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Title: Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3)
Author: Delacroix, Eugène
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3)" ***

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JOURNAL

DE

EUGÈNE DELACROIX

TOME PREMIER

1823-1850

PRÉCÉDÉ D'UNE ÉTUDE SUR LE MAITRE

PAR M. PAUL FLAT

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS PAR MM. PAUL FLAT ET RENÉ PIOT

_Portraits et fac-simile_

PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT ET Cie IMPRIMEURS-ÉDITEURS

8, RUE GARANCIÈRE--6e

1893



Le _Journal d'Eugène Delacroix_ se compose de notes prises au jour
le jour, écrites à bâtons rompus, où le grand artiste jetait chaque
soir au courant de la plume, sans ordre, sans plan, sans transitions,
toutes les idées, les réflexions, les théories, les extases, les
découragements qui pouvaient traverser son esprit toujours en travail.

Commencé en 1823 par un jeune homme de vingt-deux ans, dans la fièvre
d'une vie ardente et tourmentée, ce Journal a d'abord l'allure rapide
et quelque peu décousue; à mesure que les années s'avancent, le sang
s'apaise, l'esprit se mûrit et s'élève, l'expérience naît, l'horizon
s'élargit, le style se précise et les aperçus succincts du début font
place peu à peu à de véritables morceaux littéraires.

Ces notes qui n'étaient pas destinées à voir le jour et qui embrassent
une période de plus de quarante années, se trouvent consignées sur une
série de petits cahiers, de calepins et d'agendas portant chacun sa
date.

L'existence de ce Journal était connue: des copies en furent prises;
à la mort de Delacroix, elles demeurèrent entre les mains de l'élève
le plus fidèle, du véritable disciple du maître, le peintre Pierre
Andrieu, à qui nous devons rendre ici un sincère hommage. La vénération
d'Andrieu pour Delacroix avait revêtu le caractère d'une véritable
religion: dépositaire de la pensée du grand peintre, il résolut de la
garder pour lui seul, et, tant qu'il vécut, il se refusa à publier ces
pages qu'il relisait sans cesse.

Pierre Andrieu est mort l'an dernier. Sa veuve et sa fille n'ont pas
cru devoir priver plus longtemps le public d'un document si précieux
pour l'histoire de l'art, et elles nous ont confié la mission de le
mettre au jour.

La publication actuelle est donc faite d'après les papiers remis à
Pierre Andrieu. Mais pour écarter toute critique, éviter toute erreur
et assurer à la pensée de l'écrivain toute son exactitude et toute son
autorité, les éditeurs ont pensé qu'il était indispensable de contrôler
ces notes, page par page, sur les manuscrits originaux. Le petit-neveu
du grand peintre, M. de Verninac, sénateur du Lot, avec une bonne grâce
et une courtoisie dont nous ne saurions trop le remercier, nous a
permis de faire ce travail de vérification sur les originaux eux-mêmes,
qu'il a bien voulu nous communiquer.

Si dans ce Journal certaines lacunes sont à constater, notamment pour
la période de 1848, par contre nous avons eu la bonne fortune de
retrouver certains carnets qu'on croyait égarés. Le fameux _voyage au
Maroc_, dont la trace semblait perdue, appartient aujourd'hui à M. le
professeur Charcot, qui nous a permis de reproduire cet épisode capital
dans la carrière artistique du maître; nous sommes heureux de pouvoir
lui adresser ici l'expression de notre gratitude.

Nous avons fait également appel au souvenir des anciens amis, des
élèves et des admirateurs de Delacroix; tous se sont empressés de
mettre à notre disposition les renseignements et les documents qu'ils
pouvaient posséder. En nous accordant leur bienveillant concours, Mme
Riesener, M. le marquis de Chennevières, MM. Robaut, Faure, Paul Colin,
Maurice Tourneux, Monval, Bornot, le commandant Campagnac, nous ont
aidés dans notre tâche, et c'est un devoir pour nous d'inscrire leurs
noms en tête de cette publication.

Pour conserver au _Journal_ son véritable caractère, les éditeurs ont
scrupuleusement respecté les divisions du manuscrit, qu'ils publient
tel qu'il a été conçu. À côté des aperçus philosophiques, des idées
critiques les plus élevées, sur l'art, sur la peinture, la musique et
la littérature, on trouvera une foule de notes personnelles qui nous
font pénétrer dans la vie même de l'artiste; car Delacroix a consigné
dans ces cahiers tous les détails de son existence, jusqu'aux incidents
parfois infimes de sa journée, ses visites, ses promenades, voire
même ses dépenses, le prix de vente de ses tableaux et les procédés
techniques de sa peinture. Tous ces menus faits, dont quelques-uns
pris isolément pourraient paraître quelquefois de peu de valeur,
constituent, réunis, un document du plus haut intérêt: il en ressort un
Delacroix intime, qu'on avait pu soupçonner déjà par la correspondance
recueillie par Philippe Burty et par les notes fragmentaires déjà
publiées, mais qui apparaît aujourd'hui dans ces pages avec un relief
saisissant. A travers ces impressions personnelles, ces sensations,
ces confidences, se dégage une âme, une intelligence, un caractère de
qualité tout à fait supérieure.

Pendant plus d'un demi-siècle, Delacroix a été mêlé au mouvement
intellectuel de son temps. Il a connu tous les hommes illustres de la
monarchie de Juillet, de la République de 1848 et du second Empire.
Si l'on excepte quelques compagnons de jeunesse et d'atelier, dont
l'amitié est restée fidèle à Delacroix jusqu'à la fin, mais dont la
notoriété s'est effacée depuis longtemps, on trouvera inscrits dans ce
Journal les noms de la plupart de ceux qui, à un titre quelconque, ont
marqué leur place dans le monde des arts, de la littérature et de la
politique.

A ce point de vue, on peut donc dire que le Journal de Delacroix est en
même temps l'histoire d'une époque.

E. PLON, NOURRIT ET Cie

15 avril 1893.



EUGÈNE DELACROIX


Delacroix écrit au cours de son Journal: «On ne connaît jamais
suffisamment un maître pour en parler absolument et définitivement.» Un
tel jugement, qui paraît au premier abord la condamnation de l'étude
que nous entreprenons, deviendra facilement, si l'on y réfléchit, un
argument en sa faveur. On peut objecter, sans doute, que l'historien
d'un esprit péchera toujours par quelque lacune, provenant soit d'un
défaut de compréhension qui lui est personnel, soit d'un manque de
documents qu'on ne saurait lui reprocher; il n'en reste pas moins
qu'en appliquant à la lettre, jusqu'à ses extrêmes conséquences,
l'aphorisme du grand artiste, on aboutirait au néant, qu'il vaut mieux
être incomplet que de n'être point du tout, enfin que l'autorité des
documents sur lesquels il s'appuie contribue singulièrement à soutenir
l'écrivain. Or, quels plus précieux documents pourraient exister
que ceux qui sont offerts au public sur Eugène Delacroix? Quarante
années de la vie d'un artiste, depuis l'origine de sa production
jusqu'à ses derniers moments, non point complètes, il est vrai:--nous
verrons plus tard quelles lacunes on y doit regretter;--mais quarante
années durant lesquelles, avec la franchise et la sincérité qu'on ne
saurait avoir qu'envers soi-même, l'homme s'explique en découvrant
l'intimité de son être, le penseur expose les vues originales que lui
ont suggérées les hommes et les choses; l'artiste enfin nous fait la
confidence de ses plus chères théories d'art, de ses préférences et
de ses antipathies, jugeant en toute impartialité ses contemporains,
comme il a jugé les maîtres d'autrefois. Dire cela, c'est préciser en
même temps les limites où nous devons nous tenir. Ce qui importe ici,
en effet, ce n'est pas d'étudier son œuvre; la chose a été faite, et
magistralement: il suffit de citer les noms de Théophile Gautier, de
Paul de Saint-Victor, de M. Mantz, de Baudelaire surtout, pour rappeler
aux lettrés, aux curieux, les beaux et nombreux travaux composés soit
du vivant, soit après la mort du peintre, dans lesquels ces écrivains
éminents ont analysé le génie d'Eugène Delacroix et marqué sa place
dans l'histoire de l'Art. Recommencer sur ce terrain serait s'exposer
à des redites, risquer en outre d'ajouter peu de chose à ce qui a
été écrit. L'important est de reconstituer l'homme et le penseur, de
montrer à l'aide de ces documents l'universalité de son intelligence,
de réunir en un faisceau serré les éléments épars de son individualité,
de justifier en un mot aux yeux du lecteur l'importance historique de
ces notes journalières, comme Delacroix en marquait à son propre point
de vue l'intérêt, lorsqu'il écrivait: «Il me semble que je suis encore
le maître des jours que j'ai inscrits, quoiqu'ils soient passés; mais
ceux que ce papier ne mentionne point, ils sont comme s'ils n'avaient
point été.»

Il est une double manière pour un homme éminent de faire ses
confidences à ceux qui viendront après lui: rédiger des Mémoires ou
laisser un Journal. Les Mémoires offrent ceci de particulier qu'ils
sont composés d'ordinaire vers la fin d'une carrière ou du moins dans
la plénitude des forces intellectuelles, lorsque déjà l'écrivain a
atteint un âge assez avancé pour pouvoir embrasser une longue période
de sa vie passée et pour avoir acquis, ne fût-ce que vis-à-vis de
lui-même, l'autorité nécessaire à ce genre de travail. C'est à la
fois leur avantage et leur inconvénient: leur avantage d'abord,
parce qu'ils présentent un ensemble soutenu, et, comme tout ouvrage
subordonné à un plan, se font lire plus facilement, jusqu'au point
où la lassitude commence à envahir l'écrivain; leur inconvénient
enfin, parce qu'ayant été rédigés avec une pensée bien arrêtée de
publication et n'étant en somme la plupart du temps qu'une biographie
de leur auteur préparée par lui-même, il y a tout à parier qu'il n'y
est point sincère en ce qui le concerne. Ce sont précisément les
avantages et les inconvénients opposés qui caractérisent un Journal: la
monotonie inévitable, conséquence de sa forme même, l'absence forcée
de composition, le laisser-aller inhérent au genre, d'autant plus
sensible que l'écrivain a été plus éloigné de toute arrière-pensée de
publication, voilà des objections capitales pour certains esprits qui
dans un livre prisent avant toute qualité l'ordre et la méthode. Est-il
besoin d'ajouter qu'au regard du biographe, ces défauts, en admettant
qu'il les reconnaisse pour tels, sont des motifs de s'intéresser à des
pages dans lesquelles il cherchera de préférence, sinon exclusivement,
la signification psychologique et l'affirmation d'une intense
personnalité?

Que penser en particulier du Journal d'Eugène Delacroix? Chaque fois
que l'on procède à une publication de cette nature, il convient, tout
en conservant pieusement à l'œuvre son caractère d'intégralité, de
se substituer dans la mesure du possible à l'artiste lui-même, et,
par un effort d'imagination sympathique, de se demander comment il la
ferait, vivant encore, ou même s'il la ferait. C'est là d'ailleurs un
point de vue de pure curiosité qui, suivant nous, ne saurait avoir
d'influence sur la présentation de l'ouvrage, car nous n'admettons pas
qu'en cette matière, et d'autant mieux qu'il s'agit d'un très grand
homme comme Eugène Delacroix, une main quelconque vienne, sous prétexte
d'ordre ou de convenance, arranger et disposer à sa guise. De tels
documents doivent être acceptés tels qu'ils sont: il faut les prendre
ou les laisser, il n'est pas permis d'y toucher. Mais revenons à notre
question: de la lecture de l'ensemble, il nous paraît résulter que
Delacroix eût retouché et présenté peut-être de manière différente les
premières années du Journal: on y trouve, en effet, des négligences
de style qui n'étaient pas dans le génie du maître. Non qu'il fût de
parti pris hostile aux écrits dépourvus de plan; bien au contraire,
on lit dans une page de l'année 1850 ce curieux passage: «Pourquoi ne
pas faire un petit recueil d'idées détachées qui me viennent de temps
en temps toutes moulées et auxquelles il serait difficile d'en coudre
d'autres?...» Faut-il absolument faire un livre dans toutes les règles?
Montaigne écrit à bâtons rompus... Ce sont les ouvrages les plus
intéressants.» Et plus tard, en 1853: «F... me conseille d'imprimer
comme elles sont mes réflexions, pensées, observations, et je trouve
que cela me va mieux que des articles _ex professo._» Ces paroles ne
suffiraient-elles pas à justifier, s'il en était besoin, le principe
même d'une telle publication? Quant à la seconde partie du Journal,
l'élévation constante de pensée, la préoccupation presque exclusive
de l'art, enfin le souci de la forme, nous permettent d'avancer qu'il
aurait eu bien peu de chose à faire pour la mener à perfection. À ce
propos, nous tenons de Mme Riesener, veuve du peintre qui fut parent
de Delacroix, un trait marquant à quel point il se souciait de l'effet
que pourraient produire ses écrits. Un après-midi,--c'était dans les
dernières années de la vie du maître,--Mme Riesener étant allée le voir
à son atelier avec son mari, Delacroix leur montra un cahier manuscrit
entrouvert: «C'est là-dessus, leur dit-il, que je note chaque jour mes
impressions sur les hommes et les choses; j'ai une réelle facilité
pour écrire, et d'ailleurs je fais grande attention, car, maintenant
qu'on a la manie de garder, pour les publier plus tard, les moindres
autographes des hommes en vue, je soigne même ma correspondance.»
Il est manifeste qu'il existe une différence de forme entre les
premières et les dernières années du Journal. Lorsque les lecteurs
auront sous les yeux toutes les pièces du procès, ils pourront le
juger et marqueront leur préférence. Pour nous, si nous reconnaissons
la supériorité des dernières années au point de vue littéraire, nous
ne saurions nous empêcher de professer à l'égard des premières une
tendresse toute spéciale de pur psychologue.

Bien que le Journal et les papiers de famille consultés ne nous
apprennent rien de nouveau sur l'enfance et la jeunesse d'Eugène
Delacroix, nous ne pouvons négliger cette période de sa vie; à cet
égard, d'ailleurs, les renseignements fournis par ses précédents
biographes s'accordent complètement et laissent peu de points obscurs.
Eugène Delacroix naquit à Charenton Saint-Maurice, près Paris, le 7
floréal an VI (26 avril 1798). Son père, Charles Delacroix, était
alors ambassadeur de France en Hollande. La carrière politique et
administrative de ce dernier fut assez brillante: il appartenait
à cette catégorie d'esprits imbus des principes philosophiques du
dix-huitième siècle, et qui rêvaient d'en tenter l'application à
la société environnante; il avait été d'abord avocat au Parlement,
puis secrétaire de Turgot: le département de la Marne l'envoya à
la Convention nationale; il paraît n'y avoir joué qu'un rôle assez
effacé, bien que l'ancien _Moniteur_ contienne de lui des discours
qui, selon M. Mantz, «ne semblent pas inspirés par une vive tendresse
pour le clergé et les choses religieuses». Sa véritable voie était
l'administration: il s'acquitta à son honneur de missions dans les
Ardennes et dans la Meuse, et plus tard le Directoire lui confia le
ministère des Affaires étrangères; il fut appelé à ce poste le 12
brumaire an IV et le conserva jusqu'en messidor suivant. Lorsqu'il
le quitta, ce fut pour céder la place au prince de Talleyrand; il
eut alors comme compensation l'ambassade de Hollande, puis, après
l'organisation des préfectures, termina sa carrière en qualité de
préfet de Marseille et de Bordeaux, où il mourut en 1805. Le trait
saillant de son caractère paraît avoir été l'énergie; du moins est-ce
celui qui ressort le plus clairement des renseignements fort rares
que nous possédons sur son compte. Dans une note du Journal, Eugène
Delacroix fait allusion à cette énergie en parlant d'une opération
cruelle qu'il dut subir, et durant laquelle il montra un courage
stoïque. Peut-être le fils hérita-t-il du père cette force morale
qui se traduisit chez le peintre par une volonté indomptable pour
tout ce qui concernait son art, par cette incroyable persévérance
qui sut triompher de tous les obstacles accumulés devant lui. Quant
à la mère de Delacroix, Victoire Oëbène, elle faisait partie d'une
famille d'artistes, dont le peintre Riesener fut un des plus honorables
représentants: elle était, disent ceux qui l'ont connue, d'une grande
distinction physique et d'allures tout aristocratiques. Eugène
Delacroix semble avoir eu pour elle une tendre vénération, bien qu'il
n'ait pu en conserver qu'un souvenir d'enfant, puisqu'elle mourut en
1814, époque où il n'avait encore que seize ans.

Nous ne pouvons passer sous silence l'hypothèse suivant laquelle Eugène
Delacroix serait le fils naturel du prince de Talleyrand. On sait
comment se forment ces sortes de légendes, comment, avec le temps,
elles prennent peu à peu de la consistance, et, nées d'un simple
rapprochement ingénieux, finissent par acquérir un véritable crédit:
l'esprit humain est ainsi fait qu'il adopte une croyance non point tant
à raison de la valeur ou du nombre des arguments qu'on lui présente
en sa faveur, qu'à raison de l'ingéniosité, de la séduction plus ou
moins grande qu'elle offre par elle-même: il n'est donc pas surprenant
que la réunion de ces deux noms: Talleyrand Delacroix ait trouvé un
certain crédit. L'éloignement du père de Delacroix, à l'époque de la
naissance de l'artiste, les relations qui existaient entre la famille
et le prince de Talleyrand, ce fait que Charles Delacroix, aussitôt
après avoir quitté le ministère des Affaires étrangères, fut envoyé en
Hollande pour y représenter la France, enfin et surtout une prétendue
ressemblance entre le peintre et le prince de Talleyrand, autant de
causes qui, se surajoutant, se soudant les unes aux autres, amenèrent
certains esprits à cette conviction intime qu'Eugène Delacroix était
le fils naturel du grand diplomate: c'est ainsi que s'établissent
la plupart des légendes, résultats d'ingénieuses hypothèses, qui,
envisagées isolé, ne reposent sur aucune base solide, et dont le
groupement seul fait la force; pourtant, à le bien prendre, elles ne
peuvent avoir pour un esprit sérieux d'autre valeur que leur valeur
individuelle, et c'est en les examinant séparément qu'il convient de
les juger. Or il est une chose sûre, c'est que pas un de ces arguments
n'offre un caractère de créance suffisant pour qu'on en tire une
preuve. Sans aller aussi loin que M. Maxime du Camp, qui repousse avec
indignation cette idée d'une filiation illégitime, et, se posant en
véritable champion de l'honneur de la famille, présente encore moins
d'autorité dans ses négations que les partisans de la descendance
naturelle dans leurs ingénieuses allégations, sans dire comme lui «que
rien dans ses habitudes d'esprit, dans sa vie parcimonieuse, dans sa
sauvagerie, dans ses aspirations qui souvent répondaient mal à ses
aptitudes, rien, ni dans l'homme intérieur, ni dans l'homme extérieur,
ne rappelait le prince de Talleyrand», nous pensons qu'en dépit même
des ressemblances, il n'y a là qu'une simple conjecture à laquelle on
ne doit pas attacher plus d'importance qu'à une hypothèse non vérifiée.

Les dispositions artistiques de Delacroix se manifestèrent de très
bonne heure; si l'on en croit ses notes mêmes, il était aussi bien
doué pour la musique que pour le dessin. Il raconte qu'à l'époque
où son père était préfet de Bordeaux, il avait étonné le professeur
de musique de sa sœur par la précocité de ses aptitudes. Tout jeune
encore, à neuf ans, il fut mis au lycée Louis-le-Grand. Il ne paraît
pas qu'il y ait été un élève remarquable: il appartenait à cette classe
d'esprits qui doivent se former seuls, vivent, bien qu'enfants, déjà
repliés sur eux-mêmes, chérissent l'isolement, et attendent l'appel
intérieur de la vocation. Philarète Chasles, qui fut son camarade de
collège, nous a laissé dans ses Mémoires un portrait physique et moral
d'Eugène Delacroix: l'étrangeté de sa physionomie, ce quelque chose de
bizarre et d'inquiétant qui marque d'un signe certain les destinées
supérieures, avait frappé son attention d'observateur, et lui avait
permis de le distinguer dans la masse des intelligences vulgaires qui
l'entouraient: il avait noté ses aptitudes extraordinaires pour le
dessin: «Dès sa huitième et neuvième année, cet artiste merveilleux
reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dessinait et
variait tous les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme
sous tous les aspects avec une obstination semblable à de la fureur.»
On trouvera peut-être surprenant que dans son Journal Delacroix ne se
reporte presque jamais à cette époque de sa vie; sans doute, comme
la plupart des natures délicates et originales, il avait conservé un
mauvais souvenir de cette misérable existence du lycéen, assez voisine
de l'enrégimentement par sa promiscuité, et, différant en cela de la
majorité des hommes qui considèrent ces premières années comme les
plus heureuses, il ne se les rappelait qu'avec déplaisir. Je ne sais
s'il eût souscrit à l'énergique parole de Bossuet: «L'enfance est
la vie d'une bête»; toujours est-il qu'il ne professait pas grand
enthousiasme pour cette saison de la vie, et qu'il aboutit à une
conclusion assez proche de celle de Bossuet, lorsque, exprimant son
opinion sur la méchanceté de l'homme, il nous fait cette confidence:

    «Je me souviens que quand j'étais enfant, j'étais un
    monstre. La connaissance du devoir ne s'acquiert que très
    lentement, et ce n'est que par la douleur, le châtiment, et
    par l'exercice progressif de la raison, que l'homme diminue
    peu à peu sa méchanceté naturelle.»

Un de ses biographes s'est demandé avec candeur pourquoi Delacroix se
fit peintre, et après avoir examiné successivement les différentes
carrières qu'il aurait pu choisir, les emplois publics, l'industrie,
le commerce, pour lesquels il lui semblait évidemment mal préparé, en
vient à cette conclusion «qu'il ne lui restait plus qu'à s'abandonner
à ses instincts d'indépendance». Sans insister sur le côté légèrement
naïf de cette observation, nous ferons remarquer que son auteur
touchait du doigt la vérité, et donnait, sans s'en douter, la cause
intime et profonde de la vocation du futur artiste, comme de toute
grande vocation. Dans un des premiers cahiers du Journal, Delacroix
rend grâce au ciel «de ne faire aucun de ces métiers de charlatan
qui en imposent au genre humain». Le secret de sa carrière d'artiste
est tout entier dans cette phrase, qui explique en même temps ses
aspirations d'indépendance et l'impuissance où demeurèrent toujours
les artistes individuels et les écoles sur le développement de sa
personnalité. Personne n'ignore que, par une étrange ironie du sort,
il fut élève de Guérin. Gros le reçut également dans son atelier.
Dirons-nous que ces influences furent vaines? Cela est trop évident:
il obéissait à l'appel intérieur de la destinée et n'écoutait que son
génie!

Si nous nous posons sur Delacroix la question que Sainte-Beuve
considérait comme indispensable de résoudre dans l'étude biographique
et critique d'un homme éminent: «Comment se comportait-il en matière
d'amour? Comment en matière d'amitié?» le Journal du maître nous
éclairera complètement. Les préoccupations amoureuses existent au début
de sa carrière. Faut-il ajouter qu'elles sont sans conséquence? Il
n'est jamais indifférent de savoir-si un homme, surtout un artiste,
a connu le souci d'aimer; mais ce qui est capital, c'est d'être fixé
sur ce point: quelle partie de son être a été atteinte? La tête, le
cœur ou les sens? Suivant que l'amour de tête, l'amour-sentiment ou
l'amour sensuel prédominera, l'être intellectuel se trouvera modelé
différemment et la réaction amoureuse influera diversement sur les
productions de son esprit. De cette vérité psychologique, Stendhal,
pour ne citer qu'un nom, a fourni la plus saisissante démonstration,
car il est bien certain que, si l'amour de tête et l'amour-sentiment
n'avaient pas tenu dans sa vie la place que nous savons, nous n'aurions
ni Julien Sorel, ni Mme de Rénal, ni Mathilde de la Môle, ni Clélia
Conti. Or, pour en revenir à Delacroix, il ne paraît pas que l'amour
ait jamais gravement atteint la tête ou le cœur: il semble s'être
limité exclusivement aux sens et s'être manifesté chez lui de telle
manière qu'il ne pouvait ni influer sur son travail, ni contribuer à
l'en détourner. En examinant les différents épisodes amoureux dont
il confie le secret à son Journal, nous ne saurions les envisager que
comme des fantaisies d'un jour. Non qu'il méprisât la femme ou la
traitât uniquement comme un instrument de plaisir: sa nature était
trop délicate pour s'en tenir à une semblable philosophie; disons
mieux: il était trop homme du monde, dans le sens supérieur du mot,
pour méconnaître le rôle discret dévolu à l'élément féminin dans de
certaines limites. Mais il demeura toujours à l'abri d'une passion par
un double motif, à ce qu'il nous paraît: d'abord la banalité de ses
premières liaisons: «Tout cela est peu de chose, écrit-il à propos de
cette Lisette qui passe pour ne plus revenir. Son souvenir, qui ne me
poursuivra pas comme une passion, sera une fleur agréable sur ma route
...» «Ce n'est pas de l'amour, note-t-il à propos d'une autre; c'est
un singulier chatouillement nerveux qui m'agite. Je conserverai le
souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.» Et puis, en
admettant même qu'il eût rencontré un véritable amour, ou plutôt la
possibilité d'un amour, il n'est pas téméraire d'affirmer qu'il aurait
eu garde de s'y abandonner, «Malheureux, écrit-il après une rencontre
qui sans doute l'avait plus préoccupé qu'à l'ordinaire, et si je
prenais pour une femme une véritable passion!» L'année 1824 contient
une confidence bien significative sur l'innocuité de ses fantaisies
amoureuses: «Quant aux séductions qui dérangent la plupart des hommes,
je n'en ai jamais été bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais.»
Ces influences extérieures tendent à disparaître complètement à mesure
qu'il avance dans la vie, pour laisser place entière aux voluptés de
l'imagination. À ce propos, il écrit une phrase que l'on croirait
détachée de la correspondance de G. Flaubert: «Ce qu'il y a de plus
réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture, Le
reste est un sable mouvant.»

On a dit que Delacroix avait réservé toute sa puissance d'affection
pour le sentiment d'amitié. L'expression nous paraît singulièrement
exagérée. Qu'on n'aille pas s'imaginer, d'ailleurs, que nous nous le
représentions incapable d'en goûter dans leur plénitude les délicates
jouissances. La vérité est que l'amitié ne s'offrit jamais à lui sous
une forme et avec un caractère entièrement dignes de lui. On a beaucoup
parlé des amis dont le nom revient souvent dans sa correspondance:
Guillemardet, Soulier, Pierret, Leblond. Ils ne pouvaient satisfaire
qu'une part de sa nature, la part affective; quant aux besoins
intellectuels, ils demeurèrent impuissants à y répondre; or, chez des
intelligences complètes comme celle de Delacroix, il ne peut exister
de sentiment d'amitié complet que celui qui correspond à toutes
les exigences de l'être. Nous inscrivions tout à l'heure le nom de
Flaubert; Delacroix n'eut pas, précisément comme celui-ci, la rare
fortune de rencontrer dans sa première jeunesse un de ces esprits, je
ne dis pas égal au sien, mais véritablement frère du sien, tel que
Flaubert les trouva en Bouilhet et Lepoittevin. Et ce n'est pas une
conjecture que nous faisons ici; il y a un passage du Journal qui ne
laisse aucun doute à cet égard: «J'ai deux, trois, quatre amis; eh
bien, je suis contraint d'être un homme différent avec chacun d'eux,
ou plutôt de montrera chacun la face qu'il comprend. C'est une des
plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout
entier par un même homme, et quand j'y pense, je crois que c'est la
souveraine plaie de la vie.» Là encore, par conséquent, il ne devait
pas goûter une satisfaction entière, et c'est dans la supériorité de sa
nature qu'il en faut chercher la cause.

C'est que l'Art, et l'Art seul, pouvait satisfaire son esprit, en
lui communiquant la plénitude de vie pour laquelle il était fait. Il
appartenait à la famille des grands «Intellectuels», chez qui l'idée
maîtresse atteint presque à la hantise d'une monomanie et devient à
ce point absorbante qu'elle étouffe les tendances voisines. On l'a
dit avec raison, précisément à propos d'Eugène Delacroix: il serait
injuste d'appliquer à certains esprits les principes d'existence dont
relèvent la plupart des hommes: ce qu'il y a d'anormal dans leur
conformation spirituelle explique comme il justifie ce qu'il peut y
avoir d'étrange dans leur vie. Suivez-le dans le premier développement
de son existence d'artiste: vous trouverez chez lui cette impatience,
cette impétuosité du créateur qui provient d'une surabondance de sève
et du fourmillement des idées. Son intelligence est mobile parce que
le nombre des points de vue la détourne en tous sens et l'empêche de
se fixer; mais ce n'est là qu'une crise transitoire, sans inconvénient
pour sa grandeur future, car il la constate lui-même, et, semblable
à un malade qui serait son propre médecin, s'administre les remèdes
appropriés. Il se tient constamment en garde contre lui; il se voit
agir et penser; il se compare à ceux qui l'approchent, prend pour
modèle ce qu'il trouve bon en eux, et conserve sa lucidité d'analyse
au milieu des émotions les plus troublantes de sa carrière d'artiste.
C'est là un des traits caractéristiques de son esprit que cette
faculté de se replier sur lui-même, de s'observer: en cela il est
bien moderne et nous apparaît comme un des nôtres: «Je serais un tout
autre homme, écrit-il à vingt-quatre ans, si j'avais dans le travail
la tenue de certains que je connais... Fortifie-toi contre ta première
impression; conserve ton sang-froid.» Semblable par là à Stendhal, de
qui Baudelaire le rapprochait, il comprend la nécessité d'une méthode,
d'un ensemble de principes directeurs de la vie intellectuelle qui
lui semblent la sauvegarde de toute existence vouée aux travaux de la
pensée. Baudelaire le comparait à Mérimée et à Stendhal, et certes,
s'il avait connu les premières années de ce Journal, il eût éprouvé
cette jouissance particulière que goûte toujours un esprit inventif
à constater la vérification d'une hypothèse: «L'habitude de l'ordre
dans les idées est pour toi la seule route au bonheur, et pour y
arriver, l'ordre dans tout le reste, même dans les choses les plus
indifférentes, est nécessaire.» Cette phrase ne vous paraît-elle pas
comme détachée de ces lettres intimes écrites à sa sœur dans lesquelles
l'auteur de _Rouge et noir_ faisait à cette amie ses confidences
journalières, en lui donnant des conseils pour la poursuite de la vie
heureuse?

Se défiant de lui-même, Delacroix se défiait aussi des autres et
prenait à leur égard des résolutions dictées par la plus sage prudence.
Il avait reconnu sans doute, en en faisant l'expérience lors des
enthousiasmes irréfléchis de la première jeunesse, le danger de
s'abandonner à la spontanéité d'une nature trop ardente en présence
de tiers qui demeureront toujours impuissants à la comprendre et n'y
verront le plus souvent que bizarre excentricité. On a dit qu'une
des grandes préoccupations de sa vie avait été de «dissimuler les
colères de son cœur et de n'avoir pas l'air d'un homme de génie».
Je le croirais volontiers, surtout quand je lis cette phrase: «Sois
prudent dans l'accueil que tu fais toi-même, et surtout point de ces
prévenances ridicules, fruit des dispositions du moment.» Il fréquenta
beaucoup de monde, trop peut-être pour sa santé; mais on peut affirmer
que le monde n'eut aucune influence sur sa vie spirituelle, sur ses
travaux d'artiste, car dès l'abord il en avait senti les dangers,
et il lui fut trop constamment supérieur pour ne le point juger
comme il mérite de l'être. Chaque fois qu'il en parle, c'est avec
cet accent de haute supériorité qui vient de la conscience intime
d'une valeur transcendante, par laquelle se manifeste le sentiment
d'aristocratie intellectuelle: «Que peut-on faire de grand au milieu
de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire?» dit-il
dans les premières pages du Journal; et plus tard, en 1853, lorsque,
arrivé au faîte de sa réputation et pleinement maître de ses effets,
il tente de résumer son impression sur la société moderne, son
jugement pénètre jusqu'aux causes de son infériorité, ne se contentant
pas de la constater: «Il n'est pas étonnant qu'on trouve insipide
le monde à présent: la révolution qui s'accomplit dans les mœurs
le remplit continuellement de parvenus. Quel agrément pouvez-vous
trouver chez des marchands enrichis qui sont à peu près tout ce qui
compose aujourd'hui les classes supérieures?» Quelquefois même il ira
jusqu'à l'indignation, et vous sentirez une colère sourde l'envahir.
En 1854, sortant d'un bal des Tuileries, il écrit: «La figure de tous
ces coquins, de toutes ces coquines, ces âmes de valets sous ces
enveloppes brodées, vous lèvent le cœur.» Voilà sans contredit une des
notes les plus intéressantes du Journal, parce qu'elle est éminemment
significative, parce que nulle autre part que dans des papiers intimes
elle ne pouvait figurer, parce qu'enfin elle découvre et met à nu
le révolté qui est au fond de tout homme de génie. C'est bien là
l'expression d'une de ces «colères de cœur qu'il aimait à dissimuler»;
mais il fallait qu'il se déchargeât, et son Journal lui permit de le
faire.

De bonne heure, il comprit que l'homme est seul dans l'existence,
d'autant plus seul qu'il est plus différent, car la société en cela
nous paraît assez semblable à l'enfant, lequel se détourne avec crainte
des figures qui ne lui sont pas familières. Il sentit que l'on ne doit
compter que sur ses propres forces, que les sympathies apparentes dont
nous sommes entourés ne sont en réalité que duperie, puisqu'elles
cachent toujours un principe d'intérêt personnel, plus ou moins
habilement dissimulé. Heureux encore l'artiste, lorsque la jalousie,
l'envie de ceux qui l'approchent ne tentent pas de le décourager par
de perfides insinuations! Il existe à cet égard une page curieuse:
elle est de 1824, époque de ses premières luttes; il a déjà exposé
la _Barque du Dante_, et l'on sait de quelle manière ce tableau fut
accueilli. Il est en train de peindre les _Scènes du massacre de Scio_,
il a esquissé la femme traînée par le cheval qui occupe le centre de
cette admirable composition. Il montre son travail à quelques amis,
à quelques parents: vous vous figurez comme on le juge; mais après
leur départ, il se soulage et note sur son Journal cette exclamation
indignée: «Comment! il faut que je lutte avec la fortune et la paresse
qui m'est naturelle! il faut qu'avec de l'enthousiasme, je gagne du
pain, et des bougres comme ceux-là viendront jusque dans ma tanière,
glacer mes inspirations dans leur germe, et me mesurer avec leurs
lunettes!» J'imagine que cette épreuve lui fut une rude leçon et ne
contribua pas médiocrement à l'affermir dans ses idées de prudente
réserve, d'autant mieux que s'il se défie du monde, il se défie encore
plus des artistes; ce qui lui semble redoutable en eux, c'est cette
envie qui lui fait l'effet d'un manteau de glace sur les épaules, et
puis il a déjà conscience de l'infériorité des «spécialistes», des
«gens de métier», car il écrit: «Le vulgaire naît à chaque instant de
leur conversation.»

Voilà, dira-t-on, une conception singulièrement pessimiste de la vie!
Sans doute, mais c'est la conception d'un sage, d'un homme qui entend
n'aborder la lutte que bien armé, et prudemment se représente le
monde plus médiocre encore et plus vulgaire qu'il n'est, pour éviter
ce qu'il redoute par-dessus tout: être dupe! Nous avons parlé de ces
principes directeurs de la vie qui doivent soutenir l'homme de pensée
au milieu des perpétuels dangers qui le menacent, et qu'un écrivain
comparait à des phares, ou à des barres lumineuses placées de distance
en distance, destinés qu'ils sont à le préserver des écueils. Dans le
Journal de Delacroix, comme dans les lettres de Stendhal, vous les
trouverez en grand nombre, car il conçoit la vie comme un combat: «Il
n'y a pas à reculer, écrit-il en 1852. _Dimicandum!_ C'est une belle
devise que j'arbore par force et un peu par tempérament. J'y joins
celle-ci: _Renovare animos._ Mourons, mais après avoir vécu. Beaucoup
s'inquiètent s'ils revivront après la mort, et ils ne vivent point dès
à présent.»

Sa vie fut tout intérieure, comme celle des «Intellectuels»; les luttes
qu'il eut à soutenir se livrèrent dans le vaste champ du cerveau.
Pour le seconder, il eut deux adjuvants puissants: la solitude et le
travail. La solitude d'abord: nous avons vu qu'il la constatait autour
de lui, même dans le monde, disons: d'autant plus qu'il était dans le
monde, au milieu de ses amis ou de ceux qui se prétendaient tels: c'est
l'isolement forcé du grand esprit qui ne se voit pas d'égaux; mais à
côté de celui-ci, il en est une autre, l'isolement volontaire, celui de
l'homme qui vit dans sa tour d'ivoire. Après l'amour de la solitude,
et comme conséquence directe, l'amour du travail. Quand il parle de sa
vie intellectuelle, c'est avec l'enthousiasme d'une âme possédée par de
hautes idées: «Je me le suis dit et ne puis assez me le dire, pour mon
repos et pour mon bonheur,--l'un et l'autre sont une même chose,--que
je ne puis et ne dois vivre que par l'esprit.»--Cette pensée reparaît
à chaque instant; lorsqu'il souffre, c'est dans son art qu'il trouve
l'oubli de ses souffrances; lorsqu'il éprouve un déboire, c'est par la
production de nouvelles œuvres qu'il se console.

Tout jeune, son génie le torture: il est une cause de tourment, en ce
sens que les idées affluent trop nombreuses, que son esprit, malgré les
principes de méthode dont il ne se départira jamais, bouillonne trop
fortement, que les images picturales s'accumulent dans son cerveau et
qu'il n'est pas maître de ses sujets. Mais l'énergie productrice prend
vite le dessus; il ne s'en tient jamais à la période de conception
et de rêve, si pleine de délices, si féconde en illusions perfides.
Un de nos écrivains qui le connut et s'entretint plusieurs fois avec
lui nous a parlé du bouillonnement qui se faisait dans sa tête; il
l'a représenté curieux de tout, s'intéressant à tout, suivant des
cours de langues orientales, faisant de la botanique, bref, un des
esprits les plus ouverts de ce siècle. La lecture complète du Journal
est une vérification éclatante de son assertion. Dès les premières
années, Delacroix vit dans une constante surexcitation. En 1822, il
écrit: «Que de choses à faire! Fais de la gravure, si la peinture
te manque, et de grands tableaux... Que je voudrais être poète!» Il
s'échauffe à la fréquentation des écrivains, tient constamment présent
à sa pensée le souvenir des précurseurs: la vie de Dante, celle de
Michel-Ange le hantent et le soutiennent. La noblesse et la pureté de
ces existences d'artistes lui sont comme un perpétuel _incitamentum_
qui le pousse à la production et l'arrête sur les pentes dangereuses.
Que de bouillonnement dans ce cerveau, mais aussi que de méthode! Que
d'ardeur, mais que de sagesse! L'impression maîtresse qui demeure est
celle d'une existence bien ordonnée, dans laquelle la raison et la
volonté dominent toujours la passion et ne cèdent jamais pied!...

Si peu avancés que nous soyons dans l'analyse de cet esprit, nous
y découvrons déjà les rudiments d'une philosophie, j'entends une
conception d'ensemble de la vie. Le propre des cerveaux à tendances
généralisatrices est de ne jamais s'en tenir aux événements et de
considérer les phénomènes successifs dont ils sont les témoins comme
autant de matériaux pour la construction d'idées. Delacroix est de
ce nombre, la seule forme de son Journal suffirait à le démontrer.
Il voit un écrivain, un artiste, un homme politique: peut-être bien
la conversation n'a-t-elle été que médiocrement intéressante; une
intelligence ordinaire n'eût rien trouvé à en tirer. Il est rare qu'il
n'y rencontre pas l'occasion et le prétexte d'une note personnelle,
presque toujours suggestive. De même et d'autant mieux s'il s'agit
d'art, du sien en particulier: il visite une exposition, il entend une
symphonie, il assiste à une représentation; ou bien, plus simplement,
il a travaillé tout le jour à l'une de ses œuvres, tableau de chevalet,
esquisse de peinture murale, décoration de la Chambre ou du Louvre;
l'impression subie lui dictera quelque vue d'ensemble touchant aux plus
hautes questions d'esthétique. C'est cette faculté généralisatrice,
_criterium_ de toutes les supériorités intellectuelles, et croissant
avec son génie, qui communique un intérêt progressif à ces pages dans
lesquelles il se raconte lui-même. Avec lui, vous ne sauriez vous
heurter à l'une de ces étroites conceptions qui caractérisent les
hommes de métier exclusif, et bornent fatalement leurs vues. Sans
doute il peut se tromper; il se trompe quelquefois, mais ses erreurs
ne trahissent jamais une lacune irrémédiable de l'esprit. Enfin,
comme dans tous les développements bien ordonnés, l'évolution de sa
pensée obéit à des lois régulières, ne subit pas de temps d'arrêt,
et les approches de la vieillesse n'entraînent point avec elles cet
affaiblissement des forces cérébrales dont le spectacle est une des
plus attristantes réalités d'ici-bas!

Je ne sais plus quel écrivain, arrivé au faîte de la réputation, et
jetant un regard en arrière sur sa vie, souhaitait pour ses fils une
destinée différente. Si Delacroix avait été contraint à de semblables
préoccupations, il eût probablement formulé un vœu analogue. Tout
compte fait, nous plaçant non pas tant au point de vue de la qualité
que de la somme de bonheur possible, il est évident que l'existence
de l'homme ordinaire offre plus de garanties que celle de l'homme
supérieur. Delacroix en fut un jour frappé, dans les premiers temps
de sa carrière, et ne put s'empêcher de noter l'observation sur son
Journal: «Les ignorants et le vulgaire sont bien heureux. Tout est pour
eux carrément arrangé dans la nature. Ils comprennent ce qui est, par
la raison que cela est.» Plus tard, à vingt-cinq années de distance, il
revient sur cette idée et parle des souffrances de l'homme de génie, de
cette réflexion et de cette imagination qui lui semblent de funestes
présents. Après les luttes qu'il avait dû soutenir, les attaques dont
il avait été l'objet, il écrivait: «Presque tous les grands hommes ont
eu une vie plus traversée, plus misérable que celle des autres hommes.»
La cause de leurs souffrances, Delacroix l'avait éprouvé, n'est pas
seulement dans la difficulté d'imposer leur talent; elle est encore et
surtout dans ce talent lui-même, dans la nature maladivement sensible
qu'il implique, qui fait vibrer leurs nerfs frémissants à des contacts
non ressentis par la plupart, et communique à tout leur être une
hyperesthésie contre laquelle il n'est pas de remède.

Mais l'homme est aussi impuissant à modifier sa nature morale que
son tempérament physique: il lui faut accepter l'existence avec les
conditions dans lesquelles elle se présente; c'est cet asservissement
aux lois implacables de la destinée qui amène la révolte en lui,
bien qu'il en comprenne la nécessité. Sa raison lui démontre la loi,
sa sensibilité s'insurge contre elle, dans une de ces heures où
l'esprit, après avoir goûté, grâce aux délices du travail, cette
illusion réconfortante qu'il est le maître et domine à son gré, reçoit
un de ces vigoureux rappels à l'ordre qui lui remémorent son état
d'irrémédiable esclavage: «O triste destinée! Désirer sans cesse mon
élargissement, esprit que je suis, logé dans un mesquin vase d'argile.»
Les mêmes motifs qui l'ont fait déplorer l'asservissement de l'être
humain en apparence le plus détaché des liens de la matière, l'amènent
à envisager avec une sorte de tristesse résignée la variabilité,
l'incertitude de la production. Il compare entre eux ces enfants
doués d'une imagination supérieure à celle des hommes faits, ces
artistes qui ne peuvent travailler que sous l'influence de l'opium
ou du haschisch;--il était ami de Boissard, le maître du salon où
avaient lieu les séances du club des «Haschischins», si minutieusement
décrites par Th. Gautier et rappelées dans la préface des _Fleurs du
mal_, séances au cours desquelles, on s'en souvient, des écrivains
et des artistes s'intoxiquaient de ces dangereuses substances, puis
observaient sur eux-mêmes et leurs voisins l'effet produit. Pour
d'autres, il remarque que la simple inspiration journalière suffit;
peut-être songeait-il à Balzac qui avait toujours refusé de se
soumettre à ces expériences, se contentant d'en noter le résultat sur
autrui. En ce qui le concerne, Delacroix estime qu'une demi-ivresse
lui est assez favorable. Là encore il constate que nous ne sommes que
des machines, machines d'un ordre supérieur, munies de rouages plus
délicats, plus compliqués que celles que nous inventons, mais dont le
fonctionnement demeure un inquiétant et insoluble problème.

Delacroix, nous l'avons vu, était intimement convaincu de cette vérité
que l'homme s'avance seul dans l'existence, livré à ses propres forces
et muni des armes que la nature lui a départies. Il a des rapports
sociaux une idée pessimiste, d'autant plus intéressante comme preuve
de l'originalité de son esprit qu'elle va directement et contre les
principes du dix-huitième siècle finissant, dans le respect desquels
il avait dû être élevé, et contre les doctrines optimistes de l'époque
où il atteignit sa maturité, doctrines avec lesquelles sa conception
de la vie forme un contraste saisissant. Il eût volontiers, je crois,
inscrit en lettres d'or la fameuse maxime de Hobbes: _Homo homini
lupus_, car il estime que «l'homme est un animal sociable qui déteste
ses semblables». Toutes ses réflexions sur la société, et elles sont
nombreuses, de plus en plus nombreuses à mesure qu'il avance dans
la vie, découlent de cette idée, toujours conséquentes avec elle.
Lorsqu'il parle du «progrès», c'est toujours avec l'ironie mordante
et détachée de l'observateur, assistant en philosophe convaincu de
l'immutabilité des choses aux luttes tragiques et vaines de l'humanité
pour améliorer sa condition misérable. Chaque fois qu'il se trouve
en présence de ce qu'Edgar Poë appelait le _ballon-monstre de la
perfectibilité_, il émet un doute, réserve son opinion et finalement
écrit: «Je crois, d'après les renseignements qui nous crèvent les
yeux, qu'on peut affirmer que le progrès doit amener nécessairement,
non pas un progrès plus grand encore, mais à la fin négation du
progrès, retour au point d'où on est parti.» Notez que cette phrase
est de 1849, qu'elle emprunte par conséquent à sa date un caractère
particulier d'intérêt, puisqu'elle se réfère à cette époque où tant
d'âmes généreuses, mais peu éclairées, s'étaient abandonnées aux rêves
illusoires d'un perfectionnement universel, de l'avènement d'une ère
de bonheur général. La supériorité de son intelligence lui montre la
vanité de tous ces rêves, et sur ce point l'amène à la certitude.

Il semble même, quand il touche à ces questions, qu'il soit un
précurseur et qu'il écrive pour notre temps. Il eut sans doute à subir,
dans les réunions qu'il fréquentait, dans ses causeries intimes avec
George Sand, de longues et fastidieuses dissertations sur le problème
social; nous en trouvons la trace dans ses notes journalières. Le rêve
d'égalité qui, avec celui du progrès indéfini, hantait ces cervelles
de travers, ne le trouvait pas plus indulgent; au lieu du progrès,
c'est la dégénérescence qu'il constate, comme résultat de ces prétendus
perfectionnements. Cette conception si haute et si philosophique de
la société le conduit à étudier la question de la «philanthropie».
Profondément convaincu que la véritable charité est celle qui agit
individuellement, dans le silence et sans espoir de récompense,
d'autant plus noble qu'elle est plus désintéressée, n'obéissant qu'au
mobile supérieur de la sympathie humaine, il perce à jour les causes
réelles de la philanthropie organisée; il en pénètre les secrets avec
cette infaillible sûreté d'instinct qui sous les dehors trompeurs
découvre les mobiles cachés, et quand il parle de ces entrepreneurs de
charité, de ces philanthropes de profession, «tous gens gras et bien
nourris», il semble prévoir dans toute son extension le charlatanisme
dont nous sommes aujourd'hui les témoins.

Ces immortelles duperies sur lesquelles vit la société et qui font le
succès de ceux qui savent à point les exploiter, l'amènent à examiner
les conditions élémentaires de la vie heureuse. Partant de cette
idée que l'homme ne place presque jamais son bonheur dans les biens
réels, Delacroix en revient aux principes de sagesse de la philosophie
antique, renouvelés par les sages des temps modernes, c'est-à-dire
à l'acceptation des conditions de vie telles qu'elles nous sont
imposées: d'une part, développement de notre être en conformité avec
ses tendances, ce qui n'est autre chose que la doctrine de Gœthe; de
l'autre, résignation aux nécessités inéluctables qui établissent les
lois de la vie comme celles de la mort, «condition indispensable de la
vie». Il reconnaissait d'ailleurs qu'une telle philosophie ne pouvait
être à la portée du grand nombre, et pensait que le monde continuerait
à se mouvoir dans le même cercle, impuissant qu'il demeurera toujours à
se transformer dans son essence...

Esprit généralisateur, Delacroix fut également «universel», et par
là nous n'entendons pas seulement qu'il fut universel comme peintre;
nous voulons marquer que sa curiosité et sa compréhension d'artiste
s'étendirent à toutes les manifestations de la beauté. Sa curiosité
d'abord, car aucune de ces manifestations ne lui demeura indifférente:
il s'intéressa à toutes; son intelligence, perpétuellement en éveil, ne
manqua jamais une occasion de se développer, d'agrandir le champ de ses
connaissances. Sa compréhension enfin le rendit apte, sinon à les juger
toutes «absolument et définitivement», du moins, malgré les erreurs
de détail qui peuvent entacher quelques-unes de ses appréciations, à
en pénétrer l'esprit caché et l'intime signification. Montrer quel
retentissement salutaire une pareille universalité peut exercer sur une
âme d'artiste, ce serait presque une banalité, car il suffit d'émettre
l'idée pour en faire toucher du doigt l'exactitude. Quant à l'influence
bienfaisante dont elle favorisa le développement particulier du maître
dont nous parlons, la lecture attentive de son Journal le prouverait,
si la connaissance de ses innombrables productions n'en demeurait à
tout jamais la démonstration la plus évidente. Lui-même, il avait
examiné cette question d'universalité et s'est expliqué à cet égard
avec une singulière netteté. Dans une page de l'année 1854, il observe
«combien les gens de métier sont de pauvres connaisseurs dans l'art
qu'ils exercent, s'ils ne joignent à la pratique de cet art une
supériorité d'esprit ou une finesse de sentiment que ne peut donner
l'habitude de jouer d'un instrument et de se servir d'un pinceau»; et
il ajoute, toujours à propos des spécialistes: «Ils ne connaissent
d'un art que l'ornière où ils se sont traînés, et les exemples que
les écoles mettent en honneur. Jamais ils ne sont frappés des parties
originales; ils sont, au contraire, bien plus disposés à en médire;
en un mot, la partie intellectuelle leur manque complètement.» On ne
pouvait mieux marquer la cause de l'insuffisance de tant d'artistes,
de l'étroitesse de leurs vues, de ce qui fait qu'en somme ils ne sont,
la plupart, comme on l'a écrit si justement, que «d'illustres ou
obscurs rapins». Lorsque Delacroix parle ainsi, il exprime une opinion
qui lui est chère, qui correspond bien à ses convictions intimes, car
elle cadre avec toute sa vie. Peu importe qu'à une époque postérieure,
dans une de ces boutades fréquentes chez les intelligences d'élite,
parce qu'elles résultent d'un don particulier d'envisager les choses
sous leurs différents points de vue, peu importe que Delacroix ait
écrit «qu'un artiste a bien assez à faire d'être savant dans son art»;
sans doute, en notant cette boutade, il songeait au danger inverse
de celui qu'il avait indiqué plus haut, à l'inconvénient qui peut
résulter pour un peintre d'une culture trop étendue, quand elle ne
s'accompagne pas d'une faculté d'invention en harmonie avec elle.
Peut-être même,--et les longs entretiens qu'on lira dans le Journal de
1854 confirmeront cette hypothèse,--pensait-il à Chenavard, dont il
appréciait singulièrement l'érudition, mais à qui il reprocha toujours
de n'être pas assez peintre. Il n'en reste pas moins certain qu'une
culture complète de l'esprit lui paraît la condition indispensable de
toute grande carrière d'artiste.

L'éternelle question du «Beau», qui a servi de thème aux discussions
stériles de tant d'écrivains, cette question qui sous la plume des purs
théoriciens ne peut guère être qu'un prétexte à déclamations creuses,
mais qui, traitée par un artiste comme Delacroix, devient aussitôt d'un
intérêt vivant et palpitant, devait le préoccuper et le préoccupa en
effet. Sous ces deux titres: _Questions sur le Beau_ et _Variations du
Beau_, il l'examina dans ses détails, et dévoila la largeur de ses vues
esthétiques. Ennemi des pures abstractions et des principes absolus,
il arrive à cette conclusion notée par M. Mantz, «qu'il faut admettre
pour le Beau la multiplicité des formes», «que l'art doit être accepté
tout entier», et que «le style consiste dans l'expression originale
des qualités propres à chaque maître». L'examen de ces problèmes
d'esthétique revient souvent dans son Journal, aussi bien pendant les
premières années de jeunesse, alors que ses convictions n'étaient pas
encore solidement assises, qu'à l'époque de la pleine maturité et de
la vieillesse commençante. En 1847, il écrit: «Je disais à Demay qu'une
foule de gens de talent n'avaient rien fait qui vaille à cause de cette
foule de partis pris qu'on s'impose ou que le préjugé du moment vous
impose. Ainsi, par exemple, de cette fameuse question du Beau, qui est,
au dire de tout le monde, le but des arts. Si c'est là l'unique but,
que deviennent les gens qui, comme Rubens, Rembrandt, et généralement
toutes les natures du Nord, préfèrent d'autres qualités?»

De telles paroles sont la condamnation même des principes absolus en
matière esthétique, de même que cette idée émise plus loin: «Le Beau
est la rencontre de toutes les convenances», nous semble la négation
de l'idéal romantique. C'est qu'en effet, et nous touchons ici à l'une
des faces les plus curieuses de son esprit, à celle peut-être qui se
trouvera le plus complètement éclairée par l'œuvre posthume du maître,
si l'on s'efforce de dégager à ce point de vue sa signification, on
reconnaît combien grande était l'erreur de ceux qui s'obstinaient à le
représenter comme un des chefs du romantisme militant. En cela, nous
semble-t-il, ils furent les dupes d'une apparence trompeuse; ils ne
virent que l'extrême fougue d'un tempérament excessif, sans vouloir
tenir compte des facultés de réflexion, de repliement sur soi-même, de
concentration voulue et préméditée, qui constituaient l'essence de son
génie. Si Delacroix fut attentif à une chose, ce fut à ne s'affilier
à aucune école, et, comme toutes les individualités très tranchées, à
marcher seul dans sa carrière d'artiste. Les mêmes raisons qui firent
que dans les premières années de son développement il demeura rebelle
aux influences environnantes, que ni les écoles organisées, ni les
artistes individuels n'eurent de prise sur son talent, l'empêchèrent
toujours de se rattacher à aucune secte. Plus loin, quand nous
examinerons les jugements qu'il porte sur les artistes d'autrefois, sur
ses contemporains, écrivains, musiciens et peintres, nous trouverons
la preuve irréfutable de ce que nous avançons; mais dès maintenant
nous en savons assez pour marquer avec certitude combien son génie le
différenciait du romantisme impénitent!

S'il ne fut pas toujours tendre au romantisme, il se montra constamment
hostile aux doctrines du réalisme. La sévérité avec laquelle il juge
Courbet, tout en proclamant ses merveilleuses aptitudes de peintre,
prouve à quel point les tendances de cette école étaient opposées aux
siennes. À ses yeux, l'imagination est le principal facteur de la
production esthétique, et la réalité ambiante ne lui semble digne de
devenir matière à œuvre d'art, qu'à la condition d'avoir été épurée,
transfigurée en quelque sorte par sa toute-puissante influence. Dans
un fragment de l'année 1853, à propos d'esquisses de la _Sainte Anne_,
faites par lui à Nohant, il compare un premier croquis reproduisant
servilement la nature, qui, dit-il, lui est insupportable, à une
seconde esquisse dans laquelle ses intentions sont plus nettement
marquées, et qui pour cette raison commence à lui plaire, tandis
qu'il n'attribue guère au premier une importance plus grande qu'à une
reproduction photographique. Sans cesse il insiste sur la prépondérance
de l'imagination, et par imagination ce n'est jamais l'invention
de toutes pièces qu'il entend, mais bien la faculté d'interpréter
puissamment, de refléter suivant le tempérament individuel de l'artiste
la nature qui pose devant lui. Pour Delacroix, imagination et
idéalisation sont des termes égaux et réciproquement convertibles.
Dans une page merveilleuse, tant par la beauté de la forme que par
la hauteur de l'idée, il rapproche cette idéalisation de l'art de
l'idéalisation du souvenir, résultat du travail psychologique dans
les phénomènes de la mémoire: «J'admirais ce travail involontaire de
l'âme qui écarte et supprime dans le ressouvenir des moments agréables
tout ce qui en diminuait le charme, au moment où on les traversait. Je
comparais cette espèce d'idéalisation,--car c'en est une,--à l'effet
des beaux ouvrages de l'imagination. Le grand artiste concentre
l'intérêt en supprimant les détails inutiles ou repoussants ou sots; sa
main puissante dispose et établit, ajoute et supprime, et en use ainsi
sur des objets qui sont siens; il se meut dans son domaine et vous
y donne une fête à son gré.» Plus loin, à propos du _dictionnaire_,
auquel il compare la nature, il écrit: «Un dictionnaire n'est pas un
livre; c'est un instrument, un outil pour faire des livres.» Il faut
rapprocher cette phrase,--et peut-être même l'exemple lui vint-il pour
mieux affirmer son idée,--de la conversation rapportée par Baudelaire,
dans laquelle il semble s'être efforcé de résumer sur ce point ses
théories artistiques, en laissant percer une arrière-pensée de
combattre les théories réalistes: «La nature n'est qu'un dictionnaire»,
répétait-il fréquemment. Pour bien comprendre l'étendue du sens
implique dans cette phrase, il faut se figurer les usages ordinaires
et nombreux du dictionnaire. «On y cherche des mots, la génération des
mots, l'étymologie des mots; enfin on en extrait tous les éléments qui
composent une phrase ou un récit; mais personne n'a jamais considéré
le dictionnaire comme une composition, dans le sens poétique du mot.»
Voilà qui nous apparaît net et tranché. Je ne sache pas de meilleur
exemple pour rendre l'idée saillante et pour illuminer la pensée du
maître.

Delacroix n'aimait pas les Écoles, avons-nous dit, car il les jugeait
impuissantes à former de véritables artistes: il ne faisait en cela
qu'insister sur une conviction intime et généraliser son cas. Il
parlait en homme de génie qui ne conçoit pas d'autre éducateur que
lui-même et le développement normal d'une intense personnalité. A
toute grande manifestation artistique, quelque degré de raffinement
qu'elle atteigne dans son expression, il estimait que la puissance
du sentiment et la spontanéité devaient toujours présider; point
d'œuvre d'art digne de ce nom qui ne dérive en dernière analyse
de cette double origine. Tout le reste est à ses yeux pur métier,
ou, si vous aimez mieux, rhétorique. La rhétorique, il la trouvait
partout, non pas seulement dans les livres où elle différencie les
gens de lettres et ceux qui écrivent parce qu'ils ont quelque chose
à dire, mais encore dans la peinture, où elle remplace l'imagination
du dessin et de la couleur par la reproduction servile de la nature;
dans la musique enfin, où elle remplace les idées par des combinaisons
d'harmonie plus ou moins habiles. C'est elle qui, d'une façon générale,
se substitue à l'imagination chez les artistes dénués d'invention,
c'est elle qui conduit à la «manière». Et ce n'était pas chez lui
amour exagéré d'indépendance; c'était le résultat des exigences d'une
personnalité absorbante; c'était aussi le fruit des observations
qu'il avait faites sur les lois qui dirigèrent l'éducation des
artistes fameux. Il trouvait la confirmation de ce qu'il avançait
dans l'exemple de toutes les intelligences vouées aux travaux de la
pensée; à l'appui de son dire, il aimait à citer Rubens, Titien,
Michel-Ange. Ces illustres ancêtres étaient toujours présents à sa
mémoire pour soutenir ses défaillances et relever son courage abattu.
Tout grand esprit lui paraissait comme une force en mouvement qui brise
les obstacles accumulés devant elle et sait se faire jour à travers
tous les empêchements. Aussi la hardiesse était-elle la qualité qu'il
appréciait le plus: hardiesse au début d'une carrière, parce qu'elle
est synonyme de puissance; hardiesse après les premiers succès, parce
qu'elle prouve l'effort constant de l'artiste; hardiesse encore en
plein triomphe, parce qu'elle dénote l'amour désintéressé de l'art, la
recherche inassouvie de formes nouvelles incarnant la beauté: «Être
hardi, dit-il, quand on a un passé à compromettre, est le plus grand
signe de la force.» Notons d'ailleurs que ces principes d'indépendance,
qui pourraient sembler outrés, ne l'empêchaient pas de reconnaître
et de proclamer le rôle de l'imitation, la nécessité pour l'artiste
débutant de s'appuyer sur l'enseignement des maîtres. Lui-même,
il avait donné l'exemple de cette discipline de l'esprit par son
érudition, par la fidélité scrupuleuse avec laquelle, jusque dans les
derniers temps de sa vie, il copia leurs œuvres pour s'assimiler leur
génie. Le développement de l'artiste lui paraissait assez semblable
à celui de l'enfant qui d'abord reproduit les mouvements imités de
ceux qui l'approchent, puis arrive peu à peu à l'indépendance et à la
spontanéité. Ainsi en va-t-il dans le domaine intellectuel, et il ne
saurait exister de véritable maître en dehors de l'affranchissement.
En 1855, il écrit à ce propos: «Il faut absolument qu'à un moment
quelconque de leur carrière ils arrivent, non pas à mépriser tout
ce qui n'est pas eux, mais à dépouiller complètement ce fanatisme
presque aveugle qui nous pousse tous à l'imitation des grands maîtres
et à ne jurer que par leurs ouvrages. Il faut se dire: Cela est bon
pour Rubens, ceci pour Raphaël, Titien ou Michel-Ange. Ce qu'ils
ont fait les regarde; rien ne m'enchaîne à celui-ci ou à celui-là.
Il faut apprendre à se savoir gré de ce qu'on a trouvé; une poignée
d'inspiration personnelle est préférable à tout.»

Jusqu'ici nous n'avons examiné que des principes d'esthétique
générale; nous devons en venir maintenant à l'étude de l'esthétique
spéciale de Delacroix en matière de peinture. Il est toujours
intéressant d'entendre un artiste parler de son art et faire au public
la confidence de ses pensées; cela est en tout cas singulièrement
révélateur de l'esprit dans lequel il le pratique, des tendances
qu'il y apporte, de la largeur ou de l'étroitesse de vues qu'il y
manifeste. Lorsque cet artiste est un Fromentin, on reconnaît aisément
à la façon dont il en parle, au parti pris de composition littéraire
et d'ordonnance classique toujours saillant jusqu'en ses moindres
analyses, une intelligence fine et distinguée, merveilleusement apte à
comprendre certains talents d'ordre moyen comme Van Dyck ou certaines
faces d'un talent supérieur comme celui de Rubens, mais mal préparé à
pénétrer le génie mystérieux et souverain d'un Rembrandt; même dans ses
appréciations techniques, le littérateur perce toujours chez lui, et
l'on est forcé de conclure qu'il est plus écrivain que peintre. Quand
cet artiste est un Couture, on peut trouver chez lui des recettes
de métier, un souci constant de la technique, de précieux conseils
pour les spécialistes; en revanche, dès qu'il tente de s'élever à des
préoccupations plus hautes, dès qu'il aborde ce que Delacroix appelait
la partie «intellectuelle» de l'art, on saisit tout de suite le danger
que courent certains artistes en pénétrant dans un domaine qui leur
demeurera à jamais inaccessible, car leur incompétence n'y a d'égale
que leur désinvolture, laquelle, ainsi que l'écrivait M. Mantz à propos
de ce même Couture jugeant Delacroix, «dépasse peut-être les limites
du comique ordinaire». Chez l'artiste dont nous tentons d'analyser
l'esprit, chez Delacroix, nous rencontrons le genre de mérite propre
aux deux précédents sans apercevoir les lacunes ou les insuffisances
que nous signalions. Chaque fois qu'il traite une question de métier,
c'est avec la compétence d'un peintre de race; mais comme chez lui
l'exécution est toujours subordonnée à l'idée, il reste constamment
supérieur à son sujet par l'élévation et la diversité des points
de vue; partout et toujours il demeure peintre, c'est-à-dire qu'en
aucune circonstance il ne tente d'introduire dans son art des moyens
qui lui soient étrangers; pourtant jamais en lui le peintre n'étouffe
l'artiste, l'homme d'éducation générale et d'inspiration soutenue.
Ajoutons que la plupart de ses réflexions sur la peinture ont été
écrites après l'année 1850, alors qu'il était dans la pleine maturité
du talent, et qu'elles empruntent à ce simple fait une autorité
singulière.

Écoutez-le quand il parle de la composition d'un tableau, de l'art de
«conduire ce tableau depuis l'ébauche jusqu'au fini». On sait qu'il
n'admettait pas qu'une composition fût faite autrement que par «masses
marchant simultanément»: c'était là un des principes d'art qui lui
tenaient le plus au cœur, et il lui paraissait aussi hostile à une
saine méthode de travail de peindre par fragments isolés qu'il lui eût
semblé contraire à une bonne discipline de l'esprit de traiter telle
partie d'une composition littéraire sans obéir à un plan nettement
délimité, sans avoir préparé par avance les développements avoisinants.
Cette règle, qu'il considérait comme fondamentale, lui était apparue
avec la lumière de l'évidence en constatant les inconvénients de la
méthode contraire dans des tableaux qu'il avait vus en préparation,
notamment à l'atelier de Delaroche dont il détestait d'ailleurs la
facture; il comparaît ce genre d'ouvrage «à un travail purement manuel
qui doit couvrir une certaine quantité d'espace en un temps déterminé,
ou à une longue route divisée en un grand nombre d'étapes... Quand
une étape est faite, elle n'est plus à faire, et quand toute la
route est parcourue, l'artiste est délivré de son tableau.» Dans un
fragment de l'année 1854 qui traite la question avec l'ampleur qu'elle
comporte, voici ce qu'il écrit: «Le tableau composé successivement
de pièces de rapport, achevées avec soin et placées à côté les unes
des autres, paraît un chef-d'œuvre et le comble de l'habileté, tant
qu'il n'est pas achevé, c'est-à-dire tant que le champ n'est pas
couvert; car finir, pour ces peintres qui finissent chaque détail en
le posant sur la toile, c'est avoir couvert cette toile. En présence
de ce travail qui marche sans encombre, de ces parties qui paraissent
d'autant plus intéressantes que vous n'avez qu'elles à examiner, on est
involontairement saisi d'un étonnement peu réfléchi; mais quand la
dernière touche est donnée, quand l'architecte de tout cet entassement
de parties séparées a posé le faîte de son édifice bigarré et dit son
dernier mot, on ne voit que lacunes ou encombrement, et l'ordonnance
nulle part.»

A la suite de cette théorie, comme conséquence immédiate, nous
trouvons celle des «sacrifices», cet art de mettre en lumière les
parties saillantes et capitales de la composition par l'effacement
voulu dans l'exécution des parties secondaires. Delacroix y voyait la
suprême habileté du peintre, son plus difficile effort, un art qui ne
peut être que le résultat d'une longue expérience. Lors-qu'il parle
des «accessoires» en peinture, ce lui est une occasion nouvelle de
développer sa théorie des sacrifices, car la manière de les traiter
lui semble le critérium de l'habileté de l'artiste. Il y a deux choses
qui selon lui caractérisent les mauvais peintres, et les empêchent
d'atteindre au Beau: d'abord le défaut de conception d'ensemble,
puis l'importance exagérée donnée à ce qui est éminemment relatif et
secondaire. Ces idées d'unité dans la composition, de subordination
des parties accessoires aux principales, le poursuivent et le hantent;
nous y trouvons une preuve nouvelle de ce besoin d'ordre et de
méthode caractérisant une des faces les moins connues de son esprit,
qui pourtant ne saurait être omise sous peine de l'ignorer en sa
complexité. Même dans l'ébauche, ou la première indication du peintre,
on doit voir cette subordination, car «les premiers linéaments par
lesquels un maître indique sa pensée contiennent le germe de tout
ce que l'ouvrage présentera de saillant». Cette qualité le frappe
surtout chez les artistes de pure imagination, chez ceux qui doivent
leur maîtrise au sens intime de la composition, à l'idée qui soutient
l'œuvre et la dirige, plutôt qu'aux qualités d'exécution: il cite
comme exemples Rembrandt et Poussin. A cet égard, il distingue deux
catégories d'artistes nettement différenciées: ceux chez lesquels
l'idée prédomine, qui tirent tout d'eux-mêmes et sont le plus
redevables à l'invention: Rembrandt pardessus tous; ceux, au contraire,
qui excellent dans le rendu, et chez qui l'imitation de la nature joue
un rôle plus marqué: Titien ou Murillo. «Ils arrivent par une autre
voie à l'une des perfections de l'art.»

Delacroix se trouve ainsi conduit à examiner la question de l' «emploi
du modèle». D'après lui, le modèle ne devrait être que le guide de
l'artiste, quelque chose comme le dictionnaire auquel il se plaisait
à comparer la nature qui pose devant l'œil du peintre: il serait
fait uniquement pour soutenir les défaillances de l'exécution et lui
permettre d'avancer avec assurance. A ce propos, il s'analyse lui-même
et, faisant un retour sur son passé, reconnaît qu'il a commencé à se
satisfaire le jour où il a négligé les petits détails pour subordonner
ses compositions à l'idée d'ensemble, le jour où il n'a plus été
poursuivi uniquement par l'amour de l'exactitude, où il a compris
que la vérité résidait dans l'interprétation de la nature. C'est le
contraire qu'il observe chez la plupart des peintres, précisément à
cause de l'abus qu'ils font du modèle.

Ce qui s'impose toujours à lui, on le voit, c'est le souci de la
composition, c'est la prédominance de l'idée sur l'exécution, c'est la
prépondérance de la personnalité de l'artiste qui doit s'affirmer dans
toutes ses œuvres, même dans celles qui au premier abord paraissent
une reproduction fidèle de la nature; peut-être même serait-il exact
de dire qu'elle doit s'affirmer d'autant mieux que le genre traité est
plus proche de la nature. Delacroix pensait bien ainsi, et il émet
cette idée dans les observations qu'il présente sur le «paysage».
L'idéalisation, qui n'est autre chose que l'interprétation originale
du peintre, lui semble d'autant plus indispensable dans le paysage que
celui-ci s'y trouve en communication plus directe avec la réalité,
que son œuvre en deviendra nécessairement la copie servile, s'il
n'y apporte des qualités de vision personnelle et puissante. Il dit
quelque part que «le paysage qu'il lui faut, ce n'est pas le paysage
absolument vrai». Nous ne devons pas voir dans cette phrase la simple
constatation de ses tendances particulières, qui le poussaient à ne
pas envisager séparément ce genre de composition, à le considérer
comme le décor mouvant au milieu duquel il plaçait ses inventions
dramatiques; à ce point de vue, il nous semble bien le descendant des
grands peintres décorateurs d'autrefois. Mais, abstraction faite des
tendances de Delacroix, si nous nous arrêtons avec lui au genre tel
que les paysagistes l'ont traité, nous voyons qu'il y affirme une fois
de plus la nécessité de l'idéalisation: «Les peintres qui reproduisent
simplement leurs études dans leurs tableaux ne donnent jamais au
spectateur un vif sentiment de la nature. Le spectateur est ému parce
qu'il voit la nature par souvenir, en même temps qu'il voit votre
tableau.» Qu'est-ce autre chose, cette remarque, que la constatation du
caractère suggestif de l'œuvre d'art, des conditions de son existence
et de sa portée, puisqu'en dernière analyse elle n'agit sur notre
âme qu'en ressuscitant, par l'intervention miraculeuse de la mémoire
et de l'association des idées, les éléments de sensibilité que la vie
antérieure y a accumulés?

Même en dehors de son art, Delacroix aimait à systématiser, à
coordonner les pensées maîtresses que l'observation faisait naître
en lui: l'esprit est un, en effet, et, semblable à un instrument
d'optique complexe et fidèle, reflète avec des propriétés identiques
les différents objets qui lui sont présentés. Les motifs qui l'avaient
amené à examiner la peinture isolément, le poussent à l'envisager
dans ses rapports avec les autres arts; il l'analyse comme moyen
d'expression du sentiment, indépendamment de toute application
pratique; il y était forcément conduit, et par la pente naturelle
de son esprit et par sa culture même qui s'étendait, on le sait, à
toutes les manifestations du Beau; également curieux de littérature,
de musique, d'art dramatique, il se révèle bien dans son Journal
l'intelligence la plus ouverte, la plus avide de jouissances qui ait
jamais paru, car on trouverait difficilement, même dans la période de
sa vie la plus absorbée par les grands travaux décoratifs, une semaine
entière où ne fût point notée quelque réflexion venue à la suite de
lectures, de représentations dramatiques ou d'auditions musicales. La
poésie, tout d'abord: il y revient sans cesse, comme à la salutaire
auxiliatrice de ses travaux, à la source vivifiante où il va puiser ses
inspirations; les lecteurs du Journal verront, dans l'immense quantité
de projets qu'il a notés, l'assiduité de ses fréquentations poétiques;
de ces projets, il en exécuta un grand nombre: il eût fallu la vie de
dix peintres pour les exécuter tous. A maintes reprises il émet le
regret de n'être pas né poète, après avoir comparé dans leur puissance
expressive les arts qui se meuvent dans le temps à ceux qui, comme
la peinture, produisent une impression d'un bloc et simultanément.
Delacroix en profite pour marquer la nécessité de bien comprendre les
limites des différents arts: «L'expérience est indispensable pour
apprendre tout ce qu'on peut faire avec son instrument, mais surtout
pour éviter ce qui ne doit pas être tenté: l'homme sans maturité se
jette dans des tentatives insensées; en voulant faire rendre à l'art
plus qu'il ne doit et ne peut, il n'arrive pas même à un certain
degré de supériorité dans les limites du possible.» Certains lui ont
reproché de n'avoir pas toujours scrupuleusement obéi au principe qu'il
pose ainsi et qu'il aimait à répéter; nous n'avons pas à examiner la
question; mais en admettant que le reproche fût fondé, on ne saurait
voir dans une pareille tendance que l'affirmation de son génie. Il
aimait passionnément la peinture, et lorsqu'il en parle, il ne trouve
pas d'expressions assez enthousiastes pour en décrire les délices.
Une seule chose l'affligeait, c'était sa fragilité; en présence de
ces toiles qui ne peuvent résister à l'action du temps, une indicible
tristesse l'envahissait. Il reconnaissait la supériorité des conditions
matérielles de l'œuvre écrite, qui traverse les siècles à l'abri de la
destruction et n'a rien à craindre des injures du temps.

Attentif à toutes les productions de son époque, Delacroix avait
assisté au développement de la forme romanesque, sans enthousiasme,
il faut le dire. Il reprochait au roman moderne de s'appuyer sur de
faux principes d'esthétique, d'abuser des descriptions de lieux,
de costumes, de ne pas assez tenir compte de la psychologie des
personnages. Ces objections qui se justifiaient pleinement quand il
les adressait à des écrivains comme George Sand et Dumas, il eut le
tort de les généraliser, et cela le rendit injuste à l'égard de Balzac,
dont il ne comprit jamais le puissant génie. À vrai dire, le genre du
roman n'était pas fait pour lui plaire: il est superflu d'en déduire
les raisons. En revanche, l'art dramatique le prenait tout entier
et faisait vibrer ses fibres les plus délicates. Ceux qui ont lu sa
correspondance ont pu remarquer que, lors de son voyage à Londres, son
admiration se partagea entre les peintures de l'école anglaise, pour
laquelle il avait une prédilection particulière, et les représentations
de Shakespeare, qu'il suivait assidûment. Le Journal ne nous apprend
rien de nouveau en montrant avec quelle ardeur il lisait son théâtre;
mais il éclaire d'une lumière singulièrement révélatrice une des
faces de son esprit sur laquelle nous avons insisté déjà à propos du
romantisme, en découvrant son admiration pour notre théâtre français
du dix-septième siècle, admiration qui le pousse à mettre en parallèle
le système dramatique de Racine et celui de Shakespeare. Ici encore il
faudra beaucoup rabattre des opinions erronées que les partisans du
romantisme avaient contribué à répandre sur lui, car on y verra, non
sans surprise, la démonstration de ses tendances classiques.

Delacroix ne s'attachait pas seulement à la forme dramatique elle-même,
mais encore à ses interprètes, et l'on conçoit en effet que le peintre
de passions si multiples, l'artiste dans l'œuvre duquel le mouvement et
le geste devaient tenir une place prépondérante, ait trouvé dans le
jeu des grands comédiens, en outre d'une pure jouissance esthétique,
un enseignement salutaire et de précieuses indications. Ses lettres
de 1825 datées de Londres décrivent l'enthousiasme que suscita en lui
le talent de Kean, de Young, les plus fameux interprètes de l'œuvre
shakespearienne. En 1835, il écrivait à Nourrit pour le remercier du
plaisir qu'il lui avait fait goûter et du talent dont il avait fait
preuve en répandant de l'intérêt sur une pièce comme la _Juive_, «qui
en a grand besoin, ajoute-t-il, au milieu de ce ramassis de friperie
qui est si étranger à l'art». Le Journal contient des appréciations
longues et détaillées sur les plus célèbres acteurs de l'époque:
Rachel, Mlle Mars, la Malibran, Talma, et toujours dans ce qu'il écrit
on voit percer le souci des rapports existant entre l'art du comédien
et celui du peintre. Il consulte Talma, il interroge Garcia sur la
Malibran, et arrive à cette conclusion que chez le peintre «l'exécution
doit toujours tenir de l'improvisation, différence capitale avec celle
du comédien».

Mais l'art qui semble l'occuper par-dessus tout, après la peinture,
c'est la musique. A cet égard, il faut distinguer entre les jugements
qu'il porte sur la pure musique et sur la musique dramatique. Sans
doute, lorsqu'il parle de la première, on peut contester certaines
de ses appréciations, notamment à propos de Beethoven, qu'il trouve
souvent «confus», bien qu'il admire «la divine symphonie en _la_», à
propos de Berlioz, dont il méconnut le talent:--rappelons, toujours
dans le sens du préjugé romantique, que les critiques d'alors se
plaisaient à associer leurs noms, et appelaient Berlioz le Delacroix
de la musique.--Pourtant, si l'on songe à ce qu'était de son temps
l'éducation musicale en France, si l'on réfléchit que le grand art
allemand n'avait pas encore pénétré dans le public et n'était encore
compris que de quelques rares élus, si d'autre part on abandonne
le domaine de la pure musique pour aborder celui de la musique
dramatique, on reconnaîtra que, loin d'être un retardataire, il fut
plutôt un _avancé._ Ses aversions et ses préférences ne laissent pas
d'être significatives: nous avons vu le jugement qu'il portait sur la
_Juive_; il détestait Meyerbeer, dans les ouvrages duquel il notait
une lourdeur et une vulgarité croissantes, ce qui n'est déjà pas si
mal pour son temps: «L'affreux _Prophète_, que son auteur croit sans
doute un progrès, est l'anéantissement de l'art.» En revanche, il ne
se lassait pas du _Don Juan_ de Mozart, et les œuvres de Glück lui
inspiraient une admiration sans réserve. A leur sujet, il expose sur
l'union de la déclamation et de la musique, sur la puissance expressive
du son combiné avec la parole, des idées éminemment modernes: «Chez
Viardot, musique de Glück... Le philosophe Chenavard ne disait plus que
la musique est le dernier des arts. Je lui disais que les paroles de
ces opéras étaient admirables. Il faut de grandes divisions tranchées;
ces vers arrangés sur ceux de Racine, et par conséquent défigurés,
font un effet bien plus puissant avec la musique. Chenavard convenait,
sans que je l'en priasse, qu'il n'y a rien à comparer à l'émotion que
donne la musique: elle exprime des nuances incomparables.»Enfin, à
propos de certains opéras italiens qui alors étaient à la mode, il
écrit ces lignes, qui sans doute eussent profondément stupéfié ses
contemporains, s'ils les avaient connues: «Cette musique «mince» ne va
pas aux temps héroïques. Le dialogue est bien puéril, et cependant,
quand on l'interrompt pour intercaler un morceau de cette musique, on
est dans la situation d'un voyageur qui fait une route insipide, mais
qui voudrait n'arrêter qu'au bout de sa carrière: en un mot, c'est un
«genre bâtard», bâtard quant au poème par la niaise imitation de mœurs
qui ne nous touchent pas, bâtard par cette musique d'opéra-comique.»

Delacroix voyagea peu, ou du moins ne séjourna guère dans les pays
qu'il visita. Si l'on excepte l'excursion au Maroc qui devait avoir
une influence considérable sur son talent, il ne paraît pas qu'il soit
demeuré longtemps dans les villes d'art qu'il traversa. Ainsi, à son
retour du Maroc en 1832, il voit les musées de Séville, mais c'est à
peine s'il y reste; en tout cas, il ne songe pas à s'y arrêter pour
copier les maîtres. En 1850, après de longues hésitations, il se décide
à partir en Belgique: il visite Bruxelles, Anvers, Malines, Coblentz,
Cologne, puis revient à Bruxelles et de là rentre à Paris. Il ne
pousse même pas jusqu'en Hollande et paraît impatient de reprendre ses
travaux. Un séjour qui semble lui avoir été particulièrement agréable
fut celui qu'il fit à Londres en 1825; mais il était dans les premières
années de sa carrière de peintre, et n'avait pas encore cet impérieux
besoin de production ininterrompue qui caractérise l'époque de sa
maturité. Le pays qu'il regretta toujours de n'avoir pas vu, c'est
l'Italie. A son ami Soulier qui se trouvait à Florence en 1821, il
écrivait pour lui dire qu'il enviait son bonheur; mais comme il avait
renoncé à «courir la chance du prix», et que ses modiques ressources
ne lui permettaient pas de songer à un aussi long voyage, il se voyait
contraint d'en détourner sa pensée; plus tard, alors qu'il eût pu
mettre son projet à exécution, il en fut distrait par ses travaux;
dans les dernières années de sa vie, l'idée d'un voyage à Venise le
préoccupa encore: il fit des plans, prit des renseignements, mais
finalement y renonça. Faut-il regretter, au point de vue de son œuvre,
qu'il n'ait pas visité l'Italie? Nous ne le pensons pas: sans doute
il eût gagné à ce voyage une connaissance approfondie des maîtres
qu'il aimait, que l'on ne peut juger «définitivement» qu'en les voyant
dans leur pays, dans leur cadre, avec le décor du milieu environnant.
L'éducation de son esprit en eût été plus complète; son opinion sur
certains artistes de la Renaissance aurait été modifiée en plusieurs
points; il n'est pas probable que son œuvre en eût subi le contre-coup.
La vérité nous paraît être que, semblable à tous les grands inventeurs,
Delacroix était attaché au sol natal par l'impérieuse nécessité de
la production; il n'avait pas trop de tout son temps pour exécuter
les immenses projets qui fourmillaient dans son cerveau; il constate
quelque part, avec terreur, mais aussi avec une fierté légitime, qu'il
faudrait dix existences d'artiste pour les mener à bien; et de fait,
lorsqu'on suit attentivement dans ce Journal la marche de sa pensée,
lorsqu'on voit ce besoin incessant d'invention, cet amour absorbant du
travail qui a dompté toute autre passion, on est amené à le rapprocher
de ces grands maîtres du seizième siècle dont il apparaît, par
l'énergie créatrice, le descendant incontestable.

Dans les jugements qu'il porte sur les peintres fameux de la
Renaissance, et bien que ces jugements se ressentent souvent de
l'incomplète connaissance qu'il en eut, Delacroix est toujours
conséquent avec les principes d'esthétique exposés plus haut. On
remarquera que pour certains son opinion se modifia avec l'âge, et
subit l'influence de son éducation personnelle: la chose est frappante
en ce qui concerne Michel-Ange et Titien. Les idées de Delacroix sur
ces deux artistes diffèrent complètement à vingt années de distance,
suivant que l'on consulte les premiers ou les derniers cahiers du
Journal; cela tient à ce qu'il ne vit de leur œuvre que des exemplaires
insuffisants pour les juger «absolument et définitivement»; cela tient
aussi à ce qu'il ne les visita point dans leur patrie; cela tient
enfin à ce que les points de vue se modifient avec l'âge, à ce que des
qualités qui semblent prépondérantes au début d'une carrière prennent
une importance moindre à l'époque de la maturité, tandis que d'autres
occupent la première place: on ne saurait expliquer autrement ses
variations à l'égard de ces deux grands hommes. Pourtant il est une
chose certaine, c'est que les principes dominateurs de son esthétique
demeurent le critérium de ses préférences. Nous avons vu à quel point
il prisait la hardiesse d'invention, la prédominance de l'imagination:
tel est le secret de son enthousiasme pour Rubens, sur le compte duquel
il n'a jamais varié. Quelque partie du Journal que l'on examine, que
l'on se réfère aux premières années, alors qu'il l'étudiait au Louvre,
et faisait des copies de ses œuvres, à son voyage en Belgique, ou bien
à la dernière période de sa vie, c'est toujours la même admiration
et le même motif raisonné d'admiration. Il aime en lui la force,
la véhémence, l'éclat, l'exubérance, la connaissance approfondie
des moyens de l'art. Les dernières pages du Journal exaltent la vie
prodigieuse des compositions de Rubens: «Il vous impose ces prétendus
défauts qui tiennent à une force qui l'entraîne lui-même et nous
subjugue, en dépit des préceptes qui sont bons pour tout le monde
excepté pour lui.»

De même pour Rembrandt, dont il devait pénétrer le génie mystérieux
mieux qu'aucun peintre de son temps. Il chérissait en lui le sens
dramatique des choses, l'intuition profonde des âmes, cette étrange
et douloureuse compréhension de la vie, par laquelle le grand artiste
nous fait vibrer jusqu'aux profondeurs de notre être. Dans une page
de l'année 1851, que Delacroix n'eût sans doute pas, à cette époque,
livrée à la publicité, car il en comprenait la portée révolutionnaire,
il compare Raphaël et Rembrandt, et confie à son Journal le secret
de ses préférences: «Peut-être découvrira-t-on que Rembrandt est un
beaucoup plus grand peintre que Raphaël. J'écris ce blasphème propre
à faire dresser les cheveux de tous les hommes d'école, sans prendre
décidément parti; seulement je trouve en moi, à mesure que j'avance
dans la vie, que la vérité est ce qu'il y a de plus beau et de plus
rare. Rembrandt n'a pas, si vous voulez, l'élévation de Raphaël.
Peut-être cette élévation que Raphaël a dans les lignes, Rembrandt
l'a-t-il dans la mystérieuse conception des sujets, dans la profonde
naïveté des expressions et des gestes. Bien qu'on puisse préférer cette
emphase majestueuse de Raphaël qui répond peut-être à la grandeur de
certains sujets, on pourrait affirmer, sans se faire lapider par les
hommes de goût, mais j'entends d'un goût véritable et sincère, que le
grand Hollandais était plus nativement peintre que le studieux élève de
Pérugin.»

Les maîtres vénitiens furent toujours chers à Delacroix. Ici encore
il lui manqua de ne pas les avoir vus chez eux, d'autant mieux qu'il
n'existe pas d'école tenant par des racines plus profondes au milieu
d'où elle sortit, s'expliquant plus complètement par ce milieu. S'il
les avait étudiés à Venise, il est probable que ses opinions à leur
égard eussent été modifiées en certains points. Titien est celui sur
lequel il insiste le plus volontiers; de tous les Vénitiens il est
d'ailleurs celui qu'on peut le mieux connaître en dehors de Venise.
Véronèse eut la plus salutaire et la plus constante influence sur le
développement de son talent de coloriste. Delacroix allait l'étudier
au Louvre, ne se lassant pas d'interroger ses œuvres dans lesquelles
il cherchait à découvrir les secrets de la technique picturale. Le
nom de Véronèse revient constamment dans le Journal, quand il parle
de son métier, et c'est en s'appuyant sur ses exemples qu'il présente
une défense en règle de la couleur; en réalité, c'est sa propre cause
qu'il soutient; pour en bien comprendre l'importance, il faut se
rappeler les attaques qu'il avait eu à supporter, la prépondérance que
l'école d'Ingres attribuait au dessin, les reproches que vingt années
durant on avait adressés à Delacroix de méconnaître le rôle de la
ligne et d'avoir uniquement recours au moyen «matériel» de la couleur.
Il s'insurge contre cette prétendue matérialité, et il est au moins
curieux de le voir, alors qu'il l'avait surabondamment prouvé par les
multiples exemples de ses œuvres personnelles, s'efforçant d'établir
par le raisonnement, en 1857, que la couleur est tout aussi idéale que
le dessin. Mais il est un autre peintre que Delacroix n'a jamais connu,
parce qu'en dehors du Palais-Ducal et des églises de Venise on ne
saurait avoir la moindre idée de son génie: c'est Tintoret. J'imagine
que si dans les dernières années de sa vie, alors que les magnifiques
compositions décoratives de la galerie d'Apollon, de l'Hôtel de
ville, du Palais-Bourbon avaient solidement établi sa gloire, et lui
avaient prouvé à lui-même ce dont il était capable, j'imagine que s'il
avait mis à exécution son projet de voir Venise, il eût ressenti, au
Palais-Ducal et à la Scuola de San Rocco, une des plus grandes émotions
comme un des plus vifs bonheurs qu'il puisse être donné à un artiste
de goûter, en découvrant chez un maître d'autrefois un génie frère du
sien, et en retrouvant dans l'œuvre de peinture la plus sublime qui
jamais ait été conçue un tempérament et des tendances identiques aux
siennes. Devant ce prodigieux poème en peinture qui raconte depuis ses
origines jusqu'à son aboutissement final la divine légende de Jésus,
en face de cette surabondance de vie et d'invention, Delacroix aurait
trouvé la confirmation d'une de ses plus chères idées: la supériorité
de l'art décoratif, comme aussi l'exemplaire le plus tranché de la
qualité qu'il admirait par-dessus tout: la puissance imaginative.

Nous arrivons au point le plus délicat du Journal, à celui sur
lequel la curiosité du lecteur se porte toujours avidement dans des
publications de cet ordre: les jugements sur les contemporains. Ils le
savent bien et connaissent le parti qu'on en peut tirer, les écrivains
qui, se souciant uniquement de bruit et de réclame, exploitent avec
opiniâtreté cette tendance. Nous en avons eu des exemples fameux,
récemment encore dans la publication d'un journal où il resterait sans
doute assez peu de chose, si l'on en retranchait ce qui n'y devrait
pas être. Dans l'œuvre qui nous occupe, disons-le bien haut pour
la plus grande gloire de son auteur, il ne saurait être question de
préoccupations semblables. Ceux qui y chercheraient, sur les hommes
célèbres de son temps, des révélations intimes dictées à Delacroix
par un parti pris de dénigrement, risqueraient fort d'être déçus.
Non que l'artiste ait été dépourvu de cette lucidité d'analyse, de
cette pénétration critique qui perce à jour les faiblesses communes à
tous les hommes éminents; non qu'il se soit jamais départi de cette
indépendance sans laquelle il n'est pas d'esprit supérieur. Nous
l'avons déjà dit, et nous ne pouvons assez le répéter, l'intérêt de ces
notes journalières est dans leur sincérité; on y découvre certaines
faces de l'esprit du maître, certaines préférences et certaines
antipathies qui sans elles seraient demeurées inconnues; il s'y trouve
donc des jugements sévères, mordants quelquefois, mettant à nu les
parties faibles d'un talent ou d'un caractère; mais la raison comme
le bon goût s'y manifestent toujours et viennent atténuer ce que la
passion exclusive pourrait avoir de trop ardent.

Presque tous les artistes célèbres de l'époque sont jugés dans le
Journal de Delacroix. Nommons, pour n'en citer que quelques-uns,
Charlet, Géricault, Gros, Girodet, Ingres, Delaroche, Flandrin,
Couture, Corot, Rousseau, Chenavard, Meissonier, Gudin, Courbet,
Millet, Decamps. Lorsque Delacroix est en présence d'un tempérament de
peintre directement hostile au sien, on s'en aperçoit dès l'abord, car
il ne cache pas son impression: Delaroche, par exemple. Il ne pouvait
supporter ni sa méthode de composition, ni sa couleur, faite, comme
disait Th. Gautier, «avec de l'encre et du cirage». Il se montre à son
égard d'une sévérité extrême et compare ses tableaux «à la patiente
récréation d'un amateur qui n'a aucune exécution comme peintre». De
même pour Flandrin, dont il ne pouvait goûter, on le conçoit, la
manière sèche et guindée, le parti pris d'affectation, le style froid
et voulu. Delacroix aimait trop la vie, la spontanéité, tout cet
ensemble de qualités originales dont nous l'avons vu faire l'éloge,
pour être indulgent à cet art raide et maniéré. Le nom d'Ingres, est-il
besoin de le dire? revient constamment sous sa plume: il suit ses
expositions, note au retour l'impression reçue, tâche de se procurer,
par tous les moyens possibles, des esquisses ou des dessins de son
rival, les copie ou les calque, car il entend pénétrer ses secrets et
ne le juger qu'en connaissance de cause. Néanmoins il semble à son
égard d'une rigueur excessive, que certains trouveront assez voisine
de l'injustice; il insiste avec complaisance sur ses défauts, ferme
volontairement les yeux sur des qualités incontestables, que lui-même
ne pouvait contester; il s'obstine à ne pas les voir et contre lui
seul peut-être laisse percer une animosité manifeste. Cette animosité
trouve sa cause, sinon son excuse, dans une parfaite réciprocité, et
si l'on réfléchit à la violence, à l'âpreté des critiques qui furent
dirigées contre ses œuvres au nom des théories artistiques chères à son
illustre adversaire, on comprend qu'il ait été aveuglé sur sa réelle
valeur, on comprend surtout qu'il ne faut pas demander à la générosité
humaine plus qu'elle ne peut donner! L'impartialité de Delacroix est
entière quand il juge des artistes dont les théories allaient contre
les siennes, mais dans l'œuvre desquels il découvre un véritable
talent: Courbet entre autres. Nous savons son opinion sur le réalisme,
qu'il appelait: «l'antipode de l'art.» En visitant une des expositions
de Courbet, il note la vulgarité de ses sujets, mais s'arrête étonné
devant la vigueur de sa facture. Il rencontre Couture, constate sans en
être surpris «qu'il ne voit et n'analyse comme tous les autres que des
qualités d'exécution». Dans ce domaine restreint, Delacroix reconnaît
son talent et fait du même coup le procès de tous les «gens de métier».
Avec Millet, il s'entretient de Michel-Ange et de la Bible, plaisir
qu'il goûte assez rarement avec les peintres, si l'on en croit son
Journal; il remarque ses œuvres à une époque où elles étaient méconnues
de tous, non sans lui reprocher la prétention affectée, la tournure
ambitieuse de ses paysans. Quant à Corot, il salue en lui un véritable
artiste. Les observations présentées plus haut sur le paysage, sur
la manière dont il le comprenait, sur l'idéalisation qu'il y jugeait
indispensable, suffisent pour expliquer son admiration à l'endroit de
ce maître unique.

Pour en revenir au romantisme, il est au moins piquant de connaître
son jugement sur les chefs incontestés d'un mouvement artistique
auquel l'opinion publique le rattachait obstinément, car ce jugement
est singulièrement significatif, s'il n'est pas équitable. Mais en
fait, peut-on parler ici de justice ou d'injustice, quand il ne doit
s'agir que de la manifestation d'une personnalité très tranchée et
d'opinions cadrant avec cette personnalité? Il n'aimait pas le génie de
Victor Hugo, qu'il trouvait incorrect. L'extraordinaire puissance de
verbe du poète ne lui faisait pas pardonner son exubérance; entre eux
d'ailleurs il y eut complète réciprocité d'antipathie: Victor Hugo ne
comprit jamais le genre de beauté propre aux conceptions de Delacroix.
La cause n'en est-elle pas que l'un fut toujours un grand poète en
peinture, tandis que l'autre demeure le plus vigoureux peintre, le plus
hardi sculpteur que nous avons en poésie? Les hardiesses de Berlioz
dans le domaine symphonique lui furent également insupportables; on
ne manquera pas de dire qu'il en faut chercher la raison dans une
éducation musicale exclusivement italienne; nous ne le pensons pas,
et s'il ne suffit point, pour établir le contraire, de rappeler le
passage de cette étude dans lequel nous notions ses préférences et ses
antipathies musicales, nous ajouterons que son admiration fut sans
réserve à l'égard d'un compositeur tout aussi original que Berlioz,
d un génie tout aussi inventif, quoique dans un genre différent:
Chopin. On trouvera dans ses jugements sur les autres contemporains:
Lamartine, G. Sand, Dumas, Th. Gautier, et tant d'autres moins
célèbres, l'affirmation de ses goûts esthétiques: nous ne pouvons nous
étendre sur ce sujet; contentons-nous de rappeler, pour conclure, cette
idée précédemment émise, à savoir que Delacroix s'y manifeste comme un
esprit d'allure plutôt classique.

En somme, et si l'on tente de résumer l'impression maîtresse qui
se dégage de cette étude, si l'on s'efforce d'embrasser d'une vue
d'ensemble les éléments fragmentaires de cette grande intelligence,
telle qu'elle apparaît dans l'œuvre offerte au public, on doit penser
que, loin d'être nuisible à la gloire de l'artiste, comme si souvent il
arrive, une telle œuvre ne saurait que lui profiter, en éclairant d'une
lumière complète les traits saillants de son génie. L'homme s'y révèle
ce que lui-même ambitionnait d'être: discret dans ses allures, réservé
dans ses rapports, subordonnant sa conduite à des principes de sage
prudence que sa nature ne lui eût pas inspirés, mais dont l'expérience
de la vie lui avait démontré la nécessité, et dans lesquels les envieux
seuls ont pu voir un indice de sécheresse d'âme. Le penseur s'y montre
avec la complexité de ses tendances, l'universalité de ses vues, son
admirable aptitude à tout comprendre et à tout goûter de ce qui touche
au domaine de l'esprit. L'artiste enfin, si grand qu'il nous soit déjà
connu, en sort plus grand encore. En le suivant depuis l'origine de sa
carrière jusqu'à sa mort, nous le voyons chérissant son art d'un amour
fanatique, obéissant au seul mobile d'une destinée glorieuse, incapable
de ces compromissions, fréquentes même chez les hommes de talent, et
qui marquent leurs œuvres d'une tare souvent irrémédiable! Sans doute
il eut des faiblesses: les plus illustres n'en sont pas exempts; mais
elles n'étaient pas de nature à influer sur son génie et sur son œuvre:
il ne fut pas insensible aux honneurs, et, quand il les ambitionna, dut
se soumettre à des démarches quelque peu gênantes vis-à-vis de peintres
dont il ne pouvait apprécier le talent. Qu'importe, après tout? Ce
sont là bien petites choses quand il s'agit d'un si éminent esprit. Il
demeurera l'un de nos plus glorieux artistes, à n'en pas douter le plus
grand peintre de ce siècle, disons mieux, un des plus grands peintres
qui aient jamais paru, un de ces anneaux imbrisables qui constituent la
chaîne immortelle de l'Art!

Paul FLAT.



JOURNAL DE EUGÈNE DELACROIX



1822


_Louroux, mardi_ 3 _septembre_ 1822 [1].--Je mets à exécution le projet
formé tant de fois d'écrire un journal. Ce que je désire le plus
vivement, c'est de ne pas perdre de vue que je l'écris pour moi seul.
Je serai donc vrai, je l'espère; j'en deviendrai meilleur. Ce papier me
reprochera mes variations. Je le commence dans d'heureuses dispositions.

Je suis chez mon frère; il est neuf heures ou dix heures du soir qui
viennent de sonner à l'horloge du Louroux. Je me suis assis cinq
minutes au clair de lune, sur le petit banc qui est devant ma porte,
pour tâcher de me recueillir; mais quoique je sois heureux aujourd'hui,
je ne retrouve pas les sensations d'hier soir... C'était pleine lune.
Assis sur le banc qui est contre la maison de mon frère, j'ai goûté
des heures délicieuses. Après avoir été reconduire des voisins qui
avaient dîné et fait le tour de l'étang, nous rentrâmes. Il lisait les
journaux, moi je pris quelques traits des Michel-Ange que j'ai apportés
avec moi: la vue de ce grand dessin m'a profondément ému et m'a disposé
à de favorables émotions. La lune, s'étant levée toute grande et rousse
dans un ciel pur, s'éleva peu à peu entre les arbres. Au milieu de ma
rêverie et pendant que mon frère me parlait d'amour, j'entendis de
loin la voix de Lisette[2]. Elle a un son qui fait palpiter mon cœur;
sa voix est plus puissante que tous autres charmes de sa personne,
car elle n'est point véritablement jolie; mais elle a un grain de ce
que Raphaël sentait si bien; ses bras purs comme du bronze et d'une
forme en même temps délicate et robuste. Cette figure, qui n'est
véritablement pas jolie, prend pourtant une finesse, mélange enchanteur
de volupté et d'honnêteté... de fille..., comme il y a deux ou trois
jours, quand elle vint, que nous étions à table au dessert: c'était
dimanche. Quoique je ne l'aime pas dans ses atours qui la serrent trop,
elle me plut vivement ce jour-là, surtout pour ce sourire divin dont
je viens de parler, à propos de certaines paroles graveleuses qui la
chatouillèrent et firent baisser de côté ses yeux qui trahissaient de
l'émotion; il y en avait certes dans sa personne et dans sa voix; car,
en répondant des choses indifférentes, elle (sa voix) était un peu
altérée et elle ne me regardait jamais. Sa gorge aussi se soulevait
sous le mouchoir. Je crois que c'est ce soir-là que je l'ai embrassée
dans le couloir noir de la maison, en rentrant par le bourg dans le
jardin; les autres étaient passés devant, j'étais resté derrière, avec
elle. Elle me dit toujours de finir, et cela tout bas et doucement;
mais tout cela est peu de chose. Qu'importe? Son souvenir, qui ne me
poursuivra point comme une passion, sera une fleur agréable sur ma
route et dans ma mémoire. Elle a un son de voix qui ressemble à celui
d'Élisabeth, dont le souvenir commence à s'effacer.

--J'ai reçu dimanche une lettre de Félix [3], dans laquelle il
m'annonce que mon tableau a été mis au Luxembourg [4]. Aujourd'hui
mardi, j'en suis encore fort occupé; j'avoue que cela me fait un grand
bien et que cette idée, quand elle me revient, colore bien agréablement
mes journées. C'est l'idée dominante du moment et qui a activé le désir
de retourner à Paris, où je ne trouverai probablement que de l'envie
déguisée, de la satiété bientôt de ce qui fait mon triomphe à présent,
mais point une Lisette comme celle d'ici, ni la paix et le clair de
lune que j'y respire.

Pour en revenir à mes plaisirs d'hier lundi soir, je n'ai pu résister
à consacrer le souvenir de cette douce soirée par un dessin, que j'ai
fait dans mon album, de la simple vue que j'avais, du banc où je me
suis si bien trouvé. J'espère remonter le plus que je pourrai à mes
idées et à mes jouissances intérieures..., mais au nom de Dieu, que je
continue!--Me rappeler les idées que j'ai eues sur ce que je veux faire
à Paris en arrivant pour m'occuper, et sur les idées qui me sont venues
pour des sujets de tableaux.

--Faire mon _Tasse en prison_[5] grand comme nature.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 5 _septembre._--J'ai été à la chasse avec mon frère par une
chaleur étouffante; j'ai tué une caille, en me retournant, d'une
manière qui m'a attiré les éloges du frère. Ce fut, au reste, la seule
pièce de la chasse, quoique j'aie tiré trois coups sur des lapins [6].

Le soir on allait au-devant de Mlle Lisette, qui est venue raccommoder
mes chemises. S'étant trouvée un peu en arrière, je l'ai embrassée;
elle s'est débattue de manière à me faire peine, parce que j'ai vu
résistance de son cœur. A une deuxième reprise, je l'ai retrouvée. Elle
s'est nettement défaite de moi, en me disant que _si elle le voulait_,
elle me le dirait tout de même. Je l'ai repoussée avec une humeur
douloureuse et j'ai fait un tour ou deux dans l'allée, devant la lune
qui se levait. Je la retrouve encore: elle allait prendre de l'eau pour
le souper; j'eus envie de bouder et de n'y pas retourner; cependant
je cédai encore... «Vous ne m'aimez donc pas?--Non!--En aimez-vous
un autre?--Je n'aime personne», réponse ridicule, qui voulait dire
_assez._ Cette fois j'ai laissé tomber avec colère cette main que
j'avais prise et j'ai tourné le dos, blessé et chagrin. Sa voix a
laissé expirer un rire qui n'était pas un rire. C'était un reste de sa
protestation faite, à demi sérieuse. Mais que ce qu'il y a d'odieux lui
en reste! Je suis retourné à mon allée et rentré en affectant de ne la
point regarder.

Je désire vivement n'y plus penser. Quoique je n'en sois pas amoureux,
je suis indigné et désire plutôt qu'elle en ait des regrets. Dans ce
moment où j'écris, je voudrais exprimer mon dépit. Je me proposais
auparavant de l'aller voir laver demain. Céderai-je à mon désir? Mais
dès lors, tout n'est donc pas fini, et je serais assez lâche pour
revenir? J'espère et désire que non.

--Causé tard avec mon frère.

L'anecdote du capitaine de vaisseau Roquebert qui se fait clouer
sur une planche et jeter à la mer, bras et jambes emportés: sujet à
transmettre et beau nom à sauver de l'oubli.

Quand les Turcs trouvent les blessés sur le champ de bataille ou même
les prisonniers, ils leur disent: «Nay bos» (N'ayez pas peur), et leur
donnant par le visage un coup de la poignée de leur sabre qui leur fait
baisser la tête, ils la leur font voler.

--Peu de chose remarquable, hier 4... C'était avant-hier l'anniversaire
de la mort de ma bien-aimée mère... [7]. C'est le jour où j'ai commencé
mon journal. Que son ombre soit présente, quand je l'écrirai, et que
rien ne l'y fasse rougir de son fils!

--J'ai écrit ce soir à Philarète [8].

--Cette idée ne s'était jamais présentée à moi comme hier, et elle
m'a été suggérée par mon frère: nous venions de tuer un lièvre et, la
fatigue disparue, nous en prîmes occasion d'admirer combien le moral
a d'influence sur le physique. Je citais le trait de l'Athénien qui
expira en apprenant la victoire de Platée (je crois), des soldats
français à Malplaquet, et mille autres! C'est d'un grand poids en
faveur de l'élévation de l'âme humaine, et je ne vois pas ce qu'on peut
y répondre. Quelle exaltation les trompettes et surtout les tambours
battant la charge!

       *       *       *       *       *

7 _septembre._--J'ai lu dans le jardin des passages de _Corinne_[9]
sur la musique italienne qui m'ont fait plaisir; elle décrit aussi le
_Miserere_ du vendredi saint:

«Les Italiens, depuis des siècles, aiment la musique avec transport.
Le Dante dans le poème du _Purgatoire_ rencontre un des meilleurs
chanteurs de son temps; il lui demande un de ses airs délicieux, et les
âmes ravies s'oublient en l'écoutant jusqu'à ce que leur gardien le
rappelle» (sujet admirable de tableau)..........

«La gaieté même que la musique bouffe sait si bien exciter n'est point
une gaieté vulgaire qui ne dit rien à l'imagination; au fond de la joie
qu'elle donne, il y a des sensations poétiques, une agréable rêverie
que les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. La musique
est un plaisir si passager, on le sent tellement s'échapper à mesure
qu'on l'éprouve, qu'une impression mélancolique se mêle à la gaieté
qu'elle cause. Mais aussi quand elle exprime la douleur, elle fait
encore naître un sentiment doux, le cœur bat plus vite en l'écoutant;
la satisfaction que cause la régularité de la mesure, en rappelant la
brièveté du temps, donne le besoin d'en jouir.»

       *       *       *       *       *

12 _septembre._--L'oncle Riesener et son fils [10], avec Henri Hugues
[11], sont venus nous surprendre ici, et je passe des journées
amusantes. J'ai été ému d'un grand plaisir, quand, nous trouvant à
dîner chez le curé voisin, on est venu nous annoncer qu'ils étaient là.

J'ai pris ces jours-ci la résolution d'aller chez M. Gros [12], et
cette idée m'occupe bien fortement et agréablement.

--Nous avons parlé ce soir de mon digne père... [13].

Me rappeler plus en détail les différents traits de sa vie: mon père en
Hollande, surpris dans un dîner avec les directeurs par les conjurés
excités par le gouvernement lui-même; il harangue les soldats ivres et
brutaux, sans la moindre émotion. Un d'eux le met en joue, et le coup
est détourné par mon frère. Il leur parlait en français, à ces brutaux
de Hollandais. Le général français, de connivence avec les insurgés,
veut lui donner une escorte; il répond qu'il refuse l'escorte des
traîtres.

L'opération [14]--faisant déjeuner auparavant ses amis et les
médecins, donnant l'ouvrage à ses ouvriers. L'opération se fit en cinq
temps. Il dit, après le quatrième: «Mes amis, voilà quatre actes, que
le cinquième n'en fasse pas une tragédie.»

Je veux, l'année prochaine, en revenant, copier ici le portrait de mon
père.

--Un homme célèbre dit à un fanfaron jeune et impertinent, qui se
vantait de n'avoir jamais eu peur de rien: «Monsieur, vous n'avez donc
jamais mouché «la chandelle avec vos doigts!»

--Pense à affermir tes principes.--Pense à ton père et surmonte ta
légèreté naturelle; ne sois pas complaisant avec les gens à conscience
souple.

       *       *       *       *       *

13 _septembre._--Voilà la lettre que j'écris à ma sœur [15] la veille
au soir de mon départ du Louroux:

«J'ai tardé jusque ce jour à te répondre, parce que je comptais
t'aller voir. Maintenant que je vais retourner à Paris pour des
choses importantes qui regardent ma peinture, je te transmets des
renseignements donnés par Félix. Comment que tu interprètes ma
conduite, sois persuadée que mes sentiments n'ont point changé;
j'espère te le prouver, quand je te verrai. Je veux seulement que
notre amitié soit de plus fondée à l'avenir sur l'intelligence claire
de nos droits respectifs... Je vais donc très incessamment retourner
à Paris, où je te retrouverai à la fin de ce mois, si tu ne changes
pas d'avis. J'ai été bien peiné de voir que tu n'aies pas cru devoir
répondre à la lettre que mon frère t'avait écrite, en même temps que
moi. J'en avais espéré un retour et une réconciliation, qui aurait fait
mon plus grand bonheur. Adieu, etc.»

--J'ai reçu ce soir une lettre de Piron [16] et de Pierret [17]: j'ai
pris subitement le parti de retourner à Paris. Il me semble, en partant
ainsi sans avoir le temps de me reconnaître, que je ne goûterai pas
assez d'avance le plaisir de revoir mes bons amis. Pierret, dans sa
lettre, me parle de ce que Félix m'avait touché dans sa dernière. Je
me trouve calmé sur tous ces articles, et je m'abandonne un peu à ce
que m'amèneront les circonstances. Je ne puis décidément renoncer à ma
sœur, surtout lorsqu'elle est abandonnée et malheureuse; je pense que
je n'aurai rien de mieux à faire que de confier ma position à Félix et
de le prier de m'indiquer un homme de loi, honnête avant tout, pour
avoir l'œil à mes affaires et à celles de mon frère.

--Je pars emportant des impressions pénibles sur la situation de mon
frère [18]. Je suis libre et jeune, moi; lui si franc et loyal, et
que le caractère dont il est revêtu devait placer au premier rang des
hommes estimables, vit entouré de brutaux et de canailles... Cette
femme a bon cœur, mais est-ce là seulement ce qu'il devait espérer
pour donner la paix à la fin de sa carrière agitée? Henri Hugues m'a
présenté sa position d'une manière que j'avais toujours sentie ainsi,
mais dont le sentiment s'était émoussé par l'habitude; je n'ose prévoir
qu'avec déchirement l'avenir qui l'attend... Quelle triste chose que de
ne pouvoir avouer sa compagne en présence des gens bien nés, ou d'être
réduit à se faire de ce malheur une arme à braver ce qu'il arrive à
nommer des préjugés!... Il y a eu avant-hier une espèce de bal précédé
d'un dîner qui a mis en lumière à mes yeux tout le désagrément de sa
position.

Ce matin l'oncle Riesener et son fils Henry sont partis. Cette
séparation, qui doit cependant être courte, m'a été pénible. Je me suis
attaché à Henry. Il est quelque peu ricaneur, d'une façon qui le fait
juger peu favorablement au premier abord, mais c'est un honnête homme.
Hier soir, cette veille de séparation, qui devait être sensible surtout
à mon frère, nous avons dîné tard et avec expansion. Avant-hier, jour
de ce dîner, je me suis raccommodé avec Lisette et ai dansé avec elle
assez avant dans la nuit, me trouvant avec la femme de Charles, Lisette
et Henry: j'ai éprouvé de fâcheuses impressions. J'ai du respect pour
les femmes; je ne pourrais dire à des femmes des choses tout à fait
obscènes. Quelque idée que j'aie de leur avachissement, je me fais
rougir moi-même, quand je blesse cette pudeur dont le dehors au moins
ne devrait pas les abandonner. Je crois, mon pauvre réservé, que ce
n'est pas la bonne route pour réussir auprès d'elles...

       *       *       *       *       *

_Paris, mardi_ 24 _septembre._--Je suis arrivé hier dimanche matin.
J'ai fait un voyage désagréable sur la banquette et sur l'impériale par
un froid désagréable et une pluie battante. Je ne sais pourquoi le
plaisir que je me promettais à revoir Paris s'affaiblissait à mesure
que j'approchais. J'ai embrassé Pierret, et je me suis trouvé triste:
les nouvelles du jour en sont la cause. J'ai été dans la journée
voir mon tableau au Luxembourg et suis revenu dîner chez mon ami. Le
lendemain, j'ai vu Édouard [19] avec bien du plaisir; il m'a appris
qu'il cherchait avec ardeur d'après Rubens. J'en suis enchanté. Il lui
manquait surtout de la couleur, et je me suis réjouis de ces études qui
le conduiront à un vrai talent et à des succès que je désire si fort
lui voir obtenir. Il n'a rien obtenu au Salon: c'est pitoyable! Nous
nous sommes promis de nous voir cet hiver.

Sortant de chez lui, j'ai rencontré Champion [20], je l'ai revu avec
un vrai plaisir; puis j'ai revu Félix; nous nous sommes embrassés bien
tendrement.

Le soir au concours de l'académie.

--J'ai fait mes adieux à mon frère, le vendredi à deux heures environ,
près du bourg de Louans. J'étais très ému, il l'était aussi. J'ai plus
d'une fois tourné la tête; je me suis assis plus loin sur des bruyères,
l'âme remplie de sentiments divers. J'ai passé une soirée assez
ennuyeuse à Sorigny, en attendant la diligence, qui n'a passé que fort
tard.

       *       *       *       *       *

_Paris_, 5 _octobre._--Bonne journée. J'ai passé la journée avec mon
bon ami Édouard.

Je lui ai expliqué mes idées sur le modelé: elles lui ont fait plaisir.

Je lui ai montré des croquis de Soulier [21].

J'avais été le matin avec Fedel [22] voir mon oncle Riesener, qui m'a
invité à dîner lundi prochain avec la famille. Je m'en promets du
plaisir.

Nous avons été tous trois et Rouget [23], que nous avons pris chez lui,
voir d'abord les prix exposés. Le torse et le tableau de Debay [24],
élève de Gros, élève couronné, m'ont dégoûté de l'école de son maître,
et hier encore j'en avais envie!...

Mon oncle a paru touché et charmé de mon tableau. Ils me conseillent
d'aller seul, et je m'en sens aujourd'hui une grande envie.

Chose unique, qui m'a tracassé toute la journée, c'est que je pensais
toujours à l'habit que j'ai essayé le matin et qui allait mal; je
regardais tous les habits dans les rues. Je suis entré avec Fedel à la
séance de l'Institut, où l'on a couronné les prix. Je suis revenu en
hâte dîner et ai retrouvé Édouard.

--J'aime beaucoup Fedel. Je regrette qu'il ne travaille pas plus
activement.

--Mon oncle m'a proposé de me mener chez M. Gérard, faire une aquarelle
d'après le _Paysage d'hiver_, d'Ostade, et le _Peintre dans son
atelier_, de je ne sais qui, et quelques autres petits Flamands encore.

--Voir à la poste pour étudier les chevaux.

--_Le roi Balthazar, fils de Nabuchodonosor, profane dans un grand
festin les vases sacrés enlevés à Jérusalem par son père..._ Au milieu
de ce festin sacrilège, parut une main qui écrivit en caractères
mystérieux et inintelligibles l'arrêt de ce prince, qui lui fut
expliqué par le prophète Daniel [25].

--_Gédéon défait les Madianites_ en faisant prendre à trois cents de
ses soldats des trompettes et des lampes renfermées dans des vases de
terre. Il entre la nuit au milieu de leur camp et donne lui-même le
signal avec une trompette; ses soldats firent retentir le son de leurs
trompettes dans tout le camp des Madianites qu'ils entouraient. En même
temps ils brisèrent les vases de terre qu'ils avaient dans l'autre
main et ils élevèrent la lampe qu'ils y avaient cachée. À cet éclat
et à leurs acclamations, les Madianites furent saisis d'épouvante et,
tournant leurs épées contre eux-mêmes, s'entre-tuèrent.

--_Pharaon fait jeter dans le Nil les enfants mâles des Hébreux._

--_Booz amène Ruth_, qui glanait auprès des moissonneurs qui se
reposaient et prenaient leur repas.

--_Une jeune Canadienne traversant le désert avec son époux est prise
par les douleurs de l'enfantement_ et accouche; le père prend dans ses
bras le nouveau-né [26].

--_Le comte d'Egmont conduit au supplice._ Tout ce peuple qui l'aime
se tait par peur. Le duc d'Albe, avec sa tête longue et sèche, peut
être là. L'échafaud de loin tendu de noir et les cloches en branle.

--_Alqernon Sidney condamné à mort._

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 8 _octobre._-Édouard me dit qu'il avait trouvé dans la même
maison deux ateliers qui pourraient nous convenir [27]. J'ai passé ma
journée dans les plus tristes quartiers du monde. J'étais tout trempé
de mélancolie.

J'ai vu Pierret le soir et j'ai pu apprécier plus à mon aise les
charmes de sa jolie bonne.

J'ai dîné, hier 7, chez mon oncle Riesener avec l'oncle Pascot [28], la
tante, Hugues, etc. Bonne journée.

Le dimanche 6, travaillé chez Champion, où je me congelais. Allé
avec lui dîner à Neuilly. Bonne partie, dont je conserverai agréable
souvenir. Champion est bon, malgré ses travers; il a bon cœur, et je
désire vivement le voir sortir de son bourbier.

Jeudi dernier, j'avais vu _Tancrède_[29] pour la troisième fois. J'y
ai éprouvé bien du plaisir. Mes douces impressions ont été gâtées par
une lettre de mon frère, que j'ai trouvée à mon arrivée. Le souvenir
m'en contrarie à tel point que je ne veux pas me rappeler ce que j'ai
éprouvé, ni étendre ici ce qu'il m'a dit.

--Il ne faut pas croire que parce qu'une chose avait été rebutée par
moi dans un temps, je doive la rejeter aujourd'hui qu'elle se présente.
Tel livre où on n'avait rien trouvé d'utile, lu avec les yeux d'une
expérience plus avancée, portera leçon.

J'ai porté ou plutôt mon énergie s'est portée d'un autre côté; je serai
la trompette de ceux qui feront de grandes choses.

Il y a en moi quelque chose qui souvent est plus fort que mon corps,
souvent est ragaillardi par lui. Il y a des gens chez qui l'influence
de l'intérieur est presque nulle. Je la trouve chez moi plus énergique
que l'autre. Sans elle, je succomberais..., mais elle me consumera
(c'est de l'imagination sans doute que je parle, qui me maîtrise et me
mène).

Quand tu as découvert une faiblesse en toi, au lieu de la dissimuler,
abrège ton rôle et tes ambages, corrige-toi. Si l'âme n'avait à
combattre que le corps! mais elle a aussi de malins penchants, et il
faudrait qu'une partie, la plus mince, mais la plus divine, combattît
sans relâche. Les passions corporelles sont toutes viles. Celles de
l'âme qui sont viles sont les vrais cancers: envie, etc.; la lâcheté
est si vile, qu'elle doit participer des deux.

Quand j'ai fait un beau tableau, je n'ai point écrit une pensée...
C'est ce qu'ils disent!... Qu'ils sont simples! Ils ôtent à la
peinture tous ses avantages. L'écrivain dit presque tout pour être
compris. Dans la peinture, il s'établit comme un point mystérieux entre
l'âme des personnages et celle du spectateur. Il voit des figures de
la nature extérieure, mais il pense intérieurement de la vraie pensée
qui est commune à tous les hommes, à laquelle quelques-uns donnent
un corps en l'écrivant, mais en altérant son essence déliée; aussi
les esprits grossiers sont plus émus des écrivains que des musiciens
et des peintres. L'art du peintre est d'autant plus intime au cœur
de l'homme qu'il paraît plus matériel, car chez lui, comme dans la
nature extérieure, la part est faite franchement à ce qui est fini et
à ce qui est infini, c'est-à-dire à ce que l'âme trouve qui la remue
intérieurement dans les objets qui ne frappent que les sens.

       *       *       *       *       *

_Paris,_ 12 _octobre._--Je rentre des _Nozze_[30] tout plein de divines
impressions.

--J'ai vu M. H*** ce matin; je suis toujours troublé comme
un faible enfant. Quelle mobilité que celle de mon esprit! Un instant,
une idée dérange tout, renverse et retourne les résolutions les plus
avancées... Par un sentiment intérieur de bonne foi, je ne voudrais pas
paraître mieux que je ne suis, mais à quoi bon? Chaque homme s'inquiète
bien plus de la moindre de ses misères que des plus insignes calamités
d'une nation tout entière.

--Ne fais que juste ce qu'il faudra.--Tu t'es trompé: ton imagination
t'a trompé.

--Cette musique m'inspire souvent de grandes pensées. Je sens un grand
désir de faire, quand je l'entends; ce qui me manque, je crains, c'est
la patience. Je serais un tout autre homme, si j'avais dans le travail
la tenue de certains que je connais; je suis trop pressé de produire un
résultat.

--Nous avons dîné ensemble, Charles et Piron; puis aux Italiens. Comme
toutes ces femmes m'agitent délicieusement! Ces grâces, ces tournures,
toutes ces divines choses que je vois et que je ne posséderai jamais me
remplissent de chagrin et de plaisir à la fois [31].

--Je voudrais bien refaire du piano et du violon.

--J'ai repensé aujourd'hui avec complaisance à la dame des Italiens.

_Même soir, une heure et demie de la nuit._--Je viens de voir au milieu
de nuages noirs et d'un vent orageux briller un moment Orion dans le
ciel. J'ai d'abord pensé à ma vanité, en comparaison de ces mondes
suspendus; ensuite j'ai pensé à la justice, à l'amitié, aux sentiments
divins gravés au cœur de l'homme, et je n'ai plus trouvé de grand dans
l'univers que lui et son auteur. Cette idée me frappe. Peut-il ne pas
exister? Quoi! le hasard, en combinant les éléments, en aurait fait
jaillir les vertus, reflets d'une grandeur inconnue! Si le hasard eût
fait l'univers, qu'est-ce que signifieraient _conscience, remords_ et
_dévouement?_ Oh! si tu peux croire, de toutes les forces de ton être,
à ce Dieu qui a inventé le devoir, tes irrésolutions seront fixées.
Car, avoue que c'est toujours cette vie, la crainte pour elle ou pour
son aise, qui trouble tes jours rapides, qui couleraient dans la paix,
si tu voyais au bout le sein de ton divin Père pour te recevoir!

Il faut quitter cela et se coucher: mais j'ai rêvé avec grand plaisir...

--J'ai entrevu un progrès dans mon étude de chevaux.

       *       *       *       *       *

_Mardi,_ 22 _octobre._--J'ai passé la soirée chez Félix, où j'ai dîné.
J'éprouve de la gêne avec mon neveu, surtout quand je me trouve avec
deux autres amis.

--En accompagnant Pierret chez lui pour son mal au genou, je me suis
reposé un moment; je voyais sa bonne de profil presque perdu: il est
d'une pureté, d'une beauté charmantes. Qu'un nez droit de cette façon
est contrastant avec un nez retroussé de la manière de sa femme! Il
fut un temps où au nombre de mes faiblesses était d'estimer comme
dispartagés de la nature les nez retroussés: le nez droit était une
compensation à beaucoup de désavantages. Il est de fait qu'ils sont
fort laids; c'est un instinct.

--Maintenant mon exiguïté corporelle me chagrine, comme toujours. Je ne
vois pas sans un sentiment d'envie la beauté de mon neveu... [32]. Je
suis ordinairement souffrant; je ne peux pas parler longtemps.

--J'ai admiré de nouveau ce soir le petit portrait de Félix, de
Riesener: il me fait envie. Je ne voudrais pourtant pas changer ce que
je peux faire pour cela, mais je voudrais avoir cette simplicité. Il
me semble si difficile, sans un travail tendu, de rendre ces yeux, cet
intervalle entre la paupière supérieure et ce qui la sépare du sourcil!

--Mardi dernier, c'était le 15, une petite femme, de dix-neuf ans,
appelée Marie, est venue le matin chez moi pour poser.

Je fus voir le soir Henri Hugues. J'ai lu avec lui la prise de
Constantinople, admiré l'héroïque courage de l'empereur Constantin
dernier.

--Le mercredi, lendemain, j'ai eu mes amis le soir. Nous avons bu
eau-de-vie brûlée et vin chaud.

--Je veux faire, pour la Société des Amis des arts, _Milton soigné par
ses filles_[33].

--J'ai dîné dimanche, avant-hier, chez M. de Conflans, que j'avais été
consulter quelques jours avant; je m'y suis amusé. Nous avons chanté la
partition des _Nozze._

--J'ai acheté _Don Juan._ J'ai repris mon violon.

--Je me laisse toujours aller à changer de couleur; je n'ai pas non
plus le sang-froid nécessaire. Je souffre pour le modèle; je n'observe
pas assez avant de rendre.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 27 _octobre._--Mon cher *** est de retour: je
l'ai embrassé aujourd'hui; le premier moment a été tout au bonheur
de le revoir. J'ai senti ensuite un serrement pénible. Comme je me
disposais à le faire monter dans ma chambre, je me suis souvenu d'une
maudite lettre dont l'écriture eût pu être reconnue... J'ai hésité...
Cela a déchiqueté le plaisir que j'avais à le revoir: j'ai usé de
subterfuges; j'ai feint d'avoir perdu ma clef, que sais-je? Enfin, j'ai
remis ordre. Il m'a quitté pour me reprendre le soir. Nous avons été
faire une promenade. J'espère que mon tort envers lui n'influera pas
sur ses relations avec.... Dieu veuille qu'il l'ignore toujours!

Et pourquoi, dans ce moment même, sens-je quelque chose comme de la
vanité satisfaite? S'il apprenait quelque chose, il serait désolé.

Il s'occupe de musique; cela me fait plaisir. Je me promets de bonnes
soirées. J'avais remarqué qu'il était difficile que des bonheurs sentis
vivement se reproduisissent avec les mêmes circonstances et les mêmes
personnes. Je ne vois pourtant pas ce qui empêcherait le retour de ces
charmantes intimités passées avec lui et dont j'ai si bien conservé la
mémoire. J'éprouve cependant une sorte de tristesse. Il est dans une
classe d'hommes qui ne sont pas miens. Je sais bien aussi ce qui me
tracasse sourdement, quand je me sens près de lui. C'est ce pourquoi je
me suis prononcé et dont je ne veux plus que le moins possible... J'en
ai parlé hier à X...; il pense comme moi: il y a de la duperie. Il nous
considère comme libres. Depuis cette conversation avec lui, je suis
plus libre de soucis.

J'ai dîné avec lui; puis Mme Pasta [34] dans _Roméo_[35], que j'ai
revu avec bien du plaisir.

--Hier, j'ai vu Édouard et Lopez [36] à l'atelier de Mauzaisse [37].
Superbe atelier. Il m'est venu à l'idée qu'il n'y avait pas besoin d'en
avoir de si beau pour faire de bonnes choses...; peut-être le contraire!

--J'étais encore à balancer ces jours-ci si j'irais voir la Dame des
Italiens; toutes les fois que j'y vais, j'y pense avec délices; j'en
rêve. C'est pour moi comme ces bonheurs impossibles à obtenir, et qu'on
n'a qu'à rêver, un souvenir de l'autre vie. Ce bonheur était peu vif
quand je le possédais, aujourd'hui il se colore par mon imagination;
c'est elle qui fait mes douleurs et mes joies.

--C'est, je crois, vendredi dernier que j'ai dîné chez l'oncle Pascot;
je n'avais pas bu beaucoup, mais assez pour être étourdi: c'est un doux
état, quoi que puissent dire les sévères. Félix y était; Henri y est
venu.


[1] Eugène Delacroix était venu passer ses vacances au Louroux, près de
Louans, dans l'arrondissement de Loches, en Touraine, chez son frère
aîné le général _Charles Delacroix_, ancien aide de camp du prince
Eugène, qui avait hérité de cette propriété de famille.

[2] A propos de cette «Lisette» qui occupait l'attention du jeune
peintre, Delacroix écrivait à son ami Pierret, le 18 août 1822: «Je
t'écris à une toise et demie de distance de la plus charmante Lisette
que tu puisses imaginer. Que les beautés de la ville sont loin de cela!
Ces bras fermes et colorés par le grand air sont purs comme du bronze;
toute cette tournure est d'une chasseresse antique. Dis à notre ami
Félix (Guillemardet) que malgré son antipathie pour les bas bleus, je
crois qu'il rendrait les armes à Lisette. Et, du reste, ce n'est pas la
seule; toutes ces paysannes me paraissent superbes. Elles ont des têtes
et des formes de Raphaël, et sont bien loin de cette fadeur blafarde
de nos Parisiennes. Mais, hélas! malgré quelques larcins, mes affaires
ont bien de la peine à avancer auprès de ma Zerlina! _Sævus amor._»
(_Corresp._, t. I, p. 89.)

[3] _Félix Guillemardet_, un des amis les plus intimes de Delacroix.
Son nom revient presque à chaque page, au commencement de ce journal.

[4] Le _Dante et Virgile_, exposé au Salon de 1822, a été au Luxembourg
et est maintenant au Louvre. Il fut acheté par l'État 1,200 francs.
Delacroix fut mis en relation avec le comte de Forbin, alors directeur
général des Musées royaux, pour la vente de ce tableau. Il lui écrivait
à ce propos: «Je désirerais en avoir 2,400 fr. Si cependant vous
trouviez ma demande exagérée, je m'en rapporte entièrement a ce que
vous jugerez convenable et possible en cette circonstance. J'ai trop à
me louer de votre active bonté pour récuser votre propre jugement sur
le prix d'un ouvrage que vous voulez bien voir avec intérêt et que vous
avez distingué de la foule.» (_Corresp._, t. I, p. 87.)

[5] Cette idée l'a poursuivi longtemps et à plusieurs reprises. Dès
1819, dans une lettre à Pierret, le malheur du Tasse le passionne.

Voici les différents tableaux qu'il fit sur ce sujet:

En 1824, il compose le premier qu'il finit et signe en 1825 pour M.
Formé. Il l'exposa au Salon de 1839 et à l'Exposition universelle de
1855. Vente Dumas fils, 1865, 14,000 fr.; vente Khalil-Bey, 1868,
16,500 fr.; vente Carlin, 1872, 40,000 fr.

Un dessin, signé et daté 1825, parut à l'Exposition posthume de
Delacroix, au boulevard des Italiens.

En 1827, il reprend le même sujet en changeant la composition; ce
tableau a été refusé au Salon de 1839. (V. _Catalogue illustré Robaut._)

[6] Avec sa fougue ordinaire, Delacroix s'était tout d'abord pris
de passion pour la chasse. «Je me plais beaucoup à chasser. Quand
j'entends le chien aboyer, mon cœur palpite avec force, et je cours
après mes timides proies avec une ardeur de guerrier qui franchit
les palissades et s'élance au carnage... Rien qu'en voyant tomber
un oisillon, on se sent ému et triomphant comme celui qui découvre
dans l'instant que sa maîtresse l'aime.» Mais cet enthousiasme dura
peu. L'année suivante (1819), il écrivait: «Décidément la chasse ne
me convient pas... Il faut se traîner et avec soi une arme lourde et
incommode à porter à travers les ronces... Il s'agit d'avoir pendant
des heures qui n'en finissent pas l'esprit dirigé vers un objet qui est
d'apercevoir le gibier.» Mais le découragement du chasseur n'éteint
pas la flamme de l'artiste: «Il y a bien à tout cela des compensations
telles que l'occasion saisie, le soleil levant et le plaisir enfin de
voir des arbres, des fleurs et des plaines riantes au lieu d'une ville
malpropre et pavée.» (_Corresp._, t. I, p. 17 et 40.)

[7] _Victoire Œben_, femme de Charles Delacroix, était la fille de
l'ébéniste _Œben_, qualifié de _fameux_ dans les catalogues des
grandes ventes du siècle dernier.

Eugène Delacroix n'avait que quinze ans quand il perdit sa mère. Il ne
parlait d'elle qu'avec une tendre et pieuse admiration: «J'ai perdu ma
mère sans la payer de ce qu'elle a souffert pour moi et de sa tendresse
pour moi.» (_Corresp._, t. I, p. 46.)

[8] _Philarète Chasles_, le brillant et inconsistant journaliste, le
collaborateur fécond des _Débats_, de la _Revue des Deux Mondes_ et de
la _Revue de Paris_, avait été le condisciple de Delacroix au lycée
Louis-le-Grand. Il nous a laissé du peintre, dans ses Mémoires, cette
rapide esquisse: «J'étais au lycée avec ce garçon olivâtre de front, à
l'œil qui fulgurait, à la face mobile, aux joues creusées de bonne
heure, à la bouche délicatement moqueuse. Il était mince, élégant de
taille, et ses cheveux noirs abondants et crépus trahissaient une
éclosion méridionale... Au lycée, Eugène Delacroix couvrait ses cahiers
de dessins et de bonshommes. Le vrai talent est chose tellement innée
et spontanée, que dès sa huitième et neuvième année, cet artiste
merveilleux reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis,
dessinait et variait tous les contours, poursuivant, torturant,
multipliant la forme sous tous les aspects, avec une obstination
semblable à de la fureur.» (_Mémoires de Philarète Chasles_, t. I, p.
329.)

[9] Dès les premières années de son développement, Delacroix consacrait
à la lecture tout le temps que ses travaux lui laissaient libre. Dans
une lettre à Pierret du 30 août 1822, il écrivait: «Je n'ai jamais
autant qu'à présent éprouvé de vifs élans à la lecture des bonnes
choses; une bonne page me fait pour plusieurs jours une compagnie
délicieuse.» (_Corresp._, t. I, p. 90.)

[10] _Henri-François Riesener_, peintre miniaturiste, élève de Hersent
et de David, était fils de _Jean-Henri Riesener_, l'ébéniste célèbre
par ses beaux meubles en marqueterie. Il eut lui-même un fils, _Léon
Riesener_, cousin germain par conséquent d'Eugène Delacroix, peintre
d'histoire, auquel Delacroix laissa par testament sa maison de campagne
de Champrosay avec ses dépendances et les meubles qui la garnissaient.

Riesener encouragea son neveu Eugène Delacroix à ses débuts. Ce fut lui
qui lui conseilla l'atelier de Guérin.

[11] _Henri Hugues_ était un cousin de Delacroix; son nom reparaîtra
à maintes reprises dans le cours du Journal. Il existe de lui un très
beau portrait peint par Delacroix, dans la manière flamande, mais
ébauché seulement par parties. Ce portrait appartient actuellement à
madame Léon Riesener; il avait été offert par son mari au Louvre, qui,
nous ne savons pour quelle raison, le refusa.

[12] Dans le volume tiré à un petit nombre d'exemplaires et qui
contient les œuvres critiques d'Eugène Delacroix, on trouve ce
fragment extrait du _cahier manuscrit_ dont nous avons parlé plus haut:
«J'idolâtrais le talent de Gros, qui est encore pour moi, à l'heure
où je vous écris, et après tout ce que j'ai vu, un des plus notables
de l'histoire de la peinture. Le hasard me fit rencontrer Gros qui,
apprenant que j'étais l'auteur du tableau en question (_Dante et
Virgile_), me fit avec une chaleur incroyable des compliments qui,
pour la vie, m'ont rendu insensible à toute flatterie. Il finit par me
dire, après m'en avoir fait ressortir tous les mérites, que c'était du
Rubens châtié. Pour lui qui adorait Rubens, et qui avait été élevé à
l'école sévère de David, c'était le plus grand des éloges...» (EUGÈNE
DELACROIX, _Sa vie et ses œuvres_, Jules CLAYE, 1865, p. 52.)

[13] Voir _Introduction_, p. VI et VII.

[14] Delacroix fait allusion à une opération cruelle que son père dut
subir et durant laquelle il montra une énergie stoïque: c'était une
opération de «sarcocèle», d'autant plus redoutable qu'à cette époque on
ne la pratiquait que très rarement. Une plaquette, aujourd'hui presque
introuvable, contient le récit de cette tentative chirurgicale. Nous
avons pu mettre la main sur un exemplaire et nous en avons transcrit le
titre: _Opération de sarcocèle_, faite le 27 fructidor an V, au citoyen
Charles Delacroix, ex-ministre des relations extérieures, ministre
plénipotentiaire de la République française près celle Batave, par le
citoyen A.-B. Imbert-Delonnes, officier de santé... Publié par ordre du
Gouvernement, à Paris, à l'Imprimerie de la République. Frimaire an VI.

[15] Sa sœur _Henriette Delacroix_, plus âgée que lui de vingt ans,
avait épousé _M. de Verninac Saint-Maur_, ambassadeur de France à
Constantinople.

Cette lettre a trait à des difficultés qui s'étaient élevées entre
Charles, Eugène et M. de Verninac au sujet de leurs droits respectifs
dans la succession de leur mère.

[16] _Piron_ était un des ami les plus intimes de Delacroix. Il fut
administrateur des Postes, et à raison de son entente des affaires,
Delacroix devait l'instituer son légataire universel et le charger de
l'exécution de ses dernières volontés. Ce fut par ses soins que se
trouvèrent réunies en un volume tiré à un petit nombre d'exemplaires et
publié chez J. Claye, sous le titre: EUGÈNE DELACROIX, _sa vie et ses
œuvres_, les œuvres critiques de Delacroix, parues à la _Revue
des Deux Mondes_, à l'_Artiste_ et à la _Revue de Paris._

[17] Il nous paraît utile de rappeler, au début de ce Journal, les
liens d'étroite affection qui unissaient Eugène Delacroix à _Pierret._
La lecture du premier volume de la correspondance a pu édifier sur ce
point les fervents du maître; c'est ainsi que la plupart des lettres
de l'année 1832, pendant laquelle Delacroix fit son voyage au Maroc,
sont adressées à l'ami qui avait été son camarade d'enfance; tout ce
qui présente un caractère de confidence et d'intimité, le récit de ses
premières amours, de ses tentatives d'artiste, de ses déboires et des
luttes qu'il soutient, il l'adresse à Pierret.

_Pierret_ était le secrétaire de Baour-Lormian, et Delacroix, dans
maints passages de sa correspondance, parle avec émotion de cette
intimité: «Oui, j'en suis sûr, lui écrit-il, en 1818, la grande amitié
est comme le grand génie, le souvenir d'une grande et forte amitié est
comme celui des grands ouvrages des génies... Quelle vie ce doit être
que celle de deux poètes qui s'aimeraient comme nous nous aimons!»

Pierret mourut en 1854.

[18] Il s'agit ici _du général Delacroix_, qui avait vingt ans de
plus que le peintre. Ce passage serait incompréhensible, si l'on n'y
ajoutait, en manière d'éclaircissement, que l'artiste fait allusion a
une liaison douteuse, qu'il jugeait regrettable et peu digne de son
frère.

[19] Probablement _Édouard Guillemardet_, frère de Félix Guillemardet.

[20] _Champion_, camarade d'atelier de Delacroix, resté inconnu. Il ne
devait pourtant pas être sans valeur comme peintre, car nous trouvons
dans les notes de Léon Riesener sur son cousin ce passage: «Delacroix
m'a parlé de l'influence qu'un certain _Champion_ avait eue sur le
talent de Géricault lui-même et sur tous les élèves de l'atelier
Guérin.»

[21] _Soulier_ fut, avec Pierret et Félix Guillemardet, l'ami le plus
intime de Delacroix. Il le connaissait depuis 1816 et correspondait
assidûment avec lui. Ils avaient fait de la peinture ensemble, on
plutôt de timides essais. M. Burty reproduit dans une note placée au
bas de la première lettre de Delacroix à Soulier, cette indication
biographique donnée par Soulier lui-même: «Mes soirées étaient
consacrées à réunir quelques jeunes gens dans mon humble chambrette, la
plus haute de la place Vendôme, à l'hôtel du Domaine extraordinaire,
où j'étais surnuméraire et secrétaire de l'intendant, le marquis de la
Maison fort. Horace Raisson était dans mon bureau au secrétariat, et ce
fut lui qui m'amena Eugène Delacroix.» Il resta en relations suivies
avec Delacroix jusqu'à la mort du peintre: une lettre de 1862, adressée
par Delacroix à Soulier, montre ce qu'étaient leurs relations: «Je
pense, lui écrit Delacroix déjà gravement malade, aux moments heureux
où nous nous sommes connus et à ceux où nous avons joui si pleinement
de la société l'un de l'autre.»

[22] _Fedel_, architecte de grand mérite. «C'était un homme très actif,
très passionné en faveur de toute la jeunesse romantique et qui se
faisait le lien vivant, le trait d'union empressé, chaleureux, dévoué,
des artistes entre eux et des artistes avec les amateurs.» (Ernest
CHESNEAU, _Peintres et sculpteurs romantiques_, p. 82.)

[23] _Georges Rouget_, né en 1784, mort en 1869, élève de David,
qu'il aida même, dit-on, dans l'exécution de quelques-uns de ses
grands tableaux. Il avait débuté au Salon de 1812. Son œuvre
assez importante se compose principalement de grandes compositions
historiques et de portraits. En 1849, il posa, en même temps que
Delacroix, sa candidature à l'Académie des beaux-arts pour succédera à
_Garnier._ Ce fut Léon Cogniet qui fut élu.

[24] Peintre et sculpteur, né à Nantes, en 1804, _Debay_ remporta
le grand prix de peinture en 1824. L'opinion de Delacroix sur lui
semble s'être modifiée avec le temps, car il écrit en 1857: «Quoique
j'eusse désigné dans ma pensée un candidat que j'aurais désiré que
l'on choisît, je n'en aurais pas moins fait tous mes efforts pour
que l'on rendit à M. Debay une justice provisoire, en le plaçant
avantageusement sur les listes. Son mérite comme sculpteur et les
qualités qui distinguent son caractère l'auront, je n'en doute pas, mis
en évidence.» (_Corresp._, t. II, p. 118.)

[25] Dans tout le court de son Journal, Delacroix note à la suite de
ses lectures tous les sujets qui l'intéressent. Beaucoup de ces sujets
n'ont jamais été traités par lui.

[26] C'est le sujet du tableau «_Les Natchez_» commencé à cette époque
et qui ne parut qu'au Salon de 1835. Il fut mis en loterie à Lyon au
profit d'une œuvre de bienfaisance en 1838. (V. _Catalogue Robaut_,
n° 108.)

[27] Vert 1820, Delacroix avait établi son atelier, 22, rue de la
Planche, aujourd'hui rue de Varenne. Il ne quitta cet atelier qu'en
octobre 1823, pour s'installer rue Jacob.

[28] _Charles Pascot_, négociant, puis intendant de la duchesse de
Bourbon, avait épousé _Adélaïde-Denise Œben_, sœur cadette de la
mère d'Eugène Delacroix.

[29] _Tancrède_ opéra italien de Rossini.

[30] On sait quelle admiration Delacroix professait pour le génie de
Mozart. Cette reprise des _Noces_ le préoccupait, et il l'attendait
avec impatience, car le 30 août 1822, il écrivait à Pierret: «Dis-moi
si tu sais qui fait le rôle de la comtesse dans les _Nozze di Figaro_
que l'on joue à présent, depuis que Mme Mainvielle n'y est plus.» M.
Burty ajoute en note: «Les _Nozze_ furent données du 27 juillet au 14
septembre, quatre fois avec cette distribution: Almaviva, _Levasseur_;
Figaro, _Pellegrini_; Bartolo, _Profeti_; Bazilio, _Deville_; Antonio,
_Auletta_; Comtessa, _Bonini_; Suzanna, _Naldi_; Cherubino, _Cinti_;
Marcelina, _Goria_; Barberina, _Blangy._» (_Corresp._, t. I, p. 91.)

[31] Ces préoccupations amoureuses le hantaient depuis sa première
jeunesse. On pourrait rapprocher ce passage d'un fragment de lettre
adressée à Pierret le 21 février 1821: «Je suis malheureux, je n'ai
point d'amour. Ce tourment délicieux manque à mon bonheur. Je n'ai que
de vains rêves qui m'agitent et ne satisfont rien du tout. J'étais si
heureux de souffrir en aimant! Il y avait je ne sais quoi de piquant
jusque dans ma jalousie, et mon indifférence actuelle n'est qu'une vie
de cadavre.» (_Corresp._, t. I, p. 75.)

[32] Son neveu, _Charles de Verninac_, fils unique de sa sœur
Henriette, fut envoyé comme consul en Amérique et mourut en
cinquantaine à New-York, en 1834, des suites de la fièvre jaune qu'il
avait contractée à Vera-Cruz, à son retour de Valparaiso.

Charles de Verninac ressemblait à sa mère, qui était très belle et
d'une grande distinction. Eugène Delacroix, au contraire, était d'une
constitution délicate, et cet état de santé qui a commencé par de
longues fièvres, en 1820, a beaucoup influé sur l'ensemble de ses idées
pendant le cours de sa vie.

[33] Ce tableau fut, en effet, exposé à la Société des Amis des arts et
au Salon de 1827. Il fut acheté par le duc de Fitz-James et passa en
Angleterre. (Voir le _Catalogue Robaut._)

[34] «... Que ces Italiens me plaisent! Je me consume à écouter leur
belle musique et à dévorer des yeux leurs délicieuses actrices. Nous
avons une espèce de Ronzi à ce théâtre, qui est venue fort à propos
remplacer la nôtre, cette chère petite folle que j'ai bien regrettée,
c'est Mme Pasta. Il faut la voir pour se figurer sa beauté, sa noblesse
et son jeu admirable.» (_Corresp._, t. I, p. 86.)

[35] _Roméo e Giuletta_, opéra italien de Zingarelli.

[36] _Lopez_ ou _Lopès_, peintre, demeuré inconnu. On trouve mentionné
dans les catalogues des Salons de 1833 et 1835 le nom d'un Lopès, élève
de......y qui doit être le même que le peintre en question, ami de
jeunesse de Delacroix.

[37] _Jean-Baptiste Mauzaisse_, peintre de portraits et lithographe,
élève de Vincent, né en 1784, mort en 1844.



1823


_Paris, mardi_ 15 _avril_ 1823 [38].--Je reprends mon entreprise après
une grande lacune: je crois que c'est un moyen de calmer les agitations
qui me tourmentent depuis beaucoup de temps. Je crois voir que, depuis
le retour de ***, je suis plus troublé, moins maître de
moi. Je m'effarouche comme un enfant; tous les désordres s'y joignent,
celui de mes dépenses aussi bien que l'emploi de mon temps. J'ai pris
aujourd'hui plusieurs bonnes résolutions. Que ce papier, au moins, à
défaut de ma mémoire, me reproche de les oublier, folie qui n'eût servi
qu'à me rendre malheureux.

Si on ne remédie pas d'une manière à la position de ma sœur, je me
loge avec elle et vis avec elle. Ce que je demande le plus au ciel,
c'est de donner à mon neveu une grande ardeur pour le travail et cette
résolution extrême qu'inspire une position malheureuse et gênée. D'ici
à ce que cela se décide, je veux faire des armes; cela contribuera à
régler ma vie habituelle.

--J'ai aujourd'hui bien admiré la _Charité_ d'André del Sarte. Cette
peinture, en vérité, me touche plus que la _Sainte Famille_ de Raphaël.
On peut faire bien de beaucoup de façons... Que ses enfants sont
nobles, élégants et forts! Et sa femme, quelle tête et quelles mains!
Je voudrais avoir le temps de le copier; ce serait un jalon pour me
rappeler qu'en copiant la nature sans influence des maîtres, on doit
avoir un style _bien plus grand._

--Il faut absolument se mettre à faire des chevaux, aller dans une
écurie tous les matins; se lever de bonne heure et se coucher de même.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Je ne devais pas vous revoir, et tout s'est réveillé en moi! Par
bonté, vous ne m'avez pas reçu avec froideur. Que peut-il en arriver
des tourments infinis qui ont déjà commencé pour moi? Un partage! Quels
que soient vos sentiments pour un autre, il est votre ami et celui de
votre famille. Mais me promènerai-je sous vos fenêtres pendant qu'il
sera près de vous?... J'avais compté sur ma fermeté, et vous avez tout
détruit. N'importe! Privé de vous voir, je conserverai bien chèrement
le souvenir de votre dernier adieu. Souvenez-vous aussi d'un tendre
ami.»

«Que prétendez-vous en m'accueillant comme vous avez fait? Me rendre ma
folie!»


[38] Delacroix, dans sa jeunesse, écrivait son journal d'une manière
intermittente. Le décousu de sa vie, ses préoccupations d'art, un
labeur incessant et concentré absorbaient ses loisirs et sa pensée.
De là des lacunes fréquentes dans les notes qui se rapportent à cette
période.


       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 16 _mai._--C'est samedi 10 que je l'ai revue; je ne mettrai
pas comment elle m'a reçu: je m'en souviendrai. Cela m'a troublé...

Je suis maintenant tout à fait calme. La jalousie commençait à gronder.
J'ai le jour même dîné avec Pierret.

--Le lendemain matin, Bompart vient m'entretenir du concours projeté
qu'il m'a présenté sous les plus belles couleurs du monde.

Aujourd'hui, _vendredi,_ 16 _mai_, j'ai vu Laribe et lui ai porté
la rédaction que j'avais tirée de l'histoire de France. Ce que je
prévoyais arrive; on retardera, on amoindrira l'idée, et on élaguera
parmi les concurrents. Je lui ai parlé sans façon, peut-être trop. Je
me suis rejeté sur la promesse de commande pour une église, mais en
homme qui n'y compte guère; il m'a répondu en homme qui ne veut guère
faire de même.

--Fortifie-toi contre la première impression; conserve ton sang-froid.

Ni les promesses brillantes de tes meilleurs amis, ni les offres de
service des puissants, ni l'intérêt qu'un homme de mérite te témoigne
ne doivent te faire croire à rien de réel dans tout ce qu'ils te
diront; _quant à l'effet_, j'entends, parce que beaucoup de prometteurs
ont de bonnes intentions en vous parlant, comme les faux braves, ou les
gens qui se mettent en colère à la manière des femmes, et dont toute
l'effervescence se calme considérablement à l'approche de l'action. De
ton côté, sois prudent dans l'accueil que tu fais toi-même, et surtout
point de ces prévenances ridicules, fruits seulement de la disposition
du moment.

--L'habitude de l'ordre dans les idées est pour toi la seule route au
bonheur; et pour y arriver, l'ordre dans tout le reste, même dans les
choses les plus indifférentes, est nécessaire.

--Que je me sens faible, vulnérable et ouvert de tous côtés à la
surprise, quand je suis en face de ces gens qui ne disent pas les
paroles par hasard, et dont la résolution est toujours prête à soutenir
le dire par l'action!... Mais y en a-t-il, et ne m'a-t-on pas pris
souvent pour un homme ferme?

Le masque est tout. Il faut convenir que je les crains; et est-il rien
de plus flétrissant que d'avoir peur? L'homme le plus ferme par nature
est poltron, quand ses idées sont flottantes; et le sang-froid, la
première défense, ne vient que de ce que la surprise n'a point d'accès
dans une âme qui a tout vu d'avance. Je sais que cette détermination
est immense, mais à force d'y revenir, on fait naturellement une grande
partie du chemin.

--J'ai vu mardi dernier Sidonie. Il y a eu quelques moments ravissants.
Qu'elle était bien, nue et au lit! Surtout des baisers et des approches
délicieuses...

Elle revient lundi.

--Géricault est venu me voir le lendemain mercredi. J'ai été ému à son
abord [39]: sottise! De là au manège royal, dont je n'attends pas grand
fruit; puis été voir Cogniet.

--Le soir chez les Fielding [40].

--Hier jeudi, Taurel [41] venu me voir; il m'a donné envie de l'Italie
et longue conversation à Monceaux et au retour. Quelques-unes des idées
ci-dessus en sont le fruit.

--Aujourd'hui, reçu une lettre de Philarète, qui a couru après moi.

--Voici quelques-unes des folies que j'écrivais, il y a quelques
jours, au crayon, tout en travaillant à mon tableau de _Phrosine
et Melidor._[42] C'était à la suite d'une narration de jouissances
éprouvées qui m'avait donné une dose passable de mauvaise humeur.


«Pourquoi ne m'avez-vous pas reçue froidement comme vous m'aimez?
Quels droits ai-je sur vous? Pourquoi avoir demandé de m'amener? Vous
me dites de vous aller voir! Quel partage, ô ciel! Quelle folie! en
sortant de vous voir, je me suis flatté que vos yeux m'avaient dit
vrai. Il fallait me traiter en ami: c'était bien le moins. D'ailleurs
qu'ai-je demandé? Je serais un misérable, si j'étais revenu chez
vous avec l'espoir de vous aimer et d'être aimé. Je croyais avoir
tout surmonté; je comptais surtout sur votre aide. Qu'est-ce qu'ont
voulu dire vos yeux? Vous avez eu la cruauté de me donner un baiser!
Pensez-vous que je vivrai avec cet homme, si je me mets à vous
aimer?... et que je le souffrirai près de vous? Ou par pitié, sans
doute, vous lui accorderez tout? Cette pitié-là n'accommode pas un
cœur aimant... mon cœur n'est pas si compatissant... Vous me méprisez
donc?...»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ici je ne suis plus fou.--Socrate dit qu'il faut combattre l'amour par
la fuite.

--Il faudrait lire _Daphnis et Chloé_: c'est un des motifs antiques
qu'on souffre le plus volontiers.

--Ne pas perdre de vue l'allégorie de _l'Homme de génie aux portes
du tombeau_, et de _la Barbarie qui danse autour des fagots_, dans
lesquels les Omar musulmans et autres jettent livres, images vénérables
et _l'homme_ lui-même. Un œil louche l'escorte à son dernier soupir,
et la harpie le retient encore par son manteau ou linceul. Pour lui,
il se jette dans les bras de la Vérité, déité suprême: son regret est
extrême, car il laisse l'erreur et la stupidité après lui, mais il
va trouver le repos. On pourrait le personnifier dans la personne du
Tasse: ses fers se détachent et restent dans les mains du monstre. La
couronne immortelle échappe à ses atteintes et au poison qui coule de
ses lèvres sur les pages du poème.

       *       *       *       *       *

_Samedi, mai_ 1823.--Je rentre d'une bonne promenade avec mon cher
Pierret; nous avons bien parlé de toutes ces bonnes folies qui nous
occupent tant. Je suis possédé à présent de la fine tournure de la
camériste de Mme ***. Depuis qu'elle est installée dans la
maison, je la saluais amicalement. Avant-hier soir, je la rencontrai
sur le boulevard; je venais de faire des visites infructueuses; elle
donnait le bras aune femme en service aussi chez sa maîtresse. Il me
prit une forte tentation de les prendre sous le bras. Mille sottes
considérations se croisaient dans ma tête, et je m'éloignais toujours
d'elles, en me disant que j'étais un sot et qu'il fallait profiter de
l'occasion... lui parler un peu, prendre les mains, que sais-je?...
Enfin faire quelque chose... Mais sa camarade..., mais deux femmes
de chambre sous le bras... Je ne pouvais guère les mener prendre des
glaces chez Tortoni. Je marchai néanmoins d'un pas plus précipité
jusque chez M. H***, où je m'informai de son retour; puis
enfin..., quand il n'était plus temps de les retrouver, je courus sur
leurs traces et parcourus inutilement le boulevard.

--Hier, je fus avec Champmartin [43] étudier les chevaux morts.

En rentrant, ma petite Fanny était chez la portière; je m'installe,
je cause une grande heure et je m'arrange pour remonter en même
temps qu'elle. Je sentais par tout mon cœur le frisson favorable et
délicieux qui précède les bonnes occasions. Mon pied pressait son pied
et sa jambe. Mon émotion était charmante. En mettant le pied sur la
première marche de l'escalier, je ne savais encore ce que je dirais,
ce que je ferais, mais je pressentais qu'il y aurait quelque chose de
décisif; je la pris doucement par la taille. Arrivé sur son palier,
je l'embrassai avec ardeur et je pressai sur ses lèvres; elle ne me
repoussa point. Elle craignait, disait-elle, d'être vue. Aurais-je dû
pousser plus avant? Mais que les mots sont froids pour peindre les
émotions! Je la baisais et la rebaisais, je la tirais sans cesse à
moi; enfin je l'abandonnai me promettant de la revoir le lendemain.
Hélas! c'est aujourd'hui, je n'ai eu tout le jour que cette pensée; je
l'ai vue, je ne sais où elle veut en venir. Elle a paru se dérober à
moi ou feindre de ne pas me voir... Ce soir, dans ce moment, ma porte
est entr'ouverte... J'espère je ne sais quoi,... ce qui peut arriver.
J'entrevois une infinité d'obstacles. Mais que ce serait doux!... Ce
n'est pas de l'amour. Ce serait trop pour elle; c'est un singulier
chatouillement nerveux qui m'agite, quand je pense qu'il est question
d'une femme, car elle n'est vraiment pas séduisante... Je conserverai
cependant le souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.

Je veux lui écrire un petit billet qui nécessite une réponse, puis un
autre; il ne faut rien écrire qu'elle puisse prendre au sérieux. Je lui
dirai simplement, vu les rares occasions que nous avons, de m'écrire
quand je pourrai voir ce portrait qu'elle a promis de me faire voir. O
folie! folie! folie qu'on aime et qu'on voudrait fuir. Non! ce n'est
pas le bonheur! C'est mieux que le bonheur, ou c'est une misère bien
poignante. Malheureux! Et si je prenais pour une femme une véritable
passion! Mon lâche cœur n'ose préférer la paix d'une âme indifférente à
l'agitation délicieuse et déchirante d'une passion orageuse. La fuite
est le seul remède. Mais on se persuade toujours qu'il sera temps de
fuir, et l'on serait au désespoir de fuir, même son malheur.

--J'ai été le soir avec Pierret retoucher un tableau de famille que
le pauvre père Petit finissait en mourant. J'ai éprouvé un sentiment
pénible au milieu de ce modeste asile d'un pauvre vieux peintre qui
ne fut pas sans talent et à la vue de ce malheureux ouvrage de sa
vieillesse languissante.

--Je me suis décidé à faire pour le Salon des scènes du _Massacre de
Scio_[44].


[39] Delacroix a retracé d'autre part, dans le cahier manuscrit dont
nous avons déjà parlé, le caractère de ses relations avec _Géricault_:
«Quoiqu'il me reçût avec familiarité, la différence d'âge et mon
admiration pour lui me placèrent, à son égard, dans la situation d'un
élève. Il avait été chez le même maître que moi, et, au moment où je
commençais, je l'avais déjà vu, lancé et célèbre, faire à l'atelier
quelques études. Il me permit d'aller voir sa _Méduse_ pendant qu'il
l'exécutait dans son atelier bizarre près des Ternes. L'impression
que j'en reçus fut si vive qu'en sortant je revins toujours courant
et comme un fou jusqu'à la rue de la Planche que j'habitais alors.»
(EUGÈNE DELACROIX, _Sa vie et ses œuvres_, p. 61.)

[40] Il s'agit ici des quatre Anglais, les frères _Fielding, Théodore,
Copley, Thalès_ et _Nathan_, tous artistes, aquarellistes de talent.
Le plus célèbre est _Copley._ Ce fut _Thalès Fielding_ qui se lia le
plus intimement avec Delacroix, pendant un séjour qu'il fit à Paris en
1823. M. Léon Riesener, dans ses notes sur Delacroix, donne des détails
assez piquants sur la communauté d'existence des deux artistes: «Pour
faire du café le matin, on ajoutait de l'eau et un peu de café sur
le marc de la veille, dans l'unique bouilloire, jusqu'à ce qu'on fût
forcé de la vider. De temps en temps on avait un gigot en provision,
dans l'armoire, auquel on coupait des tranches pour les rôtir dans
la cheminée. Mais un jour les deux amis, partageant ce déjeuner, se
fâchèrent. Fielding disait très sérieusement qu'il descendait du roi
Bruce. Delacroix l'appelait «Sire». Mais Fielding ne pouvait sur ce
sujet admettre la plaisanterie et se fâcha pour toujours.» (_Corresp._,
t. I, p. 23.)

[41] _François Taurel_, peintre de marines, né à Toulon en 1787, mort à
Paris en 1832.

[42] Le tableau dont parle ici Delacroix est sans doute resté inachevé,
car il ne se retrouve pas dans l'œuvre du maître et ne figure pas au
catalogue Robaut.

Sous ce même titre, Prud'hon exposa au Salon de l'an VI une gravure
célèbre, dont la composition dramatique peut avoir tenté l'imagination
toujours en éveil de Delacroix. _Phrosine et Melidor_ est également le
titre d'un opéra-comique en trois actes, de Méhul, dont le poème fort
médiocre est d'Arnault, et qui fut représenté pour la première fois en
1794. Il se peut qu'après avoir vu jouer cette pièce, Delacroix ait
songé à en tirer un sujet de tableau.

En l'absence de tout document, il est impossible de se prononcer entre
ces deux hypothèses.

[43] Peintre de portraits, né à Bourges en 1797, élève de Guérin. Ce
fut à l'atelier de Guérin que Delacroix se lia avec Champmartin.

[44] Ici apparaît pour la première fois l'idée de ce tableau, il fut
exposé au Salon de 1824, acheté par l'État 6,000 francs; il reparut à
l'Exposition universelle de 1855. Il appartient maintenant au Musée du
Louvre.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 9 _juin._--Pourquoi ne pas profiter des
contrepoisons de la civilisation, les bons livres? Ils
fortifient et répandent le calme dans l'âme. Je ne
puis douter de ce qui est véritablement bien, mais au
milieu des fanatiques et des intrigants, il faut de la
réserve.

--On se reproche trop souvent d'avoir changé: c'est la chose qui a
changé. Quelle chose plus désolante? J'ai deux, trois, quatre amis: eh
bien! je suis contraint d'être un homme différent avec chacun d'eux,
ou plutôt de montrer à chacun la face qu'il comprend. C'est une des
plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout
entier par un même homme; et quand j'y pense, je crois que c'est là la
souveraine plaie de la vie: c'est cette solitude inévitable à laquelle
le cœur est condamné. Une épouse qui est de votre force est le plus
grand des biens. Je la préférerais supérieure à moi de tous points,
plutôt que le contraire.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 9 _novembre._--Revu l'amie. Elle est venue à mon atelier;
je suis bien plus tranquille et pourtant bien délicieusement atteint.
Je lui suis médiocrement cher (comme amant s'entend), car je suis
convaincu qu'elle a pour moi presque tout le tendre attachement que
j'ai pour elle. Singulière émotion! Chère femme, au moins ne réveille
pas dans mon cœur de nouveaux tourments... Je trouvai tant de choses à
lui dire, quand je ne l'eus plus. Il m'a semblé qu'avec le secret tout
était dit, puisqu'il s'agit de ne plus faire un malheureux. Mais je ne
veux plus qu'on me dise qu'on m'aime et qu'on ait en même temps des
procédés pour un autre... J'ai vu Piron également ce soir-là... Je la
reverrai jeudi.

Dieu! que de choses en arrière! Et ma petite Émilie [45]... Elle est
déjà oubliée, je n'en ai pas fait mention; j'y ai trouvé de doux
moments...

C'est lundi dernier que j'avais été chez elle: ce jour, j'avais été
voir Regnier [46], chez qui j'ai revu une esquisse de Constable [47]:
admirable chose et incroyable!

--J'ai arrêté cette semaine une composition de _Scio_ et presque celle
du _Tasse_.[48]

       *       *       *       *       *

10 _novembre._--«Je voudrais qu'une femme ait la franchise, avec
un homme qui est son ami, de s'expliquer comme le font deux hommes
ensemble. Pourquoi êtes-vous venue rue de Grenelle? C'est plus que des
procédés. Ce que je hais le plus, c'est l'incertitude. Dis-moi, chère
amie, que nous te sommes également chers. Et pourquoi rougir? La femme
est-elle autrement faite que nous? Est-ce que nous nous faisons grand
scrupule de faire notre cour à un objet qui nous captive momentanément?
Enfin, fais ta profession d'amour. Dis que ton cœur est assez vaste
pour deux amis, car ni l'un ni l'autre n'est amant; je ne serai pas
jaloux, et je ne me regarderai pas comme coupable en te possédant.
C'est de toutes les manières que je voudrais m'emparer de toi. Avec
quelles délices je t'ai pressée sur mon cœur! Toi-même, tes accents
étaient vrais. Tu me dis: «Qu'il y a longtemps, cher ami, que je ne
t'ai vu ainsi!» Mais quoi, ne jamais te voir! Ne pourrai-je, du moins,
si tu es malade, aller moi-même savoir de tes nouvelles? N'y a-t-il pas
quelque moyen?.....»

Et toi, mon pauvre ami? tu es à plaindre. On n'éprouve pas ce que tu
éprouves... Je crois être plus heureux, parce que je me contente de
moins... Elle ne nous voit pas coupables du tout en nous abandonnant
l'un à l'autre. «Je me mets à votre discrétion», a-t-elle dit.

Ce que je désire vivement, c'est qu'il puisse cesser de l'aimer. Ce
jeudi, je l'attends avec bien de l'impatience; mais après, il n'y en
aura plus; mais elle-même, elle se résout bien facilement à se passer
de moi! Qu'elle me le dise elle-même, et je serai tranquille.

       *       *       *       *       *

_Même jour._--«Bonne et chère J..., j'use de tous les privilèges de mes
vacances pour me donner la consolation de vous écrire, en attendant
celle de vous voir. Ce jeudi, j'y pense beaucoup trop pour un homme
qui n'en veut pas souvent de semblables. Quels doux et cruels moments
pour moi, bonne amie! Il me semble que ma lettre va vous ennuyer.
N'imaginez pas que je ne vous écrive que pour envoyer mes rêveries,
bien tristement (_dans tout cela, ma tristesse vient de ce que, comme
son véritable ami avant tout, je ne puis la voir, etc._) et chèrement
méditées, hélas! à cette même place où je vous ai vue hier si bonne
pour moi. Je veux vous demander une chose sur laquelle je n'ai pas
insisté. Soyez assez bonne pour venir demain...

«Je suis un grand et indigne indiscret: mais pensez que vous devez
m'oublier après ce jeudi..... Ah! pourquoi, bonne J..., n'être pas
entièrement franche avec moi? Pourquoi n'être pas tout à fait l'amie
de celui dont le cœur sera toujours plein de votre chère image, et qui
donnerait tout pour vous? Quel doux sentiment vous m'inspirez! Mais
n'appuyons pas sur tous ces sentiments-là. Il y a tant d'affections
délicates dans tout, et singulières dans tout ceci, que la tête s'y
perd, quand on veut s'en rendre compte: il n'y a que le cœur dont
l'instinct soit sûr; il ne m'a jamais trompé sur le degré d'intérêt
qu'on me porte.

«Adieu! Adieu donc! Je compte beaucoup sur vos bontés: vous savez aussi
que nous avons des articles à dresser, puis mille choses à nous dire,
dont je ne me suis souvenu qu'au moment où je vous ai quittée. Tout
cela demande bien du temps.

«Mes sottises me font rougir de pitié... Que cette vie est triste!
toujours des entraves à ce qui serait si doux! Quoi! si vous tombiez
malade, je ne pourrais aller moi-même vous demander de vos nouvelles et
vous voir à votre chevet! Enfin! il en est ainsi... et adieu encore une
fois, et la plus tendre et la plus sûre amitié pour la vie.»


[45] _Émilie Robert_ était son modèle favori qui posa pour le torse
de la femme traînée par le giaour à la queue de son cheval dans le
_Massacre de Scio._

[46] Peintre, camarade d'atelier de Delacroix, demeuré inconnu.

[47] L'admiration de Delacroix pour Constable se maintint égale dans
tout le cours de sa carrière. Dans une très belle lettre sur l'École
anglaise de peinture, adressée à Th. Silvestre, et datée de 1858,
l'artiste écrivait: «Constable, homme admirable, est une des gloires
anglaises. Je vous en ai déjà parlé et de l'impression qu'il m'avait
produite au moment où je peignais le _Massacre de Scio._ Lui et Turner
sont de véritables réformateurs. Ils sont sortis de l'ornière des
paysagistes anciens. Notre école, qui abonde maintenant en hommes de
talent dans ce genre, a grandement profité de leur exemple. Géricault
était revenu tout étourdi de l'un des grands paysages qu'il nous a
envoyés.» (_Corresp._, t. II, p. 193.)

[48] Le Journal marque suffisamment l'intérêt qu'il prenait à cette
composition du _Tasse._ Dès 1819 il écrivait à Pierret: «N'est-ce
pas que cette vie du Tasse est bien intéressante? Que cet homme a dû
être malheureux! Qu'on est rempli d'indignation contre ces indignes
protecteurs qui l'opprimaient sous le prétexte de le garantir contre
ses ennemis, et qui le privaient de ses chers manuscrits!... On pleure
sur lui. On s'agite sur sa chaise en lisant cette vie: les yeux
deviennent menaçants, les dents se serrent de colère!» (_Corresp._, t.
I, p. 42.)

Voir le _Catalogue Robaut_, n° 88.


17 _décembre._--«Je n'ai reçu qu'à présent votre lettre. Depuis
quelques jours je me tenais chez moi et n'étais pas allé à mon atelier.
Oui, votre souvenir me sera toujours cher, et ce que vous souffrez, je
le souffre avec vous; j'ai aussi mes ennuis et une lutte à souffrir
contre des adversités de plus d'une espèce. Le temps, la nécessité,
tout me presse et me harcèle: Ne joignez pas à ces maux celui de croire
que je suis indifférent à ce qui vous touche. Vous avez bien voulu
dernièrement vous intéresser à moi, quoique infructueusement. J'aurais
été vous voir si je n'avais craint qu'à cette occasion vous ne preniez
ma visite pour un simple acte de politesse, comme tout le monde
s'en rend. Ici je peux en remercier de tout mon cœur une amie. Vous
pouvez croire que je n'ai pas attendu votre lettre pour savoir de vos
nouvelles. Votre pauvre enfant! Je vous plains bien! Adieu! Ma triste
figure ne serait guère pour vous apporter quelques consolations. Adieu
et tendre attachement.»

       *       *       *       *       *

22 ou 23 _décembre, mardi, à minuit._--Je rentre chez moi dans des
sentiments de bienveillance et de résignation au sort. J'ai passé la
soirée avec Pierret et sa femme au coin de leur modeste feu. Nous
prenons notre parti sur notre pauvreté: et au fait, quand je m'en
plains, je suis hors de moi, hors de l'état qui m'est propre. Il faut,
pour la fortune, une espèce de talent que je n'ai point, et quand on ne
l'a point, il en faudrait un autre encore pour suppléer à ce qui manque.

Faisons tout avec tranquillité; n'éprouvons d'émotions que devant les
beaux ouvrages ou les belles actions... Travaillons avec calme et
sans presse. Sitôt que la sueur commence à me gagner et mon sang à
s'impatienter, tiens-toi en garde: la peinture lâche est la peinture
d'un lâche.

--Je vais demain chez Leblond [49], le soir. J'aime bien ces soirées
et aussi beaucoup Leblond, c'est un bon ami.

--J'ai été en soirée chez Perpignan [50], samedi dernier. Thé à
l'anglaise, punch, glaces, etc., jolies femmes...

--Je travaille à mes sauvages. Demain mercredi, j'ai Émilie.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 30 _décembre._--Aujourd'hui avec Pierret: j'avais rendez-vous
aux Amis des arts, pour aller voir une galerie de tableaux, presque
tous italiens, parmi lesquels est le _Marcus Sextus_ de M. Guérin; nous
nous sommes attardés, pensant n'avoir que ce seul tableau à voir, et
que nous trouverions ces vieux tableaux à l'ordinaire. Au contraire,
peu de tableaux, mais supérieurement choisis, et _par-dessus tout_
un carton de Michel-Ange... O sublime génie! que ces traits presque
effacés par le temps sont empreints de majesté!

J'ai senti se réveiller en moi la passion des grandes choses.
Retrempons-nous de temps en temps dans les grandes et belles
productions! J'ai repris ce soir mon _Dante_; je ne suis pas né
décidément pour faire des tableaux à la mode.

En sortant de là, nous avons été chez un teinturier, où nous avons
vu une fille dont la tournure et la tête sont admirables et étaient
tout en harmonie avec les sentiments que ces beaux ouvrages italiens
m'avaient inspirés.

Je retournerai, si je puis, souvent là. Il y a des portraits vénitiens
admirables... Un Raphaël et un Corrège... Oh! la belle _Sainte Famille_
de Raphaël!

--Ce soir, Félix est venu chez moi; il était arrivé ce matin ou hier
soir. Le bon ami! nous avons bien amicalement causé toute la soirée.

--La _Saint-Sylvestre._[51] L'année va finir.

--C'était le 27... Dîné avec Édouard et Lopez, chez le restaurateur. Le
soir ils m'ont présenté chez M. Lelièvre, leur ami.[52] J'ai reconduit
Édouard jusqu'à sa porte. Beaucoup de bonne causerie et d'amitié.

--J'ai vendu ces jours-ci à M. Coutan [53], l'amateur de Scheffer, mon
tableau exécrable de _Ivanhoë..._ Le pauvre homme! et il dit qu'il m'en
prendra quelques-uns encore; je serais d'autant plus tenté de croire
qu'il n'est pas émerveillé de celui-ci.

--Il y a quelques jours, j'ai été le soir chez Géricault [54]. Quelle
triste soirée! il est mourant; sa maigreur est affreuse; ses cuisses
sont grosses comme mes bras; sa tête est celle d'un vieillard mourant.
Je fais des vœux bien sincères pour qu'il vive, mais je n'espère
plus. Quel affreux changement! Je me souviens que je suis revenu
tout enthousiasmé de sa peinture: _surtout une étude de tête du
carabinier..._ s'en souvenir; c'est un jalon. Les belles études! Quelle
fermeté! quelle supériorité! et mourir à côté de tout cela, qu'on a
fait dans toute la vigueur et les fougues de la jeunesse, quand on ne
peut se retourner sur son lit d'un pouce sans le secours d'autrui!...

       *       *       *       *       *

_Sans date_[55].-La question sur le beau [56] se réduit à peu près à
ceci: Qu'aimez-vous mieux d'un bon ou d'un tigre? Un Grec et un Anglais
ont chacun une manière d'être beau qui n'a rien de commun.

C'est l'idée morale des choses qui nous effraye; un serpent nous fait
horreur dans la nature, et les boudoirs de jolies femmes sont remplis
d'ornements de ce genre: tous les animaux en pierre que nous ont
laissés les Égyptiens, des crapauds, etc.

Souvent une chose, dans la nature, est pleine de caractère, par le peu
de prononcé ou même de caractère qu'elle semble avoir au premier coup
d'œil.

Le docteur Bailly met en principe: «La preuve que nos idées sur la
beauté de certains peuples ne sont pas fausses, c'est que la nature
semble donner plus d'intelligence aux races qui ont davantage ce que
nous regardons comme la beauté.» Mais les arts ne sont pas ainsi; car
si le Grec était plus beau à représenter que l'Esquimau, l'Esquimau
serait plus beau que le cheval, qui a moins d'intelligence dans
l'échelle des êtres. Mais tout est si bien né dans la nature que notre
orgueil est extrême. Nous bâtissons un monde sur chaque petit point
qui nous entoure. La rage de tout expliquer nous jette dans d'étranges
bévues. Nous disons que nos voisins ont mauvais goût, et le juge en
cela, c'est notre propre goût; car nous savons aussi que tous les
autres voisins nous condamnent.

Nos peintres sont enchantés d'avoir un beau idéal tout fait et en
poche qu'ils peuvent communiquer aux leurs et à leurs amis. Pour
donner de l'idéal à une tête d'Égyptien, ils la rapprochent du profil
de l'Antinoüs. Ils disent: «Nous avons fait notre possible, mais si
ce n'est pas plus beau encore, grâce à notre correction, il faut s'en
prendre à cette nature baroque, à ce nez épaté, à ces lèvres épaisses,
qui sont des choses intolérables à voir.» Les têtes de Girodet sont un
exemple divertissant dans ce principe; ces diables de nez crochus, de
nez retroussés, etc., que fabrique la nature, le mettent au désespoir.
Que lui coûtait-il... de faire tout droit? Pourquoi des draperies se
permettent-elles de ne pas tomber avec la grâce horizontale des statues
antiques?... Telle n était pas la méthode antique. Ils exagéraient au
contraire, pour trouver l'idéal et le grand. Le laid souverain, ce sont
nos conventions et nos arrangements mesquins de la grande et sublime
nature... Le laid, ce sont nos têtes embellies, nos plis embellis,
l'art et la nature corrigés par le goût passager de quelques nains, qui
donnent sur les doigts aux anciens, au moyen âge, et à la nature enfin.

Le terreux et l'olive ont tellement dominé leur couleur, que la nature
est discordante à leurs yeux, avec ses tons vifs et hardis.

L'atelier est devenu le creuset où le génie humain, à son apogée
de développement, remet en question non seulement ce qui est, mais
recrée avec une nature fantastique et conventionnelle que nos faibles
esprits, ne sachant plus comment accorder avec ce qui est, adoptent de
préférence, parce que c'est notre misérable ouvrage.


[49] _Frédéric Leblond_ fut un des intimes de Delacroix. Il était
assidu aux réunions d'amis en compagnie desquels le peintre se reposait
du labeur de la journée. Dans une longue lettre, curieuse en ce qu'il y
raconte sa dernière visite au grand artiste mourant, Frédéric Leblond
vante la solidité d'affection de Delacroix; cette lettre fut publiée
dans l'_Artiste_, et nous en détachons le passage suivant: «Ceux qui
n'ont connu Eugène Delacroix que par ses grands travaux ne peuvent
l'apprécier qu'à moitié. Il fallait vivre dans son intimité pour savoir
les trésors de son cœur et de son esprit... C'est cette nature,
si forte, si riche, et en même temps si simple et si naïve, qui a
fait de lui l'homme le plus honnête, l'esprit le plus charmant, le
cœur le plus généreux. Tu n'as pas oublié qu'en 1848 (nous n'étions
pas riches alors), Delacroix, après avoir dîné gaiement avec nous,
voulait nous forcer à prendre la moitié de son dernier billet de mille
francs: «Qu'est-ce que cela en face de la Révolution et de l'éternité?»
(_L'Artiste_, 1864, p. 121.)

[50] Camarade d'atelier de Delacroix. Dans sa correspondance, Delacroix
le traite assez rudement. A Soulier il écrit en 1821, lui reprochant de
ne pas lui envoyer d'aquarelles de Florence où il se trouvait alors:
«Vous en promettez, vous en annoncez à _Perpignan_, qui n'est qu'un
profane, qu'un _Welche_ en peinture», et dans une autre lettre au même
Soulier, il écrit: «Ce Perpignan, il faut le confesser, est un grand
vandale et un homme sans cérémonie.» (_Corresp._, t. I, p. 71 et 80.)

[51] Dans sa _Correspondance_, Delacroix parle à maintes reprises
de la _Saint-Sylvestre_, qui, par une joyeuse habitude de jeunesse,
était pour lui l'occasion d'une réunion intime avec ses camarades de
la première heure, Félix Guillemardet et Pierret. M. Ph. Burty nous
raconte qu'on la fêtait à tour de rôle chez l'un des trois amis; on
mangeait, on buvait, on s'embrassait à minuit. Dans une lettre à
Pierret, datée de 1820, Delacroix s'écrie: «Là, à la lumière de la
chandelle tout unie, on s'établit sur une table où l'on s'appuie les
coudes et on boit et mange beaucoup pour avoir de ce bon esprit d'homme
échauffé! C'est là la gaieté, et que la note est vraie! Ah! que les
potentats et les grands politiques sont à plaindre de n'avoir pas de
Saint-Sylvestre!» (_Corresp._, t. I, p. 54.)

[52] _Lelièvre_, peintre de portraits, demeuré inconnu. Il faisait
partie avec Charlet, Chenavard, Comairas, d'un petit cercle intime, aux
réunions duquel Delacroix se rendit fréquemment par la suite. Aux beaux
jours, on se donnait volontiers rendez-vous chez lui, dans sa petite
maison de l'île Séguin, à Sèvres, afin de peindre en pleine nature. (V.
CHESNEAU, _Peintres et sculpteurs romantiques_, p. 81.)

[53] M. _Coutan_, l'amateur, dont parle ici Delacroix, a légué au
Louvre un grand nombre de tableaux et de dessins de sa collection.

[54] _Géricault_ allait succomber aux suites d'un accident de cheval.
Il est facile de comprendre la tristesse qui envahissait Delacroix en
présence de cette carrière brisée à trente-deux ans, si l'on songe
que Géricault était, par la hardiesse de son génie et la fougue de
son tempérament, le peintre de l'époque qui le mieux se rapprochait
de Delacroix, si l'on songe encore que Delacroix avait fréquenté
assidûment son atelier, suivi les progrès du fameux _Naufrage de la
Méduse_, si l'on réfléchit enfin que Géricault avait été un des rares
artistes sympathiques aux débuts de Delacroix! Il n'est donc pas
surprenant qu'à ces différents titres l'admiration du jeune peintre se
manifeste sans réserves pour le talent de Géricault. Plus tard, avec la
culture grandissante et le développement du sens critique, Delacroix
apportera des restrictions à ses premiers enthousiasmes; les dernières
années du Journal, notamment l'année 1854, apparaissent singulièrement
révélatrices sur la transformation de son jugement à l'égard de
Géricault.

[55] Tout ce passage est extrait d'un petit cahier, qui porte cette
seule mention: _Fin_ 1823 _et commencement_ 1824.

[56] Cette question du _Beau_ inspira à Delacroix une de ses plus
remarquables études critiques qui parut dans la _Revue des Deux
Mondes_ du 15 juillet 1854. Elle fait partie du volume des écrits du
maître sous ce titre: _Variations du Beau._ Le sujet était éminemment
favorable pour un esprit de l'envergure de Delacroix. C'est à propos
de cet écrit que M. Paul Mantz dit très justement: «Il n'y faut pas
voir un traité _ex professo_, mais une simple causerie sur un problème
dont la solution a peut-être trop occupé les rêveurs. Sans prendre la
peine de formuler rigoureusement sa pensée, sans attaquer de front
le principe platonicien de l'absolu, l'auteur admet pour le _Beau_
la multiplicité des formes. Il s'irrite contre ceux qui prétendent
que l'antiquité a par avance monopolisé l'idéal et donné partout le
modèle suprême. L'esthétique de Delacroix est donc essentiellement
compréhensive et libérale. Il accepte l'art tout entier, et son idéal
est assez vaste pour concilier Phidias et Rembrandt. Il n'y a là aucune
confusion malsaine. Delacroix partait de ce principe que le style
_consiste dans l'expression originale des qualités propres à chaque
maître..._» (Paul MANTZ, _Revue française_, 1er octobre 1864.)



1824


_Jeudi_ 1er _janvier._--Je n'ai rapporté, comme je crois
que c'est toujours, qu'une profonde mélancolie de cette bonne
Saint-Sylvestre que nous a donnée Pierret; ces aubades, ces trompettes
surtout et ces cors ne sont propres qu'à vous affliger sur ce temps qui
passe, au lieu de vous préparer gaiement à celui qui vient. Ce jour
est le plus-triste de l'année, j'entends _aujourd'hui_; hier, l'année
n'était pas encore finie.

Édouard a passé la soirée avec nous. J'ai revu Gouleux[57]; nous avons
rappelé nos souvenirs de collège... Plusieurs sont devenus des filous
ou sont démoralisés.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 4 _janvier._--Malheureux! que peut-on faire de grand, au
milieu de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire?
Penser au grand Michel-Ange.

Nourris-toi des grandes et sévères beautés qui nourrissent l'âme.

Je suis toujours détourné de leur étude par les folles distractions
[58]. Cherche la solitude. Si ta vie est réglée, ta santé ne souffrira
point de ta retraite.

Voici ce que le grand Michel-Ange écrivait au bord du tombeau: «Porté
sur une barque fragile au milieu d'une mer orageuse, je termine le
cours de ma vie; je touche au port commun où chacun vient rendre
compte du bien et du mal qu'il a fait. Ah! je reconnais bien que cet
art qui était l'idole, le tyran de mon imagination, la plongeait dans
l'erreur: tout est erreur ici-bas. Pensers amoureux, imaginations
vaines et douces, que deviendrez-vous, maintenant que je m'approche
de deux morts, l'une qui est certaine, l'autre qui me menace...? Non,
la sculpture, la peinture ne peuvent suffire pour tranquilliser une
âme qui s'est tournée vers l'amour divin et que le feu sacré embrase.»
(Vers qui ferment le recueil de ses poésies.)

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 12 _janvier._---Ce matin, rendez-vous avec Raymond Verninac,
pour voir M. Voutier, qui vient de la Grèce où il a été employé avec
distinction, et qui va y retourner. C'est un bel homme, il a l'air
d'un Grec; sa figure marquée de petite vérole et les yeux petits, mais
vifs, et il semble plein d'énergie. Ce qu'il a vu cent fois, avec une
nouvelle admiration, c'est le soldat grec qui, après avoir renversé son
ennemi et l'avoir foulé de son talon, crie avec enthousiasme: _Tito
Eleutheria!_ Au siège d'Athènes, où les Grecs avaient poussé leurs
ouvrages jusqu'à portée du pistolet des murailles, il empêcha un soldat
de tuer un Turc qui paraissait aux créneaux, tant il fut frappé de sa
belle tête.

--Massacres de Scio durant un mois. C'est à la fin de ce mois que le
capitaine Georges d'Ipsara, avec, je crois, cent quarante hommes, fit
incendier le vaisseau-amiral; tous les principaux officiers y périrent
et le capitan-pacha lui-même. Les Grecs se sauvèrent sains et saufs.
Un vaisseau qui portait de Candie à Constantinople la tête du brave
Balleste, officier français, avait relâché à Scio et s'était paré de
son horrible trophée. Le vaisseau fut incendié, et la tête du brave
Balleste eut un tombeau digne de lui.

--En sortant de déjeuner avec Raymond Verninac et M. Voutier, été au
Luxembourg. Je suis rentré à mon atelier saisi de zèle et, Hélène étant
arrivée peu après, j'ai de suite fait quelques ensembles pour mon
tableau. Elle a emporté malheureusement une partie de mon énergie de ce
jour.

--Le soir, Dimier [59] nous donne un punch chez Beauvilliers [60].

--Mardi dernier, 6 janvier, dîné chez Riesener, avec Jacquinot et la
fille du colonel, son frère [61]. Elle n'a pas de beaux traits, mais
je désire vivement conserver longtemps l'impression de sa physionomie
italienne, et surtout cette netteté de teint (sans avoir précisément un
beau teint), et cette pureté de formes. J'entends cet arrêté, ce tendu
de la peau qui n'appartient qu'à une vierge. C'est un souvenir précieux
à garder pour la peinture, mais je le sens déjà qui s'efface.

--Hier _dimanche_ 11, dîné chez la maîtresse de Leblond; aucune
impression que vulgaire.

--C'est donc aujourd'hui _lundi_ 12 que je commence mon tableau.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 18 _janvier._--Dîné aujourd'hui chez M. Lélièvre avec
Édouard et Lopez. Bonnes et excellentes gens. Grande discussion sur les
arts, et notamment grands efforts pour faire comprendre le mérite de
Raphaël et de Michel-Ange.

--Aujourd'hui, Émilie Robert.

--_Hier samedi_ et _avant-hier vendredi,_ fait en partie ou préparé la
femme du devant.--Leblond venu à mon atelier.

--Hier samedi, _D. Giovanni_ joué par Zuchelli[62].

--Vendredi, soirée passée chez Taurel.

--J'ai eu Provost, modèle, _mardi_ 13, et commencé par la tête du
mourant sur le devant.--Le lendemain _mercredi_ et le _jeudi_ 15,
chez Mme Lelièvre le soir, avec Édouard; elle m'a invité à dîner pour
aujourd'hui.


    A Provost, environ............................  8 fr.
    A Émilie Robert, aujourd'hui.................. 12 fr.


--J'ai lu ces jours-ci dans le _Journal des Débats_, à propos d'un
ouvrage original où l'on traite de toutes sortes de sujets, par
le pseudonyme _Philemnestre_, qu'un juge anglais, désirant vivre
longtemps, s'était mis à interroger tous les vieillards qu'il
rencontrait, sur leur genre de vie et leur régime, et que leur
longévité ne tenait particulièrement, ni à la nourriture, ni aux
boissons fermentées. La seule chose constante chez tous, était de
se lever bon matin, et surtout de ne pas refaire de somme, une fois
réveillés. _Chose très importante._

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 24 _janvier._--Aujourd'hui je me suis remis à mon tableau;
_dimanche dernier_ 18, j'ai cessé d'y travailler. J'avais commencé le
_lundi_ précédent quelques croquis seulement, ou plutôt le _mardi_ 13;
j'ai dessiné et fait aujourd'hui la tête, la poitrine de la femme morte
qui est sur le devant. A l'exception de la main et des cheveux, tout
est fait.

--Ce soir présenté chez M. *** et demain dîner chez Mme
Lelièvre. Je disais ce soir à Édouard que, au lieu de faire comme la
plupart des gens qui ont fait leur progrès dans la guerre de la vie à
l'aide de leur lecture, il m'arrive de ne lire que pour confirmer ceux
que je fais à part moi, car depuis que j'ai quitté le collège je n'ai
point lu; aussi je suis émerveillé des bonnes choses que je trouve dans
les livres; je n'en suis aucunement blasé.

--Hier _vendredi_ 23, en sortant de dîner chez Rouget [63], il m'a pris
une paresse qui m'a conduit au cabinet littéraire, où j'ai parcouru
la vie de Rossini; je m'en suis saturé et j'ai eu tort. Mais au fait,
ce Stendhal est un insolent, qui a raison avec trop de hauteur et qui
parfois déraisonne.

Rossini est né en 1792, l'année où Mozart mourut.

--_Jeudi_ 22 _janvier._ Passé chez moi la soirée et une partie de la
journée chez Soulier, où fait l'aquarelle du Turc par terre [63]. Il
m'a envoyé à sa place dîner chez sa mère.

--_Le mercredi_ 21, passé en partie aussi chez Soulier et vu ma sœur.

--Été pour l'affaire du général Jacquinot chez M. Berryer [64].

Le soir, chez Leblond, qui avait passé partie de la journée chez
Soulier.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 25 _janvier._--Aujourd'hui, dîné chez M. Lelièvre. Un diable
de colonel, tout plein de ses hauts faits d'Espagne, nous y a ennuyés
beaucoup.

En revenant avec Édouard, j'ai eu plus d'idées que dans toute la
journée. Ceux qui en ont vous en font naître; mais ma mémoire s'enfuit
tellement de jour en jour que je ne suis plus le maître de rien, ni
du passé que j'oublie, ni à peine du présent, ou bien je suis presque
toujours tellement occupé d'une chose, que je perds de vue, ou je
crains de perdre ce que je devrais faire, ni même de l'avenir, puisque
je ne suis jamais assuré de n'avoir pas d'avance disposé de mon temps.
Je désire prendre sur moi d'apprendre beaucoup par cœur, pour rappeler
quelque chose de ma mémoire. Un homme sans mémoire ne sait sur quoi
compter; tout le trahit. Beaucoup de choses que j'aurais voulu me
rappeler de notre conversation, en revenant, m'ont échappé...

Je me disais qu'une triste chose de notre condition misérable, était
l'obligation d'être sans cesse vis-à-vis de soi-même. C'est ce qui rend
si douce la société des gens aimables: ils vous font croire un instant
qu'ils sont un peu vous, mais vous retombez bien vite dans votre triste
unité. Quoi! l'ami le plus chéri, la femme la plus aimée et méritant de
l'être, ne prendront jamais sur eux une partie du poids? Oui, quelques
instants seulement; mais ils ont leur manteau de plomb à traîner.

Je suis venu même à une autre de mes idées: c'est celle qui a précédé
cette dernière. Tous les soirs, lui disais-je, en sortant de chez
M. Lelièvre, je rentre chez moi, dans l'état d'un homme à qui sont
arrivés les événements les plus variés. Cela finit toujours par un
chaos qui m'étourdit. Je suis cent fois plus hébété, cent fois plus
incapable, je crois, de m'occuper des affaires les plus ordinaires,
qu'un paysan qui a labouré toute la journée. Je disais encore à Édouard
qu'on s'attachait aux amis, quand ils faisaient autant de progrès que
vous-même; la preuve en est que des circonstances charmantes dans la
vie et dont on conservait le souvenir avec délices, n'étaient plus
bonnes à recommencer réellement et juste comme elles s'étaient passées;
témoins encore les amis d'enfance qu'on revoit longtemps après.

--J'ai reçu, aujourd'hui que j'ai commencé la femme traînée par le
cheval, Riesener, Henri Hugues et Rouget. Jugez comme ils ont traité
_mon pauvre ouvrage_ [65], qu'ils ont vu justement dans le moment
du tripotage, où moi seul je peux augurer quelque chose. Comment?
disais-je à Édouard, il faut que je lutte contre la fortune et la
paresse qui m'est naturelle, il faut qu'avec de l'enthousiasme je
gagne du pain, et des bougres comme ceux-là viendront, jusque dans ma
tanière, glacer mes inspirations dans leur germe et me mesurer avec
leurs lunettes, eux _qui ne voudraient pas être Rubens!_ Par un bonheur
dont je te rends grâces, ciel propice, tu me donnes dans ma misère le
sang-froid nécessaire pour retenir à une distance respectueuse les
scrupules que leurs sottes observations faisaient souvent naître en
moi. Pierret même m'a fait quelques observations qui ne m'ont point
touché, parce que je sais ce qu'il y a à faire. Henri n'était pas si
difficile que ces messieurs.

A leur départ, j'ai soulagé mon cœur par une bordée d'imprécations à la
médiocrité, et puis je suis rentré sous mon manteau.

Les éloges de Rouget, qui ne voudrait pas être Rubens, me séchaient...
Il m'emprunte, en attendant, mon étude, et j'ai eu tort de la lui
promettre, elle me sera peut-être utile.

J'ai pensé, en revenant de mon atelier, à faire une jeune fille rêveuse
qui taille une plume, debout devant une table.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 26 _janvier._--J'ai donné à Émilie Robert, pour trois séances
de mon tableau, 12 francs.

--J'ai oublié de noter que j'avais envie de faire par la suite une
sorte de mémoire sur la peinture [66], où je pourrais traiter des
différences des arts entre eux; comme, par exemple... que, dans la
musique, la forme emporte le fond; dans la peinture, au contraire, on
pardonne aux choses qui tiennent au temps, en faveur des beautés du
génie.

--Dufresne [67] est venu me voir à mon atelier.

--Je retrouve justement dans Mme de Staël le développement de mon idée
sur la peinture. Cet art, ainsi que la musique, _sont au-dessus de la
pensée_; de là leur avantage sur la littérature, par le vague.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 27 _janvier._--J'ai reçu ce matin à mon atelier la lettre
qui m'annonce la mort de mon pauvre Géricault [68]; je ne peux
m'accoutumer à cette idée. Malgré la certitude que chacun devait
avoir de le perdre bientôt, il me semblait qu'en écartant cette idée,
c'était presque conjurer la mort. Elle n'a pas oublié sa proie, et
demain la terre cachera le peu qui est resté de lui... Quelle destinée
différente semblait promettre tant de force de corps, tant de feu et
d'imagination? Quoiqu'il ne fût pas précisément mon ami, ce malheur
me perce le cœur; il m'a fait fuir mon travail et effacer tout ce que
j'avais fait.

J'ai dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin [69]. Pauvre Géricault,
je penserai bien souvent à toi! Je me figure que ton âme viendra
quelquefois voltiger autour de mon travail... Adieu, pauvre jeune homme!

--D'après ce que m'a dit Soulier, il paraît que Gros a parlé de moi à
Dufresne d'une manière tout avantageuse.


[57] Sans doute un camarade du lycée Louis-le-Grand où Delacroix avait
fait ses études.

[58] «Au milieu de mes occupations dissipantes quand je me rappelle
quelques beaux vers, quand je me rappelle quelque sublime peinture,
mon esprit s'indigne et foule aux pieds la vaine pâture du commun des
hommes.» (_Corresp._, t. I, p. 19.)

[59] Probablement _Abel Dimier_, sculpteur, né en 1794.

[60] Restaurant du Palais-Royal, qui eut son heure de réputation avant
la Révolution, jusqu'en 1793, et reprit ensuite sa vogue sous l'Empire
et la Restauration.

[61] Sans aucun doute le général _Charles Jacquinot_, cousin germain de
Delacroix.

Son frère, le colonel _Nicolas Jacquinot_, devint sénateur sous
l'Empire.

[62] Zuchelli, chanteur du théâtre Italien, qui débuta le 20 octobre
1822 dans le rôle de Pharaon de _Moïse en Égypte_, opéra de Rossini.

[63] Voir le _Catalogue Robaut_, n° 54.

[64] _Berryer_ était parent de Delacroix, petit-cousin, croyons-nous.
Il est probable que c'est à ce titre que le général _Jacquinot_
avait prié Delacroix de le mettre en relation avec le célèbre
avocat. Bien qu'il y eût peu de points communs entre Delacroix et
Berryer, lequel n'était nullement artiste, malgré sa curiosité des
choses d'art, Delacroix allait souvent à Augerville, et il résulte
de sa correspondance qu'il ne s'y déplaisait pas. Ses séjours dans
la propriété de Berryer étaient autant de repos pour lui. Dans les
dernières années du journal, il se montrera assez sévère pour l'esprit
de son illustre parent, auquel il reprochera d'être éminemment
superficiel. (V. _Souvenirs de M. Jaubert._ Ce livre contient de très
intéressants détails sur Delacroix, Berryer et la société d'Augerville.)

[65] Delacroix fait ici allusion, comme nous l'avons déjà dit dans
notre étude, à l'un des fragments les plus fougueux de son _Massacre
de Scio_ au sujet duquel Th. Gautier écrivait: «Ces scènes horribles,
dont nul ménagement académique ne dissimule la hideur, ce dessin
fiévreux et convulsif, cette couleur violente, cette furie de brosse
soulevaient l'indignation des classiques, et enthousiasmaient les
jeunes peintres par leur hardiesse étrange et leur nouveauté que rien
ne faisait pressentir.» Ce fut après le _Massacre de Scio_ que M. de La
Rochefoucauld, alors directeur des Beaux-Arts, fit appeler Delacroix
pour lui recommander de «dessiner d'après la bosse».

[66] Cette idée de _mémoire sur la peinture_ le poursuivit toute sa
vie; elle se transforma par la suite en dictionnaire où chaque terme
d'art est expliqué et commenté par des exemples pris sur les maîtres.

Après plusieurs essais, il met enfin, en 1857, son idée à exécution.
Le dimanche 11 janvier, il commence «un _Essai d'un dictionnaire des
Beaux-Arts_, extrait d'un dictionnaire philosophique des Beaux-Arts».

[67] Il s'agit très probablement ici de _Jean-Henri Dufresne_, peintre,
né à Étampes en 1788. Dufresne avait d'abord été magistrat à l'époque
des Cent-jours; mais ayant perdu sa place au retour des Bourbons, il se
mit à l'étude des arts et exposa quelques paysages au Salon. Il publia
également plusieurs livres d'éducation et de morale.

[68] Dans le cahier manuscrit dont nous avons déjà parlé, Delacroix
donne sur la mort de Géricault des détails qu'il nous a paru
intéressant de reproduire ici:

«Il faut placer au nombre des plus grands malheurs que les arts ont pu
éprouver de notre temps la mort de l'admirable Géricault. Il a gaspillé
sa jeunesse, il était extrême en tout: il n'aimait à monter que des
chevaux entiers et choisissait les plus fougueux. Je l'ai vu plusieurs
fois au moment où il montait à cheval: il ne pouvait presque le faire
que par surprise; à peine en selle, il était emporté par sa monture.
Un jour que je dînais avec lui et son père, il nous quitte avant le
dessert pour aller au bois de Boulogne. Il part comme un éclair,
n'ayant pas le temps de se retourner pour nous dire bonsoir, et moi
de me remettre à table avec le bon vieillard. Au bout de dix minutes,
nous entendons un grand bruit: il revenait au galop, il lui manquait
une des basques de son habit: son cheval l'avait serré je ne sais où
et lui avait fait perdre cet accompagnement nécessaire. Un accident de
ce genre fut la cause déterminante de sa mort. Depuis plusieurs années
déjà, les accidents, suites de la fougue qu'il portait en amour comme
en tout, avaient horriblement compromis sa santé: il ne se privait pas
pour cela tout à fait du plaisir de monter à cheval. Un jour, dans une
promenade à Montmartre, son cheval l'emporte et le jette à terre. Le
malheur voulut qu'il portât par terre ou contre une pierre à l'endroit
de la boucle absente de son pantalon où se trouvait un bourrelet qu'il
avait formé pour y suppléer.

«Cet accident lui causa une déviation dans l'une des vertèbres,
laquelle n'occasionna pendant un temps assez long que des douleurs qui
ne furent pas un avertissement suffisant du danger. Biot et Dupuytren
s'en aperçurent quand le mal était déjà presque sans remède: il fut
condamné à rester couché, et moins d'un an après il mourut, le 28
janvier 1824.» (EUGÈNE DELACROIX, _sa vie et ses œuvres._)


[69] Ce devait être quelque guinguette de la banlieue où les jeunes
artistes aimaient à aller festoyer. Plus tard, en 1850, écrivant à
Soulier, Delacroix rappelle ces parties de jeunesse: «Où sont les
dîners chez la mère Tautin, à travers les neiges, en compagnie des
voleurs et des commis aux barrières!» (_Corresp._, t. II, p. 45.)

       *       *       *       *       *

_Mardi matin_ 2 _février._--Je me lève à sept heures environ, chose
que je devrais faire plus souvent. Les ignorants et le vulgaire sont
bien heureux. Tout est pour eux carrément arrangé dans la nature. Ils
comprennent tout ce qui est, par la raison que cela est.

Et, au fait, ne sont-ils pas plus raisonnables que tous les rêveurs,
qui vont si loin qu'ils doutent de leur pensée même?... Leur ami
meurt-il? Comme il leur semble qu'ils comprennent la mort, ils ne
joignent pas à la douleur de le pleurer cette anxiété cruelle de ne
pouvoir se figurer un événement aussi naturel... Il vivait, il ne
vit plus; il me parlait, son esprit entendait le mien; rien de tout
cela n'est là. Mais ce tombeau... Repose-t-il dans ce tombeau aussi
froid que la tombe elle-même? Son âme vient-elle errer autour de son
monument? Et, quand je pense à lui, est-ce elle encore qui vient
secouer ma mémoire? L'habitude remet chacun au niveau du vulgaire.
Quand la trace est affaiblie, il est mort, eh bien! la chose ne nous
tracasse plus. Les savants et les raisonneurs paraissent bien moins
avancés que le vulgaire, puisque ce qui leur servirait à prouver n'est
pas même prouvé pour eux. Je suis un homme. Qu'est-ce que: _Je?_
qu'est-ce qu'_un homme?_ Ils passent la moitié de leur vie à attacher
pièce à pièce, à contrôler tout ce qui est trouvé; l'autre à poser les
fondements d'un édifice qui ne sort jamais de terre.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 17 _février._--Aujourd'hui dîner chez Tautin avec Fielding et
Soulier. Je fais des progrès dans l'anglais.

--Fait aujourd'hui la draperie de la femme de coin; hier, retouché
elle. Fait aussi main et pied de la femme à genou.


Donné à Marie Auras, après la mort de Géricault...............    7 ou 8fr.
A la mendiante qui m'avait posé pour l'étude dans le cimetière........ 7
A Émilie Robert, hier lundi, dimanche et samedi 14,15 et 16 février.. 12


--J'ai dîné chez Leblond. Quinze personnes à table: dîner d'apparat.

Le soir, été chez ma tante un peu: bonne petite conversation. Dimanche
prochain, je vais y dîner.

J'avais été, deux ou trois jours avant, dîner avec Henry. Je me
rappelle: c'était le 13 _février_, il n'avait pas de bureau. Je faisais
le jeune homme du coin d'après la mendiante. Quelque temps avant, nous
avions dîné ensemble chez Tautin. Je l'aime toujours beaucoup.

Minuit passé! couchons-nous.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 20 _février._--Toutes les fois que je revois les gravures du
_Faust_[70], je me sens saisi de l'envie de faire une toute nouvelle
peinture, qui consisterait à calquer pour ainsi dire la nature; on
rendrait intéressantes par l'extrême variété des raccourcis, les poses
les plus simples; on pourrait, ainsi, pour de petits tableaux, dessiner
le sujet et l'ébaucher vaguement sur la toile, puis copier la pose
juste du modèle. Il faut chercher cela dans ce qui me reste à faire de
mon tableau.

Aujourd'hui, je me suis mis à ébaucher ce qui me reste à couvrir.


    J'ai donné à Mélie........................... 3 fr.


       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 22 _février._--Dîné chez Riesener avec Henri Hugues, qui est
venu me prendre à l'atelier.

--Ébauché, avec Soulier, le fond.


       *       *       *       *       *

_Mardi_ 24 _février._--Fait d'après Bergini un croquis pour l'homme à
cheval et refait l'homme couché. Ivresse de travail.

--Le Salon retardé.


    Aujourd'hui, à Bergini......................... 5 fr.


       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 27 _février._--Ce qui me fait plaisir, c'est que j'acquiers
de la raison, sans perdre l'émotion excitée par le beau. Je désire
bien ne pas me faire illusion, mais il me semble que je travaille plus
tranquillement qu'autrefois, et j'ai le même amour pour mon travail.
Une chose m'afflige, je ne sais à quoi l'attribuer; j'ai besoin de
distractions, telles que réunions entre amis [71], etc. Quant aux
séductions qui dérangent la plupart des hommes, je n'en ai jamais été
bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais. Qui le croirait? Ce
qu'il y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec
ma peinture. Le reste est un sable mouvant.

Ma santé est mauvaise, capricieuse comme mon imagination.

--Hier et aujourd'hui, fait les jambes du jeune homme du coin. Quelles
grâces ne dois-je pas au ciel, de ne faire aucun de ces métiers de
charlatan, qui en imposent au genre humain!... Au moins je peux en rire.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 28 _février._--Fait la tête du jeune homme du coin.


    A Nassau...............................  11 fr. 50
    A Prévost..............................   1     50


--Je pensais au bonheur qu'a eu Gros d'être chargé de travaux si
propres à la nature de son talent....

J'ai ce soir le désir de faire des compositions sur le _Gœtz de
Berlichingen_ de Gœthe [72], sur ce que m'en a dit Pierret.

       *       *       *       *       *

_Dimanche gras,_ 29 _février._--Fait l'autre jeune homme du coin,
d'après le petit Nassau, et à lui donné 3 fr.--Dîné chez la mère de
Pierret.

--Henri Scheffer venu chez moi. Il m'a parlé de Dufresne comme d'un
homme très distingué; je l'ai jugé de même, je désire qu'il soit mon
ami.


[70] On trouve ici l'idée première de cette illustration de _Faust_ que
Delacroix exécuta par la suite en dix-sept lithographies admirables
d'originalité et de verve. Les gravures du _Faust_ dont il est question
ici sont vraisemblablement les douze planches du célèbre artiste
allemand _Pierre de Cornélius_ qui datent de 1810.

[71] Un des traits caractéristiques de la nature de Delacroix, à
l'époque de sa première jeunesse, fut ce besoin de distractions, cette
recherche du plaisir. Il obtenait d'ailleurs de réels succès, si l'on
en croit ceux qui l'ont connu, plutôt comme homme du monde que comme
artiste. Baudelaire, à qui Delacroix avait fait la confidence de ses
préoccupations mondaines, note très justement qu'elles disparurent avec
l'âge, et qu'un seul besoin impérieux les remplaça, l'amour du travail.

[72] Cette pièce de Gœthe a souvent inspiré Delacroix. Voici les
différentes œuvres que cite le _Catalogue Robaut_:

Année 1828, _Selbitz blessé_ (IIIe acte de Gœtz): 1° dessin a la
mine de plomb, ayant appartenu à M. Riesener; 2° aquarelle, vendue 65
francs, en 1874 (vente Jacques Leman).

A diverses reprises, de 1836 à 1843, Delacroix travaille à une suite
de lithographies: 1° _Frère Martin serrant la main de fer de Gœtz_
(acte I, scène II); 2° _Weislingen attaqué par les gens de Gœtz_
(acte I, scène II); 3° _Weislingen prisonnier de Gœtz_ (acte I,
scène IV); 4° _Gœtz écrit ses mémoires_ (acte IV, scène V); 5°
_Gœtz blessé recueilli par les Bohémiens_; 6° _Adélaïde donne le
poison au jeune page_ (acte V, scène VIII); 7° _Weislingen mourant_
(acte V, scène X).

Vers 1836, il fait une nouvelle série de dessins: 1° _George affublé
d'une armure_, plume et encre de Chine (acte I, scène II); 2° _L'Évèque
et Adélaïde jouant aux échecs_, même planche (acte II, scène I); 3°
_Adélaïde congédiant Weislingen,_ mine de plomb (acte II, scène VI); 4°
_Lerse_, aquarelle (acte II, scène VI; acte III, scène VI); 5° _Gœtz
et les paysans_, mine de plomb (acte V, scène V); 6° _Adélaïde donne le
poison au jeune page_ (mine de plomb et lavis).

Il reprend encore le drame de Gœthe, vers 1843, il fait une série de
gravures sur bois pour le _Magasin pittoresque_: 1° _Frère Martin et
Gœtz_; 2° _Gœtz blessé_; 3° _Gœtz écrivant ses mémoires_; 4°
_Mort de Gœtz_.

En 1850, deux toiles: l'une, _Weislingen enlevé par les gens de
Gœtz_; l'autre, _Gœtz recueilli par les Bohémiens._

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 1er _mars._--Je n'ai point travaillé de la journée.

--J'ai dîné chez Mme. Guillemardet.

Vu Cicéri[73], Riesener, Leblond, Piron.

--Passé une triste soirée seul au café. Rentré à dix heures. Relu mes
vieilles lettres.

Écrit à Philarète la lettre suivante:

«Je m'attends à te voir d'une surprise extrême: Lui! m'écrire, un
peintre: _che improvisa novella!..._ et devine ce qui me fait t'écrire:
c'est peut-être ce que tu cherches bien loin, tandis que le plus simple
à imaginer ne te sera pas venu.

«Je vous écris, mon ancien ami, par ce besoin que nous comprenions
mieux _autrefois._ Mais nous sommes avancés l'un et l'autre dans cette
carrière qui se défile à mesure sous nos pas. Certains sentiments
deviennent ridicules. Les objets ou dédains philosophiques de nos
naïves imaginations de seize à vingt ans deviennent par contre des
objets très sérieux de notre culte. J'ai passé une soirée à relire
toutes mes vieilles lettres, car je suis plus conservateur qu'_un
Sénat_, qui n'a rien conservé que ses plâtres. Tandis que vous étiez
au bal de l'Opéra, au moins j'ose le penser, je suis à deux heures
de la nuit enfoui dans des souvenirs doux et affligeants. Vous étiez
à cette époque dégoûté de la vie et des vanités prétendues de la
vie; aujourd'hui, je prends de cette maladie de ce temps-là, et vous
pourriez bien avoir pris de mon insouciance philosophique d'alors. Mais
qu'en fais-je et S***? Mon cœur a saigné tout à l'heure au
souvenir de tout ce que cet homme m'a inspiré. Cette vie d'homme qui
est si courte pour les plus frivoles entreprises est pour les amitiés
humaines une épreuve difficile et de longue haleine. Dans la carrière
que vous suivez, vous ne devez pas trouver beaucoup d'amis et surtout
d'amis pour la vie comme nous l'étions avec Sousse, avant qu'en effet
la vie eût été retournée pour chacun de nous... Si tu en trouves, tant
mieux, tu es plus heureux que moi.

«Malgré quelques attiédissements passagers, je crois qu'il faut de loin
en loin, pour quelques figures passagères, se conserver les anciens.
Profitons-en surtout pendant que l'amitié peut encore entre nous être
désintéressée. Si tu étais ministre, je ne t'aurais pas écrit ce
soir. J'aurais relu tes lettres, rentré mon émotion, et j'aurais dit:
«C'est un homme mort, n'y pensons plus.» Je ne dis pas non plus que
je l'aurais écrite à mon vieux camarade resté en arrière, si c'était
moi qui eus été ministre ou le parvenu. Le cœur humain est une vilaine
porcherie; ce n'est pas ma faute, mais qui ose répondre de soi?
Écris-moi, fais reprendre à mon cœur la route de certaines émotions de
la jeunesse, qui ne revient plus; quand ce ne serait qu'une illusion,
ce serait encore un plaisir. Adieu, etc.»

--J'ai relu aussi des lettres d'Élisabeth Salter... Étrange effet,
après tant de temps!

--Retrouvé dans une lettre de Philarète ce sujet de la mort de R...,
âgé de quatre-vingt-cinq ans. Après avoir défendu avec beaucoup de
véhémence, dans le barreau de Thèbes, la cause d'un ami accusé d'un
crime capital, il expira la tête appuyée sur les genoux de sa fille.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 3 _mars._--Ce matin, au Luxembourg. Je me suis étonné de
l'incorrection de Girodet, particulièrement dans son jeune homme du
_Déluge._ Cet homme, au pied de la lettre, ne sait pas le dessin.

--Été chez Émilie Robert; mal disposé. Malade de l'estomac.

--Composé, ne sachant que faire, les _Condamnés à Venise._--Émilie est
venue un instant.

--Remets-toi vigoureusement à ton tableau. Pense au Dante, relis-le
continuellement; secoue-toi pour revenir aux grandes idées. Quel
fruit tirerai-je de cette presque solitude, si je n'ai que des idées
vulgaires?

--Hier, couru et été chez D***; exécrable peinture.

--Repris l'envie de faire les _Naufragés_, de lord Byron, mais de les
faire au bord de la mer même, sur les lieux.

--Été le soir chez Henri Scheffer [74].

--Aujourd'hui mercredi soir, je rentre de chez Leblond. Bonne soirée;
il avait fait un extraordinaire: Punch, etc.. Quelque musique qui m'a
fait plaisir... Dufresne est un homme qui dessèche bien quelque peu.

--Je suis donc comme un sabot? Je ne suis remué qu'à coups de fourche;
je m'endors sitôt que manquent ces stimulants.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 4 _mars._--Aujourd'hui, été voir Champion. Déjeuné avec lui.

--Fedel est venu me voir à l'atelier. Dîné ensemble. Le soir à
_Moïse_, et seul: j'y ai trouvé des jouissances. Admirable musique!
Il faut y aller seul pour en jouir [75]. La musique est la volupté de
i'imagination; toutes leurs tragédies sont trop positives.

--_Médée_ m'occupe.--Aussi quelque sujet de _Moïse_, par exemple, _les
Ténèbres._

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 5 _mars._--Fait la tête et le torse de la jeune fille
attachée au cheval.--Dîné avec Soulier et Fielding et été à l'Ambigu
voir les _Aventuriers_; beaucoup d'intérêt et manière neuve. Naturel
[76].

--L'impression de _Moïse_ reste encore, et j'ai le désir de le revoir.


_Samedi_ 6 _mars._--J'ai passé la journée à mon atelier.--Mauvaise
besogne.--Dîné avec Fielding et Soulier chez Tautin.

--Pensé à faire des compositions sur _Jane Shore_ et le théâtre d'Otway
[77].

--Rencontré, chez Tautin, Fedel et autres camarades qui s'en allaient.
Convenu que nous irions quelquefois ensemble faire quelques sujets de
l'Inquisition.

--_Philippe II._

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 7 _mars._--Vu Mage un instant pour le portrait de la Pasta.
Ce n'est pas ça.

--Fielding et Soulier à mon atelier. Fielding m'a arrangé mon fond.

--Leblond a passé avec sa maîtresse, et le soir chez Pierret: Excellent
thé et calembours toute la soirée.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 9 _mars._--A mon atelier.--Émilie.--Dîné avec
Fielding.--Scheffer aîné [78] est venu me voir.--Le soir chez Henri
Hugues. Fumé avec lui.


    A Émilie Robert.........................  13 fr. 50


       *       *       *       *       *

_Samedi_ 13.--Aujourd'hui fait le _Turc à cheval._

--Hier et avant, draperie de la femme.


    A Bergini..................................  5 fr.


--Dîné avec Soulier et Fielding. Le soir au petit café. Reçu le soir
une lettre de Philarète.

--Travaillé avec chaleur. Je me couche tard.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 14 _mars._--Aujourd'hui chez ma sœur.

--Le _Sermon anglais._

--Dîné chez M. Guillemardet. Le soir chez Pierret. M. Coutan m'a donné
envie de faire _Mazeppa._

--Faire pour frontispice au Dante, _lui se promenant dans le Colisée au
clair de lune._

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 15 _mars._--Déjeuné avec Pierret et auparavant été voir le
charmant livre anglais d'histoire naturelle.--Chez Scheffer.--Aux
Champs-Élysées. Bonne promenade.--Rouget à dîner. Pierret le
soir.--Fait le trait d'un _Turc montant à cheval_ [79].--Superbe temps
de printemps.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 16.--Pauvre frère! je reçois à l'instant ta lettre. Que je
désire être utile à tes intérêts! Quel sera ton sort, si tout te manque
ainsi!

--Dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin. _And after to english
Brewery and drink Gin and Water._

--Vu Scheffer et le sauteur de son manège.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 17.--Perdu la matinée en allées et venues relatives à la
lettre de mon frère.--Travaillé à l'atelier à la petite esquisse,
depuis midi jusqu'à deux heures et demie.--Avant, chez Lopez.--A
la préfecture, en sortant de chez Lopez; de là chez M. Jacob [80].
Puis, chez Fielding.--Dîné chez Rouget.--Rencontré Henri Scheffer au
Palais-Royal. Chez Leblond. J'ai fait un cheval blanc à l'écurie.

--Bonne conversation avec Dufresne et Pierret, sur la médecine
particulièrement; puis, plus générale, sur les lois, etc.--Sorti avec
tous et enfin Pierret, que j'ai laissé à sa porte. Je suis rentré plein
d'un bonheur philosophique bien innocent.

--Le matin chez Mme J... Probablement manqué l'occasion. Il semble
qu'aussitôt qu'elle se présente, elle me fasse peur,--l'occasion
s'entend... Toujours réfléchir à tout, sottise extrême!

--Penser, en faisant mon _Mazeppa_, à ce que je dis dans ma note du 20
_février_, dans ce cahier, c'est-à-dire calquer en quelque sorte la
nature dans le genre de _Faust._

       *       *       *       *       *

_Jeudi_18 _mars._--Rencontré Mage sur le boulevard.--Été chez Gihaut
[81] et rencontré M. Coutan. Choisi des Géricault.--A la caisse de la
préfecture, puis aux Champs-Élysées.--Recherché mes lithographies.

--Achevé le _Turc montant à cheval._

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 19 _mars._--Passé une excellente journée au Musée avec
Édouard... Les Poussin!... Les Rubens!... et surtout le _François
1er_ du Titien!... Velasquez!

Après, vu le Goya, à mon atelier, avec Édouard. Puis vu Piron.
Rencontré Fedel. Dîné ensemble. Bonne journée.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 20 _mars._--A mon atelier assez tard. Retravaillé la _Femme
morte._--Henry, Fielding et Soulier.

--Dîné à la barrière au bord de l'eau. Puis à la _Brewery._

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 21 _mars._--Fait une étude au manège avec Scheffer [82].--Le
soir, la cousine chez Pierret. Petite soirée.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 22 _mars._--Aujourd'hui, atelier. Commencé le cheval,--mal
disposé.--Le soir chez Pierret.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 23 _mars._--Perdu la journée; excepté chez Leblond vers
midi.--Dîné avec Pierret, où passé la soirée. Menjaud [83] y était.
Bonnes idées sur la médecine.

--Commencé une _Jane Shore._[84]

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 24 _mars._--Déjeuné le matin chez la cousine.--Composé à
l'atelier.--Le soir, Leblond.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 25 _mars._--Été avec Leblond voir des tableaux: surtout tête
de femme; la _Marquise de Pescara_ du Titien [85] et un Velasquez
admirable, qui occupe tout mon esprit.

--Été à Saint-Cloud avec Fielding et Soulier, et dîner.--Le soir chez
Pierret, punch.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 26 _mars._--Rencontré Édouard chez Lopez et déjeuné ensemble
dans le quartier de son atelier.--Passé la journée à son atelier.--Dîné
chez Rouget et le soir chez M. Lelièvre, Taurel et Lamey [86].

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 27 _mars._--De bonne heure à l'atelier. Pierret venu.--Dîné
chez lui; lu de l'Horace [87].--Envies de poésie, non pas à propos
d'Horace.

--Allégories.--Rêveries. Singulière situation de l'homme! Sujet
intarissable. Produire, produire!

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 28 _mars._--Chez Scheffer.--Au manège. Peint le cheval
gris.--Le soir chez Pierret.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 29 _mars._--Henri Scheffer est venu me prendre chez moi, le
matin. Déjeuné avec lui, à son atelier.

De là été prendre Pierret au ministère, et été au Diorama [88]. J'ai
dîné chez lui et passé la soirée. Sommeil et lourdeur.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 30 _mars._--A mon atelier, le matin.

Mon poêle à arranger m'a fait faire une promenade au Musée: admiré
Poussin, puis Paul Véronèse, avec une escabelle.

--Essayé de repeindre la tête du mourant.

--Le soir chez Pierret. Bonne soirée à causer de bonnes choses.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 31 _mars._--Chez Leblond.--Revenu le soir avec Dufresne: il
m'a donné une nouvelle ardeur. Parlé de Véronèse: il peint aussi la
passion.

--Il faut dîner peu et travailler le soir seul [89]. Je crois que
le grand monde à voir de temps à autre, ou le monde tout simplement,
est moins à redouter pour le progrès et le travail de l'esprit, quoi
qu'en disent beaucoup de prétendus artistes, que leur fréquentation à
eux. Le vulgaire naît à chaque instant de leur conversation; il faut
en revenir à la solitude, mais vivre sobrement comme Platon. Le moyen
que l'enthousiasme se conserve sur une chose quand, à chaque instant,
on est accessible à une partie? quand on a toujours besoin de la
société des autres? Dufresne a bien raison: les choses qu'on éprouve
seul avec soi sont bien plus fortes et vierges. Quel que soit le
plaisir de communiquer son émotion à un ami, il y a trop de nuances à
s'expliquer, bien que chacun peut-être les sente, mais à sa manière, ce
qui affaiblit l'impression de chacun. Puisqu'il me conseille et que je
reconnais la nécessité de voir l'atelier seul et de vivre seul, quand
j'y serai établi, commençons dès maintenant à en prendre l'habitude:
toutes les réformes heureuses naîtront de là. La mémoire reviendra et
l'esprit présent fera place à celui d'ordre.

--Dufresne disait, à propos de Charlet, que ce n'était pas assez naïf
de manière de faire: on voit l'adresse et le procédé. Y penser [90].


[73] _Cicéri_, peintre décorateur, né en 1782; encore enfant il
dirigea l'orchestre du théâtre _Séraphin_ et entra à dix-sept ans
au Conservatoire. Obligé de renoncer à la carrière dramatique par
un accident qui le rendit boiteux, il étudia le dessin sous la
direction de l'architecte Bellange et la peinture de décors dans les
ateliers de l'Opéra dont il fut bientôt nommé décorateur en chef. Il
avait été chargé des décorations ornementales de la bibliothèque du
Palais-Bourbon.

[74] _Henri Scheffer_, peintre français, frère d'_Ary Scheffer_, né
en 1798. Il fut élève de Guérin, et ce fut à l'atelier de Guérin que
Delacroix fit sans doute sa connaissance. Il débuta au Salon de 1824,
comme peintre d'histoire; il a cultivé aussi d'autres genres et fait
des portraits.

[75] Cette observation nous paraît intéressante à rapprocher d'un
autre passage du journal, dans lequel Delacroix fait la remarque,
toujours à propos de musique, que la société des gens du monde, leurs
conversations, et la légèreté qu'ils apportent dans tout ce qui touche
aux choses d'art, constituent le milieu le plus déplorable pour en
jouir.

[76] _Les Aventuriers, ou le Naufrage_, mélodrame à spectacle, en trois
actes, en prose, de MM. Léopold Chandezon et Antony Béraud, représenté
pour la première fois à l'Ambigu-Comique le 7 février 1824, avec un
succès complet et mérité.

[77] _Thomas Otway_, poète dramatique anglais, né en 1651, mort en
1685. Acteur et soldat tour à tour, dissipé et besogneux, il eut la vie
irrégulière et la fin prématurée de la plupart des poètes dramatiques
du temps d'Élisabeth. Il écrivit des tragédies et des comédies, dont
quelques-unes sont imitées de Racine et de Molière. Les principales
sont _Alcibiade, Caïus Marius, Titus et Bérénice_, d'après Racine; les
_Fourberies de Scapin_, d'après Molière; une _Venise sauvée_, inspirée
d'une nouvelle historique de Saint-Réal.

[78] _Ary Scheffer._

[79] Voir _Catalogue Robaut_, n° 283.

[80] S'agit-il ici de _Henri Jacob_, lithographe, né en 1781, qui fut
dessinateur du prince Eugène et qui ouvrit un atelier à Paris sous la
Restauration, ou simplement de l'un des cousins germains de Delacroix,
_Charles, Léon_ et _Zacharie Jacob?_ Il est difficile de le deviner en
lisant ce passage.

(Footnote 81: Voir _Catalogue Robaut_, n° 75.)

[81] Éditeur d'estampes, très connu à cette époque.

[82] Delacroix, très préoccupé dès cette époque, comme il le fut toute
sa vie, d'étudier la nature sur le vif, soucieux avant tout de vérité
et de vie, faisait de nombreuses études de chevaux. Il rencontrait au
manège un certain nombre de jeunes gens dont les noms reviennent à
maintes reprises dans les premières années de ce journal.

[83] _Menjaud_ était un acteur célèbre de l'époque. Il se livra d'abord
à la peinture, puis entra au Conservatoire. Il joua avec Talma et Mlle
Mars. Il occupa les premiers rôles dans _Turcaret_, le _Misanthrope,
Don Juan._

[84] Probablement la petite aquarelle mentionnée au _Catalogue Robaut_,
n° 211.

[85] _Vittoria Colonna, marquise de Pescara_, célèbre par sa beauté,
ses vertus et son talent de poète. On connaît d'elle deux portraits
célèbres, l'un de _Sébastien dei Piombo_, l'autre du _Mutien
(Muziano)_, élève du _Titien (Tiziano)._ Il y a ici évidemment une
confusion dans l'esprit de Delacroix entre _le Mutien_ et _le Titien._

[86] _Lamey_, cousin de Delacroix, devint président de cour à
Strasbourg.

[87] Dès sa vingtième année, Delacroix avait compris, comme tous
les hommes supérieurs, que la véritable instruction n'est pas celle
que l'on reçoit de ses maîtres, mais bien celle que l'on se donne à
soi-même. Dans une lettre très curieuse, adressée à Pierret en 1818,
il écrivait: «Il faut cet hiver nous voir bien souvent, lire de bonnes
choses. Je suis tout surpris _de me voir pleurer sur du latin._ La
lecture des anciens nous retrempe et nous attendrit: ils sont si vrais,
si purs, si entrants dans nos pensées!»

A propos d'Horace, il dit autre part: «Horace est à mon avis le plus
grand médecin de l'âme, celui qui vous relève le mieux, qui vous
attache le mieux à la vie dans certaines circonstances, et qui vous
apprend le plus à mépriser dans d'autres.» (_Corresp._, t. I, p.. 15 et
24.)

[88] Le premier Diorama fut établi en 1822, rue Samson, derrière le
Château-d'Eau.

[89] Ces questions d'hygiène favorable au travail intellectuel
préoccupaient Delacroix. Baudelaire, qui le fréquentait dans
l'intimité, nous le montre saisissant sa palette «après un déjeuner
plus léger que celui d'un Arabe». Dans la seconde partie de sa vie il
eut cruellement à souffrir de lourdeurs d'estomac, et ce fut sans doute
cette raison qui l'amena a modifier son hygiène: Il déjeunait à peine
et ne prenait qu'un fort repas, celui du soir.

[90] Il est intéressant de rapprocher cette appréciation sur Charlet
formulée en 1824, de l'article que Delacroix lui consacra, après
sa mort, en 1862, dans la _Revue des Deux Mondes_. «Son talent
n'avait point eu d'aurore, il est arrivé tout armé, pourvu de ce don
d'imaginer et d'exécuter qui fait les grands artistes. Il a même cela
de remarquable que la première période de son talent est celle où ce
talent est le plus magistral. Dans les sujets aussi simples et, ce
qu'il y a de plus difficile, dans la représentation de scènes vulgaires
dont les modèles sont sous nos yeux, Charlet a le secret d'unir la
grandeur et le naturel.» (_Revue des Deux Mondes_, 1er juillet 1862.)

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 1er _avril._--Été le matin avec Champmartin chez
Cogniet, où j'ai déjeuné.

J'ai vu le masque moulé de mon pauvre Géricault. O monument vénérable!
J'ai été tenté de le baiser... sa barbe... ses cils... Et son
sublime _Radeau!_ Quelles mains! Quelles têtes! Je ne puis exprimer
l'admiration qu'il m'inspire.

--Vu Fedel chez lui.--Retrouvé Fedel, comme je me disposais à aller
voir l'_Italiana in Algeri._[91] Endormi toute la soirée.

--Peindre avec brosses courtes et petites. Craindre le lavage à l'huile.

--Il me survient le désir de faire une esquisse du tableau de
Géricault. Dépêchons-nous de faire le mien. Quel sublime modèle! et
quel précieux souvenir de cet homme extraordinaire!

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 2 _avril._--A l'atelier toute la journée. Arrêté en partie
mon fond.

M. Coutan est venu me voir. Il m'a donné envie de voir les dessins de
Demeulemeester [92].

--Dîné chez Rouget. Vu François et Henri Verninac, etc.--Chez Pierret
le soir.--Je lis à présent.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 3 _avril._--Été avec Decamps chez le duc d'Orléans [93], voir
sa galerie. Enchanté de la femme du brigand de Schnetz [94]. Rencontré
Steuben [95].

Envie de faire de petits tableaux, surtout pour acheter quelque chose à
la vente de Géricault.

--Le soir, _Jane Shore._

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 4 _avril._--Tout est intéressé pour moi, dans la nécessité
de me renfermer davantage dans la solitude. Les plus beaux et les plus
précieux instants de ma vie s'écoulent dans des distractions qui ne
m'apportent au fond que de l'ennui. La possibilité ou l'attente d'être
distrait commencent déjà à énerver le peu de force que me laisse le
temps mal employé de la veille. La mémoire n'ayant à s'exercer sur rien
d'important périt ou languit. J'amuse mon activité avec des projets
inutiles. Mille pensées précieuses avortent faute de suite. Ils me
dévorent, ils me mettent au pillage. L'ennemi est dans la place... au
cœur; il étend partout la main.

Pense au bien que tu vas trouver, au lieu du vide qui te met
incessamment hors de toi-même: une satisfaction intérieure et une
mémoire ferme; le sang-froid que donne la vie réglée; une santé qui ne
sera pas délabrée par les concessions sans fin à l'excès passager que
la compagnie des autres entraîne; des travaux suivis et beaucoup de
besogne.

--J'ai été à mon atelier. Henry Scheffer venu et commencé son portrait.

Dîné ensemble. Cela ne fait rien en passant et de la sorte... C'était,
l'année dernière, l'habitude de ces dîners à jours fixes et attendus,
qui étaient funestes!

--Le soir chez Mme Guillemardet, où j'ai appris la nouvelle infortune
de ma sœur. Quand sera-t-elle tranquille?

--Se procurer la _Panhypocrisiade._[96] On pourrait en faire des
dessins.--Une suite aussi sur _René_, sur _Melmoth._[97]

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 5 _avril._--Le matin, vu Fielding, en allant chez ma sœur.

--Rencontré Dufresne et chez Gihaut.--A l'atelier. Travaillé
peu.--Rouget.--Le soir chez Pierret.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 6 _avril._--Déjeuné chez Soulier et Fielding.--A l'atelier de
Henry Scheffer. Commencé chez moi le petit _Don Quichotte._[98]--Dîné
avec Dupont et été chez Devéria [99].

--Tâcher de retrouver la naïveté du petit portrait de mon neveu.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 7.--Encore un mercredi... Je n'avance guère... Le temps
beaucoup.

Travaillé au petit _Don Quichotte._--Le soir, Leblond, et essayé de la
lithographie [100]. Projets superbes à ce sujet. Charges dans le genre
de Goya.

--La première et la plus importante chose en peinture, ce sont les
contours. Le reste serait-il extrêmement négligé que, s'ils y sont,
la peinture est ferme et terminée. J'ai plus qu'un autre besoin de
m'observer à ce sujet: y songer continuellement et _commencer toujours
par là._

Le Raphaël doit à cela son fini, et souvent aussi Géricault.

--Je viens de relire en courant tout ce qui précède: je déplore les
lacunes. Il me semble que je suis encore le maître des jours que
j'ai inscrits, quoiqu'ils soient passés; mais ceux que ce papier ne
mentionne point sont comme s'ils n'avaient point été [101].

Dans quelles ténèbres suis-je plongé? Faut-il qu'un misérable et
fragile papier se trouve être, par ma faiblesse humaine, le seul
monument d'existence qui me reste? L'avenir est tout noir. Le passé qui
n'est point resté, l'est autant. Je me plaignais d'être obligé d'avoir
recours à cela;, mais pourquoi toujours m'indigner de ma faiblesse?
Puis-je passer un jour sans dormir et sans manger? Voilà pour le
corps. Mais mon esprit et l'histoire de mon âme, tout cela sera donc
anéanti, parce que je ne veux pas en devoir ce qui peut m'en rester à
l'obligation de l'écrire; au contraire, cela devient une bonne chose
que l'obligation d'un petit devoir qui revient journellement.

Une seule obligation, périodiquement fixe dans une vie, ordonne tout
le reste de la vie: tout vient tourner autour de cela. En conservant
l'histoire de ce que j'éprouve, je vis double; le passé reviendra à moi
... L'avenir est toujours là.

--Se mettre à dessiner beaucoup les hommes de mon temps. Beaucoup de
médailles, voilà pour le nu.

Les gens de ce temps: du Michel-Ange et du Goya.

--Lire la _Panhypocrisiade._

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 8 _avril._--L'argent me pressera bientôt. Il faut travailler
ferme. Pioché au _Don Quichotte._

--À _Tancrède_ le soir, médiocrement amusé.

--Acheté des gravures allemandes du temps de Louis XIII.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 9.--Aujourd'hui Bergini. Refait l'homme au coin.--Le soir,
Pierret... le _Leicester._

Il me vient l'envie, au lieu d'un autre tableau d'assez grande
proportion, d'avoir plusieurs petits tableaux, mais faits avec plaisir.

--Il me reste environ 240 francs. Pierret me doit 20 francs.


    Aujourd'hui, déjeuné œufs et pain........ 0 fr. 30
    A Bergini................................... 3 fr.  "
    Belot, couleurs............................. 1 fr. 50
    Dîner....................................... 1 fr. 20

                                     TOTAL...... 6 fr.  "


       *       *       *       *       *

_Samedi_ 10.--Atelier de bonne heure. Hélène venue avec ses
camarades.--Bergini. Retouché l'homme qui s'accroche au cheval; à lui 3
francs.

Dîné avec Pappleton, Lelièvre, Comairas, Soulier et Fedel. Été chez
Comairas: étonnante peinture. Petite soûlerie. Ce soir, ma main a peine
à écrire...

Parlé philosophie dans la rue avec ce fou de Fedel.


    Dîné, 2fr. gr ... 1 fr. 16.


       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 11 _avril._--Le matin, Pierret en passant.--Comairas pour
tête de cheval [102].

Au Luxembourg: _Révoltés du Caire_[103], pleins de vigueur: grand
style. Ingres charmant [104]... et puis mon tableau qui m'a fait grand
plaisir [105]. Il y a un défaut qui se retrouve encore dans celui que
je fais [106], spécialement dans la femme attachée au cheval; cela
manque de vigueur et d'empâtement. Ces contours sont lavés et ne sont
pas francs; il faut continuellement avoir cela en vue.

--Travaillé à l'atelier à retoucher la femme à genoux.

--Vu le Velasquez et obtenu de le copier; j'en suis tout possédé. Voilà
ce que j'ai cherché si longtemps, cet empâté ferme et pourtant fondu.
Ce qu'il faut principalement se rappeler, ce sont les mains; il me
semble qu'en joignant cette manière de peindre à des contours fermes et
bien osés, on pourrait faire des petits tableaux facilement.

Été chez le Turc, au Palais-Royal. Quel misérable Juif, avec son
manteau, qu'il ne voulait même pas me laisser regarder! Quoi qu'il en
soit, j'en ai à peu près la coupe.

--Je rentre de bonne heure, en me félicitant de copier mon Velasquez,
et plein d'entrain.

Quelle folie de se réserver toujours pour l'avenir de prétendus sujets
plus beaux que d'autres!

Quant à mon tableau, il faut laisser ce qui est fait bien, quand cela
serait dans une manière que je quitte. Le prochain aura sinon un
progrès, au moins une variété.

Mais pour revenir à ma réflexion précédente, avec cette sotte manie, on
fait toujours des choses dont on n'est pas entrain, et par conséquent
mauvaises; plus on en fait, plus on en trouve. À chaque instant, il me
vient d'excellentes idées, et au lieu de les mettre à exécution, au
moment où elles sont revêtues du charme que leur prête l'imagination
dans la disposition où elle se trouve dans le moment, on se promet
de le faire plus tard, mais quand? On oublie, ou ce qui est pis,
on ne trouve plus aucun intérêt à ce qui vous avait paru propre à
inspirer. C'est qu'avec un esprit aussi vagabond et impossible, une
fantaisie chasse l'autre plus vite que le vent ne tourne dans l'air
et ne tourne la voile dans le sens contraire..., il arrive que j'ai
nombre de sujets; eh bien, qu'en faire? Ils seront donc là en magasin à
attendre froidement leur tour, et jamais l'inspiration du moment ne les
animera du souffle de Prométhée; il faudra les tirer du tiroir, quand
la nécessité sera de faire un tableau! C'est la mort du Génie.....
Qu'arrive-t-il ce soir? Je suis, depuis une heure, à balancer entre
_Mazeppa, Don Juan, le Tasse_, et tant d'autres. Je crois que ce qu'il
y aurait de mieux à faire quand on veut avoir un sujet, c'est non pas
d'avoir recours aux anciens, et de choisir dans le nombre, car quoi
de plus bête? Parmi les sujets que j'ai retenus, parce qu'ils m'ont
paru beaux un jour, qui détermine mon choix pour l'un ou pour l'autre,
maintenant que je sens même une disposition égale pour tous? Rien que
de pouvoir balancer entre deux suppose une absence d'inspiration.
Certes, si je prenais la palette en ce moment, et j'en meurs de besoin,
le beau Velasquez me travaillerait. Je voudrais étaler sur une toile
brune ou rouge de la bonne grasse couleur et épaisse. Ce qu'il faudrait
donc pour trouver un sujet, c'est d'ouvrir un livre capable d'inspirer
et se laisser guider par l'humeur. Il y en a qui ne doivent jamais
manquer leur effet: ce sont ceux-là qu'il faut avoir, de même que des
gravures, Dante, Lamartine, Byron, Michel-Ange.

J'ai vu ce matin chez Drolling [107] un dessin de plusieurs fragments
de figures de Michel-Ange, dessinés par Drolling... Dieu! quel homme!
quelle beauté! Une chose singulière et qui serait bien belle, ce serait
la réunion du style de Michel-Ange et de Velasquez! Cette idée-là m'est
venue de suite, à la vue de ce dessin; il est doux et moelleux. Les
formes ont cette mollesse qu'il semble qu'il n'y ait qu'une peinture
empâtée qui puisse la donner, et en même temps les contours sont
vigoureux. Les gravures d'après Michel-Ange ne donnent pas l'idée
de cela: c'est là le sublime de l'exécution. Ingres a de cela: ses
milieux sont doux et peu chargés de détails. Comme cela faciliterait
la besogne, surtout pour les petits tableaux! Je suis content de me
rappeler cette impression.

Se bien souvenir de ces têtes de Michel-Ange. Demander à Drolling pour
les copier. Les mains bien remarquables! Les grands enchâssements...
Les joues simples, les nez sans détails, et véritablement, c'est là ce
que j'ai toujours cherché! Il y avait de cela dans ce petit portrait
de Géricault, qui était chez Bertin, dans ma Salter[108] un peu et
dans mon neveu. Je l'aurais atteint plus tôt, si j'avais vu que cela
ne pouvait aller qu'avec des contours bien fermes. Cela est évidemment
dans la femme debout de ma copie de Giorgione, des femmes nues dans une
campagne.

Léonard de Vinci a de cela, Velasquez beaucoup, et c'est très différent
de Van Dyck: on y voit trop l'huile, et les contours sont veules et
languissants. Giorgione a beaucoup de cela.

Il y a quelque chose d'analogue et bien séduisant dans le fameux dos du
tableau de Géricault, dans la tête et la main du jeune homme imberbe et
dans un pouce du Gerfaut couché à l'extrémité du radeau.

Se souvenir du bas de la figure qu'il a faite d'après moi [109].--Quel
bonheur ce serait d'avoir à sa vente une ou deux copies de lui d'après
les maîtres! Son tableau de famille d'après Velasquez.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 12 _avril._--Le matin passé chez Soulier. Il n'y était pas. Je
voulais avoir sa boîte pour aller copier le Velasquez.

Été chez Champion; de là à mon atelier. Fièvre de travail. Refait et
disposé l'homme près du cheval et l'homme à cheval. Entrain complet. H.
Scheffer venu un instant, puis mon neveu.

--Il m'a pris fantaisie de faire des lithographies d'animaux, par
exemple: un tigre sur un cadavre, des vautours, etc.

--Dîné chez M. Guillemardet. Mme C... venue le soir est charmante.
Maudit insolent que je suis! Il faut avouer que ma vie est passablement
remplie; je suis toujours possédé d'une petite fièvre qui me dispose
facilement à une émotion vive. Elle m'a bien plu: ce chapeau noir et
ces petites plumes. Elle a l'air bienveillant avec moi... Il faut que
je pense à lui envoyer le marchand d'ombrelles, demain autant que
possible.

--_Le Temps luttant contre le Chaos sur le bord de l'abîme_, au jour de
la fin de toutes choses.

--Il faut faire une grande esquisse de _Botzaris_[110]: _les Turcs
épouvantés et surpris se précipitent les uns sur les autres._

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 13 _avril._--Le matin chez Soulier. Pris sa boîte. Déjeuné avec
lui; puis au Velasquez.

Disposition mélancolique ou plutôt chagrine en rentrant à mon atelier.
Travaillé le _Don Quichotte._

Pierret venu, dîné avec lui; mené ses femmes chez M. Pastor, chez
Leblond.--Terminé la lithographie. Dufresne venu. Rentré avec Pierret.

--Dispositions fugitives, qui me venez presque toujours le soir. Doux
contentement philosophique, que ne puis-je te brider! Je ne me plains
pas de mon sort. Il me faut goûter plus encore de ce bon sens qui se
risque aux choses inévitables.

Ne réservons rien de ce que je pourrais faire avec plaisir pour un
temps plus opportun. Ce que j'aurai fait ne pourra m'être enlevé. Et
quant à la crainte ridicule de faire des choses au-dessous de ce qu'on
peut faire... Non, voilà le vice radical! c'est là le recoin de sottise
qu'il faut attaquer. Vain mortel, tu n'es borné par rien, ni par ta
mémoire qui t'échappe, ni par les forces de ton corps qui sont minces,
ni par la fluidité de ton esprit qui lutte contre ces impressions, à
mesure qu'elles t'arrivent. Il y a toujours au fond de ton âme quelque
chose qui te dit: «Mortel tiré pour peu de temps de la vie éternelle,
songe que tes instants sont précieux. Il faut que ta vie te rapporte
à toi seul tout ce que les autres mortels retirent de la leur[111].»
Au reste, je sais ce que je veux dire... Je crois qu'au fait tout le
monde a été plus ou moins tourmenté de cela.

--Dimier venu chez Leblond: il va partir pour l'Égypte.


    Couleurs et toiles........ 11
    Portier atelier........... 10
    Commissionnaire...........  1


--Dufresne m'a promis la _Panhypocrisiade_ et des vers de M. de
Lamartine.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 13 _avril._--Ce matin, Velasquez.--Interrompu.--Chez mon oncle.
Dîné avec lui.

Pierret le soir. Il prend la résolution de se faire peintre de
portraits: il a raison. A compter du mois prochain, il viendra tous les
matins à mon atelier.


    Déjeuné........... 1 fr.  4 sous
    Couleurs.......... 2 fr. 10 sous
    Marrons........... " fr. 15 sous
                       4 fr.  9 sous


14 _avril._--Ce matin au _Velasquez._ Recommencé la tête, qui était
trop forte pour le corps. Interrompu pour aller déjeuner; j'ai bien
fait. J'ai travaillé ensuite jusqu'à quatre heures et demie. Leblond y
est venu.

Dîné Rouget.--Retourné chez moi m'habiller pour aller à l'Opéra.--Passé
chez Pierret, qui me fait dîner demain.--Trop de foule à ce concert et
passé la soirée chez Mme Lelièvre. Tours de cartes, etc.


    Déjeuné............       13 sous.
    Hier dîné.......... 1 fr.
    Papier.............        6 sous.
    Pour ceci.......... 1 fr. 19 sous.


       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 15 _avril._--Le matin, été chercher la robe turque chez M. Job,
ce qui m'a fait arriver trop tard au rendez-vous d'Hélène et de Laure.

Avancé beaucoup le petit _Don Quichotte_, et commencé à peindre la
pénitence de _Jane Shore._

--Revenu chez moi. Composé la _Jane Shore_ pour la lithographier.--Dîné
Cook et remonté chez moi.--Là, le diable au corps et quelque peu dormi.

--A onze heures (matin) passé chez Ludovic. Dufresne y était. J'y ai vu
pour la première fois Leborne [112].

Adeline était charmante.--Rentré à trois heures et demie.


    Déjeuné...........     1  "
    Couleurs à la palette. 1 60
    Dîné..............     1 20
    Décrotté...........    0 20
                           4  "


--Mon cadre ne me coûterait que 160 ou 180 au lieu de 230 que demande
Lemarchal.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 17 _avril._--Le matin à l'atelier. Hélène et Laure
venues.--Ensuite travaillé au _Don Quichotte_; puis à la _Jane Shore._
Fielding venu un instant; puis Decaisne[113].--Dîné avec Pierret et
resté chez lui, où commencé un dessin de _Charles IX._


Déjeuné........... 0 70


       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 18 _avril._--A l'atelier à neuf heures. Laure venue. Avancé
le portrait.

--M. Lemôle venu et acheté le _Turc qui monte à cheval._--Pierret venu.
Tour aux Champs-Élysées.--Trouvé chez lui Félix.--Dîné chez Pierret, et
passé la soirée à continuer le _Charles IX._

--Vu avec bien du plaisir les calques des petits dessins de Géricault
[114].


    Déjeuné............... 0 60    Prêté à Pierret ce matin. 80 fr.
    Pieds de cochon....... 2 25    Il m'en doit...........   20  "
                           2 85                             100  "


       *       *       *       *       *

_Lundi_ 19.--_Velasquez._ Interrompu vers onze heures.--A l'atelier est
venu le W... Ensuite chez Fielding et dîné chez Rouget.--Retourné chez
lui et puis au café de la rue Bourbon.--Rentré à dix heures un quart.


    Déjeuné........... 1 40
    Cocher............ 2 60
    Dîné.............. 1 10
    Bière............. 0 30
                       5 40


--Désir de faire des sujets de la Révolution, tels que l'_Arrivée de
Bonaparte à l'armée d'Égypte_, les _Adieux de Fontainebleau._

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 20 _avril._--Je sors de chez Leblond. Il a été bien question
d'Égypte: on peut y aller pour bien peu de chose. Dieu veuille que
j'y aille! Pensons bien à cela, et si mon cher Pierret y venait avec
moi? C'est l'homme qu'il me faudrait; en attendant, travaillons à nous
séparer des liens qui entravent l'esprit et débilitent la santé. Se
lever matin.

Penser à l'Arabe. J'irai ces jours-ci chez D... lui demander des
renseignements sur ses études.

--Qu'est-ce aller en Égypte? chacun saute aux nues. Et si ce n'est pas
plus que d'aller à Londres? Pour trois cents francs, Deloches [115] et
Planat [116] y sont passés. On y vit à meilleur marché qu'ici... Il
faudrait partir en mars et revenir en septembre; on aurait le temps de
voir la Syrie.

Est-ce vivre que végéter comme un champignon attaché à un tronc pourri
[117]? Les habitudes mesquines m'absorbent tout entier. D'ailleurs,
c'est d'avance qu'il faut se préparer.

Tant que j'aurai mes jambes, j'espère vivre matériellement. Plaise au
ciel que le Salon me mette en passe de faire bientôt mes tournées!
Scheffer doit me faire connaître une affaire. Il a passé une partie du
jour à mon atelier.

--J'ai presque fini le _Don Quichotte_ et beaucoup avancé la _Jane
Shore._

La fille est venue ce matin poser. Hélène a dormi ou fait semblant. Je
ne sais pourquoi je me crus bêtement obligé de faire mine d'adorateur
pendant ce temps, mais la nature n'y était point. Je me suis rejeté
sur un mal de tête, au moment de son départ et quand il n'était plus
temps... Le vent avait changé. Scheffer m'a consolé le soir, et il
s'est trouvé absolument dans les mêmes intentions.

Je me fais des peurs de tout, et crois toujours qu'un inconvénient va
être éternel. Moi qui parle, je passerai aussi... Cela aussi est une
consolation.

--Ma lithographie de chez Leblond n'est pas mal venue.

--Félix est venu un moment à mon atelier et Henri chez Leblond. Il
y a eu trios d'instruments à vent, mais Batton [118] m'a fait plus
de plaisir avec ses folies sur le piano.--Édouard est enchanté du
_Velasquez_; il dit que c'est le plus beau qu'il ait vu.

--Ce bon Pierret m'enchante d'être aussi possédé que moi de tous les
projets qui m'ont pris ce soir; il est aussi ivre que moi.


    Dîné et Scheffer.............................. 2 35
    Café.......................................... 0 85
                                                   3 20


       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 21.--De bonne heure au _Velasquez_: je n'ai pu y
travailler.--Été voir Cogniet. Fait une mauvaise esquisse d'après
nature pour lui.

--Faire un dessin d'après Géricault. Il faut étudier des contours
comme faisait Fedel à l'atelier. Je pourrai en faire quelques-uns à
l'Académie.--Cogniet m'a conseillé d'aller voir _Joseph_ de Méhul.--Ce
soir chez Pierret. Enchanté, ainsi que moi, du croquis d'après
Géricault.


    Déjeuner et dîner..................................... 2  "
    Couleurs Belot........................................ 1  "
    Maréchal.............................................. 1  "
    Gravure, _Massacre des Innocents_ de Raphaël..... 0 50
                                                           4 50


--Le matin chez Scheffer, pour voir son échelle; revenu avec Henry, et
perdu ma matinée chez lui. Rentré chez moi vers deux heures et trouvé
une lettre de mon frère pour Munich, que j'ai jetée de suite à la poste.

Dîné avec Henri Hugues. Rencontré le soir Henri Scheffer et au café
avec lui, mais sans doute par complaisance, car je m'endormais. Il m'a
dit qu'aujourd'hui Didot étant chez son père, et lui parlant du projet
où j'étais de prendre des rapins, Didot disait que je ferai le premier
de mes rapins.

Je suis d'une mélancolie extrême.


    Déjeuné...................................... 1 40
    Le soir, café................................ 0 75
                                                  2 15


       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 23.--A l'atelier, travaillé et fini le petit _Don
Quichotte._--Dîné Henry, Fiedling, sorti à la barrière de Sèvres.
Revenu chez eux le soir.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 24.--Le matin, travaillé à la lithographie pour Gihaut;
puis déjeuné.--Chez Champmartin. Trouvé Marochetti [119] et fait
connaissance.

--Dîné chez Tautin, après une course vaine au Champ de Mars, pour voir
l'exercice à feu.--_Brewery._

--Tiré au pistolet, assez bien, aux Champs-Élysées.--Punch chez
Lemblin. Billard au coin, après déjeuner.

--Chez Allier [120]: très charmé de sa nouvelle figure. Son _Marin_
m'a fait le plus grand plaisir. Une chose qui m'a frappé, et que
Champmartin rappelait ce soir, c'était que c'était comme la peinture de
Géricault; ce qui paraît contribuer à m'en faire voir le faible aussi
bien que le beau côté. J'ai comparé les émotions que fait naître ce
genre de style avec celui de Michel-Ange, dans les jambes et cuisses
chez Allier.

Y penser pour ne faire ni l'un ni l'autre; mais _le bien_ est entre les
deux.


     Déjeuné............. 1  "
     Dîné................ 1 20
     Punch............... 0 60
     Pistolet............ 1  "
     Billard............. 1  "
                          4 80


C'est trop pour une journée de sottises.

--Le souvenir du petit groupe en pierre de Géricault m'enchante;
il serait amusant d'en faire, mais il faudrait être un travailleur
forcené. Comment trouver le temps de tout faire?

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 25.--A l'atelier, vers onze heures.--Chez Pierret d'abord,
puis chez Soulier. Pierret venu me joindre.

--Travaillé au _Turc_ du second plan, qui s'aperçoit de
l'incendie.--Félix un instant.

--Dîné avec Pierret. Été ensuite chez M. Lelièvre. Point trouvé.--Chez
M. Guillemardet. Louis me paraît fort mal. J'ai éprouvé une impression
bien douloureuse en le voyant et j'y mêlais aussi ce sentiment solennel
et funestement poétique de la faiblesse humaine, source intarissable
des émotions les plus fortes.

Pourquoi ne suis-je pas poète? Mais, du moins, que j'éprouve, autant
que possible dans chacune de mes peintures, ce que je veux faire passer
dans l'âme des autres!... L'allégorie est un beau champ!

    _Le Destin aveugle entraînant tous les suppliants qui
    veulent en vain, par leurs cris et leurs prières, arrêter un
    bras inflexible._

Je crois et j'ai pensé ailleurs que ce serait une excellente chose
que de s'échauffer à faire des vers, rimes ou non, sur un sujet pour
s'aider à y entrer avec feu pour le peindre. A force de s'accoutumer à
rendre toutes mes idées en vers, je les ferais facilement à ma façon.
Il faut essayer d'en faire sur Scio.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 26 _avril._--Le résultat de mes journées est toujours le même:
un désir infini de ce qu'on n'obtient jamais, un vide qu'on ne peut
combler, une extrême démangeaison de produire de toutes les manières,
de lutter le plus possible contre le temps qui nous entraîne, et les
distractions qui jettent un voile sur notre âme; presque toujours
aussi une sorte de calme philosophique, qui prépare à la souffrance et
élève au-dessus des bagatelles. Mais c'est l'imagination qui peut-être
nous abuse encore là; au moindre accident, adieu presque toujours la
philosophie! Je voudrais identifier mon âme avec celle d'un autre.

--M. L..., chez Perpignan, parlait du roman de _Saint-Léon_ de Godwin
[121]; il a trouvé le secret de faire de l'or et de prolonger sa vie
au moyen d'un élixir. Toutes ses misères deviennent la suite de ses
fatals secrets, et cependant au milieu de ses douleurs, il éprouve un
secret plaisir de ces facultés étranges, qui l'isolent dans la nature.
Hélas! je n'ai pu trouver les secrets, et je suis réduit à déplorer en
moi ce qui faisait la seule consolation de cet homme. La nature a mis
une barrière entre mon âme et celle de mon ami le plus intime [122]:
il éprouve la même chose. Encore, si je pouvais favoriser à loisir
ces impressions que seul j'éprouve à ma manière! Mais la loi de la
variété se fait un jeu de cette dernière consolation. Ce ne sont pas
des années qu'il faut pour détruire les innocentes jouissances que
chaque incident fait éclore dans une vive imagination. Chaque instant
qui s'écoule ou les emporte ou les dénature. Au moment où j'écris,
j'ai commencé de sentir vingt choses que je ne reconnais plus quand
elles sont exprimées. Ma pensée m'échappe. La paresse de mon esprit ou
plutôt sa faiblesse me trahit plutôt que la lenteur de ma plume ou que
l'insuffisance de la langue; c'est un supplice de sentir et d'imaginer
beaucoup, tandis que la mémoire laisse évaporer au fur et à mesure.

Que je voudrais être poète! tout me serait inspiration. Chercher à
lutter contre ma mémoire rebelle, ne serait-ce pas un moyen de faire de
la poésie? Car, qu'est-ce que ma position? _J'imagine._ Il n'y a donc
que paresse à _fouiller_ et _ressaisir_ l'idée qui m'échappe.

--Je me suis levé matin et j'ai été de suite à l'atelier: il n'était
pas sept heures. Pierret était déjà à la besogne.

La Laure m'a manqué de parole. J'ai travaillé toute la journée avec
chaleur. J'étais fatigué sur le soir. Retouché les jambes du jeune
homme au coin et la vieille.

Retourné chez moi m'habiller et pris Fielding et Soulier; dîné ensemble
chez Rouget. Chez M. Guillemardet, m'informer de la santé de Louis.
Chez Perpignan. Vu M. N..., fort amusant et intéressant. C'est encore
un philosophe tant soit peu décourageant et qui sent le machiavélisme.
Nous avons parlé de lord Byron et de ce genre d'ouvrages dramatiques
qui captivent singulièrement l'imagination.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 27.--Discussions intéressantes sur le génie et les hommes
extraordinaires chez Leblond.

Dimier pensait que les grandes passions étaient la source du génie! Je
pense que c'est l'imagination seule, ou bien, ce qui revient au même,
cette délicatesse d'organes qui fait voir là où les autres ne voient
pas, et qui fait voir d'une façon différente. Je disais même que les
grandes passions jointes à l'imagination conduisent le plus souvent
au dévergondage d'esprit, et Dufresne dit une chose fort juste: que
ce qui faisait l'homme extraordinaire était radicalement une manière
tout à fait propre à lui de voir les choses. Il l'étendait aux grands
capitaines et enfin aux grands esprits de tous les temps et de tous les
genres. Ainsi, point de règles pour ces grandes âmes: _elles_ sont pour
les gens qui n'ont que le talent qu'on acquiert. La preuve, c'est qu'on
ne transmet pas cette faculté. Il disait: «Que de réflexions pour
faire une belle tête expressive! Cent fois plus que pour un problème,
et pourtant ce n'est, au fond, que de l'instinct, car il ne peut rendre
compte de ce qui le détermine.» Je remarque maintenant que mon esprit
n'est jamais plus excité à produire que quand il voit une médiocre
production sur un sujet qui me convient.

--A l'atelier à huit heures. Mal disposé. Champmartin venu à la
fin.--Dîné chez Rouget ensemble et puis rencontré Fielding. Chez
Leblond ensemble.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 28 _avril._--Toute la journée, non en train et insipide
mélancolie; il serait bien utile de se coucher de très bonne heure, à
présent que les soirées sont ennuyeuses. Qu'il serait bon d'arriver au
jour à l'atelier!

--Travaillé à l'enfant.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 29 _avril._--La gloire n'est pas un vain mot pour moi. Le bruit
des éloges enivre d'un bonheur réel; la nature a mis ce sentiment dans
tous les cœurs. Ceux qui renoncent à la gloire ou qui ne peuvent y
arriver font sagement de montrer, pour cette fumée, cette ambroisie
des grandes âmes, un dédain qu'ils appellent philosophique. Dans ces
derniers temps, les hommes ont été possédés de je ne sais quelle envie
de s'ôter eux-mêmes ce que la nature leur avait donné en plus qu'aux
animaux qu'ils chargent des plus vils fardeaux.

Un philosophe, c'est un monsieur qui fait ses quatre repas les
meilleurs possible, pour qui vertu, gloire et noblesse de sentiments
ne sont à ménager qu'autant qu'ils ne retranchent rien à ces quatre
indispensables fonctions et à leurs petites aises corporelles et
individuelles. En ce sens, un mulet est un philosophe bien préférable,
puisqu'il supporte de plus, sans se plaindre, les coups et les
privations. C'est que ces gens regardent comme une chose dont ils
doivent surtout tirer vanité, cette renonciation volontaire à des dois
sublimes qui ne sont point à leur portée.

--J'ai été de bonne heure à mon atelier. J'ai fait deux traits de deux
dessins arabes et leurs chevaux.

Venus Laure et Hélène et Lopez, jusqu'à trois heures et quart. Resté
à l'atelier jusqu'à sept heures passées. Thil est venu à la fin. Ses
éloges, qui m'ont paru sincères, m'ont réchauffé. Je suis retourné avec
lui jusqu'auprès du Palais-Royal. J'irai ces jours-ci le voir.

--Été chez M. Guillemardet, après mon dîner. Rentré vers dix heures.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 30 _avril._--A l'atelier vers huit heures et demie...
Déjeuné avant.--J'ai eu Abadie.


     A lui....................................... 3 fr.


Retouché des mains d'après lui, et fait le sabre.--Avec Champmartin et
Marochetti, à la Porte-Saint-Martin.

--_Jane Shore_ ridicule.

--Pour mon tableau du _Christ_[123], les anges de la mort tristes et
sévères portent sur lui leurs regards mélancoliques.--Penser à Raphaël.

--Ce serait une belle chose, un _Passage de la mer Rouge._


[91] _Italiana in Algeri_, opéra italien de _Rossini._

[92] _Charles Demeulemeester_, graveur belge, élève de Bervic, né à
Bruges en 1771, mort en 1836. Il avait fait à Rome en 1806 des copies
à l'aquarelle des _Loges du Vatican_, et s'était ensuite entièrement
consacré à les reproduire par la gravure. Il laissa cette œuvre
immense inachevée. C'est évidemment à ce travail considérable que
Delacroix fait allusion.

[93] Le _duc d'Orléans_, qui manifesta toujours un goût très vif pour
les arts, s'était constitué le protecteur des artistes de son temps.
Il entretint notamment avec Decamps et Delacroix des relations assez
suivies; à la différence de Louis-Philippe, le Prince avait pour le
talent de Delacroix une admiration toute particulière: il venait à
l'atelier du maître et suivait ses travaux. Deux des plus belles toiles
de Delacroix, le _Meurtre de l'évêque de Liège_ et la _Noce juive
au Maroc_, furent achetées par le duc d'Orléans; la première avait
été même composée spécialement pour lui. Enfin, si l'on feuillette
attentivement les catalogues des ventes de la maison d'Orléans, on voit
que de nombreuses œuvres du maître figurèrent dans la galerie du
fils aîné de Louis-Philippe. (Voir _Catalogue Robaut_, passim.)

[94] _Jean-Hector Schnetz_, peintre, né à Versailles en 1787, mort
en 1870, élève de David, de Gros et de Gérard. Il fut directeur de
l'Académie de France à Rome.

[95] _Charles Steuben_, peintre d'histoire et portraitiste, né à
Manheim. Delacroix le connut à l'atelier de Gérard, chez lequel Steuben
se présenta muni de lettres de recommandation de Schiller et de Mme de
Staël. Il fut élève de Prud'hon et débuta au Salon de 1812. Il peignit
pour les galeries de Versailles les Batailles de Tours, de Poitiers, de
Waterloo. Il exécuta aussi les portraits des rois de France Charles II,
Louis II, Eudes, Charles IV, Lothaire, Louis V, Hugues-Capet, et pour
le Louvre, la Bataille d'Ivry.

[96] La _Panhypocrisiade_, de _Népomucène Lemercier_, poème satirique
en seize chants, singulier ramassis de scènes sans liaison, mais dont
quelques-unes sont fort belles.

[97] On voit ici la première idée d'une composition qui devait être
une de ses plus belles œuvres, connue sous ces noms: _Melmoth_
ou _Intérieur d'un couvent de Dominicains à Madrid_, ou l'_Amende
honorable._ Cette composition lui fut inspirée par la salle du Palais
de justice de Rouen. Nous extrayons à ce sujet d'une biographie de
_Corot_, publiée par M. Robaut, un passage marquant la profondeur de
l'impression que le paysagiste avait éprouvée en voyant le tableau de
Delacroix: «Nous étions assis sur l'un des bancs qui font le tour de
la salle des Pas perdus; il était là, silencieux depuis un moment, les
yeux levés sur les hautes voûtes en bois sculptés, quand tout à coup il
s'écria: Quel homme! quel homme! Il revoyait dans sa pensée le tableau
de l'_Amende honorable_ que nous avions admiré ensemble quelques jours
auparavant...» On sait que les deux artistes avaient l'un pour l'autre
une vive admiration.

[98] _Don Quichotte dans sa librairie_.(Voir _Catalogue Robaut_, n°
138.)

[99] _Achille_ ou _Eugène Devéria_, car Delacroix était également lié
avec les deux frères.

[100] Delacroix ne considérait pas comme sérieux ses premiers essais,
remontant à 1817: mais on sait que plus tard il devint un maître du
dessin lithographique.

[101] Une des raisons qui sans doute contribuèrent le plus à la
rédaction du Journal, du moins dans les premiers temps de la carrière
artistique de Delacroix, fut le manque de mémoire dont il se plaint
à plusieurs reprises et auquel ce passage fait allusion; et puis, de
même qu'il croyait à la nécessité d'une hygiène physique rigoureuse
pour favoriser le travail de l'esprit, il était intimement convaincu de
l'utilité d'une hygiène mentale journalière comportant des obligations
strictes et des exercices réguliers. Ces principes de conduite ne
contribuèrent pas peu à l'admirable fécondité dont il donna l'exemple.

[102] _Comairas_ avait peint des études vraiment remarquables; il
possédait également quelques œuvres d'anciens maîtres.

[103] Tableau de _Girodet_, exposé au Salon de 1810, et qui se
trouvait alors au Luxembourg. Le tableau est actuellement au musée
de Versailles. Le musée du Luxembourg conserve dans ses archives un
curieux pastel qui a servi d'étude pour ce tableau; il représente un
_Hussard luttant contre un Mameluk._

[104] Probablement _Roger délivrant Angélique_, qui figura au Salon de
1819 et se trouve actuellement au musée du Louvre.

[105] _Dante et Virgile._

[106] _Massacre de Scio._

[107] _Drolling_, peintre d'histoire, né en 1786, mort en 1851, élève
de David, prix de Rome en 1810.

[108] Portrait-étude d'_Élisabeth Salter_, modèle connu de l'époque.

[109] Il ressort clairement de ce passage que Delacroix avait posé
lui-même dans l'atelier de Géricault pour une figure d'homme placée sur
le devant du radeau de _la Méduse_, la tête penchée en avant et les
bras étendus. Il existe même un dessin à la mine de plomb in-4° qui a
précédé la peinture (voir _Catalogue Robaut_, n°9). Mais Delacroix fait
évidemment allusion ici à la tête d'étude, bien plus grande que nature,
qui a passé à la vente P. Andrieu, et que possède aujourd'hui le musée
de Rouen.

[110] _Marcos Botzaris_, l'un des héros de la Grèce moderne, qui
contribua à l'insurrection de 1820. Il se signala dans de nombreux
combats et s'enferma dans les murs de Missolonghi; cette place étant
près de se rendre, il s'efforça de la sauver par un acte de dévouement
semblable à celui de Léonidas; il pénétra de nuit avec trois cents
hommes dans le camp des Turcs; mais il fut atteint d'une balle à la
tête et mourut à Carpenitza (1823). (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1407
et 1408.)

[111] Ces conseils d'hygiène mentale, qui reviennent à chaque page
du Journal et au sujet desquels nous avons insisté dans notre étude,
Delacroix ne se contentait point de se les prodiguer à lui-même; il
aimait à en donner de semblables à ses amis. C'est ainsi qu'il écrivait
à Pierret: «Lutte avec courage contre tes malheurs et ne laisse perdre
aucune parcelle de ce temps qui ne sera pas ingrat et t'apportera plus
tôt que tu ne penses le fruit de tes sueurs. Quand tu auras conquis par
ta force la douce indépendance, comme tu l'aimeras mieux toi-même!»
(_Corresp._, t. I, p. 51.)

[112] _Joseph-Louis Leborne_, peintre, né à Versailles en 1796. Il se
livra à la fois à la peinture de paysage, à la peinture historique et à
la lithographie; il exposa fréquemment jusqu'en 1840.

[113] _Henri Decaisne_, peintre, né à Bruxelles en 1779, mort en 1852,
élève de David, Gros et Girodet, fit surtout des tableaux d'histoire.

En 1824, il s'occupait spécialement de lithochromie avec son frère
_Joseph Decaisne_, également peintre, puis botaniste distingué, qui
devint membre de l'Institut.

[114] Probablement un album. (Voir _Catalogue de la vente Coutan_,
1889, n° 211.)

[115] _Deloches_, peintre, resté inconnu, contemporain de Delacroix.

[116] _Planat_, peintre de portraits, né en 1792, mort en 1866.
Delacroix écrivait à propos de lui à Soulier: «Je suis bien charmé
d'apprendre que tu aies trouvé Planat à Florence. C'était un fort
bon garçon. Il avait au collège un grand amour pour le dessin et y
réussissait fort bien. Il doit bien faire à présent. Tu ne me dis pas
s'il a jeté son bonnet par-dessus les murs et s'il est peintre tout à
fait, ou bien s'il a encore comme toi un pied dans quelque petit bout
de chaîne.» (_Corresp._, t. I, p. 76.)

[117] Dans le cours du Journal, on trouvera indiqué plus d'un projet
de voyage que l'artiste ne réalisa jamais. Il est important de noter
qu'il ne visita pas les musées d'Italie. En 1821, il écrivait à
Soulier, alors installé à Florence.: «Dieu, quel pays! Comment, vous
avez des ciels comme cela? Des montagnes comme cela? Je ne plaisante
pas, ce diable de dessin m'avait tourné la tête, et j'avais déjà fait
une foule de plans superbes pour aller manger mon petit revenu dans la
Toscane, auprès de toi, mon cher ami. Mais ne parlons pas de tout cela.
Je n'aurai jamais la force de prendre une résolution, et je pourrirai
toute ma vie où le ciel m'a jeté en commençant.» (_Corresp._, t. I, p.
78.)

[118] _Alexandre Batton_, compositeur et pianiste, né à Paris le 2
janvier 1797, mort le 15 octobre 1855, élève de Chérubini, prix de Rome
en 1816.

[119] _Marochetti_, sculpteur français né à Turin en 1805 de parents
naturalisés Français, mort en 1867. Son œuvre est importante et lui
valut de nombreuses récompenses. Il fut notamment charge d'exécuter un
des bas-reliefs de l'Arc de triomphe de l'Étoile.

[120] _Antoine Allier_, sculpteur français, qui siégea plus tard comme
député aux Assemblées législatives de 1839 à 1851. Il exécuta un grand
nombre de compositions, de bustes et de statues, qui furent exposés
au Salon, de 1822 à 1835. Delacroix fait sans doute allusion ici à sa
figure intitulée: _Jeune marin expirant._

[121] _William Godwin._ Économiste et romancier anglais, né en 1756,
mort en 1836. Après quelques années de travaux, il devint du coup
célèbre par la publication de deux ouvrages: un traité de politique
sociale et un roman. Le premier, intitulé _Recherches touchant la
justice politique et son influence sur la vertu et le bonheur général_,
parut en 1793. Dans cet ouvrage, Godwin a la prétention de réformer
la société d'après des données rationnelles tirées de la philosophie
du dix-huitième siècle et de l'esprit de la Révolution française.
Son roman, _Caleb Williams_, fut inspiré par un même sentiment
d'indignation contre les vices de la société qui l'entourait. Sa fille
épousa le poète Shelley, et il est probable que les idées de Godwin ne
furent pas étrangères aux tendances révolutionnaires et rénovatrices de
l'auteur des _Cenci._

[122] Les idées de Delacroix sur _l'amitié_ s'étaient modifiées avec
l'expérience de la vie. Nous rapprocherons simplement de cette remarque
un court fragment d'une lettre écrite à Pierret en 1820: «Sainte
amitié, amitié divine, excellent cœur! Non, je ne suis pas digne de
toi. Tu m'enveloppes de ton amitié, je suis ton vaincu, ton captif. Bon
ami, c'est toi qui sais aimer. Je n'ai jamais aimé un homme comme toi,
mais ton cœur, j'en suis sûr, sera inépuisable.» (_Corr._, t. I, p.
52.)

[123] Cette toile a été au Salon de 1827, puis aux Expositions
universelles de 1855 et de 1878. Appartient à l'église
Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine. (Voir _Catalogue Robaut._)

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 1er _mai._--Ayant reçu hier une lettre de la
cousine Lamey, qui m'avertissait que M. de la Valette devait venir chez
elle aujourd'hui pour y voir ma sœur, je me suis proposé d'y revenir.

Je suis resté à l'atelier jusqu'à midi.--Mis au trahies deux petits
dessins.

Resté ensuite chez la cousine jusqu'à deux heures et demie.

--Chez Larchez, fait des armes avec Fielding. En train de me trouver
avec eux, dîné avec Fielding et ensuite M. Lelièvre, quelque peu, puis
les rejoindre au petit café. Joué au billard, ou plutôt bavardé, en
poussant des billes.

--L'Égypte! l'Égypte! J'aurai, parle général R..., des armes de mameluk.

--J'ai eu un délice de composition ce matin à mon atelier, et j'ai
retrouvé des entrailles pour ce tableau du _Christ_, qui ne me disait
rien.

Ce soir, j'entrevois de ces beaux nus, simples de forme, d'un modelé à
la Guerchin, mais plus ferme. Je ne suis point fait pour les petits
tableaux, mais je pourrais en faire dans ce genre.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 2 _mai._--Je rentre de bonne heure ce soir, et très mal
disposé, quant à la santé; mais une lettre de mon bon frère, toute
bonne et rassurante sur son sort à venir, me remet un peu en train.

J'ai dîné chez ce bon Lelièvre.

Lassitude et disposition maladive, toute la journée. J'ai colorié
l'aquarelle du _Turc_ qui caresse son cheval. Henri Scheffer y est
venu quelques heures; puis Henri, avec qui je suis revenu jusqu'aux
Tuileries.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 13 _mai._--Ressenti toute la journée de mon indisposition.
Déjeuné avec Soulier et Fielding.

Vu les tableaux du maréchal Soult.

--Penser, en faisant mes anges pour le préfet[124], à ces belles et
mystiques figures de femmes, une, entre autres, qui porte des fruits
dans un plat.

--Mon Pierret dîné avec moi.--Promené au Champ de Mars, avec Pierret,
Soulier et Fielding.

--Rentré avec Pierret et passé la soirée: thé, le Dante, etc.

--Écrit à Cogniet.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 4 _mai._--Voici le quatrième mois depuis le commencement de
l'année. Ai-je rêvé pendant ce temps? Quel éclair! Je ne finis point
mon tableau. Je suis accroché à chaque pas... J'ai remué le fond
aujourd'hui.--Félix est venu à l'atelier.

--J'ai vu Thil le matin chez lui: il m'a prêté une petite Bible
qui est une mine féconde de motifs.--Je suis passé un instant chez
Édouard.--Dîné avec Fielding et Soulier chez R..., puis chez Leblond.

--Dufresne est bien amusant et bon garçon.--Magnétisme.--Son tour à un
médecin qui endormit une femme; son ami souffle à la femme des choses
qu'elle a la bonhomie de redire; lui-même feint de s'endormir et répond
à ravir aux questions du docteur enchanté, puisqu'il le cite dans son
ouvrage.--Foi qu'il faut ajouter à ces rêveries.

--En retournant, songé avec Soulier à faire de l'aquatinte d'après mes
dessins: je retoucherai à la pointe.

--Dimier, excellent homme: il a eu deux mois et demi de leçons.

--Ouvrages sur l'Orient:

_Anastase, ou les mémoires d'un Grec_, traduit de l'anglais.

_Lettres sur la Grèce et l'Égypte_, par Savary [125].

_Histoire de l'Égypte, sous Méhémet-Ali_, par Maugin.

Traduction en vers de l'_Enfer_ du Dante, par M. Brait Delamathe [126].

_Histoire de la vie et des ouvrages de Raphaël_, avec un joli portrait,
gravé par Cousin, par, je crois, M. Quatremère de Quincy [127].


_Jeudi_ 6 _mai._--D'assez bonne heure à l'atelier; travaillé avec
ardeur à la femme du coin, et en général à tout le coin du cheval.

Dufresne vers deux heures, jusqu'à trois heures et demie: il paraît
content. J'ai repris après son départ, jusqu'à sept heures et demie.

--Aujourd'hui, le _Barbier de Séville_ à l'Odéon.

       *       *       *       *       *

_Hier mercredi_ 5 _mai._--Travaillé au cheval, depuis neuf heures
environ, jusqu'à deux heures.--Chez Champmartin.--Monté sur le cheval
de Marochetti. Sauté de l'autre côté: je ne m'en croyais pas capable;
j'ai failli être écrasé par le cheval, parce que je n'ai pas su prendre
mon aplomb en retombant.--Retourné par le Luxembourg... Vif sentiment
de bien-être et de liberté! [128] Penser toujours que la nature humaine
trouve dans toutes les situations de quoi les supporter ou en tirer
avantage..., le plus souvent, du moins.

--Dîné à quatre heures et demie. Trouvé Fedel et Comairas à la porte de
mon atelier. Achevé la soirée avec eux.

--J'ai vu chez Comairas des Pinelli [129] superbes... Quel effet me
feront donc les originaux? Le _Combattimento_ est fameux.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 7.--Le matin, un instant chez Pierret et Soulier. Emporté à
lui des croquis de Naples.

Acheté pour 5 fr. de gravures, rue des Saints-Pères... Costumes
orientaux et instruments de sauvages, une ancienne lithographie de
Géricault, prise de la Bastille, etc.

Déjeuné, en sortant de chez Soulier, au coin de la rue des Saints-Pères
et de la rue de l'Université.

--A l'atelier; Pierret y était. J'ai travaillé à l'habit de l'homme
du milieu; cela détache mieux l'homme couché. Dufresne me recommande
surtout de donner la couleur locale et de faire des gens du pays.

--Il faut s'efforcer de n'interrompre que pour finir le _Velasquez._

L'esprit humain est étrangement fait! J'aurais consenti à y travailler,
perché, je crois, sur un clocher; aujourd'hui je ne puis penser à
l'achever que comme à une _seccatura_; tout cela, parce que j'en suis
hors depuis longtemps; il en est de même de mon tableau et de tous les
travaux possibles pour moi. Il y a une croûte épaisse à rompre pour s'y
mettre de cœur; quelque chose, un terrain rebelle qui repousse le soc
et la houe. Mais après un peu d'obstination, sa rigueur s'évanouit tout
à coup; il est prodigue de fleurs et de fruits: on ne peut suffire à
les recueillir.

--Fielding venu à l'atelier. Dîné avec lui rue de la Harpe et M. du
Fresnoy [130]. Promenade au Luxembourg; chez eux, rue Jacob. Rentré à
onze heures.

--_Le rossignol._--Quel rapide instant de gaieté dans toute la nature:
ces feuilles si fraîches, ces lilas, ce soleil rajeuni. La mélancolie
s'enfuit pendant ces courts moments. Si le ciel se couvre de nuages et
se rembrunit, c'est comme la bouderie charmante d'un objet aimé: on est
sûr du retour.

J'ai entendu ce soir en revenant le rossignol [131]; je l'entends
encore, quoique fort éloigné. Ce ramage est vraiment unique, plutôt
par les émotions qu'il fait naître qu'en lui-même. Buffon s'extasie
en naturaliste sur la flexibilité du gosier et les notes variées du
mélancolique chanteur du printemps. Moi, je lui trouve cette monotonie,
charme indéfinissable de tout ce qui fait une vive impression. C'est
comme la vue de la vaste mer; on attend toujours encore une vague avant
de s'arracher à son spectacle; on ne peut le quitter. Que je hais tous
ces rimeurs avec leurs rimes, leurs gloires, leurs victoires, leurs
rossignols, leurs prairies! Combien y en a-t-il qui aient vraiment
peint ce qu'un rossignol fait éprouver...? Et pourtant leurs vers ne
sont pleins que de cela. Mais si le Dante en parle, il est neuf comme
la nature, et l'on n'a entendu que celui-là. Tout est factice et paré
et fait avec l'esprit. Combien y en a-t-il qui aient peint l'amour?
Le Dante est vraiment le premier des poètes... On frissonne avec lui,
comme devant la chose, supérieur en cela à Michel-Ange, ou plutôt
différent, car il est sublime autrement, mais pas par la vérité. _Corne
colombe adunate aile pasture_, etc. _Corne si sta a gracidar la rana_,
etc. _Come il villanello_, etc., et c'est cela que j'ai toujours rêvé
sans le définir, précisément cela. C'est une carrière unique.

--Mais quand une chose t'ennuiera, ne la fais pas. Ne cours pas après
une vaine perfection. Il est certains défauts pour le vulgaire qui
donnent souvent la vie.

--Mon tableau acquiert une torsion, un mouvement énergique qu'il faut
absolument y compléter. Il y faut ce bon noir, cette heureuse saleté,
et de ces membres comme je sais, et comme peu les cherchent. Le mulâtre
fera bien.

Il faut remplir; si c'est moins naturel, ce sera plus fécond et plus
beau. Que tout cela se tienne! O sourire d'un mourant! Coup d'œil
maternel! étreintes du désespoir, domaine précieux de la peinture!
Silencieuse puissance qui ne parle qu'aux yeux, et qui gagne et
s'empare de toutes les facultés de l'âme! Voilà l'esprit, voilà la
vraie beauté qui te convient, belle peinture, si insultée, si méconnue,
livrée aux bêtes qui t'exploitent [132]. Mais il est des cœurs qui
t'accueilleront encore religieusement; de ces âmes que les phrases ne
satisfont point, pas plus que les inventions et les idées ingénieuses.
Tu n'as qu'à paraître avec ta mâle et simple rudesse, tu plairas d'un
plaisir pur et absolu. Plus de donquichotteries indignes de toi!
Avouons que j'y ai travaillé avec la passion. Je n'aime point la
peinture raisonnable; il faut, je le vois, que mon esprit brouillon
s'agite, défasse, essaye de cent manières, avant d'arriver au but dont
le besoin me travaille dans chaque chose. Il y a un vieux levain, un
fond tout noir à contenter. Si je ne me suis pas agité comme un serpent
dans la main d'une pythonisse, je suis froid; il faut le reconnaître et
s'y soumettre, et c'est un grand bonheur. Tout ce que j'ai fait de bien
a été fait ainsi.

Recueille-toi profondément devant ta peinture et ne pense qu'au Dante.
C'est ceci que j'ai toujours senti en moi!

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 9 _mai._-->Déjà le 9! Quelle rapidité!

J'ai été vers huit heures à l'atelier. Ne trouvant pas Pierret, j'ai
été déjeuner au café Voltaire. J'étais passé chez Comairas, lui
emprunter les Pinelli.

Je me suis senti un désir de peintures du siècle. La vie de Napoléon
fourmille de motifs.

--J'ai lu des vers d'un M. Belmontet [133], qui, pleins de sottises et
de romantique, n'en ont que plus, peut-être, mis en jeu mon imagination.

--Mon tableau prend une tournure différente. Le sombre remplace le
décousu qui y régnait. J'ai travaillé à l'homme au milieu, assis,
d'après Pierret. Je change d'exécution.

--Sorti de l'atelier à sept heures et demie. Dîner chez un traiteur
nouveau pour moi; puis chez la cousine.

_Hier samedi_ 8.--Déjeuné avec Fielding et Soulier; puis chez Dimier,
pour voir ses antiquités: quatre vases d'albâtre magnifique et d'une
belle exécution; un sarcophage fort original: se souvenir du caractère
des pieds de deux statues égyptiennes assises, qu'on prétend de la plus
haute antiquité.

--Puis chez Couturier,--A l'atelier: Pierret y était. J'ai fait la
veste de l'homme du milieu et fait détacher en clair sur elle l'homme
couché sur le devant, ce qui change notablement en mieux.

--Dîné avec Pierret. Ce soir, une petite promenade par les Tuileries,
jusque chez moi. Rentré à onze heures et demie.

--La sérénade de Paër [134] est ce qui m'a frappé davantage.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 10 _mai._--A l'atelier de bonne heure. J'y ai déjeuné.
Retravaillé un peu, d'après Pierret, à la jambe du cheval, à
l'aquarelle du mameluk qui tient le cheval par la bride. Fielding venu
un instant.--Dîné rue Monsieur-le-Prince. Été prendre Pierret, pour
aller chez Smith, qui n'est pas organisé. J'ai lu en partie chez lui le
_Giaour._ Il faut en faire une suite.

--Promenade aux Tuileries.--Pris la lithographie de Gros.--Chez
M. Guillemardet: Louis va bien; en descendant, Félix et Caroline
rentraient. Ils ont été dans mon atelier...

--Idées:... faire le _Giaour._

Rapporté de chez Félix le dessin que je lui ai fait.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 11 _mai._--Il arrivera donc un temps où je ne serai plus agité
de pensées et d'émotions et de désirs de poésie et d'épanchements de
toute espèce. Pauvre Géricault! je l'ai vu descendre dans une étroite
demeure, où il n'y a plus même de rêves; et cependant je ne peux le
croire.

Que je voudrais être poète! Mais au moins, produis avec la peinture!
fais-la naïve et osée... Que de choses à faire! Fais de la gravure, si
la peinture te manque, et de grands tableaux. La vie de Napoléon est
l'apogée de notre siècle pour tous les arts.

Mais il faut se lever matin. La peinture, je me le suis dit mille fois,
a ses faveurs, qui lui sont propres à elle seule. Le poète est bien
riche.

--Rappelle, pour t'enflammer éternellement, certains passages de Byron;
ils me vont bien.

La fin de la _Fiancée d'Abydos._

La _Mort de Sélim_, son corps roulé par les vagues et cette main
surtout, cette main soulevée par le flot qui vient mourir sur le
rivage. Cela est bien sublime et n'est qu'à lui. Je sens ces choses-là
comme la peinture les comporte.

La _Mort d'Hassan_, dans le _Giaour._ Le Giaour contemplant sa victime
et les imprécations du musulman contre le meurtrier d'Hassan.

La description du palais désert d'Hassan.

Les vautours aiguisent leur bec avant le combat. Les étreintes des
guerriers qui se saisissent; en faire un qui expire en mordant le bras
de son ennemi.

_Les imprécations de Mazeppa_[135] contre ceux qui l'ont attaché à son
coursier, avec le château renversé dans ses fondements.

--J'ai lu ce matin au café Desmons un morceau couronné à la Société des
bonnes lettres. Dialogue entre Fouché, Bonaparte et Carnot: il y a de
belles choses, mais aussi des chefs-d'œuvre dans le genre niais.

--Travaillé chez Fielding à son _Macbeth._ A l'atelier vers midi.
Commencé le _Combat d'Hassan et du Giaour._ [136]

--Dîné. Rouget à cinq heures.--Trouvé là Julien. Promené une heure avec
lui.--Leblond à sept heures.--Dufresne n'est pas venu.--M. Rivière
[137] y est venu.

--Je lisais ce matin cette anecdote. Un officier anglais, dans la
guerre d'Amérique, se trouvant aux avant-postes, vit venir un officier
américain occupé d'observer, qui paraissait si distrait qu'il n'en fut
pas aperçu, quoiqu'il en fût à une distance très petite. Il le couche
en joue, mais arrêté par l'idée affreuse de tirer sur un homme comme
sur une cible, il retint son doigt prêt à faire partir la détente.
L'Américain pique des deux et s'enfuit... C'était Washington!

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 12.--A l'atelier à neuf heures. Déjeuné au café D...--Chez
Soulier après. Soulier est venu avec M. Andrews.

--Cogniet est venu vers trois heures passées; il m'a paru fort
content de ma peinture. Il lui semblait voir, disait-il, mon ancien
tableau commencé. Et puis combien ce pauvre Géricault aimerait cette
peinture!... La vieille, bouche grande ouverte, ni exagération dans
les yeux; l'intention des jeunes gens du coin; naïf et touchant. Il
semblait étonné qu'on fit à présent de telle sorte de peinture, etc.
Il m'a bien plu comme de juste.

Dîné à six heures et demie rue de la Harpe. _Fielding is come there and
we are returned together at his home. I was then very sleepy and slept
a little bit on the bed of Soulier while he was abed._ Rentré à dix
heures.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 15 _mai, dans la journée._--Ce qui fait les hommes de génie
ou plutôt ce qu'ils font, ce ne sont pas les idées neuves, c'est cette
idée, qui les possède, que ce qui a été dit ne l'a pas encore été assez.

--Jeudi, j'ai été chez mon oncle à son atelier; j'ai dîné avec lui, ma
tante était ici. Ils m'ont invité pour la campagne aujourd'hui.

Le soir, étant assise et serrée près de moi, elle me faisait essayer
des gants.

_Hier, vendredi_ 14.--Duponchel [138] venu vers dix heures à l'atelier.
Resté après jusqu'à cinq heures pour les costumes de _Bothwell._[139]
Attendu vainement au Luxembourg avec lui et Leblond, pour la partie au
_Moulin de beurre._

--Dîné ensemble. Profonde tristesse et découragement, toute la soirée.

--En lisant la notice sur lord Byron, au commencement du volume, ce
matin, j'ai senti encore se réveiller en moi cet insatiable désir de
produire. Puis-je dire que ce serait le bonheur pour moi? Au moins me
le semble-t-il. Heureux poète et plus heureux encore d'avoir une langue
qui se plie à ses fantaisies! Au reste, le français est sublime, mais
il faudrait avoir livré à ce Protée rebelle bien des combats, avant de
le dompter.

Ce qui fait le tourment de mon âme, c'est sa solitude. Plus la mienne
se répand avec les amis et les habitudes ou les plaisirs journaliers,
plus il me semble qu'elle m'échappe et se retire dans sa forteresse.
Le poète qui vit dans la solitude, mais qui produit beaucoup, est
celui qui jouit de ces trésors que nous portons dans notre sein, mais
qui se dérobent à nous quand nous nous donnons aux autres. Quand on
se livre tout entier à son âme, elle s'ouvre tout à vous, et c'est
alors que la capricieuse vous permet le plus grand des bonheurs, celui
dont parle la notice, celui inaperçu peut-être de lord Byron et de
Rousseau, de la montrer sous mille formes, d'en faire part aux autres,
de s'étudier soi-même, de se peindre continuellement dans ses ouvrages.
Je ne parle pas des gens médiocres. Mais quelle est cette rage, non
pas seulement de composer, mais de se faire imprimer, outre le bonheur
des éloges? C'est d'aller à toutes les âmes qui peuvent comprendre
la vôtre; et il arrive que toutes les âmes se retrouvent dans votre
peinture. Que fait même le suffrage des amis? C'est tout simple qu'ils
vous comprennent, ou plutôt que vous importe? Mais c'est de vivre dans
l'esprit des autres qui vous enivre. Quoi de si désolant? me dirai-je.
Tu peux ajouter une âme de plus à celles qui ont vu la nature d'une
façon qui leur est propre. Ce qu'ont peint toutes les âmes est neuf par
elles, et tu les peindrais encore neuves! Ils ont peint leur âme, en
peignant les choses, et ton âme te demande aussi son tour. Et pourquoi
regimber contre son ordre? Est-ce que sa demande est plus ridicule
que l'envie du sommeil que te demandent tes membres, quand ils sont
fatigués et toute ta physique nature? S'ils n'ont pas fait assez pour
toi, ils n'ont pas non plus fait assez pour les autres. Ceux même qui
croient que tout a été dit et trouvé, te salueront comme nouveau, et
fermeront encore la porte après toi. Ils diront encore que tout a été
dit. De même que l'homme, dans la faiblesse de l'âge, qui croit que la
nature dégénère, aussi les hommes d'un esprit vulgaire et qui n'ont
rien à dire sur ce qui a déjà été dit, pensent-ils que la nature a
permis à quelques-uns et seulement dans le commencement, de dire des
choses nouvelles et qui frappent. Ce qu'il y avait à dire dans le temps
de ces esprits immortels, frappait aussi tous les regards de leurs
contemporains, et pas un grand nombre, pour cela, n'a été tenté de
saisir le nouveau, de s'inscrire à la hâte, pour dérober à la postérité
la moisson à recueillir. La nouveauté est dans l'esprit qui crée, et
non pas dans la nature qui est peinte. La modestie de celui qui écrit
l'empêche toujours de se placer parmi les grands esprits dont il parle.
Il s'adresse toujours, comme on pense, à une de ces lumières, s'il en
est que la nature..., etc.

...Toi qui sais qu'il y a toujours du neuf, montre-le-leur dans ce
qu'ils ont méconnu... Fais leur croire qu'ils n'avaient jamais entendu
parler du rossignol et du spectacle de la vaste mer, et de tout ce que
leurs grossiers organes ne s'entendent à sentir, que quand on a pris
la peine de sentir pour eux d'abord. Que la langue ne t'embarrasse
pas; si tu cultives ton âme, elle trouvera jour pour se montrer; elle
se fera un langage qui vaudra bien les hémistiches de celui-ci et la
prose de celui-là. Quoi! vous êtes original, dites-vous, et cependant
votre verve ne s'allume qu'à la lecture de Byron ou du Dante, etc.!
Cette fièvre, vous la prenez pour la puissance de produire, ce n'est
plutôt qu'un besoin d'imiter... Eh! non, c'est qu'ils n'ont pas dit
la centième partie de ce qu'il y a à dire; c'est qu'avec une seule
des choses qu'ils effleurent, il y a plus de matières aux génies
nouveaux qu'il n'y a [140].... et que la nature a mis en dépôt dans
les grandes imaginations futures, plus de nouveautés à dire sur ses
créations, qu'elle n'a créé de choses.

Mais que ferai-je? il ne m'est pas permis de faire une tragédie; la loi
des unités s'y oppose... Un poème?

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 18 _mai._--Penses-tu que Byron eût fait au milieu du tourbillon
ses scènes énergiques? que Dante fût environné de distractions, quand
son âme voyageait parmi les ombres?... Sans elle, rien! sans suite,
rien de productif!

Des travaux interrompus sans cesse; et la seule cause en est dans la
fréquentation de beaucoup de gens.

_Le samedi_ 15. Parti à deux heures avec Riesener, ma tante, Henry,
Léon et Rouget.

_Le lendemain dimanche_ 16. Exercé dans la matinée à sauter et à lancer
des bâtons.--Promené dans les bois.--Expliqué du _Child-Harold_ avec ma
tante.

_Le lundi._ Parti à sept heures environ. Vu Dufresne à l'atelier. Tracé
quelque peu.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 20 _mai._--Aujourd'hui à l'atelier; trouvé le fond.--Dimier
venu de bonne heure. J'étais mal disposé de l'estomac et de la tête.

--Dîné avec ces messieurs, au _Moulin de beurre._ J'y étais aussi assez
mal disposé.

--La soirée au café. Agréable. Bonnes causeries de l'Italien.

_Hier mercredi_, à l'atelier. Rien fait de bon.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 28 _mai._--J'ai passé toute la soirée avec Dufresne, qui
part pour la campagne. J'ai la tête si remplie de choses à cette
occasion que je n'en peux retrouver aucune.

--Je reprends depuis quelques jours avec entrain mon tableau. J'ai
travaillé aujourd'hui à l'ajustement de la femme morte.

--Rien de bien remarquable ces derniers jours: vu Dimier mardi, il
partait le lendemain.

--Qu'au moins tu admires les grandes vertus, si tu n'es pas assez ferme
pour être toi-même vraiment vertueux! Dufresne dit qu'il est capable de
dévouement pour toutes les grandes choses, etc..., mais qu'il en voit
le vide, que ce n'est rien au fond. J'éprouve le contraire... J'y rends
hommage, mais je suis trop faible pour les faire. Mon affaire est tout
autre.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 29.--Travaillé à la draperie de la vieille femme.

--Le soir, rejoint Félix et Pierret au Palais-Royal. Vu Mme
X***. Désirs.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 31.--Ce soir au _Barbier_ à l'Odéon; c'est fort satisfaisant.
J'étais près d'un vieux monsieur qui a vu Grétry, Voltaire, Diderot,
Rousseau, etc. Il a vu Voltaire dans un certain salon, disant aux
femmes des galanteries comme on les lui connaît. «Je vois en vous,
disait-il en s'en allant, un siècle qui commence; en moi, c'en est
un qui finit: c'est le siècle de Voltaire.» On voit que le modeste
philosophe prenait d'avance, pour la postérité, la peine de nommer son
siècle. Il fut mené par un de ses amis déjeuner avec Jean-Jacques,
rue Platrière... ils sortirent ensemble. Aux Tuileries, des enfants
jouaient à la balle: «Voilà, disait Rousseau, comme je veux qu'on
exerce Émile», et choses semblables. Mais la balle d'un enfant vint
heurter la jambe du philosophe, qui entra en colère, et poursuivit
l'enfant de son bâton, quittant brusquement ses deux amis.

--Travaillé peu aujourd'hui et à la vieille.--Hier, dîné avec Leblond.


[124] Le maître doit faire allusion à la composition classée à l'année
1826, qui a été précédée d'études d'aquarelles et de pastels divers. La
composition définitive est le fameux tableau du _Christ au jardin des
Oliviers_, qui se trouve à l'église Saint-Paul-Saint-Louis. La commande
lui était venue de la préfecture de la Seine. C'est pourquoi Delacroix
baptisa le tableau «_Anges du préfet._»

[125] _Claude-Étienne Savary_, voyageur et orientaliste, né en 1750,
mort en 1788. On a de lui _Lettres sur l'Égypte_ (1784-1789, 3 vol.
in-8°), livre aux descriptions pittoresques, au style brillant, qui
eut un très vif succès; _Lettres sur la Grèce_ (1788, in-8°), livre
intéressant, mais resté inachevé, etc., etc.

[126] Cette traduction est en vers avec le texte en regard et un
discours sur Dante, etc. (1 vol. in-8°.)

[127] _Quatremère de Quincy_, archéologue, né en 1755, mort en 1849. On
le destinait au barreau, mais il se sentait poussé par une irrésistible
vocation vers l'étude de l'architecture, de la sculpture et surtout
de l'art antique. Il abandonna le droit et voyagea en Italie. La
Révolution interrompit ses études; il fut député à l'Assemblée
législative, puis fit partie du conseil des Cinq-Cents. Il laissa de
nombreux ouvrages d'esthétique, notamment cette _Histoire de la vie et
des ouvrages de Raphaël_, dont parle Delacroix.

[128] C'est là, sous les ombrages de ce jardin du Luxembourg où, en
1824, Delacroix éprouvait ces sentiments de bien-être et de liberté,
que se dresse aujourd'hui le monument élevé à la mémoire et à la gloire
du maître par ses fidèles admirateurs.

[129] _Pinelli_, célèbre peintre et graveur italien, né à Rome en 1781,
mort en 1835. Il gravait surtout à merveille à l'eau-forte, et on a de
lui, en ce genre, des œuvres d'une touche pleine de vivacité, de
force et d'éclat.

[130] _Du Fresnoy_, amateur de l'époque.

[131] Ces émotions de nature, dont on trouve ici les premières traces,
devaient jouer un grand rôle dans le développement sentimental et
artistique de Delacroix. Il nous paraît intéressant d'insister sur ce
point, d'autant mieux qu'une des plus belles pages de son Journal, une
des plus accomplies comme forme littéraire, et qui se trouve dans un
cahier de l'année 1854, lui fut inspirée par une impression analogue à
celle que nous voyons notée ici.

[132] Dans la correspondance du maître comme dans son journal, on
trouve les traces de son noble désintéressement, de son culte passionné
pour l'art: «Nous vivons, mon bon ami, dans un temps de découragement,
écrit-il à Félix Guillemardet en 1821. Il faut de la vertu pour y
faire un Dieu du Beau uniquement. Eh bien, plus on le déserte, plus je
l'adore. Je finirai par croire qu'il n'y a au monde de vrai que nos
illusions.» (_Corresp._, t. I, p 73.)

[133] Delacroix veut sans doute parler d'un recueil élégiaque, _les
Tristes_, que M. de Belmontet fit paraître en 1824.

[134] _Ferdinand Paër_, compositeur et pianiste, aujourd'hui bien
oublié, jouissait à cette époque d'une grande réputation. Il naquit à
Parme, en 1774, et mourut en 1839. A quatorze ans, il fit représenter
à Venise l'opéra de _Circé._ Il séjourna à Padoue, Milan, Florence,
Naples, Rome et Bologne, et y composa de nombreux ouvrages avec cette
facilité qui caractérisait les musiciens de l'École italienne. Emmené
en France, en 1806, par Napoléon, il dirigea à plusieurs reprises le
Théâtre-Italien. Ses principaux ouvrages sont: _la Clémence de Titus,
Cinna, Idoménée, la Griselda, l'Oriflamme, la Prise de Jéricho._ En
1838, Delacroix, qui se présentait à l'Institut, écrivait à Alfred de
Musset: «Avez-vous la possibilité de me faire recommander à Paër, pour
l'élection prochaine à l'Institut? Si cela ne vous engage pas trop,
ni ne vous dérange, je vous demanderai le même service que l'année
dernière; mais surtout ne vous gênez pas, si vos rapports ne sont plus
les mêmes.» (_Corresp._, t. 1, p. 235.)

[135] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1493.

[136] Delacroix a repris plusieurs fois ce sujet. En voici les
principales variantes. Le tableau dont il est ici question parut au
Salon de 1827. Il a appartenu à Alexandre Dumas père, et aujourd'hui
appartient à M. Mabler. (Voir _Catalogue Moreau._)

Une lithographie différant absolument du premier tableau parut aussi
vers 1827. Une nouvelle toile, datée de 1835, fut exposée au Salon de
1835, à l'Exposition universelle de 1855 et à celle du Pavillon de
Flore, 1878.--Vente Collot, 1850, achetée 1,600 francs; vente Laurent
Richard, 1878, retirée à 27,000 francs; appartient maintenant au baron
Gérard. Une troisième toile fut signée en 1856. (Voir _Catalogue
Robaut_, n° 202, 203, 600, 601 et 1293.)

[137] Ce _M. Rivière_ était un ami intime de Delacroix; car, dans une
lettre à Pierret datée de Londres en 1825, il dit: «Si tu vois M.
Rivière, pour qui tu sais que nous avons tous deux beaucoup d'amitié,
dis-lui mille choses de ma part et que ses jugements sur ce pays-ci
sont bien justes pour moi.» (_Corresp._, t. I, p. 104.)

[138] _Duponchel_, ancien directeur de l'Opéra, né à Paris vers 1795,
mort en 1868. Deux fois il dirigea l'Académie de musique, de 1835 à
1843, puis de 1847 à 1849. Delacroix l'avait connu à Londres en 1825,
et il écrivait à Pierret: «Il est pour moi la boussole de la mode,
comme on peut penser.» (_Corresp._, t. I, p. 106.)

[139] _Bothwell_, drame en cinq actes, en prose, par _M. A. Empis_,
représenté pour la première fois sur le Théâtre-Français, le 23 juin
1824.


[140] Manque dans le manuscrit.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 1er _juin._--Chez Leblond.--Dufresne n'est point
parti: je le verrai ces jours-ci, peut-être demain. Il a amené le
docteur Bailly [141].

--J'ai travaillé beaucoup l'homme nu couché, d'après Pierret.

--Soulier revenu de sa campagne.

--Le docteur Bailly: l'œil doux et le maintien réservé. En rentrant,
je me vis dans la glace, et je me fis presque peur de la méchanceté
de mes traits... C'est pourtant lui qui doit porter dans mon âme un
fatal flambeau qui, semblable aux cierges des morts, n'éclaire que les
funérailles de ce qui y reste de sublime.

Amant des Muses, qui voue à leur culte ton sang le plus pur, redemande
à ces.... divinités cet œil vif et brillant de la jeunesse, cette
allégresse d'un esprit peu préoccupé. Ces chastes sœurs ont été pires
que des courtisanes; leurs perfides jouissances sont plus mensongères
que la coupe de la volupté. C'est ton âme qui a énervé tes feux, tes
vingt-cinq ans sans jeunesse, ton ardeur sans vigueur; ton imagination
embrasse tout, et tu n'as pas la mémoire d'un simple marchand. La
vraie science du philosophe devrait consister à jouir de tout. Nous
nous appliquons au contraire à disséquer et détruire tout ce qui est
bon en soi, ne fût-ce qu'illusion... mais vertueuse. La nature nous
donne cette vie comme un jouet à un faible enfant. Nous voulons voir
comme tout cela joue; nous brisons tout. Il nous reste entre les mains
et à nos yeux ouverts trop tard et stupides, des débris stériles, des
éléments qui ne décomposent rien. Le bien est si simple! Il faut se
donner tant de mal pour le détruire par des sophismes! Et quand tout ce
bien et ce beau ne seraient qu'un vernis sublime, qu'une écorce, pour
nous aider à supporter le reste, qui peut nier qu'il n'existe au moins
comme cela? Singuliers hommes qui ne se laissent pas charmer par une
belle peinture, parce que l'envers est un bois mangé des vers! Tout
n'est pas bien; mais tout ne peut pas être mal, ou plutôt par cela,
tout est bien.

Qui a commis une action d'égoïste sans se la reprocher?

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 4 _juin, matin._--Je vis en société avec un corps, compagnon
muet, exigeant et éternel; c'est lui qui constate cette individualité
qui est le sceau de la faiblesse de notre race. Il sait que, si elle
est libre, c'est pour qu'elle soit esclave, mais la faible qu'elle est!
elle s'oublie dans sa prison. Elle n'entrevoit que bien rarement l'azur
de sa céleste patrie.

Oh! triste destinée! désirer sans fin mon élargissement, esprit que je
suis, logé dans un mesquin vase d'argile. Tu bornes l'exercice de ta
force à t'y tourmenter en cent manières. Il me semble que ce pourrait
être l'organisation qui modifierait l'âme: elle est plus universelle.
Qu'elle passe par le cerveau comme par un laminoir qui la martèle et la
travaille, au coin de notre plate nature physique!... mais quel poids
insupportable que celui de ce cadavre vivant! Au lieu de s'élancer vers
des objets de désirs qu'elle ne peut étreindre, même point définir,
elle passe l'éclair de la vie à souffrir des sottises où la pousse
son tyran. C'est par une mauvaise plaisanterie, sans doute, que le
ciel nous a permis d'assister au spectacle du monde par cette ridicule
fenêtre: sa lorgnette gauchie et terne, plus ou moins, mais toujours
dans un sens, gâte tous les jugements de l'autre, dont la bonne foi
naturelle se corrompt, et qui produit souvent d'horribles fruits! Je
veux bien de cette façon croire à vos influences et à vos bosses...,
mais ce sera pour m'en désoler toujours. Qu'est-ce que c'est que l'âme
et l'intelligence séparées? Le plaisir de donner des noms et de
classer est fatal à ces savants. Ils vont toujours trop loin et gâtent
leur affaire aux yeux des indolents d un esprit juste, qui croient que
la nature est un voile impénétrable. Je sais bien que pour s'entendre,
il faut nommer les choses; mais dès lors, elles sont spécifiées, elles
qui ne sont ni espèces constantes, ni [142]...

--Hier vu Dufresne le matin.--Travaillé au _Turc_ à cheval et à la
vieille.--Le soir chez Leblond.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 6.--Leblond venu à l'atelier.--Dîné chez Scheffer avec
Soulier et lui. Bonne soirée et promenade avec Soulier.

Nous avions rencontré avant-hier soir Dufresne, qui a dû partir ce
matin pour la campagne.

--Franklin. Ne pas oublier d'acheter la _Science du bonhomme Richard._

--Quelle sera ma destinée?... Sans fortune et sans dispositions propres
à rien acquérir: beaucoup trop indolent, quand il s'agit de se remuer à
cet effet, quoique inquiet, par intervalles, sur la fin de tout cela.
Quand on a du bien, on ne sent pas le plaisir d'en avoir; quand on n'en
a pas, on manque des jouissances que le bien procure. Mais tant que mon
imagination sera mon tourment et mon plaisir à la fois, qu'importe le
bien ou non? C'est une inquiétude, mais ce n'est pas la plus forte.

Sitôt qu'un homme est éclairé, son premier devoir est d'être honnête et
ferme: il a beau s'étourdir, il y a quelque chose en lui de vertueux
qui veut être obéi et satisfait. Quelle penses-tu qu'ait été la vie
des hommes qui se sont élevés au-dessus du vulgaire? Un combat continu
[143]. Lutte contre la paresse qui leur est commune avec l'homme
vulgaire, quand il s'agit d'écrire, s'il est écrivain; parce que
son génie lui demande à être manifesté, et ce n'est pas par ce vain
orgueil d'être célèbre seulement qu'il lui obéit, c'est par conscience.
Que ceux qui travaillent froidement se taisent... Mais sait-on où
que c'est que le travail sous la dictée de l'inspiration? Quelles
craintes! Quelles transes de réveiller ce lion qui sommeille, dont les
rugissements ébranlent tout votre être!... Mais pour en revenir, il
faut être ferme, simple et vrai.

Il n'y a pas de mérite à être vrai, quand on l'est naturellement,
ou plutôt, quand on ne peut pas ne pas l'être; c'est un don comme
d'être poète ou musicien; mais il y a du courage à l'être à force de
réflexions, si ce n'est pas une sorte d'orgueil, comme celui qui s'est
dit: «Je suis laid» et qui dit aux autres: «Je suis laid», pour qu'on
n'ait pas l'air de l'avoir découvert avant lui.

Dufresne est vrai, je pense, parce qu'il a fait le tour du cercle; il
a dû commencer par être affecté, quand il n'était qu'à demi éclairé.
Il est vrai, parce qu'il voit la sottise de ne pas l'être. Il avait,
je suppose, toujours assez d'esprit pour chercher à déguiser des
faiblesses. À présent, il préfère ne pas les avoir, et il s'en accusera
de meilleur cœur, pensant à peine les avoir, qu'il ne prenait soin de
les cacher quand il les sentait en lui. Je n'ai pas encore avec lui
cette candeur et cette sérénité que je me trouve avec ceux dont j'ai
l'habitude; je ne suis pas assez son ami encore pour être d'un avis
tout à fait opposé au sien, ou pour écouter négligemment ou ne pas
au moins feindre d'avoir attention quand il me parle. Si je consulte
et que je cherche le fond, peut-être y a-t-il,--et c'est sûr,--cette
crainte de passer pour un homme de moindre esprit, si je ne pense pas
comme lui. Sottise ridicule! Quand tu serais sûr de lui en imposer,
est-il rien de plus dur qu'une contenance incessamment mensongère?
C'est un homme après tout, et respecte-toi avant tout. C'est se
respecter qu'être sans voile et franc.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 8 _juin._--Travaillé beaucoup: la femme, le cheval, tout ce
coin, les deux enfants. Édouard venu et très satisfait.--Leblond le
soir.--Henry a chanté et nous a fait plaisir.

--Hier lundi, j'ai dîné chez M. Guillemardet.

--_Bélisaire._

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 9 _juin._--La Laure m'a amené une admirable
Adeline de seize ans, grande, bien faite et d'une
tête charmante. Je ferai son portrait et m'en promets;
j'y pense...

--J'ai été voir le dessin de Gros, chez Laugier[144]; on ne peut plus
aimable.

M'a fait moins d'impression que celle du tableau; c'est un contraste
singulier avec la chaleur réelle qui est dans tant de choses,
que la froideur générale d'exécution; un peu plat. Puis, point
d'individualité; du dessin dans les parties, mais l'idée... Un peu
atelier... Draperies arrangées, effet connu; le noir sur le devant,
etc. Mais c'est égal, je n'en suis pas trop découragé.

Mais il est bien important de faire toujours une esquisse.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 13 _juin._--Rien de bien remarquable aujourd'hui.--Jeudi
soir chez Leblond.--Aujourd'hui, travaillé toute la journée à copier
deux dessins. J'avance beaucoup mon tableau.--Dîner avec Soulier et
Fielding.--Commencé mon aquatinte. Chez Fielding et Soulier, le matin.

--A l'atelier, travaillé au coin à gauche, surtout l'homme couché. Oté
le blanc qu'il avait autour de la tête.

--Le soir chez M. de Conflans: il était seul. Café de la Rotonde.

--Reçu un billet de la Laure; très drôle.

--En sortant vers huit heures, le soir, de la maison, rencontré la
jolie grande ouvrière. Je l'ai suivie jusqu'à la rue de Grenelle,
en délibérant toujours sur ce qu'il y avait à faire et malheureux
presque d'avoir une occasion. Je suis toujours comme ça. J'ai trouvé,
après, toutes sortes de moyens à employer pour l'aborder, et quand il
était temps, je m'opposais les difficultés les plus ridicules. Mes
résolutions s'évanouissent toujours en présence de l'action. J'aurais
besoin d'une maîtresse pour mater la chair d'habitude. J'en suis fort
tourmenté et soutiens à mon atelier de magnanimes combats. Je souhaite
quelquefois l'arrivée de la première femme venue. Fasse le ciel que
vienne Laure demain! Et puis, quand il m'en tombe quelqu'une, je suis
presque fâché, je voudrais n'avoir pas à agir; c'est là mon cancer.
Prendre un parti ou sortir de ma paresse. Quand j'attends un modèle,
toutes les fois, même quand j'étais le plus pressé, j'étais enchanté
quand l'heure se passait, et je frémissais quand je l'entendais mettre
la main à la clef. Quand je sors d'un endroit où je suis le moins du
monde mal à mon aise, j'avoue qu'il y a un moment de délices extrêmes
dans le sentiment de ma liberté dans laquelle je me réinstalle. Mais
il y a des moments de tristesse et d'ennui, qui sont bien faits pour
éprouver rudement; ce matin, je l'éprouvais à mon atelier. Je n'ai
pas assez d'activité à la manière de tout le monde pour m'en tirer,
en m'occupant de quelque chose. Tant que l'inspiration n'y est pas,
je m'ennuie. Il y a des gens qui, pour échapper à l'ennui, savent se
donner une tâche et l'accomplir.

--Je pensais aujourd'hui qu'à travers tous nos petits mots, j'aime
beaucoup Soulier: je le connais et il me connaît. J'aime beaucoup
Leblond. J'aime beaucoup aussi mon bon vieux frère, je le connais bien;
je voudrais être plus riche, pour lui faire quelque plaisir de temps en
temps. Il faut que je lui écrive.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 15 _juin._--Travaillé à la vieille femme, à ses
brodequins.--Prévost l'après-midi.--Le soir, Leblond.--Thil venu
le matin. Il préfère ma peinture à celle de Géricault: je les aime
beaucoup toutes deux.


    A Prévost (modèle)........................ 2 fr. 50.


       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 17 _juin._--Fielding le matin.--La planche. A midi
l'atelier.--La dame des Italiens est venue. Beaucoup ému.--Perpignan
est venu et M. Rivière.

--Été aux Italiens avec Fielding.--Ricciardi.

Mlle Mombelli [145] et Marie. La dame y était. _I am very fond of this
pretty lady. I was looking at her incessantly._

--Il faut absolument composer, à mesure qu'ils me viennent, tous les
sujets intéressants. Je sais, par expérience, que je ne peux en tirer
parti, quand c'est pour les exécuter au moment.


    A Marie Aubry (modèle)....................... 2 fr.


       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 18.--Le matin, chez Fielding,--et ma planche au Musée. A
l'atelier, mon fond. Fedel venu.

--Aux Français. La belle Mme Biez. _Pierre de Portugal_, et les
_Plaideurs sans procès._[146]

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 19.--Avec Pierret et Fielding, à Montfaucon.

Vu Cogniet et le tableau de Géricault. Vu les _Constable._ C'était trop
de choses dans un jour. Ce Constable me fait un grand bien.

Revenu vers cinq heures.--J'ai été deux heures à mon atelier. Grand
manque de sexe. Je suis tout à fait abandonné.

«Puis-je espérer, belle dame, de vous voir jeudi...? et me
pardonnez-vous de n'avoir pas été chez vous? J'ose me flatter que vous
ne serez pas aussi sévère que vous le disiez, et que vous n'aurez pas
la barbarie de passer devant la porte jaune sans entrer. J'imagine que
ce serait après midi, comme l'autre fois. Si ce n'est pas trop présumer
encore, je me permettrais de vous demander un peu plus de temps.»

Un combat s'élève: l'enverrai-je ou non?

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 20 _juin._--La journée chez Fielding.--Achevé ma
planche.--Dîné ensemble chez Tautin.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 21 _juin._--Porté ma planche chez l'imprimeur. Ébauché les deux
chevaux morts.--Vu Mayer [147].--Ils veulent tous plus d'effet: c'est
tout simple.

--Désappointé aux Français. J'avais un billet pour _Bothwell_, mais
daté du 19.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 25 _juin._--Été, chez Dorcy, voir les études de
Géricault.--Chez Cogniet.--Revu les Constable, etc.

--A Montfaucon. Dîné par là.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 26.--Parti pour Frépillon [148] avec Henry, Riesener, Léon et
ses camarades. Resté jusqu'à lundi matin.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 29 _juin._--Malade. Presque toute la journée à l'atelier; le
soir, Leblond.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 30 _juin._--Chez M. Auguste [149]. Vu d'admirables peintures
d'après les maîtres: costumes, chevaux surtout, admirables... comme
Géricault était loin d'en faire.

Il serait très avantageux d'avoir de ces chevaux et de les copier,
ainsi que les costumes grecs et persans, indiens, etc.

--Vu aussi chez lui de la peinture d'après Haydon[150]: très grand
talent. Mais, comme disait très bien Édouard, absence d'un style bien
ferme à lui, dessin à la West. J'oubliais les belles études de M.
Auguste, d'après les marbres d'Elgin [151]. Haydon a passé un temps
considérable à les copier; il ne lui en est rien resté... Les belles
cuisses d'homme et de femmes! Quelle beauté sans enflure! incorrections
qui ne se remarquent pas.

--Le soir avec Fielding. Pris du thé, rue de la Paix.


[141] Sans doute le docteur _Joseph Bailly_, né en 1779, mort en
1832, qui fit les campagnes du Consulat et de l'Empire, et publia des
ouvrages appréciés.

[142] La suite manque dans le manuscrit.

[143] Cette idée de _lutte_ qu'on retrouvera, d'ailleurs, à maintes
reprises dans son Journal, n'était que le corollaire, la conséquence
de l'opinion que professait le maître sur la _méchanceté naturelle
de l'homme_: «Je me souviens fort bien, disait-il parfois, que quand
j'étais enfant, j'étais un monstre. La connaissance du devoir ne
s'acquiert que très lentement, et ce n'est que par la douleur, le
châtiment et par l'exercice progressif de la raison que l'homme diminue
peu à peu sa méchanceté naturelle.» (BAUDELAIRE, _L'œuvre et la vie
d'Eugène Delacroix.--Art romantique._)

[144] _Jean-Nicolas Laugier_, graveur français, qui attacha son nom à
la reproduction d'un grand nombre d'œuvres des principaux peintres
de cette époque, David, Gros, Prud'hon, Gérard, Coignet, etc.

[145] _Esther Mombelli_, cantatrice italienne, qui obtint de 1823 à
1826 un immense succès au Théâtre-Italien; elle épousa le comte Gritti
en 1827 et renonça ensuite définitivement au théâtre.

[146] _Pierre de Portugal_, tragédie en cinq actes et en vers, de
_Lucien Arnault_, représentée pour la première fois au Théâtre-Français
le 21 octobre 1823.

_Les Plaideurs sans procès_, comédie en trois actes et en vers,
d'_Étienne_, représentée pour la première fois au Théâtre-Français le
29 octobre 1821.

[147] _Mayer_, peintre, demeuré inconnu. Delacroix écrivait de Londres
en 1825: «J'ai rencontré Mayer qui gagne de l'argent, beaucoup, avec
des portraits.» (_Corresp._, t. I, p. 106.)

[148] _Frépillon_, près Saint-Leu-Taverny. C'est là que Riesener,
l'oncle de Delacroix, passait l'été.

[149] Dans une note de la _Correspondance de Delacroix_, M. Burty
écrit: «Ce M. Auguste,--c'est ainsi que le désignaient toujours ses
contemporains,--avait obtenu le second grand prix de sculpture et
était parti pour Rome en même temps que Ingres. Il devint un riche
dilettante, qui mettait ses collections d'armes et de costumes
orientaux à la disposition des artistes romantiques. Il signala le
premier à Géricault et à Delacroix l'intérêt capital des marbres du
Parthénon, recueillis par lord Elgin et exhibés à Londres.»

(V. le livre de M. Ernest Chesneau: _Peintres et statuaires
romantiques_,, p. 70 à 73.)

[150] _Haydon_, peintre anglais, né en 1786, mort en 1846. Il fut
l'élevé de Fuessli. Il a laissé de curieux Mémoires.

[151] Il s'agit ici de la célèbre collection de sculptures en marbre
que _lord Elgin_ rapporta d'Athènes en 1814 et qui fut déposée au
British Museum.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 7 _juillet._--Aujourd'hui, M. Auguste est venu à l'atelier:
il est fort charmé de ma peinture; ses éloges m'ont ranimé. Le temps
s'avance. J'irai demain chez lui chercher des costumes.

--Passé la soirée avec Pierret.--Hier Leblond.--J'ai vu Édouard qui est
malade et qui m'inquiète.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 8 _juillet._--Le matin chez Scheffer.--Rencontré Cogniet chez
M. de Forbin [152].--Chez M. Auguste, chercher les costumes.--M. de
Forbin venu à mon atelier avec Granet [153].--Zélie, etc.--Le soir,
Pierret.--Vu Édouard, le soir, qui part; il a meilleure mine, cela me
charme.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 17 _juillet._--Aujourd'hui, Gassies [154] venu à mon atelier
avec M. d'Houdetot [155].--Hier, Drolling.--Aujourd'hui, _Moïse_ avec
Pierret et Fielding.

       *       *       *       *       *
_Dimanche_ 18 _juillet._--Quitté l'atelier de bonne
heure.--Dîné avec Henry et promené avec lui le
soir, et revenu par Asnières.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 19 _juillet._--Comairas venu le matin.--J'ai avancé beaucoup,
quoique je ne sois resté que jusqu'à quatre heures.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 20 _juillet._--Le matin, chez Soulier et Fielding.--M. de
Forbin, qui m'a traité avec toute la bonté imaginable.--Gassies et M.
d'Houdetot. Sa peinture m'a fait le plus grand effet: y penser.

--Leblond. Assez bonne petite soirée... Parlé de pêche, de chasse, de
Walter Scott, etc.

--Penser beaucoup au dessin et au style de M. d'Houdetot. Faire
beaucoup d'esquisses et se donner le temps: c'est en cela surtout que
j'ai besoin de faire des progrès. C'est à ce propos qu'il faut avoir
de belles gravures du Poussin et les étudier. La grande affaire, c'est
d'éviter cette infernale commodité de la brosse. Rends plutôt la
matière difficile à travailler comme du marbre: ce serait tout à fait
neuf... Rendre la matière rebelle pour la vaincre avec patience.


[152] _Comte de Forbin_, peintre et archéologue français, né en 1777,
mort en 1841. Il fut élève de David. Nommé sous la Restauration
directeur des Musées nationaux, il réorganisa le musée du Louvre,
dépouillé pendant l'invasion d'un grand nombre de ses chefs-d'œuvre;
il l'enrichit notamment de l'_Enlèvement des Sabines_ et du _Naufrage
de la Méduse._

[153] _Granet_, peintre, né à Aix en 1775. Il fut protégé durant toute
sa carrière par le comte de Forbin, aux tableaux duquel il collabora,
dit-on.

[154] _Gassies_, peintre, né à Bordeaux en 1786, mort en 1831, élève de
Vincent et de David. Il fit de la peinture d'histoire, de marines et de
paysage.

[155] _D'Houdetot_, administrateur et homme politique, né en 1778, mort
en 1859. Il cultiva avec un certain succès la peinture, qu'il avait
apprise sous Regnault et Louis David, et devint en 1841 membre libre de
l'Académie des Beaux-Arts.

       *       *       *       *       *

19 _août._--Vu M. Gérard [156] au Musée. Éloges les plus flatteurs. Il
m'invite à venir dîner demain à sa campagne.

--Le soir, chez Soulier avec Leblond et Pierret.

--Déjeuné aujourd'hui avec Horace Vernet et Scheffer. Appris un grand
principe d'Horace Vernet: _finir une chose quand on la tient._ Seul
moyen de faire beaucoup.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 4 _octobre._--Revu la Galerie des maîtres.--Fait des études au
manège et dîné avec M. Auguste. A propos d'un de ses superbes croquis
d'après les tombeaux napolitains, il parle du caractère neuf qu'on
pourrait donner aux sujets saints, en s'inspirant des mosaïques du
temps de Constantin.

Vu chez lui le dessin d'Ingres, d'après son bas-relief et sa
composition de _Saint Pierre délivré de prison_, etc.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 5 _octobre._--Passé la journée chez M. de Conflans, à
Montmorency. Promenade dans la forêt, etc., et le soir revenu avec
Félix. La dame entre nous deux et Leblond.

--Reçu ce soir une lettre de Soulier.


[156] L'opinion flatteuse de _Gérard_ avait été très sensible à
Delacroix. Gérard avait été frappé des débuts du jeune peintre; on lui
prête ce mot: «C'est un homme qui court sur les toits.» Mais, comme
dit Baudelaire, «pour courir sur les toits, il faut avoir la tête
solide», et cette apparente critique n'était en réalité que le voile
dont il couvrait l'étonnement que lui avaient inspiré ses admirables
débuts. En 1837, Delacroix posa sa candidature au fauteuil de Gérard:
«Je vous prie, écrivait-il au président, de vouloir bien faire agréer,
par la classe des Beaux-Arts, ma candidature à la place vacante dans
son sein par la mort de M. Gérard. En mettant sous ses yeux les titres
sur lesquels je pourrais fonder mes prétentions à l'honneur que je
sollicite, je ne puis me dissimuler leur peu d'importance, surtout
dans cette occasion où la perte d'un maître aussi éminent que M.
Gérard laisse dans l'École française un vide qui ne sera pas comblé de
longtemps.» (_Corresp._, t. I, p. 215.)



1825


_Sans date_[157].--L'envie a noirci chaque feuillet de son histoire.
Pendant que les Tartufe et les Basile de l'Angleterre se liguaient
contre lui, il déposait la lyre à laquelle il devait sa renommée, il
saisissait l'épée de Pélopidas et prodiguait en faveur des Hellènes ses
travaux, ses fatigues, ses veilles, sa santé, sa fortune et enfin sa
vie.--Ses ennemis ont été nombreux: mais voici son tombeau. La haine
expire, l'envie pardonne. L'avenir juste va le ranger au nombre de ces
hommes que des passions, le trop d'activité ont condamnés au malheur
en leur donnant le génie. On dirait qu'il s'est voulu peindre dans
ses vers: le malheur, voilà le partage de ces grands hommes. Telle
est la récompense de leurs pensées élevées, et de ce grand sacrifice
qu'ils consomment, lorsque, réunissant pour ainsi dire en des paroles
harmonieuses la sensibilité de leurs organes, la délicatesse de leurs
idées, leur force, leur âme, leurs passions, leur sang, leur vie, ils
donnent à leurs semblables de grandes leçons et d'immortelles voluptés.


[157] Le journal subit ici une interruption de plusieurs années, soit
que Delacroix eût alors cessé de prendre ses notes journalières, soit
que les petits cahiers où il inscrivait ses impressions aient disparu;
cette dernière hypothèse nous paraît la plus vraisemblable.

Sur cette période de sa vie (1825-1832) il n'a été retrouvé, en fait
de document intime, qu'un petit album rouge que Delacroix portait sur
lui dans son voyage en Angleterre (1826) et qui contient des croquis de
paysages.

On y lit aussi ces courtes réflexions inspirées par la vie et la
mort de _lord Byron_, pour qui Delacroix eut toujours une admiration
passionnée. L'idée qu'il exprime sur le malheur réservé aux grands
hommes lui tenait au cœur, car il l'a développée à plusieurs
reprises; il remarque quelque part que «les grands hommes ont une vie
plus traversée et plus misérable que les autres».



1830


_Sans date._--Ordinairement, le point d'interruption de la composition,
c'est-à-dire la manière dont tranche le groupe de devant avec les
figures plus éloignées, doit être sombre et fait mieux au bord
qu'éclairé; encore par la raison que les devants doivent autant que
possible se détacher en sombre par les bords. Jusqu'ici, je crois ce
principe le plus fécond pour le clair-obscur.

Le Corrège ne me paraît pas aussi complet dans le clair-obscur que
Véronèse et Rubens; il détache trop souvent des membres très clairs sur
un fond sombre; ce qui fait bien sur un fond sombre, c'est alors des
parties entièrement reflétées.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 14 _mai._--Article sur Michel-Ange [158]. Heureux homme! il
a pétri le marbre et animé la toile, etc. Mais qu'importe après tout,
si la nature vous a donné, dans quelque genre que ce soit, d'animer,
de faire vivre! Quel bonheur de rendre la vie, l'âme!--Chacun des
plans, dans l'ombre, ou plutôt dans tout effet de demi-teinte, doit
avoir chacun son reflet particulier; par exemple, tous les plans qui
regardent le ciel, bleuâtres; tous ceux qui sont tournés vers la terre,
chauds, etc., et changer soigneusement, à mesure qu'ils tournent. Les
plans de côté reflétés verts ou gris.

Dans Véronèse, le linge froid dans l'ombre, chaud dans le clair.

Quand il y a beaucoup de figures, qu'elles aient bien l'air de se
correspondre comme grandeur, suivant le plan où elles sont.

La pâleur dans les reflets indique, plus que le reste, la pâleur, ou de
la maladie, ou de la mort.

Burnet [159] dit que Rubens entoure ordinairement la masse de lumière
de l'ombre, et ne se sert de vigueur dans le clair que pour lier. Sa
lumière est composée de teintes fraîches, délicates, etc. Au contraire,
dans les ombres des teintes très chaudes qui sont de l'essence
ordinaire du reflet et ajoutent ainsi à l'effet du clair-obscur. Il n'y
met surtout pas de noir.

Mettre dans l'ombre des tons feuille morte (Van Dyck), bruns, opposés
au rouge.

La _Femme au bain_: pour les chairs, teinte locale plate; pour les
clairs, de _rouge de Venise_ et blanc, dans laquelle, suivant l'endroit
des clairs, _jaune de Naples_ et _blanc_, De _jaune de Naples, blanc_
et _noir pêche_, de _blanc_ et _noir pêche._ Les ombres préparées avec
tons de reflets orangés les plus chauds et des tons gris d'ombre par
places, tels que _blanc, jaune Naples_ et _terre d'ombre,_ etc.

Un grand avantage de composer toujours les mêmes tons est pour la
facilité de retoucher et de rentrer dans ce qu'on a fait.

Il y a beaucoup d'académique dans Rubens, surtout dans son exécution,
surtout dans son ombre systématiquement peu empâtée et marquant
beaucoup au bord.

Le Titien est bien plus simple sous ce rapport, ainsi que Murillo.


_Mai._--Tu es triste, tu te ranges toi-même dans le cercle pénible de
la sérénité...

--L'or ne se trouve guère dans ces terrains riants et fertiles qui
portent de paisibles moissons et de gras pâturages: il se trouve dans
les entrailles des rochers terribles qui effrayent le voyageur.

--Repaire des _tigres_ et des _oiseaux sauvages_; les oiseaux sauvages
y effrayent les voyageurs de leurs cris sauvages, et le tigre,
qui cache dans leurs cavernes les fruits de ses amours, en écarte
le... [160].


[158] Cet article parut dans la _Revue de Paris_ en 1830. Delacroix
avait inscrit en tête de son étude ce fragment des poésies du grand
artiste qui peint si exactement la hauteur et la fierté d'âme qu'il
admirait en lui par-dessus toutes choses: «J'ai du moins cette joie,
au milieu de mes chagrins, que personne ne lit sur mon visage ni mes
ennuis ni mes désirs. Je ne crains pas plus l'envie que je ne prise les
vaines louanges de la foule ignorante... et je marche solitaire dans
les routes non frayées.»

[159] _John Burnet_, graveur et peintre anglais, né en 1784, mort en
1862; auteur d'un grand nombre de planches remarquables.

[160] Le reste manque dans le manuscrit.



VOYAGE AU MAROC


_Tanger_, 26 _janvier_[161].--Chez le pacha.

L'entrée du château: le corps de garde dans la cour, la façade, la
ruelle entre deux murailles. Au bout sous l'espèce de voûte, des hommes
assis se détachant en brun sur un peu de ciel [162].

Arrivé sur la terrasse; trois fenêtres avec balustrade en bois, porte
moresque de côté par où venaient les soldats et les domestiques.

Avant, la rangée de soldats sous la treille: cafetan jaune, variété de
coiffures; bonnet pointu sans turban, surtout en haut sur la terrasse.

Le bel homme à manches vertes.

L'esclave mulâtre qui versait le thé, à cafetan jaune et burnous
attaché par derrière, turban. Le vieux qui a donné la rose, avec haïjck
et cafetan bleu foncé.

Le pacha avec ses deux haïjcks ou capuchons, de plus le burnous. Tous
les trois sur un matelas blanc, avec un coussin carré long couvert
d'indienne. Un petit coussin long en arlequin, un autre en crin, de
divers dessins; bouts de pieds nus, encrier de corne, diverses petites
choses semées.

L'administrateur de la douane [163], appuyé sur son coude, le bras
nu, si je m'en souviens: haïjck très ample sur la tête, turban blanc
au-dessus, étoffe amarante qui pendait sur la poitrine, le capuchon non
mis, les jambes croisées. Nous l'avions rencontré sur une mule grise en
montant. La jambe se voyait beaucoup; un peu de la culotte de couleur;
selle couverte par devant et par derrière d'une étoffe écarlate. Une
bande rouge faisait le tour de la croupe du cheval en pendant. La bride
rouge de même ou, plutôt, le poitrail. Un More conduisait le cheval
par la bride.

Le plafond seul était peint, et les côtés du pilastre intérieurement en
faïence. Dans la niche du pacha c'était un plafond rayonnant, etc...;
dans l'avant-chambre des petites poutres peintes.

Le troisième personnage était le fils du pacha: deux haïjcks sur la
tête, ou plutôt deux tours du même, à ce que je suppose; burnous bleu
foncé sur la poitrine laissant voir un peu de blanc. Pieds, tête
énorme, gras de figure, air stupide.

Le bel homme à manches vertes, chemise de dessus en basin. Pieds nus
devant le pacha.

Le jardin partagé par des allées couvertes de treilles. Orangers
couverts de fruits et grands, des fruits tombés par terre; entouré de
hautes murailles.

Entré dans tous les détours du vieux palais. Cour de marbre, fontaine
au milieu; chapiteaux d'un mauvais composite; l'attique des pierres
toute simple: délabrement complet.

Les plafonds des niches et même des petites salles sont remplis de
sculptures peintes comme la rose d'une mandoline.

Les colonnes du tour de la cour sont en marbre blanc et la cour pavée
de même.

Remarqué, en retournant vers un bel escalier à droite, un bel homme qui
nous suivait, l'air dédaigneux.

Sorti par la salle où le pacha est censé rendre la justice. A gauche de
la porte du fond par où nous y sommes entrés, une sorte de tambour en
planches de deux pieds et demi de hauteur environ, et allant depuis la
porte jusqu'à l'angle, sur lequel s'assied le pacha. Le long des murs,
dans les intervalles des pilastres qui vont à la voûte, des avances de
pierre pour servir de sièges. Les soldats sans fusils nous attendaient
à la porte sur deux rangées aboutissant au corps de garde par lequel
nous étions entrés.

Vu une Juive très bien [164] ressemblant à Mme R...

Nègre, que Mornay m'a fait remarquer; il m'a semblé avoir une manière
particulière de porter le haïjck.

Vu de côté la mosquée en allant chez un des consuls. Un Maure se lavait
les pieds dans la fontaine qui est au milieu; un autre se lavait
accroupi sur le bord [165].

       *       *       *       *       *

29 _janvier_[166].--Vue ravissante en descendant le long des remparts,
la mer ensuite. Cactus et aloès énormes. Clôture de cannes; taches
d'herbes brunes sur le sable.

En revenant, le contraste des cannes jaunes et sèches avec la verdure
du reste. Les montagnes plus rapprochées d'un vert brun, tachées
d'arbustes nains noirâtres. Cabanes.

La scène des chevaux qui se battent [167]. D'abord ils se sont
dressés et battus avec un acharnement qui me faisait frémir pour ces
messieurs, mais vraiment admirable pour la peinture. J'ai vu là, j'en
suis certain, tout ce que Gros et Rubens ont pu imaginer de plus
fantastique et de plus léger. Ensuite le gris a passé sa tête sur le
cou de l'autre. Pendant un temps infini, impossible de lui faire lâcher
prise. Mornay est parvenu à descendre. Pendant qu'il le tenait par la
bride, le noir a rué furieusement. L'autre le mordait toujours par
derrière avec acharnement. Dans tout ce conflit, le consul est tombé.
Ensuite laissé tous deux; allant sans se lâcher du côté de la rivière,
y tombant tous deux et le combat continuant et en même temps cherchant
à en sortir; les jambes trébuchent dans la vase et sur le bord, tout
sales et luisants, les crins mouillés. A force de coups, le gris lâche
prise et va vers le milieu de l'eau, le noir en sort, etc.... De
l'autre côté le soldat tâchant de se retrousser pour retirer l'autre.

La dispute du soldat avec le groom. Sublime avec son tas de draperie,
l'air d'une vieille femme et pourtant quelque chose de martial.

En revenant, superbes paysages à droite, les montagnes d'Espagne du ton
le plus suave, la mer bleu vert foncé comme une figue, les haies jaunes
par le haut à cause des cannes, vertes en bas par les aloès.

Le cheval blanc entravé qui voulait sauter sur un des nôtres.

Sur la plage, près de rentrer, rencontré les fils du kaïd, tous sur des
mules. L'aîné, son burnous bleu foncé; haïjck à peu près comme notre
soldat, mais bien propre; cafetan jaune serin. Un des jeunes enfants
tout en blanc, avec une espèce de cordon qui suspendait probablement
une arme.

       *       *       *       *       *

30 _janvier._--Visite au consul anglais et suédois. Le jardin de M. de
Laporte [168]. Tombeau dans la campagne.

       *       *       *       *       *

31 _janvier._--Dessiné le Maure du consul sarde.--Pluie.--En allant
chez le consul anglais, remarqué un marchand assez propre dans sa
boutique; le plancher et le tour garnis de nattes blanches avec des
pots et marchandises seulement d'un côté.


[161] Delacroix fit ce voyage au Maroc en compagnie du comte de Mornay,
ambassadeur de France près l'empereur Muley-Abd-Ehr-Rhaman. Dans sa
correspondance, il décrit ainsi son arrivée à Tanger: «A neuf heures,
nous avons jeté l'ancre devant Tanger. J'ai joui avec bien du plaisir
de l'aspect de cette ville africaine. C'a été bien autre chose, quand,
après les signaux d'usage, le consul est arrivé à bord dans un canot
qui était monté par une vingtaine de marabouts noirs, jaunes, verts,
qui se sont mis à grimper comme des chats dans tout le bâtiment et ont
osé se mêler à nous. Je ne pouvais détacher mes yeux de ces singuliers
visiteurs.» (_Corresp._, t. I, p. 173.)

[162] Il nous paraît indispensable, pour expliquer le décousu de ces
notes rapides sur le Maroc, d'indiquer de quelle manière Delacroix
les prenait. Le petit cahier dans lequel elles se trouvent et qui fut
légué à M. le professeur Charcot par M. Burty, contient, en regard de
presque toutes, des croquis et des esquisses qui en sont pour ainsi
dire l'illustration, si bien qu'elles forment un tout en quelque sorte
inséparable.

Le soin minutieux avec lequel Delacroix note les moindres détails du
voyage, costumes, paysages, physionomies, attitudes, montre à quel
degré l'artiste poussait cet esprit d'observation pénétrante qu'on
retrouve dans son œuvre.

[163] _Sidi Taieb Bios_ ou _Biaz_, Marocain, administrateur de la
douane de Tanger, et chargé par le gouvernement du Maroc de traiter
avec le comte de Mornay.

[164] «Les Juives sont admirables, écrivait Delacroix à Pierret, le 25
janvier; je crains qu'il ne soit difficile d'en faire autre chose que
de les peindre: ce sont des perles d'Éden.» (_Corresp._, t. I, p. 174.)

[165] A propos des paysages si nouveaux pour lui et des traits de
mœurs qui le frappaient, l'artiste écrivait, toujours à Pierret: «Je
viens de parcourir la ville, je suis tout étourdi de tout ce que j'ai
vu. Je ne veux pas laisser partir le courrier, qui va tout à l'heure à
Gibraltar, sans te faire part de mon étonne ment de toutes les choses
que j'ai vues.» (_Corresp._, t. I, p. 174.)

[166] Ce qui suit semble avoir été écrit le soir d'une promenade dans
la campagne.

[167] Cette scène, qui avait vivement frappé l'imagination de Delacroix
et dont on retrouve la description dans la _Correspondance_ (t. I, p.
176), a sans doute inspiré le tableau connu sous le nom de _Rencontre
de cavaliers maures_, qui fut refusé au Salon de 1834. Le catalogue
Robaut en donne la description suivante: «Les chevaux se heurtent, et
l'un d'eux se dresse sous le choc en même temps que sous l'effort de
son cavalier pour l'arrêter. Dans ce mouvement la puissante silhouette
du cheval bai brun s'enlève sur un fond de collines qu'éclairent les
fumées d'un combat et les clartés opalines d'un ciel gris très doux où
passent des bleus de turquoise. Sur ce premier groupe se découpe le
profil allongé, élégant du cheval gris-blanc, dont le poil soyeux et
fin laisse passer comme des lueurs roses la transparence de la peau. Le
geste des cavaliers, celui surtout de l'homme dont on n'aperçoit que
la tête et le poing, est d'une audace de vérité extraordinaire, dont
on ne retrouve l'exemple que dans Rubens, et c'est à Rubens aussi que
fait penser l'éclatante variété des rouges que Delacroix s'est plu à
multiplier dans cette précieuse composition, étincelante et joyeuse
comme l'œuvre d'un peintre coloriste, vivante comme l'œuvre d'un
grand dessinateur du mouvement, solide et forte comme l'œuvre d'un
maître statuaire.» (Voir _Catalogue Robaut._)

[168] _M. de Laporte_ était alors consul général de France au Maroc.



       *       *       *       *       *

2 _février, jeudi._--Dessiné la fille de Jacob en femme maure
[169].--Sortie vers quatre heures. Un Maure à tête très remarquable qui
avait un turban blanc par-dessus le haïjck. Tête des Maures de Rubens,
narines et lèvres un peu grosses, yeux hardis.--Remarqué les canons
rouilles.

Le vieux Juif dans sa boutique en redescendant à la maison (_Gérard
Dow_)[170].--Femme avec les talons et, je pense, les pieds peints en
jaune.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 4 _février._--Dessiné après déjeuner d'après le Maure du
consul sarde.

Sorti vers deux heures; été voir le consul de Danemark; passé devant
l'école.

_Incinctus_, gens qui ne sont pas guerriers. _Cinctus_ ou _accinctus_,
militaires. Cette distinction qui existait chez les anciens se trouve
ici. La _gélabia_, costume du peuple, des marchands, des enfants.
Je me rappelle cette _gélabia_, costume exactement antique, dans une
petite figure du Musée: capuchon, etc. Le bonnet est le bonnet phrygien.

Le palimpseste est la planche sur laquelle écrivent les enfants à
l'école. L'enseignement mutuel est originaire de ces pays. Dans les
moments de détresse, les enfants vont en bande portant cette planche
sur la tête. Elle est enduite d'une espèce de glaise sur laquelle
ils écrivent avec une encre particulière. On efface, je crois, en
mouillant, et en faisant sécher au soleil.

Porte du consul danois.

Vu dans le quartier des Juifs des intérieurs remarquables en passant.
Une Juive se détachant d'une manière vive; calotte rouge, draperie
blanche, robe noire.

C'est le premier jour du Rhamadan. Au moment du lever de la lune, le
jour étant encore, ils ont tiré des coups de fusil, etc.; ce soir ils
font un bruit de tambours et de cornets à bouquin infernal.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 5 _février._--Dans le jardin du consul suédois, après
déjeuner; chez Abraham, à midi. Remarqué, en passant devant la porte de
sa sœur, deux petites Juives accroupies sur un tapis dans la cour. En
entrant chez lui, toute sa famille [171] dans l'espèce de petite niche
et le balcon au-dessus avec la porte d'escalier. La femme au balcon,
joli motif.

       *       *       *       *       *

11 _février._--Muley-Soliman avait cinquante-quatre enfants. Il abdique
nonobstant en faveur de Muley-Abd-Ehr-Rhaman, son neveu, reconnaissant
à ses enfants peu de capacité.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 12 _février._--Dessiné la Juive Dititia avec le costume
d'Algérienne [172].

Été ensuite au jardin de Danemark. Le chemin charmant. Les tombeaux au
milieu des aloès et des iris (Ægyptiaca). La pureté de l'air. Mornay
aussi frappé que moi de la beauté de cette nature.

Les tentes blanches sur tous les objets sombres. Les amandiers en
fleur. Le lilas de Perse. Grand arbre. Le beau cheval blanc sous les
orangers. Intérieur de la cour de la petite maison.

En sortant, les orangers noirs et jaunes à travers la porte de la
petite cour. En nous en allant, la petite maison blanche dans l'ombre
au milieu des orangers sombres. Le cheval à travers les arbres.

Dîner à la maison avec les consuls. Le soir, M. Rico a chanté des airs
espagnols. Le Midi seul produit de pareilles émotions.

Indisposé et resté seul le soir. Rêverie délicieuse au clair de lune
dans le jardin.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 15 _février._--Sorti avec M. Hay [173]. Vu le muezzin
appelant du haut de la mosquée.

--L'école des petits garçons. Tous des planches avec écriture arabe.
Le mot _table de la loi_, et toutes les indications antiques sur
la manière d'écrire montrent que c'étaient des tables de bois. Les
encriers et les pantoufles devant la porte.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 21 _février._--La noce juive [174]. Les Maures et les Juifs
à l'entrée. Les deux musiciens. Le violon, le pouce en l'air, le
dessous de l'autre main très ombré, clair derrière, le haïjck sur la
tête, transparent par endroits; manches blanches, l'ombre au fond. Le
violon; assis sur ses talons et la gélabia. Noir entre les deux en bas.
Le fourreau de la guitare sur le genou du joueur; très foncé vers la
ceinture, gilet rouge, agréments brans, bleu derrière le cou. Ombre
portée du bras gauche qui vient en face, sur le haïjck sur le genou.
Manches de chemise retroussées de manière à laisser voir jusqu'au
biceps; boiserie verte; à côté verrue sur le cou, nez court.

A côté du violon, femme juive jolie; gilet, manches, or et amarante.
Elle se détache moitié sur la porte, moitié sur le mur. Plus sur le
devant, une plus vieille avec beaucoup de blanc qui la cache presque
entièrement. Les ombres très reflétées, blanc dans les ombres.

Un pilier se détachant en sombre sur le devant. Les femmes à gauche
étagées comme des pots de fleurs. Le blanc et l'or dominent et leurs
mouchoirs jaunes. Enfants par terre sur le devant.

A côté du guitariste, le Juif qui joue du tambour de basque. Sa figure
se détache en ombre et cache une partie de la main du guitariste. Le
dessous de la tête se détache sur le mur. Un bout de gélabia sous le
guitariste. Devant lui, les jambes croisées, le jeune Juif qui tient
l'assiette. Vêtement gris. Appuyé sur son épaule un jeune enfant juif
de dix ans environ.

Contre la porte de l'escalier, Prisciada; mouchoir violâtre sur la
tête et sous le cou. Des Juifs assis sur les marches; vus à moitié
sur la porte, éclairés très vivement sur le nez, un tout debout dans
l'escalier; ombre portée reflétée et se détachant sur le mur, reflet
clair jaune.

En haut, les Juives qui se penchent. Une à gauche, nu-tête, très brune,
se détachant sur le mur éclairé du soleil. Dans le coin, le vieux Maure
à la barbe de travers: haïjck pelucheux, turban placé bas sur le front,
barbe grise sur le haïjck blanc. L'autre Maure, nez plus court, très
mâle, turban saillant. Un pied hors de la pantoufle, gilet de marin et
manches _idem._

Par terre, sur le devant, le vieux Juif jouant du tambour de basque; un
vieux mouchoir sur la tête; on voit la calotte noire. Gélabia déchirée;
on voit l'habit déchiré vers le cou.

Les femmes dans l'ombre près de la porte, très reflétées.

       *       *       *       *       *

21 _février, le soir._--En sortant pour aller à la noce juive, les
marchands dans leur boutique. Les lampes les unes au mur, le plus
souvent pendues en avant à une corde, des pots sur une planche, des
_palancos._ Ils prennent le beurre avec les mains et le mettent sur
une feuille. En entrant dans la rue à droite, il y en avait un dont la
lampe était cachée par un morceau de toile qui pendait de l'auvent.

Avant le dîner, en allant au jardin de Suède, les fusils pendus et le
fourreau pendu à côté; grande cruche à côté.

Le soir, toilette de la Juive. La forme de la mitre. Les cris des
vieilles. La figure peinte, les jeunes mariées qui tenaient la
chandelle pendant qu'on la paraît. Le voile lancé sur la figure. Les
filles sur le lit, debout.

Dans la journée, les nouvelles mariées contre le mur, leur proche
parent en guise de chaperon. La mariée descendue du lit. Ses compagnes
restées dessus. Le voile rouge. Les nouvelles mariées quand elles
arrivaient dans leur haïjck. Les beaux yeux.

La venue des parents. Torches de cire; les deux flambeaux peints de
différentes couleurs. Tumulte. Figures éclairées. Maures confondus. La
Juive tenue par les deux côtés; un par derrière soutient la mitre.

En chemin, les Espagnols regardant parla fenêtre. Deux Juives ou
Mauresques sur des terrasses se détachant sur le noir du ciel.--Donné à
la fille de M. Hay le dessin de femme maure assise.--Les vieux Maures
montés sur les pierres du chemin. Les lanternes. Les soldats avec des
bâtons. Le jeune Juif qui tenait deux ou plusieurs flambeaux, la flamme
lui montant dans la bouche.

Chez Abraham, les trois Juifs jouant aux cartes.--Femmes près de la
porte de la ville, vendant oranges, branches de noisettes. Chapeaux de
paille.--Paysans tête nue, accroupis avec leurs pots de lait.


[169] La plupart des dessins indiqués dans le journal se retrouvent
dans l'album d'aquarelles que le maître offrit au comte de Mornay,
au retour du voyage, aquarelles qui, mises en vente le 19 mars 1877,
produisirent un total de 17,235 francs. (Voir _Catalogue Robaut._)

[170] Delacroix ressentait la plus vive admiration pour les maîtres
hollandais. Le souvenir de _Gérard Dow_, évoqué par une scène
marocaine, est curieux à noter ici.

[171] Ce groupe inspira sans doute une aquarelle qui figura au Salon de
1833 sous ce titre: _Une famille juive._

[172] Delacroix se plaint dans la _Correspondance_ de la difficulté
qu'il éprouve à dessiner d'après nature: «Je m'insinue petit à petit
dans les façons du pays, de manière à arriver à dessiner à mon aise
bien de ces figures de Mores. Leurs préjugés sont très grands contre le
bel art de la peinture, mais quelques pièces d'argent, par-ci par-là,
arrangent leurs scrupules.» Il écrit encore de Méquinez, le 2 avril:
«Je vous ai mandé dans ma première lettre que nous avions eu l'audience
de l'empereur. A partir de ce moment nous étions censés avoir la
permission de nous promener par la ville; mais c'est une permission
dont moi seul j'ai profité entre mes compagnons de voyage, attendu que
l'habit et la figure de chrétien sont en antipathie à ces gens-ci,
au point qu'il faut toujours être escorte de soldats, ce qui n'a pas
empêché deux ou trois querelles qui pouvaient être fort désagréables à
cause de notre position d'envoyés.» (_Corresp._, t. I, p. 175 et 184.)

[173] M. _Hay_, consul général et chargé d'affaires d'Angleterre.

[174] Cette scène inspira à Delacroix l'admirable toile qui figure
au musée du Louvre sous le litre: _Noce juive dans le Maroc._ Voici
le texte explicatif fourni par Delacroix au livret du Salon de 1841:
«Les Maures et les Juifs sont confondus. La mariée est enfermée dans
les appartements intérieurs, tandis qu'on se réjouit dans le reste
de la maison. Des Maures de distinction donnent de l'argent pour des
musiciens qui jouent de leurs instruments et chantent sans discontinuer
le jour et la nuit; les femmes sont les seules qui prennent part à
la danse, ce qu'elles font tour à tour, et aux applaudissements de
l'assemblée.» Ce tableau avait été commandé au maître par le marquis
Maison, qui n'en fut pas satisfait et trouva trop élevé le prix de
2,000 francs que Delacroix lui en demandait. Il fut acheté 1,500 francs
par le duc d'Orléans, qui le donna au musée du Luxembourg. De là il
passa au Louvre. (Voir _Catalogue Robaut._)

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 2 _mars._--Promenade avec M. Hay. Dîné chez lui.

Le pied de côté dans l'étrier quelquefois.

Le drapeau dans son étui, et planté devant la tente.

La plaine, et la tribu rangée fuyant vers le sud.--Devant,
demi-douzaine de cavaliers dans la fumée. Un homme plus en avant:
burnous bleu très foncé.--En avant, nous tournant le dos, la ligne de
nos soldats précédée du kaïd et des drapeaux.

La course de cinq ou six cavaliers.--Le jeune homme tête nue, cafetan
vert pisseux.--Le presque nègre, bonnet pointu, cafetan bleu.

Les hommes éclairés sur le bord de côté. L'ombre des objets blancs très
reflétée en bleu. Le rouge des selles et du turban presque noir.

Au passage du gué, les hommes grimpant, le cheval blanc de côté.

       *       *       *       *       *

5 _mars_1832.--1er jour. _Ahïn-El-Daliah._ Parti à une heure
de Tanger [175].

L'arrivée au campement. Montagnes sauvages et noires à droite, le
soleil au-dessus. Marchant dans des broussailles de palmiers nains et
des pierres; toute la tribu rangée à gauche, couronnant la hauteur;
plus loin en suivant, les cavaliers sur le ciel; les tentes plus loin.

Promenade dans le camp le soir, contraste des vêtements blancs sur le
fond.

L'iman le soir appelant à la prière.

       *       *       *       *       *

6 _mars._--A _Garbia._

Parti vers 7 ou 8 heures, monté une colline, le soleil à gauche;
montagnes très découpées les unes derrière les autres sur un ciel pur.

Trouvé diverses tribus. Coups de fusil en sautant en l'air, traversé
une montagne (Lac-lao) très pittoresque. Pierres. Je me suis arrêté un
moment.

--Hommes sous des arbres près d'une fontaine; hommes à travers les
broussailles.

Très belle vue au haut de la montagne, demi-heure avant le campement;
la mer à droite et le cap Spartel.

Courses de poudre dans la plaine avant la rivière. Les deux hommes qui
se sont choqués: celui dont le cheval a touché du cul par terre. Un
surtout à cafetan bleu noir et fourreau de fusil en sautoir; plus tard
un homme à cafetan bleu de ciel.

La tribu nous suivant; désordre, poussière; précédé de la cavalerie.
Courses de poudre: les chevaux dans la poussière, le soleil derrière.
Les bras retroussés dans l'élan [176].

A notre descente de Lac-lao, à gauche, prés très verts; montagne verte;
dans le fond, montagne bleu cru.

Au camp. Les soldats courant en confusion, le fusil sur l'épaule,
devant la tente du pacha et se rangeant en ligne. Le pacha.

Les soldats venant, par quatre ou cinq, devant la tente du général delà
cavalerie et s'inclinant. Ensuite tous en rang recevant par petits
pelotons les ordres; les autres se mettant accroupis en attendant leur
tour.

Les tribus allant rendre hommage au pacha et menant des provisions.


7 _mars._--A _Teleta deï Rissana._

La plaine terminée par des oliviers très grands sur la colline. Nous
avions déjeuné au bord de la rivière Aïacha.

--Homme au cafetan noir. Haïjck sur la tête noué sous le bras.

-Homme qui raccommodait quelque chose à sa selle: turban sans calotte,
burnous noir drapé derrière en Romain, bottes très hautes, pièce jaune
au talon; burnous sur la tête attaché par une corde; boutons à sa robe
blanche.

--Nègre turban rouge et blanc.

--Les cinq lièvres pris dans la plaine.

--La rencontre avec l'autre pacha. Damas sur la croupe du pacha.
Musique à cheval.

--La prière près de la tente du commandant.

--Les gens qui portent le plat de couscoussou dans un tapis; moutons.

--Homme nu, et arrangeant son haïjck près du tombeau du saint.

--Arbres près d'un petit tas de pierres. Montagnes vertes avec terre
jaune dans la distance.

--Passé la soirée avec Abou dans notre tente. Conversation sur les
champs. La boîte à musique qui ne s'arrêtait point. Envie de rire.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 8.--_Alcassar-El-Kebir._

Pluie en partant. Monté une colline et entré dans un joli bois de
chênes verts; entré dans la plaine où l'armée de D. Sébastien a été
défaite [177].

Traversé la rivière; déjeuné. Jeu de poudre dans la plaine.--Montagne
dans la demi-teinte.

Avant d'arriver à Alcassar, population, musique, jeux de poudre sans
fin. Le frère du pacha donnant des coups de bâton et de sabre. Un homme
perce la foule des soldats et vient tirer à notre nez. Il est saisi
par Abou par le turban défait. Sa fureur. On l'entraîne, on le couche
plus loin. Mon effroi. Nous courons; le sabre était déjà tiré...

Sur le haut de la colline à gauche, étendards variés; dessins sur
des fonds variés, rouge, bleu, vert, jaune, blanc; autres avec les
fantassins bariolés.

--Les grandes trompettes à notre entrée à Alcassar.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 9 _mars._--Campé à _Fouhouarat._

Parti tard du campement d'Alcassar. Pluie. Entrée à Alcassar pour le
traverser. Foule, soldats frappant à grands coups de courroies; rues
horribles; toits pointus. Cigognes sur toutes les maisons, sur le haut
des mosquées; elles paraissaient très grandes pour les constructions.
Tout en briques: Juives aux lucarnes.

Traversé dans un grand passage garni de hideuses boutiques, couvert en
cannes mal assemblées.

Arrivés au bord de la rivière. Grands arbres (oliviers) au bord.
Descente dangereuse.

Au milieu de la rivière, coups de fusil de l'un et de l'autre côté.
Arrivés à l'autre bord, traversé pendant plus de vingt minutes une haie
de tireurs assez menaçante. Coups de fusil aux pieds de nos chevaux.
Homme à demi nu.

Arrivée du père du pacha, burnous violet, charmante tournure; petite
bande de cachemire au-dessus de son turban. Cheval gris.

Déjeuné dans les montagnes près d'une source. Pluie battante.

Trouvé l'autre pacha dans une plaine. Courses. Coups de fusil. Canaille.

--Homme renversé sur le dos et son cheval par-dessus lui. Relevé à
moitié mort; remonté à cheval un instant après.

--Voracité des Maures; le soir, Abraham nous le contait dans la tente.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 10 _mars._--El-Arba de Sidi Eisa Bellasen.

Malade la nuit précédente. Nous avons été incertains si nous resterions
à cause du temps. Les Juifs ne voulaient pas partir. Le soleil a paru.

Traversé la rivière Emda qui serpente en trois.

Fait une visite à Ben-Abou. Il avait un habit de drap blanc.

Il nous a dit que l'empereur courait quelquefois la poudre, avec vingt
ou trente cavaliers qu'il désigne. Leurs chevaux passent la nuit en
plein air, pluie, chaleur, et n'en sont que meilleurs. Il a mis des
aromates dans le thé.

--L'homme qui a couru dans cette grande plaine avant d'arriver; son
bras découvert jusqu'à l'épaule et sa cuisse également découverte.

--Avant la rivière, dans une course, la selle du commandant de
l'escorte du pacha a tourné; il a perdu son turban.

Nous avons rencontré un autre second du pacha de la province.

Il fait un vent très froid, le ciel pur.--Nous sommes dans la province
d'El-Garb, divisée en deux gouvernements.

--Des enfants nous ont jeté des pierres. On a envoyé arrêter le
village. Ils n'en seront peut-être pas quittes pour cinquante piastres.
Probablement les deux vaches données le soir à Mornay venaient de là.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 11 _mars._--A la rivière Sébou, au passage de El-Aïtem [178].

Depuis trois jours nous sommes suivis par un shérif de Fez, ami de
Bias, qui veut absolument avoir un cadeau.

Quand les Maures veulent obtenir quelque chose, comme une grâce, de
manière à n'être pas refusés, ils vont porter près de votre tente
un mouton, même un bœuf comme présent, et l'égorgent en manière de
sacrifice, et pour constater l'offrande. On est lié très fort par
l'espèce d'obligation que cette action impose.

Le jour que nous avons campé à Alcassar, on est venu tuer trois
moutons, l'un à la tente de Bias, le second à celle du caïd, le
troisième à la nôtre, pour obtenir la grâce d'un homme accusé
d'assassinat. Bias s'intéresse à l'affaire.

En attendant, il n'a été question toute la soirée, ce jour-là, que d'un
pauvre Juif qui avait été bâtonné pour de l'eau-de-vie qu'il avait
refusé de livrer à Lopez, l'agent français à Laroche, lequel devait
probablement la donner au frère du caïd dans la tente de qui nous avons
été le soir. On n'a voulu le relâcher que moyennant quatre piastres et
dix onces pour le donneur de coups.

Le pacha et son frère avaient toujours un homme de chaque côté du
cheval, marchant à côté et qui prennent le fusil quand ils viennent de
courir.

Je n'ai pas parlé à Alcassar de la visite au pacha dans sa tente. La
selle à sa droite, son sabre sur son matelas blanc, couvertures; un
homme à ses pieds dormant enveloppé dans un burnous noué par derrière.

--Presque toujours le derrière de la selle est dans l'ombre à cause des
vêtements.

Le second du pacha n'ayant pas de bottes avait mis à une de ses jambes
le fourreau de son fusil, un mouchoir à l'autre; ils ont presque tous
la jambe blessée par l'étrier.

Beau temps, rien de remarquable.

--Les hommes avec le fourreau du fusil sur la tête.

--Les chevaux se roulant au bord de la rivière.

--Le cheval blanc dans une course qui à glissé et a fait un écart. Le
cheval ferré à froid, la corne coupée par devant.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 12 _mars._--Sur les bords du fleuve Sébou.

Passé le matin le Sébou.--Embarquement ridicule. Les chevaux se sauvant
et roués de coups pour entrer dans les barques. Hommes nus chassant les
chevaux devant eux.

Bias nous a dit en traversant avec nous qu'on ne faisait pas de ponts
afin d'arrêter plus facilement les voleurs et de recevoir les taxes et
d'arrêter les séditieux. C'est lui qui disait que le monde était divisé
en deux, la _Barbarie_ et _le reste._

Hommes appuyés contre la barque et la poussant. Vieux soldat avec son
cafetan bleu seulement.

Spectateurs sur le bord, les jambes pendantes. Lévriers, chevaux se
roulant par terre.

Ennui extrême en attendant. Embarqué seulement vers une heure. Route le
long du fleuve. Près d'arriver, jeux de poudre très beaux.

Homme en cafetan jaune d'or.

Le caïd; turban à la mamelouk.--Son bourreau.

Un des chefs dans une course étant arrivé jusqu'à nous, Abou s'est mis
au devant de lui et l'homme lui a déchiré un peu son manteau. Arrivé
au campement, Abou a déchiré en pièces son manteau, voulant plutôt le
brûler que de permettre que qui que ce soit pût en profiter. On lui
a aussi cassé sa pipe. Il était furieux et intraitable pour les soldats.

[Illustration: _Carnet du Voyage au Maroc._--(_Fac-similé d'une page._)]

--Le soir, après un dîner gai, descendu solitairement près des bords du
fleuve Sébou. Beau clair de lune.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 13 _mars._--A _Sidi-Kassem._

Soleil très ardent. Route dans une plaine immense.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 14 _mars_.--_Zar Hône._

Parti par un beau soleil du matin. Côtoyé d'abord la petite rivière.
Les figures éclairées de côté parle soleil levant. Montagnes nettes sur
le fond blanc; des étoffes et couleurs très vives.

Entré dans un défilé dans la montagne. Hommes et enfants en haïjck et
nus en dessous. Marabouts.

Descendu à travers des rochers plats jusqu'au bord d'un ruisseau et
déjeuné.

Continué dans des défilés, mais plus larges, dans des sentiers au bord
de fossés profonds. Parlé du voyage en Perse.

Vu une femme qui apportait à boire au commandant; elle avait des
agrafes.

Arrivés dans une plaine et vu de loin Zar Hône. Descendu au bord d'une
jolie rivière. Les bords couverts de petits lauriers. Continué sur le
flanc de la montagne au milieu des pierres et des ruines. En approchant
de Zar Hône, vu des laboureurs; la charrue. La fontaine vue de loin.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 15 _mars_.--_Meknez._

Parti matin, beau temps. La ville de Zar Hône avec ses fumées; les
montagnes à l'horizon à droite, à moitié couvertes de nuages. Entré
dans les montagnes et, après quelque chemin, découvert la grande vallée
dans laquelle est Meknez.

Arrêté après avoir passé une petite rivière. C'est la même que nous
avons passé la veille et qui serpente. Lauriers roses.

Rencontré des cavaliers qui ont couru la poudre; restés au grand soleil
assez de temps.

Meknez était à notre gauche, et de loin nous voyons à droite en avant
la garde de l'empereur sur une colline. Au bas de nous, dans la plaine,
ils ont couru la poudre.

Traversé un ruisseau rapide au milieu de la confusion. Le pacha de
Meknez et le chef du Mischoar étaient déjà venus à notre rencontre.
Nous avons grimpé la colline. Rencontré le porteur de paroles de
l'empereur, mulâtre affreux à traits mesquins: très beau burnous blanc,
bonnet pointu sans turban, pantoufles jaunes et éperons dorés; ceinture
violette brodée d'or, porte-cartouches très brodé, la bride du cheval
violet et or. Courses de la garde noire, bonnets sans turban. Très
beau coup d'œil en regardant derrière nous cette quantité de figures
bigarrées ou noires; le blanc des vêtements terne sur le fond.

Ennuyeuse promenade, marchant derrière les drapeaux, précédés de la
musique. Courses continuelles à notre gauche; à droite coups de fusil
de l'infanterie. De temps en temps nous arrivions à des cercles formés
d'hommes assis, qui se levaient à notre approche et nous tiraient au
nez.

Un des ancêtres de l'empereur actuel devait faire prolonger jusqu'à
Maroc la muraille qui passe des deux côtés sur le pont.

Vaches blanches sur toute cette colline. Figures de toute espèce, le
blanc dominant toujours.

--Bel effet en montant, les drapeaux se détachant en terne sur l'azur
le plus pur du ciel.

Une vingtaine de drapeaux à peu près passés le long du tombeau d'un
saint. Palmier auprès. Bâti en briques. Porte de la ville très haute.
Porcelaines variées, etc. Une fois entré à gauche, les cavaliers et les
tentes sur les remparts.

--Entrée de la ville [179]. Les drapeaux inclinés sous la porte.

Dans l'intérieur de la porte, foule immense. La grande porte colossale.

Devant nous une rue. A gauche une longue et large place, et rangée en
demi-cercle devant nous, l'infanterie, qui a fait feu; la cavalerie
derrière les fantassins.

Populace derrière sur des tertres et sur les maisons.

Fait le tour de quelques remparts avant de rentrer. En passant par une
porte, palmiers gigantesques à droite; avant d'entrer dans une antre
porte, côtoyé un rempart. Femmes en grand nombre sur un tertre à droite
et criant.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 22 _mars._--Audience de l'empereur.

Vers neuf ou dix heures, partis à cheval précédés du caïd sur sa mule,
de quelques petits soldats à pied et suivis de ceux qui portaient les
présents. Passé devant une mosquée, beau minaret qu'on voit de la
maison. Une petite fenêtre avec une boiserie.

Traversé un passage couvert par des cannes comme à Alcassar. Maisons
plus hautes qu'à Tanger.

Arrivé sur la place en face la grande porte. Foule à laquelle on
donnait des coups de corde et de bâton. Plaques de porte en fer garnies
de clous.

Entré dans une seconde cour après être descendu de cheval et passé
entre une haie de soldats; à gauche, grande esplanade où il y avait des
tentes et des soldats avec des chevaux attachés.

Entré plus avant après avoir attendu et arrivé dans une grande place où
nous devions voir le roi.

De la porte mesquine et sans ornements sont sortis d'abord à de courts
intervalles de petits détachements de huit ou dix soldats noirs en
bonnet pointu qui se sont rangés à gauche et à droite. Puis deux
hommes portant des lances; Puis le roi, qui s'est avancé vers nous et
s est arrêté très près [180]. Grande ressemblance avec Louis-Philippe,
plus jeune, barbe épaisse, médiocrement brun. Burnous fin et presque
fermé par devant. Haïjck par-dessous sur le haut de la poitrine et
couvrant presque entièrement les cuisses et les jambes. Chapelet blanc
à soies bleues autour du bras droit qu'on voyait très peu. Étriers
d'argent. Pantoufles jaunes non chaussées par derrière. Harnachement et
selle rosâtre et or. Cheval gris, crinière coupée en brosse. Parasol
à manche de bois non peint; une petite boule d'or au bout; rouge en
dessus et à compartiment, dessous rouge et vert [181].

Après avoir répondu les compliments d'usage et être resté plus qu'il
n'est ordinaire dans ces réceptions, il a ordonné à Muchtar de prendre
la lettre du roi des Français et nous a accordé la faveur inouïe de
visiter quelques-uns de ses appartements. Il a tourné bride, après nous
avoir fait un signe d'adieu, et il s'est perdu dans la foule à droite
avec la musique.

La voiture qui était partie après lui était couverte en drap vert,
traînée par une mule caparaçonnée de rouge, les roues dorées. Hommes
qui l'éventaient avec des mouchoirs blancs longs comme des turbans.

Entré par la même porte; là, remonté à cheval. Passé une porte qui
menait à une espèce de rue entre deux grands murs bordés d'une haie de
soldats de part et d'autre.

Descendu de cheval devant une petite porte à laquelle on a frappé
quelque temps. Nous sommes entrés bientôt dans une cour de marbre avec
une vasque versant de l'eau au milieu; en haut, petits volets peints.
Traversé quelques petites pièces avec des jeunes enfants, nègres pour
la plupart et médiocrement vêtus. Sortis sur une terrasse d'un jardin.
Portes délabrées, peintures usées. Trouvé un petit kiosque en bois
non peint, une espèce de canapé bambou en menuiserie, avec une espèce
de matelas roulé. A gauche rentrés par une porte mieux peinte. Très
belle cour, avec fontaine au milieu; au fond porte verte, rouge et or;
les murs en faïence à hauteur d'homme. Les deux faces donnant entrée
dans des chambres avec péristyles de colonnes; peintures charmantes
dans l'intérieur et à la voûte; faïence jusqu'à une certaine hauteur;
à droite lit un peu à l'anglaise, à gauche matelas ou lit par terre,
très propre et très blanc; dans l'angle à droite, psyché. Deux lits par
terre. Joli tapis vers le fond.--Sur le devant natte jusqu'à l'entrée.
Vu, de cette chambre, Abou et un ou deux autres appuyés contre le mur
près de la porte d'entrée.--Filet au-dessus de la cour.

Dans la chambre en face, lit de brocart à l'européenne; point d'autres
meubles. Portière en drap relevée à moitié; à gauche de la petite porte
dans la cour rouge et vert, espèce de renfoncement avec une espèce de
paysage ou miroir.--Des armoires peintes dans la chambre, dans l'ombre.

Dans le kiosque du jardin auquel on arrive par une espèce de treille
portée de côté par des piliers verts et rouges. Autre jardin, jet d'eau
devant une espèce de baraque en bois, dont la peinture était dégradée,
dans laquelle il y avait un fauteuil bas et couvert, devant un bassin
en brique à fleur de terre, devant lequel ils nous ont arrêtés pour
jouir de notre admiration.

Le général en chef de la cavalerie, accroupi devant la porte des
écuries. De cette porte-là en se retournant, bel effet; le bas des murs
blanchis.

Là nous retrouvâmes nos chevaux et la troupe encore sous les armes,
puis nous fûmes dans un autre jardin plus agreste. Sortis par l'endroit
où on met au vert les chevaux de l'empereur; soldats et peuple noua
accompagnent! L'enfant à la chemise pittoresque.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 23 _mars._--Sorti pour la première fois. La porte avec
boiseries au-dessus.

Espèce de marché de fruits secs, poteries, cabanes en cannes adossées
aux murs de la ville. Séparations en cannes dans les boutiques comme
les treillages de jardins. Homme à l'ombre d'un chiffon sur deux
bâtons. Porte fermée pour la prière. Hommes battant le mur de tapis en
criant en mesure à un signal de l'un d'eux chaque fois.

Entré dans la juiverie.--Acheté des petits objets en cuivre. L'enfant à
qui je donnais la main, l'homme qui a passé entre nous deux.--Au bazar;
ceinture.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 24.--Sorti pour aller à la juiverie. Homme en cafetan rouge
dans le marché qui y conduit. Autre marchand de friture. Le portier de
la juiverie en rouge.

Entré chez l'ami d'Abraham. Juifs sur les terrasses se détachant sur
un ciel légèrement nuageux et azuré à la Paul Véronèse.--La jeune
petite femme est entrée, a baisé les mains à nous tous. Les Maures
mangeaient. Table peinte.

Le jeu des Juifs chez la mariée; l'un d'eux était au milieu, un pied
sur une vieille pantoufle et allongeant des coups de pied à ceux qu'il
pouvait atteindre et qui lui donnaient d'affreux coups de poing.

On laisse, hiver comme été, les chevaux du roi en plein air; seulement,
pendant une quarantaine de jours des plus rigoureux, on leur met une
couverture.

Muchtar, à qui on avait envoyé parmi ses présents une pièce de casimir
blanc, en a envoyé hier chercher encore une aune, parce qu'il a compté
sur deux habits.

L'empereur se fait apporter les présents destinés à ses ministres et
choisit ce qui est à sa convenance.

Le 30, l'empereur nous a envoyé des _musiciens juifs de Mogador._ [182]
C'est tout ce qu'il y a de mieux dans l'empire; Abou est venu les
entendre. Il a pris un petit papier dans son turban pour écrire nos
noms. Mon nom ne lui a pas donné peu de peine i prononcer.

Cimetière juif.

Abraham nous disait que les maçons élevaient en général les murs sans
cordeau entièrement d'instinct; que tel ouvrier était incapable de
refaire une chose qu'il avait faite avant.


[175] «Nous partons après-demain pour Méquinez, où est l'empereur,
écrit Delacroix à Fr. Villot; il nous fera toutes sortes de galanteries
mauresques pour notre réception, courses de chevaux, coups de fusil,
etc. La saison nous favorise, nous avons craint les pluies, mais il
paraît que le plus fort est passé.» (_Corresp._, t. I, p. 179.)

[176] Il agit ici de cet _fantasias_ qui ont tenté le pinceau de tous
les peintres qui visitèrent l'Orient. Cette première scène lui inspira
une aquarelle qui devait figurer à la vente _Mornay._ Le catalogue
Robaut la décrit ainsi: «Au premier plan, un peloton de cavaliers
lancés au galop, à demi enveloppés de fumée; celui du milieu sur un
cheval gris brandit son fusil; au second plan à droite, la porte de la
ville avec d'autres cavaliers; au fond, des montagnes d'un bleu léger.»

[177] L'armée portugaise, qui, en 1758, venait à la conquête du Maroc
sous les ordres de son roi, le chevaleresque Sébastien, livra en
effet bataille à Abd-el-Melek dans cette plaine connue sous le nom
l'_Alcaçar-quivir._ Sébastien y perdit la bataille et la vie.

[178] Le paysage de la rivière Sébou inspira une toile exposée au
Salon de 1859, ainsi décrite dans le catalogue Robaut: «Six Marocains
se baignent à l'un des tournants du fleuve peu profond. Au premier
plan à gauche débouche un cavalier qui va faire rafraîchir son cheval.
Tout auprès un baigneur étendu se repose. Sur l'autre rive, un cheval
conduit par la bride a déjà le pied dans l'eau.»

[179] «Notre entrée ici à Méquinez a été d'une beauté extrême, et c'est
un plaisir qu'on peut fort bien souhaiter de n'éprouver qu'une fois
dans sa vie. Tout ce qui nous est arrivé ce jour-là n'était que le
complément de ce à quoi nous avait préparé la route. A chaque instant
on rencontrait de nouvelles tribus années qui faisaient une dépense de
poudre effroyable, pour fêter notre arrivée.» (_Corresp._, t. I, p.
180.)

[180] Dans une lettre à Pierret du 23 mars, Delacroix décrit ainsi
l'audience de l'Empereur: «Il nous a accordé une faveur qu'il n'accorde
jamais à personne, celle de visiter ses appartements intérieurs,
jardins, etc.. Tout cela est on ne peut plus curieux. Il reçoit
son monde à cheval, lui seul, toute sa garde pied à terre. Il sort
brusquement d'une porte et vient à vous avec un parasol derrière lui.
Il est assez bel homme. Il ressemble beaucoup à notre roi: de plus la
barbe et plus de jeunesse. Il a de quarante-cinq à cinquante ans.»
(_Corresp._, t. I, p. 183.)

[181] La _Réception de l'empereur Abd-Ehr-Rhaman_ est une des plus
belles toiles de Delacroix: elle se trouve au musée de Toulouse.--A
propos des audaces de coloriste qui effrayaient le public au Salon de
1845, Baudelaire écrivait: «Voilà le tableau dont nous voulions parler
tout à l'heure, quand nous affirmions que M. Delacroix avait progressé
dans la science de l'harmonie. En effet, déploya-t-on jamais en aucun
temps une pareille coquetterie musicale? Véronèse fut-il jamais plus
féerique? Vit-on jamais chanter sur une toile de plus capricieuses
mélodies? Un plus prodigieux accord de tons nouveaux, inconnus,
délicats, charmants? Nous en appelons à la bonne foi de quiconque
connaît son vieux Louvre. Qu'on cite un tableau de grand coloriste
où la couleur ait autant d'esprit que dans celui de M. Delacroix.
Nous savons que nous serons compris d'un petit nombre, mais cela nous
suffit. Ce tableau est si harmonieux malgré la splendeur de tons
qu'il en est gris comme la nature, gris comme l'atmosphère de l'été,
quand le soleil étend comme un crépuscule de poussière tremblante sur
chaque objet. Aussi ne l'aperçoit-on pas du premier coup: ses voisins
l'assomment. La composition est excellente, elle a quelque chose
d'inattendu, parce qu'elle est vraie et naturelle.»_--P. S._ «On dit
qu'il y a des éloges qui compromettent, et que mieux vaut un sage
ennemi. Nous ne croyons pas, nous, qu'on puisse compromettre le génie
en l'expliquant.»

[182] Tableau exposé au Salon de 1847.

       *       *       *       *       *

1er _avril._--Le matin, la cour où sont les autruches; une
d'elles a reçu un coup de corne de l'antilope; embarras pour empêcher
le sang de couler.

Sorti vers une heure. La porte de la ville au delà de la mosquée en
sortant de la maison. Autre porte dans la rue.

Enfant avec des fleura au bout de sa natte de cheveux.

Arrivé dans le marché, dans le passage obscur. Musulmans accroupis,
éclairés vivement. Homme dans sa boutique, cannes derrière, couteau
pendu.

Homme assis à gauche, cafetan orange, haïjck en désordre, qu'il
rajustait. Noir nu et rajustant son haïjck.

Vue de la mosquée. Campagne, parties de murs peintes en jaune; le bas
en général est blanc, très propre à détacher les figures.--Petite
mosquée peinte en jaune.

Chez le Juif qui m'a conduit sur les terrasses [183].

Femme assise brodant un habit de femme chez le chef des Juifs; très
vives couleurs de robes à la figure se détachant sur le mur blanc,
l'enfant auprès.

La maison ruinée des Portugais. Vue du haut de la terrasse.

Autre côté.--Porte de la ville, murailles du quartier des Juifs.

Fontaine avant d'arriver à la grande place. Grande maison à gauche sur
la grande place.

Corps de garde intérieur.--Intérieur de la cour.--Porte dégradée par
en bas; tombeau de saint en descendant; créneaux dentelés.--La rue en
montant; les hommes blancs sur les murs.

       *       *       *       *       *

2 _avril._--Biaz nous a envoyé demander une feuille de papier pour
donner la réponse de l'empereur. [184]

       *       *       *       *       *

5 _avril._--Parti de Meknez vers onze heures. La veille, travaillé
beaucoup.--Grandes arcades contre le mur à gauche entre deux portes; la
même porte, en se retournant sur la grande place garnie de tôle.

Belle vallée à droite, à perte de vue.

Passé un pont moresque. Peintures effacées, la ville dans le fond.

Porte du marché pendant que nous marchandions du tabac. Ciel un peu
nuageux.--Maison de Juifs, escalier.--Porte des marchands.

Plants d'oliviers.--Repassé la petite rivière aux lauriers-roses en
deux endroits. Elle serpente beaucoup. Les femmes qui voyageaient
courbées sur leurs chevaux; celle qui était isolée du côté de la route
pour nous laisser passer, un noir tenant le cheval.--Les enfants à
cheval devant le père.--Les oliviers à droite et montant la montagne
qui mène à Derhôon. En arrivant à Derhôon, le cheval de M. Desgranges
[185]; vingt des soldats se mirent sur lui, on a cherché à l'enlacer
avec des cordes; enfin les deux pieds de derrière pris, il cherchait à
mordre.--Vu des tentes noires placées circulairement.

       *       *       *       *       *

6 _avril._--Au fleuve Sébou.

Traversé beaucoup de montagnes; grandes places jaunes, blanches,
violettes de fleurs; le lieu où nous avons campé au bord du fleuve.
Dans la journée, pendant que nous étions reposés avant d'arriver,
rencontré un courrier qui nous apportait des lettres de France. Plaisir
très vif.

       *       *       *       *       *

7 _avril._--A _Reddat._

Passé le Sébou. Monté sur mon cheval, côtoyé le Sébou, eau fort
agréable; tentes à gauche, douars. Passage du Sébou. L'autruche.

A cheval et entré après déjeuner dans de belles montagnes. Descendu
dans une superbe vallée avec beaucoup de très beaux arbres. Oliviers
sur des rochers gris.

Passé la rivière de Wharrah, peu profonde; très gros crapaud; grande
chaleur ensuite avant d'arriver au campement dans un bel endroit nommé
Reddat, montagnes dans le lointain. Sorti le soir après le coucher du
soleil. Vue mélancolique de cette plaine immense et inhabitée. Cris des
grenouilles et autres animaux. Les musulmans faisaient leur prière en
même temps.

Le soir, la querelle des domestiques.

       *       *       *       *       *

8 _avril._--A _Emda._

Journée fatigante, ciel couvert et temps nerveux; traversé beau et
fertile pays, beaucoup de douars et tentes. Fleurs sans nombre de mille
espèces formant les tapis les plus diaprés. Reposé et dormi auprès d'un
creux d'eau.

Rencontré le matin un autre pacha qui allait à ses affaires avec des
soldats; nous avons eu au premier voyage son second qui était ici. La
bride de son cheval couverte d'acier.--Abou a dîné avec nous.

       *       *       *       *       *

9 _avril._--A _Alcassar-El-Kebir._[186]

Montagnes, côtoyé un endroit où nous avions déjeuné au premier voyage
dans un creux auprès d'une fontaine. Genêts odorants, montagnes bleues
dans le fond. Quand nous avons découvert Alcassar, nous avons aperçu
des soldats de Tanger campés au loin; ils vont à Maroc. Ils étaient en
ligne; les nôtres en ont fait autant; courses de poudre. Les chefs et
soldats sont venus revoir leur chef, baisant leur main après avoir pris
l'autre. Des soldats baisaient le genou.

Le lait offert par les femmes; un bâton avec un mouchoir blanc; d'abord
le lait aux porte-drapeau qui ont trempé le bout du doigt; ensuite au
caïd et aux soldats.

Les enfants qui vont à la rencontre du caïd et lui baisaient le genou.

Le sabre dans la route; se faire expliquer par Abraham.

       *       *       *       *       *

10 _avril._--Monté le cheval de M. Desgranges. Beau pays, montagnes
très bleues, violettes à droite; montagnes violettes le matin et le
soir, bleues dans la journée; tapis de fleurs jaunes, violettes avant
d'arriver à la rivière de Wad-el-Maghazin.

Passé la rivière et déjeuné dans les mêmes broussailles; entré dans
la grande plaine où a été défait D. Sébastien; à droite, très belles
montagnes bleues; à gauche, plaines à perte de vue, tapis de fleurs
blancs, jaune clair, jaune foncé, violet.

Entré dans une forêt charmante de lièges; lointain à gauche, fleurs.
Descendu et remonté avant d'arriver au marché de Teleta deï Rissana où
nous avions couché en venant; petits lataniers sur la hauteur à gauche.

Repassé à l'entrée de la vallée étroite et tortueuse appelée le col du
Chameau; journée longue et fatigante.

       *       *       *       *       *

11 _avril_.--_Ahïn-El-Daliah._

Monté le cheval de Caddour, le mien étant malade; revu les beaux
oliviers sur le penchant d'une colline, observé les ombres que forment
les étriers et les pieds, ombre toujours dessinant le contour de la
cuisse et de la jambe en dessous. L'étrier sortant sans qu'on voie les
courroies. L'étrier et l'agrafe du poitrail très blanc sans brillants,
cheval gris, bride à la tête, velours blanc usé.

Masser les personnages en brun, quitte à éclaircir pour les détacher.

Déjeuné où nous avions déjeuné en venant au bord d'un ruisseau. En
continuant, soldats à gauche se détachant sur le ciel, les hommes
demi-teints, couleur charmante, les noirs, figures de chevaux bruns
très marquées.

Selle avec poire à poudre, poitrail au pommeau, fourreau du fusil vert,
tête de Michel-Ange. Couverture blanche.

Les femmes qui sont venues présenter le lait aux drapeaux et au caïd.

Repassé à l'endroit où nous avions campé la deuxième fois en venant, où
la population avait commencé à paraître menaçante. Arrivé sur le haut,
on voit le cap Spartel, la mer en descendant.

Vaste plaine marécageuse, très détrempée au premier voyage, très sèche
à présent.

Drapeaux. Hommes éclairés par derrière, burnous transparent autour de
la tête, de même que le pan qui couvrait le fusil.

Repassé une petite rivière très bourbeuse. C'est dans cet endroit que
nous avons vu courir la poudre pour la première fois au premier voyage.

Commencé à monter la montagne où est la forêt de lièges. Source
charmante à droite qui serpente depuis le haut, fleurs en profusion,
rochers isolés comme des constructions à gauche. Harnais rouge en
montant et pierres.

Vue superbe en se retournant.

       *       *       *       *       *

_Le lendemain_ 12 _avril._--Partis d'Ahïn-El-Daliah avec le fils du
pacha, escorté de chaque côté de deux hommes portant le fusil. Le sac
de cheval passé au cou. L'infanterie le met quelquefois ainsi.

A moitié route, des femmes et des hommes ont mis devant lui un sabre;
se faire expliquer par Abraham.

Plus près de la ville, les enfants sont venus complimenter Abou, qui
les interrogeait et leur donnait de l'argent.

_Tanger,--Après le retour de Meknez._

Chez Abraham avec MM. de Praslin et d'Orsonville.--La fille avec un
simple fichu sur la tête et sa toilette.--Les nègres qui sont venus
danser au consulat et par la ville. Femme devant eux couverte d'un
haïjck et portant un bâton avec un mouchoir au bout pour quêter.--Un
accès de fièvre vers le 16 avril.--Le 20, promenade. Ma première sortie
avec M. D... et M. Freyssinet à la Marine. Noir qui baignait un cheval
noir; le nègre aussi noir et aussi luisant.

       *       *       *       *       *

_Tanger,_ 28 _avril._--Hier 27 avril, il est passé sous nos fenêtres
une procession avec musique, tambours et hautbois. C'était un jeune
garçon qui avait complété ses études premières et qu'on promenait en
cérémonie; il était entouré de ses camarades qui chantaient et de ses
parents et maîtres. On sortait des boutiques et des maisons pour le
complimenter. Lui était enveloppé dans un burnous.

Dans les occasions de détresse, les enfants sortent avec leurs
tablettes d'école et les portent avec solennité. Ces tablettes
sont en bois, enduites de terre glaise; on écrit avec des roseaux
et une sorte de sépia qui peut s'effacer facilement. Ce peuple est
tout antique.[187] Cette vie extérieure et ces maisons fermées
soigneusement: les femmes retirées.--L'autre jour querelle des marins
qui ont voulu entrer dans une maison maure. Un nègre leur a jeté sa
savate au nez.

Abou, le général qui nous a conduits, était l'autre jour assis sur le
pas même de la porte; il y avait sur le banc notre garçon de cuisine.
Il n'a fait que s'incliner un peu de côté pour nous laisser passer.
Il y a quelque chose de républicain dans ce sans-façon. Les grands de
l'endroit vont se mettre dans un coin de la rue accroupis au soleil
et causent ensemble; on se juche dans quelque boutique de marchands.
Ces gens-ci ont un certain nombre, et un petit nombre, de cas prévus
ou possibles, quelques impôts, quelque punition dans une circonstance
donnée; mais tout cela sans l'ennui et le détail continus dont nous
accablent nos polices modernes. L'habitude et l'usage antique règlent
tout. Le même rend grâces à Dieu de sa mauvaise nourriture et de son
mauvais manteau. Il se trouve trop heureux encore de les avoir.

Certains usages antiques et vulgaires ont de la majesté qui manque
chez nous dans les circonstances les plus graves: l'usage des femmes
d'aller le vendredi sur les tombeaux avec des rameaux qu'on vend au
marché, les fiançailles avec la musique, les présents portés derrière
les parents, le couscoussou, les sacs de blé sur les mules et sur les
ânes, un bœuf, des étoffes sur des coussins.

Ils doivent concevoir difficilement l'esprit brouillon des chrétiens
et leur inquiétude qui les porte aux nouveautés. Nous nous apercevons
de mille choses qui manquent à ces gens-ci. Leur ignorance fait leur
calme et leur bonheur; nous-mêmes sommes-nous à bout de ce qu'une
civilisation plus avancée peut produire.

Ils sont plus près de la nature de mille manières: leurs habits, la
forme de leurs souliers. Aussi la beauté s'unit à tout ce qu'ils
font. Nous autres, dans nos corsets, nos souliers étroits, nos gaines
ridicules, nous faisons pitié. La grâce se venge de notre science.


[183] Delacroix avait senti que toute la poésie intime, tout le charme
mystérieux de l'existence orientale résidait dans ces deux parties de
la maison moresque: le _patio_ ou cour intérieure et la _terrasse_:
aussi s'efforçait-il, malgré les difficultés que crée la jalousie des
musulmans, d'y pénétrer pour y peindre: «J'ai passé la plupart du temps
dans un ennui extrême, écrit-il de Méquinez le 2 avril, à cause qu'il
m'était impossible de dessiner ostensiblement d'après nature, même une
masure. Même de marcher sur la terrasse, vous expose à des pierres ou à
des coups de fusil. La jalousie des Mores est extrême, et c'est sur les
terrasses que les femmes vont ordinairement prendre le frais ou se voir
entre elles.» (_Corresp._, t. I, p. 185.)

[184] «Je ne vous parle pas de toutes les choses curieuses que je
vois. Cela finit par sembler naturel à un Parisien logé dans un palais
moresque, garni de faïences et de mosaïques. Voici un trait du pays:
hier, le premier ministre qui traite avec Mornay, a _envoyé demander
une feuille de papier pour nous donner la réponse de l'empereur._»
(_Corresp.,_ t. I, p. 185.)

[185] _Antoine-Jérôme Desgranges_, interprète du Roi, accompagnait en
cette qualité le comte de Mornay dans son ambassade.

[186] Aquarelle. De l'année 1839 date un tableau variante. Le catalogue
Robaut le décrit ainsi: «La grande tente au centre est rayée bleu et
blanc; le pavillon français flotte au-dessus. Au second plan une foule;
des montagnes dans le fond.»

[187] Delacroix écrivait à Pierret le 29 février, peu de temps après
son arrivée: «Imagine, mon ami, ce que c'est que de voir, couchés au
soleil, se promenant dans les rues, raccommodant des savates, des
personnages consulaires, des Catons, des Brutus, auxquels il ne manque
même pas l'air dédaigneux que devaient avoir les maîtres du monde; ces
gens-ci ne possèdent qu'une couverture dans laquelle ils marchent,
donnent, et sont enterrés, et ils ont l'air aussi satisfait que Cicéron
devait l'être de sa chaise curule. Je te le dis, vous ne pourrez jamais
croire à ce que je rapporterai, parce que ce sera bien loin de la
vérité et de la noblesse de ces natures. _L'antique n'a rien de plus
beau._» (_Corresp._, t. I, p. 178.) Delacroix parlant de l'Afrique,
un jour, disait à Th. Silvestre qui l'a rapporté dans son livre: _les
Artistes vivants_: «L'aspect de cette contrée restera toujours dans mes
yeux; les hommes de cette forte race s'agiteront toujours, tant que je
vivrai, dans ma mémoire. C'est en eux que j'ai vraiment _retrouvé la
beauté antique._»



VOYAGE EN ESPAGNE


_Le_ 16 _mai_ au soir, après une ennuyeuse quarantaine de sept jours,
obtenu l'entrée à Cadix; joie extrême.

Les montagnes à l'opposé de la baie très distinctes et de belle
couleur. En approchant, les maisons de Cadix blanches et dorées sur un
beau ciel bleu.

       *       *       *       *       *

_Cadix, vendredi_ 18 _mai._--Minuit sonne aux Franciscains. Singulière
émotion dans ce pays si étrange. Ce clair de lune; ces tours blanches
aux rayons de la lune.

Il y a dans ma chambre deux gravures de Debucourt: les _Visites_ et
l'_Orange;_ à l'une d'elles est inscrit: _Publié le 1er jour
du dix-neuvième siècle_; cela me fait souvenir que j'étais déjà du
monde! Que de temps depuis ma première jeunesse!

Promené le soir; rencontré, chez M. Carmen, la signora _Maria Josefa._

M. Gros Chamelier a dîné avec nous. C'est un homme de l'extérieur le
plus doux qui n'a bu que de l'eau à son dîner. Comme il refusait de
fumer au dessert, il nous a dit simplement que sa modération était
une affaire de régime; il y a plusieurs années, il en fumait trois ou
quatre douzaines par jour, il buvait cinquante bouteilles d'eau-de-vie,
et ne comptait pas les bouteilles de vin. Il y a quelque temps, malgré
son régime, il s'est laissé aller à boire de la bière, il en a bu six
ou huit bouteilles en moins de rien. Cet homme a été de même pour les
femmes, avec lesquelles il a fait les plus grands excès. Il y a quelque
chose de pur Hoffman dans ce caractère.

Singulière organisation de cet homme, qui a joui de toutes choses et à
l'extrême. Il m'a dit que la privation du cigare lui avait plus coûté
que tout le reste. Il rêvait continuellement qu'il était retourné à son
ancienne habitude, qu'il se reprochait beaucoup d'avoir manqué à son
régime et qu'il s'éveillait alors très content de lui. Quelle vie de
jouissances a donc menée cet homme! Ce vin et surtout ce tabac étaient
pour lui d'une volupté indicible.

Vers quatre heures, au couvent des Augustins avec M. Angrand. Escaliers
garnis de faïences. Le chœur des frères en haut de l'église et la pièce
longue auparavant, avec tableaux; même dans les mauvais portraits qui
tapissent les cloîtres, influence de la belle école espagnole [188].

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 19 _mai._--Au couvent des Capucins. Le Père gardien en nous
montrant son jardin nous dit de prendre des fleurs, sinon pour nous, au
moins pour les dames. Il ne pensait pas que le jardin du couvent fût
digne de notre visite, attendu que le vent avait _gâté les pois._

En entrant, cour carrée très simple, images sur les murs et l'église à
droite en face. La Vierge de Murillo: les joues parfaitement peintes
et les yeux célestes. L'église très obscure. La sacristie; armoires
de bois noirâtre, bancs, le petit jardin du Père gardien.--Le chœur
derrière, corridor en continuant. Tableau de squelette couché à
droite de la porte du corridor de l'infirmerie. Corridors à perte de
vue, escaliers; cartes de géographie sur les murs. Petite sculpture
d'une _Pietà_ incrustée dans le mur au-dessous d'une petite peinture
d'un moine en extase en joignant les mains et contemplant le
crucifix.--Cloître en bas, peintures au-dessus de chaque arceau; _la
Mort au milieu des richesses de la terre_; le jardin.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 20 _mai._--Le matin, au couvent des Dominicains; l'église
très belle.--La cathédrale en ruine sans être achevée. Soleil du diable.


_Séville, mercredi_ 23 _mai._--Rapports avec les Maures [189].--Grandes
portes partout; compartiments des plafonds et menuiserie.--Les jardins,
chaussée en briques bordée de faïence, la terre plus bas. Murs
crénelés; énormes clefs.

_Alcala._--La nuit: la lune sur l'eau mélancolique; le cri des
grenouilles; la chapelle gothique moresque avant d'entrer dans la ville
près de l'aqueduc.

_Séville._--Le matin, la cathédrale: magnifique obscurité; le
Christ en haut sur le damas rouge; la grande grille qui entoure le
maître-autel; le derrière de l'autel avec petites fenêtres et entrée
d'un souterrain.

Arcades sur les maisons. La femme couchée à la porte de l'église: bras
bruns sur le noir de la mantille et le brun de la robe. Caractère
singulier venant de ce qu'on ne voit presque pas de blanc portant
autour de la tête.

Promenade le soir; terrasse qui me rappelle mon enfance à Montpellier
[190].

Bords du Guadalquivir.

Le capucin en chaire; fenêtres couvertes avec de la toile et des
draperies de couleur.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 25 _mai_.--M. Baron est venu me prendre de bonne heure.
Monté sur la tour la _Giralda_, point de marches. Ses environs
ressemblent à ceux de Paris; dîné avec MM. Startley et Müller, et
avec eux en voiture voir la Cartuja. Beau Zurbaran dans la sacristie,
beaux tombeaux, arcanum derrière l'autel, cimetière, orangers.--Cour
moresque, tableaux sur les murs et faïences avec bancs de faïence.

A midi, dessiné la signora Dolorès.--Avant aux Capucines; sur leurs
armes, les cinq plaies de Jésus, celle du milieu plus grande, et deux
bras, l'un nu; beaux Murillos; entre autres, le saint avec la mitre et
la robe noire donnant l'aumône. Le chapeau rose à une madone.

Le soir au cimetière.

En revenant des Capucines, longé les murailles; double enceinte,--une
plus basse en avant à six ou huit pieds environ.

Le soir chez M. Williams.--Mélancolica; guitare.--En revenant, le
soldat qui pinçait de la guitare devant le corps de garde.--Courts
instants d'émotions diverses dans la soirée: la musique, etc.... Le
matin, dans la sacristie de la cathédrale, deux saintes de Goya.

Les chevaux conduits en troupe sur le pont, les hommes avec habits de
peaux de mouton et culottes: cela ferait un tableau.

Le réfectoire des Chartreux [191].--L'évêque; chapeau vert.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 26.--_Alcazar_: Superbe style moresque différent des
monuments d'Afrique. Le jardin remarquable et la galerie suspendue qui
l'entoure en partie; achevé l'étude de la mantille chez M. Williams.

Le fameux Romero, matador et professeur de tauromachie, ne faisait
presque pas de mouvements pour éviter le taureau. Il savait l'amener
devant le roi pour le tuer, et après lui avoir porté le coup, il se
retournait à l'instant même pour saluer sans regarder derrière lui.

Le fameux Pepillo, très célèbre matador, fut tué à Madrid par un
taureau; il fut pris dans le côté par la corne; il essaya vainement de
se dégager en se soulevant de ses bras sur la tête même de l'animal qui
le portait tout autour de l'arène et lentement de sorte que la corne
entrait plus avant à chaque instant; il le porta ainsi suspendu et déjà
mort... Romero était inconsolable de n'avoir pas été présent; il était
persuadé qu'il l'aurait dégagé.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 27.--Chez M. Williams le soir.

Danseurs: la petite qui levait la jambe, la plus grande très gracieuse.
Au commencement de la soirée, ennui. Mme Forde, la sœur de M. Williams,
m'a expliqué les paroles de l'air qu'elle m'a donné. Les danseurs m'ont
expliqué les castagnettes. La jolie enfant qui se plaçait entre les
jambes de M. D.

Mme Forde; adieu à l'anglaise... Coquette; j'y avais été le jour sans
la trouver...; j'avais erré dans les rues en amant espagnol; rues
couvertes de toiles.

Avant, dessiné dans une grande salle, près la cathédrale.

Dîné chez M. Startley et été au couvent de Saint-Jérôme avec ces
messieurs; le fameux Cevallos [192] y est.--Saint Jérôme de Torrigiani
[193].

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 28.--A la _casa di Pilata._[194] Escalier superbe, faïence
partout, jardin moresque.

Adieux à M. Williams et à sa famille, je ne puis quitter, probablement
pour toujours, ces excellentes gens; seul un instant avec lui; son
émotion.

Le bateau; départ.--La dame en officier.--Bords du Guadalquivir, triste
nuit.--Solitude au milieu de ces étrangers jouant aux cartes dans le
sombre et incommode entrepont.--La dame qui retrousse son bras pour me
montrer sa blessure.

Réveil désagréable et débarquement à Sanlucar.

Revenu en _calessin_ avec la servante de l'hôtel de Cadix.--Pays
désert; l'homme à cheval avec sa couverture passée au cou.



[188] De tous les maîtres de l'École espagnole, Goya paraît être celui
qui le frappa le plus. De secrets rapports de tempérament existaient
entre ces deux maîtres si essentiellement modernes: Goya et Delacroix:
un même amour de la couleur, un même sens du côté dramatique de la vie,
une même fougue de composition. Les admirables eaux-fortes du peintre
espagnol l'attiraient par-dessus tout; il y retrouvait, idéalisée par
le génie fantaisiste du grand artiste, l'image de ces mœurs si
exceptionnelles, à propos desquelles il écrivait: «C'a été une des
sensations de plaisir les plus vives que celle de me trouver, sortant
de France, transporté, sans avoir touché terre ailleurs, dans ce pays
pittoresque; de voir leurs maisons, ces manteaux que portent les plus
grands gueux et jusqu'aux enfants des mendiants. Tout Goya palpitait
autour de moi.» (_Corresp._, t. I, p. 172.)

[189] Delacroix écrivait à Pierret, au moment de ton retour d'Espagne:
J'ai retrouvé en Espagne tout ce que j'avais laissé chez les Mores.
Rien n'y est changé que la religion; le fanatisme, du reste, y est le
même... Des églises et toute une civilisation comme il y a trois cents
ans.» (_Corresp._, t. I, p. 186.)

[190] Delacroix fait ici allusion à sa toute première jeunesse, avant
le commencement de ses études au lycée Louis-le-Grand: c'est là un
ordre de souvenirs qui ne revient pas fréquemment dans le journal. Il
est rare qu'il se reporte à ses années de première jeunesse, surtout à
ses années de collège qui conservent un si grand charme pour certains,
mais qui semblent lui avoir été pénibles.

[191] La Chartreuse de Séville inspira à Delacroix trois dessins et une
composition. Le premier de ces dessins représente une cour de cloître,
au bas de laquelle il écrivit: «Chartreuse de Séville, 25 mars:
vendredi.» Le second et le troisième représentent l'intérieur de deux
salles du même couvent.--Delacroix y remarqua en outre un religieux,
assis dans une stalle en bois sculpté, qui le frappa par son attitude
béate, car non seulement il en fit un dessin, mais encore il s'en
inspira et donna la même pose au «_fils de Christophe Colomb malade au
couvent de Sainte-Marie de Robida._» (Voir _Catalogue Robaut._)

[192] _Pierre Cevallos_, homme d'État espagnol, né en 1764, mort en
1840, fut un des agents les plus actifs de la junte espagnole et
contribua puissamment à soutenir la résistance contre Napoléon dans
la Péninsule. Après avoir joui d'une grande influence à la cour de
Ferdinand VII, il semble résulter de ce passage qu'il s'était retiré à
la fin de sa vie dans le couvent de Saint-Jérôme, à Séville.

[193] _Torrigiani_, sculpteur florentin, contemporain de Michel-Ange,
né en 1472, mort en 1522 à Séville. La statue de saint Jérôme, que
mentionne ici Delacroix, est une œuvre des plus remarquables, qui se
trouve actuellement au musée de Séville.

[194] _La maison de Pilote_ est un des plus beaux exemplaires et des
mieux conservés du style moresque qui soient à Séville.



1834


_Sans date._[195]--Coucher de soleil. Ciel bleu, jaune clair près du
soleil et les nuages voisins du soleil en une masse un peu molle, et
supérieurement des flocons laineux; lesquels, jaune clair du côté
du soleil, et du reste, gris de perle jaunâtre poussière. S'élevant
davantage plus loin du soleil, gris de perle moins jaune et laissant
entrevoir le ciel qui paraît d'un bel azur, quoique clair; les nuages
d'en haut éclairés par-ci par-là sur le bord, comme si un léger voile
couvrait le reste, laissant apercevoir leur brillant.

--_Léda_[196]. Son étonnement naïf en voyant le cygne se jouer dans son
sein, autour de ses belles épaules nues et de ses cuisses éclatantes
de blancheur. Un sentiment nouveau s'éveille dans son esprit troublé;
elle cache à ses compagnes son mystérieux amour. Je ne sais quoi
de divin rayonne dans la blancheur de l'oiseau dont le col entoure
mollement ses membres délicats et dont le bec amoureux et téméraire
ose effleurer ses charmes les plus secrets. La jeune beauté troublée
d'abord et cherchant à se rassurer en pensant que ce n'est qu'un
oiseau. Ses transports n'ont pas de témoins. Couchée sous un ombrage
frais au bord des ruisseaux qui réfléchissent ses beaux membres nus et
dont le cristal effleure le bout de ses pieds, elle demande aux vents
l'objet de son ardeur, qu'elle n'ose rappeler.

       *       *       *       *       *

_Sans date.--Sur l'autorité, les traditions, les exemples des maîtres._
Ils ne sont pas moins dangereux qu'ils ne sont utiles; ils égarent ou
intimident les artistes; ils arment les critiques d'arguments terribles
contre toute originalité.

--C'est un singulier moyen d'encourager les arts que de donner
permission aux mauvais ou médiocres artistes d'exposer _trois_ tableaux
et d'interdire aux gens de talent d'en exposer _quatre._


[195] Ces notes ont été vraisemblablement prises à Valmont, au mois de
septembre 1834.

[196] On trouve ici l'idée première de l'une des trois peintures
décoratives que Delacroix exécuta cette même année à Valmont. Ces
fresques, _Léda, Anacréon, Bacchus_ occupent des dessus de porte dans
le corridor du premier étage de la propriété de M. Bornot. (Voir
_Catalogue Robaut_, n° 384 et 545.)



1840


_Sans date._--En tout objet la première chose à saisir pour le rendre
avec le dessin, c'est le contraste des lignes principales. Avant de
poser le crayon sur le papier, en être bien frappé. Dans Girodet, par
exemple, cela se trouve bien en partie dans son ouvrage, parce qu'à
force d'être tendu sur le modèle, il a attrapé à tort et à travers
quelque chose de sa grâce, mais cela s'y trouve comme par hasard.
Il ne reconnaissait pas le principe en l'appliquant. X...[197] me
paraît le seul qui l'ait compris et exécuté. C'est là tout le secret
de son dessin. Le plus difficile est comme lui de l'appliquer au
corps entier. Ingres l'a trouvé dans des détails des mains, etc. Sans
artifices pour aider l'œil, il serait impossible d'y arriver, tel que
de prolonger une ligne, etc., dessiner souvent à la vitre [198]. Tous
les autres peintres, sans en excepter Michel-Ange et Raphaël, ont
dessiné d'instinct, de fougue, et ont trouvé la grâce à force d'en être
frappés dans la nature; mais ils ne connaissaient pas le secret de X...
[199]: la justesse de l'œil. Ce n'est pas au moment de l'exécution
qu'il faut se bander à l'étude avec des mesures, des aplombs, etc; il
faut de longue main avoir cette justesse qui, en présence de la nature,
aidera de soi-même le besoin impétueux de la rendre. Wilkie [200] aussi
a le secret. Dans les portraits, _indispensable._ Quand par exemple
on a fait des ensembles avec cette connaissance de cause, qu'on sait
pour ainsi dire les lignes par cœur, on pourrait en quelque sorte les
reproduire géométriquement sur le tableau. Portraits de femme surtout;
il est nécessaire de commencer par la grâce de l'ensemble. Si vous
commencez par les détails, vous serez toujours lourd. Témoin, ayez à
dessiner un cheval fin, si vous vous laissez aller aux détails, votre
contour ne sera jamais assez accusé.

--On a remarqué à Tripoli que les enfants provenant de noirs et de
femmes blanches ne vivaient pas. Les enfants des Mameluks étaient dans
le même cas. Avoir une idée des races.

       *       *       *       *       *

_Sans date._--Bien distinguer les différents plans en les
circonscrivant respectivement; les classer chacun dans Tordre où ils se
présentent au jour, discerner avant de peindre ceux qui sont de même
valeur. Ainsi, par exemple, dans un dessin sur papier coloré, faire
serpenter les luisants avec le blanc; puis les lumières faites encore
avec du blanc, mais moins vif; ensuite celles des demi-teintes que l'on
ménage avec le papier, ensuite une première demi-teinte avec le crayon,
etc. Quand sur le bord d'un plan que vous avez bien rétabli, vous avez
un peu plus de clair qu'au centre, vous prononcez d'autant plus son
méplat ou sa saillie. C'est là surtout le secret du modelé. On aura
beau mettre du noir, on n'aura pas de modelé. Il s'ensuit qu'avec très
peu de chose on peut modeler.


[197] Sur le manuscrit on ne peut distinguer le nom, qui a été
soigneusement biffé à l'encre après coup.

[198] Ce procédé est fort ancien: _Léonard de Vinci, Albert Dürer_
et tant d'autres s'en sont servis eux-mêmes très souvent. Voici en
quoi il consiste: on prend un crayon gras, et on ferme un œil en
tenant l'autre ouvert contre une planchette mobile et fixe à volonté,
trouée à diverses hauteurs, et placée à une certaine distance d'une
vitre. A travers l'ouverture, on regarde la partie du paysage que l'on
a devant soi et on n'a plus qu'à calquer les lignes telles qu'on les
voit à travers la vitre. Au lieu d'un crayon gras, qu'on ne connaissait
peut-être pas jadis, on pouvait se servir d'une plume et d'encre.

[199] Ici le même nom aussi soigneusement biffé.

[200] Delacroix écrivait de Londres en 1825: «J'ai été chez M. Wilkie,
et je ne l'apprécie que depuis ce moment. Ses tableaux achevés
m'avaient déplu, et dans le fait ses ébauches et ses esquisses sont
au-dessus de tous les éloges. Comme tous les peintres de tous les âges
et de tous les pays, il gâte régulièrement ce qu'il fait de beau.»--Et
encore: «J'ai vu chez Wilkie une esquisse de _Knox le puritain prêchant
devant Marie Stuart._ Je ne peux t'exprimer combien c'est beau, mais je
crains qu'il ne la gâte; c'est une manie fatale.» (_Corresp._, t. I, p.
100 et 103.)



1843


16 _décembre._--Le poète se sauve par la succession des images, le
peintre par leur simultanéité. Exemple: j'ai sous les yeux des oiseaux
qui se baignent dans une petite flaque d'eau formée par la pluie, sur
le plomb qui recouvre la saillie plate d'un toit; je vois à la fois une
foule de choses que le poète ne peut pas même mentionner, loin de les
décrire, sous peine d'être fatigant et d'entasser des volumes, pour ne
rendre encore qu'imparfaitement.

Notez que je ne prends qu'un instant: l'oiseau se plonge dans l'eau;
je vois sa couleur, le dessous argenté de ses petites ailes, sa forme
légère, les gouttes d'eau qu'il fait voler au soleil, etc... Ici est
l'impuissance de l'art du poète; il faut que de toutes ces impressions
il choisisse la plus frappante pour me faire imaginer toutes les autres.

Je n'ai parlé que de ce qui touche immédiatement au petit oiseau ou
ce qui est lui; je passe sous silence la douce impression du soleil
naissant, les nuages qui se peignent dans ce petit lac comme dans un
miroir, l'impression de la verdure qui est aux environs, les jeux
des autres oiseaux attirés près de là, ou qui volent et s'enfuient à
tire-d'aile, après avoir rafraîchi leurs plumes et trempé leur bec
dans cette parcelle d'eau. Et tous les gestes gracieux, au milieu de
ces ébats, ces ailes frémissantes, le petit corps dont le plumage se
hérisse, cette petite tête élevée en l'air, après s'être humectée,
mille autres détails, que je vois encore en imagination, si ce n'est en
réalité. Et encore, en décrivant tout ceci [201].....

       *       *       *       *       *

_Sans date._--Il y a des lignes [202] qui sont des monstres: la droite,
la serpentine régulière, surtout deux parallèles. Quand l'homme les
établit, les éléments les rongent. Les mousses, les accidents rompent
les lignes droites de ses monuments. Une ligne toute seule n'a pas de
signification; il en faut une seconde pour lui donner de l'expression.
Grande loi. Exemple: dans les accords de la musique une note n'a pas
d'expression, deux ensemble font un tout, expriment une idée.

Chez les anciens, les lignes rigoureuses corrigées par la main de
l'ouvrier. Comparer des arcs antiques avec ceux de Percier et Fontaine
[203] ... Jamais de parallèles dans la nature, soit droites, soit
courbes.

Il serait intéressant de vérifier si les lignes régulières ne sont
que dans le cerveau de l'homme. Les animaux ne les reproduisent pas
dans leurs constructions, ou plutôt dans les ébauches de régularité
que présentent leurs ouvrages, comme le cocon, l'alvéole. Y a-t-il un
passage qui conduit de la matière inerte à l'intelligence humaine,
laquelle conçoit des lignes parfaitement géométriques?

Combien d'animaux en revanche qui travaillent avec acharnement à
détruire la régularité! L'hirondelle suspend son nid sous les saphites
du palais, le ver trace son chemin capricieux dans la poutre. De là le
charme des choses anciennes et ruinées. Ce qu'on appelle le vernis du
temps: la ruine rapproche l'objet de la nature.

--Combien de livres qu'on ne lit pas parce qu'ils veulent être des
livres [204]! Le trop d'étendue, de longueur fatigue. Bien n'est plus
important pour l'écrivain que cette proportion. Comme, contrairement au
peintre, il présente ses idées successivement, une mauvaise division,
trop de détails fatiguent la conception. Au reste, la prédominance de
l'inspiration ne comporte pas l'absence de tout génie de combinaison,
de même que la prédominance de la combinaison n'explique pas l'absence
complète de l'inspiration. Alexandre procédait, selon l'expression de
Bossuet, par grandes et impétueuses saillies. Il chérissait les poètes
et n'avait que de l'estime pour les philosophes. César chérissait les
philosophes et n'avait que de l'estime pour les poètes. Tous les deux
sont parvenus au faîte de la gloire, le premier par l'inspiration
étayée de la combinaison, le second par la combinaison étayée de
l'inspiration. Alexandre fut grand surtout par l'âme et César par
l'esprit.

--«...Le vrai mérite d'un bon prince est d'avoir un attachement sincère
au bien public, d'aimer sa patrie et la gloire. Je dis la gloire, car
l'heureux instinct qui anime les hommes du désir d'une bonne réputation
est le vrai principe d'une action héroïque; c'est le nerf de l'âme qui
la réveille de la léthargie pour la porter aux entreprises utiles,
nécessaires et louables.» (FRÉDÉRIC.)

--«L'homme supérieur vit en paix avec tous les hommes, sans toutefois
agir absolument de même. L'homme vulgaire agit absolument de même,
sans toutefois s'accorder avec eux. Le premier est facilement servi
et difficilement satisfait; l'autre, au contraire, est facilement
satisfait et difficilement servi.» (CONFUCIUS.)

[201] La suite manque dans le manuscrit.

[202] Cette question de la ligne, du rôle de la ligne et de la couleur
se trouvera reprise et longuement développée dans les dernières années
du journal: on y pourra voir, comme un plaidoyer en faveur de son art,
une défense de toute son œuvre.

[203] _Percier_, architecte, né à Paris en 1764, mort en 1838, et
_Fontaine_, architecte, né à Paris en 1762, mort en 1853. Tous deux
étaient élèves de _Peyre_, l'architecte du Roi, et remportèrent le
grand prix de Rome. C'est en Italie que commença entre les deux
artistes cette intimité profonde qui les réunit pour ainsi dire en une
seule personnalité.

[204] A rapprocher de ce passage celui où il dit: «Montaigne écrit à
bâtons rompus; ce sont les ouvrages les plus intéressants.»



1844


_Sans date._--Article sur les Expositions annuelles; sur les
inconvénients d'exposer dans les anciennes galeries.

--Des accidents qui peuvent résulter pour les tableaux anciens.

--Autre article sur les vocations multiples des artistes anciens; voir
les Notes pendant mon voyage avec Villot, et lui en demander d'autres.

--Dialogues sur la peinture. Cette forme, quoique vieille, est
peut-être la meilleure pour sauver la monotonie et donner du piquant.
Elle permet aussi les suspensions, les réflexions de toute sorte, les
descriptions, les allusions aux choses les plus variées; elle peut
servir aussi par le contraste des caractères des interlocuteurs.

--Comparaison entre Puget [205] et Michel-Ange (peut venir à propos du
dessin de Michel-Ange). Extraire et citer le jugement de M. Émeric-David
[206] dans les Éphémérides, _in extenso._ Cet article pourrait être une
apologie de l'art français et une comparaison du mérite de nos maîtres
avec ceux de l'Italie surtout, d'où émane, suivant les critiques, toute
beauté: Lesueur, son caractère, sa naïveté angélique; Poussin et sa
gravité; Lebrun, quoique inférieur, peut se comparer aux successeurs
des Carrache; n'a pas, à la vérité, le nerf de ceux-ci et la naïve
imitation des Guerchin, mais bien supérieur aux Cortone [207], aux
Solimène [208].

--Description de l'esquisse en marbre de l'_Alexandre sur Bucéphale._

--Revoir l'ouvrage de Cochin [209] sur la composition des artistes
français et étrangers».


[205] Delacroix revint sur celle idée dans un éloquent article publié
cette même année 1844 dans les _Beaux-Arts_, à propos du groupe
d'_Andromède_, de Puget. «Nous reviendrons à l'objet principal de
cette note, à l'Andromède qui subit un martyre dont souffrent tous les
amis des arts, puisqu'elle doit périr et disparaître finalement...
Le grand sculpteur, harcelé de son vivant par les envieuses passions
des artistes ses rivaux, méconnu et délaissé par les grands et les
ministres, sera-t-il encore longtemps poursuivi dans ses ouvrages dont
le nombre est si borné à Paris?»

[206] _Émeric-David_, archéologue et critique, né en 1755, mort en
1839, s'est fait une place très haute dans l'histoire de l'art français.

[207] _Pietro Berettini_, dit _Pietro de Cortone_, peintre italien, né
en 1596, mort en 1669. On voit de lui au Louvre la _Réconciliation de
Jacob et d'Esaü_, la _Nativité de la Vierge_, et _Sainte Catherine._

[208] _Francesco Solimena_, peintre italien, né en 1657, mort en 1747.
Le musée du Louvre possède de cet artiste un _Héliodore chassé du
temple_, et _Adam et Ève épiés par Satan._

[209] _Charles-Nicolas Cochin_, dessinateur et graveur de grand mérite,
né en 1715, mort en 1790. Il écrivit sur les arts différents mémoires
et des ouvrages appréciés qui dénotent chez cet artiste un rare esprit
critique et une précision de jugement remarquable.

       *       *       *       *       *

21 _juin.--De l'abus de l'esprit chez les Français._ Ils en mettent
partout dans leurs ouvrages, ou plutôt ils veulent qu'on sente partout
l'auteur, et que l'auteur soit homme d'esprit et entendu à tout; de
là ces personnages de roman ou de comédie qui ne parlent pas suivant
leurs caractères, ces raisonnements sans fin étalant de la supériorité,
de l'érudition, etc.; dans les arts de même. Le peintre pense moins à
exprimer son sujet qu'à faire briller son habileté, son adresse; de
là, la belle exécution, la touche savante, le morceau supérieurement
rendu... Eh! malheureux! pendant que j'admire ton adresse, mon cœur se
glace et mon imagination reploie ses ailes [210].

Les vrais grands maîtres ne procèdent pas ainsi. Non, sans doute, ils
ne sont pas dépourvus du charme de l'exécution, tout au contraire,
mais ce n'est pas cette exécution stérile, matérielle, qui ne peut
inspirer d'autre estime que celle qu'on a pour un tour de force.--Paul
Véronèse--l'Antique.--C'est qu'il faut une véritable abnégation de
vanité pour oser être simple, si toutefois on est de force à l'être;
la preuve, même dans les grands maîtres, c'est qu'ils commencent
presque toujours par l'abus que je signale; dans la jeunesse, où toutes
leurs qualités les étouffent, ils donnent la préférence à l'enflure,
à l'esprit... ils veulent briller plus que toucher, ils veulent qu'on
admire l'auteur dans ses personnages; ils se croient plats, quand ils
ne sont que clairs ou touchants.

--Les auteurs modernes n'ont jamais tant parlé du duel que depuis
qu'on ne se bat plus. C'est le ressort principal de leurs narrations,
ils donnent à leurs héros une bravoure indomptable; il semble que
s'ils peignaient des poltrons, le lecteur aurait mauvaise idée de la
vaillance de l'auteur.

Les héros de lord Byron sont tous des matamores, des espèces de
mannequins, dont on chercherait en vain les types dans la nature.

Ce genre faux a produit mille imitations malheureuses.

Bien n'est plus facile cependant que d'imaginer une espèce d'être
complètement idéal, que l'on décore à plaisir de toutes les qualités
ou de tous les vices extraordinaires qui semblent être l'apanage des
natures puissantes.


[210] Ces sensations et ces sentiments d'un véritable artiste en
présence de la nature, ce dédain pour les peintres qui, préoccupés
surtout d'une exécution habile et savante, ne peuvent s'émouvoir et
restent toujours froids, se retrouvent exactement dans un fragment
inédit d'une très curieuse lettre écrite en 1853 par un paysagiste de
grand mérite, ami de Delacroix, _Constant Dutilleux_:

«Paysagistes!... Qu'a de commun votre occupation avec l'émotion que
j'éprouve? Admire qui veut votre ligne, votre coup de brosse, votre
habileté, si c'est ma tête et mon esprit que vous voulez occuper, je
vous l'accorde: Bravo! cela est parfaitement fait. Je ne chercherai
même point d'où cela vient; je ne constaterai pas même la paternité. Je
regarde bien de la mosaïque, pourquoi ne jetterais-je point les yeux
sur ce que vous faites? «...Toute belle facture a son mérite, qu'elle
s'applique à un meuble ou à une pierre précieuse; quant à mon cœur,
à mon âme, à ce qui fait l'essence et le fond de mon être, rien, rien
pour vous. Je conserve ce précieux trésor pour la nature d'abord, et
ensuite pour ceux qui, comme moi, l'auront contemplée avec la vraie
béatitude et qui, tout bonnement et naïvement, auront répété quelques
phrases, quelques mots qu'ils auront pu lire et épeler dans ce grand
livre qu'on ne peut ouvrir qu'avec son cœur...»

On voit qu'une même flamme animait alors les artistes de cette période
si brillante de l'École française.

       *       *       *       *       *

22 _septembre_--Il serait plus raisonnable de dire que ces hommes en
qui le génie se trouvait uni à une grande faiblesse de constitution,
ont senti de bonne heure qu'ils ne pouvaient mener de front l'étude
et la vie agitée et voluptueuse comme le commun des hommes organisés
à l'ordinaire, et que la modération dont ils ont été conduits à user
pour se conserver, a été pour eux l'équivalent de la santé, et a même
fini, chez plusieurs, par faire triompher leur tempérament débile, sans
parler des charmes de l'étude qui offre des compensations.

--_Muley-abd-el-Rhaman_[211], sultan du Maroc, sortant de son palais,
entouré de sa garde, de ses principaux officiers et de ses ministres.

--_Contre la rhétorique._ La préface d'_Obermann_ et le livre
lui-même.--Un peu de rhétorique dans cette préface, celle, bien
entendu, qui n'est pas de Senancour [212].

La rhétorique se trouve partout: elle gâte les tableaux comme les
livres. Ce qui fait la différence entre les livres des gens de lettres
et ceux des hommes qui écrivent seulement parce qu'ils ont quelque
chose à dire, c'est que dans ces derniers la rhétorique est absente;
elle empoisonne, au contraire, les meilleures inspirations des premiers.

A propos de cette même préface de George Sand, pourquoi ne me
satisfait-elle pas? D'abord, à cause de ce brin de rhétorique qui
mêle à la chose même une manière ornée ou recherchée de l'exprimer.
Peut-être, si l'auteur s'était moins occupé à faire un morceau
d'éloquence et se fût davantage mis la tête dans les mains et bien
en face de ses propres sentiments, il m'eût représenté une partie
des miens? J'admire ce qu'il dit, mais il ne me représente pas mes
sentiments.

Autre question. N'est-ce pas le côté le plus désolant de cet ouvrage
humain que cet incomplet dans l'expression des sentiments, dans I
impression qui résulte de la lecture d'un livre? Il n'y a que la
nature qui fasse des choses entières. En lisant cette préface, je
me disais: Pourquoi ce point de vue, et pourquoi pas tel autre, ou
pourquoi pas tous deux, ou pourquoi pas tout ce qui peut être dit sur
la matière? Une idée dont on part, en vous conduisant à une autre
idée, vous écarte entièrement du point de vue d'ensemble primitif,
c'est-à-dire de cette impression générale qu'on conçoit d'un objet.
Je compare, pour m'expliquer mieux, la situation d'un auteur qui se
prépare à peindre une situation, à exposer un système, à faire un
morceau de critique, à celle d'un homme qui, du haut d'une éminence,
aperçoit devant lui une vaste contrée remplie de bois, de ruisseaux,
de prairies, d'habitations, de montagnes. S'il entreprend d'en donner
une idée détaillée et qu'il entre dans un des chemins qui s'offriront
devant lui, il arrivera ou à des chaumières, ou à des forêts, ou à
quelques parties seulement de ce vaste paysage. Il n'en verra plus
et négligera souvent les principales et les plus intéressantes, pour
s'être mal engagé dès le début... Mais, me dira-t-on, quel remède
voyez-vous à cela? Je n'en vois point, et il n'en est point. Les
ouvrages qui nous semblent les plus complets ne sont que des boutades.
Le point de vue qu'on avait au commencement, et duquel tout le reste
va découler, vous a peut-être frappé par son aspect le plus mesquin
et le moins intéressant! La verve par occasion ou la persistance à
fouiller dans un sol infertile nous fera trouver des passages spéciaux
ou vraiment beaux, mais vous n'avez, encore une fois, fait au lecteur
qu'une communication imparfaite. Vous rougirez peut-être plus tard, en
revoyant votre ouvrage et en méditant, dans de meilleures dispositions,
ce qui était votre sujet, de voir combien ce sujet vous a échappé.

--_Sardanapale_[213].

Linge de la femme sur le devant: sur un ton local, _gris blanc. Terre
de Cassel_ ou _noir de pêche_, etc.--Ombres avec _bitume, cobalt,
blanc_ et _ocre d'or._

Base de la demi-teinte des chairs, _terre de Cassel et blanc._

Demi-teinte jaune de la chair, _ocre et vert émeraude._

Ajouter aux tons d'ombre habituels sur la palette: _Vermillon_ et _ocre
d'or._

_Ocre_ et _vert émeraude, laque et jaune_, ou _jaune indien_ et _laque_
pour frottis ou repiqués.

_Laque brûlée et blanc_, demi-teinte de chair.

Ébaucher les chairs _dans l'ombre_ avec tons chauds, tels que _terre
Sienne brûlée, laque jaune_ et _jaune indien_, et revenir avec des
_verts_, tels que _ocre_ et _vert émeraude._

De même les clairs avec tons chauds, _ocre_ et _blanc, vermillon, laque
jaune_, etc.; et revenir avec des _violets_ tels que _terre de Cassel_
et _blanc, laque brûlée_ et _blanc._

_Ne pas craindre_, quand le ton de chair est devenu trop blanc par
l'addition de tons froids, _de remettre franchement les tons chauds du
dessous_, pour les mêler de nouveau.


--Si on considérait la vie comme un simple prêt, on serait moins
exigeant.

Nous ne possédons réellement rien; tout nous traverse, la richesse, etc.

--A qui ai-je prêté le portrait de Fielding [214]?


--On n'est jamais long, quand on dit exactement tout ce qu'on a voulu
dire. Si vous devenez concis, en supprimant un _qui_ ou un _que_, mais
que vous deveniez obscur ou embarrassé, quel but aurez-vous atteint?
Assurément, ce ne sera pas celui de l'art d'écrire, qui est avant tout
de se faire comprendre.

Il faut toujours supposer que ce que vous avez à dire est intéressant;
car s'il n'en était pas ainsi, peu importe que vous soyez long ou
concis.

Les ouvrages d'Hugo [215] ressemblent au brouillon d'un homme qui a du
talent: il dit tout ce qui lui vient.

--_Sur la fausseté du système moderne dans les romans._ C'est-à-dire
cette manie de trompe-l'œil dans les descriptions de lieux, de
costumes, qui ne donne au premier abord un air de vérité que pour
rendre plus fausse ensuite l'impression de l'ouvrage, quand les
caractères sont faux, quand les personnages parlent mal à propos et
sans fin, et surtout quand la fable ajustée pour les amener et les
faire agir ne présente que le tissu vulgaire ou mélodramatique de
toutes les combinaisons usitées pour faire de l'effet. Ils sont comme
les enfants, quand ils imitent la représentation des pièces de théâtre.
Ils figurent une action telle quelle, c'est-à-dire absurde le plus
souvent, avec des décorations formées de vraies branches d'arbres, qui
représentent des arbres, etc.

Pour arriver à satisfaire l'esprit, après avoir décrit le théâtre
de l'action ou l'extérieur des personnages comme le font Balzac et
les autres, il faudrait des miracles de vérité dans la peinture des
caractères et dans les discours qu'on prête aux personnages; le moindre
mot sentant l'emphase, la moindre prolixité dans l'expression des
sentiments, détruisent tout l'effet de ces préambules, en apparence si
naturels.

Quand Gil Blas dit que le seigneur *** était un grand écuyer
sec et maigre avec des manières précautionneuses, il ne s'amuse pas
à me dire comment étaient ses yeux, son habit dans tous ses détails,
ou s'il manque un de ces détails, il y en a un qui est tellement
caractéristique, qu'il peint tout le personnage, à ce point que les
peintures accessoires qu'on ajouterait à celles-là ne produiraient
d'autre effet que d'empêcher l'esprit de saisir nettement le trait qui
donne la physionomie.


INSPIRATION.--TALENT.--(_Pour le Dictionnaire._)


Le vulgaire croit que le talent doit toujours être égal à lui-même et
qu'il se lève tous les matins comme le soleil, reposé et rafraîchi,
prêt à tirer du même magasin, toujours ouvert, toujours plein,
toujours abondant, des trésors nouveaux à verser sur ceux de la
veille; il ignore que, semblable à toutes les choses mortelles, il a
un cours d'accroissement et de dépérissement, qu'indépendamment de
cette carrière qu'il fournit, comme tout ce qui respire (à savoir: de
commencer faiblement, de s'accroître, de paraître dans toute sa force
et de s'éteindre par degrés), il subit toutes les intermittences de la
santé, de la maladie, de la disposition de l'âme, de sa gaieté ou de
sa tristesse. En outre, il est sujet à s'égarer dans le plein exercice
de sa force; il s'engage souvent dans des routes trompeuses; il lui
faut alors beaucoup de temps pour en revenir au point d'où il était
parti, et souvent il ne s'y retrouve plus le même. Semblable à la chair
périssable, à la vie faible et attaquable par tous les côtés de toutes
les créatures, laquelle est obligée de résister à mille influences
destructives, et qui demandent ou un continuel exercice ou des soins
incessants, pour n'être pas dévoré par cet univers qui pèse sur nous,
le talent est obligé de veiller constamment sur lui-même, de combattre,
de se tenir perpétuellement en haleine, en présence des obstacles
au milieu desquels s'exerce sa singulière puissance. L'adversité et
la prospérité, sont des écueils également à craindre. Le trop grand
succès tend à l'énerver, comme l'insuccès le décourage. Plusieurs
hommes de talent n'ont eu qu'une lueur, qui s'est éteinte aussitôt que
montée. Cette lueur éclate quelquefois dès leur apparition et disparaît
ensuite pour toujours. D'autres, faibles et chancelants, ou diffus, ou
monotones en commençant, ont jeté, après une longue carrière presque
obscure, un éclat incomparable, tels que Cervantes; Lewis [216], après
avoir fait le _Moine_, n'a plus rien fait qui vaille. Il en est qui
n'ont pas subi d'éclipsé, etc...

--Le principal attribut du génie est de coordonner, de composer,
d'assembler les rapports, de les voir plus justes et plus étendus.

--Très belle opposition à un homme d'une carnation chaude et jaunâtre:
chemise blanc jaune, vêtement rouge, cire à cacheter; manteau orange
terre de Sienne brûlée.


[211] Ce tableau était un des cinq envois que Delacroix fit au Salon
de 1845. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 927.) A ce propos, il écrivit
au critique Thoré, qui avait été un de ses premiers et de ses plus
fervents admirateurs, ce curieux billet: «J'ai envoyé, cher monsieur,
cinq tableaux... Mettons-nous _en prière à présent, pour que messieurs
du jury laissent passer mon bagage._ Je crois qu'il serait bon de n'y
pas faire allusion d'avance, de peur que par mauvaise humeur ils ne
réalisent cette crainte.» (_Corresp._, t. I, p. 301.)

[212] _Étienne Pivert de Senancour_, écrivain moraliste né à Paris
en 1770, mort en 1846. Rêveur sans illusions, athée et fataliste, il
écrivit un certain nombre d'ouvrages, fruits de ses tristes méditations
et de son esprit chagrin. _Obermann_ avait été publié pour la première
fois en 1804. Une deuxième édition parut en 1833, avec une préface
de Sainte-Beuve, et une troisième un peu plus tard avec une préface
de _George Sand_, à laquelle Delacroix fait ici allusion. Voici,
d'ailleurs, comment Sainte-Beuve appréciait le talent de Senancour:
«C'est à la fois un psychologiste ardent, un lamentable élégiaque des
douleurs humaines et un peintre magnifique de la réalité.»

[213] Ce tableau, _la Mort de Sardanapale_, exécuté en 1844, n'est que
la réduction sans variante du tableau peint en 1827. (Voir _Catalogue
Robaut,_ n° 791.)

[214] Voir _Catalogue Robaut_, n° 60.

[215] Le génie de _Victor Hugo_ était peu sympathique à Delacroix.
Plus loin, dans son Journal, il porte un jugement sévère, qui pourrait
même paraître injuste, sur le style du poète. Victor Hugo, d'ailleurs,
ne l'aimait pas davantage. Il ne pouvait supporter que l'opinion
publique, qui plus tard «devait faire à Delacroix une gloire parallèle
à la sienne», accouplât leurs deux noms. Il appelait ses créations
féminines _des grenouilles_, et si l'on s'en rapporte à une très
curieuse plaquette intitulée: _Victor Hugo en Zélande_, publiée par
Charles Hugo, on y verra que le poète reconnaissait au peintre «toutes
les qualités, moins une, _la beauté._» La vérité est qu'ils étaient
de génie trop dissemblable pour pouvoir se comprendre, et que les
critiques du temps, en unissant leurs noms, commettaient une de ces
grossières erreurs dont ils étaient coutumiers.

«M. Victor Hugo, disait Baudelaire, est un grand poète sculptural qui a
l'œil fermé à la _spiritualité._» Rien ne peut mieux que cette brève
observation faire toucher du doigt la cause de l'incompréhension de
Victor Hugo en ce qui concerne les femmes de Delacroix!

[216] _Lewis_, romancier anglais, né à Londres, en 1773, mort en
1818. Il fut l'ami de Walter Scott, dont il encouragea les débuts, et
de Byron, à qui il fit connaître la littérature allemande. Son plus
célèbre roman, _le Moine_, est une œuvre de jeunesse où il a entassé
tout ce que pouvaient lui suggérer une imagination exaltée et maladive,
l'effervescence de l'âge et la lecture des ballades allemandes, des
romans mystérieux, fantastiques, effrayants, alors à la mode. Comme
poète, Lewis déploya un talent exquis de versification dans des
Ballades imitées de Bürger.

       *       *       *       *       *

_Sans date._--Le _Marché d'Arabes_ dont j'ai commencé une aquarelle en
très large.

_Soleil couchant_, poudreux au fond, etc., dont il y a un bon dessin à
la plume.

Les _Acteurs de Tanger._

Le _Kaïd goûtant le lait que lui offrent les paysans_: un bon dessin à
la plume.

_Juliette sur le lit_, la chambre pleine des parents et des amis,
nourrice, etc.

_Juives de Tanger._ (Mlle Mars.)

_Berlichingen arrivant chez les Bohémiens_, jeunes filles, etc.; pour
M. Colet.

La _Femme capricieuse_ et _Marphise._

_Weislingen enlevé._

_Juives de Tanger._

Le _Jardin de Méquinez_, la fontaine, etc.

Le _Pacha de Laroche_ en route vu par derrière, matin: son bourreau;
cavaliers du fond.

_Juives de Méquinez._ Petit croquis avec lavis; porte de cour, devant
laquelle elles sont assises.

_Juifs de Méquinez._ Chez eux, éclairés par la porte.

La Cour de M. Marcussen.

L'antichambre qui y conduit: obscur.

La chambre en haut, chez M. Bell; on voit la cour par une fenêtre en
fer à cheval.

_Juives à Tanger_, s'appuyant sur le bord des terrasses pour regarder
dans la rue.

La _Scène du Courban_, la porte de Tanger; les marabouts montés sur le
monument de la prière; les cavaliers, etc.

Le _Nègre de Tombouctou dansant_ au milieu de la famille d'Abraham.

_Cuisine de Méquinez._ Figures.

Le _Barbier de Méquinez_, dans le passage de l'entrée de la cour de
notre maison.

_Bain mauresque._

_Les hommes couchés, après le bain_, s'habillant et se peignant.

_Les différents cafés à Oran._

_Fontaine dans une rue à Alger._

_Parmi les prisonniers qu'il délivre, après avoir massacré la garde,
Amadis trouve une jeune personne couverte de haillons et attachée à un
poteau._ Dès qu'il l'eut délivrée, elle embrassa ses genoux.

_Le Connétable de Bourbon et la Conscience._

Le _Jeune Clifford_ portant le corps de son père.

Voir dans Ovide _Énée changé en dieu_, au bord de la mer, je crois,
avec une divinité qui le lave des souillures mortelles.

_Trajan donne audience à tous les peuples de l'Empire romain_:
diversité prodigieuse des présents qu'ils apportent;... animaux.

Le corps de _Léandre_ pleuré et porté dans les flots par les Néréides.

Sujet dans _Lara_: un chevalier portant le corps d'une femme enveloppée
[217].

       *       *       *       *       *

_Sans date._--Pour nettoyer un tableau, moyen de M. Morelli: frotter
d'huile de noix; laisser un jour entier, ensuite enlever l'huile et
achever avec de la mie de pain, pour l'enlever tout à fait.


--Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari.
La discussion s'engagea sur le mot «Obéissance».

Ce mot-là est bon pour Paris surtout, où les femmes se croient en droit
de faire ce qu'elles veulent. Les femmes ne s'occupent que de plaisir
et de toilette. Si on ne vieillissait pas, je ne voudrais pas de femme.
Ne devrait-on pas ajouter que la femme n'est pas maîtresse de voir
quelqu'un qui ne plaît pas à son mari? Les femmes ont toujours ce mot à
la bouche: «Vous voulez m'empêcher de voir qui il me plaît.»

L'adultère, qui dans le Code civil est un mot immense, n'est par le
fait qu'une galanterie, une affaire de bal masqué.

Les femmes ont besoin d'être contenues dans ce temps-ci: elles vont
où elles veulent; elles font ce qu'elles veulent; elles ont trop
d'autorité. Il y a plus de femmes qui outragent leurs maris que de
maris qui outragent leurs femmes.

Il faut un frein aux femmes, qui sont adultères pour des clinquants,
des vers; Apollon, etc., les Muses...


[217] Eugène Delacroix mit plus tard à profit cette même idée pour l'un
des tympans décoratifs de l'Hôtel de ville: _Hercule ramène Alceste du
fond des enfers._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1161.)



1846


_Sans date._--Toute licence étant donnée au poète pour l'unité de
temps et de lieu, le système de Shakespeare est sans doute le plus
naturel, car chez lui, les faits se succèdent comme dans l'histoire:
les personnages annoncés, préparés ou non, entrent en scène au
moment où ils sont nécessaires, n'y paraissent que quelques minutes
s'il le faut, et sont supprimés par la même raison qui les a fait
amener, c'est-à-dire par le besoin de l'action. Voilà bien la manière
dont les choses se passent dans la nature, mais est-ce là l'art?
On pourrait dire que le système français, au contraire, a enjambé
par-dessus les conditions nécessaires à l'art, et que pour être
fidèle à ces conditions, il a renoncé à être naturel. Le système
français est évidemment le résultat de combinaisons très ingénieuses,
pour donner à l'impression plus de nerf, plus d'unité, c'est-à-dire
quelque chose de plus artiste; mais il en résulte que chez les plus
grands maîtres, ces moyens sont petits et puérils, et nuisent, à leur
manière, à l'impression, par la nécessité de ressorts artificiels,
de préparations, etc... Ainsi ce système amène la régularité et une
sorte de froide symétrie plutôt que l'unité. Shakespeare a au moins
celle d'une vaste campagne remplie d'objets confus, il est vrai, où
l'œil hésitera peut-être, au milieu de l'entassement des détails, à
saisir un ensemble, mais néanmoins cet ensemble doit ressortir enfin,
parce que les circonstances principales, grâce à la force de son génie,
s'emparent fortement de l'esprit.

Qu'un temple grec, parfaitement proportionné dans toutes ses parties,
saisisse l'imagination et la satisfasse complètement, rien de plus
facile à concevoir, le thème de l'architecte est bien autrement
simple que celui d'un poète dramatique: il n'y a là ni l'imprévu des
événements, ni les caractères excentriques, ni les mouvements ondoyants
des passions, pour compliquer de mille manières les effets à produire
et la manière de les exprimer: je ne serais pourtant pas éloigné de
croire que les inventeurs de l'Unité de temps et de lieu ne se soient
figuré qu'au moyen de certaines règles, ils pourraient introduire dans
une composition dramatique quelque chose de la simplicité d'impression
que l'esprit ressent à la vue d'un temple grec. Rien ne serait plus
absurde, d'après ce que je viens de dire de l'immense différence.

       *       *       *       *       *

24 _avril._--J'ai vu hier soir le _Déserteur_, de Sedaine: voici un
genre qui semble bien près de la perfection de l'art dramatique, si
ce n'est la perfection même. Il était encore réservé aux Français
de modifier eux-mêmes le système grandiose, mais artificiel, de
leurs grands génies, de Corneille, de Racine, de Voltaire. L'amour
outré du naturel ou plutôt le naturel porté à l'extrême dans des
détails accessoires, comme dans les drames de Diderot, de Sedaine,
etc., n'empêche pas cette forme d'être un progrès réel: elle laisse
une latitude immense pour le développement des caractères et des
faits, puisqu'elle permet les changements de lieux et aussi de grands
intervalles entre les actes; et cependant la loi de progression dans
l'intérêt, l'art avec lequel les faits et les caractères concourent à
augmenter l'effet moral, y est bien supérieur à celui des plus belles
tragédies de Shakespeare: on n'y trouve pas ces entrées et ces sorties
éternelles, ces changements de décoration, pour apprendre un mot qui
se dit à cent lieues de là, cette foule de personnages secondaires,
au milieu desquels l'attention se fatigue, en un mot cette absence
d'art. Ce sont de magnifiques morceaux, des colonnes, des statues même;
mais on est réduit à faire soi-même en imagination le travail destiné
à les recomposer et à en ordonner l'ensemble. Il n'y a pas de drame
de deuxième et même de troisième ordre, en France, qui ne soit bien
supérieur, comme intérêt, aux ouvrages étrangers: cela tient à cet
art, à ce choix dans les moyens d'effet, qui est encore une invention
française.

La belle idée d'un Gœthe, avec tout son génie, si c'en est un, d'aller
recommencer Shakespeare trois cents ans après!... La belle nouveauté
que ces drames remplis de hors-d'œuvre, de descriptions inutiles, et si
loin, au demeurant, de Shakespeare, par la création des caractères et
la force des situations. En suivant le système français des tragédies,
il eût été impossible de produire l'effet de la dernière scène du
_Déserteur_, par exemple. Ce changement de lieu de cinq minutes, pour
montrer la scène où le déserteur est prêt à subir son arrêt, fait
frémir, malgré l'attente où l'on est de voir arriver la grâce. Voilà un
effet que nul récit ne pourrait suppléer. Gœthe ou tel autre de cette
école eût mis cette scène sans doute, mais nous en aurait montré vingt
autres auparavant et d'un médiocre intérêt. Il n'aurait pas manqué de
mettre en action la jeune fille demandant au roi la grâce de son amant:
il eût peut-être trouvé que c'était introduire de la variété dans
l'action. Il n'est même peut-être pas possible, avec ce système, de
supprimer grand'chose dans le fait matériel; sans cela, il n'y a plus
de proportion entre les faits que l'on montre aux spectateurs et ceux
qu'on ne fait que raconter. Ainsi ces sortes de pièces ne marchent que
par saccades: c'est comme dans le roulis où vous n'avancez que tout à
fait penché d'un seul côté, ou tout à fait penché de l'autre; de là,
fatigue, ennui pour le spectateur, forcé de s'atteler à la machine de
l'auteur et de suer avec lui, pour se tirer de toutes ces évolutions de
contrées et de personnages. Il est clair que, dans un drame anglais ou
allemand, la dernière scène du _Déserteur_, où le théâtre change, pour
produire un grand effet, venant après vingt ou trente changements d'un
moindre intérêt, doit trouver le spectateur plus froid, plus difficile
à remuer. Ce fait, dans le génie de Gœthe, de n'avoir su tirer aucun
parti de l'avancement de l'art à son époque, de l'avoir plutôt fait
rétrograder aux puérilités des drames espagnols et anglais, le classe
parmi les esprits mesquins et entachés d'affectation. Cet homme qui
se voit toujours faire, n'a pas même le sens de choisir la meilleure
route, quand toutes les routes sont tracées avant lui et autour de
lui, et déjà parcourues admirablement. Lord Byron, dans ses drames,
a su, du moins, se préserver de cette affectation d'originalité: il
reconnaissait le vice du système de Shakespeare, et, tout en étant loin
de comprendre le mérite des grands tragiques français, la justesse de
son esprit lui montrait néanmoins la supériorité du goût et le sens de
cette forme.

       *       *       *       *       *

25 _avril._--Partant pour Champrosay.

--Je lis dans le _Meunier d'Angibault_[218] la scène où un jeune
homme du peuple refuse la main d'une marquise, sous le prétexte de la
différence de caste... Ils ne considèrent pas (les utopistes) que le
_bourgeois_ n'était pas autrefois une puissance; aujourd'hui il est
tout.


[218] Roman de _George Sand_ qui parut en 1846.

       *       *       *       *       *

22 _mai._--A propos de la pensée précédente, à savoir, cette facilité
de l'enfance à imaginer, à combiner, à propos de cette puissance
singulière, j'ai été conduit à cette autre idée, à cette question que
je me suis faite tant de fois: Où est le point précis où notre pensée
jouit de toute sa force? Voilà des enfants, Senancour et moi, s'il vous
plaît, et sans doute beaucoup d'autres, qui sommes doués de facultés
infiniment supérieures à celles des hommes faits. Je vois, d'un autre
côté, des gens enivrés par l'opium ou le haschisch, qui arrivent à
des exaltations de la pensée qui effrayent, qui ont des perceptions
totalement inconnues à l'homme de sang-froid, qui planent au-dessus
de l'existence et la prennent en pitié, à qui les bornes de notre
imagination ordinaire paraissent comme celles d'un petit village que
nous verrions perdu dans le lointain d'une plaine, quand nous sommes
arrivés sur des hauteurs immenses et perdues au-dessus des nuages.
D'un autre côté, nous voyons la simple inspiration journalière d'un
artiste qui compose, conduire son esprit à une lucidité, à une force
qui n'a rien de commun avec le simple bon sens de tous les moments,
et cependant qui est-ce qui conduit et décide ordinairement tous les
événements de ce monde, si ce n'est ce simple bon sens si insuffisant
dans tant de cas?

On m'opposera que, pour le train ordinaire de la vie, cette lumière
naturelle, exempte d'intermittences, est suffisante; mais il
faudra, avouer aussi que dans un nombre très considérable d'autres
circonstances, ces hommes si raisonnablement suffisants aux exigences
ordinaires de la vie, sont non seulement tout à fait insuffisants, mais
peuvent être considérés comme des fous véritables (c'est ce qui fait
les mauvais généraux, les mauvais médecins), et uniquement parce qu'ils
sont dépourvus de la lumière supérieure... Cet homme raisonnable qui
compose péniblement et avec de grands efforts de cervelle, de mauvais
ouvrages, qui le rendent un objet de risée, est certainement aussi fou
que celui qui se figure être _Jupiter_, ou qu'il va mettre le soleil
dans sa poche; au contraire, cet homme inspiré, dont la conduite semble
le plus souvent à tous ces sages vulgaires celle d'un écervelé et
d'un maniaque, devient, la plume à la main, l'interprète de la vérité
universelle, prête aux passions leur langage, séduit, entraîne les
cœurs, et laisse des traces ineffaçables dans la mémoire des hommes.
Voyez les effets de l'éloquence; voyez cette cause soutenue avec toute
la raison imaginable par un homme froid et simplement doué de ce qu'on
appelle le bon sens, et comparez à cette marche lente, à ces moyens
ternes, ce que serait celle d'un esprit impétueux et lumineux tout à
la fois, s'emparant de toutes ces ressources qui périssent dans des
mains inertes, arrachant la conviction, portant le flambeau dans les
entrailles de la question, forçant l'attention par le langage animé de
la vérité ou de quelque chose qui en a l'air, à force de talent et de
chaleur d'âme.

Comment se fait-il que dans une demi-ivresse, certains hommes, et
je suis de ce nombre, acquièrent une lucidité de coup d'œil bien
supérieure, dans beaucoup de cas, à celle de leur état calme? Si, dans
cet état, je relis une page dans laquelle je ne voyais rien à reprendre
auparavant, j'y vois à l'instant, sans hésitation, des mots choquants,
de mauvaises tournures, et je les rectifie avec une extrême facilité.
Dans un tableau, de même: les incorrections, les gaucheries me sautent
aux yeux; je juge ma peinture comme si j'étais un autre que moi-même.

Ainsi voilà l'enfance, où les organes, à ce qu'il semble, sont
imparfaits; voilà le preneur d'opium, qui est pour l'homme de
sang-froid un vrai fou, et puis encore celui qui a déjeuné plus que
d'habitude et à qui nous n'irions pas demander conseil pour une
affaire importante; voilà, dis-je, des êtres qui semblent tout à fait
hors de l'état commun, qui raisonnent, qui combinent, qui devinent,
qui inventent avec une puissance, une finesse, une portée infiniment
supérieure à ce que l'homme simplement raisonnable peut se flatter de
tirer et d'obtenir de sa cervelle rassise. Gros, dans le temps de ses
beaux ouvrages, déjeunait avec du vin de Champagne, en travaillant.
Hoffmann a trouvé certainement dans le punch et le vin de Bourgogne ses
meilleurs contes; quant aux musiciens, il est reconnu d'un consentement
universel que le vin est leur Hippocrène...

Quel est l'homme si froid au potage qui ne s'anime à l'entremets et
n'arrive quelquefois aux fruits tout étonné lui-même, en étonnant les
autres, de sa verve? M. Fox n'arrivait guère à la tribune que dans un
état d'ivresse; Sheridan et quelques autres de même; il est vrai que ce
sont des Anglais. Il ne faudrait pourtant pas imiter ce fameux Suisse
dont me parlait je ne sais qui, lequel, voyant les bons effets d'un
coup de vin pris à propos dans certains cas de maladie, était devenu un
ivrogne fieffé, pour se mettre à l'abri de toute espèce de maladies. On
a vu beaucoup de musiciens qui, pour conserver leur dieu, c'est-à-dire
leur bouteille, avaient été trouvés morts au coin des bornes.

Boissard [219] jouait, dans l'état d'ivresse du haschisch, un morceau
de violon, comme cela ne lui était jamais arrivé, du consentement des
gens présents.


[219] _Boissard_ était le maître du salon où avaient lieu les séances
du «Club des _Haschischins_», salon dans lequel Théophile Gautier
rencontra pour la première fois Baudelaire, et où Balzac se trouvant
invité refusa d'absorber la dangereuse substance. Dans la délicieuse
préface des _Fleurs du mal_, Gautier parle ainsi de Boissard: «C'était
un garçon des mieux doués que Boissard; il avait l'intelligence la plus
ouverte; il comprenait la peinture, la poésie et la musique également
bien; mais chez lui peut-être, le dilettante nuisait à l'artiste;
l'admiration lui prenait trop de temps, il s'épuisait en enthousiasmes;
nul doute que si la nécessité l'eût contraint de sa main de fer, il
n'eût été un peintre excellent. Le succès qu'obtint au Salon son
épisode de la _Retraite de Russie_ en est le sûr garant. Mais, sans
abandonner la peinture, il se laissa distraire par d'autres arts; il
jouait du violon, organisait des quatuors, déchiffrait Bach, Beethoven,
Meyerbeer et Mendelssohn, apprenait des langues, écrivait de la
critique et faisait des sonnets charmants... Comme Baudelaire, amoureux
des sensations rares, fussent-elles dangereuses, il voulut connaître
ces «Paradis artificiels», qui plus tard vous font payer si cher leurs
menteuses extases, et l'abus du haschich dut altérer sans doute cette
santé si robuste et si florissante.» (Préface des _Fleurs du mal_, p. 6
et 7.)

       *       *       *       *       *

_Champrosay_, 3 _juillet_[220].--_Extraits de Rousseau sur l'origine
des langues._

L'homme qui fait un livre s'impose l'obligation de ne pas se
contredire. Il est censé avoir pesé, balancé ses idées, de manière
à être conséquent avec lui-même. Au contraire, dans un livre comme
celui de Montaigne, qui n'est autre chose que le tableau mouvant d'une
imagination humaine, il y a tout l'intérêt du naturel et toute la
vivacité d'impressions rendues, exprimées aussitôt que senties. J'écris
sur Michel-Ange: je sacrifie tout à Michel-Ange. J'écris sur le Puget:
ses qualités seules m'apparaissent; je ne puis rien lui comparer. Tout
ce qu'on peut exiger d'un écrivain, c'est-à-dire d'un homme, c'est que
la fin de la page soit conséquente avec le commencement. Le défaut de
sincérité que tout homme de bonne foi trouvera à tous les livres ou
à presque tous, vient de ce désir si ridicule de mettre sa pensée du
moment en harmonie avec celle de la veille. «Mon ami, tu étais hier
dans une disposition à voir tout bleu; aujourd'hui tu vois tout rouge,
et tu te bats contre ton sentiment.» _Mentem mortalia tangunt._ Le
plus beau triomphe de l'écrivain est de faire penser ceux qui peuvent
penser; c'est le plus grand plaisir qu'on puisse procurer à cette
dernière classe de lecteurs. Quant à la prétention d'amuser ceux qui ne
pensent pas, est-il une âme noble qui consente à s'abaisser à ce rôle
de proxénète de l'esprit?

Pour le peu que j'ai fait de littérature, j'ai toujours éprouvé que,
contrairement à l'opinion reçue et accréditée, surtout parmi les
gens de lettres, il entrait véritablement plus de mécanisme dans la
composition et l'exécution littéraire que dans la composition et
l'exécution en peinture. Il est bien entendu qu'ici _mécanisme_ ne
veut pas dire _ouvrage_ de la main, mais affaire de métier, dans
laquelle n'entre pour rien l'inspiration, soit dit en passant pour MM.
les littérateurs, qui ne croient pas être des ouvriers, parce qu'ils
ne travaillent pas avec la main. J'ajouterai même, pour ce qui me
concerne, et eu égard au peu d'essais que j'ai faits en littérature,
que dans les difficultés matérielles que présente la peinture, je ne
connais rien qui réponde au labeur ingrat de tourner et retourner des
phrases et des mots, soit pour éviter une consonance, une répétition,
soit enfin pour ajouter à la pensée des mots qui n'en donnent pas
une idée précise. J'ai entendu dire à tous les gens de lettres que
leur métier était diabolique, qu'il faut leur arracher leur besogne,
et qu'il y avait une partie ingrate dont aucune facilité ne pouvait
dispenser. Lord Byron dit: «Le besoin d'écrire bouillonne en moi comme
une torture dont il faut que je me délivre, _mais ce n'est jamais un
plaisir, au contraire; la composition m'est un labeur violent._»...
Je suis bien sûr que Raphaël, Rubens, Paul Véronèse, Murillo, tenant
le pinceau ou le crayon, n'ont jamais rien éprouvé de semblable. Ils
étaient sans doute animés d'une sorte de fièvre qui saisit les grands
talents dans l'exécution, et ce n'est pas sans une agitation inquiète;
mais cette inquiétude, qui est l'appréhension de ne pas être aussi
sublime que le comporte leur génie, est loin d'être un tourment; c'est
un aiguillon sans lequel on ne ferait rien, et qui même est le présage
de la réalisation du sublime pour ces natures privilégiées. Pour un
véritable peintre, les moindres accessoires présentent de l'amusement
dans l'exécution, et l'inspiration anime les moindres détails.

       *       *       *       *       *

19 _juillet._--Voltaire dit très justement qu'une fois qu'une langue
est fixée par un certain nombre de bons auteurs, il n'y a plus à la
changer. La raison, dit-il, en est bien simple: c'est que si l'on
change la langue indéfiniment, ces bons auteurs finissent par ne plus
être compris. Cette raison est, en effet, excellente, car à supposer
qu'au milieu des innovations du langage ou à leur faveur, il s'élève
de nouveaux talents, leur acquisition sera d'un médiocre intérêt,
s'il faut leur sacrifier l'intelligence des anciens chefs-d'œuvre.
D'ailleurs, quel besoin a-t-on d'innover dans le langage? Voyez
tous ces hommes marquants de la même époque; ne semble-t-il pas que
la langue se diversifie sous leur plume? Voyez dans un art voisin,
la musique: ici sa langue, par force, n'est pas fixée; il est
malheureusement vrai que l'invention d'un instrument nouveau, que de
certaines combinaisons harmoniques qui auraient échappé aux devanciers,
vont faire, je n'ose dire avancer l'art, mais changer entièrement,
pour l'oreille, la signification ou l'impression de certains effets.
Qu'arrive-t-il de là? C'est qu'au bout de trente ans, les chefs-d'œuvre
ont vieilli, et ne causent plus d'émotion. Qu'est-ce que les modernes
ont à mettre à côté des Mozart et des Cimarosa?... Et à supposer que
Beethoven, Rossini et Weber, les derniers venus, ne vieillissent pas
à leur tour, faut-il que nous ne les admirions qu'en négligeant les
sublimes maîtres, qui non seulement sont tout aussi puissants qu'eux,
mais encore ont été leurs modèles, et les ont menés où nous les voyons?


[220] Ici paraît pour la première fois le nom du pays où Delacroix
avait sa campagne, aux environs de Paris, près de Draveil. Ce nom
reparaîtra à chaque instant dans les années postérieures de son
journal. Il y goûta de douces émotions de nature, si l'on en croit
certaines notes de ce journal, et pourtant il écrivait au sujet du
pays, en 1862: «Champrosay est un village d'opéra-comique. On n'y voit
que des élégantes ou des paysans qui ont l'air d'avoir fait leurs
toilettes dans la coulisse; la nature elle-même y semble fardée; je
suis offusqué de tous ces jardinets et de ces petites maisons arrangées
par des Parisiens. Aussi, quand je m'y trouve, je me sens plus attiré
par mon atelier que par les distractions du lieu.» (_Corresp._, t. II,
p. 317.)


       *       *       *       *       *

27 _août._--Prêté à Villot [221] cinq dessins: le grand dessin du
_Vitrail de Taillebourg_[222], le _Mendiant à la pluie_ [223], la
_Fiancée de Lammermoor_[224], et deux autres.

Prêté au Musée le tableau des _Empereurs turcs._


[221] _Frédéric Villot_, peintre, né à Liège. Il fut l'un des premiers
amis de Delacroix et resta lié avec lui jusqu'à la fin de sa vie. Il se
distingua surtout comme aquafortiste. Il fut conservateur du Musée du
Louvre, dont le catalogue fut fait sous sa direction.

[222] Voir _Catalogue Robaut_, n°s 748, 749.

[223] Voir _Catalogue Robaut_, n° 127.

[224] Voir _Catalogue Robaut_, n° 104.

       *       *       *       *       *

17 _septembre._--Prêté à Villot une aquarelle: _Le Christ au jardin des
Oliviers_[225], figure seule, et le calque d'icelui.

--Un original se faisant nommer Sidi-Mohammed ben Serrour est arrivé,
il y a quelque temps, à Marseille, venant du Maroc, et jouant l'homme
d'importance. Le public l'a cru aussitôt chargé de quelque négociation
relative au traité pendant avec le Maroc. Les autorités ont rivalisé
de zèle pour l'accueillir comme un hôte distingué, le préfet l'a
accablé de civilités; on lui fit les honneurs de la parade; et il se
prêtait à tout cela avec une dignité insouciante et majestueuse sous
laquelle on croyait entrevoir une grande profondeur diplomatique. Sur
la fin de son séjour, il a donné à connaître qu'il accepterait avec
plaisir un témoignage de souvenir de la part des Marseillais, et a plus
particulièrement fait savoir que ce qu'il désirait était une montre.
Aussitôt on a fait venir de Paris une montre de prix que le Marocain a
daigné recevoir. Le lendemain, il était parti, sans qu'on sût de quel
côté et sans révéler ces profondes combinaisons qui tenaient en éveil
l'attention publique.

--J'établis que, en général, ce ne sont pas les plus grands poètes qui
prêtent le plus à la peinture; ceux qui y prêtent le plus sont ceux qui
donnent une plus grande place aux descriptions. La vérité des passions
et du caractère n'y est pas nécessaire. Pourquoi l'Arioste, malgré des
sujets très propres à la peinture, incite-t-il moins que Shakespeare
et lord Byron, par exemple, à représenter en peinture ses sujets? Je
crois que c'est, d'une part, parce que les deux Anglais, bien qu'avec
quelques traits principaux qui sont frappants pour l'imagination,
sont souvent ampoulés et boursouflés. L'Arioste, au contraire, peint
tellement avec les moyens de son art, il abuse si peu du pittoresque,
de la description interminable; on ne peut rien lui dérober. On peut
prendre d'un personnage de Shakespeare l'effet frappant, l'espèce
de vérité pittoresque de son personnage, et y ajouter, suivant ses
facultés, un certain degré de finesse; mais l'Arioste!.....

--Les Bretons croient que le singe est l'ouvrage du diable. Celui-ci,
après avoir vu l'homme, création de Dieu, croit pouvoir, à son tour,
créer un être à mettre en parallèle, mais il n'arrive qu'à une créature
ébauchée et hideuse, emblème de l'impuissance orgueilleuse.

--Walter Scott dit, dans une lettre écrite peu avant sa mort, que
la maladie dont il souffrait et qui l'entraîna au tombeau peu après,
devait son origine à un excès de travail intellectuel. A l'occasion
de sa fortune perdue, il lui arriva de travailler plus qu'il n'avait
l'habitude, c'est-à-dire _sept_ et _huit_ heures. Il dit que quatre à
cinq heures, tout au plus, de travail d'imagination sont suffisantes.
On peut, dit-il, travailler au delà pour des compilations, etc.

Je crois éprouver que ce dernier me serait peut-être plus interdit que
l'autre; tout travail où l'imagination n'a pas de part m'est impossible.

       *       *       *       *       *

23 _septembre_, en revenant de Champrosay.--Voici un exemple de la
difficulté qu'il y a à s'entendre en ménage et à voir de la même
manière. J'ai été visiter, à peu de distance de mon logis, une maison
de campagne qui est à vendre. Le propriétaire est un directeur de
spectacles ou de funambules enrichi, qui a fait là, depuis quatre à
cinq ans qu'il y est installé, des folies de dépense: ponts chinois,
rocailles, cabinets en verre de couleur avec sofas, lac encadré
proprement dans du zinc, fruits magnifiques du reste et plantations
dont il n'avait encore que le désagrément, puisqu'elles sont toutes
fraîches. Mon homme ayant perdu sa femme se remarie: il a soixante ans;
il prend un jeune tendron de vingt ans qui n'a pas le sou, par-dessus
le marché. Au bout de quatre mois, sa jeune et charmante épouse prend
en dégoût la maison de campagne, et l'époux la met en vente.

Quand j'ai appris cette histoire, j'ai pensé tout de suite que le plus
grand malheur de ce pauvre homme n'est pas ce qui lui est arrivé là;
il n'est qu'à la préface d'une longue histoire, et les regrets qu'il
donnera à ses espaliers et à ses petits appartements arrangés pour ses
vieux loisirs, seront bien vite des roses en comparaison des soucis qui
l'attendent.

--Constable dit que la supériorité du vert de ses prairies tient à ce
qu'il est un composé d'une multitude de verts différents. Ce qui donne
le défaut d'intensité et de vie à la verdure du commun des paysagistes,
c'est qu'ils la font ordinairement d'une teinte uniforme.

Ce qu'il dit ici du vert des prairies, peut s'appliquer à tous les
autres tons.

--_De l'importance des accessoires._ Un très petit accessoire détruira
quelquefois l'effet d'un tableau: les broussailles que je voulais
mettre derrière le tigre de M. Roché [226] ôtaient la simplicité et
l'étendue des plaines du fond.


[225] Voir _Catalogue Robaut_, n° 182 et additions.

[226] _Roché_, architecte, à qui Delacroix avait confié l'exécution
des tombeaux de sa famille, notamment le monument qu'il éleva à son
frère le général Delacroix, mort en 1845. C'est en reconnaissance de
ses soins que Delacroix lui fit hommage du tableau dont il est question
ici. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1019.) «Comme, au dernier Salon,
j'avais exposé un _Lion_, qui avait généralement fait plaisir, j'ai
pensé à vous envoyer une espèce de pendant à ce tableau.» (_Corresp._,
t. I, p. 328 et 320.--Lettre à M. Roché).



1847


_Mardi_ 19 _janvier._--A dix heures et demie chez Gisors [227], pour
le projet de l'escalier du Luxembourg. Ensuite à la galerie retrouver
M. Masson [228]; il renonce de lui-même à graver le tableau. Chez
Leleux[229]; causé d'un projet d'exposition. Temps superbe: gelée.

--Panthéon. Coupole de Gros; hélas! maigreur, inutilité.

Les pendentifs de Gérard que je ne connaissais pas: la _Mort_, la
_Gloire_, avec Napoléon dans ses bras, et je ne sais quel Sauvage à
genoux sur le devant; la _Patrie_, une grande femme armée et environnée
de crêpes près d'un tombeau, gens prosternés, une figure volante sur
le tombeau, qui est la seule belle chose de tout cet ouvrage: belle
tournure, beau mouvement, l'œil poché par je ne sais quel accident; la
_Justice_: il m'est impossible de me rappeler la moindre chose de ce
tableau. La _Mort_: une femme soutient ou frappe, on ne sait lequel,
un homme encore jeune, qui cherche à se retenir à un monument dont le
caractère est incertain; sa pose n'est pas mauvaise; sur le devant,
autres gens prosternés incompréhensibles.

Tout cela d'une couleur affreuse: des ciels ardoise, des tons qui
percent les uns avec les autres, de tous côtés. Le luisant de la
peinture achève de choquer et donne une maigreur insupportable à tout
cela. Un cadre doré d'un caractère peu assorti à celui du monument,
prenant trop de place pour la peinture, etc.

--Ensuite chez Vimont [230], mon élève. Vu un _Prométhée_, sur son
rocher, avec des nymphes qui le consolent; l'idéal manque.

De chez Vimont au Jardin des plantes, à travers un quartier que je
n'ai jamais vu:... petits passages occupés par des brocanteurs; toute
une famille logée dans une échoppe, qui est à la fois la boutique, la
cuisine, la chambre à coucher.

--Cabinet d'histoire naturelle public.

Éléphants, rhinocéros, hippopotames, animaux étranges! Rubens l'a
rendu à merveille. J'ai été pénétré, en entrant dans cette collection,
d'un sentiment de bonheur. A mesure que j'avançais, ce sentiment
augmentait; il me semblait que mon être s'élevait au-dessus des
vulgarités ou des petites idées, ou des petites inquiétudes du moment.
Quelle variété prodigieuse d'animaux, et quelle variété d'espèces,
de formes, de destination! A chaque instant, ce qui nous paraît la
difformité à côté de ce qui nous semble la grâce. Ici les troupeaux
de Neptune, les phoques, les morses, les baleines, l'immensité du
poisson, à l'œil insensible, à la bouche stupidement ouverte; les
crustacés, les araignées de mer, les tortues; puis la famille hideuse
des serpents, le corps énorme du boa, avec sa petite tête; l'élégance
de ses anneaux roulés autour de l'arbre; le hideux dragon, les lézards,
les crocodiles, les caïmans, le gavial monstrueux, dont les mâchoires
deviennent tout à coup effilées et terminées à l'endroit du nez par une
saillie bizarre. Puis les animaux qui se rapprochent de notre nature:
les innombrables cerfs, gazelles, élans, daims, chèvres, moutons, pieds
fourchus, têtes cornues, cornes droites, tordues en anneaux; l'aurochs,
race bovine; le bison, les dromadaires et les chameaux; les lamas,
les cigognes qui y touchent; enfin la girafe, celles de Levaillant,
recousues, rapiécées; mais celle de 1827 qui, après avoir fait le
bonheur des badauds et brillé d'un éclat incomparable, a payé à son
tour le funèbre tribut, mort aussi obscure que son entrée dans le monde
avait été brillante; elle est là toute raide et toute gauche, comme la
nature l'a faite. Celles qui l'ont précédée dans ces catacombes avaient
été empaillées, sans doute, par des gens qui n'avaient pas vu l'allure
de l'animal pendant sa vie: on leur a redressé fièrement le col, ne
pouvant imaginer la bizarre tournure de cette tête portée en avant,
comme l'enseigne d'une créature vivante.

Les tigres, les panthères, les jaguars, les lions!

D'où vient le mouvement que la vue de tout cela a produit chez moi? De
ce que je suis sorti de mes idées de tous les jours qui sont tout mon
monde, de ma rue qui est mon univers. Combien il est nécessaire de se
secouer de temps en temps, de mettre la tête dehors, de chercher à lire
dans la création, qui n'a rien de commun avec nos villes et avec les
ouvrages des hommes! Certes, cette vue rend meilleur et plus tranquille.

En sortant de là, les arbres ont eu leur part d'admiration, et ils ont
été pour quelque chose dans le sentiment de plaisir que cette journée
m'a donné... Je suis revenu par l'extrémité du jardin sur le quai. A
pied une partie du chemin et l'autre dans les omnibus.

J'écris ceci au coin de mon feu, enchanté d'avoir été, avant de
rentrer, acheter cet agenda, que je commence un jour heureux. Puissé-je
continuer souvent à me rendre compte ainsi de mes impressions! J'y
verrai souvent ce qu'on gagne à noter ses impressions et à les creuser,
en se les rappelant.

--Statue de Buffon pas mauvaise, pas trop ridicule. Bustes des grands
naturalistes français, Daubenton, Cuvier, Lacépède, etc., etc.

       *       *       *       *       *

20 _janvier._--Travaillé au tableau de _Valentin_[231]; fait le fond le
soir chez J...

M. Auguste m'a prêté une aquarelle, _Cheval noir_, plus deux volumes
des _Souvenirs de la Terreur_; il m'a rendu _la petite galerie d'Alger_
(tablette) et un porte-manteau.

En rentrant le soir, j'ai trouvé la pièce de Ponsard qu'il avait pris
la peine d'apporter [232].

       *       *       *       *       *

21 _janvier._--Resté chez moi toute la journée. _Le pastel du lion_,
pour les inondés. Composé trois sujets: _le Christ portant sa croix_,
d'après une ancienne sépia; _le Christ au jardin des Oliviers_, pour M.
Roché [233]; _le Christ étendu sur une pierre, reçu par les saintes
femmes._

Je lis les _Souvenirs de la Terreur_, de G. Duval[234]. Les frais
de mise en scène, les conversations supposées, imaginées, pour
donner de la couleur et de la réalité, ôtent toute confiance. La
haine systématique contre la révolution se montre trop à découvert.
L'historien cependant aurait à profiter dans cette lecture, non pour
les petits faits qui y sont rapportés, mais il y verrait, à travers la
partialité de l'écrivain, qu'il y a fort à rabattre de l'enthousiasme
et de la spontanéité dans les mouvements que l'on admire le plus à
cette époque. Ce qu'on y voit des rouages subalternes réduit à la
proportion de complots ce qui paraît souvent dans l'histoire l'effet du
sentiment national.

       *       *       *       *       *

22 _janvier._--Commencé et avancé beaucoup le pastel représentant _le
Christ aux Oliviers._

--_Robert Bruce_[235], le soir, avec Mme de Forget.

--Quand j'irai voir le tableau de Rubens, rue Taranne, aller chez Mme
Cavé [236].

       *       *       *       *       *

23 _janvier._--Composé le _Portement de croix._ Continué le pastel du
_Christ._

--Dans le transept de Saint-Sulpice [237], sujets qui pourraient
convenir: _Assomption.--Ascension.--Moïse recevant les tables de la
loi_, le peuple au bas de la montagne, les anciens à mi-chemin, en bas
et groupés, en s'étageant, armée, chevaux, femmes, camp.--_Moïse sur la
montagne_, tenant ses bras élevés pendant la bataille.--_Déluge.--Tour
de Babel.--Apocalypse.--Crucifiement_, les morts ressuscitant dans le
bas de la composition; soldats partageant les habits; anges dans le
haut, recueillant le précieux sang et retournant au ciel.--Dans le
_Portement de croix_, sur le plan en dessous du Christ, saintes femmes
montant péniblement.

Penser, pour ces tableaux, à la belle exagération des chevaux et des
hommes de Rubens, surtout dans la _Chasse_ de Soutman [238].

--_L'Ange exterminant l'armée des Assyriens._

Quatre beaux sujets pour le transept de Saint-Sulpice seraient quant à
présent:

1° Le _Portement de croix._--Le Christ vers le milieu de la composition
succombant sous le faix; sainte Véronique, etc.; en avant, les larrons
montant; plus bas, la Vierge, ses amies, le peuple et soldats.

2° En pendant, la _Mise au sépulcre._ La croix en haut, avec bourreaux,
soldats emportant les échelles et instruments; le corps des larrons
resté sur la croix; anges versant des parfums sur la croix du Christ,
ou pleurant; au milieu, le Christ porté par les hommes et suivi par les
saintes femmes; le groupe descendant vers une caverne où des disciples
préparent le tombeau. Hommes levant la pierre; anges tenant une torche.
Le dessous de la montagne, effet de lumière, etc.

3° _Apocalypse._--Le sujet déjà médité.

4° _L'Ange renversant l'armée des Assyriens._--L'armée montant dans les
roches; chevaux et chars renversés.

--Venu M. Wertheimer [239]; il me demande la _Course d'Arabes._

--Le soir, chez Deforge [240]. Vu Laurent Jan [241],--Chez Pierret.
Villot et sa femme.

Temps magnifique. Lune. Revenu à pied très tard, avec plaisir.

--Travaillé aux _Femmes d'Alger._[242]

--Villot me parle du papier transparent pour lithographies.

       *       *       *       *       *

24 _janvier._--Le soir, chez M. Thiers. Revu d'Aragon. Quand il n'y
avait plus que quelques personnes, il nous a parlé du maréchal Soult.
Il nous a dit qu'il mettait au défi de lui trouver une seule action
d'éclat dans sa vie. Très laborieux, etc... Au camp de Boulogne, il
fut un des instruments de l'élévation à l'Empire. On ne savait comment
s'y prendre. L'armée, tout attachée qu'elle était au premier Consul,
le Sénat, s'y seraient probablement refusés. On eut l'idée, et je
pense que ce fut le général Soult, de faire signer une pétition à un
corps désorganisé de dragons, lequel, étant mis à pied et désœuvré,
était tout voisin de la démoralisation qu'entraîne l'oisiveté chez les
soldats. Ils signèrent la pétition, qui fut présentée au Sénat comme
le vœu de l'armée. Cambacérès était contre. Fouché, voulant également
rentrer en grâce, se remua beaucoup. Le Sénat imita dans cette
circonstance l'exemple du Sénat de Rome, dans le temps des empereurs...
Ils s'empressaient de nommer à l'avance celui qu'ils voyaient sur le
point de l'être par les soldats.

       *       *       *       *       *

25 _janvier._--L'influence des lignes principales est immense dans une
composition.

J'ai sous les yeux les _Chasses_ de Rubens; une entre autres, celle
_aux lions_, gravée à l'eau-forte par Soutman, où une lionne s'élançant
du fond du tableau est arrêtée par la lance d'un cavalier qui se
retourne; on voit la lance plier en s'enfonçant dans le poitrail de la
bête furieuse. Sur le devant, un cavalier maure renversé; son cheval,
renversé également, est déjà saisi par un énorme lion, mais l'animal
se retourne avec une grimace horrible vers un autre combattant étendu
tout à fait par terre, qui, dans un dernier effort, enfonce dans le
corps du monstre un poignard d'une largeur effrayante; il est comme
cloué à terre par une des pattes de derrière de l'animal, qui lui
laboure affreusement la face en se sentant percer. Les chevaux cabrés,
les crins hérissés, mille accessoires, les bouchers détachés, les
brides entortillées, tout cela est fait pour frapper l'imagination, et
l'exécution est admirable. Mais l'aspect est confus, l'œil ne sait où
se fixer, il a le sentiment d'un affreux désordre; il semble que l'art
n'y a pas assez présidé, pour augmenter par une prudente distribution
ou par des sacrifices l'effet de tant d'inventions de génie.

Au contraire, dans la _Chasse à l'hippopotame_, les détails n'offrent
point le même effort d'imagination; on voit sur le devant un crocodile
qui doit être assurément dans la peinture un chef-d'œuvre d'exécution;
mais son action eût pu être plus intéressante. L'hippopotame, qui est
le héros de l'action, est une bête informe qu'aucune exécution ne
pourrait rendre supportable. L'action des chiens qui s'élancent est
très énergique, mais Rubens a répété souvent cette intention. Sur la
description, ce tableau semblera de tout point inférieur au précédent;
cependant, par la manière dont les groupes sont disposés, ou plutôt du
seul et unique groupe qui forme le tableau tout entier, l'imagination
reçoit un choc, qui se renouvelle toutes les fois qu'on y jette les
yeux, de même que, dans la _Chasse aux lions_, elle est toujours
jetée dans la même incertitude par la dispersion de la lumière et
l'incertitude des lignes.

Dans la _Chasse à l'hippopotame_, le monstre amphibie occupe le centre;
cavaliers, chevaux, chiens, tous se précipitent sur lui avec fureur. La
composition offre à peu près la disposition d'une croix de Saint-André,
avec l'hippopotame au milieu. L'homme renversé à terre et étendu dans
les roseaux sous les pattes du crocodile, prolonge par en bas une ligne
de lumière qui empêche la composition d'avoir trop d'importance dans
la partie supérieure, et ce qui est d'un effet incomparable, c'est
cette grande partie du ciel qui encadre le tout de deux côtés, surtout
dans la partie gauche qui est entièrement nue, et donne à l'ensemble,
par la simplicité de ce contraste, un mouvement, une variété, et en
même temps une unité incomparables.

       *       *       *       *       *

26 _janvier._--Travaillé à la _Course arabe._

Dîné chez M. Thiers. Je ne sais que dire aux gens que je rencontre
chez lui, et ils ne savent que me dire. De temps en temps, on me parle
peinture, en s'apercevant de l'ennui que me causent ces conversations
des hommes politiques, la Chambre, etc.

Que ce genre moderne, pour le dîner, est froid et ennuyeux! Ces
laquais, qui font tous les frais, en quelque sorte, et vous donnent
véritablement à dîner..... Le dîner est la chose dont on s'occupe le
moins: on le dépêche, comme on s'acquitte d'une désagréable fonction.
Plus de cordialité, de bonhomie. Ces verreries si fragiles..... luxe
sot! Je ne puis toucher à mon verre sans le renverser et jeter sur la
nappe la moitié de ce qu'il contient. Je me suis échappé aussitôt que
j'ai pu.

La princesse Demidoff y est venue. M. de Rémusat y dînait; c'est un
homme charmant, mais après bonjour et bonsoir, je ne sais que lui dire.

       *       *       *       *       *

27 _janvier._--Travaillé aux _Arabes en course._

--Le soir, été voir Labbé, puis Leblond. Garcia [243] y était.

Parlé de l'opinion de Diderot sur le comédien. Il prétend que le
comédien, tout en se possédant, doit être passionné. Je lui soutiens
que tout se passe dans l'imagination. Diderot, en refusant toute
sensibilité à l'acteur, ne dit pas assez que l'imagination y supplée.
Ce que j'ai entendu dire à Talma explique assez bien les deux effets
combinés de l'espèce d'inspiration nécessaire au comédien et de
l'empire qu'il doit en même temps conserver sur lui-même. Il disait
être en scène parfaitement le maître de diriger son inspiration et de
se juger, tout en ayant l'air de se livrer; mais il ajoutait que si,
dans ce moment, on était venu lui annoncer que sa maison était en feu,
il n'eût pu s'arracher à la situation: c'est le fait de tout homme en
train d'un travail qui occupe toutes ses facultés, mais dont l'âme
n'est pas, pour cela, bouleversée par une émotion.

Garcia, en défendant le parti de la sensibilité et de la vraie passion,
pense à sa sœur, la Malibran. Il nous a dit, comme preuve de son
grand talent de comédienne, qu'elle ne savait jamais comment elle
jouerait. Ainsi, dans le _Roméo_, quand elle arrive au tombeau de
Juliette, tantôt elle s'arrêtait, en entrant, contre un pilier, dans
un abattement douloureux, tantôt elle se prosternait en sanglotant,
devant la pierre, etc.; elle arrivait ainsi à des effets très
énergiques et qui semblaient très vrais, mais il lui arrivait aussi
d'être exagérée et déplacée, par conséquent insupportable. Je ne me
rappelle pas l'avoir jamais vue _noble._ Quand elle arrivait le plus
près du sublime, ce n'était jamais que celui que peut atteindre une
bourgeoise; en un mot, elle manquait complètement d'idéal. Elle était
comme les jeunes gens qui ont du talent, mais dont l'âge plus bouillant
et l'inexpérience leur persuadent toujours qu'ils n'en feront jamais
assez; il semblait qu'elle cherchât toujours des effets nouveaux dans
une situation. Si l'on s'engage dans cette voie, on n'a jamais fini:
ce n'est jamais celle du talent consommé; une fois ses études faites
et le point trouvé, il ne s'en départ plus.... C'était le propre du
talent de la Pasta. C'est ainsi qu'ont fait Rubens, Raphaël, tous les
grands compositeurs. Outre qu'avec l'autre méthode, l'esprit se trouve
toujours dans une perpétuelle incertitude, la vie se passerait en
essais sur un seul sujet. Quand la Malibran avait fini sa soirée, elle
était épuisée: la fatigue morale se joignait à la fatigue physique, et
son frère convient qu'elle n'eût pu vivre longtemps ainsi.

Je lui dis que Garcia, son père, était un grand comédien, constamment
le même, dans tous ses rôles, malgré son inspiration apparente. Il lui
avait vu, pour l'_Othello_, étudier une grimace devant la glace; la
sensibilité ne procéderait pas ainsi.

Garcia nous contait encore que la Malibran était embarrassée de l'effet
qu'elle devait chercher pour le moment où l'arrivée imprévue de son
père suspend les transports de sa joie, quand elle vient d'apprendre
qu'Othello est vivant. Elle consultait à cet égard Mme Naldi, la femme
du Naldi qui périt par l'explosion d'une marmite, et mère de Mme de
Sparre [244]. Cette femme avait été une excellente actrice; elle lui
dit qu'ayant à jouer le rôle de Galatée dans _Pygmalion_, et ayant
conservé pendant tout le temps nécessaire une immobilité tout à fait
étonnante, elle avait produit le plus grand effet, au moment où elle
fait le premier mouvement qui semble l'étincelle de la vie.

La Malibran, dans _Marie Stuart_, est amenée devant sa rivale Élisabeth
par Leicester, qui la conjure de s'humilier devant sa rivale. Elle y
consent enfin, et, s'agenouillant complètement, elle implore tout de
bon; mais outrée de l'inflexible rigueur d'Élisabeth, elle se relevait
avec impétuosité et se livrait à une fureur qui faisait, disait-il,
le plus grand effet. Elle mettait en lambeaux son mouchoir et jusqu'à
ses gants; voilà encore de ces effets auxquels un grand artiste ne
descendra jamais. Ce sont ceux-là qui ravissent les loges et font à
ceux qui se les permettent une réputation éphémère.

Le talent de l'acteur a cela de fâcheux qu'il est impossible, après
sa mort, d'établir aucune comparaison entre lui et les rivaux qui lui
disputaient les applaudissements de son vivant. La postérité ne connaît
d'un acteur que la réputation que lui ont faite ses contemporains,
et pour nos descendants, la Malibran sera mise sur la même ligne
que la Pasta, et peut-être lui sera-t-elle préférée, si on tient
compte des éloges outrés de ses contemporains. Garcia, en parlant de
cette dernière, la classait dans les talents froids et compassés,
_plastiques_, disait-il. Ce plastique, c'était l'idéal qu'il eût dû
dire. A Milan, elle avait créé la _Norma_ avec un éclat extraordinaire;
on ne disait plus la _Pasta_, mais la _Norma_; Mme Malibran arrive,
elle veut débuter par ce rôle; cet enfantillage lui réussit. Le public,
partagé d'abord, la mit aux nues, et la _Pasta_ fut oubliée. C'était
la Malibran qui était devenue la _Norma_, et je n'ai pas de peine à le
croire. Les gens de peu d'élévation, et point difficiles en matière
de goût, et c'est malheureusement le plus grand nombre, préféreront
toujours les talents de la nature de celui de la Malibran.

Si le peintre ne laissait rien de lui-même, et qu'on fût obligé de le
juger, comme l'acteur, sur la foi des gens de son temps, combien les
réputations seraient différentes de ce que la postérité les fait! Que
de noms obscurs aujourd'hui ont dû, dans leur temps, jeter d'éclat,
grâce au caprice de la mode et au mauvais goût des contemporains!
Heureusement que, toute fragile qu'elle est, la peinture, et à son
défaut la gravure, conserve et met sous les yeux de la postérité les
pièces du procès, et permet de remettre à sa place l'homme éminent peu
estimé du sot public passager, qui ne s'attache qu'au clinquant et à
l'écorce du vrai.

Je ne crois pas qu'on puisse établir une similitude satisfaisante entre
l'exécution de l'acteur et celle du peintre. Le premier a eu son moment
d'inspiration violente et presque passionnée, dans lequel il a pu se
mettre, toujours par l'imagination, à la place du personnage; mais une
fois ses effets fixés, il doit, à chaque représentation, devenir déplus
en plus froid, en rendant ses effets. Il ne fait en quelque sorte que
donner chaque soir une épreuve nouvelle de sa conception première, et
plus il s'éloigne du moment où son idéal, encore mal débrouillé, peut
lui apparaître encore avec quelque confusion, plus il s'approche de
la perfection: il calque, pour ainsi dire. Le peintre a bien cette
première vue passionnée sur son sujet, mais cet essai de lui-même est
plus informe que celui du comédien. Plus il aura de talent, plus le
calme de l'étude ajoutera de beautés, non pas en se conformant le plus
exactement possible à sa première idée, mais en la secondant par la
chaleur de son exécution.

L'exécution, dans le peintre, doit toujours tenir de l'improvisation,
et c'est en ceci qu'est la différence capitale avec celle du comédien.
L'exécution du peintre ne sera belle qu'à la condition qu'il se sera
réservé de s'abandonner un peu.

--Travaillé aux _Arabes en course_[245] et au _Valentin._

       *       *       *       *       *

28 _janvier._--Que la nature musicale est rare chez les Français!

--Travaillé au _Valentin_ et à la copie du petit portrait de mon neveu.

--Éclairs, tonnerre vers quatre heures, avec grêle violente.

--Dîner chez Mme Marliani [246]; elle va passer un mois dans le Midi.
J'ai revu chez elle Poirel, avec lequel je me suis plu. Chopin y était;
il m'a parlé de son nouveau traitement par le massage; cela serait
bien heureux. Le soir, un M. Ameilher a joué d'une guitare bizarre,
qu'il a fait faire, suivant ses idées particulières. Il n'en tire pas,
à mon avis, le parti nécessaire pour faire de l'effet, il joue trop
faiblement. C'est la manière de tous les guitaristes de ne faire que de
petits trilles, etc.

--Revenu avec Petetin[247], qui m'a parlé économie et placement
d'argent. Il m'a dit qu'il est surprenant combien en peu de temps avec
ces deux moyens, bien entendus, on peut augmenter sa fortune.

       *       *       *       *       *

29 _janvier._--Fatigué de ma soirée d'hier. Leleux et Hédouin [248]
sont venus me voir.

Il est probable qu'en faisant souvent sans modèle, quelque heureuse
que soit la conception, on n'arrive pas à ces effets frappants qui
sont obtenus simplement dans les grands maîtres, uniquement parce
qu'ils ont rendu naïvement un effet de la nature, même ordinaire.
Au reste, ce sera toujours l'écueil; les effets à la Prud'hon, à la
Corrège, ne seront jamais ceux à la Rubens, par exemple. Dans le petit
_saint Martin_, de Van Dyck, copié par Géricault, la composition est
très ordinaire, cependant l'effet de ce cheval et de ce cavalier est
immense. Il est très probable que cet effet est dû à ce que le motif a
été vu sur nature par l'artiste. Mon petit Grec (le _Comte Palatiano_)
a le même accent [249].

On pourrait dire que, par le procédé contraire, on arrive à des effets
plus tendres et plus pénétrants, s'ils n'ont pas cet air frappant et
magistral qui emporte tout de suite l'admiration. Le cheval blanc de
_saint Benoît_, de Rubens, semble une chose tout à fait idéale et fait
un effet bien puissant.

--Dîné chez Mme de Forget.

       *       *       *       *       *

31 _janvier._--Travaillé aux _Femmes d'Alger._

--Le soir, chez J... Elle a vu Vieillard [250]; il est toujours
inconsolable.

Elle me donne un article de Gautier, sur le Luxembourg, qui est
par-dessus les toits.


[227] _Alphonse-Henri de Gisors_, architecte, né en 1796, mort en 1866,
élève de Percier. Il a exécuté notamment le remaniement du palais et du
jardin du Luxembourg.

[228] _Alphonse Masson_, graveur. On lui doit plusieurs portraits
de Delacroix. Ce fut lui qui fut chargé par le maître de graver à
l'eau-forte le _Massacre de Scio._ Il a gravé aussi un _Lion._ (Voir
_Catalogue Robaut_, n° 985.)

[229] _Adolphe-Pierre Leleux_, peintre de genre, né à Paris en 1812:
il fit de la peinture sans autre guide que lui-même. Il commença par
faire de la gravure, de la lithographie et des vignettes, pressé qu'il
était par le besoin; puis, après plusieurs années de luttes, exposa au
Salon de 1835 _Un voyageur_, aquarelle qui fut remarquée. Il voyagea en
Bretagne, d'où il rapporta des études de nature et de mœurs; puis
dans les Pyrénées aragonaises. Les événements de 1848 jetèrent Leleux
dans une voie nouvelle: il donna le _Mot d'ordre_, scène de juin 1848;
la _Sortie_, autre scène de Juin; _Une patrouille de nuit à cheval_,
scène de Février. Certains critiques ont voulu faire de lui un des
chefs de l'École réaliste en peinture, à cause de son exactitude à
reproduire la nature.

[230] _Alexandre Vimont_, peintre, qui exposa aux Salons de 1846, de
1850 et de 1861.

[231] _Mort de Valentin_, toile datée de 1847. Salon de 1848,
Exposition universelle de 1855. Vente Collot, 1852, 4,750 francs, à Mme
M. Cottier, qui en a légué la nue propriété au Musée du Louvre. (Voir
_Catalogue Robaut_, n° 1008.)

[232] Sans doute _Agnès de Méranie_, qui fut représentée à l'Odéon en
décembre 1846, et dont le succès ne répondit pas aux espérances fondées
sur l'auteur de _Lucrèce._

[233] «Je travaille maintenant à mon petit _Christ au jardin des
Oliviers_, que je fais au pastel et que je prierai Mme Roché d'accepter
en souvenir de ses bontés.» (_Corresp._, t.I, p. 329.) Voir _Catalogue
Robaut_, n° 178 et 999.

[234] _Georges Duval_, vaudevilliste français et auteur de plusieurs
ouvrages sur la Révolution.

[235] _Robert Bruce_, opéra en trois actes, de Rossini, représenté à
l'Opéra pour la première fois le 30 décembre 1846.

[236] _Mme Cavé_, artiste, née à Paris vers 1810; elle étudia
l'aquarelle avec _Camille Roqueplan_, et exposa aux Salons de 1835
et 1836. Elle avait épousé le peintre _Clément Boulanger_, sous la
direction duquel elle aborda la peinture de genre. Veuve en 1842, elle
épousa, quelques années après, _François Cavé_, qui fut chef de la
division des Beaux-Arts. En dehors des Salons, elle se fit connaître
par une _Méthode de dessin sans maître_, qui parut en 1853, et qui
eut l'honneur de fixer l'attention de Delacroix. Le peintre fit sur
cette méthode un rapport qui fut publié par le _Moniteur officiel_ et
reproduit par les journaux d'Art. Il écrivait à ce propos en 1861:
«Je suis persuadé que la simplicité de cette méthode porterait la
conviction dans tous les esprits, abrégerait beaucoup nos travaux et
amènerait une décision plus prompte.» Les écrits de Mme Cavé l'avaient
assez frappé pour qu'à plusieurs reprises dans son Journal, on trouve
des réflexions sur la technique de la peinture qui lui avaient été
suggérées par elle. «Voilà la première méthode de dessin qui enseigne
quelque chose»: tel était le début de l'article de Delacroix sur Mme
Cavé.

[237] Au moment où une chapelle de Saint-Sulpice fut donnée à Delacroix
pour la décorer, on parlait encore de lui confier le mur du transept de
l'église. Ce projet fut abandonné, et la chapelle des Anges livrée à
Delacroix, qui commença son travail en 1859 et ne le termina qu'en 1861.

[238] _Soutman_, peintre et graveur hollandais, né en 1580, mort en
1653, élève de Rubens.

[239] Amateur dont la vente eut lieu le 7 décembre 1871.

[240] Marchand de tableaux et de couleurs.

[241] _Laurent Jan_ était un des journalistes les plus spirituels de
cette époque.

[242] Il s'agit ici d'une variante du tableau: _Femmes d'Alger_, qui
fut exposé au Salon de 1834 et qui appartient au Musée du Louvre. Le
tableau dont il est question ici, et qui est mentionné au catalogue
Robaut sous le titre: _Femmes d'Alger dans leur intérieur_, fut envoyé
par Delacroix au Salon de 1849. La disposition des bras de la négresse
n'est pas tout à fait la même que dans le tableau du Louvre. Il fait
maintenant partie de la galerie Broyas au Musée de Montpellier.

[243] _Manuel Garcia_, musicien français, fils du célèbre chanteur
_Manuel Garcia._ Formé par son père à l'enseignement du chant, il
s'y consacra lui-même exclusivement, et fut attaché vers 1835 au
Conservatoire de Paris. Ses sœurs, _Marie_ et _Pauline Garcia_, se
sont toutes deux rendues célèbres comme cantatrices, la première (morte
en 1836 à Bruxelles) sous le nom de _Mme Malibran_, la seconde sous le
nom de _Mme Viardot._

[244] _Giuseppe Naldi_, chanteur italien, né en 1765, mort en 1820 à
Paris. Après de grands succès en Angleterre, il débuta en 1819 sur la
scène des Italiens, a Paris; mais l'année suivante un terrible accident
vint mettre fin à sa carrière. Une marmite de récente invention, et
dont la soupape avait été trop fortement fixée, éclata en morceaux dans
une expérience, et Naldi, atteint par les débris, fut tué net.

Sa fille et son élève, Mlle Naldi, avait débuté également en 1819 au
théâtre Italien et partagé la vogue de la Pasta. Elle quitta la scène
en 1823 pour épouser le comte de Sparre, et depuis cette époque elle ne
s'est plus fait entendre que dans les salons.

[245] Voir _Catalogue Robaut_, n° 468.

[246] Delacroix avait connu la _comtesse Marliani_ chez George Sand.
Son mari, le comte Marliani, compositeur et professeur de chant, fit
représenter au théâtre Italien plusieurs opéras, notamment le _Bravo._

[247] _Anselme Petetin_, administrateur et publiciste. Il fut
successivement préfet et directeur de l'Imprimerie nationale.

[248] _Edmond Hédouin_, peintre et graveur, élève de Célestin Nanteuil
et de Paul Delaroche. Il s'est surtout consacré au paysage et aux
sujets de genre. Il fut chargé d'exécuter les peintures décoratives
dans la galerie des fêtes au Palais-Royal.

[249] Voir le _Catalogue Robaut_, n° 170.

[250] _Louis Müller_, peintre, né en 1815, élève de Gros et de Coignet.
Il remplaça Hippolyte Flandrin à l'Institut en 1864.

       *       *       *       *       *

2 _février._--Le matin chez Müller.--Chez Gaultron [251].--Dupré et
Rousseau venus dans la journée; ils m'ont répété beaucoup d'arguments
en faveur de la fameuse société; mais j'avais pris mon parti, et leur
ai déclaré ma complète aversion pour le projet.

Que faire après une journée, ou plutôt une matinée pareille? La sortie
le matin et puis la venue de ces deux parleurs, au moment où j'eusse pu
retrouver quelque disposition au travail, m'ont complètement abattu
jusqu'au soir.

       *       *       *       *       *

3 _février._--Müller [252] m'a rendu ma visite prestement; l'aplomb de
ce jeune coq est remarquable. J'avais critiqué certaines parties de
ses tableaux avec une réserve extrême; je ne puis m'empêcher en général
de le faire, et je n'aime pas à affliger. Chez moi, il m'a paru tout à
son aise: «Ceci est bien, ceci me déplaît.» Telles étaient les formes
de son discours.

Hédouin est furieux. Il m'a parlé de l'extrême confiance en lui-même
de Couture [253]. C'est assez le cachet de cette école, dans laquelle
Müller se confond; l'autre cachet, c'est cet éternel blanc partout et
cette lumière, qui semble faite avec de la farine.

J'ai effacé, sur ce que m'ont dit ces messieurs, la fenêtre du fond des
_Marocains endormis._[254]

--Henry m'apprend l'accouchement de sa sœur Claire.

--Travaillé aux _Arabes en course_: l'obscurité me force d'y renoncer.

Je commence alors à ébaucher le _Christ au tombeau_ (toile de 100), le
ciel seulement. [255]

Rivet [256] est arrivé à quatre heures. J'ai été heureux de le voir, et
sa prévenance m'a charmé. Nous avons été bientôt comme autrefois. Je le
trouve changé, et ce changement m'afflige. Il est très satisfait de mon
article sur Prud'hon [257].

Resté le soir chez moi. Situation d'esprit mélancolique, si je puis
dire, et point triste. Les diverses personnes que j'ai vues aujourd'hui
ont causé sans doute cet état.

J'ai fait d'amères réflexions sur la profession d'artiste; cet
isolement, ce sacrifice de presque tous les sentiments qui animent le
commun des hommes.

       *       *       *       *       *

4 _février._--Au moment de partir pour la Chambre des députés, M.
Clément de Ris [258] est venu: aimable jeune homme. Laurent Jan est
survenu; j'ai frémi en le voyant ramasser le gant aussitôt, sur
quelques mots de l'interlocuteur qui, heureusement, est parti peu
après. Laurent n'est pas resté non plus.

Arrivé à la Chambre à onze heures et demie. Vu, en arrivant, les
voussures de Vernet [259]; il y a un volume à écrire sur l'affreuse
décadence que cet ouvrage montre dans l'art du dix-neuvième siècle. Je
ne parle pas seulement du mauvais goût et de la mesquine exécution des
figures coloriées, mais les grisailles et ornements sont déplorables.
Dans le dernier village, et du temps de Vanloo, elles eussent encore
paru détestables.

J'ai revu avec plaisir mon hémicycle [260]; j'ai vu tout de suite ce
qu'il fallait pour rétablir l'effet; le seul changement de la draperie
de l'Orphée a donné de la vigueur au tout.

Quel dommage que l'expérience arrive tout juste à l'âge où les forces
s'en vont! C'est une cruelle dérision de la nature que ce don du
talent, qui n'arrive jamais qu'à force de temps et d'études qui usent
la vigueur nécessaire à l'exécution.

--J'ai observé dans l'omnibus, à mon retour, l'effet de la demi-teinte
dans les chevaux, comme les bais, les noirs, enfin à peau luisante:
il faut les masser, comme le reste, avec un ton local, qui tient le
milieu entre le luisant et le ton chaud coloré; sur cette préparation
il suffit d'un glacis chaud et transparent pour le changement de plan
de la partie ombrée ou reflétée, et sur les sommités de ce même ton de
demi-teinte, les luisants se marquent avec des tons clairs et froids.
Dans le cheval bai, cela est très remarquable.

       *       *       *       *       *

5 _février._--J'ai passé toute la journée à me reposer et à lire dans
ma chambre. Commencé _Monte-Cristo_: c'est fort amusant, sauf cependant
les immenses dialogues qui remplissent les pages; mais, quand on a lu
cela, on n'a rien lu...

Après dîner, chez Pierret, où j'ai trouvé le jeune Soulié [261].
Pierret est toujours malade de son point de côté. Ensuite chez Alberthe
[262]; sa fille est alitée.

--Voici des titres d'ouvrages à avoir, que j'ai pris chez elle:

_Moyen infaillible de conserver sa vue en bon état, jusqu'à une extrême
vieillesse_, traduit de l'allemand de M. G.-J. Beer, docteur en
médecine de l'Université de Vienne.

Ifland: _l'Art de prolonger la vie._

_Confucius_ (dans le genre de _Marc-Aurèle._)

_Marc-Aurèle_, ancienne édition, traduite par Dacier.

_L'Homme de cour_, de Balthazar Gracian[263], traduit par Amelot de la
Houssaye [264].

--Chez Pierret, nous avons parlé des facéties et coq-à-l'âne de M. de
C...

--Je disais qu'en littérature, la première impression est la plus
forte; comme preuve, les Mémoires de Casanova, qui m'ont fait un effet
immense, quand je les ai lus pour la première fois dans l'édition
écourtée, en 1829. J'ai eu occasion depuis d'en parcourir des passages
de l'édition plus complète, et j'ai éprouvé une impression différente.

Le jeune Soulié me dit que M. Niel [265], ayant lu le _Neveu de
Rameau_,[266] dans la traduction française faite d'après celle que
Gœthe avait faite en allemand, le préférait à l'original; nul doute que
ce ne soit l'effet de cette vive impression de certaines formes sur
l'esprit qui, sur le même objet, n'en peut plus recevoir de semblables.

(Je relis ceci en 1857.--Je relis les Mémoires de Casanova, pendant ma
maladie, je les trouve plus adorables que jamais; donc ils sont bons.)

       *       *       *       *       *

6 _février._--Peu de travail, le matin. L'après-midi, ébauché
entièrement les figures du _Christ au tombeau._--Dîné et passé la
soirée avec J...

Planet [267] est venu à quatre heures; il a paru très frappé de mon
ébauche; il eût voulu la voir en grand. L'admiration sincère qu'il me
montre me fait grand plaisir; il est de ceux qui me réconcilient avec
moi-même. Que le ciel le lui rende! Le pauvre garçon manque tout à fait
de confiance, et c'est dommage, car il montre des qualités supérieures.

       *       *       *       *       *

7 _février._--Malaise. Je n'ai rien fait de toute la journée.

Ce bon Fleury [268] est venu me voir avec un diable d'enfant qui
touchait à tout. Il m'a donné sa recette pour imprimer les panneaux,
cartons ou toiles: colle de peau et blanc d'Espagne, appliqués à la
brosse et unis au papier de verre.

Le soir, quand je me délassais après le bain, que j'avais fait venir
avant dîner, Riesener est venu. Resté une partie de la soirée: il m'a
conté que Scheffer avait réuni les membres de la future société et
s'était prononcé pour un système tellement exclusif, que peu s'en est
fallu qu'il n'exclût tout le monde. Il a consterné l'auditoire.

Riesener me parle toujours de ses projets admirables de travail et de
procédés propres à les faciliter.

       *       *       *       *       *

8 _février._--Excellente journée.

J'ai débuté par aller voir, rue Taranne, le tableau de _Saint Just_,
de Rubens; admirable peinture. Les deux figures des assistants, de son
gros dessin, mais d'une franchise de clair-obscur et de couleur qui
n'appartient qu'à l'homme qui ne cherche pas, et qui a mis sous les
pieds les folles recherches et les exigences plus sottes encore.

Puis à la Chambre des députés. Travaillé à la femme portant le petit
enfant, et l'enfant par terre; puis à l'homme couché au-dessus du
Centaure [269]; je crois que j'ai fort avancé. Séance très longue.
Revenu sans fatigue.

Pour compléter la journée, j'apprends en rentrant que Mme Sand est de
retour et me l'a envoyé dire. Je suis heureux de la revoir.

Resté chez moi le soir; j'ai eu tort. La journée du lendemain s'en est
ressentie. J'aurais dû faire quelques pas dehors. L'air seul contribue
peut-être à accélérer la circulation; aussi, le lendemain, je n'ai
rien fait. L'estomac dérangé commande en maître, mais en maître bien
indigne de régner, car il remplit mal ses fonctions, et arrête tout le
reste.

       *       *       *       *       *

9 _février._--Donc mal disposé.

--Venu Demay [270]. Pendant qu'il y était, M. Haussoullier.[271] Tous
les jeunes gens de cette école d'Ingres ont quelque chose de pédant;
il semble qu'il y ait déjà un très grand mérite de leur part à s'être
rangé du parti de la _peinture sérieuse_: c'est un des mots du _parti._
Je disais à Demay qu'une foule de gens de talent n'avaient rien fait
qui vaille, à cause de cette foule de partis pris qu'on s'impose ou que
le préjugé du moment vous impose. Ainsi, par exemple, de cette fameuse
_beauté_, qui est, au dire de tout le monde, le but des arts: si c'est
l'unique but, que deviennent les gens qui, comme Rubens, Rembrandt, et
généralement toutes les natures du Nord, préfèrent d'autres qualités?
Demandez la pureté, la beauté, en un mot, au Puget, adieu sa verve!...
Développer tout cela.

... En général, les hommes du Nord y sont moins portés; l'Italien
préfère l'ornement; cela se retrouve dans la musique.

Vu _Don Juan_[272] le soir. Sensation pareille, en voyant la pièce. Le
mauvais Don Juan (l'acteur)! Est-ce l'exécution, le décousu qu'on met
dans un ouvrage ancien? Mais comme il grandit par le souvenir, et que,
le lendemain, je me le suis rappelé avec bonheur! Quel chef-d'œuvre de
romantisme! Et cela en 1785! L'acteur qui fait Don Juan ôte son manteau
pour se battre avec le Père; à la fin, ne sachant quelle contenance
tenir, il se met à genoux devant le Commandeur; je suis sûr qu'il n'y a
pas deux personnes dans la salle qui s'en soient aperçues.

Je pensais à la dose d'imagination nécessaire au spectateur pour être
digne d'entendre un tel ouvrage. Il me paraissait évident que presque
tous les gens qui étaient là écoutaient avec distraction. Ce serait peu
de chose; mais les parties les plus faites pour frapper l'imagination
ne les arrêtaient pas davantage. Il faut beaucoup d'imagination pour
être saisi vivement au spectacle..... Le combat avec le Père, l'entrée
du Spectre frapperont toujours un homme d'imagination; la plus grande
partie des spectateurs n'y voient rien de plus intéressant que dans le
reste.

       *       *       *       *       *

10 _février._--Hier 9, à quatre heures, j'ai été voir Mme Sand; elle
était souffrante. Revu sa fille et son gendre futur [273].

Aujourd'hui, il était plus de midi quand je suis parti pour le
Palais-Bourbon. Il a fait un temps affreux: neige, gelée, gâchis. Il
faut aller en voiture à mon travail, et on y reste si longtemps, qu'il
y a des maladies à prendre. J'ai travaillé aux hommes du milieu.

Revenu de bonne heure et resté également très longtemps en voiture.
Demeuré chez moi le soir, fatigué et souffrant.

--Ton local de la nymphe debout dans l'_Orphée_ [274]: _vert émeraude,
vermillon_ et _blanc_; plus de _blancs_ dans les clairs.

Deuxième Nymphe: _ton orangé_ et _vert émeraude._

       *       *       *       *       *

11 _février._--Je devais retourner à la Chambre. J'écrirai à Henry
[275], pour suspendre jusqu'à la semaine prochaine. Le froid est trop
incommode. J'ai besoin de repos.

       *       *       *       *       *

12 _février._--Mis au net la composition de _Foscari._ [276]

Essayé avec une toile de 80; je crois que cela ira ainsi.

--Vu Mme Sand à quatre heures et dîné chez Piron. Don Juan avec lui.
J.-J... y était.

       *       *       *       *       *

14 _février._--Le Beau est assurément la rencontre de toutes les
convenances... Développer ceci, en se rappelant le Don Juan que j'ai vu
hier.

Quelle admirable fusion de l'élégance, de l'expression, du bouffon,
du terrible, du tendre, de l'ironique! chacun dans sa nature. _Cuncta
fecit in pondere numero et mensura._ Chez Bossini, l'Italien l'emporte,
c'est-à-dire que l'ornement domine l'expression. Dans beaucoup d'opéras
de Mozart, le contraire n'a pas lieu, car il est toujours orné et
élégant; mais l'expression des sentiments tendres prend une mesure
mélancolique qui ne va pas indifféremment à tous les sujets. Dans le
_Don Juan_, il ne tombe pas dans cet inconvénient; le sujet, au reste,
était merveilleusement choisi, à cause de la variété des caractères: D.
Anna, Ottavio, Elvira sont des caractères sérieux, les deux premiers
surtout; chez Elvira, déjà on voit une nuance moins sombre. Don Juan
tour à tour bouffon, insolent, insinuant, tendre même; la paysanne,
d'une coquetterie inimitable; Leporello, parfait d'un bout à l'autre.

Rossini ne varie pas autant les caractères.

       *       *       *       *       *

15 _février._--Levé en mauvaise disposition, je me suis mis à reprendre
l'ébauche du _Christ au tombeau._ [277] L'attrait que j'y ai trouvé
a vaincu le malaise, mais je l'ai payé par une courbature le soir et
le lendemain. Mon ébauche est très bien, elle a perdu de son mystère;
c'est l'inconvénient de l'ébauche méthodique. Avec un bon dessin pour
les lignes de la composition et la place des figures, on peut supprimer
l'esquisse, qui devient presque un double emploi. Elle se fait sur le
tableau même, au moyen du vague où on laisse les détails. Le ton local
du Christ est _terre d'ombre_ naturelle, _jaune de Naples_ et _blanc_;
là-dessus, quelques tons de _noir_ et _blanc_ glissés çà et là, les
ombres avec un ton chaud.

Le ton local des nuances de la Vierge: un _gris_ légèrement roussâtre,
les clairs avec _jaune de Naples_ et _noir._

--Essayé _Foscari_, sur la toile de 80... Décidément, cela est trop
noyé. J'essayerai sur toile de 60.

       *       *       *       *       *

18 _février._--Aujourd'hui été voir le _Christ_ de Préault, à
Saint-Gervais [278]. J'avais été au Luxembourg auparavant pour
m'informer de la cause des refus d'entrée.

       *       *       *       *       *

19 _février._--T... me dit très justement que le modèle rabaisse son
homme. Une personne sotte vous assotit. L'homme d'imagination, dans
son travail pour élever le modèle jusqu'à l'idéal qu'il a conçu, fait
aussi, malgré lui, des pas vers la vulgarité qui le presse et qu'il a
sous l'œil [279].

--Vu deux actes des _Huguenots_... Où est Mozart?

Où est la grâce, l'expression, l'énergie, l'inspiration et la science?
le bouffon et le terrible...? Il sort de cette musique tourmentée des
efforts qui surprennent, mais c'est l'éloquence d'un fiévreux, des
lueurs suivies d'un chaos.

Piron m'y a donné des nouvelles de Mlle Mars, qui est bien mal.

Charles [280] très affligé.

       *       *       *       *       *

20 _février._--Les moralistes, les philosophes, j'entends les
véritables, tels que Marc-Aurèle, le Christ, en ne le considérant que
sous le rapport humain; n'ont jamais parlé politique. L'égalité des
droits et vingt autres chimères ne les ont pas occupés, ils n'ont
recommandé aux hommes que la résignation à la destinée, non pas à
cet obscur _fatum_ des anciens, mais à cette nécessité éternelle
que personne ne peut nier, et contre laquelle les philanthropes ne
prévaudront point, de se soumettre aux arrêts de la sévère nature.
Ils n'ont demandé autre chose au sage que de s'y conformer et de jouer
son rôle à la place qui lui a été assignée au milieu de l'harmonie
générale. La maladie, la mort, la pauvreté, les peines de l'âme, sont
éternelles et tourmenteront l'humanité sous tous les régimes; la forme,
démocratique ou monarchique, n'y fait rien.

--Dîné chez M. Moreau [281]; revenu avec Couture: il raisonne très
bien, il est surprenant... Quel regard nous avons pour caractériser
les défauts les uns des autres! Tout ce qu'il m'a dit de chacun est
très vrai et très fin, mais il ne tient pas compte des qualités;
surtout il ne voit et n'analyse, comme tous les autres, que des
_qualités d'exécution._ Il me dit, et je le crois bien, qu'il se
sent surtout propre à faire d'après nature. Il fait, dit-il, des
études préparatoires, pour apprendre par cœur, en quelque sorte, le
morceau qu'il veut peindre et s'y met ensuite avec chaleur: ce moyen
est excellent à son point de vue. Je lui ai dit comment Géricault se
servait du modèle, c'est-à-dire librement, et cependant faisant poser
rigoureusement. Nous nous sommes récriés l'un et l'autre sur son
immense talent!

Quelle force que celle qu'une grande nature tire d'elle-même! Nouvel
argument contre la sottise qu'il y a à y résister et à se modeler sur
autrui.

       *       *       *       *       *

21 _février._--Aujourd'hui, fermé ma porte par excès d'ennui des
visiteurs.

Repris les _Comédiens arabes_[282] de bonne heure, à cause du concert
de Franchomme [283], où je devais aller à deux heures. En y allant,
trouvé Mme Sand, qui m'a fait achever la route dans sa voiture. Je
l'ai revue avec un vrai plaisir. Excellente musique. Quatuor d'Haydn,
des derniers qu'il ait faits. Chopin me dit que l'expérience y a donné
cette perfection que nous y admirons. Mozart, a-t-il ajouté, n'a pas
eu besoin de l'expérience; la science s'est toujours trouvée chez lui
au niveau de l'inspiration. Quintettes de lui, déjà entendus chez
Boissard. Le trio de _Rodolphe_ de Beethoven: passages communs, à côté
de sublimes beautés.

Résisté à dîner chez Mme Sand, pour rentrer et me reposer.

Le soir chez M. Thiers; il n'y avait que Mme Dosne.

       *       *       *       *       *

22 _février._--Continué les _Comédiens arabes_ et avancé beaucoup.

--Chez Asseline [284] à sept heures et demie, pour aller à Vincennes;
le prince paraît fort aimable [285].

Revenus de bonne heure; nous étions avec Decamps et Jadin [286]. Ce
dernier ma dit que Mme D... remarquait avec mécontentement que je
n'allasse pas la voir, et cela m'a beaucoup affligé. Asseline m'a
présenté à sa femme: elle a l'air très simple et bon enfant.

Decamps était arrivé chez Asseline, pour aller chez le prince, avec une
cravate noire fripée, à dessins, et un gilet de couleur fané; on lui a
prêté une cravate blanche. J'ai intercédé, mais inutilement, pour qu'il
ne fumât pas dans la voiture, en allant à Vincennes.

J'ai rencontré, chez le prince, Ch. His [287], en grand sautoir de
commandeur, l'Auxerrois, mon ancien camarade, bardé d'ordres turcs; j'y
ai vu Boulanger [288], L'Haridon [289], qui m'a l'air d'un fort aimable
garçon.

       *       *       *       *       *

23 _février._--Travaillé aux _Comédiens arabes._[290] Préault [291] est
venu.

Chez Alberthe, le soir; petite réunion. Je l'ai revue avec grand
plaisir, cette chère amie; elle était rajeunie dans sa toilette et a
été infatigable toute la soirée; sa fille aussi était très bien, elle
danse avec grâce, surtout l'insipide polka. Vu M. de Lyonne et M. de la
Baume. Cet homme ne vieillit pas.

Mareste [292] nous cite la lettre de Sophie Arnould au ministre Lucien:
«Citoyen Ministre, j'ai allumé beaucoup de feux dans ma vie, je n'ai
pas un fagot à mettre dans le mien; le fait est que je meurs de faim.»
_Signé_: «Une vieille actrice qui n'est pas de votre temps.»

«Mlle de Châteauvieux,... Mlle de Châteauneuf... Qu'est-ce, lui
disait-on, que toutes ces demoiselles-là?» Elle répondit: «Autant de
châteaux branlants!»

Au plus fort de la Terreur, Mlle Clairon [293] était retirée à
Saint-Germain, et dans le dernier besoin. Un soir, on heurte violemment
à sa porte; elle ouvre après quelques hésitations; un homme vêtu en
charbonnier se présente: c'était son camarade Larive, qui dépose un sac
contenant du riz ou de la farine et s'en va sans mot dire.

       *       *       *       *       *

24 _février._--Travaillé aux _Arabes comédiens._

Le soir, chez M. le duc de Nemours: vu Pelletan [294], qui m'a fait des
éloges de mon plafond, Philarète [295], Rivet. Désordre en sortant.

       *       *       *       *       *

25 _février._--Chez Mme de Forget, le soir. Mme Henri m'a joué d'infâme
musique moderne, entre autres, comme régal, les deux morceaux que les
voisines du jardin ont écorchés tout l'été.

       *       *       *       *       *

26 _février._--Dauzats [296] m'avait prévenu la veille que Mme la
duchesse d'Orléans irait à l'Exposition de la rue Saint-Lazare et
désirait m'y voir. Elle a été fort aimable pour moi.

En sortant, j'ai été rejoindre Villot, qui était venu le matin à une
Exposition, rue Grange-Batelière: un Titien magnifique, _Lucrèce et
Tarquin_, et la _Vierge_, de Raphaël, _levant le voile..._ Gaucherie et
magnificence du Titien! Admirable balancement des lignes de Raphaël!
Je me suis aperçu tout à fait de ce jour que c'est sans doute à cela
qu'il doit sa plus grande beauté. Hardiesses et incorrections que lui
fait faire le besoin d'obéir à son style et à l'habitude de sa main.
Exécution vue à la loupe: à petits coups de pinceau.

       *       *       *       *       *

27 _février._--Lassalle [297], puis Arnoux [298], sont venus. Ce
dernier cherche à se caser, après le naufrage de l'époque. J'ai écrit à
Buloz [299] pour lui.

Grenier [300] est venu faire une étude au pastel d'après le
_Marc-Aurèle._ Nous avons parlé de Mozart et de Beethoven; il trouve
dans ce dernier cette verve de misanthropie et de désespoir, surtout
une peinture de la nature, qui n'est pas à ce degré chez les autres;
nous lui comparons Shakespeare. Il me fait l'honneur de me ranger
dans la classe de ces sauvages contemplateurs de la nature humaine.
Il faut avouer que, malgré sa céleste perfection, Mozart n'ouvre pas
cet horizon-là à l'esprit. Cela viendrait-il de ce que Beethoven est
le dernier venu? Je crois qu'on peut dire qu'il a vraiment reflété
davantage le caractère moderne des arts, tourné à l'expression de
la mélancolie et de ce qu'à tort ou à raison on appelle romantisme;
cependant, _Don Juan_ est plein de ce sentiment.

Dîné chez Mme de Forget et passé la soirée avec elle. Elle souffre
encore, et je voudrais bien la voir se soigner mieux.

Rêvé de Mme de L... Décidément il ne se passe presque pas de nuit que
je ne la voie ou que je ne sois heureux près d'elle, et je la néglige
bien sottement: c'est un être charmant!

       *       *       *       *       *

28 _février._--Tracé au blanc le _Foscari_ et couvert la toile
avec grisaille, noir de pêche et blanc; ce serait une assez bonne
préparation pour éviter les tons roses et roux. La grande copie de
_Saint Benoît_[301], que j'ai faite ainsi, a une fraîcheur difficile
à obtenir par un autre moyen; ma composition me paraît offrir des
difficultés de perspective, que je n'attendais pas.

En somme, journée mal employée, quoique je n'aie pas été interrompu.

Gaultron est venu un seul moment pour l'affaire de Bordeaux [302].

Dîné chez M. Thiers; j'éprouve pour lui la même amitié et le même ennui
dans son salon.

A dix heures avec d'Aragon chez Mme Sand; il nous parle d'un ouvrage
très intéressant, traduit par un M. Cazalis: _La douloureuse Passion de
N. S._, par la Sœur Catherine Emmerich, extatique allemande. Lire cela.
Ce sont des détails très singuliers sur la Passion, qui sont révélés à
cette fille.


[251] Ami de Delacroix.

[252] _Gaultron_, peintre, élève de Delacroix.

Delacroix avait ouvert, en 1838, un atelier rue Neuve-Guillemin, où
il réunissait ses élèves. En 1846, l'atelier avait été transféré de
l'autre côté de la Seine, rue Neuve-Breda.

[253] Le nom de _Couture_ (1815-1879) paraît ici pour la première fois,
mais on l'y retrouvera plus loin. L'extrême suffisance du peintre des
_Romains de la décadence_, qui le poussa à abandonner plusieurs fois le
pinceau pour la plume, le servit bien mal en ce qui concerne Delacroix,
car il écrivit sur lui en 1867 un article que nous nous dispenserons
de qualifier, mais à propos duquel M. Paul Mantz a dit très justement
qu'il «_dépassait les limites du comique ordinaire._» Nous recommandons
particulièrement aux curieux d'art, et à tous ceux qui voudraient se
convaincre du danger que court un spécialiste à sortir du domaine de sa
spécialité, cet article trop peu connu dans lequel il est dit à propos
d'Eugène Delacroix: «Intelligent et insuffisant tout ensemble, la
médiocrité de son faire lui constitue une fausse originalité... Là où
beaucoup de gens croient voir des créations nouvelles, moi, je ne vois
que des efforts malheureux.» (_Revue libérale_, 10 avril 1867, p. 70 et
76.) L'article est de 1867, postérieur par conséquent aux magnifiques
études dans lesquelles les Baudelaire, les Saint-Victor, les Gautier
avaient proclamé le génie de Delacroix. Couture a-t-il voulu se
singulariser? Nous hésitons à croire qu'il ait réellement pensé ce
qu'il a écrit!...

[254] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1015.

[255] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1034.

[256] «Le baron _Charles Rivet_, qui de nos jours a attaché son nom à
la fondation de la troisième république, demeura un des fidèles amis
de cœur de Delacroix. Celui-ci, dans un premier testament que lui
fit déchirer sa gouvernante, Jenny Le Guillou, l'avait désigné comme
son légataire universel. C'était un homme de grand sens et de mœurs
aimables. Il avait été plus que camarade d'atelier de Bonington: il
l'avait obligé avec infiniment de délicatesse dans son année de début
et de gêne. «(Note de Ph. Burty dans la _Correspondance_ de Delacroix,
t. I, p. 127.)

[257] Cet article sur Prud'hon, qui avait paru dans la _Revue des Deux
Mondes_ du 1er novembre 1846, est un des plus intéressants du volume
qui contient les écrits de Delacroix. (EUGÈNE DELACROIX, _Sa vie et ses
œuvres._)

[258] Le comte _L. Clément de Ris_, critique d'art, auteur d'ouvrages
appréciés, qui devint conservateur du Musée de Versailles.

[259] Ces voussures se trouvent au plafond d'une grande salle des Pas
perdus, au palais du Corps législatif.

[260] Les peintures décoratives de la bibliothèque du Palais-Bourbon
furent commencées par E. Delacroix en 1838 et terminées en 1847.
Elles se composent de deux hémicycles et de cinq coupoles divisées
chacune en quatre pendentifs. Les deux hémicycles sont peints sur le
mur enduit d'une préparation à la cire; ils représentent: le premier,
_Orphée apportant la civilisation à la Grèce_ (côté de la cour du
Palais-Bourbon); le second, _Attila ramenant la barbarie sur l'Italie
ravagée_ (côté de la Seine). Les coupoles sont peintes à l'huile
sur toile marouflée sur enduit; chaque coupole se compose de quatre
pendentifs et comprend par conséquent quatre sujets, que le maître a
choisis dans un même ordre d'idées: 1° la _Poésie_; 2° la _Théologie_;
3° la _Législation_; 4° la _Philosophie_; 5° les _Sciences._ Enfin, à
l'intersection desdits pendentifs, se trouvent de grands mascarons, que
Delacroix a imaginés d'après des types rencontrés un peu partout sur
son passage, et principalement parmi les travailleurs des champs.

Première coupole: 1° _Alexandre et les poèmes d'Homère_; 2°
_L'éducation d'Achille_; 3° _Ovide chez les Barbares_; 4° _Hésiode et
la Muse._

Deuxième coupole: 1° _Adam et Ève_; 2° _La captivité à Babylone_; 3°
_La mort de saint Jean-Baptiste_; 4° _La drachme du tribut._

Troisième coupole: 1° _Numa et Égérie_; 2° _Lycurgue consulte la
Pythie_; 3° _Démosthène harangue les flots de la mer_; 4° _Cicéron
accuse Verrès._

Quatrième coupole: 1° _Hérodote interroge les traditions des Mages_; 2°
_Les bergers chaldéens inventeurs de l'astronomie_; 3° _Sénèque se fait
ouvrir les veines_; 4° _Socrate et son démon._

Cinquième coupole: 1° _La mort de Pline l'Ancien_; 2° _Aristote décrit
les animaux que lui envoie Alexandre_; 3° _Hippocrate refuse les
présents du roi de Perse_; 4° _Archimède tué par le soldat._

Pour bien juger de toute cette suite de peintures décoratives, il est
absolument utile de circuler sur la galerie saillante qui contourne
cette magnifique salle.

Delacroix avait déjà exécuté des peintures décoratives au
Palais-Bourbon, en 1833, par l'entremise de M. Thiers; il fut chargé de
décorer le Salon du Roi qu'il acheva en cinq ans et qui lui fut payé
la modeste somme de 30,000 francs. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 892 à
917.)]

[261] Il s'agit probablement ici de M. _Eudore Soulié_, qui appartenait
à l'administration des Musées, et qui mourut conservateur du Musée de
Versailles.

[262] Petite-cousine de Delacroix.

[263] _Balthazar Gracian_, Jésuite espagnol, né en 1584, mort en 1658,
est l'auteur d'un certain nombre d'œuvres littéraires, notamment un
_Traité de rhétorigue_ et des allégories pleines de métaphores.

[264] _Amelot de la Houssaye_, né en 1634, mort en 1706, s'est fait
connaître par quelques traductions estimées, notamment celle du
_Prince_, de Machiavel.

[265] _M. Niel_, bibliothécaire au ministère de l'intérieur, était
un homme des plus distingués, très brillant causeur, d'un esprit
très fin et très délicat, et grand amateur de crayons du seizième
siècle. Il publia avec son propre texte le beau recueil de _Portraits
historiques_, d'après les crayons de _Dumoustier, Clouet_ et autres,
gravés par _Riffaut._

[266] Le texte exact du _Neveu de Rameau_ vient d'être publié récemment
par MM. Monval et Thoinan, qui ont retrouvé le manuscrit original,
écrit de la main même de Diderot.

[267] _Planet_, de Toulouse, peintre, élève de Delacroix. M.
Lassalle-Bordes prétend que Planet fit dans l'atelier de Delacroix les
quatre pendentifs suivants, qui font partie de la décoration de la
voûte de la bibliothèque, à la Chambre des députés: _Aristote décrit
les animaux que lui envoie Alexandre; Lycurgue consulte la Pythie;
Démosthène harangue les flots de la mer; La drachme du tribut._
(_Correspondance_, t. II. p. IX.)

Cette assertion de M. Lassalle-Bordes ne doit être accueillie,
croyons-nous, qu'avec une extrême réserve, car son témoignage, en
maintes circonstances, n'a pas rencontré partout un crédit absolu.
Néanmoins, en admettant qu'il ne se soit point trompé en ce qui
concerne Planet, on doit affirmer hardiment que ce dernier n'aurait,
en tout cas, exécuté que des agrandissements des esquisses arrêtées du
maître, et l'on sait combien d'études dessinées sur nature et autres
accompagnaient ces peintures de moindre dimension qu'il remettait à ses
élèves préparateurs, en ayant soin de ne rien livrer sans avoir donné
lui-même les dernières touches portant bien la marque de sa maîtrise.

[268] Probablement _Joseph-Nicolas-Robert Fleury_, dit _Robert-Fleury._

Le diable d'enfant dont il est question ici doit être son fils, _Tony
Robert-Fleury._

D'autre part, Delacroix veut peut-être parler de _Léon Fleury_, un
paysagiste qui eut son heure de célébrité et dont il y a quelques
études au château de Compiègne et dans divers musées (1804-1858).

[269] Grand hémicycle d'_Orphée._

[270] _Jean-François Demay_, peintre, né en 1798, qui exposa aux divers
Salons de 1827 à 1846.

[271] _Haussoullier_, peintre et graveur, élève de Delaroche.

[272] En 1847, _Don Juan_ était chanté au théâtre Italien par
_Labflache, Tagliafico, Coletti, Mario, Mmes Grisi, Persiani_ et
_Corbari._

[273] Il ne peut être ici question, comme on pourrait le supposer,
de _Clésinger_, car ce n'est qu'au mois de mai suivant que furent
officiellement annoncées les fiançailles de Mlle _Solange_, fille de
Mme _Sand_, avec le célèbre sculpteur. (Voir _infra_, p. 305 et 307.)

[274] Grand hémicycle d'_Orphée._

[275] Sans doute _Planet._

[276] Cette toile admirable appartient à M. le duc d'Aumale. Th.
Gautier en donnait la description suivante: «Le doge Foscari est obligé
d'assister à la lecture de la sentence de son fils, Jacques Foscari,
torturé et banni pour de prétendues intelligences avec les ennemis
de la République... Le doge, coiffé de son bonnet à cornes, vêtu de
sa robe de brocart d'or, est assis sur son trône au premier plan,
accablé de douleur sous sa contenance stoïque. Jacques Foscari, dont le
bourreau vient de torturer les membres, lui jette un suprême adieu et
tend ses mains brisées aux baisers de sa femme. La scène est disposée
de la façon la plus dramatique dans une de ces belles architectures que
Delacroix sait si bien construire et auxquelles il donne la profondeur
d'un décor.»

[277] Toile de 1m,60 X 1m,30, datée de 1848, exposée au Salon la même
année et à l'Exposition universelle de 1855. Ce tableau fut peint à
l'origine pour le comte de Geloës, qui l'acheta 2,000 francs. Vente
Faure, 1873: 60,000 francs. Une variante du même tableau fut vendue
à la vente Laurent Richard, 1873: 29,100 francs. (Voir _Catalogue
Robaut_, n°s 1034 et 1035.)

[278] Ce _Christ_ porte la date de 1839.

[279] «Sans idéal, il n'y a ni peintre, ni dessin, ni couleur; et ce
qu'il y a de pis que d'en manquer, c'est d'avoir cet idéal d'emprunt
que ces gens-là vont apprendre à l'école et qui ferait prendre en haine
les modèles.» (_Correspondance_, t. II, p. 19.)

[280] _Comte de Mornay._

[281] Collectionneur; il fut propriétaire de la _Barque de don Juan._
(Voir _Catalogue Robaut_, n° 707.) Mme Moreau a donné ce tableau au
Musée du Louvre après la mort de son mari.

[282] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1044.

[283] _Auguste-Joseph Franchomme_, violoncelliste, né à Lille en 1809.
Cet artiste des plus distingués et l'un des noms les plus considérés
de l'école française, a fondé, avec l'illustre violoniste _Alard_,
des matinées de quatuors dans lesquelles la musique classique était
exécutée avec une étonnante perfection.

[284] _Asseline_, secrétaire des commandements des princes d'Orléans.

[285] Le _duc de Montpensier_, qui, en effet, était logé et recevait à
Vincennes.

[286] _Jadin_, paysagiste, né à Paris en 1805, fut élève de Hersent
et s'attacha, dès ses débuts, aux sujets de chasse et à la peinture
de nature morte. Il fréquenta plus tard l'atelier d'Abel de Pujol,
et aborda le paysage. Il voyagea en Italie en 1835, et peignit à son
retour un grand nombre de toiles pour la galerie du duc d'Orléans.

[287] _Charles His_, publiciste, né en 1772, mort en 1851. D'abord
attaché à la rédaction du _Moniteur_, puis proscrit, il se fit soldat
après le 13 vendémiaire. En 1811, il entra à la direction de la
librairie, où il resta attaché jusqu'en 1848.

[288] _Louis Boulanger_(1806-1867), peintre, élève de A. Devéria.

[289] _Octave Penguilly L'Haridon_ (1811-1870), peintre, élève de
Charlet, exposa au Salon de 1847 _Le tripot_ qu'on a revu au Musée
du Luxembourg. Ancien élève de l'École Polytechnique, officier
d'artillerie distingué, il fut nommé en 1854 conservateur du Musée
d'artillerie, dont il rédigea le Catalogue.

[290] Salon de 1848. Appartient au Musée de Tours. (Voir _Catalogue
Robaut_, n° 1044.)

[291] _Auguste Préault_, statuaire, élève de David d'Angers.

[292] Le _baron de Mareste_, ami de jeunesse de Stendhal, et plus tard
de Mérimée. C'était un homme aimable, très répandu dans les salons.

[293] _Claire-Hippolyte-Josèphe Legris de la Tude_, dite _Mlle
Clairon_, célèbre tragédienne, née en 1723, morte en 1803.

[294] _Eugène Pelletan_, écrivain et homme politique, né en 1813,
mort en 1884. Il débuta dans la littérature en 1837 par des articles
critiques dans différents journaux et devint bientôt rédacteur de la
_Presse._ Là, sous le pseudonyme d'_Un inconnu_, il publia sur la
philosophie, l'histoire, la poésie, les arts, des articles qui furent
très remarqués a cette époque.

[295] _Philarète Chastes._

[296] _Adrien Dauzats_, peintre, né à Bordeaux en 1803, mort en 1868:
il fit de l'aquarelle et de la lithographie, et fut un des artistes
attachés par le baron Taylor à la grande publication des _Voyages
pittoresques et romantiques dans l'ancienne France._ Il entreprit
alors dans le midi de la France une série d'excursions artistiques qui
l'ont conduit plus tard en Espagne, en Portugal, en Égypte, en Orient.
Il peignit surtout des paysages, ainsi que des sujets de genre et
d'intérieur.

[297] _Émile Lassalle_, peintre, élève de Delacroix. Il faisait partie
des élèves que Delacroix avait réunis dans son atelier de la rue
Neuve-Guillemin. Il se distingua surtout comme lithographe; il exécuta
une grande lithographie d'après la _Médée_ de Delacroix. «C'est un
homme que j'aime beaucoup, écrivait Delacroix à propos de lui, et qui
avait entrepris avec beaucoup d'ardeur cet ouvrage... Je pense que,
comme moi, vous serez surpris de certaines parties, où le caractère est
très bien rendu.»

[298] _Arnoux_, peintre et homme de lettres, a rendu compte, à
plusieurs reprises, et dans des termes élogieux, des expositions de
Delacroix. Celui-ci, de son côté, le recommanda chaleureusement en 1858
à M. Michaux, chef des services d'art à la Ville: «Je prends la liberté
de vous recommander M. Arnoux, dont les travaux sur les arts sont bien
connus, et qui a entrepris des études sur les monuments de Paris, leurs
tableaux et leurs statues... J'ai compté sur votre extrême complaisance
pour aider le travail remarquable d'un homme de talent pour qui j'ai
beaucoup d'affection.» (_Correspondance_, t. II, p. 135. Note de Burty.)

[299] _François Buloz_, directeur de la _Revue des Deux Mondes._

[300] Un des élèves de Delacroix qui fréquentaient son atelier
transporté depuis 1846 de l'autre côté de la Seine, rue Neuve-Breda.

[301] D'après Rubens. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 736.)

[302] Sans doute l'achèvement des travaux du tombeau de son frère, le
général Delacroix.

       *       *       *       *       *

1er _mars.--L'Afrique vaincue_, nos soldats se jetant à la
mer pour en prendre possession.

--_La bataille d'Isly_ traitée poétiquement.

--_L'Égypte soumise au génie de Bonaparte_, etc.

--Je me suis mis, après mon déjeuner, à reprendre le _Christ au
tombeau._[303] C'est la troisième séance d'ébauche; et, malgré un peu
de malaise au milieu de la journée, je l'ai remonté vigoureusement et
mis en état d'attendre une quatrième reprise.

Je suis satisfait de cette ébauche, mais comment conserver, en ajoutant
des détails, cette impression d'ensemble qui résulte des masses très
simples? La plupart des peintres, et j'ai fait ainsi autrefois,
commencent par les détails et donnent l'effet à la fin.

Quel que soit le chagrin que l'on éprouve à voir l'impression de
simplicité d'une belle ébauche disparaître à mesure qu'on y ajoute des
détails, il reste encore beaucoup plus de cette impression que vous ne
parviendrez à en mettre quand vous avez procédé d'une façon inverse.

--Projeté toute la journée d'aller m'enterrer dans une loge en haut, au
_Mariage secret._ Après dîner, le courage m'a manqué, et je suis resté
lisant _Monte-Cristo_, qui ne m'a pas préservé du sommeil.

       *       *       *       *       *

2 _mars._--Le ton des rochers du fond, dans le _Christ au tombeau._

Clairs; _terre d'ombre_ et _blanc_ à côté de _jaune de Naples_ et
_noir_; ce dernier ton ôte la teinte rose.

Autres clairs dorés exprimant de l'herbe: le ton d'ocre _jaune_ et
_noir_, modifié en sombre ou en clair.

Ombre: _terre d'ombre_ et _terre verte brûlée._

La _terre verte naturelle_ se mêle également à tous les tons ci-dessus,
suivant le besoin.

--Ce matin, s'est présenté un modèle qui m'a rappelé la nature de la
pauvre Mme Vieillard (c'est Mme Labarre, rue Vivienne, 38 _bis._) Elle
n'est pas bien et a cependant quelque chose de piquant; c'est une
nature originale.

Dufays est venu; puis Colin [304]. Le premier des deux est frappé de la
nécessité d'une révolution; l'immoralité générale le frappe, il croit
à l'avènement d'un état de choses où les coquins seront tenus en bride
par les honnêtes gens.

Le jeune Knepfler est venu me montrer des esquisses et compositions.

--Mal disposé. J'ai essayé, très tard, de travailler au fond du
_Christ._ Retravaillé les montagnes.

Un des grands avantages de l'ébauche par le ton et l'effet, sans
inquiétude des détails, c'est qu'on est forcément amené à ne mettre
que ceux qui sont absolument nécessaires. Commençant ici par finir les
fonds, je les ai faits le plus simples possible, pour ne pas paraître
surchargés, à côté des masses simples que présentent encore les
figures. Réciproquement, quand j'achèverai les figures, la simplicité
des fonds me permettra, me forcera même de n'y mettre que ce qu'il
faut absolument. Ce serait bien le cas, une fois l'ébauche amenée à
ce point, de faire autant que possible chaque morceau, en s'abstenant
d'avancer le tableau en entier: je suppose toujours que l'effet et le
ton sont trouvés partout. Je dis donc que la figure qu'on s'attacherait
à finir parmi toutes les autres qui ne sont que massées, conserverait
forcément de la simplicité dans les détails, pour ne pas la faire trop
jurer avec les voisines, qui ne seraient qu'à l'ébauche. Il est évident
que si, le tableau arrivé par l'ébauche à un état satisfaisant pour
l'esprit, comme lignes, couleur et effet, on continue à travailler
jusqu'au bout dans le même sens, c'est-à-dire en ébauchant toujours en
quelque sorte, on perd en grande partie le bénéfice de cette grande
simplicité d'impression qu'on a trouvée dans le principe; l'œil
s'accoutume aux détails qui se sont introduits de proche en proche
dans chacune des figures et dans toutes en même temps; le tableau ne
semble jamais fini. Premier inconvénient: les détails étouffent les
masses; deuxième inconvénient: le travail devient beaucoup plus long.

--Bornot [305] le soir.

       *       *       *       *       *

3 _mars._--Ce mercredi, repris les rochers du fond du _Christ_ et
achevé l'ébauche de la _Madeleine_[306]: la figure nue du devant. Je
regrette que cette ébauche manque un peu d'empâtement. Le temps lisse
incroyablement les tableaux; ma _Sibylle_[307] me paraissait déjà toute
rentrée en quelque sorte dans la toile. C'est une chose à observer avec
soin.

--Vu les _Puritains_[308] le mardi soir, avec Mme de Forget. Cette
musique m'a fait grand plaisir. Le clair de lune de la fin est
magnifique, comme ceux que fait le décorateur au théâtre. Ce sont
des teintes très simples, je pense, du noir, du bleu et peut-être de
la terre d'ombre, seulement bien entendu de plans, les uns sur les
autres. La terrasse qui figure le dessus des remparts, ton très simple,
avec rehauts très vifs de blanc, figurant les intervalles du mortier
dans les pierres. La détrempe prête admirablement à cette simplicité
d'effets, les teintes ne se mêlant pas comme dans l'huile. Sur le ciel
très simplement peint, il y a plusieurs tours ou bâtiments crénelés,
se détachant les uns sur les autres par la seule intensité du ton, les
reflets bien marqués, et il suffit de quelques touches de blanc à peine
modifié, pour toucher les clairs.

       *       *       *       *       *

4 _mars._--Ce matin, Villot venu; je l'ai vu avec plaisir.

M. Geoffroy, de la part de Buloz. Villot ne lève jamais le siège, quand
vient un étranger; c'est incroyable d'indiscrétion.

--Retourné à la Chambre et pris la résolution de faire mon ménage de
peintre moi-même; je m'en suis fort bien tiré et j'y gagnerai de la
liberté. C'était la onzième fois que j'y retournais, et le tableau est
déjà bien avancé. Travaillé surtout à l'_Orphée._

Ces ébauches avec le ton et la masse seule sont vraiment admirables
pour ce genre de travaux sur parties comme des têtes, par exemple,
préparées par une seule tache à peine modelée. Quand les tons sont
justes, les traits se dessinent comme d'eux-mêmes. Ce tableau prend de
la grandeur et de la simplicité; je crois que c'est ce que j'ai fait de
mieux dans le genre.

--Le soir, un instant chez Leblond, qui était venu après sa maladie.

Vieillard est venu aussi pendant la journée. J'ai bien regretté d'être
absent.

       *       *       *       *       *

5 _mars._--Hier, en travaillant l'enfant qui est près de la femme
de gauche dans l'_Orphée_, je me souvins de ces petites touches
multipliées faites avec le pinceau et comme dans une miniature, dans la
_Vierge_ de Raphaël, que j'ai vue rue Grange-Batelière, avec Villot.
Dans ces objets où l'on sacrifie au style avant tout, le beau pinceau
libre et fier de Vanloo ne mène qu'à des à peu près. Le style ne peut
résulter que d'une grande recherche, et la belle brosse est forcée de
s'arrêter quand la touche est heureuse.

Tâcher de voir au Musée les grandes gouaches du Corrège: je crois
qu'elles sont faites à très petites touches.

--Arnoux sort d'ici ce matin. Nous parlions des artistes qui se
trouvent dans la position d'écrire sur leurs confrères, et il me
rapporte le mot d'un M. Gabriel, vaudevilliste, qui dit à ce sujet: «On
ne peut à la fois tenir les étrivières et montrer son derrière.»

--Je reçois une invitation pour dîner lundi chez le duc de Montpensier.
Fatigue.

--Arnoux est venu me trouver ce matin; il n'est pas agréé pour le
Salon, à la Revue [309].

--Été à la Chambre. Travaillé avec un entrain médiocre, mais néanmoins
avancé beaucoup.

--Le soir, fatigué et humeur affreuse; je suis resté chez moi. En
vérité, je ne suis pas assez reconnaissant de ce que le ciel fait pour
moi. Dans ces moments de fatigue, je crois tout perdu.

--Reçu en rentrant une lettre de Mme R..., avec un bon de 300 francs
payable le 15; elle m'écrit aussi pour me demander comment il faut
placer les fenêtres de son atelier, que je n'ai jamais vu.

       *       *       *       *       *

6 _mars._--Reposé par ma nuit.

Rentré dans mon atelier, j'y ai retrouvé de la bonne humeur; je regarde
les _Chasses_ de Rubens: celle de l'hippopotame, qui est la plus
féroce, est celle que je préfère. J'aime son emphase, j'aime ses formes
outrées et lâchées. Je les adore de tout mon mépris pour les sucrées et
les poupées qui se pâment aux peintures à la mode et à la musique de M.
Verdi.

Mme Leblond, avant-hier, ne pouvait rien comprendre à mon admiration
pour les deux charmants dessins de Prud'hon qu'a son mari.

--Mme G*** me demande un dessin pour une loterie et m'a
assuré de son amitié.

--J'écris enfin à M. Roché [310].

--J'ai fait quelques croquis d'après les _Chasses_ de Rubens; il
y a autant à apprendre dans ses exagérations et dans ses formes
boursouflées que dans des imitations exactes.

--Dîné chez Mme de Forget. Revu M. Cayrac et sa fille, qui a fait un
peu de musique.

       *       *       *       *       *

7 _mars._--Pierret est arrivé vers une heure et demie, comme j'allais
m'habiller pour aller au Conservatoire.

Arrivé et entendu le premier morceau, seul dans la loge; Mme Sand
n'arrivait pas. Elle est venue juste pour entendre le morceau
d'Onslow[311], morceau fort ennuyeux. En général, ce concert ne m'a pas
ravi; un morceau de piano et basse seulement, de Beethoven, m'a plu
médiocrement, et un quatuor de Mozart a conclu. J'ai dit à Mme Sand,
au retour chez elle, que Beethoven nous remue davantage, parce qu'il
est l'homme de notre temps: il est romantique au suprême degré. Dîné
avec elle: elle a été fort aimable; nous devions aller ensemble voir le
Luxembourg et la Chambre des députés.

D'Arpentigny venu le soir et rentré très tard.

La vue du _Jugement de Paris_, de Raphaël, dans une épreuve
affreusement usée, m'apparaît sous un jour nouveau, depuis que j'ai
admiré, dans la _Vierge au voile_, de la rue Grange-Batelière, son
admirable entente des lignes. Cet intérêt, mis à tout, est aussi une
qualité qui efface complètement tout ce qu'on voit après. Il n'y faut
même pas trop penser, de peur de jeter tout par les fenêtres.

Est-ce que l'espèce de froideur que j'ai toujours sentie pour le
Titien ne viendrait pas de l'ignorance presque constante où il est
relativement au charme des lignes?

       *       *       *       *       *

8 _mars._--Repris l'_Othello_ toute la journée; il est très avancé. A
cinq heures, parti pour Vincennes. Dîné chez le Prince, en passant par
chez M. Delessert [312]. Dîné entre deux hommes qui m'étaient inconnus;
mon voisin de droite est un vieux major d'artillerie, qui est à moitié
sourd, par l'effet du canon, sans doute. Nous avons causé néanmoins. Vu
Spontini, auquel j'ai été présenté [313].

       *       *       *       *       *

9 _mars._--Hoffmann a fait un article sur Walter Scott. M. Dufays est
venu ce matin et me le dit entre autres choses. Voilà qu'il me demande
une recommandation auprès de Buloz. Je lui ai dit que je venais de
parler pour Arnoux. Hoffmann, m'a-t-il dit, ayant lu les premiers
ouvrages de Walter Scott, en fut très frappé; il se regardait comme
incapable de ce beau calme, et peut-être ne se savait-il pas gré des
qualités tout opposées qui forment son talent.

Paresse extrême et lassitude de la veille.

_Monte-Cristo_ me prend une partie de la journée.

       *       *       *       *       *

10 _mars._--Hésitation jusqu'à midi et demi. Je suis allé à la Chambre
à cette heure et j'ai travaillé raisonnablement: les hommes à la
charrue, la femme et les bœufs.

J'apprends, à mon retour, que mon vieux maître d'écriture Werdet est
passé pour me voir. J'ai été heureux de ce souvenir.

Je reçois une lettre pour le convoi de la fille unique de Barye: ce
malheureux va se trouver bien triste et bien seul.

       *       *       *       *       *

11 _mars._--Villot le matin. Il me parle des exécutions du jury.

Au convoi de la fille de Barye. Il ne s'y trouvait aucun des artistes
ses amis que je vois ordinairement avec lui. A l'église sont venus
Zimmermann, Dubufe, Brascassat, que je voyais pour la première fois:
petite figure noire et rechignée. De l'église, chez Vieillard, que j'ai
trouvé au lit; il souffre d'un rhume. Il est toujours inconsolable.
Nous avons beaucoup causé de l'éternelle question du progrès que nous
entendons si diversement. Je lui ai parlé de _Marc-Aurèle_; c'est le
seul livre où il ait puisé quelque consolation depuis son malheur. Je
lui ai cité le malheur de Barye, plus seul encore que lui; d'abord
c'est sa fille, ensuite il a certainement moins d'amis. Son caractère
réservé, pour ne pas dire plus, écarte l'épanchement. Je lui ai dit
qu'à tout bien considérer, la religion expliquait mieux que tous
les systèmes la destinée de l'homme, c'est-à-dire la résignation.
_Marc-Aurèle_ n'est pas autre chose.

--Vu Perpignan pour toucher. Il m'a parlé de l'usine de Monceau comme
placement.

Le dernier actionnaire restant de la première classe sur la tontine
Lafarge a trente mille francs de rente; il a cent ans. C'est un peu
tard pour en jouir beaucoup.

--Rentré chez moi, et reparti à deux ou trois heures, pour aller chez
M. Delessert. Trouvé Colet dans l'omnibus [314]; il ne paraît pas
ébloui par la gloire de Rossini; il me dit qu'il n'était pas assez
savant, etc... Vu M. Delessert, M. de Rémusat. M. Delessert venu; il
nous a parlé de la fin de son frère. J'ai vu avec grand plaisir le
_Samson tournant ta meule_, de Decamps: c'est du génie [315].

Revenu par le froid le plus glacial, malgré le soleil.

--Après mon dîner,J'ai été chez Mme de Forget; c'était son jeudi.
Larrey [316] et Gervais sont venus; David [317]... Comme j'allais
partir, il m'a fait des compliments sur ma coupole [318], mais ces
compliments-là ne signifient rien.

--Perpignan m'avait raconté l'anecdote du vieux Thomas Paw, qui a vécu
cent quarante ans. Un homme qui désirait le voir rencontra un vieillard
décrépit qui se lamentait, et qui lui dit qu'il venait d'être battu par
son père, pour n'avoir pas salué son grand-père, lequel était Paw.

Il dit très justement que les émotions usent la vie autant que les
excès; il me cite une femme qui avait expressément défendu qu'on lui
racontât le moindre événement capable d'impressionner.

J'éprouve, du reste, combien je suis fatigué de parler avec action,
même de prêter une attention soutenue à la pensée d'un autre.

       *       *       *       *       *

12 _mars._--Journée de fainéantise complète... J'ai essayé, au
milieu de la journée, de me mettre au _Valentin_: j'ai été obligé de
l'abandonner; je suis retombé sur _Monte-Cristo._

Après mon dîner, chez Mme Sand. Il fait une neige affreuse, et c'est en
pataugeant que j'ai gagné la rue Saint-Lazare.

Le bon petit Chopin [319] nous a fait un peu de musique que... Quel
charmant génie! M. Clésinger, sculpteur, était présent; il me cause une
impression peu favorable. Après son départ, d'Arpentigny m'a commencé
son apologie dans le sens de mon impression.

       *       *       *       *       *

13 _mars._--Lacroix Gaspard [320] venu un instant. Il m'a beaucoup loué
du dessin de mon _Christ_ de la rue Saint-Louis. C'est la première fois
qu'on m'en fait compliment.

Hier, Clésinger m'a parlé d'une statue de lui qu'il ne doutait pas que
je n'aimasse beaucoup, à cause de la couleur qu'il y a mise. La couleur
étant, à ce qu'il paraît, mon lot exclusif, il faut que j'en trouve
dans la sculpture, pour qu'elle me plaise, ou seulement pour que je la
comprenne...!

--Repris le _Valentin._

--Mme de Forget est venue me chercher pour dîner, et à neuf heures j'ai
été chez M. Moreau; Couture y était.

       *       *       *       *       *

14 _mars._--Gaspard Lacroix est venu me prendre, et nous avons été chez
Corot. Il prétend, comme quelques autres qui n'ont peut-être pas tort,
que, malgré mon désir de systématiser, l'instinct m'emportera toujours.

Corot est un véritable artiste. Il faut voir un peintre chez lui pour
avoir une idée de son mérite. J'ai revu là et apprécié tout autrement
des tableaux que j'avais vus au Musée, et qui m'avaient frappé
médiocrement. Son grand _Baptême du Christ_ plein de beautés naïves;
ses _arbres_ sont superbes. Je lui ai parlé de celui que j'ai à faire
dans l'_Orphée._ Il m'a dit d'aller un peu devant moi, et en me livrant
à ce qui viendrait; c'est ainsi qu'il fait la plupart du temps... Il
n'admet pas qu'on puisse faire beau en se donnant des peines infinies.
Titien, Raphaël, Rubens, etc., ont fait facilement. Ils ne faisaient à
la vérité que ce qu'ils savaient bien; seulement leur registre était
plus étendu que celui de tel autre qui ne fait que des paysages ou des
fleurs, par exemple. Nonobstant cette facilité, il y a toutefois le
travail indispensable. Corot creuse beaucoup sur un objet. Les idées
lui viennent, et il ajoute en travaillant; c'est la bonne manière.

--Chez M. Thiers, le soir.

Je suis rentré souffrant et dans une humeur affreuse, après une courte
promenade sur le boulevard. Ce Paris est affreux! que cette tristesse
est cruelle!... Pourquoi ne pas voir les biens que le ciel m'a
accordés?... L'hypocondrie offusque tout.

       *       *       *       *       *

15 _mars._--Grenier venu à la Chambre. Il est venu me joindre. Après
avoir servi d'enclume, je vais, selon lui, servir de marteau.

Le_Sénèque_ est une de ses préférences; il aime le _Socrate_ pour la
couleur.

C'était la quatorzième fois!... J'ai peu travaillé, à cause de cette
interruption; j'ai pris le groupe des déesses en l'air.

--Ensuite chez Mlle Mars; elle était mourante[321]. Je l'ai vue:
c'était la mort!

--Rentré fatigué, et chez Leblond le soir. Il m'a montré des aquarelles
du temps de nos soirées; j'ai été étonné de celles de Soulier; elles
font toutes une impression sur l'imagination bien supérieure à celle
que font les Fielding, etc.

       *       *       *       *       *

16 _mars._--Peu disposé ce matin.

J... venue dans la journée, en sortant du Salon; mes tableaux n'y
font pas mal. Elle est sortie à la vue de Vieillard; il venait de
l'Exposition des Artistes, rue Saint-Lazare. La tête de _Cléopâtre_
admirée par lui et par M. Lefebvre [322], qui trouvait que c'était la
seule qui eût cette force... Et d'où vient qu'ils ne voyaient pas cela
il y a dix ans? Il faut donc que la mode se mêle de tout!...

M. Van Isaker[323] venu me demander quels étaient ceux de mes tableaux
à vendre: le _Christ_, l'_Odalisque_ lui convenaient. Je lui ai montré
les _Femmes d'Alger_ et le _Lion_ en train avec le _Chasseur mort_; il
me prend les premiers pour quinze cents francs; l'autre pour huit cents
francs.

Le prévenir quand j'aurai achevé.

Je voulais le soir retourner chez Mlle Mars et aller chez Asseline,
mais j'ai préféré me reposer et me suis couché de bonne heure.

--Grenier me dit que le ton qui est violet dans la partie supérieure du
tableau des _Marocains endormis_ aurait fait également la lumière de la
lampe, étant orangé. Je crois qu'il a raison, témoin le terrain dans
l'_Othello_[324], qui était violâtre et que j'ai massé d'un ton orangé.
L'observer dans le _Valentin._

       *       *       *       *       *

17 _mars._--Travaillé à la Chambre. J'ai éprouvé combien ce lieu est
malsain; j'y suis trop resté.

Mlle Mars, en sortant. La pauvre femme est toujours dans le même état.

Malade ce soir et la journée suivante.

Grenier venu le matin; il m'a donné des nouvelles du Salon.

Lacroix venu ensuite pour me donner l'adresse d'un maître de dessin,
pour des gens qui m'ont été adressés par Mme Babut.

       *       *       *       *       *

18 _mars._--Je devais aller le soir chez Bertin [325], j'y ai renoncé;
mal d'oreille, joint au mal de gorge.

Sorti vers quatre heures; cette promenade, au lieu de me disposer
favorablement, a fait le contraire.

       *       *       *       *       *

19 _mars._--Chez J..., vers midi et demi; elle allait sortir avec Mme
de Querelles. Elles ont un peu modifié leurs arrangements, et nous
sommes sortis ensemble vers trois heures. Elles m'ont mené chez M.
Barbier [326]; j'y ai vu Mme Robelleau; je suis rentré chez moi, en
passant chez Mme Sand, que je n'ai pas trouvée.

Resté le soir et souffrant.

       *       *       *       *       *

20 _mars._--Resté toute la journée chez moi lire le _Chevalier de
Maison-Rouge_, de Dumas, très amusant et très superficiel. Toujours du
mélodrame.

       *       *       *       *       *

21 _mars._--Écrit à Mme Babut et à M. Thiers, pour m'excuser de ne pas
dîner avec lui; nous partons ce matin.

       *       *       *       *       *

27 _mars._--Parti de Champrosay à quatre heures et demie. Le matin,
promenade charmante: pris par la petite rue qui longe le parc de M.
Barbier, puis un sentier à gauche; continué sur le côté de la colline
jusqu'à la petite fontaine, où je me suis assis. Station charmante,
que je ferai souvent, si je puis, jusqu'à la mare aux grenouilles, et
revenu par la plaine, avec beaucoup de chaleur.

M. Barbier est venu dans la journée.

       *       *       *       *       *

28 _mars._--Dîné chez Bornot. Vu là un dernier cousin Berryer,
Gaultron, Riesener et sa femme.

       *       *       *       *       *

29 _mars._--Dîné chez J... Hier, repris _le Lion et l'Homme mort_, et
remis dans un état qui me donne envie de l'achever.

Le lendemain, repris les _Femmes d'Alger_[327], la négresse et le
rideau qu'elle soulève.

       *       *       *       *       *

30 _mars._--Aux Italiens avec Mme de Forget pour la clôture: le premier
acte du _Mariage secret_; deuxième de _Nabucho_; deuxième et troisième
d'_Othello_ [328].

Le _Mariage_ m'a paru plus divin que jamais; c'était la perfection...
il fallait bien descendre... mais quelle chute jusqu'à _Nabucho!_ Je
m'en suis allé avant la fin.

       *       *       *       *       *

31 _mars._--Chez Mme Sand le soir. Convenus d'aller le lendemain au
Luxembourg.

Depuis mon retour de la campagne, je ne travaille pas, excepté les
deux premiers jours; je suis pris d'une lassitude ou fièvre, vers deux
heures.


[303] Ce tableau fut peint a l'origine pour le _comte de Geloës._

[304] _Alexandre Colin_, peintre d'histoire, élève de Girodet-Trioson,
né en 1798, mort en 1875. Le portrait de Delacroix qui figure en tête
de ce volume fut exécuté par Alexandre Colin vers 1827 ou 1830.

[305] _Bornot_, cousin de Delacroix, qui, à la mort de M. _Bataille_,
devint propriétaire de l'abbaye de Valmont, aux environs de Fécamp.
Delacroix y fit de nombreuses études et notamment de délicieuses
aquarelles; il y a même reconstitué des vitraux anciens de sa
composition, en rapprochant des débris trouvés en décombres.

[306] Voir _Catalogue Robaut_, n° 920 et 921.

[307] La _Sibylle au rameau d'or_ fut envoyée par Delacroix au Salon
de 1845. «Cette Sibylle avait les yeux ardents, la bouche hautaine, le
geste noble, la souple allure de mademoiselle Rachel, que Delacroix
admirait passionnément.» (Voir _Catalogue Robaut_, n° 918.)

[308] Les _Puritains d'Écosse_, opéra de Bellini, représenté au théâtre
Italien en 1835. Ce fut le dernier ouvrage de Bellini.

[309] La _Revue des Deux Mondes._

[310] _M. Roché_ habitait à Bordeaux.

[311] _Georges Onslow_, compositeur français, né en 1784, mort en 1852,
auteur de symphonies et de musique de chambre.

[312] M. _Delessert_ était alors préfet de police.

[313] L'auteur de la _Vestale_ était né en 1779. Sa santé était en 1847
déjà fort ébranlée. Il mourut le 24 janvier 1851.

[314] _Colet_, compositeur, professeur au Conservatoire.

[315] L'opinion de Delacroix sur _Decamps_ paraît avoir varié. En 1862,
il écrivait à M. Moreau: «Depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir,
la figure de Decamps a grandi dans mon estime. Après l'exposition des
ouvrages en partie ébauchés qui ont formé sa dernière vente, j'ai été
véritablement enthousiasmé par plusieurs de ces compositions.»

[316] Le _baron Larrey_, agrégé de l'École de médecine de Paris, était
alors chirurgien en chef de l'hôpital du Gros-Caillou.

[317] Sans doute _Charles-Louis-Jules David_, helléniste et
administrateur, fils du célèbre peintre _Louis David._

[318] La coupole d'_Orphée_, à la Chambre des députés.

[319] Delacroix avait pour le génie de _Chopin_ une admiration
enthousiaste. Chaque fois que le nom du musicien revient dans le
Journal, c'est toujours avec les épithètes les plus louangeuses. Il
le fréquentait assidûment, et l'un de ses plus grands plaisirs était
de l'entendre exécuter soit ses propres œuvres, soit la musique
de Beethoven. Dans le livre si brillant et si curieux comme style
qu'il consacra à la mémoire du célèbre artiste, après avoir décrit
l'assemblée composée de H. Heine, Meyerbeer, Ad. Nourrit, Hiller,
Nimceviez, G. Sand, _Liszt_ s'exprime ainsi sur Delacroix: «Eugène
Delacroix restait silencieux et absorbé devant les apparitions qui
remplissaient l'air, et dont nous croyions entendre les frôlements.
Se demandait-il quelle palette, quels pinceaux, quelle toile il
aurait à prendre pour leur donner la vie de son art? Se demandait-il
si c'est une toile filée par Arachné, un pinceau fait des cils d'une
fée, et une palette couverte des vapeurs de l'arc-en-ciel qu'il lui
faudrait découvrir?» La mort prématurée de Chopin causa à Delacroix une
tristesse profonde, dont on trouve la trace dans sa _Correspondance_ et
dans son _Journal._

[320] _Gaspard-Jean Lacroix_, peintre de paysage, élève de Corot, né à
Turin en 1810.

[321] Mlle _Mars_ mourut en effet le 20 mars 1847.

[322] _Charles Lefebvre_, peintre, élève de Gros et d'Abel de Pujol.

[323] Amateur belge.

[324] _Othello_, toile de 0m,50 X 0m,60, qui parut au Salon de
1849.--Vente M. J..., 1852: 510 francs; 1858: 730 francs.--Vente Arosa,
1858: 1,300 francs.--Vente Marmontel, 1868: 12,000 francs. (Voir
_Catalogue Robaut_, n° 1079.)

[325] _Armand Bertin_, directeur du _Journal des Débats_ depuis 1841,
date de la mort de son père.

[326] M. _Barbier_ était le beau-père de _Frédéric Villot_, qui fut,
nous l'avons déjà dit, un des amis les plus intimes de Delacroix.

[327] Voir _Catalogue Robaut,_ n° 1077.

[328] _Il matrimonio segreto_, opéra bouffe en deux actes, de
Cimarosa.--_Nabuchodonosor_, ou, par abréviation, _Nabucho_, opéra de
Verdi.--_Othello_, opéra de Rossini.

       *       *       *       *       *

1er _avril._--A onze heures, avec Mme Sand et Chopin au
Luxembourg. Nous avons vu ensemble la galerie, après avoir vu la
coupole. Ils m'ont ramené, et je suis rentré chez moi vers trois
heures. Revenu dîner avec eux. Le soir, elle allait chez Clésinger;
elle m'a proposé d'y aller, mais j'étais très fatigué, et suis rentré.

       *       *       *       *       *

2 _avril._--Au Conservatoire le soir avec Mme de Forget. Symphonie de
Mendelssohn qui m'a excessivement ennuyé, sauf un _presto._--Un des
beaux morceaux de Cherubini, de la _Messe de Louis XVI._--Fini par une
symphonie de Mozart, qui m'a ravi.

La fatigue et la chaleur étaient excessives; et il est arrivé ce que
je n'ai jamais éprouvé là, que non seulement ce dernier morceau m'a
paru ravissant de tous points, mais il me semblait que ma fatigue fût
suspendue en l'écoutant. Cette perfection, ce complet, ces nuances
légères, tout cela doit bien dissiper les musiciens qui ont de l'âme et
du goût.

Elle m'a ramené dans sa voiture.

       *       *       *       *       *

3 _avril._--Je suis sorti de bonne heure pour aller voir Gautier
[329]. Je l'ai beaucoup remercié de son article splendide fait
avant-hier, et qui m'a fait grand plaisir; Wey[330] y était.

Il m'a donné l'idée (Gautier) de faire une exposition particulière de
tous ceux de mes tableaux que je pourrais réunir.... Il pense que je
peux faire cela, sans sentir le charlatan, et que cela rapporterait de
l'argent.

--Chez M. de Morny. J'ai vu là un luxe comme je ne l'avais vu encore
nulle part. Ses tableaux y font beaucoup mieux. Il a un Watteau
magnifique; j'ai été frappé de l'admirable artifice de cette peinture.
La Flandre et Venise y sont réunies, mais la vue de quelques Ruysdaël,
surtout un effet de neige et une marine toute simple où on ne voit
presque que la mer par un temps triste, avec une ou deux barques, m'ont
paru le comble de l'art, parce qu'il y est caché tout à fait. Cette
simplicité étonnante atténue l'effet du Watteau et du Rubens; ils sont
trop artistes. Avoir sous les yeux de semblables peintures dans sa
chambre, serait la jouissance la plus douce.

Chez Mornay.

--Chez Mme Delessert, par le quai, où j'ai acheté le _Lion_ de Denon
[331], ne l'ayant point trouvé chez Maindron[332]. J'ai été reçu en son
absence par sa vieille mère, qui m'a montré son groupe. Ce petit jardin
a quelque chose d'agréable; il est peuplé des infortunées statues dont
le malheureux artiste ne sait que faire. Atelier froid et humide; cet
entassement de plâtres, de moules, etc.

Il est revenu et a été sensible à ma visite; son groupe en marbre qu'il
a chez lui, depuis quelques années, sans le vendre; le bloc seul a
coûté 3,000 francs.

--Le soir chez Mme Sand. Arago [333] m'a parlé du projet qu'il retourne
avec Dupré, pour vendre avantageusement nos peintures et nous passer
des marchands.

       *       *       *       *       *

4 avril.--Donné à Lenoble 1,000 francs pour acheter des chemins de fer
de Lyon, plus 2,000 francs pour mettre chez Laffitte.

--M. Dufays, 150 francs, qu'il me demande pour deux mois.

--Demander à Lenoble où en sont les actions sur Lyon qu'il m'a achetées
il y a quelques mois.

--M. Dufays, le matin; Arnoux ensuite, qui a paru très froid en sa
présence, malgré la coquetterie de l'autre.

--Journée nulle, et le même malaise.

--Le soir, avec Mme de Forget, au Conservatoire: La _Symphonie
pastorale--Agnus_ de Mozart--Ouverture entortillée de _Léonore_ par
Beethoven [334], et _Credo_ du _Sacre_ de Cherubini, bruyant et peu
touchant.

--Pierret venu après dîner. J'ai été fâché de le renvoyer pour
m'habiller. Quand je le trouve un peu moins désagréable, je me fonds et
le crois redevenu comme autrefois. Il est réconcilié avec le _Christ_
de la rue Saint-Louis et il l'admire en entier.

       *       *       *       *       *

5 _avril._--Chez Mme de Rubempré [335] le soir; et puis chez Mme Sand,
qui part demain; j'ai un rhume de cerveau, pris hier, qui m'anéantit.

       *       *       *       *       *

6 _avril._--Je voulais aller chez Asseline; mon rhume me retient. Dans
la journée, mis sur un panneau et ébauché en grisaille _Saint Sébastien
à terre et les Saintes femmes_ [336].

       *       *       *       *       *

7 _avril._--Travaillé quelque peu à l'esquisse des _Bergers chaldéens_,
que j'achève un peu d'après le pastel [337], qui m'avait servi. J'ai
été forcé de l'interrompre.

Dîné chez Pierret; Soulier y était. Villot y est venu. Rentré fatigué.

       *       *       *       *       *

23 _avril._--Sorti un peu vers midi et demi, pour aller chez M. Thiers;
mais le froid et la fatigue m'ont fait rentrer.

--Le soir, Villot est venu me tenir compagnie. Il me dit que le Titien,
à la fin de sa vie, disait qu'il commençait à apprendre le métier.

Il y a dans les châteaux de l'État de Venise beaucoup de fresques de
Paul Véronèse.

Le Tintoret travaillait extrêmement à dessiner en dehors de ses
tableaux; il a copié des centaines de fois certaines têtes de
Vitellius, dessins de Michel-Ange.

       *       *       *       *       *

24 _avril._--Scheffer venu le matin.

--En parcourant dans la journée le livre des _Emblèmes_ de Bocchi[338],
je retrouve encore une foule de choses ravissantes d'élégance à
étudier. J'essaye avant dîner, mais la fatigue me prend; je ne suis pas
encore remis.

       *       *       *       *       *

25 _avril._--Lassalle venu ce matin: il me prévient peu en faveur
d'Arnoux.

Riesener venu, et Boissard; puis Mme Beaufils, qui m'a fort fatigué
avec son insistance pour me faire promettre d'aller chez elle cet
automne.

Riesener dit une chose très juste, à propos de l'enthousiasme exagéré
que peuvent inspirer les peintures de Michel-Ange. Je lui parlais de ce
que m'avait dit Corot, de la supériorité prodigieuse de ces ouvrages;
Riesener dit très bien que le gigantesque, l'enflure, et même la
monotonie que comportent de tels objets, écrasent nécessairement ce
qu'on peut mettre à côté. L'Antique mis à côté des idoles indiennes
ou byzantines se rétrécit et semble terre à terre...; à plus forte
raison, des peintures comme celles de Lesueur et même de Paul Véronèse.
Il a raison de prétendre que cela ne doit pas déconcerter, et que
chaque chose est bien à sa place.

--Dans la journée, chez Mme Delessert. Elle était au lit; j'ai eu
beaucoup de plaisir à la revoir, malgré son indisposition, qui, je le
crois, n'est pas dangereuse.

Revenu sans trouver de fiacre, et forcé de prendre l'omnibus.

--Rendu ce même jour à Villot et à lui renvoyé par la femme de ménage
un cadre contenant des pastels, costumes vénitiens; une petite toile,
_idem_, peinte à l'huile; une feuille de croquis, aquarelle de la salle
du Palais ducal, et une esquisse sur carton, d'après un tableau de
Rubens qui est à Nantes.

       *       *       *       *       *

26 _avril._--Reçu une lettre de V..., qui m'a fait plaisir et montré,
par cette prévenance, qu'il était sous l'empire du même sentiment que
moi.

--Vers une heure, chez Villot, à son atelier, et bonne après-midi; je
suis revenu assez gaillardement.

--Le soir, Pierret est venu passer une partie de la soirée. En somme,
bonne journée.

Il me parle de sa soirée chez Champmartin, où Dumas a démontré la
faiblesse de Racine, la nullité de Boileau, le manque absolu de
mélancolie chez les écrivains du prétendu grand siècle. J'en ai
entrepris l'apologie.

Dumas ne tarit pas sur cette place publique banale, sur ce vestibule
de palais, où tout se passe chez nos tragiques et dans Molière.
Ils veulent de l'art sans convention préalable. Ces prétendues
invraisemblances ne choquaient personne; mais ce qui choque
horriblement, c'est, dans leurs ouvrages, ce mélange d'un vrai à
outrance que les arts repoussent, avec les sentiments, les caractères
ou les situations les plus fausses et les plus outrées... Pourquoi ne
trouvent-ils pas qu'une gravure ou qu'un dessin ne représente rien,
parce qu'il y manque la couleur?.... S'ils avaient été sculpteurs,
ils auraient peint les statues et les auraient fait marcher par des
ressorts, et ils se seraient crus beaucoup plus près de la vérité.

       *       *       *       *       *

27 _avril._--Barroilhet [339] venu: il a envie du _Lion et l'Homme_,
justement parce que je ne peux le lui donner. Il voudrait quelque chose
dans ce genre; je l'ai accompagné jusque chez lui, en allant vers midi
chez J.... J'y ai fait un petit second déjeuner, et ai été ramené vers
deux heures.

Revu une dernière fois le portrait de _Joséphine_ de Prud'hon[340].
Ravissant, ravissant génie! Cette poitrine avec ses incorrections, ces
bras, cette tête, cette robe parsemée de petits points d'or, tout cela
est divin. La grisaille est très apparente et reparaît presque partout.

--Carrier [341] était venu ce matin; il m'a beaucoup parlé de Prud'hon.
Il préférait beaucoup Gros à David.--Reçu une lettre de Grzimala [342]
le soir, qui me demande la _Barque._

       *       *       *       *       *

28 _avril._--Malaise le matin.

Sorti vers une heure pour voir M. Thiers; il était sorti, ou ne
recevait pas.

Vers trois heures, Grzimala et son comte polonais; ensuite M. de
Geloës[343], qui venait me demander le _Christ_ ou le _Bateau._ Entré
dans mon atelier, il me demande le _Christ au tombeau_[344], et nous
convenons de 2,000 francs, sans la bordure.

       *       *       *       *       *

29 _avril._--Prêté à Vieillard la _Révolution_ de Michelet; il m'a
rendu la _Mare au diable._

Hédouin et Leleux venus ce matin; ils vont en Afrique.

Mornay et Vieillard dans la journée; ils se sont encore rencontrés.

       *       *       *       *       *

30 _avril._--J'essaye de travailler et j'éprouve toujours cette
irritation intérieure; il faut de la patience.

Vers trois heures j'ai été chez Mme Delessert: je l'ai trouvée changée.
Je suis parti avec elle: elle m'a déposé chez Souty [345], où j'ai été
voir le tableau de _Susanne_, attribué à Rubens. C'est un Jordaens des
plus caractérisés et un magnifique tableau.

On voit là quelques tableaux modernes, qui font une triste figure à
côté du flamand. Ce qui attriste dans toutes ces malheureuses toiles,
c'est l'absence absolue de caractère; on voit dans chacun celui
qu'ils ont voulu se donner, mais rien ne porte un cachet; il faut en
excepter l'_Alée d'arbres_, de Rousseau, qui est une œuvre excellente
dans beaucoup de parties; le bas est parfait; le haut est d'une
obscurité qui doit tenir à quelques changements; le tableau tombe par
écailles.--Il y a un tableau de Cottreau[346], déplorable: la tête d'un
certain sultan qui rit est l'ouvrage du plus sot des hommes, et il s'en
faut bien que l'auteur soit cela. Pourquoi a-t-il choisi une profession
dans laquelle son esprit lui est inutile?

Le Jordaëns est un chef-d'œuvre d'imitation, mais d'imitation large et
bien entendue, comme peinture. Voici un homme qui fait bien ce qu'il
est propre à faire!... Que les organisations sont diverses! Cette
absence complète d'idéal choque malgré la perfection de la peinture:
la tête de cette femme est d'une vulgarité de traits et d'expression
qui passe toute idée. Comment ne s'est-il pas senti le besoin de
rendre le côté poétique de ce sujet, autrement qu'avec les admirables
oppositions de couleur qui en font le chef-d'œuvre?... La brutalité
de ces vieillards, le chaste effroi de la femme honnête, ses formes
délicates, qu'il semble que l'œil lui-même ne dût point voir, tout cela
eût été chez Prud'hon, chez Lesueur, chez Raphaël; ici elle a l'air
d'intelligence avec eux et il n'y a d'animé chez eux que l'admirable
couleur de leurs têtes, de leurs mains, de leurs draperies. Cette
peinture est la plus grande preuve possible de l'impossibilité de
réunir d'une manière supérieure la vérité du dessin et de la couleur
à la grandeur, à la poésie, au charme. J'ai d'abord été renversé par
la force et la science de cette peinture, et j'ai vu qu'il m'était
également impossible de peindre aussi vigoureusement et d'imaginer
aussi pauvrement; j'ai besoin de la couleur, j'en ai un besoin égal,
mais elle a pour moi un autre but; je me suis donc réconcilié avec
moi-même, après avoir reçu d'abord l'impression d'une admirable qualité
qui m'est refusée; ce rendu, cette précision sont à mille lieues
de moi, ou plutôt j'en suis à mille lieues; cette peinture ne m'a
pas saisi, comme beaucoup de belles peintures. Un Rubens m'eût ému
davantage; mais quelle différence entre ces deux hommes! Rubens, à
travers ses couleurs crues et ses grosses formes, arrive à un idéal
des plus puissants. La force, la véhémence, l'éclat le dispensent de la
grâce et du charme.


[329] L'article auquel Delacroix fait allusion parut dans la _Presse_
du 1er avril 1847. Théophile Gautier s'y exprimait ainsi: «Quelle
variété, quel talent toujours original et renouvelé sans cesse; comme
il est bien, sans tomber dans le détail des circonstances, l'expression
et le résumé de son temps! Comme toutes les passions, tous les rêves,
toutes les fièvres qui ont agité ce siècle ont traversé sa tête et fait
battre son cœur! Personne n'a fait de la peinture plus véritablement
moderne qu'Eugène Delacroix... C'est là un artiste dans la force du
mot! Il est l'égal des plus grands de ce temps-ci, et pourrait les
combattre chacun dans sa spécialité.»

Théophile Gautier avait toujours été le fidèle et l'ardent défenseur
du génie de Delacroix. Il l'avait soutenu alors que tous ou presque
tous l'attaquaient. Peut-être le peintre ne sut-il pas assez de gré
au critique de ce que celui-ci avait fait pour lui; plus tard ses
relations avec Gautier se refroidiront; il lui reprochera de n'être pas
assez «philosophe» dans sa critique et de faire des tableaux lui-même,
à propos des tableaux dont il parle. Si nous en croyons les personnes
dignes de foi qui les ont connus tous deux et les ont observés dans
leurs rapports, il faudrait attribuer ce refroidissement à l'horreur
que Delacroix professait pour le genre bohème et débraillé, dont
Théophile Gautier avait été l'un des plus illustres champions.

[330] _Francis-Alphonse Wey_, littérateur français, né en 1812. Comme
écrivain et comme philologue, il occupa une place importante parmi les
littérateurs de cette époque.

[331] _Baron Denon_, (1747-1825), graveur, fut directeur général des
musées impériaux et membre de l'Institut.

[332] _Hippolyte Maindron_, sculpteur, né en 1801, élève de David
d'Angers. Il appartient au petit groupe des sculpteurs romantiques dont
les représentants les plus connus sont _Barye,_ Préault, Antonin Moyne.

[333] _Alfred Arago_, artiste peintre, second fils de _François Arago_,
né en 1816. Il devint inspecteur général des Beaux-Arts.

[334] _Léonore_, opéra en trois actes, de Beethoven, qui, réduit en
deux actes, prit le titre définitif de _Fidelio._

[335] Il s'agit ici sans doute de cette Mme _Alberte de Rubempré_, qui
fut une des femmes les plus brillantes des salons de la Restauration,
que Stendhal désigne sous le nom de Mme Azur dans ses _Souvenirs
d'égotisme_, qu'il aima, dit-il, «d'un amour frénétique», et au
sujet de laquelle il écrivait, ce qui n'était pas un médiocre éloge
sous sa plume: «C'est une des Françaises les moins poupées que j'aie
rencontrées.» (Stendhal, _Souvenirs d'égotisme_, p. 14, 15.)

[336] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1353.

[337] Voir _Catalogue Robaut_, n°s 880 et 881.

[338] Le livre des _Emblèmes_ (_Symbolicæ questiones, Bononiæ_, 1555),
par _Achille Bocchi_, littérateur italien, né en 1488, mort en 1562, à
Bologne.

[339] _Barroilhet_, le célèbre chanteur, qui remporta tant de
succès sur les scènes italiennes et à l'Opéra, était un amateur de
tableaux modernes; on l'a vu réunir et vendre à plusieurs reprises
des collections importantes. Delacroix a peint une étude d'après cet
artiste en costume turc, tout en rouge et en pied. (Voir _Catalogue
Robaut_, n° 173.)

[340] Portrait de _Joséphine_ assise sur le gazon du parterre de la
Malmaison.

[341] _Carrier_, peintre miniaturiste (1800-1875), l'un des exécuteurs
testamentaires de Delacroix.

[342] Le comte _Grzimala_ était un amateur distingué, très épris
du talent de Delacroix. Il se rendit acquéreur de plusieurs de ses
œuvres.

[343] Le _comte de Geloës_ se rendit en effet acquéreur du beau tableau
_Le Christ au tombeau_, qui porte la date de 1848.

[344] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1034.

[345] _Souty_, marchand de couleurs, de toiles et de cadres.

[346] _Cottreau_ ou _Cottereau_, favori de la petite cour d'Arenenberg,
était un peintre de second ordre; mais le prince président le nomma
inspecteur général des Beaux-Arts, poste qu'il remplit jusqu'à sa mort.
Il eut pour successeur _Alfred Arago._

       *       *       *       *       *

1er _mai._--Été chez J... vers midi; nous avons été promener
au bois de Boulogne, après avoir passé une matinée charmante.

       *       *       *       *       *

2 _mai._--Je ne me sens pas encore en train de travailler.

--Martin [347], ancien élève, sot parfait, revient d'Italie, tout
bouffi de ce qu'il a vu, et encore plus sot à raison de cela.

--Journée insipide sans travail, et nullité complète.

--Après dîner, chez Pierret par le temps le plus froid; revenu assez
tard et à pied, ce en quoi j'ai eu tort, car je me suis fatigué.

--Planet était venu le matin; je lui ai promis une étude pour la
mansarde qu'il fait maintenant.

--Mme Marliani venue dans la journée; elle est toujours au même point
avec son mari. Elle me parle de Glésinger comme d'un prétendant pour
Solange [348]; cette idée ne m'était pas venue.

       *       *       *       *       *

3 _mai._--Resté au lit jusqu'à onze heures. Grenier est venu pour
m'acheter le _Naufrage_: c'est trop tard. Il voulait l'emporter dans sa
retraite, à la campagne, pour en jouir.

Dufays ensuite; j'ai tort de dire si librement mon avis avec des gens
qui ne sont pas mes amis.

Le docteur Laugier [349] ensuite. Je lui ai parlé varicocèle; il est
d'avis d'un bandage particulier. Je vois que tous mes petits maux sont,
suivant lui, objets inhérents à ma constitution, et avec lesquels il
faut vivre.

--_Femme nue et debout_: la Mort s'apprête à la saisir.

--_Femme qui se peigne_[350]; la Mort apprête son râteau.

--_Adam et Ève:_ les Maux et la Mort en perspective, au moment où ils
vont manger le fruit, ou plutôt groupés sur les branches fatales et sur
le point de fondre sur l'humanité.

--Chez Jacquet [351]: le petit _Faune_, un pied environ. La _Vénus_
grecque, trois pieds. Bas-relief: _Combat d'Hercule et d'Apollon.
Minerve au serpent_, bas-relief.

--Sorti dans la journée; passé voir un dessin de Lacroix [352] chez
Aubry [353]. Revenu chez moi par le boulevard.

--Le soir, sorti pour aller chez Leblond; il sortait. Fatigué de ces
deux courses.

       *       *       *       *       *

4 _mai._--Malaise dans le milieu de la journée, qui ressemble à de
la fièvre. Je crois qu'elle revient un peu à l'heure qu'elle venait
dans le commencement. Je me suis endormi vers deux ou trois heures, et
l'état fiévreux était complètement passé.

Aubry était venu le matin. Ce que j'ai vu hier chez lui est fort triste
pour l'avenir de notre école. Le Boucher et le Vanloo sont les grands
hommes sur lesquels elle a les yeux, pour suivre leurs traces; mais il
y avait chez ces hommes un véritable savoir mêlé à leur mauvais goût.
Une niaise adresse de la main est le but suprême.

--Il est venu me chercher à cinq heures et demie, et j'y ai dîné: bonne
et douce soirée.

--Je vois dans la presse l'annonce du mariage de Solange; cette
précipitation est incroyable!

       *       *       *       *       *

5 _mai._--Resté au lit jusqu'à dix heures et demie. Villot m'a trouvé
au lit; j'ai eu du plaisir à le voir.

Nous avons parlé des horribles ennuis de la vie. Chacun fait bonne
contenance, mais chacun est dévoré... Il rencontre l'autre jour Colet,
qui se montre joyeux de le voir et de causer avec lui, mais il le
quitte bientôt et lui dit avec accablement: «Je rentre chez moi... Et
pourquoi, et comment cela se peut-il autrement?»

De là nous passons à la nécessité de s'occuper pour échapper
passagèrement au sentiment de nos maux. Il a remarqué que les
vieillards n'éprouvent pas autant ce besoin. Il me cite M. Barbier,
père de sa femme, et M. Robelleau. Ces deux hommes lisent très peu.
Ils vivent avec leurs souvenirs, et l'ennui ne les gagne pas. Il
me rappelle que Bataille [354], qui était désœuvré comme eux, en
apparence, ne se plaignait jamais du poids du temps.

--Le soir, entré à Notre-Dame de Lorette. Entendu de la musique.

Ensuite chez Leblond; Garcia y était. Il m'a chanté un superbe air de
Cimarosa, du _Sacrifice d'Abraham._ Mme Leblond m'a chanté quelque
chose et m'a fait plaisir.

Je n'ai dans la tête qu'accords de Cimarosa. Quel génie varié, souple
et élégant! Décidément, il est plus dramatique que Mozart.

       *       *       *       *       *

6 _mai._--Chez Villot vers une heure et resté à son atelier jusqu'à
cinq heures et demie.

Vu de l'anatomie; il y a à faire avec ses fragments de Chaudet[355] et
son ouvrage gravé de l'anatomie de Gamelin [356], peintre de Toulouse
en 1779. J'ai même ébauché un Père du désert couché, auquel un corbeau
apporte du pain.

J'ai trouvé du plaisir dans ces heures passées avec lui. Peu ou prou
d'amitié est une bonne chose.

--Sujets: _La Mort planant sur un champ de bataille_: des squelettes.

_La Mort dans sa caverne_, qui entend la trompette du jugement dernier.

       *       *       *       *       *

7 _mai._--Reçu une lettre de Mme Sand... La pauvre amie m'écrit la
lettre la plus aimable, et son cœur a du chagrin.

--J'ai été voir la figure de Clésinger. Hélas! je crois que Planche
a raison: c'est du daguerréotype en sculpture, sauf une exécution
vraiment très habile du marbre. Ce qui le prouve, c'est la faiblesse de
ses autres morceaux: nulle proportion, etc. Le défaut d'intelligence
comme lignes, dans sa figure; on ne la voit entière de nulle part.

--J'ai vu le Salon très agréablement, sans rencontrer qui que ce soit.
Le tableau de Couture m'a fait plaisir [357]; c'est un homme très
complet dans son genre. Ce qui lui manque, je crois qu'il ne l'acquerra
jamais; en revanche, il est bien maître de ce qu'il sait. Son portrait
de femme m'a plu.

J'ai vu mes tableaux sans trop de déplaisir, surtout les _Musiciens
juifs_ et le _Bateau._[358] Le _Christ_[359] ne m'a pas trop déplu.

Resté le soir, fatigué, mais point souffrant du tout.

       *       *       *       *       *

8 mai.--Dîné chez Mme de Forget.--Repris le _Christ au tombeau_ dans la
journée.

       *       *       *       *       *

9 _mai._--Chez Mme Marliani le soir. Elle m'apprend la maladie de
Chopin. Le pauvre enfant est malade depuis huit jours, et très
gravement. Il va un peu mieux à présent.

D'Arpentigny a recommencé ses antiennes sur Clésinger. Nous sommes
revenus côte à côte une partie du chemin.

       *       *       *       *       *

10 _mai._--Été le matin chez Chopin, sans être reçu.

Travaillé dans la soirée au _Christ_ et à la figure du devant.

       *       *       *       *       *

11 _mai._--Lessore [360] venu le matin.--Chez Chopin vers onze heures.

Retrouvé chez moi R... avec ses portefeuilles que j'ai vus avec
plaisir, mais avec encore plus de fatigue. Mornay y assistait aussi. Il
me demande de lui faire un petit tableau au sujet de la scène qui suit
la bataille de Coutras: _Henri IV dans sa maison_, etc.

--Dîné avec J... Elle m'a conduit vers neuf heures chez Chopin; j'y
suis resté jusqu'à minuit passé; Mlle de R... y était, et son ami
Herbaut.

       *       *       *       *       *

12 _mai._--Vu M. Boileux [361], de Blois. Est venu me demander avec
empressement mes _Juifs_ du Salon pour un amateur de son pays; c'est un
peu tard.

J'avais mille choses à faire avant mon départ pour Champrosay: le
mauvais temps, la paresse me font remettre.

Vers trois heures, je réponds à Mme Sand, hélas! Lu les _Mousquetaires_
jusqu'à cette heure-là; fort amusé.

M. L. Ménard [362]: l'avertir de la terminaison des peintures à la
Chambre des députés.

_Champrosay, lundi_ 22 _mai._--Le matin, assis dans la forêt.--Je
pensais à ces charmantes allégories du Moyen Age et de la Renaissance,
ces cités de Dieu, ces élysées lumineux, peuplés de figures gracieuses,
etc... N'est-ce pas la tendance d'époques dans lesquelles les croyances
aux puissances supérieures ont conservé toute leur force? L'âme
s'élançait sans cesse des trivialités ou des misères de la vie réelle
dans des demeures imaginaires que l'on embellissait de tout ce qui
manquait autour de soi.

C'est aussi celles d'époques malheureuses où des puissances redoutables
pèsent sur les hommes et compriment les élans de l'imagination. La
nature, qui n'a pas été vaincue par le génie de l'homme à ces époques,
augmentant les besoins matériels, fait trouver la vie plus dure et fait
rêver avec plus d'énergie à un bien-être inconnu. De notre temps, au
contraire, les jouissances sont plus communes, l'habitation meilleure,
les distances plus facilement franchies. Le désir poétisait donc
alors comme toujours l'existence des malheureux mortels, condamnés à
dédaigner ce qu'ils possèdent.

Les actes n'étaient occupés qu'à élever l'âme au-dessus de la matière.
De nos jours c'est tout le contraire. On ne cherche plus à nous
amuser qu'avec le spectacle de nos misères dont nous devrions être
avides de détourner les yeux. Le protestantisme d'abord a disposé à
ce changement. Il a dépeuplé le ciel et les églises. Les peuples d'un
génie positif l'ont embrassé avec ardeur. Le bonheur matériel est
donc le seul pour les modernes. La révolution a achevé de nous fixer
à la glèbe de l'intérêt et de la jouissance physique. Elle a aboli
toute espèce de croyance: au lieu de cet appui naturel que cherche une
créature aussi faible que l'homme dans une force surnaturelle, elle
lui a présenté des mots abstraits: la raison, la justice, l'égalité,
le droit. Une association de brigands se régit aussi bien par ces
mots-là que peut le faire une société moralement organisée. Ils n'ont
rien de commun avec la bonté, la tendresse, la charité, le dévouement.
Les bandits observent les uns avec les autres une justice, une raison
qui les fait se préférer avant tout, une certaine égalité dans le
partage de leurs rapines qui leur semble justice exercée sur des riches
insolents ou sur des heureux qui leur semblent l'être à leurs dépens.
Il n'est pas besoin d'y regarder de bien près pour voir que la société
actuelle se gouverne à peu près d'après les mêmes principes et en en
faisant la même interprétation.

Je ne sais si le monde a vu encore un pareil spectacle, celui de
l'égoïsme remplaçant toutes les vertus qui étaient regardées comme la
sauvegarde des sociétés.

--Revenu de Champrosay, le soir, où j'étais de puis le jeudi 13.

       *       *       *       *       *

23 _mai._--Chez J... le matin. Temps affreux de chaleur. Le soir, resté
chez moi tout abattu.

       *       *       *       *       *

25 _mai._--Repris le _Christ._


       *       *       *       *       *

26 _mai._--Travaillé avec ardeur, quoique peu de moments.--_Femmes
d'Alger._--Composé un _Intérieur d'Oran_ avec figures.--La _Femme gui
se lave les pieds_, paysage de Tanger.

--Chez Pierret le soir. Parlé du départ de son fils.

--Villot venu le matin: je l'ai trouvé changé.

--Reçu de M. Labello, pour le comte Tyszkiewiez, 500 francs pour le
_Canot naufragé._[363]

--Chopin venu dans la journée; il repart vendredi pour Ville-d'Avray.

       *       *       *       *       *

27 _mai._--Travaillé avec plaisir aux _Femmes et Alger_: la femme du
devant.

--Dîné chez Chabrier avec M. Poinsot, Rayer, David, Vieillard.

Bonne journée, soirée charmante: conversation toujours intéressante. Le
génie, l'esprit, la finesse, la simplicité, la raison, le sens, tout ce
qui est si rare. Il adore Voltaire, c'est tout simple; je lui ai trouvé
des idées justes sur tout.


[347] _Martin-Delestre_ (1823-1858) n'exposa que sous le nom de
_Delestre._

[348] _Solange_ était la fille de Mme _Sand._

[349] _Stanislas Laugier_, chirurgien, né en 1798, mort en 1872.
Professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de médecine, membre de
l'Académie de médecine, de la Société de chirurgie et de l'Académie des
sciences. Laugier était un savant fort estimé.

[350] On connaît de Delacroix une _Jeune femme qui se peigne_; derrière
la toilette, _Méphisto._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1165.)

[351] Peut-être un marchand de curiosités.

[352] _Gaspard-Jean Lacroix._

[353] _Aubry_, marchand de tableaux.

[354] _Nicolas-Auguste Bataille_, cousin de Delacroix, ancien officier
d'état-major, propriétaire de l'abbaye de Valmont, qu'il légua en
mourant à M. Bornot.

[355] _Antoine-Denis Chaudet_, statuaire et peintre, né en 1763, mort
en 1810. Il avait étudié en Italie les chefs-d'œuvre de l'antiquité
et de la Renaissance, et devint un des artistes les plus éminents de la
nouvelle école, dont David était le chef. Il fut membre de l'Académie
des beaux-arts.

[356] _Jacques Gamelin_, peintre, né en 1739 à Carcassonne, mort en
1803. Grand prix de peinture, élève de l'École de Rome, il devint
professeur à l'Académie de Toulouse.

[357] _Les Romains de la décadence_ furent exposés au Salon de 1847 et
valurent à l'artiste une médaille de première classe et la croix de la
Légion d'honneur.

[358] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1010.

[359] Voir _Catalogue Robaut_, n° 996.

[360] _Émile-Aubert Lessore_, peintre paysagiste, qui exposa à Paris
de 1831 (2e médaille) à 1869. Il passa les dernières années de sa vie
en Angleterre, où il travailla beaucoup à décorer des vases pour les
grands porcelainiers de Londres.

[361] _Boileux_, magistrat et jurisconsulte, qui était alors juge au
tribunal de Blois.

[362] _Louis Ménard_, critique d'art, et frère du peintre _René
Ménard_, est mort professeur à l'école des Arts décoratifs.

[363] Le comte _Eustache Tyszkiewiez_, archéologue polonais, et l'un
des plus célèbres antiquaires de notre époque, acheta en effet ce
tableau qui avait figuré au Salon de 1847 avec les _Musiciens juifs._
(Voir _Catalogue Robaut_, n° 1010.)

       *       *       *       *       *

5 _juin._--Dîné avec Vieillard chez Mme de Forget.--Le matin, Planet
est venu avec M. Martens, pour daguerréotyper la _Cléopâtre._[364]
Petite réussite.

       *       *       *       *       *

6 _juin._--Petit livre de croquis, avec crayon qui ne s'use pas, chez
Ricois, rue des Petits-Augustins.

       *       *       *       *       *

7 _juin._--Au Père-Lachaise, avec Jenny [365], pour arranger les
tombes et voir l'ouvrage de David. Commencé, à partir de ce jour,
l'arrangement avec le jardinier susdit, pour entretenir, moyennant
vingt francs par an, les tombeaux de ma mère, etc., puis autre
arrangement avec lui pour recreuser l'inscription de ma mère et
nettoyer la pierre.

       *       *       *       *       *

8 _juin._--Varcollier[366].--Cavé[367].--Nilson.--Scheffer.--Delessert.

       *       *       *       *       *

9 _juin._--Chez la plupart des hommes, l'intelligence est un terrain
qui demeure en friche presque toute la vie. On a droit de s'étonner
en voyant une foule de gens stupides ou au moins médiocres, qui ne
semblent vivre que pour végéter, que Dieu ait donné à ses créatures la
raison, la faculté d'imaginer, de comparer, de combiner, etc., pour
produire si peu de fruits. La paresse, l'ignorance, la situation où
le hasard les jette, changent presque tous les hommes en instruments
passifs des circonstances. Nous ne connaissons jamais ce que nous
pouvons obtenir de nous-mêmes. La paresse est sans doute le plus grand
ennemi du développement de nos facultés. Le _Connais-toi toi-même_
serait donc l'axiome fondamental de toute société, où chacun de ses
membres ferait exactement son rôle et le remplirait dans toute son
étendue.

       *       *       *       *       *

13 _juin._--Mannequin à 350 francs, chez Lefranc, rue du
Four-Saint-Germain, 23.

--Dîné avec Villot et Pierret.

--Chez Villot vers trois heures et retouché le cuivre des _Arabes
d'Oran._[368]

       *       *       *       *       *

14 _juin._--Travaillé à la Chambre. Ébauché le groupe des Barbares du
devant [369].

       *       *       *       *       *

15 _juin._--A Neuilly. Revenu avec Laurent Jan. «...Une pareille
manière d'écrire qui transporte dans le style l'abandon familier
ou cynique de la conversation (_le style de Michelet, les mots de
polisson, etc._) est blâmable à plus d'un titre, car elle dénote chez
l'auteur qui se la permet non moins de prétention que d'impuissance.
Il se propose en effet de trancher sur les autres écrivains par
l'audace de ses expressions, la bigarrure de ses couleurs, l'allure
débraillée de ses phrases; et pourquoi ne pas prouver plutôt la force,
en acceptant toutes les conditions, en se jouant en maître de toutes
les difficultés de l'art d'écrire? _C'est dans l'accord des qualités
individuelles avec les lois générales du beau et du bon, qu'éclate la
véritable originalité._» (LERMINIER, _Sur Michelet, Lamartine.--Revue
des Deux Mondes_, 15 juin 1847.)

       *       *       *       *       *

17 _juin._--Dîné chez Leblond avec Halévy, Adam, Duponchel, Garcia,
Guasco, etc. Halévy m'invite pour mercredi.

       *       *       *       *       *

20 _juin._--Chez Boissard. Reprise de la musique.

Roberetti n'étant pas d'abord arrivé, trio de Beethoven. Puis Mozart
a fait tous les frais jusqu'à la fin. Je l'ai trouvé plus varié, plus
sublime, plus plein de ressources que jamais.

J'ai beaucoup remarqué, en présence du tableau de Boissard représentant
un _Christ_, le dessus de porte de son atelier. Ces peintures, quoique
médiocres, sont une excellente leçon, que je lui appliquais à l'instant
même, de ce principe, qui veut qu'un objet, même très clair, s'enlève
presque toujours en brun sur un objet plus brun. Elles mériteraient
pour cela qu'on en fît des esquisses.

--Je suis en très bonne santé depuis quelque temps et vais très souvent
à la Chambre.

       *       *       *       *       *

25 _juin._--Ce jour, probablement à l'heure de mon dîner, est venu
Grzimala. Il m'a dit sur ma peinture des choses qui m'ont plu, entre
autres: _l'idée_ le frappant toujours plus que la _convention_ de
la peinture; de plus, tous les tableaux présentent quelque chose de
ridicule qui tient à des modes, etc. Il ne trouve jamais cela dans
les miens. Aurait-il vraiment raison? Pourrait-on inférer de là que
moins l'élément transitoire qui contribue le plus souvent au succès
actuel se mêle aux ouvrages, plus ils ont la condition de durée et de
grandeur?... Développer ceci.

       *       *       *       *       *

27 _juin._--Travaillé à la Chambre. Fait les deux cavaliers [370].

Dans la journée chez Roberetti, et le soir dîné avec Leblond, Garcia,
Guasco, Ronconi [371].

       *       *       *       *       *

28 _juin._--Dîné chez Pierret avec Soulier, que je n'ai pas vu depuis
un an au moins. Sa vue m'a fait beaucoup de plaisir.

--L'Académie des sciences morales et politiques remet au concours la
question suivante:

_Rechercher quelle influence les progrès et le goût du bien-être
matériel exercent sur la moralité du peuple._--Le prix est de 1,500
francs.

       *       *       *       *       *

29 _juin._--Travaillé à la Chambre et dîné chez moi avec Soulier,
Villot, Pierret. Bonne soirée.

J'ai mis quelque ordre dans mes croquis aujourd'hui et hier.

--Repris du goût pour l'_allégorie de la gloire. Ugolin_ [372],
etc.--Saint-Marcel [373] venu dans la journée.

       *       *       *       *       *

30 _juin._--Triqueti [374] venu dans la journée. Nous devons aller
lundi chez le duc de Montpensier.

Mme de Forget venue me prendre vers quatre heures et demie pour aller à
Monceaux; nous nous sommes promenés, après dîner, aux Champs-Élysées.
Vu son ancienne pension sur le quai [375] et la maison de Riesener;
elle est encore pleine de maçons.



[364] Voir _Catalogue Robaut_, n° 691.

[365] On retrouvera de nombreuses fois, dans le cours du Journal, le
nom de _Jenny_ ou _Jeanne Le Guillou._ Elle était la gouvernante de
Delacroix. M. Burty a écrit à propos d'elle: «C'était une paysanne
des environs de Brest, douée d'instincts délicats. Quelquefois, dans
l'atelier, elle disait spontanément, en face d'un croquis ou d'une
peinture: Monsieur, je trouve cela très bien. Cette Jenny s'y connaît,
s'écriait Delacroix ravi! Eh bien, je vous le donne. Et il écrivait
son nom au revers. De là à renouveler l'anecdote de la servante de
Molière, la distance est grande. Malheureusement, vers la fin, malade,
soupçonneuse, elle fit le vide autour de son maître, qui ne pouvait se
passer de ses soins.» (_Correspondance_, t. I, p. v. Note de Burty.)

[366] _Varcollier_, alors chef de la division des beaux-arts à la
préfecture de la Seine.

[367] _François Cave_, inspecteur des beaux-arts, qui avait épousé Mme
_Élisabeth Blavot_, veuve de _Clément Boulanger._ (Voir _supra_, p. 240
et 241.)

[368] Voir _Catalogue Robaut_, n° 462.

[369] Hémicycle _d'Attila_, partie de droite.

[370] Au premier plan de l'hémicycle d'_Attila._

[371] _Ronconi_, célèbre baryton italien, qui obtint de grands succès
à Londres et à Paris, et qui fut nommé en 1848 directeur du théâtre
Italien.

[372] Delacroix l'avait vendu 1,200 francs à M. Tesse, qui le revendit
peu après 3,000 francs.

[373] _Saint-Marcel_, un des élèves de Delacroix, qui fréquentait son
atelier. Né vers 1815, mort vers 1800, à Fontainebleau. Saint-Marcel
fut un très remarquable dessinateur et peintre paysagiste. Delacroix
lui a emprunté parfois des études de figures d'après nature pour les
dessiner à son tour suivant son propre sentiment.

[374] _Baron de Triqueti_, peintre et sculpteur, né en 1802, mort en
1874. Son œuvre est importante et remarquable.

[375] Le quai du Cours-la-Reine.


       *       *       *       *       *

1er _juillet._--A la Chambre le matin.--Séance chez Chopin
à trois heures. Il a été divin. On lui a exécuté son trio, puis il l'a
exécuté lui-même et de main de maître.

--Grzimala nous a fait dîner avec une petite femme de sa connaissance,
qui va aux Eaux-Bonnes.

       *       *       *       *       *

9 _juillet._--Travaillé au _Christ au tombeau._

--A Passy, vers trois heures et demie. Mme Delessert part lundi pour
Plombières; je l'avais revue à Vincennes, à la soirée du Prince, deux
ou trois jours auparavant. C'est en revenant de cette course à Passy
que j'ai rencontré Scheffer jeune, rue Blanche, qui m'a fait une
plaisanterie au sujet d'une rose que j'avais à la main.

       *       *       *       *       *

10 _juillet._--Le cousin Delacroix [376] venu dans la journée: sa vue m'a
fait plaisir. Il passe ici une huitaine. Chopin est venu pendant qu'il
y était.

Fait la _Madeleine_ dans le tableau susdit.

Se rappeler l'effet simple de la tête: elle était ébauchée d'un ton
très gris et éteint. J'étais incertain si je la mettrais dans l'ombre
davantage, ou si je mettrais des clairs plus vifs: j'ai légèrement
prononcé ces derniers sur cette masse, et il a suffi de colorer avec
des tons chauds et reflétés toute la partie ombrée; et, quoique le
clair et l'ombre soient presque de même valeur, les tons froids de
l'un et chauds de l'autre suffisent à accentuer le tout. Nous disions
avec Villot, le lendemain, qu'il faut bien peu de chose pour faire de
l'effet de cette manière. En plein air surtout, cet effet est des plus
frappants; Paul Véronèse lui doit une grande partie de son admirable
simplicité.

Un principe que Villot regarde comme le plus fécond, c'est celui de
faire détacher les objets un peu foncés sur ceux qui sont derrière,
par la masse de l'objet et dans l'ébauche par le ton local établi dès
le principe. Je n'en comprends pas l'application autant que lui. A
rechercher.

Véronèse doit aussi beaucoup de sa simplicité à l'absence de détails
qui lui permet l'établissement du ton local, dès le commencement. La
détrempe l'a forcé presque à cette simplicité. La simplicité dans les
draperies en donne singulièrement à tout le reste. Le contour vigoureux
qu'il trace à propos autour de ses figures contribue à compléter
l'effet de la simplicité de ses oppositions d'ombre et de lumière, et
achève et relève le tout.

Paul Véronèse n'affiche pas, comme Titien, par exemple, la prétention
de faire un chef-d'œuvre à chaque tableau. Cette habileté à ne pas
_faire trop_ partout, cette insouciance apparente des détails qui
donne tant de simplicité est due à l'habitude de la décoration. On est
forcé dans ce genre de laisser beaucoup de parties sacrifiées.

Il faut appliquer surtout à la représentation des natures jeunes
ce principe du peu de différence de valeur des ombres par rapport
aux clairs. Il est à remarquer que plus le sujet est jeune, plus la
transparence de la peau établit cet effet.

       *       *       *       *       *

11 _juillet._--Remarquer combien la prétendue civilisation émousse
les sentiments naturels. Hector dit à Ajax, livre VII, en cessant le
combat: «Déjà la nuit est avancée, et nous devons tous obéir à la nuit,
qui met un terme aux travaux des hommes.»

       *       *       *       *       *

20 _juillet._--Jour de mon départ pour Champrosay, où je vais passer
plus de quinze jours. Reçu le matin même la lettre où Mme Sand me parle
de sa querelle avec sa fille.

Chopin venu le matin, comme je déjeunais après être rentré du Musée
où j'avais reçu la commande de la copie du _Corps de garde._[377] Il
m'a parlé de la lettre qu'il a reçue; mais il me l'a lue presque tout
entière depuis mon retour. Il faut convenir qu'elle est atroce. Les
cruelles passions, l'impatience longtemps comprimée s'y font jour;
et, par un contraste qui serait plaisant, s'il ne s'agissait d'un si
triste sujet, l'auteur prend de temps en temps la place de la femme
et se répand en tirades qui semblent empruntées à un roman ou à une
homélie philosophique.

--Le matin au Louvre, chez M. de Cailleux [378], qui m'a demandé la
répétition du _Corps de garde._[379]

--Je me suis occupé pendant ce séjour de _Lara, Saint Sébastien_ et
_Arabes jouant aux échecs._[380]

--Vieillard venu me surprendre un jour avant dîner. Nous avons passé un
bon après-dîner.

       *       *       *       *       *

30 _juillet._--Revenu à Paris ce jour-là et retourné le soir.


[376] Le cousin _Delacroix_ habitait à Ante, près Sainte-Menchould. Il
est l'auteur de divers ouvrages de poésie.

[377] Toile exposée au Salon de 1847. Appartient au duc d'Aumale. (Voir
_Catalogue Robaut_, n°s 492 et 105.)

[378] _M. de Cailleux_, ancien directeur des Musées. C'est lui qui,
après avoir vu l'esquisse des _Croisés à Constantinople_, s'efforça de
faire comprendre à Delacroix que le Roi désirait un tableau «qui n'eût
pas l'air d'être un Delacroix». (Notes de Riesener. Voir Introduction à
la _Correspondance_, p. XXIII.)

[379] Toile de 0m,51 X 0m,65, exposée au Salon de 1848. Appartient à
Mme Delessert. Une variante est datée de 1858 (toile de 0m,62 X 0m,50.)

[380] Voir _Catalogue Robaut_, passim.

       *       *       *       *       *

12 _août._--Vu au ministère la _Sainte Anne_, de Riesener.

       *       *       *       *       *

24 _août._--Donné à Lenoble 4,000 francs pour acheter trois actions de
canaux et faire le versement des actions du Nord.

       *       *       *       *       *

28 _août._--Travaillé à la Chambre. Mornay venu me voir; je l'ai invité
à dîner pour demain. Villot est arrivé après son départ, vers cinq
heures; je l'ai retenu à dîner.

       *       *       *       *       *

29 _août._--Refait la tête du _Christ._ Mornay et Piron sont venus
dîner avec moi.

       *       *       *       *       *

30 _août._--Travaillé à la Chambre. Resté le soir.

       *       *       *       *       *

31 _août._--Travaillé à la copie du _Corps de garde._--Repris la petite
_Lélia_ et une ancienne esquisse de _Médée_[381] que j'ai métamorphosée.

--Dîné chez Mme de Forget. Revenu le soir par la rue du Houssaye, de la
Victoire.


[381] L'esquisse (0m,45 X 0m,37) est de l'année 1838. Le tableau est
de la même année (2m,60 X 1m,65). Il fut exposé au Salon de 1838 et à
l'Exposition universelle de 1855. Appartient au Musée de Lille.

Une nouvelle toile fut achevée en 1860, et fut exposée à la vente
posthume de Delacroix.

       *       *       *       *       *

1er _septembre._--Sur les distances à Londres,
j'écrivais à Vieillard:

«Car c'est par lieues qu'il faut compter; cette disproportion seule
entre l'immensité du lieu que ces gens-là habitent et l'exiguïté
naturelle des proportions humaines me les fait déclarer ennemis de la
vraie civilisation qui rapproche les hommes, de cette civilisation
attique qui faisait le Parthénon grand comme une de nos maisons et qui
renfermait tant d'intelligence, de vie, de force, de grandeur dans
les limites étroites de frontière qui font sourire notre barbarie si
étriquée dans ses immenses États.»

--Travaillé à la Chambre.

       *       *       *       *       *

2 _septembre._--Travaillé à la Chambre.

Je ne sortirai pas, je crois, de cet _Attila_ et de son cheval.

--Fait route dans l'omnibus avec deux religieuses: cet habit m'a imposé
au milieu de la corruption générale, de l'abandon de tout principe
moral; j'ai aimé la vue de cet habit qui impose, au moins à celui
ou celle qui le porte le respect absolu, du moins en apparence, des
vertus, du dévouement, du respect de soi et des autres.

--Mornay venu dans la journée.

--Je n'ai pas eu le courage de sortir le soir et me suis couché de
bonne heure.

       *       *       *       *       *

5 _septembre._--Travaillé dans la journée à rajeunir une petite
esquisse de _Mater dolorosa_ faite alors pour M. D...

Le soir, chez Mme Marliani. Le pauvre Enrico est bien mal. Il y avait
là une femme aimable, Mme de Barrère, qui parle bien de tout, sans
sentir la! pédante.

--Leroux [382] a décidément trouvé le grand mot, sinon la chose, pour
sauver l'humanité et la tirer du bourbier: «L'homme est né libre»,
dit-il, après; Rousseau. Jamais on n'a proféré une pareille sottise,
quelque philosophe qu'on puisse être.

Voilà le début de la philosophie chez ces messieurs. Est-il dans la
création un être plus _esclave_ que n'est l'homme? La faiblesse, les
besoins, le font dépendre des éléments et de ses semblables. C'est
encore peu des objets extérieurs. Les passions qu'il trouve chez lui
sont les tyrans les plus cruels qu'il ait à combattre, et on peut
ajouter que leur résister, c'est résister à sa nature même. Il ne
veut pas non plus de la hiérarchie en quoi que ce soit; c'est en quoi
il trouve surtout le christianisme odieux; c'est, à mon sens, ce qui
en fait la morale par excellence: soumission à la loi de la nature,
résignation aux douleurs humaines, c'est le dernier mot de toute raison
(et partant soumission à la loi écrite, divine ou humaine).

       *       *       *       *       *

13 _septembre._--A Versailles; j'y ai repris la fièvre.

       *       *       *       *       *

17 _septembre._--Sorti pour aller voir Mme Marliani; arrivé près de
chez elle, la fatigue m'a forcé de revenir en voiture.

       *       *       *       *       *

18 _septembre._--M. Laurens[383] venu ce matin; il me vante beaucoup
Mendelssohn.

La peinture est le métier le plus long et le plus difficile: il
lui faut l'érudition comme au compositeur, mais il lui faut aussi
l'exécution comme au violon.

       *       *       *       *       *

19 _septembre._--Je vois dans les peintres des prosateurs et des
poètes. La rime les entrave; le tour indispensable aux vers et qui
leur donne tant de vigueur est l'analogue de la symétrie cachée, du
balancement en même temps savant et inspiré qui règle les rencontres
ou l'écartement des lignes, les taches, les rappels de couleur, etc.
Ce thème est facile à démontrer, seulement il faut des organes plus
actifs et une sensibilité plus grande pour distinguer la faute, la
discordance, le faux rapport dans des lignes et des couleurs, que pour
s'apercevoir qu'une rime est inexacte et l'hémistiche gauchement ou mal
suspendu; mais la beauté des vers ne consiste pas dans l'exactitude
à obéir aux règles dont l'inobservation saute aux yeux des plus
ignorants: elle réside dans mille harmonies et convenances cachées,
qui font la force poétique et qui vont à l'imagination; de même que
l'heureux choix des formes et leur rapport bien entendu agissent sur
l'imagination dans l'art de la peinture. Les _Thermopyles_ de David
sont de la prose mâle et vigoureuse, j'en conviens. Poussin ne réveille
presque jamais d'idée par d'autres moyens que la pantomime plus ou
moins expressive de ses figures. Ses paysages ont quelque chose de plus
ordonné, mais le plus souvent chez lui comme chez les peintres que
j'appelle des prosateurs, le hasard a l'air d'avoir assemblé les tons
et agencé les lignes de la composition. L'idée poétique ou expressive
ne vous frappe pas au premier coup d'œil.

       *       *       *       *       *

20 _septembre._--Essayer de prendre du chocolat avec du café: deux ou
trois cuillerées de café dans une tasse de chocolat comme à l'ordinaire.

       *       *       *       *       *

22 _septembre._--Aujourd'hui, j'ai été me promener à l'église
Saint-Denis; j'ai revu auparavant le groupe du Puget.

       *       *       *       *       *

24 _septembre._--Lenoble emporte quatorze actions de Lyon et six du
Nord pour faire les versements. Comme les actions seront dorénavant au
porteur, il les fera conserver sous mon nom, dans la caisse de l'agent
de change.

       *       *       *       *       *

25 _septembre.--Les Nymphes de la mer détellent les coursiers du
Soleil._

       *       *       *       *       *

26 _septembre._--M. Cournault [384] me dit avoir vu à Alger un ouvrier,
qui taillait des morceaux de cuir ou d'étoffe pour des ornements,
regardant avec grande attention un bouquet de fleurs pour le guider.
Ils ne doivent probablement qu'à l'observation de la nature l'harmonie
qu'ils savent mettre dans les couleurs. Les Orientaux ont toujours eu
ce goût; il ne paraît pas que les Grecs et les Romains l'aient eu au
même degré, à en juger par ce qui reste de leurs peintures.

--Mlle de Rosier venue. Chopin ensuite.


[382] _Pierre Leroux._

[383] Il est difficile de savoir si Delacroix veut parler ici de
_Joseph-Bonaventure Laurens_, littérateur et compositeur français, né
en 1801, ou de son jeune frère _Jules Laurens_, peintre lithographe
et graveur, né à Carpentras en 1825; car le compositeur s'occupait
beaucoup de peinture, et le peintre, de musique. Jules Laurens,
qui était entré en 1844 à l'École des beaux-arts, se fixa ensuite
définitivement à Carpentras.

[384] _Cournault_ fut un des légataires de Delacroix.


       *       *       *       *       *

2 _octobre._--Prêté à Soulier petite esquisse, d'après Rubens, de la
vie de Marie de Médicis, _la Paix mettant le feu à des armes..._ des
monstres sur le devant, la Reine dans le fond entrant dans le temple de
Janus.

       *       *       *       *       *

5 _octobre._--Prêté à Villot le numéro de la Revue où est l'article de
Gautier sur Töpffer.

--Villot venu me voir; nous avons parlé du procédé de la figure de
l'_Italie._[385]

J'ai été reprendre mon travail pour la première fois, depuis le 12
septembre. Je suis satisfait de l'effet de cette figure. Toute la
journée, j'ai été occupé, et très agréablement, d'idées et de projets
de peintures relatives à cela. J'ai peint en quelques instants la
petite figure de l'homme tombé en avant percé d'une flèche.

Il faudrait faire ainsi des tableaux esquisses qui auraient la liberté
et la franchise du croquis. Les petits tableaux m'énervent, m'ennuient;
de même les tableaux de chevalet, même grands, faits dans râtelier;
on s'épuise à les gâter. Il faudrait mettre dans de grandes toiles,
comme Cournault me disait qu'était la _Bataille d'Ivry_ de Rubens, à
Florence, tout le feu que l'on ne met d'ordinaire que sur des murailles.

La manière appliquée à la figure de l'_Italie_ est très propre pour
faire des figures dont la forme serait aussi rendue que l'imagination
le désire sans cesser d'être colorées, etc.

La _manière de Prud'hon_ s'est faite en vue de ce besoin de revenir
sans cesse, _sans manquer à la franchise._ Avec les moyens ordinaires,
il faut toujours gâter une chose pour en obtenir une autre; Rubens est
_lâché_ dans ses Naïades, pour ne pas perdre sa lumière et sa couleur.
_Dans le portrait de même_: si l'on veut arriver à une extrême force
d'expression et de caractère, la franchise de la touche disparaît, et
avec elle la lumière et la couleur. On obtiendrait des résultats très
prompts et jamais de fatigue. On peut toujours reprendre, puisque le
résultat est presque infaillible.

La cire m'a beaucoup servi pour cette figure, afin de faire sécher
promptement et revenir à chaque instant sur la forme. Le _vernis copal_
peut remplir cet objet; on pourrait y mêler de la cire.

Ce qui donne tant de finesse et d'éclat à la peinture sur papier
blanc, c'est sans doute cette transparence qui tient à la nature
essentiellement blanche du papier... L'éclat des Van Eyck et ensuite de
Rubens tient beaucoup sans doute au blanc de leurs panneaux.

Il est probable que les premiers Vénitiens peignirent sur des fonds
très blancs; leurs chairs brunes ne semblent que de simples glacis
laqueux sur un fond qui transparait toujours. Ainsi, non seulement les
chairs, mais les fonds, les terrains, les arbres, sont glacés sur fond
blanc, dans les premiers flamands, par exemple. Se rappeler dans la
_Nymphe endormie_ [386] que j'ai commencée ces jours-ci, et à laquelle
j'ai travaillé devant Soulier et Pierret, aujourd'hui dimanche, quel a
été l'effet du rocher, derrière la figure et le terrain, ainsi que le
fond de forêt, après que je l'eus glacé de _laques jaunes_ et de _vert
malachite_, etc., sur une préparation _blanche_ que j'avais remise sur
l'ancien affreux rocher de _terre d'ombre_, etc.

Dans les anciens tableaux flamands sur panneaux et faits de la sorte
en glacis, l'aspect roussâtre est manifeste. La difficulté consiste
donc à trouver une convenable compensation de gris, pour balancer le
jaunissement et l'ardent des teintes.

J'avais eu une idée de tout cela dans l'esquisse que j'ai faite, il y
a quelque dix ans, de _Femmes enlevées par des hommes à cheval_,[387]
d'après une estampe de Rubens; comme elles sont, il n'y manque que
quelque gris. Il n'est même pas possible que les fonds, les draperies
ne participent entièrement à l'exécution des chairs, quand on les
exécute par glacis sur des fonds blancs. Le disparate est insupportable
d'une autre manière. Il me semblait, après avoir modelé cette _Nymphe_
avec du _blanc pur_, que le fond qui était derrière, fond de rochers
faits avec des tons opaques comme dans une peinture ébauchée dans le
système de la demi-teinte locale, n'était pas le fond qui convenait,
mais qu'il fallait un ton clair de draperies ou de murailles: j'ai donc
couvert de _blanc_ ce rocher; et quand ensuite je me suis avisé d'en
faire un autre rocher avec des tons aussi transparents que possible, la
chair a pu s'accorder avec cet accessoire; mais il m'a fallu repeindre
de même la draperie, le terrain et le fond de forêt.

       *       *       *       *       *

6 _octobre._--La _Desdémone_, la _Femme à la rivière_, la _Lélia_[388]
feront mieux ainsi (en petite dimension). Quant aux autres, la plus
grande dimension sera le mieux.

--Le charme particulier de l'aquarelle, auprès de laquelle toute
peinture à l'huile paraît toujours rousse et pisseuse, tient à cette
transparence continuelle du papier; la preuve, c'est qu'elle perd de
cette qualité quand on gouache quelque peu; elle la perd entièrement
dans une gouache. Les peintures flamandes primitives ont beaucoup de ce
charme: l'emploi de l'essence y contribue en éloignant l'huile.

       *       *       *       *       *

8 _octobre._--Se rappeler l'impression d'un tableau de Jacquand
[389], que j'ai vu un de ces jours à côté d'un tableau de Diaz, chez
Durand-Ruel. Dans le premier, l'imitation minutieuse d'après nature des
moindres objets, sécheresse, gaucherie; dans l'autre, où tout est sorti
de l'imagination du peintre, mais où les souvenirs sont fidèles, la
vie, la grâce, l'abondance.

Le tableau de Jacquand représentait des moines de l'Inquisition,
montrant l'entrée d'une espèce de trou à une femme assise à terre et
qu'ils semblaient menacer. Le dos de cette femme était enfoncé dans la
muraille, qui était derrière elle, etc.; on eût dit ce tableau fait par
un homme incapable du moindre souvenir des objets, et pour lequel le
détail qu'il a sous les yeux est le seul qui puisse le frapper.

       *       *       *       *       *

9 _octobre._--J'ai vu avec Mme de Forget, chez Maigret, un papier de
Chine pour tenture. Il nous a dit qu'aucun art, chez nous, ne pouvait
approcher de la solidité de leurs couleurs. Il a essayé de raccorder
une partie du fond qui est devenu horrible en peu de temps. Ce papier
est très bon marché relativement; tous ces charmants oiseaux sont faits
à la main, et, nous a-t-il dit, la totalité des ornements, ce sont des
bambous blanchâtres, rehaussés d'argent, qui courent sur tout le champ
qui est rose, parfaitement uni; le tout semé d'oiseaux, de papillons,
etc., d'une perfection qui ne tire pas son charme de l'exactitude
minutieuse, de l'imitation, comme nous faisons toujours dans nos
ornements, au contraire; c'était pour le port et la grâce de la pose et
le contraste des tons, tout l'animal, mais le tout fait avec un esprit
qui avait choisi et résumé l'objet de manière à en faire un ornement à
la manière des animaux dans les monuments et manuscrits égyptiens.

       *       *       *       *       *

14 _octobre._--Parti pour Champrosay.

       *       *       *       *       *

15 _octobre._--Vieillard est venu passer une partie de la journée avec
moi. Le cher ami paraît mieux de son voyage en Angleterre. Il m'a conté
l'anecdote de l'officier des hussards anglais, qui entend dire que le
tabac réussirait bien à Ceylan. Il profite aussitôt de quatre mois de
congé pour s'embarquer, aller faire sa plantation, et revenir.

       *       *       *       *       *

28 _octobre._--Revenu de Champrosay, où j'ai eu presque constamment le
plus beau temps du monde.

       *       *       *       *       *

29 _octobre._--Lenoble m'a apporté les quatorze actions du chemin de
fer de Lyon qu'il a dû placer dans la caisse de l'agent de change, M.
Gavet, attendu qu'elles sont au porteur [390].


[385] Hémicycle d'_Attila._

[386] Voir même sujet, _Catalogue Robaut_, n° 789.

[387] Delacroix fait sans doute allusion ici au tableau de Rubens qui
se trouve à la Pinacothèque de Munich et qui est connu sous le nom
d'_Enlèvement des filles de Leucippe._

[388] Delacroix avait écrit lui-même à l'encre sur le bois du chassis
de ce tableau: _Lélia dans la caverne du moine, devant le corps de son
amant_ (George Sand). (Voir _Catalogue Robaut_, n°s 1032, 1033.)

[389] _Jacquand_, peintre, né à Lyon en 1805. Il fit d'abord de la
peinture historique, puis se livra à la peinture de genre et exécuta
de nombreux tableaux, commandés par la liste civile ou acquis par les
amateurs.

[390] _M. Gavet_, agent de change, a épousé la fille aînée de M. Bornot.


       *       *       *       *       *

2 _novembre._--Prêté à M. Lessore onze feuilles de dessins d'anatomie,
partie contre épreuves, dessins à la plume, etc. (Rendus.)

Prêté à Villot des calques de faïences d'Alger.

       *       *       *       *       *

14 _décembre_.--_Élie_ s'étant enfui _dans le désert_ pour fuir la
colère de Jézabel et résolu à se laisser mourir de faim, est réveillé
par un ange qui lui apporte un pain et de l'eau, en lui enjoignant de
prendre courage et de se nourrir. (_Bible_, p. 241.)

--_Abigaïl vient apaiser David_ par des présents comme il s'apprêtait à
tirer vengeance de Nabal, son mari. (_Bible_, p. 189.)

--_Saint Étienne_[391], après son supplice, _recueilli par les saintes
femmes et des disciples._


[391] Ce tableau ne fut terminé qu'en 1859. Il fut caricaturé par Cham,
et acheté par le Musée d'Arras 4,000 francs. (Voir _Catalogue Robaut._)

       *       *       *       *       *

15 _décembre._--Alexandre faisant violence à la Pythie.

--_Énée suivant la Sibylle, qui le précède avec le rameau d'or_, ferait
bien pour petits sujets accessoires dans une grande décoration comme
l'escalier de la Chambre des députés.

--L'_Encan de Pertinax._ Il vend la cour de Commode, choses et hommes,
esclaves, parasites, vases, statues, etc. Lui, sévère, préside.

--Voir la préface de _Raison et folie._

--Deux _emblèmes de la Force persévérante._

--_Les Nymphes de la mer détellent les chevaux du Soleil._



1849


6 _janvier._[392].--_À M. Jame, à Lyon._

«Monsieur, je vous avais confié au mois de mai de l'année dernière,
pour trois ou quatre mois, mon tableau de la _Liberté de 1830._[393]
J'avais résisté, à plusieurs reprises, à vos offres, préférant renoncer
à ce qu'elles présentaient d'avantageux aux inconvénients nombreux
d'un déplacement pour un ouvrage déjà ancien et nécessitant une foule
d'opérations toujours dangereuses, telles que clouer et déclouer
plusieurs fois la toile, la rouler, l'emballer, la transporter,
etc.... J'ai cédé, avec le désir de vous obliger personnellement, et
pressé également par le consentement de M. Ch. Blanc [394], votre ami;
vous deviez, dans la quinzaine qui a suivi la remise du tableau, me
compter une somme de mille francs, _quel que fût le résultat de votre
entreprise._ Vous ne vous êtes pas acquitté de cet engagement. Dans
l'entrevue que j'ai eue avec vous, environ un mois après, vous m'avez
assuré que cette somme allait m'être comptée, et cependant cette
nouvelle promesse est restée sans effet. J'ai attribué à la difficulté
du moment le retard que j'éprouvais, mais j'attendais au moins que vous
me tiendriez au courant de ce que vous comptiez faire à cet égard. Je
n'ai reçu de vous aucune nouvelle, ni en ce qui concerne l'engagement
que vous aviez contracté relativement à la somme promise, ni même au
sujet du sort du tableau dont je n'avais entendu, en aucune manière, me
priver pendant un si long espace de temps. Huit mois se sont écoulés,
et je suis sur tous ces points dans la même ignorance.

«Je désire donc, Monsieur, que vous ayez l'obligeance de me renvoyer
au plus tôt le tableau dont j'ai appris indirectement que vous n'avez
pas tiré parti comme vous le pensiez. J'ose attendre de vous que vous
fassiez prendre tous les soins nécessaires, pour qu'il soit emballé
et expédié avec toutes les précautions convenables. Je vous avais
prié de faire consolider la caisse pour le retour; elle en a le plus
grand besoin, la route devant être plus longue et plus difficile dans
cette saison. Comme vous êtes à Lyon, à ce que je crois, vous pourrez
surveiller les précautions que je vous demande, car je vous avoue aussi
qu'après la promesse que vous m'aviez faite également au mois de mai
de suivre le tableau à son départ, et d'assister, de votre personne,
à sa mise en état pour l'Exposition, j'avais été fort désappointé que
cette opération n'ait pas été faite comme vous me l'aviez assuré,
c'est-à-dire en votre présence.

«Veuillez, Monsieur, m'écrire un mot à ce sujet. Vous voudriez bien
adresser le tableau directement à M. le directeur du Musée du Louvre;
cela évitera de le retendre, détendre et retendre plusieurs fois.

«J'espère donc, dans cette circonstance, dans l'obligeance que
je réclame de vous, et vous prie de recevoir l'assurance de ma
considération.»

       *       *       *       *       *

14 _janvier._--Rendez-vous au Palais-Royal à midi, avec la commission,
pour visiter les lieux pour l'Exposition. ...Dévastation dégoûtante,
galeries transformées en magasin d'équipement. Caisse d'escompte
établie avec bureaux, etc. Club avec tribune,... l'odeur de la pipe
et de la caserne, etc. Ensuite aux Tuileries pour le même objet: le
même spectacle affligeant, à cela près que le palais ne contient plus
d'hôtes du genre de ceux que nous avions trouvés au Palais-Royal;
mais partout les traces de la dégradation, de la puanteur. Le lit de
l'ex-Roi porte encore les matelas et les couvertures qui lui ont
servi, ainsi qu'à la Reine. Dans le théâtre, était un monceau de débris
de meubles brisés, d'écrins forcés, d'armoires enfoncées, et partout
les portraits mis en pièces, à l'exception toutefois de ceux du prince
de Joinville; d'où vient cette préférence? Il est difficile de s'en
rendre compte.

Je devais, en sortant, aller chez J...; j'étais trop fatigué et suis
rentré chez moi.

       *       *       *       *       *

24 _janvier._--A la commission à neuf heures. Bonne journée.

--Vu Mornay chez lui.

       *       *       *       *       *

29 _janvier._--Alertes dès le matin pour la révolte de la garde mobile.

--Le soir, été voir Chopin; je suis resté avec lui jusqu'à dix heures.
Cher homme! Nous avons parlé de Mme Sand [395], de cette bizarre
destinée, de ce composé de qualités et de vices. C'était à propos de
ses Mémoires. Il me disait qu'il lui serait impossible de les écrire.
Elle a oublié tout cela; elle a des éclairs de sensibilité et oublie
vite. Elle a pleuré son vieil ami Pierret et n'y a plus pensé. Je lui
disais que je lui voyais à l'avance une vieillesse malheureuse. Il
ne le pense pas... Sa conscience ne lui reproche rien de ce que lui
reprochent ses amis. Elle a une bonne santé qui peut se soutenir: une
seule chose l'affecterait profondément, ce serait la perte de Maurice,
ou qu'il tournât mal.

Quant à Chopin, la souffrance l'empêche de s'intéresser à rien, et à
plus forte raison au travail. Je lui ai dit que l'âge et les agitations
du jour ne tarderaient pas à me refroidir aussi. Il m'a dit qu'il
m'estimait de force à résister. «Vous jouissez, a-t-il dit, de votre
talent dans une sorte de sécurité qui est un privilège rare, et qui
vaut bien la recherche fiévreuse de la réputation.»

--Désappointement le soir: j'avais dîné chez Mme de Forget avec
l'intention d'aller le soir chez Rivet; on nous envoie deux stalles
des Italiens, pour l'_Italiana._ Nous arrivons et nous avons
l'_Elisire._[396] Froid mortel tout le temps et peu de dédommagement
dans la musique.


[395] Le nom de _George Sand_ revient assez souvent dans le cours du
Journal; les relations entre elle et Delacroix furent assez suivies
pour qu'il paraisse intéressant de rappeler ici le jugement qu'elle
portait sur Delacroix dans une lettre au critique Th. Silvestre: «Il y
a vingt ans que je suis liée avec lui, et par conséquent heureuse de
pouvoir dire qu'on doit le louer sans réserve, parce que rien dans la
vie de l'homme n'est au-dessous de la mission si largement remplie du
maître; et je n'ai probablement rien à vous apprendre sur la constante
noblesse de son caractère et l'honorable fidélité de ses amitiés. Il
jouit également des diverses faces du Beau par les côtés multiples de
son intelligence. Delacroix, vous pouvez l'affirmer, est un artiste
complet. Il goûte, il comprend la musique d'une manière si supérieure,
qu'il eût été probablement un grand musicien, s'il n'eût pas choisi
d'être un grand peintre. Il n'est pas moins bon juge en littérature, et
peu d'esprits sont aussi ornés et aussi nets que le sien. Si son bras
et sa vue venaient à se fatiguer, il _pourrait encore dicter, dans une
très belle forme, des pages qui manquent à l'histoire de l'art, et qui
resteraient comme des archives à consulter pour tous les artistes de
l'avenir._» (Th. Silvestre, _Les artistes vivants._)

[396] _Italiana in Algeri_, opéra de Rossini.--_L'Elisire d'amore_,
opéra de Donizetti.


       *       *       *       *       *

5 _février._--M. Baudelaire [397] venu comme je me mettais à reprendre
une petite figure de femme à l'orientale, couchée sur un sofa,
entreprise pour Thomas [398], de la rue du Bac. Il m'a parlé des
difficultés qu'éprouve Daumier à finir.

Il a sauté à Proudhon qu'il admire et qu'il dit l'idole du peuple. Ses
vues me paraissent des plus modernes et tout à fait dans le progrès.

Continué la petite figure après son départ et repris les _Femmes
d'Alger._

Situation d'esprit fort triste; aujourd'hui ce sont les affaires
publiques qui en sont cause; un autre jour, ce sera pour un autre
sujet. Ne faut-il pas toujours combattre une idée amère?

--J'éprouve sur le tableau des _Femmes d'Alger_ combien il est agréable
et même nécessaire de peindre sur le vernis. Il faudrait seulement
trouver un moyen de rendre le vernis de dessous inattaquable dans
les opérations subséquentes de dévernissage, ou vernir d'abord sur
l'ébauche avec un vernis qui ne puisse s'en aller, comme celui de
Desrosiers ou de Sœhnée, je crois, ou bien faire de même pour finir.

       *       *       *       *       *

10 _février._--Chez Pierret le soir: beaucoup de monde. J'y ai vu
Lassus [399], perdu de vue depuis longtemps.

Un imbécile nommé M..., que je n'y avais pas vu depuis longtemps, y
était en toilette exacte et ganté hermétiquement. Il a l'air de se
croire beau ou intéressant pour le sexe; cela lui impose la tenue. Je
ne mentionne ceci que parce que, à propos de cet individu qui n'est
qu'un fat, j'ai pensé à certains hommes à bonnes fortunes, qui sont les
victimes de l'obligation où ils se croient d'être toujours beaux.

       *       *       *       *       *

11 _février._--Vers deux heures chez J...; V... y était. Ensuite à
Passy, où je n'avais pas été depuis le 14 novembre dernier, veille de
la Saint-Eugène. J'y ai revu Thiers: entrevue aigre-douce. Il a sur
le cœur mon opposition à ses désirs. J'étais en train de causer, et
cela aura augmenté sa mauvaise humeur. Il ne m'a pas dit de revenir le
voir et s'en est allé assez brusquement. Je suis revenu par le jardin
jusqu'au pont, avec M. de Valon[400] et Bocher [401]. J'ai reconduit ce
dernier en cabriolet jusqu'à la place de la Concorde. Il voit en noir
l'avenir de l'Assemblée future. Il croit l'établissement de Napoléon
plus solide que ne le pensent ses amis; il est plus populaire que tous
les gouvernants, depuis trente ans. Les idées républicaines ont plus
pénétré qu'on ne semble le croire. Je crois aussi que rien de semblable
à ce qui a été ne peut être; tout est changé en France, et tout change
encore. Il me faisait remarquer l'aspect terne et négligé de cette
foule, bien que ce soit dimanche et qu'il fasse le temps le plus
extraordinaire, car tout Paris semble dehors.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 14 _février._--Dîné chez le président du Corps législatif
[402], avec Poinsot, Gay-Lussac, Thiers, Molé, Rayer, Jussieu.
Vieillard et Chabrier y étaient. Le premier m'a présenté à Léon
Faucher.

J'ai une longue conversation après dîner avec Jussieu, sur les
fleurs, à propos de mes tableaux: _je lui ai promis d'aller le voir
au printemps._ Il me montrera les serres et me fera obtenir toute
permission pour l'étude.

Thiers a été très froid avec moi, et plus que je ne le pensais encore.
Je commence à croire ce que Vieillard me disait lundi chez C..., qu'il
a l'esprit élevé et l'âme petite. Il devrait au fond m'estimer de
la résistance que je lui ai opposée dans une chose qui choquait mes
sentiments... Tant pis pour lui assuré.

Je n'ai pu causer avec Poinsot [403], ni l'entendre causer. Ces
hommes-là et leur sang-froid me font beaucoup d'effet. Celui-ci est un
des plus remarquables qu'on puisse voir...

Le Prince a fait compliment à Ingres sur son beau tableau des
_Capucins_, lequel est de Granet, et dont il est propriétaire. La
figure d'Ingres était curieuse en entendant ce coq-à-l'âne.

--Chez Mme Marliani, en sortant. Elle m'a fait lire une lettre de Mme
Sand. Elle s'excuse grandement dans l'affaire du mariage et ne croit
pas ou feint de croire qu'elle n'a jamais pensé au Clésinger pour son
compte. A la bonne heure..

--Fleury a eu l'idée qu'on imprimerait avantageusement la toile avec
de la _pâte de papier_; il me semble effectivement que ce sera un
dessous excellent, absorbant à la fois et hors d'état d'influer sur
la peinture comme la céruse à laquelle il attribue la plupart des
changements, surtout dans les parties qui ne sont que frottées, comme
dans les ombres des Flamands. Il pense que les tableaux et toiles de
maîtres étaient imprimés avec toute autre chose que la céruse: plâtre
avec colle de pâte, terre de pipe, etc.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_25 _février._--Fait peu de chose... Dîné chez Bixio avec
Lamartine, Mérimée, Malleville, Scribe, Meyerbeer et deux Italiens.
Je me suis beaucoup amusé; je n'avais jamais été aussi longtemps avec
Lamartine.

Mérimée l'a poussé au dîner sur les poésies de Pouchkine, que Lamartine
prétend avoir lues, quoiqu'elles n'aient jamais été traduites par
personne. Il donne le pénible spectacle d'un homme perpétuellement
mystifié. Son amour-propre, qui ne semble occupé qu'à jouir de lui-même
et à rappeler aux autres tout ce qui peut ramener à lui, est dans un
calme parfait au milieu de cet accord tacite de tout le monde à le
considérer comme une espèce de fou. Sa grosse voix a quelque chose de
peu sympathique.

Le soir, Mme Menessier est venue avec sa fille; je n'avais pas causé
avec elle depuis des siècles: elle ne m'a pas paru changée; j'ai
causé une heure avec elle. Elle doit venir voir mes fleurs. Elle est
atteinte de _noirs_, comme moi; je vois que je ne suis pas le seul.
L'âge y est pour quelque chose.


[397] Tous les artistes connaissent les études que Baudelaire écrivit
à différentes reprises sur Delacroix. Parmi ceux qui ont parlé du
maître, nul mieux que Baudelaire n'était préparé à le faire, grâce à
l'intuition pénétrante de son esprit critique, à son admirable sens de
la modernité, surtout à cette universelle compréhension artistique, qui
le rendait apte à juger toutes manifestations originales et nouvelles
de Beauté. Le Salon de 1845, l'Exposition de 1846, l'Exposition
universelle de 1855, lui furent autant d'occasions d'expliquer au
public le génie de Delacroix. Mais ce fut surtout le Salon de 1859 qui
lui inspira d'éloquentes pages sur le grand peintre. Ce Salon fut pour
Delacroix, suivant l'expression de M. Burty, un véritable Waterloo,
et Baudelaire lutta d'autant plus ardemment pour proclamer le génie
de l'artiste que celui-ci était plus contesté. Aussi Delacroix lui
écrivit-il à la suite de son article: «Comment vous remercier dignement
pour cette nouvelle preuve de votre amitié? Vous venez à mon secours
au moment où je me vois houspillé et vilipendé par un assez bon nombre
de critiques sérieux ou soi-disant tels... Ayant eu le bonheur de vous
plaire, je me console de leurs réprimandes. Vous me traitez comme on
ne traite que les _grands morts_; vous me faites rougir tout en me
plaisant beaucoup: nous sommes faits comme cela.» (_Corresp._, t. II,
p. 218.) Après la mort du maître, Baudelaire fit paraître une étude
intitulée: _L'œuvre et la vie d'Eugène Delacroix_, dans laquelle il
réunit ses souvenirs personnels et les présenta au public sous cette
forme originale et séduisante dont il avait le secret.

[398] Marchand de tableaux.

[399] _J.-B. Antoine Lassus_, architecte, né à Paris en 1807, mort
en 1857, collaborateur de Viollet-le-Duc, et inspecteur des édifices
religieux de la Seine.

[400] _Vicomte de Valon_, littérateur français, mort en 1851.

[401] _Édouard Bocher_, administrateur et homme politique que les
électeurs du Calvados envoyèrent en 1849 à l'Assemblée législative.

[402] _Armand Marrast_ était alors président de l'Assemblée
constituante, et _Léon Faucher_ ministre de l'intérieur.

[403] _Louis Poinsot_ (1777-1859), géomètre, membre de l'Académie des
sciences, ancien pair de France. Il est célèbre par ses découvertes
scientifiques et ses importants travaux.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 2 _mars._--Pelletier [404], que j'ai rencontré en omnibus,
en allant chercher des lunettes, m'a dit que je surmonterais la
cacochymie du corps et de l'esprit en faisant de temps en temps un
voyage, un séjour dans les montagnes par exemple. Il m'a parlé du Jura;
j'ai pensé aux Ardennes.

Descendu à Saint-Sulpice et visité la chapelle; l'ornementation sera
difficile sans dorure.

De là choisi des lunettes, et revenu à la maison de bonne heure. Au
moment où je me remettais au tableau des _Hortensias_, est arrivé
Dubufe pour me demander d'aller voir sa _République._ M. de Geloës
survenu, puis Mornay, à qui l'on a fait des ouvertures. Enfin, vers
trois heures et demie, j'ai pu travailler et j'ai donné bonne tournure
au tableau.

--Le soir, sorti pour aller voir Chopin et rencontré Chenavard [405].
Nous avons causé près de deux heures. Nous nous sommes abrités
pendant quelque temps dans le passage qui sert de lieu d'attente aux
domestiques, à l'Opéra-Comique; il me disait que les vrais grands
hommes sont toujours simples et sans affectation. C'était la suite
d'une conversation dans laquelle il m'avait beaucoup parlé de Delaroche
[406], pour qui il professe peu d'admiration quant au talent et même
quant à l'esprit, dont on lui accorde généralement une part. Il y a
effectivement dans ce caractère une contradiction remarquable: il
est évident qu'il s'est composé des dehors de franchise et même...
de rudesse, qui semblent contraster avec la position qu'il occupe et
à laquelle sa valeur, comme artiste, n'aurait pu le conduire sans
beaucoup d'adresse.

Chenavard me disait que les vrais hommes de mérite n'avaient besoin
de nulle affectation et n'avaient nul rôle à jouer, pour parvenir
à l'estime. Voltaire était plein de petites colères qu'il laissait
échapper devant tout le monde. Il me citait des caricatures qu'un
certain Hubert avait faites de lui, qui le représentaient dans toutes
sortes de situations ridicules dans lesquelles il se laissait très
bien surprendre. Bossuet était l'homme le plus simple, coquetant avec
les vieilles dévotes, etc. On connaît l'aventure de Turenne et de la
claque que lui donne son palefrenier. Une autre fois, on le vit sur le
boulevard, qui était alors un lieu à peu près désert, servant d'arbitre
à des joueurs de boule, à qui il prêtait sa canne pour mesurer les
distances, et se mettant lui-même de la partie.

Il m'a dit, en me quittant, que les hommes se divisaient en deux
parties: les uns n'ont qu'une loi unique et qui est leur intérêt; pour
ceux-là, la ligne à suivre est bien simple, et ils n'ont en toutes
choses qu'à suivre ce juge infaillible; les autres ont le sentiment
de la justice et l'intention de s'y conformer; mais la plupart n'y
obéissent qu'à moitié ou mieux n'y obéissent point du tout, tout en se
faisant reproches; ou bien, après avoir perdu de vue pendant quelque
temps cette règle de leurs actions? y reviennent en donnant dans un
excès qui leur ôte le fruit de leur conduite précédente, tout en leur
laissant le blâme. Ainsi ils auront, par exemple, flatté les passions
d'un protecteur dont ils attendent une faveur, et puis brusquement ils
cesseront de le voir et iront jusqu'à se faire ses ennemis.

Pelletier m'avait dit le matin que, pour n'avoir rien à se reprocher,
il avait mis son ambition dans sa poche. Je disais à Chenavard que je
pensais qu'il était impossible de se trouver mêlé aux affaires des
autres et de s'en tirer complètement honnête. «Comment voulez-vous,
disait-il, qu'il en soit autrement? Celui qui prend l'équité pour règle
ne peut absolument lutter contre celui qui ne songe qu'à son intérêt:
il sera toujours battu dans la carrière de l'ambition.»

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 5 _mars._--Le matin, Dubufe [407] est venu me chercher pour
voir à la Chambre des députés sa _République_; il m'a ramené.

Soleil magnifique. Le temps, depuis quinze jours, et au reste pendant
presque tout cet hiver, est d'une douceur extrême. Je n'en suis pas
moins horriblement enrhumé, si bien que j'hésitais à aller ce soir chez
Boissard.

J'y ai été cependant. La jeune somnambule pantomime devait y venir.
Elle n'est venue qu'à onze heures passées, amenée par Gautier, qui
avait été la chercher et l'avait trouvée couchée. Elle a une tête
charmante et pleine de grâce; elle a fait à merveille les simagrées de
l'_endormement._ Ses poses contournées et pleines de charme sont tout à
fait faites pour les peintres.

En attendant son arrivée, j'ai été avec Meissonier [408] chez lui, voir
son dessin de la _Barricade._ C'est horrible de vérité, et quoiqu'on ne
puisse dire que ce ne puisse être exact, peut-être manque-t-il le je ne
sais quoi qui fait un _objet d'art d'un objet odieux._ J'en dis autant
de ses études sur nature; elles sont plus froides que sa composition et
tracées du même crayon dont Watteau eût dessiné ses coquettes et ses
jolies figures de bergers. Immense mérite malgré cela.

J'y vois de plus en plus, pour mon instruction et pour ma consolation,
la confirmation, de ce que Gogniet me disait l'année dernière, à propos
de l'_Homme dévoré par un lion_[409], lorsqu'il voyait ce tableau à
côté des vaches de Mlle Bonheur [410], à savoir qu'il y a dans la
peinture autre chose que l'exactitude et le rendu précis d'après le
modèle. J'ai éprouvé ce matin une impression analogue, mais beaucoup
plus concevable, puisqu'il s'agissait d'une peinture d'un ordre tout à
fait inférieur. En revenant de voir la figure de Dubufe, les peintures
de mon atelier et entre autres _mon triste Marc-Aurèle_[411], _que
je me suis accoutumé à dédaigner_, m'ont paru des chefs-d'œuvre. A
quoi tient donc l'impression? Voici assurément: dans le dessin de
Meissonier, elle était infiniment supérieure aux études d'après nature.

Fait la connaissance de Prudent [412]; il imite beaucoup Chopin. J'en
ai été fier pour mon pauvre grand homme mourant.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 7 _mars._--Préault venu le matin. Il y avait bien longtemps
que je ne lavais vu; il m'a intéressé et amusé. Il a l'air de la
bienveillance, sinon les sentiments, et cela me suffit pour me séduire.
Au reste, je l'aime beaucoup.

Il me disait, à propos de la _Pharsale_, que c'était une mine féconde:
par exemple, _César s'arrêtant au bord du Rubicon_, l'_Évocation de
la Pythonisse_, etc. Il me conseille de faire pour l'année prochaine
quelque sujet terrible. Cet élément est le plus fort pour frapper tout
le monde.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 8 _mars._--Le soir, Chopin. Vu chez lui un original qui est
arrivé de Quimper pour l'admirer et pour le guérir; car il est ou a été
médecin et a un grand mépris pour les homéopathes de toutes couleurs.
C'est un amateur forcené de musique; mais son admiration se borne à peu
près à Beethoven et à Chopin. Mozart ne lui paraît pas à la hauteur de
ces noms-là; Cimarosa est perruque, etc.

Il faut être de Quimper pour avoir de ces idées-là, et pour les
exprimer avec cet aplomb: cela passe sur le compte de la franchise
bretonne... Je déteste cette espèce de caractère; cette prétendue
franchise à l'aide de laquelle on débite des opinions tranchantes ou
blessantes est ce qui m'est le plus antipathique. Il n'y a plus de
rapports possibles entre les hommes, s'il suffit de cette franchise-là
pour répondre à tout. Franchement il faut, avec cette disposition,
vivre dans une étable, où les rapports s'établissent à coups de
fourche ou de cornes; voilà de la franchise que je préfère.--Le matin,
chez Couder [413], pour parler du tableau de Lyon. Il est spirituel,
et sa femme est fort bien. Si nous avions été francs l'un et l'autre,
à la manière de mon Breton, nous nous serions battus avant la fin
de la séance; nous nous sommes, au contraire, quittés en fort bonne
intelligence.

       *       *       *       *       *

_Samedi,_ 10 _mars._--Vu Mme de Forget le soir, M. de T... le matin.

J'ai été frappé de son _Albert Dürer_, et comme je ne l'avais jamais
été; j'ai remarqué, en présence de son _Saint Hubert_, de son _Adam et
Ève_, que le vrai peintre est celui qui connaît toute la nature. Ainsi
ses figures humaines n'ont pas chez lui plus de perfection que celles
des animaux de toutes sortes, des arbres, etc.; il fait tout au même
degré, c'est-à-dire avec l'espèce de rendu que comporte l'avancement
des arts à son époque. Il est un peintre instructif; tout, chez lui,
est à consulter.

Vu une gravure que je ne connaissais pas, celle du _Chanoine
luxurieux_, qui s'est endormi près de son poêle: le diable lui montre
une femme nue, laquelle est d'un style plus élevé qu'à l'ordinaire, et
l'Amour tout éclopé cherche à se grandir sur des échasses.

Il m'a montré une lettre de mon père; cela m'a fait plaisir. Ce qui m'a
le plus frappé dans ses autographes est un écrit de Léonard de Vinci,
sur lequel il y a des croquis où il se rend compte du système antique
de _dessins par les boules_[414]; il a tout découvert. Ces manuscrits
sont écrits à rebours.

Onslow y est venu. La liaison intime qui est entre eux a un peu
refroidi mon désir d'être invité à ses quatuors.

--En revenant, travaillé au rideau de table, au _Vase de fleurs_[415].

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 11 _mars._--Travaillé de bonne heure au tableau des
_Hortensias_ et de l'_Agapanthus_[416]. Je ne me suis occupé que de ce
dernier.

--A une heure et demie chez Leblond, pour aller prendre sa femme à
Notre-Dame de Lorette, et de là au concert Sainte-Cécile, au bénéfice
du monument pour Habeneck [417]: salle immense, foule confuse et sale,
quoique le dimanche. Jamais un pareil lieu ne réunira une élite de
connaisseurs.

La divine symphonie par _ton la_ entendue avec bonheur, mais avec un
peu de distraction, à cause du manque de recueillement de mes voisins.
Le reste consacré à des virtuoses qui m'ont fatigué et ennuyé.

J'ai osé remarquer que les morceaux de Beethoven sont en général trop
longs, malgré l'étonnante variété qu'il introduit dans la manière dont
il fait revenir les mêmes motifs. Je ne me rappelle pas, du reste, que
ce défaut me frappât autrefois dans cette symphonie; quoi qu'il en
soit, il est évident que l'artiste nuit à son effet en occupant trop
longtemps l'attention.

La peinture, entre autres avantages, a celui d'être plus discrète; le
tableau le plus gigantesque se voit en un instant. Si les qualités de
certaines parties attirent l'admiration, à la bonne heure: on peut
s'y complaire plus longtemps même que sur un morceau de musique. Mais
si le morceau vous paraît médiocre, il suffit de tourner la tête
pour échapper à l'ennui. Le jour du concert de Prudent, l'ouverture
de la _Flûte enchantée_ m'a paru non seulement ravissante, mais
d'une proportion parfaite. Doit-on dire qu'avec le progrès de
l'instrumentation, il arrive plus naturellement au musicien la
tentation d'allonger des morceaux pour amener des retours d'effets
d'orchestre qu'il varie à chaque fois qu'il nous les remontre?

Il ne faut jamais compter comme un dérangement le temps donné à un
concert, pourvu qu'il y ait seulement un bon morceau. C'est pour
l'âme la meilleure nourriture. Se préparer, sortir, être distrait
même d'occupations importantes, pour aller entendre de la musique,
ajoute du prix au plaisir; je trouve, dans un lieu choisi et au milieu
de gens que la communauté des sentiments semble avoir réunis pour
une jouissance goûtée en commun; tout cela, même l'ennui éprouvé en
présence de certain morceau et par certain virtuose, ajoute à notre
insu à l'effet de la belle chose. Si on était venu m'exécuter cette
belle symphonie dans mon atelier, je n'en conserverais peut-être pas à
cette heure le même souvenir.

Cela explique aussi comment les grands et les riches sont blasés
précocement sur l'effet des plaisirs de toutes sortes. Ils arrivent
dans de bonnes loges, garnies de bons tapis, retirés de manière à
être le plus possible à l'abri de la distraction que donnent dans
un milieu de réunion les tumultes, les dérangements occasionnés par
les allants et venants, par les petits troubles de toutes sortes qui
s'élèvent dans une foule et semblent devoir fatiguer l'attention. Ils
ne viennent qu'au moment précis où commence le morceau important, et
par une juste punition de leur peu de dévotion au beau, ils en perdent
ordinairement le meilleur en arrivant trop tard. Les habitudes de la
société font aussi que les conversations qu'ils ont entre eux à propos
du plus frivole motif, ou la survenance de quelque importun leur ôte
tout recueillement; c'est un plaisir très imparfait que d'entendre
dans une loge avec des gens du monde la plus belle musique. Le pauvre
artiste assis au parterre et seul dans son coin, ou près d'un ami aussi
attentif que lui, jouit seul complètement de la beauté d'un ouvrage et
à raison de cela en emporte l'impression sans un mélange de souvenir
ridicule.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 13 _mars._--Travaillé toute la journée au rideau dans le
tableau de la console. Vers la fin de la journée, à la _Desdemona._

--Le docteur venu vers cinq heures; il m'a inquiété; il parle de
petites sondes, etc..... Je suis resté au coin du feu.

    --Weill [418] a emporté ce matin:
    L'_Odalisque_, et m'a donné                    200 fr.
    _Hommes jouant aux échecs_                     200 »
    _Homme dévoré par le lion_                     500 »
    --(Lefebvre)
    _Christ au pied de la croix._                  200 »
    --(Thomas)
    _Petit Christ aux Oliviers._                   100 »
    _Femme turque_                                 100 »
    --(Bouquet)
    _Hamlet_ (Scène du rat)                        100 »
    --(Weill)
    _Berlichingen écrivant ses Mémoires_           100 »
    --(Lefebvre)
    Esquisse, répétition du _Christ au tombeau._   200 »
    _Odalisque._                                   150 »
    _Christ à la colonne._                         150 »

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 21 _mars._--Chez Mercey [419] le soir. Grande soirée. Mon
pauvre Mercey acquiert de l'importance; il a l'air d'un homme d'État.
Il était meilleur garçon autrefois. Peut-être est-ce devant le monde
qu'il est ainsi. Dans le tête-à-tête avec moi, il est plus simple.
Mareste, que je revois avec plaisir, m'apprend qu'Alberthe est partie à
Turin auprès de sa fille mourante. En voilà encore une qui mourra seule
au monde.

Impression désagréable de toutes ces figures d'artistes attirés chez
l'homme qui donne les travaux. J'y avais été à pied, et je pensais
trouver chez elle Mme Villot; elle n'y était pas.

Je suis entré à la Madeleine, où l'on prêchait. Le prédicateur, usant
d'une figure de rhétorique, a répété dix ou douze fois, en pariant
du juste: _ Il va en paix!....il va en paix!_ «Va en paix» a été ce
qu'il y a eu de plus remarquable dans son discours. Je me suis demandé
quel fruit pouvait résulter des lieux communs répétés à froid par
cet imbécile. Je suis obligé de reconnaître aujourd'hui que cela va
avec le reste, fait partie de la discipline comme le costume, les
pratiques, etc ... Vive le frein!

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 30 _mars._--Vu le soir chez Chopin l'enchanteresse Mme
Potocka. Je l'avais entendue deux fois; je n'ai guère rencontré quelque
chose de plus complet... Vu Mme Kalerji... Elle a joué, mais peu
sympathiquement; en revanche, elle est vraiment fort belle, quand elle
lève les yeux en jouant à la manière des Madeleines du Guide ou de
Rubens.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 31 _mars._--Le soir, vu _Athalie_, avec Mme de Forget dans la
loge du président.

Rachel ne m'a pas fait plaisir dans toutes les parties. Mais comme j'ai
admiré ce grand prêtre! Quelle création! Comme elle semblerait outrée
dans un temps comme le nôtre! et comme elle était à sa place avec cette
société ordonnée et convaincue qui a vu Racine et qui l'a fait ce qu'il
était! Ce farouche enthousiaste, ce fanatique verbeux n'est guère de
notre temps; on égorge et on renverse à froid et sans conviction.
Mathan, dans sa scène avec son confident, dit trop naïvement: «Je
suis un coquin, je suis un être abominable.» Racine sort ici de la
vérité, mais il est sublime quand Mathan, sortant tout troublé pour se
soustraire aux imprécations du grand prêtre, ne sait plus où il va, et
se dirige, sans savoir ce qu'il fait, du côté de ce sanctuaire qu'il a
profané et dont l'existence l'importune.


[404] _Laurent-Joseph Pelletier_, paysagiste, né en 1810. Son œuvre
est considérable et dénote un incontestable talent. Il a beaucoup
travaillé dans la forêt de Fontainebleau.

[405] _Chenavard_ devait être par la suite un des plus intimes amis
de Delacroix, un de ceux avec lesquels il «aimait à s'expatrier
en de longues causeries». Si sévèrement qu'il ait pu le juger
comme producteur, et l'on conçoit que les théories abstruses du
peintre-philosophe aient été souvent en opposition avec les idées
de Delacroix, il est une chose qu'il lui a toujours reconnue, c'est
l'érudition profonde, l'amour des idées, par quoi il se différenciait
si nettement de la plupart des peintres.

[406] Nous nous sommes expliqué dans notre étude sur l'opinion de
Delacroix à l'égard de Paul Delaroche.

[407] _Claude-Marie Dubufe_, peintre, né à Paris en 1789, mort en 1864,
élève de David. Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, ses
œuvres eurent une vogue prodigieuse. C'est au Salon de 1849 qu'il
exposa une _République_ dont il est question ici.

[408] Delacroix appréciait le talent de _Meissonier._ On lui prête ce
mot: «De nous tous, c'est encore lui qui est le plus sûr de vivre.»
Baudelaire s'étonnait, au contraire, de ce jugement, et se demandait
comment il se pouvait faire que «l'auteur de si grandes choses jalousât
presque celui qui n'excellait que dans les petites.»

[409] Il est difficile de savoir exactement à quel tableau Delacroix
fait ici allusion, car il fit en ces années 1847, 1848 et 1849 de
nombreuses variantes de ce sujet. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1017,
1055.)

[410] Sans doute le _Labourage nivernais._

[411] _Marc-Aurèle mourant_, exposé au Salon de 1845. La ville de
Lyon acheta ce tableau à Delacroix en 1858 seulement et le paya 4,000
francs. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 924.) Cependant le catalogue du
Musée de Lyon porte la mention: «Don du gouvernement.»

[412] _Racine Gaultier_, dit _Prudent_, pianiste et compositeur
français, né en 1817, mort en 1863. Il fut un très remarquable virtuose.

[413] _Louis-Charles-Auguste Couder_, peintre d'histoire, né en 1790,
mort en 1873, élève de Regnault et de David. En 1838, il se présenta à
l'Institut en concurrence avec Delacroix et fut élu le 28 décembre.

[414] C'est ainsi que les sculpteurs opèrent pour construire leurs
maquettes ou esquisses. Il n'est pas étonnant que les dessinateurs et
les peintres aient employé ce procédé, qui doit remonter à la plus
haute antiquité.

[415] En 1849, Delacroix exécuta, en effet, quatre magnifiques
compositions représentant des fleurs et qui figurèrent à la vente
posthume de son atelier. (Voir _Correspondance_, t. II, p. 13, 14 et
15.)

[416] Genre de plantes de la famille des liliacées, originaire
d'Afrique et remarquable par la beauté de ses fleurs d'un bleu d'azur.

[417] _Habeneck_ violoniste, né en 1781, mort en 1849. Virtuose
remarquable, chef d'orchestre hors ligne, il dirigea longtemps les
orchestres de l'Opéra et du Conservatoire, et contribua à rendre
populaires en France les œuvres de Beethoven.

[418] _Weill, Lefebvre, Thomas, Bouquet_, étaient des marchands de
tableaux. La vente de ces _onze_ tableaux ou esquisses, qui mesurent,
en moyenne, 0m,40 X 0m,50, rapporta à Delacroix la somme totale de
_deux mille_ francs! _Voit Catalogue Robaut._

[419] _Frédéric Bourgeois de Mercey_, peintre et écrivain, né en
1808, mort en 1860. A la suite de débuts heureux comme paysagiste, il
entra, en 1840, comme chef de bureau des beaux-arts, au ministère de
l'intérieur, et succéda, en 1853, au comte d'Houdetot, comme membre
libre de l'Académie des beaux-arts. Cette même année, il devint, au
ministère d'État, directeur des beaux-arts.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 4 _avril._--Jour du dîner de Véron [420]. J'étais exténué en
y allant.

Je me suis ranimé et amusé. Son luxe est surprenant: des pièces tendues
en soie magnifique, le plafond compris; argenterie somptueuse, musique
pendant le dîner: usage, du reste, qui n'ajoute rien à la bonté du
dîner et qui déroute la conversation qui en est l'assaisonnement.

Armand Bertin m'a parlé chez Véron d'un livre sur la vie de Mozart,
compulsé et extrait de tout ce qui a été fait sur lui; il m'a promis de
me le prêter. Ce livre est très rare, à ce qu'il paraît.

L'homme recommence toujours tout, même dans sa propre vie. Il ne peut
fixer aucun progrès. Comment un peuple en fixerait-il un dans sa forme?
Pour ne parler que de l'artiste, sa manière change. Il ne se rappelle
plus, après quelque temps, les moyens qu'il a employés dans son
exécution. Il y a plus, ceux qui ont systématisé leur manière au point
de refaire toujours de même, sont ordinairement les plus inférieurs et
froids nécessairement.

Dîné chez Véron avec Rachel, M. Molé, le duc d'Ossuna, général
Rulhieri, Armand Bertin, M. Fould, qui était près de moi et s'est
montré prévenant. Rachel est spirituelle et fort bien de toutes
manières.

Un homme né et élevé comme elle serait difficilement devenu ce qu'elle
est tout naturellement. Causé le soir avec *** d'_Athalie_,
etc. Il a été fort aimable.

Venu des hommes de toutes couleurs. Une madame Ugalde qui a du succès
à présent, à l'Opéra-Comique, a chanté un air du _Val d'Andorre_; elle
m'est peu sympathique, prononce d'une manière vulgaire et a la juiverie
peinte sur la figure... Contraste avec Rachel.

Beaucoup causé musique avec Armand Bertin. Parlé de Racine et de
Shakespeare. Il croit qu'on aura beau faire dans ce pays, on en
reviendra toujours à ce qui a été le beau une fois pour notre nation;
je crois qu'il a raison. Nous ne serons jamais shakespeariens. Les
Anglais sont tout Shakespeare. Il les a presque faits tous ce qu'ils
sont, en tout.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 5 _avril._--Journée d'abattement et de mauvaise santé.

Je suis sorti vers quatre heures, pour aller chez Deforge[421]; j'y
ai rencontré Cabat [422] et Édouard Bertin [423], que j'ai revu avec
plaisir.

--Le soir chez Mme de Forget, qui m'a lu un fragment du discours de
Barbès [424] devant ses juges. On voit dans les discours de ces gens-là
tout le faux et tout l'ampoulé qui est dans leurs pauvres et coupables
têtes; c'est bien toujours la race écrivassière, l'affreuse peste
moderne qui sacrifie tranquillement un peuple à des idées de cerveau
malade.

«Le but, dit-il, est tout. Sans doute le suffrage universel était
quelque chose et avait installé cette Chambre, mais et cette Chambre,
et le gouvernement provisoire qui l'avait précédée, sorti aussi, à
ce qu'ils croient, d'une espèce de vœu général, tout cela ne lui a
pas paru devoir être soutenu, bien plus, lui a semblé devoir être
renversé, du moment qu'on s'écartait du but que Barbès avait fixé dans
son esprit, malheureusement sans nous prévenir de ce but admirable. Il
préfère donc la prison, le cachot plutôt que la douleur d'assister,
sans y pouvoir rien changer, à cette déviation sacrilège de ce but
suprême de l'humanité.»

Il faudra bien, bon gré, mal gré, que l'humanité finisse par suivre les
sublimes aspirations de Barbès.

Dans le discours de Blanqui, quelques jours auparavant, les images
prétendues poétiques à la moderne se mêlent à son argumentation; il
parle d'une crevasse qu'il fallait que la Révolution franchît, pour
passer des anciennes idées aux nouvelles. L'élan trop faible n'a pas
permis de franchir cette fatale crevasse où l'avenir est bien près
de se noyer, mais qui n'embourbe pas le moins du monde la rhétorique
de Blanqui. Tout est, dans ce style, ardu, crevassé ou boursouflé.
Les grandes et simples vérités n'ont pas besoin, pour s'énoncer et
pour frapper les esprits, d'emprunter le style d'Hugo, qui n'a jamais
approché de cent lieues de la vérité et de la _simplicité._

       *       *       *       *       *

_Vendredi (soir)_ 6 _avril._--Au Conservatoire avec Mmes Bixio et
Menessier. On m'avait promis Cavaignac[425], et j'ai eu à sa place Ch.
Blanc [426]. J'aurais été curieux de voir de près le fameux général.
Le concert n'a pas été très beau; j'avais conservé de la _Symphonie
héroïque_ un plus grand souvenir. Décidément Beethoven est terriblement
inégal... Le premier morceau est bien; l'_andante_, sur lequel je
comptais, m'a complètement désappointé. Rien de beau, de sublime comme
le début! Tout d'un coup, vous tombez de cent pieds au milieu de la
vulgarité la plus singulière. Le dernier morceau manque également
d'unité.

--Je reçois ce soir, eu sortant, l'invitation au convoi de M. Dosne
[427], mort en deux jours du choléra.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 7 _avril._--Revu Alard [428] au convoi, qui m'entraîne dans sa
suite. Il n'est pas assez pénétré du souvenir des vertus de M. Dosne
pour aller s'entasser une heure dans une église en son honneur.

De là chez Chopin: Alkan [429] y était. Il me conte un trait de lui
dans le genre de mon histoire avec Thiers. Pour avoir tenu tête à
Auber, il a éprouvé et éprouvera sans doute de très grands désagréments.

Vers trois heures et demie, accompagné Chopin en voiture dans sa
promenade. Quoique fatigué, j'étais heureux de lui être bon à quelque
chose... L'avenue des Champs-Élysées, l'Arc de l'Étoile, la bouteille
de vin de guinguette; arrêté à la barrière, etc.

Dans la journée, il m'a parlé musique, et cela l'a ranimé. Je lui
demandais ce qui établissait la logique en musique. Il m'a fait sentir
ce que c'est qu'_harmonie_ et contrepoint; comme quoi la _fugue_ est
comme la logique pure en musique, et qu'être savant dans la fugue,
c'est connaître l'élément de toute raison et de toute conséquence en
musique. J'ai pensé combien j'aurais été heureux de m'instruire en
tout cela qui désole les musiciens vulgaires. Ce sentiment m'a donné
une idée du plaisir que les savants, dignes de l'être, trouvent dans
la science. C'est que la vraie science n'est pas ce que l'on entend
ordinairement par ce mot, c'est-à-dire une partie de la connaissance
différente de l'art; non! La science envisagée ainsi, démontrée par un
homme comme Chopin, est l'art lui-même, et par contre l'art n'est plus
alors ce que le croit le vulgaire, c'est-à-dire une sorte d'inspiration
qui vient de je ne sais où, qui marche au hasard, et ne présente que
l'extérieur pittoresque des choses. C'est la raison elle-même ornée par
le génie, mais suivant une marche nécessaire et contenue par des lois
supérieures. Ceci me ramène à la différence de Mozart et de Beethoven.
«Là, m'a-t-il dit, où ce dernier est obscur et paraît manquer d'unité,
ce n'est pas une prétendue originalité un peu sauvage, dont on lui fait
honneur, qui en est cause; c'est qu'il tourne le dos à des principes
éternels; Mozart jamais. Chacune des parties a sa marche, qui, tout en
s'accordant avec les autres, forme un chant et le suit parfaitement;
c'est là le contrepoint, «_punto contrapunto._» Il m'a dit qu'on avait
l'habitude d'apprendre les accords avant le contrepoint, c'est-à-dire
la succession des notes qui mène aux accords... Berlioz plaque des
accords, et remplit comme il peut les intervalles.

Ces hommes épris à toute force du style, qui aiment mieux être bêtes
que ne pas avoir l'_air grave._

Appliquer ceci à Ingres et à son école.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 10 _avril._--Pour la chapelle de Saint-Sulpice: _L'archange
saint Michel terrassant le démon._

Pour le plafond ou dans la chapelle, ou pour l'un des pendentifs:
_Jésus-Christ tirant les âmes du purgatoire._

Pour pendentif encore: le _Péché originel_, ou _Adam et Ève après la
faute._

Et plus loin, pour le plafond de Saint-Sulpice: _la Descente aux
limbes._ Jésus-Christ est debout, tenant de la main gauche la croix
de résurrection. De la main droite, il fait signe à Adam et Ève et à
quatre autres saints de sortir de la gueule monstrueuse qui représente
l'Enfer,--ou _Jésus sortant du tombeau_, les soldats renversés alentour.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 11 _avril._--Je crois que c'est ce soir que j'ai revu Mme
Potocka chez Chopin. Même effet admirable de la voix. Elle a chanté
des morceaux, des nocturnes et de la musique de piano de Chopin, entre
autres celui du _Moulin de Nohant_, qu'elle arrangeait pour un _O
salutaris._ Cela faisait admirablement. Je lui ai dit ce que je pense
très sincèrement: c'est qu'en musique, comme sans doute dans tous les
autres arts, sitôt que le style, le caractère, le sérieux, en un mot,
vient à se montrer, le reste disparaît. Je l'aime bien mieux quand elle
chante le _Salice_, que tous ses charmants airs napolitains. Elle a
essayé le _Lac_ de Lamartine avec l'air si connu et si prétentieux de
Niedermeyer. Ce maudit motif m'a tourmenté pendant deux jours.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 12 _avril._--Chez Édouard Bertin. Revu là Amaury Duval [430],
Mottez [431], Orsel [432]. Ces gens-là ne jurent que par la fresque;
ils parlent de tous les noms gothiques de l'École italienne primitive,
comme si c'étaient leurs amis... La bonne et la mauvaise fresque, la
tempérée, etc.

Revenu fort fatigué; je m'y étais traîné.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 13 _avril._--Villot venu le matin. Il me parle du projet de
Duban [433] de me faire faire dans la galerie restaurée d'Apollon la
peinture correspondante à celle de Lebrun. Il lui a parlé de moi dans
des termes très flatteurs. Cette initiative de sa part me surprend
étrangement, surtout après l'opposition que j'ai faite à ses projets.
T... y voit un désir de me ménager. Que m'importe, après tout?

Ce soir, migraine, et soirée passée tristement chez moi sans dîner.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 14 _avril._--Le soir chez Chopin; je l'ai trouvé très
affaissé, ne respirant pas. Ma présence au bout de quelque temps l'a
remis. Il me disait que l'ennui était son tourment le plus cruel. Je
lui ai demandé s'il ne connaissait pas auparavant le vide insupportable
que je ressens quelquefois. Il m'a dit qu'il savait toujours s'occuper
de quelque chose; si peu importante qu'elle soit, une occupation
remplit les moments et écarte ces vapeurs. Autre chose sont les
chagrins.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 19 _avril._--Dîner chez Pierret avec une Mlle Thierry qui
accompagne Subetti avec le violon; le soir, quelques morceaux de
Mozart, etc.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 20 _avril._--Dîner chez Mme H..., et été avec elle au
_Prophète._ Il y avait le prince Poniatowski, M. Richetzki et M.
Cabarrus [434]. Je n'ai conservé le souvenir d'aucun morceau frappant
ou intéressant.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 21 _avril._--Mme Cavé, venue dans la journée comme j'étais en
train de travailler, est restée longtemps. Allé chez le Président le
soir.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 22 _avril._--Resté chez moi, fatigué de la veille.

M. Poujade [435], venu vers une heure, m'a intéressé; mais resté trop
longtemps et fatigué.

Leblond ensuite. Je l'ai vu avec plaisir, malgré ma fatigue; je l'aime
véritablement. La présence d'un ami est chose si rare qu'elle seule
vaut tous les bonheurs ou compense toutes les peines.

Après dîner, chez Chopin, autre homme exquis pour le cœur, et je n'ai
pas besoin de dire pour l'esprit. Il m'a parlé des personnes que j'ai
connues avec lui... Mme Kalerji, etc. Il s'était traîné à la première
représentation du _Prophète_: son horreur pour cette rapsodie.

--Faire les lettres d'un Romain du siècle d'Auguste ou des Empereurs,
démontrant par toutes les raisons que nous trouverions à présent, que
la civilisation de l'ancien monde ne peut périr.

Les esprits forts du temps attaquent les augures et les pontifes,
croyant qu'ils s'arrêteront à temps.

Rapports avec la civilisation actuelle de l'Angleterre, où les abus
maintiennent l'État.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 23 _avril._--Je crois, d'après les renseignements qui nous
crèvent les yeux depuis un an, qu'on peut affirmer que tout progrès
doit amener nécessairement non pas un progrès plus grand encore, mais
à la fin négation du progrès, retour au point d'où on est parti.
L'histoire du genre humain est là pour le prouver. Mais la confiance
aveugle de cette génération et de celle qui l'a précédée dans les temps
modernes, dans je ne sais quel avènement d'une ère dans l'humanité
qui doit marquer un changement complet, mais qui, à mon sens, pour en
marquer un dans ses destinées, devrait avant tout le marquer dans la
nature même de l'homme, cette confiance bizarre que rien ne justifie
dans les siècles qui nous ont précédés, demeure assurément le seul gage
de ces succès futurs, de ces révolutions si désirées dans les destinées
humaines. N'est-il pas évident que le progrès, c'est-à-dire la marche
progressive des choses, en bien comme en mal, a amené à l'heure qu'il
est la société sur le bord de l'abîme où elle peut bien tomber pour
faire place à une barbarie complète; et la raison, la raison unique
n'en est-elle pas dans cette loi qui domine toutes les autres ici-bas,
c'est-à-dire la nécessité du changement, quel qu'il soit?

Il faut changer... _Nil in eodem statu permanet._ Ce que la sagesse
antique avait trouvé, avant d'avoir fait autant d'expériences, il
faudra bien que nous l'acceptions et que nous le subissions. Ce qui est
en train de périr chez nous se reformera sans doute ou se maintiendra
ailleurs un temps plus ou moins long.

L'affreux _Prophète_, que son auteur croit sans doute un progrès, est
l'anéantissement de l'art; l'impérieuse nécessité où il s'est cru de
faire mieux ou autre chose que ce qu'on a fait, enfin de changer,
lui a fait perdre de vue les lois éternelles de goût et de logique
qui régissent les arts. Les Berlioz, les Hugo, tous les réformateurs
prétendus ne sont pas encore parvenus à abolir toutes les idées dont
nous parlons; mais ils ont fait croire à la possibilité de faire
autre chose que vrai et raisonnable... En politique de même. On ne
peut sortir de l'ornière qu'en retournant à l'enfance des sociétés,
et l'état sauvage, au bout des réformes successives, est la nécessité
forcée des changements.

Mozart disait: «Les passions violentes ne doivent jamais être exprimées
jusqu'à provoquer le dégoût; même dans les situations horribles, la
musique ne doit jamais blesser les oreilles, ni cesser d'être de la
musique.» (_Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1849, p. 892.)


[420] Le docteur _Véron_, le fondateur de la _Revue de Paris_, l'ancien
directeur de l'Académie de musique, l'auteur des _Mémoires d'un
bourgeois de Paris_, où l'on retrouve une foule de détails intimes sur
Delacroix.

[421] Marchand de couleurs et de tableaux.

[422] _Louis Cabat_, peintre, et l'un des bons paysagistes de notre
époque.

[423] _Édouard Bertin_, fils de _Bertin_ l'aîné, frère _d'Armand
Bertin_, né en 1797, mort en 1871. Élève de Girodet-Trioson, il devint
un paysagiste distingué. Mais, en 1854, à la mort de son frère Armand,
il abandonna la peinture pour se consacrer entièrement à la direction
du _Journal des Débats._

[424] _Barbès_, qui avait pris une part active à l'insurrection du
15 mai 1848 contre la représentation nationale, avait été arrêté et
traduit avec ses coaccusés devant la haute cour de Bourges, sous
l'inculpation de complot tendant au renversement du gouvernement
républicain. Devant la cour, Barbès parla à diverses reprises non pour
se défendre, mais sur les faits généraux de la cause. Il fut condamné,
le 2 avril 1849, à une détention perpétuelle.

[425] Le général _Cavaignac_ avait dû se démettre du pouvoir à la
suite de l'élection du 10 décembre 1848 qui avait appelé le prince
Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République. Il jouissait
cependant encore à Paris d'une immense popularité.

[426] _Charles Blanc_ était alors à la tête de l'administration des
beaux-arts.

[427] Beau-père de M. Thiers.

[428] _Alard_, violoniste distingué, né en 1815. Il fut l'élève
d'Habeneck et professeur au Conservatoire.

[429] _Alkan_, musicien et compositeur, né à Paris en 1813. Il a publié
de nombreux morceaux.

[430] _Amaury Duval_, peintre, né en 1808, élève d'Ingres. Il exécuta
un certain nombre de peintures murales, notamment dans la chapelle de
la Vierge à Saint-Germain l'Auxerrois, etc.

[431] _Victor-Louis Mottez_, peintre, élève d'Ingres et de Picot,
exécuta un grand nombre de fresques à Saint-Germain l'Auxerrois, à
Saint-Séverin et à Saint-Sulpice.

[432] _Victor Orsel_, peintre, élève de Guérin, qu'il suivit à l'École
française de Rome, où l'étude des chefs-d'œuvre de la Renaissance
lui inspira le goût de la fresque. Il fut, par la suite, chargé de
décorer la chapelle de la Vierge à Notre-Dame de Lorette.

[433] _Duban_, architecte, né à Paris en 1797. De 1824 à 1829, il
séjourna en Italie, et se livra à l'étude de l'antique et de la
Renaissance. De retour en France, il fut chargé en 1834 de continuer
le palais des Beaux-Arts, commencé par Debret, et reprit l'édifice
sur un plan complètement nouveau. Après la révolution de Février, il
devint architecte du Louvre. Il exécuta la restauration de la façade
extérieure, dite «la Galerie du Bord de l'eau», et termina en quatre
ans, au milieu des remaniements qui lui furent successivement demandés,
la galerie d'Apollon, le Salon carré, la salle des Sept-Cheminées,
les jardins et les grilles, plus tard déplacées, de la cour et de la
grande façade, enfin tous les détails d'ornementation intérieure qu'il
avait longtemps étudiés et préparés. En 1854, il se démit de son titre
d'architecte du Louvre.

[434] Le docteur _Cabarrus_, célèbre médecin de l'époque.

[435] _Eugène Poujade_, diplomate et littérateur. Il occupa en Orient
des postes importants et publia de nombreux articles dans la _Revue des
Deux Mondes._


       *       *       *       *       *

_Mardi_ 8 _mai._--Dîné chez Mme Kalerji avec Meyerbeer, M. de Pontois,
M. de la Redorte [436], de Mézy. On était inquiet de la crise qui
commençait [437].

J'ai remarqué les gros pieds et les grosses mains de Meyerbeer.

--Un de ces jours-ci, vu Mme Sand, venue du Berry pour affaires. J'ai
été la voir chez Mme Viardot[438], au milieu du jour, et elle a désiré
venir voir mes fleurs qui lui ont fait plaisir.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 17 _mai, Ascension._--A Passy. Vu M. de Rémusat chez M.
Delessert. Parlé des affaires du temps.

M. de Vallon m'a fait promettre d'aller le voir en Limousin, si je vais
aux Pyrénées.

Entré à l'église de Chaillot. Admiré la pauvreté de deux ou trois
tableaux de l'École de David qui y sont, entre autres une _Adoration
des Rois._ Le _Saint Joseph_ est assis sans façon, les pieds pendants
et dans l'attitude d'un fumeur dans une tabagie. Le peintre n'a pas
senti à quel point les maîtres ont rempli ce personnage d'une sainte
abnégation. Il est le principe du tableau... Je passe sur mille
impertinences.

Chez Chopin, en sortant; il allait véritablement un peu mieux. Mme
Kalerji y est venue.

Retourné avec M. Herbault.

_Dimanche_ 20 _mai._--Reçu la notification du ministre de l'intérieur
et la commande de Saint-Sulpice. J'avais été quelques jours avant faire
mes remerciements à Varcollier, chez lui, rue du Mont-Thabor.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 31 _mai._--Beaux sujets:

_Le Christ sortant du tombeau._ L'ange éblouissant de lumière ôtant
la pierre, les linceuls pendent de ses pieds; les gardes renversés.
Le Christ en jardinier; la Madeleine à ses pieds éperdue; le tombeau
dans le fond avec les saintes femmes et les disciples éplorés qui ne le
voient pas.

--_Moïse recevant les Tables de la loi_: le peuple au bas de la
montagne, les anciens à moitié chemin; au bas, chevaux, armée, femmes,
camp.

--_Moïse sur la montagne_, tenant les bras élevés: bataille au bas dans
des gorges.

--_Tour de Babel._

--_Apocalypse._

--_Lazare et le mauvais riche_: les chiens lèchent ses plaies.

--_Le héros sur un cheval ailé qui combat le monstre pour délivrer la
femme nue._


[436] _Mathieu de la Redorte_, homme politique, ami de M. Thiers.

[437] L'Assemblée constituante devait en effet se dissoudre pour céder
la place à l'Assemblée législative à la fin du mois de mai 1849.

[438] La célèbre cantatrice, chez laquelle Delacroix fréquentait
assidûment, ne contribua pas peu à l'éducation musicale du maître. Elle
fit naître et développa en lui l'amour de la musique de Glück, et l'on
verra dans la suite du Journal quelle admiration le peintre ressentit
pour le talent de cette grande artiste.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 1er _juin._--Travaillé beaucoup ce matin et jours
précédents pour terminer la petite _Fiancée d'Abydos_ [439] et la
_Baigneuse de dos_[440].

Vers trois heures au Musée, pour mettre la petite retouche à mon
tableau. Vu le tableau de Cœdès [441], qui m'a fait le plus grand
plaisir: il y a mille études à en faire.

Villot m'a fait remarquer dans la grande salle française la supériorité
que témoigne une telle École. Très frappé surtout de Gros et
principalement de la _Bataille d'Eylau_; tout m'en plaît à présent. Il
est plus maître que dans _Jaffa_; l'exécution est plus libre.

Dans la grande galerie, admiré les Rubens: sa figure de la Victoire
placée dans l'avant-dernier tableau. Comme cette figure tranche sur les
autres! les jambes même semblent faites par un autre que le maître; le
soin s'y montre; mais la sublime tête en feu et le bras plié,... tout
cela est le génie même.

Les Sirènes également ne m'ont jamais semblé si belles. L'abandon seul
et l'audace la plus complète peuvent produire de semblables impressions.

Vu le _Christ ressuscitant_, du Carrache. Le terne et le poids de cette
peinture m'ont fait voir ce que le sujet a de beau. L'ange, les yeux
brillants comme un éclair, écartant la pierre; le Christ éblouissant de
lumière, s'élançant du sein de la mort, et les gardes renversés de tous
côtés.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 2 _juin._--Mme de Querelles m'a dit qu'elle avait vu chez un
doreur le petit _Arabe à cheval_ arrivant au galop sur cheval alezan.
Elle m'a raconté les mêmes impressions que j'éprouve moi-même devant
les sublimes Rubens; c'est incroyable dans une personne du monde!...
La peinture, dit-elle, quand elle a ce genre de verve naturelle, la
transporte comme la musique, lui fait battre le cœur. Elle me l'a
répété sur tous les tons.

Impressions favorables à la fougue et au sentiment naturel.

--Le _Bouclier magique._--Relire la _Jérusalem._

--Les sujets de _Roméo: Juliette endormie_: ses parents la croient
morte.

--_Jésus présenté au peuple par Pilate._

--_Jésus devant Caïphe, le grand prêtre, déchirant ses habits._

--_Jésus insulté par les soldats._

Revoir pour ces sujets la petite _Passion_ d'Albert Dürer.

--_Baiser de Judas._

--_Jésus entre les mains des soldats._

--_Madeleine essuyant les pieds du Christ._

--_Le Repas chez Simon._

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 5 _juin._--Parti pour Champrosay à huit heures du soir; trouvé
tout en désordre dans le petit jardin; été chercher de l'eau à la
petite source pour faire de l'eau de Seltz avec la nouvelle machine que
j'ai apportée.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 6 _juin._--En mettant la tête à la fenêtre, le matin, je
vois Dupré qui allait passer la journée chez Mme Quantinet; je me suis
engagé à y aller l'après-midi. J'y ai été effectivement et ai fait la
connaissance d'une personne très aimable et par-dessus le marché très
bonne musicienne.

J'allais, en sortant delà, dîner chez Mme Villot, qui m'avait fait
inviter le matin. Je ne la savais pas à Champrosay, cela m'a surpris
agréablement. Après le dîner, promenade dans le jardin et remonté dans
le salon achever la soirée.

       *       *       *       *       *

_Champrosay.--Dimanche_ 17 _juin._--Villot qui était ici depuis huit
jours est reparti ce soir avec sa femme, emmenant ses enfants qu'on
avait tirés du collège, à cause du choléra. La présence de Villot
m'a été douce pendant cette semaine. Tous les matins, je travaillais
assidûment, et il venait l'après-midi.

--J'ai ébauché depuis mon arrivée et jusqu'au 26, jour où je retourne à
Paris pour deux jours:

_Tom O'Shanter._[442]

Une petite _Ariane._[443]

_Daniel dans la fosse aux lions_[444],--sur papier.

_Un Giaour au bord de la mer._[445]

_Un Arabe à cheval_ descendant une montagne.

_Un Samaritain._[446]

Travaillé à la petite _Fiancée d'Abydos._[447]

Ȉ l'_Ugolin._[448]

»à la _Desdémone._[449]

Ȉ _Lady Macbeth._[450]

Je me trouve souvent dans l'embarras le matin, quand il faut reprendre
une besogne, dans la crainte de ne pas trouver mes peintures assez
sèches.


_Dimanche_ 24 _juin._--Mauvaise disposition dans la matinée. Essayé
d'esquisser un _Samson_ et une _Dalila_[451]: j'en suis resté au crayon
blanc.

L'après-midi, j'ai été à la forêt, par l'entrée du maquis: je n'avais
pas vu ce côté depuis l'année dernière. Je me suis mis en tête de faire
un bouquet de fleurs des champs que j'ai formé à travers les halliers,
au grand détriment de mes doigts et de mes habits écorchés par les
épines; cette promenade m'a paru délicieuse. La chaleur, qui avait été
étouffante et orageuse dans la matinée, était d'une autre nature, et
le soleil donnait à tout une gaieté que je ne trouvais pas autrefois
au soleil couchant... Je suis, en vieillissant moins susceptible
des impressions plus que mélancoliques que me donnait l'aspect de la
nature; je m'en félicitais tout en cheminant. Qu'ai-je donc perdu avec
la jeunesse?... Quelques illusions qui me remplissaient à la vérité et
passagèrement d'un bonheur assez vif, mais qui étaient cause, par cela
même, d'une amertume proportionnée.

En vieillissant, il faut bien s'apercevoir qu'il y a un masque sur
presque toutes choses, mais on s'indigne moins contre cette apparence
menteuse, et on s'accoutume à se contenter de ce qui se voit.


_Lundi_ 9 _juillet._--Chez Piron, pour M. Duriez [452]: je le trouve
on ne peut plus aimable. Il me retient à dîner pour le soir avant mon
retour à Champrosay.


_Samedi_ 14 _juillet._--Travaillé à l'_Ugolin_ et fait le soir la _vue
de ma fenêtre._[453]


_Dimanche_ 15 _juillet._--J'écris à Peisse [454], à propos de son
article du 8.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 23 _juillet._--Je dînais chez Mme de Forget avec Cave, sa
femme, etc.

Le soir, M. Meneval [455] me parlait de l'affreuse conduite des
généraux et maréchaux de l'Empereur, à Arcis-sur-Seine ou sur Aube.
M. F..., logeant dans une autre maison que celle de l'Empereur, et
traversant une place pour se rendre près de lui, trouva un groupe de
généraux, parmi lesquels le maréchal Ney, qui délibéraient entre eux
s'ils ne feraient pas subir à leur bienfaiteur le sort de Romulus:
le tuer, l'enterrer là, leur semblait un moyen comme un autre de se
débarrasser et d'aller jouir dans leur hôtel; c'était, disaient-ils,
le fléau de la France, etc. L'Empereur, à qui M. F... raconta la chose
avec l'émotion concevable, se contenta de dire qu'ils étaient fous.

Le maréchal Ney fut le plus inconvenant vis-à-vis de lui, après la
bataille de la Moskowa,... se plaignant qu'en ménageant la garde, il
l'avait privée des fruits d'une victoire plus complète. Ce fut encore
lui le plus cruel à Fontainebleau; il alla jusqu'à menacer l'Empereur
de lui faire un mauvais parti, s'il n'abdiquait pas.

Dans le cours de la campagne de Russie, dans un village où l'Empereur,
étant logé à l'étroit, n'avait pu avoir près de lui le prince Berthier,
M. Meneval, ayant été le trouver pour les affaires de l'armée, le
trouva la tête dans les mains, la figure couverte de larmes; il lui
demanda la cause de son chagrin. Berthier ne craignit pas de lui
dire combien il était affreux de se voir contrarié sans fin dans
ses entreprises: «A quoi sert, disait-il, d'avoir des richesses,
des hôtels, des terres, s'il faut sans cesse faire la guerre et
compromettre tout cela?»

Napoléon n'opposait que la patience à leurs plaintes et à leurs
reproches souvent odieux; il les aimait, malgré leur ingratitude, et
comme de vieux compagnons.

Avant les dernières années, me disait M. Meneval, personne n'avait osé
se permettre une observation devant un ordre de lui... La confiance
l'avait en partie abandonné, mais point du tout la sûreté et la fermeté
de son génie, comme la campagne de France l'a si bien prouvé. Si à
Waterloo, à la fin de la bataille, il eût eu sous la main cette réserve
de la garde qu'il refusa d'engager à la Moskowa, il eût encore gagné la
bataille, malgré l'arrivée des Prussiens.

Je demandai à M. Meneval s'il n'avait pas été tout à fait indisposé
à la Moskowa, suivant l'opinion accréditée généralement. Il fut
effectivement souffrant et atteint, surtout après la bataille, d'une
telle extinction de voix qu'il lui fut impossible de donner un ordre
verbal. Il était obligé de griffonner ses ordres sur des chiffons de
papier; cependant il avait toute sa tête. Mais après la bataille de
Dresde, l'indisposition subite dont il fut saisi paralysa toutes les
opérations, entraînant la défaite de Vandamme, etc.

Pendant le consulat, il était fort souffrant de la gale rentrée qu'il
avait contractée au siège de Toulon. Il s'appuyait contre sa table,
se pressant le côté avec les mains dans des crises de souffrances
violentes. Sa pâleur, sa maigreur, à cette époque, expliquent cet état
maladif. Corvisart le débarrassa, au moins en apparence, de son mal,
mais il est probable que le mal dont il mourut doit sa cause première à
cette cruelle maladie.


[439] Voir _Catalogue Robaut_, n° 778.

[440] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1897.

[441] _Louis-Eugène Cœdès_, peintre, né en 1810, mort en 1868. Il
exposa au Salon de 1831.

[442] Sujet tiré d'une ballade écossaise, de Burns. (Voir _Catalogue
Robaut_, n° 136 et 197.)

[443] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1166, 1167.

[444] Toile de 0m,67 X 0m,48. Fait partie de la Galerie Bruyas, au
Musée de Montpellier. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1066.)

[445] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1074.

[446] _Voir Catalogue Robaut_, n° 1168.

[447] Voir _Catalogue Robaut_, n° 772.

[448] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1063.

[449] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1172.

[450] Toile de 0m,41 X 0m,32. Exposée au Salon de 1850-51.--Elle fut
caricaturée par Cham. Donnée à Théophile Gautier. Vente Gautier, 1873:
7,000 francs. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1171.)

[451] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1238.

[452] _Duriez_, parent de Delacroix.

[453] Voir _Catalogue Robaut_, n° 754, 1176, 1177, 1178 et autres.

[454] _Louis Peisse_, littérateur, né a Aix en 1802, fut d'abord
conservateur des objets d'art au Mont-de-piété de Paris, puis
conservateur du Musée des études à l'École des Beaux-Arts. Il a publié
des articles de critique et de philosophie dans le _Producteur_, le
_National_, la _Revue des Deux Mondes_, les Salons de 1841 à 1844,
dans ce dernier recueil. La lettre en question, qui figure dans la
_Correspondance_ (t. II, p. 18), contient des remerciements au critique
pour un article élogieux que celui-ci avait fait paraître dans le
_Constitutionnel_ après le Salon de 1840.

[455] Baron _de Meneval_, né en 1778, mort en 1850. Ancien secrétaire
du premier Consul, et plus tard de l'Empereur; il accompagna Napoléon
dans ses campagnes, fut nommé baron et maître des requêtes au conseil
d'État. Il vécut dans la retraite à partir de la seconde Restauration,
et se consacra à la publication des souvenirs historiques sur l'Empire.


       *       *       *       *       *

_Paris.--Samedi_ 11 _août._--J'ai passé plus d'un mois à Paris. Je n'ai
pas, je crois, noté l'époque de mon retour de la campagne, le samedi,
probablement.

J'ai dîné chez Chabrier. Je voulais lui parler de l'affaire de Villot
et de la commission dont Chabrier fait partie pour juger le règlement
futur du Musée et les attributions des conservateurs, Je lui ai remis
la note de Villot.

Vers neuf heures et demie, pris une calèche et été chez Villot. Je
n'ai trouvé que sa femme. Elle était encore sur sa chaise longue à
travailler. Elle était fort bien ainsi, tout en blanc, avec des fleurs
charmantes sur le petit guéridon. J'ai attendu Villot jusqu'à onze
heures.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 18 _août._-Retourné le soir chez Chabrier pour avoir la
réponse de la note. Il m'en a parlé comme un homme qui avait étudié
la chose. Le directeur du Musée avec lequel il s'est trouvé à la
commission l'avait captivé jusqu'à un certain point.

Retourné achever la soirée chez Villot, j'ai vu là le joli nécessaire,
etc.

       *       *       *       *       *

_Champrosay.--Samedi_ 25 _août._--Revenu de Paris par le chemin de fer
de cinq heures. F... était dans la voiture en petite veste pour aller
dîner chez M. V...

Villot était dans le même convoi. Remonté avec lui à Champrosay. Il a
voulu que je vinsse le voir le soir, mais j'étais fatigué.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 26 _août._--Longue séance avec Villot chez moi. Il me parle
des baigneurs installés chez lui. Je dîne effectivement avec tout ce
monde-là. Le soir ils partent tous: Nous allons les conduire au chemin
de fer, ainsi que M. B..., qui en était.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 29 _août._--Il y a quelques jours à peine que je suis revenu
du long séjour que j'ai fait à Paris.

J'ai été en bateau avec Mme Villot et son fils, qui ont tous deux la
fureur des bains. Dîné avec elle et passé agréablement la soirée.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 31 _août_.--J'ai reçu avant-hier du bon N... une invitation
pour aller passer deux ou trois jours à Écoublay, et lui ai répondu.

Je dînais ces jours avec M. Villot et M. Bontemps; ce dernier m'a
appris la mort de Mme de Mirbel [456]. J'ai été très affecté de ce
malheur.

Le soir, après dîner, resté au clair de lune dans le jardin. M.
Bontemps nous a fort divertis par des chansons et coq-à-l'âne de toute
espèce. Partie de loto avant de se séparer.


[456] Mme _de Mirbel_, née en 1796, morte en 1849. Élève d'Augustin,
elle devint, sous sa direction, un des plus remarquables peintres
en miniature de ce temps. On lui doit un grand nombre de portraits
excellents, notamment Charles X, le duc de Fitz-James, le comte
Demidoff, Louis-Philippe, le duc d'Orléans, le comte de Paris, Émile
de Girardin, etc. Elle avait sérieusement encouragé Delacroix à
ses débuts: «Mme de Mirbel est excellente pour moi et me pousse»,
écrivait-il à Soulier en 1828. (_Corresp._, t. I, p. 121.)

       *       *       *       *       *

_Samedi 1er septembre._--Parti à huit heures moins un quart
avec Jenny; courses diverses avant d'arriver à la maison. Le temps
était assommant; je n'en pouvais plus, et, ce qu'il y a de singulier,
les pressentiments de tristesse que je sentais avaient moi-même pour
objet.

Parti à deux heures et demie par l'affreuse diligence de Fontenay.
Confusion incroyable: foule de chasseurs et de chiens.

       *       *       *       *       *

3 _septembre._--La lettre de l'architecte Baltard [457] qui m'apprend
la nécessité de changer mes sujets pour Saint-Sulpice.

       *       *       *       *       *

_Champrosay.--Samedi_ 15 _septembre._--Dîné avec M. Villot.

Soirée insipide: j'étais mal disposé et me suis retiré plus tôt.

Je ne vaux pas grand'chose ce soir; le dîner est une affaire. Je
déjeune si peu que l'appétit m'entraîne le soir, et que je suis plus
disposé au sommeil qu'à la conversation.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 16 _septembre._--Bonne journée.

Composé et ébauché le matin la _Femme qui se peigne_ et _Michel-Ange
dans son atelier._[458]

Promenade charmante dans la forêt, par un petit sentier tout à fait
nouveau, derrière le terrain de Lamouroux, en allant vers la gauche, le
chêne d'Antin à droite.

Vu la fourmilière, sur laquelle je me suis amusé à écrire dans mon
calepin.

Le soir chez M. Quantinet. Sonates de Beethoven, avec violon. Il avait
été question de dîner chez eux avec Chenavard et Dupré; ces messieurs
n'ont pu venir.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 17 _septembre._--Je me lève toujours avec un malentrain
incroyable.--Hier, où j'ai tant travaillé, c'était de même... Je me
suis remis: j'ai retouché l'ébauche en grisaille de la _Femme qui
se peigne_, et puis dessiné et ébauché entièrement en peu de temps
l'_Arabe_ qui grimpe sur des roches pour surprendre un lion [459].


       *       *       *       *       *

28 _septembre._--J'étais mal disposé; j'ai été chercher la grosse
Bible; pensé beaucoup de sujets. Le soir, resté chez moi et dormi.


[457] _Victor Baltard_, architecte, né en 1805, mort en 1874, grand
prix d'architecture, directeur des travaux de Paris et du département
de la Seine, membre de l'Institut. Il a construit un grand nombre
d'édifices et de monuments parisiens, et a dirigé les travaux de
restauration et de décoration dans plusieurs églises de Paris,
notamment Saint-Germain des Prés, Saint-Eustache, Saint-Séverin,
Saint-Étienne du Mont, Saint-Sulpice, etc.

[458] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1184.

[459] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1227.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 2 _octobre_ (_SS. Anges gardiens._)--C'est aujourd'hui que
j'ai arrêté avec le curé et son vicaire, M. Goujon, que je ferais les
_Saints Anges_, et je m'aperçois, en écrivant ceci, que c'est le jour
même de leur fête que j'ai pris ce parti.

       *       *       *       *       *

_Rouen.--Jeudi_ 3 _octobre._--Le retard que j'ai mis à mon départ qui
devait avoir lieu hier est cause que j'ai manqué à Rouen l'occasion de
voir mon tableau de _Trajan._[460] Quand je suis arrivé au Musée, il
était depuis le matin seulement couvert à moitié par des charpentes
élevées pour l'exposition des peintres normands.....Si j'avais
persévéré dans mes projets, je l'aurais vu à mon aise.

Je ne me rappelle pas qu'un de mes tableaux, vu dans une galerie
longtemps après l'avoir oublié, m'ait fait au tant de plaisir.
Malheureusement une des parties les plus intéressantes, la plus
intéressante peut-être, était cachée, c'est-à-dire la femme aux genoux
de l'Empereur... Ce que j'ai pu en voir m'a paru d'une vigueur et d'une
profondeur qui éteignaient sans exception tout ce qui était alentour.
Chose singulière! le tableau paraît brillant, quoiqu'en général le ton
soit sombre.

--Parti à huit heures au lieu de sept; j'ai fort pesté de n'avoir
retardé mon départ que pour ne pas partir à sept heures et d'arriver
sottement, pour ne pas m'être informé, une heure plus tôt qu'il ne
fallait. Du reste, placé comme je désirais, la route m'a semblé
charmante. La forêt de Saint-Germain, à partir de Maisons, occupe les
deux côtés de la route. Il y a là des clairières, des allées couvertes,
etc., dont l'aspect est délicieux.

Arrivé à Rouen à midi et demi. Ces tunnels sont bien dangereux. Je
passe sur l'immense danger; ils ont encore l'ennui de couper la route
sottement. Déjeuné fort bien à l'_Hôtel de France_, où je me suis
trouvé avec plaisir, en pensant au premier voyage que j'ai fait dans ce
pays.

Vers trois heures au Musée; j'ai eu le désappointement dont je viens de
parler. J'ai remarqué pour la première fois deux ou trois tableaux de
Lucas de Leyde, ou dans son genre, qui m'ont charmé. Grande délicatesse
dans l'expression des détails qui rendent le tempérament, la finesse
de la peau et des cheveux, la grâce des mains, etc. La peinture traitée
largement ne peut donner ce genre d'impressions.

--_Berger_, au-dessus de ces tableaux.--Admiré les _Bergers_ de Rubens.
Il y a à côté un tableau de H..., qui représente le _Christ devant
Pilate_; je l'avais précédemment admiré, à cause de la naïveté et de
la vérité de l'aspect... A côté des bergers de Rubens, il redescend
jusqu'à n'être que des portraits de modèles.

A Saint-Ouen ensuite. Ce lieu m'a toujours donné une sublime
impression; je ne compare aucune église à celle-là.

Rentré fatigué et peu dispos. Dîné tard et peu. Ressorti pour une
seconde. Trempé par la pluie qui est continuelle dans le pays, je suis
rentré vers dix heures.

       *       *       *       *       *

_Samedi_6 _octobre._--Ce jour, sorti tard.

Vu la cathédrale, qui est à cent lieues de produire l'effet de
Saint-Ouen; j'entends à l'intérieur, car extérieurement, et de
tous côtés, elle est admirable. La façade: entassement magnifique,
irrégularité qui plaît, etc... Le _portail des libraires_ aussi beau.

Ce qui m'a le plus touché, ce sont les deux tombeaux de la chapelle
du fond, mais surtout celui de M. de Brézé. Tout en est admirable, et
en première ligne la statue. Les mérites de l'Antique s'y trouvent
réunis au je ne sais quoi moderne, à la grâce de la Renaissance: les
clavicules, les bras, les jambes, les pieds, tout cela d'un style et
d'une exécution au-dessus de tout. L'autre tombeau me plaît beaucoup,
mais l'exécution a quelque chose de singulier; peut-être est-ce l'effet
de ces deux figures posées là comme au hasard. Celle du cardinal, en
particulier, est de la plus grande beauté, et d'un style qu'on ne peut
comparer qu'aux plus belles choses de Raphaël...: la draperie, la tête,
etc.

A Saint-Maclou; vitraux superbes, portes sculptées, etc.; le devant sur
la rue a gagné à être dégagé. On a fait là depuis quelques années une
nouvelle rue à la moderne qui va jusqu'au port.

Rentré d'assez bonne heure, après avoir été à Saint-Patrice, dont les
vitraux sont beaux, mais m'ont ému faiblement. (Se rappeler l'allégorie
de la _Chute de l'homme et de la femme_; le démon à côté, ensuite la
Mort qui apprête son dard, et enfin le Péché, sous les traits d'une
femme couverte de parures, mais les yeux fermés et liée d'une chaîne.)

Dîné à trois heures; parti à quatre heures et demie. Cette route faite
le soir par un temps riant et charmant..... Dérangé par les caquetages
d'un jeune avocat, insolent comme tous les jeunes gens, et de son
client, bavard insupportable.

A Yvetot, désappointement. Pris un cabriolet; arrivé tard. La grande
allée du château a disparu. J'ai éprouvé là l'émotion la plus vive du
retour dans un endroit aimé[461]. Mais tout est défiguré... le chemin
est changé, etc.


_Le lendemain dimanche_ 7, visité le jardin tout mouillé. Je n ai
pas été trop désappointé. Les arbres ont grandi dans une proportion
extraordinaire et donnent à l'aspect quelque chose de plus triste
qu'autrefois, mais dans certaines parties un caractère presque
sublime. La montagne à gauche vue d'en bas, avant d'arriver aux
petites cascades; les arbres verts entourés de lierre vers le pont.
Malheureusement le lierre qui les embrasse et fait un bel effet, les
dévore et les fera périr avant peu.

Après déjeuner, visité avec Bornot et Gaultron la chapelle [462]. Le
temps est mauvais et nous tient enfermés.

Avant dîner, j'étais souffrant. Je ne suis pas très bien depuis mon
arrivée à Rouen. Nous sommes sortis malgré la pluie et avons grimpé la
côte d'Angerville... Ces routes sont devenues superbes.

Le lendemain, journée de pluie tellement continue, qu'il ne m'a pas été
possible de mettre le pied dehors. Quelques personnes à dîner: le curé,
personnage grassouillet, qui sourit à chaque instant avec un petit
sifflement entre les dents et qui ne dit mot; la directrice des postes,
personne aimable, et la bonne madame d'Argent. Joué au billard, etc.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 9 _octobre._--Par quelle triste fatalité l'homme ne peut-il
jamais jouir à la fois de toutes les facultés de sa nature, de toutes
les perfections dont elle n'est susceptible qu'à des âges différents?
Les réflexions que j'écris ici m'ont été suggérées par cette parole de
Montesquieu, que je trouvai ici ces jours-ci, à savoir qu'au moment où
l'esprit de l'homme a atteint sa maturité, son corps s'affaiblit.

Je pensais à propos de cela qu'une certaine vivacité d'impression,
qui tient plus à la sensibilité physique, diminue avec l'âge. Je n'ai
pas éprouvé, en arrivant ici, et surtout en y vivant quelques jours,
ces mouvements de joie ou de tristesse dont ce lieu me remplissait,
mouvements dont le souvenir m'était si doux... Je le quitterai
probablement sans éprouver ce regret que j'avais autrefois. Quant à mon
esprit, il a, bien autrement qu'à l'époque dont je parle, la sûreté,
la faculté de combiner, d'exprimer; l'intelligence a grandi, mais l'âme
a perdu son élasticité et son irritabilité. Pourquoi l'homme, après
tout, ne subirait-il pas le sort commun des êtres? Quand nous cueillons
le fruit délicieux, aurions-nous la prétention de respirer en même
temps le parfum de la fleur? Il a fallu cette délicatesse exquise de la
sensibilité au jeune âge pour amener cette sûreté, cette maturité de
l'esprit. Peut-être les très grands hommes, et je le crois tout à fait,
sont-ils ceux qui ont conservé, à l'âge où l'intelligence a toute sa
force, une partie de cette impétuosité dans les impressions,... qui est
le caractère de la jeunesse?

Passé la matinée à lire Montesquieu.

--A Fécamp, vers deux heures; la mer était magnifique. Beaux aspects de
la vallée. Après dîner, discussion politique.

--Je comparais ces jours-ci les peintures qui sont dans le salon du
cousin. Je me suis rendu compte de ce qui sépare une peinture qui n'est
que naïve, de celle qui a un caractère propre à la faire durer. En un
mot, je me suis souvent pris à me demander pourquoi l'extrême facilité,
la hardiesse de touche, ne me choquent pas dans Rubens, et qu'elles ne
sont que de la pratique haïssable dans les Vanloo..... j'entends ceux
de ce temps-ci comme ceux de l'autre. Au fond, je sens bien que cette
facilité dans le grand maître n'est pas la qualité principale; qu'elle
n'est que le moyen et non le but, ce qui est le contraire dans les
médiocres... J'ai été confirmé avec plaisir dans cette opinion, en
comparant le portrait de ma vieille tante [463] avec ceux de l'oncle
Riesener. Il y a déjà, dans cet ouvrage d'un commençant, une sûreté et
une intelligence de l'essentiel, même une touche pour rendre tout cela
qui frappait Gaultron lui-même. Je n'attache d'importance à ceci que
parce que cela me rassure... Une main vigoureuse, disait-il, etc.

--Le temps est tout à fait beau: nous avons été à Saint-Pierre [464], à
travers la vallée.

Revu, en y allant, Angerville, où je suis venu, il y a tant d'années,
avec ma bonne mère, ma sœur, mon neveu, le cousin,... tous disparus!
Cette petite maison est toujours là, comme la mer que l'on voit de là,
et qui y sera encore à son tour, quand la maison aura disparu.

Nous sommes descendus à la mer par un chemin à droite, que je ne
connaissais pas; c'est la plus belle pelouse en pente douce que l'on
puisse imaginer. L'étendue de mer que l'œil embrasse de la hauteur est
des plus considérables. Cette grande ligne bleue, verte, rose, de cette
couleur indéfinissable qui est celle de la vaste mer, me transporte
toujours. Le bruit intermittent qui arrive déjà de loin et l'odeur
saline enivrent véritablement.


--Je m'aperçois que mes belles réflexions des pages précédentes m'ont
empêché de noter, je ne sais plus quel jour, notre première course à
Fécamp, par un temps tout différent... La mer était forte et se brisait
admirablement contre la jetée..... Nous avons vu sortir deux petits
bâtiments.

Aujourd'hui elle est, au contraire, très calme, et je l'adore ainsi,
avec le soleil, qui semait d'étincelles et de diamants le côté d'où il
venait, et donnait de la gaieté à cette nappe majestueuse.

Nous avons visité la maison du curé, qui a appartenu au bon M. Hébert.
Décidément c'est un peu triste; un solitaire surtout finirait par s'y
changer en pierre.

On démolit l'ancienne église du lieu, qui est charmante, pour en faire
une neuve. Nous avons été indignés.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 10 _octobre._--Le lendemain à Cany.

Quelques futaies ont disparu le long de la route, mais elles ne font
pas encore de tort à la vue qu'on a du château. Ce lieu enchanteur
ne m'avait jamais fait autant de plaisir... Se rappeler ces masses
d'arbres, ces allées ou plutôt ces percées qui, se continuant sur la
montagne avec les allées qui sont en bas, produisent l'effet d'arbres
entassés les uns sur les autres.

Le parc est plein de magnifiques arbres, dont les branches touchent à
terre, entre autres le plateau qui est à droite en venant du bout du
parc. Beautés des eaux.

Revenus par Ourville. En remontant de Cany, belle vue. Tons de _cobalt_
apparaissant dans les musses de verdure du fond et parfois doré des
devants.

Vu à Cany M. Foy, vieilli comme les autres.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 11 _octobre._--A Fécamp l'après-midi.

Nous allions surtout pour voir Mme Laporte[465]; j'y suis arrivé seul,
en attendant Bornot et sa femme. La pauvre dame ne voulait d'abord
recevoir personne, mais en apprenant mon nom, elle m'a fait venir près
d'elle; je l'ai trouvée dans ce qui était sa salle à manger sans doute,
parce que cette pièce est au rez-de-chaussée et plus à portée pour les
soins que son état exige, mais seule dans un petit lit, toute diminuée
elle-même et dans un grand état de maigreur. Elle a éprouvé beaucoup de
sensibilité en me voyant; je lui rappelais des moments et des personnes
disparus depuis longtemps, au moment où elle sent bien qu'elle va tout
quitter à son tour. J'ai tenu avec plaisir sa main maigrie et ridée.

Bornot et sa femme sont survenus. Elle nous a parlé de ses maux, ce qui
est tout simple, mais avec une grande liberté, plaisantant même avec
cette humeur qu'elle a toujours eue. Nous l'avons quittée au bout de
quelques instants. Ce spectacle m'a beaucoup touché.

Nous sommes entrés un instant dans ce salon où elle ne doit plus
rentrer et où nous avons passé des moments si gais avec le bon cousin,
avec Riesener, avec tous les originaux qui composaient sa société, et
qui m'ont bien l'air de ne guère s'informer d'elle à présent.

Nous allions vers le port, au-devant de Gaultron. Nous sommes revenus
sans avoir été jusqu'à la mer, ce qui a été pour moi une mystification.

Passé assez de temps à voir chez un orfèvre des pendeloques anciennes
du pays, et revenu plus tard à Valmont par une pluie qui me gâte bien
ce pays-ci.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 12.--La petite Mme Duglé, fille de Zimmerman [466], est
venue déjeuner avec sa sœur. Journée de pluie complète.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 13.--Matinée employée à terminer la lecture d'_Arsace et
Isménie_[467], de Montesquieu. Tout le talent de l'auteur ne peut
vaincre l'ennui de ces aventures rebattues, de ces amours, de cette
constance éternelle; la mode et, je crois aussi, un sentiment de la
vérité, ont relégué ces sortes d'ouvrages dans l'oubli.

Avant déjeuner, examiné les vitraux. Se rappeler ce beau caractère
raphaélesque et plus encore corrégien: le beau et simple modelé et
la hardiesse de l'indication. Contours noirs très prononcés pour la
distance, etc. Après déjeuner, au cimetière.

Auparavant vers Saint-Ouen, chez une pauvre fabricante de mouchoirs
au métier. Pauvres gens! on leur paye vingt francs les vingt-quatre
douzaines de ces mouchoirs; cela ne fait pas vingt sous pour chaque
douzaine.

La chapelle où repose le corps de Bataille ne me plaît pas. Je regrette
de n'avoir pas été consulté.

Tué le temps jusqu'à dîner. Dormi dans ma chambre, puis fait un tour de
parc à la nuit tombante. Ce parc et ces arbres gigantesques ont pris
un aspect qui est presque lugubre; mais en vérité, si l'on pouvait, en
peinture, rendre de pareils effets, ce serait ce que j'ai vu en paysage
de plus sublime. Je ne peux rien comparer à cela..... Cette forêt de
colonnes formées par les sapins, le vieux noyer en montant, etc.

Le pharmacien M. Leglay, la directrice des postes, venus dîner.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 14 _octobre._--Aux Petites-Dalles avec Bornot. Gaultron, qui
part demain, était resté à peindre.

Passé devant le château de Sassetot. Environs magnifiques; la descente
pour aller à la mer. Effet de ces grands bouquets de hêtres. Arrivé à
la mer par une ruelle étroite; on la découvre tout au bout du chemin.

Mer basse. J'ai été sur les rochers et ramassé deux des coquillages
qu'on y trouve collés; j'ai essayé de les manger... chair dure, sauf un
je ne sais quoi de jaune qui a un goût agréable de moule.

Fait plusieurs croquis.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 15 _octobre._--Accompagné Gaultron avec Bornot jusqu'à la route
d'Yvetot. Revenu avec Bornot par les bois de M. Barbet, pour descendre
au vivier. Grand couvert de hêtres en haut; allées de sapins.

Traversé sur le flanc de la colline des herbages par lesquels nous
sommes descendus au vivier qui est charmant et nettoyé. J'y ai vu voler
des cygnes pour la première fois. Revenu mourant de faim.

Dans la journée, qui était belle, été aux Grandes-Dalles. Le même
chemin jusqu'à Sassetot, seulement pris à gauche. J'ai admiré la
porte de l'église sur le cimetière; elle est évidemment un ouvrage
de fantaisie et faite par un ouvrier qui avait du goût. Elle montre
combien cette dernière qualité est le nerf de cet art pour lequel les
livres ont des proportions toutes faites, qui n'engendrent que des
ouvrages dénués de tout caractère.

--Dessiné. La mer basse encore.

--Ce jour-là et l'avant-veille, promenade le matin avant déjeuner avec
Bornot, dans sou bois au-dessus du parc; jolies allées.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 16 _octobre._--J'ai été seul avant déjeuner sur la route
de Fécamp. J'ai voulu grimper dans le petit bois à gauche et dans
les jolies prairies où sont les sapins. Arrêté par les haies et les
clôtures, à chaque pas. Le peuple qui sera toujours en majorité, se
trompe en croyant que les grandes propriétés n'ont pas une grande
utilité; c'est aux pauvres gens qu'elles sont utiles, et le profit
qu'ils en retirent n'appauvrit pas les riches, qui les laissent
profiter de petites aubaines qu'ils y trouvent.

Le laisser-aller du bon cousin faisait le bonheur des pauvres
ramasseurs de fougère et de branches sèches; les petits bourgeois
enrichis s'enferment chez eux et barricadent partout les avenues. Les
pauvres, privés complètement de ce côté, ne profitent même pas des
droits dérisoires que leur donne l'État républicain.

Bornot me donnait, à déjeuner, le résultat de l'élection pour un député
dans le canton. Sur 4,360 inscrits, à peine 1,600 ont pris part au
vote. A Limpiville, personne ne se présentait; le maire désolé a appelé
les citoyens par toutes les manières. Dans d'autres communes, c'était à
peu près de même, et cependant le vote a lieu le dimanche.

En revenant, déjeuné. J'ai traversé la vallée vers le moulin, qui est
à cheval sur la rivière, qu'on passe sur une planche. Revu le chemin
qu'on prenait si souvent derrière le lavoir; là, les bois de B...
enceints encore d'un fossé. Nouvelles réflexions analogues à celles
ci-dessus. Le chemin, à partir du lavoir pour rentrer à la maison, ne
passe plus le long des murs. Tout cela est refait à la Louis-Philippe.

Bornot me rappelait que c'est à ce lavoir que j'embrassais la petite
femme du maçon, qui était si gentille, et qui venait de temps en temps
rendre ses devoirs au vieux cousin [468].

--A Fécamp, avec toutes ces dames, chez le bijoutier, pâtissier,
papetier; acheté un carton.

Vu l'église auparavant. J'avais oublié son importance. Charmantes
chapelles autour du chœur, séparées par des clôtures à jour d'un
charmant goût. Tombeaux d'évêques ou abbés. Petites figures au tombeau
et grand tombeau de la Vierge aux figures grandes coloriées; les poses
sont si naïves, et il y a tant de caractère, que le coloriage ne les
gâte pas trop. L'une des têtes m'a paru celle du Laocoon, bien surpris
de se trouver en pareil lieu et en pareille compagnie. Il y a une de
ces figures qui tient un encensoir, et qui souffle dessus pour en
ranimer les charbons.--Chapelle de la Vierge avec vitraux du treizième
siècle, semblables à ceux de la cathédrale de Rouen.--Belle copie de
l'_Assomption_ du Poussin, à l'autel de cette chapelle.--Charmant
ouvrage d'albâtre ou de marbre pour contenir le précieux sang, adossé
à l'autel principal. Petites figures dans le style de Ghiberti
[469].--Les figures dont j'ai parlé sont à droite, au pied d'un
grand crucifix; à gauche, il y a un tombeau où l'on voit le Christ
couché sous l'autel, à travers des treillages.--En face, copie du Fra
Bartolomeo du Musée.

En allant au port, il faisait très beau temps. Les montagnes qui mènent
à la mer, magnifiques et grandioses.

La mer, basse comme je ne l'ai jamais vue ici, est on ne peut plus
majestueuse dans son calme et par ce beau temps.

Causé avec un pilote de la plus belle figure.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 17 _octobre._--Passé toute la journée sans sortir, malgré le
beau temps. Nous nous sommes occupés des vitraux; cela m'a fatigué.

Avant de dîner, fait un tour dans le parc; c'est un heu enchanteur: ces
arbres, ces cygnes, etc.

--J'ai pensé avec plaisir à reprendre certains sujets, surtout le
_Génie arrivant à l'immortalité_[470]. Il serait temps de mettre en
train celui-là et le _Léthé_, etc.

--Le soir, vu le four à chaux: arbres éclairés vivement; l'intérieur de
la fournaise; flammes vertes, la chaux éclatante de blancheur, avec des
veines de feu incandescent.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 18 _octobre._--Dans la matinée, avant déjeuner, délicieux
temps; dessiné dans le jardin des masses d'arbres; le soleil du matin
y donne des effets charmants.

Parti vers deux heures pour Fécamp; nous voulions aller aux fameux
_Trous aux chiens._ Cet ignoble sobriquet, appliqué aux beaux
phénomènes que j'ai vus là, dépose contre la petite dose de poésie de
notre peuple et son peu d'imagination... Nous sommes arrivés trop tôt,
et je suis resté longtemps sur la jetée. La mer très bonne à étudier.

Partis pour notre excursion quand la mer a été assez basse. Il est bien
difficile de décrire ce que j'ai vu, et malheureusement ma mémoire
sera bien peu fidèle pour se le rappeler. La mer n'étant pas d'abord
assez basse, nous avons eu quelque peine à arriver jusqu'à ces piliers,
qui semblent d'architecture romane, et qui soutiennent la falaise, en
laissant une percée par-dessous. Ensuite deux magnifiques amphithéâtres
à plusieurs rangs, les uns au-dessus des autres, dont un beaucoup plus
vaste que l'autre.

Dans l'un d'eux, je crois, cette grotte profonde, qui semble la
retraite d'Amphitrite. Enfin, pour conclure, la grande arche par
laquelle on aperçoit un autre amphithéâtre avec ces espèces de
promontoires réguliers en forme de champignons placés à côté les uns
des autres, et qui sont là comme des niches d'animaux féroces dans un
cirque romain.

Nous nous sommes arrêtés là, apercevant de loin quelques beautés qui
nous ont paru inférieures, et qui de près, peut-être, auraient mérité
notre admiration.

Le sol, sous cette arche étonnante, semblait sillonné par les roues des
chars et simulait les ruines d'une ville antique. Ce sol est ce blanc
calcaire dont les falaises sont presque entièrement faites. Il y a des
parties sur les rocs qui sont d'un brun de terre d'ombre, des parties
très vertes et quelques-unes creuses. Les pierres détachées par terre
sont généralement blanches. On voit courir sous ses pieds de petites
souris qui vont rejoindre la mer.

Revenus très rapidement. Le soleil était couché.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 19 _octobre._--Je lis ce matin, dans Montesquieu, une
peinture à grands traits des exploits de Mithridate. La grande idée
qu'il donne du caractère de ce roi diminue beaucoup dans mon esprit
l'impression que m'avait laissée la pièce de Racine. Décidément ces
petites histoires amoureuses mêlées à la peinture d'un pareil colosse,
le réduisent à la proportion d'un homme de notre temps. Quand on songe
que Mithridate était une espèce de barbare, commandant à des nations
féroces, on se le figure difficilement occupé d'intrigues d'intérieur.
Au reste, il faudrait relire.

--Je recule de jour en jour l'instant de mon départ.

... Ils sont aimables pour moi, et cette molle flânerie dans un lieu
que j'aime me berce, et me fait reculer le moment de reprendre mon
train de vie ordinaire.

Lu le matin Montesquieu, _Grandeur et décadence._

Promené dans le jardin, avant déjeuner. Après cela, en bateau avec la
cousine et une partie des petites filles [471]; j'étais fatigué de la
course de la veille et aussi de la vie que je mène, et surtout de ces
repas, de ces vins, etc.

Je me suis occupé l'après-midi à composer avec des fragments de vitraux
la fenêtre que Bornot veut mettre à l'ouverture laissée dans la
chapelle de la Vierge.

Le soir, plusieurs parties de billard avec la cousine, pendant que
Bornot dessinait les vues qui nous ont frappés dans les falaises.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 20 _octobre._--J'ai appris, après déjeuner, la mort du pauvre
Chopin. Chose étrange, le matin, avant de me lever, j'étais frappé
de cette idée. Voilà plusieurs fois que j'éprouve de ces sortes de
pressentiments.

Quelle perte! Que d'ignobles gredins remplissent la place, pendant que
cette belle âme vient de s'éteindre!

--Promenades dans le jardin... Adieu à ces beaux lieux, dont le
charme est vraiment délicieux... Ce charme est bien peu goûté par les
habitants de ce manoir. Au milieu de tout cela, le bon cousin ne nous
a parlé que d'acres de terre, de réparations, de murs, ou des querelles
du conseil municipal. Il en résulte que la plupart du temps je demeure
muet et consterné. Les repas surtout, où l'on s'épanche d'ordinaire,
sont à la glace. Sont-ils heureux ainsi?

Promenade avec Bornot à Angerville, dans le char à bancs. On a coupé
la plupart des sapins qui étaient aux environs de l'église. Hélas! ces
lieux ont encore moins changé que les personnes que j'y ai vues.

Revenus par Boudeville, et visité la petite église. Touché extrêmement
de cet endroit: le presbytère est charmant... Je parlais à Bornot de la
condition tranquille du curé d'un lieu pareil. Mes considérations ne le
touchent pas, et au retour il est retombé dans les acres de terre, les
herbages, etc.

En redescendant par le chemin creux qui borde son bois, il m'a montré
ses améliorations: défrichements, four à briques, etc.

Nous sommes repassés devant le cimetière: je n'ai pu m'empêcher de
penser à la petite place qu'occupe le bon Bataille... J'étais muet,
triste, gelé; mais pas le moindre sentiment d'envie.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 21 _octobre._--Perdu la journée. Nous devions aller à
Fécamp. A peine hors de Valmont, une petite pluie fine a découragé le
cousin, qui n'avait peut-être pas grande envie d'y aller.

Nous sommes rentrés, et je me suis mis à faire ma malle.

La directrice des postes dînait. J'ai été assez révolté de certaines
duretés.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 22 _octobre._--Je lis ce matin dans la _Description de Paris et
de ses édifices_, publiée en 1808, le détail effrayant des richesses,
des monuments en tous genres qui ont disparu des églises pendant la
Révolution. Il serait curieux de faire un travail sur cette matière,
pour édifier sur le résultat le plus clair des révolutions.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 23 _octobre._--Le matin, examiné de nouveau les vitraux et
achevé de composer la fenêtre de Bornot, pour la chapelle de la Vierge.
Le vitrier m'a réparé ceux que j'emporte.

J'ai été à Saint-Pierre seul avec Malestrat. J'ai beaucoup étudié la
mer, qui était toujours la même et toujours belle.

A dîner la petite Mme Duglé, sa sœur, une madame Cardon et sa fille, de
Fécamp.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 24 _octobre._--Parti à neuf heures et demie avec Bornot.
Pris l'ancienne route d'Ypreville, par le plus beau temps du monde.
J'ai parcouru avec bien du plaisir cette route. Revu la futaie à
l'entrée d'Ypreville. Embarqué à Alvimare.

Cette route est toute changée depuis trois semaines: tons dorés et
rouges des arbres. Ombres bleues et brumeuses.

A Rouen vers une heure, et fait toute la route jusqu'à Paris sans
compagnon de route. Avant Rouen, il était venu une délicieuse femme
avec un homme âgé; j'ai beaucoup joui de sa vue, pendant le peu de
temps qu'elle a passé dans la voiture.

J'étais assez mal disposé. J'avais déjeuné sans faim, et cette
disposition, qui m'a empêché de manger toute la journée, a agi sur mon
humeur. Admiré cependant les bords de la Seine, les rochers qu'on voit
le long de la route, depuis Pont-de-l'Arche jusqu'au delà de Vernon,
ces mamelons presque réguliers, qui donnent un caractère particulier à
tout ce pays, Mantes, Meulan. Aperçu Vaux, etc.

Triste en arrivant: la migraine y contribuait. Attendu longtemps pour
les paquets. Trouvé Jenny qui m'attendait. Je n'ai pas été fâché de
trouver, en arrivant, ses bons soins.


[460] Voir _Catalogue Robaut_, n° 714.

[461] L'émotion de Delacroix s'explique facilement, car c'est là, à
l'abbaye de Valmont, que le maître avait passé les meilleurs moments de
sa jeunesse. Son cousin, M. _Bataille_, officier d'état-major, attaché
à la personne du prince Eugène, à la suite duquel il fit les campagnes
d'Italie et de Pologne, de 1811 à 1813, était propriétaire de cette
ancienne abbaye, qui avait été bâtie pour huit moines bénédictins,
et qui touchait aux ruines d'une église beaucoup plus ancienne. M.
Bataille avait réparé les ruines et l'habitation, puis il avait planté
un parc à l'entour. A sa mort, Valmont était devenue la propriété de M.
_Bornot_, cousin de M. Bataille et de Delacroix.

[462] Delacroix exécuta à l'abbaye de Valmont des fresques. Elles
furent peintes en 1834. A ce propos, il écrivait à Villot: «Le
cousin m'a fait préparer un petit morceau de mur avec les couleurs
convenables, et j'ai fait en quelques heures un petit sujet dans ce
genre assez nouveau pour moi, mais dont je crois que je pourrais
tirer parti, si l'occasion s'en présentait... J'avoue que je serai
singulièrement ragaillardi par un essai dans ce genre, si je pouvais le
faire sérieusement et en grand.» (Voir _Correspondance_, t. I, p. 203
et 204.)

[463] _Anne-Françoise Delacroix_, qui épousa _Louis-Cyr Bornot_, était
la grand'tante d'Eugène Delacroix. Celui-ci avait fait le portrait de
sa vieille parente, en 1818, quand il n'avait pas encore vingt ans.
(Voir _Catalogue Robaut_, n° 1460.)

[464] Saint-Pierre en Port.

[465] Madame _Laporte_, veuve de l'ancien consul de France à Tanger.

[466] _Zimmerman_, compositeur et pianiste distingué, né à Paris
en 1785, mort en 1853; Il fut longtemps professeur de piano au
Conservatoire.

[467] L'_Arsace et Isménie_, petit roman oriental de Montesquieu,
où l'affabulation romanesque se trouve entremêlée de considérations
politiques, et qui fait partie des œuvres posthumes de l'écrivain.

[468] Le cousin _Bataille._

[469] _Lorenzo Ghiberti_, sculpteur et architecte, né à Florence en
1378, mort vers 1455.

[470] La peinture n'est pas connue, mais on cite deux dessins. (Voir
_Catalogue Robaut_, n°s 727, 728.)

[471] M. et Mme _Bornot_ avaient six enfants: un fils, M. Camille
Bornot, et cinq filles qui en se mariant devinrent: Mmes Gavet,
Lambert, Porlier, Pierre Legrand et Journé.


       *       *       *       *       *

_Sans date._--Passé les jours suivants dans l'oisiveté. Quelques
visites.

Vu Mme Marliani qui m'avait écrit; elle a passé un mois à Nohant, et
y a été malade. Mme Sand est triste et ennuyée. Elle a maintenant la
fureur du domino. Elle grondait tout de bon cette pauvre Charlotte de
ne point sentir toutes les profondeurs de combinaisons que renferme ce
sublime jeu. On fait aussi des charades où elle fait sa partie. Les
costumes l'occupent.

Clésinger, que j'ai rencontré dans la rue, m'a envoyé sa femme, qui
est venue me prendre pour me faire voir la statue qu'il a faite pour le
tombeau de Chopin. Contre mon attente, j'ai été tout à fait satisfait.
Il m'a semblé que je l'aurais faite ainsi. En revanche, le buste est
manqué. D'autres bustes d'hommes que j'ai vus là m'ont déplu. Solange
me disait qu'il cherchait à varier son genre. En effet, j'ai vu là une
figure de l'_Envie_, qui n'accuse guère que l'imitation de Michel-Ange.
Cependant, en sortant de l'imitation exacte du modèle que son premier
ouvrage indiquait comme sa vocation, il montre de l'imagination et une
entente de la grâce des lignes, qui est fort rare. Il fait un groupe en
pierre d'une _Pieta_, dans lequel on trouve ce mérite.



1850


7 _janvier._--Haro m'a rapporté les deux _petites études_ que j'ai
faites à Champrosay [472], de ma fenêtre, l'une de la cour des
gendarmes, l'autre par la salle à manger, l'été avec des moissons, etc.

Lui redemander _l'Arabe accroupi_, qui devait être sur la grande toile
où était la _Suzanne_[473], que j'ai achevée pour Villot.

       *       *       *       *       *

12 _janvier._--Travaillé à retoucher le petit _Hamlet_, la _Femme de
dos_, de Beugniet [474]; ébauché un petit _lion_ pour le même.

Voir Gavard[475], Cavé, Rivet, Couder, Guillemardet, Halévy, la
princesse Marcellini [476]. Passé chez les Wilson-Quantinet. Voir
Meissonier et Daumier.

       *       *       *       *       *

18 _janvier._--«Mon cher Monsieur, j'apprends à l'instant que M.
de Mornay, dont les procédés avec moi ne me commandent point de
ménagements, a mis en vente, à la rue des Jeûneurs, six tableaux de
moi, dont l'un, la _Cléopâtre_, ne m'a pas été payé, depuis plusieurs
années qu'il l'a chez lui. Je désirerais donc, si vous croyez que
la chose soit faisable, mettre de suite opposition à la vente dudit
tableau, afin de le ravoir du moins; car, dans l'état de ruine où se
trouve M. de Mornay, j'aurais encore plus de peine à en recouvrer le
prix. Peut-être vous demandé-je une chose qui exigerait des formalités
que j'ignore? peut-être aussi le temps vous manque-t-il?... Je laisse
cela à votre appréciation, pensant bien que vous ne consentiriez pas
à me voir m'engager dans une sotte affaire. J'avoue que le trait me
semble si fort qu'il m'a semblé que je serais plus que dupe en ne
protestant pas pour le moins.

«Si je calcule bien, il n'y aurait pas de temps à perdre: nous sommes
aujourd'hui vendredi; il est probable que la vente aura lieu demain.»

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 20 _janvier._--Concert de l'Union musicale. Symphonie de
Mozart; admirable ouverture de _Coriolan_, de Beethoven.

Entendu deux fois et mal composé.

       *       *       *       *       *

21 _janvier._--J'avais écrit derrière la toile du petit _Christ à la
colonne_ que j'envoie à Gaultron: _blanc, momie, vermillon_: je me
rappelle que j'avais employé pour les ombres _laque Robert J._ et
_terre verte_, ou bien _vert malachite clair._

A Gaultron, prêté le _tableau de fruits_ de Chardin. Rendu à la fin
d'avril.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 24.--Donné à Haro, pour la rentoiler, la petite étude de
l'_Étang de Louroux_; ciel grisâtre clair.

Composé la _Pandore_ sur toile assez grande.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 25 _janvier._--Je pensais que les artistes qui ont un
style assez vigoureux sont dispensés de l'exécution exacte, témoin
Michel-Ange. Arrivé à ce point, ce qu'ils perdent en vérité littérale,
ils le regagnent bien en indépendance et en fierté.

       *       *       *       *       *

30 _janvier._--Soirée chez Gudin [477]. Je disais à Pradier que je
dînais très fortement, ne pouvant déjeuner à cause de mon travail, et
que pour faire passer ce dîner, je faisais force exercice ensuite. Il
me dit: «Quand on a une vieille voiture, on ne lui fait pas faire de
longs voyages; on la met sous la remise, et on ne l'en tire que pour le
besoin et pour des courses légères.»

Revenu à deux heures du matin, très fatigué; premier oubli de la leçon
que je venais de recevoir.

       *       *       *       *       *

31 _janvier._--«_Ne négligez rien de ce qui peut
vous faire grand_», m'écrivait le pauvre Beyle [478].

--Cette réflexion [au 20 février] me fait surmonter l'ennui de me
déranger pour aller en Belgique.


[472] Voir _Catalogue Robaut_, n°s 543 et 544.

[473] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1246.

[474] Marchand de tableaux.

[475] _Gavard_, éditeur des _Galeries historiques de Versailles._

[476] La princesse _Marcellini Czartoriska._

[477] _Théodore Gudin_, peintre de paysages et de marines, né à Paris
en 1802, mort en 1880. Il fut élève de Girodet, qu'il quitta pour
l'atelier de Géricault et pour celui de Delacroix.

[478] Il ne paraît point que les relations aient été très suivies entre
Stendhal et Delacroix. Stendhal en 1824 avait écrit un «Salon» dans le
_Journal de Paris et des départements_, Salon qui fut réimprimé dans
les _Mélanges d'art et de littérature._ Il n'avait pas été perspicace
en ce qui touche le talent du peintre, car il y déclarait _qu'il ne
pouvait admirer ni l'auteur ni l'ouvrage_; il parlait des _Massacres de
Scio._ Pourtant il le rapproche de _Tintoret_, ce qui n'est point un
médiocre compliment, et il conclut en disant: «M. Delacroix a toujours
cette immense supériorité sur tous les auteurs de grands tableaux qui
tapissent les grands salons, qu'au moins le public s'est beaucoup
occupé de ses ouvrages.»

«Plafond. _L'archange saint Michel terrassant le démon._

«Tableau de droite. _Héliodore chassé du temple._ S'étant présenté avec
ses gardes pour en enlever les trésors, il est tout à coup renversé
par un cavalier mystérieux: en même temps, deux envoyés célestes se
précipitent sur lui et le battent de verges avec furie, jusqu'à ce
qu'il soit rejeté hors de l'enceinte sacrée.

«Tableau de gauche. _La lutte de Jacob avec l'ange._ Jacob accompagne
les troupeaux et autres présents à l'aide desquels il espère fléchir la
colère de son frère Ésaü. Un étranger se présente qui arrête ses pas
et engage avec lui une lutte opiniâtre, laquelle ne se termine qu'au
moment où Jacob, touché au nerf de la cuisse par son adversaire, se
trouve réduit à l'impuissance. Cette lutte est regardée par les Livres
saints comme un emblème des épreuves que Dieu envoie quelquefois à ses
élus.» (Voir _Corresp._, t. II, p. 260 et 261.)

       *       *       *       *       *

_Lundi_4 _février._--Faire à Saint-Sulpice [479] des cadres de marbre
blanc, autour des tableaux; ensuite cadres de marbre rouge ou vert,
comme dans la chapelle de la Vierge, et le fond du tout en pierre avec
ornements en pierre, et imitant l'or, comme les cuivres dorés de la
même chapelle. (Si on pouvait faire les cadres en stuc blanc.)


La dimension du plafond est de 15 pieds [480].

--Magnifiques tons d'ombre reflétée dans une chair rouge: _vert cobalt,
vermillon Chine, ocre jaune_; je l'ai employé pour fondre les touches
de _terre de Sienne brûlée_ et autres tons chauds qui formaient la
préparation des hommes qui regardent par le trou, dans le _Daniel._

Les clairs, sur ces préparations, peuvent se faire et ont été faits
avec _laque fixe, ocre jaune_ et _blanc._

L'ocre _jaune pur_, ton le plus vrai et le plus frappant pour les bons.

       *       *       *       *       *

_Mardi 5 février._--Très beau ton pour les chairs très claires, pour
servir d'intermédiaires entre les plus grands clairs et les ombres:
_terre de Cassel, blanc, vermillon, ocre jaune._

--Dîné chez Ed. Bertin. Revu là Mme P..., avec laquelle j'ai causé
beaucoup. Fleury Cuvillier [481] et sa femme y étaient. Desportes [482]
m'a entrepris sur la dévotion, il a trouvé en moi un terrain tout
préparé; mais au fond c'est un fou. Il regarde Mozart comme un grand
corrupteur, il lui préfère beaucoup les vieux maîtres, y compris Rameau.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 7 _février._--Hecquet, au concert, l'autre jour, me citait un
critique connu, qui appelle Mozart le premier des musiciens médiocres.

A ce concert et au suivant, je comparais les deux ouvertures de
Beethoven à celle de la _Flûte enchantée_, par exemple, et à tant
d'autres de Mozart..... Quelle réunion, dans ces dernières, de tout
ce que l'art et le génie peuvent donner de perfection! Dans l'autre,
quelles incultes et bizarres inspirations!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 8 février._--Ce serait une bonne chose, en commençant, que
d'établir la gamme d'un tableau par un objet clair dont le ton et la
valeur seraient exactement pris sur nature: un mouchoir, une étoffe,
etc. Cicéri me conseillait cela il y a quelques années.

       *       *       *       *       *

10 _février._--Chez Bixio le soir[483]. Avant dîner, chez Louis
Guillemardet.

Duverger me disait en revenant que B*** était sans
imagination et avait du feu, et que lui (Duverger) était presque tout
le contraire; c'est la réunion de ces deux facultés, l'imagination et
la raison, qui fait les hommes exceptionnels.

Il me présente l'idée originale et pourtant assez raisonnable que la
tradition napoléonienne est le résultat nécessaire de la révolution.

       *       *       *       *       *

11 _février._--Dîné chez Meissonier avec Chenavard. Fait là, _inter
pocula_, le beau projet d'aller en Hollande voir les dessins de
Raphaël. Chenavard dit à dîner que Raphaël lui déplaisait parce qu'il
le trouvait impersonnel, c'est-à-dire se métamorphosant à mesure que
d'autres personnalités vigoureuses le frappaient: le contraire de
Michel-Ange, Corrège, Rembrandt, etc..

       *       *       *       *       *

13 _février._--Retravaillé au _Saint Sébastien._

--Vu la princesse Marcellini, vers trois heures; j'ai été bien frappé
de ce qu'elle m'a joué de Chopin. Rien de banal, composition parfaite.
Que peut-on trouver de plus complet? Il ressemble plus à Mozart que qui
que ce soit. Il a, comme lui, de ces motifs qui vont tout seuls, qu'il
semble qu'on trouverait.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 14 _février._--Travaillé à la _Femme impertinente._ Je l'avais
reprise, il y a dix ou douze jours.

--Je commence à prendre furieusement en grippe les Schubert, les
rêveurs, les Chateaubriand (il y a longtemps que j'avais commencé),
les Lamartine, etc. Pourquoi tout cela se passe-t-il? Parce que ce
n'est point vrai... Est-ce que les amants regardent la lune, quand ils
trouvent près d'eux leur maîtresse?... A la bonne heure, quand elle
commence à les ennuyer.

Des amants ne pleurent pas ensemble; ils ne font pas d'hymnes à
l'infini, et font peu de descriptions. Les heures vraiment délicieuses
passent bien vite, et on ne les remplit pas ainsi.

Les sentiments des _Méditations_ sont faux, aussi bien que ceux de
_Raphaël_, du même auteur. Ce vague, cette tristesse perpétuelle ne
peignent personne. C'est l'école de l'amour malade... C'est une triste
recommandation, et cependant les femmes font semblant de raffoler de
ces balivernes; c'est par contenance; elles savent bien à quoi s'en
tenir sur ce qui fait le fond même de l'amour. Elles vantent les
faiseurs d'odes et d'invocations, mais elles attirent et recherchent
soigneusement les hommes bien portants et attentifs à leurs charmes.

--Ce même jour, Mme P... est venue avec sa sœur, la princesse de B...
La nudité de la _Femme impertinente_[484], et celle de la _Femme qui se
peigne_, lui ont sauté aux yeux:... «Que pouvez-vous trouver là de si
attrayant, vous autres artistes, vous autres hommes? Qu'est-ce que cela
a de plus intéressant que tout autre objet vu dans sa nudité, dans sa
crudité, une pomme, par exemple?»

--J'avais cheminé, vers quatre heures et demie, avec le vieux père
Isabey [485]. Il m'a fait un cours sur les lunettes. C'est _Charles_
qui lui a donné le conseil d'avoir ses lunettes divisées en deux. Il
lui a dit: «Change de verre, aussitôt que tu t'aperçois que tes yeux se
fatiguent le moins du monde.» En ne le faisant pas, on risque d'être
forcé de sauter un numéro, ce qui m'est arrivé. «Tu vivrais, lui a-t-il
dit, comme Mathusalem, que tu aurais encore de quoi y voir clair.»--Il
fait de petits repas assez fréquents: cela lui réussit.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 16 _février._--J'ai revu chez M. de Geloës mon tableau du
_Christ au tombeau_ qu'il éclaire le soir avec un quinquet _ad hoc_; il
ne m'a pas déplu.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 17 _février._--Passé toute ma journée en état de langueur,
et je n'avais à faire que des besognes ennuyeuses. Je ne fais rien qui
me prépare à ce voyage de Hollande, et cela, pendant que je suis fort
bien en train de peindre. Le soir, dîné chez Mme de Forget.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 19 _février._--Dîné avec Chenavard, Meissonier.--Parlé du
voyage qui, j'espère, ne se fera pas. (Voir au 31 janvier précédent.)

Chez Berlioz ensuite; l'ouverture de _Léonore_ m'a produit la même
sensation confuse; j'ai conclu qu'elle est mauvaise, pleine, si l'on
veut, de passages étincelants, mais sans union. Berlioz de même: ce
bruit est assommant; c'est un héroïque gâchis.

Le beau ne se trouve qu'une fois et à une certaine époque marquée.
Tant pis pour les génies qui viennent après ce moment-là. Dans les
époques de décadence, il n'y a de chance de surnager que pour les
génies très indépendants. Ils ne peuvent ramener leur public à l'ancien
bon goût qui ne serait compris de personne; mais ils ont des éclairs
qui montrent ce qu'ils eussent été dans un temps de simplicité. La
médiocrité dans ces longs siècles d'oubli du beau est bien plus plate
encore que dans les moments où il semble que tout le monde puisse
faire son profit de ce goût du simple et du vrai qui est dans l'air.
Les artistes plats se mettent alors à exagérer les écarts des artistes
mieux doués, ce qui est la platitude à force d'enflure, ou bien ils
s'adonnent à une imitation surannée des beautés de la bonne époque,
ce qui est le dernier terme de l'insipidité, ils remontent même en
deçà. Ils se font naïfs avec les artistes qui ont précédé les belles
époques. Ils affectent le mépris de cette perfection, qui est le terme
naturel de tous les arts.

Les arts ont leur enfance, leur virilité et leur décrépitude. Il y a
des génies vigoureux qui sont venus trop tôt, de même qu'il y en a qui
viennent trop tard; dans les uns et les autres, on trouve des saillies
singulières. Les talents primitifs n'arrivent pas plus à la perfection
que les talents des temps de la décadence. Du temps de Mozart et de
Cimarosa, on compterait quarante musiciens qui semblent être de leur
famille, et dont les ouvrages contiennent, à des degrés différents,
toutes les conditions de la perfection. A partir de ce moment, tout le
génie des Rossini et des Beethoven ne peut les sauver de la _manière._
C'est par la manière qu'on plaît à un public blasé et avide par
conséquent de nouveautés; c'est aussi la manière qui fait vieillir
promptement les ouvrages de ces artistes inspirés, mais dupes eux-mêmes
de cette fausse nouveauté qu'ils ont cru introduire dans l'art. Il
arrive souvent alors que le public se retourne vers les chefs-d'œuvre
oubliés et se reprend au charme impérissable de la beauté.

Il faudrait absolument écrire ce que je pense du gothique; ce qui
précède y trouverait naturellement sa place.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 24 _février._--Pierret venu me voir dans la journée avec son
fils Henry, qui va en Californie. Je lui ai donné le _Petit Lion._

Le soir, au divin _Mariage secret_, avec Mme de Forget. Cette
perfection se rencontre dans bien peu d'ouvrages humains.

On pourrait refaire pour tous les beaux ouvrages restés dans la mémoire
des hommes ce que de Piles [486] fait pour les peintres seulement...
Je me suis interrogé là-dessus, et pour ne parler que de la musique,
j'ai successivement préféré Mozart à Rossini, à Weber, à Beethoven,
toujours au point de vue de la perfection. Quand je suis arrivé au
_Mariage secret_, j'ai trouvé non pas plus de perfection, mais la
perfection même. Personne n'a cette proportion, cette convenance,
cette expression, cette gaieté, cette tendresse, et par-dessus tout
cela, et ce qui est l'élément général, qui relève toutes ces qualités,
cette élégance incomparable, élégance dans l'expression des sentiments
tendres, élégance dans le bouffon, élégance dans le pathétique modéré
qui convient à la pièce.

On est embarrassé pour dire en quoi Mozart peut être inférieur à l'idée
que j'ai ici de Cimarosa. Peut-être une organisation particulière me
fait-elle incliner dans le sens où j'incline; cependant une raison
comme celle-là serait la destruction de toute idée du goût et du vrai
beau; chaque sentiment particulier serait la mesure de ce beau et de ce
goût. J'osais bien me dire aussi que je trouvais dans Voltaire un coin
fâcheux, rebutant pour un adorateur de son admirable esprit; c'est
l'abus de cet esprit même. Oui, cet arbitre du goût, ce juge exquis
abuse aussi des petits effets; il est élégant, mais spirituel trop
souvent, et ce mot est une affreuse critique. Les grands auteurs du
siècle précédent sont plus simples, moins recherchés.

--J'ai été voir à quatre heures les études de Rousseau, qui m'ont fait
le plus grand plaisir... Exposés ensemble, ces tableaux donneront de
son talent une idée dont le public est à cent lieues, depuis vingt ans
que Rousseau est privé d'exposer [487].

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 26 _février._--J'ai été convoqué par Durieu [488], pour
juger le procédé Haro, que nous devons aller voir fonctionner à
Saint-Eustache.

J'ai appris là ce que l'univers ne croira pas: la cathédrale de
Beauvais manque d'une aile qui n'a jamais été achevée; ladite
cathédrale est d'un gothique mêlé du seizième siècle. On discute
sérieusement si le morceau qui reste à faire sera refait dans le style
du reste ou dans celui du treizième siècle, qui est le style favori des
antiquaires dans ce moment. De cette manière, on apprendrait à vivre à
ces ignorants du seizième siècle, qui ont eu le malheur de n'être pas
nés trois siècles plus tôt.

Après la commission, j'ai été voir Duban, en société de Vaudoyer [489],
qui est dans mes idées sur l'architecture. Vu Duban.

Vu la galerie d'Apollon, etc.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 27 _février._--Je travaille aux croquis pour Saint-Sulpice à
soumettre à la Préfecture.

Vers trois heures, j'ai été voir Cavé, qui a été mordu par son
chien au point d'avoir failli en perdre le nez et la mâchoire. Le
_Constitutionnel_ a imprimé qu'il en était quitte seulement pour le
premier des deux. Les amis alarmés viennent les uns après les autres
s'informer de ce qui lui reste réellement, et il a pris le parti
d'écrire au journal pour lui demander grâce.


[479] Pour l'inauguration de la chapelle, Delacroix envoya une
invitation datée du 29 juin 1861. Il expose ainsi les sujets de la
décoration: «M. Delacroix vous prie de vouloir bien lui faire l'honneur
de visiter les travaux qu'il vient de terminer, dans la chapelle des
Saints-Anges, à Saint-Sulpice. Ces travaux seront visibles au moyen de
cette lettre, depuis le mercredi 21 juin jusqu'au 3 août inclusivement,
de une à cinq heures de l'après-midi. Première chapelle à droite en
entrant par le grand portail.

[480] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1341.

[481] _Cuvillier-Fleury_, littérateur, né en 1802, mort en 1887. Il
fut le précepteur du duc d'Aumale, et écrivit de nombreux articles au
_Journal des Débats._ En 1860. il entra à l'Académie française.

[482] _Auguste Desportes_, poète et auteur dramatique, né en 1797, mort
en 1866.

[483] _Alexandre Bixio_ (1808-1865), savant et homme politique. Il
prit une part active à la révolution de Juillet. En 1831, il fonda
avec Buloz la _Revue des Deux Mondes._ Il fut rédacteur au _National_
et l'un des principaux écrivains de l'opposition libérale. En 1848, il
devint ministre de l'agriculture.

[484] C'est sous ce titre que Delacroix désignait, dans la
conversation, une de ses _Baigneuses._ A propos de ce tableau, M.
Robaut écrit: «La jeune femme a la tête ceinte d'un ruban bleu qui
flotte sur son dos; elle s'appuie sur un banc de verdure où sont
déposés des vêtements qui éclatent en tons blancs et rouges.»

[485] _J.-B. Isabey_, célèbre peintre miniaturiste français, né en
1767, mort en 1855. Ses portraits le montrent comme un dessinateur
des plus remarquables. Sous le Directoire, sous l'Empire et sous la
Restauration, il jouit de la faveur du public et fut successivement
directeur de l'atelier des peintres à la manufacture de Sèvres et
conservateur adjoint des Musées royaux.

[486] _Roger de Piles_ (1635-1709), peintre et écrivain, auteur d'un
_Abrégé de la vie des peintres._

[487] Delacroix portera plut loin un jugement sur _Rousseau._ Il est
intéressant de noter ici l'opinion de Rousseau sur Delacroix; on la
trouve dans une très curieuse lettre du paysagiste, publiée par M.
Burty dans, son volume _Maîtres et petits maîtres._ Cette lettre
contient un parallèle entre Ingres et Delacroix, et conclut ainsi:
«Faut-il vous dire que je préfère Delacroix avec ses exagérations,
ses fautes, ses chutes visibles, _parce qu'il ne tient à rien qu'à
lui_, parce qu'il représente l'esprit, le temps, le verbe de son
temps? Maladif et trop nerveux peut-être, parce que son art souffre
avec nous, parce que dans ses lamentations exagérées et ses triomphes
retentissants, il y a toujours le souffle de la poitrine et son cri,
son mal et le nôtre. Nous ne sommes plus au temps des Olympiens comme
Raphaël, Véronèse et Rubens, et l'art de Delacroix est puissant comme
une voix de l'Enfer du Dante.» (Ph. BURTY, _Maîtres et petits maîtres_,
p. 157.)

[488] _Eugène Durieu_, administrateur et écrivain, né en 1800. Entré
au ministère de l'intérieur, il devint en 1847 inspecteur général des
établissements d'utilité publique. Chargé, après la révolution de
Février, de la direction générale de l'administration des cultes, il
institua une commission des arts et édifices religieux, et créa le
service des architectes diocésains pour la conservation des monuments
affectés au culte.

[489] _Léon Vaudoyer_, architecte, né le 7 juin 1803, mort en 1872. Il
déploya un remarquable talent pratique dans la restauration des vieux
monuments historiques, et fut nommé, en 1868, membre de l'Académie des
beaux-arts.


       *       *       *       *       *

_Vendredi_1er _mars._--Vu l'exposition des tableaux de
Rousseau pour sa vente. Charmé d'une quantité de morceaux d'une
originalité extrême.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 3 _mars._--A l'Union musicale: _Symphonie en fa_, de
Beethoven, pleine de fougue et d'effet; puis l'ouverture d'_Iphigénie
en Aulide_, avec toute l'introduction, airs d'Agamemnon, et le chœur
de l'arrivée de Clytemnestre.

L'ouverture, un chef-d'œuvre: grâce, tendresse, simplicité et force
par-dessus tout. Mais il faut tout dire: toutes ces qualités vous
saisissent fortement, mais la monotonie vous endort un peu. Pour
un auditeur du dix-neuvième siècle, après Mozart et Rossini, cela
sent un peu le plain-chant. Les contre-basses et leurs rentrées vous
poursuivent comme les trompettes dans Berlioz.

Tout de suite après venait l'ouverture de la _Flûte enchantée_: à la
vérité, c'est un chef-d'œuvre. J'ai été aussitôt saisi de cette idée,
en entendant cette musique qui venait après Glück. Voilà donc où Mozart
a trouvé, et voici le pas qu'il lui a fait faire; il est vraiment le
créateur, je ne dirai pas de l'art moderne, car il n'y en a déjà plus à
présent, mais de l'art porté à son comble, après lequel la perfection
ne se trouve plus.

Je disais à la princesse Radoïska, chez laquelle j'ai été en sortant
de là: «Nous savons par cœur Mozart et tout ce qui lui ressemble. Tout
ce qui a été fait à leur imitation et dans ce style ne le vaut pas, et
nous a d'ailleurs fatigués ou rassasiés. Que faire pour être émus de
nouveau?... surtout surpris? Se contenter des tentatives hardies, mais
moins souvent heureuses, des génies quelquefois très éminents que le
siècle produit. Que feront ces derniers, quand les modèles semblent
n'être là que pour montrer ce qu'il faut éviter? Il est impossible
qu'ils ne tombent pas dans la recherche.»

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 4 _mars._--Au Louvre pour la restauration.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 8 _mars._--A l'atelier de Clésinger. Scène pitoyable avec ce
butor et notre comité.

       *       *       *       *       *

_Samedi_9 _mars._--Je suis accablé de toutes ces corvées successives.

--Plusieurs jours se passent à ne rien faire jusqu'au lundi 11.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 11 _mars._--Repris le dernier _tableau de fleurs._

A notre comité chez Pleyel à une heure.

Le soir, chez Mme Jaubert [490]. Vu des portraits et dessins persans,
qui m'ont fait répéter ce que Voltaire dit quelque part, à peu près
ainsi: Il y a de vastes contrées où le goût n'a jamais pénétré; ce
sont ces pays orientaux, dans lesquels il n'y a pas de société, où les
femmes sont abaissées, etc. Tous les arts y sont stationnaires.

Il n'y a dans ces dessins ni perspective ni aucun sentiment de ce qui
est véritablement la peinture, c'est-à-dire une certaine illusion de
saillie, etc.: les figures sont immobiles, les poses gauches, etc...
Nous avons vu ensuite un portefeuille de dessins d'un M. Laurens[491],
qui a voyagé dans toutes ces contrées.

Chose qui me frappe surtout, c'est le caractère de l'architecture en
Perse. Quoique dans le goût arabe, tout néanmoins est particulier au
pays; la forme des coupoles, des ogives, les détails des chapiteaux,
les ornements, tout est original. On peut, au contraire, parcourir
l'Europe aujourd'hui, et depuis Cadix jusqu'à Pétersbourg, tout ce
qui se fait en architecture a l'air de sortir du même atelier. Nos
architectes n'ont qu'un procédé, c'est de revenir toujours à la pureté
primitive de l'_art grec._ Je ne parle pas des plus fous, qui font la
même chose pour le gothique; ces puristes s'aperçoivent tous les trente
ans que leurs devanciers immédiats se sont trompés dans l'appréciation
de cette exquise imitation de l'Antique. Ainsi Percier et Fontaine
ont cru dans leur temps l'avoir fixé pour jamais. Ce style, dont nous
voyons les restes dans quelques pendules faites il y a quarante ans,
paraît aujourd'hui ce qu'il est véritablement, c'est-à-dire sec,
mesquin, sans aucune des qualités de l'Antique.

Nos modernes ont trouvé la recette de ces dernières dans les monuments
d'Athènes. Ils se croyaient les premiers qui les aient regardés; en
conséquence, le Parthénon devient responsable de toutes leurs folies.
Quand j'ai été à Bordeaux, il y a cinq ans, j'ai trouvé le Parthénon
partout: casernes, églises, fontaines, tout en tient. La sculpture de
Phidias obtient le même honneur auprès des peintres. Ne leur parlez
même pas de l'antique romain ou du grec d'avant ou d'après Phidias.

J'ai vu, parmi les dessins faits en Perse, un entablement complet,
chapiteaux, frise, corniche, etc., entièrement dans les proportions
grecques, mais avec des ornements qui le renouvellent complètement, et
qui sont d'invention.

--Dans la journée, j'avais été chez Pleyel, me réunir à ces messieurs
pour finir l'affaire de Clésinger.

--Se rappeler dans les dessins persans ces immenses portails à des
édifices qui sont plus petits qu'eux; cela ressemble à une grande
décoration d'opéra dressée devant le bâtiment. Je n'en sache pas
d'exemple nulle part.

       *       *       *       *       *

16 _mars._--Mme Cavé est venue et m'a lu quelques chapitres de son
ouvrage sur le dessin. C'est charmant d'invention et de simplicité....
Je l'ai revue avec plaisir et j'ai causé de même.

Le soir chez Chabrier avec Mme de Forget. Je me suis ennuyé.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 17 _mars._--Union musicale. Concert: _Symphonie d'Haydn_,
admirable d'un bout à l'autre. Chef-d'œuvre d'ordre et de grâce;
_Concerto pour le piano de Mozart_, autant; Chœur _Que de grâces_, de
Glück, suivi d'un petit air de ballet ridicule, qu'on aurait dû laisser
dans l'oubli, par respect pour sa mémoire.

       *       *       *       *       *

_Vendredi,_ 19 _mars._--Soirée de musique chez le Président. Causé là
avec Fortoul [492], qui est fort aimable pour moi. Je m'y suis enrhumé.
C'est le souvenir le plus saillant de la soirée.--Thiers y est venu.
Cela a fait une certaine sensation.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 21 _mars._--Toute la journée chez moi, occupé de mes esquisses
pour la Préfecture.

Tous les jours derniers, occupé de la composition du plafond du Louvre
[493]. Je m'étais d'abord arrêté pour les _Chevaux du soleil dételés
par les nymphes de la mer._ J'en suis revenu jusqu'à présent à Python.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 22 _mars._--Lettre de Voltaire, dans laquelle il s'écrie
à propos du _Père de famille_ de Diderot, que tout s'en va, tout
dégénère; il compare son siècle à celui de Louis XIV.

Il a raison. Les genres se confondent; la miniature, le genre succèdent
aux genres tranchés, aux grands effets et à la simplicité. J'ajoute:
Voltaire se plaint déjà du mauvais goût, et il touche pour ainsi
dire au grand siècle; sous plus d'un rapport, il est digne de lui
appartenir. Cependant le goût de la simplicité, qui n'est autre chose
que le beau, a disparu!...

--Comment les philosophes modernes qui ont écrit tant de belles choses
sur le développement graduel de l'humanité, accordent-ils, dans leur
système, cette décadence des ouvrages de l'esprit avec le progrès des
institutions politiques? Sans examiner si ce dernier progrès est un
bien aussi réel que nous le supposons, il est incontestable que la
dignité humaine a été relevée, au moins dans les lois écrites; mais
est-ce la première fois que des hommes se sont aperçus qu'ils n'étaient
pas tout à fait des brutes et ne se sont pas laissé gouverner en
conséquence? Ce prétendu progrès moderne dans l'ordre politique n'est
donc qu'une évolution, un accident de ce moment précis. Nous pouvons
demain embrasser le despotisme avec la fureur que nous avons mise à
nous rendre indépendants de tout frein.

Ce que je veux dire ici, c'est que, contrairement à ces idées baroques
de progrès continu que Saint-Simon et autres ont mises à la mode,
l'humanité va au hasard, quoi qu'on ait pu dire. La perfection est ici
quand la barbarie est là. Fourier ne fait pas au genre humain l'honneur
de le trouver adulte. Nous ne sommes encore que de grands enfants;
du temps d'Auguste et de Périclès, nous étions dans les langes; nous
avons balbutié à peine sous Louis XIV avec Racine et Molière. L'Inde,
l'Égypte, Ninive et Babylone, la Grèce et Rome, tout cela a existé
sous le soleil, a porté les fruits de la civilisation à un point dont
l'imagination des modernes se fait à peine une idée, et tout cela
a péri, sans laisser presque de traces; mais ce peu qui est resté
pourtant est tout notre héritage; nous devons, à ces civilisations
antiques nos arts, dans lesquels nous ne les égalerons jamais, le peu
d'idées justes que nous avons sur toutes choses, le petit nombre de
principes certains qui nous gouvernent encore dans les sciences, dans
l'art de guérir, dans l'art de gouverner, d'édifier, de penser enfin.
Ils sont nos maîtres, et toutes les découvertes dues au hasard, qui
nous ont donné de la supériorité dans quelques parties des sciences,
n'ont pu nous faire dépasser le niveau de supériorité morale, de
dignité, de grandeur qui élève les anciens au-dessus de la portée
ordinaire de l'humanité. Voilà ce que n'a pas vu Fourier avec son
association, son harmonie, ses petits pâtés et ses femmes complaisantes.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 27 _mars._--Beau ton de cheveux châtain clair dans la
_Desdémone_: frottis de _bitume_, sur fonds assez clairs. Clairs:
_terre verte brûlée_ et _blanc._

Demi-teinte delà chair du saint Sébastien: _bitume, blanc, laque terre
verte_, un peu de _jaune brillant_; clairs, _jaune brillant, blanc,
laque._ Un peu de _bitume_, suivant le besoin.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 31 _mars.--Énée va tuer Hélène, qui se cache dans le temple
de Vesta._ Vénus vient l'arrêter.

--_Les Harpies troublent le repos des Troyens._

--Villot venu me voir ce matin: tous ces jours-ci je reste chez moi,
grâce à mon affreux rhume qui ne se guérit pas.

Ce soir cependant dîné chez Pierret; son fils va partir.


[490] Dans son charmant livre intitulé _Souvenirs_, Mme Jaubert a
écrit d'intéressantes notes sur Delacroix et ses séjours à Alberville
chez Berryer: «Delacroix, aimable, séduisant, d'une politesse exquise,
sans aucune exigence, jouissait pleinement à Augerville d'une sorte
de vacance qu'il s'accordait.» Elle y raconte une anecdote très
intéressante sur les rapports de Delacroix avec la princesse Belgiojoso.

[491] _Jules Laurens_, peintre et lithographe, né en 1825, élève
de Paul Del a roche. En 1847, il fut chargé par le gouvernement
d'accompagner _Hommaire de Hell_, envoyé en mission en Turquie, en
Perse, en Asie Mineure, et il dessina pendant ce voyage des sites, des
types, des costumes qui étaient encore peu connus. Il a publié en 1854
la relation de ce voyage.

[492] _Fortoul_, qui devait, l'année suivante, recevoir du Président le
portefeuille de la marine, était alors député à l'Assemblée législative.

[493] Delacroix fait sans doute allusion à un grand et magnifique
dessin qui appartient à Mme Andrieu, la veuve du peintre élève de
Delacroix. Il représente la première idée du maître, et certaines
parties de la composition, notamment les parties basses, diffèrent
sensiblement de l'exécution définitive.


       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 3 _avril._--Séance pour juger le concours de restauration.
Séance dans la galerie d'Apollon, en présence de mon plafond; Revenu
très fatigué.

J'aurai des difficultés dans l'atelier qu'on me donne au Louvre.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 6 _avril._--Travaillé beaucoup ces jours-ci à la composition
du plafond. Un de ces jours, j'ai été trop longtemps et me suis fatigué.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 8 _avril._--Je devais aller assister tantôt à la séance de
jugement des restaurateurs de tableaux; j'ai été obligé de me recoucher
le matin et ai été très souffrant toute la journée.

J'ai fait venir le docteur. Au demeurant, c'était un état passager;
je n'ai eu à le consulter que sur mon rhume. J'ai causé avec lui des
affaires du temps, puis de sa profession.

Le pauvre homme n'a pas un moment de relâche. En comparant sa vie à la
mienne, je me suis applaudi de mon lot... Les cours, l'hôpital, les
examens lui prennent tout le temps qu'il ne donne pas à ses malades,
aux opérations, etc. Aussi me dit-il qu'il se sent très souvent très
lourd et très fatigué. Dupuytren est mort sous le faix et dans un âge
peu avancé. C'est le sort presque immanquable de tous ses confrères,
qui prennent à cœur leur profession.

Vraiment, je devrais réfléchir à tout cela, quand je me trouve à
plaindre.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 20 _avril._--Concert de Delsarte [494] et Darcier [495]:
Anciens Noëls ou Cantiques chantés en chœur pour se conformer à cette
passion du gothique, sans la satisfaction de laquelle les Parisiens ne
peuvent trouver aujourd'hui de plaisir à rien.

Ce Darcier ne manque pas d'une certaine verve, et est doué d'une belle
voix; mais les refrains vulgaires et cette musique de mauvais goût
faisaient un effet désolant auprès des morceaux de Delsarte.

Un malheureux enfant de chœur a psalmodié, sans une étincelle de
sentiment, quelques complaintes gothiques, accompagné par une espèce
d'orgue qui ne marquait aucune nuance et l'écrasait complètement.

Mme Kalerji était devant moi et auprès de M. J... et M. Piscatory [496].

Il a fallu livrer bataille, en sortant, pour avoir ma redingote, et j'y
ai sans doute repris une seconde édition de mon rhume.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 21 _avril._--Fatigué de la séance d'hier soir.

--Travaillé quelque peu à la composition du plafond et resté chez moi
le soir.

--M. Lafont [497] venu dans la journée; il me plaît beaucoup. Je l'ai
entrepris sur la peinture religieuse et monumentale, comme l'entendent
les modernes. La mode a un empire incroyable sur les meilleurs esprits.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 22 _avril._--Enterrement de M. Meneval. Isabey, à côté de qui
j'étais, me disait qu'il était contraire à l'architecture colorée. On
y trouve à chaque instant des tons qui enfoncent ce qui devrait être
saillant, et réciproquement. Les ombres produites par les saillies
dessinent suffisamment les ornements. Tout cela se disait pendant la
cérémonie, en face des peintures et de l'architecture de Notre-Dame
de Lorette, où l'on ne voit que des contresens, il faudrait dire des
contre-bon sens.

Il critique également avec raison les fonds d'or pour la peinture. Ils
détruisent toute saillie dans les figures et désaccordent tout effet
de peinture, en venant au-devant de tout, et en privant le tableau de
fonds destinés à faire tout valoir.

Revenu de l'église par une pluie affreuse.

       *       *       *       *       *

_Champrosay.--Vendredi_ 26 _avril._--Parti pour Champrosay à onze
heures et demie. Ravi de m'y retrouver. La sensation la plus délicieuse
est celle de l'entière liberté dont j'y jouis. Là, les ennuyeux ne
peuvent venir m'y trouver, quoique cela me soit arrivé, tant ils sont
difficiles à éviter.

Le jardin était très en ordre, et tout s'est bien passé.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 27 _avril._--Je dors le soir outrageusement, et même dans la
journée. L'écueil de la campagne, pour un homme qui craint de lire
beaucoup, c'est l'ennui et une certaine tristesse que le spectacle de
la nature inspire.

Je ne sens pas tout cela quand je travaille; mais cette fois, j'ai
résolu de ne rien faire absolument pour me reposer du travail un peu
abstrait de la composition de mon plafond.

       *       *       *       *       *

_Dimanche_ 28 _avril._--Le matin, grande promenade dans la forêt de
Sénart.

Entré par la ruelle du marquis, revu les inscriptions amoureuses de
la muraille de son parc; chaque année la pluie, l'effet du temps en
emporte quelque chose; à présent elles sont presque illisibles. Je
ne puis m'empêcher toutes les fois que je passe là, et j'y passe
souvent exprès, d'être ému des regrets et de la tendresse de ce pauvre
amoureux! Il a l'air bien pénétré de l'éternité de son sentiment pour
sa Célestine. Dieu sait ce qu'elle est devenue, aussi bien que ses
amours! Mais qui est-ce qui n'a pas connu cette jeune exaltation, le
temps où l'on n'a pas un instant de repos, et où l'on jouit de ses
tourments?

J'ai été jusqu'à l'endroit des grenouilles et revenu par le petit
chemin le long de la colline?

J'ai été avec la servante cueillir dans la journée des fleurs dans le
champ de Candas.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 29 _avril._--Je ne sais pourquoi il m'est venu la fantaisie
d'écrire sur le _bonheur._ C'est un de ces sujets sur lesquels on peut
écrire tout ce qu'on veut.

--Je me suis promené le matin dans le jardin abandonné et livré à la
nature des pauvres gendarmes; leurs petits carrés de choux si bien
alignés, leurs treilles, leurs arbres fruitiers, source de consolation
et d'un petit produit sensible dans leur misère, sont presque effacés,
ruinés par les allants et venants, par le vent, par les accidents de
toutes parts; le vent fait battre les contrevents des fenêtres et
achève de briser les vitres. Cela va devenir un repaire d'oiseaux et de
créatures sauvages.

Sur le tantôt, promené avec Jenny vers le petit sentier de la colline
où j'ai été lire.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 30 _avril._--Sorti vers neuf heures. Pris la ruelle du marquis
et marché jusqu'à l'ermitage. En face de l'ermitage, immense abatis;
tous les ans j'éprouve ce crève-cœur de voir une partie de la forêt à
bas, et c'est toujours la plus belle, c'est-à-dire la plus fournie ou
la plus ancienne. Il y avait un petit sentier couvert charmant.

Pris à droite jusqu'au chêne Prieur. J'ai vu là, le long du chemin, une
procession de fourmis que je défie les naturalistes de m'expliquer.
Toute la tribu semblait défiler en ordre comme pour émigrer; un petit
nombre de ces ouvrières remontait le courant en sens contraire. Où
allaient-elles? Nous sommes enfermés pêle-mêle, animaux, hommes,
végétaux, dans cette immense boîte qu'on appelle l'Univers. Nous avons
la prétention de lire dans les astres, de conjecturer sur l'avenir et
sur le passé qui sont hors de notre vue, et nous ne pouvons comprendre
un mot de ce qui est sous nos yeux. Tous ces êtres sont séparés à
jamais, et indéchiffrables les uns pour les autres.


[494] _Delsarte_, artiste lyrique et musicien de haute valeur, se
consacra surtout à l'enseignement de son art, et contribua par ses
efforts à répandre dans le public le goût de la musique ancienne.

[495] _Joseph Darcier_, acteur, chanteur et compositeur, né en 1820.

[496] _Piscatory_, homme politique et diplomate, né en 1799, mort en
1870. Il joua un rôle assez important sous la Restauration et sous la
monarchie de Juillet. Il fut envoyé comme ministre plénipotentiaire en
Grèce en 1844 et comme ambassadeur quelques années après en Espagne.
Sous le second Empire, il rentra définitivement dans la vie privée.

[497] _Émile Lafont_, peintre de sujets religieux.


       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 1er _mai.--Sur la réflexion et l'imagination
données à l'homme._ Funestes présents.

Il est évident que la nature se soucie très peu que l'homme ait de
l'esprit ou non. _Le vrai homme est le sauvage_; il s'accorde avec la
nature comme elle est. Sitôt que l'homme aiguise son intelligence,
augmente ses idées et la manière de les exprimer, acquiert des besoins,
la nature le contrarie en tout. Il faut qu'il se mette à lui faire
violence continuellement; elle, de son côté, ne demeure pas en reste.
S'il suspend un moment le travail qu'il s'est imposé, elle reprend ses
droits, elle envahit, elle mine, elle détruit ou défigure son ouvrage;
il semble qu'elle porte impatiemment les chefs-d'œuvre de l'imagination
et de la main de l'homme. Qu'importent à la marche des saisons, au
cours des astres, des fleuves et des vents, le Parthénon, Saint-Pierre
de Rome, et tant de miracles de l'art? Un tremblement de terre, la lave
d'un volcan vont en faire justice..... Les oiseaux nicheront dans ces
ruines; les bêtes sauvages iront tirer les os des fondateurs de leurs
tombeaux entrouverts. Mais l'homme lui-même, quand il s'abandonne à
l'instinct sauvage qui est le fond même de sa nature, ne conspire-t-il
pas avec les éléments pour détruire les beaux ouvrages? La barbarie
ne vient-elle pas presque périodiquement, et semblable à la Furie qui
attend Sisyphe roulant sa pierre au haut de la montagne, pour renverser
et confondre, pour faire la nuit après une trop vive lumière? Et ce
je ne sais quoi qui a donné à l'homme une intelligence supérieure à
celle des bêtes, ne semble-t-il pas prendre plaisir à le punir de cette
intelligence même?

Funeste présent, ai-je dit? Sans doute, au milieu de cette conspiration
universelle contre les fruits de l'invention du génie, de l'esprit
de combinaison, l'homme a-t-il au moins la consolation de s'admirer
grandement lui-même de sa constance ou de jouir beaucoup et longtemps
de ces fruits variés émanées de lui? Le contraire est le plus commun.
Non seulement le plus grand par le talent, par l'audace, par la
constance, est ordinairement le plus persécuté, mais il est lui-même
fatigué et tourmenté de ce fardeau du talent et de l'imagination. Il
est aussi ingénieux à se tourmenter qu'à éclairer les autres. Presque
tous les grands hommes ont eu une vie plus traversée, plus misérable
que celle des autres hommes.

À quoi bon alors tout cet esprit et tous ces soins? Le vivre suivant
la nature veut-il dire qu'il faut vivre dans la crasse, passer les
rivières à la nage, faute de ponts et de bateaux, vivre de glands
dans les forêts, ou poursuivre à coups de flèches les cerfs et les
buffles, pour conserver une chétive vie cent fois plus inutile que
celle des chênes qui servent du moins à nourrir et à abriter des
créatures? Rousseau est donc de cet avis, quand il proscrit les arts
et les sciences, sous le prétexte de leurs abus. Tout est-il donc
piège, condition d'infortune ou signe de corruption dans ce qui vient
de l'intelligence de l'homme? Que ne reproche-t-il au sauvage d'orner
et d'enluminer à sa manière son arc grossier?... de parer de plumes
d'oiseaux le tablier dont il cache sa chétive nudité? Et pourquoi
la cacher au soleil et à ses semblables? N'est-ce pas encore là un
sentiment trop relevé pour cette brute, pour cette machine à vivre, à
digérer, à dormir?

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 2 _mai._--Chez M. Quantinet, vers deux heures. Vu lui et sa
femme. Il faisait encore un froid du diable.

Monté dans la bibliothèque: vue enchanteresse, dont deux parties
intéressantes: vu le couchant et vu le levant.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 4 _mai._--Travaillé ce matin; été voir Mme Quantinet dans
le milieu de la journée; refusé le lendemain dimanche son invitation
à dîner: j'avais la gorge fatiguée, et vraiment besoin d'être
tranquille. Elle m'a lu les extraits de ses lectures; il y avait
entre autres cette pensée de l'_Adolphe_ de Benjamin Constant:
«_L'indépendance a pour compagnon l'isolement._» C'est autrement dit,
mais c'est le sens.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 6 _mai._--Travaillé ce jour, hier et avant-hier au _comte
Ugolin._

--Ce matin est venu le nommé Hubert, pépiniériste, me réclamer, au
bout de deux ans et demi, le payement d'une note d'arbres fruitiers et
autres, que je lui ai payée en octobre 1847. J'ai trouvé heureusement
le reçu. Il n'osera pas probablement revenir.

J'ai remarqué plus d'une fois combien des actes d'une immoralité
profonde étaient traités doucement par notre Code athée. Je me rappelle
le fait que j'ai lu, il y a un an ou deux, d'un malheureux qui,
ayant porté plainte contre sa femme, laquelle vivait authentiquement
en concubinage avec son propre fils, avait été mis, lui le père et
l'époux, à la porte de son domicile commun...; la femme n'a été
condamnée qu'à un mois ou deux de prison.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 7 _mai._--Je n'ai pas mis le pied dehors de toute la journée,
malgré le projet d'aller à Fromont.

Je me suis occupé de rechercher à mettre au net la composition de
_Samson et Dalila._ Quoique cela ne m'ait pris que peu de temps et dans
la matinée seulement, je ne me suis pas ennuyé.

Écrit à Andrieu [498], à son oncle, à Haro pour le plafond, et à Duban.

--Pourquoi ne pas faire un petit recueil d'idées détachées qui me
viennent de temps en temps toutes moulées et auxquelles il serait
difficile d'en coudre d'autres? Faut-il absolument faire un livre
dans toutes les règles? Montaigne écrit à bâtons rompus..... Ce sont
les ouvrages les plus intéressants. Après le travail qu'il a fallu à
l'auteur pour suivre le fil de son idée, la couver, la développer dans
toutes ses parties, il y a bien aussi le travail du lecteur qui, ayant
ouvert un livre pour se délasser, se trouve insensiblement engagé,
presque d'honneur, à déchiffrer, à comprendre, à retenir ce qu'il ne
demanderait pas mieux d'oublier, afin qu'au bout de son entreprise, il
ait passé avec fruit par tous les chemins qu'il a plu à l'auteur de lui
faire parcourir.

       *       *       *       *       *

_Mercredi_ 8 mai.--Travaillé toute la matinée sans entrain; j'étais mal
à l'aise, car je n'ai rien mangé jusqu'au dîner.

--Vers trois heures, je me suis décidé à faire la corvée de Fromont.
J'ai beaucoup joui de cette promenade, quoique je n'aie vu du parc que
ce qui se trouve depuis la porte sur la grande route, jusqu'à la serre
du jardinier. J'ai vu, dans ce trajet, deux ou trois magnolias, dont
un ou deux sur la fin de la floraison. Je n'avais pas d'idée de ce
spectacle: cette profusion vraiment prodigieuse de fleurs énormes sur
cet arbre dont les feuilles ne font que commencer à poindre, l'odeur
délicieuse, une jonchée incroyable de pétales de fleurs déjà passées
ou fanées m'ont arrêté et charmé. Il y avait devant la serre des
rhododendrons rouges et un camélia d'une taille extraordinaire.

Revenu par Ris et pris des pâtisseries en passant. La vue du paysage au
pont et en grimpant est charmante, à cause de la verdure printanière et
des effets d'ombre que les nuages font passer sur tout cela. J'ai fait,
en rentrant, une espèce de _pastel_ de l'_effet de soleil_ en vue de
mon plafond.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 9 _mai._--Je crois que les pâtisseries d'hier mangées à mon
dîner pour égayer ma solitude ont contribué à me donner ce matin la
plus affreuse et la plus durable morosité. Me sentant mal disposé
pour quoi que ce soit, j'ai, vers neuf heures, gagné la forêt et été
directement jusqu'au chêne Prieur. Quoique la matinée fût magnifique,
rien n'a pu me distraire de cette humeur noire. J'ai fait un petit
croquis du chêne; le frais qui commençait à s'élever m'a chassé.

J'ai été particulièrement frappé, sans en être égayé, de cette pourtant
charmante musique des oiseaux au printemps: les fauvettes, les
rossignols, les merles si mélancoliques, le coucou dont j'aime le cri
à la folie, semblaient s'évertuer pour me distraire. Dans un mois au
plus, tous ces gosiers seront silencieux. L'amour les épanouit pour le
sentiment; un peu plus, il les ferait parler. Bizarre nature, toujours
semblable, inexplicable à jamais!

--Vers trois ou quatre heures, la servante m'a parlé de l'homme qu'elle
avait vu entrer dans la maison des gendarmes. Le garçon de la ferme
est venu avec le garde champêtre, et je me suis joint à eux pour faire
une visite domiciliaire; toute la soirée nous avons fait de grotesques
préparatifs de défense en cas d'attaque de nuit; tout a été fort
heureusement inutile.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 11 _mai._--J'ai reculé encore indéfiniment mon projet de
départ que j'avais fixé pour aujourd'hui.

--Le matin, vu Candas dans la maison des gendarmes. Je lui ai parlé de
mes projets et de ce qu'on pourrait faire. Ce lieu est charmant: il est
bien dommage qu'il n'y ait pas de vignes de ce côté-là.

J'ai joui aujourd'hui délicieusement, et comme un enfant qui entre en
vacances, de ma résolution subite de demeurer encore. Que l'homme est
faible et facilement étrange dans ses émotions et ses résolutions!

J'étais hier soir d'une tristesse mortelle. En revenant de ma soirée,
je ne rêvais que catastrophes; ce matin, la vue des champs, le soleil,
l'idée d'éviter encore quelque temps ce brouhaha affreux de Paris m'ont
mis au ciel.

Heureux ou malheureux, je le suis presque toujours à l'extrême!

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 13 _mai._--J'ai passé ma journée tout seul et ne me suis pas
ennuyé. Jenny et la servante sont allées à Paris dès le matin et sont
revenues seulement à six heures.

J'étais en train de faire mon dîner, quand elles sont arrivées trempées
par une pluie affreuse, qui n'a presque pas cessé tout le jour.

Je me suis plu dans l'isolement complet et le silence de cette journée.

       *       *       *       *       *

_Mardi_ 14 _mai.--Sur l'isolement de l'homme._

«_L'indépendance a pour conséquence l'isolement_», Mme Quantinet
me cite cet extrait de l'_Adolphe_ de Benjamin Constant. Hélas!
l'alternative d'être ennuyé et harcelé toute la vie, comme l'est un
homme engagé dans des liens de famille par exemple, ou d'être abandonné
de tout et de tous, pour n'avoir voulu subir aucune contrainte, cette
alternative, dis-je, est inévitable. Il y en a qui ont mené la vie la
plus dure sous les impérieuses lois d'une femme acariâtre, ou souffrant
les caprices d'une coquette à laquelle ils avaient lié leur sort, et
qui à la fin de leurs jours n'ont pas même la consolation d'avoir pour
leur fermer les yeux ou leur donner leurs bouillons cette créature
qui serait bonne du moins pour adoucir le dernier passage. Elles vous
quittent ou meurent au moment où elles pourraient vous rendre le
service de vous empêcher d'être seul. Les enfants, si vous en avez eu,
après vous avoir occasionné tous les soucis de leur enfance ou de leur
sotte jeunesse, vous ont abandonné depuis longtemps.

Vous tombez donc nécessairement dans cet isolement affreux dans lequel
s'éteint ce reste de vie et de souffrances.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 16 _mai._--A Paris, par le premier convoi.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 17 _mai._--Travaillé ce matin à la _femme qui se peigne._

--Grande promenade dans la forêt, par le côté de Draveil. Pris en
contournant la forêt par l'allée qui en fait le tour.

J'ai vu là le combat d'une mouche d'une espèce particulière et d'une
araignée. Je les vis arriver toutes deux, la mouche acharnée sur son
dos et lui portant des coups furieux; après une courte résistance,
l'araignée a expiré sous ses atteintes; la mouche, après l'avoir
sucée, s'est mise en devoir de la traîner je ne sais où, et cela avec
une vivacité, une furie incroyables. Elle la tirait en arrière, à
travers les herbes, les obstacles, etc. J'ai assisté avec une espèce
d'émotion à ce petit duel homérique. J'étais le Jupiter contemplant le
combat de cet Achille et de cet Hector. Il y avait, au reste, justice
distributive dans la victoire de la mouche sur l'araignée, il y a si
longtemps que l'on voit le contraire arriver. Cette mouche était noire,
très longue, avec des marques rouges sous le corps.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 18 _mai._--Le matin, travaillé à la _Femme qui se peigne_, que
je suis en train de gâter probablement, puis au _Michel-Ange._

--Vers une heure, à la forêt avec ma bonne Jenny. J'avais un plaisir
infini à la voir jouir si expansivement de cette charmante nature si
verte, si fraîche. Je l'ai fait reposer longtemps, et elle est revenue
sans accident. Nous avons été jusqu'au Chêne d'Antain. En parcourant
le clos de Lamouroux, elle me disait douloureusement: «Comment! ne
vous verrai-je jamais autrement que dans une position mince et peu
digne de vous? Quoi! je ne vous verrai jamais un enclos comme celui-ci
à habiter, à embellir?» Elle a raison. Je ressemble en ceci à Diderot
qui se croyait prédestiné à habiter des taudis, et qui vit sa mort
prochaine, quand il fut installé dans un bel appartement, dans des
meubles splendides, qu'il devait aux bontés de Catherine.

Au reste, j'aime la médiocrité; j'ai le faste et l'étalage en horreur;
j'aime les vieilles maisons, les meubles antiques; ce qui est tout neuf
ne me dit rien. Je veux que le lieu que j'habite, que les objets qui
sont à mon usage me parlent de ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont été,
et de ce qui a été avec eux.

Ai-je l'âme plus rétrécie en cela que mon voisin Minoret, qui vient
d'abattre une partie du logement qu'il avait, pour construire un
affreux chalet qui va offenser mes regards, tant que je vivrai ici?
Quand ce Minoret est venu succéder au général Ledru [499], il s'est
hâté de jeter bas sa modeste et ancienne maison; il aime mieux ces
pierres toutes neuves qu'il a tirées de la carrière... La vieille
d'Esnont en a fait autant. A la vérité, la maison lui tombait sur la
tête. Cela me vaut deux constructions à la moderne, affreuses à tolérer.

Il y a, au reste, dans Champrosay, depuis quelque temps, émulation de
mauvaises bâtisses. Gibert avait commencé avec sa magnifique grille.
Les gens qui ont succédé au marquis de La Feuillade font recrépir la
maison et ont imaginé d'y ajouter des ornements qui la rendent ridicule
et lui ôtent tout caractère et toute proportion.

--Ce matin, Georges [500] est venu m'inviter à dîner de la part de sa
mère, qui vient pour deux jours avec Mme Barbier [501] et M. P... et
son mari.

Villot vient un moment dans la journée; nous avons été assez tristes à
cause de toutes les menaces du temps.

Le soir pourtant je me suis mis en train et ai causé un peu. Revenu à
onze heures. Mme Barbier est très amusante.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 20 _mai._--J'ai été vers deux heures les voir jusqu'au départ
de quatre heures et demie et les ai menés jusqu'au chemin de fer.
Je disais à Mme Barbier que l'indigne pantalon des femmes était un
attentat aux droits de l'homme.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 23 _mai._--Travaillé au _Chasseur de lions_ et au
_Michel-Ange_[502].

--Sorti pour aller voir Mme Quantinet. Elle est partie pour Paris.....

Vers cinq heures, promenade à l'allée de l'Ermitage. Temps charmant,
quoique chaud. Joui délicieusement de cette heure charmante qui
m'attriste moins qu'autrefois.

J'ai découvert dans cette grande allée un petit sentier délicieux, qui
conduit à des retraites charmantes. Pensé involontairement à la dame à
la robe de chambre bariolée.

Le soir, clair de lune ravissant dans mon petit jardin. Resté à me
promener très tard. Je ne pouvais assez jouir de cette douce lumière
sur ces saules, du bruit de la petite fontaine et de l'odeur délicieuse
des plantes qui semblent, à cette heure, livrer tous leurs trésors
cachés.


[498] Ici paraît pour la première fois le nom du peintre _Pierre
Andrieu_, qui fut le collaborateur assidu de Delacroix, après avoir
été son élève. Il eut sa part dans ses principaux travaux décoratifs,
notamment dans la galerie d'Apollon du Louvre et la chapelle de
Saint-Sulpice. Après sa mort, il fut chargé de la restauration du
plafond de la galerie d'Apollon et de la coupole de la bibliothèque
du Luxembourg. Andrieu s'était assimilé si complètement la manière de
Delacroix que Th. Gautier écrivait à propos de lui: «Les dessous de
ses chefs-d'œuvre n'ont pas de secret pour lui. Ses personnages se
meuvent naturellement... comme ceux de Delacroix; ils ont les mêmes
types, les mêmes allures, le même goût d'ajustement. Si ce ne sont pas
des frères, ce sont au moins des cousins germains, et après quelques
heures de retouche, le maître volontiers les signerait.» C'était à la
fois faire l'éloge et la critique du talent d'Andrieu. La vénération de
l'élève pour le maître revêtait le caractère d'une véritable religion:
il conserva pendant près de trente années les copies du Journal que
nous publions aujourd'hui, sans permettre qu'on y portât la main,
malgré les propositions qui lui furent faites.

[499] Le général _Ledru des Essarts_, frère du naturaliste _Pierre
Ledru_, fit toutes les campagnes de la Révolution et de l'Empire. En
1836, Louis-Philippe le nomma pair de France. Il mourut à Champrosay en
1844.


[500] _Georges Villot_, fils de son ami _Frédéric Villot._

[501] Mme _Barbier_ était la belle-mère de Frédéric Villot.

[502] Toile de 0m,60 X 0m,40. Galerie Bruyas, au Musée de
Montpellier.(Voir _Catalogue Robaut_ n° 1184.)

       *       *       *       *       *

_Paris, lundi_ 3 _juin._--Ce jour, dîné chez Bixio avec
Lamoricière[503], etc. Cavaignac devait y être. Le premier est charmant
et plein de véritable esprit.

--Tous ces jours-ci, je ne vois personne, enfoncé que je suis dans mon
esquisse.

       *       *       *       *       *

_Jeudi_ 6 _juin._--Passé la journée au Jardin des plantes. Jussieu
[504] m'a conduit partout.

       *       *       *       *       *

_Samedi_ 8 _juin._--Quinze jours sans avoir rien écrit ici!...

Revenu de Champrosay il y a quinze jours, jour pour jour.

Jenny y est retournée aujourd'hui pour y prendre les lunettes du maire
et les lui rendre.

--Je suis resté jusqu'à midi sur mon canapé, dormant et lisant
l'évasion de mon cher Casanova.

--Je me disais, en regardant ma composition du plafond qui ne me plaît
que depuis hier, grâce aux changements que j'ai faits dans le ciel
avec du pastel, qu'un bon tableau était exactement comme un bon plat,
composé des mêmes éléments qu'un mauvais: l'artiste fait tout. Que
de compositions magnifiques ne seraient rien sans le grain de sel du
grand cuisinier! Cette puissance du _je ne sais quoi_ est étonnante
dans Rubens; ce que son tempérament,--_vis poetica_,--ajoute à une
composition, sans qu'il semble qu'il la change, est prodigieux. Ce
n'est autre chose que le tour dans le style; la façon est tout, le fond
est peu en comparaison.

Le _nouveau_ est très ancien, on peut même dire que c'est toujours ce
qu'il y a de plus ancien.

--Pour imprimer le mur de l'église, _huile de lin_ et non autre,
bouillante, _blanc de céruse_ et non pas _blanc de zinc_, qui ne tient
pas. L'ocre _jaune_ serait la meilleure impression.

       *       *       *       *       *

_Lundi_ 10 _juin._--La _partie du ciel_[505]--_après les plus grands
clairs du soleil_, c'est-à-dire déjà foncé: _Jaune chrome foncé
blanc--blanc laque_ et _vermillon._

La _terre de Cassel_ et _blanc_ forme la demi-teinte décroissante. En
général, excellent pour demi-teinte.

Les _clairs_ jaune clair sur les nuages au-dessous du char: _Cadmium,
blanc_, une pointe de _vermillon._

La _partie du ciel plus orangé_, à partir du cercle lumineux: Sur une
préparation orangée, frôler à sec un ton de _jaune de Naples, vert bleu
et blanc_, en laissant un peu paraître le ton orangé.

Ton orangé, très beau pour le ciel: _Terre d'Italie naturelle, blanc,
vermillon.--Vermillon, blanc, laque_ et quelquefois un peu de _cadmium_
et de _blanc._

_Robe de Minerve_, sur une préparation convenable: Clairs des plis
peints avec _bleu de Prusse_ et _blanc_ assez cru, peut-être un peu
de laque.--A sec, par-dessus, clairs avec blanc et chrome; enfin ton
citron. Glacer par-dessus à sec _avec cobalt_ et _laque._--Enfin,
rehauts sombres et chauds avec _terre d'Italie brûlée_ et _carmin fixe._

_Apollon_, la robe peinte d'un _ton rouge_ un peu fade dans les clairs,
glacé avec _laque jaune_ et _laque rouge._

Localité des _chairs de la Diane: Terre de Cassel, blanc et vermillon._
Assez gris partout. Clairs: _blanc_ et _vermillon, un peu de vermillon._

Les reflets ton chaud, _presque citron_; il y entre un peu
d'_antimoine_, le tout très franchement.

Localité des _cheveux de l'Apollon: Terre d'ombre, blanc, cadmium_,
très peu de _terre d'Italie_ ou d'_ocre._

Pour la _tunique de la Diane_, un ton de reflet analogue à celui de sa
chair dans l'ombre: _Antimoine, cadmium_, etc.

Localité chaude des _nuages sous le char: Cadmium_ et _blanc_, un peu
foncé, et _terre de Cassel et blanc_, touché par-dessus avec ton froid
de _terre de Cassel_ et _blanc_ (tout ceci pour l'_ombre_).

Demi-teinte du _Cheval soupe de lait_ (l'_Arabe passant un gué_)[506]:
_Terre d'ombre naturelle_ et _blanc, antimoine, blanc_ et _brun rouge_:
le rouge ou le jaune prédominant, suivant la convenance.

       *       *       *       *       *

_Vendredi_ 14 _juin._--Un architecte qui remplit véritablement toutes
les conditions de son art me paraît un phénix plus rare qu'un grand
peintre, un grand poète et un grand musicien. Il me saute aux yeux que
la raison en est dans cet accord absolument nécessaire d'un grand bon
sens avec une grande inspiration. Les détails d'utilité qui forment le
point de départ de l'architecte, détails qui sont l'essentiel, passent
avant tous les ornements. Cependant il n'est artiste qu'en prêtant
des ornements convenables à cet _Utile_, qui est son thème. Je dis
_convenables_; car même après avoir établi en tous points le rapport
exact de son plan avec les usages, il ne peut orner ce plan que d'une
certaine manière. Il n'est pas libre de prodiguer ou de retrancher
les ornements. Il les faut aussi appropriés au plan, comme celui-ci
l'a été aux usages. Les sacrifices que le peintre et le poète font à
la grâce, au charme, à l'effet sur l'imagination, excusent certaines
fautes contre l'exacte raison. Les seules licences que se permette
l'architecte peuvent peut-être se comparer à celles que prend le grand
écrivain, quand il fait en quelque sorte sa langue. En réservant des
termes qui sont à l'usage de tout le monde, le tour particulier en
fait des termes nouveaux; de même l'architecte, par l'emploi calculé
et inspiré en même temps des ornements qui sont le domaine de tous
les architectes, leur donne une nouveauté surprenante et réalise le
beau qu'il est donné à son art d'atteindre. Un architecte de génie,
copiera un monument et saura, par des variantes, le rendre original;
il le rendra propre à la place, il observera dans les distances,
les proportions, un ordre tel qu'il le rendra tout nouveau. Les
architectes vulgaires, nos modernes architectes, ne savent que copier
littéralement, de sorte qu'ils joignent à l'humiliant aveu qu'ils
semblent faire de leur impuissance le défaut de succès dans l'imitation
même; car le monument qu'ils ont imité à la lettre ne peut jamais être
exactement dans les mêmes conditions que celui qu'ils imitent. Non
seulement ils ne peuvent inventer une belle chose, mais ils gâtent la
belle invention qu'on est tout surpris de retrouver, entre leurs mains,
plate et insignifiante.

Ceux qui ne prennent pas le parti d'imiter en bloc et exactement,
font pour ainsi dire au hasard. Les règles leur apprennent qu'il faut
orner certaines parties, et ils ornent ces parties, quel que soit le
caractère du monument et quel que soit son entourage.

(Joindre à ce qui précède ce que je dis de la proportion des monuments
imités avec l'ouvrage définitif, par exemple le Parthénon ou la Maison
carrée, et la Madeleine et l'Arc de triomphe.)


[503] Le général _Lamoricière_ était alors député à l'Assemblée
législative et combattait avec le général Cavaignac la politique du
Prince Président, dont il entrevoyait les projets.

[504] _Adrien de Jussieu_ avait, en 1820, remplacé son père, _Joseph de
Jussieu_, dans la chaire de botanique au Muséum.

[505] Il est question ici du plafond de la galerie d'Apollon du Louvre.
_Apollon vainqueur du serpent Python_: tel est le titre définitif de la
composition. Toile 8m X 7m,50. M. Robaut, dans son Catalogue, écrit que
le prix fut d'abord fixé à 18,000 francs, et que l'architecte Duban fit
de son propre mouvement élever la somme à 24,000 francs. Voici en quels
termes Delacroix décrit le sujet de sa décoration:

«Le dieu, monté sur son char, a déjà lancé une partie de ses traits;
Diane, sa sœur, volant à sa suite, lui présente son carquois. Déjà
percé par les flèches du dieu de la chaleur et de la vie, le monstre
sanglant se tord en exhalant dans une vapeur enflammée les restes de sa
vie et de sa rage impuissante. Les eaux du déluge commencent à tarir
et déposent sur les sommets des montagnes ou entraînent avec elles les
cadavres des hommes et des animaux. Les dieux se sont indignés de voir
la terre abandonnée à des monstres difformes, produits impurs du limon;
ils se sont armés comme Apollon. Minerve, Mercure s'élancent pour les
exterminer, en attendant que la sagesse éternelle repeuple la solitude
de l'univers; Hercule les écrase de sa massue, Vulcain, le dieu du feu,
chasse devant lui la nuit et les vapeurs impures, tandis que Borée et
les Zéphyrs sèchent les eaux de leur souffle et achèvent de dissiper
les nuages. Les nymphes des fleuves et des rivières ont retrouvé leur
lit de roseaux et leur urne encore souillée par la fange et les débris.
Des divinités plus timides contemplent à l'écart ce combat des dieux et
des éléments. Cependant, du haut des cieux, la Victoire descend pour
couronner Apollon vainqueur, et Iris, la messagère des dieux, déploie
dans les airs son écharpe, symbole du triomphe de la lumière sur les
ténèbres et sur la révolte des eaux.»

[506] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1347.



FIN DU TOME PREMIER.


TABLE ALFABÉTHIQUE

DES NOMS ET DES ŒUVRES CITÉS DANS LE JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX.
(See other formats. Not retained for this text version.)


TABLE CHRONOLOGIQUE

DES TROIS VOLUMES DU JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX

    TOME PREMIER

    (1822-1849)

    1822
    1823
    1824
    1825
    1830
    1832 (Voyage au Maroc)
    1834
    1840
    1843
    1844
    1846
    1847
    1849

    TOME II

    (1850-1854)

    1850
    1851
    1852
    1853
    1854

    TOME III

    (1855-1803)

    1855
    1856
    1857
    1858
    1859
    1860
    1861
    1862
    1863





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