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Title: L'enfant chargé de chaînes
Author: Mauriac, François
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'enfant chargé de chaînes" ***

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          FRANÇOIS MAURIAC


           L'Enfant chargé
              de chaînes

           [Illustration]


       ÉDITÉ AVEC UN BOIS GRAVÉ
           DE PIERRE LISSAC
         CHEZ BERNARD GRASSET



            5e Edition



        L'Enfant chargé de chaînes



             FRANÇOIS MAURIAC

                 L'ENFANT
             CHARGÉ DE CHAÎNES


                  PARIS
          BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
        61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61

                   1913

  Tous droits de reproduction, de traduction et
    d'adaptation réservés pour tous pays.

       _Copyright by Bernard Grasset 1913_



IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

_13 exemplaires sur Hollande Van Gelder numérotés de 1 à 13_


L'ENFANT CHARGÉ DE CHAINES


I

Jean-Paul a loué, rue de Bellechasse, un petit appartement au
cinquième. Les fenêtres s'ouvrent sur un paysage de toits. Son père lui
a envoyé les vieux meubles qu'on avait abandonnés dans des greniers,
à la campagne; ils ont vu l'étroite existence des grands-parents,
et, vieux serviteurs retrouvés, connaissent bien ce jeune homme qui
heurtait jadis contre leurs angles son front d'enfant. Voici une
pendule dont le timbre, la nuit, éveillait Jean-Paul, dans le sommeil
de la chambre et dans le silence terrible de la campagne...

Jean-Paul s'occupe humblement des menus travaux que lui imposent les
cours de Sorbonne, et publie dans d'obscures revues des vers dont il ne
sait trop que penser.

Il y a sur son bureau une photographie où sourit, d'un sourire las
et déjà souffrant, la mère qu'il n'a pas connue. Son père, Bertrand
Johanet, habite en Guyenne une métairie entourée de landes. Il est
l'homme de ce pays qui tue le plus de bécasses dans les mois d'hiver,
et qui, en août, quand des forêts de pins flambent sous le soleil, fait
signe aux paysans d'allumer le contre-feu.

Il ne connaît pas son fils et Jean-Paul ne connaît pas cet homme
hâlé, hirsute, mal tenu, qui est son père et il se demande parfois:
«Comment suis-je sorti de lui? A mon âge, il n'avait d'autre joie que
de partir dès l'aube, en char à bancs, avec les amis joyeux, et les
chiens en boule au fond de la voiture... J'ai vingt ans et le plaisir
qui m'aide à vivre est de confronter mon âme et celle que révèlent mes
livres les plus aimés. J'ai besoin souvent qu'une musique exprime la
sentimentalité banale de ma jeunesse et ma joie est aussi de voleter
autour de la première âme venue comme les papillons de nuit autour de
la lampe, quand, aux soirs d'été, la salle à manger s'ouvre sur le
jardin...»


II

Ce jour-là, Jean-Paul regarda sa chambre, et connut qu'elle était
laide. Dans la claire après-midi, les reproductions des tableaux de
Carrière et de Maurice Denis luisaient comme des chromos. La statuette
de Tanagra, simili-terre-cuite, s'écaillait aux angles. Parmi ces
vulgarités, Jean-Paul sentit monter en lui comme un flot d'eau trouble,
un écœurement infini; cherchant les causes d'une telle détresse, il
songea que sa médiocrité s'était révélée dans une conversation avec un
ami plus instruit, et qu'un universitaire, en l'interrogeant, l'avait
humilié devant six tables de cuistres.

Il n'avait donc pas cette consolation de donner à sa mélancolie une
raison supérieure: elle résultait de causes infimes; alors il composa
un sonnet que d'abord il jugea louable, mais dont la banalité le
stupéfia, quand il le relut.

Cinq heures sonnèrent à Saint-François-Xavier. Il décida d'errer au
hasard dans les rues. En descendant l'escalier, il murmurait: «Je ne
fais rien ... je vais échouer à la licence ... pourtant si demain
je me traçais un plan d'études...» Il avait constaté maintes fois
que ce projet de plan d'études infailliblement le tranquillisait...
Jean-Paul suivit la rue de Rennes, dont il haïssait les petits
magasins aux étalages débordant sur le trottoir, et les tailleurs
pour ecclésiastiques. Les vitraux du café Lavenue flambaient.
Jean-Paul résolut de se réfugier là, de s'abêtir sur des journaux
illustrés. Comme il s'installait devant une demi-tasse de chocolat, on
l'interpella:

--Bonjour, mon vieux...

Il se retourna. Louis Fauveau, un petit être nul qu'il connaissait, lui
tendait sa main molle et toujours humide.

Jean-Paul se réjouit dans son cœur de ce qu'il allait pouvoir discourir
avec «Lulu», comme on appelait au collège le petit être nul, et
l'écouta quelques instants: «--Je suis vanné, mon cher... Des soirées
et encore des soirées ... et puis une petite amie que j'ai...»

Il fit de cette petite amie une description minutieuse et choquante.

Jean-Paul s'étonna de considérer ce garçon avec une sourde colère et
un peu d'envie. Il ne souffre jamais, se disait-il; le monde, l'amour,
les courses, le tennis, le golf, les cartes, chacun de ces jeux lui est
une raison suffisante de vivre. Il n'en use pas d'ailleurs pour «se
divertir», comme l'imaginait Pascal. Il n'a pas à se divertir d'une
inquiétude qui jamais ne l'effleura.

Jean-Paul contemplait ce visage plombé, que l'usage du monocle figeait
dans une sotte grimace, son air de lassitude satisfaite. Il songea
qu'un exercice apaisant serait de le casser à coups de poing. Mais il
ne pouvait qu'être insolent avec discrétion et n'y manqua pas.

--Je m'étonne, dit-il, que tu ne te lasses pas d'un plaisir si
médiocre...

--Médiocre? Ah! mon vieux, que ne connais-tu Liane!

--Si je «faisais la fête», comme vous dites, je m'efforcerais
d'atteindre au prodige, et ce serait mon excuse; je réaliserais «les
somptuosités persanes et papales», dont parle Verlaine. Je serais
l'un des satans adolescents qu'il évoque dans un palais soie et or, à
Ecbatane ... et je révélerais au monde ébloui des voluptés inconnues.

--Tu te moques de moi, dit Lulu.

Dès le collège, Jean-Paul le déroutait. Avec ce camarade trop subtil,
un problème toujours l'obsédait: «Dois-je faire semblant de comprendre
ou, à tout hasard, d'être vexé?» Ce jour-là, il se souvint à propos
d'un rendez-vous, serra la main de Jean-Paul et quitta la place.


Jean-Paul, seul de nouveau, goûta la joie de n'être plus énervé. Les
trottoirs luisaient. Une paix triste flottait sur la chaussée; la
mélancolie de Jean-Paul s'épura. Il en oublia les causes infimes. Il
sentit douloureusement l'inutilité de sa vie. Il avait quelquefois
ébauché le geste de Rastignac, et jeté vers la grande ville son «à nous
deux». Mais les petits échecs, les lassitudes, les dégoûts l'avaient
rejeté dans la chambre, où dès lors il se tapit loin de la rue, avec
des livres.

«A ces livres, se disait Jean-Paul, je dois peut-être mes tristesses.
Il ne faut pas entrevoir les paradis lointains qu'on est trop médiocre
pour atteindre... Pourtant, que devenir, si je ne lis pas...?»

Chaque année, quand juillet pesait lourdement sur la ville, et qu'aux
bancs des jardins publics, le soir, des faces luisantes somnolaient,
Jean-Paul, à qui son père avait abandonné la fortune maternelle--quinze
mille francs de rentes--voyageait à grands frais.

Mais les paysages nouveaux qu'il traversa ne lui furent pas une
consolation.

«Le petit monde que je porte en moi demeure partout le même, se
disait-il; d'ailleurs toutes les villes se ressemblent: des trams
électriques entre des vitrines de magasins. On a beaucoup trop parlé
de celles qui ont, comme Venise, la prétention d'échapper au type
commun... J'y recueille des impressions qui sont des réminiscences de
d'Annunzio, de Barrès, d'Henri de Régnier...»

Jean-Paul avait toujours mieux aimé se terrer, dans l'automne pluvieux,
au fond des landes qui avaient servi de décor à ses jeux d'enfant. Son
père n'osait boire devant lui que deux verres d'armagnac, lui parlait
du cours de la résine, s'embarquait dans des récits de chasse, au long
desquels Jean-Paul avait des loisirs pour penser à autre chose. Et les
cabanes perdues, où, en octobre, on guette les palombes afin de les
prendre dans des filets, étaient pour le jeune homme de mélancoliques
retraites.


«Faut-il rentrer? se demanda Jean-Paul, ou chercher des camarades?»

Il fut au moment d'aller rue du Luxembourg, dans un cercle d'étudiants
où il avait en réserve quelques amis sachant écouter, sourire, et se
laisser convaincre. Jean-Paul aime les regarder vivre. Il donne des
conseils. Il dirige. Il les détourne de la tentation en leur racontant
ses propres luttes intérieures et comment, parfois, il succomba. Comme
Jean-Paul ne pense pas que son histoire authentique offre quelque
agrément, il la recompose avec beaucoup d'art à l'usage de ses petits
amis... Cependant qu'au café voisin un violoniste fait vibrer ces
jeunes âmes pensives, Jean-Paul leur parle à mots couverts des fêtes
qu'il fréquentait avant sa conversion--et, pour les décrire, il se
rappelle les fantaisies de des Esseintes. Il leur dit enfin cette
conversion, utilisant pour son récit une certaine _Nuit de Pascal_
qu'il composa jadis, et que ses maîtres louèrent fort.

Dans ce milieu de jeunes catholiques, Jean-Paul est devenu théologien.
Il pimente ses discours d'un grain de modernisme, s'exalte sur
l'immanence et la révélation intérieure, absorbe, vingt minutes avant
le dîner, un court résumé de la philosophie kantienne qui lui permet
de démontrer au dessert que saint Thomas ne suffit plus. Il parle avec
ironie de l'encyclique _Pascendi_, des Jésuites, du cardinal secrétaire
d'État, déclare qu'il est l'heure de revenir à la grande tradition
mystique, s'attendrit sur saint François d'Assise ... puis, suivi d'une
petite cohorte d'admirateurs, va excursionner sur la rive droite et
échouer dans les promenoirs d'un music-hall.

Mais ce petit jeu n'amuse plus Jean-Paul. A la société de ces âmes
puériles et douces, il préfère aujourd'hui l'isolement.


Jean-Paul se retrouva dans sa chambre, avec le crépuscule. Une cendre
fine s'épandait sur les toits. Il demeura près du feu, sans lampe,
cherchant au lointain de son passé une vague histoire d'amour, ou
quelque amitié, afin qu'avec ce souvenir il adoucît un tel isolement.
Pourquoi revit-il alors ses quatorze ans, la classe de troisième, sa
dernière année d'enfant? Chaque dimanche, Jean-Paul faisait sortir un
petit pensionnaire dont le cœur abandonné ne vivait que de lui et le
soir on les ramenait en voiture, au collège.

Jean-Paul se souvient de ces fins de dimanche, à Bordeaux, de la
poussière dorée dans le soleil couchant, de la foule se traînant sur
les trottoirs...

«Est-ce là toute ma vie sentimentale?» se demanda le jeune homme.

Il alluma la lampe, regarda dans la glace son long corps d'adolescent
grandi trop vite, ses yeux bruns et tristes; il sourit, et à
mi-voix dit le nom de celle qu'il n'aimait pas, mais dont l'amour
l'enveloppait: Marthe...

Cette jeune cousine, Marthe Balzon habite rue Garancière, avec son
père, Jules Balzon, professeur de rhétorique au Lycée Montaigne.
Malgré sa fortune, qui est considérable, M. Balzon demeure attaché
à l'Université, car il a le goût d'instruire la jeunesse et il lui
importe peu de n'avancer pas. En Gironde, la propriété des Balzon,
Castelnau, est voisine de Johanet. Marthe et Jean-Paul s'y retrouvent
chaque année.

Leurs mères furent élevées ensemble, au Sacré-Cœur de Bordeaux. Le
mariage ne diminua pas la tendre amitié qui, sous les platanes du
couvent, faisait se promener les deux jeunes filles un peu à l'écart
de leurs compagnes... Dans l'ennui des grandes vacances, elles
abandonnaient leurs enfants à la même bonne anglaise, et, réfugiées
dans l'ombre fraîche d'un vieux salon campagnard, se lisaient à tour de
rôle _Indiana_. En 1893, l'été fut accablant sur ces landes de Guyenne,
où les eaux sont dangereuses. Le même mois, une épidémie de fièvres
emporta les deux amies...

Jean-Paul considéra un instant la photographie de sa mère, ce sourire
triste, flottant sur des traits adorés, et songeant qu'il irait voir
Marthe après dîner, goûta, par avance, la joie d'effleurer avec ses
lèvres un fin visage devenu tout pâle...


III

Marthe s'avança, portant haut la lampe...

--C'est toi, Jean-Paul? Monsieur mon cousin, vos visites se font
rares...

Elle lui prit la main, et ils entrèrent dans l'étroite chambre que
Jean-Paul connaissait bien.

Le lit de cuivre occupait un angle, sous une housse de vieux camaïeu.
Il y avait au mur le crucifix et de petites statues soigneusement
peinturlurées: saint Joseph, chauve, avec un toupet de cheveux marron,
la Vierge, le Sacré-Cœur bien peigné, en tunique nougat rose. Sur
les planches d'une étagère, étaient rangées les reliures bleu tendre
et rouge sombre des _Imitations_, des _Manuels du chrétien_, des
_Paillettes d'or_ et autres éditions pieuses dont la première feuille
porte cette inscription: _En souvenir d'un beau jour_; sur la cheminée,
des petits enfants nus, des jeunes filles souriaient, comme on sourit
au photographe.

--Le jeu de massacre est encore là? dit Jean-Paul en montrant les
statues de la petite chapelle, qui toujours l'avaient exaspéré.

--Mais, Jean-Paul, ce sont des souvenirs...

--Ils ridiculisent la religion. Rappelle-toi ce que dit Huysmans...

--Je ne sais pas... Je n'ai pas lu...

--Tu n'as rien lu! murmura Jean-Paul, dédaigneux...

--Et toi, tu as trop lu...

Elle avait repris sa broderie anglaise. La lampe allumait sur le dé
d'or une petite flamme. Marthe leva vers Jean-Paul ses yeux clairs, et,
craignant de l'avoir vexé, lui sourit. Jean-Paul considéra la bouche
lasse, aux coins un peu tombants, les trop minces épaules, les cheveux
fauves et lourds et le désir lui vint de poser son front, comme il
l'avait fait un soir, sur cette robe sombre...

--Pourquoi ai-je trop lu, Marthe?

--Parce que cela te rend malheureux, mon petit cousin ... toutes tes
mélancolies, tes complications, à quoi je ne comprends rien, je sais où
tu les prends, va...

--N'essaie pas de comprendre...

--Oh! je sais bien que tu es plus instruit que moi, plus intelligent.
Il me semble pourtant que tu es dupe de tes lectures, tu crois trop que
c'est arrivé...

--Tu es sotte...

--Je ne suis pas une intellectuelle, c'est sûr ... cela m'amuse de
lire, cependant... Mais lorsque c'est fini, je n'y pense plus. Je ne
mêle pas cela à ma vie. Zette, une petite cousine qui a douze ans, me
demande toujours des livres de Zénaïde Fleuriot, des livres qui font
pleurer, «parce que j'aime pleurer», me dit-elle. Seulement ensuite,
elle essuie ses yeux et joue à la poupée. C'est ce qu'il faut faire...

Jean-Paul se leva...

--Tu ne me comprendras jamais, murmura-t-il.

Elle le regarda, les yeux brouillés, les deux mains croisées sur la
robe sombre, et ils parlèrent de choses indifférentes: son père était
sorti, elle devait aller en matinée, à la Comédie-Française...


IV

Jean-Paul entra dans la chapelle des Carmes. La messe de huit heures
était dite, et les personnes qui avaient communié demeuraient
prosternées dans l'ombre. Jean-Paul savait que Marthe venait souvent
à cette messe et il ne s'avoua pas que c'était elle qu'il y venait
chercher.

Mais ne la voyant pas d'abord, il se sentit triste et, agenouillé, la
front dans les mains, il murmurait:

--Mon Dieu, vous savez bien que je ne l'aime pas... Jamais le désir ne
m'a effleuré de vivre avec elle toujours; jamais je n'ai été ému de
poser sur son front mes lèvres.

A ce moment, il la vit qui s'avançait, grave, un peu pâle, le regard
encore lointain, à peine réveillée de l'extase. Il la rejoignit à la
porte.

--Papa m'a donné rendez-vous au Luxembourg, lui dit-elle, viens avec
moi.

Ils entrèrent dans le jardin déjà feuillu, où des oiseaux et des
enfants poussaient des cris. Des cerceaux s'égarèrent dans leurs
jambes. Ils se taisaient, elle grave toujours, lui ému un peu et
curieux de son émotion. Il regarda Marthe encore: elle n'éveillait en
lui aucun désir. Le simple chapeau de paille faisait sur son visage
une ombre mouvante. Elle acheta le petit pain habituel à une vieille
marchande qui l'entretint un instant de ses rhumatismes.

--Tiens mon missel, dit-elle à Jean-Paul, et lentement elle se mit à
manger, par menus morceaux,

--Pourquoi me regardes-tu, Jean-Paul?

--Je ne sais... J'aime cette robe simple, j'aime «ton air d'être
ailleurs» de jeune fille qui va aux messes matinales et que le jeûne
pâlit...

--Casse-cou! Littérature! Mon petit cousin...

--C'est vrai, Marthe, il n'y a en moi que de la littérature...

Et Jean-Paul dit, à mi-voix, pour lui-même: «Qui m'en délivrera?»

Alors il sourit, ayant conscience d'être ridicule et de son romantisme
désuet. Un vers de Jammes vint à ses lèvres:

     Le jeune homme des temps anciens que je suis...

--Voilà papa, dit Marthe.

M. Jules Balzon s'avançait, traînant les pieds, menu dans sa lourde
pelisse, soigneusement boutonnée malgré la tiédeur de ce nouveau
printemps. Il souriait aux deux jeunes gens et mille plis fripaient sa
figure couperosée.

--Mes petits enfants, vous m'accompagnez jusqu'à la maison?

--Tu ne veux pas te promener, père?

--Non, j'ai des copies à corriger. Jean-Paul, sais-tu qu'un de mes
élèves, dans toutes ses dissertations, et quel que soit le sujet,
s'amuse à citer de ton Barrès? Il a quinze ans! Comme c'est humiliant
pour moi, qui n'y ai jamais rien compris!

--Oh! mon oncle, vous voulez rire...

--Non, non. J'ai lu _le Jardin de Bérénice_; l'auteur explique ce qu'il
veut dire dans des avant-propos, des notes et des préfaces, mais je ne
comprends pas quand même...

Jean-Paul se garda bien de défendre le maître qu'il aimait. Son vieux
cousin n'avait jamais eu de goût que pour les ouvrages d'un renanisme
facile. Il lui importait peu que la substance en fût médiocre: l'œuvre
d'Anatole France le contentait parfaitement. Et Jean-Paul s'exaspéra
souvent de l'entendre disserter à la manière de l'insupportable
Bergeret.

Pour changer de conversation, le jeune homme questionna M. Balzon sur
Lucile de Chateaubriand. Depuis des années, le professeur s'occupait
amoureusement d'un travail où revivait la mystérieuse et triste jeune
fille.

Mais Marthe, dont l'esprit était ailleurs, demanda soudain:

--Jean-Paul, iras-tu demain goûter chez Mme des Onges?

Il sentit dans la voix un peu basse et voilée de Marthe une anxiété qui
l'amusa.

--Je ne sais, j'y meurs d'ennui...

Elle insista:

--Il faut venir, Jean-Paul, on m'a présenté hier, chez les
Burand-Martin, un garçon bizarre, mal habillé, que sa mère oblige
à traîner dans les salons. Il t'a connu au collège et s'appelle,
je crois, Vincent Hiéron... C'est une occasion de le revoir... Te
souviens-tu de lui?

--Je me souviens ... murmura Jean-Paul.

Il allait revoir Vincent. Il y eut dans son cœur un tumulte de joie.

A cet ami, sous les platanes du collège, il avait confié ses premières
mélancolies. Jean-Paul évoqua, dans un visage creusé, des yeux d'ardeur
et de passion. Quelle âme fiévreuse habitait ce corps trop frêle!
Plus tard, Vincent avait semblé fuir Jean-Paul dont le dilettantisme
l'exaspérait. Il serait mort de ne pas croire. Un frénétique besoin
d'affirmer le possédait.

Jean-Paul le savait engagé dans une entreprise de démocratie chrétienne
dont il ne connaissait presque rien. Le dimanche, sur le péristyle de
Saint-François-Xavier, il avait remarqué cependant des jeunes gens
pâles et doux, cravatés d'une lavallière noire, de classe indécise, et
qui offraient poliment une feuille hebdomadaire: _Amour et Foi_.

«Il veut me revoir!» pensa le jeune homme. Et soudain, il sentit en lui
la joie de sa vingtième année.

Il s'arrêta devant le vieil hôtel que les Balzon habitaient rue
Garancière.

--Jean-Paul, dit le professeur, n'oublie pas que nous comptons sur toi
pour les vacances de Pâques.

Et comme il prenait congé, la jeune fille répéta:

--Nous comptons sur toi...


Jean-Paul traversa la place Saint-Sulpice où jouaient les enfants du
catéchisme. Un corbillard de pauvre, contre le trottoir, attendait.
Des écoliers riaient et se bousculaient autour du kiosque à journaux.
Jean-Paul songeait à ce vieux domaine de Castelnau, dans la lande,
qu'une lieue séparait de celui de son père et où il fut un petit garçon
trop nerveux. Marthe se cachait derrière les arbres, s'amusait à lui
faire peur, puis l'embrassait avec emportement...

Il revit l'obscure maison de campagne, aux murs énormes, si fraîche
dans les lourds étés, il évoqua le fruitier, sa bonne odeur de placard
et de coing où il goûtait avec Marthe à quatre heures et essuyait à
son tablier des doigts gluants de confiture, le grand salon, dont une
poutre transversale soutenait le plafond, la Cérès de la pendule, les
petits «poufs» second empire, recouverts de soie noire et piqués de
boutons jaunes, l'album à photographies, où des messieurs et des dames
souriaient qu'on ne connaissait plus--les hautes lampes à huile... Et
il évoqua aussi le parc, l'allée herbeuse où, enfants, ils s'arrêtaient
«pour écouter le silence», disait Marthe... Alors le vent faisait un
bruit monotone et doux dans les pins ondulants...

«O mon enfance, se disait Jean-Paul, c'est vers vous toujours que je
reviens--c'est vous que je veux retrouver dans la maison de campagne
trop grande. Il y avait des chambres qu'on n'ouvrait jamais et, sur
les cheminées, des coquillages rapportés de voyage par des personnes
mortes. Je me souviens que Marthe les appuyait contre mon oreille et me
disait: «Entends le bruit de la mer...»

L'ascenseur s'arrêtait à son étage.

Jean-Paul travailla jusqu'à l'heure où, devant sa fenêtre ouverte
au tiède crépuscule, il regarda le jour mourir et les souvenirs
s'éveiller. Il songeait: que m'est-il arrivé d'heureux aujourd'hui?
Alors il sourit, à cause de Vincent Hiéron qu'il devait voir le
lendemain et évoqua la cour du collège où son ami était déjà un enfant
pâle et tourmenté qu'on punissait parce qu'il ne jouait pas.


V

Des messieurs en redingote, mornes et résignés, encombraient les
passages, et vainement la maîtresse de la maison les suppliait de
s'asseoir: héroïquement, ils voulaient rester debout, cependant que,
devant la cheminée, des poètes se succédaient, il y en avait de très
vieux, qui, malgré la couperose de leurs joues et leur ventre ridicule,
clamaient passionnément des vers d'amour. Jean-Paul éprouvait à leur
endroit quelque pitié. Mais les jeunes, avec leurs faces amères et
défiantes, l'exaspéraient--ceux surtout qui portaient des cheveux longs
et des cravates à triple tour, ceux qui écrivaient eux-mêmes leurs
noms sur les carnets des journaliste?... De toute cette littérature,
une impression de médiocrité, de pauvreté se dégageait, dont chacun,
semblait-il, avait conscience: quand le poète regagnait sa place,
serrant des mains, opposant un sourire d'ineffable satisfaction
aux _très bien, très bien_ des confrères, un silence terrible
s'établissait... On parlait bas ... les plus bornés éprouvaient un
malaise qu'ils ne s'expliquaient pas; les gens ironiques entourés
de poètes, ou de parents et d'amis de poètes, ne savaient que faire
de leur ironie; les violents se mouraient d'indignation rentrée--et
les dilettantes, pour qui la bêtise humaine constitue un spectacle
plaisant, demeuraient, eux aussi, atterrés devant cet excès de ridicule.

Dans la cohue, Jean-Paul essayait vainement de reconnaître Vincent
Hiéron. Excédé, il se réfugia au petit salon, jusqu'où n'arrivaient pas
les clameurs des poètes...

Une seule lampe y mettait son âme recueillie. On sentait que les
maîtres de maison devaient passer là leur soirée: les fauteuils étaient
affaissés, une boîte à ouvrage accrochait de la lumière... Jean-Paul,
un peu gêné de violer cette intimité, fut sensible à tant de bonne paix
et de recueillement. Il demanda pardon à ces choses qui lui étaient
étrangères, mais qui avaient l'air si doux, et s'assit. On n'avait
pas fermé les contrevents de la porte-fenêtre. L'arbre du jardin se
détachait sur un morceau de ciel encore pâle.

Un couple entra. Jean-Paul, dont la vue était basse, devina seulement
la présence de Marthe. Il ne voyait que sa silhouette, ses cheveux
fauves et lumineux, sa poitrine irréelle ... et comme toujours, il la
jugea peu désirable. Elle se retourna:

--Jean-Paul, tu es là?... Faut-il, monsieur, dit-elle en souriant au
jeune homme qui raccompagnait, que je vous présente un ancien ami?

Le jeune homme entra dans le rayonnement de la lampe. Et Jean-Paul
murmura le nom de son ami d'enfance:

--Vincent...


Comme il avait peu changé! Jean-Paul reconnut l'orgueil douloureux
de ce visage et tout ce corps chétif secoué par une âme violente,
insatisfaite... Il se rappela les prétentions exaspérées du collégien,
ses mépris sifflants. Le regard seul était plus calme; on y voyait la
paix de ceux qui vivent face à face avec leur Dieu.

Jean Paul répétait:

--Te voilà ... c'est toi...

--Je t'avais reconnu déjà en entrant dans le salon, Jean-Paul. Et
d'abord, sois assuré que je ne suis au milieu de ces imbéciles que pour
obéir à ma mère. Mais j'aurai vingt et un ans dans un mois. Je serai
délivré!

--Pourquoi, Vincent, n'es-tu pas venu vers moi, puisque tu m'as reconnu?

... A ce moment, Jean-Paul regarda Marthe. Elle comprit et s'éloigna,
triste--se sentant si peu de chose aux yeux du bien-aimé, dès qu'un ami
ou même un simple camarade était là.

--Je me suis au contraire dissimulé, pour te mieux observer, disait
Vincent.

Il considéra un instant Jean-Paul, et ajouta:

--Ah! oui, tu es resté le même ... il m'a suffi de te voir aller et
venir dans ce salon, de groupe en groupe, comme jadis en récréation ...
il m'a suffi de voir ta démarche hésitante et ta solitude, et quand on
lisait certaines inepties, j'ai bien reconnu la façon dont s'abaissent
les coins de ta bouche...

Ils revinrent ensemble. Jean-Paul parlait, parlait, cédant au besoin de
livrer son âme à l'ami retrouvé. Il disait sa tristesse incurable, sa
débile volonté, combien la vie lui apparaissait médiocre...

--Tu me disais les mêmes choses au collège, Jean-Paul, et tu me les
rediras jusqu'à l'heure où tu sauras ce que veut dire _se renoncer_.

--Je ne le peux pas. Je ne m'appartiens plus ... déjà au collège, tu me
jugeais «livresque», je me souviens.

--L'amour des livres, Jean-Paul, c'est encore l'amour de toi-même, car
tu ne lis que ceux où tu te retrouves. Mais l'homme n'est à lui-même
qu'un bien petit dieu. Tu ne vis pas, parce que tu es ton prisonnier.
Il faut se renoncer pour vivre...

Il avait ce ton de prédicant qu'affectent les jeunes hommes inquiets de
problèmes sociaux et religieux.

--Je ne peux pas ... je ne peux pas...

--J'ai prié pour toi, Jean-Paul, même quand tu me croyais loin... Je
prierai jusqu'à l'heure où tu seras enfin délivré de toi-même ... où tu
te seras donné à Dieu et à Dieu dans les hommes.

Jean-Paul ne sourit pas d'une telle éloquence, car il avait, au
collège, entendu cette même voix. Le désir lui vint d'être seul pour
pleurer.

Ils se turent, séparés à chaque instant par l'ignoble cohue du
boulevard Saint-Michel.--Ah! comme Jean-Paul les exécrait ces faces
d'étudiants exténués, couvertes souvent de boutons, fendues par des
rires.

Les deux jeunes gens s'arrêtèrent devant la maison où Vincent habitait,
rue des Écoles.

--Connais-tu l'union _Amour et Foi_, Jean-Paul? demanda brusquement
Vincent.

--Oui, de nom. J'ai vu souvent des affiches rouges ... et j'ai même
assisté à une conférence de Jérôme Servet qui la dirige, n'est-ce pas?

--C'est cela. D'ailleurs nous en parlerons.

Ils fixèrent un rendez-vous pour le lendemain.

Les enfants quittaient le Luxembourg où des couples s'attardaient
encore. Jean-Paul demeura seul dans le jour mourant. Comme l'âme de son
ami était loin de la sienne!

«Il ne revient vers moi que pour me sauver, se dit-il. Ah! que
m'importe d'être sauvé par lui, si j'en veux être aimé...? Et puis
mon cœur est las de ces conversions que suit l'inévitable reniement.
Après une crise religieuse, j'eus le sentiment toujours que dans ces
colloques passionnés de mon âme avec Dieu, relus aux heures de dégoût,
je fis moi-même tous les frais: les demandes et les réponses n'y sont
que de moi. Mais trop faible est ma pauvre voix pour tenir longtemps
les deux rôles...»

Jean-Paul songea qu'il s'était livré sans arrière-pensée à l'ami
presque toujours silencieux...

«Comme il m'observait!» se dit-il.

Un autobus monstrueux remplit à ce moment la rue des Saint-Pères d'un
fracas de ferrailles. Jean-Paul ferma les yeux.


VI

Vincent Hiéron, le regard perdu, suivait la rue Barbet-de-Jouy. Des
serviteurs, graves et bien nourris, s'employaient à faire luire le
cuivre des sonnettes. Deux dames vêtues de noir, un lourd missel dans
la main, gardaient encore sur leur visage poli et blanc un reflet
de joie et d'extase mystique--et souriaient, songeant peut-être au
chocolat et au pain grillé qu'on mange plus tard, avec plus d'appétit,
les matins de communion... Un coupé profond et bas attendait devant
une porte cochère et le jeune valet de pied, encore congestionné par
le sommeil, les lèvres luisantes d'un déjeuner à la fourchette, eut un
regard de mépris pour Vincent, dont le pardessus fatigué et la cravate
lavallière, sans doute, ne lui agréaient point...

Mais Vincent était insensible à cette atmosphère de luxe paisible,
catholique et fermé. Rue de Babylone, il franchit le seuil d'une maison
neuve, surchargée de motifs ornementaux selon le goût des entrepreneurs
modernes. Sur le balcon, au premier, on lisait en lettres énormes:
_Amour et Foi_. Des jeunes gens entraient et sortaient avec des airs
affairés de fourmis. Vincent Hiéron traversa le vestibule tapissé
d'affiches rouges et de proclamations. Des adolescents lui prirent
la main au passage. Quelques-uns l'appelèrent par son petit nom. Ils
mirent dans ce «Vincent» une tendresse à la fois respectueuse et
familière.

Mais il les salua d'un geste bref et s'engagea dans l'escalier. Sur
le premier palier, il souleva une portière. La pièce était basse et
sans fenêtre. Un poing de bronze, qui semblait jaillir du mur, tenait
un flambeau d'où tombait la lumière électrique. Contre la tapisserie
de soie feuille-morte, le masque de Pascal se détachait au-dessous
d'un étroit christ janséniste. Vincent souleva encore une portière et
pénétra dans le bureau où Jérôme l'attendait.


Il était seul, debout, le front collé contre la vitre, les poings
enfoncés dans les poches d'un veston déformé et taché. Ceux qui
l'aimaient ne voyaient pas sa cravate mal nouée, ses cheveux en
désordre, cette bouche commune dans la face lourde, le cou énorme, les
joues flasques et toujours mal rasées; ils ne voyaient que ses yeux
admirables, un regard perdu, un regard qui atteignait les âmes et de
belles mains longues et fines qui, dans un geste habituel, allaient
sans cesse vers les mains de l'homme à conquérir, et, crispées, les
retenaient d'une étreinte impérieuse... Il se retourna et sourit.

--Tu viens, mon Vincent, au moment où je suis triste, où je désirais ta
présence.

Vincent rougit de plaisir ... il était de ceux que cette voix émouvait
chaque jour comme une joie nouvelle...

--Vraiment, je ne te gêne pas? Tu ne travaillais pas?

--Non, mon petit, je suis las... Si tu savais...

Il s'assit devant son bureau, les bras pendants...

--Mauvaises nouvelles de Rome?

--Plutôt ... une lettre ambiguë, comme ils savent en écrire là-bas,
des louanges mesurées, des réticences, des menaces déguisées sous
une bénédiction. Mais je sais que Mgr Bonaud, qui interdit à ses
séminaristes et à ses prêtres de suivre nos congrès et de lire nos
journaux, a été approuvé. Son exemple sera suivi. Plusieurs élèves du
grand séminaire m'ont écrit des lettres désespérées...

--C'est là ta revanche, Jérôme. L'évêque leur impose une discipline
extérieure, mais qu'importe, si leurs âmes lui échappent, si elles te
sont à jamais passionnément soumises?

Jérôme sourit.

--Tu dis là des choses terribles, mon petit Vincent.

--Ah! Jérôme, oublions toutes ces politiques, toutes ces odieuses
roueries. C'était si beau autrefois, quand le monde nous ignorait,
cette vie d'enthousiasme et de ferveur. On allait, tu te souviens,
dans des banlieues... On entrait chez des marchands de vin. Il y avait
une conférence dans l'arrière-boutique. Tu parlais; on t'interrompait
d'abord avec des farces ignobles, de gros rires. Peu à peu ces pauvres
âmes s'éveillaient; une gravité inconnue apparaissait au fond des
regards et tu pouvais alors parler du Christ.

--Je me souviens... Je me souviens.

--Ah! Jérôme, ces retours dans la nuit, l'hiver, un masque de pluie sur
la figure ou dans les tièdes printemps, les yeux au ciel qui charriait
des astres entre les bords rapprochés des toits...

--Je me souviens, Vincent.

--Et Montmartre, Montmartre ... tu te les rappelles les montées
silencieuses vers la basilique, le soir? Des femmes et de jeunes
hommes passaient en chantant des refrains. Les vitres des cabarets
s'embrasaient. Les ailes illuminées du Moulin Rouge tournoyaient
au-dessus de toutes ces ignominies... Nous entrions dans la basilique.
Et la veillée commençait, exténuante et délicieuse. D'heure en heure,
nous allions à la sacristie nous reposer. Tu nous lisais _le Mystère
de Jésus_... Quelle foi nous avions dans notre cause! Comme notre âme
était ardente en nous! Je croyais bien, à cette heure-là, que nous
allions rendre la France à Jésus-Christ...

Jérôme, d'un geste, protesta.

--Mais mon petit, rien n'est changé, rien...

--Tout est changé, Jérôme; nous sommes une puissance, nous avons des
journaux au service d'un programme politique. Nos chefs spirituels nous
suspectent. Nos amis de la première heure nous abandonnent...

--Ils nous trahissent.

--Ils ne nous comprennent plus.

Nous ne leur parlons plus la même langue.

Vincent s'interrompit, stupéfait de son audace.

--Ah lassez, mon petit, cria le maître impérieux et cassant, ou je
croirais que tu veux les rejoindre.

--Moi, t'abandonner, Jérôme, y penses-tu? Ne sais-tu pas que je suis à
toi et à jamais?

Le maître lui prit les mains et le regarda fixement.

--Oui, je sais que tu es un fidèle et que je peux m'appuyer sur toi...

Brusquement il changea de conversation:

--Et ce Jean-Paul Johanet, cet ami qu'on pourrait utiliser au journal,
tu l'as vu?

--Oui, il sera dune conquête facile; saturé de littérature, il
analyse solitairement, au long des après-midi, sa petite âme vaine et
compliquée.

--C'est l'heure où il faut prendre les âmes, observa Jérôme. Elles ne
résistent plus, on les tient.

--Mais il faut agir avec prudence, dit Vincent. Jean-Paul résistera,
ayant quelque personnalité.

Le maître parut soucieux.

--Tant pis: je veux autour de moi des tempéraments qui me servent, non
des personnalités qui me résistent... A bientôt, mon vieux. Si tu vois
quelqu'un à ma porte, dis-lui que je ne reçois plus.

Vincent prit congé. Sous le masque de Pascal, un adolescent attendait.

--Jérôme est fatigué et ne peut recevoir, dit Vincent, très doucement.

Une douleur passa dans les yeux meurtris du jeune homme. Il avait
goûté la joie d'être pendant quelques jours le disciple préféré... Il
s'effaça devant Vincent, le front dur, sans même saluer.

«Ah! pauvre petit! songeait Vincent dans l'escalier, pourquoi m'en
vouloir? Ne serai-je pas un jour comme toi?... Mais il y a quelqu'un
qui est plus grand que cet homme, et pour qui je me suis moins sacrifié
et Celui-là m'aimera éternellement.»

Alors Vincent, élevant son esprit vers le seul maître qui ne déçoive
pas, dans la rue bruyante et claire, au milieu de la cohue, murmurait:
«Il pensait à moi dans son agonie; Il a versé telle goutte de sang,
pour moi...»

Jérôme pourtant, quand il fut seul, baissa les stores, se mit à
genoux sur le tapis et, la tête dans ses mains, pria. Les souvenirs
s'éveillaient en lui, évoqués par Vincent. Il eut peur: comme les temps
lui semblaient loin, où il allait, suivi de quelques adolescents, à la
recherche du Royaume de Dieu et de sa justice!...

Aujourd'hui, de tous côtés, il subit des attaques. Et les pires
injures, les plus basses calomnies lui viennent de chrétiens baptisés
comme lui et professant la même foi; les hommes l'ont abandonné. Ils le
laissent seul en face de son idéal, entouré seulement d'une jeunesse
trop passionnée, de qui les adorations lui sont des causes d'orgueil...

Il se mit donc à genoux et pria. Dès le collège, Jérôme s'était dégagé
de toutes les formules. Il parlait à Dieu comme un ami parle à son ami.
Mais il avait trop de lecture et offrait souvent au Père Céleste, en
guise d'oraison, des réminiscences d'Ibsen et de Tolstoï. Souvent même,
au milieu d'une prière, il se sentait bouleversé par un cri qui lui
montait aux lèvres; il le notait alors, et ce cri répété à la fin d'une
conférence, avec le frémissement de voix voulu, touchait une âme...

--Est-il vrai, Père, que je ne cherche plus votre Royaume? Est-ce
uniquement pour ma gloire que je fais rêver, s'exalter, souffrir tant
de jeunes cœurs?

Le mépris qu'il sentit en lui à l'endroit des honneurs humains le
rassura.

--Comme au premier jour, Seigneur, murmura-t-il, votre présence en moi
me remplit d'un amour assez grand pour transformer le monde, susciter
_dès ici-bas_ le Royaume de justice, afin que votre volonté soit faite
_sur la terre_, comme au ciel.

C'est la bonne nouvelle que je veux annoncer à cette foule dont Vous
eûtes pitié et à qui des méchants ont fait croire que votre Évangile,
votre Église condamnent leurs espoirs d'une cité plus juste et plus
fraternelle...

Travailler pour moi? Père, vous savez que je n'ai rien désiré au monde
que l'amour. Mais depuis longtemps je me résigne à être de ceux que
Vous avez exilés de l'amour humain. Ces pauvres petits qui m'aiment ne
me sont rien, rien que des âmes à jeter dans le courant qui mène à Vous.

Il se releva, considéra les photographies qui couvraient les murs et
reconnut quelques-uns de ces regards, de ces sourires. Tel jeune homme
l'avait accompagné un soir, sur la route baignée de lune, après une
conférence dans cette petite ville dont Jérôme a oublié le nom. Ils
revinrent lentement, à pied, vers la maison de campagne où on lui avait
préparé une chambre.

Le jeune homme--de qui l'adolescence avait été solitaire dans l'étroite
sous-préfecture--tremblait de joie en présence de cette grande âme
venue de si loin, pour lui porter les paroles qui font vivre. Jérôme
se souvient de la conférence: une bataille où il avait dompté, rendu
silencieuse la foule grondante... Mais pourquoi se rappelle-t-il le
retour dans la campagne endormie? Une lumière surnaturelle élargissait
les labours, à l'infini. Une métairie, où le chien de garde aboya,
semblait dormir au ras de terre, serrant autour d'elle les étables et
le jardin...

Jérôme s'appuyait sur ce petit inconnu que l'émotion d'une telle
«marche à l'étoile» élevait au-dessus de lui-même. Sa présence alors
suffisait à remplir le cœur du Maître... Que ne peut-on voir, à
certaines heures, dans le plus humble regard? Tel être stupide et morne
fut sublime une fois dans sa vie: le soir où Jérôme lui parla...

Beaucoup d'autres avaient écrit sur leur photographie: _A Jérôme--A mon
unique ami--A celui qui m'a révélé la vérité_.--Pauvres visages dont le
sourire n'éveillait aucun souvenir dans son cœur!

Jérôme Servet sentit en lui cette exaltation d'où peut naître un
chef-d'œuvre. Il sonna. Le secrétaire parut. Jérôme commença de dicter.


VII

Dans les allées du Luxembourg, les bonnes réunissent pour le départ
les pelles, les seaux, les cordes à sauter. Autour du bassin, sur les
terrasses, des petits garçons et des petites filles se poursuivent
encore avec des cris d'oiseaux.

Jean-Paul va doucement, cherchant les allées solitaires. Il se forge
un idéal de vie grave et sérieuse, une vie toute pleine de religion et
d'inquiétudes d'ordre social. Une chanson accompagne, en sourdine, sa
rêverie; quoiqu'elle chante dans son cœur, il l'entend distincte et
comme éparse dans l'air. C'est la chanson du pauvre Verlaine assagi:

     Elle dit la voix reconnue
     Que la bonté c'est notre vie,
     Que de la haine et de l'envie
     Rien ne reste, la mort venue...

Il hâte un peu le pas... L'heure est proche, où Vincent viendra,
comme chaque soir, lui parler de la Cause. Aux brusques menaces, aux
supplications de son ami, il trouve une volupté singulière. Déjà un
espoir se lève et rayonne sur son cœur dévasté: abandonner tous les
orgueils, toutes les inquiétudes, toutes les complications de la
vie--être fervent aux messes du matin, pendant la semaine--communier
passionnément au milieu des plus humbles femmes--puis se joindre à
d'autres jeunes gens austères et purs, vivre dans leur atmosphère de
piété, d'amitié grave, d'apostolat discret ... tels sont les vœux que
Jean-Paul découvre en lui...

Une prière s'exhale de son âme pacifiée. Il quitte le jardin et, dans
la douceur de la nuit commençante, entre à Saint-Sulpice. La chapelle
de la Vierge est presque déserte: à peine quelques ombres qui sont des
tristesses, des pauvretés, d'humbles misères agenouillées. Jean-Paul
unit tendrement sa peine à toutes ces peines inconnues. Il dit:

--Mon Dieu qui m'avez donné la grâce de comprendre vos soirs et de
pleurer devant leur mystère, vous savez de quels rêves je les ai
peuplés. Vous Vous êtes plu, cependant, à ne jamais troubler ma vie.
Vous m'avez ménagé, dans une chambre paisible, en la compagnie des
livres, une calme existence. Mon Seigneur et mon Dieu, que puis-je dire
pour ma défense...? Je trouve cela, qu'il me sera beaucoup pardonné à
cause que je n'ai pas beaucoup aimé: il y a entre votre Justice et moi
toutes les larmes de mon adolescence.

Dans les pires égarements, quelque chose en moi a toujours crié vers
Vous. O mon Dieu, que ces heures me soient comptées où je Vous ai aimé
à l'ombre des chapelles...

Dans la rue, parmi la foule qui allait, lasse et joyeuse, à cause de
la nuit proche où l'on peut aimer et dormir, l'exaltation de Jean-Paul
s'apaisa. Il songeait à ce congrès d'_Amour et Foi_ qui avait lieu à
Bordeaux. Il pourrait s'y arrêter quelques semaines avant d'aller finir
à Johanet les vacances de Pâques. Conversant avec lui-même, Jean-Paul
murmurait:

--Je sais que Jérôme Servet est un ingénieux conquérant d'âmes... ah!
qu'il prenne la mienne avec ses lassitudes et ses dégoûts; qu'il les
tue dans l'enthousiasme et dans l'amour de l'idéal inconnu... Comme
joyeusement je sacrifierais cette liberté qui ne m'a valu encore que
des larmes!

Ne vaut-il pas mieux devenir l'esclave d'un Dieu, d'un maître, d'une
doctrine que demeurer l'enfant libre, mais solitaire et las, et qui, à
certaines heures, voudrait bien mourir...? Vincent me dit qu'à l'union
_Amour et Foi_ je trouverais des frères humbles et bons. Ils sauraient
me faire partager les espoirs dont ils vivent.

Ainsi, docilement, le jeune homme baisse la tête pour recevoir le
joug. Mais l'idéal vers quoi il marche lui demeure inconnu; il va en
quelque sorte à reculons, les yeux levés sur les vieux dégoûts, sur les
écœurements quotidiens. Il court à ce qui est peut-être la vérité, non
parce que c'est la Vérité mais pour se libérer des mornes tristesses
qui le tuent...


VIII

Quelques heures plus tard, Jean-Paul s'habille pour le bal. Vincent,
dans un fauteuil, le supplie d'assister au congrès d'_Amour et Foi_.
Mais Jean-Paul, décidé à se laisser convaincre, s'amuse d'abord à dire
non...

--J'ai si peu de foi, Vincent, et je n'ai pas d'amour. Je ne crois
guère qu'à la vanité de l'effort et de ce que tu appelles l'action
sociale...

Vincent se lève, exaspéré.

--Nous ne sommes pas des isolés, mon pauvre ami. La plus humble de nos
actions ne saurait être indifférente au tout...

--Mais la plus importante ne se répercute que si près de nous! répond
Jean-Paul. Dieu lui-même--s'il est vrai qu'il se fit homme--n'a pu
révéler sa vérité qu'à quelques millions d'âmes et la foule immense des
vivants ne l'a pas connu...

--Il s'est révélé dans tous les cœurs; à la révélation intérieure aucun
homme n'a échappé...

--Avec cette belle discussion, mon cher, je vais arriver chez les des
Onge au moment du cotillon.

--On s'en va. Mais je compte sur toi dimanche, à la réunion publique
du congrès de Bordeaux ... puisque tu dois traverser cette ville pour
aller à Johanet. Pars trois semaines plus tôt, c'est très simple.

--Et mon travail?

--Emporte des livres.

--Je réfléchirai.

Jean-Paul, maintenant, est seul et se préoccupe de sa toilette. La
chambre est très éclairée. Au pied du lit, les escarpins mettent deux
étincelles. La chemise au plastron glacé est luisante sur un fauteuil.

Dans la voiture, Jean-Paul, gêné par ses gants blancs, songe avec
terreur qu'il n'a pas préparé la monnaie pour le cocher. Il fouille sa
bourse sous le regard inquiet de l'homme.

--Une pièce de 0 fr. 50, peut-être de 10 francs roule dans le
ruisseau...


Le dos appuyé contre une porte, Jean-Paul regarde tournoyer les petits
nuages de tulle sur quoi se penchent, solennelles et bêtes, les figures
toutes figées dans le même sourire.

--Tu ne danses pas, Jean-Paul?

Marthe est devant lui, souriante et frêle. Un mince tissu bleu pastel
la moule et se rétrécit dans le bas, au point qu'on se demande comment
elle va danser. Elle semble à Jean-Paul une très fine petite fille en
chemise de nuit. Et cependant qu'ils échangent des mots insignifiants,
le jeune homme songe qu'il n'aurait qu'à vouloir pour posséder
légitimement dans un grand lit ces formes ébauchées. Ils causent. Un
peu de valenciennes paraît dans l'entre-bâillement du corsage. Mais ce
qui séduit Jean-Paul c'est, derrière l'oreille, l'arc délicieux que
dessinent les cheveux.

--Marthe, je vais te quitter...

--Tu pars?

Le visage de la jeune fille s'empourpra.

--Je vais à Bordeaux avec Vincent. De là, je te rejoindrai dans un mois
à la campagne.

--Je vois, dit Marthe rassurée, que M. Hiéron te fait du bien...

Jean-Paul protesta:

--Je ne suis pas encore de l'union _Amour et Foi_...

--Oh! l'amour et toi...--et elle eut un pauvre sourire.

--Que veux-tu dire, Marthe?--interrogea-t-il, l'air crispé.

Mais soudain les yeux pâles de Marthe se troublèrent; elle regarda le
lustre, pour empêcher ses larmes de couler. Elle passa et repassa sur
son visage une touffe de roses.

Jean-Paul se sentit triste infiniment, au bord de cette petite âme
douce qui l'aimait et comme un boston préludait, il saisit la taille de
la jeune fille et tourbillonna sans penser à rien...


IX

Huit jours après, dans une chambre de l'Hôtel de France, à Bordeaux,
Jean-Paul, à la fenêtre, évoque ces heures de délicieux énervement. Il
s'est livré lui-même à la folle émotion des réunions publiques, il a
crié, il a tressailli quand les sauvages couplets de _l'Internationale_
ont fait, comme un vent de tempête, se baisser les têtes craintives et
s'arrondir les douillettes ecclésiastiques. Il a voulu pleurer, quand,
à cette foule silencieuse enfin et conquise, Jérôme Servet jeta les
mots de Miséricorde et d'Amour...

Jean-Paul s'abandonnait à la volupté d'être une petite âme
déraisonnable et fanatisée, cependant que Jérôme disait la force
mystérieuse que le fidèle puise dans l'Eucharistie et qui rend
possibles tous les héroïsmes et tous les martyres...

Jean-Paul évoque surtout cette réunion intime, à six heures, le
soir où, d'une voix brisée de lassitude et d'émotion, d'une voix
spiritualisée, Jérôme leur parla.

C'était dans une classe d'école libre. Tout le crépuscule entrait
par la fenêtre avec le chant des oiseaux. Jérôme leur parla... Que
disait-il? Jean-Paul ne sait plus. Une émotion extraordinaire le
bouleversait. Ce fut l'éblouissement de la Vérité découverte: «Joie ...
joie ... pleurs de joie...»

--Il se souvient qu'il a pleuré silencieusement dans un coin de la
salle et que Jérôme répétait la parole de Pascal dans son _Mystère de
Jésus_: «Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde--il ne faut pas
dormir pendant ce temps-là...» Il se rappelle avoir tressailli quand
Jérôme les a suppliés d'élargir leur pauvre vie, de la rendre infinie,
en la rattachant à une cause infinie...

Puis les camarades, un à un, s'en allèrent. Il ne resta plus dans la
petite cour de récréation, où le jour mourait, où l'unique platane
bruissait de cris d'oiseaux, que Jérôme, Vincent et Jean-Paul...

Jérôme a mis ses deux mains sur les épaules du jeune homme, il l'a
regardé dans les yeux, avec une douceur et une force infinies, et lui a
demandé d'une tremblante voix:

--Tu donnes tout à la cause, tout?

Alors Jean-Paul a répété, des lèvres et du cœur, ce dernier cri du
_Mystère de Jésus_:

--Mon Dieu, je vous donne tout.

Et Jérôme l'a serré contre sa poitrine en disant:

--Tu t'es donné, Jean-Paul, tu ne t'appartiens plus. Vis pour les âmes
désormais.

«Vivre pour les âmes, se donner aux âmes»: telle est la vie nouvelle
qui s'offre à lui--route si simple et si claire dans un matin d'été, où
s'avance en chantant le cœur des pèlerins... «Vivre pour les âmes! se
donner aux âmes!» Jean-Paul redit encore ces mots libérateurs...

«Je suis délivré, songe-t-il, et c'est vraiment _ma nuit_»; toute la
volonté qu'il croyait morte fermente en lui et son âme est à la fois
paisible et passionnée, comme le soir de sa première communion.

On frappe à la porte. Jean-Paul s'effare de voir entrer M. Balzon et
Marthe, en tenue de voyage.

--Il paraît que tu n'as pas arrêté nos chambres?

Jean-Paul regarde les yeux ronds du vieux monsieur, son crâne luisant
piqué de mille gouttelettes...

Jean-Paul a oublié, il oublie toutes les commissions ... on lui avait
pourtant recommandé vingt fois... M. Balzon, qui hait l'insécurité et
les surprises de la vie, ne cache pas son dépit.

--L'hôtel est plein et nous ne partons pour la campagne que dans deux
jours... Sais-tu comment j'appelle ton étourderie, Jean-Paul? De
l'égoïsme, tout simplement.

Le vieux monsieur va à la recherche de ses bagages et de deux chambres.
On entend dans les couloirs sa voix aiguë.

--J'avais d'autres soucis que ceux-là, dit Jean-Paul à Marthe, quand
ils furent seuls. J'ai vécu deux jours d'enthousiasme et de joie...

Marthe le loue de devenir un «homme d'action».

--Tu me raconteras tes impressions après-demain, à Castelnau.

--Il n'est plus question de cela, Marthe. Je n'irai vous y rejoindre
que dans trois semaines. Il faut que je reste à Bordeaux avec Vincent
Hiéron. Nous allons organiser un groupe _Amour et Foi_.

--Tant pis ... tant pis...

La jeune fille ne peut que répéter ces mots machinalement.

Mais M. Balzon revient, frais, souriant: il a trouvé deux chambres,
on y a installé les bagages... Il faut le mettre au courant. Le vieux
monsieur se désole pour la forme et se réjouit, au fond, d'avoir sa
fille à lui seul...

--Tu ne t'ennuieras pas à Bordeaux, Jean-Paul. J'y ai vécu dix ans:
c'est une aimable ville. Les plus grandes curiosités de l'endroit
sont les marchands de vin. Cette profession confère ici une façon de
noblesse. On les voit de cinq à sept, sur le Cours de l'intendance et
les Allées de Tourny, se lancer des regards de côté et faire semblant
de ne pas se voir...

Marthe, avant de se déshabiller, s'accoude à la fenêtre. Des
flonflons d'orchestre montent d'un café voisin. C'est une tiède
nuit, et si claire que la jeune fille voit, à l'extrémité de la rue
Esprit-des-Lois, les vergues noires des navires... Elle pense au cœur
inaccessible du bien-aimé... Hélas! Elle avait espéré s'en approcher
un peu au long de ces vacances... Il faut renoncer à tout espoir. Son
rêve est humble cependant. Elle ne veut que se dévouer, se donner tout
entière, servir sans autre salaire que pouvoir servir encore... Elle ne
demande pas d'être aimée: ce serait trop de joie--un excès de joie qui
la tuerait, songe-t-elle...

Marthe sent qu'elle va pleurer. Sa gorge se serre ... et soudain les
larmes et les sanglots éclatent comme une pluie d'orage.


X

Dans une petite salle très éclairée, une assistance chuchotante et
inattentive de jeunes gens écoutent la conférence de Jean-Paul--en
écoliers qui n'attachent aucune importance à ce que peut dire le pion.
Il y a là deux ou trois jeunes hommes de qui l'adolescence soignée
trahit l'éducation congréganiste, puis des apprentis bien tenus,
dont les mains gercées aux ongles noirs témoignent seules qu'ils ne
fréquentent pas la faculté de droit; un garçon coiffeur aux cheveux
luisants de tous les fonds de pots du patron, les bons ouvriers
canalisés vers l'union _Amour et Foi_, par les patronages.

«De même que le servage succéda à l'esclavage, pour être lui-même
remplacé par le salariat moderne ... de même, camarades, nous devons
croire que le patronat n'est pas éternel...»

Jean-Paul dévide, sans presque y songer, le rouleau des vieilles
formules démocratiques. Ses regards errent distraitement sur cet
auditoire qui s'ennuie.

Pourtant il distingue dans un coin deux yeux bruns attentifs, une
figure terne qu'attriste la bouche lasse, un grand front déjà ridé ...
et Jean-Paul après ce pauvre visage, remarque le torse musclé dans
le tricot marron et il voit encore les grosses mains aux gerçures
terreuses, des mains dont l'enfant ne sait que faire, des mains qui ne
savent pas être inoccupées...

Jean-Paul, pour réveiller son auditoire, fait, aux dépens des
bourgeois, une plaisanterie qui lui est familière ... et voici que la
bouche du petit ouvrier sourit, d'un sourire très jeune, qui montre
les dents abîmées... Jean-Paul devine cette âme attentive. Il parle
maintenant d'une voix émue et contenue, et regarde là-bas s'illuminer
les yeux bruns, ces yeux dont jaillit comme une lumière très lointaine
entre les paupières malades.

Alors, citant les émouvantes phrases de Lacordaire et de Montalembert,
il dit les joies pures de l'amitié et qu'il n'existe plus de barrière
entre les apprentis et les étudiants. Il montre les âmes diverses,
unies en une foi commune; il le dit et sans doute est-il à cet instant
tout à fait convaincu; désormais l'auditoire s'intéresse passionnément.

«Nous aurons, camarades, l'âme d'un ami pour nous consoler aux heures
désenchantées. Nous vivrons des heures de joie infiniment douces que
les autres hommes ne connaissent pas...»

Celui qui parlait ainsi, n'était-ce pas ce Jean-Paul, petit bourgeois
sensuel et sec, que choquait la moindre vulgarité et que la plus
excusable inélégance indisposait? Pourtant au long de ces quinze jours,
il avait souvent éprouvé un vertige devant l'abîme qu'il sentait se
creuser entre lui et ses camarades, même ceux de sa classe qui aimaient
le peuple autrement que par littérature, et le soir, après s'être
exaspéré dans un cercle d'études, que de fois il s'était réfugié dans
sa chambre, ayant en lui le désir violent de se désencanailler! Il
revêtait alors un pyjama aux teintes fondues, et aiguisait son dégoût,
en lisant les vers crispés de Jules Laforgue...

Au fond de la salle, le petit ouvrier écoutait avidement comme s'il
avait conscience que Jean-Paul s'émouvait pour lui seul.

Ce fut en effet vers lui qu'après la conférence Jean-Paul se dirigea.
Il s'appelait Georges Élie et travaillait dans la menuiserie. Au
«patro» l'abbé lui avait parlé de l'union _Amour et Foi_. Alors il
était allé à la conférence de Jérôme Servet, qui l'avait, disait-il,
«emballé».

--Je l'ai trouvé épatant, épatant...

On sentait l'effort douloureux que Georges Élie faisait pour réunir les
quelques mots usuels de son vocabulaire.

Jean-Paul regardait ce visage exténué cette apparence de force
physique et pourtant d'épuisement qu'ont les pauvres corps d'enfants
qui travaillent trop jeunes. Devant ces yeux inquiets et tristes, une
grande pitié l'envahissait. Il oublia que ses pitiés s'usaient vite et
lui parla d'une voix basse. Il lui parla de la «Cause», de la grande
révolution morale que Jérôme Servet voulait accomplir dans l'âme
prolétarienne.

Il lui dit qu'ils étaient frères maintenant, que rien ne les
séparerait, puisqu'ils communiaient dans une même foi, dans un même
amour...

Georges Élie écoutait. Une émotion ardente et douce lui donnait envie
de pleurer.

--Alors, vous voulez être mon ami?

--Mais oui, je veux bien, dit Jean-Paul.

Ah! s'il avait su tout ce que l'enfant mettait dans ce mot d'amitié!
S'il avait su qu'il y avait là tous les besoins d'affection d'un jeune
être brutalisé, toutes les faims d'une tendresse chaque jour refoulée!

En revenant dans les rues de Bordeaux, vides à dix heures, ils
purent causer. L'apprenti livra à Jean-Paul sa petite âme sensible
et scrupuleuse de séminariste manqué, il lui dit son isolement à
l'atelier--les grossières moqueries qu'il devait subir... Jean-Paul
l'écoutait, un peu distrait, souriant parfois du savoureux accent local
d'Élie.

A la porte de l'hôtel il fallut se quitter. Jean-Paul eut un frisson de
peur, lorsque l'enfant lui dit avec emphase:

--Hein? c'est entre nous à la vie, à la mort, mon vieux...

Le jeune bourgeois songea un instant à détruire l'illusion de ce pauvre
petit qu'il trouvait déjà laid et commun ... qu'il n'aimerait jamais,
qu'il n'était pas digne d'aimer, qu'il ferait souffrir. Mais il prit
conscience de sa vocation d'apôtre. Jérôme Servet l'avait dit: Il faut
se donner aux âmes--aux plus obscures--aux dernières.

Et conscient de son mensonge qu'il croyait héroïque, Jean-Paul lui
répondit:

--Oui, mon petit, à la vie, à la mort...


XI

Vers six heures, à la sortie de l'atelier, Georges Élie s'accoutuma
d'accompagner Jean-Paul dans ses promenades. Les premiers jours, il
heurtait la porte timidement, et demandait avec insistance: «Je ne
vous ennuie pas?» Mais Jean-Paul mettait tant de bonne grâce et de
simplicité à le questionner sur sa journée, il trouvait un tel plaisir
à éblouir cette petite âme obscure, que l'enfant montra chaque jour
un peu plus de confiance. Il se persuada que ses visites plaisaient à
Jean-Paul, dans le même moment où le jeune bourgeois commença d'en être
excédé.

Il est vrai que d'abord elles l'amusèrent. A l'heure où les Bordelais
encombrent les trottoirs du Cours de l'Intendance et des Allées
de Tourny, il jugeait plaisant de se montrer avec un apprenti en
casquette, aux poignets rouges et aux grosses mains. Dans le crépuscule
clair, à travers la foule des promeneurs bien habillés et lents, qui
semblaient piétiner sur place et lui faisaient regretter la cohue
affairée de Paris, il allait avec Georges Élie et lui répondait
distraitement, amusé de l'effet produit.

Mais après quelques jours, il sentit qu'on s'accoutumait à les voir;
et surtout les conversations avec Georges Élie lui parurent dénuées et
vides. Les deux jeunes gens ne pouvaient s'entretenir que de l'union
_Amour et Foi_ et les mêmes considérations revenaient sans cesse. En
somme, Jean-Paul ne se plaisait qu'aux discussions littéraires où l'on
peut citer des vers de Jammes et de la comtesse de Noailles, des mots
somptueux de Chateaubriand ou de Barrès. Il avait aussi le goût des
images imprévues qui, à Paris, faisaient rire ses amis et que Georges
ne comprenait pas. Et comme le jeune bourgeois excellait à peindre
les ridicules des gens, ce lui était une souffrance de ne pouvoir
qu'admirer, devant le jeune ouvrier, les premiers grands rôles de
l'union _Amour et Foi_...

Jean-Paul s'efforça vainement d'aimer les histoires d'atelier et de
patronage que lui racontait son compagnon. L'enfant l'ennuyait, comme
l'ennuyaient ses amis, même les plus intelligents, lorsqu'ils étaient
au régiment: enfermés dans une caserne, ils prétendaient intéresser le
monde entier à la bienveillance de leur capitaine ou à la grossièreté
de leur sergent. Ainsi Georges Élie parlait inlassablement des humbles
comparses de sa vie sans horizon.


XII

Jean-Paul, seul dans sa chambre d'hôtel, éprouve à lire _le Prix de la
Vie_, d'Ollé-Laprune, un ennui terrible et qu'il ne s'avoue pas.

La fenêtre est ouverte sur un ciel de juin, à cinq heures, un ciel pâle
et comme lavé--un ciel strié par les vols des martinets.--Une odeur de
campagne flotte sur la ville et il y a dans le vent des éclats atténués
de fanfare.

Jean-Paul est sensible à cette joie du nouvel été et un vers lui
revient de Francis Jammes:

                    ... Quand, aux dimanches soirs,
     La grand'ville éclatait de légères fanfares...

Il cherche des yeux le livre du poète. Mais les éditions du _Mercure de
France_ n'envahissent pas sa table comme autrefois. Des brochures les
ont remplacées, où un abbé instruit démontre que l'inquisition et la
Saint-Barthélemy ne sont pas imputables à l'Église.

Voici un mois que Jean-Paul s'est donné tout entier _à la cause_ et les
petits démocrates admirent sa parole diserte, sa froideur, et tout ce
qui en lui trahit le grand bourgeois--malgré la vareuse et la cravate
lavallière...

Mais dans cette transparence de crépuscule, Jean-Paul éprouve le besoin
d'évoquer sa vie passée. Aujourd'hui, il surveille jusqu'à ses rêves,
pour demeurer chaste absolument--et voici que ce soir le souvenir
l'obsède d'anciennes joies, un désir se réveille de voluptés jamais
oubliées...

Vincent Hiéron ouvrit doucement la porte.

--Tu ne viens pas voir les camarades, Jean-Paul?

Le jeune homme ne quitta même pas son fauteuil.

--Non, dit-il, ce soir, je me sens fatigué. Mon âme a comme une fissure
par où s'échappe, goutte à goutte, l'enthousiasme.

--Quel romantique tu fais! Mon pauvre Jean-Paul ... cela va finir avec
le crépuscule...

--Quelque chose ne meurt pas, Vincent, c'est notre passé, mon passé
dont je suis obsédé...

--Tu ne le regrettes pas?

--Qui sait? dit Jean-Paul, si je ne les regrette pas, ces après-midi
dans les bibliothèques, le front penché sur des livres que je ne
lisais pas ... ces rêveries au coin de mon feu, dans le gris de cinq
heures--alors que je n'avais pas même assez de volonté pour allumer une
lampe...

--Tu étais absurde, Jean-Paul...

--Et mes promenades sans but dans l'indifférence des rues quand
mon imagination créait, pour m'amuser, de merveilleuses légendes?
J'y jouais le rôle d'auteur acclamé ou de génial musicien, ou bien
j'évoquais le profil d'une femme amoureuse et compatissante ... je me
voyais l'attendant sur un banc, les soirs de juin. Elle venait. Je
la regardais marcher sur l'allée à pas pressés.--Et le flou de son
visage sous le tulle de la voilette, et ses yeux illuminés à ma vue,
et un serrement de sa main dégantée, inondaient mon cœur d'une joie
infinie... La vision s'effaçait ... je sentais plus douloureusement ma
présente solitude, je rentrais chez moi et je faisais des vers...

--Si puérilement tristes ... dit Vincent, tu me les lisais quelquefois.
Certains sont encore dans ma mémoire--et il murmura:

     Je vois dans chaque nuit, celle du bien-aimé,
     Celle qui mènera vers mon cœur étonné
     L'ami pour qui s'amasse en moi comme un automne
     D'amitiés mortes et d'amours abandonnés...

Vincent et Jean-Paul restèrent silencieux, un instant, au bord du
passé... Vincent passa la main sur son front.

--Ces souvenirs sont malsains, dit-il, viens-tu? Nous sommes très en
retard.

--Pas ce soir, je me sens fatigué...

--Ah! je le connais ton mal, répondit Vincent un peu énervé et qui
ne se pardonnait pas son émotion, ni d'avoir récité les vers de
Jean-Paul,--c'est le mal du siècle, le mal de René! Jusqu'à quand ce
vieux débris romantique nous va-t-il encombrer?

--Aussi longtemps, dit Jean-Paul rêveusement, que l'idéalisme de
l'adolescence se heurtera à la brutalité, à la médiocrité de la vie...


Le domestique annonça:

--M. Élie demande à voir Monsieur...

--Encore lui! murmura Jean-Paul. Dites que je suis sorti.

--Mais ... j'ai dit que Monsieur était là...

--Faites-le donc monter, s'écria Vincent Hiéron, et se tournant vers
Jean-Paul:

--Quelle mouche te pique? tu vas te faire détester.

--Qu'importe. Il m'assomme. Je le trouve dans mon antichambre le
matin quand je sors, le soir quand je rentre--et j'ai une lettre
l'après-midi. Il veut s'entretenir avec moi _de la cause_, il m'accable
de son amitié...

--Tu es fou, mon pauvre Jean-Paul. Oublies-tu le désintéressement de
Jérôme et des camarades étudiants? Tu ne cherchais donc que le plaisir
dans le commerce des âmes!

«Hélas! je commence à le croire... Enfin, ce petit-là m'exaspère et
je le lui fais sentir, mais il revient toujours comme un chien fidèle
qu'on jette vainement à l'eau...

A ce moment, Élie entra. Il tenait avec embarras un étonnant chapeau
de feutre bossué et verdâtre... Il s'avançait, craintif, honteux,
et il avait en effet ce regard tendre et mouillé des chiens qui se
savent importuns--et qui reviennent pourtant... Vincent Hiéron, qui
pressentait l'orage, lui serra la main, et s'esquiva.

--Je suis occupé, ce soir, très occupé, mon petit...

Et sans un mot de plus, Jean-Paul s'ingéniait à couper les feuilles de
_la Porte Étroite_ d'André Gide.

--Alors je m'en vais, dit Élie, qui ne voulait pas comprendre, et d'une
voix étranglée, il ajouta:

--Quand pourrai-je te revoir?

Jean-Paul s'exaspéra qu'il ne comprît pas, et songeant que son devoir
était enfin de le désabuser, il murmura, d'une voix très douce, les
mots qui semblaient plus cruels encore:

--Nous nous voyons presque chaque soir au local d'_Amour et Foi_.
Est-il nécessaire de se rencontrer ailleurs? J'ai besoin, pour
travailler, de tout le temps que je ne donne pas à la cause...

Avant qu'il eût fini sa phrase, Élie, d'un geste rageur, se couvrit, et
tira derrière lui la porte si violemment que des photographies, placées
dans la rainure de la glace, au-dessus de la cheminée, tombèrent.

La nuit vint; Jean-Paul s'accouda à la fenêtre et regarda le ciel que
rayait un dernier vol d'hirondelles. La cloche d'un couvent tintait.
Une voisine injuriait son enfant. Jean-Paul sentit que la détresse
ancienne envahissait son cœur comme les grandes marées qui, à époque
fixe, remontent.


XIII

Désormais les camarades s'écartèrent de Jean-Paul. On ne l'appelait
plus que le bourgeois ou l'intellectuel. Il attacha soudain un immense
prix à la bonne éducation: «Elle peut tenir lieu à peu près de tout»,
se disait-il... Un soir, au local d'_Amour et Foi_, un ouvrier
typographe, qui se piquait de littérature, commenta avec de lourdes
injures _l'Étape_. Jean-Paul souriait--d'un sourire amer que les
camarades connaissaient déjà. Souvent, à propos d'un article de Jérôme,
d'une conférence, il leur avait révélé, par ses ironies, ce qu'est
l'esprit critique.

Mais à l'union _Amour et Foi_ il est infiniment dangereux de posséder
le sens du ridicule: on le lui fit bien voir.

--Vous n'applaudissez pas, monsieur? demanda avec affectation Georges
Élie.

Le mépris de Jean-Paul avait blessé ce jeune cœur ombrageux d'une
inguérissable blessure. La haine était désormais vivante en cette
âme étroite qu'un seul amour eût remplie pour la vie... Elle rendait
méconnaissable le timide petit garçon du patronage...

--Il y a des choses que les bourgeois ne comprendront jamais, dit-il à
haute voix, quand la conférence fut terminée.

--Et je me demande même ce qu'ils viennent faire ici, les bourgeois?
ajouta l'orateur, qui, intimidé par Jean-Paul, avait écourté sa
conférence.

Des regards curieux se dirigeaient vers le jeune homme, un peu pâle--de
cette pâleur qui faisait dire à Marthe, quand ils étaient enfants: _tu
rages_. Il continua de sourire, sachant que ce sourire était fait à
souhait pour exaspérer les camarades.

--Les bourgeois viennent vous instruire, dit-il sur un ton d'une
douceur perfide. Ils ont plus de mérite que vous en venant ici, car ils
renoncent à de plus grandes joies...

Il y eut des protestations violentes. D'autres jeunes hommes s'étaient
rapprochés pour écouter la discussion.

Le regard de Jean-Paul allait plus haut que ces visages tournés vers
lui. Il distinguait, à travers la fumée des pipes, le rouge violent
des affiches, un portrait de Léon XIII bénissant. Jean-Paul évoquait
derrière ces murailles l'espace libre, la nuit claire et froide, la
solitude introublée.

--Vous avez, plus que nous, besoin d'être instruits, dit Georges Élie,
vous avez tout à apprendre de nous, tout--vous, les inutiles...

--Comme vous avez gardé vos préjugés de caste! répondit amèrement
Jean-Paul.

Et soudain, il eut, pour la première fois, conscience que cette
doctrine ne vivait pas en lui: pauvres formules qu'il avait acceptées
sans examen, elles seules n'auraient pu l'attirer vers ces jeunes
hommes ... et il se dit en lui-même:

«Je cherchais ma joie...»

A ce moment, Vincent Hiéron entra. On le redoutait sans l'aimer. Il
y eut un silence gênant. Puis des groupes se formèrent. Jean-Paul,
hâtivement, serra la main de son ami, et sortit. Dans ce soir, il
sentit sa gorge se contracter, comme lorsque, petit enfant, il
s'efforçait de ne pas pleurer.

Devant les portes, des boutiquiers et des concierges causaient. Des
petites filles sautaient à la corde. Place Pey-Berland, Jean-Paul vit
que les vitraux de la cathédrale s'illuminaient... «C'est le dernier
jour du mois de Marie», se dit-il, et il entra.

La vierge illuminée était parmi les lys comme un lys vivant. Des
pauvres femmes, des enfants émerveillés étaient à genoux contre la
grille du chœur, et les puériles voix--dont le timbre céleste va
bientôt se briser--redisaient les vieux cantiques si lourds d'extase
et d'anciennes ferveurs... Jean-Paul, dans une chapelle latérale,
s'abandonna enfin, et pleura, pleura et ses mains mouillées de larmes
avaient la même odeur que lorsqu'à six ans il pleurait dans la chambre
silencieuse, où une mère ne l'avait jamais endormi sur ses genoux.


Jean-Paul revint à l'hôtel et, étendu sur une chaise longue, chercha
avec méthode les causes de cette morne lassitude... Au long d'une
jeunesse isolée, calme, où il ne se passe rien, le jeune homme s'est
habitué à se regarder lui-même vivre.

--Mon enthousiasme au dernier congrès d'_Amour et Foi_, songe-t-il,
n'était-ce pas, au fond, la joie de découvrir un sens à ma vie?
N'était-ce pas un épanouissement de ma personnalité, où s'est complu
l'orgueil qui me tourmente?--J'étais alors si malheureux! Mon chagrin
ne venait pas des conditions matérielles de la vie--sauf peut-être
des langueurs d'estomac, qui nous inclinent à la tristesse. Mais je
connaissais ma médiocrité; encore aujourd'hui je sens douloureusement
tout ce que je ne suis pas. Et du peu que je suis il m'arrive souvent
de douter... Avant que je rencontre l'union _Amour et Foi_ je ne
jouissais même plus de ma misère, comme aux lointains crépuscules de
mon adolescence, en retrouvant son reflet dans la littérature. Et
pourtant ce passé, ce triste et morne passé, voici qu'il me reprend ce
soir: je suis vraiment son prisonnier. Il revêt d'inexprimable poésie
mes pauvres joies d'autrefois. Il me décourage avec le souvenir pesant
des vieilles fautes. C'est lui qui m'arrête sur la voie austère, où
hier encore j'avançais si joyeusement--trop joyeusement, hélas!--car
même ce soir, j'aurais, il me semble, quelque plaisir à me mêler aux
camarades. Mais est-ce la joie du disciple qui a fait un peu de bien
aux âmes rencontrées?

Ce soir, je vois que je trouve mon compte à cet apostolat et qu'en
réalité il m'amuse infiniment.

A l'union _Amour et Foi_, l'amateur d'âmes que je fus toujours traversa
des pays encore ignorés de lui. Il se pencha avec délices sur les
étangs trouvés au hasard de la route, et d'où s'élève quelquefois une
voix mystérieuse et tendre... Telle âme, à qui je supposais me dévouer,
n'a jamais servi qu'à enrichir ma collection.

Pourtant comme j'ai cru vous aimer, et comme je vous aime vraiment,
visages mornes des apprentis, à l'expression douloureuse et tendue,
particulière aux illettrés qui écoutent une conférence... Comme je vous
porte gravées au plus profond de mon âme, figures ternes qu'attriste
une bouche tombante et lasse, pauvres grosses mains, aux gerçures
terreuses, aux ongles noirs sur le pantalon bleu!

Mais, hélas! je suis prisonnier, comme autrefois.--Je n'ai pas su me
délivrer de moi-même pour me donner à vous.

Voici que le passé trouble reflue en moi. Je retrouve la vieille
compagne des mauvais jours, ma médiocrité égoïste et jalouse. Tout ce
que j'ai rêvé, au temps des illusions, cette loi du devoir, à quoi ma
volonté décida de se plier--mon Dieu, tout cela va-t-il sombrer?


XIV

Les camarades entouraient le lit de Jérôme qui devait regagner Paris
dans la journée. Traversant Bordeaux après un pèlerinage à Lourdes,
il avait fait la veille une conférence publique. Vincent Hiéron, à
genoux sur le tapis, ramassait pieusement le linge du grand homme, les
flanelles humides encore d'une généreuse sueur; le maître lui avait
enseigné que la plus humble besogne est magnifique, si on l'accomplit
pour _la cause_...

Les autres, dévotement, contemplaient leur idole. Sans doute, il eût
semblé laid--de cette laideur sale qu'on voit à tout homme à son
réveil, lorsque ce n'est plus un adolescent. Mais ses yeux avaient
la même flamme, les mêmes lointains de tendresse et de rêve--une
invincible attirance; et dans le sourire, dans le geste des bras
repliés sous la tête, une grâce d'adolescence persistait, malgré la
trentaine proche. Il semble que le temps veuille effleurer à peine ceux
qui ont gardé la foi, l'espérance, l'amour de leur vingtième année. Des
poètes chargés d'ans ne portent-ils pas, au fond des yeux, toute leur
jeunesse frappée d'éternité...?

--Comment t'appelles-tu, toi? demanda-t-il à un gros garçon qui
attachait sur lui des yeux mouillés de bon chien.

--Marteau.

--Marteau? Quel aimable nom, et comme il te convient!

Et il lui passa sa main sur le dos.

Un homme qui fait profession d'apôtre échappe à toutes les conventions.
Jérôme s'arrogeait le droit de n'être pas poli. Nul ne lui en tenait
rigueur. Inconsciemment, ces jeunes gens avaient subi l'influence du
nietzschéisme grossier dont le monde aujourd'hui s'accommode. Le Maître
leur était une manière de surhomme. D'ailleurs, ils disaient ingénument
d'eux-mêmes: _nous sommes l'élite_.

Jérôme trempait du pain grillé dans son chocolat.

--Georges Élie est-il ici? demanda-t-il.

Le jeune homme s'avança rouge, la tête basse.

--C'est toi qui m'as envoyé cette lettre à Lourdes, à propos de
Jean-Paul Johanet? Je me suis renseigné. Tu as eu raison de m'avertir.
Il critique mes articles, étale des préjugés bourgeois et la plus sotte
ironie.

Et le maître s'adressant à tous, ajouta d'une voix grave:

--Écoutez bien, mes amis. Il y a parmi vous un intellectuel poseur, un
dilettante qui vous perdra, si vous lui laissez la moindre influence:
c'est ce Johanet.

--Un bourgeois! murmura Georges Élie.

--Mes petits enfants, reprit Jérôme, il convient que, même éloigné,
je sois présent au fond de chacun de vos cœurs. Il faut qu'il n'y ait
dans ce petit troupeau aucune volonté hostile à la mienne. Mes petits
enfants, vous m'êtes fidèles, je le sais--mais pas tous...

Était-ce consciemment qu'il parlait le langage du Christ? Nul n'y
songea. D'ailleurs, la rencontre de Jérôme Servet n'avait-elle pas été,
pour beaucoup de ces âmes, la rencontre même de Dieu? Il y avait sur
son visage une angoisse indicible.

--Écoutez; il faut pour le petit groupe bordelais que ce Johanet s'en
aille, il le faut. Ce malheureux va venir. Accusez-le devant moi. Ne
vous inquiétez pas si je lui parle avec douceur. Il importe que je ne
montre aucune violence...

Jérôme ne voulait pas diminuer son prestige par d'infimes querelles. Et
peut-être souhaitait-il aussi que cette pauvre âme le quittât sans trop
de haine...

Mais Vincent, qui bouclait des valises, se releva tout rouge.

--Oh! Jérôme, pourquoi cette mise en scène?

Le Maître le considéra un instant avec un peu de mépris, et allait
répondre, quand on heurta à la porte. Jean-Paul entra.


XV

Deux heures après, dans sa chambre, Jean-Paul laissait tomber les
stores. Les camarades l'avaient injurié avec une grossièreté inouïe. Le
Maître l'avait stupéfait par sa naïve perfidie. Mais que lui importait
au fond? Le jeune homme ne se révolte pas contre Jérôme Servet; il
pardonne tout à ce conquérant magnifique des âmes. Ce qu'à cette heure
il revoit, c'est Vincent Hiéron tambourinant, avec ses doigts, contre
la vitre, gardant un silence lâche...

Jean-Paul essuya ses yeux et se recueillit. Les pauvres bruits de la
vie quotidienne vinrent mourir dans la chambre où il étouffait. Des
portes se fermaient, un enfant s'appliquait à des gammes. Personne au
monde ne songeait à sa peine. Dans cette journée pesante et molle, il
se sentit seul, seul à jamais, sans but, sans foi, sans amour...

Il appela des souvenirs à son secours. Mais d'abord le passé lui parut
vide aussi, et le sourire étroit de Marthe, qu'il y voyait, ne le
consola pas. Il éprouva comme un vertige devant l'abîme de sa solitude
et désira mourir.

Il y avait sur la table une croix de métal. Vainement Jean-Paul essaya
de prier. Par une habitude ancienne d'écolier il ouvrit l'Évangile au
hasard--et lut un passage sans aucun lien avec sa situation présente. A
ce petit fait, il attacha une importance extraordinaire, et, regardant
la croix, le petit livre, il murmura: «Serait-ce une immense duperie?»

Ce blasphème suscita dans son cœur une protestation passionnée. Il eut
conscience qu'au moindre appel Celui qu'il trahissait à chaque minute
de sa vie lui aurait ouvert les bras. Il fut tenté de s'agenouiller, de
s'abandonner à l'Être Infini dont l'amour lui demeurait une certitude
ineffable, plus forte que tous ses doutes et toutes ses négations.

Mais Jean-Paul souhaitait ne pas voir et ne pas entendre. Et parce
qu'elle dédaignait d'être consolée, le Consolateur s'éloigna de cette
âme qui ne voulait pas de miséricorde.

Des sonneries de tram électrique vibraient incessamment dans le silence
de la rue provinciale. Chaque objet de cette chambre d'hôtel paraissait
à Jean-Paul étranger et hostile. Puis ce fut le crépuscule. Une sirène
pleurait à travers les brumes du port.

Le jeune homme allumait sans cesse de fines cigarettes à bout d'or. Des
lacs de fumées demeuraient immobiles et la même odeur flotta qu'à la
campagne, le soir, quand les paysans font brûler des herbes...

Une tristesse paisible, un calme désespéré régnaient sur le cœur de
Jean-Paul. Il voyait en face de lui la porte, dont les peintures
étaient de trois tons différents; il se souvint d'un jour où Georges
Élie la ferma si brusquement.

--Pauvre petit, murmura-t-il, comment t'en voudrais-je d'avoir souhaité
mettre l'infini dans une amitié--moi qui, au collège, ai connu des
soirs pesants et lents à mourir, où l'on pleure sans cause, où le
cœur s'éveille? Comme toi, je tournais vers un ami choisi entre tous
l'inapaisable désir de m'attacher qui venait de naître en moi, pour ne
plus mourir.

Jean-Paul se rappelle que, le samedi soir, après la confession, ils
pouvaient se rejoindre dans la cour solitaire. Des moineaux piaillaient
autour des miettes du goûter. Et sur le gravier luisaient les papiers
argentés qui enveloppent les rais de chocolat.

Dans la pure ignorance de leur cœur, ils s'exaltaient avec des mots
candides et passionnés: «Nous ferons demain la communion l'un pour
l'autre,» disait Jean-Paul. Ils échangeaient des gravures.

L'été, lorsque les derniers externes étaient partis, les pensionnaires
avaient une récréation, avant la prière du soir. L'ami de Jean-Paul
lui disait: «Montre-moi l'Arcture. Je ne peux jamais voir la petite
Ourse... N'est-ce pas Cassiopée?» Il voulait être missionnaire et
lisait les _Annales de la propagation de la foi:_ «Nous irons dans des
pirogues, sur les grands lacs...--Mais non, disait Jean-Paul, je dois
être un grand poète, publier un livre comme _le Génie du Christianisme_
qui convertira la France et puis, je veux me marier, avoir des
enfants...» Alors son ami répondait en rougissant beaucoup: «Ne tenons
pas de conversations légères...»

Lentement la vision disparut... Jean-Paul prit conscience brusquement
du pauvre cœur dévasté qu'il portait en lui, ce soir. Mais n'est-ce pas
à ces heures-là que le passé chante indéfiniment comme les flots d'une
mer calme? Le cœur vaincu et qui ne voit plus à son horizon aucune
lumière revient vers les plages délaissées, où, un à un, comme des
étoiles au crépuscule, les souvenirs se lèvent et luisent.

D'ailleurs, dans la maison silencieuse, on joue, au piano, une musique
à peine distincte. Elle vient en aide à Jean-Paul. Les cheveux soyeux
du petit garçon, son profil mince, s'évanouissent et c'est Marthe
qu'il revoit en catogan, si frêle et si fine. A cette époque, le petit
Jean-Paul n'avait pas encore ces soucis d'analyse, cet esprit critique
toujours en éveil, qui tue en lui tous les amours, toutes les amitiés.

Pendant les chaudes grandes vacances, il répondit à peine aux lettres
tristes de son ami. On jouait «par camp» au croquet avec Marthe et
deux autres jeunes filles. Les vêpres tintaient dans les brûlantes
après-midi de dimanche, on se disputait... Les bordures d'arbres
faisaient, au ras des prairies, de grandes ombres veloutées...

Il se souvient d'une des jeunes filles qu'il aima presque à la fin
de ces vacances, et qui est morte depuis. Elle apprit à Jean-Paul le
tennis. Il se plaisait à jouer devant elles en fines chemises molles,
les poignets relevés... Elle lui disait: «Vous avez des bras de
fille...--Et vous, de garçon,», répondait Jean-Paul, honteux d'être
toujours battu. Il la revoit en costume de piqué blanc, musclée et
svelte. Il entend ses éclats de rire, ses mots à double sens, très
perfides, ou très naïfs, qui le faisaient rougir, l'obsédaient et, la
nuit, l'empêchaient de dormir...

Il y a deux ans, Jean-Paul a revu pour la dernière fois la joueuse
de tennis: on avait tiré sur le perron son étroit lit de fer, et
pourtant elle respirait à peine. Ses cheveux étaient collés sur son
front terreux. Son père disait: «Éloignez-vous un peu, vous aller la
«frapper». Elle vous suivait longtemps d'un regard ... qui _savait_,
peut-être?

Jean-Paul se rappelle que la mère, dans le vestibule, l'embrassa en
pleurant et lui dit: «elle vous aimait bien...»

Elle est devenue vieille, tout à coup, cette dame si imposante et si
bonne que Jean-Paul imagine encore, les jours de grandes fêtes, dans
l'église du village où sa magnifique voix de contralto faisait rire
les paysans. Mais Jean-Paul pleurait quand elle chantait l'_Adieu_ de
Schubert...

La musique s'est tue. Les visions s'effacent. Pures tendresses de
l'adolescence, qui désormais pourra vous réveiller? Jean-Paul, dans ce
soir de détresse, porte en lui le même désir d'aimer inapaisable. Mais
quel visage, quel cœur résisteraient à sa cruelle clairvoyance? Il ne
peut plus aimer. Jamais il n'en a tant souffert que ce soir où tous ses
appuis sont brisés... Une formule l'obsède: sans amour, sous le ciel
vide. De gros rires d'hommes, des rires plus aigus de femmes montent du
trottoir, et Jean-Paul se dit avec une amère ironie:

«Il reste le plaisir...»


XVI

Il y a, dans la fraîche maison de Castelnau, un petit réduit où
l'arrière-grand'mère de Marthe passait autrefois des journées.

Sur la grisaille des murs on voit de galantes gravures, dont M. Jules
Balzon dit: «Il paraît qu'elles ont de la valeur.» La profonde causeuse
de la vieille dame est encore là et des bergers sourient à leurs
bergères dans le rose fané des camaïeus. Un petit meuble contient des
livres ... les vers de Musset avec les _Comédies et proverbes_, les
poèmes de Mme Ackerman, une curieuse édition originale, _les Pleurs_,
de Marceline Desbordes-Valmore, _Atala_ et _René_. La bonne dame, qui
un demi-siècle plus tôt vivait dans cette province, dut verser bien des
larmes sur ces feuilles passionnées.

Sa raisonnable petite-fille, qui s'était gardée jusqu'alors de les
lire, les découvrit enfin--et avec cette magnifique littérature
exaspéra son pauvre amour.

Puis, quand elle entendait sur le perron les pas traînants de son père,
elle laissait vite le livre, se mettait au piano et chantait pour elle
seule les _Amours du poète_...

Un jour, pendant le déjeuner, une lettre arriva de Bordeaux. M. Balzon
regarda l'enveloppe et dit: «C'est l'écriture de Jean-Paul» et tandis
que Marthe, le cœur battant, fermait les yeux, il s'appliqua sans hâte
à réunir au bout de sa fourchette un morceau de filet, un peu de gras,
une parcelle de pomme de terre--laissant le tout s'imprégner de jus...

--Lisez donc, père, s'écria Marthe exaspérée.

M. Balzon coupa proprement l'enveloppe avec son couteau à dessert.

--Jean-Paul arrive demain, il s'arrêtera un jour ici avant d'aller chez
son père; tu auras un plus aimable compagnon que moi... Et il ajouta:
«Tu vas voir qu'il passera à Castelnau toutes ses journées; tant mieux
d'ailleurs; c'est un jeune homme avec qui j'aime assez causer. Je crois
qu'il s'intéresse à mon travail sur Lucile de Chateaubriand. Mais je
l'ennuie...»

Marthe protesta.

--Si, si... Nous avons chacun une culture très différente. Il méprise
tout ce que j'aime; Sully-Prudhomme lui paraît négligeable, François
Coppée le fait rire. Il crie au génie devant des œuvres à quoi je ne
comprends rien, me cite des noms que j'ignorais: Jammes, Claudel, André
Gide... Il s'exalte à propos de Barrès ... au fond, il me juge tel
qu'une vieille bête.

--Mais non, papa, je vous assure ... et Marthe joyeusement embrasse le
vieux monsieur.


XVII

Et voici qu'elle marche dans le crépuscule à côté du bien-aimé et lui
demande doucement:

--De quoi te faut-il consoler?

Jean-Paul s'émeut de cette bonne volonté.

--Asseyons-nous sur ce banc, Marthe, on est bien pour causer...

Le banc s'appuyait au chêne qu'on appelait «le gros chêne», malgré que
d'autres le fussent plus que lui; les taillis s'arrêtaient brusquement
sur des prairies trop vertes et qu'on devinait mouillées. A six heures,
déjà des vapeurs les noyaient; on avait coupé les aulnes qui le long du
ruisseau charmèrent l'adolescence de Jean-Paul. Mais ils repoussaient
hâtivement, traversant les prés d'une ligne feuillue où l'eau,
invisible, chantait.

--Marthe, j'ai essayé de me délivrer de moi-même--j'ai voulu me
renoncer... Mais que peut un tel effort, sinon nous révéler notre
impuissance?

Marthe, je ne fus jamais plus mon prisonnier que dans ces exercices
d'apostolat où Vincent et Jérôme Servet me convièrent. Ah! les
pauvres âmes, à qui notre prétention est de faire du bien! Nous les
embellissons passagèrement, comme ces jolis jardins d'exposition qui ne
durent que quelques jours...

Lorsqu'un jeune homme en voit un autre qui le veut sauver, avec quelle
terreur il devrait s'en garer!

--Tu n'as pas aimé les âmes pour elles-mêmes, Jean-Paul...

--Mais peut-on aimer les âmes autrement que pour soi? dit le jeune
homme. Celles à qui l'on s'attache en se disant: «Jésus lui-même eut
un disciple préféré» sont destinées à la mort lente d'une amitié--soit
que, hâtant le dénouement, on les abandonne comme un vêtement usé--soit
qu'on y mêle un peu de pitié et c'est alors le mensonge des tendres
gestes qui n'ont plus de sens... Ah! quelle agonie!

Marthe se leva.

--Il fait froid, dit-elle.

Les jeunes gens marchèrent dans l'allée du «tour du parc» où la robe de
Marthe était la seule tache claire; et Jean-Paul se disait: «Pourquoi
parler à celle qui ne comprend pas?...» Mais la jeune fille murmura
soudain une phrase qui prouva qu'elle fut attentive:

--Ton cœur est aussi fermé à l'amitié qu'il l'est à l'amour!

--C'est vrai, Marthe,--et sais-tu ce qu'est l'amour?

Elle dit, d'une voix qu'elle voulait rendre indifférente:

--Oui, Jean-Paul, je le sais.

Il n'osa répondre, et il fauchait avec sa canne les tiges longues des
fougères...

Une sirène d'automobile déchira l'air. Les jeunes gens revinrent à
la hâte. M. Bertrand Johanet, le père de Jean-Paul, énorme dans ses
fourrures, embrassa le jeune homme avec une tendresse timide:

--Je n'ai pu attendre jusqu'à demain, Jean-Paul...

Sa barbe, épaisse et mal soignée, ne laissait voir que peu des joues
brûlées par le soleil et le grand air... Le nez, rouge et gonflé,
éclatait comme une braise dans la figure commune. Le poil jaillissait
en touffes des oreilles... Le gros homme était gêné devant ce fils trop
délicat comme autrefois devant la jeune femme qui vécut et mourut à ses
côtés, fidèle, silencieuse, résignée...

Le dîner fut long et copieux. Jules Balzon adorait son cousin. Ils
avaient de communs souvenirs d'enfance que le professeur évoquait
avec assez de verve... Le père de Jean-Paul riait bruyamment, se
congestionnait et quand son fils lui offrait un peu d'eau, reculait le
verre en disant:

--Tu es trop généreux.


XVIII

Au long de ces journées brûlantes et vides, Jean-Paul s'étonna
d'oublier sa peine, il ne pensa plus. Il prit conscience de sa
jeunesse: dans le désarroi de toute vie intérieure, la possibilité
lui apparut soudain d'une vie uniquement physique, dont des caresses
seraient les joies.

Hier encore, il méprisait les jeunes hommes qu'on voit, l'air faraud,
d'une élégance excessive, inquiets d'attirer les regards des femmes...
Aujourd'hui, il songe que cette façon d'exister est la seule peut-être
qui s'offre à lui ... et s'excuse de vouloir faire la bête, à cause
qu'il voulut trop faire l'ange. Après les rancunes et les trahisons qui
l'ont fait pleurer, c'est dans son cœur un tel soulèvement d'obscures
tendresses qu'il voudrait les voir cristalliser autour des premiers
jolis yeux venus--de la première petite âme qui lui semblera précieuse
en un corps harmonieux.

«Je fus jusqu'à ce jour, songe-t-il, l'artisan de ma peine... Depuis
mes quinze ans, la vie n'a été pour moi qu'une lutte passionnée contre
la solitude--lutte où toujours je fus vaincu. Ah! que ne ferais-je pas
si j'avais le cœur enfin libéré de tous les dégoûts de l'isolement?...
D'ailleurs, je ne veux plus qu'être heureux simplement, par la
tendresse, comme les autres hommes.

Marthe, à ses côtés, n'est plus la «jeune fille», la pure et douce
Raison.

Elle aussi, après avoir trop lu dans le vieux salon de l'aïeule,
s'énerve et s'attendrit... Quand ils se couchent sur le sable chaud du
talus à deux heures, et s'enveloppent de soleil, elle ne s'inquiète
guère que Jean-Paul approche son visage du sien et s'amuse à lui
chatouiller avec une paille le front, les yeux, les lèvres--pour savoir
«qui elle aime le mieux». Il lui semble que Jean-Paul la regarde avec
plus de tendresse; à songer qu'il va peut-être l'aimer, elle se sent
défaillante de joie. Comment saurait-elle que le désir n'est pas
l'amour?

Si Jean-Paul ne l'aime pas, il est vrai qu'il s'étonne d'être ému,
quand dans ses siestes, elle s'étend près de lui, les mains nouées sous
la nuque, découvrant, aux côtés de son corsage, le linge odorant qu'un
peu de sueur tache.

Mais l'imprudente enfant ne surveille plus ses paroles et cependant
que Jean-Paul somnole, elle égrène de vains propos, de menues bêtises.
Jean-Paul écoute à peine et se dit quelquefois: «Elle a, comme les
autres jeunes filles, une pauvre petite âme ménagère.»


Au crépuscule, dans les fins d'orage et des fraîcheurs de pluie
tombée; Jean-Paul faisait seul «la promenade du soleil couchant»: ils
appelaient ainsi la longue avenue qui va parmi les landes, vers l'ouest.

Comme il se sentait misérable, alors! Il songeait à un enfant de
dix-huit ans rencontré un soir chez quelque ami et qui buvait de
l'absinthe parce qu'il avait lu que c'est un poison. Et cet enfant lui
disait: «Quand on a trouvé la dernière sensation qui puisse donner une
joie, il faut mourir.» La musique, son unique bonheur, l'attirait aux
dernières limites du désespoir--éveillait en lui un désir plus aigu de
fermer pour toujours les yeux...

Ah! se disait Jean-Paul, que répondre à cette jeune âme dévastée? Que
sont, en dehors de Dieu, tous les petits dieux dont on s'embarrasse: la
tradition, la famille, la race, les morts...?


Chaque soir, l'automobile ramène Jean-Paul chez son père. Il trouve
une joie à se sentir emporté dans la nuit sur les routes solitaires.
Des métairies accroupies fument doucement. Une lumière tremble dans
l'encadrement d'une fenêtre. Le clair de lune baigne l'humble toit
penché, le four à pain, l'étable, le puits... Un coq se réveille
parfois et, trompé par le ciel lumineux, chante.--Et Jean-Paul se
rappelle cette même route à cette même heure, quand, petit garçon aux
yeux pleins de sommeil, il rêvassait dans la Victoria... Comme ce soir
la lune le poursuivait d'arbre en arbre jusqu'à la maison; le ciel,
liquide et clair, coulait entre les tiges noires des grands pins. «A
cet endroit, lui disait son père, ta grand'mère fut poursuivie par les
loups.» Il reconnaît les parfums entêtants des acacias, le tiède relent
des étables...

Jean-Paul évoque «la vie de Paris» que désespérément il veut mener. Il
est stupéfait de découvrir en son cœur la sourde volonté de s'avilir...

L'automobile grince sur le gravier de l'allée. La lampe de la salle à
billard éclaire brutalement le perron, où, dans un fauteuil d'osier, M.
Bertrand Johanet fume sa pipe...

Il convient que le père et le fils restent quelques instants ensemble.
M. Johanet énonce des faits précis: on lui offre tel prix du bois
d'Ousilanne; son berger du Prat n'est pas content des soixante francs
qu'il reçoit annuellement ... les idées mauvaises envahissent les
campagnes.

La cuisinière Martine lui apporte son «grog»--il y ajoute du rhum.

--Tu n'en prends pas, Jean-Paul? Rien n'est meilleur pour l'estomac...
Ah! «mon drôle», j'oubliais, il y a une lettre pour toi...

Il annonce cela, joyeusement: cette bienheureuse lettre va le dispenser
de causer. Et de nouveau, il fume, il boit, comme, à deux cents mètres
de là, ses bœufs paisibles ruminent...

Jean-Paul reconnaît l'écriture de Vincent Hiéron. Il lit:

«Pardonne-moi de t'avoir fait souffrir ... je croyais te sacrifier _à
la cause_ ... il m'apparaît aujourd'hui que je fus vainement cruel...
Mais je te sais d'âme si douce et si peu rancunière que, dans ma grande
peine, je pense à toi: depuis ton départ, Jérôme Servet me suspecte. Il
écoute contre moi de faux rapports. Le petit Georges Élie, que Jérôme
amène à Paris pour l'employer au journal _Amour et foi_--(il déracine
sans scrupule une foule de pauvres âmes provinciales)--le petit Georges
Élie m'a dit l'autre soir: «ton règne est passé». Ah! quelle tristesse
de voir l'union _Amour et foi_ devenir une cour pleine d'intrigues, de
jalousies, de cabales... Mais il n'y a dans mon cœur, Jean-Paul, aucun
ressentiment contre cet homme car il m'a enfanté à la vraie vie.»


XIX

La lampe que Jean-Paul vient d'allumer attire les papillons de nuit.
Il considère un instant, par la fenêtre, un carré de ciel nocturne,
laiteux, sans reflet, comme une opale quand elle meurt. Les étoiles
qu'il n'avait pas vues d'abord jaillissent de l'infini et devant ces
innombrables regards, le cri de Jules Laforgue lui monte aux lèvres:
_étoiles, vous êtes à faire peur_... Puis, Jean-Paul relit une fois
encore la lettre de son ami et lui répond:

«Je me retrouve dans ma chambre d'enfant--une chambre adoucie et comme
ennoblie par le soir qui enveloppe ses banalités et ses laideurs. La
lampe éclaire intimement. Il me semble entendre, dans le corridor,
jouer le petit garçon que je fus. Mon cher Vincent, ne regrette rien:
de moi-même, j'aurais quitté l'Union _Amour et foi_.

«J'ai cru pouvoir y anéantir le passé. Mais je l'ai retrouvé, le
Jean-Paul d'autrefois, incapable de partager les enthousiasmes que
vous lui voulûtes imposer... Que veux-tu? certains naissent avec le
tourment de faire du bien à leurs frères--d'autres avec le goût de
délicieusement s'intéresser aux âmes... Les premiers ont la mentalité
héroïque; les autres doivent renoncer à tout apostolat--comme je m'y
résous...

«Est-ce ma faute si les hommes sont sur la terre pour mes délices et
non pour mon tourment?

«Malgré tout, l'Union _Amour et foi_ a comme rafraîchi mon âme, qui
a, autant qu'autrefois, confiance dans les vieilles formules de sa
prière du soir ... elle est demeurée une âme «liturgique»... Chacune
des grandes fêtes religieuses l'élève au-dessus de l'abîme où gisent
ses pauvres désirs et ses mauvais rêves... A ces dates-là, une bonté
invisible et fidèle se penche sur ma destinée. Une foule d'aspirations
confuses, que je croyais mortes depuis longtemps, font en moi un
bruissement de ruche.--Peut-être vais-je demeurer un jour sous
l'influence de ce mystère adorable?

«A cette heure, mon ami, je retrouve seulement les années grises de mon
adolescence. Je suis sans but, sans joie et sans grande souffrance.
Dans une acceptation humble de la vie, je me résigne à causer
inlassablement avec la fidèle médiocrité qui me suit pas à pas...

«Pourquoi essayerais-je de me refaire une vie intellectuelle? Cet
effort, que souvent j'ai tenté, est demeuré stérile. Car il ne résulte
pas d'un besoin profond de mon âme: ce n'est pas une féconde inquiétude
qui me jette à la recherche de la vérité. Hélas! est-ce même une
intelligente curiosité? J'y découvre plutôt le désir de hausser mon
pauvre entendement au niveau de celui de tel camarade mieux doué...

«Ah! je vois clairement ma médiocrité. Mais qu'elle me coûte cher,
cette supériorité que j'ai sur le troupeau! Tous les livres que je lis,
toutes les musiques et tous les tableaux qui m'émeuvent sont autant de
rappels brutaux à mon universelle incompétence.

«Je m'intéresse aux âmes ... mais les âmes plaisantes se font rares.
La plupart m'apparaissent comme les insignifiantes silhouettes qui
s'agitent sur une scène de music-hall, en faisant se taire l'orchestre,
pour qu'on comprenne que c'est difficile... Je suis un collectionneur
exigeant et qu'embarrasse l'esprit critique. Mais si cet esprit
critique est suffisant pour gâter l'univers où je me crispe, il est
trop faible pour étouffer cette pauvre voix qui déjà pleurait en moi,
au collège, dans le jour tombant des récréations de quatre heures:

«A l'instant où l'on a, comme moi, perdu sa raison d'exister, la vie
devient une chose très compliquée--surtout si l'on est sans goût pour
les _divertissements_. Ni les cartes, ni le billard, ni le tennis ne me
peuvent secourir. J'apprécie les choses sucrées et quelques lectures,
mais mon estomac est victime du premier de ces goûts--et j'ai lu et
relu tout ce dont je suis capable de m'émouvoir encore.

«Je n'ai plus d'amis... Que sont devenus ceux que j'aimais autrefois
au temps de mon adolescence amère et passionnée? Aujourd'hui ceux que
je croise sur mon chemin passent au large, à cause qu'ils ont peur de
mon sourire... Mais dans cette âme qui se confie à toi, Vincent, notre
amitié demeure toujours vivante au milieu des rêves abandonnés et des
illusions mortes.»

Jean-Paul s'arrêta d'écrire. L'herbe mouillée des jardins endormis,
les acacias neigeux, les roses du balcon, les résines de la forêt
composaient un parfum inouï et si troublant qu'il ferma les yeux. «Ce
n'est pas vrai, Vincent, dit-il, je ne me confie pas--et tu ne sais
pas tout. Tu ne sais pas mon désespoir ni vers quelles joies je tends
désormais les mains.»


XX

Les vacances finissaient. Les grands vents d'équinoxe se lamentaient à
travers les pins indéfiniment et sur les vagues fauves des fougères.
Les premiers vols des ramiers précurseurs des palombes rayaient le ciel
pâle.

Sur les champs dénudés, c'était l'époque des semailles et les
tournoiements d'alouettes. Jean-Paul s'attardait dans ces brumes
reconnues: un fantôme le retenait au seuil des troubles expériences
qu'il voulait tenter...

Tu vins vers lui, petit garçon pâle qu'il avait été dans des années
déjà lointaines. Tu levas vers lui tes yeux candides qui ne reflétèrent
jamais que le ciel. Tu joignis tes mains d'écolier, tes mains brunes,
un peu tachées d'encre, et peut-être lui dis-tu ces vieux cantiques
des veilles de quinze août, chantés jadis avec Marthe, devant le
ciel nocturne, à l'époque des étoiles filantes... _Dieu de paix
et d'amour, lumière de lumière_. Ta grand'mère vivait encore dans
ce temps-là--vieille dame un peu forte et qui était une personne
pieuse--tu t'agenouillais près d'elle, petit garçon. Les perles de
jais qui ornaient son corsage te meurtrissaient le front. Un camée
d'améthyste ornait son cou et tu pensais de ce précieux et antique
bijou qu'il avait l'air d'être bon à manger... Puis tu demandais pardon
au bon Dieu de cette distraction. Tes yeux se levaient vers les mondes
multipliés. Tu songeais que le créateur de cet univers descendrait le
lendemain matin dans ton cœur d'enfant et cela te paraissait divinement
naturel. Et comme tu avais encore ta voix de soprano, petit soliste
du collège, tu chantais avec Marthe les cantiques de votre première
communion, ceux que vous ne pouviez entendre sans pleurer: _Tabernacle
redoutable_... _Le ciel a visité la terre_...

Jean-Paul veut fuir ces souvenirs redoutés et adorés. Mais ils le
surprennent à chaque heure de la journée. Les angelus ont la même
voix qu'au temps de son enfance, dans des crépuscules pareils... Les
dernières langueurs de septembre finissant éveillent chez le jeune
homme comme chez l'enfant l'angoisse de la rentrée--l'effroi au seuil
de la vie inconnue...


XXI

Jean-Paul débarque au quai d'Orsay. Il y a, dans la rue, sous un ciel
lourd et mou, l'effarement habituel de la rentrée. Le jeune homme
s'aperçoit que Paris est plongé dans la nuit: les ouvriers électriciens
sont en grève. Jean-Paul les remercie dans son cœur de ce que, par eux,
la ville s'harmonise avec son présent état d'âme.

Une foule de lanternes vénitiennes dansent, éclairant des figures de
bas en haut, verdissant des mentons et des lèvres. Jean-Paul, dans sa
voiture, songe qu'il devra renouer avec Lulu, cette plate nullité qu'il
avait un jour stupéfait de sa grandiloquence. «Ce me sera, songe-t-il,
un merveilleux professeur d'abrutissement;--par cet imbécile,
j'atteindrai à m'avilir.»

       *       *       *       *       *

Dans une salle étroite et basse, des tziganes jouent frénétiquement une
musique sauvage. Des messieurs en habit poussent des cris, cependant
qu'un danseur, plus apache que nature, s'applique à la valse chaloupée
et fait le moulinet avec le corps inerte et souple de la danseuse...

Quatre garçons se précipitent sur Jean-Paul et sur Lulu, les
dépouillent de leurs pelisses et leur montrent une carte où la plus
infâme tisane est cotée un louis.

--Tu payes le champagne, dis?

Une dame est devant eux, et leur sourit une affreuse gentillesse.
Jean-Paul regarde le monstre et n'est pas fasciné. Un vers de La
Fontaine, lui revient à propos:

     --Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez...

--Tu vas te faire injurier, dit Lulu.

Mais la bête s'éloigne, jette à droite et à gauche des regards de louve
affamée...

--Je trouve des vers idoines aux situations les plus saugrenues,
constate Jean-Paul, satisfait.

Il a bu deux coupes de Mumm. Il se veut sublime.

--Pourquoi tous ces gens hurlent-ils?

--Parce que cela les amuse.

--Non, Lulu... Parce qu'ils ont peur du silence... Il y aurait là un
joli développement à faire--oui, de jolies variations ... comme dans
_le Trésor des humbles_, de Maeterlinck.

--Tu es un peu saoul, mon vieux Jean-Paul.

--Non, mais je suis content ... je suis content.

... Et aussitôt, il se sentit triste...

Comme tout cela est ignoble, Lulu! Quelle musique! Dire qu'avec les
mêmes notes, Wagner...

--Assez, assez, crie Lulu. Ne fais pas de philosophie; ce n'est pas
l'endroit... Tiens, regarde cette femme, la seconde à droite, gentille,
hein?

--Tu as raison, mon petit Lulu, tout cela n'est pas si laid... Il y
aurait un joli tableau impressionniste à faire. Dans cette face de
femelle que l'on devine hâve de faim sous le maquillage, vois ces yeux
surnaturels qui flambent...

--Les tziganes sont excellents, ici, dit Lulu satisfait.

--Oui, j'aime cette musique de nègres en folie. Elle empêche de penser.
Et que venons-nous chercher ici, Lulu, sinon un petit suicide? La
douceur de quitter, pendant quelques heures, la vie?...

Ils demandèrent d'autre champagne. A ce moment toutes les voix
hurlèrent un refrain inouï, dont ils ne comprirent que les premiers
mots: _Caroline... Caroline..._

--Qu'est-ce que tu regardes, Jean-Paul?

--Je regarde, je regarde le petit chasseur, là-bas, près de la porte.
Il a douze ans. Il voit, avec un air sérieux et presque dédaigneux, ces
grandes personnes qui crient et qui trépignent...

Et Jean-Paul murmura:

--Va-t-il au catéchisme et fait-il sa prière?

--Assez, dit Lulu.

Mais Jean-Paul, le regard inspiré, les yeux au plafond, déclamait:

     --Très sérieux, vêtu de livrée amarante,
     Un enfant de douze ans porte les vestiaires,
     Le seul grave parmi tous les hommes qui chantent...
     Va-t-il au catéchisme et fait-il sa prière?

Ils rentrèrent à l'aube. On voyait, dans le jour terne, des équipes de
balayeurs sordides longer les murs. Des lourdes voitures de maraîchers
passaient. Au coin d'une rue, des hommes, dans une échoppe, mangeaient
la soupe. Il y avait des groupes immobiles autour d'un brasero; de
grosses mains tendues étaient éclairées par le foyer...

Jean-Paul évoqua tous ceux qui se levaient à cette même heure, dans une
chambre froide.

--Il y a, dit-il, de pauvres servantes qui s'habillent à la hâte pour
assister à la messe de cinq heures.

Ils passèrent la Seine, qui roulait des eaux jaunes sous le ciel
terreux.

--Accompagne-moi, Lulu, supplia Jean-Paul.

--Ah non ... il est temps de dormir...

Jean-Paul n'insista pas. Il regarda Lulu, livide, les yeux cerclés de
marron, une petite ride noire au coin des lèvres, son grand corps serré
dans la pelisse et penché en avant...

Il se retrouva seul dans la rue et s'appliqua obstinément à ne pas
penser...


XXII

Jean-Paul dîne ce soir chez Weber avec Lulu et l'amie de Lulu, une
grande fille, nommée Lucile, osseuse, «chevaline», mais riche de
dix années d'expérience. Jean-Paul est bien novice, et les discours
de cette femme le font rougir, à cause du garçon. Il essaye de rire
bravement à tant d'ignobles propos et comme elle exige des confidences
d'amour, le jeune homme prend un air mystérieux et entendu... Mais la
dame l'assiège de questions. Il finit par avouer piteusement qu'il n'a
pas de maîtresse... Cela paraît comique à la dame, qui se livre aux
plus vilaines suppositions...

Alors, malgré la douceur du cigare Henry Clay, malgré le large pied
de la dame qui écrase ses escarpins, et l'air: _Ah! l'effet que c'te
musique me fait..._ vomi par un orchestre tzigane, Jean-Paul est au
moment de se lever, de fuir et, ressuscité par la bise glacée, d'aller
à Montmartre, de se mêler aux groupes silencieux qui, dans la grande
basilique, prient jusqu'au matin pour expier tous les crimes de la
nuit...

Mais il reste là et il écoute même curieusement la femme qui lui dit:

--J'ai une sœur, mon cher, vingt ans..., je te présenterai Liette...


Jean-Paul a la terreur de ces retours, la nuit, alors que, dans une
solitude infinie, il se sent brutalement jeté en face de sa destinée.
Sur le pont des Saints-Pères, il hâte le pas à cause de l'eau noire, où
les reflets des réverbères tremblent--et parce qu'il est terrifié _du
vertige de sa jeunesse sur la mort._

Avant de s'endormir, il lit une pauvre lettre de Marthe: «... Tu ne
viens plus, mon petit cousin, et je suis triste. Si tu me voyais,
tu me trouverais changée. J'aime à présent les livres que tu aimes,
Jean-Paul. Je ne t'énerverais plus avec mon éternelle broderie
anglaise. Il y a, dans mon cœur, une peine toujours en éveil, et
j'essaye de l'endormir en lui disant les vers qu'autrefois tu me
récitais... Mais elle demeure en moi plus vivante--et tout m'ennuie qui
n'est pas mon cher souci. Je ne sais plus prier, Jean-Paul. Je me mets
à genoux, la tête dans les mains et les douces formules s'arrêtent sur
mes lèvres, comme les airs de cette boîte à musique, déjà si vieille
quand nous étions petits, et dont tu goûtais la mélancolie.

«On me fait voir à des médecins parce que je ne mange pas, et que je
suis pâle: la glace reflète un pauvre visage blême et tiré. L'idée que
je ne suis plus jolie me console un peu de ton absence.

«Je passe mes journées à attendre le soir. On parle, au cours de
dessin, de ma neurasthénie, parce que je ne fais plus de visite et que
je ne suis jamais chez moi, quand on vient me voir. Mais ta visite me
ferait du bien, Jean-Paul. J'ose te le dire, sachant que, la lettre
envoyée, je pleurerai de rage et d'orgueil, je mordrai mon oreiller...

«Comme la vie était calme et simple autrefois! Mes journées de jeune
fille si doucement réglées! De fins travaux d'aiguille, quelques
charités, un peu de musique, le commerce reposant des petites amies,
les chuchotements et les bons rires autour des tables à thé, quand un
jeune homme entrait au salon...

«Ce qui me tue aujourd'hui était déjà en moi, Jean-Paul. Mais le
bonheur paraissait tout simple... Je croyais l'entendre venir...»

Jean-Paul déchira la lettre, s'étonnant de n'être guère ému, seulement
un peu énervé.-- «N'aurais-je pas de cœur?» se dit-il... Mais il songea
que les gens nous exaspèrent toujours qui osent nous aimer plus que
nous ne les aimons-- «D'ailleurs, elle possède son amour, et moi je
n'ai même pas cela: une pauvre tendresse rebutée ... ah! petite fille,
que je vous envie de m'aimer.»

Puis il essaya d'imaginer cette Liette de qui l'amie de Lulu lui avait
parlé.


XXIII

Vincent Hiéron a quitté la rue où une morne foule peine obscurément
dans la boue glacée. Depuis qu'il ne fréquente plus Jérôme Servet, la
chambre de Jean-Paul est son seul refuge.

--Ce matin, j'ai voulu parler à Jérôme, dit-il. Il m'a fait faire
antichambre et ne m'a pas reçu. Dieu merci, j'ai pu l'entrevoir quand
il sortait. Il me jeta un «bonjour, toi!» dont je dus me contenter.

... Jean-Paul songe à la Liette qu'il a vue, cette nuit ... petite
bête si vivante et dont encore il sent le parfum. Il ne veut plus
penser qu'à elle et déplore que Vincent le vienne troubler dans ses
délectations moroses...

--Il faut respecter ton ancienne idole, Vincent.

--Hélas! il ne me reste plus qu'à la rouler «dans ce lambeau de pourpre
où dorment les dieux morts».

Jean-Paul ne put s'empêcher de sourire: Vincent Hiéron citait des
phrases de Renan.

--Ah! Jean-Paul, ajouta le jeune homme, pardonne-moi de te dire cela...
Quoi qu'il fasse désormais, Jérôme n'en est pas moins le maître à qui
je dois la part de mon âme, la meilleure... Combien seront sauvés parce
qu'un jour il a traversé leur vie...

Jean-Paul ne répond pas. Passionnément, il désire être seul et le
départ de son ami le comble de joie: il va pouvoir enfin écrire sa
lettre à Liette. Il attend cette minute comme un vieil abonné de
l'Opéra-Comique attend «l'air de la lettre» dans _Manon_ ou dans
_Werther_.

Car Jean-Paul fabrique son amour avec des souvenirs littéraires. Cette
passion artificielle lui sert à composer des sonnets, à s'attarder en
de jolies missives. La pauvre enfant a des maladresses qui dérangent
les agréments dont l'imagination de son ami l'a revêtue. Elle a une
rivale redoutable qui est la Liette imaginaire, la «Liette en soi» à
qui Jean-Paul rêve tendrement dans la chambre solitaire.

Cette Liette-là est un peu philosophe, comme Ninon de Lenclos; elle a
les grâces flexibles et les scrupules des héroïnes de race qui hantent
l'esprit de Paul Bourget, elle est encore un petit animal, dépositaire
des mélancolies de sa race: la pliante et trouble Bérénice.

Liette a du moins, sur sa rivale, l'avantage de posséder un corps
souple et musclé--des jambes minces et enveloppantes comme des lierres.

Jean-Paul s'effraye de ne pas l'aimer. «J'ai vingt-trois ans,
songe-t-il, et je n'ai jamais rien éprouvé qui fût de l'amour. Il
semble que mon cœur possède également le désir et l'incapacité
d'aimer...

«Et cependant, lorsque je me suis résigné à vivre comme les autres
hommes, à rechercher les mêmes joies, n'était-ce pas à l'amour que je
songeais? Puis-je me contenter de menus plaisirs physiques?»

Des images s'éveillaient en lui qui l'obligèrent à se voiler la face
dans un geste de dégoût.

Une horloge sonna quatre heures. La vitre ruisselait comme un visage
plein de larmes et déjà on voyait des lampes s'allumer. «Mon Dieu, mon
Dieu, murmura-t-il, vous m'avez exilé, même de l'amour humain...»


XXIV

Liette doit aux bontés de Jean-Paul un joli «quatrième» à Passy, une
femme de chambre et une cuisinière. Ces deux subalternes occupent dans
sa vie une place essentielle. Jean-Paul est tenu au courant de leurs
faits et gestes, n'ignore rien des dernières insolences de «cette
fille» ni de ce qu'on apprit sur son compte chez le crémier.

Même chez la discrète Marthe, Jean-Paul avait remarqué ce goût des
femmes pour les histoires d'office et d'antichambre: rien ne les
intéresse au monde que leurs servantes.

Mais plus encore que la conversation de Liette, Jean-Paul redoutait les
«parties» avec Lulu et son amie et quelques compagnons de _plaisir_
dans les lieux de _plaisir_, cabarets _artistiques_, restaurants de
nuit où l'on compose de la joie avec du champagne, beaucoup de lumière
électrique, des tziganes, et la valse chaloupée. Au long de ces mornes
soirées, Jean-Paul évoquait les douces et graves soirées d'autrefois.

Les soirées d'autrefois! Jean-Paul revit le cercle intime de quelques
amis--alors que, malgré l'heure avancée, nul ne pouvait quitter le
tiède petit bureau--l'étroite lueur de la lampe ... chacun prenait dans
la bibliothèque de Jean-Paul le livre le plus aimé, et lisait à son
tour.

Une élégie de Francis Jammes contenait toute la tristesse des vieux
domaines abandonnés où passent les dolentes ombres d'anciennes
jeunes filles, élevées au Sacré-Cœur. Elle évoquait d'obscurs salons
campagnards, d'où l'on entend l'herbe vibrer, dans l'accablement des
siestes.

_L'Invitation au voyage_, de Baudelaire, faisait frémir ces jeunes âmes
captives, au seuil d'une pure et passionnée adolescence.

Un autre--ah! comme Jean-Paul entendait, à ces heures ignobles, sa
voix!--un autre murmurait l'ineffable musique de Verlaine: «Souvenir,
souvenir que me veux-tu?...» Et toutes les mystiques ardeurs de
_Sagesse_ venaient mourir dans cette voix. Et quand les âmes
atteignaient enfin ces sommets, où toute parole semblerait vide, l'un
d'eux se mettait au piano. Quelle douleur, pour Jean-Paul, d'évoquer,
parmi les obscènes frénésies d'un orchestre tzigane, le large
apaisement de la _Sonate au clair de lune!..._

Quelquefois les compagnons de plaisir se mêlaient d'être sérieux. On
imposait silence aux femmes. On atteignait «à causer aviation».--Un
monsieur ne voulait que des monoplans. Un autre avait du goût pour les
biplans. On démontrait l'infériorité de la race allemande en se basant
sur les échecs de Zeppelin. Un soir, on traita même des questions de
sociologie.

Lulu, qui avait bu pour quatre-vingts francs d'extra-dry dans sa
soirée, disait: «Si les ouvriers mettaient de côté, au lieu de dépenser
leur argent au cabaret...»

Pourquoi Jean-Paul se rappela-t-il alors un certain soir, à Bordeaux,
où il errait avec Vincent Hiéron dans les allées du jardin public? Une
musique jouait la marche du Tannhaüser; au centre d'une grande ville,
cette odeur d'herbe fauchée enivrait et les effluves des tilleuls
paraissaient avoir la mortelle douceur des fleurs monstrueuses qui
endorment et qui tuent....

Dans l'infâme tumulte d'un restaurant de nuit montmartrois, Jean-Paul
évoque cette soirée d'exaltation sur les calmes allées d'un jardin
public, en province... Il entend Vincent lui donner ce détail précis:
«Dans le Nord, Jean-Paul, un ouvrier, père de quatre enfants, est
inscrit d'office au bureau de bienfaisance!»

Jean-Paul regarde autour de lui ces faces bestiales--sur la table, le
poing rouge de Liette, une main qui n'est soignée que depuis peu de
temps... Du moins ne profanera-t-il pas son désespoir, le seul orgueil
qui lui reste, dans ce bouge, parmi ces bêtes ... alors il boit une
coupe de vin de Champagne et Liette dit:

--Jean-Paul commence à être gai...

Il est gai, en effet. Il rythme avec ses deux poings la valse
chaloupée...


XXV

Jean-Paul s'accoude un instant au parapet du pont des Saints-Pères
comme appelé par l'eau noire, où s'étirent les reflets tremblants des
réverbères. D'un geste habituel, il promène sur son visage des doigts
qui fleurent encore le musc et le tabac d'Orient.

La sensualité de Liette ne lui est plus qu'une fatigue--un indicible
dégoût. Il n'est que temps de la fuir. Mais dès lors que lui reste-t-il?

Trois heures sonnent. Paris semble déserté subitement, après un grand
désastre. Jean-Paul est seul. Que fera-t-il demain? Il ne voit pas
d'occupation précise à quoi s'employer.--Ah! dormir ... dormir d'un
sommeil indéfini...--Penché sur la mouvante obscurité du fleuve, il ose
dire le mot: mourir. Terrifié, il s'éloigna du parapet.

Dans la nuit, il monta son escalier, lentement, ayant peur de retrouver
sa chambre solitaire et froide ... ou peut-être indifférent à tout,
n'éprouvant même plus ce vague désir d'arriver qui toujours fait hâter
le pas... Et une telle fatigue l'écrasait qu'au deuxième étage il dut
s'arrêter et appuyer contre son cœur ses deux mains.

Il se demandait: «Pourquoi ai-je peur de la mort?--Ce n'est pas la
petite angoisse du dernier hoquet qui me fait reculer. Est-ce de Dieu
que j'ai peur?»

Et ce seul mot, prononcé avec ironie, le bouleversa. Il répéta: «Est-ce
de Vous, mon Dieu, que j'ai peur?»

Il sentit sourdre à ses yeux la source des pleurs. Il crut découvrir en
lui une présence infinie et que Celui qu'il avait cru très loin, jamais
n'avait été aussi près ... le salut était là, dans le réveil de sa
sensibilité religieuse.

S'y abandonna-t-il adroitement, avec cette faculté qu'il eut toujours
de composer ses émotions, de se duper en demeurant sincère? Mais non,
à cette heure-là, de toutes les pauvres roueries apprises dans les
livres, rien ne subsistait.

«Quand vous croyez être loin de moi, c'est alors souvent que je suis
le plus près de vous.» De ce mot si chargé d'amour, Jean-Paul perçut
le retentissement à travers le silence de son cœur. Action mystérieuse
de la grâce! Au long de sa pauvre existence tourmentée, que de fois
le jeune homme avait senti Dieu s'abattre soudain sur son âme comme
sur une proie! Que de fois cette foudroyante bonté, au seuil des pires
infamies, l'avait cloué sur place! Un instant, il demeura immobile,
haletant, tel qu'un homme qui vient d'échapper à un immense péril...

Il se mit à genoux. Sur la table, entre les piles de livres, un
petit Christ de métal luisait--un affreux objet, cadeau de première
communion--mais que Jean-Paul vénérait parce qu'il avait connu, dans
les soirs fiévreux, les larmes et les baisers de son adolescence.

--Mon Dieu, murmura-t-il, pour que je vous retrouve, il a fallu que
tous mes appuis fussent brisés. Après avoir franchi vainement le seuil
des pires joies, ce cœur misérable s'abîme en vous ... car il ne me
reste rien, si ce n'est Vous vers qui, ce soir, l'instinct du salut
vient de me jeter, si souillé, mais tout en larmes...»

A ce degré d'émotion, Jean-Paul ne forçait pas sa voix. Toute son
enfance chrétienne se remit à chanter. Il pleurait et balbutiait des
mots sans suite.

--O ma douleur dont je voulais mourir, vous serez la raison même de ma
vie... Ivresse de plus souffrir pour aimer plus encore...--O larmes
qui laverez mon cœur et ma face souillés et toutes les âmes que j'ai
souillées--ô blessures, ô meurtrissures qui me ferez semblable à mon
Dieu... Isolement du cœur dont je mourais, silence effrayant de ma
solitude qui m'avez permis d'entendre l'appel passionné de mon Sauveur,
comme je vous bénis à cette heure, et comment faire pour vous garder?»

Il ouvrit la fenêtre. Un groupe d'hommes passa. Ils criaient un
refrain obscène que Jean-Paul reconnut. Il se souvint que ses doigts
sentaient encore le musc et le tabac d'Orient. «Le plaisir, le plaisir,
murmura-t-il; des musiques atroces, des femmes peintes, malades,
bestiales, de l'alcool et de la fumée, de mornes étreintes--pour cela,
Vous abandonner, Vous renier, Vous crucifier...»

Une cloche tinta dans le ciel déjà plus pâle.

--Je pense à vous, sixième petit vicaire d'une paroisse, à Paris, qui
allez dire ce matin une messe pour les servantes, enfants de Marie, qui
traverserez de suffocantes chambres de malades, qui vous épuiserez,
l'après-midi, dans un bruyant et grossier patronage de garçons, qui
resterez après cinq heures au confessionnal dans l'haleine des vieilles
femmes et qui, lorsque vous reviendrez au crépuscule, exténué, triste,
seul, recevrez en plein visage l'injure ignoble d'un ouvrier...»

La cloche ne tintait plus. Jean-Paul se recueillit, présent de cœur à
cette messe de l'aube.

--O petit prêtre, songeait-il, ô petit prêtre sur qui saint François
d'Assise s'attendrissait, lorsque la nuit vous mouillez les pieds
blessés du Sauveur de larmes que le monde ignore, Dieu pardonne à
cause de vous les plaintes lâches, les larmes inutiles des voluptueux
comme moi... De toutes vos obscures douleurs vous alimentez le plus
magnifique amour...»


Le petit jour livide et le vent plus froid entrèrent dans la chambre.
Jean-Paul ferma la fenêtre. Son enthousiasme peu à peu tombait. Mais
il atteignait encore à s'exalter, disant dans son cœur: «Mon Dieu,
voudriez-vous que je revête la soutane élimée, luisante, pauvre,
de ceux qu'on voit s'épuiser à votre service dans des faubourgs?
Voudriez-vous que, dans une trappe, je m'immole silencieusement pour
les péchés du monde--pour les miens?»

Jean-Paul s'arrêta. Il n'éprouvait plus d'émotion mais seulement
une grande lassitude. Le sommeil ne venait pas. «Je me lèverai,
songea-t-il, et j'irai vers mon Père; parce que ma ferveur est tombée,
je dois me consacrer à des pratiques pieuses, «incliner l'automate» et
Dieu me parlera...»

Un regard, un sourire flottèrent dans sa mémoire. Celle qui l'aimait
d'un amour si timide, si lointain, si humble, celle qui ne demandait
rien que de le servir, celle de qui la douce raison lui fut souvent une
lumière, Marthe, passa et repassa dans les songes qui bercèrent son
demi-sommeil.--«Triste âme, se dit-il, moins bonne de m'avoir aimé...
Quelle pauvre lettre fiévreuse elle m'écrivit. De toute la littérature,
si méprisée jadis, cette petite fille attise son amour...--Je ne laisse
derrière moi que des ruines...» Marthe, Georges Élie, ces deux noms
l'obsédaient. Il voyait ces deux visages qu'il avait faits douloureux,
ces yeux noyés de pleurs à cause de lui.

«J'ai joué avec leurs âmes! J'ai joué avec leurs âmes! Seigneur, c'est
le crime que vous ne pardonnez pas...» Il se rappela cette parole du
Sermon sur la montagne: _Si vous aimez ceux qui vous aiment_ quel gré
vous en saura-t-on? _Car les païens aussi aiment ceux qui les aiment._

«Seigneur, de cela même je n'ai pas été capable. Je n'ai pas aimé
ceux qui m'aimaient...» Jean-Paul pleurait doucement, la tête dans
son oreiller. L'orage crevait sur la terre aride et sèche. Un désir
passionné de se donner, d'aimer sans espoir de retour le posséda.

Sept heures sonnèrent. Il se leva à la hâte et courut à
Saint-François-Xavier. Dans la nuit d'un confessionnal, il jeta toutes
ses faiblesses. Il heurta le bois vernis de son front pénitent. Il se
releva plus calme--à peine troublé de délicats scrupules, à cause de
péchés mal précisés. De vieilles femmes à bonnet noir se groupaient
autour d'un autel où la messe commençait; des servantes disaient
goulûment leur chapelet, des dames au visage blanc uni, reposé,
tiraient d'un geste lent leurs gants de filoselle. Sordide et grise,
une loueuse de chaises se détacha d'un pilier et la monnaie de billon
tinta...


XXVI

M. Bertrand Johanet attend comme une de ses grandes joies quotidiennes
le bol de café au lait, le pain noir beurré et salé. L'averse ruisselle
contre les vitres; les arbres sont dans la brume des silhouettes à
peine indiquées. Martine va et vient, effarée, à travers la cuisine.
Un foulard noir cache ses cheveux. Elle n'a plus de dents; un petit
nez busqué entre deux yeux ronds lui donne l'air des vieilles poules.
Elle répand une odeur fade, l'odeur qu'ont les assiettes où l'on
a mangé des œufs et du poisson. Elle est fière d'être née sur la
propriété, et vénère M. Johanet parce qu'il est riche. Martine sait
qu'une table abondamment servie est le signe extérieur de la richesse:
elle se souvient de l'année et du jour où ses poulets de grains ne
furent pas assez cuits, où elle oublia de flamber ses palombes. «Comme
vous devez aimer ces landes où vous avez toujours vécu», lui disait
Marthe quelquefois. «Que oui! répondait-elle, surtout que le bois,
aujourd'hui, vaut tant d'argent...»

Une chienne et deux chiens dorment en rond, aussi près que possible du
feu. Il y a sur la table une bécasse que M. Johanet vient de tuer. Il
raconte sa chasse, lentement, avec des détails:

--... Je vois mon Stop qui tient l'arrêt ... dans l'allée qui longe
l'ancien marais, à l'endroit où il y a beaucoup d'ajoncs. Je m'avance.
J'entends: vrr... J'épaule. Vlan! Ça y était--tu n'écoutes pas!

--J'ai autre chose à faire, gronda Martine--M. Balzon et Mlle Marthe
vont arriver...

Elle porte le bol de café au lait fumant--presque une soupière.--Et,
afin qu'il ne fasse pas «un rond» sur la table, elle le pose
soigneusement sur le calendrier de l'année dernière. Car M. Bertrand
Johanet, qui a cinquante mille francs de rentes et qui est généreux,
eut toujours le souci de ne rien perdre... Il coupe ses tartines en
menus morceaux dont il remplit le bol. Autrefois, Marthe et Jean-Paul
aimaient beaucoup regarder le gros homme déjeunant. Des stalactites de
café étaient suspendues à sa moustache et sa barbe...

Quelle idée, pour des Parisiens, de venir passer ici les jours de l'an!
dit Martine.

--Il paraît que Marthe s'anémie. Le médecin veut l'aérer. Ici c'est
plus abrité qu'à Castelnau,

--Ce qu'il faut à cette jeunesse, déclare sentencieusement Martine,
c'est un mari.

Elle surveille ses casseroles et son rôti. Il y a pour déjeuner de la
«tranche hachée», un gigot, un lièvre, de la purée de bécasses.

--On pourrait ajouter le pâté de foie ... propose M. Johanet...
J'entends l'auto. Les voilà...


Débarrassée de ses fourrures, Marthe se rapproche frileusement du feu...

--Tu as besoin d'engraisser, ma petite, dit M. Johanet, et Martine
ajoute:

--Les yeux lui mangent la figure.

Il est vrai que ses yeux clairs s'étaient élargis. Ses cheveux fauves
pesaient lourdement sur la nuque...

--Je perds mes bagues, dit-elle... Son anneau de première communion
était devenu trop large...

Elle gagna sa chambre. M. Johanet s'installa avec son cousin au fumoir.

L'odeur fade y régnait d'anciennes fumeries de--cigare froid... Il y
avait aux murs les photographies agrandies par Nadar des parents de
M. Johanet et une carte en relief de la France par le géographe de S.
M. l'empereur. Là, M. Johanet recevait ses métayers, écoutait leurs
doléances et, pour leur faire plaisir, les payait avec des écus de cinq
francs.

--Trouves-tu Marthe changée? demanda le professeur.

M. Johanet appuya le pouce sur la cendre de sa pipe et murmura d'un air
gêné.

--Tu sais ce que dit Martine? Il lui faudrait un mari à cette petite...

M. Balzon rougit.

--Je ne demanderais pas mieux, Bertrand...

Les deux cousins se regardèrent en souriant.

--Nous avons la même idée, Jules...

--Ce serait un joli couple, dit M. Balzon... Ils auraient leur million
pour entrer en ménage.

M. Johanet parut soucieux.

--J'ignore les projets de Jean-Paul... Ah! c'est un enfant très
aimable, très poli. Mais il a lu des livres. C'est un savant, un
poète... Mon fils m'intimide comme un étranger.

--C'est triste! murmura le professeur.

Le père de Jean-Paul eut le geste résigné des paysans pour dire: Que
veux-tu? C'est comme ça... Les jeunes et les vieux ne se comprennent
jamais...

Il se leva pesamment, et, le dos arrondi, se dirigea vers le bureau et
prit une photographie qu'il contempla silencieusement.

--Vois-tu, Jean-Paul est tout le portrait de sa mère. Je n'ai pas su le
comprendre, lui non plus...

La photographie tremblait dans ses grosses mains velues...

Il ajouta d'une voix assourdie:

--Ça n'empêche pas d'aimer...

M. Balzon, les coudes appuyés sur ses cuisses maigres, tisonnait.--Il
revoyait les deux jeunes femmes dans le parc, lisant à haute voix les
comédies de Musset et les romans de George Sand. Quand le professeur
rentrait à Paris, elles s'écrivaient chaque jour... M. Balzon se
rappela un soir où sa femme l'avait surpris lisant une lettre de
l'amie... Elle s'était indignée avec des phrases de théâtre...

--Tâche de connaître les projets de Jean-Paul, dit-il... De mon côté,
je parlerai à Marthe.

--Nous aurons des petits-enfants, Jules. Je leur donnerai leur premier
fusil.


XXVII

Marthe rêve dans la grande chambre où Martine l'a laissée. Il y a sur
la table un verre d'eau, d'une étonnante couleur rose. «Il est en sucre
d'œuf de Pâques», affirmait Jean-Paul autrefois. La tapisserie a de
petits bouquets. Le camaïeu du grand lit «à Lange» fait flotter dans
la pièce l'odeur qu'ont certaines chambres de paysans. Le trumeau de
la glace représente un moulin avec des canards, une femme qui fait la
lessive. Un paysan conduit deux grands bœufs roux... Pour Marthe et
Jean-Paul, ces personnages vivaient autrefois d'une vie mystérieuse.
Les deux enfants avaient donné un nom à chacun d'eux. Marthe se
souvient qu'ils appelaient le paysan et sa femme «M. et Mme Colorado».
Dieu sait pourquoi?

Dans la lumière terne de cette chambre demeurée la même, la jeune
fille, malgré ses vingt ans, a le sentiment terrible des années
révolues, de la course à l'abîme--de ce que chaque minute tue en nous...

Son père lui a parlé de Jean-Paul. Elle ne s'est pas trahie. Elle a
même supplié qu'on ne lui écrivît pas... L'incertitude lui paraît plus
douce qui laisse un peu de place à l'espoir. Mais si Jean-Paul répond
«non», où trouvera-t-elle la force de vivre?

Et voici qu'une grande lâcheté l'envahit. Elle voudrait mourir avant
de connaître son sort... Elle ouvre la fenêtre. Comme la nuit sur ses
épaules est glacée! Le silence est tel que la jeune fille entend l'eau
qui court invisible sur le sable et sur les longues mousses. L'air
froid fait comme une brûlure dans sa poitrine.

Les jours passent. Il faut vivre. Il faudra rentrer à Paris. Marthe
comprend qu'on ne sort pas de la vie comme d'une chambre où l'on
s'ennuie. L'image de Jean-Paul demeure en elle cependant. Mais les
traits s'effacent, les yeux s'éteignent, elle ne le voit plus ... même
en baissant les paupières, en abandonnant son ouvrage sur les genoux...
La douleur ne se réveille et ne la mord que lorsque M. Balzon lui parle
d'un jeune homme sérieux, de famille honorable et riche, qui sollicite
l'honneur de l'épouser ... alors elle se réfugie dans sa chambre, elle
tourne la clef, se jette sur le lit, s'abandonne à sa douleur comme à
une volupté.

M. Balzon se résigne à ne pas voir sa fille le quitter. De nouveau
une paix triste habite la chambre de Marthe... Il y a des coussins
à broder pour une vente, le catéchisme qu'il faut apprendre à deux
petits garçons, il y a la musique: la _Sonate au clair de lune_, la
_pathétique_, l'_appassionnata_ et cette _Chanson triste_ et cette
_Invitation au voyage_, de Duparc, que Jean-Paul ne se lassait jamais
d'entendre, il y a des petites amies qu'elle aime comme la seule chose
au monde quelle puisse aimer--et surtout la chapelle de la vierge,
le soir, le tabernacle, où tout l'amour de ce pauvre cœur déferle...
Marthe n'attend plus rien. Elle vit.


XXVIII

Jean-Paul, qui autrefois s'émouvait si fort lorsqu'on sonnait à
sa porte, Jean-Paul, qui vivait toujours dans l'attente d'un ami,
aujourd'hui s'enivre de solitude.

Il fuit avec terreur les lieux et les visages qui lui rappellent sa
vie passée. Il fait de grands détours pour éviter certaines rues. On
le voit brusquement revenir sur ses pas lorsque de loin lui sourit une
face connue--ou qu'un chapeau cloche entrevu ressemble à celui qui
ombrageait les yeux troubles de Liette.

Seul, Vincent Hiéron est reçu avec joie dans le petit cinquième. Comme
tous ceux qui traversèrent l'Union _Amour et foi_, ce jeune homme a des
besoins d'apostolat. Pour les satisfaire, le jour de sa majorité, il
a quitté une mère trop frivole, en se basant sur un texte d'Évangile:
_Celui qui aimera son père ou sa mère plus que moi..._ Il est ainsi
délivré de la vaine existence de salon à quoi on le condamnait
sottement.

Vincent Hiéron vit de journalisme et d'un héritage. Sa chambre--vaste
cellule froide et carrelée--se trouve rue des Réservoirs, à Versailles,
dans le vieil hôtel qu'habita La Bruyère. Il s'est lié avec le
troisième vicaire et s'occupe obscurément du patronage: les vastes
espoirs de l'Union _Amour et foi_ ne le soutiennent plus. Atteindre
les âmes une à une, tel est le but qu'il se propose. Pour l'instant,
celle de Jean-Paul l'inquiète. Le jeune homme continue d'«incliner
l'automate», selon ses avis. Mais aucune ferveur, aucune joie ne le
soulèvent.

Les deux amis eurent l'inspiration de faire une retraite aux environs
de Paris chez les Jésuites, avec d'anciens élèves de Vaugirard: un
aigre printemps teintait de violet le jardin trop soigné où d'affreuses
statues du Sacré-Cœur, de la Vierge et des innombrables saints jésuites
se craquelaient à chaque tournant.

Mais comme Jean-Paul aimait la bénédiction de chaque soir!... De toute
cette jeunesse prosternée, montent l'_O Salutaris_, le _Tantum ergo_,
qu'il n'entend jamais sans se rappeler le collège clair et la chapelle
odorante. Un jeune homme balance l'encensoir dont la fumée noie l'autel
où des flammes de bougie sont immobiles...

Puis devant cette Présence infinie on récite simplement la prière du
soir. Jean-Paul écoute chacune de ces formules qui viennent du lointain
de son enfance: _Dans l'incertitude où je suis si la mort ne me
surprendra pas cette nuit, je vous recommande mon âme, ô mon Dieu..._
Comme son cœur d'enfant se serrait jadis devant le mystère de la mort,
ainsi évoquée!

_Maison d'Or, Arche d'alliance, Porte du ciel, Étoile du matin,_ pures
invocations d'une âme en état de grâce, qui montaient vers les pieds
fleuris de roses et le sourire de la Vierge, une voix d'adolescent
les redit aujourd'hui. Jean-Paul se rappelle ses somnolences au long
des premières oraisons, sa joie quand il se réveillait après les
litanies--les quelques secondes silencieuses pendant lesquelles on
faisait semblant d'examiner sa conscience...

Comme Jean-Paul disait à Vincent ses impressions, celui-ci s'indigna
avec une éloquence de prédicant.

--Des émotions les plus pures, Jean-Paul, tu fais de la volupté. Ah!
dilettante qui ne veux pas choisir! Tu as voulu vivre mille vies, ne
négliger aucune source d'enthousiasme et d'exaltation. Catholique, tu
es arrivé au milieu d'une société paienne et, t'asseyant au banquet où
l'on goûte les voluptés du monde, tu as prétendu garder, cependant,
l'héritage sacré de ton enfance chrétienne... _Mais on ne peut servir
deux maîtres_, n'est-ce pas cette vérité qui te meurtrit aujourd'hui?
Tu ne peux lui échapper, elle te tient prisonnier...

Le premier soir, dans sa cellule, Jean-Paul se disait:

«Résigne-toi à n'être pas du monde, à ce que le monde ne te connaisse
pas ... tu as choisi.»

Alors il ouvrit la fenêtre. Paris dormait au loin dans ses fumées. De
la maison voisine s'élevait une voix de contralto. Jean-Paul reconnut
les _Plaintes de la jeune fille_, de Schubert. Et il songea à Marthe et
que le devoir est sans doute la chose du monde la plus ordinaire, la
plus simple--la plus banale.

Pendant trois jours, le prédicateur empêcha Jean-Paul de se recueillir.
Du moins, dans ce printemps lumineux et dépouillé, goûta-t-il la
douceur de penser à Marthe, à cet amour lointain dont il sentait son
cœur enveloppé. Il écrivit chaque jour une lettre que la jeune fille
recevait avec un tremblement de joie. Jean-Paul n'était pas insensible
à cette joie qu'il donnait. Il se plaisait à évoquer Marthe, vers midi,
quêtant au portail l'arrivée du facteur: «Elle reconnaît mon écriture
... elle met la lettre dans son corsage, et pendant le déjeuner, ses
doigts à travers la mousseline appuient sur l'enveloppe qu'elle n'a pas
encore ouverte...»

Jean-Paul s'applique d'abord à ne lui pas parler d'amour et raconte
simplement sa vie: «Le prédicateur a des accents si ridiculement
ampoulés qu'il ne saurait émouvoir. De plus, il retape un vieux
panégyrique de Jeanne d'Arc qui a déjà servi--et nous le débite en
tranches. Le site est fait à souhait pour qu'on y prenne son mal en
patience: un très petit jardin mais dont les allées s'enchevêtrent
et, à l'horizon, Paris couché dans ses fumées. La forêt est toute
proche, chantante et fleurissante, et les visages graves de ces jeunes
gens sont plaisants à considérer. D'ailleurs, si le prédicateur est
médiocre, il y a beaucoup de silence et de vraie solitude... Les repas
sont une distraction, la seule de la journée. Ces Jésuites cuisinent
proprement. Mais ils nous fortifient d'indigestes viandes, nous
échauffent de sauces, et méprisent leurs frères les légumes...»

Le troisième jour, la Providence voulut que l'incommodité d'un rhume
de cerveau empêchât le prédicateur de continuer ses instructions. Il
fut remplacé par un Père dont l'éloquence dépouillée et simple toucha
profondément ces jeunes âmes attentives. Les lettres de Jean-Paul
devinrent graves:

«Ma chère petite amie, l'étonnante expérience que ces journées
vécues dans le silence d'une maison étrangère avec seulement, par
intervalles, une voix de prêtre qui brutalement me jette en face de
ma destinée!--Tout bruit cessant, comme une vallée où le brouillard
se déchire, l'âme se dégage peu à peu et les actes accomplis émergent
des profondeurs. Toute la misère se découvre, que je portais en
moi partout, sans inquiétude. Ah! ce n'est pas trop d'un Dieu pour
nous racheter, car, malgré nos larmes, les actes commis ne peuvent
pas ne pas l'avoir été, et leurs conséquences néfastes s'enchaînent
logiquement ... contre elles, que ferons-nous? Seul, Dieu peut
intervenir. A cause de cela, prions plus longtemps.»

Chaque jour, Jean-Paul apprit à se connaître mieux et il eut peur de
lui-même. Il écrivait:

«Marthe, j'ai eu cette fausse justice de Pilate, dont il est parlé dans
Pascal. Je ne me suis pas déclaré contre Dieu, mais les incrédules,
voyant des chrétiens tels que moi, ont pu avoir une médiocre idée
de cette religion qui produit de si misérables disciples! Je n'ai
jamais pratiqué d'autre doctrine que celle du paganisme. Riche, je
fus le mauvais riche, vivant loin de ses frères, au milieu d'un
luxe abondant et facile. Intelligent, je me suis appliqué aux seuls
travaux me plaisant, avec nul autre souci que de m'y plaire. Ami,
je n'ai considéré mes amis que pour ma joie: ce furent des objets à
mon usage--ces âmes immortelles que j'aurais pu sauver! Ainsi ma vie
n'est qu'une hypocrisie soutenue. Car j'ai même évité la punition qui
s'attache au péché: le mépris. Je suis estimé, peut-être imité, admiré,
aimé! Je poursuis une œuvre de mort en moi, autour de moi. Et seule,
telle petite âme me juge, dans le désarroi de sa conscience, d'après le
mal que mon passage a laissé en elle...»

Puis cette terreur s'apaisa: Jean-Paul, au milieu des parterres
éclatants de jacinthes, connut cette paix que le Maître promet à ceux
qui l'aiment: «Marthe, cela devient une douceur, ce règlement qui,
heure par heure, m'assujettit à quelque méditation, ce mécanisme qui
fatalement me mène de bonnes œuvres en œuvres pies...»

Jean-Paul s'étonnait du plaisir qu'il trouvait dans cette
correspondance. Il se surprit, un soir, embrassant la photographie de
Marthe. A genoux devant la fenêtre ouverte qui découpait un pan du ciel
où le clair de lune ruisselait, il se sentit, en dépit de sa misère, un
enfant privilégié et connut que pour lui, la grâce divine prenait la
forme d'un amour humain.


XXIX

Dans le merveilleux printemps, il alla vivre à Versailles, chez Vincent
Hiéron.

Dès le matin, il gagnait seul le grand Trianon. Débarrassé enfin de ses
portes-fenêtres et de ses volets, le péristyle attendait, semblait-il,
les apprêts de quelque noble fête. Jean-Paul évoquait dans ce cadre et
cette lumière les brocarts somptueux des maîtres vénitiens; sur les
marches, les joueurs d'instruments, les grands lévriers, des pages
accroupis jetant les dés.

Il imagine l'un d'eux appuyé contre une colonne, le regard tourné vers
le jardin. C'est en vain que, dans leurs voiles mystérieux, des femmes
dansent, et que son ami le plus aimé lui tend sa coupe, et lui montre,
à ses côtés, une place vide. L'enfant juge médiocres ces magnifiques
plaisirs; las des sentiments les plus tendres, il rêve d'autres joies,
d'un autre amour...

Ainsi Jean-Paul se plaît à s'évoquer lui-même. Il erre dans les allées
symétriques. De vieux lilas de Virginie, aux troncs noueux, sont aux
coins des pelouses, comme des encensoirs immobiles. Jean-Paul écrase
sur son visage leurs lourdes grappes violettes. Il s'accoude, le soir,
à la terrasse qui domine le grand canal. Nul promeneur à ces heures-là
qu'un jardinier silencieux. La vie gronde au loin pour qu'on ait la
joie d'en être délivré. Des parfums mêlés saturent l'air. Un invisible
ramier roucoule doucement au fond de l'obscur feuillage. Un peu de lune
pâle est dans l'azur. Voici, entre les arbustes taillés, le précieux
salon à musique. Jean-Paul s'avance parmi les buis odorants et les
rosiers. Il craint de penser à Marie-Antoinette, aux vers douceâtres
d'Albert Samain. Il veut oublier que Bonaparte traîna là ses bottes.

Marthe le pressa de venir à Castelnau. «Je ne sais, lui écrivait-elle,
à qui confier ma joie. Père vit avec Lucile de Chateaubriand et, s'il
me voit fiévreuse, m'incite à chercher la sérénité dans la compagnie
des héros. Il a placé sur ma table la vie de Beethoven, celle de
Michel-Ange par Romain Rolland, un _Lord Byron_. Mais je m'intéresse
trop moi-même pour m'exalter avec des passions éteintes. Les miennes me
suffisent et, couchée dans l'herbe déjà épaisse, je songe indéfiniment
à nous...»

Jean-Paul se félicita de ce qu'il éprouvait un très vif désir de
retrouver Marthe.

Ils connurent de nouveau les grandes vacances solitaires et brûlantes,
les siestes côte à côte dans les lourdes chaleurs, la monotonie
des journées, rompue quelquefois par les tocsins haletants qui se
répandaient de village en village. Ils aimaient l'âcre odeur de résine
brûlée; à travers les pins, le ciel apparaissait fumeux et rouge.

Au crépuscule, les deux jeunes gens s'étonnaient de retrouver en eux
toutes les émotions de l'enfance. La veille du quinze août, leurs voix
s'unirent pour le même cantique passionné et vieillot qui déjà les
avait émus, à l'époque de leur première communion; ils cherchaient et
découvraient la même étoile dans les mêmes cimes onduleuse des pins.

Un soir, Jean-Paul, feuilletant _la Vie de Lord Byron_, répétait à
Marthe ce cri de l'Anglais: «_Une des sensations les plus douloureuses
et les plus pénibles de ma vie, fut de sentir que je n'étais plus un
enfant..._»

--Ah! Marthe, je me retrouve là tout entier...

Ils ne s'abandonnaient plus au trouble voluptueux des dernières
vacances. S'ils trouvaient encore leur joie aux longues paresses sur
le sable brûlant des talus, une lecture à haute voix les détournait
de s'approcher trop l'un de l'autre et de se complaire à de dangereux
vertiges. Jean-Paul d'ailleurs se maintenait dans une grande ferveur
religieuse. Il fit pleurer la jeunes fille sur des pages brûlantes
et douces de Lacordaire et d'Henri Perreyve. Marthe avait l'allure
plus vive qu'autrefois. Elle changea sa coiffure et ses yeux ombragés
souriaient à Jean-Paul; elle eut des gestes, une façon de gaminerie
qu'il se rappelait lui avoir connus quand elle était petite fille...

Un soir, Marthe au piano chantait _l'Invitation au voyage_, de
Duparc. Jean-Paul dans un fauteuil fermait les yeux. Après le dernier
accord, la jeune fille demeura immobile en face du clavier, les mains
pendantes. Ils entendirent au loin le cri guttural d'un berger et
le piétinement plus pressé des brebis. L'herbe vibrait encore, mais
un vent plus doux gonflait les tentures de la fenêtre. Le jardinier
ratissait l'allée. Il s'interrompit pour dire à M. Balzon qui passait:
«Il a dû pleuvoir quelque part et le vent ne vient plus d'Espagne...
On entend les cloches de Saint-Léger: nous sommes au beau.» Jean-Paul
regardait cette ombre assise, cette nuque penchée, ces deux mains
grises dans le crépuscule qui déjà noyait le salon. Il sentit son cœur
lourd d'une tendresse calme. Il se leva, cherchant quelle joie il
pourrait donner à cette enfant bien-aimée. Alors il s'approcha d'elle,
se mit à genoux, saisit une main qui s'abandonna, l'appuya contre
ses lèvres. Marthe ne bougeait pas. Elle rejeta seulement la tête en
arrière, peut-être afin d'empêcher les larmes de couler. Jean-Paul se
pencha encore jusqu'à poser son front sur la sombre robe de la jeune
fille.

Puis il entendit M. Balzon qui demandait la lampe. Alors il sortit.
La nuit venait. Le jardinier arrosait les massifs de géraniums et les
œillets de Chine. Une odeur poivrée emplissait l'air, mêlée au parfum
de la terre chaude et mouillée.

Jean-Paul gagna la route de Johanet. Des hommes passèrent, la veste
sur l'épaule, et lui souhaitèrent gravement bonsoir, une charrette
s'éloignait, avec des cahottements espacés et sourds.


Octobre vint. M. Johanet prépara sa chasse à la palombe. Chaque matin,
Jean-Paul l'entendait, interrogeant, de sa fenêtre, le jardinier:

--Passat paloumbes?

Le jeune homme songeait à l'avenir. Avant d'épouser Marthe, ne
devait-il pas essayer de faire un peu de bien à ceux qu'il avait
scandalisés? Une lettre de Vincent Hiéron lui avait appris que Georges
Élie était malade, qu'il souffrait seul, dans une pauvre chambre au
fond du quartier de Plaisance.

--J'irai le voir, se dit Jean-Paul, je le soignerai, je le sauverai.

La veille du départ, il fit une dernière fois avec Marthe la promenade
du soleil couchant ... aucun mot ne fut prononcé. Mais, avec une
certitude ineffable, ils se sentaient unis pour la vie et au delà...
Le soir était tout vibrant d'appels de bergers, d'abois de chiens, de
rires. Dans les champs dénudés les bœufs étaient immobiles, et sur les
charrettes, des garçons et des filles, hâtivement déchargeaient le
fumier... Le vent sentait l'étable, l'herbe brûlée--mais l'odeur s'y
mêlait déjà de bois humide et de marais, qu'on respire l'hiver dans
les landes inondées où l'on chasse les bécasses. Des voix lointaines
s'élevèrent qui criaient: «Seméro! Seméro!...» Dans la campagne,
d'autres voix leur répondirent et de tous les champs où les paysans
travaillaient encore, de tous les seuils où ceux qui étaient rentrés
attendaient, sous la treille, l'heure de la soupe, le même cri jaillit,
ce cri qui annonce aux chasseurs le passage d'un vol: «Seméro! Seméro!»

Jean-Paul et Marthe levèrent les yeux au ciel, où le croissant de la
lune était encore pâle.

--Les premières palombes... dit Marthe.


XXX

Jean-Paul s'enfonça dans les brumes du quartier de Plaisance. De
vieilles femmes, chassées par les sergents de ville, tiraient des
charrettes sans pouvoir s'arrêter. Un homme offrait des cartes postales
dans un parapluie ouvert. Une odeur de graisse, de crêpes et de
beignets emplissait la rue--et Jean-Paul reconnut cette senteur de
foire: il évoqua les dimanches d'émerveillements et de migraine autour
des baraques, sur la place des Quinconces, à Bordeaux...

Rue Perceval, il entra dans une maison de pauvres. Le concierge lui
cria: «Georges Élie? Au cinquième, porte à gauche.» L'escalier n'était
pas éclairé. Jean-Paul dut tenir une rampe gluante. Il se trompa de
palier. Une mince petite fille aux cheveux jaunes parut sur le seuil et
lui demanda:

--Êtes-vous le monsieur de Saint-Vincent de Paul? Vous voulez voir
Georges Élie?... Connais pas... C'est peut-être le jeune homme d'en
haut...

Jean-Paul monta un étage encore et tira un cordon. Il entendit tousser,
puis un bruit de chaise remuée, un pas traînant ... il vit enfin
Georges Élie, une lampe à la main, essayant de reconnaître le visiteur.
L'ouvrier était en chemise, les pieds nus dans des savates. Des cheveux
en désordre couvraient à demi son front jaune et ridé.

--C'est toi? C'est toi? murmura-t-il, stupéfait--que me veux-tu?

--J'ai besoin de te parler, Georges. Mais recouche-toi d'abord; je sais
que tu es malade...

Georges Élie ferma la porte et se glissa frileusement sous des draps
gris.--Un feu de charbon brûlait dans la grille. A travers la vitre de
l'unique fenêtre s'étendait le brouillard infini des grandes ville, que
déchirait au loin l'éclairage violent d'une fabrique. Il y avait sur la
table le portrait d'une paysanne au foulard gascon, qui devait être la
mère de Georges et un portrait de Jérôme Servet. La tapisserie tachée
était, par endroits, recouverte avec des affiches et des proclamations
d'_Amour et foi_. Près du lit, sous le crucifix, Jean-Paul remarqua une
vue du port de Bordeaux.

--Que me veux-tu? demanda encore l'ouvrier, rudement...

--Mais, Georges, il est naturel que je vienne voir un ami malade...

--Oui, je suis malade... Alors, avec une délicatesse de bourgeois, tu
veux me donner la joie d'une visite?...

Dérouté par cette ironie, Jean-Paul gardait le silence.

--Hé bien, je me serais passé de visite! Je n'ai pas besoin de
pitié!... Ta présence me rappelle des heures trop dures!...

Et d'une voix plus sourde l'ouvrier ajouta:

--Ah! que je t'ai haï!

--Je l'ai mérité, Georges. Oui, je je ne suis qu'un enfant égoïste et
cruel. Mais tu vois, dès que je t'ai su malade, je suis venu ... parce
que tu es toujours mon ami...

Jean-Paul parlait avec cette tendresse un peu timide, ce savant abandon
où il excellait. Son attitude penchée était celle qu'il utilisait
autrefois dans ses essais de conquête

--Non, tu n'es plus mon ami...

Jean-Paul crut sentir moins de colère dans la voix de l'apprenti; mais
il eut la maladresse d'ajouter:

--Je ne me pardonne pas de t'avoir fait souffrir.

Georges se redressa brusquement:

--Crois-tu donc que je tienne à toi? Je ne demandais pas mieux que de
ne plus te voir! Monsieur s'imagine qu'on ne peut se passer de lui...»

Il se tourna du côté du mur et ne parla plus. Jean-Paul voulut prendre
sa main brûlante. Brusquement le malade la retira.

La lampe filait et dessinait au plafond de la mansarde un cercle
noirâtre. Jean-Paul baissa la mèche. Une averse ruisselait contre
les vitres, et le vent d'équinoxe refoulait la fumée. Le jeune homme
s'accroupit devant la grille, arrangea le feu. Puis d'une voix timide
il demanda: «Tu n'as besoin de rien?»

Et, comme le malade ne répondait pas, il lui dit: «Adieu, Georges!» et
sortit.

Dans l'escalier noir, où régnait une odeur mêlée et fade, il essaya de
ne pas respirer et, le cœur plein de nuit, il songeait: «On ne peut
anéantir le passé. Je n'ai pu guérir cette âme du mal que je lui ai
fait...»

Il se retrouva dans la petite rue misérable dont les maisons disaient
de pauvres existences, des luttes sans merci contre la faim, la
maladie... «Je devrais tout donner, se dit Jean-Paul. Je n'ai plus le
droit d'être heureux, selon le monde...» Il pensait à saint François, à
l'attrait du petit frère d'Assise pour la dame Pauvreté...

--Serai-je capable de distribuer mes biens aux pauvres?

Jean-Paul s'interrogea, et connut qu'il aimait passionnément la vie
luxueuse et ornée...

La cohue de la rue de la Gaîté l'entraîna. Les lumières violentes
des théâtres du quartier, des établissements de cinématographes,
éclairaient les faces pâles des voyous, de minces figures d'enfants
maladifs...

Alors Jean-Paul sentit le désir de fuir ce quartier infâme où le
crépuscule même était sans beauté, de revêtir son smoking et d'aller
dîner avec un ami de mise soignée, dans un restaurant coûteux où les
musiques tziganes sont frénétiques et tristes; et, comme toute émotion
chez lui suscitait un souvenir littéraire, il renia momentanément ses
dieux; Charles Louis Philippe, Francis Jammes...

Puis, il ralentit le pas; découragé, triste, il pensa que Saint-Sulpice
était encore ouvert, qu'il y avait une place pour sa misère parmi
toutes les misères agenouillées dans la chapelle de la Vierge.

A genoux sur le prie-Dieu, la tête dans les mains, il murmurait:
«Seigneur, après tant d'efforts et de larmes, pourquoi suis-je resté
l'enfant chargé de chaînes? Ce soir, j'ai vu se lever vers moi les yeux
à jamais troublés d'une âme, qui sera moins bonne de m'avoir connu...

«O terreur, terreur que l'acte accompli soit irréparable! La haine
de ce visage d'apprenti me l'a révélé: mes plus honteuses actions
demeurent autour de moi. Elles me pressent comme une escorte. Je suis
leur prisonnier.

«Ne souhaité-je pas à l'instant de vous fuir, ô mon Dieu? Je prévois en
tremblant la succession de mes jours, tant d'après-midi pesants, tant
de soirs complices, où l'assaut sera renouvelé, inlassablement, contre
mon rêve d'une vie priante et agenouillée.»

Mais lorsqu'un peu plus tard Jean-Paul eut allumé la lampe, il appuya
son front contre la vitre où un peu de jour se mourait. Il songea à
Marthe et se dit: «J'ai la grande force de son amour...» Alors il
chercha sa photographie et les dernières lettres qu'elle avait écrites.
Il contempla ces quelques feuilles couvertes d'une grande écriture
pointue et le portrait où la jeune fille obligeait à sourire son étroit
visage.

Alors Jean-Paul se dit: «Le jour où ma pensée s'attacha à Marthe avec
un tendre et obstiné souci, ce jour-là j'ai commencé à me délivrer de
moi-même.»--Et dans le petit bureau glacé, où la servante n'avait pas
encore allumé le premier feu de la saison, Jean-Paul ne voulut plus
songer qu'au sourire de Marthe flottant autour de lui, aux fleurs
renouvelées dans les vases--aux rires et aux larmes sous le tulle d'un
berceau...


XXXI

A cette même heure, Marthe, vous étiez assise sur votre lit, dans une
grande chambre de campagne. La lampe à huile, dont vous ne songiez pas
à remonter la mèche, faisait luire l'acajou des meubles. Une pluie
d'automne ruisselait doucement contre les vitres. Vous entendiez dans
le grand silence des landes, les cahots d'une charrette, l'aboiement
d'un chien de garde et, plus rapprochés, les pas traînants de votre
père, qui lisait en se promenant dans la salle de billard où restaient
accrochés les chapeaux de soleil des grandes vacances.

Sur la cheminée, dans la lumière de la lampe, vous aviez laissé aussi
les dernières lettres de Jean-Paul. Leurs mots tendres et passionnés
avaient réveillé en vous la joie que vous n'attendiez plus--une
joie qui se renouvelait à toutes les minutes de votre vie--qui vous
obligeait à demeurer tard sans dormir afin de vivre plus longtemps avec
elle--une joie qui, la nuit, vous réveillait, et qu'au matin, vous
retrouviez encore si aiguë que vous vous demandiez un instant si ce
n'était pas votre ancienne peine...

Non, la vieille peine s'est éloignée Mais vous savez qu'autour de votre
cœur elle rôde et qu'elle y veut rentrer. Vous savez que le bien-aimé
demeure malgré tout un enfant chargé de chaînes et qu'il n'est pas
encore délivré...

Marthe, vous souriez bravement à toutes les trahisons possibles;
d'avance, vous les absolvez; votre minutieux amour prévoit, comme sa
future vengeance, des redoublements de tendresse--et la sérénité des
pardons silencieux.

1909-1912





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'enfant chargé de chaînes" ***

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