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Title: Le droit à la force
Author: Lesueur, Daniel
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le droit à la force" ***

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                      NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
 corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
 a^{bc}.



                          Le Droit à la Force

                                (ROMAN)



                                ŒUVRES

                                  DE

                            DANIEL LESUEUR


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  Tome III: _Le Siège de Corinthe._—_Parisina._—_Manfred._—_Le
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  LA FORCE DU PASSÉ. 1 vol.                                     3 fr. 50
  _Lointaine Revanche._—L’OR SANGLANT. 1 vol.                   3 fr. 50
    —        —        LA FLEUR DE JOIE. 1 vol.                  3 fr. 50
  _Mortel secret._—LYS ROYAL. 1 vol.                            3 fr. 50
    —        —        LE MEURTRE D’UNE AME. 1 vol.              3 fr. 50
  _Le Masque d’Amour._—LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol.             3 fr. 50
    —        —        MADAME DE FERNEUSE. 1 vol.                3 fr. 50
  _Calvaire de Femme._—LE FILS DE L’AMANT. 1 vol.               3 fr. 50
    —        —  MADAME L’AMBASSADRICE. 1 vol.                   3 fr. 50

  L’ÉVOLUTION FÉMININE. 1 vol. (Lemerre, édit.)                 1 fr. 50

  NIETZSCHÉENNE (roman). Plon-Nourrit et C^{ie}                 3 fr. 50



                            DANIEL LESUEUR

                            Le Droit
                                 à la Force

                                (ROMAN)

                            [Illustration]

                                 PARIS
                            LIBRAIRIE PLON
              PLON-NOURRIT ET C^{ie}, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
                         8, RUE GARANCIÈRE—6^e

                        _Tous droits réservés_



                      Tous droits de reproduction et de traduction
                    réservés pour tous pays.

                      Published 2 Juny 1909.
                      Privilege of copyright in the United States
                    reserved under the Act approved March 3^d 1905
                    by Plon-Nourrit et C^{ie}.



                          TABLE DES MATIÈRES


                  CHAPITRE    I.            Page    1

                             II.                   32

                            III.                   54

                             IV.                   82

                              V.                  107

                             VI.                  129

                            VII.                  167

                           VIII.                  193

                             IX.                  216

                              X.                  235

                             XI.                  252

                            XII.                  271

                           XIII.                  295

                            XIV.                  307



LE DROIT A LA FORCE



I


Le petit train local quitta son unique voie, s’engagea sur l’éventail
dessiné par les lignes de fer, devant la station, où il stoppa.

La fraîcheur du soir et la solitude des bois enveloppaient l’humble
gare. Rien ne s’y agitait, sinon les manœuvres falotes des employés.
Quelqu’un courut, une chaîne d’aiguillage grinça, un coup de sifflet
perça le silence, qui, tout de suite, s’appesantit, énorme.

C’était pourtant l’heure animée—animation bien relative, même à
l’époque des villégiatures estivales—pour ce coin perdu de la vallée
du Sausseron. Le convoi qui s’arrêtait là, correspondait avec le
direct de Paris, par lequel rentrent, pour le dîner, après la journée
d’affaires, les riverains, temporaires ou non, de l’Oise et de son
pittoresque affluent.

Mais ici, à Epiais-Rhus, une des dernières haltes avant
Marines-du-Vexin, presque en pleine campagne, les voyageurs, au
meilleur moment, n’affluent pas. Les villas ne se montrent plus
après Nesles-la-Vallée. L’ultime guinguette dresse ses tonnelles et
entortille son labyrinthe sur la colline de Vallangoujard. En amont,
malgré la beauté décorative du site, d’un caractère si particulier,
c’est un simple pays de culture.

Trois personnes seulement descendirent du train, sous la nuit presque
tombée de cette fin de septembre.

Deux hommes, quittant la voiture des secondes, se dirigèrent aussitôt
vers une jeune femme, très avenante, malgré sa mise modeste, qui
sautait légèrement du marchepied des troisièmes.

—«Hé, madame Louisette! vous êtes seule?» s’écria le plus grand.

—«Oui, monsieur Fontès. Marcel rentrera demain.

—Eh bien!... les affaires?

—Admirables. Je vous dirai cela.»

Elle passa devant pour franchir l’étroite sortie, et remit son billet,
tandis que ses compagnons, bien connus de l’employé, qui les salua, ne
montraient même pas leur carte d’abonnement.

A peine de l’autre côté, la jeune femme, d’une voix frémissante,
chuchota le secret de sa joie:

—«Dix mille, monsieur Fontès!... Nous avons touché dix mille francs!

—Bigre!» fit l’autre voyageur, celui à qui elle ne s’adressait pas.

L’exclamation la fit se tourner vers lui, dans l’empressement
d’affirmer encore:

—«Oui ... Croyez-vous, monsieur Jacques? Un pareil héritage!... Et
d’un parent que nous connaissions à peine! Ah! nous en avons une chance!

—Vous la méritez bien, Marcel et vous,» reprit M. Fontès. Et il
ajouta, l’accent vibrant d’une chaude sincérité: «Je suis très, très
content.»

Sur la petite place rayonnaient les claires lanternes d’une
voiture—dog-cart attelé d’un cob, auprès duquel se tenait un
domestique campagnard—veston et casquette vernie.

—«Si nous vous mettions au moulin, madame Louisette?

—Ma foi, j’accepte,» fit-elle gaiement. Et, soulevant son petit
sac:—«Avec cela sur moi, j’aime autant ne pas prendre le sentier.

—Quoi!» s’exclama Fontès. «Vous avez l’argent ... Pas possible!

—Mais si.

—Quelle imprudence! Et votre mari vous laisse rentrer seule! Mais il
est fou!

—Bah!»

Elle se hissa sur la banquette de devant, après un premier geste pour
décliner l’honneur. A sa droite, l’aîné des Fontès prit les guides,
tandis que le cadet, Jacques, se plaçait, dos tourné, sur le siège
d’arrière, avec le groom.

Le cob fila vigoureusement sur la route sèche. Alors, la jeune
meunière, Louisette Barbery, qui ne craignait pas un bout de causette,
bavarda tout à son aise, en confiance avec le frère de lait de son
Marcel.

—«Vous comprenez ... Nous ne pouvions pas finir en trois jours. On
en a, des choses à faire, quand on encaisse un pareil magot! Marcel
voulait voir, chez un constructeur, une nouvelle bluteuse centrifuge.
Il en rêve depuis que la description a paru dans son journal. Il
n’allait pas revenir, pour retourner à Paris demain. D’un autre côté,
le moulin ne pouvait rester plus longtemps sans ses maîtres. Alors,
c’est moi qui rentre.

—Mais pourquoi trimballer l’argent? On le met en dépôt.

—Où ça?

—Dans une banque.

—Oui ... Et ensuite, comment l’en sortir? Est-ce que nous nous
connaissons à toutes ces manigances de richards.

—Vous êtes des gosses, de bons gosses paysans, Marcel et vous, petite
madame Louisette.»

Elle éclata de rire, impétueusement, n’en pouvant plus de son
trop-plein de joie, et toute sonore de gaieté au moindre choc:

—«Entendez-vous, monsieur Jacques? Votre grand frère nous traite de
gosses ... Et il a deux mois de moins que Marcel!»

Elle voulait mêler le cadet des messieurs Fontès à la
conversation,—gênée qu’il fût relégué sur la banquette à cause d’elle.

Le jeune homme reconnut vaguement la politesse par un mouvement
d’épaules. Avait-il entendu, hormis son nom? Il semblait absorbé dans
la contemplation du paysage, où s’élargissait peu à peu la blancheur de
la lune montante. Le disque pâle, auquel manquait un copeau d’argent,
glissait parmi les bouleaux. Leurs alignements réguliers, sur la rive
droite du Sausseron, témoignent des velléités de reboisement. Tandis
que, sur la rive gauche, les hauteurs, dénudées jusqu’à la sauvagerie,
offrent, grâce aux cyprès dont se hérissent leurs ondulations, une
analogie curieuse avec les collines ombriennes.

La voiture passa devant une espèce de cirque blême, bossué de roches,
et qui s’évasait, bordé d’une ligne violette, contre un ciel lisse
et tendre comme une rose du Bengale. Le seul dessin de la terre sur
ce couchant indicible soulevait de l’émotion. Une bicoque misérable,
accrochée au flanc de la ravine, y ajoutait une poésie de mystère, par
sa masse sombre où clignotait une ouverture lumineuse.

Mais l’enchantement fut rompu par l’ignominie d’une voix humaine. Un
juron pâteux partit presque sous les roues. Et, comme Clément Fontès
retenait brusquement le cob, l’intonation changea, devint d’une
jovialité crapuleuse:

—«Ah! c’est vous, les frangins de Theuville!... Vous voulez donc
écraser ce pauv’ père Garuche? Ça serait rigolo, ça, par exemple!
Enfin, y a guère de mal.»

Puis, dans le silence des autres, l’homme ajouta:

—«Vous donnez pas tant de peine pour vous excuser ... vous allez vous
user la langue.

—Si vous marchiez droit et d’aplomb, Garuche, ça n’arriverait pas,»
dit sèchement l’aîné des Fontès.

Il rendit la main au petit cheval râblé, bourré d’avoine, qui,
impatient de l’écurie, repartit d’un élan. Pas assez vite pour qu’on
n’entendît point le pochard, qui, faute de reconnaître Mme Barbery,
s’esclaffait:

—«Ah! ben ... ils ramènent un cotillon à c’te heure. Ils chassent de
race, les beaux fils ... Ils chassent de race.»

L’incident n’était pas pour assombrir la bonne humeur de la petite
meunière. Loin de là. Rustique nature, que les trivialités de
l’existence n’effarouchaient pas, ce lui fut une nouvelle occasion de
laisser fuser son joli rire.

—«Ce père Garuche!... Où va-t-il chercher ce qu’il dit? Quel vieux
farceur! Mais, ce soir, il a bu plus que je ne lui en ai versé. Pour
sûr ... il a son compte.»

Nul de ses compagnons ne répondit. Et, bien que le cœur de Louisette
lui semblât trop élargi de joie pour sa poitrine—cependant d’une
courbe généreuse,—bien que sa langue frétillât dans sa bouche, on
atteignit le moulin sans une autre parole.

C’était un antique moulin, tout mousseux, poudreux, mangé de verdure,
qu’activait une chute du Sausseron. Tel qu’il était, il avait fait
vivre des générations de Barbery, et tenté le pinceau de nombreux
peintres. Seulement, à mesure que passaient les années, les peintres
le trouvaient de plus en plus pittoresque, et les Barbery de moins en
moins fructueux.

Les parents de Marcel y avaient à peine recueilli leur suffisance.
Voilà pourquoi la mère consentit, pour mettre un peu de beurre dans la
soupe, à partager le lait de son petiot, et à prendre comme nourrisson
le bébé de leur voisin, le maître maçon Fontès, dont la première femme
venait de mourir en couches.

Une graine de fameux gaillard, ce poupon-là. Un heureux jour pour les
pauvres meuniers, celui où la maman Barbery lui tendit le sein. Ce
fut grâce à Clément Fontès que, plus tard, le vieux moulin ruineux put
changer son outillage, remplacer les lourdes meules de pierre, dont le
fréquent «rhabillage» était si dur, par d’agiles cylindres d’acier,
les grossières trémies, par un sasseur à trois degrés, puis qu’on vit
s’élever, à travers les planchers perforés de la bâtisse, les hautes
gaines des chaînes à godets, et filer de toutes parts à toute vitesse
les courroies de transmission.

Ah! oui, il devait faire son chemin, et y pousser aussi les autres,
d’un coup d’épaule généreux, ce marmot qui riait aux anges dans les
bras de sa nounou Barbery.

Son père lui prêcha d’exemple. De maître maçon, Fontès l’ancien
devenait entrepreneur, spéculait sur des terrains, s’enrichissait,
donnait de l’instruction à son fils. Le jeune Clément, digne rejeton
de cet homme énergique, grandissait, ardent aux exercices physiques,
mais non moins passionné pour le travail de l’esprit. Quels succès
dans ses classes! Et comme on le regardait, dans ce modeste village de
Theuville, quand il revenait de Paris, aux vacances, les bras rompus de
couronnes et de prix, que le père Fontès, exultant d’orgueil, ne lui
permettait pas de cacher dans sa malle.

Architecte ... Il était devenu architecte! Et diplômé du Gouvernement!
Pas fier, avec ça. Continuant à demeurer dans la baraque paternelle, à
peine modernisée par ses soins,—lui qui construisait des châteaux, et
qui avait, presque de force, avancé les fonds et décidé l’agencement
du moulin, pour son frère de lait Marcel. Un miracle! Maintenant
les Barbery prospéraient, la clientèle leur arrivait de tous côtés.
C’était le plus heureux jeune couple du pays. On les enviait d’être
ainsi les amis de «monsieur Clément». Car, ne jouissait pas qui
voulait des bonnes grâces de l’architecte. On le sentait distant,
quoique sans hauteur. En lui, quelque chose—à part même de son
instruction—commandait le respect. Peu nombreux, parmi ses anciens
camarades d’école, ceux qui osaient l’appeler «Clément» tout court.
Quelquefois, il tutoyait sans qu’on se permît de lui retourner la
pareille.

—«Vous voilà chez vous, madame Louisette. Attendez, nous allons vous
aider à ouvrir la porte. Il ne s’agit pas de laisser tomber votre
précieux sac. Vous n’avez pas peur, sûrement, de passer la nuit toute
seule, avec votre fortune? Parce que vous n’auriez qu’un mot à dire, je
vous enverrais notre vieille Margotte.

—Mais non, monsieur Clément. D’abord, je ne suis pas seule. J’ai
Paulot, notre garde-moulin—un brave gars, qui ne craint personne.
Tenez, le voilà qui s’amène. Il nous a entendus. Et puis, j’ai
«Fiston», ajouta-t-elle, en flattant la tête d’un gros chien sans race,
qui l’empêtrait de gambades et de caresses.

—«Ce bon Fiston!» dit Jacques Fontès.

Le plus jeune des deux frères, ayant sauté à bas de la voiture, parut
sortir de sa maussade rêverie uniquement pour jouer avec le chien.
Fiston et lui étaient une paire d’amis. La bête savait bien, quand elle
voyait Jacques descendre le sentier, de l’autre côté, vers le bois,
qu’il s’arrêterait à l’angle du mur et qu’il lui jetterait quelque
friandise par-dessus le portillon à claire-voie. Mais il savait autre
chose, l’intelligent animal. Sa gourmandise ne serait satisfaite que
lorsque sa patronne serait venue jusqu’à l’embrasure donner le bonjour
au passant. C’est pourquoi, d’aussi loin qu’il apercevait celui-ci,
Fiston courait à la recherche de Louisette, pour la prévenir de la
visite, dans ce langage conventionnel qui s’établit entre les chiens et
leurs maîtres, et qui atteint à une incroyable variété d’expression, à
des nuances merveilleusement intelligibles, quasi humaines.

Bien innocent, ce manège, du côté de la jeune femme. Elle s’y était
prêtée plus par fierté de la finesse de son chien que par goût pour
les fadaises qui l’attendaient à la petite porte. Jacques Fontès lui
faire la cour! Quelle drôlerie, dont s’alimentait sa gaieté. Louisette
aimait son mari d’un amour primitif, violent, profond, avec la droiture
et la simplicité de son cœur sans détours. Seulement, on pouvait bien
rire, n’est-ce pas? Marcel lui-même n’y voyait aucun mal. Et qu’y
avait-il de plus risible que la passionnette du jeune Fontès, un gosse
de vingt-deux ans, qu’elle avait mouché à l’école, quand elle était
parmi les grandes, et lui dans la classe des marmousets.

Certes, il y avait longtemps de cela. Aujourd’hui, tout en se moquant
gentiment de lui, elle n’osait le traiter en gamin qu’à part soi ou
avec Barbery. Jacques n’appartenait plus au petit monde du village,
bien qu’il revînt souvent à la maison paternelle, auprès de son frère
Clément.

Lui, il intimidait aussi, mais pour d’autres raisons que son aîné.

Jacques, de quatorze ans le plus jeune, appartenait à la dernière
période de la vie du père Fontès, à la période de la fortune faite et
de la retraite cossue. Élevé en «monsieur» plus encore que l’autre,
et abominablement gâté, ce n’était pas par des qualités supérieures
qu’il en imposait, mais par son dédain et son chic. A Theuville, on le
surnommait «le Parisien». Surnom moitié gouailleur, moitié admiratif,
et qui prenait sa signification autant d’une tournure élégante et d’une
mise raffinée, que d’une légende de noce et de haute vie, dont ce tout
jeune homme entretenait autour de lui, avec un soin vaniteux, l’absurde
prestige.

Le soir où son frère et lui ramenèrent Louisette, il fut à peine poli
avec la jolie meunière, dont il se prétendait amoureux. Non que la
présence de Clément ou celle de leur domestique le gênât. Mais cette
attitude lui était coutumière, au point que la jeune femme ne soupçonna
même pas qu’il pût être obsédé par des préoccupations. Tantôt accablée
de compliments et de flatteries, tantôt traitée à distance, elle ne
songeait pas à se formaliser. N’était-elle pas une simple paysanne?
L’arrogance de Jacques lui semblait inhérente aux belles manières, aux
vêtements à la mode. Cela participait de ces mystérieuses splendeurs.
Puis, les frères Fontès, c’étaient des gens à part, des êtres sacrés.
L’aîné avait tété le même lait que son Marcel. Et il ne l’oubliait
pas. Quelles preuves d’affection ne leur avait-il pas données, à tous
deux! Sans lui le moulin n’existerait plus. Ah! on lui en devait de la
reconnaissance! Et c’était bon à ressentir. Cela ne pesait pas. Avec
un si brave cœur!—qui se serait saigné pour vous sans en avoir l’air.
Oui, M. Jacques pouvait suivre son humeur. Il ne trouverait jamais que
des mains tendues et des sourires. Quand même on ne l’aurait pas choyé
tout bambin, quand ce ne serait qu’à cause de son grand, on lui en
passerait bien d’autres!

Dans la rumeur du moulin, Clément recommandait encore à Louisette de
bien se barricader cette nuit et de mettre ses dix mille francs dans un
endroit sûr.

—«Oh! pour ça!» s’écria-t-elle, «ils ne me quitteront pas jusqu’au
retour de mon homme. Je les coudrais plutôt dans ma chemise.»

Elle riait toujours. Ses dents, ses yeux, brillaient à travers la
nuit transparente. C’était une fraîche créature. Et sa gaieté lui
prêtait une séduction de vie abondante, une grâce animale, pareille
à l’exubérance des jeunes chattes et des bondissantes pouliches.
Jacques affecta une espèce de hennissement. A cause du dernier mot de
Louisette, il lança une galanterie brutale.

—«Polisson!» grommela Clément.

Les deux frères remontèrent sur le dog-cart.

Cent mètres après le moulin, c’était le village. Theuville somnolait
déjà. Une haleine tiède y flottait, émanation de la chaleur des
étables, du sommeil profond des bêtes. La vie humaine, presque toute
physique, harassée des travaux au grand air, s’y engourdissait aussi.

Toutefois, dans le débit, à l’angle de la place, en face de la pauvre
petite église, il y avait de la lumière et une rumeur de voix. Refuge
suprême pour la distraction des soirées déjà longues, cette boutique,
sur la peinture chocolat de laquelle on aurait lu au jour:

  NOUVEAUTÉS, ÉPICERIE, MERCERIE, BOIS
  ET CHARBONS

Et au-dessous, en lettres jaunes sur les vitres:

  CAFÉ, BILLARD

Le trot du cob amena sur la porte quelques paysans, qui saluèrent les
frères Fontès.

—«Quel trou à fumier, ce Theuville!» grogna Jacques. «De quelle pâte
sont donc faits ces gens-là! A seulement deux heures de Paris. C’est à
ne pas croire!

—C’est la rusticité de ce coin qui fait son charme,» observa Clément.

—«Pour toi,» ricana Jacques.

—«Oh!» dit froidement l’aîné, «je sais bien que nous n’avons pas les
mêmes goûts.

—Voyons, Clément, je ne suis pas le seul à te dire que tu gâches ta
carrière en te cramponnant à ce sale village. Un architecte de ta
valeur ...

—J’ai mes bureaux à Paris.

—Ça ne suffit pas. Les clients, qui se dégoûtent à t’attendre, savent
que tu vis à Theuville. Et d’ailleurs, ça se voit, tu sais.

—Tant mieux, mon petit! Tant mieux si j’ai bien le type de l’homme
que je suis: un homme près de la terre, et qui l’aime. Le goût de
mon métier ... Mais il est fait surtout, pour moi, de ce que, bâtir,
c’est collaborer avec la terre, comme cultiver, comme planter. Une
maison, c’est une falaise en dehors, et une ruche en dedans. Ah! la vie
naturelle, l’art naturel, comme c’est supérieur à ces hypéresthésies
nerveuses qui sont votre existence, votre génie, à vous autres
dégénérés.

—Dégénérés!... Pour qui parles-tu? Toi et moi, nous sommes du même
sang.

—Pas tout à fait,» rectifia l’aîné des Fontès.

—«Nous sommes du même père. Et il en avait, des provisions d’énergie,
ce type-là!»

Clément se tut. Peut-être parce qu’il surveillait le cob, à l’entrée
de leur cour. Attention! que Djinn n’accrochât pas, dans sa fougue
à rentrer plus vite. Mais la main ferme du conducteur le força de
ralentir, de bien prendre son tournant. Hop! un léger bond de la
voiture sur le seuil. On y était.

La clarté d’un globe électrique montrait une façade basse, où, sur un
immense voile de lierre, se déroulaient des ruisselets sanglants de
vigne vierge. A gauche, de larges degrés montaient vers les profondeurs
noires d’un jardin. Tout auprès, dans l’angle de la cour, un marronnier
fabuleux, au fût de colonne babylonienne, étageait vers le ciel lunaire
une montagne de feuillage, déjà dorée par places, de cet or clair,
franc, sans alliage, qui donne tant de splendeur à ces beaux arbres
dans les automnes secs.

Une porte s’ouvrit sur la lumière intérieure. Une bonne voix de vieille
dit joyeusement:

—«Voilà mes petits maîtres ... Tous les deux! Oh! quelle chance!

—Bonsoir, Margotte,» dirent-ils ensemble.

Elle les avait élevés l’un et l’autre, ces deux garçons, qui, orphelins
d’un même père, avaient eu ce destin semblable de perdre leur mère de
bonne heure,—l’aîné à sa naissance même, le second vers sa septième
année. Celle qu’on appelait Margotte depuis si longtemps qu’on ne lui
connaissait plus d’autre nom, c’était tout ce qui restait près d’eux
des générations précédentes. Ils l’aimaient.—Jacques légèrement, avec
son insouciance foncière,—Clément, d’une façon profonde, avec une
espèce de vénération mélancolique, comme un vivant fantôme de tout un
passé disparu.

—«Y a-t-il un bon dîner, Margotte? Je crève de faim.

—Ah! mon Jacquot. J’ai peur que tu ne le trouves pas fameux à côté de
tes restaurants de Paris.

—Tu blagues, Margotte. C’est ici que je bouffe le mieux.»

Le temps de grimper dans leur chambre, de faire vivement un bout
de toilette, et les deux jeunes hommes se retrouvèrent en face
l’un de l’autre, des deux côtés de la nappe rouge et blanche, unis
momentanément par une sensation identique, l’allègre cordialité de leur
bel appétit.

Leurs yeux se rencontrèrent en un regard vraiment fraternel.

—«Eh bien, mon gosse,» fit l’aîné. «On n’est pas mal dans la vieille
maison, quoi que tu en dises.

—«Je m’y plais, voyons ... Sans cela, je n’y reviendrais pas si
souvent,» répliqua gentiment l’autre.

Clément, adouci par l’atmosphère de l’antique salle, par tous les
souvenirs d’enfance, et aussi par la saine délectation des premières
bouchées, garda pour lui une réponse qui lui montait aux lèvres:

«Parbleu, mon petit, tu y reviens quand tu n’as plus un louis à jeter
sur le tapis vert et que les créanciers te harcèlent!»

Il n’énonça pas cette réflexion, mais reprit avec bonhomie:

—«Je me suis bien gardé d’y rien changer, à cette salle à manger.
Elle a vu le papa Fontès en blouse de compagnon, avant de l’admirer en
veston d’entrepreneur.»

Il leva les yeux au plafond, où les ampoules électriques s’enfonçaient
entre les solives brunes, avec l’humilité convenable au présent trop
lumineux, trop facile, devant le rude et laborieux passé.

Même cet éclairage tout moderne, fourni par un moteur de grande marque,
ne transformait pas la simplicité de la pièce, dont les boiseries sans
style, les étroites fenêtres, le carrelage noir et blanc, les buffets
jaunâtres, surannés, restaient si chers au cœur de Clément Fontès.

Mais, en revanche, il accusait, cet éclairage, et avec la plus vive
netteté, les différences d’âge et de physionomie des deux frères.

Clément était un grand gaillard de trente-cinq ans, taillé en force,
quoique mince au-dessous des épaules larges, tout en muscles secs,
les cheveux châtains et drus, déjà mêlés de quelques fils blancs vers
les tempes, malgré la vitalité intense et la jeunesse intacte que
marquaient ses traits, son regard, l’agilité de ses mouvements. On
disait souvent de lui: «C’est un beau garçon.» Il offrait le type, si
français—bien que plutôt français du Nord—qu’on rencontre fréquemment
sous le casque à crinière de nos dragons et de nos cuirassiers,
fils de la race haute et claire, où dominent les éléments gaulois,
normands ou francs: le visage long, mince et finement busqué, la
bouche bien dessinée sous la moustache fauve, les yeux couleur de
mer ou de nuée. Ceux de Clément, d’un gris changeant, paraissaient
maintenant presque noirs, dans l’ombre du front fortement modelé, des
sourcils et des cils, sous la lumière tombée de haut. Ils prenaient
facilement une expression de dureté. Mais quelle loyauté sur cette
figure, qui révélait un atavisme honnête et sain, une sève sincère de
l’Ile-de-France, greffée sans doute de quelques scions par sa voisine
toute proche, la Normandie.

En face de son frère, Jacques semblait ce personnage mesquin, svelte,
prétentieux, et d’ailleurs non dépourvu d’agréments physiques, que,
dans un langage passé de mode, on appelait «un freluquet». Le joli
petit jeune homme, pétri d’une pâte plus molle, d’une chair presque
féminine, et qui, dans l’effort,—d’ailleurs rare—demande à une
excitation momentanée et à ses nerfs ce que l’autre puise dans sa
volonté tranquille et dans la résistance de ses muscles. Plus brun
que son aîné, il ne portait, comme lui, que la moustache—une petite
moustache de chat, dont les pointes n’ignoraient point le fer à friser.
Ses yeux se trouvaient trop rapprochés de son nez effilé pour que son
regard eût la puissance véridique du regard de Clément. Mais le velours
câlin des prunelles devait lui valoir plus de succès auprès des femmes.

Jusqu’à la tenue de ces deux jeunes hommes les dépareillait
singulièrement. Tandis que Clément avait passé, pour être à l’aise,
une chemise de flanelle, au col lâche noué d’une lavallière rouge,
son cadet haussait le cou sur un carcan de linge empesé de huit à dix
centimètres de haut, et étalait entre les revers d’un veston de tennis,
l’éclat d’un plastron irréprochable.

—«Tu retournes donc à Paris, ce soir?» demanda Clément, qui s’avisa de
cette élégance.

—«Non,» riposta l’autre. «J’aime me sentir dans une chemise propre,
voilà tout.» Il ajouta:

—«On ne se soigne pas seulement pour la galerie. Je serais volontiers
de l’école des Anglais, dont un seul, au plus profond des jungles,
arbore l’habit de soirée pour dîner en tête-à-tête avec lui-même.

—Si les Anglais n’avaient que cela pour s’imposer aux deux tiers du
globe!

—C’est quelque chose.

—Non, ce n’est rien,» riposta Clément, «du moins dans le sens que tu
lui attribues. Tu prends pour un fait ce qui n’est que le signe d’un
fait. Ce geste, insignifiant en lui-même, n’a de portée que parce qu’il
traduit l’énergie anglo-saxonne, l’empire sur soi, la discipline, à
laquelle cette race, en tout et partout, se soumet.»

Jacques comprit si peu, qu’il aurait riposté: «Eh bien, et moi!...
est-ce que je ne m’impose pas la discipline de changer de linge pour
m’attabler dans ce désert de Theuville?» ne saisissant pas qu’un détail
n’a de valeur que lorsqu’il affirme et consolide un ensemble. S’il se
tut, c’est qu’il ne tenait pas à contrarier son frère, ayant quelque
chose à lui demander.

—«Je retourne d’autant moins à Paris,» reprit-il, «que j’aimerais te
dire deux mots, si tu as le temps de m’écouter après le dîner.»

Une certaine appréhension contracta le sourcil de Clément.

—«Ah! j’ai apporté du travail. J’ai des épures à revoir, Jacques. Ne
pourrais-tu maintenant?...»

Le cadet eut un hochement de tête négatif, un coup d’œil vers le
domestique, qui rentrait. C’était le petit valet de pied du dog-cart,
qui avait échangé sa casquette cirée contre un tablier blanc. Le seul
serviteur mâle de la maison, si l’on ne comptait pas le jardinier.
Margotte s’occupait de la lingerie, et la cuisinière était un peu de
toutes mains dans cet intérieur de célibataires.

Le repas expédié, Clément dit à Jacques:

—«Viens fumer une cigarette dehors, la soirée est admirable. Et
dis-moi vite ce que tu as à me dire.»

Ils sortirent par une porte d’arrière, sur le jardin.

C’était une de ces nuits saisissantes, qui étreint les âmes les moins
disposées à la rêverie. Une telle féerie de lune transfigurait le
contour des choses que les jeunes gens ne reconnaissaient plus les
allées familières. Partout des cascades d’argent, des frémissements
bleus. Les moindres arbrisseaux scintillaient, irréels, entre des
masses profondes, d’un noir tragique, tout à coup percées d’un rayon
mystérieux.

Le vieux jardin semblait un séjour surnaturel, disposé pour les fées et
les elfes. Et quel silence!

Deux cœurs battirent. Celui de Clément, gonflé de réminiscences
confuses, des sentiments simples et profonds qui émurent ses humbles
ancêtres, sous des nuits pareilles, doigts enlacés de fiancés, espoirs
et angoisses, soupirs des vieux, de qui se détache la beauté de la
terre. Peut-être, moins inconsciente, une furtive tendresse ...

Jacques, lui, ne frémit que d’un seul désir, celui que, par une
inéluctable association d’idées, surexcitait en lui toute beauté:
avoir cette chose sans laquelle on ne jouit de rien, sans laquelle le
plus éblouissant clair de lune n’est qu’un décor de gaze et de papier,
derrière lequel on trébuchera dans d’immondes ornières: avoir de
l’argent.

—«Mon bon Clément, écoute ... Sois gentil ... Je dois t’avouer quelque
chose ... Une dette de jeu.

—«Que veux-tu que ça me fasse?» dit durement la voix de l’aîné, dans
l’ombre.

—«Cela te ferait si tu me croyais. Mais tu ne me crois pas. J’en étais
sûr, parce que ...

—«Parce que tu m’as trop menti,» répéta la même voix.

—«Je le reconnais, j’ai eu tort. Cette fois, c’est vrai.

—Tant pis!

—Tant pis pour toi autant que pour moi, mon pauvre Clément.

—Ça veut dire?...

—Tu le sais bien.

—Je ne m’en doute pas.

—Voyons, me déclarer demain insolvable, après avoir joué sur parole
... C’est presque de l’escroquerie.

—Ça en est tout à fait. On ne joue que ce qu’on possède. Et on
n’emprunte que ce qu’on peut rendre. Autrement, on est un escroc.

—Tu es sévère.»

Clément ne répondit pas. Les deux frères marchaient sous une charmille
sombre et ne voyaient l’un de l’autre que l’étincelle rouge de leurs
cigarettes.

Au bout d’un instant, le cadet reprit:

—«Soit, mais si je passe pour un malhonnête homme ... Si je suis
affiché au cercle ... l’architecte Clément Fontès, qui laisserait faire
une chose pareille, aurait donc une situation trop mince, ou un honneur
trop mince, pour tirer son propre nom de la boue. Tu ne serais pas non
plus dans de beaux draps.»

Cette tirade s’acheva par un léger cri—de surprise plus que de douleur.

La nuit avait empêché Jacques de prévoir le geste de son frère, qui lui
saisissait rudement le bras.

—«Du chantage!...» grondait sourdement l’aîné. «Tu en es là?... Tu en
es là?...

—Ah! les grands mots!...» fit l’autre en se dégageant.

De nouveau, ce fut le silence. Leurs pas inquiétèrent des oiseaux, dont
les ailes, maladroites au sortir du sommeil, se froissèrent parmi les
branches. Des odeurs déjà automnales flottaient, l’amertume des buis
humides, l’arome triste des chrysanthèmes. C’était comme une odeur de
souvenirs qui, par les sens, coulait jusqu’au cœur.

—«Tu n’empêcheras pas que je ne sois ton frère,» dit le cadet.

Ils émergèrent de l’ombre sur une terrasse qui, de ce côté, formait
l’extrémité du jardin. La propriété s’étendait vers la vallée,
au-dessus du Sausseron. En contre-bas, l’étroite rivière, étincelante
de lune, serpentait entre les prés, comme une couleuvre à la robe
luisante. D’ici, par le sentier, on était tout proche du moulin
Barbery. Sa masse obscure barrait l’eau argentée. Sa rumeur arrivait,
comme le bourdonnement d’une abeille nocturne. A l’une de ses
fenêtres, il y avait encore de la lumière.

Jacques appuya ses deux mains sur la balustrade de pierre, et regarda
le moulin.

Comme il s’absorbait dans cette contemplation, Clément lui mit la main
sur l’épaule. Le jeune homme tressaillit violemment, et il tourna vers
son frère aîné un visage que la clarté de la lune faisait étrangement
blême.

—«Clément!... Clément!... viens à mon aide!» balbutia-t-il avec le
spasme étouffé d’un noyé que l’eau suffoque.

—«Jacques, je t’ai dit que j’ai à travailler ce soir.

—C’est toute ta réponse?

—C’est toute ma réponse.»

Clément parlait avec froideur. Mais, brusquement, lorsqu’il eut
prononcé ces mots, quelque chose d’affreux parut éclater en lui.
Il marcha vers son cadet, et, sa cigarette jetée, les bras croisés
convulsivement sur sa poitrine, il s’écria, d’un accent où tremblait
autant de douleur que de colère:

—«Oui, c’est toute ma réponse. N’aie pas le malheur de m’en demander
une autre!»

Il tournait sur ses talons. Jacques bondit et l’arrêta.

—«Eh bien! si!... Je te la demande, cette autre. Je la connais.
Tu veux me faire des reproches, me confondre, m’accabler de ta
supériorité. «Vas-y donc. Mais vas-y donc!» ajouta-t-il plus
violemment. Car il commençait à se griser de sa propre rage, comme un
faible et un nerveux qu’il était.

—«Ne me tente pas ... Ne me tente pas!...» murmura l’autre, en
essayant de l’écarter.

Le mutisme et la résolution de Clément achevèrent d’affoler le plus
jeune.

—«Si je suis le vaurien que tu crois, comment ne crains-tu pas de
me pousser à bout? Sais-tu quelle nécessité me harcèle, à quelle
résolution tu me pousserais? Et si c’était pire qu’une dette de jeu?...

—«Aurais-tu volé ... ou fait un faux?... Bandit!...»

Et Clément, de sa poigne de fer, l’agrippait à la cravate. Tout à coup,
l’étreinte mollit. Il le secoua et le lâcha.

—«Allons, j’ai tort de donner dans le piège. Tu essaies de tous les
moyens pour m’extorquer de l’argent. Tu n’en auras pas. Tu n’en auras
plus. Tu en as trop mangé, et d’une trop sale façon.»

Il se tut. Aussitôt, la paix de la nuit se glissa autour de ces deux
êtres, qui n’en sentaient plus le charme. C’était fini. Les gouttes
de lune palpitaient et coulaient vainement parmi le crible noir des
feuillages. L’immensité calme du ciel ne pouvait rien contre l’horreur
qui était en eux, qui allait en jaillir. Eux, si petits dans l’espace
miraculeux, et leur détresse plus infinie que l’espace!...

—«L’argent!» reprit l’aîné. «Cet argent, que mon père a gagné avec
tant d’efforts ... Cet argent, amassé par lui pour que nous fussions
meilleurs que lui, plus hauts que lui, croyait-il ... Cet argent, qui
représentait son long travail, sa vie, sa pensée, ses muscles, son sang
... Tu l’as fait couler sur les tapis des tripots et dans les cuvettes
des filles!... Ta part en était dissipée avant sa mort même, et ton
héritage n’a servi qu’à payer tes dettes. Toi!... Mais regarde-toi,»
fit-il en le poussant sous la face de la lune comme devant un miroir.
«A ton âge, mon père, l’admirable ouvrier, n’était pas encore compagnon.

—Pourquoi m’a-t-il trop gâté?» riposta Jacques.

—«Misérable!» cria Clément. «Il t’a gâté, il t’a aimé ... Tu le lui
reproches! Rends-lui grâce. Car, à cause de cela, je ne t’écraserai
pas comme un parasite malfaisant. Il t’a aimé ... jusqu’au bout. Et tu
n’étais pas son fils!... Et il l’a su. Il avait oublié ma mère pour
la tienne, par une faiblesse de vieillard. Ta mère ... Enfin!... la
malheureuse!... Mais tu n’es pas son fils, à lui ... Tu n’es pas mon
frère ... Tu es le fils de ce Garuche, de ce braconnier ivrogne, de ce
rebut humain, qui roulait sous notre cheval tout à l’heure. Et tu ne
l’ignores pas. Car autrement, si coupable que tu sois, je n’aurais pas
le courage de te l’apprendre.»

Clément Fontès avait lancé ces phrases avec un déchirement visible,
comme si elles s’arrachaient de lui en le laissant saignant d’une
blessure plus atroce que celle qu’il voulait faire. Devant cette
angoisse, Jacques reprenait son sang-froid. Ce qu’il entendait ne
devait pas être une foudroyante surprise. Ou comment aurait-il gardé
une maîtrise de soi telle qu’il put répondre en ricanant:

—«Ah! il est fameux, le truc! Tu en as de bonnes, toi, quand tu ne
veux pas délier les cordons de ta bourse!»

Ce fut pour Clément un coup d’assommoir. L’abjecte réponse doucha sa
fièvre, l’apaisa lugubrement. Il n’eut plus qu’une pitié méprisante:

—«Pauvre enfant! Pauvre dégénéré!

—Décidément, tu tiens à ce mot. Mais tu auras beau dire et beau faire,
je suis un dégénéré qui porte ton nom. Mon état civil est en règle,»
déclara le plus jeune avec une soudaine arrogance. «Donc, ou tu me
tireras d’affaire, ou tu subiras les conséquences de ce que je ferai.
Après tout, je n’ai que vingt-deux ans, tu en as trente-cinq. Tu n’as
pas d’autre famille que moi. Tu n’aurais pas le beau rôle, toi si fier
du nom de Fontès, si tu le laissais dans le grabuge. Et puis, mon
vieux, si ce nom n’est le mien que par hasard, pourquoi veux-tu que je
le respecte plus que toi-même?»

Nouveau silence. Nouvelle respiration suave de la nuit. Puis les voix
humaines s’élevèrent encore. Celle qui parlait eut un accent très doux
pour formuler des mots terribles.

—«Écoute-moi bien, mon petit Jacques. Agis comme bon te semble. Mais
sache une chose. Si tu déshonores le nom de mon père, je te tue.

—Diable!» essaya de plaisanter le mauvais garçon, «tu as des
gentillesses!...

—Je te tue!» répéta Clément, en l’arrêtant sous la clarté blanche pour
le regarder au fond des yeux.

—«Charmant!» s’écria l’autre en éclatant de rire. «Pour qu’un Fontès
ne soit pas accusé d’une peccadille, tu feras d’un autre Fontès un
assassin. Logique de Grib ...»

Il n’acheva pas. Clément répétait pour la troisième fois:

—«Je te tue!» d’une telle manière que les lèvres du railleur se
refermèrent, tremblantes. Puis l’aîné ajouta:—«Et je ne serai pas un
assassin.

—Naturellement ... un justicier, sans doute,» balbutia Jacques dans
une dernière tentative de gouaillerie.

L’aîné ne releva pas le mot tout de suite. Une songerie puissante lui
courbait le front. Cependant il parla encore, mais d’un accent changé.
Ce qu’il dit passa dans la nuit, avec une gravité extraordinaire.

—«Non, pas un justicier non plus. Il n’y a pas de justice pour les
êtres humains. C’est quelque chose de trop haut pour eux. Jacques,
je n’espère pas être compris de toi. Nous sommes de deux races trop
différentes. Pourtant, si de te révéler ma pensée peut te pénétrer
de sa force, t’arrêter sur la pente du mal, je vais essayer de te la
présenter clairement. La justice, dis-tu? J’y ai réfléchi. Nous n’y
pouvons pas atteindre. C’est par la folle présomption de l’exercer,
et de l’exercer sans erreur, que les hommes en robe noire ou rouge,
et que les jurés, ne sont plus à la hauteur de leur rôle social. Ils
n’ont plus conscience de leur devoir—qui n’est pas d’être des dieux
et de doser les responsabilités des âmes—mais simplement de protéger
les honnêtes gens par une vigoureuse répression des crimes. Par crainte
d’une erreur judiciaire, ils laissent pourrir la société. Comme si
les pharmaciens laissaient les malades sans remèdes, parce que l’un
d’eux, tel jour, sans le faire exprès, a fourni du poison au lieu d’une
purge. Pas d’erreurs ..., et ils sont des hommes!... Mais il n’y a
pas de justice humaine sans erreurs judiciaires, pas plus qu’il n’y a
de médecine sans erreurs de diagnostic. Cependant on ne renonce pas à
la médecine. Et on renonce de plus en plus à la justice possible. A
l’individu d’établir son droit par la violence, si bon lui semble.
Nos juges ne tuent plus le criminel, mais ils acquittent ceux qui
le tuent—et, plus souvent encore, ceux qui tuent l’innocent. Crime
passionnel, disent-ils. Comme si l’impulsivité de la passion n’était
pas la tare contagieuse du détraquement final. Non, Jacques, je ne
serai pas un justicier. La justice n’est pas de ce monde. Ce qui est de
ce monde, c’est la vie, qui doit être bien vécue. Et c’est la mort—la
mort qu’on ne doit pas craindre, ni pour soi, ni pour les autres. La
mort sans laquelle la société ne vivrait pas, puisque tout effort
humain, tout travail, tout progrès, toute lutte généreuse, comporte le
péril de mort. Tu ne veux pas travailler, toi, Jacques. Tu ne veux pas
être de ces hommes qui exposent leur vie pour le devoir. Sache donc de
moi que ta paresse, ta débauche, la mauvaise voie où tu te plais, ne
vont pas non plus sans péril de mort. La sentence que je suspens sur ta
tête n’est pas une menace d’assassin, ni une rodomontade de justicier.
C’est le mot d’un homme résolu, qui comprend les choses à sa façon, et
qui agira suivant sa conscience, en assumant toutes les conséquences
de ses actes. Sur ce, bonsoir, Jacques. Conduis-toi comme un Fontès,
et tu trouveras en moi un frère. Mais le fils de l’alcoolique Garuche
ne promènera pas ses vices par le monde sous notre nom. Tu peux te le
tenir pour dit.»



II


A grands pas, sans regarder derrière lui, sans attendre de réponse,
Clément Fontès avait regagné la maison.

Maintenant il venait de tourner les boutons électriques de son cabinet
de travail, et il était seul, dans la vive lumière, enveloppé par le
silence profond de la campagne nocturne. Sur une vaste table, des
plans, des épures, des devis d’entrepreneurs, tout son travail du soir,
l’attendait.

Il fixait, sans rien voir, sur les grandes feuilles blanches couvertes
de figures ou de chiffres, deux yeux chargés d’un dur souci. Son cœur
battait encore de la fièvre indignée qui avait fait jaillir de lui
les paroles de tout à l’heure. Et sa forte conscience, cette chose
secrète pour laquelle il n’est pas d’autre nom, cette personnalité
intérieure, chez lui exigeante et passionnément préoccupée de bien
agir, l’assaillait de questions anxieuses: «N’as-tu pas été trop loin?
Ta résolution avait-elle l’énergie de tes paroles? Est-ce cela que
tu devais dire? Autant qu’à ton orgueil, pensais-tu à ce malheureux
enfant?»

Debout, Clément, réfléchissait. Ses bras croisés comprimaient sa
poitrine tumultueuse. Peu à peu, tout s’apaisa. Il s’assit, prononça
tout haut:

—«J’ai bien fait.»

Cependant, il essaya en vain d’appliquer son attention aux problèmes de
métier qui la sollicitaient. Il eut un geste las, ouvrit un tiroir, et
en tira une image, qu’il se prit à contempler.

C’était une carte postale. Elle reproduisait une scène mi-officielle,
mi-rustique. Au cours de l’été précédent, un ministre était venu
présider l’inauguration d’un buste dans une commune voisine. Clément,
qui était maire de la sienne, s’était rendu à cette petite fête. Et il
se revoyait, sur le léger carton, offrant la main à une jeune fille,
qu’il faisait placer à la tribune d’honneur,—un tréteau de bois, garni
de feuillages et de guirlandes en papiers tricolores,—au moment où le
membre du Gouvernement commençait son discours. Des ombrelles, dominant
la foule, semblaient une couche de champignons. Les casques des
pompiers émergeaient en taches claires des ombres violemment noires.
Et la mauvaise reproduction photographique transformait les assistants
en une peuplade de nègres. Une seule créature n’était pas,—ne pouvait
pas être—enlaidie. C’était la svelte fillette,—dix-sept ... dix-huit
ans peut-être—à qui Fontès faisait faire place. Comme le mouvement
de sa robe blanche était gracieux! Du minuscule visage, l’architecte
devinait, plutôt qu’il ne distinguait, les traits suaves, l’expression
timide, le regard,—_son_ regard, d’un bleu d’eau et de ciel—et le
charme de ses cheveux, d’un blond-roux admirable, mousseux comme une
écume de soie. Il l’entendit murmurer: «Merci, monsieur Clément ... Oh!
pas au premier rang, je vous en prie!...» Et il se demandait encore si
ce recul effarouché venait de la confusion d’être en vue, ou du désir,
inconscient ou non, de s’asseoir à côté de Jacques.

Car la carte postale lui montrait aussi son frère, tout ricanant et
dédaigneux parmi la naïve emphase de cette cérémonie.

Les yeux de Clément s’attachèrent à ces deux personnages de la
vignette, petites figures d’à peine un centimètre de haut ... Jacques
Fontès, Xavière Ausserand. A quoi songeait-il? Sans doute, il ne
s’en rendait pas bien compte, car il eut trois exclamations, entre
lesquelles lui-même eût difficilement établi l’enchaînement d’une
pensée suivie.

D’abord cette réflexion:

«Si c’était le salut pour Jacques?»

Puis, un instant après:

«Merveilleuse jeunesse! A eux deux, ils n’ont pas quarante ans.»

Enfin, plus tard, un long soupir:

«Pauvre petite!»

Alors, avec une décision brusque, Fontès rejeta la carte postale
au fond du tiroir et se plongea dans son travail. Il s’y acharna,
d’une farouche ardeur. Rien n’exista pour lui que ce qui pouvait se
représenter en plan, coupe et élévation.

Une de ses croisées s’entr’ouvrait sur la nuit.

Vers dix heures, il entendit la voix de Jacques, appelant Gervais.
Puis, presque aussitôt, le dog-cart roulant sur les pavés de la cour.

Allons! cet écervelé retournait à Paris. Tenter la chance au jeu, sans
doute. Quel malheur! Lui était-il donc impossible, à ce garçon, de
dormir, même pour une fois, sa nuit normale dans le bon air et la paix
des champs? Mais il s’avisait bien tard de partir. Jamais il n’aurait
le dernier train,—de 10 h. 15—à Épiais-Rhus.

Clément se dit que Djinn, le cob, mesurerait encore ce soir la traite
d’ici Valmondois et retour, car Jacques ne se gênait pas, en pareille
circonstance, pour faire trotter ferme le petit cheval, afin de
rejoindre la ligne principale, où il y a des départs jusqu’après minuit.

Mais le régulateur de son cabinet de travail devait avancer, car un
quart d’heure après, il perçut le retour de la voiture.

—«Gervais!» appela Clément, se penchant à la croisée.

Bien que celle-ci s’ouvrît à l’angle arrière de la maison, la voix
porta dans le silence nocturne.

—«Monsieur?» dit le jeune valet, se précipitant vers les marches, pour
gagner le jardin au-dessous du cabinet de son maître.

—«Tu as conduit monsieur Jacques à la station?

—Oui, monsieur.

—Il a eu le train?

—Tout juste ... Oui, monsieur. Il s’est jeté dedans à contre-voie.
Même que l’employé l’eng ... lui criait des sottises, avant de l’avoir
reconnu.

—C’est bon. Dételle Djinn et va te coucher.»

Clément revint à sa table de travail. Mais il avait laissé la fenêtre
ouverte. De sa place, quand il levait les yeux, il apercevait le
moulin, tout baigné de lune. Souvent, il regarda maintenant de ce côté.
N’était-ce pas comme s’il veillait un peu sur la femme de son frère de
lait? Louisette, à cette heure, dormait, rêvant de sa petite fortune.
L’architecte sourit en pensant que l’enfantine créature avait dû serrer
son trésor sous l’oreiller, près de sa joue.

—«Il y a de braves gens dans le monde,» dit-il joyeusement, tout à
coup.

Il se leva encore, alluma une cigarette, revint vers la fenêtre. Quel
calme, tout de même! Quelle splendeur! L’air immobile et sonore était
si dépouillé de toute agitation qu’à cette distance, Clément perçut la
rumeur du moulin, le bourdonnement de grosse abeille. C’était comme
la réponse à sa sollicitude. Dialogue entre sa pensée affectueuse et
les vieux murs vibrants. «Je suis là,» disait le protecteur. «Tout va
bien,» chantonnait la maison où s’écrasait le blé.

Des aboiements s’élevaient parfois, proches ou lointains—éclairs de
bruit dans la profonde nuit de la campagne.

Soudain, Clément tressaillit.

—«La voix de Fiston!»

Fausse alerte. La bête aussitôt se tut. Mais elle s’interrompit
nettement, comme dans la surprise d’une présence amie. Tiens! quelque
chose se passait au moulin. Une lumière courut d’une fenêtre à l’autre
sur le côté sombre de la bâtisse—celui que la lune ne baignait pas
dans une vapeur d’argent.

—«Qu’est-ce que cela signifie?»

Intrigué, Fontès tendit l’oreille, le regard. Une inquiétude
l’oppressa. Cette jeune femme, toute seule, ou presque ... avec cette
somme d’argent—somme énorme dans ce pays de médiocrité. Mais voyons
... Qui savait qu’elle la possédât? D’ailleurs Theuville est honnête.
Jamais on n’y entendit parler d’un crime. Puis, encore un coup,
personne n’a seulement constaté le retour de Louisette ... Ah! si ...
Garuche ... Bah! Garuche ... un fainéant, un ivrogne, braconnier si
l’on veut, mais incapable ...

La pensée de Clément fit un bond, s’écarta du moulin, lancée d’un
essor jusqu’à plus de vingt ans en arrière. Il revit l’inoubliable,
l’odieuse vision ... Dans une chambre du premier étage, où ses yeux
plongèrent par hasard du haut du jardin en pente, n’avait-il pas aperçu
ce Garuche—alors un beau gars brutal—lutinant la seconde femme de son
père, cette créature vile et superbe dont le vieillard s’était affolé,
et qui venait de mettre Jacques au monde. Ah! le rire lascif, enivré de
la malheureuse!

Première révélation. D’autres faits la confirmèrent. Mais _cela_,
comment l’oublier? Comment effacer l’image?...

Garuche!... devenu l’immonde galvaudeux, que le village tolérait en
s’en moquant—bouffon malpropre. Garuche qui, sur l’enseigne apposée
à sa masure, s’enorgueillissait de deux professions: _Rémouleur et
tondeur de chiens_!

L’écœurement qui, à de pareilles évocations, soulevait Clément
Fontès, domina même l’inquiétude récente. D’ailleurs, plus rien ne la
prolongeait. Le moulin n’offrait aucune apparence insolite. La même
paix absolue de tout à l’heure l’enveloppait. Fiston ne donna plus de
la voix. La façade noire devenait plus noire. Et celle que regardait
encore la lune, commençait à s’ensevelir dans une grande ombre montante.

«C’est le garde-moulin qui sera descendu pour quelque réglage des
machines,» pensa Clément.

Et, enfin, il alla se coucher.

       *       *       *       *       *

Le jour commençait à peine—mais le jour ne se lève pas de bonne heure
à la fin de septembre—lorsque l’architecte se réveilla en sursaut.
Un sentiment d’angoisse l’étreignait, comme il arrive dans un réveil
anormal dont la cause, non encore perçue, est faite pour nous troubler.
Un bruit lui restait dans l’oreille. Aussi cria-t-il en se dressant:

—«Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce qu’il y a?»

En même temps, des coups pressants battirent sa porte.

—«Qu’est-ce qu’il y a?» répéta-t-il, sautant du lit, après avoir fait
jaillir la lumière électrique.

—«C’est moi ... Gervais ... Monsieur, monsieur!... ouvrez vite!...

—Le diable t’emporte! Est-ce que le feu est à la maison? Allons,»
ajouta-t-il en tirant le verrou, «c’est encore une dépêche oubliée dans
ta poche comme ...»

Il s’interrompit devant le visage bouleversé qui lui apparut.

—«Monsieur, un malheur!

—Quoi?...

—Au moulin ...

—Au moulin!... Mais parle donc!...

—Je n’ose pas ... monsieur ... Je ne sais pas ... Si Monsieur veut
descendre. Paulot est en bas. C’est lui qui m’a dit d’appeler Monsieur
...»

Le jeune garçon n’achevait pas de bégayer ces mots que Clément s’était
jeté sur ses effets et avait passé les plus essentiels. Quatre à
quatre, par l’escalier, il appelait, tout courant, le garde-moulin:

—«Paulot!... Mais où est-il?... Où est-il?»

Dans la cour, sous une clarté fraîche et mouillée d’aube automnale, il
aperçut l’homme, effondré sur un banc.

Quand il vit M. Fontès, ce malheureux trembla de tous ses membres.

—«Mais expliquez-vous, mon garçon!

—Ah! m’sieu le maire, je n’ai plus qu’à me crever, moi!

—Vous dites?...

—Ma patronne ...

—Eh bien?...»

La vérité ne pouvait pas sortir. Le paysan suffoquait. Enfin, sous la
suggestion impérieuse du regard de volonté, il fallut tout de même
prononcer la chose horrible:

—«On l’a tuée!

—Tuée!...»

Clément rentra pour prendre un revolver. Geste machinal. Sait-on ce
qu’on fait sous le premier choc d’une catastrophe? Mais aussitôt, il
était sur le sentier, courant, avec les poings étendus et frémissants
comme pour vaincre tout, et la mort même.

Paulot et Gervais le suivirent. Un gardien de haras, lâchant ses
chevaux, galopa derrière le groupe. Puis un laboureur matinal. De sorte
qu’ils furent plusieurs à pénétrer dans le moulin à la suite du maire
de Theuville.

De ce côté, on traversait le Sausseron sur un enjambement de pierre.
La chute bruissait. Paulot, dans son effroi, n’avait même pas songé à
fermer les vannes pour arrêter le travail. La grande roue tournait,
ruisselante, sans cesse fouettée par l’eau. Son effort puissant,
distribué par les arbres de couche, les manivelles, les poulies, les
courroies de transmission, se propageait dans les divers organes, d’en
bas jusqu’au troisième étage.

Ici, au sous-sol, dans sa gaine de fonte, le concasseur pilait le blé,
qui lui arrivait peu à peu de l’énorme «boisseau», où tous les jours,
par l’ouverture du grenier, on en jetait trente sacs. Automatiquement
le son se séparait du grain broyé, que les chaînes à godets enlevaient
aussitôt pour aller le jeter sous les cylindres, à l’étage au-dessous.
Dans la pénombre de cette partie du moulin, le tic tac têtu des
machines, leur halètement de créatures presque vivantes, leur morne
activité, que ne troublait pas l’épouvante humaine, impressionnèrent
même un Clément Fontès. Les sacs pendus aux énormes entonnoirs de
bois, et qui, rigides et hauts de deux mètres, s’alignaient en file
spectrale, semblaient des linceuls de suppliciés.

Clément crispa sa main sur la rampe du raide escalier. Ne traversait-il
pas un cauchemar? Une sensation d’irréel le soulagea un instant. Il
allait se réveiller.

Mais non.

Le voici à l’étage. Le jour est là—d’autant plus clair qu’il se joue
parmi des blancheurs. La farine impalpable saupoudre tout: le plancher
trépidant, les gaines en bois des chaînes à godets, qui se dressent
comme des colonnes. L’une d’elles est ouverte. On voit monter à toute
vitesse les augets, qui portent là-haut, dans le sasseur, la poudre
neigeuse non encore blutée. Clément voit comme un disque de brume la
rotation d’un volant. Les deux boules d’un balancier vont et viennent.
Une courroie sifflante lui barre le chemin. Il ne sait plus. Il se
tourne.

—«Où est-elle?»

Un vertige d’hallucination l’a ressaisi, et plus encore quand il voit
en pleine lumière la face de Paulot—cette figure de Gilles sinistre,
blanc de peur et blanc de farine jusqu’aux cils. Les prunelles vagues
du paysan n’ont plus d’expression dans ce masque de pâte mal cuite,
entre le clignotement des paupières frangées comme avec de la peluche
de chardon. Clément lui trouve l’air ignoble et redoutable. Serait-ce
lui qui a fait le coup?

—«Me diras-tu où est ta patronne, brute?» crie-t-il, à bout
d’énervement et d’appréhension.

—«Là ...» fait le doigt tremblant du rustre, plutôt que sa voix, qui
ne sort plus de son gosier.

Une porte s’ouvre sur une pièce voisine, et l’architecte se rappelle
que, par là, on gagne la chambre des Barbery. Il s’incline sous la
courroie de transmission, fait encore deux pas. Il est au seuil.

Un réduit nu, où s’éteint le labeur saccadé, obsédant, des machines.
Dans un angle, un amas fauve—du son. Dans un autre angle, une montagne
fluide, grisâtre—farine de rebut. Contre ce mol appui, une femme
couchée, qui semble endormie,—Louisette.

Fontès pousse un cri de joie. Ce n’est pas la mort, le sang, le drame,
cette paisible forme étendue. La pauvre petite avait dû glisser là,
s’évanouir. Quel imbécile, ce Paulot!

Clément se penche.

—«Madame Louisette!... Louisette!... Eh bien! voyons. Qu’est-ce qui
nous est arrivé?...»

Le jeune homme rit dans sa moustache. «Diable! Eh! eh! ce coquin de
Marcel Barbery n’est pas à plaindre. On s’en serait douté.»

Quels yeux virils n’auraient eu le même éclair approbateur devant le
désordre savoureux où la jeune meunière gagnait de n’être plus attifée,
de n’être plus trahie par des vulgarités d’enveloppe, de redevenir
seulement une femme—et une jolie femme?

Ses grands cheveux noirs se déroulaient parmi la blême farine,
contre laquelle sa joue reposait, comme sur un oreiller. Sa camisole
s’entr’ouvrait sur la ferme poitrine, d’un dessin qui eût pu rendre
jalouse plus d’une beauté de salon. Son jupon court découvrait des
chevilles bien tournées, un pied au talon et aux ongles roses, dont la
pantoufle gisait plus loin.

Mais, de ce corps frais comme un beau fruit, aucun signe de vie ne
venait. Clément saisit une des mains pour tapoter la paume. Au contact,
il jeta un cri sourd et la laissa retomber.

Ce que cette main cachait apparut alors. Une petite tache rouge au
haut de la camisole. Dieu! était-ce possible?... Avec une délicatesse
tremblante, il écarta le linge. Point ne fut besoin de porter la
moindre atteinte à cette pudeur sans défense. Vers la naissance même
de la gorge, dans la rondeur commençante du sein gauche, Clément vit
un petit trou triangulaire, que la chair revenue laissait à peine
distinct, et qui n’avait presque pas dû saigner.

Il se tourna, sauta sur Paulot, l’empoigna au col de son tricot de
laine.

—«Tu étais seul ici avec elle!... C’est toi qui as fait cela ... ou
qui l’as laissé faire.»

Le malheureux ne répondit pas. Ses vagues yeux blancs chavirèrent.
Fontès le jeta comme une loque, et le garde-moulin alla rouler sur le
tas de son.

A genoux maintenant près de Louisette, Clément cherchait à découvrir un
souffle de vie. Il n’y réussit pas. La jeune meunière était morte.

Il venait de le constater avec horreur et se redressait, lorsqu’il eut
la notion que la chambre s’emplissait de monde. Derrière lui, des gens
se poussaient, s’avançaient. La nouvelle courait le village, et les
curiosités, une fois réunies, perdaient toute retenue.

—«Arrière!... arrière!...» fit Clément presque à voix basse, mais avec
tant de solennité, d’autorité, que le groupe recula.

Il avisa son garde champêtre et un fermier en qui il avait confiance.

—«Consignez cette porte. Ne laissez entrer âme qui vive. Et surveillez
aussi celui-là,» ajouta-t-il en désignant Paulot, qui, maintenant,
gémissait en se tapant la tête au mur.

Puis, élevant la voix:

—«Que personne ne touche à madame Barbery. Il n’y a plus rien à faire
pour elle. Et les magistrats doivent la trouver là où elle est.»

Ceci dit—d’un ton qui ôtait l’idée de désobéir, Clément Fontès entra
dans la chambre à coucher.

C’était la pièce la plus proche. Il n’eut qu’à pousser un battant
resté entre-bâillé. Aucun volet ne défendait du grand jour l’asile
de repos du couple matineux. D’un coup d’œil, l’architecte saisit
les détails. Le lit à bateau, très élevé par ses deux ou trois gros
matelas, et surmonté de l’édredon rouge couvert d’une guipure de coton.
Louisette avait dû le quitter précipitamment. Le drap rejeté montrait
l’enfoncement d’un corps qui n’avait bougé qu’au sursaut du réveil.
Aucune trace d’agitation ou de lutte.

Rien alentour ne paraissait bousculé: ni les chaises, bien rangées
contre la muraille, ni l’armoire à glace, fermée avec sa clef à la
serrure, ni les bibelots de la cheminée, où trônait sous globe une
couronne d’oranger. Nulle part aucune tache de sang. Toutefois, un
papier froissé gisait sur la descente de lit. Clément sauta dessus,
comme s’il devait y lire le mot de l’abominable énigme. C’était une
enveloppe bulle, dans l’angle de laquelle se trouvait un nom de
notaire, l’adresse de son étude. Au crayon, ces mots y étaient tracés:

«_Monsieur et Madame Marcel Barbery, de Theuville: 10 000 francs_.»

—«L’argent ... On a pris l’argent,» murmura Fontès.

Contracté d’horreur, il demeurait là. Oh! le retour de Marcel!...
L’idée du supplice qui attendait son malheureux frère de lait!
L’architecte, en cette appréhension tragique, n’arrivait plus à
coordonner les notions qu’il pouvait recueillir sur le crime. Cependant
il n’avait pas le droit de détourner une seule de ses facultés hors
du champ d’une observation rigoureuse. Il était maire, magistrat. De
ce qu’il aurait noté là, à la première minute, dépendait peut-être le
succès de l’instruction.

Une colère le souleva.

A quoi bon? On ne le châtiera pas, celui-là ... ce gredin féroce, qui
a supprimé tant de beauté, tant de bonheur ... Ce lâche, qui a surpris
et frappé une femme ... Cet être abject, qu’un tel acte met hors de
l’humanité ... Les journaux lui feront un piédestal de réclame. Le
monde s’inquiétera des menus de ses repas et de ses projets d’avenir.
On apprendra qu’il envisage avec gaieté sa future existence de petit
propriétaire à la Nouvelle ...

—«Écœurement!» gronda Fontès. «Qu’ai-je à faire de cette honteuse
comédie sociale?»

La souffrance grandissait de minute en minute, comme il arrive après la
stupeur anesthésiante du premier choc. D’atroces regrets commençaient
à lui mordre le cœur. Pourquoi n’avait-il pas insisté pour protéger
Louisette? Il entendait son rire insouciant, dans la voiture. Ah! Dieu
... Et cette nuit, quand il avait vu cette lumière passer aux fenêtres
du moulin ... S’il avait couru ... C’était alors, sûrement ... Comment
supporter l’idée de ce qu’il aurait pu faire et qu’il n’avait pas fait?

Tout à coup, il s’élança hors de la chambre. La pauvre jolie forme
était là, immobile. Clément eut un sursaut. Mais, marchant droit au
garde-moulin:

—«Le chien?...» demanda-t-il brusquement. «Où est le chien? L’a-t-on
tué? Je veux me rendre compte ...»

Il se rappelait l’aboiement coupé, l’avertissement, tout à coup
suspendu, de la bonne bête de garde. Fiston s’était-il tu, assommé? Ou
parce qu’il avait reconnu celui qui survenait?

Paulot, effondré, secoué de pleurs, ne lui donna aucune explication.
Mutisme calculé d’un criminel, ou peur idiote de se compromettre?
Clément haussa les épaules, renonçant à en rien tirer.

Le garde champêtre observa:

—«Si monsieur le maire veut voir lui-même. La cour est de ce côté.»

Il indiqua une troisième porte de la pièce. Mais cette porte se trouva
fermée à clef.

Le fait frappa Fontès.

—«Où ça donne-t-il?

—Sur des marches qui descendent à la cour. Y a un demi-étage de moins
par là qu’en arrière, où le Sausseron coule creux.

—Alors c’est une entrée de la maison?

—Bien sûr. L’entrée vers la route.

—Je ne me rappelais pas. Mais la clef n’est pas en dedans. Comment se
fait-il?

—Madame Louisette l’aura retirée.

—Donc l’assassin n’est pas entré par là?

—Oh! il a encore pu donner le tour de clef du dehors, en décanillant.

—Peu probable.»

Pour vérifier, Clément sortit par le moulin. Malgré son dégoût de
la faiblesse sociale et son peu d’espoir en une machine judiciaire
faussée, l’impulsion de savoir l’entraînait aux gestes de l’enquête.
Il traversa de nouveau les salles où, tout à l’heure, trépidaient les
machines. Rien ne bougeait plus. Le silence. Quelqu’un avait fermé la
vanne qui dérivait l’eau sur la roue.

Devant le petit pont conduisant au dehors, Clément s’orienta. Des
marches remontaient sur la gauche. Les gravissant, l’architecte
reconnut cette partie de la cour où se trouvait le mur d’angle et le
portillon du sentier.

De ce côté, aucune défense sérieuse. Un loquet, une mauvaise targette,
rarement poussée. Cependant, une fois dans la cour, il fallait, pour
gagner la chambre des meuniers, ou bien traverser le moulin—dangereux
la nuit, parmi les machines, et au risque de rencontrer le garde,—ou
s’introduire par la porte de devant, solide celle-là, et que Fontès
venait de voir fermée à clef.

Tout à cet examen, l’architecte avançait, tournant la maison. Un bond
farouche de chien avec un aboi furieux, le saisirent. Il avait oublié
Fiston. Mais, tout de suite, l’animal se calmait, flairait l’ami.
Et, se coulant contre lui, avec de grands battements de queue, une
ondulation soumise de l’échine, voulait se faire pardonner la brutalité
aveugle de l’accueil.

—«Là, là, Fiston ...» disait machinalement Fontès.

Il était comme figé sur place et regardait ce chien. Ce qui venait
de se passer là, avec lui, c’était la scène nocturne. Oui ... voilà
... exactement. La même clameur de colère qu’il avait entendue de sa
fenêtre. Et cette clameur suspendue de même ... sur une modulation
identique ... Oh! l’étrange écho!...

—«Fiston, Fiston, tu l’as vu, toi ... Il est entré par cette petite
porte du sentier, n’est-ce pas? Et tu le connaissais?...»

Les yeux hallucinés de Clément se fixaient sur le chien. Et le chien,
sous ce regard, essayant avec une ardeur intelligente de comprendre les
mots, commençait à ressentir un malaise. D’ailleurs, maintenant que le
moulin était arrêté, l’animal percevait un mouvement inusité de gens,
des bruits de pas. Il tendit l’oreille, gronda sourdement.

«Ce n’était pas Paulot,» méditait l’architecte. «Quelqu’un du dehors.
Et quelqu’un de familier ici. Garuche?... Mais Garuche ne doit pas être
un ami de Fiston. Cette bête, je sais, ne tolère pas volontiers les
gens de mauvaise mine.»

—«Oh! toi, si tu pouvais parler!... Quel était ce visiteur nocturne
auquel tu as fait le même accueil qu’à moi?»

Un frisson souleva les cheveux de Fontès.

«Le même accueil qu’à moi ...» répéta-t-il.

Ses deux mains, sauvagement, saisirent les oreilles touffues de
Fiston. Ses prunelles, tout à coup hagardes, s’enfoncèrent dans les
prunelles fauves et dorées de la bête. Qu’y croyait-il voir? Quel
reflet? Allaient-elles lui révéler quelque chose, dans leur profondeur
mystérieuse, troublée de pensée comme un regard humain.

Soudain—ce fut à la fois effrayant et puéril—cet homme fort recula,
secoué d’un tremblement. Fiston, sans détourner des siens ses yeux, ses
beaux yeux, maintenant pleins d’une indescriptible angoisse, hurlait
lugubrement, hurlait à la mort. Cri brusque et sinistre, à briser les
nerfs—des nerfs moins tendus même que ceux-ci.

Clément bien vite se reprenait, honteux de l’émoi physique. Eh quoi!...
ce pauvre chien venait de s’alarmer, prévenu par l’instinct, par
quelques signes inhabituels. Devait-on faire attention à un animal au
milieu d’un pareil drame?

Il le laissa, monta sur le perron pour examiner la porte. Pas plus de
clef à l’extérieur qu’à l’intérieur. Force fut à Fontès de rebrousser
chemin, de rentrer en faisant le tour, comme il était sorti. Sans qu’il
s’en aperçût, Fiston se coula sur ses talons.

Et alors ce fut la scène d’incomparable douleur. Rien ne put arrêter
le chien dès qu’il eut senti, dès qu’il eut compris, dès qu’il eut
vu. Il aurait déchiré qui l’eût saisi. Nul ne s’y risqua. Fiston se
jeta sur Louisette avec des appels, des caresses, des sanglots. Il
rampa tendrement contre ce corps, dont personne n’essaya de l’écarter.
Avec une délicatesse singulière, son museau parcourut la face froide,
s’enfouit parmi les cheveux dénoués, heurta la morte, à petits coups
câlins, pour la tirer de son immobilité. Soudain l’inutilité de ses
manœuvres lui apparut évidente. Alors il eut une plainte dont frémirent
les assistants. Et il se retourna vers eux dans un tel mouvement de
fureur que tous reculèrent. Puis il s’accroupit contre le corps,
ramassé sur lui-même, comme dans la résolution têtue de ne plus jamais
se laisser éloigner de là. Et, de fait, malheur à celui qui eût tenté
de l’en déloger! Le moindre geste en avant, même de Paulot, son ami,
provoquait un grognement redoutable. On découvrait alors, sous les
babines retroussées, une rangée de crocs capables de broyer des os
humains comme des fétus.

—«Ah! bien, ça ne va pas être commode pour les constatations,» observa
quelqu’un.

Une voix répliqua:

—«V’là les gendarmes. Ils auront tôt fait de l’apprivoiser ... Quéques
bons coups de plat de sabre ...

—Vous n’avez pas honte, Garuche?» dit Fontès.

Puis, s’adressant au chef:

—«Brigadier, faites évacuer le moulin. Restez ici jusqu’à l’arrivée
des magistrats, que je vais appeler par téléphone. Inutile de vous
recommander qu’aucun mal ne soit fait à ce chien.

—Bien entendu, monsieur le maire. Mais faut-il le tirer de là?

—Non. Il a le droit d’y être. D’ailleurs, vous feriez blesser vos
hommes inutilement.»

Le garde-moulin, qui se remettait un peu, prit la parole:

—«Fiston ne bougera que quand son maître sera de retour.

—Ah! son maître ...» soupira Fontès.

Et, donnant un dernier regard à la jolie créature de gaieté et d’amour
si odieusement assassinée, il partit, songeant à ce que pouvait être
son devoir le plus urgent dans l’horrible aventure.



III


La matinée s’avançait. Une matinée de septembre, tout à l’heure perlée
de brumes, et qui maintenant, surgissait, lumineuse, hors des voiles
que déchirait le soleil.

Clément Fontès, tout entier aux obligations que lui dictait l’événement
abominable, parlait au téléphone, lorsque la vieille Margotte entra
dans son cabinet. Vainement elle avait frappé. Mais, entendant la voix
de son maître, elle pénétrait sans plus de façons, avec la familiarité
qu’autorisaient son âge et la bonhomie des habitudes.

Sa figure, dont la peau tannée, ridée, s’enfiévrait de taches pourpres,
ses yeux meurtris, témoignaient de quel cœur elle adoptait le malheur
des autres. Les humbles ont toujours des larmes à donner, parce qu’ils
en sont plus riches que d’autre chose. Toutefois, bien que bouleversée
à en être toute tremblante, la Margotte s’inquiéta d’abord pour celui
qu’elle avait élevé.

—«Mon pauvre monsieur Clément! Vous voilà quasi blanc comme le papier
sur votre table!...»

Elle hocha sa vieille tête. Quel malheur!

—«Que voulais-tu, Margotte?» demanda doucement l’architecte.

—«Vous ne pouvez peut-être pas vous déranger ... Je n’aurais pas dû
... Mais elle insistait si gentiment!... C’est la demoiselle du Manoir,
qui est en bas.

—Mademoiselle Ausserand?»

Quoique Fontès tournât le dos au jour, peut-être Margotte vit-elle
s’enflammer fugitivement cette pâleur dont elle s’alarmait. Sa finesse
de vieille s’aiguisait de tendresse plus que de curiosité. L’instinct
l’avait avertie qu’elle ne serait pas blâmée d’interrompre son maître.

Celui-ci se levait.

—«Je descends tout de suite.»

Pas si vite qu’il ne prît le temps de rajuster sa cravate, de tirer ses
manchettes, d’arranger de la main ses cheveux. Geste d’un sentiment
plus dominateur que la mort. La mort, toute proche, et si tragique,
n’en put interdire la rapide inconscience.

Sur le seuil, sans entrer, la main au guidon de sa bicyclette, Xavière
Ausserand l’attendait.

Enfant délicieuse, dans sa jupe courte collée aux hanches fines,
la longue taille de roseau, la jeune gorge prise dans la blouse de
broderie, et la petite tête lumineuse coiffée d’un béret garçonnier.
Était-ce le reflet presque roux des mèches frisées, ou la limpidité
des prunelles, étonnamment claires entre les cils noirs, ou encore le
teint pur, aux reflets laiteux et nacrés, qui, tout d’abord, causait un
éblouissement? Xavière, dans sa farouche adolescence, élevée au fond
d’une retraite campagnarde, seule auprès de sa mère, ne s’habituait
point à l’effet de surprise charmée, d’admiration, de curiosité, que
provoquait sa rencontre chez ceux qui ne la connaissaient pas. Sans
doute, au fond d’elle-même, une coquetterie dont elle refusait de se
rendre compte, s’y satisfaisait secrètement. Mais la gêne surpassait
trop le plaisir. Sensation intolérable, qui lui mettait aux joues
une chaleur de braise, qui l’eût fait fuir, se cacher—parfois même
souhaiter d’être laide.

Aussi, combien elle aimait Theuville, le tranquille village, dont
les habitants, l’ayant vue grandir, accoutumés à sa figure, ne la
regardaient pas comme un phénomène. Elle aimait tout le pays qu’on
aperçoit du Manoir, où la vue est si belle. Et surtout elle aimait
son vieux Manoir lui-même, tout délabré qu’il fût—débris d’un passé
plus brillant, qu’avait connu sa famille maternelle, ancienne demeure
provinciale, qui, sans doute, jadis, fut château, et centre d’un
domaine par lequel se justifia ce titre de marquis de Theuville dont
s’affublait encore le frère aîné de sa mère, l’oncle Pascal, leur
unique parent.

Lorsque Xavière aperçut Clément, elle posa sur lui, tout grands
ouverts, ses yeux pleins de confiance. Ce n’était pas M. Fontès qui
lui infligerait, par un regard trop attentif ou trop hardi, ce petit
supplice de confusion dont la souffrance lui était odieuse. Au moins,
lui, il s’adressait à elle comme à tout le monde, sans affecter non
plus un respect exagéré, tellement ridicule, pensait-elle, envers
la grande mioche qu’elle était, et qui lui donnait à croire—chose
vexante—que les gens se moquaient d’elle.

D’ailleurs, en ce moment, ces petites misères incompréhensibles de la
vie ne l’occupaient guère.

Elle s’écria:

—«Oh! monsieur Clément, est-ce que c’est vrai, cette horreur qu’on
raconte? Ce n’est pas possible. Maman en est malade. Je suis venue à
cause d’elle, sans lui dire ... Si je tiens la vérité de vous, elle me
croira.

—La vérité? Mais ma pauvre enfant ...

—Comment, on a?...»

Il inclina la tête si tristement qu’elle ne put s’y tromper.

—«On a tué la petite meunière?... Cette gentille Louisette!

—On l’a tuée.

—Mais qui?... mais qui?... Des assassins?...»

La naïveté de la question n’arracha même pas à Clément l’ombre d’un
sourire. Il voyait blêmir cette figure d’innocence, trembler la fine
bouche, rose et mouillée comme la chair d’un fruit,—du plus désirable
des fruits.

—«Ma pauvre petite!... Quelle idée aussi de venir!...

—Venir!...» se récria-t-elle. «Mais c’était pour maman! J’ai bien plus
de courage qu’elle. Et puis, qu’est-ce que cela fait, moi?»

D’un geste vaillant, elle s’effaçait, détournant un réconfort dont
d’autres avaient tellement plus besoin.

—«Oh! monsieur Clément, quelle affreuse chose! Les pauvres, pauvres
gens!... Et dans notre pays, notre Theuville, où jamais on n’a commis
un crime!... Mais qu’est-ce que je vais dire à maman? Elle est comme
folle, voyez-vous ... Elle déclare qu’alors nous ne pouvons plus
habiter notre grande maison, si peu solide, et isolée, et où des
bandits se cacheraient facilement. Nous deux presque seules ... Et
qu’on s’obstine à faire passer pour riches.

—Mon Dieu!...» soupira Fontès, à qui tout à coup apparut la
vraisemblance d’un tel danger.

—«Je vous en prie, ne donnez pas raison à maman. Elle quitterait ...
Elle prendrait un appartement à Paris. Moi, j’en mourrais. Monsieur
Clément ... si vous aviez seulement un quart d’heure ... Il n’y a que
vous qui puissiez calmer maman.

—Mais madame Ausserand est-elle donc impressionnée au point?...

—Au point qu’elle m’inquiète ... oui ... Une crise nerveuse ... Je
ne sais. Et quand elle aura la certitude de cette horrible chose!...
Pensez-vous que, si elle n’était pas dans un état inouï, j’aurais osé
vous déranger?... Oh! si vous pouviez venir un instant ...»

La supplication du doux regard bleu agissait trop sur Clément pour
qu’il ne crût pas devoir s’en défendre.

—«Mais, mademoiselle Xavière, je ne puis guère bouger d’ici. Mes
fonctions ...

—C’est vrai. Vous êtes le maire ...»

Ce titre, sur les mignonnes lèvres, ennuya le jeune homme. C’était
vieillot, falot, absurde. Et quand il la vit, résignée, détacher du mur
sa bicyclette, il trouva trop dur de ne pas saisir cette occasion de
l’accompagner.

—«Après tout, j’ai prévenu le Parquet. Rien à faire avant l’arrivée
des magistrats. S’il survient un incident, le brigadier de gendarmerie
est là, et mon secrétaire ... Allons, je vous suis.

—Oh! merci. Que vous êtes bon!» dit la jeune fille.

Lui aussi prit sa bicyclette. Mais, pour monter au Manoir, la côte,
par endroits, est si rude, que Fontès dut descendre de sa machine.
L’entraînement lui manquait. Il usait peu de ce genre de locomotion.
Mlle Ausserand, ne s’étant pas aperçue qu’il mettait pied à terre,
continuait devant lui, dans sa hâte d’arriver. Et l’homme, solide
pourtant, qui trouvait l’exercice trop dur, regardait avec admiration
ce corps léger, emporté par les deux roues contre les lois de la
pesanteur. La taille flexible penchait un peu, à droite, à gauche.
La jupe, chastement, cachait le mouvement des jambes. Sous le béret,
la torsade des cheveux brillait contre la blancheur mince de la
nuque. Comment dire une telle grâce de jeunesse? Et cette agilité
tranquille?... Le cœur de Clément était comme tiré après elle, se
gonflant et défaillant suivant le rythme de la douce ascension. Le
charme de la terre, l’horizon qui s’ouvrait, les promontoires de
feuillage autour desquels tournait la route, le vif parfum de la
campagne foulée par l’automne, la lumière mouillée, tout s’exaltait
au passage de la souple silhouette. Une telle minute mordit l’âme de
Fontès comme l’archet mord la corde au point de vibration la plus
aiguë. Ce fut un de ces instants significatifs, auxquels on se reporte
ensuite des lointains de la vie, pour y retrouver l’âme qu’on n’a plus,
y respirer l’essence d’un sentiment qu’on a cessé de concevoir.

«Xavière ...» murmurait secrètement le jeune homme, sans se douter que
tout lui-même d’aujourd’hui, et cet univers matinal, n’existeraient au
fond de son souvenir que par cette image, par ce nom.

Mlle Ausserand tourna la tête, le vit à pied, quitta sa machine pour
l’attendre.

Alors elle lui demanda des détails sur l’affreux événement de la nuit.

Il dit ce qu’il savait, ce qu’il avait fait.

—«Je connais l’hôtel où ce malheureux Marcel Barbery descend à
Paris—un petit hôtel près de la gare du Nord. J’ai téléphoné. Il était
parti de bonne heure. Et on ne l’y attend plus. Il a annoncé qu’il
reviendrait directement à Theuville après avoir terminé ses affaires.

—Mais par quel train?

—Ils ne sont pas nombreux. Je serai à la gare pour chaque arrivée.

—C’est bien, cela, monsieur Clément.»

Xavière donna cette approbation avec une nuance. L’accent signifiait:
«C’est mieux que je n’aurais attendu de vous.»

L’architecte sourit.

—«Vous aussi, mademoiselle, vous croyez à la légende de ma dureté de
cœur.»

Elle hocha sa jolie tête.

—«Pas pour tout le monde.»

Il eut un sursaut—car il s’attendait à un démenti. L’amertume perça:

—«Je ne suis pas dur pour tout le monde. Ah! c’est bien heureux! Et
pour qui donc le suis-je, à votre avis?»

Les yeux limpides de Xavière cherchèrent courageusement les siens.

—«Mais ... pour votre frère. Oui, vous le savez bien.

—Mon frère!...»

Une espèce de suffocation arrêta Clément sur place. Et le regard qu’il
rendit fut un si âpre éclair que l’enfantin visage, aussitôt détourné,
s’empourpra.

—«Jacques s’est plaint à vous?... de moi?...»

Quelle signification dans les deux monosyllabes! Xavière comprit
vaguement qu’elle le fâchait, et voulut retenir l’orage sur elle-même.

—«Jacques ne s’est jamais plaint,» protesta-t-elle—sans voir qu’il
tressaillait d’entendre le nom familier sur ses lèvres ... («Jacques»
tout court, alors qu’elle l’appelait «_monsieur_ Clément».) «N’allez
pas croire cela. Jacques vous admire. Il parle de vous avec une
tendresse profonde. C’est justement ... Mère et moi, nous nous sommes
demandé comment, avec un frère tel que vous, et qu’il aime, ce pauvre
garçon semble ne pas avoir à Theuville d’autre maison familiale que la
nôtre ... Nous l’accueillons de notre mieux, parce que nous sentons
qu’il souffre ... Peut-être ne le comprenez-vous pas? S’il y avait
entre vous un malentendu?»

A mesure qu’elle avançait dans son petit discours, les mots lui
venaient plus facilement. Pour une si jeune fille, élevée dans la
plus grande réserve, et que, seule, la conscience du devoir qu’elle
s’était créé rendait hardie, l’attitude de Fontès ne pouvait manquer
d’apparaître décourageante. Le visage de l’architecte, fermé désormais,
comme ses lèvres, opposait l’impénétrabilité d’un mur. Et quelle
expression!... Capable de justifier la pire idée que cette enfant
avait pu concevoir de son caractère intraitable, de son intransigeante
sévérité.

Elle se tut. Il ne prononça pas un mot. Alors Xavière reprit, d’une
voix légèrement tremblante:

—«Vous pensez que je me mêle de ce qui ne me regarde pas? Mais ma mère
m’a dit que le Manoir a toujours eu des relations affectueuses avec
votre famille. Maman a connu votre père. Elle l’estimait beaucoup. Nous
sommes peut-être vos amies plus que vous ne vous souciez d’être le
nôtre.

—Vous êtes surtout une amie pour Jacques,» observa-t-il, glacial.

—«S’il le souhaite davantage?... Et s’il en a plus besoin que vous?

—C’est vrai,» fit Clément. «La pitié n’est pas un sentiment dont je me
soucie.»

Puis, enfourchant sa bicyclette:

—«Pédalons, voulez-vous, mademoiselle Xavière.»

En un instant, ils furent à la grille du Manoir.

C’était une grande bâtisse, dont rien, pas même l’âge, n’expliquait
l’archaïque désignation. La masse rectangulaire, monotone, avait dû,
vers l’époque de Louis XIII, remplacer une construction ancienne qui
lui légua son nom. Un air d’abandon, répandu sur ses façades verdies,
aux volets presque tous clos, comme aussi sur le parc négligé, aux
allées herbues, sur la terrasse, aux urnes vides de plantes et mangées
de lichens, disait la demeure devenue trop vaste pour la sollicitude
ou pour la fortune des propriétaires. Le panorama très étendu qui
s’ouvrait devant elle, la perspective enchevêtrée des collines,
prêtant à ce pays aimable une charmante sauvagerie, la limite sombre
de la forêt de l’Isle-Adam, ajoutaient, surtout en ce matin voilé,
une tristesse de solitude, la mélancolie de l’espace, à la maison
désenchantée.

Cette impression s’augmentait lorsque, ayant franchi l’une des hautes
portes-fenêtres, on se trouvait en face de la maîtresse du logis.

Blottie auprès d’un des premiers feux de bois de la saison, Mme
Ausserand serrait autour d’elle un châle de laine blanche. Et cette
figure, déjà menue, qui se recroquevillait frileusement, peureusement,
faisait paraître plus haute, plus large, plus déserte, la pièce
majestueuse où elle se trouvait, qui, cependant, devait être un des
plus petits salons.

—«Maman,» s’écria Xavière, «voici monsieur Fontès, qui a bien voulu se
déranger.

—«Mon Dieu! Mais où étais-tu donc, ma chérie?...» gémit une voix sous
le châle blanc. Et l’on vit la grimace larmoyante d’un visage plus fané
que vieilli, à la pâleur maladive, mais non dépourvu de distinction, et
où l’observateur eût retrouvé les traces de cette beauté par laquelle
Anne de Theuville conquit jadis le cœur du riche banquier Ausserand.

La ruine, le veuvage, la maladie, le manque absolu de résistance à
la vie et à la douleur, avaient fait cette épave. Elle geignit sur
l’imprudence de la laisser seule, et sur cette autre imprudence, pour
une jeune fille, de courir la campagne les jours où l’on assassine.

—«Un pays où tout le monde me connaît!...» dit gaiement Xavière.

—«Tout le monde connaissait aussi la meunière. Ça n’empêche pas ...»

Le châle blanc ondula d’un grand frisson. Et alors, parmi des hoquets
d’épouvante, Mme Ausserand supplia:

—«Qu’on ne me dise rien!... Je ne veux pas savoir!... Monsieur Fontès,
ne me racontez pas ce qui est arrivé à cette malheureuse ...»

Le châle blanc remonta contre les oreilles, cacha de nouveau la
blondeur grisonnante de la tête. L’accent plaintif jaillit, plus
étouffé:

—«Moi, je m’en vais, d’abord. On fait mes malles. Je ne dormirai pas
une nuit de plus dans cette effrayante vieille baraque ...»

Sur un signe de Xavière, Fontès dit doucement:

—«Et où irez-vous, madame? A Paris, chez le marquis de Theuville?»

Un pauvre rire, un rire sanglotant, trembla sous le châle.

—«Le marquis de Theuville!... Un marquis dans un galetas ... Comment
voulez-vous qu’il nous reçoive, mon frère? Il n’a pas de lit. Il couche
sur un divan dans son salon,—sa seule pièce, d’ailleurs ...»

Clément, étonné, se tourna vers Xavière, qui rougissait.

A ce moment le châle, rejeté d’un geste nerveux, glissa en arrière. La
figure pitoyable se dressa, plus ravagée par une expression d’égarement:

—«Vous aussi alors? Vous parlez du marquis de Theuville, de ses
richesses? Voilà les histoires qui courent ... On assure que nous
cachons des trésors ici ... que nous vivons pauvrement par avarice.
C’est comme cela que vous nous ferez égorger!...

—«Voyons, madame Ausserand ...» prononça Fontès, avec une de ces
intonations à la fois câlines et impérieuses, qui agissent comme un
charme sur les nerfs détraqués.

Il avait le dégoût et le dédain des êtres auxquels échappe le
gouvernement d’eux-mêmes. Contre cette sorte d’infirmité, une répulsion
le crispait. Mais il venait de regarder Xavière. La détresse, une
confusion douloureuse, montaient avec des larmes, dans les délicieuses
prunelles en fleur. De rose, la jeune fille devenait toute pâle. Il lui
fit un signe rassurant.

—«Voyons, madame ... Il ne faut pas vous frapper ainsi. Raisonnons
un peu, voulez-vous? Regardez dans quel état vous mettez votre pauvre
enfant.»

Le seul effet de cette voix mâle, la présence d’une telle force
calme, relevaient magnétiquement le moral de la défaillante créature.
Et il est probable que la suggestion eût opéré, mieux encore que le
raisonnement—car nul raisonnement ne pouvait faire que le Manoir fût
bien gardé,—si un incident fâcheux n’eût tout compromis. Le factotum
de Mme Ausserand, un bonhomme qui remplissait les fonctions multiples
de concierge, de valet de chambre et de jardinier, se présenta pour
annoncer que quelqu’un avait dû s’introduire, la nuit, dans le
parc. Une brèche fraîchement agrandie au mur d’enceinte, d’ailleurs
croulant, des broussailles brisées, des traces de pas, diverses
observations de ce genre, appuyaient son dire. Même il montra un
lambeau d’étoffe, découvert dans un massif, contre la maison.

—«Ça s’est arraché aux épines du gros rosier, sous la fenêtre de
Mademoiselle,» affirma-t-il.

Mme Ausserand n’entendit pas ce détail, car elle venait de s’évanouir.
Xavière courut chercher un flacon de sels. Pendant ce temps, Fontès
disait à l’homme:

—«Confiez-moi ce chiffon. Je vais voir les magistrats, au moulin, et
je le leur remettrai.»

Le domestique n’hésita pas.

—«Voici, monsieur le maire.»

Cet homme simple recommençait ses explications, prenant pour une marque
de vif intérêt la fixité des yeux et du visage de Clément. L’architecte
s’absorbait dans l’examen du débris de lainage. Ce qui se passait en
lui devait tendre bien impérieusement les ressorts de sa pensée, car
il semblait soudain détaché de tout, au point d’oublier le groupe en
désarroi de la mère et de la fille.

—«Je pars, le Parquet doit m’attendre,» dit-il avec une précipitation
saccadée qui, chez quelqu’un d’aussi peu démonstratif, ressemblait à du
trouble.

La main de Mlle Ausserand, posée sur son bras, l’arrêta.

—«Monsieur Fontès, cela vous gênerait-il beaucoup de passer chez le
médecin?»

Il la regarda d’un air si sauvage qu’elle eut un recul, balbutiant:

—«Oh! pardon ...»

Mais sa jeune grâce agit, même sur cette frénésie secrète.
Distinctement, Fontès vit l’effort de volonté que reflétait ce charmant
visage. Xavière ne voulait pas pleurer, ne voulait pas s’effrayer, ne
voulait pas réclamer une aide qui ne s’offrait plus. Ne pouvait-elle
pas être brave, garder son sang-froid, déployer de l’énergie pour
elle-même et pour sa pauvre maman? Il s’attendrit.

—«Oui, mademoiselle, je vais vous envoyer le médecin. Et ... n’ayez
pas peur, je veille sur vous. Je remonterai voir comment cela va ici.
La nuit prochaine, vous aurez quelqu’un ... Oui, un garde, un agent.
Vous serez protégée. J’en fais mon affaire.»

Les douces prunelles enfantines s’obscurcirent de larmes.

—«Je craignais de vous avoir blessé, monsieur Clément.

—Moi?...

—En vous parlant ... à propos de votre frère.

—Comme il vous préoccupe!» ricana l’architecte.

Il sortait sur la terrasse, reprenait sa bicyclette, se penchait pour
enlever une herbe enchevêtrée dans le pédalier, affectait de ne pas
relever les yeux.

Il partit sans se retourner, sans voir l’effarement de cette
physionomie ingénue, de ce visage frais et transparent comme l’eau
d’une source. Derrière lui, sur la grande terrasse nue, aux dalles
fêlées, aux urnes vides, dans ce décor de mélancolie et de solitude,
Xavière, debout, eut un geste des bras en avant—geste d’imploration
ou de rappel, rapide, inconscient, aussitôt retombé. Un instant, elle
resta immobile. Mais l’idée de sa mère lui revint, en une secousse
anxieuse. Elle rentra.

Clément, sur sa machine, descendit comme un fou la route en pente.
Pourtant il n’alla pas jusqu’au bout sans s’arrêter. Dans l’endroit où
il pouvait se croire le plus seul, hors de vue de toute habitation, il
stoppa, descendit, tira d’une poche le fragment d’étoffe. De nouveau,
il l’examina, le retourna comme s’il en eût compté les fils. Et, de
nouveau, ses yeux devinrent fixes, ses traits rigides, tendus, comme
sous l’influence d’une fascination.

A la fin, il passa la main sur son front. Son regard erra sur le
paysage.

—«Voyons ... voyons ... je ne suis pas dans mon bon sens,» fit-il
presque à haute voix.

Une onde nerveuse parcourut son grand corps. Ses mâchoires se
heurtèrent. Il murmura:

—«Lequel des deux serait pire?... Lequel des deux?... C’est
infernal!...»

Ensuite, il poursuivit son chemin—mais d’une allure plus lente, et qui
se ralentit encore en vue du village, comme si, malgré sa vaillance
morale, ce qu’il appréhendait de retrouver là-bas eût été au-dessus de
ses forces.

Dès les premières maisons, l’émotion du pays l’enveloppa. On le
cherchait. Comment s’expliquer son absence? Le Parquet siégeait au
moulin. Et, naturellement, le procureur de la République le réclamait,
lui, maire de la commune et le témoin de la première heure.

Fontès, par le sentier, retourna vers le lieu tragique. Maintenant, ce
coin de campagne, qui, en temps ordinaire, semblait trop vaste pour
les quelques existences humaines dispersées là, grouillait de monde.
De loin, sur la route, on apercevait l’automobile des magistrats,
la voiture du médecin, d’autres véhicules arrêtés, parmi le noir
fourmillement de la foule.

Une impression abominable et non encore éprouvée, même devant
le cadavre de Louisette, contractait la poitrine de Clément. La
vilenie humaine lui montait à la gorge, en nausée. Et il en était,
de ces pantins lugubres! Les gestes et les mots de son rôle, déjà
en répétition dans sa tête, s’imposaient à lui plus qu’il ne les
choisissait. Il devait tenir sa partie.

Allons!...

Les questions l’étonnèrent. D’une telle simplicité, parfois presque
oiseuses. Une instruction criminelle ... il l’imaginait, dès le début,
plus illuminée d’intuition, plus ingénieuse à saisir des détails
frappants, à faire surgir une signification imprévue des apparences.
Mais, après tout, pourquoi?

—«Qui soupçonnez-vous?» demandaient invariablement les magistrats à
chacun de ceux qu’ils interrogèrent.

Personne ne soupçonnait personne. Mais, comme ces messieurs du Parquet
ne pouvaient s’accommoder d’un mystère si merveilleusement intact, ils
commencèrent de soupçonner Garuche.

—«Voyons,» dirent-ils à Fontès, «vous, monsieur, ne partagez pas
l’espèce de camaraderie tolérante qu’ont tous ces paysans pour un
pareil vaurien. Rien ne vous donne-t-il à penser qu’il a fait le coup?

—Je ne l’en crois pas capable.»

Réponse inadmissible, pour un procureur qui tient une piste et veut la
suivre, au moins jusqu’à ce qu’il en ait une autre.

On décida de perquisitionner chez Garuche.

En même temps, des journaliers furent embauchés pour établir, sous la
direction d’un inspecteur, un barrage du Sausseron, en aval du moulin,
et pour explorer la petite rivière.

Peut-être y trouverait-on l’instrument du crime.

Quelle était l’arme effilée, d’une pénétration si aiguë, qui, d’un seul
coup, presque sans effusion de sang, avait déterminé la mort de la
malheureuse Louisette Barbery? Une dague très fine?... Une alène?... Un
tire-point?...

L’autopsie le dirait sans doute. Mais, pour emporter le corps aux fins
d’autopsie, on attendait, par humanité, le retour du meunier.

—«Quelle sorte d’homme est ce Marcel Barbery?» demanda le procureur
de la République à Fontès, avec cette antipathie mêlée de suspicion
dont la justice enveloppe volontiers les victimes d’un forfait qui la
déroute.

—«C’est l’être le meilleur, le plus loyal que je connaisse. Et je le
connaissais depuis toujours. Sa mère fut ma nourrice.

—Il est bien coupable d’avoir laissé sa jeune femme rentrer seule dans
ce trou de campagne avec dix mille francs sur elle,» observa sévèrement
le magistrat.

—Il est peut-être cependant moins coupable que l’assassin,» riposta
Fontès, avec douceur.

«Guère,» affirma le hochement de tête qui réprouva son assertion.

—«Malgré ses torts,» reprit l’architecte, «vous m’autoriserez,
j’espère, monsieur, à me rendre à la gare d’Épiais-Rhus, car voici
l’heure d’un des trains par où cet infortuné peut rentrer de Paris?
Ils sont rares, ces trains. Le pays n’est desservi que par un petit
chemin de fer à voie unique ...

—Mais alors,» s’écria le procureur, «nous allons savoir facilement
s’il est arrivé ou parti quelqu’un de suspect.

—Sans doute, si l’on suppose que l’assassin ait eu l’imprudence de
circuler par la voie ferrée. A cette saison, et aux heures possibles
pour sa fuite, il n’y a certainement pas dix voyageurs sur notre ligne
avant Nesles-la-Vallée.

—Je vais avec vous à la station,» déclara le magistrat.

Il se fit accompagner par son greffier, laissant le commissaire de
police perquisitionner chez Garuche.

L’auto du Parquet mit aussitôt les trois hommes devant la petite gare.

Les employés de la Compagnie et leur chef s’empressèrent. Leurs
fonctions les retenant loin du drame, ils exultèrent quand le drame
vint à eux.

Mais leurs éclaircissements furent sommaires.

D’après leurs affirmations unanimes, pas un être humain n’était
descendu du train, à Epiais-Rhus, depuis l’arrivée des deux frères
Fontès avec Mme Barbery, et pas un n’y était monté depuis que M.
Jacques était reparti à dix heures du soir.

—«Quel monsieur Jacques?» demanda le magistrat.

—«Mon frère,» dit Clément.

—«Vous avez un frère?... Ah! oui, des témoins m’en ont parlé.

—Un tout jeune homme,» fit le chef de gare. «Quel âge a-t-il, monsieur
Clément? Vingt ans?

—Vingt-deux,» rectifia l’architecte.

—Il travaille avec vous?» questionna le procureur.

—«Non.

—Que fait-il?

—Ses études.

—Quelles études?

—Mon Dieu ... à vrai dire ... il s’amuse un peu. C’est un enfant gâté
... né dans la vieillesse de mon père, quatorze ans après moi ...»

Le procureur de la République regardait Fontès. Et Fontès qui,
jusque-là, trouvait ce magistrat d’une naïveté quasi puérile, eut
soudain, brusquement, la sensation d’une perspicacité à laquelle
n’échapperaient pas les choses obscures que lui-même se refusait à
distinguer en soi. Vainement l’absurdité de cette contradiction lui
apparut. Rien ne l’empêcha de pâlir, et de sentir qu’il pâlissait.

—«Vous disiez que votre frère Jacques est rentré de Paris, hier, avec
vous et la victime?»

C’était le chef de gare qui l’avait dit. Clément expliqua:

—«Nous n’étions pas dans le même wagon que madame Barbery. Nous
l’avons rencontrée ici, en arrivant.

—Vous avez causé avec elle?

—Nous l’avons même prise dans notre voiture, jusqu’au moulin.

—Elle a parlé de son argent?

—Oui, c’est comme ça que j’ai su qu’elle rapportait les dix mille
francs avec elle. Mais, pardon, monsieur le procureur,» interrompit
Fontès avec un sourire un peu forcé, «si c’est un interrogatoire, ayez
la bonté de ne pas m’y soumettre devant le personnel de cette gare ...
Et si vous m’inculpez,» ajouta-t-il en appuyant assez gauchement sur la
plaisanterie, «laissez-moi chercher mon avocat.»

Le magistrat, sans se dérider, emmena l’architecte à l’écart.

—«Il importe, monsieur le maire, que je voie votre frère au plus vite.
Son témoignage ...

—Il ne vous dira rien de plus que moi, quant à la soirée d’hier. Nous
étions ensemble. Et pour ce qui est de la nuit,—vous avez entendu—il
est parti d’ici par le train de dix heures.

—Pour Paris?

—Je suppose.

—Il y possède un domicile?

—Un logement de garçon, oui.

—Où cela?

—Rue Rodier.

—L’avez-vous prévenu?

—Du crime?

—Oui.

—Certes. J’ai télégraphié.

—Lui demandiez-vous de venir?

—Oh! il accourra. C’est certain.

—N’importe,» dit le procureur. «Je vais presser cela. Il doit y avoir
le téléphone, à cette station?...

—Mon frère ne l’a pas chez lui.»

Sans répondre, et sans dissimuler une préoccupation très particulière,
le magistrat pénétra dans le bureau du chef de gare.

Fontès marcha le long des rails. Sa main se crispa sur une poche de son
gilet. D’un doigt, dans cette poche, il touchait le débris d’étoffe
rapporté du Manoir. Le montrerait-il? Parlerait-il de l’incident de
là-haut? Ce vieux jardinier, ces femmes impressionnables avaient eu la
tête tournée de frayeur par l’horrible événement? Une pierre écroulée
du mur au passage de quelque bête nocturne, ou détachée de ce mur
en ruines par le fait seul du temps,—cela valait-il de distraire
l’enquête, de la faire dévier?... Le lambeau de drap ... Était-ce
pendant la nuit,—pendant la dernière nuit,—que les fortes épines du
vieux rosier l’avaient dérobé à quelque vêtement? Ce rosier, dont les
rameaux les plus élevés encadraient la fenêtre de Xavière ...

«Non,» se dit Clément, qui serra le poing. «Je m’occuperai, moi seul,
d’assurer la sécurité du Manoir. Je ne dirigerai pas les investigations
brutales de la police vers cette maison ...»

Il réfléchit encore. Ses yeux troublés cherchèrent quelque chose dans
l’espace. Le voile des peupliers, de l’autre côté de la ligne, ondula
doucement. Il s’en échappa des feuilles pâles. Une bande de poules,
effrayée par un chien, sautilla sur le ballast.

«Cette chambre ... cette chambre de jeune fille ... Décidément, non!...
Mon devoir n’est pas là ... J’ai le droit de garder ceci par devers
moi.» (Ses doigts s’enfoncèrent dans l’étroite poche.) «D’ailleurs ...»

Un coup de sifflet déchira l’air. Le poitrail noir de la locomotive
surgit à la courbe de la voie. Clément s’écarta, et, rapidement,
revint au quai. Son regard courut sur la file des portières. Allait-il
voir, souriant, joyeux, le visage de son malheureux frère de lait—ce
visage où, d’avance, il imaginait le ravage graduel, de la stupeur au
désespoir.

Marcel Barbery n’était pas dans ce train. Le jeune meunier ne devait
revenir que le soir. Et toutes les précautions prises par Fontès ne
servirent à rien. Le plus féroce des hasards asséna le coup.

Le mari de Louisette, heureux de rentrer pour savourer à l’aise leur
joie toute neuve avec celle qu’il aimait, les mains encombrées de
friandises et de cadeaux, ivre à la seule idée des rires, des baisers,
des œillades veloutées et malicieuses qui allaient l’accueillir, monta,
à la gare du Nord, dans un compartiment de troisièmes. A côté de lui,
juste sous la lampe, quelqu’un lisait un journal du soir. Lui, Marcel,
la tête pleine de choses délectables, se gardait bien de se distraire
avec du papier imprimé. Aussi n’avait-il pas acheté son quotidien. Ce
fut sans même une velléité de curiosité que ses yeux se portèrent sur
la feuille déployée par le voisin. Un nom, un mot, accrochèrent sa vue
... Poussant une sourde exclamation, lâchant ses fragiles paquets,
il jeta vers le papier des mains tremblantes. Quelle scène entre ces
parois de bois, dans la rumeur de la course, parmi ces quelques êtres
inconnus les uns aux autres, et que rapprocha brusquement l’apparition
foudroyante d’une telle douleur!

Barbery voulait ouvrir la portière, descendre. Pourquoi? l’infortuné
croyait-il courir plus vertigineusement que la vapeur? Il ne savait
pas ... Il criait des mots inarticulés. Il demandait aux gens de lire
les lignes affreuses, dans l’espoir insensé qu’ils y verraient autre
chose, un autre nom ... Parce que ce n’était pas possible que ce fût le
nom de sa Louisette! Tous les jours, il y a des histoires pareilles
dans les journaux. Tous les jours des créatures humaines meurent sous
le couteau qui perce les chairs, sous le marteau qui assomme. Tous les
jours des yeux humains se vitrifient dans l’horreur, gardant la vision
de l’arme aux mains du meurtrier. Mais quoi!... C’est un fait-divers.
On lit cela. Ça n’empêche pas de plaisanter, de faire des projets,
d’être gai, de bien dîner ensuite. Tous ces assassinés, ils ont des
noms qu’on ne connaît pas. Mais Louisette, voyons!... Louisette Barbery
... Vous savez bien, la jolie meunière de Theuville?... Celle qui rit
pour un rien, qui chante comme un oiseau ... Sa femme, à lui, Marcel,
sa Louisette ... Allons!... allons!... Impossible ... Un cauchemar
abominable ... D’abord les journaux, c’est plein de choses fausses.

Suprême ressource, que renforça la charité des témoins pour apaiser
la frénétique torture, pour faire patienter cet homme à demi fou,
au long du calvaire que fut ce voyage,—si court et pourtant
interminable,—jusqu’à Valmondois. Là, à la gare où attend la
correspondance, on savait la vérité, mais personne n’osa la déclarer
tout entière.

—«Madame Barbery est blessée,» dit-on vaguement.

Il espéra encore, le malheureux, il espéra vingt minutes de plus.

Puis, le train stoppa dans la paix de la campagne nocturne, à la même
heure qu’hier soir, lorsque Louisette avait sauté à terre si gaiement.

Et alors, au bond qu’il fit hors du compartiment, tout de suite saisi
dans les bras de son frère de lait, ce fut la fin de l’illusion:

—«On ne l’a pas tuée, Clément?... On ne l’a pas tuée!...

—Mon pauvre Marcel!...» dit Fontès.



IV


Le lendemain, vers onze heures, la petite mairie de Theuville vibrait
et bourdonnait comme une ruche. Une convocation de M. le maire,
annoncée au précédent couvre-feu par le crieur public, y rassemblait
les habitants.

C’est le moment de la journée où les ouvriers des métiers de la terre,
à l’œuvre depuis le point du jour, prennent leur premier repos, en
cassant une croûte. Voilà pourquoi Fontès l’avait choisi. Et ses
administrés arrivaient en nombre. Tous ceux qui ne travaillaient pas
trop loin pour revenir, n’avaient eu garde de manquer à l’appel.
L’atmosphère de drame oppressant le pays, surexcitait les âmes.
L’indifférence paysanne, secouée de curiosité, d’anxiété, cessait
d’engourdir les regards, les pas, les voix. Les plus lambins couraient,
les plus taciturnes interpellaient leurs voisins, et tous avaient
hâte de savoir ce que leur maire—ce M. Fontès, dont ils subissaient
l’ascendant sans en convenir—allait leur communiquer.

L’architecte parut et traversa les groupes qui remplissaient la cour,
en distribuant des poignées de main, des sourires bienveillants.

Il monta les marches du perron, puis éleva la voix:

—«Mes amis, je ne vous retiendrai pas longtemps. Je vous dirai tout de
suite, d’ici, ce que j’ai à vous dire. D’autant que vous n’entreriez
pas tous, même dans la grande salle des mariages. Merci d’être venus
si nombreux. C’est une preuve de la confiance que vous voulez bien
m’accorder.»

Aucune approbation ne souligna cette phrase. Quand un homme doit à la
force secrète de son caractère l’empire qu’il exerce sur les autres,
il rencontre plutôt les marques extérieures de la résistance. Chacun
lui cède comme malgré soi. Ceux qui recueillent des applaudissements
faciles ne sont pas les vrais maîtres—ni d’eux-mêmes, ni des troupeaux
dont ils se font les bergers. L’enthousiasme des foules est aisément
soulevé par des flatteries, par de la faconde, par des formules sonores
et creuses, dont la fanfare étourdit et grise, tout en épargnant à
l’esprit le dur travail de la réflexion. On entraîne ainsi les masses.
Mais on ne les mène pas loin. Au premier choc, les rangs fléchissent,
se brisent, se dispersent dans toutes les directions. L’âme d’un chef
est d’une autre trempe. Elle fait agir parce qu’elle contient une
puissance d’action. Accumulateur humain, qui met en mouvement les
mécanismes psychiques par l’expansion de ses effluves mystérieux.
L’action, même silencieuse, est un levier plus effectif, et toutefois
moins immédiat, que la parole.

En une large mesure, Clément Fontès possédait ce talisman de la
volonté énergique. Les gens qui étaient là, et dont beaucoup l’avaient
vu grandir, le respectaient pour sa vie remplie et grave, pour la
continuité de son effort. Ils disaient de lui, en leur langage
populaire, dont la rudesse supplée parfois, non sans saveur, à l’usure
du style académique: «C’est un chic type, un gaillard qui ne boude pas
à la besogne.» En ce moment, le gars Jobert,—laboureur de six pieds,
d’une vigueur célèbre à la ronde, murmurait à son voisin, le père
Trapet, maigre savetier, sec et noir comme un cancrelas:


—«En a-t-il un œil, le bougre!... Ça me ferait voir mon chemin dans la
nuit, ce quinquet-là. On a envie de courir avant qu’il vous ait dit:
«marche!» quand il vous _bigne_ comme ça.»

Fontès, en effet, parcourait d’un regard magnétique ces physionomies
fermées. Ce que Jobert chuchotait, et qui était l’impression de tous,
nul ne l’eût déclaré tout haut. Encore moins en eussent-ils convenu
avec celui-là dont ils subissaient l’ascendant.

Le paysan, même si voisin de Paris, reste l’homme de la glèbe, un être
de cachotterie et de méfiance. La sournoiserie des saisons, l’éternel
tête-à-tête avec la terre muette et décevante, trop désespérément
aimée, lui font ce cœur tout replié dans une inquiétude amère.
Sa jeunesse est hardie, ouverte et tapageuse. Puis il se courbe,
s’ankylose, de l’âme comme de l’échine, entre le dur vent de l’espace
et l’attirance obscure des sillons.

—«Mes amis,» commença le maire de Theuville, «notre commune est
frappée par un crime abominable. Nous en sommes tous atteints. Et tous
nous devons nous demander quelle est, en cette circonstance, notre
responsabilité.»

Le dernier mot souleva une sourde protestation. Mais ce fut comme un
remous sitôt effacé. Un geste d’apaisement de l’orateur, la simplicité
de son accent, son attitude forte et délibérée, pénétraient les
cerveaux de ceci: qu’il avait vraiment quelque chose à dire. On était
curieux de savoir quoi. Pas des jérémiades ni des momeries, toujours,
car il se gardait de l’attendrissement. Il n’avait seulement pas nommé
la pauvre Louisette.

—«Oui, de responsabilité,» reprit-il. «En tant qu’habitants de ce
petit pays, mais aussi en tant que citoyens français. Pour moi, je
m’accuse. Je n’ai pas eu de méfiance. Vous non plus. Personne ici
n’a pensé que nous serions jamais visités, dans notre tranquille coin
de campagne, par l’œuvre de sang et de rapine qui fait la honte des
grandes villes. Que ceci nous soit une leçon. Le crime, qui révèle
l’audace d’un misérable, révèle aussi l’indifférence ou la lâcheté des
honnêtes gens. Ne croyez pas que prévenir et châtier le crime soit
seulement l’affaire du Gouvernement et de la police. C’est l’affaire de
tous. Et comment? Par la vigilance, et par la force. Nous, qui sommes
ici, hommes solides, nous devons rougir qu’une femme, respectée et
aimée de tous, ait été égorgée chez nous, dans notre Theuville, par un
bandit. Nul de nous ne doit reposer tranquille jusqu’à ce que ce bandit
ait expié son forfait, de façon à servir d’exemple. Sa vie méprisable
ne restituera pas la vie douce et utile qu’il a supprimée. Mais s’il
était bien entendu que partout où il y a cent braves gens et un
assassin, les cent braves gens s’uniront pour que l’assassin n’échappe
pas à la mort qu’il a donnée et qu’il mérite, il y aurait de par le
monde moins d’actions infâmes et d’innocents immolés.»

Un tumulte approbateur, fait d’exclamations, de rires sonores, une
sorte d’allègre écho venu des consciences épanouies, interrompit
Clément. Il continua:

—«Sachez-le, mes amis. La force est belle. La force est sacrée. Vous
êtes tous de rudes gaillards, avec des muscles de fer. Vous avez
le droit de mettre cela au service de votre défense personnelle,
de la protection des faibles, et, au besoin, de la répression du
crime. Est-ce parce que vous êtes d’honnêtes gens que vous ignoreriez
le maniement d’une arme, l’art de la lutte. La violence n’est pas
malsaine par elle-même, mais par l’usage qu’on en fait. La violence
aux mains des justes, c’est la sécurité des femmes, des enfants,
du foyer. C’est par la suppression violente des bêtes fauves, des
monstres—comme disaient les anciens—des monstres à gueule de bêtes
et des monstres à face humaine, que les civilisations ont pu naître
et se développer—depuis la vieille civilisation grecque (on vous a
raconté à l’école la légende d’Hercule?) jusqu’à la jeune civilisation
américaine, dégagée d’un brigandage effrayant par la loi de Lynch. Les
sociétés, voyez-vous, rétrogradent, elles se livrent aux éléments de
désordre et de désorganisation, quand la force honnête désarme—par
sentimentalité ou par peur—devant la force criminelle.»

Pour la seconde fois, dans la cour de la mairie, une rumeur satisfaite
agita la foule. Les auditeurs ne comprenaient sans doute pas l’argument
dans sa plus vaste portée, mais ce qui échappait à leur entendement,
s’insinuait en eux par un autre chemin. Ce que la harangue avait
de vif, de chaleureux, de hardi, provoquait chez ces simples une
exaltation, dont le premier effet était de gonfler leur fierté, ce
levier magique des âmes.

—«Ça, c’est tapé!» s’exclama Burotte, un jeune terrassier, en cotte
de velours et ceinture de laine rouge, dont le torse musclé se moulait
dans un mince tricot de coton où il ne sentait pas la piqûre fraîche de
l’air. Ses bras nus montraient leur tatouage, et ses cheveux blonds,
d’un blond fin de bébé, s’arrêtaient court sur sa large nuque de bronze
rouge.

Un grêle ouvrier de la verrerie—la fabrique installée sur la sablière
de Bréançon, où passe le petit chemin de fer—observa dans une quinte
de toux:

—«Il est pour la peine de mort, not’ maire. Il a rudement raison. Je
l’ai attrapée, moi, la mort, en travaillant. Oui, j’ai sucé la phtisie
au tube d’un copain qui se mourait de la poitrine. J’ suis foutu ... Et
je le sais. Et j’ai des gosses. _Alorsse_, ils me font rigoler ceux qui
ont peur ed’ faire bobo à ces vermines d’apaches.»

Il haussa ses maigres épaules—résigné tout de même, comme ils le sont,
ceux-là—résigné à la mort, à l’injustice, à toutes ces «blagues»,
suivant le mot de son atelier, plein de Parigots.

Une femme, faufilée au premier rang, cria très haut, pour la joie de
tous:

—«Bravo, m’sieur le maire! Quand je pense que vot’ Gouvernement
s’occupe de l’hygiène des prisons et des bains de ces messieurs les
chourineurs. Est-ce qu’ils en ont de l’hygiène et des bains, ceux qui
travaillent?»

Elle ajouta plus bas, pour ses voisins immédiats, car les rires
couvraient sa voix pointue:

—«C’est vrai, ça!... Encore nous, on est à la campagne. Mais chez ma
sœur, qui est mariée, à Belleville, ils sont six pour deux petites
chambres, avec un broc et une terrine pour se laver tout le monde. Je
t’en ficherais, moi, de l’hygiène, à des crapules. C’est insulter le
travailleur!»

On la fit taire. M. Fontès parlait de nouveau. Et il avait conquis
l’oreille de ses administrés. «Chouette, le boniment!» résumait l’un
deux, exprimant la surprise réjouie, l’assentiment gaillard des
rustiques auditeurs.

—«Vous pensez bien,» reprenait l’architecte, «que je ne vous ai pas
réunis pour le plaisir de pérorer. Mon temps vaut mieux. Le vôtre
aussi.» (_Non, non!... Bravo!... Allez toujours._) «Agissons. Il y a,
sur le territoire de notre commune, deux femmes—une malade, une jeune
fille—qui vivent seules, loin du groupe de nos habitations, dans une
grande maison ouverte, et qui ont peur. Ce sont les dames du Manoir,
madame Ausserand, mademoiselle Xavière. Nous allons commencer, avant de
venger celle qui est morte, par assurer la sécurité de celles-là, qui
vivent.»

Cette proposition, ces noms, jetèrent un froid. Les bouches se
cadenassèrent. Les physionomies, tout à l’heure égayées, se
rembrunirent. L’hostilité paysanne reparut. Puis, comme le maire
attendait, dans un silence, quelqu’un cria:

—«Les dames du Manoir, c’est du monde riche. C’est pas comme la pauvre
Louisette.

—Riche?...» répéta Fontès, «cela ne nous regarde pas. Mais, justement,
la croyance à leur fortune les met plus en danger.

—Qu’elles réparent leurs murs! Ça donnera du travail aux camarades,»
jeta le maître maçon.

—«Elles peuvent bien se payer un garde,» grommela un autre.

Encore une fois la voix de Fontès captiva l’attention.

—«Mes amis, je vous ai signalé le Manoir parce qu’il est là-haut,
presque dans les bois, habité par deux femmes seules, avec une petite
servante et un vieux jardinier sourd. Mais ne croyez pas, de ma part,
à une espèce de solidarité bourgeoise. Ma pensée est d’assurer la
sécurité de tous ceux que leur isolement, leur âge, leur faiblesse,
exposent à des entreprises criminelles. Vous en avez d’autres que les
dames Ausserand. Le vieux ménage Garbière, dont l’homme est paralysé,
là-bas sur le chemin de Bréançon, réclame aussi une assistance virile.
Leur pauvre masure a été attaquée une fois, rappelez-vous. Si la
vaillante maman Garbière n’avait pas tiré un coup de fusil par la
lucarne du grenier, qui sait ce qui serait arrivé? Écoutez. Mon projet,
le voici, tel que je le soumettrai au conseil municipal: fonder une
sorte de milice locale, composée de braves gens de bonne volonté, dont
les services seront payés—soit par ceux qui les réclameront, s’ils ont
le moyen, soit grâce à un crédit spécial, que la commune trouvera ...»

Des exclamations satisfaites accueillirent ces mots. Si l’on était
payé, à la bonne heure! Les centimes additionnels semblaient douteux,
lointains, répartis sur tant de monde! Tandis que le bénéfice facile
miroitait aux yeux.

—«Plusieurs d’entre vous font partie du corps des pompiers, pour
nous défendre contre le feu. Eh bien, plusieurs aussi s’enrôleront
volontiers, j’en suis sûr, dans cet autre corps d’élite, que
j’organiserai pour garantir notre pays contre la sauvagerie du pillage
et de l’assassinat.»

Des applaudissements partirent. La jeunesse de Theuville frémissait.
De bonnes figures rondes de garçons, où la moustache pointait à peine,
des visages de fraîche virilité, qui gardaient encore l’empreinte
militaire, apportée naguère du régiment, approuvaient d’un crâne
sourire.

—«Cette milice aura des armes à elle,» annonçait Fontès. «En attendant
l’organisation définitive, je m’engage à fournir, moi, à mes frais, un
revolver et des cartouches à chacun de ceux qui voudront veiller sur le
Manoir, sur la maison des vieux Garbière, partout où il y aura ...

—«C’est permis, ça? les revolvers?» interrompit une voix inquiète.

—«J’en fais mon affaire,» déclara Fontès avec autorité. «Écoutez cette
histoire,» ajouta-t-il, sa gravité détendue, souriant à l’avance de
l’effet, sûr. «Le 13 juillet dernier, un nommé François Hénaff, ancien
soldat du 22^e colonial, fut assassiné par des apaches, à Grenelle.
Huit jours avant, des agents lui avaient confisqué son revolver. Et
six semaines plus tard, le tribunal correctionnel, à la requête du
Parquet—requête qu’on n’avait pas songé à retirer—condamnait par
défaut François Hénaff, pour port d’armes prohibé. Or il était mort
sous les coups des bandits, désarmé au nom de la loi, qui lui avait
ainsi ôté le moyen de se défendre.

—Oh!» fit la foule.

—«Ces revolvers que l’on confisque, sont, d’ailleurs, revendus à la
criée par la préfecture de police. Et ces ventes, ignorées du public
honnête, fréquentées par les seuls rôdeurs de barrière, fournissent
à très bon marché, à des prix dérisoires, des armes excellentes aux
assassins professionnels.»

Fontès reprit haleine, pour laisser s’opérer dans les cerveaux la
déduction logique. Puis il ajouta:

—«Eh bien, moi, je vous le déclare, ce sont les honnêtes gens qui
ont le droit de porter les armes. Et comme ce sont eux qui font les
lois—puisqu’ils sont jusqu’à présent la majorité—c’est à vous tous
d’exiger que ce droit soit bien établi. En attendant, comme votre
vie importe plus qu’une contravention, armez-vous, exercez-vous au
maniement des armes, et profitez de chaque démêlé à ce sujet avec la
police pour crier très haut votre liberté, votre liberté primordiale,
la plus sacrée de toutes, qui est de défendre votre vie, celle de vos
femmes, la vie et la pureté de vos enfants, contre l’ignoble armée
du vice, que la faiblesse sociale encourage. Elle grossit dans des
proportions effrayantes, cette armée du meurtre, du viol et du vol.
Un humanitarisme malsain l’entoure de bienveillance, de sophismes
indulgents, de sollicitude. Elle est monstrueuse d’adolescence, prenant
ses recrues au sortir de l’école. Braves gens de Theuville, elle a
mis le pied sur notre sol. Louisette Barbery est morte assassinée.
Jurons à nous-mêmes qu’un si honteux malheur ne nous atteindra plus.
Soyons, s’il le faut, la seule commune de France qui fasse sa police,
et, au besoin, sa justice, elle-même. Moi, votre maire, je prends
la responsabilité entière du langage que je vous tiens ici. Notre
seule attitude fera hésiter, je vous en réponds, les égorgeurs et les
satyres. Mais si l’un d’eux se risque quand même à Theuville, je vous
adjure de ne pas l’en laisser sortir vivant!»

Des clameurs ardentes montèrent autour de la mairie, dans cette cour où
la population, pressée, tassée, haletante, ne formait plus qu’une masse
agglomérée par une seule idée. Les collines toutes proches résonnèrent.
Une onde héroïque emplit l’humble vallée. Clément Fontès, étonné de sa
propre fièvre, passait un mouchoir sur son front. Qui lui aurait dit,
au début, qu’il s’échaufferait ainsi, de cette chaleur concentrée, mais
étrangement communicative, émanant des hommes qu’on n’a jamais vus
s’émouvoir ni se livrer? Son auditoire avait suivi sur ses traits, dans
son accent, dans ses gestes, sobres mais impressionnants, l’emportement
accru de sa conviction profonde. Et tous en demeuraient pénétrés.

Sur-le-champ, dès qu’il se tut, des jeunes gens bondirent au haut des
quelques marches, l’entourèrent. Il y avait l’athlétique terrassier
aux cheveux d’enfant, le fils du serrurier et celui du maître d’école,
les quatre aînés du savetier Trapet, qui, tout chétif qu’il fût,
possédait une ribambelle de rejetons, tous beaux comme l’avait été
leur mère. Ces garçons, et bien d’autres, s’offraient pour constituer
l’espèce de garde villageoise dont le maire avait conçu l’idée, et qui
leur paraissait une invention splendide. On aurait des pistolets, des
carabines. On s’exercerait le dimanche. Déjà ils promettaient de faire
des rondes la nuit, de poser des sentinelles autour des maisons trop
isolées. Et maintenant c’était à qui réclamerait l’honneur de monter la
garde au Manoir.

«Pour eux,» se dit Clément, «c’est un jeu martial. Tant mieux!
Profitons de leurs bonnes dispositions.»

Il choisit deux des meilleurs sujets, et leur donna rendez-vous pour la
fin de l’après-midi, à l’heure où cesse le travail. Il irait lui-même
les présenter à Mme Ausserand, qu’il avait prévenue. Elle aménageait
une pièce, avec des couchettes sommaires, au rez-de-chaussée du Manoir,
pour y établir son «poste municipal».

Un mot que Fontès aussi avait trouvé, en expliquant à ces dames.
Préjugeant de l’avenir, il leur avait présenté cela comme une
organisation nouvelle, dépendante de la mairie, et payée sur les fonds
de la commune. En réalité, c’est lui qui débourserait la gratification
nécessaire. Dépense heureuse, puisque Mme Ausserand n’emmènerait pas
Xavière loin de Theuville, et puisqu’il n’y aurait plus désormais de
pierres descellées à la muraille du parc, ni de lambeaux de vêtements
masculins pris aux arbustes, sous la fenêtre de la jeune fille.

L’architecte, s’étant dégagé de tout ce monde, et surtout des vieux
paysans prodigues d’objections, de souvenirs, de conseils, marcha
rapidement vers le moulin.

L’enquête s’y poursuivait, minutieuse. Le juge d’instruction, M.
Landois, homme jeune, confiant en soi, pressé d’arriver, s’attaquait
avec passion à un problème dont la solution pouvait lui faire honneur.
Lorsque Clément le rejoignit, le magistrat venait de réaliser une
découverte à laquelle il attachait la plus grande importance. Une
légère trace de sang se voyait au bois de la porte ouvrant, de la
pièce où l’on avait trouvé la meunière, sur la cour—cette porte que
lui-même, Fontès, avait vue fermée à clef sans que la clef fût à la
serrure, ni en dedans ni en dehors, le matin après le crime.

—«Regardez bien, monsieur le maire,» lui dit le magistrat. «Je viens
de faire ouvrir cette porte par le serrurier ici présent.» (L’homme
était encore là, en effet, son trousseau cliquetant à la main.) «C’est
en ouvrant que nous avons remarqué la trace. Elle ne serait pas visible
sans la couche impalpable de farine qui recouvre tout ici. Examinez-la.
Du sang, à n’en pas douter. Puis, ne distinguez-vous pas des doigts?»

Clément se pencha vers l’empreinte. Rien ne sautait aux yeux.
Toutefois, c’était vrai. Le blanchâtre poudroiement de farine
s’agglomérait en pâte rosée, s’écrasait sous une pression qui avait été
humide, et d’une humidité obscure, sur une petite surface qui pouvait
correspondre à l’extrémité de deux doigts.

—«Je croirais, en effet, monsieur le juge d’instruction, que cette
marque a été produite par la main de quelqu’un qui, sortant, rabattait
la porte derrière soi.

—Et une main mouillée, ou, tout au moins, éclaboussée, de sang.

—Probable. Mais j’admire que cet indice, presque imperceptible, ne
vous ait pas échappé. Heureusement qu’on ne l’a pas effacé sans le
vouloir, en crochetant la serrure.

—J’y ai veillé. A vrai dire, tout l’effort de mes premières
observations s’est attaché à cette porte. Fermée comme elle était, que
nous apprenait-elle? Ou qu’elle restait en l’état où la victime l’avait
laissée en se couchant, le double tour donné, la clef retirée—une
clef que nous aurions tôt ou tard retrouvée dans la maison. En ce
cas, l’assassin serait entré par le moulin ... Donc, il appartenait
au moulin—n’aurait pu le traverser tout au moins sans la complicité
du garde. Ou alors l’assassin est entré par cette porte ... que la
victime lui aura ouverte, et il est ressorti de même. Par conséquent
un familier de la maison, un homme que la meunière connaissait, en
qui elle avait confiance, pour l’accueillir ainsi la nuit, et qui ne
craignait pas le chien, contre qui le chien n’a même pas aboyé.

—Cette trace restreint vos déductions à la seconde hypothèse?» observa
Clément.

—«Vous l’avez dit. Mais il y a mieux. L’empreinte des doigts sur la
farine nous permettra d’identifier l’assassin. Vous connaissez ... la
personnalité irréfutable par les sillons de la peau.

—Comment la fixer, cette empreinte?

—C’est la moindre des choses. Nous allons la préserver, d’abord, la
faire expertiser, ensuite. Dès aujourd’hui, elle sera photographiée par
nos spécialistes.

—Pourquoi du sang?» reprit Fontès. «La blessure a si peu saigné.

—Le fait concorde, pourtant,» fit M. Landois, «avec la façon dont le
coup a été porté, d’après l’explication du médecin.»

A ce point de leur dialogue, le juge d’instruction s’interrompit.
L’angélus de midi sonnait à l’église de Theuville. Tous ceux qui
étaient là, magistrats, greffier, inspecteurs de la Sûreté, gendarmes,
travaillaient depuis l’aube. Leur chef les autorisa à s’en aller
déjeuner, sauf les hommes nécessaires à la surveillance du lieu
tragique, et surtout de la fameuse porte.

—«Que tout le monde,» ordonna-t-il, «soit de retour ici à deux heures.
C’est l’heure à laquelle le chef de la brigade mobile ...

—Pardon, monsieur,» demanda Fontès, «pourrais-je voir Marcel Barbery,
mon malheureux frère de lait?»

D’un mouvement il se dirigeait vers la chambre à coucher, où il croyait
trouver encore le désespéré, anéanti et farouchement muet,—dans la
même attitude que deux heures avant—auprès du lit de la morte. On
lui apprit que ni l’un ni l’autre n’étaient plus là. Un fourgon des
pompes funèbres avait emporté le corps à Pontoise, où l’on procédait à
l’autopsie. Le veuf avait suivi ce corps,—naguère son festin d’amour,
et maintenant!...

—«Monsieur le juge d’instruction, proposa l’architecte, je compte bien
que vous me ferez l’honneur de partager mon modeste déjeuner de garçon?»

M. Landois accepta. Mais ils ne devaient pas être les seuls convives.
Car lorsqu’ils débouchèrent du sentier devant la maison des Fontès, ils
aperçurent la svelte et élégante silhouette d’un jeune homme, sautant
du dog-cart, à l’entrée de la cour.

—«Mon frère ...» murmura Clément.

Exclamation de saisissement, ou présentation anticipée au magistrat?...
Celui-ci eut un léger haut-le-corps, un coup d’œil rapide vers son
compagnon. Sans doute, le procureur de la République, en le chargeant
de l’affaire, avait donné quelque indication spéciale à M. Landois,
relativement au plus jeune des Fontès.

Le nouveau venu fit trois pas au-devant d’eux.

—«Eh bien, voilà un drame!» dit-il un peu vite.

Clément le nomma:

—«Mon frère, Jacques Fontès.»

Et il ajouta, se tournant vers lui:

—«Monsieur Landois, juge d’instruction.»

Le visage de Jacques lui parut aminci, puis, brusquement, contracté
et pâlissant. Mais aussitôt, il songea: «Effet de contraste.» Car
son regard quittait une physionomie tellement différente! M. Landois
portait ses trente-quatre ans sur une face large, que, seules, les
restrictions des ciseaux empêchaient d’être barbue jusqu’aux yeux.
Ils étaient petits, ces yeux, et souvent rapetissés encore par un
clignement voulu des paupières lourdes, aux cils épais. Toutefois, ils
ne dissimulaient guère l’acuité professionnelle, mise en œuvre par la
volonté, l’application, le perpétuel entraînement.

Dans ce facies brun, au poil rude, marqué d’une certaine vulgarité, ils
gênaient, ces yeux agiles. On les croyait voilés de réflexion, noyés
d’ombre, et, soudain, on recevait leur double flèche noire au plus vif
de l’âme. De hardis malfaiteurs s’étaient déconcertés sous leur coup
droit.

Aujourd’hui, en s’asseyant à la table des frères Fontès, l’ambitieux
juge d’instruction faisait un réel effort pour atténuer cette
brutalité sondeuse du regard, où se trahissait le métier. En dépliant
sa serviette, en l’étalant à mi-hauteur sur son gilet, les deux coins
glissés sous la jaquette vers les aisselles, en décoiffant avec art son
œuf à la coque, il se défendait surtout de paraître observer Jacques.
Mais, quels prompts et furtifs éclairs, lorsque le jeune homme, placé à
sa droite, s’adressait à l’aîné, s’absorbait en lui-même, baissait le
nez vers son assiette!

«—Vous n’aurez pas de peine à trouver l’assassin de cette pauvre
femme, n’est-ce pas, monsieur le juge d’instruction?» demanda le cadet
des Fontès, après s’être fait donner par son frère les détails connus
sur le crime.

Il gardait, sans application visible, son habituelle allure de
supériorité—un ensemble où contribuaient l’aisance et la modération du
geste, la lenteur de la voix, nuancée à peine d’ironie, d’impertinence,
la neutralité de l’œil, toujours flou, et une espèce de lassitude,
qui seyait à son type svelte, pourtant nerveux, comme la nonchalance
sied à un jeune félin. On l’imaginait volontiers la tête appuyée
longuement contre une épaule de femme. Et on plaignait la femme. Les
façons câlines de ce gentil cavalier ne décelaient aucune faculté de
tendresse, mais un arrogant égoïsme—un égoïsme sans pudeur, soigneux
de se laisser entrevoir sous le velouté des formes—comme on laisse
entrevoir une arme dans un tête-à-tête où il y a des risques, pour que
l’adversaire n’en ignore.

De tout cela résultait une séduction irritante, puis, malgré tout, une
manière d’autorité. On avait envie à la fois de gifler ce garçon et de
lui plaire. Sans pouvoir justifier d’aucune espèce de droit à critiquer
les autres, il savait donner du prix à son approbation.

—«Vraiment, monsieur,» s’étonnait le magistrat, qui répéta sa phrase,
«je n’aurai pas de peine à trouver l’assassin? Qui vous fait croire?

—La vulgarité du crime.»

Après ce mot, Jacques ferma la bouche, avec son air détaché, comme
si tout cela n’avait pas une telle importance. Puis, sous les
regards prompts et convergents de son frère et du juge, il expliqua
négligemment sa pensée:

—«La catégorie des gens capables de ce coup-là passe et repasse entre
les mains de la police. Ils ont été pincés déjà, ou ils le seront. Si
ce n’est pas pour cette affaire, ce sera pour une autre. Et l’un d’eux
mangera le morceau, rétrospectivement.

—Diable!» ricana M. Landois, dont la prunelle aux aguets démentait le
ton plaisant, «si je devais laisser assassiner quelqu’un d’autre pour
prendre mon homme, je ferais drôlement mon métier.»

N’insistant pas, il se tourna vers Clément:

—«Et vous, monsieur le maire, croyez-vous à un méfait de cambrioleurs?

—Que serait-ce, autrement?» demanda Fontès.

—«Hé!... un crime passionnel. La meunière était très jolie.

—Et parfaitement sage,» affirma l’architecte.

La force avec laquelle il appuya sur ces mots lui valut un de ces
coups d’œil que M. Landois, dans son ardeur de jeune magistrat, ne
réussissait pas toujours à voiler. Clément sentit qu’une onde de sang
le faisait changer de couleur. Aurait-il eu l’apparence de vouloir
couvrir son frère? Comme les intuitions circulent en nous avant que
nous nous soyons rien dit à nous-mêmes! Pourquoi supposait-il que ce
juge associât l’idée de Jacques?... Cependant ce serait trop fort! Il
n’avait proclamé si énergiquement l’honnêteté de Louisette, que par une
impulsion de vérité, l’estime profonde vouée à la pauvre créature, on
ne sait quelle délicatesse froissée.

Maladroit comme tous les êtres de franchise, il insista, voulant trop
prouver:

—«Puis, il y a les dix mille francs. L’amour assez violent pour tuer
ne choisit pas les jours d’héritage, n’emporte pas le magot.

—Sans doute,» concéda le juge.

Fontès, vaguement troublé d’une si totale capitulation et du silence
qui suivit, fut le premier, à l’encontre de son tempérament, qui
reprit la parole:

—«Vous m’aviez promis, monsieur, de me donner la théorie du médecin à
propos de l’effusion possible du sang ... Il y en avait si peu ...

—Oh! une circonstance très curieuse ...» dit le juge d’instruction,
qui, en jetant ces mots comme une balle, regarda les mains de Jacques.

Il ne put y surprendre le plus léger tremblement, s’il en attendait
un. Car aussitôt, pour mieux écouter, le jeune homme posa—laissa-t-il
un peu tomber?—sa fourchette et son couteau. Appuyées, les mains ne
bougèrent pas. L’une, d’ailleurs, glissa sous la nappe.

—«Du sang, oui ... il y en eut,» reprenait le magistrat. «Sûrement un
jet, si faible qu’il fût, suivit l’arme arrachée, et cette arme, qui en
ramenait sur sa lame, suffit à humecter la main. Ainsi en resta-t-il
sur la porte, prouvant qu’on l’avait franchie après le crime, et que
c’est bien le meurtrier qui l’a refermée, qui en a emporté la clef.

—Ah!» remarqua Jacques de sa voix posée, «il y avait du sang après la
porte?

—Oui, et des traces de doigts, des empreintes qu’identifiera le
service anthropométrique.»

Cette fois, le juge ne tenta même pas d’atténuer son regard. Il
l’enfonça brusquement dans les prunelles de Jacques,—ces prunelles
toujours un peu estompées, où rien ne se lisait, sinon parfois la
rêverie sensuelle. M. Landois eut l’impression de darder une épée
dans de la plume. Le visage du jeune homme, éclairé d’un sourire
complaisant, s’éclaira davantage, de curiosité qui s’excitait, à la
description des empreintes.

Un flot de joie souleva l’âme de son frère. Clément eut peine à
contenir le soupir profond qui lui décomprimait la poitrine.

Le juge, un instant distrait, perdant le fil, se remit d’aplomb et
continua:

—«L’observation la plus intéressante qu’ait faite le docteur (en
attendant l’autopsie, dont nous allons savoir le résultat), est
celle-ci: La blessure, excessivement étroite, est entourée d’une
ecchymose d’un caractère qui ne correspond pas à cette blessure.
C’est-à-dire ... l’arme très fine qui a donné la mort, ne pouvait
avoir à la poignée une garde assez large pour meurtrir les chairs de
cette façon. Il n’existe pas de dagues ou de poignards d’une finesse
pareille, emmanchés de la sorte. Savez-vous ce qu’il en faut conclure?»

Les deux frères secouèrent la tête.

M. Landois vit distinctement, cette fois, blanchir les lèvres du plus
jeune, qui s’entr’ouvrirent d’une saccade.

—«L’ecchymose aurait été produite par le poing crispé sur l’arme.
Double renseignement: 1^o sur l’instrument du crime, un outil à manche
droit, ou sans manche—un outil, pas un couteau (l’acier est arrondi
ou triangulaire); 2^o sur l’assassin, car avec la photographie de
l’ecchymose, ajoutée à celle des empreintes, nous avons le signalement
exact de sa main.

—Épatant! très ingénieux!...» s’écria le cadet des Fontès. «Comme
c’est passionnant, une instruction criminelle! Il n’y a pas de roman
qui vaille ça.»

L’accent insoucieux, où rien ne sonnait faux, démonta encore une fois
le juge d’instruction.

«Que c’est difficile!» gémit-il intérieurement. «Il faudrait dix
présomptions au lieu d’une pour supposer coupable ce gaillard-là, frère
d’un homme au-dessus de toute défaillance. Quel scandale, si je partais
là-dessus sans certitude! Et la certitude, on ne l’a jamais en dehors
du flagrant délit. La chercher même est le commencement de la gaffe,
car on ne la cherche pas sans proclamer le soupçon. Allons, me voilà
réduit à souhaiter que ce beau gibier ne me laisse pas trop «flairer la
voie».



V


M. Landois ne s’attarda pas à savourer son café chez les frères Fontès.
On vint le prévenir que la brigade mobile, mise à sa disposition,
l’attendait au moulin. Cet homme, passionné de son métier, ne fit
qu’un bond, oubliant au bord d’une table le petit verre plein de
sherry-brandy—sa liqueur favorite—auquel il n’avait pas touché.

Clément seul l’accompagna jusqu’au seuil de la cour. En se retournant,
l’architecte embrassa d’un coup d’œil la vieille façade, le marronnier
énorme, ces choses de sa vie, des origines de sa vie, qui lui
semblaient le miroir psychique, où il reconnaissait sa véritable image,
quand des assauts imprévus le forçaient à se chercher lui-même, à se
trouver fortement.

Des voix sortirent d’une croisée, entr’ouverte au premier étage. Et il
s’étonna que son frère fût si vite monté là, dans l’atelier attenant au
cabinet de travail.

Il eut la surprise correspondante de le voir déjà redescendu, et fumant
sa cigarette à la place où il l’avait laissé,—lorsque, de son pas
alenti, rêveur, il rentra dans la salle.

—«Tu fais donc travailler Sandouin ici maintenant?» questionna le
cadet.

Il parlait du principal employé de son frère, qui, aux bureaux de
Paris, rue de Châteaudun, suppléait le patron.

—«Aujourd’hui seulement, pour une affaire urgente. Tu penses bien ...
je n’ai pas la tête. Qu’est-ce que tu voulais, là-haut?

—Rien ... Une bêtise ... un crayon.»

Les yeux de Clément se fixaient sur le veston de Jacques.

—«Tu ne me trouves pas chic? C’est un complet neuf,» fit le jeune snob
en se levant pour pirouetter sur ses talons. «Pige-moi cette coupe, les
basques juponnées ...

—Le costume bleu marin que tu portais l’autre jour n’était pas mal non
plus,» observa l’aîné, sur un ton plus grave que ne comportait cette
remarque.

—«Oui?... Eh bien, tu ne le verras plus. Je l’ai salement arrangé dans
le train.

—Comment?

—J’ai claqué la portière dessus. Quand je me suis levé, l’étoffe a
cédé. Un accroc long comme ça ... Je crois que le morceau manque.

—Si je te le rendais,» fit Clément.

Jacques retira lentement la cigarette d’entre ses lèvres—lèvres
rouges et roulées de voluptueux, sous la moustache fine. Il marcha vers
son frère, debout, lui aussi, puis, bien en face, les yeux clignés,
mais le regard direct, il poussa à petits coups la fumée hors de sa
bouche. La dernière volute bleue partit avec un léger rire.

Ce rire de fatuité insouciante blessa l’aîné au point qu’il recula,
pâlissant. Une velléité de violence lui contractait le poing.

—«Malheureux!... Cette jeune fille!...

—Eh bien, quoi ... cette jeune fille?»

Jacques s’égayait, en apparence irrésistiblement. Sa cigarette sauta
contre ses dents, sans qu’il pût en tirer une bouffée. Il la jeta,
comme vaincu par son hilarité.

Prestige ensorceleur de la jeunesse. Ce rire de vingt ans, tout
sacrilège qu’il fût, Clément l’envia. Une insolence heureuse
épanouissait les traits séduisants de Jacques, et ce front lisse,
blanc, où festonnait une courte volute de cheveux lustrés. Pas un fil
gris dans ces cheveux-là. Quelle sûreté de soi, quelle présomption
gâcheuse d’amour, dans la fraîche virilité!

—«Bah!» s’exclama le cadet. «Ça vaut mieux que d’avoir assassiné la
meunière, comme tu avais l’air de m’en croire capable, avec tes regards
effarés devant le juge d’instruction. Ah! tu en as de bonnes!... Tu es
un frère plutôt compromettant.

—Je t’en prie, Jacques!... Ne ris pas.

—Veux-tu que je pleure parce que tu as cueilli un débris de ma
jaquette au rosier de Xavière?»

Il dut prêter à ces mots un sens particulièrement bouffon, car, par une
gesticulation gamine, frappant sur son genou brusquement haussé, il
parut détendre des nerfs convulsés de fou rire.

Cette mimique exaspérante empêcha Clément de se demander comment
Jacques se rappelait si bien avoir déchiré son vêtement précisément à
un rosier, à ce rosier-là,—et pourquoi, s’en apercevant sur l’heure,
il n’avait pas retiré ce lambeau d’étoffe, la preuve de sa présence
nocturne sous les fenêtres de Mlle Ausserand.

Aucune déduction de ce genre ne frappa l’aîné des Fontès. D’ailleurs
il n’analysait rien. Une espèce de douloureux délire l’aveuglait. Et,
dans sa frayeur de s’y laisser aller, il rassemblait toutes les forces
de sa raison, de son vouloir, ayant trop à faire en lui-même pour bien
observer au dehors.

—«Voyons,» dit-il, parvenant à garder son calme. «Expliquons-nous.
Tu n’es pas un malhonnête homme, mon petit Jacques. Cesse de blaguer.
C’est sérieux. Ainsi, voilà ... Tu es entré de nuit, par escalade, dans
le parc du Manoir!»

Le rire s’éteignit sur les lèvres de Jacques. Du moins il affecta de
le contenir, contractant ses mâchoires, mordillant sa moustache—mais
laissant une lueur équivoque danser dans ses prunelles.

—«Pourquoi?... Mais non,» répliqua-t-il, sans révolte.

—«On a remarqué la pierre tombée du mur, la trace de tes pas ...

—Oh! de mes pas ...

—Enfin de pas qui ne peuvent être que les tiens, puisque ce fragment
d’étoffe, c’était ...

—Mais pardon, Clément ... quel rapport?... Je me suis déchiré dans la
journée, aux rosiers grimpants, en essayant de cueillir pour Xavière ...

—Dans la journée ... Quelle journée?

—Avant-hier ...» supposa mollement Jacques.

—«Tu n’es arrivé ici que le soir ... par le direct de six heures vingt
... avec moi. Souviens-toi ... La pauvre Louisette ...»

Le crime ressurgit en un choc intérieur, qui suspendit la respiration
de Clément. Mais il se reprit, balaya l’image d’un geste. Autre chose
emplissait sa pensée, toutes ses fibres sensibles.

Comme sous une conviction accablante, Jacques resta interdit. Ensuite,
il reprit son explication, mais trop tard, en phrases maladroites, si
maladroites qu’un autre interlocuteur s’en fût étonné.

—«Tu ne vois donc pas que tu te coupes, que tu bafouilles!» cria
l’aîné, dans une première échappée de violence.

—«Ah! mais, tu sais ... en voilà assez!...» riposta l’autre, élevant
la voix à son tour. Et il ajouta, plus bas, froidement:

—«Après tout, ça ne te regarde pas. Que la petite Ausserand et moi,
nous nous voyions de jour, de nuit, qu’est-ce que ça peut te fiche?...

—Que vous vous voyiez?...» répéta Clément, les bras croisés, la figure
blême, toute flamboyante de deux yeux où couraient des éclairs. «Cela,
naturellement. Vous êtes des camarades d’enfance.—De jour?... soit.
Mais de nuit ... c’est là que je t’arrête. Et je déclare que tu en as
menti!

—Oh! oh!» ricana Jacques.

Son frère répéta:

—«Tu en as menti!...

—Bien ...» fit le cadet, avec une si perfide résignation que l’aîné
marcha sur lui, menaçant.

—«Ah! ça, tu es fou, mon pauvre Clément. Qu’est-ce que tu as, bon
Dieu?... Tu essaies de me prouver que je suis entré au Manoir la nuit.
Et, parce que je renonce à protester, te voici hors de toi.

—Tu as pu entrer dans le parc du Manoir, la nuit. Mais par effraction,
comme un malfaiteur. La brèche élargie, tes vêtements déchirés, le
démontrent. Si tu y étais venu de connivence avec Xavière, il en
serait autrement. Et, puisque tu as l’infamie d’insinuer qu’elle
t’attendait, je te donne un démenti ... Tu entends? Si tu commets la
lâcheté de compromettre cette jeune fille, c’est moi qui la défendrai!

—Tiens!... de quel droit?...»

Les deux frères, proches l’un de l’autre, les regards dardés,
accolés, tenaces, comme deux lames d’épée dans un duel, le souffle
fort, les mâchoires serrées, se mesuraient en rivaux, en ennemis.
L’aîné abandonnait la responsabilité autoritaire au nom de laquelle,
récemment, il s’érigeait directeur et juge du plus jeune. Le terrain
était différent. C’était l’antique arène, piétinée, foulée par les
luttes jalouses des mâles, où le sang répandu fume d’amour, et où c’est
la poussière des cœurs morts que soulève la ruée des combattants.

A ce moment, Jacques sembla le plus maître de lui. Tandis que la fougue
d’un sentiment unique déséquilibrait le solide organisme de Clément,
son cadet paraissait tendu vers la réussite d’une expérience, plutôt
qu’agité par la passion. Sans doute, c’est que, lui, il n’aimait pas.
Il étala, d’ailleurs, l’ostentation de son indifférence.

—«Tu aurais dû me dire, mon cher ... que tu en tenais pour la petite
Ausserand. Grands dieux!... Je t’aurais laissé la place. Si cette
gamine ne m’avait pas harcelé comme un moustique ... jusqu’à ce que ...

—Assez!...»

Tout l’être de Clément et ses poings levés jetèrent l’interruption
furieuse. Puis un écœurement le secoua. Ses bras retombèrent. Et, tout
à coup, une affreuse tristesse l’envahit.

—«C’est bien mal, Jacques! Cette enfant est pure. Et je me figure
qu’elle n’est pas éloignée de t’aimer,—sans le savoir peut-être
elle-même. Quel vilain jeu joues-tu donc? Jamais tu ne me feras croire
...»

Il s’interrompit. Une ombre traversait la cour. On frappa contre la
porte vitrée.

L’architecte s’avança et ouvrit lui-même cette porte.

—«Pardon ... excuse ...,» fit une voix grasse.

—«Vous, Garuche!... Qu’est-ce que vous voulez?» demanda Fontès, assez
rudement.

—«Pardon ... excuse ...,» répétait le singulier visiteur, en se
dandinant sur le seuil.

Il n’avait pas eu à retirer sa coiffure, pour la bonne raison qu’il
ne portait ni chapeau, ni casquette. Ses cheveux, sans couleur
distincte, se plaquaient en mèches raides, emmêlées, sur un gros
crâne et un front bas. Sa face cuite, bouffie, son nez bulbeux bossué
de grumeaux violets, sa bouche flasque, décelaient l’alcoolisme
crapuleux. Il pouvait avoir été, en son temps, un beau gars faraud,
un coq de village, comme la légende en courait encore. On l’eût
difficilement deviné devant ce visage répugnant, devant cette
silhouette que l’obésité, par un symbole opportun, rapprochait de
la futaille. Sa tenue ne corrigeait pas les tares de sa personne.
Garuche portait un tricot de laine dont les trous permettaient de
constater en dessous l’absence d’une chemise, et un pantalon dont il
eût été aussi impossible de dire la couleur originelle que pour ses
cheveux,—d’ailleurs du même brun boueux et conjectural que le pantalon.

—«Voyons ... Qu’est-ce que c’est, Garuche? Nous sommes très occupés,»
dit impatiemment Fontès.

—«Oh! murmura l’homme, c’est c’t’affaire qui me tourne les sangs.»

Il fit tout de même un pas dans la chambre. Les deux frères
s’aperçurent alors qu’il se défendait contre un trouble très différent
de l’ivresse. Un tremblement le secouait des pieds à la tête—ce dont
la boisson n’était point cause, car, en réalité, il la supportait fort
bien. L’inflammation chronique de son teint s’atténuait de plaques
livides. Ses yeux, non plus noyés comme d’habitude, mais remplis
d’effarement, allèrent d’un des Fontès à l’autre.

—«Diable!...» dit seulement l’architecte.

Et il considéra l’intrus d’un air qui commentait clairement son
exclamation: «Toi, mon gaillard, tu me parais te sentir dans de mauvais
draps.»

Mais Jacques se mit à questionner l’ivrogne avec un subit intérêt.

—«Contez-nous ce qui vous arrive, mon brave. Ayez confiance en nous.
On sait bien que vous n’êtes pas un mauvais bougre.

—Il ne s’agit pas de moi,» proféra Garuche, sombre.

Puis il ajouta vite:

—«D’ailleurs, il ne s’agit ... il ne s’agit de personne.

—Cependant, vous voilà bouleversé.

—Écoutez, Garuche,» fit Clément. «Si vous êtes venu, c’est que vous
avez quelque chose à dire. Eh bien, finissons-en ... Parce que, moi ...
il faut que je m’en aille.

—Oh!» s’écria l’homme avec une soudaine hâte, «que je ne vous gêne
pas, monsieur Clément. C’est un conseil que je demanderai ben à vot’
frère que v’là.

—Quel conseil?» interrogea l’aîné des Fontès, sans vouloir comprendre
qu’on le trouvait de trop.

Garuche, forcé de s’exécuter, commença, après un long coup d’œil vers
Jacques:

—«Bé, v’là ... C’est ces sacrés journalisses ... Ils sont pires
que le _quart d’œil_ et que toutes les vaches de la rousse ...
diable m’emporte! Y en a un qui arrive de Pontoise avec une nouvelle
...—qu’est p’t-être pas vraie.—Et, là-dessus, plusieurs s’amènent
chez moi, et veulent tout photographier dans ma chambre. J’sais pas si
je dois ... La police m’a rien demandé encore. Alors j’ai fermé à clef.
Je leur z’y ai dit: Je m’informerai d’abord chez not’maire si c’est des
choses autorisées.

—Quelle nouvelle a-t-on apportée de Pontoise, Garuche?

—Bé, comme qui dirait un résultat de l’_autodépecie_,—quand on
dépèce le cadavre, enfin, v’savez. Paraîtrait qu’on a trouvé dans le
corps de la Louisette une petite pointe d’acier, un rien,—comme si
que l’arme se serait ébréchée contre une côte, et aurait tout de même
continué sa route jusqu’au _palpitant_. Alors, sous _prétesse_ que
j’suis rémouleur,—ils ont vu ma pancarte, s’pas?—ils veulent examiner
tout ce que j’ai d’instruments à aiguiser ... Comme si qu’on m’aurait
apporté ça à affiler, chez moi, c’te blague ... Enfin, tant que c’est
pas le Parquet, je peux m’y opposer, j’suis le maître dans ma _turne_,
pas, m’sieu le maire?»

Tandis qu’il posait la question à Clément, Garuche regardait Jacques.
Regard étrange, qui frappa l’architecte, le fit se retourner vers son
cadet. Celui-ci, les yeux baissés, choisissait une cigarette dans
son étui d’argent. Sa figure, trop jeune pour tout dissimuler, et où
circulait encore visiblement les mobiles couleurs de l’adolescence,
était devenue blanche comme son haut col-carcan. Et il ne relevait
plus les paupières. Il n’en finissait pas de se décider à sortir une
cigarette.

—«Il y a autre chose, Garuche,» s’écria Fontès, d’une voix qui
l’impressionna lui-même. «Ce n’est pas la curiosité des journalistes
qui vous met dans cet état. Vous trembliez en entrant ici. Tenez, vous
tremblez encore. Pourquoi regardez-vous comme ça mon frère?...

—Mais non, je ...»

Tous trois s’arrêtèrent, se considérèrent, la respiration coupée.

Et ils eurent tous trois le même halètement de suffocante surprise
quand la porte vitrée s’ouvrit de nouveau, et cette fois sans que
personne eût entendu frapper.

Deux hommes saluaient, soulevant des melons à bords plats, en feutre
fatigué. Ils avaient des mentons bleus, des faces volontairement
dénuées d’expression, des vêtements qui ne semblaient pas taillés pour
eux. Cabotins de province ou prêtres en civil?... Un d’eux exhiba une
carte, qu’il plaça sous les yeux de Fontès:

—«Monsieur le maire de Theuville, n’est-ce pas?

—Oui.

—C’est moi, vous voyez, le chef de la brigade mobile. Monsieur le
juge d’instruction m’envoie à vous, monsieur le maire, pour que vous
me donniez certaines indications. Si vous préférez les communiquer à
lui-même, il vous recevra tout de suite, au moulin. Mais, pour ne pas
vous déranger, voudriez-vous m’accorder ici une minute?...»

Et le policier ajouta, jetant deux vifs coups d’œil à l’élégant jeune
homme et au rustre, qui présentaient là leur contraste:—«Une minute,
en particulier.»

Clément eut un geste d’incertitude, puis se décida:

—«Prenez la peine de monter dans mon cabinet.

—Avec mon inspecteur, si vous permettez.

—Parfaitement.»

Les pas des trois hommes craquèrent sur l’escalier de bois, dans
le silence de la maison. Par la porte vitrée, demeurée ouverte, un
air frais, imprégné de l’âcre automne, se glissa. La grande salle
s’assombrissait entre le carrelage clair et les solives brunes. La
table, au milieu, portait encore la nappe quadrillée de rouge, le
service du café et la cave à liqueurs,—que le petit domestique,
entendant les voix de ses maîtres, n’avait pas osé enlever.

Garuche et Jacques se taisaient.

—«Un peu de fine ... eh?» offrit enfin le jeune homme.

—«Ça n’est pas de refus.»

La liqueur emplit le petit verre jusqu’au bord. Celui qui le tendait
dit à l’autre:

—«Une coïncidence, Garuche.

—Embêtante,» proféra le buveur, les prunelles fixes. Puis très bas, il
demanda:

—«Remis en place?

—Parbleu!

—Ça se remarquera.

—Et puis après?...»

Un nouveau silence ... Et alors, le paysan eut un cri sourd:

—«Cré nom de D ...!»

Jacques tressaillit. Une douleur étrange avait vibré dans la grossière
exclamation, un écho d’humanité profonde, bien différent des jurons
coutumiers. Les nerfs du jeune homme y furent sensibles, sinon son
cœur, ce cœur mort-né dont lui-même vantait la dureté sceptique. «On ne
la lui faisait pas.»

Il s’approcha de Garuche, se pencha un peu vers lui, tandis que
l’homme, de nouveau renfermé, humait son cognac:

—«C’est pour moi, n’est-ce pas?... parce que vous avez craint pour moi
... que vous êtes venu?

—Parbleu!» dit le vieux vagabond, sourdement.

—«Je ne l’oublierai pas, père Garuche ... C’était inutile, soyez-en
certain ... Mais je ne l’oublierai pas.»

Le visage corrodé d’alcool s’était levé quand Jacques avait dit «_père_
Garuche.» Au mot: «c’était inutile», une expression presque lumineuse
en dispersa l’abrutissement. Cela s’éteignit aussitôt. Et l’épave
humaine, ressaisie par la tyrannie de son vice, tendit la main droite,
machinalement:

—«Encore une goutte ... Elle est fameuse ... Ça n’est pas de refus.»

Jacques remplit une seconde fois, et même une troisième, le verre à
liqueur, si petit pour un semblable gosier. Malgré tout, comme il en
fallait peu pour saturer le personnage, l’excellente eau-de-vie agit
sur son cerveau.

Garuche eut un grotesque épanouissement de gaieté.

Il pouffa en dedans, se gargarisa d’un rire qui ne sortait pas, et
proféra grassement, entre ses hoquets.

—«C’était inutile ... Je m’en doutais ... Cré bon Dieu!... Il
est p’t’être un brin braconnier, le papa Garuche ... Oui, un brin
chapardeur aussi ... Mais quoi!... L’a pas eu de chance ... Et, ça y
serait tout de même trop dur d’avoir semé de la graine d’assassin ...

—Taisez-vous!... Perdez-vous la tête!...» s’écria Jacques, avec une
violence étouffée.

L’ivrogne regarda autour de lui.

—«Bé quoi!... Y a personne ...

—Taisez-vous!»

Garuche posa sur le fringant garçon un regard singulier. Ses paupières
flétries et rouges s’humectèrent. Attendrissement de la boisson, ou
bien émotion plus mystérieuse? Il prononça très doucement, très bas:

—«Voyons ... j’sais ben que c’est pas à dire. Quand je suis venu tout
à l’heure, j’avais les sangs à rebrousse-poil ... Ils m’avaient flanqué
le trac, ces journalisses ... J’ai pas été si maladroit tout de même.

—C’est vrai ... Je peux compter sur vous, Garuche.

—Sur moi!!!...»

Le même frisson secret remua Jacques. De quel accent le pauvre bougre
avait jeté ces deux mots.

—«Quant à l’objet, Garuche, n’y pensez plus, ça n’avait pas de rapport.

—J’aime mieux ... Mais ...» (l’homme détourna la tête) «quand même que
ça en aurait un, de rapport ...»

Il cloua ses lèvres d’un pinçon et les scella d’un coup de poing. Ça
voulait dire: «Bouche cousue.»

Un silence suivit, pendant lequel les deux hommes ne se regardèrent
pas. Puis Jacques déclara:

—«Vous devriez quitter ce pays, Garuche.

—Et où ça que j’irais?» fut la question stupéfaite.

—«A Paris.

—Pour y faire quoi, bon sang de trique?

—Votre métier de rémouleur ... avec un petit commerce de coutellerie.
Je vous établirais un gentil fonds ...»

Garuche restait béant.

—«J’intéresserais à vous mes amis ... Des personnes chic ... des dames
très bien ... le marquis de Theuville.

—Le marquis ... Tiens! Il n’est donc pas ruiné?

—Pas que je sache.

—C’est votre ami? Mais il a bien trois fois vot’âge.

—Bah! il est plus jeune et joyeux vivant que moi. Il m’a fait recevoir
de son cercle. Pour s’amuser, à Paris, il n’y a pas d’âge.

—Il s’amuse encore, le marquis. Il a de la veine.

—Venez-vous à Paris, Garuche?

—Allons donc, m’sieu Jacques! _Arregardez-moi_ ... Pigez-moi ces
frusques ...

—Vous en aurez d’autres.

—J’saurais pas les mettre. Et pis ... ma cambuse, après tout, j’y
suis attaché ... Et mon furet, Nabuchodonosor, qui me connaît si bien!
Où est-ce que je le mènerais à la chasse. Y a pas de terriers, place de
la Concorde.

—Vous réfléchirez.

—C’est tout réfléchi. Être à l’affût par une belle nuit, bien froide,
quand la patte la plus veloutée fait crier le givre, et que la lune
vous envoie une risette entre les arbres, avec une gourde bien remplie
pour lui rendre la politesse, n’y a encore que ça. On m’y trouvera
crevé d’un coup de fusil, ou d’un coup de sang ... mais le plus tard
possible.

—Je voulais vous tirer de cette misère, Garuche.

—Oh! un peu de galette, ce ne serait pas de refus.

—Vous la boiriez, malheureux ... Mais,» ajouta Jacques précipitamment,
«j’entends mon frère ... il descend avec ses flics ... Filez donc,
Garuche. Pas la peine qu’on vous retrouve ici.»

Avant d’avoir terminé sa phrase, il avait ouvert la porte. L’ivrogne
fit un bond, se coula par l’embrasure, traversa la cour et franchit
la grille, avec une prestesse qui étonna le jeune homme. C’était bien
l’agilité silencieuse d’une bête de proie nocturne. La corpulence,
l’âge, la boisson, n’altéraient pas encore les facultés vitales,
essentielles pour le piège et pour la fuite.

Jacques, de son côté, s’éclipsa par le jardin.

Les policiers, seuls, d’ailleurs, descendaient du cabinet de
l’architecte.

Celui-ci, aussitôt appréhendé par son principal commis, demeurait en
face de ses multiples affaires. Depuis quarante-huit heures, il les
négligeait.

Lorsque Sandouin, son employé, avait, de l’atelier, entendu partir les
personnes que le patron recevait dans son bureau, il s’était précipité.

—«Monsieur Fontès, il y a des choses urgentes ...

—Je suis à vous, mon ami.»

Ce n’était pas seulement les travaux en cours qui réclamaient
l’attention de l’architecte. Sandouin lui communiqua ses
préoccupations, au sujet d’un chantier parisien où régnait le plus
mauvais esprit,—un îlot de maisons en construction, boulevard Gouvion
Saint-Cyr.

M. Crapart les faisait bâtir,—l’inventeur millionnaire du «Glaçon
Crapart», ce comprimé chimique, dont la solution instantanée dans un
liquide le frappe, même pendant la canicule, en voyage, n’importe où,
dans n’importe quel récipient, sans altérer le goût ou la qualité de la
boisson.

Crapart, ayant acquis des terrains à bas prix, des années auparavant,
lors de ses premiers bénéfices, les couvrait maintenant d’immeubles,
dont le rapport s’annonçait énorme, par la démolition assurée des
fortifications.

Voulant tirer de l’affaire le plus d’argent possible, il avait pris
comme entrepreneur un véritable forban, qui, d’ailleurs, le volait, en
ayant l’air d’exploiter à son profit fournisseurs et ouvriers. Pour
imposer cet entrepreneur à un architecte, Crapart avait cru malin de
choisir Fontès—un garçon ayant son avenir à faire, et qu’éblouirait
une commande du richissime industriel.

Cette situation plaçait Clément dans des difficultés inextricables. Car
il avait à la fois contre lui la mauvaise volonté de l’entrepreneur,
dans le jeu duquel il voyait trop clair, et le mécontentement plein
de menaces des ouvriers, que les exigences de ce même entrepreneur,
manifestées avec la plus arrogante grossièreté, exaspéraient.

—«Depuis deux jours que vous n’y avez pas paru, monsieur,» disait
Sandouin, «le chantier n’est plus reconnaissable. Les têtes fortes ont
repris le dessus ... Si vous saviez les discours qu’on tient chez les
mastroquets de la route de la Révolte ... Un nom de circonstance, en ce
moment.

—On parle de grève?

—Pis que ça. La grève, non. Les syndicats n’y sont pas à l’heure
actuelle. Nos ouvriers veulent du travail. Mais pour Crapart, il pourra
se fouiller, comme disent les compagnons. Ses chantiers seraient mis à
l’index. Il ne trouverait plus un gâcheur de plâtre ...

—«Oh!...» jeta Fontès, incrédule.

—«Il y a une autre école.

—Laquelle?

—Celle du sabotage.

—Quant à cela, Baraudier»—(il nommait l’entrepreneur)—«ne les
laissera pas ... C’est un corsaire ... Mais ... l’orgueil de son
ouvrage ... Et il a l’œil.

—Jusqu’à ce qu’on le lui bouche,» grommela Sandouin.

—«Ça veut dire?

—Qu’on lui fera un sale coup, un de ces quatre matins. Il amasse des
haines!... L’ouvrier, au fond, n’est pas méchant. Pourtant ... quand on
dépasse la mesure ... Baraudier a un vocabulaire!... toujours l’insulte
à la bouche ... Hier, devant moi, il a traité d’empaillé, de ganache,
d’abruti, un de nos meilleurs charpentiers. Et vous savez ce qu’ils
valent dans cette partie-là ...»

Clément s’enquit du charpentier,—un garçon très fort, un véritable
savant pour l’assemblage des pièces, la répartition des pesées, les
problèmes d’équilibre. Et un être conscient de sa supériorité.

Un pli soucieux se creusait entre les sourcils de Fontès. Il tira en
bas une pointe de sa moustache, par un geste qu’il avait dans les
moments de perplexité. Ah! la vie avait des façons de compliquer les
choses!... Qu’est-ce qui allait encore lui tomber sur la tête?...
Vraiment, depuis quarante-huit heures ... Il avait beau être solide ...
Son cher petit pays de Theuville ... dans quel cauchemar!... Le moulin,
si joyeux, dont le bonheur était sa chose ... Son frère ... comment y
penser?... Xavière ... S’apercevoir qu’il l’aimait, s’en apercevoir
ainsi!... Et maintenant, ses maisons de Paris, sa grosse commande,
l’espoir de sa carrière ... Eh bien, pour quelqu’un qui se plaisait
à jouer la difficulté, qui goûtait la lutte, qui préconisait l’usage
de la force,—sous toutes ses formes, intellectuelle, matérielle,
morale—qui souhaitait l’emploi de toutes ses forces,—il était plutôt
servi.

—«Rentrez à Paris,» dit-il à Sandouin. «Vous avez encore le temps
d’aller au boulevard Gouvion Saint-Cyr avant la nuit. Vous me
téléphonerez des nouvelles. Vous me direz comment la journée se sera
passée. Moi, demain, je prends le premier train. Je serai là-bas vers
huit heures et demie.»



VI


—«Dis donc,» mon vieux Chacal, «sais-tu que si Jacquot ne rapporte pas
mes perles ce soir, je serai rudement embêtée, tout de même.»

Mlle Chopette Miroir prononça ces paroles, aussitôt que sa camériste
eut quitté le boudoir sur un ordre ainsi formulé:

—«Décampe, lambine. Je n’ai plus besoin de toi. Et si tu colles ton
oreille à la porte, gare!... Une autre séance de multiflora!...

—Procédons par ordre,» dit celui qu’elle avait appelé «vieux Chacal».
«Avant de nous occuper des perles, expliquez ce qu’est une «séance de
multiflora»?

La belle fille fut prise d’un fou rire. Elle possédait—chose rare
chez les hasardeuses personnes de sa catégorie, dont le rire est
professionnel—une gaieté sincère. Elle n’avait pas eu le temps d’en
épuiser la source, jaillie d’une santé rustique, solide, d’un estomac à
la hauteur de sa gourmandise, et de ce qu’on appelait dans son milieu
«une fameuse veine»—une veine qui, par de rapides étapes, la faisait,
à vingt-quatre ans, la maîtresse de Ferdinand Crapart.

Elle riait donc, d’un rire jeune, contagieux, et, d’ailleurs,
vulgaire,—mais pas trop. Si Chopette,—ainsi surnommée à cause de
ses mirifiques «chopins» (un autre vocable de son monde), avait des
extrémités lourdes, rougeaudes, où se marquait son origine paysanne,
elle offrait, d’autre part, un type supérieur, rappelant le séjour,
dans cette Picardie où elle était née, des superbes Espagnols,
compagnons du duc d’Albe, dont l’un d’eux, certes, par quelque
mystérieuse transmission atavique, lui avait légué ses yeux de velours
aux longs cils d’ombre dans un teint mat, sa somptueuse chevelure, dont
les ondes noires pouvaient envelopper tout son corps, fait comme les
plus beaux de l’Andalousie, avec des hanches mobiles, voluptueuses,
sous une ceinture étroite, et d’admirables épaules,—que, peut-être,
l’embonpoint menaçait.

Cette créature, qui aurait pu se donner des allures de déesse,
exagérait des façons de gavroche. Pour ce qu’elle souhaitait de la
vie, cela valait mieux. Le contraste entre son visage de Junon et sa
mentalité de voyou produisait sur les hommes l’effet le plus excitant.
Mais tout, en elle, suggérait le désir. Sa chair et son âme recélaient,
à la mesure exacte, sans excès d’ailleurs, cette dose de bassesse et
d’animalité indispensable à la beauté féminine pour déterminer les
grands esclavages sensuels.

—«Ne riez pas comme cela,» lui dit son visiteur. «Ou je ne réponds
plus de moi!... Je vais mordre cette épaule ...

—Vous avez donc un râtelier neuf?» interrompit-elle cruellement.

Le marquis Pascal de Theuville,—ce vieillard qu’elle appelait
«Chacal», par une stupide assonance avec le nom de baptême,—eut la
lâcheté de sourire, en la traitant plaisamment de «petite rosse». Elle
aurait pu lui en débiter,—et elle ne s’en privait guère,—de bien
pires, sans qu’il se fâchât. Pour ce Parisien usé, l’atmosphère où le
faisait vivre un Crapart et une Chopette Miroir, c’était celle d’une
patrie, pestilentielle mais adorée, hors de laquelle il ne pourrait
plus que végéter et mourir.

Eux, avaient besoin de son titre parmi leur luxe. Un vrai marquis!...
De domestiquer son parasitisme, de le traîner partout avec eux, cela
leur donnait une jouissance d’orgueil intime, et cela leur était utile.
Leur valeur—celle de Chopette, comme parvenue de la galanterie, celle
de Crapart, comme parvenu de la fortune et du monde (ce qu’il appelait
le monde!)—s’en trouvait rehaussée. D’ailleurs l’inventeur du «Glaçon»
se faisait le disciple—sans en convenir—de ce personnage de race,
pour la science de l’élégance, qui lui était fermée. Affectant de
blaguer Theuville, et tout ce qui était vieux jeu, drapeau blanc,
perruque poudrée, talon rouge,—il subissait sa suggestion. C’est par
lui qu’il avait connu les frères Fontès: le plus jeune, comme camarade
de fête, l’autre, comme architecte. En l’absence totale, dont il
souffrait, de relations avec ce milieu indécis, mêlé, mais prestigieux,
qu’on appelle le Tout-Paris, l’aristocratie réelle du marquis Pascal,
la désinvolture de Jacques, dont la jeunesse fringante se faufilait un
peu partout, qui savait mettre un nom sur tous les visages et faire
croire à de flatteuses amitiés, éblouissaient Ferdinand Crapard.

Ce soir, il les avait invités tous deux à le rejoindre chez sa
maîtresse, vers huit heures, pour dîner au cabaret, puis pour aller
ensuite dans un music-hall, où l’on donnait un numéro à sensation, et
où il avait retenu une loge.

Theuville, arrivé le premier, venait d’être reçu dans le boudoir où
Chopette achevait de s’habiller. Le corps décharné du vieux beau,
aminci encore par le frac, s’allongeait dans une bergère, le buste en
arrière, les jambes étendues, terminées par d’impeccables souliers
vernis. Rien qu’au port de la tête, à l’expression du visage, on
constatait la distinction native, cette fierté physique, plus
indestructible peut-être que la fierté morale, et où persiste la race.

Sur l’ample crâne aux belles lignes, les cheveux étaient tout
blancs—abondants d’ailleurs et bien coiffés. Mais la moustache, d’un
noir terrible, gâtait d’une touche ridicule une physionomie fine, à
laquelle, sans cette absurde teinture, la vieillesse eût été seyante.

Le marquis effilait cette moustache—sans trop serrer la pointe
gommeuse pour ne pas tacher ses doigts—tout en réclamant l’explication
du «multiflora».

—«Eh bien voilà!» dit Chopette. «L’autre jour, j’étais ici avec
Jacquot, qui faisait le fou ... il ne voulait pas se tenir tranquille.
Ça m’embêtait de penser que la femme de chambre avait sûrement
l’oreille à la porte ... Vous saisissez, Chacal ... Avec l’office, on
ne sait jamais ... Un larbin à qui on donne son compte ... des potins
à Crapart ... pas de ça!... Alors, j’ai pris mon gros vapo—celui-là,
tenez—plein de multiflora, mon parfum ... j’ai ouvert tout d’un coup
la porte, et zing!... zing!...» (Elle vaporisait réellement. Une
forte senteur ambrée remplit la pièce.) «Je lui ai aspergé la figure,
les yeux, les oreilles, à cette dinde ... Elle a crié!... J’ai dit
tranquillement—quand elle a bien eu sa douche en pluie: «—Oh! pardon,
ma pauvre fille ... Qu’est-ce que vous faisiez donc à la serrure? Je
voulais changer l’air ...» Elle en a eu les yeux malades toute la
semaine. J’ai dû faire venir un médecin. J’avais le trac qu’elle perde
la vue ... J’en suais!...»

Theuville ne prit peut-être pas à cette aventure tout l’intérêt qu’y
trouvait Mlle Miroir. Il paraissait rêveur. Et enfin, il observa:

—«Quand je pense, ma pauvre Chopette, que vous risquez une situation
comme celle que vous fait Crapart, pour vous passer le caprice de ce
petit Fontès. Un gamin vicieux, besogneux, déjà blasé ... Ah! il vous
en fera voir!»

Elle rit, de son beau rire savoureux—lèvres fortement roulées, d’une
pourpre fraîche comme un fruit, ouvert sur le pur éclat des dents:

—«Mieux vaudrait, n’est-ce pas, un monsieur raisonnable, circonspect,
un peu assagi par l’âge, dans la verte soixantaine, comme notre gentil
Chacal?...

—Vous l’avez dit,» confirma Theuville.

Et, comme elle devenait convulsive, tordant son admirable corps
souple, que dessinait la robe de soirée (un fourreau de liberty citron
entr’ouvert sur une gaine de valenciennes et agrafé aux épaules par
d’énormes perles noires), il ajouta:

—«Riez, allez, grande folle!... J’ai beau être vieux, j’ai encore le
cœur assez jeune pour vous aimer vraiment ... pour vous-même. Tandis
que ...»

Une gravité soudaine immobilisa Chopette.

Elle darda son regard le plus sombre, et répéta:

—«Tandis que?...»

Pascal haussa les épaules.

—«Tandis que?...» insista-t-elle, furieuse.

Et comme il se taisait, plissant son masque voltairien en une grimace
ironique:

—«Eh bien, c’est canaille, vous savez, d’insinuer des choses sur un
ami qui n’est pas là! Car Jacques est votre ami, c’est vous qui nous
l’avez amené ... Du propre!... Pour un type de la noblesse ... Je
croyais qu’un marquis ne se conduisait pas en casserole!»

Le splendide visage de Junon blêmissait. Les colères de la belle fille,
redoutées de Crapart, laissaient Theuville indifférent.

—«Vous m’amusez, Chopette ... Mais, ma petite, je vendrais mon propre
fils, si j’en avais un, pour quelques bontés de la diablesse que vous
êtes. Cristi!... Chopette ... si vous vous voyiez ... tenez ... là ...
en rage!...»

Un frisson,—presque macabre, car on eût entendu se heurter les os de
l’élégant squelette,—un soupir, des yeux extasiés, manifestations
d’une passion qui voulait se prendre au sérieux, rendirent la gaieté
à celle qui en était l’objet. Divertie, flattée quand même, elle tapa
légèrement sur les doigts de son amoureux avec le polissoir à ongles.
Car elle était en train de parfaire l’œuvre de sa manucure. Un travail
qui, malgré tant d’application, n’arrivait pas à donner de la finesse
aux mains—seul trait vraiment populacier de la superbe créature.

—«Ce petit Jacques ...» dit le marquis, comme ressaisi d’une
préoccupation. «Certes ... Je ne voudrais pas le lâcher ... Mais,
depuis quelque temps ... à mon cercle, où je l’ai fait recevoir ...

—Oh! ça n’est pas le Jockey-Club,» interrompit Chopette, avec un
ricanant dédain.

—«Hé! cependant ... le Féal-Français, présidé par le prince de ...

—Laissez-moi donc tranquille avec votre Féal ... Un tripot!

—Pas du tout,» protesta faiblement le vieillard ... «Mais voulez-vous
que je vous dise?... Eh bien, ça m’ennuie, cette histoire de perles.»

Mlle Miroir devint grave, et demanda, presque tout bas:

—«Jacquot avait perdu, récemment?

—Oui.

—Beaucoup?

—Trois mille.

—Pauvre chou! Et il a payé?

—Il a payé jeudi.

—Jeudi!... Mais c’est mardi, l’avant-veille, que j’avais oublié mes
perles chez lui.

—C’est ça qui me chiffonne,» avoua Theuville. «Sous le coup d’une
dette de jeu, on a vu tourner des cervelles plus solides que la sienne.

—Vous me flanquez la frousse, vieux Chacal.

—Oh! c’est ce petit qui m’inquiète ... Pas vous. Sapristi!... vous
mériteriez que Crapart découvre tout. Le tromper!... le tromper avec un
gamin!... Et aller chez cet étourneau encore!... Sacrée Chopette!...»

La jolie fille réfléchissait.

—«Ah!» s’écria-t-elle, «si j’avais pensé ... J’en aurais acheté
aujourd’hui des fausses ...»

Le marquis écarquilla les yeux.

—«C’est toute votre oraison funèbre ... pour un sautoir de trente
mille ... Faut-il que vous aimiez Jacques!... Quel type que cette
fille-là!»

Mais Chopette n’admit pas l’interprétation.

—C’est,» affirma-t-elle, «que je suis sûre de Jacquot. Seulement, au
cas où il oublie encore de les rapporter ce soir, et que Ferdinand me
dise de les mettre ... Bah! elles seront chez le bijoutier ...»

Sur ce mot, Mlle Miroir quitta sa chaise longue, pour s’installer
devant sa coiffeuse. Un immense chapeau s’y épanouissait, tout
frissonnant d’énormes plumes aux nuances dégradées d’améthyste. La
jeune femme se mit en devoir de fixer ce chapeau sur sa chevelure, à
l’aide de longues épingles aux têtes précieuses.

Brusquement, une sonnerie de timbre traversa le petit hôtel.

—«Tenez!...» cria Chopette, «ça c’est Jacquot. Chiche qu’il me
rapporte mon sautoir.»

Un pas autoritaire gravit l’étage. Sans qu’on frappât, sans l’annonce
d’un domestique, quelqu’un entra.

C’était Crapart.

—«Ah! mon Ninand!» s’exclama Chopette, avec un bond et une câlinerie
de chatte.

Une voix bourrue, assourdie d’enrouement, heurtée d’éclats soudains,
une voix de crieur de journaux, lança:

—«Voyons ... Est-on prêt? Fichons le camp ... Jamais je n’ai été si
tard.»

Puis, après un coup d’œil:

—«Comment! Jacques n’est pas là ... C’est inouï ... Enfin ... partons,
mes enfants. On ne peut pas l’attendre.

—Pas l’attendre?... Tu es fou!...» cria Chopette.

—«C’est toi qui es folle. Il est près de neuf heures.

—Tant pis!... C’est notre invité.

—Je crève de faim, tu sais, ma belle.»

Ils se disputèrent un instant. Puis Crapart invoqua le marquis:

—«Voyons, Chacal, qu’est-ce que vous en dites?»

La stupide obsession du surnom était si forte que l’inventeur du
«Glaçon» ne se retenait pas d’y obéir, même parfois en public, là où
il tenait cependant à faire sonner bien haut le titre de marquis.

Theuville, qui voyait la pâleur de Chopette, réclama quelques minutes
de grâce.

Elles s’écoulèrent dans un silence grognon. Ferdinand Crapart allait et
venait,—les mains derrière le dos, le par-dessus ouvert sur le frac,
le haut-de-forme en arrière—dans l’espace libre, au centre du grand
cabinet de toilette.

Il approchait de la cinquantaine. Mais il donnait l’impression d’un
de ces organismes robustes—bâtis, comme dit le peuple, à chaux et
à sable—sur qui l’âge a peu de prise. De taille moyenne, assez
corpulent, il avait un visage quelconque, rond, moustachu, d’aspect
commun, mais où brillait un regard brutal, enflammé de volonté,
d’intelligence, qui suffisait à lui constituer une physionomie. On
oubliait ses traits, on n’oubliait pas son regard. Et pourtant, les
yeux mêmes n’étaient pas beaux: petits, enfoncés sous des sourcils
bourrus. Mais il en jaillissait ce quelque chose par lequel certains
hommes voient loin dans les autres et sur leur propre chemin. Il avait
fait le sien, de chemin,—et vigoureusement—parti d’une échoppe,
arrivé à la colossale fortune, moins par son invention fameuse que
par le flair, l’adresse, l’audace, le sens de la spéculation et de
la réclame, puis, par-dessus tout, le don de se servir des hommes.
Le champ humain est, en somme, celui qu’ont labouré, d’abord et sans
cesse, les grands parvenus. Leurs autres secrets sont accessoires.
Se dominer et s’imposer—que ce soit pour lancer une drogue, pour
conquérir la gloire artistique ou pour fonder un trône: toute victoire
en revient là.

Cet être arrogant ne se sentait gêné qu’avec les femmes. Pareil en cela
à la plupart des rudes jouteurs qui ont gravi les échelons sociaux
à la force des poignets et des dents, au cours d’une jeunesse âpre,
farouche. D’ailleurs, l’éducation lui manquait. C’est pourquoi il ne
se plaisait qu’en la société des créatures faciles. Méfiant à l’excès,
il ne s’était jamais laissé lier, jusqu’à ce qu’il eût rencontré
Chopette. Celle-là le tenait. Apparue au moment où, dans cette
existence d’effort, la détente se produisait, où le goût et l’habitude
de la jouissance faussaient les ressorts d’énergie, où la fuite des
années amollissait le cœur, tandis que naissait sous les pas l’herbe du
regret, elle eut pour elle l’heure favorable, et elle eut en elle la
puissance de vie et de joie, d’insouciance et de beauté, de simplicité
toute primaire, qui devait attacher un tel homme.

Paris,—par les yeux, ce soir, d’une assemblée de jouisseurs,—les
regardait complaisamment, non sans moquerie, mais avec le respect
de l’argent et de la force, dans cette salle de restaurant, où ils
venaient de s’attabler avec le marquis de Theuville.

Ce dernier gardait le prestige de son grand air. Noble parasite, greffé
sur le vulgaire Crapart, comme le gui divin sur le pommier. Malin au
fond, il devait toucher de fortes commissions sur les faux tableaux
dont s’enorgueillissait la collection (?) du millionnaire. Moins malin
en ceci qu’il jetait tout au fur et à mesure sur les tables de baccara.

«Une fille épatante, cette Miroir,» murmuraient les hommes, pendant que
les femmes ricanaient:—«Auront-ils fini de changer de table?... Mon
Dieu! les fleurs n’étaient pas dignes de mademoiselle ... Enlevez! on
va lui en apporter de plus fraîches. Et cette façon d’appeler le maître
d’hôtel!... Le sans-gêne de ce Crapart ... c’est effrayant! Bon! c’est
le chasseur, à présent, qu’il leur faut.»

Le petit cycliste en livrée rouge arrivait, la frimousse effrontée,
son nez de gavroche humant l’air chaud, le parfum des victuailles
délicates, les effluves des chevelures et des épaules, comme une
atmosphère à lui.

—«Dis-moi, le gosse,» fit Crapart, qui griffonnait quelques mots sur
sa carte, «tu vas me porter ça rue Rodier, chez monsieur ... Lis-moi ce
nom-là ...

—Monsieur Jacques _Fonté_.

—Fontès, jeune cornichon,» reprit le client, faisant sonner l’s.

—«Bien, monsieur.

—Et tu sais, petit,» intervint la dame, «tu le verras lui-même, le
monsieur, s’il est là. Ne te laisse pas intimider par la pipelette.

—Pas de danger, madame!»

Il tournait au galop, sûr d’un fameux pourboire.

Chopette le rappela.

—«Eh! le lardon, écoute ...»

Puis elle continua très haut, sans souci des visages scandalisés, des
yeux réprobateurs:

—«Si tu ne le trouves pas chez lui, va voir à son cercle, au
Féal-Français ... là ... à côté ... sur le boulevard ... Dis-lui que
nous l’attendons, ici, jusqu’à la demie, et ensuite à l’Excelsior, loge
22. Allons, dégrouille ... file comme Théo.

—Comme Théo?» interrogea machinalement Pascal, pendant que le petit
chasseur décampait.

—«Mais oui ... puisque Théo ... phile,» expliqua Chopette, avec un
rire dont la fraîcheur faisait pardonner la stupidité.

—«Pas si haut, mon enfant ... pas si haut!» observa le marquis, gêné
par l’attention ironique des autres dîneurs.

Les conversations particulières, en effet, semblaient suspendues. Une
fascination irritante appelait à tout instant les yeux et la curiosité
vers le trio. Cet homme, qui possédait tant d’argent ... Cette fille,
que sa bassesse n’empêchait pas d’étaler une jeunesse, une beauté, un
luxe, enviables pour toutes les femmes qui étaient là ... Ce vieillard
élégamment pourvu d’un beau nom et d’un si naturel dédain. On suivait
leurs gestes, on écoutait leurs vagues réflexions sans en avoir l’air.

Quelqu’un, dans un coin, chuchota:

—«Il doit être embêté, Crapart. Y a du grabuge, là-bas, dans ce pâté
de maisons qu’il construit, boulevard Gouvion-Saint-Cyr. Paraît que, ce
matin, les ouvriers ont tout fichu en l’air. Ils ont à moitié assommé
l’architecte ... ou l’entrepreneur ... je ne sais pas au juste.

—Vraiment?...

—Oui, ça ne sent pas bon. Dame! il tire trop sur la corde ... Il veut
trop gagner partout.

—C’est vrai ... au fait ... Il a une drôle de figure, ce soir.»

Les têtes, animées, se rapprochèrent. On attendait une révélation pire.
Pourvu que ce fût vrai! Il y eut un peu de joie, dans ce groupe, à
l’idée d’une déconfiture possible pour Crapart.

Ceux-là, quand le petit chasseur revint, guettèrent—comme à l’affût.
Était-ce une mauvaise nouvelle? Allait-on voir pâlir l’homme trop
riche? Nul de ces gens ne lui avait jamais parlé cependant, n’avait
subi aucun tort de sa part, n’aurait jamais affaire à lui.

Le groom rapportait la lettre. Il n’avait trouvé le monsieur ni chez
lui, ni au cercle. On le croyait à la campagne.

—«Ah! par exemple ... Elle est raide!...» s’exclama Chopette. «A la
campagne!... Alors, il pouvait en revenir.

—Peut-être,» supposa Crapart, «il a été retenu par cette affaire ...
ce crime ... Car il y a un crime de Theuville, marquis.»

Mais Mlle Miroir le traita d’idiot. Quand même Jacques aurait été
convoqué à l’enquête ... Ça ne dure pas jusqu’à neuf heures du soir.
Qu’est-ce qu’il pouvait dire de cette meunière? En voilà des embarras
pour une paysanne estourbie!... Elle espérait bien que Jacquot ne
connaissait même pas cette bonne femme-là.

—Pourquoi l’appelles-tu «Jacquot?» demanda Crapart.

—«Parce que ça me plaît.

—Eh bien, moi ... ça me déplaît,» gronda-t-il, en tâchant d’étouffer
les éclats intempestifs de sa voix. «Et puis, après tout, nous nous en
passerons, de ton Jacquot! C’est à croire que tu ne peux pas t’amuser
un soir sans lui.»

Chopette sentit le pied de Theuville qui poussait le sien. «Prenez
garde!» Elle se contint, trop anxieuse, d’ailleurs, pour chercher
querelle à Ferdinand,—à son Ninand, comme elle l’appelait, en imitant
parfois—aimable espièglerie!...—le braiement de l’âne.

Ils se levèrent tous trois, maussades. Les garçons s’empressèrent.
Et l’obséquiosité de l’un d’eux, qui voulut passer à Mlle Miroir les
manches de son grand manteau de zibeline, offrit un dérivatif à la
mauvaise humeur de cette jeune personne.

—«Voyons, Ferdinand ... Ne penserez-vous jamais à m’aider?... Vous
savez bien que je ne peux souffrir d’être touchée par ces gens-là.»

Le ton, l’air de reine ... Ce fut inénarrable!... Tous les assistants
se tordirent,—sauf les impassibles garçons,—«ces gens-là»,—qui,
la main refermée sur le fort pourboire, injuriaient mentalement
l’insolente, sans qu’un muscle bougeât sur leurs faces de bois.

La soirée fut lugubre, dans la loge 22, à l’Excelsior. Chopette et le
marquis n’osaient échanger un regard, dans la crainte de s’enfoncer
mutuellement au fond de l’âme le soupçon qui les hantait. Serait-il
possible que ce gentil petit Jacques,—ce Jacquot qu’ils aimaient
tous deux, diversement, mais sincèrement: elle, par un coup de cœur
d’aventurière, lui, parce que ce gamin était sa jeunesse revenue,—fût
capable d’être parti avec le sautoir de perles?... Allons donc!...
Un garçon comme lui, bien élevé, le fils et le frère des deux hommes
les plus loyaux du monde, d’après ce qu’en savait Theuville, qui avait
connu les Fontès de tous temps.

Mon Dieu! que cette revue de l’Excelsior était bête!... Pour
la première fois, Chopette montrait de l’esprit critique—«Des
veaux,» répétait-elle. «C’est un spectacle pour des veaux.» Et elle
suggéra:—«Si qu’on se carapaterait, Ninand. On irait boulotter des
huîtres, au lieu d’en entendre sur la scène.

—Manger!» s’écria Crapart, secouant un demi-sommeil. «Mais nous
sortons de table!»

Il renonçait à mesurer la gourmandise et la capacité d’ingestion
alimentaire de sa magnifique maîtresse. Un incident l’empêcha d’y
songer. Dans le pourtour, on criait un journal du soir. Et le
combattant financier, que les événements à répercussion sur les cours,
et que les oscillations des marchés, passionnaient, comme les cartes
passionnaient le marquis, se tourna vivement pour appeler le vendeur.

La feuille dépliée, tout de suite une exclamation stupéfaite. Puis
Ferdinand abaissa le journal d’une main légèrement tremblante,
répondant: «Rien, rien ...»—les yeux dérobés et vacillants—aux
questions des deux autres.

Chopette haussa les épaules. Quelque surprise à la Bourse ... Elle
s’en moquait bien. La galette de Ninand était solide. Mais elle le vit
reprendre le journal, relire, puis lever vers elle un regard tellement
troublé, qu’elle s’étonna:

—«Tu en fais, une tête, mon pauvre gros! Est-ce que l’obélisque est en
feu?... Ou si la flotte suisse canarde nos ports?...

—Ne ris pas ... Tais-toi!...» dit Crapart sourdement. «Ça n’est rien
qui t’intéresse.»

Et il glissa le journal au marquis, l’index posé sur un alinéa.

Mlle Miroir voulut suivre l’effet sur le visage de Pascal, mais son
attention d’oiseau fut aussitôt distraite par le passage, contre leur
loge, d’une toilette qu’elle estima «renversante». Tandis qu’elle la
dénigrait à part soi en projetant mille reproches au couturier illustre
qui ne la lui avait pas proposée, le marquis lisait, brouillant les
mots, ne comprenant pas tout d’abord:

 «Juge d’instruction ... Coup de théâtre ... Témoignage imprévu ...
 Arrestation sensationnelle ...»

Enfin, quelques phrases se détachèrent nettement:

 «Le propre frère du maire de Theuville, un jeune homme d’une vingtaine
 d’années, M. Jacques F...., soi-disant parti pour Paris deux heures
 avant le crime, et qui affirmait avoir passé la nuit dans la capitale,
 a été vu le matin suivant, à la première heure, prenant le train
 local à Bréançon, la station au-dessus de celle qui dessert Theuville.
 Cette fois, il se rendait effectivement à Paris. Son départ de la
 veille, constaté à la gare d’Épiais-Rhus, était simulé. Il a dû
 quitter le convoi de nuit avant l’embranchement de Valmondois, soit à
 une station, soit plutôt en cours de route. Car ce petit train, sorte
 de tramway à voie unique, circule en plein pays habité, et ralentit à
 tous les passages à niveau.

 «M. Jacques F ... a donc passé la nuit dans le voisinage du moulin
 tragique. Pourquoi? Qu’a-t-il fait entre dix heures du soir, où il a
 sauté ostensiblement dans un wagon, à Épiais-Rhus, et sept heures du
 matin, où il est monté dans un wagon semblable et pour le même voyage,
 à Bréançon, deux stations plus haut?

 «Ses explications n’ayant pas satisfait M. Landois, juge d’instruction
 de Pontoise, ce magistrat a gardé M. Jacques F ... à la disposition
 du Parquet. Sur commission rogatoire, on perquisitionnera demain au
 domicile parisien du jeune homme—un aimable viveur, bien connu,
 assure-t-on, dans le monde où l’on s’amuse ... Un scandale est à
 prévoir. En dernière heure, on annonçait l’arrestation imminente ...»

Le journal s’agita dans la main du marquis. Les caractères d’imprimerie
dansaient devant son monocle. Le saisissement l’empêchait de penser.
Les derniers mots, pourtant, suggérèrent une image: le sautoir en
perles de Chopette. C’est cela que la police, en perquisitionnant,
trouverait, rue Rodier ... Quant à l’assassinat ... Non ... L’idée ne
pénétrait pas en lui. Un malentendu qui se dissiperait, voilà tout ...
Mais les perles ... Quelle affaire!

—«Eh bien!...» haleta Crapart.

A cette minute Chopette s’écria gaiement:

—«Tiens!... Voilà monsieur Fontès, l’architecte ... le frère à
Jacquot!»

D’un mouvement instinctif, précédant toute intention arrêtée, Crapart
et Theuville, agrippant le journal, se l’arrachant, l’enfoncèrent entre
eux, le foulèrent aux pieds, dans l’étroit espace de la loge.

Aussitôt, ils s’avisèrent que Chopette devait se tromper. Que ferait
la gravité, la sauvagerie de Clément Fontès dans le folâtre endroit,
dont le clinquant, l’odeur, la musique burlesque, le tournoiement
périphérique, inondaient de nouveau leurs sens, où, pour quelques
minutes—si longues!...—un silence de cataclysme avait suspendu tout.

Mais ils durent se rendre à l’évidence. La haute taille de l’architecte
s’inclinait par-dessus la cloison de la loge. Un bref salut. Clément se
pencha presque à l’oreille de Crapart:

—«Il me faut un entretien avec vous tout de suite, monsieur.

—Tout de suite?...

—Je suis venu pour cela. On m’a dit que vous étiez ici ...

—Votre frère ne vous accompagne pas, monsieur Clément?...» interpella
Chopette, familière.

A cette question, les deux compagnons de la jeune femme eurent un même
mouvement, comme pour arrêter quelque chose d’imprévu, qui serait
pénible. Mais Fontès ne parut pas troublé. Il leva sur celle qui venait
de parler un large regard, un peu étonné, tranquille.

—«Mon frère?... Non, madame.

—Jacquot devait passer la soirée avec nous.»

L’architecte eut un geste ... «Pas son affaire. Rien savoir.»

Mais la jolie fille insista:

—«Vous lui direz de ma part ... hein? C’est un lâcheur. On ne plaque
pas ses amis comme ça.

—Je ne sais quand je le verrai, madame. Nous ne vivons guère ensemble
...»

«Ce n’est donc pas cela, l’embêtement qui l’amène,» pensa Crapart.
«Évidemment, il n’a pas lu ... Alors, tant pis! le grabuge est pour
moi.»

—«Dites donc, Fontès, il s’agit du boulevard Gouvion?

—Oui, monsieur Crapart.

—Il y a eu des incidents?

—Graves.»

L’inventeur du «Glaçon» se leva. Sa figure avait changé. Le masque de
combat s’y fixait à l’instant.

—«Venez, mes enfants ... Allons!...

—Où va-t-on? Moi, je tiens à mes huîtres,» déclara Mlle Miroir.

—«Tu en boufferas. Mais dépêche-toi. Ouste!»

Elle obéit, lui voyant sa face de brutalité.

Un instant après, ils étaient tous les quatre dans la grande auto de
luxe, capitonnée de velours gris, avec sa lampe intérieure, sa cantine
aux objets d’or, son porte-bouquet, où trempaient quatre ou cinq roses
admirables, ses pneus de haute marque, ignorant la secousse, et sa
souple vitesse, dirigée sans à-coup par un conducteur de premier ordre.

Le valet de pied leur ouvrit la portière devant un des cabarets de nuit
les plus élégants du quartier de la Madeleine.

Crapart, comme chez lui, s’engagea sur l’étroit escalier, feutré d’une
moquette épaisse, et se fit ouvrir un salon particulier.

Les ordres donnés au maître d’hôtel et au sommelier, le souper servi,
les garçons enfin dehors, ce fut une singulière réunion.

Électricité rose à travers la soie des mignons abat-jour, nappe jonchée
de fleurs, jeu des glaces qui se répondent, qui répètent à l’infini
la belle tête brune, les épaules fraîches de Chopette, ses vingt ans,
la magnifique animalité de sa chair, de sa gourmandise devant les
grasses colchester, que le citron rétrécit en un spasme cruel, devant
le champagne au nom fameux dans son bac d’argent,—elles répètent,
ces glaces, l’usure élégante du marquis, son avidité à retenir la
voluptueuse vie qui s’en va, pour ne plus revenir ... jamais; la rude
carrure, la tête ronde, bourrée d’action, de volonté, sans pensée
gênante, de Ferdinand Crapart; et ce visage nerveux, ces yeux tout en
profondeur, ce corps grand, bien proportionné, ce bel équilibre humain,
ce noble jeu de forces morales et physiques, alimentées à des sources
jaillissantes d’idéal et de nature, que représente un Clément Fontès.

Lui, le dernier, il jure avec le cadre. Il n’est pas celui qui goûte,
fût-ce en la méprisant, la délectation morose de ce réduit, où la joie
macère dans une si merveilleuse tristesse, où glisse, invisible, parmi
tous les relents et les parfums des vices étourdissants, un étrange
archet frôleur qui ramène à fleur de nerfs le frisson le plus aigu,
venu d’on ne sait quel lointain de jeunesse et de souvenir.

A Clément Fontès, la brutalité ni la mélancolie du cabinet particulier,
où soupe le plus délicatement une admirable courtisane, ne disaient
rien, surtout à ce moment.

Il ne voyait là qu’un endroit suffisamment fermé, suffisamment secret,
où il pourrait soumettre certaines réflexions à un certain homme,
devant deux êtres de mentalité irréceptive,—une fille, un vieux
joueur—qui l’écouteraient peut-être, mais ne l’entendraient pas.

—«Eh bien, voilà ...» dit-il, tandis que Crapart, accoudé à la table,
négligeant les victuailles coûteuses, le regardait de ses gros yeux
intelligents. «Ce matin, je suis arrivé de très bonne heure boulevard
Gouvion. J’avais des inquiétudes ... Je voulais me rendre compte ...
Les ouvriers ne m’attendaient pas. J’ai failli être victime d’un
accident préparé pour Baraudier, votre entrepreneur.

—Un accident!... préparé?...

—Oui ... je vais vous dire ... Vous comprenez, monsieur Crapart, s’il
ne s’agissait que de ma peau,—et même de celle de Baraudier,» ajouta
Fontès, sans sourire,—«je ne vous aurais pas dérangé dès ce soir ...
Je n’aurais pas fait quitter le spectacle à Madame ...»

Il dirigea un regard, dont le grand sérieux était peut-être de la
meilleure ironie, sur Mlle Miroir, qui, vers sa belle bouche, levait
le menu trident d’argent, aux pointes duquel se suspendait une huître,
petite comme sa mignonne oreille, mais aussi épaisse qu’une olive.
Les dents à l’éclat pur, les dents de vingt ans, firent craquer la
chair élastique du mollusque, tandis que la voix juteuse de Chopette
annonçait:

—«Ne vous frappez pas pour moi, m’sieu Clément. Je me rasais. Je suis
mieux ici.

—Allez donc, Fontès ... Allez donc!» suggéra l’impatience de Crapart.

L’architecte reprit:

—«Vous ignoriez cette façon d’exécuter un supérieur devenu odieux?...
Ça se pratique parfois dans le bâtiment ... Un lourd outil dégringole
de haut, sans que jamais on découvre quelle main l’a maladroitement
laissé échapper ... Une planche, formant bascule sur le vide, d’aplomb
d’un côté, touche à peine de l’autre, et cède sous le pied ...

—Non!...» s’exclama Crapart.

—«Vraiment, cher monsieur ... vous ne saviez pas?...

—Aucune idée!... C’est fréquent?...

—Ça arrive.»

Clément vit une pâleur couvrir la face de l’homme enrichi. Celui-ci
pensait: «Alors ... moi ... qui vais souvent sur le chantier ...»
Ferdinand Crapart, sorti du peuple, se sentait loin de l’ouvrier,
de toute la distance de sa propre vanité ajoutée à l’envie d’en
bas. Distance agréable à mesurer du haut de ses millions ... Mais,
brusquement, à cette minute, fumante de haine.

—«Diable!... ce Baraudier ... un butor ... On me croit peut-être
derrière lui ... Moi, je suis juste ...

—Oui, monsieur, on vous croit derrière lui. Ne l’êtes-vous pas? Ne
gardez-vous pas cet entrepreneur à cause des bas prix qu’il obtient?...
Vous ne vous inquiétez pas de quelle manière?...

—Parbleu! suis-je architecte?... Cela vous regarde.

—Aussi je viens vous rendre compte.

—Ce soir ... comme cela ... en cabinet particulier?...» ricana
l’inventeur du «Glaçon».

—«Vous pouviez avoir la fantaisie d’aller demain matin voir les
travaux ...

—Enfin, que s’est-il passé?»

Clément raconta, de sa manière nette et simple:

—«Je soupçonnais le sabotage. De fait, je l’avais constaté,—mais
seulement le sabotage de temps, rien encore de criminel. C’étaient
surtout les limousinants, les garçons, qui, pour contraindre les
compagnons à donner moins de travail, leur portaient les matériaux avec
une lenteur, une parcimonie savantes ... Le mortier n’était pas fait
... la meulière qu’on montait était terreuse, ne convenait pas ... Il
fallait la redescendre ... Et comme nous sommes très haut ...

—A coups de trique ...» murmura le marquis de Theuville ... «Mes aïeux
menaient ça à coups de trique ...

—Il leur en a coûté la tête,» observa Fontès. «Sans compter leurs
biens ...

—Ah! leurs biens,» fit le vieillard, «pour ce qu’ils m’en ont laissé
...»

Chopette lui rit au nez, en humant l’eau de mer d’une coquille.

—«Pauvr’ Chacal! V’là ce que c’est. Moi, je suis pour le peuple.
Est-ce qu’un maçon, même qui sabote, fait pas plus de besogne que vous,
vieux noctambule, vieux papillon de nuit, qui battez la flemme le jour
... et cartonnez du soir au matin?...»

Une méchanceté luisait dans les yeux en velours noir, sifflait sur la
pourpre vive des lèvres. Chopette écoutait, en ayant l’air absorbée par
sa gourmandise. Une solidarité de caste la dressait contre ce qu’elle
estimait, à part soi, «ce poseur d’architecte, ce gros sac à thunes de
Ninand, et cette vieille chiffe de Chacal». Bravo pour les zigues du
chantier, là-bas, s’ils faisaient des sales blagues aux _borgeois_.
Sournoise en sa rigolade intérieure, elle ne perdait pas une syllabe.
Fontès, pourtant, baissait la voix, tête contre tête avec Crapart, en
reprenant son récit:

—«Je me méfiais pour le mur de la façade, en haut, celui qui
soutient la corniche. Et d’autant qu’à plusieurs reprises, je sentis
qu’on voulait m’empêcher de monter. Ils ne m’attendaient pas si
matin. C’était Baraudier qui, dans l’ordre des choses, devait faire
l’ascension. N’importe, je m’engageai dans l’échafaudage, grimpai les
échelles ... Un maître-compagnon me suivait, avec son souffleur. Je les
entendis chuchoter ... Mais tout à l’idée du mur, je ne sais ... pour
une fois ... ma prudence immédiate se trouvait en défaut. Enfin, comme
j’arrivais au cinquième étage, et que j’allais mettre le pied sur la
planche, entre le dernier boulin et la maçonnerie, je sentis comme un
courant magnétique ... je ne sais quoi ... Je me tournai ... Les deux
ouvriers étaient en lutte muette. L’un étreignait le bras de l’autre,
qui faisait le geste de me toucher. Ils s’immobilisèrent, hagards ...
Leurs yeux allèrent à la planche. Enfin, ce qui se passa exactement, je
n’en sais rien. Mais ça y était.

—Quoi?» demanda Crapart, blême.

—«Eh bien, la planche posait sur le boulin, vous savez ... le
boulin ... la traverse entre les échasses ... Mais, du côté de la
construction, elle ne tenait que par une saillie de mortier grosse
comme une noix ... rien.»

Crapart jura.

—«Qu’est-ce que vous avez fait?

—J’ai prié le maître-compagnon de passer devant.

—Alors?...

—Alors, il a d’abord assujetti la planche. Puis il a traversé. Je l’ai
suivi.

—Qu’a-t-il dit?

—Pas un mot.

—Mais ils allaient vous retenir?... au moment où vous vous êtes
retourné?

—Peut-être ...

—Leur mouvement?...

—Sans doute ... Enfin ... il ne s’agit pas de moi ... Je crois que
j’aurais écopé pour un autre. Ça n’est pas tout. Savez-vous ce que j’ai
constaté ensuite?

—Quoi encore?

—Le sabotage ... le vrai, cette fois ... le sabotage meurtrier. Le mur
creux ... On n’avait fait que le parement ... La corniche aurait porté
sur le vide ...

—Et se serait écroulée?...

—Tôt ou tard.

—Ah! les brigands!... cria l’inventeur du «Glaçon», en frappant sur
la table. Les bandits!... Il faut les dénoncer ... les envoyer au
bagne!...»

De vert qu’il était tout à l’heure, Crapart devenait cramoisi.
Ses yeux, naturellement saillants, semblaient sortir des orbites.
Le genre d’énergie dont il était doué ne pouvant le servir dans
des circonstances imprévues, dont les données lui échappaient, il
éprouvait, lui qui avait tant renversé d’obstacles, l’exaspération
d’une soudaine impuissance.

—«Ce sont des gredins!» clamait-il. «Qu’est-ce qu’on leur a fait
pour qu’ils nous massacrent? On les paie. On paie leurs journées ...
Baraudier est dur ... Mais avec ces sales bougres ... Si on ne les
tenait pas!...»

Fontès le regardait, profondément. Chopette, les coudes sur la
nappe, s’intéressait, narquoise, une ombre de mystère—joie secrète
peut-être—sous ses longs cils. Le marquis endossait son par-dessus,
avec une mimique vers Mlle Miroir, qu’il en avait assez, qu’il filait.
Il allait à son cercle, gagner un louis ou deux, qu’il décrochait
sûrement quand il ne s’emballait pas. Il voulait aussi savoir ce qu’on
disait de Jacques, et si vraiment le malheureux garçon était compromis.

Cependant, Crapart prenait son architecte à partie:

—«Qu’avez-vous fait, Fontès? Et qu’allez-vous faire? Car enfin, c’est
à vous ...

—Non, monsieur, non ... Il y a votre entrepreneur. Je vous avais
prévenu.

—Mais, ce matin, en son absence, quelle a été votre attitude immédiate?

—J’ai cherché le commis de chantier. Il n’était pas là. Il avait eu
peur. Alors, j’ai réuni les ouvriers, les mauvaises têtes. Je leur ai
parlé ...

—Sévèrement?...»

Clément haussa les épaules.

—«Qu’ont-ils dit?» interrogea Crapart.

—«Rien. Que voulez-vous qu’ils disent?... qu’ils _me_ disent ...
C’est comme si un officier interrogeait une patrouille aux confins d’un
immense territoire ennemi ... Et encore, sans parler la même langue.

—Vous prétendez qu’ils ne s’en prennent pas à vous, personnellement?

—Non ... Ils me l’ont donné à entendre. Deux ou trois même ont montré
une certaine émotion.»

Crapart affecta un air déconcerté, abasourdi.

—«Je ne comprends pas, monsieur Fontès. Je ne comprends pas!...

—Qu’est-ce que vous ne comprenez pas, monsieur Crapart?

—Votre calme ... vos énigmes ... Pour qui êtes-vous? Pour moi?...
qui vous associe à une grosse affaire ... qui vous emploie ... qui ai
confiance en vous, en votre talent, qui vous ferai gagner la forte
somme?... Ou pour ces gaillards-là, qui ont failli vous tuer?

—Je ne suis pour personne. J’accomplis ma tâche, de mon mieux.
Seulement, je raisonne, je vois.

—Que voyez-vous?

—Deux choses en présence. L’erreur humanitaire d’une société
bourgeoise, qui, distribuant des outres gonflées de mots vides,
essaie d’imposer cette illusion que son bon vouloir—apparent ou
sincère—va renverser les dures lois éternelles du monde: l’effort, la
concurrence, la lutte, l’inégalité, tout ce qui détermine l’incessante
évolution. Et, d’autre part, la brutalité d’une classe populaire,
qui, elle, ne méconnaît ni la force, ni la haine, comme éléments de
conquête, et qui commence à s’en servir ouvertement.

—La haine!...» cria Crapart. «C’est du propre!... Nous haïr, nous,
les bourgeois ... Méditer notre ruine, la destruction de notre
société parlementaire, qui est, avant tout, démocratique ... Car le
parlementarisme, depuis qu’il existe, n’a cherché qu’à éduquer le
peuple, à améliorer son sort.

—Voilà son vice,» dit Fontès. «On n’éduque pas les autres. On ne
dispense pas aux autres leur sort. L’ouvrier se formait suivant les
nécessités de sa vie. Il faisait son propre apprentissage, dans son
milieu, par ses moyens. Depuis que nous remplaçons l’apprentissage
par des écoles professionnelles, suivant des méthodes bourgeoises,
l’habileté industrielle de la France baisse. Ces écoles, qui coûtent
au budget des sommes folles, donnent les plus piteux résultats. C’est
comme le bonheur. Depuis que l’État bourgeois a l’entreprise du bonheur
du peuple, le peuple ne connaît plus l’insouciance ni la joie. Aussi,
vous voyez ... il reprend en sous-œuvre l’organisation de son bonheur,
à lui. Il entend le créer comme tout bonheur se crée: par la conquête.
Il revient aux lois éternelles et terribles qui sont les conditions
mêmes de la vie, et que l’humanité ne rejettera jamais. Il est dans
le vrai, et nous sommes dans le faux. Nos sophismes n’ont plus de
prise sur lui. Nous n’y croyons plus nous-mêmes. Alors nous tremblons
... Et lui commence à rire, car il sent notre peur. Nous lui crions
hypocritement: «La paix ... la paix ... l’amour ... la fraternité.»
Et il répond, avec la grandeur de la vérité sauvage: «Allons donc!...
La haine!... la guerre!... la lutte!... Avec cela, vous avez fait la
société d’hier. Avec cela, nous ferons la société de demain!...

—Elle sera jolie, la société de demain!» observa Crapart.

—«Pourquoi vous, les bourgeois, ne défendez-vous pas la société
bourgeoise, si vous la croyez bonne, ou seulement si elle vous convient?

—La défendre?... Comment?... A coups de fusil?

—Vous l’avez bien fondée à coups de guillotine. Vous avez décapité
l’aristocratie, devenue inutile. Vous vous êtes glorieusement rués avec
tous vos moyens de progrès: la science, le crédit, le génie, l’art.
Vous avez fait à la France un dix-neuvième siècle éblouissant. Vous
avez le droit de défendre votre œuvre,—qui est aujourd’hui toute la
patrie. Mais voilà ... Vous ne croyez pas à votre droit ... Vous l’avez
trop aliéné, renié ... Vous vous êtes embarqués dans des mensonges ...
Vous en mourez ... Vous n’osez plus dire que la force est nécessaire,
qu’elle est saine, et qu’elle est belle ... D’autant plus belle qu’on
ne l’emploie jamais sans risques. Et puis, vous êtes affaiblis, énervés
... Vous avez peur.

—De quoi?

—De tout.

—Elle est bonne!...» s’écria Crapart. «Je suis là ... moi ... je vous
écoute. Mais, mon pauvre ami, je ne suis pas un bourgeois, moi ... Je
suis un enfant du peuple ... Mon père était cordonnier ... Pas même
... savetier ... oui ... dans une échoppe. Et vous, Fontès, vous, un
architecte, vous êtes un bourgeois ... plus que moi.

—Mais il n’y a pas de mal à être un bourgeois, monsieur Crapart.
Seulement, si on veut le rester, il faut être un bourgeois fort,
matériellement et moralement fort, qui ose proclamer son droit à la
force, conquis par la lente ascension de ses ancêtres, ou la rapide
ascension de sa propre énergie aux bénéfices sociaux réservés à
l’élite. Il ne faut pas s’offrir des soupers de cent francs dans des
cabinets particuliers, en disant: «Le peuple est sacré, le peuple est
souverain. Nous ne vivons que pour le peuple.» Autrement le peuple
fait ce qu’il a fait ce matin sur votre chantier ... En attendant
qu’il fasse autre chose. Le peuple est comme tous les autres despotes,
monsieur Crapart. Il sait très bien pourquoi on le flatte. Un jour il
se lasse d’entretenir ses courtisans.

—Le peuple ...» murmura Crapart. Voulez-vous que je vous dise?...»

Le fils de l’ancien savetier s’interrompit. D’un regard circonspect, il
explora la pièce, pourtant exiguë, et où ils étaient seuls. Chopette,
malgré ses velléités combatives, n’avait pu suivre la causerie jusqu’au
bout. Elle sommeillait, sa belle jeune tête renversée contre la peluche
vieil or du divan.

—«... Le peuple,» reprit celui qui, à l’instant, revendiquait une
humble origine, «il nous fera le quatre-vingt-neuf de l’alcoolisme
et de la tuberculose. Le Tiers Etat se développait depuis mille ans
quand il a établi son régime. Il apportait ce que vous avez dit tout à
l’heure ... Vous avez même bien dit ça ... Comment donc?... Le génie,
la science, le progrès, les inventions, les machines ... Qu’est-ce que
nous apporteront les gaillards de la C. G. T. et de la grève générale?
Quel sera leur droit de rénover l’ordre social?

—Le droit à la force,» dit Clément Fontès.

Il se leva là-dessus, d’une détente soudaine. Que dire après cela?
Comment expliquer?... Cette beauté de la force ... il ne la voyait
pas seulement comme sa brève réponse l’évoquait pour un Ferdinand
Crapart: dans l’oppression, les coups, le sang. Certes, quand toute
autre force manque, celle de la lutte hardie est encore la plus saine,
la moins mensongère, la plus conforme aux exigences mystérieuses de
la sélection. Mais le droit à cette force-là, le droit à la force du
glaive, si la bourgeoisie n’osait y recourir, c’est que toutes les
autres formes superbes de l’énergie défaillaient en elle. Force sur
soi-même,—se passer du luxe, par quoi la caste jouisseuse devient
l’esclave et l’ennemie de la caste laborieuse. Force de ne pas mentir,
de ne pas leurrer le prolétaire pour lui extorquer un bulletin de vote,
unique brebis du pauvre, convoitée, sollicitée, enlevée par celui qui
veut être riche. Force du travail, force de la discipline, force de
la hiérarchie, force des symboles,—contraintes et jougs, tout ce qui
arrache rudement à l’être humain le maximum de son effort.

«Le jeu de ces forces-là se rétablit toujours.» Telle était la pensée
de Fontès. Essentielle condition de la vie sociale,—de toute vie: les
énergies en mouvement. Le droit sacré d’être fort, d’agir en fort.
Quand la décadence d’une société la rend lâche, timorée, l’incite aux
complaisances peureuses, par lesquelles elle croit sauvegarder son
bien-être, sa paix, c’est par une éruption de force brutale, violente,
que l’édifice pourri croule, que l’air s’assainit, que les sèves
neuves circulent ... Le règne inéluctable et magnifique de l’énergie
recommence.

—«Ah! vous en avez jaboté,» bâilla Mlle Miroir. «Et on dit que les
femmes sont bavardes! Non!... mais croyez-vous que toutes vos parlottes
changeront le monde de l’épaisseur d’une queue de puce?

—Mademoiselle Chopette,» fit Clément, «vous venez de prononcer la
parole la plus profonde ...

—C’était bien la peine d’en dire tant d’autres!» cria-t-elle avec son
rire de nacre et de pourpre. «Quel coup de rasoir!... Toi qui parles de
tes ouvriers, Ninand ... Voilà ce que j’appelle une soirée sabotée!»



VII


—«Mademoiselle Xavière, pourrais-je vous parler en particulier?»
demanda Clément Fontès.

Il arrivait au Manoir, où le vieux jardinier, qui lui avait ouvert
la grille, jugeait inutile de l’introduire et de l’annoncer. Alors,
entrant au hasard dans le grand vestibule, frappant à une porte, puis à
une autre, dirigé enfin par un son de voix, il venait de pénétrer, avec
force excuses, dans une des pièces.

—«Ah! vous me trouvez très occupée,» déclara Mlle Ausserand.

Elle plaisantait, non sans une nuance de gravité, d’orgueil.

Un petit garçon était là, un enfant d’une dizaine d’années. Assis
sur une chaise basse, et se servant d’une chaise plus haute en guise
de table, il feuilletait un livre d’images. Des béquilles pendaient
au dossier. Fontès, du premier coup d’œil, ne vit qu’une jambe entre
les barreaux des sièges. Et aussitôt il s’avisa de ce qui absorbait
l’attention de Xavière.

—«Oh!...» s’exclama-t-il involontairement, comme dans la surprise
d’un spectacle pénible.

De fait, c’était un peu douloureux, quoique si simple, de voir la jeune
fille manier, avec ses gestes de grâce, de ses mains jolies comme deux
fleurs, l’objet lugubre qu’est une jambe de bois,—une pauvre petite
jambe de bois d’enfant, aux courroies fatiguées, au pilon usé.

—«Voyez,» dit-elle, «monsieur Clément. Je vais peut-être me rendre un
peu utile. Et c’est vous qui aurez fait ce miracle.»

Il tressaillit au pur regard, dont le rayon bleu, brusquement, lui
surprit le cœur. Quelle fraîcheur de jeunesse, d’expression! Ce visage,
tourné vers lui, offrait une beauté si délicate qu’elle eût déconcerté
un peintre, par cette absence d’humanité qui, en art, fait condamner
le parfait à l’égal du monstrueux. «Elle est trop jolie ... On ne
peut faire que du Bouguereau avec ... C’est dégoûtant!» avait dit de
la petite Xavière encore vêtue de court, un rapin génial, camarade en
noctambulisme du marquis de Theuville, qui lui demandait une étude de
la fillette.

Quand c’est la Nature qui se permet cette exagération délicieuse, on ne
peut l’accuser d’irréalisme, et il n’y a plus que la jalousie féminine
pour taxer de fadeur le chef-d’œuvre.

Avec cette ingénuité de physionomie, que Fontès observait presque trop
âprement pour suivre les paroles, Xavière expliquait, montrant le
gamin estropié:

—«Le petit frère de Burotte ... Vous savez bien, le terrassier?—un de
vos miliciens ...

—Miliciens?...» répéta l’architecte, machinalement.

—«Oui, ils s’appellent déjà comme cela, les jeunes gens qui
s’organisent pour la garde du pays. Ça les amuse!... Ils sont
gentils!... Ils jurent bien que jamais un apache ne mettra plus
les pieds dans la commune. Maman est tranquille ... Elle ne veut
plus partir, à présent. Quelle bonne idée vous avez eue, monsieur
Clément!...»

La jeune fille s’arrêta. Un enthousiasme lui montait du cœur. Elle
cherchait mieux à dire. Mais elle le vit si froid, comme impatient ...
Alors, bien vite:

—«Burotte, pour monter sa garde au Manoir, avait apporté avec lui son
petit frère ... Croyez-vous?... grimper la côte avec ce bonhomme sur
l’épaule! J’ai retenu aujourd’hui le pauvre mignon. Sa jambe de bois le
blesse. A l’hospice, ils disent qu’elle est trop courte,—l’enfant a
grandi,—qu’il en faut une autre. En attendant, j’essaie ... avec des
rembourrages ...

—Sa mère ne s’occupe donc pas?...

—Il n’en a plus. C’est son grand frère qui fait la maman.

—Ah!» dit Fontès, dont la propre angoisse s’attendrit soudain sur
cette enfantine misère. «Et comment s’est-il arrangé ainsi, le pauvre
gosse?

—Une voiture ... figurez-vous ... Et il n’en passe pas quatre par an
dans le pays!

—Elle l’a renversé? écrasé?... à quel âge?

—Six ans.

—Il a une pension, j’espère ... du propriétaire, ou de la Compagnie?

—Rien.

—Les parents ont touché une indemnité?

—Pas un centime. La Compagnie d’assurances à laquelle le loueur
était abonné, a fait témoigner que c’était la faute de l’enfant.

—La faute d’un enfant de six ans!

—Il avait grimpé derrière.

—Alors ... Comment?...

—Ses camarades lui ont crié: «Voilà ton père!...» Il a eu peur ...
En sa précipitation de descendre, il a mis sa jambe dans la roue,
qui a continué de tourner ... Un massacre ... Il a été quatre mois à
l’hôpital ... Et voilà comme il en est sorti. D’ailleurs, ce fut tout
de même la faute du cocher, à qui on hurlait d’arrêter, et qui n’en a
rien fait, malgré les cris de ses voyageurs. Quelqu’un s’est jeté à la
tête du cheval.

—Et ... dans ces conditions ... les Burotte n’ont rien obtenu de la
Compagnie?

—Rien. Ces pauvres gens ... ils n’osaient pas ... ils ne savaient pas.
Vous n’étiez pas le maire encore ... monsieur Clément.

—La faute d’un enfant de six ans ... ainsi châtiée!» méditait Fontès,
hochant la tête. «Toute une existence perdue!... Et on parle d’égalité,
de droit au bonheur ...»

Il se raidit, comme pour secouer des pensées trop lourdes. Ses yeux,
où cette vision de tristesse semblait fondre dans une autre tristesse
sans bornes, se détournèrent du petit estropié. Celui-ci, sagement,
regardait les images du volume, sans paraître entendre les propos
échangés à mi-voix.

—«Pouvez-vous, mademoiselle Xavière, quitter un instant votre protégé?
Il faut que je vous parle, à vous seule, et pas même en présence de
votre mère.

—Pourquoi?... pas en présence de ma mère?» s’exclama-t-elle,
frémissant comme un oiseau effarouché.

—«Vous le saurez ... Consentez-y ... Il le faut.»

Elle s’étonna de sa dureté soudaine ... comme si la naïve perplexité
qu’elle montrait eût réveillé en lui une colère. De tout autre, la
jeune fille n’eût pas toléré de si bizarres façons ... ce mystère. Mais
Clément Fontès ... Nul mal, nul danger ne pouvait venir de lui ...
N’était-il pas, au contraire, celui vers qui l’on souhaiterait de se
réfugier? Comment ne pas lui obéir? Il portait dans son regard, dans sa
voix, dans toute sa personne, une autorité douce et un peu redoutable,
qui courbait l’âme délicieusement. Jamais, depuis qu’elle était au
monde, Xavière n’avait entendu un mot qui n’eût fortifié sa confiance
en cet être de solitude, d’exception, de loyauté. Il lui apparaissait
un peu lointain, tellement supérieur à la petite fille ignorante
qu’elle était. Elle le regardait avec ces yeux de ferveur, de crainte,
d’extase, que la femme adolescente aime à lever vers un maître, mais
vers un maître dont elle pressent la tendresse possible, immense,
cachée,—l’homme fort qui la dominera, l’éblouira, la fera trembler
peut-être, mais dont toute la force pourra fondre un jour, près d’elle
et contre son cœur, en larmes de ravissement.

Cet attrait vers l’homme ayant dépassé la première jeunesse et
qui possède un caractère, qui exerce autour de lui un rayonnement
d’intelligence, de volonté, est la plus forte séduction de l’amour
dans le cœur d’une vierge sage,—non pas d’une «oie blanche» ni d’une
«demi-vierge»,—mais de ces filles pures et profondes, comme elles
sont souvent autour de la vingtième année,—assez chimériques, assez
hautes, pour n’avoir pas encore vu la vie, assez ardentes et pleines
d’espérance pour préférer la fierté de leur rêve secret, la longue
attente de l’idéal, à la saisie hâtive des médiocres réalités.

Les natures féminines les plus complètes sont celles qui, dans l’amour,
souhaitent l’abdication. Et c’est l’erreur masculine de croire que
la femme supérieure perd les dons essentiels de son sexe: le goût
de se soumettre à l’élu et le besoin de l’admirer. La psychologie
générale démontre que le sens de l’admiration est en raison directe
de l’intelligence et de la culture. Une créature stupide osera seule
tenir en laisse un grand homme. La sotte compagne d’un génie lui
fera peut-être une existence douce, mais en y mettant un secret
dédain,—surtout si la renommée ne la contraint pas à quelque
considération.

Xavière Ausserand, sans le savoir, avait en elle-même la flamme sacrée,
la prédestination des vraies amoureuses. Mais la vivacité de son
esprit, la chaleur de son cœur, l’élan de ses rêves, les impulsions de
son jeune sang, tout ce qui la portait vers la révélation grandiose,
contenu par une éducation chaste, solitaire, l’emplissait seulement
d’un immense espoir indécis. Espoir qui se changeait en une joie
souveraine, inexpliquée, lorsque survenait Clément Fontès.

Ce matin, l’ivresse confuse l’avait éblouie à l’arrivée de
l’architecte, dans cette salle d’en bas où elle arrangeait la jambe du
petit Léon Burotte. Et c’était encore une douceur du hasard d’être
surprise en cette occupation qui, indirectement, la faisait participer
à l’activité bienfaisante du maire de Theuville. Mais, quand il lui
proposa de l’entretenir à l’écart, et même en cachette de sa mère,
un émoi la bouleversa,—frayeur ou plaisir?...—un émoi dont elle
tremblait de la tête aux pieds, et qui pourtant prêtait soudain à
l’existence une saveur jamais éprouvée.

—«Voulez-vous que nous marchions un peu dehors?» dit-elle, jetant sur
ses épaules un collet d’une laine blanche et mousseuse.

Elle ne mit rien sur sa tête, que protégeait suffisamment une épaisse
chevelure d’un blond chaud, un blond de rouille, dont les flots lourds,
séparés en deux masses tordues au-dessus des oreilles, se rassemblaient
en un nœud lâche à la hauteur de la nuque.

Ils sortirent, contournèrent une grande pelouse où scintillait une
première gelée blanche. Puis Xavière pénétra dans une ancienne
charmille à la française, qu’on négligeait de tailler depuis longtemps,
mais qui gardait ses lignes nobles, et la grâce d’un banc de pierre
arrondi au fond d’une niche. Déjà les feuillages de cette architecture
surannée prenaient leur teinte d’arrière-saison,—cette teinte d’or
rougeâtre qui ressemblait aux cheveux de Xavière, et qui persiste
pendant tout l’hiver sur les charmilles.

—«Pourquoi ne me parlez-vous pas, monsieur Clément?» demanda la jeune
fille, que le sombre silence de son compagnon étonnait.

—«Ce que j’ai à vous dire est si atroce!...»

Le ton, plus que les mots, épouvanta cette enfant, si lointaine du
monde et de la vie. L’espèce d’enchantement qui, tout à l’heure,
faisait son pas léger comme un vol, se dissipa. Elle devint aussi
blanche que le lainage près de sa joue.

—«Oui,» reprit Fontès, répondant à l’anxieuse interrogation des yeux
limpides, «je dois vous poser une question cruelle, une question
terrible,—moins cruelle et moins terrible pourtant que l’incertitude
de ma conscience.

—Posez-la moi, cette question,» dit résolument Xavière.

La respiration, la couleur lui revenaient. S’il n’y avait qu’à dire la
vérité!... Et déjà, la vérité même resplendissait dans le bleu élargi
de ses prunelles. Elle attendait avec une fermeté tranquille, dont
sembla s’aggraver le tourment de Fontès.

—«Que croire?... Que souhaiter?... Ah! je n’ai pas mérité ...»
murmura-t-il.

Une indicible douleur était dans sa voix, sur son visage. Le cœur de
Xavière se contracta.

—«Vous souffrez ... monsieur Fontès?... vous souffrez?...»
demanda-t-elle en effleurant sa manche d’une main tremblante.

Tous deux se tenaient debout dans l’allée, sans songer à marcher plus
loin ni à s’asseoir sur le banc. L’air immobile avait une fraîche
douceur. Aucun souffle ne détachait les feuilles mortes. Par les
éclaircies, on apercevait, aux croupes des collines, les lointains
forestiers, qui s’estompaient dans une brume blanche. Le vaporeux
automne, avec son silence, avec ses parfums oppressants, remplissait
l’espace. Un bruit sec, répété, se fit entendre. C’était le bec d’un
pivert, qui fouillait une écorce, pour y découvrir sa proie, l’atome de
vie dont il allait faire un peu de mort.

—«Vous souffrez?» répéta Xavière. «C’est à cause de Jacques?...

—A moins que ce ne soit à cause de vous.»

Il appuya dans ses yeux un regard de force, de colère et de chagrin.
Elle reçut ce regard comme une offrande magique et fatale. Pour rien
au monde elle n’eût souhaité quelque chose de moins poignant, de lui à
elle, en ce matin d’automne, où toute la Nature penchait vers elle une
face inconnue. Cependant elle n’était qu’une très jeune fille, et son
cœur sautait d’appréhension.

—«Xavière,» prononça Clément, «vous savez bien que mon frère est
arrêté?»

Elle inclina la tête, légèrement, vaguement—comme par répugnance
devant un sujet interdit.

—«Et vous savez sous quel prétexte?... Vous savez le seul doute qui
maintient l’horrible inculpation?

—Non ...» formulèrent deux lèvres tremblantes.

—«Comment?... Cela ne vous touche pas?... Vous ne vous informez
pas?... Vous le croyez donc criminel?...»

Elle protesta, avec un élan de tout son être. Mais, elle comprenait
mal ... Jacques avait donc été convoqué autrement que comme témoin?...
Elle ne pouvait pas croire ... Ses yeux se remplirent de larmes, tandis
qu’elle ajoutait:

—«Ma mère ne veut pas recevoir de journaux. Elle me défend de lire
ceux qui me tomberaient sous les yeux. Et ce que les gens racontent ...
nous ne l’écoutons pas.

—Eh bien, ce que je vais vous dire, moi ... vous l’écouterez,» s’écria
Fontès, dont la dureté s’accentua, car cette ignorance lui parut trop
voulue. «Jacques est en prison, accusé d’un assassinat, parce qu’il
se refuse à révéler où il a passé la nuit du crime. Et j’ai dans les
mains, vous entendez, Xavière, j’ai dans les mains, un indice,—je
n’ose pas dire une preuve ...»

Il s’arrêta, la respiration suspendue, regardant cette figure
d’innocence, en face de lui:

—«Un indice de quoi?...» balbutia la jeune fille.

—«Je pourrais,» reprit Fontès, «démontrer que mon frère n’était pas à
proximité du moulin quand Louisette a été tuée.

—Quel bonheur!... Mais alors, dites ... Vous allez le faire, n’est-ce
pas?...»

Clément se tut, la contemplant toujours.

—«Vous hésitez?... Est-ce possible?...

—Je me demande,» fit-il, avec un accent dont elle frissonna, «si je ne
préférerais pas que mon frère fût coupable.»

Xavière eut un tel cri, que Fontès lui saisit le poignet.

—«Taisez-vous!... Taisez-vous!... N’attirez personne!... Nous n’avons
pas fini de nous expliquer.»

Cependant il parut renoncer à poursuivre. Se jetant assis sur le banc,
au fond du taillis circulaire, il mit sa tête entre ses mains.

Xavière fit un pas, et, dans le réduit de feuillages roux, elle se
tint debout devant celui dont chaque mot, chaque geste, l’émouvait
indiciblement.

Une frayeur grandissait en elle. Car elle commençait d’entrevoir
... Et, tout de suite, elle évoqua sa mère ... Cette maman débile,
devenue comme son enfant, et qu’elle protégeait déjà avec tant de
peine contre les petits chocs de la vie, trop nerveusement amplifiés.
Pourvu qu’on pût tenir sa mère à l’écart de tout!... L’instinct de
se réfugier contre cette faiblesse, de se serrer contre la frileuse
poitrine, sous l’éternel châle de laine ... Ce fut un éclair. Puis une
secrète exaltation redressa la jeune fille, un philtre magique ... Ne
devinait-elle pas combien elle préoccupait Clément? Lui, tellement
maître de soi ... maintenant effondré, secoué d’un pareil trouble,—et
criant ceci: «Je préférerais mon frère coupable!...» Alors?... C’était
donc pour elle?... Eblouissement!... La catastrophe pouvait venir ...
Une catastrophe qui la placerait parmi les plus ardentes pensées de
... de celui qu’elle regardait là, dans ce bosquet rouillé d’octobre,
qu’elle regardait de toute sa sauvage et folle petite âme de dix-huit
ans.

—«Monsieur Clément ... apprenez-moi tout ...» dit-elle, d’une voix
frémissante.

Il leva son visage triste. Et, se décidant, chercha quelque chose dans
un portefeuille qu’il sortit de sa poche.

—«Ceci ne vous rappelle rien?»

Surprise, elle examinait.

—«Ah! oui ... parfaitement. C’est le lambeau d’étoffe que notre
jardinier a trouvé sur le rosier, le matin où on était entré dans le
parc ... quand maman a eu si grand’peur.

—Pourriez-vous dire la date?

—Je crois bien! C’était juste après la nuit où Louisette Barbery fut
tuée.

—Vous ne savez pas, Xavière, d’où venait ce lambeau d’étoffe?... à
quel vêtement les épines de votre rosier l’ont arraché?»

Elle attendit, sans répondre. Le sang monta jusqu’à son front, puis
disparut. Un souffle précipité sortait de sa bouche entr’ouverte.

Fontès reprit, avec une lenteur solennelle:

—«Ce vêtement, on l’a trouvé, en perquisitionnant chez mon frère, dans
son logement de la rue Rodier, à Paris. L’instruction veut reconnaître,
dans la déchirure, une charge contre lui. Le juge, et son avocat
lui-même, n’ont pu obtenir qu’il expliquât comment il l’a faite. Alors
on en conclut que c’est en s’échappant du moulin, ou en luttant contre
la victime ...

—Oh!...»

Un silence ... Xavière demeurait les yeux attachés au débris de drap,
sans expression et comme sans pensée. Enfin elle demanda:

—«Jacques sait-il que vous avez cela entre les mains?

—Oui.

—Il ne vous a pas demandé de le produire, de justifier?...

—Non.»

Elle murmura, ne coordonnant peut-être pas encore toutes les données du
problème:

—«Quelqu’un d’autre peut le remettre au Parquet ... Notre jardinier.
C’est lui qui l’a découvert.

—Je l’ai enlevé à votre jardinier,» reprit Clément, «parce que j’ai
tout de suite reconnu l’étoffe d’un veston de mon frère.

—Ah!...» cria-t-elle, «vous avez cru!...»

Elle recula, les mains soulevées d’effroi. Ensuite elle les joignit,
ses mains, les tordit ... voulut parler ... se tut ... rouvrit la
bouche ... Puis enfin, avec effort, elle articula:

—«Demandez à Jacques ... demandez-lui ...

—Je ne puis communiquer avec Jacques,» dit froidement Fontès. «Il est
au secret.

—Mais vous en avez parlé avant?... Vous disiez qu’il sait ...

—Nous en avons parlé.

—De ... de cela?» fit-elle en étendant des doigts tremblants vers le
chiffon que Clément tenait toujours.

—Oui.

—Et de ... de ... moi?

—Et de vous.

—Alors?... Jacques?... Il a dit?

—Rien.»

Ce «rien» fut prononcé d’une manière indescriptible. Exact, certes.
Jacques n’avait pas parlé. Mais qu’avait-il donné à entendre?...
Soudain, l’exclamation angoissée de Clément revint à Xavière:
«J’aimerais mieux qu’il fût coupable!...» La plus frénétique jalousie
pouvait seule crier si tragiquement. Il estimait donc son amour, à
elle, sa pureté, à elle, d’un tel prix!... Quel prix ... grands
dieux!...

Tout alors devenait facile, supportable, tout s’éclaircirait. D’abord,
il fallait tirer Jacques d’affaire. Et Jacques, dans sa reconnaissance,
se conduirait loyalement. C’était un jeune fou. Ce n’était pas un
malhonnête homme.

Un rayonnement très doux détendit la figure délicieuse de Xavière, lui
restitua sa grâce de jeunesse, de joie abondante. Et elle posa sur les
yeux de Clément des yeux nouveaux, les yeux incomparables de la femme
aimée. Ce fut, pour lui, aigu et perçant comme une pointe de flèche.
Car il s’y trompa. «Elle est fière de son roman ...» pensa-t-il. «Les
plus ingénues perdent toute pudeur quand la passion les tient.»

—«Vous comprenez maintenant pourquoi je suis venu, mademoiselle
Ausserand,» prononça-t-il, glacial. «Ce n’est pas à moi de choisir
entre votre honneur et le nôtre ... Mon frère qui, peut-être, fut
léger, quand il plaisantait devant moi de ses expéditions nocturnes
dans votre parc ...

—Ne le chargez pas, monsieur Clément. Il est assez puni.

—Vous êtes généreuse. Son salut vous coûtera cher.

—Pourvu,» dit-elle, «que je n’y perde pas votre confiance, ni celle de
ma mère, ... le reste m’est égal.»

La suavité de l’accent bouleversa Fontès.

—«Ma confiance!...

—Oui, grand ami ... Le monde entier pourra croire que votre frère
escaladait ma fenêtre, et que je l’attendais, la nuit. Vous saurez bien
le contraire, n’est-ce pas?

—Moi!...»

Sa froideur tomba comme un masque. Le doute, l’émotion, se soulevèrent
en orage dans son âme. Il ne put se contenir. Il saisit les poignets de
la jeune fille. Et il tremblait plus qu’elle-même.

—«Moi ... savoir!... Mais comment?... Et que savoir?... Écoutez,
Xavière ... Il n’y a pas de milieu, pas plus pour moi que pour les
juges, pour la foule ... Ou mon frère est un misérable ... ou vous êtes
sa maîtresse ...

—Sa ...»

Affolée, éperdue, elle voulait dégager ses bras, Il les retint d’une
étreinte cruelle.

—«Sa maîtresse ... oui!...» Et il criait le mot vers l’angélique
visage avec la cruauté de sa douleur furieuse. «Ferez-vous admettre à
personne ... me ferez-vous admettre, à moi, ... qu’il entrait ici, la
nuit, à votre insu, contre votre gré ... jusque sous votre fenêtre?...
Mais, si cela était vrai, Xavière, si vous en persuadiez une seule
personne au monde, ce serait la pire condamnation de Jacques ...
Inutile de vous compromettre ... Alors ... détruisons ce chiffon,
n’en parlons jamais ... Vous, perdue ... pour rien ... Et lui?... sa
situation aggravée ...

—Comment?...

—Si vous ne l’avez pas reçu, serait-il resté toute la nuit dehors,
dans ce parc?... L’hypothèse de sa culpabilité subsiste ... empirée,
par ce fait ...»

Il s’interrompit. La déduction l’épouvanta. Son frère aurait risqué
l’honneur de cette enfant pour se créer un alibi?... Les torturantes
idées dont l’assaut, peu à peu, usait sa résistance, l’amenaient là. Au
fond, malgré lui, malgré sa volonté désespérée, il doutait de Jacques.
Mais le chemin que faisait en lui le soupçon se révéla tout à coup si
net, et sous une si affreuse lumière, qu’il eut un sursaut d’horreur.
De quelle machination abominable n’allait-il pas accuser son frère?...
Et pourquoi?... Tout en lui le criait: pour trouver Xavière innocente.

—«C’est trop!... c’est trop!... A quoi vais-je songer?...» fit-il
sourdement.

Et il eut un tel geste de douleur, comme pour arracher de lui une chose
brûlante et méchante, une bête acharnée, que la jeune fille tressaillit
d’un grand sanglot.

Il tourna vers elle un regard qu’elle ne comprit pas ... Dans le
vertige de leur trouble, ces deux êtres, fatalement, glissaient aux
obscurités des malentendus, aux brumes funestes, où les âmes se
heurtent en aveugles, justement parce qu’elles se cherchent d’un
plus avide élan. Xavière crut voir un reflet de larmes ...—des
larmes! dans ces yeux-là!... Elle n’avait pas mesuré encore l’atroce
malheur qui le frappait ... Ce frère, ce petit Jacques, criminel
ou non ...—Criminel?... quelle alternative!...—le scandale,
la cour d’assises ... des apparences irréfutables peut-être ...
et ... la suite!... Un tel martyre pour Clément Fontès!... Elle
l’empêcherait, elle ... Xavière ... Elle possédait le pouvoir
miraculeux—divin—d’empêcher _cela_!...

Une espèce d’emportement sacré ... Voilà ce qui la fit haleter tout à
coup ... Ses doigts se tordirent ... les fines jointures craquèrent.
L’enfant rassemblait sa force, comme pour sauter dans une eau
insondable, glacée.

Des mots que prononça Fontès,—des mots qui tombèrent là, justement,
sur son exaltation, et dont elle ne perçut que la suggestion impulsive,
allaient déterminer le mouvement éperdu:

—«Le pauvre petit!» murmura-t-il. «En suis-je là?... Vais-je le
haïr?... Ils ont vingt ans ... eux ... Quel mal ont-ils fait?...»

Sous la poussée d’un tel remords,—lui, l’homme de trente-cinq
ans, jetant à l’abîme le jeune rival fraternel, pour une passion
irréalisable, insensée,—Clément se dressa, vint à Xavière, prit dans
ses mains (dont elle eut accepté joyeusement la mort) les frêles mains
convulsives:

—«Chère petite!... Sauvez-le ... N’ayez pas peur ... N’ayez pas honte
... Je savais que vous vous aimiez ... Non, ne frémissez pas ... ne
vous cabrez pas ... Songez de quoi Jacques est accusé ... Si vraiment
vous l’avez vu cette nuit-là ... Voyons ... Vous avez pu le rencontrer
innocemment ... vous promener avec lui dans le parc ...»

(Mais ne disait-il pas tout à l’heure: «la nuit entière ... sans cela,
point de salut certain.») Voilà ... l’inévitable était venu ... Xavière
ferma les yeux. Elle allait sauter dans l’eau insondable ... glacée ...

—«Écoutez ... écoutez ... Clément ...»

Elle dit son nom tout court ... comme cela, comme il était dans son
cœur, pour avoir la force.

—«Eh bien?

—Jacques était ...» (sa voix défaillait ... un souffle) «Jacques était
ici ... la nuit du crime.

—Ah!...»

Un grand cri de Fontès. Il rejeta ses mains. Ensuite, il la questionna,
avec une brièveté pressante et terrible:

—«Où ... ici? Dans ce bosquet?»

Elle secoua la tête, les yeux toujours clos.

—«Dans ... la maison?

—Oui.

—Dans votre chambre?»

Elle ne put même faire un signe. Son silence répondit.

Clément, un instant aussi, fut muet. Elle ne le voyait pas. Elle
l’entendit encore. Il demandait:

—«Longtemps?...»

(«Ah! qu’il est anxieux pour Jacques!...» pensa-t-elle. «Quel
accent!...»)

Alors elle balbutia:

—«Toute la nuit.»

Les mains contre son visage, elle voulut fuir. Mais son bras fut saisi,
doucement:

—«Chère petite ... Pardon ... Une minute encore ...»

L’intonation rassurante, apaisée, fraternelle, lui enveloppa toute
l’âme, la contraignit de s’arrêter, de se tourner.

Elle le regarda.

Ce n’était plus l’homme étrangement bouleversé de tout à l’heure, le
Clément imprévu, qui laissait transparaître de lui-même certaines
profondeurs violentes et pleines de trouble. Et, sans doute, ce n’était
pas non plus, bien qu’il lui ressemblât, le Clément de toujours, avec
son énergie tranquille, son air d’habiter à l’aise dans la forteresse
de sa volonté, de dédaigner les embuscades des sentiments. Un calme
absolu masquait sa face, affermissait sa main sur le bras de Xavière,
replaçait sa voix au registre habituel. Pourtant quelque chose n’était
plus comme avant. Moins distant de la jeune fille, il lui sembla plus
étranger. Elle distingua l’effort qu’il faisait pour lui parler d’une
façon naturelle, cordiale:

«C’est son mépris qu’il dissimule,» se dit-elle. Jamais elle n’aurait
supposé qu’une souffrance morale pût déchirer comme cette idée la
déchirait. Elle avait hâte d’être seule pour gémir, pour crier.

Cependant Fontès lui disait des choses de bienveillance et de douceur:

—«Vous êtes une vaillante enfant, Xavière. C’est courageux, c’est
généreux à vous, d’avoir parlé. Jacques, voyez-vous, n’aurait jamais
dit un mot. J’en suis fier pour lui. Son attitude rachète beaucoup de
fautes. Quant à vous, c’est votre franchise qui vous garantit toute
estime. Ne croyez pas que je vous juge mal. Vous étiez sans défense,
dans cette solitude, avec une maman que vous protégez plus qu’elle ne
vous protège. Mon frère est un terrible garçon. Je parierais qu’il a
tout à se reprocher. Vous n’avez pas besoin de me dire qu’il vous a
surprise, contrainte peut-être, par quelque extravagance ...»

Xavière n’eut pas un mot, pas un geste.

—«Mais vous pouvez vous fier à sa loyauté. Il vous en donne une preuve
en acceptant tous les risques,—et quels risques!—plutôt que de vous
compromettre. Pour moi, Xavière, je vous considère comme ma sœur, à
partir de cet instant.»

Elle dit seulement:

—«Comment dois-je m’y prendre pour que les magistrats mettent Jacques
en liberté?»

Fontès lui conseilla d’envoyer une demande d’audience au juge
d’instruction, qui la convoquerait.

—«Le plus tôt sera le mieux,» ajouta-t-il. «La presse a encore très
peu parlé de cette affaire, qui n’intéresse guère l’opinion ... Le juge
vous gardera le secret dans la mesure du possible ... Tout cela sera
vite effacé, oublié ... Puis votre prompt mariage avec Jacques ...»

Xavière l’interrompit.

—«Et si le juge ne me croit pas?...» demanda-t-elle.

—«Comment?... Pourrait-il imaginer qu’une jeune fille s’accusât?...

—S’il suppose que je mens pour sauver quelqu’un ... par amour ...»

Les mots tombèrent d’une bouche si défaillante que Clément aurait eu
pitié, si la pensée d’un tel amour ...

—«Et les autres témoignages?» prononça-t-il avec une netteté
cruelle,—comme pour lui faire sentir qu’elle n’avait même pas
l’alternative du généreux mensonge. «Le vêtement déchiré en escaladant
votre fenêtre ... Votre jardinier déposera qu’il a trouvé le lambeau,
presque sous mes yeux ... Moi, je l’attesterai.

—C’est vrai ...» dit-elle d’un ton morne, l’air un peu égaré.

—«Enfin,» reprit l’architecte, «ce que déclarera mon frère lui-même,
délié par vous du secret ...

—C’est vrai ...» fit encore la jeune fille.

La répétition du même mot, avec ce visage inquiétant, produisit sur
Fontès un effet sinistre. Il ne pouvait s’émouvoir. Une aridité lui
desséchait le cœur. Toutefois, certains traits, certaines attitudes de
Xavière, trahissaient quelque chose de si enfantin, en tel contraste
avec l’accablant dialogue, qu’une compassion, pour ainsi dire
machinale, l’inclina vers elle. Il lui prit la main, mollement:

—«Allons, vous aurez du courage ... mon enfant. Et, si vous en
manquiez, je serai là ... Je vous aiderai. N’êtes-vous pas maintenant
ma petite sœur?»

De quel geste frémissant,—sursaut d’horreur, convulsion
d’agonie,—elle arracha ses doigts des doigts tièdes de condescendance:

—«Jamais ... jamais!... jamais ... je ne serai votre sœur!...»

Elle le laissa, courut, s’enfuit, se réfugia, plus palpitante et
hors d’haleine qu’une biche forcée, dans la pièce où l’attendait le
garçonnet infirme.

—«J’ai cru que vous ne reviendriez pas, m’zelle,» dit le petit.
«J’aurais bien descendu chez nous sans ma jambe, avec mes béquilles
... J’aurais pu ... Mais peut-être ... mon grand frère ... il m’aurait
fichu des claques.

—Pauvre mignon!...» murmura-t-elle, «Pauvre ... pauvre mignon!...»

Et ses larmes débordèrent, tandis qu’elle maniait la misérable petite
jambe de bois, qu’elle la rattachait à la frêle hanche. Elle venait
seulement de saisir l’affreuse mélancolie des existences mutilées. La
pitié qui déchire, la pitié de la douleur envers la douleur, n’entrait
qu’à cette minute dans son cœur sans expérience. C’était bien sur
l’enfant estropié qu’elle pleurait, mais avec des larmes toutes neuves,
avec les lourdes larmes dont l’enrichissait horriblement sa propre
angoisse.

—«Ah! ben, par exemple!...» fit le gamin, sautillant à grand bruit
de pilon sur le parquet. «Pourquoi que vous vous faites du chagrin,
m’zelle?... Pisque vous m’avez promis une jambe neuve ... Si vous
saviez, je les dégote tous à cloche-pied ... ceusse qui ont deux
pattes. Et quand j’aurai ma jambe neuve!... Oh! m’zelle ... Est-ce que
ce sera long de l’avoir?... Je serai tellement content!...»

Les yeux si frais d’enfance rayonnaient. Cette joie faite de la plus
atroce misère, c’était tout de même de la joie!... Xavière essuya ses
pleurs. Une espèce de résignation effarée descendit en elle. La chair
arrachée, ou le cœur brisé, on goûte donc encore la vie, l’ivresse
mystérieuse de la vie?... Et elle regardait ce bonheur, devant elle ...
cette forme pitoyable—et merveilleusement consolatrice—du bonheur:
l’espoir pour un enfant infirme de posséder une jambe de bois faite à
sa taille.



VIII


Dans sa garçonnière de la rue Rodier, Jacques Fontès, renversé au
fond d’un fauteuil de cuir, les pieds tendus vers la salamandre, qui
chauffait le salon-studio et, en même temps, la chambre, examinait son
portrait, reproduit à la première page d’un grand quotidien.

Les deux pièces principales de son appartement—(La troisième servait
de cabinet de toilette, la cuisine n’était qu’un débarras)—formaient,
au deuxième étage d’un immeuble neuf, un angle sur l’avenue Trudaine.
Des fenêtres, on apercevait le collège Rollin, maussade, et la
place d’Anvers,—morne espace vide, l’hiver, vibrante de cris et de
poussière, l’été.

Perspective banale, qui, tout à l’heure, quand Jacques l’avait revue,
après son court voyage succédant à la levée de l’écrou, lui parut si
radieuse que, tel un écolier échappé à la retenue, il lui avait envoyé
des baisers à travers les carreaux.

Maintenant, malgré le plaisir vaniteux que lui procurait l’examen des
journaux, il s’en détachait de temps à autre pour contempler autour de
lui les objets familiers, s’assurer qu’il était bien au milieu d’eux,
et raffiner sa satisfaction par l’idée qu’il avait failli ne jamais les
revoir.

Les meubles en acajou, compliqués de tablettes, de niches, de miroirs
bizeautés, tendus de velours amande—genre anglais—offraient toujours
cet aspect confortable, presque luxueux, qui rappelait à Jacques le
joyeux gaspillage de l’argent paternel, après la mort du bonhomme
Fontès. Le jeune homme, alors, ne regardait à rien. Et le moment n’en
était pas assez éloigné pour que ce gentil intérieur de garçon eût
perdu son air cossu et reluisant.

Bien astiqués par une concierge modèle, le bureau, les sièges, la
bibliothèque à encoignure, où se creusait un divan, les reliures
pimpantes, les bibelots laqués ou vernissés, les panoplies, les cadres
en cuir ou en bois sombre, enfermant des gouaches anciennes, des
gravures en couleurs, réjouissaient les yeux de leur propriétaire.
Une porte, ouverte pour égaliser la température, que tiédissait la
salamandre, laissait apercevoir une partie de la chambre, la grande
armoire à triple glace et le coin du lit bas, drapé de peluche vieil or.

Jamais autant qu’aujourd’hui, Jacques n’avait apprécié le tranquille
bien-être de son home. Ah! la volupté du nid, d’où il s’élancerait
tout à l’heure, libre, vers le plaisir!... Où, si la fantaisie lui en
prenait, il ramènerait, fiévreux d’impatience, la passagère conquête, à
la capture de laquelle se serait enflammé son caprice.

Un sentiment si fougueux de délivrance exaltait le jeune homme que,
par instants, il riait ou parlait tout haut. Brusquement il se leva,
chercha des cigarettes, en alluma une. Puis, enfin, il eut quelques
minutes d’immobilité, en relisant ligne à ligne un article, d’abord
parcouru d’un trait.

Voici ce que disait cet article:

 «Nous avions parfaitement raison d’affirmer à nos lecteurs que le
 Parquet de Pontoise commettait la plus lourde gaffe en incriminant
 M. Jacques Fontès. D’autres journaux ayant donné le nom de ce jeune
 homme, parfaitement honorable, nous ne nous faisons plus un scrupule
 de le livrer à la publicité, ce qui, d’ailleurs, ne peut rien avoir de
 désobligeant pour lui.

 «Nous donnons même son portrait. On jugera si ce joli garçon, type du
 parfait gentleman, peut être confondu avec un assassin vulgaire.

 «Le fait qu’en perquisitionnant chez lui la police avait mis la main
 sur un collier de perles d’une grande valeur, tout enveloppé, avec
 l’adresse à laquelle il devait être porté—celle de Mlle C. M., une
 de nos plus exquises demi-mondaines,—prouvait bien que M. Jacques
 Fontès n’avait pas besoin d’égorger une meunière pour se procurer
 de l’argent. Ce cadeau royal correspond aux habitudes élégantes du
 brillant viveur, dont les succès sont légendaires dans le monde des
 clubs et des coulisses.»

 «C’est, d’ailleurs, une de ses aventures amoureuses qui causa la bévue
 de M. Landois—un juge d’instruction décidément peu en veine. La seule
 raison qu’eut ce magistrat pour inculper M. Jacques Fontès, est que
 le jeune homme se refusait à dire où il avait passé la nuit du crime.
 Il faut être de Pontoise, comme M. Landois, pour ne pas se douter
 qu’à vingt-deux ans on peut avoir d’autres occupations nocturnes que
 l’assassinat, sans être obligé d’en faire part à des magistrats qui se
 moquent du droit des gens.

 «Cette fois, le silence s’imposait doublement. Car il s’agissait d’une
 jeune fille. Nous ne divulguerons pas la personnalité de l’imprudente
 enfant, Belle au bois dormant d’un château du voisinage, aux rosiers
 grimpants de qui l’Amour se déchiquetait les ailes. Ce n’est pourtant
 plus un secret à Theuville, et la petite église villageoise verra se
 dénouer l’idylle par un mariage. Qui sait si la Juliette du Manoir
 ne bénit pas—elle serait la seule!—la magistrature de Pontoise,
 qui, en la forçant à l’aveu, engage dans des liens d’honneur, bientôt
 légitimes, le volage Roméo, que lui disputaient un peu trop vivement
 les porteuses de colliers de perles ...»

Un sourire flottait sous la fine moustache de Jacques Fontès lorsqu’il
acheva cette lecture. Il passa une main sur les plis du journal,
défripa la feuille, pour mieux voir l’image qui reproduisait sa
fringante physionomie. Puis il se leva, s’approcha d’une glace, et
s’examina longuement. Penchant la tête, d’un côté, puis de l’autre,
il étudia jusqu’au grain de sa peau, la plantation de ses cils, les
stries d’or brun qui rayaient son iris couleur de noisette. Sa bouche
lui plut. Et il s’exerça à différentes façons de fermer les lèvres,
pour découvrir ce qui les rendait le plus séduisantes au repos: une
souplesse sensuelle, l’effilement de l’ironie, ou la fermeté du dédain.

Un coup de timbre, strident et subit dans le silence du petit
appartement, fit ridiculement tressauter Jacques. L’absurdité de son
occupation lui devint sensible, comme si des yeux l’avaient vu. Il se
reprit, et, l’haleine retenue, hésita une seconde. Irait-il ouvrir?...
La petite humiliation de faire ainsi son service lui-même le retenait
parfois, lorsqu’il n’avait pas prévu la visite de manière à s’assurer
un concours domestique, ou lorsqu’il n’attendait pas une femme, pour
qui sa solitude devenait de la discrétion.

Rapidement il se décida. Inculpé la veille, il ne devait mettre dans
ses allures aucun mystère. Sur le palier, il se trouva en présence de
Crapart.

L’inventeur avait un air agressif, qui soulignait sa parenté d’aspect
avec un bouledogue.

A peine la porte lui fut-elle ouverte, qu’il s’avança d’un élan
brutal, bousculant presque le maître de céans. Parvenu dans le salon,
il explora tout d’un regard, marcha jusqu’au seuil de la chambre à
coucher, en inspecta les détails, puis se retourna, le chapeau en
arrière, battant l’air d’un coup sec de sa canne, qu’il finit par
planter violemment sur le parquet.

—«En voilà des façons! Ah! ça, qu’est-ce qui vous prend?...» s’exclama
Jacques.

L’autre fixait sur lui ses gros yeux violents. Mais le petit Fontès ne
s’intimida pas. Doué d’une certaine crânerie physique, et soutenu par
l’orgueil, il se croisa les bras, froidement:

—«A qui en avez-vous, Crapart? Faut que ce soit vous pour que je
tolère ...»

Un juron partit de Crapart comme si celui-ci explosait. La vue du
journal, encore étalé sur un siège, avec le portrait de Jacques en
évidence, provoquait la crise. Le visiteur cingla ce journal de sa
canne, l’envoya voltiger en l’air, et lança encore un moulinet, auquel
échappa la feuille. Elle s’abattit, palpitante.

—«Dites donc ... mon cher!..»

Jacques pâlissait. Non de peur, mais de consternation. Quelle déveine!
une brouille avec le riche ami, initiateur de la haute noce. Crapart,
dur à la détente, impossible à taper, merveilleusement habile à
déconcerter l’emprunteur, ne regardait à rien pour s’assurer des
compagnons de fête. Du plaisir, tant qu’on voulait. De l’argent,
point. Le plaisir se doublait pour lui du partage. L’argent eût donné
l’indépendance à ceux qu’il asservissait joyeusement. Servitude à
laquelle un jouisseur tel que Jacques était attaché de tous ses sens,
de toute sa vanité. Faudrait-il renoncer aux grands restaurants de
nuit, aux premières loges, aux ballades en auto, aux excursions en
yacht, à l’empressement des valets de pied, familiers dans le respect
comme envers un second maître, et à qui, magnifique, il glissait des
pourboires de prince,—sa plus essentielle dépense?

Vision de luxe, qu’il voyait s’éloigner, disparaître, tandis
qu’affectant le sang-froid, il réclamait une explication de Crapart.

L’inventeur du «Glaçon» déclara:

—«Mon petit, c’est bien simple. Si j’avais trouvé Chopette chez vous
... tous les deux, vous y passiez.»

Il frappa légèrement sur son gousset, à une place un peu gonflée, comme
par la crosse d’un revolver.

Jacques leva les bras, les laissa retomber, en une mimique de
stupéfaction:

—«Vous êtes fou!.. Pourquoi auriez-vous trouvé Chopette chez moi?»

Crapart bégaya, étranglé de fureur. L’histoire du collier de perles ...
Il était la fable de Paris ... les initiales ... ça ne cachait rien ...
D’ailleurs, ces sales canards ... le nom y était, dans quelques-uns, en
toutes lettres ...

—«Insensé!.. c’est insensé!» protesta Jacques. «Des racontars de
journaux ... Alors, vous allez prétendre, comme eux, que j’ai offert le
collier ... Vous savez bien ...

—Son collier ... Comment était-il ici?... quand la police a
perquisitionné ... Ah! c’est du propre!...

—Une réparation au fermoir. Elle n’avait pas voulu que vous sachiez ...

—Allons donc!.. Ne vous mettez pas en peine de mensonges ... Je suis
fixé.

—Par qui?

—Par elle!»

Crapart aurait exhibé son revolver, que Jacques n’eût pas tressailli
d’un plus vif saisissement. Comment! Voilà les coups dont elle était
capable. Diable de fille!.. Elle avait dû payer d’audace, braver
Crapart, employer ce moyen pour fouetter la jalousie de son amant, le
torturer et le reprendre, au moment où il se croyait assez fort pour la
convaincre de trahison et se séparer d’elle.

Le jeune Fontès entrevit la scène entre ces deux êtres véhéments
et primaires. Mais alors, lui?.. C’était à travers lui qu’ils se
heurtaient. Ce serait à ses dépens qu’ils se réconcilieraient ensuite,
comme cela ne pouvait manquer: Crapart attaché à cette créature par sa
passion d’homme de quarante-cinq ans, aveuglé, ensorcelé,—et elle,
bien trop ambitieuse, bien trop affolée de luxe, bien trop vraiment
courtisane, pour lâcher une pareille proie.

Interdit d’abord, Jacques essaya d’une tactique.

—«Voyons, Crapart,» expliqua-t-il, «si Chopette vous a dit des
bêtises pour vous faire enrager, vous n’y avez pas cru. Autrement vous
ne seriez pas ici ... Vous m’auriez envoyé des témoins.»

Son air de hauteur négligente voulait attester une expérience mondaine
des situations délicates, une supériorité de race et d’éducation
sur le parvenu. Au fond, sa finesse relative n’était qu’affaire
d’assimilation. Mais elle en imposait habituellement au fils d’un
ancien savetier. Cette fois, le jeune homme, s’il espérait déconcerter
par cette banderille le taureau furieux, se trompa.

—«Des témoins!...» hurla Crapart. «Des témoins! Vous vous f ... de
moi, mon petit! Savez-vous ce que je suis venu vous dire?...»

Avant même de le savoir, Jacques jugea la partie perdue. S’il s’était
douté qu’une heure avant, Chopette, d’un geste de reine offensée, avait
mis son Ferdinand à la porte du somptueux hôtel qu’elle devait à sa
munificence, lui déclarant qu’elle aimait Jacquot et qu’elle était bien
libre, l’heureux mortel objet de cette prédilection n’eût même pas
tenté de donner le change à son rival.

Crapart, après avoir injurié l’audacieuse—en se retenant pour ne point
la battre—et déclaré que c’était là un bon débarras, et qu’il ne
tendrait même pas un croûton de pain à une ingrate de son espèce, quand
il la verrait mendier aux carrefours, comme cela ne manquerait pas de
lui arriver, s’était élancé dehors.

C’est dans cet état d’esprit qu’il se trouvait chez le jeune Fontès. Et
il lui en laissa voir toute la frénésie quand il lui déclara:

—«Sachez que vous et Chopette, vous vous valez maintenant pour moi.
J’ai dit adieu à cette malheureuse. Je ne la reverrai de ma vie. Mais
soyez certain de ceci, Jacques Fontès: c’est que je ne tolérerai
pas d’être bafoué. Si je sais que vous avez revu cette gueuse, que
vous l’avez reçue—pas même que vous continuez votre intrigue, vous
entendez bien! mais seulement que vous avez échangé deux mots ensemble
...—et je le saurai!—je vous casse la figure ... Des témoins!... Vous
pourrez les attendre, mes témoins!... Je vous dis que je vous casse la
figure!...»

Il écumait. Il fit un pas, serrant le poing sur sa canne, qu’il
tenait redoutablement par le milieu, les yeux furibonds, la mâchoire
grondante. Jacques se rassembla pour la défense, cherchant une arme
d’un regard rapide, vite ramené sur l’adversaire. De lourds ciseaux à
gaine de métal, comme on en rapporte du Mont-Dore, se trouvaient sur
son bureau, non loin de sa main. Il s’en saisit ...

La lutte n’eut pas lieu. Cette influence accumulée de la civilisation
qui rend anormal pour l’homme moderne le geste normal de la brute ou
du barbare, le geste de l’attaque, empêcha Crapart de se jeter sur
celui qu’il eût frappé avec ivresse. La figure insolente de Chopette
et sa déclaration ricanée: «Jacquot me plaît mieux que toi, mon pauvre
Ninand. Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse?» allumait pourtant dans
ses veines un sang qui lui montait au cerveau, qui lui battait aux
tempes, qui lui brûlait les paupières d’une vapeur de feu et de folie.
Mais une lucidité lui restait, par où triompha l’instinct acquis, la
répulsion pour la violence,—splendeur de la nature animale, ignominie
chez l’être civilisé.

Pour ne pas s’y abandonner, Ferdinand Crapart se détourna, lorsqu’il
eut proféré sa menace,—dont la formule, jaillie de son exaspération,
le poussait trop irrésistiblement à l’acte. Il se précipita hors de
l’appartement.

Le jeune Fontès, resté seul, ne philosopha pas sur ce qui l’avait
sauvé,—le lent travail séculaire faisant apparaître ignoble
l’impulsion la plus glorieuse de la vie primitive,—ni sur cette
déduction à en tirer que la notion morale vraiment puissante se fonde
sur l’orgueil. Ne pas déchoir. Même dans les pires associations de
bandits, il y a cette contrainte: un honneur de caste, auquel on ne se
résout pas à faillir. Tout l’appareil social, pressé autour de Crapart
en fureur, avait retenu son bras par le sentiment que porter un coup
serait une action dégradante, abjecte.

Jacques lança sur son bureau les lourds ciseaux d’Auvergne, qui
fracassèrent avec bruit la plaque de cristal destinée à protéger le
dessus de maroquin rouge et d’acajou.

Blême de colère, secoué d’énervement, il s’inquiétait avant tout de
ne pas être obligé de s’avérer qu’il avait eu peur. Entre ses dents
serrées, sifflaient des injures et des défis vers l’ennemi en retraite.
Le lâche n’avait qu’à rester. On aurait vu un peu! Quel dommage de
n’avoir pas sauté sur le butor! L’abominable mufle!... Si ce Crapart
de malheur se figurait que ses rodomontades l’empêcherait, lui,
Jacques, de faire ce que bon lui semblerait, de répondre au béguin de
Chopette!... Elle en tenait pour lui, la petite ... Eh bien, mais ...
on verrait à la satisfaire, cette enfant.

Le jeune homme trépignait et tournait dans la pièce, comme un félin,
dont il avait les frémissements d’échine, les muscles secs et prompts,
la souplesse agile, les yeux magnétiques et cruels.

Non, il n’avait pas eu peur. Une justice qu’il pouvait se rendre.
Et cependant ce fut avec un effroi plein d’angoisse, presque avec
l’oppression du surnaturel, qu’il entendit de nouveau tinter la
sonnette. L’appréhension de l’inconnu lui mit une sueur aux tempes.
Dans quelle attitude allait-il revoir l’agresseur? Armé ... comment?
Quel piège lui tendait-on?

L’espace de cinq secondes. Puis, ce fut comme une hallucination. Le
marquis de Theuville était là, devant lui.

—«Pardon,» dit le nouveau venu. «Mais j’ai trouvé la porte d’entrée
ouverte ...»

Jacques se remettait. L’impression nerveuse ne lui laissait qu’une
envie de rire. Sa jeune poitrine se dilatait. Allons! la vie était
drôle ... Voilà le vieux, maintenant. Est-ce qu’il venait aussi lui
demander raison, à cause de sa nièce?... Ça, ce serait l’intermède
comique. On allait s’amuser.

—«C’est donc vous, mon vieux Chacal?... Parbleu, je suis enchanté
de vous voir. La porte ouverte?... Oui, c’est Crapart qui vient de
se sauver d’ici, avec ma botte à ses trousses. Vous ne l’avez pas
rencontré?

—J’ai bien cru reconnaître son auto. Mais ... vous vous êtes donc
querellés?

—C’est-à-dire ... Il a été d’une grossièreté!... Quelque chose
d’inouï. Je l’ai mis hors de chez moi. Et il a bien fait de filer. Sans
cela ...

—Pourquoi? Du moment qu’il venait chez vous ... Il ne gardait aucune
arrière-pensée quant à cette prévention idiote ... de ces gens de
Pontoise?...

—Non, c’est à cause de Chopette ... l’histoire des perles.

—Ah! pour ça, c’est bien vous qui l’aurez voulu,» déclara le marquis
Pascal. Et comme Jacques protestait, il ajouta:—«Voyons, je suis venu
trois fois, en quatre jours, de la part de la petite, vous réclamer
ce collier. Vous me répondiez par des blagues. Soi-disant vous le lui
porteriez vous-même une heure après ... Et rien. C’était sa situation
avec Crapart qui se jouait ... La plaisanterie n’était pas drôle, vous
savez, mon cher ... Je ne l’ai jamais comprise.»

Une sévérité changeait le ton du vieux viveur. Sa dernière phrase fut
soulignée d’une façon si particulière, et accompagnée d’un tel regard,
qu’elle appela une riposte révoltée:

—«Dites donc!... Vous ne voulez pas insinuer que je l’aurais chipé, le
collier?... Je respecte vos cheveux teints, mais faudrait pas ...»

L’insolente sortie fut coupée par ce mot du marquis:

—«Que vous ayez pensé à le voler ... cela, non ... je ne l’ai pas cru.

—Et alors?... Qu’est-ce que vous avez cru?» cria le jeune Fontès.

Car il était impossible de ne pas poser la question.

Pascal de Theuville s’était assis. Les coudes aux deux côtés du
fauteuil de cuir, les doigts bout à bout,—ses longs doigts osseux,
dont les phalanges ridées disaient son âge plus encore que sa figure,
il leva les yeux vers Jacques.

—«Mon Dieu ... je vous avais vu perdre, peu avant, tout ce que vous
vous vouliez. Ça tombait si bien, l’étourderie de Chopette oubliant
ici pour trente mille francs de perles!... Les engager, pour trois
ou quatre jours, les laisser en garantie, obtenir ainsi la somme
immédiatement nécessaire ... c’était toujours un délai ...»

Le jeune Fontès venait de se détourner, pour chercher quelque chose sur
son bureau. («Tiens!—mes cigarettes ne sont pas là.») Et Pascal ne put
observer ni le naturel de sa mimique, ni s’il avait pâli, parce qu’en
suivant son mouvement, il fut distrait par l’aspect de la glace de
propreté en morceaux sur le meuble.

Une question:

—«C’est la colère de Crapart qui a fait la casse?»

Et la réponse:

—«Non ... Une maladresse de moi ... Ces gros ciseaux, qui m’ont
échappé.»

Cela suffit pour dérouter la faculté physionomiste du marquis,
d’ailleurs gêné par sa vue faiblissante.

Si son hypothèse avait atterré Jacques, il n’y parut pas, au ton de
légèreté gouailleuse sur lequel répliqua le jeune homme:

—«Mais vous en avez de gentilles, mon vieux Chacal!... Si vous
racontez ça dans le monde ... Non?... Tant mieux! car on pourrait tirer
de drôles de conclusions. Et où donc aurais-je trouvé l’argent pour
dégager le collier, si je l’avais mis au clou!

—Votre frère ...

—Clément?... Avec ça que c’est commode de lui soutirer de la galette
...

—Il vous a toujours tiré d’affaire.

—Toujours ... Oui ... Eh bien, pas cette fois.

—Vous lui avez donc demandé?»

Un éclair mauvais traversa les prunelles de Jacques. Ses mains,
qui, machinalement, rajustaient les morceaux du cristal brisé,
tremblèrent—d’impatience, ou ... d’autre chose. Pourtant il eut un
rire facile, un vrai rire de gosse, en s’écriant:

—«Oh! Chacal ... un interrogatoire!... Vous ne revenez cependant pas
de Pontoise!»

La jeunesse a en elle-même une magie, une contagion de joie vivante,
un prestige de généreuse innocence. Qu’il est difficile de voir des
noirceurs dans une âme de vingt ans, à travers la fraîcheur des yeux,
du front lisse, et sur les lèvres d’ingénue gourmandise, dont le rire
allège, assainit tout!

M. de Theuville soupira longuement.

—«Pauvre gamin!» reprit-il. «Si vous saviez!...

—Quoi donc?

—Je m’en suis fait des reproches!... Ah! j’ai passé l’une des nuits
les plus cruelles de mon existence.

—Vous étiez donc, par hasard, dans votre lit?» demanda malicieusement
Jacques, dont la gaieté éclatait, plus franche, à ce changement de la
conversation.

—«Non, je n’étais pas dans mon lit. Vous savez bien que je ne puis
me coucher avant cinq heures du matin. Je crèverais de fièvre et
d’insomnie. L’habitude ... Mais je n’ai pas pu jouer. Je suis resté
dans un fauteuil, au cercle, je ne sais combien de temps. On me croyait
endormi. Je réfléchissais.

—Ça vous a changé un peu.

—Mauvais drôle!...» proféra le vieillard avec indulgence. «Écoutez,
Jacques, je l’avoue, je me demandais ce que vous étiez au fond, si
cette vie absurde ne vous empoisonnait pas ... Et si, moi, je n’avais
pas une responsabilité ...

—Quelle sollicitude!

—Oh! non ... De l’égoïsme. Ce n’est pas pour vous ... que je pensais à
vous. Mais pour ...

—Qui donc?

—La petite fleur sauvage ... là-haut ... la pauvre petite Xavière.
J’avais lu les journaux du soir ...»

Il y eut un silence. Quelque chose de poignant avait passé. Un
tremblement dans cette voix de vieux fêtard, cette voix toujours montée
à un diapason de joie factice, toujours claironnante et sans fêlure,
cette voix plus faite et plus tendue que la physionomie, pour masquer
les sombres secrets de l’usure et de la cendre intérieure.

—«Ah!... Eh bien, quoi?... Xavière?» prononça le jeune Fontès
qui,—enfin,—cette fois, parut troublé.

—«Je n’ai guère le droit de m’occuper d’elle,» poursuivit Pascal,
avec une humilité à laquelle Jacques se trompa: «Je suis un bien vieux
hibou pour battre des ailes auprès de cette fauvette. Mais c’est la
petite-fille de ma sœur. Et je l’aime, cette enfant, plus que je ne
peux le montrer. Je la voudrais heureuse.

—Pourquoi ne le serait-elle pas?

—Peuh!... épouser un garnement comme vous ... Et l’aimer, ce qui est
pire ...»

Une stupeur cloua Jacques. C’était tout simple, pourtant, c’était
logique. Il n’y avait pas songé. Ou si peu!... Cette mise en face de la
réalité l’interloqua. Mais aussitôt, son impudence naturelle, enhardie
par l’air démoralisé du vieillard, lui inspira cette réflexion:

—«M’épouser?... Si c’est cela qui vous fait peur ... je n’insisterai
pas, vous savez ... Je ne suis guère mûr pour le mariage.»

Instantanément, l’aspect de Theuville se transforma. Ses yeux
flambèrent. Il érigea son buste maigre. Une autorité inattendue
rehaussa la nerveuse élégance de ses traits.

—«Ne me répondez pas avec légèreté, Jacques. La légèreté n’est pas de
mise en un tel sujet. On pourrait la qualifier autrement.

—Mais,» riposta le jeune homme, «nous sommes d’accord ... Je n’ai pas
l’intention de me marier à la légère.

—Vous hésiteriez à épouser mademoiselle Ausserand?

—Mon Dieu!...

—Après l’avoir compromise?...

—Ce n’est pas ma faute si l’on a assassiné dans le pays pendant un des
rendez-vous que m’accordait votre nièce. Ai-je dit que j’étais chez
elle? Non, n’est-ce pas? J’ai risqué ma tête et mon honneur pour sa
réputation. Nous sommes quittes.»

Theuville se leva.

—«Seriez-vous un polisson, mon petit Jacques?»

L’autre rit.

—«Voyons, pas de gros mots, vieux Chacal. Vous allez voir que tout
s’arrangera. Mais, diable! vous ressemblez à don Quichotte devant les
moulins à vent ... Ou plutôt ... tenez ... à Crapart. Il était comme
ça, tout à l’heure ... Fi donc! Vous ne voulez pas singer Crapart, me
collant sa maîtresse sur les bras.

—Malheureux!...

—Mais non, mais non ... Pas de tragédie. Et, d’abord, rasseyez-vous.
Écoutez ... Il me vient une idée admirable.»

Le vieillard retomba sur son siège, comme une marionnette cassée.
Il sentait amèrement le côté grotesque de son rôle. Jouer les don
Quichotte, en effet, les pères nobles, près de ce gamin dont il avait
cultivé, partagé le vice insouciant. Sinistre gamin lui-même ... à
près d’un demi-siècle de distance de celui-ci, dont il avait fait un
compagnon. Et cependant ... des échos se réveillaient en lui, dont sa
vieille âme vibrait sourdement, comme ces clavecins d’autrefois où
quelques notes justes frémissent encore.

«—Voyons votre idée,» dit-il.

«—Eh bien, voilà, cher ami ...» commença le jeune Fontès, avec
une désinvolture dont Theuville, en cet instant, s’irrita, cinglé
d’humiliation ... «Je ne me donne pas comme un brillant parti pour
Xavière. Et elle, de son côté, ne roule pas sur l’or, que je sache.
Mieux eût valu que nos enfantillages ne nous eussent pas liés,—du
moins pas si tôt. Il va falloir que je travaille, que je cherche une
situation. Crapart m’aurait trouvé cela. Mais ... je ne peux plus
compter sur lui. Bref, dans l’intérêt de votre nièce comme dans le
mien, il faut me constituer une surface.

—Une surface?...» répéta Pascal, sans comprendre.

«—Oui. Vous n’avez guère de fortune. Vous ferez pour Xavière ce que
vous pourrez ...» (Il jeta la suggestion négligemment). «Mais vous
possédez quelque chose qui a sa valeur, même à notre époque. C’est ...
votre nom, votre titre. Eh bien, vous serez gentil, vous m’en ferez
l’héritier. Je serai, votre vie durant, le comte Jacques de Theuville
(hé, ça sonne pas mal ...) Ensuite je deviendrai—oh! le plus tard
possible,—ce qu’on appelle, dans un jargon que je trouve très chic, le
chef du nom et des armes.»

Le marquis avait un regard fixe, qui, peu à peu, s’emplissait d’une
expression pénible. Jacques, soudain gêné malgré son aplomb, ajouta:

—«Eh bien, qu’est-ce que vous en dites?

—Je dis que ce n’est pas possible.

—Comment? Mais cela ne vous coûterait rien.

—Vous croyez?...»

Le vieillard avait prononcé ce «Vous croyez?» d’un ton doux, mais qui
impressionna Jacques plus que les fureurs de Crapart. Cependant il paya
d’audace. Une méchanceté verdit son visage mince.

—«Soit, n’en parlons plus. Mais alors, quel intérêt aurais-je à
épouser Xavière?

—Quel intérêt?...» cria Pascal, bondissant.

«—Oui ... C’est très joli les Juliettes qui veulent voir lever
l’aurore avec leur Roméo. Mais elles savent ce qu’elles risquent.
L’histoire le leur apprend. Et moi, monsieur de Theuville, vous me
connaissez: j’ai vingt-deux ans, pas de profession, le goût du jeu,
l’horreur du travail. Votre fréquentation a plutôt fortifié en moi ces
sages principes. Alors ... pour qui et pour quoi voulez-vous que je me
marie, si vous, le seul parent mâle de Xavière, et qui l’aimez bien,
vous ne faites pas la moindre chose?...»

Theuville se taisait. Le jeune Fontès l’observa, puis reprit avec une
sécheresse d’huissier:

—«Je parierais que le Manoir est grevé d’hypothèques.»

Le silence se prolongeant, il insista:

—«Donnez-moi au moins ce renseignement.»

Le vieillard murmura:

—«Et c’est ce garnement-là qui prétendrait s’appeler le marquis de
Theuville!...»

Il était debout, toisant Jacques, lorsque celui-ci s’écria:

—«En quoi porterais-je ce nom-là plus mal que vous?

—Je l’ai mal porté, mais je l’ai porté,» proféra tranquillement
Pascal. «Je le porte, entendez-vous, jeune drôle,» ajouta-t-il,
redressant sa grande taille comme pour ériger, en effet, très haut, ce
nom. «Cela veut dire que je ne le laisserai pas tomber aussi bas qu’à
votre niveau. Vous ne sauriez pas le porter, même mal, comme vous
dites: vous le laisseriez rouler dans la boue. Quant à ce qui est de
Xavière Ausserand ... puisqu’elle a le malheur de vous aimer, et le
plus grand malheur d’être compromise par votre faute, vous ferez votre
devoir envers elle. C’est moi que ça regarde. J’ai beau avoir traîné
une existence inutile, malsaine, entre les jupes des femmes et les
tables de jeu, je n’ai jamais manqué à l’honneur, ni laissé y manquer
envers qui me touche. Tenez-vous-le pour dit.»

Là-dessus, sans vouloir remarquer l’air gouailleur avec lequel Jacques
Fontès avait subi ce petit discours, le vieux marquis se retira,—non
pas comme Crapart, dans un galop de fureur, sans refermer les portes,
mais d’un pas digne, avec un bruit soigneux et contenu de battants
tirés à fond, de pènes claquants dans les gâches.

Quand il fut parti, Jacques s’écria tout haut:

—«Et de deux!...»

Il riait. Puis sa gaieté se calma. La réflexion survint. Et,
profondément, d’un accent qui eût révélé à un auditeur des séries
sans fin de conséquences et de déductions, il articula, pesant chaque
syllabe:

—«Ah! ça, est-ce je serais vraiment un homme à femmes?...»



IX


Des jours passèrent. L’instruction du crime de Theuville n’avançait
pas, fournissait une occasion de plus aux railleries faciles du public,
aux récriminations de la presse sur l’impuissance de la police et le
mauvais fonctionnement de l’appareil judiciaire.

Des arrestations intempestives, suivies aussitôt d’ordonnances de
non-lieu, aggravaient un cas si fâcheux pour le Parquet de Pontoise.
C’est ainsi qu’après Jacques Fontès, on retint, puis on relâcha, le
rémouleur-braconnier Garuche. Un chemineau fut également incarcéré
pendant quarante-huit heures. Celui-là, qui revenait de temps à autre
dans la région, y avait fait quelques mauvais coups. On le soupçonnait
de n’être pas étranger à une disparition d’enfant, qui, deux ans
auparavant, avait désolé une famille. Généralement, ceux qui avaient eu
l’imprudence de lui donner l’hospitalité, ne retrouvaient plus intacts,
après son départ, leurs tiroirs, leur porte-monnaie ou leur poulailler.

Mais ce chenapan faisait peur. On le croyait capable de jeter des
sorts, de mettre le feu dans les granges, d’exercer des vengeances
mystérieuses contre ceux qui lui refuseraient le gîte et le souper.

Quand la police l’arrêta, il n’y eut qu’un cri: «C’est lui qui a
tué la Louisette.» Un flot de dénonciations arriva en cataracte au
Parquet. Puis le vagabond établit un alibi indiscutable, et fut élargi.
Theuville trembla. Les langues trop longues rentraient dans les gosiers
contractés de terreur. Ce fut une épouvante folle quand la ferme d’un
de ceux qui avaient osé être sincères, flamba une nuit et se trouva à
demi détruite. Des bestiaux périrent. Une vieille femme se rompit les
os tandis qu’on essayait de la sauver par une échelle.

Clément Fontès réunit son conseil municipal. Les paroles qu’il lui
adressa se répandirent comme une traînée de poudre:

—«Redoublez de vigilance, mes amis. Sous prétexte que vos plaintes
contre ce vaurien n’avaient pas de rapport avec le crime qu’on
instruit, ceux qui vous doivent protection l’ont relâché sur vous comme
une bête enragée. Protégez-vous vous-mêmes. On parle de transformer
chaque prison en sanatorium. C’est offrir une prime au vice.
Rappelez-vous que le meilleur sanatorium pour un bandit, est une bonne
râclée.»

Deux nuits plus tard, le terrassier Burotte et le fils aîné du père
Trapet, savetier, en faisant leur ronde, découvrirent le malandrin,
qui venait de dresser un bûcher de brindilles mêlées de copeaux contre
un grenier à foin attenant à la maison isolée des vieux Garbière. Il
portait un sac, dans lequel on trouva: deux poulets fraîchement tués,
du linge, sans doute dérobé à un séchoir, des boutons de cuivre,
dévissés à des portes, des boîtes de conserves, volées à quelque
devanture, et une natte de cheveux blonds, une belle natte de fillette,
encore nouée d’un ruban bleu.

Burotte lança un coup de sifflet. Des camarades accoururent: le gars
Jobert, laboureur herculéen, puis le fils du maître d’école, et
quelques autres. Sans colère, comme il sied à des gens qui agissent
pour une idée générale et non sous l’impulsion d’un sentiment
particulier, ils décidèrent d’administrer au mécréant une correction
qui lui persuadât d’éviter désormais les parages de Theuville. Que la
justice s’exerçât à sa guise. Qu’elle atteignît ou non cet homme, peu
leur importait. Mais ils préserveraient leurs vieux parents et leurs
petites sœurs des attentats de celui-ci et de ses pareils. On saurait
ce qu’il advient dans leur commune des gens qui incendient les demeures
des vieux et touchent aux chevelures des écolières.

Le traitement qu’ils appliquèrent au misérable est celui dont
l’Angleterre a récemment rétabli l’usage, et qui produisit aussitôt
dans ce pays une rapide diminution de la criminalité: ils le rossèrent
méthodiquement avec des gaules. S’ils restèrent inférieurs à leurs
modèles d’Outre-Manche, ce fut par trop de ménagements. Ces lurons de
village ne tapaient pas par plaisir. Et il fallut que l’un d’eux les
encourageât au nom du devoir. Quant à ce qui s’appelle le respect de
la personne humaine, ils ne s’en embarrassèrent pas, estimant, dans
leur saine logique, que la personne humaine, dégradée par le crime, ne
saurait l’être davantage par le châtiment.

Quoi qu’il en fût, le condamné de leur justice sommaire en reçut assez
pour ne plus rien chercher à Theuville, même la vengeance. On ne devait
plus l’y revoir. S’il eut besoin, selon la vraisemblance, de faire
soigner ses épaules, il ne choisit pas un hôpital des alentours.

En dépit de sa discrétion, il faut croire que l’histoire de sa
bastonnade se répandit parmi les sans-aveu de son espèce, car elle
suffit à préserver la commune de dangereuses visites. Les chemineaux
dont la conscience n’est pas claire, font un détour pour éviter le
village. L’aventure étant récente, on ne peut se prononcer encore
sur les résultats. Mais tout porte à croire qu’une exécution aussi
sérieuse, et la résolution hautement proclamée de la répéter s’il y a
lieu, suffira pour que les vieillards de Theuville dorment en paix,
et pour que les mères laissent sans trop d’inquiétude leurs fillettes
prendre le chemin de l’école.

Les journaux, d’ailleurs, ne manquèrent pas de donner à l’incident
une certaine publicité. Des polémiques s’entamèrent à ce sujet. Les
reporters vinrent interviewer le maire de Theuville.

Tant que cela lui fut possible, Clément se déroba. Enfoncé dans le
travail, il menait une existence farouche. On ne le voyait guère
dans le pays. Jamais il ne montait au Manoir. Son agence parisienne
l’absorbait. Souvent il y passait la nuit sur un divan, disposé à cet
usage dans un cabinet attenant à son bureau.

Ce n’était pas toujours les exigences de sa profession qui l’attelaient
ainsi à la besogne. Peut-être des méditations d’un autre ordre, des
rêveries dont nul être humain n’était confident, l’enfermaient dans le
silence et la solitude.

En tant qu’architecte, il voyait ses occupations réduites de tout le
travail que lui donnait naguère le boulevard Gouvion Saint-Cyr.

Crapart avait tout arrêté. Il avait fermé ses chantiers. La raison
officielle de cette mesure était certains incidents de grève. Mais
quelle occasion, saisie aussitôt, de rompre avec les frères Fontès, de
retirer à l’aîné des travaux importants, pour mieux assouvir sa rage
contre le cadet!

Au moment même où il se séparait de Clément, l’inventeur du «Glaçon»
montra combien l’influençaient les idées de l’architecte.

Celui-ci les lui exprima nettement lorsque des bagarres sanglantes
se furent produites dans ce qu’on appelait déjà la «Cité Crapart»,
entre des ouvriers de bonne volonté, recrutés par Fontès, et les
anciennes équipes, décidées à mettre le chantier à l’index. Les
grévistes tombèrent sur ceux qui venaient travailler. Une faible police
n’apparut que pour recevoir des pierres et des fonds de bouteille,
avec une patience louable mais véritablement sans but. Car enfin, si
ces braves gens en uniforme n’étaient pas amenés là pour assurer le
droit réciproque du travailleur et du patron—l’un de gagner le pain
de sa famille, l’autre de faire bâtir ses maisons par qui bon lui
semblait,—on se demande à quoi pouvait bien servir l’ablation de leurs
nez, de leurs oreilles, par des tessons ou des silex?... Peut-être une
vertu secrète doit-elle émaner de ces stigmates. Ce n’est pas seulement
dans le sein des Églises que l’humanité croit aux miracles.

Clément Fontès, qui n’y croyait pas, dit à Crapart:

—«Je ne vois à la classe bourgeoise que deux lignes de conduite,
si elle ne veut périr avec ses œuvres, c’est-à-dire avec la patrie,
qu’elle alimente de forces vives. Car la bourgeoisie, c’est le peuple,
digéré par une sélection intense, et rendu assimilable au cerveau
du pays. Il faut que les entrailles d’une nation soient saines et
prospères. Mais si l’on s’écrie: «Les entrailles sont tout. Démolissons
le buste et la tête. Rasons de la société tout ce qui dépasse la
ceinture ...» Si l’on décrète qu’aucune cérébralité, aucune beauté ne
s’élaborera plus, que la vie se résoudra aux fonctions basses ... Alors
tout crèvera, car ces fonctions mêmes n’existeront plus. Un corps ne
vit pas sans tête.

«La bourgeoisie a donc le devoir de maintenir ce qu’elle a créé, ce
qu’elle crée chaque jour. Pour cela, elle n’a que deux moyens: la
force, ou la contrition. La force? Elle s’est à peu près ôté le droit
d’y recourir, parce qu’elle a trop menti. Pour y avoir renoncé, à la
force, en des paroles de lâche abdication, la bourgeoisie ne peut
plus l’employer dans la mesure nécessaire et juste. Elle est acculée
de ce côté à des moyens excessifs et désastreux. Reste la contrition:
le renoncement à la vanité, au luxe. La grève des jouissances. Si,
aux menaces de la C. G. T., la bourgeoisie opposait simplement l’A.
T. F.—l’ABOLITION TOTALE DU FASTE,—quelle leçon pour la folie d’en
bas! Quelle rénovation de la veulerie d’en haut! Substituer aux grèves
révolutionnaires le chômage forcé par manque de commandes. A celui qui
crie: «N’est-il pas honteux de voir payer cinquante louis une gerbe de
fleurs, alors que des malheureux meurent de faim!...» Répondre:—«Soit,
nul n’achètera plus une corbeille d’orchidées de mille francs. Et
aussitôt vingt industries périront, des milliers d’êtres humains, qui
en vivaient laborieusement, connaîtront cette faim au nom de laquelle
vous parlez.»

—«Peut-être, alors,» ajoutait Clément Fontès, «les classes ouvrières
comprendraient-elles cette forme du partage qui, de la poche du riche,
fait retourner l’argent vers le pauvre par la fiction d’une fleur.
Le luxe, qu’ils envient, dans leur ignorance, c’est la fiction qui
rétablit le seul équilibre possible. Que tous l’exigent, personne ne
l’aura. La fiction disparue, le résultat ne saurait se maintenir. Il
n’y aura pas de partage, parce qu’il ne restera rien à partager.

«Si la bourgeoisie se haussait jusqu’à proclamer la grève générale des
vanités et des jouissances, elle manierait une arme plus redoutable que
ne sera la grève générale du travail aux mains des prolétaires.»

Crapart, si intelligent, resta frappé par cette théorie. Comme il était
un homme d’entreprise, d’aventure, avec un peu de la rudesse barbare
des conquérants, tout de suite l’application le tenta. L’opportunité
d’écarter la collaboration de Clément Fontès sans blesser un être de ce
caractère, et qu’il appréciait, le décida. Il ferma ses chantiers du
boulevard Gouvion Saint-Cyr.

Sur les palissades, on put lire un avis, en ces termes:

  «Camarades ouvriers,

 «Je vous remercie de vos services, mais je m’en passerai désormais.
 Je bâtissais des maisons pour augmenter ma fortune, c’est-à-dire le
 capital qui, à travers mes dépenses personnelles et mes placements,
 retournait intégralement aux mains de vos pareils en échange de leur
 travail. Pour qu’un individu appelé Ferdinand Crapart ne goûte pas
 certaines satisfactions excessives, vous dépouillez ainsi du moyen de
 gagner leur vie beaucoup de travailleurs, vos frères. Votre attitude
 a, en outre, cet effet immédiat d’empêcher un quartier de se créer,
 avec les nombreuses petites industries qui y eussent trouvé place.

 «Continuez à servir de cette façon la cause de votre classe sociale.
 Mais trouvez bon que je donne à la mienne, dont vous prêchez la
 destruction, l’exemple d’une résistance pacifique où elle trouverait
 le salut, la vie,—cette vie que tout organisme, comme toute
 créature, a le droit de défendre.»

  «Ferdinand CRAPART,
  fils de Ludovic Crapart, savetier.»

Oui, Crapart mit sur ses affiches le nom et la profession de son père.
L’ivresse de rage où le jetait la trahison de Chopette, combinée
avec son exaspération contre l’illogisme des ouvriers, lui inspira
cette crânerie. Elle eut un succès fou. Pendant huit jours, il fut le
personnage à la mode. Mais, dans les conversations autour des tables
fleuries, les jolies femmes décolletées le débinèrent, leurs maris
ayant manifesté des velléités d’imitation, et prétendant commencer l’A.
T. F. (abolition totale du faste) par les toilettes de ces dames.

Pendant ce temps, Clément Fontès, désintéressé d’une manifestation
bourgeoise qu’il estimait devoir rester individuelle, et, par
conséquent, sans portée, se posait des problèmes d’un autre ordre.
Deux êtres vivaient dans son cerveau, d’une vie intense, d’une vie
où s’absorbait la sienne, et auprès de laquelle la personnalité d’un
Crapart n’existait pas: c’était Jacques et Xavière, et c’était leur
amour.

Il songeait à cet amour, il en imaginait ardemment la jeune folie, en
ce jour presque hivernal, où, comme il se trouvait dans son cabinet de
travail, à Theuville, sa vieille Margotte vint lui annoncer la visite
de son frère de lait, Marcel Barbery.

Clément descendit dans la salle basse avec le serrement de cœur qui
l’oppressait au seul nom du veuf. Quand il revit en face de lui cette
figure de deuil, la haute stature noire, la physionomie dévastée, cet
être défait, presque vieux, qui, deux mois avant, était un si joyeux
gaillard, il saisit les mains du malheureux, n’eut, un instant, de
pensée que pour lui.

—«Je ne te retiendrai pas longtemps,» dit Barbery.

—«Aussi longtemps que tu voudras, mon pauvre ami. Ton malheur n’est-il
pas le mien? Cela passe avant tout.

—Je viens te dire adieu,» prononça le meunier, avec une résolution
sombre.

—«Adieu?... Mais pourquoi?... Où vas-tu?

—Au diable ... en enfer ... N’importe où. Je ne reste pas ici.»

Une exaltation singulière. Puis la face refermée, le regard en dessous,
fuyant celui par lequel Fontès, étonné, l’interrogeait.

Mais l’architecte se tourna, au contact, sur sa main, d’une tête velue.
C’était Fiston, le compagnon de la pauvre Louisette.

—«Je te l’amène,» proféra Barbery. «Fais-moi le plaisir de le garder.
Il faut que je me sépare de lui. Et _elle_ l’aimait tant!...»

Sa voix s’étrangla. Clément flatta le chien, qui le reconnaissait et
mettait une effusion de tendresse dans les yeux d’or flambé qu’il
élevait ardemment vers lui.

—«Tu penses, Marcel ... s’il sera soigné ... La brave bête!... Mais
pourquoi faut-il que tu t’en sépares?

—Je ne sais où je serai demain ... Ni ce que je ferai ... Fiston
m’embarrasserait pour chercher du travail.

—Voyons, je ne comprends pas ... Chercher du travail?... Tu as le
moulin.

—Je ne peux plus y vivre.

—Le souvenir?...

—Non, protesta Marcel, non!... Ah!... son souvenir ...»

Il ne s’expliquait pas. Une sourde inquiétude s’insinuait en Fontès.
Des questions montaient à ses lèvres, qu’il y retenait. Quelque chose
de pénible faisait tomber le silence entre ces deux hommes.

Tout à coup, Clément posa une question:

—«Si tu quittes le pays, c’est donc que tu crois impossible la
découverte de l’assassin?»

Le veuf ne répondit pas tout de suite. Enfin, il prononça, sans
regarder son frère de lait:

—«S’ils doivent trouver, ils trouveront sans moi.

—Espères-tu encore qu’ils trouveront, Marcel?

—Espérer!...» murmura l’autre avec un visible frisson.

«Qu’a-t-il?» pensait l’architecte. «Même dans le premier choc de sa
douleur, je ne l’ai jamais vu ainsi. Que signifie cette résolution
soudaine de quitter le moulin? Si c’était parce qu’il reste mon
débiteur pour son outillage, pour l’aménagement de la bâtisse?... Si
c’était parce qu’il ne veut plus me devoir ...»

Mais alors quel sens attribuer?... Cela?... oh! impossible!... Barbery
n’avait-il pas été le premier à protester de l’innocence de Jacques, à
s’indigner de son arrestation?...

—«Tu n’as ... Tu n’as rien découvert?...» interrogea Clément. Sa
propre voix lui fit peur,—trop révélatrice de sa pensée.

—«Que veux-tu que j’aie découvert?» dit âprement Barbery. «Et que
veux-tu qu’on découvre maintenant? Il y avait les empreintes sur la
porte ... Les experts ont déclaré, tu le sais bien, que la main qui les
a faites était revêtue d’un gant.»

De quelle étrange intonation il souligna ce mot! Pourquoi rappelait-il
ce détail? un des indices qui firent inculper Jacques,—«l’assassin
ganté,» comme on l’appela pendant quarante-huit heures.

—«Tu aurais pu,» reprit Clément, «retrouver l’arme. Je te savais
acharné à cette recherche. L’arme mystérieuse, qu’on n’a pu encore
préciser, qui, cependant, a laissé sa pointe dans la blessure ... Une
pointe triangulaire, si spéciale ... photographiée, reproduite, décrite
partout ... Ah! cette arme ... comme elle parlerait, j’en suis sûr! Et
tu as fouillé le ruisseau, exploré les bois ... Pourtant, le meurtrier
a dû s’en défaire, l’enterrer, la jeter ...

—Je ne la recherche plus,» dit Marcel.

—«Tu as donc renoncé à venger Louisette?..»

Clément mit une force terrible dans ce cri, la force de son angoisse
mystérieuse, comme pour contraindre Marcel à crier, lui aussi, ce qui
lui rampait dans le cœur.

Mais l’autre, avec sa morne opiniâtreté paysanne, courba seulement la
tête, et se tut.

Alors, poussé par d’indicibles suggestions, écrasé par l’affreux
silence, dans la pièce taciturne où s’insinuaient les ombres grises
de l’hiver parmi les vieilles choses du passé, Clément dit d’une voix
haletante:

—«Alors tu renonces?.. Tu renoncerais à la venger si tu avais en face
de toi ...

—Qui donc?..»

Sursaut d’anxiété si tragique que Fontès recula.

—«Mais ... le ... le misérable.

—Le connais-tu, Clément?

—Moi?.. Non.»

Le meunier s’approcha de son frère de lait. Il s’approcha encore
... Leurs yeux s’accrochèrent ... se fouillèrent ... Ils entendaient
palpiter leurs poitrines. Sur leurs deux visages, qui se ressemblaient
un peu,—même type régulier, sec, énergique, avec la cavalière
moustache,—s’épandait une identique pâleur. Le colloque de leurs
prunelles devint intolérable.

Quelqu’un,—qui le sentit peut-être,—les sauva de ce qu’ils allaient
dire. Fiston, qui les observait, vint à eux, et, se dressant entre
leurs deux corps tout proches, appuyant ses pattes sur l’un et l’autre,
les regarda tour à tour. Quelle inquiétude profonde dans ces yeux de
bête aimante! Leur cœur en creva. Ils se jetèrent aux bras l’un de
l’autre.

—«Fais ce que tu crois devoir faire, Marcel.

—Et toi aussi, Clément. Adieu.»

Le jeune meunier s’enfuit,—refermant la porte pour que son chien ne le
suivît pas.

Fiston courut derrière lui, se buta aux panneaux de bois, puis se mit
debout, et, à travers les carreaux, regarda s’éloigner son maître
jusqu’à ce qu’il ne le vît plus. Alors il poussa un long gémissement.
Mais c’était un chien très humble, peu gâté par les gens et par la vie,
dont les chagrins ne comptaient pas, et qui le savait. Il n’exprima
donc pas autrement sa peine, et, d’un air soumis, revint vers celui
auquel, pour le moment,—c’était certain—il devait obéir.

Le regard humain, qu’il rencontra fixé sur lui, le troubla. Se couchant
aux pieds de Fontès, il baissa les paupières, avec cette gêne que les
animaux, comme les gens, éprouvent devant l’insistance des yeux. Sa
queue touffue battit doucement le sol, ce qui signifiait:

«Je suis prêt à t’aimer, vois-tu, bien que je n’ose affronter le
mystère de tes prunelles.»

—«Viens, Fiston,» dit Clément.

Pour que la bête ne sentît pas la solitude dans une maison inconnue,
il fit ce qu’il ne faisait pas pour son propre chien. Il l’emmena dans
son cabinet de travail. Sur le palier du premier étage, Fiston gronda
sourdement.

L’architecte se tourna, étonné. Puis il se mit à la besogne, et ne s’en
occupa plus.

Mais, quelques jours plus tard, un cri d’animal frappé et un bruit
de bousculade ayant attiré son attention, il découvrit, du côté de
l’office, son jeune domestique, Gervais, qui, armé d’une étrivière,
prétendait corriger Fiston. Malgré sa douceur, le chien montrait les
dents.

Fontès bondit et saisit rudement le bras du garçon:

—«Je te défends, petit malheureux, entends-tu?... Je te défends de
toucher à ce chien.»

Le jeune valet leva des yeux de stupeur. Il ne reconnaissait pas son
maître à cette vivacité imprévue,—«monsieur Clément», qu’une cinglée
de lanière sur le dos d’un quadrupède, et même d’un humain, n’était pas
pour émouvoir de la sorte.

—«Mais, monsieur, vous ne savez pas ce qu’elle a fait, cette méchante
bête?

—Eh ... quoi donc?

—J’étais en train de mettre à l’air, et de brosser, un costume à
monsieur Jacques ... Ce vilain cabot-là a sauté dessus comme s’il
devenait enragé. Il a déchiré tout le devant d’un veston. J’ai failli
me faire mordre en lui enlevant le reste.»

Gervais était trop peu observateur pour remarquer que la physionomie de
M. Fontès se figeait dans une expression inquiétante et devenait d’une
pâleur de cendre. Encouragé par son silence, il continua:

—«Il n’est pas bon, ce chien-là. Monsieur n’a pas remarqué, à l’étage,
qu’il grogne toujours devant la chambre de monsieur Jacques? C’est un
sournois. Pour moi, si j’étais Monsieur, je le tiendrais à la chaîne
quand monsieur Jacques viendra. On ne sait jamais ... Et moi, me voilà
bien, avec ce veston déchiré. C’est moi qui écoperai, sûr!

—Tu n’écoperas pas. J’arrangerai ça.»

Fontès siffla le chien, et partit, se dirigeant vers le petit bois. Un
bouquet de futaies couronnait le coteau, dominait la maison. L’hiver y
mettait sa tristesse. A travers les taillis dépouillés, on distinguait
mieux la forme énergique des grands chênes, des hêtres cinquantenaires.
La dure beauté de leurs troncs, leur élan fier, la majesté de leur
geste immobile, s’inscrivaient dans l’atmosphère perlée, sur les
gris délicats du ciel. Le grand tapis de lierre noircissait contre
l’humidité du sol. Les petites allées brunes sinuaient. On les voyait
d’un lacet à l’autre, grimpant la colline. Nul feuillage ne faisait
illusion sur leurs détours ni sur leur brièveté.

Un kiosque s’offrit, en face d’une percée qui découvrait la vue.
De l’espace, des lignes onduleuses d’horizon, des terres nues, des
maisons, fermées sur les secrets de la vie. Et partout la ouate légère
de décembre, la brume effilée, bleuâtre, amortissant la lumière,
s’amoncelant vers les lointains.

Clément s’assit, avec l’abandon d’un homme qu’accable un fardeau trop
lourd. Le chien l’épiait, soupirant d’anxiété. Ayant compris ce qui lui
importait du dialogue entre le maître et le domestique, et que celui-là
le soustrayait aux brutalités de celui-ci, Fiston se rendait compte
également que l’homme à la volonté suprême savait son acte de fureur,
l’histoire du vêtement déchiré par ses crocs.

Voulut-il s’en expliquer, dans son muet langage? Craignait-il
l’injustice de ce pouvoir redoutable, qui, peut-être, lui avait épargné
un châtiment pour lui en appliquer un autre, pire? Il vint poser sa
tête hirsute sur le genou de Fontès. Entre les poils grisâtres, dont
l’ébouriffement faisait à ce bon visage de chien comme la broussaille
de sourcils d’un vieux grognard, un regard presque tragique s’éleva,
un regard comme n’en ont pas les yeux humains, parce que la parole y
supplée,—un regard de pressante éloquence.

Clément y répondit de la même façon que si des mots affreux lui eussent
lacéré l’âme:

—«Tais-toi ...» gémit-il. (Et, d’une main tremblante, il écartait la
tête du chien). «Tais-toi, Fiston ... Tais-toi!...»



X

XAVIÈRE AUSSERAND A CLÉMENT FONTÈS


«_J’ai beaucoup de peine à m’adresser à vous, Clément. Cependant je m’y
trouve forcée. J’espère que cette démarche n’ajoutera pas à la sévérité
de votre blâme, ni à l’éloignement que vous manifestez à mon égard, et
que, sans doute, j’ai mérité._

«_Après l’aveu que vous m’avez arraché, que j’ai renouvelé devant le
juge d’instruction, et qui sauva votre frère, ma détermination était
prise. Je ne voulais pas épouser Jacques. Dans ma pensée, ma mère
ne devait rien savoir. Sa vie de malade et de recluse, son horreur
pour les bavardages des paysans, qui la connaissent et n’osent l’en
importuner, pouvaient la préserver d’une révélation,—pour elle,
atroce. J’aurais tout supporté, les pires affronts, pourvu qu’elle
ignorât. Cela n’a pas été possible. Malgré ma vigilance autour d’elle,
des propos ont filtré ... Maman fut prise d’une horrible inquiétude.
Puis une circonstance que je ne prévoyais pas acheva de l’éclairer.
Mon oncle Pascal,—qui ne s’occupe guère de nous habituellement,—est
venu._

«_Vous connaissez le marquis de Theuville, Clément. Je croyais
avoir plutôt un jour à soutenir sa triste vieillesse qu’à subir sa
protection. Je n’ose dire que je lui sais mauvais gré de me l’avoir
offerte. Son intention était bonne. Mais le souci qu’il a pris de
conclure au plus tôt mon mariage, et la netteté de ses commentaires,
ont fait trop entendre à maman._

«_Ma pauvre mère ... Elle se débat dans une telle détresse morale et
physique que je crains une catastrophe. Ses reproches me déchirent.
Son exaltation me terrifie. Et surtout je ne puis supporter de la voir
ainsi souffrir. C’est pour elle que je viens vous implorer, Clément,
comme vous m’avez implorée pour votre frère._

«_Ne vous détournez pas de nous. Ma mère interprète avec trop de
lucidité votre absence. Elle y voit du mépris pour moi. Sa fierté ne
l’endurera pas sans que sa vie ou sa raison y sombre. Elle n’admet pas
que je devienne la femme de Jacques sans que vous, le chef de votre
famille, soyez venu lui demander ma main. Et pourtant, si je persiste à
refuser ce mariage, elle mourra de honte en me maudissant._

«_Votre attitude peut lui rendre quelque illusion. Si vous venez au
Manoir, je vous dirai ce qu’elle devine, ce qu’elle sait, ce qu’on
peut encore lui faire admettre. Mais elle envisagera le pire si vous
persistez dans votre rigueur._

«_Je n’essaie pas de vous peindre l’horreur de ma situation. Vous me
répondriez que je l’ai méritée. Mais je vous en supplie, Clément ...
je vous en supplie d’un cœur très humble, à genoux, si vous le voulez,
venez en aide à ma pauvre maman!..._»

  «XAVIÈRE.»

«_P.-S.—Mon oncle Pascal fera tout ce qui dépend de lui pour mettre
quelque élégance et quelque joie dans ce qui n’en comporte guère.
Malgré un premier mouvement de résistance, montré, paraît-il, à
Jacques, il se déciderait à lui léguer son titre, par adoption ou
autrement, suivant les formalités légales. Maman s’emportait si
cruellement contre moi ... C’était si douloureux!... Elle se faisait
tant de mal à elle-même!... Il lui a dit:—«Pardonneras-tu à Xavière
si elle devient marquise de Theuville?» Mon bon vieil oncle!... Oh!
Clément ... vous n’avez pas les raisons qu’il a, par ses propres
faiblesses, d’être indulgent aux autres. Mais vous pouvez plus que lui.
Vous connaissez votre influence sur maman. Elle a tant d’admiration
pour votre caractère! Et son état nerveux cède si bien à votre volonté.
Que ma chère maman ne perde pas par ma faute l’ami qui lui était si
précieux, et à l’heure désolée où elle a le plus besoin de lui!_»

Les semaines qui s’écoulèrent ensuite virent les fiançailles de Jacques
et de Xavière. Clément était intervenu dans la mesure où le demandait
la lettre de la jeune fille. Mme Ausserand, calmée, bercée, enveloppée
par un illusoire bonheur, souriait à l’idylle. Le marquis s’était
laissé vaincre. Il s’occupait des formalités pour la transmission
testamentaire de son titre. Des difficultés se rencontraient. Peut-être
faudrait-il recourir à l’adoption. Jacques marquait une impatience
qu’on attribuait à l’amour. Cependant il ne hâtait pas la publication
des bans. Xavière non plus. Mais, devant la grâce de leur jeunesse, la
médisance paysanne, la méchanceté envieuse, désarmaient. On convenait
qu’ils formaient un joli couple. Les premières fleurs, les premiers
frissons verts du printemps leur firent fête dans le parc du Manoir.
Tous deux y promenèrent des rêves d’avenir: elle, avec un grand effort
vers l’oubli, vers la seule joie possible, vers la guérison du mal
secret,—lui, avec la gloriole de son marquisat futur, et la sournoise
sensualité qu’attisait l’assurance de posséder bientôt cette enfant
d’une si désirable beauté, d’une si savoureuse fraîcheur.

A cause de Mme Ausserand, Clément s’imposait de les voir ensemble. De
temps à autre, il montait au Manoir avec Jacques, pour déjeuner. Le
plus rarement possible. Ses yeux les suivaient quand ils s’éloignaient
ensemble vers le terrain du tennis, vers les retraites où les violettes
s’ouvraient. Une ou deux fois, Xavière, s’en allant ainsi avec son
fiancé, tourna la tête vers celui qui deviendrait son frère. Toute
son âme s’attardait, s’échappait en arrière par ses claires prunelles
de douceur. La muette riposte du visage contracté fut si dure, qu’elle
n’osa plus.

Quand Jacques venait à Theuville, on laissait Fiston à la chaîne dans
sa niche. Le chien passa pour méchant. Il le devint. Seul, l’aîné des
Fontès n’avait rien à craindre de la bête. Parfois il l’emmenait avec
lui, dans les bois, pour de longs vagabondages solitaires.

Sur ces entrefaites, l’instruction du crime de Theuville fut close.
Elle n’avait abouti à aucun résultat. L’affaire ne tarda pas à être
classée.

Un soir, se trouvant à Paris, Clément, pour échapper quelques heures à
de sombres hantises, avait pris un fauteuil au Vaudeville. Sa surprise
fut intense d’apercevoir, dans une avant-scène, Ferdinand Crapart en
compagnie de Chopette Miroir.

La jeune femme lui parut un peu changée,—en mieux, à ce qu’il jugea.
L’air moins gavroche, la toilette moins tapageuse, des manières plus
contenues, une expression altière, triomphante, qui soulignait l’éclat
de sa victoire. Sa réconciliation avec Crapart la classait décidément
parmi les grandes demi-mondaines. Toutes les lorgnettes étaient
braquées sur elle et tout l’orchestre la nommait.

L’inventeur du «Glaçon», n’avait rien épargné pour attester la
dévotion qu’il rapportait à l’idole. Ce n’était plus le sautoir de
trente mille francs qui serpentait sur la gorge de Chopette. C’était
une cascade de perles qui en valaient certainement dix fois plus.
Autour du cou, une chaîne, déliée comme un fil, soutenait d’énormes
noisettes noires. Et des noisettes pareilles, rehaussées de brillants,
agrafaient aux épaules sa robe tanagréenne—une robe réduite à si peu
de chose que son beau corps s’y révélait de toutes parts. La seule
pièce de son ajustement qui fut destinée à couvrir quelque chose était
son gigantesque chapeau, dont l’ombre affinait son visage superbe, au
teint mat, aux lèvres pourpres, aux longs yeux obscurs.

—«Cré nom!...» soufflait un spectateur derrière Fontès.

Un autre dit:

—«Ah! oui, fichtre!...»

Puis ce fut un silence, où palpitèrent des haleines.

Le premier repartit:

—«La mâtine!... Elle lui en fera voir, à son Crapart, maintenant
qu’elle l’a repris, pieds et poings liés.»

Le second appuya:

—«Parbleu! Elle ne se cache même pas. Je connais quelqu’un qui l’a
rencontrée, au Bois, du côté d’Auteuil. Elle avait arrêté son boghei,
—vous savez ... avec cette paire de chevaux qu’elle conduit elle-même
...—Et elle y avait fait monter son gigolo, ce petit qu’on voyait tout
le temps avec eux avant la brouille ... Comment donc déjà?... J’ai son
nom sur le bout de la langue.

—Oui, je sais qui vous voulez dire ... Une jolie fripouille ... Il lui
en bouffera, de la galette, à cette belle fille.»

Fontès, tourné brusquement, toisa le donneur d’informations, d’un tel
air que celui-ci—un vague cercleux,—rougit, se déroba en appelant le
marchand de programmes, et, bientôt, changea de place, s’éclipsa.

L’architecte, resté seulement pour tenir en respect les auteurs de tels
propos, quitta lui-même le théâtre, incapable maintenant d’y trouver le
moment d’oubli qu’il était venu chercher.

«Ce n’est pas vrai ... Ce n’est pas possible ...» se répétait-il
durant la longue nuit sans sommeil qui suivit. Pour lui, cela semblait
pire que tout. Son être entier se soulevait, d’une révolte qui se
communiquait à ses muscles, qui galvanisait son grand corps en des
soubresauts angoissés. Être aimé de Xavière, avoir reçu le don de cette
chair pure, de cette âme confiante, et souiller de tels trésors dans
une telle boue! Quant à l’argent ... non, non! mille fois non!... Le
fils même de Garuche, du moment qu’il avait appelé un Fontès «mon
père,» qu’il avait grandi dans la vieille maison luisante de propreté,
d’honneur, ne pouvait pas ...

Et toutefois, ce n’était pas les seuls mots entendus qui précipitaient
sur Clément la marée hideuse d’un tel soupçon. Le flot fangeux se ruait
... l’assaillait jusqu’à le suffoquer. Alors, le malheureux aîné se
dressait dans la nuit, criant tout haut: «Cela n’est pas vrai!... Cela
n’est pas possible!...» Devant l’objurgation, l’horreur s’apaisait,
reculait. Fugace répit.

«Et cette enfant qui l’aime!...» songeait l’obsédé. «L’imprudente!...
Il faut qu’elle l’épouse, il le faut!... Pour ne pas être déshonorée
aux yeux des autres, et,—mal plus incurable,—à ses propres yeux ...

«Elle l’épousera!...» clamait Fontès comme en un délire. «De quel droit
m’y opposerai-je? Quel poison circule dans mes veines? N’est-ce pas moi
le misérable, avec mes soupçons monstrueux? N’est-ce pas moi qui me
suggestionne, par des coïncidences, des propos de hasard ... et même
... et même!... jusqu’à interpréter les rancunes d’un chien ... des
caprices de brute hargneuse!... Oh! quelle œuvre abominable s’élabore
dans mon âme, affolée de jalousie!... N’est-ce pas moi qui vais au
crime en voulant découvrir le crime chez un autre?...»

Il fallait la forte constitution morale et physique d’un Clément
Fontès, pour subir sans défaillance extérieure, sans que rien y parût,
une épreuve semblable,—une épreuve où nul secours ne pouvait lui venir
que de sa volonté, où il était plus solitaire, en face de l’infernal
problème, qu’Œdipe en face du Sphinx. Car Œdipe n’avait d’adversaire
que le monstre. Rien en lui-même ne paralysait son énergie, sa
résolution. Clément, lui, se débattait intérieurement contre sa
passion. Elle grandissait, comme toute passion grandit lorsque le drame
d’une âme se concentre autour d’elle, et lorsque les plus émouvantes
secousses de cette âme n’en sont, pour ainsi dire, que les incidences
et les répercussions. La raison de cet homme n’était plus libre. Elle
était entravée par l’amour. Et quel amour!... Enflammé de désir,
attendri, viril et puéril à la fois. Il sentait la chaîne, n’osait
faire un mouvement, de peur que ce mouvement ne fût faussé par le lien
terrible. Car sa droiture veillait.

Nul ne se doutait de ce qui se passait en lui. On le voyait aller et
venir, de la mairie à sa maison, de Theuville à ses bureaux de Paris,
un peu plus pâle seulement, un peu plus taciturne qu’autrefois. Il
lui arrivait, en descendant du Manoir, de s’enfermer rigoureusement.
Mais cela changeait si peu ses habitudes!... C’est qu’en revenant de
là-haut, il se défiait de lui-même. Il voyait alors trop vivement
le joli visage ingénu, certains regards incompréhensibles, une
grâce meurtrie qui lui oppressait le cœur. Le doux mystère de cette
jeune fille s’attachait à lui, tenace, et si troublant!... Alors il
faiblissait. Sa tête tombait sur ses mains. Ses lèvres murmuraient:
«Petite Xavière!... petite Xavière!...» Et ses yeux, sans qu’il le sût,
pleuraient ...

Mais le jour vint,—inévitable.

C’était un après-midi d’avril. Clément, debout devant les grandes
planches, montées sur des tréteaux, dans son cabinet de travail, à
Theuville, examinait des épures. Par les croisées ouvertes, entraient
des bouffées de printemps. De petits coups de brise qui sentaient le
lilas, des pépiements d’oiseaux, une lumière mouillée par des giboulées
récentes. Rien qu’au son d’un marteau, manié par le forgeron du
village, dont vibrait l’espace, on devinait la saison changée, l’air
plus limpide, la résurrection de tous les bruits familiers qu’allait
faire la vie épandue au dehors.

Dans la cour, Gervais sifflait une polka en astiquant les harnais
de Djinn. Cette polka ... Clément, préoccupé par sa besogne, ne
l’entendait même pas. Et cependant, elle devait vriller son cerveau,
scander l’effroyable émotion, y rester liée par la hantise,—puis, plus
tard, toujours, garder une acuité térébrante, le percer d’une brusque
souffrance, quand elle jaillirait d’un orgue de Barbarie, d’un piano
invisible derrière l’inconnu des façades, et longtemps, longtemps, le
faire affreusement tressaillir, quelque lointaine que l’apportassent
les échos de la rue ou les fredons d’un écolier.

L’architecte se leva. Il avait besoin d’un instrument dont il ne se
servait guère, et qu’il n’avait pas manié depuis des mois, ayant
surtout pratiqué à Paris le genre de travail auquel il se livrait en
ce moment. Dans le bas des vastes casiers, protégés par des portes à
glissière, une fine couche de poussière couvrait le palissandre de
la boîte. Il ne s’en étonna ni ne s’en fâcha. Ne défendait-il pas à
Gervais de rien déplacer, de rien ouvrir sous prétexte de nettoyage?
Hors de la gaîne de drap rouge, l’architecte souleva l’objet de cuivre
et d’acier.

Tiens!... on y avait touché. Le métal n’était pas net. Son employé
sans doute ... qui l’avait rangé sans frotter la marque de ses doigts
moites. Et, avec le temps, c’était devenu presque de la rouille ...
Surprenante négligence. Mais d’autre part, vers l’extrémité, l’acier
luisait en rayures, comme d’un coup de meule. Puis ... quoi?... Allons!
une erreur de sa vue maintenant ... Les pointes ne lui semblaient plus
égales.

Fontès posa le grand compas à quart de cercle. Il le regarda fixement.
Un malaise l’envahissait. Du froid glissa sur ses tempes, sous ses
cheveux, entre ses épaules. Avant même que son raisonnement fût
intervenu, sa sensibilité, sa chair, s’inquiétaient. Des vibrations
infinitésimales, des communications ultra-subtiles, s’établissaient
entre la matière où restait un peu de tragique émotion humaine et la
réceptivité incommensurable de cet être, qui frissonnait là.

Devant les yeux de Fontès, une révélation terrifiante se dégageait du
compas à quart de cercle. Et, comme en toute impression extraordinaire,
les apports des nerfs au cerveau intervertissaient le rôle des sens. Ce
qui entrait en lui par le regard, Clément croyait l’entendre, crié à
son oreille par une voix de désastre, d’abomination.

Peu à peu, les indices se rattachaient, les notions tourbillonnantes
s’aggloméraient, se dégageaient, formaient un noyau de conviction.

Ce compas, énorme, effilé, dont les deux pointes, serrées l’une contre
l’autre, sans possibilité d’écart, par la vis du quart de cercle,
s’unissaient en une dague aiguë,—quelle arme redoutable! Et ce quart
de cercle même, ne constituait-il pas une garde, qui mettait l’étrange
poignard bien en main, empêchait tout glissement dans la prise, pour un
coup de force.

Une des pointes avait été brisée—oh! à peine ... moins de trois
millimètres. On avait affilé la branche, pour réparer l’accident. Et,
afin de le mieux dissimuler, on avait aussi diminué l’autre branche sur
la meule à aiguiser. Toutefois la double opération restait visible
pour tout examen attentif. Une main adroite, mais hâtive,—et non la
main ni les outils d’un spécialiste—y avait procédé.

Garuche ... le rémouleur ... Clément revit cet homme, qui venait
chez lui, le surlendemain du crime, tout bouleversé ... Comme il
était anxieux de prendre Jacques à part! Mais lui, le frère aîné,
qui comprit, s’obstina. Et alors les singuliers propos ... Garuche
annonçait la découverte des magistrats ... la minuscule pointe d’acier
trouvée dans la blessure ... le heurt de l’arme contre une côte, avant
son glissement jusqu’au cœur. Et il regardait Jacques, comme pour lui
faire entendre: «Je sais maintenant pourquoi vous m’avez fait réparer
ce compas. Mais l’avez-vous remis en place, au moins? Ne vaudrait-il
pas mieux le faire disparaître?»

Voilà ce que signifiait la démarche du braconnier. Et encore ceci, sans
doute: «Ne crains rien de moi, louveteau, du vieux loup que je suis.»

Vers l’instrument aigu, Clément se penchait, fasciné. La répugnance
de ses mains s’en écartait. Pourtant il voulait savoir. Une horreur
mystérieuse se dégageait de l’objet rigide, redoutable de précision,
de froideur géométrique, détourné de son usage pour quelle brûlante
besogne!...

«Du sang!...» clamait la voix muette, qui, par instants, éclatait en
tonnerre aux oreilles de l’architecte. Il se refusait vainement à
l’entendre.

A la fin, cependant, il se força de prendre le compas entre ses doigts,
de le manier. Il tourna la vis qui retenait sur le quart de cercle la
branche mobile. Quelques atomes d’une crasse brunâtre, libérés de la
pression, s’échappèrent. Clément humecta de salive son mouchoir pour
les recueillir. Ils s’y étalèrent en taches rosées ...

Devant la certitude, un calme horrible envahit Fontès. Depuis si
longtemps, il l’avait, cette certitude,—il l’avait moralement,—et il
s’en défendait, comme se défendrait de tomber un homme glissant sur de
la terre glaise, sans point d’appui, vers un gouffre béant. Cauchemar
de vertige, avec l’aggravation de se juger un monstre. Du moins il
cessait de se croire en proie à un délire jaloux. La conviction
effroyable n’était pas née de sa torture, des affres de sa passion,
mais d’une foule d’indices, de pressentiments, discernables pour lui
seul.

Soulagement pire que le mal, mais qui le restituait à soi-même, lui
rendait l’unité de son caractère, de son jugement.

Clément commença d’agir avec sa méthode habituelle. Il chercha, parmi
les documents amassés avec soin, des journaux contenant l’exacte
représentation, grossie ou non, de la pointe d’acier recueillie dans
les chairs de Louisette. Il relut les descriptions, les conclusions des
experts. Tout, même l’ecchymose bizarre autour de la plaie étroite,
se rapportait à une arme exceptionnelle, indescriptible, que nul ne
pouvait imaginer, et qui, pour lui, indubitablement, était ce compas.

Une seule cause de doute,—mais qui ne tint pas, à la réflexion:
pourquoi le meurtrier n’avait-il pas supprimé l’instrument de son crime?

D’abord, le lendemain, quand il l’avait rapporté, après l’avoir fait
arranger par Garuche, l’autopsie n’avait pas encore eu lieu, ou les
résultats n’en étaient pas publiés. Comment croire qu’on découvrirait
cette parcelle de métal, qu’elle se retrouverait intacte en sa
petitesse, que l’instruction en pourrait faire cas? Une fois ce détail
connu, n’était-ce pas imprudent d’aller reprendre un instrument que,
peut-être, avaient utilisé depuis le matin l’architecte ou l’un de
ses employés. La possibilité matérielle avait aussi pu faire défaut.
Pénétrer dans le cabinet de travail, rouvrir la boîte, s’emparer de
ce grand compas, s’en débarrasser de façon à ce qu’on ne le retrouvât
jamais, n’était pas un problème si simple. D’ailleurs, pour un esprit
non scientifique, le maquillage opéré par Garuche suffisait. Il fallait
être un observateur doué de la sagacité de Clément, prévenu par mille
présomptions, habitué à se servir de ce compas, et possédant toutes
les minutieuses données de l’instruction, pour déduire de son aspect
actuel ce que l’aîné des Fontès n’avait pas pu ne pas en déduire.

L’assassin, au lendemain du crime, satisfait d’avoir remis en place
une arme à laquelle personne ne pouvait songer, devait se fier à
la négligence du jeune domestique et de l’employé pour que nul ne
s’étonnât d’un compas épointé, si tant est qu’on le remarquât.

Tout s’éclaira pour Clément. Il revécut la soirée qui précéda le
meurtre. Certaines intonations dans la voix de Jacques lorsque celui-ci
demandait de l’argent ... Un regard qu’il avait eu dans la direction du
moulin ... Cette mince figure pâle, si jeune!... Ces yeux ... Était-ce
possible?... Oh! la sensation torturante de se retrouver à ce moment-là
... Ouvrir la main pour donner la misérable somme ... Dire oui. Et
l’œuvre atroce n’avait pas lieu. Mais quoi!... Quels regrets feraient
que la chose ne fût pas accomplie?... Et de tels regrets, purement
sentimentaux, ne s’accordaient pas avec les décisions si nettes de sa
conscience. N’était-ce pas pour retenir ce malheureux dans la voie
funeste que Clément se refusait à céder ce soir-là? Il avait cédé
tant de fois! L’heure était venue où il avait dû dire non, avec une
rigidité, une sévérité nécessaires. Elle avait été déchirante pour lui,
cette heure ... Si lourde de responsabilité, d’angoisse fraternelle ...
en face du petit,—même lorsqu’il lui criait qu’il n’était pas de son
sang. Avec quelle amertume désolée, dans quelle solitude, il s’était
enfoncé parmi les arbres criblés de lune. Nuit maudite!... Louisette
dormait là-bas, près de sa chère richesse. Et quelqu’un, dans la maison
paternelle, dans la maison du vieux maître-maçon Fontès, rentrait en
tâtonnant, cherchait ... cherchait ... la chose qui pût tuer. Oh!
bondir en arrière, rentrer aussi ... saisir ce bras ... ce bras dans
lequel jadis il avait mis des jouets ... «Petit ... petit!... Que
fais-tu?...»

Sortilège des ténèbres bleues, des rayons d’argent ... Mensonge de
cette paix profonde ... Nuit qui empoisonnerait la beauté de toutes les
nuits à venir ... Nuit qui passerait sans cesse, avec son mystère, son
silence, l’impuissante et éternelle velléité du geste sauveur qu’on
n’avait pas fait ... La voix du chien ... La palpitation du moulin,
comme un cœur qui bat ... Les visions dont on se demande: «Fût-ce
ainsi?... La mort l’a-t-elle surprise?... Ou bien?...» Horreur!...
horreur!... horreur!...



XI


La Ferté-sous-Jouarre. Un long mur blanc sur un ciel trop pur
d’avril,—un ciel où, d’un instant à l’autre, accourent des nuages
gonflés de grêle et d’averses. Le soleil est trop chaud dans un air
trop frais, traversé d’un vif vent du nord.

Devant la grande porte de bois à double vantail, Clément s’arrête. Il
sonne. On ne lui répond pas. Et il franchit le portillon.

A droite, les bureaux. Un escalier extérieur monte à l’étage. Il
regarde à peine de ce côté. Ce n’est pas pour les chefs qu’il vient.
A gauche, en tas énormes, des débris de meulière, les morceaux trop
petits ou trop crevassés, qui ne peuvent pas servir, même à faire un
«boitard».

De ce côté, l’immense cour s’étend, parmi l’encombrement des matériaux.
Puis, en face, sur toute la longueur, un hangar qui n’en finit
plus, protégé seulement par un toit et le mur de fond, sans cloison
extérieure.

Fontès l’embrasse d’un coup d’œil. Soixante ... quatre-vingts ouvriers
peut-être, y travaillent. Ce sont des condamnés à mort: les piqueurs
de meules.

Une pensée retient le visiteur. Il s’immobilise, regarde. Et il se dit:

«Le terrible labeur de ces gens-là, leur lent supplice final,
leur fin affreuse, la certitude qu’ils atteindront à peine l’âge
mur, et ne connaitront jamais les heures douces de la vieillesse
reposée,—qu’importe à notre conscience sociale!... Ses scrupules quant
à son droit d’infliger la mort s’éveillent pour les seuls assassins.
Et vraiment l’on a trop à faire d’aménager l’agréable villégiature des
bagnes, l’hygiène raffinée des prisons, les bains et les cabinets de
lecture des apaches, pour garder quelque sollicitude à la vie tragique
des travailleurs.»

Un contremaître s’avança:

—«N’avez-vous pas ici depuis peu de temps,» demanda Fontès, «un
ouvrier ... Marcel Barbery?

—Je crois ...» dit l’homme.

Fontès en était certain. Et il savait pourquoi son frère de
lait s’était fait embaucher dans la fabrique de meules de La
Ferté-sous-Jouarre. Marcel, fuyant le moulin, gagnait son pain par le
seul métier qu’il connût. Durant son adolescence, lorsque son père se
servait encore du vieil outillage, il en avait appris l’entretien. Nul
ne le valait pour le «rhabillage» d’une meule. Il utiliserait donc,
pour vivre, son habileté professionnelle, d’autant plus aisément que
les candidats à ce dur travail se font rares, et qu’on accueille à coup
sûr les gens de bonne volonté.

Puis ... il y avait autre chose. Comme tous les meuliers, qui savent
que la chalicose pulmonaire les attend infailliblement, et qui disent:
«Nous avons une meule dans le ventre»,—le veuf était sûr ainsi de
ne pas traîner trop longtemps sa douleur dans une existence dont la
prolongation lui paraissait intolérable.

—«Pourrais-je parler à Marcel Barbery?» s’informa Fontès.

—«Mais ... après le travail.

—C’est très urgent. Je voudrais bien tout de suite ...»

Il présenta sa carte, dit sa profession d’architecte, qui, dans ce
milieu, lui donnait de l’autorité.

—«S’il le faut, je verrai votre directeur.

—Inutile. Venez avec moi.»

En se dirigeant vers le hangar, Clément, qui voyait la meurtrière
poussière de silex tourbillonner autour des visages penchés, contre
les bouches entr’ouvertes par l’effort, prononça tout haut cette
réflexion,—dont il attendait, d’ailleurs, la contradiction immédiate:

—«On comprend que cela les tue à bref délai.

—Ce qui les tue, c’est l’alcool,» riposta vivement le contremaître.
«Les poussières ont bon dos. Elles leur sèchent le gosier, soi-disant.
Alors ils boivent.»

Le sourire d’amertume ironique aux lèvres du visiteur fit rougir
l’employé. L’absurde phrase toujours prête, et qui lui était venue
inconsciemment, ne prenait pas avec celui-là.

—«Voyez-vous, monsieur,» poursuivit le champion de l’industrie
meulière, «au fond, la vérité est celle-ci. Le métier n’est pas
dangereux quand on a la raison de le pratiquer cinq, six mois, par an,
et le reste du temps d’aller aux champs, de s’employer aux cultures,
de se nettoyer les poumons avec du bon air. On ne peut pas leur faire
comprendre ça!

—Peut-être,» observa Clément, «cette façon d’avoir deux professions
les empêcherait de réussir dans l’une ou l’autre.

—C’est ce qu’ils prétendent. Et puis, l’appât du gain ... Laisser des
journées de six et huit francs pour en trouver de trois ou quatre ...
L’avenir, c’est loin. On se sent jeune, exubérant de force. On croit
qu’on résistera mieux que d’autres ... On marche pendant cinq, six,
sept ans d’affilée ... Quand l’usure se fait sentir, on a pris ses
habitudes, on ne sait pas faire autre chose ... On reste.

—Pas longtemps,» ajouta Fontès.

Le contremaître le regarda eu dessous. Mais ils se turent. Le
bruit des champoreaux, des pioches, frappant le silex, rendait la
conversation difficile. Des faces se levaient, se tournaient vers eux,
maigres, d’une lividité qu’accentuait la poudre pierreuse, des regards
dévisageaient l’étranger, à travers les grossières lunettes faites d’un
fil de fer tordu autour de deux morceaux de vitre.

—«Barbery!» s’écria le contremaître en s’arrêtant.

Fontès jeta une exclamation. Il eût passé près de son frère de lait
sans le reconnaître. Outre la couche poudreuse et les lunettes qui,
déjà, le changeaient, Marcel montrait des traits défigurés par un mal
bizarre. Une éruption sanguinolente le criblait de grumeaux pourprés.
Mais aussitôt, ses mains attirèrent davantage l’attention apitoyée de
Clément. Du sang les couvrait, que les gestes énergiques du travail
étalaient ou faisaient gicler. Les poignets, les bras, jusqu’aux
coudes, rougissaient de la même rosée sinistre.

—«Mon pauvre garçon!... Qu’est-ce que tu as?

—Rien du tout,» dit le piqueur de meules. «C’est comme ça dans les
commencements. Ma peau est trop tendre. Bah! elle durcira vite. Regarde
le camarade, là. Voilà comme il faut qu’elle devienne.»

Le voisin, orgueilleusement, tendait son bras. Clément vit ce bras
couvert d’une espèce de maroquin fauve et grenu, tout piqueté de
points noirs.

—«On ne sent plus rien là-dessus,» dit l’homme en riant. «Et puis,
c’est joli,» ajouta-t-il en blague. «Ça fait des dessins. Ah! on nous
rattraperait si nous nous sauvions. Nous sommes matriculés.

—Mais ... ces points noirs?... Ça n’est pas du silex?

—Non, c’est de l’acier. La meule mange les outils. Et elle nous en
crache dessus, la mâtine.»

«Dire que leurs poumons deviennent comme ça!» songea Fontès, qui se
rappela certaines révélations des rayons X.

Mais on criait au fond du hangar. Un mot répété volait en clameur.

—«Tire-à-l’œil!... Allons! Vivement!... Y a de la besogne pour toi.»

Celui qui parlait avec Fontès, courut. Barbery expliqua. Le
camarade—surnommé à cause de cela «Tire-à-l’œil»,—possédait une
habileté merveilleuse pour retirer des yeux, avec un aimant, les
parcelles d’acier, qui s’y incrustaient en dépit des lunettes. On le
préférait au pharmacien, et même à l’oculiste. Depuis son entrée à la
fabrique, les ophtalmies, les cas de cécité accidentelle, étaient moins
fréquents.

—«Marcel,» dit Fontès, «j’ai à te parler. Je ne peux pas attendre.»

Le piqueur de meules regarda profondément son frère de lait. Sa face
mouchetée de sang devint tragique par l’expression qui, soudain, en
aggrava l’aspect. Mais ce fut seulement de froid que ses épaules
frissonnèrent, sous une aigre rafale qui s’engouffra dans le hangar.

—«Tu es en sueur ... Tu vas prendre la mort,» observa Clément.

L’autre haussa les épaules.

—«C’est commode pour ça, ici,» dit-il avec une satisfaction funèbre.
«Pas besoin d’attendre qu’on ait les poumons macadamisés comme une
grand’route. En eau tout le temps, à piquer sans relâche avec une
pioche qui pèse dix kilos, si on cesse de trimer cinq minutes, par un
petit vent de noroit comme ça, on a son compte.

—C’est ta veste?... Voyons, mets-la,» fit l’architecte, décrochant
d’une poutre un vêtement, que Barbery jeta sur sa chemise mouillée.

Un moment après, Clément obtenait sans trop de peine la permission
d’emmener son ami.

—«Allons chez toi,» dit-il.

—«Oh!... chez moi ...»

Le haussement d’épaules indiquait que l’ancien meunier logeait dans
un domicile de hasard, où, peut-être, leur tête-à-tête manquerait de
l’intimité, de l’isolement souhaitable.

Presque tout de suite, en effet, ils arrivèrent à une espèce de cité,
une file de baraques en briques et en bois, mal closes, mal tenues,
d’où s’échappaient des relents de graillon et de moisi.

—«Le tâcheron loue ça pas cher à ceux qui sont garçons,» expliqua
Marcel. «Et, tiens ... v’là le «barbaud,» qui nous fait la popote.»

Un homme s’avançait en boitillant. Un ancien carrier, qui, pris sous
un éboulis de meulière et resté infirme, s’était fait le «barbaud,»
c’est-à-dire le domestique, le cantinier, des compagnons.

—«Tu reviens à c’t’heure!... Le ménage n’est pas fini dans ta
cambuse,» dit-il à Marcel.

Celui-ci venait de passer sur son visage son mouchoir mouillé à la
pompe. Fontès put le voir rougir.

—«Qu’est-ce que ça fait, mon vieux?» s’écria l’architecte.

—«C’est que ...»

Ils se trouvaient au seuil d’une des masures. Le geste de Barbery vers
l’intérieur montra deux lits en désordre dans la pitoyable chambre. Il
partageait ce réduit avec un camarade, et il appréhendait, non sans
raison, la répugnance de Fontès.

Celui-ci ne put contenir un mouvement de recul. L’odeur fauve
qui s’exhalait des vieux bois, des vieux vêtements, des literies
misérables, était, certes, moins âcre que celle d’une cage de
ménagerie, et cependant elle révoltait davantage des nerfs humains,
parce que c’était une odeur humaine.

—«Tu peux dormir là dedans, mon pauvre Marcel?... Toi que Louisette
dorlotait ... Je me souviens ... Votre chambre ... Quelle propreté
merveilleuse!... Et cela sentait bon ... Un mélange de cire d’abeilles,
d’iris et de farine ...

—Cela sent meilleur, là où elle est maintenant, ma Louisette ... Et je
voudrais partager ce parfum-là avec elle ...»

Réponse atroce de sincérité. Fontès en frémit.

—«Viens,» dit-il précipitamment. «Viens ... Je sais ... On t’a tué
plus qu’elle ... Ta vie affreuse de maintenant ... Je la comprends
toute ... Oui, je te le dis, toute ... toute ...»

Il l’entraînait. Impossible de parler ici. «Marchons.» D’ailleurs,
marcher, c’était retarder encore l’entretien inévitable,—l’entretien
monstrueux. Quels mots se formuleraient, quelles syllabes oseraient
s’assembler, pour dire ce qu’ils avaient à se dire?...

Longtemps, ils errèrent en silence. Non!... ils ne pourraient pas ...
ils ne pourraient pas parler. Et toutefois, maintenant, il n’y avait
plus de secret entre eux. Il était si complètement aboli, le secret,
que leurs yeux mêmes évitaient de se rencontrer, pour ne pas faire
jaillir la vérité de leurs âmes.

Mais enfin, cela arriva. Ce fut dans une carrière abandonnée, où ils
se réfugièrent comme dans l’endroit le plus écarté de toute vie, de
tout bruit,—une grande cavité de pierre nue, presque une tombe.

Ce fut là.

Clément dit à voix basse:

—«Tu l’as su tout de suite, toi?

—Pas tout de suite.

—Tu soupçonnais?...

—Oui.

—Mais ... la preuve?...»

Marcel Barbery eut comme une hésitation. Puis il murmura:

—«Si tu es venu ... c’est que tu en as une, de ton côté.»

Fontès acquiesça, d’un souffle:

—«C’est vrai.»

Il n’ajouta pas: «J’ai l’arme.» Il n’aggraverait pas de cette horreur
le supplice de l’homme de qui on avait tué la chair de sa chair,
le délice, l’âme, tout. Il ne lui ravagerait pas la pensée par
l’abomination de l’image précise ... et quelle image!...

Vivement il reprit:

—«Qu’as-tu trouvé?... Voyons ... S’il était possible qu’un doute ...
une chance d’erreur ...»

Le piqueur de meules secoua la tête. Malgré la certitude, un vague
espoir s’insinuait en Fontès du fait seul de parler avec un autre
... L’énormité que _cela_ fût, s’augmentait si effroyablement d’en
convenir tout haut, face à face!... Comment les paroles inouïes
ne seraient-elles pas suspendues, refoulées par une évidence
libératrice?... Mais, lorsque Barbery secoua ainsi la tête, la faible
palpitation lumineuse s’éteignit au cœur de Clément. Le cauchemar était
réel. Il faudrait le vivre jusqu’au bout.

L’ouvrier cherchait quelque chose dans sa veste. Non pas au fond d’une
poche, mais sous la doublure, qu’il entr’ouvrit en faisant sauter
quelques points. Un morceau brunâtre, comme de cuir déchiqueté, raidi,
apparut.

Barbery, sans mot dire, le tendit à son frère de lait.

Fontès mania l’objet, l’examina ... Soudain, il comprit.

C’était un gant de peau, qui avait dû être de couleur fauve assez
claire, mais noirci, cassant, comme si on l’avait fait sécher après
l’avoir tiré de la vase. En dedans, près du poignet, sur l’intérieur
blanchâtre, resté relativement net, on distinguait encore une de ces
marques à l’encre comme en font les dégraisseurs ... Un _J_ et un _F_,
figurés grossièrement en capitales d’imprimerie. Clément se rappela
l’assertion des experts, la trace des doigts sur la porte—des doigts
anonymes, masqués. Et le surnom ... «l’assassin ganté» qui, pour la
foule, désignait encore celui que la justice renonçait à découvrir.

—«Où as-tu trouvé cela, Marcel?

—Dans le bois ... enterré.»

Fontès eut un mouvement, presque de doute.

—«On avait tellement cherché, fouillé, creusé partout!...»

La voix étranglée, assourdie, du veuf, émit ces mots:

—«On avait cherché tout autour, à proximité du moulin, sur les rives
et dans le lit du Sausseron ... Et avant l’histoire du Manoir.

—Le Manoir ...» répéta Clément, que ces deux syllabes remuaient
jusqu’au fond des entrailles.

—«Oui, puisqu’il a fui là-haut ... puisqu’il y est allé finir la nuit
pour se créer un alibi ... C’est de ce côté-là, aussi loin que possible
de son crime, qu’il avait dû cacher des choses ... J’ai pensé cela ...
après, quand on l’a eu relâché ... J’ai suivi ce chemin-là, cent fois,
en examinant chaque touffe, chaque motte de terre ... Et j’ai trouvé ...

—C’est alors que tu as quitté Theuville?

—Oui.

—Pourquoi?

—Pour ne pas le tuer.»

Un silence. La carrière, aveuglante, crépitait de soleil,—dur soleil
d’avril, nu, dépouillé, plus triste de se refléter sur ces blancheurs
miroitantes de pierre et de sable. Quelques hirondelles, revenues de
loin sans doute, traversèrent l’espace avec de petits cris.

—«C’est ton droit de le tuer,» prononça Clément.

—«Je ne toucherai pas à un Fontès,» déclara l’ouvrier.

Celui qui portait ce nom ne répliqua rien. Il songeait. Peut-être
allait-il parler ... Mais il se contint. L’autre reprit:

—«Tes parents ont aidé les miens. Ta mère t’a confié à la mienne ...
pour qu’elle continue à avoir du lait. Sans cela, comment m’aurait-elle
nourri? Toi, tu fus mieux qu’un frère pour moi. Si j’ai gardé le
moulin, si j’ai pu épouser Louisette, c’est par tes bienfaits. Va-t’en
maintenant. Ne parlons plus ... Ne me tente pas ... Ne me dis pas que
j’ai le droit de le tuer ... Il est mort pour moi ... Toi aussi ...
Tout, ... tout est mort ... Va ... Nous n’avons plus rien à nous dire.»

Marcel Barbery se laissa tomber, assis, sur une saillie de roche,
appuyant son visage contre son poing fermé.

Il releva la tête avec stupeur en entendant Fontès lui dire:

—«Ce qui est ton droit, à toi, est mon devoir, à moi.

—Quoi donc?... de frapper le criminel?

—De le frapper, certes!

—Ton frère!...

—Parce qu’il est mon frère,—ou, du moins, parce qu’il porte le nom de
mon père ... Nous n’avions pas la même mère ... Et puis ... tu ne sais
pas ... Mais peu importe. Je te le dis, Marcel ... Fût-il mille fois de
mon sang, je n’en serais que plus responsable ... Mon devoir ne peut
pas être de le dénoncer, de le livrer ... Donc ...

—Que feras-tu, Clément?...»

La question resta sans réponse. Alors, le morne visage de Barbery
changea. Un sauvage éclair fit étinceler ses yeux. Il se dressa, posa
une main sur le bras de Fontès.

—«Est-ce possible?... Est-ce vrai?... L’as-tu condamné?... Alors,
laisse-moi ... laisse-moi agir!... Clément ... Laisse-moi faire cela
... Mon âme en brûle!... Quand on devrait m’écarteler après! Ne
comprends-tu pas que, toi seul ... Ah! sans toi ... supposes-tu qu’il
vivrait encore?...»

Immobile, les bras serrés sur sa poitrine, les yeux voilés par les
paupières, Clément ne trahissait plus, même par un signe, ce qui se
passait en lui.

Devant son silence, presque effrayant, Marcel poursuivit:

—«D’ailleurs, moi ... qu’on m’arrête, qu’on me condamne ... quoi!...
ma vie est finie ... Tandis que toi ...»

Fontès leva les yeux. La pensée, chez cet homme, était si forte,
qu’elle rayonnait parfois au-dessus des plus violentes émotions.
L’idée, en ce moment, surmonta tout:

—«On ne me condamnerait pas plus que toi,» dit-il, «si j’accomplissais
l’acte nécessaire. Cette société si lâche, et qui a tellement peur
de la mort, peur de prendre la responsabilité de la mort, a la plus
plate considération pour l’homme qui ose tuer. Elle admet le meurtre
conjugal, le meurtre passionnel, le meurtre philosophique. Le moindre
prétexte lui suffit pour acquitter celui qui tue. Oui, cette société
qui, presque sûrement, laisserait la vie à l’assassin de Louisette,
justifiera sa mort si l’un de nous, toi ou moi, nous nous substituons à
sa pauvre justice. Elle, qui n’a plus de force, reconnaît notre droit à
la force. Marcel, ne pensons pas à ses jugements dérisoires. N’écoutons
que notre conscience.

—Alors?...» proféra Barbery, dans un souffle frémissant. Et il lui
étreignit le bras avec des doigts si nerveux qu’il lui fit mal.

Fontès le considéra en silence. Les yeux de son frère de lait
enfonçaient dans les siens une interrogation terrible.

—«Non, Marcel, non!...» prononça enfin Clément.

L’ouvrier recula, livide, tragique, un blasphème aux lèvres.

—«Ah! je m’en doutais!..» cria-t-il. «Tu es comme tous les faiseurs
de discours. Quand il s’agit de les appliquer aux tiens, tes rudes
théories, elles s’effondrent. Tu laisseras Louisette sans vengeance!
Tu laisseras impuni un pareil crime!... un pareil crime!!... Et moi,
tu me tiens ... Tu m’enchaînes par tous les bienfaits passés. Tu sais
que je ne toucherai pas à un Fontès tant que tu me l’interdiras. Et tu
as sucé le lait de ma mère!... Ah! beau parleur!... orgueilleux!...
Laisse-moi!... Va-t’en!... Tu vaux l’autre ... C’est comme si tu
assassinais Louisette ... tiens! là!... une seconde fois ... sous mes
yeux!...»

L’image d’horreur se refléta dans le regard halluciné. Tout le désastre
de cette vie cria par les traits farouches, ravagés, par la violence
de l’être retourné à une espèce de barbarie brutale, par la tenue
misérable, les vêtements disparates, sordides, que nulle main de femme
ne soignait plus.

—«Celui qui a fait tant de mal doit mourir!» s’écria Fontès.

Puis saisissant la main du malheureux.

—«Écoute, cependant ... Il faut que tu saches. Quelque chose le met
au-dessus de nos représailles, au-dessus de son destin et du châtiment.
Ce monstre que j’ai appelé mon frère, il est aimé ...

—Moi aussi, je l’étais ...» gémit le veuf.

Fontès continua sans répondre:

—«Il est aimé par une jeune fille ... que j’adore. Tu entends, Marcel
... J’adore Xavière Ausserand ... Je l’adore!»

Il répétait ce mot avec une intonation qui étonnait son oreille.
Barbery, calmé soudain, le regarda.

C’était si étrange, sur de telles lèvres, ce cri de passion. Et il
y prenait une signification si émouvante. De quelles profondeurs,
longtemps scellées, il jaillissait! Avec quelle force douloureuse! Même
à un cœur contracté de souffrance, il s’imposa.

Le piqueur de meules dit sourdement:

—«Je dois te faire envie, alors. Tu la préférerais sans doute morte.»

Fontès inclina la tête.

L’ouvrier réfléchit.

—«Elle l’aime ... C’est parce qu’elle ne sait pas.»

Ne recevant aucune réponse, il ajouta au bout d’un moment:

—«C’est une raison pour me laisser faire.

—Non.

—Tu trouves juste que cette pauvre fille épouse un être infâme, sans
connaître son infamie?

—Elle lui appartient, Marcel. Ils sont amants.

—Tu crois?... Tu crois cela?...»

La question partit, vibrante, spontanée. Contre la paroi de silex de la
carrière, un léger écho trembla.

—«Oui, je le crois,» répondit Fontès. «Elle me l’a dit. Mais, c’est
assez, Marcel. Je te devais la vérité. Tu la sais. N’ajoutons rien.
Laisse-moi partir.

—Comme tu souffres, Clément!...

—Tais-toi.

—Agissons, Clément. Nous devons agir. Vengeons la morte et sauvons la
vivante.

—La vivante est plus morte que l’autre.

—Je te désobéirai, Clément. Songes-y. J’ai maintenant, avec ma
vengeance, mon dévouement pour toi. J’épargnais ton frère ... Mais
puisqu’il est ton rival ...

—C’est parce qu’il est mon rival que je ne puis être son juge. Mais tu
ne comprendrais pas ... A quoi bon te dire?... Ce qui se passe en moi,
nul ne le sait, nul ne le saura, pas même toi. Seulement, écoute bien,
Marcel. Si tu le touches après ce que je t’ai appris, je m’accuserai
... j’en serais cause ... Donc, je m’exécuterai,—aussi impitoyablement
que j’exécuterais le criminel si je n’avais pas les mains liées. Je me
brûlerai la cervelle, entends-tu? Vois donc le lâche que tu ferais de
moi!... Oui ... Une délation, ou une violence ... de ta part ... parce
que je suis venu ici ... parce que je t’aurai parlé ... Mais je ne
vivrai pas une heure ensuite ... Aussi sûrement que j’aime Xavière ...
Et il n’est que trop sûr, cet amour-là!»

Marcel Barbery baissait la tête. Fontès lui dit un adieu précipité, et
partit.

Lorsqu’ils se furent perdus de vue,—avec l’idée que c’était pour
toujours,—chacun séparément s’avisa de ceci: que ni l’un ni l’autre
n’avait prononcé le nom de Jacques.



XII


Le mois de mai de cette année-là fut glacial. Après quelques journées
éclatantes, où il sembla que l’été survenait sans printemps, l’hiver
reprit dans toute sa rigueur.

De tels caprices météorologiques sont funestes aux gens qui s’obstinent
à s’en rapporter au calendrier plus qu’au thermomètre. Le marquis
de Theuville fut de ceux-là. Sous prétexte que le froid ne pouvait
s’établir sérieusement entre l’Ascension et la Pentecôte, il ne se
décidait pas à quitter son par-dessus léger pour reprendre sa pelisse,
déjà mise en garde chez le fourreur.

Un matin, comme il sortait des salles surchauffées du cercle dans une
aube mouillée de neige fondue et fouettée d’une bise polaire, il fut
saisi de frissons. Vainement il chercha un fiacre le long des rues
vides où bleuissait le jour. Une suffocation le prit. A grand’peine
il se traîna jusqu’à son logis inconfortable de célibataire. La force
lui manqua même pour chauffer le verre d’eau du grog, qui, pensait-il,
l’aurait remis. Sans se déshabiller, il se jeta sur le divan, dressé
chaque soir en lit, où il couchait.

Ce fut ainsi que la congestion le frappa. Lorsque sa femme de ménage,
quelques heures plus tard, entra comme d’habitude, avec sa clef, elle
trouva le vieillard, en habit de soirée, toujours élégant de mise et
d’attitude,—mort. Il quittait cette vie comme il l’avait traversée,
avec la hauteur insouciante et la discrétion d’un homme de bonne
compagnie.

Ayant mis, tardivement d’ailleurs, en viager, les débris d’une fortune
qui ne fut jamais considérable, il ne laissait absolument rien, hormis
quelques dettes. Quant à son titre, il s’éteignait avec lui, le
pauvre «Chacal»—comme l’appelait Chopette—n’ayant pas eu le temps
d’accomplir les formalités assez compliquées par lesquelles il eût
transmis à Jacques Fontès son illusoire marquisat.

Le jeune homme, qui crut un moment être marquis pour de bon, et qui
faillit se commander des cartes de visites blasonnées, conduisit
le deuil avec ostentation, comme futur petit-neveu par alliance du
défunt. Étrange cortège funèbre. On n’y vit guère que quelques habitués
du cercle obscur et douteux où fréquentait le vieux noctambule,
silhouettes falotes, visages plombés, fripés, bouffis sous les yeux,
de ces vagues majors de table d’hôte dont la plus grande joie est de
dire «valet de pied!» à des larbins en culottes de panne,—véritables
provinciaux de Paris, dont la province,—quelques îlots entre l’Opéra
et le Faubourg-Montmartre—est plus étroite d’idées, plus ronronnante
de monotones potins, que le Cours et le Café du Commerce de la dernière
sous-préfecture.

Les dames Ausserand, tout en prenant le crêpe de rigueur, s’étaient
abstenues de venir à l’enterrement de leur oncle.

Clément n’eut pas à débattre avec lui-même s’il y paraîtrait ou non.
L’événement eut lieu en son absence, durant un voyage qu’il fit en
Italie. Sans son travail, qui le rappela au bout de quelques semaines,
il eût prolongé son séjour au loin. Toutefois, il croyait le délai
suffisant pour que le mariage de Jacques et de Xavière fût accompli.
Le fait de n’avoir pas même reçu un mot le lui annonçant ne l’incitait
pas à en douter. «Ils ont eu envers moi,» pensait-il, «la pudeur du
silence.»

Mais à peine était-il de retour qu’il reçut une lettre de Mme Ausserand:

 «_Ma fille et moi_,» lui disait-elle, «_nous sommes obligées de vendre
 le Manoir, et nous allons quitter ce pays. Dans l’extrémité à laquelle
 nous sommes réduites, vos conseils nous sont nécessaires. Vous ne nous
 les refuserez pas. Sans eux, nous deviendrions certainement la proie
 des hommes d’affaires et des aigrefins._»

Dès qu’il eut parcouru ces lignes, Clément monta vers la vieille
demeure. Devant lui glissait l’image de la svelte jeune fille à
bicyclette, telle qu’il l’avait suivie en une si passionnée révélation
du cœur, ce matin d’automne où il s’aperçut qu’il l’aimait. Quelle
enfant c’était alors!... Et depuis, comme elle avait changé! Pourtant
il n’y avait entre les deux promenades que l’espace d’une saison. Il
évoquait les mouvements de grâce, la courbe de la joue, la natte blonde
sur la nuque, comme les souvenirs d’un être à jamais disparu.

Celle qu’il avait adorée, désirée, avec une telle ardeur protectrice,
une telle frénésie voluptueuse, un tel attendrissement dans
l’admiration, c’était celle d’alors: l’adolescente aux yeux purs, à
l’âme ingénue et sauvage, fraîche comme une source cachée. C’était
cette Xavière-là qu’il regrettait avec une si brûlante amertume, sur
laquelle ses yeux pleuraient malgré lui, là-bas, dans le cimetière
de San-Miniato, quand il regardait les monts pisans se dessiner en
indigo sur la pâleur du soir, ou bien sous les rideaux de la gondole, à
Venise, lorsqu’au bout des couloirs d’eau sombre s’ouvrait devant lui
l’espace de la lagune solitaire.

Oui, celle-là ... Et elle n’existait plus. Elle n’avait jamais existé
peut-être que dans l’éblouissement de son amour ... Combien il allait
se sentir fort contre l’autre!

Cependant, lorsqu’il arriva sur la terrasse, aux grandes
portes-fenêtres, du Manoir, lorsqu’une de ces portes s’ouvrit,
lorsqu’il vit la Xavière Ausserand qui lui était étrangère,—non plus
l’enfant vive, aux gestes souples, mais une silhouette haussée, raidie
d’une dignité souffrante, un visage désormais féminin par la profondeur
des yeux, la gravité de la bouche, une grâce fière et meurtrie, le même
regard, avec tant de tristesse, les mêmes lèvres, avec une si fine
pâleur,—Clément comprit que c’était celle-là, ... celle-là seule,
qu’il aimait. Même, avant cette minute, il n’avait pas su que l’amour
pouvait le briser d’une si déchirante tendresse.

—«Pardon,» dit-il. «C’est votre mère, qui m’a fait demander.

—Elle vous attend.»

La veuve, plus frileuse, plus emmitouflée, plus diaphane et
impondérable que jadis, accueillit Fontès avec ce qu’elle croyait être
du calme. Mais, d’une voix où la nervosité tremblait parmi la mesure
appliquée des paroles, elle lui annonça que Jacques n’avait plus mis
les pieds au Manoir depuis la mort de l’oncle Pascal. Les lettres
qu’on lui avait écrites demeuraient sans réponse. Pourtant rien ne
l’entravait dans l’état de sa santé, ni la liberté de ses allées
et venues. Un ami de M. de Theuville, à qui Mme Ausserand, saisie
d’inquiétude, s’était adressée, affirmait qu’on voyait Jacques Fontès
toutes les nuits au cercle, jouant plus gros jeu que jamais, et perdant
de fortes sommes avec une désinvolture étonnante.

—«Ne parlons plus de lui,» ajouta Mme Ausserand. «Ma fille et moi,
nous sommes résolues à quitter ce pays. Le Manoir, vendu, nous donnera
de quoi liquider quelques dettes du marquis de Theuville. Xavière
y tient. Le reste—s’il y a un reste!—permettra de nous rendre en
Angleterre, ou en Amérique, et d’y fonder des cours de français. Avec
l’intelligence, la volonté, de ma pauvre mignonne, nous réussirons bien
à gagner le peu qu’il nous faut.»

S’étant exprimée ainsi, comme tinterait une clochette fêlée, mais d’un
métal pur, avec la simplicité d’une résolution sincère, Mme Ausserand,
surprise de n’entendre aucune réponse, regarda Fontès.

Elle lui vit les yeux pleins de larmes.

—«Eh quoi, monsieur Clément ...»

Sa propre émotion arrêta ses paroles. Comment s’attendre à une telle
marque de sympathie? N’avait-elle pas craint que, pour justifier son
frère, Clément n’osât quelque dure allusion aux inconséquences de la
fiancée que Jacques abandonnait. L’orgueil maternel, la solidarité
féminine, armaient contre un tel procédé cette débile créature. «Nous
ne réclamons rien,» aurait-elle dit fièrement. Mais de découvrir un
apitoiement si respectueux, si tendre, sur un visage où elle redoutait
de lire une intransigeante rigueur, cela fut trop. Des sanglots, mal
contenus, la suffoquèrent.

Fontès, sans prononcer un mot, se leva, fit quelques pas dans la pièce.

Quand il revint auprès d’elle, Mme Ausserand réussit à élever de
nouveau sa voix grêle.

—«Merci, monsieur Clément ... Jamais je n’oublierai ... jamais! Vous
êtes, vous restez, notre ami. Nous penserons cela, Xavière et moi.
Ce sera une douceur pour nous. Dans notre malheur, vous êtes hors de
cause. Nous ne songeons pas à vous rendre responsable ...

—Madame,» interrompit Fontès, «ne pourrais-je parler pendant quelques
minutes avec Xavière?»

La mère hésita.

—«Ce serait douloureux pour cette enfant. Elle m’a priée de vous
entretenir, moi seule. D’ailleurs, tout est dit. J’ai simplement à vous
demander quelques conseils pratiques ...

—Je serai toujours à votre disposition, madame. Mais ... je vous en
prie ... avant de poursuivre ... Vous avez confiance en ma parole?...
Je vous jure de ne pas troubler, de ne pas affliger votre fille. Il
est indispensable que je lui parle.

—Ce n’est pas pour lui promettre d’intervenir auprès de Jacques?... de
le lui ramener? Elle le repousserait maintenant.

—Ce n’est pas mon intention.»

Mme Ausserand le considéra encore. Mais elle ne lut plus rien sur les
beaux traits virils. L’émotion de tout à l’heure n’y paraissait plus.
Une gravité impénétrable y soulignait seulement une volonté à laquelle
il ne serait pas aisé de résister.

La veuve se leva, rassemblant avec peine des châles, une écharpe, qui
glissaient de toutes parts sur sa personne mince. Puis elle ouvrit une
porte et appela:

—«Xavière!»

La jeune fille ne devait pas se tenir loin. Sans intervalle, sans
bruit, sans réponse, elle fut là.

—«Mignonne,» dit la mère avec une tendresse qui semblait s’être accrue
dans le pardon et la pitié, «voici notre ami Clément Fontès qui veut
te parler. Viens, ma chérie. Ne t’effare pas. C’est un bon cœur qui
s’adresse au tien.»

Combien tout, dans cette maison, avait changé, pour qu’un encouragement
vint de la mère débile à l’enfant énergique. Mais, dans leur plus
maladif égoïsme, les mères ne retrouvent-elles pas la force du geste
qui protège quand la vie trahit et brise l’être à qui elles l’ont
donnée. Et Xavière s’avançait, si pâle, si visiblement frémissante
d’appréhension, que leurs rôles devaient s’intervertir.

Lorsqu’il fut seul avec elle, Clément s’approcha de la jeune fille, lui
prit les mains malgré sa résistance, et essaya de rencontrer ses yeux.
Mais elle les détourna.

—«Xavière ...»

Un silence.

—«Regardez-moi ... Vous ne voulez pas?... Petite Xavière!... Enfant
adorée!...»

Elle recula, galvanisée. Pourtant elle ne put lui arracher ses mains,
qu’il retenait d’une ferme étreinte.

—«Oh!...» soupira-t-il. «Est-ce de la haine que vous auriez pour moi?

—Lâchez mes mains,» dit-elle, «et je vous répondrai.»

Il la lâcha. Alors elle le regarda en face. Elle le vit plus pâle et
plus bouleversé qu’elle-même. Leurs prunelles se pénétrèrent avec une
ardeur désolée. Leurs bouches n’osaient plus livrer leurs âmes.

—«Et si je ne vous demandais pas d’amour, Xavière?...

—Quoi!...» s’exclama-t-elle, dans un souffle éperdu, tandis que tout
son jeune corps tremblait.

—«Oui ... J’étais votre frère ... Je serai votre mari. Voilà ... Vous
ne m’aimerez pas, si vous ne le pouvez ...

—Clément!..

—Enfant ... petite enfant ... je laisserai votre cœur guérir. Je ne
vous demanderai pas l’impossible. Mais je vous aimerai si fort, et, en
même temps si doucement, Xavière ...»

Elle ne répondait rien. Elle le regardait. On eût dit que ce regard
seul, accroché aux yeux de Clément, la retenait de glisser à terre,
défaillante.

Enfin, pourtant, elle trouva le courage de proférer:

—«Mais ... vous me croyez coupable?..

—Coupable ...» s’écria Fontès. «Il n’y a qu’un coupable. Le lâche qui
fuit ce devoir délicieux que votre amour lui crée. Son nom, qu’il vous
doit, est le mien. Laissez-moi vous le donner, Xavière.»

Un gémissement sourd, expression d’une indicible douleur, s’échappa des
lèvres décolorées de Mlle Ausserand. Fontès eut un élan, comme s’il lui
avait fait sans le vouloir un mal physique. Elle se déroba, cachant
d’une main sa figure.

—«Chère petite!.. que vous ai-je fait? Comment prenez-vous ce que
je vous dis? Vous ai-je blessée?.. Mon Dieu!.. je ne suis qu’un rude
garçon,—un vieux garçon pour vous, petite fleur de jeunesse ... Je
voudrais tant vous donner ma vie ... toute mon existence, en faible
compensation de ce qu’on a gâché de la vôtre. Ma petite Xavière ...
regardez-moi encore ... doucement ... comme tout à l’heure. Vous ne
savez pas ... Il y a longtemps que je vous aime. C’est un sentiment si
profond!.. Vous pouvez bien lui pardonner quelques maladresses.

—Lui pardonner!..» s’écria-t-elle. Les yeux suaves revinrent à ceux de
Fontès. Il en tressaillit de toutes ses fibres. «Lui pardonner!» répéta
la jeune fille. «Ah! Clément, la plus faible part de votre cœur, ce
serait encore trop beau pour moi. Mais votre bonté ... votre bonté ...
héroïque ... vous fait illusion ...

—Que voulez-vous dire?

—Cette «réparation», je ne l’accepterai pas de vous.»

Elle avait cruellement accentué le mot «réparation»—cruellement pour
elle-même autant que pour lui, avec l’ironie d’un léger rire amer.
Il fut atteint au vif. L’âpreté de sa nature le préparait mal aux
subtilités féminines. La risposte s’en ressentit.

—«Pourquoi ne pas accepter de moi ce que mon frère vous doit et
ne vous donnera jamais? Compteriez-vous encore sur lui après son
outrageant silence?

—Oh!» cria-t-elle, «je ne le reverrai de ma vie!..

—On dit cela ... Mais vous l’aimez ... S’il revenait ...

—Assez!...» supplia-t-elle.

—«Souhaitez-vous que je vous le ramène, ma pauvre enfant? Fût-ce en
mon pouvoir, j’hésiterais à vous faire ce mal effroyable. Cependant, je
vous aimerai jusque-là ... oui ... jusque-là ...

—Par pitié, Clément!... Sur quoi voulez-vous que je vous le jure?...
Sur la tête de ma pauvre mère!... Je ne serai pas la femme de Jacques.
Il m’a délivrée de lui ... C’est assez pour que je lui pardonne ...

—Vous l’aimez toujours!...»

Comment aurait-il pu se tromper au regard par lequel Xavière lui
répondit? Protestation éperdue, reproche désespéré ... autre chose
peut-être. Il vit tout cela. Eblouissement. Mais, lorsque, avec une
soudaine flamme d’espoir, il l’eut suppliée encore d’accepter ce qu’il
lui offrait: l’oubli, la sécurité, la paix, à l’abri de son nom, de sa
tendresse,—d’une tendresse dont il ne l’importunerait pas,—et qu’elle
s’obstina dans son refus, Clément douta d’avoir bien lu dans les yeux
limpides. Il ne put s’arracher du cœur l’idée que Xavière aimait
Jacques. Il en souffrait trop, de cette idée, pour ne pas en garder la
torture, ni proportionner sa conviction à l’acuité de cette torture
même.

De son entretien avec Xavière, de l’impression qu’il en emporta,
vint à Clément la force d’accomplir la démarche qui lui coûterait le
plus au monde. L’excès de la désespérance, le renoncement à tout
bonheur, inspirent aux âmes hautes une espèce de délire du sacrifice.
Là où l’homme léger se console, où le faible se suicide, où le
méchant se venge, l’être doué de sentiments magnifiques s’exalte dans
l’abnégation. La valeur de l’individu se reconnaît surtout à l’usage
qu’il fait de la douleur. La surhumanité ne se manifeste que dans
l’effort et dans l’épreuve. Pour la jouissance, l’animalité suffit.

Une fièvre généreuse grisait Clément Fontès, une fièvre dont rien ne
perçait au dehors, dans son attitude toujours mesurée, tranquille, sur
ses traits de calme énergie, au fond de ses yeux graves. Il se rendait
à Paris, auprès de son frère. Et il lui fallait sa résolution de se
dévouer à Xavière jusqu’à la folie, pour qu’il osât se trouver face à
face avec Jacques. Il ne l’avait pas revu depuis la certitude acquise
de son crime effroyable, depuis le spectacle de la ruine morale et
matérielle où ce crime avait précipité Marcel Barbery. Il ne l’avait
pas revu, parce que ce lui serait, pensait-il, intolérable,—parce
qu’il ne pourrait se contenir, et que, toutefois, comme il l’avait dit
à son frère de lait, il ne se croyait pas le droit de juger l’homme
qu’aimait Xavière,—encore moins de le condamner.

Et voici que, de son plein gré, il allait à lui. Non pas armé d’une
formidable mission, mais enflammé d’un zèle rédempteur. C’était le
salut qu’il lui portait. Un songe ardent remplissait le cerveau de
Fontès. Il voyait Xavière prenant la main de Jacques,—cette main qui
avait tenu l’atroce compas ... «Enfant,» murmurait-il en lui-même, «tu
rachèteras ce malheureux. Et moi qui t’aime, j’aurai donné à ton amour
ce pouvoir divin. Oui, j’aurai fait cela, moi, Clément. Je te ramènerai
Jacques. Il t’épousera. Je l’y déciderai. Si c’est de l’argent qu’il
faut, j’en donnerai. Près de toi, il deviendra meilleur. Je veillerai
sur vous deux. Plus tard,—dans longtemps,—je lui révélerai ce qu’il
te doit. Si le remords le torture, je lui dirai: «Le bonheur de Xavière
efface ton crime. Oublie ... J’ai bien oublié, moi ...»

Par un effort souverain de sa volonté, Clément essayait de trouver
à cette perspective une espèce de sauvage bonheur. D’ailleurs, sans
s’arrêter à l’analyse de ses sentiments, il suivait sa résolution comme
un soldat suit le drapeau, fermant l’oreille à toute voix insidieuse.

C’est ainsi qu’il arriva rue Rodier. M. Jacques n’y était pas, déclara
la concierge. Et comme le visiteur s’informait du moment où il pourrait
le rencontrer à coup sûr, l’oracle de la loge s’enveloppa d’une
obscurité sibylline. Son locataire n’avait pas d’heures fixes. Il
s’absentait beaucoup depuis quelque temps. D’ailleurs, on ne l’aurait
plus guère dans la maison. L’appartement était trop petit, trop
triste, pour un jeune homme qui avait de si belles relations. Dès la
fin du terme, il donnerait congé. On accrocherait l’écriteau.

Fontès demeura abasourdi. Lui qui croyait trouver Jacques à bout
de ressources et d’expédients, qui venait lui dire: «Marie-toi,
je t’assurerai une situation et une dot,» persuadé que la seule
incertitude du lendemain, jointe à la terreur de toute charge, de tout
effort, l’avait fait se dérober!... Bizarre surprise. Qu’étaient-ce
que ces «belles relations?»—Puisqu’il était brouillé avec Crapart
...—Avec Crapart, oui ... mais pas avec Chopette Miroir ... Le
dialogue surpris au théâtre revint à l’esprit de Clément. Vivement il
écarta la suggestion odieuse.

Toutefois, lorsqu’il eut erré tout un après-midi à la recherche de son
frère, l’énervement le rendit plus pessimiste. Quelle existence louche
pouvait mener ce garçon? Dans tous les endroits où il eût fréquenté,
si ses habitudes eussent été normales et de plein jour, on déclarait
ne l’avoir pas vu depuis longtemps, ne pas savoir ce qu’il devenait.
En désespoir de cause, Fontès alla se renseigner au cercle. Là, au
contraire, on lui affirma qu’il était sûr de rencontrer Jacques, mais
pas avant minuit et demi.

Un écœurement saisit le frère aîné. Était-ce ici, dans ce tripot, à des
heures suspectes, qu’il viendrait parler de Xavière, ouvrir à un être
dévoyé le radieux avenir, offrir au misérable, que tout grincement de
porte devait faire frissonner, l’offrande magnifique de cette parole:
«J’ai confiance.»

Eh bien, soit! Ici, ou ailleurs ... Qu’importe! A cause de Xavière,
l’œuvre de rédemption s’accomplirait. «J’irai jusqu’au bout,» décida
Fontès.

Voilà pourquoi, vers deux heures du matin, il revenait, pour la
troisième fois après un sommaire dîner, dans ce lieu équivoque qu’est,
à Paris, un cercle d’assez bas étage.

Jacques était arrivé tard, cette nuit-là. Aussitôt il avait pris une
banque, au baccara. Et, lorsque son frère, s’approchant, vint le
toucher à l’épaule, il eut un geste violent d’humeur.

—«Cré nom d’un chien!... pour une fois que j’étais en veine!...

—Mais, Jacques, je t’ai cherché toute la journée. Il faut bien que je
te prenne où je te trouve.

—Et pourquoi, bon sang!

—Je ne quitterai pas que je ne t’aie parlé.

—Attends au moins que j’aie fini cette partie. Ah! d’ailleurs, elle
est fichue. Tu avais bien besoin de m’apporter la guigne!...»

Ces quelques mots rapidement échangés à voix basse, le jeune Fontès
fut de nouveau tout à ses cartes. La présence inopinée de son frère
ne le troublait vraiment que dans sa superstition de joueur. Déjà la
phase était passée pour lui de ce frisson au moindre battement de porte
que se représentait l’aîné. La merveilleuse puissance d’effacement
que possèdent certaines natures plus féminines que viriles, à l’égard
d’actes qui n’ont pas rencontré leur sanction, abolissait déjà,
chez ce jouisseur à personnalité si mince, la réalité de son crime.
L’accomplissement en avait été si aisé, si rapide. La visite nocturne
à Louisette, un appel discret dans la cour, tandis que Fiston le
flairait amicalement après un premier aboiement de grondante surprise
... (Cet aboiement que Fontès entendit, dont il s’inquiéta une minute.)
«Ouvrez, madame Louisette ... Mon frère vient de me chasser. Je suis
perdu ... Vous pouvez tout pour moi.» Puis, une fois en face de la
douce créature, l’histoire vraie débitée en épiant le moment favorable
... Le collier de perles oublié chez lui par une amie trop tendre
... Ce collier engagé pour régler immédiatement une dette de jeu ...
La certitude que son frère paierait ... Le refus de Clément ... Le
lendemain, la prison, le déshonneur, pire encore: l’amie aux perles
dénoncée à la fureur d’un protecteur jaloux, capable de la tuer. «Cet
argent, vous l’avez, Louisette. La moitié de la somme rapportée par
vous, ce soir, empêcherait votre pauvre ami Jacques de sombrer dans ce
gouffre d’infamie.» Et il avait eu le cynisme d’ajouter: «Si Marcel
était ici en ce moment, il se rappellerait que, dans une détresse
identique, près de la faillite, il a été sauvé par nous.»

La jeune meunière, éperdue, hésitait:—«Attendez qu’il revienne ...
Demain, à la première heure, je le rappellerai. Il sera encore temps.
L’argent n’est pas à moi, mais à lui ...» Et, dans sa tête naïve,
mais saine, dans sa claire petite cervelle, des raisons très nettes
interceptaient une première impulsion de générosité: «C’est à Clément
que nous devons tout, pas à celui-ci. Puisque Clément refuse de
l’aider, c’est sans doute que je ne dois pas le faire. Qui sait si ce
petit roublard ne me conte pas des mensonges?...»

La prudence paysanne retenait à peine son cœur apitoyé, prêt à
commettre une folie. Elle aurait cédé peut-être, si, brusquement,
n’avait surgi l’idée terrible: «Marcel est jaloux déjà ... Il sait bien
que Jacques tourne autour de moi ... Que croira-t-il?» Et alors ce fut
le: «Non ... non!... Impossible!... N’insistez pas ... Allez-vous-en
... Quelle imprudence j’ai eu de vous ouvrir!...» Une résistance
apeurée, instantanément transformée en une brève épouvante—les yeux
élargis devant le geste meurtrier,—puis l’effondrement mou sur le
monceau de farine, sans un appel, sans un cri ...

Cette scène, ce joli visage plein de bonté, puis d’inquiétude, puis
figé d’horreur, ces yeux, cette bouche soudain muette et béante,
cette chute étouffée, l’abomination de l’effort pour arracher de
cette chair vive l’arme étroite si profondément incrustée, une telle
vision ne hantait même plus Jacques. En lui, cela gardait à peine la
consistance d’un mauvais rêve. Il se trouvait à cette phase où une
étrange audace, devant l’aveuglement total de tous, succède, chez le
criminel, à la frayeur folle des premiers temps. C’est le moment où
quelques-uns, dans la certitude de n’être pas soupçonnés, réveillent
les curiosités distraites, ramènent l’attention de la justice sur
l’affaire abandonnée, découvrent des pistes imaginaires, se livrent par
des maladresses qui stupéfient l’opinion.

Clément considérait ce jeune mondain aux manières aisées, élégantes
même, qui taillait avec tant de désinvolture, et laissait couler l’or
de ses mains comme s’il avait eu une fortune à perdre. C’était le petit
qui lui courait jadis après pour le forcer à jouer au cheval, dans le
vieux jardin, là-bas ... Et c’était aussi l’assassin de Louisette ...
Mais d’où lui venait tout cet argent, si vite enlevé par le rateau des
croupiers? Le gain des premiers coups fondit. Il attaqua sa mise. Tout
y passa. Jacques se leva, vint à son frère.

—«Quand je te l’ai dit, que tu me fichais la guigne!

—Es-tu fou, Jacques, de jouer des sommes pareilles?

—Bast! Elles rentreront demain.

—Tu en es si sûr que ça?

—Parfaitement sûr.»

Il regarda Clément d’un air de bravade, et, en même temps, de fatuité.

L’aîné lui dit:

—«Sais-tu ce qu’on raconte?

—Tiens, entre là,» dit Jacques, sans répondre.

Et il introduisit son frère dans un petit salon écarté, une espèce de
fumoir, où ils se trouvèrent seuls.

—«On assure,» reprit Clément, «que tu revois en cachette cette
créature, l’amie de Crapart.

—Cette créature!» répéta l’autre en riant. «Oh! mon cher ... Tu sais
son nom aussi bien que moi. Appelle-la donc Chopette. D’ailleurs, tu en
as le droit. Ta belle-sœur illégitime ...

—Alors, c’est vrai?

—Je m’en vante.

—Et l’argent?

—C’est le sien. Où voudrais-tu que j’en trouve?

—Écoute, Jacques. Je me refusais à le croire. Il faut que tu me le
dises ...

—Ne prends donc pas cet air effaré, mon pauvre vieux. La petite aime
jouer. Son Crapart le lui défend. Alors elle est enchantée que je
risque de temps à autre quelques louis qu’elle me confie.

—Et quand tu les perds, comme ce soir?

—Ça fait compensation avec les jours où je gagne.

—Avoue donc la vérité, malheureux ...

—Quelle vérité?

—Est-il possible que tu préfères ce bourbier à la pureté de Xavière!

—La préférence ne vient pas de moi.

—Comment?

—Chopette m’adore. Tu as raison de croire qu’elle ferait toutes les
folies pour moi,—sauf cependant de tolérer mon mariage avec une autre.

—Une autre!» cria Clément.

—«Une autre femme ... enfin ... quoi!»

Jacques pirouettait sur ses talons, allumait une cigarette.

Clément mesura l’abîme. Inutiles, les paroles. Toutefois, dès l’instant
qu’il n’aurait plus rien à dire, l’acte s’imposerait ... Et quel
acte!... Il reprit donc, avec une effrayante douceur,—effrayante pour
lui-même, qui ne pouvait pas s’étourdir, se griser d’indignation.

—«Mais ton devoir, Jacques ... ton devoir envers cette jeune fille?...

—Mon devoir?...»

Il riait.

—«Oui ... Ne l’as-tu pas séduite?

—Moi!...

—N’as-tu pas abusé de sa faiblesse?... de son amour?...

—Voilà ce que j’attendais!» s’écria le jeune viveur. «Eh bien, écoute
... j’en ai assez. On n’est pas aveugle comme toi, borné comme toi,
Clément. C’est la dernière fois, tu entends bien, la dernière fois,
que je subirai tes rengaines. Tu t’es ôté le droit de me prêcher en
refusant de m’aider. Laisse-moi mener l’existence qui me plaît. Ça
ne regarde personne. Pas même toi, qui ne te crois seulement pas mon
frère. Et encore moins Xavière, qui ne m’a jamais appartenu, et qui me
hait.

—Elle ne t’a jamais appartenu!...»

Le cri de Clément fut assourdi par la contrainte du lieu, par une
espèce de respect sacré. Mais de quelle émotion pathétique il vibra!
Jacques lui-même en frémit.

—«Cependant, elle t’aime ... Elle t’aime ...» haleta l’aîné.

—«Je te répète qu’elle me hait. Et je le lui rends bien. Ces odieuses
fiançailles ... Quelle comédie!... Ce parc du Manoir ... Ah! j’en
connaîtrai les cailloux ... Et tout cela, pourquoi? Parce qu’une
coïncidence ... fatale ... a voulu que j’y fisse une escapade la
nuit où on assassinait quelqu’un dans le pays. Dire que la petite
sotte ne s’en doutait même pas, de ma promenade sentimentale ... Eh
bien, maintenant, j’en suis écœuré, de ce roman stupide. Je le vomis
... Advienne que pourra!... On ne prouvera pas, n’est-ce pas? que
j’étais au moulin quand je déchirais mon vêtement aux rosiers de
cette fleur-de-vertu?... Mais j’aimerais mieux cela que de l’épouser,
tiens! Quitter une fille admirable comme Chopette, et l’aventure, le
hasard, toute la joie de vivre, pour crever d’ennui, de pauvreté, et
appeler «belle-maman» la vieille névrosée du Manoir ... Non, mon pauvre
Clément, non ... Tu ne m’as pas regardé.»

Cette expression boulevardière perdait, en l’espèce, tout sens exact.
Car Clément Fontès, au contraire, ne détachait pas ses yeux de celui
qui parlait avec cette rageuse exubérance, et qui marchait nerveusement
d’une muraille à l’autre de la pièce exiguë.

Quand s’arrêta le flot des paroles imprudentes, l’aîné prononça, la
voix changée:

—«Mais alors, elle se sacrifiait donc à toi?»

Le cadet ricana. Dans cette phrase, il crut voir un autre argument pour
l’enchaîner à Xavière, par la reconnaissance.

—«Quelle blague!» protesta-t-il. «Se sacrifier ... Xavière ... à moi?

—Et à qui donc?

—A toi, sans doute!»

Il jeta le mot de sa façon insolente, narquoise. Un choc de riposte,
comme une balle qu’on relance. Puis, lui-même en resta saisi. Alors ce
fut, de sa part, une explosion d’hilarité. L’idée lui apparut comme
vraisemblable, et comique.

—«Au fond, tu sais, Clément ... Cette gosse-là ... Ça se pourrait
qu’elle eût pour toi un formidable béguin.»

L’aîné se dressait.

—«Tais-toi!...»

Puis, aussitôt, l’ivresse indicible qui lui inondait le cœur, le
soulevant aussi d’une sourde pitié pour ce malheureux, désormais livré
à son destin, Clément murmura—en un avertissement suprême:

—«Ne ris pas ... Tu ne sais pas ce que tu fais!... Ne ris pas de son
amour.

—Son amour, je m’en f ...!»

Le mot lui retomba au fond de l’âme, lourdement, malgré la gaieté
factice. Clément s’était enfui. Jacques restait seul.



XIII


—«Toi, mon gaillard?... Bravo! Comme te voilà leste!»

Fontès interpellait le petit estropié, le jeune frère du terrassier
Burotte. Ce gamin venait de lui causer un saisissement, en bondissant
hors du taillis, sur la route. Il était retombé sur le seul pied qu’il
eût encore, puis, ramenant prestement sa jambe de bois, il se mettait
au port d’armes et saluait militairement «m’sieu le maire.»

—«Ma foi!... on ne dirait jamais que tu n’as qu’une jambe.

—Mais j’en ai deux, m’sieu Fontès. Regardez la belle, toute neuve, que
mademoiselle Xavière a fait faire exprès pour moi. Elle ne me blesse
pas comme l’ancienne. Aussi je suis solide. On ne me blague plus à
l’école. Gare à ceux qui m’appellent «bancroche»!

Il serrait ses petits poings, dardait des yeux intrépides. Clément posa
une main sur sa tête.

—«Tu as raison, mon enfant, d’exercer ta vigueur, d’être agile et
brave, malgré ta mauvaise part. Ceux qui t’appellent «bancroche»
sont des lâches. Tout être a droit à la force contre la lâcheté, la
méchanceté, la bassesse.

—Bien sûr, monsieur ... C’est des lâches. C’est les mêmes qui
tourmentent les petits ... Pas quand je suis là, pourtant. Mais dites,
m’sieu, est-ce que vous allez au Manoir?...»

S’il y allait!... Où serait-il allé, Clément Fontès, par ce chemin
du coteau, tout parfumé en ce moment d’aubépine, et dont le proche
tournant s’arrêtait comme coupé sur le plus beau ciel bleu qu’il eût
jamais vu? Pourtant il tressaillit à la question de l’enfant.

—«Parce que,» continua celui-ci, avec cet air distrait que prennent
les mioches quand ils disent quelque chose dont leur timidité se
trouble, (et il commençait à tailler un brin de bois avec son mauvais
couteau)—«si vous y alliez plus souvent, mademoiselle Xavière ne
pleurerait peut-être plus.

—Tu l’as vue pleurer?» demanda Clément, dont le cœur sauta.

—«Oh! elle se cache,» fit le garçonnet, évasivement.

—«Pourquoi penses-tu que je l’en empêcherais?

—Dame, ... y a que vous ... Elle dit comme ça: «Faut imiter monsieur
Clément ... sois bon comme monsieur Clément ... Ah! si on écoutait
monsieur Clément ... Elle ne se doute pas, qu’elle le dit autant de
fois,» ajouta le petit, avec un regard en dessous, de gentillesse fûtée.

—«Tu lui es reconnaissant ... tu l’aimes bien?» interrogea Fontès,
d’une voix qui s’altérait un peu.

—«Pour ça, oui! Je viens encore de lui porter des fleurs, que j’ai
cueillies,» s’écria le petit homme avec importance. «Maintenant, faut
que je coure, parce que je manquerais l’école. Adieu, m’sieu.»

Il partit, dévalant la pente, à grands bonds inégaux, mais adroits,
prenant des élans extraordinaires sur sa jambe de bois, en s’aidant
d’un bâton. Evidemment, il voulait étonner «m’sieu le maire», qui
sourit, dans un attendrissement profond.

Puis Clément tourna la tête en haut, monta, par la route familière,—et
si différente!—vers le rêve qu’il ne pouvait croire encore près de
se transformer en réalité, et dont il s’approchait avec une espèce de
religieuse angoisse.

Tout, déjà, participait de ce rêve ... les formes, les odeurs, les
couleurs du jour d’été, les lignes onduleuses du vallon, et ces
étranges collines, roussies, dorées, par le calcaire qui affleure, sur
lesquelles, çà et là, des cyprès mettent leur long cône sombre, et
qui ressemblent si fort, par cette teinte chaude, par ces arbres, à
quelques petites collines brûlées et mélancoliques de l’Ombrie.

Comme toutes ces choses prenaient une âme imprévue pour l’homme qui
leur prêtait sans le savoir le frémissement de son émotion! Elles
entraient en lui comme par des fenêtres soudain ouvertes. Et elles se
précipitaient vers les miroirs les plus sensibles de son souvenir, pour
y laisser, impérissable, le reflet de l’heure décisive, alors qu’il
croyait à peine les voir.

Xavière était dehors, dans le parc. Il l’aperçut dès qu’il eut franchi
la grille et tourné le premier massif.

La jeune fille tenait encore à la main la touffe des fleurettes
sauvages que lui avait offertes son petit protégé. Assise sur un
banc de pierre, à l’ombre d’un acacia chargé de grappes rosées, elle
regardait fixement la façade muette, à demi-close, de la maison où elle
était née, où elle avait vécu son enfance pleine d’espoirs confus,
d’intuitions mystérieuses, d’attente,—enfance dominée, d’aussi loin
qu’elle se rappelait, par la figure d’un homme jeune, au regard grave,
qu’elle admirait plus que tout au monde, et qui la faisait un peu
trembler.

Cette figure de Clément Fontès, elle l’avait prêtée à tous les héros
de l’histoire ou de la légende, dont elle ne se lassait pas de lire
les aventures durant les loisirs inépuisables, les jours si longs, si
lents, qui nous font une existence infinie jusque vers la quinzième
année. Est-il possible que ces jours-là, dont chacun nous offrait des
perspectives plus vastes, plus imprévues qu’une année entière de notre
âge mûr, aient eu la même pauvre mesure de ces pauvres vingt-quatre
heures, glissant maintenant de nos doigts en une chute si rapide que
nous ne pouvons plus en arrêter une seule au passage et la goûter
pleinement, comme nous les goûtions toutes alors?

Enfance de Xavière, aux jours plus longs, plus lents encore que toute
autre, par l’isolement, et plus multipliée de chimères, à cause du
parc sauvage,—tous les voyages fabuleux du monde, tous les décors
passionnés des poèmes, dans ses retraites!—à cause de la vieille
maison,—trop grande,—recoins interdits, portes condamnées, sonorités
impressionnantes, rayons assoupis de l’été filtrant aux persiennes dans
le vide des chambres ...—angoisse délicieuse du mystère, espoir des
infortunes magnifiques, des sacrifices silencieux, qui se terminent en
apothéoses d’amour et de joie ...

Hélas! elle était venue, la réalité du sacrifice et du silence. Combien
amère!... Aujourd’hui, c’était le deuil de tout, avec cette épaisseur
de crêpe dont on s’enveloppe à vingt ans pour ne plus rien voir, cette
farouche foi dans la douleur, cette incrédulité irréductible à la
guérison, à la reprise de la vie, au recommencement, qui mettent tant
d’absolu dans les désespoirs de la jeunesse.

Xavière regardait la maison de son enfance, qu’on allait vendre,
qu’elle quitterait bientôt ... et dans quelle détresse!... avec quelle
brûlante blessure, quelle peur et quelle aversion de la vie!...

Son jeune corps las s’affaissait, ses yeux meurtris se brouillaient
dans leur fixité pénible, ses mains retenaient machinalement les
pauvres fleurs ... Et la contraction affreuse de son cœur lui faisait
plus mal encore, à cause de l’éclat du jour de juin, qui lui rappelait
les ravissements d’autrefois.

Un pas dans l’allée ... La jeune fille se tourna, redressée, en un
soudain rappel d’énergie. Clément s’approchait. Avec un léger cri, elle
voulut fuir.

—«Xavière!... restez ... Xavière ... je sais ... je sais ... tout!»

Elle s’arrêta, l’attendit, ne comprenant pas, mais déjà bouleversée
d’une espérance tumultueuse.

Fontès accourut, s’empara de ses mains, la regarda,—de quel regard!...

Comme il lui parut jeune!... Quelque chose de radieux le transfigurait.
Ses larges yeux gris brillaient d’une flamme splendide. Et quelle
douceur sur sa bouche, où la moustache se roulait—cela plaisait tant
à Xavière!—avec une petite ondulation rebelle si charmante. Visage
d’enivrant prestige ... Visage tendre et dominateur ... Un trouble
jamais éprouvé brisa l’enfant amoureuse. Comment ferait-elle si, tout à
l’heure, son devoir était de se dérober encore?

Eperdue, à peine saisissait-elle le sens de ce qu’il disait. Ne
s’accusait-il pas? Voilà qu’il lui demandait pardon.

—«Clément, qu’ai-je à vous pardonner?

—Comment ai-je pu croire votre mensonge héroïque?

—Mon mensonge?...

—La dernière fois surtout ... quand j’ai osé vous offrir, à vous ...
petite sainte ... une réparation!...»

Elle ferma les yeux, avec un retrait de toute sa personne, comme si le
mot seul la heurtait cruellement.

—«Refuserez-vous encore d’être ma femme, si je vois en vous la plus
pure, la plus chaste des jeunes filles?

—Vous dites cela parce que vous m’aimez.

—Non, ma chérie. Mon amour ne vous vaut pas, mon amour a été inférieur
à mon atroce jalousie. J’ai tant souffert! Vous me pardonnerez ...
Maintenant, je sais ... je sais.»

Il répéta le mot avec une force qui lui donnait son entière
signification. Xavière pâlit.

—«Que savez-vous?

—Tout. Vous vous êtes sacrifiée. Et vous vous êtes sacrifiée moins à
... lui, qu’à moi-même. Xavière, vous m’aimez ... vous m’aimez ... Cela
aussi, je le sais.»

Elle ne répondit que par un regard, par le soupir de sa jeune poitrine
haletante. Il murmura:

—«Depuis quand m’aimez-vous?

—Depuis toujours.»

Il en fut certain. Il en fut ébloui. Il découvrit soudain tout le
secret de cette enfance sauvage, qui fleurissait pour lui seul,
tandis qu’il en regardait de loin, comme un délice interdit, la grâce
énigmatique.

—«Chère ... chère petite adorée!...» dit-il en la prenant sur son cœur.

—«Oh! Clément ... Clément ...»

Elle s’abattit contre son épaule. Refuge viril ... où elle avait
désespéré de se blottir. C’était à elle ... vraiment!... toute cette
force, et cette protection souveraine, et la faiblesse aussi de cet
être d’énergie, qui, pour elle seule, aurait les puérilités, les
pusillanimités, les abdications délicieuses de l’amour!... Des sanglots
d’extase gonflaient sa gorge. Et, pour la première fois, par les doigts
frêles dont, timidement, elle enserrait le bras robuste, les liens
passionnés s’attachaient à ses fibres, en frissons inconnus, dont sa
chair innocente se troublait.

La pudeur d’une émotion si nouvelle la fit se dégager de l’étreinte.
Alors elle posa une question—plutôt par contenance que par un intérêt
véritable, car les circonstances ne lui importaient plus:

—«Comment avez-vous appris la vérité?

—Jacques me l’a dite.

—Jacques!...»

Les couleurs, qui étaient revenues à ses joues, s’en allèrent. Elle eut
un regard d’effarement, aussitôt détourné, tandis qu’elle ajoutait:

—«Lui seul, en effet, pouvait la dire.»

Un silence tomba entre eux. L’ombre tragique, inévitable, passa sur
leur bonheur. Clément comprit que la jeune fille n’avait pu se défendre
de soupçonner Jacques. Et cependant, avec quelle habileté,—non
pressentie par l’aîné,—le misérable garçon avait mis en œuvre
l’ingénuité de Xavière, essayant de persuader à celle-ci qu’il était
venu dans le parc, qu’il avait déchiré son veston au rosier, par un
subterfuge d’amour, pour la compromettre et la forcer à l’épouser.
La ruse monstrueuse de l’alibi créé aux dépens de cette innocente,
devait échapper à Mlle Ausserand, surtout en l’absence de tout autre
indice. Tant que la victime se crut contrainte au mariage, elle se
débattit contre l’horreur d’une pensée vraiment intolérable. Mais cette
pensée s’imposa lorsque, par sa désertion, le comédien ruina son
argument. Toute illusion sur la passion de Jacques devenant impossible,
il ne resta que l’hypothèse du crime, et celle d’une machination
tellement odieuse qu’elle dépassait toute perspicacité, et même celle
des magistrats. Ceux-ci ayant classé l’affaire, le bandit pouvait
abandonner son rôle. Que lui importait l’opinion de Xavière, celle
de Clément? Outre que leur générosité garantissait leur discrétion,
comment, sans preuves,—et où en trouver?—obtiendraient-ils qu’on
rouvrît l’instruction dans le seul but, semblerait-il au public, de
restituer à Mlle Ausserand sa réputation compromise?

De tels raisonnements, la forfanterie de son caractère, et l’espèce
de délire qui pousse les criminels aux pires imprudences, lorsqu’une
sécurité exagérée succède à leurs transes des débuts, expliqueraient
les bravades récentes de Jacques, si, dans les impulsions humaines,
tout devait nécessairement être explicable.

Entre Clément et Xavière, une convention de doute subsistait encore.
Quand elle détourna ses yeux des yeux qu’elle ne pouvait se lasser
de voir, c’était pour ne pas y lire la chose d’effroi, de honte, de
douleur, et aussi pour ne pas laisser les siens ajouter un soupçon
à ce qui, dans l’âme fraternelle, n’avait pas encore peut-être une
consistance décisive.

Mais elle ne fut pas étonnée du changement survenu dans la voix tout à
l’heure si chaude et si tendre, ni de la solennité terrible des mots,
lorsque Fontès lui dit:

—«Xavière, j’ai un effrayant devoir à remplir. Votre conscience ne le
comprendra peut-être pas comme la mienne. S’il allait nous séparer!...

—Rien ne nous séparera.

—Vous ne savez pas, mon enfant. Vous ne pouvez pas prévoir ...

—Je suis à vous.

—Mais je n’ai pas le droit d’accepter, avant que vous sachiez ce que
peut résoudre ce cœur, ce que peut exécuter cette main. Pour un peu de
temps, restez libre ...

—Je ne suis pas libre ... Je suis votre fiancée, Clément ... votre
femme.

—Nous aurons de sombres fiançailles.

—Je les ferai douces pour vous, fût-ce en enfer!»

Déjà, dans ce cri, éclatait tout le suave emportement de l’amante.
Comment, sous la virginale pureté, la passion ne se serait-elle pas
épanouie, magnifique de violence, par l’intuition du sacrifice, la
contrainte de l’épreuve, les affres du renoncement? Xavière avait trop
bien cru perdre l’amour rêvé, pour ne pas s’exalter dans cet amour
jusqu’à une puissance de sentiments qui rarement précède la révélation
de la volupté. Clément, ivre, ébloui, mesura le prix du trésor qu’il
serrait sur son cœur, lorsque Xavière balbutia, près de ses lèvres:

—«Oui ... fût-ce en enfer ... N’est-ce pas un enfer que, moi, j’ai
traversé pour vous? Et cependant ... j’y étais seule!...»



XIV


—«Je sais que je peux compter sur vous, Garuche.

—Comme sur votre père,» déclara le vagabond, en regardant Jacques d’un
œil papillotant, bordé de paupières vineuses, mais où pétillait une
significative malice.

Celui qu’on surnommait, à Theuville «le Parisien», eut un léger
haut-le-corps. Puis il prit son parti, et se mit à rire. Élégant,
fringant dans son complet gris clair, gilet blanc, haut col empesé,
d’où descendait une régate cramoisie, piquée d’une perle fine, panama
souple, cabossé avec art, il ne se persuadait pas que son corps, à la
chair nette, soignée, massée, parfumée, fût pétri de la même substance
que celui du rustre crasseux, puant l’alcool, qui revendiquait
cyniquement sa paternité.

Que le lien existât entre eux, il n’en doutait guère. Et il se
disposait à en profiter, comme il profitait sans scrupule de toutes
les chances, ignobles ou hautes, mises à sa portée par la vie. Mais
la notion d’identité, la rigueur des transmissions héréditaires, ne
pénétrait pas dans son esprit. Loin d’en rougir, il se divertissait de
cette parenté cocasse, qui l’eût humilié seulement dans la mesure où
elle aurait été connue.

—«Eh bien, _père_ Garuche,» dit-il, avec une gaieté tout de même un
peu nerveuse, «voilà ce que vous allez faire. Vous emboîterez le pas
derrière moi. Et, quand je serai entré dans la souricière, vous vous
tiendrez non loin de la grille, prêt à accourir si je vous appelle. A
cette heure-ci, le portillon n’est jamais fermé à clef.

—Il y a le chien,» observa Garuche, «ce sacré Fiston.

—Non. Il reste toujours à la chaîne quand je dois venir. Il ne peut
pas me sentir, la brute. Alors, comme il me sauterait dessus, jamais on
ne le détache, tant que je suis dans la maison.

—Je ne comprends pas ce que vous pouvez craindre de votre frère ...
Mais je ferai ce que vous voudrez.

—Craindre?...» répéta le jeune Fontès. «Vous ne connaissez pas
Clément. Il m’a menacé un jour de me tuer si je vivais à ma guise. Et
depuis que je refuse de réparer certains accrocs à la réputation de la
petite Ausserand ... Ah! il n’y va pas de main morte, mon cher frangin.

—Fichez-vous de lui,» conseilla Garuche, qui employa un terme plus
énergique. «Pourquoi répondre à l’appel?... Qu’est-ce que vous allez
faire dans la boîte, là-haut?

—Il m’a écrit,» murmura Jacques. «Il évoquait des souvenirs. Ça m’a
remué. Et puis, les questions d’intérêt ... Enfin, nous aurons une
explication. Mais je prévois qu’elle sera chaude.»

Sa voix flanchait par instants. Certaines syllabes lui restaient dans
le gosier. Malgré la désinvolture, l’affectation de bravade, Garuche
le sentit glacé d’appréhension, et le vit d’une pâleur telle que ses
oreilles mêmes, un peu détachées de la tête, prenaient des tons de
cire, des transparences jaunes, dans le grand jour ensoleillé.

—«Vous tracassez pas,» dit-il. «Vot’ père Garuche sera là, fidèle au
poste. Chez vous, un mot plus haut que l’autre, on l’entend du chemin.
Si ça tourne à l’aigre, j’entrerai, comme par hasard.»

Tout en parlant, il fit sonner sur le sol battu de sa baraque une canne
qu’il venait de décrocher d’un clou. C’était un _makhila_ basque, un
bâton, ferré au bout d’une pointe triangulaire, et dont la poignée de
cuivre, aisément dévissée, cachait un épieu d’acier,—arme redoutable,
échouée là on ne sait par quel hasard. Tout le village connaissait le
_makhila_ de Garuche. Un lacet de cuir passé dans un anneau, permettait
de suspendre au bras cette canne.

—«Allez ... Je vous suis ... mais à distance. Il ne faut pas qu’on
nous croie trop de mèche,» conclut-il.

Jacques partit sur la route, se dirigeant vers sa maison natale.

S’il y revenait, c’était par suite d’une sommation de son frère,—une
inquiétante missive,—qui ne l’avait pas ému, comme il essayait de le
faire croire à Garuche, mais qui l’avait terrifié. Et il ne pouvait
pas ne pas venir, parce que, après un tel ordre de comparaître,
l’abstention lui eût paru plus dangereuse que l’obéissance.

Voilà pourquoi, descendu du train de Paris, en cette chaude fin
d’après-midi d’été, Jacques s’était assuré, en passant, du renfort que
représentait Garuche.

Une paix silencieuse et dorée remplissait la campagne. C’était l’heure
surabondante de l’année, où rien encore n’est cueilli ni fauché de la
splendeur terrestre. Les foins épais et fleuris, les moissons encore
vertes, animaient l’espace de leur sensibilité frissonnante. Grâce
à leur ondoiement, le sol immobile palpitait comme la mer ou comme
un sein vivant. Un ramage d’oiseaux remplissait les bois, au long
desquels le Sausseron coulait parmi tant d’herbes et de roseaux que,
sans le voir, on entendait sa chanson mouillée. Les alouettes montaient
au-dessus des champs, et l’air se parsemait de roulades à l’approche
du soir. La route, avec son flottement de ruban clair, semblait aller
vers du bonheur.

Jacques tourna par un raccourci, traversa les prés pour ne pas paraître
dans le village, et, sans avoir regardé du côté du moulin, se trouva
devant la maison des Fontès.

Son frère l’attendait dans la salle basse, la vieille salle à manger,
au carrelage noir et blanc, avec ses buffets jaunâtres, sur lesquels,
dans des vases bleus, séchaient des graminées. Il y faisait une
fraîcheur délicieuse.

—«Tu dois avoir soif,» dit Clément.

Il fit servir de la bière, et, quand Gervais l’eut apportée:

—«Maintenant,» commanda l’aîné des Fontès au jeune domestique, «tu
peux partir. Va-t’en avec Djinn chez le maréchal. Et fais attention au
fer antérieur droit,—la pince un peu renforcée en dehors, comme je te
l’ai dit. Va.»

Gervais s’éloigna. Il y eut un silence. On entendit les sabots de Djinn
dans la cour. Les fenêtres étaient fermées, et même les volets d’une
fenêtre. La maison, dans l’ombre du marronnier énorme et en contre-bas
du jardin, avait un recueillement muet de crypte.

—«Où donc est Margotte? Elle n’est pas venue me dire bonjour?» observa
Jacques d’une voix blanche.

—«Margotte est malade ... Une attaque. La paralysie est à craindre.
Je l’ai fait admettre dans la maison de santé, à l’Isle-Adam.»

Dehors, la grille battit. Puis on l’entendit qui grinçait, rouverte.
Une allée et venue, à laquelle, machinalement, les deux frères
prêtèrent l’oreille. Une chaîne sonna sur le pavé. Ensuite un aboi
joyeux de chien, puis la retombée de la grille, définitivement fermée.

Gervais, en sortant avec Djinn, avait remarqué Garuche, embusqué à
l’angle du mur, le visage en attente, le poing crispé sur sa canne
basque.

Tous deux tressaillirent en même temps. Le braconnier s’effaça, voulut
n’avoir l’air de rien, fit quelques pas pour tourner dans le sentier
grimpant, le long de la propriété.

Le domestique, alors, rentra, et, sans que personne le vît, détacha
Fiston.

«Comme ça, si ce gredin veut chiper quelque chose, sachant que ni
Margotte ni moi ne sommes là....»

Gervais pensa bien à M. Jacques. Mais, avec le patron, rien à craindre.
D’ailleurs, Djinn et lui-même seraient revenus du ferrage avant que ces
messieurs eussent fini de causer.

Effrayante causerie.

Dans la pénombre fraîche de la salle, une voix disait:

—«Ce que tu as fait cette nuit-là, Jacques, je vais te le rappeler.
Lorsque je t’eus parlé comme j’ai cru devoir le faire, tu es rentré
ici, dans la maison. Tu as cherché une arme. Tu l’as choisie sûre,
silencieuse, insoupçonnable ... Tu avais cette lucidité, cette présence
d’esprit, cette préméditation. Dans mon atelier, tu as ouvert une
boîte, tu as pris le grand compas à quart de cercle ...»

Il y eut un léger mouvement, près de la table. Un rayon de soleil, plus
délié qu’un fil de la vierge, mais qui se multipliait dans les facettes
d’un verre à bière, rendait plus sombre la place où Jacques était
assis. La tache pâle que faisait son visage disparut dans une autre
tache pâle, que formèrent ses deux mains.

Clément, qui marchait de long en large, poursuivit:

—«Tu t’es fait conduire à la station, où tu as sauté dans le train
pour Paris. Mais tu en es descendu presque aussitôt, à l’un des
nombreux arrêts ou ralentissements dans la traversée des villages. Tu
as rebroussé chemin vers le pays. Tu es allé au moulin. Tu es entré
dans la cour par le portillon, vers le bois. Tu t’es fait reconnaître
du chien, qui commençait à aboyer, puis de Louisette Barbery, qui, sans
doute, a ouvert une fenêtre. Quel prétexte lui as-tu donné?... Elle t’a
introduit dans la maison. Et alors tu l’as tuée, pour voler son argent.
Tu l’as poignardée avec le compas, qui, fermé, faisait dague, mais
dont une pointe presque imperceptible, se brisant contre une côte,
est restée dans la blessure. Tu as pris les dix mille francs sous son
oreiller, en ayant soin de jeter à terre l’enveloppe qui les contenait.
Puis tu es sorti, tirant après toi la porte extérieure, et la fermant à
clef. Cette clef, tu t’en es débarrassé adroitement, car on ne l’a pas
retrouvée. Mais, sur la porte, il y avait l’empreinte de tes doigts.

—C’est faux!...

—L’empreinte de tes doigts,—que l’instruction n’a pu identifier,
parce que tu portais des gants,—au moins un, à la main droite. Ce gant
était en peau jaunâtre, assez claire. Il n’était pas neuf. Il avait été
nettoyé, et gardait la marque du dégraisseur. Tu l’as enterré tout en
haut du bois, non loin de la brèche par laquelle tu as pénétré ensuite
dans le parc des dames Ausserand.»

Une sorte de grondement,—stupeur?... protestation?...
blasphème?...—Puis un éclaboussis de lumière. Une des mains pâles, en
s’agitant, venait d’éparpiller des gouttes de soleil. Mais, aussitôt,
le calme, les demi-ténèbres se refirent attentifs.

—«Pourquoi te réfugiais-tu dans le parc du Manoir?... Pour te créer
un alibi. Tu as déchiré ton veston aux épines d’un rosier sous la
fenêtre de ... Ne parlons pas de cela. Remontant la vallée, tu es
allé prendre, à une station supérieure, le premier train du matin
pour Paris. Sans doute préférais-tu qu’on ne te vît pas. Mais
qu’importait?... N’y avait-il pas cette chambre de jeune fille—une
jeune fille sans père, sans frère ... sans défenseur ... Vainement,
elle aurait nié ... Le lendemain, avant de replacer le compas, tu
as fait égaliser les pointes par Garuche. Chose toute simple. Tu
n’imaginais pas qu’on retrouverait l’infime parcelle d’acier. Qui
pouvait songer à une arme de ce genre?... Mais les résultats de
l’autopsie, publiés, inquiétèrent pour toi ... l’homme.... Il accourut
ici. Et, par des mots ambigus, en même temps qu’il te mettait sur tes
gardes, il te prévenait de ne pas te couper, de ne pas te livrer, que,
par lui, jamais on ne saurait rien ...

—Non ... oh! non, ... il ne supposait pas ... Il a eu confiance en
moi, lui.

—Allons donc!... Un complice digne de toi ... Ou plutôt, toi, fils
digne d’un tel père ...

—Eh bien ... mon père ... soit!» fit la voix tremblante de Jacques.
«Je finirai par trouver qu’il vaut mieux que ceux dont je porte le nom.
Lui!... même initié à cette malheureuse coïncidence, il n’a pas voulu
me croire un meurtrier.

—Il n’avait pas les autres preuves. Je les possède.

—Comme tu me hais, Clément!»

L’aîné ne répondit pas. A quoi bon protester de son aveuglement
désespéré, du parti pris en faveur de l’innocence fraternelle qui
bâillonna en lui, si longtemps, les soupçons, de l’écrasement de son
amour, et de l’effroyable douleur dont le déchira l’explosion de la
vérité?

Il reprit:

—«Tu sais, n’est-ce pas, ce qui te reste à faire, Jacques?»

Une sourde exclamation de surprise. Une hésitation ... Et alors le
cadet prononça:

—«Quoi!.. M’aiderais-tu?.. Me faciliterais-tu les moyens d’aller
refaire ma vie à l’étranger?..»

C’était l’aveu. Un espoir soudain y incitait le misérable garçon.
D’ailleurs, au point où il en était ...

—«Non, Jacques. Un Fontès ne refait pas sa vie là où tu en es de la
tienne. Pense à l’homme qui t’a donné ce nom ... Et fais ce que tu dois
faire.

—Que veux-tu dire?..»

Clément posa quelque chose sur la table. Les yeux de Jacques,
accoutumés au demi-jour, distinguèrent immédiatement l’objet terrible.
Ils l’eussent deviné dans les ténèbres. C’était un revolver.

—«Lâche!..» murmura le jeune homme.

—«Je ne suis pas lâche,» dit Clément. «Écoute ...»

Il fit deux pas, et vint s’appuyer à la table, tout près de l’autre.
Face à face, il regarda celui qu’il avait aimé pendant tant d’années
comme un frère. Le visage blême du plus jeune se leva. Leurs prunelles,
à travers le mystère de l’ombre, se rencontrèrent tragiquement. Dans
les unes, il y avait, sous le défi affecté, une imploration éperdue.
Dans les autres, un abîme de tristesse.

La mollesse assoupie de l’été baignait cette scène, comme l’atmosphère
d’un rêve suffocant dont on ne parvient pas à s’éveiller.

—«Je ne suis pas lâche,» répéta Clément, «car je suis prêt à payer ma
conviction de ma vie. Ma conviction est que tu dois mourir. Mais, si tu
préfères me tuer, tu le peux. Voilà ce revolver. Il est à ta portée,
tiens ... Mets-moi une balle dans la tête. Puis place le revolver dans
ma main ... et fuis. On croira que je me suis tué. Fais cela si bon te
semble ...»

Il se rejeta en arrière, les bras croisés, et attendit.

—«Pourquoi cette comédie?» hasarda Jacques.

—«Ce n’est pas une comédie ... C’est un duel, mettons.

—Si je te comprends bien, tu me donnes le choix: ou te tuer, ou être
tué par toi ... Tu me proposes le suicide ... C’est trop commode ...
Te débarrasser de moi sans risques!.. Voilà!.. Et malgré tes grands
mots, je le répète, tu n’es qu’un lâche.

—Jacques, le mari de Louisette sait tout. C’est lui qui t’abattra
comme un gibier que sa vengeance traque ... quand je ne retiendrai plus
son bras. Et je ne pourrai plus le retenir ... Je n’ai plus les motifs
... Il verra ...»

Un cri étouffé,—un cri qui essaya de se formuler en juron, mais qui
était bien le halètement de la terreur, échappa aux lèvres de Jacques.
Aussitôt, par un effort, il essaya de reprendre contenance:

—«Allons, Clément ... J’en conviens ... Je suis un malheureux ... Mais
laisse-moi partir ... Que je gagne seulement la frontière ... Voyons
... Si je te jurais de devenir un autre homme ... Je suis trop jeune
pour mourir ...

—Tu n’étais pas trop jeune pour tuer. C’est toi qui as choisi.
L’assassin se condamne par son acte. Aucun tribunal n’a le droit
d’abroger cette condamnation-là.

—Mais toi?... Qu’es-tu?... Tu es donc le bourreau?...»

Clément tourna sur lui-même, comme ivre d’horreur.. Ses doigts se
crispèrent dans ses cheveux. Et ses ongles, sans qu’il les sentît, lui
labourèrent le crâne. Un gémissement souleva sa poitrine. Le calme
qu’il s’imposait, l’abandonna.

—«Le bourreau!...» s’écria-t-il. «Oui ... Et je dois l’être ... Car,
du moins ... j’assume la responsabilité ... Je cours les risques ... Je
vais jusqu’au bout du devoir ... C’est ... le devoir ... Et cependant,
je ne puis pas!... Je préfère ... Tiens, toi qui oses ... délivre-m’en,
de cet horrible devoir ... Tue-moi!...»

Il avait pris le revolver, il l’enfonçait dans la main de Jacques.—Un
spasme d’angoisse l’étrangla. Il s’abattit sur une chaise, avec un râle
d’inexprimable souffrance.

Cette fois, un éclair d’émotion, de repentir, perça le cœur du
misérable assassin de Louisette. Il comprit ... Il entrevit la
sincérité de celui dont il usurpait et déshonorait le nom, et qui,
ayant proclamé toute sa vie la beauté réparatrice de la mort,
devait, même par une généreuse logique, la lui imposer, cette mort.
Clément pouvait-il le livrer à l’ignominie de la cour d’assises?...
l’abandonner à la brutalité d’une vendetta, qui serait une condamnation
indirecte, sans risques, sans grandeur?... Clément voulait, et devait,
exécuter le frère indigne, comme il le lui avait déclaré presque
prophétiquement un soir ... le soir ...

Toutefois, au moment d’agir, sa main défaillait ... Il était là, lui,
l’homme intransigeant, rigide, invoquant la mort pour lui-même avec un
déchirant sanglot ...

—«Pardon, Clément!...» cria Jacques, «Pardon!... Je me souviendrai de
ta pitié ... Adieu!..»

Il étreignait le revolver, que, malgré l’objurgation de l’aîné, il ne
dirigea pas vers celui-ci. Un bond ... une porte ouverte ... un flot
de soleil ... dans lequel s’élança la svelte silhouette de Jacques ...
Clément n’avait pas eu le temps de se redresser, de déterminer s’il
courrait sus au fugitif, lorsqu’il entendit un aboiement, suivi d’une
exclamation furieuse:

—«Arrière!... veux-tu me lâcher, sale bête!...»

Alors ce fut le vertige, où l’homme n’agit plus que par la poussée des
forces obscures, le passage foudroyant de la fatalité.

Clément ne surgit dehors que pour trébucher dans l’inévitable et dans
l’irrésistible.

Une seconde, il vit Jacques aux prises avec Fiston. Puis l’air claqua
d’un petit choc d’acier. Le chien roula à terre. Un jet de sang fusait
de sa toison sur la blancheur du pavé. Des convulsions secouaient le
corps sombre et velu, tandis qu’à travers la broussaille de poils
ressemblant aux gros sourcils d’un grognard, deux yeux qui, déjà,
se révulsaient, cherchaient les yeux de Clément, dans un regard
indiciblement doux d’adieu et d’agonie.

Fontès eut un élan d’indignation farouche.

—«Misérable!...» grinça-t-il en saisissant son frère au collet.
«Assassin de la pauvre Louisette!... Il faut encore que tu massacres
son chien!...»

Affolé, arrêté dans sa fuite, perdant la tête, n’obéissant plus
qu’à l’instinct, Jacques, pour se dégager, tira encore. Un vague
discernement dirigea son revolver vers le bras de Fontès. Car il ne
voulait pas tuer, mais seulement desserrer l’étreinte.

Effectivement la main qui le tenait le lâcha, retomba, pendant que
Fontès chancelant, reculait.

Mais, en même temps, une aveuglante douleur effaça l’univers devant
les yeux, soudain obscurcis, du jeune homme. La pomme en cuivre du
_makhila_ de Garuche venait de s’abattre sur la tempe de Jacques, avec
une force frénétique.

Le braconnier, accouru dès la première détonation du revolver, avait
vu la mort de Fiston, puis le coup de feu contre Clément, qu’il crut
menacé d’une autre balle. Au mot de celui-ci: «Assassin de Louisette!»
il avait levé sa redoutable canne.

Maintenant, il s’adressait au jeune cadavre qu’il venait de faire, et
qui, étendu sur le sol, y gisait avec la grâce pitoyable d’un être chez
lequel la mort ne peut effacer la fleur de la vie.

—«Tu l’as voulu,» disait Garuche. «Voilà donc le sacripant que tu
étais!... Je ne regrette rien ... T’étais pas de mon sang ... Un
Garuche n’assassine pas une femme pour la voler ...»

Clément s’avança. Sa main gauche pendait, inerte. La balle du pistolet
lui avait traversé le bras. De la main droite, il congédia l’homme:

—«Allez ...» dit-il.

Sa voix n’exprimait rien, que la volonté d’être obéi. Garuche essaya
encore de parler, de l’invoquer, lui, pour se rassurer sur son action.
Sous le regard de Fontès, il n’osa pas ... et partit.

Le maître de la maison referma la grille. Puis, seul avec la Mort et
avec sa pensée, il écouta ce que leurs voix lui disaient.

Sur le front ensanglanté de Jacques, le soleil tombait, brutal. Clément
glissa son bras valide sous les épaules du corps souple et léger, et le
traîna à l’abri du marronnier, dans l’ombre. Alors il lui abaissa les
paupières, les larges paupières, fraîches et fines comme celles d’un
enfant, sur les yeux, qui devenaient vitreux.

Ayant accompli ces soins, il s’approcha de l’autre cadavre, de cette
forme humble et velue, aux pattes raidies, où un cœur aussi avait battu
...—un cœur fidèle.

       *       *       *       *       *

Lorsque le docteur, appelé par Gervais, et les villageois, ameutés par
Garuche, pénétrèrent dans la cour, ils trouvèrent Clément, effondré
contre une saillie des racines gigantesques. L’hémorragie du bras
l’avait fait s’évanouir.

Sa tête, abattue sur sa poitrine, s’appuyait de la joue contre la tête
de Fiston. En un effort, qu’il croyait le dernier, il avait attiré le
chien à lui.


                                  FIN


 PARIS.—TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C^{ie}, 8, RUE GARANCIÈRE.—12698.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le droit à la force" ***

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