vous écoute, répondit Margaritis en prenant le maintien d'un homme
qui pose pour son portrait chez un peintre.

--Monsieur, dit Gaudissart en faisant tourner la clef de sa montre à
laquelle il ne cessa d'imprimer par distraction un mouvement rotatoire
et périodique dont s'occupa beaucoup le fou et qui contribua peut-être
à le faire tenir tranquille, monsieur, si vous n'étiez pas un homme
supérieur... (Ici le fou s'inclina.) Je me contenterais de vous
chiffrer matériellement les avantages de l'affaire, dont les motifs
psychologiques valent la peine de vous être exposés. Écoutez! De toutes
les richesses sociales, le temps n'est-il pas la plus précieuse; et,
l'économiser, n'est-ce pas s'enrichir? Or, y a-t-il rien qui consomme
plus de temps dans la vie que les inquiétudes sur ce que j'appelle _le
pot au feu_, locution vulgaire, mais qui pose nettement la question? Y
a-t-il aussi rien qui mange plus de temps que le défaut de garantie à
offrir à ceux auxquels vous demandez de l'argent, quand, momentanément
pauvre, vous êtes riche d'espérance?

--De l'argent, nous y sommes, dit Margaritis.

--Eh! bien, monsieur, je suis envoyé dans les Départements par une
compagnie de banquiers et de capitalistes, qui ont aperçu la perte
énorme que font ainsi, en temps et conséquemment en intelligence ou
en activité productive, les hommes d'avenir. Or, nous avons eu l'idée
de capitaliser à ces hommes ce même avenir, de leur escompter leurs
talents, en leur escomptant quoi?... le temps _dito_, et d'en assurer
la valeur à leurs héritiers. Il ne s'agit plus là d'économiser le
temps, mais de lui donner un prix, de le chiffrer, d'en représenter
pécuniairement les produits que vous présumez en obtenir dans cet
espace intellectuel, en représentant les qualités morales dont vous
êtes doué et qui sont, monsieur, des forces vives, comme une chute
d'eau, comme une machine à vapeur de trois, dix, vingt, cinquante
chevaux. Ah! ceci est un progrès, un mouvement vers un meilleur ordre
de choses, mouvement dû à l'activité de notre époque, essentiellement
progressive, ainsi que je vous le prouverai, quand nous en viendrons
aux idées d'une plus logique coordonnation des intérêts sociaux. Je
vais m'expliquer par des exemples sensibles. Je quitte le raisonnement
purement abstrait, ce que nous nommons, nous autres, la mathématique
des idées. Au lieu d'être un propriétaire vivant de vos rentes, vous
êtes un peintre, un musicien, un artiste, un poète...

--Je suis peintre, dit le fou en manière de parenthèse.

--Eh! bien, soit, puisque vous comprenez bien ma métaphore, vous êtes
peintre, vous avez un bel avenir, un riche avenir. Mais je vais plus
loin...

En entendant ces mots, le fou examina Gaudissart d'un air inquiet pour
voir s'il voulait sortir, et ne se rassura qu'en l'apercevant toujours
assis.

--Vous n'êtes même rien du tout, dit Gaudissart en continuant, mais
vous vous sentez...

--Je me sens, dit le fou.

--Vous vous dites: Moi, je serai ministre. Eh! bien, vous peintre,
vous artiste, homme de lettres, vous ministre futur, vous chiffrez vos
espérances, vous les taxez, vous vous tarifez je suppose à cent mille
écus...

--Vous m'apportez donc cent mille écus? dit le fou.

--Oui, monsieur, vous allez voir. Ou vos héritiers les palperont
nécessairement si vous venez à mourir, puisque l'entreprise s'engage
à les leur compter, ou vous les touchez par vos travaux d'art, par
vos heureuses spéculations si vous vivez. Si vous vous êtes trompé,
vous pouvez même recommencer. Mais, une fois que vous avez, comme
j'ai eu l'honneur de vous le dire, fixé le chiffre de votre capital
intellectuel, car c'est un capital intellectuel, saisissez bien ceci,
intellectuel.

--Je comprends, dit le fou.

--Vous signez un contrat d'Assurance avec l'administration qui vous
reconnaît une valeur de cent mille écus, à vous peintre...

--Je suis peintre, dit le fou.

--Non, reprit Gaudissart, à vous musicien, à vous ministre, et s'engage
à les payer à votre famille, à vos héritiers; si, par votre mort, les
espérances, le pot au feu fondé sur le capital intellectuel venait
à être renversé. Le payement de la prime suffit à consolider ainsi
votre...

--Votre caisse, dit le fou en l'interrompant.

--Mais, naturellement, monsieur. Je vois que monsieur a été dans les
affaires.

--Oui, dit le fou, j'ai fondé la Banque Territoriale de la rue des
Fossés-Montmartre, à Paris, en 1798.

--Car, reprit Gaudissart, pour payer les capitaux intellectuels, que
chacun se reconnaît et s'attribue, ne faut-il pas que la généralité des
Assurés donne une certaine prime, trois pour cent, une annuité de trois
pour cent? Ainsi, par le payement d'une faible somme, d'une misère,
vous garantissez votre famille des suites fâcheuses de votre mort.

--Mais je vis, dit le fou.

--Ah! si vous vivez long-temps! voilà l'objection la plus communément
faite, objection vulgaire, et vous comprenez que si nous ne l'avions
pas prévue, foudroyée, nous ne serions pas dignes d'être... quoi?...
que sommes-nous, après tout? les teneurs de livres du grand bureau
des intelligences. Monsieur, je ne dis pas cela pour vous, mais je
rencontre partout des gens qui ont la prétention d'apprendre quelque
chose de nouveau, de révéler un raisonnement quelconque à des gens qui
ont pâli sur une affaire!... ma parole d'honneur, cela fait pitié. Mais
le monde est comme ça, je n'ai pas la prétention de le réformer. Votre
objection, monsieur, est un non-sens...

--_Quèsaco?_ dit Margaritis.

--Voici pourquoi. Si vous vivez et que vous ayez les moyens évalués
dans votre charte d'assurance contre les chances de la mort, suivez
bien...

--Je suis.

--Eh! bien, vous avez réussi dans vos entreprises! vous avez dû réussir
précisément à cause de ladite charte d'assurance; car vous avez doublé
vos chances de succès en vous débarrassant de toutes les inquiétudes
que l'on a quand on traîne avec soi une femme, des enfants que notre
mort peut réduire à la plus affreuse misère. Si vous êtes arrivé, vous
avez alors touché le capital intellectuel, pour lequel l'Assurance a
été une bagatelle, une vraie bagatelle, une pure bagatelle.

--Excellente idée!

--N'est-ce pas, monsieur? reprit Gaudissart. Je nomme cette Caisse de
bienfaisance, moi, l'Assurance mutuelle contre la misère!... ou, si
vous voulez, l'escompte du talent. Car le talent, monsieur, le talent
est une lettre de change que la Nature donne à l'homme de génie, et qui
se trouve souvent à bien longue échéance... hé! hé!

--Oh! la belle usure! s'écria Margaritis.

--Eh! diable! il est fin, le bonhomme. Je me suis trompé, pensa
Gaudissart. Il faut que je domine mon homme par de plus hautes
considérations, par ma blague numéro 1.--Du tout, monsieur, s'écria
Gaudissart à haute voix, pour vous qui...

--Accepteriez-vous un verre de vin? demanda Margaritis.

--Volontiers, répondit Gaudissart.

--Ma femme, donne-nous donc une bouteille du vin dont il nous reste
deux pièces.--Vous êtes ici dans la tête de Vouvray, dit le bonhomme en
montrant ses vignes à Gaudissart. Le clos Margaritis?

La servante apporta des verres et une bouteille de vin de l'année 1819.
Le bonhomme Margaritis en versa précieusement dans un verre, et le
présenta solennellement à Gaudissart qui le but.

--Mais vous m'attrapez, monsieur, dit le Commis-Voyageur, ceci est du
vin de Madère, vrai vin de Madère.

--Je le crois bien dit le fou. L'inconvénient du vin de Vouvray,
monsieur, est de ne pouvoir se servir ni comme vin ordinaire, ni comme
vin d'entremets; il est trop généreux, trop fort; aussi vous le vend-on
à Paris pour du vin de Madère en le teignant d'eau-de-vie. Notre vin
est si liquoreux que beaucoup de marchands de Paris, quand notre
récolte n'est pas assez bonne pour la Hollande et la Belgique, nous
achètent nos vins; ils les coupent avec les vins des environs de Paris,
et en font alors des vins de Bordeaux. Mais ce que vous buvez en ce
moment, mon cher et très-aimable monsieur, est un vin de roi, la tête
de Vouvray. J'en ai deux pièces, rien que deux pièces. Les gens qui
aiment les grands vins, les hauts vins, et qui veulent servir sur leurs
tables des qualités en dehors du commerce, comme plusieurs maisons
de Paris qui ont de l'amour-propre pour leurs vins, se font fournir
directement par nous. Connaissez-vous quelques personnes qui...

--Revenons à notre affaire, dit Gaudissart.

--Nous y sommes, monsieur, reprit le fou. Mon vin est capiteux,
capiteux s'accorde avec capital en étymologie; or, vous parlez
capitaux... hein? _caput_, tête! tête de Vouvray, tout cela se tient...

--Ainsi donc, dit Gaudissart, ou vous avez réalisé vos capitaux
intellectuels...

--J'ai réalisé, monsieur. Voudriez-vous donc de mes deux pièces? je
vous en arrangerais bien pour les termes.

--Non, je parle dit l'illustre Gaudissart, de l'Assurance des
capitaux intellectuels et des opérations sur la vie. Je reprends mon
raisonnement.

Le fou se calma, reprit sa pose et regarda Gaudissart.

--Je dis, monsieur, que si vous mourez, le capital se paye à votre
famille sans difficulté.

--Sans difficulté.

--Oui, pourvu qu'il n'y ait pas suicide...

--Matière à chicane.

--Non, monsieur. Vous le savez, le suicide est un de ces actes toujours
faciles à constater.

--En France, dit le fou. Mais...

--Mais à l'étranger, dit Gaudissart. Eh! bien, monsieur pour terminer
sur ce point, je vous dirai que la simple mort à l'étranger et la mort
sur le champ de bataille sont en dehors de...

--Qu'assurez-vous donc alors?... rien du tout! s'écria Margaritis. Moi,
ma Banque Territoriale reposait sur...

--Rien du tout, monsieur?... s'écria Gaudissart en interrompant le
bonhomme. Rien du tout?... et la maladie, et les chagrins, et la misère
et les passions? Mais ne nous jetons pas dans les cas exceptionnels.

--Non, n'allons pas dans ces cas-là, dit le fou.

--Que résulte-t-il de cette affaire? s'écria Gaudissart. A vous
banquier, je vais chiffrer nettement le produit. Un homme existe, a
un avenir, il est bien mis, il vit de son art, il a besoin d'argent,
il en demande... néant. Toute la civilisation refuse de la monnaie à
cet homme qui domine en pensée la civilisation, et doit la dominer un
jour par le pinceau, par le ciseau, par la parole, par une idée, par
un système. Atroce civilisation! elle n'a pas de pain pour ses grands
hommes qui lui donnent son luxe; elle ne les nourrit que d'injures
et de moqueries, cette gueuse dorée!... L'expression est forte, mais
je ne la rétracte point. Ce grand homme incompris vient alors chez
nous, nous le réputons grand homme, nous le saluons avec respect, nous
l'écoutons et il nous dit: «Messieurs de l'Assurance sur les capitaux,
ma vie vaut tant; sur mes produits je vous donnerai tant pour cent!...»
Eh! bien, que faisons-nous?... Immédiatement, sans jalousie, nous
l'admettons au superbe festin de la civilisation comme un puissant
convive...

--Il faut du vin alors... dit le fou.

--Comme un puissant convive. Il signe sa Police d'Assurance, il prend
nos chiffons de papier, nos misérables chiffons, qui, vils chiffons,
ont néanmoins plus de force que n'en avait son génie. En effet, s'il a
besoin d'argent, tout le monde, sur le vu de sa charte, lui prête de
l'argent. A la Bourse, chez les banquiers, partout, et même chez les
usuriers, il trouve de l'argent parce qu'il offre des garanties. Eh!
bien, monsieur, n'était-ce pas une lacune à combler dans le système
social? Mais, monsieur, ceci n'est qu'une partie des opérations
entreprises par la Société sur la vie. Nous assurons les débiteurs,
moyennant un autre système de primes. Nous offrons des intérêts viagers
à un taux gradué d'après l'âge, sur une échelle infiniment plus
avantageuse que ne l'ont été jusqu'à présent les tontines, basées sur
des tables de mortalité reconnues fausses. Notre Société opérant sur
des masses, les rentiers viagers n'ont pas à redouter les pensées qui
attristent leurs vieux jours, déjà si tristes par eux-mêmes; pensées
qui les attendent nécessairement quand un particulier leur a pris de
l'argent à rente viagère. Vous le voyez, monsieur, chez nous la vie a
été chiffrée dans tous les sens...

--Sucée par tous les bouts, dit le bonhomme; mais buvez un verre
de vin, vous le méritez bien. Il faut vous mettre du velours sur
l'estomac, si vous voulez entretenir convenablement votre margoulette.
Monsieur, le vin de Vouvray, bien conservé, c'est un vrai velours.

--Que pensez-vous de cela? dit Gaudissart en vidant son verre.

--Cela est très-beau, très-neuf, très-utile; mais j'aime mieux les
escomptes de valeurs territoriales qui se faisaient à ma banque de la
rue des Fossés-Montmartre.

--Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Gaudissart;
mais cela est pris, c'est repris, c'est fait et refait. Nous avons
maintenant la caisse Hypothécaire qui prête sur les propriétés et fait
en grand _le réméré_. Mais n'est-ce pas une petite idée en comparaison
de celle de solidifier les espérances! solidifier les espérances,
coaguler, financièrement parlant, les désirs de fortune de chacun, lui
en assurer la réalisation! Il a fallu notre époque, monsieur, époque de
transition, de transition et de progrès tout à la fois!

--Oui, de progrès, dit le fou. J'aime le progrès, surtout celui qui
fait faire à la vigne un bon temps...

--Le temps, reprit Gaudissart sans entendre la phrase de Margaritis,
_le Temps_, monsieur, mauvais journal. Si vous le lisez, je vous
plains...

--Le journal! dit Margaritis, je crois bien, je suis passionné pour
les journaux.--Ma femme! ma femme! où est le journal? cria-t-il en se
tournant vers la chambre.

--Hé! bien, monsieur, si vous vous intéressez aux journaux, nous sommes
faits pour nous entendre.

--Oui; mais avant d'entendre le journal, avouez-moi que vous trouvez ce
vin...

--Délicieux, dit Gaudissart.

--Allons, achevons à nous deux la bouteille. Le fou se versa deux
doigts de vin dans son verre et remplit celui de Gaudissart.--Hé! bien,
monsieur, j'ai deux pièces de ce vin-là. Si vous le trouvez bon et que
vous vouliez vous en arranger...

--Précisément, dit Gaudissart, les Pères de la Foi Saint-Simonienne
m'ont prié de leur expédier les denrées que je... Mais parlons de leur
grand et beau journal? Vous qui comprenez bien l'affaire des capitaux,
et qui me donnerez votre aide pour la faire réussir dans ce canton...

--Volontiers, dit Margaritis, si...

--J'entends, si je prends votre vin. Mais il est très-bon, votre vin,
monsieur, il est incisif.

--On en fait du vin de Champagne, il y a un monsieur, un Parisien qui
vient en faire ici, à Tours.

--Je le crois, monsieur. Le Globe dont vous avez entendu parler...

--Je l'ai souvent parcouru, dit Margaritis.

--J'en étais sûr, dit Gaudissart. Monsieur, vous avez une tête
puissante, une caboche que ces messieurs nomment la tête chevaline:
y a du cheval dans la tête de tous les grands hommes. Or, on peut
être un beau génie et vivre ignoré. C'est une farce qui arrive assez
généralement à ceux qui, malgré leurs moyens, restent obscurs, et qui
a failli être le cas du grand Saint-Simon, et celui de M. Vico, homme
fort qui commence à se pousser. Il va bien, Vico! J'en suis content.
Ici nous entrons dans la théorie et la formule nouvelle de l'Humanité.
Attention, monsieur...

--Attention, dit le fou.

--L'exploitation de l'homme par l'homme aurait dû cesser, monsieur,
du jour où Christ, je ne dis pas Jésus-Christ, je dis Christ, est
venu proclamer l'égalité des hommes devant Dieu. Mais cette égalité
n'a-t-elle pas été jusqu'à présent la plus déplorable chimère. Or,
Saint-Simon est le complément de Christ. Christ a fait son temps.

--Il est donc libéré? dit Margaritis.

--Il a fait son temps comme le libéralisme. Maintenant, il y a quelque
chose de plus fort en avant de nous, c'est la nouvelle foi, c'est la
production libre, individuelle, une coordination sociale qui fasse que
chacun reçoive équitablement son salaire social suivant son œuvre,
et ne soit plus exploité par des individus qui, sans capacité, font
travailler _tous_ au profit d'_un_ seul; de là la doctrine...

--Que faites-vous des domestiques? demanda Margaritis.

--Ils restent domestiques, monsieur, s'ils n'ont que la capacité d'être
domestiques.

--Hé! bien, à quoi bon la doctrine?

--Oh! pour en juger, monsieur, il faut vous mettre au point de vue
très-élevé d'où vous pouvez embrasser clairement un aspect général
de l'Humanité. Ici, nous entrons en plein Ballanche! Connaissez-vous
monsieur Ballanche?

--Nous ne faisons que de ça! dit le fou qui entendit _de la planche_.

--Bon, reprit Gaudissart. Eh! bien, si le spectacle palingénésique des
transformations successives du Globe spiritualisé vous touche, vous
transporte, vous émeut; eh! bien, mon cher monsieur, le journal _le
Globe_, bon nom qui en exprime nettement la mission, le Globe est le
_cicerone_ qui vous expliquera tous les matins les conditions nouvelles
dans lesquelles s'accomplira, dans peu de temps, le changement
politique et moral du monde.

--_Quèsaco!_ dit le bonhomme.

--Je vais vous faire comprendre le raisonnement par une image, reprit
Gaudissart. Si, enfants, nos bonnes nous ont menés chez Séraphin,
ne faut-il pas, à nous vieillards, les tableaux de l'avenir? Ces
messieurs...

--Boivent-ils du vin?

--Oui, monsieur. Leur maison est montée, je puis le dire, sur un
excellent pied, un pied prophétique: beaux salons, toutes les sommités,
grandes réceptions.

--Eh! bien, dit le fou, les ouvriers qui démolissent ont bien autant
besoin de vin que ceux qui bâtissent.

--A plus forte raison, monsieur, quand on démolit d'une main et qu'on
reconstruit de l'autre, comme le font les apôtres du Globe.

--Alors il leur faut du vin, du vin de Vouvray, les deux pièces qui me
restent, trois cents bouteilles, pour cent francs, bagatelle.

--A combien cela met-il la bouteille? dit Gaudissart en calculant.
Voyons? il y a le port, l'entrée, nous n'arrivons pas à sept sous; mais
ce serait une bonne affaire. Ils payent tous les autres vins plus cher.
(Bon, je tiens mon homme, se dit Gaudissart; tu veux me vendre du vin
dont j'ai besoin, je vais te dominer.)--Eh! bien, monsieur, reprit-il,
des hommes qui disputent sont bien près de s'entendre. Parlons
franchement, vous avez une grande influence sur ce canton?

--Je le crois, dit le fou. Nous sommes _la tête_ de Vouvray.

--Hé! bien, vous avez parfaitement compris l'entreprise des capitaux
intellectuels?

--Parfaitement.

--Vous avez mesuré toute la portée du Globe?

--Deux fois... à pied.

Gaudissart n'entendit pas, parce qu'il restait dans le milieu de ses
pensées et s'écoutait lui-même en homme sûr de triompher.

--Or, eu égard à la situation où vous êtes, je comprends que vous
n'ayez rien à assurer à l'âge où vous êtes arrivé. Mais, monsieur, vous
pouvez faire assurer les personnes qui, dans le canton, soit par leur
valeur personnelle, soit par la position précaire de leurs familles,
voudraient se faire un sort. Donc, en prenant un abonnement au Globe,
et en m'appuyant de votre autorité dans le Canton pour le placement des
capitaux en rente viagère, car on affectionne le viager en province;
eh! bien, nous pourrons nous entendre relativement aux deux pièces de
vin. Prenez-vous le Globe?

--Je vais sur le Globe.

--M'appuyez-vous près des personnes influentes du canton?

--J'appuie...

--Et...

--Et...

--Et je... Mais vous prenez un abonnement au Globe.

--Le Globe, bon journal, dit le fou, journal viager.

--Viager, monsieur?... Eh! oui, vous avez raison, il est plein de
vie, de force, de science, bourré de science, bien conditionné, bien
imprimé, bon teint, feutré. Ah! ce n'est pas de la _camelote_, du
_colifichet_, du _papillotage_, de la soie qui se déchire quand on la
regarde; c'est foncé, c'est des raisonnements que l'on peut méditer à
son aise et qui font passer le temps très-agréablement au fond d'une
campagne.

--Cela me va, répondit le fou.

--Le Globe coûte une bagatelle, quatre-vingts francs.

--Cela ne me va plus, dit le bonhomme.

--Monsieur, dit Gaudissart, vous avez nécessairement des petits-enfants?

--Beaucoup, répondit Margaritis qui entendit, vous _aimez_ au lieu de
vous _avez_.

--Hé! bien, le journal des Enfants, sept francs par an.

--Prenez mes deux pièces de vin, je vous prends un abonnement
d'Enfants, ça me va, belle idée. Exploitation intellectuelle,
l'enfant?... n'est-ce pas l'homme par l'homme, hein?

--Vous y êtes, monsieur, dit Gaudissart.

--J'y suis.

--Vous consentez donc à me piloter dans le canton?

--Dans le canton.

--J'ai votre approbation?

--Vous l'avez.

--Hé! bien, monsieur, je prends vos deux pièces de vin, à cent francs...

--Non, non, cent dix.

--Monsieur, cent dix francs, soit, mais cent dix pour les capacités de
la Doctrine, et cent francs pour moi. Je vous fais opérer une vente,
vous me devez une commission.

--Portez-leur cent vingt. (_Sans vin._)

--Joli calembour. Il est non-seulement très-fort, mais encore
très-spirituel.

--Non, spiritueux, monsieur.

--De plus fort en plus fort, comme chez Nicolet.

--Je suis comme cela, dit le fou. Venez voir mon clos?

--Volontiers, dit Gaudissart, ce vin porte singulièrement à la tête.

Et l'illustre Gaudissart sortit avec monsieur Margaritis qui le promena
de provin en provin, de cep en cep, dans ses vignes. Les trois dames et
monsieur Vernier purent alors rire à leur aise, en voyant de loin le
Voyageur et le fou discutant, gesticulant, s'arrêtant, reprenant leur
marche, parlant avec feu.

--Pourquoi le bonhomme nous l'a-t-il donc emmené? dit Vernier.

Enfin Margaritis revint avec le Commis-Voyageur, en marchant tous deux
d'un pas accéléré comme des gens empressés de terminer une affaire.

--Le bonhomme a, fistre, bien enfoncé le Parisien!... dit monsieur
Vernier.

Et, de fait, l'illustre Gaudissart écrivit sur le bout d'une table à
jouer, à la grande joie du bonhomme, une demande de livraison des deux
pièces de vin. Puis, après avoir lu l'engagement du Voyageur, monsieur
Margaritis lui donna sept francs pour un abonnement au journal des
Enfants.

--A demain donc, monsieur, dit l'illustre Gaudissart en faisant tourner
sa clef de montre, j'aurai l'honneur de venir vous prendre demain. Vous
pourrez expédier directement le vin à Paris, à l'adresse indiquée, et
vous ferez suivre en remboursement.

Gaudissart était Normand, et il n'y avait jamais pour lui d'engagement
qui ne dût être bilatéral: il voulut un engagement de monsieur
Margaritis, qui, content comme l'est un fou de satisfaire son idée
favorite, signa, non sans lire, un bon à livrer deux pièces de vin
du clos Margaritis. Et l'Illustre Gaudissart s'en alla sautillant,
chanteronnant _le Roi des mers, prends plus bas!_ à l'auberge du
Soleil-d'Or, où il causa naturellement avec l'hôte en attendant le
dîner. Mitouflet était un vieux soldat naïvement rusé comme le sont les
paysans, mais ne riant jamais d'une plaisanterie, en homme accoutumé à
entendre le canon et à plaisanter sous les armes.

--Vous avez des gens très-forts ici, lui dit Gaudissart en s'appuyant
sur le chambranle de la porte et allumant son cigare à la pipe de
Mitouflet.

--Comment l'entendez-vous? demanda Mitouflet.

--Mais des gens ferrés à glace sur les idées politiques et financières.

--De chez qui venez-vous donc, sans indiscrétion? demanda naïvement
l'aubergiste en faisant savamment jaillir d'entre ses lèvres la
sputation périodiquement expectorée par les fumeurs.

--De chez un lapin nommé Margaritis.

Mitouflet jeta successivement à sa pratique deux regards pleins d'une
froide ironie.

--C'est juste, le bonhomme en sait long! Il en sait trop pour les
autres, ils ne peuvent pas toujours le comprendre...

--Je le crois, il entend foncièrement bien les hautes questions de
finance.

--Oui, dit l'aubergiste. Aussi, pour mon compte, ai-je toujours
regretté qu'il soit fou.

--Comment, fou?

--Fou, comme on est fou, quand on est fou, répéta Mitouflet, mais
il n'est pas dangereux, et sa femme le garde. Vous vous êtes donc
entendus? dit du plus grand sang-froid l'impitoyable Mitouflet. C'est
drôle.

--Drôle! s'écria Gaudissart; drôle, mais votre monsieur Vernier s'est
donc moqué de moi?

--Il vous y a envoyé? demanda Mitouflet.

--Oui.

--Ma femme, cria l'aubergiste, écoute donc. Monsieur Vernier n'a-t-il
pas eu l'idée d'envoyer monsieur chez le bonhomme Margaritis?...

--Et quoi donc, avez-vous pu vous dire tous deux, mon cher mignon
monsieur, demanda la femme, puisqu'il est fou?

--Il m'a vendu deux pièces de vin.

--Et vous les avez achetées?

--Oui.

--Mais c'est sa folie de vouloir vendre du vin, il n'en a pas.

--Bon, dit le Voyageur. Je vais d'abord aller remercier monsieur
Vernier.

Et Gaudissart se rendit bouillant de colère chez l'ancien teinturier,
qu'il trouva dans sa salle, riant avec des voisins auxquels il
racontait déjà l'histoire.

--Monsieur, dit le prince des Voyageurs en lui jetant des regards
enflammés, vous êtes un drôle et un polisson, qui, sous peine d'être le
dernier des argousins, gens que je place au-dessous des forçats, devez
me rendre raison de l'insulte que vous venez de me faire en me mettant
en rapport avec un homme que vous saviez fou. M'entendez-vous, monsieur
Vernier le teinturier?

Telle était la harangue que Gaudissart avait préparée comme un
tragédien prépare son entrée en scène.

--Comment! répondit Vernier que la présence de ses voisins anima,
croyez-vous que nous n'avons pas le droit de nous moquer d'un monsieur
qui débarque en quatre bateaux dans Vouvray pour nous demander nos
capitaux, sous prétexte que nous sommes des grands hommes, des
peintres, des poétriaux; et qui, par ainsi, nous assimile gratuitement
à des gens sans le sou, sans aveu, sans feu ni lieu! Qu'avons-nous fait
pour cela, nous pères de famille? Un drôle qui vient nous proposer des
abonnements au Globe, journal qui prêche une religion dont le premier
commandement de Dieu ordonne, s'il vous plaît, de ne pas succéder à ses
père et mère! Ma parole d'honneur la plus sacrée, le père Margaritis
dit des choses plus sensées. D'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous?
Vous vous êtes parfaitement entendus tous les deux, monsieur. Ces
messieurs peuvent vous attester que, quand vous auriez parlé à tous les
gens du canton, vous n'auriez pas été si bien compris.

--Tout cela peut vous sembler excellent à dire, mais je me tiens pour
insulté, monsieur, et vous me rendrez raison.

--Hé! bien, monsieur, je vous tiens pour insulté, si cela peut vous
être agréable, et je ne vous rendrai pas raison, car il n'y a pas assez
de raison dans cette affaire-là pour que je vous en rende. Est-il
farceur, donc!

A ce mot, Gaudissart fondit sur le teinturier pour lui appliquer un
soufflet; mais les Vouvrillons attentifs se jetèrent entre eux, et
l'Illustre Gaudissart ne souffleta que la perruque du teinturier,
laquelle alla tomber sur la tête de mademoiselle Claire Vernier.

--Si vous n'êtes pas content, dit-il, monsieur, je reste jusqu'à
demain matin à l'hôtel du Soleil-d'Or, vous m'y trouverez, prêt à vous
expliquer ce que veut dire rendre raison d'une offense! Je me suis
battu en Juillet, monsieur.

--Hé! bien, vous vous battrez à Vouvray, répondit le teinturier, et
vous y resterez plus long-temps que vous ne croyez.

Gaudissart s'en alla, commentant cette réponse, qu'il trouvait pleine
de mauvais présages. Pour la première fois de sa vie, le Voyageur
ne dîna pas joyeusement. Le bourg de Vouvray fut mis en émoi par
l'aventure de Gaudissart et de monsieur Vernier. Il n'avait jamais été
question de duel dans ce bénin pays.

--Monsieur Mitouflet, je dois me battre demain avec monsieur Vernier,
je ne connais personne ici, voulez-vous me servir de témoin? dit
Gaudissart à son hôte.

--Volontiers, répondit l'aubergiste.

A peine Gaudissart eut-il achevé de dîner que madame Fontanieu et
l'adjoint de Vouvray vinrent au Soleil-d'Or, prirent à part Mitouflet,
et lui représentèrent combien il serait affligeant pour le canton qu'il
y eût une mort violente; ils lui peignirent l'affreuse situation de
la bonne madame Vernier, en le conjurant d'arranger cette affaire, de
manière à sauver l'honneur du pays.

--Je m'en charge, dit le malin aubergiste.

Le soir Mitouflet monta chez le voyageur des plumes, de l'encre et du
papier.

--Que m'apportez-vous là? demanda Gaudissart.

--Mais vous vous battez demain, dit Mitouflet; j'ai pensé que vous
seriez bien aise de faire quelques petites dispositions; enfin que vous
pourriez avoir à écrire, car on a des êtres qui nous sont chers. Oh!
cela ne tue pas. Êtes-vous fort aux armes? voulez-vous vous rafraîchir
la main? j'ai des fleurets.

--Mais volontiers.

Mitouflet revint avec des fleurets et deux masques.

--Voyons!

L'hôte et le Voyageur se mirent tous deux en garde; Mitouflet, en sa
qualité d'ancien prévôt des grenadiers, poussa soixante-huit bottes à
Gaudissart, en le bousculant et l'adossant à la muraille.

--Diable! vous êtes fort, dit Gaudissart essoufflé.

--Monsieur Vernier est plus fort que je ne le suis.

--Diable! diable! je me battrai donc au pistolet.

--Je vous le conseille, parce que, voyez-vous, en prenant de gros
pistolets d'arçon et les chargeant jusqu'à la gueule, on ne risque
jamais rien, les pistolets _écartent_, et chacun se retire en homme
d'honneur. Laissez-moi arranger cela? Hein! sapristi, deux braves gens
seraient bien bêtes de se tuer pour un geste.

--Êtes-vous sûr que les pistolets _écarteront_ suffisamment? Je serais
fâché de tuer cet homme, après tout, dit Gaudissart.

--Dormez en paix.

Le lendemain matin, les deux adversaires se rencontrèrent un peu blêmes
au bas du pont de la Cise. Le brave Vernier faillit tuer une vache qui
paissait à dix pas de lui, sur le bord d'un chemin.

--Ah! vous avez tiré en l'air, s'écria Gaudissart.

A ces mots, les deux ennemis s'embrassèrent.

--Monsieur, dit le Voyageur, votre plaisanterie était un peu forte,
mais elle était drôle. Je suis fâché de vous avoir apostrophé, j'étais
hors de moi, je vous tiens pour homme d'honneur.

--Monsieur, nous vous ferons vingt abonnements au Journal des Enfants,
répliqua le teinturier encore pâle.

--Cela étant, dit Gaudissart, pourquoi ne déjeunerions-nous pas
ensemble? les hommes qui se battent ne sont-ils pas bien près de
s'entendre?

--Monsieur Mitouflet, dit Gaudissart en revenant à l'auberge, vous
devez avoir un huissier ici...

--Pourquoi?

--Eh! je vais envoyer une assignation à mon cher petit monsieur
Margaritis, pour qu'il ait à me fournir deux pièces de son clos.

--Mais il ne les a pas, dit Vernier.

--Hé! bien, monsieur, l'affaire pourra s'arranger, moyennant vingt
francs d'indemnité. Je ne veux pas qu'il soit dit que votre bourg ait
_fait le poil_ à l'Illustre Gaudissart.

Madame Margaritis, effrayée par un procès dans lequel le demandeur
devait avoir raison, apporta les vingt francs au clément Voyageur,
auquel on évita d'ailleurs la peine de s'engager dans un des plus
joyeux cantons de la France, mais un des plus récalcitrants aux idées
nouvelles.

Au retour de son voyage dans les contrées méridionales, l'Illustre
Gaudissart occupait la première place du coupé dans la diligence de
Laffitte-Caillard, où il avait pour voisin un jeune homme auquel il
daignait, depuis Angoulême, expliquer les mystères de la vie, en le
prenant sans doute pour un enfant.

En arrivant à Vouvray, le jeune homme s'écria:--Voilà un beau site!

--Oui, monsieur, dit Gaudissart, mais le pays n'est pas tenable, à
cause des habitants. Vous y auriez un duel tous les jours. Tenez,
il y a trois mois, je me suis battu là, dit-il en montrant le pont
de la Cise, au pistolet, avec un maudit teinturier; mais... je l'ai
_roulé_!...

    Paris, novembre 1832.



LES PARISIENS EN PROVINCE.

(DEUXIÈME HISTOIRE.)


LA MUSE DU DÉPARTEMENT.

    A MONSIEUR LE COMTE FERDINAND DE GRAMONT.

    _Mon cher Ferdinand, si les hasards_ (habent sua fata
    libelli) _du monde littéraire font de ces lignes un long
    souvenir, ce sera certainement peu de chose en comparaison
    des peines que vous vous êtes données, vous le d'Hozier, le
    Chérin, le Roi d'armes des_ ÉTUDES DE MŒURS; _vous à qui les
    Navarreins, les Cadignan, les Langeais, les Blamont-Chauvry,
    les Chaulieu, les d'Arthez, les d'Esgrignon, les Mortsauf,
    les Valois, les cent maisons nobles qui constituent
    l'aristocratie de la_ COMÉDIE HUMAINE _doivent leurs
    belles devises et leurs armoiries si spirituelles. Aussi_
    L'ARMORIAL DES ÉTUDES DE MŒURS INVENTÉ PAR FERDINAND DE
    GRAMONT, GENTILHOMME, _est-il une histoire complète du
    blason français, où vous n'avez rien oublié, pas même les
    armes de l'Empire, et que je conserverai comme un monument
    de patience bénédictine et d'amitié. Quelle connaissance
    du vieux langage féodal dans le_: Pulchrè sedens, meliùs
    agens! _des Beauséant? dans le_: Des partem leonis!
    _des d'Espard? dans le_: Nese vend! _des Vandenesse? Enfin,
    quelle coquetterie dans les mille détails de cette savante
    iconographie qui montrera jusqu'où la fidélité sera poussée
    dans mon entreprise, à laquelle vous, poète, vous aurez aidé_

    _Votre vieil ami_,
    DE BALZAC.


Sur la lisière du Berry se trouve au bord de la Loire une ville qui
par sa situation attire infailliblement l'œil du voyageur. Sancerre
occupe le point culminant d'une chaîne de petites montagnes, dernière
ondulation des mouvements de terrain du Nivernais. La Loire inonde
les terres au bas de ces collines, en y laissant un limon jaune qui
les fertilise, quand il ne les ensable pas à jamais par une de ces
terribles crues également familières à la Vistule, cette Loire du
Nord. La montagne au sommet de laquelle sont groupées les maisons de
Sancerre, s'élève à une assez grande distance du fleuve pour que le
petit port de Saint-Thibault puisse vivre de la vie de Sancerre. Là
s'embarquent les vins, là se débarque le merrain, enfin toutes les
provenances de la Haute et de la Basse-Loire.

A l'époque où cette histoire eut lieu, le pont de Cosne et celui de
Saint-Thibault, deux ponts suspendus, étaient construits. Les voyageurs
venant de Paris à Sancerre par la route d'Italie ne traversaient plus
la Loire de Cosne à Saint-Thibault dans un bac, n'est-ce pas assez
vous dire que le Chassez-croisez de 1830 avait eu lieu; car la maison
d'Orléans a partout choyé les intérêts matériels, mais à peu près comme
ces maris qui font des cadeaux à leurs femmes avec l'argent de la dot.

Excepté la partie de Sancerre qui occupe le plateau, les rues sont plus
ou moins en pente, et la ville est enveloppée de rampes, dites les
Grands Remparts, nom qui vous indique assez les grands chemins de la
ville. Au delà de ces remparts, s'étend une ceinture de vignobles. Le
vin forme la principale industrie et le plus considérable commerce du
pays qui possède plusieurs crus de vins généreux, pleins de bouquet,
assez semblables aux produits de la Bourgogne pour qu'à Paris les
palais vulgaires s'y trompent. Sancerre trouve donc dans les cabarets
parisiens une rapide consommation, assez nécessaire d'ailleurs à des
vins qui ne peuvent pas se garder plus de sept à huit ans. Au-dessous
de la ville, sont assis quelques villages, Fontenay, Saint-Satur qui
ressemblent à des faubourgs, et dont la situation rappelle les gais
vignobles de Neufchâtel en Suisse. La ville a conservé quelques traits
de son ancienne physionomie, ses rues sont étroites et pavées en
cailloux pris au lit de la Loire. On y voit encore de vieilles maisons.
La tour, ce reste de la force militaire et de l'époque féodale,
rappelle l'un des siéges les plus terribles de nos guerres de religion
et pendant lequel les Calvinistes ont bien surpassé les farouches
Caméroniens de Walter Scott.

La ville de Sancerre, riche d'un illustre passé, veuve de sa puissance
militaire, est en quelque sorte vouée à un avenir infertile, car le
mouvement commercial appartient à la rive droite de la Loire. La
rapide description que vous venez de lire prouve que l'isolement de
Sancerre ira croissant, malgré les deux ponts qui la rattachent à
Cosne. Sancerre, l'orgueil de la rive gauche, a tout au plus trois
mille cinq cents âmes, tandis qu'on en compte aujourd'hui plus de
six mille à Cosne. Depuis un demi-siècle, le rôle de ces deux villes
assises en face l'une de l'autre a complétement changé. Cependant
l'avantage de la situation appartient à la ville historique, où de
toutes parts l'on jouit d'un spectacle enchanteur, où l'air est d'une
admirable pureté, la végétation magnifique, et où les habitants en
harmonie avec cette riante nature sont affables, bons compagnons et
sans puritanisme, quoique les deux tiers de la population soient restés
calvinistes.

Dans un pareil état de choses, si l'on subit les inconvénients de
la vie des petites villes, si l'on se trouve sous le coup de cette
surveillance officieuse qui fait de la vie privée une vie quasi
publique; en revanche, le patriotisme de localité, qui ne remplacera
jamais l'esprit de famille, se déploie à un haut degré. Aussi la ville
de Sancerre est-elle très-fière d'avoir vu naître une des gloires de
la Médecine moderne, Horace Bianchon, et un auteur du second ordre,
Étienne Lousteau, l'un des feuilletonistes les plus distingués.
L'Arrondissement de Sancerre, choqué de se voir soumis à sept ou huit
grands propriétaires, les hauts barons de l'Élection, essaya de secouer
le joug électoral de la Doctrine, qui en a fait son bourg-pourri. Cette
conjuration de quelques amours-propres froissés échoua par la jalousie
que causait aux coalisés l'élévation future d'un des conspirateurs.
Quand le résultat eut montré le vice radical de l'entreprise, on
voulut y remédier en prenant l'un des deux hommes qui représentent
glorieusement Sancerre à Paris, pour champion du pays aux prochaines
élections.

Cette idée était extrêmement avancée pour notre pays, où, depuis 1830,
la nomination des notabilités de clocher a fait de tels progrès que les
hommes d'État deviennent de plus en plus rares à la Chambre élective.
Aussi ce projet, d'une réalisation assez hypothétique, fut-il conçu
par la femme supérieure de l'Arrondissement, _dux femina facti_, mais
dans une pensée d'intérêt personnel. Cette pensée avait tant de racines
dans le passé de cette femme et embrassait si bien son avenir, que
sans un vif et succinct récit de sa vie antérieure, on la comprendrait
difficilement. Sancerre s'enorgueillissait alors d'une femme
supérieure, long-temps incomprise, mais qui, vers 1836, jouissait
d'une assez jolie renommée départementale. Cette époque fut aussi le
moment où les noms des deux Sancerrois atteignirent, à Paris, chacun
dans leur sphère, au plus haut degré l'un de la gloire, l'autre de la
mode. Étienne Lousteau, l'un des collaborateurs des Revues, signait le
feuilleton d'un journal à huit mille abonnés; et Bianchon, déjà premier
médecin d'un hôpital, officier de la Légion-d'Honneur et membre de
l'Académie des sciences, venait d'obtenir sa chaire.

Si ce mot ne devait pas, pour beaucoup de gens, comporter une espèce de
blâme, on pourrait dire que George Sand a créé le _Sandisme_, tant il
est vrai que, moralement parlant, le bien est presque toujours doublé
d'un mal. Cette lèpre sentimentale a gâté beaucoup de femmes qui, sans
leurs prétentions au génie, eussent été charmantes. Le Sandisme a
cependant cela de bon que la femme qui en est attaquée faisant porter
ses prétendues supériorités sur des sentiments méconnus, elle est en
quelque sorte le _Bas-Bleu_ du cœur: il en résulte alors moins d'ennui,
l'amour neutralisant un peu la littérature. Or l'illustration de George
Sand a eu pour principal effet de faire reconnaître que la France
possède un nombre exorbitant de femmes supérieures, assez généreuses
pour laisser jusqu'à présent le champ libre à la petite-fille du
maréchal de Saxe.

La femme supérieure de Sancerre demeurait à La Baudraye, maison de
ville et de campagne à la fois, située à dix minutes de la ville, dans
le village ou, si vous voulez, le faubourg de Saint-Satur. Les La
Baudraye d'aujourd'hui, comme il est arrivé pour beaucoup de maisons
nobles, se sont substitués aux La Baudraye dont le nom brille aux
croisades et se mêle aux grands événements de l'histoire berruyère.
Ceci veut une explication.

Sous Louis XIV, un certain échevin nommé Milaud, dont les ancêtres
furent d'enragés Calvinistes, se convertit lors de la révocation
de l'Édit de Nantes. Pour encourager ce mouvement dans l'un des
sanctuaires du calvinisme, le Roi nomma cettui Milaud à un poste élevé
dans les Eaux et Forêts, lui donna des armes et le titre de Sire de
la Baudraye en lui faisant présent du fief des vrais La Baudraye. Les
héritiers du fameux capitaine La Baudraye tombèrent, hélas! dans l'un
des piéges tendus aux hérétiques par les Ordonnances, et furent pendus,
traitement indigne du Grand Roi. Sous Louis XV, Milaud de La Baudraye
de simple Écuyer, devint Chevalier, et eut assez de crédit pour placer
son fils cornette dans les mousquetaires. Le cornette mourut à
Fontenoy, laissant un enfant à qui le Roi Louis XVI accorda plus tard
un brevet de fermier-général, en mémoire du cornette mort sur le champ
de bataille.

Ce financier, bel esprit occupé de charades, de bouts rimés, de
bouquets à Choris, vécut dans le beau monde, hanta la société du duc
de Nivernois, et se crut obligé de suivre la noblesse en exil; mais
il eut soin d'emporter ses capitaux. Aussi le riche émigré soutint-il
alors plus d'une grande maison noble. Fatigué d'espérer et peut-être
aussi de prêter, il revint à Sancerre en 1800, et racheta La Baudraye
par un sentiment d'amour-propre et de vanité nobiliaire explicable
chez un petit-fils d'Échevin; mais qui sous le Consulat avait d'autant
moins d'avenir que l'ex-fermier-général comptait peu sur son héritier
pour continuer les nouveaux La Baudraye. Jean-Athanase-Melchior Milaud
de La Baudraye, unique enfant du financier, né plus que chétif, était
bien le fruit d'un sang épuisé de bonne heure par les plaisirs exagérés
auxquels se livrent tous les gens riches qui se marient à l'aurore
d'une vieillesse prématurée, et finissent ainsi par abâtardir les
sommités sociales.

Pendant l'émigration, madame de La Baudraye, jeune fille sans aucune
fortune et qui fut épousée à cause de sa noblesse, avait eu la patience
d'élever cet enfant jaune et malingre auquel elle portait l'amour
excessif que les mères ont dans le cœur pour les avortons. La mort de
cette femme, une demoiselle de Castéran-La-Tour, contribua beaucoup à
la rentrée en France de monsieur de La Baudraye. Ce Lucullus des Milaud
mourut en léguant à son fils le fief sans lods et ventes, mais orné de
girouettes à ses armes, mille louis d'or, somme assez considérable en
1802, et ses créances sur les plus illustres émigrés, contenues dans le
portefeuille de ses poésies avec cette inscription: _Vanitas vanitatum
et omnia vanitas!_

Si le jeune La Baudraye vécut, il le dut à des habitudes d'une
régularité monastique, à cette économie de mouvement que Fontenelle
prêchait comme la religion des valétudinaires, et surtout à l'air
de Sancerre, à l'influence de ce site admirable d'où se découvre un
panorama de quarante lieues dans le val de la Loire. De 1802 à 1815,
le petit La Baudraye augmenta son ex-fief de plusieurs clos, et
s'adonna beaucoup à la culture des vignes. Au début, la Restauration
lui parut si chancelante qu'il n'osa pas trop aller à Paris y faire
ses réclamations; mais après la mort de Napoléon il essaya de monnayer
la poésie de son père, car il ne comprit pas la profonde philosophie
accusée par ce mélange des créances et des charades. Le vigneron
perdit tant de temps à se faire reconnaître de messieurs les ducs de
Navarreins et autres (telle était son expression), qu'il revint à
Sancerre, appelé par ses chères vendanges, sans avoir rien obtenu que
des offres de services. La Restauration rendit assez de lustre à la
noblesse pour que La Baudraye désirât donner un sens à son ambition
en se donnant un héritier. Ce bénéfice conjugal lui paraissait assez
problématique; autrement, il n'eût pas tant tardé; mais, vers la fin
de 1823, en se voyant encore sur ses jambes à quarante-trois ans, âge
qu'aucun médecin, astrologue ou sage-femme n'eût osé lui prédire, il
espéra trouver la récompense de sa vertu forcée. Néanmoins, son choix
indiqua, relativement à sa chétive constitution, un si grand défaut de
prudence qu'il fut impossible de n'y pas voir un profond calcul.

A cette époque, Son Éminence Monseigneur l'archevêque de Bourges venait
de convertir au catholicisme une jeune personne appartenant à l'une de
ces familles bourgeoises qui furent les premiers appuis du Calvinisme,
et qui, grâce à leur position obscure, ou à des accommodements avec
le ciel, échappèrent aux persécutions de Louis XIV. Artisans au XVIe
siècle, les Piédefer, dont le nom révèle un de ces surnoms bizarres
que se donnèrent les soldats de la Réforme, étaient devenus d'honnêtes
drapiers. Sous le règne de Louis XVI, Abraham Piédefer fit de si
mauvaises affaires, qu'il laissa vers 1786, époque de sa mort, ses
deux enfants dans un état voisin de la misère. L'un des deux, Tobie
Piédefer partit pour les Indes en abandonnant le modique héritage à son
aîné. Pendant la révolution, Moïse Piédefer acheta des biens nationaux,
abattit des abbayes et des églises à l'instar de ses ancêtres, et
se maria, chose étrange, avec une catholique, fille unique d'un
Conventionnel mort sur l'échafaud. Cet ambitieux Piédefer mourut en
1819, laissant à sa femme une fortune compromise par des spéculations
agricoles, et une petite fille de douze ans d'une beauté surprenante.
Élevée dans la religion calviniste, cet enfant avait été nommée Dinah,
suivant l'usage en vertu duquel les religionnaires prenaient leurs noms
dans la Bible pour n'avoir rien de commun avec les saints de l'Église
romaine.

Mademoiselle Dinah Piédefer, mise par sa mère dans un des meilleurs
pensionnats de Bourges, celui des demoiselles Chamarolles, y devint
aussi célèbre par les qualités de son esprit que par sa beauté; mais
elle s'y trouva primée par des jeunes filles nobles, riches et qui
devaient plus tard jouer dans le monde un rôle beaucoup plus beau
que celui d'une roturière dont la mère attendait les résultats de la
liquidation Piédefer. Après avoir su s'élever momentanément au-dessus
de ses compagnes, Dinah voulut aussi se trouver de plain-pied avec
elles dans la vie. Elle inventa donc d'abjurer le calvinisme, en
espérant que le Cardinal protégerait sa conquête spirituelle et
s'occuperait de son avenir. Vous pouvez juger déjà de la supériorité
de mademoiselle Dinah qui, dès l'âge de dix-sept ans, se convertissait
uniquement par ambition. L'archevêque imbu de l'idée que Dinah Piédefer
devait faire l'ornement du monde, essaya de la marier. Toutes les
familles auxquelles s'adressa le Prélat s'effrayèrent d'une fille douée
d'une prestance de princesse, qui passait pour la plus spirituelle des
jeunes personnes élevées chez les demoiselles de Chamarolles, et qui
dans les solennités un peu théâtrales des distributions de prix, jouait
toujours les premiers rôles. Assurément mille écus de rentes, que
pouvait rapporter le domaine de La Hautoy indivis entre la fille et la
mère, étaient peu de chose en comparaison des dépenses auxquelles les
avantages personnels d'une créature si spirituelle entraînerait un mari.

Dès que le petit Melchior de La Baudraye apprit ces détails dont
parlaient toutes les sociétés du département du Cher, il se rendit à
Bourges, au moment où madame Piédefer, dévote à grandes Heures, était à
peu près déterminée ainsi que sa fille à prendre, selon l'expression du
Berry, le premier chien coiffé venu. Si le Cardinal fut très-heureux de
rencontrer monsieur de La Baudraye, monsieur de La Baudraye fut encore
plus heureux d'accepter une femme de la main du Cardinal. Le petit
homme exigea de son Éminence la promesse formelle de sa protection
auprès du Président du Conseil, à cette fin de palper les créances sur
les ducs de Navarreins et autres en saisissant leurs indemnités. Ce
moyen parut un peu trop vif à l'habile ministre du pavillon Marsan,
il fit savoir au vigneron qu'on s'occuperait de lui en temps et lieu.
Chacun peut se figurer le tapage produit dans le Sancerrois par le
mariage insensé de monsieur de La Baudraye.

--Cela s'explique, dit le Président Boirouge, le petit homme aurait,
m'a-t-on dit, été très-choqué d'avoir entendu, sur le Mail, le
beau monsieur Milaud, le Substitut de Nevers, disant à monsieur
de Clagny en lui montrant les tourelles de La Baudraye:--Cela me
reviendra!--Mais, a répondu notre Procureur du Roi, il peut se marier
et avoir des enfants.--Ça lui est défendu! Vous pouvez imaginer la
haine qu'un avorton comme le petit La Baudraye a dû vouer à ce colosse
de Milaud.

Il existait à Nevers une branche roturière des Milaud qui s'était assez
enrichie dans le commerce de la coutellerie pour que le représentant de
cette branche eût abordé la carrière du Ministère Public, dans laquelle
il fut protégé par feu Marchangy.

Peut-être convient-il d'écheniller cette histoire où le moral joue
un grand rôle, des vils intérêts matériels dont se préoccupait
exclusivement monsieur de La Baudraye, en racontant avec brièveté les
résultats de ses négociations à Paris. Ceci d'ailleurs expliquera
plusieurs parties mystérieuses de l'histoire contemporaine, et les
difficultés sous-jacentes que rencontraient les Ministres pendant la
Restauration, sur le terrain politique. Les promesses ministérielles
eurent si peu de réalité que monsieur de La Baudraye se rendit à Paris
au moment où le cardinal y fut appelé par la session des Chambres.

Voici comment le duc de Navarreins, le premier créancier menacé par
monsieur de La Baudraye, se tira d'affaire. Le Sancerrois vit arriver
un matin à l'hôtel de Mayence où il s'était logé rue Saint-Honoré, près
de la place Vendôme, un confident des Ministres qui se connaissait en
liquidations. Cet élégant personnage sorti d'un élégant cabriolet et
vêtu de la façon la plus élégante fut obligé de monter au numéro 37,
c'est-à-dire au troisième étage, dans une petite chambre où il surprit
le provincial se cuisinant au feu de sa cheminée une tasse de café.

--Est-ce à monsieur Milaud de La Baudraye que j'ai l'honneur...

--Oui, répondit le petit homme en se drapant dans sa robe de chambre.

Après avoir lorgné ce produit incestueux d'un ancien par-dessus chiné
de madame Piédefer et d'une robe de feu madame de La Baudraye, le
négociateur trouva l'homme, la robe de chambre et le petit fourneau
de terre où bouillait le lait dans une casserole de fer-blanc si
caractéristiques, qu'il jugea les finasseries inutiles.

--Je parie, monsieur, dit-il audacieusement, que vous dînez à quarante
sous chez Hurbain, au Palais-Royal.

--Et pourquoi?...

--Oh! je vous reconnais pour vous y avoir vu, répliqua le Parisien en
gardant son sérieux. Tous les créanciers des princes y dînent. Vous
savez qu'on trouve à peine dix pour cent des créances sur les plus
grands seigneurs... Je ne vous donnerais pas cinq pour cent d'une
créance sur le feu duc d'Orléans... et même sur..... (il baissa la
voix) sur MONSIEUR...

--Vous venez m'acheter mes titres... dit le vigneron qui se crut
spirituel.

--Acheter!... fit le négociateur, pour qui me prenez-vous?.... Je suis
monsieur des Lupeaulx, maître des requêtes, secrétaire-général du
Ministère, et je viens vous proposer une transaction.

--Laquelle?

--Vous n'ignorez pas, monsieur, la position de votre débiteur...

--De mes débiteurs...

--Hé! bien, monsieur, vous connaissez la situation de vos débiteurs,
ils sont dans les bonnes grâces du Roi, mais ils sont sans argent,
et obligés à une grande représentation... Vous n'ignorez pas les
difficultés de la politique: l'aristocratie est à reconstruire, en
présence d'un Tiers-État formidable. La pensée du Roi, que la France
juge très-mal, est de créer dans la pairie une institution nationale,
analogue à celle de l'Angleterre. Pour réaliser cette grande pensée,
il nous faut des années et des millions.... Noblesse oblige, le duc de
Navarreins, qui, vous le savez, est Premier Gentilhomme de la Chambre,
ne nie pas sa dette, mais il ne peut pas... (soyez raisonnable? Jugez
la politique? Nous sortons de l'abîme des révolutions. Vous êtes noble
aussi!) donc il ne peut pas vous payer...

--Monsieur...

--Vous êtes vif, dit des Lupeaulx, écoutez?... il ne peut pas vous
payer en argent; hé! bien, en homme d'esprit que vous êtes, payez-vous
en faveurs... royales ou ministérielles.

--Quoi, mon père aura donné en 1793, cent mille...

--Mon cher monsieur, ne récriminez pas! Écoutez une proposition
d'arithmétique politique: La recette de Sancerre est vacante, un ancien
payeur général des armées y a droit, mais il n'a pas de chances;
vous avez des chances et vous n'y avez aucun droit; vous obtiendrez
la recette. Vous exercerez pendant un trimestre, vous donnerez votre
démission et monsieur Gravier vous donnera vingt mille francs. De plus,
vous serez décoré de l'Ordre Royal de la Légion-d'Honneur.

--C'est quelque chose, dit le vigneron beaucoup plus appâté par la
somme que par le ruban.

--Mais, reprit des Lupeaulx, vous reconnaîtrez les bontés de Son
Excellence en rendant à Sa Seigneurie le duc de Navarreins tous vos
titres....

Le vigneron revint à Sancerre en qualité de Receveur des Contributions.
Six mois après il fut remplacé par monsieur Gravier, qui passait pour
l'un des hommes les plus aimables de la Finance sous l'Empire et qui
naturellement fut présenté par monsieur de La Baudraye à sa femme.

Dès qu'il ne fut plus Receveur, monsieur de La Baudraye revint à
Paris s'expliquer avec d'autres débiteurs. Cette fois, il fut nommé
Référendaire au Sceau, baron, et officier de la Légion-d'Honneur. Après
avoir vendu la charge de Référendaire au Sceau, le baron de La Baudraye
fit quelques visites à ses derniers débiteurs, et reparut à Sancerre
avec le titre de Maître des Requêtes, avec une place de Commissaire
du Roi près d'une Compagnie Anonyme établie en Nivernais, aux
appointements de six mille francs, une vraie sinécure. Le bonhomme La
Baudraye, qui passa pour avoir fait une folie, financièrement parlant,
fit donc une excellente affaire en épousant sa femme.

Grâce à sa sordide économie, à l'indemnité qu'il reçut pour les biens
de son père nationalement vendus en 1793, le petit homme réalisa, vers
1827, le rêve de toute sa vie! En donnant quatre cent mille francs
comptant et prenant des engagements qui le condamnaient à vivre pendant
six ans, selon son expression, de l'air du temps, il put acheter, sur
les bords de la Loire, à deux lieues au-dessus de Sancerre, la terre
d'Anzy dont le magnifique château bâti par Philibert de Lorme est
l'objet de la juste admiration des connaisseurs. Il fut enfin compté
parmi les grands propriétaires du pays! Il n'est pas sûr que la joie
causée par l'érection d'un majorat composé de la terre d'Anzy, du fief
de La Baudraye et du domaine de La Hautoy, en vertu de Lettres Patentes
en date de décembre 1829, ait compensé les chagrins de Dinah qui se
vit alors réduite à une secrète indigence jusqu'en 1835. Le prudent
La Baudraye ne permit pas à sa femme d'habiter Anzy et d'y faire le
moindre changement, avant le dernier payement du prix.

Ce coup d'œil sur la politique du premier baron de La Baudraye explique
l'homme en entier. Ceux à qui les manies des gens de province sont
familières reconnaîtront en lui _la passion de la terre_, passion
dévorante, passion exclusive, espèce d'avarice étalée au soleil et
qui souvent mène à la ruine par un défaut d'équilibre entre les
intérêts hypothécaires et les produits territoriaux. Les gens qui, de
1802 à 1827, se moquaient du petit La Baudraye en le voyant trotter
à Saint-Thibault et s'y occuper de ses affaires avec l'âpreté d'un
bourgeois vivant de sa vigne, ceux qui ne comprenaient pas son dédain
de la faveur à laquelle il avait dû ses places aussitôt quittées
qu'obtenues, eurent enfin le mot de l'énigme quand ce formicaléo sauta
sur sa proie, après avoir attendu le moment où les prodigalités de la
duchesse de Maufrigneuse amenèrent la vente de cette terre magnifique,
depuis trois cents ans dans la maison d'Uxelles.

Madame Piédefer vint vivre avec sa fille. Les fortunes réunies de
monsieur de La Baudraye et de sa belle-mère, qui s'était contentée
d'une rente viagère de douze cents francs en abandonnant à son gendre
le domaine de La Hautoy, composèrent un revenu visible d'environ quinze
mille francs.

Pendant les premiers jours de son mariage, Dinah obtint des changements
qui rendirent La Baudraye une maison très-agréable. Elle fit un jardin
anglais d'une cour immense en y abattant des celliers, des pressoirs
et des communs ignobles. Elle ménagea derrière le manoir, petite
construction à tourelles et à pignons qui ne manquait pas de caractère,
un second jardin à massifs, à fleurs, à gazons, et le sépara des vignes
par un mur qu'elle cacha sous des plantes grimpantes. Enfin elle
introduisit dans la vie intérieure autant de comfort que l'exiguïté
des revenus le permit. Pour ne pas se laisser dévorer par une jeune
personne aussi supérieure que Dinah paraissait l'être, monsieur de La
Baudraye eut l'adresse de se taire sur les recouvrements qu'il faisait
à Paris. Ce profond secret gardé sur ses intérêts donna je ne sais
quoi de mystérieux à son caractère, et le grandit aux yeux de sa femme
pendant les premières années de son mariage, tant le silence a de
majesté!...

Les changements opérés à La Baudraye inspirèrent un désir d'autant
plus vif de voir la jeune mariée, que Dinah ne voulut pas se montrer,
ni recevoir, avant d'avoir conquis toutes ses aises, étudié le
pays, et surtout le silencieux La Baudraye. Quand, par une matinée
de printemps, en 1825, on vit, sur le Mail, la belle madame de La
Baudraye en robe de velours bleu, sa mère en robe de velours noir,
une grande clameur s'éleva dans Sancerre. Cette toilette confirma la
supériorité de cette jeune femme, élevée dans la capitale du Berry. On
craignit, en recevant ce phénix berruyer, de ne pas dire des choses
assez spirituelles, et naturellement on se gourma devant madame de la
Baudraye qui produisit une espèce de terreur parmi la gent femelle.
Lorsqu'on admira dans le salon de La Baudraye un tapis façonné comme un
cachemire, un meuble pompadour à bois dorés, des rideaux de brocatelle
aux fenêtres, et sur une table ronde un cornet japonais plein de fleurs
au milieu de quelques livres nouveaux; lorsqu'on entendit la belle
Dinah jouant à livre ouvert sans exécuter la moindre cérémonie pour
se mettre au piano, l'idée qu'on se faisait de sa supériorité prit de
grandes proportions. Pour ne jamais se laisser gagner par l'incurie
et par le mauvais goût, Dinah avait résolu de se tenir au courant des
modes et des moindres révolutions du luxe en entretenant une active
correspondance avec Anna Grossetête, son amie de cœur au pensionnat
Chamarolles. Fille unique du Receveur Général de Bourges, Anna, grâce
à sa fortune, avait épousé le troisième fils du comte de Fontaine. Les
femmes, en venant à La Baudraye, y furent alors constamment blessées
par la priorité que Dinah sut s'attribuer en fait de modes; et, quoi
qu'elles fissent, elles se virent toujours en arrière, ou, comme
disent les amateurs de courses, _distancées_. Si toutes ces petites
choses causèrent une maligne envie chez les femmes de Sancerre, la
conversation et l'esprit de Dinah engendrèrent une véritable aversion.
Dans le désir d'entretenir son intelligence au niveau du mouvement
parisien, madame de La Baudraye ne souffrit chez personne ni propos
vides, ni galanterie arriérée, ni phrases sans valeur; elle se refusa
net au clabaudage des petites nouvelles, à cette médisance de bas
étage qui fait le fond de la langue en province. Aimant à parler des
découvertes dans la science ou dans les arts, des œuvres franchement
écloses au théâtre, en poésie, elle parut remuer des pensées en remuant
les mots à la mode.

L'abbé Duret, curé de Sancerre, vieillard de l'ancien clergé de France,
homme de bonne compagnie à qui le jeu ne déplaisait pas, n'osait se
livrer à son penchant dans un pays aussi libéral que Sancerre, il
fut donc très-heureux de l'arrivée de madame de La Baudraye, avec
laquelle il s'entendit admirablement. Le Sous-Préfet, un vicomte de
Chargebœuf, fut enchanté de trouver dans le salon de madame de la
Baudraye une espèce d'oasis où l'on faisait trêve à la vie de province.
Quant à monsieur de Clagny, le Procureur du Roi, son admiration pour
la belle Dinah le cloua dans Sancerre. Ce passionné magistrat refusa
tout avancement, et se mit à aimer pieusement cet ange de grâce et de
beauté. C'était un grand homme sec, à figure patibulaire ornée de deux
yeux terribles, à orbites charbonnées, surmontées de deux sourcils
énormes, et dont l'éloquence, bien différente de son amour, ne manquait
pas de mordant.

Monsieur Gravier était un petit homme gros et gras qui, sous l'Empire,
chantait admirablement la romance, et qui dut à ce talent le poste
éminent de payeur-général d'armée. Mêlé à de grands intérêts en Espagne
avec certains généraux en chef appartenant alors à l'Opposition, il sut
mettre à profit ces liaisons parlementaires auprès du Ministre, qui,
par égard à sa position perdue, lui promit la recette de Sancerre, et
finit par la lui laisser acheter. L'esprit léger, le ton du temps de
l'Empire s'était alourdi chez monsieur Gravier, il ne comprit pas ou ne
voulut pas comprendre la différence énorme qui sépara les mœurs de la
Restauration de celles de l'Empire; mais il se croyait bien supérieur
à monsieur de Clagny, sa tenue était de meilleur goût, il suivait les
modes, il se montrait en gilet jaune, en pantalon gris, en petites
redingotes serrées, il avait au cou des cravates de soieries à la mode
ornées de bagues à diamants, tandis que le Procureur du Roi ne sortait
pas de l'habit, du pantalon et du gilet noirs, souvent râpés.

Ces quatre personnages s'extasièrent, les premiers, sur l'instruction,
le bon goût, la finesse de Dinah, et la proclamèrent une femme
de la plus haute intelligence. Les femmes se dirent alors entre
elles:--Madame de La Baudraye doit joliment se moquer de nous...
Cette opinion, plus ou moins juste, eut pour résultat d'empêcher les
femmes d'aller à La Baudraye. Atteinte et convaincue de pédantisme
parce qu'elle parlait correctement, Dinah fut surnommée la Sapho de
Saint-Satur. Chacun finit par se moquer effrontément des prétendues
grandes qualités de celle qui devint ainsi l'ennemie des Sancerroises.
Enfin on alla jusqu'à nier une supériorité, purement relative
d'ailleurs, qui relevait les ignorances et ne leur pardonnait point.
Quand tout le monde est bossu, la belle taille devient la monstruosité;
Dinah fut donc regardée comme monstrueuse et dangereuse, et le désert
se fit autour d'elle. Étonnée de ne voir les femmes, malgré ses
avances, qu'à de longs intervalles et pendant des visites de quelques
minutes, Dinah demanda la raison de ce phénomène à monsieur de Clagny.

--Vous êtes une femme trop supérieure pour que les autres femmes vous
aiment, répondit le Procureur du Roi.

Monsieur Gravier, que la pauvre délaissée interrogea, se fit énormément
prier pour lui dire:--Mais, belle dame, vous ne vous contentez pas
d'être charmante, vous avez de l'esprit, vous êtes instruite, vous
êtes au fait de tout ce qui s'écrit, vous aimez la poésie, vous êtes
musicienne, et vous avez une conversation ravissante: les femmes ne
pardonnent pas tant de supériorités!...

Les hommes dirent à monsieur de La Baudraye:--Vous qui avez une femme
supérieure, vous êtes bien heureux... Et il finit par dire:--Moi qui ai
une femme supérieure, je suis bien, etc...

Madame Piédefer, flattée dans sa fille, se permit aussi de dire des
choses dans ce genre:--Ma fille, qui est une femme très-supérieure,
écrivait hier à madame de Fontaine telles, telles choses.

Pour qui connaît le monde, la France, Paris, n'est-il pas vrai que
beaucoup de célébrités se sont établies ainsi?

Au bout de deux ans, vers la fin de l'année 1825, Dinah de La
Baudraye fut accusée de ne vouloir recevoir que des hommes; puis on
lui fit un crime de son éloignement pour les femmes. Pas une de ses
démarches, même la plus indifférente, ne passait sans être critiquée,
ou dénaturée. Après avoir fait tous les sacrifices qu'une femme bien
élevée pouvait faire, et avoir mis les procédés de son côté, madame de
La Baudraye eut le tort de répondre à une fausse amie qui vint déplorer
son isolement:--J'aime mieux mon écuelle vide que rien dedans!

Cette phrase produisit des effets terribles dans Sancerre, et fut, plus
tard, cruellement retournée contre la Sapho de Saint-Satur, quand, en
la voyant sans enfants après cinq ans de mariage, on se moqua du petit
La Baudraye.

Pour faire comprendre cette plaisanterie de province, il est nécessaire
de rappeler au souvenir de ceux qui l'ont connu, le Bailli de Ferrette,
de qui l'on disait qu'il était l'homme le plus courageux de l'Europe
parce qu'il osait marcher sur ses deux jambes, et qu'on accusait aussi
de mettre du plomb dans ses souliers, pour ne pas être emporté par le
vent. Monsieur de La Baudraye, petit homme jaune et quasi diaphane,
eût été pris par le Bailli de Ferrette pour premier gentilhomme de sa
chambre, si ce diplomate eût été quelque peu Grand-Duc de Bade au lieu
d'en être l'envoyé. Monsieur de La Baudraye dont les jambes étaient
si grêles qu'il mettait par décence de faux mollets, dont les cuisses
ressemblaient au bras d'un homme bien constitué, dont le torse figurait
assez bien le corps d'un hanneton, eût été pour le bailli de Ferrette
une flatterie perpétuelle. En marchant, le petit vigneron retournait
souvent ses mollets sur le tibia, tant il en faisait peu mystère,
et remerciait ceux qui l'avertissaient de ce léger contre-sens. Il
conserva les culottes courtes, les bas de soie noirs et le gilet blanc
jusqu'en 1824. Après son mariage, il porta des pantalons bleus et des
bottes à talons, ce qui fit dire à tout Sancerre qu'il s'était donné
deux pouces pour atteindre au menton de sa femme. On lui vit pendant
dix ans la même petite redingote vert-bouteille à grands boutons de
métal blancs, et une cravate noire qui faisait ressortir sa figure
froide et chafouine, éclairée par des yeux d'un gris bleu, fins et
calmes comme des yeux de chat. Doux comme tous les gens qui suivent un
plan de conduite, il paraissait rendre sa femme très-heureuse en ayant
l'air de ne jamais la contrarier, il lui laissait la parole, et se
contentait d'agir avec la lenteur, mais avec la ténacité d'un insecte.

Adorée pour sa beauté sans rivale, admirée pour son esprit par les
hommes _les plus comme il faut_ de Sancerre, Dinah entretint cette
admiration par des conversations auxquelles, dit-on plus tard, elle
se préparait. En se voyant écoutée avec extase, elle s'habitua par
degrés à s'écouter aussi, prit plaisir à pérorer, et finit par regarder
ses amis comme autant de confidents de tragédie destinés à lui donner
la réplique. Elle se procura d'ailleurs une fort belle collection de
phrases et d'idées, soit par ses lectures, soit en s'assimilant les
pensées de ses habitués, et devint ainsi une espèce de serinette dont
les airs partaient dès qu'un accident de la conversation en accrochait
la détente. Altérée de savoir, rendons-lui cette justice, Dinah lut
tout jusqu'à des livres de médecine, de statistique, de science, de
jurisprudence; car elle ne savait à quoi employer ses matinées, après
avoir passé ses fleurs en revue et donné ses ordres au jardinier. Douée
d'une belle mémoire, et de ce talent avec lequel certaines femmes se
servent du mot propre, elle pouvait parler sur toute chose avec la
lucidité d'un style étudié. Aussi, de Cosne, de La Charité, de Nevers
sur la rive droite, et de Léré, de Vailly, d'Argent, de Blancafort,
d'Aubigny sur la rive gauche, venait-on se faire présenter à madame de
La Baudraye, comme en Suisse on se faisait présenter à madame de Staël.
Ceux qui n'entendaient qu'une seule fois les airs de cette tabatière
suisse, s'en allaient étourdis et disaient de Dinah des choses
merveilleuses qui rendirent les femmes jalouses à dix lieues à la ronde.

Il existe dans l'admiration qu'on inspire, ou dans l'action d'un
rôle joué je ne sais quelle griserie morale qui ne permet pas à la
critique d'arriver à l'idole. Une atmosphère produite peut-être par
une constante dilatation nerveuse fait comme un nimbe à travers lequel
on voit le monde au-dessous de soi. Comment expliquer autrement la
perpétuelle bonne foi qui préside à tant de nouvelles représentations
des mêmes effets, et la continuelle méconnaissance du conseil que
donnent ou les enfants, si terribles pour leurs parents, ou les maris
si familiarisés avec les innocentes roueries de leurs femmes! Monsieur
de La Baudraye avait la candeur d'un homme qui déploie un parapluie aux
premières gouttes tombées: quand sa femme entamait la question de la
traite des nègres, ou l'amélioration du sort des forçats, il prenait
sa petite casquette bleue et s'évadait sans bruit avec la certitude de
pouvoir aller à Saint-Thibault surveiller une livraison de poinçons, et
revenir une heure après en retrouvant la discussion à peu près mûrie.
S'il n'avait rien à faire, il allait se promener sur le Mail d'où se
découvre l'admirable panorama de la vallée de la Loire, et prenait un
bain d'air pendant que sa femme exécutait une sonate de paroles et des
duos de dialectique.

Une fois posée en femme supérieure, Dinah voulut donner des gages
visibles de son amour pour les créations les plus remarquables de
l'Art; car elle s'associa vivement aux idées de l'école romantique en
comprenant dans l'Art, la poésie et la peinture, la page et la statue,
le meuble et l'opéra. Aussi devint-elle moyen-âgiste. Elle s'enquit
des curiosités qui pouvaient dater de la Renaissance, et fit de ses
fidèles autant de commissionnaires dévoués. Elle acquit ainsi, dans les
premiers jours de son mariage, le mobilier des Rouget à Issoudun, lors
de la vente qui eut lieu vers le commencement de 1824. Elle acheta de
fort belles choses en Nivernais et dans la Haute-Loire. Aux étrennes,
ou le jour de sa fête, ses amis ne manquaient jamais à lui offrir
quelques raretés. Ces fantaisies trouvèrent grâce aux yeux de monsieur
de La Baudraye, il eut l'air de sacrifier quelques écus au goût de sa
femme, mais, en réalité, l'homme aux terres songeait à son château
d'Anzy. Ces _antiquités_ coûtaient alors beaucoup moins que des
meubles modernes. Au bout de cinq ou six ans, l'antichambre, la salle
à manger, les deux salons et le boudoir que Dinah s'était arrangés au
rez-de-chaussée de La Baudraye, tout, jusqu'à la cage de l'escalier,
regorgea de chefs-d'œuvre triés dans les quatre départements
environnants. Cet entourage, qualifié d'étrange dans le pays, fut
en harmonie avec Dinah. Ces merveilles sur le point de revenir à la
mode frappaient l'imagination des gens présentés, ils s'attendaient
à des conceptions bizarres et ils trouvaient leur attente surpassée
en voyant à travers un monde de fleurs ces catacombes de vieilleries
disposées comme chez feu du Sommerard, cet _Old Mortality_ des meubles!
Ces trouvailles étaient d'ailleurs autant de ressorts qui, sur une
question, faisaient jaillir des tirades sur Jean Goujon, sur Michel
Columb, sur Germain Pilon, sur Boulle, sur Van Huysium, sur Boucher,
ce grand peintre berrichon; sur Clodion le sculpteur en bois, sur les
placages vénitiens, sur Brustolone, ténor italien, le Michel-Ange
des cadres; sur les treizième, quatorzième, quinzième, seizième et
dix-septième siècles, sur les émaux de Bernard de Palissy, sur ceux de
Petitot, sur les gravures d'Albrecht Durer (elle prononçait _Dur_), sur
les vélins enluminés, sur le gothique fleuri, flamboyant, orné, pur à
renverser les vieillards et à enthousiasmer les jeunes gens.

Animée du désir de vivifier Sancerre, madame de La Baudraye tenta d'y
former une Société dite Littéraire. Le président du tribunal, monsieur
Boirouge, qui se trouvait alors sur les bras une maison à jardin
provenant de la succession Popinot-Chandier, favorisa la création de
cette Société. Ce rusé magistrat vint s'entendre sur les statuts avec
madame de La Baudraye, il voulut être un des fondateurs, et loua sa
maison pour quinze ans à la Société Littéraire. Dès la seconde année,
on y jouait aux dominos, au billard, à la bouillotte, en buvant du
vin chaud sucré, du punch et des liqueurs. On y fit quelques petits
soupers fins, et l'on y donna des bals masqués au carnaval. En fait de
littérature, on y lut les journaux, l'on y parla politique, et l'on y
causa d'affaires. Monsieur de La Baudraye y allait assidûment, à cause
de sa femme, disait-il plaisamment.

Ces résultats navrèrent cette femme supérieure, qui désespéra de
Sancerre, et concentra dès lors dans son salon tout l'esprit du pays.
Néanmoins, malgré la bonne volonté de messieurs de Chargebœuf, Gravier,
de Clagny, de l'abbé Duret, des premier et second substituts, d'un
jeune médecin, d'un jeune juge-suppléant, aveugles admirateurs de
Dinah, il y eut des moments où, de guerre lasse, on se permit des
excursions dans le domaine des agréables futilités qui composent le
fonds commun des conversations du monde. Monsieur Gravier appelait
cela: _passer du grave au doux_. Le wisth de l'abbé Duret faisait une
utile diversion aux quasi-monologues de la Divinité. Les trois rivaux,
fatigués de tenir leur esprit tendu sur des _discussions de l'ordre le
plus élevé_, car ils caractérisaient ainsi leurs conversations, mais
n'osant témoigner la moindre satiété, se tournaient parfois d'un air
câlin vers le vieux prêtre.

--Monsieur le curé meurt d'envie de faire sa petite partie,
disaient-ils.

Le spirituel curé se prêtait assez bien à l'hypocrisie de ses
complices, il résistait, il s'écriait:--Nous perdrions trop à ne pas
écouter notre belle inspirée! Et il stimulait la générosité de Dinah
qui finissait par avoir pitié de son cher curé.

Cette manœuvre hardie inventée par le Sous-Préfet fut pratiquée avec
tant d'astuce que Dinah ne soupçonna jamais l'évasion de ses forçats
dans le préau de la table à jouer. On lui laissait alors le jeune
substitut ou le médecin à gehenner. Un jeune propriétaire, le dandy de
Sancerre, perdit les bonnes grâces de Dinah pour quelques imprudentes
démonstrations. Après avoir sollicité l'honneur d'être admis dans
ce Cénacle, en se flattant d'en enlever la fleur aux autorités
constituées qui la cultivaient, il eut le malheur de bâiller pendant
une explication que Dinah daignait lui donner, pour la quatrième fois
il est vrai, de la philosophie de Kant. Monsieur de La Thaumassière,
le petit-fils de l'historien de Berry, fut regardé comme un homme
complétement dépourvu d'intelligence et d'âme.

Les trois amoureux en titre se soumettaient à ces exorbitantes dépenses
d'esprit et d'attention dans l'espoir du plus doux des triomphes, au
moment où Dinah s'humaniserait, car aucun d'eux n'eut l'audace de
penser qu'elle perdrait son innocence conjugale avant d'avoir perdu ses
illusions. En 1826, époque à laquelle Dinah se vit entourée d'hommages,
elle atteignait à sa vingtième année, et l'abbé Duret la maintenait
dans une espèce de ferveur catholique; les adorateurs de Dinah se
contentaient donc de l'accabler de petits soins, ils la comblaient
de services, d'attentions, heureux d'être pris pour les chevaliers
d'honneur de cette reine par les gens présentés qui passaient une ou
deux soirées à La Baudraye.

--Madame de La Baudraye est un fruit qu'il faut laisser mûrir, telle
était l'opinion de monsieur Gravier qui attendait.

Quant au magistrat, il écrivait des lettres de quatre pages auxquelles
Dinah répondait par des paroles calmantes en tournant après le dîner
autour de son boulingrin, en s'appuyant sur le bras de son adorateur.
Gardée par ces trois passions, madame de La Baudraye, d'ailleurs
accompagnée de sa dévote mère, évita tous les malheurs de la médisance.
Il fut si patent dans Sancerre qu'aucun de ces trois hommes n'en
laissait un seul près de madame de La Baudraye que leur jalousie y
donnait la comédie. Pour aller de la Porte-César à Saint-Thibault, il
existe un chemin beaucoup plus court que celui des Grands-Remparts, et
que dans les pays de montagnes on appelle _une coursière_, mais qui
se nomme à Sancerre _le Casse-cou_. Ce nom indique assez un sentier
tracé sur la pente la plus roide de la montagne, encombré de pierres
et encaissé par les talus des clos de vignes. En prenant le Casse-cou,
l'on abrége la route de Sancerre à La Baudraye. Les femmes, jalouses
de la Sapho de Saint-Satur, se promenaient sur le Mail pour regarder
ce Longchamps des autorités, que souvent elles arrêtaient en engageant
dans quelque conversation tantôt le Sous-Préfet, tantôt le Procureur du
Roi qui donnaient alors les marques d'une visible impatience ou d'une
impertinente distraction. Comme du Mail on découvre les tourelles de
La Baudraye, plus d'un jeune homme y venait contempler la demeure de
Dinah en enviant le privilége des dix ou douze habitués qui passaient
la soirée auprès de la reine du Sancerrois. Monsieur de La Baudraye eut
bientôt remarqué l'ascendant que sa qualité de mari lui donnait sur
les galants de sa femme, et il se servit d'eux avec la plus entière
candeur, il obtint des dégrèvements de contribution, et gagna deux
procillons. Dans tous ses litiges, il fit pressentir l'autorité du
Procureur du Roi de manière à ne plus se rien voir contester, et il
était difficultueux et processif en affaires comme tous les nains, mais
toujours avec douceur.

Néanmoins, plus l'innocence de madame de La Baudraye éclatait, moins
sa situation devenait possible aux yeux curieux des femmes. Souvent,
chez la présidente Boirouge, les dames d'un certain âge discutaient
pendant des soirées entières, entre elles bien entendu, sur le ménage
La Baudraye. Toutes pressentaient un de ces mystères dont le secret
intéresse vivement les femmes à qui la vie est connue. Il se jouait
en effet à La Baudraye une de ces longues et monotones tragédies
conjugales qui demeureraient éternellement inconnues, si l'avide
scalpel du Dix-Neuvième Siècle n'allait pas, conduit par la nécessité
de trouver du nouveau, fouiller les coins les plus obscurs du cœur,
ou, si vous voulez, ceux que la pudeur des siècles précédents avait
respectés. Et ce drame domestique explique assez bien la vertu de Dinah
pendant les premières années de son mariage.

Une jeune fille dont les succès au pensionnat Chamarolles avaient eu
l'orgueil pour ressort, dont le premier calcul avait été récompensé
par une première victoire, ne devait pas s'arrêter en si beau chemin.
Quelque chétif que parût être monsieur de La Baudraye, il fut, pour
mademoiselle Dinah Piédefer, un parti vraiment inespéré. Quelle pouvait
être l'arrière-pensée de ce vigneron, en se mariant à quarante-quatre
ans avec une jeune fille de dix-sept ans, et quel parti sa femme
pouvait-elle tirer de lui? Tel fut le premier texte des méditations
de Dinah. Le petit homme trompa perpétuellement l'observation de
sa femme. Ainsi, tout d'abord, il laissa prendre les deux précieux
hectares perdus en agrément autour de La Baudraye, et il donna presque
généreusement les sept à huit mille francs nécessaires aux arrangements
intérieurs dirigés par Dinah qui put acheter à Issoudun le mobilier
Rouget, et entreprendre chez elle le système de ses décorations
Moyen-Age, Louis XIV et Pompadour. La jeune mariée eut alors peine à
croire que monsieur de La Baudraye fût avare, comme on le lui disait,
ou elle put penser avoir conquis un peu d'ascendant sur lui. Cette
erreur dura dix-huit mois. Après le second voyage de monsieur de La
Baudraye à Paris, Dinah reconnut chez lui la froideur polaire des
avares de province en tout ce qui concernait l'argent. A la première
demande de capitaux, elle joua la plus gracieuse de ces comédies dont
le secret vient d'Ève; mais le petit homme expliqua nettement à sa
femme qu'il lui donnait deux cents francs par mois pour sa dépense
personnelle, qu'il servait douze cents francs de rente viagère à madame
Piédefer pour le domaine de La Hautoy, qu'ainsi les mille écus de la
dot étaient dépassés d'une somme de deux cents francs par an.

--Je ne vous parle pas des dépenses de notre maison, dit-il en
terminant, je vous laisse offrir des brioches et du thé le soir
à vos amis, car il faut que vous vous amusiez; mais, moi qui ne
dépensais pas quinze cents francs par an avant mon mariage, je
dépense aujourd'hui six mille francs, y compris les impositions, les
réparations, et c'est un peu trop, eu égard à la nature de nos biens.
Un vigneron n'est jamais sûr que de sa dépense: les façons, les impôts,
les tonneaux; tandis que la recette dépend d'un coup de soleil ou
d'une gelée. Les petits propriétaires, comme nous, dont les revenus
sont loin d'être fixes, doivent _tabler_ sur leur minimum, car ils
n'ont aucun moyen de réparer un excédant de dépense ou une perte. Que
deviendrions-nous, si un marchand de vin faisait faillite? Aussi, pour
moi, des billets à toucher sont-ils des feuilles de chou. Pour vivre
comme nous vivons, nous devons donc avoir sans cesse une année de
revenus devant nous, et ne compter que sur les deux tiers de nos rentes.

Il suffit d'une résistance quelconque pour qu'une femme désire la
vaincre, et Dinah se heurta contre une âme de bronze cotonnée des
manières les plus douces. Elle essaya d'inspirer des craintes et de
la jalousie à ce petit homme, mais elle le trouva cantonné dans la
tranquillité la plus insolente. Il quittait Dinah pour aller à Paris,
avec la certitude qu'aurait eue Médor de la fidélité d'Angélique. Quand
elle se fit froide et dédaigneuse, pour piquer au vif cet avorton par
le mépris que les courtisanes emploient envers leurs protecteurs et
qui agit sur eux avec la précision d'une vis de pressoir, monsieur de
La Baudraye attacha sur sa femme ses yeux fixes comme ceux d'un chat
qui, devant un trouble domestique, attend la menace d'un coup avant
de quitter la place. L'espèce d'inquiétude inexplicable qui perçait à
travers cette muette indifférence épouvanta presque cette jeune femme
de vingt ans, elle ne comprit pas tout d'abord l'égoïste tranquillité
de cet homme comparable à un pot fêlé, qui, pour vivre, avait réglé les
mouvements de son existence avec la précision fatale que les horlogers
donnent à leurs pendules. Aussi le petit homme échappait-il sans cesse
à sa femme, elle le combattait toujours à dix pieds au-dessus de la
tête.

Il est plus facile de comprendre que de dépeindre les rages auxquelles
se livra Dinah, quand elle se vit condamnée à ne pas sortir de
La Baudraye, ni de Sancerre, elle qui rêvait le maniement de la
fortune et la direction de ce nain à qui, dès l'abord, géante, elle
avait obéi pour commander. Dans l'espoir de débuter un jour sur le
grand théâtre de Paris, elle acceptait le vulgaire encens de ses
chevaliers d'honneur, elle voulait faire sortir le nom de monsieur
de La Baudraye de l'urne électorale, car elle lui crut de l'ambition
en le voyant revenir par trois fois de Paris après avoir gravi
chaque fois un nouveau bâton de l'échelle sociale. Mais, quand elle
interrogea le cœur de cet homme, elle frappa comme sur du marbre!...
L'ex-receveur, l'ex-référendaire, le maître des requêtes, l'officier
de la Légion-d'Honneur, le commissaire royal était une taupe occupée à
tracer ses souterrains autour d'une pièce de vigne! Quelques élégies
furent alors versées dans le cœur du Procureur du Roi, du Sous-Préfet,
et même de monsieur Gravier, qui, tous, en devinrent plus attachés à
cette sublime victime; car elle se garda bien, comme toutes les femmes
d'ailleurs, de parler de ses calculs, et, comme toutes les femmes aussi
en se voyant hors d'état de spéculer, elle honnit la spéculation.

Dinah, battue par ces tempêtes intérieures, atteignit, indécise, à
l'année 1827, où, vers la fin de l'automne, éclata la nouvelle de
l'acquisition de la terre d'Anzy par le baron de La Baudraye. Ce petit
vieux eut alors un mouvement de joie orgueilleuse qui changea, pour
quelques mois, les idées de sa femme; elle crut à je ne sais quoi de
grand chez lui en lui voyant solliciter l'érection d'un majorat. Dans
son triomphe, le petit baron s'écria:--Dinah, vous serez comtesse
un jour! Il se fit alors, entre les deux époux, de ces replâtrages
qui ne tiennent pas, et qui devaient fatiguer autant qu'humilier une
femme dont les supériorités apparentes étaient fausses, et dont les
supériorités cachées étaient réelles. Ce contre-sens bizarre est plus
fréquent qu'on ne le pense. Dinah, qui se rendait ridicule par les
travers de son esprit, était grande par les qualités de son âme; mais
les circonstances ne mettaient pas ces forces rares en lumière, tandis
que la vie de province adultérait de jour en jour la petite monnaie
de son esprit. Par un phénomène contraire, monsieur de La Baudraye,
sans force, sans âme et sans esprit, devait paraître un jour avoir un
grand caractère en suivant tranquillement un plan de conduite d'où sa
débilité ne lui permettait pas de sortir.

Ceci fut, dans cette existence, une première phase qui dura six ans,
et pendant laquelle Dinah devint, hélas! une femme de province. A
Paris, il existe plusieurs espèces de femmes; il y a la duchesse et
la femme du financier, l'ambassadrice et la femme du consul, la femme
du ministre qui est ministre et la femme de celui qui ne l'est plus;
il y a la femme comme il faut de la rive droite et celle de la rive
gauche de la Seine; mais en province il n'y a qu'une femme, et cette
pauvre femme est la femme de province. Cette observation indique une
des grandes plaies de notre société moderne. Sachons-le bien! la France
au dix-neuvième siècle est partagée en deux grandes zones: Paris et la
province; la province jalouse de Paris, Paris ne pensant à la province
que pour lui demander de l'argent. Autrefois, Paris était la première
ville de province, la Cour primait la Ville; maintenant Paris est
toute la Cour, la Province est toute la Ville. Quelque grande, quelque
belle, quelque forte que soit à son début une jeune fille née dans un
département quelconque; si, comme Dinah Piédefer, elle se marie en
province et si elle y reste, elle devient bientôt femme de province.
Malgré ses projets arrêtés, les lieux communs, la médiocrité des idées,
l'insouciance de la toilette, l'horticulture des vulgarités envahissent
l'être sublime caché dans cette âme neuve, et tout est dit, la belle
plante dépérit. Comment en serait-il autrement? Dès leur bas âge, les
jeunes filles de province ne voient que des gens de province autour
d'elles, elles n'inventent pas mieux, elles n'ont à choisir qu'entre
des médiocrités, les pères de province ne marient leurs filles qu'à
des garçons de province; personne n'a l'idée de croiser les races,
l'esprit s'abâtardit nécessairement; aussi, dans beaucoup de villes,
l'intelligence est-elle devenue aussi rare que le sang y est laid.
L'homme s'y rabougrit sous les deux espèces, car la sinistre idée des
convenances de fortune y domine toutes les conventions matrimoniales.
Les gens de talent, les artistes, les hommes supérieurs, tout coq à
plumes éclatantes s'envole à Paris. Inférieure comme femme, une femme
de province est encore inférieure par son mari. Vivez donc heureuse
avec ces deux pensées écrasantes? Mais l'infériorité conjugale et
l'infériorité radicale de la femme de province sont aggravées d'une
troisième et terrible infériorité qui contribue à rendre cette figure
sèche et sombre, à la rétrécir, à l'amoindrir, à la grimer fatalement.
L'une des plus agréables flatteries que les femmes s'adressent à
elles-mêmes n'est-elle pas la certitude d'être pour quelque chose dans
la vie d'un homme supérieur choisi par elles en connaissance de cause,
comme pour prendre leur revanche du mariage où leurs goûts ont été
peu consultés? Or, en province, s'il n'y a point de supériorité chez
les maris, il en existe encore moins chez les célibataires. Aussi,
quand la femme de province commet sa petite faute, s'est-elle toujours
éprise d'un prétendu bel homme ou d'un dandy indigène, d'un garçon
qui porte des gants, qui passe pour savoir monter à cheval; mais, au
fond de son cœur, elle sait que ses vœux poursuivent un lieu commun
plus ou moins bien vêtu. Dinah fut préservée de ce danger par l'idée
qu'on lui avait donnée de sa supériorité. Elle n'eût pas été pendant
les premiers jours de son mariage aussi bien gardée qu'elle le fut par
sa mère, dont la présence ne lui fut importune qu'au moment où elle
eut intérêt à l'écarter, elle aurait été gardée par son orgueil, et
par la hauteur à laquelle elle plaçait ses destinées. Assez flattée
de se voir entourée d'admirateurs, elle ne vit pas d'amant parmi eux.
Aucun homme ne réalisa le poétique idéal qu'elle avait jadis crayonné
de concert avec Anna Grossetête. Quand, vaincue par les tentations
involontaires que les hommages éveillaient en elle, elle se dit:--Qui
choisirais-je, s'il fallait absolument se donner? elle se sentit une
préférence pour monsieur de Chargebœuf, gentilhomme de bonne maison
dont la personne et les manières lui plaisaient, mais dont l'esprit
froid, dont l'égoïsme, dont l'ambition bornée à une préfecture et à un
bon mariage la révoltaient. Au premier mot de sa famille, qui craignit
de lui voir perdre sa vie pour une intrigue, le vicomte avait déjà
laissé sans remords dans sa première sous-préfecture une femme adorée.
Au contraire la personne de monsieur de Clagny, le seul dont l'esprit
parlât à celui de Dinah, dont l'ambition avait l'amour pour principe
et qui savait aimer, lui déplaisait souverainement. Quand elle fut
condamnée à rester encore six ans à La Baudraye, elle allait accepter
les soins de monsieur le vicomte de Chargebœuf; mais il fut nommé
préfet et quitta le pays. Au grand contentement du Procureur du Roi,
le nouveau Sous-Préfet fut un homme marié dont la femme devint intime
avec Dinah. Monsieur de Clagny n'eut plus à combattre d'autre rivalité
que celle de monsieur Gravier. Or monsieur Gravier était le type du
quadragénaire dont se servent et dont se moquent les femmes, dont les
espérances sont savamment et sans remords entretenues par elles comme
on a soin d'une bête de somme. En six ans, parmi tous les gens qui lui
furent présentés, de vingt lieues à la ronde, il ne s'en trouva pas un
seul à l'aspect de qui Dinah ressentît cette commotion que cause la
beauté, la croyance au bonheur, le choc d'une âme supérieure, ou le
pressentiment d'un amour quelconque, même malheureux.

Aucune des précieuses facultés de Dinah ne put donc se développer,
elle dévora les blessures faites à son orgueil constamment opprimé
par son mari qui se promenait si paisiblement et en comparse sur la
scène de sa vie. Obligée d'enterrer les trésors de son amour, elle
ne livra que des dehors à sa société. Par moments, elle se secouait,
elle voulait prendre une résolution virile; mais elle était tenue en
lisières par la question d'argent. Ainsi, lentement et malgré les
protestations ambitieuses, malgré les récriminations élégiaques de son
esprit, elle subissait les transformations provinciales qui viennent
d'être décrites. Chaque jour emportait un lambeau de ses premières
résolutions. Elle s'était écrit un programme de soins de toilette que
par degrés elle abandonna. Si, d'abord, elle suivit les modes, si elle
se tint au courant des petites inventions du luxe, elle fut forcée de
restreindre ses achats au chiffre de sa pension. Au lieu de quatre
chapeaux, de six bonnets, de six robes, elle se contenta d'une robe
par saison. On la trouva si jolie dans un certain chapeau qu'elle
fit servir le chapeau l'année suivante. Il en fut de tout ainsi.
Souvent elle immola les exigences de sa toilette au désir d'avoir un
meuble gothique. Elle en arriva, dès la septième année, à trouver
commode de faire faire sous ses yeux ses robes du matin par la plus
habile couturière du pays. Sa mère, son mari, ses amis la trouvèrent
charmante ainsi. Comme elle n'avait sous les yeux aucun terme de
comparaison, elle tomba dans les piéges tendus aux femmes de province.
Si une Parisienne n'a pas les hanches assez bien dessinées, son esprit
inventif et l'envie de plaire lui font trouver quelque remède héroïque;
si elle a quelque vice, quelque grain de laideur, une tare quelconque,
elle est capable d'en faire un agrément, cela se voit souvent: mais
la femme de province, jamais! Si sa taille est trop courte, si son
embonpoint se place mal, eh! bien, elle en prend son parti, et ses
adorateurs, sous peine de ne pas l'aimer, doivent l'accepter comme
elle est, tandis que la Parisienne veut toujours être prise pour ce
qu'elle n'est pas. De là ces tournures grotesques, ces maigreurs
effrontées, ces ampleurs ridicules, ces lignes disgracieuses offertes
avec ingénuité, auxquelles toute une ville s'est habituée, et qui
étonnent quand une femme de province se produit à Paris ou devant des
Parisiens. Dinah, dont la taille était svelte, la fit valoir à outrance
et ne s'aperçut point du moment où elle devint ridicule, où, l'ennui
l'ayant maigrie, elle parut être un squelette habillé. Ses amis, en
la voyant tous les jours, ne remarquaient point les changements
insensibles de sa personne. Ce phénomène est un des résultats naturels
de la vie de province. Malgré le mariage, une jeune fille reste encore
pendant quelque temps belle, la ville en est fière; mais chacun la
voit tous les jours, et quand on se voit tous les jours, l'observation
se blase. Si, comme madame de La Baudraye, elle perd un peu de son
éclat, on s'en aperçoit à peine. Il y a mieux, une petite rougeur,
on la comprend, on s'y intéresse. Une petite négligence est adorée.
D'ailleurs la physionomie est si bien étudiée, si bien comprise, que
les légères altérations sont à peine remarquées, et peut-être finit-on
par les regarder comme des grains de beauté. Quand Dinah ne renouvela
plus sa toilette par saison, elle parut avoir fait une concession à la
philosophie du pays.

Il en est du parler, des façons du langage, et des idées, comme du
sentiment: l'esprit se rouille aussi bien que le corps, s'il ne se
renouvelle pas dans le milieu parisien; mais ce en quoi la vie de
province se signe le plus, est le geste, la démarche, les mouvements,
qui perdent cette agilité que Paris communique incessamment. La femme
de province est habituée à marcher, à se mouvoir dans une sphère
sans accidents, sans transitions; elle n'a rien à éviter, elle va
comme les recrues, dans Paris, en ne se doutant pas qu'il y ait des
obstacles: car il ne s'en trouve pas pour elle dans sa province où
elle est connue, où elle est toujours à sa place et où tout le monde
lui fait place. La femme perd alors le charme de l'imprévu. Enfin,
avez-vous remarqué le singulier phénomène de la réaction que produit
sur l'homme la vie en commun? Les êtres tendent, par le sens indélébile
de l'imitation simiesque, à se modeler les uns sur les autres. On
prend, sans s'en apercevoir, les gestes, les façons de parler, les
attitudes, les airs, le visage les uns des autres. En six ans, Dinah
se mit au diapason de sa société. En prenant les idées de monsieur de
Clagny, elle en prit le son de voix; elle imita sans s'en apercevoir
les manières masculines en ne voyant que des hommes: elle crut se
garantir de tous leurs ridicules en s'en moquant; mais comme il arrive
à certains railleurs, il resta quelques teintes de cette moquerie dans
sa nature. Une Parisienne a trop d'exemples de bon goût pour que le
phénomène contraire n'arrive pas. Ainsi, les femmes de Paris attendent
l'heure et le moment de se faire valoir; tandis que madame de La
Baudraye, habituée à se mettre en scène, contracta je ne sais quoi de
théâtral et de dominateur, un air de _prima donna_ entrant en scène
que des sourires moqueurs eussent bientôt réformés à Paris.

Quand elle eut acquis son fonds de ridicules, et que, trompée par ses
adorateurs enchantés, elle crut avoir acquis des grâces nouvelles, elle
eut un moment de réveil terrible qui fut comme l'avalanche tombée de la
montagne. Dinah fut ravagée en un jour par une affreuse comparaison.

En 1828, après le départ de monsieur de Chargebœuf, elle fut
agitée par l'attente d'un petit bonheur: elle allait revoir la
baronne de Fontaine. A la mort de son père, le mari d'Anna, devenu
Directeur-Général au Ministère des Finances, mit à profit un congé
pour mener sa femme en Italie pendant son deuil. Anna voulut s'arrêter
un jour à Sancerre chez son amie d'enfance. Cette entrevue eut je
ne sais quoi de funeste. Anna, beaucoup moins belle au pensionnat
Chamarolles que Dinah, parut en baronne de Fontaine mille fois plus
belle que la baronne de La Baudraye, malgré sa fatigue et son costume
de route. Anna descendit d'un charmant coupé de voyage chargé des
cartons de la Parisienne: elle avait avec elle une femme de chambre
dont l'élégance effraya Dinah. Toutes les différences qui distinguent
la Parisienne de la femme de province éclatèrent aux yeux intelligents
de Dinah, elle se vit alors telle qu'elle paraissait à son amie qui
la trouva méconnaissable. Anna dépensait six mille francs par an
pour elle, le total de ce que coûtait la maison de monsieur de La
Baudraye. En vingt-quatre heures, les deux amies échangèrent bien des
confidences; et la Parisienne, se trouvant supérieure au phénix du
pensionnat Chamarolles, eut pour son amie de province de ces bontés,
de ces attentions, en lui expliquant certaines choses, qui firent
de bien autres blessures à Dinah: car la provinciale reconnut que
les supériorités de la Parisienne étaient en surface; tandis que les
siennes étaient à jamais enfouies.

Après le départ d'Anna, madame de La Baudraye, alors âgée de vingt-deux
ans, tomba dans un désespoir sans bornes.

--Qu'avez-vous? lui dit monsieur de Clagny en la voyant si abattue.

--Anna apprenait à vivre, dit-elle, pendant que j'apprenais à
souffrir...

Il se jouait, en effet dans le ménage de madame de La Baudraye
une tragi-comédie en harmonie avec ses luttes relativement à la
fortune, avec ses transformations successives, et dont, après l'abbé
Duret, monsieur de Clagny seul eut connaissance, lorsque Dinah, par
désœuvrement, par vanité peut-être, lui livra le secret de sa gloire
anonyme.

Quoique l'alliance des vers et de la prose soit vraiment monstrueuse
dans la littérature française, il est néanmoins des exceptions à cette
règle. Cette histoire offrira donc une des deux violations qui, dans
ces Études, seront commises envers la charte du Conte; car, pour faire
entrevoir les luttes intimes qui peuvent excuser Dinah sans l'absoudre,
il est nécessaire d'analyser un poème, le fruit de son profond
désespoir.

Mise à bout de sa patience et de sa résignation par le départ du
vicomte de Chargebœuf, Dinah suivit le conseil du bon abbé Duret qui
lui dit de convertir ses mauvaises pensées en poésie; ce qui peut-être
explique certains poètes.

--Il vous arrivera comme à ceux qui riment des épitaphes ou des élégies
sur des êtres qu'ils ont perdus: la douleur se calme au cœur à mesure
que les alexandrins bouillonnent dans la tête.

Ce poème étrange mit en révolution les départements de l'Allier, de
la Nièvre et du Cher, heureux de posséder un poète capable de lutter
avec les illustrations parisiennes. PAQUITA LA SÉVILLANE par JAN
DIAZ fut publiée dans l'Écho du Morvan, espèce de Revue qui lutta
pendant dix-huit mois contre l'indifférence provinciale. Quelques gens
d'esprits prétendirent à Nevers que Jan Diaz avait voulu se moquer de
la jeune école qui produisait alors ses poésies excentriques, pleines
de verve et d'images, où l'on obtint de grands effets en violant la
muse sous prétexte de fantaisies allemandes, anglaises et romanes.

Le poème commençait par ce chant.

            Si vous connaissiez l'Espagne,
            Son odorante campagne,
            Ses jours chauds aux soirs si frais;
            D'amour, de ciel, de patrie,
            Tristes filles de Neustrie,
            Vous ne parleriez jamais.

            C'est que là sont d'autres hommes
            Qu'au froid pays où nous sommes!
            Ah! là, du soir au matin,
            On entend sur la pelouse
            Danser la vive Andalouse
            En pantoufles de satin.

            Vous rougiriez les premières
            De vos danses si grossières,
            De votre laid Carnaval
            Dont le froid bleuit les joues,
            Et qui saute dans les boues,
            Chaussé de peau de cheval.

    C'est dans un bouge obscur, c'est à de pâles filles
            Que Paquita redit ces chants;
    Dans ce Rouen si noir, dont les frêles aiguilles
            Mâchent l'orage avec leurs dents;
    Dans ce Rouen si laid, si bruyant, si colère...
            . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une magnifique description de Rouen, où jamais Dinah n'était allée,
faite avec cette brutalité postiche qui dicta plus tard tant de
poésies juvénalesques, opposait la vie des cités industrielles à la
vie nonchalante de l'Espagne, l'amour du ciel et des beautés humaines
au culte des machines, enfin la poésie à la spéculation. Et Jan Diaz
expliquait l'horreur de Paquita pour la Normandie en disant:

    Paquita, voyez-vous, naquit dans la Séville
            Au bleu ciel, aux soirs embaumés;
    Elle était, à treize ans, la reine de sa ville,
            Et tous voulaient en être aimés.
    Oui, trois toréadors se firent tuer pour elle;
            Car le prix du vainqueur était
    Un seul baiser à prendre aux lèvres de la belle
            Que tout Séville convoitait.
            . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le poncif du portrait de la jeune Espagnole a servi depuis à tant de
courtisanes dans tant de prétendus poèmes qu'il serait fastidieux de
reproduire ici les cent vers dont il se compose. Mais, pour juger des
hardiesses auxquelles Dinah s'était abandonnée, il suffit d'en donner
la conclusion. Selon l'ardente madame de La Baudraye, Paquita fut si
bien créée pour l'amour qu'elle pouvait difficilement rencontrer des
cavaliers dignes d'elle; car,

            . . . . . . . . . . dans sa volupté vive,
            On les eût vus tous succomber,
    Quand au festin d'amour, dans son humeur lascive,
            Elle n'eût fait que s'attabler.
            . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Elle a pourtant quitté Séville la joyeuse,
            Ses bois et ses champs d'orangers,
    Pour un soldat normand qui la fit amoureuse
            Et l'entraîna dans ses foyers.

    Elle ne pleurait rien de son Andalousie,
            Ce soldat était son bonheur!
            . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Mais il fallut un jour partir pour la Russie
            Sur les pas du grand Empereur.

Rien de plus délicat que la peinture des adieux de l'Espagnole et du
capitaine d'artillerie normand qui, dans le délire d'une passion rendue
avec un sentiment digne de Byron, exigeait de Paquita une promesse de
fidélité absolue, dans la cathédrale de Rouen, à l'autel de la Vierge,
qui

    Quoique vierge est femme, et jamais ne pardonne
            Aux traîtres en serments d'amour.

Une grande portion du poème était consacrée à la peinture des
souffrances de Paquita seule dans Rouen, attendant la fin de la
campagne; elle se tordait aux barreaux de ses fenêtres en voyant passer
de joyeux couples, elle contenait l'amour dans son cœur avec une
énergie qui la dévorait, elle vivait de narcotiques, elle se dépensait
en rêves!

    Elle faillit mourir, mais elle fut fidèle.
            Quand son soldat fut de retour,
    A la fin de l'année il retrouva la belle
            Digne encor de tout son amour.
    Mais lui, pâle et glacé par la froide Russie
            Jusque dans la moelle des os,
    Accueillit tristement sa languissante amie...
            . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le poème avait été conçu pour cette situation exploitée avec une verve,
une audace qui donnait un peu trop raison à l'abbé Duret. Paquita, en
reconnaissant les limites où finissait l'amour, ne se jetait pas, comme
Héloïse et Julie, dans l'infini, dans l'idéal; non, elle allait, ce
qui peut-être est atrocement naturel, dans la voie du Vice, mais sans
aucune grandeur, faute d'éléments, car il est difficile de trouver à
Rouen des gens assez passionnés pour mettre une Paquita dans son milieu
de luxe et d'élégance. Cette affreuse réalité, relevée par une sombre
poésie, avait dicté quelques-unes de ces pages dont abuse la Poésie
moderne, et un peu trop semblables à ce que les peintres appellent des
_écorchés_. Par un retour empreint de philosophie, le poète, après
avoir dépeint l'infâme maison où l'Andalouse achevait ses jours,
revenait au chant du début:

    Paquita maintenant est vieille et ridée,
        Et c'était elle qui chantait:

            Si vous connaissiez l'Espagne,
            Son odorante, etc...

La sombre énergie empreinte en ce poème d'environ six cents vers,
et qui, s'il est permis d'emprunter ce mot à la peinture, faisait
un vigoureux repoussoir à deux séguidilles, semblables à celle qui
commence et termine l'œuvre, cette mâle expression d'une douleur
indicible épouvanta la femme que trois départements admiraient sous le
frac noir de l'anonyme. Tout en savourant les enivrantes délices du
succès, Dinah craignit les méchancetés de la province où plus d'une
femme, en cas d'indiscrétion, voudrait voir des rapports entre l'auteur
et Paquita. Puis la réflexion vint: Dinah frémit de honte à l'idée
d'avoir exploité quelques-unes de ses douleurs.

--Ne faites plus rien, lui dit l'abbé Duret, vous ne seriez plus une
femme, vous seriez un poète.

On chercha Jean Diaz à Moulins, à Nevers, à Bourges; mais Dinah fut
impénétrable. Pour ne pas laisser d'elle une mauvaise idée, dans le cas
où quelque hasard fatal révélerait son nom, elle fit un charmant poème
en deux chants sur le _Chêne de la Messe_, une tradition du Nivernais
que voici.

Un jour les gens de Nevers et ceux de Saint-Saulge, en guerre les uns
contre les autres, vinrent à l'aurore pour se livrer une bataille
mortelle aux uns ou aux autres, et se rencontrèrent dans la forêt de
Faye. Entre les deux partis se dressa de dessous un chêne un prêtre
dont l'attitude, au soleil levant, eut quelque chose de si frappant que
les deux partis, écoutant ses ordres, entendirent la messe, qui fut
dite sous un chêne, et à la voix de l'Évangile ils se réconcilièrent.
On montre encore un chêne quelconque dans le bois de Faye.

Ce poème, infiniment supérieur à _Paquita la Sévillane_, eut beaucoup
moins de succès. Depuis ce double essai, madame de La Baudraye, en se
sachant poète, eut des éclairs soudains sur le front, dans les yeux qui
la rendirent plus belle qu'autrefois. Elle jetait les yeux sur Paris,
elle aspirait à la gloire et retombait dans son trou de La Baudraye,
dans ses chicanes journalières avec son mari, dans son cercle où les
caractères, les intentions, le discours étaient trop connus pour ne
pas être devenus à la longue ennuyeux. Si elle trouva dans ses travaux
littéraires une distraction à ses malheurs; si, dans le vide de sa vie,
la poésie eut de grands retentissements, si elle occupa ses forces, la
littérature lui fit prendre en haine la grise et lourde atmosphère de
province.

Quand, après la révolution de 1830, la gloire de George Sand rayonna
sur le Berry, beaucoup de villes envièrent à La Châtre le privilége
d'avoir vu naître une rivale à madame de Staël, à Camille Maupin, et
furent assez disposées à honorer les moindres talents féminins. Aussi
vit-on alors beaucoup de Dixièmes Muses en France, jeunes filles ou
jeunes femmes détournées d'une vie paisible par un semblant de gloire!
D'étranges doctrines se publiaient alors sur le rôle que les femmes
devaient jouer dans la Société. Sans que le bon sens qui fait le
fond de l'esprit en France en fût perverti, l'on passait aux femmes
d'exprimer des idées, de professer des sentiments qu'elles n'eussent
pas avoués quelques années auparavant. Monsieur de Clagny profita de
cet instant de licence pour réunir, en un petit volume in-18 qui fut
imprimé par Desroziers, à Moulins, les œuvres de Jan Diaz. Il composa
sur ce jeune écrivain, ravi si prématurément aux Lettres, une notice
spirituelle pour ceux qui savaient le mot de l'énigme; mais qui n'avait
pas alors en littérature le mérite de la nouveauté. Ces plaisanteries,
excellentes quand l'incognito se garde, deviennent un peu froides
quand, plus tard, l'auteur se montre. Mais sous ce rapport, la notice
sur Jan Diaz, fils d'un prisonnier espagnol et né vers 1807, à Bourges,
a des chances pour tromper un jour les faiseurs de _Biographies
Universelles_. Rien n'y manque, ni les noms des professeurs du collége
de Bourges, ni ceux des condisciples du poète mort, tels que Lousteau,
Bianchon, et autres célèbres berruyers qui sont censés l'avoir connu
rêveur, mélancolique, annonçant de précoces dispositions pour la
poésie. Une élégie intitulée: _Tristesse_ faite au collége, les deux
poèmes de _Paquita la Sévillane_ et du _Chêne de la messe_, trois
sonnets, une description de la cathédrale de Bourges et de l'hôtel de
Jacques-Cœur, enfin une nouvelle intitulée _Carola_, donnée comme
l'œuvre pendant laquelle il avait été surpris par la mort, formaient
le bagage littéraire du défunt dont les derniers instants, pleins de
misère et de désespoir, devaient serrer le cœur des êtres sensibles de
la Nièvre, du Bourbonnais, du Cher et du Morvan où il avait expiré,
près de Château-Chinon, inconnu de tous, même de celle qu'il aimait!...

Ce petit volume jaune fut tiré à deux cents exemplaires, dont cent
cinquante se vendirent, environ cinquante par département. Cette
moyenne des âmes sensibles et poétiques dans trois départements de
la France, est de nature à rafraîchir l'enthousiasme des auteurs
sur la _furia francese_ qui, de nos jours, se porte beaucoup plus
sur les intérêts que sur les livres. Les libéralités de monsieur de
Clagny faites, car il avait signé la notice, Dinah garda sept ou huit
exemplaires enveloppés dans les journaux forains qui rendirent compte
de cette publication. Vingt exemplaires envoyés aux journaux de Paris
se perdirent dans le gouffre des bureaux de rédaction. Nathan, pris
pour dupe, ainsi que plusieurs Berrichons, fit sur le grand homme un
article où il lui trouva toutes les qualités qu'on accorde aux gens
enterrés. Lousteau, rendu prudent par ses camarades de collége qui ne
se rappelaient point Jan Diaz, attendit des nouvelles de Sancerre, et
apprit que Jan Diaz était le pseudonyme d'une femme. On se passionna,
dans l'arrondissement de Sancerre, pour madame de La Baudraye, en qui
l'on voulut voir la future rivale de George Sand. Depuis Sancerre
jusqu'à Bourges, on exaltait, on vantait le poème qui, dans un autre
temps, eût été bien certainement honni. Le public de province, comme
tous les publics français peut-être, adopte peu la passion du roi des
Français, le juste-milieu: il vous met aux nues ou vous plonge dans la
fange.

A cette époque, le bon vieil abbé Duret, le conseil de madame de
La Baudraye, était mort; autrement il l'eût empêchée de se livrer
à la publicité. Mais trois ans de travail et d'incognito pesaient
au cœur de Dinah qui substitua le tapage de la gloire à toutes ses
ambitions trompées. La poésie et les rêves de la célébrité, qui depuis
son entrevue avec Anna Grossetête avaient endormi ses douleurs, ne
suffisaient plus, après 1830, à l'activité de ce cœur malade. L'abbé
Duret, qui parlait du monde quand la voix de la religion était
impuissante, l'abbé Duret qui comprenait Dinah, qui lui peignait un bel
avenir en lui disant que Dieu récompenserait toutes les souffrances
noblement supportées, cet aimable vieillard ne pouvait plus
s'interposer entre une faute à commettre et sa belle pénitente qu'il
nommait sa fille. Ce vieux et savant prêtre avait plus d'une fois tenté
d'éclairer Dinah sur le caractère de monsieur de La Baudraye, en lui
disant que cet homme savait haïr; mais les femmes ne sont pas disposées
à reconnaître une force à des êtres faibles, et la haine est une trop
constante action pour ne pas être une force vive. En trouvant son mari
profondément indifférent en amour, Dinah lui refusait la faculté de
haïr.

--Ne confondez pas la haine et la vengeance, lui disait l'abbé, c'est
deux sentiments bien différents, l'un est celui des petits esprits,
l'autre est l'effet d'une loi à laquelle obéissent les grandes âmes.
Dieu se venge et ne hait pas. La haine est le vice des âmes étroites,
elles l'alimentent de toutes leurs petitesses, elles en font le
prétexte de leurs basses tyrannies. Aussi gardez-vous de blesser
monsieur de La Baudraye; il vous pardonnerait une faute, car il y
trouverait un profit, mais il serait doucement implacable si vous le
touchiez à l'endroit où l'a si cruellement atteint monsieur Milaud de
Nevers, et la vie ne serait plus possible pour vous.

Or, au moment où le Nivernais, le Sancerrois, le Morvan, le Berry
s'enorgueillissaient de madame de La Baudraye et la célébraient sous
le nom de Jan Diaz, le petit La Baudraye recevait un coup mortel de
cette gloire. Lui seul savait les secrets du poème de _Paquita la
Sévillane_. Quand on parlait de cette œuvre terrible, tout le monde
disait de Dinah:--Pauvre femme! pauvre femme! Les femmes étaient
heureuses de pouvoir plaindre celle qui les avait tant opprimées, et
jamais Dinah ne parut plus grande qu'alors aux yeux du pays. Le petit
vieillard, devenu plus jaune, plus ridé, plus débile que jamais, ne
témoigna rien; mais Dinah surprit parfois, de lui sur elle, des regards
d'une froideur venimeuse qui démentaient ses redoublements de politesse
et de douceur avec elle. Elle finit par deviner ce qu'elle crut être
une simple brouille de ménage; mais en s'expliquant avec son insecte,
comme le nommait monsieur Gravier, elle sentit le froid, la dureté,
l'impassibilité de l'acier: elle s'emporta, elle lui reprocha sa vie
depuis onze ans; elle fit, avec intention de la faire, ce que les
femmes appellent une scène; mais le petit La Baudraye se tint sur un
fauteuil les yeux fermés, en écoutant sans perdre son calme. Et le nain
eut, comme toujours, raison de sa femme. Dinah comprit qu'elle avait eu
tort d'écrire: elle se promit de ne jamais faire un vers, et se tint
parole. Aussi fût-ce une désolation dans tout le Sancerrois.

--Pourquoi madame de La Baudraye ne compose-t-elle plus de vers
(_verse_)? fut le mot de tout le monde.

A cette époque, madame de La Baudraye n'avait plus d'ennemies, on
affluait chez elle, il ne se passait pas de semaine qu'il n'y eût de
nouvelles présentations. La femme du Président du Tribunal, une auguste
bourgeoise née Popinot-Chandier, avait dit à son fils, jeune homme de
vingt-deux ans, d'aller à La Baudraye y faire sa cour, et se flattait
de voir son Gatien dans les bonnes grâces de cette femme supérieure.
Le mot _femme supérieure_ avait remplacé le grotesque surnom de Sapho
de Saint-Satur. La Présidente, qui pendant neuf ans avait dirigé
l'opposition contre Dinah, fut si heureuse d'avoir vu son fils agréé,
qu'elle dit un bien infini de la Muse de Sancerre.

--Après tout, s'écria-t-elle en répondant à une tirade de madame de
Clagny qui haïssait à la mort la prétendue maîtresse de son mari, c'est
la plus belle femme et la plus spirituelle de tout le Berry!

Après avoir roulé dans tant de halliers, s'être élancée en mille
voies diverses, avoir rêvé l'amour dans sa splendeur, avoir aspiré
les souffrances des drames les plus noirs en en trouvant les sombres
plaisirs achetés à bon marché, tant la monotonie de sa vie était
fatigante, un jour Dinah tomba dans la fosse qu'elle avait juré
d'éviter. En voyant monsieur de Clagny se sacrifiant toujours et qui
refusa d'être Avocat-Général à Paris où l'appelait sa famille, elle
se dit:--Il m'aime! elle vainquit sa répugnance et parut vouloir
couronner tant de constance. Ce fut à ce mouvement de générosité chez
elle que Sancerre dut la coalition qui se fit aux élections en faveur
de monsieur de Clagny. Madame de La Baudraye avait rêvé de suivre à
Paris le député de Sancerre. Mais, malgré de solennelles promesses,
les cent cinquante voix données à l'adorateur de la belle Dinah, qui
voulait faire revêtir la simarre du Garde des Sceaux à ce défenseur de
la veuve et de l'orphelin, se changèrent en une _imposante minorité_ de
cinquante voix. La jalousie du Président Boirouge, la haine de monsieur
Gravier, qui crut à la prépondérance du candidat dans le cœur de Dinah,
furent exploitées par un jeune Sous-Préfet que, pour ce fait, les
Doctrinaires firent nommer Préfet.

--Je ne me consolerai jamais, dit-il à un de ses amis en quittant
Sancerre, de ne pas avoir su plaire à madame de La Baudraye, mon
triomphe eût été complet...

Cette vie intérieurement si tourmentée offrait un ménage calme, deux
êtres mal assortis mais résignés, je ne sais quoi de rangé, de décent,
ce mensonge que veut la Société, mais qui faisait à Dinah comme un
harnais insupportable. Pourquoi voulait-elle quitter son masque après
l'avoir porté pendant douze ans? D'où venait cette lassitude quand
chaque jour augmentait son espoir d'être veuve? Si l'on a suivi toutes
les phases de cette existence, on comprendra très-bien les différentes
déceptions auxquelles Dinah, comme beaucoup de femmes, d'ailleurs,
s'était laissé prendre. Du désir de dominer monsieur de La Baudraye,
elle était passée à l'espoir d'être mère. Entre les discussions de
ménage et la triste connaissance de son sort, il s'était écoulé
toute une période. Puis, quand elle avait voulu se consoler, le
consolateur, monsieur de Chargebœuf, était parti. L'entraînement qui
cause les fautes de la plupart des femmes lui avait donc jusqu'alors
manqué. S'il est enfin des femmes qui vont droit à une faute, n'en
est-il pas beaucoup qui s'accrochent à bien des espérances et qui
n'y arrivent qu'après avoir erré dans un dédale de malheurs secrets!
Telle fut Dinah. Elle était si peu disposée à manquer à ses devoirs,
qu'elle n'aima pas assez monsieur de Clagny pour lui pardonner son
insuccès. Son installation dans le château d'Anzy, l'arrangement de
ses collections, de ses curiosités qui reçurent une valeur nouvelle du
cadre magnifique et grandiose que Philibert de Lorme semblait avoir
bâti pour ce musée, l'occupèrent pendant quelques mois et lui permirent
de méditer une de ces résolutions qui surprennent le public à qui les
motifs sont cachés, mais qui souvent les trouve à force de causeries et
de suppositions.

La réputation de Lousteau, qui passait pour un homme à bonnes
fortunes à cause de ses liaisons avec des actrices, frappa madame de
La Baudraye; elle voulut le connaître, elle lut ses ouvrages et se
passionna pour lui, moins peut-être à cause de son talent qu'à cause
de ses succès auprès des femmes; elle inventa, pour l'amener dans le
pays, l'obligation pour Sancerre d'élire aux prochaines Élections une
des deux célébrités du pays. Elle fit écrire à l'illustre médecin par
Gatien Boirouge, qui se disait cousin de Bianchon par les Popinot;
puis elle obtint d'un vieil ami de feu madame Lousteau de réveiller
l'ambition du feuilletoniste en lui faisant part des intentions où
quelques personnes de Sancerre se trouvaient de choisir leur député
parmi les gens célèbres de Paris. Fatiguée de son médiocre entourage,
madame de La Baudraye allait enfin voir des hommes vraiment supérieurs,
elle pourrait ennoblir sa faute de tout l'éclat de la gloire. Ni
Lousteau ni Bianchon ne répondirent; peut-être attendaient-ils les
vacances. Bianchon, qui, l'année précédente, avait obtenu sa chaire
après un brillant concours, ne pouvait quitter son enseignement.

Au mois de septembre, en pleines vendanges, les deux Parisiens
arrivèrent dans leur pays natal, et le trouvèrent plongé dans les
tyranniques occupations de la récolte de 1836; il n'y eut donc aucune
manifestation de l'opinion publique en leur faveur.

--_Nous faisons four_, dit Lousteau en parlant à son compatriote la
langue des coulisses.

En 1836, Lousteau, fatigué par seize années de luttes à Paris, usé
tout autant par le plaisir que par la misère, par les travaux et les
mécomptes, paraissait avoir quarante-huit ans, quoiqu'il n'en eût que
trente-sept. Déjà chauve, il avait pris un air byronien en harmonie
avec ses ruines anticipées, avec les ravins tracés sur sa figure par
l'abus du vin de Champagne. Il mettait les stigmates de la débauche sur
le compte de la vie littéraire en accusant la Presse d'être meurtrière,
il faisait entendre qu'elle dévorait de grands talents afin de donner
du prix à sa lassitude. Il crut nécessaire d'outrer dans sa patrie
et son faux dédain de la vie et sa misanthropie postiche. Néanmoins,
parfois ses yeux jetaient encore des flammes comme ces volcans qu'on
croit éteints; et il essaya de remplacer par l'élégance de la mise tout
ce qui pouvait lui manquer de jeunesse aux yeux d'une femme.

Horace Bianchon, décoré de la Légion-d'Honneur, gros et gras comme un
médecin en faveur, avait un air patriarcal, de grands cheveux longs, un
front bombé, la carrure du travailleur, et le calme du penseur. Cette
physionomie assez peu poétique faisait ressortir admirablement son
léger compatriote.

Ces deux illustrations restèrent inconnues pendant toute une matinée à
l'auberge où elles étaient descendues, et monsieur de Clagny n'apprit
leur arrivée que par hasard. Madame de La Baudraye, au désespoir,
envoya Gatien Boirouge, qui n'avait point de vignes, inviter les deux
Parisiens à venir pour quelques jours au château d'Anzy. Depuis un
an, Dinah faisait la châtelaine, et ne passait plus que les hivers
à La Baudraye. Monsieur Gravier, le Procureur du Roi, le Président
et Gatien Boirouge offrirent aux deux hommes célèbres un banquet
auquel assistèrent les personnes les plus littéraires de la ville.
En apprenant que la belle madame de La Baudraye était Jan Diaz, les
deux Parisiens se laissèrent conduire pour trois jours au château
d'Anzy dans un char-à-bancs que Gatien mena lui-même. Ce jeune homme,
plein d'illusions, donna madame de La Baudraye aux deux Parisiens
non-seulement comme la plus belle femme du Sancerrois, comme une
femme supérieure et capable d'inspirer de l'inquiétude à George Sand,
mais encore comme une femme qui produirait à Paris la plus profonde
sensation. Aussi l'étonnement du docteur Bianchon et du goguenard
feuilletoniste fut-il étrange, quoique réprimé, quand ils aperçurent
au perron d'Anzy la châtelaine vêtue d'une robe en léger casimir noir,
à guimpe, semblable à une amazone sans queue; car ils reconnurent des
prétentions énormes dans cette excessive simplicité. Dinah portait un
béret de velours noir à la Raphaël d'où ses cheveux s'échappaient en
grosses boucles. Ce vêtement mettait en relief une assez jolie taille,
de beaux yeux, de belles paupières presque flétries par les ennuis de
la vie qui vient d'être esquissée. Dans le Berry, l'étrangeté de cette
mise _artiste_ déguisait les romanesques affectations de la femme
supérieure. En voyant les minauderies de leur trop aimable hôtesse,
qui étaient en quelque sorte des minauderies d'âme et de pensée, les
deux amis échangèrent un regard, et prirent une attitude profondément
sérieuse pour écouter madame de La Baudraye qui leur fit une allocution
étudiée en les remerciant d'être venus rompre la monotonie de sa vie.
Dinah promena ses hôtes autour du boulingrin orné de corbeilles de
fleurs qui s'étalait devant la façade d'Anzy.

--Comment, demanda Lousteau le mystificateur, une femme aussi belle
que vous l'êtes et qui paraît si supérieure, a-t-elle pu rester en
province? Comment faites-vous pour résister à cette vie?

--Ah! voilà, dit la châtelaine. On n'y résiste pas. Un profond
désespoir ou une stupide résignation, ou l'un ou l'autre, il n'y a
pas de choix, tel est le tuf sur lequel repose notre existence et où
s'arrêtent mille pensées stagnantes qui, sans féconder le terrain, y
nourrissent les fleurs étiolées de nos âmes désertes. Ne croyez pas à
l'insouciance! L'insouciance tient au désespoir ou à la résignation.
Chaque femme s'adonne alors à ce qui, selon son caractère, lui paraît
un plaisir. Quelques-unes se jettent dans les confitures et dans les
lessives, dans l'économie domestique, dans les plaisirs ruraux de la
vendange ou de la moisson, dans la conservation des fruits, dans la
broderie des fichus, dans les soins de la maternité, dans les intrigues
de petite ville. D'autres tracassent un piano inamovible qui sonne
comme un chaudron au bout de la septième année, et qui finit ses jours,
asthmatique, au château d'Anzy. Quelques dévotes s'entretiennent des
différents crus de la parole de Dieu: l'on compare l'abbé Fritaud à
l'abbé Guinard. On joue aux cartes le soir, on danse pendant douze
années avec les mêmes personnes, dans les mêmes salons, aux mêmes
époques. Cette belle vie est entremêlée de promenades solennelles
sur le Mail, de visites d'étiquette entre femmes qui vous demandent
où vous achetez vos étoffes. La conversation est bornée au sud de
l'intelligence par les observations sur les intrigues cachées au fond
de l'eau dormante de la vie de province, au nord par les mariages sur
le tapis, à l'ouest par les jalousies, à l'est par les petits mots
piquants. Aussi le voyez-vous? dit-elle en se posant, une femme a des
rides à vingt-neuf ans, dix ans avant le temps fixé par les ordonnances
du docteur Bianchon, elle se couperose aussi très-promptement, et
jaunit comme un coing quand elle doit jaunir, nous en connaissons qui
verdissent. Quand nous en arrivons là, nous voulons justifier notre
état normal. Nous attaquons alors de nos dents acérées comme des
dents de mulot, les terribles passions de Paris. Nous avons ici des
puritaines à contre-cœur qui déchirent les dentelles de la coquetterie
et rongent la poésie de vos beautés parisiennes, qui entament le
bonheur d'autrui en vantant leurs noix et leur lard rances, en exaltant
leur trou de souris économe, les couleurs grises et les parfums
monastiques de notre belle vie sancerroise.

--J'aime ce courage, madame, dit Bianchon. Quand on éprouve de tels
malheurs, il faut avoir l'esprit d'en faire des vertus.

Stupéfait de la brillante manœuvre par laquelle Dinah livrait la
province à ses hôtes dont les sarcasmes étaient ainsi prévenus, Gatien
Boirouge poussa le coude à Lousteau en lui lançant un regard et un
sourire qui disaient: Hein? vous ai-je trompés?

--Mais, madame, dit Lousteau, vous nous prouvez que nous sommes encore
à Paris, je vous volerai cette tartine, elle me vaudra dix francs dans
mon feuilleton...

--Oh! monsieur, répliqua-t-elle, défiez-vous des femmes de province.

--Et pourquoi? dit Lousteau.

Madame de La Baudraye eut la rouerie, assez innocente d'ailleurs, de
signaler à ces deux Parisiens entre lesquels elle voulait choisir un
vainqueur, le piége où il se prendrait, en pensant qu'au moment où il
ne le verrait plus, elle serait la plus forte.

--On se moque d'elles en arrivant, puis quand on a perdu le souvenir de
l'éclat parisien, en voyant la femme de province dans sa sphère, on lui
fait la cour, ne fût-ce que par passe-temps. Vous que vos passions ont
rendu célèbre, vous serez l'objet d'une attention qui vous flattera....
Prenez garde! s'écria Dinah en faisant un geste coquet et s'élevant par
ces réflexions sarcastiques au-dessus des ridicules de la province et
de Lousteau. Quand une pauvre petite provinciale conçoit une passion
excentrique pour une supériorité, pour un Parisien égaré en province,
elle en fait quelque chose de plus qu'un sentiment, elle y trouve une
occupation et l'étend sur toute sa vie. Il n'y a rien de plus dangereux
que l'attachement d'une femme de province: elle compare, elle étudie,
elle réfléchit, elle rêve, elle n'abandonne point son rêve, elle pense
à celui qu'elle aime quand celui qu'elle aime ne pense plus à elle. Or
une des fatalités qui pèsent sur la femme de province est ce dénoûment
brusqué de ses passions, qui se remarque souvent en Angleterre. En
province, la vie à l'état d'observation indienne force une femme à
marcher droit dans son rail ou à en sortir vivement comme une machine
à vapeur qui rencontre un obstacle. Les combats stratégiques de la
passion, les coquetteries, qui sont la moitié de la Parisienne, rien de
tout cela n'existe ici.

--C'est vrai, dit Lousteau, il y a dans le cœur d'une femme de province
des _surprises_ comme dans certains joujoux.

--Oh! mon Dieu, reprit Dinah, une femme vous a parlé trois fois pendant
un hiver, elle vous a serré dans son cœur à son insu; vient une partie
de campagne, une promenade, tout est dit, ou, si vous voulez, tout est
fait. Cette conduite, bizarre pour ceux qui n'observent pas, a quelque
chose de très-naturel. Au lieu de calomnier la femme de province
en la croyant dépravée, un poète, comme vous, ou un philosophe,
un observateur comme le docteur Bianchon, sauraient deviner les
merveilleuses poésies inédites, enfin toutes les pages de ce beau roman
dont le dénoûment profite à quelque heureux sous-lieutenant, à quelque
grand homme de province.

--Les femmes de province que j'ai vues à Paris, dit Lousteau, étaient
en effet assez enleveuses...

--Dam! elles sont curieuses, fit la châtelaine en commentant son mot
par un petit geste d'épaules.

--Elles ressemblent à ces amateurs qui vont aux secondes
représentations, sûrs que la pièce ne tombera pas, répliqua le
journaliste.

--Quelle est donc la cause de vos maux? demanda Bianchon.

--Paris est le monstre qui fait nos chagrins, répondit la femme
supérieure. Le mal a sept lieues de tour et afflige le pays tout
entier. La province n'existe pas par elle-même. Là seulement où la
nation est divisée en cinquante petits États, là chacun peut avoir une
physionomie, et une femme reflète alors l'éclat de la sphère où elle
règne. Ce phénomène social se voit encore, m'a-t-on dit, en Italie,
en Suisse et en Allemagne; mais en France, comme dans tous les pays à
capitale unique, l'aplatissement des mœurs sera la conséquence forcée
de la centralisation.

--Les mœurs, selon vous, ne prendraient alors du ressort et de
l'originalité que par une fédération d'États français formant un même
empire, dit Lousteau.

--Ce n'est peut-être pas à désirer, car la France aurait encore à
conquérir trop de pays, dit Bianchon.

--L'Angleterre ne connaît pas ce malheur, s'écria Dinah. Londres
n'y exerce pas la tyrannie que Paris fait peser sur la France, et à
laquelle le génie français finira par remédier; mais elle a quelque
chose de plus horrible dans son atroce hypocrisie, qui est un bien
autre mal!

--L'aristocratie anglaise, reprit le journaliste qui prévit une
tartine byronienne et qui se hâta de prendre la parole, a sur la nôtre
l'avantage de s'assimiler toutes les supériorités, elle vit dans ses
magnifiques parcs, elle ne vient à Londres _que pendant deux mois_, ni
plus ni moins; elle vit en province, elle y fleurit et la fleurit.

--Oui, dit madame de La Baudraye, Londres est la capitale des boutiques
et des spéculations, on y fait le gouvernement. L'aristocratie s'y
recorde seulement pendant soixante jours, elle y prend ses mots
d'ordre, elle donne son coup d'œil à sa cuisine gouvernementale, elle
passe la revue de ses filles à marier et des équipages à vendre, elle
se dit bonjour, et s'en va promptement: elle est si peu amusante
qu'elle ne se supporte pas elle-même plus que les quelques jours nommés
_la saison_.

--Aussi, dans la perfide Albion du _Constitutionnel_, s'écria Lousteau
pour réprimer par une épigramme cette prestesse de langue, y a-t-il
chance de rencontrer de charmantes femmes sur tous les points du
royaume.

--Mais de charmantes femmes anglaises! répliqua madame de La Baudraye
en souriant. Voici, ma mère, à laquelle je vais vous présenter,
dit-elle en voyant venir madame Piédefer.

Une fois la présentation des deux lions faite à ce squelette ambitieux
du nom de femme qui s'appelait madame Piédefer, grand corps sec, à
visage couperosé, à dents suspectes, aux cheveux teints, Dinah laissa
les Parisiens libres pendant quelques instants.

--Eh! bien, dit Gatien à Lousteau, qu'en pensez-vous?

--Je pense que la femme la plus spirituelle de Sancerre en est tout
bonnement la plus bavarde, répliqua le feuilletoniste.

--Une femme qui veut vous faire nommer député!... s'écria Gatien, un
ange!

--Pardon, j'oubliais que vous l'aimez, reprit Lousteau. Vous excuserez
le cynisme d'un vieux drôle comme moi. Demandez à Bianchon, je n'ai
plus d'illusions, je dis les choses comme elles sont. Cette femme a
bien certainement fait sécher sa mère comme une perdrix exposée à un
trop grand feu...

Gatien Boirouge trouva moyen de dire à madame de La Baudraye le mot du
feuilletoniste, pendant le dîner qui fut plantureux, sinon splendide,
et pendant lequel la châtelaine eut soin de peu parler. Cette langueur
dans la conversation révéla l'indiscrétion de Gatien. Étienne essaya
de rentrer en grâce, mais toutes les prévenances de Dinah furent pour
Bianchon. Néanmoins, au milieu de la soirée, la baronne redevint
gracieuse pour Lousteau. N'avez-vous pas remarqué combien de grandes
lâchetés sont commises pour de petites choses? Ainsi cette noble
Dinah, qui ne voulait pas se donner à des sots, qui menait au fond de
sa province une épouvantable vie de luttes, de révoltes réprimées, de
poésies inédites, et qui venait de gravir, pour s'éloigner de Lousteau,
la roche la plus haute et la plus escarpée de ses dédains, qui n'en
serait pas descendue en voyant ce faux Byron à ses pieds lui demandant
merci, dégringola soudain de cette hauteur en pensant à son album.
Madame de La Baudraye avait donné dans la manie des autographes: elle
possédait un volume oblong qui méritait d'autant mieux son nom que
les deux tiers des feuillets étaient blancs. La baronne de Fontaine,
à qui elle l'avait envoyé pendant trois mois, obtint avec beaucoup de
peine une ligne de Rossini, six mesures de Meyerbeer, les quatre vers
que Victor Hugo met sur tous les albums, une strophe de Lamartine, un
mot de Béranger, _Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse_
écrit par George Sand, les fameux vers sur le parapluie par Scribe,
une phrase de Charles Nodier, une ligne d'horizon de Jules Dupré, la
signature de David d'Angers, trois notes d'Hector Berlioz. Monsieur de
Clagny récolta, pendant un séjour à Paris, une chanson de Lacenaire,
autographe très-recherché, deux lignes de Fieschi, et une lettre
excessivement courte de Napoléon, qui toutes trois étaient collées sur
le vélin de l'album. Monsieur Gravier, pendant un voyage, avait fait
écrire sur cet album mesdemoiselles Mars, Georges, Taglioni et Grisi,
les premiers artistes, comme Frédérick-Lemaître, Monrose, Bouffé,
Rubini, Lablache, Nourrit et Arnal; car il connaissait une société de
vieux garçons _nourris_, selon leur expression, _dans le Sérail_, qui
lui procurèrent ces faveurs. Ce commencement de collection fut d'autant
plus précieux à Dinah qu'elle était seule à dix lieues à la ronde à
posséder un album.

Depuis deux ans, beaucoup de jeunes personnes avaient des albums sur
lesquels elles faisaient écrire des phrases plus ou moins grotesques
par leurs amis et connaissances.

O vous qui passez votre vie à recueillir des autographes, gens heureux
et primitifs, hollandais à tulipes, vous excuserez alors Dinah, quand,
craignant de ne pas garder ses hôtes plus de deux jours, elle pria
Bianchon d'enrichir son trésor par quelques lignes en le lui présentant.

Le médecin fit sourire Lousteau en lui montrant cette pensée sur la
première page:

    «_Ce qui rend le peuple si dangereux, c'est qu'il a pour tous
    ses crimes une absolution dans ses poches._

    »J.-B. DE CLAGNY.»

--Appuyons cet homme assez courageux pour plaider la cause de la
monarchie, dit à l'oreille de Lousteau le savant élève de Desplein. Et
Bianchon écrivit au-dessous:

    «_Ce qui distingue Napoléon d'un porteur d'eau n'est sensible
    que pour la Société, cela ne fait rien à la Nature. Aussi la
    démocratie, qui se refuse à l'inégalité des conditions, en
    appelle-t-elle sans cesse à la Nature._

    »H. BIANCHON.»

--Voilà les riches, s'écria Dinah stupéfaite, ils tirent de leur bourse
une pièce d'or comme les pauvres en tirent un liard... Je ne sais,
dit-elle en se tournant vers Lousteau, si ce ne sera pas abuser de
l'hospitalité que de vous demander quelques stances...

--Ah! madame, vous me flattez, Bianchon est un grand homme; mais moi,
je suis trop obscur!... Dans vingt ans d'ici, mon nom serait plus
difficile à expliquer que celui de monsieur le Procureur du Roi dont la
pensée inscrite sur votre album indiquera certainement un Montesquieu
méconnu. D'ailleurs il me faudrait au moins vingt-quatre heures pour
improviser quelque méditation bien amère; car, je ne sais peindre que
ce que je ressens...

--Je voudrais vous voir me demander quinze jours, dit gracieusement
madame de La Baudraye en tendant son album, je vous garderais plus
longtemps.

Le lendemain, à cinq heures du matin, les hôtes du château d'Anzy
furent sur pied. Le petit La Baudraye avait organisé pour les Parisiens
une chasse; moins pour leur plaisir que par vanité de propriétaire,
il était bien aise de leur faire arpenter ses bois et de leur faire
traverser les douze cents hectares de landes qu'il rêvait de mettre en
culture: entreprise qui voulait quelque cent mille francs, mais qui
pouvait porter de trente à soixante mille francs les revenus de la
terre d'Anzy.

--Savez-vous pourquoi le Procureur du Roi n'a pas voulu venir chasser
avec nous? dit Gatien Boirouge à monsieur Gravier.

--Mais il nous l'a dit, il doit tenir l'audience aujourd'hui, car
le Tribunal juge correctionnellement, répondit le Receveur des
Contributions.

--Et vous croyez cela? s'écria Gatien. Eh! bien, mon papa m'a
dit:--Vous n'aurez pas monsieur Lebas de bonne heure, car monsieur de
Clagny a prié son substitut de tenir l'audience.

--Ah! ah! fit Gravier, dont la physionomie changea, et monsieur de La
Baudraye qui part pour la Charité!

--Mais pourquoi vous mêlez-vous de ces affaires? dit Horace Bianchon à
Gatien.

--Horace a raison, dit Lousteau. Je ne comprends pas comment vous vous
occupez autant les uns des autres, vous perdez votre temps à des riens.

Horace Bianchon regarda Étienne Lousteau comme pour lui dire que
les malices de feuilleton, les bons mots de petit journal étaient
incompris à Sancerre. En atteignant un fourré, monsieur Gravier laissa
les deux hommes célèbres et Gatien s'y engager, sous la conduite du
garde, dans un pli du terrain.

--Eh! bien, attendons le financier, dit Bianchon quand les chasseurs
arrivèrent à une clairière.

--Ah! bien, si vous êtes un grand homme en Médecine, répliqua Gatien,
vous êtes un ignorant en fait de vie de province. Vous attendez
monsieur Gravier?... mais il court comme un lièvre, malgré son petit
ventre rondelet; il est maintenant à vingt minutes d'Anzy... (Gatien
tira sa montre) Bien! il arrivera juste à temps.

--Où?...

--Au château pour le déjeuner, répondit Gatien. Croyez-vous que je
serais à mon aise si madame de La Baudraye restait seule avec monsieur
de Clagny? Les voilà deux, ils se surveilleront, Dinah sera bien gardée.

--Ah! çà, madame de La Baudraye en est donc encore à faire un choix?
dit Lousteau.

--Maman le croit, mais, moi, j'ai peur que monsieur de Clagny n'ait
fini par fasciner madame de La Baudraye: s'il a pu lui montrer dans la
députation quelques chances de revêtir la simarre des Sceaux, il a bien
pu changer en agréments d'Adonis sa peau de taupe, ses yeux terribles,
sa crinière ébouriffée, sa voix d'huissier enroué, sa maigreur de poète
crotté. Si Dinah voit monsieur de Clagny Procureur-Général, elle peut
le voir joli garçon. L'éloquence a de grands priviléges. D'ailleurs
madame de La Baudraye est pleine d'ambition, Sancerre lui déplaît, elle
rêve des grandeurs parisiennes.

--Mais quel intérêt avez-vous à cela, dit Lousteau, car si elle aime le
Procureur du Roi... Ah! vous croyez qu'elle ne l'aimera pas longtemps,
et vous espérez lui succéder.

--Vous autres, dit Gatien, vous rencontrez à Paris autant de femmes
différentes qu'il y a de jours dans l'année. Mais à Sancerre où il ne
s'en trouve pas six, et où, de ces six femmes, cinq ont des prétentions
désordonnées à la vertu; quand la plus belle vous tient à une distance
énorme par des regards dédaigneux comme si elle était princesse de
sang royal, il est bien permis à un jeune homme de vingt-deux ans de
chercher à deviner les secrets de cette femme: car alors elle sera
forcée d'avoir des égards pour lui.

--Cela s'appelle ici des égards, dit le journaliste en souriant.

--J'accorde à madame de La Baudraye trop de bon goût pour croire
qu'elle s'occupe de ce vilain singe, dit Horace Bianchon.

--Horace, dit le journaliste, voyons, savant interprète de la nature
humaine, tendons un piége à loup au Procureur du Roi, nous rendrons
service à notre ami Gatien, et nous rirons. Je n'aime pas les
Procureurs du Roi.

--Tu as un juste pressentiment de la destinée, dit Horace. Mais que
faire?

--Eh! bien, racontons, après le dîner, quelques histoires de femmes
surprises par leurs maris, et qui soient tuées, assassinées avec des
circonstances terrifiantes. Nous verrons la mine que feront madame de
La Baudraye et monsieur de Clagny.

--Pas mal, dit Bianchon, il est difficile que l'un ou l'autre ne se
trahissent pas par un geste ou par une réflexion.

--Je connais, reprit le journaliste en s'adressant à Gatien, un
directeur de journal qui, dans le but d'éviter une triste destinée,
n'admet que des histoires où les amants sont brûlés, hachés, pilés,
disséqués; où les femmes sont bouillies, frites, cuites; il apporte
alors ces effroyables histoires à sa femme en espérant qu'elle lui
sera fidèle par peur; il se contente de ce pis-aller, le modeste mari:
«Vois-tu, ma mignonne, où conduit la plus petite faute!» lui dit-il en
traduisant le discours d'Arnolphe à Agnès.

--Madame de La Baudraye est parfaitement innocente, ce jeune homme a
la berlue, dit Bianchon. Madame Piédefer me paraît être beaucoup trop
dévote pour inviter au château d'Anzy l'amant de sa fille. Madame de
La Baudraye aurait à tromper sa mère, son mari, sa femme de chambre et
celle de sa mère; c'est trop d'ouvrage, je l'acquitte.

--D'autant plus que son mari ne la quitte pas, dit Gatien en riant de
son calembour.

--Nous nous souviendrons bien d'une ou deux histoires à faire trembler
Dinah, dit Lousteau. Jeune homme, et toi Bianchon, je vous demande
une tenue sévère, montrez-vous diplomates, ayez un laissez-aller sans
affectation, épiez, sans en avoir l'air, la figure des deux criminels,
vous savez?... en dessous, ou dans la glace, à la dérobée. Ce matin
nous chasserons le lièvre, ce soir nous chasserons le Procureur du Roi.

La soirée commença triomphalement pour Lousteau qui remit à la
châtelaine son album où elle trouva cette élégie.

    SPLEEN.

    Des vers de moi chétif et perdu dans la foule
    De ce monde égoïste où tristement je roule,
            Sans m'attacher à rien;
    Qui ne vis s'accomplir jamais une espérance,
    Et dont l'œil, affaibli par la morne souffrance,
            Voit le mal sans le bien!

    Cet album, feuilleté par les doigts d'une femme,
    Ne doit pas s'assombrir au reflet de mon âme.
            Chaque chose en son lieu;
    Pour une femme, il faut parler d'amour, de joie,
    De bals resplendissants, de vêtements de soie,
            Et même un peu de Dieu.

    Ce serait exercer sanglante raillerie
    Que de me dire, à moi, fatigué de la vie:
            Dépeins-nous le bonheur!
    Au pauvre aveugle-né vante-t-on la lumière,
    A l'orphelin pleurant parle-t-on d'une mère,
            Sans leur briser le cœur?

    Quand le froid désespoir vous prend jeune en ce monde,
    Quand on n'y peut trouver un cœur qui vous réponde,
            Il n'est plus d'avenir.
    Si personne avec vous quand vous pleurez ne pleure,
    Quand il n'est pas aimé, s'il faut qu'un homme meure,
            Bientôt je dois mourir.

    Plaignez-moi! plaignez-moi! car souvent je blasphème
    Jusqu'au nom saint de Dieu, me disant à moi-même:
            Il n'a pour moi rien fait.
    Pourquoi le bénirais-je, et que lui dois-je en somme?
    Il eût pu me créer beau, riche, gentilhomme,
            Et je suis pauvre et laid!

    ÉTIENNE LOUSTEAU.

    Septembre 1836, château d'Anzy.

--Et vous avez composé ces vers depuis hier?... s'écria le Procureur du
Roi d'un ton défiant.

--Oh! mon Dieu, oui, tout en chassant, mais cela ne se voit que trop!
J'aurais voulu faire mieux pour madame.

--Ces vers sont ravissants, fit Dinah en levant les yeux au ciel.

--C'est l'expression d'un sentiment malheureusement trop vrai, répondit
Lousteau d'un air profondément triste.

Chacun devine que le journaliste gardait ces vers dans sa mémoire
depuis au moins dix ans, car ils lui furent inspirés sous la
Restauration par la difficulté de parvenir. Madame de la Baudraye
regarda le journaliste avec la pitié que les malheurs du génie
inspirent, et monsieur de Clagny, qui surprit ce regard, éprouva de la
haine pour ce faux Jeune Malade. Il se mit au trictrac avec le curé de
Sancerre. Le fils du Président eut l'excessive complaisance d'apporter
la lampe aux deux joueurs, de manière que la lumière tombât d'aplomb
sur madame de La Baudraye qui prit son ouvrage, elle garnissait de
laine l'osier d'une corbeille à papier. Les trois conspirateurs se
groupèrent auprès de ces personnages.

--Pour qui faites-vous donc cette jolie corbeille, madame? dit le
journaliste. Pour quelque loterie de bienfaisance?

--Non, dit-elle, je trouve beaucoup trop _d'affectation_ dans la
bienfaisance faite à son de trompe.

--Vous êtes bien indiscret, dit monsieur Gravier.

--Y a-t-il de l'indiscrétion, dit Lousteau, à demander quel est
l'heureux mortel chez qui se trouvera la corbeille de madame.

--Il n'y a pas d'heureux mortel, reprit Dinah, elle est pour monsieur
de La Baudraye.

Le Procureur du Roi regarda sournoisement madame de la Baudraye et la
corbeille comme s'il se fût dit intérieurement:--Voilà ma corbeille à
papier perdue!

--Comment, madame, vous ne voulez pas que nous le disions heureux
d'avoir une jolie femme, heureux de ce qu'elle lui fait de si
charmantes choses sur ses corbeilles à papier? Le dessin est rouge et
noir, à la Robin des bois. Si je me marie, je souhaite qu'après douze
ans de ménage les corbeilles que brodera ma femme soient pour moi.

--Pourquoi ne seraient-elles pas pour vous? dit madame de La Baudraye
en levant sur Étienne son bel œil gris plein de coquetterie.

--Les Parisiens ne croient à rien, dit le Procureur du Roi d'un ton
amer. La vertu des femmes est surtout mise en question avec une
effrayante audace. Oui, depuis quelque temps, les livres que vous
faites, messieurs les écrivains, vos Revues, vos pièces de théâtre,
toute votre infâme littérature repose sur l'adultère...

--Eh! monsieur le Procureur du Roi, reprit Étienne en riant, je vous
laissais jouer tranquillement, je ne vous attaquais point, et voilà que
vous faites un réquisitoire contre moi. Foi de journaliste, j'ai broché
plus de cent articles contre les auteurs de qui vous parlez; mais
j'avoue que, si je les ai attaqués, c'était pour dire quelque chose
qui ressemblât à de la critique. Soyons justes, si vous les condamnez;
il faut condamner Homère et son Iliade qui roule sur la belle Hélène;
il faut condamner le Paradis Perdu de Milton, Ève et le serpent me
paraissent un gentil petit adultère symbolique. Il faut supprimer les
Psaumes de David, inspirés par les amours excessivement adultères de
ce Louis XIV hébreu. Il faut jeter au feu Mithridate, le Tartuffe,
l'École des femmes, Phèdre, Andromaque, le Mariage de Figaro, l'Enfer
de Dante, les Sonnets de Pétrarque, tout Jean-Jacques Rousseau, les
romans du moyen-âge, l'Histoire de France, l'Histoire romaine, etc.,
etc. Je ne crois pas, hormis l'Histoire des Variations de Bossuet et
les Provinciales de Pascal, qu'il y ait beaucoup de livres à lire, si
vous voulez en retrancher ceux où il est question de femmes aimées à
l'encontre des lois.

--Le beau malheur! dit monsieur de Clagny.

Étienne, piqué de l'air magistral que prenait monsieur de Clagny,
voulut le faire enrager par une de ces froides mystifications qui
consistent à défendre des opinions auxquelles on ne tient pas, dans
le but de rendre furieux un pauvre homme de bonne foi, véritable
plaisanterie de journaliste.

--En nous plaçant au point de vue politique où vous êtes forcé de vous
mettre, dit-il en continuant sans relever l'exclamation du magistrat,
en revêtant la robe du Procureur-Général à toutes les époques, car tous
les gouvernements ont leur Ministère public, eh! bien, la religion
catholique se trouve infectée dans sa source d'une violente illégalité
conjugale. Aux yeux du roi Hérode, à ceux de Pilate qui défendait le
gouvernement romain, la femme de Joseph pouvait paraître adultère,
puisque, de son propre aveu, Joseph n'était pas le père du Christ.
Le juge païen n'admettait pas plus l'immaculée conception que vous
n'admettriez un miracle semblable, si quelque religion se produisait
aujourd'hui en s'appuyant sur un mystère de ce genre. Croyez-vous
qu'un tribunal de police correctionnelle reconnaîtrait une nouvelle
opération du Saint-Esprit? Or, qui peut oser dire que Dieu ne viendra
pas racheter encore l'humanité? est-elle meilleure aujourd'hui que sous
Tibère?

--Votre raisonnement est un sacrilége, répondit le Procureur du Roi.

--D'accord, dit le journaliste, mais je ne le fais pas dans une
mauvaise intention. Vous ne pouvez supprimer les faits historiques.
Selon moi, Pilate condamnant Jésus-Christ, Anytus, organe du
parti aristocratique d'Athènes et demandant la mort de Socrate,
représentaient des sociétés établies, se croyant légitimes, revêtues de
pouvoirs consentis, obligées de se défendre. Pilate et Anytus étaient
alors aussi logiques que les procureurs-généraux qui demandaient la
tête des sergents de la Rochelle et qui font tomber aujourd'hui la
tête des républicains armés contre le trône de juillet, et celles des
novateurs dont le but est de renverser à leur profit les sociétés sous
prétexte de les mieux organiser. En présence des grandes familles
d'Athènes et de l'empire romain, Socrate et Jésus étaient criminels;
pour ces vieilles aristocraties, leurs opinions ressemblaient à celles
de la Montagne: supposez leurs sectateurs triomphants, ils eussent fait
un léger 93 dans l'empire romain ou dans l'Attique.

--Où voulez-vous en venir, monsieur? dit le Procureur du Roi.

--A l'adultère! Ainsi, monsieur, un bouddhiste en fumant sa pipe
peut parfaitement dire que la religion des chrétiens est fondée sur
l'adultère; comme nous croyons que Mahomet est un imposteur, que son
Coran est une réimpression de la Bible et de l'Évangile, et que Dieu
n'a jamais eu la moindre intention de faire, de ce conducteur de
chameaux, son prophète.

--S'il y avait en France beaucoup d'hommes comme vous, et il y en a
malheureusement trop, tout gouvernement y serait impossible.

--Et il n'y aurait pas de religion, dit madame Piédefer dont le visage
avait fait d'étranges grimaces pendant cette discussion.

--Tu leur causes une peine infinie, dit Bianchon à l'oreille d'Étienne,
ne parle pas religion, tu leur dis des choses à les renverser.

--Si j'étais écrivain ou romancier, dit monsieur Gravier, je prendrais
le parti des maris malheureux. Moi qui ai vu beaucoup de choses et
d'étranges choses, je sais que dans le nombre des maris trompés il
s'en trouve dont l'attitude ne manque point d'énergie, et qui, dans la
crise, sont très-dramatiques, pour employer un de vos mots, monsieur,
dit-il en regardant Étienne.

--Vous avez raison, mon cher monsieur Gravier, dit Lousteau, je n'ai
jamais trouvé ridicules les maris trompés; au contraire, je les aime...

--Ne trouvez-vous pas un mari sublime de confiance? dit alors Bianchon;
il croit en sa femme, il ne la soupçonne point, il a la foi du
charbonnier. S'il a la faiblesse de se confier à sa femme, vous vous en
moquez; s'il est défiant et jaloux, vous le haïssez: dites-moi quel est
le moyen terme pour un homme d'esprit?

--Si monsieur le Procureur du Roi ne venait pas de se prononcer si
ouvertement contre l'immoralité des récits où la charte conjugale est
violée, je vous raconterais une vengeance de mari, dit Lousteau.

Monsieur de Clagny jeta ses dés d'une façon convulsive, et ne regarda
point le journaliste.

--Comment donc, mais une narration de vous, s'écria madame de La
Baudraye, à peine aurais-je osé vous la demander...

--Elle n'est pas de moi, madame, je n'ai pas tant de talent; elle me
fut, et avec quel charme! racontée par un de nos écrivains les plus
célèbres, le plus grand musicien littéraire que nous ayons, Charles
Nodier.

--Eh! bien, dites, reprit Dinah, je n'ai jamais entendu monsieur
Nodier, vous n'avez pas de comparaison à craindre.

--Peu de temps après le 18 brumaire, dit Lousteau, vous savez qu'il y
eut une levée de boucliers en Bretagne et dans la Vendée. Le premier
consul, empressé de pacifier la France, entama des négociations
avec les principaux chefs et déploya les plus vigoureuses mesures
militaires; mais, tout en combinant des plans de campagne avec les
séductions de sa diplomatie italienne, il mit en jeu les ressorts
machiavéliques de la police, alors confiée à Fouché. Rien de tout cela
ne fut inutile pour étouffer la guerre allumée dans l'Ouest. A cette
époque, un jeune homme appartenant à la famille de Maillé fut envoyé
par les Chouans, de Bretagne à Saumur, afin d'établir des intelligences
entre certaines personnes de la ville ou des environs et les chefs de
l'insurrection royaliste. Instruite de ce voyage, la police de Paris
avait dépêché des agents chargés de s'emparer du jeune émissaire à son
arrivée à Saumur. Effectivement, l'ambassadeur fut arrêté le jour même
de son débarquement; car il vint en bateau, sous un déguisement de
maître marinier. Mais, en homme d'exécution, il avait calculé toutes
les chances de son entreprise; son passe-port, ses papiers étaient si
bien en règle que les gens envoyés pour se saisir de lui craignirent
de se tromper. Le chevalier de Beauvoir, je me rappelle maintenant le
nom, avait bien médité son rôle: il se réclama de sa famille d'emprunt,
allégua son faux domicile, et soutint si hardiment son interrogatoire
qu'il aurait été mis en liberté sans l'espèce de croyance aveugle
que les espions eurent en leurs instructions, malheureusement trop
précises. Dans le doute, ces alguasils aimèrent mieux commettre un
acte arbitraire que de laisser échapper un homme à la capture duquel
le Ministre paraissait attacher une grande importance. Dans ces temps
de liberté, les agents du pouvoir national se souciaient fort peu de
ce que nous nommons aujourd'hui la _légalité_. Le chevalier fut donc
provisoirement emprisonné, jusqu'à ce que les autorités supérieures
eussent pris une décision à son égard. Cette sentence bureaucratique
ne se fit pas attendre. La police ordonna de garder très-étroitement
le prisonnier, malgré ses dénégations. Le chevalier de Beauvoir fut
alors transféré, suivant de nouveaux ordres, au château de l'Escarpe,
dont le nom indique assez la situation. Cette forteresse, assise sur
des rochers d'une grande élévation, a pour fossés des précipices; on
y arrive de tous côtés par des pentes rapides et dangereuses; comme
dans tous les anciens châteaux, la porte principale est à pont-levis
et défendue par une large douve. Le commandant de cette prison, charmé
d'avoir à garder un homme de distinction dont les manières étaient
fort agréables, qui s'exprimait à merveille et paraissait instruit,
qualités rares à cette époque, accepta le chevalier comme un bienfait
de la Providence; il lui proposa d'être à l'Escarpe sur parole,
et de faire cause commune avec lui contre l'ennui. Le prisonnier
ne demanda pas mieux. Beauvoir était un loyal gentilhomme, mais
c'était aussi par malheur un fort joli garçon. Il avait une figure
attrayante, l'air résolu, la parole engageante, une force prodigieuse.
Leste, bien découplé, entreprenant, aimant le danger, il eût fait
un excellent chef de partisans; il les faut ainsi. Le commandant
assigna le plus commode des appartements à son prisonnier, l'admit à
sa table, et n'eut d'abord qu'à se louer du Vendéen. Ce commandant
était Corse et marié; sa femme, jolie et agréable, lui semblait
peut-être difficile à garder; bref, il était jaloux en sa qualité
de Corse et de militaire assez mal tourné. Beauvoir plut à la dame,
il la trouva fort à son goût; peut-être s'aimèrent-ils! en prison
l'amour va si vite! Commirent-ils quelque imprudence? Le sentiment
qu'ils eurent l'un pour l'autre dépassa-t-il les bornes de cette
galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers les
femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqué sur ce point
assez obscur de son histoire: mais toujours est-il constant que le
commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires
sur son prisonnier. Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir,
abreuvé d'eau claire, et enchaîné suivant le perpétuel programme des
divertissements prodigués aux captifs. La cellule située sous la
plate-forme était voûtée en pierre dure, les murailles avaient une
épaisseur désespérante, la tour donnait sur le précipice. Lorsque le
pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité d'une évasion, il tomba
dans ces rêveries qui sont tout ensemble le désespoir et la consolation
des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent de grandes
affaires: il compta les heures et les jours, il fit l'apprentissage
du triste _état de prisonnier_, se replia sur lui-même, et apprécia
la valeur de l'air et du soleil; puis, après une quinzaine de jours,
il eut cette maladie terrible, cette fièvre de liberté qui pousse les
prisonniers à ces sublimes entreprises dont les prodigieux résultats
nous semblent inexplicables quoique réels, et que mon ami le docteur
(il se tourna vers Bianchon) attribuerait sans doute à des forces
inconnues, le désespoir de son analyse physiologique, mystères de la
volonté humaine dont la profondeur épouvante la science (Bianchon fit
un signe négatif). Beauvoir se rongeait le cœur, car la mort seule
pouvait le rendre libre. Un matin le porte-clefs chargé d'apporter la
nourriture du prisonnier, au lieu de s'en aller après lui avoir donné
sa maigre pitance, resta devant lui les bras croisés, et le regarda
singulièrement. Entre eux, la conversation se réduisait ordinairement à
peu de chose, et jamais le gardien ne la commençait. Aussi le chevalier
fut-il très-étonné lorsque cet homme lui dit:--Monsieur, vous avez
sans doute votre idée en vous faisant toujours appeler monsieur Lebrun
ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas, mon affaire n'est point
de vérifier votre nom. Que vous vous nommiez Pierre ou Paul, cela
m'est bien indifférent. A chacun son métier, les vaches seront bien
gardées. Cependant je sais, dit-il en clignant de l'œil, que vous êtes
monsieur Charles-Félix-Théodore, chevalier de Beauvoir et cousin de
madame la duchesse de Maillé...--Hein? ajouta-t-il d'un air de triomphe
après un moment de silence en regardant son prisonnier. Beauvoir,
se voyant incarcéré fort et ferme, ne crut pas que sa position pût
empirer par l'aveu de son véritable nom.--Eh! bien, quand je serais
le chevalier de Beauvoir, qu'y gagnerais-tu? lui dit-il.--Oh! tout est
gagné, répliqua le porte-clefs à voix basse. Écoutez-moi. J'ai reçu
de l'argent pour faciliter votre évasion; mais un instant! Si j'étais
soupçonné de la moindre chose, je serais fusillé tout bellement. J'ai
donc dit que je tremperais dans cette affaire juste pour gagner mon
argent. Tenez, monsieur, voici une clef, dit-il en sortant de sa poche
une petite lime, avec cela, vous scierez un de vos barreaux. Dam!
ce ne sera pas commode, reprit-il en montrant l'ouverture étroite
par laquelle le jour entrait dans le cachot. C'était une espèce de
baie pratiquée au-dessus du cordon qui couronnait extérieurement le
donjon, entre ces grosses pierres saillantes destinées à figurer les
supports des créneaux.--Monsieur, dit le geôlier, il faudra scier le
fer assez près pour que vous puissiez passer.--Oh! sois tranquille! j'y
passerai, dit le prisonnier.--Et assez haut pour qu'il vous reste de
quoi attacher votre corde, reprit le porte-clefs.--Où est-elle? demanda
Beauvoir.--La voici, répondit le guichetier en lui jetant une corde
à nœuds. Elle a été fabriquée avec du linge afin de faire supposer
que vous l'avez confectionnée vous-même, et elle est de longueur
suffisante. Quand vous serez au dernier nœud, laissez-vous couler tout
doucement, le reste est votre affaire. Vous trouverez probablement dans
les environs une voiture tout attelée et des amis qui vous attendent.
Mais je ne sais rien, moi! Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a
une sentinelle au _dret_ de la tour. Vous saurez ben choisir une nuit
noire, et guetter le moment où le soldat de faction dormira. Vous
risquerez peut-être d'attraper un coup de fusil; mais...--C'est bon!
c'est bon, je ne pourrirai pas ici, s'écria le chevalier.--Ah! ça se
pourrait bien tout de même, répliqua le geôlier d'un air bête. Beauvoir
prit cela pour une de ces réflexions niaises que font ces gens-là.
L'espoir d'être bientôt libre le rendait si joyeux qu'il ne pouvait
guère s'arrêter aux discours de cet homme, espèce de paysan renforcé.
Il se mit à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui suffit pour scier les
barreaux. Craignant une visite du commandant, il cacha son travail, en
bouchant les fentes avec de la mie de pain roulée dans de la rouille,
afin de lui donner la couleur du fer. Il serra sa corde, et se mit
à épier quelque nuit favorable, avec cette impatience concentrée et
cette profonde agitation d'âme qui dramatisent la vie des prisonniers.
Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier
les barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit à l'extérieur
sur le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer
qui restait dans la baie. Puis il attendit ainsi le moment le plus
obscur de la nuit et l'heure à laquelle les sentinelles doivent dormir.
C'est vers le matin, à peu près. Il connaissait la durée des factions,
l'instant des rondes, toutes choses dont s'occupent les prisonniers,
même involontairement. Il guetta le moment où l'une des sentinelles
serait aux deux tiers de sa faction et retirée dans sa guérite, à cause
du brouillard. Certain d'avoir réuni toutes les chances favorables à
son évasion, il se mit alors à descendre, nœud à nœud, suspendu entre
le ciel et la terre, en tenant sa corde avec une force de géant. Tout
alla bien. A l'avant-dernier nœud, au moment de se laisser couler à
terre, il s'avisa, par une pensée prudente, de chercher le sol avec
ses pieds, et ne trouva pas de sol. Le cas était assez embarrassant
pour un homme en sueur, fatigué, perplexe, et dans une situation où
il s'agissait de jouer sa vie à pair ou non. Il allait s'élancer. Une
raison frivole l'en empêcha: son chapeau venait de tomber, heureusement
il écouta le bruit que sa chute devait produire, et il n'entendit rien!
Le prisonnier conçut de vagues soupçons sur sa position; il se demanda
si le commandant ne lui avait pas tendu quelque piége: mais dans quel
intérêt? En proie à ces incertitudes, il songea presque à remettre la
partie à une autre nuit. Provisoirement, il résolut d'attendre les
clartés indécises du crépuscule; heure qui ne serait peut-être pas
tout à fait défavorable à sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit
de grimper vers le donjon; mais il était presque épuisé au moment où
il se remit sur le support extérieur, guettant tout comme un chat sur
le bord d'une gouttière. Bientôt, à la faible clarté de l'aurore, il
aperçut, en faisant flotter sa corde, une petite distance de cent pieds
entre le dernier nœud et les rochers pointus du précipice.--Merci,
commandant! dit-il avec le sang-froid qui le caractérisait. Puis,
après avoir quelque peu réfléchi à cette habile vengeance, il jugea
nécessaire de rentrer dans son cachot. Il mit sa défroque en évidence
sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire à sa chute;
il se tapit tranquillement derrière la porte et attendit l'arrivée du
perfide guichetier en tenant à la main une des barres de fer qu'il
avait sciées. Le guichetier, qui ne manqua pas de venir plus tôt qu'à
l'ordinaire pour recueillir la succession du mort, ouvrit la porte en
sifflant; mais, quand il fut à une distance convenable, Beauvoir lui
asséna sur le crâne un si furieux coup de barre que le traître tomba
comme une masse, sans jeter un cri: la barre lui avait brisé la tête.
Le chevalier déshabilla promptement le mort, prit ses habits, imita
son allure, et, grâce à l'heure matinale et au peu de défiance des
sentinelles de la porte principale, il s'évada.

Ni le Procureur du Roi, ni madame de La Baudraye ne parurent croire
qu'il y eût dans ce récit la moindre prophétie qui les concernât. Les
intéressés se jetèrent des regards interrogatifs, en gens surpris de la
parfaite indifférence des deux prétendus amants.

--Bah! j'ai mieux à vous conter, dit Bianchon.

--Voyons, dirent les auditeurs à un signe que fit Lousteau pour dire
que Bianchon avait sa petite réputation de conteur.

Dans les histoires dont se composait son fonds de narration, car
tous les gens d'esprit ont une certaine quantité d'anecdotes comme
madame de La Baudraye avait sa collection de phrases, l'illustre
docteur choisit celle connue sous le nom de La Grande Bretèche et
devenue si célèbre qu'on en a fait au Gymnase-Dramatique un vaudeville
intitulé _Valentine_. Aussi est-il parfaitement inutile de répéter ici
cette aventure, quoiqu'elle fût du fruit nouveau pour les habitants
du château d'Anzy. Ce fut d'ailleurs la même perfection dans les
gestes, dans les intonations qui valut tant d'éloges au docteur chez
mademoiselle des Touches quand il la raconta pour la première fois.
Le dernier tableau du Grand d'Espagne mourant de faim et debout dans
l'armoire où l'a muré le mari de madame de Merret, et le dernier mot de
ce mari répondant à une dernière prière de sa femme:--Vous avez juré
sur ce crucifix qu'il n'y avait là personne! produisit tout son effet.
Il y eut un moment de silence assez flatteur pour Bianchon.

--Savez-vous, messieurs, dit alors madame de La Baudraye, que l'amour
doit être une chose immense pour engager une femme à se mettre en de
pareilles situations?

--Moi qui certes ai vu d'étranges choses dans ma vie, dit monsieur
Gravier, j'ai été quasi témoin en Espagne d'une aventure de ce genre-là.

--Vous venez après de grands acteurs, lui dit madame de La Baudraye en
fêtant les deux Parisiens par un regard coquet, n'importe, allez.

--Quelque temps après son entrée à Madrid, dit le Receveur des
contributions, le grand-duc de Berg invita les principaux personnages
de cette ville à une fête offerte par l'armée française à la capitale
nouvellement conquise. Malgré la splendeur du gala, les Espagnols n'y
furent pas très-rieurs, leurs femmes dansèrent peu, la plupart des
conviés se mirent à jouer. Les jardins du palais étaient illuminés
assez splendidement pour que les dames pussent s'y promener avec
autant de sécurité qu'elles l'eussent fait en plein jour. La fête
était impérialement belle. Rien ne fut épargné dans le but de donner
aux Espagnols une haute idée de l'Empereur, s'ils voulaient le juger
d'après ses lieutenants. Dans un bosquet assez voisin du palais,
entre une heure et deux du matin, plusieurs militaires français
s'entretenaient des chances de la guerre, et de l'avenir peu rassurant
que pronostiquait l'attitude des Espagnols présents à cette pompeuse
fête.--Ma foi, dit le Chirurgien en chef du Corps d'armée où j'étais
Payeur Général, hier j'ai formellement demandé mon rappel au prince
Murat. Sans avoir précisément peur de laisser mes os dans la Péninsule,
je préfère aller panser les blessures faites par nos bons voisins les
Allemands; leurs armes ne vont pas si avant dans le torse que les
poignards castillans. Puis, la crainte de l'Espagne est, chez moi,
comme une superstition. Dès mon enfance, j'ai lu des livres espagnols,
un tas d'aventures sombres et mille histoires de ce pays, qui m'ont
vivement prévenu contre ses mœurs. Eh! bien, depuis notre entrée à
Madrid, il m'est arrivé d'être déjà, sinon le héros, du moins le
complice de quelque périlleuse intrigue, aussi noire, aussi obscure
que peut l'être un roman de lady Radcliffe. J'écoute volontiers mes
pressentiments, et dès demain je détale. Murat ne me refusera certes
pas mon congé, car, grâce aux services que nous rendons, nous avons
des protections toujours efficaces.--Puisque tu tires ta crampe,
dis-nous ton événement, répondit un colonel, vieux républicain qui, du
beau langage et des courtisaneries impériales, ne se souciait guère.
Le Chirurgien en chef regarda soigneusement autour de lui comme pour
reconnaître les figures de ceux qui l'environnaient, et, sûr qu'aucun
Espagnol n'était dans le voisinage, il dit:--Nous ne sommes ici que
des Français, volontiers, colonel Hulot. Il y a six jours, je revenais
tranquillement à mon logis, vers onze heures du soir, après avoir
quitté le général Montcornet dont l'hôtel se trouve à quelques pas du
mien. Nous sortions tous les deux de chez l'Ordonnateur en chef, où
nous avions fait une bouillotte assez animée. Tout à coup, au coin
d'une petite rue, deux inconnus, ou plutôt deux diables, se jettent
sur moi, m'entortillent la tête et les bras dans un grand manteau.
Je criai, vous devez me croire, comme un chien fouetté; mais le drap
étouffait ma voix, et je fus transporté dans une voiture avec la plus
rapide dextérité. Lorsque mes deux compagnons me débarrassèrent du
manteau, j'entendis ces désolantes paroles prononcées par une voix de
femme, en mauvais français:--Si vous criez, ou si vous faites mine
de vous échapper, si vous vous permettez le moindre geste équivoque,
le monsieur qui est devant vous est capable de vous poignarder sans
scrupule. Tenez-vous donc tranquille. Maintenant je vais vous apprendre
la cause de votre enlèvement. Si vous voulez vous donner la peine
d'étendre votre main vers moi, vous trouverez entre nous deux vos
instruments de chirurgie que nous avons envoyé chercher chez vous
de votre part; ils vous seront nécessaires, nous vous emmenons dans
une maison pour sauver l'honneur d'une dame sur le point d'accoucher
d'un enfant qu'elle veut donner à ce gentilhomme sans que son mari
le sache. Quoique monsieur quitte peu madame, de laquelle il est
toujours passionnément épris, et qu'il surveille avec toute l'attention
de la jalousie espagnole, elle a pu lui cacher sa grossesse, il la
croit malade. Vous allez donc faire l'accouchement. Les dangers
de l'entreprise ne vous concernent pas: seulement, obéissez-nous;
autrement, l'amant, qui est en face de vous dans la voiture, et qui
ne sait pas un mot de français, vous poignarderait à la moindre
imprudence.--Et qui êtes-vous? lui dis-je en cherchant la main de mon
interlocutrice dont le bras était enveloppé dans la manche d'un habit
d'uniforme.--Je suis la camériste de madame, sa confidente, et toute
prête à vous récompenser par moi-même, si vous vous prêtez galamment
aux exigences de notre situation.--Volontiers, dis-je en me voyant
embarqué de force dans une aventure dangereuse. A la faveur de l'ombre,
je vérifiai si la figure et les formes de cette fille étaient en
harmonie avec les idées que la qualité de sa voix m'avait inspirées.
Cette bonne créature s'était sans doute soumise par avance à tous les
hasards de ce singulier enlèvement, car elle garda le plus complaisant
silence, et la voiture n'eut pas roulé pendant plus de dix minutes
dans Madrid qu'elle reçut et me rendit un baiser satisfaisant. L'amant
que j'avais en vis-à-vis ne s'offensa point de quelques coups de pied
dont je le gratifiai fort involontairement; mais comme il n'entendait
pas le français, je présume qu'il n'y fit pas attention.--Je ne puis
être votre maîtresse qu'à une seule condition, me dit la camériste
en réponse aux bêtises que je lui débitais emporté par la chaleur
d'une passion improvisée à laquelle tout faisait obstacle.--Et
laquelle?--Vous ne chercherez jamais à savoir à qui j'appartiens.
Si je viens chez vous, ce sera de nuit, et vous me recevrez sans
lumière.--Bon, lui dis-je. Notre conversation en était là quand la
voiture arriva près d'un mur de jardin.--Laissez-moi vous bander les
yeux, me dit la femme de chambre, vous vous appuierez sur mon bras,
et je vous conduirai moi-même. Elle me serra sur les yeux un mouchoir
qu'elle noua fortement derrière ma tête. J'entendis le bruit d'une
clef mise avec précaution dans la serrure d'une petite porte par le
silencieux amant que j'avais eu pour vis-à-vis. Bientôt la femme de
chambre, au corps cambré, et qui avait du _meného_ dans son allure...

--C'est, dit le Receveur en prenant un petit ton de supériorité, un
mot de la langue espagnole, un idiotisme qui peint les torsions que
les femmes savent imprimer à une certaine partie de leur robe que vous
devinez...

--La femme de chambre (je reprends le récit du Chirurgien en Chef) me
conduisit, à travers les allées sablées d'un grand jardin, jusqu'à
un certain endroit où elle s'arrêta. Par le bruit que nos pas firent
dans l'air, je présumai que nous étions devant la maison.--Silence,
maintenant, me dit-elle à l'oreille, et veillez bien sur vous-même!
Ne perdez pas de vue un seul de mes signes, je ne pourrai plus vous
parler sans danger pour nous deux, et il s'agit en ce moment de vous
sauver la vie. Puis, elle ajouta, mais à haute voix:--Madame est dans
une chambre au rez-de-chaussée; pour y arriver, il nous faudra passer
dans la chambre et devant le lit de son mari; ne toussez pas, marchez
doucement, et suivez-moi bien de peur de heurter quelques meubles,
ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai arrangé. Ici l'amant
grogna sourdement, comme un homme impatienté de tant de retards. La
camériste se tut, j'entendis ouvrir une porte, je sentis l'air chaud
d'un appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme des voleurs en
expédition. Enfin la douce main de la fille m'ôta mon bandeau. Je me
trouvai dans une grande chambre, haute d'étage, et mal éclairée par une
lampe fumeuse. La fenêtre était ouverte, mais elle avait été garnie de
gros barreaux de fer par le jaloux mari. J'étais jeté là comme au fond
d'un sac. A terre, sur une natte, une femme dont la tête était couverte
d'un voile de mousseline, mais à travers lequel ses yeux pleins de
larmes brillaient de tout l'éclat des étoiles, serrait avec force sur
sa bouche un mouchoir et le mordait si vigoureusement que ses dents y
entraient; jamais je n'ai vu si beau corps, mais ce corps se tordait
sous la douleur comme une corde de harpe jetée au feu. La malheureuse
avait fait deux arcs-boutants de ses jambes, en les appuyant sur
une espèce de commode; puis, de ses deux mains, elle se tenait aux
bâtons d'une chaise en tendant ses bras dont toutes les veines étaient
horriblement gonflées. Elle ressemblait ainsi à un criminel dans les
angoisses de la question. Pas un cri d'ailleurs, pas d'autre bruit que
le sourd craquement de ses os. Nous étions là, tous trois, muets et
immobiles. Les ronflements du mari retentissaient avec une consolante
régularité. Je voulus examiner la camériste; mais elle avait remis
le masque dont elle s'était sans doute débarrassée pendant la route,
et je ne pus voir que deux yeux noirs et des formes agréablement
prononcées. L'amant jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de
sa maîtresse, et replia en double sur la figure un voile de mousseline.
Lorsque j'eus soigneusement observé cette femme, je reconnus, à
certains symptômes jadis remarqués dans une bien triste circonstance
de ma vie, que l'enfant était mort. Je me penchai vers la fille pour
l'instruire de cet événement. En ce moment, le défiant inconnu tira son
poignard; mais j'eus le temps de tout dire à la femme de chambre, qui
lui cria deux mots à voix basse. En entendant mon arrêt, l'amant eut un
léger frisson qui passa sur lui des pieds à la tête comme un éclair,
il me sembla voir pâlir sa figure sous son masque de velours noir.
La camériste saisit un moment où cet homme au désespoir regardait la
mourante qui devenait violette, et me montra sur une table des verres
de limonade tout préparés, en me faisant un signe négatif. Je compris
qu'il fallait m'abstenir de boire, malgré l'horrible chaleur qui me
desséchait le gosier. L'amant eut soif; il prit un verre vide, l'emplit
de limonade et but. En ce moment, la dame eut une convulsion violente
qui m'annonça l'heure favorable à l'opération. Je m'armai de courage,
et je pus, après une heure de travail, extraire l'enfant par morceaux.
L'Espagnol ne pensa plus à m'empoisonner en comprenant que je venais
de sauver sa maîtresse. De grosses larmes roulaient par instants sur
son manteau. La femme ne jeta pas un cri, mais elle tressaillait comme
une bête fauve surprise et suait à grosses gouttes. Dans un instant
horriblement critique, elle fit un geste pour montrer la chambre de
son mari; le mari venait de se retourner; de nous quatre elle seule
avait entendu le froissement des draps, le bruissement du lit ou des
rideaux. Nous nous arrêtâmes, et, à travers les trous de leurs masques,
la camériste et l'amant se jetèrent des regards de feu comme pour se
dire:--Le tuerons-nous s'il s'éveille? J'étendis alors la main pour
prendre le verre de limonade que l'inconnu avait entamé. L'Espagnol
crut que j'allais boire un des verres pleins; il bondit comme un chat,
posa son long poignard sur les deux verres empoisonnés, et me laissa le
sien en me faisant signe de boire le reste. Il y avait tant d'idées,
tant de sentiment dans ce signe et dans son vif mouvement, que je lui
pardonnai les atroces combinaisons méditées pour me tuer et ensevelir
ainsi toute mémoire de cet événement. Après deux heures de soins et de
craintes, la camériste et moi nous recouchâmes sa maîtresse. Cet homme,
jeté dans une entreprise si aventureuse, avait pris, en prévision d'une
fuite, des diamants sur papier: il les mit à mon insu dans ma poche.
Par parenthèse, comme j'ignorais le somptueux cadeau de l'Espagnol,
mon domestique m'a volé ce trésor le surlendemain, et s'est enfui
nanti d'une vraie fortune. Je dis à l'oreille de la femme de chambre
les précautions qui restaient à prendre, et je voulus décamper. La
camériste resta près de sa maîtresse, circonstance qui ne me rassura
pas excessivement; mais je résolus de me tenir sur mes gardes. L'amant
fit un paquet de l'enfant mort et des linges où la femme de chambre
avait reçu le sang de sa maîtresse; il le serra fortement, le cacha
sous son manteau, me passa la main sur les yeux comme pour me dire de
les fermer, et sortit le premier en m'invitant par un geste à tenir
le pan de son habit. J'obéis, non sans donner un dernier regard à
ma maîtresse de hasard. La camériste arracha son masque en voyant
l'Espagnol dehors, et me montra la plus délicieuse figure du monde.
Quand je me trouvai dans le jardin, en plein air, j'avoue que je
respirai comme si l'on m'eût ôté un poids énorme de dessus la poitrine.
Je marchais à une distance respectueuse de mon guide, en veillant sur
ses moindres mouvements avec la plus grande attention. Arrivés à la
petite porte, il me prit par la main, m'appuya sur les lèvres un cachet
monté en bague que je lui avais vu à un doigt de la main gauche, et
je lui fis entendre que je comprenais ce signe éloquent. Nous nous
trouvâmes dans la rue où deux chevaux nous attendaient; nous montâmes
chacun le nôtre, mon Espagnol s'empara de ma bride, la tint dans sa
main gauche, prit entre ses dents les guides de sa monture, car il
avait son paquet sanglant dans sa main droite, et nous partîmes avec
la rapidité de l'éclair. Il me fut impossible de remarquer le moindre
objet qui pût me servir à me faire reconnaître la route que nous
parcourions. Au petit jour je me trouvai près de ma porte et l'Espagnol
s'enfuit en se dirigeant vers la porte d'Atocha.--Et vous n'avez rien
aperçu qui puisse vous faire soupçonner à quelle femme vous aviez
affaire? dit le colonel au chirurgien.--Une seule chose, reprit-il.
Quand je disposai l'inconnue, je remarquai sur son bras, à peu près
au milieu, une petite envie, grosse comme une lentille et environnée
de poils bruns. En ce moment l'indiscret chirurgien pâlit; tous les
yeux fixés sur les siens en suivirent la direction: nous vîmes alors
un Espagnol dont le regard brillait dans une touffe d'orangers. En se
voyant l'objet de notre attention, cet homme disparut avec une légèreté
de sylphe. Un capitaine s'élança vivement à sa poursuite.--Sarpejeu,
mes amis! s'écria le chirurgien, cet œil de basilic m'a glacé.
J'entends sonner des cloches dans mes oreilles! Recevez mes adieux,
vous m'enterrerez ici!--Es-tu bête? dit le colonel Hulot. Falcon
s'est mis à la piste de l'Espagnol qui nous écoutait, il saura bien
nous en rendre raison.--Hé! bien, s'écrièrent les officiers en voyant
revenir le capitaine tout essoufflé.--Au diable? répondit Falcon, il
a passé, je crois, à travers les murailles. Comme je ne pense pas
qu'il soit sorcier, il est sans doute de la maison! il en connaît les
passages, les détours, et m'a facilement échappé.--Je suis perdu! dit
le chirurgien d'une voix sombre.--Allons, tiens-toi calme, Béga (il
s'appelait Béga), lui répondis-je, nous nous casernerons à tour de
rôle chez toi jusqu'à ton départ. Ce soir nous t'accompagnerons. En
effet, trois jeunes officiers qui avaient perdu leur argent au jeu
reconduisirent le chirurgien à son logement, et l'un de nous s'offrit
à rester chez lui. Le surlendemain Béga avait obtenu son renvoi en
France, il faisait tous ses préparatifs pour partir avec une dame à
laquelle Murat donnait une forte escorte; il achevait de dîner en
compagnie de ses amis, lorsque son domestique vint le prévenir qu'une
jeune dame voulait lui parler. Le chirurgien et les trois officiers
descendirent aussitôt en craignant quelque piége. L'inconnue ne put que
dire à son amant:--Prenez garde! et tomba morte. Cette femme était la
camériste, qui, se sentant empoisonnée, espérait arriver à temps pour
sauver le chirurgien. Diable! diable! s'écria le capitaine Falcon,
voilà ce qui s'appelle aimer! une Espagnole est la seule femme au monde
qui puisse trotter avec un monstre de poison dans le bocal. Béga resta
singulièrement pensif. Pour noyer les sinistres pressentiments qui le
tourmentaient, il se remit à table, et but immodérément, ainsi que ses
compagnons. Tous, à moitié ivres, se couchèrent de bonne heure. Au
milieu de la nuit, le pauvre Béga fut réveillé par le bruit aigu que
firent les anneaux de ses rideaux violemment tirés sur les tringles.
Il se mit sur son séant; en proie à la trépidation mécanique qui nous
saisit au moment d'un semblable réveil. Il vit alors, debout devant
lui, un Espagnol enveloppé dans son manteau, et qui lui jetait le
même regard brûlant parti du buisson pendant la fête. Béga cria:--Au
secours! A moi, mes amis! A ce cri de détresse, l'Espagnol répondit par
un rire amer.--L'opium croît pour tout le monde, répondit-il. Cette
espèce de sentence dite, l'inconnu montra les trois amis profondément
endormis, tira de dessous son manteau un bras de femme récemment coupé,
le présenta vivement à Béga en lui faisant voir un signe semblable
à celui qu'il avait si imprudemment décrit:--Est-ce bien le même?
demanda-t-il. A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, Béga reconnut
le bras et répondit par sa stupeur. Sans plus amples informations, le
mari de l'inconnue lui plongea son poignard dans le cœur.

--Il faut raconter cela, dit le journaliste, à des charbonniers, car
il faut une foi robuste. Pourriez-vous m'expliquer qui, du mort ou de
l'Espagnol, a causé?

--Monsieur, répondit le Receveur des contributions, j'ai soigné ce
pauvre Béga, qui mourut cinq jours après dans d'horribles souffrances.
Ce n'est pas tout. Lors de l'expédition entreprise pour rétablir
Ferdinand VII, je fus nommé à un poste en Espagne, et fort heureusement
je n'allai pas plus loin qu'à Tours, car on me fit alors espérer
la recette de Sancerre. La veille de mon départ, j'étais à un bal
chez madame de Listomère où devaient se trouver plusieurs Espagnols
de distinction. En quittant la table d'écarté, j'aperçus un Grand
d'Espagne, un _Afrancesado_ en exil, arrivé depuis quinze jours en
Touraine. Il était venu fort tard à ce bal, où il apparaissait pour
la première fois dans le monde, et visitait les salons accompagné
de sa femme, dont le bras droit était absolument immobile. Nous nous
séparâmes en silence pour laisser passer ce couple, que nous ne vîmes
pas sans émotion. Imaginez un vivant tableau de Murillo? Sous des
orbites creusés et noircis, l'homme montrait des yeux de feu qui
restaient fixes; sa face était desséchée, son crâne sans cheveux
offrait des tons ardents, et son corps effrayait le regard, tant il
était maigre. La femme! imaginez-la? non, vous ne la feriez pas vraie.
Elle avait cette admirable taille qui a fait créer ce mot de _meného_
dans la langue espagnole; quoique pâle, elle était belle encore; son
teint par un privilége inouï pour une Espagnole, éclatait de blancheur;
mais son regard, plein du soleil de l'Espagne, tombait sur vous comme
un jet de plomb fondu.--Madame, demandai-je à la marquise vers la fin
de la soirée, par quel événement avez-vous donc perdu le bras?--Dans la
guerre de l'indépendance, me répondit-elle.

--L'Espagne est un singulier pays, dit madame de La Baudraye, il y
reste quelque chose des mœurs arabes.

--Oh! dit le journaliste en riant, cette manie de couper les bras y est
fort ancienne, elle reparaît à certaines époques comme quelques-uns de
nos _canards_ dans les journaux, car ce sujet avait déjà fourni des
pièces au Théâtre Espagnol, dès 1570...

--Me croyez-vous donc capable d'inventer une histoire? dit monsieur
Gravier piqué de l'air impertinent de Lousteau.

--Vous en êtes incapable, répondit le journaliste.

--Bah! dit Bianchon, les inventions des romanciers et des dramaturges
sautent aussi souvent de leurs livres et de leurs pièces dans la vie
réelle que les événements de la vie réelle montent sur le théâtre et
se prélassent dans les livres. J'ai vu se réaliser sous mes yeux la
comédie de Tartuffe, à l'exception du dénoûment: on n'a jamais pu
dessiller les yeux à Orgon.

--Croyez-vous qu'il puisse encore arriver en France des aventures comme
celle que vient de nous raconter monsieur Gravier? dit madame de La
Baudraye.

--Eh! mon Dieu, s'écria le Procureur du Roi, _sur les dix ou douze
crimes saillants qui se commettent_ par année en France, il s'en trouve
la moitié dont les circonstances sont au moins aussi extraordinaires
que celles de vos aventures, et qui très-souvent les surpassent en
romanesque. Cette vérité n'est-elle pas d'ailleurs prouvée par la
publication de la _Gazette des Tribunaux_, à mon sens l'un des
plus grands abus de la Presse. Ce journal, qui ne date que de 1826
ou 1827, n'existait donc pas lors de mon début dans la carrière du
Ministère public, et les détails du crime dont je vais vous parler
n'ont été connus au delà du Département où il fut _perpétré_. Dans
le faubourg Saint-Pierre-des-Corps à Tours, une femme, dont le mari
avait disparu lors du licenciement de l'armée de la Loire en 1816
et qui naturellement fut pleuré beaucoup, se fit remarquer par une
excessive dévotion. Quand les missionnaires parcoururent les villes de
province pour y replanter les croix abattues et y effacer les traces
des impiétés révolutionnaires, cette veuve fut une des plus ardentes
prosélytes, elle porta la croix, elle y cloua son cœur en argent
traversé d'une flèche, et, long-temps après la mission, elle allait
tous les soirs faire sa prière aux pieds de la croix qui fut plantée
derrière le chevet de la cathédrale. Enfin vaincue par ses remords,
elle se confessa d'un crime épouvantable. Elle avait égorgé son mari
comme on avait égorgé Fualdès, en le saignant, elle l'avait salé, mis
dans deux vieux poinçons, en morceaux, absolument comme s'il