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Title: La bêtise humaine - (Eusèbe Martin)
Author: Noriac, Jules
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La bêtise humaine - (Eusèbe Martin)" ***

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LA BÊTISE HUMAINE



OUVRAGES DE M. JULES NORIAC

EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE

Le 101e Régiment, illustré de 85 gravures, 1 beau volume
in-8º (2e édit.)                                               4 fr.  50

La Vie en détail.--Le 101e Régiment, etc., 1 vol. grand
in-18, (35e édition)                                           1      »

Le Grain de sable, 1 vol. grand in-18 (8e édit.)               2      »

POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:

Le Capitaine Sauvage.

Eusèbe et Marguerite, nouvelle série de la _Bêtise Humaine_.


Paris.--Imp. de la Librairie Nouvelle, A. Bourdilliat, 15, rue
Breda.



JULES NORIAC

LA BÊTISE HUMAINE

(EUSÈBE MARTIN )

QUATORZIÈME ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A. BOURDILLIAT ET Ce, ÉDITEURS

Traduction et reproduction réservées.

1861



LA

BÊTISE HUMAINE



I


Lorsque Eusèbe eut atteint sa vingt-unième année, son père, M.
Martin, qui était un homme de bon sens, lui dit:

--Eusèbe, vous n'êtes plus un enfant, il est temps de vous
instruire. Vous n'aviez que huit ans lorsque vous perdîtes votre
mère, ma femme bien-aimée. Ce fut un grand malheur, car son cœur
aurait été pour vous un trésor d'affection. Cependant s'il était
permis de croire aux compensations dans les destinées humaines,
je penserais que cette perte, bien douloureuse sans doute, fut
compensée. Votre mère vous eût tant gâté si elle eût vécu, qu'à
l'heure où nous parlons, vous ne seriez même pas un homme.

J'ai été pour vous un père plein de sollicitude, souvenez-vous:
depuis le jour où votre mère est morte, je vous ai laissé libre
comme l'oiseau qui chante en ce moment sur le tilleul de la grande
porte. L'été je vous ai donné des vêtements frais, l'hiver des
vêtements chauds. Ma table a toujours été abondamment fournie:
comme je ne vous ai jamais dit que vous mangiez trop, l'idée de
trop manger ne vous est point venue. Je vous ai habitué à courir
les champs et à travailler avec les paysans, ce qui vous a rendu
fort et vigoureux.

En bonne morale, je ne vous devais pas autre chose. Néanmoins, je
vous ai appris à lire et à écrire. Je ne puis vous dire à quel
point je vous suis reconnaissant de n'avoir pas eu la tête dure;
au lieu de m'occuper six mois, vous m'eussiez ennuyé deux ans,
peut-être plus.

Quel est l'usage que vous avez fait du peu de savoir que je vous
ai donné? Je ne m'en préoccupe pas. J'ai laissé ma bibliothèque
entière à votre disposition parce que je sais que s'il n'est pas
de bons livres, il n'en est point de mauvais. Les ouvrages que
vous avez parcourus ont-ils formé ou déformé votre jugement? Je
m'en inquiète peu, parce que nul ne pouvant savoir où se trouve le
faux et où se cache le vrai, mes réflexions seraient probablement
à l'envers de la raison.

--Généralement les livres m'ennuient, interrompit Eusèbe; jusqu'à
présent je n'ai lu que les aventures d'un homme de mer nommé
Robinson Crusoé et celles de Télémaque, fils d'Ulysse.

--Tant mieux, reprit M. Martin; peut-être aussi tant pis. J'aime
mieux que vous vous soyez enthousiasmé pour _Robinson_ que pour
_Paul et Virginie_ ou _Faublas_. Mais il peut bien se faire que
je raisonne mal, parce qu'après tout _Paul et Virginie_, c'est
la tendresse; _Faublas_, c'est l'amour; _Robinson_, n'est que
l'égoïsme. Mais rien ne prouve que l'égoïsme, qui est un défaut,
ne vaille pas plus à lui seul que la tendresse et l'amour, qui
sont peut-être des qualités.

Maintenant, mon cher fils, recueillez-vous et m'écoutez: je vous
ai donné le jour, il ne faut ni m'en savoir gré ni m'en vouloir:
je n'ai fait qu'accomplir la loi naturelle. J'ai pourvu à vos
besoins, la société m'en faisait un devoir. Je viens de compter
une somme d'argent à un homme qui fait la traite des blancs, afin
que vous soyez exempté du service militaire, ce qui ne doit pas
vous empêcher de vous faire soldat plus tard si vous le jugez
convenable. Aujourd'hui j'ai pris chez mon notaire le bien de
votre mère; le voici; vous allez l'emporter. Voyez, il y a dans
cette ceinture quarante-huit morceaux de papier de la Banque de
France et cent pièces d'or. Chacun de ces morceaux de papier vaut
cinquante pièces d'or; chaque pièce d'or vaut vingt de ces pièces
blanches que je vous donne le dimanche quand vous allez jouer
avec les polissons du village sur la place de l'église. En tout
vous possédez cinquante mille francs, c'est-à-dire plus de pièces
de vingt sous que nous ne récoltons de pommes en dix ans. Vous
allez être riche pour les uns, pauvre pour les autres. Ne vous
occupez ni de ceux qui sont au-dessus de vous ni de ceux qui sont
au-dessous. Avec le revenu de cet argent vous avez de quoi vivre
jusqu'au jour, où, après avoir étudié et appris la vie, vous vous
déciderez à choisir une position. Si toutefois vous voulez vous
éviter les soins d'un placement, il vous suffira de ne dépenser
que dix francs par jour. De cette façon votre patrimoine durera
cinq mille jours, c'est-à-dire quelque chose comme quatorze ans.
Il y a gros à parier qu'au bout de ce laps de temps, je serai
mort, et vous deviendrez naturellement possesseur de notre domaine
de la Capelette, qui rapporte trois mille livres bon an mal an.

Je vous envoie à Paris, la ville civilisée par excellence. Jamais
vous n'aurez théâtre plus beau pour étudier le monde. Profitez-en.
Allez, Eusèbe, ne prenez pas le bien d'autrui: vous n'auriez pas
d'excuse, puisque vous possédez. Ne déguisez jamais la vérité:
le jeu n'en vaut pas la chandelle. Ne frappez point le faible,
mais ne le défendez pas: vous vous feriez deux adversaires.
Efforcez-vous de n'avoir point d'ennemis ni d'amis, ce qui est la
même chose; et maintenant adieu, mon enfant, voici la diligence.

Le jeune homme sauta au cou de son père et l'embrassa avec
effusion. M. Martin fut touché de cette étreinte qu'il n'attendait
pas de son fils. D'une voix émue il lui dit:

--Sois heureux, cher enfant, sois heureux.

Le jeune homme partit. Son père, s'étant mis à la fenêtre un
instant après, le regardait s'avancer sur la route.

--Eusèbe! lui cria-t-il, venez ici, je vous prie, et répondez:

Qui vous a donné l'idée de m'embrasser, et qui vous a enseigné
cette démonstration affectueuse?

--Père, répondit le jeune homme, il y a dix ans M. le curé
Jaucourt, qui est mort l'an dernier, m'ayant vu partager mon
pain avec l'idiot du Moustier, m'embrassa comme je viens de vous
embrasser quand vous avez partagé votre bien avec moi.

La diligence passait; d'un bond le jeune homme fut s'asseoir à
côté du postillon.

M. Martin ferma sa fenêtre et dit, en essuyant avec son mouchoir à
carreaux bleus et rouges une larme prête à tomber:

--Diables de prêtres! il faut toujours qu'ils mettent leur nez
dans les familles!



II


M. Martin n'était point un méchant homme ni un sot; c'était
le doute vivant, le doute incarné. Depuis quarante ans, il en
avait soixante, tous les événements de sa vie avaient trompé ses
prévisions.

Lorsqu'il dut se marier, il eut à choisir entre deux cousines
à lui, parfaitement élevées et d'une beauté égale. Il préféra
épouser celle vers laquelle il était le moins porté, parce qu'elle
était d'une santé plus robuste que sa sœur. Neuf ans après, elle
mourut et sa sœur chétive vivait encore.

Martin fut à moitié ruiné par un ami d'enfance pour lequel il eût
donné sa vie.

Un jour qu'il était absent, le feu prit à l'une de ses granges et
allait se communiquer à sa demeure, si un homme au péril de sa vie
n'eût coupé le toit attenant aux autres bâtiments. Cet homme était
Emmanuel Rigaud, son seul ennemi.

Fort instruit pour un campagnard et doué d'un certain bon sens,
il était considéré dans son pays comme un homme supérieur. En
étudiant beaucoup pour affermir une réputation dont il était fier,
il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il ne savait rien.

Le premier voyage qu'il fit à Paris resta gravé dans ses
souvenirs. C'était en septembre 1831: un matin qu'il était allé
respirer au jardin des Tuileries, un homme en chapeau gris, à la
figure noble et bienveillante, lia conversation avec lui.

--Vous êtes étranger? lui demanda-t-il.

--J'habite le Limousin, répondit Martin.

--Êtes-vous dans l'industrie?

--Non, dans l'agriculture.

--Je ne connais point votre pays, mais j'en ai entendu dire le
plus grand bien.

--C'est en effet un beau pays, repartit le campagnard; riche
et pittoresque, commerçant et fidèle, il ne lui manque qu'une
rivière...

--Mais la Vienne?

--La Vienne n'est pas navigable.

--Ne pourrait-on la canaliser?

--C'est là le rêve de tous les Limousins.

--Monsieur... comment vous nommez-vous?

--Martin.

--Eh bien, monsieur Martin, allez en paix, et dites à vos
compatriotes, qu'avant trois ans leur rivière sera navigable.

--Qui êtes-vous, demanda Martin, pour parler avec tant d'autorité?

L'homme au chapeau gris sourit légèrement, et répondit avec
simplicité:

--Je suis le roi des Français.

Comme si la foule, qui s'était amassée autour des deux causeurs,
n'eût attendu que cette parole, des cris mille fois répétés de
«Vive le roi!» se firent entendre. Elle entoura le royal promeneur
qui souriait aux uns, donnait sa main aux autres, avec une parole
de bienveillance pour tous.

--Voici un grand roi et voici un grand peuple, pensa Martin qui
retourna à la Capelette, non sans raconter à tout le département
son entrevue des Tuileries et les promesses du roi.

Dix-sept ans s'écoulèrent. Martin perdu d'ennui, vivant seul avec
son fils encore enfant, résolut de venir à Paris. A peine arrivé à
l'hôtel, il s'empressa de mettre son plus bel habit et il se dit
que, bien que le roi n'eût pas tenu sa promesse, il lui devait sa
première visite.--Je le verrai dans son jardin, pensait-il; il
sera moins embarrassé que si j'allais chez lui.

Aux Tuileries il trouva les portes encombrées; la foule la plus
singulière se pressait en criant contre les grilles.--Quel bon
peuple et quel amour pour son souverain! pensait le brave homme.

Des bandes de polissons couraient dans les rues en chantant:

      Mourir pour la patrie,
    C'est le sort le plus beau,
      Le plus digne d'envie.
          C'est le sort...

--Quelle jeunesse! quelle noble jeunesse! répétait le bon Martin
les larmes aux yeux.

Voyant qu'il ne pouvait aborder le jardin du côté de la rue de
Rivoli, il gagna la place de la Concorde. Comme il arrivait au
quai, une petite porte masquée dans le mur du jardin s'ouvrit
devant lui. Un vieillard vêtu d'une blouse bleue, sortait appuyé
sur le bras d'un autre vieillard.

--Monsieur Martin, dit-il au Limousin, aidez-moi, je vous prie, à
monter dans ce fiacre.

--Qui êtes-vous? je ne vous remets pas très-bien, dit le
provincial étonné.

--J'étais il y a une heure le roi des Français, répondit le
vieillard.

--Ah! sire, s'écria Martin, dominé par son idée, vous n'avez pas
fait canaliser la Vienne!

--C'est vrai, monsieur, j'ai manqué à ma promesse; vous voyez que
j'en suis cruellement puni!

Le fiacre s'éloigna. M. Martin resta cloué à sa place, il ne
comprenait plus. Des gens qui débouchèrent par la petite porte, le
tirèrent de sa rêverie.

--Le brigand a filé, disaient-ils.

--Il sera démoli avant d'être bien loin.

--Tant mieux.

--Pauvre roi! pauvre peuple! murmura le provincial. Et il reprit
le chemin de la Capelette, où il vécut dans la solitude. Son
esprit devint de plus en plus flottant. N'ayant personne pour
discuter, il prit l'habitude de controverser lui-même ses idées;
et le doute en toute chose s'empara de son esprit. Voilà pourquoi
il éleva son fils comme nous l'avons dit, ou plutôt pourquoi il ne
l'éleva pas du tout.



III


Le soir du même jour, Eusèbe arrivait au chemin de fer. Il
s'approcha du guichet et dit à l'employé:

--Je voudrais aller à Paris.

--Quelle place désirez-vous?

--Celle où l'on est le mieux.

--Cinquante-quatre francs, répondit l'employé.

Eusèbe sortit trois louis et reçut six francs de menue monnaie.

--Voilà, pensa-t-il, un homme fort supérieur; il n'a pas mis une
seconde pour compter ce qui me revenait.

--Et maintenant, demanda-t-il, pourriez-vous me dire, monsieur, où
je dois prendre la voiture?

--Le train, voulez-vous dire?

--Je ne sais si le véhicule qui doit me transporter se nomme
ainsi, répondit Eusèbe avec timidité.

--Véhicule! s'écria l'employé, qu'appelez-vous véhicule, je vous
prie? vous moquez-vous? Voici votre wagon; une autre fois tâchez
d'être poli, si c'est possible.

--Cet homme, se dit Eusèbe, n'est point un esprit supérieur, c'est
plus qu'un sot, c'est un ignorant.

Le voyage d'Eusèbe n'offrit aucun incident. Seul dans une
diligence de première classe, il ôta les coussins, les mit à
terre, et plaçant sa valise sous sa tête en manière d'oreiller, il
s'endormit jusqu'au jour d'un sommeil paisible.

Lorsqu'il s'éveilla, il avait passé Orléans; ses yeux mi-ouverts
se portèrent sur la campagne, et un cri d'admiration s'échappa de
sa poitrine.

--Oh! les belles terres, les belles campagnes! s'écria-t-il;
comme tout cela est admirablement cultivé! quels soins et quel
travail! Mon père avait raison; la civilisation n'a pas encore
pénétré dans les départements du centre. Il y a quinze heures
que j'ai quitté la Capelette, mais quelle différence! Pourquoi
le sol est-il si fécond ici, si aride là-bas? c'est pourtant la
même terre, mais ce n'est point la même industrie. Ici, point
d'immenses solitudes ni de terrains incultes; les champs sont
plus peuplés que nos villes, les bras abondent, les instruments
aratoires sont perfectionnés. Aussi quelle abondance, quelle
richesse! Tout le monde a l'air heureux et content; tout cela est
beau et grand!

Au moment où il faisait ces réflexions à haute voix, le train
ralentit sa marche. On approchait d'une station; Eusèbe observait
attentivement des gens groupés, attendant contre une barrière que
le convoi fût passé pour passer à leur tour. Le bruit fait par la
soupape de dégagement de la locomotive effraya un cheval attelé
à une charrette; la pauvre bête, saisie d'effroi, hennissait et
se dressait sur ses pieds de derrière; un homme armé d'un fouet
sortit d'un cabaret et se mit à frapper l'animal à tour de bras.
Plus il frappait, plus le cheval se cabrait. Enfin, brisant ses
traits, la bête furieuse s'élança contre la barrière qu'elle
frappa de sa tête, et tomba morte. L'homme vociférait comme un
charretier qu'il était.

--Certes, se disait Eusèbe, voilà qui est fort mal; le tort est à
l'homme, non à la bête; si l'homme n'eût pas abandonné le cheval,
le cheval n'aurait pas eu peur; si le cheval n'avait pas eu peur,
l'homme n'aurait pas songé à le frapper; si l'homme ne l'eût pas
frappé, le cheval ne serait pas mort. Cet homme est peut-être un
sauvage arrivé depuis peu parmi des gens policés. Cependant cela
n'est guère probable, puisqu'il parle presque correctement. Mon
père aurait-il raison, lorsqu'il dit que les extrêmes se touchent,
et que le dernier mot de la civilisation est peut-être le premier
de la barbarie?

Eusèbe en était là de ses réflexions, lorsque deux voyageurs
entrèrent dans le wagon qu'il occupait. Bien qu'on ne fût qu'aux
premiers jours de septembre, les deux nouveaux venus portaient des
casquettes et des bottes fourrées, de vastes cabans couvraient
leurs vêtements et leurs figures disparaissaient sous d'immenses
cache-nez de laine.

--Ma foi, dit l'un d'eux, voici l'hiver qui commence; il fait un
petit zéphir qui n'est pas gentil du tout. Si vous voulez, nous
allons en griller un pour nous mettre en appétit.

En écoutant ces paroles, Eusèbe fut en proie à une vive
curiosité. Les costumes hétéroclites de ses deux compagnons de
route lui donnaient à penser qu'il allait avoir à étudier des
voyageurs venant des rives les plus lointaines. A en juger par
leurs fourrures, la Moscovie devait leur avoir donné le jour.
En entendant parler «d'en griller un,» il s'était attendu à un
repas extraordinaire, et il s'apprêtait à être tout yeux et tout
oreilles pour approfondir les mœurs des étrangers que le hasard
jetait sur son chemin.

Au grand désappointement du jeune homme, le voyageur sortit des
cigares de sa poche et en alluma un, après en avoir offert à son
compagnon, puis à Eusèbe, qui avait refusé.

--Vous ne fumez pas, jeune homme? demanda-t-il.

--Non, monsieur.

--Bah! Quel âge avez-vous donc?

--Vingt-un ans passés.

--Vingt-un ans! et vous ne fumez pas? Mais d'où diable
sortez-vous, mon jeune ami?

--Je sors de la Capelette, un domaine, près de Saint-Brice, en
Limousin; je vais à Paris pour m'instruire, et je ne saurais être
votre ami, puisque je vous vois pour la première fois.

--Ne vous fâchez pas, jeune homme; je n'ai pas dit cela pour vous
blesser.

--Je le sais, dit Eusèbe; au contraire, vous m'offriez votre tabac
roulé. Je vous suis reconnaissant.

--Ah! vous êtes du pays de M. de Pourceaugnac? demanda le voyageur
qui n'avait pas encore parlé.

--Je ne le connais pas, répondit Eusèbe; mon père et moi vivions
fort retirés.

--Il est à mettre sous verre! s'écria le fumeur; il faut le faire
encadrer. Comment, jeune homme, vous ne connaissez pas le plus gai
des héros de Molière?

--Je ne suis jamais sorti de la Capelette, monsieur, et ma
condition ne me permet point de connaître des héros. J'ignore
même où Molière se trouve situé.

Les deux voyageurs partirent d'un immense éclat de rire.

--Messieurs, dit Eusèbe, lorsque l'hilarité de ses voisins eut
cessé, vous vous moquez de moi parce que je suis ignorant,
ce n'est point une bonne action, je vous assure. Vous m'avez
indiscrètement questionné, j'ai répondu; je pouvais me taire.
Remarquez, je vous prie, que vous vous êtes occupés de mes
affaires, et que je ne me mêlais pas des vôtres. Je ne vous ai
demandé ni d'où vous veniez, ni qui vous étiez; lorsque vous avez
ri de moi, j'aurais pu vous jeter par les fenêtres; je ne l'ai pas
fait.

--Par les fenêtres! Comme vous y allez, mon cher monsieur.

--Je l'aurais pu certainement, dit Eusèbe avec simplicité.

--Permettez, reprit le second voyageur; nous n'avons pas voulu
vous être désagréables. Vous avez la tête trop près du bonnet.
J'ai l'habitude de voyager beaucoup; voici dix ans que mon ami et
moi nous courons les routes. Chaque fois que nous nous trouvons
en compagnie, nous demandons, comme cela se fait, d'où on vient
et où l'on va. Ça fait passer le temps, et ça ne fait de mal à
personne.

--Ne voyagez-vous que pour cela? demanda Eusèbe.

--Quelle plaisanterie! Nous sommes voyageurs de commerce, nous
représentons deux des premières maisons de Paris.

--Quelle que soit ma simplicité, répondit le Limousin, je pense
qu'il n'y a pas à Paris de premières maisons, et qu'il ne saurait
y en avoir; puisque aussi bien les premières en arrivant du nord,
sont les dernières quand on vient du sud.

On arrivait à Paris. En descendant du wagon, Martin le fils
entendit l'un de ses voisins dire à l'autre:

--Je crois que ce gaillard-là nous a fait poser.

       *       *       *       *       *

Sa valise à la main, Eusèbe sortait de la gare, lorsqu'un cocher
lui cria:

--Voilà, bourgeois! Où faut-il vous conduire? où allez-vous, mon
bourgeois?

--Je ne sais, répondit Eusèbe!

--Ce n'est pas moi qui vous le dirai.

--Je ne vous l'ai pas demandé.

--Eh! dites donc, vous autres! ce monsieur qui ne sait pas où il
va; en voilà une bonne!

--De quoi vous mêlez-vous?

--Vas donc, fainéant, tu n'as pas le sou.

Le provincial allait répondre, lorsque le cocher, auquel un
voyageur venait de faire signe, s'éloigna rapidement.

--Voici un peuple qui me paraît assez mal entendre les lois de
l'hospitalité! pensa le fils de M. Martin; il vous interpelle pour
vous insulter; qu'est-ce que cela veut dire?



IV


Paris est le rêve de tous les provinciaux. Riches ou pauvres
veulent y venir, au moins une fois: les premiers pour y jouir de
la vie; les seconds pour essayer de s'enrichir. Nul ne peut se
figurer les désillusions de l'arrivant, parce que chacun s'imagine
Paris à sa manière. Pour quelques-uns la capitale est une grappe
de palais; pour d'autres, les maisons sont bâties d'or et de rubis.

Paris ne répond jamais à l'idée qu'on s'était faite de lui; pour
l'aimer et l'admirer il faut le connaître. Les Méridionaux
surtout font piteuse mine en abordant la capitale. Leur
imagination, plus vive que celle des gens du Nord,--oui, plus
vive!--a paré de mille façons la métropole. Comme pour les
punir de ces châteaux en pensée, le hasard les a de tout temps
fait entrer par l'endroit le plus laid de la ville. Avant
l'établissement du chemin de fer, les gens du Midi arrivaient
par la barrière d'Enfer; pour eux Paris avait l'air d'un bouge;
maintenant il n'a l'air de rien.

Eusèbe, son inévitable valise sous le bras, sortit de la gare
marchant droit devant lui.

Il vit la Seine qu'il trouva étroite; puis un pont qui lui sembla
mesquin. Tout à coup son regard se dérida, il venait d'apercevoir
le jardin du _Muséum_.

--A la bonne heure, dit-il, voilà une belle et vaste propriété;
le maître l'a fait cultiver d'une admirable façon. Il est fort
malheureux qu'il ait eu l'idée de placer un factionnaire à la
porte pour empêcher d'entrer; c'est ridicule. Il est vrai qu'il y
a, dit-on, beaucoup de voleurs dans cette immense ville.

Eusèbe Martin, s'approchant du dragon qui gardait le jardin sous
la forme débonnaire d'un fantassin, lui dit:

--Comment s'appelle, je vous prie, ce magnifique clos?

--Clos! répéta le soldat; connais pas.

--Je vous demande le nom de cet enclos?

--Enclos! inconnu au régiment.

--Pardon, reprit Eusèbe avec douceur; je vous demande, mon ami, le
nom de ce jardin que vous gardez si bien?

--Ah! ah! répondit le fils de Mars, fallait vous expliquer
_tégoriquement_, jène home; ça s'appelle le Jardin des Plantes.

--Merci, dit Eusèbe; mais en s'en allant il fit cette réflexion,
qui lui parut sensée:

--Jardin des Plantes, ceci n'est pas un nom. Tous les jardins
possèdent des plantes; les plantes naissent dans les jardins; et
un jardin qui n'aurait pas de plantes ne serait pas un jardin.
Évidemment ce soldat m'a trompé.

Avisant un vieillard à barbe blanche qui, assis sur un banc,
paraissait avoir affermé le soleil à l'heure, le jeune homme se
découvrit respectueusement et lui dit:

--Je suis étranger, monsieur, excusez ma demande, je désirerais
connaître le nom du superbe parc que voici.

--Monsieur, répondit le vieux bonhomme avec aménité, je suis
enchanté de pouvoir vous renseigner; l'établissement que vous
voyez derrière cette grille est le jardin du roi.

--Vous voulez dire de l'empereur?

--Je veux dire ce que je dis, et croyez-moi, monsieur, il sied mal
à un enfant de votre âge de vouloir mystifier un vieillard. Si
c'est pour cela que vous vous êtes arrêté, vous eussiez mieux fait
de passer tranquillement votre chemin.

Eusèbe Martin ne sachant que répondre, continua sa route en
pensant qu'il n'était vraiment pas heureux; depuis qu'il était
parti de la Capelette il tombait de Charybde en Scylla. L'employé
l'avait morigéné, les deux voyageurs avaient voulu le berner,
le cocher l'avait insulté, le soldat s'était moqué de lui, le
vieillard l'avait rudoyé, et il disait avec raison qu'il aurait
bien de la peine à apprendre la vie et que le peuple de Paris
n'était pas aussi civilisé qu'on le voulait bien dire.

Comme il en était là de ses raisonnements, il entendit des cris
stridents poussés par une femme; la foule s'assemblait près
d'elle, il fit comme la foule.

--Qu'a cette femme? demanda-t-il à son voisin.

--Son mari, répondit le spectateur, était un Auvergnat, marchand
de bric à brac, qui loua cette boutique il y a six mois; les
affaires n'ont pas été bonnes pour lui. Sa femme est une mégère,
son propriétaire un juif âpre au gain qui le voulait faire
expulser; le pauvre homme n'a pu supporter tant de misères, il
vient de se pendre. De ma place vous pourriez le voir se balancer
au bout de sa corde; on a été prévenir le commissaire.

Eusèbe étendit les bras, bouscula les curieux, et d'un bond
pénétra dans la boutique, son couteau à la main.

--Arrêtez, s'écrièrent les spectateurs.--Arrêtez, jeune homme;
vous allez vous faire une mauvaise affaire.--Attendez la
justice.--Ne touchez pas au pendu, c'est la loi; vous allez vous
faire une mauvaise affaire.

Sans écouter toutes ces remontrances, le jeune homme avait coupé
la corde et assis le pauvre suicidé sur une chaise; d'un revers
de main il avait repoussé la foule qui interceptait l'air, et à
genoux devant l'Auvergnat, il attendait avec anxiété que la vie
vînt à reparaître.

Tout à coup une rumeur se fit dans le groupe.

--Voilà le commissaire!--c'est M. Bézieux; place au commissaire.

Le magistrat s'avançait avec calme, son visage était bienveillant,
son regard perçant et doux se promenait sur la foule. Le
représentant de la loi arrivait lentement, mais sans ennui,
constater le sinistre qui venait de lui être dénoncé.

--Où est le suicidé? demanda le magistrat.

Le foule se tut un instant, paraissant hésiter entre le silence et
la délation. Cependant les mauvais instincts prenant le dessus,
trois ou quatre personnes s'écrièrent, en montrant Eusèbe:

--C'est ce jeune homme qui a coupé la corde; on n'a pas pu le
retenir.

--Il a bien fait, très-bien fait, dit le magistrat. Quoique plus
jeune que vous tous, il a donné une grande preuve de bon sens.
Sachez que c'est un absurde préjugé que celui qui fait croire
qu'il y a danger de porter secours à un suicidé ou à un homme
assassiné avant l'arrivée de la justice. Les magistrats viennent
constater le fait et voilà tout. Le devoir des citoyens est
d'empêcher par tous les moyens possibles la mort d'un de leurs
semblables. La tradition stupide qui fait supposer au vulgaire
qu'on ne doit point secourir un homme en danger, n'est cependant
pas sans fondement. Il est malheureusement arrivé au moyen âge,
et même avant et après, que quelques individus s'étant approché
pour assister des gens assassinés, furent pris eux-mêmes pour les
meurtriers et exécutés comme tels; mais aujourd'hui, au temps de
lumières où nous sommes, avec les immenses moyens d'action que lui
fournit l'administration, la justice ne peut pas se tromper: elle
ne se trompe plus.

--Je ne m'y fierais pas, marmota un chiffonnier qui avait assisté
avec le plus grand calme au drame dont la boutique avait été le
théâtre; je ne m'y fierais pas, certainement. Je ne dis pas que
la justice se trompe, mais je ne m'y fierais pas: on voit tant de
choses extraordinaires!

--Monsieur, dit le commissaire à Eusèbe, qui anxieux suivait
attentivement les mouvements convulsifs de l'Auvergnat; je
vous fais mon sincère compliment sur votre sang-froid en cette
circonstance.

--Il n'y a pas de quoi, répondit le fils de M. Martin assez
embarrassé.

--Je vous demande pardon, reprit le commissaire, qui se méprenait
sur la réponse du jeune homme; un homme, quel qu'il soit, est
toujours un homme; en cette qualité, il fait partie de cette
grande famille qu'on nomme l'humanité.

--Certainement, monsieur, vous avez bien raison, dit le jeune
homme, qui cherchait inutilement à trouver de la profondeur dans
la _prud'hommerie_ de l'officier ministériel; puis il ajouta: Cet
homme, monsieur, a été poussé dans son abominable action par la
pauvreté. Je désirerais lui venir en aide.

--Ce sentiment vous honore.

--Voici, reprit le jeune Limousin, un papier de la banque de
France qui vaut cinquante louis, et chaque louis, comme vous devez
le savoir, vaut vingt pièces de vingt sous. Veuillez le remettre à
cet homme, mais à la condition qu'il ne recommencera que lorsqu'il
n'aura plus d'argent. Il est probable que lorsque ce moment
arrivera, Dieu, qui m'a placé sur son chemin pour le sauver,
pourvoira de nouveau à sa destinée.

Le magistrat regardait attentivement Eusèbe. Sa mise plus que
simple, la façon avec laquelle il s'exprimait, sa timidité, ses
gestes, et jusqu'à la ceinture qui renfermait son trésor, jetèrent
le fonctionnaire dans une perplexité qu'il ne cherchait pas à
cacher. Cet honorable magistrat, qui, par les habitudes de sa
profession, savait juger les hommes du premier coup d'œil, ne se
rendait pas un compte exact de l'être singulier qu'il avait devant
lui. Le greffier, qui comprenait ce qui se passait dans le cerveau
du commissaire, n'était guère plus avancé que son supérieur.
Cependant, comme un murmure bienveillant et quelques paroles
laudatives en faveur du jeune homme couraient dans le cercle, le
fonctionnaire pensa qu'il serait peu digne de ne pas faire un
petit discours. S'adressant tantôt à la foule, tantôt à Eusèbe, il
dit:

--Certes, s'il est beau et rare de joindre le sang-froid et la
raison à la jeunesse, il n'est pas moins honorable d'y ajouter
la philanthropie. Non-seulement vous avez voulu sauver cet homme
et vous l'avez sauvé, mais vous voulez, dans une intention que
j'appellerai sublime, assurer l'existence qu'il vous doit. De tels
actes, monsieur, honorent trop celui qui les commet pour qu'il
soit besoin de l'en remercier; il en trouve le payement dans son
cœur, et la conscience du bien qu'il a fait est sa récompense.
Permettez-moi donc, monsieur, de vous demander votre nom, afin
qu'il soit connu de l'administration supérieure, qui sait
apprécier tous les dévouements.

--Je me nomme Eusèbe Martin.

--Seriez-vous parent de M. Martin du tribunal de commerce?

--Je ne le crois pas; j'arrive du Limousin. Je ne connais personne
à Paris.

--Vous êtes bien jeune?

--Vingt-un ans.

--A la bonne heure; car si vous n'étiez pas majeur, je ne pourrais
accepter votre don.

--Je ne sais pas, dit Eusèbe.

Le commissaire regarda son greffier avec étonnement.

--Avez-vous une profession?

--Non. Je suis venu à Paris pour admirer la civilisation et
étudier la vie.

--Étudier la vie, dit le greffier, qui avait le mot pour rire; ce
n'est pas un médecin.

Le commissaire se perdait en conjectures.

--Que fait votre père? reprit-il.

--Mon père, monsieur, habite la Capelette; par profession, il
cherche dans la vie où se trouve le faux et où se trouve le vrai.

--Veuillez me suivre, reprit sèchement le fonctionnaire en faisant
signe à la foule de s'écarter.

Eusèbe s'inclina sans répondre, et marcha à côté du commissaire,
ce qui lui permit d'entendre le greffier dire à son patron:

--Le pauvre garçon est fou à lier.

A quoi le patron répondit:

--Ce n'est pas difficile à voir.

Eusèbe se sentit rougir, non de crainte, mais de honte; il pensa
qu'on le prenait pour un fou parce qu'il était ignorant de toutes
choses.

Ce départ inattendu fut interprété de différentes manières par les
curieux qui n'avaient pas entendu le dialogue.

--On va peut-être lui donner la croix, dit un naïf commissionnaire.

--La croix! plus souvent que c'est les commissaires qui donnent la
croix maintenant! reprit un vaurien en blouse blanche.

--Pourquoi pas?

--Parce que c'est pas en leur pouvoir.

--Il aurait bien assez de pouvoir pour te faire ficher dedans,
peut-être, mauvais polisson.

--La belle malice!

--Voyez-vous? dit une femme coiffée d'un mouchoir, voyez-vous? il
a commencé par dire qu'il avait bien fait de couper la corde, et,
pour changer, il l'emmène tout de même.

--Fallait pas qu'il y _aille_.

Un quart d'heure après, naturellement, un médecin fendit la foule
en criant:

--Où est le malade?

Le malade était dans un coin, à ruminer un moyen pour se faire
donner les mille francs par le commissaire à l'insu de sa femme.

La femme avait suivi le commissaire, dans l'espoir de toucher
l'argent sans son mari.



V


A la porte du commissariat, le greffier pria civilement Eusèbe
de passer devant et l'introduisit dans une pièce coupée en deux
par une grille illustrée de rideaux verts en lustrine. Les murs
décrépits étaient chargés de dessins noirs exécutés par des
administrés et de jeunes filous qui avaient charmé les longueurs
de l'attente en cultivant les beaux-arts. Un jour douteux,
filtrant par une fenêtre sur la cour, éclairait assez mal un
bureau de bois blanc peint en noir, sur lequel gisaient des
papiers timbrés qui semblaient avoir la jaunisse. Deux employés
portant des sous-manches, ainsi nommées parce qu'elles se portent
sur les autres, griffonnaient placidement. Eusèbe, qui trouvait
cet ensemble médiocre, demanda au greffier:

--Est-ce là, monsieur, ce qu'on nomme le formidable appareil de la
justice?

Le chien du commissaire sourit et répondit en le regardant avec
une bienveillance mêlée de compassion:

--Non, monsieur, la justice, c'est au Palais; ici, c'est comme qui
dirait un laboratoire où on lui mâche les morceaux.

--Je ne comprends pas, dit le jeune homme.

--Ça ne fait rien, dit le greffier, vous comprendrez plus tard,
il faut l'espérer. Voici monsieur le commissaire qui revient;
asseyez-vous et répondez.

--Vous m'avez dit que vous vous appeliez Eusèbe Martin? demanda le
fonctionnaire.

--Oui, monsieur.

--Comment avez-vous quitté la maison paternelle?

--En prenant la voiture des Pénicault jusqu'à Vierzon.

Le commissaire de police et son clerc échangèrent un regard
significatif.--Écrivez les réponses, dit M. Bézieux au greffier.

--Avez-vous un passe-port?

--Je ne sais pas ce que c'est.

--Écrivez aussi cette réponse. Dites-moi, encore une fois, ce que
vous venez faire à Paris?

--Je vous l'ai dit, étudier la civilisation.

--Pour quoi faire?

--Mais... pour être... civilisé.

--Ah! très-bien. Avez-vous, outre ces mille francs, des moyens
d'existence?

--En dépensant dix francs par jour, j'ai de quoi vivre cinq mille
jours, à peu près quatorze ans. Voici mon argent.

--Très-bien. Connaissez-vous quelqu'un à Paris?

--Oui, quatre personnes: un cocher qui m'a insulté, un militaire
qui s'est moqué de moi, un vieillard qui m'a gourmandé, et
l'Auvergnat que j'ai dépendu.

--Cela ne suffit pas, dit le magistrat; votre âge, l'incohérence
de vos réponses, la somme considérable dont vous êtes
porteur, tout me fait un devoir de vous retenir jusqu'à plus
amples informations. Ne vous inquiétez pas, vous serez traité
convenablement, et avant peu, je l'espère, rendu à la liberté et à
votre famille.

--Je ne suis pas pressé, ce sera quand il vous plaira.

Depuis un instant le commissaire retournait ses poches sans
résultat.

--J'ai perdu mon mouchoir, dit-il à son clerc; en vous en allant,
passez donc chez ces gens, voir s'ils ne l'ont pas trouvé.

--C'est inutile, monsieur, lui dit Eusèbe; j'ai vu un enfant le
prendre dans votre poche et se sauver.

--Et vous ne m'avez pas averti! s'écria M. Bézieux.

--A moins d'un événement extraordinaire, je ne me mêle que le
moins possible des affaires des autres. Voulez-vous me permettre
de vous en offrir un?

Sans attendre une réponse, le jeune homme déboucla sa valise et
en sortit un mouchoir qu'il offrit avec civilité au commissaire,
qui le refusa.

--Merci, dit celui-ci, je vais en envoyer chercher un. Quel est ce
papier qui vient de tomber de votre valise?

--Mon port-d'armes.

--Un permis de chasse! vous avez un permis de chasse? que ne le
disiez-vous tout de suite? Voyons.

--Voilà; vous ne me l'aviez pas demandé.

M. Bézieux tourna et retourna le papier, examina attentivement
le signalement. Comme Eusèbe avait deux signes noirs sur la joue
gauche, la vérification était facile.

--Mon jeune ami, reprit le magistrat, mille pardons de mes
questions. J'ai dû agir comme je l'ai fait; vous êtes en règle,
je n'ai plus rien à dire. Allez, vous êtes libre. Avec votre
inexpérience de la vie, vous serez à coup sûr dupé. Souvenez-vous
de moi, et venez me voir dans les moments critiques.

--Monsieur, répondit Eusèbe, vous êtes trop bon, je suis bien
votre serviteur. Et il se retira lentement comme un homme en
proie à de grandes et sérieuses réflexions. Dans l'escalier: il
s'arrêta un instant, puis, tout haut, comme si quelqu'un l'eût
écouté, il s'écria:

--Voici une chose singulière et certainement indéfinissable: cet
homme qui se dit justicier, me voit faire deux bonnes actions, et
il m'arrête en disant que je suis fou; il ne me trouve sage qu'en
voyant mon permis de chasse. Or, mon permis de chasse aurait dû
au contraire l'affermir dans son idée, et lui faire croire que
j'étais fou véritablement, car j'ai fait une grande folie le jour
où j'ai été assez bête pour donner vingt-cinq francs au maire du
Moustier, afin d'avoir le droit de tuer des oiseaux qui ne sont
pas à lui.



VI


Eusèbe, plongé dans ses réflexions, marcha près de deux heures,
regardant à droite et à gauche sans trop bien voir. Le hasard
l'avait conduit sur la place de la Bastille: son étonnement fut
grand lorsqu'il jeta les yeux sur la colonne de Juillet. Cette
immense tour de bronze l'étonnait, il ne pouvait se rendre compte
de son utilité; il eût volontiers demandé à un passant quelques
renseignements, mais il se souvint que ses questions ne lui
réussissaient pas. Il s'approcha et examina attentivement les
inscriptions.

--Voilà qui est singulier, pensa-t-il, on élève des monuments à la
mémoire des citoyens morts pour la liberté; est-il possible qu'en
1830, époque peu éloignée de la nôtre, il ait pu se trouver en
France, au cœur de la civilisation, des gens voulant attenter à la
liberté? ceci me paraîtrait invraisemblable si ce n'était gravé
là. Quels esprits chagrins et abandonnés de Dieu ont pu songer à
ravir la liberté de l'homme, c'est-à-dire son seul bien? Il y a là
un événement insolite que je saurai un jour en lisant les auteurs
qui ont écrit touchant les choses de l'histoire.

Eusèbe cessa de penser à la liberté des peuples, parce qu'il
avait faim. La faim est aux bons instincts ce que l'araignée est
aux mouches. Il marcha le nez au vent, espérant voir une plaque
de tôle se balançant dans l'espace, et portant cette fallacieuse
légende: _ici l'on donne à boire et à manger_, comme il en avait
vu sur les routes; il commençait à désespérer de rencontrer ce
qu'il cherchait, lorsque le mot magique _dîner_, frappa ses
regards. Alors, il se prit à considérer la façade bénie où ce mot
se trouvait dix fois répété, et il lut:

    RESTAURANT BROCHON.

    _Dîners à 2 francs; déjeuners à 1 franc 25._

Il s'élança vers la porte, mais entra humblement, et fut s'asseoir
à la table la plus voisine de la fenêtre, afin de satisfaire en
même temps son estomac et sa curiosité.

--Que servirai-je à monsieur? lui demanda un garçon.

--Ce que vous voudrez, répondit Eusèbe Martin; élevé à la
campagne, je ne suis pas difficile.

--Monsieur veut-il, après le potage, un filet sauté madère?

--Comme il vous plaira.

--Moi, monsieur, ça m'est égal, si vous préférez un rognon sauté?

--Je n'ai pas de préférence.

--Un foie de veau bourgeoise?

--Cela m'est indifférent.

--Moi aussi; nous avons encore, biftecks, côtelettes, fricandeau
chicorée, noix de veau à l'oseille, fricassée de poulet, civet
de lièvre, perdrix aux choux, choucroute garnie, vol-au-vent
financière, abatis, chapon au riz, bœuf mode, poulet rôti, gigot?

Dans cette kyrielle de mots que le garçon avait déroulé avec une
incomparable vélocité, le jeune Martin n'en avait retenu qu'un, et
s'y était cramponné.

--Donnez-moi une côtelette, dit-il.

--Comment la désirez-vous? Voulez-vous une côtelette nature,
panée, à la soubise, sauce-Robert, aux pommes frites ou sautées,
saignante ou grillée?

--Au diable! s'écria Eusèbe, je la veux sur le gril.

--Côtelette nature, bien monsieur, dit le garçon. Et il se mit à
crier: chef! une côte nature, une!

--Voici un domestique bizarre, se dit le jeune homme; et il se mit
à manger avec son appétit de vingt ans. Après la côtelette, le
garçon essaya de reprendre sa nomenclature, mais Eusèbe l'arrêta.

--Donnez-moi, lui dit-il une autre côtelette?

--Vous ne préférez pas un saumon sauce aux câpres, une truite de
rivière, une écrevisse bordelaise, une barbue fines herbes, une
sole normande, une...

--Je préfère une autre côtelette.

--Très-bien, monsieur. Chef! une côtelette nature, une!

--Le chef est sourd certainement, pensa Eusèbe; c'est une
infirmité désagréable pour lui et pour les autres. Après la
seconde côtelette, Eusèbe en demanda une troisième, puis un
morceau de fromage. Pendant qu'il grignotait son dernier croûton
de pain en buvant un verre d'eau, un grand mouvement se fit dans
l'établissement; tous les consommateurs se mirent aux fenêtres.
Le provincial qui flairait quelque bonne curiosité, regarda
attentivement. Son espoir fut trompé, rien d'extraordinaire ne
frappa d'abord sa vue; des piétons, des voitures, et voilà tout.
Cependant, un fourgon hermétiquement fermé et escorté par quatre
gendarmes, attira son attention. Le fourgon passé, chacun se remit
en place, et les conversations devinrent bruyantes.

--C'est malheureux sans doute, disait un gros monsieur à cravate
blanche; mais on ne saurait trop punir l'anarchie ni saper le
désordre dans sa base primitive et permanente.

--Pauvres gens! disait une jeune femme; ils ont des sœurs et des
mères qui pleurent!

--Et des maîtresses, ajouta avec amertume un consommateur dont la
petite vérole avait ravagé les traits.

La jeune femme se tourna vers lui et le regardant fixement, elle
répondit:

--Oui, monsieur, ils ont des maîtresses.

--Pauvres gens! ils ne reverront peut-être plus leur pays.

--La vie est longue.

--Tant qu'on n'est pas mort, il y a de l'espoir.

Eusèbe était désespéré, il ne comprenait pas un mot de tout ce
qui se disait autour de lui et n'osait interroger personne.
Son voisin, homme à la figure rude et basanée, vint le tirer
d'embarras.

--Que ces êtres-là sont absurdes avec leurs absurdes réflexions!

--Je ne saurais le dire, monsieur; j'ignore de qui ils veulent
parler, répondit le provincial.

--Des transportés qui viennent de passer.

--Oserais-je vous demander ce qu'on entend par transportés?

--Mais de pauvres diables qu'on exile.

--Pourquoi?

--Parce qu'ils ont voulu combattre pour la liberté, dit tout bas
le voisin. Et prenant son chapeau il sortit en jetant un regard de
défi à l'assemblé, qui n'y fit pas la moindre attention.

Eusèbe Martin sortit à son tour.

Il n'avait pas passé la porte qu'il entendit le garçon s'écrier:

--En voilà un _toqué_, par exemple!

Sans s'inquiéter de cette insulte dont il ne saisissait pas le
sens, il fut s'asseoir sur un des bancs du boulevard du Temple.
Ce qu'il pensa nul ne pourrait le dire, mais lorsque deux heures
après il se leva, on aurait pu l'entendre murmurer:

--L'on élève des monuments à la mémoire des citoyens morts pour
la liberté et l'on chasse ceux qui veulent combattre pour elle.
Cela ne me paraît pas logique, à moins pourtant qu'il n'y ait deux
libertés différentes, une bonne et une mauvaise.



VII


La nuit était venue, Eusèbe s'en était peu inquiété. Il avait
entendu dire qu'à Paris on faisait du jour la nuit, qu'à minuit
Paris était plus brillant qu'à midi, et bien d'autres absurdités.
En voyant s'allumer des milliers de becs de gaz avec une étonnante
rapidité, il avait pensé que toutes ces phrases de la province
étaient des vérités. Mais quand le pauvre garçon, qui avait mis
deux heures pour trouver un restaurant, voulut se mettre en quête
d'un gîte, il s'aperçut que le gaz n'avait rien de commun avec
le soleil. Malgré toute l'attention qu'il mettait à lire les
enseignes, il ne pouvait arriver à y trouver le mot _auberge_.

Son inquiétude était grande. Il venait de remarquer une horloge
dont les aiguilles indiquaient dix heures et demie. Jamais il ne
s'était couché si tard.

Il avait fort envie de s'informer, de demander au premier passant
où il pourrait trouver un lit; mais ses mésaventures du matin lui
revenaient sans cesse à la mémoire. Il comprit cependant qu'il
n'avait pas d'autre parti à prendre, et résolut de s'adresser à la
première femme qui passerait près de lui.

--Une femme, pensait-il, sera plus douce et meilleure qu'un homme,
et comme à cet instant une dame sortait d'une maison, il lui dit:

--Permettez, madame, à un étranger fort embarrassé, de vous
demander un renseignement.

La dame passa sans répondre.

--Je me suis mal adressé, se dit le provincial; cette personne
est à coup sûr une grande dame au cœur sec et altier; que ne
m'adressais-je plutôt à celle-ci, qui a l'air d'une ouvrière.

--Madame, dit-il à une femme en bonnet qui le coudoyait, un
renseignement, je vous prie?

--Voilà une heure bien choisie, ma foi! pour faire des questions;
que voulez-vous? répondit l'ouvrière.

--Enseignez-moi, s'il vous plaît, un endroit où je pourrais
coucher cette nuit?

--Passez votre chemin, insolent. Pour qui me prenez-vous, mal
élevé que vous êtes! A d'autres, espèce de mal bâti! laissez-moi
tranquille ou je vais vous faire arrêter. Ça ne sera pas long.

Cette réponse fut le dernier coup porté au pauvre Limousin. Il
sentit que ses jambes allaient se dérober sous lui. Il se laissa
tomber sur une marche de pierre et se demanda ce qu'il allait
devenir.

Eusèbe était doué d'une nature forte. Aucun danger ne l'eût
effrayé, mais cette solitude au milieu de la foule l'épouvantait;
il sentait son cœur grossir et ses yeux se mouiller de larmes.

--Êtes-vous malade, monsieur? lui demanda un homme qui fermait un
magasin.

--Non, répondit-il, mais je n'en vaux guère mieux.

--Auriez-vous faim?

--Non.

--Manquez-vous d'argent?

--Non.

--Alors qu'avez-vous?

--J'ai, dit Eusèbe en se levant--la sympathique curiosité d'un
homme venait de lui rendre la force et le courage--j'ai, que je
suis arrivé ce matin de mon pays, et déjà un cocher m'a insulté,
un soldat s'est moqué de moi, un vieillard m'a gourmandé, un
commissaire de police a voulu m'arrêter, il me croyait fou, parce
que j'avais dépendu un Auvergnat; un garçon de restaurant m'a
appelé _toqué_, une grande dame n'a point daigné me répondre, et
une femme du peuple à laquelle je demandais de m'indiquer une
auberge, m'a dit mille sottises; si bien que je me demande si
vraiment je suis fou, ou si croyant venir dans un pays civilisé,
je ne suis pas tombé au milieu de hordes sauvages.

Le marchand lui répondit:

--Il y a peut-être du vrai dans ces deux suppositions. Entrez
vous asseoir un instant, nous causerons, et je vous aiderai à vous
reconnaître.

--Homme généreux, reprit Eusèbe, soyez béni; Dieu, j'en suis sûr,
vous tiendra compte de votre bonne action, et si jamais vous ou
votre fils allez vers les rives lointaines, il vous préparera un
gîte sous une tente hospitalière.



VIII


--Je ne suis pas marié; partant, je n'ai pas de fils. Si j'en
avais un, je ne le ferais pas voyager, répondit l'homme. Pour moi,
je n'irai jamais plus loin que Versailles, où je vais me retirer.
J'y trouverai à coup sûr, une tente hospitalière, car j'ai dix
mille francs de rente. Enfin, je ne suis pas un homme généreux; je
suis marchand de porcelaines.

--Il n'est point de sot métier, dit sentencieusement Eusèbe Martin.

--Je vous ai fait entrer, continua le commerçant, parce que j'ai
reconnu à votre accent que vous étiez un compatriote. Je suis de
Rochechouart; je me nomme Lansade.

Martin fils raconta son voyage, et en détailla les motifs au
marchand, qui ne les comprit pas.

--Ce que je vois de plus clair en tout ceci, c'est que M. Martin,
votre papa--je l'ai bien connu--a voulu vous faire voir _du pays_.
C'est bien naturel. Un jeune homme doit connaître la vie.

--C'est cela, dit le jeune homme.

--Seulement, continua Lansade, il aurait dû vous donner des
lettres de recommandation pour quelques amis, qui se seraient fait
un plaisir de vous piloter.

--Mon père n'a pas d'amis.

--Par le temps qui court, c'est une bonne chose. Cependant, on a
toujours quelques connaissances; on ne peut pas vivre comme un
ours.

--Mon père vit comme un philosophe.

--C'est la même chose, dit Lansade. Maintenant, puisque votre
bonne étoile vous a conduit devant ma porte, je veux vous être
utile. Prenez d'abord ces cartes où se trouve mon adresse; ne les
égarez pas. Je vais fermer mon magasin et vous mener chez Mme
Morin, une dame qui loue des chambres: c'est une brave femme, qui
aura bien soin de vous. Je ne suis pas fâché de lui amener une
pratique; je rendrai service à deux personnes.

--Vous êtes vraiment bon, monsieur, dit le jeune Martin; je ne
puis vous dire combien je vous suis obligé.

--Il n'y a pas de quoi. Attendez que j'aie fermé mon magasin, et
nous partirons.

--Voulez-vous que je vous aide? demanda Eusèbe.

--Par exemple, je n'ai que trois volets à placer. Voici tantôt
vingt-cinq ans que je les mets le soir et les ôte le matin. Vous
comprenez que j'ai eu le temps de m'y faire.

Lansade se mit à transporter un à un ses contrevents.

Eusèbe était un tout autre homme. Une heure dans une boutique lui
avait suffi: il ne pensait plus.

Pourtant, au bout d'un instant, étonné de ne pas voir revenir le
marchand, il s'avança sur le pas de la porte. Lansade regardait
ses volets et paraissait atterré.

--Voilà encore une belle affaire! s'écriait-il. Canaille de
Piérichou, brigand concussionnaire! Demain tu auras de mes
nouvelles, filou!

--A qui en avez-vous? demanda Eusèbe.

--Mais à mon garçon de magasin donc! un fainéant que j'ai tiré
de la misère. Figurez-vous que voilà quinze jours que j'ai fait
repeindre ma devanture. Le peintre a oublié de numéroter les
volets. Alors j'avais dit à Piérichou de les numéroter lui-même
avec de l'encre. L'imbécile les a numérotés avec du blanc
d'Espagne, et ce que j'avais prévu arrive: voilà un chiffre effacé.

--Qu'est-ce que cela fait?

--Vous êtes bon, vous, par exemple! cela fait que je ne sais plus
comment faire. Si je mets le premier le dernier ou le second, ça
n'ira pas, à cause des clavettes.

--Pardon, dit Eusèbe, voulez-vous me permettre?

--Quoi?

--Il n'y a qu'un numéro effacé?

--C'est bien assez.

--Voyez quels sont les deux qui restent et vous saurez celui qui
manque.

--Tiens, c'est juste ça, dit Lansade. Vous n'êtes pas trop bête,
vous!

Il ferma sa boutique, et, prenant son compatriote sous le bras, il
le conduisit dans la cité Bergère.

--Mme Morin, lui dit-il en chemin, est une excellente femme.
Elle a été légère dans le temps; mais je ne m'attache pas à ces
choses-là, moi, je suis voltairien, comme votre papa. Je suis
philosophe aussi à ma manière. Dans la partie, j'ose dire qu'on
en voit encore peu qui me vaillent. Aussi, j'ai fait ma petite
fortune.

On était arrivé. Lansade présenta Eusèbe, qui fut parfaitement
accueilli par Mme Morin, et se retira.

--Avant qu'on vous montre votre chambre, dit la maîtresse de la
maison, donnez-moi vos papiers, pour que je vous inscrive sur mon
livre.

--Quels papiers? demanda le jeune homme, étonné.

--Mais vos papiers, ce n'est pas pour moi; vous pensez bien que du
moment que c'est M. Lansade qui vous amène... mais c'est pour la
police.

Au mot de police, Eusèbe se rappela la scène du commissaire, et
s'empressa de remettre son port d'armes à Mme Morin, qui écrivit
sur son livre:

    _Chambre nº 17, M. Eusèbe Martin, né à la Capelette, département de
    la Haute-Vienne, âgé de 21 ans, profession de chasseur._



IX


La chambre que Mme Morin donna à Eusèbe, tout le monde l'a
habitée. Sise au quatrième étage, elle renferme un lit en acajou,
une commode ornementée de morceaux de cuivre, un bureau, une
table, une causeuse, deux fauteuils, deux chaises, le tout en
damas jadis rouge ou grenat pareil aux rideaux de la fenêtre,
mais plus terne. Une pendule en zinc et trois tableaux: une Diane
chasseresse gravée sur acier; un mélange d'huile et de couleur
ayant la prétention de représenter un brigand calabrais; enfin
une lithographie portant cette légende nécessaire: _Entrée du port
de Buenos-Ayres_.

La plus belle pièce de la Capelette était le salon. Jamais la
cire n'avait eu de contact avec le plancher; de grands rideaux
de calicot mi-parties jaune et blanc se croisaient contre les
fenêtres; une table de noyer, un meuble en velours qui faisait
regretter que Louis le Grand ait signé la fameuse paix d'Utrecht,
était, avec une pendule en albâtre, les seuls ornements de ce
lieu, où, du reste, jamais on ne recevait d'étrangers.

En procédant par comparaison, le Limousin trouva sa nouvelle
demeure splendide.

--Voilà, pensa-t-il, ce qu'on nomme le confortable! c'est un
des bienfaits de la civilisation; mais il pousse à la mollesse,
qui réduit l'homme le plus fort, mieux que ne saurait le faire
l'adversité!

Après cette sage réflexion inspirée par les conseils de Mentor à
Télémaque, Eusèbe se coucha. Si sa fatigue eût été moins grande,
il aurait bien vite compris que les matelas de son lit n'avaient
rien de commun avec les moelleux gazons de l'île de Calypso.

Le brave garçon ferma les paupières et pensa à son père qui devait
dormir profondément. Il se vit partant de la Capelette. Tous les
petits événements de son voyage se retracèrent à son esprit. Il
se réjouit d'avoir rencontré Lansade, trouva que Mme Morin était
une excellente femme, et lui voua une reconnaissance éternelle.
Cependant il se demanda pourquoi cette Parisienne avait écrit sur
son livre qu'il était chasseur de profession. Il songeait aussi à
l'embarras du marchand de porcelaine, fermant sa boutique et ne
sachant pas, après trente ans, reconnaître quel était le volet
qui devait être placé le premier. Cela l'amena à penser à la
sagacité des sauvages qui, au milieu d'une forêt, reconnaissent
à la manière dont un brin d'herbe se trouve courbé quel est
l'ennemi qu'ils ont à redouter... Il chercha de quel côté était la
supériorité et il s'endormit sans avoir trouvé.



X


Le lendemain, à cinq heures du matin, Eusèbe s'éveillait tout
surpris de ne point voir des poutres saillir dans le plafond, ni
son fusil pendu au mur, ni les trois coloquintes qui ornaient
sa cheminée. Une seconde lui suffit pour reprendre ses esprits.
Prompt comme l'éclair, il sauta de son lit et fut ouvrir la
fenêtre.

--Voilà Paris! s'écria-t-il, la ville par excellence, qui tient la
tête du monde, la ville aux mille palais, aux...

Il s'arrêta. Un silence profond régnait dans la rue. Un balayeur
attardé troublait seul du bruit de ses pas le calme de la ville
endormie. Le jeune homme cherchait les mille palais, et ses yeux
étonnés n'apercevaient que des cheminées en briques et en poterie.
Il referma sa fenêtre et passa son pantalon.

       *       *       *       *       *

    _A mistress_ Héléna Fitz-Gérald

    _Victoria Cottage_,

    A Funchal (_Iles Madère_).

Je vous demande tout à fait pardon, madame, à vous qui m'avez
promis de lire ce volume--je ne dis pas ce livre--d'avoir osé
y écrire le vilain mot qui termine le dixième chapitre. Je ne
pouvais cependant faire autrement. Permettez-moi de m'expliquer.
Vous me condamnerez ensuite si vous voulez.

Le peuple chinois, qui est bien le peuple le plus ridicule du
monde, peut-être parce qu'il est le plus vieux, a trouvé le
moyen, tout en empêchant les étrangers d'entrer dans ses murs, de
répandre dans tout le globe une infinité de produits désastreux.
Ce peuple absurde n'avait, il faut en convenir, qu'une mission
à accomplir sur terre: cultiver le thé et fabriquer des tasses
dans lesquelles on puisse le boire. Trompant les desseins de la
Providence, il nous a saturé d'un tas de petits monstres verts et
bleus, d'ivoire ciselé, de laque, de nankin, de savon triangulaire
et d'allumettes odoriférantes. Cela est-il vrai, oui ou non? Eh
bien, j'aurais pardonné les potiches, les magots, la laque, cette
espèce de cire à cacheter les lettres écrites à l'encre de Chine,
l'étoffe jaune, les allumettes, le savon à écorcher; j'aurais
tout pardonné à ces brutes qui tuent nos prêtres et jettent leurs
enfants dans les ruisseaux, s'ils n'avaient pas inventé les
proverbes.

Oh! les proverbes! mistress Héléna, vous ne savez pas ce que
c'est, je vous assure. Figurez-vous les choses du monde les plus
sottes et les plus ennuyeuses, et vous n'approcherez pas.

Imaginez sept ou huit mille pensées décousues et se contredisant
toutes, imprimées en caractères honteux de servir une si triste
cause, sur du papier à chandelles, et vous aurez une faible idée
de ce que nous autres Français, nous appelons la _Sagesse des
Nations_.

Ouvrez la première page, vous y lirez les phrases que voici:

«Il ne faut jamais courir deux lièvres à la fois.»

«Il faut toujours avoir deux cordes à son arc.»

«Il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'on peut faire la
veille.»

«Le sage remue sa langue sept fois avant de parler.»

«Faute d'un moine l'abbaye ne manque pas.»

«La mort d'un ciron fait un vide dans l'univers.»

«Les paroles s'envolent, les écrits restent.»

Voilà, chère madame, les échantillons les plus profonds de cette
profonde sagesse.

Ne trouvez-vous pas qu'il est bien ingénieux de mettre deux
cordes à son arc pour courir un seul lièvre? Ne conviendrez-vous
pas que si l'on remuait sa langue sept fois avant de parler, il
faudrait remettre à six mois ce qu'on peut faire tout de suite?
Un sot, retournât-il sept fois sa langue, finirait toujours par
dire une bêtise. Si les paroles ne s'envolaient pas, on n'aurait
point besoin d'écrire. Si la mort d'un ciron fait un vide dans
l'univers, celle d'un moine peut bien, sans comparaison, en faire
un dans une abbaye?

Un jour, c'était hier, je résolus,--pour cette fois seulement,--de
me métamorphoser en penseur et de découdre d'un coup de pied cet
habit d'arlequin qu'on a posé sur l'échine de la morale et de le
remplacer par un conseil unique donné aux hommes. Ce conseil le
voici:

    «Grands de la terre, heureux du jour, et vous les humbles et les
    ignorés, employez chaque matin une heure à passer votre pantalon.»

Bon, voilà que j'ai encore écrit ce vilain mot; que voulez-vous,
mistress Hélène, il le fallait! Il le fallait, parce que c'est
pendant que l'homme se livre à cette occupation--utile, après
tout,--que le sort de sa journée se décide, et qu'est-ce que la
vie, je vous prie, sinon une journée qui recommence tous les
matins?

C'est pendant cet instant où l'homme quitte la nature pour entrer
dans la civilisation, représentée par deux fourreaux de drap,
qu'il complote toutes ses noirceurs, c'est pendant cette seconde
qu'il se dit:

«J'irai voir Jeanne à trois heures.

»J'achèterai du Mobilier.

»Je ne prêterai pas les vingt-cinq louis que Dubief me demande.

»Si je pouvais repasser mes actions de *** à Mongoville!

»Si je faisais un procès à Tournade?

»Ma belle-mère a tort; elle se mêle de ce qui ne la regarde pas.

»J'ai envie de changer mon coupé.»

Si, au lieu de rester une seconde pour se transformer, l'homme
mettait une heure, il aurait tout le temps nécessaire pour
réfléchir:

Qu'il aurait tort d'aller voir Jeanne qui le ruine; que d'ailleurs
sa femme est charmante et mille fois plus belle et plus
spirituelle que Jeanne, qui est une grue, qui se peint le visage;

Qu'il aurait tort d'acheter du Mobilier, parce que s'il est vrai
que le Mobilier hausse quelquefois, il est vrai aussi qu'il baisse
souvent;

Qu'il aurait tort de ne pas prêter vingt-cinq louis à Dubief, qui
est un honnête garçon qui lui a rendu des services;

Qu'il aurait tort de repasser ses mauvaises actions de trois
étoiles à Mongoville, ce qui serait un vol;

Qu'il aurait tort de faire un procès à Tournade, parce que les
gens de justice, huissiers et autres avoués en profiteraient
seuls; puis Tournade a de la famille, que diable!

Qu'il aurait tort de faire une scène à sa belle-mère, parce
qu'enfin une mère a bien un peu le droit de se mêler des affaires
de sa fille;

Qu'il aurait tort de changer sa voiture, parce que si le malheur
voulait qu'il fasse faillite, ce qui pourrait bien lui arriver,
ses créanciers lui reprocheraient amèrement son luxe.

Toutes ces réflexions faites, il passerait son habit, et tout
irait pour le mieux dans la vie de ce galant homme et de ses
semblables qui agiraient comme lui.

Vous voyez, mistress, que devant un si immense résultat, l'emploi
d'un mot inconvenant est une bien petite affaire, et que vous ne
sauriez me refuser votre pardon.

Vous allez me dire que ce conseil, cet avis, cet aphorisme auquel
je voudrais donner force de loi, ne concernant que les hommes,
vous déclarez vous en laver les mains. Attendez, j'ai aussi à
donner aux femmes un conseil auquel j'attache peut-être plus
d'importance encore qu'à l'autre, bien que les résultats ne
doivent pas être les mêmes.

Aux femmes je dirai:

«Ne portez jamais de pantalons.»--Bon, encore ce maudit
mot!--Cette fois ce n'est pas ma faute, je l'ai écrit avec
préméditation.

Agréez, etc.



XI


Cinq heures sonnèrent. Eusèbe fit le signe de la croix, bien
persuadé que les trois coups de l'_angelus_ allaient se faire
entendre; il écouta vainement.

--Voici l'heure, se disait-il, où mon père se lève et va courir
les champs, vivre avec la nature. Pierre étrille les chevaux;
la grande Caty vend le lait à la ville, et monsieur le curé du
Moustier est en train de dire sa messe. Ici, tout dort. Est-ce le
progrès qui retarde ou la routine qui avance?

Ne pouvant résister au désir de voir la ville, le jeune homme
descendit doucement, trouva la porte de la rue ouverte et sortit.

Ce serait ici le moment de faire une description rapide des
boulevards de Paris à six heures du matin et de dépeindre
les étonnements et les déceptions du jeune provincial.
Malheureusement, les descriptions apprennent peu ou point à ceux
qui les lisent, et donnent beaucoup de peine à ceux qui les font.
Puis, si elles reposent le lecteur, il faut convenir qu'elles
lui donnent de mauvaises habitudes, entre autres celle de poser
sur leur table de nuit le volume qu'ils ont dans la main et de
s'endormir.

Eusèbe Martin n'eut ni déception ni étonnement. Il avait rêvé
dans ses champs une ville en or, pavée de rubis et d'émeraudes.
Il trouvait à la place un amas de pierres et de boue. Il en avait
pris son parti. Quand il eut bien marché sans regarder, et bien
regardé sans voir, il songea que ce qu'il avait de mieux à faire
était d'aller consulter son ami le marchand voltairien, qui ne
manquerait pas de lui donner de bons avis.

Lansade reçut le jeune homme à bras ouverts et le retint à
déjeuner. Aussitôt à table, il le questionna cordialement.

--Voyons, mon jeune ami, je n'ai pas voulu hier soir être
indiscret ou aggraver vos ennuis en vous demandant au juste ce
que vous veniez faire à Paris; mais j'espère que, puisque vous me
demandez des conseils, vous allez me dire véritablement quelles
sont vos intentions et votre but.

--Je vous l'ai dit, mon cher Lansade, je suis venu visiter la
capitale du monde civilisé, pour apprendre la vie, étudier la
civilisation, et, si cela est possible, chercher où se trouve le
vrai, apprendre à distinguer le faux, et aussi pour obéir à mon
père.

--A dire vrai, répondit Lansade, je ne comprends pas un mot de ce
que vous me dites. Pour apprendre la vie, il n'y a qu'un moyen,
il faut vivre. Pour étudier la civilisation, vous n'aviez pas
besoin de venir si loin: elle est partout. Croyez-vous que Limoges
soit peuplé de sauvages? On y trafique aussi bien qu'ailleurs,
peut-être mieux. La civilisation, voyez-vous, c'est le commerce,
et pas autre chose; le vrai, c'est le travail.

Eusèbe répondit:

--Je travaillerai.



XII


Le marchand voltairien avait fort applaudi à la résolution prise
par le jeune homme.

--Mais que ferez-vous? lui demanda-t-il.

Eusèbe lui avoua qu'il était fort embarrassé pour répondre à cette
question. Lansade reprit:

--Vous réfléchirez. Passez quelques jours à vous distraire, à voir
Paris. Vous ferez des connaissances. De mon côté, je chercherai,
je trouverai peut-être quelque chose qui pourra vous convenir.

Un jeune homme à la figure souriante entra dans le magasin.

--Que Dieu répande sur vous ses grâces, monsieur Lansade, bonjour.
Voici vos deux vases; comment trouvez-vous ça? Est-ce assez touché?

--Très-bien, dit le marchand après avoir attentivement considéré
les peintures qui, en vieux style, ornaient les deux objets que
lui portait le nouveau venu; très-bien, monsieur Buck. Quand vous
voulez vous en donner la peine, vous faites mieux que personne.
Tenez, voici vingt-cinq francs, faites-moi un reçu.

--Une livre sterling! Voilà certes un prix qui n'est pas excessif,
cher monsieur Lansade, et vous me demandez un reçu par-dessus le
marché, cela dépasse les bornes. Enfin, que voulez-vous, puisqu'il
faut en passer par là, donnez-moi une plume et du papier. Si
jamais je deviens un peintre célèbre, ce qui est certain, vous
aurez là un autographe qui vaudra de l'or.

--Tant mieux, répondit le marchand, tant mieux pour moi, et tant
mieux aussi pour vous, n'est-ce pas, monsieur Buck?

--Tant mieux pour les deux, c'est entendu, dit le peintre.

Paul Buck était un brave et digne garçon qui rêvait la gloire.
Fils d'un Allemand, peintre sur porcelaine, il connaissait à fond
l'art du décorateur et aurait pu en vivre largement s'il l'eût
exercé avec assiduité. Malheureusement il tournait sa profession
en mépris. Il aspirait à la grande peinture et ne faisait du décor
que pour se procurer le nécessaire. Lansade, qui le tenait en
grande estime pour son honnêteté, le présenta à Eusèbe.

Buck était physionomiste. Le visage du jeune Martin lui plut et il
l'engagea à le venir voir.

--Vous voulez étudier la comédie de la vie humaine? lui dit-il, je
vous donnerai gratis une loge.

Eusèbe le remercia et lui jura une amitié éternelle.

--L'amitié, dit le peintre, si vous en avez apporté de province,
je l'accepterai d'autant plus volontiers qu'à Paris l'on n'en
fait plus; le secret est perdu depuis longtemps. Dans le cas
contraire, nous serons deux bons camarades et c'est déjà gentil.

--Pourriez-vous me dire, lui demanda Eusèbe, la différence qui
existe entre l'amitié et la camaraderie?

--C'est très-facile, répondit l'artiste en tirant de sa poche
deux morceaux de verres coloriés, voici deux vitraux. Celui-ci a
été fait il y a plus de trois cents ans, à l'aide d'un procédé
employé par les artistes du moyen âge. La couleur s'est infiltrée
dans le verre. Voyez, ce morceau cassé est aussi rouge en dedans
que dessus. Maintenant voici l'autre. Il existe depuis huit jours
seulement. Au premier abord, il paraît semblable à l'autre; mais
en le brisant, vous verrez que la couleur n'a pas pénétré et qu'il
n'est rouge qu'à la surface. Voyez-vous?

Eh bien! la différence qui existe entre l'amitié et la camaraderie
est la même: l'amitié s'impreigne dans le cœur de l'homme, la
camaraderie se contente de le teindre.

--Je comprends, dit Eusèbe.

--Aujourd'hui, l'art de rendre la couleur adhérente et de faire
de l'amitié solide sont deux secrets perdus, reprit le peintre.
Celui qui découvrirait le premier deviendrait riche, celui qui
trouverait le second deviendrait heureux.

--Si vous vouliez, balbutia Eusèbe, nous pourrions essayer de les
chercher ensemble?

--Essayons, répondit Paul; nous n'en mourrons pas.



XIII


Il y avait quinze jours que le fils du respectable M. Martin était
à Paris. L'emploi de son temps variait dans la journée, mais le
soir il allait invariablement au spectacle.

Pour connaître les différents genres de la scène française, il
avait résolu de visiter tous les théâtres de la capitale, en
commençant par les plus éloignés.

Le premier qui eut sa visite fut celui des _Délassements
comiques_, qui, ce soir-là, donnait une _revue_ de l'année, pièce
féerique en quatorze tableaux. Eusèbe ne comprit rien à ce défilé
bizarre et rentra fort triste en son logis.

Le lendemain, il fut aux _Folies dramatiques_, où l'on donnait
encore une _revue_. Il n'attendit pas la fin et retourna chez lui
plus navré que la veille. Il avait encore moins compris.

Le troisième soir, comme il pleuvait, il entra aux _Variétés_, où
il se retrouva en pleine _revue_. Cette fois, il pensa en perdre
la tête.

--Ah! se disait-il, je suis l'être le plus ignorant du monde,
le plus mal organisé, ou tous ces comédiens et ceux qui les
écoutent sont fous. Pourquoi se peignent-ils le visage comme des
Indiens? Pourquoi ont-ils des costumes qui n'appartiennent à aucun
peuple? Pourquoi le public rit-il à gorge déployée en les voyant
berner un vieillard ridicule? et pourquoi les applaudit-il si
fort lorsqu'ils prononcent quelques mots à deux sens? Pourquoi
chantent-ils à propos de rien et à propos de tout, et comment
se fait-il qu'ils parlent ma langue maternelle et que je ne les
comprenne pas? Je ne reviendrai plus.

Le lendemain, il revint pourtant se disant que peut-être tous les
théâtres n'étaient pas de même.

Il passa cinq heures à la _Gaîté_ à écouter l'histoire d'un enfant
perdu. Autant le jour suivant à l'_Ambigu_, à entendre celle
d'un enfant trouvé. Plus tard, à la _Porte-Saint-Martin_, il eut
l'immense satisfaction de voir d'un seul coup un enfant perdu et
retrouvé, trouvé, puis reperdu, et encore retrouvé.

Aux _Français_, à l'_Odéon_, au _Gymnase_, au _Vaudeville_,
au _Palais-Royal_, il vit la même pièce sous quinze formes
différentes: un jeune homme voulait épouser une jeune fille, et
malgré mille obstacles, il finissait par arriver à son but.

--Quand j'en aurai vu marier deux douzaines, se dit Eusèbe, je
garderai mon argent.



XIV


Eusèbe fit part de ses réflexions à son nouvel ami Paul Buck. Le
peintre le regarda en souriant et lui dit:

--Eusèbe, mon ami Eusèbe, que vous me faites plaisir! Depuis que
je vous connais, je cherchais à m'expliquer la sympathie que
j'éprouvais pour vous, et je ne pouvais en trouver les motifs.
Ceux qui disent que les sentiments s'éprouvent sans s'expliquer,
sont des sots. Je vous aime, et maintenant je sais pourquoi: vous
êtes né artiste, et il pourrait bien se faire que votre père,
qu'on accuse de n'avoir point développé votre intelligence,
ait agi congrûment en ne la gâtant point. Vous ne savez rien,
petit sauvage que vous êtes; mais les bons instincts sont en
vous, puisque, comme je le craignais, vous n'êtes pas tombé en
admiration devant les rengaînes du théâtre moderne.

--Qu'appelez-vous des rengaînes? je vous prie.

--Les rengaînes, cher ami, sont tous les lieux communs et la
peinture des sentiments vulgaires et rebattus. Les esprits étroits
ou besoigneux en ont formé un musée qu'ils ouvrent à heure fixe à
la bêtise humaine. Celle-ci vient le visiter depuis des siècles
et en sort tous les soirs fort satisfaite, sans avoir l'air de se
douter qu'on lui montre toujours la même chose.

--Je crois comprendre. Vous m'en auriez voulu si j'avais partagé
l'opinion de la foule?

--Je vous aurais plaint; c'est bien assez.

--Remarquez que je suis heureux, mais que je ne vous sais aucun
gré de sentir bien et juste. On naît avec le sentiment du beau,
il ne s'acquiert pas. Heureux mille fois ceux qui le possèdent!
ils sont bien un peu hués, un peu conspués; mais, bah! ils
vivent dans un monde sublime où eux seuls ont accès. Leur vie ne
ressemble en rien à celle de ceux qui les raillent, et pendant
que ceux-ci se débattent au milieu des aspérités communes de
l'existence, les privilégiés planent dans les régions élevées où
se trouve la perfection de l'idéal, le vrai.

--Êtes-vous de ceux-là vous, Paul Buck?

--J'en suis.

--Eh bien! par affection pour moi qui vous aime, ou pour l'amour
de mon père dont vous admiriez tout à l'heure la sagesse,
dites-moi où se trouve le vrai.

--Dans l'art et non ailleurs, répondit Paul Buck, et il alluma sa
pipe et parla d'autres choses.



XV


Eusèbe comprenait qu'il ne comprenait pas. Les divagations du
peintre parmi lesquelles se trouvaient de bonnes et belles
vérités, n'étaient pas assez simples pour pénétrer dans son
esprit. Il se trouvait humilié de ne pas saisir le sens de
certaines phrases, de certains mots. Paul Buck, qui avait plutôt
besoin d'un auditoire que d'un adepte, ne se donnait pas la peine
d'expliquer à son provincial ami les singularités qui ornaient
l'exposition de ses théories.

Ce langage inintelligible pour celui qui l'écoutait, peut-être
plus encore peur celui qui le tenait, donnait peu d'attrait aux
heures qu'Eusèbe venait dépenser dans l'atelier de Paul. Le
peintre s'en aperçut et conduisit le provincial dans un estaminet
peuplé d'artistes, de modèles, de femmes et de désœuvrés, pensant
qu'il trouverait à se distraire parmi ses camarades.

Mais là on parlait un langage encore plus incompréhensible pour le
jeune homme que ne l'était celui de Paul. C'étaient--comment dire
cela pour ne pas rester longtemps dans ce mauvais lieu--c'étaient
des dissertations touchant l'esthétique dans les arts, entremêlées
d'argot et de réflexions philosophiques.

Eusèbe accompagna son ami deux ou trois fois. Il aurait
indubitablement fini par entendre la langue hétéroclite des
compagnons de Paul et se serait habitué à fréquenter l'artistique
café, si le hasard ne lui eût trouvé une autre occupation qui le
préserva de cet immense danger. Il quitta Scylla pour tomber dans
Capoue.



XV


L'occupation d'Eusèbe consistait à aller chaque soir au spectacle.
Autant il avait méprisé le théâtre autant il le trouvait sublime.
Voici pourquoi:

Fidèle à son programme, il avait visité l'Opéra-Comique. Le
jour où le hasard le conduisit rue Favart, l'affiche annonçait
le _Domino noir_. Le provincial ignorait complétement ce que
voulait dire ce mot domino; mais il entra bravement, se disant
que puisqu'il avait vu assassiner dix personnes de la _Gaîté_ à
la _Porte-Saint-Martin_, et en marier le double du _Gymnase_ aux
_Français_, il ne saurait rien lui arriver de pire.

Installé dans un fauteuil d'orchestre, il regardait les
spectateurs avec une surprise profonde.

--Quoi! se disait-il, ce sont toujours les mêmes visages, les
mêmes hommes, les mêmes femmes que je vois aux mêmes places!

Le brave garçon disait vrai. A Paris, il existe deux
mille personnes qui vont tous les soirs au spectacle pour
rien: artistes, gens de lettres ou employés de certaines
administrations, et encore nombre de gens qui ne sont ni ceci ni
cela, mais qui connaissent un artiste du Cirque, qui leur a fait
faire la connaissance d'un acteur du Vaudeville, qui connaît un
musicien des Variétés, qui est intime avec le secrétaire de la
Porte-Saint-Martin, qui est du dernier bien avec Mlle X... de
l'Opéra, qui est la maîtresse de Binet le vaudevilliste. Puis
encore les femmes de journalistes, les maîtresses de journalistes,
les amis de journalistes, les camarades de journalistes, les
portiers de journalistes et les blanchisseuses d'auteurs.

Eusèbe se perdait en mille conjectures. Il se demandait comment il
parviendrait jamais à se renseigner sur la position, les mœurs
et les goûts d'un monde qu'il ne voyait que de loin, lorsque son
voisin de droite, homme jaune et maigre, le poussa par le bras en
disant:

--Ah! voici Mme de Cornacé.

--Où? demanda Eusèbe.

--Là, à la première avant-scène, cette dame décolletée qui a des
anglaises.

--Je ne la connais pas.

--Il fallait le dire!

--Pardon, dit avec embarras le provincial, j'ignorais ce que vous
alliez dire.

--Puisque je vous l'avais dit, ce que j'allais dire.

--J'ai répondu machinalement, mais cette dame m'est inconnue.
Pardonnez-moi mon indiscrétion.

--Il n'y a pas d'indiscrétion, répondit le voisin; tout Paris la
connaît. Sa mère vendait du beurre à la Halle. Elle a été fort
belle. Lorsqu'elle se maria avec M. de Cornacé, qui était un
noble ruiné, elle lui portait en dot cent cinquante mille francs.
Aujourd'hui, ils ont trois millions, grâce à l'intimité qui existe
entre Mme de Cornacé et le banquier Froment. Vous voyez qu'elle
n'y va pas de main morte.

--Pourquoi?

--Comment! pourquoi! Mais ce n'est pas difficile à comprendre.

--Je ne comprends pas.

--Quand on ne comprend pas le français, on ne cause pas, répondit
le voisin furieux, et il tourna le dos à Eusèbe.

Le jeune homme allait représenter à son interlocuteur qu'il
n'avait jamais eu l'intention de le questionner, lorsque le chef
d'orchestre donna le signal. L'ouverture commença. Le fils de
M. Martin n'avait jamais entendu d'autre musique que les flons
flons du vaudeville. Dès les premières mesures exécutées par
l'orchestre, il éprouva des sensations singulières dont il ne
chercha pas à se rendre compte. Envahi par la mélodie, il se
trouvait isolé au milieu de la foule, en proie à des émotions
inconnues de lui et véritablement indicibles.

Rien n'est tel que la musique pour pétrir un cœur et le préparer à
l'amour.

La toile s'était levée et _Horace_ avait déjà raconté à _Juliano_
toute son aventure avec la belle inconnue sans qu'Eusèbe y eût
pris le moindre intérêt. Les héros de Scribe parlaient amour,
chose ignorée du jeune provincial, qui n'en connaissait le nom que
pour l'avoir entendu prononcer dans la prière.

L'entrée des deux femmes masquées produisit sur lui une impression
étrange. Son cœur battit avec violence, son sang afflua vers ses
tempes, un tressaillement universel fit frissonner son corps, et
lorsque la femme chargée du rôle d'_Angèle_ ôta son masque de
velours noir, il éprouva une de ces jouissances infinies que la
nature n'accorde qu'à ceux qui ne l'ont pas violée.

Tremblant, et les yeux collés aux lèvres de la cantatrice, Eusèbe
Martin oubliait l'univers; il sentait son sang bouillonner, son
cœur l'étouffait.

A l'entr'acte, il ne sortit point. Une seule idée le poursuivait:
verrait-il encore la splendide créature qui avait produit sur lui
un effet si vif? Il fermait les yeux pour retrouver son image dans
sa pensée.

Cependant la toile se leva pour la seconde fois. Trois scènes
s'écoulèrent sans que le jeune homme vît apparaître _Angèle_.
Cette absence fut le premier chagrin véritable qu'il éprouva.
Jusque-là, sa vie avait été douce et calme comme la surface d'un
lac.

Tout à coup, son cœur se réjouit: elle venait d'entrer. Pâle et
troublé, il ne respira que lorsque la bonne _Jacinthe_ eut promis
qu'elle ferait tout ce qu'elle pourrait pour la cacher.

--Brave femme! s'écria Eusèbe.

Son voisin de droite se mit à rire, son voisin de gauche à grogner.

Le jeune homme ne prêta pas la moindre attention à ces
démonstrations. La figure appuyée sur ses deux mains placées
sur le fauteuil qui se trouvait devant lui, il suivait avec
intérêt l'action impossible qui se déroulait. Il avait fini par
oublier qu'il assistait à une fiction. Sa joie ou son chagrin
augmentaient selon la situation. _Angèle_ sortait-elle d'une
de ses mille épreuves, il respirait. Au contraire, un embarras
nouveau venait-il à surgir pour la pauvre abbesse, le cœur du
jeune homme se serrait, ses yeux se remplissaient de larmes. Vingt
fois, il fut sur le point de se lever, d'enjamber l'orchestre
des musiciens, de s'élancer sur le théâtre et de dire: «Je viens
vous défendre, n'ayez plus peur.» Heureusement _Angèle_ échappait
elle-même aux embûches que M. Scribe a fait naître sous ses pas.

Qu'aurait dit le public? Qu'aurait fait la garde si Eusèbe eût mis
son dessein à exécution? Probablement rien. Le public aime assez
les fous et la garde ne s'émeut qu'aux délits qu'elle connaît. En
restant cloué à sa place, le pauvre provincial se fit mettre à la
porte.

La toile se levait pour la troisième fois. _Angèle_ venait enfin
d'arriver au couvent et chantait le fameux rondeau:

    Ah! quelle nuit!

Elle détaillait avec force roulades tous ses périls pendant
l'affreuse nuit, les soldats ivres, le voleur qui lui avait pris
sa croix d'or, l'étudiant qui lui avait volé un baiser et autres
choses encore.

Le voisin de gauche, gros homme à la figure réjouie, se pencha
vers Eusèbe.

--On n'est pas plus bête, dit-il. Elle a fini par rentrer sans
être aperçue--un miracle!--et au lieu de filer au galop dans sa
cellule pour se déshabiller, elle reste là à chanter comme une
sotte. Je donnerais quatre sous pour que l'on vînt la surprendre.

--Vous êtes un misérable! s'écria Eusèbe. Si je ne me retenais je
vous étranglerais.

--Vous êtes un insolent!

--Et vous un lâche!

--Chut! chut!--Silence!--A la porte! cria-t-on de tous côtés.

Le gros monsieur voulut prendre le jeune homme au collet; celui-ci
lui allongea en pleine figure un coup de poing à tuer un bœuf; le
bon bourgeois en fut incommodé, mais ne laissa pas de crier. Un
sergent de ville survint et mit Eusèbe dehors.

En tout autre moment, il se serait laissé faire sans rien dire;
mais en pensant que la douce vision qui l'avait tant charmé avait
disparu à jamais, il bouscula le représentant de la force publique
et sortit en courant comme un fou.



XVI


Eusèbe arriva dans sa chambre. Longtemps il resta assis accoudé
devant sa table. Son cœur avait envahi son cerveau. Il ne
cherchait pas à démêler ce qui se passait en lui. Bien que
l'obscurité fût profonde, il fermait les yeux et la cantatrice lui
apparaissait entourée d'un nimbe resplendissant.

Il se coucha tout habillé, mais le sommeil ne vint pas. Il ôta un
à un ses vêtements qu'il jetait loin de lui. Il entendit sonner
des fractions d'heures et les compta. Chaque quart d'heure lui
paraissait durer un siècle. La fièvre raidissait ses bras; une
sueur vague inondait son front. Comme un ver de terre sur du sable
sec, il se tordait sur sa couche; ses dents déchiraient avec rage
le drap qui couvrait son traversin.

--Mon Dieu! s'écria-t-il, ne fera-t-il jamais jour.

Et il se mit à pleurer.



XVII


Le jour était venu; brisé par les âpres émotions de la nuit.
Eusèbe pâle, les yeux cernés, dormait d'un sommeil profond. Un
bruit du dehors vint le réveiller. Il ouvrit les yeux, chercha
autour de lui; son regard devint inquiet et il pensa qu'il avait
rêvé. Mais la soirée de la veille et les tourments de la nuit lui
revinrent à l'esprit.

--Non, je n'ai pas rêvé, se dit-il. Je n'ai jamais été si heureux
et si malheureux à la fois; cette femme, je la vois encore.
Pourquoi s'est-elle emparée de moi? son souvenir me brûle et
me ravit. Cette nuit, je cherchais à la chasser de ma pensée.
J'avais tort, c'est bon de penser à elle. Je la verrai encore ce
soir et demain, et toujours.

La journée s'écoula lentement. Il n'y avait pas trois secondes que
les bureaux du théâtre étaient ouverts, qu'Eusèbe était installé
au premier rang des fauteuils d'orchestre. Il attendit palpitant
le commencement du spectacle. La patience, l'empressement du
pauvre garçon furent mal récompensés. On jouait ce soir-là _Zampa
ou la fiancée de marbre_, et ce fut en vain qu'il chercha la
femme qui l'avait si fort troublé. Il partit navré, et revint le
lendemain.

Ce jour-là il était sûr de ne pas être trompé dans son espoir:
à vingt reprises, depuis le matin, il avait lu l'affiche du
spectacle. Il avait acheté le programme, et bien avant l'ouverture
des portes, assis dans un café voisin, il le relisait pour la
centième fois:

    LE DOMINO NOIR,

    _Opéra-comique, 3 actes.--Scribe, Auber._

    Mademoiselle ADÉONNE continuera ses débuts par
    le rôle d'ANGÈLE.

--Quel joli nom, se disait Eusèbe, Adéonne! Adéonne! Cela chante
comme elle, cela lui ressemble; Adéonne! il n'y a qu'elle au monde
qui puisse se nommer ainsi.

Enfin l'heure sonna. Il pénétra dans la salle et s'enivra de la
vue de celle qu'il aimait. Cette fois il écouta la pièce avec
intérêt. Il suivit pas à pas la singulière et invraisemblable
histoire éclose dans le cerveau du plus habile homme de théâtre
des temps modernes. A la fin de la soirée, il regagna sa demeure à
pas lent.

--Je suis comme _Horace de Massaréna_, se dit-il en entrant dans
sa chambre. L'amour du héros de la pièce lui avait révélé le sien.
Je l'aime, mais lui joue la comédie; moi, je l'aime véritablement,
je suis heureux, bien heureux, je la verrais souvent; quand je la
vois j'oublie tout. Ce que j'éprouve est impossible à dire. Cet
homme qui chante avec elle est bien heureux. Si je savais chanter!
Mais je ne sais pas, et saurais-je que je ne voudrais point près
d'elle faire l'histrion. Je ne voudrais pas répéter un rôle
appris, une leçon d'amour étudiée: elle ne me croirait pas, j'en
suis sûr. Il me semble que je trouverais autre chose à lui dire
ou je me tairais: je me mettrais à ses genoux, je la regarderais;
cela vaudrait mieux, cela vaudrait mieux, certainement!

Pendant trois semaines, Eusèbe fut contempler Adéonne. Il vivait
heureux, sans parler à personne de ses joies infinies. Cet amour
égoïste et vrai, vrai parce qu'il était égoïste, et égoïste parce
qu'il était vrai, se serait peut-être éteint de lui-même si le
monde n'était venu y mettre le doigt.



XVIII


Paul Buck vint un matin chez son ami.

--Je viens te prendre, lui dit-il, pour aller voir la maison que
Lansade vient d'acheter à Versailles.

--Pourquoi faire? demanda Eusèbe.

--Pourquoi faire voir la maison de Lansade? Mais pour la voir.

--Je n'y tiens pas.

--Ni moi; mais cela lui fera plaisir.

--Ah!

--Oui, nous ne pouvons nous en dispenser.

--Pourquoi?

--Mais parce qu'il est notre ami. Il est ennuyeux, mais très-bon
garçon; il m'a rendu mille services, et tu m'as dit toi-même que
sans lui tu ne sais pas ce que tu serais devenu au milieu de Paris.

--C'est vrai, répondit Eusèbe.

--Eh bien! tu ne peux refuser de lui être agréable.

--Sans doute; mais je ne le puis: une affaire pressante exige que
je sois à Paris ce soir à sept heures.

--Rien n'est plus facile; nous reviendrons à six.

--Partons donc.

Bras dessus, bras dessous, les deux jeunes gens se dirigèrent vers
l'embarcadère de l'ouest.

Eusèbe était silencieux, Paul Buck aussi. Eusèbe songeait à
Adéonne, et Paul songeait à quoi Eusèbe pouvait songer.

Dans le wagon, ils rencontrèrent un négociant, nommé Bonnaud,
grand ami de Lansade. Il leur fallut rompre le silence et se
livrer à l'une de ces banales conversations si ennuyeuses aux gens
préoccupés par une idée. Heureusement le commerçant était loquace;
les deux amis lui laissèrent faire tous les frais de la causerie.

--Quand on pense, s'écria Bonnaud, qu'autrefois on mettait trois
heures et demie et quelquefois cinq, pour aller à Viroflay, qui
est encore avant Versailles, et qu'aujourd'hui, grâce au chemin
de fer, trente-cinq minutes suffisent pour le même trajet. C'est
vraiment phénoménal! Moi qui vous parle, j'ai mis, c'était en
1829, l'année du grand hiver, il faisait un froid de loup, cinq
nuits et quatre jours pour venir de Bordeaux. Aujourd'hui on y va
en treize heures. C'est colossal!

--Tout ce qu'il y a de plus colossal, répondit Paul Buck avec une
aménité parfaite.

--Et dire, continua Bonnaud, qu'il y a de par le monde des gens
ignorants et de mauvaise foi...

--Il y en a, interrompit Buck, et beaucoup.

--Quoi?

--Des ignorants et des gens de mauvaise foi, vous venez de le
dire.

--C'est juste, je poursuis: gens ignorants et de mauvaise foi qui
prétendent, que dis-je! qui nient la marche du progrès dans notre
siècle.

--Comment, il est des êtres assez idiots pour dire une semblable
énormité! reprit le peintre en se levant courroucé; cela n'est pas
possible!

--Oui, _mossieu_, il en existe, et beaucoup, et j'en connais.

--Eh bien, je leur fais mon compliment, ce sont de jolis
_désavoueurs_ de vérités.

Eusèbe, qui ignorait ce que les artistes appellent «faire poser un
bourgeois,» regardait son ami avec étonnement. Le marchand reprit
avec une importance extrême:

--Ainsi depuis que la guerre cruelle a cessé de porter ses ravages
dans notre beau pays, l'industrie, cette autre épée de la France,
lui a donné des conquêtes autrement _conséquentes_, sans parler
de la vapeur qui aurait donné le monde au grand Napoléon si elle
eût été inventée alors, n'avons-nous pas mille prodiges découverts
par la chimie? et sans parler encore de cela, trouvez-moi
quelque chose de plus grandiose et de plus surprenant que ces
nombreux fils de fer qui bordent la route et sillonnent le monde,
transmettant d'un point à un autre avec la rapidité de la flèche,
les événements politiques ou autres qui surgissent dans l'univers!
le télégraphe électrique suffirait à illustrer notre siècle. Et la
photographie!...

--Permettez, n'allons pas plus loin, s'écria Paul Buck; je vous ai
passé les fils électriques, bien qu'ils obscurcissent le paysage;
mais, je vous en supplie, ne parlons pas de photographie avant
déjeuner; cela porte malheur.

--Je respecte tout, même la superstition la plus erronée. C'est
ma tolérance immuable pour toutes les opinions qui me rend féroce
contre ceux qui veulent rabaisser la grandeur de notre siècle, et
sa marche ascendante vers la civilisation parfaite.

Le peintre qui ne pouvait plus contenir le rire qui lui mordait
les lèvres, regarda par la portière afin de n'avoir pas à
répliquer. Alors, le Bonnaud qui voulait un interlocuteur à tout
prix, s'adressa à Eusèbe.

--N'êtes-vous point de mon avis, monsieur Martin?

Le jeune homme, tout entier à ses pensées, venait, bien par
hasard, de saisir les derniers mots de la phrase prononcée par
le négociant. Mais voyant qu'il fallait absolument répondre, il
prit son parti en brave, et répéta machinalement quelques-unes des
phrases qui faisaient le fond de la philosophie du bon M. Martin,
son père.

--Et, d'abord, avant de répondre, il faudrait, monsieur, dit le
jeune amoureux, nous entendre sur certains points, encore obscurs.
Qui, je vous le demande, peut savoir où est le faux et où est le
vrai, puisque les plus grands esprits ne tombent point d'accord
sur cette proposition? Qui pourrait dire où commence le progrès,
et où il finit? Qui oserait affirmer que, sous un degré extrême de
civilisation, les peuples sont plus ou moins heureux, lorsque des
gens, d'un jugement profond et éclairé, ont avoué que le dernier
mot de la civilisation est le premier de la barbarie?

Bonnaud était stupéfait. Il ne trouvait rien à répondre. Comme
tous les gens qui ne se font pas eux-mêmes des opinions sur
les hommes ou les choses, et qui, par ignorance, ou manque de
jugement, en adoptent de toutes faites, le négociant ne tenait pas
beaucoup aux siennes; aussi se contenta-t-il de murmurer:

--Dame! certainement: en toutes choses il y a le pour et le contre.

Paul, croyant qu'Eusèbe avait pénétré son intention de faire poser
le bourgeois, continua ses facéties jusqu'au bout.

--Certes, Eusèbe a raison; il est dans le vrai, il y est tout
à fait, s'écria-t-il, et je le prouve. Il est des peuples qui,
après avoir été à la tête de la civilisation, sont retombés dans
leur état primitif. Ont-ils été plus heureux ou plus malheureux
avant qu'après? je n'en sais rien, ni vous non plus, et vous
avouerez qu'il serait de la dernière impertinence de proclamer
que les habitants de Versailles sont aujourd'hui plus heureux
que ne l'étaient ceux de Salente, sous la sage et prévoyante
administration d'Idoménée.

--Je ne dis pas, répondit Bonnaud; mais il faut dire aussi, que ça
dépend beaucoup des préfets.

On était arrivé, les jeunes gens descendirent en riant comme des
fous, de la naïveté de leur compagnon de route; celui-ci regardait
à droite et à gauche pour tâcher de trouver ce qui excitait tant
d'hilarité.



XIX


La maison que Lansade avait achetée pour «se retirer,» était
une de ces banales habitations de campagne si chère aux petits
bourgeois de Paris. Située sur le sommet d'un monticule comme un
escargot sur un champignon, on l'apercevait d'une assez longue
distance. Cette modeste élévation lui avait fait donner par le
marchand, la préférence sur beaucoup d'autres, plus vastes,
plus agréables, plus belles d'apparence et même de prix plus
avantageux. L'heureux acquéreur s'était persuadé que tous les
gens qui vont de Paris à Versailles et de Versailles à Paris, se
demanderaient les uns aux autres:--A qui appartient cette belle
propriété que l'on voit tout là-bas?--Qui demeure dans cette
jolie maison qu'on voit au loin sur une _montagne_? Et qu'il se
trouverait toujours là à point nommé un voyageur, voire même une
voyageuse, qui répondrait:--C'est le château de M. Lansade, un
négociant fort riche retiré des affaires. Et cette idée faisait la
joie de cet homme, qui lavait volontiers lui-même les carreaux de
sa fenêtre avec du blanc d'Espagne.

Le rentier campagnard était assis sur son perron, épiant l'arrivée
de ses hôtes pour jouir de leur étonnement à la vue de tant de
splendeurs. D'aussi loin qu'il les vit arriver, il leur cria à
tue-tête:

--Arrivez donc, le déjeuner vous attend. Je ne comptais plus sur
vous, parole d'honneur. J'allais me mettre à table; autrement, ça
va bien? Comment trouvez-vous ma bicoque?

Le peintre et Bonnaud s'extasièrent, l'un par politesse, l'autre
par conviction. Eusèbe était toujours silencieux. Après bien des
paroles perdues on se mit à table.

Aux environs de Paris on ignore absolument le charme d'un repas de
campagne. On vit comme à la ville. Les riverains de la Seine ne
mangent d'autre poisson que celui qu'ils font venir de la Halle de
Paris. Que ceux qui ne voudront pas croire à cette particularité
aillent à Asnières ou à Chatou et ils verront.

Lansade pressait fort ses amis de manger et les interrogeait sur
les mets.

--Comment trouvez-vous ce chapon?

--Délicieux, répondait Buck, qui était obligé de soutenir la
conversation pendant que Bonnaud dévorait et qu'Eusèbe pensait.
Délicieux! Votre basse-cour est donc déjà peuplée?

--Oh! du tout. Mais j'ai un ami, voisin du marché de la Vallée.
Quand je veux de la volaille, j'ai tout ce qu'il y a de mieux; je
n'ai qu'à lui écrire trois jours d'avance. Prendrez-vous de la
matelotte?

--Tout à l'heure. Vous êtes aux avant-scènes pour avoir du poisson
frais?

--Oui, la rivière est tout près, mais elle est affermée; le
pêcheur aime mieux renvoyer sa pêche à Paris, où il la vend moins
cher, mais où il est sûr de la vendre. Pour les fruits, c'est
différent; pas moyen d'en avoir un dans toute la commune.

--C'est un petit malheur.

--Monsieur Martin, qu'avez-vous donc? vous paraissez triste.

--Non.

--Vous ne mangez pas?

--Pardon, mon cher Lansade.

--C'est vrai, dit Bonnaud, monsieur est tout rêveur.

--Eusèbe, s'écria Buck, ces messieurs disent vrai. Tu as quelque
chose que tu nous caches. Es-tu malheureux? as-tu le mal du pays,
mon pauvre faon, et le macadam te donne-t-il envie de revoir tes
prés? Ces tilleuls taillés en artichauds te font désirer tes
arbres à châtaignes, et la bonbonnière du bon Lansade vient de
parler à ton cœur du pigeonnier paternel; est-ce cela?

--Non.

--Alors, tu as laissé assise sur les bords de la Vienne une jeune
bergère qui brode des bretelles en attendant ton retour?

Lansade éclata de rire. Lui et son compère avaient bu fort peu,
mais cependant plus qu'à l'ordinaire.

--Oh! oh! M. Buck, dit-il, que diable nous chantez-vous là? Chez
nous, on ne porte pas de bretelles, et quand on en porterait, les
bergères ne savent pas broder. D'ailleurs, quand elles sauraient,
où et comment achèteraient-elles de la soie?

--Alors, qu'Eusèbe nous jure sa parole d'honneur qu'il n'est pas
amoureux, et je le laisserai en paix.

--Je ne jure jamais.

--Alors, avoue que tu l'es, petit malheureux.

--C'est vrai, répondit le jeune homme.

Cet aveu lui avait coûté à faire, parce que les âmes délicates
éprouvent toujours une douleur vraie à mettre des tiers entre eux
et l'objet aimé; mais Eusèbe ne savait et ne voulait pas mentir.
Comme il sentait son cœur grossir et ses yeux se mouiller de
larmes, il sortit et fut s'asseoir sur une chaise du jardin, où
Paul ne tarda pas à le rejoindre.

--Je t'ai fait de la peine, cher sauvage, lui dit-il;
pardonne-moi, je t'en prie. Que je suis fâché! surtout devant ces
crétins. Tu m'en veux?

--Non, je voulais même te dire tout cela, mais plus tard; et je
ne sais si c'est à cause de nos amis ou parce que je n'étais pas
préparé, ton insistance m'a contrarié. Mais je ne t'en veux point.

--A la bonne heure; j'aurais été désolé. Je n'aime pas à nettoyer
la palette des camarades; chacun son bleu. Mais puisque nous y
sommes, raconte-moi tout; je pourrai peut-être te servir à quelque
chose: moi aussi, j'ai aimé.

--Est-ce bien vrai? dit Eusèbe en se levant.

--Dix fois, peut-être plus! répondit Buck.

Eusèbe se laissa retomber sur le banc, et ajouta avec tristesse:

--C'est inutile; tu ne me comprendrais pas.

Paul insista. Son ami finit par céder, et raconta de point en
point ce qui lui était arrivé, tout ce qu'il avait ressenti. Paul,
malgré sa légèreté, était devenu grave et sérieux en entendant
développer cet amour immense.

--Pauvre garçon, dit-il, tu n'as pas de chance pour ton premier
amour de tomber sur une comédienne; sur celle-là, surtout!

--Pourquoi?

--Pour tout. Il ne faut plus la voir.

--Impossible.

--Oui, je sais que tu vas me dire: Si je ne la voyais plus, je
mourrais.

--Je ne mourrais pas, mais je ne vivrais plus.

La voix de Lansade se fit entendre.

--Allons, messieurs, dépêchons-nous de conter nos amours; le café
va refroidir.



XX


Paul précéda Eusèbe, et apprit aux deux marchands la révélation
que son ami venait de lui faire.

Alors il se passa une chose vraiment triste, mais très-ordinaire.
Ces deux hommes qui, pour tout au monde n'eussent pas fait une
mauvaise action; ces deux boutiquiers qui parlaient avec respect
de la mercière du coin de ce qu'elle n'avait qu'un amant; cet
artiste qui disait en voyant passer les filles de la rue:--Les
malheureuses sont plus à plaindre qu'à blâmer; ces trois
hommes enfin, qui de leur vie n'avaient manqué à une femme,
se répandirent en invectives sur Adéonne, qu'aucun d'eux ne
connaissait.

--Mon pauvre monsieur Martin, dit Lansade, je vous plains de tout
mon cœur. J'avais bien raison certainement lorsque je disais que
monsieur votre papa aurait dû vous recommander à quelqu'un de
raisonnable; tout cela ne serait pas arrivé bien sûr. Voyez-vous,
je ne suis pas ennemi du plaisir, moi; j'ai été jeune: il n'y a
pas si longtemps qu'il ne m'en souvienne. Aussi je vous aurais vu
amoureux d'une _honnête fille_, j'aurais dit: il faut que jeunesse
se passe. Voilà ce que j'aurais dit, et pas autre chose. Mais une
comédienne! Une actrice! Vraiment je ne sais vous dire le chagrin
que ça me fait!

--Vous avez raison, mon bon Lansade, dit Paul; je suis forcé de
l'avouer, ça me coûte même, mais enfin, Eusèbe, avec son honnêteté
et son cœur vierge, n'a pas eu de chance de tomber sur une de
ces filles de marbre sans cœur, sans honneur, et ce qui est plus
affreux, sans tempérament, usées à tous les amours, rassasiées de
toutes les joies, et qui méprisent tout parce qu'elles n'ignorent
rien.

Bonnaud n'était pas homme à laisser échapper une si bonne occasion
de parler; aussi s'empressa-t-il de tonner sur les femmes en
général et sur les actrices en particulier.

--Tenez, dit-il, Lansade vous le dira, j'ai été un amateur dans
mon temps; je n'étais pas mal, j'avais de l'argent, tout, quoi!
Mais jamais, au grand jamais, l'idée de me frotter dans les
comédiennes ne m'est venue. Pas si bête!

--Permettez, murmura Eusèbe; connaissez-vous Mlle Adéonne?

--Trop, répondit Paul avec conviction; comme ses pareilles, cette
femme n'a rien à elle, ni sa beauté, ni sa jeunesse, ni son
talent. Elle doit tout aux claqueurs et à son parfumeur. Cette
femme, mon ami, c'est la fausseté en personne; elle chante juste
pour qu'on ne la reconnaisse pas.

--Je ne comprends pas.

--Tenez, je n'y vais pas par quatre chemins, moi, dit Lansade; je
vais vous faire comprendre. Votre mademoiselle Adéonne est comme
les autres, une rien du tout, qui cherche le matin à qui elle se
vendra le soir, et le soir qui l'achètera le plus cher. Aussi
innocent que vous soyez, vous ne seriez pas le fils de votre
père, si votre cœur ne se soulevait d'indignation à l'idée qu'une
créature du bon Dieu vend son corps à tous ceux qui ont de l'or
dans leurs poches. Comprenez-vous maintenant?

Eusèbe ne répondit pas. Paul reprit:

--Adéonne est, m'a-t-on dit, charmante; mais, vois-tu, pour aimer
ces espèces-là, il faut, comme elles, être sans cœur et avoir
beaucoup d'argent.

--Vous me surprenez, murmura l'amoureux; je ne m'étais jamais
douté de ce que vous venez de me dire, et je vous remercie de
m'avoir ouvert les yeux.

--Bravo! s'écria Lansade. A la santé du papa, et parlons d'autre
chose.

Eusèbe profita du moment où Lansade faisait visiter sa propriété
à ses deux amis pour s'enfuir comme un larron. Plongé dans des
méditations sans nombre, il arriva à la porte du théâtre, entra,
et ne se souvint de sa vie par quelle voie il y était venu. Il
attacha ses regards sur Adéonne qui ne voyait que le public.--Si
les femmes de théâtre savaient les orages qu'elles font naître
dans les cœurs de vingt ans, elles seraient trop fières.--Eusèbe
rêva longtemps avant de se coucher; la bougie était éteinte depuis
une heure, il ne s'en était pas aperçu. Un violent coup de marteau
frappé à la porte le réveilla de sa torpeur; il regagna son lit à
tâtons, en disant d'une voix brève et sèche:

--Elle se vend! eh bien! tant mieux! je l'achèterai.



XXI


Si une femme lit ce livre, elle le fermera à cet endroit, en
disant qu'Eusèbe est un ridicule provincial, indigne de tout
intérêt, un rustaud impassible et sans cœur, et tout cela, parce
que le pauvre garçon n'a pas brisé son verre sur la table au
déjeuner de Viroflay et ne s'est pas écrié:

--Vous êtes trois lâches! Vous insultez une femme, douce créature
qui ne vous a rien fait, une femme que j'aime! Vous avez menti!
Nul de vous n'est digne d'appuyer ses lèvres au talon de sa
bottine! Vous m'en rendrez raison!

J'en demande bien pardon à la dame, mais sa réflexion n'aura pas
le sens commun.

Si Eusèbe avait dit avec véhémence toutes ces belles choses, ou
d'autres, cela prouverait tout simplement que la littérature du
boulevard ne lui aurait pas été étrangère, et voilà tout.

Aujourd'hui le langage vrai n'existe plus. La société, c'est
fâcheux à dire, a pris celui qui est en honneur sur les planches.
Je sais bien que le théâtre a dû copier le monde, mon Dieu, sans
doute; mais il l'a exagéré sous le prétexte spécieux que ce
qui est purement vrai n'amuse pas. Les grands mots, les grands
gestes, les grands éclats de voix, les manières fades, les
phrases vides, les dialogues invraisemblables sont nés, et peu
à peu se sont infiltrés partout. Les gens du monde s'en servent
avec distinction; dans les grandes occasions les bourgeois s'en
servent aussi; d'où je conclus que la vie n'est qu'un mauvais
pastiche d'un drame de la _Porte-Saint-Martin_, ou une copie peu
spirituelle d'une comédie de l'_Odéon_.

Dans les grandes douleurs, l'homme vrai est toujours, quel
que soit son tempérament, sombre et abattu. Ne me parlez pas
des chagrins qui s'expriment par des gestes, des douleurs qui
s'exhalent en plaintes. Faux chagrins, fausses douleurs!

Notre siècle, qu'on nommera un jour le siècle de la photographie,
est tellement imitateur, que tout le monde pleure de la même
façon le père, la mère ou le frère que la mort vient d'enlever.
Ne récriez pas, mais souvenez-vous. Qui a vu un enterrement, les
a tous vus. Les fils pleurent de même, essuient leurs larmes de
même, marchent de même, s'appuient de même sur le même bras du
même ami de la famille. Les époux ont aussi leur mode de douleur.
Les mères seules pleurent sans s'occuper de ceux qui passent sur
leur chemin. Quelques-unes sanglotent bien un peu trop fort, mais
c'est seulement lorsque l'enfant mort n'était pas le préféré.

Je ne veux pas dire que le monde, tel qu'il est, soit mauvais,
non. Mais il y a au-dessus de tout ce qui le conduit, une chose
qui domine: la comédie conventionnelle.

Rien dans la vie ne se fait sans un insidieux accompagnement de
phrases toutes faites. Deux hommes se battent-ils en duel, ils se
saluent comme on le fait au théâtre. Un homme est-il trompé, il
crie et se démène comme au théâtre; il emploie les mêmes mots que
le mari trompé de sa pièce favorite. Aussi que de divagations, que
d'absurdités! Ne menez jamais vos filles à la comédie: les pauvres
enfants ne se croiraient véritablement aimées que par le mortel
assez heureux pour imiter l'acteur Lafontaine.

       *       *       *       *       *

Vous, madame, qui avez rouvert ce livre, parce que vous vous
ennuyez du matin au soir, comme il sied à une femme du monde, vous
trouvez la vie amère, parce que votre mari n'est point l'être que
vous aviez rêvé. Vous eussiez voulu lui voir jouer _le Roman d'une
heure_ pendant trente ans. Votre amant, si vous en avez un--ce que
je ne crois pas, je vous jure--ne vaut pas votre mari. Ne vous
plaignez pas: le bonheur et l'amour ont passé près de vous, vous
les avez vus, et ne les avez pas arrêtés.

Un jour, un homme vous a regardée au spectacle, dans la rue, que
sais-je! Vos yeux se sont fixés sur les siens, une fois, dix,
vingt, et le soir vous vous êtes dit: Quel est-il?

Vous l'avez revu, vous avez compris tout ce que vous auriez
d'amour pour lui, vous avez deviné son admiration passionnée,
vous avez été satisfaite, mais vous avez pensé que vous ne le
connaissiez pas, et vous avez voulu sans y parvenir, songer à
autre chose.

La troisième fois que vous vous êtes rencontrés, vous ne pouviez
vous parler. Heureusement vous n'aviez rien à vous apprendre.
Lui savait que vous l'aviez remarqué, et il se tordait dans son
obscurité. Vous, vous aviez compris tout ce qu'il y avait d'amour
et de respect dans ce cœur qui vous aimait de loin.

Plus tard,--ne mentez pas!--vous avez vu en rêve, votre inconnu
à vos genoux. Il vous regardait et vous bénissait d'être assez
sublimement bonne pour daigner ouvrir vos yeux; il les appelait
des diamants noirs, et vous, par coquetterie, vous les fermiez.
Vos yeux étaient à peine clos, que vous avez senti frissonner
tout son être; vous avez regardé et vous avez souri en voyant la
cause de ce tressaillement: c'était l'une de vos longues anglaises
d'ébène qui venaient de frôler son front. Vous avez entendu battre
son cœur, vous avez senti ses bras vous étreindre, sa bouche
toucher la vôtre et... et vous vous êtes réveillée, honteuse et
charmée.

Et cependant le lendemain, vous ne lui avez pas dit: viens. Vous
n'avez pas fait un geste, un signe qui pût autoriser cet homme à
se croire aimé de vous.

C'était peut-être par vertu, je le crois, et je vous admire, mais
c'était peut-être par respect humain: je vous plains de tout mon
âme.

Votre cœur s'est tu, votre esprit a parlé.

Votre esprit a commencé par vous dire:--Est-il de ton monde?--Vous
avez répondu: non.--Comment se nomme-t-il?--Je l'ignore.--Que
fait-il?--Je n'en sais rien.--Alors, ma chère, c'est un amour
impossible. Je sais bien que tu vas me dire: Si je me le faisais
présenter? mais ce serait une énormité; tu ne le connais pas du
tout, c'est peut-être un bohême ou un faux monnayeur.--C'est
vrai, cher esprit, je me suis dit cela, mais...--Je te devine.
Tu penses qu'il ne serait pas impossible que sa chaise de poste
vînt se briser devant la grille du parc?... mais c'est absurde:
s'il avait une chaise, tu le connaîtrais. D'ailleurs, c'est
aujourd'hui un hasard impossible: on voyage en chemin de fer, et
puis comment verser? la route est unie et sablée.--Je sais, je
sais: s'il te sauvait la vie? je connais encore ce hasard-là,
c'est un nommé Antony qui l'a inventé, mais il n'a servi qu'à
lui seul.--Cependant, cher esprit, s'il m'aime, il viendra.--Il
viendra où?... quand?... comment?... Dans la rue, ce serait
d'une inconvenance! Au Bois?... tu es en voiture et toujours
accompagnée, tu ne sors jamais seule.--Si, le dimanche, pour la
messe.--Ah! madame, ce que tu dis là est bien mal, tu calomnies
ton amoureux: comment veux-tu qu'un garçon qui t'aime, soit assez
ingrat envers Dieu pour donner des rendez-vous dans sa maison?

--J'y suis. S'il venait sous un déguisement.

--Absurde: on le ferait mettre au violon. Crois-moi, dis-lui:
venez.--Jamais!

Voilà ce que vous avez dit à votre esprit qui s'est moqué de vous.
Vous lui avez proposé les éternelles rengaines mises à la mode
par Scribe et Alexandre Dumas, parce que vous êtes du monde. Si,
comme Eusèbe, vous aviez vécu presque seule à l'ombre des grands
arbres, au bord de l'eau l'été, l'hiver, dans les neiges de la
montagne, vous auriez dit à l'homme qui, sans rien dire, parlait à
votre cœur:

--Te voilà! Je t'attendais.

Et voilà pourquoi Eusèbe, qui n'avait pas appris à aimer, à
souffrir, à se venger selon les règles que la bonne compagnie a
volées si maladroitement aux planches, ne mérite pas votre mépris
pour n'avoir pas brisé son verre sur la table, au déjeuner de
Viroflay.



XXII


Il était grand jour. Eusèbe réveillé depuis longtemps, attendait
l'heure convenable pour se présenter chez la chanteuse; il y avait
en lui plus d'impatience que d'inquiétude. Un instant il avait
eu la pensée d'aller dans un riche magasin d'habits qu'il avait
remarqué sur les boulevards, acheter les vêtements les plus à
la mode, puis de faire donner une tournure galante à ses longs
cheveux et à sa barbe, vierge encore du ciseau. Une réflexion l'en
empêcha. A quoi cela me servirait-il, puisque cette femme n'aime
rien, et se vend au premier venu? la toilette est inutile et
l'argent est nécessaire. Il avait suffi à trois indifférents de
prononcer le mot «argent» devant ce pauvre sauvage, pour le rendre
calculateur et ladre.

D'un bond, Eusèbe arriva au théâtre et s'informa de l'adresse de
la chanteuse. Midi sonnait au moment où, d'une voix mal assurée,
il disait à une jeune et jolie femme de chambre, qui lui ouvrait
la porte:

--Je désirerais parler à Mlle Adéonne.

--Si monsieur veut attendre, dit la jeune fille, en le faisant
entrer dans un petit salon; je vais demander à madame si elle peut
recevoir monsieur. Monsieur veut-il me dire son nom?

--C'est inutile, répondit le visiteur, votre maîtresse ne me
connaît pas. Dites-lui seulement que je viens pour affaire
importante.

Le salon d'Adéonne était fort ordinaire. Des rideaux de brocatelle
bleue, doublés de mousseline blanche brodée, garnissaient les
fenêtres. Un meuble Louis Quinze, _en palissandre_, recouvert
de même étoffe, avec un piano et une table ronde du même bois
l'encombraient littéralement. Une garniture de cheminée
entièrement neuve rappelait, par les formes et les sujets, le
temps du rococo. Dans un cadre splendide, recouvert d'une vitre
bombée, reposaient mollement les couronnes qu'un public idolâtre
avait prodiguées à la cantatrice.

Le provincial regardait tout avec ébahissement. Jamais il n'avait
vu tant de magnificences réunies en un si petit espace. Il n'osait
appuyer ses bottes sur les fleurs invraisemblables du tapis
d'Aubusson. Son chapeau à la main, il restait immobile comme une
statue. Ses yeux, qui avaient erré sur tout, s'arrêtèrent sur un
pastel représentant Adéonne dans un rôle du _Val d'Andore_. Le
capulet blanc, le costume pyrénéen dont le peintre avait revêtu
l'artiste, produisirent sur Eusèbe un effet étrange. Dans les
nuits d'insomnie, où le jeune homme triturait la destinée à sa
fantaisie, son rêve le plus cher était de se voir avec Adéonne,
devenue sa compagne, assis sous les grands châtaigniers de la
Capelette, ou s'en revenant le soir le long des routes appuyés
l'un sur l'autre. Dans cet onanisme de la pensée, l'illusion avait
été si loin qu'il lui avait semblé entendre parfois la voix si
admirablement timbrée de la comédienne, chanter la naïve chanson
du pays:

    Baïsso té, mountagno[1],
    Levo té, valloun,
    M'empeichas de veïré
    Lo mio Janettoun.

[Note 1:

    Baisse-toi, montagne,
    Lève-toi, vallée,
    Que je puisse voir
    Ma mie Jeannette.
]

De la chanson au costume national, il n'y avait que l'épaisseur
d'un désir. Sans être absolument pareil, celui qui couvrait _Rose
de mai_, avait quelque analogie avec celui de la mie Jeannette.
Eusèbe ne songeait plus à Adéonne. Entièrement perdu dans les
rêves qu'il nourrissait depuis deux mois, sa pensée errait dans
les doux champs de la rêverie. Il lui semblait qu'il avait vu
depuis longtemps, toujours peut-être, celle qui emplissait son
cœur.

Une portière se souleva doucement, et Adéonne s'avança sans
qu'Eusèbe, tout entier à sa contemplation, y prît garde. Elle
regarda, pendant trois secondes, l'étranger; mais bien que son
coup d'œil fût infaillible pour juger à quelle position sociale
un homme appartenait, elle ne put, cette fois, rien démêler. Un
instant elle se demanda si l'extase du jeune homme n'était point
une comédie; mais le feu qui brillait dans ses yeux, son front
pâle, les battements de son cœur révélèrent à l'actrice, habituée
à voir la comédie humaine et à la jouer elle-même, un sentiment
profond et sincère.

--Vous avez voulu me voir, monsieur, dit-elle; que désirez-vous de
moi?

Eusèbe tressaillit comme s'il eût été réveillé en sursaut, et, à
son tour, il regarda Adéonne.

La cantatrice portait une robe de satin noir piqué, fort
simple. Un col et des manchettes de vieille guipure de Hollande
complétaient son ajustement. Ses luxuriants cheveux blonds
tombaient, négligemment noués sur son cou, comme une rivière
d'or, dont deux bandeaux, admirablement dessinés, semblaient les
premières ondes. Ses yeux, grands et bruns, dont la paupière
inférieure avait une teinte bleue, formaient un éclatant contraste
avec sa peau d'un blanc mat, qu'aucune nuance rose ne venait
éclairer. Ses lèvres même étaient pâles et ne paraissaient rouges
que lorsqu'elle en approchait ses mains effilées, d'une blancheur
diaphane. Ce n'était plus la brillante artiste qu'Eusèbe avait
vue tant de fois. C'était une créature admirablement belle, mais
plus statue que femme. Si le jeune homme eût jeté les yeux sur les
deux lobes délicieusement dessinés, dont on apercevait l'origine
sous les jours de la guipure, il aurait cru à une nouvelle
hallucination taillée dans le marbre. Mais il ne regardait ni cela
ni autre chose. Interdit, il cherchait des mots pour répondre, et
ses mots ne venaient pas.

Adéonne était trop femme pour ne pas comprendre l'effet qu'elle
produisait. Elle ne s'en souciait guère. Cependant elle en fut
flattée, et dit d'une voix plus douce:

--Puis-je savoir, monsieur, ce qui me vaut votre visite?

--Madame, répondit Eusèbe en balbutiant et en devenant rouge et
pâle tour à tour; madame, je désire vous acheter.

L'accent un peu lent du jeune homme, ses habits d'une coupe peu
connue, firent penser à la chanteuse qu'il était étranger. Sa
phrase, dont elle ne pouvait démêler le sens qu'il y attachait,
lui parut une proposition d'engagement; elle répondit:

--Je vous remercie, monsieur, mais un engagement de trois ans
me lie à mon théâtre, et je suis décidée à ne plus chanter en
province, encore moins à l'étranger. Je suis trop bonne patriote
pour cela. Je ne vous suis pas moins reconnaissante des offres que
vous veniez me faire. Pour quelle ville vouliez-vous m'engager?

--Je me suis mal expliqué sans doute, madame, puisque je ne me
suis pas fait comprendre. Je ne viens pas vous engager. Je viens
vous acheter.

--Pour qui? demanda l'artiste avec dégoût.

--Pour moi, répondit Eusèbe.

--Si c'est là une gageure, monsieur, je la trouve d'un goût plus
que contestable. Si c'est une plaisanterie, je la trouve grossière.

--Ce n'est ni l'une ni l'autre de ces deux choses, reprit Eusèbe
en tremblant sous le courroux de la jeune femme.

--Alors, sortez, monsieur! reprit Adéonne avec hauteur, sortez,
ou je vais vous faire chasser. Vous venez insulter chez elle une
femme qui ne vous a rien fait. C'est lâche!

--Madame, s'écria Eusèbe en tombant à genoux; madame, ayez pitié
de moi. Je ne suis pas méchant, je vous assure. Non, je ne le suis
pas. Moi, vous insulter!... si vous saviez!... Je vais tout vous
dire quand les larmes ne m'étoufferont plus. Moi, vous insulter!
c'est absurde. Je ne sais pas bien parler, voyez-vous; je ne
suis qu'un pauvre paysan; oui, je ne suis qu'un paysan. Quand
vous m'aurez entendu, vous me pardonnerez, bien sûr; puis vous
me ferez chasser après si vous voulez. Donnez-moi une minute,
je ne serai pas long; je sais qu'il ne faut pas abuser du temps
des autres. Souvent on a l'air de n'avoir rien à faire et l'on
est très-occupé. Puis, je vous le répète, vous serez libre de
me faire chasser après, mais ce sera inutile, je m'en irai bien
tout seul. Vous voyez bien que je ne suis pas mauvais. On m'a
toujours trouvé bon et doux, certainement. Mais je vous l'ai dit,
je suis de la campagne; à la campagne, on ne sait pas comme dans
les villes. Je suis venu pour apprendre; mon père m'a envoyé pour
cela. Il y a trois mois seulement que je suis à Paris; trois
mois, c'est si peu! Il y avait un mois que j'y étais, quand je
vous ai vue; c'était un mercredi, je ne m'attendais pas à vous
voir; j'étais au théâtre, vous avez ôté votre masque. Si vous
saviez ce qui s'est passé en moi! je ne puis vous le dire. Il m'a
semblé que je n'avais jamais vu d'autres femmes que vous. J'étais
bien heureux, bien malheureux aussi, allez! Mon cœur battait bien
fort, j'appuyais ma main dessus pour ne pas l'entendre. La nuit,
je fermais les yeux et je vous voyais dans l'ombre. Lorsque le
jour venait, vous disparaissiez et je m'endormais pour ne pas
voir que je ne vous voyais plus. Ce n'est pas ma faute. J'allais
dans ce théâtre sans penser à rien. Est-ce que je savais! Puis
j'y suis revenu tous les soirs, ç'a été mon tort; je n'aurais pas
dû, mais c'était malgré moi. Je m'éloignais, j'allais bien loin,
et cependant j'arrivais toujours le premier... Ne me faites pas
chasser encore.

--Parlez, murmura Adéonne.

--Figurez-vous que j'avais fini par être très-heureux,
très-heureux. Quand je vous avais bien regardée, je rentrais chez
moi; là je faisais les rêves les plus charmants que vous puissiez
imaginer. Vous étiez comme moi née à la Capelette.--Quand j'ai vu
ce portrait où vous êtes en paysanne, j'ai cru que j'avais rêvé
vrai.--Oui, je pensais cela. Je me levais de grand matin pour
vous regarder dormir; puis, j'allais vous chercher des fleurs
que j'étalais pour que le sable des allées ne criât pas sous vos
pieds, et je disais à mon père:--Père, vous vouliez savoir où
est le vrai? Le vrai, c'est le bonheur. Mon père vous disait «ma
fille,» et vous remerciait d'avoir porté la joie sous notre toit.
Le soir, nous allions vers le bord de l'eau; vous chantiez, et
j'étais heureux. Tout cela me semblait vrai, je me sentais vivre
avec vous et par vous; je passais des journées entières à vos
côtés. Un jour, nous étions assis sur le rocher de la _Jouve_,
d'où une jeune fille s'est élancée dans l'eau, parce que son
amoureux ne l'aimait plus. J'avais mon fusil, j'allais tirer sur
une mésange; vous, m'avez dit: Ne la tuez pas, et vous avez appuyé
votre main sur mon bras. L'oiseau a dit: merci, et moi j'ai baisé
la place où s'était appuyé votre doigt. Vous voyez que je me
rappelle tout, et ce n'était pourtant pas vrai.

Un jour, j'ai été à la campagne chez des amis. Ils étaient trois.
Ils m'ont arraché mon secret. Tout ce qu'il y avait de bonheur en
moi, ils me l'ont pris, ils m'ont blâmé, ils se sont moqué de moi
et m'ont dit:... Ce sont eux qui sont lâches! Ne me forcez pas à
dire ce qu'ils ont dit. Si vous ne me pardonnez pas, je les tuerai.

--Dites-moi tout; mon pardon est à ce prix.

--Eh bien, ils m'ont dit, ah! c'est bien mal, je le répète pour
être pardonné, cela me brûle les lèvres. Ils ont dit que vous
étiez une femme de rien, une déhontée sans cœur et sans âme, une
créature maudite de Dieu, vendant son corps à tout venant. Voilà
ce qu'ils ont dit; et lorsque j'ai eu bien souffert durant trois
jours et mille nuits, j'ai pris mon argent et je suis venu pour
vous acheter. Pardonnez-moi, je vous ai tout dit.

--Vous vouliez m'acheter, demanda Adéonne dont le visage n'avait
réflété aucune émotion pendant le récit d'Eusèbe; vous êtes donc
bien riche?

--J'ai là tout ce que je possède, dit le jeune homme,
quarante-huit mille francs.

--Et vous pensiez que pour cette somme je me serais donnée à vous
pour l'éternité? reprit en souriant la chanteuse.

--Non. Mais un instant j'ai eu la folle espérance de croire que
pour cet argent, et aussi par pitié, vous me permettriez de vous
regarder, de toucher votre main, d'entendre votre voix, et à
l'heure où le soleil se couche, je serais parti en emportant assez
de bonheur avec moi pour bénir à jamais votre souvenir.

--Quoi! une journée seulement?

--Trois heures, deux, une...

--Votre parole?

--Je n'ai jamais menti.

--Asseyez-vous, reprit froidement Adéonne, et ayant sonné sa femme
de chambre, elle lui dit:

--Jenny, je n'y suis pour personne.



XXIII


Adéonne était née à Saumur, entre le deuxième et troisième acte
de _Thérèse ou l'Orpheline de Genève_. Mlle Vacher, sa mère,
jouait l'orpheline innocente et persécutée. Depuis le matin, elle
sentait quelque chose d'anormal dans son organisation; mais la
brave demoiselle, en digne artiste qu'elle était, n'avait pas
voulu faire manquer la recette. Du reste, le public n'y perdit
rien: on fit une légère coupure, et la pièce continua; rien ne
fut changé, il n'y eut qu'une orpheline de moins et une petite
fille de plus, laquelle fut le lendemain baptisée sous les noms
de Françoise-Joséphine Vacher, née de demoiselle Marie-Augustine
Vacher, artiste dramatique, et de père inconnu. Comme il va sans
dire, l'aventure fit sensation dans Saumur. Les dames de la ville
envoyèrent du linge, et les élèves de l'école de cavalerie, qui
depuis dix mois applaudissaient Augustine, firent entre eux une
souscription qui rapporta assez pour éloigner pendant deux mois de
la couche de la pauvre artiste le spectre de la misère.

Seul, le lieutenant de Baudibard de Saint-Fayol ne donna rien.

Le capitaine Bertuchot prétendit que c'était pour éloigner les
soupçons.

A quoi le sous-lieutenant de Vic, qui ne mettait pas de dragonne
à sa langue, répondit que le sous-lieutenant de Baudibard de
Saint-Fayol était un fat et qu'à ce compte tout le monde aurait pu
se dispenser de donner.

Le lieutenant de Baudibard de Saint-Fayol, qui avait l'oreille
chaude,--il était de Pau ou de Bayonne, peut-être de Dax, mais ce
qu'il y a de certain c'est qu'il avait l'oreille chaude,--avertit
que la chose ne se passerait pas comme ça. Le lendemain, il prit
le sous-lieutenant de Vic à part pendant le pansage.

--Lieutenant de Vic, lui dit-il, persistez-vous à vous dire le
père de l'enfant?

--On n'a jamais pu savoir... répondit M. de Vic.

--Demain, à cinq heures du matin, sur la route de la Flèche, nous
pourrons éclaircir ce mystère.

--Nous éclaircirons tout ce que vous voudrez, mon lieutenant,
répliqua courtoisement M. de Vic.

La nouvelle se répandit bien vite dans la ville que deux officiers
s'allaient battre au sujet de la petite de la comédienne.

Le général commandant l'École n'en dormit pas.

--Salomon, dit-il à son aide de camp, se trouvant dans une
semblable occurrence, aurait ordonné qu'on partageât la bambine
entre les deux pères. Malheureusement, la position est plus tendue
que dans le fameux procès jugé par ce grand roi. Si je prononçais
le même jugement que lui, la pauvre petite serait hachée menu
comme chair à pâté. Or, ce qu'il y a de plus simple, c'est de
consigner mes deux gaillards.

Ainsi fit-il, et il fit bien.

Mlle Vacher quitta Saumur, pour aller gagner son pain sous
d'autres cieux; elle parcourut toute la France. Cinq ans après,
ses engagements portaient cette mention peu honorable:

    «_Le directeur aura le droit d'utiliser la fille de ladite
    demoiselle Vacher toutes les fois qu'il le trouvera nécessaire
    pour son spectacle, moyennant un cachet de quarante centimes par
    représentation._»

Joséphine naquit entre deux _portants_ de coulisses, et son
enfance n'eut d'autres horizons qu'une campagne en carton et un
ciel de calicot.

C'est mal dire: Joséphine n'eut pas d'enfance. A dix ans, elle
eût fait rougir un dragon; à douze, elle aurait fait pâlir un
carabinier.

La demoiselle Vacher, sa mère, en était venue à jouer les duègnes.
Ne pouvant se suffire à elle et à sa fille, elle s'associa avec
un drôle du nom de Gouzir, lequel jouait les _pères-nobles_ et ne
pouvait vivre seul avec ses trop modestes appointements.

A Nantes ou à Tours, Joséphine, qui avait alors quinze ans, resta
trois jours absente de la maison. Gouzir la gourmanda; sa mère se
contenta de lui dire:

--Nous partons pour Paris dans deux mois; tu aurais bien pu
attendre.

A Paris, le ménage vit bien des mauvais jours; mais enfin, un
homme qui avait vu Joséphine à la salle Molière, fit du bien à la
famille; après celui-ci un autre, et ainsi de suite, jusqu'à M.
Fontournay, qui s'amouracha de la jeune fille et fit une pension
à ses parents, à la condition qu'il resterait chez eux. Cette
clause fut fatale à la pauvre Vacher et à l'infortuné Gouzir. Que
faire en un gîte, à moins que l'on n'y boive? Ils burent tant,
tant, tant, qu'un matin on les trouva morts. Devant Dieu soit
leur âme, si tant est qu'ils aient eu une âme, supposition bien
invraisemblable.

Fontournay avait quatre-vingt mille francs de rentes et un égoïsme
à faire envie à un roi. Mathématique dans ses vices, il les
enfermait dans son secrétaire et ne les faisait sortir que pour
quelques heures seulement, et chacun à leurs jours, comme on fait
des chevaux de prix qui ne quittent l'écurie que pour raison de
santé.

Fontournay était buveur, mais non ivrogne; mangeur, mais non
gourmand; sa lubricité s'arrêtait à la porte du dévergondage et
n'y frappait que pour en imposer au monde des vieux viveurs. Ce
bon riche n'éprouvait aucun sentiment sincère pour Joséphine; il
ne l'aimait ni d'amour, ni d'amitié, ni d'habitude. Il la gardait
cependant avec soin, et c'eût été pour lui un grand chagrin de la
perdre.

Lorsque la connaissance s'était faite, Fontournay avait éprouvé,
en trouvant Joséphine, une satisfaction semblable à celle que
ressentirait un bibliomane en découvrant une édition rare d'un
ouvrage insignifiant. Depuis longtemps il était fort ennuyé de
recruter ses amours au Conservatoire ou dans le monde des lorettes
célèbres. Il avait remarqué, cet observateur profond, que toutes
les _biches_ ont à peu de chose près la même physionomie, et que
le passe-port de l'une pourrait servir à toutes les autres:

    Cheveux châtain foncé,
    Yeux bruns,
    Front bas,
    Bouche grande,
    Nez relevé ou court.
    Signes particuliers: Toilette ridicule, parler bête.

Cette monotonie ennuyait le cher homme. De plus, il avait aussi
remarqué que les créatures, qui se font un grand nom dans le
monde galant, ne doivent, la plupart du temps, leur succès qu'à
une excentricité ou à une opposition complète du type vulgaire.
Cette fille pâle, au nez effilé, aux narines dilatées, aux cheveux
fauves, l'avait séduit; il se disait: J'ai trouvé l'oiseau rare.

Le soir où, au mépris des convenances, Joséphine Vacher avait fait
son apparition dans la baignoire d'avant-scène louée à l'année à
l'Opéra-Comique par Fontournay, il se fit un grand bruit du côté
des vieillards, et les jeunes gens dirent: «Ce vieux diable de
Fontournay nous a déterré une charmante maîtresse pour l'avenir.»

Joséphine fut l'événement de la soirée. Les femmes du monde la
regardèrent avec une effronterie extrême, et toutes firent la même
question au journaliste Narcisse Beauramier, qui, ce soir-là,
allait de loge en loge, chercher ou répandre des nouvelles:

--Comment nommez-vous cette créature qui se pavane dans la loge de
M. Fontournay?

--Belle dame, répondait Beauramier avec finesse, c'est encore un
mystère.

Fontournay était ravi. Le lendemain il combla Joséphine de
cadeaux, lui constitua une maison, des appointements fixes, et lui
donna un professeur de piano et de chant pour l'occuper.

Joséphine avait mené une vie trop agitée pour ne pas être
satisfaite de son repos. Un jour que sa femme de chambre, gagnée
par un ami de Fontournay, l'engageait à accepter des offres
brillantes et une vie plus libre, Joséphine répondit:

--Les femmes ne sont pas nées pour être libres. Je pense que M.
Brannery ne vaut pas mieux que M. Fontournay; autant mépriser
celui-ci qu'un autre. J'y suis habituée.

Pendant deux ans, Joséphine ne donna à son protecteur aucun sujet
de plainte. Elle ne sortait jamais, et malgré un espionnage bien
organisé, Fontournay ne put parvenir à la découvrir en rupture de
fidélité.

Ce bonheur tranquille finit par ennuyer le bon bourgeois. La femme
dont il avait été si fier n'avait pas secondé ses vues. Au lieu de
briller beaucoup, de le tromper un peu, de faire parler d'elle,
elle vivait comme une bourgeoise. Un matin, il pensa qu'il fallait
en finir et chercher ailleurs.

--Chère enfant, dit-il à Joséphine, j'ai à vous annoncer une chose
assez triste pour moi. Des obligations, des affaires, comment
dirai-je! des nécessités de famille, me forcent à vous quitter.
Ne m'interrompez pas. Vous savez que je ne suis pas ingrat,
j'ai toujours agi avec vous en galant homme; je continuerai.
Vous toucherez votre pension pendant un an encore, et vous
aurez toujours un ami en moi. Ainsi, c'est entendu, à dater
d'aujourd'hui, nous serons de bons camarades.

--Quelle jolie scène je vous ferais si je vous aimais! répondit
Joséphine en souriant.

--Je vois avec plaisir que vous prenez mieux la chose que je ne le
pensais.

--Je ne la prends ni bien ni mal; cela m'est indifférent, voilà
tout.

--Je crois cependant, reprit Fontournay, mériter quelques regrets.

--Vous avez tort.

--Vous êtes peu gracieuse pour moi, chère belle.

--Raisonnons. Vous m'avez donné une parcelle de vos revenus; cela
vous convenait, si vous l'avez fait c'est que vous pensiez que
ce que je vous donnais valait autant. Des regrets, dites-vous,
pourquoi? Je trouverai facilement une affection comme la vôtre.
Vous venez me raconter que vous êtes un galant homme; qu'est-ce
que cela me fait? N'ai-je pas été loyale, moi, dont le métier est
de ne pas l'être? Vous m'avez prise sans savoir pourquoi, vous me
quittez de même. Je n'ai rien à dire et je ne dis rien; mais de
grâce ne me parlez pas de regrets; les regrets n'étaient pas dans
le marché.

Fontournay était venu avec l'intention très-arrêtée de quitter
Joséphine. En chemin il s'était promis d'être fort et de ne céder
à aucune prière, de résister aux larmes que la belle ne manquerait
pas de verser. La façon avec laquelle sa maîtresse acceptait la
rupture changea complétement ses idées. Par un retour subit, que
les penseurs expliqueront, s'ils le peuvent, il éprouva un violent
chagrin en pensant que la femme dont il voulait se défaire à tout
prix un instant auparavant le quittait sans se faire prier.

--Je voulais vous éprouver, ma Joséphine, dit-il, l'épreuve n'a
pas été heureuse; laissez-moi croire que vous aviez pénétré ma
pensée et que vous avez voulu me tourmenter.

--Je ne m'amuse jamais à ces riens-là. Depuis trois mois mon parti
est pris, je débute demain à l'Opéra-Comique. Si je réussis, je
veux être seule et libre comme une brave artiste. Si je tombe,
j'irai m'enterrer dans une campagne que je connais près de Nantes.
Je n'ai jamais respiré, j'ai besoin d'air.

--Vous allez débuter, s'écria Fontournay avec stupéfaction, que me
chantez-vous là?

--Demain je vous chanterai l'_Ambassadrice_. En ce moment, je vous
dis la vérité: mes débuts sont annoncés. Afin de ne subir aucune
observation de votre part, j'ai changé de nom. Joséphine était un
nom absurde, commun, impossible. Maintenant je m'appelle Adéonne.
Demandez à l'affiche.

Fontournay ne répondit pas d'abord. Ce que lui disait sa maîtresse
le jetait dans une stupéfaction profonde. Souvent il avait songé
à faire de Joséphine une artiste, non par intérêt pour elle, mais
pour la voir admirée, applaudie, désirée même,--surtout désirée,
c'eût été la fête de sa vanité. Sa nature vulgaire l'avait empêché
de reconnaître une organisation d'élite dans une fille qu'il avait
eue presque pour rien. Joséphine débutait sans recommandations,
sans protecteur; ce qui faisait supposer avec raison au vieux
viveur, qu'on avait reconnu en elle des qualités vraiment
supérieures. Ses regrets furent profonds.

--Quoi! dit-il, c'est de vous dont on parle tant depuis deux mois,
c'est vous qui êtes Adéonne?

--C'est moi.

--Et vous me l'avez caché?

--Parfaitement.

--Mais savez-vous que c'est indigne, que jamais pareille
ingratitude ne...

--Jusqu'à présent vous n'avez été qu'ennuyeux; vous allez devenir
ridicule. Finissons-en. Vous aviez assez de moi et vous me
quittiez comme un vieil habit dont on ne veut plus. Par un retour,
dont je n'ai que faire de rechercher la cause, vous avez changé
d'avis; tant pis pour vous. Vous ai-je parlé d'ingratitude, moi,
lorsque vous êtes venu me dire que des raisons de famille, de
convenances, que sais-je, vous forçaient de rompre avec moi? Non,
je n'ai rien dit; faites de même. Entre nous, il serait injuste
qu'en amitié le bail fût renouvelable à la volonté du preneur.
C'est le contraire. Tout est pour le mieux.

--Joséphine, s'écria Fontournay, vous ne pouvez pas me quitter
ainsi, c'est impossible. Je vous donnerai ce que vous voudrez;
cherchez, imaginez les choses les plus chères, vous les aurez.

--Je ne veux rien.

--Je ne sais que vous dire, que vous offrir, moi, reprit le
galant homme la larme à l'œil; vous me quitterez plus tard; mais
laissez-moi vous guider, vous protéger dans la nouvelle voie
que vous voulez parcourir. Je ne vous demanderai rien, vous me
recevrez quand vous voudrez, je ne suis pas gênant. Voyons, un bon
mouvement, je vous le demande à genoux.

Le vieillard tomba lourdement aux pieds de la fille Vacher, qui se
contenta de lui dire:

--Vous savez, mon cher, que si je reculais mon fauteuil, vous ne
pourriez plus vous relever.

--Joséphine, vous savez mes principes. Si c'est un caprice qui
vous trotte par la tête, dites-le-moi sans crainte.

--Vous étiez ridicule; voilà que vous devenez ignoble.

--Ah! vous n'avez pas de cœur, murmura Fontournay en se remettant
péniblement debout. Et il sortit en poussant un de ces soupirs qui
attendrissent quelquefois les huissiers, mais jamais la femme qui
vous quitte.

Les débuts d'Adéonne furent heureux. En quinze jours, Fontournay
vieillit de dix ans. Il avait écrit cent fois sans recevoir
de réponse. Un matin, il se redressa radieux: il venait de
reconnaître l'écriture d'Adéonne sur l'adresse d'une lettre que
son domestique lui apportait. Il prit le pli en tremblant.

--Je savais bien qu'elle me reviendrait, dit-il, et il lut:

    «Tous les hommes sont les mêmes: les vieux sont assommants, les
    jeunes sont méprisables. Assommez-moi, et que ça finisse.

    Adéonne.»

Le vieillard ne se le fit pas dire deux fois; il arriva chez son
ingrate amie le cœur palpitant d'espoir.

--Chère cruelle, lui dit-il, que vous m'avez fait souffrir! Me
revenez-vous du fond du cœur?

--Toutes ces dames ont des diamants, répondit Adéonne. Je veux, à
moi seule, autant de diamants que toutes ces dames.

--Vous les aurez.

--J'y compte bien.

--Puis-je vous refuser quelque chose? Mais, au moins, dites-moi...

--Quoi?

--Mais...

--Tenez, une fois pour toutes, expliquons-nous bien et ne nous
comptons plus de balivernes. Ce que je vous demande, d'autres
me l'ont offert. Je vous donne la préférence, parce que je suis
habituée à vous, et qu'au fond vous êtes plus ennuyeux que méchant.

--Il n'y a que vous au monde pour dire certaines choses sans
fâcher vos amis.

--J'ai soin de ne les dire qu'en tête-à-tête, répondit la
chanteuse. C'est mon seul mérite.

Fontournay donna les diamants et passa dans son milieu pour
l'homme le plus fortuné de France. Il ne demandait pas autre chose
pour être heureux. Pour lui, le bonheur consistait à être envié de
sept ou huit vieux drôles aux crânes chauves et aux cerveaux vides.

Il y avait six mois que la vanité de Fontournay était la vanité
la plus radieuse du monde, lorsque Eusèbe, tremblant et fou, vint
sonner à la porte de la cantatrice.



XXIV


La consigne donnée par Adéonne à sa femme de chambre avait été si
scrupuleusement observée, que le lendemain à dix heures, personne
n'avait encore pénétré dans le boudoir de la comédienne.

Le silence et l'obscurité régnaient dans l'appartement. On aurait
pu croire à la nuit, si les rideaux mal joints n'eussent laissé
passer un rayon de soleil.

Adéonne, dans la même toilette que la veille, les cheveux en
désordre, ouvrait avec une précaution extrême la porte qui
conduisait de sa chambre au salon, s'arrêtant au moindre cri de
la serrure; elle la referma avec les mêmes soins et, marchant sur
la pointe du pied, elle traversa avec la légèreté d'un sylphe les
deux pièces qui séparaient sa chambre de la salle à manger, où
elle arriva si doucement que sa femme de chambre, qui écrivait à
son amant, un dragon du 3e régiment, ne l'entendit pas venir.

--Que faites-vous là, Jenny? demanda-t-elle à voix basse.

--Madame le voit, répondit la jeune fille assez embarrassée;
j'écrivais à mon cousin.

--A votre amoureux. Que fait-il?

--Il est soldat; nous devons nous marier.

--Pourquoi ne vient-il pas vous voir?

--Madame m'avait défendu de recevoir personne.

--Je vous le permets maintenant.

--Madame est bien bonne.

--Un militaire est toujours un honnête garçon, ajouta la maîtresse
pour motiver sa concession.

--Madame peut être sûre que c'est pour le bon motif.

--Ça m'est égal. Préparez le déjeuner tout de suite, et pas de
bruit.

Adéonne revint dans son boudoir. Une glace sur les genoux, elle
se mit à peigner ses longs cheveux. Lorsqu'elle leur eut donné
les contours qu'elle désirait, elle se regarda une dernière fois
dans la glace et resta pensive le visage appuyé sur sa main. Deux
ou trois fois elle se leva comme pour entrer dans sa chambre; une
fois même, ses doigts effilés saisirent le bouton de la porte,
mais elle revint s'asseoir.

Un léger bruit la fit tressaillir. Elle prêta une oreille
attentive: les mouvements précipités de sa poitrine soulevaient le
satin de sa robe, une pâleur mortelle se répandit sur son visage.
Eusèbe entr'ouvrit la porte.

En apercevant Adéonne, le jeune homme resta immobile.

--J'avais cru rêver, dit-il.

Adéonne s'élança à son cou et le tint longtemps embrassé.

--Viens me dire que tu m'aimes, mon Eusèbe, murmura-t-elle en
l'entraînant sur le divan; ou plutôt ne me dis rien, laisse-moi
te voir. Oui, c'est bien toi, comme tu es beau! Dis que tu
m'aimeras toujours.

--Oui, répondit Eusèbe.

--Je voudrais te dire beaucoup de choses, si tu savais, mais je ne
trouve rien. Je suis toute bête, mais je t'aime bien; le bonheur
m'étouffe.

--Écoute, mon bon ange, reprit-elle; nous ne nous quitterons plus,
n'est-ce pas? Tu n'as rien à faire, ne viens pas me dire non, tu
me l'as dit; je t'assure que tu me l'as dit deux fois hier soir.
Nous ne nous quitterons plus. D'abord, si tu ne veux pas rester
ici, je te suivrai partout où tu iras. Si tu veux, je laisserai
mon théâtre et tout.

--Je veux que vous ne fassiez aucun sacrifice pour moi. Je n'ai
pas besoin de cela pour être heureux.

--Des sacrifices! laisse-moi donc! Je me moque pas mal de tout ça;
je n'ai jamais tenu à rien, moi: maintenant je tiens à toi. Je
n'avais qu'un rêve, c'était d'être aimée comme tu m'aimes, mais je
croyais que ça ne se pouvait pas; j'y avais renoncé; en voyant les
hommes, je me disais: c'est des bêtises, il n'y faut plus penser.
J'avais bien tort, dis?

--Je suis comme vous, j'ai le cœur plein; les paroles ne me
viennent pas pour vous dire tout ce que je ressens.

--Et d'abord ne me dis pas vous, on a l'air d'être fâché; dis-moi
toi, ça sera bon tout plein. Ça rend bon, d'aimer. J'ai dit à ma
bonne qu'elle pouvait recevoir son amoureux, et, en me peignant,
je parlais au bon Dieu; c'est la première fois de ma vie. On ne
croit pas toujours en lui, on a bien tort, il est très-bon; car
enfin, s'il vous fait du mal, c'est souvent pour votre bien; si
tes amis ne t'avaient pas dit que je n'étais qu'une rien du tout,
tu n'aurais pas osé venir; si tu n'étais pas venu, je n'aurais
jamais aimé personne. Y crois-tu, au bon Dieu, mon chéri?

--Quand j'étais enfant, ma mère me faisait prier; plus tard, mon
père m'a dit que si tout portait à croire qu'il y eût un Dieu, il
se pourrait faire qu'il n'y en eût point.

--Un drôle d'homme, ton père! c'est égal, je l'aime aussi, parce
que c'est ton père; il veut que tu t'instruises, il a raison. Je
t'apprendrai la vie, moi, je la connais, j'ai été si malheureuse!
Quand je te raconterai tout cela, tu pleureras. D'abord, nous
autres, les femmes, nous sommes plus fortes que les hommes, nous
savons tout sans rien apprendre. Quand je pense que lui et toi
vous vous démanchez pour savoir où est le faux et où est le vrai!
Ça me ferait bien rire si je ne t'aimais pas: c'est beaucoup bête.
Le faux, c'est tout; le vrai, mon Eusèbe, c'est l'amour.



XXV


Eusèbe eut tout le temps possible pour méditer sur le singulier
aphorisme si naïvement formulé par Adéonne: pendant un an, ils ne
se quittèrent pas.

Le jeune homme avait oublié l'univers qui, de son côté, s'occupait
peu de lui.

La comédienne aimait avec passion. A son amour se joignait un
autre sentiment: le caractère doux et l'ignorance complète
d'Eusèbe sur toutes les choses de la vie, la rendaient l'arbitre
de sa destinée, et elle était fière, cette fille, qui avait porté
des bas troués pendant vingt ans, d'avoir à protéger quelqu'un.

Elle n'abusait pas de sa suprématie. Plus d'une fois, à genoux
devant son amant, elle lui avait dit:

--Comme tu es bon de ne pas vouloir être le maître!

Lorsque les femmes qui vivent en dehors des lois sociales
parviennent à l'âge de vingt ans, elles regardent l'humanité
par-dessus l'épaule; elles méprisent les hommes à cause de leurs
faiblesses qu'elles connaissent bien. Souvent il leur arrive
de pleurer amèrement, mais ce n'est pas sur leur abjection ou
leur servitude, les remords eux-mêmes n'ont rien à voir dans ces
larmes; esclaves, elles pleurent de ne pas avoir des maîtres forts.

Alors le besoin d'être dominées ou de dominer s'empare de ces
créatures folles; de là naissent ces liaisons odieuses avec des
hommes odieux, où la femme n'est plus dominée, mais battue; ou
encore ces amitiés étranges et pleines de jalousies que les
impures éprouvent entre elles.



XXVI


Eusèbe avait déposé sa volonté sur l'étagère de sa maîtresse
parmi d'autres chinoiseries. Adéonne conduisait sa vie comme le
vent dirige la feuille du saule tombée sur une eau tranquille.
Elle le faisait habiller selon ses goûts, lui donnait à lire les
livres qu'elle aimait, et lui parlait de tout parce qu'elle ne
savait rien. Eusèbe était entièrement à elle, il se souciait peu
de la domination complète que la chanteuse exerçait sur lui: il
était heureux, et comme il n'avait que vingt-deux ans, il croyait
à l'éternité du bonheur, comme les âmes dévotes et non pieuses
croient à l'éternité des peines.

Cette félicité parfaite aurait duré longtemps, car Eusèbe, simple
et naïf comme ceux qui ont vécu au grand air, ne s'inquiétait
point du passé d'Adéonne, et le mot jalousie lui était inconnu.
L'inconstance d'Adéonne était seule à redouter. Mais Adéonne
aimait avec cette _furia_ sincère des femmes qui aiment
tardivement. Donc, rien ne semblait devoir altérer la limpidité de
ces deux existences qui n'en formaient qu'une.

Une camarade de l'artiste fut le grain de sable qui bouleversa les
destinées de cet empire où il n'y avait qu'un roi et une reine se
faisant tour à tour sujet l'un de l'autre pour avoir le droit de
se prosterner chacun son jour.

Cette femme, nommée Marie Bachu, _doublait_ Adéonne au théâtre et
dans les affections de Fontournay. Un jour, grâce à ce dernier,
elle obtint ce qu'elle appelait une création, un rôle neuf dans
un vieil ouvrage ressemelé. Adéonne se plaignit amèrement au
régisseur général et déclara que sous aucun prétexte elle ne
laisserait, elle, _chef d'emploi_, usurper ses droits légitimes.
Marie Bachu pria, supplia, s'emporta, mais son antagoniste fut
inébranlable.

--Croyez-vous, s'écria la _doublure_, que je suis faite pour avoir
éternellement vos restes?

--Mais, repartit Adéonne en faisant allusion à Fontournay, vous
devriez vous y habituer, depuis un an.

Le régisseur, qui connaissait la situation, se prit à rire. Cette
hilarité bête rendit les deux femmes grossières en donnant de la
vanité à la première et de la colère à la seconde, qui répondit en
serrant les dents:

--Si j'ai vos restes, ce n'est point votre faute.

--C'est vrai, dit Adéonne, ordinairement je donne les vieilles
choses dont je ne me sers plus à ma femme de chambre.

--Vous pourriez parler plus convenablement d'un homme qui vous a
tirée de la misère.

--Ça renverserait toutes les idées acquises sur son compte.

--Dites plutôt que vous êtes encore froissée de son abandon.

--Voyons, ma belle, dit la maîtresse d'Eusèbe avec calme, bien
que ses lèvres fussent blafardes, ne plaisantons pas. Vous savez
bien que j'ai flanqué votre Fontournay à la porte, le gros phoque!
Vous savez bien que, pendant six mois, il m'a ennuyée pour que je
lui fisse l'aumône d'un regard, et qu'il a poussé la platitude
jusqu'à m'offrir de tolérer une autre liaison. Vous savez cela,
ici personne ne l'ignore; chantez-moi donc autre chose. Je ne suis
pas méchante au fond, moi; vous voulez cette _panne_ de rôle,
prenez-la; je vous la laisse, mais pour Dieu ne me fatiguez plus
avec votre ridicule ami, et laissez-moi aimer en paix mon amant,
qui est aussi noble que le vôtre est vil, aussi jeune que le vôtre
est vieux, aussi beau que le vôtre est laid.

--Mes enfants, dit en intervenant le régisseur, ne nous dévorons
pas tout à fait, ce serait dommage.

Et il entraîna Adéonne.

--Beau, beau, murmurait Marie Bachu, de façon à être entendue;
c'est sans doute pour ça qu'on ne le voit jamais.

En rentrant chez elle, Adéonne dit à Eusèbe:

--Ce soir, mon bon chéri, je veux que tu m'accompagnes au théâtre.



XXVII


Les comédiens, les chanteurs surtout, dînent de bonne heure. A
cinq heures, Adéonne fit agenouiller Eusèbe devant elle, et se mit
à peigner sa chevelure avec le soin d'une mère qui coiffe son fils
le jour de sa première communion.

--Que tes cheveux sont beaux et soyeux, mon Eusèbe; disait-elle,
tu sais qu'ils sont plus fins que les miens?

--Cela prouve qu'ils n'ont pas de tact.

--Je leur pardonne, parce qu'ils s'harmonisent bien avec la
couleur mate de ton teint. On nomme, je crois, cela un teint
olive, je ne sais pourquoi?

--Parce que les olives sont vertes.

--Que tu es sot. Je n'aime pas qu'on se moque de ce que j'aime.
C'est comme ces deux signes noirs que tu as sur la joue, je les
adore.

--Moi aussi, parce que j'espère les entendre chanter la veille de
leur mort.

--Mon ami, nous allons dans le monde: j'espère que tu ne diras pas
de ces énormités-là: on te prendrait pour un vaudeville oublié.
Viens, que je fasse le nœud de ta cravate. Bien, tu es charmant!
partons.

Les deux amoureux sortirent bras dessus bras dessous. L'artiste
promena son amant pendant une heure sur les boulevards; les
passants se retournaient pour contempler ce couple d'une beauté si
charmante et si bizarre à la fois.

--Comme toutes les femmes te regardent, dit Adéonne. J'étais bien
sûre que tu étais beau.

--Moi aussi, j'en étais sûr, répondit simplement Eusèbe, puisque
tu m'aimais.

La chanteuse regarda son amant avec une tendresse profonde.

--Tu serais laid, que je t'aimerais de même, reprit-elle; il n'y a
que toi qui sache dire de si bonnes choses.

--Qu'ai-je donc dit?

--La plus charmante flatterie du monde.

--Je ne m'en doutais pas.

--Heureusement, ce n'eût été qu'un compliment.

--Et la différence?

--La différence? Il y a là deux sortes de compliments: ceux qu'on
trouve et ceux qu'on cherche; ceux qui viennent du cœur, ceux qui
sortent de la bouche; les uns ne servent qu'une fois pour l'être
aimé, les autres s'emploient toute la vie et pour tout le monde.
C'est une monnaie courante, dont les hommes ont une provision.

--Je comprends, ce sont les pauvres qui sont les riches.

--Tiens, reprit la jeune femme en arrivant à la rue Favart,
vois-tu cette petite fenêtre, la troisième au premier, au-dessus
de l'entresol? C'est celle de ma loge.

--Je la connais: j'ai passé une nuit avec elle.

--Voici, mon Eusèbe, le palais de votre bien-aimée, dit Adéonne
en ouvrant la porte de sa loge. Un sourire s'arrêta sur ses
lèvres, son visage devint soucieux et elle ajouta: c'est ici notre
laboratoire, à nous autres artistes; c'est là que nous triturons
notre beauté, notre cœur, notre corps pour servir le tout au
public, qui croit que nous n'avons ni cœur, ni beauté; c'est bien
triste. Je m'étais promis de ne jamais te montrer toutes nos
misères, mais on disait que tu n'étais pas beau. Viens, que je
t'embrasse; je ne t'ai pas encore aimé ici.

Eusèbe regardait Adéonne avec surprise. Il ne comprenait ni
l'incohérence de ses paroles, ni la fièvre qui paraissait
l'agiter. Il lui dit:

--Il se passe en toi quelque chose d'étrange. Je ne te devine plus.

--Tiens, reprit-elle, va-t'en d'ici, j'ai eu tort de t'amener;
c'est ma vanité qui m'y a poussée; je sens un malheur dans l'air;
nous sommes si heureux chez nous; va-t'en, mon Eusèbe, va-t'en
vite, si tu m'aimes.

--Je ferai ce que tu voudras.

--C'est cela. Je t'aime tant, si tu savais; retourne à la maison;
Jenny te fera du thé; tu m'attendras en lisant; je reviendrai de
bonne heure.

Une roulade effrontée se fit entendre dans le couloir au moment où
Eusèbe donnait le baiser d'adieu à sa maîtresse. Adéonne retint
son amant et lui dit:

--Puisque tu es là, reste, mon Eusèbe; j'ai besoin de toi: mon
cœur chante faux.



XXVIII


L'Opéra-Comique et le Gymnase-Dramatique possèdent des foyers dont
la pruderie est devenue proverbiale. Au boulevard Bonne-Nouvelle
la préciosité est un honorable parti pris; au théâtre Favart
elle est naturelle. La vie des chanteuses est un long travail,
récompensé par d'énormes appointements. La sagesse relative des
artistes lyriques peut s'expliquer facilement: peu de temps et
beaucoup d'argent à dépenser. Voilà l'énigme. Ceci démontre
pourquoi les cantatrices contractent plus souvent des mariages
avec des gens du monde que les autres femmes de théâtre. Un vice
de construction dans ces bâtiments des théâtres vient encore
ajouter de la monotonie aux soirées de l'Opéra-Comique: le foyer
des artistes est petit, triste et incommode, si bien qu'on y va
fort peu; souvent les visiteurs sont forcés de causer entre eux,
ce qui les ennuie toujours.

Malgré la retenue des artistes, la tristesse du lieu, _le comme il
faut_ qui y règne ou la solitude qui s'y manifeste, il est bien
rare que chaque soir on ne remue pas trois mondes dans cet espace
étroit,

    Là c'est un amant que l'une vous donne,
    Là c'est un amant que l'autre vous prend,

dirait un amoureux de la couleur locale.

Dans cette atmosphère si nouvelle pour lui, Eusèbe apprit plus en
un mois qu'il n'aurait pu le faire autre part en dix ans.

Les désillusions, les incertitudes, les étonnements se succédaient
avec une désolante rapidité. Le premier de ses sentiments qui
succomba à la dissection fut son amour pour Adéonne. A mesure que
l'affection de la chanteuse s'augmentait des succès obtenus par
son amant, beau à faire peur, jeune et naïf au point d'avoir de
l'esprit, celle du jeune homme diminuait devant des réalités qu'il
n'avait jamais soupçonnées.

Adéonne se peignait le visage en rouge, en blanc en bleu; jamais
Eusèbe n'avait voulu comprendre que le perfide feu de la rampe
rendait ce tatouage nécessaire.

Adéonne se couvrait les mains, les bras et les épaules de
poudre de riz. Eusèbe se disait qu'elle trompait le public, et,
lorsqu'elle mettait du carmin sur ses ongles et du vermillon sur
ses lèvres, il levait les épaules.

--Je t'aime mieux sans tout ce plâtre! disait-il.

--Mais, mon cher trésor, répondait la chanteuse, moi aussi je
m'aime mieux; mais il le faut...

--Je t'assure qu'autrement tu es cent fois mieux.

--Je ne dis pas non, mais cela ne se peut pas.

--Pourquoi?

--Parce que...

--Ce n'est pas là une raison. Écoute, si tu m'aimes, fais une
chose pour moi: entre un soir en scène avec ta jolie figure à toi;
tu verras.

--Tu ne comprends rien aux exigences des planches!

--C'est-à-dire que tu me refuses la première chose que je te
demande?

--Absolument. Embrasse-moi et tais-toi.

--Merci, je ne veux pas me teindre les lèvres!

Adéonne entrait en scène le cœur serré en murmurant: l'amour s'en
va.

Eusèbe remontait furieux, en se disant qu'Adéonne lui refusait un
sacrifice bien mince.

Lorsque les amoureux comptent les sacrifices refusés, lorsque les
amis comptent l'argent prêté, l'amour et l'amitié s'envolent vers
d'autres régions où les cœurs sont plus doux.

Eusèbe se serait peut-être habitué à ce maquillage,--ainsi disent
les habitués des coulisses,--parce qu'il était purement physique,
mais le maquillage moral le déconcerta.

Tant qu'il avait vu Adéonne de l'orchestre, il s'était
figuré qu'il ne pouvait y avoir au monde une artiste plus
merveilleusement douée comme chanteuse et comme comédienne. Les
applaudissements du public avaient fortifié cette opinion toute
naturelle; sa présence aux répétitions la changea complétement.
Il avait entendu quelquefois sa maîtresse dire:--J'apprends mon
rôle,--j'étudie mon grand air.--Dans sa simplicité, le naïf garçon
croyait que cela suffisait. La première fois qu'il la vit répéter
au théâtre, il fut profondément humilié dans la personne de son
adorée.

L'accompagnateur suait à son piano en serinant à Adéonne les
morceaux de la pièce nouvelle. De temps à autre le musicien
s'emportait, et les expressions les plus bizarres sortaient de sa
bouche.

--Mais vous n'avez donc pas d'oreilles! criait-il; mais c'est à
se manger _les foies_! mais on n'a pas idée de ça! vous avez donc
acheté le fond d'un jeton?

--Monsieur, dit Eusèbe, je ne saisis pas très-bien le sens de vos
paroles, mais vous me semblez un peu dur pour madame.

--Je voudrais bien vous voir à ma place, vous, routiner la
même chose pendant quatre mois, et au cinquième, quand vous
croiriez avoir fini, vous apercevoir que vous avez tout bonnement
apprivoisé des crécelles.

--Voyons, mon petit Ruffin, dit Adéonne, ne soyons pas, méchant,
nous serons bien gentil.

--Je ne suis pas méchant; mais pourquoi diable monsieur se
mêle-t-il de ce qui ne le regarde pas?

--Ne fais pas attention; il n'est pas musicien, répondit
majestueusement l'artiste.

Après la leçon, Adéonne prit Eusèbe à part:

--Cher petit, lui dit-elle, tu n'entends rien au théâtre;
nous allons répéter à la scène, je te prie de ne plus faire
d'observation, tu te rendrais ridicule et moi aussi; va dans la
salle et tais-toi.

--Je me tairai, répondit Eusèbe, qui alla se blottir dans le coin
le plus obscur de la salle, qui lui sembla un vaste tombeau.

--A vos places, cria le régisseur; attention, Adéonne-Pepita entre
en scène; pas par là! bien, par ici; tu y es, va.

Adéonne commença.

ADÉONNE.

    Enfin le jour reluit, Lélio va venir,
    Rien ne saurait le retenir, je pense.
    Le ciel en ce moment commence à s'éclaircir,
    Mon cœur joyeux renaît à l'espérance.

LE RÉGISSEUR.

Ah! mais non! ah! mais non! ce n'est pas ça, tu reviens de
Pontoise.

ADÉONNE.

Mais...

LE RÉGISSEUR.

Mais, il n'y a pas de mais. Voyons, tu dis: _Enfin le jour
reluit_; tu ne dois pas regarder la salle, tes yeux doivent se
porter sur l'horizon. Tu continues: _Lélio va venir_; il faut que
la satisfaction la plus entière brille dans ton regard.

ADÉONNE.

Elle brillera à la représentation.

LE RÉGISSEUR.

Je la connais celle-là, on dit toujours ça, et à la représentation
rien ne brille.

ADÉONNE.

Est-ce un mot?

LE RÉGISSEUR.

J'en fais quelquefois. C'est comme lorsque tu dis: _Rien ne
saurait le retenir_, il faut que tu sois bien sûre de ton fait. Tu
dis après: _Le ciel en ce moment commence à s'éclaircir_, et tu
regardes les lacets de tes bottines; il faut regarder le ciel,
que diable!

ADÉONNE.

Avec ça que je ne le connais pas ton ciel en calicot.

LE RÉGISSEUR.

Ce n'est pas une raison, on ne peut pas le faire en palissandre.
Tu poursuis: _Ton cœur joyeux renaît à l'espérance_.

ADÉONNE.

_Mon_ cœur joyeux...

LE RÉGISSEUR.

Oui, ton cœur joyeux, ça ne fait rien. _Mon cœur joyeux renaît à
l'espérance._ Tu dois avoir l'air ravi et surtout mettre la main
gauche sur ton cœur, pendant que, par un geste noble, la droite
exprime ta satisfaction.

ADÉONNE.

On le fera, ton geste noble.

LE RÉGISSEUR.

Je la connais celle-là. Continue.

ADÉONNE.

    Moments pleins de charmes,
    Bannissons les alarmes,
    Séchons bien mes larmes,
    A nous le bonheur.

LE RÉGISSEUR.

A la bonne heure! c'est mieux ça.

ADÉONNE.

Ce n'est pas malheureux.

LE RÉGISSEUR.

Seulement, tu ne bannis pas assez tes alarmes.

ADÉONNE.

Bon!

LE RÉGISSEUR.

Il n'y a pas de bon. C'est comme quand tu dis: _Séchons bien mes
larmes_, ta main droite doit se porter à tes yeux avec rapidité
comme pour les essuyer.

ADÉONNE.

Je ne puis pourtant pas pleurer à toutes les répétitions. Je
sécherai mes larmes à la représentation.

LE RÉGISSEUR.

Je la connais celle-là! La première arrive, on oublie, et on ne
sèche rien; va toujours.

ADÉONNE.

    Le vent de la rive,
    Qui de loin arrive,
    De sa voix plaintive,
    Murmure à mon cœur:
    Tra la la la la la.
    Murmure à mon cœur:
    Tra la la, etc.

LE RÉGISSEUR.

Ça, c'est très-bien, il n'y a rien à dire. Je ne dis rien, tu
vois? Piétro entre en scène. A vous, Varenne.

VARENNE (accourant).

      Pepita!
      Te voilà!
      C'est bien toi,
      C'est bien toi,
      C'est bien toi,
      C'est bien toi
      Que je voi.
      Oui, c'est toi,
      Oui, c'est toi,
    Oui, c'est toi oi oi oi
      Que je voi.

ADÉONNE.

      Me voilà!
      Me voilà!
      C'est bien moi,
      C'est bien moi,
      C'est bien moi,
      C'est bien moi,
      Que tu voi.
      Oui, c'est moi,
      Oui, c'est moi.
    Oui, c'est moi oi oi oi
      Que tu vois.

ENSEMBLE.

          ADÉONNE.                           VARENNE.

    Eh quoi! ce doux songe             Non, non! ce doux songe
    Où l'amour me plonge               Où l'amour te plonge
    N'est point un mensonge,           N'est point un mensonge,
    Et dans ce moment,                 Et dans ce moment,
    Joie enchanteresse,                Joie enchanteresse,
    Dans ma douce ivresse,             Dans ta douce ivresse,
    C'est toi que je presse            C'est moi qui te presse
    Sur mon cœur brûlant?              Sur mon cœur brûlant[2]?

[Note 2: L'auteur, qui ne veut se brouiller avec personne, a
préféré passer ici pour un plagiaire que de citer le nom de
l'homme célèbre auquel l'Opéra-Comique doit ces beaux vers.

    (_Note de l'éditeur._)
]

LE RÉGISSEUR.

Parfait! parfait! Seulement, mes enfants, vous êtes trop loin de
la rampe; vous ne chantez pas pour le pompier, sapristi! Je vous
ai marqué avec du blanc la place où vous devez être. Faites-y bien
attention.

VARENNE.

Est-ce tout?

LE RÉGISSEUR.

Non. Vous dites, vous répétez même quatre fois: _Dans ma douce
ivresse, c'est toi que je presse sur mon cœur brûlant_, et vous
êtes à deux lieues l'un de l'autre; il faut vous presser, sac à
papier! il faut vous presser.

VARENNE.

On se pressera à la représentation; dormez en paix.

LE RÉGISSEUR.

Toujours la même chanson; puis le grand jour arrive, et l'on ne
presse rien du tout.

       *       *       *       *       *

Eusèbe assistait tous les jours aux scènes de la scène. Son
instinct, les vagues connaissances qu'il avait acquises,
l'expérience qui lui était venue au frottement du monde
artistique, lui permettaient de distinguer une triste vérité:
Adéonne n'était pas une grande artiste; il avait fait d'elle une
divinité; ce n'était qu'une femme vulgaire à laquelle il fallait
marquer de blanc l'endroit où elle devait se placer.

On aime une femme pour trois choses:

Pour sa supériorité.--Amour grave, mais rare.

Pour sa beauté.--Amour vulgaire et court.

Pour son cœur.--Amour durable et monotone.

La supériorité d'Adéonne venait de tomber, sa beauté restait, mais
son amant y était habitué; elle avait bien encore son cœur, mais
c'était trop ou trop peu.



XXIX


Une manie absurde du monde des coulisses vint porter un dernier
coup à cet amour chancelant.

Eusèbe, doux et modeste, avait fini par conquérir la
_bienveillance générale_, et, tous les gens du théâtre le
saluaient chaque soir par un mot amical.

Le second régisseur ne manquait jamais de lui dire:

--Bien le bonsoir, monsieur, compliments sincères, sincères
compliments; avant-hier vous avez chanté comme un ange.

Un habitué arrivait-il, sa première parole était pour Eusèbe:

--Eh bien, cher M. Martin, vous devez être content? on dit que
votre rôle dans la nouvelle pièce est ravissant.

--M. Martin, un conseil d'ami: Marie Bachu vous fait le plus grand
tort dans l'esprit du directeur; elle veut le rôle dans la pièce
de Meyerbeer: vous savez qu'elle est capable de tout. Méfiez-vous!

Un vieux bonhomme qui chantait les Laruette était celui de tous
qui portait le plus sur les nerfs de l'amoureux irrité.

--M. Eusèbe, lui disait-il chaque jour, croyez-en ma vieille
expérience: sans le talent, la voix et la jeunesse ne sont rien.
Ne vous endormez pas; si vous connaissiez le public comme moi,
avant de rire vous y regarderiez à deux fois. Un beau jour une
_nouvelle_ arrive, le public n'a plus d'yeux que pour elle, et
dame!... l'administration fait comme le public.

Le gros Fontournay qui affectait par genre de pratiquer en amour
les tolérances en usage pendant le dernier siècle, et qui pour
tout au monde n'aurait voulu avoir l'air de garder rancune à son
heureux successeur, lui faisait aussi mille compliments dans le
moule de celui-ci:

--Mon cher, c'est affaire à vous que les belles toilettes: on ne
se met pas mieux!

--M. Martin, disait le premier régisseur, vous êtes en retard. Je
me verrai forcé de vous mettre à l'amende.

Pendant la régence de sa naïveté, Eusèbe avait aspiré avec
bonheur toutes ces inepties; lorsque l'acquit lui vint, il en fut
singulièrement froissé.

--Pourquoi, dit-il un soir à Adéonne, en revenant du théâtre,
n'êtes-vous point une femme inconnue, une médiocrité quelconque!
Je serais vraiment plus heureux; votre individualité m'envahit et,
bien que je n'aie pas de vanité, je suis profondément humilié.

--Je ne comprends rien à ce que tu me dis là; explique-toi mieux.

--Je dis, continua Eusèbe, que ma nullité m'étouffe: près de
vous, j'ai l'air du mari d'une reine régnante. On ne m'adresse
la parole, que pour me parler de vous; ce soir encore, ce gros
homme que vous nommez Fontournay, m'a dit que j'avais de jolies
toilettes; un étranger demande-t-il qui je suis; on ne lui répond
pas: c'est Martin; on lui dit: c'est l'amant de l'Adéonne.

--Ça te déplaît?

--Ça ne me déplaît pas; ça m'attriste.

--Que tu es enfant! réfléchis un peu, de quoi veux-tu qu'on te
parle? on croit que tu m'aimes, on te parle de moi; quoi de plus
naturel? Quant à ce phoque de Fontournay, je te défends de lui
adresser la parole.

--Mais ce n'est pas lui seul qui me tient un pareil langage;
c'est tout le monde, depuis le régisseur jusqu'au machiniste. Si
bien, que si je veux garder l'emploi, il faudra que je mette un
vieux cachemire, un chapeau de crêpe jaune, et que je passe mère
d'actrice, comme Mme Baudry; je deviendrai Mme Adéonne la mère.

Adéonne se tut, ne comprenant pas la susceptibilité du jeune
homme; elle ne pouvait la discuter; elle prit le parti adopté
par toutes les femmes embarrassées; elle devint triste, et un
instant après elle reprit la conversation, comme si elle eût été
distraite par une pensée douloureuse.

--Un châle et un chapeau jaune ne suffisent pas, dit-elle avec
amertume; rien ne peut remplacer une mère.

Eusèbe, en entendant ce cri de l'âme, se repentit de sa dureté; à
peine entré dans l'appartement d'Adéonne, il se jeta à ses genoux.

--Pardonne-moi, mon ange; j'ai eu tort et j'ai manqué de cœur,
puisque j'ai réveillé en toi un triste souvenir.

--Mon Dieu non, dit Adéonne en dénouant les brides de son chapeau;
j'ai dit cela comme j'aurais dit autre chose: ma mère ne pouvait
pas me sentir.

Le lendemain, pendant le déjeuner, elle regarda Eusèbe: il était
pâle et sombre.

--Cher trésor, lui dit-elle, on se lasse de tout, même du bonheur;
je crois qu'il est temps de te distraire.

--J'y songeais, répondit Eusèbe; ce soir j'irai dîner avec
Clamens.



XXX


Daniel Clamens était un juif entaché de littérature. Garçon
intelligent, il savait régler ses affaires avec une habileté
telle que bien qu'il ne possédât ni fortune, ni talent, il avait
toujours amplement de quoi subsister jusqu'à la saison nouvelle.

Clamens avait trois frères, l'un compositeur, l'autre sculpteur,
l'autre peintre; lui était auteur dramatique. Des quatre Clamens,
Daniel était le moins fort. Jamais il n'avait obtenu de succès
sérieux. Cependant il était fort connu; la réputation de ses
frères avait convergé sur lui.

Eusèbe l'avait connu au théâtre, et s'était lié à lui. Désireux
de faire accepter par Adéonne un rôle dans une de ses pièces,
Clamens avait été d'une aménité charmante avec le provincial qu'il
avait invité à dîner cent fois, sans que celui-ci acceptât jamais.
Lorsqu'il le vit arriver, il poussa des cris de joie.

--Enfin, vous voilà, lui dit-il, je vous tiens; ce n'est pas
malheureux! Vous ne pouvez savoir combien je vous en voulais de ne
pas me venir voir! Je ne ferai la paix avec vous que lorsque vous
m'aurez promis de revenir.

--Je vous le promets, répondit Eusèbe; je viendrai souvent, j'ai
besoin de me distraire.

--Vous dites cela, mais vous n'en ferez rien; du reste je
comprends que vous restiez au nid: vous devez y être si heureux!

--Je l'étais.

--Ah bah! cela vous a passé?

--Pas tout à fait.

--Y aurait-il de la brouille? demanda Daniel avec inquiétude.

--Oh! du tout! au contraire, répondit Eusèbe; mais il paraît qu'on
se lasse du bonheur comme de toutes choses, et que j'ai besoin de
me distraire.

--A la bonne heure! reprit Clamens, vous m'avez effrayé et étonné
en même temps; Adéonne est si ravissante!

--Bien ravissante en effet, si ravissante, que pour elle j'ai
négligé de suivre les conseils de mon père, oublié le but de ma
vie.

--Vous êtes jeune heureusement. A quelle carrière vous
destinez-vous?

--Je ne sais. Je voulais étudier la vie avant de choisir, mais
voici deux ans que je suis à Paris, et je ne suis pas plus avancé
que lorsque j'ai quitté ma province. Mon ignorance et ma nullité
m'humilient, j'ai honte de ne rien être, parce que je sens que je
ne puis être rien.

--La vie, mon cher, n'est pas chose difficile à connaître. La
grande malice est de savoir ses secrets. Quand on les a pénétrés,
savant ou ignorant, stupide ou spirituel, creux ou profond, on
arrive à tout.

--Hélas! continua Eusèbe, si je n'ai pas été assez habile pour
connaître la vie, comment pourrais-je en percer les secrets?

--Avec la vrille de l'amitié.

--Un peintre, nommé Paul Buck, que je connaissais autrefois, m'a
dit que l'amitié n'existait pas.

--Mon frère le peintre est aussi de cet avis, reprit Clamens; j'ai
toujours pensé que le scepticisme est une maladie qui se gagne en
triturant les couleurs. Méfiez-vous, cher ami, des gens qui nient
les sentiments. Ces gens-là sont mauvais et regardent le monde à
travers leur âme.

--Vous n'aimez donc pas votre frère? demanda Eusèbe.

--Moi! mais je l'adore, répondit le librettiste; seulement je ne
partage pas ses principes. Pour vous prouver que l'amitié existe,
je vous offre la mienne. Vous voulez connaître le monde, étudier
la vie? venez, je vous en montrerai les trucs et les ficelles; je
serai votre guide, votre conseil: à nous deux nous allons faire
de l'anatomie sociale; nous disséquerons l'humanité, et je vous
montrerai la manière de tenir le scalpel.

--Marchons, dit Eusèbe.

--Un instant, reprit son ami. Avant de partir il faut que je
vous donne un avis: si vous voulez tout voir, tout entendre,
tout étudier, il faut, avant de partir, matelasser vos coudes,
capitonner votre langue, et vous mettre du coton dans l'oreille
gauche, afin que ce qui entrera par la droite ne puisse pas
ressortir. Et maintenant, continua Clamens en faisant un geste
formidable, «Suivez-moi,» comme il est dit dans Guillaume Tell.

--Où allons-nous? demanda Eusèbe.

--Mon cher, répondit, le _cicérone_, la meilleure manière
d'arriver quelque part est de ne pas savoir où l'on va.



XXXI


--Tenez, dit Clamens, voyez-vous ce ruban d'asphalte, qui s'étend
de l'endroit où nous sommes jusqu'à la Chaussée-d'Antin?

--Oui, répondit Eusèbe; c'est le boulevard des Italiens.

--Vous l'avez dit. Eh bien! l'humanité entière grouille sur cette
surface de terrain grande à peine comme le jardin de votre père.
Asseyons-nous, et dans une heure, vous connaîtrez Paris comme si
vous l'aviez fait; et Paris c'est l'univers. Les autres villes
du monde, Bordeaux, Lyon, Londres, Berlin, Rome, Pétersbourg,
sont des rivières ou des fleuves; Paris, c'est la mer. Tous les
échantillons physiques et moraux de l'espèce humaine viennent s'y
rouler et se tordre comme des vagues furieuses, dans cette immense
et sublime tempête qu'on nomme la vie. Vous voulez décomposer
cette eau houleuse? Tant pis pour vous; vous n'y trouverez que
de l'écume, ou vous vous noierez, faute de cette ceinture de
sauvetage qui s'appelle l'expérience.

--Mieux vaut se noyer tout de suite que de mourir de fatigue sur
un rocher d'où l'on n'aperçoit que le vide, reprit Eusèbe; mais,
en vérité, il me semble que nous employons de bien grands mots
pour de bien petites choses.

--Et d'abord, répondit Daniel Clamens, il n'est rien de petit au
monde. Une goutte d'eau peut sauver un homme, trois peuvent le
tuer, cent forment une rigole, mille un ruisseau. Multipliez dix
fois ces nombres par eux-mêmes, et vous arriverez à former un
torrent qui, en huit jours, engloutirait la France. Eh bien! les
hommes sont comme ces gouttelettes; en les voyant séparément, ils
n'ont rien de terrible; mais le jour où, par une franc-maçonnerie
mystique, ils se trouvent rassemblés et classés selon leurs
vices, leurs qualités, leurs passions ou leurs ardeurs, ils
s'enlacent et forment un tout redoutable qui ébranle les sociétés
jusque dans leurs racines les plus profondes.

--Que faire, au milieu de tout cela? demanda Eusèbe.

--Rire, répondit le poëte; rire pour ne pas pleurer; exploiter les
vices des uns, les vertus des autres, et fermer les yeux pour ne
pas voir le lendemain.

--En admettant cette théorie, reprit Eusèbe, il me semble fort
difficile de connaître assez les autres pour pouvoir profiter de
leurs défauts ou de leurs qualités.

--Allons donc! on connaît tout le monde excepté soi. Voyez-vous ce
gentleman qui marche devant nous? il est mis comme un prince, il
dîne dans les bons endroits et ne se refuse rien. Il est arrivé
à Paris en sabots, il y a quatre ans; aujourd'hui il doit ses
bottes, voilà tout le mystère.

Ce gaillard-là refuserait le traitement d'un conseiller d'État; il
gagne plus à emprunter.

--Très-bien, répondit le jeune homme, pour celui-là, je comprends,
il a un vice déterminé. Vous le connaissez et ne lui prêtez rien;
c'est fort bien cela; mais quel parti pouvez-vous tirer de lui et
de ses défauts?

--Je lui emprunte de l'argent.

Le jeune Martin fut sur le point de penser que son ami le faisait
poser, comme jadis Paul Buck avait fait poser Bonnaud sur le
chemin de fer; mais Clamens ne lui donna pas le temps d'entrer en
pourparlers avec cette idée.

--Je lui emprunte de l'argent, reprit-il, et il m'en prête parce
que, mieux que personne, il connaît la nécessité. Adroit chasseur
de pièces de vingt francs, il croit voir en moi un élève qui
fera son chemin. Puis l'argent qu'il me prête est l'excuse de
sa conscience: lorsqu'il dépouille les autres, il pense que je
l'ai dépouillé, et il finit par croire qu'au lieu de pratiquer
l'escroquerie il applique la loi du talion. Seul, cet homme n'est
point dangereux; mais il a dix mille confrères, qui exploitent
quarante mille sots et en vivent, au détriment de cent mille
pauvres diables qui crèvent de faim ou vont mourir aux galères.

--Je suis sûr, continua Daniel Clamens, que le mot _usurier_
représente à votre esprit un vieillard sordide, en redingote
marron et en bonnet de soie noire.

--Il est dans ma commune un vieil homme nommé Gardet, qui passe
pour pressurer les pauvres gens qui lui empruntent de l'argent.
Il est vrai que ce vieux drôle est vêtu à peu près comme vous le
dites, à cette différence près que son bonnet n'est point en soie.
Dans beaucoup de livres que je lis depuis deux ans, j'ai vu les
usuriers dépeints de la même façon.

--C'est un tort. Aujourd'hui, tout ce qui fait le mal est jeune;
c'est là un des signes les plus caractéristiques de notre époque.
Ce sont les jeunes qui jouent à la Bourse, pendant que les vieux
font du commerce; ce sont les jeunes qui entretiennent les filles,
et les vieux qui se cachent dans les armoires: c'est triste à
dire, mais cela est ainsi. Revenons à nos moutons. Ces deux jeunes
dandys qui, devant nous, balancent si agréablement leurs sticks,
ont à peine cinquante ans à eux deux, et ce sont les juifs les
mieux réussis de Paris.

--Mais, interrompit Eusèbe, je croyais que vous étiez Juif?

--Permettez, reprit vivement Daniel, je suis Israélite, ce qui
n'est pas du tout la même chose. Tels que vous les voyez, ce
fashionable et son brillant ami ont ruiné bien des gens. En ce
moment, ils ne se promènent pas, comme vous pourriez le supposer:
ils cherchent pratique. Avez-vous besoin d'argent?

--Cher ami, répondit Eusèbe, vous savez que je suis tout à
fait sauvage et que j'ignore la plupart des choses de la vie;
faites-moi donc la grâce, si cela ne vous ennuie pas trop, de
vouloir bien m'instruire jusqu'au bout, en me définissant d'une
façon exacte la profession de ces deux hommes.

--C'est facile. Ces deux diables ont compris que le besoin était
la lèpre de presque toutes les existences, et ils ont fondé contre
la gêne une compagnie d'assurances, qui serait une chose toute
philanthropique, si la prime n'était de cent pour cent. Exemple:
ils prêtent sur garantie cinq cents francs pour six mois; au bout
de ce temps, on leur en rend mille.

--Pourquoi mille?

--Pour l'intérêt de l'argent avancé pendant six mois.

--Mais à tant faire, reprit Eusèbe, ils devraient prêter pour un
an; ils n'auraient besoin de rien donner du tout.

--C'est une idée cela. Il faudra que je la leur communique.

--Vous connaissez donc de telles gens?

--Ce sont mes amis.

--Vous m'étonnez fort!

--Raisonnons. Je ne suis pas procureur impérial, moi, que diable!
Peu m'importe leur conduite? Qu'ils dupent les sots, c'est une
affaire entre leur conscience et la bêtise humaine: qu'ils
s'arrangent! Pour moi, je les ai toujours trouvés charmants; ils
m'ont rendu service en me prêtant souvent.

--A cent pour cent?

--A rien pour cent.

--Alors, ils ne sont pas aussi juifs que vous le voulez bien dire?

--Ils le sont plus que je ne saurais le dire; mais pas avec moi,
et voici pourquoi. Le jour de la fortune faite s'avance pour eux.
Ce jour arrivé ils laisseront les affaires, auront des voitures,
des maîtresses, ils épouseront deux héritières, feront figure dans
le monde. Mais il est une chose qu'ils ne pourront acheter, c'est
la considération, et ils comptent sur moi pour leur servir de
témoin à décharge devant le tribunal de l'opinion publique.

--Triste, triste! murmura Eusèbe.

--Que voulez-vous, le monde est ainsi fait, dit Daniel.

--Eh bien! décidément, reprit le provincial, j'aime mieux ne pas
faire sa connaissance.

--Vous avez tort; vous auriez appris des choses curieuses qu'il
importe de connaître; puis, voyez-vous, la première chose à faire
est d'apprendre les vices du temps afin de pouvoir les éviter.

--J'aime mieux les appréhender que de les voir de trop près,
répondit le jeune Martin; merci mille fois, mon cher Clamens,
d'avoir bien voulu être mon guide. Je sens que je suis trop
faible pour arriver à un but à travers des chemins si dangereux.
Continuez à aller droit devant vous dans cette voie; vous
connaissez la boue de toutes les ornières, les ronces de tous les
buissons; vous arriverez j'en suis certain. Mais, en vérité, je
vous le demande; qu'irai-je faire, moi, simple et naïf à travers
tant de périlleux chemins? Suivons chacun notre voie: allez
confiant vers l'avenir, moi je retourne au bonheur.

--Qu'appelez-vous le bonheur?

--La femme aimée et mes poëtes dont je vous parlais hier soir.

--Hélas! cher ami, répondit Daniel Clamens, ce bonheur-là ne dure
guère. La femme est un grelot qui ne sonne pas toujours. Quant
à vos poëtes, ils dureront encore moins que votre maîtresse,
puisqu'ils ne sont que trois. La tristesse la plus amère est le
fond de ces trois grands génies. Le premier est mort découragé:
il vous découragera. Le second vit dans l'exil, où les sérénités
sont mornes. Le troisième enfin, frappé par l'ingratitude de ses
contemporains, a imposé silence à l'orchestre harmonieux qu'il
avait dans l'âme pour s'asseoir désolé sur la pierre du chemin et
jouer de la clarinette.



XXXII


Les deux amis se promenèrent longtemps silencieux. Clamens assez
désappointé de ne plus avoir à professer, se disait: Eusèbe est un
sot. De son côté, Eusèbe se disait: Daniel est un sage. Et comme
ils étaient tous deux dans une erreur profonde, ils demeuraient
convaincus qu'ils étaient dans le vrai.

Au moment de se séparer, Daniel dit à son élève réfractaire:

--Donc à revoir, cher ami; je ne vous en veux pas le moins du
monde de ne m'avoir point écouté; plus tard vous le regretterez.
N'oubliez pas que je serai toujours prêt à recommencer mon cours.

--Merci, répondit Eusèbe, votre bonté me touche, et... Le reste de
sa phrase resta cloué sur ses lèvres.

Lâchant la main de son ami, Martin s'avança rapidement près d'un
groupe de jeunes gens assis devant la porte du café Tortoni.

--Qu'avez-vous? demanda Daniel qui le suivit.

--N'entendez-vous pas? murmura Eusèbe.

--Oui, disait l'un des jeunes gens, Adéonne est une ravissante
créature; depuis huit jours que je suis avec elle, je comprends
l'amour insensé qu'elle avait inspiré à ce vieux drôle de
Fontournay.

--Vous venez de dire, monsieur, que vous vivez depuis huit jours
avec Adéonne? dit Eusèbe en s'avançant pâle et troublé.

--J'ai dit ce qui m'a plu, répondit le jeune homme avec hauteur.
Je n'ai pas, je pense, de comptes à vous rendre?

--Je ne vous demande rien, reprit Eusèbe; je voulais vous faire
répéter afin de vous dire que vous mentiez; vous ne voulez pas,
peu m'importe. Je vous dirai que vous avez menti.

Et prenant Clamens par le bras il continua sa promenade.

--Voici une mauvaise affaire, dit le vaudevilliste.

--Pourquoi? demanda Martin.

--Vous allez voir.

A cet instant, un jeune homme d'une tenue irréprochable,
s'approchait de l'amant d'Adéonne.

--Monsieur, dit-il à Eusèbe en le saluant avec une exquise
politesse; mon ami, M. le comte de la Saulaye, m'envoie près de
vous pour vous faire remarquer que vous lui avez donné un démenti
public et que vous avez omis de lui laisser votre carte?

Eusèbe allait répondre; Daniel le devança.

--Monsieur, dit-il à l'envoyé, veuillez faire mes excuses, je
vous prie, à M. de la Saulaye. Mon ami, M. Eusèbe Martin de la
Capelette, poussé par une colère que votre âge vous fera excuser,
a omis de vous laisser son adresse; voici la mienne; demain
jusqu'à midi, nous serons à votre disposition.

--Je vous remercie, dit le jeune homme en échangeant sa carte avec
le vaudevilliste. Puis il salua et alla rejoindre ses amis.

--Çà, demanda Eusèbe, pouvez-vous me dire mon bon Clamens ce que
signifie cet échange de morceaux de carton?

--Hélas! cela veut dire que vous vous battrez demain avec M. de la
Saulaye.

--Je me battrai moi, et comment cela?

--A l'épée, au sabre ou au pistolet, comme il le désirera; il a le
choix des armes, puisque vous l'avez insulté.

--Pour Dieu, mon ami, s'écria Eusèbe, ne vous moquez pas de moi.

--Rien n'est plus sérieux, malheureusement je ne plaisante
pas, reprit Clamens avec tristesse. J'ai vu tout d'abord que
vous accomplissiez une action dont vous ne connaissiez pas les
conséquences. Maintenant, le mal est fait, il n'y a plus à y
revenir; il faut vous battre, bon gré mal gré; les lois de
l'honneur ou plutôt les lois de la société vous y obligent.

--Quoi! reprit Eusèbe avec véhémence, je rencontre sur ma route
un misérable qui calomnie de la plus odieuse façon une femme que
j'aime, que je ne quitte pas une minute! Je pourrais broyer cet
homme sous mes poings, je ne le fais pas, tant son action honteuse
m'inspire de mépris; je me contente de lui dire qu'il ment, et
je serais forcé de me battre avec cet imposteur infâme, que j'ai
ménagé, et s'il faut en croire vos assertions, c'est moi qui
serais à sa disposition, et devrais accepter l'arme qui lui est
familière, et dont je ne me suis jamais servi! En vérité cela ne
se peut pas; ce serait odieux.

--Cependant, il en est ainsi, mon pauvre enfant. Je vous le
répète, les lois de l'honneur sont inflexibles.

--Les lois de l'honneur, quel honneur! où prenez-vous l'honneur,
je vous prie, dites-moi?... Ce n'est point moi qui ai forfait à
ces lois si elles existent; c'est cet homme.

--Écoutez-moi, Eusèbe, reprit Clamens avec gravité; vous avez
défendu la réputation d'Adéonne, vous avez bien fait, d'abord
parce que c'est votre maîtresse, et aussi parce que c'est une
brave et vaillante créature qui vous aime de tout son cœur; oui,
je le répète, vous avez bien fait. Je suis convaincu comme vous
que La Saulaye a menti comme un manant; mais, en le lui disant
vous lui faisiez une injure, dont il a le droit de vous demander
rétractation par les armes. Si vous refusiez, vous passeriez pour
un lâche, et le monde croirait que la vérité et le bon droit sont
de son côté. Je me suis fait de mon plein gré votre second dans
cette affaire. Je ne regrette pas mon initiative; si vous refusez
de vous battre, je prendrai votre place.

--Comment cela?

--Les lois de l'honneur m'y forcent.

--Je me battrai, répondit Eusèbe, mais je veux que le diable
m'emporte, si je comprends quelque chose à ce que vous nommez les
lois de l'honneur!



XXXIII


Après une longue discussion, dans laquelle Clamens avait beaucoup
parlé et Eusèbe peu compris, le besoin d'un second, pour assister
le jeune homme, s'étant fait sentir, Eusèbe se souvint de son
vieil ami Paul Buck et se dirigea vers sa demeure.

Le peintre avait déménagé depuis longtemps et ce ne fut qu'après
bien des courses que le provincial parvint à le dénicher, dans une
affreuse mansarde de la rue Neuve Coquenard.

Hélas, que Paul Buck était changé! ce n'était plus le joyeux
artiste à la figure réjouie, au cœur content. La paresse avait
passé sur sa tête, avait rendu ses cheveux incultes, déchiré ses
vêtements et troué ses bottes.

--Tiens! dit-il, en voyant Eusèbe, je pensais à toi ce matin, je
me disais: Si je savais l'adresse de mon petit sauvage, j'irais
lui emprunter dix francs.

--En voilà vingt, dit Eusèbe; es-tu malade?

--Moi, du tout. Tu me trouves changé, n'est-ce pas?

--Oui.

--Que veux-tu, c'est le chagrin.

--Tu es malheureux?

--Trois fois les pierres!

--Comment cela se fait-il? tu as du talent, tu aimes l'art et tu
es fort.

--Du talent, je n'en ai plus; l'art je le méprise depuis que je
vois la réputation vivre en concubinage avec un tas de polissons
sans mérite; quant à ma force, elle a disparu avec Gredinette, une
drôlesse qui m'a quitté pour suivre un garçon de café.

--Tu aimais cette femme? demanda Eusèbe avec étonnement.

--C'était la seule chose qui me restât, répondit douloureusement
le peintre. Dame! j'y tenais! Et toi, mon bon vieux, que
deviens-tu?

--Je me bats demain.

--Ah!

--Oui.

Et Eusèbe raconta de point en point à Paul toute sa vie depuis
qu'ils étaient séparés.

--Eh bien! dit-il en terminant son récit, que penses-tu de cela?

--Mais, répondit Paul, je pense que tu as bien fait de venir me
chercher, que tu as agi en brave garçon en donnant un démenti à ce
gentilhomme de carton; mais je pense aussi qu'il pourrait bien se
faire qu'il ait dit la vérité.

Eusèbe pâlit. Paul continua:

--C'est que, vois-tu, les femmes sont bien étranges! Pourquoi
ton Adéonne ne te tromperait-elle pas avec un comte, puisque
Gredinette m'a trompé avec un homme à tablier blanc?

--Adéonne a trop de cœur.

--Mon Dieu! ce sont toujours les femmes qui ont trop de cœur qui
éprouvent le besoin de le partager. Sais-tu tirer?

--Pas le moins du monde.

--Tu n'as pas peur, j'espère?

--Si, répondit Eusèbe, j'ai peur, j'ai bien peur.

--Pas possible! s'écria Paul en lâchant sa pipe; tu dois te
tromper.

--Non. Je sais ce que je dis. Je n'ai pas peur d'avoir la peau
trouée, je ne crains pas qu'on me fasse du mal, je n'ai pas cette
crainte ignoble qui fait frissonner et vous donne froid. J'ai
peur de mourir, j'ai vingt-quatre ans; j'ai peur de mourir et de
quitter Adéonne que j'aime; j'ai peur de mourir sans avoir revu
mon père et mes grands arbres de la Capelette. Depuis deux heures,
l'idée que je pourrais mourir demain m'a donné le mal du pays; je
ne cherche plus à lire dans l'avenir; je regarde dans le passé,
il me semble qu'il n'y a eu que du bonheur. Les êtres les plus
humbles pour lesquels j'ai eu de l'amitié prennent dans mon cœur
des proportions immenses. Il ne me reste peut-être plus que quinze
heures à vivre. Eh bien! j'en donnerais sept pour revoir la
grande Caty, une pauvre paysanne qui a eu soin de mon enfance, et
embrasser mon pauvre chien Médor, qui est aveugle.

--Bah! tout ira bien, dit Paul, rassure-toi; tu peux compter sur
moi; demain je serai chez ton ami à l'heure indiquée.

Eusèbe lui serra la main et partit.

Quand il fut seul, le peintre se dit:

--Pauvre garçon! Il a raison, c'est dur de mourir à son âge,
quand on a tant de raisons de regretter la vie. Mais qui dit
qu'il mourra? ce n'est guère probable; s'il n'est que blessé, il
pourra revoir son père, ses grands arbres et aimer sa maîtresse.
Mon père, à moi, est mort; quand il vivait nous n'avons jamais eu
d'autres arbres que ceux des routes; ma maîtresse est partie; je
ne possède pas même un chien aveugle, et je viens de casser ma
pipe.

Et comme ses yeux se portaient sur la pièce d'or laissée par
Eusèbe, il ajouta: Pourtant il ne faut pas trop se plaindre,
puisque je possède vingt francs: le droit de vivre un jour ou de
ne pas mourir pendant quinze.



XXXIV


Le hasard, qui est l'amant de cœur de la destinée et qui exerce
sur elle une influence désastreuse, se plut à rassembler dans
l'appartement de Clamens quatre hommes ayant chacun une opinion
différente sur le duel.

Paul Buck prétendait tout simplement que le duel était une bêtise.

Daniel Clamens avançait que c'était un mal nécessaire.

Le commandant de Vic, premier témoin de M. de la Saulaye,
affirmait que c'était le jugement de Dieu.

Pour M. de Buffières, le jeune lion qui avait échangé sa carte
avec le vaudevilliste, il avouait n'avoir aucune opinion à délayer
sur ce crime, que la loi,--par respect pour elle-même, sans
doute,--n'a pas osé prévoir.

Malgré tant de disparité dans leurs idées, les témoins
s'entendirent presque tout de suite. Un seul tâcha de secouer
l'olivier de paix: ce fut Paul Buck.

--Messieurs, dit-il, je crois que notre devoir est, l'honneur
de nos commettants n'étant pas en péril, d'arranger cette sotte
affaire.

--Monsieur, répondit M. de Buffières, nous avons la prétention de
croire, monsieur le commandant de Vic et moi, que nous n'avons de
conseil à recevoir de personne dans un cas comme celui qui nous
rassemble.

--Libre à vous, messieurs, de ne pas écouter un bon avis, mais
libre à moi, je pense, de dire ici mes impressions. Si je parle,
croyez bien que ce n'est point pour professer, mais, devant ma
conscience, je suis responsable de la vie de deux hommes, dont
l'un est mon ami; si un malheur venait à arriver, je veux pouvoir
dormir tranquille.

--Si c'est pour assurer votre sommeil, continuez.

--Si je tiens à garantir mes nuits, continua l'artiste, c'est
que, jusqu'à présent, les jours ne m'ont guère réussi. Voyons,
messieurs, parlons peu et parlons bien; nous sommes des hommes,
pourquoi ne nous entendrions-nous pas? Je suis sûr que, dans le
fond du cœur, chacun de nous regrette ce qui arrive.

--Certainement, certainement, répondit le commandant de Vic; moi,
qui vous parle, j'ai eu dix affaires, je n'en suis pas mort, c'est
vrai, cependant; je ne vois jamais avec plaisir deux hommes se
couper la gorge; je dirai même mieux,--vous me croirez si vous
voulez,--ça m'est évidemment désagréable; néanmoins il est des
circonstances... vous me comprenez bien?

--Il faut que jeunesse se _casse_, dit Clamens; ce mauvais jeu de
mots fit sourire M. de Buffières qui adorait les _à peu près_.

Paul Buck crut le moment bien choisi pour renouveler sa tentative
de réconciliation.

--Au fond de tout cela qu'y a-t-il? Rien. Un jeune homme plaisante
avec des amis, il se vante de posséder une femme à laquelle il
n'a jamais parlé,--nous nous en sommes assurés;--le propriétaire
de la dame entend ce propos et dit au jeune bavard qu'il en a
menti; c'est dur, mais entre nous que vouliez-vous qu'il fît? il
ne pouvait pas décemment l'inviter à dîner. Eh bien! que M. de la
Saulaye, qui est un galant homme, j'en suis certain, reconnaisse
qu'il a eu tort et nous en resterons là. Parbleu! nous ne
demandons pas la mort du pécheur.

--Vous oubliez, dit M. de Buffières, que c'est l'insulteur et non
l'insulté, qui doit faire les excuses.

--Il y a, reprit le peintre, une autre façon de terminer cette
absurde affaire: que M. de la Saulaye prouve qu'il a dit la
vérité; nous, nous empêcherons notre ami de se battre pour une
femme qui n'en vaut pas la peine.

--Monsieur de la Saulaye, reprit le commandant, prouvera tout ce
qu'on voudra, mais seulement quand il aura obtenu réparation de
l'outrage qui lui a été fait.

--C'est ça même, dit M. de Buffières.

--Si, continua Paul, par un hasard malheureux, M. de la Saulaye
tuait M. Martin ou que M. Martin tuât M. de la Saulaye, cela
prouverait-il que l'un avait tort et que l'autre avait menti? et
la réputation d'Adéonne en serait-elle _moins_ avancée?

--Adéonne! s'écria le commandant de Vic, s'agirait-il de la
chanteuse?

--Oui, répondit monsieur de Buffières; la connaissez-vous?

--Elle, non, je ne la connais que de vue; mais j'ai beaucoup connu
sa mère, une jolie brune qui avait des yeux noirs comme la peau
d'une taupe, elle jouait la comédie à Saumur, et, ce qu'il y a de
singulier, c'est que la naissance de cette Adéonne, fut la cause
d'une rencontre entre un excellent officier, M. de Baudibard de
Saint-Fayol, qui est maintenant colonel du 9e lanciers, et moi.

--Allons donc!

--C'est comme je vous le dis. De Baudibard de Saint-Fayol
prétendait que la petite était sa fille et moi je prétendais
absolument la même chose. Je reçus dans le bras un coup de fleuret
qui me retint quinze jours dans ma chambre, ce qui, avec un mois
d'arrêts forcés, me calma beaucoup. Aujourd'hui je me battrais
pour prouver le contraire de ce que j'avançais alors. Dernièrement
nous fûmes exprès à l'opéra-comique, Saint-Fayol et moi, pour
voir la petite. Saint-Fayol, qui est aussi brun que moi, n'en
revenait pas de lui voir des cheveux blonds. Alors je me rappelai
que j'avais eu pour fourrier pendant ma liaison avec la mère, un
alsacien blond comme de la filasse. Je fis part de ce souvenir à
de Baudibard de Saint-Fayol. Nous n'avons jamais tant ri.

--De quoi? demanda Paul Buck.

--Mais parbleu! de cette aventure, donc! répondit le commandant.

Clamens et M. de Buffières riaient. Paul comprit que tout nouvel
effort serait inutile; il se retira dans un coin et se contenta
d'incliner la tête, lorsque M. de Vic, lui dit:--Eh bien, c'est
entendu, demain, sept heures, au Pecq, avenue de la Grotte; nous
porterons chacun nos épées.



XXXV


Paul et Clamens conduisirent Eusèbe chez un maître d'armes
renommé, Grisier ou Gatechair.

--Cher professeur, dit Clamens, je vous présente un de mes
meilleurs amis, M. Eusèbe Martin, qui se bat demain et ne sait pas
tenir une épée; je lui ai fait espérer que vous voudriez bien lui
donner quelques conseils.

--Je ne puis lui en donner qu'un, dit le maître, c'est de ne pas
se faire tuer. Je le lui donne de grand cœur; c'est tout ce que je
puis faire.

--Comment, cher maître, vous pensez que vous ne pourriez pas lui
démontrer quelques coups?

--L'escrime ne s'apprend pas en une heure.

--Sans doute, mais n'est-il point quelques bottes secrètes?...

--Toutes les bottes sont secrètes pour qui ne sait pas les parer.

--Ne pourriez-vous au moins montrer à mon ami la manière de se
mettre en garde? Il se bat avec un homme du monde et il serait bon
qu'il sache se faire tuer comme un garçon qui sait vivre.

--Pour ça, dit le maître, c'est facile; je suis à votre
disposition.

Le professeur plaça Eusèbe, lui expliqua comment il devait tenir
son arme, marcher à l'épée ou rompre; il lui fit comprendre que
la raideur n'est point la force et bien d'autres choses encore.
La facilité d'Eusèbe à saisir les démonstrations, son attitude et
sa vigueur inspirèrent au maître beaucoup d'intérêt. Le savant
praticien regardait partir le jeune homme avec tristesse; au
moment où celui-ci après l'avoir remercié, allait se retirer, il
le rappella.

--Remettez-vous en garde, dit-il, et écoutez-moi bien. Afin
de vous donner une juste idée du duel, je vais vous charger
avec cette épée qui est démouchetée, et comme vous voyez,
très-acérée; suivez bien mes mouvements et tâchez de parer, car
bien que je sois sûr de ne point vous porter de coups dangereux,
il pourrait arriver que, dans la vivacité de l'attaque ou par
votre maladresse, mon fer vous fasse des raflures ou des piqûres
douloureuses. Et maintenant, prenez garde à vous.

Alors le maître se précipita sur Martin avec une violence extrême.
Son épée toujours menaçante frôlait la poitrine du jeune homme qui
rompait pour ne pas être atteint. Le maître s'arrêta; le jeune
homme était arrivé contre le mur. Aucun trouble ne se manifestait
en lui. Le professeur l'examina attentivement, et voyant son
calme, il lui dit:

--Allez, monsieur, vous reviendrez, c'est, moi qui vous le promets.

--Dieu vous entende, répondit Eusèbe.

Le lendemain les trois amis arrivaient les premiers au
rendez-vous. Un endroit convenable fut choisi, les épées mesurées,
et le commandant de Vic prononça le mot sacramentel: Allez.

Eusèbe attaqua avec fureur son adversaire. Surpris par une vigueur
à laquelle il était loin de s'attendre, et ne reconnaissant
d'ailleurs dans les coups que le jeune homme cherchait à lui
porter, aucun des coups écrits, enseignés dans les salles;
celui-ci manifesta un embarras qui augmenta le courage de Martin,
et lui fit précipiter ses attaques; M. de la Saulaye fut atteint
au poignet; les témoins s'interposèrent, et Clamens enchanté
s'écria:

--Messieurs, le combat est terminé.

--Pourquoi? demanda Eusèbe.

--L'honneur est satisfait, répondit M. de Vic.

Le jeune homme pensa que l'honneur n'était pas difficile, et il
reprit avec ses deux témoins la route de Paris.

Eusèbe jugea à propos de ne pas dire un mot de toute cette affaire
à celle qui en était la cause involontaire; sa délicatesse le
servit admirablement en cette circonstance. Adéonne se serait
traînée à ses genoux pour l'empêcher de se battre, et l'aurait mis
à la porte s'il ne s'était pas battu.



XXXVI

=AB EXTRA=


Il y avait environ trois quarts d'heure que les combattants
avaient quitté le bois du Vésinet.

Deux gendarmes arrivèrent à franc étrier à l'avenue de la Grotte.
Ils embrassèrent l'espace; un mouvement de dépit se manifesta dans
leur attitude.

--Nous arrivons trop tard, dit l'un d'eux.

--Je m'en doutais, répondit l'autre.

--Mes bons messieurs, la charité, s'il vous plaît, pour l'amour
de Dieu et de la bonne sainte Vierge, mes bons messieurs, la
charité, s'il vous plaît, disait une voix dolente.

--Brigadier, si nous demandions à cette mendiante quelques
renseignements?

--Notre devoir est naturellement de pousser nos investigations
jusque dans leur dernière limite.

--C'est aussi ma manière d'envisager, soit dit sans vous offenser.

--Oh hé! la femme, là-bas! cria le brigadier en s'adressant à une
pauvre vieille ridée comme une poire sèche, vous n'avez pas vu
passer des messieurs en cet endroit?

--Pour ce qui est de les avoir vus, répondit la pauvresse, je ne
les ai point vus, bonnes gens, bien sûr, v'là tantôt vingt ans que
je suis aveugle, privée de la lumière du bon Dieu.

--Le cas est différent, et l'on ne peut vous accuser de mauvaise
volonté.

--Naturellement, répondit le simple gendarme.

--Non, pour ce qui est de les avoir vus, reprit la vieille,
toujours avec la même voix dolente, je ne les ai point vus; mais
sauf votre respect, je n'ai pas été sans les entendre.

--Ah, ah, ils ont donc passé par là?

--Passé et repassé, mon bon monsieur; à cette heure, ils doivent
être à Paris, car ils seront arrivés à temps pour le train.

Le gendarme poussa un grognement; le brigadier désappointé grogna
deux fois.

--Pas moyen de verbaliser, dit-il.

--Tout de même, reprit la vieille, vous êtes la gendarmerie?

--Oui, brave femme; pourriez-vous par hasard nous renseigner;
avez-vous su ou vu quelque chose?

--Je n'ai rien su ni rien vu, mes excellents messieurs, mais je
pourrais tout de même vous donner des renseignements.

--Alors parlez sans haine et sans crainte, dit le représentant de
la loi.

--Ils étaient sept, trois d'un côté et quatre de l'autre, ces
jeunes messieurs...

--Qui vous a dit qu'ils étaient sept? demanda le brigadier avec
finesse.

--C'est qu'ils se sont arrêtés pour me faire la charité: cinq
m'ont donné; des deux autres l'un a dit: Je n'ai pas de monnaie,
l'autre a dit: Je ne suis pas superstitieux.

--Comment savez-vous qu'ils étaient jeunes?

--Parce qu'ils marchaient vite, et que, quand l'on est vieux,
voyez-vous, on n'est point pressé de mourir.

--Comment, de mourir?

--Mon Dieu, oui, puisqu'ils allaient se battre.

--Qui vous l'a dit?

--Mais leurs aumônes, mes bons messieurs; quatre m'ont donné
vingt sous chacun; dans leur idée ça devait porter bonheur à
leurs amis; le cinquième, un brave jeune homme, celui qui allait
se battre, m'a donné une pièce de cinq francs; on est généreux
quand on est malheureux ou heureux, quand on pleure ou quand on
rit. Le sixième, celui qu'a dit: J'ai pas de monnaie, c'était le
médecin. Les médecins, eux, ne donnent jamais; que ça leur fait à
ces gens-là qu'on vive ou qu'on meure! Pour le septième, celui-ci
qui a dit: C'est de la superstition, c'est celui qu'était dans son
tort.

--Naturellement, s'écria en riant le brigadier, vous trouvez,
vous, que c'est celui qui vous a donné la pièce de cinq francs
qui doit avoir raison; je comprends ça.

--Vous ne comprenez point, mon doux gendarme, je vous l'assure; je
sais ça, moi; j'en ai tant vu passer qui allaient se tuer. Ceux
qui n'ont pas le bon droit pour eux ne donnent jamais rien, pas
par avarice, oui-da, mais ils savent bien que ça n'est pas avec
cent sous qu'on peut forcer la main au bon Dieu.

--Et alors? reprit le sous-officier.

--Alors ils ont été dans le bois, pas bien loin, car ils ne sont
pas restés dix minutes; ils se sont battus à l'épée, je n'ai point
entendu tirer de coups de pistolet; puis ils sont repartis sans
s'être blessés beaucoup.

--Jusqu'à présent, votre perspicacité n'est point en défaut. Mais,
demanda le brigadier, comment savez-vous que la blessure était
légère?

--Ah, mon bon fils, répondit la vieille, je suis bien sûre de ce
que je dis; si la blessure avait été dangereuse, ils m'auraient
tous donné en repassant.



XXXVII


Eusèbe avait oublié cette aventure, comme aurait dit le commandant
de Vic, lorsqu'un matin, Adéonne, pâle et tremblante, l'embrassa
avec tendresse et lui remit un papier timbré.

--Tu t'es battu, mon Eusèbe! s'écria-t-elle, tu t'es battu et tu
ne me l'avais pas dit?

--C'est vrai, répondit le jeune homme.

--Oh! c'est mal! bien mal de ta part.

--Qu'est ce papier?

--Lis.

Ce papier était une assignation dans laquelle le sieur Eusèbe
Martin, auteur de coups et blessures sur la personne du sieur
Ravaud, se disant de la Saulaye, délit prévu par l'article,
etc., etc., était sommé de se rendre le mercredi suivant, devant
monsieur de la Varade, juge d'instruction à Versailles. Ce même
papier prétendait que, faute par lui de ce faire, il serait
décerné un mandat d'amener.

Eusèbe prit l'assignation et fut demander des éclaircissements à
Clamens. Le vaudevilliste le rassura en lui disant qu'il était
assigné lui-même et que cela n'avait qu'une importance médiocre.

--Nous serons condamnés à quelques cents francs d'amende, à
quelques mois de prison, tout sera dit; ne vous alarmez pas.

--Ainsi, reprit Eusèbe, un monsieur s'est plu à calomnier une
femme, j'ai exposé ma vie contre la sienne quand j'aurais pu
simplement l'étrangler, et il faudra encore que je donne de
l'argent et que je subisse avec vous et Paul une condamnation?

--Naturellement, répondit le vaudevilliste.

--Mais lui sera condamné aussi, j'espère? reprit Eusèbe avec
véhémence.

--Pas le moins du monde; il sera bel et bien acquitté, d'abord
parce qu'il a eu tort, et ensuite parce que vous vous êtes fait
justice par vos mains.

--Mais si je l'avais tué?

--Comme le combat a été loyal, nous aurions été absous.

--Ah! s'écria le jeune Martin, mon père m'avait bien dit qu'il ne
fallait jamais faire les choses à demi.



XXXVIII


Or, le mercredi, Eusèbe Martin, Daniel Clamens et Paul Buck
arrivèrent à Versailles. Comme l'heure de comparaître n'était pas
encore venue, les deux jeunes gens firent visiter la ville au
provincial; après quoi ils se dirigèrent vers le parquet.

--Est-ce là ce que vous nommez le palais de justice? demanda
Eusèbe en montrant à ses amis un bâtiment d'assez chétive
apparence.

--Oui, répondit Clamens.

--Vous me disiez en venant, reprit l'amant d'Adéonne, que la
justice était le premier des pouvoirs constitués. On ne s'en
douterait guère en comparant son palais avec celui des rois.

--Les rois, dit Paul Buck, possèdent en France une dizaine de
palais; la Justice en a plus de cinq cents, et elle condamne plus
d'hommes en un jour, qu'un monarque n'en pourrait grâcier en un an.

--Heureusement pour la société, messieurs, dit en saluant M. de
Vic, qui arrivait suivi de MM. de la Saulaye et de Buffières.

La première vengeance de la justice contre les duellistes est de
les réunir dans son antichambre. Sans le respect profond que les
Français professent pour elle, bien des rixes se renouvelleraient.
Il est vrai que cet usage, qui pourrait avoir de graves
désagréments, a aussi des compensations: souvent on a vu des
adversaires se serrer la main au moment de comparaître devant leur
juge.

M. de la Saulaye en apercevant l'amant d'Adéonne le salua
courtoisement et lui tendit sa main.

Eusèbe salua à son tour, mais ne répondit point à l'avance qui lui
était faite.

--Monsieur, dit le commandant de Vic en fronçant le sourcil, j'ai
l'honneur de vous faire remarquer que M. de la Saulaye vous offre
la main.

--Ne voulant pas lui offrir la mienne, dit Eusèbe, je suis fâché
que vous m'ayez fait faire cette remarque.

Le militaire allait probablement se fâcher si M. de Buffières ne
l'eût retenu.

--Vous êtes trop bon, commandant, lui dit-il tout bas, de faire
attention à ce rustre.

--Rustre, tant que vous voudrez, répondit le vieux crâne; ça ne
l'empêche pas de n'être qu'un grossier.

De leur côté, Paul Buck et Daniel Clamens reprochaient à Eusèbe
son manque de courtoisie.

Deux gendarmes entrèrent, escortant trois hommes de mauvaise mine,
qu'ils firent asseoir près des acteurs du duel du Pecq.

--Quoi! disait Eusèbe, vous voulez me persuader que j'agirais en
homme bien élevé en donnant ma main à un drôle que j'ai vu mentir
pour calomnier une femme, qui a voulu me tuer, et qui par dessus
le marché, est cause que nous avons le désagrément, vous et moi,
d'être ici attendant une condamnation, en compagnie de trois
filous! En vérité, je me refuse à croire à une semblable énormité,
et je préfère passer pour le dernier goujat du monde, plutôt que
d'effleurer le doigt de ce monsieur.

MM. de la Saulaye, de Vic, de Buffières, furent appelés les
premiers près du magistrat, qui les garda plus de trois heures.

Eusèbe se rongeait les poings comme un homme enterré vivant.
Clamens, un crayon à la main, rimaillait un couplet de facture, et
Paul Buck dissertait avec l'un des gendarmes, sur la philosophie
de l'histoire.

--Monsieur, dit doucement l'un des bandits à Eusèbe,
voudriez-vous, s'il vous plaît, me donner un peu de tabac? voilà
quatre mois que je n'ai point fumé.

--Je n'ai point de tabac, répondit Martin, mais j'ai quelques
cigares; si ces messieurs le permettent, je vous les offrirai
volontiers.

--Offrez, dirent les deux gendarmes, ça ne se doit pas... mais
enfin!

Les trois jeunes gens vidèrent leurs porte-cigares, et glissèrent
quelque argent dans la main des malfaiteurs. La glace était rompue.

--Pourquoi avez-vous été arrêté? demanda Paul Buck au malfaiteur
qu'il venait de gratifier de trois cigares et d'une pièce de deux
francs.

--Moi, répondit l'homme avec une voix sinistre, j'ai été coffré
par erreur.

--C'est la septième fois que la justice se trompe à votre endroit,
dit un gendarme.

--Pour les autres fois, reprit l'homme, je n'ai rien à dire, mais
pour celle-ci, aussi vrai que vous êtes un honnête homme, monsieur
le gendarme, je suis innocent. Ce n'est pas moi qui ai fait le
coup.

--Si ce n'est toi, c'est donc ton frère, reprit sentencieusement
le bon gendarme.

--Ma foi, répondit l'homme, vous m'y faites penser; cela pourrait
bien être. J'en toucherai un mot au juge.

--Et vous, demanda Eusèbe au second, avez-vous aussi à vous
reprocher d'avoir volé?

--Mon Dieu oui, monsieur.

--Qui a pu vous entraîner à cela?

--Les hommes. Mon histoire est fort simple J'avais dix-neuf ans,
j'adorais une jeune fille de mon pays. Un jour elle me demanda
de lui apporter des fleurs; c'était le lendemain la fête de
Sainte-Marie, et elle voulait en couvrir l'autel, afin que la
Vierge nous fût favorable; ses parents ne se souciaient guère de
notre union. Je n'avais ni jardin, ni fleurs. La nuit venue, je me
mis à rôder, et quand tout le village fut endormi, je franchis le
mur du verger de l'adjoint au maire...

--Vol avec escalade, la nuit, dans une maison habitée; cinq ans de
fers, interrompit le gendarme.

--Vous l'avez dit, continua le voleur; mais comme j'étais jeune,
que j'avais de bons antécédents, qu'il ne s'agissait que de
quelques roses qui tôt ou tard eussent été offertes à la Vierge,
j'en fus quitte pour trois ans de prison. Quand j'eus fini mon
temps, ma maîtresse était mariée. Pour moi, j'avais appris en
prison la théorie du mal; la répulsion que j'inspirais à tout le
monde me força à en apprendre la pratique. Vous voyez que je ne
suis pas encore bien fort, puisque je me suis fait pincer.

--Et vous, mon brave, demanda Clamens au troisième larron,
pourquoi avez-vous volé?

--Par goût, dit laconiquement celui-ci.

--Par goût?

--Par goût.

--Mon Dieu, reprit le gendarme, tous les goûts sont dans la
nature.



XXXIX


Malgré son air tout à fait glacial, M. de la Varade n'était point
un méchant homme.

De François Ier à la révolution de 93, les la Varade avaient
toujours occupé un siége au parlement. Le premier fut anobli,
parce qu'il avait su plaire à la belle Diane, comtesse de Brézé;
l'un des derniers fut guillotiné, parce qu'il avait déplu à la
citoyenne Manon Lavri, qui avait une influence considérable sur le
président de la section de la butte des Moulins.

Le père du juge d'instruction qui allait interroger Eusèbe, était
mort sous la Restauration procureur général en province.

M. de la Varade parlait avec une extrême difficulté; doux et
paresseux, la magistrature n'était point son fait. Sa profession
lui causait mille tourments, mais il aurait cru manquer à lui-même
et à la mémoire des siens en ne l'exerçant point.

--Un la Varade, disait-il à son fils, doit être magistrat:
noblesse oblige.

Lorsqu'il était seul il regrettait amèrement de ne pouvoir vivre à
sa guise, en dépensant selon ses goûts ses soixante mille livres
de rente. Souvent le pauvre homme s'était demandé sérieusement
si un citoyen n'est pas dispensé d'accomplir ses devoirs sociaux
lorsque l'état auquel il appartient possède des millions d'hommes
doués d'aptitudes suffisantes pour le remplacer. Sa femme
prétendait que si, sa conscience affirmait que non.

Mme de la Varade, qui désirait ardemment habiter Paris, disait
quelquefois à son mari:

--Faites-moi le plaisir de me dire, mon ami, ce que la société
gagne à ce que ce soit un la Varade ou un Rabanel, par exemple,
qui instruise les vols à la _tire_ des petits filous de
Versailles. Pensez-vous qu'avec votre nom et notre fortune vous ne
pourriez rendre des services à votre pays que de cette façon? Beau
sort, en vérité, que le vôtre! Vous exercerez pendant vingt-cinq
ans et vous deviendrez président de cour dans quelque ville perdue
au fond de la province.

--Ainsi ont fait les miens, répondait le mari, ainsi ferai-je, et,
avec l'aide de Dieu, j'espère que mon fils m'imitera.

La femme haussait les épaules, la mère soupirait.

Eusèbe entra dans le cabinet du juge, salua et attendit une
interrogation.

--Voulez-vous, monsieur, lui demanda le magistrat après la
question d'usage, raconter les faits qui ont motivé une rencontre
entre vous et M. de la Saulaye?

--Et d'abord, reprit Eusèbe avec vivacité, je suis accusé de coups
et blessures sur la personne de mon adversaire; je désire vous
faire remarquer que je ne l'ai point frappé.

--Cela ne signifie rien, répliqua le magistrat; c'est une formule,
revenons aux faits.

--Est-il possible que vous les ignoriez! s'écria Eusèbe. Ces
messieurs ont affirmé vous les avoir racontés.

--Peu importe, j'ai besoin de les apprendre de votre bouche.

--Qu'il en soit fait ainsi que vous le désirez, dit le provincial;
et il raconta de point en point les péripéties de son duel.

--Ainsi, reprit le magistrat, c'est vous qui avez donné le démenti?

--Certes! et à ma place vous eussiez agi de même.

--Je n'ai pas à vous dire ce que j'aurais fait, je n'ai qu'à vous
questionner. L'affaire s'est-elle passée loyalement?

--Non.

--Qu'avez-vous à reprocher à votre adversaire?

--D'avoir menti.

--Ce n'est point là ce que je vous demande. Je parle de sa
conduite sur le terrain; je n'ai pas à me préoccuper du reste.

--Sur le terrain, nous étions sept, répondit Eusèbe; mon
adversaire ne pouvait se conduire déloyalement, n'eussions-nous
été que deux; j'avais une arme égale à la sienne; je ne le
craignais point.

--Vous êtes sans doute fort à l'épée?

--Je ne sais. Je ne m'étais jamais battu, et si j'excepte une
leçon d'une heure, je n'avais jamais tenu cette arme en main.

--En somme, vous n'avez rien à reprocher à votre adversaire?

--Si: il a menti.

--En êtes-vous bien sûr? demanda M. de la Varade.

--Oui, bien sûr.

--Alors, pourquoi vous battre?

--Ma foi, je l'ignore; on m'a dit que l'honneur l'exigeait.

--Si l'on ne vous eût pas dit cela, vous ne vous seriez donc pas
battu?

--Ma foi, non; j'avais dit à cet homme qu'il était un imposteur,
cela me suffisait.

La franchise d'Eusèbe frappa le magistrat.

--Monsieur Martin, dit-il, je suis père, permettez-moi donc de
vous parler comme à un fils.

Eusèbe s'inclina; le magistrat reprit:

--Pensez-vous qu'une fille de théâtre vaille la peine qu'on se tue
pour elle?

--Oui, dit le jeune homme, quand elle est honnête et qu'on l'aime.

--Ainsi, vous aimez cette créature?

--Ah! monsieur, de tout mon cœur.

--Où l'avez-vous connue?

Eusèbe raconta comment son père l'avait envoyé à Paris pour y
apprendre la vie, admirer la civilisation et tâcher de démêler
le faux et le vrai. Son voyage, son arrivée, ses déceptions, sa
rencontre avec Adéonne, son existence depuis cette époque, ses
petits chagrins, ses humiliations, ses joies, il ne cacha rien.

--Mon enfant, lui dit M. de la Varade, je me connais en hommes,
je suis sûr que vous êtes sincère. Rassurez-vous; votre affaire
ne sera pas poursuivie. Maintenant, ce n'est plus le juge qui
parle, c'est l'homme: écoutez-moi. Jusqu'à présent vous n'avez
pas suivi les ordres de votre père, vous êtes dans le chemin de
l'erreur, je vous en avertis. Ne sentez-vous pas que vous jouissez
présentement d'un bonheur factice? N'avez-vous jamais pensé au
vide profond que masquent les félicités mal définies? Et ne vous
êtes-vous jamais trouvé honteux de ne rien être dans une société
où chaque individu accomplit une mission?

--Si, vraiment, s'écria le jeune homme, j'ai éprouvé toutes les
sensations que vous venez de dépeindre; mais que puis-je faire,
impuissant que je suis à trouver le vrai, que personne ne veut me
montrer?

--Le vrai, reprit M. de la Varade, est tout entier dans un mot qui
est la religion des sociétés. Le vrai, c'est le Devoir.



XL


Eusèbe quitta le cabinet du juge et fut rejoindre ses deux amis
auxquels il annonça que l'affaire en restait là, et tous trois
retournèrent à Paris.

Adéonne éclata en transports de joie mêlés de larmes en revoyant
Eusèbe. Celui-ci resta préoccupé et ne prêta à cette effusion
qu'une attention distraite.

Le lendemain, il se leva de bon matin, s'habilla et sortit au
grand étonnement d'Adéonne qui n'osa l'interroger.

--Il n'a pas fermé l'œil de la nuit, pensa-t-elle, et il part à
cette heure; que peut-il avoir et où va-t-il.

Eusèbe n'avait pas fait trois pas dans la rue qu'il remonta comme
s'il eût oublié quelque chose, et embrassant sa maîtresse, il lui
dit:

--Adéonne, ma douce reine, sais-tu, toi, ce que c'est que le
Devoir?

--Le devoir, répondit la chanteuse, certainement je sais ce que
c'est.

--Dis!

--Le Devoir, pour moi, c'est de n'être point sifflée et d'être
fidèle à l'homme que j'aime. A toi, mon Eusèbe!

--Le Devoir de la femme n'est point semblable à celui de l'homme.

--Absolument semblable; le tien est de m'aimer comme je t'aime.

Eusèbe sortit et se dirigea vers la demeure de Clamens.

--Ami, dit-il en entrant chez le poëte qui ronflait, je vous
demande pardon de vous déranger si matin, mais il s'agit pour moi
d'une chose importante à connaître. Faites-moi, je vous prie, la
grâce de me dire ce que c'est que le Devoir.

Daniel ouvrit les yeux à grand' peine, regarda d'un air hagard
son matinal visiteur et répondit:

--Le Devoir pour moi, c'est cinq actes reçus au Théâtre-Français.

Et se retournant du côté du mur, il se remit à ronfler.

Eusèbe partit et se décida à grimper les dix étages de Paul Buck.

--Sois le bienvenu, s'écria l'artiste, le bonheur est sous mon
toit, Gredinette est revenue et... et j'ai pardonné. Tu vas me
blâmer, me dire que j'ai été faible; mais que veux-tu, mon bonheur
est attaché aux rubans de son bonnet. D'ailleurs pourquoi la
clémence, qui est la vertu des rois, ne serait-elle pas celle des
peintres?

--Tu veux que je te blâme d'être heureux, mon bon Paul, quelle
folie! Je ne viens certes pas pour cela, mais pour autre chose.

--Parle.

--Je veux que tu me dises ce que c'est que le Devoir?

--Le Devoir, petit sauvage, c'est la seule chose que Gredinette
ignore.

--C'est là une définition bien vague.

--Le Devoir! Il y a mille manières d'interpréter ce mot-là.

--La meilleure?

--Selon moi, le devoir de l'homme consiste à fumer sa pipe sous
l'œil de Dieu, sans faire de tort à personne.

--Merci, dit Eusèbe, et il quitta son ami fort surpris d'une si
brusque retraite.

Dans la rue, le pauvre garçon, plus embarrassé que jamais, se
mit à errer au hasard. La vue de l'ancienne boutique de Lansade,
devant laquelle il passa, lui rappela l'honnête marchand qui était
venu à son secours dans un cas bien plus grave. Il se décida à
aller lui demander l'explication du mot prononcé par M. de la
Varade.

Chemin faisant il rencontra le régisseur du théâtre qui le salua
avec aménité.

--M. Sainval, dit-il en courant à lui, vous pourriez peut-être
m'éviter une longue course.

--Je suis tout à votre service.

--Expliquez-moi comment vous entendez le Devoir!

C'est bien simple, M. Martin: plaire à son directeur d'abord et au
public ensuite, voilà.

--Merci, dit Eusèbe, et il continua sa route.

En arrivant à Viroflay, le jeune homme eut toutes les peines
du monde à reconnaître la demeure de celui qu'il venait voir.
Le jardin n'existait plus, un vaste hangar rempli de caisses
de bois-blanc en occupait la place. La maison, si proprette et
si blanche autrefois, était devenue grise, et ses murs étaient
presque couverts par les gigantesques lettres d'une interminable
enseigne:

    F. B. LANSADE

    CI-DEVANT

    BOULEVARD SAINT-DENIS

    A

    PARIS

    PORCELAINES ET CRISTAUX

    DÉPOT

    DES MEILLEURES FABRIQUES DE FRANCE

    FAIT L'EXPORTATION

Un homme couvert d'une blouse bleue, le front ruisselant de sueur,
vint au-devant de lui.

--Ah! dit-il en abordant le jeune homme, vous voilà enfin,
monsieur Martin. A dire vrai, je n'espérais plus vous revoir, je
vous croyais parti. Souvent j'ai eu l'intention de m'informer,
mais je suis si occupé quand je vais à Paris, que je n'ai pas une
minute à moi.

--Vous avez donc repris les affaires, mon cher Lansade? demanda
Martin.

--Ah Dieu! non, répondit le marchand, c'est bien fini. J'ai eu le
bonheur de faire ma petite affaire, cela me suffit, maintenant je
me repose. Je fais par-ci par-là quelques petites bricoles, mais
c'est pour ne pas trop m'ennuyer.

--A voir votre maison, on dirait une vraie manufacture.

--N'est-ce pas? mais il n'en est rien. Je fais quelques petites
affaires avec les marchands des environs, c'est moi qui les
fournis, je vends presque autant qu'à Paris. Je fais ça en
m'amusant. Voyez ce que c'est: autrefois, j'avais un commis et un
garçon, maintenant je suis tout seul et je fais l'exportation;
mais à vrai dire, je travaille comme quatre; il faut bien
s'occuper un peu.

Sans plus se soucier de son visiteur, Lansade se mit à emballer
des verres, à clouer des caisses, à choisir des porcelaines.

--Sans cérémonies, monsieur Eusèbe, dit-il au bout d'un instant,
voulez-vous casser une croûte sous le pouce?

--Merci, dit Eusèbe, il faut que je sois à Versailles avant
midi... Je voulais vous demander quelque chose.

Les traits du marchand se décomposèrent, et un malaise manifeste
s'empara de lui.

--Je voudrais, continua le jeune homme, que vous me disiez ce que
c'est que le Devoir?

--C'est bien facile, monsieur Eusèbe, répondit Lansade en raclant
avec une pierre ponce le dessous rugueux d'une assiette; le
Devoir, c'est de travailler quand on est jeune, de faire honneur à
sa signature, et une fois qu'on a fait sa pelote, de faire place à
d'autres; chacun son tour.

Eusèbe prit congé du marchand.

--A vous revoir, monsieur Martin, dit celui-ci; venez donc
me demander à déjeuner un de ces jours; tâchez que ce soit un
dimanche.

Le temps était beau, les buissons en fleurs. Eusèbe, qui depuis
longtemps n'avait pas vu la campagne, éprouva, malgré sa
préoccupation, un bien-être indicible, et résolut de faire sa
route à pied.

--J'ai eu tort, se dit-il, de questionner tous ces gens-là, qui
envisagent le Devoir chacun à un point de vue différent; le seul
homme qui puisse m'instruire sur ce point, c'est l'honorable
magistrat qui a bien voulu me faire voir le néant de mon existence.

Une heure après, le jeune homme frappait à la porte du logis de M.
de la Varade, qui était absent. Un domestique l'introduisit dans
le cabinet de travail du juge en le priant d'attendre; son maître,
disait-il, ne devait pas tarder à rentrer.

Eusèbe attendait depuis plus de dix minutes et allait se retirer,
lorsque, parmi des livres placés sur une table, ses yeux
remarquèrent un dictionnaire français.

--Ah! se dit-il, mon pressentiment ne m'avait pas trompé, c'était
bien ici que je devais trouver ce que je cherche. Il se mit à
feuilleter et trouva:

Devoir, _subst. masc_. _Ce à quoi l'on est obligé par la
conscience, par la raison, par la bienséance, par la loi, par
l'usage._

Il laissa tomber le livre avec découragement.

--Me voici plus embarrassé que jamais, pensa-t-il, puisque les
choses auxquelles la loi, l'usage, la bienséance vous obligent,
sont juste le contraire de celles que dictent la conscience et la
raison.

Eusèbe en était là de ses réflexions, lorsqu'une jeune femme à
l'œil vif apparut sur le seuil de la porte. C'était Mme de la
Varade.

--Mon mari, dit-elle, me fait dire qu'il ne rentrera que fort
tard; je suis désolée, monsieur, qu'on vous ait fait attendre
inutilement.

--C'est moi, madame, qui regrette qu'on vous ait dérangée.

--Voulez-vous me dire votre nom?

--Eusèbe Martin.

Les femmes des juges d'instruction savent mieux ce qui se passe
que le procureur général, leurs maris leur disent tout. M. de la
Varade avait raconté à sa femme le duel d'Eusèbe, aussi celle-ci
regardait-elle avec curiosité ce tout jeune homme, qui possédait
l'amour d'une femme relativement célèbre.

--Si, reprit Mme de la Varade après un long silence, vous avez
absolument à parler à mon mari et que vous vouliez attendre son
retour...

--Merci, madame, interrompit Eusèbe, je ne saurais me rendre
indiscret à ce point. Je n'ai rien à dire d'important à monsieur
le juge d'instruction. Hier, dans un moment de bonté, il a bien
voulu me donner de bons avis; malheureusement, je n'ai pas
parfaitement saisi sa pensée, et aujourd'hui je venais le prier de
me définir un mot qu'il appelle la religion des sociétés.

--Et quel est ce mot?

--Le Devoir.

Mme de la Varade éclata de rire avec tant de bonne foi, qu'Eusèbe
troublé ne put voir les plus jolies dents du monde, des dents si
blanches, si blanches, que la réverbération des lèvres les faisait
paraître roses.

--Comment, monsieur, dit la jolie rieuse, c'est pour savoir cela
que vous êtes venu de Paris?

--Oui, madame.

--Eh bien, je vais vous satisfaire.

--Je vous en serai bien reconnaissant, je vous assure, madame.

--Savez-vous ce qu'était l'Hydre de Lerne?

--Mais, reprit Eusèbe en balbutiant, je crois que c'était un
monstre fabuleux...

--Vous y êtes; une vilaine bête qui avait sept têtes. On en
coupait une, il en naissait sept autres. Eh bien, monsieur, le
Devoir est un monstre moral; toutes les fois qu'on en a accompli
un, il en reste sept autres à accomplir.



XLI


Un matin, un mois après sa visite à Versailles, Eusèbe, un énorme
bouquet à la main, entra chez Adéonne.

--Pourquoi ces fleurs? demanda la chanteuse, Ce n'est pas
aujourd'hui ma fête, que je sache?

--Non, répondit le jeune homme, c'est la fête de ce bouquet.

--Il est des jours, reprit la comédienne, où les fleurs et les
compliments sont d'un mauvais augure. J'ai fait, ce matin, trois
_réussites_, le neuf de pique est toujours sorti. Gageons qu'il y
a une mauvaise nouvelle cachée sous ces camélias.

--C'est vrai.

--Parle.

--Je ne sais comment te l'apprendre...

--Tu te maries, n'est-ce pas?

--Oui. Qui a pu te dire...

--Il y a quinze jours que je le sais. J'ai trouvé la lettre de ton
père dans la poche de ton habit. Ne t'excuse pas. Je sais ce que
tu pourrais me raconter.

--Je n'ai pas à me justifier, reprit Eusèbe en feignant une
tranquillité bien loin de son âme. Je me marie parce qu'un homme
doit accomplir ses Devoirs sociaux.

--Tu vois, mon Eusèbe, continua la chanteuse, on nous croit
très-fortes, nous autres femmes de théâtre, il n'en est rien
cependant. Je t'aimais, parce que je te croyais fort et plein de
cœur. Tu es lâche et sot.

--Adéonne!

--Ne t'emporte pas, tu vois combien je suis calme. Oui, je le
répète, tu es lâche et sot. Le Devoir d'un homme de cœur est de
vivre pour la femme qui l'aime. Le Devoir de l'homme intelligent
est de préférer à un bonheur d'aventure celui qu'il a sous la
main. Tu n'accomplis ni l'un ni l'autre, tant pis pour toi.
Que m'importe à moi que tu te maries? tu ne m'aimes plus. Je
demanderais au temps de me venger si je ne t'aimais encore. Enfin,
que veux-tu, c'est un grand malheur pour moi, car mon amour me
tuera; pourvu que je ne tue pas mon amour, ce qui serait bien plus
cruel encore.

--Veux-tu que je rompe? murmura Eusèbe, il est encore temps.

--Non. Eusèbe. Si tu pouvais reprendre ta parole, je ne pourrais
reprendre mes illusions.



XLII


    _M_

    _Monsieur et madame_ Bonnaud, _rentiers, ont l'honneur de vous
    faire part du mariage de leur fille mademoiselle_ Louise-Clémentine
    Bonnaud _avec monsieur_ Eusèbe Martin.

    _La bénédiction nuptiale aura lieu le 27 courant à onze heures du
    matin en l'église de Marly-le-Roi._

Cet avis avait été adressé à Adéonne par Bonnaud qui, en père
prévoyant, désirait avertir la chanteuse dans le cas où Eusèbe ne
l'eût pas fait et ainsi éviter une scène à l'église, ce qui eût
fait un effet déplorable à Marly-le-Roi. Après avoir lu, Adéonne
dit à Marie Bachu qui était venue la consoler:

--Si Dieu n'était pas si méchant, je ferais dire une messe pour
mon bonheur, qu'on enterrera ce jour-là.

--Il y a longtemps que le mien est dans la tombe, répondit Marie
Bachu et je n'en suis pas morte.



XLIII


La veille du 27 courant, c'est-à-dire le 26, monsieur, madame et
mademoiselle Bonnaud entourés de leurs amis, Eusèbe Martin assisté
par Lansade et monsieur de la Varade s'apprêtaient à signer devant
maître Mouflon, notaire, sans son collègue, deux actes d'une
importance extrême. Le premier était un contrat de mariage, le
second un acte d'association entre le dit sieur Eusèbe Martin
et le sieur Isidore Boucain, fabricant de produits chimiques et
successeur de Bonnaud.

Le sieur Isidore Boucain apportait à la société E. Martin et Ce
son intelligence commerciale, Eusèbe Martin apportait l'usine qui
constituait la dot de sa femme.

Le notaire lut les deux actes à haute voix.

Eusèbe se leva et lui dit: «Voulez-vous ajouter, je vous prie, à
mon apport social cette somme de quarante-huit mille francs que je
dépose entre vos mains?

Bonnaud et Lansade poussèrent une exclamation qui ne peut se
rendre par l'assemblage d'aucune lettre.

--Quoi! dit le premier à Eusèbe, la comédienne vous a rendu votre
argent!

--Lisez, répondit Eusèbe en lui passant un papier que les deux
marchands allèrent dévorer dans l'embrasure d'une fenêtre. Voici
ce que contenait ce papier:

    «Eusèbe,

    «Vous avez voulu m'acheter, mais je ne me suis point vendue. Voici
    les quarante-huit billets que vous avez oubliés chez moi. J'avais
    placé cet argent chez Gallis, mon agent de change; les intérêts
    ont suffi largement à défrayer vos dépenses. Permettez-moi de
    garder pour mon courtage la ceinture de cuir qui contenait cette
    somme. Vous ne retournerez plus dans vos bois de châtaignier: si
    par hasard vous y reveniez, c'est que vous n'auriez plus d'argent;
    partant cette rustique bourse ne saurait vous être utile.

    »Adieu, Eusèbe,

    »Adéonne.

--L'insolente! murmura Bonnaud, et s'approchant du notaire, il lui
dit à demi-voix: Voulez-vous constater dans un article additionnel
qu'en cas de décès, s'il n'y a pas d'enfants nés dans le mariage,
le bien des conjoints restera au dernier vivant?



XLIV


Lorsque tous les honnêtes bourgeois amis de Bonnaud et de Lansade
eurent bien mangé, ils ne se levèrent pas de table, ils se mirent
à boire, et quand ils eurent bu, ils se mirent à chanter.

Ce fut Bonnaud, le père de la fiancée, qui commença; les convives
firent chorus.

       *       *       *       *       *

Prenez dix viveurs usés par toutes les débauches; enfermez-les par
une nuit d'hiver avec dix courtisanes dans l'un des splendides
salons du pavillon d'Armenonville, au milieu du bois de Boulogne,
loin de tous regards, exempts de toute contrainte; donnez-leur
de l'or pour jouer; ordonnez qu'on leur serve les vins les plus
exquis de la meilleure cave du monde. Une fois tout cela fait,
vous n'attendrez pas longtemps pour voir un tableau participant de
l'enfer du Dante, et du _Rêve de bonheur_. Au moment où toutes les
passions qui grouillent dans le cœur de l'homme seront déchaînées,
entrez, et dites à cette hideuse compagnie de se mettre aux
fenêtres pour voir passer deux jeunes mariés qui sortent de
l'église. Alors vous verrez, je vous le dis, un spectacle étrange
et navrant. La tourmente de l'orgie s'apaisera, les chants
cesseront, la noce passera et les rires des jeunes amies de la
fiancée troubleront seuls le silence et le recueillement de la
saturnale émue.

Les hommes penseront à leurs sœurs, à leurs mères, à leur jeunesse
perdue dans le vice et dans la débauche. Les femmes, ces dix
femmes abjectes, traînées dans toutes les hontes, tressailliront
en voyant le voile blanc de la jeune fille vierge. Peut-être, à
elles dix, trouveront-elles deux larmes, l'une pour leur présent
avili, l'autre pour leur honnêteté à jamais perdue. Si l'une
d'entre elles, plus ivre ou plus perdue que les autres, voulait
jeter une insulte à la face de la vertu qui passe, son imprécation
resterait étranglée dans sa gorge, et ses compagnes d'avilissement
la mépriseraient.

Eh bien, pour le mariage, ce sacrement redoutable parmi les plus
redoutables, pour cet acte horrible ou sublime, qui rive à jamais
deux êtres à une chaîne dont chaque anneau brisé est une douleur
ou une honte, les bourgeois n'ont pas le moindre respect; ils
attendent le moment où le prêtre aura fini pour entonner des
chansons grivoises et dire des choses qui, ailleurs, ne seraient
qu'obscènes.



XLV


Les grandes douleurs tiennent peu de place dans la vie, et Dieu a
donné à l'homme qu'il veut éprouver la force nécessaire pour les
supporter. Devant un grand désastre la nature humaine se roidit;
devant les mille misères de l'existence et les péripéties qui font
naître les orages de la vie, elle se courbe.

Le lendemain de son mariage seulement, Eusèbe comprit l'étendue
de son amour pour Adéonne. Il sentit que la parole sacramentelle
d'un homme à écharpe tricolore ne suffit pas pour détruire la plus
grande faiblesse de l'homme: l'Habitude.

Nature douce et droite, le fils du sceptique Martin ne chercha pas
à se mentir à lui-même. Il entrevit l'immensité de son malheur et
y entra avec résignation.

Le système des comparaisons lui ôta toute tranquillité d'esprit et
de cœur. En voyant les draps de toile de Chartres qui garnissait
le lit nuptial, il pensait à la batiste ornée de valenciennes de
son ancien nid. A l'honnête froideur de Clémentine, il opposait
les élans passionnés d'Adéonne. La simplicité décente de sa femme
le révoltait et lui remettait dans l'esprit les mots vainqueurs
que la chanteuse laissait échapper entre deux éclats de rire.

L'intérieur de la fabrique où se distillait l'eau de Javelle, où
se cristallisait le sulfate de magnésie, lui donnait le vertige.
Pour les livres de commerce, il n'y touchait qu'avec crainte, tant
il avait peur qu'une puissance mystérieuse ne les fît se refermer
d'eux-mêmes et prendre, comme dans un étau, son front chargé
d'ennui. C'était surtout quand il pénétrait dans ce laboratoire
nauséabond qu'il regrettait les bords de la rivière où il avait
failli se noyer lorsqu'il était enfant, et le boudoir bleu où
il avait lu et relu ses trois poëtes pendant que sa maîtresse
chantait.



XLVI


Un matin, la nostalgie du bonheur le prit par les cheveux et le
conduisit chez Adéonne.

--Jenny, dit-il en entrant, où est madame?

--Madame est morte, répondit la jeune fille, et elle se mit à
pleurer.

Eusèbe se laissa tomber sur le divan et resta deux heures à
attendre des larmes. Son cœur serré battait avec violence, un
râle sourd sortait en grinçant de sa gorge sèche, les larmes ne
venaient pas.

Jenny, la bonne, avait regardé avec colère, Eusèbe, dont l'abandon
avait causé la mort de sa maîtresse; elle eut pitié de sa profonde
douleur.

--Monsieur, lui dit-elle en lui présentant un coffret d'acier,
j'allais vous écrire afin d'accomplir les derniers ordres de la
pauvre madame. Elle m'avait dit: «Huit jours après ma mort, vous
porterez ça à Eusèbe.» Je vous le remets; le voici, monsieur, le
voici.

Et la brave fille se remit à pleurer.

Eusèbe, le regard fixe, prit le coffret, le posa sur la table et
l'ouvrit après en avoir pris la clef derrière le cadre du portrait
d'Adéonne. Il en sortit une enveloppe dont il brisa le cachet en
tremblant, et il lut:

    «Mon Eusèbe,

    »Quand tu liras cette vilaine lettre, je serai morte, mon amour
    pour toi m'aura tuée. Pleure-moi beaucoup, mais ne me plains pas
    trop. J'aime mieux mourir de ça que d'autre chose. Je me voyais
    m'en aller et j'éprouvais presque du bonheur à penser que c'était
    pour toi et par toi que j'allais en finir avec la vie. Si tu savais
    comme c'est bon d'aimer! cela rend honnête. Marie Bachu me fait
    pitié, la pauvre fille, avec ses raisonnements, c'est des bêtises.
    Écoute-moi, mon bon chéri, ce qui est après est mon testament. Je
    te laisse et lègue ma bague en turquoise et en brillants; c'est la
    première chose que j'ai achetée de l'argent que j'avais gagné. Tu
    trouveras dans le tiroir de mon petit bonheur du jour mes autres
    bijoux: ils sont enveloppés par paquets avec les noms dessus.
    C'est des souvenirs pour mes camarades du théâtre; tu donneras
    toi-même ma montre et la chaîne à Mme Marignan, mon habilleuse,
    et quarante-deux francs que je dois à Adolphe, le coiffeur. Tu
    porteras mon deuil, je t'en supplie, au moins un mois, n'est-ce
    pas, mon chéri? tu diras chez toi que tu as perdu un cousin. J'ai
    vu ta femme, elle est jolie, mais tu comprends que sa figure ne
    me revient pas beaucoup. Et puis tu donneras toutes mes robes et
    mon linge à Jenny, ma bonne, et aussi deux mille francs pour faire
    remplacer son amoureux, si toutefois elle consent à se marier; ce
    n'est qu'à cette condition que je lui donne cela. Quand tu auras
    fait tout ce que je te dis, tu prendras le reste de l'argent; il
    y aura une quinzaine de mille francs quand mes meubles auront été
    vendus. Alors tu partiras pour Strasbourg et tu chercheras un nommé
    Antoine Krutger, tourneur en bois; quand tu l'auras trouvé, tu
    lui demanderas s'il a été fourrier dans un régiment de chasseurs
    en garnison à Saumur il y a vingt-huit ans. S'il te dit oui, tu
    lui donneras tout; c'est mon père, un brave homme qui m'aurait
    méprisée. S'il est mort, tu donneras à ses enfants: c'est comme si
    c'était mes frères, n'est-ce pas? Voilà tout. Et maintenant, mon
    bon Eusèbe, adieu pour toujours. Je t'aimais, oh! je t'aimais à ne
    pas pouvoir le dire et je t'embrasse comme le jour où tu voulais
    m'acheter.

    »Adéonne.»

    »P. S. Je te demande pardon de la peine que tu vas te donner pour
    moi, et je suis à toi pour la vie; ça ne sera pas long.»

Eusèbe sanglotait; il relut cinq ou six fois la lettre de sa
maîtresse et appela Jenny.

--Mon enfant, lui dit-il, madame ne vous a pas oubliée; elle vous
laisse de quoi vous marier.

--Comment! s'écria Jenny, je pourrais retourner dans mon pays. Ah!
monsieur, que la pauvre madame était bonne!

--De quel pays êtes-vous? demanda avec intérêt Eusèbe, qui
comprenait ce cri _nostalgique_.

--De Strasbourg.

--Madame le savait-elle?

--Non, monsieur; à Paris les Alsaciennes se placent difficilement;
j'avais dit en entrant ici que j'étais de Nancy.

--N'avez-vous jamais entendu parler d'un tourneur nommé Antoine
Krutger?

--Antoine Krutger! s'écria la jeune fille, vous l'avez connu?
c'était mon père.

--Avait-il été militaire?

--Oh oui! monsieur, dans la cavalerie, il était sous-officier à
l'école de Saumur. S'il avait vécu je ne serais pas en condition.

Martin fils resta un instant sans parler: un monde de pensées
encombrait son cerveau.

--Mon enfant, reprit-il, tout ce qui est ici vous appartient;
madame vous a faite sa légataire universelle.

--Ah! monsieur! s'écria Jenny en pleurant de joie et de douleur,
je suis bien heureuse et bien malheureuse en même temps, et je
n'avais pas besoin de ça pour aimer la pauvre madame comme une
sœur.



XLVII


Eusèbe, navré, revint chez lui en proie à une fièvre violente.
Malgré mille efforts, il fut obligé de se mettre au lit, où il
resta un mois presque sans connaissance. Lorsqu'il revint à lui,
ce fut Paul Buck et Gredinette qu'il trouva à son chevet. Il
demanda sa femme; on lui répondit qu'elle était près d'une de ses
sœurs mourante.

Quelques jours après, Eusèbe entrait en convalescence et se
promenait au jardin appuyé sur le bras de Gredinette.

--Tenez, mon bon Eusèbe, ça m'ennuie, lui dit la jeune femme; mais
aussi bien, puisqu'il faut que vous appreniez la vérité tôt ou
tard, j'aime mieux vous la dire tout de suite. Apprêtez-vous à un
grand malheur.

--Parlez, répondit Eusèbe; je ne puis pas être plus malheureux.

Après mille détours, Gredinette apprit à Martin que sa femme était
partie avec Isidore Boucain, et que tous deux avaient eu soin
d'emporter la caisse.

Eusèbe ne répondit rien, et son visage n'exprima aucune sensation.

--Il a mieux pris la chose que je ne pensais, dit le soir
Gredinette à Paul.

Peu à peu, Eusèbe recouvra la santé.

--Je vais vous faire mes adieux, dit-il un matin à ses deux
derniers amis; je vais retourner à la Capelette, que je n'aurais
jamais dû quitter. Je vais saluer mon beau-père et je partirai ce
soir. Merci de votre amitié; je ne l'oublierai jamais. Si un jour,
las de la vie, vous voulez goûter le repos, venez sous mon toit,
je vous aimerai comme vous m'avez aimé.

--Ne va pas voir Bonnaud! s'écria Paul, ce pauvre père t'accuse de
la faute de sa fille.

--Moi!

--Oui. Il prétend que ce sont tes _débordements_ avec Adéonne qui
l'ont entraînée au mal. Ne te dérange pas non plus pour Mme de la
Varade: elle est tout entière aux prédications d'un missionnaire
qui fait fureur à Versailles.

--Un missionnaire? Qu'est-ce que cela?

--Les missionnaires, mon ami, reprit Paul avec gravité, ce sont
des hommes ou plutôt des enfants de Dieu qui traversent les mers,
s'exposent à mille dangers, pour aller dans des contrées presque
inconnues porter aux peuplades sauvages la parole de Dieu et la
civilisation; le prêtre dont je te parle a été crucifié, et dix
fois sur le point d'être mangé.

--Je vais le voir, dit Eusèbe, et il sortit.

Le Père Vernier appartenait à la Congrégation des Lazaristes de
Turin. C'était un vieillard à barbe blanche, au teint basané; ses
yeux noirs étaient pleins d'audace et de bonté. Il reçut Eusèbe
avec aménité.

--Que voulez-vous, mon enfant? lui demanda-t-il.

--Mon père, répondit le jeune homme, je me suis meurtri à toutes
les aspérités de la vie; à mesure que je cherchais la vérité, je
m'enfonçais dans le doute; aujourd'hui, je viens à vous comme
l'oiseau blessé qui, tournoyant en l'air, cherche la branche du
vieux chêne pour se reposer. Au nom de votre Dieu, dites-moi où
est le vrai, où se cache le faux?

--Monsieur, reprit sèchement le père Vernier, j'ai dévoué ma vie
au service du Seigneur, j'ai traversé les déserts pour enseigner
sa parole aux peuplades sauvages; je dois mon appui aux humbles et
aux souffrants, mais je n'ai rien à démêler avec les esprits forts
et les philosophes.

Le soir même Eusèbe partait.

Ne trouvant point à Limoges de voiture pour le transporter à la
Capelette, il se décida à faire à pied les six lieues qui le
séparaient de la maison de son père. Un orage violent le força de
s'arrêter à moitié chemin et de coucher dans une auberge de la
route. Pendant que la maîtresse de l'auberge préparait son dîner,
il prit machinalement un livre graisseux qui traînait sur la table
et il lut. Après avoir mangé il se retira dans sa chambre où il
passa la nuit à relire l'humble livre de l'auberge. Dès l'aube,
il descendit et donna un louis à l'aubergiste pour emporter le
livre.

--Pourquoi, se dit-il lorsqu'il fut sur le chemin, ai-je été si
loin m'exposer à tant de douleur, pour chercher le vrai qui était
à ma porte?

Le volume qu'Eusèbe emportait contenait les Évangiles.

--J'ai eu tort de laisser emporter le livre du petit par ce
monsieur, dit l'aubergiste à sa femme.

--Bah! il nous coûtait douze sous, répondit celle-ci.

--S'il nous en a donné vingt francs, reprit le mari, c'est qu'il
valait mieux que ça.

Eusèbe frappa à la grande porte.

--Ah! Seigneur du bon Dieu! s'écria la grande Caty, vous voilà
donc enfin, monsieur Eusèbe. Ah! montez vite, votre père veut tant
vous voir avant de mourir.

Deux secondes après, Eusèbe était près de son père agonisant.

--Te voilà enfin, mon fils, dit le bon M. Martin en râlant, te
voilà. As-tu atteint ton but, et peux-tu me dire avant que je
meure, où est le faux, où est le vrai?

--Père, répondit Eusèbe, le faux est sur terre, le vrai est au
ciel.

--Tu as peut-être raison, dit le moribond, et si M. l'abbé
Jaucourt n'était pas mort, je le ferais venir, s'il en était temps
encore.

--Père, reprit le jeune homme, les prêtres ne meurent pas; ils
n'ont pas besoin de se marier pour se reproduire; la religion est
une mère féconde: pour un de ses enfants qui meurt, il lui en naît
dix.

--C'est possible, mais je ne veux pas l'abbé Faye, murmura Martin
d'une voix éteinte; il a les cheveux rouges. Et il rendit le
dernier soupir.

--Père! père! s'écriait Eusèbe sans se douter que le vieillard fût
mort, croyez-moi, il n'y a de vrai que la grandeur de Dieu.

--Et la bêtise humaine, dit en passant sa tête rousse à travers la
porte l'abbé Faye, que la grande Caty avait été chercher de son
autorité privée.


FIN.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La bêtise humaine - (Eusèbe Martin)" ***

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