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Title: Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)
Author: Rocheterie, Maxime de la
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)" ***

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 ┌────────────────────────────────────────────────────────────────────┐
 │ Note de transcription:                                             │
 │                                                                    │
 │ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été       │
 │ corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été       │
 │ conservées et n'ont pas été harmonisées.                           │
 │                                                                    │
 │ Les mots en italiques sont _soulignés_.                            │
 │                                                                    │
 │ Voir la note plus détaillée à la fin de ce livre.                  │
 │                                                                    │
 │ La Table des Matières se trouve en fin de livre.                   │
 └────────────────────────────────────────────────────────────────────┘



  HISTOIRE

  DE

  MARIE-ANTOINETTE



ÉMILE COLIN.—IMPRIMERIE DE LAGNY



[Illustration: Héliog. & Imp. Lemercier & Cie

MARIE ANTOINETTE

d'après un portrait inédit légué à M. H. de Lacombe par Mgr Dupanloup.]



  HISTOIRE

  DE

  MARIE-ANTOINETTE

  PAR

  MAXIME DE LA ROCHETERIE

  OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE

  DEUXIÈME ÉDITION

  TOME PREMIER

  [Illustration]

  PARIS

  LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
  PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

  35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

  1892

  Tous droits réservés



PRÉFACE


Chargé de rendre compte, dans la _Revue des questions historiques_, de
la _Correspondance du comte de Mercy avec Marie-Thérèse_, qui venait de
paraître, nous écrivions, il y a quelques années, les lignes suivantes:

«La vérité historique est là, dans ces rapports de Mercy, entre
«le vague des partiales assertions de Mme Campan, de Weber et de
Montjoye» et les «calomnies, les erreurs grossières de Besenval, de
Lauzun et de Soulavie»; entre le dénigrement systématique des uns et
l'«enthousiasme superstitieux» des autres; entre le pamphlet et la
légende, mais pourtant plus près de la légende. Marie-Antoinette n'est
pas une coupable, ce n'est pas une sainte; c'est une femme honnête et
charmante, un peu étourdie, un peu vive, mais toujours pure; c'est une
reine, parfois ardente dans ses protections et irréfléchie dans sa
politique, mais fière et énergique: vraiment reine par la dignité de
son attitude et l'éclat de sa majesté; vraiment femme par la séduction
de ses manières et la tendresse de son cœur, en attendant qu'elle
devînt martyre par la torture de ses épreuves et le triomphe sanglant
de sa mort[1].»

Quinze ans de recherches consciencieuses, l'examen de documents
nouveaux et de premier ordre, comme les Papiers du comte de Fersen, la
Correspondance du baron de Staël, celle du comte de Goltz, celle du
comte de Mercy avec Joseph II et Kaunitz, les Mémoires de la duchesse
de Tourzel, etc., n'ont pas modifié notre opinion, et nous écririons
encore en 1889 ce que nous pensions déjà en 1874.

Les qualités qui paraissent pendant ces dix premières années de
l'existence de Marie-Antoinette en France, nous les retrouvons pendant
les treize dernières, jusqu'à la date fatale du 16 octobre 1793, avec
les seuls changements que l'âge, l'expérience, la maternité, le malheur
surtout y devaient apporter.

Nous nous sommes efforcé de les retracer, telles qu'elles résultent,
à nos yeux, de la lecture et de la comparaison des textes, en tenant
compte, autant que possible, des causes premières et des causes
secondes qui ont pu influer sur elles.

Nous n'avons pas dissimulé davantage les défauts et les fautes, n'ayant
eu d'autre souci que de chercher la vérité et d'autre ambition que de
la dire.

Avons-nous réussi? Ce sera à nos lecteurs de répondre[2].

                                        Orléans, 22 décembre 1889.



INTRODUCTION


«Si jamais événement a eu des droits à l'étonnement public, c'est celui
de l'union du Roi et de l'Impératrice-Reine, conclue en 1756[3].»

C'est en ces termes que, dans les instructions remises en 1759 au comte
de Choiseul, nommé ambassadeur à Vienne, l'un des principaux promoteurs
du grand changement survenu au XVIIIe siècle dans la politique de
la France, le duc de Choiseul, ministre des affaires étrangères,
appréciait ce grave événement, et sa conviction était si profonde qu'il
répétait la même pensée, sous la même forme, deux fois encore dans ses
instructions diplomatiques, en 1761, pour le comte du Châtelet, en
1766, pour le marquis de Durfort[4].

Le changement avait été radical en effet, et l'étonnement public
avait dû être grand. Depuis plus de deux siècles, la France s'était
habituée à regarder l'Autriche comme son éternelle rivale. Libre
du côté de l'Angleterre qui, pendant tout le Moyen âge, avait été
l'ennemie héréditaire, mais que la glorieuse épopée de Jeanne d'Arc
et, plus tard, la prise de Calais par François de Guise avaient
définitivement rejetée de l'autre côté de la Manche, elle avait eu,
depuis le commencement des temps modernes, à défendre non pas seulement
sa puissance, mais son existence même contre la double étreinte des
Habsbourg, qui, par leurs deux branches, d'Espagne et d'Autriche,
la resserraient au Nord, au Midi et à l'Est. Briser cette ceinture
qui nous étouffait, repousser au delà de nos frontières naturelles
les postes avancés que le roi d'Espagne d'un côté, l'Empereur de
l'autre avaient sur le territoire national, reprendre la liberté de
nos mouvements et assurer à la couronne de France «le rôle supérieur
qui convenait à son ancienneté, à sa dignité et à sa grandeur[5]»,
tel avait été le but poursuivi, avec une patiente obstination et
une habileté patriotique, par les princes qui, depuis François Ier,
s'étaient succédé sur le trône et les grands ministres qui les avaient
servis. Un moment dissimulée plutôt que suspendue par les troubles
religieux sous les derniers Valois, la lutte avait repris avec plus
d'éclat et de force sous les Bourbons. Ce combat pour la vie avait été
l'origine d'alliances qui avaient dû coûter au Roi Très Chrétien, mais
que la nécessité avait imposées: l'alliance avec le sultan et avec les
protestants d'Allemagne et de Hollande qui, ennemis de l'Espagne et
de l'Autriche, étaient naturellement pour nous d'utiles auxiliaires.
Et c'est ainsi que, sous la protection de la France, s'était fondée
et développée la grandeur des Hohenzollern, qui, d'électeurs de
Brandebourg, étaient devenus rois de Prusse.

Mais la situation s'était modifiée. Les conquêtes de Richelieu et de
Mazarin, consacrées par les traités de Westphalie et des Pyrénées,
les victoires de Louis XIV, ses défaites même, aboutissant à la
paix d'Utrecht, avaient bouleversé la carte de l'Europe. La Maison
d'Autriche avait été à tout jamais chassée d'Espagne, où les Bourbons
l'avaient remplacée, et si elle était demeurée d'abord un danger par
ses possessions d'Italie, par ses domaines des Pays-Bas surtout,
où la coalition l'avait manifestement placée comme une avant-garde
contre nous, et par l'alliance de l'Angleterre, qui, sympathique à
Louis XIV, sous les Stuarts, avait repris, avec Guillaume III et la
Maison de Hanovre, toutes ses traditions antifrançaises, les traités
de Vienne et d'Aix-la-Chapelle, qui l'avaient évincée de Naples et de
Parme, en même temps que le traité de Belgrade la refoulait du côté de
l'Orient[6], avaient bien affaibli son prestige, tandis que grandissait
parallèlement celui de la Prusse.

Convenait-il de pousser jusqu'au bout nos revendications, de poursuivre
jusqu'à l'épuisement l'abaissement d'un adversaire vieilli et humilié,
pour élever sur ses ruines une puissance jeune, remuante, belliqueuse,
dont le chef, sans autre règle que ses convoitises, sans autre frein
que ses intérêts, sans autres scrupules que ceux de son ambition,
venait de montrer, dès ses débuts, qu'il n'était ni un client docile,
ni un allié fidèle? Fallait-il, par un prétendu respect pour une
politique traditionnelle et de famille, mais en réalité par esprit de
routine, s'obstiner dans un système dont les effets utiles étaient
produits, et ne valait-il pas mieux, en mettant fin à une lutte
désormais sans objet, garantir les résultats acquis et consolider
l'équilibre obtenu en assurant la paix?

Depuis quelque temps, du reste, les observateurs attentifs auraient pu
saisir des symptômes de détente dans la haine séculaire des Maisons
de France et d'Autriche. L'empereur Charles VI, guéri de ses idées de
conquête et éclairé par ses derniers échecs, songeait à se rapprocher
de la France, et le cardinal de Fleury n'était nullement éloigné
d'accepter ses ouvertures. «Il pensait, a-t-on écrit justement, que la
France et l'Autriche, parvenues toutes deux à leur plein développement,
devaient chercher à assurer leur pouvoir plutôt qu'à l'étendre et
qu'elles feraient œuvre de sagesse en s'unissant pour exercer sur le
reste de l'Europe une action modératrice[7].» L'adhésion de Versailles
à la Pragmatique Sanction, qui assurait la succession des Habsbourg,
semblait la consécration de cette politique d'apaisement, et le traité
même de Belgrade, où l'influence française, s'exerçant au profit de
la Turquie, avait déjoué les projets de l'Empereur, ne l'avait point
altérée; une correspondance active s'était établie entre Charles VI et
Fleury, et, s'il faut en croire un témoin non suspect, Frédéric II,
ces relations intimes avaient été sur le point d'aboutir à la cession
pacifique du grand-duché de Luxembourg au Roi[8]. On assure même
qu'avant de mourir l'Empereur avait recommandé à sa fille de s'unir à
la France[9].

Quant à Louis XV, dont l'esprit, naturellement juste, voyait souvent
avec beaucoup de perspicacité le parti à prendre, sans avoir toujours
l'énergie de le suivre, il partageait sur ce point les sentiments
de son ministre et penchait visiblement vers un rapprochement avec
la Cour de Vienne. «Le Roi gémissait depuis longtemps, lit-on dans
les instructions données au comte d'Estrées, que les préjugés de la
politique s'opposassent à l'établissement d'un système qui satisfaisait
son cœur et qui lui paraissait plus propre qu'aucun autre à maintenir
la vraie religion et la paix générale, et à resserrer dans les bornes
de leur État et de leur puissance l'ambition de chaque prince[10].»

La malheureuse guerre de la succession d'Autriche, où le cabinet de
Versailles, poussé par Frédéric II, excité par le parti militaire et
son chef, le maréchal de Belle-Isle, entraîné par l'opinion publique,
toujours imbue de ses vieux préjugés, se laissa aller à manquer à la
parole jurée, cette guerre, qui semblait constituer un grief de plus
contre la France, ne ralentit pas un désir de rapprochement qui se
faisait jour malgré tout. Il l'augmenta au contraire en quelque sorte,
de toute la passion de vengeance que Marie-Thérèse ressentait contre
le Roi de Prusse. La perte de la Silésie, enlevée brutalement sans
déclaration préalable d'hostilités, lui était infiniment plus sensible
que la cession de Parme et de Plaisance. Pendant la guerre même,
elle avait, à diverses reprises, soit directement, soit par le canal
de la Cour de Dresde, fait à la Cour de Versailles des propositions
de paix particulières, offrant même de livrer quelques places des
Pays-Bas, pourvu que le Roi voulût seulement rester neutre entre elle
et le Roi de Prusse[11]. Après la paix d'Aix-la-Chapelle, les avances
continuèrent, et, il faut le dire, elles furent réciproques.

Tandis que le comte de Kaunitz, qui fut, de 1751 à 1753, ambassadeur à
Paris, avant de devenir pour quarante ans le directeur de la politique
autrichienne, cherchait à nouer avec le cabinet de Versailles des
relations cordiales[12] et y réussissait dans une certaine mesure,
les instructions données aux ministres de France partant pour Vienne
étaient empreintes de cette même cordialité. «Le marquis d'Hautefort,
écrivait le secrétaire d'État aux affaires étrangères, M. de Puysieux,
en 1750, aura soin de jeter dans ses conversations avec les ministres
impériaux, lorsqu'il en trouvera des occasions naturelles, que le Roi
n'est nullement affecté des anciennes défiances qui, depuis le règne
de Charles-Quint, avaient fait regarder la Maison d'Autriche comme
rivale dangereuse et implacable de la Maison de France, que l'inimitié
entre ces deux principales puissances ne doit plus être une raison
d'État, et que Sa Majesté est au contraire très persuadée qu'elles
trouveraient leurs sûreté et convenance réciproques dans une alliance
sincère et dans un parfait concert qu'elles cimenteraient entre elles;
que cette intelligence, solidement établie, préviendrait nécessairement
à l'avenir les guerres qui, en épuisant les finances des souverains,
sont toujours si funestes aux peuples qui en sont les victimes; que
les engagements que le Roi pourrait prendre dans la suite avec la Cour
de Vienne, n'ayant pour motif et pour but que le repos public, ne
devraient pas être incompatibles avec ceux que les deux Cours auraient
déjà pris avec d'autres puissances[13].»

Même langage trois ans plus tard au marquis d'Aubeterre, qui, en 1753,
succéda au marquis d'Hautefort.

«Il n'est plus question aujourd'hui de ces fameux démêlés de
François Ier et de Charles-Quint. Les circonstances ont bien changé;
le Roi ne songe qu'à vivre dans la meilleure intelligence avec
l'Impératrice-Reine. Il ne reste aucune trace de ces griefs surannés
dans le cœur de Sa Majesté; Elle est disposée à contribuer aux
avantages de Leurs Majestés Impériales[14].»

Toutefois, cette pensée de rapprochement avec l'Autriche,—les
instructions de M. d'Hautefort l'attestent,—n'allait pas jusqu'à une
rupture des anciennes alliances. Le Roi de France demeurait ce qu'il
était depuis le traité de Westphalie, le protecteur de la Confédération
germanique; ami de l'Autriche, il n'entendait pas lui sacrifier la
Prusse. C'était un client qui avait grandi sous son patronage; il ne
l'abandonnait pas. Mais il trouvait que l'enfant avait assez grandi,
qu'il était remuant, indocile, frondeur, trop disposé à braver son
tuteur, au besoin même à le supplanter; il était temps d'arrêter un
développement qui, avec le tempérament connu du jeune successeur de
Frédéric-Guillaume, pouvait devenir menaçant. Il était utile à la
France d'avoir en Allemagne un auxiliaire dévoué: il ne pouvait lui
convenir d'y élever de ses mains une nouvelle rivale. «S'il n'était
ni de sa gloire ni de son intérêt de livrer le Roi de Prusse aux
ressentiments de la Cour de Vienne[15]», elle ne pouvait admettre que
«l'électeur de Brandebourg remplît en Europe la place qu'y occupait un
Roi de France[16]».

Les choses en étaient là, les deux gouvernements devançant
manifestement l'opinion de leurs pays, mais s'étant bornés, en somme,
à des coquetteries et à des politesses, lorsque, au commencement
de septembre 1755, le comte de Stahremberg, ambassadeur d'Autriche
à Paris, demanda un rendez-vous à Mme de Pompadour, afin de lui
faire part, disait-il, de propositions secrètes dont il était chargé
par l'Impératrice. On a raconté que Marie-Thérèse, désireuse avant
tout de voir aboutir ces négociations et connaissant l'influence
prépondérante de la favorite, n'avait pas hésité à lui écrire un
billet où elle aurait poussé la condescendance jusqu'à la traiter de
«chère amie». C'est une légende, et Marie-Thérèse elle-même a pris
soin de la démentir dans une lettre à l'électrice de Saxe[17]. Mais ce
que l'Impératrice n'avait pas fait, l'ambassadeur n'hésita pas à le
faire, et c'est par l'entremise de Mme de Pompadour qu'il fit passer
ses propositions[18]. Il demandait en même temps que le Roi désignât
un de ses ministres pour assister à cette première conférence et
servir ensuite d'intermédiaire[19]. Le Roi désigna l'abbé de Bernis,
et quoique la favorite ait affirmé que ce choix avait été spontané, il
est bien difficile d'admettre qu'elle n'ait pas au moins indiqué le nom
d'un homme qui n'avait point encore ses entrées au Conseil, mais qu'en
revanche elle savait lui être absolument dévoué. C'était d'ailleurs
un moyen de cacher aux ministres, dont on n'ignorait pas l'hostilité
contre l'Autriche, une ouverture qui répondait au vœu secret du Roi.

Après quelques objections, Bernis accepta la mission qui lui était
confiée, et les entrevues commencèrent dès le lendemain avec
l'ambassadeur d'Autriche. Elles avaient lieu dans une petite maison
située au bas de la terrasse de Bellevue, et dont le nom de _Babiole_
a servi de thème aux plaisanteries des amis de Frédéric II. Mme de
Pompadour assista à la première; les autres eurent lieu entre Bernis
et Stahremberg seuls; il n'y avait même pas de secrétaire pour les
écritures. «L'intention de l'Impératrice était de négocier comme
tête à tête avec le Roi[20].» A Vienne, Marie-Thérèse, Joseph II et
Kaunitz; à Versailles, le Roi et Mme de Pompadour étaient seuls dans
la confidence. Ce ne fut qu'au bout de près de trois mois que les
ministres français, ou du moins quelques-uns d'entre eux, y furent
admis. Quant aux ministres étrangers, le secret, dit Bernis, fut si
bien gardé que, «pendant plus de six mois, ils ne soupçonnèrent rien de
notre intelligence[21].» Chaque soir, Bernis rendait compte directement
au Roi des résultats de la journée et faisait approuver par lui toutes
les réponses et mémoires qu'il remettait à Stahremberg[22].

Quelque désir passionné d'arriver à une solution qu'il vit chez le
souverain, le négociateur français ne s'avançait qu'avec la plus
extrême prudence: il redoutait toujours un piège. La franchise même,
l'abandon avec lequel le gouvernement impérial exposait ses projets et
découvrait ses vues, le mettait en garde contre leur sincérité. Les
propositions de Marie-Thérèse offraient des avantages réels pour la
France, pour la Maison de Bourbon, pour la paix de l'Europe; mais elles
entraînaient un tel changement dans le système politique que Bernis
hésitait à y acquiescer. Le Roi les eût acceptées plus résolûment;
mais il comprit les motifs de son plénipotentiaire et lui laissa carte
blanche. La réponse faite aux premières ouvertures de Stahremberg fut
réservée, presque froide; on se retranchait derrière les stipulations
d'Aix-la-Chapelle, et les négociations traînaient en longueur,
lorsqu'une découverte inattendue vint changer la face des choses et
presser la solution.

Dès le premier jour,—et c'était une des bases principales sur
lesquelles il appuyait ses raisonnements—l'ambassadeur avait révélé
que, depuis le mois d'août[23], le Roi de Prusse préparait, par
l'intermédiaire du duc de Brunswick, un traité avec l'Angleterre. Mais
comment croire à cette défection? Notre diplomatie n'en avait rien su.
N'était-ce pas un piège qu'on nous tendait, en excitant notre légitime
susceptibilité? Le Roi de Prusse était lié à nous, depuis quatorze
ans, par un traité qui n'expirait que dans quelques mois. Comment
supposer qu'au moment de le renouveler,—car rien n'indiquait de la part
d'aucune des parties des intentions de rupture,—il allait contracter
avec l'Angleterre, jusque-là fidèle alliée de l'Autriche et notre
traditionnelle ennemie? Comment le supposer, surtout à l'heure où un
conflit nouveau venait d'éclater entre les deux vieilles rivales? Le 8
juin 1755 en effet, en pleine paix, sans déclaration d'hostilité, la
flotte anglaise avait enlevé deux bâtiments français, l'_Alcide_ et le
_Lys_. L'injure avait été vivement ressentie en France, et le ministre
de Prusse à Paris, le baron de Knyphausen, renchérissant encore sur la
légitime indignation du public, s'en allait répétant tout haut qu'une
pareille agression était intolérable, qu'il fallait la punir sans
retard, en attaquant à la fois l'Angleterre et son amie l'Autriche,
offrant même l'appui de son maître, prêt à entrer en Bohême avec cent
quarante mille hommes[24]. Le Conseil du Roi, qui n'était pas prêt,
avait résisté à ces excitations; il s'était contenté d'adresser des
réclamations au cabinet de Londres, s'abstenant de toutes représailles,
mais préparant néanmoins la guerre qui paraissait chaque jour plus
inévitable. Comment croire que c'était précisément le moment que
Frédéric allait choisir pour abandonner sa fidèle alliée, brutalement
insultée, et se rapprocher de l'agresseur, contre lequel il manifestait
si bruyamment sa réprobation?

Quelque étrange et quelque invraisemblable que fût cette révélation
de Stahremberg, il était urgent de l'éclaircir. Un ambassadeur
extraordinaire, le duc de Nivernais, fut envoyé à Berlin, sous prétexte
d'examiner avec le Roi de Prusse la manière de renouveler le traité
de 1741, en réalité pour démêler ses vrais sentiments et lui «tâter
le pouls», en quelque sorte, dans une conjoncture si grave. Grand
seigneur dans toute la force du terme, mais grand seigneur libéral,
homme du monde et du meilleur monde, esprit ouvert et éclairé, poète à
ses heures et membre de l'Académie française, partisan de la Prusse,
comme la plupart des courtisans à cette époque, le duc de Nivernais ne
pouvait être à Berlin que _persona grata_. Le Roi lui fit le meilleur
accueil, le reçut à la fois en plénipotentiaire et en académicien,
écouta ses vues, écouta ses propositions, le combla de prévenances,
protesta de son attachement pour la France, endormit sa confiance,
aveugla sa perspicacité, et, un beau jour, lui déclara cyniquement
que son ministre à Londres venait de signer un traité d'alliance avec
l'Angleterre[25]. Quelques instances que fît le duc pour l'empêcher
de confirmer un acte qui, à cette heure, était vis-à-vis de nous une
vraie trahison, il le ratifia sous ses yeux en quelque sorte, le 16
février 1756, offrant en revanche de traiter aussi avec nous, «ce
qui, dit Bernis, avait l'air d'une véritable dérision[26],» et à
toutes les plaintes légitimes du plénipotentiaire ne répondant que
par des plaisanteries. «Vous voilà bien fâché, dit-il en riant; que
ne faites-vous un traité avec l'Impératrice? Je ne le trouverai pas
mauvais[27].»

Pendant ce temps, les conférences de Bellevue, refroidies par la
première réponse de Bernis, ne continuaient que lentement. Il n'était
d'ailleurs question, entre la France et l'Autriche, que d'un simple
traité de garantie, dans lequel le négociateur français insistait pour
faire comprendre le Roi de Prusse[28]. La nouvelle de la trahison
de Frédéric précipita les choses. «La France ne pouvait rester sans
alliances; abandonnée par la Prusse, il fallait ou qu'elle s'unît à
la Cour de Vienne, ou qu'elle demeurât exposée à la ligue des grandes
puissances de l'Europe[29].» Les négociations, un moment interrompues
par une maladie de Bernis, aboutirent enfin, le 1er mai 1756, à un
traité d'alliance défensive et de neutralité.

Cet acte a donné lieu à de vives controverses et à d'ardentes
critiques, et lorsqu'il a été conclu, et plus tard. Les auteurs de
mémoires dévoués au Roi de Prusse, les philosophes pensionnés par lui,
les diplomates de la vieille école dérangés dans leurs traditions,
ne se sont pas fait faute d'attaquer le profond changement de la
politique française. Frédéric lui-même, dans ses _Œuvres_, s'est
posé en victime. L'histoire, mieux connue, a réduit à leur véritable
valeur les récriminations de cet étrange champion de la justice et
du droit des gens. Il est bien démontré que c'est lui qui le premier
a trahi l'alliance française, et que le traité de Versailles n'a été
que la réponse parfaitement légitime au traité de Londres. Quant aux
conséquences de cet acte, si elles n'ont pas été telles qu'on eût pu
les prévoir et les désirer, si elles ont tourné parfois au détriment de
la France et au profit de l'Autriche, si elles ont abouti aux désastres
de la guerre de Sept ans, et au partage de la Pologne, la faute n'en
est pas aux négociateurs du traité de 1756, mais aux continuateurs
de leur œuvre, qui n'ont pas su lui faire porter ses fruits naturels
et équitables, et comme l'a très bien dit Bernis, «à notre mauvaise
conduite, au mauvais emploi de nos forces et à l'intrigue qui a présidé
au choix de nos généraux[30].»

Mais à l'époque où ce traité a été conclu, il tranchait de la façon
la plus satisfaisante une situation difficile et délicate. Lorsqu'une
guerre nouvelle s'engageait avec l'Angleterre, il enlevait à cette
implacable ennemie son auxiliaire le plus puissant. Il maintenait le
traité de Westphalie, base de notre influence en Allemagne[31]. Il
ne nous entraînait pas forcément dans les différends de l'Autriche
et de la Prusse, puisque par un dernier ménagement pour un ancien
client, Louis XV avait formellement déclaré qu'aucune mesure ne serait
prise contre le Roi de Prusse, qu'au cas où ce prince violerait les
stipulations d'Aix-la-Chapelle. En détruisant ainsi ou du moins en
diminuant sensiblement les chances de conflit sur le continent,
en assurant notre frontière du Nord, en unissant les deux grandes
puissances territoriales, il nous donnait les moyens de refaire nos
forces navales et de nous livrer tout entiers à la lutte maritime
contre notre éternelle rivale. Il permettait même de rétablir plus
promptement la paix et de la fonder sur des bases durables. Et ainsi,
dit Bernis, «le Roi aurait joué en Europe le plus grand rôle politique
et militaire sans s'écarter de la droiture et de la justice[32].» A
l'amitié douteuse du Roi de Prusse, client ombrageux, allié suspect,
fort surtout par les ressources de son génie, mais toujours prêt
à changer de parti dans l'intérêt de son ambition, se substituait
l'alliance d'une puissance de premier ordre qui, désabusée de ses
prétentions à la monarchie universelle, ramenée à de justes limites,
n'était plus un danger et était un appui. C'était un acte de sagesse
et, dans les circonstances données, un acte nécessaire. A vrai dire
même, c'était moins l'abandon de la politique de Richelieu et de
Louis XIV, que ce n'en était le couronnement et la consécration. «Le
plus grand hommage que Louis XV put rendre à ses prédécesseurs, a dit
un éminent homme d'État, c'était de reconnaître comme doit le faire
aujourd'hui l'histoire, qu'ils avaient conduit les revendications de
la France contre l'Autriche à ce point où l'œuvre étant consommée,
il n'était ni nécessaire ni même prudent de vouloir les pousser plus
avant[33].»

Et, comme pour cimenter cette politique nouvelle, tandis que, en
France, se poursuivaient les négociations qui aboutissaient au traité
de Versailles, en Autriche l'Impératrice donnait le jour à l'enfant qui
devait être un jour le lien le plus cher et comme le symbole vivant de
l'alliance des deux pays.



HISTOIRE

DE

MARIE-ANTOINETTE



CHAPITRE PREMIER

     Naissance de Marie-Antoinette.—Le duc de Tarouka.—Le poète
     Métastase.—Education.—La comtesse de Brandeiss.—La comtesse
     de Lerchenfeld.—Mort de François Ier.—Ses instructions à ses
     enfants.—L'abbé de Vermond.—Fêtes des fiançailles.—Départ de
     Marie-Antoinette.—Instructions de l'Impératrice à sa fille.


Le 2 novembre 1755, jour des Morts, naissait à Vienne
Marie-Antoinette-Joséphine-Jeanne de Lorraine d'Autriche.

Le même jour, comme si le malheur devait, dès le début, marquer de
son ineffaçable empreinte cette vie, qui s'annonçait si brillante et
qui allait connaître tant de tristesses, un épouvantable tremblement
de terre ravageait le Midi de l'Europe, détruisait Lisbonne, chassait
de leur palais en ruines le futur parrain et la future marraine de
l'enfant[34], ensevelissait trente mille hommes sous les décombres et
faisait périr sur la plage de Cadix l'héritier d'un des noms les plus
glorieux de la littérature française, le petit-fils du grand Racine.

La nouvelle archiduchesse était la sixième fille et le neuvième
enfant de François de Lorraine, empereur d'Allemagne et de l'illustre
Marie-Thérèse. On raconte qu'au commencement de l'automne 1755,
l'Impératrice, tenant son cercle à Schœnbrunn, demanda en riant au duc
de Tarouka: «Aurai-je un fils ou une fille?»—«Un prince, assurément,
Madame, répondit le courtisan.»—«Eh bien! reprit Marie-Thérèse, je gage
deux ducats que je mettrai au monde une fille.» Quelque temps après, la
fille naquit. Le duc de Tarouka avait perdu: il envoya à l'Impératrice
le prix du pari, enveloppé dans cet ingénieux quatrain du poète
Métastase:

    Ho perduto: l'augusta figlia
    A pagar m'ha condamnato,
    Ma s'e vero ch'a voi simiglia,
    Tutto l'mundo ha guadagnato.

J'ai perdu: l'auguste fille m'a condamné à payer. Mais s'il est vrai
qu'elle vous ressemble, tout le monde a gagné.

Le 3 novembre, la nouvelle princesse fut baptisée par l'archevêque
de Vienne. Le parrain et la marraine furent le roi et la reine
de Portugal, remplacés par l'archiduc Joseph et l'archiduchesse
Marie-Anne. Un _Te Deum_ solennel fut chanté à la suite; la Cour fut
pendant deux jours en grande tenue, pendant un jour en petite; mais
l'Empereur,—était-ce quelque vague pressentiment de l'avenir?—ne put
se décider à donner un grand dîner public. En revanche, il y eut deux
jours de fête, les 5 et 6 novembre, spectacle gratis et passage libre
aux portes de la ville. L'Impératrice, sérieusement indisposée à la
suite de ses couches, ne célébra son rétablissement que le 14 décembre,
dans la chapelle de la Cour[35].

Des mains de sa nourrice, Marie-Constance Hoffmann, femme d'un
conseiller de magistrature, Jean-Georges Weber, la jeune Archiduchesse
ne tarda pas à passer dans celles de sa gouvernante, la comtesse de
Brandeiss. La vie était simple à Vienne. «La famille impériale, dit
Gœthe, n'est qu'une grande bourgeoisie allemande.» L'étiquette y était
inconnue. L'Empereur et l'Impératrice aimaient à vivre au milieu des
leurs, bons et familiers avec tous, mais tempérant la familiarité par
le respect. Malheureusement, absorbés par les soucis de la politique et
l'administration de leur vaste empire, ils n'avaient guère le temps de
s'occuper de l'éducation de leurs nombreux enfants. Ils les confiaient
à des gouverneurs et des gouvernantes, choisis avec soin, mais il
semble qu'ils leur aient plutôt tracé des instructions qu'ils n'en
aient surveillé eux-mêmes l'application.

Caractère ardent et enjoué, cœur tendre et sensible, esprit vif et
plein de finesse, mais difficile à fixer, à la fois opiniâtre dans
ses volontés et adroite à éluder les remontrances[36], assez portée
à la raillerie et encouragée dans ce penchant par sa sœur Caroline,
avec laquelle elle fut élevée jusqu'en 1767[37], montrant plus de goût
pour les plaisirs que pour les études sérieuses, Marie-Antoinette ne
trouvait pas chez sa gouvernante cette fermeté grave et immuable qui
eût pu à la fois contenir sa mobilité et vaincre son obstination.
Mme de Brandeiss aimait beaucoup son élève, qui le lui rendait bien
d'ailleurs; mais elle ne la gâtait pas moins; si parfois elle voulait
se montrer sévère, si elle adressait des réprimandes, une saillie de
l'enfant, un trait d'esprit, une caresse venait facilement à bout de
son fugitif mécontentement. Jusqu'à l'âge de 12 ans, elle ne s'était
guère inquiétée d'imposer à son élève cette application de l'esprit,
cette régularité du travail, cet empire sur elle-même, sans lesquels
les plus heureuses dispositions restent stériles; l'éducation ne
fécondait pas suffisamment une nature, pourtant si richement douée[38].

La comtesse de Lerchenfeld, qui succéda, en 1768, à Mme de Brandeiss,
avait plus de suite dans les idées, plus de fermeté dans le caractère;
mais d'une humeur difficile, d'une santé chancelante, il semble
qu'elle ait peu sympathisé avec l'enfant vive et enjouée dont elle
était chargée. Marie-Antoinette s'élevait, indépendante et joyeuse,
spirituelle et charmante, séduisant ceux qui l'approchaient par je ne
sais quel mélange de pétulance française et de simplicité allemande,
mais ayant plus de qualités naturelles que de talents acquis. Messmer,
directeur des écoles de Vienne, lui apprenait à écrire[39]. Métastase
lui enseignait l'italien; Aufresne et Sainville, la prononciation
française et la déclamation; Noverre, la danse[40]: d'autres encore,
la musique et le dessin; mais Marie-Thérèse se plaignait qu'elle ne
profitât pas assez des leçons de ses maîtres[41].

Si la jeune princesse manifestait pour la musique un goût, qu'elle
conserva toute sa vie[42], si elle apprenait le latin sans répugnance,
et l'italien avec plaisir[43], si elle s'intéressait à l'histoire
pourvu qu'on la lui présentât comme un amusement plutôt que comme
un travail[44], elle ne faisait pas en tout les mêmes progrès. Son
écriture était défectueuse[45]; elle ne se forma qu'en France. Ses
dessins avaient souvent besoin d'être retouchés. Quant à l'orthographe,
elle prenait avec elle certaines libertés qui lui étaient d'ailleurs,
il faut bien le dire, communes avec la plupart des femmes distinguées
de l'époque.

En revanche, son jugement était juste[46]; sa bonne grâce, exquise;
sa sensibilité, toujours disposée à rendre service[47]. Un jour que
l'Impératrice était malade, des officiers hongrois attendaient,
dans son antichambre, le moment de lui présenter une requête.
Marie-Antoinette les vit en entrant chez sa mère: «Maman, dit-elle, vos
amis sont inquiets de votre santé et désirent vous voir.»—«Eh! quels
sont ces amis?»—«Des Hongrois.» On sait quel avait été le dévouement
chevaleresque des Hongrois pour leur _roi_ Marie-Thérèse. L'Impératrice
comprit ce qu'avait délicatement insinué l'Archiduchesse et la demande
des pétitionnaires fut accordée[48].

Une autre fois, l'hiver sévissait rudement à Vienne; les travaux
avaient été suspendus: la misère était grande. Comme on en parlait
un soir au palais, dans le salon de la famille, Marie-Antoinette
s'approcha de sa mère et, lui remettant une petite boîte: «Voilà
cinquante-cinq ducats, dit-elle; c'est tout ce que j'ai; permettez
qu'on les distribue parmi ces infortunés.»

Marie-Thérèse accepta, joignit aux économies de sa fille une somme
plus importante et laissa la charitable enfant distribuer le tout
elle-même[49].

Avec ces dons charmants du cœur et de l'esprit, avec cette sensibilité
délicate que relevait une spontanéité toute piquante, avec cette
expansion de l'enfance, que n'avaient point comprimée les rigidités de
l'étiquette, et cette naïveté sincère, que n'avait pas altérée l'air
empoisonné des cours, Marie-Antoinette, ou plutôt Madame Antoine,
comme on l'appelait au palais de Schœnbrunn, exerçait sur ceux qui la
voyaient un attrait en quelque sorte irrésistible. Lorsqu'en 1766 Mme
Geoffrin traversa l'Autriche pour aller visiter, à Varsovie le roi de
Pologne, celui qu'elle nommait son «cher fils», elle s'arrêta à Vienne
et y reçut le plus gracieux accueil. Marie-Thérèse voulut lui présenter
ses filles et particulièrement la dernière. Mme Geoffrin fut séduite:
«Voilà, dit-elle, une enfant que j'aimerais bien emporter.»—«Emportez,
emportez,» répondit gaiement l'Impératrice, et elle recommanda à sa
visiteuse d'écrire en France «qu'elle avait vu cette petite et qu'elle
la trouvait belle[50]. Mme Geoffrin se garda bien d'y manquer: elle
raconta son séjour à Vienne à son ami le financier Bautin et les
salons de Paris commencèrent à s'entretenir de la beauté et de la grâce
de celle qui ne devait pas tarder à devenir Dauphine de France.

Parfois, cependant, au milieu de ses effusions de tendresse et de ses
rêves glorieux d'avenir pour sa fille, l'Impératrice se sentait envahie
par je ne sais quel sombre pressentiment. Alors elle l'attirait dans
ses bras, la serrait sur son cœur: «Ma fille, lui disait-elle d'une
voix émue, dans le malheur, souvenez-vous de moi[51].»

Dans sa longue existence, si agitée et si glorieuse, Marie-Thérèse
avait bien des fois subi la rude étreinte de la douleur, et l'enfant,
vive et gaie, dont elle baisait les cheveux blonds, devait savoir,
elle aussi, à un degré inouï, ce que peut sentir de déchirements le
cœur d'une reine. Elle en avait fait, toute jeune encore, la cruelle
expérience: Marie-Antoinette n'avait pas dix ans, lorsque son père
partit pour Inspruck, où il allait assister au mariage de son second
fils Léopold, grand-duc de Toscane. Avant de se mettre en route, il
demanda sa fille, «la prit sur ses genoux, l'embrassa à plusieurs
reprises, et, toujours les larmes aux yeux, paraissant avoir une peine
extrême à la quitter[52]»: «J'avais besoin, dit-il, d'embrasser cette
enfant.» Quelques jours après, le 18 août 1765, François de Lorraine
était frappé d'apoplexie, à la table même du festin de noce.

Mais, en mourant, il laissait à ses enfants sous ce titre: _Instruction
pour mes enfants tant pour la vie spirituelle que pour la temporelle_,
d'admirables conseils empreints d'une haute sagesse et d'un véritable
esprit chrétien, mais où, peut-être, fidèle aux habitudes patriarcales
de la maison d'Autriche, il parlait plus en particulier qu'en
souverain, en chef de famille qu'en chef d'empire.

«C'est pour vous montrer encore, après ma mort, que je vous aimais
de mon vivant, que je vous laisse cette instruction, comme règle sur
laquelle vous devez vous conduire et comme des principes dont je me
suis toujours bien trouvé[53].»

Et il les exhorte avant tout à rester sincèrement attachés à la
religion catholique, fidèles à Dieu «qui seul peut procurer, outre
le bien éternel, seul unique bonheur, une vraie satisfaction dans ce
monde».

«C'est un point essentiel que je ne saurais trop vous recommander, dans
toutes les occasions quelconques, de ne vous jamais étourdir sur ce qui
vous paraît mal ou chercher à le trouver innocent[54].»

... «Le monde où vous devez passer votre vie n'a rien que de passager,
n'y ayant que l'éternité qui est sans fin; ainsi que cette réflexion
doit empêcher de s'y trop attacher; mais Dieu même ayant permis les
divertissements et que nous jouissons de tout ce que sa bonté nous
fournit sans nombre pour l'amusement de nos sens, nous en devons jouir
suivant sa permission.»

... «C'est avec innocence que nous devons jouir des plaisirs de la vie;
car dès qu'ils peuvent nous mener à du mal, de quelle espèce qu'il
puisse être, ils cessent d'être plaisirs et deviennent une source de
remords, de chagrin.»

«Nous ne sommes pas en ce monde pour nous divertir seulement, et Dieu
n'a donné tous ces amusements que comme un délassement de l'esprit[55].»

... «Quand on doit ordonner, il ne le faut jamais faire sans être
auparavant bien au fait de ce que l'on ordonne et des raisons pour
et contre, et alors il faut le faire avec douceur.... Il ne faut
avoir d'attachement particulier pour rien, et surtout n'avoir aucune
passion et ne jamais s'abandonner à aucune, car toutes nous rendent
malheureux[56].»

Puis, après avoir recommandé à ses enfants «la retenue et la
discrétion, qualités bien nécessaires», car «il n'y a que faire de dire
tout ce que l'on pense», et la charité pour les pauvres, qui est «une
bonne œuvre envers Dieu et fait aimer dans le monde», il ajoutait:

«Les soins d'un souverain doivent être principalement de ne pas
surcharger ses sujets pour soutenir un luxe non nécessaire au maintien
et tranquillité de ces mêmes sujets ou à la conservation ou au bien de
ses États...

«Mais je ne veux pas dire pour cela que l'on ne doit vivre
convenablement à l'état où Dieu nous a mis et où il veut que nous
vivions suivant celui-là: mais l'un et l'autre se combinent fort
aisément.»

... «Une chose que je crois aussi bien nécessaire de vous recommander,
c'est d'éviter d'être jamais oisifs. Les compagnies que l'on fréquente
sont aussi une matière délicate; car souvent elles nous entraînent
malgré nous dans bien des choses, dans lesquelles nous ne tomberions
pas comme elles; ainsi que l'on doit être aussi à cet égard sur ses
gardes, surtout des personnes comme vous autres, mes enfants, qui
souvent sont entourées de foule de gens qui ne cherchent qu'à flatter
leur goût et à les entraîner là où ils croient qu'ils inclinent pour là
faire leur cour et se mettre en crédit ou faveur, sans considérer ni
le salut ni le monde; il suffit que cela leur puisse ajouter ou de la
faveur ou de l'argent[57].»

... «L'amitié est une douceur de la vie: il faut seulement prendre
garde en qui on met cette même amitié et n'en pas être trop prodigue;
car tout le monde n'en fait pas bon usage, et souvent il se trouve de
faux amis qui ne cherchent qu'à profiter de la confiance qu'on leur
accorde pour en abuser, soit à leur profit, soit à en abuser autrement,
et par là nous faire beaucoup de tort; c'est pourquoi je vous
recommande, mes chers enfants, de ne vous jamais précipiter à mettre
votre amitié et confiance en quelqu'un que vous ne soïez bien sûrs
et cela depuis longtemps; car les gens de ce monde savent dissimuler
longtemps[58].»

Enfin, après avoir recommandé à ses enfants l'ordre, une sage économie,
l'horreur du gros jeu, la concorde entre eux tous et un attachement
inviolable au chef de leur Maison, il leur traçait un véritable
règlement de vie, année par année, semaine par semaine, jour par jour,
heure par heure, et il ajoutait ces graves paroles:

«Je vous recommande _de prendre sur vous deux jours tous les ans pour
vous préparer à la mort comme si vous étiez sûrs que ce sont là les
deux derniers jours de votre vie_, et par là vous vous habituerez
à savoir ce que vous aurez à faire en pareil cas, et lorsque votre
dernier moment viendra, vous ne serez pas si surpris et saurez ce que
vous avez à faire... Vous en reconnaîtrez l'utilité par l'usage, et
cela fait un bien infini, sans que cela fasse aucun mal, sinon que l'on
fait de sang-froid ce que peut-être la maladie ou le manque de temps
nous empêcherait de faire[59].»

«C'est ici que je vous ordonne, disait-il en terminant, de lire deux
fois par an cette instruction, laquelle part d'un père qui vous
aime au-dessus de tout, et qui a cru nécessaire de vous laisser ce
témoignage de sa tendre amitié, laquelle vous ne pourrez mieux lui
témoigner qu'en vous aimant tous de la même tendresse qu'il vous laisse
à tous[60].»

Ces austères prescriptions furent-elles suivies? Au milieu
des splendeurs de Versailles et des entraînements de la Cour,
Marie-Antoinette s'arrêta-t-elle parfois, et se recueillit-elle dans
la pensée de la mort? Nous ne savons; mais ne semble-t-il pas qu'il y
ait dans cet avis suprême du père comme une mystérieuse divination de
l'avenir de la fille, et cette image de la mort, et d'une mort atroce,
n'apparaît-elle pas à l'historien, menaçante et railleuse, presque
à chaque pas qu'il fait dans la vie de la gracieuse et infortunée
souveraine?

«Sur quel peuple désirerais-tu régner?» avait dit un jour Marie-Thérèse
à Marie-Antoinette.—«Sur les Français, avait répondu vivement l'enfant,
c'est sur eux qu'ont régné Henri IV et Louis XIV, la bonté et la
grandeur[61].» Le mot était heureux, et l'Impératrice en avait été si
enchantée qu'elle avait prié l'ambassadeur de France de le transmettre
immédiatement au Roi son maître. Les vœux de la fille étaient donc
d'accord avec la politique de la mère pour une union que ne souhaitait
pas moins le Roi de France.

L'engagement était conclu bien avant d'être déclaré. Louis XV se
faisait rendre compte par son ministre à Vienne, le marquis de Durfort,
des progrès et de l'éducation de l'Archiduchesse. Il envoyait de
France le peintre Ducreux pour faire son portrait et, le portrait
achevé, il avait une telle hâte de le voir que l'ambassadeur était
obligé d'envoyer son fils le porter à Versailles. En Allemagne, on
donnait l'ordre de réparer les chemins qui devaient conduire en France
la future Dauphine. A Vienne même, Marie-Thérèse entourait sa fille
de tout ce qui pouvait lui rappeler la France: elle lui donnait une
coiffure française; elle voulait surtout lui donner une éducation
française, et dans ce but elle pria Choiseul de lui indiquer un
instituteur habile et dévoué qui pût mettre la jeune princesse au
courant des usages et des traditions de la Cour de France. Choiseul
hésitait, quand l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, lui parla
de l'abbé de Vermond, bibliothécaire du collège des Quatre-Nations.
L'éloge que le prélat fit de son protégé fixa le choix du ministre,
et quelques jours après l'abbé de Vermond partait pour Vienne, où il
prenait officiellement possession de son poste.

Caractère sérieux et appliqué, manquant peut-être un peu de
désintéressement, mais sincèrement dévoué, quoi qu'en ait pu dire Mme
Campan, qui l'a dénigré dans ses _Mémoires_, par jalousie de métier
sans doute et rivalité de position, l'abbé de Vermond ne joua pas, près
de son impériale élève, le rôle odieux que lui prête la première femme
de chambre. Il ne chercha pas, «par un calcul adroit et coupable, à
la laisser dans l'ignorance[62]». Ses lettres, aujourd'hui connues,
prouvent qu'il remplit consciencieusement sa mission et qu'il s'occupa,
sans arrière-pensée, de combler les lacunes que la tendresse mal
entendue de la comtesse de Brandeiss avait laissées dans l'éducation de
l'Archiduchesse.

Dès son arrivée à Vienne, il rédigea un plan d'instruction qu'approuva
l'Impératrice. Il y comprenait la religion, l'histoire de France,
en insistant spécialement sur tout ce qui caractérise les mœurs
et les usages, la connaissance des grandes familles, et surtout
de celles qui ont des charges à la Cour, une teinture générale de
littérature française, et une attention particulière sur la langue
et l'orthographe. Afin de diminuer l'ennui de ces études pour une
jeune fille peu habituée à se contraindre, il les ramenait, autant
qu'il pouvait, au tour de la conversation[63]. Système séduisant,
qui avait l'avantage peut-être de faire pénétrer plus aisément les
connaissances dans un esprit si difficile à fixer, mais qui avait
l'inconvénient grave de laisser subsister sans correction le défaut
même d'application, si nuisible à tout progrès sérieux.

Parfois, en exposant dans ses grandes lignes l'histoire de la monarchie
française, l'instituteur s'arrêtait pour pressentir le jugement de
son élève sur la conduite des rois et surtout des reines, et il avait
la jouissance de constater que presque toujours ce jugement était
juste. Il y avait chez la jeune princesse une remarquable rectitude
d'esprit, mais malheureusement une certaine indolence à exercer
cet esprit d'une manière suivie. «Je ne pouvais, disait l'abbé,
l'accoutumer à approfondir un objet, quoique je sentisse qu'elle
en était très capable.» Qu'on ajoute à cela les plaisanteries des
gens qui trouvaient que l'éducation de l'Archiduchesse devenait trop
française, l'instinctive jalousie des nationaux contre les étrangers,
le peu de temps dont disposait Vermond,—une heure par jour seulement
à Vienne,—les distractions forcées d'une existence qui commençait à
être moins renfermée, et l'on s'expliquera que les progrès de l'élève
n'aient point été aussi rapides que l'aurait désiré le maître.

Les progrès existaient cependant. A Schœnbrunn, où l'on était moins
avare de temps pour l'étude, on regagnait par la conversation ce
qu'on n'obtenait pas par les leçons régulières[64], et, à l'automne
1769, Marie-Thérèse étant descendue un jour chez sa fille et l'ayant
interrogée elle-même pendant près de deux heures, s'en était déclarée
satisfaite: elle l'avait trouvée «fort capable de raisonnement et de
jugement, surtout dans les choses de conduite[65]». A la Cour, où
l'Archiduchesse faisait de plus fréquentes apparitions, à mesure que le
moment de son mariage approchait, l'impression n'était pas moins bonne.
On était surpris et ravi à la fois «du ton de bonté, d'affabilité et de
gaieté qui était peint sur cette charmante figure[66]».

Dans une fête qui lui était offerte à Laxembourg, la veille de la
Saint-Antoine, la jeune princesse enchantait tout le monde par son
maintien et ses propos. Kaunitz lui-même, si blasé qu'il fût, en était
émerveillé. Mercy, qui venait en Autriche au commencement de 1770,
n'était pas moins flatté de voir que la future Dauphine l'écoutait
et profitait de ses avis[67]. Peu à peu, on l'initiait à la vie
publique et à la représentation. Deux fois par semaine, le cavagnol se
tenait chez elle; les autres jours c'était une loterie. Les princes
de la famille impériale et les ambassadeurs étaient admis; la soirée
se prolongeait jusqu'à dix heures. Marie-Antoinette, ou plutôt Mme
Antoine,—c'est le nom qu'on lui donnait encore,—s'ingéniait à marquer
de l'intérêt à chacun, et, ajoute un témoin oculaire, elle en venait
à bout. «Cette grande compagnie lui donnait le meilleur maintien
et le meilleur ton possible; tout le monde en était enchanté, et
l'Impératrice plus que tout autre[68].»

Tout se préparait donc pour une union prochaine et ces préparatifs ne
se faisaient pas à la légère. La mère et la fille envisageaient ce
grand avenir, qu'elles désiraient toutes deux, avec une religieuse
gravité. Il avait été décidé que l'Archiduchesse ferait, sous la
direction de l'abbé de Vermond, une retraite de trois jours pendant la
Semaine Sainte.

Si mobile qu'elle parût, la jeune fille entendait faire sérieusement
cette retraite: elle regrettait même qu'elle fût si courte. «Il me
faudrait peut-être plus de temps pour vous exposer toutes mes idées,»
disait-elle à son précepteur[69].

Le départ approchait. Dès le 1er juillet 1769, le marquis de Durfort
avait réglé avec le prince de Kaunitz les détails du mariage. Le projet
de contrat était soumis au Roi, à son retour de Compiègne, et, le 13
janvier 1770, la dernière note de la Cour de Vienne était transmise
à Versailles. Dans les premiers jours d'avril, les félicitations
officielles commençaient: le 2, les gardes-nobles allemandes
et hongroises étaient admises à l'honneur de baiser la main de
l'Archiduchesse; le même jour, le recteur de l'Université la haranguait
en latin et elle lui répondait dans la même langue; le 3, c'était le
tour des officiers de la garnison et des magistrats[70].

Le 14 avril, l'Impératrice annonça solennellement à ses ministres le
mariage de sa fille avec le Dauphin de France. «Le 16, raconte la
_Gazette de France_, vers les six heures du soir, la Cour étant en
grand gala, l'ambassadeur de France a eu de LL. Majestés Impériales et
Royales une audience solennelle dans laquelle il a fait, au nom du Roi
son maître, la demande de Mme l'Archiduchesse Antoinette pour future
épouse de Monseigneur le Dauphin.»

«Après cette cérémonie, il y a eu grand appartement au palais. Lorsque
l'ambassadeur s'y est rendu, il a été reçu par les grands officiers
de LL. Majestés; les gardes du palais bordaient le grand escalier;
les gardes du corps à pied étaient dans la première des antichambres;
les gardes-nobles allemandes et hongroises formaient dans les autres
une double haie et la Cour était aussi nombreuse que brillante.
L'ambassadeur s'est d'abord rendu à l'audience de l'Empereur et ensuite
à celle de l'Impératrice-Reine, à qui il a fait, au nom du Roi Très
Chrétien, la demande de Madame l'Archiduchesse. Sa Majesté Impériale
et Royale y ayant donné son consentement, Son Altesse Royale a été
appelée dans la salle d'audience et, après avoir fait une profonde
révérence à l'Impératrice et reçu les marques de son aveu, elle a pris
des mains de l'ambassadeur une lettre de Monseigneur le Dauphin et le
portrait de ce prince[71], lequel a ensuite été attaché sur la poitrine
de l'Archiduchesse par la comtesse de Trautmansdorff, grande-maîtresse
de la maison de Son Altesse Royale. Vers les 8 heures 1/2 du soir, la
Cour s'est rendue à la salle des spectacles, qui était magnifiquement
ornée et illuminée. On y a représenté _la Mère confidente_, comédie de
Marivaux; après quoi on a exécuté un ballet nouveau de la composition
du sieur Noverre, intitulé: _les Bergers de Tempè_[72].»

Le lendemain, 17, suivant l'usage observé en pareille occurrence par
la Maison d'Autriche, l'Archiduchesse fit, dans la salle du Conseil,
devant l'ambassadeur de France et en présence de l'Empereur, de
l'Impératrice, des ministres et des conseillers d'État, sa renonciation
à la succession héréditaire, tant paternelle que maternelle. Le prince
de Kaunitz lut la formule de renonciation; Marie-Antoinette la signa
et prêta serment sur l'Évangile, que tenait le comte de Herberstein,
coadjuteur du prince-évêque de Laybach[73]. Le même jour, l'Empereur
donna au Belvédère une fête magnifique, aux préparatifs de laquelle
cent ouvriers travaillaient depuis plus de deux mois: souper de quinze
cents personnes, bal masqué, feu d'artifice, rien ne manqua à l'éclat
de cette solennité.

Le 18, ce fut le tour de l'ambassadeur de France. Les rues qui
aboutissaient au palais Lichtenstein, où logeait l'ambassade, étaient
brillamment illuminées; les avenues, l'entrée, l'intérieur étaient
décorés avec un goût exquis, et dans le fond du jardin s'élevait un
élégant édifice, représentant le temple de l'Hymen, d'où, la nuit
venue, s'élancèrent dans les airs des gerbes étincelantes de fusées.

Le 19, à six heures du soir, toute la Cour se rendit à l'église des
Augustins, par la galerie du palais, bordée d'une double haie de
grenadiers. L'Impératrice conduisait sa fille, magnifiquement vêtue
d'une robe de drap d'argent, dont la comtesse de Trautmansdorff
portait la queue. L'archiduc Ferdinand représentait le Dauphin.
Lorsque l'Empereur et l'Impératrice furent sous le dais, l'Archiduc
et l'Archiduchesse s'agenouillèrent aux places qui leur étaient
réservées. Le nonce du Pape, Visconti, bénit les anneaux et donna
à l'auguste couple la bénédiction nuptiale. Puis il entonna le _Te
Deum_, qui fut chanté par la musique de la Cour, au bruit du canon
et de la mousqueterie. Le mariage par procuration était accompli;
l'Archiduchesse était Dauphine et le comte de Lorge, fils de
l'ambassadeur marquis de Durfort, partait immédiatement pour en
transmettre la nouvelle à Versailles.

Le lendemain, la Cour dînait en public: il y avait le soir grand
appartement, et l'on frappait une médaille où l'Hymen et la Concorde
tressaient des couronnes de myrte et portaient des cornes d'abondance
avec cette devise: _Concordia novo sanguinis nexu firmata_[74].

Et cependant, au milieu de ces fêtes enivrantes et de ces éclatantes
perspectives, je ne sais quelle tristesse pesait sur les cœurs et
oppressait les poitrines. Était-ce le simple déchirement de la
séparation? Était-ce ce mystérieux tressaillement qui, aux heures
solennelles, trouble les âmes les plus fermes? Quelque brillant
que parût le destin de la nouvelle épouse, c'était, dans l'avenir,
l'inconnu; dans le présent, l'éloignement.

Clairvoyante comme elle l'était, exactement informée, par son fidèle
ambassadeur Mercy, de tout ce qui se passait à la Cour de France,
Marie-Thérèse ne pouvait se laisser éblouir par le grand établissement
réservé à sa fille; elle ne pouvait ignorer combien était miné et
chancelant le trône sur lequel l'Archiduchesse devait s'asseoir un
jour. On raconte qu'avant le départ de Marie-Antoinette elle voulut
interroger sur son avenir un thaumaturge célèbre, le docteur Gasser. Le
docteur regarda longuement la jeune princesse, hésita un instant, et
finit par répondre d'un air grave qu'il y a des croix pour toutes les
épaules.

Quoi qu'il en soit de cette anecdote, qui n'est peut-être qu'une
légende, à Vienne on s'affligeait du départ de cette jeune princesse,
qui ne s'était fait connaître que par sa grâce et sa bonté. Tout le
monde, hommes et femmes, était abîmé de douleur. Les avenues et les
rues de la ville étaient remplies d'une foule attristée. «La capitale
de l'Autriche, a dit un témoin oculaire, présentait l'image d'un
deuil[75].»

Le 21 avril, à neuf heures et demie du matin, la nouvelle Dauphine prit
congé de sa mère, quitta cette ville de Vienne, qu'elle ne devait plus
revoir, et partit pour la France. L'Empereur l'accompagna jusqu'à
Molek[76]: il ne pouvait se décider à se séparer de cette sœur qu'il
grondait souvent, mais qu'il aimait plus encore. Quand le lendemain, à
midi, il rentra à Vienne, il trouva la ville toujours plongée dans la
tristesse, et Marie-Thérèse baignée de larmes.

Mais le jour même du départ, le 21, l'Impératrice s'était arrachée un
moment à ses chagrins pour tracer, elle aussi, à sa fille, un règlement
de vie, où l'on ne sait ce que l'on doit le plus admirer, la sagacité
de la grande politique, la clairvoyance de la mère, ou la foi de la
chrétienne[77].

Comme l'Empereur François, elle s'attachait à prémunir la jeune
princesse contre les écueils qui allaient être semés sous ses pas;
mais s'adressant à Marie-Antoinette seule, ses instructions avaient
un caractère plus personnel et plus précis. Comme l'Empereur, elle
recommandait avant tout la piété, cette vertu maîtresse et fondement
de toutes les autres; elle en rappelait à grands traits les préceptes,
ceux de cette piété large et indulgente, qui est une force pour
celui qui la pratique, sans être jamais une singularité ni une gêne
pour autrui; mais elle n'oubliait pas les devoirs propres à la haute
situation destinée à sa fille, et les règles de conduite particulières
à la Cour de France.

«Ne vous chargez d'aucune recommandation, disait-elle; n'écoutez
personne, si vous voulez être tranquille. N'ayez pas de curiosité:
c'est un point dont je crains beaucoup à votre égard. Évitez toute
sorte de familiarité avec des petites gens. Demandez à M. et Mme de
Noailles, en l'exigeant même, sur tous les cas, ce que, comme étrangère
et voulant absolument plaire à la nation, vous devriez faire, et
qu'ils vous disent sincèrement s'il y a quelque chose à corriger
dans votre maintien, dans vos discours ou autres points. Répondez
agréablement à tout le monde, avec grâce et dignité. Vous le pouvez,
si vous le voulez. Il faut aussi savoir refuser... Depuis Strasbourg,
vous n'accepterez plus rien sans en demander l'avis de M. ou Mme de
Noailles, et vous renverrez à eux tous ceux qui vous parleront de leurs
affaires, en leur disant honnêtement qu'étant vous-même étrangère, vous
ne sauriez vous charger de recommander quelqu'un auprès du Roi. Si
vous voulez, vous pouvez ajouter, pour rendre la chose plus énergique:
«L'Impératrice, ma mère, m'a expressément défendu de me charger
d'aucune recommandation.» N'ayez point de honte de demander conseil à
tout le monde et ne faites rien de votre propre tête[78].»

Quinze jours après, le 4 mai, le cortège déjà près d'entrer en France,
l'Impératrice, qui ne se consolait du départ de sa fille qu'en songeant
à elle et qui la suivait par la pensée dans toutes les étapes de sa
route, lui écrivait encore, pour ajouter de nouveaux conseils au
règlement de vie:

«Vous trouverez, lui disait-elle, un père tendre qui sera en même temps
votre ami, si vous le méritez. Ayez en lui toute confiance, vous ne
risquerez rien. Aimez-le; soyez-lui soumise; tâchez de deviner ses
pensées; vous ne sauriez faire assez dans le moment où je vous perds.

«..... Du Dauphin, je ne vous dis rien; vous connaissez ma délicatesse
sur ce point. La femme est soumise en tout à son mari et ne doit avoir
aucune occupation que de lui plaire et de faire ses volontés.

«Le seul vrai bonheur dans ce monde est un heureux mariage, j'en peux
parler. Tout dépend de la femme, si elle est complaisante, douce et
amusante.

«..... Je vous recommande, ma chère fille, tous les 21, de relire mon
papier. Je vous prie, soyez-moi fidèle sur ce point: je ne crains chez
vous que la négligence dans vos prières et lectures, et la tiédeur
et négligence suivront. Luttez contre; car cela est plus dangereux
qu'un état plus imparfait et même plus mauvais; on en revient plutôt.
Aimez votre famille, soyez-leur attachée, à vos tantes comme à vos
beaux-frères et belles-sœurs. Ne souffrez aucune tracasserie; vous
êtes à même de faire taire les gens, au moins de les éviter, ou en
vous éloignant d'eux. Si vous aimez votre tranquillité, évitez dès le
commencement ce point que je crains, connaissant votre curiosité[79].»

Pendant ce temps, la Dauphine s'avançait à travers l'Allemagne.
Le 25 avril, elle arrivait à Munich; le 29, à Augsbourg; le 30, à
Gunzbourg[80]. Partout sur son passage les populations se pressaient:
elles accouraient, désireuses de voir une Archiduchesse d'Autriche, et
une Dauphine de France; elles s'en retournaient, ravies de sa bonne
grâce, de sa beauté, de ses attentions, de son air de douceur[81].
Pendant la route, les dames qui l'accompagnaient cherchaient à
la distraire. L'une d'elles ayant eu l'indiscrétion de lui dire:
«Êtes-vous bien empressée de voir Monseigneur le Dauphin?»—«Madame»,
répondit avec un ton plein de dignité la jeune princesse, «je serai
dans cinq jours à Versailles; le sixième, je pourrai plus aisément vous
répondre.» La leçon donnée, elle reprit son air d'enjouement et de
bienveillance; mais sa pensée se portait obstinément vers son pays et
vers ceux qu'elle y avait laissés. Lorsqu'elle eut franchi les limites
des provinces placées sous la domination de l'impératrice, «Hélas!
dit-elle, en fondant en larmes, je ne la verrai plus[82]».

C'était le dernier cri de son cœur, le suprême adieu envoyé à tous ses
souvenirs d'enfance, à tous ses liens de famille, à tout ce qu'elle
avait chéri dans sa patrie allemande. Du jour où elle mit le pied sur
le sol de France, elle se sentit toute Française.



CHAPITRE II

     La Dauphine en France.—Strasbourg.—Nancy.—Reims.—Compiègne.—Portrait
     de la Dauphine.—Marie-Antoinette à Saint-Denys.—Souper à la Muette,
     avec Mme du Barry.—Fêtes du mariage à Versailles.—Prétentions des
     princesses de la Maison de Lorraine.—Fêtes de Paris.—Catastrophe
     de la place Louis XV.—Lettre du Dauphin au lieutenant de police.


Le 3 mai, le comte de Noailles, ambassadeur extraordinaire pour aller
au-devant de la Dauphine, entrait à Strasbourg. C'est dans cette ville,
conquise à la France par Louis XIV, qu'il devait saluer, au nom de la
France, l'épouse du petit-fils de Louis XIV. Le 5 mai, la comtesse de
Noailles, dame d'honneur, le comte de Tessé, premier écuyer, le comte
de Saulx, chevalier d'honneur, arrivaient à leur tour avec la maison
de la Dauphine. Enfin le 7, vers midi, Marie-Antoinette elle-même
paraissait sur la rive du Rhin.

Dans une île, au milieu du fleuve, s'élevait un pavillon, destiné à
ce qu'on nommait la cérémonie de la _remise_. C'est là que la jeune
princesse devait passer des mains de sa Maison allemande dans celles
de sa Maison française. Par une étrange distraction, les tapisseries,
choisies dans le garde-meuble de la couronne pour décorer la grande
salle qui devait abriter pour la première fois sous un toit français
cette jeune femme allant rejoindre son époux, représentaient les
amours malheureuses et les querelles sanglantes de Jason et de Médée,
c'est-à-dire «l'exemple de l'union la plus infortunée qui fût
jamais[83].» Étranges tableaux et plus étrange bienvenue! Gœthe, alors
étudiant à Strasbourg, avait été frappé, à la vue de ces tentures,
comme d'un sombre présage, et l'on assure qu'en les apercevant
l'Archiduchesse ne put retenir un mouvement d'effroi: «Ah! dit-elle,
quel pronostic[84]!»

Le pavillon du Rhin était divisé en trois pièces: au milieu un vaste
salon, où devait se faire la remise, à droite et à gauche, deux
appartements: dans l'un se tenait la Maison française, dans l'autre la
Maison autrichienne. C'est dans cette dernière que la Dauphine dut se
prêter à la fastidieuse cérémonie de la toilette. L'étiquette voulait
qu'elle quittât tout ce qui, dans son costume, pouvait rappeler son
pays d'origine, jusqu'à ses bas, jusqu'à son linge. Quand elle eut subi
cette ennuyeuse opération et qu'elle eut revêtu son costume envoyé de
Paris, sous cette mode française, dit un témoin, «elle parut mille
fois plus charmante[85]». Les portes s'ouvrirent; la Dauphine passa
dans le salon central: elle y fut reçue par le comte de Noailles,
Bouret, secrétaire du cabinet du Roi, et Gérard, premier commis des
affaires étrangères. Dès que les pleins pouvoirs eurent été échangés,
et les actes de remise et de réception signés par les commissaires
respectifs, la pièce où se tenait la Maison française fut ouverte; la
Dauphine, légère et gracieuse, s'avança vers la comtesse de Noailles
et se jeta dans ses bras en lui demandant d'être son guide, son appui
et sa consolation. A ce moment, les dames de la Maison allemande
s'approchèrent de leur jeune maîtresse pour lui baiser les mains une
dernière fois et se retirer ensuite; elle les serra sur son cœur en
pleurant beaucoup, les chargea de tendresses pour sa mère, ses sœurs,
ses amies de Vienne[86], et se retournant vers ses dames françaises:
«Pardonnez-moi» dit-elle en souriant à travers ses larmes, «c'est pour
la famille et la patrie que je quitte; désormais je n'oublierai plus
que je suis française.»

La ville de Strasbourg était en fête. Elle avait préparé pour la
Dauphine les splendeurs qu'elle avait déployées, vingt-cinq ans
auparavant, pour le voyage de Louis le Bien-Aimé. Douze ans plus tard,
Marie-Antoinette en conservait encore pieusement le souvenir: «C'était
là, disait-elle, qu'elle avait reçu les premiers vœux des Français
et compris le bonheur de devenir leur Reine[87].» Trois compagnies
de jeunes enfants de douze à quinze ans, habillés en Cent-Suisses,
formaient la haie sur le passage de la princesse. Vingt-quatre jeunes
filles des familles les plus distinguées de Strasbourg, en costume
national, répandaient des fleurs devant elle, et dix-huit bergers et
bergères lui présentaient des corbeilles de fleurs. Lorsqu'elle mit le
pied sur le territoire de la cité, le chef du Magistrat, M. d'Antigny,
la harangua en allemand: «Ne parlez point allemand, Monsieur,»
dit-elle; «à dater d'aujourd'hui, je n'entends plus d'autre langue que
le français[88].»

Quand elle entra en ville dans les carrosses du Roi, une triple
décharge d'artillerie la salua: les cloches sonnèrent à toute volée,
et le maréchal de Contades, gouverneur de Strasbourg, la reçut sous
un magnifique arc de triomphe. Sur la place de l'hôtel de ville, des
fontaines de vin coulaient pour le peuple: dans les rues, des bœufs
entiers rôtissaient, et les distributions de pain étaient si abondantes
qu'on ne se donnait même plus la peine d'en ramasser les morceaux[89].

La Dauphine traversa la ville entre deux haies de soldats et mit
pied à terre au palais épiscopal, où le cardinal de Rohan, évêque
de Strasbourg, lui présenta son chapitre. Le soir, il y eut grand
couvert, présentation des dames de la noblesse, jeux donnés par les
corps de métiers, danse exécutée par les tonneliers, spectacle à la
Comédie-Française[90]. Lorsque la nuit vint, la cité entière parut
embrasée: les maisons, les édifices publics étaient illuminés; des
courants de feu serpentaient du haut en bas de la cathédrale, dessinant
avec des reliefs lumineux les gracieux détails du chef-d'œuvre d'Erwin
de Steinbach. En face de l'évêché, de l'autre côté de la rivière, une
vaste colonnade, dont les arcades laissaient entrevoir des jardins
dans la perspective; un parterre factice, élevé sur des bateaux,
glissait sur l'eau et venait rejoindre les jardins, et le soir les
arbres étincelaient de verres de couleur. En même temps, un magnifique
feu d'artifice, reflétant dans l'Ill mille figures mythologiques, des
écussons, des chars, des dieux marins, et le chiffre entrelacé du
Dauphin et de la Dauphine, transformait la rivière en une nappe de
feu[91].

Le lendemain, 8, Marie-Antoinette visitait la cathédrale. Par
une étrange rencontre, le prélat qui l'attendait à la porte avec
le chapitre pour la complimenter et qui saluait en elle «l'âme de
Marie-Thérèse qui va s'unir à l'âme des Bourbons[92]» était le neveu de
l'évêque, ce prince Louis de Rohan qui devait infliger plus tard à la
Dauphine, devenue Reine, la plus mortelle injure. Mais alors, en cet
horizon si brillant, qui eût pu deviner des points noirs?

De Strasbourg la Dauphine se rendit à Saverne, où elle logea dans le
château des évêques. Le cardinal de Rohan lui présenta une vieille
femme de cent cinq ans qui n'avait jamais été malade. «Princesse,» dit
cette femme en allemand, «je fais des vœux au ciel pour que vous viviez
aussi longtemps que moi et aussi exempte d'infirmités.»—«Je le désire,
répondit la Dauphine, si c'est pour le bonheur de la France.» Et après
lui avoir donné sa main à baiser, elle ordonna qu'on lui remît une
somme d'argent[93].

Le soir, il y eut bal; après le bal, feu d'artifice; après le feu
d'artifice, souper, où, pour la dernière fois, les dames de la Maison
allemande de Marie-Antoinette furent réunies aux dames de la Maison
française. Le 9, elles prirent définitivement congé de l'Archiduchesse;
le prince de Stahremberg seul resta pour l'accompagner.

La Dauphine quittait l'Alsace, enchantée de l'accueil qu'elle y
avait reçu. Sur sa route, les paysans accouraient de toutes parts;
les chemins étaient jonchés de fleurs; les jeunes filles, dans leurs
plus belles parures, apportaient des bouquets. Les populations des
campagnes, si avides de spectacles et si ardentes alors dans leur
amour pour leurs princes, se pressaient autour du carrosse, et,
apercevant à travers les stores le frais et gracieux visage de la jeune
femme: «Qu'elle est jolie, notre Dauphine!» disaient-elles. Une dame
de la suite, qui entendit ce propos, le fit remarquer à la princesse:
«Madame,» répondit Marie-Antoinette, «les Français ont pour moi les
yeux de l'indulgence[94].»

Le 9 au soir, la Dauphine arriva à Nancy, illuminé comme Strasbourg.
Nancy, c'était le berceau de la Maison de Lorraine, le lieu de
naissance de l'Empereur François; c'était un dernier trait d'union
entre sa famille d'origine et sa famille d'adoption, entre l'Autriche
et la France. Le lendemain, après les cérémonies officielles elle se
rendit au couvent des Cordeliers, pour s'agenouiller sur le tombeau de
ses pères. La pensée grave de la mort se mêlait à l'éblouissement des
fêtes.

Le soir, Marie-Antoinette couchait à Bar; à Lunéville, la gendarmerie,
aux ordres du marquis de Castries et du marquis d'Autichamp, lui
rendait les honneurs militaires; à Commercy, l'Archiduchesse recevait
un hommage qui lui allait peut-être plus droit au cœur: une blonde
enfant de dix ans lui offrait un bouquet de fleurs et saluait en elle
«la descendante d'une famille qui, depuis près de mille ans, n'avait
cessé de régner sur les cœurs des Lorrains[95]».

A quelques lieues de Châlons, un vieux curé de campagne, entouré de
toute sa paroisse, s'approcha du carrosse de la Dauphine pour la
complimenter. Il avait pris pour texte de son discours ces paroles du
Cantique des Cantiques: «_Pulchra es et formosa._» Mais à la vue de la
princesse, le respect, l'émotion, la surprise le troublèrent tellement
qu'il lui fut impossible d'aller plus loin que son texte. Il avait
beau chercher dans sa tête; la mémoire lui faisait obstinément défaut.
Marie-Antoinette s'en aperçut, et, pour mettre un terme à l'embarras
de ce brave homme, elle prit de sa main, avec un charmant sourire de
remerciement, le bouquet qu'il lui présentait. «Ah! Madame,» s'écria le
bon curé, retrouvant sinon son discours, du moins sa présence d'esprit,
«ne soyez pas étonnée de mon peu de mémoire; à votre aspect, Salomon
eût oublié sa harangue et n'eût plus pensé à sa belle Égyptienne[96].»

Le 11, la Dauphine descendit à Châlons, à l'hôtel de l'Intendance. Six
jeunes filles, dotées par la ville à l'occasion de son mariage, vinrent
lui réciter des vers:

    Princesse dont l'esprit, les grâces, les appas
            Viennent embellir nos climats,
    En ce jour glorieux, quel bonheur est le nôtre!
    Nous devons notre hymen à la splendeur du vôtre.
    Le ciel fait à l'État deux faveurs à la fois
        Dans cette auguste et pompeuse alliance:
        Nous donnerons des sujets à la France.
            Et vous lui donnerez des Rois[97].

Le soir il y eut spectacle où l'on joua _la Partie de chasse de Henri
IV_, souper en public, illumination qui représentait le temple de
l'Hymen, inauguration de la nouvelle porte de ville, dont la Dauphine
accepta la dédicace, distribution de pain, de vin et de viande,
acclamations réitérées de _Vive le Roi! Vive Madame la Dauphine!_

Le 12, Marie-Antoinette passa à Reims, la cité du sacre: «Voilà,
dit-elle galamment, la ville de France que je désire revoir le plus
tard possible.»

Le soir, elle arriva à Soissons, entourée des gardes du corps qui
l'escortaient depuis Fismes[98]. Les bourgeois et les compagnies
de l'arquebuse l'attendaient aux portes de la ville. Les rues qui
conduisaient à l'évêché, où devait loger la princesse, étaient garnies
d'une singulière et pittoresque décoration: un double rang d'arbres
fruitiers, de vingt-cinq pieds de haut, entre lesquels couraient des
guirlandes de lierre, de fleurs, de gaze d'or et d'argent, entremêlées
de lanternes. Reçue par l'évêque duc de Soissons, au bas du perron de
son palais, la Dauphine fut conduite à son appartement par une galerie
éclairée de mille candélabres. Des distributions furent faites au
peuple et, le soir, un merveilleux feu d'artifice montra à la foule
enthousiasmée un temple surmonté d'un double groupe: la Renommée
annonçant la Dauphine à la France, et un Génie lui présentant son
portrait.

Le lendemain, fidèle aux leçons de sa mère, Marie-Antoinette communia
des mains de l'évêque dans la chapelle de l'évêché, et le soir
assista, dans la cathédrale, à un _Te Deum_ solennel[99]. Le 14, dans
l'après-midi, elle prit la route de Compiègne.

Dans une des villes qu'elle traversa, des professeurs et des écoliers
vinrent la complimenter en latin; elle se retrouva assez savante pour
répondre à ces jeunes Cicérons dans la même langue[100].

Tout ce voyage, de Strasbourg à Compiègne, n'avait été pour la
princesse qu'un long et éclatant triomphe. Partout, sur son passage,
les populations étaient accourues en habits de fête; partout elle les
avait séduites par la bonne grâce de son maintien, par la fraîcheur de
son sourire, par la bienveillance de son accueil, par la justesse de
ses propos, par «sa gaîté douce et par son affabilité majestueuse»,
disait la _Gazette_: «spectacle bien touchant, ajoutait le rédacteur,
pour une nation dont le premier sentiment est l'amour de ses
maîtres[101].» On voyait la Dauphine et l'on s'en retournait charmé; on
l'entendait et l'on était transporté. «Notre Archiduchesse Dauphine a
surpassé toutes mes espérances,» écrivait Mercy[102].

La famille royale était tout entière réunie à Compiègne. Déjà le Roi
avait envoyé le marquis de Chauvelin à Châlons, le duc d'Aumont à
Soissons, le duc de Choiseul à quelques lieues de Compiègne, au-devant
de la Dauphine. Lui-même était parti de Versailles, le 13, avec le
Dauphin et Mesdames, avait couché à la Muette et était arrivé le
14, à Compiègne, pour attendre l'épouse de son petit-fils. C'est au
milieu de la forêt, au pont de Berne, qu'eut lieu l'entrevue. A peine
la jeune princesse eut-elle aperçu le Roi, que, se précipitant à
bas de sa voiture, elle alla se jeter à ses pieds. Ravi de cet élan
d'abandon, Louis XV la releva, l'embrassa avec beaucoup de tendresse
et la présenta au Dauphin, qui, suivant l'étiquette, la salua à la
joue. On revint au Château, le Roi dans le fond du carrosse, avec la
Dauphine à ses côtés[103]; le Dauphin sur le devant, avec la comtesse
de Noailles[104]. Le Roi et le Dauphin conduisirent eux-mêmes
l'Archiduchesse à son appartement et lui présentèrent successivement
les membres de la famille royale: le duc d'Orléans, le duc et la
duchesse de Chartres, le prince de Condé, le duc et la duchesse de
Bourbon, le prince de Conti, le comte et la comtesse de la Marche, le
duc de Penthièvre, la princesse de Lamballe. Le Roi fut enchanté de
cette première entrevue; il trouvait la Dauphine charmante[105].

Elle était charmante en effet, et les portraits que tracent d'elle à
cette date les auteurs du temps expliquent bien l'impression produite
par cette jeune et fraîche apparition sur ce vieux monarque qui n'était
pas habitué à trouver réunies tant de grâce et tant de pudeur.

«La Dauphine, dit un chroniqueur, était très bien faite, bien
proportionnée dans tous ses membres[106].» Sa taille, mince et élancée,
avait à la fois la souplesse de la jeune fille et la dignité de la
femme. Ses traits n'avaient peut-être pas une régularité mathématique,
ils étaient plutôt jolis que beaux; l'ovale de son visage était un
peu allongé; sa lèvre, l'inférieure surtout, avait cette épaisseur
qui caractérisait la lèvre autrichienne. Mais sa bouche était petite
et bien arquée; ses bras, superbes; ses mains, d'une forme parfaite;
ses pieds, charmants; son nez, aquilin, fin et joli[107]. Ses cheveux
d'un blond cendré, d'une nuance toute particulière, couronnaient un
front d'une merveilleuse pureté. Ses yeux, bleus sans être fades, doux
sans être languissants, surmontés de sourcils bien plantés pour une
blonde, jouaient avec une vivacité pleine d'esprit, et s'illuminaient
d'un sourire enchanteur[108]. Son teint avait un éclat éblouissant,
une blancheur incomparable, rehaussée par des couleurs naturelles qui
pouvaient la dispenser de mettre du rouge[109]; sa peau était d'une
transparence telle qu'elle ne prenait point d'ombre et désespérait les
peintres[110]. Elle n'était pas belle, a dit une contemporaine, elle
était mieux que belle[111]. Sa démarche tenait à la fois du maintien
imposant des princesses de sa maison et des grâces françaises[112].
Tous ses mouvements étaient marqués au coin de la souplesse et de
l'élégance: elle ne marchait pas, elle glissait[113]. Quand elle
s'avançait dans les galeries du château, sa tête, qu'elle avait une
façon particulière et toute charmante d'incliner[114] et qu'elle
relevait plus fièrement, quand elle se croyait seule[115], sa tête
portée par son beau cou grec, lui donnait tant de majesté qu'on croyait
voir une déesse au milieu de ses nymphes[116]. «La vit-on, sous le plus
humble vêtement, écrivait d'elle un voyageur qui s'était trouvé un
moment sur son passage, qu'il serait aisé de deviner qu'elle est née
sur le trône[117]»; et un Anglais célèbre, Horace Walpole, s'écriait
en l'apercevant: «C'est la grâce en personne[118].»

Un peintre, ayant à faire son portrait, croyait ne pouvoir mieux le
placer que dans le cœur d'une rose épanouie[119], et un poète ajoutait:

    C'est la tige d'une rose
    Qui vient s'unir à nos lys[120].

Le soir de son arrivée à Compiègne, les dames qui présidaient à son
coucher lui ayant dit: «Madame, vous enchantez tout le monde.»—«On me
voit avec trop d'intérêt, répondit-elle; mon cœur contracte des dettes
qu'il ne pourra jamais acquitter; on me tiendra compte, j'espère, du
désir que j'en ai[121].»

Le 15 mai, la Cour quitta Compiègne. A Saint-Denys, le cortège
s'arrêta. Marie-Antoinette alla voir la fille de Louis XV, Madame
Louise, retirée depuis peu aux Carmélites. Elle y resta environ une
demi-heure et plut à tout le monde. «C'est, ma chère mère, écrivait
une religieuse de Saint-Denys à une Carmélite de la rue Saint-Jacques,
c'est une princesse accomplie pour la figure, la taille et les
façons, et ce qui est beaucoup plus précieux, on la dit d'une piété
ravissante. Sa physionomie a tout à la fois un air de grandeur, de
modestie et de douceur. Le Roi, Mesdames, et surtout Monseigneur le
Dauphin en paraissent enchantés; ils disaient à l'envi: «Elle est
incomparable[122].»

Sur tout le parcours du cortège, les spectateurs n'étaient pas moins
ravis. Le bruit du passage de la Dauphine s'étant répandu, les
habitants de Paris s'étaient portés en masse entre Versailles et la
porte Maillot; les carrosses formaient une double haie; le peuple
applaudissait; la foule était si compacte que l'équipage royal fut
obligé d'aller au petit pas. On fit remarquer à la princesse cette
immense affluence; elle, avec sa bonne grâce parfaite et son tact plein
de finesse, fit semblant de croire que tous ces hommages s'adressaient
au vieux monarque: «Les Français ne voient jamais assez leur Roi,
dit-elle; ils ne peuvent me traiter avec plus de bonté qu'en me
prouvant qu'ils savent aimer celui que j'ai déjà l'habitude de regarder
comme un second père[123].»

Le soir, à 7 heures, Marie-Antoinette arriva à la Muette. Le Roi l'y
attendait, et, avec lui, le comte de Provence, le comte d'Artois,
Madame Clotilde, et aussi, hélas! cette triste femme aux pieds de
laquelle Louis XV abaissait la plus belle couronne du monde et qui
avait, ce jour-là, arraché à sa coupable condescendance la permission
de souper avec la Dauphine. La jeune princesse en fut profondément
froissée; sa fière pudeur se révoltait contre le contact impur que lui
imposait la despotique faiblesse du vieux Roi; mais elle eut assez
d'empire sur elle-même pour ne rien laisser paraître en public de
son légitime mécontentement. Après le souper, un de ces courtisans,
qui épiaient sa jeunesse, lui demanda comment elle avait trouvé la
comtesse du Barry. Elle devina le piège: «Charmante,» répondit-elle
simplement[124].

Était-ce pour prévenir ou atténuer l'impression mauvaise produite par
cette étrange société que Louis XV apportait à sa petite-fille, à la
Muette, une parure de diamants magnifique et que, le lendemain, après
le mariage, il faisait déposer chez elle un coffret plein de bijoux,
délicieusement ciselé par Bocciardi[125]? Toujours est-il qu'il la
comblait de cadeaux. Il lui donnait tous les diamants et toutes les
perles de la feue Dauphine et il y ajoutait le collier de perles
apporté jadis par Anne d'Autriche, et substitué par elle aux Reines et
Dauphines de France; la plus petite de ces perles avait la grosseur
d'une noisette[126].

Le mercredi, 16 mai, à 9 heures, Marie-Antoinette partit de la Muette
pour Versailles, où devait se faire la toilette. Le Roi et le Dauphin
l'avaient précédée la veille au soir. Quand elle arriva au Château, le
Roi vint la recevoir au rez-de-chaussée, s'entretint longuement avec
elle et lui présenta Madame Élisabeth, la comtesse de Clermont, et la
princesse de Conti. A une heure, elle passa à l'appartement du Roi,
d'où le cortège partit pour la chapelle.

Le Dauphin et la Dauphine, suivis du vieux monarque, s'avancèrent vers
l'autel et s'agenouillèrent sur un carreau placé sur les marches du
sanctuaire[127]. L'archevêque de Reims, Mgr de la Roche-Aymon, grand
aumônier, offrit l'eau bénite; puis, après avoir harangué le jeune
couple, il bénit les treize pièces d'or et l'anneau[128]. Le Dauphin
prit l'anneau, le passa au quatrième doigt de la Dauphine et lui remit
les pièces d'or. L'archevêque donna la bénédiction nuptiale et, dès
que le Roi fut retourné à son prie-Dieu, commença là messe. La musique
royale exécuta un motet de l'abbé de Gauzargue: après l'offertoire, le
Dauphin et la Dauphine allèrent à l'offrande; au _Pater_, un poèle en
brocard d'argent fut étendu sur leurs têtes; l'évêque de Senlis, Mgr
de Roquelaure, premier aumônier du Roi, le tenait du côté du Dauphin;
l'évêque de Chartres, premier aumônier de la Dauphine, le tenait du
côté de cette princesse.

La messe finie, le grand aumônier s'approcha du prie-Dieu du Roi et lui
présenta le registre des mariages de la paroisse royale que le curé
avait apporté. Puis le cortège retourna à l'appartement du Roi dans le
même ordre, et la Dauphine, rentrée chez elle, reçut les officiers de
sa Maison et les ambassadeurs des Cours étrangères.

Une foule immense se pressait dans la ville royale. Paris était
désert: les boutiques étaient fermées[129]; la population entière
s'était portée à Versailles pour assister aux fêtes qui se préparaient
et au feu d'artifice qui devait terminer la journée.

Mais à trois heures le ciel se couvrit de nuages: un violent orage
éclata; le feu d'artifice ne put être tiré; les illuminations furent
noyées par la pluie, et la masse de curieux, qui remplissait les
jardins et les rues, fut réduite à fuir en désordre, sous les coups de
tonnerre et les torrents d'eau[130].

Au Château, cependant, la journée s'achevait avec éclat. Les
courtisans, en habits somptueux, avides de voir et surtout d'être vus,
s'entassaient dans les appartements; un superbe souper fut servi dans
la salle de spectacle transformée en salle de festin, et éclairée d'une
«quantité prodigieuse de bougies». «Toutes les dames, sur le devant des
loges, en grandes parures, formaient un spectacle aussi surprenant que
magnifique.» Jamais la Cour n'avait paru si brillante[131].

A 6 heures, il y eut appartement, jeu de lansquenet et grand couvert.
Le soir, le Roi conduisit les nouveaux mariés dans leur chambre.
L'archevêque de Reims bénit le lit. Le Roi donna la chemise au Dauphin,
la duchesse de Chartres à la Dauphine. Mais quelle qu'eût été la
splendeur de cette fête, et quelles que fussent à cette heure les
promesses de l'avenir, d'obstinés pessimistes ne pouvaient s'empêcher
de remarquer, comme une menace du Ciel, ces grondements de la tempête,
et les superstitieux rappelaient qu'en signant sur le registre de
mariage, la jeune épouse avait laissé tomber une tache d'encre et
effacé ainsi la moitié de son nom.

Le lendemain, commençait à Versailles toute une série de fêtes
splendides: grands appartements; bals parés dans la nouvelle salle
de spectacle, construite par l'architecte Gabriel; représentation
de l'opéra de _Persée_, dont certains détails amusèrent beaucoup la
Dauphine[132]; feu d'artifice, grandes eaux, illuminations du grand
canal, de la terrassé et des jardins[133].

Mais avec les fêtes commençaient aussi les orages de la Cour, non
moins violents et plus perfides que les orages du ciel. Au bal du 19,
le menuet dansé par Mlle de Lorraine «troublait bien des têtes[134]».
L'ambassadeur d'Autriche, le comte de Mercy, avait demandé au Roi,
à l'occasion du mariage de la Dauphine, de donner quelque marque
particulière de distinction à Mlle de Lorraine, fille de la comtesse
de Brionne, et parente de l'Empereur. Louis XV, désireux de manifester
à l'Impératrice «sa reconnaissance du présent qu'elle lui avait
fait[135],» avait décidé que Mlle de Lorraine danserait son menuet
immédiatement après les princes et princesses du sang. «Le choix des
danseurs et danseuses ne dépendant que de la volonté du Roi, sans
distinction de places, rang, ni dignité[136]», cet honneur accordé à
la fille de la comtesse de Brionne ne pouvait tirer à conséquence ni
engager l'avenir. Il n'en mit pas moins en rumeur toute la noblesse.
Les seigneurs de la Cour, les plus minces même, s'assemblèrent chez
l'évêque de Noyon, second pair ecclésiastique, en l'absence du premier
pair, l'archevêque de Reims, empêché, et rédigèrent un long mémoire
pour protester qu'il ne pouvait y avoir de rang intermédiaire entre les
princes du sang et la haute noblesse. Le public s'amusa beaucoup de
cette querelle et de cette réunion de courtisans, sous la présidence
d'un évêque, pour délibérer gravement sur la grave question d'un
menuet. On parodia le mémoire de la noblesse dans des vers spirituels
qui coururent tout Paris:

    Sire, les grands de vos États
    Verront avec beaucoup de peine
    Une princesse de Lorraine
    Sur eux au bal prendre le pas.
    Si Votre Majesté projette
    De les flétrir d'un tel affront,
    Ils quitteront la cadenette
    Et laisseront le violon.
    Avisez-y: la ligue est faite.
    Signé: l'évêque de Noyon,
    La Vaupalière, Bauffremont,
    Clermont, Laval et de Villette.

Louis XV tint bon. Le jour du bal, les dames désignées pour danser
affectèrent de traverser les appartements de Versailles en négligé; le
soir, à l'heure fixée, à 5 heures, trois dames seulement étaient dans
la salle.

Il fallut un commandement formel du Roi pour forcer les autres à
venir[137]. La soirée s'acheva ainsi dans l'ordre fixé, mais non sans
un profond mécontentement, et de toutes ces magnificences déployées, à
Versailles pour célébrer le mariage de la Dauphine[138], il ne resta
que des vanités froissées et un bon mot: «Comment trouvez-vous mes
fêtes?» avait dit Louis XV à l'abbé Terray.—«Ah! Sire, _impayables_,»
avait répondu le contrôleur général[139].

Mais qu'étaient-ce que ces intrigues de Cour à côté de la catastrophe
qui, quinze jours plus tard, allait plonger la capitale dans le deuil?

Le 30 mai, la ville de Paris célébrait à son tour, par des
réjouissances publiques, le mariage de la Dauphine. La fête devait être
couronnée par un feu d'artifice tiré sur la place Louis XV, à l'entrée
de la rue Royale, et par l'illumination des colonnades de la place.
Les préparatifs étaient séduisants. La principale décoration, adossée
à la statue de Louis XV, représentait le temple de l'Hymen; aux quatre
angles, quatre dauphins devaient vomir des tourbillons de feu, et sur
les quatre façades, quatre fleuves répandre des cascades enflammées.
Un bâtiment, placé derrière la statue, renfermait la réserve du feu
d'artifice[140].

Malheureusement, par suite d'un conflit de juridiction, la surveillance
de la fête avait été confiée, non pas au lieutenant de police,
Sartines, mais au prévôt des marchands, Bignon. Inexpérimenté ou peu
capable, Bignon ne prit pas les précautions nécessaires. La façade du
feu d'artifice, au lieu de regarder la place Louis XV, qui aurait pu
contenir un grand nombre de spectateurs, était tournée vers la rue
Royale, alors en construction, et où des débris de matériaux et des
fossés creusés pour l'écoulement des eaux obstruaient le passage. Aucun
règlement n'avait été publié pour la circulation des voitures; enfin le
jardin des Tuileries, par lequel la foule aurait pu s'écouler, avait
été fermé à l'heure habituelle.

Le feu d'artifice ne réussit pas; était-ce un présage? Une fusée
mal dirigée mit le feu au bouquet qui partit avant l'heure: les
pièces principales manquèrent. Quand tout fut fini, le peuple, qui
encombrait la place Louis XV et la rue Royale, s'ébranla. Deux
courants se formèrent: l'un cherchant à gagner la place pour jouir de
l'illumination des colonnades et des fontaines de vin qui n'avaient
cessé d'y couler depuis 7 heures[141]; l'autre s'enfonçant dans la rue
Royale pour visiter la foire qui se tenait sur les boulevards. Ces
deux courants, s'avançant en sens inverse, se heurtèrent, sans vouloir
ni pouvoir céder; les flots, qui venaient par derrière, poussaient et
étouffaient ceux qui étaient en avant: la confusion fut indescriptible.

La police était absente: des gardes de la ville, en nombre insuffisant,
faisaient de vains efforts pour rétablir l'ordre; que pouvait une
poignée d'hommes contre ces masses compactes qui se pressaient sans
rien entendre? Les cris de quelques personnes, serrées ou volées
par les escrocs qui pullulaient dans cette cohue, augmentèrent le
tumulte[142]. Pour comble de malheur, le feu vint à prendre à la
réserve des pièces d'artifice et à l'échafaudage qui entourait la
statue du Roi. Les pompiers, avec leurs vigoureux chevaux et leurs
lourdes machines, s'élançèrent pour éteindre l'incendie et refoulèrent
violemment le peuple qui s'entassait dans la rue Royale, disposée
en entonnoir et déjà obstruée; des carrosses, en quête de leurs
maîtres, cherchèrent à passer dans la trouée faite par les pompiers.
Quelques spectateurs, à moitié écrasés, mirent l'épée à la main pour
se dégager; des filous se jetèrent dans la bagarre pour en tirer
parti et propagèrent la panique. Les cris des femmes et des enfants,
qu'on étouffait, le bruit des chevaux, les jurements des cochers, la
lueur rouge de l'incendie, tout contribuait à semer dans ces masses,
qui se sentaient mourir, sans pouvoir rien faire pour se sauver,
une insurmontable terreur. Malheur à qui tombait à terre: il était
immédiatement piétiné et assommé. La foule, affolée de peur, incapable
de résister au flot qui la poussait par derrière, essaya de se jeter de
côté; elle tomba dans les fossés qu'on avait négligé de combler. Elle
s'entassa dans ces sépulcres béants; chaque vague humaine qui survenait
ensevelissait celle qui l'avait précédée et était ensevelie à son tour,
au milieu des râlements des mourants et des plaintes des blessés. Ce
fut un horrible spectacle.

Quand un renfort du guet, appelé à la dernière heure, parvint enfin
à rétablir un peu d'ordre, il était trop tard. On relevait cent
trente-deux cadavres, cinq ou six fois autant de blessés et parmi eux
des personnages de distinction et des ministres étrangers[143]. Ces
cadavres, rangés le long du boulevard comme une décoration funèbre,
furent, le lendemain, inhumés dans le cimetière de la Madeleine. Qui
eût pu prévoir alors qu'ils allaient y attendre les princes dont le
mariage avait été l'occasion involontaire de leur mort?

La Dauphine arrivait de Versailles avec Mesdames pour voir
l'illumination de la place, quand elle apprit en route le malheur qui
venait d'arriver. Elle rebroussa chemin, le cœur gonflé, les yeux
humides[144]. Quelque soin qu'on prît pour lui cacher l'étendue du
désastre, elle ne put retenir ses larmes. «On ne nous dit pas tout,
répétait-elle. Que de victimes!» Et comme, pour atténuer ses regrets,
on affectait de lui dire qu'on avait relevé parmi les cadavres
des escrocs dont les poches étaient pleines d'objets volés: «Oui,
reprit-elle; mais ils sont morts à côté d'honnêtes gens[145].»

Elle envoya immédiatement sa bourse à M. de Sartines, pour secourir les
familles des victimes. Le Dauphin en fit autant. Il attendait, avec
une impatience qui ne lui était pas habituelle, le moment où son mois
devait lui être payé: dès qu'il l'eut touché, il s'empressa d'adresser
les six mille livres, qui en formaient le montant, au lieutenant de
police, avec le billet suivant:

     «J'ai appris le malheur arrivé à Paris, à mon occasion; j'en suis
     pénétré. On m'apporte ce que le Roi m'envoie tous les mois pour
     mes menus plaisirs; je ne peux disposer que de cela, je vous
     l'envoie. Secourez les plus malheureux.

     «J'ai, Monsieur, beaucoup d'estime pour vous[146].

                                        «LOUIS-AUGUSTE.

                    «A Versailles, 1er juin 1771»



CHAPITRE III

     La famille royale en 1770.—Le Roi.—Mesdames.—Le comte de
     Provence.—Le comte d'Artois.—Mesdames Clotilde et Elisabeth.—Le
     Dauphin.


Quelle était donc cette famille royale, la première du monde, au moment
où Marie-Antoinette y entrait sous des auspices à la fois si brillants
et si sombres?

Le chef de la famille, le Roi, Louis XV, valait mieux que sa réputation
et surtout que sa conduite[147]. Sa correspondance secrète, aujourd'hui
connue, montre qu'il prenait, au fond, de l'honneur et de la grandeur
de la France, plus de souci qu'il n'en laissait paraître. Il avait eu
même, à un certain moment, la velléité de gouverner lui-même[148]; mais
cette noble et trop passagère inspiration n'avait pas tardé à être
étouffée par la paresse d'esprit, la défiance de soi-même, le goût de
la frivolité et la domination des maîtresses.

Caractère tout de contrastes, il avait à la fois des qualités élevées
et des instincts vulgaires, des aspirations généreuses et des
résolutions égoïstes. Dans son jeune âge, il avait montré d'heureuses
dispositions: une vive intelligence, un esprit attentif, une mémoire
extraordinaire, une raison précoce, un discernement juste et prompt,
un cœur facile à toucher[149]. La mauvaise éducation de Villeroy, au
lieu de développer ces germes précieux, les avait desséchés: l'enfant,
aimable et bon, était devenu un enfant volontaire, timide, embarrassé,
et bientôt un adolescent dissimulé et ennuyé. L'ennui, ce fut le ver
rongeur qui, pendant cinquante ans, dévora le cœur de Louis XV; ce
fut souvent aussi l'explication de ses excès. Il aurait pu y échapper
par la noble passion des affaires publiques; le cardinal de Fleury ne
le lui permit pas. Le vieux ministre, pour mieux assurer son propre
pouvoir, entretint chez son royal élève le goût des choses frivoles et
des distractions futiles. Il en fit ce qu'il resta toute sa vie, «un
enfant des pieds à la tête[150], toujours de dix ans au-dessous de son
âge,» suivant le mot du Régent[151]. Dès lors, le jeune Prince ne fut
plus lui-même: il appartint à celui ou plutôt à celle qui sut le mieux
l'amuser.

Louis XV avait hérité de sa race une beauté physique[152], où la
majesté de son bisaïeul Louis XIV était tempérée par la grâce de sa
mère, la charmante et vive duchesse de Bourgogne. Malgré cette beauté,
malgré une précocité dangereuse, malgré les agaceries des dames de la
Cour, dont la vertu facile se fût volontiers accommodée d'une chute
brillante et profitable, il était resté chaste jusqu'à vingt ans. A
défaut de qualités fortes et de gouvernement, son précepteur lui avait
du moins inculqué des principes religieux qui mirent pendant quelque
temps un frein à l'ardeur de ses sens. Malheureusement, les tentations
furent plus opiniâtres que sa constance, et, le premier pas une fois
fait dans la voie des plaisirs coupables, malgré quelques velléités de
retour, Louis XV ne s'arrêta plus. De Mme de Mailly il passa à Mme de
Vintimille, de Mme de Vintimille à la duchesse de Châteauroux, de la
duchesse de Châteauroux à Mme de Pompadour et aux fugitives beautés du
Parc-aux-Cerfs. Après la mort du Dauphin et de la Dauphine, frappé par
ce double coup du ciel, il avait voulu rentrer en lui-même et rompre
les chaînes honteuses qui le retenaient. Plus tard même il songea, un
instant, à se remarier avec la princesse de Lamballe, dit-on, puis
avec une des filles de Marie-Thérèse, l'Archiduchesse Élisabeth[153].
Une odieuse intrigue de Cour fit évanouir ces bonnes intentions et
jeta le vieux Roi, à demi repentant, dans les bras d'une courtisane
de bas étage, «vils restes de la licence publique,» osait dire l'abbé
de Beauvais en pleine chaire de Versailles. Dans ce commerce honteux,
tout ce qui restait de virilité au faible monarque avait disparu. Le
brillant vainqueur de Fontenay n'était plus que l'humble esclave de la
du Barry, subissant sans murmurer ses plaisanteries grossières et ses
sobriquets grotesques, se prêtant à ses plus ridicules caprices et trop
heureux de satisfaire à ses plus luxueuses fantaisies. Le prince chez
qui d'Argenson avait salué de véritables aptitudes au gouvernement:
l'humanité, la justice, le bon sens, le souci des affaires, le goût de
l'économie[154], s'était transformé en un vieillard blasé, nonchalant,
ennemi de tout travail et de toute contrainte, roi fainéant dans toute
la force du terme; traînant sa vie entre la chasse, les petits soupers
et les petites maisons, n'ayant de goût que pour les petits cancans
de la Cour, les anecdotes graveleuses et les conversations grivoises;
prodiguant follement l'argent à sa maîtresse; ne s'inquiétant plus
ni de l'avenir de son royaume, ni des plaintes de ses sujets; assez
perspicace pour voir les abus, trop insouciant pour chercher à y porter
remède et disant cyniquement à un de ses courtisans: «Les choses, comme
elles sont, dureront autant que moi[155].»

Et comme par un juste retour des choses, à mesure que le Roi
s'éloignait davantage de ses sujets, le peuple s'éloignait
davantage de lui, les acclamations qui avaient salué sa jeunesse
s'étaient promptement changées en murmures et en «fanatiques
mécontentements[156]». La France qui, dit Michelet, avait eu pour
l'enfant «tous les amours, mère, amante et nourrice[157]», n'avait plus
pour lui que de la colère et de la désaffection, colère et désaffection
d'autant plus vives que les espérances avaient été plus grandes et la
tendresse plus obstinée. Louis XV le _Bien Aimé_ était devenu Louis XV
le _Bien haï_[158].

Près du Roi, vivaient ses filles: Mme Adélaïde; Mme Victoire, Mme
Sophie, princesses sincèrement pieuses, mais d'une dévotion un peu
mesquine et qui ne savait pas se rendre aimable. Leur extérieur était
sans grâce. Walpole, qui les vit lors de sa présentation à la Cour de
France, les montre «dodues et massives», gauches dans leur maintien,
gênées dans leur démarche, ne sachant que dire et que faire[159]. Se
tenant strictement à l'écart, embarrassées quand il fallait paraître
en public, timides même avec leur père, qui cependant les voyait
familièrement, délaissant la Cour et délaissées par elle, elles
n'avaient jamais su acquérir une influence que leur naissance semblait
devoir leur assurer, et que Louis XV, à leur retour de Fontevrault,
où s'était faite leur éducation, d'ailleurs assez négligée, avait un
instant paru disposé à leur laisser prendre. Depuis l'avènement de
la du Barry, elles vivaient plus retirées que jamais, s'occupant de
musique et d'horlogerie, résolûment hostiles à la favorite, qu'elles
méprisaient profondément et à juste titre, mêlées secrètement à de
sourdes intrigues, et d'autant plus jalouses des apparences de crédit
qu'elles en avaient moins la réalité.

Ce n'étaient point encore de vieilles femmes,—l'aînée n'avait que
trente-huit ans;—c'étaient déjà de vieilles filles, et elles en
avaient les susceptibilités ombrageuses, les étroitesses d'esprit, les
instincts dominateurs, les timidités effarouchées, la marche oblique,
les petites roueries, les jalousies et les médisances.

Mme Adélaïde, la plus âgée des trois sœurs et aussi la plus capable,
avait des manières brusques, une voix dure, une prononciation brève,
quelque chose de masculin répandu dans toute sa personne et qui
n'attirait pas. Très infatuée des prérogatives de son rang, elle
souffrait extrêmement de la nullité où elle se trouvait réduite.
Son esprit actif, absolu et hautain, eût volontiers aspiré à un
rôle prédominant; mais le talent n'ayant pu soutenir ces hautes
prétentions, elle se vengeait d'un effacement qui l'humiliait par de
petites manœuvres et de petites méchancetés. Hostile à toute alliance
avec les Habsbourg, elle ne pardonnait pas à sa nouvelle nièce le sang
qui coulait dans ses veines. M. Campan, au moment de partir avec la
Maison de la Dauphine pour aller la recevoir à la frontière, s'étant
présenté chez la vieille princesse pour prendre ses ordres: «Si j'avais
des ordres à donner, répondit-elle sèchement, ce ne serait pas pour
envoyer chercher une Autrichienne[160].»

Plus douce que sa sœur, Mme Victoire était aussi plus sympathique: sa
Maison l'adorait. Tous ceux qui l'approchaient étaient séduits par
une bonté habituelle, plus instinctive peut-être que raisonnée, mais
profonde: elle aimait à faire plaisir. Son embonpoint précoce lui
avait valu, de la part du Roi qui, à force de vivre avec des gens de
basse condition, avait fini par en prendre quelquefois le langage, un
surnom grotesque[161]; et les méchantes langues prétendaient que cet
embonpoint de la princesse pourrait bien être dû aux plats succulents
que lui servait son maître d'hôtel. Elle-même d'ailleurs n'en faisait
pas mystère: elle avouait, avec une aimable simplicité, son goût
pour la bonne chère et pour les aises de la vie. «Voilà un fauteuil
qui me perdra,» disait-elle un jour à Mme Campan. Nature un peu
apathique, elle subissait l'ascendant de sa sœur aînée et se laissait
entraîner par elle dans de mesquines rancunes, que souvent son cœur
désavouait, mais contre lesquelles sa bonté trop faible ne savait pas
se prémunir[162].

Entre les deux sœurs, sans esprit comme sans grâce, toujours craintive,
toujours ahurie, silencieuse et farouche, n'ouvrant la bouche que les
jours d'orage, n'ouvrant les yeux que pour regarder de côté, comme les
lièvres[163], Mme Sophie ne comptait point à la Cour: elle n'était
qu'un satellite sans importance, gravitant docilement et aveuglément
dans l'orbite de Mme Adélaïde.

Enfin, Madame Louise, _Madame dernière_, comme l'avait appelée Louis XV
à sa naissance, Madame Louise, après avoir pendant vingt ans partagé
la vie de ses sœurs, avait depuis un mois renoncé subitement à toutes
les pompes de la Cour et à toutes les délicatesses de l'existence,
auxquelles pourtant elle n'était nullement insensible[164]. Un jour,
le 11 avril 1770, à sept heures du matin, sans avoir prévenu personne
que son père, mais mettant à exécution, par une détermination soudaine,
des aspirations de dix-huit ans, elle était partie de Versailles et
s'était rendue, seule avec une dame et un écuyer, au couvent des
Carmélites de Saint-Denys, le plus pauvre de l'ordre. La grille s'était
refermée sur elle: la fille de France était devenue la mère Thérèse de
Saint-Augustin. La Cour avait été stupéfaite, Mesdames consternées.
Le Roi, chez qui l'héroïque et inattendue résolution de Madame Louise
avait réveillé, trop peu de temps, hélas! la foi de son enfance, et
qui lui avait écrit des lettres où il s'était montré père affectueux
et chrétien convaincu, le Roi, un moment dérangé dans ses habitudes
en ne trouvant plus _Madame dernière_ avec ses sœurs, à l'heure où il
descendait faire son café chez elles, n'avait pas tardé à reprendre
une vie que sa fille expiait dans les austérités du cloître. Décidée
à pousser son sacrifice jusqu'au bout, la princesse n'admettait aucun
tempérament avec la règle, acceptant les mortifications les plus dures
et les travaux les plus humiliants, comme la dernière des novices.
Malheureusement, les bruits du monde n'expirèrent pas toujours à la
porte du monastère de Saint-Denys. La mère Thérèse de Saint-Augustin se
souvint plus d'une fois qu'elle était fille et tante de roi et prêta
l'autorité de sa parole respectée et de sa vie sainte aux passions
politiques de ses sœurs et à leurs récriminations contre la jeune
nièce, des mains de laquelle pourtant elle avait reçu l'habit.

Quant aux frères et aux sœurs du Dauphin: le comte de Provence, esprit
fin et cultivé, mais caractère douteux; le comte d'Artois, brillant
étourdi, qui ne songeait qu'au plaisir; Mesdames Clotilde et Elisabeth,
encore entre les mains de leur gouvernante, la comtesse de Marsan, tous
trop jeunes pour avoir un passé, presque incertains s'ils auraient un
avenir, ils ne comptaient guère à la Cour, et nous ne les retrouverons
que plus tard.

Mais ce Dauphin lui-même, dont Marie-Antoinette devait partager à tout
jamais la destinée, qui était-il? Quel était son caractère? Qu'en avait
fait l'éducation? Qu'en fallait-il augurer, à cette heure solennelle
où, du premier contact de deux cœurs qui se rapprochent et s'unissent
par le plus indissoluble des liens, peut dépendre l'avenir de toute une
vie?

Louis-Auguste, duc de Berry, troisième fils du Dauphin, fils de Louis
XV et de Marie-Josèphe de Saxe, était né le 23 août 1754. Sa naissance,
arrivée subitement à Versailles, tandis que la Cour était à Choisy,
n'avait pas été entourée de l'appareil solennel ordinaire aux Enfants
de France, et le courrier chargé d'aller en porter la nouvelle au Roi
était tombé de cheval et s'était tué. Les «imaginations ombrageuses»
avaient été frappées de cette triste coïncidence, et le bruit s'était
répandu dans le peuple que «le nouveau prince ne naissait pas pour le
bonheur[165]».

La santé du duc de Berry était délicate. Sa gouvernante, la comtesse
de Marsan, née Rohan-Soubise, le conduisit à la campagne, à Bellevue.
Là, le grand air, l'exercice, des soins intelligents ne tardèrent pas à
triompher de cette faiblesse native. Sous leur fortifiante influence,
le tempérament du jeune prince acquit une vigueur qui ne devait plus se
démentir, et lorsque, au mois de septembre 1760, il fut remis entre les
mains des hommes, la Dauphine pouvait célébrer sa bonne mine, dans la
même lettre où, hélas! elle était réduite à constater le dépérissement
croissant de son fils aîné, le duc de Bourgogne[166]. Six mois après,
en effet, le 22 mars 1761, le duc de Bourgogne mourait, et le duc de
Berry devenait l'héritier présomptif du trône.

Le gouverneur des Enfants de France était le duc de la Vauguyon,
vaillant soldat, mais esprit vaniteux et étroit[167], qui, n'ayant
pas su comprendre que le Dauphin une fois marié était hors de page,
voulut imposer sa surveillance à l'intimité des jeunes époux et qui,
déjoué dans ses calculs par la fermeté de Marie-Antoinette, chercha
méchamment à désunir ceux qu'il n'avait pu dominer. Le sous-gouverneur
était le marquis de Sinéty; le précepteur, Mgr de Coétlosquet, évêque
de Limoges; le sous-précepteur, celui dont la mission peut-être
était la plus importante, puisqu'il était en contact journalier avec
l'élève, celui dont l'influence fut la plus durable, puisque, plus
de vingt ans après, Necker l'accusait de gouverner la France[168],
était l'abbé de Radonvilliers, «esprit fin et délié,» disait de lui
le chargé d'affaires de Prusse[169]. Mais le Dauphin et la Dauphine
s'étaient réservé la haute main sur l'éducation de leurs enfants.
Malheureusement, cette direction éclairée ne subsista pas longtemps. Le
Dauphin fut emporté le 20 décembre 1765; la Dauphine le suivit dans la
tombe le 13 mars 1767. Le duc de la Vauguyon resta seul chargé d'élever
l'héritier de la Couronne.

L'instruction du jeune prince fut sérieuse et solide: son père avait
tenu à ce qu'il n'apprît pas en se jouant, comme le recommandaient
alors certains philosophes, mais par un travail opiniâtre et soutenu.
Même après la mort du Dauphin, ces principes sévères furent observés.
Grâce à eux, la mémoire du duc de Berry se meubla promptement de
connaissances utiles et variées. Il possédait à fond la littérature
latine, au point de pouvoir discuter, dans une heure tristement
solennelle, sur le mérite respectif de Tite-Live et de Tacite[170],
savait l'italien, parlait l'allemand suffisamment, l'anglais avec assez
de perfection pour en traduire divers ouvrages. Par une singulière
préférence, où l'on pourrait voir comme un pressentiment, sa première
traduction fut celle de l'_Histoire de Charles I_er, par Hume.

Là aussi se révélait ce goût de l'histoire, qui fut une des préférences
de son esprit et qui n'eut d'égal que son goût pour la géographie. En
cette dernière science il était maître. Dessiner des cartes, tracer
une mappemonde, construire une sphère terrestre était pour lui un
plaisir, et l'on sait que plus tard ce fut lui qui rédigea de sa main
les instructions destinées à l'illustre et malheureux La Pérouse, quand
il partit pour ce grand voyage autour du monde, dont il ne devait pas
revenir.

Les soins de l'éducation marchaient de pair avec ceux de l'étude. Mais
là, la direction n'était plus aussi heureuse, ni les résultats aussi
satisfaisants. Si les précepteurs du jeune prince lui avaient inspiré
une piété vraie et profonde, un attachement inébranlable à la religion
catholique, une pureté de mœurs qui résista aux séductions d'une Cour
corrompue, ils n'avaient pas su joindre à ces vertus, qui conviennent
à tous, les vertus plus spécialement propres à un souverain: ils ne
lui avaient pas appris qu'un monarque ne doit pas seulement tenir la
main de justice, qu'il doit porter aussi le bâton de commandement, et
au besoin savoir tirer l'épée; ils en avaient fait un saint, ils n'en
avaient point fait un roi.

Nature vigoureuse, mais un peu molle et engourdie, caractère irrésolu,
concentré en lui-même, le duc de Berry avait beaucoup de qualités
sérieuses, mais malheureusement peu de qualités aimables ou fortes. Son
honnêteté naturelle, son admirable droiture, son goût réfléchi pour
la justice, son amour ardent du peuple manquaient de la fermeté qui
impose, du charme extérieur et de l'esprit d'à-propos qui attirent.
Quoiqu'il eût dans toute sa personne cet air de dignité que n'abdiquent
jamais les Bourbons et que révèlent ses portraits, quoique dans les
circonstances solennelles et aux jours de représentation on fût frappé
de la majesté de son regard[171], néanmoins, dans l'habitude de la vie,
sa démarche était lourde, sa taille épaisse, sa parole rude. Sa bonté
dégénérait trop souvent en faiblesse; sa franchise, en brusquerie; ses
railleries, en «coups de boutoir». Il aurait eu besoin du contact du
monde pour donner au fond solide qu'il tenait de Dieu, la forme qui
lui manquait, ce vernis de bonne grâce et d'affabilité si nécessaire
à un prince destiné à vivre au milieu de la société la plus brillante
et sur le plus beau trône du monde, pour acquérir en même temps cette
connaissance des hommes et des choses, sans laquelle un roi ne peut
conduire ni lui-même, ni son royaume.

Au lieu de cela, on l'enferma dans l'isolement le plus absolu. Son père
et sa mère, légitimement froissés des scandales de la Cour, s'étaient
fait comme une loi de vivre à part et d'y élever leurs enfants. Après
leur mort, cette tradition fut trop religieusement respectée. Elle
développa chez le jeune prince une disposition excellente, quand elle
est contenue dans certaines limites, mais qui, poussée à l'excès,
devint un défaut. Elle le rendit timide, embarrassé, défiant de
lui-même, «sauvage,» comme disait Louis XV[172]. «Son caractère, a dit
un historien, contracta insensiblement l'habitude de cette modestie
exagérée qui lui fit tant de fois sacrifier ses propres lumières aux
avis les plus médiocres[173].» Entouré de frères dont les qualités,
moins réelles peut-être, étaient plus brillantes, le duc de Berry,
devenu Dauphin, voyait les courtisans s'éloigner de lui et les hommages
s'adresser au comte de Provence et au comte d'Artois. Il en concevait
un trouble qui le rendait plus irrésolu encore. Son cœur, meurtri de
ces marques de dédain, ou tout au moins d'indifférence, ne pouvait se
défendre en secret d'une certaine amertume, et un jour qu'un harangueur
de province le complimentait sur ses qualités précoces: «Vous vous
trompez, Monsieur, répondit-il, ce n'est pas moi qui ai de l'esprit,
c'est mon frère de Provence[174].»

Délaissé par les courtisans, négligé par le Roi, le Dauphin se
concentrait dans des études solitaires et des travaux manuels. Son
robuste tempérament avait besoin d'exercices physiques: il fit monter
un tour et organiser des ateliers de menuiserie et de serrurerie.
C'est à des occupations de ce genre qu'il consacrait les heures que
n'absorbaient point les lectures et la chasse. La chasse et la forge,
c'étaient pour lui deux passe-temps favoris, on pourrait presque dire
deux passions. Il en avait une troisième qui dépassait tout: la passion
de faire le bien; par malheur, il n'en avait pas la science. Sa vie,
isolée et réfléchie, avait bien pu lui faire prendre en horreur les
abus qu'il apercevait dans le gouvernement et lui inspirer l'ardent
désir de les corriger[175]; elle n'avait pu lui donner ni cette
expérience du monde, sans laquelle on marche à l'aventure, ni cette
énergie de décision, sans laquelle on va aux abîmes.

Avec ces habitudes de retraite, cette nature froide et repliée sur
elle-même, cette réserve peu expansive, le Dauphin ne pouvait être pour
la jeune femme qui lui était confiée ni un directeur bien éclairé ni un
époux bien empressé: «Ce n'est pas un homme comme un autre,» disait de
lui son grand-père[176]. Quelques jours seulement après son mariage,
le 23 mai, entrant le matin dans la chambre de la Dauphine: «Avez-vous
bien dormi?» lui disait-il.—«Oui,» répondait Marie-Antoinette[177]. Et
c'est à ce court échange de brèves paroles que se bornait, en pleine
lune de miel, l'entretien des deux époux.

La pauvre Dauphine, dont le cœur tendre et ardent ne demandait qu'à
être payé de retour, était toute chagrinée de cette froideur qu'elle
ne s'expliquait pas. Son mari avait bien déclaré à ses tantes qu'il
la trouvait très aimable et qu'il en était bien content[178]; elle
eût voulu qu'il renfermât moins cette satisfaction en lui-même; elle
se sentait triste et dépaysée à cette Cour, où elle ne rencontrait ni
affection expansive comme la sienne, ni appui pour ses premiers pas.
Elle s'efforçait vainement de secouer cette mélancolie qui envahissait
tout son être; son esprit, un moment distrait, ne tardait pas à
retourner à ses affligeantes pensées et à retomber dans ses rêveries:
«J'en ai le cœur navré,» écrivait Vermond[179].



CHAPITRE IV

     Intrigues de la Cour.—Les partis en présence.—Espionnage
     du duc de la Vauguyon.—Débuts heureux de la Dauphine.—La
     comtesse de Grammont.—Une journée de Marie-Antoinette.—La
     lecture.—Représentations de Marie-Thérèse.—Après quelque
     résistance la Dauphine s'y soumet.


Rarement, croyons-nous, Cour fut plus divisée, plus livrée aux
factions, aux manœuvres souterraines, aux convoitises et aux
rancunes que la Cour de France en 1770. Deux partis s'y disputaient
le pouvoir: l'un, le parti dominant à cette époque, celui qu'on
appelait le parti Choiseul, avait à sa tête le ministre qui avait
resserré l'alliance autrichienne et conclu le mariage du Dauphin avec
Marie-Antoinette. Il avait pour lui l'opinion, les Parlements, ou du
moins les Parlementaires. L'autre, celui qu'on nommait le parti des
_dévots_,—quoique au fond la plupart de ceux qui le composaient se
souciassent assez peu de religion, mais ils avaient rallié autour
d'eux tous ceux qui ne pardonnaient pas à Choiseul l'expulsion des
Jésuites,—avait pour chefs le chancelier Maupeou; la comtesse de
Marsan, gouvernante des Enfants de France, qui,—il faut lui rendre
cette justice,—avait su inspirer à ses élèves, Mesdames Clotilde et
Élisabeth, des sentiments de piété solides, mais femme intrigante
et vindicative, qui entraînait avec elle la puissante famille des
Rohan; le duc d'Aiguillon, l'ennemi de la Chalotais, le despotique
et maladroit gouverneur de la Bretagne, soutenu de tout le crédit
des Richelieu; et le duc de la Vauguyon, le prétentieux et médiocre
gouverneur dont nous avons parlé, mais auquel ce titre faisait une
situation considérable à la Cour. Mesdames, en souvenir de leur
frère, et en haine de Choiseul, penchaient vers ce second parti, et
l'ambitieux Maupeou avait réussi à y entraîner Mme du Barry, qui ne
pardonnait pas au ministre la fière indépendance qu'il avait gardée
devant elle.

Entre ces deux factions principales, qui se partageaient la Cour,
s'agitaient une foule de petites ambitions, de rancunes mesquines, de
passions vulgaires et parfois honteuses. Nous n'avons pas à refaire
ici le tableau de la société française à la fin du règne de Louis
XV; ce tableau est connu et l'on en retrouve les traits dans tous
les chroniqueurs du temps. Mais on conviendra que c'était un triste
monde, pour une enfant de quinze ans, chaste et pure, que ce monde de
Versailles, où trop souvent, à l'exemple du maître et de la favorite,
les hommes n'avaient une femme que pour la délaisser, les femmes un
mari que pour le trahir. Sur ce terrain glissant, la marche était
difficile, et tout faux pas singulièrement dangereux. Quel que pût être
le désir de Marie-Antoinette de vivre en dehors des partis politiques,
il lui était impossible de s'y soustraire. Dès son apparition, elle
était forcément classée dans l'une ou l'autre des coteries rivales. La
reconnaissance et les recommandations de sa mère la rangeaient dans le
parti Choiseul. C'était assez pour la désigner aux préventions, aux
haines, aux manœuvres de tous les adversaires de Choiseul. Les uns
cherchaient à tuer son crédit, avant même qu'il fût né; les autres,
plus habiles, s'efforçaient de la dominer. Il n'y avait pas un mois
que Marie-Antoinette était à Versailles, et déjà elle était enlacée
dans un réseau d'intrigues presque inextricable. Tout était matière
à tracasserie, à complot, à conflit. C'était l'abbé de Vermond,
qu'on tentait d'éloigner. C'était la comtesse de Noailles, qu'on
essayait de dégoûter par mille ennuis. C'était une femme de chambre,
de fidélité douteuse, qu'on voulait introduire dans la Maison de la
Dauphine. C'était un confesseur suspect qu'on prétendait lui donner. On
s'efforçait d'indisposer le Roi contre elle en faisant courir le bruit
qu'elle refusait de l'accompagner dans ses voyages[180]. On travaillait
par tous les moyens à éloigner d'elle son mari.

C'est au duc de la Vauguyon qu'était dévolue cette dernière tâche.
Jaloux de conserver son ascendant sur le prince qu'il voulait dominer,
n'ayant pas su l'élever, inquiet de l'influence que pouvait prendre
sur cette nature, neuve et vierge encore, une fraîche et charmante
jeune femme, l'ancien gouverneur n'épargnait rien pour diviser les
deux époux. En dépit de toute convenance, et malgré l'opposition de
la comtesse de Noailles, il avait prétendu avoir, à toute heure et
par des voies détournées, ses entrées non seulement chez le Dauphin,
mais encore chez la Dauphine[181]. Il allait même plus loin. Un jour,
Marie-Antoinette et son mari étaient ensemble dans leur appartement.
Un valet de chambre, «ou sot, ou honnête homme,» ouvre brusquement
la porte, et l'on aperçoit M. de la Vauguyon, qui s'était approché à
pas de loup pour écouter, et qui restait là, planté comme un piquet.
Confus d'être ainsi découvert sans pouvoir reculer, le duc ne trouva
rien à dire pour sa défense. La Dauphine en profita pour représenter
vivement à son mari les inconvénients de «l'indécente conduite» de
son gouverneur, et le Dauphin prit fort bien ces remontrances dont il
sentait trop la justesse[182].

Malgré toutes ces cabales et tout ces écueils, les débuts de
Marie-Antoinette furent heureux[183]; c'est un témoin peu suspect,
c'est un pamphlétaire qui le dit. Le Roi se sentait comme rajeuni à la
vue de cette belle et pure enfant dont l'apparition à Versailles, où
trop souvent la vertu était maussade et la beauté libertine, avait un
moment rafraîchi l'atmosphère de la Cour. Il remarquait bien qu'elle
était un peu vive, un peu enfant; mais, ajoutait-il aussitôt, «cela est
bien de son âge[184].»

Au fond, il la trouvait charmante. «J'ai ma duchesse de Bourgogne,»
répétait-il souvent. Le public était ravi de l'affabilité de la jeune
princesse; les plus vieux courtisans même étaient séduits. Choiseul
s'entretenait avec elle et sortait enthousiasmé: «On n'a jamais rien vu
de pareil à son âge,» disait-il[185]. Et le duc de Noailles, «l'homme
de France qui avait peut-être le plus d'esprit et qui connaissait
le mieux son souverain et la Cour,» déclarait à Mercy que très
certainement, «d'après les qualités qu'il voyait dans cette princesse,»
ses charmes acquerraient un jour sur le Roi un empire tout-puissant.

Les dames de la Dauphine n'étaient pas moins flattées des égards
qu'elle leur témoignait et de la protection qu'elle leur accordait.
Un exemple remarqué avait montré dès le début avec quelle vivacité
et quelle fermeté elle savait les défendre au besoin. A Choisy,
pendant une représentation, les dames du palais s'étaient emparées
des premiers bancs et avaient refusé d'y faire place à la comtesse
du Barry et à deux de ses amies intimes. Il y avait eu des propos
piquants échangés; la favorite s'était plainte et le Roi, cédant à
ses plaintes, avait exilé à quinze lieues de la Cour une des dames
de la Dauphine, la comtesse de Grammont, qui s'était montrée l'une
des plus vives contre Mme du Barry[186]. Quelques mois plus tard, Mme
de Grammont, étant tombée malade, demanda la permission de revenir à
Paris et pria Marie-Antoinette d'intercéder en sa faveur. La jeune
princesse alla aussitôt trouver son grand-père et lui exposa, d'une
façon pleine de grâce et de douceur, la requête de sa dame du palais.
Le Roi, embarrassé, comme toujours en pareille occurrence, ajourna sa
réponse. La Dauphine insista: «Madame,» répliqua Louis XV, avec une
certaine sécheresse, «je crois vous avoir dit que je vous donnerai une
réponse.»—«Mais, papa, reprit vivement la princesse, indépendamment
des raisons d'humanité et de justice, songez donc quel chagrin ce
serait pour moi, si une femme attachée à mon service venait à mourir
dans votre disgrâce.» Le Roi sourit et promit à sa petite-fille de lui
donner satisfaction. Il chargea aussitôt le duc de la Vrillière de
s'informer de l'état de Mme de Grammont, et deux jours après, malgré
une première opposition de Mme du Barry, il ordonnait d'envoyer à la
malade une permission de revenir à Paris. La Vrillière, intimement
lié avec la favorite, n'expédia la permission qu'en rechignant; soit
mauvaise volonté, soit oubli, il négligea d'en avertir la Dauphine.
La Dauphine le fit venir: «Monsieur,» lui dit-elle d'un ton plein
de dignité, «s'agissant d'une demande dont je vous avais chargé, et
qui concerne une dame de mon service, j'aurais dû être informée la
première, et par vous, de la résolution que le Roi prendrait à son
égard; mais je vois, Monsieur, que vous m'avez traitée en enfant, et je
suis bien aise de vous dire que je ne l'oublierai pas.»

La Vrillière, confus, balbutia quelques mauvaises excuses. La Cour fut
surprise de ce fier langage et Madame Adélaïde, admirant une fermeté
dont elle n'eût pas été capable, ne put s'empêcher de dire à sa nièce,
non peut-être sans une secrète envie: «On voit bien que vous n'êtes pas
de notre sang[187].»

Malgré cette divergence d'idées et cette différence d'attitude,
Mesdames elles-mêmes, à cette heure, étaient sous le charme, et
Madame Adélaïde oubliait un instant ses préventions pour donner à
Marie-Antoinette une clef de ses appartements, où elle pourrait ainsi
aller sans suite et sans être vue[188]. Il n'était pas jusqu'au Dauphin
qui ne subit l'ascendant de sa jeune femme; son caractère, un peu
fermé et concentré, s'épanouissait presque au contact de cette grâce
et de cette bonne humeur: «Puisque nous devons vivre dans une amitié
intime,» lui disait un jour la jeune princesse, «il faut que nous
parlions de tout avec confiance.» Et l'entretien commençait en effet,
confiant et intime, sur les sujets les plus délicats, sur Mme du Barry
et sur le duc de Choiseul[189].

Un tel triomphe était trop éclatant pour durer, et le fidèle Mercy, qui
connaissait bien la Cour de Versailles et le caractère français, ne
s'aveuglait pas sur les suites de ce flatteur début. «Sans me laisser
éblouir par le succès très mérité de Madame la Dauphine», écrivait-il
dès le 15 juin 1770, je «réfléchis que parmi une nation vive et légère
et dans une Cour fort orageuse, il est plus facile, dans le début, d'y
remporter les suffrages que de les y conserver à la longue[190].» Trop
de gens avaient intérêt à détruire ce crédit naissant, et d'ailleurs
les qualités de la jeune princesse étaient trop brillantes pour n'être
pas dangereuses. Toute de premier mouvement, sans calcul et sans
arrière-pensée, elle savait rarement dissimuler son sentiment, et
cette spontanéité, qui était un de ses charmes, était aussi un de ses
écueils. Sa facile confiance la livrait désarmée aux intrigues de son
entourage, de même que son bon cœur la laissait sans défense contre
les sollicitations et les importunités. Vive, ardente, pleine de gaîté
et d'entrain, amie des plaisirs, un peu moqueuse, elle se pliait mal à
la réflexion et à la contrainte. Il y avait d'ailleurs tant de sujets
de distraction à la Cour, tant d'obligations de société et de famille,
qu'on n'avait guère le temps de songer à une instruction un peu suivie.

Veut-on savoir quel était l'emploi du temps de Marie-Antoinette dans
les premiers mois de son séjour en France? Le voici, tel qu'elle le
décrit à sa mère, dans une lettre du 12 juillet 1770:

«Je me lève à dix heures, ou à neuf, ou à neuf et demie, et m'ayant
habillée, je dis ma prière du matin; ensuite, je déjeune et de là
je vais chez mes tantes, où je trouve ordinairement le Roi. Cela
dure jusqu'à dix heures et demie; ensuite, à onze heures, je vais me
coiffer. A midi, on appelle la Chambre et là tout le monde peut entrer
qui n'est point des communes gens. Je mets mon rouge et lave mes mains
devant tout le monde; ensuite, les hommes sortent et les dames restent,
et je m'habille devant elles. A midi est la messe. Si le Roi est à
Versailles, je vais avec lui et mon mari et mes tantes à la messe; s'il
n'y est pas, je vais seule avec M. le Dauphin, mais toujours à la même
heure. Après la messe, nous dînons à nous deux devant tout le monde;
mais cela est fini à une heure et demie; car nous mangeons fort vite
tous les deux. De là, je vais chez M. le Dauphin et, s'il a affaire,
je reviens chez moi. Je lis, j'écris, ou je travaille; car je fais une
veste pour le Roi, qui n'avance guère; mais j'espère qu'avec la grâce
de Dieu elle sera finie dans quelques années. A trois heures, je vais
encore chez mes tantes, où le Roi vient à cette heure-là.»

«A quatre heures, l'abbé vient chez moi; à cinq heures, tous les jours,
le maître de clavecin ou à chanter jusqu'à six heures. A six heures et
demie, je vais presque toujours chez mes tantes, quand je ne vais point
me promener; il faut savoir que mon mari va presque toujours avec moi
chez mes tantes. A sept heures, on joue jusqu'à neuf heures; mais quand
il fait beau, je m'en vais promener, et alors il n'y a point de jeu
chez moi, mais chez mes tantes. A neuf heures, nous soupons, et, quand
le Roi n'y est point, mes tantes viennent souper chez nous; mais quand
le Roi y est, nous allons souper chez elles. Nous attendons le Roi, qui
vient ordinairement à dix heures trois quarts; mais moi, en attendant,
je me place sur un grand canapé et dors jusqu'à l'arrivée du Roi; mais
quand il n'y est pas, nous allons coucher à onze heures[191].»

A Choisy, la journée était plus complète encore et le jeu se
prolongeait parfois jusqu'à une heure et demie du matin[192].

Dans ce programme, à la fois si rempli et si vide, dans cette vie si
affairée sans affaires réelles, où trouver place pour des occupations
sérieuses, nous ne disons pas pour des études, mais simplement pour des
lectures? Marie-Antoinette avait à peine le temps d'écrire à sa mère;
elle était souvent obligée de le faire à sa toilette, et l'on sait
cependant combien elle aimait sa mère. Si les instants lui manquaient
pour l'accomplissement d'un devoir si pressant et si cher à son cœur,
comment en aurait-elle trouvé chaque jour pour un travail assidu, très
utile sans doute, mais qui eût dû précéder le mariage et pour lequel,
il faut bien le dire, elle n'avait jamais eu que fort peu de goût[193]?
«Elle a,» écrivait Mercy, «une conception heureuse et facile, au moyen
de laquelle elle saisit et retient ce qu'elle lit; mais elle y emploie
trop peu de temps[194].»

C'était un des grands soucis de Marie-Thérèse: elle sentait que
l'éducation de sa fille n'avait pas été suffisamment soignée à Vienne;
elle eût voulu qu'elle la perfectionnât à Versailles et que, dans
ce tourbillon frivole de la Cour, il y eût place pour de solides
lectures qui eussent été un complément d'instruction. Elle y revenait
sans cesse, dans ses lettres, demandant qu'on lui rendît compte des
lectures et même qu'on lui en fît un journal[195]. Marie-Antoinette fut
embarrassée de cette demande; sa vivacité naturelle, la pétulance même
de son âge, sa répugnance à appliquer un esprit facile à distraire,
la fréquence de ses visites à ses tantes, la promenade pendant la
belle saison, le besoin de causer de mille objets «que leur beauté
ou leur nouveauté rendait intéressants[196],» ne lui avaient pas
toujours permis d'employer bien exactement l'heure réservée à la
lecture dans le programme si chargé de la journée. Non pas qu'elle
fût demeurée oisive. A plusieurs reprises, Mercy s'était loué de sa
fidélité au travail, et Vermond remarquait que son langage s'était
amélioré et qu'elle s'exprimait «aisément, agréablement et très
noblement dans les occasions et sur les choses remarquables[197]».
Mais il lui arrivait parfois de s'intéresser plus aux jeux du fils
de sa première femme de chambre, Mme de Misery[198], ou aux gambades
de son petit chien Mops[199], qu'aux _Lettres du comte de Tessin_ ou
_aux Bagatelles morales_ de l'abbé Coyer[200]. Elle ne savait donc
que répondre à sa mère. Trop franche pour dissimuler la vérité, il
lui en coûtait pourtant de l'avouer. D'ailleurs, ce compte rendu que
réclamait l'Impératrice n'était pas aussi simple à faire qu'il semblait
au premier abord. La jeune princesse, et cela était assez naturel,
ne voulait pas écrire d'une manière ostensible; son très légitime
amour-propre eût rougi, aux yeux de son mari et de ses tantes, de
paraître encore en éducation. Mais comment écrire sans qu'on vît ses
lettres et ses résumés?

A tort ou à raison, Marie-Antoinette ne croyait aucun papier en sûreté
chez elle; elle avait peur des doubles clefs[201]. Ne sachant donc à
quoi se résoudre, elle s'en tirait, comme s'en tirent trop souvent
les gens dans l'embarras, en ne se décidant à rien. Quelle que fût
sa docilité vis-à-vis de ses conseillers[202], quels que fussent sa
soumission, son respect et sa confiance pour sa mère[203], elle ne
répondait pas à ses pressantes questions. L'Impératrice s'irritait;
elle revenait à la charge avec une sévérité qui allait parfois
jusqu'à l'injustice, et une insistance qui finissait par agacer
Marie-Antoinette.

«Tâchez de tapisser un peu votre tête de bonnes lectures... Ne négligez
pas cette ressource, qui vous est plus nécessaire qu'à une autre,
n'ayant aucun autre acquis, ni la musique, ni le dessin, ni la danse,
peinture et autres sciences agréables. Je reviens donc toujours à la
lecture, et vous chargerez l'abbé de m'envoyer tous les mois ce que
vous aurez achevé et ce que vous comptez commencer[204].»

Cette fois, la leçon était trop forte: elle dépassait le but.
Marie-Antoinette fut non pas aigrie, mais piquée au vif: «Voyez,
Monsieur l'abbé, dit-elle à Vermond, si l'on savait cela, cela me
ferait un bel honneur.» Et après avoir lu le passage que nous venons
de citer: «Vraiment, reprit-elle avec humeur, elle me ferait passer
pour un animal.» Puis, se calmant un peu: «Eh bien,» ajouta-t-elle, «je
répondrai qu'il ne me sera guère possible de faire des lectures réglées
pendant le carnaval, mais en carême. N'est-ce pas bon?»—«Oui, Madame,
pourvu que cela soit sincère[205].»

Nous avons cité cette petite scène, parce qu'elle peint bien le
caractère de Marie-Antoinette à cette époque et la nature de ses
relations avec Marie-Thérèse: une direction incessante, et, la plupart
du temps, impérieuse de la part de la mère; de la part de la fille, un
peu d'impatience de cette surveillance occulte et de ces perpétuelles
gronderies, parfois une fugitive velléité de s'y soustraire et, ce qui
est bien humain, quelques tentatives pour ajourner, peut-être pour
éluder une obligation ennuyeuse, mais au fond un respect véritable et
une docilité réelle, auxquels faisaient seuls obstacle les mille tracas
de la journée et l'extrême vivacité de l'esprit.

Mais Marie-Thérèse ne se tint pas pour satisfaite de cette promesse qui
lui semblait une échappatoire. Dans la lettre suivante, elle insiste de
nouveau:

«J'attends avec impatience, en retour de ce courrier, vos lectures et
application: il est permis, surtout à votre âge, de s'amuser; mais d'en
faire toute son occupation, et de ne rien faire de solide ni d'utile
et de tuer le temps entre promenades et visites, à la longue vous en
reconnaîtrez le vide et serez bien aux regrets de n'avoir mieux employé
votre temps. Je dois même vous relever que le caractère de vos lettres
est tous les jours plus mauvais et moins correct. Depuis dix mois, vous
auriez dû vous perfectionner. J'étais un peu humiliée en voyant courir
par plusieurs mains celles des dames que vous leur avez écrites; il
faudrait s'exercer avec l'abbé ou quelque autre de vous former mieux la
main, pour avoir un caractère plus égal[206].»

Marie-Antoinette aurait pu répondre qu'il lui eût été bien difficile
de faire en dix mois à Versailles, au milieu de distractions sans
nombre, ce qu'on n'avait pas su lui apprendre en dix ans à Vienne,
dans le calme de l'éducation. Mais elle était trop respectueuse pour
le dire. Elle était d'ailleurs sincère dans sa promesse de s'occuper
plus sérieusement pendant le carême, et elle y fut fidèle. Dès le
mois de mars, elle envoya le journal de ses lectures[207], et elle les
fit avec plus de régularité. L'abbé de Vermond lui-même constata que
les idées de la Dauphine «s'arrangeaient avec plus d'ordre et que son
langage devenait plus suivi[208]». Sans doute, avec la vivacité de son
caractère, il était difficile qu'il n'y eût pas des rechutes. Tantôt le
goût que Marie-Antoinette montrait pour le fils de sa première femme
de chambre[209], tantôt les courses à cheval[210] ou à âne[211], les
promenades pendant la belle saison[212], les amusements du carnaval
pendant l'hiver amenaient un peu d'interruption dans l'étude. Mais il
est certain,—et les impartiaux rapports de Mercy l'établissent,—que
la jeune femme fit de réels efforts pour tenir l'engagement pris avec
sa mère. Le fidèle ambassadeur remarquait chez son auguste pupille
des changements avantageux[213]. Les conversations avec l'abbé de
Vermond étaient plus longues, plus sérieuses, plus instructives[214].
La musique, la danse, les travaux d'aiguille alternaient avec
l'étude[215]. La lecture durait même quelquefois plusieurs heures[216],
soit que la Dauphine lût elle-même, soit qu'elle fît lire par l'abbé
de Vermond[217], tandis qu'elle était occupée à un de ces ouvrages
manuels pour lesquels elle eut toujours le plus grand goût[218]. Et
le choix portait sur des œuvres d'un genre propre à former l'esprit,
des lettres bien écrites, des sermonnaires, des traités ou des
mémoires historiques surtout, parfois des pièces de théâtre, mais
jamais de romans ou d'autres livres frivoles, pour lesquels elle ne
manifestait aucune curiosité[219]. C'étaient les _Anecdotes de la Cour
de Philippe-Auguste_[220], les _Mémoires de l'Estoile_, les _Lettres
d'une mère à sa fille_, le _Livre de Tobie_[221], le _Petit-Carême_
de Massillon[222], les _Œuvres de Bossuet_[223], l'_Histoire
d'Angleterre_, de Hume[224]. En sorte qu'elle se trouva bientôt plus
instruite en fait d'histoire, et particulièrement d'Histoire de France,
que les princes ou princesses de la famille royale[225]. Elle fit
mieux: d'élève, elle devint mentor et fit lire au Dauphin les _Mémoires
de Sully_[226].

Quant à elle, elle se traça tout un plan d'études, et pour rendre en
quelque sorte plus solennel l'engagement qu'elle prenait vis-à-vis
d'elle-même, elle l'inscrivit de sa main sur un agenda:

«Il semble, écrivait Mercy, que Son Altesse Royale a voulu s'astreindre
elle-même à une forme constante et invariable en mettant par écrit une
sorte d'agenda qu'elle a eu la bonté de me lire et qui comprend la
distribution des heures de la journée. Il y est dit qu'en se levant
Madame l'Archiduchesse emploiera les premiers moments à la prière,
qu'ensuite elle s'occupera de la musique, de la danse et d'une heure
de _lecture raisonnable_; c'est l'expression que porte l'agenda. La
toilette, une visite chez le Roi, la messe et le dîner remplissent
le reste de la matinée. Après midi, il se trouve une heure et demie
assignée à la continuation des lectures raisonnables; les promenades ou
la chasse et les conversations avec Monsieur le Dauphin ainsi qu'avec
le reste de la famille royale trouvent lieu successivement. J'ai
respectueusement exhorté Madame la Dauphine à ne point s'écarter d'un
plan si sage et si bien arrangé. Elle m'a répondu avec sa bonne foi
ordinaire: «Je ne sais si je remplirai tout cela bien exactement, mais
je m'y tiendrai le plus qu'il me sera possible[227].»

Qu'on compare ce programme avec celui du 12 juillet 1770 et qu'on
juge les progrès réalisés en deux ans. Et, de fait, malgré un
peu de dissipation l'été suivant, surtout pendant un voyage à
Compiègne, où les promenades et la chasse ne permettaient guère plus
d'assiduité[228], Marie-Antoinette fut fidèle à ce plan. La répugnance,
qu'elle avait montrée, au début, pour les occupations sérieuses,
avait cessé; elle s'y livrait désormais sans dégoût et même avec
plaisir[229]. Dans le mois de novembre, malgré les distractions de
l'automne, elle y consacrait deux heures par jour[230]. Au milieu
même des fêtes du mariage du comte d'Artois, elle se réservait une
heure de recueillement[231]. Et lorsque l'hiver ramena un peu plus de
calme et de liberté, ce ne fut plus une heure seulement, mais deux,
que la Dauphine consacra aux lectures et aux commentaires dont les
accompagnait l'abbé de Vermond, avec deux autres heures pour la musique
et la danse. «Au moyen de tout cela, écrivait Mercy, les journées se
trouvent assez bien remplies, et je crois que Votre Majesté a tout
sujet d'en être satisfaite[232].»



CHAPITRE V

     Ce qu'il faut penser des reproches de Marie-Thérèse à sa
     fille.—Les conseillers de Marie-Antoinette.—Le comte de
     Mercy.—Ses moyens d'informations.—L'abbé de Vermond.—Goût
     de Marie-Antoinette pour l'équitation.—Influence de
     Mesdames.—Comment cette influence s'établit.—La Maison de la
     Dauphine.—La comtesse de Noailles.—Madame _l'Etiquette_.—Les
     comtesses de Cossé et de Mailly.—Prise d'habit de Madame
     Louise.—Inconvénients de l'influence de Mesdames sur
     leur nièce.—La comtesse de Narbonne et la marquise de
     Durfort.—Rapports du Roi et de Marie-Antoinette.—Diminution de
     l'influence de Mesdames.—Mécontentement de Mme Adélaïde.—Sa
     rancune.


L'absence d'occupations sérieuses était le principal, mais non le seul
reproche que Marie-Thérèse adressât à Marie-Antoinette. Sa sollicitude
maternelle était sans cesse en éveil et se portait sur tout[233], et il
est vraiment permis de penser que si elle avait appliqué à l'éducation
de sa fille la surveillance inquiète qu'elle exerçait sur sa conduite
à Versailles, bien des défauts, dont elle fut plus tard le censeur
impitoyable, auraient pu être corrigés. Il ne faut pas d'ailleurs
toujours prendre ces reproches à la lettre. L'Impératrice exagère
souvent les griefs, afin de piquer plus vivement l'amour-propre de
la Dauphine, et de «donner une secousse à son âme[234]». Elle-même
avoue qu'elle lui écrit parfois des choses un peu trop fortes pour
la réveiller de sa «léthargie[235]». Elle était exactement avertie de
tout ce qui se passait à Versailles par son fidèle ministre le comte
de Mercy-Argenteau, une des figures les plus originales peut-être de
cette époque: Mercy, qui, représentant depuis plusieurs années déjà
l'Autriche à Paris, savait sa Cour de France par cœur, en avait étudié
tous les personnages, en connaissait à fond tous les ressorts et toutes
les intrigues, et qui, chargé par sa souveraine d'appuyer et de diriger
les pas de l'Archiduchesse sur ce terrain glissant, remplit jusqu'au
bout sa mission avec un dévouement, une perspicacité, une vigilance,
une sincérité au-dessus de tout éloge.

Il est curieux de pénétrer le système compliqué au moyen duquel
l'habile diplomate était, jour par jour, et presque heure par heure,
au courant des actions de sa pupille: «Je suis assuré, écrivait-il, de
trois personnes du service en sous-ordre de Madame l'Archiduchesse:
c'est une de ses femmes et deux garçons de chambre qui me rendent un
compte exact de ce qui se passe dans l'intérieur. Je suis informé, jour
par jour, des conversations de l'Archiduchesse avec l'abbé de Vermond,
auquel elle ne cache rien; j'apprends, par la marquise de Durfort,
jusqu'au moindre propos de ce qui se dit chez Mesdames, et j'ai plus de
monde et de moyens encore à savoir ce qui se passe chez le Roi, quand
Mme la Dauphine s'y trouve. A cela, je joins mes propres observations,
de façon qu'il n'est pas d'heure dans la journée de laquelle je ne
fusse en état de rendre compte sur ce que Madame l'Archiduchesse peut
avoir dit, ou fait, ou entendu....., et j'ai donné à mes recherches
toute cette étendue, parce que je sais combien le repos de Votre
Majesté y est intéressé[236].»

Il faut dire, à l'honneur du fidèle ambassadeur, qu'il ne dissimula
rien à l'Impératrice. Jamais il n'avança un fait dont il n'eût la
certitude la plus entière[237]; jamais non plus il n'eût voulu en
cacher un dont il fût assuré; jamais,—il en avait pris l'engagement et
il le tint,—jamais il ne chercha à tranquilliser son auguste souveraine
aux dépens de la vérité[238]; il lui dit tout, aussi bien les fautes
légères que les inconvénients plus graves.

Et ce qu'il importe de remarquer encore, il déploya tant de tact dans
l'accomplissement de sa délicate mission, il sut si bien déguiser ce
qu'elle pouvait sembler avoir d'odieux et tempérer par un dévouement
à toute épreuve et une affection quasi-paternelle ce qu'elle avait de
dur, que jamais Marie-Antoinette, surveillée, espionnée, si l'on veut,
grondée par lui, respectueusement mais impitoyablement, ne lui en sut
mauvais gré: elle ne se rendit pas toujours à ses représentations;
jamais elle ne lui en manifesta d'humeur; jamais sa confiance en lui
n'en fut ébranlée. «Ce qu'il y a d'heureux, écrivait Mercy, c'est que
Madame la Dauphine nous accorde, à l'abbé et à moi, sa confiance, et
qu'elle nous marque plus de bonté à mesure que nous lui exposons la
vérité sans détours et sans flatterie[239].» Un tel accord, dans de si
difficiles conditions, ne fait pas moins d'honneur à la pupille qu'au
mentor.

Le second de Mercy dans cette délicate mission, nous l'avons vu déjà,
ce fut l'abbé de Vermond, qui, de précepteur de l'Archiduchesse
en Autriche, était devenu lecteur de la Dauphine en France, pour
«continuer les fonctions dont il avait été chargé à Vienne, suivre
et perfectionner les connaissances que Madame la Dauphine témoigne
tant de désir de cultiver[240]», et qui, malgré bien des tracasseries
et quelques instants de découragement, demeura ferme au poste qui
lui était confié. Ses yeux, il l'a dit lui-même, étaient toujours
ouverts, alternativement par l'inquiétude et par l'enchantement[241].
Des jalousies de métier ou des haines de Cour l'avaient calomnié. Mme
Campan l'avait représenté comme le mauvais génie de Marie-Antoinette,
comme un intrigant dominateur et ambitieux[242]. L'histoire,
aujourd'hui mieux connue, a pleinement réhabilité l'abbé de Vermond;
elle lui a restitué son véritable rôle. Si elle est en droit de
lui reprocher d'avoir parfois manqué de désintéressement,—et
encore les abbayes qu'il demanda, suivant l'usage du temps, ne
représentaient-elles qu'un revenu assez médiocre pour un homme
obligé de vivre à la Cour et dont les appointements n'étaient pas
régulièrement payés[243],—si elle peut regretter que sa direction
n'ait pas toujours été très éclairée, elle doit reconnaître en lui un
collaborateur zélé et intelligent du comte de Mercy dans l'œuvre de
protection et de préservation que lui avait confiée Marie-Thérèse,
un observateur perspicace, un serviteur dévoué de Marie-Antoinette,
le seul de sa Maison, disait l'ambassadeur, qui lui rendît vraiment
service par sa «façon de lui exposer la vérité et de la lui faire
sentir[244]».

Grâce à cette double surveillance, si bien organisée par un double
attachement, Marie-Thérèse pouvait, de Vienne, suivre pas à pas,
pour ainsi dire, toutes les démarches de sa fille: elle la suivait à
Versailles, à Fontainebleau, à Compiègne: elle la suivait au bal, à
la chasse, dans ses appartements. Dès qu'un inconvénient lui était
signalé, vite une lettre partait de Schoënbrunn ou de Laxembourg,
lettre de reproches ou de recommandations. Voyait-elle le maintien
de la Dauphine se négliger, sa taille se déformer, aussitôt elle
lui écrivait de porter un corps de baleine[245], et, après quelques
hésitations, Marie-Antoinette s'y résignait[246]. Mais elle n'était pas
toujours aussi docile et, dans certaines circonstances, une influence
nouvelle combattait et parfois dominait celle de la mère.

Dès son arrivée en France, l'Archiduchesse avait manifesté le désir
de monter à cheval. L'Impératrice s'en effrayait: à quinze ans, en
pleine croissance, il lui semblait qu'il y avait là un danger dont
les conséquences pouvaient être graves pour l'avenir[247]. On fit agir
Choiseul; le Roi, prévenu par le ministre, ne donna pas l'autorisation
que sollicitait la Dauphine, il ne permit que de monter à âne. On en
choisit de très doux, et ce divertissement, nouveau pour elle, plut
beaucoup à la jeune princesse[248]. Mais bientôt l'âne ne lui suffit
plus; elle avait de si bonnes raisons de préférer une plus noble
monture. Ses tantes l'y encourageaient; le Roi et le Dauphin, qui
aimaient la chasse à courre, seraient heureux d'y être accompagnés
par elle; on était à Fontainebleau, l'occasion était propice.
Madame Adélaïde se chargea d'aplanir les difficultés et d'obtenir
la permission du Roi. Un cheval fut secrètement conduit avec les
ânes à un endroit marqué de la forêt, et quand la Dauphine arriva au
rendez-vous, elle renvoya les ânes et sauta sur le cheval[249]. Elle
était toute fière, mais aussi tout embarrassée de son petit triomphe.
Que répondre aux objections de Mercy? Comment surtout échapper aux
reproches de sa mère? Elle s'en tira en promettant de ne jamais suivre
de chasses à cheval[250]; mais l'occasion, le plaisir, une foule de
prétextes bons et mauvais firent qu'elle ne fut pas très fidèle à cet
engagement. Marie-Thérèse revint plus d'une fois sur ce délicat sujet:
ne réussissant pas à entraver un goût très vif chez sa fille, elle se
résigna et se borna à des recommandations, qui, il faut le dire, furent
habituellement observées[251].

C'étaient Mesdames, on vient de le voir, qui avaient conseillé à la
Dauphine ce genre d'amusement et l'avaient entraînée à désobéir pour la
première fois aux avis de sa mère. Leur influence, à ce moment, était
prépondérante, et Marie-Thérèse s'en alarmait justement. Lorsque sa
fille était partie pour la France, elle n'avait pu s'empêcher de lui
dire: «Soyez-leur attachée (à vos tantes); ces princesses sont pleines
de vertus et de talents, c'est un bonheur pour vous: j'espère que vous
mériterez leur amitié[252].» Quel autre guide, en effet, pouvait-elle
lui recommander dans la famille royale? Le Dauphin était bien jeune et
bien inexpérimenté lui-même pour diriger la jeunesse et l'inexpérience
de sa femme.

Quant au Roi, il n'avait jamais manifesté une volonté à ses enfants.
Jamais il n'avait attribué sur eux la moindre autorité à qui que ce
fût[253]; jamais il n'avait pu prendre sur lui de les avertir ou
corriger en quoi que ce soit[254]. Il aimait sa famille, mais de cet
amour égoïste qui ne veut ni gêner ni être gêné[255]. Pourvu qu'on le
laissât libre dans ses plaisirs, il laissait lui-même toute liberté aux
autres dans leurs amusements.

Il y avait bien sans doute Mercy, qui avait l'entière confiance de
l'Impératrice et qui la méritait. «Voyez souvent Mercy[256],» répétait
sans cesse Marie-Thérèse à sa fille; «suivez tous les conseils qu'il
vous donnera[257].» «Mercy est chargé de vous parler clair[258].» Et
à côté de Mercy, il y avait Vermond. Mais Vermond n'occupait qu'un
poste subalterne et Mercy, ministre étranger, suspect par conséquent
à la Cour de France, était tenu à une réserve extrême et ne pouvait
pas avoir d'audience plus d'une ou deux fois par semaine[259]. En tout
cas, ni l'un ni l'autre ne pouvait être pour la jeune princesse une
_société_.

Si de la famille royale nous descendons à la Maison de la Dauphine,
nous trouvons en première ligne la dame d'honneur, la comtesse
de Noailles, _Madame l'Etiquette_, comme l'appelait plaisamment
Marie-Antoinette[260]: femme de mœurs irréprochables, mais d'une
gravité un peu empesée et d'un esprit assez mince, associant à un
maintien raide et à un air austère de petits moyens de flatterie
sur lesquels la clairvoyante finesse de sa jeune maîtresse ne se
méprenait pas. L'importance exagérée qu'elle attachait à des règles
gênantes, dont beaucoup avaient leur raison d'être, mais dont plusieurs
étaient des puérilités et dont d'ailleurs elle n'expliquait pas le
motif, exaspérait la Dauphine, en même temps que ses complaisances
obséquieuses l'agaçaient. Malgré ces inconvénients, Mme de Noailles
était peut-être celle des femmes de la Cour qui convenait le mieux à
ses hautes fonctions[261]. La grande situation de sa famille l'y avait
préparée et sa vertu incontestable l'en rendait digne. Mercy l'opposa
plus d'une fois à l'influence prédominante de Mesdames.

Au-dessous d'elle, la dame d'atours, la duchesse de Cossé, fille du duc
de Nivernais, jeune femme réservée et pleine de tact, qui «réunissait
tout le charme de la raison et de l'à-propos[262]» et de qui l'Empereur
devait dire un jour que «dans sa tête un esprit anglais se trouvait
logé avec une imagination française»[263]; véritablement attachée
d'ailleurs et véritablement aimée, et qui, lorsque, plus tard, la
maladie de son fils la força de quitter sa place, devait laisser à
la Reine, en guise de «testament de fidélité», de sages avis sur les
intrigues de la Cour et les pièges qu'on lui tendait[264].

Parmi les autres dames de la maison de la Dauphine, les unes, douces
et sensibles, comme la marquise de Mailly, fort honnête, mais un peu
nonchalante, n'avaient pas d'inconvénients, mais n'offraient pas de
secours[265]. Les autres, comme Mme de Chimay, d'une vertu reconnue,
n'inspiraient cependant pleine confiance ni à l'ambassadeur ni à
la princesse[266]. D'autres, enfin, n'avaient pas une réputation
intacte, comme cette duchesse de Chaulnes, spirituelle mais méchante,
qui couronna par un mariage ridicule une série d'aventures et
d'extravagances[267].

A tout prendre, et dans la situation que nous venons de peindre,
il était donc naturel que Marie-Antoinette se rapprochât de ses
tantes, surtout au début, et que sa mère l'y encourageât. Mercy
lui-même, qui connaissait bien la Cour, convenait des avantages de
ces relations[268]; mais il ajoutait aussitôt qu'il ne fallait pas
s'y livrer sans une certaine circonspection[269]. Ce qui paraît
plus surprenant, au premier abord, c'est que Mesdames, avec leurs
préventions contre l'alliance autrichienne, se soient prêtées si
facilement à cette intimité. Virent-elles là l'accomplissement d'un
devoir envers une jeune nièce, jetée sans pilote et sans gouvernail
sur la mer orageuse de Versailles? Subirent-elles, elles aussi,
l'ascendant de cette grâce qui tenait tout le monde sous le charme? Y
eut-il chez elles un calcul et, jalouses de cette influence nouvelle,
qui se levait à l'horizon de la Cour, embrassèrent-elles leur rivale,
afin de mieux l'étouffer? Nous ne voudrions pas affirmer que cette
dernière considération ne soit pas entrée quelque peu dans les motifs
qui guidèrent, sinon les trois sœurs,—nous ferions volontiers exception
pour l'excellente Mme Victoire,—du moins Mme Adélaïde, la politique de
la famille, et le chef reconnu de cette auguste trinité qui trônait
dans les petits appartements du Château.

L'arrivée de la Dauphine dérangeait tous leurs projets et les rejetait
au second plan. Depuis la mort de Marie-Josèphe de Saxe, Mesdames
occupaient, après leur père, le premier rang à la Cour: c'était chez
elles que se tenait le jeu du Roi. Désormais, ce rôle passait à la
Dauphine. Que Mme Adélaïde ait vu ce changement avec dépit, cela ne
paraît pas douteux. De là à cacher le dépit sous des dehors aimables,
à essayer d'annuler, en la dominant et en l'absorbant, une influence
contre laquelle il eût peut-être été malaisé de lutter, il y avait
une transition naturelle, une combinaison qui devait tenter un esprit
politique comme celui de la fille de Louis XV.

Quoi qu'il en soit, l'intimité s'établit dès le début entre la nièce et
les tantes. Séduite par leurs avances, sentant d'ailleurs la nécessité
d'un appui, la jeune princesse se livra avec cette spontanéité et cette
franchise qui étaient le fond et le charme de son caractère.

Une cérémonie touchante vint servir encore, en quelque sorte, comme
d'un nouveau trait d'union. Le 10 octobre 1770, au bout de cinq
mois d'attente exigés par son père, Mme Louise prit l'habit de
carmélite à Saint-Denys, et ce fut des mains de la Dauphine qu'elle
le reçut. Quelles que fussent les répugnances de l'humble religieuse,
la cérémonie se fit avec un grand éclat. Le nonce du Pape y fut,
vingt-deux évêques y assistèrent, et la fille de France reprit pour ce
jour-là le costume et le cortège d'une puissante princesse. Mais quand,
après les interrogations accoutumées, elle reparut dans le chœur,
dépouillée de ses riches parures et couverte d'une bure grossière, pour
s'agenouiller aux pieds de sa nièce, des pleurs coulèrent de tous les
yeux, et la Dauphine elle-même arrosa de ses larmes le scapulaire et
le manteau dont elle revêtit l'humble postulante[270].

Mesdames, comme le Roi, ne s'étaient pas senties assez fortes pour
assister à ce grand sacrifice: il en eût trop coûté à leur cœur, dit
une lettre du Carmel; elles en recueillirent avidement l'écho des
lèvres de leur nièce, et il semble que l'amitié de Marie-Antoinette et
de ses tantes ait été resserrée par ce grand exemple et cette grande
leçon.

Les effets ne tardèrent pas à s'en faire sentir. Mesdames étaient
timides, même avec leur père: elles n'aimaient pas le monde,
craignaient la représentation, vivaient dans un petit cercle d'intimes
qui se transformait trop souvent en petit cercle d'intrigues; elles
s'y permettaient des propos au moins indiscrets et des critiques
malveillantes[271]. La Dauphine se laissait aller à prendre part à ces
critiques; son penchant à la moquerie, ainsi encouragé et se croyant
enfermé dans les limites étroites d'une société restreinte, se donnait
libre carrière, et ses mots spirituels, aussitôt colportés à la Cour
et méchamment commentés, froissaient ceux qui en étaient l'objet et
indisposaient le Roi[272]. On prétendit même qu'elle tournait les
travers de certaines personnes en ridicule et leur éclatait de rire au
nez[273].

Puis soudain on vit la jeune princesse devenir timide, comme ses
tantes, sauvage, effarouchée, malgré le succès qu'elle avait dans
le monde[274]. Elle n'adressait pas la parole aux personnages de
distinction[275]; elle n'osait pas parler au Roi; elle ne tenait
plus le jeu chez elle[276]; elle s'affranchissait le plus possible
des devoirs de la représentation, ou, quand elle se voyait dans la
nécessité de les remplir, elle était dans une agitation terrible[277].

Un jour, c'était le 4 septembre 1770, le Corps de ville de Paris et les
États du Languedoc devaient être présentés à la Dauphine, le premier
par le duc de Chevreuse, gouverneur de Paris, les seconds par le comte
d'Eu, gouverneur de la province. Mesdames, toujours embarrassées de
leur maintien quand il fallait paraître en public, voulurent persuader
à leur nièce de recevoir les compliments sans y répondre; «elles-mêmes,
disaient-elles, n'avaient jamais fait autrement.» Heureusement Mercy
fut averti. Il combattit énergiquement les conseils de Mesdames:
Marie-Antoinette l'écouta: elle fit au Corps de Ville et aux États une
réponse pleine de grâce: les députés et le public furent enchantés[278].

Mais le fidèle ambassadeur n'était pas toujours là pour lutter contre
l'influence prépondérante des tantes. Il avait bien de la peine, dans
ses visites bi-hebdomadaires à corriger l'impression mauvaise produite
par des conversations et des exemples de chaque jour. Les insinuations
des vieilles princesses, tombant périodiquement sur l'esprit de la
jeune femme, finissaient par y pénétrer, quelles que fussent d'ailleurs
ses répugnances et les protestations de son bon sens, comme l'eau qui
coule goutte à goutte vient à bout d'user le roc le plus dur[279]. Ce
déplorable ascendant s'étendait à tout, se mêlait de tout, touchait à
tout. «Mesdames ne se bornent pas à gouverner Madame la Dauphine dans
les choses qui lui sont personnelles, écrivait Mercy; elles veulent
aussi étendre leur pouvoir sur les gens attachés au service de Son
Altesse Royale, porter atteinte à leurs prérogatives, confondre leurs
rangs et diminuer ainsi la différence très marquée qui doit exister
entre l'état d'une Dauphine et celui de Mesdames de France[280].»
Confondre l'état de la Dauphine et celui de Mesdames, c'était bien là,
au fond, le but des filles de Louis XV.

Malgré tout, entraînée par cette absence de calcul et ce besoin
d'expansion, qui était le signe de son caractère, Marie-Antoinette ne
savait dissimuler à ses tantes ni ses joies ni ses espérances. Un jour
elle avait reçu du Dauphin une promesse d'intimité, longtemps attendue
et ardemment souhaitée: tout heureuse de cette perspective, elle ne
voulut pas garder son bonheur pour elle et courut en faire part à Mme
Adélaïde et à Mme Sophie. Bavardes comme des vieilles filles, Mesdames
n'eurent pas la discrétion de respecter cette confidence de la jeune
femme: elles la racontèrent à tant de monde que cela devint la nouvelle
du jour. Effarouché et mécontent, le Dauphin manqua à sa parole et le
ménage fut quelque temps en froid[281].

Derrière Mme Adélaïde, et la dirigeant, il y avait sa dame d'atours,
la comtesse de Narbonne, femme de peu de moyens[282], suivant Mercy,
mais très versée dans l'intrigue, à une Cour où il fallait moins de
talent que de brigues pour réussir, et qui avait su prendre sur sa
maîtresse un ascendant dominateur. Mme de Narbonne ne négligeait rien
pour attirer la Dauphine et acquérir sur elle le même crédit qu'elle
avait sur Mme Adélaïde. Soit paresse d'esprit, soit besoin d'amusement
et facilité de se les procurer chez la dame d'atours, Marie-Antoinette
avait fini par subir cette influence[283]. On en vit un jour un
singulier exemple.

Lorsque l'Archiduchesse avait quitté Vienne, sa mère lui avait
recommandé d'obtenir comme faveur spéciale pour le marquis de Durfort,
qui avait négocié son mariage, le titre de duc. A plusieurs reprises,
soit dans ses lettres à sa fille, soit dans sa correspondance avec
Mercy, Marie-Thérèse, qui avait le don de la reconnaissance, était
revenue sur ce sujet, s'étonnant qu'une grâce, si souvent accordée à
des gens qui ne valaient pas le marquis de Durfort, fût si longtemps
différée[284]. Il y avait là cependant un intérêt direct pour
Marie-Antoinette à montrer qu'elle protégeait ceux qui lui avaient
rendu service et qu'elle avait assez de crédit pour les protéger
efficacement. Mais, à chaque ouverture, la jeune princesse ajournait la
question: il fallait attendre, l'occasion n'était pas favorable, etc.
Elle en avait bien parlé à Choiseul, mais elle n'osait pas en parler au
Roi[285]. La vérité est que Mme Adélaïde s'opposait à ce que le marquis
de Durfort fût créé duc, parce que l'éclat de ce titre eût rejailli
en quelque sorte sur sa sœur cadette, Mme Victoire, dont la marquise
de Durfort était dame d'atours. C'était d'ailleurs le moment où Mmes
Adélaïde et Sophie s'efforçaient[286] d'éloigner la Dauphine de leur
sœur, dont l'affection et l'humeur plus douce les offusquaient[287].

Tout changea cependant, par un de ces coups de théâtre, ou plutôt de
ces compromis dont on voit plus d'un exemple dans les cours, mais qui
ne sont point, que nous sachions, particuliers aux États monarchiques.
L'évêque de Gap, beau-frère de la comtesse de Narbonne, désirait
vivement être nommé premier aumônier de Mme Victoire; la marquise
de Durfort, aussi puissante sur l'esprit de cette princesse que la
comtesse de Narbonne l'était sur celui de Mme Adélaïde, l'engagea
à refuser la nomination de l'évêque, tant qu'on ne lui aurait pas
donné satisfaction à elle-même. «Mme Victoire s'étant prêtée à cette
insinuation, il en résulta que les deux dames d'atours se trouvèrent
réciproquement dans le cas d'avoir besoin l'une de l'autre. Elles
capitulèrent par l'entremise de leurs amis communs, et il fut
convenu que la comtesse de Narbonne ferait parler Mme Adélaïde à Mme
la Dauphine en faveur de la marquise de Durfort, et que celle-ci
déciderait Mme Victoire à prendre l'évêque de Gap pour premier
aumônier. Cette convention fut religieusement observée et produisit
d'abord son effet, en ce que l'évêque de Gap fut demandé et nommé
premier aumônier de Mmes Victoire et Sophie. Immédiatement après,
Mme Adélaïde, ayant fait connaître quelle consentait à ce que Mme la
Dauphine employât ses bons offices en faveur du marquis de Durfort, Son
Altesse Royale s'en acquitta immédiatement et en parla au Roi le 6 de
ce mois. Le Roi reçut très bien la demande de Mme la Dauphine; il lui
répondit, sans la moindre résistance, que, l'objet étant juste et Mme
la Dauphine le désirant, il y consentait volontiers, et allait ordonner
au duc de la Vrillière d'expédier au marquis de Durfort une assurance
par écrit, et au moyen de laquelle il jouira, lui et sa postérité, de
la dignité de duc et pair, à l'extinction très prochaine de la branche
de Lorge: ce qui remplissait la demande du marquis de Durfort[288].»

Louis XV aimait sincèrement la Dauphine, dont la bonne humeur, la
grâce, la pétulance même, parfois audacieuse, lui plaisaient; à
plusieurs reprises, on avait remarqué ses soins pour elle. Un jour,
à la chasse, il était monté dans sa voiture, et l'avait fait asseoir
affectueusement sur ses genoux[289].

Une autre fois, à Fontainebleau, il s'était rendu chez elle le matin,
en robe de chambre, par une porte de communication jusque-là fermée;
il y avait fait son café et était resté deux heures, paraissant gai
et plus content que de coutume[290]. Blasé sur tout, dégoûté des
plaisirs coupables, on eût dit qu'il cherchait dans cette pure et
fraîche atmosphère un refuge contre lui-même, et il semblait aisé à
Marie-Antoinette d'habituer son grand-père à venir ainsi régulièrement
dans ses appartements et de s'assurer par là, sur cet esprit facile à
conquérir, à force de lassitude, un empire inébranlable. Il eût suffi
pour cela de se montrer elle-même et de se laisser aller à son premier
mouvement.

Malheureusement, Mesdames s'ingéniaient à lui inspirer vis-à-vis de
leur père la frayeur et la taciturnité qu'elles avaient elles-mêmes.
Sous cette influence néfaste, la jeune femme se sentait embarrassée en
présence du Roi, et, dans cet embarras, elle restait bouche close.
Avait-elle quelque faveur à demander, elle aimait mieux écrire, et
Louis XV, qui, timide lui-même vis-à-vis de ses enfants, n'eût pas
osé dire non en face, refusait par lettre ce qu'il eût accordé de
vive voix. Voyant qu'on ne répondait pas à ses avances, il avait
fini par se blesser: il ne disait rien, ce qui eût trop coûté à sa
paresse; mais il marquait son mécontentement par des bouderies et des
froideurs[291]. Les choses n'en allaient pas mieux. Mercy avait beau
représenter à la Dauphine combien il lui eût été facile de profiter
des bonnes dispositions de son grand-père qui ne demandait qu'à se
livrer à ses enfants, pourvu qu'ils voulussent, de leur côté, chercher
à soulager son ennui. La Dauphine convenait de tout, mais finissait par
dire que le courage lui manquait et qu'elle ne se sentait pas la force
de parler au Roi: «J'ai cru ne devoir rien omettre, écrivait Mercy en
rendant compte de cette conversation à l'Impératrice, afin que Votre
Majesté soit à même d'apercevoir jusqu'à quel point les conseils de Mme
Adélaïde tendent à _énerver_ Madame la Dauphine[292].»

Marie-Thérèse s'alarma de cette influence persistante dont les
résultats, néfastes pour sa fille, compromettaient à la fois ses
espérances de mère et ses plans de souveraine: «Toutes les lettres,
écrivit-elle, disent que vous n'agissez que par vos tantes. Je les
estime, je les aime, mais elles n'ont jamais su se faire estimer, ni de
la famille, ni du public, et vous voulez prendre le même chemin[293]!»

Et faisant fièrement le parallèle entre ce qu'étaient Mesdames et ce
qu'elle avait été elle-même:

«Est-ce que mes conseils, ma tendresse méritent moins de retour que
les leurs? J'avoue, cette réflexion me perce le cœur. Comparez quel
rôle, quelle approbation ont-elles eus dans le monde? Et, cela me
coûte à dire, quel est-ce que j'ai joué? Vous devez donc me croire
de préférence, quand je vous préviens ou conseille le contraire de
ce qu'elles font. Je ne me compare nullement avec ces princesses
respectables, que j'estime sur leur intérieur et qualités solides;
mais je dois répéter toujours qu'elles ne se sont, fait ni estimer du
public, ni aimer dans le particulier. A force de bonté et coutume de
se laisser gouverner par quelqu'un, elles se sont rendues odieuses,
désagréables et ennuyées pour elles-mêmes et l'objet de cabales et
tracasseries. Je vous vois prendre le même train et je dois me taire!
Je vous aime trop pour le pouvoir et le vouloir, et votre silence
affecté sur ce point m'a fait bien de la peine et peu d'espérance de
changement[294].»

Le changement vint pourtant. Peu à peu, Marie-Antoinette, éclairée par
les avertissements de Mercy et les gronderies de sa mère, apprécia plus
sainement les conseils de ses tantes. Elle ne rompit cependant pas tout
de suite, elle ne pouvait pas rompre brusquement des liens que son âge
et son isolement l'avaient déterminée à former et que des rapports de
chaque jour avaient resserrés. Mais la confiance disparut.

Par respect et par un reste d'habitude elle écouta quelque temps encore
les avis de ses anciennes conseillères. Mais, dès le milieu de 1772, il
est facile de remarquer chez les vieilles princesses une diminution
sensible de crédit. Si Marie-Antoinette leur cède parfois, ce n'est
plus par persuasion, c'est par complaisance ou par crainte[295].

Trois mois après, Mercy constate qu'elles ne sont plus consultées
sur rien, pas même sur les petits arrangements de la journée, dont
précédemment elles étaient les arbitres[296]. Au commencement de 1773,
les relations de la Dauphine avec ses tantes sont ce qu'elles doivent
être, une simple forme de bienséance: elle leur manifeste tous les
égards justes et convenables; mais elle n'a plus avec elles d'intimité.
L'influence de Mesdames a vécu.

Les vieilles princesses ne supportèrent pas de gaîté de cœur la perte
du petit despotisme qu'elles s'étaient habituées à exercer sur leur
nièce et, par elle, sur le reste de la famille. Leur mécontentement se
traduisit par des critiques, des médisances, des propos aigres[297],
des efforts secrets pour exalter, aux dépens de la Dauphine, sa
nouvelle belle-sœur, la comtesse de Provence; elles ne réussirent
pas. Changeant alors de tactique, elles cherchèrent à se rapprocher
de nouveau de Marie-Antoinette, lui firent des avances, devinrent
complaisantes, après avoir été impérieuses[298], quêtèrent même l'appui
de l'abbé de Vermond[299]. Repoussées encore dans cette tentative et
tenues à distance par la conduite sagement soutenue de la Dauphine,
elles finirent, après quelques moments d'humeur et quelques discussions
semi-aigres, où elles n'eurent pas le dessus[300], par se résigner à
l'ascendant incontesté de leur nièce; mais elles rongèrent leur frein,
et leur haine concentrée, s'échappant sans cesse, comme les jets d'une
vapeur morbide, en traits mordants et en insinuations malveillantes,
devint un redoutable péril pour la fille de Marie-Thérèse. Leurs mains,
inhabiles aux grandes choses, mais habiles aux mesquines intrigues, se
retrouvent dans tous les complots ourdis contre la jeune princesse.
N'ayant pu dominer la Dauphine, elles résolurent de perdre la Reine,
et malheureusement elles réussirent. Leur influence avait été néfaste,
leur rancune fut mortelle. Et pour n'en citer qu'un exemple, c'est
Mme Adélaïde qui infligea à sa nièce ce surnom d'_Autrichienne_,
dont l'impopularité pesa sur la vie entière de Marie-Antoinette et,
après l'avoir menée à l'échafaud, pesa sur sa mémoire jusqu'à ce que
l'histoire, mieux connue, eût fait justice et des méchancetés des
vieilles filles et des pamphlets des gazettiers.



CHAPITRE VI

     Disgrâce du duc de Choiseul.—Son exil triomphant.—Son
     caractère.—Chute des Parlements.—Mécontentement du public.—Le duc
     d'Aiguillon.—La comtesse du Barry.—Attitude fière de la Dauphine
     en face de la favorite.—Le Roi en est mécontent.—Remontrances de
     Marie-Thérèse.—Lettre de Kaunitz à Mercy.—Intervention directe de
     Louis XV.—Insistance de l'Impératrice.—Lettres vives échangées
     entre la mère et la fille.—Mme du Barry cherche à se rapprocher
     de la Dauphine.—Elle échoue.—L'histoire, dans ce conflit, donne
     pleinement raison à Marie-Antoinette.


Le 24 décembre 1770, M. le duc de Choiseul, premier ministre de France,
sinon en titre, du moins en fait, recevait du Roi le billet suivant:

«J'ordonne à mon cousin le duc de Choiseul de remettre la démission de
sa charge de secrétaire d'État et de surintendant des Postes entre les
mains du duc de la Vrillière et de se retirer à Chanteloup, jusqu'à
nouvel ordre de ma part.

                              «A Versailles, ce 24 décembre 1770.»

                                        «Louis.[301]»

Le duc apprit sa disgrâce avec un imperturbable sang-froid: il partit
sur-le-champ pour Paris, où il trouva la duchesse, qui venait de se
mettre à table. En le voyant entrer: «Vous avez bien la mine d'un homme
exilé, lui dit-elle; mais asseyez-vous: notre dîner n'en sera pas moins
bon[302].» Ils dînèrent en effet fort tranquillement et, le lendemain,
le duc de Choiseul partit, avec sa femme et sa sœur, la duchesse de
Gramont, pour ses terres de Touraine. «Le peuple de Paris, raconte un
contemporain, bordait les rues depuis son hôtel jusqu'à la barrière
d'Enfer, le comblant d'acclamations honorables, ce qui fit à ce
ministre, qui n'avait jamais été populaire, une impression si sensible
qu'il dit, les larmes aux yeux: «Voilà ce que je n'ai pas mérité[303].»

Son départ de Paris et de Versailles avait été une ovation; son séjour
à Chanteloup fut un triomphe. La Cour et la Ville, comme on disait
alors, s'y donnèrent rendez-vous; il n'y eut guère de grand seigneur,
de femme à la mode, d'homme bien placé, qui ne tînt à honneur d'aller
porter ses devoirs aux exilés, et le Roi qui, au fond, regrettait
peut-être son ministre[304], ferma les yeux sur cette éclatante
protestation qui se déguisait mal sous la forme d'un hommage au malheur.

Esprit léger, mais étendu et perspicace, politique inconsistant, mais
à larges vues, spirituel, élégant, magnifique jusqu'à la prodigalité,
confiant jusqu'à la présomption, hardi jusqu'à l'audace, fier jusqu'à
la hauteur, ennemi généreux, ami dévoué[305], bien vu des femmes,
redouté des diplomates, portant haut l'honneur de la France, le duc
de Choiseul avait de grandes qualités et de grands défauts[306],
et peut-être est-il vrai de dire qu'il plaisait plus encore par
ses défauts que par ses qualités. On a écrit de lui qu'il élevait
«l'indiscrétion jusqu'à la franchise, l'insolence jusqu'à la dignité,
la légèreté jusqu'à l'indépendance[307].» Quelque regrettables qu'aient
pu être certains actes de son administration, il n'en est pas moins
sûr que, dans cette société amollie du règne de Louis XV, Choiseul
était un caractère, et qu'il déploya, en diverses circonstances, de
réels talents d'homme d'État. En plein dix-huitième siècle, à une
époque où l'opinion dominante n'avait d'éloges que pour Frédéric II, sa
prévoyance avait discerné le danger de cette puissance prussienne si
jeune encore et déjà si envahissante, et trouvé, dans l'alliance avec
l'Autriche le moyen de mettre obstacle à des empiétements dont l'avenir
ne nous a que trop démontré les menaces.

Il avait sur les Cours étrangères, sur la Cour d'Espagne en
particulier, un ascendant tel qu'il se disait lui-même plus sûr
de sa prépondérance dans le cabinet de Madrid que dans celui de
Versailles[308]. Mais sa hauteur même le laissait sans défense contre
les intrigues qui s'ourdissaient contre lui. «Jamais, a dit un
contemporain, on ne l'a vu s'abaisser à de viles intrigues de Cour,
ménager ou caresser les valets[309].» Il dédaignait ses ennemis par
orgueil, il les épargnait par générosité. Ce fut ce qui le perdit. Sa
fierté avait refusé de fléchir le genou devant l'idole du jour, Mme du
Barry. Il en était résulté d'abord «de petits dégoûts, des grimaces,
des moqueries, des haussements d'épaules, enfin de petites vengeances
de pensionnaire[310].»

Choiseul en avait ri, et ses amis en avaient ri avec lui. Sa position
semblait solide; le Roi l'estimait et l'aimait: «Vous faites bien mes
affaires; je suis content de vous,» lui avait-il écrit[311]. Le mariage
du Dauphin et l'arrivée de Marie-Antoinette en France venaient encore
de consacrer l'influence du ministre. La favorite même n'avait pas
contre lui d'inimitié personnelle. «Elle n'a nulle haine contre vous,
ajoutait Louis XV; elle connaît votre esprit et ne vous veut point
de mal[312].» Cette lettre du royal amant, évidemment dictée par la
maîtresse, exprimait, à n'en pas douter, de la part de celle-ci, le
désir d'un accommodement. Choiseul, toujours hautain, repoussa les
avances; il se contenta de répondre qu'il accorderait à Mme du Barry
les demandes qu'il trouverait justes[313].

Mais il ne sut pas interdire à ses entours, ni s'interdire à lui-même
des plaisanteries publiques et piquantes sur le compte de la favorite:
il osa même tenir au Roi des propos hardis sur elle[314].

Le Roi fut blessé; il prêta l'oreille aux ennemis de son ministre. On
lui représenta Choiseul comme s'entendant avec les Parlements, alors en
lutte contre le chancelier, et cherchant à s'imposer en impliquant la
France dans une guerre entre l'Espagne et l'Angleterre. Le prince de
Condé et Maupeou intervinrent, et Mme du Barry jeta dans la balance le
poids prépondérant de sa toute puissance[315].

Louis XV céda et envoya au ministre, par le duc de la Vrillière, le
billet que nous avons cité plus haut. Choiseul partit: une maîtresse
l'avait élevé; une autre maîtresse le renversait.

A l'extérieur, sa chute ne modifiait rien. Quoiqu'il fût dans le
cabinet de Versailles la personnification la plus éclatante de
l'alliance autrichienne, le Roi n'était pas moins que lui partisan
de cette alliance[316]. C'était, suivant le mot du comte de Broglie,
son «ouvrage favori[317]» et il n'entendait pas l'abandonner.
Mais, à l'intérieur, c'était le triomphe de la cabale opposée à
Marie-Antoinette. Marie-Thérèse, qui ne redoutait rien pour l'alliance,
était extrêmement inquiète pour sa fille[318]. N'essaierait-on pas
d'éloigner d'elle ses fidèles conseillers, Mercy et Vermond? La jeune
princesse, avec sa vivacité qui ne se prêtait guère à la réflexion,
n'afficherait-elle pas trop ouvertement ses sympathies pour le ministre
déchu? Ou, au contraire, livrée à elle-même et manquant de discrétion,
ne se laisserait-elle pas gâter par cette «abominable clique[319]»?
Ces craintes de l'Impératrice furent vaines; gardée par Mercy, la
jeune Dauphine sut tenir, en cette délicate circonstance, une conduite
irréprochable; mais les dangers n'en subsistaient pas moins.

La chute du Parlement n'avait pas tardé à suivre la chute de Choiseul.
Dans la nuit du 20 au 21 janvier 1771, cent soixante-neuf présidents
ou conseillers furent exilés; le 14 avril, un lit de justice,
solennellement tenu à Versailles, supprima le Parlement et le remplaça
par une nouvelle assemblée, composée en majeure partie de membres du
Grand Conseil. La rumeur fut grande dans tout le royaume; à Paris
comme à Versailles, on prenait ouvertement parti pour les proscrits;
les princes du sang, sauf le comte de la Marche, refusèrent d'assister
au lit de justice. Les femmes elles-mêmes s'en mêlaient et le public
ne gardait nulle mesure dans ses propos. A la Cour, les intrigues et
la fermentation n'étaient pas moindres: «Il est presque impossible,
écrivait Mercy à Marie-Thérèse, que Votre Majesté se forme une idée
bien exacte de l'horrible confusion qui règne ici en tout. Le trône y
est avili par l'indécence et l'extension du crédit de la favorite et la
méchanceté de ses partisans. La nation s'exhale en propos séditieux, en
écrits incendiaires, où la personne du monarque n'est point épargnée.
Versailles est devenu le séjour des perfidies, des haines et des
vengeances; tout s'y opère par des intrigues et des vues personnelles,
et il semble qu'on y ait renoncé à tout sentiment d'honnêteté[320].»

Choiseul était renversé; il n'était pas remplacé. Les chefs du
parti adverse étaient divisés sur le choix de son successeur[321].
La favorite voulait le duc d'Aiguillon, le prince de Condé s'y
opposait[322]; le chancelier ne s'en souciait guère et le Roi
hésitait. D'Aiguillon n'était connu que par de longs et violents
démêlés avec le Parlement de Bretagne, d'où sa réputation de probité
et de bravoure n'était pas sortie intacte. C'était une calomnie[323];
elle n'en courait pas moins et jetait sur le protégé de Mme du Barry
un regrettable discrédit. Personnellement, Louis XV ne l'estimait
pas et avait même plutôt pour lui une sorte d'éloignement[324].
«Comment pouvez-vous croire qu'il puisse vous remplacer, écrivait-il à
Choiseul un an auparavant? Haï comme il l'est, quel bien pourrait-il
faire[325]?» Cette fois encore, la volonté de la favorite l'emporta sur
celle du monarque; le 5 juin 1771, le duc d'Aiguillon fut nommé[326].

La toute-puissance de Mme du Barry éclatait ainsi à tous les yeux, et
cette alliance déclarée du premier ministre et de la maîtresse devenait
pour Marie-Antoinette le premier écueil de sa marche sur ce terrain
glissant de la Cour de Versailles.

Ce n'était pas cependant, au fond, une femme méchante[327] que
cette comtesse du Barry. Elle n'était pas vindicative; mais elle
était vaniteuse[328] et se montrait d'autant plus avide d'égards
et d'honneurs qu'elle sentait qu'on lui en devait moins. Elle avait
voulu être présentée, et elle l'avait été, par des femmes du meilleur
monde. Elle avait voulu souper avec la Dauphine à son arrivée, et son
royal amant avait eu la lâche complaisance de la faire souper avec la
Dauphine, la veille même du mariage. Dès ses premiers pas sur la terre
de France, Marie-Antoinette avait trouvé en face d'elle, ou plutôt à
côté d'elle, cette «sotte et impertinente créature[329]». Elle l'avait
trouvée à la Muette; elle la retrouvait à Marly[330], à Choisy[331],
à Compiègne, à Versailles, partout. Sa virginale pudeur se révoltait
à ce contact impur, et elle ne pouvait se résoudre, non seulement à
témoigner quelque faveur à la comtesse, mais même à lui adresser la
parole. Le Dauphin partageait sa répugnance et ne la dissimulait pas.
Un instant, on avait cherché à l'attirer à de petits soupers à Saint
Hubert[332] ou à l'Ermitage[333]; il n'avait pas tardé à s'en retirer,
sur le conseil même de sa femme[334]. La favorite fut froissée de
cette attitude du jeune ménage, et ses amis, n'espérant plus rien de
la Dauphine, essayèrent de détruire son crédit par des insinuations
malveillantes, des critiques mordantes et d'habiles mensonges[335]. Le
Roi lui-même, excité par sa maîtresse, prit de l'humeur; mais comme
il avait horreur des explications avec ses enfants, il fit appeler la
comtesse de Noailles et, tout en rendant hommage au caractère et à
la grâce de sa petite fille, il se plaignit que «Mme la Dauphine se
permit de parler trop librement de ce qu'elle voyait ou croyait voir,
ajoutant que ses remarques un peu hasardées pourraient produire de
mauvais effets dans l'intérieur de la famille[336]».

Cette fois, Marie-Antoinette sut vaincre son habituelle timidité; elle
alla parler à son grand-père, et Louis XV qui n'osait ni résister en
face ni faire une représentation directe, ne sut pas soutenir son
mécontentement. Il assura sa petite-fille qu'il la trouvait charmante,
qu'il l'aimait de tout son cœur; il lui baisa la main, l'embrassa et
approuva tout ce qu'elle lui avait dit. Pour cette fois, le danger
était conjuré, la cabale déjouée, et il paraît certain que si la jeune
princesse, triomphant de son embarras, avait pris le parti de porter
chaque fois l'affaire devant le Roi lui-même, elle eût eu vite raison
de ces tracasseries.

Mais c'était l'heure où Mesdames, pour mieux absorber leur nièce,
s'efforçaient de l'éloigner de leur père, et cette attitude, qui
indisposait le vieux monarque, laissait le champ libre à toutes les
intrigues. Mme du Barry et le duc d'Aiguillon associaient leurs
rancunes[337], et le Roi, pris entre son ministre et sa maîtresse,
entre les petites plaintes respectueuses de l'une et les plaintes
aigres de l'autre, prêtait l'oreille aux récriminations. C'étaient
sans cesse insinuations nouvelles contre la Dauphine, nouveaux assauts
pour ébranler sa situation. La comtesse de Provence venait d'arriver
à la Cour: la «cabale» l'entourait de prévenances et cherchait à
opposer son crédit naissant à celui de sa belle-sœur. Savoie contre
Autriche, il y avait là un danger personnel pour Marie-Antoinette; il
y avait aussi un péril politique. Marie-Thérèse s'en émut, et, à son
instigation, le prince de Kaunitz écrivit au comte de Mercy une lettre
que l'ambassadeur était autorisé ou, pour mieux dire, invité à mettre
sous les yeux de la jeune princesse.

«Manquer d'égards à des gens que le Roi a mis en place ou dans sa
société, c'est lui manquer à lui-même. Ce serait bien pire, si on se
permettait sur leur compte des propos offensants. On ne doit voir
dans ces sortes de personnes que la circonstance d'être gens que le
souverain a jugés dignes de sa confiance et de ses bontés, et on ne
doit point se permettre d'examiner si c'est à tort ou à raison; le
choix seul du prince doit être respecté: moyennant cela et par respect
pour lui, on doit des égards à ces sortes de gens. La prudence veut
même que l'on en ait pour eux parce qu'ils peuvent nuire[338].» Et le
vieux diplomate finissait en donnant le plan et en dictant presque les
termes du discours que «Mme l'Archiduchesse» devait tenir au Roi.

Mais Kaunitz se heurtait à la fois aux suggestions de Mesdames et aux
répugnances de la Dauphine; ses conseils n'étaient pas suivis et les
intrigues continuaient.

Un jour, le 28 juillet 1771, à un souper chez la comtesse de
Valentinois, le duc d'Aiguillon prend le comte de Mercy à part et
l'avertit que le Roi désire lui parler le surlendemain chez sa
maîtresse. «Vous savez, a dit le prince à son ministre, que je ne
suis pas logé ici de façon à pouvoir le voir en bonne fortune; ainsi,
engagez-le à venir me trouver chez Mme du Barry.» Quoique un peu
surpris de cette ouverture, qui ne lui semble qu'un prétexte pour
l'attirer chez la favorite, Mercy n'a garde de manquer, le 30, au
rendez-vous. Il rencontre d'abord la comtesse qui, avec de grandes
protestations d'amitié, lui confie un sujet de peine, dont elle est,
dit-elle, profondément affligée: «On a eu recours aux calomnies les
plus atroces pour la perdre dans l'esprit de Mme la Dauphine, jusqu'à
lui prêter sur son compte des propos peu respectueux[339]. Loin d'avoir
à se reprocher une faute aussi énorme, elle s'est toujours jointe à
ceux qui font un juste éloge des charmes de Mme l'Archiduchesse et n'a
jamais usé de son crédit près du Roi que pour l'engager à se prêter aux
demandes raisonnables de Mme la Dauphine. Cependant, cette princesse
n'a cessé de lui montrer une sorte de mépris.» Mercy, un peu ennuyé
de ces déclarations, prétextait ignorance, traitait d'exagérées les
récriminations de la comtesse, lorsque Louis XV lui-même arriva par un
escalier dérobé: «Jusqu'à présent, dit-il, vous avez été l'ambassadeur
de l'Impératrice; je vous prie d'être maintenant mon ambassadeur, au
moins pour quelque temps.» Puis il revint en détail, mais non sans un
certain embarras, sur ses plaintes contre la Dauphine. Il la trouvait
charmante; mais jeune et vive comme elle l'était, ayant un mari qui
n'était pas en état de la conduire, il était impossible qu'elle évitât
les pièges qu'on lui tendait; elle se livrait à des préventions, à
des haines qui lui étaient suggérées; elle traitait mal, même avec
affectation, les personnes qu'il admettait dans son cercle particulier.
Une pareille conduite occasionnait des scènes à la Cour, y échauffait
l'esprit d'intrigue et de parti. «Voyez souvent Mme la Dauphine,
continua le Roi; je vous autorise à lui dire tout ce que vous voudrez
de ma part; on lui donne de mauvais conseils; il ne faut pas qu'elle
les suive.» Et comme Mercy objectait que de pareilles observations
dans la bouche du Roi auraient bien plus d'autorité vis-à-vis de sa
petite-fille, qui montrerait certainement le plus tendre empressement à
lui obéir, le prince allégua sa répugnance à avoir une explication avec
ses enfants et pria l'ambassadeur de se charger de ce soin. «Vous voyez
ma confiance, ajouta-t-il en terminant, puisque je vous dis ce que je
pense sur l'intérieur de ma famille.»

Étrange et instructif tableau que celui-là! Que penser de ce vieux
monarque absolu, qui avait le triste courage de se faire vis-à vis de
ses enfants l'exécuteur des caprices et des rancunes de sa maîtresse,
qui n'osait pourtant pas le leur déclarer en face et qui s'en
remettait, pour signifier ses volontés à sa famille, à la complaisance
d'un ministre étranger?

Quoi qu'il en soit, Mercy était trop dévoué à la Dauphine, il voyait
trop bien l'intrigue qui se nouait contre elle, pour ne pas l'avertir
immédiatement. Il alla la trouver dès le 31, lui raconta la scène de
la veille et insista sur la nécessité de prendre promptement un parti.
«Si Mme l'Archiduchesse voulait annoncer par sa conduite publique
qu'elle connaissait le rôle que jouait à la Cour la comtesse du Barry,
sa dignité exigeait qu'elle demandât au Roi d'interdire à cette femme
de paraître désormais au cercle. Si, au contraire, elle voulait sembler
ignorer le vrai état de la favorite, et c'est ce que recommandait
Kaunitz, il fallait la traiter sans affectation, comme toute femme
présentée, et lorsque l'occasion s'offrirait, lui adresser, ne fût-ce
qu'une fois, la parole, ce qui ferait cesser tout prétexte spécieux de
récriminations. Il n'était pas moins urgent de parler au Roi et de se
plaindre avec douceur de ce qu'au lieu de dire lui-même ses intentions
à sa petite-fille, il les lui faisait parvenir par la voie d'un tiers.
Une telle démarche mettrait certainement le prince dans l'embarras et,
pour en éviter de pareilles à l'avenir, il serait moins facile à se
prêter aux impulsions du parti dominant. Il convenait d'ailleurs de
consulter là-dessus le Dauphin; mais il ne fallait à aucun prix suivre
les avis de Mesdames.»

Grand émoi, dans le petit cercle de la Dauphine, à cette nouvelle: le
Dauphin approuvait les conseils de Mercy, mais Mesdames se récrièrent,
et Marie-Antoinette qui, en dépit des avertissements de l'ambassadeur,
obéissait alors aveuglément à ses tantes, et qui d'ailleurs avait
une extrême répugnance aux démarches qu'on demandait d'elle,
Marie-Antoinette fit ce que font, en pareille occurrence, les personnes
embarrassées: elle n'adopta que la moitié du plan qui lui était
proposé: elle consentit à dire un mot à Mme du Barry, mais se refusa
obstinément à parler au Roi: «Mes tantes, dit-elle, ne le veulent pas.»

La favorite devait venir, le 11 août, au cercle de la Cour; il avait
été décidé qu'à la fin du jeu l'ambassadeur engagerait la conversation
avec elle; la Dauphine s'approcherait et, par occasion, adresserait
la parole à la comtesse. Au jour dit, les choses semblèrent devoir se
passer comme il avait été convenu. La jeune princesse avait un peu
peur, mais elle était déterminée. Tout alla bien au début. Mercy, après
le jeu, s'aboucha avec Mme du Barry, et la Dauphine commença à faire
le tour du cercle. Déjà, elle approchait de la favorite, lorsque Mme
Adélaïde, qui ne la perdait pas de vue, éleva la voix et dit: «Il est
temps de s'en aller; partons: nous irons attendre le Roi chez ma sœur
Victoire.» A ce mot, la Dauphine perdit courage; elle s'éloigna toute
troublée, et l'arrangement fut manqué. La favorite fut froissée, Louis
XV fut mécontent; impatient de savoir quel accueil avait été fait à sa
maîtresse, il était venu le lui demander, au sortir du Conseil d'État:
«Hé bien, Monsieur de Mercy, dit-il à l'ambassadeur, vos avis ne
fructifient guère, il faudra que je vienne à votre secours[340].»

L'ambassadeur fut effrayé de cette mauvaise humeur visible du Roi; il
craignit que le ressentiment ne l'entraînât à quelque démarche fâcheuse
contre ses enfants et, pour prévenir un éclat, il fit un appel pressant
à l'autorité suprême de Marie-Thérèse. L'Impératrice, qui jusque-là
n'avait jamais abordé ce sujet délicat dans sa correspondance avec sa
fille[341], se répandit en reproches sévères: «Avouez cet embarras,
cette crainte de dire seulement le bonjour; un mot sur un habit, sur
une bagatelle, vous coûte tant de grimaces, pures grimaces, ou c'est
pire. Vous vous êtes donc laissé entraîner dans un tel esclavage que
la raison, votre devoir même n'ont plus de force de vous persuader. Je
ne puis plus me taire; après la conversation de Mercy et tout ce qu'il
vous a dit que le Roi souhaitait, que votre devoir exigeait, vous avez
osé lui manquer! Quelle bonne raison pouvez-vous alléguer? Aucune.
Vous ne devez connaître ni voir la Barry d'un autre œil que d'être une
dame admise à la Cour et à la société du Roi. Vous êtes la première
sujette de lui: vous lui devez obéissance et soumission; vous devez
l'exemple à la Cour, aux courtisans que les volontés de votre maître
s'exécutent. Si on exigeait de vous des bassesses, des familiarités,
ni moi, ni personne ne pourrait vous les conseiller, mais une parole
indifférente, de certains regards, non pour la dame, mais pour votre
grand-père, votre maître, votre bienfaiteur! Et vous lui manquez si
sensiblement, dans la première occasion où vous pouvez l'obliger et lui
marquer un attachement, qui ne reviendra plus de sitôt!... Vous avez
peur de parler au Roi et vous n'avez pas peur de lui désobéir et de le
désobliger. Je pense pour un peu de temps vous permettre d'éviter les
explications verbales avec lui, mais j'exige que vous le convainquiez
par toutes vos actions de votre respect et de votre tendresse, en
imaginant en toute occasion ce qui peut lui plaire; qu'il ne lui
reste sur cela rien à désirer, aucun exemple ou discours contraire.
Dussiez-vous même vous brouiller avec tous autres, je ne puis vous le
passer; vous n'avez qu'un seul but, c'est de plaire et de faire la
volonté du Roi; en agissant ainsi, je vous tiens quitte pendant quelque
temps des explications verbales avec le Roi[342].»

Il est difficile de ne pas remarquer que ces grandes considérations
sur le respect dû à la majesté royale étaient assez étranges dans une
occasion où la majesté royale se respectait si peu elle-même. Sous
quelques périphrases que se voilât la pensée, tout aboutissait en
somme,—et Marie-Thérèse sacrifiait à cet objet pressant la nécessité
d'avoir avec le Roi des explications verbales,—tout cela aboutissait
à parler à une femme dont la présence à la Cour était un scandale
public; car séparer la maîtresse de la dame présentée, c'était
singulièrement subtil et peu pratique. Encore si un mot avait suffi:
mais non! «Si vous étiez à portée de voir, comme moi, tout ce qui se
passe ici, répondait Marie-Antoinette, vous croiriez que cette femme et
sa clique ne seraient pas contents d'une parole et ce serait toujours à
recommencer..... Je ne dis pas que je lui parlerai jamais, mais je ne
puis convenir de lui parler à jour et heure marqués, pour qu'elle le
dise d'avance et en fasse triomphe[343].»

Marie-Antoinette avait raison. Mme du Barry avait toutes les audaces
et tous les appétits de la classe d'où elle était sortie: des exemples
nouveaux l'affirmaient sans cesse. Aux soupers du petit Château,
auxquels elle présidait, elle avait poussé l'insolence jusqu'à
projeter de s'asseoir à côté du Dauphin; elle avait voulu multiplier
ses visites chez la Dauphine[344]; elle faisait bâtir un pavillon qui
empiétait sur un jardin réservé jusque-là à la famille royale[345];
elle s'arrogeait le droit de disposer de toutes les places dans la
formation de la maison des princes[346]. Au mariage du comte d'Artois,
elle renouvelait le scandale donné au mariage de la Dauphine: elle
dînait en public avec la famille royale, et portait sur elle, à ce
dîner, cinq millions de pierreries[347]! On allait plus loin encore:
le duc d'Aiguillon, de concert avec Mme Louise, qu'on est étonné de
trouver mêlée à cette intrigue, travaillait pour obtenir du Pape la
rupture du mariage de Mme du Barry, afin de la mettre à même d'épouser
le Roi: c'eût été l'étrange Maintenon de cet étrange Louis XIV[348].
«Si l'Impératrice voyait ce qui se passe ici, disait Marie-Antoinette,
elle me pardonnerait, il n'y a pas de patience qui puisse y tenir[349].»

Mais ces empiétements même, cet ascendant tout-puissant de la
favorite constituaient un péril permanent. Mme du Barry avait trop
peu d'esprit et de conduite pour être dangereuse par elle-même. Elle
l'était par ses entours, dont elle répétait les propos,—c'est Mercy
qui le dit,—avec la docilité et l'intelligence d'un perroquet[350].
D'ailleurs, sa vanité la portait à se prévaloir de ses avantages
momentanés et de son empire incontesté sur le faible monarque. Attester
par des marques publiques son ressentiment, n'était-ce pas affirmer
son pouvoir aux yeux de tous? Mercy craignait tout de gens «atroces»
qui, n'espérant rien de l'avenir, croiraient n'avoir rien à ménager
dans le présent[351]. Il avait peur surtout du duc d'Aiguillon qui,
disait-il, «s'annonce de plus en plus sous des traits d'une noirceur
qui fait trembler[352]». Il ne cessait d'insister près de la Dauphine
pour qu'elle adoptât vis-à-vis du parti dominant une conduite plus
politique; il y réussissait peu: il y avait au fond du cœur de la jeune
princesse de virginales révoltes contre tout ce qui eût paru une marque
de condescendance pour la «créature». Un jour pourtant, le 1er janvier
1772, en passant devant la favorite, elle laissa échapper un mot qui
pouvait sembler lui être adressé. Mercy triompha; mais son triomphe
fut de peu de durée: «J'ai parlé une fois, lui dit le lendemain
Marie-Antoinette; mais je suis bien décidée à en rester là, et cette
femme n'entendra plus le son de ma voix[353].»

Pour elle, parler une fois à cette femme, qu'elle méprisait
souverainement, c'était déjà un sacrifice immense, et il lui semblait
que sa mère et l'ambassadeur devaient s'en déclarer satisfaits.

«Je ne doute point, écrivit-elle à Marie-Thérèse, que Mercy ne vous ait
mandé ma conduite du jour de l'an, et j'espère que vous en aurez été
contente. Vous pouvez bien croire que je sacrifie toujours tous mes
préjugés et répugnances, tant qu'on ne me propose rien d'affiché et
contre l'honneur[354].»

Au coup, l'Impératrice bondit.

«Vous m'avez fait rire, riposta-t-elle, de vous imaginer que moi ou mon
ministre pourrions jamais vous donner des conseils _contre l'honneur_;
pas même contre la moindre décence. Voyez par ces traits combien
les préjugés, les mauvais conseils ont pris sur votre esprit. Votre
agitation après ce peu de paroles, le propos de n'en plus y venir font
trembler pour vous. Quel intérêt aurais-je que votre bien et celui
même de votre état, le bonheur du Dauphin et le vôtre, la situation
critique où vous et tout le royaume se trouvent, les intrigues, les
factions? Qui peut vous conseiller mieux, mériter votre confiance que
mon ministre, qui connaît à fond tout l'État et les instruments qui y
travaillent?...»

«Le Roi est âgé; les indigestions dont il souffre ne sont pas
indifférentes; il peut arriver des changements en bien et en mal avec
la du Barry, avec les ministres. Je vous le répète, ma chère fille, si
vous m'aimez, de suivre mon conseil; c'est de suivre _sans hésiter_ et
_avec confiance_, tout ce que Mercy vous dira ou exigera; s'il souhaite
que vous répétiez vos attentions vis-à-vis de la dame ou d'autres, de
le faire[355].»

Si l'on veut l'explication de cette extrême vivacité de langage, il
faut la demander aux circonstances. Cette lettre est du 13 février
1772; c'était le moment où se négociait, entre la Prusse, la Russie
et l'Autriche, la grande iniquité du premier partage de la Pologne.
Marie-Thérèse, dont cet odieux marché révoltait la conscience[356]
et qui en conserva toute sa vie le remords, avait cherché un moment
à l'entraver de la seule manière possible: par un resserrement
de l'alliance austro-française, un peu ébranlée par la chute de
Choiseul; mais d'Aiguillon avait refusé d'entendre les ouvertures
demi-mystérieuses de Mercy et il n'y avait pas même, à cet instant
si grave, d'ambassadeur de France à Vienne[357]. Repoussée dans ses
avances, isolée du côté de Versailles, l'Impératrice, «pour ne pas,
dit-elle, rester seule exposée à une guerre contre les Russes et
les Prussiens,» avait fini par prendre son parti de la combinaison
proposée, «qui mettait une tache à tout son règne[358]», et son fils,
Joseph II, qui n'avait pas les mêmes scrupules, s'accommodait fort bien
d'un arrangement qui ajoutait à ses États deux provinces de plus.

L'affaire une fois en train, il importait que rien ne vînt se mettre à
la traverse; pouvait-on être tranquille du côté de la France? Choiseul
n'était plus là, sans doute, Choiseul qui, en pareille occurrence,
aurait menacé de se jeter sur les Pays-Bas et n'eut jamais consenti au
partage[359]. Le nouvel ambassadeur à Vienne, dont quelques historiens
mal informés ont voulu faire un diplomate habile, le prince de Rohan,
«n'incommodait» guère Kaunitz et se contentait d'amuser l'Empereur par
ses «turlupinades[360]». D'Aiguillon, sans génie, sans crédit, sans
talent, et qui n'avait pas su comprendre à demi-mot les ouvertures
de Mercy, semblait peu en mesure de susciter des embarras sérieux.
Qu'arriverait-il, cependant, si piqué du triste rôle qu'il avait joué
en tout cela pour ses débuts au ministère, froissé de l'accueil
hautain de la Dauphine, il unissait ses efforts à ceux de la favorite,
également froissée, pour contrecarrer, par vengeance, les projets de
la Cour de Vienne? Il fallait de toute façon éviter un pareil danger,
et le meilleur moyen, c'était que Marie-Antoinette consentît à traiter
avec plus de ménagement le ministre et la favorite.

«Nous savons pour certain, écrivait Marie-Thérèse à Mercy, que
l'Angleterre et le roi de Prusse veulent gagner la Barry. La France
pateline avec la Prusse. Le Roi est faible; ses alentours ne lui
laissent pas le temps de réfléchir et de suivre son propre sentiment.
Vous voyez par ce tableau combien il importe à la conservation de
l'alliance qu'on emploie tout pour ne pas se détacher dans ce moment de
crise. Pour empêcher ces maux, il n'y a que ma fille: il faut qu'elle
cultive, par ses assiduités et tendresses, les bonnes grâces du Roi et
qu'elle traite bien la favorite. Je n'exige pas des bassesses, encore
moins des intimités, mais des attentions pour son grand-père et maître,
en considération du bien qui peut en rejaillir à nous et aux deux
Cours; peut-être l'alliance en dépend[361].»

En recevant de si pressantes instructions, Mercy redoubla d'attentions
pour «le parti dominant». A son instigation, Marie-Antoinette, qui ne
connaissait rien des complications de la diplomatie européenne, mais
qui, naturellement, redoutait avant tout une rupture de l'alliance
austro-française, consentit à adresser un mot insignifiant à la
comtesse; mais cette concession une fois faite, elle reprit son
attitude dédaigneuse.

Mercy avait beau insister sur les inconvénients qui pourraient en
résulter pour les affaires; il avait beau observer qu'il n'était ni
juste ni décent que la famille royale semblât, par son maintien,
vouloir faire la critique de la conduite du Roi; «que si le monarque
était dans la voie de l'erreur, ce n'était pas à ses enfants à le faire
remarquer; que les Saintes Écritures nous rappelaient à cet égard un
trait bien frappant dans la malédiction du Seigneur sur celui des
fils de Noé qui avait ri de l'ivresse de son père, tandis que Dieu
avait béni les enfants de ce patriarche qui l'avaient couvert de leur
manteau[362].»

La Dauphine, un instant touchée, non pas par les raisonnements
théologiques de l'ambassadeur, mais par le désir de satisfaire sa mère,
même en sacrifiant ses plus légitimes répugnances, ne tardait pas à
revenir à ses résistances premières, encouragée d'ailleurs par son
mari, qui avait Mme du Barry «en horreur[363]».

Vainement le duc d'Aiguillon ourdissait-il de nouvelles trames avec
Mme de Narbonne, pour déterminer Marie-Antoinette à mieux traiter
la favorite; vainement Mme Adélaïde, rapprochée de la comtesse par
politique[364], s'efforçait-elle de rapprocher d'elle sa nièce.
L'influence de la vieille tante avait cessé, et le Dauphin répondait
sèchement à ses insinuations: «Ma tante, je vous conseille de ne point
vous mêler dans les intrigues de M. d'Aiguillon, car c'est un mauvais
sujet[365].» Lorsque Mme du Barry présenta à la Dauphine sa nièce
nouvellement mariée, elle ne put obtenir une parole ni pour elle ni
pour la présentée[366]. Trois mois plus tard, elle ne recevait pas
meilleur accueil pour sa belle-sœur, la comtesse d'Argicourt[367].
Marie-Thérèse grondait; mais Marie-Antoinette se contentait de répondre
que, si elle avait agi autrement, le Dauphin l'aurait trouvé mauvais.
Et elle ajoutait ces mots, qui ne laissaient guère d'espoir de
changement à sa mère: «Lorsqu'on a adopté un système de conduite, il ne
faut pas en changer[368].»

La favorite, d'ailleurs, ne se plaignait plus[369]. Mercy lui avait
fait un jour, «sur le présent et sur l'avenir[370],» sur l'utilité de
ménager la famille royale[371], des réflexions qui finissaient par
produire leur effet. L'avenir s'assombrissait pour Mme du Barry. Une
fois déjà on avait parlé de son renvoi[372]. Le Roi vieillissait,
divers symptômes l'avaient averti que les infirmités étaient venues
avec les années; il pouvait se souvenir des sentiments de foi de
sa jeunesse. Déjà la mort subite de quelques-uns de ses familiers,
frappés presque sous ses yeux, avait produit sur cet esprit léger une
impression très vive. Il commençait à tenir des propos sur son âge, sur
l'état de sa santé, sur le compte effrayant que tout homme doit rendre
à Dieu de l'emploi de sa vie. Une intrigue, habilement conduite et dans
laquelle on avait eu le talent de mêler Mme Louise, pour éloigner le
confesseur du Roi, l'abbé Maudoux, prêtre pieux et éclairé, qui était
en même temps le confesseur de Marie-Antoinette[373], avait échoué
devant la fermeté de la jeune princesse[374]. Toutes ces considérations
déterminèrent-elles Mme du Barry à changer de conduite vis-à-vis de
celle qui n'était que Dauphine aujourd'hui, qui pouvait être Reine
demain? Toujours est-il qu'à partir des derniers mois de 1773, on
voit la favorite et ses amis déployer des efforts inouïs pour se
rapprocher de Marie-Antoinette[375]. Mme du Barry lui fait sans cesse
des avances; elle offre d'obtenir du Roi le rappel de la comtesse de
Grammont, si la Dauphine exprime qu'elle lui en saura gré[376]. Elle
va même jusqu'à lui proposer de faire acheter pour elle, par le vieux
monarque, de magnifiques pendants d'oreilles en brillants, estimés
sept cent mille livres. Quel que fût son goût pour les pierreries, la
Dauphine répondit simplement qu'elle ne souhaitait pas en augmenter le
nombre[377]. Battue comme ennemie, repoussée comme alliée, Mme du Barry
adopta le seul parti qui lui convînt, celui dont elle n'aurait jamais
dû s'écarter: elle se tint tranquille et ne récrimina plus[378].

Ainsi se terminait, par une solution juste et qu'il eût été d'ailleurs
aisé de prévoir, ce long et scandaleux débat, où, au mépris de tout
ordre naturel et divin, une maîtresse, tirée de la boue, avait tenu
en échec, pendant quatre ans, une princesse de sang impérial, femme
de l'héritier de la couronne de France; débat qui avait donné lieu
à tant de tracasseries de tout genre à la Cour, à tant de légitimes
répugnances de la part de Marie-Antoinette, à tant de savantes
manœuvres de Mercy, à tant de gronderies sévères et injustes de
Marie-Thérèse. Assurément, pour qui raisonne froidement, avec cette
indifférence quelque peu hautaine, au point de vue moral, ce souci
presque exclusif des intérêts matériels, qui sont une des traditions
de la diplomatie moderne, il est facile de s'expliquer les inquiétudes
de l'Impératrice, ses recommandations incessantes, ses exigences
même; mais il est plus facile encore de comprendre, nous dirons
volontiers de partager, les virginales révoltes de Marie-Antoinette.
Peut-être les intentions de l'Impératrice sont-elles plus prudentes;
mais celles de la Dauphine sont incontestablement plus généreuses. On
aime à sentir vibrer, dans le cœur de cette jeune femme, cette fibre
délicate de la pudeur blessée, et l'on contemple avec émotion cette
«chasteté de l'honneur», comme dit Burke[379], qui craint de souiller
la blancheur de ses ailes par un contact indigne. Marie-Antoinette sort
de ce conflit plus grande et plus pure. Si la politique la condamne,
l'honnêteté publique l'absout.



CHAPITRE VII

     Popularité de la Dauphine.—Traits de bonté.—Le paysan
     d'Achères.—Incendie de l'Hôtel-Dieu.—Entrée du Dauphin et
     de la Dauphine à Paris.—Enthousiasme universel.—Lettre
     de Marie-Antoinette à sa mère.—Représentations à la
     Comédie-Française et à la Comédie-Italienne.—Le comte de
     Provence et le comte d'Artois.—Leurs mariages.—Leurs relations
     avec la Dauphine.—Amusements des jeunes ménages.—La comédie
     dans les appartements intérieurs.—Intimité du Dauphin et de la
     Dauphine.—Le Dauphin devient moins timide, la Dauphine plus
     réfléchie.—Position solide de Marie-Antoinette à la Cour, au
     commencement de mai 1774.


Toutes ces tracasseries d'ailleurs ne nuisaient en rien à la popularité
de la Dauphine. A part quelques courtisans dont elles intéressaient la
fortune et quelques chroniqueurs dont elles alimentaient les gazettes,
le public s'occupait peu de ces petites intrigues, resserrées dans
les étroites limites des palais royaux. Il avait été comme ébloui de
la fraîche et gracieuse apparition qui avait traversé la France, de
Strasbourg à Versailles, comme un brillant et bienfaisant météore; il
croyait toujours à son éclat et à sa bonté. «L'inclination naturelle
des Français est d'aimer leurs princes,» écrivait, en 1753, le maréchal
de Noailles[380]. Le peuple ne s'inquiétait guère d'un sourire échappé
à cette enfant de quinze ans, à la vue de la tournure surannée de
quelques vieilles douairières ou de quelques manquements à l'étiquette,
qui scandalisaient Mme de Noailles. Le peuple aimait sa Dauphine,
et il ne regardait qu'au frais épanouissement de son visage et à la
tendresse de son cœur. Malheureusement, il en jouissait trop peu. De
mesquines jalousies avaient fait ajourner l'entrée solennelle du jeune
ménage dans sa bonne ville de Paris. Mais dans le lointain où était
retenue Marie-Antoinette, le public la voyait toujours charmante, comme
à l'heure de son arrivée, bonne et sensible, comme au jour où elle
envoyait tout l'argent de sa cassette aux blessés de la place Louis
XV. «Sa jeunesse, dit Montbarrey, sa figure, sa taille, séduisirent
tous les cœurs et décidèrent l'enthousiasme[381].» Il semblait
qu'on l'acclamât comme la fiancée de tout un peuple; elle était
vraiment,—c'est un pamphlétaire non suspect qui l'a écrit,—«l'idole de
la nation[382].» Cette France, qui ne savait que faire de son amour
traditionnel pour ses princes, le donnait à plein cœur à la Dauphine.
Elle était le phare lumineux vers lequel se portaient tous les regards,
la source féconde d'où découlaient toutes les grâces. On ne comprenait
même pas qu'une mesure populaire pût être prise, sans venir d'elle ou
passer par elle.

«Mme la Dauphine se fait adorer ici, écrivait, à la fin de 1770,
l'impartial Mercy, et l'opinion publique est tellement décidée à cet
égard que, passé quelques jours et à l'occasion d'une diminution du
prix du pain, le peuple de Paris disait hautement dans les rues et dans
les marchés que sûrement c'était Mme la Dauphine qui avait sollicité et
obtenu cette diminution en faveur des pauvres gens[383].»

Des traits charmants, échappés de son cœur comme de naturelles
saillies, et colportés par les mille voix de la renommée, entretenaient
et augmentaient l'enthousiasme populaire. On se disait que le duc de
Duras, gentilhomme de la chambre, ayant proposé à la jeune princesse
de donner des bals pendant le séjour de Fontainebleau, elle avait
répondu que «cet arrangement lui agréerait beaucoup, mais que, comme
il en résulterait une augmentation de dépenses, elle ne voulait pas
qu'il fût dit qu'on trouvait de l'argent pour ses amusements, et qu'on
n'en trouvait pas pour payer les appointements des gens de sa maison;
qu'ainsi elle renonçait par cette raison aux divertissements qui lui
étaient proposés[384].» On savait qu'elle avait usé de son influence en
faveur de soldats trop sévèrement punis[385]. On racontait qu'un jour,
à la chasse, l'animal, étant sur ses fins, s'était jeté à la rivière;
les chasseurs se hâtaient, afin d'arriver à l'hallali; mais il fallait
pour cela traverser un champ de blé. La Dauphine avait aussitôt ordonné
de faire un détour, «aimant mieux, disait-elle, manquer ce spectacle
que de se le procurer en faisant du tort aux cultivateurs qui sont
toujours peu et mal dédommagés dans de semblables occasions[386].»

Une autre fois, à la chasse encore, en passant sur un pont, le
postillon de son carrosse était tombé et si malheureusement que
quatre des chevaux de l'attelage lui avaient passé sur le corps; on
l'avait relevé sanglant et sans connaissance. La Dauphine s'arrêta
immédiatement et voulut que le blessé fût pansé devant elle: «Mon ami,
disait-elle à un page avec une vivacité toute spontanée, va chercher
le chirurgien.»—«Cours vite pour un brancard, disait-elle à un autre;
vois s'il parle, s'il est présent.» Et elle ne quitta la place que
lorsqu'elle se fut assurée que le blessé serait bien soigné et porté
bien doucement à Versailles, où elle le fit traiter par son premier
chirurgien. La Cour et le public furent ravis et le propos général à
Paris et à Versailles fut qu'en cette conjecture «Marie-Thérèse aurait
bien reconnu sa fille, et Henri IV, son héritière[387]».

La jeune princesse avait pour ses gens des attentions charmantes et des
délicatesses exquises. Un jour, le cheval de son écuyer la frappait
au pied d'une ruade; elle surmontait sa douleur et continuait sa
promenade, quoiqu'elle eût le pied fort enflé, pour épargner à cet
homme le chagrin d'avoir été l'auteur involontaire de l'accident[388].
Un autre jour, le valet de service s'étant blessé en voulant approcher
un meuble un peu lourd, elle se mettait à laver elle-même sa blessure
et à lui faire des compresses avec son mouchoir[389]. Une autre fois
encore, elle renonçait à des promenades à cheval, pour lesquelles on
connaît sa passion, afin de permettre à son écuyer de retourner près de
sa femme souffrante[390].

Et ce n'était pas seulement aux gens de son service qu'elle témoignait
ces égards et cette sensibilité, c'était à tous les pauvres et à tous
les malheureux. Un an après les incidents que nous venons de raconter,
à Compiègne, un palefrenier de la comtesse de Provence, en traversant
la ville, tombait de cheval et se blessait grièvement. La princesse
passait froidement, sans plus s'inquiéter de l'accident; mais la
Dauphine, qui suivait à une petite distance, fit arrêter sa voiture,
donna des ordres pour que le blessé fût secouru, et ne s'éloigna pas
avant que ses ordres n'eussent été exécutés. Le public ne manqua pas
de comparer la conduite des deux belles-sœurs, et l'on devine que la
comparaison ne fut pas à l'avantage de la comtesse de Provence[391].

Mais le fait le plus connu, celui qui fit le plus de sensation, fut
ce qu'on appelle l'événement d'Achères[392]. C'était à Fontainebleau,
à la chasse encore, le 16 octobre 1773. Le cerf aux abois, faisant
tête, s'était réfugié dans un petit enclos du village d'Achères. Là,
ne trouvant pas d'issue, rendu furieux par le désespoir, il s'était
jeté sur un paysan qui cultivait l'enclos, et l'avait frappé de deux
coups de ses bois, l'un à la cuisse, l'autre au corps. L'homme avait
été renversé, mortellement blessé. Sa femme, folle de douleur, s'était
précipitée vers les chasseurs et était tombée évanouie. Le Roi, après
avoir ordonné qu'on prît soin d'elle, s'était éloigné. La Dauphine
descendit de sa calèche, fit respirer des sels à cette malheureuse, et,
après l'avoir tirée de son évanouissement, profondément émue elle-même,
lui prodigua son argent, ses consolations et ses larmes. Elle la fit
ensuite monter dans sa voiture, donna l'ordre qu'on la reconduisît chez
elle, et ne regagna la chasse qu'après s'être assurée que les deux
malades recevraient les soins nécessaires.

La Cour entière, entraînée par ce noble exemple, parti de si haut,
voulut venir en aide aux infortunés. Le Dauphin vida sa bourse
entre leurs mains, la comtesse de Provence en fit autant[393]. Les
jours suivants, Marie-Antoinette ne manqua pas d'envoyer prendre
des nouvelles du blessé dont l'état avait d'abord paru désespéré et
qui guérit cependant, grâce aux soins que, sur l'ordre de la jeune
princesse, lui donnèrent les chirurgiens de la Cour[394]. Le public,
instruit de ces détails, et ravi des larmes d'attendrissement qu'il
avait vu verser à la Dauphine, ne tarit pas en éloges sur son compte;
il n'y avait pour elle qu'un cri d'admiration. A Fontainebleau, le
peuple s'attroupait, partout où il pouvait espérer la rencontrer[395].
A Marly, à Versailles, on se portait sur son passage avec un
empressement et des acclamations qui effarouchaient presque sa
timidité. Les gazettes du temps étaient remplies de vers en son
honneur, et une femme d'esprit, la princesse de Beauvau, disait ce
mot, qui était trop dans le goût du jour, pour ne pas faire fureur:
«Mme la Dauphine suivait la nature, et Mr le Dauphin suivait Mme la
Dauphine[396].»

Nous pourrions multiplier ces exemples, qui surabondent dans les
Mémoires contemporains et dans les rapports de Mercy[397]. Nous n'en
citerons plus qu'un. Dans la nuit du 29 au 30 décembre 1772, un
épouvantable incendie éclata à l'Hôtel-Dieu de Paris. Le feu, après
avoir couvé dans les souterrains, se développa vers une heure du matin
avec une telle violence que la lueur se voyait jusqu'aux extrémités
de la ville. Malgré la promptitude des secours, malgré l'activité du
corps des pompiers récemment organisé et le dévouement des travailleurs
à la tête desquels étaient l'archevêque de Paris, Mgr de Beaumont,
les principaux magistrats et les religieux de la cité, la plupart
des bâtiments furent détruits; on évaluait la perte à deux millions.
Dix malades furent brûlés; les autres furent transportés à la hâte à
l'archevêché, à Notre-Dame et dans les églises; mais plusieurs de ceux
qui étaient accourus pour porter secours périrent dans les flammes ou
furent blessés.

Consterné par cet effroyable sinistre, l'archevêque de Paris fit un
chaleureux appel à la charité publique et ordonna des quêtes. Dès que
Marie-Antoinette en fut informée, elle s'empressa d'envoyer mille écus,
et avec une modestie qui l'honore encore plus que sa compassion elle
s'entoura des précautions les plus minutieuses pour que personne n'en
sût rien, poussant même le mystère jusqu'à n'en rien dire à Mercy et à
Vermond[398].

Malgré tout, le secret transpira et le public sut d'autant meilleur
gré à la jeune princesse de cette généreuse charité que l'initiative
venait d'elle-même et que personne, dans la famille royale, ne lui en
avait donné l'exemple[399]. Mais ces compliments même embarrassaient sa
pudeur, et elle ne savait comment s'y soustraire[400].

Aussi, lorsque, le 8 juin 1773, précédée de ces souvenirs et portant
au front l'auréole de toutes ces espérances, Marie-Antoinette fit
enfin son entrée dans la capitale, l'enthousiasme de la population
parisienne fut indescriptible. Il était d'usage que cette cérémonie
de _l'entrée_ suivît de près, pour le Dauphin, la célébration du
mariage[401]; mais la cabale qui redoutait la popularité de la jeune
princesse et ne voulait pas la grandir par l'éclat d'un triomphe public
avait réussi à éveiller l'ombrageuse susceptibilité du vieux monarque,
qui, depuis longtemps, n'était plus habitué aux acclamations[402].
Docile aux inspirations de sa maîtresse et de son ministre, Louis XV
s'était toujours opposé à ce que la cérémonie officielle eût lieu,
et Marie-Antoinette n'avait jamais eu, malgré son ardent désir,
la jouissance de voir Paris et de s'y faire voir; elle n'avait
pas même pu, comme elle l'avait projeté un jour, en parcourir les
boulevards[403]. Enfin, au mois de mai 1773, elle se décida à parler
au Roi de son désir, et ce prince, qui ne savait rien refuser en face,
lui répondit qu'il ne demandait pas mieux, et qu'elle était libre de
choisir le jour qui lui conviendrait[404]. La date fut fixée au 8
juin; les préparatifs furent poussés avec vigueur, et la cérémonie fut
magnifique. Depuis longtemps on n'avait rien vu de pareil. Le peuple
de Paris avait soif de contempler cette jeune princesse, dont tous les
échos de la renommée célébraient la grâce et les vertus, et qu'il ne
connaissait pas encore.

A la porte de la Conférence, les deux époux furent reçus par M. le
duc de Brissac, gouverneur de Paris, le lieutenant de police, M. de
Sartines, le Corps de ville et le prévôt des marchands. Là, pendant
qu'on leur présentait sur un plat d'argent les clefs de la bonne
ville, les Dames de la halle leur offraient les prémices des marchés,
des fleurs et des fruits. L'auguste couple prit place avec sa suite
dans un carrosse de gala, et, traversant le quai des Tuileries, le
Pont-Royal, le quai Conti, où le prévôt de de la Monnaie avait rangé sa
compagnie à cheval, le Pont-Neuf, où le lieutenant criminel attendait
au pied de la statue de Henri IV, avec les gardes de robe courte, le
quai des Orfèvres, la rue Saint-Louis, passant devant l'Hôtel-Dieu,
où la mère-prieure se tenait avec ses religieuses, il arrivait à
Notre-Dame. Salués à la porte par l'archevêque et le chapitre, le
Dauphin et la Dauphine allaient s'agenouiller dans le chœur et de là
à la chapelle de la Sainte Vierge, où un chapelain du Roi célébrait
une messe basse, pendant que la musique de la cathédrale exécutait un
motet. Après la messe, ils visitaient le trésor, se rendaient ensuite
à Sainte-Geneviève, faisaient le tour de la châsse de la Sainte, et
revenaient enfin aux Tuileries. Au collège Louis-le-Grand, le recteur
de l'Université, à la tête des quatre Facultés, les haranguait; au
collège Montaigu, les étudiants leur récitaient des vers.

C'étaient là les cérémonies officielles, mais ce qui n'était pas
dans le programme, c'était l'enthousiasme vraiment extraordinaire du
public. Sur tout le parcours du cortège, la foule était si compacte
qu'il était presque impossible à la voiture d'avancer. Partout des
décorations, des arcs de triomphe, le pavé jonché de fleurs, partout
des vivats frénétiques. La Dauphine avait un sourire pour chacun, un
salut pour les personnes de distinction, un rayonnement pour tout ce
peuple. «Il est impossible, écrivait Mercy, de se montrer avec plus de
grâce, plus de charme et plus de présence d'esprit que n'en a marqué
Mme l'Archiduchesse dans cette conjoncture[405].» Son sourire allait
au cœur. Les mains applaudissaient, les mouchoirs s'agitaient, les
chapeaux volaient en l'air, c'était une ivresse universelle. Avec
sa bonté habituelle, la jeune princesse avait ordonné à sa garde de
laisser tout le monde approcher; il semblait que, pour ce jour-là,
la vieille étiquette avait été abolie. Aux Tuileries, les femmes de
la halle dînaient dans la salle des Concerts; palais et jardin, tout
était plein de monde. Lorsque la Dauphine parut au balcon, elle ne put
s'empêcher de s'écrier, effrayée de ces vagues humaines: «Mon Dieu! que
de monde!»—«Madame, répliqua galamment le duc de Brissac, n'en déplaise
à M. le Dauphin, ce sont deux cent mille amoureux de votre personne.»

Mais le Dauphin n'était point jaloux: il était heureux. L'enthousiasme
de cette foule, le charme de sa compagne avaient réagi sur lui, et,
triomphant de sa timidité naturelle, il avait répondu avec aisance aux
harangues qui lui avaient été adressées[406]. Son habituelle froideur
s'était comme illuminée d'un reflet de la grâce de sa jeune femme, et
le peuple, remarquant avec bonheur cette transformation inattendue, en
faisait remonter l'honneur à la Dauphine: «Qu'elle est belle! Qu'elle
est charmante!» répétait-on partout.

Après le dîner en public, les deux époux, au bras l'un de l'autre,
descendirent dans le jardin des Tuileries et s'y promenèrent. Cinquante
mille personnes étaient entassées dans les allées, sur les bancs, sur
les balustrades, jusque sur les arbres. Les masses étaient si compactes
que le couple royal resta près de trois quarts d'heure sans pouvoir ni
avancer ni reculer; un moment même, il fut séparé de sa suite[407].
Mais cet empressement les ravissait tous deux; ils se sentaient en
sûreté au milieu de ce peuple, jouissaient de son ivresse, écoutaient
avec attendrissement les acclamations naïvement enthousiastes qui
s'échappaient de toutes ces poitrines, et la seule recommandation que
la Dauphine faisait à ses gardes, c'était de n'écarter personne et de
laisser approcher autant qu'on le voudrait.

Lorsque, au retour de cette enivrante promenade, et avant de partir,
les deux princes remontèrent au château pour contempler une dernière
fois ce spectacle, et restèrent une demi-heure sur la terrasse, malgré
les rayons d'un soleil ardent, saluant de la main, à droite et à
gauche, la foule qui se pressait au pied des Tuileries, il n'y eût dans
toute cette foule qu'un immense cri de joie et de ravissement. On a
dit que la France avait eu pour Louis XV enfant des tendresses de mère
et d'amante; il semble que, le 8 juin 1773, la capitale avait retrouvé
pour Marie-Antoinette quelque chose de ces tendresses-là.

Quant à la Dauphine, elle avait peine à retenir les larmes de bonheur
qui lui montaient aux yeux: «Ah! le bon peuple!» répétait-elle sans
cesse[408].

«J'ai eu mardi dernier, écrivait-elle quelques jours plus tard à sa
mère, une (fête) que je n'oublierai de ma vie: nous avons fait notre
entrée à Paris. Pour les honneurs, nous avons reçu tous ceux qu'on a pu
imaginer; tout cela, quoique fort bien, n'est pas ce qui m'a touché le
plus; mais c'est la tendresse et l'empressement de ce pauvre peuple,
qui, malgré les impôts dont il était accablé, était transporté de joie
de nous voir. Lorsque nous avons été nous promener aux Tuileries, il y
avait une si grande foule que nous avons été trois quarts d'heure sans
pouvoir ni avancer ni reculer. M. le Dauphin et moi avons recommandé
plusieurs fois aux gardes de ne frapper personne, ce qui a fait un
très bon effet. Il y a eu si bon ordre dans cette journée que, malgré
le monde énorme qui nous a suivis partout, il n'y a eu personne de
blessé. Au retour de la promenade, nous sommes montés sur une terrasse
découverte et y sommes restés une demi-heure. Je ne puis vous dire, ma
chère maman, les transports de joie, d'affection qu'on nous a témoignés
dans ce moment. Avant de nous retirer nous avons salué avec la main
le peuple, ce qui a fait grand plaisir. Qu'on est heureux, dans notre
état, de gagner l'amitié de tout un peuple à si bon marché! Il n'y a
pourtant rien de plus précieux; je l'ai bien senti et ne l'oublierai
jamais[409].»

Louis XV attendait à Versailles, avec une certaine impatience, le
retour de ses petits-enfants: «Mes enfants, leur dit-il quand ils
revinrent, j'étais presque inquiet. Vous devez être bien fatigués
de votre journée.»—«C'est la plus douce de notre vie,» répondit la
Dauphine[410], et, associant par une délicate flatterie le nom du
Roi à celui de ses enfants dans les démonstrations populaires dont
ils avaient été l'objet: «Il faut, dit-elle au vieux monarque, que
Votre Majesté soit bien aimée des Parisiens, car ils nous ont bien
fêtés[411].»

Ravie d'une réception si enthousiaste, la jeune princesse n'avait qu'un
désir: revenir souvent dans une ville qui la saluait par de pareilles
acclamations. Elle obtint du Roi la permission d'y retourner toutes
les semaines au spectacle, d'abord dans un appareil tout royal, au son
du canon de la Bastille et des Invalides, avec un grand déploiement
de gardes françaises et suisses aux abords du théâtre et sur la scène
même[412], bientôt avec la plus grande simplicité, en petite robe
et avec une suite peu nombreuse[413]. Voyages d'apparat ou voyages
intimes, le succès ne fut pas moins grand. «Il y aurait un volume,
écrivait Mercy, de tous les propos attendrissants qui se tenaient, des
remarques qui se faisaient sur la figure, sur les grâces, sur l'air
d'affabilité et de bonté de Mme l'Archiduchesse[414].»

Un jour, le 23 juin, à la Comédie-Française, on donnait _le Siège de
Calais_. Au troisième acte, au moment où Mlle Vestris prononça ces deux
vers:

    Le Français dans son prince aime à trouver un frère,
    Qui, né fils de l'État, en devienne le père,

elle se tourna vers le Dauphin; la salle entière applaudit avec
transport.

Un peu plus loin, quand on récita ce passage:

    Quelle leçon pour vous, superbes potentats!
    Veillez sur vos sujets dans le rang le plus bas.
    Tel, loin de vos regards, dans la misère expire.
    Qui, quelque jour peut-être, eût sauvé votre empire.

Ce furent le Dauphin et la Dauphine qui applaudirent à leur tour, et
cette marque de sensibilité fut accueillie par de nouveaux transports
de tendresse et de reconnaissance[415].

Un autre jour, à la Comédie-Italienne, on jouait _le Déserteur_. Le
refrain d'un couplet amenait le cri de _Vive le Roi!_ La Dauphine
applaudit. On répéta le cri. L'acteur Clairval ajouta: «Et ses chers
enfants!» Le parterre tout entier, ne faisant qu'un avec les acteurs,
battit des mains, et la soirée se termina par le chant de cinq couplets
improvisés en l'honneur du jeune ménage[416].

A chaque visite, à la foire Sainte-Ovide, au Salon de peinture[417], où
le Dauphin s'arrêtait devant le tableau de Marchy, qui le représentait
se promenant dans le jardin des Tuileries, au bras de son épouse[418],
au jardin du maréchal de Biron[419], c'était le même enthousiasme, les
mêmes acclamations, et lorsque la Cour partit pour Compiègne, ce ne fut
pas sans regret que Marie-Antoinette s'éloigna de cette «bonne ville»
de Paris[420].

Quelque peine qu'on prît pour éveiller sa jalousie, Louis XV jouissait
du triomphe éclatant de ses petits-enfants[421]. Mesdames, il est vrai,
en concevaient de l'humeur et la cabale redoublait de haine et de
rage, mais elle s'épuisait en vains efforts. L'entrée du comte et de la
comtesse de Provence, à laquelle on avait voulu donner une splendeur
royale, pour contrebalancer l'impression produite par celle du Dauphin,
n'aboutissait qu'à un pitoyable échec[422]. Ce pompeux appareil
laissait le public indifférent; le comte et la comtesse de Provence
étaient complètement éclipsés par la Dauphine; c'était d'elle seule
qu'on parlait, c'était elle seule qu'on voulait voir[423].

On conçoit qu'entourée de ce brillant cortège de sympathies populaires,
la Dauphine n'avait pas grand'chose à redouter des brigues de palais
et des rivalités de Cour. Le comte de Provence, qui devait, quarante
ans plus tard, inaugurer le régime constitutionnel en France et panser
d'une main si sage les blessures faites au pays par la Révolution
et l'Empire, n'annonçait pas encore, à cette époque, les qualités
qu'il déploya sur le trône. Plus jeune d'un an que le Dauphin, il
avait montré, dès son enfance, une ambition précoce, un caractère
réfléchi, mais suspect et porté à l'intrigue. Esprit fin et cultivé,
ayant à la fois le goût des lettres et celui de la politique, très
exalté par son entourage et habituellement aux dépens de son frère
aîné[424], il dissimulait mal son dépit de n'être qu'au second rang
quand il se croyait appelé au premier. Avec de pareilles aspirations
et de pareils froissements, il semblait un instrument tout préparé
entre les mains de la cabale hostile à Marie-Antoinette. On avait
cherché à l'opposer à son frère, surtout lorsque son mariage avec une
princesse de Savoie eut assuré sa situation à la Cour: on affecta, à
cette occasion, de lui constituer un état de maison égal à celui du
Dauphin. Sa femme, sans esprit et sans grâce[425], avec un caractère
italien[426], se prêtait volontiers à ces petits manèges ambitieux.
A plusieurs reprises, Marie-Antoinette avait eu à se plaindre de
l'attitude que le jeune couple avait prise vis-à-vis d'elle. Puis il
y avait eu un revirement complet. Était-ce sentiment d'impuissance en
face du crédit croissant de la Dauphine? Était-ce regret de s'être
laissé entraîner par le duc de la Vauguyon? Était-ce simple changement
de front dans un plan persévéramment ambitieux? Toujours est-il
qu'après la mort de son gouverneur, le jeune prince chercha à se
rapprocher de sa belle-sœur[427], lui faisant l'aveu de ses torts et
les rejetant tous sur M. de la Vauguyon[428]. Bonne et sans rancune,
Marie-Antoinette ne demandait qu'à oublier les tracasseries; les
relations s'établirent promptement sur le pied de l'intimité. Chaque
matin, le comte de Provence venait chez la Dauphine[429], lui apportant
les nouvelles de la Cour, les chansons et les bons mots du jour[430];
il combinait avec elle des projets d'amusements[431], lui remettait
même des plans de conduite[432], proposait de former bande à part à
la Cour[433]. Toujours confiante et sans calcul, Marie-Antoinette se
laissait aller au charme d'une amitié qui, grâce aux sages conseils
de Mercy, n'offrait que de l'agrément sans inconvénient: le besoin
de société, le désir d'échapper au despotisme de Mesdames, l'attrait
d'une conversation spirituelle, la disposaient à cet abandon. Mais
un jour les rapports qu'elle surprit entre son beau-frère et le duc
d'Aiguillon lui montrèrent que tout n'était pas parfaitement sincère
dans la conduite du jeune prince[434]. Dès lors elle se tint sur ses
gardes; les visites du comte de Provence devinrent moins fréquentes et
les relations, tout en restant bonnes, cessèrent d'être confiantes.

Le second frère du Dauphin, le comte d'Artois, n'avait pas des visées
si hautes. D'une figure charmante, d'une taille bien prise, de manières
vives et dégagées, habile à tous les exercices du corps, brave et
galant comme un Bourbon, le seul prince élégant de la famille royale
aux yeux des contemporains[435], il s'occupait moins d'affaires que
de plaisirs; il ne voulait pas dominer, mais amuser et s'amuser. Son
caractère était tout l'opposé de celui du comte de Provence. Autant
l'un était froid et dissimulé, ne laissant rien au hasard, autant
l'autre se montrait gai et ouvert, aimable et plein d'entrain, mais
vaniteux et léger, inconsidéré dans ses propos, inconséquent dans sa
conduite. Narguant les ministres, se moquant de l'opinion, n écoutant
personne, il s'était attiré maintes fois le mécontentement et les
remontrances de son frère aîné. La Dauphine affectait de ne pas le
prendre au sérieux et de tourner en plaisanterie ce qu'il pouvait dire
ou faire de «déraisonnable[436]». Cette conduite, tout en mortifiant le
jeune prince, lui en imposait[437]; mais il était facile de prévoir que
cette impression durerait peu et qu'un jour viendrait où la société de
ce beau-frère, spirituel et agréable, mais étourdi, turbulent, «hardi à
l'excès[438]», pourrait devenir un péril.

Quant à la comtesse d'Artois, disgraciée de la nature, petite,
médiocrement prise dans sa taille, avec un nez très allongé, des yeux
mal tournés, une bouche trop large, une physionomie irrégulière[439],
non moins disgraciée du côté de l'esprit et des moyens, nulle et
peu aimée de son mari, elle ne pouvait être pour Marie-Antoinette
une rivale, quoique la cabale, un moment aidée par le ministre de
Sardaigne, comte de la Marmora[440], eût essayé d'opposer les deux
sœurs piémontaises à l'Archiduchesse autrichienne.

Mais Marie-Antoinette ne se montrait pas jalouse. Forte de sa
supériorité et guidée par l'inspiration de son cœur, elle ne
s'inquiétait pas de ces manœuvres qui ne pouvaient plus l'atteindre
et ne songeait qu'à établir l'harmonie dans la famille royale. Elle
réussit dans cette délicate entreprise[441]. Sans former un parti,
comme l'avait demandé le comte de Provence, ce qui n'eût pas été sans
danger, on formait une réunion des jeunes ménages. On organisait des
divertissements en commun; on avait des bals, des soirées, des soupers
en famille[442]; on allait ensemble aux bals de l'Opéra. On fit plus:
on joua la comédie. Dans un cabinet de l'entresol de Versailles,
où personne ne pénétrait, on dressa en cachette un théâtre, dont
les diverses parties pouvaient se détacher et se renfermer dans une
armoire. On résolut d'apprendre et de jouer les meilleures pièces du
répertoire français. Les trois princesses, le comte de Provence et le
comte d'Artois, faisaient les acteurs; M. Campan était le régisseur
de cette petite troupe improvisée; le Dauphin formait l'Assemblée. Le
comte de Provence savait imperturbablement ses rôles; le comte d'Artois
les disait avec grâce, la Dauphine avec finesse; les autres princesses
jouaient mal. De temps à autre on entendait le gros rire du Dauphin
saluant l'entrée en scène des acteurs. Cela dura ainsi quelque temps;
on s'amusait beaucoup: le mystère même dont s'entourait la royale
troupe donnait plus de piquant encore et plus de saveur à ce fruit
défendu. Malheureusement, un jour, M. Campan, déjà en costume, étant
descendu pour aller chercher dans le cabinet de toilette un objet
oublié, rencontra sur son passage un valet de garde-robe. Le secret
était découvert, on eut peur qu'il fût trahi. Qu'aurait dit le Roi,
qu'auraient dit Mesdames de ces amusements d'écoliers en vacances? On
redouta leurs reproches et l'on renonça à un divertissement qui jetait
un peu de variété dans la monotonie de la Cour et auquel le Dauphin
lui-même avait pris un véritable goût[443].

L'intimité d'ailleurs grandissait chaque jour entre les deux époux.
Le Dauphin subissait le charme de sa jeune femme, et elle, de son
côté, sentait tout ce qu'il y avait en lui de qualités sérieuses, de
loyauté, de vraie tendresse même, sous cet extérieur un peu brusque,
sous cette enveloppe un peu épaisse. Quels que fussent l'esprit du
comte de Provence, l'élégance du comte d'Artois, elle n'hésitait pas
à reconnaître que, pour la sûreté des relations, son mari leur était
très supérieur. Un jour, irritée des manœuvres tortueuses du comte de
Provence, blessée des légèretés du comte d'Artois, elle s'était jetée
dans les bras du Dauphin en s'écriant: «Je sens, mon cher mari, que
je vous aime tous les jours davantage. Votre caractère d'honnêteté et
de franchise me charme; plus je vous compare avec d'autres, plus je
connais combien vous valez mieux qu'eux[444].»

Sans doute, il y avait encore chez le jeune prince des points
qui laissaient à désirer, des traits même qui choquaient parfois
la délicatesse toute féminine, la distinction innée, la nature
primesautière de Marie-Antoinette. Il eût été difficile peut-être de
rencontrer deux caractères offrant plus de contrastes que ceux de ces
deux époux. C'était la vivacité unie à la froideur, l'expansion à la
taciturnité, la grâce incarnée à une sorte d'inélégance native; en
un mot, si je puis m'exprimer ainsi, c'était le diamant poli à côté
du diamant brut. Le Dauphin avait certains goûts dont s'accommodait
mal l'élégance suprême de sa femme; passionné pour la chasse, les
exercices violents, les travaux manuels, il s'y livrait avec une ardeur
immodérée qui compromettait sa santé et lui faisait contracter un air
de négligence et de rudesse toujours fâcheux chez un futur souverain,
plus fâcheux encore à cette Cour de Versailles qui donnait le ton à
l'Europe. La Dauphine le comprenait; elle en adressait à son mari des
reproches, un peu vifs peut-être; le Dauphin, d'abord piqué, se mettait
à pleurer; la jeune femme, émue, mêlait ses larmes à celles de son
mari, et le raccommodement était fort tendre. Et le comte de Provence,
témoin de cette scène, ayant demandé en plaisantant si la paix était
faite, le Dauphin répondait galamment «que les querelles des amants
n'étaient jamais de longue durée[445]».

Sous la douce influence de cette gracieuse Égérie, un revirement
heureux s'opérait dans les manières du jeune prince. Cette «matière
en globe[446]», comme l'appelait Joseph II, commençait à livrer
ses trésors. Le Dauphin parvenait à vaincre sa timidité, parlait
davantage, avait plus d'aisance dans le monde[447], prenait plus de
goût à la danse[448] et aux plaisirs de société, tout en donnant plus
de temps aux choses sérieuses et en particulier à la lecture[449];
car, cette jeune femme, à laquelle on avait si longtemps reproché de
ne pas s'occuper assez de travaux intellectuels, était maintenant la
première à prêcher l'étude à son mari. Elle jouissait en silence de ces
progrès, ne s'attachant qu'à les mettre en relief, sans songer à en
tirer vanité[450]; mais le public lui en reportait l'honneur[451] et le
jeune prince lui en témoignait en toute occasion sa reconnaissance. «Il
faut convenir, lui disait-il un jour, que vous m'avertissez toujours
bien à propos[452].»—«M'aimez-vous bien?» lui demandait-il une autre
fois?—«Oui, répondait la princesse avec une spontanéité pleine de
franchise, et vous ne pouvez en douter; je vous aime sincèrement et je
vous estime encore davantage[453].»

Le Dauphin était touché de cet aveu naïf: il devenait tendre et presque
galant avec sa femme[454]; sa confiance en elle augmentait de jour
en jour, et il lui témoignait en mainte occasion une «condescendance
sans bornes[455]». «Sa déférence pour Mme l'Archiduchesse, écrivait
Mercy trois semaines à peine avant la mort de Louis XV, prouve le cas
qu'il fait de ses avis, et on voit qu'il en a une reconnaissance qui
l'attache de plus en plus à son auguste épouse[456].»

A cette date, la situation de Marie-Antoinette avait pris une
consistance que rien ne semblait plus pouvoir ébranler. Depuis un
an, et en particulier depuis la triomphante entrée à Paris, son
crédit, à travers les fluctuations inévitables de la vie de la Cour,
n'avait cessé de grandir. La cabale qui avait cherché à l'ébranler
avait dû s'avouer vaincue[457]. Mesdames, âpres le premier moment
d'humeur, s'étaient résignées, en apparence du moins, à voir dans la
Dauphine la future maîtresse de l'État; le comte et la comtesse de
Provence se faisaient une étude de lui plaire[458]; le duc d'Aiguillon
imposait silence à sa rancune et cherchait les occasions de lui
être agréable[459]; le contrôleur général prenait ses ordres[460];
la favorite elle-même faisait des avances, et tous ceux qui, à la
Cour, songeaient à leur avenir, sentaient qu'ils n'avaient d'autre
parti à prendre que de tâcher de trouver un appui dans l'amitié et la
bienveillance de la Dauphine[461]. Elle désarmait toutes les jalousies,
décourageait toutes les intrigues.

Quant à son succès dans le public, il était trop brillant et nous en
avons trop parlé plus haut pour qu'il soit besoin d'y revenir ici.

Mais ce qu'il importe de remarquer, parce que cela a été contesté,
c'est que ce succès, Marie-Antoinette le devait à elle-même et au
développement croissant de ses qualités. Quoi qu'on en ait pu dire, et
malgré des rechutes inévitables à son âge, elle avait fait, pendant ces
quatre années, des efforts sincères pour se corriger des défauts que
lui signalaient avec une persévérante vigilance sa mère et le comte
de Mercy. «Je ferai le moins de fautes que je pourrai, disait-elle
un jour; quand il m'arrivera d'en commettre, j'en conviendrai
toujours[462].» Elle avait tenu parole, et, sur bien des points,
elle avait réussi à mieux faire. L'enfant vive, irréfléchie, un peu
volontaire, qui avait franchi le Rhin le 7 mai 1770, était devenue une
jeune femme posée, ardente encore parfois et toujours candide et naïve,
mais ne se laissant plus autant entraîner par le premier mouvement,
calculant mieux la portée de ses paroles et de ses actes, et ajoutant à
l'attrait de saillies naturelles et d'une tendresse de cœur spontanée
le charme plus durable d'une conduite soutenue et d'une attitude
réfléchie. Et c'est avec un légitime orgueil qu'elle pouvait dire un
jour à son fidèle conseiller, sans que celui-ci eût aucune objection à
lui faire: «Convenez que je me suis réformée sur bien des choses[463].»

Son esprit, d'abord nonchalant et distrait, cherchait sincèrement
à s'appliquer et à s'intéresser aux choses sérieuses[464]. Son
intelligence, qui comprenait merveilleusement les affaires, mais qui
les redoutait à l'excès[465], commençait à se plier un peu plus aux
combinaisons multiples de la politique[466]. Et sa piété se maintenait
intacte et pure, sous la direction éclairée d'un prêtre vertueux et
modeste, l'abbé Maudoux[467]. Un jugement toujours droit, quand il ne
subissait pas une influence étrangère, une perspicacité qui déroutait
souvent Mercy[468], une sagacité merveilleuse à apprécier les hommes
et les choses[469], telles étaient les qualités maîtresses qui
semblaient devoir assurer à la Dauphine un avenir brillant et un empire
irrésistible, si elle savait s'affranchir d'un reste de timidité[470],
d'un goût encore trop vif pour les plaisirs[471], si elle savait
surtout se soustraire aux importunités et aux insinuations de son
entourage[472]. Et cet empire empruntait une force de plus à l'art
dans lequel elle excellait, de tenir la Cour, de présider un cercle,
de dire à chacun un mot aimable, à la bonne grâce innée en elle et que
rehaussait maintenant, avec l'assurance que donne un âge plus mûr, le
charme d'une sereine dignité.

Tous ceux qui l'avaient connue dans son enfance et qui la revoyaient à
la fin de 1773 ou au commencement de cette année 1774, qui devait être
décisive pour elle, le baron de Neny[473], le feld-maréchal Lascy[474],
étaient frappés de cette transformation heureuse. Mercy écrivait: «Du
côté des principes, du caractère et du jugement, Mme la Dauphine est
douée d'une façon si heureuse qu'il est moralement impossible quelle
tombe jamais dans des erreurs de quelque conséquence, soit pour le
présent, soit pour l'avenir[475].»

Et Marie-Thérèse elle-même, si sévère pour sa fille, sévère parfois
jusqu'à l'injustice, ne pouvait s'empêcher de répondre à son fidèle
ambassadeur, le 5 avril 1774:

«Je suis rassurée sur les nouvelles que vous me mandez sur la conduite
de ma fille[476].»

Et c'est ainsi qu'au milieu des intrigues et des cabales, mais
n'ayant plus rien à en redouter, aimée du public, jalousée peut-être,
mais respectée à la Cour, dominant tout par la supériorité de son
rang, éclipsant tout par l'éclat de ses qualités personnelles[477],
Marie-Antoinette s'avançait, souriante et légère, non pas, hélas! sans
ennemis, mais sans rivales, non pas sans écueils, mais avec confiance
et d'un pas ferme, vers l'heure prochaine où la Dauphine allait devenir
Reine de France.



CHAPITRE VIII

Mort de Louis XV.


Le mercredi 27 avril 1774, à Trianon, Louis XV fut saisi d'un frisson
subit, qui fut suivi de fièvre et d'un mal de tête violent[478]; le
28, il se décida à revenir à Versailles; le 29, il fut saigné deux
fois; dans la nuit du 29 au 30, la petite vérole se déclara avec les
plus mauvais symptômes[479]. Elle était d'une si dangereuse nature,
que l'air du palais même en semblait infecté; cinquante personnes la
gagnèrent pour avoir seulement traversé les galeries de Versailles; dix
en moururent, et le marquis de Létorière, qui n'avait qu'entr'ouvert
deux minutes la porte de la chambre royale, fut atteint et emporté en
quelques heures[480].

Dès le début de la maladie, Mesdames, avec un dévouement admirable,
et malgré les plus fortes représentations, n'hésitèrent pas à braver
la contagion pour s'enfermer avec leur père, demeurant jour et nuit à
son chevet et sous ses rideaux même[481]. Marie-Antoinette avait voulu
en faire autant[482]; le vieux monarque ne le permit pas et interdit
toute communication entre lui et la jeune famille royale[483], qui se
retira dans l'isolement le plus absolu, le Dauphin refusant de donner
aucun ordre et de parler même aux ministres tant que son grand-père
vivait[484].

D'effrayantes intrigues s'agitaient autour de ce lit de malade.
Les partis _barrien_ et _antibarrien_, _aiguilloniste_ et
_antiaiguilloniste_[485] se livraient une bataille furieuse, dont le
prix était l'âme de ce pauvre prince[486]. Des efforts inouïs étaient
faits pour empêcher d'arriver jusqu'à lui un prêtre qui lui parlât de
l'éternité et le déterminât ainsi à mettre un terme aux scandales de
sa vie. Mme du Barry, bravant la contagion pour sauver son crédit,
venait chaque jour s'asseoir près du malade[487], mais on remarquait
que le Roi, soit qu'il fût absorbé par l'accablement du mal, soit qu'il
fît un retour sur lui-même, ne parlait plus à sa maîtresse qu'avec
une certaine indifférence[488]. La surveillance redoubla. Le duc
d'Aiguillon, le duc de Richelieu, le duc d'Aumont, le valet de chambre
Laborde[489] défendaient avec une rigueur jalouse l'entrée de la
chambre à tout personnage suspect. Le 2 mai, l'archevêque de Paris vint
à Versailles; il eut peine à voir le moribond, à la porte duquel le duc
de Richelieu s'efforça longtemps de le retenir[490]. L'entrevue ne dura
qu'un quart d'heure et n'amena aucun résultat. Les médecins, gagnés,
déclarèrent qu'il ne fallait pas parler au Roi d'administration, sous
peine de le tuer, dans l'état de suppuration où il était. Devant
cette affirmation menaçante, le grand aumônier de France lui-même, le
cardinal de la Roche-Aymon, n'osait pas proposer les sacrements, se
réservant seulement d'intervenir à la première occasion.

Tout d'un coup, par un de ces brusques revirements où Dieu déjoue
tous les calculs des hommes, l'événement si redouté par les uns, si
souhaité par les autres, se produisit. Le mercredi 4 mai, sentant les
progrès du mal[491], le Roi fit appeler le cardinal de la Roche-Aymon
et lui demanda quelle était sa maladie, dont on lui avait jusque-là
caché le nom[492]. Quand il apprit que c'était la petite vérole: «On
n'en revient pas à mon âge, dit-il; il faut que je mette ordre à mes
affaires.»

Il fit venir Mme du Barry: «Madame, lui dit-il, comme je pense à
demander les sacrements, il ne convient pas que vous restiez ici,
attendu que je ne veux point qu'il arrive la même chose qu'à Metz et
que je veux éviter toute esclandre. Arrangez votre retraite avec le
duc d'Aiguillon; je lui ai donné des ordres pour que vous ne manquiez
de rien.» Le même jour, en effet, à quatre heures, la favorite partit
dans la voiture de la duchesse d'Aiguillon, qui la conduisit dans une
maison de campagne du duc, à Rueil[493]. Elle se tint là, à deux lieues
de Versailles, instruite de tous les détails par le ministre et prête à
revenir, si le Roi allait mieux.

Mais le Roi n'allait pas mieux. Les médecins avaient beau donner des
bulletins satisfaisants; ces déclarations rassurantes ne trompaient
personne. Le public, qui n'avait plus que du mépris pour ce monarque
jadis si tendrement aimé, accueillait ces nouvelles avec indifférence,
quand ce n'était pas avec joie; les courtisans escomptaient l'avenir.
«Tous ceux qui pouvaient entrer dans la chambre y étaient comme à
un spectacle curieux et quelquefois ridicule. On observait tout
ce qui se passait pour l'écrire ou le redire; on en faisait des
plaisanteries[494].» Dans certains cercles, on formait presque
ouvertement des vœux pour la mort du Roi. La fermentation à la Cour
était extrême; les bruits, les manœuvres, les brigues redoublaient de
tous côtés: les différents partis cherchaient le moyen d'aborder le
confesseur, qui demeurait inaccessible[495]. Quelques courtisans, se
tournant vers le soleil levant, s'efforçaient de pénétrer près de la
jeune famille royale; ils étaient impitoyablement repoussés.

Au milieu de toutes ces intrigues, et malgré le progrès croissant de la
maladie ou quelques absences momentanées[496], le Roi conservait son
sang-froid et son courage[497]. A plusieurs reprises, il demanda son
confesseur. Dans la nuit du 6 au 7, à deux heures et demie du matin,
il dit au duc de Duras, qui le veillait: «Mais voici la troisième fois
que je demande à me confesser; est-ce que l'abbé Maudoux n'est pas
ici?» Il s'assoupit un instant, et, s'étant réveillé au bout d'une
demi-heure, il s'informa de nouveau si l'abbé Maudoux était arrivé.
Celui-ci entra et les courtisans, toujours aux aguets, comptèrent qu'il
était resté seize minutes, montre en main, avec l'auguste malade[498].
Quand le prêtre sortit, le Roi déclara qu'il recevrait les sacrements
le lendemain; mais, sur l'observation de son chirurgien, La Martinière,
qu'il valait mieux en finir tout de suite, il se résolut à les recevoir
le jour même.

A cinq heures, Louis XV manda le duc d'Aiguillon et lui parla à
voix basse. On supposa aussitôt qu'il lui donnait des ordres pour
l'éloignement de la favorite et le bruit se répandit que le confesseur
avait fait de cet éloignement une condition de l'absolution[499]. Qu'y
avait-il de vrai dans cette rumeur? C'est le secret de Dieu et des
âmes. On remarqua seulement qu'à trois reprises différentes le Roi
rappela l'abbé Maudoux[500], et qu'il attendait les sacrements avec la
plus grande impatience, envoyant plusieurs fois le prince de Beauvau à
la fenêtre, pour voir si le grand aumônier n'arrivait point[501].

A sept heures[502], le cardinal de la Roche-Aymon parut, apportant le
Saint-Viatique. Les troupes étaient sous les armes; sur la défense
formelle de leur grand-père, le Dauphin et ses frères n'avaient suivi
le Saint Sacrement que jusqu'à la première marche de l'escalier;
Mesdames l'accompagnèrent jusqu'à la chambre, où se trouvaient réunis
les princes du sang et les ministres[503]. Dès qu'il aperçut le grand
aumônier, le malade, sentant se réveiller toute la vivacité d'une foi
que quarante ans de désordres n'avaient pu éteindre, rejeta brusquement
ses couvertures, se découvrit et chercha à se mettre à genoux joignant
les mains «avec une piété qui faisait fondre en larmes[504]». Comme
on voulait l'en empêcher: «Quand mon grand Dieu, s'écria-t-il, fait à
un misérable comme moi l'honneur de venir le trouver, c'est le moins
qu'il soit reçu avec respect[505].» Lorsqu'il eut communié, il fit
signe au grand aumônier, et celui-ci, s'adressant aux courtisans qui
se trouvaient là: «Messieurs, dit-il, le Roi m'ordonne de vous dire,
ne pouvant pas parler lui-même, qu'il se repent de ses péchés, et que,
s'il a scandalisé son peuple, il en est bien fâché; qu'il est dans la
ferme résolution de rentrer dans les voies de sa jeunesse et d'employer
tout ce qui lui reste de vie à défendre la religion[506].» Quand le
grand aumônier parla du repentir que le Roi avait des scandales de sa
vie: «Monsieur le cardinal», interrompit le mourant en se retournant
péniblement sur son oreiller, «Monsieur «le cardinal, répétez ces mots,
répétez-les[507].»

Ainsi s'achevait, dans la manifestation de regrets tardifs mais réels
et dans l'exercice d'une piété édifiante et sincère, cette existence
royale si coupable devant Dieu et devant les hommes. Les contemporains,
même les moins religieux, furent frappés de ce retour, de la fermeté
avec laquelle le Roi avait soutenu cette émouvante cérémonie[508],
de «la tranquillité, de la patience, de la douceur, du courage avec
lesquels il s'était déterminé à remplir ses devoirs[509]»; et Mme
Louise écrivait à l'abbé Bertin: «Je suis si consolée, quand je pense
aux grâces singulières que le Roi a reçues dans ses derniers moments,
et dont il paraît avoir si bien profité, que, s'il dépendait de moi de
le rappeler à la vie, j'avoue que je ne voudrais pas le replonger au
milieu des dangers et risquer son âme une seconde fois[510].»

A partir du 7, le mal alla toujours en s'aggravant. Le 9, tout espoir
était perdu; le Dauphin demanda des prières à l'archevêque de Paris et
donna l'ordre au contrôleur général d'envoyer deux cent mille francs
pour les pauvres de la capitale, enjoignant de prendre cette somme sur
sa pension et celle de la Dauphine[511]. Le soir, l'évêque de Senlis,
premier aumônier, administra l'extrême-onction. Le lendemain, à onze
heures, l'agonie commença. Le grand aumônier récita les dernières
prières[512], et ce même jour, 10 mai, entre trois et quatre heures
du soir, au moment où le cardinal venait de prononcer ces mots:
_Proficiscere, anima christiana_[513], rongé par l'infection, le
corps tombant en pourriture, mais l'âme encore ferme, conservant
jusqu'au bout sa présence d'esprit et donnant jusqu'à la dernière
heure des marques d'une pénitence vraiment chrétienne[514], Louis XV
expirait, au milieu de l'indifférence universelle. Une bougie, placée
sur une fenêtre du Château, apprenait à la France que ce long régne
de soixante ans venait de finir, et tout se préparait à la hâte pour
un départ précipité. A ce moment, rapporte un témoin oculaire, «un
bruit terrible, et absolument semblable à celui du tonnerre, se fit
entendre dans la première pièce de l'appartement: c'était la foule des
courtisans, qui désertait l'antichambre du souverain expiré pour venir
saluer la nouvelle puissance de Louis XVI[515].»



CHAPITRE IX

     Commencements du règne de Louis XVI.—Difficultés de la
     situation.—Espérances du public.—Popularité des nouveaux
     souverains.—Maurepas appelé au ministère.—Chute des anciens
     ministres.—Retour de Choiseul.—Attitude politique de la
     Reine.—Sa répugnance pour les affaires.—Marie-Thérèse, Mercy
     et Vermond l'engagent à s'en occuper.—Marie-Antoinette
     résiste à ces conseils.—Soupers de la Cour.—L'étiquette.—La
     Reine s'en affranchit.—Inconvénients qui résultent de cet
     abandon.—Inoculation du Roi.


On raconte qu'au moment où la comtesse de Noailles, pénétrant la
première dans l'appartement du Dauphin et de la Dauphine, les salua
Roi et Reine de France, Louis XVI et Marie-Antoinette tombèrent à
genoux en versant des larmes et en s'écriant: «Mon Dieu, gardez-nous!
protégez-nous! Nous régnons trop jeunes[516]!»

C'était le cri du cœur et le cri de la raison.

La situation en effet était critique. Un roi de vingt ans, qui avait
toujours été systématiquement éloigné des affaires[517]; une reine de
dix-neuf, qui n'en avait pas le goût; une Cour divisée; des finances
ruinées[518]; à l'extérieur, nul prestige; à l'intérieur, des
difficultés inextricables, aggravées chaque jour par l'insouciance de
Louis XV, et, avec cela, une opinion publique d'autant plus exigeante
que les réformes étaient plus nécessaires et les espérances plus
impatientes; ah! Marie-Thérèse n'avait que trop raison de dire: «Je
suis en peine et vraiment en peine... le fardeau est grand[519].»

Dans le public, on était tout à la joie et à l'épanouissement. On
attendait beaucoup de ce jeune prince qu'on savait sérieux, appliqué,
bienfaisant, sous son enveloppe timide; on attendait plus encore de
cette jeune princesse, qu'on avait vue si belle et si bonne. Les
premiers actes des nouveaux souverains ne faisaient qu'accroître cette
confiance et exalter cet enthousiasme. Le Roi faisait remise de son
droit de joyeux avènement; la Reine renonçait à son droit de ceinture,
et elle accompagnait cette renonciation d'un mot charmant: «On ne
porte plus de ceinture,» disait-elle[520]. On traçait sur la statue de
Henri IV: _Resurrexit_. A toutes les vitrines, on plaçait le portrait
du jeune monarque entre ceux de Henri IV et de Louis XII, avec ces
mots: XII et IV font XVI. Voltaire écrivait à Frédéric II: «Nous avons
un jeune Roi qui, à la vérité, ne fait pas de vers, mais qui fait
d'excellente prose[521].» Et Gresset, complimentant la Reine, au nom de
l'Académie, célébrait «les enchantements universels, les acclamations
attendrissantes, qui précédaient, accompagnaient et suivaient tous ses
pas[522].»

Avec cette exquise délicatesse de cœur, qui était un de ses charmes,
une des premières visites de Marie-Antoinette avait été pour Mme
Louise, si cruellement frappée par la mort de son père et la maladie
de ses sœurs[523]. «La Reine, en embrassant la carmélite, raconte
un témoin oculaire, la tint longtemps dans ses bras, sans pouvoir
lui parler autrement que par ses larmes. Elles étaient si abondantes
qu'elles firent couler les nôtres et celles de tous ceux qui en furent
les témoins; notre auguste Mère[524], dont le cœur était navré, ne
pouvait qu'à peine prononcer quelques mots entrecoupés. Sa nièce s'en
aperçut et fit pour ainsi dire tous les frais de l'entretien. Elle
sut avec adresse lui parler des sentiments de tendresse que son neveu
avait pour elle, sans jamais lui donner le titre de Roi, attention
que notre auguste Mère remarqua avec consolation. «Ma tante, lui dit
Marie-Antoinette, dans tout ce que vous demandez, adressez-vous à moi.
Je le lui dirai, je le prierai, je l'engagerai; je le connais, il vous
aime et fera tout pour vous plaire. Quand vous aurez assez de courage
pour le recevoir, mandez-le-moi; je vous l'amènerai[525].»

Ce qu'elle était pour sa tante, elle l'était pour tous. «Les revenants
de Choisy disent merveille du Roi et de la Reine,» écrivait un
chroniqueur[526]. A la Muette, où la Cour se transportait après un
premier séjour à Choisy, la Reine accueillait tout le monde avec sa
bonne grâce accoutumée: bien des gens, qui avaient à se reprocher des
torts vis-à-vis d'elle, sous le règne précédent, ne l'abordaient
qu'avec crainte; elle ne leur manifestait ni humeur ni ressentiment:
la Reine ne vengeait pas les injures de la Dauphine[527]. De la
Muette, elle allait souvent se promener au bois de Boulogne. Un jour,
apercevant un vieillard qui travaillait, elle s'approcha de lui et
l'interrogea avec bonté. Mme de Noailles ayant voulu lui faire quelques
observations sur les inconvénients d'une pareille familiarité, la Reine
lui tourna brusquement le dos, et le Roi, auquel la dame d'honneur,
disait-on, avait porté plainte, se contenta de répondre sèchement:
«Qu'on laisse la Reine faire ce qu'il lui plaît, et qu'elle parle à
qui elle veut[528].» Lui-même avait voulu qu'on ouvrît les portes
du bois de Boulogne, habituellement fermées, et il s'y promenait à
pied comme sa femme, au milieu d'un concours immense de peuple, qui
ne se lassait pas de voir et de bénir celui qu'on nommait Louis le
Désiré[529]. On racontait qu'il observait en tout la plus stricte
économie, qu'il allait réformer le département des Menus plaisirs, et,
ce qui devait coûter davantage à ses goûts, deux équipages de chasse:
ceux de daim et de sanglier; qu'il avait donné au lieutenant de police,
Sartines, l'ordre de payer les mois de nourrice en retard[530]; qu'il
ne souhaitait qu'une chose: être informé du mal qu'on disait de lui
pour s'en corriger[531]; enfin qu'il avait fait dresser la liste des
plus honnêtes gens de son royaume et qu'il l'avait toujours sous les
yeux pour les choix qu'il avait à faire. «Il se barricade d'honnêtes
gens,» écrivait énergiquement l'ambassadeur de Suède[532]. Et le prince
lui-même disait au duc de Noailles, qui voulait se retirer, alléguant
son âge: «Ne me quittez pas; j'ai besoin d'être entouré d'honnêtes
gens, qui m'avertissent de mon devoir[533].»

De premières et importantes satisfactions étaient données à la
conscience publique. Dès le lendemain de la mort de Louis XV, la
favorite avait été exilée au couvent des Bernardines de Pont-aux-Dames,
près de Mâcon. Son beau-frère, le comte Jean du Barry, le principal
auteur de toutes les intrigues, avait été décrété de prise de corps
et n'avait évité Vincennes qu'en se réfugiant précipitamment en
Angleterre[534]. La froideur marquée publiquement par la Reine au duc
d'Aiguillon faisait présager sa chute prochaine[535], et l'on répétait
avec joie un mot attribué à la jeune souveraine. Quelqu'un ayant dit
devant elle: «Voici l'heure où le Roi doit entrer au Conseil avec ses
ministres.»—«Avec ceux du feu Roi,» avait-elle repris vivement[536].

«Tout est en extase, tout est fou de vous autres, écrivait
l'Impératrice à Marie-Antoinette; on se promet le plus grand bonheur.
Vous faites revivre une nation qui était aux abois et que son affection
pour ses princes soutenait seule[537].»

Mais avec son fidèle ambassadeur elle était moins confiante: son coup
d'œil politique ne lui permettait pas de s'illusionner sur les périls
du moment: «La situation du Roi, des ministres et de l'État même n'a
rien qui me calme, disait-elle; et, avec ce pressentiment mystérieux
qui parfois illumine un cœur de mère, elle ajoutait sur l'avenir de sa
fille cette phrase caractéristique que les événements ne devaient que
trop justifier: «Je compte ses beaux jours finis[538].»

Les intrigues et les manœuvres, en effet, qui avaient entouré jusqu'à
la dernière heure la couche funèbre de Louis XV, se retrouvaient non
moins ardentes et non moins opiniâtres, au pied du jeune trône de Louis
XVI. Tandis que le cadavre gangrené du vieux Roi était porté, la nuit,
sans pompe et sans suite à Saint-Denys, au milieu des malédictions et
des insultes de la foule[539], à Versailles on se disputait le pouvoir
et les places avec acharnement. «Les brigues sont abominables à cette
nouvelle Cour, écrivait l'abbé Baudeau, et il faudrait être pis qu'un
archange pour s'en démêler[540].»

Qui allait prendre l'influence? Qui serait premier ministre? Tel était
le terrain sur lequel s'engageait la lutte des partis. Mesdames qui,
malgré les règles de la prudence, avaient suivi la famille royale à
Choisy, Mesdames, dont Mercy redoutait l'ascendant sur leur faible
neveu, venaient, il est vrai, d'être séparées de la Cour par la
petite vérole qu'elles avaient gagnée au chevet de leur père; mais,
avant d'être atteinte par la maladie, Mme Adélaïde avait eu le temps
de lancer un dernier trait qui devait frapper le règne entier d'une
blessure mortelle: à Choiseul, que désirait la Reine, à Machault,
auquel on avait songé d'abord[541], à Sartines, que le Roi avait mandé
dès la première heure[542], elle avait fait préférer un oncle du duc
d'Aiguillon, le comte de Maurepas. Et, par une habileté fatale, usant
des restes d'une influence qui allait disparaître, mais à laquelle son
dévouement pendant la maladie de Louis XV avait donné comme un suprême
regain, c'est par Marie-Antoinette, ignorante et trop confiante,
qu'elle avait fait proposer ce choix à Louis XVI[543]. Appelé dans le
cabinet du jeune monarque comme simple conseiller, Maurepas en sortit
premier ministre, sinon en titre, du moins en fait.

Né en 1701, secrétaire d'État à 24 ans, puis disgracié en 1749
pour avoir offensé Mme de Pompadour, Maurepas avait, depuis cette
époque, vécu loin du gouvernement. Il en reprenait la suite au bout
de vingt-cinq ans, sans se douter beaucoup ou sans s'inquiéter des
difficultés qui s'étaient amassées depuis sa chute. Spirituel et
perspicace, mais insouciant et frivole, plus habitué aux chansons
qu'aux choses sérieuses, si peu sérieux lui-même qu'il fallait, pour
réussir avec lui en affaires, prendre «un ton de gaîté[544]», homme
d'expédients plutôt qu'homme de principes, moins habile à résoudre les
difficultés qu'à les esquiver, il n'avait qu'un souci: assurer son
repos et celui du Roi, en évitant tout ce qui aurait pu effaroucher la
bonne volonté timide du jeune prince. On assure que Louis XVI l'avait
appelé simplement pour le consulter; sa naïve confiance fut surprise
par la rouerie du vieux courtisan, qui s'insinua d'abord et ne tarda
pas à s'imposer. «Votre Majesté me fait donc premier ministre?» avait
dit Maurepas.—«Non, avait répliqué le Roi, ce n'est pas du tout mon
intention.»—«J'entends, avait repris le vieillard, Votre Majesté veut
que je lui apprenne à s'en passer[545].» Et il était entré au Conseil.

L'opinion était impatiente; avec l'ardeur trop souvent irréfléchie
qui caractérise notre nation, il lui eût fallu, dans les vingt-quatre
heures, le renvoi des puissants de la veille, le rappel des exilés,
l'accomplissement des reformes. «Je suis inquiète de cet enthousiasme
français, écrivait avec un grand sens Marie-Antoinette à sa mère... Il
sera impossible de contenter tout le monde dans un pays où la vivacité
voudrait que tout fût fait en un moment[546].» Si les gens sages et
politiques pensaient qu'il était bon de conserver encore quelque temps
les ministres du feu Roi pour terminer les affaires commencées, et de
bien réfléchir avant d'opérer les changements nécessaires[547], le
public, surexcité par les pamphlets et les chansons, ne voulait rien
entendre à ces délais et à ces ménagements. Il ne parlait que de pendre
le contrôleur général, et le refrain populaire envoyait le chancelier
Maupeou

    Sur la roue
    Sur la roue
    Sur la route de Chatou[548].

Quinze jours seulement après l'avènement de Louis XVI, un chroniqueur,
traduisant ces impatiences fébriles de la capitale, écrivait que «les
grandes espérances commençaient à se refroidir singulièrement[549]».
Le 2 juin, cependant, le duc d'Aiguillon donnait sa démission de
secrétaire d'État aux affaires étrangères[550]; mais, grâce à son oncle
Maurepas, il trouvait moyen de se faire allouer une gratification de
cinq cent mille francs qui excitait de graves murmures. Par un acte
de clémence qui était une dérogation aux traditions ministérielles,
d'Aiguillon, disgracié, n'était point exilé; il restait à la Cour, et,
tournant contre les souverains l'indulgence dont il avait été l'objet,
devenait l'un des ennemis les plus acharnés, l'un des calomniateurs les
plus habiles de Marie-Antoinette[551].

C'était la Reine qui, malgré Mercy[552], avait voulu le renvoi du duc
d'Aiguillon; mais là s'était borné son crédit: elle n'avait pu le faire
remplacer par Choiseul. Tout au plus avait-elle obtenu la fin de l'exil
de l'ancien adversaire de Mme du Barry. Encore avait-elle dû user de
tous ses moyens pour y arriver. Le Roi ne paraissait pas beaucoup plus
disposé à rappeler Choiseul à la Cour qu'à le rappeler au ministère.
Sans croire aux bruits absurdes d'empoisonnement qu'on avait fait
jadis courir, il ne pouvait pardonner à l'ancien ministre les longs et
violents démêlés qu'il avait eus avec le Dauphin, son père. Peut-être
aussi, comme on l'a justement remarqué, le jeune prince timide, croyant
et chaste, avait-il de l'éloignement pour l'esprit brillant, mais
prompt et aventureux, et pour les mœurs légères de l'expulseur des
Jésuites[553]. Mais la Reine insista, exigea même, alléguant qu'il
était humiliant pour elle de ne pouvoir obtenir la grâce de l'homme qui
avait négocié son mariage[554]. «Si vous invoquez une telle raison,
répondit Louis XVI, je n'ai rien à vous refuser.» Choiseul reçut la
permission de quitter la Touraine et de revenir à Paris.

Il y arriva le 12 juin, au soir, et, dès le 13, se rendit à la Muette,
où se trouvait la famille royale. Mais si l'ancien ministre se
flattait de reprendre le pouvoir, sa déception fut prompte. Le Roi
parut embarrassé de le revoir. «Vous avez bien engraissé, Monsieur de
Choiseul, lui dit-il; vous perdez vos cheveux...; vous devenez chauve.»
La Reine eut beau multiplier les sourires et les paroles aimables
pour effacer l'impression produite par un pareil accueil[555]. Malgré
sa bienveillance, malgré l'empressement des princes du sang et des
ambassadeurs, malgré les acclamations du peuple, le coup était porté:
le mardi 14, à 8 heures du matin, Choiseul retournait à Chanteloup...,
pour faire ses foins[556].

Au surplus ce rappel avait été pour Marie-Antoinette une question
de sentiment, ce n'était point une question politique. Elle voulait
Choiseul ministre par reconnaissance, malgré sa mère qui ne se
souciait pas de voir un homme aussi actif et aussi vigilant à la tête
des affaires étrangères[557]. Choiseul écarté, elle s'inquiétait peu
quel serait le successeur du duc d'Aiguillon[558]. Elle éprouvait
toujours une extrême répugnance à se mêler d'affaires. «Elle en est,
disait quelqu'un qui la connaissait bien, éloignée par principe et par
goût[559].» Était-ce chez elle paresse d'esprit, vivacité de caractère,
antipathie pour les choses sérieuses? Avait-elle comme un instinct
secret du danger qu'il y a toujours pour une femme, jeune encore,
étrangère d'origine et mal préparée par son éducation à une pareille
mission, dans une Cour divisée comme celle de Versailles, chez un
peuple frondeur et ombrageux comme le peuple français, à se mêler de
politique? Se disait-elle qu'à moins de circonstances exceptionnelles
ou d'un de ces rares génies comme l'avait sa mère, mais comme il n'en
est donné qu'à bien peu de personnes, le rôle d'une Reine consiste
plutôt à tenir la Cour qu'à diriger les affaires et qu'après tout ce
rôle est encore assez beau et assez délicat?

Mais les circonstances n'étaient-elles pas exceptionnelles? Une
abstention absolue serait-elle possible? Était-elle désirable? Parmi
les conseillers de la Reine, les avis étaient partagés.

Si Joseph II, dont le jugement était souvent très sûr dans les affaires
des autres, écrivait non sans inquiétude à Léopold: «Je souhaite
que tout tourne à bien et que surtout notre sœur ne se mêle pas des
intrigues de Cour. Je lui ai écrit en conséquence.[560]» il ajoutait
aussitôt: «Dieu veuille que cela serve et fructifie! Mais vous observez
très bien que de tenir fermement le propos de ne se mêler de rien ne
sera pas facile et exigera une constance et une exactitude dans toutes
ses démarches, dont une jeune personne comme elle n'est presque pas
susceptible. Je lui en ai bien prêché la nécessité, et peut-être que je
suis seul à le lui dire. Je ne garantis pas que des personnes, que nous
respectons, dans leurs lettres écrivent de même[561].»

Joseph II ne se trompait pas: Marie-Thérèse, qui avait eu d'abord
le sentiment des dangers qui entouraient la jeune Reine et qui avait
écrit à Mercy: «Je n'écris à ma fille qu'en général, en lui conseillant
toujours de vous écouter, de suivre vos conseils et de se garder à se
mêler des affaires; qu'elle soit la confidente et amie du Roi, mais ne
paraisse point vouloir gouverner avec lui; qu'elle évite qu'à force
d'applaudissements on n'excite l'envie et la jalousie contre elle.
Sa situation est bien délicate, et à dix-neuf ans! Mon espoir n'est
qu'en vous[562]»; Marie-Thérèse, le jour même où elle adressait à
l'ambassadeur ces réflexions si sages, parlait à sa fille d'un tout
autre ton: elle lui traçait un plan de conduite politique, y joignant
les plus vives instances sur la nécessité de resserrer l'alliance
austro-française, et cela dans les termes les plus propres à émouvoir
le cœur et à saisir l'imagination de la jeune souveraine.

«Nos intérêts, non seulement de cœur, mais de nos États, sont liés
si intimement que, pour les bien faire, il faut les faire avec une
intimité comme feu le Roi a bien voulu y mettre la première base et la
continuer, nonobstant les divers changements arrivés, toujours de même.»

«De mes chers enfants, j'attends bien autant; _une diminution me
donnerait la mort_. Il ne faut à nos deux monarchies que du repos pour
ranger nos affaires. Si nous agissons bien étroitement liés ensemble,
personne ne troublera nos travaux et l'Europe jouira du bonheur de
la tranquillité. Non seulement nos peuples seront heureux, mais même
tous les autres qui ne cherchent qu'à troubler par leurs intérêts
particuliers. Les premiers vingt ans de mon règne en font preuve et
depuis notre heureuse alliance, qui est cimentée par tant de liens
les plus tendres, ce repos commence à s'établir, qui est à souhaiter
pour de longues années. Mercy pourra vous informer de tout ce qui
peut avoir connexion aux affaires générales; je ne lui laisserai rien
ignorer[563].»

N'était-ce pas avouer clairement que de Vienne on comptait indiquer
la direction sur tous les points importants, et que l'Impératrice se
proposait de faire de sa fille son premier agent à Versailles? Qui en
eût douté, lorsque, deux jours après, Marie-Thérèse faisait remettre à
Marie-Antoinette un mémoire du prince de Kaunitz, qui devait lui servir
de guide pour inspirer son mari dans les diverses questions politiques
du jour[564]? L'Impératrice ignorait-elle donc quelles préventions
soulevait encore en France l'alliance contractée par Choiseul, et
ne se souvenait-elle déjà plus qu'après la mort de Louis XV son
fidèle ambassadeur avait dû s'abstenir quelque temps de paraître à la
Cour, par crainte «des propos très déplacés et encore plus dangereux
sur les vues du cabinet de Vienne de vouloir gouverner celui de
Versailles[565]»?

Quant à Mercy, sans se dissimuler les écueils qu'allait rencontrer
son auguste pupille, sans se placer peut-être, comme Marie-Thérèse,
sur le terrain un peu exclusif de la politique autrichienne, il
avait toujours pensé que la Reine devait avoir l'œil ouvert sur les
affaires de France[566]. Plus il observait le caractère faible, timide,
hésitant, du Dauphin devenu Roi, plus il demeurait convaincu que
ce caractère avait besoin d'être dirigé, qu'il n'avait point assez
d'initiative pour se décider seul et qu'il subirait nécessairement une
influence; à tout prendre, et s'il en devait être ainsi, mieux valait
que cette influence fût celle de sa femme que celle de ses tantes ou
de tout autre. «Si, dans ce premier temps, le Roi se laisse gouverner,
écrivait l'ambassadeur dès le 17 mai, et que le public s'aperçoive que
Mesdames jouissent de cet avantage, le crédit de la Reine en recevrait
un choc mortel. Je l'ai suppliée d'être très circonspecte à se mêler
d'affaires, mais il ne faut pas qu'elle souffre que personne de sa
famille s'ingère en pareille matière.»

«Le Roi, auquel je suppose réellement des qualités solides, n'en a que
bien peu d'aimables. Son extérieur est rude; les affaires pourraient
même lui donner des moments d'humeur. Il faut que la Reine apprenne à
les supporter; son bonheur en dépend. Elle est aimée par son époux;
avec de la modération, de la complaisance et des caresses, elle
acquerra un pouvoir absolu sur le Roi; mais il faut qu'elle le gouverne
sans paraître vouloir le gouverner[567].»

Un mois après il écrivait encore:

«Tout dépend que cette princesse,—la Reine,—veuille bien surmonter
un peu sa répugnance pour tout objet sérieux; qu'elle daigne écouter
avec attention et méditer un peu sur ce qu'on lui expose en ce genre.
Son esprit et son discernement naturel la feront toujours agir avec
justesse, soit relativement aux choses ou aux circonstances.»

«Mais il faut qu'elle s'occupe de cette grande vérité: 1o que le Roi
est d'un caractère un peu faible; 2o que par conséquent quelqu'un
s'emparera de lui; 3o que, dans tous les cas, il faut que la Reine
ne perde jamais un instant de vue tous les moyens quelconques qui
lui assureront un ascendant entier et exclusif sur l'esprit de son
époux[568].»

Le second conseiller intime de Marie-Antoinette, Vermond, ne pensait
pas, sur ce point délicat, autrement que Mercy:

«Je désire, plus que je n'espère, que la Reine entende et s'occupe
assez d'affaires pour entretenir et augmenter la confiance de son
auguste époux. Depuis qu'il est monté sur le trône, il s'en occupe
réellement beaucoup; il est impossible qu'il ait grande confiance
dans la Reine sans lui en parler, et il ne continuera pas, à moins
qu'elle s'accoutume à les comprendre et à en raisonner. La Reine me
faisait elle-même une observation précieuse; elle sent qu'elle serait
malheureuse, si jamais il arrivait brouillerie entre les deux Cours.
«Comment l'empêcherais-je, me disait-elle, si je ne dois jamais me
mêler d'affaires?»

«Je sais bien qu'elle ne doit jamais entrer dans les intrigues des
particuliers; mais je crois qu'il est bon qu'elle en connaisse les
principaux ressorts. Je sais encore qu'il serait fort dangereux pour
elle de vouloir influer journellement sur le détail; mais pour l'amener
à ce point, il faudrait la changer des pieds à la tête, et qui en
viendrait à bout[569]?»

Ainsi tout poussait Marie-Antoinette, malgré son instinctive répulsion,
à s'occuper d'affaires; tout, depuis le caractère de son mari, qui
demandait à être gouverné, jusqu'à sa mère, qui l'insinuait, en ayant
l'air de prêcher le contraire, jusqu'à ses conseillers de chaque jour,
Mercy et Vermond, qui, eux du moins, le disaient franchement. Malgré
cet avis et ces instances, malgré même le mot qu'elle avait dit à
Vermond, la répugnance était la plus forte. Elle redoutait les embarras
qui pouvaient «résulter des circonstances présentes et à venir[570]»,
et, pour les éviter, elle était résolue, au début du moins, à se
tenir à l'écart. Son mari, qui subissait sans le vouloir, sans s'en
apercevoir peut-être, l'ascendant de cette nature charmante, de ce
caractère plus ferme que le sien, lui parlait volontiers d'affaires,
la consultait même; elle l'entendait avec complaisance et avec
attention[571]; mais c'était tout. Lorsque Maupeou et Terray tombèrent
sous le coup de l'animadversion publique, le Roi ne voulut rien décider
sur le choix de leurs successeurs, sans avoir prévenu sa femme. Il
vint la trouver dans son cabinet et lui confia toutes les raisons qui
existaient pour et contre le chancelier et le contrôleur général. La
Reine écouta tout, mais ne se permit aucune remarque. Elle eût pu faire
des ministres, comme sa mère le souhaitait[572]; elle ne le voulut
pas[573].

Un objet, qui n'était pas moins important pour elle et qui rentrait
mieux dans son rôle, appelait à ce moment son attention.

L'étiquette de la Cour ne permettait pas à la Reine et aux princesses
du sang de manger avec des hommes. Lorsque le couple royal dînait en
public, il était servi par des femmes[574]. De même, lorsque le Roi
allait à la chasse, il y avait, au retour, des soupers de chasseurs,
dont la Reine était exclue. Des réunions de ce genre n'avaient pas
peu contribué, disait-on, à plonger et à retenir Louis XV dans les
désordres de ses dernières années. Seraient-elles sans inconvénient
pour un prince, vertueux assurément, mais jeune et faible, et la pureté
de ses mœurs résisterait-elle à la liberté de langage et d'action
que semblaient autoriser ces assemblées nocturnes? Il y avait là un
danger, et Marie-Antoinette résolut d'y parer en réalisant un projet
qu'elle caressait depuis plus d'un an[575], en substituant aux soupers
de chasseurs des soupers de société, qu'elle présiderait elle-même
et auxquels elle inviterait la famille royale et les principaux
personnages de la Cour. Mercy l'y encourageait[576], et toutes les
personnes raisonnables voyaient là le moyen le plus sûr d'éloigner
le Roi des mauvaises compagnies[577]. Mais il fallait prévoir les
objections. Mesdames, attachées, par esprit de routine et de jalousie,
aux vieilles traditions, et très puissantes encore sur l'esprit de leur
neveu, ne traverseraient-elles point un projet qui serait, à leurs
yeux, un grave manquement à l'étiquette et une preuve nouvelle du
crédit de leur nièce? Aux premières ouvertures que lui fit sa femme,
le Roi ne répondit que par des paroles vagues, alléguant la nécessité
de consulter Mme Victoire, pour ne pas dire Mme Adélaïde. Surprise et
mécontente de ces faux-fuyants, Marie-Antoinette insista, eut avec son
mari une explication fort vive et finalement y mit une telle énergie
et une telle force de raisonnement qu'elle l'emporta. Séance tenante,
le premier souper fut fixé au samedi suivant, 22 octobre. Mesdames
étaient absentes; lorsqu'elles revinrent, l'institution était établie,
et les vieilles princesses n'eurent d'autre ressource que de demander à
assister à ces réunions, qu'elles avaient d'abord blâmées[578].

L'innovation fut favorablement accueillie: le public applaudit; il
comprit, comme le dit un chroniqueur, que «ce n'était point pour
le plaisir de souper en grande compagnie», mais «par une prudence
politique bien entendue[579]» que la Reine l'avait provoquée. A la
Cour, le succès ne fut pas moins grand. On fut bientôt obligé, au
lieu d'un souper par semaine, d'en avoir deux: le mardi et le jeudi.
Le Roi nommait les hommes, la Reine les femmes invitées. Chacun
briguait l'honneur d'y être admis et en sortait ravi. La Reine traitait
tous les convives avec son affabilité ordinaire, et chaque jour les
conversations de Paris relevaient d'elle quelque trait de bonté ou
de bonne grâce. Le Roi lui-même prenait plaisir à ces réunions, et
sa brusque nature y devenait plus aimable. Attentif sans galanterie
avec les femmes, bienveillant sans familiarité avec les hommes, il
étonnait la Cour par sa tournure sociable et polie, par son aisance
inaccoutumée. Et, comme toujours, c'était à la Reine qu'on attribuait
cet heureux développement des qualités de son mari[580].

La jeune princesse jouissait de ce triomphe, et qui sait si elle ne
vit pas, dans le succès de cette première innovation, un encouragement
à en poursuivre d'autres et à s'affranchir des exigences odieuses
de l'étiquette? L'étiquette, c'était son ennemie intime: elle la
rencontrait partout devant elle, à chaque heure du jour, gênant sa
marche, comprimant son essor, entravant ses plaisirs, s'imposant à ses
amitiés. Un tableau rapide de la journée de Marie-Antoinette à cette
époque montrera bien quels étaient les ennuis insupportables de cette
réglementation à outrance, qui ne laissait la liberté à aucun mouvement.

La Reine se réveillait habituellement vers huit heures. Une femme de
garde-robe entrait alors, apportant une corbeille qui contenait deux ou
trois chemises, des mouchoirs, des frottoirs: c'est ce qu'on nommait le
_prêt_ du matin. La première femme de chambre présentait un livre sur
lequel étaient attachés des échantillons de robes, grand habit, robe
déshabillée, etc.; il y avait ordinairement, pour chaque saison, douze
grands habits, douze petites robes de fantaisie, douze robes riches
sur paniers. La Reine marquait avec une épingle les vêtements qu'elle
choisissait pour la journée: un grand habit, une robe déshabillée pour
l'après-midi, une robe parée pour le jeu et le souper. On emportait
aussitôt le livre d'échantillons et l'on rapportait dans de grands
taffetas les vêtements choisis.

La Reine se baignait presque tous les jours; on roulait un _sabot_
dans sa chambre, et les baigneuses étaient introduites avec tous les
accessoires du bain. La Reine s'enveloppait d'une longue chemise de
flanelle anglaise, boutonnée jusqu'au bas, et lorsqu'elle sortait du
bain, on tenait un drap très élevé devant elle pour la soustraire
entièrement à la vue de ses femmes. Puis elle se remettait au lit,
vêtue d'un manteau de taffetas blanc et prenait un livre ou un ouvrage
de tapisserie. A neuf heures, elle déjeunait: les jours de bain, dans
son bain même, sur un plateau posé sur le couvercle de la baignoire;
les autres jours, dans son lit, ou quelquefois debout, sur une petite
table, placée en face de son canapé. On admettait alors les petites
entrées. Le déjeuner était très simple, un peu de café ou de chocolat.

A midi, avait lieu la toilette de représentation. C'était l'heure
des grandes entrées. Des pliants étaient avancés en cercle pour la
surintendante, les dames d'honneur et d'atours, la gouvernante des
Enfants de France; les princes du sang, les capitaines des gardes,
toutes les grandes charges ayant les entrées venaient faire leur cour;
les dames du palais ne venaient qu'après la toilette. La Reine saluait
de la tête ou en s'inclinant légèrement, si c'était un prince du sang;
elle s'appuyait sur la toilette pour indiquer le mouvement de se lever.
Les frères du Roi venaient ordinairement pendant qu'on la coiffait.

La toilette, habituellement très ornée et très riche, était tirée
au milieu de la chambre. C'est là que se faisait la toilette de
corps. La dame d'honneur passait la chemise et versait l'eau pour le
lavement des mains; la dame d'atours passait le jupon de la robe
ou du grand habit, posait le fichu et nouait le collier. C'est à ce
moment que, le premier de chaque mois, M. Randon de la Tour remettait
à la Reine, dans une bourse de peau blanche, doublée de taffetas et
brodée d'argent, les fonds destinés à ses aumônes et à son jeu[581].
Plus tard, Marie-Antoinette abolit ce cérémonial; lorsque la coiffure
était terminée, elle saluait les dames qui étaient dans sa chambre, et,
suivie de ses seules femmes, rentrait pour s'habiller dans son cabinet,
où elle trouvait sa marchande de modes, Mlle Bertin, l'arbitre suprême
de la parure et du goût à cette époque[582].

La toilette achevée, la Reine, accompagnée de la surintendante,
des dames d'honneur et d'atours, des dames du palais, du chevalier
d'honneur, du premier écuyer, de son clergé, des princesses de la
famille royale, sortait par le salon de la Paix[583] et traversait la
galerie pour se rendre à la messe. Elle l'entendait avec le Roi, dans
la tribune en face du maître-autel, sauf les jours de grande chapelle,
où elle y assistait en bas, sur des tapis de velours frangés d'or.

Après la messe venait le dîner. Le maître d'hôtel entrait dans la
chambre de la Reine, lui annonçait qu'elle était servie, et lui
remettait le menu.

Tous les dimanches, le dîner se faisait en public dans le cabinet des
Nobles. Les dames titrées, ayant les honneurs, s'asseyaient sur des
pliants, aux deux côtés de la table; les dames non titrées, restaient
debout. La Reine dînait seule avec le Roi; derrière le fauteuil du
Roi étaient le capitaine des gardes et le premier gentilhomme de la
Chambre; derrière le fauteuil de la Reine se tenaient son chevalier
d'honneur, son premier écuyer, son maître d'hôtel, qui, sans quitter
sa place, surveillait le service. Le prince le plus près de la couronne
présentait à laver les mains au Roi, au moment où il allait se mettre à
table; une princesse rendait les mêmes devoirs à la Reine.

Marie-Antoinette mangeait fort peu, de la viande blanche seulement,
et ne buvait jamais de vin. Au souper, elle se contentait d'un peu de
bouillon, d'une aile de volaille et d'un verre d'eau, dans lequel elle
trempait de petits biscuits. A la sortie du dîner, elle rentrait seule
dans ses appartements avec ses femmes, ôtait son panier et son bas de
robe et se préparait aux représentations du soir.

Chaque détail de la vie, même le plus intime, chaque détail de la
toilette, même la forme d'un nœud de rubans, était ainsi réglé: chaque
serviteur avait sa place marquée, son office désigné à l'avance. Si la
Reine, par exemple, demandait un verre d'eau, le garçon de la chambre
présentait à la première femme une soucoupe de vermeil, sur laquelle
étaient posés un gobelet couvert et une petite carafe, mais la dame
d'honneur survenant, c'était elle qui devait prendre la soucoupe, et si
Madame ou la comtesse d'Artois entrait à ce moment, la soucoupe passait
encore des mains de la dame d'honneur dans celles de la princesse avant
d'arriver à la Reine. Rien n'était remis directement à la souveraine:
son mouchoir, ses gants étaient placés sur un long plateau d'or ou de
vermeil appelé _gantière_. C'était la première femme qui présentait
ainsi à la Reine tout ce dont elle avait besoin, à moins que ce ne fût
la dame d'atours, la dame d'honneur, ou une princesse, et toujours en
suivant la gradation observée pour le verre d'eau.

Une anecdote, racontée par Mme Campan, donnera, mieux que tous les
détails, une idée de cette insupportable tyrannie de l'étiquette:

«Un jour d'hiver, il arriva que la Reine, déjà toute déshabillée,
était au moment de passer sa chemise; je la tenais toute dépliée; la
dame d'honneur entre, se hâte d'ôter ses gants et prend la chemise.
On gratte à la porte; on ouvre, c'est Mme la duchesse d'Orléans; ses
gants sont ôtés; elle s'avance pour prendre la chemise; mais la dame
d'honneur ne doit pas la lui présenter; elle me la rend; je la donne à
la princesse. On gratte de nouveau, c'est Madame, comtesse de Provence;
la duchesse d'Orléans lui présente la chemise. La Reine tenait ses bras
croisés sur sa poitrine et paraissait avoir froid. Madame voit son
attitude pénible, se contente de jeter son mouchoir, garde ses gants
et, en passant la chemise, décoiffe la Reine, qui se met à rire pour
déguiser son impatience, mais après avoir dit plusieurs fois entre ses
dents: «C'est odieux, quelle importunité![584]»

C'est là un exemple entre mille; mais il n'y avait pas un acte de la
vie des princes qui ne fût soumis à cette règle inflexible. Elle les
poursuivait jusque dans leur intérieur le plus secret, jusque dans
leurs plaisirs, jusque dans leurs souffrances, jusque dans leurs
infirmités[585]. La vanité et l'intérêt humain, qui trouvent leur
compte partout, s'accommodaient de ces usages qui transformaient
en honorables et souvent fructueuses prérogatives les fonctions
domestiques, même les moins relevées, et les plus grands seigneurs
savaient faire servir à leur fortune le droit reconnu «de donner un
verre d'eau, de passer une chemise, de retirer un bassin[586]».—«Je
n'en finirais pas, dit le comte d'Hésecques, si je rapportais toutes
les petites choses qu'il fallait savoir, non pour être un courtisan
parfait, mais pour ne pas faire de gaucheries[587].» La dame d'honneur
de la Reine, la comtesse de Noailles, élevée dans le respect et la
science de l'étiquette, en exagérait encore les minuties. Pour elle, un
sourire, en dehors de la règle, était un crime; une barbe de bonnet,
mal placée, la faisait presque tomber en syncope. Il semblait qu'elle
fût comme la personnification de l'étiquette, et dans un jour de bonne,
ou peut-être de mauvaise humeur, sa royale maîtresse lui en avait
donné le nom à la grande joie de la jeune Cour et du public, au grand
scandale de quelques vénérables douairières, intraitables sur les
antiques traditions.

Mais comment la Reine, avec sa nature vive et indépendante, se fût-elle
soumise à ces entraves perpétuelles, dont elle n'avait pas connu
les ennuis dans son enfance? Sa mère ne l'avait-elle pas plus d'une
fois engagée à s'en affranchir? Et son mari n'encourageait-il pas
une simplicité de manières vers laquelle lui-même était entraîné par
ses goûts? Tout la poussait donc à secouer le joug de l'étiquette;
elle le fit, et peut-être le fit-elle trop. Débarrassée de certaines
puérilités qui n'en étaient que l'exagération ridicule, avec un peuple
indiscret et frondeur comme le peuple français, l'étiquette avait sa
raison d'être; l'espèce de mystère dont elle entourait les souverains
semblait les grandir et leur conservait un prestige nécessaire, plus
nécessaire encore, a remarqué un contemporain, à l'époque même où l'on
y renonça[588]. L'infortuné Louis XVI l'a reconnu plus tard, à une
heure douloureusement solennelle, quelques jours avant de monter à
l'échafaud, dans un de ces entretiens avec ses défenseurs, où il aimait
à faire un retour vers un passé plus heureux.

«Vivre dans la société de la favorite, a-t-il dit, était indigne
de la Dauphine. Forcée d'embrasser une sorte de retraite, elle
adopta un genre de vie exempt d'étiquette et de contrainte: elle en
porta l'habitude sur le trône. Ces manières, nouvelles à la Cour,
se rapprochaient trop de mon goût naturel pour que je voulusse les
contrarier. J'ignorais alors de quel danger il est pour les souverains
de se laisser voir de trop près. La familiarité éloigne le respect,
dont il est nécessaire que ceux qui gouvernent soient environnés.
D'abord, le public applaudissait à l'abandon des anciens usages;
ensuite il en a fait un crime[589].»

Déjà, quelques premiers murmures, précurseurs de tant d'autres,
s'étaient fait entendre, quand le Roi et ses frères avaient été
inoculés. C'était le prince lui-même qui l'avait voulu[590], mais
c'était une innovation: le public en attribuait la pensée à la Reine
et lui en savait mauvais gré[591]. L'inoculation, répandue déjà dans
les pays du Nord, mais peu connue alors en France, n'inspirait pas
confiance: on trouvait la famille royale bien imprudente de se prêter
tout entière à une expérience dont le temps n'avait point encore
consacré sans conteste l'efficacité. On remarquait que la saison chaude
n'était guère favorable; on rappelait que la petite vérole avait
toujours été funeste aux Bourbons.

Marie-Thérèse elle-même se faisait près de sa fille l'écho de ces
plaintes et de ces appréhensions[592]. Heureusement rien ne vint
justifier l'inquiétude populaire. Inoculé le samedi 18 juin, le Roi ne
changea rien à son genre de vie: l'éruption se fit dans les meilleures
conditions[593]; au bout de deux jours, la fièvre passait et, dès le
1er juillet, Louis XVI pouvait écrire gaiement à sa belle-mère:

«Je vous assure aussi avec ma femme, ma chère maman, que je suis très
bien rétabli de mon inoculation et que j'ai très peu souffert. Je vous
demanderais la permission de vous embrasser, si mon visage était plus
propre[594]».



CHAPITRE X

     Nouveau ministère.—Du Muy.—Turgot.—Vergennes.—Rappel des
     Parlements.—Marie-Antoinette reine de la mode et du goût.—Mlle
     Bertin.—La coiffure.—Plaisirs de la Cour.—Enthousiasme
     d'Horace Walpole.—Modération de la Reine dans ses goûts.—Sa
     popularité.—Représentation de l'_Iphigénie_ de Gluck.—Bonté
     de la Reine.—MM. d'Assas, de Bellegarde, de Castelnau, de
     Pontécoulant.—Tiraillements dans la famille royale.—Premières
     calomnies.—Beaumarchais et le juif Angelucci.—Voyage de
     l'archiduc Maximilien.—Questions de préséance.—Maladresses de
     l'archiduc.—Le surnom d'_Autrichienne_.—Marie-Antoinette ne sait
     plus l'allemand.


Les soins de l'inoculation n'avaient pas distrait Louis XVI des soucis
du gouvernement. C'était à grande peine que, même pendant les jours
de fièvre, sa femme avait pu obtenir qu'il ne tînt pas conseil et
s'abstînt de travailler[595]. Mais dès que le succès de l'opération
avait été assuré, il avait repris ses habitudes laborieuses. Désireux
de compléter son éducation, il étudiait avec persévérance, l'histoire
de France surtout, méditant sur la législation et les coutumes du
royaume, comparant la marche des différents règnes, s'enfermant parfois
pour parcourir, dans le silence du cabinet, les papiers que son père
lui avait laissés sur les diverses matières du gouvernement[596],
lisant les meilleurs livres qui paraissaient sur l'administration et
la politique et les couvrant de notes de sa main[597]. Jamais il ne
perdait une minute; son lever et sa toilette ne duraient qu'un instant;
chaque matin, il travaillait trois ou quatre heures, et, le soir, au
retour de la chasse, qui demeurait un de ses plaisirs favoris, il
passait encore un certain temps à son bureau ou à s'entretenir avec
ses ministres[598], gardant souvent leur portefeuille et ne le leur
renvoyant que le lendemain avec ses observations[599].

Le ministère avait fini par se constituer. Le 5 juin, le maréchal
du Muy et le comte de Vergennes avaient pris la succession du duc
d'Aiguillon, le premier à la guerre, le second aux affaires étrangères.
Le 14 juillet, Turgot remplaçait de Boynes à la marine. Le 24 août,
enfin, Maupeou et Terray furent disgraciés. Hue de Miromesnil, ancien
premier président du Parlement de Rouen, eut les sceaux, Turgot prit
le contrôle général et laissa la marine à Sartines. De tout l'ancien
cabinet il ne resta que le duc de la Vrillière, sauvé de la déroute
générale par la protection de son neveu Maurepas: «Voilà une belle
Saint-Barthélemy de ministres,» dit quelqu'un en apprenant la chute
désirée de Maupeou et de Terray.»—«Oui, répondit l'ambassadeur
d'Espagne, le comte d'Aranda; mais ce n'est pas le massacre des
Innocents.»

Et le lendemain, les poissardes de la halle allant, suivant l'usage,
complimenter le Roi à l'occasion de la Saint-Louis, et faisant allusion
à son goût bien connu pour la chasse: «Sire, dirent-elles, je venons
faire compliment à Votre Majesté de la chasse qu'elle a faite hier;
jamais votre grand-père n'en a fait une si bonne[600].»

Les nouveaux choix donnaient satisfaction à l'opinion; ils étaient une
réparation et une promesse. Le maréchal du Muy avait été l'ami le plus
intime du Dauphin, père du Roi; après la chute de Choiseul, il avait
refusé le portefeuille de la guerre, pour ne pas plier le genou devant
Mme du Barry[601]. Sartines s'était fait un nom comme lieutenant de
police, et quoique ces fonctions ne semblassent point le désigner pour
le nouveau poste qui lui était confié, il sut, par son intelligence,
par son activité, donner à la marine française un essor dont on sentit
les effets dans la guerre d'Amérique[602]. Turgot avait, parmi les
économistes, une réputation incontestée. Intendant du Limousin, il y
avait réalisé d'importants progrès, et l'on raconte que, lorsqu'il
quitta cette province, où il avait su se faire adorer[603], les curés
annoncèrent publiquement qu'ils diraient la messe à son intention, et
les paysans quittèrent leurs travaux pour assister à cette messe[604].
«Il est honnête homme et éclairé, cela me suffit,» avait dit le Roi
quand on le lui avait proposé. Honnête homme, c'était l'épithète que
tout le monde accolait au nom de Turgot. «On lui connaît un grand fonds
de probité et d'honnêteté,» écrivait Mercy au baron de Neny[605]. «Il
a la réputation d'un honnête homme,» écrivait de son côté la Reine[606].

Le comte de Vergennes avait été ambassadeur à Constantinople, puis en
Suède, lors du récent coup d'État de Gustave III. C'était un diplomate
de la vieille école, un peu gourmé peut-être, mais travailleur assidu
et qui s'était comporté avec distinction dans les missions qu'il avait
eu à remplir; esprit modéré, d'ailleurs, ennemi des aventures, tel en
un mot qu'il convenait à un prince timoré comme Louis XVI. Quoiqu'il
eût au fond d'assez fortes préventions contre l'alliance autrichienne,
la Reine lui témoignait beaucoup de bonté, et dans une question qui le
touchait de très près, puisqu'il s'agissait de sa femme, elle s'était
employée à aplanir les difficultés relatives à la présentation de la
comtesse de Vergennes[607].

Une affaire, autrement grave que celle-là, s'imposait aux délibérations
du ministère et à la décision de Louis XVI. Les Parlements, exilés par
Louis XV, seraient-ils rappelés et rétablis? Ou maintiendrait-on une
réforme, violemment accomplie sans doute, mais dont certains côtés,
tant au point de vue de la politique que de la justice, offraient de
réels avantages? Avec le désir qu'avait Louis XVI de conquérir l'amour
de son peuple, avec le souci qu'avait Maurepas de calmer l'impatience
publique, avec le discrédit que les pamphlets de Beaumarchais avaient
jeté sur le nouveau Parlement et les exigences manifestes de l'opinion,
l'hésitation du Roi et des ministres ne dut pas être bien longue.
La disgrâce de Maupeou était et devait être le signal du rappel des
Parlements. Malgré Vergennes et Turgot, ils furent rétablis, avec
certaines restrictions qui paraissaient habiles et qui n'étaient
qu'irritantes, par un lit de justice du 12 novembre 1774. Aux yeux
de beaucoup de bons esprits, ce fut une faute[608], et le grand sens
de Marie-Thérèse ne s'y trompait pas. «Il est incompréhensible,
disait-elle, que le Roi et ses ministres détruisent l'ouvrage de
Maupeou[609].» Il lui semblait possible de rappeler les membres sans
reconstituer le corps, de remettre l'ordre dans l'administration de
la justice, sans rétablir une autorité politique qui avait si souvent
ébranlé l'autorité royale. Grisés par la popularité qui salua leur
retour, les Parlements ne tardèrent pas à reprendre leurs habitudes
tracassières, et leur opposition systématique fut un des principaux
obstacles contre lesquels vinrent se briser les sages réformes de
Turgot et la généreuse volonté de Louis XVI.

Quant a la Reine, tout en n'ayant voulu se mêler de rien[610], elle se
laissait aller au bruit flatteur des applaudissements, et au bonheur
de faire des heureux. «J'ai bien de la joie, écrivait-elle, de ce
qu'il n'y a plus personne dans l'exil et dans le malheur[611].» Dès le
lendemain, en effet, les princes du sang reparaissaient au Château;
le deuil royal allait prendre fin, et la Reine, désormais assurée de
l'éclat de la Cour, s'apprêtait à la rendre plus brillante que jamais.
Louis XVI, peu expert en fait de plaisirs du monde, s'en remettait à
sa femme du soin d'organiser les fêtes de l'hiver[612]; c'était le
département dont il lui abandonnait la gestion, et Marie-Antoinette
l'acceptait avec reconnaissance. Laissant au monarque et à ses
ministres le souci des affaires, elle bornait ses efforts à bien tenir
la Cour; c'était le seul empire qu'elle ambitionnât; elle le gouvernait
avec aisance et ses arrêts étaient souverains. Elle était reine du
goût et elle en tenait le sceptre avec un éclat et une sûreté qui ne
permettaient pas de rivale.

N'ayant pas la même beauté, les femmes de la Cour veulent au moins
avoir la même parure. Tout ce qu'adopte la jeune princesse devient à
la mode; dès qu'elle arbore une couleur, on n'en veut plus d'autres.
Un jour, elle choisit une robe de taffetas brun foncé. «C'est couleur
puce,» dit le Roi; et les teinturiers ne sont plus occupés qu'à faire
des étoffes puce, en variant les nuances; vieille puce, jeune puce,
ventre, dos, tête, cuisse de puce. Une autre fois, la Reine prend
un satin d'un gracieux gris cendré. «Couleur cheveux de la Reine,»
s'écrie galamment Monsieur; et aussitôt la Cour entière veut se parer
à l'unisson[613]; et l'on envoie à Lyon et aux Gobelins des cheveux
de l'aimable souveraine[614], afin d'en copier la nuance exacte. La
mode s'en mêle, et, comme toujours en France, la mode exagère, surtout
lorsqu'elle a pris pour organe Mlle Bertin, que la duchesse de Chartres
a donnée à la Reine[615], et qui, infatuée de la bienveillance de son
auguste cliente, se croit un ministre et s'oublie un jour jusqu'à
dire à une dame qui vient la consulter: «Présentez à Madame les
échantillons de mon dernier travail avec Sa Majesté[616].» C'est elle
qui développa pendant quelques années chez Marie-Antoinette le goût de
la toilette, qui était resté jusqu'alors très modéré et qui disparut
plus tard sous les ombrages de Trianon.

Avec la marchande de modes, il y a le dessinateur d'habits, Bocquet,
dont la couturière exécute les modèles pour les bals de la Cour[617];
il y a aussi le coiffeur; à côté de Mlle Bertin et de Bocquet, Léonard.
Celui-ci n'est pas le coiffeur en titre; le coiffeur en titre se nomme
Larseneur; mais il n'a ni goût ni délicatesse, et dès qu'il est parti,
Marie-Antoinette qui, par bonté d'âme, n'a pas voulu le congédier,
appelle Léonard, et lui fait bouleverser tout l'édifice maladroitement
élevé. Avec un si haut patronage, Léonard ne tarde pas à devenir le
coiffeur à la mode; mais lui du moins paie sa dette de reconnaissance
par un dévouement sans bornes et une fidélité que le malheur n'altère
point.

Sous son influence et sous celle de Mlle Bertin, les coiffures
atteignent des proportions colossales. C'est tout un échaffaudage de
gaze, de fleurs et de plumes[618], de plumes surtout, entrelacées avec
des cheveux crêpés, bouclés, tressés, hérissés[619]; vrai chef-d'œuvre
d'imagination et de patience. On porte sur la tête tout un paysage,
une montagne, une prairie émaillée de fleurs, un ruisseau, un jardin à
l'anglaise, un vaisseau sur une mer agitée[620], etc. Les dessins et
les dénominations varient à l'infini, depuis l'aigrette qui emprunte
aux mémoires de Beaumarchais son nom de _quésaco_, jusqu'à la coiffure
à l'_inoculation_ et au _lever de la Reine_, en passant par la coiffure
au _chien couchant_, à «l'_hérisson_», à la _baigneuse_, au _bandeau
de l'Amour_, à la _frivolité_, à la _Belle Poule_, sans oublier les
bonnets au _Colisée_ ou à la _candeur_, les chapeaux à l'anglaise ou
à la _Henri IV_, les toques à l'_espagnolette_[621], sans oublier
surtout le pouff au _sentiment_, dans lequel la duchesse de Chartres
est parvenue à représenter son fils, le duc de Valois, dans les bras
de sa nourrice, avec un petit nègre et un perroquet becquetant des
cerises[622]. Les dimensions deviennent si prodigieuses que la figure
d'une femme atteint, dit-on, jusqu'à soixante-douze pouces de hauteur,
et qu'il faut relever les portes pour permettre aux dames en grande
toilette d'y passer[623].

Le bruit de ces extravagances arrivait jusqu'à Vienne, commenté et
exagéré encore[624], et Marie-Thérèse s'en alarmait pour sa fille:
«Je ne puis m'empêcher, lui écrivait-elle, de vous toucher un point
que bien des gazettes me répètent trop souvent. C'est la parure dont
vous vous servez; on la dit, depuis la racine des cheveux, trente-six
pouces de haut, et avec tant de plumes et de rubans qui relèvent tout
cela! Vous savez que j'ai toujours été d'opinion de suivre les modes
modérément, mais de ne jamais les outrer. Une jeune, jolie Reine,
pleine d'agrément, n'a pas besoin de toutes ces folies; au contraire,
la simplicité de la parure fait mieux paraître et est plus adaptable
au rang de Reine. Celle-ci doit donner le ton et tout le monde
s'empressera, de cœur, à suivre même ses petits travers; mais moi, qui
aime et suis ma petite Reine à chaque pas, je ne puis m'empêcher de
l'avertir sur cette petite frivolité, ayant au reste tant de raisons
d'être satisfaite et même glorieuse de tout ce que vous faites[625].»

Et la Reine répondait aussitôt: «Il est vrai que je m'occupe un peu
de ma parure; et, pour les plumes, tout le monde en porte, et il
paraîtrait extraordinaire de n'en pas porter[626].»

Quoi qu'en pussent raconter les gazettes et penser Marie-Thérèse,
la vérité est que, cette mode, Marie-Antoinette n'avait fait que
la suivre[627] et qu'elle s'était même efforcée parfois de la
modérer[628]. De fait, le public ne se scandalisait pas tant que
voulaient bien le dire les chroniqueurs, et dans un recueil de
coiffures, publié un peu plus tard, on imprimait ces vers sous une
jolie gravure qui représentait la Reine dans sa toilette du matin:

    De la Reine, c'est la coiffure;
    Sans doute elle est de très bon goût.
    C'est bien d'adopter sa parure;
    Prenez-la pour modèle en tout.
    En imitant sa bienfaisance,
    Faites-vous aimer, respecter;
    Et comme elle sachez porter
    Un prompt secours à l'indigence[629].

Malgré tout, à Versailles ou à Fontainebleau, le succès de la jeune
souveraine était éclatant. L'appartement où elle tenait son jeu, si
vaste qu'il fût, était toujours rempli[630]; là, comme aux soupers
dont nous avons raconté l'établissement, la Reine voulait que «tout le
monde fût content de l'accueil qu'il recevrait», et elle y réussissait
admirablement. «A cet égard, écrivait le scrupuleux Mercy, Sa Majesté
a atteint le point de perfection[631].» Le 1er janvier 1775, une
affluence considérable, les ministres, les grands officiers, plus de
deux cents femmes se transportaient à Versailles, pour y faire leur
cour, et chacun en sortait pénétré de respect et de reconnaissance.
Dans l'hiver suivant, il y eut à Versailles trois spectacles par
semaine, deux français et un italien[632]; tous les lundis, bal chez
la Reine, quadrilles de masques et contredanses[633]. C'étaient pour
la séduisante princesse autant d'occasions nouvelles de déployer ses
grâces; étrangers ou Français, tous étaient sous le charme; c'était de
l'exaltation, de l'éblouissement.

«On ne pouvait avoir d'yeux que pour la Reine, écrivait Walpole, qui
la vit au mois d'août 1775, aux fêtes du mariage de Mme Clotilde. Les
Hébé et les Flore, les Hélène et les Grâces ne sont que des coureuses
de rues à côté d'elle. Quand elle est debout, ou assise, c'est la
statue de la beauté; quand elle se meut, c'est la grâce en personne.
Elle avait une robe d'argent semée de lauriers-roses, peu de diamants
et des plumes. On dit qu'elle ne danse pas en mesure, mais alors c'est
la mesure qui a tort... En fait de beauté, je n'en ai vu aucune, ou la
Reine les effaçait toutes[634].»

Trois ans après, l'ambassadeur du Maroc assistant au bal de la Cour,
et interrogé par le comte d'Artois quelle était celle des dames
présentes qui lui paraissait la plus belle, la Reine exceptée, répondit
galamment que la restriction ajoutée par le prince le mettait dans
l'impossibilité de répondre, ce qu'on trouva bien tourné pour un
barbare[635].

Ce qui semblait plus merveilleux encore, ces fêtes n'entraînaient
que des dépenses modérées. Turgot lui-même n'y trouvait rien à
redire[636]. La Reine avait voulu que les bals se donnassent dans son
appartement, affectant ainsi un caractère à demi privé, afin d'éviter
les frais qu'eussent nécessités des bals plus solennels. Elle avait,
de même, renoncé à faire transporter l'Opéra à Versailles, et décidé
que lorsqu'elle voudrait y assister, elle irait à Paris[637]. C'était
le moment où le contrôleur général, fidèle à son célèbre programme:
point de banqueroute, point d'augmentation d'impôts, point d'emprunts,
commençait ses réformes économiques. La Reine s'y prêtait avec la plus
grande bonne volonté et elle n'hésitait pas à renoncer à tout amusement
qu'elle eût craint de voir devenir dispendieux ou embarrassant[638].
Si, plus tard, elle se laissa entraîner à certaines prodigalités,
il importe d'autant plus de remarquer qu'au début de son règne ces
prodigalités n'étaient ni dans ses principes ni dans ses goûts.

Le public le savait: il voyait avec satisfaction les souverains donner
les premiers l'exemple de la réserve dans leurs dépenses et restreindre
eux-mêmes les frais de leurs plaisirs. Il savait aussi que la jeune
princesse s'était opposée au renouvellement du monopole du commerce
des grains établi par l'abbé Terray et que l'opinion avait flétri
du nom de Pacte de famine[639]. Il l'adorait, et Mercy pouvait dire
avec vérité que, si les auteurs des calomnies qui commençaient à se
répandre venaient à être connus à Paris, rien ne pourrait les sauver de
la colère du peuple: «Vengeons notre charmante Reine, contre laquelle
ce misérable a osé dire du mal et écrire des libelles,» criait-on, en
brûlant le mannequin qui représentait le chancelier Maupeou[640].

Aussi les apparitions de Marie-Antoinette dans la capitale
étaient-elles de véritables triomphes et lorsque, le vendredi 13
janvier 1775, elle alla sans appareil à l'Opéra, assister à la
représentation de l'_Iphigénie_ de Gluck, le peuple se porta en foule
sur son passage et l'applaudit avec enthousiasme. Au second acte de la
pièce, l'acteur chargé du rôle d'Achille, au lieu de réciter exactement
ce vers:

    Chantez, célébrez votre Reine,

s'avança vers le parterre et les loges et chanta:

    Chantons, célébrons notre Reine!
    L'hymen, qui sous ses lois l'enchaîne,
    Va nous rendre à jamais heureux.

L'assistance entière s'associa à ce délicat hommage: ce ne furent
partout que battements de mains et acclamations; on fit répéter le
chœur, et les cris de _Vive la Reine!_ furent si bruyants qu'il
fallut suspendre le spectacle pendant plus d'un demi-quart d'heure.
Monsieur, Madame et le comte d'Artois, qui étaient dans la loge royale,
furent des premiers à applaudir. La Reine fut si émue de ces marques
éclatantes des sympathies populaires qu'elle ne put retenir ses pleurs,
et, lorsqu'elle sortit, les yeux rayonnants et encore humides de ces
larmes, elle salua le peuple avec un air si touché et une affabilité si
pénétrante que les cris de joie redoublèrent[641].

Ce n'était pas seulement par la grâce que régnait Marie-Antoinette,
c'était aussi par la bonté. Elle envoyait des secours aux indigents,
aux blessés, aux victimes des incendies[642]. Elle apprenait que la
famille du chevalier d'Assas, malgré le dévouement légendaire du
capitaine au régiment d'Auvergne, végétait au fond de sa province,
dans l'oubli et l'obscurité. Aussitôt elle appelait à la Cour le frère
du héros et lui faisait donner une compagnie de cavalerie[643]. Elle
obtenait la révision du procès de MM. de Bellegarde et de Moustiers,
poursuivis par la rancune du duc d'Aiguillon, et lorsque, leur
innocence prouvée, les deux prisonniers, rendus à la liberté, venaient
avec leurs femmes et leurs enfants remercier leur bienfaitrice, elle
leur répondait modestement que «justice seule avait été rendue et
qu'on ne devait que la féliciter du bonheur le plus réel attaché
à sa position, celui de faire parvenir jusqu'au Roi de justes
réclamations[644].» En reconnaissance, Mme de Bellegarde faisait
faire, sous forme d'ex-voto, un tableau où elle était représentée avec
son mari aux genoux de la Reine et portant dans ses bras son enfant, de
la tête duquel la princesse écartait un glaive suspendu. Et la Reine,
touchée, plaçait ce tableau dans son appartement[645]. Elle protégeait
de même Lally Tolendal, l'appelait son petit martyr, et l'aidait dans
ses efforts pour la réhabilitation de son père.

Le marquis de Pontécoulant, major général des gardes du corps[646],
avait, du vivant de Louis XV, déplu à la Dauphine, nous ne savons
pourquoi. La jeune princesse, fort irritée contre lui, avait même
déclaré qu'elle n'oublierait jamais sa conduite. Lorsque Louis XVI
monta sur le trône, M. de Pontécoulant, se rappelant qu'il avait
encouru la disgrâce de la nouvelle souveraine, remit sa démission entre
les mains du prince de Beauvau, capitaine des gardes. Marie-Antoinette
l'apprit. «La Reine, dit-elle, ne se souvient point des querelles de la
Dauphine, et c'est moi qui prie M. de Pontécoulant de ne plus songer à
ce que j'ai oublié.» Devant une si gracieuse insistance, la démission
fut retirée[647].

Enfin, un conseiller au Parlement de Bordeaux, M. de Castelnau, était
devenu amoureux fou de Marie-Antoinette; il la poursuivait en tous
lieux de ses déclarations et de ses importunités; ordre avait été
donné de l'enfermer. La Reine, bien qu'excédée par ce malheureux homme,
s'y opposa. «Qu'il m'ennuie,» dit-elle; «mais qu'on ne lui ravisse pas
le bonheur d'être libre[648]».

Elle avait d'autres ennuis. Au lendemain même de son avènement, et
dans sa famille elle-même, elle rencontrait des contradictions et des
jalousies. Le comte et la comtesse de Provence, le comte et la comtesse
d'Artois, excités sous mains par Mesdames, se refusaient à aller chaque
matin faire leur cour au Roi et à la Reine, ainsi que l'exigeait
l'étiquette[649]. Louis XVI, avec sa bonté excessive, n'avait pas voulu
que ses frères l'appelassent _Majesté_[650]; Marie-Antoinette, toujours
bonne aussi, souvent trop bonne, avait permis la même simplicité de
relations à ses beaux-frères et à ses belles-sœurs. Marie-Thérèse s'en
était inquiétée et, avec sa rudesse germanique, elle avait repris
vivement sa fille de cette condescendance: «Il faut rester à sa place,
lui avait-elle écrit, savoir jouer son rôle; par là on se met et tout
le monde à son aise. Toutes les complaisances et attentions pour tous;
mais point de familiarité ni jouer la commère; vous éviterez par là
les tracasseries[651].» Les craintes de l'Impératrice n'avaient pas
tardé à se réaliser. Dans les occasions publiques, où la famille
royale se trouvait réunie, il régnait entre les trois princes une
telle apparence d'égalité qu'un étranger n'eût pu distinguer le Roi
de ses frères. Le comte d'Artois surtout, toujours plus pétulant,
affectait une familiarité «choquante[652]». Le comte de Provence, plus
diplomate, ne s'affichait pas tant; mais il agissait en dessous. Plus
ambitieux que jamais, en voyant, au bout de quatre années, le trône
sans héritier présomptif, il aspirait à entrer au Conseil d'État,
où il comptait jouer un grand rôle, et s'en prenait à la Reine de
l'échec de ses prétentions. Mme Adélaïde, toujours aigre et toujours
envieuse, ne pardonnait pas davantage à sa nièce la diminution de son
crédit. Maurepas et sa femme, jaloux d'une influence qui leur portait
ombrage[653], se coalisaient avec leur neveu d'Aiguillon, encore ulcéré
de sa chute, et qui mettait au service de ses rancunes personnelles sa
connaissance de la Cour et les relations qu'il y avait conservées[654].
De là des manœuvres sourdes, des chansons injurieuses, des pièces de
vers cyniques, comme si le but caché des ennemis de la Reine était de
la perdre dans l'opinion du public et dans le cœur de son mari, et
par là peut-être d'arriver à faire renvoyer en Allemagne cette jeune
femme dont la beauté était un contraste, dont la vertu semblait une
critique[655].

Aux révérences de deuil faites par les dames de la Cour, après la mort
de Louis XV, la Reine se permet de sourire, non pas du costume suranné
de quelques vénérables douairières, mais d'une plaisanterie de la
marquise de Clermont-Tonnerre. Aussitôt les faiseurs de couplets se
mettent à l'œuvre, et le lendemain les échos de Versailles répètent
cet insultant refrain qui ne trahit que trop la pensée intime de ses
inspirateurs:

    Petite Reine de vingt ans,
    Vous qui traitez si mal les gens,
    Vous repasserez la barrière,
    Laire laire laire lan laire[656].

Lorsque, après l'inoculation du Roi et de ses frères, la Cour se
transporte pour la première fois à Marly, Marie-Antoinette, désireuse
de profiter de l'air pur d'une belle nuit d'été, veut se donner le
plaisir d'assister au lever du soleil. Elle en parle au Roi qui y
consent volontiers, mais qui, habitué à se coucher à heure fixe, ne
se soucie pas de sacrifier son sommeil à un pareil spectacle. La
Reine se rend, à trois heures du matin, sur les hauteurs du jardin de
Marly; une nombreuse société la suit et ses femmes l'accompagnent.
Mais les diffamateurs attitrés n'ont garde de manquer une si belle
occasion, et, quelques jours après, un petit pamphlet «plat, obscur
et méprisable», dit un auteur qui s'y connaissait[657], «exécré de
tous les bons Français,» mais avidement recherché par les courtisans
amateurs de scandales et les femmes trop brouillées avec la vertu pour
croire à celle des autres, transformait en orgie infâme cette innocente
fantaisie de la jeune souveraine[658].

Presque en même temps, à Londres, ce réceptacle des gazettiers
cuirassés et des calomniateurs anonymes, un libelle odieux, prélude
et modèle de bien d'autres, paraissait dans des circonstances
mystérieuses, qu'il n'est pas sans intérêt de rappeler ici.

L'un des esprits les plus brillants, mais aussi l'un des caractères
les plus suspects de ce siècle, toujours prêt à se mêler d'intrigues
équivoques ou à se lancer dans des affaires véreuses, Beaumarchais,
avait été chargé, dans les derniers jours du règne de Louis XV,
d'acheter et de détruire une brochure contre Mme du Barry. Il revenait
à Paris, après avoir réussi dans cette délicate entreprise, lorsqu'il
trouva Louis XV à Saint-Denys et Louis XVI sur le trône. Il ne pouvait
guère espérer que le nouveau Roi le récompensât d'un service rendu à la
femme qu'il venait d'exiler à Pont-aux-Dames. Se retournant aussitôt,
avec cette rare souplesse dont il devait plus tard immortaliser
la personnification dans _Figaro_, il offrit ses services pour la
suppression d'un nouveau pamphlet qu'il avait, disait-il, découvert
à Londres, et cette fois contre Marie-Antoinette. Le lieutenant de
police, Sartines, accepta l'offre.

Beaumarchais part aussitôt, parvient à acquérir de l'agent des ennemis
de la Reine, le juif Angelucci, l'édition publiée en Angleterre, la
fait brûler, achète et détruit de même une nouvelle édition imprimée
en Hollande et s'apprête à revenir à Paris, quand il apprend,—nous
suivons toujours son récit,—qu'Angelucci l'a trompé, et a conservé un
exemplaire du pamphlet. Il s'élance après lui, le poursuit à travers
l'Allemagne, l'atteint dans un bois, près de Nuremberg, et après des
péripéties, des périls, des batailles contre les voleurs, dont le
détail semble faire plus d'honneur à son imagination qu'à sa véracité,
il reprend l'exemplaire soustrait.

Alors, au lieu de rentrer en France, il va à Vienne, où il veut,
assure-t-il, faire imprimer une édition expurgée du libelle dont le
véritable texte pourrait produire sur le jeune Roi une impression trop
pénible, mais où, en réalité, il se propose d'exploiter le service,
vrai ou feint, rendu à la fille de Marie-Thérèse. Il pousse l'audace
jusqu'à se faire présenter à l'Impératrice et à lui lire le pamphlet.
Mais là commencent ses déceptions. Marie-Thérèse est indignée des
horreurs publiées contre la vertu de sa fille; elle a le cœur navré
de ces calomnies immondes, qui ne vont à rien moins qu'à alléguer
que, le Roi ne pouvant avoir d'enfants, la Reine se prêterait à une
criminelle intrigue pour lui en supposer[659]. Mais elle ne sait
aucun gré à Beaumarchais de sa découverte: elle le regarde comme un
misérable imposteur[660], et le prince de Kaunitz le suppose d'être
l'auteur même du libelle. On le jette en prison; puis, sur la demande
de la France, on le relâche; on lui fait même donner mille ducats,
mais en signifiant à ce «drôle», dit Kaunitz[661], à «cet intrigant»,
dit l'Impératrice[662], d'avoir à déguerpir le plus tôt possible.
Beaumarchais part au plus vite; mais cette déconvenue n'altère en
rien son audace; il revient à Versailles demander le prix de ses
aventures[663].

Quel que fût d'ailleurs l'auteur du libelle; que ce fût Beaumarchais,
comme le croyait Kaunitz, quelque ami de Mme de Marsan, comme le
soupçonnait Marie-Thérèse, ou le duc d'Aiguillon, comme semble
l'insinuer Mercy[664], l'historien a le devoir de constater cette
première et machiavélique tentative de la calomnie contre les mœurs de
la Reine. C'est le début tortueux de cette puissance occulte, qui ne
désarma jamais devant la bonté de Marie-Antoinette, qui avait juré de
la détruire et qui tint parole.

Le Roi d'ailleurs, avec cette candeur qui répugnait à croire à
la fausseté et à la méchanceté humaines, ne fit que rire de ce
qu'il appelait lui-même «l'équipée» de cet «impudent et ce fol»
de Beaumarchais[665]. Mais la Reine ne prit pas la chose avec la
tranquillité de son mari; elle se montra profondément affectée de cette
attaque dirigée contre sa réputation[666]. Mais, forte du témoignage
de sa conscience et de la pureté de sa vie et de ses intentions, elle
ne tarda pas à oublier cette mystérieuse aventure, et, avec une bonté
qui fut de l'imprudence, elle devint même la protectrice de l'homme
qui avait été si activement, et d'une façon si louche, mêlé à cette
misérable intrigue.

Un incident mieux connu et un grief plus sensible allaient, dans cette
Cour où tout était matière à tracasseries, donner un motif ou tout au
moins un prétexte plus spécieux aux récriminations de ses ennemis.
Depuis quelque temps il était question d'un voyage des frères de la
Reine en France. Joseph II, d'abord, en avait manifesté la pensée,
puis le plus jeune des fils de l'Impératrice, Maximilien. Ce dernier
visitait alors, sous la direction du comte de Rosemberg et pour
compléter son éducation, l'Allemagne et les Pays-Bas.

C'était un prince de dix-huit ans, d'une réelle bonté de caractère,
mais de manières gauches, d'un esprit très mince et d'une instruction
assez peu soignée. Marie-Thérèse le reconnaissait elle-même,
lorsqu'elle lui recommandait de s'efforcer d'acquérir cette amabilité
dans le monde et cette politesse aisée «qui, disait-elle, vous manquent
entièrement[667]».—«Il ne brillera pas après son frère,» écrivait-elle
encore à un moment où la venue de Joseph II devait précéder celle de
Maximilien[668].

Mais la Reine qui, depuis plus de quatre ans, n'avait vu personne de sa
famille, n'avait pu savoir son frère si près d'elle, sans souhaiter de
le voir en France; le Roi appuya la demande de sa femme et le voyage
fut résolu.

Le mardi 7 février 1775, l'archiduc Maximilien arrivait à la Muette,
où sa sœur l'attendait. L'accueil de la famille royale fut plein de
cordialité. Le Roi avait voulu qu'on prît tous les moyens d'amuser son
jeune beau-frère et la Reine s'était chargée de ce soin[669]; avec
l'autorité que lui donnait sur lui la différence de situation, elle
traitait son frère comme «son enfant[670]»; elle tenait à ce qu'il
emportât un bon souvenir de la France et y laissât de lui-même une
bonne impression. Il n'en fut malheureusement pas ainsi.

Afin d'éviter toute dispute sur la préséance et l'étiquette, l'archiduc
voyageait sous le nom de comte de Burgau[671]. Mais cette précaution
même devint la source de mille ennuis. Sous le prétexte de l'incognito
de Maximilien, les princes des maisons d'Orléans, de Condé et de Conti
prétendirent qu'il leur devait la première visite; l'archiduc s'y
refusa. La Reine prit avec chaleur le parti de son frère et eut une
explication très vive avec le duc d'Orléans. «Le Roi et ses frères, lui
dit-elle, n'y ont pas regardé de si près... Laissant de côté la qualité
d'archiduc, vous auriez pu remarquer que le Roi l'a traité en frère et
qu'il l'a fait souper en particulier dans l'intérieur de la famille
royale, honneur auquel je suppose que vous n'avez jamais prétendu. Au
reste, mon frère sera fâché de ne pas voir les princes; mais il est
pour peu de temps à Paris, il a beaucoup de choses à voir; il s'en
passera[672].»

Pour effacer cette impression fâcheuse, la Reine redoubla de
prévenances pour Maximilien, et les jeunes gens les plus à la mode,
les Ségur, les Durfort, les la Marck, les Noailles, désireux de
plaire à la souveraine, se réunirent pour offrir à l'archiduc une
fête splendide aux grandes écuries du Roi. Par une aimable attention,
les comtes de Provence et d'Artois voulurent se mettre à la tête des
organisateurs et prendre tous les frais à leur charge. La fête eut
lieu le 27 février, elle coûta cent mille livres[673]. Le manège avait
été brillamment décoré; on avait donné à la salle de bal l'apparence
d'une foire, en y traçant sept rues couvertes et bordées de boutiques,
de cafés et de spectacles; on y joua un opéra comique de Gluck, _le
Poirier ou l'arbre enchanté_[674]. Il y eut bal paré, quadrille de
Hongrois et de Flamands, souper, jeu et «tout ce qu'il fallait pour
occuper et amuser pendant huit heures[675]».

Mais toutes ces splendeurs ne réussirent pas à effacer l'impression
mauvaise produite sur le public. Quoi que dise Mercy, les princes
français,—c'est un ami de la Reine qui l'affirme,—étaient dans leur
droit[676], et bien que Marie-Antoinette n'ait eu aucune intention de
les blesser[677], bien qu'avec cette indulgente bonté, qui était le
fond même de son caractère, elle leur eût fait quelques jours après
le meilleur accueil[678], on lui sut mauvais gré de l'appui qu'elle
avait donné aux prétentions de son frère. On soulignait, on commentait
malignement les gaucheries que ce frère avait commises; on remarquait
qu'il semblait indifférent à toutes les merveilles scientifiques ou
artistiques qu'on lui montrait[679]. On rappelait notamment que,
visitant, à Paris, le Jardin du Roi, et Buffon, qui lui en faisait les
honneurs, lui ayant fait hommage de ses œuvres, il s'était contenté
de répondre le plus poliment du monde: «Je serais bien fâché de vous
en priver[680].» On affecta d'applaudir à outrance le duc de Chartres,
qui, préludant à cette opposition tracassière et systématique contre
la Cour, qui devait le conduire si loin, affectait de son côté de se
produire en public à Paris pendant les fêtes de Versailles, dont il
était exclus. Les plaisanteries contre le frère se transformèrent en
murmures contre la sœur. On lui fit un crime de lèse-nation de la
vivacité, peut-être imprudente, d'une affection bien naturelle, et
le nom d'_Autrichienne_, inventé par la jalousie de Mme Adélaïde,
circula de bouche en bouche, résumant, dans un mot propre à frapper
l'imagination populaire, l'accusation lancée contre la Reine de tout
sacrifier à son pays et à sa famille.

Et cependant jamais accusation ne fut plus injuste. Sans entrer ici
dans des détails que nous retrouverons plus tard, qu'il suffise de
rappeler qu'en vingt circonstances différentes, Marie-Thérèse reproche
à Marie-Antoinette d'oublier son pays et sa famille, d'en perdre
les traditions et les habitudes, même les gaucheries[681], d'avoir
presque honte d'être Allemande, de négliger les Allemands[682], de
montrer pour eux «peu d'empressement et de protection[683]». Le sang
allemand coule dans vos veines, s'écrie-t-elle dans son langage
à demi-tudesque; n'ayez pas de honte de l'être[684].» Joseph II
adressait à sa sœur les mêmes reproches que sa mère; il la trouvait
trop Française. Lorsque Maximilien et Rosemberg vinrent à Versailles,
il voulait leur recommander de ne lui parler qu'allemand[685]. Arrêté
dans ce projet, dont la réalisation, il faut bien le dire, eût été une
suprême inconvenance, il avait du moins écrit à la Reine une lettre
en allemand[686]. Et cette femme, qu'on accuse de n'avoir eu de cœur
et de pensée que pour son pays d'origine, avait tellement oublié sa
langue maternelle qu'elle était obligée de faire traduire par Mercy la
lettre de l'Empereur[687]; tant elle avait perdu l'usage, non seulement
de parler l'allemand, mais même de le lire, de l'écrire et presque de
le comprendre! Mais tout cela n'empêchait pas la calomnie de faire
son chemin, et les courtisans d'appeler méchamment Trianon le _Petit
Vienne_.



CHAPITRE XI

     Sacre du Roi.—Fêtes à Reims.—Emotion de la Reine.—Sa lettre
     à l'Impératrice.—Mariage de Mme Clotilde.—Nouvelle et vaine
     tentative pour rappeler Choiseul.—Procès du comte de Guines.—Exil
     du duc d'Aiguillon.—Nomination de Malesherbes.—Réformes de
     Turgot.—Murmures qu'elles soulèvent.—Chute de Turgot.—Part qu'y
     prend la Reine.—Lettre de Mercy à Marie-Thérèse.


Le 5 juin 1775, Louis XVI quittait Versailles[688], accompagné de la
Reine, de Monsieur, de Madame et du comte d'Artois, pour se rendre à
Compiègne, où il arrivait à dix heures du soir. Le 8, il partit de
Compiègne, pour aller coucher à Fismes; le 9, il prit la route de
Reims. Il allait y chercher, avec la bénédiction de sa couronne, la
consécration solennelle du titre qu'il tenait de ses ancêtres, et le
signe visible de cette grâce de Dieu au nom de laquelle il régnait. Le
sacré était en France une tradition nationale; le peuple y trouvait,
dans le serment que prêtait le monarque, une reconnaissance de ses
droits; et si certains philosophes, emportés par leurs passions
irréligieuses comme d'Alembert et Condorcet, ne voyaient là qu'«une
cérémonie bizarre et absurde[689]» ou «la plus inutile comme la plus
ridicule des dépenses inutiles[690]», des personnages non moins
célèbres et qu'on ne peut pas accuser de superstition, comme Mirabeau,
écrivaient: «Le plus grand de tous les événements pour un peuple, c'est
sans doute l'inauguration de son Roi. C'est alors que le ciel consacre
nos monarques et resserre en quelque sorte les liens qui nous unissent
à eux[691].»

Mercy aurait voulu que la Reine fût sacrée en même temps que le Roi. Il
lui semblait que, dans les circonstances actuelles, Marie-Antoinette
n'étant point encore mère, l'onction divine lui donnerait, vis-à-vis de
la nation, l'auréole que ne lui donnait point la maternité.

Une brochure, faite par un prêtre de l'Oratoire, établissait que le
sacre des reines avait été un usage constant jusqu'à Marie de Médicis,
et que, s'il était tombé en désuétude, c'était uniquement parce que
ni Louis XIII, ni ses successeurs, n'étaient mariés lors de leur
sacre. Mercy, qui, s'il ne fut pas l'inspirateur de cette brochure,
en fut du moins l'ardent propagateur, en fit parler par Vermond à
la Reine et eut soin que le manuscrit fût remis au duc de Duras et
par le duc de Duras au Roi. Mais la Reine demeura assez indifférente
à cette ouverture[692], et le Roi n'en parut pas touché[693]. Son
affection pour sa femme se heurta-t-elle aux considérations d'économie
qui avaient déjà fait différer d'un an la cérémonie traditionnelle?
Fut-il circonvenu par Maurepas, sans cesse en garde contre ce qui
pouvait affermir le crédit de la jeune souveraine? Toujours est-il que
Marie-Antoinette n'assista que comme spectatrice au sacre de son mari.
Tandis que le Roi faisait son entrée dans un carrosse de dix-huit pieds
de haut, recevait des mains du duc de Bourbon, gouverneur de Champagne,
les clefs de la ville, et était lui-même reçu par l'archevêque de Reims
à la porte de la cathédrale, où l'on chantait solennellement le _Te
Deum_, la Reine, partie le 8 au soir de Compiègne avec Monsieur, Madame
et le comte d'Artois, arrivait incognito dans la ville du sacre, à une
heure du matin. Mais, à défaut des compliments officiels, elle avait
les acclamations populaires. Par un de ces beaux clairs de lune dont
la lumière argentée a quelque chose de si transparent et de si suave,
une foule immense se pressait sur les grands chemins et aux portes de
la cité pour voir arriver la femme du Roi. Des vivats enthousiastes
saluaient son passage, troublant seuls ce silence de la nuit, pendant
lequel l'âme s'ouvre avec tant de bonheur aux douces et pures émotions.
Le lendemain matin, en dépit de l'incognito, toute la noblesse de la
ville et des environs remplissait les appartements de l'archevêché,
où était descendue la Reine, et en sortait ravie de la grâce et de la
bienveillance de la jeune souveraine. Dans l'après-midi, même ovation;
c'est aux cris de _Vive la Reine!_ qu'elle traversait les rues de Reims
pour aller, à l'Intendance, assister à l'entrée du Roi, et, le soir, le
clergé et le Corps de ville venaient lui adresser des discours auxquels
elle répondait avec justesse et bonté[694].

Le dimanche, 11, à six heures du matin, les chanoines en chape vinrent
occuper leurs stalles dans le chœur de la basilique, bientôt suivis
de l'archevêque, des cardinaux, des ministres, etc. A six heures et
demie, les pairs laïques prirent place à leur tour. A sept heures, le
Roi, conduit par l'évêque duc de Laon et l'évêque comte de Beauvais,
arriva à la cathédrale. Harangué sur le seuil par le cardinal de
la Roche-Aymon, qui le félicitait d'avoir toutes les vertus et en
particulier l'amour de l'ordre[695], il pénétrait dans le vieil édifice
au bruit des acclamations populaires, et l'archevêque, après lui avoir
fait prêter serment sur le livre des Évangiles, versait sur sa tête,
sur sa poitrine et sur ses épaules quelques gouttes de la sainte
ampoule, solennellement apportée de l'abbaye de Saint-Rémy par le grand
prieur, en chape de drap d'or, monté sur un cheval blanc, couvert d'une
housse d'étoffe d'argent richement brodée! Le Roi fut alors revêtu
du manteau royal et reçut des mains de l'archevêque la couronne, le
sceptre, la main de justice et l'épée de Charlemagne. Puis, suivi des
pairs et des grands officiers, il fut conduit au trône élevé sur le
jubé; après quoi l'archevêque et les pairs lui donnèrent le baiser de
paix en disant: _Vivat rex in æternum._ La multitude qui remplissait
les galeries répéta ces paroles. Aussitôt les portes s'ouvrirent, et le
peuple se précipita dans la basilique, avec des cris de joie.

La Reine suivait, du haut d'une tribune, toutes les phases de la
cérémonie. Au moment du couronnement et de l'intronisation, touchée
jusqu'au fond du cœur par la beauté des rites de l'Église et plus
encore par les acclamations populaires qui en interrompaient
l'ordre et en soulignaient les détails, elle n'y put tenir et versa
d'abondantes larmes[696]. L'émotion fut si forte qu'un instant elle dut
quitter sa place. Quand elle y reparut, quelques minutes après, les
yeux encore humides de pleurs, le Roi la regarda avec empressement, et
un air visible de contentement se répandit sur toute sa physionomie.
Malgré la sainteté du lieu, l'église retentit de cris et de battements
de mains. L'assistance tout entière fut attendrie et des larmes
coulèrent de bien des yeux, redoublant celles de la Reine[697].

Louis XVI avait interdit de tapisser les rues sur son passage, afin,
disait-il, de mieux voir son peuple et d'en être vu[698]. Le jour
même du sacre, à sept heures du soir, le Roi, ayant la Reine à son
bras, alla, en habit ordinaire et sans autre suite qu'un capitaine des
gardes et quelques exempts, se promener le long de la grande galerie
de bois qui servait de passage entre l'archevêché et l'église. Il
y avait beaucoup de monde dans cette galerie, beaucoup en dehors.
Le prince défendit qu'on fît sortir qui ce fût et qu'on empêchât
personne d'approcher. La population, heureuse et reconnaissante, se
pressait autour du couple royal, dont elle n'était séparée que par
une balustrade à hauteur d'appui. Pendant plus d'une heure, le Roi
et la Reine restèrent ainsi confondus dans la foule, répondant avec
la meilleure grâce à cet empressement, se laissant aborder et voir,
donnant à chacun des marques de bienveillance. C'était la Reine qui
avait eu la première pensée de cette promenade; le public ne l'ignorait
pas et l'en récompensait par ses vivats[699].

Quand on pense que ces acclamations populaires se manifestaient au
milieu de germes de mécontentement universellement répandus, que le
pain était cher, que les mesures réformatrices de Turgot, habilement
exploitées par ses ennemis, avaient excité partout l'inquiétude,
et que, deux mois auparavant, des émeutes avaient éclaté à Dijon,
à Versailles, à Paris, on se demande ce qu'il faut le plus admirer
en cette circonstance, ou cet attachement obstiné de la nation à
ses princes, qui pouvait être une si grande force entre les mains
de ministres habiles, ou cette incroyable mobilité du caractère
français, qui passe si facilement de l'enthousiasme à la colère et
qui, avec des souverains jeunes et inexpérimentés comme Louis XVI et
Marie-Antoinette, des ministres légers comme Maurepas, dédaigneux des
obstacles comme Turgot, devenait le plus formidable des dangers. La
Reine ne se le dissimulait pas, et, si son bonheur était complet, sa
confiance n'était point sans mélange.

«C'est une chose étonnante et bien heureuse en même temps,
écrivait-elle à sa mère, d'être si bien reçu deux mois après la révolte
et malgré la cherté du pain, qui malheureusement continue. C'est une
chose prodigieuse dans le caractère français de se laisser emporter
aux mauvaises suggestions et de revenir tout de suite au bien. Il est
sûr qu'en voyant des gens qui, dans le malheur, nous traitent aussi
bien, nous sommes encore plus obligés de travailler à leur bonheur.
Le Roi m'a paru pénétré de cette vérité. Pour moi, je sais bien que je
n'oublierai jamais de ma vie, dût-elle durer deux cents ans, la journée
du sacre. Ma chère maman, qui est si bonne, aurait bien partagé notre
bonheur[700].»

Les cérémonies durèrent quatre jours encore. Le 12, le régiment de
hussards du comte Esterhazy exécuta à quelque distance de la ville des
manœuvres auxquelles assistèrent la Reine et Madame[701]. Le 13, le Roi
fut reçu solennellement grand-maître de son ordre, et en tint ensuite
le chapitre[702]. Le 14, suivant l'antique usage, il se rendit à
cheval à l'abbaye de Saint-Rémy, y entendit la messe, et, au sortir de
l'église, toucha dans le parc plus de deux mille malades, auxquels il
fit distribuer des aumônes[703]. La Reine alla voir passer le cortège
dans une maison particulière. Le soir, les deux époux parcoururent
en voiture, au milieu des vivats du peuple, la belle promenade qui
entourait la ville. Mais, c'était la Reine surtout qui attirait
l'attention. «Elle a paru dans tous les instants, écrivait Mercy, avec
dignité, bonté et grâce, et si les hommages qu'on lui a rendus ont été
extraordinaires et universels, il est bien certain aussi que jamais
hommages n'ont été mieux mérités[704].»

Le 16, la Cour retourna à Compiègne; le 19, elle rentra à Versailles.

De nouvelles fêtes l'y attendaient. Le 12 février, le Roi avait déclaré
le mariage de sa sœur Clotilde avec Charles-Emmanuel de Savoie, prince
de Piémont, fils aîné du roi de Sardaigne. Le 21 août, le mariage fut
célébré dans la chapelle du château. Il y eut grand couvert, jeu, bal
à la Cour, bal chez le comte de Viry, ambassadeur de Sardaigne. Avec
quel éclat la Reine parut à ces fêtes, Walpole l'a dit dans une lettre
que nous avons citée plus haut. Il y avait, en la voyant, comme un cri
général d'admiration.

Le 28, Mme Clotilde dit adieu à sa famille française et prit la
route de Turin. Ce départ ne fut pas une tristesse pour la Reine;
un instant, lorsqu'elle était encore Dauphine, elle avait été assez
liée avec sa jeune belle-sœur, dont elle appréciait le caractère
doux et bienveillant; elle avait assisté à des bals chez elle ou
à des représentations de petites pièces qui étaient à la fois un
divertissement et un complément d'éducation[705]. Mais cette intimité
dura peu. Bientôt, sous l'influence de sa gouvernante, Mme de Marsan,
dont elle avait fait de nom et de cœur sa «petite chère amie[706]»,
la jeune princesse s'éloigna de sa royale belle-sœur. Depuis la mort
de Louis XV surtout, Mme Clotilde vivait à l'écart, et son mariage ne
laissait pas de vide à la Cour. Nous dirions presque que ce fut pour
Marie-Antoinette un soulagement; en mettant fin à la mission de Mme
de Marsan, il diminuait l'importance d'une femme qui s'était toujours
montrée et se montrait encore une de ses plus acharnées et plus
dangereuses ennemies.

La Reine avait alors d'autres préoccupations. A l'instigation des amis
de Choiseul, dont elle était entourée, et en dépit de sa mère, qui
redoutait pour la politique autrichienne l'activité et la clairvoyance
de l'ancien ministre[707], elle songeait toujours à rappeler à la
Cour l'homme auquel elle devait la couronne de France. Au moment du
sacre, Choiseul, en sa qualité de chevalier des ordres du Roi, était
venu à Reims et la Reine lui avait accordé une audience. Elle avait
fait plus, et par une diplomatie féminine, dont elle se vanta dans une
lettre regrettable au comte de Rosemberg[708] mais qui lui attira les
justes reproches de Marie-Thérèse, elle avait trouvé moyen de faire
fixer par Louis XVI lui-même l'heure de cette audience[709]. La chose
fut vite connue du public et l'on en inféra aussitôt la rentrée de
Choiseul au Conseil; lui-même affectait un air plein de confiance;
il avait, disait un chroniqueur, «ce nez au vent qui caractérise son
génie audacieux[710].»—Je ne répondrais pas, écrivait de son côté
Marie-Antoinette, que le vieux Maurepas n'ait eu peur d'aller se
reposer chez lui[711]. Mais était-ce bien là l'intention de la jeune
souveraine?

N'avait-elle pas voulu simplement donner une marque publique d'intérêt
au négociateur de son mariage? Songeait-elle à demander quelques avis
à un homme dont nul ne contestait l'intelligence, ou poussait-elle la
confiance en lui jusqu'à vouloir entrer dans toutes ses vues? Si cela
était, le but fut manqué. Le Roi persista dans sa froideur et dans ses
répugnances; la Reine elle-même, assez peu satisfaite d'une entrevue où
Choiseul s'était montré plus personnel que vraiment dévoué, refusa de
se prêter à certaines de ses insinuations, et le ministre déchu rentra
dans la retraite pour n'en plus sortir[712].

La Reine n'en demeurait pas moins entourée des amis de Choiseul, et
très portée à subir leur influence et à épouser leurs querelles;
il semblait qu'il y eût là pour elle une dette de reconnaissance.
Elle en avait donné récemment une preuve éclatante aux yeux de tous,
dans le procès du comte de Guines. Ambassadeur à Londres, après
l'avoir été à Berlin, homme d'esprit, aimable[713], mais ambitieux et
léger, très lié avec Choiseul, le comte de Guines avait été accusé
d'avoir fait de la contrebande en Angleterre, sous le couvert de ses
franchises d'ambassadeur, et d'avoir spéculé à la Bourse, à l'aide
des informations qu'il devait à sa place. Il rejetait tout sur son
secrétaire Tort de la Sonde; mais celui-ci soutenait n'avoir agi que
d'accord avec son chef. Le procès fut porté au Parlement de Paris:
ce fut un événement. «Tout le monde s'intéresse à cette affaire,
écrivait Mme du Deffand, qui ne s'y intéressait pas moins que tout
le monde, les uns par amitié, les autres par curiosité[714].» Le duc
d'Aiguillon, incidemment impliqué dans le débat, agissait de toutes
ses forces contre M. de Guines, que soutenaient en revanche tous les
amis de Choiseul. C'étaient correspondances contre correspondances,
requêtes contre requêtes, mémoires contre mémoires[715]. La Reine,
circonvenue par son entourage, se déclara pour l'ambassadeur, et elle
le fit avec l'ardeur passionnée qu'elle apportait dans ses amitiés.
Le comte de Guines avait cru nécessaire à sa justification d'insérer,
dans les mémoires écrits en sa faveur, certains passages de ses
anciennes correspondances ministérielles. M. de Vergennes s'y était
refusé, alléguant que, si l'on admettait une telle demande, le secret
nécessaire aux affaires de l'État serait violé et qu'aucun ministre
étranger n'oserait plus faire de communications confidentielles aux
ministres de France. Le Conseil avait approuvé unanimement la décision
de Vergennes; mais la Reine, poussée par sa société, fit de tels
efforts près du Roi que, malgré ce vote, la permission sollicitée
fut accordée[716]. Un peu plus tard, un mémoire du comte de Guines
ayant été supprimé par un arrêt du Conseil d'État comme diffamatoire
contre le duc d'Aiguillon, le Roi, à l'instigation de la Reine, fit
néanmoins écrire à l'ambassadeur qu'il pourrait faire usage du mémoire
supprimé et aux juges qu'ils pourraient y avoir égard[717]. Enfin, au
commencement de juin 1775, le procès fut jugé: Tort de la Sonde fut
condamné, comme calomniateur, à faire réparation d'honneur à son ancien
chef, devant douze témoins, et l'ambassadeur triomphant alla reprendre
possession de son poste.

En même temps, le duc d'Aiguillon, qui avait fait de grands préparatifs
pour se rendre à Reims comme capitaine des chevau-légers[718], recevait
défense d'assister au sacre et ordre de se retirer dans ses terres
de Guyenne[719]. «Ce départ est tout à fait mon ouvrage, écrivait
Marie-Antoinette au comte de Rosemberg. La mesure était à son comble;
ce vilain homme entretenait toute sorte d'espionnage et de mauvais
propos. Il avait cherché à me braver plus d'une fois dans l'affaire
de M. de Guines; aussitôt après le jugement, j'ai demandé au Roi son
éloignement. Il est vrai que je n'ai pas voulu de lettre de cachet,
mais il n'y a rien perdu; car au lieu de rester en Touraine, comme il
le voulait, on l'a prié de continuer sa route jusqu'à Aiguillon, qui
est en Gascogne[720].»

Le Roi n'avait manifesté aucune répugnance pour l'exil du duc
d'Aiguillon, qui était, à ses yeux, la dernière personnification de la
cabale odieuse de Mme du Barry. Cette immixtion de la Reine dans les
querelles de la Cour n'en était pas moins regrettable; elle la faisait
descendre de ce trône serein, du haut duquel une souveraine doit
planer au-dessus de toutes les compétitions de parti, pour jeter son
nom et sa personne dans les luttes de chaque jour; elle lui faisait
des adversaires de tous les ennemis de ses amis. Ce premier pas devait
la mener plus loin, à une démarche plus grave et plus fâcheuse; après
s'être donné le tort de prendre parti dans un procès, elle allait se
donner le tort plus sérieux d'intervenir entre le Roi et ses ministres.

Le cabinet réformateur dont le choix de Turgot avait été le signal et
le premier fondement venait de se compléter par la nomination du comte
de Saint-Germain à la place du maréchal du Muy, mort dans d'atroces
souffrances[721], et de Malesherbes, en remplacement du détesté duc de
la Vrillière. «Quoiqu'il ait l'oreille dure, écrivait plaisamment de ce
dernier Marie-Antoinette, il a pourtant entendu qu'il était temps qu'il
partît, de peur qu'on ne lui fermât la porte au nez[722].»

Le public avait applaudi à ces choix, et la Reine, ou ne s'en était
point mêlée, ou les avait approuvés elle-même. Elle eût souhaité
Sartines plutôt que Malesherbes, et il est certain que les aptitudes
de l'ancien lieutenant de police semblaient le désigner pour cette
place de la Maison du Roi. Mais après un premier mouvement d'humeur,
elle en avait pris son parti et fait au nouveau ministre un gracieux
accueil[723]. Elle s'était prêtée avec la meilleure volonté aux
réformes de Turgot. Elle-même, au début de son règne, avait exigé
de l'économie dans la tenue de la Cour[724], interdit les ornements
d'or et d'argent dans les toilettes[725] et consenti, sans la
moindre difficulté, aux réductions opérées dans sa maison. Elle avait
même, dit-on, quoique sur ce point sa compétence ne fût pas bien
grande, approuvé les changements faits dans l'armée par le comte de
Saint-Germain[726].

Mais ces réformes ne pouvaient s'opérer sans froisser bien des vanités
et léser bien des intérêts. L'ordonnance du comte de Saint-Germain[727]
sur les coups de plat de sabre avait mis l'armée en rumeur. «Mon
colonel», répondait un grenadier à un officier qui voulait lui
persuader qu'une telle punition n'avait rien de déshonorant, «en fait
de sabre, je ne reconnais que la pointe.» Le système de Turgot pour
la liberté de circulation des grains amenait des révoltes sur divers
points de la France; on était obligé d'employer la force contre ces
émeutes, et le public, mécontent, s'en vengeait en chansonnant le
contrôleur général et son général Jean Farine[728]. Les autres réformes
de Turgot n'excitaient pas moins de murmures. L'abolition des corvées,
la suppression des jurandes et maîtrises n'avaient été enregistrées
par le Parlement qu'avec l'appareil solennel et menaçant d'un lit de
justice: le premier président d'Aligre avait protesté contre elles
avec la plus sombre énergie. L'opinion se montrait de plus en plus
hostile aux mesures du ministre. On les critiquait dans les salons;
on les attaquait dans les pamphlets; on les plaisantait dans des
chansons[729]. «Plus philosophe que politique[730]», Turgot, avec sa
nature droite et un peu naïve, avec son caractère raide et cassant,
ne s'inquiétait ni des critiques, ni des attaques, ni des chansons.
«Il voyait tout en abstraction, dédaignant de porter ses regards
sur les faits, a écrit un homme qui l'aimait beaucoup, ne faisait
aucune attention au pays qu'il régissait, au siècle où il vivait, aux
institutions établies, aux usages admis, aux préjugés, aux intérêts...
Il voulait gouverner par des démonstrations, ne considérant l'homme
que comme un être intelligent, et non comme un être sensible et mené
par son intérêt[731].» Il ne brisait pas les obstacles, comme l'eût
fait Richelieu; il ne les tournait pas, comme l'eût fait Mazarin; il
les négligeait et semblait ne pas les voir. «L'engouement passager
pour les nouveautés de Turgot, a dit un juge compétent[732], avait
promptement fait place à l'irritation, parce que Turgot était, comme
on dit aujourd'hui, un _intransigeant_. Il heurtait de front les
préjugés de son temps, ne ménageant personne, le Roi pas plus que les
autres, et avait fini par mettre tout le monde contre lui.» C'est ce
que constatait l'ambassadeur de Suède, le comte de Creutz, lorsqu'il
écrivait à Gustave III, le 14 mars 1776, deux jours après le lit de
justice qui avait paru consacrer le triomphe du ministre: «M. Turgot
se trouve en butte à la ligue la plus formidable, composée de tous les
grands du royaume, de tous les Parlements, de tous les financiers, de
toutes les femmes de la Cour et de tous les dévots[733].»

Il n'est pas étonnant qu'en entendant autour d'elle ce concert
croissant de murmures, la Reine ait pensé, de bonne foi, obéir au
mouvement de l'opinion, en se prononçant contre un ministre, objet
d'une défaveur si universelle. Elle croyait d'ailleurs avoir contre lui
des griefs personnels. Le comte de Guines avait gagné son procès devant
le Parlement; il ne l'avait pas gagné complètement devant le ministère.
Au commencement de 1776, il fut rappelé de l'ambassade de Londres.
Ses amis jetèrent feu et flamme; la Reine, froissée de cette disgrâce
d'un homme qu'elle honorait de sa protection, en accusa Vergennes,
Malesherbes, Turgot surtout, dont elle connaissait les démarches
hostiles à l'ambassadeur[734]. Elle résolut d'en tirer vengeance et
d'obtenir une double et éclatante réparation. Excitée par ses amis,
soutenue par Maurepas qui, au fond, commençait à s'effrayer de l'orage
amoncelé de toutes parts contre Turgot, et n'était pas fâché de se
délivrer d'un collègue devenu embarrassant, elle réussit à entraîner le
Roi dans sa querelle. Le 10 mai, le comte de Guines recevait le billet
suivant:

«Lorsque je vous ai fait dire, Monsieur, que le temps que j'avais
réglé pour votre ambassade était fini, je vous ai fait marquer en même
temps que je me réservais de vous accorder les grâces dont vous étiez
susceptible. Je rends justice à votre conduite, et je vous accorde les
honneurs du Louvre, avec la permission de porter le titre de duc. Je ne
doute pas, Monsieur, que ces grâces ne servent à redoubler, s'il est
possible, le zèle que je vous connais pour mon service. Vous pouvez
montrer cette lettre[735].»

C'était la Reine qui avait voulu ce billet; c'était même elle,
assure-t-on, qui l'avait dicté[736]. Dans l'emportement de sa colère,
elle eût souhaité que cette réhabilitation officielle de l'ambassadeur
coïncidât avec la chute de ses adversaires et que Turgot fût mis à la
Bastille[737]. Mercy parvint à empêcher ces excès; mais, le 12 mai,
Maurepas signifia au contrôleur général son congé.

Le public avait été, assure-t-on, moins choqué de cette intervention
de la Reine que frappé de l'habileté dont elle avait fait preuve dans
cette affaire. Il admirait sa diplomatie et ne doutait plus de son
crédit[738]. Cette chute néanmoins était fâcheuse, et la part que
Marie-Antoinette y avait prise, malgré le mouvement d'opinion qui
semblait l'y pousser, plus fâcheuse encore. Peut être en eut-elle
regret: du moins en éprouva-t-elle quelque confusion; car, dans sa
correspondance avec sa mère, elle cherche à nier toute connivence dans
le renvoi de Turgot et de Malesherbes[739]. Mais elle n'avait pas su
résister aux insinuations de son entourage.

«Votre Majesté sera sans doute surprise, écrivait Mercy a
Marie-Thérèse, que ce comte de Guines, pour lequel la Reine n'a ni ne
peut avoir aucune affection personnelle, soit cependant la cause de si
grands mouvements; mais le mot de l'énigme consiste dans les entours
de la Reine, qui se réunissent tous en faveur du comte de Guines. Sa
Majesté est obsédée; elle veut se débarrasser; on parvient à piquer
son amour-propre, à l'irriter, à noircir ceux qui, pour le bien de
la chose, peuvent résister à ses volontés; tout cela s'opère pendant
des courses ou autres parties de plaisirs, dans les conversations de
la soirée chez la princesse de Guéménée; enfin, on réussit tellement
à tenir la Reine hors d'elle-même, à l'enivrer de dissipation que,
cela joint à l'extrême condescendance du Roi, il n'y a, dans certains
moments, aucun moyen de faire percer la raison[740].»

Ces lignes de Mercy sont graves: elles sont la peinture, assombrie sans
doute, mais avec un fond de vérité trop réel, d'une période fâcheuse de
la vie de la Reine, ce que nous appellerons volontiers la période de
dissipation. Il semble que, éblouie de l'éclat du trône sur lequel elle
venait de monter, enivrée peut-être par les applaudissements du public,
obsédée,—c'est le mot de Mercy,—par des entours qui exploitaient sa
jeunesse, Marie-Antoinette n'ait vu que le côté facile de l'existence
qui s'était ouverte prématurément devant elle. Marie-Thérèse avait
raison de le dire: il eût fallu six ans encore[741] pour affermir chez
la Reine la réserve et les goûts réfléchis dont nous avons constaté
les progrès naissants dans les derniers mois de sa vie de Dauphine,
pour que la maturité de l'âge amenât celle de la raison. Cette prise
de possession trop précoce de la toute-puissance par des souverains,
si jeunes et «si neufs» encore, vint tout gâter et tout mettre en
question. Il y eut là, pendant quelques années, des entraînements
irréfléchis, une ardeur de plaisirs «licites», sans doute, mais
«hazardeux», suivant le mot de l'Empereur[742], des imprudences même,
si l'on veut, qui furent regrettables, mais dont il importe de ne pas
exagérer l'importance et dont nous aurons à rechercher les causes.



CHAPITRE XII

     Période de dissipation.—Courses de chevaux.—Chasses au bois
     de Boulogne.—Courses en traîneau.—Voyages à Paris.—Bals de
     l'Opéra.—Aventure de Monsieur.—La Reine en fiacre.—Oubli de
     l'étiquette.—Condescendance fâcheuse du Roi.—Dépenses de la
     Reine.—Les bijoux.—Le jeu.—Les banquiers à Fontainebleau.—Malgré
     tout, la Reine reste fidèle aux habitudes de piété.—Ce que pense
     Mercy du caractère et de la conduite de Marie-Antoinette pendant
     cette période.—Jugement du prince de Ligne.—Jugement du comte de
     Goltz.—Une page du comte d'Haussonville.


Les derniers jours du règne de Louis XV avaient été tristes.
Éloignée des plaisirs du Roi par son antipathie pour Mme du Barry;
osant à peine organiser, avec la jeune famille royale, quelques
amusements particuliers, qui eussent pu paraître une condamnation
de ceux du vieux monarque; vivant à l'écart entre de vieilles
filles ombrageuses et maussades et une dame d'honneur entichée de
l'étiquette, Marie-Antoinette avait dû concentrer et contraindre ses
vives et juvéniles aspirations. Lorsque, à dix-neuf ans, elle monta
sur le trône, devenue tout à coup libre de ses actes, ne trouvant ni
direction ni expérience chez un mari à peu près aussi jeune et aussi
inexpérimenté qu'elle, et d'un caractère moins ferme, il semble qu'il
y ait eu, chez cette nature comprimée, comme une spontanée réaction;
la sève refoulée de la jeunesse s'épanouit et s'emporta dans toute son
exubérance. Condamnée depuis quatre ans à un ennui officiel, la Reine
parut comme affamée de plaisirs et de distractions. Il ne manquait
pas, à la Cour, de gens qui partageaient avec Marie-Antoinette ce goût
des amusements, et parmi eux, tout le premier, son beau-frère, le comte
d'Artois. Le «prince de la jeunesse», comme on l'appelait[743], se fit
en quelque sorte l'organisateur des fêtes de sa jeune belle-sœur.

Ce furent d'abord les courses de chevaux, plaisir nouveau récemment
importé d'Angleterre. L'anglomanie était alors à la mode. Malgré la
sanglante réponse de Louis XV au comte de Lauraguais[744], les jeunes
seigneurs, comme le comte d'Artois, le duc de Chartres, le duc de
Lauzun, le marquis de Conflans, ne rêvaient que de faire adopter en
France les habitudes anglaises. La première course eut lieu le 9 mars
1775, dans la plaine des Sablons[745]; ce fut un cheval du duc de
Lauzun qui remporta le prix. La Reine y vint, «belle comme le jour,»
dit Métra, et le jour était superbe; elle y vint avec Monsieur,
Madame, et la comtesse d'Artois. A cette course en succédèrent
d'autres; puis ce devint un amusement régulier, qui eut lieu chaque
semaine aux environs de Paris, et auquel la jeune souveraine prit
un goût «extraordinaire[746]»; mais cet amusement n'était pas sans
inconvénient. La liberté des courses autorisait une confusion fâcheuse.
On avait élevé pour la Reine une sorte d'estrade d'où elle dominait la
piste; c'était là que se réunissaient les principaux amateurs, et ces
amateurs, emportés par leur ardeur, n'avaient pas toujours la tenue
qui eût convenu. On entrait dans le pavillon en bottes et en chenille,
et les gens graves en étaient scandalisés. Il y avait là toute une
troupe de jeunes gens, «indignement vêtus, dit Mercy, faisant une
cohue et un bruit à ne pas s'entendre[747],» et, au milieu d'eux, la
famille royale, perdue en quelque sorte dans la foule sans distinction
aucune; le comte d'Artois, courant de haut en bas, pariant, se désolant
bruyamment quand il perdait, se livrant à une joie non moins bruyante
quand il gagnait, s'élançant dans le peuple pour aller encourager ses
postillons ou «jaquets» et revenant présenter à la Reine celui qui
lui avait gagné un prix. La Reine avait beau conserver, au milieu de
ce pêle-mêle, un air de dignité qui en diminuait les inconvénients;
le public, ne pouvant saisir cette nuance, voyait là une familiarité
qui semblait exclure le respect[748]. Le Roi n'avait pu se résoudre
qu'une seule fois à assister à un de ces divertissements[749]; il ne
dissimulait pas son mécontentement et la Reine elle-même sentait le
peu de convenance de ces imitations anglaises; mais, entraînée par son
ardeur, elle ne mettait pas toujours sa conduite d'accord avec ses
sentiments[750].

D'autres fois, c'étaient des courses en cabriolet[751] ou des chasses
au daim dans le bois de Boulogne, avec le comte d'Artois. La chasse se
terminait par un dîner dans une maison du bois. La Reine sans doute
n'assistait jamais à ces repas, auxquels le bruit public reprochait
d'être trop gais. Mais cependant, à Paris, on la voyait avec peine
monter avec son beau-frère dans de petites voitures ouvertes que
le comte conduisait lui-même, et l'on regrettait qu'elle semblât
s'associer si complètement aux parties de plaisir d'un prince que sa
légèreté faisait juger sévèrement[752].

L'année 1776 amena d'autres divertissements. L'hiver était
exceptionnellement rude; la neige couvrit la terre plus de six semaines
de suite. Marie-Antoinette, qui se souvenait encore du charme qu'elle
avait goûté dans son enfance à des courses en traîneau, voulut s'en
donner l'amusement. Ce n'était point une nouveauté à la Cour de
France: on retrouva dans le dépôt des écuries de Versailles de vieux
traîneaux qui avaient servi au Dauphin, père de Louis XVI; mais on en
fit faire des neufs, plus appropriés à la mode du jour, et la Reine,
accompagnée de la princesse de Lamballe, charmantes toutes deux dans
les fourrures qui les enveloppaient, se mit à courir sur la glace, avec
les principaux seigneurs et les principales dames de la Cour. Elle
hésitait à venir à Paris dans la crainte, disait-elle, «d'être ennuyée
par de nouvelles histoires[753].» Les premières parties se firent
dans le parc de Versailles; le bruit des grelots dont les harnais des
chevaux étaient garnis, l'élégance et la blancheur de leurs panaches,
la variété de forme des diverses voitures, l'or dont elles étaient
rehaussées, tout cela constituait un coup d'œil charmant pour les
spectateurs[754]. Le succès encouragea; on poussa jusqu'au bois de
Boulogne[755]; une fois même on vint à Paris, et l'on parcourut les
boulevards et quelques rues. Par bonté, et comme le terrain glissant et
couvert de frimas pouvait rendre les chutes fréquentes et dangereuses,
la Reine n'avait pas voulu être escortée de ses gardes. Mais le public
ne comprit pas ce motif d'humanité et, accoutumé à voir les souverains
entourés d'une pompe fastueuse, il fit un crime à Marie-Antoinette
de cet appareil trop simple[756]. La Reine le sut: dans les années
suivantes, elle ne fit plus que de rares courses en traîneau, et
lorsque, en 1778, elle revint à Paris, une seule fois d'ailleurs, ce
fut avec une suite nombreuse, en très bon ordre, et accompagnée de
toute la Cour dans vingt et un traîneaux[757].

La Reine aimait Paris; elle en aimait les spectacles; elle en aimait
les divertissements; elle se plaisait à y prendre part, et les
Parisiens, au début du moins, étaient heureux de ces apparitions
fréquentes qui tenaient les acteurs en haleine et les forçaient de
perfectionner leur jeu[758]. La Reine allait au Colisée, avec Monsieur,
sans diamants ni coiffure, se laissant approcher par tout le monde,
et le public applaudissait[759]. Elle allait au Palais-Royal, à un
bal paré que donnait le duc de Chartres; mais cette fois le public
murmurait: ce n'était point l'usage que la Reine acceptât un bal
chez le duc d'Orléans. Le Roi l'avait permis pourtant; mais il
n'était pas venu lui-même[760]. La Reine allait surtout aux bals de
l'Opéra. C'était alors le rendez-vous de la bonne compagnie; les
grands seigneurs et les dames de la Cour se réunissaient là en domino
et s'amusaient à y intriguer. Marie-Antoinette y prenait plaisir
elle-même. «Pour n'être pas reconnue, raconte le prince de Ligne,—ce
qu'elle était toujours pour nous et même pour les Français qui la
voyaient le moins,—elle s'adressait aux étrangers pour les intriguer;
de là mille histoires et mille amants anglais, russes, suédois et
polonais[761].»

La Reine n'allait jamais seule à ces bals; elle était toujours
accompagnée, soit de quelqu'un de sa suite, soit le plus habituellement
des princes ou princesses de la famille royale. Un officier de garde
se tenait à quelques pas d'elle; une de ses dames était à ses côtés,
et, s'il lui arrivait de se promener un instant avec des hommes, ce
n'était jamais qu'avec des personnages connus et de distinction[762].
Mais le Roi n'y paraissait que rarement, et, tout en encourageant sa
femme à user de ces sortes d'amusements, il s'abstenait ordinairement
d'y prendre part[763]. Quelquefois même, Madame, avec sa politique
«italienne», prétextait au dernier moment une indisposition, afin de
ne point accompagner sa belle-sœur[764]. La Reine allait donc avec
Monsieur, et le public en glosait; on n'épargnait à la jeune princesse
ni les critiques malveillantes ni même les apostrophes directes. Une
fois, un masque s'était enhardi jusqu'à s'approcher d'elle et à lui
reprocher gaîment de manquer aux devoirs d'une bonne femme qui devrait
rester près de son mari et ne pas courir les bals sans lui. La liberté
de ces sortes de réunions faisait naître des inconvénients qui fussent
passés inaperçus dans d'autres pays, mais que Mercy déclarait justement
redouter avec l'étourderie et la légèreté françaises[765].

Un jour, à l'Opéra, la Reine avait voulu circuler dans le bal; pour
ne pas trahir son incognito, elle avait ordonné au chef de ses gardes
de ne la suivre qu'à dix pas et elle s'avançait avec Monsieur et
la duchesse de Luynes. Un masque en domino noir vint heurter assez
rudement Monsieur, qui le repoussa d'un coup de poing. Le masque
se plaignit à un sergent qui s'apprêtait à arrêter le prince,
lorsque l'officier le fit reconnaître. Cet incident, fort simple en
lui-même, donna naissance aux histoires les plus ridicules[766]. Les
circonstances les plus ordinaires étaient aussitôt travesties, et
rarement avec bienveillance.

«L'absurdité et l'invraisemblance des mensonges qui se débitent ici
à tout propos n'ont point de bornes,» écrivait Mercy[767]. Les gens,
qui n'avaient pour vivre d'autre métier que d'écrire des gazettins,
les remplissaient d'une foule d'anecdotes, inventées à plaisir pour
la plupart, mais qui, trouvant prétexte dans ces excursions à Paris
et ces apparitions aux bals, rencontraient crédit dans les salons et
assuraient le débit de ces feuilles à l'étranger. Les amateurs de
scandales s'en délectaient, et ainsi se formait autour du nom de
Marie-Antoinette une légende malveillante qu'entretenaient les haines
de cour, qu'ont alimentée les pamphlets, qui, reproduite dans les
mémoires d'ennemis acharnés, exploitée par les passions de parti, est
arrivée jusqu'à nous et que, malgré l'éclat de la vérité, l'histoire,
exactement informée aujourd'hui, a souvent encore bien de la peine à
dissiper; tant il est difficile, en France, de détruire une calomnie!

Que n'a-t-on pas dit, par exemple, de ce qu'on a nommé l'aventure du
fiacre? Cette aventure, la voici dans toute sa simplicité:

C'était en 1779, trois ans après l'incident que nous venons de
raconter: la Reine avait conservé le goût des bals de l'Opéra, et le
Roi avait fini par le prendre. Tous deux y étaient venus ensemble,
le soir du dimanche gras, et, après être restés jusqu'au matin
dans la salle sans être reconnus, étaient revenus à Versailles
en tête-à-tête[768]. Ils avaient formé le projet de retourner à
l'Opéra le mardi suivant. Puis, au dernier moment, le Roi avait
changé d'avis et engagé la Reine à aller seule à ce bal, avec une de
ses dames d'honneur. La Reine partit donc seule avec la princesse
d'Hénin. A Paris, elle se rendit chez le premier écuyer, le duc de
Coigny, pour prendre une voiture particulière, qui sauvegardât son
incognito, et c'est dans cet équipage qu'elle s'achemina vers l'Opéra.
Malheureusement, la voiture était mauvaise: elle se brisa à quelque
distance du théâtre. La Reine descendit avec sa dame d'honneur,
entra, sans se démasquer, dans la maison d'un marchand de soieries,
pendant qu'on cherchait une autre voiture, et, comme on ne pouvait en
trouver, monta dans un fiacre qui passait et arriva ainsi à l'Opéra.
Quelques personnes de sa suite, qui s'y étaient rendues séparément,
l'entourèrent et ne la quittèrent plus, tout le temps qu'elle resta au
bal, et sans qu'elle eût été reconnue. Telle fut l'histoire du fiacre,
d'après les témoins les mieux informés[769]. La Reine cependant en
fut un peu peinée; mais le Roi ne fit qu'en rire et y trouva matière
à plaisanterie; les gazettiers seuls, amateurs et inventeurs de
scandales, la travestirent en calomnies.

Il n'en est pas moins vrai que ces courses à Paris, ces apparitions
aux bals de l'Opéra avaient de réels inconvénients. La Reine, forte
du témoignage de sa conscience et de la pureté de ses intentions,
n'apercevait là qu'un plaisir innocent et une distraction sans
conséquence. Mercy voyait plus juste, quand il faisait à la jeune
princesse, sur ces passe-temps frivoles, des observations sérieuses:
ce n'étaient que de petites fautes, mais qui produisaient une
impression fâcheuse. La Reine, avec sa bonté naturelle et son accueil
facile, parlait à tout le monde, et il en résultait une apparence
de laisser-aller qui compromettait un peu sa dignité et froissait
le public, mal habitué à cette manière d'être. On s'accoutumait peu
à peu, même dans les actions les plus solennelles, même avec les
meilleures intentions, à oublier le haut rang d'une souveraine, qui
semblait ne pas vouloir s'en souvenir elle-même; la familiarité tuait
le respect[770]. «Toujours plus près de son sexe que de son rang, a dit
justement Rivarol, elle oubliait qu'elle était faite pour vivre et
mourir sur un trône réel; elle voulut trop jouir de cet empire fictif
et passager que la beauté donne aux femmes ordinaires et qui en fait
des reines d'un moment[771].»

Il ne faudrait pas cependant imputer à la Reine seule ces imprudences:
Louis XVI en doit porter avec elle, et peut-être plus qu'elle, la
responsabilité. Chef de famille et chef d'État, c'était à lui à
comprendre le tort que ces courses à Paris pouvaient faire à sa
femme; c'était à lui à l'en avertir et, au besoin, à lui interdire
des distractions, innocentes en elles-mêmes, sans contredit, mais qui
prêtaient le flanc à la critique. Il ne le faisait pas: loin de là,
non seulement il autorisait ces plaisirs, mais il était le premier à
engager Marie-Antoinette à s'y livrer[772]; et lorsque Marie-Thérèse,
alarmée, pour le crédit de sa fille, des bruits qui lui arrivaient
de Paris, et se faisant, de Vienne, l'écho sévère des observations
de Mercy, écrivait que ces amusements «où la chère Reine se trouvait
sans ses belles-sœurs et le Roi, lui avaient causé bien de tristes
moments[773]», la jeune femme avait le droit de répondre que, ces
amusements, le Roi les connaissait et les approuvait, et qu'elle ne
pouvait mal faire en cédant aux instances de son mari[774].

«Parmi les bruits qui s'élèvent contre la gloire et la considération
essentielles à une Reine de France, écrivait Mercy le 17 décembre 1776,
il en est un qui paraît plus dangereux et plus fâcheux que les autres.
Il est dangereux, parce que, de sa nature, il doit faire impression
sur tous les ordres de l'État, et particulièrement sur le peuple; il
est fâcheux, parce qu'en retranchant les mensonges et les exagérations
inséparables des bruits publics, il reste néanmoins un nombre de faits
très authentiques auxquels il serait à désirer que la Reine ne se
fût jamais prêtée. On se plaint assez publiquement que la Reine fait
et occasionne des dépenses considérables. Ce cri ne peut aller qu'en
augmentant, si la Reine n'adopte bientôt quelque principe de modération
sur cet article. Il n'a commencé que depuis la mort du feu Roi; mais il
est déjà bien considérable[775].»

Chose étrange, Marie-Antoinette, Dauphine, n'avait jamais eu aucun
goût de dépense. Elle avait même semblé plutôt «pencher vers une
économie un peu stricte».—«Il n'y a pas d'exemple,» écrivait
l'ambassadeur, que Mme la Dauphine ait fait de son propre mouvement
quelque libéralité marquée[776].» Un an plus tard, il observait encore
avec chagrin que «Mme l'Archiduchesse n'avait donné que bien rarement
des marques de disposition aux largesses[777]», et il se demandait,
non sans inquiétude, quel usage il pourrait faire des mille louis
que l'Impératrice l'avait autorisé à mettre à la disposition de sa
fille[778]. En montant sur le trône, Marie-Antoinette pouvait, en
toute justice, se vanter de n'avoir jamais fait de dettes[779]. Au
début même de son règne, elle s'était montrée résolue à éviter toute
dépense «inutile ou superflue», et elle avait renoncé sans regret à des
amusements susceptibles de devenir dispendieux et embarrassants[780].
Puis, bientôt, éblouie par l'éclat de sa grandeur nouvelle, entraînée
par ses amies, elle se lança dans le tourbillon des plaisirs et du
luxe. Dauphine, elle dépensait peu pour sa toilette[781]; quoiqu'elle
aimât beaucoup les bijoux, on l'avait vue refuser des pendants
d'oreilles en brillants que Mme du Barry offrait de lui faire donner
par Louis XV[782]. Une fois sur le trône, son goût pour les pierreries
s'affirma avec plus de force et elle ne sut plus y résister. En janvier
1776, c'étaient des girandoles d'une valeur de 400.000 francs qu'elle
achetait, et il fallait demander au marchand un délai de quatre ans
pour en acquitter le prix[783]. Six mois après, c'étaient des bracelets
de 250.000 livres. «Cette emplette, disait Mercy, s'est décidée par
tentation des entours de la Reine et par protection accordée à quelques
joailliers[784].» Mais, cette fois, la cassette de la jeune femme,
largement entamée par l'acquisition des girandoles, se trouva tout
à fait insuffisante. Il fallait pourvoir au déficit: on vendit des
bijoux; puis la Reine, «avec une répugnance extrême,» se décida à
demander deux mille louis à son mari. Le Roi fit quelques observations
et versa la somme[785]. Marie-Thérèse fut moins patiente; elle adressa
à sa fille de vifs reproches.

«Ces sortes d'anecdotes percent mon cœur, surtout pour l'avenir, lui
écrivit-elle, avec son style vif et incorrect: celle des diamants m'a
humiliée. Cette légèreté française, avec toutes ces extraordinaires
parures! Ma fille, ma chère fille, la première reine, le deviendrait
elle-même! Cette idée m'est insupportable[786]!»

La Reine fut piquée de ces reproches: «Voilà que mes bracelets sont
arrivés à Vienne,» dit-elle avec humeur en lisant cette lettre de sa
mère; «je gage que cet article vient de ma sœur Marie[787]!» Ne sachant
que répondre, elle affecta de tourner la chose en plaisanterie et
traita l'achat des bracelets de «bagatelle[788]». L'Impératrice reprit
vivement:

«Vous passez fort légèrement sur les bracelets, dit-elle; mais cela
n'est pas tel que vous voulez l'envisager. Une souveraine s'avilit
en se parant, et encore plus si elle pousse cela à des sommes si
considérables, et en quel temps! Je ne vois que trop cet esprit de
dissipation; je ne puis me taire, vous aimant pour votre bien, non pour
vous flatter[789].»

Marie-Thérèse avait raison; son langage était sévère, mais cette
sévérité était légitime et ces craintes n'étaient que trop fondées.
Derrière ces dépenses excessives, on voit apparaître, dans l'avenir,
comme un menaçant fantôme, le procès du Collier.

Après les achats de diamants[790], le jeu. Là aussi, la Reine subissait
des entraînements. Dauphine, elle avait manifesté une assez vive
répulsion pour ce genre de plaisir[791]; Reine même, elle avait
longtemps refusé de jouer[792]. Puis le goût était né avec la société
des favorites et l'exemple du comte d'Artois, et n'avait pas tardé à
être très vif. «Son jeu est devenu fort cher, écrivait Mercy; elle
ne joue plus aux jeux de commerce, dont la perte est nécessairement
bornée; le lansquenet est devenu son jeu ordinaire, et parfois le
pharaon, lorsque son jeu n'est pas entièrement public[793].» Le Roi
désapprouvait ce gros jeu; mais on se cachait de lui. Lorsqu'il venait
chez la princesse de Guéménée, on enlevait les cartes un quart d'heure
avant son arrivée; puis on les reprenait après son départ. On jouait
aussi chez la princesse de Lamballe. Louis XVI lui-même, avec sa trop
facile bonté, se prêtait parfois à ces fantaisies de la société de la
Reine; il se contentait d'en plaisanter au lieu de les interdire; le
public murmurait, et les dames de la Cour se plaignaient.

Une fois, pendant un séjour à Fontainebleau, la Reine eut envie de
jouer au pharaon; elle demanda à son mari la permission de faire venir
des banquiers de Paris. Le Roi fit quelques objections, représenta
le danger d'autoriser, par l'exemple de la Cour, des jeux interdits
par les ordonnances de police, même chez les princes du sang; puis il
céda et accorda la permission demandée, ajoutant que cela ne tirerait
pas à conséquence, pourvu qu'on ne jouât qu'une soirée. Les banquiers
arrivèrent le 30 octobre et taillèrent toute la nuit et la matinée du
31, chez la princesse de Lamballe, où la Reine resta jusqu'à 5 heures
du matin; après quoi Sa Majesté fit encore tailler le soir et bien
avant dans la matinée du 1er novembre, jour de la Toussaint. La Reine
joua elle-même jusqu'à près de trois heures du matin. Le grand mal de
cela était qu'une pareille veillée tombait dans la matinée d'une fête
solennelle, et il en est résulté des propos dans le public. La Reine se
tira de là par une plaisanterie, en disant au Roi qu'il avait permis
une séance de jeu, sans en déterminer la durée, qu'ainsi on avait
été en droit de la prolonger pendant 36 heures. Le Roi se mit à rire
et répondit gaiement: «Allez, vous ne valez rien, tous tant que vous
êtes[794].» Il fit plus, il poussa la faiblesse jusqu'à faire revenir
lui-même les banquiers, le 11 novembre[795]. Était-ce avec une pareille
condescendance qu'on pouvait mettre un frein à cette passion de jeu qui
dérangeait les finances de la Reine et compromettait son crédit[796]?

Hâtons-nous de dire pourtant qu'au milieu de ces entraînements et
de cette société encore infestée de la corruption de Louis XV,
parmi cette jeunesse un peu mêlée et parfois entreprenante que de
pareils amusements attiraient à Versailles ou à Fontainebleau,
Marie-Antoinette savait toujours garder une contenance qui commandait
le respect et retenait la liberté des propos[797]. L'ardeur même avec
laquelle elle se livrait aux frivolités ne changeait ni son esprit ni
le fond de son caractère, et Mercy demeurait convaincu que «l'un et
l'autre, naturellement enclins au bien, l'effectueraient de préférence,
dans des temps tranquilles et recueillis, et qu'enfin l'effet de
toutes les grandes qualités de la Reine n'était que suspendu par une
dissipation démesurée, sans rien ôter à l'espoir d'un retour plus
favorable à ses intérêts et à sa gloire[798]».—«Dans l'exacte vérité,
disait-il, il y a moins à se plaindre du mal qui existe que du défaut
de tout le bien qui pourrait exister[799].»

Chose plus extraordinaire, cette passion de plaisirs n'altérait pas
sensiblement le fond de piété que la Reine devait aux principes
de sa mère et aux instructions de son père; en dépit de torts que
l'ambassadeur ne cessait de signaler à l'Impératrice, la plupart du
temps en les grossissant[800], Marie-Antoinette continuait à donner
à la Cour l'exemple de la régularité dans les pratiques religieuses;
et elles amenaient souvent des temps d'arrêt dans le tourbillon de
frivolités que nous avons dépeint[801], mais dont il ne faudrait pas
exagérer le caractère.

On a voulu abuser, contre la jeune femme, de quelques imprudences, et
surtout de prétendues révélations dues à la fatuité de certains hommes
admis dans son intimité; on a parlé des _amours_ de Marie-Antoinette.
L'histoire vraie a fait justice de ces calomnies. Pendant cette période
de dissipation, au point de vue moral, il n'y eut pas une seule faute
de commise. «En tout ce qui concerne les mœurs, il n'y a pas eu, dans
la conduite de la Reine, la moindre nuance qui n'ait porté l'empreinte
de l'âme la plus vertueuse, la plus droite, la plus rigide sur tous
les principes qui tiennent à l'honnêteté du caractère... Personne
n'est plus intimement convaincu de cette vérité que le Roi[802].» Tel
est le témoignage que Mercy a rendu à la princesse, dès le début de
son règne, et que confirment toutes ses correspondances ultérieures;
tel est celui que lui rendit un peu plus tard, après l'avoir observée
de près avec une rigueur presque malveillante, un frère sévère et mal
disposé pour elle, Joseph II. Et, après avoir étudié scrupuleusement
les rapports de l'ambassadeur, de ce fidèle et loyal serviteur, de ce
témoin consciencieux, qui dit tout, qui force même le tableau, afin
de provoquer de vives remontrances de la part de l'Impératrice et des
réflexions sérieuses de la part de la Reine[803], qui ne cache pas les
imprudences et qui, s'il y en avait eu, n'eût pas davantage dissimulé
les fautes[804], mais qui n'en a pas trouvé une seule à signaler à la
sollicitude de Marie-Thérèse; après avoir étudié ces rapports, il n'y a
pas un historien impartial qui ne s'associe aux paroles de Mercy et de
Joseph II, et qui ne dise, avec l'éminent éditeur de la correspondance
de Mercy, qu'on ne peut désormais descendre «à répéter les médisances,
les calomnies, les erreurs grossières de Besenval, de Lauzun et de
Soulavie[805]»; pas un qui ne souscrive à ces lignes d'un des hommes
qui ont approché le plus près et le mieux connu Marie-Antoinette. «Sa
prétendue galanterie ne fut jamais qu'un sentiment profond d'amitié,
et peut-être distingué pour une ou deux personnes, et une coquetterie
générale de femme ou de reine pour plaire à tout le monde. Dans le
temps même où la jeunesse, le défaut d'expérience pouvaient engager à
se mettre trop à son aise vis-à-vis d'elle, il n'y eut jamais aucun
de nous, qui avions le bonheur de la voir tous les jours, qui osât en
abuser par la plus petite inconvenance; elle faisait la reine sans s'en
douter, on l'adorait sans songer à l'aimer[806].»

Un homme qui a vu Marie-Antoinette de près, comme le prince de
Ligue, sans être pourtant de sa société, mais qui l'a vue jusqu'à la
fin, le baron d'Aubier, ne pense pas sur ce point autrement que le
spirituel écrivain: «Toujours sur le trône, dit-il dans un langage
un peu alambiqué, on lui eût plus aisément pardonné de tout effacer;
descendue dans les salons de l'amitié, la meilleure des amies, avec
toutes les prétentions d'une Française, n'y vit plus que la rivale qui
lui arrachait le sceptre du salon. Antoinette y fut un peu coquette,
sans être galante; mais tout ce qui lui eût pardonné d'être galante
à l'excès ne lui pardonna pas de plaire excessivement; les fats,
détrompés avec autant de dignité que d'indulgence, au premier mot
qu'ils glissèrent, devinrent les chevaliers de la haine de leurs
consolatrices, uniquement parce qu'Antoinette n'avait pas été ce qu'ils
disaient[807].»

Le ministre de Prusse lui-même, le comte de Goltz, si hostile à la
Reine, toujours à l'affût des moyens de ruiner son crédit et qui
déclarait qu'_avec de la malignité_ la conduite de Marie-Antoinette
pourrait être interprétée défavorablement, était obligé de convenir
«qu'on ne pouvait s'arrêter à personne en particulier et qu'il n'y
avait là qu'un désir de plaire à tout le monde[808]».

Récemment encore, un historien distingué, publiant et résumant les
souvenirs de son père, jeune encore sous le règne de Louis XVI, mais
déjà observateur pénétrant et sagace, et, à cause de sa jeunesse même,
plus à portée de bien voir les choses, parce qu'on ne se fût pas méfié
de lui, a écrit la page suivante, qui complète et confirme le jugement
du prince de Ligne.

«J'ai toujours entendu dire à mon père, dont les souvenirs d'enfance
étaient très précis, que l'aspect de ces réunions,—à Trianon—était
des plus innocents; que la Reine s'y comportait avec une grâce et
une convenance exquises; qu'entre ces femmes, la plupart si jeunes,
quelques-unes si belles, et le petit nombre d'hommes admis dans leur
intimité, le ton le plus parfait ne cessait de régner. On affectait
de s'affranchir de l'étiquette, parce que la Reine le voulait. On
faisait mine de la traiter comme toute autre femme, parce que c'était
une manière détournée de lui faire sa cour; mais le respect demeurait
entier, à travers cette familiarité de convention, et la retenue se
faisait encore sentir, sous ce feint abandon. La Reine seule parvenait
à se faire illusion. Elle se félicitait, avec une entière bonne foi,
d'avoir introduit à la Cour de France les usages de la débonnaire
Autriche. Suivant mon père, dans ce cercle si réduit, composé de ses
intimes les plus privés et les plus à sa dévotion, son attitude était
celle d'une femme soigneuse de ses devoirs, attachée à son mari, que
son intérieur très grave incommodait un peu, et qui allait chercher au
plus près, et au moindre risque possible, les distractions naturelles
à son âge. Des hommes, qui passaient pour aimables et qui étaient à la
mode, y furent peu à peu introduits. Ils étaient bien accueillis de la
Reine; mais aucun ne parut jamais avoir été particulièrement distingué
par elle. Ainsi, beaucoup de laisser-aller, pas mal d'étourderie,
peut-être un peu de coquetterie, mais une coquetterie générale et
sans but; nulle apparence de manège, aucune ombre d'intrigue: voilà
ce qui apparut à mon père. C'est dire qu'il n'a jamais ajouté foi
aux attachements ou sérieux ou frivoles qu'on a prêtés à la reine
Marie-Antoinette. Il traitait ces bruits de folies ou de sottises; on
le mettait de mauvaise humeur quand on paraissait y croire[809].»

Cette page de M. d'Haussonville nous amène tout naturellement à
l'indication des causes véritables de cette période de dissipation
que nous avons signalée dans la vie de la Reine. Si la jeune et vive
souveraine s'est laissé, pendant quelques années, emporter à un goût
de frivolités et de plaisirs que ses vrais amis s'efforçaient, trop
souvent en vain, de modérer, il importe de savoir par qui elle y fut
entraînée et pourquoi.



CHAPITRE XIII

     Société de la Reine.—La princesse de Lamballe.—Sa nomination
     comme surintendante de la Maison de la Reine.—La comtesse
     de Dillon.—La princesse de Guéménée.—La comtesse Jules de
     Polignac.—Faveurs accordées à la famille de Polignac.—La
     Société Polignac.—Le comte de Vaudreuil.—Le comte d'Adhémar.—Le
     baron de Besenval.—Le duc de Guines.—Le duc de Lauzun.—Les
     étrangers.—La Marck.—Esterhazy.—Stedingk.—Fersen.—Rivalité
     des favorites.—Déclin du crédit de la princesse de
     Lamballe.—Influence croissante de Mme de Polignac.—Inconvénients
     de cette influence.—La Reine ne sait pas résister aux
     sollicitations de ses amis.—Causes vraies de la dissipation de
     Marie-Antoinette.


«Cette auguste princesse, écrivait Mercy, si intéressante par les
qualités uniques de son esprit et de son caractère, serait sans
reproche, si on la laissait à elle-même; c'est à ses indignes entours
qu'il faut s'en prendre, et je les combattrai jusqu'au dernier moment,
avec la même fermeté que je leur ai toujours montrée[810].»

Cette société de la Reine, que l'ambassadeur jugeait si sévèrement et
qui a fait tant de tort à l'infortunée souveraine, il est temps de la
présenter à nos lecteurs.

N'étant encore que Dauphine, Marie-Antoinette avait remarqué, aux bals
de sa dame d'honneur, la comtesse de Noailles[811], une jeune femme
aux grands yeux tranquilles, aux longs cheveux bouclés, au teint
éblouissant, à la taille ondoyante et souple[812], avec une physionomie
douce, que rehaussait encore l'auréole du malheur. Épouse à 18 ans,
veuve à 19 de l'indigne fils du duc de Penthièvre[813], Marie-Thérèse
de Savoie-Carignan, princesse de Lamballe, n'avait connu du mariage
que les désillusions et les tristesses. C'était un cœur délicat et
tendre, qui n'eut que deux attachements: celui de son beau-père, dont
elle soutenait la vieillesse et partageait la bienfaisance; celui de
la Reine, à laquelle, dans les jours d'épreuve, elle apporta le plus
décisif témoignage d'affection, le témoignage du sang. Marie-Antoinette
la vit; elle l'aima de prime abord, séduite peut-être par l'élégance
de sa démarche, véritable type de la grâce,—car la Reine était comme
naturellement attirée vers tout ce qui était gracieux[814],—séduite
plus encore par la limpidité de son regard, la sensibilité de son âme,
et ce je ne sais quoi de mélancolique et de rêveur qu'une vie, déjà si
éprouvée dans un âge si tendre, avait jeté sur cette jeune italienne,
blonde comme une femme du Nord. Avec l'affection naquit la confiance,
avec la confiance, l'intimité. L'avènement de la Reine ne fit que
resserrer ces liens, et, dans l'hiver de 1776, nous retrouvons les deux
amies, associées dans ces promenades en traîneau, qui d'abord amusèrent
Paris, puis bientôt le firent murmurer; toutes deux l'une près de
l'autre, confondant leur fraîcheur et leurs sourires, mêlant en quelque
sorte les boucles de leurs cheveux et l'éclat de leur gaieté; toutes
deux abritant sous d'épaisses fourrures la souplesse de leur taille et
les roses de leur visage; belles et radieuses comme «le printemps, sous
la martre et l'hermine[815]».

Mme de Lamballe fut la seule liaison de la Dauphine[816], la première
et la plus longue liaison de la Reine. Pendant plusieurs années,
son influence fut prépondérante, et, quelque respect qu'inspire
un dévouement, dont l'héroïsme fut poussé jusqu'au martyre, cette
influence ne fut pas toujours heureuse. Esprit un peu étroit[817],
caractère honnête mais ombrageux[818], Mme de Lamballe, par certaines
prétentions inusitées, par des ambitions qui semblaient peu
désintéressées, soit pour elle, soit pour les siens, mit plus d'une
fois la Cour en rumeur, et le public en courroux[819]. Son frère, le
prince de Carignan, obtenait, grâce à elle, trente mille francs de
pension et un régiment d'infanterie[820], au grand mécontentement
du ministre, qui n'avait pas été consulté, et des officiers, qui
aspiraient au grade de colonel. Elle-même, six mois après, était nommée
surintendante de la maison de la Reine[821]. La comtesse de Noailles,
devenue maréchale de Mouchy, ayant donné sa démission sous prétexte
d'accompagner son mari dans son gouvernement de Guyenne[822], mais
au fond par jalousie contre l'influence croissante de la favorite,
Marie-Antoinette, qui voyait sans regret s'éloigner une dame d'honneur
qu'elle n'avait jamais aimée, s'empressa de profiter de son départ
pour obtenir du Roi le rétablissement de la place de surintendante, en
faveur de Mme de Lamballe[823]. «Jugez de mon bonheur, écrivait-elle
au comte de Rosemberg; je rendrai mon amie heureuse, et j'en jouirai
encore plus qu'elle[824].» Mais le rétablissement d'un poste, supprimé
depuis plus de trente ans, ne laissait pas que de présenter de graves
inconvénients, au moment même où l'on entrait dans la voie des réformes
et de l'économie. Le traitement de la surintendante était primitivement
de quinze mille livres, et trente mille d'extraordinaire pour tenir une
table à la Cour. La dernière titulaire, Mlle de Bourbon, avait trouvé
moyen, par le crédit de son père et sous différentes dénominations, de
faire porter ce chiffre à cinquante mille écus, soit cent cinquante
mille livres. La princesse de Lamballe émit de pareilles prétentions,
et Maurepas, qui vit là un moyen de se faire bien voir de la Reine,
décida le Roi à agréer la demande de Mme de Lamballe; le traitement de
la nouvelle surintendante fut arrêté à cinquante mille écus[825].

La fixation des attributions de la charge rétablie n'offrit pas moins
de difficultés. Certaines de ces prérogatives étaient exorbitantes.
Pour n'en citer qu'une, aucune dame de la Reine ne pouvait exécuter un
ordre donné par elle, sans avoir été prendre préalablement l'attache
de la surintendante. On voulut réformer cet abus; un nouveau règlement
fut fait par l'abbé de Vermond; mais Mme de Lamballe refusa de s'y
soumettre, alléguant que son beau-père ne consentait pas à ce qu'elle
acceptât un poste déchu de son antique splendeur. La Reine céda aux
sollicitations de son amie, et toute sa Maison fut en rumeur. La
princesse de Chimay hésitait à prendre la place de dame d'honneur, la
comtesse de Mailly, celle de dame d'atours, parce qu'il leur semblait
que le rétablissement de la surintendance ne laissait plus à leurs
fonctions qu'une importance subalterne. Marie-Antoinette s'irrita de
voir ainsi marchander ses faveurs; elle ordonna. Mesdames de Chimay et
de Mailly s'inclinèrent; mais le mécontentement subsista.

Les inconvénients ne tardèrent pas à se faire sentir. La princesse
de Lamballe, très attachée au cérémonial[826] et d'autant plus raide
sur ses prérogatives qu'elle les sentait plus contestées, froissait
souvent quelqu'une des dames de la Reine; c'étaient spécialement des
disputes continuelles avec la dame d'honneur et la dame d'atours. Ces
discussions incessantes, dont le bruit parvenait jusqu'à la Reine,
finirent par l'agacer; elle sut mauvais gré à Mme de Lamballe d'être
l'occasion et la cause de ces querelles, et, son affection en étant
refroidie[827], elle se mit en quête d'autres amies. Un instant, son
goût la porta vers une jeune femme, d'origine irlandaise, la comtesse
de Dillon[828]. Grande et bien faite, quoique un peu maigre, Mme de
Dillon avait un visage charmant, une voix sympathique où se reflétait
la douceur de son âme[829]. Marie-Antoinette fut attirée par cette
douceur; mais bientôt les demandes indiscrètes de la nouvelle favorite,
que poussait une mère intrigante, Mme de Roth, blessèrent la Reine, et
elle ne traita plus Mme de Dillon qu'avec la bonté ordinaire qu'elle
témoignait aux femmes de la Cour[830].

Le crédit de la princesse de Guéménée fut plus durable. Par sa
naissance,—elle était fille du prince de Soubise;—par sa place,—elle
était, quoique la Reine ne fût pas encore mère, gouvernante des Enfants
de France, en survivance de sa tante la comtesse de Marsan,—Mme de
Guéménée tenait un grand état à la Cour. Elle réunissait chez elle une
société brillante, et Marie-Antoinette se plaisait à y aller passer
des soirées. Mercy avait, au début, encouragé cette intimité; lié avec
la princesse, il surveillait plus facilement ce qui se passait chez
elle[831], et il voyait là, d'ailleurs, un contrepoids à l'influence
de Mme de Lamballe. Les affections de sa royale pupille l'inquiétaient
moins en se divisant; elles perdaient en profondeur ce qu'elles
gagnaient en étendue[832]. Mais la société de Mme de Guéménée ne
présentait pas moins d'inconvénients que celle de la surintendante. Si
ce qu'on appelait le _Palais-Royal_, c'est-à-dire le duc de Chartres
et son entourage, se réunissait chez Mme de Lamballe, le salon de
la gouvernante des Enfants de France était le rendez-vous de tous
les partisans de Choiseul. Ses bals étaient bruyants[833]; son jeu,
effréné, et, qui pis est, suspect; ses amis, intrigants et indiscrets.
Cette société était composée presque exclusivement de jeunes gens,
habitués aux conversations libres, disposés à ce défaut, si grave
chez les personnages haut placés, et auquel la Reine était inclinée
elle-même, de jeter le ridicule sur les hommes et les institutions.
Quoique, par son maintien, elle imposât respect à ceux qui
l'entouraient, et contînt les écarts de langage[834], Marie-Antoinette
sentit le danger de cette intimité, et, sans y renoncer complètement,
elle modéra ses visites chez la gouvernante[835].

A vrai dire, c'était plus le goût des plaisirs que le goût pour la
personne qui entraînait la Reine chez la fille du prince de Soubise,
c'était la politique qui l'y retenait. Ce fut le cœur seul qui présida
à une nouvelle liaison, plus durable que celle de Mme de Lamballe,
puisqu'elle ne connut guère d'éclipse; aussi profonde, puisque, comme
elle, elle ne fut brisée que par la mort, la liaison avec Mme de
Polignac.

Mariée, à 17 ans, au comte Jules de Polignac, Gabrielle-Yolande de
Polastron avait vécu longtemps à Claye, dans une demi-retraite, assez
conforme à ses goûts et commandée par sa situation de fortune. Ce fut à
25 ans seulement, après la mort de Louis XV, qu'elle vint à Versailles,
où l'attirait sa belle-sœur, la comtesse Diane de Polignac, nommée dame
de la comtesse d'Artois; elle parut à la Cour et y fut tout d'abord
remarquée. Son visage d'un ovale parfait, sauf la forme défectueuse et
la couleur trop foncée du front[836], ses traits angéliques[837], ses
grands yeux bleus[838], ses longs cheveux bruns, sa bouche charmante,
ses dents superbes, son cou bien détaché, ses épaules bien prises, sa
taille moyenne, mais qui paraissait plus grande qu'elle n'était en
réalité, lui donnaient l'aspect de la grâce, plutôt que de la beauté.
Un nez un peu en l'air, sans être retroussé[839], un regard profond, où
se reflétaient de grands étonnements naïfs, un sourire enchanteur[840],
je ne sait quelle langueur nonchalante, je ne sais quelle attitude
négligée, qui rappelait la _morbidezza_ italienne, une simplicité
pleine de naturel et qui contrastait avec les prétentions bruyantes
des autres femmes de la Cour, ajoutait à sa physionomie quelque chose
d'attrayant, et de piquant à la fois[841]. «Jamais figure n'avait
annoncé plus de charme et de douceur que celle de Mme de Polignac, dit
le comte de la Marck; jamais maintien n'avait annoncé, plus que le
sien, la modestie, la décence et la réserve[842].»—«Elle avait, dit de
son côté le duc de Lévis, une de ces têtes où Raphaël savait joindre
une expression spirituelle à une douceur infinie. D'autres pouvaient
exciter plus de surprise et plus d'admiration; mais on ne se lassait
pas de la regarder[843].» Ce n'était point une femme d'esprit; ce
n'était pas davantage une femme instruite: c'était une femme du monde,
parlant peu, maîtresse d'elle-même[844], d'une fidélité constante à
ses amis, et cachant peut-être, sous une candeur apparente, plus de
ténacité et de finesse qu'il ne semblait.

Marie-Antoinette vit la comtesse Jules de Polignac à ses bals, et
s'étonna de ne l'y avoir point encore vue. La comtesse répondit que
la médiocrité de sa fortune ne lui permettait pas de résider à la
Cour. Cet aveu naïf et habile augmenta l'intérêt de la Reine: douce et
gracieuse, Mme de Polignac lui plaisait; pauvre, elle lui plut bien
davantage. Il lui semblait qu'il y avait là une injustice du sort à
réparer: la tenue réservée, les goûts modestes, la candeur de la jeune
femme l'attiraient; elle crut avoir trouvé ce qu'elle cherchait depuis
longtemps, un cœur qui sympathisait pleinement avec le sien, ennemi,
comme elle, du faste et de la représentation, ouvert aux seuls charmes
de l'amitié. Elle résolut de s'attacher la nouvelle venue par le plus
indissoluble des liens, par le lien des bienfaits, et de goûter avec
elle la suprême jouissance qu'elle rêvait, le calme et la simplicité de
la vie privée au milieu des splendeurs et des tracas de la vie publique.

S'il faut en croire Mme Campan, Mme de Polignac, sur le conseil de ses
amis, aurait eu recours à un ingénieux stratagème pour enflammer et
fixer, en l'irritant, l'affection naissante de la jeune souveraine.
Une lettre adroitement combinée, un faux départ, semblable à celui
de la nymphe de Virgile, qui se laisse voir avant de s'enfuir, une
explication touchante, rejetant sur la seule exiguité d'une fortune
incapable de subvenir aux dépenses de la vie de Versailles toute la
responsabilité de ce départ qui affligeait Marie-Antoinette, aurait
attendri le cœur de la Reine, et, en y assurant la prédominance de
la comtesse, retenu définitivement les Polignac à la Cour[845]. Quoi
qu'il en soit de l'authenticité de cette anecdote, ce qui est certain,
c'est que les grâces de toute sorte ne tardèrent pas à pleuvoir sur
les nouveaux favoris. Le grand reproche que l'histoire a le droit
d'adresser à Mme de Polignac, c'est d'avoir manqué de désintéressement,
sinon pour elle-même, du moins pour sa famille et pour ses amis.

Assurément, comme l'a fait remarquer justement le comte de la Marck,
la haute position que la comtesse occupa bientôt à la Cour, les fêtes
qu'elle dut donner, l'obligation de tenir une maison, devenue pendant
quelque temps celle de la Reine, et où le Roi lui-même se montra
quelquefois, nécessitaient des dépenses auxquelles il lui eût été
impossible de subvenir sans de larges avantages pécuniaires[846].
Un ministre, honnête homme et économe des deniers de l'État, le
contrôleur général d'Ormesson, convenait même que, vu les grands frais
auxquels ils étaient forcés, les demandes des Polignac n'étaient pas
excessives[847]. Mais quand on leur voyait donner 400.000 livres pour
payer leurs dettes[848], 800.000 pour la dot de leur fille[849],
avec la place de capitaine des gardes pour leur futur gendre, le
duc de Guiche[850]; quand on les voyait, non contents de pareils
dons, solliciter encore l'octroi d'un domaine royal, le comté de
Bitche, qui valait cent mille livres de rente[851], et, à défaut du
comté de Bitche, obtenir, le 2 juin 1782, la terre de Fénestrange,
qui rapportait encore soixante ou soixante-dix mille livres[852],
puis, quinze mois après, une pension de 80.000 livres sur le trésor
royal[853], et enfin, le 1er janvier 1786, la Direction générale des
postes et haras[854], on commençait à trouver les faveurs exagérées et
les prétentions exorbitantes.

Ce n'était pas tout: avec les pensions, il y avait les places. Le
vicomte de Polignac, père du comte Jules, homme d'une capacité
médiocre, était pourvu d'un des postes les plus recherchés, l'ambassade
de Suisse, au détriment du propre frère du ministre des affaires
étrangères, le président de Vergennes[855]. Le comte lui-même avait la
survivance de la charge de premier écuyer de la Reine, avec douze mille
livres de pension et l'usage des chevaux et équipages. C'était une
augmentation de dépenses de près de 80.000 livres, à une époque ou l'on
avait pris la résolution, par économie, de supprimer les survivances.
C'était, en outre, une déception et un froissement pour le titulaire
en exercice, le comte de Tessé, qui, suivant la tradition, avait le
droit de présenter lui-même son survivancier, et pour la puissante
famille des Noailles, alliée de Tessé, en même temps que la place de
capitaine des gardes, promise au duc de Guiche, gendre de la comtesse,
mécontentait les Civrac[856].

Maurepas, qui, en vieux courtisan, adorait le soleil levant, prêtait
son concours, par politique, aux exigences des Polignac; la Reine s'y
intéressait, par affection, et quoique elle allât souvent moins loin
que Maurepas, quoique, en diverses circonstances, ce fût le ministre
qui, malgré Marie-Antoinette, eût forcé la main au Roi pour les plus
exorbitantes de ces grâces[857], ce n'était point au ministre que
l'opinion s'en prenait, c'était à la Reine. Tant de biens prodigués
à une seule famille,—Mercy prétendait qu'en quatre ans les Polignac
s'étaient procuré, tant en grandes charges qu'en autres dons, pour près
de 500.000 livres de revenus annuels[858],—tant de biens prodigués
à une seule famille ne mécontentaient pas seulement la Cour, ils
indisposaient le public. «Sa Majesté croit avoir sacrifié à l'amitié,
écrivait l'ambassadeur, et le public ne veut voir qu'engouement et
aveuglement pour la comtesse de Polignac[859].»

Si Mme de Polignac eût été laissée à elle-même, son influence n'eût
pas été dangereuse[860]. Douce et indolente, sincèrement attachée à
Marie-Antoinette, elle eût joui, sans arrière-pensée, d'une amitié
qu'elle partageait, et ne se fût point livrée à des sollicitations
qui dérangeaient sa tranquillité et coûtaient peut-être à son cœur.
Mais il s'était formé autour d'elle une société de jeunes hommes et
de jeunes femmes qui se servaient de sa faveur et exploitaient son
crédit. C'était d'abord sa propre belle-sœur, la comtesse Diane de
Polignac, celle qui avait été l'instrument de sa fortune, en l'appelant
à la Cour; femme d'esprit, mais intrigante et fausse[861], qui,
malgré une réputation équivoque, se fit nommer dame d'honneur de Mme
Élisabeth[862].

C'était le comte de Vaudreuil, que la malignité publique accusait
d'être trop intimement lié avec la favorite[863], et qui exerçait sur
elle un empire absolu. D'une jolie figure, de manières élégantes, bon
musicien, protecteur des arts, qu'il cultivait lui-même[864], un des
rares hommes qui, suivant le mot du prince Henri, savaient parler aux
femmes[865], mais emporté jusqu'à briser, un jour, dans un accès de
colère, pour une bille bloquée, la queue de billard d'ivoire de la
Reine[866], M. de Vaudreuil gâtait des dons réels par un caractère
violent et avide[867]. D'une personnalité absorbante, prétendant
intervenir en toutes choses, rien ne lui coûtait pour arriver à ses
fins, et ses fins se rapportaient ordinairement à son propre intérêt.
Grâce à son influence sur la favorite, c'était lui qui composait à son
gré ce qu'on nommait la société Polignac, et qui y disposait des places
et des honneurs[868].

Ami intime du comte de Vaudreuil, le comte d'Adhémar était doué de
ces qualités superficielles, mais brillantes, qui réussissent dans
le monde: de l'esprit, un visage charmant, d'agréables talents de
société. Il chantait avec méthode, jouait bien la comédie, composait
de jolis couplets. Avec cela, une ambition ardente, de l'audace, une
grande aptitude à l'intrigue. Son mariage avec une veuve déjà âgée,
mais follement éprise de lui, la comtesse de Valbelle, dame du palais,
lui avait donné la fortune pécuniaire; l'amitié de Mme de Polignac fit
sa fortune politique. Ministre de France à Bruxelles, il voulut être
ambassadeur à Constantinople[869], puis à Vienne; mais Marie-Thérèse
s'opposa à ce dernier choix et la Reine refusa de s'y prêter[870].
Repoussé de ce côté, il ne se tint pas pour battu: officier subalterne
pendant la guerre de Sept ans, il éleva ses prétentions jusqu'au
ministère de la guerre[871]. Cette fois encore, Marie-Antoinette
déclara à Mme de Polignac, qui plaidait la cause de son ami, qu'il
fallait renoncer à un objet que toutes les raisons réunies rendaient
impossible. Elle ne retira pas cependant sa faveur à M. d'Adhémar, qui,
trois ans plus tard, finit par être ambassadeur à Londres[872].

Le baron de Besenval n'était pas moins ambitieux que le comte
d'Adhémar; mais son ambition était différente: il n'aspirait pas à
être ministre, il voulait faire des ministres. Tel il se montre dans
ses _Mémoires_, tel il était en réalité: fat, vaniteux, intrigant,
tenant à posséder et plus encore à paraître posséder un grand crédit,
indiscret, sceptique à l'égard du désintéressement des hommes et
de la vertu des femmes, spirituel d'ailleurs et jusqu'à un certain
point séduisant. Lieutenant-colonel des Suisses, le baron de Besenval
avait plus de cinquante ans, lorsqu'il fut admis dans la société de
Marie-Antoinette. Son air de bonhomie, son affectation de simplicité,
sa conversation aimable et souvent piquante, sa connaissance de la
Cour, ses prétentions politiques même, sa fidélité à Choiseul, qu'il ne
cessait d'exalter, des flatteries adroites déguisées sous une apparence
de rondeur et d'indépendance, l'habileté et l'entrain, avec lesquels,
encourageant les inclinations secrètes de Marie-Antoinette, il lui
prêchait le mépris de l'étiquette et les douceurs de la vie privée,
lui concilièrent promptement les sympathies de la jeune souveraine,
que rassuraient d'ailleurs ses cheveux blancs. Elle crut à son mérite
et à son dévouement, et pendant quelque temps Besenval fut l'homme à
la mode, le roi de la société Polignac; il était l'artisan de tous
les projets, l'organisateur de toutes les parties[873]. Peu s'en
fallut que la Reine ne vît en lui un guide pour sa jeunesse; elle se
laissa même aller à lui faire un jour une confidence, dont, avec sa
présomption habituelle, Besenval s'empressa d'abuser[874]. Mais quoi!
la Reine ne se méfiait pas de ce vieillard de cinquante-cinq ans, qui
aurait pu être son père, et qu'elle traitait, dit Mme Campan, «comme un
brave Suisse, poli et sans conséquence[875].» Mais un jour vint où le
vieillard, se croyant tout permis, voulut se targuer de la confiance
qu'on lui témoignait pour arracher à la Reine un secret d'État. La
Reine, justement froissée d'une insistance qui devenait, selon le mot
de Mercy, «une persécution indécente[876],» ne put s'empêcher de lui
témoigner une froideur qui fut remarquée; sans le bannir complètement
de sa présence, elle l'éloigna pour un temps de son intimité[877].
L'indiscret éconduit s'est vengé de cette disgrâce méritée par une
triste vengeance, par l'insertion, dans ses _Mémoires posthumes_,
d'insinuations calomnieuses qu'heureusement la réputation seule de leur
auteur suffit à démentir.

MM. de Vaudreuil, d'Adhémar et de Besenval étaient les trois principaux
meneurs de la société Polignac; ils n'étaient pas les seuls. Autour
de ces astres dominants s'agitaient de nombreux satellites, dont
quelques-uns aspiraient à dominer à leur tour. C'était d'abord le duc
de Guines, dont nous avons raconté le procès: ambitieux, intrigant,
avide, qui, en pleine guerre d'Amérique, malgré l'opposition du
ministre des finances, trouvait moyen d'obtenir cent mille écus de
dot pour sa fille et le titre de duc héréditaire pour son gendre, le
marquis de Castries[878]; personnage d'assez mince talent, d'ailleurs,
mais qui, à une époque où les génies étaient rares, soutenu, d'autre
part, par une faction remuante et bruyante, put passer un instant pour
un homme d'État et aspirer au poste de premier ministre. Ses plans
étaient vastes; son aplomb, imperturbable; sa chaleur à défendre ses
idées, entraînante. Pendant quelque temps, la Reine s'y laissa prendre.
Une lettre de Marie-Thérèse, appuyant les observations répétées de
Mercy, vint lui ouvrir les yeux: elle connut la valeur de son protégé,
et, sans afficher une disgrâce qui eût semblé un désaveu, elle le
traita désormais avec plus de froideur. Le duc s'en aperçut et
s'éloigna de la Cour[879].

Puis c'étaient encore: le duc de Polignac, «le mari de sa femme,» qui,
lui, n'aspirait pas à dominer;—le duc de Coigny, nommé, à la fin de
1774, premier écuyer du Roi[880], et, comme le duc de Guines, grand
partisan de Choiseul: caractère fier et loyal, auquel la Reine savait
gré de n'avoir pas voulu fléchir le genou devant Mme du Barry[881];
d'un ton exquis, d'une discrétion à toute épreuve, mais avide de
crédit jusqu'à prendre ombrage de celui de Mme de Polignac et se
mettre un moment en hostilité avec elle[882];—le marquis de Coigny,
fils du duc;—le marquis de Conflans, fils du maréchal d'Armentières
et beau-frère du marquis de Coigny[883], un des anglomanes des plus
décidés et des caractères les plus singuliers de l'époque, un des rares
courtisans que le Roi avait pris en affection, parce qu'il était bon
cavalier et hardi chasseur[884];—le comte et le chevalier de Coigny,
frères du duc: le premier, gros garçon de bonne humeur, le second,
joli homme, très fêté des femmes qui l'appelaient _Mimi_[885];—le
bailli de Crussol, sérieux jusqu'en plaisantant;—le chevalier de
Lille, ami des Coigny, et renommé pour son amabilité, son esprit et sa
facilité à tourner d'agréables couplets ou des noëls satiriques;—le
chevalier de Luxembourg, ambitieux et mauvaise tête, suivant Mercy,
mais dont la faveur fut bien éphémère[886];—le comte de Polastron,
frère de Mme de Polignac, grand amateur de violon;—sa femme, d'une
beauté accomplie, d'une grâce un peu négligée, la tête languissamment
penchée sur l'épaule, faite pour inspirer la passion et qui l'inspira
en effet[887];—la comtesse de Châlons, née d'Andlau, cousine de la
favorite et amie du duc de Coigny[888];—la fille de Mme de Polignac,
la duchesse de Guiche, à laquelle Grimm appliquait galamment ce vers
d'Horace:

    Matre pulchra filia pulchrior[889];

—la belle et spirituelle marquise de Coigny, qui ne resta pas longtemps
fidèle;

—Enfin, le plus brillant et le plus dangereux de tous, l'impétueux duc
de Lauzun, neveu et émule du maréchal de Richelieu; brave comme son
épée, chevaleresque comme sa race; plus fier de ses exploits galants
que de ses exploits militaires; plein d'esprit, mais sans jugement,
libertin et criblé de dettes[890], et dont le meilleur titre près
de la postérité est d'avoir été le mari de cette douce et charmante
Amélie de Boufflers, qui, dans cette société corrompue et avec un époux
marié—il le disait lui-même—si peu que ce n'était pas la peine d'en
parler, sut garder une attitude irréprochable et digne, et laissa une
réputation intacte de fidélité et de vertu; Lauzun qui jouit pendant
quelque temps de la faveur de Marie-Antoinette, qui prétendit la
diriger et lui donner des conseils[891]; qui, après avoir osé, dans son
outrecuidante vanité, poser en amoureux de la Reine, et lui offrir une
plume de héron qu'il avait portée, poussa la fatuité jusqu'à lui faire
une déclaration, et qui, foudroyé par un énergique: _Sortez, Monsieur_,
jeté d'une voix indignée[892], quitta le palais la tête basse et la
rage dans le cœur; Lauzun, qui, devenu plus tard duc de Biron, furieux
de cette déconvenue, blessé de la constante froideur de la souveraine,
justement offensée, et attribuant à ce légitime courroux l'échec de
sa prétention assez naturelle à succéder à son oncle comme colonel
des gardes françaises, se jeta, par vengeance, à corps perdu dans la
Révolution et, après avoir été pendant sa vie l'un des ennemis les plus
acharnés de Marie-Antoinette, se fit encore, après sa mort, le plus
odieux et le plus faux de ses diffamateurs.

Puis encore, mêlés à ces grands seigneurs français, mais se groupant
plus peut-être encore autour de Marie-Antoinette que de Mme de
Polignac, c'étaient des gentilshommes étrangers, vaillants jeunes gens
qui, fascinés par cet irrésistible attrait que la France, au XVIIIe
siècle, exerçait sur toutes les sociétés polies, accouraient, de tous
les coins de l'Europe, chercher des plaisirs, et beaucoup une carrière,
dans les armées du Roi et à la cour de la Reine: le prince de Ligne,
l'un des hommes les plus aimables et les plus spirituels de ce temps,
où il y avait tant d'hommes spirituels et aimables; l'un de ceux qui
ont le mieux apprécié Marie-Antoinette et qui, suivant son expression,
l'ont «adorée sans songer à l'aimer».

Le comte de la Marck, Auguste d'Aremberg, Belge comme le prince de
Ligne, appartenant, comme lui, à une de ces familles princières qui
servaient indifféremment la France, l'Empire et l'Espagne; Français
de cœur, sinon de naissance, un des plus respectueusement dévoués
dans la bonne fortune, un des plus fidèles dans le malheur;—le
comte Valentin Esterhazy, dont le crédit alarma Mercy et mécontenta
Marie-Thérèse[893]; caractère honnête[894], qui ne plaisait pas pour
sa figure,—car il était fort laid,—mais pour ses qualités solides, sa
franchise, son zèle et son désintéressement[895]; qui eut l'honneur
d'être un des correspondants de Marie-Antoinette[896] et l'honneur plus
grand d'être un de ses plus actifs défenseurs à l'heure du danger;—le
comte de Stedingk, qui dut aux recommandations personnelles du roi
de Suède, Gustave III, son introduction à la Cour de France, et à sa
brillante conduite en Amérique, son admission aux petits soupers de
la Reine[897]; comblé de bontés par cette princesse[898], mais qui ne
fut pas ingrat. Rappelé, en 1781, par le roi de Suède qui venait de
déclarer la guerre à la Russie, Stedingk quitta Versailles avec de
vifs regrets, devenus plus vifs encore lorsque, retenu par le service
de son maître, sur les confins de l'Europe, à l'heure où éclatait la
Révolution, il ne put voler au secours de cette Reine, qu'il sentait
menacée plus que tout autre, et de cette France, qu'il aimait assez,
disait-il, pour «aller se noyer avec elle[899]».

Fersen enfin, la plus attachante peut-être de toutes ces figures,
et qui n'allait guère dans le salon des Polignac, comme si sa
chevaleresque nature répugnait aux petites intrigues qu'y ourdissaient
MM. de Besenval et de Vaudreuil. Le comte Axel de Fersen, d'une noble
famille suédoise, et dont le père était, à Stockholm, le chef du parti
des _Chapeaux_ ou parti français, avait fait, dès le printemps de
1774, une apparition à Versailles. D'une haute taille, d'une tournure
distinguée, d'une belle figure, régulière sans être expressive, avec
des yeux profonds et quelque peu mélancoliques[900], d'un caractère
sérieux, ayant, dit M. de Lévis, plus de jugement que d'esprit[901],
mais cachant «une âme brûlante sous une écorce de glace[902]», et
possédant à un suprême degré des qualités peu communes à la Cour: une
extrême circonspection avec les hommes et une rare réserve avec les
femmes, Fersen avait été remarqué dès son premier voyage. «Il n'est pas
possible, écrivait l'ambassadeur de Suède, le comte de Creutz, d'avoir
une conduite plus sage et plus décente que celle qu'il a tenue[903].»
La Dauphine l'avait admis à ses réceptions et s'était entretenue avec
lui au bal de l'Opéra; les amies de Gustave III, Mmes de Brionne, de la
Marck et d'Anville, l'avaient accueilli à bras ouverts[904].

Un second voyage, en 1778 et 1779, soutint cette réputation. Reçu avec
empressement dans les principaux salons, bien traité par la famille
royale, Fersen vit sa faveur grandir au point que les courtisans en
prirent ombrage et que la calomnie s'en empara. On raconta que la
Reine avait un penchant particulier pour le jeune Suédois, qu'elle
le recherchait aux bals de l'Opéra et dans les réunions intimes,
échangeant avec lui des regards attendris[905], qu'elle lui adressait
chaque fois quelque parole gracieuse, qu'elle avait voulu le voir
dans son uniforme national, et qu'en apprenant son départ pour la
guerre d'Amérique, elle n'avait pu retenir ses larmes. La vérité est
que Fersen, reconnaissant de l'accueil bienveillant et protecteur de
la Reine, de ses attentions charmantes, de ce souvenir obligeant,
si remarqué par les contemporains, qui l'avait fait s'écrier dès la
première visite en 1778: «Ah! c'est une ancienne connaissance[906],»
avait écrit à son père: «C'est la princesse la plus aimable que je
connaisse[907]», et en avait conçu un dévouement respectueux pour
la souveraine, rehaussé peut-être d'un sentiment discret pour la
femme[908]; que, de son côté, Marie-Antoinette, ayant rencontré chez
ce jeune homme un caractère solide, une délicate réserve, un zèle
désintéressé[909], qu'elle trouvait trop rarement dans son entourage,
en avait été touchée. Jusqu'à quel point? Fersen a pris soin de le
déterminer dans la réponse qu'il fit à la duchesse de Fitz-James, au
moment de son départ: «Quoi, Monsieur, vous abandonnez ainsi votre
conquête?»—«Si j'en avais fait, je ne l'abandonnerais pas; je pars
libre et malheureusement sans laisser de regrets[910].» La Reine
elle-même a, sans y songer, donné un démenti à ces bruits injurieux,
lorsque, quatre ans plus tard, elle recommandait chaudement mais
simplement Fersen au roi de Suède, en faisant publiquement son éloge,
au lieu de garder sur son compte, dit un historien, «une réserve qu'on
aurait pu tenir dès lors pour significative[911]».

Quelques personnes murmuraient de cette préférence accordée par
Marie-Antoinette à des étrangers, et le comte de la Marck se permit un
jour de lui observer que cela pourrait lui nuire près des Français:
«Que voulez-vous?» répondit-elle avec tristesse, «c'est que ceux-là ne
me demandent rien[912].»

Tels étaient les principaux membres de ce qu'on appela d'abord la
société Polignac, de ce qu'on nomma plus tard la société de la Reine,
lorsque le salon de la favorite fut devenu le salon de la souveraine;
société un peu exclusive qui n'admettait guère de partage de crédit, et
qui, pour éloigner toute intrusion dangereuse, déchirait à belles dents
ceux et celles qui lui portaient ombrage. «En tout,» écrivait une dame
de la Cour, qui ne passait pas cependant pour mauvaise langue, mais
qui avait eu à se plaindre de ces attaques, «cette fameuse société se
compose de personnes bien méchantes et montées sur un ton de morgue et
de médisance incroyable. Ils se croient faits pour juger le reste de
la terre.... Ils ont si peur que quelqu'un puisse s'insinuer dans la
faveur qu'ils ne font guère d'éloges, mais ils déchirent bien à leur
aise. Il faut cependant voir tout cela et ne rien dire[913].»

Mme de Lamballe avait aussi sa société. Elle se composait, dit Mercy,
«d'intrigants d'un genre un peu plus illustre, mais c'était presque la
seule différence[914].» On y voyait surtout, avec le comte d'Artois
et le duc de Chartres, les fidèles du Palais-Royal et de la Maison
d'Orléans. Mais les habitués du salon de Mme de Lamballe étaient les
moins nombreux; les courtisans s'étaient promptement aperçus que le
vent ne soufflait pas de son côté.

La rivalité ne tarda pas à s'établir entre les deux favorites, et la
Reine se vit l'objet d'obsessions et d'insinuations de tout genre;
mais l'issue de la lutte ne pouvait être douteuse. Naïve et timide,
n'ayant pas, pour appuyer les grâces de sa personne et la tendresse de
son cœur, les ressources de l'esprit, ombrageuse et le laissant trop
voir, que pouvait Mme de Lamballe contre Mme de Polignac, dans tout
l'éclat d'un début, joignant à ses séductions naturelles l'expérience
d'amis vieillis dans le métier? C'étaient, de la part de la comtesse,
de petites plaintes respectueuses et tendres, des démonstrations
d'inquiétude, de chagrin, de petits ridicules adroitement jetés sur
sa rivale[915] et qui, tombant dans un esprit naturellement enclin à
la moquerie, y produisaient presque toujours bon effet. Peu à peu,
Marie-Antoinette s'habituait à rire de sa première amie. Plus ouverte
et moins habile, Mme de Lamballe se plaignait tout haut, quelquefois
avec aigreur, et ses plaintes importunaient la Reine. L'excès de
franchise et la grande lumière ne plaisent guère à la Cour; il y
faut les demi-jours et les sous-entendus. C'est ce que savaient bien
les partisans de Mme de Polignac; ils n'abordaient guère la Reine de
front, ils l'entouraient d'un réseau presque imperceptible, dans lequel
elle finissait par se trouver captive. Ils profitaient de toutes les
fautes de la surintendante, exagérant ses torts, se récriant contre
ses prétentions qui mettaient la Cour en rumeur, contre sa jalousie,
qui n'admettait pas de partage, faisant ressortir ses gaucheries et
ce qu'ils appelaient sa «bêtise»[916]. Petit à petit, la Reine se
dégoûtait de Mme de Lamballe, et, sans qu'elle s'en aperçût peut-être
elle-même[917], s'accoutumait à se passer d'elle.

La situation devenait tendue entre les deux amies[918]. Mme de
Lamballe, mécontente, prenait un prétexte pour se dispenser de tenir
une maison; on lui signifiait qu'elle eût à donner à souper, au moins
les jours de bal[919]. Elle céda, mais avec une irritation concentrée,
et, dès qu'elle en trouva l'occasion, chercha quelque autre motif de
rester à l'écart[920]. La froideur de la Reine s'augmentait de ce qui
lui semblait une ingratitude de son amie, et un jour vint où Mme de
Lamballe, sentant qu'elle n'était plus que tolérée[921] et qu'elle
devenait un objet d'embarras et d'ennui[922], se décida à quitter la
Cour, où l'on ne tenta pas de la retenir[923]. Elle se retira près
de son beau-père le duc de Penthièvre, dont elle partagea la vie
solitaire et la bienfaisance, et ne fit plus que de rares apparitions à
Versailles. Mais si elle avait manqué d'esprit, son cœur resta toujours
le même; le malheur la dégagea de ce que son affection avait pu avoir
d'exigeant et de personnel pendant la prospérité. A l'heure du danger,
elle se retrouva tout entière.

Le crédit de Mme de Polignac grandissait du déclin de sa rivale. Son
astre montait seul et sans nuage à l'horizon de Versailles. La Cour
affluait chez elle et le comte d'Artois lui-même, assez longtemps
fidèle à la surintendante, se rangeait dans le parti vainqueur. A vrai
dire, le comte d'Artois allait partout où il trouvait à s'amuser, et
les réunions que Mme de Lamballe avait répugné à tenir, et qui, à son
défaut, s'étaient tenues chez la princesse de Guéménée, commençaient à
se faire dans le salon de Mme de Polignac. La Reine prenait l'habitude
d'aller, le soir, chez son amie, et elle avait réussi à y entraîner le
Roi[924]. La Cour s'y précipitait à leur suite. On se rassemblait dans
une grande salle de bois, construite à l'extrémité de l'aile du palais
qui regarde l'orangerie; au fond, il y avait un billard; à droite, un
piano; à gauche, une table de quinze. Le dimanche, c'était une cohue.
«Mme de Polignac recevra-t-elle toute la France?» écrivait le prince
de Ligne au chevalier de Lille.—«Oui, répondait le chevalier, trois
jours par semaine: mardi, mercredi, jeudi, depuis le matin jusqu'au
soir. Pendant ces soixante-douze heures, ballet général; entre qui
veut, soupe qui veut. Il faut voir comme la racaille des courtisans y
foisonne. On habite, durant ces trois jours, outre le salon, toujours
comble, la serre chaude, dont on a fait une galerie, au bout de
laquelle est un billard. Les quatre jours qui ne sont pas ci-dessus
dénommés, la porte n'est ouverte qu'à nous autres, favoris[925].»

Le prestige de Mme de Polignac ne faisait que s'accroître; la Reine ne
pouvait plus se passer de son amie; c'était, de tout son entourage,
disait Mercy, la seule personne sur laquelle il fût impossible de lui
ouvrir les yeux[926]. Elle lui prodiguait en tous lieux, en tous temps,
des marques de faveur. Le soir, elle prenait son bras, traversait avec
elle les antichambres remplies de monde, sans autre suite qu'un garçon
de chambre et deux valets de pied[927], et cette familiarité inusitée,
indice d'une tendresse sans précédent, faisait murmurer l'assistance.
Mme de Polignac allait-elle passer quelque temps à la campagne? la
Reine lui écrivait pour lui donner des nouvelles de Versailles[928].
Était-elle malade? la Reine allait la voir chaque semaine[929]. Il
se trouvait que la maladie prétendue était le commencement d'une
grossesse. On décidait qu'au moment des couches de la favorite, la
Cour irait s'établir pendant neuf jours à la Muette[930]. Cette fois,
ce n'était plus seulement la Cour, c'était Paris qui regardait de
telles démonstrations comme exorbitantes. Le bruit se répandait que Mme
de Polignac faisait de son crédit un usage immodéré pour s'enrichir
ainsi que toute sa famille, et bien qu'il entrât beaucoup d'envie et
une certaine exagération dans ce reproche, les détails que nous avons
donnés plus haut prouvent qu'il n'était pas dénué de fondement[931].
Pour couronner toutes ces grâces, six mois après ses couches, Mme de
Polignac recevait les honneurs du tabouret, et son mari le titre de duc
héréditaire[932]. «Il est peu d'exemples», écrivait à ce propos Mercy,
«d'une faveur qui, en si peu de temps, soit devenue aussi utile à une
famille.»

La Cour murmurait; le public était mécontent. La Reine, tout entière
à son affection, ne voyait pas ces froissements de la Cour et du
public. La bonté de son cœur, le désir de faire plaisir à ceux qu'elle
aimait, je ne sais quelle timidité étrange chez une grande princesse,
une invincible répugnance à dire non, «une facilité infinie à céder
aux conseils de ceux qu'elle croyait lui être attachés[933],» la
laissaient sans défense contre les obsessions des solliciteurs. Il
suffisait d'insister avec quelque opiniâtreté pour qu'elle cédât. Mercy
se plaignait, dès 1772, de cette regrettable faiblesse. «Ceux qui
ont assez de hardiesse pour oser la fatiguer de leur importunité»,
écrivait-il, «sont presque sûrs de prendre de l'ascendant [sur
elle], et sans qu'elle fasse cas de leur personne, connaissant même
l'injustice de leur demande, elle s'y prête souvent, uniquement
par crainte[934]». L'âge n'avait point corrigé cette disposition
malheureuse, et ce qu'il y avait de non moins fâcheux, c'est qu'autant
la Reine était timide en face des sollicitations, autant elle était
ardente à solliciter pour ses amis. Vive et impétueuse, elle partait
toujours de l'exposé de la demande, sans se préoccuper suffisamment de
son étendue et des titres du demandeur, et, lorsqu'elle avait pris une
chose à cœur, ses instances étaient si pressantes, l'idée de son crédit
si grande, que non seulement les ministres n'osaient pas refuser, mais
qu'il leur arrivait même parfois d'outre-passer ses intentions[935].

Mme de Polignac et surtout ses amis n'avaient pas tardé à s'apercevoir
de cette faiblesse et à l'exploiter à leur profit. Si la Reine ne
savait pas résister aux instances, elle résistait encore bien moins aux
larmes, et c'était le dernier moyen auquel la favorite avait recours,
quand elle rencontrait chez sa royale amie une fermeté sur laquelle
elle n'avait pas compté. Devant ce suprême assaut la Reine se rendait.
Il lui arrivait bien parfois d'éprouver quelque impatience; dans ses
conversations avec les fidèles conseillers que sa mère avait placés
près d'elle, elle convenait des inconvénients de son entourage. Sa
tendresse pour ses amis n'enlevait rien à sa perspicacité; avec sa
vive intelligence et son jugement droit, elle voyait aussi vite les
défauts qu'elle avait été séduite par les qualités; mais les qualités
lui faisaient trop facilement négliger des défauts dont elle ne
calculait pas assez les conséquences. «Elle passe tout,» écrivait Mercy
en 1776, à l'époque de la plus grande dissipation, «elle passe tout à
ceux qui se rendent utiles à ses amusements[936].» Elle se plaisait
dans ces salons où l'on ne parlait que d'objets à sa portée, où l'on
n'était occupé qu'à l'amuser et à la distraire, où l'on flattait ses
goûts et surtout ses faiblesses, où elle se dédommageait de l'ennui
qu'elle «croyait avoir pris dans le reste de la journée[937]». Elle
s'en éloignait parfois; elle y revenait toujours. Et ainsi, le
temps se passait en conversations inutiles, quand elles n'étaient
pas dangereuses, en jeux, en courses, en railleries piquantes, et
quelquefois blessantes, sans qu'il en restât pour les occupations
sérieuses, pour les lectures, pour les réflexions, pour ce travail
d'âme, en un mot, qui enfante les grandes pensées et prépare aux
grandes choses.

Était-ce donc seulement le goût du plaisir qui attirait ainsi
Marie-Antoinette chez ses favorites et la poussait à former et à
resserrer sans cesse de tels liens? Assurément il y avait cela; il y
avait cette ardeur de mouvement, bien naturelle chez une princesse de
dix-neuf ans, cette sève de jeunesse comprimée pendant les dernières
années du règne de Louis XV et qui, tout d'un coup livrée à elle-même,
s'épanouissait dans toute sa force. Mais il y avait aussi un sentiment
plus noble: le besoin d'aimer et d'être aimée pour elle-même, une soif
d'affection qui ne trouvait pas à se satisfaire dans son intérieur.
Le Roi était plein de bonté, souvent de prévenances pour sa femme;
Mercy l'avait même un jour déclaré amoureux d'elle. Mais c'était un
amour froid, timide, embarrassé, qui répondait mal aux élans d'un
cœur de vingt ans, fait de flamme et de tendresse. Cette chaleur de
sentiments, ces épanchements intimes, qu'elle ne trouvait pas chez son
mari, Marie-Antoinette les cherchait chez ses amies, et n'obtenant pas
l'amour tel qu'elle le comprenait, elle voulait au moins l'amitié dans
toute son étendue.

A cette raison, d'ailleurs, s'en joignait une autre, d'une nature
plus intime. Il y avait, dans la vie de la Reine, un vide douloureux
qu'elle n'envisageait pas sans d'insondables frémissements. La passion
d'amusements, qui l'emportait, n'était la plupart du temps qu'un besoin
extrême de distraction, un désir irrésistible d'échapper à l'ennui qui
la rongeait. Ces plaisirs n'étaient qu'un voile jeté sur une tristesse
qu'elle ne voulait pas avouer et ces sourires cachaient des larmes
amères. On sait aujourd'hui,—les rapports de Mercy l'établissent
à chaque page,—quelle fut, pendant plus de sept ans, la situation
délicate créée à Marie-Antoinette par l'étrange froideur de son mari.
Elle portait la couronne de France, mais elle soupirait en vain après
cette couronne de la maternité, qui ajoute un éclat si pur et une
dignité si haute à un front de vingt ans. C'était pour la jeune femme
le plus subtil des dangers, en même temps que le plus poignant des
chagrins[938]. La sollicitude vigilante de Marie-Thérèse s'en alarmait.
Le public savait mauvais gré à la Reine de cette situation, si pénible
pour elle, et dont elle n'avait pas la responsabilité; il ne lui
pardonnait pas de s'être laissé devancer par la comtesse d'Artois dans
la mission toute royale de donner des héritiers au trône.

«La grossesse presque certaine de la comtesse d'Artois, écrivait Mercy,
ne donne que trop de sujets à des réflexions désagréables, _et je suis
dans une vraie inquiétude sur les effets qu'elle pourra produire à
la longue dans l'âme de la Reine_. Quelque brillante que soit, dans
ce moment, sa position, elle ne peut acquérir de consistance solide
que quand cette auguste princesse aura donné un héritier à l'État.
Jusqu'à cette époque si désirable, les avantages même dont la Reine
jouit entraînent certains inconvénients; son influence, son pouvoir
inquiètent quelquefois une nation pétulante et légère, qui craint
d'être gouvernée par une princesse, _à laquelle il manque la qualité de
mère pour être regardée comme Française_[939].»

Cette situation si périlleuse et si fausse était vivement sentie par
Marie-Antoinette, et c'est pour s'en distraire,—elle-même l'a avoué un
jour à Mercy[940],—qu'elle se lançait dans le tourbillon des plaisirs.
Ne trouvant ni dans la vie de la Cour, ni surtout dans sa vie intime la
satisfaction qu'elle rêvait, elle reportait sur des amies de son choix
l'affection ardente et communicative qui lui manquait du côté de son
mari, et qu'elle ne pouvait épancher sur de blondes têtes d'enfants,
elle qui les aimait tant[941]. Telle est l'explication vraie de la
dissipation, en apparence inexplicable, de Marie-Antoinette pendant
les premières années de son règne, et de son engouement pour ses
favorites. Et s'il en resta quelque chose encore, après la naissance
de son premier enfant, c'est qu'on ne rompt pas en un jour avec des
habitudes et des liaisons de plusieurs années. Mais, à mesure que le
flot de l'amour maternel montera davantage dans son cœur, les heures
dissipées feront place aux heures sérieuses, les préoccupations de
l'éducation succéderont au souci des plaisirs et, quittant peu à peu
le salon de ses amies pour le berceau de ses enfants, la Reine se
préparera, par les joies de la maternité, aux vaillances de la lutte et
aux austérités du sacrifice.



CHAPITRE XIV

     Trianon.—Le Roi donne à la Reine le Petit Trianon.—Le
     château.—Les jardins.—Les arbres exotiques.—La rivière.—La
     salle de spectacle.—Le temple de l'Amour.—Le belvédère.—La
     grotte.—Le hameau.—La laiterie.—Opinion des voyageurs sur
     Trianon.—Arthur Young.—Le Russe Karamsine.—La baronne
     d'Oberkirck.—Le prince de Ligne.—Les appartements.—La salle
     à manger.—Le petit salon.—La salle de bains.—Le boudoir.—La
     chambre de la Reine.—Marie-Antoinette et les arts.—Le style
     Marie-Antoinette.—L'appartement de la Reine à Fontainebleau.—Vie
     de la Reine à Trianon.—Fêtes en l'honneur de visiteurs
     illustres.—Marie-Antoinette et les lettres.—La musique.—Gluck et
     Piccini.—Grétry.—Saliéri.—Le théâtre.—La troupe de la Reine.—La
     comédie à Trianon.—Les dépenses de Trianon.—Inconvénients de
     Trianon.


A cette société choisie et un peu exclusive, que nous venons de
décrire, il faut un théâtre à part. A cette jeune souveraine, ennemie
de la représentation et de l'étiquette, affamée de simplicité et de
solitude, il faut un palais en harmonie avec ses goûts.

Versailles est trop grand; Marly trop froid; Fontainebleau et Compiègne
trop loin. Cette demeure nouvelle, où la Reine sera chez elle et sera
elle-même, ce sera Trianon.

«Sa Majesté devient galante,» écrivait l'abbé Baudeau, le 31 mai 1774;
il a dit à la Reine: «Vous aimez les fleurs: eh bien! j'ai un bouquet
à vous donner, c'est le Petit Trianon.[942]» C'est en ces termes
qu'un chroniqueur du temps annonce le don aimable fait par Louis XVI à
Marie-Antoinette. On sait aujourd'hui que les choses ne se passèrent
pas ainsi, et que ce fut la Reine qui, désireuse, depuis quelque temps
déjà, d'avoir «une maison de campagne à elle» fit à son mari la demande
du petit Trianon. Mais le Roi se prêta de la meilleure grâce à la
demande de sa femme. Au premier mot qu'elle prononça, «il répondit avec
un vrai empressement que cette maison de campagne était à la Reine, et
qu'il était charmé de lui en faire don[943].»

Commencé en 1753, achevé en 1766 par l'architecte Gabriel, le
Petit Trianon avait été pour Louis XV ce qu'il devait être pour
Marie-Antoinette, une retraite où le souverain allait oublier le faste
de Versailles et les intrigues de la Cour. C'était un petit pavillon
carré, d'ordre corinthien, construit à l'italienne, avec un seul étage
principal, un sous-sol et un second étage très bas, cinq fenêtres de
chaque côté, que séparaient quatre belles colonnes à feuilles d'acanthe
sur la façade; quatre pilastres du même ordre sur les autres faces:
simple, mais élégante construction, placée au milieu d'un parc qui
devait servir à la fois d'école de jardinage et d'école de botanique,
et réunir, comme dans un musée champêtre, les diverses variétés
de jardins alors connus: jardins français, italien et anglais. Un
horticulteur émérite, Claude Richard, y avait rassemblé, par ordre du
Roi, les plus belles espèces d'arbres exotiques, construit des serres
chaudes, tracé des parterres, et le vieux monarque, qui aimait les
sciences physiques, y venait souvent herboriser avec son capitaine
des gardes, le duc d'Ayen, ou causer plantes avec celui que Linné
appelait «le plus habile jardinier de l'Europe[944]». De 1771 à 1774,
les voyages à Trianon furent fréquents, et ce fut là même que le Roi
ressentit, le 26 avril 1774, les premiers symptômes du mal qui devait
l'emporter.

Marie-Antoinette n'avait pas, comme son grand-père, le goût de
l'histoire naturelle; mais elle avait comme lui et plus que lui, le
goût de la retraite et la passion des belles choses. A peine eut-elle,
le 6 juin, par un dîner offert à son mari, pris possession de son
nouveau domaine, qu'elle songea à le transformer et à le façonner à son
image. Le jardin botanique l'intéressait peu. Le jardin français ne lui
plaisait pas: ses grandes lignes droites, ses allées tirées au cordeau,
ses arbres taillés, c'était toujours Versailles et l'étiquette. Le
jardin anglais, avec son imitation de la nature, ses arbres poussant
sans contrainte, ses courbes harmonieuses, ses prairies, son imprévu,
lui plaisait davantage: c'était l'image de la liberté, qu'elle venait
chercher à Trianon. C'était en outre le genre à la mode: Horace
Walpole en Angleterre, le prince de Ligne en Belgique, en France de
riches financiers ou de grands personnages, Boutin à Tivoli, Laborde à
Méréville, le duc d'Orléans à Monceau, M. de Girardin à Ermenonville,
s'étaient créé des parcs anglais d'une réputation universelle; la Reine
résolut d'avoir le sien à Trianon. Le jardin botanique fut sacrifié,
les plantes et les simples furent transportés au Jardin du Roi, et la
place resta libre pour la nouvelle création de la jeune souveraine.
Son Le Nôtre fut un grand seigneur, amateur distingué et dessinateur
habile, le marquis de Caraman. La Reine vint, le 23 juillet 1774,
visiter le jardin de l'hôtel Caraman, rue Saint-Dominique[945]; elle y
resta une heure et demie, le trouva charmant, charma elle-même tout le
monde, et demanda à l'heureux propriétaire ses conseils pour Trianon.
Sous son inspiration, l'architecte Mique traça le plan[946]; Antoine
Richard, fils et successeur de Claude, l'exécuta. Avec un rare talent,
il tira parti des richesses végétales qui existaient déjà, et, tout en
imaginant des groupements nouveaux, parvint à conserver les plus beaux
spécimens d'essences étrangères.

Mais la Reine ne se contente pas des plantations de Louis XV: chaque
jour elle en fait de nouvelles; elle augmente ses collections; elle
fait appel à tous les pays connus; les explorateurs d'outre-mer ont
mission de lui rapporter des plantes de leurs voyages[947]: huit
cents espèces se pressent dans le parc. «La gloire du Petit Trianon,
dit Arthur Young, ce sont les arbres et arbrisseaux exotiques. Le
monde entier a été mis à contribution pour l'orner[948].» L'Italie y
envoie ses yeuses; la Louisiane, ses taxodiums; l'Arabie, ses sapins
baumiers; la Virginie, ses robinias; la Chine, ses acacias roses;
le Nouveau-Monde, ses innombrables variétés de chênes et de noyers.
L'abbé Nolet, Williams, Moreau de la Rochette décrivent deux cent
trente-neuf sortes d'arbres et d'arbustes que la seule Amérique du
Nord fournit à Trianon. Les essences à feuilles persistantes abondent;
la Reine veut de la verdure, même en hiver. Pins de Corse, chênes
verts de Provence, cyprès de Crète, arbousiers des Pyrénées, marient
leur feuillage sombre aux tons plus chauds des hêtres pourpres ou aux
masses plus claires des sophoras et des tulipiers. Jussieu en dresse
la liste; Bonnefoy du Plan en surveille la plantation; la Reine vient
les voir pousser et fleurir; elle fait arroser devant elle le cèdre
du Liban que Jussieu a planté, et c'est sous ses yeux, à Trianon,
que le robinia ouvre pour la première fois en France ses grappes
parfumées[949]. Partout et toujours, des fleurs: au printemps, les
lilas, ces favoris du comte d'Artois, qui les cultive à Bagatelle,
les seringats, les boules de neige, les tubéreuses. Les parterres se
remplissent des plus merveilleuses variétés d'iris, de tulipes, de
jacinthes de Hollande[950]. Puis les orangers, qui embaument l'air de
leurs pénétrantes odeurs; les jardiniers en gardent les fleurs pendant
la nuit avec un soin jaloux; la Reine en vend la récolte, trente livres
dans les mauvaises années, soixante dans les bonnes, soixante-dix-huit
en 1780.

Dès le début, le parc est agrandi[951]; on y ajoute la prairie dans
laquelle Louis XV s'était amusé à faire lui-même des essais de culture
avec une charrue qui fut longtemps conservée. Là on simule des
accidents de terrain; on creuse des ravins, on élève des collines,
on jette de gros quartiers de grès; on dessine une rivière, dont les
eaux, suintant d'un rocher à pic que surmonte une ruine, traversent la
pelouse en face du château, tantôt se montrant, tantôt se dissimulant
sous le feuillage des massifs, pour reparaître un peu plus loin. C'est
une vraie rivière celle-là, quoique plus de deux mille toises de tuyaux
l'amènent de Marly; non pas une pièce d'eau droite et solennelle, comme
à Versailles, mais une rivière avec son cours naturel, ses gracieux
méandres, son lit de cailloux, ses cascades harmonieuses, son onde
murmurante, traversée par de vrais ponts en pierre de Vergelay[952],
ou en bois rustique comme ceux de la Suisse[953], coulant entre deux
rives de vrai gazon, dont «les bords fleuris, dit un voyageur, semblent
n'attendre que l'apparition d'un berger[954]».

Au milieu de ces jardins, de charmantes constructions s'élèvent,
jaillissant de terre comme sous le coup de la baguette d'une fée:
ruines simulées, fabriques élégantes, maisons rustiques, pavillons
chinois, réunissant dans ce petit coin du monde des spécimens de l'art
et de l'architecture de tous les temps et de tous les pays.

De quelque côté du château que l'on se tourne, l'aspect est différent.
A droite de la façade, c'est le parc anglais, avec ses massifs, ses
nappes d'eau, ses pelouses aboutissant à une partie rocailleuse et
sauvage, plantée d'ifs, de thuyas et de sapins. Devant la façade même,
à l'ouest, s'étendant au bas du perron et séparé du Grand Trianon par
une double grille, c'est le jardin français, dans le goût de Le Nôtre,
avec son parterre tracé à angles droits, ses allées d'orangers, ses
berceaux de verdure, ses statues placées dans des niches de feuillage,
ses vases remplis de fleurs rares, et, à l'extrémité, le pavillon qui
servait de salle à manger à Louis XV. Puis, sur le côté, la salle de
spectacle, construite en 1778[955], avec son portique formé par deux
colonnes ioniques; son fronton parsemé d'instruments de musique, au
milieu desquels est couché un Apollon enfant, qui tient une lyre de la
main gauche, une couronne de la main droite; ses peintures blanc et or,
ses sièges de velours bleu; ses trois étages de galeries appuyées sur
des consoles à têtes et dépouilles de lion, devise de Louis XVI[956];
ses branches de chêne et ses guirlandes de fleurs, soutenues par des
Amours; son plafond, où Lagrenée a peint Apollon, les Grâces, Thalie et
Melpomène; ses nymphes aux cornes d'abondance, qui bordent les côtés de
la scène ou en soulèvent le rideau; ses groupes de femmes qui portent
des torchères; ses Muses, qui encadrent, de leurs bras mollement
arrondis, le chiffre de la Reine[957].

Sur la troisième face du château, par derrière, c'est encore le jardin
anglais, où la rivière serpente avec mille sinuosités, parmi les
peupliers et les érables planes. Du sein des eaux s'élance, légère et
gracieuse comme une naïade, une île aux élégants contours, et, sur
l'île, la plus ravissante merveille peut-être de ce ravissant éden,
un temple en rotonde, aux proportions parfaites, dont la colonnade
corinthienne, délicieusement ciselée, abrite, sous des rosaces de
feuilles d'acanthe, la statue de l'Amour, de Bouchardon: le Dieu, dans
toute la beauté et toute la force de l'adolescence, se taille un arc
dans la massue d'Hercule[958]. Et plus loin encore, le lac aux bords
moelleusement découpés, avec ses ondes tranquilles, sur lesquelles
glissent en cadence des gondoles dorées et fleurdelysées, avec leur
pavillon aux couleurs de la Reine, rayé bleu et blanc[959], qui vont du
_Port du Départ_ au _Port du Retour_.

Chaque année apporte son contingent dans cette création féerique[960].
En 1776, à quelques pas du palais, c'est le pavillon chinois, et, sous
le pavillon, un jeu de bagues, mû par des mécanismes invisibles, cachés
dans un souterrain[961], et dont les joueurs, en guise de montures,
enfourchent des dragons et des paons, ciselés par Bocciardi[962]. En
1778, le belvédère surgit sur la colline, parmi des buissons de roses,
de myrtes et de jasmins[963]. Mique en a donné le plan; la Reine y
vient, chaque matin, prendre son déjeuner dressé sur une table de
marbre gris, qui repose sur trois pieds de bronze doré. De là, par
quatre ouvertures, tournées vers les quatre points cardinaux, elle peut
embrasser d'un coup d'œil tout son domaine, et son regard plonge sur
la rivière qui, sortie, tout à côté, d'une masse de roches sauvages,
vient dormir paresseusement au pied du pavillon, comme si elle ne
s'éloignait qu'à regret de ce site enchanteur. Huit sphinx, à tête de
femme, en gardent l'entrée; au-dessus des fenêtres, quatre groupes, dus
au ciseau de Deschamps, symbolisent les quatre saisons; au-dessus des
portes, des attributs de chasse et de jardinage, taillés de la même
main. A l'intérieur, le dallage est en marbre blanc, bleu et rose, et
sur les murs de stuc courent de légères arabesques, gracieux mélange
de trépieds fumants, de carquois, de vases et de bouquets de fleurs.
Ici, un chardonneret boit dans une coupe d'onyx; là, deux colombes
se poursuivent; ailleurs, un écureuil ronge un fruit, ou un canari
s'échappe d'une cage dorée.

Puis, non loin du belvédère, à demi cachée dans un ravin étroit
qu'ombragent d'épaisses masses d'arbres, c'est une grotte, à laquelle
on n'arrive qu'après mille détours, par un escalier sombre, creusé dans
le roc. Le ruisseau qui la traverse y répand une délicieuse fraîcheur;
la lumière y pénètre à peine par une crevasse de la voûte: un bocage
touffu en interdit la vue aux regards indiscrets; la mousse qui en
tapisse les parois et en garnit le fond empêche les bruits du dehors
d'y parvenir. C'est le lieu de la retraite et du repos, jusqu'au jour
où la Reine y entendra les premiers grondements du 5 octobre[964].

Et maintenant suivez la rivière: dépassez le Temple de l'Amour,
poussez jusqu'au lac. Vous ne tarderez pas à apercevoir la création
favorite de la Reine, celle qui symbolise le mieux son génie, celle
qui est sortie de toutes pièces de son imagination et de son cœur: une
création pour laquelle elle a eu deux auxiliaires: son architecte Mique
et son peintre Hubert Robert. Ce n'est plus la solitude, comme dans la
grotte, c'est la vie, ou du moins l'apparence de la vie, et de la vie
pratique et laborieuse. Voici tout un hameau, huit maisonnettes, dont
chacune, disposée comme pour loger une famille de paysans, est entourée
d'un petit jardin planté de légumes et d'arbres fruitiers[965]. Les
toits sont en chaume; les fenêtres, garnies de carreaux à petits
plombs; les galeries, en planches découpées sur lesquelles grimpent
des chèvrefeuilles et de la vigne vierge[966]. Il y a des hangars pour
serrer les récoltes, des escaliers de bois pour monter aux greniers,
des bancs de pierre pour s'asseoir. La maison de la Reine, qui
communique par une galerie avec la maison du billard, est naturellement
la plus belle de toutes; elle a des vases de faïence de Saint-Clément,
remplis de fleurs et des treilles en berceau. Non loin, se dresse la
tour de Marlborough, qu'a baptisée une vieille chanson, fredonnée par
Mme Poitrine, la nourrice du Dauphin[967], et qui reflète dans le lac
ses escaliers en spirale, garnis de géraniums et de giroflées[968].

Le hameau est complet; rien n'y manque de ce qui constitue un hameau
véritable, ni la ferme, ni la grange, ni le poulailler, ni la maison
du jardinier, ni celle du garde, ni le moulin avec sa roue qui
tourne. «La Reine et Hubert Robert ont pensé à tout,» disent ceux des
historiens de Marie-Antoinette qui ont peut-être le mieux décrit, avec
leur style chatoyant, cette ravissante création, «la Reine et Hubert
Robert ont pensé à tout, même à peindre des fissures dans les pierres,
des déchirures de plâtre, des saillies de poutres et de briques dans
les murs, comme si le temps ne ruinait pas assez vite les jeux d'une
Reine[969].»

Il y a une vraie ferme, couverte en paille, avec des animaux vivants,
de belles vaches suisses, des lapins, des moutons qui bêlent, des
pigeons qui roucoulent, des poules qui gloussent. Il y a un fermier
nommé Valy, un garde nommé Bercy, un petit garçon qui garde les vaches,
une servante qui porte le lait[970]. La laiterie est bâtie au bord du
lac qui sert de rafraîchissoir, et si l'eau du lac ne convient pas,
on va en puiser d'autre dans sept fontaines, surmontées de figures
d'enfants, qui tiennent des cygnes aux ailes déployées. Les tablettes
sont en marbre blanc; on y dépose le lait dans des vases de porcelaine,
fabriqués à la manufacture de la Reine, dans des moules brisés
ensuite[971]. Au hameau, s'il faut en croire un voyageur[972],—mais le
témoignage paraît suspect,—le Roi est meunier; la Reine, fermière;
Monsieur, maître d'école. C'est la vie de village, comme on l'entendait
au XVIIIe siècle[973], telle que Florian l'avait mise à la mode;
un poème d'Homère, une églogue de Virgile commentée par un conte de
Berquin, où des Nausicaa, parfumées et poudrées à la maréchale, lavent
du linge bordé de dentelles avec des battoirs d'ébène, où des Tityres
en talon rouge tondent des moutons, enguirlandés de roses, avec des
ciseaux d'or. «C'est une bergerie,» dit le chevalier de Boufflers, «où
il ne manque que le loup.»

Le hameau est commencé en 1782 et achevé en 1788. Malgré les
changements de plans et les obstacles, il s'élève vite[974]; car la
Reine est vive dans ses désirs: «Vous connaissez notre maîtresse,
écrit le garde du mobilier Fontanieu à l'architecte Mique, elle aime
bien à jouir promptement.» Puis, après son achèvement, survient une
transformation nouvelle; car, dans la bergerie, pour parler comme
Boufflers, le loup est venu, et aux calomnies qui l'assaillent
déjà, Marie-Antoinette répond par la charité: dans ce village
d'opéra-comique, elle installe douze pauvres ménages, qu'elle
entretient sur ses économies[975].

Toutes ces créations de Trianon sont délicieuses. Rien ne peut donner
une idée de leur charme enchanteur, qui survit à cent ans de distance,
avec une nuance mélancolique, qui est un attrait de plus. Aussi la
réputation de ces jardins devient-elle promptement universelle; les
poètes les chantent[976], et les amateurs du beau les admirent. Mais,
dès le premier jour, la méchanceté des chroniqueurs s'attaque à cette
gracieuse fantaisie de la souveraine, qu'elle accuse d'avoir changé le
nom de son domaine pour lui donner un nom allemand[977]. La Reine s'en
indigne, et à ceux qui ont la simplicité ou l'impudence de lui demander
à visiter son _Petit Vienne_, elle répond par un refus qui est une
leçon[978]. Aux autres, Trianon est ouvert, et l'on y afflue de tous
côtés, de Paris, de Versailles, de la province, de l'étranger. Pas un
voyageur ne traverse la France, sans vouloir pénétrer dans ces jardins
d'Armide; pas un n'en sort sans en être ébloui. Arthur Young, qui n'est
pas suspect de partialité pour les œuvres de l'ancienne monarchie, et
qui examine tout avec le flegme d'un Anglais et le sens pratique d'un
agriculteur, reste en extase devant cette végétation puissante et ces
merveilleuses collections; il reproche bien à toutes ces charmantes
choses un peu d'entassement; mais il convient que «plusieurs parties
sont très jolies et très bien exécutées», et que le Temple de l'Amour
est «vraiment élégant[979]».

Plus sensible, comme on disait alors, le Russe Karamsine déclare que
«le jardin de Trianon est ce qu'il y a de plus beau en fait de jardin
anglais»:

«J'avance, dit-il, et je vois des collines, des champs des prés, des
troupeaux, une grotte. Fatigué des splendeurs de l'art, je retrouve la
nature; je me retrouve moi-même, mon cœur, mon imagination; je respire,
humant l'air embaumé du soir, contemplant le coucher du soleil...; je
voudrais pouvoir l'arrêter dans sa course, pour rester plus longtemps à
Trianon[980].»

La baronne d'Oberkirch qui accompagna en France la comtesse du Nord,
n'est pas moins enthousiaste:

«Je fus, le matin, de bonne heure, visiter le Petit Trianon de la
Reine. Mon Dieu! la charmante promenade! Que ces bosquets, parfumés de
lilas, peuplés de rossignols, étaient délicieux! Il faisait un temps
magnifique; l'air était plein de vapeurs embaumées; des papillons
étalaient leurs ailes d'or aux rayons d'un soleil printanier. Je n'ai
de ma vie passé des moments plus enchanteurs que les trois heures
employées à visiter cette retraite[981].»

Enfin, après ces témoignages, de l'Anglais un peu sceptique, du Russe
sentimental et de l'Alsacienne femme de goût, veut-on le jugement d'un
connaisseur émérite, d'un maître dans l'art difficile de la décoration
des jardins? Voici ce qu'écrit, en 1781, le prince de Ligne, le
créateur de Belœil et l'un des habitués de Trianon:

«Je ne connais rien de plus beau et de mieux travaillé que le Temple
et le pavillon. La colonnade de l'un et l'intérieur de l'autre sont le
comble de la perfection du goût et de la ciselure. Le rocher et les
chutes d'eau feront un superbe effet dans quelque temps, car je pense
que les arbres vont se presser de grandir pour faire valoir tous les
contrastes de bâtisse, d'eau et de gazon. La rivière se présente à
merveille dans un petit mouvement de ligne droite vers le Temple; le
reste de son cours est caché ou vu à propos. Les massifs sont bien
distribués et séparent les objets qui seraient trop rapprochés. Il y
a une grotte parfaite, bien placée et bien naturelle. Les montagnes
ne sont pas des pains de sucre ou de ridicules amphithéâtres. Il n'y
en a pas une qu'on ne croirait avoir été là du temps de Pharamond.
Les plates-bandes de fleurs y sont placées partout agréablement. Il
y en avait une à laquelle je trouvais l'air un peu trop ruban; on
doit, je crois, la changer. C'était là le seul défaut que j'eusse
remarqué, et cela prouve que, quoique le Petit Trianon soit fait pour
l'enthousiasme, ce n'est pas lui qui m'échauffe sur son compte. Il n'y
a rien de colifichet, de contourné; rien de bizarre. Toutes les formes
sont agréables. Tout est d'un ton parfait et juste. Apparemment que les
Grâces ont aussi beaucoup de justesse et réunissent encore cet avantage
à tous ceux qui les feront toujours admirer.»

Dans le palais, même élégance, et, pour parler comme le prince de
Ligne, même justesse. On y monte par un ample perron, à double rampant,
que couronnent des terrasses, garnies de pilastres. Quand on a soulevé
le marteau de la porte, on pénètre dans le vestibule où des guirlandes
de chêne courent le long des murs[982]. Une tête de Méduse semble en
interdire l'accès aux fâcheux. Pour les autres, pour les privilégiés,
s'ouvre un vaste escalier aux larges marches de pierres, à la rampe
dorée, où des branches de laurier s'entrelacent au chiffre de la déesse
du lieu. Au centre se balance une merveilleuse lanterne, formée par des
faisceaux de flèches et des attributs champêtres, éclairée par douze
lumières que portent de petits satyres assis.

De l'antichambre, qui se présente au haut de l'escalier, on passe dans
la salle à manger, dont les boiseries, admirablement fouillées, offrent
de tous côtés une succession de fines arabesques, carquois, flèches,
guirlandes de fleurs, rameaux de lauriers, sphinx, corbeilles de
fruits; les boucs de Pan, à la barbe hérissée de pampres, soutiennent
la cheminée de marbre bleu[983]. Au milieu de la pièce, la table faite
par Loriot pour Louis XV, qui monte toute dressée par une trappe
pratiquée dans le parquet, avec ses quatre _servants_, auxiliaires
discrets qui remplacent et évitent les soins empressés et les regards
importuns des valets.

Après la salle à manger, le petit salon orné partout de grappes de
raisin, de masques de comédie, de guitares et de tambours de basque.
Dans le grand salon, des Amours, souriants et joufflus, se jouent
aux angles de la corniche, tandis que sur les murs des branches de
lys s'épanouissent dans des couronnes de lauriers[984]. Le meuble
est de soie cramoisie galonnée d'or[985]. A la rosace, si délicate
et si légère que ses grappes de fleurs et de fruits semblent à peine
posées sur le plafond, est suspendu un lustre de cristal, étincelant
de mille feux. Dans le cabinet de toilette, deux glaces mobiles,
surgissant du parquet à volonté, interceptent la lumière et masquent
les fenêtres[986]; au-dessus, une petite bibliothèque, taillée dans
l'entresol, en 1780[987]; à côté, la salle de bains, où l'eau s'épanche
dans une baignoire en marbre blanc.

Un petit boudoir, délicieusement sculpté, avec ses trépieds fumants,
ses cornes d'abondance, ses colombes posées sur des nids de roses,
ses écussons fleurdelysés, ses chiffres M A, que traversent des
flèches inoffensives et qu'encadrent des marguerites, conduit à la
chambre de la Reine, dont le meuble de poult de soie bleue—cette
couleur qui va si bien aux blondes—est confortablement rembourré de
duvet d'eider, dont le lit est enfoui sous la dentelle, dont les
rideaux sont retenus par des écharpes de satin, frangées de perles et
d'argent. Une guirlande de myosotis et de pavots entoure le plafond,
et, sur la cheminée, une pendule, où les aigles d'Autriche s'allient
à la houlette et au chapeau de bergère, marque les heures fortunées
de la souveraine de ces lieux.[988] Le long des murs, quelques toiles
de Pater et de Watteau, et surtout deux charmants tableaux, envoyés
par Marie-Thérèse[989], où Wertmüller a figuré deux scènes qui sont
des souvenirs d'enfance, l'opéra et le ballet exécutés par les jeunes
archiducs et archiduchesses au mariage de Joseph II. Dans l'un, les
sœurs de la Reine représentent une scène d'opéra; dans l'autre, celle
qu'on nommait alors Mme Antoine, vêtue d'un corsage rouge et d'une jupe
de satin blanc sur laquelle courent des branches de roses, danse un
menuet avec ses frères Ferdinand et Maximilien. Un contemporain prétend
qu'il y avait aussi à Trianon, dans la chambre même de la Reine,
plusieurs portraits de la famille impériale, où, par je ne sais quelle
lugubre fantaisie, les augustes personnages s'étaient fait peindre en
religieux creusant leur tombeau[990]. Était-ce pour mêler une pensée
grave à ces pensées souriantes, et l'image de la mort à ces emblèmes de
plaisir? Était-ce la philosophie de ce poème?

Partout ailleurs, dans le palais, la vie déborde; partout apparaissent
ces attributs gracieux qui symbolisent le génie de la Reine pendant ses
jours de bonheur: la simplicité et le charme. C'est là que s'épanouit,
dans toute sa perfection, ce style qu'on a appelé le _style Louis XVI_,
mais qu'on devrait plutôt appeler le _style Marie-Antoinette_, car
c'est elle qui en a été l'inspiratrice: style exquis qui est resté,
depuis un siècle, le type de l'élégance et de la grâce. C'est là que se
montre l'influence du goût de la Reine sur le goût et les arts de son
temps. Ce n'est plus la sévère grandeur de Louis XIV, ni la mignardise
un peu tourmentée de Louis XV; c'est quelque chose qui tient le milieu
entre les deux, unissant la pureté des lignes à la délicatesse du
décor: solide avec les apparences de la fragilité, gracieux et digne à
la fois, harmonieux sans être provocant, arrondi sans être contourné,
confortable sans être voluptueux. Souvenirs mythologiques, attributs de
l'art et de la nature, scènes champêtres, arabesques de la Renaissance,
emblèmes et symboles, fleurs, fruits et feuillage, tout se réunit dans
une ornementation qui brille avant tout par l'abondance et la finesse
des détails. Les calomniateurs de Marie-Antoinette l'ont accusée d'être
restée allemande: jamais elle n'a été plus française qu'à Trianon.

A sa voix, toutes les imaginations sont en travail; tous les arts
se donnent rendez-vous pour enfanter des chefs-d'œuvre. Deschamps
sculpte les frontons du belvédère et les chapiteaux du temple; Féret et
Lagrenée peignent le plafond et les parois de la salle de spectacle et
du palais; Dutemps et Leriche les couvrent de dorures. Pour la Reine,
Gouttière, le célèbre Gouttière, comme on l'appelle déjà de son vivant,
cisèle ses bronzes merveilleux[991]; Houdon taille le marbre; Clodion
pétrit ses statuettes. Sous son patronage, Lebœuf fonde une fabrique
de porcelaine dans la rue de Bondy[992]. David Roetgers compose des
meubles d'une perfection telle que Louis XVI, l'économe Louis XVI, se
laisse entraîner à acheter un secrétaire de marqueterie quatre-vingt
mille francs[993]. Les bois de rose et de palissandre se marient aux
panneaux et aux plaques de Sèvres; les consoles et les tables se
surchargent d'une foule de petits objets rares et élégants: groupes
en pâte tendre ou dure, potiches de Chine en porcelaine bleu céleste,
vases de Vienne en bois pétrifié, coffrets en sardoine brune ou en
jaspe sanguin, boîtes en laque du Japon ou en vernis Martin[994]. Tout
est souriant, tout est exquis.

Ce n'est pas seulement à Trianon que les fantaisies de la jeune
souveraine se donnent carrière, c'est aussi à Fontainebleau. Rien n'est
plus gracieux que la série de pièces qui, dans le vieux palais des
Valois, constitue l'appartement de la Reine. Mercy, qui en voit les
débuts, déclare que «les artistes en différents genres ont épuisé là
tout ce que la magnificence, la recherche et le goût peuvent produire
de plus curieux et de plus agréable[995]». Tout concourt pour les
orner: Lyon envoie pour la chambre à coucher une merveilleuse soierie,
couverte d'attributs rustiques: trébuchets et pipeaux, perdrix rouges
courant dans les champs, chardonnerets chantant sur une branche de
fleurs, paniers de jardinière et ruines de temple. L'architecte
Rousseau dirige les travaux[996]; Gouttière plaque sur la commode en
bois des îles des bronzes ravissants: grappes de raisin, têtes de
lion, enroulements de toutes sortes. Sèvres y ajoute ses transparents
médaillons. Au lit, deux génies dorés supportent une couronne au-dessus
du chiffre entrelacé de Marie-Antoinette. Dans le salon, un élève de
Boucher, Barthélemy, peint la musique et les arts. Dans la salle de
bains, il exécute sur glaces de ravissants décors. De joyeux amours,
frais et roses, lutinent ensemble, se roulent, se poursuivent, courent
après des papillons, saisissent des oiseaux, jonglent avec des fleurs,
grimpent le long des roseaux.

Mais la merveille de Fontainebleau, c'est le boudoir, et Mme de Staël
n'a pas tort, quand elle écrit à Gustave III que «le cabinet de la
Reine est beau dans tous les détails, au delà de tout ce que l'on
peut imaginer[997]». Là encore, le décorateur, c'est Barthélemy. Au
plafond, il place Flore entourée d'amours et jetant à profusion les
produits parfumés de ses riches parterres. Sur les murs, il prodigue
les plus charmantes créations de son pinceau; c'est un mélange de
génies, d'animaux et de fleurs, de rameaux de lierre et de têtes de
lion, de sphinx accroupis et de branches de bluets et de marguerites,
de violettes et de lauriers. Sur les portes, Cupidon tend un miroir
à sa mère et des groupes de jeunes filles dansent devant un satyre
ou retiennent par les ailes un amour prêt à s'échapper. La cheminée
en marbre blanc est soutenue par des faisceaux de flèches formant
colonnes, et, sur le linteau, un arc, ciselé par Gouttière, est
entrelacé de guirlandes de feuillage et de fleurs. S'il faut en
croire la tradition, Louis XVI a forgé lui-même les espagnolettes des
fenêtres, sur les montants desquelles grimpent des tiges de lierre:
Vulcain cette fois a travaillé pour Vénus[998]. Le parquet est tout en
acajou moucheté, bois rare alors, qui fait aujourd'hui une impression
sinistre: les mouchetures ont l'air de taches de sang.

Mais revenons à Trianon.

Le royaume de Marie-Antoinette est petit: une soixantaine d'arpents
environ composent le jardin[999]. L'habitation est plus petite encore:
elle n'a guère que douze toises de côté. A l'intérieur, outre les
appartements de la maîtresse du lieu, que nous avons décrits, il ne
reste plus au second que quelques pièces étroites et basses, presque
des chambres de serviteurs. C'est vraiment la maison du sage, qui ne
peut contenir qu'un nombre restreint d'amis, et c'est là justement ce
que demande la Reine. Elle a créé Trianon pour échapper à Versailles
et à Marly; elle y veut être seule avec quelques invités de son choix.
Elle n'y est plus la souveraine d'un vaste empire, mais la propriétaire
d'un étroit domaine: c'est le charme de la vie privée après les tracas
de la vie publique. Là, elle est maîtresse absolue, et aussi haute
justicière; mais sa justice, elle ne l'exerce qu'avec clémence: «Quant
à l'homme que vous tenez en prison pour le dégât commis, écrit-elle un
jour, je vous demande de le faire relâcher, et puisque le Roi a dit que
c'est mon coupable, je lui fais grâce[1000].»

Cette simplicité qu'elle a rêvée, cette vie du cœur, à laquelle
elle aspire depuis son enfance, cette existence champêtre, dont les
emblèmes s'étalent partout autour d'elle, elle veut la réaliser à
Trianon. C'est là qu'elle peut dire, à l'exemple de Henri IV: «Je
ne suis plus la Reine, je suis moi[1001].» Le matin, elle part de
Versailles, accompagnée par un seul valet de pied[1002], elle parcourt
son jardin, elle visite ses fleurs, elle fait des bouquets de roses
et de chèvrefeuille, et lorsque, le soir, elle reste à coucher dans
son petit château, c'est la femme du concierge qui lui sert de femme
de chambre[1003]. Le dimanche, elle laisse entrer dans le parc toutes
les personnes honnêtement vêtues, principalement les bonnes et les
enfants. Là un bal s'organise, un bal rustique, parfois sous une tente,
comme au village[1004], parfois dans la grange du hameau[1005]; la
Reine y prend part, danse une contredanse pour mettre tout le monde
en train; puis elle appelle les bonnes, elle se fait présenter les
enfants, elle s'informe de leur famille, elle les comble de bonbons
et de caresses[1006]. Les enfants, elle les aime tant, elle voudrait
tant en avoir à elle qu'à la fin de 1776 elle adopte un petit paysan
dont la joyeuse figure et la bonne humeur l'ont frappée. Puis elle
donne des fêtes, et un jour le parc est transformé en une sorte de
champ de foire, où les dames de la Cour sont marchandes, où la Reine
est limonadière, avec théâtres, parades et boutiques bordant les
avenues[1007]. Elle organise des voyages à Trianon, non pas des voyages
comme ceux de Marly, qui sont si guindés et qui coûtent si cher,
mais des voyages où elle s'installe chez elle avec quelques intimes
seulement; car, nous l'avons dit, sa maison est petite et ne se prête
pas à une nombreuse compagnie. Mme Élisabeth en est toujours, puis
Mme de Polignac et sa société, plus rarement Mme de Lamballe. Le Roi
y vient à pied, sans capitaine des gardes, mais n'y couche jamais.
Monsieur y apparaît quelquefois, le comte d'Artois souvent. Les invités
arrivent à deux heures pour dîner et retournent à Versailles pour
minuit[1008].

Là, point d'apparat, point d'étiquette. Pas de _Maison_, mais des
amies. La Reine entre dans son salon, sans que les dames quittent
leur métier, sans que les hommes interrompent leur partie de billard
ou de trictrac. C'est la vie de château, dans toute sa liberté
aimable, telle que Marie-Antoinette l'a toujours rêvée, telle qu'on
la pratique dans cette patriarcale famille des Habsbourg, qui n'est,
a dit Gœthe, que la première famille bourgeoise de son empire. On se
rassemble pour le déjeuner, qui tient lieu de dîner; puis on joue, on
cause, on se promène et l'on se réunit de nouveau pour le souper, qui
a lieu de bonne heure[1009]. Plus de costumes luxueux, plus de ces
coiffures compliquées, dont la hauteur exagérée force les architectes
à grandir les dimensions des portes et provoque les gronderies de
Marie-Thérèse. Une robe de percale blanche, un fichu de gaze, un
chapeau de paille, voilà la toilette de Trianon: toilette fraîche et
charmante, qui fait admirablement ressortir la taille souple et le
teint éblouissant de la déesse du lieu, mais dont l'extrême simplicité
met en rumeur les fabricants de soieries de Lyon, délaissées pour
les toiles d'Alsace[1010]. Là, plus d'amusements bruyants, plus de
pharaons ruineux qui compromettent la cassette de la Reine, plus de ces
petits jeux dont on avait pris le goût chez la duchesse de Duras, la
guerre-pampan, le colin-maillard, le descampativos[1011], dont avait
médit la chronique. A Versailles et à Marly, ce sont les plaisirs de
la Cour; à Trianon, ce sont les plaisirs de la campagne, les bals
champêtres, comme ceux dont nous venons de parler, la danse sur
l'herbe, le billard, le jeu de bagues, les courses sur le gazon.

La Reine prend au sérieux son rôle de fermière: elle a ses vaches,
Brunette et Blanchette, qu'elle trait elle-même dans des vases de
porcelaine; elle a un beau bouc blanc à quatre cornes et des chèvres
blanches qu'on a fait venir de Fribourg[1012]; elle a ses pigeons et
ses poules aux quels elle donne à manger; elle a ses parterres qu'elle
arrose. On passe de la laiterie à la grange, de la grange au moulin; on
va manger des œufs frais à la ferme, boire du lait chaud à l'étable;
on pêche dans la rivière, on traverse le lac en gondole, et, quand
on est las de tout ce mouvement, on revient s'asseoir à l'ombre, en
respirant le parfum des fleurs et en travaillant; car on ne reste pas
inactif à Trianon. Les femmes brodent, font de la tapisserie ou filent
leur quenouille; les hommes tressent du filet, lisent ou se promènent
en causant. Vie charmante, où le temps s'écoule sans qu'on s'en
aperçoive, où l'on oublie les intrigues et les soucis de Versailles, où
l'on se regarde et s'écoute vivre. Vie plus charmante encore, lorsque
Dieu a exaucé les vœux les plus ardents de la Reine et que le premier
rayon de la maternité a brillé sur son front. Car alors ce n'est plus
seulement le calme et l'amitié qu'elle vient chercher à Trianon, c'est
la santé de ses enfants qui s'ébattent joyeusement sur les pelouses,
lutinant leurs chèvres, cherchant des nids, bêchant leur jardin[1013],
respirant le grand air, se développant en toute liberté et puisant
dans cette liberté et ce grand air la vigueur et la bonne mine. Et, à
partir de cette époque, Trianon est plus en vogue que jamais, et il
n'y a guère de jour où la Reine ne s'y rende de Versailles, soit le
matin, soit dans l'après-midi[1014]. C'est là qu'elle vient achever son
rétablissement après les rudes et dramatiques couches auxquelles elle
doit Madame Royale; c'est là qu'elle voit grandir dans les bras de Mme
Poitrine ce Dauphin tant souhaité, dont la naissance adoucit le chagrin
de la mort de Marie-Thérèse, et dont les poètes, par une délicate
flatterie qui va droit au cœur maternel, associent le nom à l'éloge des
bosquets qui ombragent ses premiers pas[1015].

Voilà les jouissances intimes; mais, à côté, il y a les réjouissances
officielles, celles qu'on destine aux têtes couronnées. Pas un
souverain, pas un grand personnage ne voyage en France, sans que la
Reine veuille lui faire elle-même les honneurs de son domaine. Que
ce soit Joseph II, le prince de Hesse-Darmstadt, le comte du Nord,
le roi de Suède, il y a fête à Trianon. Cela fait partie en quelque
sorte du programme ordinaire des plaisirs qu'on offre aux étrangers
de distinction. Puis il y a les fêtes moins bruyantes, celles qu'on
donne au Roi, qui les apprécie beaucoup; car, pas plus que sa femme,
il n'aime le faste et la représentation. Trianon, pour lui, comme pour
la Reine, c'est la simplicité, c'est aussi l'économie en comparaison
de Fontainebleau et de Marly. Parfois on invite quelques seigneurs, ou
quelques dames de la Cour, comme le maréchal de Noailles, la duchesse
de Cossé[1016], la marquise de Sabran, souvent même des femmes de
Paris[1017]. Il y a alors illumination des bosquets «avec ces lampions
couverts qui donnent une lumière si douce et des ombres si légères,
que, dit un témoin oculaire, l'eau, les arbres, les personnes, tout
paraît aérien[1018].»

Après l'illumination, souper, spectacle, ballet, promenades dans le
jardin, qui se prolongent assez tard dans la nuit[1019]. Mais ce qui
rend ces réunions plus attrayantes, c'est l'affabilité de la Reine.
Elle s'ingénie à marquer à ses invités des attentions particulières,
et chacun sort séduit de ce lieu de délices, plus séduit encore
par la bonté et la grâce de la propriétaire. Mercy lui-même, qui
voyait avec méfiance certaines innovations introduites à ces fêtes,
convenait qu'elles étaient «charmantes par l'agrément que la Reine y
apportait».—«Pourvu qu'elles ne deviennent ni trop fréquentes ni trop
coûteuses, ajoutait-il, elles ne peuvent contribuer qu'à faire régner à
la Cour le ton et le genre d'amusement qui lui est convenable[1020].»

On ne se promène pas seulement à Trianon, on y cause et on y lit.
Quoique Mme Campan prétende que Marie-Antoinette a peu fait pour les
lettres et les arts, il est certain qu'elle avait du goût pour les
jouissances de l'esprit; elle se plaisait à encourager les auteurs.
Elle protégeait la Harpe[1021] et lui faisait donner une pension
de douze cents livres[1022]; elle patronnait Delille[1023], et, en
reconnaissance, le poète chantait les jardins de Trianon; elle riait
à la lecture des vers badins de Gresset[1024], disait un mot charmant
au peintre Vernet: «Monsieur Vernet, c'est toujours vous qui faites
la pluie et le beau temps,» obtenait une gratification de douze cents
livres pour un petit-neveu du grand Corneille, que lui recommandait
la Comédie-Française[1025], faisait faire à ses frais, à l'imprimerie
Royale, une magnifique édition du poète favori de son enfance,
Métastase, et en envoyait un exemplaire à l'illustre écrivain[1026].
Elle applaudissait à _l'École des Pères_, et, après la représentation,
ordonnait au maréchal de Duras de féliciter le compositeur du drame du
ton de décence et de morale qui se remarquait dans son œuvre[1027].
Elle faisait jouer par la Comédie-Française le _Méléagre_ de Lemercier,
assistait à la première représentation et voulait avoir le jeune
auteur près d'elle dans sa loge «pour mieux jouir d'un succès dont
elle ne doutait pas et qui, en effet, répondit à ses vœux[1028].» Elle
accordait une pension à Chamfort et le lui annonçait avec des paroles
si flatteuses que l'auteur de _Mustapha et Zéangir_, dans l'élan de
son enthousiasme, jurait—serment bien fugitif—qu'il ne pourrait jamais
l'oublier[1029].

Mais elle ne pardonnait pas à Voltaire ses attaques contre la
vieille foi de la France, et si elle n'allait pas jusqu'à le traiter
d'_extravagant_, comme sa mère[1030], elle lui manifestait peu de
sympathie. Lorsqu'au printemps de 1778 le philosophe fit, à Paris,
ce voyage qui ne fut qu'un long triomphe, elle refusa nettement de
le recevoir à Versailles. Quoi que pût dire le public, quoi qu'aient
pu affirmer les chroniqueurs, quelles que fussent d'ailleurs les
sollicitations des amis de Voltaire, elle déclara «qu'elle ne voulait
en aucune façon d'un homme dont la morale avait occasionné tant de
troubles et d'inconvénients[1031]». Le fait a été contesté; il est
positif aujourd'hui.

Ses jugements, toutefois, n'étaient pas toujours aussi fermes, ni
ses affections, comme ses répugnances littéraires, aussi motivées.
Si un jour, en lisant le _Numa Pompilius_ de Florian, le peintre
pourtant de ses bergeries, elle laissait échapper ce mot piquant et
vrai: «Je crois manger de la soupe au lait[1032]», d'autres fois, ses
appréciations étaient moins heureuses, comme il arriva pour cette
pièce de Dorat-Cubières, qui, trouvée charmante, lorsque Molé l'avait
lue dans le cabinet de la Reine, fut estimée si mauvaise, lors de sa
représentation à Fontainebleau, que le Roi, pour la première fois,
fit baisser le rideau avant la fin de la comédie[1033], ou pour _le
Connétable de Bourbon_, du comte de Guibert, qui, malgré la protection
royale, échoua complètement, au mariage de Mme Clotilde[1034]. Mais la
Reine n'avait pas de prétentions, et elle était la première à rire de
ses mécomptes[1035].

Parmi tant d'amusements, où se jouait une fantaisie, parfois un peu
mobile, il était un goût qui persistait malgré tout, c'était le goût
de la musique. Marie-Antoinette l'avait eu dès sa jeunesse. Enfant,
elle avait joué avec Mozart, et reçu les leçons de Gluck[1036].
Dauphine, à son arrivée en France, elle étudiait le clavecin tous les
jours[1037], donnait chez elle de petits concerts[1038], chantait chez
Mme Clotilde[1039], et se plaisait à jouer de la harpe[1040]. Reine,
au milieu même des entraînements que lui reprochait sa mère, elle
continuait ses leçons de musique et ses concerts. Les leçons duraient
parfois deux heures, et le concert du soir servait de répétition à la
leçon du matin. Ses progrès étaient réels, et son plaisir si vif que
Mercy craignait qu'il ne nuisît à des occupations plus sérieuses[1041].
Même à Fontainebleau qui,—la jeune femme l'avouait elle-même,—était le
moment de la plus grande dissipation, elle avait deux professeurs de
musique, l'un de harpe et l'autre de chant[1042]. A Paris, elle allait
de préférence à l'Opéra et à la Comédie-Italienne, et c'est aussi
pour lui plaire que l'Opéra avait consenti à faire venir de Vienne le
célèbre maître de chapelle, Gluck.

Gluck était pour Marie-Antoinette plus qu'un grand compositeur, c'était
un souvenir, un souvenir de son enfance et de son pays; c'était aussi
l'espoir d'une réforme dans l'art français, qu'elle trouvait monotone.
Aussi, dès le début, l'encourage-t-elle de toutes ses forces; elle
le prend sous sa haute protection; elle fait mettre à l'étude son
_Iphigénie en Aulide_[1043], et le jour où la pièce est enfin jouée,
le 19 avril 1774, elle l'applaudit jusqu'à avoir «l'air de faire
une cabale[1044]». Elle fait donner à l'illustre auteur une pension
de six mille francs[1045]; elle le protège contre ses ennemis; elle
soutient de ses bravos, malgré la froideur des spectateurs, la première
représentation d'_Alceste_, et lorsqu'une coterie hostile appelle
Piccini pour l'opposer à Gluck, lorsque le public volage et frondeur
semble abandonner le compositeur allemand pour le maëstro italien,
elle prend parti pour le maître de sa jeunesse. Dès son arrivée, elle
lui a accordé les entrées à sa toilette, et tout le temps qu'il y
reste, elle ne cesse de lui adresser la parole; elle l'interroge avec
bonté sur ses travaux, et le grand musicien, chez qui la malveillance
des critiques ne peut ébranler la foi en son génie, lui répond avec
un imperturbable aplomb: «Madame, _Armide_ sera bientôt fini, et
vraiment ce sera _superbe_.» Malgré un premier accueil indécis, les
applaudissements du public ne tardèrent pas à justifier la confiance de
Gluck et la protection de la Reine[1046].

Le prince d'Hénin, celui qu'on appelle le _Nain des princes_, se
permet-il d'interpeller cavalièrement Gluck chez Sophie Arnould; le duc
de Nivernais relève le gant pour se faire bien venir de la souveraine,
et si l'affaire s'arrange, c'est que le prince, auquel Marie-Antoinette
a fait dire qu'elle sait d'où viennent les torts et insinue qu'il ait
à les réparer, consent à faire au compositeur une visite qui est une
excuse[1047]. Et quand le duc de Noailles, plus capable mais non moins
vif que le prince d'Hénin, s'écrie que l'_Électre_ de Lemoyne ne vaut
pas le diable, puisque l'auteur est un élève de Gluck, c'est la Reine
elle-même qui prend contre le vieux courtisan la défense du professeur
et de son disciple[1048].

Enfin, lorsque, au bout de cinq ans, le grand homme, aigri et
découragé, après l'insuccès d'_Écho et Narcisse_, s'apprête à quitter
Paris, sa royale élève lui fait promettre de revenir et lui décerne,
comme cadeau d'adieu, le titre de maître de musique des Enfants de
France[1049].

Mais la Reine n'est pas exclusive; elle ne protège pas seulement
Gluck, elle accueille aussi son rival, Piccini, auquel elle pardonne
même d'avoir eu un instant l'appui de Mme du Barry[1050]. Elle ne se
sert de la lutte des deux compositeurs que pour imprimer au goût de la
musique en France un nouvel essor; tout en conservant ses préférences,
elle distribue à l'un et à l'autre ses faveurs. A peine Piccini est-il
arrivé en France, qu'elle le reçoit; elle prend de lui des leçons de
chant deux fois par semaine[1051], et lui assure, avec le titre de
compositeur de ses spectacles lyriques, un traitement de quatre mille
livres qu'il touchait encore au commencement de la Révolution[1052].
Elle tient à avoir la primeur des deux premiers actes de _Roland_,
qu'elle lui fait répéter en sa présence. Le prince de Ligne a raconté
que, voulant alors chanter devant le maître italien qu'elle avait
prié de l'accompagner, elle choisit par inadvertance un morceau de
l'_Alceste_ de Gluck. «Mais, ajoute le prince, la grâce qu'elle mettait
à réparer ces petits malheurs, qui lui arrivaient souvent, par une
sorte d'ingénuité qui lui allait si bien, peignait la bonté et la
sensibilité de la plus belle des âmes, qui ajoutaient des charmes à sa
figure, sur laquelle on voyait se développer en rougissant ses jolis
regrets, ses excuses et souvent ses bienfaits[1053].»

Avec Gluck et Piccini, c'est Grétry, dont la musique légère lui plaît
infiniment. Elle accepte d'être marraine de la fille du compositeur;
elle lui donne son nom; elle la fait venir tous les mois à Versailles
pour la combler de présents et de caresses, et, lorsqu'elle va au
théâtre, après les trois révérences d'étiquette au public, elle cherche
des yeux sa filleule et lui envoie un baiser, aux applaudissements des
spectateurs[1054].

Plus tard, lorsque Gluck aura définitivement quitté Paris pour Vienne,
sans que les instances royales les plus pressantes puissent l'en
rappeler[1055], ce sera Sacchini que la Reine soutiendra énergiquement
à la fois contre l'opposition sourde du comité de l'Opéra et la
malveillance de l'intendant des Menus-Plaisirs, Papillon de la Ferté;
Sacchini, dont le _Dardanus_ sera représenté pour la première fois sur
le théâtre de Trianon[1056].

Ce sera Lemoyne, qu'elle honorera de ses faveurs, en même temps que
Sacchini. Ce sera l'élève de Gluck, Salieri, dont les _Danaïdes_,
attribuées à la collaboration du maître, ramènent à l'Opéra la
Reine, avide d'applaudir un nouveau chef-d'œuvre de son vieux
professeur[1057]. Mme Campan exagère sans doute quand elle attribue
à Marie-Antoinette le degré de perfection qu'atteignit alors la
musique française. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle y a beaucoup
contribué par son patronage et tiré notre scène lyrique de sa vieille
routine, pour y introduire un nouveau genre. Son goût n'a pas toujours
eu le mérite infaillible que ses amis lui accordaient; il n'en est pas
moins vrai,—un critique compétent l'a reconnu,—que, parmi les ouvrages
qu'elle a couverts de sa protection, «elle n'a généralement ni mal
choisi ni mal jugé[1058].»

Après les compositeurs, les artistes. La Reine est pleine de
bienveillance pour la Saint-Huberty, qui le mérite, sinon par son
caractère, du moins par son talent. Elle fait accorder à Mlle Trial
1500 livres de gratification annuelle[1059]. Lorsque Garat débarque de
Bordeaux à seize ans, et fait sensation à Paris, elle veut aussitôt
l'entendre; elle l'envoie prendre dans un carrosse à six chevaux[1060];
elle lui obtient, sur la cassette du Roi, une pension de six mille
francs pour payer ses dettes; elle pousse même la complaisance,—elle
s'en repentit plus tard,—jusqu'à chanter avec lui. Elle accueille de
même Michu, de la Comédie-Française; elle l'admet dans son intimité
et manifeste un plaisir extrême à l'écouter; elle ne l'écoute pas
seulement, elle lui demande des leçons[1061], et c'est grâce à ces
leçons qu'elle passe de la musique à un nouvel amusement, où nous
devons la suivre, et qui nous ramène à Trianon: le théâtre.

Marie-Antoinette, toute jeune encore, avait montré un goût très vif
pour le théâtre. Quand elle n'était encore que Dauphine, elle avait,
on s'en souvient, organisé avec ses beaux-frères et belles-sœurs de
petites représentations dans ses appartements particuliers, et la seule
crainte du vieux Roi avait mis un terme à ce genre de plaisir qui
divertissait fort les jeunes ménages. Devenue Reine, elle renonça pour
quelque temps à ses velléités de monter elle-même sur la scène, mais
elle conserva son amour du théâtre. A Marly, on improvisait une salle
de comédie dans une grange, et la Montansier venait y jouer[1062]. A
Trianon, lorsque le théâtre eut été construit, en 1778, il n'y avait
pas de fête sans spectacle. A Choisy, dans les petits voyages, il y
avait aussi presque toujours spectacle et souvent deux fois par jour:
le matin, opéra, comédie française ou italienne à l'heure ordinaire; le
soir, à onze heures, représentation de parodies, où les premiers sujets
de l'Opéra paraissaient sous les traits et dans les costumes les plus
bizarres. Une danseuse célèbre, la Guimard, était chargée des premiers
rôles; sa maigreur extrême et sa petite voix rauque ajoutaient encore
au grotesque des personnages qu'elle jouait[1063].

Mais la Reine appréciait peu ces sortes de divertissements que Louis
XVI en revanche aimait beaucoup[1064]. Sa nature fine et distinguée
s'accommodait mal de ces parades, parfois grossières[1065]. «N'est-ce
que cela?» disait-elle en bâillant, à la représentation sur le théâtre
de Versailles d'une facétie intitulée: _Les battus paient l'amende_,
qui avait eu un grand succès à Paris[1066].

La comédie de société était alors plus que jamais en vogue. Dans tous
les hôtels, dans tous les châteaux, il y avait un théâtre et une
troupe d'amateurs, organisée comme une vraie troupe, s'exerçant comme
elle, répétant comme elle et prenant des leçons d'acteurs en renom.
De la Cour, la contagion avait gagné l'armée, et il avait fallu une
ordonnance du ministre de la guerre pour arrêter un entraînement auquel
bien des officiers sacrifiaient leur métier[1067].

Certains grands seigneurs avaient même, en dehors de leur habitation
ordinaire, une petite maison de campagne, située au milieu des jardins
et spécialement destinée aux exercices dramatiques. Le duc d'Orléans,
petit-fils du Régent, avait un théâtre de ce genre à Bagnolet et au
faubourg du Roule[1068], et c'est là qu'avaient été représentées la
plupart des comédies de Collé, dans lesquelles le pieux époux de Mme
de Montesson ne dédaignait pas d'accepter un rôle. Le prince de Condé
en faisait autant à Chantilly[1069] et Mme Élisabeth elle-même jouait
_Nanine_ avec ses amies[1070].

Ce que les princes du sang faisaient, ce que le grand Roi avait
autorisé par son exemple, Marie-Antoinette voulut le faire aussi.
La guerre, à cette époque, retenait loin de Versailles tous les
militaires; l'été rappelait un grand nombre de courtisans dans les
châteaux[1071]; les amusements devenaient rares à la Cour. La Reine
songea à ce moyen nouveau pour rompre la monotonie d'une existence qui
se traînait péniblement. Comme le duc d'Orléans, elle résolut d'avoir
et elle eut son théâtre et sa troupe. Le théâtre, nous l'avons décrit
plus haut; la troupe, c'étaient les familiers de la société Polignac:
la favorite d'abord; sa fille, la duchesse de Guiche; sa cousine,
Mme de Châlons; ses belles-sœurs, la comtesse Diane et la comtesse
de Polastron. Mme Campan raconte qu'il fut convenu qu'à l'exception
du comte d'Artois, aucun homme ne serait admis dans la troupe[1072].
Si cette résolution fut prise, elle ne tint pas; car, dès le premier
jour, nous trouvons parmi les acteurs le comte d'Adhémar, le comte
Esterhazy, M. de Polignac[1073], auxquels vinrent se joindre presque
aussitôt le comte de Vaudreuil, le duc de Guiche, le bailli de Crussol.
L'ordonnateur pour tous les détails du spectacle fut le secrétaire
des commandements de la Reine, M. Campan, au grand mécontentement du
duc de Fronsac, qui, voyant là une atteinte à ses prérogatives de
premier gentilhomme de la Chambre, fit des représentations par écrit
et ne s'attira que cette réponse sans réplique: «Vous ne pouvez être
premier gentilhomme, lorsque nous sommes les acteurs; je vous ai fait
connaître mes volontés sur Trianon; je n'y tiens point de cour; j'y vis
en particulière et M. Campan sera toujours chargé des ordres relatifs
aux fêtes intérieures que je veux y donner.» Le duc ne se tint pas pour
battu, et, toutes les fois qu'il venait à la toilette de la Reine,
il ne manquait pas de lancer quelque pointe contre son «_collègue_»
Campan. La Reine haussait les épaules, et quand il était parti: «Il est
affligeant, disait-elle, de trouver un si petit homme dans le fils du
maréchal de Richelieu[1074].»

Les professeurs furent Dazincourt, Caillot, acteur célèbre
alors mais depuis longtemps retiré du théâtre, et Michu, de la
Comédie-Italienne[1075]; le premier pour la comédie, les deux autres
pour l'opéra-comique.

Quand l'auguste troupe se crut suffisamment exercée, elle fit ses
débuts le 1er août 1780, et tout d'abord elle s'attaqua à deux
des pièces les plus en renom de cette époque, où par conséquent
la comparaison était le plus dangereuse avec les acteurs de
profession: _le Roi et le Fermier_, de Sedaine et Monsigny, et _la
Gageure imprévue_, de Sedaine. «La Reine, dit Grimm, qui, dans sa
_Correspondance_, parle de cette première représentation, la Reine, à
qui aucune grâce n'est étrangère, et qui sait les adopter toutes, sans
perdre jamais celle qui lui est propre, jouait dans la première pièce
le rôle de Jenny et dans la seconde celui de la soubrette[1076].» Il
n'y eut d'autres spectateurs que le Roi, les princes et les princesses
de la famille royale, sans aucune suite; dans le parterre, les gens
de service en sous-ordre, comme femmes de chambre, valets de chambre
et huissiers, qui se trouvaient à Trianon, en raison de leur service
momentané[1077], en tout une quarantaine de personnes. A travers
les louanges un peu emphatiques de Grimm, et malgré l'inexpérience
des artistes, il est facile de voir que le succès de cette première
soirée fut satisfaisant. Le Roi s'amusa beaucoup, les acteurs furent
enchantés. Dix jours après, on recommença dans l'opéra-comique de
Sedaine et Monsigny: _On ne s'avise jamais de tout, et la comédie de
Barthe, les Fausses infidélités_, puis, le 6 septembre, dans _l'Anglais
à Bordeaux_ et _le Sorcier_. Cette fois la Reine aurait voulu, pour
autoriser plus encore aux yeux du public des amusements dont elle était
vivement éprise, que sa belle-sœur, Madame, se mêlât à la troupe.
Madame ne demandait pas mieux, plus peut-être par politique que par
goût; mais Monsieur s'y opposa formellement. En revanche, le Roi ne
dissimulait pas le plaisir qu'il prenait à ces divertissements; il y
prolongeait ses soirées, ne paraissant nullement pressé de se retirer
à son heure ordinaire[1078], assistait même aux répétitions, et, quand
la Reine exécutait des morceaux de son rôle, il donnait le signal des
applaudissements[1079]. Le spectacle durait jusqu'à neuf heures et
était suivi d'un souper, restreint à la famille royale et aux acteurs
et actrices. Au sortir de table, la Cour se séparait et il n'y avait
point de veillée[1080].

Encouragé par cette approbation, on tenta une nouvelle épreuve le
19 septembre. Au dernier moment, la Reine avait voulu remettre la
représentation, à cause d'une indisposition de sa fille. Ce fut
le Roi qui déclara que l'état de la jeune princesse n'avait rien
de grave et qu'il ne fallait rien changer aux amusements de la
journée[1081]. Cette fois, on avait choisi deux pièces qui avaient
fait fureur à la Comédie-Italienne et à l'Opéra: _Rose et Colas_,
de Sedaine et Monsigny, et _le Devin du village_ de Rousseau. Dans
cette dernière pièce surtout, on ne s'exposait pas seulement à un
rapprochement avec les premiers artistes de l'Opéra, on évoquait le
souvenir dangereux de l'excellente troupe de Mme de Pompadour. La
comparaison toutefois ne semble pas avoir été trop défavorable. Le
comte d'Adhémar provoquait bien quelques sourires ironiques avec sa
voix chevrotante et ses cheveux blancs un peu déplacés dans le rôle
du berger Colin, et la Reine avait le droit de dire qu'il était bien
difficile que la malveillance pût trouver à reprendre dans le choix
d'un pareil amoureux[1082]. Mais le comte de Vaudreuil, le meilleur
acteur de société qu'il y eût à Paris, suivant Grimm, rendait bien le
rôle du devin, et Mercy, qui, sur le désir formel de Marie-Antoinette,
assistait à cette représentation dans une loge grillée, et qui
cependant blâmait au fond ce genre de divertissement, Mercy écrivait à
Marie-Thérèse, alarmée comme lui de ce nouveau plaisir de sa fille:

«La Reine a une voix très agréable et fort juste; sa manière de jouer
est noble et remplie de grâce. En total, ce spectacle a été aussi bien
rendu que peut l'être un spectacle de société. J'observai que le Roi
s'en occupait avec une attention et un plaisir qui se manifestaient
dans toute sa contenance; pendant les entr'actes, il montait sur le
théâtre et allait à la toilette de la Reine[1083].»

Le public était moins facile que le Roi et plus exigeant que Mercy;
blessé de n'être pas admis à ces représentations intimes, il les
critiquait avec aigreur et la chronique, toujours mal disposée,
s'emparait avidement de mille anecdotes suspectes, inventées par les
mécontents. On racontait que le Roi, qui, disait-on, n'assistait à ces
spectacles que par complaisance, n'avait pas craint de siffler son
auguste compagne[1084]. On prétendait que la Reine, ennuyée de n'avoir
pas plus de spectateurs, avait fait entrer les gardes du corps et qu'à
la fin de la soirée, s'avançant sur le devant de la scène, elle avait
poussé l'oubli de sa dignité jusqu'à dire: «Messieurs, j'ai fait ce que
j'ai pu pour vous amuser; j'aurais voulu mieux jouer pour vous donner
plus de plaisir[1085].» Ces anecdotes étaient fausses; les documents
les plus sérieux permettent de l'affirmer aujourd'hui[1086]; elles n'en
circulaient pas moins dans le public, d'autant plus acceptées qu'elles
étaient plus méchantes, et nuisant à la considération de la souveraine.

Interrompus en 1781 par une indisposition de Marie-Antoinette ou
peut-être par suite des observations de Mercy, les spectacles de
Trianon furent repris en 1782 avec _le Sage étourdi_, de Boissy, et la
_Veillée villageoise_, de Piis et Barré; en 1783, avec _le Tonnelier_,
d'Audinot, et _les Sabots_, de Sedaine, puis avec _Isabelle et
Gertrude_, de Favart, et _les Deux chasseurs et la Laitière_ d'Anseaume
et Duni. La Reine s'occupait de tous les détails; elle surveillait les
moindres apprêts et faisait elle-même repeindre les décors qui lui
semblaient insuffisants ou passés. Elle était en un mot le directeur
suprême de sa troupe et se montrait jalouse de son autorité. «Mon petit
spectacle de Trianon, écrivait-elle, me paraît devoir être excepté
des règles du service ordinaire[1087].» Mais la rigueur salutaire des
premières représentations s'était relâchée. L'assistance qui s'était
d'abord strictement bornée à la famille royale, et dans le parterre à
quelques femmes de service, s'était étendue peu à peu. La porte qui, en
1780, s'était fermée même devant la princesse de Lamballe[1088], avait
fini par s'ouvrir devant quelques dames de la Cour, puis devant les
officiers des gardes du corps, et les écuyers du Roi et de ses frères.
On avait commencé par quarante spectateurs, on finissait par deux cents.

Quelle était, au fond, la valeur artistique de cette troupe de Trianon?
Au milieu de tant d'appréciations contradictoires, les unes sévères
par méchanceté, les autres peut-être laudatives par flatterie, il est
difficile de porter un jugement. Il semble pourtant que celui de Mercy
est le plus impartial: la troupe de Trianon ne valait ni plus ni moins
que les troupes ordinaires d'amateurs. Le comte d'Artois déployait un
talent assez agréable, le comte de Vaudreuil se montrait bon acteur.
Quant à la Reine, si un spectateur, au témoignage de Bachaumont—et
l'anecdote nous paraît très suspecte—disait d'elle que c'était
royalement mal joué[1089], le chevalier de Lille, fin connaisseur,
qui la voyait dans _la Veillée villageoise_, écrivait qu'elle jouait
à ravir son rôle de Babet[1090]. Il paraît certain toutefois que les
augustes acteurs avaient plus de succès dans la comédie que dans
l'opéra-comique et qu'ils ne se faisaient pas d'illusions sur leurs
aptitudes lyriques.

Est-ce cette confiance dans leurs talents de comédiens qui les engagea
à aborder, en 1785, la fameuse comédie de Beaumarchais, _le Barbier
de Séville_? _Le Barbier de Séville_ sera le dernier essai de la
royale troupe; c'est la clôture du théâtre de Trianon. Mais cette
représentation, qui fut une imprudence, appartient déjà aux jours
sombres et nous n'en sommes qu'aux jours joyeux. Nous n'en parlerons
donc que plus tard et, pour aujourd'hui, nous nous contenterons
d'écouter les grondements, encore sourds, de l'orage qui s'amoncelle
dans le lointain.

La malveillance qui n'a cessé de poursuivre Marie-Antoinette depuis
son entrée sur le sol de France, qui s'est acharnée après tous ses
actes et toutes ses paroles, s'est plus spécialement attaquée à Trianon
parce que, plus que tout le reste, Trianon c'était elle-même. On a
affecté de voir dans les embellissements apportés par la Reine à sa
résidence favorite une des causes, la cause principale même, du déficit
du trésor, et cette rumeur, née à Versailles dans un petit cercle de
mécontents, propagée à Paris et dans la province, a prolongé ses échos
jusque dans le réquisitoire de Fouquier-Tinville, jusque dans les
questions de Dumas, qui, au tribunal révolutionnaire, a interrogé la
Reine sur les _millions_ engloutis à Trianon. Ces millions se réduisent
à un et demi ou deux au plus, répartis sur une quinzaine d'années, de
1776 à 1790. Il a été prouvé que la dépense moyenne, nécessitée par
la création ou la conservation de tant de fantaisies charmantes, n'a
guère dépassé par an cent ou cent vingt mille livres[1091]. Le gros
œuvre des bâtiments n'a pas atteint un total de cinq cent mille livres;
la décoration ne peut être évaluée à plus de deux cent cinquante
mille. Le compte du sculpteur Deschamps, par exemple, qui couvrit de
ses arabesques les murs et les frontons de ces ravissantes fabriques,
ne s'est élevé, du 6 octobre 1777 au 15 septembre 1786 qu'à 113.665
livres 12 sous et n'a été achevé de régler que le 31 août 1791. Mercy
lui-même qui, dans ses rapports à Marie-Thérèse, se montrait alarmé de
ce que pourrait coûter à la Reine son nouveau domaine, n'estime les
frais du parc anglais qu'à cent cinquante mille livres[1092]. Une note
de M. d'Angivilliers, conservée aux Archives, constate qu'en 1777 le
devis total de l'établissement du jardin de Trianon, «dont, dit-il, la
Reine a le plus grand empressement de jouir,» s'élève à 352.275 livres
10 sous 10 deniers[1093]. Si l'on veut entrer dans quelques détails,
l'entretien des jardins qui, sous Louis XV, dépassait trente mille
livres, n'était, en 1775, que de douze mille, en 1777 que de quinze
mille et n'arrivait plus, à la fin, qu'à 6476 livres 12 sous[1094]. Le
pavillon chinois et le jeu de bagues coûtaient quarante et une mille
livres[1095]; le rocher d'où sort la rivière, neuf mille; le belvédère,
cette exquise merveille, soixante-cinq mille environ[1096]. Qu'était-ce
à côté des dépenses des financiers du temps, de Boutin à Tivoli, ou de
Laborde à Méréville? Le théâtre même de la Reine, qui a excité tant de
critiques, et quelques-unes peut-être avec raison, ce théâtre, avec
sa troupe peu nombreuse, son orchestre restreint, sans chœurs, sans
représentations suivies, qu'était-il à côté de celui de la duchesse
du Maine à Sceaux, et surtout de celui des _Petits-cabinets_ de Mme
de Pompadour[1097], monté avec le plus grand luxe et qui en six ans
n'avait pas donné moins de soixante ouvrages, dont plusieurs avaient
été joués jusqu'à cinq et six fois[1098]?

Il faut avouer cependant que, si la méchanceté a singulièrement
grossi les prétendues prodigalités de la Reine dans son gracieux
domaine, Trianon ne fut pas pour elle sans inconvénients. Les amis
les plus dévoués de Marie-Antoinette regrettaient, et elle regretta
elle-même plus tard[1099], ce goût pour le théâtre qui l'entraînai à
fréquenter des comédiens, à recevoir leurs conseils, à jouer leurs
rôles. Il semblait peu compatible avec la majesté du trône qu'une
reine se travestît en soubrette. Dans le public, c'était pis encore.
Le peuple, qui pardonne facilement les dépenses, même folles, dont il
jouit, est toujours disposé à exagérer celles dont il ne jouit pas.
Exclu des fêtes de Trianon, il y voyait des prodigalités ruineuses
et comme une insulte à sa misère. De là, ces légendes malveillantes
qui incriminaient tous les actes de Marie-Antoinette, ses promenades,
ses paroles, ses affections, qui lui imputaient des légèretés et
des ridicules imaginaires et qui trouvaient si facilement accès
dans les esprits prévenus. On brûlait quelques paquets de branches
sèches pour illuminer le parc lors du voyage de Joseph II; aussitôt
l'opinion s'élevait contre ces excès inouïs et les trois mille fagots
se transformaient, dans l'imagination populaire, en une forêt tout
entière[1100].

La Cour n'était pas moins en rumeur. Ceux qui n'étaient point invités
à Trianon étaient jaloux de ceux qui y étaient admis. La faveur
exclusive, manifestée à quelques personnes, froissait celles qui n'y
avaient point part. Les dames du palais, dont le service se réduisait
à ne plus paraître que les dimanches et les jours de fête à la toilette
de la Reine et aux offices d'église, se répandaient en propos, non
seulement contre les privilégiées qui avaient les entrées de Trianon,
mais encore contre la princesse, qui répartissait si inégalement ses
grâces[1101]. La jalousie exaltait les têtes et faisait naître une
sorte «d'aliénation», comme disait Mercy[1102]. On n'allait pas à
Trianon; mais on n'allait plus à Versailles.

La Cour ne se tint guère, le palais devint désert. Versailles, ce
théâtre de la magnificence de Louis XIV, où l'on accourait avec tant
d'empressement de toute l'Europe pour prendre des leçons de politesse
et de bon goût, n'était plus, dit un contemporain, qu'une petite
ville de province, où l'on n'allait qu'avec répugnance et d'où l'on
s'enfuyait au plus vite[1103]. L'ambition et la cupidité n'étaient pas
moins actives, mais on cherchait à se faire des protecteurs parmi les
personnages en crédit et les grâces s'obtenaient de seconde main[1104].
Ainsi l'autorité s'affaiblissait, en même temps que la désaffection
commençait et que se perdait le respect. Quand le Roi, cédant à son
amour de la simplicité et de la solitude, s'accommodait des amusements
de Trianon et de cette forme de société trop restreinte pour une nation
vive, empressée, amoureuse de l'éclat comme la nation française[1105],
il ne voyait pas qu'en affectant ces habitudes et cette existence
d'homme privé, il faisait dire à son peuple, accoutumé à l'étiquette
fastueuse et aux majestueuses traditions non seulement de Louis XIV,
mais même de Louis XV, que leur successeur n'avait ni les goûts ni
les vertus d'un monarque. Quand la Reine, «qui semblait destinée par
la nature à tenir la première cour du monde[1106]», se dérobait aux
devoirs de la représentation pour ouvrir son âme à Mme de Polignac et
s'enfermer avec elle à Trianon, les courtisans, envieux d'un crédit qui
leur paraissait exclusif, épiaient les moindres grâces accordées à la
favorite, attribuaient à son influence les démarches de la Reine, et à
l'influence de la Reine les résolutions du gouvernement; ils rendaient
Marie-Antoinette responsable de l'élévation des uns, des déconvenues
des autres, du déficit du trésor, de l'accroissement des impôts, et
accumulaient sur sa tête des tempêtes d'impopularité et des orages de
colères dont les premiers éclairs inquiétaient Mercy, arrachaient à
Marie-Thérèse des larmes sur son lit de mort et attiraient à la jeune
et imprudente souveraine les remontrances sévères et parfois mêmes
brutales de son frère Joseph II.



CHAPITRE XV

     Voyage de Joseph II en France.—Caractère de l'Empereur.—Son
     projet de voyage formé, abandonné, repris.—Joie de la Reine
     de revoir son frère.—Premières entrevues.—Gronderies souvent
     maladroites.—L'Empereur et la Reine à l'Opéra.—Visites aux
     monuments et aux principales institutions de la ville de
     Paris.—Affectation de simplicité.—Engouement du public.—Départ de
     l'Empereur.—Son jugement sur la Reine.—Conseils qu'il lui laisse
     par écrit.—La Reine s'y conforme quelque temps, puis retombe dans
     la dissipation.—Pourquoi?


Il y avait longtemps déjà que Joseph II avait formé le projet de venir
en France. Dès l'année même du mariage de la Dauphine, il en avait
manifesté l'intention à son ambassadeur, le comte de Mercy[1107].

Esprit curieux, mais mal équilibré, entêté plutôt que ferme, ayant plus
de vivacité que de bon sens, concevant de vastes plans, mais ne les
mûrissant pas, passionné pour les petites choses et se noyant dans les
détails, gouvernant trop, disait le prince de Ligne, mais ne régnant
pas assez[1108], parlant en libéral, mais agissant en souverain absolu,
ce prince philosophe gâtait de réelles qualités par de fâcheux travers.
Avec le désir d'apprendre, il n'avait pas la patience de s'instruire.
«Ses questions, dit Gleichen, avaient l'air de chercher un conseil,
mais il ne cherchait ordinairement que d'en trouver un qui s'accordât
avec son avis[1109].» Devenu empereur à la mort de son père, en 1765,
il désolait sa mère par son activité brouillonne, par sa précipitation
inquiète, par sa manie de changements, par ses utopies philosophiques,
par une ambition fiévreuse, que ne soutenaient pas suffisamment la
vigueur des moyens, la netteté des vues et la force du caractère[1110].
Voulant sincèrement le bonheur de ses peuples, mais le voulant en
théoricien plutôt qu'en homme pratique, il ne réussit qu'à les soulever
par des réformes tracassières que repoussaient leurs traditions,
leurs mœurs et même leurs croyances. Plus âgé que Marie-Antoinette de
quatorze ans, prenant vis-à-vis d'elle l'attitude d'un père et lui
parlant avec l'autorité de l'expérience, il compromettait trop souvent
la sagesse de ses avis par la sécheresse du ton et la brusquerie
de la forme[1111]. Il oubliait trop facilement que l'enfant, qu'il
avait morigénée à Vienne, avait grandi, que la Dauphine était devenue
Reine[1112]. La jeune princesse, habituellement docile et déférente
pour un frère qu'elle aimait beaucoup, s'irritait parfois des airs
dominateurs et des leçons mordantes de ce mentor, qui affectait de lui
écrire en allemand et de la traiter en petite fille[1113]. Ce n'étaient
pourtant que des nuages passagers; la correspondance reprenait vite ses
allures affectueuses, et ce fut en grande partie le désir de retrouver
Marie-Antoinette qui détermina l'Empereur à venir visiter la France,
qu'il n'aimait pas[1114], et contre laquelle il nourrissait, comme les
principaux seigneurs de sa Cour, d'invincibles préjugés[1115]. Voir
la Reine, étudier son caractère et apprécier sa conduite, faire la
connaissance personnelle du Roi, juger la situation de la Cour pour le
présent et pour l'avenir, observer ce qu'une grande monarchie pouvait
présenter d'intéressant en matière de ressources, d'administration,
d'agriculture, de finances, de commerce, de marine et de militaire,
tels étaient les objets principaux que, de son propre aveu, se
proposait l'Empereur, tels étaient les fruits qu'il comptait retirer de
son voyage[1116].

Marie-Antoinette était tout heureuse de la pensée de revoir son
frère; c'était pour elle comme une émanation de son pays, comme un
portrait vivant de sa mère. Mais cette joie, il faut bien le dire,
n'était pas sans être tempérée par quelque inquiétude[1117]. Que
penserait Joseph II de la Cour de France? Que penserait-il du Roi?
Que penserait-il surtout de la société de la Reine et du genre de vie
qu'elle avait adopté[1118]? Quel serait son jugement? Quels pourraient
être ses reproches, lui qui avait écrit un jour à sa sœur une lettre
tellement vive que Marie-Thérèse avait dû en empêcher l'envoi[1119]?
Ne résulterait-il pas de là des aigreurs, un refroidissement,
peut-être une brouillerie décidée? Telles étaient les appréhensions de
Marie-Antoinette[1120] et les craintes de Mercy.

Abandonné et repris plusieurs fois[1121], suspendu au dernier moment
par la rigueur de l'hiver et par les événements politiques de Bohême
et d'Allemagne[1122], mal vu de Marie-Thérèse qui n'en fut informée
qu'après tous les autres[1123], le voyage de Joseph II ne s'effectua
qu'au printemps de 1777. Au grand chagrin de la Reine, qui eût
voulu que son frère fût reçu suivant son rang de haut et puissant
souverain[1124], à la vive contrariété de l'Impératrice, qui n'aimait
pas cette affectation de simplicité, plus apparente que réelle[1125],
l'Empereur avait résolu de garder en France le plus strict incognito.
Sa décision à cet égard avait été formelle. Pas de logement au palais
de Versailles ni à Trianon; à Paris, un appartement chez l'ambassadeur,
au Petit-Luxembourg, mais en évitant soigneusement toute apparence
de réception officielle[1126]; à Versailles, deux chambres dans un
hôtel garni, l'_Hôtel du Juste_, convenablement meublées, mais sans
recherche[1127]; au Château, mais seulement pour y prendre quelques
instants de repos dans la journée, un petit cabinet à l'entresol de
la Reine[1128]. Pas de carrosse de la Cour, une simple voiture de
louage[1129].

Ce fut le vendredi 18 avril, à sept heures et demie du soir, que Joseph
II arriva à Paris, sous le nom de comte de Falkenstein. Le lendemain,
dès huit heures du matin, il partit pour Versailles. A défaut de
Mercy, retenu au lit par une indisposition, ce fut l'abbé de Vermond
qui reçut l'Empereur à sa descente de carrosse et le conduisit seul,
par un escalier dérobé, jusque dans la pièce où se trouvait la Reine:
«Je désire, avait écrit Joseph II, qu'elle m'attende dans son cabinet
sans venir à ma rencontre, et que là, pour ne point jouer la comédie
aux autres, nous soyons seuls à nous donner les marques du plaisir que
nous avons de nous revoir[1130]». Le plaisir était vif; l'entrevue fut
touchante. Le frère et la sœur s'embrassèrent tendrement et restèrent
un moment sans parler. Puis leur cœur s'épanouit et l'entretien devint
animé et confiant. L'Empereur, contre toute prévision, fut tendre et
presque flatteur. Il dit à la Reine que si elle n'était point sa sœur
et qu'il pût être uni à elle, il ne balancerait point à se remarier
pour se donner une si charmante compagne. La jeune femme, d'autant plus
touchée de ce compliment qu'elle n'y comptait guère, ouvrit son âme et,
avec un abandon inespéré, parla en toute franchise de sa situation,
de ses goûts, de sa société, ne faisant quelques réserves que sur le
chapitre des favorites. La glace était rompue; tout embarras avait
cessé de part et d'autre; la conversation se prolongea, intime et
confiante de la part de Marie-Antoinette, affectueuse et discrète de la
part de Joseph II. La Reine conduisit ensuite son frère chez le Roi;
les deux monarques s'embrassèrent; le Roi tint quelques propos qui
montrèrent son désir de paraître cordial et honnête; l'Empereur s'en
contenta et dès le premier moment sut mettre le Roi à son aise[1131].
Puis, après des visites aux princes et princesses, à la famille
royale et aux ministres, après un souper chez la Reine, le comte de
Falkenstein revint coucher à Paris. Ainsi se passa cette première
journée.

Pendant les jours suivants, les entretiens se renouvelèrent entre
l'Empereur et la Reine. Tantôt à Trianon, dans l'intimité d'une
promenade solitaire, tantôt à Versailles, Joseph II reprenait en détail
les sujets qu'il avait déjà abordés avec sa sœur. Il lui montrait les
dangers de la situation, faisait un tableau frappant de la facilité
avec laquelle elle se laissait entraîner par l'attrait des dissipations
et des conséquences regrettables que ces entraînements amèneraient
infailliblement dans l'avenir, insistant sur la nécessité de s'arrêter
sur cette pente, de montrer plus de déférence pour le Roi, de renoncer
au jeu et de s'appliquer enfin d'une manière suivie à des occupations
sérieuses, mettant surtout en pleine lumière les inconvénients de la
société de la Reine. Seul de cette société, le duc de Coigny avait
trouvé grâce devant l'Empereur; mais en revanche, le prince jugeait
sévèrement, trop sévèrement même, Mme de Lamballe[1132], Mme de
Polignac, la princesse de Guéménée, dont il qualifiait durement la
maison de «tripot»[1133]. La Reine ne défendait pas Mme de Lamballe,
dont elle était alors désenchantée; mais elle cherchait à ramener son
frère sur le compte de Mme de Guéménée et surtout sur celui de Mme
de Polignac[1134]. Elle convenait d'ailleurs sans difficulté de la
justesse des raisons de l'Empereur, dont le langage l'avait réellement
émue, et, disposée aux réflexions sérieuses, ajoutait qu'«un jour
viendrait où elle suivrait de si bons avis[1135]». Mais, par un reste
de respect humain, elle répugnait à modifier immédiatement sa manière
d'agir: elle avait peur de paraître céder à une pression[1136]. Il ne
fallait pas qu'on pût dire dans le public que l'Empereur était venu
d'Autriche pour régenter et corriger sa petite sœur.

L'attitude de Joseph II n'autorisait malheureusement que trop ces
craintes de la Reine. Caractère absolu et dominateur, plus porté à
la critique qu'à l'indulgence, l'auguste aristarque n'avait pas su
conserver toujours le ton cordial et affectueux que lui recommandait
Mercy, et auquel il s'était d'abord astreint. Il oubliait trop
facilement qu'il avait affaire à une souveraine ardente et fière,
à laquelle il fallait parler le langage de la raison et de la
douceur[1137], au lieu d'apporter la sévérité et la rudesse qui étaient
dans son propre tempérament, et la Reine, qui reconnaissait la vérité
des observations de son frère, pour le fond, était justement blessée
par la forme. Il arrivait par exemple à l'Empereur de donner à sa sœur
une leçon publique devant plusieurs courtisans[1138], ou de dire que
si le Roi se déterminait à visiter son royaume, il ne devrait pas être
accompagné de sa femme, qui «ne lui était bonne à rien[1139]». Une
autre fois, il lui déclarait devant Mercy et d'un ton singulièrement
dur, que s'il était le mari de la Reine, il saurait bien «diriger
ses volontés et les faire naître dans la forme où il les aurait
voulues[1140]». De pareils propos n'étaient pas de nature à plaire à la
princesse; sa légitime susceptibilité se révoltait contre ce ton pédant
et cette pression maladroite: «De ma mère, disait-elle, je recevrais
tout avec respect; mais, quant à mon frère, je saurai lui répondre.»
De là des froideurs, des aigreurs, des brouilleries momentanées, et
cette déclaration que la Reine faisait à l'Empereur d'un air moitié
riant, moitié fâché, que, si son séjour en France se prolongeait, «ils
auraient souvent de grandes disputes ensemble[1141].»

Au fond, cependant, elle eût souhaité qu'il restât; car elle l'aimait
malgré ses brusqueries et ne se dissimulait pas que ses conseils lui
avaient été utiles. Elle faisait tout pour le retenir. Tantôt elle
lui donnait une montre ornée de son portrait; tantôt elle lui offrait
une fête à Trianon: fête «très bien ordonnée, raconte Mercy, et qui
devint charmante par les grâces que la Reine déploya envers un chacun.
Le Roi y mit de la gaîté et, autant que le comporte sa tournure, il
parut attentif envers l'Empereur[1142].» Le parc anglais avait été
éclairé par des terrines de feu cachées dans les fleurs, et des fagots,
allumés derrière le Temple de l'Amour, l'avaient transformé en un
foyer lumineux, dont l'éclat rejaillissait sur tout le jardin[1143].

D'autres fois, Marie-Antoinette conduisait son frère à la
Comédie-Française et à l'Opéra. A ce dernier théâtre,—c'était le
25 avril,—on jouait _Iphigénie en Aulide_, de Gluck. L'Empereur
aurait voulu rester caché dans le fond de sa loge; mais la Reine,
le saisissant par la main, l'attira sur le devant, et le parterre
éclata en acclamations telles que le spectacle fut interrompu
quelques instants. Quand il reprit, on exécuta le chœur: _Chantons,
célébrons notre Reine!_ Ce fut le tour de Joseph II de s'associer
aux applaudissements qui saluaient sa sœur, et le public de dire que
«si l'archiduc[1144] avait un peu aliéné les cœurs français de cette
souveraine, l'Empereur les lui avait rendus[1145]».

La Reine jouissait de ce triomphe et de la croissante popularité de
son frère. Quelque soin que l'auguste voyageur prît de sauvegarder
son incognito, c'était partout sur son passage des démonstrations
bruyantes. Son hôtel était environné d'une foule nombreuse et, en
quelque lieu qu'il allât, il se formait autour de lui un cortège qui
l'accompagnait, mais aussi qui l'importunait[1146]. Le peuple était
séduit par cette simplicité d'un prince qui, s'affranchissant de toute
étiquette, se promenait à pied dans les rues, sans appareil et sans
suite, vêtu d'un modeste habit de drap vert ou brun uni[1147]; il
lui savait gré, disait-il, de donner un si bon exemple à la Cour de
France[1148]. Par une de ces inconséquences familières au caractère
français, on admirait chez le frère ce dont on faisait un crime à la
sœur!

Les économistes et les savants ne tarissaient pas en éloges sur
le compte de cet empereur qui partageait leurs principes et les
traitait en égaux, de ce souverain d'un immense empire qui voyageait
en philosophe et demandait à ses voyages moins un plaisir qu'un
enseignement. Joseph II entretenait avec soin ces dispositions, et si
ses plaisanteries mordantes sur les modes mécontentaient quelques dames
du palais, si ses critiques acerbes et publiques sur les institutions
et le gouvernement paraissaient un manque de tact aux esprits sages,
si ses sarcasmes sur l'étiquette et les usages de la Cour ne pouvaient
qu'encourager sa sœur dans une voie où elle n'avait déjà que trop de
propension à marcher[1149], railleries et critiques flattaient le goût
naturellement frondeur du public, tandis que ses visites aux monuments
et ses études des rouages de l'administration plaisaient aux esprits
cultivés qui donnaient le ton à l'opinion.

Les soirées de l'Empereur étaient consacrées à la famille royale; ses
journées étaient réservées à lui-même et à son instruction. Personnages
illustres, lieux célèbres, établissements publics, il n'oubliait
rien, visitant Necker et Mme Geoffrin, la comtesse de Brionne et Mme
du Barry; allant de l'Imprimerie Royale aux Gobelins, de Sèvres à
Ermenonville, de l'école d'Alfort aux cabinets de physique de Passy,
du jardin du maréchal de Biron à la maison de la Guimard. A Buffon
malade, il disait gracieusement qu'il venait chercher l'exemplaire de
ses œuvres oublié par Maximilien[1150]. A l'Institut des Sourds-Muets,
il s'étonnait que le gouvernement n'eût encore rien fait pour un
bienfaiteur de l'humanité comme l'abbé de l'Épée[1151]. Tantôt il
se rendait à l'Académie Française où, sous forme de lecture ou de
synonymie, d'Alembert lui adressait d'ingénieuses flatteries[1152];
tantôt il assistait en simple curieux à la séance de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres ou à celle de l'Académie des Sciences.
Commerce, industrie, gouvernement, finances, rien n'échappait à
ses investigations. Bertier de Sauvigny lui expliquait en détails
l'organisation des intendances[1153]; Laborde, celle du trésor
royal[1154]; Trudaine, les ponts et chaussées[1155]; Vergennes, les
affaires étrangères; Sartines, la marine[1156]. Le prince formulait des
critiques sur certains points[1157], reprochait aux ministres d'être
trop maîtres, chacun dans son département, en sorte que le Roi, en
changeant de ministre, ne faisait que changer d'esclavage, prétendait
que dans les constructions on sacrifiait la réalité à l'apparence,
l'utilité au luxe; mais en somme il était revenu de bien des
préventions. Paris l'avait séduit[1158]; la nation ne lui déplaisait
pas, malgré sa légèreté[1159], et s'il avait une mince opinion de ceux
qui gouvernaient, il concevait une haute idée des ressources et des
moyens de la monarchie, dès que ces ressources et ces moyens seraient
placés entre des mains habiles[1160].

Malheureusement, ces mains habiles, il ne les avait pas aperçues. Les
ministres du jour, malgré les choses obligeantes qu'il leur avait
dites[1161], lui inspiraient peu de confiance et il redoutait le
retour de Choiseul au pouvoir. «Si le duc de Choiseul avait été en
place, disait-il,—à la satisfaction du Roi et au vif déplaisir de la
Reine,—«sa tête inquiète et turbulente aurait pu jeter le royaume dans
de grands embarras[1162].» L'archevêque de Toulouse seul, Loménie de
Brienne,—et cela faisait peu d'honneur à la sagacité impériale,—lui
avait laissé une haute idée de sa capacité[1163]. Quant à la famille
royale, le caustique voyageur la jugeait avec une excessive sévérité:
le comte de Provence lui avait paru un «être indéfinissable»; le comte
d'Artois, un «petit-maître»; Mesdames, de «bonnes personnes», mais
«nulles»[1164]. Le Roi lui plaisait davantage; il avait eu avec lui
de longues conversations, où le jeune monarque, après l'embarras du
premier moment, s'était ouvert à lui en toute confiance, même sur les
points les plus délicats[1165], et avait fait preuve de connaissances
sérieuses. Néanmoins, dans ses lettres intimes, il s'exprimait sur
le compte de son beau-frère en termes extrêmement durs: «Cet homme,
écrivait-il à Léopold, est un peu faible, mais point imbécile; il a
des notions, il a du jugement; mais c'est une apathie de corps comme
d'esprit. Il fait des conversations raisonnables et n'a aucun goût de
s'instruire ni de curiosité; enfin, le _fiat lux_ n'est pas encore venu
et la matière est encore en globe[1166].» Ce jugement était plus que
dur, il était injuste. Si les qualités du Roi étaient paralysées par la
timidité, elles n'en étaient pas moins réelles et son instruction, pour
être moins brillante que celle de Joseph II, était aussi étendue et
vraisemblablement plus solide.

L'Empereur d'ailleurs n'avait pas plu au même degré à tous les membres
de la famille royale. Tandis que Mme Adélaïde, à laquelle il trouvait
de l'esprit[1167], l'entraînait dans un cabinet, sous prétexte de voir
des tableaux, et, là, l'embrassait en lui disant que cette marque
d'amitié devait bien être permise à une vieille tante[1168], le comte
de Provence n'éprouvait pour le frère de la Reine qu'un médiocre
attrait: «L'Empereur, écrivait-il à Gustave III, est fort cajolant,
grand faiseur de protestations et de serments d'amitié; mais, à
l'examiner de près, ses protestations et son air ouvert cachent le
désir de faire ce qui s'appelle tirer les vers du nez et de dissimuler
ses sentiments propres.., mais en maladroit; car, avec un peu d'encens,
dont il est fort friand, loin d'être pénétré par lui, on le pénètre
facilement. Ses connaissances sont très superficielles[1169]».

Au fond, c'était peut-être Monsieur qui avait le mieux jugé: il avait
deviné l'homme sous le masque. Joseph II lui-même, dans une lettre
intime où il parlait à cœur ouvert, dévoilait naïvement son procédé:
«Vous valez mieux que moi, écrivait-il à son frère Léopold; mais je
suis plus _charlatan_, et, dans ce pays-ci, il faut l'être. Moi, je le
suis de raison, de modestie; j'outre un peu là-dessus, en paraissant
simple, naturel, réfléchi, même à l'excès. Voilà ce qui a excité un
enthousiasme qui vraiment m'embarrasse[1170].»

Il était difficile d'avouer plus franchement qu'on s'était moqué du
public. Mais le public, qui juge sur les apparences, s'était laissé
prendre à tous ces faux-semblants. Ce n'était pas seulement de la
sympathie, c'était, comme le disait Joseph II, de l'enthousiasme.
Sauf chez les amis de Choiseul, qui ne pardonnaient pas au voyageur
de n'avoir dit qu'un mot insignifiant à l'ancien ministre, lors de la
procession des chevaliers du Saint-Esprit[1171], et d'avoir traversé la
Touraine sans s'arrêter à Chanteloup, tandis qu'il était allé voir la
du Barry à Luciennes[1172], l'impression était partout la même. Tout le
monde courait après l'Empereur; toutes ses actions étaient des traits
de sagesse; toutes ses paroles, des traits de génie. On rappelait «les
lieux communs qu'il disait avec une emphase à mourir de rire, écrivait
une contemporaine; la tête en tournait à tout Paris[1173]». De
Paris, l'engouement gagnait la France et cet engouement laissait dans
l'ombre le comte de Provence et le comte d'Artois qui, à cette même
époque, parcouraient le midi et l'est du royaume[1174]. On raffolait
littéralement de l'héritier des Habsbourg. Qui donc alors songeait à
reprocher à la Reine d'être Autrichienne?

Il fallait partir, cependant: l'Empereur commençait à avoir assez
de son rôle[1175], et quoique Paris lui plût beaucoup, et qu'il
fût fier de son succès, il finissait par se lasser de ces ovations
perpétuelles. Une seule chose le retenait, celle à laquelle il pensait
peut-être le moins en venant en France: le charme qu'il trouvait dans
la société de la Reine. Ce charlatan de simplicité, qui affectait si
haut l'indifférence, s'était laissé prendre à l'attrait de la vie
intime et du commerce de Marie-Antoinette[1176]. Ce censeur inflexible
avait été désarmé par la grâce enchanteresse de cette jeune sœur
qu'il gourmandait et raillait si impitoyablement, mais sur laquelle
ses impressions se modifiaient chaque jour: avec la tendresse de cœur
qu'il lui connaissait, il découvrait chez elle plus de sagacité et
d'esprit qu'il n'avait supposé[1177]. Au dernier moment, il hésitait à
la quitter, et plus l'heure du départ approchait, plus il y sentait de
répugnance.

La Reine, de son côté, ne voyait pas s'éloigner sans regret ce frère
qu'elle chérissait en dépit de ses gronderies, et dont elle appréciait
les avis, malgré leur rudesse; il semblait qu'il y eût là comme un
dernier brisement des liens de famille. Ce fut le 30 mai au soir,
après une journée passée ensemble et de longs et graves entretiens,
que se firent les adieux. Joseph II était attendri; Marie-Antoinette
se faisait violence pour cacher son trouble, mais elle suffoquait.
En embrassant le Roi, l'Empereur lui dit d'une voix émue «qu'il lui
recommandait instamment une sœur qu'il aimait si tendrement que
jamais il ne serait tranquille qu'autant qu'il la saurait heureuse».
A minuit, il quitta le Château pour rentrer à son hôtel garni. Le
lendemain, à six heures du matin, il partait de Versailles pour
Saint-Germain-en-Laye, où il retrouvait sa suite. La Reine était
brisée; elle avait voulu prendre sur elle devant son frère; lui parti,
elle ne sut plus se contenir et eut, le soir même, une violente crise
de nerfs. Le lendemain, elle alla cacher sa douleur à Trianon, avec ses
deux amies, Mme de Polignac et Mme de Lamballe[1178]; au retour, elle
assista au salut et se promena seule à pied, avec la comtesse Jules,
jusqu'à Rocquencourt[1179]; elle avait besoin de se recueillir et de se
distraire.

Pendant ce temps, Joseph II poursuivait sa route à travers les
provinces, qu'il allait visiter à leur tour; mais il n'était pas moins
ému que Marie-Antoinette, et il écrivait à sa mère, avec une effusion
qui révélait bien sa pensée intime: «J'ai quitté Versailles avec peine,
attaché vraiment à ma sœur; j'ai trouvé une espèce de douceur de vie
à laquelle j'avais renoncé, mais dont je vois que le goût ne m'avait
pas quitté. Elle est aimable et charmante; j'ai passé des heures et
des heures avec elle, sans m'apercevoir comment elles s'écoulaient. Sa
sensibilité au départ était grande; sa contenance, bonne; il m'a fallu
toute ma force pour trouver des jambes pour m'en aller[1180].»

Marie-Thérèse l'avait bien prévu: l'Empereur avait subi le charme de la
Reine[1181]. Il avait voulu du moins, en partant, prolonger en quelque
sorte les graves entretiens qu'ils avaient eus ensemble pendant ces six
semaines de séjour et d'abandon intime: il avait rédigé, à la demande
de sa sœur et malgré les observations de Mercy qui eût préféré une
forme plus simple[1182], des conseils ou plutôt une longue instruction
qu'il lui avait laissée par écrit, sous ce titre: _Réflexions données à
la Reine de France_.

Cette instruction, véritable examen de conscience, présentait à la
jeune princesse ses devoirs sous deux aspects: 1o comme épouse; 2o
comme reine. L'Empereur avait évité avec soin tout reproche direct; il
établissait des principes et posait des questions. C'était à sa sœur
d'y répondre et de voir si elle avait rempli, comme il convenait, les
devoirs de son état. Mais, sous cette forme indirecte, il était facile
de saisir les personnalités. Ce n'était pas un questionnaire à l'usage
de toutes les femmes, ni même de toutes les reines; il était à l'usage
exclusif de Marie-Antoinette, et Joseph II s'y montrait juge éclairé
sans doute, mais sévère à l'excès, pour ne pas dire injuste. Quelques
citations des passages les plus importants suffiront pour s'en rendre
compte:

«A quoi tenez-vous, disait l'Empereur, dans le cœur du Roi et surtout
à son estime? Examinez-vous: employez-vous tous les soins à lui
plaire? Étudiez-vous ses désirs, son caractère, pour vous y conformer?
Tâchez-vous de lui faire goûter, préférablement à tout autre objet
ou amusement, votre compagnie et les plaisirs que vous lui procurez,
et auxquels, sans vous, il devrait trouver du vide? Voit-il votre
attachement uniquement occupé de lui, de le faire briller, sans le
moindre égard à vous-même? Modérez-vous votre gloriole de briller à ses
dépens, d'être affable quand il ne l'est pas?»

«Mettez-vous du liant, du tendre, quand vous êtes avec lui?
Recherchez-vous des occasions, correspondez-vous aux sentiments qu'il
vous fait apercevoir?... Le rendez-vous bien confiant, n'abusez-vous
jamais ou ne le rebutez-vous pas des confidences qu'il vous fait?
Agissez-vous de même et est-ce que vous lui dites tout, au moins assez
pour qu'il n'apprenne les choses qui vous regardent ou l'intéressent
de personne autre avant vous?... Cédez-vous aux choses que vous voyez
qu'il désire beaucoup? Ne commettez-vous jamais mal à propos votre
crédit?... Tout votre crédit doit être caché; on doit le soupçonner
agissant et influant en tout, mais ne le voir paraître nulle part. Le
Roi seul, votre mari, doit, par état, agir, et il ne faut jamais que
vous paraissiez en rien.»

«Étudiez-vous assez son caractère? Vous appliquez-vous à savoir ce
qu'il fait, quand il est seul? Savez-vous les gens et les objets qu'il
préfère? Évitez-vous de le gêner, et surtout que votre présence ne
le dérange pas?... Tâchez de procurer au Roi les sociétés qui lui
conviennent; elles doivent être les vôtres et, s'il y a quelque préjugé
contre quelqu'un, même de vos amis, il faut le sacrifier. Enfin, votre
seul objet... doit être l'amitié, la confiance du Roi...»

«Comme reine, vous avez un emploi lumineux; il faut en remplir les
fonctions. La décence, la consistance de la Cour et l'apparence surtout
doivent beaucoup être mises en considération. Le respect qu'imprime
l'intérieur et la décence sont importants: ils forment les deux tiers
du jugement du public... Votre façon n'est-elle pas un peu trop leste?
N'avez-vous pas peur la Cour adopté un peu des façons du moment
auquel vous êtes venue ici, ou celui de plusieurs dames qui, quoique
très aimables et très respectables, ne peuvent point vous servir de
modèle, car vous n'en pouvez trouver hors de votre état? Plus le Roi
est sérieux, plus votre cour doit avoir l'air de se calquer après lui.
Avez-vous pesé les suites des visites chez les dames, surtout chez
celles où toute sorte de compagnie se rassemble, et dont le caractère
n'est pas estimé? Avez-vous pensé à l'effet que vos liaisons et
amitiés, si elles ne sont pas placées en des personnes de tout point
irréprochables et sûres, peuvent avoir dans le public?.... Le choix
des amis et des amies est bien difficile, surtout dans votre position;
il vous faudrait tâcher de vous attacher des hommes aussi instruits que
sûrs et qui soient éloignés de toute ambition ou désir......»

«Avez-vous pesé les conséquences affreuses des jeux de hasard, la
compagnie qu'ils rassemblent, le ton qu'ils y mettent, le dérangement,
enfin, qu'en tout genre ils entraînent après soi, tant dans la fortune
que les mœurs de toute une nation?.....»

«De même daignez penser un moment aux inconvénients que vous avez déjà
rencontrés aux bals de l'Opéra.... Je dois vous avouer que c'est le
point sur lequel j'ai vu le plus se scandaliser tous ceux qui vous
aiment et qui pensent honnêtement. Le Roi, abandonné toute une nuit
à Versailles, et vous mêlée en société et confondue avec toute la
canaille de Paris......»

«Mais, vous dégoûtant de plusieurs soi-disant amusements, oserai-je, ma
chère sœur, vous en substituer un autre, qui les vaut richement tous?
C'est la lecture.»

«Regardez cet objet comme ce qu'il y a de plus important, et choisissez
des livres qui vous fassent penser et qui vous instruisent.... La
lecture vous tiendra lieu de tout, et ces deux heures de calme vous
donneront le temps de réfléchir et de trouver dans votre pénétration
tout ce que vous avez à faire ou ne pas faire, le reste des vingt-deux
heures.... Lecture et société raisonnable, voilà le bonheur de la
vie......»

... «Gardez-vous, ma sœur, des propos contre le prochain, dont on fait
tout l'amusement... Par des méchancetés dites sur le prochain...., on
éloigne les honnêtes gens... Évitez, je vous en supplie, ces discours
et surtout la curiosité de vouloir tout savoir...»

«De grâce, ménagez vos recommandations; c'est un point bien délicat.
Vous pouvez faire les injustices les plus criantes sans y penser,
et pour un, souvent, dont peu vous importe qu'on oblige, vous
dégoûtez des honnêtes gens... Que votre crédit soit ménagé pour les
grandes occasions, et, dans les petites, résistez courageusement aux
sollicitations qu'on vous ferait, et enfin ne prenez avec chaleur parti
pour personne....»

«La politesse et l'affabilité, ma chère sœur, ont des bornes, et elles
ne sont d'une valeur qu'autant qu'on les partage et ménage à propos.
Il faut bien de la distinction là-dessus et il faut penser à votre
situation et à votre nation, qui est trop encline à se familiariser et
à manger dans la main.»

Il ne seyait pas beaucoup, on en conviendra, à ce prince, qui venait de
se poser en apôtre de la simplicité, de se plaindre de la familiarité
de la nation française, de reprocher à la Reine son dédain de
l'étiquette, et ses courses seule, en petite compagnie, sans l'appareil
de sa dignité[1183], de même qu'il semblait étrange de voir l'Empereur
philosophe recommander à sa sœur de se montrer «dévote et recueillie
à l'Église», ajoutant que «le plus grand impie devrait l'être par
politique». Il était mieux dans son rôle et plus dans le vrai, quand
il signalait les inconvénients de la société des jeunes gens et du
trop facile accueil fait aux étrangers, surtout aux Anglais, dont les
usages et les mœurs étaient alors à la mode, au grand mécontentement du
Roi[1184]:

«Cela doit choquer la nation, disait-il, cela fait le plus
mauvais effet dans l'étranger.... On attribue cette facilité à de
la coquetterie, qui veut plaire à tout le monde et courir après
l'applaudissement de la foule, en manquant l'approbation des gens
sensés, au sentiment desquels la foule revient pourtant toujours à la
fin».

Il terminait enfin en ces termes:

«Entretenez l'union, l'amitié dans toute la famille; mais gardez-vous
de la trop grande familiarité, et surtout de la séduction des étourdis
qui veulent vous avoir pour compagne de leur vie et couvrir leurs
folies de votre autorité. Telles sont les courses de chevaux, les
fréquentes allures à Paris, les bals de l'Opéra, les chasses du bois de
Boulogne, toutes ces parties fines dont le Roi n'est point et qui, de
science certaine, ne lui font, et à juste titre, point de plaisir.»

«Pensez que vous êtes son épouse, que vous êtes Reine, et n'oubliez pas
un tendre frère et ami, qui vous dit tout cela, éloigné de trois cents
lieues, sans presque avoir d'espérance de vous revoir, mais qui vous
aime et aimera toute la vie plus que soi-même.»

«Voilà les observations que j'ai faites. Vous êtes faite pour être
heureuse, vertueuse et parfaite; mais il est temps et plus que temps de
réfléchir et de poser un système qui soit soutenu. L'âge avance: vous
n'avez plus l'excuse de l'enfance. Que deviendrez-vous si vous tardez
plus longtemps? Une malheureuse femme et plus malheureuse princesse,
et celui qui vous aime le plus dans toute la terre, vous lui percerez
l'âme. C'est moi qui ne m'accoutumerai jamais à ne vous pas savoir
heureuse[1185].»

Jamais peut-être réquisitoire plus vif, sous une apparence
affectueuse, n'a été dressé contre la Cour de France et contre
Marie-Antoinette dans cette période de sa vie que nous avons nommée
la période de dissipation. Jamais arsenal plus complet n'a fourni aux
ennemis de la Reine des armes contre elle. Il ne faudrait pas cependant
prendre au pied de la lettre tous les reproches de Joseph II, déguisés
sous la forme transparente de conseils. Tous les inconvénients qu'il
signale n'ont pas existé, surtout dans la proportion que semblerait
indiquer la tournure acerbe qu'il a souvent donnée à sa critique.

Au moment de quitter la France, désireux d'arrêter sa sœur sur la pente
fâcheuse où il la voyait s'engager, il a cru que, pour l'émouvoir plus
profondément, il fallait faire un tableau plus effrayant des abus qui
l'avaient choqué, et, dans cette pensée, qui s'accordait avec la nature
d'un esprit enclin à dépasser les bornes, il a forcé la couleur du
tableau, jusqu'à parler de l'avancement de l'âge qui ne laissait pas
d'excuses..., l'âge de vingt-deux ans! Il écrivait _ab irato_ sous le
coup des impressions qui venaient de le frapper. Telle page a dû être
tracée après une conversation avec Mercy, telle autre au retour d'une
soirée de jeu chez la princesse de Guéménée[1186], ou d'une course de
chevaux organisée par le comte d'Artois[1187]. Il voulait frapper fort,
et il n'a pas toujours frappé juste.

Si l'on veut avoir l'appréciation vraie de Joseph II sur
Marie-Antoinette à cette époque, ce n'est pas dans ces instructions
qu'il faut la chercher, ce n'est pas même dans les premières lettres
à Léopold, où, tout en reconnaissant que la Reine est une «très
jolie et aimable femme d'une vertu intacte et même austère», il lui
reproche de ne pas «remplir comme elle le devrait ses fonctions de
femme et de reine[1188]» et de courir de dissipations en dissipations
parmi lesquelles il n'y en a que de «très licites, mais néanmoins
dangereuses[1189]»; c'est dans celles qu'il écrit lorsque, sans avoir
quitté la France, il a déjà quitté Versailles, lorsque, éloigné du
bruit de la Cour et du tourbillon de la société de la Reine, il peut
juger avec calme dans le silence de la réflexion et de la solitude,
lorsqu'enfin l'éloignement du point de vue en rectifie la justesse. Or,
voici ce qu'il mande de Brest, le 9 juin, à Léopold, à ce frère auquel
il ne dissimule rien:

«J'ai quitté Paris sans grands regrets, quoique l'on m'y ait traité à
merveille.... Pour Versailles, il m'en a plus coûté; car je m'étais
véritablement attaché à ma sœur et je voyais sa peine de notre
séparation, qui augmentait la mienne. C'est une aimable et honnête
femme, un peu jeune, peu réfléchie, mais qui a un fonds d'honnêteté
et de vertu dans son âge, vraiment respectable. Avec cela, de
l'esprit et une justesse de pénétration, qui m'a souvent étonné. Son
premier mouvement est toujours le vrai; si elle s'y laissait aller,
réfléchissait un peu plus, et écoutait un peu moins les gens qui la
soufflent, dont il y a des armées et de différentes façons, _elle
serait parfaite_[1190].»

«J'ai quitté la Reine avec bien de la peine, écrivait-il le même
jour à sa sœur Marie-Christine; c'est une femme charmante en vérité,
et, sans sa figure, elle devrait plaire par sa façon de s'expliquer
et l'assaisonnement qu'elle sait donner à toutes les choses qu'elle
dit[1191].»

Et, six semaines plus tard, en rentrant à Vienne, l'Empereur redisait
encore à Marie-Thérèse combien il était content de sa «chère et belle
Reine», et que s'il trouvait une femme pareille, il passerait d'abord
aux troisièmes noces[1192]. Nous voilà loin des critiques mordantes des
_Réflexions données à la Reine de France_.

En recevant ces instructions de son frère, le premier mouvement de
Marie-Antoinette fut un mouvement de mauvaise humeur: elle s'écria
qu'elle répondrait à tout et que sa conduite avait toujours été
raisonnée et raisonnable. Puis bientôt la réflexion vint, l'aigreur
disparut et les meilleures résolutions furent prises. La Reine se
décida à cesser peu à peu de fréquenter le salon de la princesse de
Guéménée, à s'abstenir du gros jeu, à s'occuper quelques heures de
la journée chez elle, enfin à être avec le Roi plus assidûment que
par le passé[1193]. Et, de fait, dans les premières semaines, elle
fit de réels efforts pour se réformer: presque plus de promenades à
Paris, plus de jeux de hasard, des attentions visibles et délicates
pour le Roi[1194], qu'elle accompagne à la chasse et dans les voyages
à Saint-Hubert; la princesse de Guéménée est délaissée, au point d'en
concevoir du dépit; dans la tenue de la Cour, une plus grande dignité,
et des marques de déférence pour les personnes d'âge et de rang[1195].
Il y a mieux: la Reine semble avoir pris goût à la lecture: elle
étudie l'histoire d'Angleterre, et, à la suite, elle a des entretiens
sérieux de plus de deux heures avec l'abbé de Vermond[1196]. Au voyage
de Choisy, on remarque l'affabilité de la jeune souveraine: plus
d'attention dans le choix des personnes admises à faire leur cour, plus
de mesure dans la manière de leur marquer ses bontés, plus de soins à
éviter les faveurs exclusives. Et le règlement, laissé par l'Empereur,
était relu de temps en temps.

Mais ces bonnes résolutions ne tinrent pas; les tentations revinrent.
Marie-Antoinette résista d'abord, puis succomba. Le comte d'Artois,
de retour de son voyage dans l'Est, avait repris faveur, et son
influence entraînait la Reine, qui la subissait, quoique à regret. Il
était l'organisateur des plaisirs de la Cour, et n'était pas toujours
prudent. Dans l'été de 1777, la chaleur était accablante. Pour y
échapper, on sortait le soir sur la terrasse de Versailles, où venait
jouer, à dix heures, la musique des gardes françaises et suisses. La
famille royale se mêlait à la foule que ces concerts attiraient autour
du Château; la Reine et les princesses se promenaient là, sans suite,
tantôt ensemble, tantôt avec une de leurs dames sous le bras. Le Roi y
était venu quelquefois: il s'était plu à ces promenades solitaires et
son exemple les avait autorisées. Il n'en est pas moins vrai qu'elles
pouvaient offrir des inconvénients. Dans une nation «où la jeunesse
est si étourdie et si inconsidérée, faisait justement observer
Mercy, on ne saurait être trop en garde contre les occasions d'être
méconnu[1197]». Marie-Antoinette en a fait, à ses dépens, la cruelle
expérience: ces promenades sur la terrasse de Versailles, si innocentes
qu'elles fussent, ont servi de prétexte à des imputations odieuses
contre l'honneur de la Reine; elles ont rendu possible et peut-être
inspiré la scène jouée plus tard dans l'affaire du Collier.

Il y avait des griefs plus sérieux. Six mois à peine après le départ de
l'Empereur, les choses n'allaient guère mieux qu'avant sa venue[1198].
Il avait beau écrire à sa sœur pour lui rappeler les engagements pris;
ses lettres restaient sans réponse, ou l'on n'y répondait que par des
échappatoires[1199]. Le voyage de Fontainebleau, qui était toujours une
époque critique[1200], ne présentait pas en 1777 moins d'inconvénients
que les années précédentes: recommandations près des ministres[1201],
crédit des favorites, affluence de jeunes Anglais, courses de chevaux,
veilles prolongées, tout avait repris son ancien cours. Le jeu surtout
avait atteint des proportions fâcheuses; il n'était question dans Paris
que des pertes considérables faites au pharaon par certains courtisans,
par le duc de Chartres[1202], par la souveraine elle-même[1203]. Ce
n'est pas qu'il n'y eût, de temps à autre, des retours de sagesse et
des intermittences dans la dissipation; mais ces temps d'arrêt étaient
comme autant de points de départ d'où le courant, qui emportait la
jeune princesse, s'élançait de nouveau, d'autant plus impétueux,
semblait-il, qu'il avait été retardé un moment. Les conseillers de
la Reine étaient désolés; Mercy se consumait en représentations
inutiles[1204]; l'abbé de Vermond prenait un prétexte pour ne point
aller à Fontainebleau[1205] et Marie-Thérèse, navrée, écrivait à son
ambassadeur: «Il n'y a peut-être qu'un revers sensible qui l'engageât
à changer de conduite, mais n'est-il pas à craindre que ce changement
n'arrive trop tard[1206]?».

Et cependant, pour ce voyage même de Fontainebleau, Marie-Antoinette
avait pris, et de la meilleure foi du monde, les plus sages
résolutions[1207]. Au fond, elle n'aimait pas le jeu[1208]; elle était
dégoûtée des courses de chevaux[1209]; elle était lasse de tous ces
plaisirs[1210]; elle n'avait pas de penchant personnel pour le comte
d'Artois, qui en était le promoteur[1211], et ce n'était pas sans un
vrai chagrin qu'elle se laissait entraîner par ses entours. Mais elle
était jeune, elle était vive, elle portait toujours au cœur la plaie
qui la rongeait depuis sept ans. Un instant, elle avait cru avoir des
espérances de grossesse, et elle avait aussitôt rappelé elle-même à
Mercy tous les plans de réforme, toutes les résolutions raisonnables et
fermes qu'elle était décidée à adopter en pareille occurrence[1212].
Frustrée dans ses espérances, elle s'était lancée plus que jamais dans
le tourbillon des plaisirs, afin d'échapper à l'ennui[1213], et surtout
afin d'échapper à elle-même. Irritée contre son mari, dont l'apathie
et la froideur trompaient sans cesse ses désirs, elle en était venue
à le regarder comme un caractère sans ressort et un personnage sans
conséquence, pour lequel il était inutile de se gêner, puisqu'on
pouvait le dominer par la crainte. Erreur de l'imagination plutôt que
du cœur; emportement irréfléchi d'une jeune femme, agacée et nerveuse,
poussée à bout par des déceptions successives; état d'esprit maladif
que nous n'entreprenons pas de justifier, mais qui s'explique peut-être
par l'humeur concentrée où la jetait cette situation douloureuse qui
était la sienne, comparée à la fécondité de la comtesse d'Artois, alors
enceinte pour la troisième fois[1214]. Telle était bien l'opinion
de Mercy, lorsqu'après avoir énuméré les inconvénients du séjour de
Fontainebleau, il écrivait à Marie-Thérèse:

«C'est toujours à l'avènement d'une grossesse que je rapporte l'espoir
d'un changement heureux et ce sera alors que la Reine sera ramenée
d'elle-même à des idées qui jusqu'à présent ne lui sont pas présentées
avec tout le succès désirable[1215].»



CHAPITRE XVI

     Guerre de la succession de Bavière.—Mort de l'Electeur.—Joseph
     II occupe la Basse-Bavière.—Répugnances de sa mère.—Armements
     de Frédéric II.—Emotion en France.—Marie-Thérèse
     réclame l'intervention de sa fille.—Négociations
     infructueuses.—Déclaration de guerre.—Marie-Antoinette
     demande la médiation de la France.—Diminution subite de ses
     instances.—Entrevue avec Maurepas.—Récits du comte de la Marck
     et du comte de Goltz.—Proportions vraies de l'intervention de la
     Reine dans cette affaire de Bavière.—Paix de Teschen.


Ce n'était pas seulement pour jouir du plaisir de voir son «auguste
sœur[1216],» ni même pour visiter les villes et les établissements
publics, que Joseph II avait fait en France ce séjour qui, comme
l'écrivait Louis XVI à Vergennes, «devait donner une furieuse jalousie
au roi de Prusse[1217].» Il y avait à ce voyage un but secret et
plus politique: l'Empereur voulait se rendre compte par lui-même
des dispositions et des ressources de son allié et resserrer pour
des éventualités prochaines l'union des cabinets de Vienne et de
Versailles. Si, un jour, comme le prétendait cette mauvaise langue de
Frédéric II[1218], et comme nous avons peine à le croire, il s'était
laissé aller à dire que le roi de France était un «imbécile» ou un
«enfant», il ne sentait pas moins que cet «imbécile» et cet «enfant»
était le chef d'une des premières puissances de l'Europe et qu'il était
essentiel de gagner sa confiance. Aussi n'avait-il rien négligé pour y
parvenir: et il semblait y avoir à peu près réussi. Louis XVI s'était
ouvert en toute cordialité et franchise à son impérial beau-frère, tant
sur la Reine, dont il s'était plu à relever les «charmantes qualités»,
que sur les matières de gouvernement, qu'il avait traitées avec une
justesse et une précision inattendues[1219]. «Si je m'y étais prêté,
disait l'illustre voyageur au sortir d'une de ces conférences, le Roi
m'aurait montré ses papiers et tout ce que j'aurais voulu savoir de
ses affaires[1220].» Mais il y avait un sujet sur lequel le monarque
français était demeuré obstinément silencieux: c'étaient précisément
les affaires d'Allemagne[1221], et le point noir était là.

L'Autriche avait toujours médité un agrandissement du côté de la
Bavière[1222], et la mort, qui semblait prochaine, de l'électeur
Maximilien Joseph paraissait devoir ouvrir une porte à la réalisation
de ce rêve. Maximilien n'avait pas d'héritier direct; son futur
successeur, l'électeur Palatin, Charles Théodore, était éloigné et
sans puissance; Joseph II comptait profiter de cette situation pour
s'emparer de certains districts sur lesquels il faisait valoir des
droits, dont l'origine remontait au XVe siècle. Dans le courant de
1777, des négociations avaient été entamées avec Charles-Théodore
pour obtenir cette cession à l'amiable, et le Palatin, content de
s'assurer la tranquille possession du reste des États de Bavière,
moyennant ce sacrifice partiel, était sur le point d'y consentir,
lorsque, le 30 décembre 1777, Maximilien mourut. Cette mort brusqua
les choses: l'Empereur se hâta de signer, dès le 3 janvier 1778, son
traité avec Charles-Théodore[1223], et, le 15, douze mille hommes
de troupes autrichiennes prirent possession des districts cédés
de la Basse-Bavière. «La mort de l'Electeur nous donne beaucoup
d'occupations, mandait le 5 janvier Joseph II à Mercy; c'est une de
ces époques qui ne viennent que dans des siècles et qu'il ne faut
pas négliger[1224].» Et il écrivait quelques jours après à son frère
Léopold: «C'est un vrai coup d'État, et un arrondissement pour la
monarchie d'un prix inappréciable[1225].»

C'était Joseph II seul qui avait voulu entamer cette affaire, dont
il était, suivant son expression, la «cheville ouvrière[1226]». Le
prince de Kaunitz ne s'y prêtait qu'avec répugnance, et Marie-Thérèse,
forte de son expérience et de sa sagesse, désapprouvait formellement
l'ambition de son fils. Elle ne concevait pas qu'on s'exposât à une
guerre pour soutenir des prétentions incertaines et surannées[1227].
Une négociation amiable, passe encore; mais une occupation armée, elle
ne s'en souciait pas.

«La situation présente, écrivait-elle à l'Empereur dès le 2 janvier,
bien loin de m'offrir une perspective heureuse, grande et équitable,
m'accable d'un tas de réflexions, dont je ne saurais me débarrasser
et que je me reprocherais toute ma vie de ne pas communiquer. Il
s'agit du bonheur et de la tranquillité, non seulement des peuples
commis à mes soins, mais encore de celle qui pourrait intéresser
toute l'Allemagne... Si même nos prétentions sur la Bavière étaient
plus constatées et plus solides qu'elles ne sont, on devrait hésiter
d'exciter un incendie universel pour une convenance particulière. Jugez
combien des droits peu constatés et surannés, au dire même du ministre,
comme vous le savez aussi bien que moi, doivent être mesurés pour ne
pas causer des troubles, dont tant de malheurs suivront... Je ne parle
que selon mon expérience en politique et en bonne mère de famille.
Je ne m'oppose pas d'arranger ces affaires par la voie conciliante
de négociation et convenance, mais jamais par la voie des armes ou
de la force, voie qui révolterait à juste titre tout le monde contre
nous dès le premier pas et nous ferait même perdre ceux qui seraient
restés neutres. Je n'ai pas vu prospérer aucune entreprise pareille,
hors celle contre moi, en 1741, par la perte de la Silésie... Je ne
vois donc aucun inconvénient de différer la marche des troupes; mais
beaucoup de grands malheurs en la précipitant[1228].»

C'était le langage de la raison; mais Joseph II était trop impétueux
pour l'écouter. Il lui semblait que ses désirs ne devaient pas
rencontrer d'obstacles, que, les circonstances étant favorables, toute
l'Europe occupée, ce coup réussirait sans guerre, et que l'acquisition,
quoique encore incomplète, serait «toujours belle pour n'avoir rien
coûté[1229]».

Illusion étrange, que les événements n'allaient pas tarder à démentir.
A la première nouvelle de l'invasion de la Basse-Bavière, Frédéric II
réunissait une armée sur les frontières de Bohême, prêt à les franchir
si l'Empereur persistait dans ses projets d'agrandissement. L'Électeur
de Saxe, qui avait des prétentions, lui aussi, du chef de sa mère, à
la succession de Maximilien, joignait ses troupes à celles du roi de
Prusse[1230]: le duc des Deux-Ponts, autre héritier de l'Électeur,
protestait, de son côté, contre les arrangements pris[1231], et
les Bavarois eux-mêmes, fidèles à leur antipathie séculaire contre
l'Autriche, refusaient d'accepter un changement de domination: «Le
dernier paysan bavarois a de l'aversion pour l'Autrichien et de la
bonne volonté pour le Français,» écrivait le marquis de Bombelles,
ministre de France près la diète de Ratisbonne, au baron de Breteuil,
ambassadeur à Vienne[1232]. Sous l'inspiration de la Prusse,
l'Allemagne s'agitait.

En France, l'émotion n'avait pas été moins profonde. Les vieilles
préventions contre l'avidité impériale subsistaient toujours,
soigneusement entretenues par Frédéric II et son ambassadeur, le comte
de Goltz; et Joseph II ne l'ignorait pas, puisque, dès le 5 janvier
1778, il écrivait à Mercy, en lui annonçant ses projets: «Cela ne
plaira pas trop là où vous êtes[1233].» Les propos étaient vifs et
les plus ardents parlaient déjà de fourbir leur équipage de guerre.
La Reine elle-même, à la première nouvelle de la mort de l'Electeur,
avait écrit à Mme de Polignac qu'elle craignait bien que son frère «ne
fît des siennes[1234]». Le Roi ne dissimulait pas son mécontentement:
«C'est l'ambition de vos parents qui va tout bouleverser, disait-il à
sa femme; ils ont commencé par la Pologne; maintenant la Bavière fait
le second tome; j'en suis fâché par rapport à vous.» Et les ministres
français recevaient l'ordre de déclarer aux Cours près desquelles ils
étaient accrédités que le démembrement de la Bavière se faisait contre
le gré du cabinet de Versailles, qui le désapprouvait hautement[1235].

Ce n'était d'ailleurs que le commentaire, autorisé par les
circonstances, des instructions données dès le 10 avril 1775 par M. de
Vergennes au marquis de Bombelles, qui allait résider à Ratisbonne,
en qualité de ministre français. «Le Roi, y était-il dit, fidèle aux
principes qui ont déterminé LL. Majestés impériales, ne négligera rien
pour resserrer et rendre plus inviolables des liens qui assurent le
repos de l'Allemagne; mais en remplissant ses engagements à cet égard,
_Elle_ (_sic_) ne se croit pas déchargée de ceux qu'elle a formés bien
plus anciennement avec le Corps germanique, par la garantie du traité
de Westphalie.

«Sa Majesté n'a cessé de recommander à son ministre auprès de la Diète,
aussi bien qu'à tous ses autres ministres résidant près des princes
de l'Empire, de déclarer que son alliance avec la maison d'Autriche
était fondée sur les traités de Westphalie et sur les constitutions
germaniques; qu'Elle regardait comme une de ses premières maximes de ne
pas permettre d'y porter atteinte; que, bien loin de vouloir servir
d'instrument aux projets d'oppression que la Cour impériale pourrait
former, Sa Majesté se prévaudrait plutôt de l'alliance comme d'un moyen
de plus pour servir la cause des États[1236].»

Dans ces conjectures critiques, la vieille activité de Marie-Thérèse
reparut tout entière. Elle avait toujours déploré que son fils soulevât
la question; maintenant que l'affaire était engagée, elle s'efforçait,
avec toute la vivacité de son amour maternel et de son patriotisme,
d'en conjurer les conséquences. C'est du côté de la France qu'elle se
tourna d'abord. Elle avait mis tous ses soins à former et à resserrer
l'alliance, et il lui semblait juste que la jeune princesse, qui
en avait été le nœud, servît à la consolider, ou tout au moins à
l'empêcher de se rompre. Si, au début, elle avait eu quelques scrupules
à mêler ainsi sa fille à la politique, si elle avait craint que, par
une ingérence indiscrète, elle ne se rendît importune et même suspecte
au Roi[1237], ses scrupules furent promptement levés, et elle mit
à peser sur Marie-Antoinette toute l'ardeur d'une souveraine qui
tremble pour ses peuples, d'une mère qui tremble pour ses fils, toute
l'habileté d'une femme de génie qui, vieillie dans la politique et
connaissant jusque dans leurs plus intimes replis l'esprit et le cœur
de sa fille, savait merveilleusement quelle corde il fallait toucher,
quels sentiments invoquer, pour faire de cette fille une auxiliaire
dévouée et un instrument docile. Ce ne sont plus des sévérités et des
gronderies, comme en contient ordinairement sa correspondance: ce sont
les caresses les plus tendres, les prières les plus touchantes, les
instances les plus pathétiques; ses lettres sont de vrais chefs d'œuvre
de diplomatie féminine et maternelle; elle met tout en jeu: l'amour
propre de Marie-Antoinette, son affection pour sa mère, son antipathie
naturelle pour le roi de Prusse, tout, jusqu'aux espérances de
grossesse qui, pour la première fois, à cette époque, font tressaillir
son cœur.

L'affaire n'est encore qu'au début; mais un conflit est menaçant; Mercy
est malade; la Reine seule peut déjouer les manœuvres de Frédéric
qui ne craint qu'elle, et prévenir, entre la France et l'Autriche,
une rupture qui serait un coup mortel pour l'Impératrice[1238].
Marie-Antoinette qui, jusque là, a toujours répugné à se mêler
d'affaires[1239], s'intéresse chaleureusement à celle-ci, et elle
s'y intéresse uniquement par tendresse pour sa mère[1240]. C'est son
cœur,—elle le dit elle-même,—c'est son cœur seul qui agit[1241].
Elle est troublée, inquiète; elle a pâli en lisant cette phrase: «Un
changement dans notre alliance me donnerait la mort[1242].»

Marie-Thérèse le sait et elle profite de cette affection de sa fille.
Voyez quelle mise en scène: l'Impératrice écrit à cinq heures du matin;
le courrier attend à sa porte; il n'y a pas un moment à perdre pour
déjouer les noires machinations de la Prusse. Elle ne compte que sur la
justice du Roi et sur sa tendresse pour «sa chère petite femme». Jamais
il n'y a eu occasion plus importante de «tenir fermement» l'intérêt
des deux Maisons et des deux États; l'existence de l'Empereur et de
ses frères, la santé de l'Impératrice en dépend. Il faut avant tout
conjurer une guerre dont l'idée seule «la fait succomber[1243]». Que
peut-on craindre d'ailleurs? Marie-Thérèse aime bien trop son gendre
pour vouloir l'entraîner dans une entreprise «contraire à ses intérêts
ou à sa gloire[1244]».

Marie-Antoinette parle à son mari, mais avec une certaine mollesse;
elle ne se prête à ce qu'on lui demande,—c'est le ministre de Prusse
qui le dit,—que quand elle est tourmentée à l'excès[1245]. Et alors
même ses démarches, au gré de Mercy, ne sont ni assez précises, ni
assez suivies, ni assez promptes[1246]. Est-ce bien là cette volonté
ferme qu'on était en droit d'attendre d'elle? Quel éternel remords
pourtant, si, par sa négligence, elle perdait un seul des moyens
qu'elle a de concourir à la satisfaction et au repos de son auguste
mère! Pourquoi se contenter de ce que le Roi a fait dire au comte de
Goltz, qu'il ne voulait pas se mêler des affaires de son maître? Il ne
suffit point de ne pas se mêler des affaires de la Prusse: il faut se
mêler de celles de l'Autriche, dans le sens qui convient à un bon et
fidèle allié[1247].

Ce n'est pas tout: Joseph II entre en scène à son tour; il envoie à
sa sœur lettres sur lettres: «Puisque vous ne voulez pas empêcher la
guerre, lui écrit-il d'un ton tragique, nous nous battrons en braves
gens et, dans toutes circonstances, ma chère sœur, vous n'aurez point
à rougir d'un frère qui méritera toujours votre estime[1248].»

La Reine est émue jusqu'aux larmes en lisant ces lignes; sa vive
imagination lui représente son frère en danger, sa mère en pleurs.
Agitée, tremblante, elle va trouver le Roi; elle fait venir les
ministres; elle leur parle fortement[1249]; elle demande une
déclaration nette, qui seule peut prévenir un conflit. Mais, en somme,
à quoi tendent, à quoi aboutissent ces démarches? A réclamer pour les
Pays-Bas une garantie qu'avaient déjà résolue à l'avance et le Roi et
les ministres[1250].

De son côté, Frédéric II ne reste pas inactif; dès le mois d'août 1777,
il a fait des ouvertures au marquis de Jaucourt, envoyé extraordinaire
de France[1251]. Il a ses amis à la Cour de Versailles; il a ses
espions; il a son ministre, le comte de Goltz, qui surveille la
Reine, qui cherche à surprendre jusqu'aux plus intimes secrets du
ménage royal, jusqu'aux mystères de l'alcôve; Goltz, qui est «tout
yeux et tout oreilles[1252]», qui répand et exploite habilement les
propos, plus ou moins authentiques, attribués à Joseph II sur la
nullité de Louis XVI[1253]. «C'est ici le moment de vous évertuer de
toutes vos forces, lui écrit Frédéric le 11 février 1778. Il faut que
les sourds entendent, que les aveugles voient, que les léthargiques
ressuscitent[1254].» Goltz redouble d'efforts, et il arrache à
Vergennes une dépêche, que Maurepas lui-même qualifie de «dure et
de mauvaise[1255]», où la France décline toute application du _casus
fœderis_ avec l'Autriche. La Reine l'apprend, elle en est outrée; elle
presse les ministres, et elle obtient d'eux, avec l'assentiment du Roi,
une nouvelle dépêche plus amicale dans la forme, mais peu différente
quant au fond, et qui ne stipule guère que cette garantie des Pays-Bas,
dont nous avons parlé plus haut.

Rien n'avance cependant. Sur les instances de sa mère, Joseph II a
beau écrire de sa main au Roi de Prusse; cette correspondance ne sert
qu'à redoubler la méfiance et l'aigreur des deux adversaires, et la
situation est toujours aussi tendue. La diplomatie européenne est en
mouvement. La Russie voit là un moyen de s'ingérer dans les affaires de
l'Allemagne, et de diriger vers Saint-Pétersbourg les regards jusque-là
tournés du côté de Versailles[1256]. Cette puissance, tard venue dans
le concert européen, penche visiblement vers la Prusse. Marie-Thérèse
en est alarmée; elle a peur que la France, qu'elle trouve bien froide,
ne se laisse séduire à son tour par Frédéric.

«Il fait toutes les cajoleries et avances possibles, dit-elle; on
connaît cela quand il veut venir à son but; mais y étant, il fait
tout le contraire, ne tenant jamais sa parole. La France en a fait
quelque expérience, et tous les peuples de l'Europe, hors la Russie,
qu'il craint. Qu'on ne se flatte pas sur cette dernière; elle suit les
mêmes errements que le Roi, et le successeur est plus Prussien que son
soi-disant père l'était, et sa mère qui en est un peu revenue, mais
jamais autant pour rien espérer contre le Roi de Prusse, pas même des
ostentations: très généreuse en belles paroles qui ne disent rien, ou
selon la foi grecque, _græca fides_.»

«Voilà les deux puissances qu'on veut substituer à nous, bons et
honnêtes Allemands? Nous avons les mêmes intérêts de famille et
d'État... Il serait bien malheureux que le repos (de l'Europe) dépendît
de deux puissances, si connues dans leurs maximes et principes, même en
gouvernant leurs propres sujets; et notre sainte religion recevrait le
dernier coup, et les mœurs et la bonne foi devraient alors se chercher
chez les Barbares[1256a].»

Après ce tableau qui «n'est pas outré», l'Impératrice insinue
adroitement qu'en fin de compte la Cour de Versailles gagne en ce
moment à l'alliance autant que celle de Vienne, et que l'Autriche, si
elle est poussée à bout, si elle est abandonnée de ses amis, pourra
bien se retourner du côté de ses adversaires et se «mettre de la
partie pour avoir sa part du gâteau». En même temps, et cela est plus
menaçant, l'Angleterre envoie à ses ministres en Allemagne l'ordre de
se rapprocher le plus possible de l'Autriche[1257]. Grave danger, au
moment où la guerre d'Amérique vient d'éclater. Qu'arriverait-il, si
Joseph II, irrité et naturellement peu sympathique à la France, poussé
par les propos qui se tenaient journellement dans son armée contre les
Français[1258], cédait à ces suggestions, si l'union s'établissait
entre Vienne et Londres, et si à la guerre maritime qui absorbait
toute l'attention du cabinet de Versailles, il fallait joindre les
préoccupations d'une guerre continentale? Marie-Antoinette, en
s'efforçant de maintenir l'alliance austro-française dans les termes
modérés que nous avons indiqués, servait donc à la fois les intérêts
de son pays d'adoption et ceux de son pays d'origine. Et en somme quel
était le but que poursuivait à ce moment la diplomatie française?
Le voici, tel qu'il est consigné dans une dépêche de Vergennes à
Bombelles, du 29 juin 1778: «Le Roi continue d'employer tous ses soins
pour que l'esprit de justice et de modération prévale et pour que la
tranquillité de l'Allemagne soit maintenue[1259].»

Ces efforts échouent: la guerre éclate. Le 5 juillet, Frédéric II entre
brusquement à Nachod, en Bohême[1260], et, le 7, les premiers coups
de feu sont tirés[1261]. Marie-Thérèse est folle d'inquiétude; elle
sait que l'armée prussienne est plus forte de quarante mille hommes
que l'armée autrichienne[1262], et qu'en face d'un homme de guerre
comme Frédéric les talents militaires de Joseph II comptent bien peu.
«Cela est plus fort que moi, écrit-elle à son fils Ferdinand, je suis
désolée. Chaque porte que le vent ferme, chaque voiture qui va un peu
plus vite, des femmes qui marchent plus vite, me font tressaillir. Je
prêche à moi-même; je cherche moi-même ce que j'étais, il y a trente
six ans; mais j'étais jeune, j'avais un époux qui me tenait lieu de
tout. Affaiblie par mes années, par mes traverses, le physique ne se
soutient plus; l'âme seule, par la religion, se soumet et s'exécute,
mais ne se ranime pas[1263].

Mercy est immédiatement avisé de la grosse nouvelle. «Je n'ose trop
insister auprès de la Reine, lui écrit l'Impératrice, par crainte de
la commettre et de l'attendrir[1264].» Mais l'ambassadeur n'a pas les
mêmes scrupules; il envoie à Marie-Antoinette le billet désespéré de sa
mère. La Reine, toute troublée, éclate en sanglots; elle contremande
une fête quelle doit donner à Trianon[1265], et il faut une haute
intervention pour qu'elle ne renonce pas à des distractions que rendent
nécessaires l'état de sa santé et le commencement de sa grossesse. Le
Roi alarmé vient la trouver, lui-même baigné de pleurs, et l'assure
qu'il veut tout faire pour apaiser sa douleur. Ainsi encouragée par
son époux, la jeune femme fait venir Maurepas; elle lui parle ferme,
et le vieux ministre cherchant à se réfugier dans ses échappatoires
ordinaires: «Voilà, Monsieur, la quatrième ou cinquième fois que je
vous parle d'affaires,» riposte impérieusement Marie-Antoinette; «vous
n'avez jamais su me faire d'autre réponse; jusqu'à présent j'ai pris
patience; mais les choses deviennent trop sérieuses et je ne veux
plus supporter de pareilles défaites.» Et reprenant toute la suite de
l'affaire de Bavière, elle montre que la condescendance de la France
a seule encouragé la Prusse. Maurepas, surpris d'une vigueur et d'une
netteté qu'il n'était pas habitué à rencontrer, se confond en excuses
et en protestations de dévouement[1266].

Cependant, Marie-Thérèse fait une nouvelle tentative. Décidée à tout,
même à l'avilissement de son nom, dit-elle, pour conjurer les dangers
qui menacent l'Empire et l'Europe[1267], sans prévenir son fils,
mais assumant sur sa «vieille tête grise» toute la charge et tout le
blâme[1268], elle envoie, le 13 juillet, Thugut à Frédéric pour traiter
de la paix; elle offre d'abandonner toute prétention sur la Bavière,
si la Prusse, de son côté, renonce à la succession des margraviats
de Bayreuth et d'Anspach[1269]. Mais ces démarches même, qui lui
coûtent tant, sont inutiles: Joseph II les désavoue avec colère[1270]
et Frédéric les repousse dédaigneusement. Au bout d'un mois, les
négociations sont rompues; la guerre continue et elle est défavorable à
l'Autriche: le maréchal Loudon est forcé de se replier devant le prince
Henri[1271]. Marie-Thérèse se retourne vers la France: «Sauvez votre
Maison et votre frère, écrit-elle à Marie-Antoinette. Je ne demanderai
jamais rien au Roi qui puisse l'attirer dans cette malheureuse guerre;
mais des ostentations, de nommer ou rassembler des régiments et
généraux pour venir nous secourir. Il ne convient pas à la France que
nous soyons subjugués à notre cruel ennemi. Elle ne trouvera jamais un
ami et un allié plus sincèrement attaché pour le fond que nous[1272].»

En recevant cette lettre, Marie-Antoinette, que l'absence de nouvelles
a plongée depuis quinze jours dans les plus pénibles incertitudes,
va trouver le Roi, au moment où il est en conférence avec Maurepas
et Vergennes, et lui demande... quoi? Une intervention armée? Non,
simplement la médiation de la France pour rétablir la paix et arrêter
l'effusion du sang. La prétention, il faut en convenir, est modeste.
Les ministres n'y font point d'objections; cette pensée d'une
médiation, qui ne compromet pas la France, est conforme à la politique
qu'ils ont suivie depuis le commencement de l'affaire[1273], et leur
bonne volonté devient plus ferme encore lorsqu'ils apprennent d'une
façon positive la rupture des négociations. Vergennes ne dissimule
pas le déplaisir que le refus du Roi de Prusse a causé au cabinet de
Versailles[1274].

Mais Marie-Thérèse est impatiente: elle a hâte de voir se terminer une
guerre ruineuse, elle reprend la plume pour tracer à sa fille le plus
sombre et le plus émouvant tableau de la situation: Le temps devient
mauvais; la neige couvre déjà les montagnes; les armées souffrent;
Maximilien est malade; on peut tout craindre, tant que ces malheureuses
circonstances dureront: «Tâchez, ma chère fille, de les faire finir
au plus tôt; vous sauverez une mère qui n'en peut plus et deux frères
qui, à la longue, doivent succomber, votre patrie, toute une nation
qui vous est si attachée. La gloire et l'intérêt même du Roi et de
l'alliance y est attachée..... Nous n'exigeons que de parler un langage
ferme partout... Mais il faut beaucoup de fermeté et égalité de langage
et ne pas perdre un instant... Quel bonheur si vous pouvez faire vos
couches en paix et de nous l'avoir procurée si glorieuse pour le Roi,
en serrant de plus en plus les nœuds de notre alliance, la seule
nécessaire et convenable pour notre sainte religion, pour le bonheur
de l'Europe et de nos Maisons[1275]!»—«Non seulement le bien de la
monarchie, mais ma propre conservation en dépend[1276].»

Que peut faire Marie-Antoinette, ainsi harcelée par sa mère, harcelée
par Mercy? Que peut-elle faire dans une question où l'on met tout en
œuvre pour l'émouvoir: ses préférences politiques, ses sentiments
religieux, tout, jusqu'à cet amour maternel qui s'éveille en elle avec
les premiers mouvements de son enfant? Que peut-elle faire, elle à
qui Goltz lui-même a pourtant rendu cette justice qu'elle n'a fait,
en cette occurrence, que céder aux sollicitations réitérées de la
Cour de Vienne[1277]? Les circonstances sont favorables; les armées
ennemies, qui sont restées en présence, mais à peu près inactives,
tout l'été, vont être forcées par le mauvais temps qui approche de
suspendre les hostilités[1278]; déjà deux corps prussiens ont dû
se retirer en arrière. C'est le moment ou jamais d'intervenir pour
amener une paix que l'Impératrice désire si ardemment, que le Roi ne
souhaite pas moins et à laquelle l'Empereur lui-même se rallie. De
nouveau, Marie-Antoinette entretient son mari de cette affaire qui la
préoccupe sans cesse; elle lui représente la nécessité de hâter la
conclusion de la paix et d'une paix convenable, l'Autriche ne pouvant
point en accepter d'autre. C'est le seul moyen d'éviter une guerre
européenne, dans laquelle la France finirait, bon gré mal gré, par être
engagée. Elle insiste de même près de Maurepas, dont les variations
la désolent; elle lui parle un langage net et précis, mais elle se
contient, afin, dit-elle, de «ne pas mettre le Roi dans l'embarras
entre son ministre et sa femme[1279]». Elle veut la pacification de
l'Allemagne, mais elle la veut parce qu'elle est convaincue «qu'il y
va de la gloire du Roi et du bien de la France», non moins que «du
bien-être de sa chère patrie[1280]».

Puis, tout d'un coup, il semble que l'intervention de la Reine devient
moins active, ses instances moins pressantes. Elle parle bien encore
au Roi, mais elle se hâte de traiter le point en litige, et n'y
revient plus[1281]. Marie-Thérèse se plaint d'être abandonnée, dans
le moment le plus intéressant pour sa fille, dans le moment d'une
grossesse[1282]. La Russie appuie la Prusse: la France ne fait rien
pour l'Autriche. Mercy insiste de son côté; il représente à sa royale
pupille qu'elle doit se tenir, «vis-à-vis d'elle-même et vis-à-vis de
sa famille, hors de tout reproche d'avoir remis ou négligé la moindre
chose qui puisse remédier au mal présent.» L'ambassadeur devient
pressant, grondeur presque; il semble que ce soit moins un conseil
qu'il donne qu'une réprimande qu'il adresse.

Que s'est-il donc passé? La Reine est-elle moins touchée des embarras
de son frère et des angoisses de sa mère? Assurément non; mais l'époque
de ses couches approche, et cet événement, si longtemps attendu, que
la Cour de Vienne saluait comme le point de départ d'un redoublement
d'influence pour elle, est précisément celui qui marque le déclin de
cette influence. Marie-Antoinette sent l'impérieux devoir que lui
impose cette dignité nouvelle qui la fait vraiment Reine de France,
et, ce premier tressaillement de la maternité venant se joindre au
tressaillement du patriotisme, elle garde vis-à-vis du Roi et de ses
ministres une attitude, non pas indifférente, mais réservée.

Le comte de la Marck raconte que, l'Empereur ayant réclamé de la France
le secours de vingt-quatre mille hommes, stipulé par le traité de
1756, avait écrit à sa sœur pour qu'elle pressât instamment Louis XVI
d'accorder ce secours.

«Avant d'en parler au Roi, la Reine fit venir chez elle le comte de
Maurepas et lui exprima l'intérêt qu'elle prenait à la demande de son
frère et le désir qu'à l'égard de cette demande, lui, M. de Maurepas,
disposât favorablement le Roi.»

«Dans ce moment-là même, et après plusieurs années d'attente, la Reine
était enceinte pour la première fois. M. de Maurepas saisit à propos
cette circonstance et, après avoir exposé à la Reine les raisons qui
s'opposaient à ce que la France prît part à une guerre qui n'était
d'accord ni avec ses intérêts, ni peut-être même avec la justice, il
ajouta: «_Que les intérêts de la France devaient être, s'il était
possible, plus chers que jamais à la Reine, dans les circonstances
heureuses qui lui promettaient de donner un héritier au trône._»

«La Reine répondit aussitôt à M. de Maurepas qu'il rendait justice à
ses sentiments pour la France, et qu'après la conversation qu'elle
venait d'avoir avec lui, elle ne se mêlerait plus de cette affaire et
qu'elle n'en parlerait même pas au Roi. _Elle tint parole_[1283].»

Il y a, dans le récit de La Marck, quelques inexactitudes de détails;
l'incident qu'il raconte doit être reporté un peu plus tard que
l'époque indiquée par lui, et nous ne voyons pas que la Reine ait
jamais réclamé une intervention armée; mais le fait lui-même est vrai,
quoiqu'il ait été révoqué en doute, et nous le retrouvons attesté,
presque dans les mêmes termes, dans la correspondance officielle d'un
homme qui n'était pas un ami de Marie-Antoinette, mais qui était
presque aussi bien instruit de ses faits et gestes que Mercy; car si
Mercy était éclairé par le dévouement, lui l'était par la méfiance et
la haine; nous voulons parler du ministre de Prusse à Paris, le comte
de Goltz. Rendant compte à son maître d'une conversation qu'il avait
eue avec le premier ministre de France, le comte de Goltz écrivait:

«Il—Maurepas—devait rendre la justice à cette princesse—la
Reine—qu'elle entendait raison sur ces objets, que nommément dans
l'affaire de Bavière il l'avait trouvée ainsi; qu'alors lui, ministre,
avait fait sentir à cette princesse que l'enfant qu'elle portait ne
cessait pas de lui crier qu'elle était Reine de France avant tout;
qu'il avait ajouté que, prêt à descendre dans la tombe et ne pouvant
ainsi servir ce fruit dans la suite du temps, il lui rendait, dans ce
moment même, le service le plus essentiel, en plaidant sa cause près
de la Reine-mère; que cette princesse, émue, lui avait protesté des
remerciements de ce qu'il lui rappelait si bien ses vrais devoirs, et
qu'en effet, dans tout le cours de cette affaire, _la Reine n'avait
plus paru_[1284].»

Après un témoignage si formel, émanant d'une bouche si peu suspecte,
il ne nous semble plus possible de contester le fait.

Au fond, d'ailleurs, et malgré la vivacité de ses premières instances,
à quoi avait tendu l'intervention de Marie-Antoinette en cette affaire?
Au maintien de l'alliance austro-française et à une médiation pour
assurer une paix honorable. Sur le premier point, il y avait bien
sans doute des divergences chez quelques vieux diplomates, fidèles à
d'anciennes et surannées traditions, ou chez quelques jeunes novateurs,
partisans fanatiques de Frédéric II; mais, en somme, le Roi, les
ministres même, pensaient comme la Reine, et en face du développement
prodigieux et déjà menaçant de la Prusse, c'était la seule politique
à suivre. Il ne pouvait pas être bon pour la France de se prêter à
l'accroissement indéfini de cette puissance nouvelle, sa protégée
d'hier, sa rivale de demain, et un diplomate qui appartenait cependant
à la vieille école et qui nourrissait de vives préventions contre
l'Autriche, le marquis de Bombelles, écrivait au baron de Breteuil:
«Nous ne pouvons plus, comme autrefois, revenir systématiquement à
l'alliance du Roi de Prusse. Ce prince et ses successeurs seront trop
puissants pour porter dans cet accord l'esprit de déférence qu'il nous
convient de trouver[1285].» Au bout d'un siècle, n'avons-nous pas trop
lieu de sentir toute la justesse des prévisions du marquis de Bombelles?

Qui donc aujourd'hui pourrait faire un reproche à Choiseul d'avoir
fondé l'alliance de la France et de l'Autriche; à Marie-Antoinette,
d'avoir voulu la maintenir?

Quant à la médiation, M. de Bombelles y voyait encore un moyen
de rétablir notre influence en Allemagne et de montrer au Roi de
Prusse «ce qu'un mot de nous met dans la balance de l'Europe[1286]».
L'Empereur seul ne la désirait pas; mais il fallait «ramener à la
modération un prince qui s'en était écarté, contre le vœu de son
auguste mère et de tous les gens sensés de son empire[1287]». Et
de fait, Joseph II se montra mécontent de l'attitude de la France
et particulièrement de sa sœur en cette circonstance: «La conduite
politique du Roi en cette occasion, dit-il au comte de la Marck, est
bien éloignée de celle que j'aurais dû attendre d'une Cour alliée _et
qui se disait amie_[1288].»

Les négociations furent longues. Si Marie-Thérèse désirait la paix
ardemment et avec une sorte d'impatience fébrile, Joseph II, dont
cette paix humiliait l'orgueil, ne s'y prêtait qu'avec une extrême
répugnance[1289]; et la Prusse, se sentant la plus forte, soutenue
qu'elle était en secret par la Russie, ouvertement par la Saxe et
le Hanovre, ajournait tout arrangement. Enfin, après de pénibles
pourparlers, un congrès se réunit à Teschen et, le 13 mai 1779,
sans que la Reine s'en fût mêlée, sans même que Mercy lui en eût
parlé[1290], la paix fut signée, au vif déplaisir de l'Empereur, qui
avait dû renoncer à la presque totalité de ses prétentions sur la
Bavière, au grand soulagement de l'Impératrice, qui en marqua au Roi
et à la Reine toute sa reconnaissance[1291], et, devenue plus juste par
la cessation de ses inquiétudes, convint que la France avait fait tout
ce qu'on était en droit d'attendre d'elle pour la pacification[1292].



CHAPITRE XVII

     Première grossesse de la Reine.—Son bonheur.—Ses rêves
     pour l'éducation de son enfant.—Joie du Roi.—Sentiments
     divers de la famille royale et de la Cour.—Propos
     malveillants.—Couches dramatiques de la Reine.—Danger qu'elle
     court.—Naissance de Madame Royale.—Joie du public, mélangée
     de désappointement.—Paroles de la Reine à sa fille.—_Te
     Deum_ à Notre-Dame.—Amélioration de la conduite de la Reine,
     malgré quelques inconvénients encore inévitables.—Intimité
     des deux époux.—Affection de Marie-Antoinette pour Mme
     Élisabeth.—Impatience de Marie-Thérèse et du public
     d'avoir un Dauphin.—Fausse couche de la Reine.—Mort de
     Marie-Thérèse.—Douleur de Marie-Antoinette.—Second voyage de
     Joseph II en France.—Naissance du Dauphin.—Bonheur universel.


«Vers les derniers mois de 1777, raconte Mme Campan, la Reine étant
seule dans ses cabinets, nous fit appeler, mon beau-père et moi, et,
nous présentant sa main à baiser, nous dit que nous regardant l'un
et l'autre comme des gens bien occupés de son bonheur, elle voulait
recevoir nos compliments, qu'enfin elle était Reine de France, et
qu'elle espérait bientôt avoir des enfants; qu'elle avait jusqu'à ce
moment su cacher ses peines, mais qu'en secret elle avait versé bien
des pleurs[1293]».

Ces espérances pourtant furent encore ajournées; mais au bout de
quelques mois elles s'affirmèrent de nouveau, et cette fois ce ne fut
pas à Mme Campan, ce fut à sa mère que la Reine en fit part. «Madame ma
chère mère, lui écrivait-elle le 19 avril 1778, mon premier mouvement,
et que je me repens de n'avoir pas suivi, il y a huit jours, c'était
d'écrire mes espérances à ma chère maman. J'ai été arrêtée par la
crainte de causer trop de chagrin, si mes grandes espérances venaient
à s'évanouir; elles ne sont pas encore entièrement assurées et je n'y
compterai entièrement que dans les premiers jours du mois prochain...
En attendant, je crois avoir de bonnes raisons pour y prendre
confiance; du reste je me porte à merveille; mon appétit et mon sommeil
sont augmentés[1294].»

De quel tressaillement de joie ces premières espérances, si longtemps
et si impatiemment attendues, firent-elles battre le cœur de la
Reine, il est facile de le comprendre. Elle avait si souvent envié
la fécondité de la comtesse d'Artois! Elle sentait si bien que tant
qu'elle ne serait pas mère, elle ne serait en quelque sorte considérée
que comme étrangère! Aussi, que de précautions prises pour ne pas faire
évanouir ce rêve! Elle renonce aux courses à cheval, aux excursions
à Paris[1295], même au billard[1296]; elle ne fait plus que des
promenades à pied[1297], après quoi elle s'assied dans ses cabinets
à de petits ouvrages d'aiguille[1298]. Quand vient le printemps,
elle s'installe à Marly, où les promenades sont plus belles et plus
commodes, où elle sort dès son lever, où le grand air du matin et un
exercice modéré épanouissent l'esprit et fortifient le corps[1299].
Si parfois elle monte en voiture, ce n'est qu'avec l'autorisation
expresse de l'accoucheur qu'elle a choisi, Vermond, frère de
l'abbé[1300]. Plus de veilles, plus de jeux[1301]. Sa vie devient plus
sérieuse, sa volonté plus ferme, son esprit plus réfléchi[1302]. Sa
pensée est tout entière absorbée par cet enfant qu'elle porte dans son
sein. Elle suit pas à pas les diverses évolutions d'un état dont la
nouveauté l'enchante, dont elle salue chaque progrès par une explosion
de joie[1303]; elle s'y intéresse jusqu'à mesurer sa taille pour en
constater le développement[1304].

Elle se plaît à songer aux soins dont elle entourera ce petit être qui
est dès à présent l'objet de sa tendresse; elle se plonge avec délices
dans tous ces doux et souriants détails de la maternité. L'enfant ne
sera point emmailloté; on l'élèvera en liberté dans une barcelonnette
ou sur les bras; il logera au rez-de-chaussée, séparé seulement par
une petite grille de la terrasse du Château sur laquelle il fera ses
premiers pas plus facilement que sur le parquet[1305]. Si c'est un
Dauphin,—et ce doit en être un, tout le monde le prédit—on ne lui
nommera pas de gouverneur avant l'âge de cinq ans; ce sera un moyen
d'éviter les intrigues et de faire un choix avec plus de maturité[1306].

Et pour constater publiquement son bonheur et l'inaugurer par un acte
de charité, elle envoie douze mille livres à Paris, quatre mille à
Versailles pour la délivrance des pauvres gens détenus pour dettes de
nourrices. Le cri de la reconnaissance populaire répondra au cri de
joie des parents, et ces enfants qui retrouveront leurs pères béniront
cette mère qui va enfin pouvoir embrasser son enfant[1307].

Le Roi est dans l'ivresse; il est tout à l'épanouissement et comme
à la fierté de sa dignité nouvelle; il entoure des plus délicates
attentions et d'une affection enfin expansive celle qui lui promet
ce grand bonheur si longtemps souhaité en vain[1308]; il l'annonce
officiellement à l'Impératrice.

Tout va bien d'ailleurs et, malgré les alarmes que causent à la Reine
la guerre de Bavière, le danger de ses frères et les angoisses de sa
mère, elle supporte merveilleusement les fatigues de sa grossesse.
«Ma santé est toujours très bonne, écrit-elle le 14 août. Mon enfant
a donné le premier mouvement le vendredi 31 juillet, à dix heures et
demie du soir; depuis ce moment il remue fréquemment, ce qui me cause
une grande joie. Je ne puis pas dire à ma chère maman combien chaque
mouvement ajoute à mon bonheur[1309].» Le lendemain, elle va trouver
son mari: «Je viens, Sire, lui dit-elle gaiement, me plaindre d'un de
vos sujets assez audacieux pour me donner des coups de pied dans le
ventre[1310].» Le Roi rit de son bon gros rire et embrasse tendrement
sa femme.

Mais tout le monde ne riait pas. Si Mesdames tantes semblaient
s'associer franchement au bonheur de leur neveu et se rapprocher même
un instant de leur nièce,—ce qui d'ailleurs ne dura guère[1311];—si le
comte d'Artois, uniquement occupé de ses plaisirs, ne paraissait pas
s'inquiéter de cette situation nouvelle, les deux sœurs piémontaises,
Madame et la comtesse d'Artois, tout en conservant en apparence
l'attitude la plus convenable, n'en faisaient pas moins, dans leur
particulier, de pénibles et désagréables réflexions[1312]. Monsieur
gardait sa tournure ordinaire, mais il écrivait à Gustave III: «Vous
avez su le changement survenu dans ma fortune... Je me suis rendu
maître de moi à l'extérieur fort vite et j'ai toujours tenu la même
conduite qu'avant, sans témoigner de joie, ce qui aurait passé pour
fausseté et ce qui l'aurait été, car franchement, et vous pouvez
aisément le croire, je n'en ressentais pas du tout;—ni de tristesse,
qu'on aurait pu attribuer à de la faiblesse d'âme. L'intérieur a été
plus difficile à vaincre; il se soulève encore quelquefois[1313].»

Et puis les ministres,—Maurepas surtout,—qui voyaient dans la
grossesse de la Reine, dans sa vie plus sérieuse, dans l'affection
plus tendre que lui témoignait le Roi, comme l'affermissement d'un
crédit qui leur portait ombrage et qu'ils avaient voulu étouffer
dans la dissipation[1314]. Et les courtisans, mécontents de n'avoir
point été invités à Marly où la Reine était allée chercher le repos
et la solitude[1315]. Et les envieux de Mme de Polignac, dont la
faveur était plus forte que jamais, au point que Louis XVI l'avait
fait revenir précipitamment à la Cour, pour consoler sa royale amie,
profondément troublée par les lettres désespérées et pressantes de
Marie-Thérèse[1316]. Et cette vindicative comtesse de Marsan, toujours
ulcérée contre Marie-Antoinette, à qui elle ne pardonnait pas son peu
de sympathie pour les Rohan et son goût pour Choiseul, Mme de Marsan,
trop bien secondée dans ses manœuvres par l'homme de confiance de son
neveu, l'abbé Georgel, intrigant subalterne, mais des plus dangereux,
dont les propos indignaient tellement l'honnête monarque qu'il avait
voulu le chasser de Versailles[1317].

Tous ces mécontentements se coalisaient contre la Reine pour saper
son crédit au moment même où il semblait devenir plus solide et la
perdre elle-même, sinon près du Roi, alors dans la fraîcheur de son
nouvel amour, du moins près du public, rendu plus méfiant, dans les
circonstances présentes, par l'ambition intempestive de Joseph II, qui
avait réveillé les vieux préjugés contre la Maison d'Autriche.

Des couplets odieux, des propos infâmes, inventés par le dépit et
propagés par l'envie, circulaient à Versailles et dans Paris, et
quelques jours avant les couches de Marie-Antoinette, on jetait dans
l'Œil-de-Bœuf un volume entier de chansons contre elle et contre les
principales femmes de la Cour. Louis XVI, indigné, voulut qu'on en
recherchât l'auteur; on le découvrit[1318]; il ne fut pas même inquiété.

Quoi qu'il en soit, plus le moment des couches approchait, plus
l'anxiété était vive; on priait dans toutes les églises[1319]. A la
Cour, mille intrigues se nouaient, qui avaient pour objet la naissance
prochaine de l'enfant royal. Chacun était aux aguets. Plus de cent
personnes de qualité, qui habitaient ordinairement Paris, étaient
venues s'installer à Versailles, pour connaître plus tôt l'issue
du grand événement, et être plus à portée d'en profiter. La ville
regorgeait de monde; on ne trouvait plus de logement et le prix des
vivres avait triplé[1320].

Le 18 décembre, la Reine s'était couchée à onze heures, sans ressentir
aucune souffrance. A une heure et demie, on sonna vivement: les
douleurs commençaient. Mme de Lamballe et les _honneurs_, avertis,
entrent dans la chambre. A trois heures, Mme de Chimay va chercher
le Roi; une demi-heure après, on introduit les princes et princesses
qui sont à Versailles, tandis que des pages courent à bride abattue
prévenir ceux qui sont à Paris et à Saint-Cloud[1321]. La famille
royale, les princes et les princesses du sang, les _honneurs_ et Mme
de Polignac se tiennent dans la chambre même de la Reine, autour du
lit dressé en face de la cheminée; la Maison du Roi, celle de la
Reine, les grandes entrées, dans les petits cabinets; le reste des
assistants, dans le salon de jeu et la galerie. Un usage bizarre veut
que l'accouchement des Reines de France soit public; on s'y conforme
jusqu'à l'abus. Au moment où Vermond s'écrie: «La Reine va accoucher!»,
un tel flot se précipite dans la chambre royale qu'en un instant
l'appartement est rempli; il est impossible d'y remuer; on se croirait
sur une place publique, un jour de grande fête; deux Savoyards montent
même sur un meuble pour mieux voir.

A onze heures et demie, l'enfant vient au monde: c'est une fille. On
la porte immédiatement dans le grand cabinet pour l'emmailloter et
la remettre à la gouvernante, princesse de Guéménée. Le Roi, joyeux
et ému, suit le porteur pour jouir de la vue de son premier-né et la
foule, presque tout entière, se précipite à la suite du Roi et de
l'enfant[1322].

Tout à coup, ce cri retentit, anxieux et pressant: «De l'air, de
l'eau chaude; il faut une saignée au pied!» La chaleur, le bruit, le
manque d'air, la contrainte qu'elle s'est imposée pour dissimuler ses
souffrances; le saisissement qui s'empare d'elle, quand, au premier
instant, l'enfant ne crie pas; le mouvement de joie qui l'agite, quand
l'enfant se met à crier, toutes ces émotions contraires provoquent chez
l'auguste accouchée une effrayante révolution[1323]. Le sang se porte à
la tête avec violence; la bouche se tourne; la Reine perd connaissance.
Un indicible frissonnement court dans la foule; la princesse de
Lamballe s'évanouit[1324]. On se précipite à la fenêtre, on l'ouvre
vivement[1325]; les huissiers chassent les curieux indiscrets qui sont
encore dans la chambre. Mais l'eau chaude n'arrive pas. Avec une rare
présence d'esprit, Vermond ordonne au premier chirurgien de piquer
à sec; le sang jaillit avec force; la Reine ouvre les yeux; elle
est sauvée! Tout cela a été si rapide, que le Roi n'a pas même été
témoin de l'accident[1326]. Mais pendant ces quelques instants, quelle
angoisse parmi les spectateurs! Si la Reine avait été saignée deux
minutes plus tard, elle était morte[1327]. Aussi, quelle explosion de
bonheur quand le danger est passé! On se félicite, on s'embrasse, on
pleure de joie[1328].

Le jour même, tandis que le marquis de Béon, lieutenant des gardes,
va faire part de la naissance au Corps de ville de Paris, assemblé
depuis le matin[1329], et que des courriers extraordinaires partent
pour Vienne et pour Madrid, l'enfant est baptisée dans la chapelle du
Château, en présence du Roi, par le cardinal de Rohan, grand aumônier,
et reçoit les noms de Marie-Thérèse-Charlotte; Monsieur remplace le roi
d'Espagne, parrain; Madame représente l'Impératrice, marraine; toute
la famille royale assiste à la cérémonie; un _Te Deum_ solennel est
chanté dans la chapelle[1330] et, le soir, un magnifique feu d'artifice
est tiré sur la place d'Armes[1331]. La Cour et la ville, Paris et
Versailles, toute la France est dans l'ivresse. Dans la capitale, les
deux premiers échevins se transportent aux prisons et en font sortir
les détenus pour dettes de nourrices. Un feu de joie est allumé sur la
place de l'Hôtel-de-Ville, et les principales maisons de la grande cité
sont illuminées[1332]. Mais un assez vif désappointement se mêle à ces
transports. L'enfant royal annonce des traits réguliers et charmants,
de grands yeux, une tournure de bouche agréable, et un teint de la
meilleure santé; mais ce n'est qu'une fille et l'on comptait sur un
Dauphin. «Pauvre petite,» dit la Reine à sa fille quand elle la pressa
pour la première fois sur son cœur, «vous n'étiez pas désirée; mais
vous ne m'en serez pas moins chère. Un fils eut plus particulièrement
appartenu à l'État. Vous serez à moi; vous aurez tous mes soins; vous
partagerez mon bonheur et vous adoucirez mes peines.»

Le Roi se livrait à la joie sans arrière-pensée; il était tout à
la fierté de sa dignité nouvelle; il ne savait comment marquer sa
tendresse à sa femme. Il renonçait même à la promenade et à l'exercice,
qui lui étaient nécessaires, pour ne pas s'éloigner d'elle. Le matin,
il était le premier à son chevet, il y passait une partie de la
matinée, y revenait dans l'après-midi, y restait toute la soirée[1333].
Quant à sa fille, il ne se lassait pas de la contempler; il allait à
chaque instant la voir, et un jour l'enfant lui ayant serré le doigt,
il en fut dans un ravissement qui ne se pouvait rendre[1334]. Cette
nature en globe s'ouvrait et se développait; ce cœur, si longtemps
froid et presque fermé, s'échauffait et s'épanouissait sous l'action
vivifiante de la paternité.

Le 26, la Reine reçut pour la première fois son ancienne dame
d'honneur, la maréchale de Mouchy, et son ancienne dame d'atours,
la duchesse de Cossé. Le 27, ce fut le tour des dames du palais; le
28, celui des grandes entrées[1335]. Le 31, l'auguste accouchée se
leva sur une chaise longue[1336]. Le 18 janvier, elle faisait ses
relevailles dans la sacristie de la chapelle de Versailles[1337] et
reprenait la tenue de la Cour dans sa forme ordinaire[1338]. Le 8
février, accompagnée du Roi, de Monsieur, de Madame, du comte et de la
comtesse d'Artois, elle allait à Paris, rendre grâces à Dieu de son
heureuse délivrance. Comme elle l'avait fait au moment de sa grossesse,
c'était par la bienfaisance qu'elle voulait inaugurer sa maternité. A
Versailles, six mille francs étaient donnés à chacun des deux curés de
la ville, douze mille livres répandues en aumônes particulières[1339].
A Paris, cent jeunes ménages étaient unis par l'archevêque, le jour
même de l'entrée de la Reine, habillés et dotés à ses frais. Chacun
d'eux recevait cinq cents livres de dot, deux cents pour le trousseau,
douze pour la noce[1340], avec la promesse de quinze francs par mois
pour le premier enfant, si la mère le nourrissait elle-même, de dix,
si elle le confiait à une nourrice étrangère[1341]. Lorsque le cortège
royal parut dans la cathédrale, ces cent jeunes hommes et ces cent
jeunes filles, que le lieutenant de police, Lenoir, avait recommandé
de choisir parmi les plus jolies[1342], étaient rangés dans l'église
pour saluer la Reine au passage. Les prisonniers pour dettes étaient
délivrés, des aumônes considérables confiées aux soins des curés
de diverses paroisses[1343]. Le soir, il y avait feux de joie, feu
d'artifice, illuminations, fontaines de vin, distributions de pain et
de cervelas[1344], spectacles gratuits à la Comédie-Française, où les
charbonniers occupaient la loge du Roi, les poissardes celles de la
Reine[1345]. Mais le pain était cher, la guerre imposait de lourdes
charges; les acclamations furent moins nombreuses et moins bruyantes
qu'on ne l'avait espéré[1346].

La Reine cependant avait eu soin de s'abstenir en ce jour de tout
plaisir profane. Elle avait voulu prouver que sa présence dans la
capitale n'était déterminée que par de pieux motifs et nullement par le
désir de ces divertissements qu'elle y était venue souvent chercher.
Après le service de Notre-Dame et celui de Sainte-Geneviève, elle avait
été souper à la Muette, puis était rentrée à Versailles. Comme si elle
sentait que sa maternité lui imposait des devoirs nouveaux, elle se
prêtait davantage aux réflexions sérieuses et renonçait en partie aux
plaisirs bruyants. Le carnaval était plus modéré[1347], le carême était
tranquilles[1348], le jeu devenait plus rare[1349], la complaisance
pour les favoris, moins facile[1350].

Les prétentions du comte d'Adhémar rencontraient une résistance
invincible[1351]; la société de la Reine tout entière était astreinte
à plus d'ordre et de réserve[1352]. L'harmonie était soigneusement
entretenue dans la famille royale[1353]; Monsieur[1354] et Madame[1355]
étaient mieux traités; le comte d'Artois, avec plus de froideur[1356].
La Reine était bien revenue sur le compte de ce pétulant beau-frère et
refusait de s'associer à ses rancunes contre Necker[1357].

Non pas assurément qu'il n'y eût encore quelques imprudences.
Marie-Antoinette, convalescente de la rougeole, se retirait à Trianon
avec quatre seigneurs de son intimité, les ducs de Coigny et de Guines,
le comte Esterhazy et le baron de Besenval. Le Roi y avait consenti,
et la présence constante de Madame, de la princesse de Lamballe
et de Mme Élisabeth[1358], atténuait un peu les mauvais effets de
cette préférence. Néanmoins, la Cour glosait; les méchantes langues
baptisaient les quatre privilégiés les quatre garde-malades de la
Reine et s'amusaient à désigner les quatre dames qui devaient être
à leur tour les quatre garde-malades du Roi[1359]. Il y avait bien
aussi l'aventure du fiacre, que nous avons racontée plus haut, en la
réduisant à ses vraies proportions[1360], et une reprise des promenades
à cheval qui alarmait le premier médecin Lassone. Et puis quelques
divertissements bruyants pendant le printemps de 1780, et un retour
aux jeux de hasard, celui de tous les points sur lequel la jeune femme
paraissait le plus difficile à ramener[1361].

Mais, malgré ces rechutes inévitables, le progrès était évident. «Si
j'ai eu anciennement des torts, écrivait-elle elle-même, c'était
enfance et légèreté; mais, à cette heure, ma tête est bien plus
posée[1362].» Mercy, l'impitoyable critique, constatait que le séjour
de Trianon, au printemps de 1779, s'était passé tranquillement[1363].
Le séjour de Marly, qui suivait, n'était pas moins satisfaisant[1364],
et il se renouvelait en 1780 au contentement universel de ceux qui y
étaient admis[1365]. L'ordre y était parfait; la tenue excellente.
Les autres voyages ne se faisaient pas; on avait renoncé à Compiègne
par économie, à Fontainebleau pour la prompte expédition des
affaires[1366]. On avait cessé les promenades du soir[1367], bientôt
après les promenades à cheval. Le jeu même s'était ralenti; la Reine
n'avait pas dissimulé son mécontentement de quelques grosses pertes
faites chez Mme de Lamballe[1368] et elle-même avouait qu'elle jouait
plutôt par complaisance que par goût[1369].

Elle supprimait le spectacle de Choisy, par crainte de la
dépense[1370], et se prêtait de la meilleure grâce aux réformes que
le ministre des finances faisait dans sa maison[1371]. Le Roi ayant
voulu doubler sa cassette, elle n'en acceptait que la moitié pendant
la guerre[1372], et Marie-Thérèse, toujours cependant si sévère pour
sa fille, lui écrivait, le 30 juin 1780, que «la charmante Reine de
France ne contribuait pas peu aux seuls moments heureux de sa vie
pénible[1373]».

Louis XVI, qui avait dû se séparer de sa femme pendant sa rougeole
et sa convalescence, Louis XVI, après un moment de froideur causé
par des insinuations malveillantes, était revenu à ses sentiments
de tendresse empressée[1374]. Vainement, des misérables, profitant
de la maladie de la Reine, avaient-ils voulu le travailler du côté
de la galanterie: sa pure et loyale nature s'était révoltée contre
ces tentatives indignes[1375] et l'intimité entre les deux époux en
avait été resserrée[1376]. C'était de part et d'autre comme un assaut
d'attentions et de complaisances mutuelles: la Reine accompagnait son
mari à Saint-Hubert; le Roi accompagnait sa femme à Trianon et allait
passer la soirée avec elle chez Mme de Polignac[1377].

La comtesse était toujours des amies de Marie-Antoinette celle dont la
faveur était la plus inébranlable. La Reine pouvait juger sévèrement
et généralement avec justesse d'esprit les autres personnes de sa
société[1378]; sur celle-là, elle ne voulait rien entendre. Elle
passait des heures et des journées entières en sa compagnie[1379]. Le
crédit de Mme de Polignac, qu'on avait cru un instant, sinon ébranlé,
du moins partagé par la princesse Charlotte de Lorraine, fille de
la comtesse de Brionne[1380], se maintenait toujours, bravant toute
critique et défiant toute attaque.

Une autre amitié naissait, moins vive que celle-là, plus profonde
peut-être, et qui, après quelques éclipses momentanées, dues aux
perfides suggestions des vieilles tantes, devait se retrouver à l'heure
de l'adversité: c'était celle de la sœur de Louis XVI, l'aimable et
sainte Mme Élisabeth. Au départ de Mme Clotilde, la jeune princesse
avait manifesté une sensibilité qui avait touché Marie-Antoinette.
«C'est une charmante enfant, disait-elle, qui a de l'esprit, du
caractère et beaucoup de grâce[1381].» L'enfant avait grandi; c'était
maintenant une agréable jeune fille, pleine d'entrain et de gaîté. La
Reine l'avait prise avec elle à Trianon; elle en avait été enchantée
et, au retour, elle disait à tout le monde «qu'il n'y avait rien de si
aimable que sa petite belle-sœur, qu'elle ne la connaissait pas encore
bien, mais qu'elle en avait fait son amie et, que ce serait pour la
vie[1382]». Elle tint parole, et depuis cette époque, Mme Élisabeth fut
de tous les voyages de Trianon.

Mais ce qui attire surtout la Reine, c'est sa fille. Elle jouit
de cette enfant avec toute l'ardeur et toute la vivacité d'une
première affection. Elle va chez elle à toute heure du jour[1383],
surveillant les soins qui lui sont donnés, suivant d'un œil attentif
son développement physique, ravie de la voir grandir, souriant à ses
premiers pas et à ses premières paroles, joyeuse qu'elle balbutie
d'abord «papa»; car, dit-elle, «c'est pour le Roi une attache de
plus[1384];» plus joyeuse encore, peut-être, quand l'enfant, qui
commence à marcher, vient à elle en lui tendant les bras[1385], ne se
lassant pas de parler de sa fille dans ses lettres à l'Impératrice
et, un peu plus tard, lorsque le travail de la dentition provoque des
accès de fièvre chez la jeune princesse[1386], s'asseyant à son chevet
des heures entières et ne consentant à prendre part aux plaisirs de
la Cour que sur l'assurance positive du médecin et le désir formel du
Roi[1387]; mère enfin dans toute l'acception du mot, avec toutes les
tendresses, toutes les alarmes, tous les petits bonheurs, toutes les
prévoyances des mères. L'éducation de sa fille est l'objet constant
de sa pensée. Cette femme, qu'on croyait emportée dans le tourbillon
des plaisirs et seulement occupée de frivolités, avait médité sur les
difficultés et les délicatesses infinies de l'éducation des enfants de
race royale.

Si des traditions inexorables ne lui avaient pas permis de changer
une gouvernante[1388] qui ne lui paraissait pas à la hauteur de sa
grave mission, du moins la Reine se promettait-elle bien de suppléer
elle-même à l'insuffisance de cette gouvernante, et, dès le début,
elle s'était tracé un plan que Mercy qualifiait de «très sage et
très réfléchi[1389]». Elle tenait avant tout à ce qu'aucune idée de
grandeur ne germât prématurément dans l'esprit de l'enfant[1390]. Sans
supprimer absolument l'étiquette, elle était résolue à retrancher toute
mollesse nuisible, toute affluence inutile de gens de service, toute
image propre à faire naître des sentiments d'orgueil[1391]. Ce plan,
Marie-Antoinette y fut fidèle, et sous l'œil de son père et de sa
mère, Marie-Thérèse-Charlotte grandit dans la pratique des fortes et
chrétiennes vertus.

Mais il fallait un Dauphin. «Nous espérons que la Reine se conduira
mieux l'année prochaine,» écrivait une femme de la Cour, le lendemain
même de la naissance de Madame Royale[1392]. Les poètes s'exerçaient
sur ce sujet. La comtesse Fanny de Beauharnais qui, paraît-il, avait
prédit à la jeune souveraine la naissance d'un fils, réparait son
erreur par ce quatrain:

    Oui, pour fée étourdie à vos traits je me livre;
    Mais si ma prophétie a manqué son effet,
    Il faut vous l'avouer, c'est qu'en tournant le livre,
    J'avais pour le premier pris le second feuillet[1393].

Et le poète Imbert, reprenant la même pensée, composait les quatre vers
suivants, qui couraient tout Paris:

        Pour toi, France, un Dauphin doit naître.
    Une princesse vient pour en être témoin;
    Sitôt que vous voyez une Grâce paraître,
        Croyez que l'Amour n'est pas loin.

Ces espérances furent encore une fois trompées.

Quelques mois après la naissance de Madame, la Reine devint grosse;
mais en levant avec force une glace de sa voiture, elle se blessa et
huit jours après fit une fausse couche. Elle en fut vivement peinée et
pleura beaucoup; le Roi passa la matinée entière près de son lit, lui
témoignant la plus touchante affection, la prenant dans ses bras, et
mêlant ses larmes aux siennes[1394].

Marie-Thérèse ne fut pas moins désolée que Marie-Antoinette; elle était
impatiente d'avoir un petit-fils. Mère, elle souhaitait ardemment un
événement qui eût couronné le bonheur de sa fille; politique, elle
sentait que la naissance d'un Dauphin, en donnant satisfaction au pays
et en comblant les désirs du Roi, eût définitivement consolidé le
crédit de la Reine. Elle y revenait constamment, jusqu'à l'importunité,
dans ses lettres soit à Mercy, soit à Marie-Antoinette. C'était le
sujet de ses recommandations réitérées; c'était son premier vœu de
bonne année[1395]; on eût dit une idée fixe. L'Impératrice en était
venue à gourmander la Reine et à la rendre en quelque sorte responsable
de l'ajournement de ses espérances[1396]. «Il nous faut absolument un
Dauphin,» répétait-elle sans cesse, avec cette insistance et cette hâte
de jouir des vieillards qui sentent que leur vie s'écoule.

«L'impatience me prend, mon âge ne laisse guère
attendre[1397].»—«Jusqu'à cette heure j'étais discrète; mais à la
longue je deviendrai importune; ce serait un meurtre de ne pas donner
plus d'enfants de cette race[1398].» Et un mois plus tard, lasse
d'être déçue dans ses désirs, elle écrit encore: «Point d'apparence de
grossesse; cela me désole; il nous faut absolument un Dauphin.... Pour
constater votre bonheur et celui de la France, _il faut cela_[1399].»

Il fallait cela; mais Marie-Thérèse ne devait pas le voir. Sa santé,
épuisée par tant de fatigues, tant de préoccupations maternelles et
politiques, tant de soins et de soucis de toute sorte, s'altérait
visiblement. Depuis longtemps elle souffrait d'un catarrhe; il semblait
qu'un feu intérieur la dévorait. Le 24 novembre 1780, elle tomba
tout à fait malade. De violentes crises de toux, des suffocations
continuelles la forcèrent à quitter son lit. Le médecin, appelé,
ne se fit pas d'illusions: il engagea l'Impératrice à recevoir les
derniers sacrements. Sur les instances de l'Empereur, on ajourna
l'extrême-onction; mais, le 25, la malade se confessa; le 26, le
nonce lui apporta le viatique. Marie-Thérèse le reçut agenouillée
sur son prie-Dieu, la tête couverte d'un voile de deuil, comme le
vendredi-saint. Cette femme vraiment forte ne voulait pas que la
mort la trouvât couchée. Le 28, après l'extrême-onction, elle resta
seule avec l'Empereur, lui donna sa bénédiction pour ses frères et
sœurs absents, écrivit beaucoup, trancha diverses questions, fit ses
recommandations pour son enterrement, s'occupa de tout pendant ces
dernières heures: de ses enfants, de ses sujets, de ses affaires,
réglant jusqu'aux moindres détails, donnant à Joseph II des conseils
pour l'administration de son vaste empire, entretenant Maximilien
de son avenir, l'archiduchesse Marianne de sa vocation, conservant
jusqu'au bout la lucidité de son esprit et la vigueur de son caractère,
et suivant d'un œil calme et d'un cœur tranquille les progrès de la
mort qui venait: «J'ai toujours désiré mourir ainsi, dit-elle; mais je
craignais que cela ne me fût pas accordé. Je vois à présent qu'on peut
tout, avec la grâce de Dieu.» La nuit fut affreuse; la malade avait
des étouffements terribles, où l'on s'attendait à chaque instant à
la voir passer. Après une de ces crises, elle sembla vouloir dormir,
mais résista au sommeil. Ses enfants l'engageaient à y céder: «Comment
voulez-vous que je m'endorme, dit-elle, lorsque, à chaque instant, je
puis être appelée devant mon juge? Je crains de m'endormir; je ne veux
pas être surprise; je veux voir venir la mort.» Quand elle sentit que
la dernière heure approchait, elle fit sortir ses filles, ne voulant
pas qu'elles la vissent mourir. Puis, tout à coup, elle se leva de son
fauteuil, fit quelques pas vers sa chaise-longue, et s'y affaissa; on
l'y étendit aussi bien que possible. L'Empereur lui dit: «Vous êtes
mal.....»—«Assez bien pour mourir,» répondit-elle. Puis, s'adressant
au médecin; «Allumez le cierge mortuaire, dit-elle, et fermez-moi
«les yeux; car ce serait trop demander à l'Empereur.» Joseph II,
Maximilien, le prince Albert de Saxe s'agenouillèrent près d'elle. Tout
était fini[1400].

Ainsi mourut, le 29 novembre 1780, à l'âge de 63 ans, dans toute
la plénitude de ses facultés, en grande souveraine et en grande
chrétienne, Marie-Thérèse d'Autriche, Impératrice d'Allemagne, dernière
héritière des Habsbourg.

On raconte que, dans la bénédiction suprême qu'elle donna à tous
ses enfants, présents et absents, lorsqu'elle prononça le nom de
Marie-Antoinette, sa voix s'attendrit et ses yeux se remplirent de
larmes. Eut-elle, à cette heure dernière, comme une intuition soudaine
de l'avenir sanglant réservé à une princesse alors si enviée? Ou
revit-elle, en un instant rapide, les dix ans qui s'étaient écoulés
depuis le jour où l'Archiduchesse quittait Vienne, gracieuse et
souriant à la vie, et, en contemplant, avec cette claire vue que donne
l'approche de la mort, tout le mal que des influences successives, la
sienne même parfois, trop facilement acceptées, avaient fait à cette
jeune femme, comprit-elle les dangers qui allaient l'assaillir encore?
Chercha-t-elle à conjurer ces dangers dans la lettre suprême que, s'il
faut en croire Weber et le comte de Goltz[1401], elle dicta, le jour
même de sa mort, pour la Reine de France? Ce sont les mystères de la
tombe; mais il semble bien qu'il y ait eu là pour la grande souveraine,
comme un nuage menaçant qui voilait l'horizon radieux de son éternité.

Il n'y eut qu'un cri dans le monde, à la nouvelle de la mort de
Marie-Thérèse, un cri de vénération et d'éloge pour la grande âme
qui quittait la terre. A Paris, malgré les préventions contre la
Maison d'Autriche, ce fut une impression générale de respect et de
regret[1402]. Marie-Thérèse aimait la France, et au fond elle y était
admirée et aimée. Le Roi, qui n'avait pour son beau-frère qu'une
médiocre sympathie, avait pour sa belle-mère une considération profonde
et une filiale déférence[1403]. En Allemagne, l'émotion fut extrême;
Frédéric II lui-même, l'adversaire acharné de l'Impératrice, s'associa
à l'hommage universel: «J'ai donné des larmes bien sincères à sa mort,
écrivait-il à d'Alembert; elle a fait honneur à son sexe et au trône.
Je lui ai fait la guerre et n'ai jamais été son ennemi.»

La terrible nouvelle arriva à Versailles dans la soirée du mercredi 6
décembre; mais Louis XVI n'eut pas le courage de l'annoncer lui-même
à Marie-Antoinette; il confia ce triste soin à l'abbé de Vermond
et ne parut chez sa femme qu'un quart d'heure après le funèbre
messager. L'affliction de la Reine fut affreuse; la violence du coup
provoqua même un crachement de sang, qui ne laissa pas de donner de
l'inquiétude[1404]. La jeune femme prit immédiatement le deuil de
respect, en attendant que la Cour prît le deuil officiel. Retirée dans
ses cabinets pour y donner un plus libre cours à ses larmes, elle s'y
renferma pendant douze jours, n'en sortant que pour aller à la messe,
n'admettant dans son intérieur que la famille royale, la princesse de
Lamballe et la duchesse de Polignac, n'aimant à s'entretenir que de
sa mère, de ses vertus, de ses conseils et de ses exemples[1405], et
jetant comme le cri de sa douleur dans cette lettre, adressée le 10
décembre à Joseph II:

«Accablée du plus affreux malheur, ce n'est qu'en fondant en larmes
que je vous écris. Oh! mon frère, oh! mon ami, il ne me reste donc que
vous dans un pays qui m'est et me sera toujours cher! Ménagez-vous,
conservez-vous; vous le devez à tous. Il ne me reste qu'à vous
recommander mes sœurs. Elles ont encore plus perdu que moi; elles
seront bien malheureuses! Adieu, je ne vois plus ce que j'écris.
Souvenez-vous que nous sommes vos amis, vos alliés, aimez-moi. Je vous
embrasse[1406].»

Ce frère chéri revint encore une fois en France pendant l'été de
1781; mais il n'y fit qu'un très court séjour, dans le plus strict
incognito[1407]. La Reine n'en fut pas moins bien heureuse de le
revoir. N'était-il pas comme l'écho des dernières paroles, l'expression
des dernières volontés d'une mère qu'elle pleurait toujours? Quand il
repartit, au bout de quelques jours seulement, le 5 août, très content
d'ailleurs de sa visite, et constatant chez le Roi et la Reine «un
changement en mieux considérable»[1408], elle ne put dissimuler sa
tristesse, et les courtisans la virent se cacher sous son chapeau pour
pleurer[1409].

La maternité seule pouvait la consoler de ces brisements de cœur si
souvent répétés. Dieu allait enfin lui envoyer ce Dauphin, si ardemment
et si longtemps souhaité. Dès le mois d'avril, la grossesse de la Reine
avait été déclarée[1410]. Sa santé s'était maintenue excellente pendant
tout l'été[1411], et cette fois elle comptait bien sur un fils: «Ma
santé est parfaite; je grossis beaucoup, écrivait-elle à son amie la
princesse Louise de Hesse-Darmstadt. Votre sorcellerie est bien aimable
de me promettre un garçon. J'y ai beaucoup de foi et je n'en doute
nullement[1412].»

Ce fut le 22 octobre que ce bonheur lui fut donné. La nuit précédente
s'était bien passée. Le 22, en s'éveillant, la Reine ressentit quelques
douleurs; elle n'en prit pas moins un bain; mais le Roi, qui devait
partir pour aller tirer à Saclé, contremanda la chasse. Entre midi
et midi et demi, les douleurs augmentèrent; à une heure et quart, le
Dauphin était né[1413]. Pour prévenir le retour des accidents qui
s'étaient produits à la naissance de Madame, il avait été décidé
qu'on ne laisserait pas la foule envahir l'appartement royal, et que
la mère ne connaîtrait le sexe de l'enfant que lorsque tout danger
serait passé. Avertie à onze heures et demie, Mme de Polignac avait
couru chez la Reine; mais les autres personnes qui y avaient couru
aussi précipitamment, les dames dans le plus grand négligé, les hommes
tels qu'ils étaient, avaient trouvé la porte fermée[1414]. Seuls,
Monsieur, M. le comte d'Artois, Mesdames tantes, Mmes de Lamballe,
de Chimay, de Mailly, d'Ossun, de Tavannes et de Guéménée, étaient
là, passant alternativement de la chambre de l'accouchée au salon de
la Paix. Lorsque l'enfant fut né, on l'emporta silencieusement dans
le grand cabinet où le Roi le vit laver et habiller et le remit à la
gouvernante, princesse de Guéménée.

La Reine était dans son lit, anxieuse et ne sachant rien; tous ceux qui
l'entouraient composaient si bien leur visage que la pauvre femme, leur
voyant à tous l'air contraint, crut qu'elle avait une seconde fille.
«Vous voyez comme je suis raisonnable, dit-elle doucement; je ne vous
demande rien.» Mais le Roi n'y tint plus; s'approchant du chevet de sa
femme: «Monsieur le Dauphin, dit-il les larmes aux yeux, Monsieur le
Dauphin demande d'entrer.» On apporta l'enfant; la Reine l'embrassa
avec un effusion que rien ne saurait peindre; puis le rendant à Mme de
Guéménée: «Prenez-le, dit-elle; il est à l'État; mais aussi je reprends
ma fille[1415].»

Ce fut une scène indescriptible; toute contrainte avait cessé; la joie
éclatait en pleine liberté; elle était si vive et si vraie qu'elle
faisait taire même la jalousie et la haine. «L'antichambre de la Reine
était charmante à voir, écrit un témoin oculaire. La joie était au
comble; toutes les têtes en étaient tournées. On voyait rire, pleurer
alternativement. Des gens qui ne se connaissaient pas, hommes et
femmes, sautaient au cou les uns des autres et les gens les moins
attachés à la Reine étaient entraînés par la joie générale; mais ce fut
bien autre chose quand, une demi-heure après la naissance, les deux
battants de la chambre de la Reine s'ouvrirent et que l'on annonça
Monsieur le Dauphin. Mme de Guéménée, toute rayonnante de joie, le
tint dans ses bras et traversa dans son fauteuil les appartements pour
le porter chez elle. Ce furent des acclamations et des battements de
mains qui pénétrèrent dans la chambre de la Reine et certainement
jusque dans son cœur. On l'adorait, on le suivait en foule. Arrivé
dans son appartement, un archevêque voulut qu'on le décorât d'abord
du cordon bleu; mais le Roi dit qu'il fallait qu'il fût chrétien
premièrement[1416].»

Madame apprit d'une façon piquante cette nouvelle qui devait à jamais
l'éloigner du trône. Elle courait chez la Reine «au grand galop»,
lorsqu'elle rencontra un de ces vaillants Suédois, alors attachés à la
fortune de la France, le comte de Stedingk, qui ne pouvait contenir sa
joie: «Un Dauphin, Madame, lui cria-t-il étourdiment, un Dauphin, quel
bonheur[1417]!» La princesse ne répondit rien; mais elle eut le tact de
cacher ses sentiments et de manifester, en apparence du moins, la plus
grande satisfaction, plus habile que Mme de Balbi, qui montrait «une
humeur de chien[1418]».

Monsieur dissimulait, comme sa femme; Mme Elisabeth était en proie
à un tel ravissement qu'elle ne pouvait pas le croire; elle riait,
pleurait, se trouvait presque mal d'émotion[1419]. Seul de la famille
royale, le comte d'Artois laissait échapper un mot qui trahissait son
désappointement. Son fils, le jeune duc d'Angoulême, était allé voir
le Dauphin: «Mon Dieu, papa, dit-il en sortant de la chambre, qu'il est
petit, mon cousin!»—«Il viendra un jour, mon fils, ne put s'empêcher de
répondre le prince, où vous le trouverez bien assez grand[1420].»

Quant au Roi, il était ivre de bonheur; il ne cessait pas de regarder
son fils et de lui sourire; des pleurs coulaient de ses yeux; il
présentait indistinctement sa main à tout le monde; la joie l'avait
fait sortir de sa réserve habituelle. Gai, affable, il cherchait toutes
les occasions de placer ces mots: «Mon fils, le Dauphin[1421],» et
prenant l'enfant dans ses bras, il le montrait aux fenêtres avec une
expression de contentement qui touchait tout le monde.

A trois heures, le nouveau né fut baptisé dans la chapelle de
Versailles, par le cardinal de Rohan, grand aumônier. Il était tenu
sur les fonts par Monsieur au nom de l'Empereur, par Mme Élisabeth, au
nom de la princesse de Piémont, et nommé Louis-Joseph-Xavier-François.
Après la cérémonie, le comte de Vergennes, grand trésorier du
Saint-Esprit, lui porta le cordon bleu; le marquis de Ségur, ministre
de la guerre, la croix de Saint-Louis[1422]. Le _Te Deum_ succéda au
baptême et, le soir, il y eut feu d'artifice sur la place d'Armes[1423].

C'était au surplus un bel enfant, que ce Dauphin, d'une force
surprenante, disait-on[1424], et quand on le voyait, frais et rose,
dans son petit lit, bercé par sa nourrice, Mme Poitrine,—un nom
prédestiné,—robuste paysanne des environs de Sceaux, qui jurait
comme un grenadier, ne s'étonnait de rien, pas même des dentelles et
des bonnets de six cents livres dont on l'affublait, mais déclarait
qu'elle ne mettrait pas de poudre parce qu'elle ne s'en était jamais
servie[1425], on asseyait sur cette jeune tête les plus beaux rêves
d'avenir. Les dames de la Cour, admises à contempler l'enfant royal, le
trouvaient beau comme un ange[1426]; les courtisans se disputaient déjà
sur le choix du futur gouverneur et l'on remarquait, non sans malice,
la mine désappointée du duc de Guines qui s'était flatté d'avoir cette
place et à qui sa récente disgrâce enlevait tout espoir[1427]. Puis
venait le compliment du premier président de la Cour des comptes et
celui de l'avocat général de la Cour des aides, qui disait au Dauphin:
«Votre naissance fait notre joie; votre éducation fera notre espérance;
vos vertus, notre bonheur[1428].»

A Paris, les transports ne furent pas moins vifs, lorsque M. de
Croismare, lieutenant des gardes du corps, fut venu annoncer la grande
nouvelle à l'Hôtel-de-Ville. On riait, on s'embrassait dans les rues.
Le soir même, à la Comédie italienne, Mme Billioni, qui remplissait un
rôle de fée, chanta le couplet suivant composé par Imbert:

    Je suis fée et veux vous conter
      Une grande nouvelle:
    Un fils de roi vient enchanter
      Tout un peuple fidèle.
    Ce Dauphin, que l'on va fêter,
      Au trône peut prétendre;
    Qu'il soit tardif pour y monter,
      Tardif pour en descendre[1429].

Et un poète, peu connu aujourd'hui, la Chabeaussière, publiait
l'allégorie suivante, qui était bien dans le goût du jour et qui eut du
succès:

    Un jardinier, connu par son discernement,
    Qui ne laissait jamais un bon terrain en friche,
    Avait un jour enté, dans un jardin charmant,
    Sur un laurier de France, un beau rosier d'Autriche.
    Son travail fut suivi du plus heureux succès:
    L'arbuste, tout joyeux de sa métamorphose,
    Fit d'abord galamment les honneurs à la Rose;
    Mais le propriétaire eut, peu de temps après,
    La Rose autrichienne et le Laurier français[1430].

Les fêtes furent aussi splendides qu'ingénieuses. Les Arts et Métiers
de Paris dépensèrent des sommes considérables pour se rendre en corps
à Versailles, offrir leurs hommages à la Reine et défiler devant elle,
musique en tête, dans la cour de marbre. Le défilé fut charmant; il
se continua pendant neuf jours[1431]. Chaque corporation avait les
insignes de sa profession; les ramoneurs portaient une cheminée, du
haut de laquelle un de leurs plus petits compagnons chantait d'une voix
claire une chanson appropriée aux circonstances[1432]. Les bouchers
conduisaient un bœuf gras; les porteurs de chaise, une chaise dorée
qui contenait une nourrice avec un Dauphin; les serruriers frappaient
sur une enclume; les cordonniers achevaient une paire de bottes pour
le nouveau-né; les tailleurs, un petit uniforme de son régiment[1433].
La Cour tout entière s'amusa de ce spectacle; le Roi demeura longtemps
à le contempler et fit distribuer douze mille livres à ces braves
gens[1434].

Les serruriers de Versailles n'avaient pas voulu être en reste avec
leurs confrères de Paris; ils offrirent une serrure à secret. Louis
XVI, en sa qualité d'homme du métier, voulut découvrir le secret
lui-même; au moment où il pressait un ressort, un Dauphin d'acier,
admirablement travaillé, s'élança du milieu de la serrure. Le prince
fut ravi: il dit tout haut que le cadeau de ces bonnes gens lui avait
fait un plaisir extrême et il leur fit donner trente livres de plus
qu'aux autres corps de métier[1435].

Les Dames de la Halle vinrent à leur tour, le 4 novembre, complimenter
l'heureuse mère; elles étaient cent vingt[1436], vêtues de robes de
soie noire et la plupart couvertes de diamants. Trois de ces Dames
furent admises près du lit de l'accouchée; l'une d'elles, fort jolie et
qui avait une belle voix, prononça une harangue, composée par La Harpe,
et qu'elle avait écrite dans son éventail: «Madame,» dit-elle à la
mère, il y a si longtemps que nous vous aimons sans oser vous le dire,
que nous avons besoin de tout notre respect pour ne pas abuser de la
permission de vous l'exprimer.»

Et se retournant vers le Dauphin: «Vous ne pouvez entendre encore les
vœux que nous faisons autour de votre berceau; on vous les expliquera
quelque jour. Ils se réduisent tous à voir en vous l'image de ceux de
qui vous tenez la vie[1437].»

La Reine répondit avec la plus grande affabilité à ce discours, et
le Roi, enchanté, fit servir à ces femmes un copieux repas[1438]. On
l'entendit fredonner d'un air joyeux un couplet chanté par les Dames
de la Halle, dont la vive facture et le ton populaire l'avaient frappé:

        Ne craignez pas, cher papa,
        De voir z'augmenter votre famille;
        Le bon Dieu z'y pourvoira.
    Fait's en tant que Versailles en fourmille.
    Y eut-il cent Bourbons cheux nous;
    Il y a du pain, des lauriers pour tous.

Le vendredi 26, le Roi alla en grande pompe à Paris, assister au _Te
Deum_ chanté à Notre-Dame; l'archevêque vint le complimenter à la
porte[1439] et, le soir, les illuminations furent superbes[1440].

Le lendemain 27, l'Opéra, récemment reconstruit, inaugurait sa nouvelle
salle par une représentation gratuite au milieu des cris populaires de
_Vive le Roi!_ _Vive la Reine!_ _Vive le Dauphin!_

Pendant un mois, ce fut chaque jour quelque réjouissance nouvelle,
cérémonies religieuses d'actions de grâces, ou spectacles amusants:
procession des paroisses de Paris à Notre-Dame, où l'on remarquait
le curé de Saint-Nicolas, suivi de cinq cents pauvres[1441];
représentations gratuites dans les théâtres[1442]; couplets,
concerts, etc. Chacun voulait se signaler par son zèle, jusqu'à la
bouquetière du Roi, Mme Médard, qui faisait chanter un _Te Deum_ à
Saint-Germain-l'Auxerrois[1443].

La charité eut sa place habituelle dans ces solennités: quatre cent
soixante quatorze mille livres furent consacrées à délivrer les
prisonniers pour dettes[1444].

Les grandes fêtes officielles, suspendues quelque temps par les
événements de la guerre, puis par une maladie grave de la comtesse
d'Artois[1445], furent définitivement fixées au lundi 21 janvier 1782.
Ce jour-là, la Reine partit de la Muette à neuf heures et demie, prit
son carrosse de cérémonie au rond du Cours et alla au pas à Notre-Dame,
puis à Sainte-Geneviève pour remercier Dieu de l'heureuse naissance
du Dauphin. A une heure et quart, elle se rendit à l'Hôtel-de-Ville,
où le Roi vint la rejoindre et où l'attendaient les princes, les
seigneurs et les dames de la Cour, en grand costume. L'architecte
Moreau avait couvert la cour de l'Hôtel et en avait fait ainsi une
magnifique galerie; les arcades formaient des loges décorées de
colonnes corinthiennes et surmontées de cartels et écussons aux armes
de France. La loge royale occupait les trois entre-colonnements du
milieu, avec rotonde et coupole, ornées de vases d'or d'où s'élevaient
des lys. Le dessus de la loge était recouvert d'une étoffe cramoisie et
couronné par un Dauphin. Lorsque, avant le dîner, le Roi et la Reine
se montrèrent au balcon, les applaudissements éclatèrent dans toute la
foule qui remplissait la place et le quai.

Un somptueux festin de soixante-dix couverts avait été préparé. Le Roi
y fut servi par le prévôt des marchands, M. de Caumartin; la Reine,
par la nièce du prévôt, Mme de la Porte. Après le dîner il y eut
appartement et jeu dans la grande salle, d'où l'on revint dans celle
du banquet pour voir le feu d'artifice tiré sur le nouveau quai. Il
représentait le temple de l'Hymen au seuil duquel la France recevait
l'auguste enfant qui venait de naître. Le plan était beau; l'exécution
fut médiocre; le service du banquet lui-même laissa à désirer; s'il
faut en croire un chroniqueur, les ducs et pairs, notamment, n'eurent à
manger que du beurre et des raves[1446].

A sept heures et quart, le Roi reprit le chemin de la Muette; une
demi-heure après, la Reine partit à son tour. Tous deux parcoururent,
en s'en allant, les principales rues et les places brillamment
illuminées, et en particulier la place Vendôme et la place Louis
XV[1447]. Des acclamations enthousiastes les saluaient sur leur
passage, plus bruyantes toutefois pour le Roi que pour la Reine[1448].
Comme si quelque amertume devait toujours être mêlée aux joies les plus
pures et les plus légitimes de cette princesse, Louis XVI, de mauvaise
humeur, ce jour-là, nous ne savons pourquoi, avait repoussé, avec une
raideur inaccoutumée, les demandes qu'elle lui avait adressées. Il
n'avait pas consenti à ce que, à son entrée à Notre-Dame, on lui fît
hommage des drapeaux pris à Saint-Eustache, avant de les suspendre aux
voûtes de la basilique. Et le soir, malgré les instances de sa femme,
il avait tenu à retourner seul à la Muette, afin de ne pas confondre
les deux cortèges dans un même éclat. Ce qui était plus grave, un
pamphlet effroyable, odieusement injurieux pour la Reine, avait été
affiché le matin à la porte même de la cathédrale[1449], et le bruit
avait couru qu'un grave danger la menacerait à l'Hôtel-de-Ville, en
sorte que l'infortunée souveraine, imprudemment avertie par le comte
d'Artois de ces bruits et de ces menaces, avait passé toute la journée
dans des transes qui avaient empoisonné son bonheur[1450].

Le 23, le Roi et la Reine revenaient à Paris pour le bal de
l'Hôtel-de-Ville et s'y montraient fort gais, en dépit de la cohue qui
emplissait la salle au point de les étouffer à moitié[1451].

En province, l'enthousiasme était sans mélange; c'était un «délire
patriotique», disait un chroniqueur. Les États de Bourgogne dotaient
douze jeunes filles; l'archevêque de Vienne en faisait autant; le
Parlement de Rennes envoyait six mille livres aux pauvres[1452]. A
Soissons, l'intendant Le Pelletier offrait une fête aux laboureurs de
sa généralité et distribuait du vin à trois mille personnes[1453]. A
Limoges, on élevait une fontaine et on créait une place Dauphine[1454];
à Orléans, on baptisait une rue du même nom[1455]. A Rouen, un comédien
de passage, obscur encore mais destiné à une grande et sinistre
célébrité, Collot d'Herbois, faisait jouer, sur le théâtre de la ville,
une pièce de sa composition, et chanter un couplet qui, s'il n'était
qu'une œuvre poétique au-dessous du médiocre, était du moins une
ardente profession de foi monarchique, et un hommage de dévouement à
l'auguste princesse «dont la bonté et les vertus ont conquis tous les
cœurs»:

    Pour le bonheur des Français,
    Notre bon Louis seize
    S'est allié pour jamais
    Au sang de Thérèse.
    De cette heureuse union
    Il sort un beau rejeton.
    Pour répandre en notre cœur
    Félicité parfaite,
    Conserve, ô ciel protecteur,
    Les jours d'Antoinette[1456].

L'histoire s'arrête avec une mélancolique jouissance sur ces détails
qui remplissent toutes les gazettes et toutes les chroniques du
temps. C'est le dernier éclat d'un ordre de choses sur le point de
disparaître. L'œil contemple avec complaisance cette intime alliance
d'un peuple[1457] et d'une dynastie, qui confondaient leurs joies,
leurs douleurs et leurs espérances et qui, à vrai dire, ne formaient
ensemble qu'une grande famille, dont le Roi était le père.

«La folie du peuple est toujours la même, écrivait une dame de la Cour,
huit jours après la naissance du Dauphin. On ne rencontre dans les
rues que violons, chansons et danses; je trouve cela touchant et je ne
connais pas, en vérité, de nation plus aimable que la nôtre[1458].»



CHAPITRE XVIII

     Guerre d'Amérique.—Mission de Franklin.—La guerre déclarée.—La
     Reine favorable aux Américains, protectrice de Lafayette.—Ses
     préoccupations pendant la guerre.—Elle ne veut que d'une
     paix honorable.—Paix de 1783.—Ses conséquences.—Visites
     princières.—Les princesses de Hesse-Darmstadt.—Le comte et
     la comtesse du Nord.—Fêtes à Trianon et à Chantilly.—Le roi
     de Suède.—Le prince Henri de Prusse.—Naissance du duc de
     Normandie.—Faillite du prince de Guéménée.—La duchesse de
     Polignac, gouvernante des Enfants de France.


A ce moment même, la dynastie et le peuple se retrempaient dans
ces ondes vivifiantes de la gloire militaire, toujours si chères
à l'orgueil national. Depuis trois ans, on était en guerre avec
l'Angleterre, et le pavillon français avait reparu sur les mers avec
un éclat incontesté. Le 4 juillet 1776, le Congrès de Philadelphie
avait proclamé l'indépendance des États-Unis et décidé l'envoi au-delà
de l'Océan de trois délégués, chargés de ménager à l'Amérique les
sympathies et l'appui des puissances européennes. Le 2 décembre, le
docteur Franklin débarquait à Auray, du vaisseau qui, à travers les
croisières anglaises, avait porté sa fortune; il se mettait en marche à
petites journées, et le 21 décembre entrait à Versailles.

Le choix de l'ambassadeur était heureux. Faux bonhomme, cachant,
sous une apparence de simplicité alors à la mode, un esprit plein
de finesse; affectant des airs de rondeur et d'indépendance qui
séduisaient par leur contraste même avec les formules solennelles de
l'étiquette; ayant la patience et le flegme des races anglo-saxonnes;
sachant attendre sans se presser, mais aussi sans jamais se décourager
ni perdre de vue le but qu'il se proposait, Franklin, par ses qualités
comme par ses défauts, devait plaire à une nation qui se paye de mots,
se leurre d'apparences, s'engoue volontiers pour les étrangers et
s'enthousiasme facilement pour des innovations. Il comprit vite que
le vrai souverain de la France, à ce moment, n'était ni le Roi, ni la
Reine, ni le ministère, mais l'opinion, et c'est sur l'opinion qu'il
résolut d'agir. Tout chez lui fut donné à l'_apparence_[1459]. Sans
préjugés qui le gênassent, allant à la messe, quoique protestant,
faisant l'éloge des rois, quoique républicain; courtisant à la fois
son curé et Voltaire, offrant le pain bénit au premier, sollicitant la
bénédiction du second pour son petit-fils dans une scène qu'a racontée
Bachaumont et dont le charlatanisme a révolté jusqu'au sceptique
chroniqueur[1460]; flattant les évêques et les francs-maçons, les
salons et les loges, les hommes de lettres et les hommes d'affaires,
les philosophes et les jolies femmes, qui l'embrassaient malgré
ses lunettes[1461]; frondant les usages reçus pour mieux se faire
remarquer, paraissant au théâtre avec un habit de drap brun uni et des
cheveux plats au milieu des perruques poudrées et des habits brodés;
tranquille et inactif en apparence, mais «employant beaucoup de gens
en sous-ordre[1462]»; mettant tout en œuvre, les arts, les sciences,
les lettres, pour se faire connaître et célébrer, le _bonhomme_
Franklin, comme l'appelaient les uns, le _bon et vénérable docteur_,
comme l'appelaient les autres, ne tarda pas à devenir l'idole, ou,
comme il le disait lui-même, «la poupée» des Parisiens, en même temps
qu'il rendait son pays et sa cause populaires. On ne parlait plus que
de l'Amérique; on ne rêvait que des États-Unis; on se coiffait aux
«insurgents»; on jouait au «boston[1463]»; on se passionnait pour les
idées républicaines et leur représentant.

La jeune noblesse s'enthousiasmait pour la cause des colonies
insurgées: le marquis de la Fayette s'embarquait pour l'Amérique
malgré l'opposition de sa famille, malgré même la défense du Roi; le
vicomte de Noailles, beau-frère de la Fayette, les comtes de Ségur,
de Pontgibault, de Gouvion[1464], les cousins mêmes du prince de
Montbarrey, ministre de la guerre[1465], allaient s'enrôler sous les
drapeaux de Washington. C'était un véritable délire.

Joseph II, pendant son voyage en France essaya vainement de jeter
un peu d'eau froide sur cet enthousiasme: «Mon métier, à moi, est
d'être royaliste[1466],» répondait-il sèchement à une dame qui lui
vantait les Américains, ces «athlètes de la liberté[1467]» comme les
appelait Frédéric II. Mais il était impuissant à arrêter l'entraînement
populaire, qui allait finir par gagner la Cour. Là, les insurgents
trouvaient un auxiliaire ardent dans le ministre de Prusse, le comte
de Goltz, dont le maître n'était pas fâché de brouiller la France
avec l'Angleterre, afin d'avoir les mains libres du côté de Dantzick
et, au besoin, du côté de la Bavière[1468]. Par l'ordre de son
souverain, Goltz ne cessait d'insinuer que la France trouvait là une
occasion favorable de venger ses échecs et peut-être de recouvrer ses
colonies perdues[1469]. Et de fait, la tentation était forte. Prendre
une éclatante revanche des défaites de la Guerre de Sept ans et de
l'humiliant traité de 1763, abaisser à notre tour notre éternelle
rivale, infliger à sa puissance un coup décisif et peut-être sans
remède, prouver que nous n'avions pas dégénéré des vainqueurs de
Fontenoy et surtout montrer ce que valait notre marine, si décimée dans
la lutte contre l'Angleterre, mais à la restauration de laquelle on
travaillait énergiquement depuis l'avènement de Louis XVI, quelle belle
et séduisante perspective! Sans doute il y avait la question financière
qui pouvait arrêter. Turgot, lorsqu'il était ministre, s'était
vivement opposé à toute intervention dans les affaires d'Amérique;
il avait rédigé un long mémoire pour établir qu'il fallait «éviter
une guerre comme le plus grand des malheurs, puisqu'elle rendait
impossible pour bien longtemps, et peut-être pour toujours, une réforme
absolument nécessaire à la prospérité de l'État et au soulagement
des peuples[1470]». Necker, qui avait succédé à Turgot, n'était pas
plus favorable à une entreprise aussi coûteuse. Mais qu'était-ce que
l'argent à côté de la gloire? Vergennes penchait visiblement pour une
alliance avec les États-Unis[1471]; Maurepas ne dissimulait pas sa joie
des échecs infligés à l'orgueil britannique[1472]. Louis XVI hésitait
encore: profondément pénétré de l'idée monarchique et de la nécessité
du principe d'autorité, il lui répugnait d'appuyer une insurrection;
homme de paix, il ne se souciait pas de se jeter dans une guerre;
fidèle observateur de la foi jurée, il se faisait scrupule de rompre
sans motif un traité, solennellement accepté, et que l'Angleterre
n'avait pas violé.

La Reine n'avait pas ces hésitations: elle s'était laissé gagner
par l'enthousiasme général. Sa nature ardente ne voyait que le côté
chevaleresque de l'entreprise, des opprimés à défendre, de la gloire à
gagner, le prestige de la France à restaurer. Elle n'aimait pas cette
conduite ambiguë, et, il faut le dire, plus politique que loyale, du
ministère qui, tout en ne rompant pas avec les Anglais, fournissait
sous main et laissait fournir des armes et des munitions aux insurgés.
Elle servait de tout son pouvoir et de tout son crédit les partisans de
la guerre, et ce fut elle qui se chargea de vaincre les résistances de
son mari. Elle remit au Roi un mémoire du comte d'Estaing et du comte
de Maillebois, qui concluait énergiquement à la guerre, et taxait de
pusillanimité la conduite du cabinet. «Les Puissances de l'Europe,
disait ce mémoire, apprécieront le règne de Louis XVI à la manière
dont ce prince saura saisir les circonstances présentes pour rabaisser
l'orgueil et les prétentions d'une puissance rivale[1473]».

La capitulation du général anglais Burgoyne, à Saratoga, le 13 octobre
1777, vint apporter un argument de plus. Ce grand événement, augmentant
la force des Colonies, rendait les chances de succès presque certaines.
«Les chances sont cent contre une en faveur de la France» écrivait
Frédéric II[1474].

La joie de la victoire des Américains fut vive à Paris; le Roi lui-même
ne put dissimuler la sienne[1475], et le 6 décembre, deux jours après
la nouvelle de la captivité de Burgoyne, M. de Vergennes informait
Franklin et ses collègues que «les circonstances semblaient favorables
à l'établissement d'une alliance étroite entre la Couronne et les
Provinces unies de l'Amérique septentrionale». Les négociations furent
activement menées, et le 21 janvier 1778, au bal de la Reine, le comte
de Provence, qui sortait du Conseil, put annoncer qu'un traité allait
se conclure avec les États-Unis et que l'ordre était donné de mettre
en commission un certain nombre de vaisseaux. «Il y eut alors dans la
salle, raconte l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stormont, une émotion
générale et beaucoup de chuchottements entre les jeunes gens, tous
ardents pour la guerre, beaucoup de marques d'émotion satisfaite. Le
comte d'Artois laissait échapper des transports de joie[1476].»

Le 6 février, le traité était effectivement signé, et le 15 mars, lord
Stormont demandait ses passeports.

La lutte était engagée. Avec son goût des batailles et son insouciance
de l'avenir, la France se lançait dans une aventure où elle allait se
couvrir de gloire, mais en même temps épuiser ses finances, et dont les
conséquences politiques devaient être incalculables. On s'y lançait
avec une gaîté qui fait mal à ceux qui peuvent aujourd'hui contempler
les résultats: «Louis XVI et Marie-Antoinette, a dit le dernier
historien de la guerre de l'Indépendance, lorsqu'ils s'embarquèrent
pour délivrer l'Amérique, le plaisir souriant à la proue du navire et
la main de la jeunesse inexpérimentée au gouvernail, auraient pu crier
à la jeune République, dont ils protégeaient les débuts: «_Morituri te
salutant_[1477].»

Les débuts furent heureux: dès le premier jour, notre marine soutenait
à armes égales le feu de la marine anglaise; le 17 juin, le premier
engagement sur mer se terminait brillamment à l'avantage de la France.
Après un combat corps à corps, le capitaine de la Clochetière forçait
le capitaine Marshall à la retraite, et le nom du bâtiment français,
la _Belle Poule_, devenait immédiatement populaire. Le 27 juillet,
la flotte de l'amiral d'Orvilliers remportait sur l'amiral Keppel
un avantage réel, qui eût pu devenir un triomphe décisif, si le duc
de Chartres, commandant d'une des escadres, eut mieux compris et
exécuté les signaux de l'amiral. La guerre se poursuivait en Europe,
en Amérique, aux Indes, avec des vicissitudes diverses, mais avec un
vif éclat pour nos armes. Sur terre, Lafayette et Rochambeau étaient
les lieutenants et les émules de Washington, et, le 19 octobre 1781,
forçaient glorieusement Cornwallis à capituler dans Yorktown, avec huit
mille hommes[1478]. Sur mer, d'Estaing enlevait la Grenade; Bouillé, la
Dominique; La Motte-Picquet, de Grasse, Bougainville, Suffren surtout,
tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, toujours intrépides, maintenaient
haut l'honneur du drapeau national.

La Reine suivait avec une ardeur anxieuse tous ces mouvements de nos
flottes et de nos armées. «Ils sont donc dans la Manche!» écrivait-elle
à sa mère le 16 août 1779, lorsque la réunion des flottes espagnole
et française préparait un débarquement en Angleterre, et faisait
concevoir au public des espérances qui malheureusement furent déçues.
«Ils sont donc dans la Manche! et je ne pense pas sans frémir que, d'un
moment à l'autre, tout le sort sera décidé. Je suis effrayée, aussi,
de l'approche du mois de septembre, où la mer n'est plus praticable;
enfin, c'est dans le sein de ma chère maman que je dépose toutes mes
inquiétudes. Dieu veuille qu'elles soient nulles[1479]!» L'échec de
cette campagne, montée à si grands frais, la rentrée de d'Orvilliers à
Brest sans avoir rien fait ne justifièrent que trop les prévisions de
Marie-Antoinette[1480].

Mais la Reine ne se décourageait pas; en toute circonstance, elle
affirmait hautement ses sympathies pour les Américains et sa protection
pour Lafayette, le promoteur de l'alliance. Lorsqu'au commencement
de février 1779, le jeune général revint en France, Louis XVI, pour
le punir de sa désobéissance, lui enjoignit de rester une semaine à
Paris sans aller ailleurs que chez son beau-père. Mais dès que la
consigne fut levée, Lafayette reparut à Versailles, où il fut l'objet
d'une ovation enthousiaste; le Roi, lui-même, ne lui adressa qu'une
affectueuse réprimande; la Reine le reçut avec une curiosité empressée:
«Donnez-moi, lui dit-elle, des nouvelles de nos bons Américains, de nos
chers républicains[1481].» A sa demande, elle envoyait son portrait en
pied à Washington[1482]; elle copiait de sa main des vers de la pièce
de _Gaston et Bayard_, où le public avait voulu voir des allusions au
«héros des deux mondes»:

        ..... Eh! que fait la jeunesse,
    Lorsque de l'âge mûr je lui vois la sagesse?

           *       *       *       *       *

    Je me plais à le suivre et même à l'imiter;
    J'admire sa prudence et j'aime son courage:
    Avec ces deux vertus, un guerrier n'a point d'âge[1483].

Elle employait tout son crédit pour lui faire donner un commandement
supérieur dans le corps d'armée qui devait être envoyé au secours des
États-Unis[1484]. Elle assurait Rochambeau de sa bienveillance[1485],
et lorsque le comte d'Estaing, l'heureux vainqueur de la Grenade, était
présenté au Roi, au retour de la brillante expédition qui avait excité,
en France, un extraordinaire enthousiasme, elle daignait lui apporter
elle-même un tabouret pour qu'il pût y reposer sa jambe blessée[1486];
attention gracieuse, dont elle devait être si tristement payée.

La sollicitude de la Reine est sans cesse éveillée sur les affaires
d'Amérique, sur les péripéties de la guerre, surtout sur les opérations
de la marine, et son cœur, qu'on a accusé de n'être ému que des
intérêts de l'Autriche, bat avec une force incomparable pour tout ce
qui touche à l'honneur et à la grandeur de la France.

Lorsqu'au mois de mars 1780, on se dispose à envoyer, sous le
commandement de Rochambeau, un corps de troupes en Amérique,
Marie-Antoinette est toute à l'inquiétude: «Nous ne pouvons pas,
dit-elle, risquer ce grand convoi, sans être bien sûrs de la mer; il
serait affreux d'essuyer encore des malheurs par là; j'avoue que je
ne pense pas à cela de sang-froid[1487].»—«Les troupes destinées pour
les îles sont embarquées et n'attendent plus qu'un vent favorable pour
sortir du port,» écrit-elle un mois plus tard. «Dieu veuille qu'elles
arrivent heureusement![1488]» Sa pensée suit à travers les mers ces
vaisseaux qui portent les soldats et la fortune de la France, et comme
pour couronner ces patriotiques angoisses, c'est dans l'appartement de
la Reine, le 19 novembre 1781, quelques jours après la naissance du
Dauphin, que le Roi apprend, de la bouche du duc de Lauzun, la bonne et
grande nouvelle de la capitulation de Cornwallis, réduit à se rendre
par la flotte du comte de Grasse et les troupes réunies de Washington
et de Rochambeau[1489].

L'opinion publique se lassa plus vite que la Reine des efforts de la
France et des incertitudes de la guerre. Dès le commencement de 1779,
les esprits inclinaient à la paix; le mouvement fut bien plus vif
encore après l'échec du projet de descente en Angleterre. L'Autriche et
la Russie proposèrent leur médiation. «Cela serait un grand bonheur,»
répondait Marie-Antoinette, «et mon cœur le désire plus que tout au
monde[1490].» Mais elle ajoutait fièrement: «La nullité de cette
campagne exclut toute idée d'une paix[1491].» Dans le conseil, Necker,
peu sympathique à l'Amérique et préoccupé de la situation financière,
insistait pour une prompte cessation des hostilités; Maurepas, toujours
fatigué de ce qui nécessitait une contention d'esprit et causait un
embarras, Maurepas faisait des ouvertures à un ancien secrétaire de
l'ambassade anglaise à Paris. Le Roi lui-même était las de la guerre
et voulait qu'on y mît un terme avant la fin de l'année[1492]. D'autre
part, l'Espagne cherchait à faire un arrangement séparé[1493]; les
Américains ne se battaient que mollement, depuis que l'Angleterre
offrait de reconnaître leur indépendance, et, au fond, les deux
nations coalisées ne s'aimaient pas. «Nos alliés, écrivait le comte
de Fersen, ne se sont pas toujours bien conduits vis-à-vis de nous,
et le temps que nous avons passé avec eux nous a appris à ne pas
les aimer ni les estimer[1494].» L'Autriche renouvelait ses offres
de médiation. La Reine ne souhaitait pas moins que le Roi et ses
ministres un accommodement; mais elle le voulait glorieux et protestait
énergiquement contre toute transaction humiliante: «La paix serait un
grand bien; mais si nos ennemis ne la demandent pas, je serais bien
affligée qu'on en fît une humiliante[1495].»

Cette paix, objet de tant de vœux, vint enfin en 1783; elle combla de
joie Marie-Antoinette, qui n'en parlait jamais «qu'avec la fierté et
le sentiment d'une reine, et d'une reine française[1496]»; car elle
était telle qu'elle l'avait voulue, glorieuse. Elle consacrait à tout
jamais l'indépendance des alliés pour lesquels nous avions soutenu
cette guerre lointaine. La France, toujours généreuse, nous dirions
volontiers trop généreuse, ne réclamait rien pour elle et ne retirait
de ses campagnes qu'un éclat incontesté, une reconnaissance qui fut
légère et une dette qui fut lourde.

Marie-Antoinette, heureuse du prestige qui rejaillissait sur son
royaume et sur le règne de son mari, ne cessait d'en témoigner sa
satisfaction à tous ceux dont la vaillance avait contribué à ces
succès. Lorsque, le 21 janvier 1782, Lafayette revint inopinément en
France, la Reine, qui assistait, à l'Hôtel-de-Ville, à la fête donnée
en l'honneur de ses couches récentes, voulut ramener dans sa propre
voiture Mme de Lafayette à l'hôtel de Noailles, où venait de descendre
son époux[1497] et quand Suffren, vainqueur, parut à Versailles: «Mon
fils, dit-elle au jeune Dauphin, apprenez de bonne heure à entendre
prononcer, et prononcez vous-même le nom des héros défenseurs de la
patrie. Vous lisiez l'histoire des grands hommes de Plutarque, en
voici un; il faut apprendre son nom et ne plus l'oublier[1498].»
Éprise, comme la nation, du côté chevaleresque et brillant de cette
guerre, la généreuse souveraine n'avait pas songé au déficit que les
dépenses énormes, nécessitées par tant d'armements, devaient amener
dans nos finances, non plus qu'aux germes de mécontentement vague et
d'indépendance frondeuse que la contagion de l'exemple, le spectacle
d'institutions mal comprises, l'attrait de la nouveauté, la formation
d'une école américaine se substituant à l'école anglaise, allait faire
éclore dans les têtes. On avait cru soutenir une révolte, on avait
préparé une révolution.

Les préoccupations de la guerre et de la politique n'empêchaient pas
les visites princières. La France était toujours le centre de la
société polie; la Cour de Versailles donnait le ton à l'Europe; on
y accourait de tous côtés. C'étaient d'abord, en 1780, les princes
de Hesse-Darmstadt et surtout les deux jeunes princesses, Louise et
Charlotte, qui avaient été élevées avec Marie-Antoinette, à Vienne.
La Reine jouissait de retrouver ces amies d'enfance, qu'elle n'avait
pas revues depuis dix ans et qu'elle aimait beaucoup[1499]. Elle
leur faisait les honneurs de Trianon[1500], les conduisait au bal de
l'Opéra[1501], leur donnait place dans sa loge au spectacle[1502], les
promenait en calèche dans les bois de Marly et de Saint-Germain[1503],
les accompagnait elle-même dans les boutiques, et, avec l'affectueuse
expérience de la femme de cœur et de la femme de goût qui craint, chez
ces Allemandes fraîchement débarquées en France, quelques excentricités
de toilette, elle leur recommandait de ne pas «trop se parer» pour
venir à Trianon ou dans sa loge[1504], de ne pas mettre de «grands
chapeaux» en voiture[1505], de ne porter aux bals de la comtesse Diane
de Polignac, où elle les avait fait inviter, que de petites robes ou
polonaises[1506]. Elle les recevait à sa table[1507], leur donnait son
portrait[1508], les comblait de cadeaux[1509], épuisait pour elles
toutes les délicatesses de l'amitié[1510], et lorsque les princesses
quittèrent la France, elles emportèrent, avec l'ineffaçable souvenir
d'une des plus affables réceptions qui se puissent voir, la promesse
d'une correspondance qui fut fidèle et se poursuivit jusque dans les
jours d'angoisse et de deuil[1511].

Marie-Antoinette ne mit pas le même intérêt de cœur, mais un intérêt
plus politique[1512] au voyage du comte et de la comtesse du Nord. Au
premier abord, la grande duchesse, d'une belle taille, mais trop grasse
pour son âge,—«homasse,» disait un chroniqueur[1513],—raide dans son
maintien et faisant montre de son instruction, lui avait déplu. Par un
accident inaccoutumé, la Reine, dont l'abord était plein d'aisance, et
qui avait toujours un mot aimable à dire, s'était sentie gênée devant
ces impériaux visiteurs; elle s'était retirée dans sa chambre comme
prise de faiblesse, et avait dit, en demandant un verre d'eau, «qu'elle
venait d'éprouver que le rôle de reine était plus difficile à jouer
en présence d'autres souverains ou de princes appelés à le devenir,
qu'avec des courtisans[1514]». Cet embarras d'ailleurs ne fut que
momentané et l'accueil fait à ces nouveaux hôtes fut, en définitive,
affable et gracieux comme toujours.

Joseph II avait mis l'incognito à la mode. Le grand duc Paul de
Russie, fils de Catherine II, voyageait avec sa femme, née princesse
de Wurtemberg, sous le nom de comte et de comtesse du Nord. Le prince
avait quitté tous ses ordres; les gardes du corps ne prenaient pas les
armes pour lui, et, chez le Roi, on ne lui ouvrait point les portes
à deux battants. Pourtant il avait consenti à loger au Château, où
l'appartement du prince de Condé avait été disposé pour le recevoir.
Arrivés à Paris le 18 mai, les voyageurs furent à Versailles le 20.
La première entrevue fut froide; la Reine, nous l'avons dit, avait
été troublée; le Roi s'était montré timide, comme à son ordinaire.
Le soir, au dîner, dans les grands cabinets, l'embarras disparut: la
grande-duchesse montra de l'esprit; le grand-duc, fort laid, avec une
figure à la tartare, rachetait cette laideur par la vivacité de ses
yeux et de sa conversation. «La Reine, belle comme le jour, animait
tout de sa présence[1515].»

La glace était rompue. Trois jours après, le comte et la comtesse du
Nord assistaient au spectacle à Versailles, dans la loge royale[1516].
La Reine, qui tenait à plaire à ses visiteurs[1517], profita de cette
occasion pour offrir à la comtesse un magnifique éventail, enrichi de
diamants et renfermant une lorgnette: «Je sais, dit-elle gracieusement,
que vous avez comme moi la vue un peu basse; permettez-moi d'y remédier
et gardez ce simple bijou en mémoire de moi.» —Je le garderai toute ma
vie, répondit la princesse; car je lui devrai le bonheur de mieux voir
Votre Majesté[1518].»

Marie-Antoinette ne pouvait manquer de faire à ses hôtes les honneurs
de Trianon[1519]. On joua sur le théâtre _Zémire et Azor_, de Grétry,
et _Jean Fracasse au Sérail_, ballet de Gardet; les danses furent
gaies, les costumes très riches, les acteurs excellents. Après le
spectacle, il y eut souper; après le souper, illumination. Le coup
d'œil du jardin était féerique; la Reine jouissait de ces splendeurs
«qui étaient bien à elle», et sa grâce, sa bonté, ses délicates
prévenances en relevaient encore l'éclat. «Combien j'aimerais à vivre
avec elle!» disait la comtesse du Nord, le lendemain de cette fête.
«Combien je serais charmée que Monsieur le comte du Nord fût Dauphin de
France[1520]!»

Puis, le samedi 8 juin, il y eut bal paré à Versailles. Les salons, la
galerie surtout, étaient magnifiquement décorés, avec une profusion
de bougies et de girandoles. Toute la Cour était en grand habit: le
Roi ayant déclaré que chacun devrait se montrer dans tout l'éclat
possible ou ne pas paraître[1521]. Les femmes qui dansaient portaient
des dominos de satin blanc avec de petits paniers et de petites
queues[1522]. Mais la Reine éblouissait tout: «elle avait en marchant,
dit un témoin oculaire, des airs de tête d'une majesté gracieuse, qui
n'appartenaient qu'à elle[1523].» La foule, avide de voir, se pressait
avec tant d'indiscrétion qu'à un moment le Roi, se sentant poussé, se
plaignit; le grand-duc, qui était près de lui, s'éloigna un instant:
«Sire, dit-il, pardonnez-moi; je suis devenu tellement Français que
je crois, _comme eux_, ne pas pouvoir m'approcher trop près de Votre
Majesté.»

Une amie d'enfance de la grande duchesse, qui l'accompagnait pendant le
voyage, la baronne d'Oberkirch, raconte qu'à cette fête elle se trouva
un moment derrière Marie-Antoinette.

«Madame d'Oberkirch me dit la Reine, parlez-moi un peu allemand, que je
sache si je m'en souviens. Je ne sais plus que la langue de ma nouvelle
patrie.»

«Je lui dis quelques mots allemands; elle resta quelques secondes
rêveuse et sans répondre. «Ah! reprit-elle enfin, je suis pourtant
charmée d'entendre ce vieux tudesque; vous parlez comme une Saxonne,
sans accent alsacien, ce qui m'étonne. C'est une belle langue que
l'allemand; mais le français! il me semble, dans la bouche de mes
enfants, l'idiome le plus doux de l'univers.»

Après le bal, qui finit de bonne heure, il y eut souper chez la
princesse de Lamballe; la Reine y vint. Le cercle était peu nombreux,
mais bien choisi. On joua au loto, puis on dansa. Ce petit bal
improvisé fut bien plus gai que l'autre. Le Roi, suivant son habitude,
ne fit qu'y paraître. Après son départ, le respect ne gêna plus le
plaisir et «l'on fut extrêmement content de cette sorte d'intimité que
la Reine n'écartait pas[1524]».

A l'exemple du souverain, la famille royale offrit des fêtes splendides
aux augustes visiteurs. Plus habiles et plus prévenants que l'archiduc
Maximilien, le comte et la comtesse du Nord avaient eu soin d'envoyer,
dès le lendemain de leur arrivée, des cartes à la porte des princes
et princesses du sang[1525]. Ceux-ci, flattés de cette attention du
futur empereur de toutes les Russies, rivalisèrent de prodigalités pour
les recevoir. Le duc d'Orléans leur donna à dîner au Raincy[1526]; le
comte d'Artois, à Bagatelle, leur offrit un concert magnifique et une
collation des plus galantes[1527]. A Sceaux, chez l'excellent et vénéré
duc de Penthièvre, ce fut un déjeuner exquis, suivi d'une promenade en
voiture à travers le parc, dont le prince tint à faire lui-même les
honneurs[1528].

Mais, de toutes ces fêtes, aucune ne pouvait atteindre à l'éclat de
celles de Chantilly. L'hospitalité des Condé était proverbiale, et la
réception du 10 juin 1782 ne démentit pas cette réputation. Le comte
et la comtesse du Nord restèrent trois jours à Chantilly; ce furent
trois jours d'enchantement. Il y eut illumination générale du château
et du parc, chasse aux étangs, concert dans un pavillon mystérieux où,
mollement assis sur des sofas, on écoutait des musiciens invisibles; on
croyait entendre chanter les anges du ciel; puis bals dans la salle de
verdure; souper dans l'île d'amour ou au hameau; car Mademoiselle de
Condé avait son hameau à Chantilly comme la Reine à Trianon; et enfin
nouvelle chasse aux flambeaux; la chasse était aussi un des plaisirs
traditionnels des Condé. Lorsqu'on se sépara enfin:

«Nous serons bien éloignés l'un de l'autre, dit le prince au grand-duc;
mais si Votre Altesse le permet et que le Roi ne s'y oppose pas, je
pourrai un jour aller lui rendre, à Saint-Pétersbourg, la visite
qu'elle a bien voulu me faire.»

—«Nous vous recevrons avec enthousiasme. Monsieur, et l'Impératrice
sera trop heureuse de vous voir dans notre pays sauvage.»

—«Hélas! ce sont des rêves,» reprit le prince de Condé en
soupirant[1529].

Pouvait-il imaginer alors que ce voyage de Russie, qu'il saluait comme
un rêve, il le ferait, quinze ans plus tard, en proscrit, tandis que ce
Chantilly éblouissant, dont il faisait, avec une si noble prodigalité,
les honneurs au fils de Catherine, ne serait plus qu'une ruine, ouverte
aux vents du ciel?

Mais à cette heure il n'entendait que des murmures flatteurs à son
oreille; le bruit des magnificences de Chantilly se répandait dans
toute l'Europe, et l'on faisait circuler ce mot glorieux pour les
Condé: «Le Roi a reçu M. le comte du Nord en ami, M. le duc d'Orléans
l'a reçu en bourgeois et M. le prince de Condé en souverain[1530].»

Dans le public, le succès du comte et de la comtesse du Nord n'était
pas moindre qu'à la Cour. Paris se passionnait pour le futur tzar et la
future tzarine de toutes les Russies, comme il s'était passionné pour
l'empereur d'Allemagne. Savants et gens de lettres leur prodiguaient
l'encens à l'envi. La Harpe leur lisait sa traduction de Lucain[1531];
Beaumarchais, _le Mariage de Figaro_; à l'Académie des sciences,
Condorcet leur adressait un discours[1532]; au Théâtre-Français, on
récitait des vers en leur honneur[1533]. Avant leur départ, le Roi
leur donnait de splendides tapisseries des Gobelins[1534]; la Reine
leur faisait offrir de la manière la plus délicate une magnifique
toilette en porcelaine de Sèvres, bleu lapis, ornée de peintures et
d'émaux, et montée en or[1535]: «Mon Dieu! que c'est beau! avait
dit la grande-duchesse, en voyant ce bijou; «c'est sans doute
pour la Reine?»—«Madame, avait répondu le surintendant, le comte
d'Angivilliers, la Reine l'offre à Mme la comtesse du Nord; elle espère
qu'il lui sera agréable et qu'elle le conservera en mémoire de Sa
Majesté.» Et en regardant l'objet de plus près, la princesse remarqua
qu'il était à ses armes.

Le 19 juin, le comte et la comtesse du Nord quittèrent Paris, et, après
avoir déjeuné à Choisy avec la famille royale, partirent pour parcourir
la France et rentrer en Russie[1536].

Deux ans après, ce fut le tour du Roi de Suède. Mais à quoi bon
raconter toutes ces visites princières? Ce sont toujours les mêmes
détails, surtout le même goût de l'incognito. Le Roi de Suède, sous le
nom de comte de Haga, arriva tellement à l'improviste le 7 juin 1784,
que Louis XVI, prévenu à la hâte à Rambouillet, revint précipitamment à
Versailles et, la clef de son appartement étant égarée, ne put paraître
devant son hôte que dans l'accoutrement le plus incroyable: un soulier
à talon rouge et un autre à talon noir, une boucle d'or et une boucle
d'argent[1537]. Sauf cet épisode inattendu, il semble qu'il y ait pour
tous ces augustes voyageurs un programme invariable, auquel tous se
conforment scrupuleusement: souper à Versailles dans les cabinets,
représentation à l'Opéra, au Théâtre-Français, à la Comédie-Italienne,
avec applaudissements du public, audience du Parlement, séance de
l'Académie, visite aux personnages en renom ou aux lieux célèbres et,
pour couronner le tout, fête à Trianon.

C'était la coquetterie de Marie-Antoinette, qui ne dansait plus, «se
trouvant trop vieille[1538],» de faire elle-même les honneurs de son
château aux têtes couronnées; ce n'était plus la politesse officielle
de la souveraine, c'était la cordialité charmante de la femme du
monde; elle n'était plus la Reine, elle était maîtresse de maison.
Ce jour-là, il y eut spectacle: on joua _le Dormeur éveillé_, de
Marmontel et Grétry, avec brillants décors et ballet; puis souper dans
les bosquets et illumination du jardin anglais. De nombreux invités se
pressaient dans le parc; toutes les dames étaient en blanc. «C'était, a
écrit Gustave III lui-même, une vraie féerie, un coup d'œil digne des
Champs-Élysées[1539].» Au souper, la Reine ne voulut pas se mettre à
table; elle fut tout entière occupée à faire les honneurs[1540]. Avec
ce tact exquis et cette séduisante bonne grâce qui était un de ses
charmes, elle s'entretenait de préférence avec les Suédois et affectait
de leur faire le plus sympathique accueil[1541]. Mme Campan prétend que
Marie-Antoinette était prévenue contre Gustave III et qu'elle le reçut
froidement[1542]. Tout ce qu'on sait de ce voyage et des relations
des deux souverains semble démentir l'assertion de Mme Campan, et si
la petite scène qu'elle raconte, où la Reine aurait voulu donner une
leçon au comte de Haga, a réellement eu lieu dans les termes qu'elle
rapporte, ce ne fut qu'un petit mouvement d'humeur vite oublié. La
correspondance de Marie-Antoinette et du Roi de Suède est empreinte, au
contraire, de la plus grande cordialité[1543].

L'année précédente, lorsque la jeune femme avait fait une fausse
couche, Gustave lui avait témoigné la plus touchante sympathie, «comme
d'un bon gentilhomme qui prend sincèrement part à ce qui arrive à
un ami.» Et il semble que la Reine n'ait pas été moins attachée au
Roi de Suède que le Roi de Suède l'était à la Reine[1544]. Le prince
ayant manifesté le désir que le neveu du cardinal de Bernis, auquel il
portait intérêt, fût nommé coadjuteur d'Alby, ce fut Marie-Antoinette
qui se chargea de lever les obstacles qui s'opposaient à la réalisation
de ce désir, et, la grâce obtenue, ce fut elle encore qui s'empressa
de l'annoncer à son royal correspondant[1545]. Gustave III n'avait-il
pas raison, quand il écrivait, quelques années auparavant, au comte de
Stedingk: «Il est naturel d'être attaché à la Reine[1546]?»

La nouveauté à la mode alors, c'étaient les ballons. «On en perdait,
disait spirituellement un chroniqueur, non pas le boire et le manger,
mais le loto[1547]». Le 5 juin 1783, Montgolfier avait fait à Annonay
la première expérience; il l'avait répétée le 19 septembre de la même
année, sur la Place d'Armes de Versailles, devant le Roi et la Reine,
au milieu d'une foule immense[1548]. On voulut offrir ce divertissement
au comte de Haga, et le 23 juin 1784, en sa présence, Pilâtre des
Rosiers, qui devait périr si malheureusement l'année suivante, et
le professeur de chimie Proust, partirent de la Cour des Ministres,
s'élevèrent à une grande hauteur et allèrent, trois quarts d'heure
après, tomber dans la forêt de Chantilly. Le ballon, orné des chiffres
des deux Rois et d'un brassard blanc en l'honneur du Roi de Suède,
portait un nom alors encore bien cher à la France: il s'appelait
_Marie-Antoinette_[1549].

Enfin, cette même année 1784, au mois d'août[1550], le frère de
Frédéric II, le prince Henri, fit un voyage en France, autant par
politique peut-être que par agrément[1551]. Mais la Reine aimait
peu tout ce qui touchait à la Prusse, et, malgré «l'admiration des
enthousiastes Prussiens» qui préféraient de beaucoup ce nouveau
visiteur à celui du mois de juin[1552], elle ne voyait le prince
que deux ou trois fois et si passagèrement qu'elle ne pouvait s'en
faire qu'une idée fort vague[1553]. «Je n'ai pas eu encore beaucoup
d'occasions de voir le prince Henry, écrivait-elle au Roi de Suède,
le 1er octobre, parce que, depuis son arrivée ici, j'ai passé la plus
grande partie du temps à Trianon, n'y recevant que les personnes que je
connais le plus, et toujours en petit nombre à la fois..... Au reste,
M. le comte de Haga doit être bien assuré que les compliments et les
politesses du prince Henry ne me feront jamais oublier ni lui, ni le
temps qu'il a bien voulu passer ici[1554].»

Et elle ajoutait, en parlant de son séjour à Trianon: «Ce genre de vie
convenait à ma santé et au commencement de ma grossesse, qui continue
fort heureusement[1555].» Pour la quatrième fois, la Reine était
grosse. A l'automne précédent, elle avait éprouvé à Fontainebleau[1556]
un accident qui l'avait désolée[1557]; mais heureusement sa santé
n'en avait pas été altérée, et, au bout d'un an, Louis XVI annonçait
joyeusement à son beau-frère Joseph II qu'il attendait un «second
garçon[1558]».

Ce second garçon naquit le 27 mars 1785, jour de Pâques. Cette fois,
quoique la grossesse eût été pénible et que, dans les derniers temps
surtout, la Reine eût conçu des craintes qui l'avaient déterminée à
mettre sa conscience en règle et à redoubler de dévotion[1559], on
n'eut pas à redouter les accidents qui avaient signalé la naissance
de Madame Royale; les couches furent heureuses et si promptes qu'à
Paris on apprit en même temps les premières douleurs et la délivrance.
L'enfant, comme son frère et sa sœur, fut baptisé le jour même, dans la
chapelle du Château. sous le nom de Louis-Charles, duc de Normandie. Il
eut pour parrain Monsieur, comte de Provence, pour marraine la reine
des Deux-Siciles, Marie-Caroline de Lorraine, représentée par Mme
Élisabeth.

Le lendemain, Paris célébra par des réjouissances publiques ce grand
événement; des distributions de vivres furent faites au peuple; quinze
fontaines versèrent du vin à profusion; un feu de joie fut allumé sur
la place de Grève et le soir la ville entière illumina. Ce qui valait
mieux encore, tous les débiteurs de mois de nourrice, retenus à la
Force, furent délivrés. Le 1er avril, un _Te Deum_ solennel fut chanté
à Notre-Dame. Le 24 mai, la Reine vint à son tour dans la vieille
basilique rendre grâces à Dieu de sa troisième maternité.

La cérémonie eut l'éclat accoutumé. Dès le matin, le Corps de ville,
en robes de velours, s'assembla à l'Hôtel-de-Ville et alla prendre
le duc de Brissac, gouverneur de Paris; puis tous ensemble, escortés
des gardes de Paris et des Suisses, se rendirent, en carrosse de
gala, à la porte de la Conférence pour attendre la Reine; les
gardes-françaises et les gardes-suisses formaient la haie. A neuf
heures, le canon des Invalides annonça l'arrivée du cortège royal.
Le Corps de ville s'avança à sa rencontre, mit genou en terre, et le
prévôt des marchands, présenté par le gouverneur, adressa un compliment
à Marie-Antoinette. Celle-ci y répondit avec sa grâce habituelle; puis
la portière du carrosse fut refermée et le cortège prit le chemin de
la cathédrale. La Reine y fit ses dévotions; elle s'agenouilla ensuite
à Sainte-Geneviève, s'unit aux prières pour la fin de l'effroyable
sécheresse qui désolait la France[1560] et vint dîner aux Tuileries. De
là, elle se rendit à l'Opéra, avec sa belle-sœur Mme Élisabeth[1561],
puis au Temple, pour souper chez le comte d'Artois. Le souper fini,
elle remonta en voiture et, suivant le boulevard, se fit conduire à
la place Louis XV pour voir tirer le feu d'artifice et assister à
l'illumination de la colonnade[1562].

Le lendemain, Marie-Antoinette dînait chez son amie la princesse
de Lamballe, et, après avoir été à la Comédie-Italienne, repartait
pour Versailles. Les acclamations, rares dans la ville, avaient
été chaleureuses à l'Opéra, et la Reine y avait répondu, disait un
chroniqueur, «par des révérences plus multipliées et plus gracieuses
encore que de coutume[1563].»

Le jeune prince avait reçu, le jour même de sa naissance, le cordon du
Saint-Esprit, puis il avait été remis, avec son frère et sa sœur, entre
les mains de la gouvernante des Enfants de France.

Ce n'était plus, comme aux précédentes couches de la Reine, la
princesse de Guéménée: une épouvantable catastrophe l'avait forcée
de quitter Versailles. Au mois de septembre 1782, après avoir été
annoncée déjà deux ou trois fois[1564], la faillite du prince de
Guéménée avait été déclarée; c'était une faillite de souverain,
disait-on, par allusion aux prétentions des Rohan d'être traités
en maison souveraine[1565]: le déficit ne s'élevait pas à moins de
vingt-huit millions. Il y eut dans tout Paris, dans la France entière,
peut-on dire, un _tolle_ général. Toutes les classes de la société
étaient frappées: à côté de grands seigneurs, comme le duc de Lauzun
et le comte de Coislin[1566], d'hommes de lettres, comme Thomas et
l'abbé Delille, on trouvait parmi les créanciers,—et c'étaient les
plus atteints,—des domestiques, des petits marchands, des portiers,
des matelots bretons qui avaient porté leurs épargnes au descendant
des ducs de Bretagne[1567]. Le prince, par ses prodigalités, la
princesse, par les dépenses auxquelles l'obligeait sa charge, avaient
tout gaspillé. Les Rohan firent des efforts inouïs pour étouffer cette
triste affaire: Mme de Guéménée donna ses diamants; Mme de Marsan
vendit ses chevaux; la duchesse de Montbazon renvoya ses bijoux au
joaillier qui les avait fournis. Mais, après un tel éclat, Mme de
Guéménée ne pouvait plus rester à la Cour; elle donna sa démission de
gouvernante des Enfants de France.

Par qui la remplacer? Plusieurs noms se présentaient à la pensée de
la Reine. Mais la princesse de Chimay lui semblait trop austère; la
duchesse de Duras, trop savante et trop spirituelle[1568].

La rumeur publique désignait la duchesse de Polignac; mais, elle,
le voudrait-elle? «Je la connais,» disait la Reine. «Cette place
ne convient nullement à ses goûts simples et paisibles, et à
l'espèce d'indolence de son caractère; ce sera la plus grande
preuve de dévouement qu'elle puisse me donner, si elle se rend à mes
désirs[1569].» Lorsque M. de Besenval, député par les amis et les
parents de la duchesse, toujours avides d'augmenter un crédit où ils
trouvaient leur compte, vint parler à Marie-Antoinette du bruit qui
courait: «Madame de Polignac? répondit-elle, je croyais que vous la
connaissiez mieux; elle ne voudrait pas de cette place[1570].» Et de
fait, Mme de Polignac, née calme, un peu paresseuse même, répugnait à
un titre dont la chaîne était pesante. Mais ses amis enviaient pour
elle le prestige que lui donneraient ces fonctions, l'une des grandes
charges inamovibles. Ils la pressèrent, la Reine insista, et la
favorite, touchée du désir de sa royale protectrice, habituée, grâce à
son indolence même, à céder aux obsessions de son entourage, finit par
accepter. Elle fut nommée, et la Reine fut heureuse[1571]. Au fond, ce
que Marie-Antoinette voulait, c'était d'être, sous le couvert de son
amie, la véritable gouvernante de ses enfants. Grâce à ce choix, il lui
était possible, sans souci de l'étiquette, ni froissement de vanité, de
diriger, comme elle le voulait, leur éducation et d'oublier près d'eux,
à toute heure du jour, les chagrins qui commençaient à l'assaillir et
les soucis de la politique auxquels la fatalité des temps et des choses
la contraignait de se mêler[1572].



CHAPITRE XIX

     La Reine et la politique.—Son éloignement naturel pour les
     affaires.—Méfiance de Maurepas.—Lettre de la Reine à Joseph
     II.—Nomination de MM. de Ségur et de Castries.—Sympathie de
     la Reine pour Necker; elle l'appuie dans la publication du
     compte-rendu.—Chute de Necker.—Mort de Maurepas.—Joly de
     Fleury.—D'Ormesson.—Calonne.—Faible part que Marie-Antoinette
     prend à la nomination de ce dernier. Sa répugnance pour
     lui.—La politique autrichienne.—Election de Maximilien à
     Cologne.—Différend de Joseph II avec la Hollande.—_Le Mariage de
     Figaro._—La Reine joue _le Barbier de Séville_ à Trianon.


La Reine n'avait jamais aimé la politique et tout conspirait à l'en
éloigner: sa propre répugnance, dont les obsessions de sa mère et les
conseils de Mercy ne parvenaient pas toujours à triompher[1573]; son
éducation qui n'avait jamais porté que sur des objets d'agrément ou
d'intérieur; les traditions d'une Cour où, depuis Anne d'Autriche,
jamais femme de roi ne s'était mêlée d'affaires; la méfiance des
ministres qui redoutaient l'ascendant irrésistible que ne saurait
manquer de prendre Marie-Antoinette, le jour où elle voudrait
appliquer aux complications de la politique toute la force d'un esprit
prompt[1574], juste, ferme et séduisant.

«Plus j'ai le bonheur de voir la Reine, écrivait le baron de Staël,
plus je suis fort dans l'opinion que j'ai toujours eue de l'excellence
de son caractère. Elle aime la vérité, et on peut la lui dire, si
elle est persuadée de la probité et du désintéressement de celui
qui parle. En traitant avec noblesse et franchise, on est sûr de lui
plaire, serait-on même d'une opinion contraire à la sienne; aussitôt
qu'elle peut démêler la fausseté et la flatterie, elle les prend en
horreur[1575].»

C'était cette excellence même de caractère que redoutaient les
ministres. Vergennes, et Maurepas surtout, s'appliquaient à tenir le
Roi en garde contre toute ingérence de la Reine dans les affaires.
Poussé par sa femme, qui le menait complètement, et qui, en sa qualité
de tante du duc d'Aiguillon, n'aimait pas Marie-Antoinette[1576],
le vieux ministre, sous les dehors du respect et de la déférence,
combattait avec une persévérance opiniâtre et l'expérience d'un roué
l'influence possible de la jeune souveraine[1577]. Mme Campan l'accuse
même d'avoir cherché à la compromettre. Lors de ces promenades sur la
terrasse de Versailles, que la méchanceté des courtisans exploitait
contre Marie-Antoinette, Maurepas aurait eu «la cruelle politique
de répondre au Roi qu'il fallait la laisser faire; qu'elle avait de
l'esprit; que ses amis avaient beaucoup d'ambition et désiraient la
voir se mêler aux affaires, et qu'il n'y avait pas de mal de lui
laisser prendre un caractère de légèreté[1578].» Il ne paraît pas
probable que l'astucieux vieillard ait osé tenir ouvertement un
pareil langage à son maître; Louis XVI ne l'aurait pas supporté.
Mais qu'il ait été intérieurement enchanté du goût de la Reine pour
les frivolités; qu'il ait insinué doucement ces mêmes pensées qu'il
n'a pas dû exprimer publiquement; qu'il ait encouragé sous main
la jeune femme à ne s'occuper que de plaisirs, le Roi à ne pas lui
parler d'affaires ou à lui en dissimuler la plus grande partie; qu'il
ait même redoublé d'efforts, lorsque la première grossesse de la
Reine eut resserré l'intimité des deux époux, pour empêcher que «la
sensibilité de son maître n'influât sur les affaires générales[1579]»,
le fait ne paraît pas douteux. Les documents les plus authentiques,
les rapports secrets de l'ambassadeur d'Autriche[1580] et du ministre
de Prusse[1581] l'établissent d'une façon irréfutable, et la Reine
elle-même se rendait parfaitement compte de la situation qui lui était
faite: Il,—le Roi—est de son naturel très peu galant, écrivait-elle
à son frère, et il lui arrive souvent de ne me parler de grandes
affaires, lors même qu'il n'a pas envie de me les cacher. Il me
répond quand je lui en parle, mais il ne m'en prévient guère, et
quand j'apprends le quart d'une affaire, j'ai besoin d'adresse pour
me faire dire le reste par les ministres, en leur laissant croire
que le Roi m'a tout dit. Quand je reproche au Roi de ne m'avoir pas
parlé de certaines affaires, il ne se fâche pas; il a l'air un peu
embarrassé et quelquefois il me répond naturellement qu'il n'y a pas
pensé. Je vous avouerai bien que les affaires politiques sont celles
sur lesquelles j'ai le moins de prise. La méfiance naturelle du Roi a
été fortifiée d'abord par son gouverneur; dès avant son mariage, M. de
la Vauguyon l'avait effrayé sur l'empire que sa femme voudrait prendre
sur lui, et son âme noire s'était plu à effrayer son élève par tous
les fantômes inventés contre la Maison d'Autriche. M. de Maurepas,
quoique avec moins de caractère et de méchanceté, a cru utile pour
son crédit d'entretenir le Roi dans les mêmes idées. M. de Vergennes
suit le même plan et peut-être se sert-il de sa correspondance des
affaires étrangères pour employer la fausseté et le mensonge. J'en ai
parlé clairement au Roi, et plus d'une fois. Il m'a quelquefois répondu
avec humeur, et comme il est incapable de discussion, je n'ai pu lui
persuader que son ministre était trompé ou le trompait. Je ne m'aveugle
pas sur mon crédit; je sais que, surtout pour la politique, je n'ai pas
grand ascendant sur le Roi[1582].»

A plusieurs reprises, on avait conseillé à la Reine de se rapprocher
de Maurepas, de le gagner par des faveurs ou de l'intimider par son
ascendant, surtout de ne pas l'effaroucher en affectant de se passer de
lui; de s'en faire un allié et non un adversaire[1583]; le Roi lui-même
l'y avait engagée[1584]. Elle n'y avait jamais consenti et n'avait
voulu réduire le premier ministre ni par la force, ni par les bons
traitements[1585]. Était-ce impulsion de son entourage, insinuations
du parti Choiseul, comme le croyaient Goltz et Mercy? Était-ce simple
fierté naturelle ou insouciance des affaires? Quoi qu'il en soit,
pendant les premières années de son règne, sauf la part qu'elle avait
prise au renvoi de Turgot, part regrettable, mais où elle était
pleinement d'accord avec l'opinion, soulevée contre les réformes du
ministre, et l'intérêt qu'elle avait mis aux négociations dans les
affaires de Bavière, intérêt dont nous avons déterminé les vraies
proportions, elle s'était tenue à l'écart de la politique[1586]. Ce
fut en 1780 seulement qu'elle parut disposée à s'en occuper, et, comme
le disait Mercy, à prendre part aux grandes affaires[1587]; encore son
intervention se borna-t-elle à influer sur la nomination d'un ministre,
celui de la guerre.

Lorsqu'en septembre 1777 le comte de Saint-Germain tomba, devant
les orages soulevés par ses innovations, le prince de Montbarrey,
directeur adjoint, resta seul chargé de ce département. Mais ses
talents n'étaient point à la hauteur de la lourde charge qu'il avait
assumée. Brave et spirituel, mais n'aimant point le travail, ne sachant
pas résister aux sollicitations des femmes et aux importunités des
courtisans, il avait laissé peu à peu la discipline se relâcher et le
désordre s'introduire dans son administration[1588]. Maurepas seul et
sa femme, parente de Mme de Montbarrey, le soutenaient[1589]; mais
la clameur de l'armée fut la plus forte. On permit au ministre de
donner sa démission, mais il dut se retirer et l'opinion publique
approuva sa disgrâce. La société Polignac aurait voulu faire nommer
à sa place le comte d'Adhémar; la Reine s'y refusa[1590], et malgré
Maurepas, qui proposait M. de Puységur[1591] ou son neveu, le duc
d'Aiguillon[1592], fit donner le portefeuille de la guerre à M. de
Ségur, lieutenant-général, brave officier qui avait fait brillamment la
campagne de Flandre et perdu un bras à la bataille de Laufeld. Le jour
où il fut présenté: «Vous venez de voir un ministre de ma façon,» dit
la Reine à Mme Campan. «J'en suis bien aise pour le service du Roi; car
le choix est fort bon; mais je suis presque fâchée de la part que j'ai
à cette nomination; je m'attire une responsabilité! J'étais heureuse
de n'en point avoir, et pour m'en alléger autant que possible, je
viens de promettre à M. de Ségur, et cela sur ma parole d'honneur, de
n'apostiller aucun placet et de n'entraver aucune de ses opérations par
des demandes pour mes protégés[1593].»

Si l'on s'en rapporte aux Mémoires du comte de Ségur, Marie-Antoinette
n'aurait pas toujours été fidèle à cet engagement, et un jour elle
aurait mis tant d'insistance dans ses demandes, que le vieil officier
impatienté aurait offert sa démission. La Reine en fut mécontente, mais
après un long entretien avec le fils du ministre, elle comprit ses
raisons: Dites à votre père, lui dit-elle, que nous sommes raccommodés
et que je lui en veux seulement de l'humeur avec laquelle il a offert
sa démission[1594].»

Au reste, Marie-Antoinette n'eut pas lieu de se repentir de son choix.
M. de Ségur, qui fut fait maréchal en 1783, était bien supérieur à son
prédécesseur par le talent et le caractère, et la plupart des mesures
qu'il prit[1595] honorèrent son ministère et sa protectrice.

On a cru longtemps que la Reine avait fait pour la marine ce qu'elle
avait fait pour la guerre et qu'elle avait contribué au renvoi de
Sartines et à l'élévation du marquis de Castries. La vérité est que
cette nomination, qui d'ailleurs ne surprit pas, fut due uniquement à
une intrigue de Mme de Polignac, du comte de Vaudreuil et du contrôleur
général, ami de M. de Castries. Marie-Antoinette n'y eut aucune part:
elle avait toujours protégé Sartines, elle le protégea jusqu'au bout et
contribua à lui obtenir une bonne retraite[1596].

C'était Maurepas qui, abusé par de faux avis et croyant faire acte de
haute politique, avait donné lui-même la main à la combinaison ourdie
par Necker[1597]. Il s'en vengea en faisant renvoyer Necker à son tour,
au moyen d'une petite perfidie, analogue à celle dont il avait été
dupe[1598].

La Reine fut affligée de cette disgrâce. Malgré le manque de
savoir-vivre du Génevois qui, lors de sa présentation, lui avait pris
familièrement la main et l'avait baisée sans sa permission[1599],
elle avait du goût pour Necker et partagea longtemps à son égard
l'engouement populaire[1600]. C'était elle, en grande partie,
qui, malgré Maurepas, avait déterminé Louis XVI à autoriser la
publication de ce fameux Compte-rendu[1601], qui fut le premier
appel à l'intervention de l'opinion dans le maniement des finances
et l'administration de l'État. Mais le vieux ministre redoubla ses
attaques; ses railleries mordantes contre le Compte-rendu qu'il
traitait plaisamment de _Conte bleu_[1602], les critiques soulevées par
des innovations que beaucoup jugeaient dangereuses, des prétentions
parfois indiscrètes[1603] finirent, au bout de peu de temps, par
ébranler le crédit du contrôleur général, et le 19 mai 1781 il donna sa
démission, malgré les efforts de la Reine pour prévenir sa chute et le
déterminer à rester[1604].

Le retentissement de cette chute fut immense[1605]. «Toutes les
personnes impartiales sont affligées,» écrivait une dame de la
Cour[1606]. A Paris, en province, l'opinion s'alarmait: on voyait
presque dans cet événement la ruine du crédit de la France[1607].
Le système de Necker, qui suppléait aux impôts par des emprunts,
flattait une nation légère et frivole, qui ne voyait que le soulagement
momentané du présent, sans songer aux charges inévitables de l'avenir,
et qui ne calculait pas que des emprunts, dont les revenus actuels ne
suffisaient pas à payer les intérêts, conduisaient fatalement et à bref
délai à des impôts écrasants ou à une banqueroute désastreuse[1608].
Les murmures furent grands dans le public; les plus modérés, ceux mêmes
qui blâmaient certains plans de Necker, disaient qu'on eût pu contenir
son imagination et profiter de ses talents financiers. Quant à la
Reine, elle avouait hautement ses regrets; elle s'enfermait une journée
entière dans sa chambre pour pleurer[1609] et se hâtait d'écrire à son
frère qu'elle n'avait participé en rien à ce changement de ministère et
qu'elle en était très fâchée[1610].

Maurepas ne jouit pas longtemps de sa victoire. Le vieux ministre
s'affaiblissait visiblement: de violents accès d'un mal auquel il
était sujet, la goutte, le tourmentaient sans cesse[1611]. Au mois de
novembre 1781, le mal devint plus grave; la gangrène se déclara et
l'on perdit tout espoir. Lorsque le duc de Lauzun apporta à Paris la
brillante nouvelle de la capitulation de Cornwallis, on fut l'annoncer
au premier ministre: «Je ne suis plus de ce monde,» répondit-il. Il fit
néanmoins entrer le messager; mais l'entrevue fut courte; le vieillard
se mourait. Le 16, on lui administra les derniers sacrements; le 21, à
onze heures du soir, il rendit l'esprit.

Il s'éteignait dans une heure de triomphe, triomphe trop fugitif,
hélas! et qui ne pouvait ni dissimuler ni conjurer les périls de
l'avenir. Maurepas avait hérité des ministres de Louis XV d'une
France épuisée, mécontente, agitée de ces tressaillements intérieurs
qui précèdent et présagent les révolutions. Après sept ans et demi
d'un pouvoir que le Roi lui avait laissé absolu pour le bien, il
disparaissait de la scène, laissant une situation aussi troublée qu'au
début, les finances obérées, une politique incertaine, l'autorité
moins respectée que jamais, battue en brèche à chaque instant par ces
pamphlets qu'il aimait tant et ces chansons où il était passé maître;
dans le peuple, mille ferments de révolte, une opinion publique irritée
de ses déceptions et d'autant plus exigeante qu'elle avait été trompée.
L'incurable frivolité du vieux ministre avait laissé tous les ressorts
se détendre, les ressources se dissiper en pure perte; il abandonnait
sans gouvernail, exposé à toutes les tempêtes, ce vaisseau de l'État
sur lequel, suivant le mot d'un contemporain, il avait été passager
plutôt que pilote[1612].

Louis XVI n'en regretta pas moins ce ministre qu'il s'était accoutumé à
considérer comme un mentor et à l'égard duquel les liens de l'habitude
étaient devenus ceux de l'amitié. «Ah! dit-il, les larmes aux yeux,
quand il apprit sa mort, je n'entendrai plus chaque matin mon ami
au-dessus de ma tête.» Il l'avait entouré de prévenances pendant
sa dernière maladie, et lui avait annoncé lui-même la naissance du
Dauphin[1613]. «Quand la Reine cherchait à le consoler, il répondait
qu'il n'oublierait jamais les sacrifices que lui avait faits M. de
Maurepas en quittant ses terres et la vie agréable qu'il aurait pu y
mener pour venir lui servir de père[1614].»

Qui recueillerait ce difficile héritage? On s'en préoccupait depuis
quelque temps déjà, l'âge du premier ministre n'autorisant ni les
longs espoirs, ni les longues années. Les uns nommaient le duc de
Nivernais[1615], que le roi de Prusse favorisait, dit-on[1616];
d'autres penchaient pour Sartines[1617], pour Machault, pour
d'Ossun[1618]; on reparlait de Choiseul, ou de Necker, des deux
peut-être, la recette et la dépense, disait une épigramme[1619]. Mme
Adélaïde, encore en faveur, poussait le cardinal de Bernis[1620]. La
Reine, qui portait sur ce point une vigilante attention et qui, dit un
chroniqueur, «avait la délicatesse de ne vouloir partager avec personne
une intimité quelle se flattait de mériter exclusivement et par son
zèle pour l'État, et par son attachement pour le Roi, et par la pureté
de ses vues[1621],» la Reine eût préféré l'archevêque de Toulouse,
Loménie de Brienne, ami de Vermond, et qui avait la réputation d'un
administrateur éminent[1622]; mais elle n'osait le proposer, sachant
que son mari avait une répugnance absolue à investir quelqu'un d'un
titre aussi important, et qu'il éprouvait une peur extrême d'être
gouverné[1623]. Elle ne se trompait pas: Louis XVI ne prit pas de
premier ministre, et Maurepas n'eut pas de remplaçant; Vergennes, le
principal personnage du cabinet, devint ministre dirigeant, mais sans
en avoir le titre[1624].

Joly de Fleury avait succédé à Necker aux finances; mais n'ayant
ni l'habileté ni le crédit de son prédécesseur, il ne tarda pas à
succomber sous le poids de fautes accumulées[1625]. D'Ormesson, qui
prit sa place, par la volonté expresse du Roi[1626], avec le titre
rétabli pour lui de contrôleur général, joignait à un nom illustre dans
les fastes du Parlement une réputation d'intégrité à toute épreuve. Il
n'avait que trente et un ans; comme il s'excusait sur son âge et sur
son inexpérience pour refuser le poste périlleux qu'on lui offrait:
«Je suis plus jeune que vous,» répondit Louis XVI, «et ma place est
plus difficile que celle que je vous confie.» Marie-Antoinette goûta
ce choix, et l'approbation qu'elle lui donna hautement était d'autant
plus méritoire que d'Ormesson n'avait pas craint de s'exposer à lui
déplaire. «Avant son entrée au contrôle général, raconte un historien,
il avait déjà un travail direct avec le Roi en qualité de conseiller
d'État, chargé de la direction de Saint-Cyr. La Reine lui ayant
recommandé des jeunes personnes qu'elle voulait placer dans cette
maison, il mit sous les yeux du Roi un état qui contenait leurs noms et
en marge celui de leur protectrice; mais sur le même état, il présenta
d'autres jeunes personnes, sans appui, dont il faisait valoir les
droits, et Louis XVI choisit ces dernières[1627].»

Au contrôle général, d'Ormesson porta la même rigidité de principes
et le même désintéressement que dans le gouvernement de Saint-Cyr.
Malheureusement, en matière si délicate, l'honnêteté et le travail
même opiniâtre ne suppléent pas aux connaissances acquises. D'Ormesson
fit des fautes; ses opérations mal combinées mécontentaient les hommes
d'affaires; sa probité irritait les courtisans. On tourna son honnêteté
en ridicule, et, au bout de sept mois, il dut se retirer.

Les intrigues recommencèrent; bien des noms furent mis en avant: Sénac
de Meilhan, intendant du Hainaut; Foulon, ancien intendant de Paris;
Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse. Ce fut l'intendant de
Flandre, M. de Calonne, qui l'emporta; il fut nommé contrôleur général
le 3 novembre 1783.

Vingt ans auparavant, un ministre de Louis XV, M. de Boynes, écrivait
sur ce personnage les lignes suivantes:

«Quoy que l'on dise sur M. de Calonne, je suspens encore sur luy mon
jugement, mais quant à présent, il me paraît avoir plus de brillant que
de solidité, plus de facilité que de capacité. Je crains qu'il ne doive
sa réputation à l'aisance avec laquelle il s'exprime et à un certain
air avantageux qui réussit surtout auprès des femmes[1628].»

M. de Boynes ne s'était pas trompé. Léger, brillant, spirituel, aimable
dans toute la force du terme, d'une figure agréable avec un regard fin
et perçant, d'une taille bien prise, d'une politesse noble et aisée,
sans hauteur et sans importance, sans cette espèce de tenue empesée
qui sent l'homme de robe, avec un esprit vif, fécond en expédients
plus qu'en ressources, habile aux intrigues plus qu'aux grandes
entreprises, plus soucieux de l'élégance que de la gravité, avec une
extrême facilité pour le travail, mais une insurmontable horreur des
chiffres et une incurable frivolité, M. de Calonne avait toutes les
qualités d'un homme du monde, mais bien peu de celles d'un homme
d'État, encore moins d'un homme de finances[1629]; génie d'ailleurs
éminemment dangereux parce qu'on se laissait volontiers prendre à ses
inductions et que, partant de fausses bases et de données hasardeuses,
«son imagination enfantait et son éloquence faisait adopter des mesures
que le bon sens ni la raison ne pouvaient admettre[1630].» Distingué
jadis par Choiseul[1631], successivement intendant de Rennes, de Metz
et de Lille, mais perdu de dettes, devant à Dieu, au diable et aux
hommes, il «flairait» depuis longtemps le contrôle général[1632]. A la
chute de Necker, à laquelle il avait contribué par de petits pamphlets,
dont quelques-uns, les _Comment_, la _Lettre du marquis Caraccioli_,
avaient eu un vrai succès de persiflage, il avait espéré arriver à son
but; il jouait le piquet avec Mme de Maurepas, faisait la cour à M. de
Maurepas; mais le vieux ministre avait répondu vivement à quelqu'un
qui lui parlait de Calonne comme successeur de Necker: «Fi donc! c'est
un fou, un panier percé. Mettre les finances dans ses mains! Le trésor
royal serait bientôt aussi sec que sa bourse[1633]!» Joly de Fleury
puis d'Ormesson avaient été préférés.

Calonne ne se découragea pas. Rebuté par le premier ministre, repoussé
par le Roi, mal vu par la Reine[1634], il se retourna du côté des
capitalistes, des courtisans et des princes. Il dit ou fit dire que
lui seul connaissait les moyens de diriger les finances d'une grande
monarchie, qu'il saurait ramener l'abondance au trésor, sans descendre
aux projets d'économie mesquine qui avaient sottement attristé la
Cour, en un mot qu'on le verrait concilier l'intérêt de la fortune
publique avec celui des fortunes particulières[1635]. «On lui crut des
talents supérieurs, parce qu'il traitait légèrement les choses les
plus sérieuses[1636]». Le comte d'Artois fut séduit; Mme de Polignac
et le comte de Vaudreuil, enthousiasmés; le lieutenant de police,
Lenoir, s'en mêla[1637]; le banquier de la Cour, M. d'Harvelay, dont
la femme était la maîtresse de Calonne, se chargea de gagner Vergennes
et lorsque d'Ormesson donna sa démission, toutes les batteries étaient
prêtes. Mme de Polignac, secondée par le baron de Breteuil, se rendit
chez la Reine, pour lui demander de patronner son protégé. La Reine
résista longtemps; mais enfin, tourmentée par sa favorite, pressée par
un homme en qui elle avait confiance, Breteuil[1638], elle promit,
non pas d'appuyer le choix de M. de Calonne, mais d'en conférer
le lendemain avec le Roi, et, ce jour-là, les instances de Mme de
Polignac, les obsessions de M. de Vaudreuil, du duc de Coigny[1639],
du comte d'Artois, les complaisances, et, dit-on, l'appui secret de M.
de Vergennes[1640], arrachèrent aux deux souverains la nomination d'un
homme pour lequel ils n'avaient ni goût ni estime[1641], mais qui avait
les sympathies des «belles dames[1642]».

La Reine ne tarda pas à s'en repentir; elle sut mauvais gré à Mme de
Polignac de son intervention en cette affaire et ne dissimula pas son
mécontentement. Un jour même, elle se laissa entraîner à dire, chez
la duchesse, que les finances de la France passaient alternativement
des mains d'un honnête homme sans talent dans celles d'un habile
intrigant[1643]. Calonne le sut: il fit tout pour vaincre les
répugnances de la souveraine et regagner ses bonnes grâces, cherchant
à deviner ses moindres désirs, allant au-devant de tout ce qu'elle
pouvait demander[1644], flattant même ses goûts de bienfaisance et
s'efforçant d'exploiter sa charité. Dans l'hiver très rude de 1783 à
1784, le Roi avait donné trois millions pour les pauvres; Calonne vint
offrir à la Reine de lui en remettre un, afin qu'elle le fit distribuer
sous son nom et selon sa volonté. La Reine refusa et répondit que
la somme entière devait être distribuée au nom du Roi; que, quant à
elle, elle s'imposerait des privations pour ajouter au soulagement
des malheureux ce que son épargne lui permettrait de leur offrir.
Lorsque Calonne sortit, elle fit appeler Mme Campan: «Faites-moi votre
compliment, dit-elle, je viens d'éviter un piège ou tout au moins
une chose qui, par la suite, m'aurait donné de grands chagrins.» Et
elle ajouta: «Cet homme achèvera de perdre les finances de l'État. On
dit qu'il est placé par moi; on a fait croire au peuple que je suis
prodigue; je n'ai pas voulu qu'une somme du trésor royal, même pour
l'usage le plus respectable, ait jamais passé entre mes mains[1645].»

Quoi que pût faire le contrôleur général, la Reine fut inflexible; les
prévenances même qu'il affectait vis-à-vis d'elle redoublaient son
aversion pour lui[1646]; et Calonne à son tour, obstinément repoussé
par Marie-Antoinette, devint un de ses ennemis les plus acharnés. Nous
en trouverons la preuve plus tard.

En ce moment, l'attention de la jeune souveraine était absorbée par un
objet plus important.

L'ambition inquiète et brouillonne de Joseph II cherchait partout des
agrandissements ou un accroissement d'influence pour l'Autriche. Déjà,
en 1780, un des archiducs, Maximilien, avait été élu coadjuteur de
Cologne. Marie-Thérèse, qui vivait encore, avait fait appel, avec cette
insistance onctueuse et pressante dont elle avait si bien le secret,
à l'affection de sa fille; elle lui avait représenté que, pour son
propre bien et _celui de la France_, il fallait prévenir les méchantes
intentions de Frédéric II, ce «mauvais voisin», dangereux pour «notre
sainte religion», dangereux pour la France et l'Autriche, dont les
intérêts étaient les mêmes[1647]. Marie-Antoinette, qui conservait une
grande sensibilité pour tout ce qui touchait personnellement ses frères
et sœurs, en particulier Maximilien[1648]; Marie-Antoinette, qui avait
le Roi de Prusse «en horreur[1649]», avait pris en main avec chaleur la
cause de son frère. Elle avait parlé à Maurepas, et Vergennes n'ayant
pas fait d'objection sérieuse[1650], le Roi ayant approuvé[1651], le
ministre de France à Cologne, le comte de Châlons, avait agi en faveur
de l'Archiduc[1652], qui avait été élu coadjuteur de Cologne et de
Munster, avec future succession.

Quatre ans après, l'affaire menaçait de devenir plus grave; au lieu
d'une question d'Empire, c'était une question européenne. Marie-Thérèse
était morte, et Joseph II n'avait ni la sagesse de sa mère, ni la
haute considération dont elle jouissait dans le monde entier. Il avait
même froissé le sentiment français pendant la guerre d'Amérique, en ne
dissimulant pas assez son goût pour l'Angleterre[1653], et en annonçant
un projet de voyage dans ce pays, qui, à pareille date, avait vivement
blessé Marie-Antoinette[1654]. Néanmoins, ce fut encore du côté de sa
sœur qu'il se tourna, lorsque ses affaires furent embrouillées.

Les traités de 1648 avaient fermé les bouches de l'Escaut et en avaient
confié la garde à la Hollande. L'Empereur supportait impatiemment cette
disposition si gênante pour le commerce des Pays-Bas, et surtout pour
celui d'Anvers. Déjà, lors de la guerre d'Amérique, il avait entamé
la question et avait même fait des ouvertures à la France, qui, sans
opposer, disait-il, d'objection sérieuse, avait demandé d'attendre
jusqu'à la paix[1655]. La paix faite, il reprit l'affaire, réclama la
libre navigation du fleuve, et, sur le refus des États généraux, donna
l'ordre à un de ses bâtiments de forcer le passage; les Hollandais
canonnèrent le bâtiment et le prirent[1656]. Aussitôt une armée
autrichienne se réunit sur la frontière et les États généraux, alarmés,
sollicitent le secours de la France. A Paris et à Versailles, les
esprits, toujours prévenus contre l'ambition séculaire de la maison
de Habsbourg, se prononcent avec énergie en faveur des Hollandais.
Les ministres s'assemblent et demandent une action prompte contre
l'Autriche. Et les plus ardents contre les projets de Joseph II sont
ceux-là même que l'opinion publique regarde comme les protégés de
Marie-Antoinette: le ministre de la guerre, Ségur, le ministre de la
marine, Castries, et l'ancien ambassadeur de France à Vienne, le baron
de Breteuil[1657].

Pour conjurer l'explosion, l'Empereur écrivit à sa sœur. Déjà, en
1783, il s'était plaint des mauvaises dispositions de la France,
qui, disait-il, oubliant trop facilement les avantages qu'elle avait
retirés de l'alliance autrichienne, voulait s'en réserver à elle
seule les bénéfices[1658]. En 1784, il renouvela ses plaintes et sa
demande. La Reine n'opposa à ces récriminations qu'une sorte de fin
de non-recevoir: son crédit, disait-elle, était bien loin d'avoir la
consistance et la force qu'on s'imaginait. Serait-il prudent à elle
d'avoir avec les ministres des scènes sur des objets pour lesquels
il était presque sûr que le Roi ne la soutiendrait pas[1659]? Louis
XVI, interpellé à son tour, offrit sa médiation et rien de plus[1660].
L'Empereur fut mécontent de cette réserve et ne cacha pas l'humeur
qu'elle lui causait. «Aussi longtemps que la France a été engagée dans
la guerre d'Amérique, dit-il à la Marck, je me suis abstenu de faire
valoir mes droits sur la Hollande, quoique alors il eût été difficile
à la France de s'y opposer. On doit donc, à Versailles, me tenir
compte de la confiance et de la modération que j'ai montrées dans ce
temps-là[1661].»

Toutefois, dans la lettre qu'il adressa à sa sœur, il protesta qu'il
ne prétendait aucun agrandissement territorial du côté des Pays-Bas,
mais simplement une réparation de l'insulte faite à son pavillon[1662].
Avec le Roi, il était plus explicite: il réclamait la cession de la
place forte de Maestricht et de son territoire[1663] et, quelques jours
après, il faisait communiquer par Mercy au cabinet de Versailles une
note dans laquelle il amalgamait l'accommodement de la Hollande avec
un projet d'échange des Pays-Bas contre la Bavière, projet auquel,
disait-il, ni l'électeur Palatin, ni le duc des Deux-Ponts ne se
montraient hostiles[1664].

C'était revenir sur les stipulations de la paix de Teschen. Le Roi le
fit sentir à l'Empereur qui renonça à cette nouvelle prétention[1665].

Mais la question hollandaise n'avançait pas. Les esprits s'aigrissaient
de part et d'autre. La Reine avait beau faire tout ce qu'elle pouvait
pour les calmer[1666]; elle avait beau parler au Roi, à Vergennes,
retarder même[1667] l'envoi d'une note avec l'espérance que dans
l'intervalle une réponse plus conciliante arriverait de Vienne[1668];
la situation se tendait. Les États généraux atermoyaient. Joseph II,
excité par Léopold, leur adressait un ultimatum[1669], et, en réponse,
ordre était donné de réunir deux corps français, l'un sur les bords du
Rhin, l'autre sur la frontière de Flandre, sous les ordres du prince de
Condé[1670].

La Reine était alarmée au dernier degré; ses affections, ses intérêts
étaient en jeu; son cœur et sa raison répugnaient à une guerre, qui
eût été, à ses yeux, _fratricide_; elle ne pouvait envisager sans
frémir la rupture d'une alliance dans laquelle une mère adorée, qu'elle
pleurait encore, l'avait habituée à voir la sauvegarde de la paix du
monde, la plus sûre garantie du bonheur des peuples et l'appui de
«notre sainte religion». Sa dissolution lui enlèverait à tout jamais
«le bonheur et la tranquillité[1671]». Elle se méfiait de Vergennes,
et elle n'avait pas tort. Les sympathies de Vergennes étaient pour
la Prusse, au point d'écrire cette phrase, dont la réalisation en ce
siècle a produit les tristes résultats que nous savons: «S'il fallait
opter entre la conservation des branches de la Maison de Bourbon
en Italie et celle de la puissance prussienne en Allemagne, il n'y
aurait pas à hésiter entre l'abandon des premiers et le maintien de la
seconde[1672].» La Reine remarquait que le langage du Roi, lorsqu'elle
le voyait seule et la première, était tout différent de celui qu'il
tenait lorsqu'il avait conféré avec son ministre[1673]. Ne devait-elle
pas penser qu'au fond les opinions de son mari se rapprochaient des
siennes propres et que Vergennes seul l'en détournait? Et si elle se
trompait dans ses jugements, cette duplicité apparente était-elle
bien de nature à l'éclairer? Aussi ne voulait-elle voir le Roi et le
ministre qu'en présence l'un de l'autre[1674] et multipliait-elle les
démarches pour arriver à une solution; elle avait hâte d'en finir, afin
de prévenir un conflit près d'éclater[1675]; elle pressait le Roi, les
ministres, aussi bien que l'Empereur, de ne pas élever des difficultés
et des prétentions nouvelles[1676]. Mais quelle que pût être sa
confiance,—nous pourrions dire ses illusions,—dans le désintéressement
de son frère, elle ne perdait jamais de vue les intérêts supérieurs du
pays dont elle était souveraine, et un jour que l'ambassadeur de Suède,
dans une audience particulière, avait amené l'entretien sur cette grave
question de la Hollande qui préoccupait toutes les Cours, la Reine,
après s'être exprimée en toute franchise dans le laisser-aller d'une
conversation privée, ajouta vivement: «Au reste, vous pouvez être très
persuadé que je ne me mêlerai de rien quand on aura pris un parti, et,
dans tous les cas, que je n'oublierai jamais, malgré mon amitié pour
l'Empereur, que je suis reine de France et mère du Dauphin[1677].»
Et malgré son peu de sympathie pour Vergennes, elle refusait par
deux fois de recevoir le duc de Choiseul et sa sœur la duchesse de
Gramont, ennemis acharnés du ministre[1678]. D'autre part, elle
suppliait Joseph II de mettre le Roi à même d'amener les Hollandais
à la réparation qu'ils lui devaient, en les rassurant sur toute vue
de conquête ou d'agrandissement, et lors même qu'elle engageait son
frère à parler un langage ferme, c'était pour arriver plus vite à une
solution, tant elle avait hâte de voir évanouir ce fantôme de guerre
qui l'obsédait[1679].

A force de négociations, d'échange de lettres et de dépêches, on
parvint enfin à formuler les propositions suivantes: L'Empereur
renoncerait à l'ouverture de l'Escaut[1680]; les Hollandais offriraient
pour l'insulte faite au pavillon autrichien une réparation verbale et
céderaient Maestricht, mais cette place étant considérée par eux comme
un boulevard nécessaire du côté de l'Allemagne, l'Empereur la leur
rétrocéderait aussitôt, moyennant une indemnité financière[1681]. Les
États généraux acceptèrent; ils consentirent aux excuses et les firent
faire aussitôt à Vienne par deux députés, le comte de Wassenaer et le
baron de Leyden[1682]. Mais, avec leurs instincts de commerçants, ils
marchandaient sur le prix à payer[1683]; Joseph II demandait 9.500.000
florins, la République ne voulait donner que cinq millions. L'affaire
traînait en longueur; l'arrangement, fixé au 1er[1684], puis au 15
mars, était reporté au 15 septembre; les esprits s'aigrissaient;
l'Empereur s'impatientait de ces délais successifs; la Reine s'en
impatientait plus encore, moins, disait-elle, par ressentiment que
dans le désir d'arriver le plus promptement possible à une bonne
solution[1685] et pour éviter la guerre[1686].

Il fallait en finir. La France se chargea de la partie de la dette
que ne voulaient point assumer les États généraux; mais, dit un
historien, «en s'assurant des avantages qui dépassaient beaucoup ce
sacrifice[1687]; et les préliminaires de paix furent enfin signés le
20 septembre 1785[1688], suivis, six mois après, d'un traité entre la
France et la Hollande. Une générosité pareille était de l'habileté,
et les gens sages estimèrent que ce n'était point payer trop cher la
conservation de la paix européenne et le maintien de deux alliances,
dont l'une nous garantissait pour longtemps d'une guerre continentale,
dont l'autre nous avait tout récemment rendu d'importants services dans
la guerre maritime contre l'Angleterre.

Mais le public, dont les vues sont courtes en politique, blâma ce qui
lui semblait une prodigalité. Il en rendit Marie-Antoinette responsable
et prétendit qu'elle envoyait à son frère les millions de la France;
mensonge indigne que réfute le simple exposé des faits et que Joseph
II lui-même a pris soin de démentir, lorsqu'il disait à son lit de mort:

«Je n'ignore pas que les ennemis de ma sœur Antoinette ont osé
l'accuser de m'avoir fait passer des sommes considérables. Je déclare,
prêt à paraître devant Dieu, que c'est une horrible calomnie[1689].»

Ce n'était plus une affaire politique que celle qui, à peu près vers la
même époque, préoccupait tous les esprits en France, et cependant cette
affaire, qui semblait purement littéraire, prit toutes les proportions
d'une grosse question politique et fit verser plus d'encre, répandre
plus de propos, dépenser plus de diplomatie, nouer plus d'intrigues
que s'il se fût agi d'un traité entre deux puissances. A vrai dire,
c'étaient bien deux puissances qui étaient en jeu: l'antique puissance
de la monarchie, la puissance plus jeune de l'opinion publique. La
nouvelle comédie de Beaumarchais, _le Mariage de Figaro_, serait-elle
ou ne serait-elle pas jouée? Tel était le problème qui passionnait les
salons et les académies. La pièce avait été reçue au Théâtre-Français
dès la fin de 1781; mais la censure s'opposait à sa représentation,
et, au commencement de 1784, cette représentation n'avait point eu
lieu encore. Le Roi s'était fait lire le manuscrit par Mme Campan,
en présence de la Reine; il avait été profondément froissé du ton
libertin qui y régnait et des attaques sans nombre que contenait la
pièce contre l'administration et les institutions du pays, contre la
plupart des idées reçues qui formaient la base de l'ordre national
d'alors. Son bon sens comprenait le péril de semblables insinuations,
soulignées et commentées par l'esprit frondeur de l'époque. A la tirade
contre les prisons d'État, il se leva brusquement: «C'est détestable,
s'écria-t-il; cela ne sera jamais joué. Il faudrait détruire la
Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fût pas une
inconséquence dangereuse. Cet homme se joue de toutes les choses qu'il
faut respecter dans un gouvernement.»—«La pièce ne sera donc pas
jouée?» demanda la Reine.—«Non, certainement, répondit Louis XVI; vous
pouvez en être sûre[1690].»

Mais Beaumarchais avait dit: la pièce sera jouée, et ce fut
Beaumarchais qui l'emporta. Il avait contre lui le Roi et le garde des
sceaux; mais il avait pour lui le public et une partie de la Cour.
Intrigant habile et roué, il avait sous main, par de petites rumeurs
adroitement répandues, grâce à la complicité des uns, à la sottise et
à la vanité des autres, surexcité l'opinion et éveillé la curiosité.
Chacun voulait connaître cette œuvre, dont les ministres prenaient
ombrage, qu'il était interdit de représenter mais qu'il n'était pas
défendu de lire. Beaumarchais, tout en ayant l'air de se dérober, comme
la nymphe de Virgile, et de refuser, par considération pour la volonté
du Roi, était enchanté de céder à des désirs si vivement manifestés; il
lisait lui-même et c'était à qui obtiendrait la faveur de l'écouter,
soit chez lui, soit dans les plus brillants salons. Des évêques, des
archevêques ne dédaignaient pas de figurer dans l'auditoire[1691].
«Chaque jour, raconte Mme Campan, on entendait dire: «J'ai assisté ou
j'assisterai à la lecture de la pièce de Beaumarchais[1692].» En homme
qui ne néglige aucun moyen, l'auteur avait préparé pour ces séances
un manuscrit élégant, lié avec des faveurs roses et sur lequel était
écrit en gros caractères: _Opuscule comique_. «Singulier titre, dit
justement M. de Loménie, pour une volumineuse comédie en cinq actes,
sorte de levier qui a contribué à faire sauter l'ancien régime[1693].»
Mais alors tout était affolé. Les grands seigneurs étaient les premiers
à applaudir à la satire de leurs mœurs, à une machine de guerre dirigée
non seulement contre leurs privilèges, mais même contre leur légitime
influence. «Il n'y a que les petits esprits qui craignent les petits
écrits,» disait Figaro dans la pièce. Personne ne voulait passer pour
un petit esprit. Le baron de Breteuil, le comte de Vaudreuil, Mme
de Polignac se rangeaient parmi les partisans de Beaumarchais. La
princesse de Lamballe lui dépêchait le duc de Fronsac pour solliciter
la grâce d'une lecture chez elle, et l'habile comédien n'y consentait
qu'après s'être fait longtemps prier. Quand le comte et la comtesse du
Nord vinrent en France, ils voulurent connaître _le Mariage de Figaro_.
«La pièce nous intéressa beaucoup,» dit la baronne d'Oberkirch[1694].
Fort de toutes ces approbations, Beaumarchais écrivit au lieutenant
de police pour réclamer de nouveau l'autorisation de faire jouer son
œuvre, en affirmant qu'il y avait fait de grands changements[1695].
Le lieutenant de police, ou plutôt le garde des sceaux, fit la sourde
oreille; mais en juin 1783 les sollicitations devinrent plus pressantes
et la permission fut accordée. Les acteurs de la Comédie-Française
reçurent ordre d'apprendre la pièce, et le premier gentilhomme de la
chambre autorisa M. de la Ferté à prêter pour ce spectacle l'hôtel des
Menus Plaisirs. Les billets étaient distribués à toute la Cour; déjà
les équipages se pressaient à la porte du théâtre; la salle était à
demi garnie; à la dernière minute, la représentation fut interdite
par lettre de cachet. On juge de la rumeur. «Cette défense du Roi,
dit Mme Campan, parut une atteinte à la liberté publique. Toutes les
espérances déçues excitèrent le mécontentement à tel point que les mots
d'_oppression_, de _tyrannie_, ne furent jamais prononcés, dans les
jours qui précédèrent la chute du Trône, avec plus de véhémence[1696].»

Louis XVI avait cru faire un acte de vigueur; il ne le soutint pas,
et ce fut un acte de faiblesse. Lui-même se méfiait de sa fermeté:
«Vous verrez, dit-il un jour, que M. de Beaumarchais aura plus de
crédit que M. le garde des sceaux.» Singulier signe du temps et plus
étrange signe de caractère que ce mot d'un souverain qui faisait si
bon marché de son autorité et de celle de ses ministres. Il ne se
trompait pas d'ailleurs: trois mois après cette interdiction, la pièce
était représentée, non pas encore en public, mais devant une partie
de la Cour et en présence d'un frère du Roi. C'était M. de Vaudreuil
qui, voulant offrir dans sa maison de Gennevilliers un divertissement
nouveau et piquant, s'était chargé d'obtenir la levée de la défense.
Comment l'obtint-il? Nous ne savons. La seule chose certaine, c'est
la vivacité des désirs de cette société frivole. «Hors du _Mariage
de Figaro_ point de salut,» écrivait Vaudreuil au duc de Fronsac, et
celui-ci dépêchait en toute hâte un courrier à Beaumarchais, alors en
Angleterre, afin d'obtenir prompte satisfaction pour l'impatience de
son ami, de «ces dames», et du comte d'Artois[1697].

La brèche était faite. «La présence de Mgr le comte d'Artois et le
mérite réel de cette charmante pièce détruisaient enfin tous les
obstacles qui avaient retardé la représentation et conséquemment le
succès,» écrivait M. de Vaudreuil à l'auteur[1698]. Il ne s'agissait
plus que de trouver un biais pour achever de démanteler la place.
Le biais fut trouvé. Le Roi, assailli de sollicitations, répondit
qu'il y avait encore des choses qui ne devaient pas rester dans
l'ouvrage; qu'il fallait nommer de nouveaux censeurs et que l'auteur
ferait d'autant plus facilement des coupures que la pièce était
longue. C'était capituler. Les nouveaux censeurs ne s'y trompèrent
pas: ils demandèrent quelques modifications sans importance et, le
27 avril 1784, _le Mariage de Figaro_ fut joué au Théâtre-Français.
Louis XVI croyait à un échec; convaincu que les suppressions exigées
retrancheraient tout l'intérêt et par là enlèveraient toute la saveur
de la pièce, il demanda à M. de Montesquiou: «Eh bien, qu'augurez-vous
du succès?»—«Sire, j'espère que la pièce tombera.»—«Et moi aussi,»
répliqua le Roi[1699],—«Oui, disait de son côté Sophie Arnould, c'est
un ouvrage à tomber cinquante fois de suite.»

On sait qui eut raison, de Louis XVI ou de Mlle Arnould. «Il y
a quelque chose de plus fou que ma pièce,» disait Beaumarchais
lui-même, «c'est le succès.» Qui ne connaît le tableau de la première
représentation? Tout Paris s'étouffant aux abords du théâtre; «les
cordons bleus confondus dans la foule et se coudoyant avec les
Savoyards; les gardes dispersés, les portes enfoncées, les grilles de
fer brisées sous les efforts des assaillants[1700];» la salle comble;
Monsieur lui-même venu en grand équipage; le parterre et les loges,
agressifs ou frivoles, saluant d'acclamations bruyantes toutes ces
tirades spirituelles ou cyniques, qui minent audacieusement l'ordre
de choses établi; et, au fond d'une loge grillée, trois hommes, dont
le nom personnifie trois des puissances du temps, la littérature, le
Parlement, le gouvernement: Beaumarchais, l'abbé Sabattier, l'abbé de
Calonne, réunis après un joyeux dîner, jouissant ensemble de ce succès
tant attendu, ou plutôt assistant gaiement à ce tumulte, qui est comme
le prélude et l'image de l'assaut livré à la monarchie.

Quelle fut la part de la Reine dans toute cette affaire? Il est
assez difficile de l'établir. Mme Campan prétend qu'elle «témoigna
son mécontentement à toutes les personnes qui avaient aidé l'auteur
du _Mariage de Figaro_ à surprendre le consentement du Roi pour la
représentation de sa comédie[1701]». D'un autre côté, le regretté
historien de Beaumarchais, M. de Loménie, cite une lettre du duc de
Fronsac à Papillon de la Ferté, qui contient cette phrase: «La Reine
m'a dit que le Roi consentait à ce que _le Mariage de Figaro_ fût joué
à Gennevilliers[1702].» Marie-Antoinette fut-elle simplement chargée de
redire à MM. de Fronsac et de Vaudreuil la parole du Roi? Se fit-elle
près de son mari l'interprète des désirs de son beau-frère et de son
amie? M. de Loménie penche vers la dernière hypothèse et il part de là
pour démentir Mme Campan. Nous pensons que les deux opinions ne sont
pas inconciliables. Il se pourrait,—quoique cela ne soit nullement
établi,—que, cédant aux obsessions de sa société, la Reine ait aidé M.
de Vaudreuil à obtenir de Louis XVI l'autorisation qu'il sollicitait.
Mais il est fort probable aussi qu'elle ait cru, comme l'affirme Mme
Campan, que Beaumarchais avait fait, dans son œuvre, les «grands
changements» dont il se vantait dans sa lettre au lieutenant de police;
que ce soit dans cette pensée, et pour «juger les sacrifices faits
par l'auteur», qu'elle ait appuyé la demande que faisait, sous _ce
prétexte même_[1703], M. de Vaudreuil, et qu'ensuite, désabusée sur
l'étendue de ces _sacrifices_ de Beaumarchais, elle n'ait pas dissimulé
son mécontentement à ceux qui s'étaient ainsi prêtés à la tromper et
à tromper le Roi[1704]. Ce qui est certain en tout cas, c'est qu'elle
n'assista pas à la représentation de Gennevilliers, et qu'on ne la voit
plus paraître, à aucun titre, dans les négociations qui suivirent pour
obtenir une permission de représentation publique, pour laquelle Louis
XVI, nous l'avons dit, exigea l'examen de deux nouveaux censeurs.

Mais la Reine était femme; elle était vive; elle oubliait vite, trop
vite même, les offenses surtout. Le Roi, dans un moment d'humeur,
provoqué, dit-on, par une plainte de Monsieur, avait envoyé
Beaumarchais non pas à la Bastille, mais, ce qui était plus humiliant,
à Saint-Lazare. La Reine, comme le public, et le Roi lui-même, quand
il fut plus calme, vit là une injustice; elle voulut la réparer
délicatement: elle entreprit de jouer elle-même, sur son petit théâtre
de Trianon, non pas sans doute _le Mariage de Figaro_, mais _le
Barbier de Séville_, et par une distinction inusitée, elle y invita
l'auteur. Les répétitions se firent sous la direction de Dazincourt,
qui venait de remporter un éclatant succès dans _le Mariage de Figaro_;
la représentation eut lieu le 19 août 1785. La Reine jouait Rosine;
elle affectionnait ces rôles de jeune femme, moitié naïve, moitié
rusée, simple et coquette à la fois. Le comte d'Artois faisait Figaro;
M. de Vaudreuil, Almaviva; le duc de Guiche, Bartholo; le bailli de
Crussol, Basile. C'était un spectacle en tout petit comité; au dire de
Grimm, ce fut un succès. «Le petit nombre de spectateurs admis à cette
représentation, écrit-il, y a trouvé un accord, un ensemble qu'il est
bien rare de voir dans des pièces jouées par des acteurs de société;
on a remarqué surtout que la Reine avait répandu, dans la scène du
4me acte, une grâce et une vérité qui n'auraient pu manquer de faire
applaudir avec transport l'actrice même la plus obscure.»

«Nous tenons ces détails, ajoute-t-il, d'un juge sévère et délicat,
qu'aucune prévention de cour n'aveugle jamais sur rien[1705].»

Pour l'artiste, c'était un triomphe; pour la souveraine, une
imprudence. Si petit que fût le nombre des spectateurs, le bruit
d'une pareille représentation dépassa vite les bornes de l'étroite
enceinte où elle était renfermée, et il devait paraître étrange de
voir un prince du sang lancer,—le fît-il avec talent,—sur le théâtre
particulier de la Reine, ces vives ironies de Figaro, qui n'étaient,
sous une forme plus gaie, que l'éternelle et envieuse protestation de
tout ce qui est petit contre ce qui est grand.

Était-ce donc, de la part de Marie-Antoinette, fantaisie irréfléchie,
entraînement du plaisir, vanité d'artiste, simple entêtement féminin?

Nous croyons qu'il y eut plus et mieux que cela.

Peut-être cette entreprise, née d'une pensée de bienveillance et de
réparation,—c'est l'opinion de Grimm,—pour un auteur injurieusement
traité, poursuivie d'abord par l'attrait d'un divertissement aimé, ne
fut-elle poussée jusqu'au bout que dans un sentiment délicat de respect
de soi-même. Peut-être la Reine craignit-elle que, si elle renonçait
à un projet préparé et annoncé à l'avance, elle ne parût plus émue
qu'il ne convenait à son honneur et à sa dignité du grave événement qui
mettait le palais en rumeur et que la méchanceté populaire était prête
à exploiter contre elle. Quatre jours auparavant, en effet, un violent
coup de tonnerre avait éclaté dans ce ciel de Versailles, qui, depuis
quelque temps, se chargeait de tant de nuages.

On était en plein procès du Collier.



CHAPITRE XX

     Procès du Collier[1706].


Une intrigante, un faussaire et une dupe: tels sont les auteurs
principaux, tel est en trois mots le résumé du drame étrange, ou plutôt
de l'immense escroquerie, qui porte dans l'histoire le nom de _Procès
du Collier_.

L'intrigante, ce fut la comtesse de la Motte-Valois; le faussaire,
Rétaux de Villette; la dupe, le prince Louis de Rohan, archevêque de
Strasbourg, grand aumônier de France et cardinal; la victime vraie, la
Reine.

Ce n'était cependant pas la première fois que des fripons abusaient du
nom de Marie-Antoinette. Dès 1777, la femme d'un trésorier de France,
nommé Cahouet de Villiers, jadis mêlée aux intrigues qui avaient porté
à la Cour Mme du Barry[1707], avait donné l'exemple et en quelque sorte
tracé la voie à Mme de la Motte. Intimement liée avec un intendant
des finances de la Reine, M. de Saint-Charles, elle avait réussi, par
l'intermédiaire de ce dernier, à se procurer un registre aux armes de
Marie-Antoinette et des ordonnances à brevet, signées d'avance; puis,
en contrefaisant habilement l'écriture royale, elle avait fabriqué de
fausses lettres, où la jeune princesse dans le style le plus familier
et le plus tendre, la priait de faire pour elle l'acquisition de
divers objets de fantaisie[1708]. Ces billets et ce registre, montrés
avec un certain mystère; des confidences, habilement semées sur de
prétendues audiences obtenues à Versailles, avaient accrédité l'opinion
que Mme de Villiers jouissait en effet d'une auguste confiance.
Poussant alors l'audace plus loin, elle inventa de nouvelles lettres,
où la Reine la chargeait de lui procurer des sommes relativement
considérables, dont elle avait, disait-elle, un pressant besoin, et
qu'elle n'osait pas demander au Roi. Dupes de ce crédit supposé, et
jaloux de faire ainsi leur cour à leur souveraine, un trésorier du
duc d'Orléans, Béranger, et un banquier, nommé de Lafosse, remirent à
l'intrigante, le premier cent mille écus, le second cent mille francs.

Mais Béranger eut des doutes; il les communiqua à M. de Sartines; la
fraude fut découverte; Mme de Villiers arrêtée. Mercy aurait voulu
que la connaissance de cette ténébreuse machination fût renvoyée à
la justice ordinaire. «Tout ce qui tient à la gloire de la Reine,
disait-il, doit être mis dans le plus grand jour[1709].» Mais le
comte de Maurepas s'opposa à un jugement public. Craignit-il l'éclat
du scandale? Eut-il peur, comme l'insinuaient quelques-uns, que son
neveu d'Aiguillon fût impliqué dans l'affaire[1710]? Toujours est-il
qu'une commission spéciale fut saisie du procès. M. de Villiers, mis
personnellement hors de cause, mais condamné au remboursement des
sommes volées, fut ruiné par cette restitution; sa femme fut enfermée
à Sainte-Pélagie, et l'affaire, après avoir fait un peu de bruit, ne
tarda pas à être oubliée[1711].

Mais si hardie que fût l'entreprise, qu'était-ce que ce misérable
larcin de quatre cent mille francs, à côté du coup de main gigantesque,
rêvé et exécuté par Mme de la Motte?

Jeanne de Saint-Rémy-Valois, comtesse de la Motte, descendait d'un
baron de Saint-Rémy, fils naturel de Henri II. Dernier représentant
de cette branche d'origine royale, jadis propriétaire des importants
domaines d'Essoye, de Fontette et de Vazelle, mais depuis longtemps
tombé dans la misère, son père, après avoir vécu de chasse et de
maraudage[1712], était mort à l'hôpital; sa mère avait suivi un
soldat. Restée sans ressources, avec un frère plus jeune qu'elle,
Mlle de Saint-Rémy avait d'abord vécu de la charité publique. Le
curé de sa paroisse, ému de compassion pour ces tristes débris d'une
race déchue, les avait recommandés à l'évêque de Langres, Mgr de la
Luzerne, et à la marquise de Boulainvilliers, femme du prévôt de Paris,
qui habitait aux environs de Fontette. Le prélat et la grande dame
s'intéressèrent aux enfants, mirent le fils dans une maison d'éducation
à Bar-sur-Seine[1713] et les filles en pension à Passy[1714], où Mme de
Boulainvilliers les prit sous sa protection.

«Ainsi, dit le comte Beugnot, qui les avait beaucoup connus, les
derniers descendants de Valois passèrent de l'état presque sauvage à
l'état civilisé[1715].» Six ans après, Jeanne de Saint-Rémy sortit de
la pension de Passy et fut placée chez une maîtresse, où elle resta
trois années pour apprendre l'état de couturière[1716].

D'un autre côté, Mgr de la Luzerne avait fait remettre à Chérin les
papiers des orphelins. Chérin vérifia la généalogie, en reconnut
l'authenticité, et, sur un certificat délivré par lui, le Roi accorda
au fils du baron de Valois une pension de huit cents francs et son
admission gratuite dans la marine, où il se conduisit bien et parvint
au grade de lieutenant de vaisseau; à chacune des filles, une pension
égale à celle de leur frère «à titre de subsistance[1717]», et, au
bout de deux années passées chez Mme de Boulainvilliers, une place à
l'abbaye d'Yerres, près Montgeron d'abord[1718], puis à l'abbaye de
Longchamps, avec l'espérance secrète que le fils prononcerait ses vœux
dans l'ordre de Malte, et que les filles, une fois entrées au couvent,
n'en sortiraient plus[1719].

Mais ce n'était pas l'affaire de Mlle de Valois, qui ne se sentait
aucun goût pour la vie religieuse. Un beau matin, les deux sœurs
s'évadèrent de Longchamps et, après un voyage accidenté, vinrent
échouer à Bar-sur-Aube, à l'auberge de la _Tête-rouge_, avec six francs
dans leur poche. Une dame du pays, Mme de Surmont, touchée de pitié,
les reçut chez elle et les mit momentanément à l'abri du besoin[1720].

Jeanne de Saint-Rémy, sans être précisément belle, avait cette grâce
piquante qui séduit souvent plus que la beauté. Sa taille était
médiocre, mais svelte et bien prise; sa bouche trop grande mais bien
garnie; ses yeux bleus, cachés sous des sourcils noirs; sa main bien
faite; son pied très petit; son teint d'une blancheur remarquable;
son sourire enchanteur. Sans instruction, mais d'un esprit vif et
pénétrant, d'un caractère entreprenant et hardi, affectant au besoin
la timidité et la douceur, mais résolue à arriver à son but, sans
principes d'ailleurs qui la gênassent, elle voulut plaire et elle
plut. Un neveu de Mme de Surmont, le comte de la Motte, qui servait
dans la gendarmerie, était venu en congé de semestre dans sa famille;
au bout de peu de mois, le 6 juin 1780, un mariage nécessaire faisait
de lui l'époux de la descendante de Henri II. Il apportait à sa femme
un beau nom, une expression de figure assez aimable, malgré un visage
laid, beaucoup de dettes et peu de scrupules, une grande habileté
aux exercices du corps, et un esprit tourné vers les aventures
subalternes[1721].

Il fallait vivre, et l'on n'avait rien qu'une pension de huit cents
livres. Mme de Surmont avait mis le jeune ménage à la porte de chez
elle. Une sœur de M. de la Motte, Mme de Latour, chez qui l'on se
retira dans le premier moment, «n'ayant elle-même qu'un peu moins
qu'il lui fallait pour vivre, ne pouvait pas longtemps supporter
la survenance des deux nouveau venus[1722].» Le mari rejoignit son
régiment à Lunéville et Nancy. Mais la misère venait: on résolut
d'exploiter le certificat de Chérin et le souvenir des Valois. On eut
recours à Mme de Boulainvilliers, qui, toujours bienveillante pour
sa protégée, la présenta, au mois de septembre 1781[1723], au grand
aumônier de France, le cardinal de Rohan, en ce moment à son château
de Saverne.

C'était un premier pas; mais Mme de la Motte rêvait mieux. Au mois
de novembre de la même année, M. de la Motte donna sa démission, et
les deux époux partirent pour Paris, ce grand refuge de tous les
intrigants et tous les déclassés. Le malheur les y poursuivit; à peine
y étaient-ils arrivés que leur protectrice, Mme de Boulainvilliers,
mourut de la petite vérole[1724]. Mme de la Motte ne se découragea
pas: elle s'installa avec son mari dans un mauvais hôtel garni de la
rue de la Verrerie, l'hôtel de Reims[1725], y vécut de privations et
d'expédients, multiplia ses démarches, obtint pour M. de la Motte
une place de surnuméraire dans les gardes du corps de M. le comte
d'Artois, eut une audience du maréchal de Richelieu[1726], se fit
voir à Versailles, y prit une chambre garnie, pénétra jusqu'au salon
de service de Madame, feignit d'y tomber en défaillance, et reçut de
la princesse, émue de pitié, un secours de quelques louis, s'adressa
de tous côtés, à M. d'Ormesson, à M. de Calonne, à la duchesse
d'Orléans, en obtint des sommes peu considérables, aumônes plutôt
que présents[1727], échoua près de la comtesse d'Artois[1728], rêva
dès lors, et malgré ces échecs, de s'élever plus haut, jusqu'à la
Reine[1729]; alla, en attendant, à Luciennes, solliciter de Mme du
Barry une place de dame de compagnie, ou tout au moins la remise d'un
placet au Roi[1730]; puis enfin, criblée de dettes, ne recevant que
des paroles vagues ou de maigres secours, ne sachant à quel saint se
vouer, se retourna vers le grand seigneur auquel l'avait recommandée sa
protectrice, et, au mois de juin 1782, demanda une audience au cardinal
de Rohan. Elle le vit, lui plut, le toucha par le tableau de sa misère,
revint le voir; avec son esprit vif et pénétrant, ne tarda pas à le
juger, et, sentant qu'elle avait trouvé là, dans ce prélat vaniteux,
prodigue et libertin, une mine aussi abondante que facile, s'y attacha
et ne le quitta plus.

Louis-René-Edouard, prince et cardinal de Rohan, grand aumônier de
France, n'étant encore que coadjuteur de son oncle, l'évêque de
Strasbourg, et connu alors sous le nom de prince Louis, avait été
nommé, en 1771, grâce à l'influence de deux membres de sa puissante
maison, la comtesse de Marsan et le prince de Soubise, ambassadeur
à Vienne. Une assez mauvaise réputation l'y avait précédé, et
Marie-Thérèse avait été tentée un moment de refuser ce «mauvais
sujet[1731]», «plus soldat que coadjuteur[1732],» disait la Reine.
Léger, peu sûr, d'un caractère porté à l'intrigue, libéral et fastueux
jusqu'à la prodigalité, sans jugement et sans mœurs, mais avec une
tournure noble[1733], les dehors séduisants d'un homme du monde et les
grandes manières d'un homme de race, le prince de Rohan était à la fois
l'idole des dames et un sujet de scandale pour les gens sérieux. Sa
conduite en Autriche ne démentit pas l'opinion qu'on s'était formée sur
son compte. Il avait cherché d'abord à se concilier les bonnes grâces
de l'Impératrice, en affichant une réserve presque puritaine; mais la
contrainte qu'il s'était imposée ne put durer, et, au bout de deux
mois à peine, Marie-Thérèse écrivait:

«Je ne saurais donner mon approbation à l'ambassadeur Rohan; c'est
un gros volume, farci de bien mauvais propos, peu conformes à son
état d'ecclésiastique et de ministre, et qu'il débite avec impudence
en toute rencontre; sans connaissance d'affaires et sans talents
suffisants, avec un fonds de légèreté, présomption et inconséquences.
On ne saurait faire compte ni sur ses explications, ni sur ses
rapports. La cohue de sa suite est de même, sans mérite et sans
mœurs. Je ne vous le dis pas dans le but de vous faire demander son
rappel; mais si sa Cour prenait elle-même ce parti, je serais très
contente[1734].»

Pendant deux ans, ce furent les mêmes plaintes contre «ce mauvais
original d'extravagances et d'étourderies[1735]», qui ne respectait
rien, pas même son caractère sacré, et se qualifiait cyniquement
lui-même de «prêtraille[1736]». La conduite des gens de l'ambassade
n'était pas mieux réglée que celle de l'ambassadeur; valets et maître
étaient à l'unisson.

Tandis que les premiers maltraitaient les secrétaires de la Cour,
foulaient aux pieds de leurs chevaux les sentinelles du palais,
rouaient de coups les paysans des environs, se faisaient rosser à
leur tour, et, par leurs provocations perpétuelles, réveillaient,
chez le peuple de Vienne, les vieilles antipathies nationales contre
les Français, le second usait de ses privilèges d'ambassadeur pour se
livrer à la contrebande, ce qui ne l'empêchait pas d'être perdu de
dettes, malgré sa grande fortune et ses riches abbayes, traversait
en équipage de chasse une procession de la Fête-Dieu, bravait
l'opinion, narguait l'Impératrice, supposait de fausses lettres de
Marie-Thérèse[1737], inondait la Cour de Versailles et les salons de
Paris, voire même ceux de Vienne, de propos méchants et mensongers
contre la mère et la fille, et réussissait même à soulever contre
la Dauphine la mauvaise humeur de l'Empereur[1738]. Son secrétaire,
l'abbé Georgel, ancien Jésuite, intrigant, vindicatif, l'aidait
puissamment dans cette honnête besogne de calomnies et de fabrications
de lettres[1739].

Les choses en étaient venues à ce point que Marie-Thérèse redoutait
pour sa fille la rancune du prince Louis[1740] et que l'ardeur avec
laquelle elle souhaitait son départ la laissait même indifférente
au choix de son successeur[1741]. En revanche, la société de
Vienne ne déguisait pas ses sympathies pour un personnage dont
les larges dépenses, le grand train de maison, les manières
galantes l'éblouissaient; toutes les dames, jeunes ou vieilles,
laides ou belles, raffolaient de lui[1742]. Joseph II, tout en le
méprisant[1743], s'amusait de ses «bavardages et turlupinades», et
Kaunitz, plus soucieux des intérêts de la politique que de ceux
de la morale, s'arrangeait fort d'un ministre dont la légèreté ne
«l'incommodait pas[1744]».

On a voulu faire du prince de Rohan une victime des ressentiments
de l'Autriche, sacrifiée par Marie-Antoinette, parce qu'il avait
habilement découvert les secrets de la diplomatie impériale. La
réponse à cette assertion de quelques historiens se trouve dans cette
phrase de Marie-Thérèse: «L'ambassadeur Rohan est toujours le même;
l'Empereur et Kaunitz le goûtent assez; l'un s'amuse à lui faire dire
des misères et l'autre est content de son peu de capacité[1745].» La
vérité est que le futur héros du procès du Collier n'était pas meilleur
diplomate qu'il n'était prélat régulier, et que Marie-Antoinette, en
lui témoignant en toute circonstance une invincible antipathie, n'a
pas eu à servir les rancunes de sa famille; elle n'a fait que céder à
la répugnance naturelle d'une âme honnête pour un prêtre si peu digne
de son état. Le duc d'Aiguillon lui-même appréciait son agent à sa
juste valeur[1746], et si le prince Louis conservait un poste qu'il
remplissait si mal, il le devait aux mêmes causes qui l'y avaient
élevé, au crédit de sa famille et aux intrigues du prince de Soubise et
de la comtesse de Marsan.

Ce crédit baissa avec l'avènement de Louis XVI, et un des premiers
actes du nouveau souverain fut le rappel d'un ambassadeur qui, disait
la Reine, «déshonorait la France plus encore qu'il ne scandalisait
l'Autriche[1747].» Les dames de Vienne furent au désespoir et ne
se consolèrent qu'en portant, monté en bague, le portrait de leur
favori[1748].

Joseph II et Kaunitz avaient leurs motifs de regrets. On fit des
démarches à Versailles afin d'obtenir le maintien de l'ambassadeur,
ou tout au moins pour lui un témoignage éclatant de faveur. Le Roi
fut inflexible: il refusa de recevoir le prince de Rohan; la Reine
ne voulut pas lui parler[1749]. Une pension de cinquante mille livres
pour payer ses dettes, jusqu'à ce qu'il fût en possession de l'évêché
de Strasbourg, fut le seul dédommagement de sa disgrâce[1750]. Mais les
Rohan ne se décourageaient pas: leur ambition, toujours en éveil pour
celui sur lequel reposaient, pensaient-ils, les meilleures espérances
de leur race[1751], ne négligeait aucun moyen d'influence: le prince
de Soubise, la princesse de Guéménée, sa fille, alors particulièrement
bien vue de la Reine, la comtesse de Marsan surtout, l'âme de toutes
ces intrigues et qui, malgré la diminution de sa faveur, conservait
toujours, aux yeux de Louis XVI, le bénéfice de son ancien titre de
gouvernante des Enfants de France, réunissaient leurs efforts, soit en
France, soit à l'étranger, pour accumuler sur la tête du prince Louis
dignités et richesses.

Tant de persévérance réussit: le roi de Pologne, «digne protecteur d'un
tel protégé[1752],» disait Marie-Thérèse, obtint, à défaut du Roi de
France qui se refusait à en faire la demande, le chapeau de cardinal
pour le coadjuteur de Strasbourg. La Sorbonne le nomma son proviseur,
le 31 janvier 1782, quoique, pour parler le langage du temps, il ne fût
pas «de la maison», et qu'on lui reprochât les scandales de sa jeunesse
et le peu de sûreté de sa doctrine[1753]; et Louis XVI lui-même,
harcelé par son ancienne gouvernante, lié d'ailleurs par un engagement
écrit de son aïeul, se laissa aller, dans un moment de faiblesse, à
assurer au prince la survivance de la charge de grand aumônier.

La Reine eut beau insister auprès de son mari pour annuler ou détourner
l'effet de cette imprudente promesse; elle eut beau lui faire donner
sa parole d'honneur que le coadjuteur de Strasbourg n'aurait jamais la
grande aumônerie de France. Le lendemain même de la mort du titulaire
de la place, cardinal de la Roche-Aymon, la comtesse de Marsan,
avertie par Maurepas, était chez le Roi à son réveil, et, malgré
ses tergiversations et ses répugnances, lui arrachait la nomination
du prince Louis au poste vacant depuis quelques heures, avec cette
condition illusoire qu'il donnerait sa démission au bout d'un an.
C'était le compromis qu'avait imaginé le faible Louis XVI, pour tenir
sa promesse aux Rohan, sans manquer de parole à la Reine.

Les vœux de l'ambitieuse gouvernante étaient comblés: son favori était
grand aumônier et cardinal, membre de l'Académie française, proviseur
de la Sorbonne, supérieur général de l'Hospice des Quinze-Vingts,
commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, en attendant qu'il fût évêque
de Strasbourg, abbé de Saint-Waast, de la Chaise-Dieu, de Marmoutiers,
possesseur de huit cent mille livres de rentes en biens d'église, et,
s'il se pouvait,—c'était là le couronnement de ses rêves,—premier
ministre[1754]!

«Je regarde comme un très grand mal que le prince de Rohan occupe cette
place,—de grand aumônier,—disait Mercy; son audace en intrigue peut
devenir dangereuse à la Reine[1755].» Et Marie-Thérèse de son côté
écrivait à sa fille:

«La place que Rohan doit occuper m'afflige; c'est un cruel ennemi, tant
pour vous que pour ses principes, qui sont des plus pervers. Sous un
dehors affable, facile, prévenant, il a fait beaucoup de mal à Vienne,
et je dois le voir à côté du Roi et de vous! Il ne fera guère non plus
honneur à sa place comme évêque[1756].»

Les pressentiments de Mercy et de Marie-Thérèse ne les trompaient pas;
mais ce fut moins peut-être l'audace du prince que sa vanité qui devint
dangereuse. Traité par Marie-Antoinette avec une froideur marquée,
mal reçu même quand il vint faire les remerciements d'usage[1757],
irrité, humilié, froissé dans son amour-propre de grand seigneur,
alarmé dans son ambition de courtisan, sentant que le crédit de la
Reine grandissait chaque jour et que l'avoir pour ennemie c'était se
condamner à l'impuissance, le cardinal, sans que ses amis renonçassent
pour lui à leur guerre de menées secrètes, de propos malveillants
et d'attaques anonymes[1758], se donnait personnellement et
ostensiblement tout le mal possible, écrivait lettres sur lettres pour
rentrer en grâce et se procurer un accès favorable près de la jeune
souveraine[1759]. Il n'aboutissait qu'à l'importuner, sans réussir à la
faire changer d'avis sur son compte[1760].

L'inutilité de ses démarches ne le rebutait pas, et son désir aveugle,
irrité par l'insuccès, le rendait capable de toutes les extravagances.
S'il faut en croire Mme Campan, il se serait laisser duper une
première fois par une femme Goupil, intrigante consommée, échappée de
la Salpêtrière, qui lui avait laissé croire qu'elle le raccommoderait
avec la Reine[1761]. Plus tard, lorsque Marie-Antoinette donna au comte
et à la comtesse du Nord un souper et une fête à Trianon, le cardinal
avait eu la présomptueuse fantaisie de s'introduire dans le jardin;
n'osant en demander la permission à la Reine, qui l'aurait refusée,
il avait gagné le concierge en lui promettant de rester dans sa loge;
mais il n'avait pas su tenir son engagement, s'était placé par deux
fois sur le passage de la famille royale, et, malgré la redingote
dont il avait affublé son incognito, ses bas rouges l'avaient trahi.
La Reine, courroucée de l'audace du prélat et de la complaisance du
concierge, avait, le lendemain même, renvoyé ce dernier, et il avait
fallu les sollicitations pressantes de Mme Campan, touchée de la misère
d'un père de famille, pour que l'infidèle employé fût réintégré dans
ses fonctions[1762]. Mais si la souveraine consentait à pardonner
au suborné, elle ne négligeait aucune occasion de manifester son
indignation et son mépris au suborneur. Elle n'était pas seulement
inflexible, elle était inaccessible[1763]. Malgré les démarches de sa
famille, malgré ses propres efforts, l'infortuné cardinal ne pouvait
obtenir d'elle ni une parole, ni même un regard. Tous les mémoires
du temps, comme les pièces du procès l'attestent[1764]: jamais,
croyons-nous, fait historique n'a été mieux établi que cette antipathie
profonde, réfléchie, persévérante de Marie-Antoinette contre le prince
de Rohan, et, se développant parallèlement, le désir immodéré de ce
dernier de fléchir une rigueur, si préjudiciable à son ambition, si
mortifiante pour sa vanité.

Les choses en étaient là, et le cardinal était tout meurtri encore de
sa récente escapade de Trianon[1765], lorsque, le 24 juin 1782, il
entra en relations avec Mme de la Motte. Quelle fut l'importance des
secours accordés par le grand aumônier à la descendante des Valois? Se
bornèrent-ils à quelques louis octroyés de distance en distance, comme
le prétendit le cardinal[1766]? S'élevèrent-ils à la somme considérable
de quatre-vingt mille livres, comme l'affirma Mme de la Motte[1767]?

Malgré le mystère qui règne sur ce point, la situation, longtemps
précaire, des époux la Motte, leurs expédients, tels que: engagements
d'effets, vente de brevet de pension, emprunts, etc., ce mélange même
de faste apparent et de gêne réelle, qui est le luxe et le signe des
besogneux, semblent donner raison au cardinal. Mais en même temps il
ne paraît pas moins certain que, pendant deux ans, les rapports de Mme
de la Motte avec l'évêque de Strasbourg furent assez fréquents, plus
fréquents que le prince ne consentit à l'avouer plus tard[1768]. Touché
par la situation malheureuse de cette femme, séduit par son esprit,
captivé par sa grâce, enlacé par son habileté, il ne tarda pas à subir
son charme et à le montrer. Dès 1783, il la cautionnait d'une somme
de cinq mille cinq cents livres, empruntée à un Juif de Nancy[1769],
l'appuyait près du contrôleur général[1770], lui donnait des conseils
pour la rédaction des mémoires qu'elle présentait au Roi et aux
ministres[1771], la recevait à Strasbourg, écoutait ses confidences, et
vraisemblablement lui faisait les siennes.

Au bout de deux ans, l'intérêt que le grand aumônier portait à Mme de
la Motte et sa confiance en elle étaient assez établis pour qu'un beau
jour, au mois de mars 1784, elle ait osé lui faire le récit suivant:

«Elle était enfin arrivée, ou du moins près de toucher à son but. Grâce
à une haute faveur, les terres, la fortune, le rang de sa famille
allaient lui être rendus. Et la protectrice qui la patronnait n'était
autre que.... la Reine. Cette princesse, émue de l'infortune imméritée
de la petite-fille de Henri II, ne pouvait souffrir que le sang des
Valois fût réduit à une position aussi précaire. Elle en soutenait les
restes de son appui; elle faisait plus: elle les honorait de son amitié
et leur accordait sa confiance[1772], et ne dédaignait pas, dans les
entrevues secrètes qu'elle avait avec Mme de la Motte, de la charger
des plus délicates missions.»

Rien n'était vrai dans ce récit, et, dix-huit mois plus tard,
Marie-Antoinette pouvait affirmer hautement que «cette intrigante du
plus bas étage n'avait nulle place à Versailles et n'avait jamais
eu d'accès près d'elle[1773]». Mme de la Motte elle-même, dans son
interrogatoire du 20 janvier 1786, fut contrainte d'avouer «_qu'elle
n'avait jamais eu occasion ni prétexte de parler à la Reine_[1774]».
Une seule fois, le 2 février 1783, elle lui avait présenté un placet;
Marie-Antoinette avait passé outre, sans faire attention à la
solliciteuse et sans garder de sa personne aucun souvenir[1775]. Seule
de la famille royale, Madame s'était un instant intéressée à la petite
fille des Valois et avait fait porter sa pension de huit cents livres à
quinze cents[1776]. Mais à cela s'étaient bornées les hautes relations
de Mme de la Motte à Versailles. Le cardinal n'eût pas dû l'ignorer, et
quoiqu'il ait prétendu que sa disgrâce ne le mettait pas «à portée de
connaître ces détails[1777]», le crédit des Rohan était assez puissant
et ses rapports avec la Cour assez fréquents pour qu'il eût pu vérifier
les faits, s'il l'avait voulu. Mais il ne semble pas y avoir songé
sérieusement. Fasciné par Mme de la Motte, il la crut sur parole. Pour
achever de le captiver, elle lui montra, avec des apparences de mystère
qui doublaient l'importance de la communication, des lettres qu'elle
prétendait lui avoir été écrites par la Reine; «elle commettait des
faux pour accréditer des mensonges[1778].» Ces lettres contenaient
des mots de bonté à son adresse, des expressions familières et
affectueuses: «ma chère comtesse», «mon cher cœur.» Le cardinal eût pu
contrôler l'écriture; il ne s'en inquiéta même pas.

De solliciteuse, l'habile intrigante se posa en protectrice: pleine de
gratitude pour les bontés de M. de Rohan, elle était prête à employer
en sa faveur le crédit que lui assurait la bonté de Marie-Antoinette.
Mieux encore, elle avait commencé déjà, et les premiers indices qu'il
lui avait été donné de recueillir étaient de nature à lui inspirer les
plus sérieuses espérances[1779]. Il n'y avait plus qu'à achever une
œuvre en si bonne voie, et c'est à quoi elle ne manquerait pas.

On croit aisément ce qu'on désire: le cardinal fut séduit. Rentrer dans
les bonnes grâces de la Reine, c'était le plus cher de ses rêves.
Comment douter de la parole d'une femme qui s'apprêtait à lui rendre
un tel service, d'une femme, d'ailleurs, il faut le dire, à laquelle
lui-même n'avait jamais fait que du bien[1780]? En rouée consommée,
Mme de la Motte avait soin de tenir le crédule prélat sans cesse en
haleine: «les préventions de la Reine se dissipaient peu à peu; sa
sévérité fléchissait; elle consentait même à ce que M. de Rohan lui
exposât par écrit sa justification.» Aussitôt le cardinal s'empresse
de rédiger un mémoire où il accumule tout ce qui lui paraît propre à
dissiper le mécontentement de la souveraine. Le mémoire est confié à
Mme de la Motte, et, quelques jours après, l'aventurière rapporte une
prétendue réponse de la Reine, ainsi conçue:

«J'ai lu votre lettre; je suis charmée de ne plus vous trouver
coupable. Je ne puis encore vous accorder l'audience que vous désirez.
Quand les circonstances le permettront, je vous ferai prévenir. Soyez
discret[1781].»

Le cardinal est transporté; il répond à ce billet quelques lignes,
où il se confond en remercîments. Et dès lors s'établit, entre
lui et Marie-Antoinette, par l'intermédiaire de la comtesse, une
correspondance supposée, qui achève l'aveuglement du malheureux prélat:
correspondance remplie, de la part du cardinal, d'une exagération de
reconnaissance dont rien ne saurait donner l'idée, et en même temps
des plus incroyables rêves d'ambition; pleine, dans les lettres de
la Reine, de sentiments d'intérêt et de confiance. Ces prétendues
lettres, écrites sur du petit papier bleu à vignettes et à tranches
dorées[1782], étaient tout simplement fabriquées, sous la direction
de Mme de la Motte, par un ami de son mari, qui n'avait pas tardé
à devenir le sien, et même un peu plus, sous le nom de secrétaire,
Rétaux de Villette: ancien gendarme, criblé de dettes, habitué à
vivre d'expédients, comme les la Motte, et, comme eux, fort peu
délicat sur le choix des expédients; esprit souple et insinuant;
bon enfant, d'ailleurs, qui avait une certaine teinte d'arts et de
littérature[1783], et qui se jetait assez étourdiment dans cette
affaire; car il ne prenait pas même soin de déguiser son écriture et
d'imiter celle de la Reine[1784]. Mais le cardinal n'y regardait pas de
si près. Tout entier à ses espérances, il ne voyait rien.

Une seule chose lui manquait. Cette assurance de pardon, qu'on lui
donnait par lettres, il eût voulu l'avoir de vive voix; il lui tardait
de l'entendre de la bouche même de la souveraine. Cette audience,
qu'on lui promettait, mais qu'on reculait toujours, n'aurait-elle
donc pas lieu? Mme de la Motte, embarrassée, hésitait, ajournait,
éludait. Mais le prélat devenait pressant, et la comtesse, poussée
à bout, finit par annoncer que la Reine consentait à voir le grand
aumônier. Toutefois, comme il ne lui convenait pas encore de donner
un éclat prématuré à un changement de conduite, qui ne manquerait pas
d'avoir à la Cour un vif retentissement, ce n'était pas en public,
mais le soir, dans les jardins de Versailles, qu'elle lui parlerait.
L'aveugle prélat crut tout: un charlatan célèbre, qui vivait dans son
intimité, et dans lequel il avait une absolue confiance, Cagliostro, ne
venait-il pas de lui prédire que son heureuse correspondance pondance
le placerait au plus haut point de sa fortune, et que son influence
dans le gouvernement allait devenir prépondérante[1785]? A partir de
ce jour, haletant, anxieux, si heureux qu'il se demandait parfois s'il
n'était pas le jouet d'un rêve, l'oreille tendue, l'œil aux aguets, le
cardinal, vêtu d'une longue lévite bleue, le chapeau en clabaud, se
promenait dans le parc du Château, accompagné d'un des gentilshommes
de sa maison, le baron de Planta, attendant l'instant béni qui devait
décider de sa fortune et couronner ses espérances[1786].

Un soir, le 24 juillet, à onze heures, Mme de la Motte vient à lui:
«Vite! dit-elle, la Reine permet que vous approchiez d'elle.» Il court,
il vole, il précipite sa marche, quoique avec un certain mystère; il
arrive dans une allée, près d'une charmille[1787]; il aperçoit une
femme vêtue de blanc, qui lui tend une rose et murmure ces mots: «Vous
savez ce que cela veut dire.» Puis, tout à coup, un homme paraît:
«Voici, dit-il à mi-voix, Madame et Mme la comtesse d'Artois qui
s'avancent.»—«Vite, vite!» s'écrie Mme de la Motte. La femme rentre
brusquement dans la charmille, et le cardinal se retire, convaincu
qu'il a vu la Reine et rêvant les plus brillantes destinées. L'entrevue
n'a duré qu'une minute[1788]; mais cette minute l'a payé de bien des
peines.

Que s'était-il donc passé? Que signifiait cette scène? Et quelle était
cette femme?

Dans les premiers jours de juillet, M. de la Motte avait rencontré
au Palais-Royal une jeune femme, dont la ressemblance avec la Reine
l'avait frappé. C'était une demoiselle Le Guay, «fille du monde,»
comme on disait alors, «barboteuse des rues,» écrivait plus tard
Marie-Antoinette; connue, dans la société équivoque où elle vivait,
sous le nom de Mlle d'Oliva. Il l'avait suivie à son domicile et
avait lié connaissance avec elle. Sept ou huit jours après[1789], il
lui annonçait qu'une personne de très grande distinction désirait la
voir et qu'il la lui amènerait le soir même. Le soir en effet, la
dame en question, qui n'était autre que Mme de la Motte, venait à son
tour. «Mon cher cœur, dit-elle, vous ne me connaissez pas; mais ayez
confiance dans ce que je vais vous dire. Je suis femme attachée à la
Cour.» Et elle ajouta: «Je suis les deux doigts de la main avec la
Reine; elle m'a mise dans toute sa confiance et elle m'a chargée de
trouver une personne qui soit disposée à faire quelque chose pour elle,
quand il sera temps. J'ai jeté les yeux sur vous. Si vous y consentez,
je vous ferai présent d'une somme de quinze mille francs, et le cadeau
de la Reine vaudra bien davantage[1790].» Comme preuve à l'appui de
son dire, elle exhibait la fameuse lettre fausse qui avait déjà séduit
et convaincu le cardinal de Rohan. Surprise d'une proposition de cette
nature, mais éblouie par le nom de la Reine et par la perspective d'une
protection qu'elle n'avait jamais rêvée, Mlle d'Oliva accepta. Il fut
convenu que le lendemain M. de la Motte la prendrait en voiture pour
la conduire à Versailles. Ce qui fut dit fut fait: à l'heure fixée, M.
de la Motte vint chercher sa nouvelle amie avec son compère Rétaux
de Villette, et tous trois prirent la route de Versailles; Mme de la
Motte les y avait devancés, avec sa femme de chambre, Rosalie Briffaut.
On descendit place Dauphine, à l'_Hôtel de la Belle-Image_, résidence
habituelle de la comtesse.

Les deux intrigants feignirent de sortir un moment; puis ils rentrèrent
et annoncèrent à Mlle d'Oliva que la Reine était entièrement satisfaite
et attendait avec impatience la journée du lendemain.

«Qu'aurai-je donc à faire?» demanda Mlle d'Oliva.—«Vous le saurez
demain,» répondit mystérieusement Mme de la Motte.

Le lendemain, en effet, était le jour fixé pour la scène de haute
comédie qui devait se jouer. Quand vint le soir, on procéda à la
toilette de l'acteur principal. Mme de la Motte ne dédaigna pas d'y
présider en personne: aidée de sa femme de chambre, elle fit revêtir à
Mlle d'Oliva, devenue pour la circonstance baronne d'Oliva, une chemise
blanche, garnie d'un dessous rose[1791], lui jeta sur les épaules un
mantelet blanc[1792], la coiffa d'une thérèse blanche[1793], puis lui
remit une lettre et ajouta: «Je vous conduirai, ce soir, dans le parc;
un très grand seigneur s'approchera de vous; vous lui donnerez cette
lettre et cette rose en lui disant: «Vous savez ce que cela veut dire.»
C'est tout ce que vous aurez à faire.»

Les choses se passèrent comme il avait été convenu et comme nous
l'avons raconté. Le très grand seigneur, il est inutile de le dire,
n'était autre que le cardinal de Rohan. Troublée par le rôle inattendu
qu'elle avait à jouer, Mlle d'Oliva oublia bien de remettre la lettre;
mais le cardinal n'en avait pas besoin. Il avait reçu la rose; il avait
entendu de la bouche de celle qu'il prenait pour la Reine, des mots qui
lui semblaient la garantie de son pardon; il n'était plus seulement
confiant et crédule: il était aveugle. Sa reconnaissance pour Mme de la
Motte était désormais sans bornes; sa foi en elle, inébranlable.

«Une ardente ambition, dit le comte Beugnot, se confondait chez
lui avec une affection très tendre. Chacun de ces deux sentiments
s'exaltait l'un par l'autre, et ce malheureux homme était livré à une
sorte de délire...»

«J'ai pu lire en courant quelques-unes des lettres qu'il écrivait alors
à Mme de la Motte: elles étaient toutes de feu; le choc, ou plutôt le
mouvement des deux passions était effrayant[1794].»

Le temps des travaux est passé; Mme de la Motte n'a plus qu'à
recueillir les profits[1795] et elle n'est pas d'humeur à attendre
longtemps. Dès la fin du mois d'août, une lettre, fabriquée par Rétaux,
demande au cardinal une somme de soixante mille livres pour des gens
auxquels la Reine s'intéresse. Le prélat n'a pas un instant de doute ni
d'hésitation. Tout désir de la Reine est un ordre pour lui; le baron
de Planta porte la somme indiquée à Mme de la Motte, qui, en cette
circonstance, comme dans toutes les autres, est l'intermédiaire obligée
entre M. de Rohan et Marie-Antoinette[1796]. Sur ces soixante mille
francs, quatre mille,—au lieu des quinze mille promis,—sont versés à
Mlle d'Oliva, qui continue à ne rien comprendre au rôle qu'on lui a
fait jouer, et qui, au bout de quelque temps, est complètement laissée
de côté; le reste va subvenir aux dépenses du ménage de la Motte.

Trois mois après, en novembre, nouvelle lettre, sortie, comme la
précédente, des mains de Rétaux; nouvelle demande, non plus de
soixante, mais de cent mille francs. Comme la première fois, le
cardinal paie sans compter; les cent mille livres sont remises par le
baron de Planta[1797]. Comme la première fois, la somme passe dans la
caisse des la Motte, et va apaiser leurs créanciers ou solder leurs
prodigalités.

Leur maison[1798] se monte sur un grand pied: on prend trois
nouveaux domestiques; on achète une voiture, des chevaux[1799], des
pendules[1800], des bracelets, des diamants[1801], des pierres de toute
sorte[1802], une magnifique vaisselle plate[1803]. On n'emprunte plus,
on prête[1804]. Et, pour mieux accentuer la métamorphose, M. et Mme de
la Motte se rendent à Bar-sur-Aube, en grand équipage; tant ils sont
empressés de reparaître, dans tout l'éclat de leur fortune, aux yeux
de ceux qui les ont vus jadis si misérables. Un fourgon les précède;
deux courriers les annoncent; un maître d'hôtel de grand air retient
pour leur dîner les approvisionnements les plus chers. Après ces
préparatifs, qui ont surexcité la curiosité des Barois, le ménage fait
lui-même son entrée dans une élégante berline. Seul, le beau-frère
de M. de la Motte, M. de la Tour, qu'une antipathie mal dissimulée
rend plus clairvoyant, soupçonne la vérité et qualifie durement son
beau-frère de «fat», sa belle-sœur de «drôlesse[1805]».

Cependant, le bruit du crédit de Mme de la Motte se répand de tous
côtés; on en parle à Paris; on en parle à Versailles; elle-même, par
des réticences habiles, par des exhibitions de prétendues lettres
royales, toujours écrites par Rétaux, sur le fameux papier bleu à
vignettes[1806], entretient soigneusement la légende, et le grand
train qu'elle mène donne plus de créance à ses dires. C'est le miroir
trompeur qui attire les naïfs, le piège auquel viennent se prendre les
niais. Le cardinal de Rohan n'est pas le seul qui se laisse séduire
par tout cet artifice, et l'escroquerie de cent soixante mille livres,
dont il a été victime, n'est qu'un jeu d'enfant à côté du coup de filet
inouï que le hasard va mettre sur le chemin de Mme de la Motte.

Deux joailliers de la couronne, Boehmer et Bassange avaient fait monter
en collier une magnifique collection de diamants, réunie à grands
frais et grâce à de longues recherches. Étonnés eux-mêmes du prix
qu'atteignait ce bijou, désespérant de le vendre à d'autres qu'à des
souverains, sachant d'ailleurs le goût que la Reine avait, à diverses
reprises, manifesté pour les pierreries, ils l'avaient fait proposer
au Roi par l'intermédiaire du premier gentilhomme de la Chambre. Louis
XVI, émerveillé de la beauté du collier, passionnément épris de sa
femme, qui venait de lui donner son premier enfant, avait songé à
lui offrir cette éclatante parure comme cadeau de relevailles: il
avait porté l'écrin chez elle. On était alors au début de la guerre
d'Amérique. La Reine vit le joyau, l'admira, mais refusa de l'accepter:
«Nous avons plus besoin d'un vaisseau que d'un bijou,» répondit-elle
simplement[1807].

Boehmer fut désolé. Conserver entre ses mains un objet d'une telle
valeur, immobiliser un capital de seize cent mille francs,—c'est le
prix auquel les experts, Doigny et Maillard, avaient estimé cette riche
parure[1808],—c'était la ruine. Il fit proposer le collier à divers
souverains; tous furent effrayés du prix. Il revint à Marie-Antoinette;
elle refusa comme la première fois. Repoussé de partout, le joaillier
sollicita une audience, et là, comme saisi de délire, se jeta aux
pieds de la princesse, joignit les mains, fondit en larmes: «Madame,
s'écria-t-il, je suis ruiné, déshonoré, si vous ne m'achetez mon
collier. Je ne veux pas survivre à tant de malheurs. D'ici, Madame, je
pars pour aller me précipiter dans la rivière.»—«Levez-vous, Boehmer,»
lui dit la Reine d'un ton sévère; «je ne vous ai point commandé ce
collier; je l'ai refusé. Le Roi a voulu me le donner, je l'ai refusé de
même; ne m'en parlez donc jamais. Tâchez de le diviser et de le vendre,
et ne vous noyez pas. Je vous sais très mauvais gré de vous être permis
cette scène de désespoir en ma présence et devant cette enfant;»—elle
avait près d'elle sa fille, Madame Royale;—«qu'il ne vous arrive jamais
de choses semblables. Sortez.» Boehmer se retira navré, et pendant un
certain temps on ne le vit plus[1809].

Vers le mois de décembre 1784, l'associé de Boehmer, Bassange, entendit
parler à un de ses amis, le sieur Achet, du crédit de Mme de la Motte.
C'était une dernière ressource: il songea à en profiter. A sa demande,
Achet alla trouver la comtesse et la pria d'user de son influence
pour déterminer la Reine à acheter un bijou qui ne pouvait convenir
qu'à elle. L'aventurière répondit d'une manière évasive, mais exprima
le désir de voir l'objet de la négociation. Le joaillier s'empressa
d'accéder à ce vœu d'une personne si bien en cour, et, le 29 décembre,
Bassange et Achet portèrent le collier chez Mme de la Motte. Celle-ci
regarda les diamants, les admira, et, sans donner d'assurances
positives, laissa cependant des espérances.

Trois semaines s'écoulèrent, et les joailliers commençaient à craindre
d'échouer cette fois encore, lorsque, le 21 janvier, Mme de la Motte
leur annonça que décidément la Reine s'était résolue à faire l'emplette
du collier, mais que, ne voulant pas traiter directement cette
acquisition, elle en chargeait un grand seigneur, qui jouissait de
sa confiance. Trois jours plus tard, le comte et la comtesse vinrent
trouver Bassange, dès sept heures du matin, et lui dirent que le grand
seigneur en question ne tarderait pas à paraître. Un quart d'heure
après, en effet, le négociateur annoncé se présenta: c'était, on le
devine, le cardinal de Rohan[1810]. Il examina le collier en détail,
demanda le prix, puis se retira, en déclarant qu'il rendrait compte de
la conversation qu'il venait d'avoir à la personne qui l'avait envoyé,
qu'il ignorait encore s'il lui serait permis de la nommer, mais qu'en
tout cas il espérait que les joailliers accepteraient ses conditions.

Ces conditions, il les fit connaître le 29 janvier: le prix du collier
était fixé à seize cent mille francs; le paiement aurait lieu en quatre
termes, de six mois en six mois, le premier devant échoir au 1er août.
La livraison du bijou serait faite le mardi 1er février; l'acquéreur
restait encore inconnu et exigeait le plus grand secret sur toute
l'affaire. Boehmer et Bassange acceptèrent et apposèrent leur signature
au bas du traité écrit tout entier de la main du prince de Rohan[1811].

Le 1er février, de bon matin, ils se rendaient à l'hôtel de Strasbourg,
rue Vieille-du-Temple. Le cardinal leur avoua alors que l'acquéreur
du précieux bijou n'était autre que la Reine, et leur montra l'acte
d'acquisition, revêtu de l'approbation de cette princesse. Chaque
article portait le mot: _Approuvé_, et, au bas de la dernière ligne,
était tracée la signature suivante: _Marie-Antoinette de France_[1812].
En même temps, le cardinal exhibait aux heureux vendeurs une prétendue
lettre de la Reine, qu'il pliait en deux pour ne laisser voir que
ces mots: «Je n'ai pas coutume de traiter de cette manière avec mes
joailliers; vous garderez ce papier chez vous et arrangerez le reste,
comme vous le jugerez convenable[1813].»

Lettre, approbation, signature étaient fabriquées par Rétaux[1814].
Mais les joailliers ne connaissaient pas l'écriture de la Reine,
qui ne leur avait jamais donné d'ordres que de vive voix ou par
l'intermédiaire d'une de ses femmes. Plus au courant de la raison
commerciale que de la signature royale, ils ne réfléchirent pas à ce
qu'avaient d'insolite ces mots: _Marie-Antoinette de France_; ils
se retirèrent, convaincus,—et qui ne l'eût été à leur place?—que
l'acquéreur du collier était bien la brillante souveraine dont ils
savaient le goût pour les parures.

Le soir même, le cardinal partit pour Versailles. Suivi d'un valet de
chambre, Schreiber, qui portait le précieux écrin, il alla directement
chez Mme de la Motte, à l'_Hôtel de la Belle-Image_. A peine y était-il
arrivé qu'un homme se présenta, porteur d'une lettre. Mme de la Motte
la prit, la décacheta, la lut et dit à haute voix que c'était un billet
de la Reine et que le porteur était un garçon de la Chambre, nommé
Desclaux. Peu d'instants après, cet homme rentra; M. de Rohan n'eut
que le temps de se cacher derrière une alcôve de papier, dont la porte
était entr'ouverte, et, de là, il vit Mme de la Motte remettre le
collier au prétendu garçon qui n'était autre que Rétaux. Le cardinal le
reconnut positivement pour l'homme qui avait assisté l'année précédente
à la scène du bosquet[1815].

Dès le lendemain, 2 février, jour de fête, Bassange est dans la galerie
de Versailles, et se place sur le passage de la famille royale pour
jouir le premier du spectacle de ses fameux diamants, dont les mille
feux vont sans doute étinceler sur le cou de la Reine, quand elle se
rendra à la chapelle. Le prince de Rohan est en observation de son
côté. Déception complète: la Reine passe; elle n'a que ses bijoux
ordinaires. Bassange s'en étonne; mais le cardinal, quoique surpris
lui-même, le tranquillise en lui disant que la Reine ne veut pas
sans doute se parer du collier avant d'avoir averti le Roi de son
acquisition et que le temps lui a manqué pour le prévenir. Les jours
se succèdent, les mois s'écoulent, ramenant les occasions de grande
toilette, et la Reine persiste à ne pas porter son nouveau joyau. Elle
vient à Paris, après la naissance du duc de Normandie; dans cette
circonstance solennelle, pas de collier. La Pentecôte arrive; rien
encore. Elle voit le cardinal et lui témoigne toujours le même dédain.
Étrange mystère! Que signifie un pareil caprice?

Une si extraordinaire obstination ne va-t-elle pas ouvrir les yeux
de l'aveugle prélat? Pas encore. Mme de la Motte est là, qui pare au
danger. Afin d'effacer les traces d'une froideur qui pourrait alarmer
et éclairer sa dupe, elle a soin de lui remettre, plus fréquemment que
jamais, les fameux billets sur papier bleu à vignettes, qui, par des
protestations de secrète sympathie, endorment sa méfiance. Pour mieux
achever de l'abuser encore, elle affecte de lui emprunter quelques
louis[1816]; quand il vient la voir rue Neuve-Saint-Gilles, elle le
reçoit dans une petite chambre haute, mal meublée[1817]. Comment le
cardinal, rassuré sur le compte de la Reine par les fausses lettres, et
sur celui de Mme de la Motte par sa gêne apparente, concevrait-il des
soupçons? Pendant ce temps-là, le collier avait été dépecé: Rétaux, à
Paris, M. de la Motte, à Londres, en vendaient les débris, et le comte
à son retour d'Angleterre, le 3 juin, présentait au banquier Perregaux
des lettres de crédit pour cent vingt mille livres[1818], qui servaient
à alimenter le luxe des maisons de Paris et de Bar-sur-Aube.

Cependant, l'époque du premier paiement approchait; la fraude allait
être découverte. Il s'agissait pour Mme de la Motte de gagner du
temps. Rétaux fabrique une nouvelle lettre: la Reine écrit au cardinal
que décidément elle trouve le collier trop cher, qu'elle demande une
réduction de deux cent mille francs sur le prix et qu'au lieu de payer,
au 1er août, quatre cent mille francs, elle en paiera sept cent mille.
Le prélat va trouver les joailliers pour leur communiquer les désirs
nouveaux de leur auguste cliente. Les deux associés font quelques
difficultés d'abord, puis ils cèdent et, sur le conseil de M. de Rohan,
écrivent à Marie-Antoinette la lettre suivante:

«Madame, nous sommes au comble du bonheur d'oser penser que les
derniers arrangements qui nous ont été proposes, et auxquels nous nous
sommes soumis avec zèle et respect, sont une nouvelle preuve de notre
soumission et dévouement aux ordres de Votre Majesté, et nous avons une
vraie satisfaction de penser que la plus belle parure de diamants qui
existe servira à la plus grande et à la meilleure des Reines.»

Le 12 juillet, Boehmer partit pour Versailles; il devait y porter
le nœud, la boucle et l'épée destinés au jeune duc d'Angoulême, à
l'occasion de son baptême. En remettant ces objets à la Reine, à
l'heure où elle revenait de la messe, il lui donna en même temps la
lettre que nous venons de citer. Marie-Antoinette lut la lettre, n'y
comprit rien, et la brûla. Il lui était d'autant plus impossible de
deviner le sens de ce langage énigmatique que, peu de temps auparavant,
le joaillier, interrogé par Mme Campan sur le sort du fameux collier,
avait affirmé qu'il l'avait vendu à Constantinople pour la sultane
favorite[1819]. Quelques jours après, cependant, le baron de Breteuil,
ministre de la Maison du Roi, manda chez lui Boehmer et lui demanda
ce que signifiait l'incompréhensible billet du 12 juillet. Fidèle à
son système de mystère, et se conformant aux instructions du cardinal,
Boehmer se contenta de répondre qu'il s'agissait de quelques bijoux
qu'il désirait vendre à la Reine[1820]. En face de ces tergiversations
étranges, de ces réticences calculées, Marie-Antoinette pouvait-elle
supposer qu'il y avait là quelque chose de sérieux? Elle crut que la
raison de son joaillier, ébranlée par les angoisses que lui avait
causées le souci de se défaire de son collier, n'avait pas résisté à
ces secousses; elle le regarda comme un monomane dont la folie n'était
pas dangereuse et méritait plus de pitié que de courroux.

Le moment arrivait cependant où tout allait se découvrir. A la fin de
juillet, Mme de la Motte produit un billet où la Reine avoue qu'elle
ne pourra payer avant le 1er octobre. Le cardinal est consterné; il
commence à concevoir des soupçons sur l'authenticité des lettres[1821];
mais soit orgueil, soit compassion pour Mme de la Motte, qu'il ne
veut pas perdre, soit reste d'aveuglement, il refuse d'éclaircir la
chose[1822]. L'aventurière, pour rétablir un crédit qu'elle sent
chanceler, s'empresse de lui remettre une somme de trente mille
francs, sous prétexte de dédommager le joaillier du retard apporté au
paiement. La méfiance du cardinal ne résiste pas à ce versement de
trente mille francs; il donne la somme à Boehmer le 30 juillet, et ne
doute plus[1823]. Mais ce sont les vendeurs qui s'alarment à leur tour
de tous ces délais et de tous ces mystères, du silence de la Reine et
des poursuites de leurs créanciers. Et cette inquiétude se change en
désespoir, lorsque, le 2 ou le 3 août, Mme de la Motte leur déclare
effrontément que le marché qu'ils ont conclu n'est pas valable et que
la signature _Marie-Antoinette_ est fausse: «Au surplus, ajoute-t-elle,
le cardinal est riche; vous pouvez vous en tenir à lui[1824].»

Bassange court à l'hôtel de Strasbourg. M. de Rohan, qui commence à
voir clair, mais ne veut pas l'avouer, et désire avant tout étouffer
une affaire humiliante pour son amour-propre, affirme avec serment
l'authenticité du marché[1825]. Le lendemain, Mme de la Motte, qui
veut le compromettre davantage encore, arrive chez lui, tout effarée,
se donne comme une victime des intrigues de la Cour, en butte aux
persécutions de la police, et le cardinal, qui ne peut se soustraire à
l'étrange prestige de l'aventurière, consent à lui donner asile chez
lui, avec son mari et sa femme de chambre[1826].

Pendant ce temps-là, l'associé de Bassange, Boehmer, qui n'est qu'à
moitié rassuré, va à Crespy trouver la première femme de chambre, Mme
Campan, qu'il connaît, et lui demande si la Reine ne l'a pas chargée de
quelque commission pour lui. Sur sa réponse négative: «Mais, dit-il,
la réponse à la lettre que je lui ai remise, à qui dois-je m'adresser
pour l'obtenir?»—«A personne. Sa Majesté a brûlé votre lettre, sans
même avoir compris ce que vous vouliez dire.»—«Mais, Madame, cela
n'est pas possible; la Reine sait bien qu'elle a de l'argent à me
donner.»—«De l'argent! Monsieur Boehmer, il y a longtemps que nous
avons soldé vos derniers comptes avec la Reine.»—«Ah! Madame, vous êtes
bien dans l'erreur; on me doit une bien grosse somme.»—«Que voulez-vous
dire?»—«Il faut bien tout vous avouer; la Reine vous fait un mystère;
elle a acheté mon grand collier.»—«La Reine! elle vous l'a refusé;
elle l'a refusé au Roi, qui voulait le lui donner!»—«Elle a changé
d'idée...»—«Dans quel temps la Reine vous a-t-elle annoncé qu'elle
s'était décidée à l'acquisition de votre collier?»—«Elle ne m'a jamais
parlé elle-même à ce sujet.»—«Qui donc a été son intermédiaire»?—«Le
cardinal de Rohan[1827].»—«Le cardinal de Rohan!» s'écrie Mme Campan
stupéfaite; «mais la Reine ne lui a pas adressé la parole depuis son
retour de Vienne; il n'y a pas d'homme plus en défaveur à la Cour.
Vous êtes volé, mon pauvre Boehmer[1828]!»—«La Reine fait semblant
d'être mal avec Son Éminence; mais il est très bien avec elle.»—«...
Mais, enfin, comment les ordres de Sa Majesté vous ont-ils été
transmis?»—«Par des écrits signés de sa main, et depuis quelque temps
je suis forcé de les faire voir aux gens qui m'ont prêté de l'argent,
sans parvenir à les calmer.»—«Ah! quelle odieuse intrigue!» s'écrie Mme
Campan, et de plus en plus stupéfaite, ne sachant si elle a affaire à
un insensé ou à un escroc, mais sentant qu'il y a là quelque infernale
machination à éclaircir, elle presse Boehmer d'aller au plus tôt à
Versailles s'expliquer avec le baron de Breteuil. Mais Boehmer, ne se
souciant vraisemblablement pas d'avouer au ministre qu'il a menti, au
lieu de s'adresser à lui, s'en va à Trianon solliciter une audience
de la Reine. Celle-ci, impatientée de ces obsessions, refuse de le
recevoir: «Il est fou, répond-elle; je ne veux pas le voir.»

Quelques jours après, Mme Campan revient de Crespy: la Reine l'avait
mandée pour répéter avec elle le rôle de Rosine, qu'elle allait jouer
dans _le Barbier de Séville_[1829]. «Savez-vous, lui dit-elle, que cet
imbécile de Boehmer est venu demander à me parler? J'ai refusé de le
recevoir. Que me veut-il? Le savez-vous[1830]?» Mise ainsi en demeure
de s'expliquer, Mme Campan raconte tout au long sa conversation avec
Boehmer et les étranges révélations de cet homme. Émue de surprise et
d'indignation, Marie-Antoinette fait appeler le joaillier; il vient le
9 août[1831], insiste pour être payé, et, pressé de questions, finit
par avouer ce qui s'est passé ou du moins ce qu'il suppose. La Reine
écoute avec un étonnement croissant et une colère concentrée: elle ne
sait que penser de tant de sottise ou de tant d'infamie.

Mais avant de prendre une résolution, elle veut éclaircir l'affaire,
et, ne sachant comment démêler la vérité dans les déclarations
incohérentes du joaillier, elle réclame un mémoire explicatif, qui lui
est remis le 12 août.

«A la sortie de Boehmer, dit Mme Campan, je la trouvai dans un état
alarmant: l'idée que l'on avait pu croire qu'un homme tel que le
cardinal avait sa confiance intime; qu'elle s'était servie de lui vis
à-vis d'un marchand, pour se procurer, à l'insu du Roi, une chose
qu'elle avait refusée du Roi lui-même, la mettait au désespoir[1832].»
Mais elle ne songea pas un instant à étouffer l'affaire. Forte du
témoignage de sa conscience et cédant aux exigences de sa juste
indignation, elle voulut que cette odieuse intrigue fût éclaircie au
grand jour[1833]. «Il faut, dit-elle, que les vices hideux soient
démasqués; quand la pourpre romaine et le titre de prince ne cachent
qu'un besogneux et un escroc qui ose compromettre l'épouse de son
souverain, il faut que la France entière et l'Europe le sachent[1834].»
Cette résolution fut-elle spontanée chez elle? Fut-elle due, comme
l'insinue Mme Campan[1835], à l'influence de l'abbé de Vermond et du
baron de Breteuil, ennemis acharnés de l'évêque de Strasbourg et qui
voulaient un éclat pour le perdre? Ici, la première femme de chambré se
trompe. La Reine ne consulta personne que son mari. Le Roi vint passer
la journée du dimanche 14 à Trianon, et c'est avec lui seul que la
Reine, éclairée tant par les révélations de Boehmer que par le mémoire
remis par les joailliers, le 12 août, combina la conduite à tenir et
les mesures à prendre. Elle en a revendiqué l'initiative dans une
lettre du 22 août à Joseph II:

«Tout avait été concerté entre le Roi et moi, dit-elle; les ministres
n'en ont rien su qu'au moment où le Roi a fait venir le cardinal
et l'a interrogé en présence du garde des sceaux et du baron de
Breteuil[1836].»

Quoi qu'il en soit, il est certain qu'à ce moment, après l'étude
attentive des faits connus et des pièces qu'ils avaient entre les
mains, le Roi et la Reine devaient croire à la culpabilité du cardinal.
Ses folles prodigalités, ses dettes immenses, malgré ses immenses
revenus, sa triste réputation, le mécontentement qu'il avait soulevé
dans son diocèse même, où on lui reprochait de dépenser en fêtes, en
galanteries, en embellissements inutiles et fastueux à son château
de Saverne ses huit cent mille livres de rente[1837], tout semblait
l'inculper. Soit dans leur récit verbal, soit dans leur mémoire, les
joailliers ne nommaient, n'incriminaient que lui; à trois reprises
différentes, et tout récemment encore, au mois de mars, le Parlement
l'avait accusé de dilapidation dans l'administration de l'hôpital
des Quinze-Vingts, dont il était supérieur général[1838]. Quelque
monstrueux que cela pût paraître, en présence de ces inductions et
de ces témoignages réunis, on était conduit, comme le disait le Roi
et comme l'écrivait la Reine, à penser que, «pressé par le besoin
d'argent,» il avait cherché à s'en procurer en s'appropriant le
collier, croyant d'ailleurs «pouvoir payer les bijoutiers, à l'époque
qu'il avait marquée, sans que rien fût découvert[1839]». On devait le
regarder comme escroc; car rien n'autorisait encore à le supposer dupe.

Le lundi 15 août, à midi, le grand aumônier, revêtu de ses habits
pontificaux, allait se rendre à la chapelle, lorsque Chanlau, premier
valet de chambre de service, vint l'avertir que le Roi le mandait dans
son cabinet[1840]. La Reine était là, avec le garde des sceaux et le
baron de Breteuil:

«Vous avez acheté des diamants à Boehmer,» dit le Roi au cardinal.

—«Oui, Sire.»

—«Qu'en avez-vous fait?»

—«Je croyais qu'ils avaient été remis à la Reine.»

—«Qui vous avait chargé de cette commission?»

—«Une dame, nommée la comtesse de la Motte-Valois, qui m'a présenté une
lettre de la Reine, et j'ai cru faire une chose agréable à Sa Majesté
en me chargeant de cette négociation[1841].»

La Reine l'interrompit vivement:

«Comment, Monsieur, avez-vous pu croire, vous à qui je n'ai pas adressé
la parole depuis huit ans, que je vous choisirais pour conduire cette
négociation et par l'entremise d'une pareille femme?»

—«Je vois bien, répondit le cardinal, que j'ai été cruellement trompé;
je paierai le collier. L'envie que j'avais de plaire à Votre Majesté
m'a fermé les yeux: je n'ai vu nulle supercherie et j'en suis fâché.»

Alors il sortit de sa poche un portefeuille et en tira la lettre
soi-disant écrite par la Reine à Mme de la Motte pour lui donner cette
commission. Le Roi la prit et la montrant au cardinal:

«Ce n'est ni l'écriture de la Reine, ni sa signature. Comment un prince
de la Maison de Rohan, comment un grand aumônier a-t-il pu croire que
la Reine signait: «_Marie-Antoinette de France»?_ Personne n'ignore que
les Reines ne signent que leur nom de baptême.»

Le cardinal balbutiait. Le Roi reprit:

«Expliquez-moi toute cette énigme. Je ne veux pas vous trouver
coupable. Je désire votre justification.»

De plus en plus troublé, le cardinal pâlissait à vue d'œil et
s'appuyait contre la table:

«Remettez-vous, Monsieur le cardinal, et passez dans mon cabinet; vous
y trouverez du papier, des plumes et de l'encre; écrivez ce que vous
avez à me dire.»

Le cardinal passa dans le cabinet et revint au bout d'un quart d'heure
avec un écrit aussi peu clair que l'avaient été ses réponses verbales.
Le Roi, convaincu de sa culpabilité par cet embarras même, lui dit
vivement: «Retirez-vous, Monsieur,» et ordre fut donné de l'arrêter. Ni
les représentations de certains ministres[1842], ni les supplications
du prélat, qui demandait grâce, ne purent fléchir la volonté de
Louis XVI et le déterminer à laisser l'accusé en liberté. «Je ne
puis, dit-il, y consentir, ni comme roi, ni comme mari[1843]».—«Il
faut en finir,» écrivait-il à Vergennes, qui l'engageait à étouffer
l'affaire[1844], «il faut en finir avec l'intrigue d'un besogneux qui a
compromis si scandaleusement la Reine et qui, pour se laver, n'a rien
de mieux à faire que d'alléguer sa liaison avec une aventurière de la
dernière espèce. Il déshonore son caractère ecclésiastique. Pour être
devenu cardinal, il n'en est pas moins sujet de ma couronne[1845].»

Quant à la Reine, elle voulait une réparation publique. «Je désire,
écrivait-elle à Joseph II, que cette horreur et tous ses détails soient
bien éclaircis aux yeux de tout le monde[1846].»

Le cardinal sortit de la chambre royale avec le baron de Breteuil. Un
jeune sous-lieutenant des gardes du corps, M. de Jouffroy, était là:
«Monsieur», lui dit le baron, «le Roi vous ordonne de ne pas quitter M.
le Cardinal, et de le conduire chez lui. Vous répondez de sa personne,
Monsieur[1847].»

Troublé par un événement si inattendu, effrayé de sa responsabilité,
craignant peut-être pour lui-même,—car il était criblé de dettes,—le
jeune homme perdit la tête et négligea les plus vulgaires précautions:
il permit à son prisonnier d'écrire un mot au crayon. Le mot, remis à
l'heiduque du cardinal, fut immédiatement porté à Paris, et, tandis
que le major des gardes du corps, M. d'Agoult, conduisait M. de Rohan
à l'hôtel de Strasbourg d'abord, puis à la Bastille, où d'ailleurs il
jouit, au début, de la plus grande liberté, tenant sa cour comme à son
hôtel, et continuant sinon à exercer les fonctions, du moins à user
des pouvoirs de grand aumônier, l'abbé Georgel, prévenu par le billet,
se hâtait de détruire les lettres de Mme de la Motte et tout ce qui
pouvait compromettre son maître. Quand le baron de Breteuil arriva
pour mettre les scellés sur les papiers du cardinal, il était trop
tard[1848], et lorsque, le 17, les scellés furent levés en présence de
tous les ministres, sauf le maréchal de Ségur[1849], on ne trouva plus
rien.

Trois jours après cet éclat, le 18 août, à quatre heures du
matin[1850], Mme de la Motte était arrêtée à Bar-sur-Aube, comme elle
revenait d'une fête chez le duc de Penthièvre, à Château-Villain,
où elle avait déployé toutes les splendeurs de sa nouvelle fortune.
Deux mois plus tard, Mlle d'Oliva était prise à Bruxelles[1851], et
au printemps suivant, l'agent de police Quidor découvrait Rétaux de
Villette à Genève, où il se cachait sous un nom supposé[1852]. Quant à
M. de la Motte il réussit à passer en Angleterre.

Louis XVI avait laissé le choix au cardinal, ou de reconnaître sa
faute et de s'en remettre à la clémence du souverain, ou d'être jugé
par le Parlement[1853]. Le cardinal s'arrêta à ce dernier parti, et,
le 5 septembre, le Roi, pénétré d'indignation, disait-il, «de voir
qu'on ait osé emprunter un nom auguste et qui nous est cher à tant de
titres, et violer avec une témérité aussi inouïe le respect dû à la
majesté royale[1854]», attribuait par lettres patentes au Parlement la
connaissance de l'affaire.

On devine facilement quel fut l'éclat d'un procès entamé dans de
pareilles conditions. Un Rohan, grand aumônier de France, arrêté en
plein palais, comme un vulgaire malfaiteur! Un cardinal traduit devant
la justice séculière! La stupeur fut grande, et le mécontentement ne
le fut pas moins. Au Parlement, avant même l'attribution de la cause,
le président de Corberon, à l'instigation de d'Épréménil, fit une
sortie violente contre ce qu'il appelait l'enlèvement du cardinal,
et il fallut toute l'autorité du président d'Ormesson pour faire
ajourner la discussion sur ce sujet brûlant[1855]. A Versailles, la
Cour entra en rumeur; la haute noblesse s'indignait de l'outrage fait
à un de ses membres; le clergé se plaignait de l'emprisonnement d'un
prince de l'Église; réuni en assemblée générale, dès le lendemain
de l'enregistrement des lettres patentes, il protesta contre ces
lettres et demanda des juges ecclésiastiques. L'archevêque de Mayence,
métropolitain de l'évêque de Strasbourg, n'allait-il pas, de son
côté, évoquer l'affaire, et l'Empereur tolèrerait-il la violation
des privilèges d'un prince de l'Empire[1856]? On se le demandait
dans le public et l'on se disait, non sans un secret contentement,
que l'autorité serait probablement obligée de reculer[1857]. La Cour
de Rome elle-même s'émut, blâma le cardinal d'avoir accepté une
juridiction laïque[1858] et le menaça de le suspendre de ses honneurs
et fonctions[1859].

La clameur fut générale. On vit des membres de la famille royale,
comme Mesdames, censurer hautement la conduite de leur neveu et de
leur nièce, coupables d'avoir voulu porter la lumière dans cette
ténébreuse affaire. Des intimes même de la société de la Reine, s'il
faut en croire Staël, les Polignac, les Vaudreuil, prirent parti
contre elle[1860]. La maison de Condé, les Rohan, les Soubise, les
Guéménée se mirent en deuil, et, dans ce costume, se placèrent sur le
passage des conseillers de la Grande Chambre, quand ils allaient au
palais. Des princes du sang sollicitèrent ostensiblement en faveur de
l'accusé. Tout ce qui était hostile à la royauté, tous les mécontents,
tous les jaloux, tous les amis du cardinal et tous les ennemis de
Marie-Antoinette, tous les vieux restes des cabales d'Aiguillon et
de Marsan, tous ceux qu'importunaient la grâce, la beauté, le crédit
ou le bonheur de la jeune souveraine, se coalisèrent contre elle. Le
Parlement lui-même, ce dépositaire séculaire des lois, ce gardien de
la majesté et de l'impartialité de la justice, ne sut pas garder, dans
ce grave débat, l'immuable sérénité d'un juge: il en fit une question
politique, un instrument d'opposition. «Ce grand corps, dit Beugnot,
commençait à perdre de son aplomb[1861].» Il se laissa corrompre en
grande partie, et l'on put faire parvenir à la Reine la liste des
membres de la Grande Chambre gagnés par les Rohan et la désignation des
moyens dont on s'était servi pour les gagner.

«Les femmes, dit Mme Campan, y jouaient un rôle affligeant pour les
mœurs: c'était par elles, et à raison des sommes considérables qu'elles
avaient reçues, que les plus vieilles et les plus respectables têtes
avaient été séduites[1862].» Un maître des requêtes, qui assistait
aux séances où étaient lues les pièces de procédure, tenait note de
ce qui s'y disait, et faisait passer aux avocats de l'accusé un plan
de défense[1863]. Et l'abbé Georgel avoue que le fougueux adversaire
de la royauté, qui devait la défendre plus tard avec la même violence
et expier sur l'échafaud ses emportements aveugles, d'Éprémesnil,
instruisait les amis des Rohan de toutes les particularités
intéressantes qui pouvaient leur être utiles[1864].

«Je suis charmée que nous n'ayons plus à entendre parler de cette
horreur,» écrivait la Reine à son frère, peu après l'attribution de la
cause au Parlement[1865]. La Reine se trompait: rien n'était fini. Le
public était trop agité pour se taire, et les partisans du cardinal,
son secrétaire surtout, ne négligeaient rien pour entretenir l'émotion.
Ce triste personnage, que, dans une heure de légitime indignation,
Louis XVI avait voulu mettre à la porte de Versailles, dont il avait
écrit à Vergennes: «Celui qui peut mentir une fois peut mentir
vingt[1866],» et que le Parlement lui-même avait accusé de faux[1867],
se vengeait du juste mépris de son souverain, en redoublant d'intrigues
et d'outrages contre sa souveraine. Usant de son privilège de vicaire
général du grand aumônier, il fit imprimer et afficher aux portes des
sacristies et des églises qui dépendaient de la grande aumônerie, à
la porte même de la chapelle du Roi, un mandement où il comparait Mr
de Rohan à saint Paul dans les fers et lui-même à Timothée[1868]. Une
lettre de cachet l'exila à Mortagne; ce fut la seule mesure de rigueur
prise contre cet insulteur éhonté. On a accusé l'ancienne monarchie de
despotisme; si jamais gouvernement fit preuve d'une patience poussée
jusqu'à la faiblesse, ce fut le gouvernement de Louis XVI.

Par une de ces inconséquences chères au caractère français, l'opinion
publique, jusque-là sévère à bon droit pour le cardinal qu'elle avait
été jusqu'à déclarer «digne de plus de mépris que de haine[1869],»
lui rendait ses sympathies, sinon son estime, le jour même où il le
méritait le moins. Elle en faisait une victime, quand elle n'eut dû
voir en lui qu'un malheureux et un niais. Mais il avait compromis le
nom de sa souveraine dans une basse intrigue; il l'avait outragée
elle-même par des espérances insensées. C'était assez pour le rendre
populaire. «Le cardinal a aujourd'hui pour défenseurs, écrivait
spirituellement une dame de la Cour, tous ceux qui n'ont jamais eu
affaire à lui[1870]». Les clients de la Maison de Rohan partout
répandus, faisaient pénétrer l'intérêt pour l'accusé dans la classe
moyenne et dans le peuple[1871]. La mode même s'en mêlait; les femmes
portaient à Longchamps des chapeaux «au cardinal[1872]», et se paraient
de rubans jaunes et rouges, couleur «cardinal sur la paille[1873]»;
les hommes avaient des tabatières en ivoire avec un tout petit point
noir, «au cardinal blanchi[1874].» On chantait dans les rues le couplet
suivant:

      Notre Saint Père l'a rougi;
    Le Roi, la Reine l'ont noirci;
      Le Parlement le blanchira.
              Alleluia[1875]!

Le chansonnier populaire ne se trompait pas: il avait vu clair dans les
intrigues des ennemis de la Reine et deviné l'issue du procès.

L'instruction de cette longue et ténébreuse affaire dura plus de
neuf mois. Enfin, dans la nuit du 29 au 30 mai 1786, le prisonnier
fut transféré de la Bastille à la Conciergerie; le 30, il comparut
devant le Parlement. Tous les Rohan étaient rangés à la porte de
la Grande Chambre, attendant les juges. Dès que ceux-ci parurent:
«Messieurs, leur dit la comtesse de Marsan, vous allez nous juger
tous[1876].» Lorsque le cardinal entra dans la salle d'audience, il
fut reçu avec les plus grands honneurs; on lui permit de s'asseoir, et
les conseillers le saluèrent. Quand il sortit, le grand banc se leva
tout entier, «ce qui, dit une correspondance du temps, est une grande
distinction[1877].» On ne le traitait pas en accusé; mais en prince,
presque en souverain.

Il chercha d'ailleurs à s'excuser; sentant qu'il avait en face de lui
des juges déjà prévenus en sa faveur et qu'il ne, fallait que bien
peu de chose pour achever de les séduire, il se fit humble, allégua
sa bonne foi et sa crédulité. «J'ai été complètement aveuglé, dit-il,
par le désir immense que j'avais de regagner les bonnes grâces de la
Reine[1878].» Mme de la Motte fut plus audacieuse: elle nia tout.

Le procureur général, Joly de Fleury, posa ses conclusions: il
requérait que le cardinal fût tenu de déclarer qu'il avait agi
témérairement, en se permettant de croire à un rendez-vous nocturne
et supposé sur la terrasse de Versailles et en entamant, à l'insu du
Roi et de la Reine, une négociation pour l'achat du collier[1879];
qu'il leur en demandât pardon en présence de la justice; enfin, qu'il
fût condamné à donner sa démission de grand-aumônier et à n'approcher
d'aucun lieu où serait la famille royale.

A peine eut-il fini: «Fi donc! Monsieur, s'écria le conseiller Séguier,
ces conclusions sont d'un ministre et non d'un procureur général.»—«Ce
sont des conclusions sauvages,» reprit Montgodefroy[1880]. Un violent
tumulte s'éleva dans l'assemblée; de scandaleuses interpellations
s'échangèrent entre les magistrats[1881]. Les rapporteurs de l'affaire,
Titon de Villotran et Dupuis de Marcé, adoptèrent les conclusions
du procureur général, et quinze conseillers, parmi lesquels M.
d'Amécourt firent comme eux. Le président d'Ormesson ouvrit un moyen
terme: il proposa de laisser au cardinal ses places et dignités, en
le condamnant à demander pardon à la Reine. Mais les membres opposés
à la Cour, les Fréteau, les Hérault de Séchelles, les Barillon, les
Robert de Saint-Vincent, opinèrent que le prélat fût déchargé de toute
accusation; le dernier osa même blâmer sans réserves la conduite du
Roi et de la Reine et le procès public intenté au grand-aumônier. Le
Parlement, qui eût dû donner l'exemple du respect de l'autorité, en
affichait le mépris. Malgré l'avis du premier Président, et quoique
les meilleures têtes appuyassent les conclusions du procureur général,
l'avis des opposants l'emporta[1882].

Le chroniqueur, qui n'est pas suspect, ajoute: «Il est certain qu'il
a fallu une forte cabale pour cela.... Plus on réfléchit sur les
conclusions du Procureur général, et plus on les trouve entièrement
sages, malgré les fureurs de M. Séguier et les huées du public, qui
n'était presque composé que des partisans des Rohan[1883].»

Le 31 mai, à neuf heures du soir, après dix-huit heures de
délibération, l'arrêt fut rendu. A la majorité de 26 voix contre
23[1884], Mme de la Motte était condamnée au fouet et à la détention
à la Salpêtrière; M. de la Motte, aux galères par contumace; Rétaux
de Villette au bannissement; Mlle d'Oliva était mise hors de cause; le
cardinal, renvoyé purement et simplement des fins de la plainte.

Dès que l'arrêt fut connu, des applaudissements bruyants s'élevèrent
parmi les dix mille personnes qui, depuis sept heures du matin[1885],
remplissaient la salle des Pas-Perdus. Des acclamations enthousiastes
saluèrent les juges à leur sortie, comme si, dit justement un
historien, il se fût agi «d'un grand citoyen sauvé par des magistrats
courageux[1886]». Sans un adroit subterfuge de M. de Launay, qui fit
sortir son prisonnier par une voie détournée, le peuple eût dételé
les chevaux du cardinal, et traîné sa voiture jusqu'à l'hôtel de
Soubise[1887]. Lorsque, le lendemain, le grand-aumônier, innocent du
délit d'escroquerie, mais coupable au premier chef de lèse-majesté,
sortit de la Bastille, ce fut au bruit des battements de mains et des
cris de _Vive M. le cardinal!_ On illumina son hôtel avec une telle
profusion de lumières qu'il fut embarrassé lui-même d'un éclat qui,
disait spirituellement Mme de Sabran, «mettait si bien sa honte dans
tout son jour[1888].» Les poissardes vinrent le féliciter et la foule
le contraignit de paraître sur le balcon, quoique souffrant, en costume
de malade, bonnet blanc et veste blanche[1889]. L'accusé devenait
triomphateur. Le vrai condamné, c'était la Reine, ou plutôt c'était la
monarchie: quand un peuple en est arrivé à manquer à un tel point de
respect pour ses princes, l'heure des révolutions est bien près de
sonner.

Plus sévère, à juste titre, que le Parlement, le Roi dépouilla le
cardinal de tous ses ordres et de ses charges, et l'exila à son
abbaye de la Chaise-Dieu, où il ne tarda pas à être oublié des siens.
«Faites-moi compliment, il est parti,» disait Mme de Marsan[1890].
Un peu plus tard, il eut la permission de résider à Marmoutiers, où,
rentré en lui-même, on l'entendit déplorer son aveuglement et ses
folles espérances[1891]. Mais si Louis XVI pouvait, avec le temps, user
d'indulgence, au lendemain de ce jugement si inattendu il ne pouvait
pas ne pas sévir rigoureusement. Avec sa loyale nature et la haute idée
qu'il avait de la majesté du trône, il lui était impossible d'admettre
que l'homme qui avait infligé à sa souveraine un mortel outrage, en
la supposant capable de donner, la nuit, un rendez-vous secret et
d'acheter, à l'insu de son mari, un collier de seize cent mille francs,
restât impuni. «Quoique absous de l'escamotage du collier qui était
l'objet soumis à la justice, écrivait Vergennes, il—Rohan,—ne l'est
pas de son imbécile crédulité de s'être cru l'agent de la Reine pour
le marché clandestin[1892].» Le Roi, d'ailleurs, ne croyait pas le
cardinal aussi innocent du chef d'escroquerie que le Parlement l'avait
déclaré, et il faut avouer qu'à cette époque bien des gens partageaient
cette opinion[1893]. L'arrêt du 31 mai n'était, aux yeux de l'honnête
monarque, qu'une œuvre de parti. «Ils n'ont voulu voir dans cette
affaire que le prince de Rohan et le prince de l'Église, disait-il,
tandis que ce n'est qu'un besogneux d'argent et que tout ceci n'était
qu'une ressource pour faire de la terre le fossé et dans laquelle le
cardinal a été escroqué à son tour. Rien n'est plus aisé à juger et il
ne faut pas être Alexandre pour couper ce nœud gordien[1894].»

Quant à la Reine, elle fut indignée de l'issue, si outrageante pour
elle, de ce procès.

«Faites-moi votre compliment de condoléance,» dit-elle à Mme Campan;
«l'intrigant qui a voulu me perdre ou se procurer de l'argent en
abusant de mon nom et en prenant ma signature vient d'être pleinement
acquitté.... Mais,» ajouta-t-elle avec force, «comme Française, recevez
mon compliment de condoléance. Un peuple est bien malheureux d'avoir
pour tribunal suprême un ramas de gens qui ne consultent que leurs
passions et dont les uns sont susceptibles de corruption, et les autres
d'une audace qu'ils ont toujours manifestée contre l'autorité et qu'ils
viennent de faire éclater contre ceux «qui en sont revêtus[1895].» Et
le son de sa voix, son ton saccadé, sa parole entrecoupée, l'amertume
de son accent, l'ironie de son langage, la contraction de ses traits,
le plissement de ses lèvres, tout, dans son attitude, disait la
profondeur d'une blessure que rien né devait cicatriser. Douleur
trop naturelle! Indignation trop légitime! C'était la première fois
que la Reine faisait hardiment appel à la justice et s'adressait
courageusement à la publicité. La justice lui répondait par une
insulte, la publicité par une calomnie.

Et cependant, cette publicité même, devons-nous la regretter? Nous ne
le pensons pas. Si l'affaire eût été étouffée, comme le voulait M. de
Vergennes, les conséquences, au point de vue de l'émotion populaire,
eussent été presque les mêmes. On n'était plus à l'époque où une lettre
de cachet pouvait ensevelir à tout jamais un prisonnier à la Bastille,
sans que le public sût même son nom. Un grand-aumônier de France n'eût
pas été exilé, sans que l'opinion s'en fût préoccupée et eût recherché
les causes de ce châtiment subit. Quelque précaution qu'on eût prise,
il eût toujours transpiré quelque chose, et ce quelque chose, grossi,
commenté, colporté par les mille voix de la renommée, fût devenu une
calomnie nouvelle, qu'en l'absence de documents authentiques il eût été
à tout jamais impossible de réfuter.

Aujourd'hui, on sait du moins, grâce aux pièces du procès, à quoi
s'en tenir sur cette ténébreuse affaire. L'intrigue est dévoilée dans
tous ses détails; on connaît les coupables, les dupes, les complices,
les victimes. L'innocence absolue de la Reine a été démontrée avec
la plus lumineuse évidence, et si les contemporains, malveillants et
passionnés, ont voulu trouver une arme contre son honneur dans cette
odieuse machination, la postérité, mieux éclairée et plus juste, a
proclamé hautement que tout a été fait à son insu et contre elle.



CHAPITRE XXI

     Derniers jours de bonheur.—Voyage de Cherbourg.—La Cour à
     Fontainebleau en 1786.—Bonté de la Reine.—Marie-Antoinette
     et ses enfants.—Les fils de la marquise de Bombelles et de
     la marquise de Sabran.—Les jours de tristesse.—Scène de
     Trianon racontée par Mme Campan.—La calomnie.—Pamphlets et
     chansons.—Voyages de l'archiduc Ferdinand et de la duchesse de
     Saxe-Teschen.—Acquisition de Saint-Cloud.—Mme Déficit.—Calonne
     et la Reine.—Représentation d'_Athalie_.—Le portrait de la Reine
     n'est pas exposé.—Refroidissement avec les Polignac.—Mort de
     Sophie-Béatrix.


Trois semaines après le dénouement du procès du Collier, Louis XVI
partait pour la Normandie: il allait visiter les immenses travaux qui,
sous la direction de Dumouriez, devaient faire de Cherbourg un grand
port militaire, poste avancé de surveillance et au besoin de menace en
face de l'Angleterre. C'était ordinairement une chose solennelle et
dispendieuse qu'un voyage royal. Louis XVI le fit sans faste et presque
sans suite, n'emmenant avec lui que son premier écuyer, son capitaine
des gardes, le premier gentilhomme de la Chambre, quatre officiers
des gardes du corps et huit gardes, et refusant les représentations
officielles[1896]. Il visita tout à Cherbourg, assista, dès le
lendemain de son arrivée, à trois heures du matin, à l'immersion d'un
des cônes de la digue qui fermait le port, inspecta les travaux de la
citadelle, fit manœuvrer devant lui l'escadre de M. de Rioms, étonnant
les gens du métier par la variété et l'étendue de ses connaissances,
et séduisant chacun par sa bonté et sa simplicité. On racontait de lui
des traits charmants à la Henri IV. En passant à Houdan, il était entré
un instant dans la maison d'une paysanne. Cette femme, toute joyeuse de
recevoir son Roi, se jeta à ses pieds et le supplia de lui accorder une
faveur: «Laquelle?» dit le prince.—«Sire, c'est de «vous embrasser.»
Il y consentit de bonne grâce[1897]. Puis: «A mon tour,» dit-il, et,
raconte un chroniqueur, le baiser royal fut appliqué de manière à faire
penser que cette circonstance n'avait pas déplu à Sa Majesté[1898].

Ce ne fut pas tout. Le Roi demanda ensuite à la paysanne si elle ne
désirait plus rien. «Non, Sire, répondit la femme; je n'ai nul besoin.
Je suis maintenant plus heureuse qu'une Reine; mais j'ai une voisine
bien pauvre, qui a onze enfants et que ses créanciers menacent de
saisir.» Louis XVI fit venir la voisine, lui promit d'arranger ses
affaires et tint parole[1899].

De pareilles anecdotes, bientôt connues, attiraient la foule sur les
pas du monarque. Ce voyage de huit jours fut une ovation perpétuelle.
A Caen, où on lui présentait les clefs de la ville avec ces mots:
_Cordibus apertis inutiles_, et où il ordonnait aux gardes de
laisser approcher tout le monde, «mes enfants», disait-il[1900];
à Rouen, où, pour satisfaire le peuple, il descendait à pied la
rue du pont[1901]; à Honfleur, où il voyait pour la dernière fois
l'escadre d'évolution[1902]; au Havre, où il arrivait par mer malgré
une traversée orageuse[1903]; partout, dans l'armée, dans la marine,
dans les villes, dans les campagnes, retentissait bruyamment ce cri
alors si français de: _Vive le Roi!_ Le prince était heureux de ces
acclamations qui devenaient rares autour du trône. Aux cris de: _Vive
le Roi!_ il répondait par le cri de: _Vive mon peuple[1904]!_ «Vous
serez, j'espère, contente de moi,» écrivait-il gaiement à la Reine, à
laquelle il envoyait tous les jours des nouvelles; «car je ne crois
pas avoir fait une seule fois ma grosse voix[1905].» Il était enchanté
de son voyagé et tout le monde était enchanté de lui[1906]. C'était
comme un rajeunissement de ce lien antique qui, depuis tant de siècles,
unissait la dynastie à la France, comme un serment nouveau de fidélité
de la part du peuple, d'amour et de bonté de la part du Roi. Quand,
le 29 juin, Louis XVI rentra à Versailles, tout ému encore de ces
applaudissements d'une province entière, il prit dans ses bras son
second fils, le duc de Normandie. «Viens, mon gros «Normand, lui dit-il
en souriant, ton nom te portera bonheur!»

La Reine n'était pas moins heureuse que le Roi de cet enthousiasme
populaire; elle l'enviait peut-être, car elle non plus n'y était
plus accoutumée. Il y eut cependant, cette année encore, pour elle
un regain, sinon de popularité, du moins d'éclat. Ce fut pendant
l'automne, à Fontainebleau.

«Il y avait une telle foule à Fontainebleau, écrivait Mme de Staël
à Gustave III, qu'on ne pouvait parler qu'à deux ou trois personnes
qui jouaient avec vous, et l'on ne retirait de plaisir d'être dans le
monde que l'agrément d'être étouffé: mais c'était surtout autour de
la Reine que les flots de la foule se précipitaient. L'expression du
visage de tous ceux qui attendaient un mot d'elle pouvait être assez
piquante pour les observateurs. Les uns voulaient attirer l'attention
par des ris extraordinaires sur ce que leur voisin leur disait, tandis
que, dans toute autre circonstance, les mêmes propos ne les auraient
pas fait sourire. D'autres prenaient un air dégagé, distrait, pour
n'avoir pas l'air de penser à ce qui les occupait tout entiers; ils
tournaient la tête du côté opposé; mais, malgré eux, leurs yeux
prenaient une marché contraire et les attachaient à tous les pas de la
Reine. D'autres, quand la Reine leur demandait quel temps il faisait,
ne croyaient pas devoir laisser échapper une semblable occasion de se
faire connaître et répondaient bien au long à cette question; mais
d'autres aussi montraient du respect sans crainte et de l'empressement
sans avidité[1907].»

Ainsi, à la fin de 1786, et même au commencement de 1787[1908],
Marie-Antoinette est toujours l'astre vers lequel se tournent les
regards. Sa lumière est radieuse encore, mais déjà plus tempérée et
comme voilée de je ne sais quel nuage de mélancolie. La Reine se sent
vieillir et dès l'hiver de 1785, elle a déclaré à Mlle Bertin qu'elle
va avoir trente ans et qu'en conséquence, décidée à retrancher de ses
parures tous les ornements qui ne conviennent qu'à l'extrême jeunesse,
elle ne portera plus ni plumes ni fleurs[1909]. Ce n'est plus la
jeune femme vive et gaie, à la taille élancée, au rire perlé, parfois
moqueur, ardente au plaisir et facile aux entraînements, aimant les
bals, les courses et le jeu. C'est la femme de trente ans, à l'aspect
plus imposant, à l'embonpoint naissant[1910], avec cette ampleur de
formes qui ajoute, sans lourdeur, la majesté à l'élégance; au sourire
toujours enchanteur, mais plus grave; sentant le poids de la couronne
et mûrie par l'expérience. Si Mercy avait eu encore à adresser à
l'Impératrice ses rapports secrets, il ne les eût plus remplis de ses
plaintes contre la dissipation et le laisser-aller de l'Archiduchesse,
car c'est au moment où Marie-Antoinette commence à être le plus en
butte à la calomnie qu'elle y donne le moins de prise.

La Cour est bien tenue; les bals sont brillants, comme s'ils
voulaient rayonner d'une dernière splendeur[1911]. Les jeux de
hasard sont sévèrement exclus. La Reine bannit de sa table les
gros joueurs, renonce aux émotions du pharaon pour le plaisir plus
calme du billard[1912], fait des représentations au comte d'Artois,
toujours impétueux et léger, éloigne de sa personne les jeunes gens
pour rechercher de préférence les hommes graves et sérieux, et, dit
un témoin oculaire, «montre clairement par son attitude et par ses
discours qu'elle entend conserver les principes d'honneur et de
probité parmi ceux qui l'entourent[1913]». Elle encourage les arts
et l'industrie, prend sous sa protection la manufacture de cristaux
de Saint-Cloud et, pour soutenir l'atelier de filature de soie
établi à Paris par un sieur Villiers, déclare qu'elle ne portera
plus désormais que des gazes françaises[1914]. Elle économise sur sa
toilette et,—qu'on nous passe ce détail, il est un peu vulgaire, mais
il est décisif,—cette femme, arbitre de l'élégance et du goût, fait
raccommoder ses robes, regarnir ses jupons, reborder ses souliers[1915]!

Son esprit est vif, sans être étendu, et il est toujours bienveillant;
elle possède au suprême degré cette mémoire obligeante dont on sait
un gré infini aux princes, et qui leur gagne plus de cœurs que des
bienfaits[1916]. Sa démarche est fière[1917]. Son œil, toujours
limpide, devient plus pénétrant. Son accueil est imposant, sans cesser
d'être affable. Sa familiarité se tempère de noblesse, sa grâce
s'illumine de majesté. On admire la femme, mais on sent la Reine. Sa
beauté attire les regards; sa bonté attache les cœurs; sa dignité
naturelle commande le respect. «Il est, je crois, difficile de mettre
plus de grâce et de bonté dans la politesse, écrit encore Mme de Staël;
elle a même un genre d'affabilité qui ne permet pas d'oublier qu'elle
est Reine et persuade toujours qu'elle l'oublie[1918].»

Et puis, sous le diadème de la souveraine, voyez poindre le sourire
de la mère, elle est là avec ses quatre enfants; car, le 9 juillet
1786, une seconde princesse est née, Sophie-Béatrix; elle est là, à
Fontainebleau comme à Versailles, penchée sur leur berceau, attentive
à tous leurs mouvements, contemplant leur sommeil avec amour, alarmée
à la moindre souffrance, tressaillant à un accès de toux, tremblant à
un mouvement de fièvre, veillant à leur chevet quand on les inocule
et, à ce moment, poussant la précaution jusqu'à s'enfermer avec eux au
Château, pour qu'ils ne communiquent pas la contagion aux enfants qui
peuvent venir jouer dans le parc[1919]; suivant d'un œil vigilant et
avec une sollicitude éclairée leur développement physique, intellectuel
et moral. Elle réprime leurs petites impatiences et ne leur permet
aucune hauteur[1920]; elle ne veut pas laisser plus de quatre femmes
à sa fille[1921]; elle l'emmène avec elle à Fontainebleau pour ne
pas perdre de vue son éducation[1922]; et pendant ce temps-là, le
Dauphin, tout jeune, reste à la Muette, habillé simplement en matelot,
accessible à tous et enchantant chacun par sa bonne grâce[1923]. Pas
une lettre à ses amis, pas une lettre à ses frères, qui n'abonde
en détails sur la santé et les mille incidents de la vie des chers
petits. Elle va chez eux à toute heure du jour et de la nuit, et
une fois qu'elle pénètre à l'improviste chez le duc de Normandie,
auquel on vient de mettre des sangsues sans la prévenir, elle tombe
sans connaissance, de saisissement et d'effroi. Comme elle suit avec
angoisse les premiers symptômes du mal qui emportera le Dauphin[1924]!
Mais aussi comme elle jouit de la belle santé de son second fils,
si sain, si frais, si fort, «vrai enfant de paysan,» ajoute-t-elle
gaiement[1925].

Et comme en même temps elle s'efforce de former leur esprit, leur
cœur surtout! Une année, aux approches du premier janvier, elle fait
apporter à Versailles les plus beaux jouets de Paris; elle les montre à
ses enfants, et, quand ils ont bien vu, bien admiré, elle leur dit que
tout cela est bien beau, sans doute, mais qu'il est plus beau encore de
répandre l'aumône; et le prix des étrennes est envoyé aux pauvres[1926].

Ainsi, elle fait faire à ses enfants l'apprentissage de la charité.
Tandis que l'abbé d'Avaux enseigne à Madame Royale la grammaire et
l'histoire, la Reine donne à sa fille des leçons de travail manuel;
elle lui apprend elle-même à composer des ouvrages d'aiguille et elle
habitue ses petites mains à coudre des chemises et des layettes qu'elle
fait distribuer aux indigents par les curés de Versailles[1927]. Ce ne
sont pas aux plus protégés, mais aux plus dignes qu'elle confie le soin
de ses enfants. Quand le Dauphin est en âge d'avoir un gouverneur, on
ne prend ni M. de Vaudreuil, malgré l'appui des Polignac, ni le duc de
Guines, si en faveur jadis, ni le duc de la Vauguyon, quoiqu'il ait été
élevé avec le Roi; on va chercher, dans son gouvernement de Normandie,
le duc d'Harcourt, dont «la réputation d'honnêteté est extrêmement
établie[1928].» La Reine ne préside pas seulement à l'éducation, elle
se mêle aux jeux de sa jeune famille. Pour l'amuser, elle réunit
autour d'elle, à Trianon ou à Versailles, les fils et les filles des
principaux personnages de la Cour; elle danse avec eux; elle leur fait
jouer la comédie[1929], et souvent elle y prend part elle-même.

Cet amour des enfants est si vif chez Marie-Antoinette, qu'il rejaillit
même sur les enfants des autres. Les correspondances et les mémoires
du temps sont remplis de traits charmants de cette douce et pure
passion. Pas un bel enfant ne paraît à la Cour sans que la Reine
le voie, l'admire et le caresse. Un jour, c'est le petit garçon de
Mme de Bombelles, qu'elle aperçoit sortant de l'appartement de Mme
Elisabeth; elle s'arrête pour le voir, le fait jouer avec son éventail
et affirme à l'heureuse mère qu'elle le trouve charmant[1930]. Une
autre fois, c'est Elzéar de Sabran qu'elle rencontre sur son passage;
elle l'embrasse sur les deux joues. Et, le lendemain, elle dit à Mme
de Sabran: «Savez-vous que j'ai embrassé un Monsieur, hier?»—«Madame,
je le sais; car il s'en est vanté.» Et la Reine de rire, et de faire
compliment à la mère sur son fils, sur le développement de sa taille,
sur sa bonne mine, sur son talent à jouer la comédie[1931]. Et la
mère de sourire à son tour, et d'être ravie, et de déclarer la Reine
«adorable». Et, cinquante ans après, l'enfant, devenu vieillard,
conservait toujours et rappelait avec une indicible émotion et un naïf
orgueil le souvenir de ce baiser de la Reine[1932].

Qui ne l'eût proclamée alors, comme le prince de Ligne, toujours reine
par la grâce et la charité[1933], et ne se fut écrié comme lui:

«Il n'y a que des méchants qui aient pu en dire du mal, et des sots qui
aient pu le croire[1934].»

Et cependant ces sots et ces méchants se sont rencontrés, et parmi ces
courtisans qui se pressaient sur son passage pour implorer un de ses
regards, combien peut-être ont grossi le nombre de ces méchants et de
ces sots!

Un jour, à Trianon, le 13 septembre 1786[1935], entrant le matin
dans la chambre de sa royale maîtresse, Mme Campan la trouva couchée
encore, froissant entre ses doigts des lettres jetées sur son lit, le
visage baigné de pleurs, la voix entrecoupée par des sanglots. «Ah!
les méchants! les monstres!» s'écriait l'infortunée princesse... «Que
leur ai-je fait?... Ah! je voudrais mourir.» Et comme Mme Campan lui
offrait de l'eau de fleurs d'oranger, de l'éther: «Non,» reprit-elle
avec une navrante amertume; «non, si vous m'aimez, laissez-moi; il
vaudrait mieux me donner la mort!» Et, jetant son bras sur l'épaule de
sa première femme de chambre, elle se mit à fondre en larmes[1936].

Mme Campan ne sut jamais quelle avait été la causé de ce violent
chagrin, que l'amitié seule de la duchesse de Polignac parvint à
calmer. C'était un de ces nuages noirs qui menacent de fondre sur la
campagne et qu'une brise plus pure emporte. Mais combien d'autres
nuages allaient suivre, que le souffle de l'amitié ne dissiperait plus!

Depuis longtemps déjà, la calomnie avait fait son apparition dans
l'horizon de la Reine, et celui-là même qui l'avait si bien peinte dans
la dernière pièce jouée à Trianon[1937], n'était pas pur du soupçon
d'en avoir aidé la naissance. Marie-Antoinette en avait ri d'abord et
elle s'était amusée à chanter elle-même des couplets où le chevalier
de Boufflers avait spirituellement transformé en qualités les défauts
que lui reprochaient les libelles[1938]. Mais depuis l'histoire, vraie
ou fausse, du juif Angelucci, que de chemin parcouru!

Ce sont les mœurs de la Reine qu'on incrimine, puis ses amitiés,
puis ses dépenses, sa simplicité même. On veut lui aliéner le cœur
de son mari, et le cœur de la nation. D'immondes pamphlets sortent
de ténébreuses officines; ils inondent la Cour et la ville; ils
s'affichent à la porte de Notre-Dame; ils sont distribués par des
employés du palais, fabriqués par des inspecteurs de police[1939];
ils se glissent sous la serviette du Roi. Ils s'appellent le
_Lever de l'Aurore_; les _Amours de Notre Reine_; la _Coquette et
l'Impuissant_[1940]; le _Procès des Trois-Rois_, «ouvrage détestable
pour tout bon Français,» dit le chroniqueur[1941]; l'_Almanach
royal_[1942]; la _Vie d'Antoinette_, que sais-je encore? le
_Portefeuille d'un talon-rouge_, et bientôt les _Essais sur la vie de
Marie-Antoinette_, et les infâmes _Mémoires de Mme de la Motte_. Il
serait impossible de les énumérer tous, et plus impossible encore d'en
citer des fragments. Le procès du Collier est le signal d'un véritable
débordement de calomnies.

Les auteurs, on les ignore la plupart du temps; on nomme Champcenetz,
le marquis de Louvois, Thévenot de Morande. Les instigateurs, on les
connaît mieux; ce sont les ennemis de Choiseul, les d'Aiguillon, les
Marsan, des membres mêmes de la famille royale, Mme Adélaïde, le duc
d'Orléans, les Condé, peut-être le comte de Provence, tous ceux
que le crédit de la Reine offusque, que sa préférence pour d'autres
froisse, que sa bonté même distingue; car les ingrats s'ajoutent aux
envieux. Jamais plus infernale conspiration n'a été ourdie avec plus
d'habileté par des conjurés plus divers. Jamais, hélas! complot n'a
abouti à plus de succès. Pas un acte, pas une démarche, pas une parole
qui n'ait été travestie. La Reine, après la paix de 1783, accueille
avec distinction quelques seigneurs anglais qui viennent, à Versailles
ou à Fontainebleau, oublier la vieille rivalité des deux pays. Lord
Strathavon, le duc de Dorset, lord Fitzgerald sont les amants de
la Reine. Elle manifeste des sympathies pour de jeunes Suédois ou
Autrichiens qui sont accourus du fond de leur patrie verser leur sang
au service de la France; Fersen, Stedingk, Esterhazy, autant d'amants
encore, sans compter les Français, Arthur Dillon, surnommé le beau
Dillon; Édouard Dillon, à la vue duquel le visage de Marie-Antoinette
«se reprintanise[1943]»; et ce misérable fat de Lauzun; et le chevalier
de Coigny; et le comte d'Artois; et le duc de Chartres. Et des chansons
obscènes circulent, avidement accueillies dans les salons, bien peu
délicats en fait de bon goût et en fait de bonnes mœurs, recueillies
avec soin par Maurepas, qui a toujours aimé les polissonneries[1944],
surtout lorsqu'il peut s'en faire une arme contre un crédit qui
l'offusque. Et l'on voit des courtisans courir en poste de Versailles
au foyer de l'Opéra pour s'amuser avec les chanteurs des prétendues
bonnes fortunes du beau Dillon ou de M. de Coigny[1945].

En 1786[1946], l'archiduc Ferdinand fait avec sa femme, à l'exemple
de ses deux frères, un voyage en France, où son affabilité plaît
beaucoup[1947]; mais la présence de l'archiduc, comme celle de
Maximilien, soulève des questions de préséance, et ce sont de nouveaux
germes de discorde dans la famille royale[1948]. Le duc et la duchesse
de Saxe-Teschen, qui viennent à Versailles quelques mois plus
tard[1949], exécutant enfin un projet ajourné pendant deux ans[1950],
évitent cet inconvénient; mais s'ils sont charmés de l'affabilité
de la Reine et des agréments de sa conversation, ils entendent déjà
dans Paris, «ce séjour des plaisirs et des inconséquences[1951]», les
murmures de la calomnie et comme les premiers grondements de l'orage.

Marie-Antoinette, pour se rapprocher de la capitale et procurer à
ses enfants, au Dauphin surtout[1952], déjà souffrant, un air plus
pur et plus libre pendant l'été[1953], manifeste le désir d'avoir le
palais de Saint-Cloud; le Roi l'achète au duc d'Orléans et le donne à
sa femme. Ce sera une résidence pour la famille royale, pendant les
longues réparations que nécessite Versailles[1954]. La dépense n'est ni
aussi considérable qu'on le suppose, ni en désaccord avec les revenus
du monarque[1955], puisqu'elle est couverte en grande partie par des
ventes opérées à la même époque[1956]. N'importe. C'est l'acquisition
de Saint-Cloud qui ruine les finances de la France. Messieurs des
Enquêtes fulminent contre Messieurs de la Grande Chambre, qui ont
enregistré les lettres patentes du Roi donnant six millions à la Reine
pour jouir en toute propriété et disposer à sa guise des terres et
domaines qu'elle voudra acquérir au moyen de cette somme[1957]. Et la
voix des salons, et le bruit de la rue, qui vient s'y joindre, jettent
à Marie-Antoinette le nom injurieux et mortel de _Mme Déficit_[1958].
Quatre mots mis en tête des imprimés collés sur les grilles du parc:
_De par la Reine_, mots bien naturels, puisque la Reine est chez elle
à Saint-Cloud comme à Trianon, augmentent les murmures, en soulevant
je ne sais quelle ombrageuse susceptibilité. On y voit un empiétement
sur les privilèges du Roi, une atteinte aux droits de la Maison de
France qu'on veut dépouiller au profit de la Maison d'Autriche, et
d'Éprémesnil s'écrie en plein Parlement qu'il est _impolitique_ et
_immoral_ de voir des palais appartenir à la Reine de France[1959].

Marie-Antoinette éprouve pour Calonne, dont elle a bien vite jugé la
valeur[1960], une insurmontable antipathie. Non seulement elle ne
lui demande pas d'argent, mais elle refuse celui qu'il lui offre;
les récits du temps l'affirment, et les documents authentiques
l'établissent. Mais la malveillance populaire s'inquiète-t-elle de
la vérité? On fredonne dans les rues ce couplet d'un pot-pourri,
d'ailleurs plat et sans esprit:

    Calonne n'est pas ce que j'aime;
    Mais c'est l'or qu'il n'épargne pas.
    Quand je suis dans quelque embarras,
    Alors je m'adresse à lui-même.
    Ma favorite en fait de même,
    Et puis nous en rions tout bas, tout bas[1961].

Lorsqu'à la chute du contrôleur général la populace s'amuse à le brûler
en effigie, l'écriteau pendu au mannequin qui le représente accuse la
Reine d'avoir envoyé à son frère cent millions en trois ans[1962].

Et cela, au moment où ce frère lui reproche de s'être trop «francisée»
et de n'avoir plus d'allemand que la figure[1963]!

Ainsi, la calomnie descend des marches du trône dans le palais,
du palais dans les salons, des salons dans la rue, et ses traits
empoisonnés s'enfoncent dans le cœur de la malheureuse femme, en
attendant qu'ils la frappent à la tête. En 1783, Mme Lebrun peint
Marie-Antoinette dans le gracieux costume de Trianon, avec un chapeau
de paille et une robe de mousseline blanche; on raconte aussitôt que
la Reine s'est fait peindre en chemise[1964]. Quatre ans plus tard, en
1787, même insulte pour le beau tableau où la même artiste a représenté
Marie-Antoinette entourée de ses enfants. Le cadre ayant été d'abord
apporté seul: «Ah! voilà _Mme Déficit_!» s'écrie quelqu'un, et cette
méchanceté, où l'on associe perfidement un incident vulgaire à une
calomnie odieuse, trouve aussitôt crédit dans le public[1965]. A
l'Opéra, la Reine est sifflée[1966]. Au Théâtre-Français, on lui fait
une outrageante application des menaçantes prophéties de Joad contre
Athalie[1967]. On vend ouvertement une caricature qui montre Louis XVI
et Marie-Antoinette assis à une table succulente qu'entoure une foule
d'affamés avec cette légende: «Le Roi boit, la Reine mange, le peuple
crie[1968]!» Et un jour vient où le lieutenant de police fait avertir
l'infortunée princesse de ne plus se montrer dans Paris, où elle ne
serait pas en sûreté[1969]!

Le comte de la Marck a eu bien raison de dire: «C'est dans les
méchancetés et les mensonges répandus contre la Reine qu'il faut aller
chercher les prétextes des accusations du tribunal révolutionnaire en
1793 contre Marie-Antoinette[1970].»

Comme si tous les chagrins devaient fondre à la fois sur cette tête,
si longtemps radieuse, l'amitié même se relâchait. Les favoris, si
empressés au temps de la bonne fortune, devenaient plus froids à
l'heure de l'épreuve.

Entre la Reine et le contrôleur général, les Polignac optaient pour
Calonne. La Reine en était mécontente; elle ne se rendait plus chez
son amie sans avoir fait demander auparavant quelles personnes s'y
trouvaient, et souvent, après la réponse, elle s'abstenait d'y aller.
Mme de Polignac, au lieu d'en être touchée, s'en froissait, et un jour
que sa royale maîtresse lui en faisait d'affectueuses observations:
«Je pense, répliqua-t-elle d'un ton piqué, que parce que Votre Majesté
veut bien venir dans mon salon, ce n'est pas une raison pour qu'elle
prétende en exclure mes amis.»

La Reine, obstinée dans ses affections, ne se montre pas blessée de
cette impertinente réponse. Elle fait plus, elle l'excuse: «Je n'en
veux pas à Mme de Polignac, dit-elle; au fond, elle est bonne et elle
m'aime; mais ses alentours l'ont subjuguée?.» Elle se contente de
délaisser le salon de la favorite, d'écarter les jeunes gens de sa
société[1971] et de reporter ses préférences sur une femme plus douce,
plus dévouée sans arrière-pensée, la comtesse d'Ossun. Et, à l'exemple
de la Reine, ses vrais amis, Mercy et Fersen, quittent à leur tour le
cercle des Polignac[1972].

Mais la société de la favorite, mécontente d'un éloignement qui semble
devoir éloigner en même temps les faveurs, et jalouse du crédit
naissant de Mme d'Ossun, ne dissimule pas son irritation. Mme de
Polignac part pour les eaux et menace de donner sa démission[1973]. Et
ses amis font cause commune avec les ennemis de Marie-Antoinette dans
leur guerre de chansons et d'insinuations perfides. On y parle avec
malignité d'une _Écossaise_ dansée par la Reine avec lord Strathavon
chez Mme d'Ossun. Un des habitués du salon Polignac, qui devait plus
que tout autre une profonde reconnaissance et de respectueux égards
à la Reine, fait contre elle un couplet des plus méchants, et ce
couplet, fondé sur un odieux mensonge, va alimenter ces échos de Paris
et de Versailles qui, depuis quelque temps, ne répètent plus que la
calomnie[1974].

Aux déboires de l'amie viennent se joindre les déchirements de la
mère. Le vendredi 15 juin 1787, la dernière fille de Marie-Antoinette,
Sophie-Béatrix, âgée de 11 mois seulement, est prise d'un vague
malaise; le 19, elle meurt, charmante en son agonie, blanche et rose,
douce et jolie comme l'ange de la mort[1975], mais infligeant au cœur
de la pauvre mère cette inguérissable blessure que fait la perte d'un
premier enfant. La Reine, profondément affligée[1976], s'enferme
à Trianon sans appareil et sans suite, seule avec le Roi et Mme
Elisabeth: «Venez, écrit-elle à sa belle-sœur, nous pleurerons sur la
mort de ma pauvre petite ange... J'ai besoin de tout votre cœur pour
consoler le mien[1977].»

Et comme quelques personnes de son intimité, pour alléger sa douleur,
lui représentent le bas âge de la jeune princesse: «Oubliez-vous,
répond-elle, que c'eût été une amie[1978]?»

Une amie, elle en a besoin plus que jamais, et n'en trouvant plus
sur la terre, elle en cherche plus haut: «Depuis quelque temps, écrit
l'ambassadeur de Suède, la Reine paraît tournée à la dévotion[1979].»

Atteinte comme femme, comme amie, comme mère, elle cède, ainsi qu'elle
le dit elle-même, à sa mauvaise destinée. Malgré ses répugnances à
s'occuper d'affaires, elle se jette, contrainte, dans la lutte, mais
non sans avoir poussé ce cri de désespoir que recueille Mme Campan:

«Ah! il n'y a plus de bonheur pour moi, depuis qu'ils m'ont faite
intrigante[1980].»



CHAPITRE XXII

     Les Notables.—Chute de Calonne.—Brienne.—Ses réformes.—Son
     impopularité rejaillit sur la Reine.—Rappel de
     Necker.—Convocation des États généraux.—Flots de
     brochures.—Doublement du Tiers.—Situation de Marie-Antoinette
     en 1789, vis à vis de la famille royale.—Le comte et la
     comtesse de Provence.—Le comte et la comtesse d'Artois.—Madame
     Elisabeth.—Mesdames.—Les Condé.—Le duc d'Orléans.


Quelle que fût sa présomption, Calonne n'avait pas réussi à combler le
déficit du Trésor[1981]. Il avait fait pis: il l'avait sensiblement
accru. Le Parlement était hostile; le public s'alarmait; les
combinaisons financières avaient échoué. Le contrôleur général résolut
de frapper un grand coup: il proposa au Roi de réunir une assemblée
de Notables. Louis XVI adopta cette idée avec enthousiasme: la pensée
d'imiter Henri IV, de se rapprocher de son peuple, ou du moins de ses
principaux représentants, de leur parler face à face et en quelque
sorte à cœur ouvert, plaisait à son esprit généreux et passionné pour
le bien public. Le lendemain du jour où il avait déclaré à son Conseil
son intention de convoquer les Notables[1982], il écrivait à Calonne:

«Je n'ai pas dormi cette nuit; mais c'était de plaisir.»

La Reine avait ignoré ce projet; elle fut, dit-on, froissée de ce
silence et restait parfois plusieurs heures pensive et sans mot
dire[1983]. Quoiqu'elle se mêlât beaucoup moins d'affaires qu'on ne le
croyait à l'étranger et dans le public[1984], la réalité commençait
à lui apparaître: le présent avec ses difficultés, l'avenir avec
ses périls[1985]. Le Roi ne s'était ouvert de sa pensée qu'au garde
des sceaux, Miroménil, et à Vergennes qui, depuis la mort du comte
de Maurepas, remplissait, sans en avoir le titre, les fonctions de
premier ministre. Malheureusement, neuf jours avant l'ouverture de
l'assemblée, le 13 février 1787, Vergennes mourut. A ce moment surtout,
ce fut une grande perte. La raison calme et froide de ce ministre, sa
vieille expérience des hommes et des choses, la confiance que le Roi
avait en lui, la considération dont il jouissait auraient donné du
poids aux plans de Calonne et en auraient peut-être assuré le succès.
Lui mort, il n'y eut plus dans le ministère personne qui eût assez
de prépondérance pour diriger l'opinion. Montmorin, qui lui succéda,
n'avait ni les mêmes talents ni la même autorité, et Breteuil, esprit
assez médiocre, peu aimé d'ailleurs à cause de sa brusquerie, était en
outre l'ennemi acharné du contrôleur général.

Le retard même apporté à l'ouverture de l'assemblée, successivement
fixée au 29 janvier, puis au 22 février, était une faute; les Notables,
arrivés depuis un mois à Paris, où ils ne savaient que faire, ennuyés
de ces délais et du temps qu'on leur faisait perdre, n'avaient d'autre
occupation que d'écouter les critiques et de recevoir les plaintes
des mécontents[1986]. Le public s'impatientait de son côté. Déjà l'on
riait, l'on chansonnait et l'on annonçait que la grande troupe de
M. de Calonne allait donner la première représentation des _Fausses
apparences des Dettes et des Méprises_[1987].

Les plans du ministre étaient vastes. Ils comprenaient la suppression
ou l'adoucissement de certains impôts, comme la capitation et la
gabelle, une répartition plus égale de l'impôt foncier, qui devait
frapper à la fois tous les propriétaires, privilégiés ou non, et
l'établissement dans toute l'étendue du royaume d'assemblées de
paroisses, de districts et de provinces. C'était une réforme politique
en même temps qu'une réforme financière, réforme sage, en somme, dont
la réalisation pacifique eût peut-être prévenu bien des désastres.
Mais, en politique, ce sont souvent moins les idées que les hommes qui
se font accepter, et malheureusement le contrôleur général était si
honni que son nom seul suffisait à décrier les plus utiles mesures.
En même temps, sa légèreté l'empêchait de prévoir les obstacles ou de
s'occuper des moyens de les surmonter. Il eût été facile, puisque le
Roi s'était réservé le choix des Notables, de composer l'assemblée
d'hommes éclairés et dévoués à la fois, décidés à voter une réforme
qui, pour la plupart d'entre eux, eût été un sacrifice, en un mot de
se ménager une majorité. Calonne négligea même ce soin, et, dès le
début, il fut aisé de voir qu'il y aurait une opposition formidable,
plus encore peut-être contre la personne du ministre que contre ses
projets. Se sentant attaqué, Calonne eut le tort d'attaquer à son tour:
son discours aux Notables, avec une apologie de son propre système,
contenait une critique, déguisée mais transparente, de l'administration
de Necker. Necker riposta, ses amis prirent parti dans la lutte; les
privilégiés, menacés, défendirent leurs droits; les Notables, froissés
de certaines publications[1988], exigèrent des états de dépenses
et de recettes. Ce fut un déluge de récriminations et de plaintes,
les unes justes, les autres passionnées, contre un ministre dont
l'administration laissait tant de prises à la critique et dont la
réputation répondait mal à ses protestations de désintéressement et
d'économie.

Au bout de six semaines, le 8 avril, Calonne tomba. Exilé à sa terre
d'Allouville en Lorraine, il partit, furieux contre la Reine à laquelle
il attribuait, avec l'opinion publique, sa disgrâce et son exil[1989];
puis, bientôt, décrété de prise de corps par le Parlement, il perdit
la tête et sans essayer même de sauver les apparences[1990], s'enfuit
à Londres où, s'il faut en croire Mme Campan, la rancune le rendit
complice de Mme de la Motte dans la rédaction de ses infâmes _Mémoires_
contre Marie-Antoinette[1991].

Quel serait son remplaçant au contrôle général? Choiseul était mort le
dimanche 9 mai 1785[1992], emportant dans la tombe comme un dernier
souvenir de la jeunesse et de la vie heureuse de la Reine. Deux
noms étaient en présence pour la succession de Calonne: Necker et
l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne. Le Roi avait une égale
répugnance pour tous les deux: «Je ne veux, aurait-il dit un jour, ni
Neckraille, ni prêtraille[1993].» Il ne disconvenait pas des talents
de Necker; mais il redoutait les défauts[1994] de son caractère, et,
tout récemment encore, vivement froissé de la publication de son livre
sur l'_Administration des finances_, il l'avait, à l'instigation de
Calonne, exilé à quarante lieues de la capitale[1995].

Le rappeler en ce moment; bien plus, lui rendre un portefeuille,
c'était se donner trop manifestement un démenti à soi-même et ébranler,
de ses propres mains, le prestige déjà trop affaibli de l'autorité
royale. Si quelques fidèles, comme Montmorin, prononçaient encore
le nom de Necker, la situation elle-même semblait indiquer celui de
l'archevêque de Toulouse. Son influence sur les Notables, son titre
de chef avoué de l'opposition contre Calonne, ce qu'on nommerait
aujourd'hui le jeu régulier des institutions parlementaires, le
désignaient naturellement comme le successeur du ministre dont il avait
déterminé la chute.

Ambitieux de vieille date, résolu dès son enfance à jouer un grand
rôle, et poursuivant son but par tous les moyens, mais patient et
résolu à attendre, insinuant et souple, sachant à la fois applaudir
les philosophes et regretter les Jésuites, accueilli par les femmes,
bien vu par les économistes, montrant des connaissances superficielles,
mais variées, Brienne jouissait, dans tout le royaume, d'une réputation
d'habileté incontestée[1996].

Le Roi seul avait pour ce prêtre, sans mœurs et peut-être sans foi,
l'aversion qu'avec ses fortes convictions religieuses il éprouvait pour
tous les prêtres philosophes. Comme, à la mort de Mgr de Beaumont,
archevêque de Paris, on parlait de M. de Brienne pour lui succéder:
«Il faut au moins que l'archevêque de Paris croie en Dieu,» avait-il
répondu brusquement[1997]. Il avait d'ailleurs une extrême répugnance
à admettre un prêtre dans ses conseils, et plus d'une fois on l'avait
entendu déclarer qu'il ne placerait jamais un ecclésiastique à la tête
des affaires[1998].

En revanche, la Reine avait une haute opinion de l'archevêque de
Toulouse et s'était habituée dès longtemps à le regarder comme
le premier ministre de l'avenir. On a attribué cette opinion de
Marie-Antoinette à l'influence exclusive de l'abbé de Vermond, jaloux
de témoigner sa reconnaissance à l'homme auquel il devait sa fortune.
Si la Reine eut pour les talents de Brienne une estime qui la
détermina à se prêter à son élévation, ce n'est pas l'abbé de Vermond
seul qu'il faut en rendre responsable, c'est tout le monde. C'est
Choiseul, qui a jadis recommandé à Louis XV le jeune Loménie[1999].
C'est le financier d'Invaux, qui le consulte et lui écrit: «Je devrais
vous céder le contrôle général[2000].» C'est Mercy, qui, dès 1775,
proclame la supériorité des talents de l'archevêque et se porte
presque garant de sa conduite en religion et en morale[2001]. C'est
Joseph II, qui, deux ans plus tard, après une conversation qui lui «a
plu infiniment[2002]», va le visiter à Toulouse et prend de lui une
si haute idée qu'il écrit à sa sœur pour le lui recommander, comme
un des sujets les plus capables d'entrer au ministère[2003]. Ce sont
Turgot et Malesherbes, qui veulent lui confier un portefeuille et
n'y renoncent que sur l'opposition de Maurepas[2004]. C'est Maurepas
lui-même, qui tient à l'écarter du Conseil comme un rival dont la
supériorité lui porte ombrage[2005]. Ce sont les États de Languedoc,
où, disait-on, laissant la partie brillante à l'archevêque de Narbonne,
il se chargeait de la partie laborieuse[2006], qui ne cessent de rendre
hommage à ses mérites et à ses lumières, à l'intérêt qu'il prend aux
affaires de la province, au talent avec lequel il traite les diverses
matières d'utilité publique et de bienfaisance. C'est, en un mot, le
sentiment général, qui voit en Brienne un des premiers personnages de
France[2007], et le désigne pour le premier rôle.

Avec de pareils appuis, et avec un tel mouvement d'opinion, Vermond
n'avait pas besoin d'un grand effort pour persuader à son ancienne
élève qu'elle faisait une œuvre sage et patriotique en portant au
pouvoir un homme que la voix publique y appelait. Si la suite ne
répondit pas à ce brillant début, si l'on s'aperçut trop tôt qu'il
y avait là plus de surface que de profondeur, et d'apparence que de
réalité, au moins faut-il reconnaître que la Reine ne fut pas seule à
se tromper, et que son illusion fut celle de toute, ou presque toute la
nation. La renommée de Brienne était brillante; on la crut solide.

Les amis de Necker rendaient si bien hommage à la réputation de celui
qu'ils devaient plus tard attaquer violemment que les plus influents
d'entre eux n'hésitaient pas à entamer une négociation pour que les
deux rivaux entrassent ensemble au ministère. Ce fut le maréchal de
Beauvau qui mena l'affaire; il fut convenu que l'archevêque entrerait
le premier et trois mois après donnerait à Necker la direction des
finances. Le Roi, circonvenu à la fois par les deux partis, finit,
malgré sa répugnance personnelle, par croire que l'opinion demandait la
nomination de M. de Brienne; il s'en ouvrit à la Reine: «J'ai toujours
entendu parler de M. de Brienne comme d'un homme très distingué,»
répondit cette princesse; «je le verrai avec plaisir entrer au
ministère[2008].»

Le 1er mai 1787, l'archevêque de Toulouse fut nommé chef du conseil des
finances. M. de Fourqueux, qui faisait l'intérim depuis la chute de
Calonne, honnête homme mais sans valeur[2009], fut remplacé par M. de
Villedeuil, et Necker fut encore une fois écarté. Le duc de Nivernais
entra au conseil; M. de Malesherbes y fut rappelé. Mais Brienne était
de ces hommes qui, suivant le mot du poète, brillent au second rang
et s'éclipsent au premier. Une fois arrivé au but de ses convoitises,
il se révéla bientôt tel qu'il était, sans grandes vues et sans
connaissances sérieuses, sans idées et sans plan. Incapable d'innover,
il ne sut que reprendre, avec de légères modifications, les projets
de Calonne[2010], et, au bout d'un mois, l'assemblée des Notables
fut dissoute, sans avoir rien fait[2011], laissant les finances en
désarroi, le public au courant de ce désarroi, l'autorité royale
affaiblie, puisqu'elle avait dû céder, et leur propre prestige perdu,
puisqu'ils n'avaient rien réalisé de ce qu'ils avaient solennellement
promis, emportant et semant dans leurs provinces des germes de
mécontentement et de révolte.

Il semblait que, demeuré seul, n'ayant plus en face de lui les
Notables, qui d'ailleurs, avant de partir, lui avaient donné une
sorte de blanc-seing, Brienne allait agir avec promptitude et
vigueur. Il n'en fut rien; il perdit un temps précieux, prit des
mesures insuffisantes, et lorsqu'il se décida enfin à envoyer à
l'enregistrement les édits qui décrétaient les principales réformes
financières, la résistance qu'il n'avait plus à redouter des Notables,
il la trouva, acharnée et opiniâtre, dans le Parlement.

Jaloux de la popularité qui avait un moment environné les Notables,
lorsqu'ils avaient combattu Calonne, mécontent de la Cour, depuis qu'il
l'avait offensée dans l'affaire du Collier, le Parlement s'enfonçait
de plus en plus dans la voie de l'opposition. Cet ardent défenseur des
droits du peuple se faisait le champion des privilégiés, parce que les
privilégiés, à cette heure, étaient en lutte avec le gouvernement.
Quelques conseillers, d'Éprémesnil, Fréteau, Duport, soufflaient le
feu et attisaient l'incendie. Ils déclarèrent qu'avant de consentir un
nouvel impôt, ils avaient besoin de connaître la situation du Trésor;
on repoussa cette prétention: «Vous demandiez l'état des recettes et
des dépenses,» s'écria l'abbé Sabattier. «Ce sont les États généraux
qu'il nous faut[2012]...» La redoutable question était posée et, avec
une légèreté toute française, elle était posée dans un jeu de mots.
D'Éprémesnil développa avec chaleur l'idée de l'abbé Sabattier; et le
Parlement, entraîné par sa fougueuse éloquence, fit la déclaration
suivante: «La nation, représentée par les États généraux, est seule en
droit d'octroyer au Roi les subsides dont le besoin sera évidemment
démontré.»

L'émoi fut grand chez les hommes graves et les vieux conseillers. Le
président d'Ormesson, s'adressant à l'ardent adversaire de la Cour,
prononça d'une voix attristée ces prophétiques paroles: «Prenez garde,
Monsieur, que la Providence ne punisse vos funestes conseils en
exauçant vos vœux[2013].»

Le 6 août, un lit de justice fut tenu à Versailles pour faire
enregistrer les édits par voie d'autorité. Dès le lendemain, le
Parlement protesta et déclara nulle la transcription faite sur ses
registres: il fut exilé à Troyes.

Un mois après, il était rappelé. Oscillant sans cesse, comme un homme
qui va tomber, le gouvernement ne savait marcher d'un pas ferme ni dans
la voie de la résistance, ni dans Celle des transactions; il sévissait
un jour pour faiblir et reculer le lendemain. La lutte recommença
bientôt; le duc d'Orléans, qui avait pris chaudement parti pour le
Parlement, fut exilé à Villers-Cotteret; deux conseillers, l'abbé
Sabattier et Fréteau, furent emprisonnés, puis bannis; bientôt, deux
autres, d'Éprémesnil et Montsabert, furent arrêtés avec un appareil
militaire et dans des circonstances dramatiques qui frappèrent vivement
l'imagination et soulevèrent les esprits. Enfin, le 8 mai 1788, dans un
nouveau lit de justice, le Roi ordonna l'enregistrement de plusieurs
édits, dont l'un, en établissant quarante-sept grands bailliages,
modifiait sensiblement la juridiction des Parlements, dont l'autre leur
retirait l'enregistrement des lois pour le confier à une Cour plénière.

L'opinion, violemment surexcitée par toutes ces mesures, se prononçait
contre le ministère; le duc d'Orléans, jusque-là décrié et honni,
devint un héros populaire; les conseillers emprisonnés furent vénérés
comme des martyrs de la liberté. Des troubles éclatèrent de tous côtés,
en Bretagne, en Dauphiné, en Provence, en Béarn, dans le Languedoc.
L'agitation descendit dans la rue; la France était en feu.

De toutes les réformes faites par Brienne et l'Assemblée des Notables
avant sa séparation, une seule peut-être était populaire, c'était
celle des changements et des économies dans les Maisons du Roi et de
la Reine. Ces changements furent opérés le 19 avril 1787. Les gardes
du corps furent réduits à quatre escadrons de deux cent cinquante
hommes; le corps de la gendarmerie, les chevau-légers, les gardes de
la porte[2014] furent supprimés[2015]. La Reine fut la plus ardente à
prêcher l'économie[2016]; elle avait vivement regretté qu'on lui eût
caché la véritable situation du Trésor: «Si je l'eusse su, disait-elle,
je n'aurais pas fait autant d'acquisitions et j'aurais la première
donné l'exemple d'une réforme dans ma Maison; mais je ne pouvais me
former une idée de cette gêne, puisque, lorsque je demandais trente
mille livres, on m'en envoyait soixante[2017].» Dès le commencement
de l'assemblée des Notables, elle avait renoncé à son jeu et congédié
les banquiers qui le tenaient[2018]; trois jeunes gens, qui avaient
joué malgré sa défense, avaient été renvoyés à leur régiment. Au mois
d'août, les économies furent plus considérables et portèrent plus
profondément. La Reine fit des retranchements sur ses chevaux[2019],
sur sa table, sur sa toilette. Elle congédia Mlle Bertin, suspendit
les travaux de Saint-Cloud[2020], supprima ses bals[2021], et demanda
au duc de Polignac sa démission de directeur général de la poste aux
chevaux qu'on lui avait donnée quelques années auparavant et qu'on
voulait réunir à la poste aux lettres, confiée à M. d'Ogny[2022].
Le Roi mit bas ses équipages de loup et de sanglier, supprima la
fauconnerie et tout ce qu'on appelait le vol[2023], réunit la petite
écurie à la grande[2024], décida la vente de plusieurs maisons royales,
comme la Muette et Choisy[2025].

Mais toutes ces réformes semblaient insuffisantes encore à l'opinion
et, par contre, elles mécontentaient au dernier degré ceux qu'elles
atteignaient et dont quelques-uns ne savaient plus comment payer leurs
dettes[2026]. Le duc de Polignac n'avait pas perdu sans amertume un
revenu de cinquante mille livres de rente, ni M. de Vaudreuil sa place
de grand fauconnier[2027]. Le duc de Coigny, premier écuyer, avait
fait au Roi lui-même une scène violente[2028], et le baron de Besenval
protestait qu'il était affreux de vivre dans un pays où l'on n'était
pas sûr de posséder le lendemain ce qu'on avait la veille. «Cela ne se
voit qu'en Turquie,» disait-il avec colère[2029].

Ce qui augmentait la rumeur, c'est que, au milieu de ces
retranchements, Brienne concentrait sur sa tête et sur celle des
siens les honneurs et les richesses. Sous prétexte que la situation
troublée du pays exigeait dans le gouvernement une direction unique, il
s'était fait nommer principal ministre et les maréchaux de Ségur et de
Castries ayant refusé d'accepter sa prédominance, il avait donné le
portefeuille de la guerre à son frère, le comte de Brienne, personnage
assez médiocre. A la mort de l'archevêque de Sens, il avait échangé le
siège de Toulouse contre celui de Sens, dont les revenus étaient bien
plus considérables, et l'on racontait qu'une seule coupe de bois, dans
une de ses abbayes, lui avait rapporté neuf cent mille livres: faveurs
exorbitantes qui exaspéraient l'opinion.

En même temps, par un amour exagéré de la paix, ou plutôt par suite du
désarroi des finances, le ministère, malgré les instances du maréchal
de Ségur, laissait écraser les patriotes Hollandais, amis et alliés
de la France, par le stathouder, qui nous avait toujours été hostile
et que soutenaient l'Angleterre et la Prusse[2030]: faute grave, qui
ébranlait singulièrement notre influence en Europe, et qui, en France,
ajoutait les justes plaintes des hommes d'État et des hommes de guerre
aux récriminations passionnées des hommes de cour et des hommes de
robe. L'éclat de l'ambassade envoyée par Tippoo-Saïb et l'espoir d'une
alliance utile dans l'Inde ne suffisaient pas à effacer la honte d'un
pareil abandon.

Le mécontentement était donc universel contre Brienne, et une partie
de ce mécontentement rejaillissait contre la Reine. C'était elle
qui avait porté l'archevêque au ministère; c'était elle qui l'y
maintenait. Elle avait, disait-on, grâce à lui, entrée au Conseil;
on la rendait responsable des résolutions qui y étaient prises. La
vérité est que, en présence de la fermentation générale, de l'attitude
provocante du Parlement et du vent de révolte qui soufflait dans
toutes les provinces, la Reine pensait qu'il fallait apporter à la
défense de l'autorité une grande suite d'idées et une grande fermeté
de principes[2031]. Sa fierté naturelle la poussait de préférence vers
les déterminations énergiques; mais elle ne s'y décidait pas sans
une certaine hésitation. Tout en les croyant utiles, elle regrettait
les changements apportés dans l'organisation du Parlement, et elle
avait une extrême répugnance pour la sévérité; sa raison la jugeait
nécessaire, mais sa bonté s'en alarmait. «Il est triste, écrivait-elle,
d'être obligé d'en venir à des voies de rigueur dont on ne peut
d'avance calculer l'étendue[2032].»

Au surplus, sans expérience du gouvernement, forcée à l'improviste, par
les tristesses de sa vie et les nécessités de la défense, à s'occuper
d'affaires dont les ministres l'avaient jusque-là systématiquement
exclue, ayant de la force d'âme, mais ne sachant pas faire usage de
cette force, elle ne donnait pas l'impulsion, elle la suivait; tout
au plus, s'y associait-elle par son assentiment. Mais une infernale
malveillance s'acharnait à la représenter comme l'auteur de tous les
maux; on l'avait accusée de prodigalité avec Calonne; on l'accusait
de despotisme avec Brienne. Des caricatures odieuses et d'abominables
placards accolaient son nom à celui de Frédégonde, d'Isabeau de
Bavière, de Catherine de Médicis. Une correspondante de l'archevêque
de Lyon la dénonçait comme la «puissance invisible cachée derrière le
rideau[2033]», et le Parlement lui-même osait dire au Roi dans ses
remontrances: «De tels moyens, Sire, ne sont pas dans votre cœur;
de tels exemples ne sont pas les principes de Votre Majesté; ils
viennent d'une autre source[2034].» Il était difficile de désigner
plus clairement la Reine. Lorsque, le 10 mars 1792, Vergniaud prononça
contre Marie-Antoinette cette diatribe violente qui la dénonçait aux
fureurs populaires, il ne faisait que suivre l'exemple donné quatre ans
plus tôt par des magistrats siégeant sur les fleurs de lys.

Ainsi la politique dont elle s'était si longtemps et comme
instinctivement défendue, malgré les objurgations de Marie-Thérèse, de
Mercy et de Joseph II, lui portait malheur dès qu'elle y mettait la
main. Combien eût-elle été plus heureuse de rester dans son appartement
à faire du filet, comme le lui disait un jour brutalement un des
musiciens de sa chapelle[2035]! Mais dans la voie où la nécessité
l'avait contrainte d'entrer malgré elle, il n'y avait pas moyen de
reculer.

Cependant le mot échappé à l'abbé Sabattier et relevé par d'Éprémesnil
était repris par le pays tout entier. Les États généraux! Il semblait
que ce mot magique devait, à lui seul, rendre à la France affaiblie
et divisée la paix, la richesse et le prestige. La Cour des Aides
déclarait à son tour qu'elle était plus fondée qu'aucune autre à
demander les États généraux, elle qui avait été créée sur leur
initiative[2036]. L'assemblée du clergé réclamait leur convocation à
bref délai et, empruntant pour la circonstance un langage tout nouveau,
disait au Roi: «La gloire de Votre Majesté n'est pas d'être roi de
France, mais d'être roi des Français[2037].»

Le mouvement était si vif et si universel que Brienne crut devoir y
céder. Un arrêt du Conseil, du 5 juillet[2038], annonça la prochaine
réunion des États généraux, mais sans en indiquer la date; un arrêt
du 8 août la fixa au 1er mai 1789[2039]. Cette concession n'apaisa
pas l'opinion, unanimement soulevée contre le principal ministre; on
acceptait les États généraux; on ne voulait pas les recevoir de la
main de Brienne. Un arrêt du 16 août, qui décidait que jusqu'à la fin
de l'année les paiements de l'État se feraient moitié en argent et
moitié en billets du Trésor, acheva d'exaspérer le public; on vit là
une banqueroute déguisée. L'archevêque ne sachant plus que résoudre,
mais se cramponnant désespérément au pouvoir, fit proposer à Necker
la place de contrôleur général. Ce fut Mercy qui, à la demande du Roi
et de la Reine, fut l'intermédiaire dans cette négociation. Necker
répondit, comme la Reine l'avait prévu[2040], qu'il serait sans force
et sans moyens, s'il était associé avec une personne «malheureusement
perdue dans l'opinion, et à qui l'on croit néanmoins encore, disait-il,
le plus grand crédit[2041]». Il refusa d'unir sa fortune à celle de
l'archevêque.

Que faire? Le Roi avait toujours une extrême répugnance à rappeler
Necker au pouvoir; la Reine ne pouvait se résoudre à sacrifier Brienne,
sur le compte duquel ses yeux n'étaient point encore complètement
ouverts[2042]. Il le fallait cependant, sous peine de rendre impossible
toute réforme et irrésistible toute révolte. Le cri public montait,
toujours plus pressant. La Reine manda le ministre, et quoiqu'il en
coûtât à ses propres préférences, lui déclara qu'il était nécessaire
de céder à l'orage. Toujours avide, Brienne réclama et obtint pour lui
le chapeau de cardinal, pour sa nièce une place de dame du palais[2043].

Le lendemain, Marie-Antoinette écrivait à Necker pour le prier de
passer dans son cabinet[2044]; là, elle lui peignit avec chaleur les
dangers de la situation, l'embarras du Roi, sa propre tristesse; elle
fit appel à son dévouement, et Necker, se laissant séduire sans trop
de peine par l'éloquence de la Reine, dès qu'il était assuré d'être
seul ministre, accepta un poste qu'au fond il n'était pas fâché
d'occuper[2045].

Quelques jours après, le garde des sceaux, Lamoignon, que l'opinion
associait à Brienne dans une même malédiction, se retirait à son tour.

La joie fut immense et universelle. Necker, en sortant de l'appartement
de la Reine, fut accueilli par des transports et des acclamations; les
galeries du Château, les cours, les rues de Versailles retentissaient
des cris de: _Vive le Roi! Vive M. Necker!_ La popularité du souverain
se retrempait au contact de la popularité du ministre. Brienne et
Lamoignon renvoyés, Necker rappelé, il semblait que tout fût sauvé;
c'était plus que de la joie, c'était du délire. Et comme les Français
savent rarement manifester leurs sentiments avec calme et mesure, des
scènes tumultueuses éclatèrent dans Paris. L'archevêque et le garde
des sceaux furent brûlés en effigie, au pied de la statue de Henri
IV. Il y eut des passants arrêtés, des femmes insultées, des maisons
pillées, du sang versé; des figures étranges et menaçantes se mêlaient
à la foule. Ce n'était plus l'explosion du bonheur du pays, c'était
la manifestation bruyante d'une populace qui sent sa force et qui la
montre.

La Reine ne se faisait pas illusion; seule peut-être dans son
entourage, elle ne partageait pas la confiance générale; elle
était agitée de sombres pressentiments: «Je tremble, écrivait-elle
tristement, de ce que c'est moi qui le fais revenir,—Necker.—Mon sort
est de porter malheur, et si des machinations infernales le font encore
manquer ou qu'il fasse reculer l'autorité du Roi, on m'en détestera
davantage[2046].»

La Reine avait raison. Financier habile, mais politique médiocre,
Necker n'était pas à la hauteur de la tâche qu'il avait acceptée.
Eût-il mieux réussi à conjurer le péril, s'il eût pris le pouvoir
quinze mois plus tôt? Il le dit, sa fille l'a écrit[2047]; mais il est
permis d'en douter. Necker pouvait être un bon contrôleur général;
il était incapable de faire un premier ministre. C'était un homme
de finances, ce n'était pas un homme d'État. Toujours préoccupé de
sa popularité, il cherchait plutôt ce qui pouvait plaire que ce qui
pouvait sauver. Sans grandes vues d'ensemble, sans plan fixe, sans
idées précises sur la redoutable question dont la solution s'imposait
à lui, il ne savait rien prévoir ni rien prévenir. Plus le Roi était
décidé à céder de ses prérogatives, plus il importait que son autorité
apparût forte et incontestée. Necker ne montra jamais l'initiative
qui donne l'impulsion, la vigueur de conception et d'action qui ne la
laisse pas dévier; au lieu de diriger le mouvement, il se contenta
de le suivre. Ce médecin qui, suivant Joseph II, devait sauver la
France[2048], n'avait aucun remède à proposer.

Brienne, dans l'édit qui promettait les États généraux, avait engagé
non seulement les municipalités et les tribunaux, mais aussi tous
les savants, toutes les personnes instruites à faire des recherches
et à donner leur avis sur l'organisation et la tenue de cette grande
assemblée. Des flots de brochures virent le jour[2049], développant
les idées de quiconque tenait une plume, préconisant les théories
les plus abstraites, les systèmes souvent les plus étranges, avec un
absolu dédain de l'histoire et une complète ignorance des nécessités
du gouvernement, comme si la France était une terre neuve, où l'on
n'avait à compter ni avec les traditions ni avec les mœurs. Ce n'était
pas la liberté, c'était la licence de la presse. Le comte d'Entraigues,
qui devait être un des plus fougueux agents de la contre-révolution,
le comte d'Entraigues, dans son _Mémoire sur les États généraux_,
attaquait la monarchie, glorifiait la république, représentait les
Français comme un troupeau d'esclaves et écrivait cette phrase qui
était un appel à l'insurrection: «Il n'est aucune sorte de désordre qui
ne soit préférable à la tranquillité funeste que procure le pouvoir
absolu[2050].» Sieyès, dans une brochure qui est restée célèbre,
proclamait que le Tiers-État n'était rien en France et qu'il devait
être tout: sophisme hardi, démenti par l'histoire,—car le Tiers-État
avait toujours eu et avait encore un rôle considérable[2051],—mais
qui comme tous les sophismes condensés dans une formule simple et
spécieuse, fut accepté comme révélation et s'imposa comme une vérité.

Toutes les questions étaient abordées; toutes les idées remuées;
toutes les utopies trouvaient des apôtres. «La fermentation des
esprits est générale, écrivait un observateur attentif; on ne parle
que de constitution; les femmes surtout s'en mêlent, et vous savez,
comme moi, l'influence qu'elles ont dans ce pays-ci. C'est un délire;
tout le monde est administrateur et ne parle que de progrès; dans
les antichambres, les laquais sont occupés à lire les brochures qui
paraissent; tous les jours il y en a dix ou douze et je ne comprends
pas comment les imprimeurs y suffisent; c'est, dans ce moment, une
affaire de mode, et vous savez, comme moi, l'empire qu'elle a[2052].»

Au milieu de ce débordement, qui menaçait de tout submerger, le bon
sens public flottait incertain et réclamait un guide: il ne le trouva
pas. Necker n'était ni moins incertain ni moins flottant que le public.
Vingt problèmes se posaient qui réclamaient une solution prompte et
nette. Les États généraux devaient se réunir, c'était un fait acquis.
Mais où se réuniraient-ils? Quelle serait leur composition? Quelles
questions leur seraient soumises? Quels seraient leurs droits? Quelle
serait leur durée? Pouvait-on, sur des sujets si graves, s'en remettre
à des écrivains sans mission, à des législateurs sans expérience? Le
premier devoir du ministre n'était-il pas d'examiner lui-même avec
soin et calme la situation, de s'entourer de lumières, d'écouter les
vœux de l'opinion, mais sans se laisser entraîner par des impatiences
aveugles, de se faire à lui-même sur chaque point en litige une
conviction, et, cette conviction une fois formée, de prendre une
décision énergique, irrévocable, en un mot d'avoir un but déterminé et
d'y marcher d'un pas ferme? Necker ne le sut pas. Pendant toute la fin
de l'année 1788, il laissa la discussion se poursuivre, les esprits
s'agiter, les têtes s'enflammer. Puis, ne sachant à quoi se résoudre,
au milieu de tant d'avis contradictoires, il eut l'étrange idée, après
la triste expérience qu'on venait d'en faire, de rappeler les Notables,
pour leur soumettre toutes ces questions. C'était avouer qu'il n'avait
lui-même aucun plan, et, qui pis est, aucune volonté. Comme la première
fois, les Notables se séparèrent, après avoir augmenté la confusion.

Il fallait prendre un parti cependant, et le premier point à régler
était celui de la ville où s'assembleraient les États généraux. Necker
proposait Paris[2053], ou Versailles, qui n'offrait guère moins
d'inconvénients que Paris; la Reine eût voulu une ville distante de
quarante ou cinquante lieues de la capitale: Orléans ou Tours, par
exemple, ou même Reims, Lyon ou Bordeaux. Elle sentait combien il
importait qu'une pareille assemblée, pour être libre, fût éloignée
d'un centre d'agitation et de révolution comme Paris, toujours prêt
à l'émeute, toujours disposé à imposer sa volonté par la force à une
réunion nombreuse et, par cela même, facile à influencer. Mais Necker
fit valoir la dépense que nécessiterait le déplacement de la Cour; son
avis prévalut. Le Roi, afin d'être plus près des États généraux, décida
qu'ils se tiendraient à Versailles.

Mais une question plus grave et qui avait plus fortement passionné
l'opinion se présentait: c'était celle de la représentation du Tiers.
Cette représentation serait-elle double de celle des deux autres
Ordres? Le Parlement, lorsqu'il avait enregistré l'édit de convocation
des États généraux, avait ajouté la clause qu'ils seraient tenus avec
toutes les formes observées en 1614. Mais, depuis 1614, les choses
avaient bien changé. L'importance des deux premiers Ordres avait déchu,
celle du Tiers avait en revanche singulièrement augmenté. Déjà, dans
les Assemblées provinciales, le nombre des députés du Tiers égalait
celui des députés du Clergé et de la Noblesse réunis. La plupart des
publicistes demandaient qu'on agît pour les États généraux comme pour
les Assemblées provinciales, et la déclaration du Parlement fit perdre
immédiatement à ce grand corps la popularité que lui avait value sa
résistance souvent factieuse à l'autorité royale. Ce fut le 27 décembre
1788 que le gouvernement se prononça. Marie-Antoinette assistait au
Conseil; la double représentation du Tiers fut résolue. Le Roi, par
esprit de justice, la Reine, par ce même sentiment et aussi un peu par
méfiance des deux premiers Ordres, dont l'opposition avait plus d'une
fois créé tant d'embarras au gouvernement pendant les deux dernières
années, Necker, par amour de la popularité, s'étaient mis d'accord
pour cette décision; mais Necker s'en attribua tout le mérite. Par un
étrange oubli des convenances, un acte de cette importance fut publié
sans préambule; on se bornait à dire que le Roi, après avoir étudié
le rapport de son ministre des finances, en avait adopté le principe.
Necker avait ainsi, aux yeux du public, toute le mérite et tout le
bénéfice de cette mesure populaire; le monarque était rejeté dans
l'ombre pour ne laisser voir que l'éclat du tout puissant ministre.
Singulière manière de relever dans l'esprit des populations la majesté
et l'autorité du trône. Mais Necker n'avait écouté que cette extrême
vanité qui voilait aux yeux des masses et à ses propres yeux sa réelle
insuffisance. Suivant le mot d'un des historiens qui ont le mieux et
le plus impartialement apprécié la conduite du financier génevois à
cette époque, «il jouait le rôle de Roi par impuissance de remplir le
personnage de ministre[2054].»

Une autre question d'une importance capitale, celle du vote par ordre
ou par tête, fut laissée à la décision des États, chargés, par une
fatale incurie ou une aveugle imprévoyance, de faire eux-mêmes leur
règlement et de diriger leurs travaux.

La Noblesse sut mauvais gré à la Reine du parti qu'elle avait pris
en cette circonstance. Il était dans sa destinée qu'on la rendît
responsable de tout. Les princes du sang firent remettre au Roi par
le comte d'Artois un mémoire contre le doublement du Tiers, et le
prince fit à sa belle-sœur les représentations les plus vives sur ses
préférences pour le Tiers et sur la nécessité de soutenir la Noblesse.
La Reine l'écouta sans l'interrompre, mais ses sentiments n'en furent
pas changés[2055]. Ce fut le signal, entre Marie-Antoinette et son
beau-frère, d'un refroidissement qui se préparait déjà depuis quelque
temps[2056], et qu'accentuèrent davantage les années qui suivirent.
Les Polignac prirent parti pour le comte d'Artois, et les liens de
l'amitié, déjà très relâchés, tendirent à se dénouer, comme les liens
de famille[2057].

Hélas! il y avait longtemps que la malheureuse femme ne trouvait plus
guère que des ennemis dans la famille royale, et les plus acharnés
étaient sur les marches du trône. Esprit froid et calculateur, le comte
de Provence avait toujours été suspect à Marie-Antoinette. A plusieurs
reprises, il avait cherché à se rapprocher d'elle par politique[2058].
On l'avait vu lui donner, dans sa maison de Brunoy, une fête splendide
avec les divertissements les plus ingénieux et les plus galants[2059].
Il l'accompagnait aux bals de l'Opéra; il avait même été jusqu'à faire
des vers en son honneur et, un jour, ayant brisé un éventail auquel la
Reine tenait beaucoup, il s'était empressé de lui en envoyer un autre,
avec ce quatrain:

            Au milieu des chaleurs extrêmes,
            Heureux d'amuser vos loisirs,
    J'aurai soin près de vous d'attirer les Zéphirs;
            Les Amours y viendront d'eux-mêmes.

Mais cette intimité n'était qu'apparente et, de la part de Monsieur,
toute de calcul. Ambitieux et avide de jouer un rôle, habile et
distingué, d'ailleurs se sentant supérieur à Louis XVI, il regardait
comme une erreur et presque comme une offense de la nature de ne
l'avoir pas fait naître l'aîné. «Sa douleur, écrivait la Reine, a été
toute sa vie de n'être pas né le maître[2060].» Pendant le voyage
qu'il avait fait dans le midi de la France en 1787, il avait affiché
un faste et un appareil royal, se posant presque en prétendant, comme
s'il cherchait à éclipser le Roi et à s'attirer, au détriment du
souverain, les regards et l'affection du peuple. «A moins que M. de
Maurepas ne soit une pomme cuite, disait énergiquement Joseph II, on
ne conçoit pas qu'il souffre des choses pareilles[2061].» Le crédit
de la Reine avait «atterré» son beau-frère[2062]. Il l'accusait de
l'avoir empêché d'entrer au Conseil et ne le lui pardonnait pas[2063].
Il lui pardonnait moins encore sa tardive maternité, qui lui avait
fermé l'accès du trône au moment où il se croyait assuré d'y monter.
Publiquement et en face, il lui faisait bonne mine; par derrière
et en dessous, il la déchirait. Critiques, persiflage, épigrammes,
calomnies, médisances, petits vers et petites brochures, il n'épargnait
rien, et son palais du Luxembourg, à l'abri des recherches de la
police par ses privilèges, devenait l'entrepôt des libelles et des
pamphlets qui inondaient Paris et Versailles[2064]. Dans les démêlés
du ministère avec le Parlement, le prince s'était hautement déclaré
pour le Parlement, cherchant à fonder sa réputation de libéralisme
en opposition avec la Cour et aux dépens de l'autorité du Roi, et à
écraser de sa popularité l'impopularité de sa belle-sœur et la nullité
de son frère. L'homme d'État chez lui n'était encore qu'en germe; il
fallut pour le mûrir la dure épreuve de l'exil.

Dissimulée comme son époux, italienne de corps et d'âme[2065], esprit
médiocre, caractère faux et difficile[2066], Madame n'était, pas plus
que Monsieur, sympathique à la Reine. Les deux belles-sœurs avaient
vécu d'abord ensemble, honnêtement, mais froidement, sans division ni
confiance; puis, bientôt, la méfiance était venue. Il n'y avait pas
eu rupture éclatante, il y avait hostilité sourde. Sans crédit à la
Cour[2067], sans influence sur son mari, qui la délaissait pour Mme de
Balbi[2068], mal vue du Roi[2069], peu aimée de son entourage, manquant
souvent de tact, vivant à l'écart, s'occupant presque exclusivement de
sa ferme et de sa cuisine[2070], Madame n'était pas redoutable pour la
Reine; mais c'était une voix de plus dans le concert de récriminations
et de rumeurs malveillantes qui s'élevait contre elle.

Gai, vif, bien fait, ami du plaisir, le comte d'Artois avait été
longtemps un des intimes de Marie-Antoinette. Il était le grand
organisateur de ses divertissements, l'hôte habituel de Trianon,
le favori de la société Polignac. A ce titre, il est un de ceux
sur qui l'histoire doit faire peser une des plus lourdes parts de
responsabilité dans le goût de dissipation et de frivolités qui emporta
quelque temps la Reine; les courses, le jeu, les bals, tous les
entraînements, dont nous avons signalé plus haut les inconvénients,
avaient presque toujours le comte d'Artois comme instigateur. Cette
communauté d'amusements n'avait pas peu contribué à faire rejaillir
sur la jeune souveraine, qui cependant n'avait qu'un médiocre penchant
pour son beau-frère[2071], une partie de l'impopularité qui frappait
un prince aimable, sans doute, mais pétulant, hautain, prodigue,
dédaigneux de l'opinion. L'âge, la réflexion, l'expérience, les
joies plus pures et les soins plus austères de la maternité avaient
diminué une intimité qui ne reposait, au fond, que sur le besoin de
distractions et la crainte de l'ennui[2072]. L'opposition que le comte
d'Artois avait faite aux réformes de Necker[2073], l'appui qu'il avait
donné à Calonne, la part qu'il avait prise à la chute de Brienne, le
mémoire qu'il avait remis au Roi sur le doublement du Tiers avaient
achevé d'éloigner de lui sa belle-sœur. Le goût du plaisir les avait un
instant réunis; le souci d'occupations plus graves les avait séparés;
la politique les divisait, elle devait les diviser plus encore.

De la comtesse d'Artois, bonne, douce, mais absolument nulle, nous
n'avons rien à dire. Personne ne s'en occupait à la Cour, et son mari
moins que personne. Au début, ses grossesses répétées en face de la
stérilité de la Reine et de Madame, lui avaient donné une certaine
importance. La naissance du Dauphin l'avait replongée dans son
obscurité. «Il fallait que cette pauvre petite princesse mourût pour
qu'on s'occupât d'elle,» écrivait Mme de Bombelles, dans un moment
où la comtesse était au plus mal d'une fièvre maligne[2074]. C'était
l'opinion de la Cour, celle du public, et si la princesse eût succombé
alors, c'eût été vraisemblablement son oraison funèbre.

La seule de ses belles-sœurs pour laquelle Marie-Antoinette eût une
réelle sympathie, c'était Mme Elisabeth. Elle avait de bonne heure
apprécié cette jeune fille dont l'esprit enjoué, le caractère décidé,
la grâce naïve, l'exquise sensibilité l'avaient touchée. «Je crains,
écrivait-elle à sa mère, de m'y trop attacher[2075].» Les années
n'avaient rendu cet attachement que plus fort en faisant succéder
à l'affection presque instinctive qu'inspire une aimable enfant
l'affection plus réfléchie qui naît de l'estime de qualités sérieuses
et profondes. Le goût de la jeune princesse pour la vie tranquille
et les épanchements de l'amitié, sa répugnance pour l'éclat et la
représentation avaient peut-être aussi contribué à augmenter l'amitié
de la Reine, qui partageait ces inclinations et ces répugnances.
Quand Marie-Antoinette allait à Trianon, elle y emmenait toujours sa
jeune belle-sœur[2076]; et là, elle l'entourait des attentions les
plus délicates, lui ménageait les plus charmantes surprises[2077],
l'associait à ses plaisirs, lui faisait jouer un rôle dans _la Gageure
imprévue_[2078], la conduisait à Saint-Cyr, à Rambouillet, à la
Muette[2079], à Bellevue[2080], à Saint-Cloud[2081], à la chasse,
à la comédie[2082], l'associait plus encore à ses inquiétudes et
à ses chagrins, et réclamait son secours pour soigner ses enfants
malades[2083]. Pendant quelque temps, en 1781 notamment, on dirait que
les deux belles-sœurs sont inséparables. La Reine avait voulu que Mme
Elisabeth eût aussi sa maison. Elle avait fait acheter par le Roi, à
Montreuil, l'habitation du prince de Guéménée, et un jour, sans rien
dire, elle y avait conduit sa jeune belle-sœur: «Vous êtes chez vous,»
lui avait-elle dit: «ce sera votre Trianon. Le Roi, qui se fait un
plaisir de vous l'offrir, m'a laissé celui de vous le dire.»

Chose étrange, cependant, l'affection n'était pas complètement
réciproque; où la Reine se donnait pleinement, Mme Elisabeth ne se
livrait pas tout entière; elle gardait vis-à-vis de Marie-Antoinette je
ne sais quelle réserve qui ressemblait à de la méfiance, et dans une
lettre, elle s'était laissée aller à écrire: «Nos opinions diffèrent,
elle est Autrichienne et moi je suis Bourbon[2084].» Il fallut l'école
du malheur pour lui ouvrir les yeux et lui montrer la Reine sous son
vrai jour! Elle comprit alors ce qu'elle valait et se reprocha de
l'avoir un instant méconnue; l'amie hésitante de Trianon devint la
compagne dévouée du Temple.

Autrichienne! Ce mot seul révèle l'inspirateur des préventions qui
refroidirent pendant quelque temps les sentiments de Mme Elisabeth
pour la Reine. Entre les deux belles-sœurs, si bien faites pour
s'entendre, s'était dressée, comme un malfaisant génie, l'influence
néfaste de Mme Adélaïde. Aux dernières heures de la monarchie, comme
au début du règne, la vieille princesse conservait contre la Reine,
déjà malheureuse, la malveillance obstinée dont elle l'avait poursuivie
Dauphine et souveraine adulée. Retirée à Bellevue, dont elle ne sortait
guère, aigrie par l'âge et par l'isolement, elle accueillait avec
une joie maligne toutes les insinuations contre Marie-Antoinette,
les pamphlets, les satires, les complots, les anecdotes équivoques
qu'on s'empressait de lui apporter, certain de lui faire ainsi sa
cour. Champcenetz et le marquis de Louvois étaient les pourvoyeurs
habituels de cette honnête coterie. Et de là pamphlets, chansons,
anecdotes, revus, corrigés, commentés, repartaient pour amuser la
Cour, scandaliser la ville, ameuter l'opinion, et, s'il se pouvait,
indisposer le Roi contre sa femme. Mme Adélaïde avait osé même un
jour, le 12 juillet 1778, aller trouver son neveu et développer devant
lui, avec une acrimonieuse passion, ses griefs contre la Reine; le
complot avait échoué malgré l'appui que, du fond de sa retraite de
Saint-Denys, lui avait prêté Mme Louise[2085], et le Roi avait prié
sèchement sa tante de ne plus quitter Bellevue. Mais on conçoit que cet
échec n'avait point apaisé la rancunière vieille fille; pendant la fin
du règne, Bellevue, que Mesdames devaient à une délicate prévenance
de leur nièce[2086], resta le foyer de toutes les intrigues contre
Marie-Antoinette.

C'est à Bellevue que le prince de Condé venait s'inspirer, avant
d'accompagner Mme Adélaïde quand elle allait dénoncer la Reine à son
mari[2087]. C'est à Bellevue aussi qu'il venait se retremper dans ses
haines contre la jeune souveraine. Vaillant homme de guerre, magnifique
par goût et par tradition de race, mais esprit étroit, caractère
emporté et violent, assez triste chef de famille d'ailleurs, le prince
de Condé était excessif en tout, dans ses passions comme dans ses
rancunes. Aveuglément attaché à l'ancienne politique française, il ne
pardonnait pas à Marie-Antoinette son origine autrichienne. Il lui
pardonnait moins encore de s'être opposée à ce qu'il fût nommé grand
maître de l'artillerie[2088] et d'avoir refusé de laisser paraître
devant elle Mme de Monaco, son amie, en déclarant qu'elle ne voulait
pas recevoir les femmes séparées de leur mari[2089]. Le procès du
cardinal de Rohan était venu ajouter un prétexte de plus à ses plaintes
et, à partir de cette date, le prince s'était rangé parmi les ennemis
les plus acharnés de la Reine.

Son fils, le duc de Bourbon, n'avait aucun grief personnel contre
Marie-Antoinette: dans l'affaire qui fit tant de bruit, de son duel
avec le comte d'Artois, la Reine n'avait manifesté nulle préférence;
mais l'_amoureux de quinze ans_, si promptement infidèle, oubliait ses
incessants dissentiments avec son père pour en partager les préventions.

Honni à la Cour, honni dans le public, le beau-frère du duc de Bourbon,
le duc d'Orléans, n'avait regagné quelque faveur qu'en se déclarant
l'ennemi de la Reine. Qui l'avait conduit là? Était-ce ambition
déçue, vanité froissée, rêves de grandeur illégitime? Un peu de tout
cela peut-être. On a voulu voir en lui un conspirateur persévérant
et habile, se poussant au trône par des manœuvres ténébreuses: c'est
une erreur. D'un port plein de noblesse, d'une tournure distinguée,
conservant, au milieu de désordres grossiers, un abord prévenant et
une toilette élégante[2090], mais tête légère, caractère faible,
esprit frivole, incapable d'une attention soutenue dans les choses
sérieuses, paresseux et indolent à l'excès[2091], le duc d'Orléans
n'avait rien de ce qu'il fallait pour faire un chef de parti. Sa vie
dissolue qu'attestait trop visiblement un visage couvert de pustules,
ses infidélités à sa femme, la sainte fille du duc de Penthièvre[2092],
ses orgies de Monceaux, son ton cynique lui enlevaient tout crédit.
Mais son titre de premier prince du sang et son immense fortune en
faisaient un instrument dangereux entre les mains d'intrigants habiles.
N'étant encore que duc de Chartres, il avait commencé par faire sa cour
à la Reine; il lui donnait des bals au Palais-Royal[2093], organisait
en son honneur des courses de chevaux avec le comte d'Artois, alors
son compagnon de plaisir, se montrait assidûment dans le salon de sa
belle-sœur, la princesse de Lamballe, la favorite de la Reine. Celle-ci
couvrait son jeune cousin d'une protection marquée; elle avait obtenu
pour lui le gouvernement du Poitou[2094]; deux ans après, elle l'avait
fait nommer colonel général des hussards et avait même mis dans la
poursuite de cette nomination une chaleur qui avait mécontenté le
public, en ce moment fort indisposé contre le prince[2095].

C'était peu après le combat d'Ouessant; la conduite du duc de Chartres
en cette affaire avait donné lieu à de vives récriminations, à des
soupçons fâcheux même; aujourd'hui, que l'on peut juger cette conduite
avec plus de connaissance de cause et moins de passion, il est certain
que si la bravoure du prince ne peut être mise en doute, sa capacité
de marin est moins établie[2096]. La Reine avait donc cherché un moyen
honorable de le retirer du service de mer[2097]; mais ce n'était pas
ce que voulait le duc, qui prétendait à la place de grand-amiral.
Mécontent du nouveau titre qu'on lui donnait, froissé déjà dans ses
prétentions de prince du sang lors du voyage de l'archiduc Maximilien,
il s'éloigna de la Cour et pencha dès lors vers la cabale hostile
à la Reine. Celle-ci se vengea-t-elle d'une susceptibilité si peu
justifiée en accueillant quelques-unes des railleries mordantes,
auxquelles la conduite du chef de l'escadre bleue avait donné
prétexte? Les chroniqueurs du temps l'affirment, et la chose n'a rien
d'invraisemblable. Malgré son extrême bienveillance, Marie-Antoinette
ne savait pas toujours résister assez fermement à la tentation de dire
ou d'écouter un bon mot. Ce fut alors une guerre d'intrigues sourdes et
de manœuvres perfides de la part du prince, de plaisanteries piquantes
de la part de la Reine: guerre qui semblait inoffensive au début,—car
quel danger à redouter d'un homme que ses mœurs décriaient et dont
Paris et la Cour tournaient en ridicule les exploits guerriers et les
entreprises industrielles?—jusqu'au jour où le duc, piqué au vif par
un mot sur ses instincts plus mercantiles que princiers, irrité de
voir manquer le mariage rêvé de son fils avec Madame Royale, excité
d'ailleurs par les dignes compagnons de ses plaisirs, les Laclos,
les Lauzun, les Sillery, éclata tout d'un coup en plein Parlement: le
19 novembre 1787, le Roi tenant une séance solennelle pour demander
l'enregistrement d'un emprunt de quatre cent vingt millions: «Cet
enregistrement est illégal,» s'écria le duc d'Orléans. Cette violente
sortie, plus inspirée que spontanée, lui valut la disgrâce du Roi,
d'autant plus justement irrité qu'il venait de lui accorder une
permission vivement souhaitée[2098]; et comme compensation, la faveur
du public, d'abord un peu étonné de cet acte de vigueur[2099], et
les bonnes grâces de Mme Adélaïde. La prude et dévote princesse prit
ouvertement parti pour le prince libertin qui mettait au service de
ses rancunes de vieille fille le nom des d'Orléans et la fortune des
Penthièvre[2100].

Exilé à Villers-Cotteret, le duc ne soutint pas avec une grande
constance son rôle de chef de parti; il en avait l'audace, il n'en
avait pas le courage. Au bout de quelques mois, las de son exil,
regrettant ses plaisirs de Monceau, désireux de revoir Mme de Buffon,
il fit solliciter la Reine pour obtenir l'autorisation de rentrer
à Paris ou tout au moins de s'en rapprocher. A ce moment, où les
circonstances étaient solennelles, la Reine, toujours disposée à la
clémence et priée par Mme de Lamballe, se prêta, malgré sa répugnance,
aux vœux de son amie[2101]: le duc eut la permission de s'établir
dans son château de Raincy et ajouta ainsi à ses anciens griefs
contre Marie-Antoinette un grief de plus, celui de la reconnaissance.
L'opposition à la Cour et les ennemis de la Reine avaient désormais un
chef nominal, et ce chef était le premier prince du sang.

Une famille royale divisée; un Roi ami du bien, mais faible, indécis,
découragé; une Reine vaillante, mais sans expérience, objet des
haines populaires; un ministre plein de suffisance, sans plan et sans
direction; une opinion publique, enfiévrée, aussi dangereuse par ses
espérances irréfléchies que par ses méfiances injustes; le trésor
épuisé; la capitale malveillante; la province mal remise encore de ses
récentes secousses; une armée dans laquelle perçaient des germes de
désorganisation; des moyens d'attaque partout; des moyens de défense
nulle part; et comme si la nature même conspirait avec les hommes
pour battre en brèche le vieil édifice monarchique, un hiver terrible
succédant à un mauvais été; les rivières prises; les routes encombrées
de neige, rendant les approvisionnements de Paris difficiles; les
moulins à eau ne tournant plus et arrêtant la mouture des grains[2102];
la disette ajoutant aux inquiétudes vagues des souffrances trop
réelles;la faim fournissant d'étonnantes facilités à toutes les
intrigues, de spécieux prétextes à toutes les colères: c'est dans de
telles conditions et avec de tels guides que la France abordait la plus
redoutable crise qu'elle eût eu encore à traverser dans son histoire.



TABLE DES MATIÈRES


  CHAPITRE PREMIER.—Naissance de Marie-Antoinette.—Le duc
  de Tarouka et le poète Métastase.—Education.—La comtesse
  de Brandeiss.—La comtesse de Lerchenfeld.—Mort de
  François Ier.—Ses instructions à ses enfants.—L'abbé de
  Vermond.—Fêtes des fiançailles.—Départ de
  Marie-Antoinette.—Instructions de l'Impératrice à sa fille.         1

  CHAPITRE II.—La Dauphine en France.—Strasbourg.—Nancy.—Reims.—
  Compiègne.—Portrait de la Dauphine.—Marie-Antoinette
  à Saint-Denys.—Souper à la Muette avec Mme du
  Barry.—Fêtes du mariage à Versailles.—Prétentions des
  princesses de la maison de Lorraine.—Fêtes de Paris.—Catastrophe
  de la place Louis XV.—Lettre du Dauphin au lieutenant de police.   24

  CHAPITRE III.—La famille royale en 1770.—Le Roi.—Mesdames.—Le
  comte de Provence.—Le comte d'Artois.—Mesdames Clotilde et
  Elisabeth.—Le Dauphin.                                             47

  CHAPITRE IV.—Intrigues de la Cour.—Les partis en
  présence.—Espionnage du duc de la Vauguyon.—Débuts heureux de
  la Dauphine.—La comtesse de Grammont.—Une journée
  de Marie-Antoinette.—La lecture.—Représentations de
  Marie-Thérèse.—Après quelque résistance, la Dauphine s'y soumet.   61

  CHAPITRE V.—Ce qu'il faut penser des reproches de Marie-Thérèse
  à sa fille.—Les conseillers de Marie-Antoinette.—Le comte de
  Mercy.—Ses moyens d'information.—L'abbé de Vermond.—Goût de
  Marie-Antoinette pour l'équitation.—Influence de Mesdames.—Comment
  cette influence s'établit.—La maison de la Dauphine.—La comtesse
  de Noailles.—Madame l'Etiquette.—Les comtesses de Cossé et de
  Mailly.—Prise d'habit de Madame Louise.—Inconvénients de
  l'influence de Mesdames sur leur nièce.—La comtesse de Narbonne et
  la marquise de Durfort.—Rapports du Roi et de
  Marie-Antoinette.—Diminution de l'influence de
  Mesdames.—Mécontentement de Madame Adélaïde.—Sa rancune.           78

  CHAPITRE VI.—Disgrâce du duc de Choiseul.—Son exil triomphant.—Son
  caractère.—Chute des Parlements.—Mécontentement du public.—Le duc
  d'Aiguillon.—La comtesse du Barry.—Attitude fière de la Dauphine
  en face de la favorite.—Le Roi en est mécontent.—Remontrances de
  Marie-Thérèse.—Lettre de Kaunitz à Mercy.—Intervention directe de
  Louis XV.—Insistance de l'Impératrice.—Lettres vives entre la mère
  et la fille.—Mme du Barry cherche à se rapprocher de la
  Dauphine.—Elle échoue.—L'histoire dans ce conflit donne pleinement
  raison à Marie-Antoinette.                                         99

  CHAPITRE VII.—Popularité de la Dauphine.—Traits de bonté.—Le
  paysan d'Achères.—Incendie de l'Hôtel-Dieu.—Entrée du Dauphin et
  de la Dauphine à Paris.—Enthousiasme universel.—Lettre de
  Marie-Antoinette à sa mère.—Représentation à la Comédie-Française
  et à la Comédie-Italienne.—Le comte de Provence et le comte
  d'Artois.—Leurs mariages.—Leurs relations avec la
  Dauphine.—Amusements des jeunes ménages.—La comédie dans les
  appartements intérieurs.—Intimité du Dauphin et de la Dauphine.—Le
  Dauphin devient moins timide, la Dauphine plus
  réfléchie.—Position solide de Marie-Antoinette à la Cour au
  commencement de mai 1774.                                         124

  CHAPITRE VIII.—Mort de Louis XV.                                  149

  CHAPITRE IX.—Commencements du règne de Louis XVI.—Difficultés
  de la situation.—Espérances du public.—Popularité des nouveaux
  souverains.—Maurepas appelé au ministère.—Chute des anciens
  ministres.—Rappel de Choiseul.—Attitude politique de la Reine.—Sa
  répugnance pour les affaires.—Marie-Thérèse, Mercy et Vermond
  l'engagent à s'en occuper.—Marie-Antoinette résiste à ces
  conseils.—Soupers de la Cour.—L'étiquette.—La Reine s'en
  affranchit.—Inconvénients qui résultent de cet
  abandon.—Inoculation du Roi.                                      157

  CHAPITRE X.—Nouveau ministère.—Du Muy.—Sartines.—Turgot.—
  Vergennes.—Rappel des Parlements.—Marie-Antoinette reine de la
  mode et du goût.—Mlle Bertin.—La coiffure.—Plaisirs de la
  Cour.—Enthousiasme d'Horace Walpole.—Modération de la Reine dans
  ses goûts.—Sa popularité.—Représentation de l'_Iphigénie_, de
  Gluck.—Bonté de la Reine.—MM. d'Assas, de Bellegarde, de
  Castelnau, de Pontécoulant.—Tiraillements dans la famille
  royale.—Premières calomnies.—Beaumarchais et le juif
  Angelucci.—Voyage de l'archiduc Maximilien.—Questions de
  préséance.—Maladresses de l'Archiduc.—Le surnom
  d'Autrichienne.—Marie-Antoinette ne sait plus l'allemand.         184

  CHAPITRE XI.—Sacre du Roi.—Fêtes à Reims.—Emotion de la Reine.—Sa
  lettre à l'Impératrice.—Mariage de Mme Clotilde.—Nouvelle et
  vaine tentative pour rappeler Choiseul.—Procès du comte de
  Guines.—Exil du duc d'Aiguillon.—Nomination de
  Malesherbes.—Réformes de Turgot.—Murmures qu'elles
  soulèvent.—Chute de Turgot.—Part qu'y prend la Reine.—Lettre de
  Mercy à Marie-Thérèse.                                            210

  CHAPITRE XII.—Période de dissipation.—Courses de chevaux.—Chasses
  au bois de Boulogne.—Courses en traîneau.—Voyages à Paris.—Bals
  de l'Opéra.—Aventure de Monsieur.—La Reine en fiacre.—Oubli de
  l'étiquette.—Condescendance fâcheuse du Roi.—Dépenses de la
  Reine.—Les bijoux.—Le jeu.—Les banquiers à Fontainebleau.—Malgré
  tout, la Reine reste fidèle aux habitudes de piété.—Ce que pense
  Mercy du caractère et de la conduite de Marie-Antoinette pendant
  cette période.—Jugement du prince de Ligne.—Jugement du comte de
  Goltz.—Une page du comte d'Haussonville.                          229

  CHAPITRE XIII.—Société de la Reine.—La princesse de Lamballe.—Sa
  nomination comme surintendante de la Maison de la Reine.—La
  comtesse de Dillon.—La princesse de Guéménée.—La comtesse Jules
  de Polignac.—Faveurs accordées à la famille de Polignac.—La
  société Polignac.—Le comte de Vaudreuil.—Le comte d'Adhémar.—Le
  baron de Besenval.—Le duc de Guines.—Le duc de Lauzun.—Les
  étrangers.—La Marck.—Esterhazy.—Stedingk.—Fersen.—Rivalité des
  favorites.—Déclin du crédit de la princesse de
  Lamballe.—Influence croissante de Mme de Polignac.—Inconvénients
  de cette influence.—La Reine ne sait pas résister aux
  sollicitations de ses amis.—Causes vraies de la dissipation de
  Marie-Antoinette.                                                 250

  CHAPITRE XIV.—Trianon.—Le Roi donne à la Reine le Petit
  Trianon.—Le château.—Les jardins.—Les arbres exotiques.—La
  rivière.—La salle de spectacle.—Le temple de l'Amour.—Le
  belvédère.—La grotte.—Le hameau.—La laiterie.—Opinion des
  voyageurs sur Trianon.—Arthur Young.—Le Russe Karamsine.—La
  baronne d'Oberkirch.—Le prince de Ligne.—Les appartements.—La
  salle à manger.—Le petit salon.—La salle de bains.—Le
  boudoir.—La chambre de la Reine.—Marie-Antoinette et les
  arts.—Le style Marie-Antoinette.—L'appartement de la Reine à
  Fontainebleau.—Vie de la Reine à Trianon.—Fêtes en l'honneur de
  visiteurs illustres.—Marie-Antoinette et les lettres.—La
  musique.—Gluck et Piccini.—Grétry.—Salieri.—Le théâtre.—Troupe
  de la Reine.—La comédie à Trianon.—Les dépenses de
  Trianon.—Inconvénients de Trianon.                                285

  CHAPITRE XV.—Voyage de Joseph II en France.—Caractère de
  l'Empereur.—Son projet de voyage formé, abandonné, repris.—Joie
  de la Reine de revoir son frère.—Premières entrevues.—Gronderies
  souvent maladroites.—L'Empereur et la Reine à l'Opéra.—Visites
  aux monuments et aux principales institutions de
  Paris.—Affectation de simplicité.—Engouement du public.—Départ
  de l'Empereur.—Son jugement sur la Reine.—Conseils qu'il lui
  laisse par écrit.—La Reine s'y conforme quelque temps, puis
  retombe dans la dissipation.—Pourquoi.                            334

  CHAPITRE XVI.—Guerre de la succession de Bavière.—Mort de
  l'Electeur.—Joseph II occupe la Basse-Bavière.—Répugnances de
  sa mère.—Armements de Frédéric II.—Emotion en
  France.—Marie-Thérèse réclame l'intervention de sa
  fille.—Négociations infructueuses.—Déclaration de
  guerre.—Marie-Antoinette demande la médiation de la
  France.—Diminution subite de ses instances.—Entrevue avec
  Maurepas.—Récits du comte de la Marck et du comte de
  Goltz.—Proportions vraies de l'intervention de la Reine dans
  cette affaire de Bavière.—Paix de Teschen.                        363

  CHAPITRE XVII.—Première grossesse de la Reine.—Son bonheur.—Ses
  rêves pour l'éducation de son enfant.—Joie du Roi.—Sentiments
  divers de la famille royale et de la Cour.—Propos
  malveillants.—Couches dramatiques de la Reine.—Danger qu'elle
  court.—Naissance de Madame Royale.—Joie du public, mêlée de
  désappointement.—Paroles de la Reine à sa fille.—_Te Deum_ à
  Notre-Dame.—Amélioration de la conduite de la Reine, malgré
  quelques inconvénients encore inévitables.—Intimité des deux
  époux.—Affection de Marie-Antoinette pour Mme
  Elisabeth.—Impatience de Marie-Thérèse et du public d'avoir un
  Dauphin.—Fausse couche de la Reine.—Mort de
  Marie-Thérèse.—Douleur de Marie-Antoinette.—Second voyage de
  Joseph II en France.—Naissance du Dauphin.—Bonheur universel.     386

  CHAPITRE XVIII.—Guerre d'Amérique.—Mission de Franklin.—La guerre
  déclarée.—La Reine favorable aux Américains, protectrice de
  Lafayette.—Ses préoccupations pendant la guerre.—Elle ne veut que
  d'une paix honorable.—Paix de 1783.— Ses conséquences.—Visites
  princières.—Les princesses de Hesse-Darmstadt.—Le comte et la
  comtesse du Nord.—Fêtes à Trianon et à Chantilly.—Le Roi de
  Suède.—Le prince Henri de Prusse.—Naissance du duc de
  Normandie.—Faillite du prince de Guéménée.—La duchesse de
  Polignac, gouvernante des Enfants de France.                      422

  CHAPITRE XIX.—La Reine et la politique.—Son éloignement naturel
  pour les affaires.—Méfiance de Maurepas.—Lettre de la Reine à
  Joseph II.—Nomination de MM. de Ségur et de Castries.—Sympathie
  de la Reine pour Necker; elle l'appuie dans la publication du
  Compte-rendu.—Chute de Necker.—Mort de Maurepas.—Joly de
  Fleury.—D'Ormesson.—Calonne.—Faible part que Marie-Antoinette
  prend à la nomination de ce dernier.—Sa répugnance pour lui.—La
  politique autrichienne.—Election de Maximilien à
  Cologne.—Différend de Joseph II avec la Hollande.—_Le Mariage de
  Figaro._—La Reine joue le _Barbier de Séville_ à Trianon.         450

  CHAPITRE XX.—Procès du Collier.                                   484

  CHAPITRE XXI.—Derniers jours de bonheur.—Voyage de Cherbourg.—La
  Cour à Fontainebleau en 1786.—Bonté de la Reine.—Marie-Antoinette
  et les enfants.—Les fils de la marquise de Bombelles et de la
  marquise de Sabran.—Les jours de tristesse.—Scène de Trianon,
  racontée par Mme Campan.—La calomnie.—Pamphlets et
  chansons.—Voyages de l'archiduc Ferdinand et de la duchesse de
  Saxe-Teschen.—Acquisition de Saint-Cloud.—Madame
  Déficit.—Calonne et la Reine.—Représentation d'_Athalie_.—Le
  portrait de la Reine n'est pas exposé.—Refroidissement avec les
  Polignac.—Mort de Sophie Béatrix.                                 536

  CHAPITRE XXII.—Les Notables.—Chute de Calonne.—Brienne.—Ses
  réformes.—Son impopularité rejaillit sur la Reine.—Rappel de
  Necker.—Convocation des États généraux.—Flots de
  brochures.—Doublement du Tiers.—Situation de Marie-Antoinette,
  en 1789, vis-à-vis de la famille royale.—Le comte et la
  comtesse de Provence.—Le comte et la comtesse d'Artois.—Mme
  Elisabeth.—Mesdames.—Les Condé.—Le duc d'Orléans.                 556



FIN DU TOME PREMIER



ÉMILE COLIN.—IMPRIMERIE DE LAGNY.



NOTES:

[1] _Revue des questions historiques_, avril 1874, p. 594.

[2] L'original du portrait placé en tête du 1er volume appartenait
au duc de Choiseul, ministre de Louis XV et négociateur du mariage
de Marie-Antoinette. Après lui, le tableau a passé à son neveu, le
duc Gabriel de Choiseul, puis à la fille et à la petite-fille de ce
dernier, Mme la duchesse de Marmier et Mme la duchesse de Fitz-James.
C'est Mme la duchesse de Fitz-James qui a fait faire, pour Mgr
Dupanloup, la copie que M. H. de Lacombe, à qui Mgr Dupanloup l'a
léguée, a bien voulu nous autoriser à reproduire.

[3] _Recueil des Instructions données aux ambassadeurs et ministres de
France, Autriche_, p. 382.

[4] _Ibid._, p. 394.

[5] Instructions données au comte de Stainville.—_Recueil des
Instructions données aux ambassadeurs et ministres de France,
Autriche_, p. 351.

[6] _Voir_ le remarquable livre de M. A. Vandal: _Une ambassade
française en Orient sous Louis XV_.

[7] _Une ambassade française en Orient sous Louis XV_, par Albert
Vandal, 323.

[8] _Considérations sur l'état présent du corps politique de l'Europe._
Œuvres complètes, VIII, p. 16.

[9] _Mémoires et lettres du cardinal de Bernis_, I, 225.

[10] _Recueil des Instructions données aux ambassadeurs de France,
Autriche_, p. 345.—Louis XV a toujours revendiqué l'alliance
austro-française comme son œuvre personnelle. «Ayez toujours en
vue l'union intime avec Vienne; _c'est mon ouvrage_; je le crois
bon et le veux soutenir.»—Louis XV au comte de Broglie, 22 janvier
1759.—_Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique
étrangère_, publiée par M. Boutaric, I, 216.—«On savait l'attachement
que Sa Majesté Louis XV avait réellement pour le système d'alliance
avec la Cour de Vienne; on n'ignorait pas que ce monarque pacifique le
regardait comme son ouvrage favori et qu'il s'en applaudissait comme du
gage le plus précieux de la tranquillité publique.»—Mémoire du comte de
Broglie aux comtes du Muy et de Vergennes, 1er mars 1775.—_Ibid._, II,
274.

[11] Instructions données au marquis d'Hautefort, 1750.—_Recueil des
Instructions_, 316.—_Voir_ sur ces ouvertures de la Cour de Vienne le
beau livre M. le duc de Broglie, _Marie-Thérèse Impératrice_, t. II.

[12] _Mémoires et lettres du cardinal de Bernis_, I, 227.

[13] Instructions données au marquis d'Hautefort, 1750.—_Recueil des
Instructions_, 315.

[14] Instructions données au marquis d'Aubeterre, 1753.—_Ibid._, 330.

[15] Instructions données au marquis d'Hautefort, 1750.—_Recueil des
Instructions_, 316.

[16] Instructions données au comte de Stainville, 1759.—_Ibid._, 359.

[17] _Corresp. secrète du comte de Mercy._ Introduction, XXXII, note.

[18] _Mémoires et lettres du cardinal de Bernis_, I, 222.—Instructions
au comte de Choiseul, 1759; _Recueil des Instructions_, 384.—C'était
déjà à Mme de Pompadour que Kaunitz, pendant son ambassade, s'était
adressé pour engager le Roi à s'allier à l'Impératrice.

[19] _Mémoires et lettres du cardinal de Bernis_, I, 222, 223.

[20] _Mémoires et lettres du cardinal de Bernis_, I, 226.

[21] _Ibid._, I, 228.

[22] _Ibid._, I, 226.

[23] _Voir_ _Le Secret du Roi_, par le duc de Broglie, I, 118.

[24] _Mémoires du cardinal de Bernis_, I, 210.

[25] Le 16 janvier 1756.

[26] _Mémoires et lettres du cardinal de Bernis_, I, 242.

[27] _Ibid._, I, 243.

[28] _Ibid._, I, 243.

[29] _Ibid._, I, 234.

[30] _Mémoires et lettres du cardinal de Bernis_, I, 270.

[31] _Ibid._

[32] _Mémoires et lettres du cardinal de Bernis_, I, 274.

[33] Duc de Broglie, _Le Secret du Roi_, I, 152.

[34] Le roi et la reine de Portugal.

[35] _Mémoires du comte de Kevenhuller_, publiés par Wolf, cités par le
comte de Reiset.—_Lettres de la reine Marie-Antoinette à la landgrave
Louise de Hesse-Darmstadt._ Paris, Plon, 1865. pp. 48 et 49.

[36] Marie-Thérèse à Mercy, 31 juillet 1776.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 472.

[37] Marie-Thérèse à Caroline, reine de Naples, 9 août 1767.—_Lettres
de l'impératrice Marie-Thérèse à ses enfants et à ses amis_, publiées
par le chevalier d'Arneth. Vienne, 1881, III, p. 31.

[38] L'abbé de Vermond au comte de Mercy, 21 janvier
1769.—_Maria-Theresia und Marie-Antoinette, leur correspondance_,
publiée par le chevalier d'Arneth. Vienne, 1866, p. 354.

Le même au même, 14 oct. 1769.—_Ibid._, p. 359.

[39] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 30 mai 1776.—_Corresp. secrète
du comte de Mercy_, II, 449.

[40] Marie-Thérèse à Mercy, 17 juin 1776.—_Ibid._, II, 460.

[41] Marie-Thérèse à Mercy, 17 juin 1776.—_Corresp. secrète du comte de
Mercy_, II, 460.

[42] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 30 mars 1776.—_Ibid._, II, 449.

[43] _Mémoires de Weber._ Didot, Paris, 1860, p. 11.

[44] Vermond à Mercy, 14 oct. 1769.—_Maria-Theresia und
Marie-Antoinette_, p. 359.

[45] _Ibid._

[46] _Ibid._

[47] Marie-Thérèse à Mercy, 1er août 1770.—_Corresp. secrète du comte
de Mercy_, I, 28.

[48] _Mémoires de Weber_, p. 12.

[49] _Mémoires de Weber_, p. 12.

[50] Lettre de Mme Geoffrin au financier Bautin, 12 juin
1766.—_Mémoires du baron de Gleichen._ Paris, 1868, p. 110.

[51] _Mémoires de Weber_, p. 2.

[52] Récit fait par Marie-Antoinette à la marquise de
Tourzel.—_Mémoires inédits de Mme la duchesse de Tourzel, gouvernante
des Enfants de France, pendant les années 1789, 1790, 1791, 1792, 1793,
1795_, publiés par le duc des Cars, ouvrage enrichi du dernier portrait
de la Reine. Paris, Plon, 1883, I, 14.

[53] _Instruction pour mes enfants_, publiée pour la première fois,
par le comte H. de Vielcastel—_Marie-Antoinette et la Révolution
française_. Paris, Techener, 1859, p. III.

[54] _Ibid._, p. XXII.

[55] _Instruction pour mes enfants_, p. XXIX, XXX.

[56] _Ibid._, p. XXXIV.

[57] _Instr. pour mes enfants_, p. LXXVIII.

[58] _Ibid._

[59] _Instr. pour mes enfants_, p. LXXIV.

[60] _Ibid._

[61] _Mémoires de Weber_, p. 11.

[62] _Mémoires sur la vie de Marie-Antoinette, reine de France et
de_ _Navarre, suivis de souvenirs et anecdotes historiques, sur
les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI_, par Mme Campan,
lectrice de Mesdames, première femme de chambre de la Reine, et depuis
surintendante de la maison d'Ecouen, avec une notice et des notes par
M. F. Barrière. Paris, Didot, 1858, p. 66.

[63] L'abbé de Vermond au comte de Mercy, 21 janvier
1769.—_Maria-Theresia und Marie-Antoinette_, p. 353.

[64] Vermond à Mercy, 21 juin 1769.—_Maria-Theresia und Marie
Antoinette_, p. 357.

[65] Le même au même, 14 oct. 1769.—_Ibid._, p. 359.

[66] Le même au même, 14 oct. 1769.—_Ibid._, p. 358.

[67] _Gazette de France_, no 23.

[68] Vermond à Mercy, 14 mars 1770.—_Maria-Theresia und
Marie-Antoinette_, p. 362.

[69] _Ibid._

[70] _Gazette de France_ de l'année 1770, no 32.

[71] Le Roi avait envoyé à sa future petite-fille un splendide cadeau.
«C'était une grande boite d'or, surmontée du portrait du Dauphin, peint
par Hall, et entourée d'un cercle de soixante-dix gros diamants. Elle
coûtait le prix incroyable de 75,678 livres, sans le portrait payé en
dehors 2,664 livres.» _Le Livre des collectionneurs_, par Alph. Maze
Sencier. Paris, Renouard, 1885, p. 109.

[72] _Gazette de France_, année 1770, no 36. Correspondance de Vienne,
du 18 avril.

[73] _Gazette de France_, année 1770, no 36.

[74] _Gazette de France_, année 1770, no 38.

[75] _Mémoires de Weber_, p. 13.

[76] _Gazette de France_, année 1770, no 38.

[77] On a publié une prétendue lettre de Marie-Thérèse au Dauphin.
Cette lettre, qui d'ailleurs n'est nullement du style de l'Impératrice,
n'est, suivant Grimm, qu'une fantaisie de bel esprit, qui n'a aucune
authenticité.—_Correspondance littéraire, philosophique et critique,
adressée à un souverain d'Allemagne, depuis 1770 jusqu'en 1782_, par le
baron de Grimm et par Diderot. Paris, Buisson, 1812, tome I, p. 160.

[78] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 21 avril 1770.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, I, p. 3-5.—C'était l'habitude de
Marie-Thérèse, lorsqu'elle se séparait d'un de ses enfants, de lui
tracer ainsi un règlement de vie détaillé et minutieux. On en trouve de
semblables adressés à ses fils Ferdinand et Maximilien et à sa fille
Caroline, dans la correspondance publiée par M. d'Arneth.

[79] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 4 mai 1770.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, I, 7.

[80] _Gazette de France_, année 1770, nos 38 et 39.

[81] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 4 mai 1770.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, I, 6.

[82] _Mémoires de Weber_, pp. 13 et 14.

[83] Gœthe, _Mémoires de ma vie_, p. 366.

[84] _Mémoires de la baronne d'Oberkirch_, publiés par le comte Léonce
de Montbrison, son petit-fils, et dédiés à Sa Majesté Nicolas Ier,
empereur de toutes les Russies. Paris, Charpentier, 1869, I, 32.

[85] _Ibid._, p. 33.

[86] _Mémoires de la baronne d'Oberkirch_, p. 33. On peut voir dans
le _Livre des collectionneurs_, 109, la liste des magnifiques cadeaux
faits au nom du Roi de France à la Maison allemande de Marie-Antoinette.

[87] _Ibid._, I, p. 200.

[88] _Ibid._, I, p. 33.

[89] _Mémoires de la baronne d'Oberkirch_, I, 31.

[90] _Gazette de France_, année 1770, no 41.

[91] _Mémoires de la baronne d'Oberkirch_, I, 31.

[92] _Les quatre cardinaux de Rohan, évêques de Strasbourg, en Alsace_,
par le Roy de Sainte-Croix. Hagermann, 1881, p. 73.

[93] _Gazette de France_, année 1770, no 42.

[94] _Mémoires de Weber_, p. 14.

[95] Compliment de l'abbé Lambert, vicaire de Commercy, récité par Mlle
Doublot. _Mercure de France_, juin 1770, p. 164.

[96] _Mémoires de Weber_, p. 15.

[97] _Mercure de France_, juin 1770, p. 165.

[98] _Mercure de France_, juin 1770, p. 165.

[99] _Gazette de France_, année 1770, no 42.

[100] _Mémoires de Weber_, p. 15.

[101] _Gazette de France_, année 1770, no 41.

[102] Le comte de Mercy au baron de Neny, 14 mai 1770.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, I, 10 (note).

[103] _Gazette de France_, 1770, no 41.

[104] _Ibid._, no 42.

[105] Pendant ces présentations officielles, il y avait dans la ville
des fêtes populaires. La foule se pressait autour de deux tables de six
cents couverts, servies avec profusion, et l'on dansait jusqu'à cinq
heures du matin, au son de deux orchestres. Les pauvres de l'hôpital et
les prisonniers avaient leur part de la fête: le Corps de ville leur
envoyait à souper. _Gazette de France_, année 1770, no 43.

[106] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des
lettres_, 23 mai 1770, t. V, p. 136, 137.

[107] _Souvenirs de Mme Vigée Le Brun_, Paris, Charpentier, 1869, I, 44.

[108] _La Vie parisienne sous Louis XVI._ Paris, Calmann Lévy, 1882, p.
59.

[109] _Mémoires secrets_, V, 136.

[110] _Souvenirs de Mme Vigée Le Brun_, I, 45.

[111] _Mémoires de Mme Campan_, p. 72.

[112] _Ibid._

[113] _La Vie parisienne sous Louis XVI_, p. 84.

[114] _Ibid._, p. 159.

[115] _Ibid._, p. 84.

[116] _Souvenirs de Mme Vigée Le Brun_, I, p. 48.

[117] _La Vie parisienne sous Louis XVI_, p. 59.

[118] Walpole à la comtesse d'Ossory, 23 août 1775. _Lettres d'Horace
Walpole, écrites à ses amis pendant ses voyages en France_ (1739-1775),
traduites et précédées d'une introduction par le comte de Baillon, 2e
édition. Paris, Didier, 1873, p. 281.

[119] Le peintre s'appelait Vincent de Montpetit; il avait représenté
la Dauphine «dans une rose accompagnée d'une fleur de lys,
d'immortelles et d'autres fleurs qui formaient un bouquet sortant d'un
vase de lapis, enrichi d'ornements avec différents attributs relatifs à
l'alliance des augustes maisons de France et d'Autriche.»—_Gazette de
France_, année 1770, no 78.

[120] _Mercure de France_, juin 1770, p. 181.

[121] _Mémoires de Weber_, p. 16.

[122] Lettre écrite par une carmélite de Saint-Denys au monastère
de la rue Saint-Jacques, 23 mai 1770.—Archives du Carmel de
Saint-Denys.—Citée par M. l'abbé Gillet dans son livre: _La vénérable
Louise de France, fille de Louis XV, en religion Marie-Thérèse de
Saint-Augustin, avec portrait gravé et fac-simile d'autographe_.
Orléans, Herluison, 1881. Pièces justificatives, p. 543.

[123] _Mémoires de Weber_, pp. 16 et 17.

[124] _Mémoires de Weber_, p. 17.

[125] «La boîte d'or réservée à la Dauphine, ornée de son chiffre
en diamants, coûtait 20.746 livres et le coffret à bijoux plus de
22.000. C'était un cabinet de six pieds de long sur trois pieds et
demi de haut, couvert en partie de velours cramoisi, magnifiquement
brodé. La broderie des cinq panneaux se montait à 8.000 livres et la
sculpture faite par Bocciardi à 4.445 livres. L'ébéniste Evalde en
avait fourni le corps, et Gouthière les cuivres ciselés. Le plus riche
des éventails offrait, sur le montant, des brillants et des émeraudes.
La montre en émail bleu et la chaîne garnies de diamants valaient 1.000
livres.—_Le Livre des collectionneurs_, 108. C'est le duc d'Aumont qui
présenta à la Dauphine la clef de ce cabinet placé dans la chambre à
coucher.—_Journal de Papillon de la Ferté_, p. 272.

[126] _Mémoires de Mme Campan_, p. 74.

[127] _Gazette de France_, année 1770, no 42.

[128] _Ibid._, no 41.—Les deux anneaux avaient été fournis par le
célèbre Rœttiers; Guédon, brodeur, avait fait les deux poignées des
cierges, brodées en argent sur velours blanc, Delanoue et Buffault,
chacun un poèle de drap d'argent «les deux bouts très beaux».—_Le Livre
des collectionneurs_, 111.

[129] _Gazette de France_, année 1770, no 40. Il y avait plus de
deux ans déjà qu'on travaillait au programme des fêtes du mariage du
Dauphin. _Voir_ pour tous ces préparatifs le _Journal de Papillon de la
Ferté_, intendant des Menus, publié en 1888.

[130] _Mémoires de Weber_, p. 17.

[131] _Voir_ tous les détails de ces fêtes dans le _Journal de Papillon
de la Ferté_, pp. 273 et suiv.—_Mémoires de Weber_, p. 17,—La marquise
du Deffand à H. Walpole, 19 mai 1770.—_Correspondance complète de la
marquise du Deffand avec ses amis, suivie de ses œuvres diverses et
éclairées de nombreuses notes_, par M. de Lescure. Paris, Plon, 1865,
t. II, p. 60.

[132] On peut consulter, sur cette représentation, _la Correspondance
littéraire_ de Grimm. Papillon de la Ferté prétend cependant que «Mme
la Dauphine n'a pas paru y prendre goût».—_Journal de Papillon de la
Ferté_, p. 274.

[133] Ces illuminations étaient si brillantes qu'un spectateur
s'écriait: «O nuit plus belle qu'un beau jour!» _Mercure de France_,
juin 1770, p. 177.—«Les gens même du peuple, dit de son côté Papillon
de la Ferté, se servaient des termes de féerie et d'enchantement pour
exprimer leur étonnement.»

[134] La marquise du Deffand à H. Walpole, 19 mai 1770.—_Correspondance
de la marquise du Deffand_, II, 60.

[135] Réponse du Roi au Mémoire de la noblesse.—_Correspondance de la
marquise du Deffand_, II, 62, 63.

[136] Réponse du Roi au Mémoire de la noblesse.—_Correspondance de la
marquise du Deffand_, II, 62, 63.

[137] _Correspondance de la marquise du Deffand_, II, 60,
61.—_Correspondance littéraire de Grimm_, I, 144 et suiv.

[138] _Voir_ le détail de toutes ces fêtes dans le _Mercure de France_,
octobre 1770, pp. 127 et suiv.

[139] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des
lettres_, 24 mai 1770.

[140] _Ibid._, V. pp. 137, 138.

[141] _Gazette de France_, année 1770, no 45.

[142] _Mémoires autographes de M. le prince de Montbarrey, ministre
secrétaire d'État au département de la guerre, sous Louis XVI, avec
fac-simile de son écriture._ Paris, Eymery, 1826, I, II, p. 6.

[143] On trouvera des détails sur cette horrible catastrophe, dans les
_Mémoires du prince de Montbarrey_, II, 6 et suiv.—Montbarre faillit
lui-même en être victime. Tombé dans un fossé avec le maréchal de
Biron, colonel général des gardes françaises, il ne put s'en tirer et
en tirer son compagnon que grâce à un vigoureux effort.

[144] _Correspondance littéraire de Grimm._

[145] _Mémoires de Mme Campan_, p. 72.

[146] _Mémoires de Weber_, pp. 19 et 20.—_Correspondance littéraire de
Grimm_, I, 197-203.

[147] _Voir_, sur le caractère de Louis XV, deux remarquables articles
de M. le marquis de Beaucourt, publiés dans la _Revue des questions
historiques_, 1er juillet 1867, 1er janvier 1868.

[148] _Voir_ la _Correspondance de Louis XV_ et _du maréchal de
Noailles_, publiée par M. C. Rousset.

[149] Portraits historiques de Louis XV et de Mme de Pompadour faisant
partie des _Œuvres posthumes de Ch.-Georges Leroy_, p. 3.

[150] _Mémoires du Marquis d'Argenson_, II, 212.

[151] Il (M. d'Aguesseau) m'a rapporté que M. le duc d'Orléans, Régent,
peu de temps avant sa mort avait dit en parlant du Roy: «Ce prince sera
toujours de dix ans au-dessous de son âge.—_Journal inédit de M. de
Boynes, ancien ministre de la marine_, 17 mars 1765.

[152] Dans un pamphlet du temps, le Roy loge à la _Beauté
couronnée_.—Manuscrits français, 15362, p. 323, cité par M. de
Beaucourt.

[153] Louis XV au comte de Broglie, 6 juin 1770. _Correspondance de
Louis XV et du comte de Broglie_, publiée par M. Boutaric, I, 409.

[154] _Journal et mémoires du Mle d'Argenson_, t. I et II, _passim_.

[155] _Mémoires de Mme du Hausset._

[156] _Mémoires du marquis d'Argenson_, V, 371.

[157] Michelet, _Louis XV_, p. 19.

[158] _Mémoires du marquis d'Argenson._

[159] Walpole à John Chute, 3 octobre 1765.—_Lettres d'Horace Walpole_,
p. 43.

[160] _Mémoires de Mme Campan_, p. 60.

[161] Le Roi l'appelait _Coche_.—_Mémoires de Mme Campan_, p. 49.

[162] _Ibid._, pp. 57 et 58.

[163] _Mémoires de Mme Campan_, p. 53.

[164] L'abbé Proyart.

[165] L'abbé Proyart: _Louis XVI et ses vertus_.

[166] Lettre du 4 septembre 1760, citée dans la _Dauphine Marie-Josèphe
de Saxe, mère de Louis XVI_, par le père Emile Régnault, de la
compagnie de Jésus. Paris, Lecoffre, 1875, p. 200.

[167] On peut lire dans la _Correspondance de Grimm_, t. VII, le
pompeux billet de mort du duc de la Vauguyon. La Cour et la ville en
firent des gorges chaudes.

[168] Lettre de M. de Sandoz-Rollin à Frédéric II, 25 avril
1782.—_Histoire de l'action commune de la France et de l'Amérique
pour l'indépendance des États-Unis_, par Georges Bancroft, traduit
et annoté par le comte de Circourt. Paris, Vieweg, 1876, t. III, p.
160.—_Documents originaux inédits._

[169] _Ibid._

[170] Le 26 décembre 1792, en se rendant à la Convention qui devait
le juger ce jour-là, Louis XVI «prit part à la conversation qui a été
assez soutenue sur la littérature et spécialement sur les auteurs
latins, en particulier Tite-Live et Tacite». _Rapport fait à la Commune
sur la seconde translation de Louis XVI à la Convention nationale._
_Procès des Bourbons_, I, 263, 264.

[171] _La Vie parisienne sous Louis XVI_, p. 59.

[172] Mercy à Marie-Thérèse, 15 juin 1770.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 12.

[173] _Louis XVI_, par le comte de Falloux. Paris, Sagnier et Bray,
1852, p. 7.

[174] _Mémoires de M. le prince de Montbarrey_, II, 30.—_Voir_, sur
tout ce caractère et cette jeunesse du Dauphin, la belle _Histoire de
Louis XVI_, par M. le comte de Falloux.

[175] Pour connaître les idées de Louis XVI sur le gouvernement, lire
les _Réflexions sur mes entretiens avec M. le duc de la Vauguyon_, par
Louis-Auguste, Dauphin (Louis XVI); précédées d'une introduction par M.
le comte de Falloux, accompagnées d'un fac-simile du manuscrit. Paris,
Aillaud, 1851.

[176] Mercy à Marie-Thérèse, 15 juin 1770.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 12.

[177] Vermond à Mercy, 23 mai 1770.—_Maria-Theresia und
Marie-Antoinette_, p. 365.

[178] Mercy à Marie-Thérèse, 15 juin 1770.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 14.

[179] Vermond à Mercy, 23 mai 1770.—_Maria-Theresia und
Marie-Antoinette_, p. 365.

[180] Voir sur toutes ces intrigues la lettre de Mercy à Marie-Thérèse
en date du 25 juin 1770.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, I,
pp. 11 et suiv.

[181] Mercy à Marie-Thérèse, 14 juillet 1770.—_Ibid._, I, 22.

[182] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 9 juillet 1770.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, I, 17.—_Voir_ encore sur le rôle du duc
de la Vauguyon les lettres de Mercy à Marie-Thérèse, des 15 juin, 14
juillet et 4 août 1770.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, I,
11, 21, 32.

[183] _Essais historiques sur la vie de Marie-Antoinette d'Autriche_,
1re partie, p. 11 et 12.

[184] Mercy à Marie-Thérèse, 15 juin 1770.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 14.

[185] Le même à la même, 20 août 1770.—_Ibid._, I, 39.

[186] Le même à la même, 4 août 1770. _Ibid._, I, p. 29.

[187] Mercy à Marie-Thérèse, 16 novembre 1770.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 87, 89.

[188] _Mémoires de Mme Campan_, p. 74.

[189] Mercy à Marie-Thérèse, 14 juillet 1770.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 26.

[190] Le même à la même, 15 juin 1773.—_Ibid._, I, 14.

[191] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 12 juillet
1770.—_Correspondance secrète du comte de Mercy._ I, 19, 20.

[192] _Ibid._

[193] Mercy à Marie-Thérèse, 15 juin 1770;—Marie-Thérèse à Mercy,
24 mai 1770.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, I, 15,
9.—Marie-Antoinette avait cependant, dans les premiers mois, été fidèle
aux lectures que lui recommandait sa mère. _Voir_ les lettres de Mercy,
des 14 juillet et 4 août 1770.—_Correspondance secrète du comte de
Mercy_, I, 22, 31.

[194] Mercy à Marie-Thérèse, 20 octobre 1770.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 65.

[195] Mercy à Marie-Thérèse, 19 septembre 1770.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 55.

[196] Vermond à Mercy, octobre 1770.—_Maria-Theresia und
Marie-Antoinette_, p. 366.

[197] _Ibid._, p. 367.

[198] Mercy à Marie-Thérèse, 20 août 1770.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 36.

[199] Le même à la même, 19 sept. 1770.—_Ibid._, I, 50.

[200] Vermond à Mercy, 15 octobre 1770.—_Maria-Theresia und_
_Marie-Antoinette_, p. 367.—C'est par erreur que dans cet ouvrage cette
lettre est datée _novembre_ 1770. La lettre de Mercy à Marie-Thérèse,
du 20 octobre 1770, permet de lui rendre sa vraie date, celle du 25
octobre.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, I, 67.

[201] Mercy à Marie-Thérèse, 20 octobre 1770.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 67.—La Dauphine craignait même qu'on ne prît ses
lettres dans ses poches pendant la nuit.—Vermond à Mercy, 15 octobre
1770.—_Maria-Theresia und Marie-Antoinette_, p. 369.

[202] Mercy à Marie-Thérèse, 14 juillet 1770.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, I, 22.—Vermond à Mercy, 15 oct.
1770.—_Maria-Theresia und Marie-Antoinette_, p. 370.

[203] Vermond à Mercy, 15 octobre 1770.—_Maria-Theresia und
Marie-Antoinette_, pp. 367, 368.

[204] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 6 janvier 1771.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, I, 116, 117.

[205] Vermond à Mercy, janvier 1771.—_Maria-Theresia und
Marie-Antoinette_, 271, 272. Le peu de goût pour la lecture était
commun à plusieurs autres enfants de Marie-Thérèse. On peut lire dans
la _Correspondance de Marie-Thérèse avec ses enfants et ses amis_,
publiée par M. d'Arneth, les mêmes conseils et les mêmes reproches
adressés par l'Impératrice à Ferdinand, à Caroline de Naples, à Amélie
de Parme, à Maximilien.

[206] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 10 février
1771.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, 129, 130.—Cette
mauvaise écriture de la Dauphine étonne moins quand on sait quelle
difficulté elle avait pour écrire ses lettres. Elle ne les écrivait
qu'à sa toilette, «par sauts et par bonds» et à la dernière heure,
dans la crainte qu'elles ne fussent lues.—_Voir_ la lettre déjà
citée de Vermond à Mercy du 15 octobre 1770.—_Maria-Theresia und
Marie-Antoinette_, p. 369.

[207] Marie-Thérèse à Mercy, 15 avril 1771.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 144.

[208] Mercy à Marie-Thérèse, 22 mai 1771.—_Ibid._, I, 163.

[209] Le même à la même, 22 juin 1771.—_Ibid._, I, 176.

[210] Mercy à Marie-Thérèse, 16 novembre 1770.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 91.

[211] Mercy à Marie-Thérèse, 19 septembre 1770.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 49.

[212] Mercy à Marie-Thérèse, 15 juin 1772.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 311.

[213] Mercy à Marie-Thérèse, 16 novembre 1771.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 238.

[214] Mercy à Marie-Thérèse, 19 déc. 1771.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 255.

[215] Mercy à Marie-Thérèse, 15 mai 1772.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 301.

[216] Le même à la même, 15 avril 1772.—_Ibid._, I, 292.

[217] Mercy à Marie-Thérèse, 15 mai 1772.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 301.

[218] _Récit des événements arrivés au Temple, depuis le 13 août
1792, jusqu'à la mort du Dauphin Louis XVII_ (par Mme la duchesse
d'Angoulême). Paris, Audot, 1823, p. 50.

[219] Mercy à Marie-Thérèse, 23 janvier 1772.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 265.—Le même à la même, 18 mars 1773.—_Ibid._,
I, 554.

[220] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 14 octobre
1772.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, I, 315.

[221] Mercy à Marie-Thérèse, 17 juillet 1772.—_Ibid._, I, 322.

[222] Le même à la même, 15 mars 1773.—_Ibid._, I. 428.

[223] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 1er novembre 1770.—_Ibid._, I,
84.

[224] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 13 janvier 1773.—_Ibid._, I,
397.

[225] Mercy à Marie-Thérèse, 16 sept. 1772.—_Ibid._, I, 349.

[226] Le même à la même, même date. _Ibid._, I, 349.

[227] Mercy à Marie-Thérèse, 18 mai 1773.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 453, 454.

[228] Mercy à Marie-Thérèse, 14 août 1773.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 26.—Les lectures, cependant, même à ce moment,
n'avaient pas complètement cessé; la Dauphine consacrait chaque jour
une heure le matin à une lecture instructive, et un quart d'heure le
soir à une lecture spirituelle.—Même lettre, même page.—_Voir_ aussi:
Mercy à Marie-Thérèse, 16 sept. 1773.—_Correspondance secrète du comte
de Mercy_, II, 43.

[229] Mercy à Marie-Thérèse, 16 sept. 1773.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 43.

[230] Le même à la même, 12 nov. 1773.—_Ibid._, II, 70, 74.

[231] Le même à la même, 18 déc. 1773.—_Ibid._, II, 81.

[232] Le même à la même, 19 janvier 1774.—_Ibid._, II, 98.

[233] Il en était de même d'ailleurs pour tous ses autres enfants.—Ses
correspondances diverses publiées par M. d'Arneth le montrent
pleinement.—_Lettres de Marie-Thérèse à ses enfants et à ses amis._

[234] Mercy à Marie-Thérèse, 7 février 1778.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 422.

[235] Marie-Thérèse à Mercy, 1er octobre 1771.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 220.—Marie-Thérèse elle-même trouvait cette
lettre tellement forte qu'elle laissait Mercy libre de ne pas la
remettre.

[236] Mercy à Marie-Thérèse, 16 novembre 1770, 16 décembre
1772.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, I, 98, 390.

[237] Le même à la même, 16 décembre 1772.—_Ibid._, I, 390.

[238] Le même à la même, 16 avril 1771.—_Ibid._, I, 135.

[239] Le même à la même, 20 août 1770.—_Ibid._, I, 45.

[240] Termes du brevet expédié par le Roi à l'abbé de Vermond, avant
son départ de Vienne.—Vermond à Mercy, 1774.—_Maria-Theresia und
Marie-Antoinette_, p. 380.

[241] Vermond à Mercy, janvier 1771.—_Ibid._, p. 372.

[242] _Mémoires de Mme Campan_, pp. 65-66.—Des reproches analogues sont
formulés dans une des lettres saisies chez Fersen après le départ pour
Varennes: «Le lord Dorcet est venu me voir. Il m'a parlé de la personne
à qui vous êtes attaché (la Reine), avec attachement et respect, me
disant que la seule chose qu'il lui reprochait et qu'il ne lui avait
pas cachée à elle-même était son entier dévouement à l'abbé de Vermond,
dont il ne m'a pas fait l'éloge. Il m'a assuré que lui seul avait
du crédit sur son esprit et la gouvernait despotiquement.»—Lettres
adressées d'Angleterre à M. le comte de Fersen.—_Fuite de Louis XVI
à Varennes_, par Eug. Bimbenet, 2e édition. Pièces justificatives,
p. 131.—On sait aujourd'hui que ces reproches, échos des bruits de la
Cour, n'étaient pas fondés.

[243] Mercy à Marie-Thérèse, 16 juillet 1770.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 24. _Voir_ aussi le même à la même, 20 août
1770.—_Ibid._, I, 43.

[244] Mercy à Marie-Thérèse, 14 juillet 1770.—_Ibid._, I, 24.

[245] Marie-Thérèse à Mercy, 1er septembre 1770.—_Ibid._, I, 46.

[246] Mercy à Marie-Thérèse, 20 octobre 1770, 17 décembre 1770, 28
février 1771.—_Ibid._, I, 65, 111, 137.

[247] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 2 décembre
1770.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, I, 104.

[248] Mercy à Marie-Thérèse, 19 septembre 1770.—_Ibid._, I, 49, 50.

[249] Le même à la même, 16 novembre 1770.—_Ibid._, I, 91.

[250] Le même à la même, 16 novembre 1770.—_Ibid._, I, 91.

[251] Mercy à Marie-Thérèse, 16 novembre 1771.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 241, 243.

[252] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 4 mai 1770.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, I, 7.—Marie-Thérèse avait même poussé la
déférence jusqu'à envoyer à Mme Louise, par une ingénieuse flatterie,
son propre portrait en habit de carmélite avec ces mots tracés de sa
main: «Lorsqu'au pied des autels vous goûterez l'avantage du calme que
vos vertus vous ont fait préférer au bruyant éclat de la Cour, jetez un
regard sur ce portrait; il vous demandera, en mon nom, un souvenir de
tendresse pour ma fille et pour moi.»—Et Mme Louise avait répondu en
assurant l'Impératrice de «sa vive reconnaissance» et de «ses vœux pour
la famille impériale et en particulier pour la Dauphine, sa très chère
nièce».—_La vénérable Louise de France_, p. 340.

[253] Mercy à Marie-Thérèse, 19 septembre 1770.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 54.

[254] Le même à la même, 4 août 1770.—_Ibid._, I, 33.

[255] Le comte de Creutz à Gustave III, 12 août 1773.—Cité dans la
_Correspondance secrète du comte de Mercy_, I, 463 (note).

[256] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 9 juin 1771.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, I, 171.

[257] La même à la même, 13 février 1772.—_Ibid._, I, 272.

[258] La même à la même, 17 août 1771.—_Ibid._, I, 197.

[259] Mercy à Marie-Thérèse, 16 avril 1771.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy._, I, 152.

[260] _Mémoires de Mme Campan_, p. 71.

[261] Mercy à Marie-Thérèse, 16 avril 1771.—Marie-Thérèse à
Marie-Antoinette, 5 mai 1771.—_Correspondance secrète du comte de
Mercy_, I, 151, 158.

[262] _Portefeuille d'un talon-rouge contenant des anecdotes galantes
et secrètes de la Cour de France._—A Paris, de l'imprimerie du comte de
Paradès, page 10.

[263] _Portefeuille d'un talon-rouge_, p. 12.

[264] Mercy à Marie-Thérèse, 17 juillet 1775.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 354.

[265] Le même à la même, 19 oct. 1775.—_Ibid._, II, 391.

[266] Mercy à Marie-Thérèse, 15 septembre 1775, 19 octobre
1775.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 375 (note), 391.

[267] Mercy à Marie-Thérèse, 12 novembre 1773.—_Ibid._, II, 66.—_Voir_
sur la duchesse de Chaulnes, née Bonnier de la Mosson, _Les Bonnier
ou une famille de financiers au_ XVIIIe _siècle_, par Grasset-Morel,
Paris, Dentu, 1886.

[268] Mercy à Marie-Thérèse, 19 septembre 1770.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 55.

[269] Le même à la même, 14 juillet 1770.—_Ibid._, I, 24.

[270] Cérémonies observées à la prise d'habit de Mme Louise de France
chez les Carmélites de Saint-Denys, en 1776.—Archives du Carmel.—_La
vénérable Louise de France_, pp. 544-548.

[271] Mercy à Marie-Thérèse, 4 août 1770.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 30.

[272] Le même à la même, 16 avril 1771.—_Ibid._, I, 151.

[273] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 17 août 1771.—_Ibid._, I, 197.

[274] Mercy à Marie-Thérèse, 25 février 1771.—_Ibid._, I, 135.

[275] Mercy à Marie-Thérèse, 14 juillet 1770.—_Corresp. secrète du
comte de Mercy_, I, 23.

[276] Le même à la même, 19 septembre 1770.—_Ibid._, I, 50, 53.

[277] Le même à la même, 14 juillet 1770—_Ibid._, I, 26.

[278] Le même à la même, 19 septembre 1770.—_Ibid._, I, 56.

[279] Mercy à Marie-Thérèse, 22 mai 1771.—_Corresp. secrète du comte de
Mercy_, p. 162.

[280] Le même à la même, 25 février 1771.—_Ibid._, I, 132.

[281] Le même à la même, 20 octobre 1770.—_Ibid._, 77, 78.

[282] Le même à la même, 22 juin 1771.—_Ibid._, I, 174.

[283] Mercy à Marie-Thérèse, 22 juin 1771. _Corresp. secrète du comte
de Mercy_, I, 174.

[284] Marie-Thérèse à Mercy, 23 janvier 1771.—_Ibid._, I, 119.

[285] _Ibid._

[286] Mercy à Marie-Thérèse, 20 octobre 1770.—_Corresp. secrète du
comte de Mercy_, I, 68.

[287] Le même à la même, 14 août 1772.—_Ibid._, I, 237.

[288] Mercy à Marie-Thérèse, 23 janvier 1771.—_Corresp. secrète du
Comte de Mercy_, I, 121, 122.

[289] Le même à la même, 2 septembre 1771.—_Ibid._, I, 206.

[290] Le même à la même, 22 mars 1771.—_Ibid._, I, 165.

[291] Mercy à Marie-Thérèse, 2 septembre 1771.—_Corresp. secrète du
comte de Mercy_, I, 211.

[292] _Ibid._, I, 208.

[293] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 30 septembre 1771.—_Corresp.
secrète du comte de Mercy_, I, 217.—Marie-Thérèse avait déjà écrit le
17 août 1771: «Ne copiez pas des originaux qui n'ont jamais réussi dans
le public.» _Ibid._, I, 198.

[294] Marie-Thérèse a Marie-Antoinette, 30 septembre
1774.—_Correspondance secrète du comte du Mercy_, I, 217.

[295] Mercy à Marie-Thérèse, 18 juillet 1772.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 327.

[296] Le même à la même, 14 novembre 1772.—_Ibid._, 369.

[297] Le même à la même, 16 décembre 1772.—_Ibid._, I, 387.

[298] Le même à la même, 14 août 1773.—_Ibid._, II, 18.

[299] Le même à la même, 16 juin 1773.—_Ibid._, I, 462.

[300] Mercy à Marie-Thérèse, 17 juillet 1773, 12 novembre
1773.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 5, 65.

[301] Un texte, tout différent de celui-ci, donné par Pidansat de
Mayrobert, a été adopté par un grand nombre d'historiens. Le billet
que nous reproduisons ici a été communiqué par M. le duc Gabriel de
Choiseul à la _Revue de Paris_, en 1829. On peut donc regarder cette
version comme authentique.

[302] Mercy à Marie-Thérèse, 23 janvier 1771.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 125.

[303] _Souvenirs du baron de Gleichen_, 40.

[304] Mercy à Marie-Thérèse, 23 janvier 1771.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 125.

[305] _Souvenirs du baron de Gleichen_, p. 20.

[306] _Mémoires du baron de Besenval, avec avant-propos et notice_ par
M. F. Barrière. Paris, Didot, 1857, p. 104.

[307] _Histoire de la chute des Jésuites_, par le vicomte de Saint
Priest, p. 67.

[308] _Mémoires du baron de Besenval_, p. 124.

[309] _Ibid._, p. 123.

[310] Mme du Deffand à Horace Walpole, 2 novembre 1769.—_Correspondance
de la marquise du Deffand_, II, 9.

[311] Lettre de Louis XV au duc de Choiseul, publiée par M. le duc
G. de Choiseul en 1829. _Revue de Paris_, IV, 57.—Citée déjà mais
incomplètement dans les _Souvenirs du baron de Gleichen_, p. 38.

[312] _Ibid._

[313] Sénac de Meilhan.—_Portraits et caractères de personnages
distingués de la fin du_ XVIIIe _siècle_.

[314] Mercy à Marie-Thérèse, 23 janvier 1771.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 135.

[315] _Voir_, sur les intrigues qui amenèrent la chute de Choiseul, les
_Mémoires du baron de Besenval_, pp. 126, 127.

[316] Marie-Thérèse à Mercy, 11 février 1771.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 131.

[317] Mémoire du Comte de Broglie aux comtes du Muy et de
Vergennes.—_Correspondance secrète inédite de Louis XV_, II, 274.

[318] Marie-Thérèse à Mercy, 8 janvier 1771.—Mercy à Marie-Thérèse, 23
janvier 1771.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, I, 116, 125.

[319] Marie-Thérèse à Mercy, 4 janvier 1771.—_Ibid._, I, 116.

[320] Mercy à Marie-Thérèse, 16 avril 1771.—_Corresp. secrète du comte
de Mercy_, I, 154.

[321] _Voir_ les lettres de Mme du Deffand à Walpole, des 9 janvier et
17 mars 1771.—_Corresp. de la marquise du Deffand_, II, 121, 151, 152.

[322] _Ibid._, II, 151.

[323] On avait prétendu qu'à la bataille de Saint-Cast contre les
Anglais il s'était caché dans un moulin. «Si notre général ne s'est
pas couvert de gloire, il s'est couvert de farine,» avait-on dit.
Et, poursuivi par la Bretagne après sa révocation de gouverneur, il
avait été déclaré, par le Parlement de Paris, «prévenu de faits qui
entachaient son honneur». Il semble bien, d'après les recherches de
M. Vatel, dans son curieux livre sur Mme du Barry—_Histoire de Mme du
Barry d'après les papiers personnels et les documents des archives
publiques, précédé d'une introduction sur Mme de Pompadour, le
Parc-au-Cerfs, et Mlle de Romans_, par Ch. Vatel, Versailles, Bernard,
1883, 3 vol. in-12—que c'étaient là des calomnies.

[324] Mercy à Marie-Thérèse, 1 septembre 1771.—_Corresp. secrète du
comte de Mercy_, I, 215.

[325] Lettre du Roi à Choiseul, déjà citée.

[326] Madame du Deffand à H. Walpole, 26 juin 1771.—_Corresp. de la
marquise du Deffand_, II, 175.

[327] Mercy à Marie-Thérèse, 14 novembre 1772.—_Corresp. secrète du
comte de Mercy_, I, 373.

[328] Le même à la même, 2 septembre 1771.—_Ibid._, I, 215.

[329] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 9 juillet 1770.—_Corresp.
secrète du comte de Mercy_, I, 17.

[330] _Ibid._

[331] Mercy à Marie-Thérèse, 4 août 1770.—_Ibid._, I, 29.

[332] Le même à la même, 14 juillet 1770.—_Ibid._, I, 21.

[333] Le même à la même, 20 août 1770.—_Ibid._, I, 35.

[334] Le même à la même, 17 mars 1771.—_Ibid._, I, 143.

[335] Le même à la même, 20 octobre 1770.—_Ibid._, I, 91.

[336] Mercy à Marie-Thérèse, 17 mars 1771.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 143.

[337] Le duc d'Aiguillon ne pardonnait pas à la Dauphine de l'avoir
accueilli froidement, quand il lui avait été présenté en qualité de
ministre.

[338] Kaunitz à Mercy, annexe à la lettre de Mercy à Marie-Thérèse, du
24 juillet 1771.—_Corresp. secrète du comte de Mercy_, I, 192.

[339] Les chroniqueurs prétendaient que Mme du Barry, parlant de la
Dauphine, l'avait appelée la _petite rousse_.

[340] _Voir_ sur cette affaire la dépêche de Mercy du 2 septembre
1771.—_Corresp. secrète du comte de Mercy_, I, 200, 214.

[341] Sauf une allusion dans la lettre du 9 juillet 1771,
Marie-Thérèse, dans sa correspondance avec Marie-Antoinette, n'avait
jamais nommé Mme du Barry.

[342] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 30 septembre 1771.—_Corresp.
secrète du comte de Mercy_, I, 217, 218.

[343] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 13 octobre 1771.—_Corresp.
secrète du comte de Mercy_, I, 221, 223.

[344] Mercy à Marie-Thérèse, 16 septembre 1772.—_Ibid._., I, 346, 347.

[345] Le même à la même, 14 novembre 1772.—_Ibid._, I, 368.

[346] Le même à la même, 20 avril 1773.—_Ibid._, I, 440.

[347] _Le gouvernement de la Normandie aux_ XVIIe _et_ XVIIIe
_siècles_.—_Documents inédits tirés des archives du château d'Harcourt,
publiés par_ C. Hippeau, IV, 87.

[348] Pichler à Mercy, 4 décembre 1771; note de la dépêche de Mercy du
29 février 1772.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, I, 283.

[349] Mercy à Marie-Thérèse, 19 décembre 1771.—_Ibid._, I, 250.

[350] _Ibid._

[351] Mercy à Marie-Thérèse, 19 décembre 1771.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 256.

[352] _Ibid._, I, 252.

[353] Mercy à Marie-Thérèse, 28 janvier 1772.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 264.

[354] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 21 janvier 1772.—_Ibid._, I,
261.

[355] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 13 février
1772.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, I, 272.

[356] «Je ne comprends pas la politique qui permet qu'en cas que
deux se servent de leur supériorité pour opprimer un innocent, le
troisième peut et doit, à titre de pure précaution pour l'avenir,
et de convénience (sic) pour le présent, imiter et faire la même
injustice, ce qui me paraît insoutenable. Un prince n'a d'autres droits
que tout autre particulier, la grandeur et le soutien de son état
n'entrera pas en ligne de compte, quand nous devrons tous comparaître
à les rendre.» Opinion de S. M. l'Impératrice Reine, sur le parti à
prendre en conséquence de la note du baron Van Swieten, du 5 février
1772.—_Correspondance secrète du comte de Mercy._ Introduction, XXVIII.
Pourquoi Marie-Thérèse ne persévéra-t-elle pas jusqu'au bout dans ces
nobles et religieux sentiments et céda-t-elle aux suggestions de son
fils Joseph, qui fut en cette circonstance et en bien d'autres son
mauvais génie?

[357] _Voir Correspondance secrète de Louis XV_, publiée par M.
Boutaric. Introduction, I, 163 et suiv,. et II, 486. Mémoire du comte
de Broglie aux comtes du Muy et de Vergennes.

[358] Marie-Thérèse à Ferdinand, 17 septembre 1772.—_Lettres de
Marie-Thérèse à ses enfants et à ses amis_, I, 151.—Tout ce passage sur
«ce malheureux partage de la Pologne, qui me coûte dix ans de ma vie»,
est très curieux et peint bien l'état d'âme tourmenté de l'Impératrice.

[359] Seconde note de l'Impératrice.—_Correspondance secrète du comte
de Mercy._ Introduction, I, XXIX et Marie-Thérèse à Mercy, 2 août
1773.—_Ibid._, II, 15.

[360] Marie-Thérèse à Mercy, 18 mars 1772.—_Ibid._, I, 289, 290.

[361] Marie-Thérèse à Mercy, 2 juillet 1772.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 321.

[362] Mercy à Marie-Thérèse, 17 février 1773.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 414.

[363] Le même à la même, 16 juillet 1773.—_Ibid._, I, 399.

[364] Mercy avait plus d'une fois soupçonné Mesdames d'avoir sous
mains «de petits ménagements pour Mme du Barry et de vouloir toujours
mettre Mme la Dauphine à la brèche et la faire servir d'instrument à
manifester une haine qu'on n'osait faire paraître soi-même». Mercy à
Marie-Thérèse, 24 juillet 1771.—_Correspondance, secrète du comte de
Mercy_, I, 192. En 1773 le rapprochement était tout à fait opéré.

[365] Mercy à Marie-Thérèse, 17 juillet 1773.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 5.

[366] Le même à la même, 14 août 1773.—_Ibid._, II, 27.

[367] Le même à la même, 17 octobre 1773.—_Ibid._, I, 56.

[368] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 14 septembre 1773.—_Ibid._, II,
37.

[369] Mercy à Marie-Thérèse, 17 octobre 1773.—_Ibid._, II, 56.

[370] Le même à la même, 15 octobre 1771.—_Ibid._, I, 226.

[371] Le même à la même, 14 août 1772.—_Ibid._, I, 336.

[372] Le même à la même, 18 mai 1773.—_Ibid._, I, 452.

[373] _Voir_ sur l'abbé Maudoux une très intéressante brochure
faite d'après les papiers de l'abbé conservés au Grand séminaire de
Saint-Sulpice à Paris: _L'abbé Maudoux, confesseur de Louis XV_, notice
par Ant. de Lantenay, membre correspondant des Académies de Metz et de
Dijon, Paris, Jules Vic, 1881.

[374] Mercy à Marie-Thérèse, 19 février 1774.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 111.

[375] Le même à la même, 12 novembre 1773, 18 décembre 1773,—_Ibid._,
II, 68, 80.

[376] Le même à la même, 16 septembre 1773.—_Ibid._, II, 42.

[377] Le même à la même, 19 janvier 1774.—_Ibid._, II, 95.

[378] Le même à la même, 19 avril 1774.—_Ibid._, II, 129.

[379] _Réflexions sur la Révolution de France_, par Burke, traduit de
l'anglais sur la 8e édition par Laurent fils; Londres, 1er novembre
1790, page 157.

[380] _Mémoires historiques et militaires du Maréchal de Noailles_, VI,
317.

[381] _Mémoires du prince de Montbarrey_, I, 376.

[382] _Essais historiques sur la vie de Marie-Antoinette d'Autriche_,
1re partie, p. 12.

[383] Mercy à Marie-Thérèse, 17 décembre 1770.—_Corresp. secrète du
comte de Mercy_, I, 108.

[384] Mercy à Marie-Thérèse, 22 juin 1771.—_Corresp. secrète du comte
de Mercy_, I, 176.

[385] Archives de la guerre.—_La vie militaire sous l'ancien régime_,
par A. Babeau. Paris, Didot, 1889.

[386] Mercy à Marie-Thérèse, 2 septembre 1771.—_Corresp. secrète du
comte de Mercy_, I, 206.

[387] Mercy à Marie-Thérèse, 17 décembre 1770.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 107.

[388] Le même à la même, 22 mai 1771.—_Ibid._, II, 163.

[389] _Mémoires de Mme Campan_, p. 75.

[390] Mercy à Marie-Thérèse, 2 septembre 1771.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 212.

[391] Mercy à Marie-Thérèse, 16 septembre 1772.—_Corresp. secrète du
comte de Mercy_, I, 345.

[392] _Voir_ la _Gazette de France_, 22 octobre 1773, no 85, p. 785.

[393] Mercy à Marie-Thérèse, 12 novembre 1773.—_Ibid._, II, 64.

[394] _Ibid._, 68.

[395] _Ibid._, 64.

[396] Mercy à Marie-Thérèse, 12 novembre 1773.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 64, note.

[397] Il s'est trouvé cependant des écrivains de l'école
révolutionnaire pour accuser Marie-Antoinette de n'avoir pas eu de
_cœur_!

[398] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 13 janvier 1773.—Mercy à
Marie-Thérèse, 17 février 1773.—_Correspondance secrète du comte de
Mercy_, I, 397, 416.

[399] Mercy à Marie-Thérèse, 17 février 1771.—_Ibid._, I, 416.

[400] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 13 janvier 1773.—_Ibid._, I,
397.

[401] Mercy à Marie-Thérèse, 18 mai 1773.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 455.

[402] Le même à la même, 15 juin 1772.—_Ibid._, I, 313.

[403] _Ibid._, I, 312.

[404] Le même à la même, 18 mai 1773.—_Ibid._, I, 455.

[405] Mercy à Marie-Thérèse, 16 juin 1773. _Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 465.

[406] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 14 juin 1773.—_Ibid._, I, 459.

[407] Mercy à Marie-Thérèse, 16 juin 1773.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 466.

[408] _Mémoires de Weber_, p. 21.

[409] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 14 juin 1773.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, I, 459.

[410] _Mémoires de Weber_, pp. 21, 22.

[411] _Histoire de Marie-Antoinette Joséphe Jeanne de Lorraine,
archiduchesse d'Autriche_, par l'auteur de l'éloge de Louis XVI
(Montjoye). Paris, Perronneau, 1797, p. 63.—_Mémoires secrets pour
servir à l'histoire de la République des lettres_, VII, 11, 12.

[412] Mercy à Marie-Thérèse, 17 juillet 1773.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 3.

[413] Le même à la même, 17 octobre 1773. _Ibid._, II, 54.

[414] Le même à la même, 17 juillet 1773.—_Ibid._, II, 3, 4.

[415] _Le Gouvernement de Normandie_, IV, 86.—_Mémoires secrets pour
servir à l'histoire de la République des lettres_, VII, 16, 17.

[416] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 17 juillet
1773.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 8.—_Mémoires
secrets pour servir à l'histoire de la République des lettres_, VII,
24, 25.

[417] Mercy à Marie-Thérèse, 16 septembre 1773.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 44.

[418] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des
lettres_, VII, 63.

[419] Mercy à Marie-Thérèse, 17 octobre 1773.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 53.

[420] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 17 juillet 1773.—_Ibid._, II, 8.

[421] Mercy à Marie-Thérèse, 17 juillet 1773, 18 décembre
1773.—_Ibid._, II, 4, 82.

[422] Mercy à Marie-Thérèse, 16 septembre 1773.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 45.

[423] Le même à la même, 17 octobre 1773.—_Ibid._, II, 55.

[424] _Mémoires du prince de Montbarrey_, II, 29.

[425] Mercy à Marie-Thérèse, 22 juin 1771.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 173.

[426] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 16 septembre 1773.—_Ibid._, II,
37.

[427] Mercy à Marie-Thérèse, 18 avril 1772.—_Ibid._, I, 293.

[428] Le même à la même, 16 octobre 1772.—_Ibid._, I, 359.

[429] Le même à la même, 14 novembre 1772, 17 février 1773.—_Ibid._,
368, 415.

[430] Le même à la même, 17 février 1773.—_Ibid._, I, 415.

[431] Le même à la même, 17 février 1773.—_Ibid._, I, 415.

[432] Le même à la même, 14 novembre 1772.—_Ibid._, I, 365.

[433] Le même à la même, 16 octobre 1772.—_Ibid._, I, 359.

[434] Mercy à Marie-Thérèse, 16 juin 1773.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 461.

[435] _Mémoires du prince de Montbarrey_, II, 32.

[436] Mercy à Marie-Thérèse, 19 janvier 1774.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 94.

[437] _Ibid._

[438] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 16 juillet
1774.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 205.

[439] Mercy à Marie-Thérèse, 15 décembre 1773.—_Ibid._, II, 78.

[440] Le même à la même, 18 décembre 1773.—_Ibid._, II, 82.

[441] Il y eut bien encore de temps à autre quelques «piquanteries»
comme disait Mercy, et même des discussions très vives. L'ambassadeur
parle d'une dispute violente où les frères en vinrent jusqu'aux mains;
mais cette scène était antérieure à l'époque à laquelle nous sommes
arrivés.

[442] Mercy à Marie-Thérèse, 15 juin 1772.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, I, 311.

[443] _Mémoires de Mme Campan_, p. 83.

[444] Mercy à Marie-Thérèse, 10 décembre 1771.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 254.

[445] Mercy à Marie-Thérèse, 24 juillet 1771.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 189.

[446] Joseph II à Léopold, 9 juin 1771.—_Maria-Theresia und Joseph II_,
II, 139.

[447] Mercy à Marie-Thérèse, 16 décembre 1772.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 384.

[448] Le même à la même, 15 juin 1772.—_Ibid._, I, 311.

[449] Le même à la même, 4 novembre 1772, 16 décembre 1772, 17 février
1773.—_Ibid._, I, 374, 388, 417.

[450] Le même à la même, 19 janvier 1774, 19 avril 1774.—_Ibid._, II,
97, 128.

[451] Le même à la même, 19 février 1774.—_Ibid._, II, 108.

[452] Le même à la même, 17 mai 1774.—_Ibid._, II, 142.

[453] Mercy à Marie-Thérèse, 12 novembre 1773.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 75.

[454] Le même à la même, 7 mai 1774.—_Ibid._, II, 43.

[455] Le même à la même, 12 janvier 1774.—_Ibid._, II, 97.

[456] Le même à la même, 19 avril 1774.—_Ibid._, II, 128, 129.

[457] Le même à la même, 16 juin 1773.—_Ibid._, I, 464.

[458] Le même â la même, 19 janvier 1774.—_Ibid._, II. 94, 95.

[459] Le même a la même, 22 mars 1774.—_Ibid._, II, 117.

[460] Le même à la même, 18 décembre 1773.—_Ibid._, II, 80.

[461] Mercy à Marie-Thérèse, 18 décembre 1773.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 79.

[462] Le même à la même, 16 septembre 1773.—_Ibid._, II, 41.

[463] Le même à la même, 20 août 1773.—_Ibid._, I, 443.

[464] Mercy à Marie-Thérèse, 20 avril 1773, 17 octobre
1773.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, I, 445, II, 75.

[465] Le même à la même, 14 août 1773.—_Ibid._, II, 31.

[466] Le même à la même, 17 mars, 20 avril 1773.—_Ibid._, I, 435, 442.

[467] «Son Altesse Royale remplit toujours ses devoirs de piété avec
toute l'édification possible, et elle ne s'est jamais oubliée en
rien sur cet article si essentiel.» Mercy à Marie-Thérèse, 17 mars
1773.—_Ibid._, I, 434.—Voir encore le même à la même, 15 juin 1770, 15
décembre 1772, 12 novembre 1773, etc.—_Ibid._, I, 13, 383, II, 72.

[468] Le même à la même, 17 mars 1773.—_Ibid._, I, 431.

[469] Le même à la même, 21 avril 1773.—_Ibid._, I, 445.

[470] Le même à la même, 14 août 1773.—_Ibid._, II, 31.

[471] Le même à la même, 17 octobre 1773.—_Ibid._, II, 57.

[472] Le même à la même, 18 juillet 1772.—_Ibid._, I, 424.

[473] Marie-Thérèse à Mercy, 6 novembre 1753.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 59.

[474] Mercy à Marie-Thérèse, 19 avril 1774.—_Ibid._, II, 131, 132.

[475] Le même à la même, 17 octobre 1773.—_Ibid._, II, 57.

[476] Marie-Thérèse à Mercy, 5 avril 1774.—_Ibid._, II, 124.

[477] Mercy à Marie-Thérèse, 18 décembre 1773.—_Ibid._, II, 79.

[478] _Registres des gentilshommes de la chambre du Roi._

[479] Mercy au baron de Neny, note du rapport du 1er mai
1774.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 134.

[480] _Mémoires de Mme Campan_, p. 85.

[481] _Souvenirs de Félicie._

[482] _Ibid._

[483] Mercy à Marie-Thérèse, 1er mai 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 134.

[484] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des
lettres_, 21 mai 1774.

[485] Mercy à Marie-Thérèse, 17 mai 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 144, 145.

[486] _Mémoires du baron de Besenval_, 144, 146.

[487] La comtesse de Boufflers à Gustave III.—_Gustave III et la Cour
de France_, par Geffroy, I, 270.

[488] Elle avait failli un jour s'y rencontrer avec l'archevêque de
Paris.—Même lettre.—_Ibid._, I, 270.

[489] _Mémoires du baron de Besenval_, p. 147.

[490] _Ibid._

[491] Mercy à Marie-Thérèse, 17 mai 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 144.

[492] _Ibid._

[493] _Ibid._

[494] La comtesse de Boufflers à Gustave III.—_Gustave III et la Cour
de France_, I, 270.

[495] Mercy à Marie-Thérèse, 17 mai 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 144.

[496] La comtesse de Boufflers à Gustave III.—_Gustave III et la Cour
de France_, I, 270.

[497] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 14 mai 1774.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, II, 139.

[498] Mercy à Marie-Thérèse, 8 mai 1774.—_Ibid._, II, 137.

[499] Le même à la même, 8 mai 1774.—_Ibid._, II, 135.—_Mémoires du
baron de Besenval_, 152.

[500] Mercy à Marie-Thérèse, 8 mai 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 135.

[501] _Mémoires du baron de Besenval_, 103.

[502] Mme du Deffand à Horace Walpole, 8 mai 1774.—_Correspondance de
la marquise du Deffand_, II, 403.

[503] Lettre de l'abbé Maudoux, citée par M. A. de Lantenay: _L'abbé_
_Maudoux, confesseur de Louis XV_. Paris, Jules Vic, tiré à 100
exemplaires.

[504] _Journal de Hardy._

[505] _Récit inédit des derniers moments de Louis XV_, par M. du
Buisson de la Boulaye, attaché à la personne du Roi, récit recueilli
par sa fille Mme de Riancey.—Cité par M. de Beaucourt: _Le caractère de
Louis XV_.—_Revue des questions historiques_, IV, 243.

[506] Mme du Deffand à H. Walpole, 8 mai 1774.—_Correspondance de la
marquise du Deffand_, II, 403.

[507] _Récit de M. du Buisson de la Boulaye_.

[508] Mme du Deffand à H. Walpole, 8 mai 1774.—_Correspondance de la
marquise du Deffand_, II, 403.

[509] La comtesse de Boufflers à Gustave III.—_Gustave III et la Cour
de France_, I, 269.

[510] _Vie de la mère Marie-Thérèse de Saint-Augustin_, II, 20, citée
par M. de Beaucourt.

[511] Mercy à Marie-Thérèse, 10 mai 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 138.—Voici le texte du billet du Dauphin:

«Je vous prie, Monsieur, de distribuer dans la minute deux cent mille
livres aux pauvres, afin qu'ils prient pour la conservation du Roi. Et,
si vous trouvez que la distribution de cette somme puisse nuire à vos
arrangements, vous la retiendrez sur mes pensions.»

  LOUIS, Dauphin.


[512] _Lettre de l'abbé Maudoux._

[513] _Ibid._

[514] Mercy à Marie-Thérèse, 10 mai 1770.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 138.

[515] _Mémoires de Mme Campan_, p. 87.

[516] _Mémoires de Mme Campan_, p. 87.

[517] «Il n'y a que quatre mois encore qu'on m'avait excommunié,»
disait Louis XVI à Maurepas, quelque temps après son avènement; «on
avait peur, quand je parlais à un ministre.» Cité par M. de Larcy dans
sa remarquable étude sur _Louis XVI et Turgot_.—_Correspondant_, 25
août 1866.

[518] On avait répandu le bruit dans le public et Marie-Thérèse
croyait elle-même que Louis XV avait laissé une fortune personnelle
considérable. La vérité est qu'on ne trouva dans un tiroir que «44.000
livres d'argent et des bijoux de médiocre valeur».—_Journal de Papillon
de la Ferté_, 367.

[519] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 18 mai 1774.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, II, 150.

[520] La même à le même, 16 juin 1774.—_Ibid._, II, 180.

[521] Cité par M. de Falloux, _Louis XVI_.

[522] Cité par M. de Beauchesne, _Mme Elisabeth_, I, 72.

[523] Mesdames, en soignant leur père, avaient pris elles-mêmes la
petite vérole.

[524] Madame Louise était prieure.

[525] _La vénérable Mme Louise de France_, p. 408.

[526] _Chronique secrète de Paris_, par l'abbé Baudeau.—_Revue
rétrospective_, 1re série, III, p. 36.

[527] Mercy à Marie-Thérèse, 7 juin 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 162.

[528] _Chronique secrète de Paris_, par l'abbé Baudeau.—_Revue
rétrospective_, III, p. 56.

[529] Le comte de Creutz à Gustave III, 15 mai 1774.—_Gustave III et la
Cour de France_, I, 299.

[530] _Chronique secrète de l'abbé Baudeau_, p. 37.

[531] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 16 juillet
1774.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 206.—C'était la
_Gazette de Cologne_, qui avait mis ce mot du Roi en circulation. «Ce
que dit la _Gazette de Cologne_ est bien dans son cœur» (de Louis XVI),
répondait Marie-Antoinette à sa mère, le 30 juillet, «mais je ne crois
pas qu'il l'ait dit.»—_Ibid._, II, 207.—C'était du moins un symptôme de
l'opinion.

[532] Le comte de Creutz à Gustave III, 15 mai 1774.—_Gustave III et la
Cour de France_, I, 299.—«Notre nouveau maître, écrivait de son côté un
témoin qu'on ne peut soupçonner de partialité, le duc d'Aiguillon, se
conduit à merveille. Il travaille du matin au soir avec une patience
admirable. Il cherche à s'instruire... paraît inaccessible à l'intrigue
et montre beaucoup de bon sens, de justesse dans l'esprit et de désir
de rendre ses sujets heureux.»—Le duc d'Aiguillon au cardinal de
Bernis, 23 mai 1774.—Archives Bernis, cité par M. Masson.—_Le cardinal
de Bernis depuis son ministère_, 266.

[533] _Gustave III et la Cour de France._

[534] Mme du Deffand à H. Walpole, 15 mai 1774,—_Correspondance de la
marquise du Deffand_, II, 407.

[535] Mercy à Marie-Thérèse, 17 juin 1771.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 162.

[536] _Chronique secrète de l'abbé Baudeau_, p. 56.

[537] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 16 juillet
1774.—_Correspondance secrète du comté de Mercy_, II, 204.

[538] Marie-Thérèse à Mercy, 18 mai 1774.—_Ibid._, II, 149.—Elle
écrivait de même, le 17 mai 1774, à son fils Ferdinand: «Je crains que
voilà la fin des jours paisibles et agréables de votre sœur.»—_Lettres
de l'Impératrice Marie-Thérèse à ses enfants et à ses amis_, I, 277.

[539] La comtesse de Boufflers à Gustave III.—_Gustave III et la Cour
de France_, I, 271.

[540] _Chronique secrète de l'abbé Baudeau_, 30 juin 1774.

[541] «M. de Machault l'emporta pendant deux heures.»—_Mémoires de
Dufort de Cheverny_, I, 406.

[542] M. de Cheverny tenait ses renseignements de M. de Sartines
lui-même, qui les lui raconta le soir même de son entrevue avec le Roi.

[543] Mercy à Marie-Thérèse, 17 mai 1774.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 146, 147.—De plus longs détails sont donnés
dans une dépêche de Mercy à Kaunitz, de la même date, citée par M.
Flammermont dans une _Etude critique sur les mémoires de Mme Campan_:
_Bulletin mensuel de la Faculté des Lettres de Poitiers_, mars 1886,
pp. 111 à 113.

[544] Le comte de Goltz à Frédéric II, 21 septembre 1777.—_Histoire de
l'action commune de la France et de l'Amérique_, par Bancroft, III, 107.

[545] _Mémoires de Mme Campan_, p. 88, note.

[546] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 30 juillet
1774.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 207.

[547] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 18 mai 1774.—_Ibid._, II, 150,
197.

[548] _Le gouvernement de Normandie_, IV, 94.

[549] _Chronique secrète de l'abbé Baudeau_, 28 mai 1774.—_Revue
rétrospective_, t. III, p. 61.

[550] Mme du Deffand à H. Walpole, 5 juin 1774.—_Correspondance de la
marquise du Deffand_, II, 411.

[551] _Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 163, note.

[552] Mercy à Marie-Thérèse, 15 juillet 1774.—_Ibid._, II, 197.

[553] Le même à la même, 15 juillet 1774.—_Ibid._, II, 198, note.

[554] Le même à la même, 15 juin 1774, 15 juillet 1774.—_Ibid._, II,
172, 198.

[555] «Je suis bien aise de m'acquitter envers vous d'une des
obligations que je vous ai, avait dit la Reine à Choiseul; je vous
dois mon bonheur et m'estime heureuse d'avoir pu contribuer à votre
retour.»—Le comte de Creutz à Gustave III, 16 juin 1774.—_Gustave III
et la Cour de France_, I, 301.

[556] Mme du Deffand à Voltaire, 16 juin 1774.—_Correspondance de la
marquise du Deffand_, II, 414.

[557] Marie-Thérèse à Mercy, 25 mai 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 153.

[558] Mercy à Marie-Thérèse, 15 juillet 1774.—_Ibid._, II, 197.

[559] Vermond à Mercy, 7 juin 1774.—_Ibid._, II, 171.

[560] Joseph II à Léopold, 24 mai 1774, 9 juin 1774.—_Maria-Theresia
und Joseph II_, II, 34, 35.

[561] Le même au même, 9 juin 1774.—_Ibid._, II, 35.—Joseph II lui-même
ne se conforma pas toujours au conseil qu'il donnait à sa sœur.
Lorsque ses intérêts furent en jeu, dans les affaires de Bavière et de
Hollande, par exemple, il fut le premier à engager la Reine à agir près
des ministres.

[562] Marie-Thérèse à Mercy, 30 mai 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 153.

[563] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 30 mai 1774.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, II, 156.

[564] Marie-Thérèse à Mercy, 1er juin 1774.—_Ibid._, II, 158.

[565] Mercy au baron de Neny, note de la dépêche du 17 mai
1774.—_Ibid._, II, 147.

[566] Voir notamment la dépêche du 14 août 1773, alors que la Reine
était encore Dauphine.—_Ibid._, II, 31.

[567] Mercy à Marie-Thérèse, 17 mai 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 147.

[568] Mercy à Marie-Thérèse, 15 juin 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 174, 175.

[569] Vermond à Mercy, 4 juin 1774.—_Ibid._, II, 171.

[570] Mercy à Marie-Thérèse, 15 juillet 1774.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 194.

[571] Le même à la même, 28 septembre 1774.—_Ibid._, II, 237.

[572] Marie-Thérèse à Mercy, 16 juillet 1774.—_Ibid._, II, 203.

[573] Mercy à Marie-Thérèse, 28 septembre 1774.—_Ibid._, II, 237.—La
Reine avait même poussé le scrupule jusqu'à ne faire aucune observation
sur le choix de Sartines pour la marine, choix qu'elle désapprouvait,
pensant avec raison que ce ministre, qu'elle aimait d'ailleurs
beaucoup, ayant été lieutenant de police, convenait mieux pour la place
du duc de la Vrillière, ministre de la Maison du Roi.—_Ibid._

[574] C'étaient la dame d'honneur, à genoux sur un pliant très bas, une
serviette sur le bras, et quatre femmes de la Reine en grand habit, qui
portaient les assiettes et versaient à boire: aucun homme ne paraissait
pour le service, ni ne s'asseyait à la table royale.—_Mémoires de Mme
Campan_, p. 100.

[575] Mercy à Marie-Thérèse, 17 novembre 1774.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, I, 260.

[576] Le même à la même, 7 juin 1774.—_Ibid._, II, 164.

[577] Le même à la même, 17 novembre 1774.—_Ibid._, II. 260.

[578] Mercy à Marie-Thérèse, 17 novembre 1774.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 262. On avait choisi le samedi, quoique ce fut
un jour maigre, parce que le dimanche il y avait grand couvert et que
Mesdames arrivaient le lundi. La Reine tenait à ce qu'à leur retour
elles se trouvassent en face d'un fait accompli.

[579] _Chronique secrète de Métra_, I, 105.

[580] Mercy à Marie-Thérèse, 18 décembre 1774.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 271, 272.

[581] _Mémoires de Mme Campan._

[582] _Ibid._, 99.

[583] _Souvenirs d'un page_, 178.

[584] _Mémoires de Mme Campan_, 97, 98.

[585] _Ibid._, 98.

[586] _Mémoires de Mme Campan_, 98.

[587] _Souvenirs d'un page_, 173.

[588] «Par une étrange fatalité, a dit le duc de Lévis, l'appareil de
la Cour, l'étiquette, qui paraît si puérile aux esprits superficiels
et qui est cependant le seul moyen de prévenir la confusion des
rangs, ne furent jamais plus nécessaires que sous le prince qui les
abolit.»—_Souvenirs et portraits_, par le duc de Lévis, 144.

[589] _Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI_, par
François Hue, Paris, Plon, 1860, 436.

[590] _Mémoires de Mme Campan_, 94.

[591] La Reine n'avait eu cependant aucune part à cette résolution
du Roi.—Mercy à Marie-Thérèse, 15 juin 1774, 15 juillet
1774.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 175, 195.

[592] Marie-Thérèse à Mercy, 30 juin 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 189.

[593] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 27 juin 1774.—_Ibid._, II, 182.

[594] Post-scriptum de Louis XVI à sa lettre du 1er juillet 1774, de
Marie-Antoinette à Marie-Thérèse. _Ibid._, II, 192.

[595] Mercy à Marie-Thérèse, 28 juin 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 183.

[596] _Ibid._—_Dernières années du règne de Louis XVI_, 423.

[597] Le comte de Creutz à Gustave III.—_Gustave III et la cour de
France_, I, 300.

[598] Mercy à Marie-Thérèse, 15 août 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 223.

[599] Le comte de Creutz à Gustave III.—_Gustave III et la Cour de
France_, I, 300.

[600] Mlle de Lespinasse au comte de Guibert, 27 août 1774.

[601] Voir _Le fils de Louis XV, Louis, Dauphin de France, 1729-1735_,
par Emmanuel de Broglie. Paris, Plon, 1877, pp. 188 et suiv.

[602] Voir l'_Histoire de la marine française pendant la guerre de
l'indépendance américaine_, par C. Chevalier, capitaine de vaisseau.
Paris, Hachette, 1877.

[603] _Chronique secrète de Métra_, I, 67.

[604] _Mémoires de Dupont de Nemours_, II, 253-254. Cité par M. Foncin.
_Essai sur le ministère de Turgot._ Paris, Germer-Baillière, 1877.

[605] Note de la lettre de Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, du 30
juillet 1774.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 207.

[606] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 30 juillet 1774.—_Ibid._, II,
205.

[607] La même à la même, 16 novembre 1774.—_Ibid._, II, 258.

[608] _Voir_ Droz, _Histoire du règne de Louis XVI_, I, 151 et suiv.

[609] Marie-Thérèse à Mercy, 11 novembre 1774.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 252.

[610] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 16 novembre 1774.—_Ibid._, II,
253.

[611] La même à la même, 16 novembre 1774.—_Ibid._, II. 253.

[612] Mercy à Marie-Thérèse, 18 décembre 1774.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 270.

[613] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des
lettres_, 13 novembre 1775, VIII, 275, 276.

[614] _Ibid._, 21 novembre 1775, VIII, 289.

[615] _Mémoires de Mme Campan_, 96.

[616] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des
lettres_, 4 janvier 1781, XVII, 10.

[617] _Les bals de Marie-Antoinette d'après des documents inédits_, par
Henry de Chennevières. _Gazette des beaux-arts_, 1er juin 1886.

[618] _Mémoires de Mme Campan_, 97. On en était venu à épuiser tout
le stock de plumes de la ville de Lyon et à payer une plume cinquante
louis.—_Mémoires pour servir à l'histoire de la République des
lettres_, 19 août 1775, VIII, 161.—_Le XVIIIe siècle_, par P. Lacroix,
499.

[619] _Le XVIIIe siècle, mœurs, institutions_, par Paul Lacroix.
Paris, Didot, p. 502.—_Voir_ aussi les _Souvenirs du marquis de
Valfons_. Paris, Dentu, 1860, p. 415.

[620] _Chronique secrète de Métra_, I, 158.

[621] _Recueil général des coiffures de différents goûts, à commencer
de 1589 à 1778._ Paris, Desnos, cité par M. le comte de Reiset.
_Lettres inédites de Marie-Antoinette._ Paris, Didot, p. 12.

[622] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République
des lettres_, 26 avril 1774, VII, 184. On peut voir dans les
_Souvenirs du marquis de Valfons_ (p. 415, 416) des détails curieux
sur l'extravagance de ces toilettes et les noms étranges qu'elles
portaient. Le trait suivant en donnera une idée: «Mademoiselle Duthé
était dernièrement à l'Opéra avec une robe _soupirs étouffés_, ornée de
_regrets superflus_, un point au milieu de _candeur parfaite_, garnie
en _plaintes indiscrètes_ de rubans en _attentions marquées_, des
souliers _cheveux de la Reine_, brodés en diamants en _coups perfides_,
et le _venez-y voir_ en émeraudes; frisée en _sentiments soutenus_,
avec un bonnet de _conquête assurée_, garni de _plumes volages_ et
de rubans d'_œil abattu_; un _chat_ sur le col, couleur de _gueux
nouvellement arrivé_; et sur les épaules, une _Médicis_ montée en
_bienséance_ et son manchon en _agitation momentanée_.

[623] _Mémoires de Mme Campan_, 97.

[624] On avait raconté, par exemple, que le Roi avait fait cadeau d'une
aigrette à la Reine en la priant de s'en servir au lieu des nouvelles
coiffures, et en ajoutant qu'elle n'avait que faire de ces parures pour
relever ses grâces. Cette anecdote rapportée par Métra (I, 58), et dont
parle Marie-Thérèse (lettre à Mercy, 2 février 1775,—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, II, 293), est démentie catégoriquement par
Mercy.—Mercy à Marie-Thérèse, 20 février 1775,—_Ibid._, II, 298.

[625] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 5 mars 1775.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, II, 306.

[626] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 17 mars 1775.—_Ibid._, 307, 308.

[627] Mercy à Marie-Thérèse, 28 février 1775.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 298.

[628] Le même à la même, 18 mars 1775.—_Ibid._, II, 43.

[629] _Recueil général de coiffures de différents goûts, à commencer
de 1589 à 1778_; cité par le comte de Reiset. _Lettres inédites de
Marie-Antoinette_, p. 12.

[630] Mercy à Marie-Thérèse, 17 novembre 1775.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 255.—En revanche, les appartements de Madame et
de la comtesse d'Artois étaient presque vides.

[631] Mercy à Marie-Thérèse, 17 novembre 1774.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 255.

[632] Mercy à Marie-Thérèse, 18 décembre 1774.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 270.

[633] Le même à la même, 15 janvier 1774. _Ibid._, II, 280.—«Les
spectacles des bals chez la Reine furent des plus magnifiques tout
ce mois de janvier (1775); les Bocquet ont été sur les dents; car la
Reine imaginait toujours des habits, au moment qu'on s'y attendait le
moins, à quoi les Bocquet devaient suffire, ce qui les occupait fort,
et tous les habits auraient été trouvés merveilleux si la demoiselle
Bertin s'était toujours conformée aux dessins de MM. Bocquet.»—_Lettre
de Papillon de la Ferté_, citée par M. Henry de Chennevières. _Les
bals de Marie-Antoinette d'après des documents inédits._ _Gazette des
Beaux-Arts_, 1er juin 1886. _Voir_ aussi le _Journal de Papillon de la
Ferté_, pp. 378 et suiv. Papillon se plaignait que la Reine employait
trop de «plumes et dorures fines», ce qui augmentait la dépense. Il
estimait cette dépense a cent mille livres. Il ajoute d'ailleurs que
le contrôleur général,—c'était Turgot,—auquel il en avait envoyé le
bordereau, n'avait point trouvé «cette dépense très considérable pour
avoir amusé toute la Cour pendant l'hiver entier.»—_Ibid._, 380.

[634] Walpole à la comtesse d'Ossory, 23 août 1775.—_Lettres d'H.
Walpole_, 281, 282.

[635] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des
lettres_, 4 février 1778. XI, 95.

[636] _Journal de Papillon de la Ferté_, 380.

[637] Mercy à Marie-Thérèse, 18 novembre 1774.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 270.

[638] Le même à la même, 18 décembre 1774.—_Ibid._, II, 271.

[639] Mercy à Marie-Thérèse, 15 août 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 221.—_Voir_, sur ce nom, le _Pacte de famine_, par
G. Bord.

[640] Mercy à Marie-Thérèse, 11 septembre 1774.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 232.

[641] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des
lettres_, 14 janvier 1775, VII, 292, 293.—Mercy à Marie-Thérèse, 15
janvier 1775.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 283, 284.

[642] _Mémoires secrets pour servir_, etc., 14 janvier 1776, IX, 23.

[643] Le baron d'Assas au patriote Palloy, 12 février 1791.—_Louis XVI,
Marie-Antoinette et Mme Elisabeth_, par Feuillet de Conches, I, 468,
469.

[644] _Mémoires de Mme Campan_, 191, 192.

[645] _Correspondance secrète inédite sur Louis XVI, Marie-Antoinette,
la Cour et la Ville_, de 1777 à 1792, publiée d'après les manuscrits de
la Bibliothèque Impériale de Saint-Pétersbourg, avec une préface, des
notes, et un index alphabétique par M. de Lescure. Paris, Plon, 1866,—9
mai 1777, I, 84.—_Mémoires secrets pour servir_, etc., 10 février 1778,
XI, 103, 104.

[646] Et père du futur Conventionnel.

[647] _Souvenirs historiques et parlementaires du comte de
Pontécoulant, ancien pair de France_, extraits de ses papiers et de sa
correspondance, Paris, Lévy, 1861, I, 45, 47.

[648] _Mémoires de Mme Campan_, 188, 189.

[649] Mercy à Marie-Thérèse, 15 août 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 216.

[650] Marie-Thérèse à Mercy, 16 juin 1774.—_Ibid._, II, 177.

[651] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 16 juillet 1774.—_Ibid._, II,
205.

[652] Mercy à Marie-Thérèse, 15 août 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 217.

[653] Le même à la même, 28 septembre 1774.—_Ibid._, II, 239.

[654] Le même à la même, 20 avril 1775.—_Ibid._, II, 322.

[655] _Mémoires de Mme Campan_, 95, note.

[656] _Mémoires de Mme Campan_, 93, 94. Bachaumont raconte qu'un peu
plus tard ce furent de nouvelles rumeurs à la Cour et de nouvelles
chansons parce que la Reine s'était avisée un jour de dire en riant
qu'elle ne savait pas comment on pouvoit paraître à la Cour, passé
trente ans, et parce qu'au bal elle préférait les danseurs qui
dansaient bien à ceux qui dansaient mal.—_Mémoires secrets pour servir
à l'histoire de la République des lettres_, 14 novembre 1775, 13
janvier 1777, VIII, 278, X, 12.

[657] _Portefeuille d'un talon rouge_, 11.

[658] _Mémoires de Mme Campan_, p. 95. La chanson calomniatrice
s'appelait le _Lever de l'aurore_.

[659] Mercy à Marie-Thérèse, 11 septembre 1774.—_Correspondance sécrète
du comte de Mercy_, II, 233, note.

[660] Marie-Thérèse à Mercy, 28 août 1774.—_Ibid._, II, 225.

[661] Kaunitz à Mercy, 3 octobre 1774.—_Ibid._, II, 235, note.

[662] Marie-Thérèse à Mercy, 20 septembre 1774.—_Ibid._, II, 235.

[663] On trouvera des détails sur cette aventure dans le beau livre
de M. de Loménie: _Beaumarchais et son temps_. Mais M. de Loménie, ne
connaissant pas les documents conservés en Autriche, ajoute foi au
récit de Beaumarchais. Ce récit a été battu en brèche, à l'aide des
archives de Vienne, par M. d'Arneth, _Beaumarchais und Sonnenfels_,
et l'ouvrage de M. d'Arneth a été résumé en français par un magistrat
distingué, M. Paul Huot.

[664] Marie-Thérèse à Mercy, 28 août 1774.—Mercy à Marie-Thérèse, 11 et
21 septembre 1774.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 226,
233, 239.

[665] Mercy à Marie-Thérèse, 28 septembre 1774.—_Ibid._, II, 241.

[666] _Ibid._, 240.

[667] Instructions données à Maximilien pour son voyage.—_Lettres de
Marie-Thérèse à ses enfants et à ses amis_, II, 327. L'Impératrice
était même dure pour son fils: «C'est l'indifférence, lui disait-elle,
la source de tous ces oublis volontaires, de ces réponses gauches,
qui vous donnent souvent l'air d'un imbécile, de ces propos communs,
de cet extérieur morne, qui ne peut rassurer ceux qui s'intéressent à
vous.»—_Ibid._, 335. Prévoyait-elle la réponse à Buffon?

[668] Marie-Thérèse à Mercy, 5 février 1774.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 105.

[669] Mercy à Marie-Thérèse, 20 février 1775.—_Ibid._, II, 299.

[670] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 5 mars 1775.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, II, 305.

[671] Marie-Thérèse à Mercy, 4 février 1775.—_Ibid._, II, 291.

[672] Dépêche d'office du 18 mars 1775.—Archives de Vienne: citée en
note de la lettre de Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, du 19 mars
1775.—_Ibid._, II, 307.

[673] Mercy à Marie-Thérèse, 20 février 1775.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 300.

[674] Le même à la même, 20 février 1775.—_Ibid._, II, 300, note.

[675] _Correspondance du comte de Mirabeau et du comte de la Marck_,
publiée par M. de Bacourt, I, 79.

[676] _Ibid._, I, 77.

[677] _Ibid._

[678] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 17 mars 1775.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, II, 307.

[679] _Ibid._

[680] _Mémoires de Mme Campan_, 107.—_Mémoires secrets pour servir à
l'histoire de la République des lettres_, 27 mars 1775, VII, 351.

[681] «Croyez-moi, les Français vous estimeront plus et feront plus
de compte de vous, s'ils vous trouvent la solidité et la franchise
allemandes, et ne soyez pas honteuse d'être Allemande jusqu'aux
gaucheries. Faites un accueil distingué aux premiers et dos bontés
à tous les Allemands, surtout ceux de vos sujets et des premières
maisons; aux moindres, c'est-à-dire qui n'ont point d'entrée à la Cour
chez nous, de bonté, d'affection et de protection.» Marie-Thérèse à
Marie-Antoinette, 8 mai 1771.—_Correspondance secrète du comte de
Mercy_, I, 159.

[682] _Ibid._

[683] _Ibid._, et 30 novembre 1772, I, 362.

[684] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 30 novembre
1772.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, I, 381.

[685] Marie-Thérèse à Mercy, 3 janvier 1775.—_Ibid._, II, 279.

[686] _Ibid._

[687] Mercy à Marie-Thérèse, 19 janvier 1775.—_Ibid._, II, 289,
290.—Cette lettre de l'Empereur était caustique et sévère. La Reine en
fut un peu froissée, mais prit le parti d'en plaisanter: «Il y aurait
ici matière à brouillerie, dit-elle, mais je ne me brouillerai jamais
avec mon frère, je vais lui répondre en plaisantant.»

[688] _Voir_ sur toutes ces cérémonies: _Le sacre et couronnement de
Louis XVI, roi de France et de Navarre, dans l'église de Reims, le 11
juin 1775, enrichi d'un très grand nombre de figures en taille-douce_.
Paris, Vente, 1775.

[689] D'Alembert à Frédéric II, cité par M. de Falloux, _Louis XVI_, 57.

[690] Condorcet à Turgot, 22 septembre 1774.—_Correspondance inédite
de Condorcet et de Turgot, 1770-1779_, publiée avec des notes et une
introduction, d'après les autographes de la collection Minoret et les
manuscrits de l'Institut, par Charles Henry. Paris, Charavay, 1882.

[691] Mirabeau, brochure sur le sacre, 1775, cité par M. de Falloux,
_Louis XVI_, 55.

[692] Mercy à Marie-Thérèse, 18 mars, 20 avril 1775.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, II, 313, 325.

[693] Le même à la même, 20 avril 1775.—_Ibid._, II, 325.

[694] Mercy à Marie-Thérèse, 23 juin 1775.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 346.

[695] _Voir_, sur toute cette cérémonie du sacre, _Louis XVI_, par M.
de Falloux, 57-63.

[696] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 22 juin 1775.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, II, 342.—_Journal historique du sacre et du
couronnement de Louis XVI_, 64.—_Journal de Papillon de la Ferté_, 384.

[697] Mercy à Marie-Thérèse, 23 juin 1775.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 346, 347.

[698] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des
lettres_, 17 juin 1775, VIII, 72.

[699] Mercy à Marie-Thérèse, 23 juin 1775.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 347.

[700] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 22 juin 1775.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, II, 343.

[701] _Gazette de France_, année 1775, p. 446.

[702] La Reine y assista dans sa tribune.

[703] _Gazette de France_, année 1775, p. 447.

[704] Mercy à Marie-Thérèse, 23 juin 1775.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 348.

[705] Un de nos amis, bibliophile et historien distingué, M. Louis
Jarry, possède le manuscrit d'une de ces pièces, _la Reine des vertus_,
dans l'exemplaire même destiné à la Dauphine.

[706] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 15 septembre
1775.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 374.

[707] Pickler à Mercy, note de la dépêche du 23 juin
1775.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 319.

[708] Marie-Antoinette au comte de Rosemberg, 13 juillet 1775.—_Ibid._,
II, 362.

[709] _Ibid._ Comp. avec la lettre de Mercy à Marie-Thérèse, du 17
juillet 1775.—_Ibid._, II, 356, 357.

[710] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des
lettres_, 9 juin 1775, VIII, 82.

[711] Marie-Antoinette au comte de Rosemberg, 13 juillet
1775.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 362.

[712] Certaines insinuations de Choiseul dans cette entrevue
laissèrent, dans l'esprit de la Reine, une impression fâcheuse. Ainsi
il avait tourné en ridicule les gens de robe; ces plaisanteries étaient
peut-être encore dans la mémoire de la Reine lorsqu'elle contribua
à la chute de Turgot et de Malesherbes. Choiseul avait aussi engagé
Marie-Antoinette à dominer son mari par la crainte, et Mercy raconte
que ce mauvais conseil avait fait une assez vive impression sur
l'esprit de la jeune femme.

[713] _Souvenirs et portraits_, par le duc de Lévis, 159.

[714] Mme du Deffand à H. Walpole, 12 mars 1775.—_Correspondance de la
marquise du Deffand_, II, 478.

[715] _Correspondance de M. le duc d'Aiguillon, au sujet de l'affaire
du comte de Guines, du sieur Tort, et autres intéressés pendant
les années 1771, 1772, 1773, 1774, 1775._—_Mémoire de Tort de la
Sonde._—_Mémoire sur la nature, l'origine et les progrès de l'affaire
de M. le comte de Guines, ambassadeur du Roi, contre le mémoire de
Tort, ci-devant son secrétaire._—La correspondance de Mme du Deffand, à
partir du 12 février, est remplie de cette affaire.

[716] Dépêche d'office du comte de Mercy, citée en note de la lettre du
18 mars 1775.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 313.

[717] Mme du Deffand à H. Walpole, 28 mai 1775.—_Correspondance de la
marquise du Deffand_, II, 497.

[718] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des
lettres_, 8 juin 1773, VIII, 80.

[719] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 22 juin 1775.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, II, 344.

[720] Marie-Antoinette au comte de Rosemberg, 13 juillet 1775.—_Ibid._,
II, 362.—Ajoutons que cette rigueur ne dura pas et que le duc
d'Aiguillon ne tarda pas à revenir à la Cour intriguer contre la Reine.

[721] Le maréchal du Muy était mort des suites de l'opération de la
pierre.

[722] Marie-Antoinette au comte de Rosemberg, 13 juillet
1775.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 362.

[723] Dépêche d'office du comte de Mercy, citée en note de la lettre du
16 août 1775.—_Ibid._, II, 366.

[724] Mercy à Marie-Thérèse, 18 décembre 1774.—_Ibid._, II, 270.

[725] Mercy à Marie-Thérèse, 17 décembre 1775.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 405.

[726] _Mémoires de M_me _Campan_, 134.

[727] Le comte de Saint-Germain avait décidé que les soldats, comme
punition, recevraient des coups de plat de sabre.

[728] Le maréchal de Biron.—Mme du Deffand à H. Walpole, 20 mai
1775.—_Correspondance de la marquise du Deffand_, II, 495.

[729] Voir notamment la _Prophétie Turgotine_.

[730] Opinion de M. de Parieu.—Discussion à l'Académie des sciences
morales et politique sur le livre de M. Foncin: _Essai sur le ministère
de Turgot_. Paris 1877, Germer-Baillière.—Séance du 20 janvier
1877.—_Journal officiel_ du 24 janvier 1877.

[731] _Particularités et observations sur les contrôleurs généraux des
finances_ par M. de Montyon.—Cité par M. Fernand Labour, _M. de Montyon
d'après des documents inédits_. Paris, Hachette, 1880, p. 121.

[732] M. Léonce de Lavergne.—Discussion déjà citée de l'Académie des
sciences morales et politiques, séance du 20 janvier 1877.—_Journal
officiel_ du 20 janvier 1877.—La même opinion avait été émise par
M. Fustel de Coulanges, séances du 23 décembre 1876 et 13 janvier
1877.—_Journal officiel_ des 28 décembre 1876 et 20 janvier 1877.

[733] Le comte de Creutz à Gustave III, 14 mars 1776.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, introduction, I, II.

[734] Mercy à Marie-Thérèse, 16 mai 1776.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 446, 447.

[735] Mercy à Marie-Thérèse, 16 mars 1776.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, Introduction, I. 11.

[736] Le même à la même, rapport officiel du 16 mai 1776, note de la
lettre de la même date.—_Ibid._, II, 442.

[737] Le même à la même, 16 mai 1776.—_Ibid._, II, 446.

[738] Le comte de Creutz à Gustave III, 12 mai 1786.—Cité en note de la
dépêche de Mercy, du 16 mai 1776.—_Ibid._, II, 447.

[739] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 15 mai 1776.—_Ibid._, II, 441.

[740] Mercy à Marie-Thérèse, 16 mai 1776.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 447.

[741] «Je suis bien fâchée que le jeune Roi et la Reine sont si neufs:
six ans leur auraient convenu de plus.»—Marie-Thérèse à Léopold, 19 mai
1770. _Lettres de Marie-Thérèse à ses enfants_, I, 277.

[742] Joseph II à Léopold, 29 avril 1777.—_Maria-Theresia und Joseph
II_, II, 134.

[743] _Mémoires du prince de Montbarrey_, II, 221.

[744] Louis XV n'aimait ni l'esprit, ni les goûts anglais.—Lorsque le
comte de Lauraguais vint lui faire sa cour, à son retour de Londres:
«Qu'êtes-vous allé faire en Angleterre, Monsieur le comte?» dit le
vieux monarque.—«Sire, apprendre à penser.»—«Les chevaux?» riposta
brusquement le Roi, en tournant le dos au jeune anglomane.

[745] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des
lettres_, 10 mars 1775, VII, 337.

[746] Mercy à Marie-Thérèse, 13 avril 1776.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 434.

[747] Mercy à Marie-Thérèse, 15 novembre 1776.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 525.

[748] _Ibid._, II, 525, 526.

[749] Lors de la course du cheval du comte d'Artois, _King-Pépin_,
pressé par son frère de parier, Louis XVI avait répondu qu'il ne
parierait pas plus d'un écu. On prétendait même qu'il faisait parodier,
à la Comédie-Française, les allures et les attitudes du comte
d'Artois.—_Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République
des lettres_, 14 novembre 1776, 23 février 1777.

[750] Mercy à Marie-Thérèse, 18 décembre 1776.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 536.

[751] Le même à la même, 13 juillet 1774.—_Ibid._, II, 208.

[752] Mercy à Marie-Thérèse, 18 mai 1775.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 332, 333.

[753] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 1er janvier 1776.—_Ibid._, II,
415.

[754] _Mémoires de Mme Campan_, 117, 118.

[755] Mercy à Marie-Thérèse, 17 janvier 1777.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, III, 6.

[756] Le même à la même, 28 février 1776.—_Ibid._, II, 426.

[757] Le même à la même, 17 janvier 1778.—_Ibid._, III, 160.

[758] _Mémoires secrets pour servir à l'hist. de la République des
lettres_, 29 novembre 1775, VIII, 302.

[759] _Ibid._, 1er août 1776, IX, 246.

[760] Mercy à Marie-Thérèse, 28 février 1776.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 427, 430.

[761] _Souvenirs du prince de Ligne._

[762] Mercy à Marie-Thérèse, 15 février 1777, 20 mars
1778.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, III, 19, 176.

[763] Mercy à Marie-Thérèse, 28 février 1776, Marie-Antoinette à
Marie-Thérèse, 17 février 1777.—_Ibid._, II, 130, III, 21.

[764] Mercy à Marie-Thérèse, 28 février 1776,—_Ibid._, II, 430.

[765] Mercy à Marie-Thérèse, 28 février 1776.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 431.

[766] _Voir_ Métra, II, 405.

[767] Mercy à Marie-Thérèse, 13 avril 1776,—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, II, 438.

[768] Le comte de Goltz à Frédéric II, 19 février 1779.—Bancroft, III,
135.

[769] Mercy à Marie-Thérèse, 17 mars 1779.—_Correspondance secrète du
comte de Mercy_, III, 298, 299.

[770] Le même à la même, 19 février 1777.—_Ibid._, III, 25.

[771] _Journal politique et national._—_Œuvres choisies de Rivarol_,
publiées par M. de Lescure, collection Jouaust, II, 341.

[772] Mercy à Marie-Thérèse, 19 février 1777.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, III, 25.

[773] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 3 février 1777.—_Ibid._, III,
17.

[774] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 30 mai 1776, Marie-Antoinette à
Marie-Thérèse, 17 février 1777.—_Ibid._, II, 450, III, 21.

[775] Mercy à Marie-Thérèse, 17 décembre 1776.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 493.—C'est dans ce rapport, dont la date
correspond au moment de la plus grande dissipation chez la Reine, que
sont résumés les principaux griefs de Mercy contre Marie-Antoinette.

[776] Le même à la même, 14 novembre 1772.—_Ibid._, I, 364.

[777] Le même à la même, 18 décembre 1773.—_Ibid._, II, 81.

[778] Le même à la même, 20 octobre 1770, 29 février 1772.—_Ibid._, I,
70, 278.

[779] Mercy à Marie-Thérèse, 16 novembre 1774.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 254.

[780] Le même à la même, 18 décembre 1774.—_Ibid._, II, 270.

[781] Le même à la même, 29 février 1772.—_Ibid._, I, 277.

[782] Le même à la même, 19 janvier 1774.—_Ibid._, II, 81.

[783] Le même à la même, 19 janvier 1776.—_Ibid._, II, 418.

[784] Le même à la même, 16 juillet 1776.—_Ibid._, II., 469, 470.

[785] _Ibid._, 470.

[786] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 21 septembre
1776.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 485.

[787] Vermond à Mercy, septembre 1776.—_Maria-Theresia und
Marie-Antoinette_, 387.

[788] Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 14 septembre
1776.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, II, 487.

[789] Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 1er octobre 1776.—_Ibid._, II,
500.

[790] _Voir_ encore la dépêche du 17 janvier 1777.—_Correspondance
secrète du comte de Mercy_, III, 7.—Il importe de remarquer que,
lorsque le Roi payait les dettes de la Reine, ce n'était point aux
dépens du trésor, mais sur sa propre cassette, «ce dont, disait Mercy,
il n'y a pas eu un exemple ici pendant tout le règne passé.»

[791] Mercy à Marie-Thérèse, 29 octobre 1770, 26 février
1772.—_Correspondance secrète du comte de Mercy_, I, 69, 278.

[792] Le même à la même, 28 février 1776.—_Ibid._, II, 427.

[793] Le même à la même, 17 septembre 1776.—_Ibid._, II, 497.

[794] Mercy à Marie-Thérèse, 15 novembre 1776.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy_, II, 525.

[795] _Ibid._, 527.

[796] «Le gros jeu, qui rapproche toutes les conditions, qui fait
oublier, dans la vivacité des passions, la mesure du langage et
la circonspection dans les manières, ajoute encore à l'égalité
inséparable d'une société intime. La Cour cessa alors de donner le
ton à la ville, puisqu'elle adoptait les sentiments, les modes et les
habitudes des sociétés qui y dominaient.»—Rivarol, _Journal politique
national_.—Œuvres choisies, II, 341.

[797] Mercy à Marie-Thérèse, 15 novembre 1776.—_Correspondance secrète
du comte de Mercy