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Title: L'expédition de la Jeannette au pôle Nord racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 - ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' - de 1878 à 1882
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'expédition de la Jeannette au pôle Nord racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 - ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' - de 1878 à 1882" ***

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  Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
  typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
  et n'a pas été harmonisée.



L'EXPÉDITION DE LA JEANNETTE AU POLE NORD



  L'EXPÉDITION
  DE
  LA JEANNETTE
  AU POLE NORD

  RACONTÉE PAR TOUS LES MEMBRES DE L'EXPÉDITION

  OUVRAGE COMPOSÉ

  Des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882

  TRADUITS, CLASSÉS, JUXTAPOSÉS

  PAR

  JULES GESLIN


  TOME SECOND

  [Illustration]


  PARIS
  MAURICE DREYFOUS, ÉDITEUR
  13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, 13


  Tous droits réservés.



QUATRIÈME PARTIE

NOUVELLES RECHERCHES



L'EXPÉDITION DE LA JEANNETTE AU POLE NORD



QUATRIÈME PARTIE

NOUVELLES RECHERCHES



CHAPITRE I.

  Première entrevue de M. Jackson et des survivants de _la
  Jeannette_.—Joie causée à ces derniers en recevant leurs lettres
  et des nouvelles de la patrie.—Tous les naufragés arrivés à
  Irkoutsk sont en bonne santé, à l'exception de Jack Cole et du
  lieutenant Danenhower.—Accueil qui leur fut fait en arrivant à
  Irkoutsk.—Danenhower dans l'embarras.—Pauvre Jack Cole!—Ses
  excentricités.—Avis au lecteur sur la marche de l'ouvrage.


Dès son arrivée à Irkoutsk, le premier soin de M. Jackson, fut
naturellement de s'occuper des hommes de _la Jeannette_ qui se
trouvaient dans cette ville. Une heure après il était près d'eux.
Ceux-ci étaient au nombre de douze: le lieutenant Danenhower, le
docteur Raymond Newcomb, naturaliste de l'expédition; Jack Cole
Herbert W. Leach, Henry Wilson, Knack, E. Manson, John Landertack,
Anequin, l'un des Indiens embarqués à Saint-Michel de l'Alaska, et
le Chinois Charles Long-Sing, tous arrivés à l'embouchure de la Léna
avec le canot nº 3. Avec eux se trouvait Louis Noros, le compagnon de
Ninderman, dont nous avons déjà raconté le pénible voyage.

Quant à Melville, Bartlett et Ninderman, nous savons qu'ils étaient
partis pour le delta à la recherche de de Long et de sa troupe.

Il leur remit aussitôt les lettres dont il s'était chargé, et, en
outre, plusieurs liasses de journaux américains, de date récente, entre
autres un numéro du _Graphic_, contenant une gravure représentant _la
Jeannette_, et les portraits de tous les officiers; enfin un gros
paquet de numéros du _New-York Herald_, qu'il avait apportés à leur
intention.

«Ai-je besoin de dépeindre, dit-il, les transports de joie avec
lesquels ces lettres et ces journaux furent accueillis par les
naufragés, qui allaient y trouver enfin, des nouvelles de la patrie
absente? Je crois pouvoir vous affirmer que pas un ne ferma l'œil cette
nuit-là, tant étaient grandes l'émotion et la joie de tous. Seul,
le lieutenant Danenhower ne pouvait goûter entièrement cette joie
générale, car le docteur lui avait expressément défendu de faire usage
de ses yeux, et il portait même un bandeau. Il me pria donc de lui lire
ses lettres, ce que je m'empressai de faire.

»A l'exception de Jack Cole, et du lieutenant Danenhower, continue M.
Jackson, tous les hommes sont en bonne santé et à peu près remis des
fatigues et des privations qu'ils ont endurées pendant la retraite et
pendant le pénible voyage qu'ils ont eu à faire, de l'embouchure de la
Léna à Yakoutsk. Ils sont tous logés en ce moment, avec le lieutenant
Danenhower et le docteur Newcomb, chez M. Strekofsky, secrétaire
particulier du général Pedaschenko, vice-gouverneur général de la
province.

»La maison de M. Strekofsky est située dans un faubourg au-delà de
l'Angara. De ce point la vue s'étend sur la nappe de glace qui couvre
encore la rivière, et sur la jolie ville d'Irkoutsk, gracieusement
étagée sur la rive opposée.

»A leur arrivée à Irkoutsk, les naufragés furent accueillis avec
une extrême bienveillance par les autorités. On les pria de se
considérer comme les hôtes du gouvernement et on les invita à se
faire livrer par n'importe quels magasins tous les vêtements dont
ils pouvaient avoir besoin. Ils profitèrent de cette invitation;
mais le lieutenant Danenhower dut tressaillir quand l'hôtelier et le
tailleur lui présentèrent leurs notes. Les instructions envoyées de
Saint-Pétersbourg par le général Ignatieff avaient, paraît-il, été mal
interprétées par le vice-gouverneur. Le premier ordonnait que l'argent
envoyé par son intermédiaire, fût immédiatement mis à la disposition du
lieutenant pour lui permettre de faire face aux dépenses journalières
de sa troupe, mais cet argent ne lui avait point été remis.

»Nos compatriotes ont été également l'objet de l'accueil le plus
empressé de la part des habitants d'Irkoutsk, qui leur prodiguèrent
les invitations les plus cordiales. Leur conduite a été, du reste,
parfaitement correcte, et personne n'a le moindre excès à leur
reprocher.

»Les compagnons de Cole sont obligés de le surveiller chacun à son
tour. Mais comme un soldat cosaque ne le quitte ni jour ni nuit,
cette surveillance est assez facile. La première fois que je le vis,
il vint m'embrasser. Il agit de même, paraît-il, avec tous ses amis,
me manifestant le plaisir que lui causait mon arrivée; car il se
disposait lui-même, me dit-il, à se rendre aux bureaux du _Herald_.
Pauvre malheureux! sa raison l'a abandonné pendant la traversée de
l'île Semenovski, à l'embouchure de la Léna, et aujourd'hui son
esprit divague complétement. A bord, Jack était le plus paisible et
le meilleur des hommes. Ce ne fut que dans les derniers jours de la
retraite que son cerveau se dérangea, et ses compagnons s'en aperçurent
seulement le jour de la terrible tempête qui dispersa les canots. Ce
jour-là, il était resté pendant douze heures à la barre du gouvernail.
Dans les jours qui suivirent l'arrivée à terre, il était d'une humeur
assez querelleuse; son imagination lui faisait voir les machines les
plus étranges: la dernière était un orgue de Barbarie, rempli de jeunes
garçons et de jeunes filles; mais depuis mon arrivée, son idée fixe est
qu'il se trouve actuellement à New-York. Chaque fois qu'il sort,—sous
bonne garde, bien entendu,—pour faire sa promenade journalière, il
annonce qu'il se rend aux bureaux du _New-York Herald_. A son retour,
il vient raconter au lieutenant qu'il n'a pu trouver le chemin.
Danenhower l'invite alors à prendre patience, lui disant qu'il a le
plan de la ville, dans sa poche et qu'il le conduira directement à la
porte du journal quand il en sera temps.

»Hier soir un Danois, résidant à Irkoutsk, vint voir les naufragés, et,
pour les récréer, leur fit de la musique sur le piano de M. Strekofsky.
Jack était là comme les autres, et pendant toute la soirée resta
parfaitement calme sur son siége; on eût dit, en le voyant, qu'il était
en extase.

»Quelquefois il est vraiment original. Le jour où Danenhower et ses
hommes allèrent rendre visite au général Tchernaieff, gouverneur
d'Yakoutsk, ils emmenèrent Cole avec eux; mais dès qu'ils furent
introduits, celui-ci s'avança hardiment vers le général et l'embrassa
en lui disant: «Eh bien! mon vieux camarade, comment ça va?» Un
autre jour, les naufragés s'étant rendus chez le vice-gouverneur
général de la Sibérie orientale, furent reçus par celui-ci et par sa
femme. Jack, pensant qu'il était de son devoir d'aller présenter ses
hommages à cette dame, s'approcha d'elle et l'embrassa sur les deux
joues,—familiarité qui, d'ailleurs, fut pardonnée avec une grâce
vraiment charmante. Un autre jour enfin, Jack perdit patience. C'était
à Irkoutsk; le pauvre garçon, ennuyé d'avoir un gardien qui ne pouvait
le comprendre, commença à devenir bruyant. «Qu'as-tu donc?» lui demanda
un de ses camarades.—«Eh! répliqua Jack, croirais-tu que ce satané
drôle, qui a passé toute sa vie dans le pays, ne comprend pas encore un
seul mot d'anglais?»

Quant au lieutenant Danenhower, il occupait, chez M. Strekofsky, une
chambre qu'on avait soin de tenir constamment fermée à la lumière.
C'est dans cette chambre obscure que M. Jackson passa des journées
entières avec lui, écoutant le récit du voyage de l'infortunée
_Jeannette_ au milieu des glaces, notant pour ainsi dire, sous la
dictée du lieutenant, chacune des péripéties de ce long drame!

A partir de ce moment nous serons obligés, au moins pour un temps,
d'abandonner l'ordre suivi par M. Jackson dans la relation des
événements qui se sont succédé pendant les deux années que _la
Jeannette_ a passées dans les glaces. Afin d'éviter des répétitions,
nous intercalerons, dans le récit du lieutenant Danenhower, une foule
d'incidents survenus pendant le voyage et notés par M. Newcomb, qui a
bien voulu faire des extraits de son journal pour les transmettre à M.
Jackson. Nous insérerons aussi, dans cette partie de notre ouvrage, un
long fragment du journal du capitaine de Long, dans lequel ce dernier
raconte en détail les derniers moments de _la Jeannette_ et les débuts
de sa pénible retraite sur la glace jusqu'au moment où la troupe des
naufragés arriva sur l'île Bennett.

Le lieutenant Danenhower n'a point été, à la vérité, un témoin oculaire
constant des événements qu'il raconte, car environ un an après le
départ de _la Jeannette_, son œil gauche fut atteint d'une affection
qui se communiqua par sympathie à son œil droit. Obligé, par cette
cause, de rester pendant six mois privé de lumière et confiné dans sa
cabine, il eut à subir treize opérations. Bien que, par la suite, son
état se fût un peu amélioré, il resta néanmoins porté sur la liste des
malades jusqu'à la fin, et ne put prendre une part bien active aux
travaux de ses compagnons. Au début de la retraite, le capitaine de
Long crut même devoir lui retirer le commandement de la baleinière,
qui lui revenait de droit, pour le remettre à M. Melville. Mais
celui-ci, comme nous le verrons plus tard, lui restitua en fait son
autorité, pendant tout le temps de la traversée de l'île Semenovski, à
l'embouchure de la Léna, en lui abandonnant la direction du canot qu'il
commandait. Et, de l'avis de tous, l'équipage de la baleinière ne fut
sauvé que grâce à ses efforts. Malgré la faiblesse de sa vue, en effet,
le lieutenant Danenhower accomplit bravement et noblement sa tâche.
Aujourd'hui, il attend à Irkoutsk qu'on lui fasse l'extraction de l'œil
gauche, pour éviter la perte complète de l'œil droit, qui autrement
serait certaine. Bien que dans les conditions malheureuses où il s'est
trouvé, le lieutenant Danenhower n'ait pu prendre aucune note, il est
doué d'une mémoire si prodigieuse, qu'il a pu, grâce à elle, retracer
les principaux événements du voyage en citant leur date exacte.
D'ailleurs, nous devons ajouter que ses collègues s'empressèrent, pour
charmer ses ennuis, de venir lui raconter fidèlement tout ce qui se
passait dans le petit monde qui s'agitait au-dessus et autour de lui.
C'est donc le récit fait par le lieutenant Danenhower à M. Jackson,
complété par les notes de M. Newcomb, qui fera le fond de la fin des
chapitres suivants.



CHAPITRE II.

  Départ de la baie Saint-Laurent.—Traversée du détroit de
  Behring.—Arrivée dans l'Océan Arctique.—Première entrevue avec les
  Tchouktchis.—Descente à terre.—Excursion à la baie où le professeur
  Nordenskjold a passé l'hiver.—Ce qu'on y trouve.—Les habitants de
  cette baie.—Erreurs des cartes.—_La Jeannette_ prend la direction
  du nord.—Premières glaces flottantes.—On aperçoit un navire
  baleinier.—Un courant allant vers le nord-ouest.—L'île Herald
  est en vue.—_La Jeannette_ reste prisonnière dans les glaces le 6
  septembre.—Une chasse à l'ours—Tentative infructueuse pour aborder
  à l'île Herald.—Notre premier phoque.—Comment _more seals kill
  him_ et _make him more seal_?—_La Jeannette_ commence son mouvement
  de dérive.—Nos premiers ours.—Curieux phénomènes.—Invocation à
  la nouvelle lune.—La pression des glaces sur le navire.—Direction
  de notre mouvement de dérive.—Le Rodostistua rosea.—La Terre de
  Wrangel est en vue.—Difficultés des observations astronomiques dans
  l'Arctique.—Première rupture des glaces.—Moments d'angoisses pour
  l'équipage.—La nuit de trois mois.—Une aurore boréale.—Nouvelle
  alerte.—La glace se rompt de nouveau et emporte la hutte bâtie
  par les hommes de l'équipage et quatre chiens.—Histoire de
  cette hutte.—_La Jeannette_ flotte librement.—Les glaces se
  rapprochent.—Moment terrible.—La pression cesse.—Les fêtes de Noël
  et du nouvel an.—Représentations théâtrales.


Ce fut le 27 août, à sept heures du soir, que _la Jeannette_ quitta la
baie Saint-Laurent pour prendre sa course vers le nord. Le lendemain
nous traversâmes le détroit sans pouvoir y distinguer les îles
Diomèdes, et le même jour nous doublions le cap oriental, qui nous
parut taillé à pic et élevé. Le temps était si brumeux que nous ne
pûmes faire d'observations et dûmes nous contenter de nos calculs pour
diriger notre marche. Le 29, nous fîmes notre entrée dans l'Océan
Arctique, où nous allâmes jeter l'ancre, à cinq heures du soir, dans le
travers du cap Serdze-Kamea. Le lieutenant Danenhower ayant découvert
des huttes sur la côte, nous ralliâmes la terre, où nous aperçûmes une
station d'été. Le capitaine, accompagné du lieutenant Chipp, de M.
Collins et du pilote Dunbar, prirent la baleinière pour toucher terre,
mais ils ne purent y aborder, car la mer brisait avec force contre la
ceinture de glace qui s'étendait le long de la côte. Des indigènes
qui les observaient de la côte, s'apercevant de la difficulté qui
leur faisait rebrousser chemin, lancèrent aussitôt un _bidarah_ ou
grand canot de peau, au milieu du ressac et vinrent à bord avec leur
chef. On les fit descendre dans la cabine, où nous eûmes une longue
conférence avec eux, sans que, toutefois, nous puissions retirer de
grands avantages, car nous ne pouvions nous comprendre mutuellement.
Les indigènes nous firent néanmoins comprendre, en portant leur main à
leur bouche dans l'attitude d'un homme qui boit et en répétant le mot
«schnapps», quel était le but de leur visite; mais le capitaine refusa
de les satisfaire. Quand ils furent partis, le lieutenant Chipp les
suivit, et parvint à la côte vers minuit. Il y rencontra une vieille
femme de King's Island, qui pouvait comprendre nos Indiens. Cette femme
lui apprit que Nordenskjold avait hiverné avec la _Véga_, au nord de
cette côte, et qu'il avait pris la route du détroit au mois de juin.

Ce jour-là nous avions pu faire des observations dans l'après-midi, qui
nous firent remarquer que notre position près du cap Serdze-Kamea ne
correspondait nullement avec nos calculs.

Le lendemain, nous rangeâmes la côte en nous dirigeant à l'ouest. Deux
autres troupes d'indigènes vinrent le long de notre bord, mais se
contentèrent de nous examiner. Ce sont eux, sans doute, qui ont raconté
que notre pont était couvert de chiens et de charbon. Ce jour-là, nous
vîmes quelques glaces flottantes qui s'en allaient au gré du courant.
Le lendemain, 31 août, au point du jour, nous distinguâmes encore
quelques huttes sur la côte. Le lieutenant Chipp, le pilote Dunbar,
le lieutenant Danenhower et Newcomb, descendirent à terre avec la
baleinière. Ils se proposaient d'entrer en relation avec les habitants
de ce village, d'en obtenir quelques renseignements sur l'expédition
suédoise.

«Après deux heures d'un travail pénible au milieu des glaces
flottantes, sur lesquelles nous vîmes beaucoup de phoques, raconte le
lieutenant Danenhower, nous atteignîmes le rivage, où nous trouvâmes
des carcasses de morses encore toutes fraîches. C'était un indice pour
nous que cette partie de la côte était habitée; mais il nous fallut
aller chercher les habitants jusque sous leurs tentes de peau, tant
ils semblaient défiants et timides. Nous trouvâmes parmi eux divers
objets ayant été apportés par des marins, entre autres une caisse,
sur laquelle on pouvait encore lire: «Centennial Brand of whiskey.»
Il est donc évident, que les Tchouktchis qui habitent cette partie de
la Sibérie se trouvent quelquefois en relation avec les trafiquants
américains. Toutefois, les gens du village que nous visitions,
nous furent de peu d'utilité pour le but que nous poursuivions.
Heureusement, nous finîmes par rencontrer un jeune Tchouktchis, plus
intelligent que les autres, et qui nous proposa de nous conduire à
l'endroit où la _Véga_ avait passé l'hiver. Cette proposition étant
acceptée, il se mit à notre tête, et, se dirigeant vers l'ouest,
nous fit traverser, pendant plusieurs heures, une _tundra_ dont la
mousse commençait à se dessécher, mais où nous n'aperçûmes pas la
moindre trace de rennes. A la fin, nous arrivâmes au fond d'une baie,
large d'une quinzaine de milles, et formée par deux promontoires qui
s'avancent au loin dans la mer. Notre jeune guide nous l'indiqua comme
celle où l'expédition suédoise avait séjourné pendant l'hiver. Cette
baie ne nous présenta rien de particulièrement intéressant; nous
aperçûmes, toutefois, sous les tentes des Tchouktchis qui l'habitent,
quelques boîtes de fer-blanc portant le nom de Stockholm, des chiffons
de papier avec des Sondes notées en langue suédoise, et enfin plusieurs
portraits de femmes, sans doute ceux de quelques beautés de profession
de la capitale de la Suède.

»Les Tchouktchis nous firent comprendre par signes que le navire qui
avait passé l'hiver dans leur baie était parti sain et sauf dans
la direction de l'est. Ils nous citèrent aussi le nom d'Horpish,
qui, nous dirent-ils, pouvait s'entretenir avec eux dans leur
propre langue,—vraisemblablement ils avaient ainsi défiguré le nom
de Nordquist, dont il est question dans l'ouvrage du professeur
Nordenskjold.

»Ces gens se montrèrent très hospitaliers pour nous: une vieille
femme nous pressa même de goûter à du sang de morse, qu'elle nous
présentait, mais nous nous crûmes obligés de la remercier. Ces
Tchouktchis vivent sous des tentes couvertes de peau; ils sont robustes
et bien proportionnés; mais d'une saleté repoussante. Ceux que nous
vîmes, étaient bien vêtus et leur chef portait comme emblême de son
autorité, une robe de calicot rouge. Nous leur achetâmes quelques-uns
des portraits et quelques-unes des boîtes de fer-blanc dont je viens de
parler, et nous reprîmes le chemin du navire.

»Cette excursion fut, pour la plupart des membres de notre petite
troupe, la dernière occasion qu'ils eurent, pendant deux ans, de mettre
pied à terre, car le soir, vers quatre heures, nous mîmes le cap au
nord-ouest, dans la direction de la pointe sud-est de la Terre de
Wrangell. A ce moment, nous sentîmes véritablement que notre voyage
d'exploration dans l'Océan Arctique commençait.

»Pendant notre absence, le capitaine avait pu observer la hauteur du
soleil à midi. Cette observation lui avait démontré que le point que
nous occupions, se trouvait reporté à quinze milles dans l'intérieur
des terres sur les cartes que nous avions. Il est vrai, nos positions
astronomiques ne méritaient guère de confiance, à cause de l'état de
l'atmosphère, mais, d'après nos calculs, nous étions déjà certains que
la côte près de laquelle nous nous trouvions était mal indiquée sur
les cartes. Toute cette côte présente un aspect riant et agréable. M.
Collins a fait un croquis soigné, d'un gros rocher en forme de cœur,
que nous avons supposé faire partie du cap Serdze-Kamea. Du point
qu'occupait le navire, nous avions aussi en vue plusieurs montagnes
affectant la forme de pains de sucre.

»Dès que nous nous dirigeâmes vers le nord, nous trouvâmes notre route
obstruée par un immense champ de glaces flottantes. Le temps était
orageux et brumeux.

»Le 1er septembre, nous aperçûmes une île que nous prîmes pour l'île
de Kolioutchine, et qui se trouve à l'entrée de la baie du même nom.
Le lendemain nous rencontrâmes de nouveaux amas de glaces flottantes
divisés en blocs d'assez petit volume; nous appuyâmes alors vers le
nord, puis vers le nord-est, et louvoyâmes ensuite le long de la
banquise de la côte de Sibérie, où nous nous aventurions quelquefois
quand nous rencontrions une solution de continuité.

»Dans l'après-midi du 4, nous aperçûmes un navire baleinier qui portait
sur nous; nous ralentîmes notre marche pour l'attendre, mais le temps
devint brumeux et il ne put venir même jusqu'à portée de la voix. Ce
fut pour nous une grande déception car nous espérions lui remettre le
courrier du navire, depuis qu'il était entré dans l'Arctique, et nos
lettres particulières. Nous courûmes des bordées, nous nous amarrâmes
à des glaçons à diverses reprises pour attendre une éclaircie. Ce
même jour, vers quatre heures du soir, nous vîmes un arbre immense
ayant encore ses racines, qui passa près de nous, entraîné par le
courant. Cette vue remit en mémoire à notre pilote des glaces, M.
Dunbar, un fait presque analogue dont il avait été témoin en 1865,
dans les mêmes parages. C'est pendant l'été de cette année que le
pirate Shenandoah détruisit la plus grande partie de la flotille des
baleiniers américains occupés à la pêche au nord du détroit de Behring.
«Au moment du désastre, nous dit M. Dunbar, je me trouvais dans la baie
de Saint-Laurent; mais, quelques mois plus tard, notre navire étant
venu à l'île Herald, je fus fort surpris de voir, près de la côte de
cette île, des mâts entiers et des tronçons de mâts, ayant appartenu
aux navires détruits. Toutes ces épaves s'en allaient à la dérive.»

Le fait que venait de nous signaler M. Dunbar nous fit soupçonner
l'existence d'un courant dans la direction du nord-ouest.

Ce fut le même jour, 4 septembre, à six heures du soir, que l'équipage
de _la Jeannette_ aperçut l'île Herald pour la première fois, d'après
M. Newcomb, naturaliste de l'expédition, et cette date semble faire
époque dans les souvenirs de ce dernier. «Jusque-là, dit-il nous
n'avions vu que des morses, des phoques et plusieurs ours; et aussi,
de temps en temps, des bandes de dix ou douze phalarapes. Ces gracieux
oiseaux n'étaient pas le moins du monde sauvages; nous les voyions tout
près de nous, rangés en cercle, occupés à chercher leur nourriture.
Ces intéressantes créatures nageaient avec vivacité à la surface
des flots et offraient un spectacle si gracieux que je serais resté
des heures entière à les considérer. Mais nous commençâmes alors à
apercevoir des pingouins, des guillemots, de jolies mouettes tachetées
et quelque bourguemestres; toutefois ces derniers étaient extrêmement
défiants. Enfin nous voyions aussi de superbes goëlands ivoire. Parmi
les individus de cette espèce, les uns avaient leur plumage d'adulte,
tandis que d'autres portaient encore leur première livrée. Ces
derniers, avec leurs taches noires sur un fond blanc, étaient vraiment
jolis, tandis que le blanc pur du plumage des adultes, contractant avec
la couleur noire de charbon de leurs pieds et de leurs jambes, offrait
un coup d'œil ravissant. Nous rencontrâmes fréquemment cette espèce par
la suite, et toujours elle se montra très familière.»

«Le 6 septembre, le capitaine, continue le lieutenant Danenhower,
supposant, que nous avions devant nous le canal d'eau libre qui
sépare la banquise de Sibérie de celle du nord de l'Amérique, ordonna
de marcher en avant. Nous rencontrâmes alors de la nouvelle glace à
travers laquelle le navire s'ouvrit un passage de vive force. Nous
étions affreusement secoués, mais sans cependant éprouver la moindre
avarie; à la vérité _la Jeannette_ supportait parfaitement le choc.
Mais vers quatre heures du soir, il nous fut impossible d'avancer
d'un pouce. Alors nous couvrîmes nos feux, et après avoir amarré le
navire avec ses ancres de glace, nous restâmes dans cette position. La
nuit fut extrêmement froide, et le lendemain matin le navire était
prisonnier. La veille, la nappe de glace qui nous entourait était
encore divisée en glaçons ayant depuis dix mètres carrés jusqu'à
plusieurs hectares de superficie, entre lesquels couraient d'étroits
passages enchevêtrés comme un réseau d'artères, mais ce jour-là il
n'existait plus la moindre solution de continuité. La situation resta
la même pendant plusieurs jours, plutôt ne fit qu'empirer, car nous
nous trouvâmes à la fin au centre d'une plaine d'environ quatre milles
de diamètre, composée de glaçons accumulés et soudés ensemble. Nous
avions alors l'île Herald parfaitement en vue au sud et à l'ouest. Elle
était alors à vingt et un milles de nous, d'après nos relèvements par
triangulation opérés sur une base de onze cents mètres.»

Pendant la période d'immobilité à laquelle le navire était alors
condamné, chacun à bord charmait ses loisirs de son mieux; les matelots
jouaient à la balle ou patinaient sur la glace nouvelle qui avait alors
de quatre à six pouces d'épaisseur, tandis que les officiers allaient
à la chasse. C'est à cette époque que M. Newcomb se trouva pour la
première fois en présence de l'ours polaire. Voici en quels termes
il raconte cette rencontre: «J'avais lu et entendu raconter tant de
choses sur la férocité de cet animal, que je n'oublierai jamais les
sentiments qui m'agitèrent, quand, pour la première fois, je vis venir
vers moi deux de ces monstres. Ils étaient d'une taille énorme. J'étais
seul alors avec M. Collins; néanmoins dès que nous les aperçûmes nous
marchâmes à leur rencontre. En les voyant venir directement sur nous,
j'étais bien convaincu qu'ils s'approchaient dans l'intention de
nous attaquer, et je me disposais à soutenir vaillamment la lutte.
Toutefois, lorsqu'ils nous virent approcher ils parurent hésiter,
puis s'arrêtèrent tout à fait. Néanmoins nous avancions toujours en
chargeant nos carabines; mais quand nous fûmes à quatre cents mètres,
l'un d'eux nous tourna les talons et déguerpit. Le second nous laissa
approcher encore d'une centaine de mètres, puis faisant volte-face à
son tour se mit à trottiner sur les traces de son compagnon en secouant
la tête d'une façon assez significative. Deux balles que nous lui
envoyâmes le firent changer d'allure, et alors ce ne fut plus qu'une
série de bonds désordonnés accompagnés de grognements entrecoupés.
Voyant cette retraite précipitée, nous nous mîmes à les poursuivre de
toute la vitesse de nos jambes; mais nous fûmes bientôt distancés. Tel
fut le résultat de cette rencontre dans laquelle je m'attendais avoir
à lutter jusqu'à ce que l'un ou l'autre des adversaires restât sur le
champ de bataille. Aussi quand je vis ces deux monstres rebrousser
chemin et battre en retraite au galop, je ne pus réprimer un certain
sentiment de dégoût et de désappointement.

»Le même jour, je vis un corbeau: c'était le premier depuis notre
départ d'Oonalachka. M. Collins, de son côté, aperçut un faucon,
qui, d'après la description qu'il m'en donna, devait être le faucon
d'Islande. Malheureusement je n'eus pas une seule fois l'occasion
de voir ce rapace, pendant tout le temps de mon séjour dans l'Océan
Arctique. Je le regrette vivement, car j'espérais apporter à la science
quelques données nouvelles sur son arc de dispersion.»

Le 15 septembre, le lieutenant Chipp, le pilote Dunbar, l'ingénieur
Melville et l'indien Alexis partirent avec un traîneau attelé de
chiens pour aborder à l'île Herald. Mais à six milles de la côte ils
arrivèrent sur le bord d'une vaste étendue d'eau libre, et durent
rebrousser chemin. Cette excursion ne fut marquée par aucun autre
incident que la mort de notre premier phoque, qui fut tué par l'indien
Alexis. Après avoir enlevé la peau de sa victime, celui-ci lui enleva
un petit morceau de chair à chacun des pieds de derrière, pour s'en
faire des talismans, qui devaient lui porter bonheur à la chasse de cet
animal «_to give good luck; make seal kill him_.» Il lui enleva ensuite
la vessie et la vésicule du fiel qu'il purgea soigneusement de leur
contenu en les trempant dans l'eau pour «_make him more seals_.»

Ce jour là, nous remarquâmes que le navire était emporté par les
glaces, ce qui fit renoncer le capitaine à l'idée d'envoyer une
nouvelle troupe pour essayer d'aborder à l'île Herald avec un bateau.

La surface de la glace était alors à peu près unie; seuls quelques
monticules de glace apparaissaient de loin en loin, laissant, dans les
intervalles qui les séparaient, de superbes endroits pour patiner. Les
efflorescences de sel qui se formaient sur la glace produisaient sous
les pieds, l'effet d'un tapis de velours. Chaque jour, nous apercevions
le mirage d'une terre au sud-ouest, et quelquefois nous la voyions dans
les nuages.

Le 17, le lieutenant Chipp et le pilote Dunbar, tuèrent chacun un ours:
c'étaient nos deux premiers. Le même jour, M. Newcomb tua sept jeunes
goëlands superbes. Il fit alors cette remarque, que tous ces oiseaux
venaient du même côté, c'est-à-dire du côté sous le vent. Ils étaient
attirés sans doute par l'odeur du sang des deux ours, plutôt que guidés
par leur vue. Il nous dit avoir déjà remarqué le même fait sur les
bancs de Terre-Neuve, où il y avait observé que, dans des circonstances
analogues, les oiseaux arrivaient toujours du côté sous le vent.

Vers cette époque, un étrange phénomène fut observé.

C'était pendant la nuit; le matelot Manson, qui était de quart, s'étant
approché de l'arrière pour consulter la boussole, fut fort surpris,
en se retournant, de voir sur l'avant du navire, un gros globe, d'une
couleur rouge sombre, qui oscillait horizontalement. Le diamètre de
ce globe lui parut égal à celui du disque de la lune quand cet astre
est dans son plein. Ce phénomène dura quelques minutes, puis disparut
subitement.

Le même phénomène se reproduisit une seconde fois plus tard, et fut
aperçu par le matelot Dressler, qui raconta le matin, qu'ayant vu la
boule éclater, il était allé à l'endroit où il croyait qu'elle se
trouvait, mais qu'il n'avait plus trouvé aucune trace de celle-ci.

Ces phénomènes furent l'objet de longues discussions à bord, aussi bien
parmi les hommes de l'équipage que parmi les membres de l'état-major.
On leur donna les explications les plus diverses, M. Collins en
attribua la cause au dégagement de certains gaz formés sous l'influence
de l'électricité.

«A cette époque, dit M. Newcomb, nous voyions quantité de morses. Un
des Indiens et moi en tuâmes deux qui avaient de superbes défenses. Ces
amphibies étaient endormis tout près l'un de l'autre sur le bord d'un
glaçon d'où la moitié de leurs corps plongeait dans l'eau. Nos deux
premières balles les ayant blessés mortellement, nous sautâmes à trois
pas d'eux, et leur envoyâmes cinq autres balles, presque à bout portant
pour les achever. Aussitôt qu'ils furent morts, l'Indien se dépouilla
le bras droit et le plongea dans la gorge de celui qu'il avait tué;
retirant ensuite son bras tout couvert de sang, il s'en frotta le
front, sur lequel il appliqua aussitôt de la neige, disant que son père
lui avait enseigné cette cérémonie, qui devait lui porter bonheur.»

La pression des glaces devint terrible à cette époque: sous l'effort
de cette pression, le navire s'inclina peu à peu jusqu'à douze degrés.
Le gouvernail fut alors démonté; les poulies du grand mât reportées à
babord; la basse poulie attachée aux grosses ancres de glace accrochées
à environ cent cinquante pieds du navire, et les amarres tendues pour
maintenir celui-ci dans une position verticale. On laissa néanmoins
le propulseur en place, mais en donnant aux ailes la position la plus
convenable pour qu'elles n'eussent point à souffrir de la pression des
glaces. Les machines furent suiffées, mais on s'abstint aussi de les
démonter.

«A mesure que l'inclinaison du navire augmentait, dit le lieutenant
Danenhower, on remarquait que la déviation locale de l'aiguille
devenait plus sensible; elle atteignit même jusqu'à un degré et demi
de plus qu'elle n'aurait dû atteindre. Cette perturbation était causée
par la quantité considérable de fer employée dans la construction
du navire, mais en outre et surtout par la présence des boîtes de
fer-blanc de nos conserves, qui se trouvaient emmagasinées dans la
cale et sur le gaillard d'arrière. Il fallut donc renoncer à faire
les observations à bord et transporter nos instruments sur la glace
et à une certaine distance du navire. A ce moment et plus tard nous
remarquâmes que le mouvement tournant de la glace était très lent,
c'est-à-dire que notre aimant se déplaçait peu—mais la nappe de
glace qui nous enserrait avait sous l'influence du vent un mouvement
cycloïdal dont la résultante était dans la direction du nord-ouest.
Certes, notre position n'était nullement enviable; à tout instant notre
navire pouvait être broyé comme une coquille de noix entre ces immenses
masses de glace dont l'épaisseur générale variait entre cinq et six
pieds. Mais en maints endroits où les glaçons s'étaient superposés et
soudés ensemble, l'épaisseur atteignait plus de vingt pieds. Le bruit
que faisaient ces montagnes de glace lorsqu'elles s'entrechoquaient,
rappelait celui du tonnerre, et l'on voyait alors la jeune glace qui
s'était formée dans le chenal qui les séparait voler en éclat et
retomber à leur surface comme d'énormes morceaux de sucre.

»Le mois d'octobre fut assez tranquille; nous n'eûmes point à nous
plaindre des tempêtes équinoxales; mais le froid devint extrêmement
vif. Vers le 14, notre observatoire étant installé sur la glace, fut
relié avec le navire par des fils téléphoniques, dont quelques-uns
avaient plusieurs centaines de mètres de longueur.»

«Je fis, vers cette époque, raconte M. Newcomb, un grand carnage de
guillemots; j'en tuai jusqu'à vingt-neuf dans la même journée. Ce sont
des oiseaux au vol rapide et offrant un bon coup de fusil; le goût de
leur chair est passable.

»Un autre jour, je tuai aussi deux petits goëlands d'une espèce
particulière. Ces deux oiseaux arrivaient en suivant l'ouverture
d'une fissure de la glace sur le bord de laquelle j'étais assis;
quand ils furent à portée, je tirai le premier qui tomba dans l'eau,
pendant que l'autre faisait un crochet pour s'enfuir dans une autre
direction; mais je fus assez heureux pour l'abattre également. Ces deux
goëlands étaient de l'espèce dite de Ross (Rodostistua rosea), qui
est extrêmement rare. Ce sont des oiseaux au vol rapide et gracieux,
ayant le dos d'un bleu azuré; les pieds et les tarses rouge vermillon;
la poitrine et le ventre d'un rose thé, couleur de laquelle la
teinte rosée est à peine perceptible, mais qui cependant s'harmonise
admirablement avec le bleu perlé des couvertures. Ces deux jolis
oiseaux avaient alors leur plumage d'automne, c'est la plus charmante
espèce que j'aie jamais vue.

»Je vis plus d'oiseaux pendant ce premier automne que je n'en ai vu
depuis, si j'en excepte toutefois le séjour que j'ai fait à l'île
Bennett, où des milliers de pingouins, de guillemots et de goëlands
avaient leurs nids.

»Vers la fin d'octobre et en novembre, il tomba un peu de neige par
intervalle qui, en se durcissant, rendit la marche plus facile. J'en
profitai pour faire de fréquentes excursions, en quête de spécimens
d'histoire naturelle. Bien que ce fût l'époque où les oiseaux quittent
ces parages, j'en tuai un bon nombre de très intéressants.»

La Terre de Wrangell était déjà en vue depuis quelques jours, mais ce
fut le 28 et le 29 octobre que les gens de _la Jeannette_ la virent
dans son plein, et purent la distinguer des montagnes et des glaciers
qu'ils reconnurent bien souvent par la suite, et dont M. Collins prit
des croquis. Le navire s'en allait alors au gré du vent dans son
mouvement de dérive. Les morses et les phoques abondaient dans ces
parages, et les gens de l'équipage tuèrent deux ours. Deux baleines
blanches passèrent aussi en vue du navire, mais ce fut les seules qu'on
aperçut pendant toute la durée de l'expédition.

«La vie à bord était paisible, mais monotone, dit Danenhower;
nous faisions de nombreuses observations, surtout d'étoiles. Les
nuits étaient claires et fort propices pour se servir de l'horizon
artificiel. Mais nous commençâmes à nous apercevoir et par la suite
nous arrivâmes à nous convaincre que l'amiral Rodgers avait raison de
dire que le sextant, l'horizon artificiel et le fil à plomb, sont les
instruments les plus sûrs et les plus utiles pour l'exploration dans
l'Océan Arctique. On ne peut guère se servir des différents télescopes
parce qu'on ne peut faire d'observations minutieuses, qui, du reste,
ne sont pas nécessaires dans ces régions. Le froid y est assez
intense pour influencer les instruments, et il est presque impossible
d'empêcher les lentilles de se couvrir de gelée ou de vapeur, ce qui
nécessite des corrections de réfraction presque sans fin. L'expérience
nous apprit, en outre, que sur cette plaine de glace, l'état de
l'atmosphère varie constamment. Sans qu'aucun indice précurseur
vînt révéler le changement qui allait s'opérer, la croûte glacée
s'entr'ouvrait, et souvent alors nous voyions s'élever d'immenses
colonnes de vapeur du niveau de la mer; ce phénomène persistait aussi
longtemps qu'une différence considérable existait entre la température
de l'air et celle de la surface de l'eau, qui était ordinairement de
29° Fahr., c'est-à-dire celle à laquelle l'eau salée se congèle.

»Vers le 6 novembre, la glace commença à se rompre autour de nous.
Nous avions déjà remarqué qu'à l'époque de la nouvelle ou de la pleine
lune, il se produisait, dans la croûte de glace, une grande agitation
que nous attribuâmes à l'action de la marée. Mais ce phénomène fut plus
sensible pour nous pendant l'époque où nous nous sommes trouvés entre
l'île Herald et la Terre de Wrangell, ou encore quand la mer était peu
profonde et que la sonde ne nous rapportait pas plus de quinze brasses.
Au moment de chacune de ces phases, la glace se rompait autour de nous
et les glaçons, suivant une marche constante, venaient s'amonceler
autour du navire.»

Les journées du 6 et du 7, durent être terribles, à en juger par
la note suivante empruntée au journal de M. Newcomb: «La glace est
en mouvement comme hier; on entend des craquements effroyables.
La pression est énorme. De gros blocs de glace arrivent sur nous,
poussés sur nous par le vent comme des fétus. Le champ glacé qui nous
environne, oscille d'une façon indescriptible. Notre navire est encore
en bon état, mais pour combien de temps? nul ne le sait. Mon fusil et
mon sac sont prêts pour partir s'il le faut et aller..... Dieu sait où.»

De son côté, le lieutenant Danenhower disait en partant à la même
époque:

«La plaine de glace que quelques semaines auparavant nous voyions
du haut du grand mât, parfaitement unie tout autour de nous, était
alors bouleversée et dans un état de confusion dont la vue d'un vieux
cimetière musulman peut seule donner une idée. Des fissures s'étaient
produites dans la croûte de glace qui nous environnait et s'en allaient
en rayonnant tout autour du navire. Les glaçons, en se heurtant et
en se bousculant les uns les autres, produisaient un si épouvantable
tumulte, qu'ils arrachaient à nos chiens des hurlements de frayeur.»

Cependant, la tranquillité se rétablit bientôt. Les jours suivants
on observa plusieurs superbes halos du soleil, et le 10, apparut une
aurore boréale que M. Newcomb décrit en ces termes: «C'est la plus
belle que j'aie jamais vue. Elle formait six grands arcs intersectés
de cirrhus à l'horizon et s'étendait de l'ouest-nord-ouest à l'est,
couvrant ainsi presque la moitié de la voûte céleste. Le scintillement
des étoiles à travers ce rideau lumineux produisait un effet magique.
Spectacle vraiment grandiose! Ces franges éclatantes descendant
perpendiculairement à l'horizon, le vacarme produit par les craquements
des glaces qui, en s'entrechoquant, grondent comme le tonnerre,
formaient l'ensemble d'une scène imposante qui restera éternellement
gravée dans ma mémoire. On respirait presque de l'électricité.»

Cependant la longue nuit d'hiver approche, les lumières restent
allumées pendant toute la journée dans l'intérieur du navire, et le
soleil va bientôt disparaître sous l'horizon.

Depuis quelques jours, nous étions en vue de l'île Herald, et, en même
temps, de la Terre de Wrangell, quand, pendant la nuit du 13, nous
entendîmes résonner, dans toutes les parties du navire, un bruit qui
nous fit supposer que la glace se retirait. Un coup d'œil au dehors
nous permit, en effet, d'apercevoir, du côté de babord, une vaste nappe
d'eau libre en même temps qu'une crevasse dans la glace, sous laquelle
nous pouvions distinguer un courant rapide. Tout le monde monta
immédiatement sur le pont et les préparatifs furent faits pour visiter
le navire. Celui-ci se trouvait dans une position assez singulière.
D'un côté, à babord, il était complétement dégagé, tandis qu'à tribord
la passerelle reposait encore sur la glace, ce qui nous fit croire
qu'un banc de glace s'était glissé sous la quille et nous maintenait
dans cette position. Mais cet état de choses fut de courte durée:
deux jours plus tard, une couche de jeune glace recouvrait l'espace
libre et se trouvait assez forte sous nos sabords pour permettre qu'on
s'aventurât à marcher. Notre navire se trouvait donc emprisonné pour la
seconde fois.

A partir de ce moment, la pression commença à se faire sentir et
augmenta jusqu'au 23 novembre. «Ce jour-là, après un temps calme
pendant toute la journée, dit Danenhower, nous eûmes une magnifique
nuit étoilée, dont M. Melville et moi nous profitâmes pour faire
des observations, lorsque, vers onze heures, nous entendîmes un
épouvantable craquement. La glace venait de se fendre à tribord et se
détachait des flancs du navire pour s'en aller à la dérive, laissant
celui-ci suspendu dans la moitié de la forme qui l'enserrait quelques
minutes auparavant. Bientôt après, nous pûmes voir une assez vaste
étendue de la surface de la mer complétement libre de glace et unie
comme une glace. Nous n'entendions pas le moindre bruit autour de
nous, si ce ne sont les hurlements de quatre chiens qui s'en allaient,
emportés par la glace. Heureusement, quelques jours auparavant, nous
avions remonté à bord tous nos instruments astronomiques, en prévision
d'un semblable accident, et il ne restait sur la glace que notre
chaloupe à vapeur et une petite cabane construite par nos hommes. On
retourna chercher la chaloupe, mais la cabane fut abandonnée à son
malheureux sort. Nous ne nous doutions guère alors que treize mois
plus tard elle donnerait lieu à l'anecdote que nous raconterons tout à
l'heure, et qui devait tous nous mettre en émoi.

»Le lendemain matin, nous pouvions distinguer, à trois milles de nous,
le glaçon où le navire s'était trouvé encastré. L'empreinte de la coque
y était encore parfaitement visible. Tout l'espace qui nous séparait
de ce glaçon était libre; malheureusement, il était beaucoup plus
large que long, et, de tous les autres côtés, la nappe de glace nous
présentait l'aspect d'un gâteau, au moment où celui-ci sort du four,
avec sa surface fendue et crevassée.

»Un des jours suivants, vers huit heures du matin, le glaçon qui
retenait encore _la Jeannette_ à tribord, se retira à son tour,
laissant celle-ci s'en aller librement à la dérive, sous l'impulsion
du vent. Celle-ci flotta ainsi pendant toute la journée, mais, vers
sept heures du soir, elle fut poussée au milieu des jeunes glaces qui
s'étaient formées et s'y engagea, pour y rester emprisonnée de nouveau.
Ce nouvel incident nous toucha peu, car nous étions au milieu de la
longue nuit d'hiver. Il faisait donc trop sombre pour que nous eussions
aucune chance de trouver un passage dans le dédale de canaux que
formaient entre eux les glaçons qui nous environnaient.

»Mais revenons à l'histoire de la cabane que les glaces nous avaient
enlevée. Un jour Anequin, un de nos chasseurs de l'Alaska, revint au
navire dans un état de surexcitation extraordinaire pour un Indien
aussi peu communicatif: «Moi, avoir trouvé une maison de deux hommes»,
nous dit-il en arrivant. Il nous fit ensuite la description de cette
maison. Quand on lui demanda s'il était entré à l'intérieur: «Non,
répondit-il, moi avoir trop peur». On peut juger de notre surprise. Le
lieutenant Chipp partit aussitôt pour vérifier le fait; il prit avec
lui plusieurs matelots et emmena l'Indien pour leur servir de guide.
Quand il fut arrivé à trois milles environ du navire, dans la direction
du sud-est, il trouva la maison vue par Anequin, et reconnut la cabane
abandonnée lors de la rupture de la glace.

»D'après les calculs que nous fîmes à cette époque nous reconnûmes que
le mouvement de dérive qui nous entraînait nous avait déjà emporté à
quarante milles du point où nous étions entrés dans les glaces.

»Jusque-là notre navire avait admirablement résisté aux pressions
les plus fortes sans paraître faiblir. Mais une nouvelle épreuve
l'attendait. Un jour, pendant que je me trouvais sous la tente du pont,
j'aperçus au-dessous de moi la pointe aiguë d'un énorme glaçon qui
pressait le flanc du navire, du côté de babord, un peu en arrière des
chaînes de l'avant et juste en face de la grosse travée qu'on avait
posée à cet endroit à l'intérieur du navire, en vertu des ordres exprès
de l'ingénieur en chef de Mare Island, M. William Shock. L'étreinte
devint si forte que le navire se mit à gémir dans toutes ses parties;
par instant, les portes des cabines étaient tellement comprimées qu'il
eût été impossible d'en sortir, si un accident était survenu; la grosse
travée elle même s'enfonça de trois quarts de pouce dans le plafond
sous l'effort de la pression; les planches du pont semblaient vouloir
s'arracher de dessus les baux et on pouvait voir jusqu'à un pouce de
profondeur dans leurs assemblages de mousqueterie, produit par le
revêtement intérieur du navire, qui éclatait de toutes parts.

»Cette étreinte dura pendant le reste de la journée et pendant toute
la nuit. Naturellement personne ne ferma l'œil et chacun avait son sac
près de soi et se tenait prêt à partir. On commença même à faire des
préparatifs pour quitter le navire. Les traîneaux et les embarcations
furent descendus sur la glace prêts à servir en cas de nécessité.
Pendant tout ce temps, le sort de _la Jeannette_ fut véritablement en
suspens. Enfin le lendemain la pointe de glace se rompit avant d'avoir
entamé le flanc du navire. Alors un soupir de soulagement s'échappa de
toutes les poitrines. Avec quel élan je remerciai du fond du cœur M.
Shock de sa prévoyance. Car sans la bienheureuse travée, c'en était
fait de _la Jeannette_.

»Le soir, la plaine de glace qui nous environnait ayant repris son
apparente immobilité, nous pûmes prendre du thé. A ce moment on pouvait
lire sur tous les visages un véritable sentiment de satisfaction, car
le navire n'avait souffert que dans l'assemblage de quelques-unes de
ses parties.»

Jusqu'ici nous ne nous sommes guère occupés que des événements qui
se sont passés à l'intérieur du navire et n'ayant aucun rapport avec
la vie intérieure des gens de l'expédition. Aussi, sans entrer dans
de longs détails, croyons-nous devoir décrire l'existence de ces
infortunés prisonniers des glaces pendant les deux longues nuits
d'hiver qu'ils ont eu à passer au milieu de l'Océan Arctique.

«La longue nuit de trois mois, dit le lieutenant Danenhower, ne
commença que vers le 10 novembre; néanmoins, le règlement d'hiver était
entré en vigueur du 1er du même mois. Nous nous levions à sept heures
pour répondre à l'appel général; les feux étaient ensuite allumés,
et nous déjeunions à neuf heures; de onze heures à une heure, chacun
était obligé de prendre un fusil et d'aller à la chasse par mesure
sanitaire, car nous avions besoin d'exercice au grand air; à trois
heures, la cloche nous appelait pour le dîner, à la suite duquel les
feux de la cuisine étaient éteints, afin d'économiser le charbon. Entre
sept et huit heures, le thé était servi, mais nous nous servions,
pour le faire, de l'eau distillée qui nous était fournie par une
chaudière Baxter. Celle-ci fonctionnait nuit et jour, car le docteur
avait expressément défendu l'emploi, pour notre consommation, de l'eau
provenant de la fonte de la neige ou de la glace. Celle-ci était
beaucoup trop salée. Après le thé, chacun allait se coucher.

»Notre ordinaire se composait en majeure partie de conserves. Pour
varier, cependant, nous mangions de l'ours et du phoque deux fois par
semaine. Nous avions aussi du lard avec des haricots ou du bœuf salé
une fois tous les huit jours; nous ne buvions jamais de rhum ni aucune
autre boisson alcoolique, sauf les jours de grandes fêtes, c'est-à-dire
deux ou trois fois par an.

»Comme combustible nous recevions cinquante livres de charbon pour la
cabine et le poste des matelots; la cuisine n'en recevait également que
quatre-vingts, car nous étions obligés de faire des économies sur ce
chapitre.

»Malgré ce régime, un peu sévère, la discipline fut toujours
parfaitement observée, et pendant les vingt et un mois de notre
captivité, une seule punition fut infligée. Encore n'était-ce pas pour
une infraction aux règlements nautiques, ni pour insubordination, mais
bien pour un acte d'impiété.

»Au point de vue sanitaire, les règlements étaient strictement
observés, et chaque mois tous les hommes de l'équipage étaient soumis à
une inspection médicale. Aussi la santé générale se maintint-elle dans
les meilleures conditions, eu égard au genre de vie que nous étions
forcés de mener. D'un autre côté, les matelots jouissaient réellement
d'un confort relatif.

»Mais ce qui contribua sans doute, au moins dans une certaine mesure,
à soutenir le moral de nos hommes furent les divertissements auxquels
donnèrent lieu les fêtes de Noël et du premier de l'an.

»Le jour de Noël, tous les hommes de l'équipage, réunis en corps et
vêtus de leurs habits de gala, descendirent dans la cabine pour nous
présenter leurs compliments.»

Chacun d'eux reçut un bon de faveur pour la table des officiers, où ils
prirent part à un véritable festin, dont M. Newcomb nous a conservé la
carte, que nous reproduisons ci-dessous:

  _Potage._

  Soupe à la Julienne.

  _Poisson._

  Saumon à la maître d'hôtel.

  _Viandes._

  Canard arctique (lisez: phoque rôti). Jambon froid.

  _Légumes._

  Petits pois (conservés); _Succotash_: Plum-pudding anglais de
    conserve, à la sauce froide.
  Mince pie.

  _Dessert._

  Pale Sherry.
  Bière.
  London Stout.
  Chocolat français et café.
  «Hard Tack.»
  Cigares.

  Le 25 décembre 1879.

A bord du steamer arctique _la Jeannette_, prise dans les glaces par
72° de latitude nord.

Vint ensuite une représentation théâtrale improvisée, avec intermèdes
de chants, de danses, etc., dans laquelle chacun des hommes de
l'équipage joua un rôle. Voici le programme de cette représentation:

LES CÉLÈBRES MINSTRELS DE «LA JEANNETTE.»

PROGRAMME.

_Première partie._

  Ouverture.........      Orchestre.
  _Ella Ree_........      M. SWEETMAN.
  _Soo Fly_.........      H. WILSON.
  _Kitty Wells_.....      Edward STAR.
  _Mignonette_......      H. WARREN.
  Final.............      Ensemble de la troupe.

INTERMÈDE.

_Deuxième partie._

1º Le célèbre ANEQUIN, du grand nord-ouest, qui est connu du monde
entier, amusera le public par une de ces fameuses pantomimes comiques
dont lui seul a le secret.

2º Le grand DRESSLER jouera son solo favori sur l'accordéon.

3º M. Jack COLE, notre étoile, dansera ensuite un pas de clown et de
gigue.

4º Enfin, solo de violon, par George KUEHNE, seul rival d'Old Bull.

INTERMÈDE.

_Troisième partie._

La soirée se terminera par la farce extra-bouffonne

MONEY MAKES THE MARE GO.

  PERSONNAGES.

  Master Keen Sage......................    George W. BOYD.
  Miss Keen Sage........................    W. SHAWELL.
  Charles Tildene, jeune homme
    d'avenir, amoureux de miss Sage.....    H.-W. LEACH.
  Julius Goodargold.....................    W. WARREN.

  _Régisseur_: A. GORTZ.

  _Directeur_: W. NINDERMAN.

  Noël 1879.

C'est ainsi que se termina l'année 1879. Le 1er janvier 1880 eut aussi
ses divertissements. Mais, malheureusement, nous ne pouvons entrer dans
aucuns détails à leur sujet; mais ceux que nous venons de donner à
propos de Noël suffisent pour démontrer qu'à cette époque le moral de
tout l'équipage était excellent.



CHAPITRE III.

  Débuts du mois de janvier 1880.—Retour de la lumière.—Alerte
  du 19 janvier.—Une voie d'eau se déclare.—Efforts faits pour
  la combattre.—Peine inutile; il faudra pomper pendant dix-huit
  mois.—Position du navire à cette époque.—Cinquante milles en
  cinq mois.—La théorie de Peterman réduite à néant.—Un ours à
  bord.—Quinze jours d'été seulement.—Le gibier dans l'Océan
  Arctique.—Visite d'une ourse et de ses deux oursons.—Désagréable
  rencontre faite par le capitaine.—Nous sommes arrivés à la fin de
  notre première année dans l'Arctique.—Théorie sur le mouvement des
  glaces polaires.—Hypothèse sur la route probable de _la Jeannette_,
  si elle résistait à la pression des glaces.—État sanitaire de
  l'équipage, conditions du navire au commencement de septembre 1880.


Les quatre mois qui venaient de s'écouler depuis l'emprisonnement de
_la Jeannette_ dans les glaces avaient été relativement doux, pour tous
les gens qui étaient à bord. A part deux ou trois moments critiques
où leur navire s'était trouvé en danger d'être écrasé, ils n'avaient
pas eu trop à se plaindre des glaces de l'Arctique. En outre, les
vivres frais ne leur avaient point encore fait défaut. «Nous avons
tué deux cent quinze oiseaux, trouvons-nous consigné dans les notes
de M. Newcomb, et nous aurions pu en tuer bien davantage; mais comme
la corneille de John Billing, nous ne soupirions pas après eux, et
n'avions pas encore appris, par expérience, à en apprécier la valeur.»

Les premiers jours de l'année 1880 se passèrent encore sans incidents
remarquables. Peu à peu le soleil se rapprocha de la ligne de
l'horizon, et, vers le milieu de janvier vint mettre le terme à une
longue nuit d'hiver. Son apparition fut naturellement saluée avec
des transports de joie par tout le monde à bord; cependant, elle
fut signalée par un abaissement de température considérable; le
thermomètre à alcool descendit jusqu'à 57° 8 (Fahr.) au-dessous de 0°.
Heureusement, l'absence du vent fut à peu près complète pendant ces
froids rigoureux.

Nous pûmes alors constater les effets physiologiques produits sur nous
par les ténèbres: nous étions tous d'une extrême pâleur; de plus, sous
l'influence du froid, les ongles de nos mains étaient devenus cassants.

«Ce fut pendant cette période d'accalmie, raconte M. Newcomb, qu'il
me fut donné d'être témoin d'un acte superstitieux bien étrange. Je
me promenais avec un de nos Indiens, lorsque je le vis s'arrêter
subitement et regarder le disque de la nouvelle lune qu'il venait
d'apercevoir. Soufflant ensuite dans la direction de l'astre il lui
adressa une invocation pour lui demander le succès à la chasse. Curieux
de connaître le motif qui le faisait agir ainsi, je le lui demandai.
«La nouvelle lune, me répondit-il, est le «Tyune» des cerfs, des ours,
des phoques et des walrus, et j'ai appris de mon frère une invocation
qui doit me la rendre propice dans mes chasses. Mon père tenait
lui-même ce secret d'un vieil Indien qui le lui avait vendu pour une
peau de loup.»

Aux jours de tranquillité du commencement de janvier succédèrent les
jours d'angoisses. Vers le milieu du mois, les glaçons commencèrent
à s'amonceler autour du navire qu'ils environnèrent bientôt d'un
véritable rempart. La pression devint alors énorme, et, sous son
action, la glace étant très souple et très élastique, s'entassait
sans résistance. A ce moment la principale poussée s'exerçait de
l'avant à l'arrière; les flancs avaient aussi à supporter une étreinte
terrible. Jusqu'au 19 au matin, _la Jeannette_ lutta sans faiblir,
mais ce jour-là, un matelot, appelé par les besoins du service dans la
chambre remonta aussitôt annoncer que les plaques de l'avant étaient
couvertes d'eau. Le charpentier, descendu à son tour, revint dire que
si on n'arrivait pas à obtenir des pompes, de deux mille cinq cents
à trois mille coups de piston par heure, on ne parviendrait pas à se
rendre maître de l'eau. La position était critique, car, à moins que la
pression des glaces ne cessât, l'existence de _la Jeannette_ n'était
plus qu'une question d'heures.

«Perspective peu rassurante, écrit M. Newcomb, la côte de Sibérie se
trouvant à quelque deux cents milles au sud. Long et pénible voyage;
mais la volonté a soutenu des hommes dans une position aussi critique;
j'espère qu'elle nous soutiendra également. Cependant le navire qui
frissonne dans toute sa membrure nous indique que la pression augmente.»

A la première nouvelle du danger, tout le monde courut aux pompes. La
température était alors extrêmement basse; le thermomètre marquait 42°
Fahr., qui est le point de congélation du mercure. Tout gelait. «Le
froid était si intense, dit M. Newcomb, que les mocassins et les gants
se raidissaient dès qu'on les avait quittés. Quand on avait marché
pendant une heure, on se sentait comme un poids sur l'estomac, et tous
les symptômes de l'indigestion se manifestaient. Cependant les hommes
étaient obligés de travailler avec de l'eau jusqu'à mi-jambe.»

M. Melville eut beaucoup de peine à obtenir de la vapeur et à
mettre les pompes en mouvement. Il y parvint à la fin, et celles-ci
fonctionnèrent à merveille. On découvrit alors qu'une voie d'eau
sérieuse s'était fait jour à travers une des côtes du navire. On
crut alors que les planches du bordage s'étaient disjointes près
de l'étrave, mais ce ne fut que le jour où _la Jeannette_ sombra,
c'est-à-dire le 12 juin 1881, qu'on connut la véritable cause du mal.
De leur côté, les charpentiers Sweetman et Ninderman, travaillaient
jour et nuit, sous la direction du lieutenant Chipp, à établir une
cloison étanche à l'avant du grand mât, pour empêcher l'eau d'envahir
toute la cale. Le 21, M. Melville adapta une pompe économique à la
chaudière Baxter. Cette nouvelle pompe apporta un grand soulagement
aux hommes qui, jusque-là, s'étaient comportés vaillamment; du reste,
elle continua de fonctionner jour et nuit pendant dix-huit mois,
c'est-à-dire jusqu'au jour de la catastrophe qui mit fin à l'existence
du navire. Melville essaya, pendant l'été, d'installer une autre pompe
avec des ailes de moulin, mais il en fut pour sa peine, car pendant
cette saison, les vents étaient si faibles, qu'ils ne pouvaient la
mettre en mouvement.

L'alerte du 19 janvier avait révélé les qualités de l'équipage de
_la Jeannette_. «L'expérience du 19, dit le lieutenant Danenhower,
me remplit de confiance dans notre équipage, car, durant cette
terrible épreuve, tous les hommes s'étaient montrés à la hauteur de
la situation. D'un autre côté, le soleil commençait à se montrer sur
l'horizon et nous pouvions distinguer la Terre de Wrangell à notre
gauche. Mais l'île Herald n'avait été aperçue qu'une seule fois, bien
que _la Jeannette_ fut à peu près à égale distance des deux.

»Nous nous trouvions alors à une cinquantaine de milles du point où
nous étions entrés dans les glaces. Malgré cette faible distance,
pendant les cinq mois qui venaient de s'écouler, nous avions parcouru
un trajet considérable avec la banquise qui nous retenait prisonniers.
Car celle-ci nous rapprochait et nous éloignait tour à tour de 180°
méridien en nous faisant décrire de véritables cercles. Cependant nous
devions avoir dépassé ce méridien.

»Le courant qui nous emportait avait une marche irrégulière. Nous
avions remarqué qu'avec les vents du sud notre mouvement était toujours
beaucoup plus rapide qu'avec ceux du nord-est. Sans doute, la Terre de
Wrangell, que nous avions sous le vent, n'était pas étrangère à ces
irrégularités. Quant aux vents du sud-ouest, ils étaient extrêmement
rares.

»A plusieurs reprises, on annonça une terre au nord-est. Comme j'étais
déjà confiné dans ma cabine, je ne pus vérifier l'existence de cette
terre, mais néanmoins je n'y peux croire, car certains matelots
apercevaient la terre à tous les rumbs du vent dès qu'ils s'asseyaient
dans le tonneau de vigie. Aussi que de fois n'ont-ils pas fait monter
inutilement au haut du mât notre pilote des glaces!

»A la vérité l'immobilité relative à laquelle nous étions condamnés
nous causait un véritable désappointement. Jusque-là, en effet, notre
seule découverte était celle de la fausseté de la théorie de Pétermann.
Car, à nos yeux, il n'était plus soutenable que la Terre de Wrangell
fît partie du Groënland, et il était évident, comme on l'a démontré
plus tard, que cette terre n'est qu'une île.»

Dès que le danger qu'on avait couru le 19 et les jours suivants fut
passé, la tranquillité se rétablit à bord, et chacun reprit ses
occupations ordinaires.

«Le 1er février au matin, dit M. Newcomb, un de nos chasseurs indiens
me rapporta un superbe renard blanc. Comme nous nous trouvions à peu
près à égale distance de l'île Herald et de la Terre de Wrangell, et à
une cinquantaine de milles des deux, je fus forcé d'en conclure que cet
animal est un maraudeur des plus entreprenants.

»Le lendemain matin, la monotonie de notre existence fut troublée par
la visite d'un ours monstrueux qui voulut venir à bord. Cet animal se
dirigeant droit à la passerelle avec l'intention évidente de monter sur
le pont, nos chiens se précipitèrent à sa rencontre pour lui barrer
le passage, mais ils durent bien vite battre en retraite. Toutefois
maître Bruin paya cher cet excès de témérité, car M. Dunbar, saisissant
une carabine l'eut vite dépêché dans l'autre monde en lui logeant
une balle dans la tête. Bien que nous ayons eu souvent la visite de
ces monstrueux animaux, aucun n'avait poussé l'audace aussi loin.
Généralement ils battaient en retraite dès qu'ils nous apercevaient, se
bornant à tenir tête aux chiens lorsqu'ils étaient poursuivis de trop
près.

»Avec le retour de la lumière, les excursions sur la glace devinrent
naturellement plus fréquentes et plus longues; mais ces promenades
n'étaient pas toujours sans danger.

»Le 16 février, continue M. Newcomb, je partis à la chasse avec un des
Indiens; ne trouvant que de vieilles traces d'ours, nous poussâmes
nos recherches assez loin. A la fin il fallut songer au retour, mais
quand nous fûmes arrivés à un demi-mille du navire nous trouvâmes
notre chemin barré par une crevasse large de quarante pieds, là où
quelques heures auparavant nous n'avions pas trouvé le moindre indice
de rupture. Nous fûmes donc obligés de chercher un passage ailleurs.
Après avoir côtoyé la crevasse pendant plus de trois milles, nous
finîmes par arriver à un endroit où nous pûmes la franchir en sautant
d'un glaçon sur l'autre et regagner le navire, fort heureux de nous
sentir tirés de cette situation embarrassante. Au reste le lecteur
pourra s'imaginer les sentiments qui devaient nous animer, lorsqu'il
saura que nous avions le vent contraire; qu'à cette époque le jour dure
quelques heures seulement; que la crevasse s'élargissait sans cesse,
et enfin que la température était à 45° Fahrenheit. Par exception à la
règle, la température remonta, il est vrai, le lendemain, à 35°, mais
ce brusque changement fut accompagné d'une tempête pendant laquelle le
vent soufflait par rafales avec une vitesse de quarante-cinq milles
à l'heure, emportant avec lui des tourbillons épais d'une neige
aveuglante que personne n'aurait bravé impunément.»

Le 22 février, jour anniversaire de la naissance de Franklin, on fit la
toilette du navire: tous ses mâts furent pavoisés, absolument comme si
nous nous fussions trouvés dans un port d'Amérique. Le drapeau national
flottait à l'avant et au sommet du grand mât, tandis que le pavillon du
commandant se déployait au sommet de la misaine.

Le relevé de nos sondes, pendant toute cette saison, nous donnait une
moyenne de trente-trois brasses avec fond de boue.

Les glaces que nous mesurâmes en plusieurs occasions nous donnèrent
8 pieds comme épaisseur moyenne pour celle de l'année; un glaçon qui
venait de se détacher nous donna 10.

Ce fut dans le courant de février que nous eûmes la plus basse
température que nous ayons éprouvée— -58° Fahrenheit. Du reste, la
température était extrêmement variable pendant la journée.

Les mois de mars et d'avril se passèrent sans incidents bien
remarquables. Nous fûmes cependant surpris de ne ressentir en mars
aucune de ces rafales de vent entremêlées de neige, qui sont si
fréquentes à cette époque sous d'autres latitudes.

En avril, le naturaliste de l'expédition prit un moineau et une
alouette des côtes. Nous nous attendions à voir des bandes d'oies et
d'autres sauvagines à l'époque du passage du printemps, mais nous fûmes
déçus dans cette espérance. Aucun de ces oiseaux ne se montra; seul un
malheureux eider mâle vint tomber, épuisé, auprès du navire, où il fut
pris.

«Le 1er mai, dit M. Newcomb, j'aperçus le premier goëland que nous
vîmes cette année-là; c'était une mouette tachetée, qui vint passer
à quelque distance du vaisseau. Un peu plus tard je tuai plusieurs
pingouins et quelques guillemots. J'en vis un plus grand nombre
d'autres, qui, tous, se dirigeaient vers l'ouest, ce qui me fit
soupçonner l'existence d'une terre dans cette direction, où ces oiseaux
allaient nicher.»

A cette époque nous faisions de longues excursions sur la glace pendant
lesquelles nous trouvions souvent quantité de coquilles de moules, et
de boue, ce qui indiquait évidemment que le banc de glace qui nous
entraînait avait été en contact avec la terre, ou quelque bas-fond.
Souvent aussi les chasseurs rapportaient de petits morceaux de bois;
l'un d'eux revint même un jour avec une tête de morue; il avait aussi
trouvé une substance ayant beaucoup d'analogie avec le blanc de baleine.

Le 3 mai, un vent frais se mit à souffler du sud-est, et le navire
fut entraîné d'un mouvement uniforme et rapide vers le nord-ouest.
M. Collins nous prédit alors, et nous répéta à plusieurs reprises,
que si les vents de cette direction continuaient à souffler jusqu'au
commencement de juin, nous aurions, dans le courant de ce dernier mois,
des vents du nord-ouest qui viendraient rétablir l'équilibre. Cette
prédiction se confirma complétement, car pendant le mois de juin, nous
fîmes en sens inverse le chemin que nous avions parcouru en mai.

Il faisait assez jour au milieu de mai, à minuit, dans notre cabine,
pour qu'on puisse lire sans le secours des lampes.

Nous commençâmes les draguages le 1er juin, et nous ramenâmes ce
jour-là du fond de l'eau des astéries et un petit mollusque bivalve.

Le 4 juillet, jour anniversaire de la déclaration d'indépendance, _la
Jeannette_ prit de nouveau un air de fête, et tous ses mâts furent
pavoisés comme le 22 février.

La neige avait fini de disparaître vers le milieu de juin, laissant
de larges flaques d'eau à la surface de la plaine de glace qui nous
entourait. Celle-ci avait alors une teinte bleu-verdâtre, et était
devenue de la dureté du cristal. Aussi l'intervalle qui sépare la date
du 15 juin de celle du 15 juillet était regardé par beaucoup d'entre
nous, comme le plus propice pour les excursions. Néanmoins ce point
était fort controversé et des discussions interminables s'élevèrent à
ce sujet entre les gens les plus experts en la matière, parmi lesquels
il faut citer notre pilote de glace, M. Dunbar, qui avait fait de
nombreux voyages dans les parages de la baie de Baffin.

Quoiqu'il en soit, nous eûmes pendant la plus grande partie de l'été
un temps gris et brumeux. Heureusement nous n'avions pas le moindre
souffle de vent, mais souvent l'humidité, le brouillard et le froid
étaient tels que nous étions glacés jusqu'aux os. On eût dit que la
glace, en se fondant, absorbait toute la chaleur du soleil. Nous ne
pouvions néanmoins nous résoudre à faire du feu comme en hiver, dans la
crainte de faire une trop large brêche à notre provision de charbon.

La glace était alors divisée par un nombre considérable de crevasses
qui rayonnaient autour du navire; mais aucune d'elle n'avait une
direction assez définie, pour nous offrir quelque chance de trouver un
passage.

En outre, _la Jeannette_ était si solidement encastrée dans son glaçon,
qu'une cargaison entière de matières explosibles n'eût produit aucun
effet appréciable pour la dégager. Cependant notre premier lieutenant,
M. Chipp, qui avait été attaché au département des torpilles à
l'arsenal maritime, avait préparé plusieurs de ces engins pour s'en
servir si une occasion favorable pour délivrer le vaisseau s'était
présentée. Malheureusement cette occasion ne se présenta jamais.

Pendant tout l'été nous n'eûmes qu'une seule période de beau temps: ce
fut au mois de juillet; pendant une quinzaine de jours le ciel resta
pur. La température était alors agréable, le thermomètre marquait
quelquefois 40° Fahr., et nous trouvions qu'il faisait chaud. Les
chiens recherchaient l'ombre du navire pour se coucher à l'abri des
rayons du soleil.

Le 25 juillet, l'Indien Anequin tua un phoque barbu, le seul dont nous
ayons pu nous emparer pendant toute la durée de l'expédition; c'était
un superbe spécimen de l'espèce; sa peau nous fournit d'excellentes
semelles pour nos mocassins, et sa chair une nourriture abondante
et d'assez bon goût. On trouva dans son estomac des vers qui avaient
beaucoup d'analogie avec l'_Ascaris lombroïdes_ de l'homme. Nos
collections d'histoire naturelle s'enrichirent aussi de quelques
oiseaux rares, tués par M. Collins et le lieutenant Chipp. On tua, en
outre, un nombre assez considérable d'autres oiseaux, particulièrement
des phalaropes et des guillemots, lesquels étaient toujours les
bienvenus sur notre table. D'ailleurs, pendant toute cette année-là,
nous tuâmes encore suffisamment de gibier pour notre consommation
et pour fournir des vêtements de peau de phoque à tous les gens de
l'équipage; mais pour cela il fallut que nos chasseurs parcourussent
de vastes espaces, car le gibier est fort rare dans les parages où
nous nous trouvions, comme dans toute cette région. Aussi que de fois
n'eus-je pas l'occasion d'entendre critiquer les assertions de l'auteur
du _The Threshold of the Unknown Regions_, qui dépeint la partie de
l'Océan Arctique au nord de la Sibérie, comme regorgeant de gibier, et
entrecoupées de nombreuses _Polynias_ navigables.

L'espèce de phoque que nous rencontrions le plus communément était
celle dénommée par Lamotte _Flock-Rat_,—le rat des glaces.—C'est
un animal d'une soixantaine de livres, donnant environ trente livres
de chair nette. Celle-ci était rien moins qu'agréable au goût, et il
fallait être véritablement philosophe pour se résoudre à la manger.
Cependant rôtie et froide elle est préférable. Sa peau, servait aux
matelots pour faire des bottes ou des pantalons. Il semble assez
extraordinaire qu'on ait trouvé des débris fossiles de cette espèce
dans les montagnes d'Écosse, comme l'affirme Lamotte.

Les walrus ou morses étaient beaucoup plus rares, et nous n'en pûmes
tuer que six, car l'eau était trop profonde pour ces cétacés qui ne
se hasardent guère sur des fonds de plus de quinze brasses. Ceux qui
tombèrent en notre pouvoir fournirent une excellente nourriture pour
nos chiens, et notre cuisinier chinois avait aussi un faible pour les
sauces aux walrus.

«Quelques-uns de ces amphibies, dit M. Newcomb, présentaient cette
particularité que l'une de leurs défenses, celle du côté gauche, est
plus grosse et plus longue que celle du côté droit. En outre, les dents
de la mâchoire supérieure étaient beaucoup plus usées que celles d'en
bas. Je remarquai un de ces animaux dont la mâchoire inférieure était
aussi beaucoup plus développée d'un côté. Jusqu'ici on a considéré, je
crois, comme douteux que le walrus soit carnivore. Sans entrer dans
aucune discussion à ce sujet, je dirai cependant que j'ai trouvé dans
l'estomac d'un de ces animaux, tué par l'Indien Alexis, des morceaux de
la peau d'un jeune phoque barbu.»

Parmi les espèces de gibier qui fournirent le plus de viande fraîche à
l'équipage prisonnier, pendant la première année de sa détention, il
faut citer l'ours polaire. Dans cette année-là, en effet, les gens de
_la Jeannette_ en tuèrent un plus grand nombre que pendant le reste du
temps qu'ils demeurèrent dans l'Arctique. «Mais, dit le lieutenant
Danenhower, la chair de cet animal, comme celle du phoque, ne constitue
pas, quoiqu'on en dise, un mets exquis, et il faut être véritablement
privé de toute autre espèce de chair fraîche pour se résoudre à en
manger. Ce fut principalement au printemps que nos chasseurs furent
heureux à la poursuite de ces animaux. En été, il était extrêmement
difficile de s'en emparer, car dès qu'ils nous voyaient, lors même
qu'ils étaient blessés, il battaient immédiatement en retraite, et
trouvaient toujours facilement un refuge dans les nombreuses crevasses
qui sillonnaient la croute de glace. Ils s'y jetaient à la nage et
mettaient aussi une barrière infranchissable entre eux et ceux qui les
poursuivaient.

»Pendant les temps brumeux et humides, ces animaux étaient beaucoup
plus audacieux et s'approchaient à une assez faible distance du navire.
Un jour même une ourse, avec ses deux petits, s'aventura jusqu'à quatre
cents mètres de celui-ci, du côté de tribord. Heureusement, les chiens,
qui étaient logés du côté de babord, ne pouvaient l'éventer. De sorte
qu'une troupe de tireurs put s'organiser avec calme sur la poupe.
Pendant ce temps-là, je surveillais les trois animaux par un sabord,
d'où il m'était plus facile de les voir que du pont, où le brouillard
m'eût obstrué la vue. C'était un joli coup d'œil que cette mère et ses
deux petits s'avançant lentement et avec précaution, quoique, dans leur
démarche, tout annonçât plutôt l'étonnement que la crainte. Enfin,
quand tout fut prêt, j'entendis le capitaine dire:

»—Croyez-vous qu'ils soient arrivés à deux cent cinquante mètres?

»Sans doute la réponse fut affirmative, car immédiatement après
j'entendis de nouveau le capitaine ajouter:

»—Visez à deux cent cinquante mètres et attention au commandement.....
feu!

»Une décharge de six coups de fusil succéda à ce commandement. Les
ours chancelèrent et firent plusieurs tours sur eux-mêmes; et déjà je
les voyais orner notre garde-manger; mais j'eus la surprise de les
voir prendre leur course et s'enfuir au galop. Naturellement, l'alerte
donnée, les chiens se mirent à leur poursuite; toutefois, les ours
avaient trop d'avance; ils parvinrent à une crevasse où ils se jetèrent
à la nage et s'échappèrent. Cependant les gouttes de sang qu'on trouva
sur la glace prouvaient assez que toutes les balles n'avaient pas été
perdues. Au reste l'ourse était tombée plusieurs fois.

»Il était curieux de la voir pendant sa fuite chasser ses deux oursons
devant elle et manifester son impatience quand ils n'allaient pas assez
vite.

»En outre des animaux que je viens de citer, nous avions encore dans
la mer une autre source pour alimenter notre cuisine. Il est vrai, les
parages où nous nous trouvions étaient peu poissonneux, mais, pendant
la courte saison d'été de ces régions, nous prîmes assez fréquemment
une espèce de morue longue seulement de six pouces.

»L'été fut naturellement l'époque des excursions, soit sur la
glace, soit en canot. Le capitaine affectionnait surtout ce genre
de divertissement, qui, un jour, faillit lui être funeste. Il était
parti seul, dans le _Dingy_, sans emporter aucune arme, et suivait
tranquillement les méandres formés par les crevasses de la glace,
lorsque tout-à-coup, il se trouva nez à nez avec un ours qu'il
n'avait point aperçu au milieu du brouillard. Celui-ci était assis
majestueusement sur le bord d'un glaçon et suivait tous ses mouvements.
Naturellement le lieutenant de Long, en apercevant son vis-à-vis,
s'empressa de changer de direction et de battre en retraite.

»Dans l'après-midi du 3 août, nous fûmes témoins d'un phénomène
curieux; le navire fut subitement enveloppé d'un brouillard noirâtre
ayant une forte odeur de fumée. D'où provenait ce brouillard? C'est là
une question que je ne chercherai point à élucider; je me bornerai donc
à signaler le fait, laissant à d'autres le soin de l'expliquer.

»La migration annuelle des oiseaux commença les premiers jours de
septembre. Ce furent principalement des phalaropes que nous vîmes à
cette époque. Ordinairement ils étaient par bandes de six ou huit, mais
ne s'arrêtaient que rarement dans notre voisinage. Presque toutes ces
bandes allaient du nord-est au sud-ouest.

»Notre première année de détention touchait à sa fin, et l'expérience
que nous venions de faire dans les parages où nous nous trouvions,
nous avait amenés à conclure que le mouvement général des glaces était
dû principalement à la force des vents dont la résultante suivait une
ligne allant du sud-est au nord-ouest. Nous étions même arrivés à
émettre l'opinion que la région polaire était recouverte d'une immense
calotte de glace animée d'un mouvement de rotation lent et général de
gauche à droite autour d'un axe passant par le pôle et sur les bords
de laquelle les glaces flottantes suivaient une direction qui variait
avec les segments. Dans cette hypothèse, la Terre de Wrangell devait
contrarier constamment le mouvement des glaces des segments nord et
est, de sorte qu'il en résultait une lutte constante entre cette île et
la solide phalange du nord-est.

»En outre, les millions d'hectares de glace qui, chaque année,
comme on le sait se pressent dans le canal Robeson, ou passent
entre le Groënland et l'Islande devaient se détacher en vertu de la
force centrifuge de cette calotte de glace, qu'une des branches du
Gulf-Stream vient attaquer sur les bords du Spitzberg en faisant
ressentir son influence jusqu'au cap nord de l'Asie. Le mouvement
général de cette calotte doit être très lent, tandis que la vitesse
des mouvements secondaires dépendait naturellement de la profondeur
des eaux de l'océan et du voisinage des terres. Près de l'ouverture de
leurs déversoirs naturels, ces derniers devaient être très rapides.

»En outre de cette théorie du mouvement des glaces, j'avais encore
une ample matière offerte à mes méditations. En effet, Melville ayant
analysé toutes les données qu'on pouvait tirer des rapports faits au
bureau d'hydrographie et des ouvrages relatifs à l'Océan Arctique,
marqua sur une carte circumpolaire les différents courants signalés
par les navigateurs, aussi bien que ceux dont l'existence avait été
mise en avant dans les théories soutenues par les grands géographes.
Ces données furent pour nous un objet d'études constantes à la suite
desquelles nous arrivâmes tous les deux à la conviction que si le
navire pouvait résister assez longtemps à la pression des glaces, il
serait entraîné entre le Spitzberg et l'île de l'Ours, et débarquerait
dans l'Océan Atlantique. Sans doute il lui faudrait remonter à une
très haute latitude, dont le degré dépendrait toutefois de l'influence
exercée par la Terre de François-Joseph sur le mouvement des glaces. Si
celles-ci étaient entraînées au sud-est de cette terre, _la Jeannette_
devrait y rencontrer un mouvement secondaire très rapide, dans la
direction du sud-ouest, à cause de la barrière opposée aux glaces par
cette terre; si, au contraire elles étaient entraînées au nord, la
banquise aurait à incliner sa marche vers le pôle, et dans ce cas on
atteindrait une très haute latitude, pourvu qu'il n'existât pas de
continent polaire.

»Nous avions aussi envisagé l'hypothèse où nous serions entraînés le
long de la côte occidentale de la Terre de Wrangel. Dans ce cas, nous
entrevoyions la possibilité de nous dégager nous-mêmes.

»Suivant mon opinion, si nous étions entrés dans les glaces à deux
cents milles plus à l'est, nous eussions été portés sur les côtes de
la Terre du Prince-Patrick; c'est, en effet, dans cette direction que
Collinson trouva la plus grande profondeur. Il lui arriva même de ne
pas trouver de fond avec une sonde de cent trente-trois brasses.

»La moindre profondeur que nous ayons rencontrée sur tout le parcours
accompli pendant notre première année de dérive, fut celle de dix-sept
brasses, tandis que la plus grande ne dépassa pas soixante. Celle que
nous avons rencontrée le plus fréquemment était celle de trente brasses
avec un fond d'une uniformité extraordinaire, composé de boue bleuâtre,
quelquefois d'argile, et de fragments d'une substance à laquelle nous
attribuâmes une origine météorique. Ces fragments rappelaient pour la
forme et la couleur de minces tranches de pommes de terre frites.

»Au commencement de septembre 1880, nous nous croyions presque certains
d'être encore entraînés dans la direction du nord-ouest pendant tout
le cours de l'année suivante. M. Dunbar nous avait appris, en effet,
que les débris des baleiniers détruits, au nord du détroit de Behring,
avaient été portés sur l'île Herald; nous savions que le navire
_Gratitude_ avait été entraîné de ce côté: c'était donc là des indices
de l'existence d'un courant dans cette direction. Il est vrai nous
n'en avions point d'autres preuves, à moins d'attribuer aux bancs et
aux bas-fonds qui existent dans le voisinage de l'île Herald la même
origine qu'au grand banc de Terre-Neuve, lequel, comme on le sait, est
formé de matières terreuses apportées par les glaces.

»Toutefois nous ignorions l'influence que pouvaient exercer sur les
courants de cette région le cap nord et les côtes qui l'avoisinent; or,
l'angle formé par ce cap peut en avoir une considérable.

»A ce moment le navire était solidement encastré dans une nappe de
glace d'environ huit pieds d'épaisseur; d'énormes blocs s'étaient
glissés sous la quille et la tenaient soulevée d'un degré environ à
l'une de ses extrémités; d'un autre côté le navire tout entier était
incliné à tribord de deux degrés environ; mais il était si solidement
maintenu dans cette position par son gigantesque étau, que chaque
coup de marteau donné par le forgeron sur son enclume faisait vibrer
tous les agrès. Il est vrai ceux-ci étaient assez mal tendus, car au
commencement de l'hiver précédent on avait eu soin de mollir toutes les
manœuvres, et, sous l'action du froid, le fil de fer dont celles-ci
étaient composées avait subi une contraction énorme. En outre, les
glaçons s'étaient amoncelés autour du navire, où ils constituaient de
véritables monticules; de sorte qu'autour de nous régnait une barrière
presque infranchissable, dont l'imagination aurait peine à se former
une idée tant était grande la confusion de tous ces blocs superposés.
On eût dit l'emblême du chaos.

»Un peu plus tard, les glaçons se ressoudèrent sous l'influence
du froid, et les excursions devinrent plus faciles, car il tomba
relativement peu de neige, et quand il en tombait, elle était
immédiatement balayée par le vent. Mais, chose curieuse, cette neige,
en passant sur la glace, acquérait un tel degré de salure qu'il était
impossible de s'en servir pour la cuisine.

»Le temps était venu de préparer les quartiers d'hiver. Il fallait
s'apprêter à passer une seconde fois cette longue nuit de trois mois
que l'expérience de l'année précédente nous avait appris à considérer
comme la plus terrible de nos épreuves. Nous l'envisagions froidement,
mais non sans inquiétude. Nous savions, en effet, que pendant cette
longue période de ténèbres, nous pouvions à tout instant être jetés
sur la glace et nous trouver sans asile, exposés aux rigueurs de
l'Océan Arctique. Le moral de tout le monde était excellent, mais
pendant l'hiver précédent, nous avions pu remarquer une certaine
surexcitation d'esprit, qui ne laissait pas de nous préoccuper. Enfin,
nous savions que le capitaine était un partisan déclaré des excursions
d'automne; il avait manifesté, en outre, à plusieurs reprises, la ferme
résolution de ne pas abandonner son navire tant qu'il resterait une
livre de provisions à bord. Pour tous, c'était donc encore une année
entière qu'il nous faudrait passer au milieu des glaces.

»Telles étaient les couleurs assez sombres sous lesquelles l'avenir se
présentait à nous, lorsque nous commençâmes, pour la seconde fois, nos
préparatifs d'hivernage.»



CHAPITRE IV.

Seconde année dans les glaces.

  Le navire une seconde fois dans ses quartiers d'hiver.—Commencement
  de la nuit de trois mois.—Observations astronomiques et
  téléphoniques.—Fêtes de Noël et du nouvel an.—Canal Melville.—Trou
  Dunbar.—Retour de la lumière.—Terre.—Extraits du livre
  de _loch_.—L'île Jeannette.—Épaisseur de la glace.—État
  de la glace.—Une seconde île.—L'île Henrietta.—Descente
  d'une troupe d'explorateurs sur cette île.—Description de
  l'île Henrietta.—Melville trompé par l'heure.—Il laisse un
  cairn sur l'île avec des papiers pour constater sa prise de
  possession.—Préparatifs à bord en vue de la rupture définitive des
  glaces.—État de celles-ci.—La débâcle commence.


Le navire fut établi dans ses quartiers d'hiver dès le mois de
septembre. Des remblais de neige furent élevés tout autour, et le
quartier des matelots fut réinstallé sur ce pont que la tente couvrit
dans toute sa longueur. On y comprit même le faux-pont. Économie et
rationnement furent à l'ordre du jour pour les vivres et les vêtements
aussi bien que pour le charbon. Toutefois le règlement d'hiver, pour
les repas, les heures d'exercice, etc., ne fut appliqué que le 1er
novembre.

Malgré ce que nous venons de dire, l'été de 1881 avait été relativement
calme, mais en octobre les glaces reprirent leur mouvement, et vers
le milieu du mois la nappe se fendit de nouveau en une infinité
de morceaux qui, s'empilant les uns sur les autres, formèrent des
monticules dont les étreintes eussent été funestes pour tout navire qui
se fût trouvé pris entre eux. Le thermomètre tomba à 46° vers le 15.
Lorsqu'on marchait sur la neige, qui avait recommencé à tomber, elle
résonnait sous les pieds rendant un son métallique capable de couvrir
celui de la voix.

«Lorsque la glace, dit M. Newcomb, venait de se rompre près de nous,
vous entendiez un bruit sourd et prolongé puis vous ressentiez une
sorte de trépidation qui vous avertissait que quelque chose se passait
sous vos pieds; puis soudain la glace s'enfonçait avec le bruit d'un
coup de canon. Bien que prévenu, ce bruit ne laissait jamais que de
vous faire tressaillir. Mais le glaçon vous entraînait, et il n'était
que temps pour vous de chercher asile sur un autre, qui, souvent, vous
réservait la même surprise. Maintes fois j'ai été acteur dans cette
scène qui vous charme et vous attire.»

Novembre et décembre furent aussi extrêmement froids bien que dans le
premier la température subît de grandes variations, tombant à -33° dans
la première semaine pour se relever à +8° vers la fin. Au reste toutes
les fois que la glace venait à se rompre il se produisait un relèvement
de la température produit par dégagement de chaleur qui se dégageait de
la crevasse. Les plus basses températures coïncidaient toujours avec le
temps clair. On observa plusieurs météores dans le courant de ce mois.
Ces phénomènes avaient surtout de l'intérêt pour M. Collins, qui avait
toujours quelque chose d'intéressant à nous dire à leur sujet, et cela
avec ce charme de langage qui lui était propre.

Pendant le mois de décembre, le navire ressentit de nombreuses
commotions et la pression des glaces devint terrible.

Le soleil nous était apparu par réfraction, pour la dernière fois, le
10 novembre; le 11 il avait disparu.

Heureusement, pendant ces deux mois, nous n'eûmes à supporter aucune
tempête violente.

Pendant le premier hiver, les observations météorologiques avaient été
faites d'heure en heure. M. Collins y apportait un soin extrême, et
ne perdait jamais une occasion de recueillir quelque donnée nouvelle,
intéressante pour la science. Au reste, il était aidé dans ce travail
par chacun des officiers, qui venait à son tour lui prêter son concours.

Les observations astronomiques furent d'abord confiées au lieutenant
Danenhower, mais lorsqu'il tomba malade, le capitaine et le lieutenant
Chipp, le remplacèrent. Ce dernier, qui était un électricien accompli,
reprit, en outre, le programme donné par l'Institut smithsonien aux
marins du _Polaris_, et s'attacha à étudier tous les phénomènes
électriques, principalement les variations du galvanomètre pendant les
aurores boréales. Il recueillit ainsi plus de deux mille observations,
qu'il se proposait de soumettre, à son retour, à un spécialiste, afin
de faire rectifier ses erreurs d'appréciation. Il remarqua que l'écart
putatif de l'aiguille était toujours en raison directe de l'intensité
d'éclat des aurores.

Il installa aussi des fils téléphoniques en dehors du navire, mais
ceux-ci ne lui causèrent guère que des ennuis, car, à chaque instant,
ils étaient brisés par le vent ou par le mouvement des glaces. Les
téléphones du navire fonctionnaient, au contraire, d'une façon très
régulière. Parmi ses observations astronomiques, il en fit sur les
éclipses des satellites de Jupiter, qui lui fournirent d'excellentes
données pour corriger les erreurs de nos chronomètres; pour ce genre
d'observation il employait un télescope marin perfectionné, qu'il
avait monté sur un baril. Il employa aussi, par la suite, un télescope
de transit, monté de la même façon. Ces observations étaient bien
préférables aux observations lunaires pour régler nos chronomètres.

Comme l'année précédente, le jour de Noël fut un jour de réjouissance
pendant lequel les hommes de l'équipage, nous donnèrent une charmante
soirée, dans la cabane du pont. Bouquets et bouquetières, rien n'y
manquait. «Les bouquets, dont un se trouve en ce moment sous mes yeux,
dit M. Newcomb, à qui nous empruntons tout le récit de cette fête,
étaient faits avec du papier vert et du papier violet, et le matelot
Johnson vint nous les offrir en adressant à chacun un de ses plus
gracieux sourires. Pauvre camarade! il est aujourd'hui disparu. C'était
un brave garçon et un matelot d'élite. De tous ceux qui, cette nuit-là,
prirent part à la représentation comme acteurs, neuf sont parmi les
manquants.

»Voici le programme de cette représentation:

MINSTRELS DE _LA JEANNETTE_.

PROGRAMME.

_Première Partie._

  Ouverture, exécutée par la troupe tout entière.
  _The Slave_.................................         SWEETMAN.
  _Nelly Gray_................................         WILSON.
  _What should make you sad?_.................         G.-W. BOYD.
  _The spanish cavalier_......................         E. STAR.
  _Our Boys_..................................         H. WARREN.

_Deuxième Partie._

Le grand Ah SAM et LONG SING, donneront une de leurs étonnantes
représentations tragiques.

  _Solo d'accordéon_, par le célèbre M. DRESSLER.
  _Chants sérieux-comiques_, par M. WILSON.
  Rentrée d'ALEXIS et d'ANEQUIN.
  _Solo de violon_, KNACK.
  _La lanterne magique_, SWEETMAN.

Pour finir, la pièce populaire des DEUX FRÈRES SIAMOIS.

PERSONNAGES:

  Le professeur.................................      M. BOYD.
  Agent, amoureux de la fille du professeur.....      H.-W. LEACH.
  La fille du professeur........................      W. SHAWELL.
  Les deux frères siamois..................  P.-E. JOHNSON et H. WARREN.

FINAL.

  _The Star Spangled Banner_, par la troupe tout entière.

  La veille de Noël 1880.

»Le vendredi soir, 31 décembre, nous eûmes une nouvelle représentation,
la dernière donnée par les hommes de l'équipage, à l'ouverture de
laquelle M. Collins lut un long prologue, aux applaudissements de toute
l'assemblée.»

Le mois de janvier fut remarquable à cause de ses variations de
température; au reste il fut plus doux que les deux précédents. Vers le
15, le vent se fixa au sud-est et nous fit dériver vers le nord-ouest.
La profondeur de la mer augmentait graduellement à mesure que nous
avancions dans cette direction, tandis qu'elle diminuait dans toutes
les autres. Dans sa marche forcée, le navire suivait donc une espèce
de chenal. Celui-ci reçut le nom de canal de Melville, car notre
ingénieur fut le premier à signaler son existence. Chaque matin, le
lieutenant Chipp faisait des sondages, qui, au bout d'un certain laps
de temps, nous permirent de juger, à l'estime, de notre direction, avec
une précision telle que nos supputations se trouvaient correspondre
exactement avec les calculs basés sur les observations. Pour mieux
préciser la vitesse du mouvement qui nous emportait, le lieutenant
avait établi une échelle graduée d'après l'espace parcouru dans la
journée: un mouvement lent correspondait à trois milles; un mouvement
modéré, à six; un mouvement rapide, à neuf; enfin un mouvement très
rapide, à douze. Avant de faire une observation, M. Chipp tenait
toujours compte de la direction et de la rapidité du courant ainsi que
de la position du navire. D'ailleurs, son jugement était excellent.

Février fut le mois le plus froid cette année-là. La moyenne de
température établie pour les trois mois précédents ne fut que six
degrés plus basse que celle des trois mois correspondants de l'année
1880. Nos sondages continuaient à être de trente-trois brasses.
Cependant un matin M. Dunbar signala quarante-quatre brasses. Cet
endroit fut désigné sous le nom de trou Dunbar. Au reste nous devions y
revenir un peu plus tard.

Ce fut le 15 février que nous revîmes le soleil pour la première fois,
et son apparition fut saluée par plusieurs salves de _cheers_. Nous
dérivions alors rapidement vers le nord-ouest, et la neige s'était
tellement accumulée autour du navire qu'à cinquante ou soixante mètres,
on ne voyait plus que la cheminée et les épars. Le glaçon au milieu
duquel nous étions emprisonnés avait considérablement perdu de son
étendue; on eût dit que _la Jeannette_ était dans son dernier dock.
Mais à ceux qui prétendent qu'un navire court peu de dangers dans
l'Océan Arctique, on pourrait répondre: «On voit que vous n'y êtes
jamais allé, car un navire pris dans les glaces est comme celui qui se
trouve sous un feu roulant.»

Le commencement du printemps n'offrit aucun incident digne d'être
noté. Ce ne fut que le 6 avril que nous vîmes le premier guillemot
de l'année; néanmoins, pendant ce mois, nous aperçûmes un plus grand
nombre d'oiseaux que nous n'en avions remarqué l'année précédente à
pareille époque. Nous distinguâmes même parmi eux quelques espèces
nouvelles. Cependant les êtres animés étaient rares et tous les hommes
durent partir à la chasse quand le docteur demanda des vivres frais
pour l'indien Alexis. Celui-ci était paraît-il, menacé du scorbut,
et souffrait beaucoup d'abcès qu'il avait aux jambes. Du reste la
santé générale de l'équipage faiblissait à vue d'œil. A la visite
réglementaire du premier mai, le docteur Ambler dut porter six ou sept
hommes sur la liste des malades et les mettre au régime du whiskey
et de la quinine. La saison était bonne cependant, et nous n'avions
éprouvé aucune des tempêtes si fréquentes au printemps. Toutefois,
quand je dis que la saison était bonne, il faut entendre aussi bonne
qu'elle pouvait l'être dans l'Océan Arctique.

Enfin, le 18 mai, le vieux pilote Dunbar qui, depuis le commencement,
du mois se tenait dans les hunes, cherchant avec opiniâtreté à
découvrir la terre, parvint à en découvrir une au sud-ouest. La joie
causée à bord par cette découverte fut indescriptible, car nous
n'avions vu aucune terre depuis de longs mois, et depuis deux ans, le
pied d'aucun de nous n'en avait foulé le sol. «Bien que le voisinage
de cette terre dût rendre notre position plus critique encore, dit
M. Newcomb, à cause de la rupture des glaces qui, à chaque instant,
pouvait être fatale au navire, je ne pus cependant me défendre d'un
certain sentiment de sécurité, comme si sa proximité seule suffisait à
assurer notre sûreté.»

Ce qui va suivre est extrait du livre de loch, tenu jour par jour,
à bord de _la Jeannette_ par le capitaine de Long. Nous pourrons
ainsi combler une lacune qui existe dans la narration du lieutenant
Danenhower à qui l'état de ses yeux ne permettait pas de suivre le
cours rapide des événements survenus jusqu'à la date fatale du 12 juin,
jour où _la Jeannette_ sombra.

Avant de citer ces extraits, M. Jackson, nous fait remarquer que le
capitaine de Long, après avoir franchi le 180e méridien, a négligé
d'avancer les dates d'un jour, comme il aurait dû le faire, dans
la persuasion où il était que tôt ou tard, il serait, comme les
navigateurs qui l'ont précédé dans ces latitudes, forcé de repasser ce
méridien et entraîné dans la direction du nord-est. «C'est pourquoi,
dit M. Jackson, je donnerai les dates réelles afin de marquer la
position géographique de _la Jeannette_. En outre, ajoute-t-il,
j'emprunterai au livre de loch, non-seulement le rapport officiel sur
la découverte des îles, mais je le citerai jusqu'à la dernière page où
se trouve une note écrite au crayon, de la main du lieutenant de Long.»


EXTRAITS DU LIVRE DE LOCH.

Loch du steamer arctique américain _la Jeannette_, tel qu'il a été tenu
pendant que ce navire était emprisonné au milieu des glaces, et s'en
allait à la dérive jusqu'à cinq cents milles au nord-ouest de l'île
Herald dans l'Océan Arctique.

Mardi, 17 mai 1881, midi.—Latitude par observation directe: 60° 43´
20´´ nord. 161° 53´ 45´´ est, par observation chronométrique faite dans
l'après-midi; sonde: 43 brasses; fond vaseux. La ligne à plomb indique
un faible courant au nord-ouest. Temps sombre et gris dans la matinée;
clair et agréable dans l'après-midi. A sept heures du soir, le pilote
Dunbar signale du haut du mât une terre portant au sud 78° 45´ ouest
(magnétique) ou 83° 15´ ouest (vrai). Cette terre semble être une île,
et la partie qui est visible pour nous a la forme indiquée dans les
gravures jointes au présent livre.

Le rideau de brouillard qui en couvre une partie et s'étend au nord
empêche d'en voir toute l'étendue. Cette île est également visible du
pont; mais il est impossible d'en estimer la distance.

Aucune terre n'étant marquée sur nos cartes dans ces parages, nous
supposons qu'il nous est permis de la considérer comme une nouvelle
terre. Quoiqu'il en soit, c'est la première que nous voyons depuis le
24 mars, jour où nous avons aperçu pour la dernière fois la côte de la
Terre de Wrangell.

Mercredi, 18 mai 1881.—76° 43´ 38´´ latitude nord; 161° 42´ 30´´;
longitude est.

La terre découverte hier est restée en vue pendant toute la journée,
d'une façon bien plus distincte. Nous pouvons aujourd'hui en déterminer
la forme avec une grande exactitude.

Les nuages d'hier, ou le banc de brouillard, pour me servir de
l'expression employée par les matelots pour les désigner, étant
disparus de la partie supérieure de l'île, nous pouvons y distinguer
des pointes rocheuses dont les flancs sont couverts de neige qui
s'étendent derrière dans la direction de l'ouest, et se terminent en
une masse conique qui simule le sommet d'un volcan.

Jeudi, 19 mai 1881.—76° 44´ 50´´ latitude nord 161° 30´ 45´´ longitude
est.

Des matelots chargés de faire un trou dans la glace du côté de babord
sont arrivés à dix pieds deux pouces de profondeur sans atteindre la
face inférieure de la croûte glacée. Ayant recommencé un autre trou,
ils l'ont poussé jusqu'à quatre pieds, puis, se servant d'une vrille
ils ont atteint deux pieds deux pouces plus bas, soit en tout quatorze
pieds deux pouces, sans arriver à la surface liquide. L'eau suintant à
travers la glace et s'amassant au fond du trou, ils n'ont pas cherché
à pénétrer plus avant. Toutefois, il y a lieu de supposer que la nappe
de glace avait plus d'une épaisseur en cet endroit, et que des glaçons
s'y trouvaient superposés; d'ailleurs, le suintement de l'eau semble
corroborer cette opinion.

La nappe de glace s'est entr'ouverte à cinq cents mètres environ, à
l'est du navire, mais s'est refermée en partie vers dix heures du
soir. Au moment ou les bords de la glace se sont rejoints, le navire a
ressenti plusieurs secousses assez légères.

Nous avons eu l'île complétement en vue pendant toute la journée. Vers
six heures du soir, nous avons, à plusieurs reprises, entrevu, mais
d'une façon distincte, une terre élevée à l'ouest de la première, avec
laquelle elle semblait reliée par une pente neigeuse.

Le centre de la terre, que nous avons reconnu être une île, porte
maintenant à l'ouest (vrai); mais comme aujourd'hui nous n'avons pu
faire une observation, il nous est impossible de déterminer sa position
ni sa distance par rapport à nous.

Samedi, 22 mai.—76° 52´ 22´´, latitude nord 164° 7´ 45´´ longitude
est;—Le point de l'île qui, le 16, portait nord 83° 15´ ouest (vrai)
gît aujourd'hui sud 78° 30´ ouest (vrai), d'où on peut conclure que
cette terre se trouve de 24 à 35 milles de nous. La position du point
observé est, par conséquent, 76° 47´ 20´´ latitude nord et 159° 20´ 45´´
longitude est.

D'après nos observations, faites à l'aide du sextant, il se trouve que
l'île, telle que nous la voyons aujourd'hui sous-tend un angle de 2° 10´.

Du 21 au 23 mai, le livre de loch ne fait aucune mention de l'île.

Mercredi, 25 mai.—70° 16´ 3´´ latitude nord, 159° 33´ 30´´ longitude
est.—Ce matin, à huit heures, nous avons observé de nombreuses
crevasses qui s'étendent à perte de vue entre les glaçons; les uns
communiquent et s'embranchent les uns avec les autres, tandis que
d'autres sont simples; mais leur direction générale est nord-ouest.
En traînant, de temps en temps, les canots sur la glace, on aurait pu
s'éloigner de plusieurs milles du navire; mais aucune de ces solutions
de continuité n'était suffisamment large pour livrer passage à ce
dernier.

Nous ne nous étions pas trompés en signalant l'existence d'une terre à
l'ouest; celle-ci existe en réalité au point indiqué.

Comme pour la première, nous nous croyons fondés à la considérer comme
une nouvelle terre. C'est une île également, mais dont on ne peut
encore déterminer l'étendue ni l'éloignement.

Voici les relèvements que nous en avons pris:

Mât du navire (ship s. head), sud 14° ouest (vrai).

Extrémité orientale de l'île découverte le 17 courant, sud 17° ouest
(vrai).

Point le plus rapproché de l'île aperçue aujourd'hui, sud 69° 30´ ouest
(vrai).

Le sextant nous a donné les angles suivants:

La première île sous-tend un angle de 2° 42´; son altitude est de 0° 16´.

L'île vue aujourd'hui sous-tend un angle de 3° 35´; son altitude est de
0° 10´.

L'intervalle qui sépare ces deux îles couvre un angle de 49° 55´.

Mardi, 31 mai.—Pas d'observations.—L'équipage est occupé à creuser
une tranchée autour du navire, et, à partir de quatre heures du soir,
s'est mis à monter des vivres et à faire tous les préparatifs pour une
expédition en traîneau, qui doit quitter le navire demain matin.

Mercredi, 1er juin.—Pas d'observations.—A neuf heures du matin, un
parti, composé de l'aide-ingénieur Melville, de M. Dunbar, des matelots
W.-F.-C. Ninderman et H.-H. Erickson, du chauffeur de première classe
Bartlett et de Walter Shawel, s'est mis en route pour essayer d'aborder
sur l'île que nous avons découverte le 25, qui se trouve actuellement
au sud-ouest un demi-ouest (vrai), à une distance approximative de
douze milles. Ce parti emporte avec lui le _Dingy_, solidement attaché
sur un traîneau attelé de quinze chiens, avec des vivres pour sept
jours, des havre-sacs, des sacs pour dormir et enfin des armes.

Au départ des explorateurs, tout l'équipage était assemblé sur la
glace. Le traîneau s'est mis en marche au milieu d'une triple salve de
«Cheers.» A six heures du soir, on pouvait encore apercevoir la petite
troupe à cinq milles du navire.

Jeudi, 2 juin.—77° 16´ 14´´ latitude nord.—On voit encore les
voyageurs du haut des mâts; ils semblent arrivés à moitié chemin de
l'île.

Samedi, 4 juin.—77° 12´ 55´´ latitude nord, 158° 11´ 45´´ longitude
est.—L'apparence crevassée de la glace à l'avant du navire semble
indiquer que celui-ci tend à se relever de son ber. Pour faciliter son
exhaussement et pour le soulager de la pression exercée sur la quille
et sous l'hélice, l'équipage a passé toute la journée à creuser la
glace sous les voûtes d'arcasses et dans le voisinage du propulseur.

La glace avait la dureté du cristal de roche et adhérait si fortement
contre les parois du navire, qu'elle portait imprimée en creux
l'empreinte des plus petites inégalités du bois. Le grain de celui-ci
et les fils de l'étoupe y étaient visibles sur les parties du glaçon
dont la coque avait pu se détacher dans son mouvement ascensionnel.

Les relèvements de l'île que nos explorateurs sont allés visiter
fournissent les indications suivantes: extrémité sud S. 52° ouest vrai;
extrémité septentrionale sud 51° ouest vrai.

Dimanche, 5 juin.—Pas d'observations.—A 11 heures du matin, un feu
a été allumé sur l'avant. On y a jeté force goudron et étoupes, afin
d'obtenir une fumée épaisse et noire. C'était le signal convenu avec
Melville pour lui indiquer notre position. A 4 heures, une brume
épaisse s'étant élevée, nous avons tiré un premier coup de canon avec
une pièce ordinaire; un second lui a succédé, mais avec le canon
destiné à la pêche de la baleine. Pendant ce temps-là, nos charpentiers
travaillaient activement à réparer la chaloupe à vapeur.

Lundi, 6 juin.—Pas d'observations.—L'équipage est assemblé pour la
revue et la lecture du règlement. L'officier commandant passe ensuite
l'inspection du navire. A 1 heure, célébration du service divin dans la
cabine. A 6 heures, Melville et sa troupe sont en vue; ils reviennent
vers le navire. Aussitôt, la garde de tribord reçoit l'ordre de se
porter au-devant d'eux. A 9 heures, Ninderman, Erickson et Bartlett
arrivent le long des flancs du navire, ramenant le pilote Dunbar, qui a
été frappé de cécité complète par la réverbération de la lumière sur la
glace. Le traîneau les accompagne. Melville et Shawell arrivent à leur
tour à 10 heures 20.

Arrivés à cette date, nous quitterons pour un instant le livre de loch,
afin de conserver, autant qu'il nous est possible, aux événements, leur
ordre chronologique, et de donner quelques détails plus circonstanciés
sur les deux îles que venait de découvrir l'équipage de _la Jeannette_.

On ne chercha point à aborder sur la première, mais néanmoins sa
position astronomique put et fut sans doute déterminée d'une façon
exacte, grâce aux données dont se servit le capitaine de Long. Pour
faire cette détermination, il eut recours à la triangulation, opérant
sur une base établie par observation sur une longue ligne, comprenant
le chemin parcouru pendant plusieurs jours d'une marche rapide. Il
avait fixé les extrémités de cette ligne de base au moyen de l'horizon
artificiel et du sextant.

«Au moment de la découverte de cette île, dit le lieutenant Danenhower,
j'étais confiné dans ma cabine, mais toutes les nouvelles m'étaient
apportées par Dunbar, Melville, ou Chipp, qui entraient dans des
détails tellement circonstanciés que je pouvais presque me représenter
cette terre aussi fidèlement que si je l'avais vue. C'est ainsi que
j'appris qu'elle était rocheuse et de peu d'étendue, qu'au prime abord
elle avait paru très élevée dans sa partie méridionale, et s'en allant
en pente douce vers le nord; mais que les jours suivants on avait
observé des montagnes derrière cette déclivité, et l'on avait été porté
à lui accorder une surface plus grande qu'on ne l'avait supposé. On
prit des profils de cette île, des diverses positions où l'on se trouva
par rapport à elle; mais c'eût été un acte de folle témérité d'y tenter
une descente, car le navire était à ce moment entraîné avec rapidité
dans la direction du nord-ouest. En outre, la nappe de glace qui nous
retenait prisonniers changeait d'aspect à chaque instant.

»La deuxième île découverte quelques jours plus tard semblait plus
vaste, et on eût dit que le courant qui emportait le navire était
ralenti par son extrémité septentrionale. A cette époque le lieutenant
Chipp, le Dr Newcomb et plusieurs matelots étaient malades et couchés
à la suite d'indispositions qu'on sut plus tard avoir été causées par
des sels de plomb contenus dans certaines de nos conserves. Pour moi
j'étais toujours dans le même état.

»C'est pour cette raison que Melville eut la bonne fortune de visiter
le premier l'île qui a reçu le nom d'île Henrietta, et d'y planter
le drapeau américain, mission dont il s'acquitta, d'ailleurs, avec
beaucoup de bonheur. Au moment du départ, le capitaine évaluait
approximativement à douze milles la distance entre le navire et la
côte, mais le mauvais temps l'avait empêché de la mesurer. Ce trajet
fut aussi pénible qu'on peut l'imaginer; Melville et ses compagnons
eurent à faire l'escalade d'énormes monticules de blocs de glace,
toujours en mouvement, pour laquelle les chiens du traîneau leur
étaient non-seulement inutiles mais nuisibles. Aussi en arrivant à
terre, étaient-ils épuisés de fatigue, ce qui décida Melville à donner
l'ordre à sa troupe de s'arrêter après une courte excursion, et de se
coucher pour dormir. Son intention était de se reposer jusqu'à dix
heures le lendemain matin; mais, surexcité sans doute par l'inquiétude,
il se réveilla; sa montre marquait sept heures—sept heures du soir
vraisemblablement.—Sans plus tarder, il éveilla ses compagnons.
Ceux-ci admirent de confiance qu'ils avaient passé douze heures dans
leurs sacs, quoiqu'à la vérité le temps leur avait semblé bien court.
On se remit donc en marche pour visiter l'île dans laquelle on remarqua
deux montagnes, qui reçurent, l'une le nom de mont Sylvie, du nom de
la fille du capitaine, et l'autre celui de mont Chipp, en l'honneur de
notre premier lieutenant. Divers autres points furent encore baptisés,
ainsi deux promontoires furent dédiés à M. Bennett, une pointe basse
reçut le nom de pointe Dunbar, et enfin un cap élevé d'environ 1,200
mètres, et complétement dénudé, rappellera aux générations futures
l'infirmité dont est affligé M. Melville, duquel il a reçu le nom.
Toutes ces dénominations ont été choisies par les matelots, et, dans la
suite, elles ont été scrupuleusement respectées.

»Avant de quitter l'île Henrietta, Melville construisit un cairn sous
lequel il déposa une boîte de cuivre contenant quelques numéros du
_Herald_ apportés de New-York par M. Collins, et un cylindre du même
métal renfermant les documents d'usage, plus une lettre du capitaine,
dans laquelle celui-ci manifestait sa résolution de rester sur _la
Jeannette_ jusqu'au dernier moment, et exprimait l'espoir d'arriver à
de hautes latitudes.

»Pendant le trajet du navire à la côte, Dunbar s'était tenu constamment
en avant des autres pour explorer la glace et chercher le meilleur
chemin; mais il s'était tellement fatigué les yeux à cet exercice
pénible, que ceux-ci lui refusèrent tout service; il fut même frappé
d'une cécité complète. Cet accident affecta tellement ce vieux loup de
mer, à qui les forces physiques n'avaient jamais fait défaut, que dans
son découragement il supplia Melville de l'abandonner, ce que celui-ci,
naturellement, se garda de faire. Le reste de la petite troupe supporta
sans se plaindre les fatigues de cette excursion. D'ailleurs, je dois
dire que ces hommes étaient l'élite de l'équipage.

»Pendant l'absence de Melville, la terre nous parut un moment si
rapprochée de nous, que Markham Lee me dit: «Mais je veux y aller et
en revenir avant dîner.» Ce jour-là, je montai sur le pont et pus
juger, de mes propres yeux, que l'île se trouvait encore à vingt ou
trente milles; aussi je conseillai à Lee de renoncer à son projet.
Melville, que je consultai après son retour sur la distance qu'il
avait parcourue, me déclara qu'il ne pouvait l'évaluer à dix milles
près; mais cependant qu'elle devait varier entre dix-huit milles
au minimum et vingt-huit au maximum. Au reste la route qu'il avait
suivie en revenant était tout autre que celle qu'il avait parcourue en
allant, car _la Jeannette_, toujours emportée par les glaces, s'était
rapprochée de l'île. J'obtins encore de sa bouche quelques détails sur
la configuration de celle-ci, et sur ses productions:

«L'île Henrietta, me dit-il, est élevée et rocheuse, et certains points
peuvent atteindre 2 à 3,000 mètres d'altitude. Elle est couverte, dans
toute son étendue, d'une couche de neige et de glace qui atteint, dans
certains endroits, de cinquante à cent pieds d'épaisseur. Elle possède,
en outre, trois glaciers, dont deux petits à l'est, et un très vaste au
nord, qui s'étend jusqu'au point où nous avons débarqué, d'où il offre
à l'œil un spectacle majestueux et grandiose. Près de la côte, sous
le cap Melville, la mer présente dix-huit brasses de profondeur, et
la côte est taillée à pic. En fait d'animaux, nous n'avons pas aperçu
un seul mammifère, phoque ou autres, et nous n'avons pas rencontré la
moindre trace d'ours. Les oiseaux y sont principalement représentés
par une multitude de pingouins et de guillemots, qui trouvent un asile
sûr pour leurs nids sur les promontoires de Bennett. Shawell y tua
plusieurs individus de la dernière espèce, et Bartlett y découvrit
une multitude de nids et d'œufs, mais tous placés dans des endroits
inaccessibles. Quant au règne végétal, le nombre des espèces que nous
y avons rencontrées se réduit à cinq: deux petites mousses, deux beaux
lichens et une graminée. On ne trouve pas même de bois flotté sur la
côte.»

M. Newcomb nous rapporte que pendant les quelques jours passés dans
le voisinage de l'île Henrietta, il avait observé que le nombre des
guillemots s'était accru dans une notable proportion. Ces oiseaux,
poussés sans doute par la curiosité, venaient tournoyer autour du
navire. «Je remarquai, dit-il, que chaque matin ils se dirigeaient vers
le nord-est, d'où ils revenaient le soir. Supposant qu'ils y allaient
pour chercher leur nourriture, je voulus m'en convaincre, et, quelques
jours après, j'eus l'occasion de vérifier le fait, car, en ayant tué
quelques-uns, je trouvai leur estomac rempli de débris de crustacés et
de morceaux d'un petit poisson (_G. Gracilis._) Dans une circonstance,
je vis même un guillemot plonger dans les flots laissés à découvert
par une crevasse de la glace, et revenir à la surface avec un de ces
poissons dans son bec, qu'il se mit aussitôt en devoir de tuer en le
frappant contre la surface de l'eau; mais je ne sais s'il l'avala tout
d'un coup, car, effrayé de ma présence, il s'envola presque aussitôt.
Le jour du départ de Melville pour l'île Henrietta, je tuai aussi un
bruant (_P. Nivalis_) adulte. J'avais déjà remarqué cette espèce, mais
sans pouvoir me la procurer.»

Après le retour des explorateurs, la glace qui environnait se rompit
dans toutes les directions. Les crevasses qui se formèrent alors et la
proximité de la terre rendirent nos chasses plus fructueuses, et je
fus même très heureux dans quelques-unes de mes excursions. Ce fut, à
un autre point de vue, une heureuse circonstance, car nous pûmes nous
procurer des vivres frais, dont nous avions grand besoin.



CHAPITRE V.

Perte de «la Jeannette».

  _La Jeannette_ se trouve libre au milieu des glaces.—Moment
  d'espoir.—Les glaces se rapprochent.—Horrible pression.—_La
  Jeannette_ s'incline sous la pression.—Plus d'espoir de
  la relever.—On se prépare à l'abandonner.—On l'abandonne
  définitivement.—Le capitaine reste seul près d'elle.—Elle
  sombre.—Fragment du journal de de Long.—Position de _la Jeannette_
  la veille de la catastrophe.—Premières étreintes.—_La Jeannette_
  menace de se séparer en deux sous l'effort d'une nouvelle
  poussée.—Moment de refait.—La pression redouble.—L'eau pénètre à
  travers la soute à charbon de tribord.—L'eau gagne le faux-pont.—Le
  navire est abandonné.—État des provisions sauvées.—La première nuit
  sur la glace.—Préparatifs de la retraite.—Ordre du jour.—Ordre de
  marche.—Le départ est fixé au samedi 18 juin.


Comme la glace contournait avec une grande rapidité la pointe de l'île
Henrietta, le retour de Melville et des siens fut salué avec joie,
car on n'était pas sans inquiétude pour eux. Pendant ce temps-là, MM.
Collins et Newcomb étaient occupés à prendre des vues de la terre
à l'ouest des promontoires Bennett, à mesure qu'elle se présentait
sous un nouvel aspect, car le navire s'en éloignait rapidement. Mais
revenons au livre de loch du capitaine de Long:

Mardi, 7 juin 1881.—77° 11´ 10´´ latitude nord. Pas d'observations de
longitude.

En prévision de la rupture définitive de notre glaçon et dans la
crainte de nous voir lancés dans le chaos de glace qui nous environnait
de toute part, notre chaloupe à vapeur, nos kayaks et nos oomaks ont
été hissés à bord, où nous avons aussi rapporté tous les objets restés
autour du navire, que nous n'aurions pu enlever assez vite dans un
moment de crise.

Mercredi, 8 juin.—Pas d'observations.

Le brouillard a été si intense ce matin jusqu'à 10 heures qu'il nous
a été impossible de déterminer notre position par rapport à l'île
Henrietta; mais une éclaircie s'étant produite, nous l'avons aperçue
juste en face de nous, à quatre milles de distance. Comme je l'ai
dit hier, nous étions entraînés juste dans le travers de la pointe
septentrionale de l'île.

Les larges crevasses que nous voyions autour de nous se sont refermées,
et la glace ne présente plus à nos yeux, de l'ouest au nord-ouest,
qu'une immense surface interrompue ça et là, par de gros monticules de
glaçons, mais sans une flaque d'eau libre.

Au sud-ouest on découvre au contraire un espace libre. Quelques
crevasses allant dans cette direction ne sont pas encore refermées.
Au-delà de la pointe de l'île Henrietta, qui lui barrait le passage, la
nappe de glace s'est reformée, et reprend sa marche accoutumée dans la
direction du nord-ouest.

Vendredi, 10 juin.—77° 14´ 20´´ latitude nord, 156° 7´ 30´´ longitude
est. Arrière 13° 30´ ouest (vrai).

A 11 heures du soir, le navire a reçu plusieurs chocs violents; à
11 heures 1/2 la glace s'est rompue à 80 mètres du navire dans la
direction de l'ouest, laissant une ouverture d'une dizaine de pieds
de largeur. Plusieurs nouvelles secousses se sont fait sentir, et la
quille s'est trouvée élevée d'un pouce. A minuit, un mouvement très
accentué des glaces s'est produit: c'est un signe précurseur de la
débâcle.

Samedi 11 juin.—77° 13´ 45´´ latitude nord, 155° 46´ 30´´ longitude est.

A minuit 10 minutes, la glace s'est entr'ouverte subitement le long des
flancs du navire, et celui-ci s'est trouvé à flot. Tout l'équipage a
été appelé sur le pont et s'est empressé de sauver les quelques objets
restés sur la glace. _La Jeannette_ a repris à peu près sa contenance
habituelle: son tirant d'eau restant de 8 pieds 11 pouces à l'avant
et de 12 pieds 5 pouces à l'arrière. Cependant on peut remarquer un
énorme bloc de glace resté attaché sous la quille. A la première alerte
le sabord du fronteau de l'avant a été fermé, mais on remarque que
l'eau diminue dans le navire, un simple filet d'eau qui s'infiltre à
l'arrière est la seule trace qui reste de la voie d'eau.

Autour de nous existent de vastes nappes d'eau et la glace semble très
divisée. On a remonté le gouvernail pour le cas où nous pourrions
changer de place. Cette opération nous a donné quelque travail, car il
fallait enlever la glace accumulée autour des tourillons, mais enfin
elle a réussi et nous sommes prêts à nous mouvoir.

Autant qu'on en peut juger, l'arrière du navire n'a aucune avarie sous
les voûtes d'arcasses. Une ligne de bossoir et une ligne de quart ont
été jetées, aussitôt qu'on a pu le faire, pour amarrer le navire aux
glaces qui se trouvent encore à tribord et le maintenir autant que
possible dans son ber. En inspectant la coque le long de l'arrière du
côté de babord, on a remarqué qu'une des estropes en fer a été brisée,
mais c'est la seule avarie que nous ayons observée; j'en conclus
que l'énorme masse de glace qui pesait sur l'arrière avait écarté
l'extrémité des planches du gabord, mais que celles-ci avaient repris
d'elles-mêmes leur position dès qu'elles avaient été libres, aveuglant
ainsi la voie d'eau, dont il ne restait presque pas de traces. Le
niveau de l'eau se trouvant actuellement au-dessous de la ligne de
flottaison, on ne peut prévoir aucune difficulté pour maintenir le
navire à flot et le conduire dans quelque port aussitôt qu'il sera
sorti de la banquise.

La sonde donne trente-trois brasses, fond de vase, et révèle un courant
rapide dans la direction du nord-nord-ouest.

  George W. DE LONG,
  Lieutenant de la marine des Etats-Unis, commandant.


Ici se terminent les notes inscrites sur le livre de loch par le
commandant de Long. Au reste, l'heure du dénoûment approchait. Nous
allons donc reprendre notre récit sur les renseignements fournis par le
lieutenant Danenhower, jusqu'à ce que nous puissions le faire dans le
journal de de Long lui-même.

Nous arrivions au moment solennel où _la Jeannette_, délivrée des
étreintes de son étau cyclopéen allait se trouver abandonnée à
elle-même dans un milieu cent fois plus périlleux encore que son
berceau de glace. Impossible à elle, en effet, de se frayer un passage
à travers cette multitude de glaçons que nous voyions passer près de
nous, se heurter et voler en éclats. Si sa mauvaise fortune eût voulu
qu'elle se trouvât prise entre deux de ces énormes blocs de glace au
moment de leur rencontre, elle eût été brisée, comme un joujou de
verre, dans une collision entre deux trains.

Ce fut le 11 au matin qu'elle se trouva subitement délivrée; je la
sentis vibrer tout entière, comme si elle eût glissé sur le flanc d'une
montagne, ou sur le patin qui avait servi à la mettre à flot. Au bruit
insolite qui se produisit alors, je sentis un frisson parcourir tout
mon être; mais, au bout de quelques secondes, reprenant possession de
moi-même, je sautai à bas de mon cadre et m'habillai pour monter sur le
pont. En y arrivant, je vis que _la Jeannette_ flottait tranquillement
à la surface des flots bleus. Elle était donc enfin débarrassée de
ses entraves, après vingt et un mois de détention. Un fait important
à constater, c'est que pendant ce laps de temps, nous avions parcouru
une aire immense de l'Océan, où nous décrivions quelquefois des cercles
presque parfaits. Il nous était donc permis d'affirmer qu'il n'existe
aucune terre sur toute la surface de cette aire. Nous avions, en
outre, fait des sondages répétés pour déterminer la profondeur et la
nature du fond de l'Océan. Les courants avaient aussi été l'objet de
nos études constantes. Nous n'avions pas non plus oublié les êtres
vivants qui habitent ces régions. Les eaux elles-mêmes furent analysées
par nous. Maints autres points intéressants avaient été l'objet de nos
recherches. Enfin, comme couronnement, nous pouvions porter à notre
actif la découverte de deux îles. C'est donc avec plaisir et orgueil
que nous envisagions ces résultats, et que nous pouvions nous dire que
notre voyage n'aurait pas été complétement infructueux. Nous étions
assurés, en effet, de pouvoir contribuer, dans une large mesure, à
faire connaître cette région jusqu'alors inconnue de l'Océan Arctique,
et si jamais nous parvenions à sortir sains et saufs de l'entreprise,
notre voyage devrait être un véritable succès. Au reste, à mon avis, le
capitaine de Long n'était entré si hardiment dans les glaces, qu'avec
l'intention bien arrêtée d'essayer d'arriver au pôle par la route la
plus périlleuse qu'on se soit jamais proposée. D'ailleurs, il reconnut,
qu'il avait tenté sciemment l'aventure la plus hardie et la plus
grandiose dont il ait jamais été parlé.

Mais revenons à _la Jeannette_; elle se balançait mollement à la
surface des flots; elle était cependant encore dans l'impossibilité de
faire aucune évolution et n'avait guère que l'espace où baigner ses
flancs. Un champ immense de glaçons, pressés les uns contre les autres,
la bloquait, en effet, de tous côtés. Comme la glace était restée à
babord, on ramena _la Jeannette_ dans son ancienne baie, où elle fut
amarrée avec des ancres de glace, jetées du bossoir et de l'arrière, en
attendant l'occasion pour s'échapper. Le gouvernail avait été remis
en place, et l'hélice visitée; celle-ci étant en parfait état, tout se
trouvait donc prêt pour partir au premier signal.

C'est aussi ce jour-là que nous vîmes l'île Henrietta pour la dernière
fois. Elle se trouvait alors au sud-est. Pendant toute la journée,
les glaces furent relativement tranquilles; mais le 12, elles se
rapprochèrent, et le navire eut à supporter des étreintes terribles.

A cette époque, il m'était permis de monter trois fois par jour sur
le pont, et pendant une heure d'y prendre un peu d'exercice. Le 12,
j'y montai donc vers une heure de l'après-midi pour assister au départ
de nos chasseurs. La journée était superbe; le temps était clair
et une faible brise soufflait du nord-est. Sur quelques points de
l'horizon s'élevaient de légères brumes qui me rappelaient celles de
l'Océan Pacifique où règnent les vents alizés. La troupe des chasseurs
était donc nombreuse. Tous allaient à la recherche des phoques et
des guillemots, seul gibier de ces régions. L'heure de ma promenade
écoulée, je restai encore quelques instants sur l'arrière du navire
pour observer la glace qui venait de se mettre en mouvement du côté
de tribord et s'avançait lentement vers nous. J'étais comme fasciné
par l'approche du danger. Le capitaine, qui était sur le pont, fit
aussitôt hisser le signal de rappel pour les chasseurs: c'était un
énorme cylindre peint en noir. Ceux-ci arrivèrent un à un, et les deux
derniers furent Bartlett et Anequin, qui arrivèrent traînant un phoque
derrière eux. La glace touchait déjà les flancs du navire du côté de
babord et faisait incliner celui-ci de 12° du côté de tribord, lorsque
les deux chasseurs me passèrent leurs fusils et grimpèrent sur le pont
à l'aide d'un bout de câble que je leur avais jeté. Peu après, la
pression diminuant, le navire se redressa. Chacun était à son poste,
prêt à tout événement. Mais entre cinq et six heures, la pression
recommença; les glaces soulevèrent l'avant du navire, tandis que la
poupe s'enfonçait. Celui-ci se releva de nouveau à tribord; la pression
était alors épouvantable. Les gémissements de toute sa membrure,
les soubresauts que lui imprimaient chaque étreinte nouvelle, les
sourds grondements qui s'échappaient de partout, les craquements des
assemblages du pont, et les vibrations de tous les agrès, indiquaient
assez la terrible position dans laquelle se trouvait _la Jeannette_.
Pour tous, elle ne pouvait plus échapper à ce dilemme, ou s'élever sous
l'effort de la pression et tomber sur le flanc, ou périr écrasée.

Cependant, je dois dire que le tirant d'eau de _la Jeannette_ ayant
considérablement diminué depuis notre entrée dans les glaces, nous nous
étions flattés qu'elle se relèverait sous la pression qui ne pouvait
plus s'exercer que sur les parties arrondies de la carène.

«Je n'oublierai jamais, dit M. Newcomb, la manière dont, à ce moment,
les échelles de la passerelle se déplacèrent et se mirent à danser sur
le pont, comme les baguettes sur la peau d'un tambour. Au milieu de
cette scène sauvage, un déchirement épouvantable se fit entendre, et le
machiniste Lee se précipita sur le pont en criant: «La glace pénètre
dans la soute au charbon.» La vaillante _Jeannette_ était vaincue!
Elle avait supporté bravement la lutte, ainsi que l'attestaient ses
flancs dégradés; mais cette dernière étreinte avait été trop forte pour
elle.

»Après ce cri suprême d'angoisse, plus d'autre bruit que celui des eaux
envahissant la cale, cent fois plus sinistre encore. _La Jeannette_
avait été frappée dans ses œuvres vives, et maintenant elle s'enfonçait
rapidement. Les hommes travaillaient avec ardeur; chacun faisait
son devoir. Au reste, notre existence était alors dans la balance.
Le matelot Star, ce brave camarade, descendit au fond du navire, et
là, avec de l'eau jusqu'à la ceinture, passa des provisions à ses
compagnons, jusqu'au moment où le capitaine lui ordonna de remonter.
Où est-il maintenant, ce brave compagnon? _La Jeannette_ en portait
beaucoup, de ces vaillants marins, car tous les membres de l'équipage
étaient d'excellents matelots: mais le silence et l'oubli, comme les
vagues de l'Océan, ont passé sur eux, et personne ne pourra jamais
nous raconter le triste dénoûment de leur lamentable histoire.» Des
hommes furent aussitôt postés auprès des embarcations, prêts à les
descendre sur la glace au premier signal. Je dois dire que, depuis le
commencement du voyage, les tentes et les canots, avec leurs traîneaux,
avaient été constamment maintenus en état de service. Quelques
provisions furent aussi débarquées en prévision de ce qui pouvait
arriver.

Pendant deux heures et demie environ, la situation ne changea presque
pas. La pression diminuant par intervalle, le navire se relevait pour
s'incliner le moment d'après. Enfin, une dernière poussée survint,
qui le fit s'incliner à plus de vingt-trois degrés. Tout espoir était
perdu. Aucun effort n'aurait pu le relever. Dans cette situation, la
pression s'exerçait à tribord sur les billons qui étaient la partie
faible de la membrure, tandis qu'à babord, elle s'appliquait au-dessous
de la circonférence du flanc. A partir de ce moment, on ne s'occupa
plus guère que de descendre des provisions et des vêtements sur la
glace, pour parer à toute catastrophe soudaine.

Une des gardes alla souper à cinq heures et demie; à six heures, on
servit le pain et le thé aux officiers. J'étais alors porté sur la
liste des malades, et j'avais les yeux bandés; néanmoins, j'allai
trouver le docteur, pour lui dire que je pouvais rassembler les cartes,
les instruments, en un mot, me rendre utile à quelque chose. Il me
répondit qu'il allait en référer au capitaine.

Chaque officier avait son sac dans la cabine, et presque tous étaient
d'avis qu'il était temps de le monter sur le pont. Cependant, nous
ne voulions pas le faire avant d'en avoir reçu l'ordre, craignant
d'attirer l'attention des gens de l'équipage, qui étaient occupés à
préparer les provisions et les canots. Pendant que je prenais le thé,
je vis Dunbar arriver dans la cabine avec son sac. Sentant qu'il était
temps d'aller aussi chercher le mien, je me dirigeai vers l'échelle, au
sommet de laquelle je rencontrai le docteur, qui me dit: «Dan, l'ordre
est donné d'emporter les sacs.» Il paraît qu'il était descendu au fond
du navire, où il avait trouvé le magasin déjà envahi par l'eau, et
qu'il était allé en prévenir le capitaine, lequel avait alors donné
l'ordre d'abandonner le navire.

Le drapeau fut alors hissé au sommet du mât de misaine. Pendant tout ce
temps, le capitaine était resté sur le pont, dirigeant les travaux. Le
lieutenant Chipp était encore malade et couché sur son cadre.

En revenant, je jetai mon sac par-dessus le bastingage, et redescendis
pour chercher des vêtements, mais l'eau montait déjà au milieu de
l'échelle du magasin. Je me convainquis alors que le navire emplissait
rapidement. Le docteur et moi, nous descendîmes aussitôt chercher les
vêtements de Chipp.

Le capitaine me donna ensuite l'ordre de me charger des médicaments,
mais surtout de veiller sur les liqueurs.

A ce moment, le navire ressemblait exactement à un tonneau défoncé,
et n'était plus soutenu que par la pression de la glace; mais cette
dernière pouvait s'écarter à chaque instant et le laisser aller à fond.

Lorsque l'ordre fut donné d'abandonner définitivement _la Jeannette_,
elle était déjà remplie d'eau, et, en outre, inclinée à tribord d'au
moins vingt-trois degrés; et nous ne l'avons quittée qu'au moment où
l'eau commençait à envahir le faux-pont; aussi, j'espère que notre ami
le _Standard_, de Londres, ne pensera plus que nous l'avons abandonnée
et laissée aller à la dérive, au milieu de l'Océan Arctique, comme il
l'a publié dans un de ses numéros.

Nous avions déposé une quantité considérable de vivres et de
provisions de toutes espèces, à une centaine de yards du navire;
mais Dunbar, avec sa prévoyance habituelle, nous conseilla de les
transporter sur un glaçon adjacent, qui lui paraissait offrir plus de
sécurité. Cette besogne nous occupa jusqu'à onze heures du soir. Nous
avions emmené aussi avec nous trois embarcations: le canot nº 1, le
canot nº 2 et la baleinière.

Aussitôt que le docteur Ambler eut donné au lieutenant Chipp les
soins que réclamait son état, il vint me relever de ma faction près
des médicaments et des liqueurs, et j'allai m'adjoindre à la troupe
désignée pour la baleinière, dont j'avais d'abord reçu le commandement.
Le capitaine nous donna l'ordre d'établir nos campements et de préparer
le café. Notre tente fut aussitôt plantée contre la baleinière, et je
m'occupai des préparatifs de la retraite.

Pendant que nos hommes préparaient le café, je m'approchai du navire
pour le considérer une dernière fois. Le capitaine, le maître
d'équipage Cole et le charpentier Sweetman en examinaient la partie de
la carcasse alors sortie de l'eau. Je remarquai que le flanc du navire,
entre le grand mât et la cheminée, avait cédé sous la pression de la
glace.

La seconde baleinière était encore suspendue aux daviers, et le canot
à vapeur gisait sur la glace, à côté du navire. Cole et Sweetman
demandèrent au capitaine l'autorisation de descendre la première, mais
celui-ci leur refusa, car il regardait les trois embarcations que nous
avions déjà comme suffisantes, et plus tard, pendant que nous opérions
notre retraite sur la glace, tous les hommes s'estimaient heureux
d'avoir le canot de Chipp, qui, étant plus court, était plus maniable.
Il pouvait, au reste, porter huit hommes. Je conseillai alors aux deux
matelots de se retirer avec moi, supposant que le capitaine souhaitait
de se trouver seul auprès de _la Jeannette_ au moment où celle-ci
disparaîtrait.

Nous reprîmes donc ensemble le chemin du campement, franchissant les
nombreuses crevasses qui nous barraient le passage, et sautant d'un
glaçon à l'autre. Une garde fut établie, et nous reçûmes l'ordre de
nous coucher, ce que nous fîmes presque tous immédiatement. Mais nous
étions à peine enfoncés dans nos sacs, qu'un grand cri partit de la
tente du capitaine: la glace venait de se rompre juste sous cette
tente, et Erickson serait infailliblement tombé dans la crevasse, sans
le tapis de caoutchouc étendu sous les dormeurs; le poids de ceux-ci
avait retenu les extrémités de ce tapis, l'empêchant de s'affaisser
sous Erickson, et de laisser celui-ci tomber dans la fente. L'ordre
fut aussitôt donné de transporter les bagages sur un autre glaçon, que
Dunbar alla choisir. Ce glaçon se trouvait à trois cents mètres environ
du navire. A ce moment, ce dernier était tellement incliné que le bout
de ses vergues touchait la glace. Il nous fallut deux heures pour
transporter tout ce que nous possédions, et traîner nos embarcations
à notre nouveau lieu de campement, et il était 1 heure 30 minutes du
matin quand nous nous couchâmes pour la seconde fois.

Vers quatre heures du matin, je fus réveillé par le matelot Kuehne
qui appelait le chauffeur Bartlett, lequel devait le relever de
faction; il lui criait que _la Jeannette_ s'enfonçait; au même instant
un craquement épouvantable se fit entendre, et Bartlett n'eut que
le temps de sortir de la tente; lorsqu'il fut dehors, le sommet des
mâts du navire était seul visible, le reste était déjà englouti. Nous
sortîmes tous de nos tentes, et nous nous rendîmes alors sur le lieu
du sinistre, mais il ne restait plus que quelques épaves à la place
qu'avait occupée _la Jeannette_; c'étaient un siége de cabine et
quelques pièces de bois. Ainsi, deux d'entre nous seulement avaient
assisté à cette scène. Ils nous dirent que la glace s'était d'abord
refermée brusquement sur l'épave, puis s'était entr'ouverte de nouveau,
qu'alors les vergues, se trouvant de travers, avaient cédé sous le
poids, et avaient disparu avec le reste. Telle fut la triste fin de
cette bonne et vieille amie _la Jeannette_, qui, pendant de si longs
mois, avait lutté vaillamment et résisté contre les étreintes du
monstre arctique. Le hurlement plaintif d'un chien fut son unique
_requiem_.

C'est le lundi 13 juin, vers quatre heures du matin, qu'eut lieu ce
douloureux épisode de notre voyage.

«Quelque chétive qu'elle fût en comparaison de l'immense plaine de
glace dans laquelle elle se trouvait emprisonnée, la disparition de
_la Jeannette_, dit M. Newcomb, produisit un grand changement dans la
scène. Quand elle était là, ses alentours avaient toujours quelque
chose de vivant et d'animé, qui reposait l'œil; maintenant, plus qu'une
étendue immense et lugubre où le regard se perd. Maintes fois j'avais
assisté à des conflits entre glaçons bien plus violents que celui où
_la Jeannette_ fut écrasée; mais quel navire leur aurait résisté? Celui
qui l'eût fait est encore à construire.

«Le lendemain matin, notre campement présentait l'aspect d'une
famille jetée sur la rue, sans asile; et, en fait, notre condition
était identique. Heureusement le meilleur esprit régnait parmi nous.
Cependant, je fus victime d'un petit larcin: un matelot déroba un
de mes oiseaux empaillés, pour le porter au cuisinier de la tente
du capitaine, et il ne s'aperçut de sa méprise qu'en essayant de le
plumer. C'était trouver son châtiment dans le corps même du délit.»

Pour compléter le récit de cette catastrophe, ainsi que pour rapporter
en détail les événements qui vont suivre, nous ne croyons pouvoir mieux
faire que de reproduire le journal de de Long lui-même.


Samedi, 11 juin (date vraie: dimanche, 12 juin).—A sept heures et
demie ce matin, les glaces ont commencé à se rapprocher du côté de
babord, mais ne sont avancées que d'un pied ou deux. Un étroit canal
existant encore de ce côté, j'y ai fait amener des blocs de glace, qui
nous protégeront au besoin contre la première étreinte. Celle-ci ne
s'est pas fait attendre: à dix heures la nappe de glace, reprenant son
mouvement, est venue se heurter contre cette espèce de matelas et s'est
arrêtée. Tout semble rentré dans le calme.

Le diagramme qu'on trouvera à la fin du volume peut donner une idée de
la position du navire relativement aux glaces environnantes.


Jusqu'à quatre heures du soir, rien de nouveau ne s'est produit; mais,
à ce moment, les glaces ont repris leur mouvement du côté de babord, et
cette fois avec une telle violence, que le navire s'est trouvé poussé
contre la banquise du côté opposé, où il est resté incliné de seize
degrés à tribord. La pression est alors devenue effrayante. La membrure
faisait entendre des craquements secs et répétés, et toute la muraille
du tribord frissonnait. L'existence du navire étant sérieusement en
péril, j'ai fait descendre les embarcations de tribord, et, sur mon
ordre, elles ont été traînées assez loin pour être à l'abri du danger.
Tout s'est exécuté avec calme et sans la moindre confusion.

Dans son mouvement en avant, la glace, au lieu de presser directement
sur le flanc gauche du navire, le prenait en écharpe de l'avant à
l'arrière; il en est résulté que le côté de babord s'est trouvé
soulevé, tandis que la hanche de tribord a dû plonger, et, s'étant
elle-même trouvé heurtée en même temps que l'arrière contre de la glace
solide, s'est opposée à l'exhaussement du navire sous l'effort de la
pression.

A un moment, Melville étant descendu dans la chambre de la machine,
a pu constater une fente dans le travers du navire, à hauteur des
chaudières, d'où il a conclu que celui-ci était si solidement maintenu
à l'arrière et à la hanche de tribord qu'il menaçait de se fendre en
deux sous l'effort de la pression exercée sur le côté de babord. D'un
autre côté, la muraille était évidemment enfoncée à tribord, car l'eau
jaillissait de la soute à charbon située de ce côté.

L'ordre fut alors donné de débarquer sur la glace la moitié du pemmican
emmagasiné sous la tente du pont, et tout le pain qui se trouvait sur
ce dernier. Les traîneaux et les chiens furent aussi conduits en lieu
sûr.

A quatre heures et demie, la pression diminua, ce qui nous fit supposer
que les deux bancs de glace s'étaient rencontrés sous le navire, et
se faisaient équilibre, de sorte que nous crûmes que le danger était
passé, et qu'il était temps encore de réparer le mal causé. A ce
moment, le navire était incliné de vingt-deux degrés à tribord, et
soulevé de quatre minutes six secondes à l'avant. Tout le côté de
babord était aussi visible jusqu'à la hauteur de quatre minutes six
secondes. Dans la matinée, de très bonne heure, nous avions pu examiner
à travers l'eau toute la longueur de l'étrave, du côté de tribord, et
nous avions remarqué que le brion était dévié d'un pied environ de ce
côté. Ce qui nous amena à conclure que le 19 janvier 1880 la pression
s'était exercée de babord à tribord, au lieu de s'exercer en sens
contraire, comme nous l'avions alors supposé.

A cinq heures du soir, la pression reprit de nouveau, avec un
redoublement de violence et continua à nous étreindre avec une force
si terrible que le navire craquait de toutes parts. Le faux pont
commença à céder, tandis que le côté de tribord paraissait s'incliner
encore davantage. Je donnai ordre de débarquer sur la glace toutes
les provisions, les vêtements, les objets de literie, les livres et
les papiers du navire, et de transporter les malades en lieu sûr.
Pendant qu'on exécutait cet ordre, survint une étreinte plus effroyable
encore, et le navire commença à emplir rapidement. Il était six heures
du soir. A partir de ce moment, tous les efforts furent concentrés sur
un seul point: transborder sur la glace le plus possible de provisions
de toute nature. Ce travail ne cessa qu'au moment où l'eau atteignit
le faux-pont. Tout le côté de tribord de celui-ci était déjà submergé;
la lisse était sous l'eau, et celle-ci atteignit les hiloires de la
claire-voie. Nous ne pouvions plus douter que la muraille de tribord
avait cédé dans le travers du grand mât. D'un autre côté, le navire
restait solidement maintenu par les glaces. Notre pavillon ayant été
hissé au mât d'artimon, nous nous préparâmes à quitter le navire. A
huit heures du soir, je donnai l'ordre général de l'abandonner.

Dès que nous fûmes tous réunis sur la glace, nous traînâmes nos
embarcations et toutes nos provisions sur un point élevé de toute
crevasse de mauvais augure, et nous nous préparâmes à installer notre
camp pour la nuit. Je fis alors l'inventaire de tout ce que nous avions
sauvé. En voici le relevé:

  Quatre mille neuf cent cinquante livres de pemmican (américain).
  Mille cent vingt livres de biscuit.
  Deux cent soixante gallons d'alcool.
  Cent livres de sucre cassé.
  Quatre cents livres de sucre extra pour l'équipage.
  Cent livres de thé.
  Quatre-vingt-douze livres un quart de potage au mouton.
  Cent soixante-seize livres de bouillon de mouton.
  Cent cinquante livres d'extrait de bœuf de Liebig.
  Deux cent cinquante-deux livres de poulet en boîtes.
  Cent quarante-quatre livres de canard.
  Trente-six livres de froment vert.
  Douze livres et demie de pieds de porc.
  Trente-deux livres de langue.
  Quarante-deux livres d'oignons.
  Dix-huit livres de conserves au vinaigre.
  Cent vingt livres de chocolat.
  Trente-six livres de cacao.
  Deux cent cinq livres de tabac.
  Quarante-huit livres de veau.
  Quarante-quatre livres de mouton.
  Cent cinquante livres de fromage.
  Deux cent dix livres de café broyé.
  Soixante livres de café en grains.
  Un demi-baril de jus de citron.
  Deux mille cartouches Remington.
  Un gallon de whisky.
  Un gallon d'eau-de-vie.
  Deux gallons de whisky.
  Deux bouteilles de whisky au jus de citron.
  Sept bouteilles d'eau-de-vie.
  Le premier canot.
  Le deuxième canot.
  Le dingy de fer.
  Le dingy Mac-Clintock.
  Les sacs-lits de tentes.
  Trente-trois havre-sacs emballés.
  Cinq fourneaux de cuisine.
  Deux traîneaux pour canot.
  Quatre traîneaux Mac-Clintock.
  Deux traîneaux de Saint-Michel.
  Deux caisses à médicaments avec leur contenu.

Dimanche, 12 juin (date vraie: 13 juin).—A minuit, nous avons été
réveillés par la glace qui s'entr'ouvrait juste au milieu de notre
camp. Il nous a donc fallu transporter tous nos bagages dans un endroit
plus sûr; nous nous sommes ensuite recouchés en laissant un homme pour
veiller. A une heure, le mât d'artimon s'était incliné sur la glace,
et le navire s'est trouvé tellement penché, que les basses vergues
touchaient la banquise. A trois heures, il était tellement enfoncé,
qu'on ne voyait plus que le sommet de la cheminée au-dessus de la
glace. A quatre heures, _la Jeannette_ disparaissait. Elle s'était
d'abord redressée, puis s'était ensuite enfoncée lentement. La flèche
du grand mât était tombée la première du côté de tribord; la flèche de
misaine l'avait suivie; puis le grand mât était tombé à son tour, de
sorte qu'au moment où le navire a disparu complétement sous l'eau, le
mât de misaine seul restait debout.

A neuf heures du matin, appel des hommes et déjeuner. Nous nous sommes
ensuite occupés de rassembler tous les vêtements et d'en préparer la
distribution. En outre du contenu des havre-sacs et des vêtements que
nous portions, nous nous trouvions encore possesseurs de:

  Vingt-huit chemises de laine.
  Vingt-quatre caleçons de laine.
  Vingt-sept gilets de flanelle.
  Vingt-quatre vareuses.
  Vingt pantalons.
  Huit couvertures en fourrure.
  Dix-huit couvertures en laine.

Quand chacun eut reçu les articles dont il avait besoin, beaucoup
d'objets restèrent inutiles.

Tout le monde était gai et plein d'entrain, car nous avions abondance
de nourriture et de vêtements; la musique même ne fut pas oubliée,
et le soir, Landertack nous égaya avec son harmonica. On me dressa
une tente-bureau, sur laquelle fut hissé le pavillon de soie. La
température resta aux environs de 23° pendant toute la journée. Les
hommes allèrent visiter le lieu de la catastrophe, où ils trouvèrent
sur la glace une chaise, quelques avirons et des débris de planche.
Chipp était mieux, et Danenhower se montrait plein d'entrain. A 9 h.
45, nous lûmes le service divin.

Lundi, 13 juin (mardi, 14).—Appel général à sept heures du matin;
déjeuner à huit. A neuf heures, nous nous sommes mis à l'œuvre pour
installer les deux canots et la baleinière sur leurs traîneaux. Je
suis décidé à ne pas quitter l'endroit où nous sommes avant d'avoir
entièrement terminé nos préparatifs, afin de ne pas rencontrer
d'entraves à la dernière heure. Nous avons suffisamment de provisions
de bouche pour vivre pendant quelque temps sans entamer les soixante
jours de vivres mis en réserve pour la durée de notre retraite vers
le sud. Nos malades vont mieux et ce délai ne peut que leur être
favorable. Sweetman a visité de nouveau l'endroit où _la Jeannette_
a coulé; il n'y a trouvé qu'un fanal flottant à la surface de l'eau,
le fond renversé. L'air est extrêmement humide et froid. Tous, à
l'exception de Chipp, nous avons joui d'un excellent sommeil pendant
la nuit dernière; l'intérieur des tentes est chaud et confortable.
Pendant l'après-midi, nos embarcations ont été définitivement montées
sur leurs traîneaux et sont prêtes pour le moment du départ. Nous avons
aussi reculé notre campement vers l'ouest, pour nous éloigner du bord
de la banquise, dont nous étions trop rapprochés en cas d'accident. La
tente de Chipp a été placée derrière les autres et du côté du vent,
afin qu'il ne soit pas réveillé par les ronfleurs comme il l'a été la
nuit dernière. Nos trois embarcations ont été rangées en avant des
tentes; devant elles nous avons placé les traîneaux qui contiennent
nos provisions, puis nous nous sommes mis en devoir de souper. Avant
d'abandonner le navire, nous avions retiré toute la provision d'eau
potable qui se trouvait à bord; celle-ci a duré jusqu'à dimanche
soir, et maintenant nous sommes obligés de nous servir de celle que
nous fournit la glace en fondant. Nous choisissons de préférence les
monticules de glace les plus anciens et les plus élevés, et nous
recueillons les particules qui s'en sont détachées, quand nous en
trouvons, pour les faire fondre au soleil; mais celui-ci n'a pas assez
de force, naturellement, pour en fondre beaucoup. La neige ou plutôt la
glace est agréable au goût, mais le docteur l'ayant soumise à l'épreuve
du nitrate d'argent, l'a trouvée beaucoup trop salée. Cependant nous ne
pouvons nous abstenir d'en faire usage, et nous essayons d'en combattre
les mauvais effets en prenant chaque jour une certaine dose de jus de
citron. En ce moment nous vivons comme des princes, notre nourriture
est excellente, notre travail peu pénible; et nous jouirions tous d'une
santé florissante, si quelques-uns ne se ressentaient des effets d'un
empoisonnement par les sels de plomb. La température était, à huit
heures du soir, de 18°, mais l'atmosphère est extrêmement humide.

Mardi, 14 juin (mercredi, 15).—Appel général à 7 heures, suivi du
déjeuner. A 9 heures, nous nous mettons à l'ouvrage. Deux hommes de
chaque tente sont désignés pour emballer nos soixante jours de vivres,
sous la direction de Melville. De son côté, le docteur, avec un aide,
prépare le jus de citron. Dunbar s'occupe, avec deux hommes, d'examiner
les trois traîneaux Mac-Clintock, pour leur faire les réparations dont
ils pourraient avoir besoin et les mettre en état de recevoir leur
charge. Le reste de l'équipage continue à faire des chaussures de
rechange et à rétrécir les sacs-lits.—Aucune amélioration dans l'état
de nos malades, au contraire. Pendant la nuit, Alexis s'est plaint de
douleurs d'entrailles et a été pris de vomissements violents. Kuehne
souffre toujours beaucoup, et l'un et l'autre restent couchés. Chipp
paraît mieux.

Journée claire et agréable. A 10 heures du matin, le thermomètre
marquait 20° à l'ombre; température minima de la nuit, 12°. Un léger
brouillard transparent, que nous apercevons vers le sud et que le vent
emporte avec lui, nous indique des solutions de continuité dans la
nappe de glace de ce côté. Le baromètre marque 30° 37´, mais j'ai des
doutes sur l'exactitude de mon baromètre de poche.

A 2 heures, nous commençâmes à charger nos provisions sur nos cinq
traîneaux. Plus de 3,960 livres de pemmican et 200 gallons sont
répartis entre ces traîneaux et, à mesure que les sacs contenant nos
rations de la semaine sont prêts, nous les y entassons, afin de finir
de les remplir. La ration journalière de chaque homme est: une once de
thé, deux onces de café et deux onces de sucre.

D'après une observation faite à 6 heures, ce soir, nous nous trouvons
sous le 153° 58´ 45´´ de longitude, soit, depuis le 12, une dérive de
treize milles et demi. Jusqu'ici, tout va bien. Chacun est gai et plein
d'entrain. Notre camp présente un aspect animé. La figure ci-jointe en
fait voir la disposition[1].

  [1] Voir le plan du camp aux gravures.

Après le souper, nous nous sommes bornés à mettre de côté deux
carabines pour chaque tente,—soit dix en tout.—Ces armes seront
réparties comme suit entre les trois canots: le premier en recevra
quatre; le deuxième, un nombre égal; et la baleinière, deux seulement.

Mercredi, 15 juin (jeudi 16).—Atmosphère lourde, épaisse et brumeuse,
ce matin; mais, après 10 heures, le ciel s'est éclairci, et nous avons
eu une belle journée ensoleillée. La nuit a été froide (10°). J'ai mal
dormi, n'ayant pu réussir à amener mon sac-lit jusque sur mes épaules;
le reste de la troupe a bien dormi.—Chipp est mieux; ayant bien dormi,
il se sent frais et dispos. Danenhower circule par le camp avec un œil
bandé, s'occupant de maints détails. Alexis a passé une mauvaise nuit;
ce matin, il était très souffrant. Kuehne reste toujours couché sous la
tente.

Pendant la matinée, nous avons ensaché autant de thé et de café que
nous avons pu, et nous avons réparti les charges entre les cinq
traîneaux. Cette besogne était finie à 11 heures; alors nous nous
sommes mis à l'œuvre pour attacher et assujettir ces charges. Chaque
traîneau porte:

  nº 1                                 nº 2   nº 3   nº 4   nº 5

   765 livres de pemmican.              720    720    720    720
    40 gallons d'alcool.                 40     40     40     40
    36 livres d'extrait de Liebig.       36      —      —     18
    61 livres de sucre cassé.             —      —      —     61
    60  —       —    extra.               —      —      —      —
     4 sacs de biscuit.                   4      4      4      4
    30 livres de café broyé.             30      —     30      —
    90  —  de thé.                        —      —     60      —
    10  —  de sucre extra.                —      —      —      —
    ——                                   ——     ——     ——     ——
  1659                                 1318   1252   1342   1325

Il nous reste encore, sur la glace, 30 livres de café brûlé, 30
livres de café broyé, 1 sac de biscuit, pour lesquels il nous faut
trouver une place dans les canots. En outre de nos soixante jours de
vivres, nous avons encore 315 livres de pemmican, 43 livres de thé,
55 livres de sucre et 37 livres de café. Nous serons donc obligés de
laisser derrière nous une grande quantité de provisions, ainsi que nos
deux _dingies_ et l'un des traîneaux de Saint-Michel. Comme nous ne
marcherons nécessairement que fort lentement, je crois que, pendant
la première semaine qui suivra notre départ, nous serons encore assez
rapprochés pour envoyer chaque jour un traîneau à chiens en arrière,
chercher nos vivres pour la journée du lendemain. En agissant ainsi,
nous éviterons de déranger l'arrimage de nos traîneaux.

Nous avons dîné à une heure; nous nous sommes remis à la besogne à
deux, et tous nos traîneaux sont ficelés. Remarquant que le traîneau
nº 2 porte déjà un guidon sur lequel est inscrit le nom de «Lizzie»,
je fais observer à Ninderman que le nôtre n'en a point encore. Il me
répond qu'on est en train de le préparer et qu'il a l'intention de lui
donner le nom de «Sylvie». Naturellement, je n'ai aucune objection à
faire à cette dénomination.

Nos observations nous placent par 77° 17´ de latitude nord et 153° 42´
30´´ de longitude est; c'est-à-dire que nous avons été entraînés depuis
hier de trois milles et trois quarts de mille, 72° nord. Ce soir, à 6
heures, nous avions une température de 19°, avec vent du nord-est.

Dans le courant de l'après-midi, je publiai l'ordre du jour suivant:

Cutter américain _Jeannette_,

Au milieu des glaces de l'Océan Arctique, par 77° 17´ de latitude nord
et 153° 42´ de longitude est.

15 juin 1881.

Ordre:

Au moment du départ avec les traîneaux pour opérer notre retraite dans
la direction du sud, chaque officier et chaque homme de l'équipage n'a
droit d'emporter que les habits dont il est vêtu et ceux contenus dans
son havre-sac. Chacun peut, avant le départ, revêtir ses vêtements
de fourrure, si tel est son bon plaisir; mais il ne pourra revenir
sur cette détermination une fois qu'il l'aura prise. Tout vêtement de
surcroît est expressément interdit. Les mocassins de rechange seront
seuls tolérés.

Le contenu réglementaire du havre-sac est le suivant:

  Deux paires de demi-couvertures.
  Deux paires de bas.
  Une paire de mocassins.
  Un béret.
  Deux paires de mitaines.
  Un gilet de flanelle.
  Un pantalon.
  Un bonnet.
  Un caleçon.
  Une paire de lunette de neige.
  Un paquet de tabac.
  Une pipe.
  Deux cartouches.
  Vingt-cinq allumettes en cire.

Le savon, les serviettes, le fil et les aiguilles à discrétion, une
paire supplémentaire de mocassins (ce qui fera cinq en tout), pourront
être enfermés dans les sacs-lits, mais aucun autre objet ne peut y
être introduit. Chaque officier devra veiller à ce que ce règlement
soit fidèlement observé par tout le monde.

Le traîneau nº 1 contiendra les sacs-lits, une tente, les havre-sacs
et la batterie de cuisine du 1er canot.

Le traîneau nº 2 contiendra les mêmes objets pour le 2e canot.

Le traîneau nº 3 contiendra les mêmes objets pour la baleinière.

Le traîneau nº 4 contiendra les mêmes objets pour le 2e canot.

Le traîneau nº 5 contiendra les mêmes objets pour la baleinière.

Au cas où nous serions obligés de monter dans nos embarcations:

L'équipe du traîneau nº 1 montera dans le 1er canot.

Celle du traîneau nº 2 montera dans le 2e canot.

Celle du traîneau nº 3 montera dans la baleinière.

Celle du traîneau nº 4 montera dans le 1er canot.

Le chirurgien, M. Cole et le boulanger prendront place dans la
baleinière. Les autres dans le 2e canot.

Cet ordre du jour pourra être modifié selon les besoins.

  George W. DE LONG.
  Lieutenant de la marine des États-Unis,
  commandant de l'expédition arctique.

Nous avons un ciel presque sans nuages, et par suite un soleil brûlant,
dont les rayons, réverbérés sur la surface de la glace, rend notre
situation fort pénible. Nous sommes terriblement éprouvés par les
rayons du soleil, les lèvres et les joues commencent à nous gercer à
tous. Néanmoins nos yeux n'ont pas encore été atteints.

Jeudi, 16 juin (vendredi, 17).—Le capitaine de Long signale de longues
traînées de brouillard au sud et au sud-ouest. Ce jour-là, chaque homme
est autorisé à prendre une demi-couverture en prévision du froid. A
quatre heures et demie, M. Dunbar est envoyé en avant, pour indiquer
le chemin à suivre, tandis que le capitaine prépare l'ordre de marche
suivant:

  ORDRE DE MARCHE

  Cutter américain _Jeannette_,

  Au milieu des glaces de l'Océan Arctique, par 77° 18´ de latitude nord
  et 153° 25´ de longitude est.

  15 juin 1881.

  Nous nous mettrons en marche vers le sud le vendredi, 17 juin (samedi,
  18), à 6 heures du soir, nos marches devant s'exécuter désormais de
  six heures du soir à six heures du matin. Nous suivrons l'ordre de
  marche suivant:

  1º Tous les hommes se réuniront pour emmener le premier canot, pendant
  que les chiens seront attelés au traîneau nº 1.

  2º L'équipe de tribord prendra ensuite le second canot, celle de
  babord, le traîneau nº 4 et les chiens le traîneau nº 2.

  3º Enfin, l'équipe de babord emmènera la baleinière; celle de tribord,
  le traîneau nº 3, et les chiens, le traîneau nº 5.

  Les trois chiens d'Alexis seront attelés au traîneau de Saint-Michel;
  tandis que Kuehne, Charles Long Sing et Alexis accompagneront le
  lieutenant Chipp.

  Distribution du temps:

  Appel général à 4 heures 30 du soir.
  Déjeuner à 5 heures du soir.
  Départ à 6 heures du soir.
  Halte à 11 heures 30 du soir.
  En route à 1 heure du matin.
  Dîner à 12 heures.
  Halte, suivie de l'installation du camp, à 6 heures.
  Distribution de jus de citron et souper à 6 heures 30.
  Établissement d'une garde et coucher à 7 heures.

  Direction de notre marche: sud par l'est 1/2 est magnétique.

  Aussi longtemps qu'il sera possible, le traîneau de Saint-Michel
  reviendra en arrière chaque matin pour prendre des provisions laissées
  ici. Mais, aussitôt que nous entamerons celles chargées sur nos
  traîneaux, la ration journalière sera:

  _Déjeuner._

  4 onces de pemmican.
  1 once de jambon.
  3 livres de biscuit.
  3 onces de café.
  2-3 onces de sucre.

  _Dîner._

  8 onces de pemmican.
  1 once d'extrait de Liebig.
  1/2 once de thé.
  2-3 onces de sucre.

  _Souper._

  4 onces de pemmican.
  1 once de langue.
  1/2 once de thé.
  2-3 onces de sucre.
  1/2 livre de biscuit.

  George W. DE LONG,
  Lieutenant de la marine des Etats-Unis,
  commandant de l'expédition arctique.

Le capitaine de Long continue: durant l'après-midi, chacun des
traîneaux et des embarcations a été pourvu d'un pavillon.

_La Jeannette_ porte mon pavillon de soie.

Le second canot, _Hiram_, porte son nom sur le guidon.

La baleinière, _Rosey_, également.

Le traîneau nº 1 porte un guidon bleu, carré, avec le nom de «_Sylvie_»
et la devise «_Nil desperandum_».

Le traîneau nº 2 a deux pointes avec le nom de _Lizzie_.

Le guidon du nº 3 ne porte aucun nom.

Le nº 4 a un guidon avec une croix de Malte et la devise «_In hoc signo
vinces_».

Enfin le nº 5 porte inscrit sur son guidon «_Maud_» avec la devise
«_Comme je trouve_».

Tous les hommes furent ensuite réunis pour l'inspection et pour
entendre la lecture de l'ordre de marche.

Tous les préparatifs étant terminés, le départ fut définitivement fixé
au lendemain soir à 6 heures. Le traîneau de Saint-Michel fut ensuite
chargé, et les officiers reçurent leurs instructions.



CHAPITRE VI.

La retraite.

  Le premier jour de la retraite.—Les difficultés commencent dès
  le début.—Les suites d'un malentendu.—Première crevasse dans la
  glace.—Un travail pénible.—L'été est la plus mauvaise saison
  pour voyager sur les glaces de l'Arctique.—Misère des naufragés
  pendant cette saison.—Quelques-uns d'entre eux se sont chargés
  d'objets non portés sur la liste réglementaire.—Conséquences de
  cette infraction.—On traverse, en radeau de glace, les ouvertures
  qui se sont produites dans la glace.—État des malades.—Notre
  première bonne journée.—Notre ordre de marche.—Marchant au
  sud et s'en allant au nord.—Pénible découverte.—Changement
  de direction.—Pourquoi nous redoutons les crevasses dans la
  glace.—Danenhower demande avec insistance à prendre part aux travaux
  de la retraite.—Motifs de mon refus.—Le soleil, le brouillard
  et la pluie alternativement.—La retraite continue.—Les bons et
  mauvais jours se succèdent.—Les aiguilles de glace.—Première vue
  de la terre.—Un ours.—Je vois distinctement la terre.—Quelle
  est cette terre?—Espoir de trouver la mer libre.—Plus de
  semelles de bottes.—M. Collins tue un phoque.—Mieux dîné que
  chez Delmonico.—Un autre phoque.—Nouveau festin.—Chipp rayé de
  la liste des malades.—Approche de la terre.—Difficultés pour
  atteindre le rivage à travers les glaces flottantes.—Changements à
  vue.—Alternatives de pluie, de brouillard et d'éclaircies.—Le vent
  fait rage.—Enfin nous mettons le pied à terre.—Prise de possession
  de l'île Bennett au nom des États-Unis.


Le lendemain, le capitaine de Long prépara une relation du voyage de
_la Jeannette_, racontant tout ce qui était arrivé à ce malheureux
navire, et mentionnant la découverte des îles Jeannette et Henrietta,
etc. Dès que cette relation fut terminée, elle fut enroulée et
cousue dans une feuille de caoutchouc noir qu'on plaça dans un bidon
vide, lequel était destiné à rester sur la glace près du lieu de la
catastrophe.

A 5 heures du soir, continue le journal de de Long, eut lieu un nouvel
appel général des hommes, qui fut suivi du souper, que désormais nous
appellerons déjeuner. Ce repas fut aussi bref que possible. L'ordre
de lever le camp fut ensuite donné à 6 heures moins 10 minutes; mais,
quoique le départ fût fixé à 6 heures précises, il était 6 heures 20
quand on se mit en route. Tous les hommes valides partirent alors avec
le premier canot, tandis que les chiens conduits par Anequin faisaient
de vains efforts pour les suivre avec le traîneau nº 1. Le canot marcha
sans trop de difficultés, mais le poids du traîneau était au-dessus
des forces de nos chiens. Nous étant arrêtés un instant, nous revînmes
leur prêter la main afin de les tirer d'une ornière profonde où ils
étaient tombés; mais il fallut bientôt se rendre à l'évidence: la
besogne était trop lourde pour ces pauvres bêtes. Je détachai donc six
hommes du premier canot et je revins avec eux pour prendre le traîneau.
Ce malheureux incident fut cause de tous les ennuis qui vinrent nous
contrarier pendant la première journée.

La veille, j'avais envoyé M. Dunbar pour indiquer, au moyen de guidons
noirs, la route que nous devions suivre pendant notre première étape.
A son retour, je ne vis que trois de ces guidons et ne supposai
pas qu'il pût y en avoir davantage. Melville, expédié en avant pour
transporter les vivres de la journée, laissa ceux-ci, comme je le lui
avais dit, au troisième guidon; mais quand arriva le premier canot,
Dunbar leur fit remarquer qu'il existait un quatrième guidon, lequel
indiquait la fin de l'étape du premier jour. Naturellement je ne
pouvais être partout, sur une longueur d'un mille et demi, de sorte que
Melville ignorant quelle était mon intention s'en rapporta à ce que lui
disait Dunbar et se remit en marche avec le premier canot, laissant les
vivres près du troisième guidon.

Pendant ce temps je faisais avec mes six hommes des efforts surhumains
pour faire franchir un quart de mille au traîneau nº 1, au second canot
et à la baleinière. Ne voyant point revenir Melville ni ses hommes,
nous commencions à être inquiets, ne sachant à quelle cause attribuer
leur retard. A ce moment nous vîmes Chipp, qui était en avant,
s'arrêter tout court devant un obstacle invisible pour nous. Je courus
aussitôt vers lui et je me trouvai en face d'une crevasse qui venait
de s'ouvrir dans la glace, et nous séparait du reste de nos gens. En
outre, pour la traverser il devenait nécessaire de décharger le reste
des bagages que nous avions avec nous pour les transborder au moyen
d'un radeau.

Le contre-temps était sérieux. J'envoyai immédiatement chercher
le youyou, pendant que j'aidais Chipp et le traîneau des malades
à franchir cette crevasse. Chipp fut ensuite chargé de porter aux
gens du premier canot l'ordre de revenir. Mais en attendant leur
retour le temps se passait, et tout ce que nous eûmes à faire, mes
six hommes et moi, aidés par les chiens, fut d'amener le deuxième
canot, la baleinière et les traîneaux nº 1 et nº 2 sur le bord de la
crevasse, prêts à être embarqués sur le radeau. Melville arriva enfin
avec sa troupe vers dix heures du soir. Nous nous mîmes aussitôt en
devoir de lancer les deux embarcations en travers de la crevasse
que nous parvînmes à hisser de l'autre côté. Pour ne pas décharger
nos traîneaux, nous cherchâmes un passage ailleurs et, au moyen de
grands glaçons qui nous servirent de radeaux, nous arrivâmes, non sans
risques, à leur faire traverser la crevasse. Pendant cette opération le
patin de droite du traîneau nº 1 vint à fléchir et nous fûmes obligé
de nous arrêter court, sinon nous l'eussions brisé complètement. Les
traîneaux nº 2 et nº 5 eurent chacun un patin mis hors de service, les
tenons des montants s'étant brisés. Ce ne fut qu'à minuit dix que nous
fûmes hors de ce mauvais pas et, comme résultat obtenu, nous avions
trois traîneaux hors de service, une heure de retard pour notre dîner,
des provisions à un demi-mille plus loin, et notre batterie de cuisine,
nos lits, notre premier canot encore un demi-mille plus loin que nos
provisions. Cependant il n'y avait aucun remède à cet état de choses,
aussi nous attelant de nouveau à nos deux embarcations, nous partîmes
en avant, et à une heure et demie nous étions près du troisième guidon
où se trouvaient nos provisions.

On nous raconta que pendant le voyage du premier canot, Landertack
avait eu des crampes violentes. Lee également était sujet à ces
crampes, dont nous ne pouvions attribuer la cause qu'à l'effet de
l'empoisonnement par l'effet des sels de plomb.

Enfin à 7 heures du matin nous soupâmes. A 8 heures une sentinelle fut
désignée et chacun de nous se glissa dans son sac, épuisé de fatigue.

Le lendemain de Long écrivait dans son journal: «Tous les hommes
semblent frais et dispos; et, chose étrange à dire, pas un de nous
ne se ressent du pénible travail d'hier. Quant aux malades, Chipp
est presque remis sur ses jambes; Alexis, le steward, et Kuehne sont
mieux. Notre expérience jusqu'à présent n'est à la vérité pas trop
encourageante: ces chemins affreux, cette neige molle et profonde,
ces infernales crevasses ont singulièrement augmenté les difficultés
que nous avons rencontrées. Les nécessités de la situation où nous
nous trouvons, nous ont forcés à surcharger nos traîneaux, qui, lors
même que nous aurions une route commode sur la glace unie seraient
arrêtés par la neige aussi bien que n'importe quels autres traîneaux.
Vingt-huit hommes et vingt-trois chiens qui nous restent, sont obligés
d'employer toutes leurs forces réunies pour mettre en mouvement
un traîneau de 1,600 livres et le faire avancer de quelques pieds
seulement à chaque fois, mais quand ce traîneau vient à glisser sur la
pente d'un monticule de glace pour aller disparaître au pied, dans un
amas de neige, il faut alors des efforts herculéens pour l'en tirer.
Quoique la température ait varié hier entre 20 et 25° seulement, nous
étions en manches de chemises, et cependant nous transpirions comme
par une chaude journée d'été. Il devient évident que nous devons
diminuer nos charges et augmenter le nombre de nos voyages. J'avais
espéré réduire le nombre de ceux-ci à trois; mais j'aurai lieu de
me tenir pour heureux désormais, si nous parvenons à transporter
nos canots et nos provisions d'une étape à l'autre en six tournées
consécutives.»

Le lendemain dimanche (lundi), la majeure partie des provisions restées
au premier campement furent amenées et réparties entre les divers
traîneaux. La journée du lundi fut employée à transporter le reste, et
le mardi de Long écrivait sur son journal, que sa troupe ne se trouvait
encore qu'à un mille et demi de son point de départ du vendredi
précédent. La nuit suivante il plut abondamment, de sorte qu'on fit peu
de chemin.

A aucune époque de l'année, dit de Long, la marche n'est plus pénible
que maintenant. Si, pendant les mois d'hiver et du printemps, le froid
est pénible, du moins il fait sec. L'automne ou la fin de l'été sont
les moments les plus favorables pour voyager dans ces régions, parce
qu'alors la neige a disparu, et la surface de la glace est excellente.
Mais actuellement on enfonce dans la neige ramollie, de sorte qu'il
est presque impossible d'avancer, et s'il survient une série de jours
pluvieux, la misère de l'infortuné voyageur est à son comble. Les
chiens eux-mêmes se réfugient sous les canots pour y trouver un abri
ou viennent pleurer à l'entrée des tentes pour qu'on leur permette
d'y entrer. Lorsqu'on est à terre, le bruit des gouttes d'eau que le
vent fouette contre les vitres, ne manque pas d'un certain charme,
mais ici celui de la pluie qui frappe sur la toile de nos tentes,
en est complétement dépourvu. Point de feu naturellement autre que
celui de notre cuisine, et pas un fil de nos vêtements qui soit sec.
En outre de petits filets d'eau qui vous tombent sur le dos, par les
trous ménagés pour la ventilation de la tente, viennent encore ajouter
à notre humidité. Nos haltes répétées et nos arrêts prolongés m'ont
fait remarquer que plusieurs membres de la troupe avaient emporté des
objets en dehors de ceux portés sur la liste réglementaire. Je suis
étonné du nombre d'objets d'un poids insignifiant qui ont pu se glisser
ainsi furtivement dans nos bagages; mais ce qui me surprend encore plus
c'est le poids qu'ils ajoutent à notre charge. Une nouvelle inspection
devient donc nécessaire avant d'aller plus loin.

Mardi, 21 juin (mercredi, 22), à deux heures du matin, la pluie a
cessé. M. Dunbar est envoyé en avant pour tracer une route et placer
les guidons. A 3 h. 1/2, je partis accompagné de Knack, avec un
traîneau attelé de neuf chiens, pour porter en avant quatre cent
cinquante livres de pemmican et cinquante livres d'extrait de Liebig.
M. Dunbar nous a tracé deux routes, l'une au milieu de glaçons
amoncelés, l'autre à travers une plaine ravinée. Sur un point, le
chemin est affreux; nous devons y rencontrer une crevasse qui, si elle
s'élargit, nous forcera d'établir un pont, ou d'avoir recours à un
radeau de glace pour la passer. Nous avons donc une rude journée en
perspective.

Tout le monde est debout à six heures du soir. A sept heures et demie,
nous nous mettons en route. Melville part en avant avec les traîneaux
nº 1 et nº 2; Erickson et Leach retournent à notre ancien campement
avec deux traîneaux attelés de chiens, pour en rapporter le reste des
provisions. Nous laissons nos tentes debout, avec nos couchettes et
notre batterie de cuisine ici pour le cas où nous serions obligés d'y
revenir pour dîner. Le docteur et les malades restent naturellement
avec les tentes. A 8 h. 1/2, Melville revient avec sa troupe après
avoir conduit les deux traîneaux jusqu'au bord de la crevasse dont j'ai
parlé ce matin, car celle-ci s'est élargie comme je l'avais prévu. A 9
heures un second convoi se met en marche; à 9 1/2, je l'ai suivi avec
le reste de la troupe. Comme Dunbar était resté près de la crevasse
avec deux hommes afin d'amener un gros glaçon pour établir un pont,
j'avais donné l'ordre à Melville, au cas où le premier aurait réussi
dans son entreprise de faire passer immédiatement nos effets de l'autre
côté de la crevasse: comme il ne revenait pas, j'en conclus qu'il
exécutait cet ordre. Impatient de voir par moi-même l'état des choses,
je renvoyai en arrière Erickson et Leach qui étaient de retour, pour
prendre avec un traîneau attelé de trois chiens, le youyou que nous
avions encore laissé au campement, et, plaçant la batterie de cuisine
du nº 1 dans l'autre traîneau à chiens, je partis en avant. Il était
minuit, nous étions donc arrivé au mercredi 22 juin (jeudi 23.) A
peine avais-je fait un quart de mille, que j'arrivai sur le bord d'une
crevasse. Là, malgré mes efforts, les chiens sautèrent chacun sur un
glaçon en renversant le traîneau, et m'entraînant moi-même après
avoir éparpillé toute la batterie de cuisine; puis, quand ils furent
arrivés sur l'autre bord, ne pouvant plus avancer à cause du traîneau,
ils s'assirent sur leur derrière et se mirent à hurler tout leur soûl.
Je me hâtai de rassembler mon bien ainsi dispersé, puis, redressant
le traîneau, je lui fis franchir la crevasse, et alors mes chiens ne
sentant plus de résistance, reprirent leur route; mais cet accident
me fit perdre une heure et quand j'arrivai près de Melville, je le
trouvais embarqué avec tous les canots et tous les traîneaux, sur un
radeau de glace, aucun de nos bagages n'étant encore de l'autre côté de
l'ouverture. Je lui criai de dîner, lui disant que je le rejoindrais
un peu plus tard quand le youyou serait arrivé. Mais, étant parvenu
à prendre possession d'un bloc de glace, il vint me chercher et me
transporta avec mes chiens et mon traîneau jusque sur son radeau.
Alors, nous nous mîmes immédiatement en devoir d'établir un pont, et
avant de nous asseoir pour dîner, nous avions déjà fait passer deux
traîneaux sur la glace solide. Il était 1 h. 1/2 quand nous prîmes
notre repos. Erickson et Leach arrivèrent à 2 h. avec le youyou. A 2 h.
20 nous nous remîmes à la besogne et bientôt la baleinière et le second
canot eurent rejoint nos premiers bagages sur la glace solide. Pendant
que Melville et sa troupe retournaient en arrière pour chercher le
premier canot, je partais avec Erickson et Leach et les deux attelages
de chiens pour conduire le pemmican et le biscuit au bout de l'étape. A
notre retour sur le bord de la crevasse, nous trouvâmes le docteur et
les malades embarqués sur un glaçon, car les deux bords de l'ouverture
s'étant écartés pendant notre absence, notre pont avait été détruit;
nous en construisîmes un second en amenant de nouveaux blocs de glace
et tout chancelant qu'il fût, nos malades purent s'y aventurer et nous
rejoindre; nous passâmes ensuite les médicaments, et enfin, après tant
de travaux nous nous trouvâmes tous campés à 6 heures du matin, sur
un banc de glace solide où Melville était venu nous rejoindre avec le
premier canot qu'il avait dû mettre à l'eau pour lui faire traverser
l'ouverture de la glace. A 7 heures nous commencions à souper. Il eût
été impossible de trouver des gens plus fatigués et plus affamés que
nous ne l'étions. Aussitôt notre repas terminé nous nous couchâmes.
Pendant ces dix heures d'un travail accablant nous n'avions parcouru
qu'un demi-mille.

Mercredi, 22 juin (jeudi, 23).—Nous ne nous sommes relevés qu'à 6
heures du soir. L'état de nos malades n'est que passable: Chipp a eu
une mauvaise nuit, c'est du reste, celui d'entre nous qui peut le moins
résister à la fatigue. Quant à Alexis, la moindre douleur d'estomac
l'abat et le rend incapable de tout effort. Landertack a la mine d'un
homme qui se rend à un enterrement il compose son visage pour la
circonstance. Danenhower est toujours à moitié aveugle. De son côté,
M. Dunbar recommence à se fatiguer; je lui ai conseillé de prendre des
précautions pendant quelques jours, afin de ne pas épuiser complètement
ses forces.

Notre départ s'est opéré comme d'habitude; mais à 11 heures 55, nous
avons atteint notre première halte. C'est la première fois qu'il nous
arrive d'être en avance; il est vrai nous n'avons rencontré que de la
glace solide.

Jeudi, 23 juin (vendredi, 24).—A minuit un quart, notre dîner était
prêt; à 1 heure un quart, nous nous remettions en marche. Vers 2
heures, le ciel s'est éclairci et le soleil s'est mis à briller de tout
son éclat; alors le brouillard s'est dissipé comme par enchantement. A
7 heures, nous atteignions le dernier guidon. Voici la première journée
où nous ayons réellement fait quelques progrès, cependant je ne crois
pas avoir franchi plus d'un mille et demi, malgré un travail opiniâtre
de sept heures. La surface de la glace me semble extrêmement raboteuse
dans la direction du sud. Je crains que notre prochaine étape soit
courte. Mais nous allons dormir jusqu'à ce soir, et nul ne sait ce qui
se passera d'ici-là, peut-être notre réveil nous ménage-t-il quelque
surprise.

Notre longitude est 152° est.

Nous nous sommes glissés dans nos sacs à huit heures et demie du
matin; à six heures, tout le monde était debout. Nous nous sommes mis
immédiatement en devoir de déjeuner. A sept heures, M. Dunbar est parti
en avant pour reconnaître la glace et nous indiquer le meilleur chemin.
A huit heures il est de retour, et «en avant!»

Pour ne plus me répéter, je vais donner ici, une fois pour toutes,
notre ordre de marche. Nous avions, en effet, abandonné notre plan
primitif de retraite: d'abord parce qu'il était impossible à un moment
donné de prévoir l'état de la glace pendant celui qui allait suivre;
ensuite parce qu'il était impossible également aux hommes de soutenir
ce travail de dix heures sans tomber épuisés avant longtemps. A mesure
que notre charge diminuera, nous pourrons modifier notre plan actuel et
revenir au premier; mais pour l'heure présente, il ne peut plus être
question de le suivre.

Melville avec sa troupe s'attelle au traîneau nº 1, déjà surnommé le
«Walrus», lequel demande l'emploi de toutes leurs forces. Celui-ci,
rendu à destination, il revient prendre les autres qu'il amène
ordinairement deux à deux. Erickson et Leach avec leurs traîneaux
attelés de chiens parcourent la même distance à plusieurs reprises;
d'ailleurs leur journée n'est qu'un va-et-vient continuel.

Quand Melville a fini avec les traîneaux, il revient avec ses hommes
chercher les embarcations. C'est alors que je fais partir le docteur
avec les malades qu'il doit conduire jusqu'au lieu de la halte,
tandis que je suis moi-même avec leur traîneau. Pendant ce temps-là,
les embarcations arrivent; et tandis que les cuisiniers préparent le
dîner, Melville et son monde conduisent les traîneaux à la prochaine
étape. Vient ensuite le dîner: c'est ordinairement vers minuit. Une
heure plus tard, nous nous remettons en route. Les embarcations vont
rejoindre les traîneaux; le docteur arrive ensuite avec ses malades,
et nous continuons à avancer dans le même ordre jusqu'à cinq heures
et demie ou six heures du matin. C'est l'heure où j'arrive moi-même
avec l'arrière-garde. Pendant que les cuisiniers préparent le souper
et que les chiens amènent la dernière charge, les tentes sont plantées
et nous nous mettons à souper à sept heures. A huit heures, nous nous
couchons pour ne nous relever qu'à six heures du soir. Nous travaillons
donc pendant neuf heures par jour; il nous en reste dix pour dormir
et nous reposer, trois pour prendre nos repas, et deux pour installer
notre camp et préparer notre nourriture, plier nos tentes, et tracer
notre itinéraire.

Toutefois, je dois dire ici qu'il n'est pas de travail plus pénible que
celui de tirer nos traîneaux. De mon côté, mes deux officiers étant
malades, j'ai autant de besogne que j'en peux faire. Heureusement
j'ai dans Melville un appui solide, qui peut les remplacer, et tant
qu'il restera en bonne santé, tout ira bien. De son côté, le docteur
s'emploierait volontiers à tirer le traîneau comme un simple matelot,
mais je le crois nécessaire auprès des malades, et lui ai ordonné de
rester près d'eux.

Aujourd'hui nous avons fait une bonne journée, car nous avons avancé
d'un mille et 1/4 au moins, malgré la glace qui, deux fois, s'est
ouverte devant nous, et nous a donné quelque ennui pour faire passer
nos chiens et leurs traîneaux. Heureusement les grands traîneaux
étaient déjà passés. Un des premiers s'étant à moitié renversé dans une
crevasse, nous avons été obligés de couper le trait des chiens pour
empêcher ceux-ci de se noyer et en même temps retenir le traîneau par
derrière. Le chemin que nous aurons à parcourir pour notre prochaine
étape se présente sous un aspect favorable. Nous nous trouvons sur
un champ de vieille glace qui semble avoir encore plusieurs milles
d'étendue. Cependant la journée d'aujourd'hui a été extrêmement
désagréable à cause des flaques d'eau que nous avons rencontrées à la
surface de cette glace. A maintes reprises les hommes ont eu de l'eau
jusqu'aux genoux, et tirer un traîneau dans de semblables conditions
est un travail fort pénible. Çà et là autour de nous, l'eau s'est
accumulée sur certains points où elle forme des flaques qui gèlent
pendant la nuit, mais que la chaleur du soleil suffit pour dégeler au
milieu du jour, et c'est à travers ces mares que nous avons à opérer
notre retraite. Dans quelques jours cette eau aura disparu au travers
de la glace, mais nous ne pouvons attendre, car nous ne savons encore
quelle est notre position.

Chipp est toujours très faible: il a peine à se rendre d'une étape à
l'autre même en faisant de fréquentes haltes. Je crains sérieusement
pour lui. Landertack est guéri et a repris son service hier. Alexis,
encore malade, est incapable de tout travail.

Star, qui souvent se distrait en lisant ce qui est écrit sur les
papiers servant d'enveloppe à nos provisions, m'apporte une lettre
qu'il a trouvée hier sur du café; elle est ainsi conçue:

«Je vous écris afin de vous exprimer les souhaits que je forme pour
votre grande entreprise. J'ai l'espoir qu'en parcourant ces lignes,
elles vous rappelleront le confort que vous laissez derrière vous
dans la patrie pour les progrès de la science. Si vous le pouvez,
adressez-moi quelques mots; mon adresse est: G. J. K. Post office box,
New-York city.»

Le samedi, 25 juin, nous surprend à minuit, au moment où nous
préparons notre dîner. A une heure, nous sommes à table. J'ai pris
l'altitude du soleil à minuit. Quelle stupeur! Mes calculs donnent
77° 46´ de latitude nord. Cependant, je suis sûr de mon observation.
Je reprends donc mes calculs et les refais une demi-douzaine de fois.
Toujours le même résultat; à chaque fois, j'obtiens 77° 46´. J'examine
alors mon sextant; il était en parfait état, et plus je l'examinai,
plus ma stupeur augmente. Partir du 77° 18´ nord, marcher dans la
direction du sud pendant une semaine et, au bout de ce temps, se
trouver à vingt-huit milles plus au nord que son point de départ,
n'est-ce pas suffisant pour rendre quelqu'un anxieux et perplexe?
Longtemps je médite ce résultat, lui cherchant une cause d'erreur; un
moment je suis porté à attribuer cette erreur à un effet extraordinaire
de réfraction; mais, jetant les yeux sur les notes que j'ai prises
pendant mon observation du 23, et dont je ne me suis pas servi, il faut
bien me laisser convaincre que c'est 77° 46´. Aussi mon anxiété est à
son comble. Cependant, à 4 heures 1/2 et à 7 heures 1/2 du matin, je
fais de nouvelles observations. Cette fois, c'est 77° 43´. Plus inquiet
que jamais, je prends la résolution d'attendre midi, afin de prendre la
plus grande altitude du soleil, car je me défie des résultats donnés
par des observations faites quand le soleil est près de l'horizon. Mais
l'observation de midi, au moment où le soleil passait au méridien,
me donna de rechef 77° 42´. Il ne reste donc plus de doute: mes
observations du matin étaient exactes; celle de minuit n'était même
entachée d'erreur que par suite de la plus grande réfraction, causée
elle-même par la basse latitude où nous nous trouvions. Il me faut donc
accepter la position et modifier mes plans en conséquence. Au lieu de
marcher droit au sud, j'appuierai plus au sud-ouest, car la direction
de notre mouvement de dérive étant nord-ouest, nous la couperons plus
rapidement qu'en allant droit au sud, et nous arriverons ainsi plus
vite sur la bordure des glaces.

Pour diriger sa route, une région aussi accidentée que celle qui
s'étend devant nous, mérite un examen plus sérieux que celui qu'on peut
faire en poussant une pointe en avant; j'ai donc expédié M. Dunbar
pour nous chercher un chemin, afin de sortir de l'endroit difficile
où nous nous trouvions, tandis que je reste au camp, prêt à partir au
premier signal. Après la pénible journée d'hier, ces quelques heures
supplémentaires de repos n'étaient pas hors de saison, et, si nous
trouvions une route commode, nous pourrons faire une longue étape cette
après-midi.

Dimanche, 26 juin, 1 heure 15 du matin.—M. Dunbar étant revenu, je
suis parti en tête de la troupe. Melville est tombé dans l'eau par
accident et a été trempé jusqu'à la ceinture. Pendant la matinée, le
Walrus (traîneau nº 1) a failli s'enfoncer, en plongeant de l'avant,
sous la glace. Néanmoins, on a pu l'arrêter à temps et le retirer.
Quoique la route ait été généralement meilleure qu'hier, comme il
nous a fallu construire au moins cinq ponts, nous n'avions fait qu'un
demi-mille dans la direction du sud-ouest au moment de faire halte,
c'est-à-dire à six heures et demie du matin. Depuis minuit, la chaleur
avait été accablante, quoique le thermomètre marquât seulement 23°
au soleil. Le ciel était sans nuage; une légère brise soufflait du
sud-sud-ouest. Nous avons tellement souffert de la chaleur que nos
mains et nos visages étaient gonflés et bouffis. Pour ma part, je
souffrais considérablement des mains. A sept heures et demie du matin,
le dîner était prêt. A huit heures et demie, j'ai lu le service divin,
et à neuf heures, nous nous sommes glissés dans nos sacs pour dormir.

Lundi, 27 juin, 1 heure du matin.—Nous nous sommes mis en marche
à 2 heures 5 du matin, et, depuis ce moment jusqu'à 7 heures, nous
avons eu à accomplir la tâche la plus rude que nous ayons encore eue.
Cependant nous n'avons franchi qu'un demi-mille dans la direction
du sud-sud-ouest, ce qui nous fait pour onze heures d'un travail
ininterrompu un mille et un quart seulement. En quittant le lieu de
notre halte, nous nous sommes trouvés en présence d'une crevasse de
vingt pieds de largeur, qu'il nous fallait traverser, mais, pendant
que nous y établissions un pont, elle s'est élargie de plus du double.
Enfin, au prix des plus grands efforts, nous sommes parvenus à
rassembler trois larges fragments de glace sur lesquels nous avons eu
des peines inouïes à faire passer nos traîneaux et la baleinière. Quant
aux deux autres embarcations nous avons été obligés de les mettre à
l'eau. A environ un tiers de mille plus loin, nous sommes arrivés sur
le bord d'une autre ouverture de soixante pieds de largeur. Cette fois,
il nous a fallu remorquer et tenir en place une véritable île de glace
épaisse de trente pieds; mais à peine cette besogne était-elle finie,
que les deux bords de l'ouverture se sont éloignés l'un de l'autre, de
sorte que nous nous sommes vus forcés d'aller à la recherche d'autres
blocs de glace pour rétablir notre pont mobile. La glace semble se
ramollir partout et s'en aller à la dérive sans résistance. Cependant
la saison n'est pas encore assez avancée pour que nous puissions
espérer trouver des canaux de quelque longueur, quant aux crevasses
et autres solutions de continuité, nous en trouvons assez qui nous
causent beaucoup d'ennuis. Travailler comme des nègres, pendant dix
ou onze heures chaque jour, pour n'avancer que d'un mille est au
moins décourageant; mais encore, savoir d'un autre côté qu'on est
vraisemblablement entraînés de trois milles dans le nord-nord-ouest,
quand on fait un mille au sud-ouest est vraiment capable d'inspirer
des inquiétudes à un homme. Melville et le docteur sont seuls de
notre troupe à qui j'ai fait connaître la latitude sous laquelle nous
nous trouvons, mais je veux que nul autre n'en soit instruit. Sans
doute, cette désagréable nouvelle jetterait le découragement parmi
nos hommes qui se laisseraient peut-être aller au désespoir. J'évite
donc brusquement toutes les questions que Chipp, Danenhower et Dunbar
peuvent m'adresser à ce sujet. Jusqu'ici tout le monde est gai et plein
d'entrain, on entend même les hommes chanter le long de la route.
Puissions-nous ainsi conserver longtemps notre santé et notre ardeur.

L'état de Chipp s'améliore.

Mercredi, 29 juin.—Étant parti en avant avec M. Dunbar et les deux
attelages de chiens, nous sommes arrivés subitement sur le bord d'une
nappe d'eau, qui, autant que le brouillard nous a permis d'en juger,
nous a paru former un canal d'une certaine longueur. Je suis revenu
en toute hâte chercher le youyou pour m'en assurer. Mais, hélas! j'en
ai été pour ma peine. Ce canal dont nous avions espéré nous servir se
terminait brusquement, et une autre ouverture semblable de vingt-cinq
pieds de large lui succédait, et pour traverser celle-ci nous fûmes
obligés d'y établir un pont. Notre bonne fortune voulut cependant qu'un
large glaçon se trouvât sous notre main, de sorte qu'après un rude
effort, Dunbar, Shawell et moi, nous réussîmes à le mettre en place, et
un rapprochement heureux des deux bords de la crevasse nous en fit un
pont solide. Malheureusement les crevasses se succédaient, ce qui nous
obligea à construire un certain nombre de ces ponts. Jamais pareille
malchance ne nous avait poursuivis. Nous n'avions pas plus tôt traversé
une crevasse qu'une autre s'ouvrait plus loin; à un moment nous en
étions entourés. Le pis est que toutes étaient dans la direction de
l'est à l'ouest. Il semblait que pas une ne pût se former du nord au
sud pour ouvrir un chemin à nos embarcations, et toutes celles que
nous voyons de l'est à l'ouest serpentent et se terminent en fissures
étroites au milieu de fragments de glaces amoncelées, entre lesquels il
est impossible de frayer un passage pour les bateaux. Souvent il nous
est arrivé d'avoir à faire des ponts sur trois ou quatre de ces canaux
dans l'espace d'un demi-mille; et quand je songe que Melville et ses
hommes ont chaque jour six et souvent sept fois à parcourir la même
route, aller et retour, je ne peux me défendre d'un sentiment d'effroi
à l'idée du chemin qu'ils parcourent. Si on ajoute à cela les voyages
que font les chiens, et le transport des malades, on ne trouvera pas
extraordinaire que nous redoutions la rencontre de ces crevasses. Le
champ sur lequel nous marchons actuellement est composé de vieille
glace, fort dure, qui certainement ne fond jamais. J'ai mesuré un
glaçon auquel j'ai trouvé trente-deux pieds neuf pouces d'épaisseur, et
sur les points où il n'est pas sali par la boue, sa tranche rappelle la
blancheur de l'albâtre. La route est assez bonne sur cette glace, et
les traîneaux ne sont pas trop difficiles à tirer. J'ai rencontré un
autre bloc de seize pieds d'épaisseur qui, à mon avis, était le produit
d'une année, car il ne montrait pas la moindre trace de soudure de
couches superposées.

Danenhower m'a demandé aujourd'hui, avec insistance, de lui permettre
de s'employer à quelque chose, prétendant qu'il était capable d'aider à
tirer les traîneaux, etc. Mais, comme je le crois absolument incapable
de faire quoi que ce soit, et qu'à mon avis son œil le rendrait plus
nuisible qu'utile, s'il tentait de faire quelque chose, j'ai repoussé
sa demande en la remettant à l'époque où il ne serait plus porté sur la
liste des malades. Chipp semble reprendre des forces. La température
s'est maintenue à 30° pendant toute la journée, mais elle paraissait
beaucoup plus basse, car pendant toute la journée nous avons eu un
brouillard intense qui nous pénétrait jusqu'aux os. Chaque jour nous
avons les pieds mouillés dès le matin, et nous restons dans cet état
jusqu'à notre dernière halte.

Jeudi, 30 juin.—Vers minuit, nous avons observé sur l'horizon une
ligne de nuages noirs du côté de l'ouest, qui s'étendait du nord-ouest
au sud-ouest. Pendant notre halte, ce nuage s'est étendu comme à
l'ordinaire sur tout l'horizon du nord au sud, et à une heure du matin,
le ciel était entièrement couvert. Le temps est devenu brumeux, et une
pluie fine et pénétrante a commencé à tomber. Le retour journalier de
ce phénomène météorologique me fait croire que nous approchons de l'eau
libre, car je ne peux admettre qu'un pareil brouillard soit produit
par les vapeurs qui s'élèvent des crevasses de la glace. Chaque jour,
vers minuit, le soleil se cache et l'eau perd lentement sa chaleur
sous forme de vapeur, que le vent emporte à travers la plaine de
glace où elle se condense et se dépose sous forme de brouillard, etc.
Généralement, quand nous nous levons à 6 heures du soir, le soleil
brille de tout son éclat, et quand nous nous couchons il recommence
à paraître. Mais entre minuit et l'heure où nous nous arrêtons pour
camper, le ciel est brumeux.

Après notre dîner, c'est-à-dire à 2 heures du matin, nous nous sommes
remis en marche. Etant partis en avant avec M. Dunbar, nous avons tracé
une étape d'un mille et demi, au bout de laquelle se trouvait une vaste
étendue de glace unie. A la vérité, la route exigeait la construction
de quelques petits ponts, et des travaux pour l'ouvrir et la mettre en
état, ainsi qu'un détour de cinq milles. Néanmoins nous sommes parvenus
à vaincre ces difficultés sans autre accident qu'un traîneau de
Saint-Michel brisé, et la rupture d'une des traverses du traîneau du
premier canot. En maints endroits nous avons rencontré à la surface de
la vieille glace, des flaques d'eau qui m'ont paru de même nature que
celles dont parle le capitaine Nares, lesquelles fournirent constamment
de l'eau potable à l'équipage de l'_Alert_. Voyant quelques-unes de ces
flaques geler par une température de 32°, je me suis imaginé que l'eau
devait en être douce; mais le docteur, l'ayant essayée avec du nitrate
d'argent, a reconnu qu'elle contenait beaucoup de sel.

Vendredi, 1er juillet.—La route que nous avons parcourue était bien
bonne, mais il a commencé à pleuvoir à 6 heures 1/2 du matin. Pendant
tout le temps de notre sommeil, la pluie n'a cessé de tomber par
averses, et quand l'heure du lever est arrivée, on pouvait entendre le
bruit des gouttes d'eau sur notre tente. Naturellement nos sacs sont
mouillés, et quelques-uns, celui d'Erickson, et le mien en particulier,
sont trempés comme des éponges. Erickson, Boyd et Knack se sont couchés
avec des chaussures sèches, mais en se relevant, ils étaient mouillés
jusqu'aux genoux. Je me suis arrangé de façon à ramener mes pieds
dans un endroit sec, et alors j'ai pu dormir assez à mon aise pendant
quelques heures, c'est-à-dire jusqu'à ce que mes membres endoloris
aient commencé à me faire ressentir l'infernale dureté de la glace
sur laquelle nous étions couchés. La neige nous offrirait une couche
plus molle, mais la chaleur de notre corps, en la fondant, en aurait
fait un marais. D'un autre côte la fonte des neiges a produit une si
grande quantité d'eau sur la glace qu'il est impossible de trouver
un endroit assez sec pour que notre tapis de caoutchouc nous soit de
quelque utilité. Le moment du dîner est pour nous le plus désagréable
de toute la journée. Après nos premières heures de marche, nos pieds
et nos jambes sont mouillés, mais tant que nous sommes en mouvement,
nous n'y songeons point; c'est seulement pendant la halte que nous
sommés obligés de faire pour prendre notre repas, que nos pieds se
refroidissent et restent dans cet état jusqu'à notre arrivée au lieu du
campement, où nous pouvons changer de chaussures pour nous coucher.

Dimanche, 3 juillet.—Ce n'est qu'à minuit que nous avons rencontré
la glace unie, j'entends par là celle couverte d'une couche de neige
épaisse de deux pieds et à moitié fondue, qui recouvre des trous dans
lesquels nous plongeons souvent jusqu'aux genoux au moment où nous
nous y attendons le moins. Nous nous sommes arrêtés pour dîner. A ce
moment le soleil a voulu percer à travers les nuages et le brouillard,
mais la température a paru s'abaisser; aussitôt, afin d'éviter le vent
autant que possible, nous avons étendu nos tentes, et nous nous sommes
entassés derrière pour prendre nos repas.

A 9 heures du matin, j'ai lu aux hommes les articles du code maritime
et ensuite le service divin. Une demi-heure plus tard, nous sommes
allés nous coucher. Excepté Chipp et Danenhower, tout le monde est gai
et plein d'entrain, et tous semblent jouir d'une excellente santé.
Nous avons des vivres en abondance et bon appétit, nous dormons bien,
et J. Cole dit «que chaque jour il lui semble devenir plus alerte.»
Mes observations nous placent par 77° 31´ de latit. N. et 151° 41´
de longit. E.; soit, depuis le 25 juin, un changement de position de
treize milles au sud et de trente vers l'ouest. Comme d'après nos
calculs nous avons fait douze milles, il semblerait que nous n'avons
pas eu de courant contre nous. Toutefois je n'oserais l'affirmer. Il
se peut que notre mouvement de dérive ait été arrêté pendant ces trois
jours par le vent du nord, il me faut donc accepter la position telle
qu'elle est et pousser vers la bordure des glaces.

Lundi, 4 juillet.—A deux heures moins le quart du matin, nous
avons fait halte pour dîner. A trois heures, nous nous sommes remis
péniblement en route, et bien que nous devions nous attendre à quelque
confusion parce que le _Walrus_ s'est engagé hors du chemin tracé, nous
avons évité néanmoins toute perte de temps considérable. A six heures
20 du matin, tous nos bagages étaient à un mille plus loin. Aujourd'hui
nous avons donc franchi deux milles et un quart en huit heures 20
minutes, ce qui ne nous était pas encore arrivé.

Pendant le dernier quart de mille nous avons rencontré une belle glace
dure et unie, le long d'un canal étroit, de sorte que nous avons pu
faire avancer deux traîneaux en même temps; nous avons même traîné
ensemble la baleinière et le second canot, laissant le premier canot
pour un autre voyage. En réduisant ainsi le nombre des voyages de sept
à quatre, nous faisons une grande économie de temps, quoique nous ne
puissions le faire que pour de courtes étapes, car un tel travail met
bientôt les hommes hors d'haleine. Depuis seize jours que nous sommes
en route, nous avons fait une brèche sensible à la masse des provisions
traînées par nos chiens, aussi leurs traîneaux arrivent-ils au bout de
l'étape un peu en avance sur les autres. J'ai donc ordonné de faire une
nouvelle répartition des fardeaux...

L'avenir ne nous apparaît pas sous de trop sombres couleurs. Je
remarque que nous ne consommons pas nos rations journalières
de pemmican. Celles-ci sont d'une livre par homme et, chose
extraordinaire, les chiens eux-mêmes ne mangent pas entièrement les
leurs. Tous, nous aimons cette nourriture que nous mangeons froide,
trois fois par jour, comme une véritable friandise; néanmoins il semble
qu'une ration d'une livre soit trop forte. Mais le grand régal est
l'infusion d'extrait de Liebig que nous prenons matin et soir. Notre
ration journalière est d'une once par homme, ce qui est suffisant
pour nous fournir à chacun une pinte de bouillon le matin et le soir.
Je ne connais rien d'aussi rafraîchissant et en même temps d'aussi
nourrissant pour ces régions que ce breuvage, quand il est chaud. Dans
quelques tentes on réserve l'once entière pour le dîner, mais sous la
nôtre nous préférons la prendre en deux fois: au commencement et à la
fin de notre travail.

Nous avons arboré nos pavillons en l'honneur de ce jour, qui, pour
moi, est bien triste. Il y a trois ans, en effet, aujourd'hui, nous
baptisions _la Jeannette_ au Havre; que de beaux projets, que de
beaux rêves formés alors, qui se sont évanouis avec le navire! Je
ne pensais point que trois ans plus tard, le 4 juillet me trouverait
sur la glace, cherchant à regagner ma patrie, où m'attendent ceux
qui m'accompagnaient de leurs vœux, et ce, sans avoir rien fait, et
n'ayant à raconter que l'histoire de la perte d'un bâtiment. Mon devoir
envers ceux qui m'ont suivi est de les ramener sains et saufs dans leur
patrie; je leur dois donc toutes mes forces et toute mon intelligence;
à moi seul incombe le fardeau de les soutenir jusqu'au bout, ce qui
m'oblige à désirer aussi mon retour; mais si ces deux devoirs ne
s'imposaient point à moi, je crois qu'il me serait indifférent d'être
disparu avec _la Jeannette_. Comme les résultats ne répondent pas
toujours aux bonnes intentions, je dois me forcer d'envisager mon
malheur en face et d'apprendre à en tirer tout le parti possible.
Néanmoins, ce sera une rude épreuve pour moi d'attacher à mon nom la
renommée d'un homme qui, après avoir entrepris une expédition polaire,
a laissé couler son navire sous le 77e parallèle.

Nous nous sommes couchés à neuf heures du matin; appel à 6 heures
du soir; déjeuner à sept; en marche à huit. A trois cents mètres du
camp, nous sommes arrivés sur le bord d'une ouverture de 150 pieds de
large, qui nous barrait le passage. Comme maintenant nous doublons
nos convois, c'est-à-dire que nous emmenons deux traîneaux en même
temps, un canal de cette largeur eût été cause de bien des ennuis
pour nous. Cependant, apercevant un glaçon peu épais au milieu de ce
canal, il m'est venu à l'idée de l'utiliser afin de ne pas perdre de
temps. J'ai envoyé le youyou, qui a réussi à l'amener et nous avons
pu nous en servir comme de radeau pendant qu'on allait chercher les
autres embarcations. Les deux canots et les deux traîneaux ont été
ensuite transbordés, ainsi que le reste de nos bagages. Un peu plus
loin, nous avons eu à recommencer la même opération, et à construire
encore plusieurs ponts avant d'atteindre la glace solide que j'avais
visitée le jour précédent avec M. Dunbar. La glace que nous avions
trouvée auparavant sans solution de continuité, se trouvait remplie de
crevasses et s'en allait à la dérive. Ce n'a été que le lendemain, à
une heure du matin, que nous avons jugé tous nos bagages suffisamment
en sécurité pour nous arrêter et prendre notre repas. La neige tombait
à ce moment là en larges flocons, qui nous ont forcés de tirer nos
tapis de caoutchouc de nos canots pour nous en faire des abris,
de sorte que, comme le disaient quelques-uns d'entre nous, notre
campement, pendant le dîner, ressemblait à une foire de campagne. Mais
je ne pus m'empêcher de rappeler que ce jour-là, à Hoboken, bien des
gens faisant une partie de pique-nique auraient accueilli avec plaisir
une partie de la fraîcheur que nous ressentions; mais cette idée
paraissant faire naître de tristes pensées, je n'en ai pas dit plus
long.

A deux heures du matin, nous nous sommes remis en marche. Les
crevasses de la glace nous ont causé encore quelques ennuis, mais
nous nous sommes mis courageusement à établir des ponts. Pendant que
nous y travaillions, on eût dit que tout le champ de glace entrait
en mouvement, et l'agitation et les secousses qui se sont succédé
pendant un quart d'heure ne nous en ont donné une preuve que trop
sensible. De gros blocs de glace, qui auparavant étaient retenus en
dessous, se trouvant dégagés, se sont relevés et sont venus émerger à
la surface, comme de monstrueuses baleines. Quand les bords des îles
de glace venaient à se rencontrer, d'énormes blocs en étaient détachés
et restaient debout. Parfois ils atteignaient jusqu'à vingt-cinq et
trente pieds de haut. Une masse de blocs séparés se trouvant réunis,
ont été chassés sur un énorme glaçon, où ils se sont entassés et ont
formé un monceau ressemblant à un édifice de trente pieds au-dessus de
la surface du glaçon. Au milieu de grincements et de sourds grondements
que nous entendions de tous côtés, s'élevaient insensiblement au-dessus
de la surface de la glace de gros sillons semblables à d'immenses talus
de neige. Quand de longues aiguilles de glace se trouvaient élevées
à trente pieds, elles s'inclinaient en arrière, puis se brisaient en
gros fragments qui retombaient, qui glissaient d'eux-mêmes à la surface
de la banquise à des distances énormes. Cependant nous avons quitté,
je crois, la glace paleocrystique. Depuis hier, nous marchons sur un
champ de glace qui ressemble à la banquise dans laquelle nous sommes
entrés près de l'île Herald, et presque partout me paraît plus âgée
d'une année. Si je ne me trompe, nous pouvons être sortis du courant
des glaces mobiles, et nous trouver sur celles qui enserrent les îles
Liakoft. Dans ce cas, nous ne serons pas longtemps, j'espère, avant de
trouver un canal dont nous pourrons tirer parti.

Chipp est loin d'être aussi fort qu'il voudrait nous le faire croire.
Hier le docteur, afin de se rendre compte de son état, a essayé de lui
supprimer le whisky. Or, pendant la nuit dernière (c'est-à-dire pendant
le temps que nous consacrons au sommeil), Chipp n'a rien mangé et n'a
pu dormir. En outre, pendant tout le temps, il frissonnait et poussait
des gémissements. Nous tenons ce fait de Dunbar, car Chipp affirme
qu'il est parfaitement portant, et prie Dunbar de ne pas le démentir
quand le docteur le questionne. Il est assez fou, en effet, pour
désirer reprendre son service, se croyant capable de travailler.

Vendredi, 8 juillet.—Cette journée a débuté par le trajet le plus
écœurant après la journée la plus décourageante que nous ayons eue
jusqu'ici. Un vent du nord-ouest a disloqué la glace dans toutes les
directions, excepté dans celle que nous désirions, de sorte que notre
travail n'a été qu'une succession de transbordements à l'aide de
radeaux ou d'établissement de ponts. Le vent était pénétrant, puis sont
survenus le brouillard et la pluie habituelle, de sorte que nous étions
mouillés et transis de froid. A deux heures du matin, nous n'avions pas
encore dîné. Il nous a fallu six heures pour parcourir notre dernier
demi-mille; il était sept heures quand nous nous sommes arrêtés pour
installer notre camp, et à 7 heures 1/2, nous nous sommes mis en devoir
de souper. Le baromètre était à 29. 58, et le thermomètre marquait
31°. Nous sommes allés nous coucher à 9 heures du matin.

Tout le monde était debout à 6 heures du soir. Brise fraîche du
nord-ouest. De trois à cinq heures, le ciel s'est découvert par
endroits et le soleil s'est montré. A 8 heures, rafales de neige. A 8
heures 1/2, nous nous mettons en marche; grâce à un bon chemin, nous
faisons une bonne étape jusqu'à minuit cinq.

Samedi, 9 juillet.—Nous avons encore transporté tous nos bagages un
quart de mille plus loin, et nous avons fait halte pour dîner. Le
chemin parcouru aujourd'hui va nous dédommager de tous nos déboires et
de tous nos contre-temps d'hier. Quand la glace n'est point disloquée,
notre marche est assez rapide; mais ces infernales crevasses nous
font perdre beaucoup de temps. D'ordinaire, quand nous avons avancé
d'un mille, les hommes en ont fait sept. Les allées et les venues,
les marches en avant pour reconnaître la route, mon retour en arrière
pour amener l'arrière-garde me font parcourir trois fois la route le
soir et le matin; aussi la fatigue que j'éprouve me fait comprendre
avec quel plaisir Melville et ses hommes doivent voir arriver l'heure
du campement. Le vent du nord-ouest a persisté, et bien que nous nous
soyons mis à l'abri de nos canots pour dîner, nous avons eu froid, et
notre condition était vraiment misérable. Le brouillard de chaque jour
est encore venu empirer la situation; aussi je crois que personne n'a
été fâché, quand à une heure dix j'ai donné le signal du départ.

Dimanche, 10 juillet.—Nous avons rencontré un nombre considérable de
ces glaçons de forme bizarre auxquels Parry a donné le nom d'aiguilles
de glace, et dont il attribue la formation à la chute des pluies sur
les glaçons. Pour nous, ces aiguilles sont le résultat de la fonte plus
rapide du sel sur certains points des glaçons que sur d'autres. Quand
ces parties sont fondues, ce qu'il en reste affecte la forme de longs
épis, dont un rayon de miel coupé en deux peut donner une idée assez
exacte.

J'ai obtenu une bonne observation, ce matin, qui m'a permis de
déterminer notre position. D'après mes calculs, nous sommes par 77°
8´ 3´´ de latitude nord et par 151° 38´ de longitude est,—soit un
changement de position de 26 milles 1/4 dans la direction sud 30° est.
D'après notre estime, nous avions fait seize milles au sud-ouest; ce
qui démontre avec combien peu de certitude on agit dans les conditions
où nous sommes. Tout ce que nous pouvons faire est de continuer de
marcher dans la même direction. Si notre longitude est exacte, c'est,
en effet, au sud-ouest, à mon avis, que nous atteindrons le plus tôt la
bordure de glace.

Nous avions soupé à sept heures et demie; j'ai lu l'office divin à neuf
heures moins un quart, et à neuf heures nous sommes allés nous coucher.

Après notre souper, le cri de terre est venu susciter un peu d'émotion
parmi nous. Nous découvrions, en effet, quelque chose an sud-ouest,
qui, à vrai dire, avait l'apparence de la terre; mais le brouillard
prend si souvent des formes trompeuses que nous ne pouvions être sûrs
de rien. Or, comme la plus rapprochée des îles de la Nouvelle-Sibérie
est à 120 milles de nous, à moins que nous ne devions découvrir une
île nouvelle, ce n'est point une terre que nous avons vue aujourd'hui.
J'estime que nous avons parcouru trois milles et demi dans la journée,
c'est-à-dire en neuf heures et demie.

Nous sommes partis à huit heures un quart; à neuf heures j'ai pris les
devants et j'ai rencontré Anequin, qui revenait en toute hâte pour
chercher un fusil, disant que M. Dunbar avait vu un ours. Arrivant en
tête de la troupe, j'ai, en effet, trouvé M. Dunbar, qui, réellement,
avait rencontré maître Bruin, et, en homme prudent, car pour toutes
armes il n'avait qu'un bâton, il avait pris ses jambes à son cou. Mais
à un détour il s'était trouvé à trente mètres de la bête, qui l'a
poursuivi pendant une certaine distance. Enfin, celle-ci s'est arrêtée
pour le regarder et s'est tenue à une distance respectueuse jusqu'au
moment où Anequin est apparu avec son arme.

Des nuages que nous avions aperçus au sud-ouest sont pour nous un
indice plus certain de la présence de l'eau libre que tout ce que nous
avons vu jusque-là. Je les ai fait remarquer à M. Dunbar, qui m'a dit
qu'à son avis ces nuages ne se trouvaient point au-dessus de la glace.
Voulant m'en assurer, j'ai grimpé sur un monticule de glace élevé
d'une vingtaine de pieds au-dessus du niveau de l'eau, et, examinant
soigneusement l'horizon avec une lunette, j'ai vu très distinctement
de la terre et de l'eau. C'était donc bien une terre que nous avions
aperçue hier. En tous les cas, j'affirme avoir vu de la terre et de
l'eau. Mais quelle est cette terre? Personne ne peut encore le dire.
Est-elle nouvelle? ou nos calculs de longitude étant inexacts, est-ce
quelque portion de la Sibérie? Ce ne peut guère être, en tous les cas,
une des îles Liakoff. Heureuse coïncidence: la nouvelle direction
que nous suivons nous y conduit tout droit. En voulant sortir plus
rapidement des glaces j'ai donc fait sagement de quitter la direction
du sud pour celle du sud-ouest. M'en rapportant à mon jugement, je peux
estimer la distance de cette terre à dix ou quinze milles, et comme
j'ai pu distinguer de vastes nappes d'eau libre en même temps qu'une
longue bordure de glace, il serait possible qu'arrivés sur la limite
du champ de glace que nous traversions si laborieusement, nous nous
trouvions en face d'une mer ouverte qui pourra nous donner passage
jusqu'à la côte de Sibérie, vérifiant ainsi en partie les affirmations
des explorateurs russes. Nous avons renversé tant de théories émises
par nos devanciers, qu'il serait difficile de nous faire croire que
nous pouvons avoir laissé la glace derrière nous près du cercle
arctique. Voilà un mois que _la Jeannette_ a disparu, et je ne peux
imaginer aucun travail plus pénible que celui qui nous est incombé
depuis. Au reste, le fait est incontestable, et il n'est pas un de
nous qui ne reconnaisse que c'est la plus terrible besogne qu'il ait
faite de sa vie. Traîner, toujours traîner, et nul ne sait combien. Les
faux pas sur un terrain glissant, les soubresauts et les saccades de
la courroie du traîneau sont terriblement agaçants, et le travail à la
pioche sur la glace flottante fait mal dans tous les os.

Mardi, 12 juillet.—Nous n'avons pu distinguer de nouveau la terre
aperçue hier. L'horizon était couvert de brume au sud-ouest. Nous
avons vu de nombreux guillemots, quelques goëlands, un pingouin,
et, fait extraordinaire, le docteur a pris un papillon vivant, que
j'ai conservé; celui-ci n'est point un _habitué_ des glaces, et a
certainement été apporté par le vent du sud-est ou par celui du
sud-ouest qui lui a succédé.

Le lieutenant de Long continue ensuite de raconter jour par jour
les incidents survenus pendant la retraite, signalant tous les
transbordements sur des radeaux de glace et la construction de tous les
ponts. Il ajoute ensuite qu'on a revu de nouveau au sud-ouest ce qu'on
a pris pour une terre, et que plusieurs hommes de la troupe affirment
avoir aussi découvert de l'eau.

Le 14 juillet, il ajoute: La semelle des bottes de nos hommes s'use si
rapidement sur les angles de la glace que nous traversons, que notre
provision de peaux de réserve ne suffit plus aux réparations. J'ai déjà
permis d'enlever pour cet usage le cuir des avirons du youyou, et, ce
matin, j'ai dû faire enlever la garniture du gouvernail du premier
canot. Ce cuir durera plus longtemps que des morceaux de peau, mais
j'espère que bientôt mon esprit sera délivré de ce souci...

Vendredi, 15 juillet.—Nous marchons toujours au sud-ouest; nous avons
encore aperçu la terre. Au reste, tout me fait croire à son voisinage
et à celui de l'eau libre. Pendant notre dîner (vers 2 heures 20 ou
22 du matin), la lune s'est montrée pour la première fois, je crois,
depuis deux mois. Une autre vue qui nous a fait plus de plaisir est
celle d'un phoque dans un canal, tout près de nous, et que M. Collins
a tué. Cette fois, le youyou est arrivé à temps pour l'empêcher de
couler à fond. Ce phoque est venu juste à temps pour varier notre
nourriture. A sept heures et quart, nous nous sommes assis dans la
tente nº 1 pour faire un souper réellement délicieux. Après notre long
régime de pemmican, cette variante n'est ni plus ni moins qu'un extra.
Rompant cette fois avec nos habitudes du bord, nous n'avons point
laissé refroidir notre capture et nous l'avons encore moins pendue pour
plusieurs jours dans notre garde-manger; car, à deux heures, l'animal
recevait le coup de grâce; à quatre heures, il était dépouillé de sa
peau; à sept heures, nous commencions à le manger, et véritablement
nous n'eussions pas fait un pareil festin chez Delmonico. La part
revenant à notre tente fut bouillie dans l'eau avec trois onces et
demie d'extrait de Liebig et un litre de croutons, et ce fut pour nous
une fête dont je me rappellerai longtemps. Le cuisinier de la tente nº
4 fit frire une partie de la ration afférant à cette tente, et Melville
me raconta qu'il avait trouvé à ce mets le goût d'huîtres frites.

Samedi, 16 juillet.—Temps clair et agréable. L'île nous est apparue
plus distinctement qu'hier; mais nous n'avons pu distinguer aucune
trace d'eau libre. M. Collins a tué un autre phoque que nous avons
repêché avec le youyou, ce qui nous a procuré l'occasion d'un nouveau
festin. Dans la soirée, il m'est survenu un petit accident assez
désagréable. Voulant me rendre au sommet d'un monticule de glace
afin de mieux examiner la terre, je suis parti un peu en avant avec
M. Dunbar. Le monticule se trouvant un peu en dehors de la route, il
m'a fallu franchir quelques crevasses assez larges pour y arriver. En
allant, tout se passa au gré de nos désirs, mais, en revenant, ayant à
franchir une crevasse de quatre pieds de large, j'ai choisi pour sauter
un endroit où la glace peu solide m'a crevé sous les pieds, de sorte
que je suis tombé dans l'eau jusqu'au cou. Heureusement, mes habits
m'ont retenu un moment à la surface, et M. Dunbar a pu me saisir par
la tête, croit-il, mais surtout par les favoris, à mon avis; toujours
est-il que j'ai cru qu'il allait m'enlever la tête de dessus les
épaules. Mon sac se trouvant en arrière, aussitôt après avoir rejoint
le youyou, j'ai envoyé me le chercher. Bientôt après, j'avais des
vêtements secs, et, grâce au beau soleil que nous avions, ceux que je
venais de quitter séchèrent rapidement.—Le traîneau attelé de chiens
étant venu à verser, nous avons perdu 270 livres de pemmican...

Mais l'événement de la journée a été la capture d'un beau gros phoque
bien gras, qui nous a fourni des vivres et de la graisse pour nos
bottes. Un autre fait aussi important est l'apparition d'un walrus:
c'est le premier que nous voyons depuis fort longtemps; mais, quoique
blessé par M. Collins et par Ninderman, ce walrus est finalement resté
au fond de la mer.

La terre nous est encore apparue plus distinctement aujourd'hui,
mais il m'a été impossible de distinguer la moindre étendue d'eau
libre. D'après mes observations notre latitude est 76° 44´, et notre
longitude 153° 25´ est,—soit, depuis le 10, c'est-à-dire depuis six
jours, une avance de trente-quatre milles vers le sud-est. Comme la
terre que nous voyons porte à l'ouest et au sud de l'ouest vrai, je ne
peux croire que ce soit une des îles Liakoff, lors même que nos calculs
de longitude seraient erronés.

Notre phoque nous a fourni un déjeuner délicieux à six heures.

Chipp, rayé ce matin de la liste des malades, a repris son service.
C'est un renfort pour Melville, qui n'a plus qu'à s'occuper de préparer
la route et à installer les ponts à la place du docteur, qui passe au
cadre de réserve.

A neuf heures du soir, l'île est plus distincte que jamais. Je sens
renaître l'espoir d'avoir fait une nouvelle découverte.

En repassant mes calculs de longitude, j'ai rectifié notre latitude.
Je trouve actuellement 76° 41´ de latitude et 153° 30´ de longitude
est; soit trente sept milles parcourus dans la direction du sud,
quarante-trois degrés est depuis le 10. La sonde nous accuse
trente-trois brasses...

Dimanche 17 juillet.—M. Dunbar croit que nous atteindrons la mer libre
d'ici deux jours, mais la terre me paraît toujours aussi éloignée...

Un plongeon que j'ai fait aujourd'hui à travers la glace nous a révélé
une curieuse ruse chez les morses. L'amphibie, cause de mon malheur,
avait deux trous conduisant à la mer et communiquant ensemble par une
galerie recouverte de neige et d'une mince couche de glace.

Je suppose qu'il se ménageait ainsi un réduit au cas où un ours serait
venu à lui couper la retraite près du trou où il venait respirer; il
y avait en effet une cavité où il s'était couché et gratté, car elle
était toute tapissée de poil.

A partir de cette date, jusqu'au mardi 26 juillet, les notes du
capitaine de Long s'étendent sur les difficultés d'avancer sur la
glace. Plus les naufragés approchent de la terre et plus l'état de la
glace qu'il faut traverser devient chaotique. Pendant ce temps, ils ont
tué un phoque, un ours, un walrus. MM. Collins et Chipp ont signalé
une apparence de terre, mais les indices en étaient si vagues que de
Long n'a pas jugé prudent de se détourner de sa route pour en vérifier
l'existence. Enfin, il raconte que le 26 juillet, M. Collins s'étant
levé pendant que les autres dormaient, a pu voir, en face du camp, une
vallée dans l'île et distinguer de l'eau entre la plaine de glace où se
trouvent les naufragés et une ceinture de glace qui entoure la terre.

Je crois que nous sommes assez à l'ouest pour n'avoir point à redouter
d'être entraînés par le courant de glaces flottantes, à moins que nous
ne soyons dans un tourbillon créé par ce courant et qui nous pousserait
plus près de terre. Comme il est impossible de rien distinguer, ce
serait une folie de se lancer au milieu de ce chaos d'où l'on ne
pourrait sortir; j'attendrai donc jusqu'à ce que je puisse profiter de
quelque occasion favorable pour aborder.

Je n'oublierai jamais, je crois, la journée d'hier: nulle part au monde
on ne peut rencontrer une série de difficultés et de contre-temps
pareille à celle que nous avons eue, ni assister à un tel changement à
vue dans la position des glaçons et des canaux qui les séparaient. A
peine avions-nous commencé à manœuvrer nos embarcations le long d'une
crevasse où nous croyions trouver une route sûre et commode, qu'elle se
fermait. Quand nous étions sur la glace c'était pis encore. Tantôt elle
rompait sous nous, tantôt elle s'éloignait, s'en allant à droite quand
nous voulions aller à gauche et _vice versa_; aussi chaque fois que
nous étions parvenus à mettre en sûreté nos bagages en traversant une
crevasse, c'était comme si nous les avions sauvés de la destruction;
ajoutez à cela que pendant tout ce temps nous avions la terre à moins
d'un demi-mille. Cette terre, comme pour nous tenter, semblait nous
inviter à aller nous mettre à l'abri sur son sol immuable et reposer
nos membres fatigués sur la pente de ses collines couvertes de mousse.

Hier matin, quand je pris la résolution d'aborder, décidé à lutter
au besoin pendant vingt-quatre heures pour triompher de toutes les
difficultés qui se présenteraient, nous avions tant de voies ouvertes
devant nous que j'étais embarrassé du choix, car toutes paraissaient
devoir nous conduire à la côte; mais un quart d'heure après, je
n'avais plus devant les yeux qu'un dédale inextricable de glaçons et
de canaux. Il n'est pas besoin de dire que quand, à six heures du
soir, j'abandonnai mon projet, nous étions tous épuisés et incapables
d'un nouvel effort. Nous étions tous mouillés jusqu'aux genoux, et
les crampes que nous ressentions dans nos jambes raidies, ont persisté
encore pendant une heure ou deux après que nous avons été plongés
dans nos sacs. D'ailleurs, nous étions tous trop fatigués pour goûter
le repos dont nous avions besoin. Néanmoins nous sommes tous très
bien portants ce matin, et personne ne se ressent de ses fatigues.
Peut-être notre position est-elle meilleure, au reste, que si nous
avions poursuivi nos efforts, car si nous n'étions pas arrivés à terre
après un travail continuel de vingt-quatre heures, nous nous serions
probablement trouvés entraînés pendant la nuit par la force du courant
à plusieurs milles de la terre. Aujourd'hui le brouillard s'est levé
à midi, et nous a permis de voir la terre pendant quelques instants.
La pression de la glace, en tournant autour de la pointe orientale de
l'île, nous a refoulés dans la baie, et entre le glaçon qui nous porte
et le rivage existe un espace presque libre de deux milles environ de
largeur. Je suppose que les nombreux blocs et monticules de glace qui
entourent notre glaçon nous offriraient de sérieuses difficultés pour
lancer nos embarcations. En dehors de ces amas de glace, la mer brise
avec force; en outre le vent souffle par rafales. La tente nº 6 a déjà
été renversée deux fois. Je veux donc attendre l'après-dîner pour voir
la tournure que prendront les choses.

A midi et demi, un ragout d'ours nous a offert un excellent repas. A
une heure et demie, le brouillard nous a, de nouveau, caché la terre.
D'ailleurs, rien n'était changé dans notre situation. Si je n'avais
suivi que mes désirs, j'aurais donné désormais l'ordre de marcher en
avant, mais la prudence m'a forcé d'attendre que le vent se modérât.
Le baromètre a baissé; la pluie est tombée par grains, et il était
impossible de rien distinguer au milieu du brouillard. J'ai donc pris
la résolution d'attendre que le temps s'améliore: alors je lancerai le
second canot afin d'essayer de porter quelques provisions à terre.

En un moment la sonde nous indique trente brasses, sans révéler
l'existence du moindre courant. Notre glaçon supporte évidemment une
forte pression qui le tient solidement en place. Probablement à la
première occasion, l'amas de glaces brisées qui nous enserre va se
disperser sans laisser l'espace nécessaire pour lancer nos canots, au
cas même où notre glaçon ne serait pas poussé impétueusement vers la
côte.

Pendant l'après-midi, l'apparence de la glace a changé constamment.
A un moment, elle paraissait aller de notre glaçon à la côte. A un
autre, nous apercevions des canaux libres de glace. Notre glaçon s'est
même trouvé isolé comme une île pendant un instant, de sorte qu'il
eût été possible de lancer les embarcations pour atteindre le rivage.
J'avoue que j'ai été tenté de le faire, mais j'ai réfléchi que la
baleinière ne peut prendre autre chose que son équipage avant que ses
gabords ne soient réparés, et que, dans ces conditions, les deux canots
auraient six ou sept voyages à faire pour transporter tous nos bagages.
D'ailleurs, avant que notre premier bateau eût été à l'eau, la glace
s'est montrée entre la terre et nous, et la voie nous était fermée une
fois de plus.

On croirait que la Providence dirige elle-même nos mouvements, car le
glaçon sur lequel nous avons passé la nuit, est le seul de quelque
étendue; partout autour de nous règnent la confusion et le chaos. Si
j'en avais choisi un pour m'arrêter, il est difficile de dire où nous
serions maintenant.

Nous sommes entraînés lentement vers l'ouest, dans la direction de la
côte que nous longeons, à un mille ou un mille et demi de distance, et
à l'heure actuelle (sept heures du matin), nous nous trouvons en face
d'un large glacier, qui peut avoir vingt pieds de haut, et dont, avec
une lunette, nous pouvons distinguer les bords déchiquetés. Pendant
toute la journée, j'ai cherché attentivement un point pour atterrir,
sans en trouver aucun. La côte n'est formée partout que de falaises
abruptes ou de glaçons, et n'offre aucune place commode pour aborder.
Le baromètre se tient immobile, et, quoiqu'il pleuve par instants et
que nous n'apercevions qu'un ciel sombre, partout où le brouillard ne
nous le voile pas, je compte sur une amélioration pour cette nuit. Un
ragout d'ours fait les frais de notre souper, à six heures du soir, et
nous allons nous coucher à neuf heures.

Mercredi, 27 juillet.—Appel général à six heures. Déjeuner à sept.
Le vent a tourné à l'est et s'apaise. J'ai attendu, pendant toute la
matinée, une éclaircie, avec patience. J'étais plein d'espérance,
mais en ce moment (1 heure du matin), un brouillard impénétrable nous
environne. Le baromètre a monté, la température est à 30°. Nos sondes
accusent seize brasses d'eau. Je crains que nous n'ayons été entraînés
trop à l'ouest de la baie où nous trouvions hier treize brasses, pour
espérer de pouvoir y aborder. Dans ce cas, nous ouvririons la côte
ouest de l'île. Le dernier espoir qui nous reste de rencontrer une voie
ouverte dans le voisinage de cette île serait alors évanoui. Cependant
nous avons lieu de nous estimer heureux. Chacun de nous jouit d'une
excellente santé, malgré les terribles efforts qu'il nous a fallu faire
pendant quarante et un jours consécutifs de marche sur la glace. Notre
appétit est extraordinaire, et pendant la nuit, nous avons un sommeil
réparateur et ininterrompu. Nous avons fait une telle brèche à la chair
de notre ours, que nous aurons, pour souper, la ration ordinaire. (En
cinq repas nous avons absorbé environ 250 livres de chair d'ours. Le
poids brut de l'animal devait être de 450 livres.) La seule trace,
qui nous reste de notre longue marche, est que nos pieds sont devenus
sensibles, sans doute parce que nous les avons eus trop souvent humides.

Nous avons dérivé le long de la côte depuis hier soir, et le glacier
qui se trouvait alors en face de nous est maintenant sur notre droite.
Mais nous nous trouvons à la hauteur d'un énorme banc de glace qui
s'étend sans doute jusqu'au rivage, et dont nous ne sommes séparés
que par quelques petits canaux insignifiants. L'occasion était trop
belle pour la laisser passer. Tout le monde s'est mis à l'œuvre. A
sept heures un quart, nous partions avec quatre traîneaux à la fois.
Les officiers eux-mêmes tiraient sur les traits; les embarcations sont
enlevées à leur tour, et dans une heure tout notre bagage est amené
sur le banc de glace. Mais nous découvrons bientôt que nous avons
commis une erreur. Nous sommes encore sur une île de glace d'un mille
et demi de large, et séparée du rivage par un chenal d'un demi-mille
et rempli de glace brisée, formant un véritable dédale de canaux. J'ai
reconnu aussitôt que nous ne pourrions surmonter cet obstacle pendant
la nuit et que nous ferions mieux d'y consacrer un jour entier. Le vent
ayant tourné à l'est-sud-est, soufflant avec une certaine violence, la
pluie s'est ensuite mise à tomber avec persistance, et quand, à onze
heures du soir, j'ai donné l'ordre d'établir le camp sur le glaçon, je
crois que j'ai agi avec prudence.

Jeudi, 28 juillet.—Appel général à sept heures et déjeuner à huit.
Temps brumeux et désagréable, avec un vent de l'est-sud-est. Nous
entrevoyons la terre de temps en temps. Nous avons un peu dérivé vers
l'ouest; le baromètre indique une baisse considérable de pression
atmosphérique; le thermomètre est à 30°. En route à neuf heures moins
dix. Envoyé M. Dunbar en avant, et quelque temps après nous avons
réussi à traverser le bras de glace qui nous a arrêté hier, pour passer
sur un petit glaçon que nous nous hâtons de traverser. Le brouillard
nous enveloppe d'un voile impénétrable; je crains que nous ne soyons
arrivé à un moment périlleux. M. Dunbar, revenu, m'annonce néanmoins
qu'après avoir quitté ce glaçon, nous ne trouverons plus que de larges
blocs de glace séparés par des canaux et s'étendant jusqu'à la ceinture
qui entoure ce rivage large de deux pieds seulement. Pour nous, c'est
une bonne fortune que nous ne pouvons laisser échapper; nous marchons
donc en avant. Mais, malgré la hâte que nous employons à traîner notre
dernier convoi à travers ce glaçon, quand nous atteignons le bord, tout
est changé. La glace s'est brisée et nous nous trouvons en présence
d'innombrables blocs de glace, se mouvant avec rapidité. Beaucoup de
ces glaçons flottants ressemblent à de petites montagnes arrachées du
pied d'un glacier, et avec leurs sommets arrondis et leurs arêtes à
angle droit me font l'effet d'icebergs.

A midi et demi, tous nos bagages étaient arrivés sur le bord du glaçon;
nous nous sommes mis alors à dîner. Le soleil essayait alors de
faire passer ses rayons à travers le brouillard: j'espérais donc une
éclaircie; mais à une heure et demie, quand nous voulûmes nous remettre
à la besogne le brouillard était redevenu aussi épais qu'auparavant. La
situation s'était cependant améliorée, car un grand glaçon se trouvait
alors le long du nôtre et quelques blocs de glace nous offraient les
matériaux pour faire un pont convenable. Nous marchâmes donc en avant,
mais ce glaçon avait une surface peu étendue, et nous eûmes bientôt
atteint le bord opposé. Ici, nouvelle source d'embarras. Heureusement
nous avions devant nous un autre bloc plus étendu sur lequel nous
pouvions passer. Tous nos bagages furent embarqués sur un radeau de
glace, qui devait nous servir de bac, et que nous nous proposions de
haler avec une ligne. Après un travail surhumain, notre radeau était
débarrassé à quatre heures du soir, et nous commencions le halage.

Soudain, de toutes les poitrines s'échappa la même exclamation:
«Regardez!» En face de nous, la terre, comme un immense château-fort,
s'élevait à 2,000 pieds au-dessus de nos têtes, tandis que nous, nous
l'évitions comme si nous nous fussions trouvés entraînés par le courant
d'un moulin. La sonde fut jetée en toute hâte. Dix-huit brasses et
demie. L'instant suivant, nous atteignîmes notre glaçon, et en avant!
Nous y précipitâmes nos traîneaux et nos bateaux; voyant ensuite deux
ou trois blocs de glace qui se touchaient presque, nous y glissons
nos bagages en toute hâte jusqu'à ce que nous soyons arrivés en face
de la ceinture de glace qui environnait l'île. La besogne avait été
rude, car les hommes, avec les tentes et le reste de nos provisions sur
les épaules, avaient eu peine à courir assez vite pour arriver sur le
dernier bloc de glace avant que les autres ne fussent entraînés. Nous
y étions enfin; mais là, notre position devint critique, car nous ne
pouvions atteindre le banc de glace du rivage, dont nous étions séparés
par un canal de dix pieds de large et rempli de glaces flottantes,
tandis que notre radeau s'en allait à la dérive avec une vitesse de
trois milles à l'heure. En outre, celui-ci n'était pas d'une grande
solidité; dans sa course, il pouvait heurter quelques-uns des petits
icebergs qui nous environnaient et se briser en nous séparant les uns
des autres.

Le moment était vraiment dangereux. La pointe sud-ouest de l'île
n'était plus qu'à un demi-mille, et c'était notre dernière planche
de salut. Le fruit de plus de deux semaines de travail et d'efforts
incessants était donc sur le point de nous échapper. Bientôt je
remarquai que notre glaçon commençait à s'ébranler en décrivant un
circuit, et pouvait être conduit par ce tourbillon dans une espèce de
crique formée par la glace solide, et je jugeai que s'il s'y arrêtait
quelques instants, nous aurions le temps de débarquer. «Attention!»
m'écriai-je, et avec les traits de nos traîneaux à la main, nous
guettâmes le moment opportun. Quelques minutes après, le glaçon se
trouva poussé dans la crique, où il s'arrêta. «En avant, Chipp!»
Celui-ci sauta aussitôt sur la glace solide. Le premier traîneau
passa sans encombre, le second faillit verser, le troisième versa en
entraînant Cole avec lui. Il fallut faire un pont pour pousser le
quatrième. J'ordonnai immédiatement de faire passer les traîneaux
de Saint-Michel, mais ils paraissaient retenus par quelque chose.
Surveillant attentivement notre glaçon, je m'aperçus qu'il allait
s'éloigner. «En avant avec le bateau!» Aussitôt dit, aussitôt fait, les
embarcations sont à l'eau. Les hommes quittèrent les traîneaux pour se
jeter dans les canots, et juste au moment où l'on commençait à hisser
le canot nº 1 sur l'autre bord, notre gâteau de glace m'emportait avec
Melville, Iverson, Anequin, ainsi que six de nos chiens. Wilson avait
emmené une partie de ceux-ci dans le youyou, mais nous ne pouvions le
faire revenir pour prendre le reste. Chipp était sur la glace solide
avec les canots, et je savais qu'il pouvait veiller à tout; en outre,
j'étais presque certain que tous nos bagages étaient en sûreté. Quant
à nous, qui étions sur notre radeau de glace, lequel s'en allait à la
dérive, j'avais bien un peu d'inquiétude pour notre propre sort; mais
un des coins de ce glaçon, venant à s'approcher d'un bloc de glace
solide par un bond, nous eût bientôt mis en sûreté.


Enfin! mais quoique nous fussions sur la glace solide, nous n'étions
pas encore à la rive. La ceinture de glace qui entourait l'île
s'étendait loin du rivage et entre celui-ci et le point où nous nous
trouvions, la banquise n'était qu'une masse confuse de blocs entassés
et empilés les uns sur les autres et formant une chaîne de monticules
ou se trouvant juxtaposés comme des rayons de miel: c'était donc une
barrière infranchissable pour nos traîneaux. Mais pourvu que la base
fût solide et que nous pussions y planter nos tentes, peu m'importait
le reste. C'était assez pour moi de l'avoir trouvée à six heures et
demie; j'ordonnai donc d'installer le camp (notre premier traîneau
était arrivé sur la banquise à cinq heures), après avoir traîné tous
nos bagages aussi près que possible de la terre, c'est-à-dire à une
cinquantaine de pieds. La paroi de la falaise était littéralement
animée par la multitude d'oiseaux de mer qui s'y tenaient perchés.


Le souper eut lieu à sept heures et demie du soir. A huit heures et
demie, je réunis tous mes hommes pour la revue, et les conduisis tous
sur le rivage où nos couleurs nationales furent arborées. Alors, les
réunissant tous autour de moi, je leur dis:

«Cette terre que nous avons eu tant de peine à atteindre est une
nouvelle découverte. J'en prends donc possession au nom du président
des États-Unis et lui donne le nom d'île Bennett. Je vous propose, en
outre, de consacrer cette prise de possession par trois hurrahs!»

Jamais hurrahs plus formidables ne sortirent de poitrines humaines. Me
tournant ensuite vers le lieutenant Chipp, je lui dis: «Lieutenant,
accordez aux hommes de l'équipage toute la liberté que vous pouvez leur
accorder sur une terre américaine». Trois autres hurrahs furent alors
poussés en mon honneur. Maintenant, je corrige la date et rappelle qu'à
huit heures et demie du soir, le 29 juillet, j'ajoutai l'île Bennett au
domaine des États-Unis. Je baptisai du nom de cap Emma, la pointe de
terre sur laquelle nous avions pris terre. Nous allâmes nous coucher
à neuf heures du soir. Un vent violent soufflait de l'est, tandis
qu'un épais brouillard nous enveloppait et que les glaces flottantes
passaient rapidement le long de la côte dans la direction de l'ouest.
Pendant toute la nuit, les oiseaux firent un vacarme assourdissant,
mais néanmoins nous dormîmes profondément.



CHAPITRE VII.

L'île Bennett.—La séparation.

  L'île Bennett.—Excursions de M. Newcomb dans l'île.—Observations
  astronomiques et hydrographiques.—Les marées de l'île Bennett.—Un
  mot sur nos chiens.—Départ de l'île.—Melville reçoit le
  commandement de la baleinière en remplacement de Danenhower.—Ses
  instructions.—En vue de l'île Fadiewski—«Le camp des
  Dix-Jours.»—Nos embarcations.—Accident arrivé à la baleinière.—On
  perd de vue le canot de Chipp.—Celui-ci nous rejoint au bout de deux
  jours.—Koltenoï—Semenowski.—Une chasse au renne.—Nouvel accident
  survenu à la baleinière.—La tempête.—Position respective des trois
  canots.—Les trois canots sont séparés par la tempête.—Continuation
  du voyage de la baleinière.—Une manœuvre difficile.—La tempête
  s'apaise peu à peu.—Nous gouvernons à l'est.—La terre.—Difficultés
  pour aborder.—Nous entrons dans une rivière.—Discussion au sujet
  de cette rivière.—Nous continuons à la remonter.—Nous abordons
  enfin.—Les bas-fonds entravent notre marche en remontant la
  rivière.—Une journée agréable à terre.—Trois indigènes.—Nous
  sommes sauvés. La bienheureuse médaille.


Avec la prise de possession de l'île Bennett, nous en avons fini avec
le premier des fragments du journal de de Long qui ont vu le jour. Nous
allons donc reprendre la suite du récit du lieutenant Danenhower.

La première des libertés octroyée aux gens de l'équipage par le
lieutenant Chipp fut celle, pour chacun, de disposer de son temps
au gré de son humeur pendant la journée du lendemain. D'ailleurs, le
capitaine, sur l'avis du docteur, avait résolu de séjourner pendant
plusieurs jours à l'île Bennett, afin de reposer ses hommes. En
outre, nos embarcations avaient besoin de réparations, la baleinière
principalement. Celle-ci, à cause de sa longueur, étant fort difficile
à manœuvrer rapidement au milieu des glaçons, nous étions obligés de
présenter son étambot dès que nous prévoyions un choc, il en était
résulté que ses gabords étaient brisés. Le corps de cette embarcation
avait beaucoup souffert, de sorte qu'il était devenu souple comme un
panier. Nous ne pouvions donc repartir avant de l'avoir réparée. Ce
délai nous permit de visiter les côtes de l'île ainsi que l'intérieur.
Deux expéditions furent envoyées le long des côtes: l'une, composée
de M. Dunbar et de deux Indiens, partit à l'est du point où nous nous
trouvions, et revint au bout de deux jours, après avoir touché à la
pointe nord-est. M. Dunbar nous raconta, à son retour, qu'il avait
vu, le long de cette partie de la côte, plusieurs vallées couvertes
de gazon, et dans lesquelles il avait trouvé de vieux bois de rennes,
du bois flotté, ainsi qu'une multitude d'oiseaux. A son avis, cette
partie offrait plus de ressources que celle où nous avions abordé. La
seconde de ces expéditions, sous la direction du lieutenant Chipp et
de M. Collins, s'était dirigée vers le sud, et, après avoir visité les
côtes sud et ouest, nous en fit un tableau attrayant; il rapportait,
en outre, quelques échantillons de lignite pris sur différents points
du rivage. Ceux-ci furent essayés par M. Melville, qui déclara qu'on
pourrait s'en servir pour chauffer les chaudières à vapeur.

Pendant que ces deux expéditions accomplissaient leurs missions
respectives, d'autres membres de notre petite troupe pénétraient dans
l'intérieur de l'île, et allaient à la chasse ou à la recherche du bois
flotté, afin d'économiser notre provision de combustible.

Les matelots nous rapportèrent plusieurs centaines d'oiseaux qu'ils
avaient tués en quelques heures soit avec des pierres, soit avec des
bâtons. Ces oiseaux furent partagés entre nos différents groupes, mais
leur chair produisit sur tous, y compris le docteur, absolument le
même effet qu'eût produit de la viande de veau tué trop jeune. Je fus
le seul à échapper à cet inconvénient, sans doute parce que je mangeai
chaque jour la valeur d'une demi-botte de cochléaria. Aussi, chacun se
remit avec plaisir à notre ancien régime du pemmican; au reste, nous
nous étions rassasiés bien vite de la chair de ces oiseaux.

Nous allons maintenant emprunter quelques détails sur l'intérieur de
l'île à M. Newcomb qui l'a spécialement visitée.

«Aussitôt après la cérémonie de prise de possession, dit-il, je fis une
première excursion dans l'île. Le lendemain, je repartis dès le point
du jour avec mon fusil et mon carnet pour continuer l'étude commencée
la veille. Ce jour-là, malgré le brouillard, une légère brise soufflait
au sud; nous eûmes quelques rayons de soleil. Je suivis d'abord le
rivage, où je remarquai un courant rapide près de la côte, en même
temps qu'une élévation de marée de deux pieds. Poursuivant ma course
au-delà d'un rocher auquel nous avions donné le nom de _gouvernail_,
à cause de sa forme, j'essayai d'atteindre le point où les pingouins
et les guillemots avaient coutume de se reposer. Il me fallut, pour
y arriver, gravir une pente de douze cents mètres sur des roches
désagrégées qui cédaient souvent sous le pied. Arrivé au terme de mon
ascension, je pus considérer autour de moi une multitude d'oiseaux de
tous les âges, depuis celui encore couvert de duvet, à celui qui est
déjà parvenu à moitié de sa croissance. Les pingouins étaient assis en
longues files, comme les citoyens de «Cranberry centre» à une réunion
du conseil de la ville, et faisaient un grand vacarme. Imaginez-vous
maintenant des rochers en forme de tourelles, d'un ton brun, riche
et chaud, taillés dans le flanc d'une montagne et couronnés d'une
végétation courte, mais d'un vert éclatant, et vous aurez une idée du
paysage qui s'offrait à mes yeux. Ajoutez sur ces tapis de verdure des
rangées d'oiseaux d'un noir de charbon avec des taches blanches sur les
ailes et des pieds d'un rouge éclatant, surveillant silencieusement
l'intrus qui s'introduisait dans leur domaine et vous aurez un tableau
complet de la scène où je me trouvais, à moins que votre imagination ne
puisse s'égarer jusqu'à se représenter un goëland au plumage d'un blanc
pur passant à tire d'aile au fond du tableau, et faisant résonner de
ses cris discordants chaque anfractuosité des rochers qui constituaient
le décor de cette scène. L'ascension avait été relativement aisée,
malgré la raideur de la pente; mais la descente fut difficile et même
périlleuse; en maints endroits, il me fallut creuser un trou pour y
appuyer la pointe de mes pieds, ou enfoncer mon poignard jusqu'à la
garde dans la terre meuble pour me soutenir pendant que je me laissais
glisser. A un certain endroit, je manquai cette marche improvisée et
me mis à dégringoler. Heureusement je ne descendis qu'une vingtaine
de pieds, n'y laissant que mes ongles et une partie de mes habits,
déjà usés. Quelques minutes plus tard, j'entendis une voix me crier:
_Look out sir!_ (Prenez garde!); au même instant, je vis arriver une
avalanche de pierres et de terre. Heureusement un rocher faisant
saillie se trouvait près de moi; je me blottis dessous, et l'avalanche
passa roulant comme une trombe sur la place que je venais de quitter.
C'était Shawell qui me valait cette alerte. Au bas de la montagne, il
me raconta que jamais il n'avait espéré s'en tirer.

»Depuis lors, j'ai eu maintes aventures périlleuses, desquelles je me
suis tiré; mais ce pauvre Shawell, mon compagnon de ce jour-là, n'est
plus, hélas! C'était un brave camarade, toujours gai, et dont l'heureux
caractère a puissamment contribué à entretenir la bonne harmonie dans
notre camp.

»Deux jours plus tard, je me rendis à un point dangereux et sauvage,
situé à quelques sept cents mètres sur le flanc d'un rocher, où je tuai
quarante pingouins. On eût dit que chaque détonation de mon fusil, en
ébranlant l'air autour de moi et en se répercutant cent fois au milieu
des rochers qui l'environnaient, allait faire crouler celui qui me
portait.

»Le 1er août, je fis une nouvelle excursion et m'éloignai de sept
à huit milles de notre campement. J'eus, dans cette circonstance,
l'occasion de visiter la plus vaste agglomération de nids que j'aie
jamais vue. L'endroit où elle se trouvait, servait d'asile à des
milliers de pingouins, de guillemots et de goëlands de toutes espèces.
A chaque détonation, ils s'élevaient en l'air en rangs si serrés, que
la lumière du soleil en était littéralement obscurcie. Ils faisaient
un tel vacarme que je crus que le rocher allait s'écrouler, et, à ce
moment, on eût en vain essayé de se faire entendre à quelques pas.
L'espèce la plus commune, parmi ces oiseaux, était la mouette tachetée.
J'arrivai quelquefois jusqu'à six ou huit pieds des nids avant que la
mère ne l'abandonnât. En vérité, j'enviais à ces jolies créatures leur
tranquille demeure.

»Le site le plus charmant que je rencontrai dans cette île, est une
vallée qui se prolonge jusqu'au bord de la mer. Au centre coule un
torrent d'une eau pure et glacée, qui baigne, en passant, le pied d'un
groupe de rochers, qui s'élève à mi-côte et dont l'aspect rappelle
les grands castels des temps jadis. Sans doute j'étais le premier
être humain dont le pied foulât cette enceinte. Involontairement je
m'arrêtai comme pour attendre que quelque gigantesque chevalier sortît
de son donjon pour me demander de quel droit je me permettais d'envahir
son domaine. Je ne rapportai de cette excursion que quelques œufs et
quelques oiseaux, mais une ample provision de cochléaria.»

»Pendant la nuit du 3 août, nous fûmes témoins d'un vaste éboulement.
Une partie de la côte s'écroula près de notre camp avec un bruit
formidable. D'énormes rochers furent précipités du flanc de la montagne
jusque dans la mer. Les flots, rejaillissant alors à une hauteur
prodigieuse, vinrent retomber autour de nous en une pluie fine.

»Pendant que chacun errait ainsi à son gré, le capitaine ne restait
point inactif, il avait établi un observatoire à la pointe méridionale
de l'île, à laquelle il avait donné le nom de cap Emma, en l'honneur
de Mme de Long, et prenait les hauteurs du soleil pour rectifier
les erreurs de nos chronomètres. Malheureusement, le temps presque
constamment brumeux ne fut guère favorable à ce genre d'observations.

»D'un autre côté d'autres observations étaient faites sur les mouvements
de la marée, très sensibles en cet endroit, et l'on peut même dire
extraordinaires pour cette partie du globe. La glace sur laquelle nous
étions campés était continuellement en mouvement et semblait s'abaisser
régulièrement avec le flux et le reflux. Une échelle de marée avait été
installée au rocher du gouvernail, où Bartlett et Ninderman allaient à
chaque heure noter le niveau de la mer. Autant que je puis me rappeler,
la plus grande élévation du flot observée fut de trois pieds. Les
mouvements de va et vient de la mer se succédaient régulièrement à six
heures d'intervalle.

»Outre ces observations et les objets d'histoire naturelle amassés
par M. Newcomb, nous avions recueilli, pendant notre séjour à l'île
Bennett, une caisse d'échantillons, minéralogiques, qui a pu être
sauvée, car cette caisse a été retrouvée dans la cachette faite par le
capitaine à l'embouchure de la Léna, et se trouve aujourd'hui en ma
possession. Parmi les échantillons les plus précieux, il faut citer
certaines améthystes et certaines opales devant lesquelles le docteur
ne cessait de s'extasier. Malheureusement, ceux-ci sont probablement
perdus.

»Avant de quitter l'île Bennett, j'avais remarqué que la mer était plus
libre au sud et à l'ouest qu'à l'est. Cette remarque me fait supposer
que dans les saisons favorables un vaisseau pourrait aborder cette île
et y trouverait une excellente base d'opérations pour une exploration
au nord.

»Jusqu'à présent nous avons eu peu d'occasions de parler de nos chiens,
dont quelques-uns nous rendaient de véritables services; mais plus
de la moitié, soit faute de nourriture, soit faiblesse naturelle,
n'étaient plus propres à rien. De quarante que nous avions pris en
partant de Saint-Michel, seize étaient morts de leur mort naturelle ou
avaient été étranglés par les autres pendant les deux hivers que nous
venions de passer dans les glaces. Quand la provision de nourriture
que nous avions apportée pour elles fut épuisée, commença une longue
période de disette pour ces pauvres bêtes, car le gibier était rare.
Chaque homme de l'équipage avait, il est vrai, son favori, avec lequel
il eût volontiers partagé sa ration, si elle eût été suffisante; mais
malheureusement il n'en était pas ainsi. A l'île Bennett, nous en
avions encore vingt-trois; mais la veille de notre départ, nous dûmes
nous résoudre à sacrifier les plus mauvais. Onze, je crois, furent tués
dans cette circonstance. Nous prîmes le reste à bord des canots, mais
il furent pour nous la cause de bien des ennuis. La plupart, en effet,
sautaient sur les blocs de glace que nous cotoyions et nous finîmes
par les perdre. Seuls, Kasmalka et Suvoyer, furent assez dociles pour
rester avec nous jusqu'au bout.


»Nous quittâmes l'île Bennett le 6 août, c'est-à-dire cinquante-trois
jours environ après le commencement de notre retraite. A partir de ce
moment, notre marche devint plus rapide, car nous pûmes nous servir de
nos embarcations. Néanmoins, la prévoyance nous empêcha d'abandonner
nos traîneaux.


»Ce ne fut que deux jours plus tard, c'est-à-dire le 8, que nous les
laissâmes sur un glaçon avec une partie de nos provisions et tous
les objets qui ne nous étaient pas absolument indispensables. C'est
aussi à partir de cette époque que nous commençâmes à voyager pendant
le jour. A l'île Bennett, le docteur Ambler, qui jusque-là avait fait
partie de notre troupe, fut adjoint à celle du capitaine, en même
temps que Melville recevait le commandement de mon canot, c'est-à-dire
de la baleinière. En le lui conférant, de Long lui avait remis des
instructions écrites, lui indiquant la conduite à suivre, quels que
fussent les événements postérieurs.»

Bien que ces instructions ne soient que mentionnées dans le récit de
Danenhower, nous croyons devoir les reproduire ici in-extenso.

  Expédition arctique américaine.

  Cap Emma, île Bennett, par 76° 38´ latitude nord et 148° 20´ longitude
  est.

  5 août 1881.

  A Monsieur Geo. W.-Melville, aide-ingénieur de la marine des
  États-Unis.

  Monsieur, nous quitterons l'île Bennett demain, et poursuivrons notre
  route (sur la glace ou sur l'eau, suivant les circonstances) dans
  la direction du sud magnétique. Si, à un moment donné, nous nous
  embarquons dans nos canots, je vous ordonne de prendre le commandement
  de la baleinière et de le conserver jusqu'au moment où je vous en
  relèverai ou vous assignerai d'autres fonctions. Chacun des hommes
  soumis à mon autorité qui prendra place dans cette embarcation, à
  quelque moment que ce soit, entrera sous votre responsabilité et
  devra se soumettre à vos ordres. De votre côté, vous devrez mettre
  tous vos soins et toute votre sollicitude pour assurer le salut de
  vos subordonnés aussi bien que celui de votre canot. Autant que les
  circonstances le permettront, vous devrez vous tenir aussi près que
  possible de mon propre canot; mais si, par malheur, nous venions à
  être dispersés, tous vos efforts devraient tendre à poursuivre votre
  route vers le sud, jusqu'à ce que vous ayez atteint la côte de
  Sibérie, et à longer celle-ci vers l'ouest jusqu'à la
  Léna.—L'embouchure de ce fleuve est le point vers lequel nous nous
  dirigeons.—Arrivé là, vous auriez, en cas de dispersion des canots, à
  remonter le fleuve jusqu'à une station russe, d'où vous pourriez
  communiquer avec une ville, ou même y être envoyé pour mettre votre
  parti en sûreté. Au cas où mon canot viendrait à être séparé des deux
  autres, vous vous trouveriez par là même sous l'autorité du lieutenant
  C.-W. Chipp, et tant que vous resteriez près de lui, vous devriez vous
  soumettre à ses ordres.

  George-W. DE LONG,
  Lieutenant de la marine des Etats-Unis, commandant de l'expédition.

Après la retraite de mon commandement, je reçus néanmoins l'ordre de
rester dans la baleinière en qualité de simple passager, et de prêter
mon concours, comme marin, dans les moments difficiles. Pendant tout le
reste du voyage, je portai moi-même mes bagages personnels et fis tout
ce qui était en mon pouvoir pour aider mes compagnons.

M. Dunbar fut aussi détaché de sa troupe et adjoint à celle du
lieutenant Chipp.

Jusqu'au 20 août, notre marche fut assez rapide. Ce jour-là, de larges
canaux s'ouvraient devant nous et nous offraient une route facile, qui
nous faisait envisager l'avenir avec sécurité. La brise était fraîche
et favorable; le premier canot, suivi de près par la baleinière et
le second canot, avait réussi à se frayer heureusement un chemin au
milieu des glaçons flottants. Tout semblait donc marcher à souhait,
lorsque Chipp fut subitement enserré par deux îles de glaces et n'eut
que le temps de hisser son canot sur l'une d'elles. Ce contre-temps le
retarda, car il lui fallut traverser cette île de glace pendant plus
d'un mille entraînant son canot derrière lui avant de le remettre à
flot.

Il ne faudrait cependant pas s'imaginer que cette partie de notre
voyage s'accomplit sans encombre, car nous devions souvent stationner
pour trouver un passage au milieu des glaces qui nous environnaient
de toutes parts, et plus d'une fois il nous arriva de retourner sur
nos pas pour tenter fortune ailleurs. Cette manière de voyager était
pénible, mais cependant bien préférable à celle que nous avions dû
adopter pendant la première partie de notre retraite, pendant laquelle
il fallait emmener avec soi ses embarcations et ses traîneaux.
Cependant l'accident survenu à Chipp nous fut fatal, par suite de
la perte de temps qu'il nous occasionna; car le vent, s'étant élevé
subitement, nous fûmes forcés de chercher un refuge sur un glaçon pour
l'attendre, et, pendant la nuit, les glaces s'accumulèrent en si grand
nombre autour de nous, que nous restâmes pendant dix jours dans notre
prison flottante.

Pendant tout ce temps, nous eûmes en vue une terre dans la direction
du sud-ouest, qui nous avait été signalée, le 16, par M. Collins. Nous
voyions aussi un assez grand nombre d'oiseaux passer au-dessus de nos
têtes, et, de temps en temps, nous apercevions des phoques et des
walrus.

Le capitaine avait d'abord pris cette terre pour une des îles de
l'archipel de la Nouvelle-Sibérie, mais il revint de son erreur et
reconnut que nous étions à la hauteur de l'île Fadiewskii. Les glaces
nous emportèrent le long de la côte orientale de cette île jusqu'au
28 août, et alors nous pûmes reprendre notre marche. Nous donnâmes au
point où nous nous étions trouvés bloqués par les glaces le nom de camp
des Dix-Jours. Cet arrêt nous fit, à la vérité, perdre du temps mais,
nous sûmes en profiter pour répartir nos vivres par tête et pour faire
à nos embarcations les réparations dont elles avaient besoin.

Nous nous étions aperçus, en effet, que nos canots, après avoir été
traînés et heurtés à chaque instant pendant le long parcours que nous
avions fait sur la glace, n'étaient pas assez étanchés pour empêcher
l'infiltration des eaux, de sorte que nous étions obligés de les
vider tous les quarts d'heure; mais, malgré les réparations que nous
leur fîmes, nous ne pûmes empêcher cet état de choses, qui, pour la
baleinière, dura jusqu'au moment où nous abordâmes au village tongouse.

Nous mîmes enfin nos embarcations à flot, dans l'après-midi du
29; mais, après une série de tours et de détours au milieu d'un
labyrinthe de glaces flottantes, nous arrivâmes au fond d'un canal
sans issue, dont nous ne sortîmes qu'après cinq heures de marches
et de contremarches au bout desquelles nous hissâmes nos canots sur
un petit glaçon que le courant entraînait rapidement vers le sud,
dans le canal qui sépare l'île Fadiewskii de la Nouvelle-Sibérie, et
nous nous y établîmes pour passer la nuit. Le lendemain matin, nous
nous trouvâmes au milieu d'une mer libre de glace, ayant la terre à
l'ouest, à sept milles environ. C'est alors que nous doublâmes la
pointe méridionale de l'île Fadiewskii, où nous abordâmes un peu plus
tard. En longeant la côte, nous y remarquâmes des monticules de terre
qui semblaient disparaître rapidement sous l'action des eaux, et faire
place à des bas-fonds. Au-delà, s'étendait une tundra humide; c'est là
que nous allâmes établir notre camp. Aussitôt nos tentes installées,
chacun partit à la chasse. Les empreintes de pieds de rennes étaient
nombreuses, mais on n'aperçut aucun de ces animaux. En rentrant au
camp, Bartlett raconta qu'il avait vu, sur le sable, des empreintes de
bottes qui indiquaient clairement qu'un homme civilisé avait abordé
dans cette île, quelque temps auparavant. De son côté, le cuisinier
avait rencontré, à deux milles environ à l'ouest du camp, une hutte
dans laquelle il avait trouvé un morceau de pain noir, une petite
défense et une courbe de canot taillée dans le bois d'un renne.

M. Newcomb revint à son tour, pliant sous le poids de deux os de la
jambe d'un mammouth (le tibia et le péroné) qu'il rapportait sur son
épaule; il avait, en outre, trois canards (_H. Gacialis_) et une
douzaine d'autres oiseaux.

Dès le lendemain, nous reprîmes notre route en nous dirigeant vers
l'ouest, le long de la côte, où nous vîmes plusieurs huttes en ruine et
une énorme quantité de bois flotté. Nous aperçûmes quelques bandes de
canards et d'autres sauvagines. Newcomb parvint à tuer une vingtaine
des premiers qui furent accueillis, avec de véritables transports, par
tout le monde. Pendant la nuit, nous fîmes plusieurs tentatives pour
aborder, mais ce fut en vain, et nous dûmes y renoncer, l'eau manquant
partout de profondeur.

Jusqu'ici, aucun détail n'a été donné sur nos canots. C'est peut-être
l'instant de nous y arrêter, au moment où ils vont devenir nos seuls
moyens de salut, et de vous signaler leurs mérites respectifs. J'y
ajouterai les noms de ceux d'entre nous qui montaient chacun d'eux.

Le canot nº 1 avait à son bord: le capitaine de Long, le docteur
Ambler, M. Collins, Ninderman, Erickson, Gortz, Noros, Dressler,
Iverson, Knach, Boyd, Lee, Ah Sam, Alexis.

Sa plus grande longueur était de vingt pieds quatre pouces; sa largeur
de six pieds, et sa profondeur, du bord supérieur du plat-bord jusqu'à
la naissance de la quille, de deux pieds deux pouces; il tirait
vingt-huit pouces d'eau lorsqu'il était chargé. C'était celle de nos
trois embarcations qui pouvait porter la plus lourde charge. Il était
muni d'un mât et d'une voile à bourcet. En outre, il possédait un
jeu de six avirons. C'était une excellente embarcation pour la mer.
Sa lourde quille en chêne le protégeait quand on était obligé de le
traîner sur la glace, et assurait sa stabilité au milieu des flots.

Le canot nº 2 était commandé par le lieutenant Chipp; il portait, en
outre, M. Dunbar, Sweetman, Staar, Warren, Kuehne, Johnson et Shawell.

Sa plus grande longueur était de seize pieds trois pouces; sa largeur
de cinq pieds un pouce, et sa profondeur, de la partie supérieure des
plats-bords à la naissance de la quille, de deux pieds six pouces.

C'était une mauvaise embarcation pour la mer; elle ne portait que
quatre avirons. Son faible tonnage ne permettait pas à Chipp de prendre
avec lui toutes ses provisions, de sorte que le capitaine avait encore
deux de ses boîtes de pemmican au moment de la séparation. Il résulte
de ce fait que le lieutenant Chipp a dû se trouver promptement à bout
de vivres.

Le canot nº 3, c'est-à-dire la baleinière, dont le commandement avait
été, ainsi que nous l'avons vu, remis à l'ingénieur Melville, portait,
en outre, le lieutenant Danenhower, Cole, Newcomb, Leach, Manson,
Wilson, Bartlett, Landertack, Steward, Anequin.

Sa plus grande longueur était de vingt-cinq pieds quatre pouces, sa
largeur de cinq pieds six pouces, et sa profondeur de deux pieds deux
pouces; son tirant d'eau sous charge était d'environ vingt-quatre
pouces; ce qui était en partie dû à la quille qu'elle possédait
comme les deux autres canots. Comme le nº 1, elle était munie d'un
mât et d'une voile à bourcet avec un jeu d'avirons. Je me rappelle
qu'avant notre départ de Mare-Island, le chef charpentier me dit qu'il
n'avait jamais vu un canot mieux assemblé. Au reste, l'expérience a
suffisamment prouvé que cet homme n'avait pas tort d'avoir une opinion
aussi avantageuse de notre embarcation.

Après cette digression, revenons à notre récit. Après ces tentatives
inutiles, le capitaine se décida à longer le bas-fond qui relie les
îles Fadiewskii à celle de Koltenoï. Nous avions un vent d'est modéré,
mais le capitaine eut la malheureuse idée de vouloir se maintenir par
quatre pieds d'eau. Il en résulta que son canot touchait à chaque
instant, et qu'il nous fallait de pénibles efforts pour le renflouer.

Un peu plus tard, nous prîmes la direction du sud, mais le bateau du
capitaine s'étant engagé au milieu de brisants, il fut à un moment
obligé de nous appeler pour le remorquer avec la baleinière.

A partir de ce moment, la glace ne se montra plus en grande quantité
et sembla même diminuer. Cependant un jour, vers midi, nous nous
engageâmes au milieu d'un rideau de glaces flottantes, où la baleinière
eut le malheur de heurter une pointe de glaçon cachée sous l'eau.
Aussitôt après le choc, une voie d'eau se déclara et force nous fut
de chercher un bloc de glace pour la hisser dessus, mais nous ne
pûmes y parvenir avant qu'elle ne fût aux deux tiers remplie d'eau.
Heureusement l'avarie fut facile à réparer. Dans l'après-midi nous
eûmes à traverser une vaste étendue d'eau libre où la mer, à la vérité,
était très houleuse, et le vent soufflait avec une certaine violence.
Néanmoins nous nous laissâmes aller au vent pour suivre le sillage du
capitaine; mais les vagues nous secouaient d'une façon terrible.

Vers trois heures, par suite d'une fausse manœuvre du maître
d'équipage, la baleinière fut emportée sous le vent par une grosse
vague qui survint à babord. L'écoute n'étant pas lâchée à temps, le
bateau fut presque couché sur le flanc. Une seconde lame survenant
pendant qu'il était dans cette position l'emplit à moitié. Alors il
commença à vaciller et à s'enfoncer. Chacun se jetant sur tout ce qui
lui tombait sous la main, s'empressa d'épuiser l'eau, et le bateau
revint à flot. Jamais je n'avais eu peur dans un canot, mais j'avoue
qu'en cette circonstance notre position était réellement effrayante.
Nous ne pouvions, en effet, attendre de secours de personne, et si un
autre paquet de mer eût embarqué sur l'instant, c'en eût été fait de
nous.

Ce jour-là le froid était rigoureux. Deux heures après cet accident
nous rencontrâmes encore des glaces au milieu desquelles nous eûmes à
nous frayer un passage. A ce moment, le canot de Chipp étant resté en
arrière et en pleine eau, nous conçûmes de graves appréhensions à son
sujet. Le capitaine voulant l'attendre hissa son canot sur un banc de
glace, où nous le rejoignîmes pour y passer la nuit. Le lendemain la
tempête soufflait toujours. Comme nous n'avions nul indice du second
canot, le capitaine fit hisser un pavillon noir pour indiquer à Chipp
l'endroit où nous nous trouvions et nous nous décidâmes à passer
la nuit sur le même glaçon. Le lendemain matin, Bartlett vint nous
prévenir que la glace se refermait sur nous et que si nous restions
en place, nous serions emprisonnés. Deux heures plus tard, en effet,
toutes les issues étaient fermées. Nous nous trouvions alors en vue de
l'île Koltenoï.

Enfin le deuxième canot fut signalé par Erickson, qui nous fit
remarquer deux hommes qui arrivaient vers nous en marchant sur la
glace: c'étaient Chipp et Kuehne. Ils nous racontèrent que leur canot
s'étant trouvé à moitié rempli d'eau et près de sombrer, ils avaient
pu cependant le conduire jusqu'à un glaçon et le hisser dessus. Ils
ajoutèrent qu'à ce moment Kuehne était le seul d'entre eux en état de
marcher; les autres avaient été dix minutes ou un quart d'heure avant
de pouvoir rétablir la circulation dans leurs jambes percluses.

Ainsi que nous l'avons dit antérieurement, le capitaine avait donné
l'ordre, au commandant de chaque canot, de faire son possible pour
atteindre l'embouchure de la Léna, si on venait à se séparer; mais il
lui avait recommandé, en outre, de toucher à l'île Koltenoï. Chipp
avait heureusement suivi ces instructions, parce qu'il n'avait pas
sa part de vivres. Nous-mêmes, d'ailleurs, avions été obligés de
nous mettre à la demi-ration. En arrivant, Chipp nous prévint qu'en
transportant nos canots pendant l'espace de deux milles à travers le
banc de glace, nous pourrions atteindre la terre. Il retourna ensuite
à son canot et nous envoya ses hommes pour nous aider; de sorte que,
après un travail des plus pénibles qui dura six heures, nous le
rejoignîmes avec nos canots. Le soir, nous prenions terre à la pointe
sud de l'île Koltenoï, et nous établissions notre campement sur un cap,
situé au pied d'une montagne, lequel formait une baie superbe.

Nous étions alors, je crois, au 6 septembre. Nous restâmes sur l'île
pendant trente-six heures. Les traces de rennes y étaient nombreuses.
Nos chasseurs partirent donc à l'envi à la recherche de ces animaux,
mais ils ne rapportèrent que quelques oiseaux, qui, néanmoins, furent
bien accueillis de nous tous. Mais nous n'aperçûmes pas un seul phoque.

Le lendemain nous partîmes en rangeant la côte méridionale jusque vers
midi. Cette côte est d'une élévation moyenne et présente quelques
petites plages. De loin en loin, nous y apercevions un gros hibou
blanc, silencieux et solitaire, perché sur le sommet d'une falaise.
A midi, il nous fallut entreprendre un _portage_ laborieux, pendant
lequel M. Dunbar tomba épuisé sur la glace, souffrant de violentes
palpitations. Quand nos embarcations furent remises à flot, nous
reprîmes notre route et nous nous arrêtâmes seulement à minuit, pour
camper, sur la côte, dans un endroit découvert et stérile.

Le lendemain, 7 septembre, nous prîmes la direction de l'île Stobovoï,
qui gît à cinquante milles au sud-ouest de la pointe méridionale
de Koltenoï. Ce jour-là, nous eûmes une brise fraîche, et il nous
fallut passer la nuit dans un endroit fort dangereux, où, à plusieurs
reprises, les glaces menacèrent de nous écraser.

Le 8, nous passâmes en vue de Stobovoï sans nous y arrêter. Cette île
nous parut aride et dénudée, et ne pas mériter la peine d'être visitée;
d'ailleurs, nous ne la vîmes que de loin.

Dans la soirée du 9 septembre, nous avions atteint l'extrémité
septentrionale de l'île Semenowski; nos canots furent hissés sur une
île de glace, où notre campement fut installé pour la nuit.

Le 10, la pointe septentrionale de Semenowskii fut doublée de bonne
heure. Nous continuâmes notre route en rangeant la côte occidentale;
vers midi, le capitaine donna l'ordre d'aborder pour dîner et visiter
l'île. Plusieurs pistes de rennes ayant été signalées dans la direction
du sud, il suggéra l'idée à nos chasseurs de se déployer en tirailleurs
pour faire une battue dans toute la largeur de l'île et de s'avancer
dans cet ordre jusqu'à l'extrémité méridionale. Il espérait que
quelques-uns d'entre nous parviendraient ainsi à mettre bas quelques
pièces de gibier.

Ce plan étant adopté, nous partîmes donc au nombre de dix pour le
mettre à exécution. Avec Kuehne, je suivais le rivage, tandis que
Johnson, Bartlett, Noros, M. Collins et les deux Indiens faisaient le
tour des collines, quand un renne femelle, accompagnée de son faon, se
leva devant nous; et ces deux animaux prirent aussitôt la direction
du nord de toute la vitesse de leurs jambes, car ils avaient aperçu
les canots qui côtoyaient le rivage; néanmoins nous leur envoyâmes nos
balles, mais les honneurs de la journée revinrent à Noros, qui abattit
la mère. Celle-ci fut aussitôt apportée au rivage, d'où nous la fîmes
parvenir à Chipp en la laissant glisser du haut d'une falaise. Celui-ci
la fit aussitôt dépecer; alors le capitaine donna l'ordre de débarquer
de nouveau, et, dans la soirée, il expliqua à Melville les motifs qui
le faisaient agir ainsi en lui disant que ses gens, aussi bien que
lui, étaient épuisés de fatigue et avaient besoin de repos et de se
rassasier. A vrai dire, tous les jours précédents, c'est-à-dire depuis
plus de vingt jours, nous avions été strictement rationnés, et n'avions
pu rassasier notre faim une seule fois. Melville lui dit néanmoins que
tous les hommes du canot étaient en parfaite santé et désiraient perdre
le moins de temps possible.

Le renne fut alors distribué tout entier, et le départ remis au lundi,
c'est-à-dire à trente-six heures plus tard. Malgré les pronostics
presque certains de l'arrivée d'une tempête.

En effet, le vent soufflait du nord-est depuis deux ou trois jours, et
nous avions observé qu'en pareille circonstance nous étions à peu près
sûrs d'essuyer une violente tempête; nous avions donc à craindre qu'un
coup de vent ne vînt nous assaillir le lundi ou le mardi.

Le même soir, Chipp me pria de l'accompagner à la chasse aux ptarmigans
qui n'étaient pas rares dans ces parages. J'acceptai son invitation
et partis avec lui. Nous trouvâmes quelques bandes de ces volatiles,
mais il nous fut impossible d'en abattre un seul. Ce fut la dernière
fois que j'eus l'occasion de me trouver en tête à tête avec Chipp. Sa
santé s'était considérablement améliorée, et il se montra très gai;
néanmoins, il envisageait l'avenir sous les couleurs les plus sombres.

Le lundi matin, 12 septembre, nous partîmes de Semenowski pour nous
diriger droit au sud, en longeant la côte occidentale d'une autre
île qui se trouve au sud, et vers onze heures du matin, nous nous
engageâmes dans un champ de glaces flottantes, en suivant le sillage
du canot nº 1, qui nous précédait. Nous étions presque sortis de ce
passage dangereux, et n'avions plus qu'à franchir un étroit canal entre
deux îles de glace pour nous trouver en eaux libres, lorsque par suite
d'une manœuvre mal exécutée, la baleinière heurta le glaçon que nous
avions sous le vent. Le choc fut si violent qu'une pointe de glace fit
un trou dans le flanc de la baleinière du côté de tribord. L'eau fit
alors irruption avec tant de violence que c'est à peine si nous eûmes
le temps de nous amarrer à la glace. Heureusement nous pûmes clouer
rapidement une feuille de plomb sur l'orifice du trou et le danger fut
bientôt conjuré. A partir de ce moment nous ne rencontrâmes plus de
glaces flottantes. Ce fut pendant qu'on réparait notre avarie que j'eus
mon dernier entretien avec M. Collins, qui vint nous rejoindre sur
l'île de glace; il se montra aussi aimable que de coutume et eut comme
toujours quelque histoire drolatique à nous conter. Le docteur fut
aussi très affable et s'enquit particulièrement de ma santé.

Dès que la baleinière fut remise en état, nous reprîmes notre route en
appuyant un peu au sud-est. Le capitaine qui tenait la tête, marchait
vent arrière. Les deux autres embarcations venaient derrière lui, mais
comme la baleinière était meilleure voilière que son canot, il nous
était difficile de nous tenir dans la position qui nous était assignée;
c'est-à-dire en arrière et à portée de voix. Chipp occupant le second
rang hiériarchique, fermait la marche et formait l'arrière-garde.

Le vent fraîchit alors rapidement et la mer grossit. Vers cinq heures,
notre position était perdue, et nous nous trouvions à neuf cents mètres
environ du quart de vent du premier canot. Melville m'ayant demandé
alors si nous pouvions reprendre notre place sans trop de danger,
comme la chose était possible, je lui indiquai les manœuvres à faire,
mais il m'invita à les faire exécuter. Je pris donc le commandement de
l'embarcation.

J'empannai soigneusement pour arriver dans le sillage du premier
canot, puis répétai la même manœuvre une seconde fois, en ayant soin
d'amener la voile à chaque fois et en tenant deux avirons dehors, afin
d'éviter de gagner de l'avant. C'est alors que je plaçai à la barre du
gouvernail le matelot Leach, qui était notre meilleur timonier, car
mes yeux ne me permettaient pas de m'y placer moi-même. Nous rangeâmes
ensuite le premier canot au-dessus du vent, puis nous prîmes des ris,
afin de ne pas nous éloigner de lui, mais cette manœuvre permit aux
lames d'embarquer. Vers le soir, mes compagnons virent le capitaine se
lever dans son canot et agiter les bras, comme pour nous faire signe de
nous éloigner, mais je ne vis point ce geste. On me dit aussi que Chipp
amenait sa voile.

A ce moment, Melville me consulta sur ce que nous avions à faire. Je
lui dis que nous pouvions continuer d'aller vent arrière jusqu'à la
nuit, mais qu'après nous serions menacés de rencontrer de jeunes glaces
au milieu des ténèbres. En même temps, je lui conseillai de préparer
une bonne semelle. Il me dit alors de prendre le commandement et d'agir
à ma guise, ce que fis. J'ordonnai donc à Cole et à Manson de prendre
trois des pieux de la tente, qui étaient longs d'environ huit pieds,
et de les lier fortement deux à deux, par les extrémités, de façon
à former un triangle, dont l'intérieur fut rempli avec un morceau de
toile à voile. Leur donnant ensuite le câbleau du bateau, je leur en
fis faire une drague, semblable à l'attache d'un cerf-volant, au milieu
de laquelle fut attaché notre palan. L'extrémité des pieux étant garnie
de cuivre, je pensais que leur poids, joint à ceux de la toile mouillée
et du double cordage, rendrait notre semelle (drag.) assez lourde pour
la faire descendre au fond de l'eau, me réservant, au cas contraire,
d'y joindre notre pot-à-feu de rechange et le seau du bateau.

La tempête était alors arrivée au plus haut degré de sa violence: les
vagues grossissaient et s'abattaient sur nous avec fureur. Leach,
toujours à son poste, s'acquittait admirablement de sa tâche, mais
malgré son adresse ne pouvait empêcher les vagues d'embarquer plus
ou moins. Aussi quatre d'entre nous étaient constamment occupés à
les rejeter à mesure qu'elles entraient, sinon le canot eût été
rempli au bout de quelques minutes. Quand la semelle fut terminée,
je la fis placer en avant du mât, en état d'être jetée à l'eau, et
j'enroulai moi-même le câble, de façon à ce qu'il se déroule sans
difficulté. Malheureusement les hommes étaient épuisés, et notre bateau
ne possédait que deux matelots capables de tenir l'aviron dans une
manœuvre aussi difficile que celle que je méditais, surtout au milieu
des circonstances dans lesquelles nous nous trouvions; tous les autres,
en effet, à l'exception de Leach, étaient trop inexpérimentés. Pendant
longtemps j'observai les vagues et vis qu'elles se succédaient par
séries de trois, et après la troisième, qui était la plus forte, se
produisait quelques instants d'accalmie. Alors j'assignai à chacun son
rôle: Wilson et Manson devaient se mettre aux avirons et maintenir le
bateau sur la crête de la vague; Cole devait se tenir à la drisse pour
baisser la voile, qu'Anequin et le cuisinier devaient se tenir prêts
à serrer aussitôt. Enfin Bartlett était chargé de lancer la semelle.
Quant à Leach, il restait au gouvernail. J'avais ensuite expliqué
la manœuvre avec précision. A ces mots: «_Lower away_» (amenez), le
gouvernail devait être tourné à tribord, la voile abaissée, le rameur
de babord devait nager avec son aviron, tandis que son compagnon
sillerait avec le sien. Toutes ces dispositions prises, j'attendis
pendant plus de cinq minutes l'instant favorable, car notre vie à tous
dépendait du succès de la manœuvre; quand je le crus arrivé, je criai:
«_Lower away_» (amenez), et chacun fit son devoir; le canot vira de
bord en faisant un terrible plongeon et fut hors de danger, tête à
la mer. Nous laissâmes alors les avirons, et la semelle fut lancée;
mais comme elle ne produisait point tout l'effet que j'en attendais,
je la chargeai avec le pot-à-feu et le seau. Cole me suggéra ensuite
l'idée de jeter à la mer un sac de toile peinte en lui maintenant la
gueule ouverte, celui-ci, en s'emplissant, devait nous rendre le même
service qu'une semelle. C'est, en effet, ce qui arriva. Nous restâmes
dans cette position pendant toute la nuit. La plupart des hommes se
couchèrent sous la voile. Melville qui était épuisé et dont les jambes
étaient extraordinairement enflées, s'endormit aussi à côté du mât, me
laissant la direction du canot.

Leach et Wilson gouvernèrent avec une rame pendant toute la nuit.
Quant à moi, je m'assis à leurs pieds pour veiller. Le tenon supérieur
du gouvernail ayant été enlevé, nous prîmes celui-ci à bord. A ce
moment, nous n'avions plus d'eau douce, la nôtre ayant été gâtée par
les paquets de mer que nous avions embarqués. Mais le soir qui précéda
notre départ de Semenowski, Newcomb nous avait rapporté plusieurs
ptarmigans, que les gens des autres tentes avaient rebutés; après les
avoir plumés et dressés, nous les mîmes dans notre marmite, et nous les
trouvâmes délicieux le lendemain.

Le 13 septembre, vers dix heures du matin, je remarquai que les vagues
changeaient de direction, et ne nous venaient plus droit du nord. J'en
conclus que le vent était passé au sud-est, ce qui me laissait espérer
de le voir devenir plus maniable. Vers midi, la mer commença à rouler
affreusement à babord, et le bateau plongeait du côté de l'arrière.
Nous étions complétement mouillés et nos couvertures étaient tellement
trempées et gonflées qu'elles tenaient sous les traverses et ne
pouvaient être remuées ni arrangées autrement, pour mieux équilibrer le
bateau. J'imaginai alors de tendre le tapis de caoutchouc, et, pendant
sept heures, je tins dans cette position avec le maître d'équipage,
qui le maintenait par l'autre bout. Nous réussîmes ainsi à empêcher
une grande quantité d'eau d'embarquer. A quatre heures et demie du
soir, je dis à Melville qu'il était temps de se remettre en route. La
mer était encore grosse à ce moment-là, mais commençait à s'apaiser,
et en mettant le cap à l'ouest, nous pouvions porter graduellement au
sud-ouest, pendant qu'elle tomberait.

Quoique la mer fût encore démontée, nous virâmes de bord, sans
embarquer une goutte d'eau; nous mîmes d'abord le cap à l'ouest, mais à
huit heures, nous prenions la direction du sud-ouest, que nous gardâmes
toute la nuit. Le temps étant devenu meilleur; Melville me releva, et
je pus alors me coucher en avant du mât; mais au bout d'une heure,
voyant qu'il m'était impossible de dormir, je repris ma place.

Le 14, à six heures du matin, je donnai l'ordre de préparer le
déjeuner, mais quelques minutes plus tard, nous fûmes fort surpris de
toucher par deux pieds d'eau. Il fallut donc reculer; je recommandai
alors de courir dans la direction de l'est. D'après mes calculs, nous
étions, au moment où nous avions viré de bord pour quitter le capitaine
à cinquante milles environ de Barkin, notre point de ralliement; je
supposais également que la tempête nous avait emportés à quinze milles
au moins vers le sud-ouest; mais comme pendant la nuit nous avions
parcouru environ vingt-cinq milles, nous devions donc nous trouver
sur les bas-fonds au nord de Barkin. Toutes ces réflexions me firent
dire à Melville que si nous continuions notre route à l'ouest nous
n'avions aucune chance de trouver un point pour débarquer; tandis que
si nous mettions le cap à l'est pour atteindre une eau profonde et
diriger ensuite notre course droit au sud vers les points élevés qui se
trouvent sur la côte, nous trouverions un endroit d'un abord facile. Ce
conseil fut suivi, car Melville, tout en conservant le commandement,
m'écoutait volontiers en toute circonstance.

A un autre moment, Bartlett nous dit qu'il apercevait une terre basse
couverte de troncs d'arbres. Invité à regarder une seconde fois et à
examiner sérieusement si c'était la côte, il reconnut s'être trompé: ce
qu'il avait pris pour une terre n'était qu'une flaque d'eau entourée de
bas-fonds.

Nous avions cependant l'occasion de remarquer qu'autour de nous l'eau
n'était plus qu'à demi-salée; en outre, elle était recouverte d'une
mince pellicule de jeune glace. Cette remarque ne nous empêcha point,
toutefois, de poursuivre notre route vers l'est, appuyant de temps
en temps au sud; mais, chaque fois que nous tentions d'avancer dans
cette direction, nous étions arrêtés par des bas-fonds. Je remarquai
bientôt qu'un fort courant nous portait à l'est, tandis que les vents
soufflaient faiblement du sud. Pendant la nuit entière, nous appuyâmes
vers l'est-sud-est, et de très bonne heure, le lendemain matin, la
sonde nous donna neuf brasses d'eau. J'engageai aussitôt Melville à
se diriger droit au sud; mais comme il manifestait le désir d'aller
au sud-ouest, comme l'avait recommandé le capitaine, je fis gouverner
dans cette direction, que nous conservâmes jusqu'au 17 septembre au
matin. A ce moment, le vent était si faible que souvent, pour avancer,
nous étions obligés de reprendre nos rames. Au point du jour, la sonde
nous donnait dix pieds d'eau, et à partir de ce moment, nous eûmes
la terre presque constamment en vue. A deux reprises, nous essayâmes
d'aborder en traversant des brisants qui nous barraient le passage,
mais nous ne pûmes approcher à plus d'un mille du rivage. Voyant la
terre se prolonger du sud au nord, j'en conclus que nous nous trouvions
au sud de Barkin, et, le vent d'est nous favorisant, je proposai de
remonter au nord. Ma proposition étant acceptée, le cap fut mis dans
la direction du nord, où nous nous attendions trouver le capitaine et
le lieutenant Chipp; nous espérions, en tous les cas, atteindre Barkin
avant la tombée de la nuit.

Nous étions alors dans une condition déplorable. Il faut dire que
depuis quatre-vingt-seize heures nous n'avions pas quitté notre canot
et que pendant tout ce temps nos vêtements avaient été constamment
humides. J'avais cependant eu la précaution d'ôter de temps en temps
mes mocassins et de me frictionner les jambes pour rétablir la
circulation. En outre, je battais la semelle presque continuellement.
En vain j'avais invité mes compagnons à suivre mon exemple, mais ils
n'avaient point voulu m'écouter. Aussi Leach et Landertack avaient les
jambes considérablement enflées et la peau crevée en maints endroits;
les autres n'étaient guère en meilleur état, tandis que le lendemain
j'étais le plus ingambe de toute la bande.

Nous remontions au nord depuis une demi-heure environ, quand nous
remarquâmes deux langues de terre basses et marécageuses qui
s'avançaient vers la mer, indiquant clairement l'embouchure d'un cours
d'eau peu profond. Cette vue nous fit tenir conseil, et, pour ma part,
je fus d'avis que nous devions aborder le plus tôt possible, afin de
faire sécher nos vêtements. Cet avis fut écouté et suivi immédiatement.
Nous mîmes le cap sur l'intervalle qui séparait les deux langues de
terre et entrâmes dans l'embouchure de la rivière avec vent arrière;
mais le courant était très fort. Au milieu, nous trouvions jusqu'à
cinq brasses d'eau, tandis que sur les côtés la profondeur allait en
diminuant rapidement, de sorte que la rivière, ayant de quatre à cinq
milles de large, nous ne pûmes approcher à plus d'un mille de la rive.
Je proposai néanmoins de la remonter jusqu'à midi, afin de voir ce
que nous avions à faire. Cette heure arrivée, je ne pus m'empêcher
de manifester l'opinion que nous étions dans quelque rivière sortant
d'un marais et débouchant dans l'Océan à trente ou quarante milles au
sud de Barkin. Je fis remarquer, en outre, que si nous retournions en
arrière, le vent soufflant de l'est, nous aurions à lutter contre lui,
mais qu'alors le courant serait pour nous, et qu'enfin si une tempête
survenait, nous serions à l'abri des brisants.

Ces réflexions avaient décidé Melville à revenir sur ses pas et à
suivre la côte jusqu'à Barkin; mais Bartlett, prenant alors la parole,
dit qu'à son avis nous devions être dans une des branches latérales de
la Léna.

—Qu'en pensez-vous? me demanda Melville.

—Bartlett peut avoir raison, lui répondis-je, mais il me semble que
si cela était, nous devrions avoir une terre plus élevée à babord.
Cependant la direction de cette rivière correspond assez exactement à
celle d'une des branches du fleuve. Mais pour nous convaincre de son
identité il nous faudrait trouver une île qui existe à une trentaine de
milles de son embouchure.

—Mais remarquez, reprit Bartlett, qu'un cours d'eau aussi
considérable, dont le volume est plus fort que celui du Mississippi à
son embouchure, ne peut être le simple déversoir d'un marais.

Je maintins néanmoins l'opinion que j'avais émise au début,
reconnaissant, toutefois, que les rives de ce cours d'eau pouvaient
nous offrir une excellente place pour débarquer avant la nuit.

Nous continuâmes donc de remonter le courant, et, vers sept heures,
nous pûmes débarquer près d'une hutte nommée _Orasso_, qui, pendant
l'été, servait d'abri aux chasseurs qui fréquentent ces parages.

Cent huit heures s'étaient écoulées depuis notre départ de Semenowski;
et pendant tout ce temps nous n'avions pas mis le pied hors de la
baleinière. Aussitôt à terre, notre premier soin fut d'allumer du feu,
autour duquel les hommes se groupèrent immédiatement sans même prendre
la précaution de faire un peu d'exercice pour rétablir la circulation
dans leur membres engourdis. Aussi la plupart eurent-il à s'en
repentir, car la nuit fut pour eux une véritable nuit d'agonie pendant
laquelle il leur semblait qu'on leur enfonçait des millions d'épingles
dans les bras et dans les jambes. Bartlett m'avoua le lendemain que
cette nuit avait été l'instant le plus cruel qu'il eût passé de sa vie.

Pour ma part, je me gardai bien d'imiter leur exemple. Avant d'entrer
dans la hutte et même de m'approcher du feu, j'eus soin de marcher
pendant quelques instants, et ne rentrai que pour prendre ma ration
de pemmican et une tasse de thé; et à ce moment, notre ration n'était
plus, depuis la séparation des trois canots, que du quart de la ration
ordinaire. Ensuite, je m'enfonçai dans mon sac, en m'étendant les pieds
dans la direction du feu, où tous mes camarades avaient déjà pris leur
place. Une fois couché je m'endormis comme un enfant et me réveillai le
lendemain frais et dispos.

Dès le point du jour, nous nous mîmes à inspecter les abords de
notre hutte, où nous ne tardâmes pas à trouver des empreintes de
pieds humains, des débris de poisson et des cornes de rennes. Nous
découvrîmes un morceau de bois sculpté représentant un renne portant
un petit enfant sur son dos. Tous ces indices de la présence de nos
semblables nous causèrent une joie immense, car nous ne pouvions tarder
à rencontrer des indigènes.

Vers sept heures, nous nous remîmes en route en remontant la rivière;
mais deux heures plus tard nous fûmes arrêtés par les bas-fonds au
milieu desquels il fut impossible de trouver un chenal assez profond
pour permettre à la baleinière de passer. Bartlett fut alors envoyé
en reconnaissance; mais il n'avait pas fait une centaine de pas, que
m'apercevant qu'il boitait, je courus après lui et le fis revenir au
bateau. Prenant alors sa place, je m'éloignai d'un demi-mille environ
en suivant le cours de la rivière. A cette distance j'aperçus plusieurs
cours d'eau encombrés de bas-fonds qui venaient du nord-ouest. Revenant
alors au canot, j'engageai Melville à faire préparer le thé pendant
que Manson et moi nous opérions une reconnaissance plus étendue. Nous
partîmes donc tous les deux, et nous avançâmes assez loin; Manson,
dans cette circonstance, avait des yeux pour moi. Nous finîmes par
découvrir une éminence juste devant nous, à deux milles environ,
et sur le bord de la rivière. Nous nous y rendîmes. Je le priai
d'examiner soigneusement le cours de cette dernière et de voir s'il
pourrait y découvrir un passage pour arriver jusqu'au point où nous
nous trouvions, car j'étais sûr qu'en cet endroit la rivière devait
être profonde. Manson, après un examen scrupuleux, me dit qu'à son
avis on pourrait trouver le passage que je désirais, sauf sur un court
espace. Nous reprîmes alors le chemin du canot. Le terrain que nous
avions parcouru pouvait être élevé d'une dizaine de pieds au-dessus du
niveau de la mer, et recouvert d'une couche de lichen. Nous y avions
remarqué un nombre considérable de pas de rennes, surtout aux endroits
où ces animaux venaient s'abreuver; nous avions aussi découvert une
autre hutte bâtie dans une petite plaine. De retour à la baleinière,
nous fîmes part à Melville de ce que nous avions vu, et aussitôt tout
le monde remonta dans le bateau. Cette fois la fortune nous favorisa,
car nous trouvâmes un chenal, et, peu de temps après, nous étions en
eau profonde. Chemin faisant, nous rencontrâmes une île, ce qui me fit
croire que Bartlett ne s'était pas trompé dans ses conjectures.

Dans l'après-midi, nous fîmes au moins trente milles, et vers le
crépuscule nous arrivâmes au pied d'un monticule d'une soixantaine
de pieds de hauteur, au-delà duquel nous espérions voir le lit de
la rivière incliner vers le sud. Nos tentes furent plantées en cet
endroit, et nous y passâmes la nuit. Le lendemain, je partis vers
quatre heures avec Bartlett pour faire une nouvelle reconnaissance.
Nous découvrîmes bientôt deux grandes rivières qui se dirigeaient vers
le nord-ouest, tandis qu'une autre encore beaucoup plus considérable
venait du sud.

Nous revînmes ensuite au camp, et réveillâmes nos camarades, puis on
prépara le thé. Un vent frais de l'ouest soufflait alors juste dans la
direction de la rivière, de sorte que nous allions l'avoir à combattre
en même temps que le courant.

Néanmoins, quand notre déjeuner fut terminé, je m'occupai, avec les
quatre hommes restés valides, de charger le canot.

Nos tentes ne furent pliées qu'au dernier moment, et quand tout fut
prêt, nous aidâmes Melville et Leach à monter dans la baleinière; puis,
après avoir cargué la voile à cause du vent, je me mis au gouvernail,
tandis que Bartlett se tenait à l'avant pour sonder le lit de la
rivière avec une perche. Ces dispositions prises, nous nous éloignâmes
de la rive pour gagner la rive opposée qui se trouvait un peu sous
le vent. Cette manœuvre nous présenta quelque difficulté; cependant
nous réussîmes à l'exécuter. En remontant la rivière, nous aperçûmes
sept rennes sur les collines qui bordaient la rive, mais nous ne nous
arrêtâmes point pour essayer d'en tuer.

Vers onze heures, deux huttes s'offrirent à nos yeux sur la rive
occidentale, et comme l'endroit me paraissait propice pour débarquer,
je proposai d'y faire halte et de faire sécher nos vêtements, qui en
avaient grand besoin. Ce jour-là était un dimanche; ce fut en réalité
notre premier jour de repos depuis bien longtemps. En débarquant,
nous trouvâmes deux belles huttes d'été, aux parois inclinées sous
un toit ayant la forme d'une pyramide tronquée avec une ouverture
pour le passage de la fumée. Les Russes donnent le nom de _palatka_
à ces sortes de huttes, que les Tongouses désignent sous le nom
d'_orasso_. Pendant toute la journée, le soleil brilla dans tout son
éclat, de sorte que nous pûmes ouvrir tous nos sacs et faire sécher
notre garde-robe. Ce temps superbe et la certitude que les secours
dont nous avions besoin ne pouvaient se faire attendre, furent cause
que nous passâmes ce dimanche dans l'allégresse. Nous en profitâmes
aussi pour écrire une relation succincte de l'arrivée de la baleinière
à l'embouchure de la Léna. Nous enterrâmes ce document au pied d'une
perche au sommet de laquelle nous laissâmes un drapeau américain, afin
d'attirer l'attention et de faire reconnaître la place de notre dépôt.

En arrivant, nous avions trouvé, dans une des huttes, quelques débris
de poisson, ainsi qu'un morceau de pain noir dont notre Indien s'était
régalé. Dans chacune d'elles, on voyait, en outre, les cadres sur
lesquels les Tongouses font sécher leurs filets et leur poisson.

Nous repartîmes le lendemain, lundi, 19 septembre, continuant toujours
à remonter le cours de la rivière. Chacun de nous avait alors ses
attributions; ainsi les hommes formaient deux équipes de rameurs qui
se relevaient toutes les deux heures; Melville, assis à l'arrière,
commandait la manœuvre; moi-même j'étais assis au gouvernail et
Bartlett, debout à l'avant, sondait avec une perche. Tout allait à
merveille: un vent faible aidait nos rameurs; nous espérions donc
atteindre, avant la tombée de la nuit, la première station indiquée sur
les cartes, lorsque nous tombâmes au milieu de bas-fonds et de bancs de
sable qui barraient le lit de la rivière, et à une heure, nous étions
encore à plus d'un mille de la rive occidentale, où se trouvait le
village que nous cherchions.

Apercevant une pointe de terre, je proposai d'y aborder pour y
installer nos compas prismatiques et prendre quelques relèvements
pendant qu'on préparerait le dîner. Après deux heures d'un travail
opiniâtre, pour vaincre le courant, nous atteignîmes la rive, et notre
cuisinier était en train d'allumer le feu, quand, à notre grande
surprise, comme aussi à notre grande joie, nous aperçûmes trois
indigènes. Ceux-ci étaient montés dans des canots qu'ils manœuvraient
avec de doubles pagaies pour doubler la pointe de terre où nous nous
trouvions. Nous sautâmes aussitôt dans la baleinière pour aller à leur
rencontre; mais notre vue sembla les intimider, car ils commencèrent à
rebrousser chemin. Laissant alors les avirons, nous leur montrâmes du
pemmican. Après beaucoup d'hésitation, le plus jeune, qui avait environ
dix-huit ans, finit par approcher et prit le morceau de pemmican que
nous lui tendions. Il appela ensuite ses deux compagnons qui vinrent à
leur tour. Nous les décidâmes à nous suivre à l'endroit de la rive où
nous venions de débarquer; nous y fîmes du feu pour préparer notre thé.
L'un de ces indigènes nous fit alors présent d'une oie et d'un poisson,
c'est-à-dire de tout ce qu'ils possédaient pour le moment.

Pendant qu'on préparait notre dîner, nous examinâmes leurs canots que
nous trouvâmes très propres et remplis de filets. Ayant remarqué qu'un
de ces indigènes portait un vêtement gris avec un collet de velours, je
le lui indiquai du doigt tout en l'interrogeant du regard. Il prononça
alors le nom de Boulouni. Lui ayant montré de la même façon le couteau
qu'il portait à sa ceinture et qu'il nommait boaktah, il répéta le
nom de Boulouni. J'en conclus qu'il me désignait ainsi le nom de la
localité où il avait acheté ces objets.

Nous nous mîmes alors joyeusement en devoir de faire honneur à l'oie
et au poisson que ces gens nous avaient donnés, tout en savourant
notre thé avec délices, car nous vîmes que l'heure de délivrance avait
enfin sonné. Après le repas, les trois indigènes nous montrèrent tous
leurs engins de chasse et de pêche, tandis que, de notre côté, nous
leur faisions voir notre boussole, le chronomètre et nos fusils, ce
qui parut leur faire un extrême plaisir. Ils firent ensuite le signe
de la croix, et, nous tendant les mains, nous dirent «_Pas hec bah_»,
puis ils nous montrèrent leurs croix qu'ils baisèrent. Heureusement,
j'étais encore en possession d'un certain talisman, qu'un de mes amis
catholiques, de San Francisco, m'avait envoyé avant mon départ, en
me recommandant de le conserver précieusement, me disant que si je
le portais, je reviendrais sain et sauf de mon voyage: c'était une
médaille qu'il avait fait bénir exprès pour moi. Bien que je n'eusse
pas, à la vérité, une foi inébranlable dans les vertus de cette
médaille, je la montrai aux indigènes qui vinrent immédiatement y
déposer dévotement un baiser.

C'était là le seul objet que nous eussions à montrer à ces braves gens,
pour leur faire voir que nous étions chrétiens. Aussi vous pouvez
vous imaginer les sentiments qui nous animaient tous à la vue de ces
gens qui étaient les premiers que nous vissions depuis près de deux
ans; et j'avoue que jamais, auparavant, je n'avais ressenti autant
de reconnaissance pour les missionnaires, que ce jour-là, qui nous
ramenait au milieu des peuplades chrétiennes.



CHAPITRE VIII.

Parmi les Tongouses.

  Les trois indigènes conduisent les naufragés dans une hutte et
  leur donnent du poisson.—L'un des indigènes nommé Caranie les
  quitte.—Le lendemain les deux autres refusent de leur servir de
  guide.—Melville veut partir quand même.—Vaine tentative pour
  remonter la rivière.—Les naufragés sont obligés de revenir sur
  leurs pas.—Surpris par une tempête, ils sont forcés de passer la
  nuit dans la baleinière.—Enfin ils arrivent à la hutte qu'ils
  avaient quitté la veille.—Wassili Koolgyork ou Wassili oreilles
  coupées.—Ce Tongouse consent à servir de pilote aux naufragés pour
  aller à Boulouni.—Village de Spiridon.—Portrait peu avantageux
  de ce dernier.—Sa conduite vis-à-vis de ses hôtes.—Arrivée à
  Gemovyalack—L'exilé Yaphem Kopelloff.—Nicolaï Chagra, chef du
  village.—Après une vaine tentative pour continuer leur voyage vers
  le sud, les naufragés sont obligés de rester à Gemovyalack.—Conduite
  des habitants à leur égard.—Arrivée de l'exilé Kusmah
  Jeremiah.—Le lieutenant Danenhower se rend chez lui.—Sa généreuse
  hospitalité.—Il promet de se rendre à Boulouni.—Pourquoi Melville
  ne le fait pas accompagner et ne lui remet pas ses lettres et ses
  dépêches.—Conséquences de cette décision.—Le lieutenant Danenhower
  retourne chez Kusmah avant le départ de celui-ci pour Boulouni,
  et commence des recherches vers le nord pour trouver les gens des
  deux autres canots.—Ses tentatives infructueuses pour se rendre à
  Barkin.—Kusmah, parti pour Boulouni, ne revient qu'au bout de treize
  jours.—Il raconte qu'il a trouvé sur son chemin deux hommes de la
  troupe du capitaine, et remet une dépêche de Ninderman et Noros
  adressée au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.—Départ de
  Melville pour Boulouni.—Danenhower reste à la tête des gens de la
  baleinière.—Arrivée du commandant de Boulouni à Gemovyalack.—Ce
  dernier, nommé Bieshoff, apporte également une dépêche de Ninderman
  et de Noros.—Portrait de cet homme.—Départ pour Boulouni.—Nous
  rencontrons Melville à Burulak.—Instructions qu'il me
  donne.—Danenhower explique la conduite de Melville dans son plan de
  recherche.—Il continue son voyage jusqu'à Irkoutsk.—Une lettre de
  Danenhower.


La vue de la bienheureuse médaille avait achevé de faire disparaître
la méfiance entre les indigènes et les naufragés; les craintes des
premiers étant complétement dissipées, les rapports entre eux devinrent
plus libres; aussi les derniers en profitèrent pour se procurer
immédiatement un gîte. Nous leur fîmes signe, continue M. Danenhower,
que nous avions besoin de dormir, en posant notre tête entre nos mains
et en faisant mine de ronfler. Ils nous comprirent, et, nous faisant
suivre la rive où nous avions fait halte, nous conduisirent au pied
d'une colline de soixante à soixante-dix pieds d'élévation. Cette
colline se trouve à l'embouchure du petit bras de la Léna, et nous
avons appris depuis qu'elle fait partie du cap Borchaya, qu'on dit être
à cent quarante verstes ou environ quatre-vingt-quinze milles du cap
Bykoff. Nous y trouvâmes quatre maisons et plusieurs magasins, mais
tous assez délabrés, à l'exception d'une maison, qui était en très bon
état. Tout près, on voyait un cimetière avec un grand nombre de croix.
Nous nous établîmes tous dans cette maison. Les indigènes furent très
bons pour nous; ils allèrent jeter leurs filets dans la rivière et
en rapportèrent du poisson. Ils en firent griller une partie devant
le feu et nous en offrirent les meilleurs morceaux. De notre côté,
nous en fîmes bouillir quelques-uns, de sorte que nous pûmes faire un
très bon repas. Pendant que nous mangions, l'un des indigènes, que les
autres nommaient Caranie, s'en était allé, laissant avec nous le jeune
garçon que nous appelions Tomat et l'invalide que nous avions baptisé
du nom de Théodore. L'absence de Caranie me fit supposer que d'autres
indigènes habitaient le voisinage et que celui-ci était allé les
informer de notre arrivée.

Le lendemain matin, nous retournâmes à notre canot et pendant que
nos hommes étaient occupés à le charger j'allai faire quelques
observations; je voulais m'assurer de l'heure locale et connaître la
direction du vent et l'orientation générale du pays. Auparavant, je
m'étais entretenu, par signes, bien entendu, avec Tomat, qui m'avait
tracé sur le sable le cours du fleuve, et indiqué que la distance de
Boulouni était de sept jours. Il me marquait chaque station où nous
devions nous arrêter pour passer la nuit, en faisant mine de ronfler
bruyamment.

Il me parut parfaitement disposé à nous servir de pilote pour aller à
Boulouni.

A mon retour, Melville me pria de me hâter parce qu'il désirait
partir. Je fus surpris et lui demandai où étaient les deux indigènes
qui étaient restés avec nous. Il me répondit qu'ils étaient partis
et avaient refusé de nous accompagner. Le priant alors de m'attendre
quelques minutes, je retournai à la hutte pour tâcher de les décider
à nous suivre. En y arrivant, je vis le jeune Tomat qui était grimpé
sur le sommet et avait l'air profondément triste et comme hors
de lui-même. Quand je lui fis signe de me suivre, il me répondit
tristement: «Sok! Sok! Sok!» ce qui signifie: «non! non!» et alors
essaya de m'expliquer quelque chose que je ne pus comprendre en
répétant souvent le mot «kornado», qui, comme je l'appris plus tard,
signifie «père». Cela me contraria pour le jeune garçon; je lui donnai
un mouchoir de poche de couleur et quelques bagatelles, puis je revins
près de Melville. Nous partîmes alors, nous abandonnant à notre sort,
et essayâmes de marcher au sud, c'est-à-dire vers Boulouni, au milieu
des îlots de boue; mais nos efforts furent inutiles. A cinq heures
du soir nous tînmes conseil; alors j'insistai pour qu'on se décidât
immédiatement à passer la nuit à la belle étoile ou à retourner en
arrière. Je conseillai fortement de retourner en arrière et d'obliger
les indigènes à nous suivre. Nous avions deux remingtons et un fusil
de chasse; or, avec ces armes, j'étais certain que nous arriverions
facilement à nos fins. Comme Bartlett avait sondé le long du chemin,
je lui demandai s'il pourrait reconnaître la route pour retourner
en arrière. «Oui, me répondit-il», et nous reprîmes le chemin que
nous venions de parcourir. Jusqu'à la nuit, tout alla pour le mieux,
mais le vent s'éleva et commença à souffler en tempête. Les eaux peu
profondes où nous nous trouvions rendaient la situation périlleuse pour
notre bateau. Heureusement nous pûmes le conduire sous le vent d'un
banc de vase, où nous l'amarrâmes avec une ligne à trois des pieux
de notre tente enfoncés dans la boue. Nous restâmes dans cet endroit
pendant toute la nuit: le froid était rigoureux, et quelques-uns
d'entre nous eurent les pieds et les jambes cruellement attaqués par
le froid. Pendant la soirée, la neige tombait par rafales, et j'avais
été forcé de donner la barre à Leach, parce que mes lunettes étaient
à chaque instant couvertes de neige, ce qui m'empêchait de voir. Au
point du jour, je priai Bartlett et Wilson de se tenir debout dans le
canot et d'examiner soigneusement la rive. Bartlett me dit qu'il ne
le reconnaissait pas, mais Wilson m'assura que nous nous trouvions à
l'endroit où nous avions rencontré les indigènes. Bartlett dit alors
que si nous pouvions doubler un banc de vase qu'il indiqua, nous
aurions ensuite un chemin facile: c'est pourquoi nous prîmes un ris; je
me mis à la barre et dirigeai le canot au vent de ce banc. Alors nous
eûmes un vent arrière et pûmes atterrir. Newcomb tua quelques goëlands
que nous mangeâmes à notre déjeuner pour économiser les quelques
livres de pemmican qui nous restaient. Wilson prétendait avec beaucoup
d'assurance qu'en moins d'une demi-heure il pourrait retourner à la
hutte où nous avions couché l'avant-veille. Nous nous mîmes presque
tous à rire de lui; mais je lui dis cependant d'aller avec Manson et
de voir, pendant que j'enverrais deux hommes en reconnaissance du côté
opposé. Très peu de temps après, Wilson et Manson revinrent. Il nous
apprirent, à notre grande joie, qu'ils avaient aperçu la hutte. Nous
rappelâmes aussitôt nos éclaireurs et nous rembarquâmes. Nous doublâmes
la pointe et fûmes reçus à notre ancien gîte par les indigènes qui nous
accueillirent de la façon la plus cordiale. A leur tête se trouvait
un autre indigène d'un âge avancé, qui ôta son chapeau en nous disant:
«Drasti! drasti!» et en même temps nous serra la main. Il s'approcha
ensuite de Melville, qui était presque perclus et l'aida à sa rendre
à la hutte. Nous déchargeâmes le bateau et emportâmes nos couchettes.
Quand les indigènes aperçurent deux goëlands, dont nous nous proposions
de faire notre nourriture, ils les jetèrent à terre avec dégoût et
nous apportèrent à la place de la chair de renne. Le vieillard, qui se
nommait Veo Wassili, se montra très bienveillant pour nous et consentit
volontiers à nous servir de pilote jusqu'à Boulouni; il alla mesurer le
tirant d'eau de la baleinière, nous montrant ainsi sa prévoyance, et,
en outre, qu'il connaissait son métier. Ce vieux Tongouse Wassili ou
Koolgiyark ou encore Wassili aux oreilles coupées, comme on l'appelait,
me faisait sans cesse penser à feu le commodore Foxholl A. Parker.
Cet homme se montra toujours digne et complaisant et fit preuve d'un
certain raffinement de manières, qui était vraiment remarquable.

Nous devinâmes immédiatement que c'était cet homme que Caranie était
allé chercher pour nous; et qu'en outre c'était la raison pour laquelle
le jeune Tomat n'avait pas voulu nous accompagner jusqu'à ce que son
père ne fût de retour. J'obtins de Wassili qu'il nous traçât la carte
de la route que nous avions à suivre et le croquis ci-dessous en est la
copie avec la ligne par laquelle il se proposait de nous conduire[2].
Il y indiqua aussi les points où nous devions nous arrêter pendant la
nuit pour nous reposer.

  [2] Voir aux gravures.

Le lendemain nous étions suffisamment reposés et prêts à partir avec
Wassili, Bartlett et moi. Nous demandâmes à Melville de partir en
avant pour envoyer du secours de Boulouni et répandre la nouvelle de
l'arrivée probable des deux autres canots; mais Melville préféra que
nous restassions tous réunis, craignant sans doute que seuls nous ne
puissions encore nous tirer d'affaire.

Le mercredi matin, 21 septembre, nous partîmes avec Wassili et deux
autres indigènes qui nous firent suivre la route que nous avions déjà
parcourue la veille vers le sud et l'est; au milieu des bancs de vase,
notre guide marchait en avant avec ses deux hommes placés à ses côtés,
lesquels sondaient constamment avec leurs pagaies. Leurs bateaux ou
viatkies ont environ quinze pieds de long et vingt pouces de large.

Ils ont à peu près la forme de nos canots de course en papier et sont
pourvus d'une pagaie. Le rameur est tourné de côté de l'arrière et
bat l'eau alternativement à droite et à gauche, le centre d'appui de
sa pagaie étant un point imaginaire situé entre ses deux mains. Le
mouvement de leur rame est très gracieux, et ils obtiennent avec leur
canot une très grande rapidité tout en sondant à chaque coup d'aviron
quand ils sont au milieu des bas-fonds. Wassili trouva un chenal au
milieu des bancs de vase par lequel notre canot, qui tirait alors
vingt-six pouces d'eau, put passer. Nous continuâmes notre route
pendant toute la journée en nous dirigeant au sud et à l'est. Vers huit
heures du soir nous abordâmes sur une plage basse où nous établîmes
notre campement pour la nuit. Wassili nous donna alors du poisson pour
notre souper. Le temps était extrêmement froid et sombre, et le vent
soufflait avec force; ce qui remplissait notre pilote d'inquiétude
au sujet de l'état du fleuve, car il craignait que nous ne fussions
arrêtés par la jeune glace. En effet, le lendemain, une frange de jeune
glace bordait chacune des rives du fleuve, mais nous pûmes cependant
nous ouvrir un chemin et continuer notre route, et, quand le soleil eût
achevé de fondre cette glace, nous nous engageâmes dans un dédale de
petits canaux que nous suivîmes pendant toute la journée. Nous vîmes
sur notre route plusieurs huttes de chasse. Le soir nous couchâmes
dans deux cabanes situées sur la rive, et le lendemain matin nous
entrâmes dans un large cours d'eau que nous pensions être le fleuve
lui-même. Vers midi, nous atteignîmes une pointe de terre sur laquelle
était un village abandonné, composé de six huttes bien bâties et de
nombreux magasins. Wassili nous conduisit à une de ces huttes et nous
dit _couche ou mange_. Je remarquai alors que l'un des indigènes s'en
allait avec son canot. Je me promenai un peu dans le village pour
l'examiner. Les maisons étaient en bon état: on y voyait à l'intérieur
de nombreuses auges pour les chiens et des ustensiles de cuisine. Les
portes n'en étaient pas verrouillées, mais celles des magasins étaient
soigneusement fermées avec des cadenas en fer d'une forme particulière.

Les circonstances semblaient donc prendre une tournure favorable,
car je tenais pour certain que les indigènes qui habitent ces maisons
pendant l'hiver ne pouvaient être bien loin. Profitant de ces quelques
heures de repos, j'examinai les pieds et les jambes de Leach et de
Landertack. Les pieds de Leach étaient devenus noirs et Landertack
avait les jambes dans un état déplorable, elles étaient fortement
enflées et dans quelques endroits la peau était déchirée sur une grande
longueur. Nous les pansâmes le mieux que nous pûmes avec du liniment
tant que j'en eus, et ensuite avec de la graisse empruntée à la boîte
du bateau. Une heure après environ, nous vîmes arriver un bateau dont
les gens débarquèrent près du village et vinrent dans la maison se
placer près de nous.

Quelques minutes plus tard, Wassili vint nous prier de le suivre,
Melville et moi. Il nous conduisit dans une maison, au propriétaire
de laquelle il serra la main. Cet homme, d'un âge avancé, se nommait
Spiridon; il avait avec lui deux femmes d'un aspect assez désagréable,
et qui, toutes les deux, avaient perdu l'œil gauche. Elles nous
servirent cependant du thé dans des tasses de porcelaine. Elles nous
offrirent en même temps un peu de graisse de renne, ce qui, dans le
pays, est considéré comme une véritable friandise. Ce Spiridon avait
l'aspect d'un pirate de profession. En outre, on remarquait un air
de mystère dans ce village qui me fit dire à Melville que je croyais
notre hôte un vieux coquin auquel je redoutais de me confier. Il nous
donna néanmoins une oie énorme qui fut dressée et farcie de sept
autres oies (?) désossées, mais il nous recommanda de ne la manger
que le lendemain à notre repas du soir. Il nous annonça aussi que
nous partirions le lendemain matin. Newcomb ayant aperçu quelques
gelinottes voler autour des maisons abandonnées, tua quelques-uns de
ces jolis oiseaux qui étaient alors dans leur plumage blanc d'hiver,
avec des plumes depuis le bec jusqu'aux orteils. Le lendemain matin,
on nous donna un nouveau pilote: c'était un jeune homme nommé Kapucan
qui vivait avec Spiridon. Le vieux Wassili était en effet complétement
épuisé, il nous montra à son coude gauche une blessure dangereuse
d'arme à feu, qui n'était pas encore fermée, mais Caranie et Théodore
continuèrent à nous accompagner. Nous en fûmes heureux, car cette
journée-là fut pénible, et nos hommes furent obligés de ramer jusqu'à
huit heures du soir. Afin de rendre le travail moins fatigant, ils
s'étaient divisés en deux équipes et se relevaient d'heure en heure.
Nous passâmes la nuit dans un palatkah. Le lendemain quand nous
voulûmes nous remettre en route, quatre seulement d'entre nous étaient
en état de charger le canot et de l'éloigner de la berge.

Malgré l'état de leurs jambes qui leur refusaient tout service,
puisqu'ils ne pouvaient se tenir debout et qu'on était obligé de les
aider à entrer et à sortir du bateau, Leach et Landertack continuaient
de ramer à chaque fois qu'arrivait leur tour de se mettre aux avirons.
L'état de Melville et de Bartlett n'était guère meilleur; c'était la
première fois que Bartlett se trouvait hors de service. Nous partîmes
néanmoins ce matin-là, et vers midi nous débarquâmes au village de
Gemovyalack que nous avons su depuis se trouver au cap Bykoff. Nous y
fûmes reçus de la façon la plus cordiale par une douzaine d'hommes, de
femmes et d'enfants. A notre arrivée, on nous conduisit à la hutte du
chef de ce village lequel s'appelait Nicolaï Chagra.

Quelques minutes plus tard, nous vîmes entrer dans la hutte un jeune
homme mince et élancé que nous reconnûmes de suite pour un Russe
ou un Cosaque. C'était en effet un Russe exilé dans le village. Il
s'appelait Yaphem Kopsloff. Cet homme nous rendit, par la suite, de
grands services. A l'époque de notre arrivée, il ne savait pas d'autres
mots d'anglais que: bravo! qui, dans sa pensée, signifiait bon; c'était
donc le seul mot que nous comprissions tous les deux; mais, au bout
de quinze jours, il m'avait appris assez de russe pour comprendre mon
langage, dans lequel je mélangeais le russe et le tongouse.

Nous passâmes la nuit chez Nicolaï. Sa femme nous servit pour notre
souper du poisson auquel nous fîmes le plus grand honneur. Nous
profitâmes de cette occasion pour essayer de faire comprendre ce qui
était arrivé à nos trois bateaux, ajoutant que nous ne savions pas ce
qu'étaient devenus les deux autres; nous exprimâmes ensuite le désir
de nous rendre à Boulouni. Nicolaï nous fit alors comprendre que cette
ville se trouvait à quinze jours de marche.

Il est peut-être bon que j'explique pourquoi nous étions allés au cap
Bykoff, qui se trouvait presque à l'opposé de Boulouni, par rapport
au lieu où nous avions débarqué. La raison est, comme nous l'avons su
plus tard, que le vieux Wassili devait avant tout nous remettre entre
les mains de son chef, Nicolaï Chagra; quant à lui, nous ne l'avons
rencontré que par hasard. Mais je n'ai jamais pu m'expliquer pourquoi
on ne nous avait pas conduits à Boulouni, comme on nous l'avait promis.

Le temps, il est vrai, était très mauvais pour la saison. Il gelait
chaque nuit; mais pendant le jour la glace se brisait et disparaissait.
Nous étions à cette époque de transition pendant laquelle la navigation
est interrompue, sans qu'on puisse cependant voyager en traîneau.
Nicolaï Chagra nous dit qu'il nous faudrait quinze jours pour arriver
à Boulouni; mais je crois qu'il voulait dire que nous serions forcés
d'attendre quinze jours avant de partir, c'est-à-dire attendre que le
fleuve soit pris par les glaces. Le lendemain matin, nous eûmes une
tempête. Nicolaï nous dit que nous ne pouvions partir, mais il revint
vers neuf heures et nous pressa de partir, comme si réellement il avait
l'intention de nous envoyer à Boulouni. Il plaça soixante poissons
dans notre bateau et nous fit des signes pour nous presser de nous
embarquer. Nous le fîmes et alors il marcha en avant pour nous montrer
le chemin au milieu des bancs de vase. Yaphem était alors avec nous.
Pendant deux heures, nous ramâmes de toutes nos forces, mais à chaque
instant nous nous échouions, et, arrêtés par une forte brise, nous ne
pouvions avancer que lentement. Mais nous n'avions pas encore perdu le
village de vue que nos pilotes firent volte-face et nous firent signe
de les suivre. Nous virâmes donc de bord et retournâmes au village
où l'on avait préparé un traîneau pour ramener Melville à la maison.
Trois ou quatre d'entre nous s'occupaient à amarrer le canot le long
du bord, lorsque Nicolaï arriva et insista pour qu'ils l'attirassent
sur la berge, faisant signe que les jeunes glaces le briseraient si
on ne prenait pas cette précaution. Les indigènes nous aidant, nous
le halâmes sur la rive, dans un endroit élevé et sec. L'état de nos
hommes, ce jour-là, était si mauvais que nous n'avions pas lieu de
regretter d'être revenus, car ils étaient incapables de supporter le
voyage de quinze jours que nous annonçaient les indigènes. Nous fûmes
conduits à la maison d'un certain Gabrillo Pashin, où nous passâmes la
nuit. Le lendemain matin, Yaphem et Gabrillo vinrent et me firent signe
qu'ils désiraient que je les suivisse.

Ils me conduisirent alors à une maison vide située à l'extrémité du
village, où se trouvait une vieille femme qui la nettoyait. Ils me
firent comprendre qu'ils désiraient que nous vinssions l'occuper;
j'achevai donc de la nettoyer moi-même et allai chercher mes compagnons
vers midi. Melville alors passa en revue toute la troupe et fit part à
nos compagnons des craintes que nous éprouvions tous les deux de voir
le scorbut faire invasion parmi nous, ajoutant que nous devions tenir
notre demeure, ainsi que nos personnes, avec la plus grande propreté,
et en outre tâcher de nous distraire, la gaîté étant le meilleur remède
que nous puissions employer pour nous remettre, en attendant que nous
réussissions à nous procurer une nourriture plus substantielle. Enfin,
il termina en me chargeant de veiller aux besoins de tous, tant qu'il
serait lui-même malade. Le lendemain, à l'exception de Jack Cole, de
l'Indien Anequin et de moi, tout le monde se trouvait dans un état
alarmant. Nous dûmes donc nous charger d'apporter l'eau et le bois
nécessaires. Wilson cependant pouvait encore se traîner par la maison
et préparer le poisson. Les indigènes, en effet, nous donnaient huit
poissons par jour, quatre le matin et quatre le soir. Comme Yaphem
vivait avec nous, nous étions douze pour partager matin et soir nos
quatre poissons, qui pesaient environ dix livres. Nous n'avions pas de
sel, mais il nous restait un peu de thé. Un peu plus tard, un indigène
nous apporta plusieurs oies sauvages faisandées pour notre repas du
midi. Elles avaient, il est vrai, un fumet un peu relevé, mais nos
estomacs s'en accommodèrent, car nous étions capables de manger de
presque n'importe quoi. Yaphem nous donna aussi des œufs d'oie.

Nous vécûmes ainsi pendant huit jours environ. Alors arriva un
_prasnik_ ou jour de fête pour les indigènes. Yaphem en profita pour
conduire quelques-uns d'entre nous faire des visites. Les indigènes
nous firent alors cadeau d'une quinzaine d'oies, toutes, il est vrai,
d'un goût aussi prononcé que les premières. Mais de jour en jour la
santé de la troupe s'améliorait; les hommes recommençaient l'un après
l'autre leur service; au bout d'une semaine, Melville lui-même était
assez bien pour reprendre le commandement. Les indigènes étaient
généreux avec nous.

J'ignore la quantité exacte de poissons qu'ils prenaient à cette
époque mais je sais que leurs pêches n'étaient point surabondantes.
Un jour j'allai avec Andrusky Burgowansky, lever ses filets; nous en
levâmes sept dans lesquels nous trouvâmes seulement onze _bulook_,
sur lesquels il m'en donna un. De plus le village était assez mal
approvisionné en chair de renne; aussi nous ne pûmes nous en procurer
une seule fois.

Le fleuve s'étant trouvé pris par la glace dans la nuit qui suivit
notre retour au village de Nicolaï Chagra, il fut bientôt possible de
voyager en traîneau dans toute la région voisine.

Aussi nous vîmes peu de jours après un exilé russe arriver au village
avec son attelage de chiens. Ce Russe vint nous visiter. Apprenant
qu'il demeurait seulement à neuf ou dix milles de là, je lui demandai
de m'emmener avec lui, car je voulais l'entretenir sur les meilleurs
moyens à employer pour sortir de la condition précaire où nous nous
trouvions, et connaître la route la plus praticable pour aller à
Boulouni. Il y consentit volontiers, et tous deux nous partîmes dans
l'après-midi.

J'y passai la soirée avec lui et avec sa femme, qui était une Yakoute.
J'appris, de sa bouche, quelques nouvelles de ce grand monde dont nous
étions depuis si longtemps absents. Il me raconta l'assassinat du czar;
m'annonça que le steamer la _Léna_ était encore sur le fleuve, que M.
Sibyriakoff entretenait plusieurs bateaux à vapeur sur celui-ci. Il me
parla du comte de Bismarck, des généraux Skobeleff et Gourka, de la
guerre de Turquie et de maintes autres choses. Sa femme m'offrit un
peu de tabac, environ cinq livres de sel, un petit sac de farine de
seigle, un peu de sucre et deux briques de thé. Je dois vous dire ici
que, malgré leur laideur, toutes les femmes indigènes sont toujours
extrêmement aimables, et je serais heureux de leur envoyer une balle
de calicot et d'autres étoffes, si je le pouvais. Le lendemain matin,
Kusmah-Jeremiah—c'est le nom de cet exilé russe—me conduisit à la
porte de son habitation et me montra un beau jeune renne qu'il avait
acheté, en me demandant s'il pourrait m'être agréable; ma réponse fut
affirmative, naturellement, et aussitôt l'animal fut tué. Je déjeunai
encore avec lui, et son excellente épouse nous servit du thé, du
poisson et des pâtés de poisson qu'elle avait préparés exprès pour
moi. Au moment de mon départ, Kusmah me promit de venir me prendre le
dimanche suivant pour me conduire à Boulouni avec des attelages de
rennes. Je lui demandai alors quelles autres personnes viendraient
avec nous: «Deux Russes, me répondit-il.» «Et combien de Tongouses?
ajoutais-je.» «Pas un, me répliqua-t-il, ce sont de méchantes gens.»
Je le priai alors de revenir, le mercredi suivant, au village que
nous habitions, afin que nous puissions nous concerter avec Melville,
et je partis avec les provisions qu'il m'avait données. Celles-ci
causèrent des transports de joie parmi mes compagnons; car elles leur
permettaient un changement de régime dont ils avaient bien besoin. Le
renne, quand il fut tout préparé, pesait encore quatre-vingt-treize
livres.

Le mercredi suivant, Kusmah vint comme il l'avait promis. Nous le
conduisîmes à notre bateau que nous retournâmes visiter. Nous nous
retirâmes ensuite dans une maison vide pour y tenir conseil. Kusmah
nous dit alors qu'il pouvait aller à Boulouni et en revenir en cinq
jours. Quand nous lui demandâmes si le voyage serait plus rapide, s'il
allait seul, que s'il allait avec l'un de nous, il répondit qu'il ne
faisait pas de différence. Melville pensa alors qu'il valait mieux
qu'il allât seul. Kusmah y consentit; mais le vendredi suivant, nous
fûmes surpris d'apprendre qu'il venait chercher Nicolaï Shagra pour
l'emmener avec lui. Je dois dire ici que deux jours après notre retour,
ce même Nicolaï était venu nous trouver pour nous demander une lettre,
nous promettant de l'envoyer à Boulouni, à la première occasion qui se
présenterait. J'écrivis cette lettre en anglais et en français. Wilson
la traduisit en suédois et Landertack en allemand. Nous l'enveloppâmes
dans une toile vernie avec un portrait de _la Jeannette_ et un dessin
du drapeau américain, et nous remîmes le tout à Nicolaï. Celui-ci
confia le paquet à sa femme qui le renferma dans son buffet, pour le
mettre en sûreté; mais il ne fut jamais envoyé. Plus tard, Melville
et moi, nous préparâmes des dépêches pour le ministre des États-Unis
à Saint-Pétersbourg, pour le secrétaire de la marine et pour M. James
Gordon Bennett, mais Melville n'en remit aucune à Kusmah pour les
porter à Boulouni.

Bien que le colloque suivant entre M. Jackson et le lieutenant
Danenhower, et rapporté par le premier, ne fasse pas précisément partie
du récit, nous avons cru devoir le conserver à cette place, parce
qu'il jette un certain jour sur la conduite de Melville, et sur les
motifs qui le faisaient agir, tout en nous en montrant les conséquences.

—A quelle époque était-ce?

—Le 13 octobre, autant que je peux me rappeler.

—Alors nous pouvions recevoir des nouvelles du désastre un mois plus
tôt, si un de vous avait été envoyé à Boulouni immédiatement?

—Oui, peut-être quarante jours plus tôt. A mon avis un homme eût pu
être envoyé directement à Irkoutsk, où se trouve la première station du
télégraphe.

—Pensez-vous que si on se fût mis immédiatement à la recherche du
capitaine et de ses compagnons, on eût pu les secourir?

—Il était impossible de faire des recherches au nord de notre village;
les indigènes refusaient formellement d'y aller, et nous dépendions
complétement d'eux pour notre nourriture de chaque jour. Comme vous le
verrez plus tard j'ai fait des recherches moi-même mais sans résultat.

—Si un homme s'était rendu à Boulouni avec Kusmah, quels
renseignements eût-il pu trouver touchant le capitaine?

—Melville avait reçu l'ordre de conduire sa troupe en lieu sûr, où
elle eût abondance de nourriture, et alors d'entrer en communication
avec les autorités russes. Nous connaissions la route que le
capitaine se proposait de suivre après avoir abordé à Barkin. Il
avait l'intention de se rendre à Sagasta et à la Tour du Signal. Si
quelqu'un fût allé avec Kusmah et fût parti immédiatement pour le
nord, il eût, dans ce cas, recueilli Noros et Ninderman avant leur
arrivée à Bulcour.

—Pourquoi, demanda M. Jackson, Melville n'alla-t-il pas avec Kusmah,
et n'envoya-t-il pas les dépêches?

—Le lendemain de notre arrivée, comme j'étais le mieux portant et
le plus à même de faire utilement ce voyage, il avait été décidé que
j'irais à Boulouni. Pendant plus de quinze jours nous nous entretînmes
de ce voyage, tous les deux et avec nos compagnons. Je devais rapporter
des provisions et ramener des traîneaux pour emmener tout le monde. Je
devais, en outre, emporter les dépêches que nous avions préparées. Mais
après mon retour de chez Kusmah, Melville décida que ce dernier irait
seul, et comme Kusmah avait promis d'être de retour au bout de cinq
jours, Melville se décida aussi à ne point envoyer les dépêches, mais à
les emporter avec lui.

—Alors, Melville ne voulait pas y aller lui-même ni personne à sa
place?

—Non. Il semblait croire que Kusmah devait effectuer son voyage plus
promptement s'il allait seul, et il fut fort désappointé quand il
apprit que Nicolaï Shagra partait avec lui.

—Pourquoi emmena-t-il Nicolaï avec lui?

—Ce Kusmah a été condamné pour vol et exilé en Sibérie, il a beaucoup
à ménager les indigènes. Il ne pouvait quitter son domicile sans une
permission des autorités; mais, dans cette circonstance, il a pris la
responsabilité de cet acte parce qu'il avait quelqu'un derrière lui
pour l'assister comme témoin, et c'est pourquoi il a naturellement
choisi le chef des indigènes, quoiqu'il m'eût proposé d'abord. Vous
savez qu'il nous avait dit que s'il emmenait quelqu'un, son voyage ne
demanderait pas plus de temps.

Le lendemain matin, je pressai Melville de recommander à Kusmah, avant
son départ, de répandre chez tous les indigènes qu'il rencontrerait
sur sa route la nouvelle qu'il existait encore deux autres canots dont
on n'avait point entendu parler; je lui proposai, en outre, de me
rendre chez ce Russe pour lui réitérer cette invitation. Melville y
consentit. Je descendis donc chez Nicolaï Chagra pour lui demander un
attelage de chiens, mais pendant que j'y étais, Spiridon arriva avec
un superbe attelage de neuf chiens. M'emparant aussitôt de lui et de
ses chiens, nous partîmes chez Kusmah. J'eus une longue conversation
avec ce dernier, pendant laquelle nous étudiâmes les cartes de nouveau.
Celui-ci m'ayant affirmé que Barkin n'était qu'à cinquante verstes de
distance dans la direction du nord-est, je me décidai sur l'heure à m'y
rendre, car j'espérais y trouver les traces des deux canots. Je revins
trouver Melville et lui fis part de ma résolution. Celui-ci s'opposa
d'abord à mon départ, mais finit par y consentir.

Pendant que j'étais chez Kusmah, j'écrivis quelques lignes pour mon
frère qui habite Washington, et les confiai au Russe qui devait les
mettre à la poste à Boulouni. Mes yeux ne m'auraient pas permis
d'écrire une longue lettre. Je pris mon rifle et mon sac-lit, que
je plaçai dans le traîneau de Spiridon et indiquai la route de son
village. Cet ordre parut le surprendre beaucoup, mais il finit par
obéir et nous nous mîmes en route. En arrivant chez lui, nous tînmes
conseil avec Caranie. J'essayai de les décider à me conduire à Barkin,
le lendemain matin. Mais ils me répondirent que le _boos byral_—la
jeune glace,—les en empêcherait et qu'il était impossible de s'y
rendre à cette époque de l'année. Nous allâmes donc souper, et après
je me mis à la recherche de Wassili. Celui-ci consentit à me conduire
à Kahoomah, que Kapucan me dit être au nord-ouest. Ne pouvant aller
à Barkin, j'étais heureux de pouvoir au moins aller au nord-ouest,
afin de répandre dans cette direction qu'il existait deux autres
bateaux perdus. Le lendemain, nous partîmes, Wassili, Kapucan et moi
pour Kahoomah, avec un attelage de douze chiens. Nous descendîmes
d'abord une petite rivière au sud-est; en maints endroits la glace se
rompit sous le traîneau qui alors plongeait avec son attelage dans une
eau profonde. Cette direction du sud-est me surprenait, car Kapucan
m'avait dit que Kahoomah se trouvait au nord-ouest. Ils me ramenèrent
donc chez Kusmah, avec lequel ils eurent un nouvel entretien, et
consentirent alors d'essayer de me conduire à Barkin. Je plaçai devant
eux la boussole et leur indiquai la direction du nord-est, leur
disant que Barkin ne se trouvait qu'à cinquante milles dans cette
direction, mais ils me répondirent qu'il nous fallait aller d'abord
au sud-est pour retourner ensuite au nord. Nous eûmes à attendre un
autre traîneau de notre village pendant toute la nuit. Ce traîneau
arriva le lendemain matin et nous partîmes pour le sud-est. Vers onze
heures nous atteignîmes le bord d'une grande rivière qui coulait au
nord. Je remarquai alors que le vieux Wassili, en examinant le courant,
paraissait inquiet, rêveur. Je tirai de nouveau ma boussole, et quand
l'aiguille fut devenue immobile les deux indigènes se mirent à chanter
d'un air joyeux et surpris: «Tahrahoo», en indiquant la pointe de
l'aiguille qui marquait la direction du sud. J'insistai néanmoins pour
aller au nord, mais Wassili me dit que c'était impossible à cause du
_boos byral_. Je me décidai alors à le laisser suivre son intention,
afin de voir ce qu'il voulait faire. Vers quatre heures, après avoir
traversé une région couverte de bois flotté, nous arrivâmes à une
petite hutte, située près d'un promontoire élevé, et l'île à laquelle
ils donnent le nom de Tahrahoo, se trouvait à environ trois milles
de la rive. Ils me dirent qu'ils voulaient m'y conduire le lendemain
matin. Nous vîmes arriver un autre traîneau à ce moment; il était
conduit par un vieillard nommé Dimitrius. Celui-ci avait été envoyé
après nous par Kusmah et m'apportait une bouillote et une théière.
Vers le coucher du soleil, je montai avec Wassili sur le sommet du
promontoire, d'où nous inspectâmes soigneusement le cours de la rivière
et l'île adjacente. Il me dit que le steamer la _Léna_ avait pris cette
route pour remonter le fleuve, et qu'on pouvait peut-être apercevoir
des indices de bateaux sur les îles voisines. Je lui dis alors que je
désirais continuer le promontoire et me diriger vers le nord. Mais les
deux vieillards m'affirmèrent que c'était impossible. Le lendemain
matin, cependant, ils partirent vers l'île pour me satisfaire et nous
marchions en avant, les deux vieillards et moi, pour sonder la glace.
A un mille du bord, celle-ci devint noire et parut si peu consistante
que mes deux compagnons refusèrent d'avancer. Je fus donc obligé de
revenir sur mes pas après cette tentative inutile. Cependant, j'avais
une preuve que les indigènes m'avaient dit la vérité, la glace n'était
pas assez solide pour nous porter. Nous reprîmes donc le chemin de
l'habitation de Kusmah, où nous passâmes la seconde nuit, et le
lendemain nous retournâmes à Gemovyalack.

Kusmah ne fut point de retour au bout de cinq jours, comme il l'avait
promis, et n'arriva que le 29 octobre, après une absence de treize
jours. En arrivant, il nous raconta qu'il avait rencontré à Kumah-Surka
deux hommes de la troupe du capitaine, lesquels lui avaient donné par
écrit quelques renseignements sur les conditions où se trouvaient
leurs compagnons au moment où ils les avaient quittés, et il remit à
Melville la dépêche de Ninderman. Il termina son récit en ajoutant que
ce dernier et son compagnon devaient être à Boulouni depuis la veille,
c'est-à-dire le 28.

En apprenant cette nouvelle, Melville envoya immédiatement chercher le
vieux Wassili et partit avec lui pour Boulouni, dans un traîneau attelé
de chiens, afin de savoir le point exact où se trouvait le capitaine et
lui porter des vivres et des vêtements.

En partant, il me chargeait du commandement de la troupe, m'ordonnant
de la conduire à Boulouni le plus tôt possible.

Le 1er novembre, le commandant de Boulouni, Gregory Micktereff Bieshoff
arriva au village de Gemovyalack. C'était un Cosaque de haute taille,
aux favoris noirs, d'environ quarante-deux ans. Il avait très bonne
tournure sous l'uniforme d'officier qu'il portait. Cet homme agit
toujours pour nous avec beaucoup de bonté, d'intelligence et, souvent,
d'à-propos.

Il apportait avec lui du pain, de la viande de renne et du thé; il me
remit, en outre, le mémoire que Noros et Ninderman lui avaient confié
pour l'envoyer au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.


  «Boulouni, 19 octobre.

  »A Son Excellence le ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.

  »Prière d'informer le secrétaire de la marine des États-Unis de la
  perte de _la Jeannette_.

  »Le steamer arctique _la Jeannette_ a été écrasé dans les glaces,
  le 11 juin 1881, par 77° 22´ de latitude nord et 157° 55´ longitude
  est ou à peu près. Trois canots sont sauvés, et on a pu sauver
  aussi trois ou quatre mois de provisions; nous avons pris la
  direction du sud-ouest avec nos traîneaux pour atteindre les îles
  de la Nouvelle-Sibérie. Après quinze jours de marche environ, nous
  arrivâmes en vue d'une île. Le capitaine résolut d'y aborder. Nous
  y restâmes environ quinze jours; le drapeau américain y fut planté
  à l'extrémité méridionale, et l'île reçut le nom d'île Bennett. Le
  lieutenant Chipp fut envoyé vers l'ouest avec l'équipage d'un des
  canots pour en déterminer l'étendue, tandis que le pilote Dunbar
  allait à l'ouest avec les deux Indiens. Ils revinrent tous au bout
  de trois jours. Nous restâmes encore une semaine sur l'île, et,
  reprenant les bateaux, nous partîmes vers le sud. Nous touchâmes
  aux îles de la Nouvelle-Sibérie et nous campâmes sur deux d'entre
  elles. De la plus méridionale nous nous dirigeâmes vers la côte
  septentrionale de la Sibérie, pour entrer dans un des bras de la
  Léna. Pendant la traversée, une tempête s'éleva qui nous fit perdre
  de vue les deux autres canots, commandés l'un par le lieutenant
  Chipp, l'autre par l'ingénieur Melville. Depuis nous ne savons pas
  ce qu'ils sont devenus; notre canot, presque submergé, ayant perdu
  son mât et sa voile, fut conduit à la rame pendant un jour et une
  nuit. Pendant ce temps il embarquait de l'eau continuellement, et
  nuit et jour il fallait travailler à le vider. Tout le monde avait
  les mains et les pieds gelés après la tempête; le capitaine en avait
  complètement perdu l'usage quand nous arrivâmes à la côte.

  »Étant entrés dans une petite rivière, nous trouvâmes l'eau trop
  peu profonde pour y pénétrer. La glace commençait à se former. Le
  capitaine se décida à aborder à tout prix, après avoir exploré la
  côte voisine pendant deux jours. Le canot touchait à deux milles du
  rivage; le capitaine ordonna à tous les hommes en état de le faire,
  de sortir du bateau pour l'alléger, et de le hâler vers la rive.
  Mais au bout d'un mille, il fut impossible de le faire avancer plus
  loin. Alors, nous prîmes les papiers du navire et les provisions, et
  nous gagnâmes la côte. A ce moment, le capitaine pouvait se servir
  un peu de ses pieds et de ses mains. Voici les noms des membres de
  l'équipage du canot: le capitaine de Long; le chirurgien Ambler;
  M. Collins; W.-C.-C. Ninderman; Louis Noros; H.-H. Erickson; H.-H.
  Knack; G.-W. Boyd; A. Gortz; A. Dressler; W. Lee; N. Iverson; Alexis;
  Ah Sam. Il nous restait un chien. Nous restâmes quelques jours sur
  le rivage à cause de ceux d'entre nous qui avaient les pieds gelés;
  ensuite, laissant derrière nous les livres de loch et quelques autres
  objets que nous étions incapables de porter, nous partîmes dans
  la direction du sud avec cinq jours de provision. Erickson marcha
  quelques jours avec des béquilles, puis nous fîmes un traîneau pour
  l'emmener. Nous arrivâmes à une hutte le 5 octobre. Le 6 au matin,
  on coupa tous les orteils d'Erickson. Le capitaine me demanda si
  j'avais la force de partir avec un compagnon pour aller chercher du
  secours pour le reste de la troupe, dans une station, pendant qu'il
  s'arrêterait auprès d'Erickson. Pendant qu'il me parlait, celui-ci
  mourut. Nous l'enterrâmes dans la rivière. Le capitaine nous dit
  ensuite que nous irions tous ensemble à un endroit nommé Ow Titary,
  par 77° 55´ de latitude, mais dont la longitude était inconnue.
  Le 7 octobre, nous mangeâmes notre dernier chien et partîmes dans
  la direction du sud, avec environ un quart d'alcool, deux caisses
  d'étain contenant les papiers du navire, deux fusils et quelques
  munitions. Nous voyageâmes ainsi jusqu'au 9. N'ayant rien à manger,
  nous buvions chacun trois onces d'alcool. Le capitaine et le reste de
  la troupe devinrent si faibles qu'on s'arrêta. Je fus alors envoyé
  en avant avec Noros à une place nommée Kumah-Surka, à environ douze
  milles au sud pour y trouver des indigènes. Nous avions trois onces
  d'alcool et un fusil avec cinquante cartouches. Si nous ne trouvions
  personne à Kumah-Surka, nous devions continuer à marcher au sud. Il
  nous fallut cinq jours pour arriver à Kumah-Surka. Nous y trouvâmes
  deux poissons, et, après un jour de repos, nous repartîmes vers le
  sud. Nous n'avions plus rien à manger. Après avoir continué notre
  route jusqu'au 19, devenant de jour en jour plus faibles, nous
  nous laissâmes aller au désespoir et nous nous assîmes. Puis, nous
  relevant, nous fîmes encore un mille avant de trouver deux huttes et
  un magasin, dans lequel étaient déposées environ quinze livres de
  _Blue moulded fish_. Nous nous y arrêtâmes pendant trois jours afin
  de reprendre des forces, car nous étions trop faibles pour continuer
  notre route. Dans l'après-midi du 23, un indigène vint à notre hutte;
  nous essayâmes de lui faire comprendre que onze autres hommes se
  trouvaient plus au nord, mais nous ne pûmes nous faire entendre. Il
  nous conduisit alors à son campement, où nous trouvâmes six autres
  indigènes avec des traîneaux et des rennes. Ces gens étaient alors
  en route vers le sud. Le lendemain, on leva le camp pour aller à
  une station nommée Ajakit, où nous arrivâmes le 25. Nous essayâmes
  de faire comprendre que le reste de nos compagnons se trouvait au
  nord. Mais ce fut encore en vain. Ajakit est par 70° 55´ de latitude
  nord; nous ne connaissons pas la longitude, car la carte n'est qu'une
  copie envoyée par le gouverneur de Boulouni. Celui-ci vint le 27. Il
  connaissait le nom du navire, ainsi que l'expédition de Nordenskjold,
  mais ne pouvait parler anglais. Nous essayâmes de lui faire
  comprendre que notre capitaine mourait de faim et était déjà mort
  probablement; que nous désirions des indigènes pour nous accompagner,
  des rennes et de la nourriture pour eux; car je pensais qu'il ne nous
  fallait que cinq ou six jours pour les sauver. Mais le gouverneur me
  fit signe qu'il devait télégraphier à Saint-Pétersbourg, et alors il
  nous envoya à Boulouni. Nous avons de la nourriture et des vêtements
  à présent, mais notre santé est en mauvais état, et, dans l'espoir de
  nous rétablir bientôt, nous sommes vos humbles serviteurs.

  »William C.-F. NINDERMAN,

  »Louis NOROS,

  »Matelots de la marine des États-Unis, du navire _la Jeannette_.»


Ce mémoire contenait quelques détails sur la position du capitaine,
mais ces détails n'étaient pas assez précis pour me permettre de
partir immédiatement au secours de de Long; d'ailleurs je savais que
Kumah-Surka était plus rapproché de Boulouni que de Gemovyalack, et je
n'ignorais pas que Melville, après avoir vu Noros et Ninderman, pouvait
joindre le capitaine beaucoup plus promptement que nous. Je résolus
donc de lui envoyer ce mémoire par James Bartlett. Le commandant de
Boulouni profita de cette occasion pour fixer un rendez-vous à Melville.

Bartlett partit le soir même de l'arrivée de Bieshoff. Comme
on le conduisait avec un traîneau attelé de rennes, il devait
vraisemblablement arriver à Boulouni quelques heures seulement après
Melville, qui était parti avec un attelage de chiens. Les deux routes
sont, en effet, tout à fait différentes selon le genre d'attelage. Avec
des chiens le voyageur est obligé de suivre le cours du fleuve, et la
distance de Gemovyalack à Boulouni est de deux cent quarante verstes;
tandis qu'avec des rennes elle n'est plus que de quatre-vingts verstes,
parce que la route traverse le pays. C'est ce qui explique pourquoi
Melville et Bieshoff n'avaient pu se rencontrer.

Aussitôt après le départ de Bartlett, j'allai prier Bieshoff de se
mettre en mesure de nous transporter à Boulouni le plus tôt possible;
cette demande parut le contrarier, et il évita de me fixer le moment
de notre départ. Craignant quelque mauvaise volonté de sa part, cette
idée fut cause que je dormis mal et que je me réveillai dès quatre
heures du matin. Je fus surpris, en me réveillant de voir Yaphem, qui
couchait dans notre hutte, déjà debout et tout habillé. Je lui demandai
donc où il allait; il me répondit qu'il se disposait à partir avec le
commandant pour le village d'Arrhue: c'est là que nous avions rencontré
Spiridon. De plus en plus surpris et ne sachant ce que signifiait cette
manière de faire de Bieshoff, j'ordonnai à Yaphem de l'aller chercher
sur l'heure. J'étais décidé à jouer serré avec ce Cosaque, ce qui,
d'ailleurs, me réussit parfaitement. Celui-ci vint me trouver vers
cinq heures du matin. Il était déjà en uniforme. Alors, sans le moindre
préambule, je lui déclarai que si le lendemain matin nous n'avions pas
de vêtements, et si je n'étais pas parti avec tous mes compagnons au
point du jour, je ferais un rapport au général Tchernaieff, afin de
le faire punir sévèrement, ajoutant que si, au contraire, sa conduite
vis-à-vis de nous était correcte, et si nous étions prêts à l'heure
dite, je le ferais largement récompenser. Bieshoff accepta gravement ma
proposition, et se borna à me répondre: «Karascha» (c'est très-bien);
mais, pour plus de sécurité, je l'invitai à passer la nuit dans notre
hutte.

Le lendemain matin, 3 novembre, quatorze attelages comptant environ
deux cents chiens étaient rassemblés dans le village. En outre, on
nous avait apporté une ample provision de vivres et de vêtements de
fourrure. Nous partîmes immédiatement pour Boulouni.

Chemin faisant, nous nous arrêtâmes à Burulak, où, on se le rappelle,
Bieshoff avait fixé un rendez-vous à Melville. Celui-ci s'y trouvait.
J'eus un long entretien avec lui pendant lequel il m'avoua qu'il
n'avait plus le moindre espoir de retrouver vivants le capitaine et
les gens de sa troupe. Cependant il était décidé à se rendre avec
deux indigènes à l'endroit où Noros et Ninderman avaient quitté leurs
compagnons. De là il se proposait de se rendre jusqu'au bord de l'Océan
pour ramener les objets que de Long y avait laissés. Enfin, avant
de me quitter il me pria de laisser Bartlett à Boulouni, quand je
partirais vers le sud, ajoutant qu'il m'avait laissé des ordres écrits
dans cette localité. Nous nous séparâmes alors, lui, partant pour le
nord, tandis que nous nous dirigions sur Boulouni, où nous arrivâmes
le dimanche suivant. Dès notre arrivée, Bieshoff me prévint que nous
devions attendre jusqu'au samedi avant de partir pour Yakoustk, comme
me l'enjoignait Melville dans les ordres écrits qu'il m'avait laissés.
Mais la présence de douze hommes pendant une semaine se fit aussitôt
ressentir sur les provisions d'hiver de Boulouni, qui ne peut avoir une
réserve considérable, car cette localité ne compte qu'une vingtaine
de maisons. En outre, elle était mal approvisionnée. Enfin, le samedi
arrivé, nous poursuivîmes notre route jusqu'à Verschoyansk, qui est
distant de neuf verstes de Boulouni. Jusque-là nos traîneaux furent
attelés de rennes; mais de Verschoyansk jusqu'à Yakoutsk, c'est-à-dire
pendant neuf cent soixante verstes, nos traîneaux furent attelés tantôt
de rennes, tantôt de bœufs et tantôt de chevaux.


Nous atteignîmes Yakoutsk le 17 décembre, et Melville vint nous y
rejoindre le 30 du même mois.


A la vérité, nous avons déjà donné les motifs qui avaient forcé
Melville à se rendre à Yakoutsk, d'après une de ses lettres que nous
avons reproduite antérieurement; néanmoins, nous croyons devoir
reproduire encore un dialogue entre M. Jackson et le lieutenant
Danenhower, dans lequel celui-ci explique les raisons qui ont guidé
l'ingénieur Melville, non-seulement quand il est revenu à Yakoutsk,
mais aussi quand il a pris le moins grand nombre possible de ses
compatriotes pour opérer ses recherches. Voici donc textuellement ce
dialogue:

—Pourquoi Melville vint-il à Yakoutsk, au lieu de continuer les
recherches?

—Ceci est une longue histoire. En arrivant, il nous dit qu'il
était venu pour chercher des renforts et demander le concours des
autorités russes, ajoutant qu'en quittant Boulouni, il avait laissé
des instructions au commandant de cette localité pour que, pendant son
absence, il continuât les recherches dans la région déserte, où il
avait trouvé les traces de la troupe du capitaine.

Au premier janvier tous les membres de notre troupe se trouvaient donc
réunis à Yakoutsk.

—Dans quelles conditions étaient les hommes?

—La plupart étaient bien portants. Nous étions trois invalides
seulement. J'avais l'œil gauche complètement hors service, et le droit
affecté par sympathie. Cole était fou, il devait être étroitement
surveillé; enfin Leach, ayant les pieds gelés, était incapable de faire
quoi que ce soit de pénible.

—Et pourquoi les autres n'ont-il pas été emmenés pour faire des
recherches en hiver?

—La plupart eussent été plus nuisibles qu'utiles, car ils ne
pouvaient se faire comprendre et on aurait eu à les faire suivre par
des indigènes. Vous ne pouvez vous imaginer combien l'homme blanc
en général est inutile en pareille circonstance. Il n'est pas même
capable de prendre soin de lui-même et il est obligé de s'en rapporter
aux autres pour cela. L'homme blanc, au reste, ne peut résister à la
rigueur extrême du froid de cette région.

—Quand Melville quitta-t-il Yakoustk?

—Le 27 janvier.

—Alors il y passa trente jours?

—Oui, en préparant l'expédition du printemps.

—Qui prit-il avec lui?

—Bartlett et Ninderman—Ninderman, parce qu'il était un de ceux qui
avaient vu le capitaine en dernier lieu; et Bartlett parce qu'il avait
appris quelques mots de russe, et pouvait très bien aller avec les
indigènes.

—Pourquoi ne prit-il pas Noros aussi?

—Il ne désirait pas avoir Noros. A Yakoutsk, Melville reçut la
première dépêche du secrétaire de la marine, lui ordonnant d'envoyer,
sous un climat plus doux, les malades et ceux qui avaient les membres
gelés. C'est pourquoi il m'ordonna de partir avec toute la troupe pour
Irkoutsk et de gagner les rivages de l'Atlantique. En arrivant ici, je
reçus l'ordre de rester et de continuer les recherches; mais j'étais
complétement incapable de le faire. Après les longues émotions de
notre vie dans le nord, mes yeux commençaient à s'inquiéter, ce qui me
faisait souffrir de plus en plus; ayant ensuite eu froid pendant notre
voyage en traîneau d'Yakoutsk à Irkoutsk, je fus forcé d'avoir recours
aux soins d'un homme de l'art. Les deux oculistes que je consultai à
cet égard me dirent que mon œil gauche était perdu et devrait être
extrait pour empêcher l'œil droit d'être constamment affecté, ils me
défendirent de lire et d'écrire, et me conseillèrent de rester ici
jusqu'à ce que l'état de mon œil droit se fût amélioré. Au début,
les consultations des oculistes furent très encourageantes au sujet
de mon œil droit, et c'est pourquoi je proposai d'affréter le steamer
la _Léna_, afin d'aller, au printemps, à la recherche de Chipp. Je
demandai aussi deux officiers pour concourir à cette recherche, pensant
que si l'œil droit venait à me faire défaut, quelqu'un se trouverait là
pour prendre ma place.

—Que pensez-vous du sort de de Long et de sa troupe?

—Melville m'a raconté tous les détails de son excursion de vingt-trois
jours. Il m'a dit qu'il avait suivi les traces de de Long et de ses
compagnons jusqu'à la station de chasse établie pour l'été, à un
endroit nommé Sisteraneck, sur la rive occidentale de la Léna, et que
ces malheureux doivent se trouver quelque part entre cette station et
Bulcour. Aucun de ces endroits n'est marqué sur les cartes ordinaires.

—Pensez-vous qu'ils soient encore vivants?

—Non. Ils étaient sans nourriture depuis deux jours quand Noros et
Ninderman sont partis, et la région où ils se trouvaient est dépourvue
de gibier et d'habitants. En outre, ils étaient insuffisamment vêtus;
il ne reste donc plus raisonnablement d'espérance.

—Et Chipp?

—Je crois que son canot a été submergé pendant la tempête, car il
avait déjà failli chavirer dans une autre occasion; c'était un très
mauvais canot pour la mer. S'il a réussi à gagner la côte, comme il
avait moins de vivres que les autres canots, il avait encore moins
de chances que le capitaine de se sauver. Si son bateau a coulé,
il reviendra probablement à la surface, lorsque les cadavres seront
eux-mêmes remontés; car son poids spécifique n'est pas suffisant
pour le retenir au fond. Le poids spécifique du pemmican est à peu
près celui de l'eau, et nous avons remarqué que quelques boîtes, qui
contenaient probablement de l'air à la surface, et les couchettes, une
fois imbibées d'eau, étaient ce que le canot pouvait contenir de plus
lourd; elles ont donc été vraisemblablement jetées à la mer par le
vent; mais si, au contraire, ce canot a pu résister à la tempête, le
vent du nord-est ayant continué de souffler pendant deux jours, après
que celle-ci a été apaisée, Chipp et ses gens peuvent avoir été poussés
à la côte, vers l'embouchure de l'Oleneck, s'ils n'ont point été
entraînés au nord-est par le courant, comme le sont les bois flottants,
c'est-à-dire sur les rives des îles de la Nouvelle-Sibérie.

Pour terminer ce récit, nous ajouterons le fragment suivant emprunté à
une des lettres adressées par le lieutenant Danenhower à sa famille.
Bien que ce dernier n'y raconte point tous les incidents de son voyage
de Boulouni à Irkoutsk, nous y verrons du moins de quelle manière les
naufragés ont été accueillis à Yakoutsk et nous apprendrons aussi
quelques nouvelles excentricités du malheureux Cole:

  »Yakoutsk (Sibérie), 30 décembre 1881.

  »Voici encore une semaine presque passée, et Melville n'est pas
  revenu de Boulouni, mais je pense qu'il est en route et que bientôt
  il sera ici. Notre temps se passe paisiblement malgré notre
  impatience. Voici un aperçu du genre de vie que nous menons. Il fait
  jour ici à huit heures du matin, nous nous levons et allons déjeuner
  à un petit hôtel, tout près d'ici. Ensuite je lis et j'écris un peu
  et m'occupe des affaires qui peuvent me survenir. Vers deux heures,
  le traîneau du général Tchernaieff vient me prendre pour m'emmener
  dîner; je quitte ordinairement la maison du général vers quatre
  heures, pour rentrer; alors, si je n'ai point de visite à recevoir,
  je fais la sieste et tue le temps de mon mieux jusqu'à neuf heures.
  Nous allons alors souper à notre petit hôtel et rentrons nous coucher.

  »Comme je vous l'ai dit autrefois, j'ai trouvé des gens aimables dans
  toutes les parties du monde que j'ai visitées, et Yakoutsk ne fait
  pas exception à la règle générale. Hier, par exemple, nous avons
  passé une agréable soirée chez M. Carrilkoff, négociant d'Irkoutsk,
  qui nous a reçus de la façon la plus cordiale. Sa femme est charmante
  et c'est un véritable plaisir de voir leurs trois jolis enfants. Ils
  possèdent un superbe piano, le premier que nous avons vu et entendu
  depuis notre départ de San Francisco.

  »J'ai emmené avec moi notre pauvre Jack Cole pour lui donner
  un peu de distraction. Cette nuit-là, en effet, sa tenue a été
  correcte et cette visite lui a fait du bien. Après l'alerte de la
  nuit précédente, je suis heureux de l'avoir vu tranquille hier.
  Quelques instants après minuit, je fus réveillé par un bruit que
  j'entendis dans ma chambre; c'était le «vieil homme» qui cherchait
  une allumette. Je le pris par le bras, et, après l'avoir réprimandé
  vertement, je le renvoyai au lit. Il s'en alla paisiblement, mais
  peu après je l'entendis sortir; au bout de cinq minutes, comme il ne
  rentrait point, je réveillai le Cosaque pour l'envoyer après lui. Ce
  dernier revint sans l'avoir trouvé; je m'habillai alors immédiatement
  et me rendis au bureau du chef de la police qui le fit chercher dans
  la ville. Je redoutais qu'il ne se couchât dans la neige comme il
  l'avait déjà fait une fois dans les montagnes. On le ramena au bout
  d'une heure avec l'extrémité des pieds gelés. Je les lui frottai
  aussitôt avec de la neige et les lui ranimai, mais il aura sans doute
  à souffrir d'engelures pendant longtemps.

  »Le lendemain matin il était tranquille et raisonnable, et me pria de
  le bien surveiller «parce que, disait-il, il perdait quelquefois la
  tête.» C'est un homme respectable, d'une cinquantaine d'années, qui
  était auparavant un excellent marin. Le grand malheur en ce moment
  est qu'il n'ait rien à faire que de tuer le temps. Ce matin, j'ai
  été réveillé par un des hommes qui est venu m'avertir que le «vieil
  homme» avait chanté pendant quatre heures, et qu'on ne pouvait le
  faire rester tranquille. Je me suis levé et l'ai trouvé tout habillé
  et prêt à partir. M'étant dirigé vers lui, je lui ai posé la main sur
  l'épaule en lui disant: «Venez avec moi», et alors je l'ai conduit
  sur sa couchette, puis je lui ai dit: «Retirez vos vêtements.» Il m'a
  obéi. «Couchez-vous, et attendez, pour vous lever, que je vous le
  dise.» Il s'est couché et ensuite a dormi paisiblement jusqu'à huit
  heures. Heureusement, j'ai de l'empire sur lui et je peux le faire
  obéir, ce qui me permet d'espérer l'emmener en Amérique sans le
  faire enchaîner.

  »Yakoustk est une ville de 5,000 habitants, située sur la rive
  occidentale de la Léna. C'est la principale ville de cette partie
  de la Sibérie et la résidence du gouverneur qui est actuellement le
  général Tchernaieff. Les maisons sont bâties en bois mais ne sont
  pas peintes. Les rues sont fort larges, et chaque habitant possède
  une vaste cour ou jardin. Son principal commerce est celui des
  fourrures et pendant l'été, on y apporte par la rivière une quantité
  considérable de viande fraîche. Le climat est extrêmement rigoureux.
  Pendant neuf mois de l'année, la neige y couvre la terre, et en hiver
  le thermomètre descend à 70° au-dessous de 0.

  »Depuis notre arrivée, il est descendu à 68° au-dessous de 0, et
  aujourd'hui il est aux environs de 35°. En été, la température monte
  jusqu'à 95°, mais les nuits sont froides.

  »On rencontre beaucoup de chevaux et de bœufs dans le voisinage de
  cette ville. Les indigènes d'Yakoutsk mangent du cheval, mais les
  russes ne se nourrissent que de bœuf, de gibier, de pommes de terre,
  de choux et de quelques autres légumes. Le pays produit encore
  quelques baies, du froment et du seigle; aux environs de la ville, on
  y élève aussi quelques rares moutons et des oiseaux de basse-cour. La
  Noël des Russes arrive douze jours après la nôtre. Ils ont une longue
  série de fêtes pendant le _prasnik_, qui, de fait, est déjà commencé,
  de sorte qu'en ce moment il est fort difficile d'en obtenir quelque
  travail. Je suis allé chez un tailleur pour commander des vêtements,
  mais il a refusé de se charger d'aucun travail nouveau. Cependant,
  j'ai pu me procurer un misérable costume tout fait. Hier soir, en
  élevant un petit garçon en l'air, mon habit a craqué dans le dos, et
  dimanche dernier, pendant le dîner du gouverneur, mon pantalon s'est
  déchiré... de sorte que j'ai dû en faire remplacer le fond.

  »Je me rétablis rapidement. Le Dr Capello, ayant examiné mon œil
  gauche, m'a dit que moyennant une opération très simple, je pourrai
  encore m'en servir. Il s'agit de couper, dans la membrane qui
  obscurcit la vue, ce qu'on appelle la pupille artificielle. Il me
  conseille d'attendre jusqu'à mon retour pour cette opération, car
  après, paraît-il, je devrai rester un ou deux mois dans une chambre
  obscure. Ma santé générale est excellente, et je suis vigoureux et
  gai.

  »Naturellement nous recevons peu de nouvelles de l'Amérique;
  cependant j'ai pu en recueillir quelques-unes ici et là. Il est
  souvent question de la mort de Garfield, et, d'après la rumeur
  publique, j'ai appris qu'il avait été frappé d'une balle par
  «Guiteau», dans un wagon, près de Long Branch. Cet événement paraît
  avoir excité une vive émotion chez les Russes.

  »Hier soir, je lisais dans un journal de Tomsk, que l'_Alliance_ a
  été envoyée en croisière à la recherche de _la Jeannette_, et qu'elle
  est parvenue au 80° 55´ de latitude nord sur la côte occidentale du
  Spitzberg. Il est probable que si notre vaisseau avait pu résister
  aux glaces pendant dix ans, il eût été entraîné dans ces parages.

  »Il me faut terminer cette longue lettre en faisant des vœux pour
  toute la famille. J'attends avec impatience de vos nouvelles, et à
  mesure que je me rapproche de vous, cette impatience s'accroît. Mes
  amitiés à toutes les personnes amies qui s'enquièrent de moi.

  »Votre fils tout affectionné,

  »JOHN.»

Sur une feuille séparée et datée du 31 décembre se trouvait le
post-scriptum suivant:

  »Samedi, 31 décembre 1881.

  »Melville est arrivé hier, au moment où je terminais ma lettre. Il
  a fait un voyage au nord de Boulouni pour rechercher de Long et ses
  compagnons. Il a trouvé le livre de loch et des instruments cachés
  près de l'endroit où leur canot a touché terre; mais il n'a découvert
  personne. Les recherches se continuent et sont maintenant limitées à
  l'étroite bande de pays, où l'on a suivi les traces des naufragés.
  Aujourd'hui Melville télégraphie pour obtenir la permission de rester
  dans le pays, en même temps qu'il demande pour moi l'autorisation de
  retourner aux États-Unis. Nous avons 4,100 milles à parcourir avant
  d'atteindre une station de chemin de fer. Mes amitiés à tous.

  »JOHN.»



CHAPITRE IX.

  Réflexions de M. Jackson sur la conduite de l'ingénieur
  Melville.—Celui-ci eût pu se dispenser de venir à Yakoutsk.—Le
  parti de Melville. Sa marche vers le sud.—Où se trouvait de Long
  au moment du départ de Ninderman et de Noros.—Récit de son voyage
  à travers le delta depuis le jour du débarquement.—Il passe
  près d'une hutte contenant des vivres et près d'un village sans
  en avoir connaissance.—Faute qu'il a commise en tenant tous ses
  hommes réunis près de lui.—Recherches de l'ingénieur Melville.—Où
  il trouva les dernières traces de de Long.—Records laissés par
  celui-ci dans différents endroits.—Une entrevue avec Noros.—Le
  débarquement.—Marche vers le sud.—Tristes adieux.—Le lieu de la
  séparation.—Un terrible voyage.—Véracité de Noros.—La troupe de
  Danenhower part pour l'Amérique.—M. Jackson se met en route pour
  Yakoutsk.—M. Gilder.—Arrivée à Yakoutsk.—L'état des routes en
  Sibérie au moment du départ des voyageurs.


  Irkoustk, 2 mars 1882.

Cinq mois se sont écoulés depuis que le capitaine de Long et l'équipage
de son canot ont abordé à la pointe septentrionale du delta de la Léna.
L'endroit où ils ont pris terre est près du point désigné sur les
cartes sous le nom de Sagasta, mais cette localité, comme celle nommée
la Tour-du-Signal, n'existe pas. En ce moment, l'ingénieur Melville,
Ninderman et Bartlett, sont partis avec des troupes de recherches et
explorent la région où les traces des naufragés ont été en dernier
lieu. On espère en recevoir bientôt des nouvelles. Melville pourra sans
doute, à son retour, donner les motifs pour lesquels il a interrompu
complètement ses recherches et pourquoi il a quitté Boulouni pour
venir à Yakoutsk avant d'avoir accompli la tâche qu'il semble s'être
réservée pour lui seul. Il avait, autant que je sache, réussi à trouver
la route suivie par de Long et les siens—il était donc sur leurs
traces,—et cependant il est revenu, prétextant que les indigènes
refusaient d'aller plus loin, et que la couche de neige avait à cette
époque jusqu'à quarante pieds de profondeur à certains endroits. Nous
devons récuser cette assertion pour le moment, mais nous devons aussi
attendre patiemment ses propres explications. Il ne semble pas qu'il
y ait eu la moindre nécessité pour lui de quitter Boulouni, et de
laisser aux indigènes le soin de continuer les recherches, pour venir
à Yakoutsk afin d'envoyer lui-même des dépêches aux États-Unis, car en
donnant des ordres écrits à Danenhower de partir pour le sud, avec ses
neuf compagnons, il eût pu le charger aussi des dépêches qu'il voulait
envoyer. Ce voyage à Yakoutsk et cette perte de deux ou trois mois d'un
temps précieux semblent tout à fait inexplicables. Avant de continuer,
je dois dire que Melville avait déjà envoyé une carte de l'embouchure
de la Léna au département de la marine. Cette carte donne, paraît-il,
toutes les indications nécessaires sur la route suivie par de Long, et
je regrette de n'avoir pu m'en procurer une copie pour l'envoyer avec
cette lettre, car les cartes de Petermann et celles qui se trouvent
dans l'ouvrage de Nordenskjold paraissent inexactes.

Voici les quelques renseignements que je possède en ce moment, je vous
les envoie, au risque de répéter ce qui a déjà été publié dans le _New
York Herald_: Melville, Danenhower, Newcomb et les hommes de leur
canot ont abordé le 16 septembre au soir, sur la rive d'une rivière
marécageuse éloignée de vingt à quarante milles du cap Barkin. Quelques
jours plus tard, ils furent rencontrés par trois indigènes et conduits
à un village tongouse, où ils furent forcés de séjourner pendant six
semaines. Ce village est situé sur le cap Bykowsky (ou Bykoff). Ils ne
partirent de cet endroit, pour se rendre à Boulouni, que le 3 novembre.
Leur voyage se fit en traîneaux attelés de chiens, et ils eurent une
distance de 240 verstes à parcourir pour se rendre à Boulouni. Ils
traversèrent ensuite la Léna à Tessaru, qui se trouve à environ trente
milles au nord de Kumah-Surka, qu'on voit indiqué sur les cartes.
Pendant qu'ils étaient en cet endroit, arriva un courier de Boulouni,
apportant la nouvelle que Noros et Ninderman étaient arrivés dans cette
localité. Melville partit alors en avant pour aller trouver ces deux
hommes.

Maintenant, je vais essayer de grouper les quelques bribes
d'informations que j'ai recueillies sur la troupe de de Long. Noros et
Ninderman se séparèrent d'elle le 9 octobre; de Long se trouvait alors
campé sur la rive nord d'un des bras occidentaux de la Léna, à environ
deux cent cinquante verstes de Boulouni.

Ce fut le 17 septembre que la troupe de de Long toucha terre; elle
avait abandonné son canot, qu'elle n'avait pu amener qu'à un mille de
la plage. De Long construisit alors un cairn et donna un ou deux jours
à ses hommes pour se reposer. Ensuite, il prit la route du sud, sur la
rive orientale de la Léna, mais il fut forcé d'abandonner ses livres de
loch et quelques instruments sur le rivage. Ceux-ci furent laissés à
un endroit nommé Sagasta, sur les cartes récentes, mais qui, en fait,
n'existe pas.

Il poursuivit sa route vers le sud jusqu'au 28 septembre, jour où il
arriva à l'extrémité méridionale de la péninsule. Il résolut alors
d'attendre que la rivière soit prise par les glaces. Ce ne fut que le
1er octobre, qu'il réussit à franchir la Léna, pour gagner la rive
occidentale, ainsi qu'on le trouve mentionné dans son dernier record.
A ce moment, de Long semble avoir passé près d'un endroit où il aurait
pu trouver de la nourriture et des gens qui auraient pu lui fournir des
secours. On a, en effet, trouvé depuis, seize rennes pendus dans une
hutte à quelques milles seulement de la route qu'il avait dû suivre
avec ses gens.

Il passa aussi à une distance de cinquante verstes d'un village
indigène, comptant une centaine d'habitants. Malheureusement, il
insista toujours pour tenir ses gens groupés ensemble, diminuant ainsi
ses chances de trouver du secours. Noros et Ninderman indiquent Titary,
sous 71° 53´ de latitude, comme le point où ils quittèrent le reste
de la troupe. C'est probablement une erreur. Cette place est indiquée
sur les cartes sous le nom de Ow Titary, abréviation de Ostrew ou
Ostroff, qui signifie île. Dans une entrevue que je viens d'avoir avec
Noros, celui-ci désigne l'île rocheuse au milieu de la Léna, près de
laquelle il se sépara avec Ninderman du reste de la troupe, sous le nom
d'Ostralva ou Stallboy, mots qui doivent être simplement leur manière
de rendre le mot ostroff ou île; cette île, d'après le récit de Noros,
devrait être placée plus au nord, sur la rivière. Melville la place
dans une aire de quatre-vingts milles, entre les deux localités qu'il
nomme Sisteranek et Bulcour. Cette dernière station est celle où Noros
et Ninderman furent rencontrés, mais je crois que Noros, en rapprochant
ce point, est plus précis.

Passons maintenant à ce qui a été fait pour trouver de Long et ses
gens. Melville s'est hâté, ainsi que je l'ai dit, de se rendre à
Boulouni pour y voir Noros et Ninderman. Il y arriva le 2 novembre. Il
rencontra le commandant et Danenhower à Kumah-Surka-Seraï[3], sur la
rive orientale de la Léna. Ce point est une station de rennes à environ
trente verstes de Kumah-Surka, qui est indiqué sur les cartes. Là,
Melville tint conseil avec Danenhower, et dit qu'il pourrait rester
absent pendant une trentaine de jours. La même nuit, il partit pour
Kumah-Surka, sur la rive gauche, et le lendemain prit le chemin du nord
avec deux indigènes et deux attelages de chiens. Il visita Bulcour,
l'endroit où Noros et Ninderman avaient été trouvés par les Tongouses,
et qui se trouve sur la rive gauche de la Léna, à quelques centaines de
milles de Kumah-Surka. C'est une petite station de chasse. Il visita
le «rocher d'Ostalva», qui gît au nord de Bulcour, ainsi que plusieurs
huttes sur la rive occidentale. Il alla ensuite à l'endroit appelé
Upper-Boulouni, dont on n'avait jamais entendu parler auparavant, et
qui ne se trouve point indiqué sur la carte. Ce point est à environ
vingt-cinq verstes de l'Océan. En y arrivant, il y trouva un record du
capitaine de Long, et il apprit qu'il en existait deux autres dans le
voisinage. Il les envoya chercher et on les lui rapporta au bout de
quelques heures. Par ces records, Melville apprit le point de la côte
où de Long et ses compagnons avaient abordé. Il s'y rendit et trouva
les livres de loch et les instruments laissés sur le rivage. Suivant
ensuite la rive droite en remontant le fleuve, dans le but de ne pas
perdre la trace du capitaine, il visita plusieurs huttes où celui-ci
s'était arrêté avec son monde. Il passa ensuite sur la rive gauche, et
gagna un lieu appelé Sisteranek, qui n'est pas indiqué sur la carte,
et près duquel il comptait trouver la hutte où est mort Erickson. A
ce moment, le temps était extrêmement mauvais, suivant le rapport de
Melville, et les chiens, aussi bien que les Tongouses, refusèrent
d'avancer, de sorte qu'il dut revenir à Boulouni. De Boulouni il vint
à Yakoutsk, prétendant avoir besoin de nombreux auxiliaires pour
continuer ses recherches.

  [3] Cette station est désignée sous le nom de Burulak un peu plus
  loin.

Comme il a suivi les traces de de Long jusqu'à Sisteranek, et que
Noros et Ninderman ont été rencontrés à Bulcour, Melville pense que le
capitaine se trouve quelque part entre ces deux points, distants l'un
de l'autre d'environ quatre-vingts milles. Cette région est déserte
et dépourvue de gibier; au printemps, elle est sillonnée par d'énormes
masses de glaces entraînées par les flots grossis de la Léna à la suite
de la fonte des neiges.

Melville croit que la troupe de de Long s'est éloignée de la rive du
fleuve dans la direction des montagnes.

On trouvera les localités indiquées ici, sur la carte adressée au
département de la marine, que je ne peux, jusqu'à présent, taxer
d'inexactitude; quant aux cartes publiées antérieurement, je peux le
faire sans crainte d'être démenti.

Voici maintenant les rapports écrits de la main de de Long, qui ont
déjà été trouvés:

«Delta de la Léna, 19 septembre.

»Les personnes ci-dessous dénommées, appartenant à l'équipage du
navire _la Jeannette_, (lequel a coulé bas dans les glaces, le 12
juin 1881, par 77° 15´ de latitude nord et 155° longitude est), ont
pris terre en ce lieu, le 17 courant au soir, et partiront à pied,
cette après-midi, pour essayer d'atteindre une station sur le fleuve
Léna.

  »George W. DE LONG,

  »Lieutenant-commandant.

   »1 Lieutenant DE LONG.             »8 H.-H. ERICKSON.
   »2 Le chirurgien AMBLER.           »9 H. KNACK.
   »3 M. COLLINS.                     »10 G.-W. BOYD.
   »4 W.-F.-C. NINDERMAN.             »11 W. LEE.
   »5 A. GORTZ.                       »12 N. IVERSON.
   »6 Ah SAM.                         »13 L.-P. NOROS.
   »7 ALEXIS.                         »14 A. DRESSLER.»

»Un record a été laissé enfoui au pied d'un poteau, à environ un
mille au nord de la pointe méridionale de l'île de Semenowski; les
trente-trois personnes, officiers ou matelots composant l'équipage
de _la Jeannette_, ont quitté cette île, dans trois canots, le 12
courant au matin (il y a huit jours). La même nuit nous fûmes séparés
par un coup de vent, et je n'ai pas revu les deux autres embarcations
depuis. J'avais donné l'ordre, au cas où un pareil accident
surviendrait, à chacun des canots, de faire tous ses efforts pour
arriver à une station sur les bords de la Léna, sans attendre les
autres. Mon canot a touché terre le 16 courant au matin. Je suppose
que nous nous trouvons dans le delta de la Léna. Je n'ai pas eu une
seule occasion de vérifier notre position depuis que j'ai quitté
l'île Semenowski. Après deux jours de vains efforts pour aborder sans
nous échouer ou d'atteindre une des embouchures de la rivière, j'ai
abandonné mon canot, et nous avons été obligés de gagner la rive à
gué en emportant nos provisions et nos effets pendant la distance
d'un mille et demi. Il nous faut maintenant, avec la grâce de Dieu,
nous rendre à pied à une station, dont la plus rapprochée est je
crois à quatre-vingt-quinze milles. Nous sommes tous en bonne santé
et avons des vivres pour quatre jours, des armes, des munitions; nous
emportons avec nous les livres et les papiers du navire seulement,
avec des couvertures, des tentes et quelques médicaments. C'est
pourquoi nous avons bonne chance de nous en tirer.

  »George W. DE LONG, commandant.

  »Dans une hutte du delta de la Léna, que nous croyons être près de
  Tcholbogoje.

  »Jeudi, 22 septembre 1881.»


Après avoir répété les noms déjà donnés plus haut dans les autres
rapports, le lieutenant de Long, écrit au crayon, comme pour celui du
19, le rapport suivant:

»Mon canot ayant résisté à la tempête le 16 septembre au matin, après
avoir essayé pendant deux jours d'arriver à la côte, et en étant
empêché par les bas-fonds, nous l'avons abandonné et avons gagné la
côte à gué, emportant nos armes, nos provisions et des rapports,
jusqu'à un point éloigné d'environ douze milles d'ici. Nous avons
souffert quelque peu du froid, de l'humidité et du manque d'abri.
Trois de nos hommes sont devenus boiteux. Comme il ne nous restait
que quatre jours de vivres, nous avons réduit les rations. Nous avons
été forcés de nous diriger au sud.

»Lundi, 19 septembre.—Nous avons laissé sur le rivage un monceau de
nos effets près desquels nous avons planté un poteau: ce sont nos
instruments, les chronomètres, les livres de bord de deux années, la
tente, et des médicaments; nous étions absolument incapables de les
emporter. Il nous a fallu quarante-huit heures pour faire ces deux
milles, à cause de nos invalides. Ces deux huttes me semblent un lieu
favorable pour attendre le chirurgien et Ninderman, que j'envoie en
avant pour chercher du secours. Heureusement, la nuit dernière nous
avons tué deux rennes, qui nous assurent une abondante nourriture
pour le présent, et comme nous en avons vu beaucoup d'autres, nous
ne sommes pas inquiets pour l'avenir. Aussitôt que nos trois malades
pourront marcher, nous reprendrons notre route pour gagner une
station sur le bord de la Léna.

»Samedi, 24 septembre, 8 heures du matin.—Nos trois boiteux sont
maintenant en état de marcher; nous allons donc reprendre notre
route, avec de la chair de renne pour deux jours, du pemmican pour
deux jours et trois livres de thé.

  »George W. DE LONG,
  »Lieutenant commandant.

«A une hutte dans le delta de la Léna
à environ douze milles de l'extrémité de ce delta.


»Lundi 26 septembre 1881.

»Quatorze des officiers ou matelots du steamer arctique _la
Jeannette_, des États-Unis, sont arrivés en cet endroit hier soir, et
continueront leur route vers le sud ce matin.

»Un rapport plus circonstancié se trouve dans une boîte que nous
avons suspendue dans une hutte située quinze milles plus au nord sur
la rive droite du grand cours d'eau.

  »George W. DE LONG,
  »Lieutenant commandant.»


«Samedi, 1er octobre 1881.

«Quatorze hommes, officiers et matelots, du steamer arctique _la
Jeannette_, des États-Unis, sont arrivés à cette hutte le mercredi 28
septembre, ayant été forcés d'attendre que la rivière fût gelée; ils
se disposent à la traverser ce matin pour gagner la rive occidentale,
afin de continuer leur voyage pour trouver quelque station sur le
fleuve Léna.

»Nous avons deux jours de vivres; mais ayant été assez heureux
jusqu'ici pour tuer assez de gibier pour faire face à nos plus
pressants besoins, nous n'avons pas de crainte pour l'avenir.

»Tout le monde est bien, sauf un seul homme, à qui on a coupé les
doigts de pieds qu'il avait gelés. On trouvera d'autres rapports dans
plusieurs huttes sur la rive est que nous avons suivie dans notre
voyage vers le sud.

  »George W. DE LONG,
  »Lieutenant de la marine des États-Unis,
  commandant de l'expédition».


Voici maintenant la lettre écrite par Ninderman, lorsqu'il était à
Bulcour, et remise à Kusmah.

  «Steamer arctique _la Jeannette_ perdu le 11 juin. Abordés en
  Sibérie le 25 septembre ou à peu près. Cherchons assistance pour le
  capitaine, le docteur, et neuf autres marins.

  »William F.-C. NINDERMAN, Louis P. NOROS,
  »matelots de la marine des États-Unis.

  »Répondre en toute hâte, manquons de vivres et de vêtements.»

Au dos de cette lettre, Danenhower a écrit:

  «Cette lettre nous parvint le 29 octobre 1881, à six heures du soir,
  par notre courier Kusmah, qui la reçut des mains de deux matelots
  à Kumah-Surka, lorsqu'il revenait de Boulouni. Melville partit
  immédiatement pour aller au secours de la troupe du capitaine.
  Il m'ordonna de prendre la direction de notre bande et de gagner
  Boulouni le plus tôt possible.

  »John W. DANENHOWER,
  »Lieutenant de la marine des États-Unis.»


Dans le but de connaître d'une manière plus exacte les endroits nommés
dans les records, et d'apprendre tout ce qu'il me serait possible
sur le point précis où Noros et Ninderman ont quitté le reste de la
troupe de de Long, j'ai eu ce matin une entrevue avec le premier, qui,
je puis le dire, m'a fait un récit qui m'inspire toute confiance. Il
m'a raconté que de Long et ses gens avaient pris terre à un point
voisin de la branche la plus septentrionale de la Léna; qu'ailleurs il
avait été impossible d'aborder avec le canot à cause des bas-fonds.
C'est pourquoi le capitaine de Long s'était décidé à descendre à un
point d'où l'on pouvait voir ce bras de la Léna, mais plus à l'est,
vraisemblablement, que le point désigné sous le nom de Sagasta sur la
carte. «A deux milles du rivage dit-il, le capitaine ordonna à ceux
des hommes qui pouvaient encore marcher de traîner le bateau vers le
rivage. Le capitaine, le docteur, Erickson et Boyd, qui tous deux
étaient invalides, restèrent dans le canot. Les autres purent l'emmener
à un mille du rivage; alors il fallut ensuite gagner celui-ci en
traversant à gué le reste de la distance.»

Collins était sorti du bateau avec les premiers et s'était rendu à
la côte, où il avait allumé un feu. On était arrivé au 16 septembre
environ, et le déchargement des objets contenus dans le canot fut
achevé le 17. La troupe resta en cet endroit pendant trois jours
pour s'y reposer, car tous les hommes avaient horriblement souffert
du froid; le docteur seul était relativement en bonne santé. Noros
et Ninderman étaient les deux plus solides parmi les matelots. On
partit ensuite vers le sud, après s'être partagé les fardeaux d'une
façon égale. Le capitaine portait sa propre couchette, et quelques
rapports. Les fardeaux portés par quelques autres personnes de la
troupe étaient pesants, et quelques-uns s'en plaignirent, demandant
à les abandonner, mais le capitaine insista pour qu'on les emportât.
Les naufragés marchèrent pendant quatre jours vers le sud. Pendant ce
trajet, l'Indien Alexis tua deux rennes. La troupe s'arrêta alors et
fit un bon repas, car la maxime de de Long était, dit Noros, «de bien
se nourrir tant qu'on avait de la nourriture». Noros estime que lui
et ses compagnons firent vingt milles pendant les dix premiers jours,
et qu'ils atteignirent un point voisin de celui désigné sous le nom
de Icholbogoje sur la carte, mais où n'existe qu'une seule hutte. Les
quatre jours suivants les amenèrent à l'extrémité d'une péninsule, où
après avoir attendu quelques jours pour donner à la rivière le temps
de se congeler, ils passèrent sur la rive gauche vers le 1er octobre.
Cette rivière avait environ cinq cents mètres de large. Avant de la
traverser ils avaient tué un autre renne. L'intention du capitaine
était de se rendre à l'endroit désigné sur la carte sous le nom de
Sagasta. Erickson mourut. Le docteur lui avait coupé les doigts de
pieds pendant la retraite. Après le passage de la rivière il tira
ses gants pendant une nuit et une de ses mains gela et l'on ne put y
rétablir la circulation, après sa mort on l'enterra dans la rivière.

C'est alors que le capitaine se décida à expédier Noros et Ninderman
en avant. Les provisions étaient complétement épuisées; on n'avait
plus que de l'eau-de-vie pour se soutenir. Noros croit que ce fut un
dimanche qu'il partit avec Ninderman, car le capitaine fit asseoir les
hommes sur le bord de la rivière et leur lut le service divin et c'est
après qu'il l'appela avec Ninderman et leur dit qu'il désirait qu'ils
partissent en avant tandis que lui-même les suivrait avec le reste de
la troupe.

«Si vous trouvez du gibier, leur dit-il, revenez vers nous, sinon allez
à Kumah Surka», telles furent ses dernières paroles.

Noros dépeint ainsi le moment de la séparation: «Le capitaine lut le
service divin avant notre départ.—Tous nos compagnons nous serrèrent
les mains; la plupart avaient les larmes aux yeux, Collins fut le
dernier.—Noros, me dit-il simplement, quand vous serez retourné à
New-York, souvenez-vous de moi.»

Ils semblaient avoir perdu toute espérance, cependant au moment où nous
partîmes ils poussèrent trois «Cheers.» Nous leur promîmes de faire
tout ce qui serait en notre pouvoir, ce fut pour la dernière fois que
nous les vîmes.

Tel est le récit que Noros m'a fait des derniers instants qu'il a
passés avec le capitaine de Long et ses infortunés compagnons.

Noros continua: «Avant de le quitter, le capitaine nous avait dit que
Kumah Surka était le premier village que nous devions rencontrer. La
neige couvrait la terre à une hauteur d'un pied à un pied et demi.»
J'ai pu obtenir des réponses faites par Noros aux questions que je lui
adressais, la description du lieu où se fit la séparation: «La rivière
avait environ cinq mètres de large, et nous étions à l'endroit voisin
du point où les montagnes s'arrêtent sur la rive occidentale». Il n'y
a qu'un seul point dont le souvenir soit resté fortement gravé dans
sa mémoire, c'est une île rocheuse, élevée, ayant une forme conique
qui s'élevait de la rivière et qu'il désignait sous le nom d'Ostava ou
Stalboy, comment a-t-il connu ce nom, c'est ce que je n'ai pu savoir
d'une manière précise. Mais le rocher est un point de repère dans sa
mémoire, et il le place au nord-est du point où il quitta le capitaine.
Ce rocher, dit-il, est juste à l'extrémité des montagnes, c'est par lui
que celles-ci commencent.

Après avoir quitté le rocher, la marche des deux hommes fut lente et
ennuyeuse. Ils virent des rennes une fois seulement, mais ne purent en
approcher. Ils tuèrent une grouse et prirent une anguille, ce fut la
seule nourriture qu'ils purent se procurer pendant tout leur voyage.
Ils firent une espèce de thé avec l'écorce du saule arctique; mais
souvent ils n'avaient que de l'eau chaude à boire. Ils mâchaient et
avalaient des morceaux de leurs pantalons de peau et les semelles
de cuir de leurs mocassins. Le point suivant sur lequel la relation
de Noros est précise, c'est que deux jours après avoir quitté leurs
compagnons, ils traversèrent de nouveau la Léna, pour passer sur la
rive droite, dans l'espoir de trouver du gibier dans les montagnes. Il
leur fallut, paraît-il, beaucoup de temps pour franchir la glace en cet
endroit. C'est pourquoi je suppose qu'ils tentèrent cette traversée
au point où la Léna s'élargit, lequel est marqué sur la carte près de
Sagasta. J'en conclus aussi que les recherches doivent être faites au
nord de ce point. Noros pense que Ninderman sera capable d'indiquer
la place où ils quittèrent le capitaine. Il s'offrit lui-même pour
accompagner Melville dans ses recherches, mais, pour une raison ou pour
une autre, celui-ci refusa son concours. On trouve dans la lettre de
Ninderman, le reste du voyage de ces deux matelots.

Je dois seulement ajouter que si les noms indiqués par Noros ne
correspondent pas à ceux inscrits sur la carte envoyée par Melville
au département de la marine, c'est que j'ai simplement rapporté son
récit, tel que je l'ai entendu de sa bouche, mais, ce qui me semble
assez clair, c'est que si Melville avait commencé ses recherches en
allant du sud au nord, au lieu de le faire en sens inverse, il eût
trouvé de Long, et peut-être en temps utile. Je dois ajouter aussi
que les premières dépêches envoyées d'Yakoutsk semblent faites pour
laisser croire que Noros et Ninderman ont abandonné leurs compagnons,
en s'emparant du canot. Ce canot avait été laissé longtemps auparavant,
et, ainsi que je l'ai dit, le récit de Noros semble véridique.

Avec ces détails fournis par Noros, termine, la série de renseignements
recueillis jusqu'au 12 mars par M. Jackson sur tout ce qui concerne
l'expédition de _la Jeannette_ et le sort de son équipage. A cette
date, M. Melville n'ayant encore donné aucune nouvelle depuis le jour
de son départ, c'est-à-dire depuis le 27 janvier, M. Jackson prit à
son tour le chemin du nord afin de le rejoindre et de contribuer avec
lui aux opérations de la recherche comme il en avait reçu la mission.
D'ailleurs rien ne le retenait plus à Irkoutsk; une partie des hommes
de la troupe du lieutenant Danenhower avaient déjà repris la route de
l'Amérique la veille au soir, et M. Danenhower lui-même se disposait à
les suivre le lendemain avec M. Newcomb et Jack Cole.

Mais malgré que M. Jackson ne fût resté que vingt ou vingt et un
jours à Irkoustk, il devait être cependant précédé dans le delta par
un autre correspondant du _Herald_, M. Gilder, dont nous aurons plus
tard à raconter en partie le voyage. M. Gilder s'était embarqué à bord
du _Rodgers_, navire envoyé, comme on le sait, à la recherche de _la
Jeannette_; mais ce navire étant venu à brûler au milieu des glaces
de la baie Saint-Laurent, son capitaine, le lieutenant Berry, chargea
M. Gilder de se rendre en toute hâte à la station télégraphique de
Sibérie, la plus rapprochée, pour y faire parvenir aux États-Unis la
nouvelle du sinistre, et en même temps lui faire connaître l'état de
dénûment dans lequel se trouvaient tous les hommes de l'équipage. M.
Gilder partit donc immédiatement et après un voyage de deux milles
verstes le long de la côte de l'Océan Glacial et à travers le pays
des Tchouktchis arriva à Verschoyansk, où il apprit le naufrage
de _la Jeannette_; l'arrivée d'une partie de son équipage dans le
delta de la Léna; le sort probable du lieutenant de Long et de ceux
qui l'accompagnaient, et enfin le voyage de recherche de Melville.
Envoyant alors ses dépêches à Irkoutsk par un courrier spécial, il prit
lui-même le chemin du delta pour rejoindre Melville et l'aider dans ses
recherches.

C'est par ce courrier, qu'il rencontra sur l'Aldan, que M. Jackson
apprit et la catastrophe du _Rodgers_ et l'arrivée de M. Gilder,
nouvelles qu'il s'empressa d'annoncer lui-même en Amérique par la
dépêche suivante.

  Des rives de la rivière Aldan,

  6 avril 1882.

  Je viens de rencontrer un courrier portant des dépêches de M. Gilder,
  correspondant du _Herald_, à bord du _Rodgers_, ce courrier est
  venu en compagnie de M. Gilder depuis la rivière Kolyma jusqu'à
  Verschoyansk, qui se trouve à quatre cents milles au nord de
  Yakoutsk. M. Gilder a donc déjà fait un voyage de deux milles verstes
  à travers le pays des Tchoucktchis.

  Ce courrier est envoyé pour apporter la nouvelle que le _Rodgers_ a
  brûlé, puis coulé.

  Le lieutenant Berry, ses officiers et son équipage, soit trente-six
  hommes en tout, sont à Tiapka, près du cap Serdze.

  Ils demandent qu'un navire leur soit envoyé le plus tôt possible.


Voici donc un nouvel acteur qui entre en scène; nous ne pouvons
toutefois donner ici de longs détails à son sujet, il nous faut revenir
à M. Jackson, qui, l'avons-nous dit, quitta Irkoutsk le 12 mars au
soir, comme il va nous l'expliquer dans la lettre suivante:

  Yakoutsk, Sibérie orientale, 27 mars 1882.

  Ce matin, à 4 heures, juste au point du jour, le conducteur de
  mon traîneau en arrêtant ses chevaux, a fait cesser subitement
  le tintement des petites clochettes que j'ai entendu presque jour
  et nuit retentir à mes oreilles, des bords de l'Angara à la ville
  d'Yakoutsk, pendant les quatorze jours qu'a duré mon voyage. Cette
  interruption soudaine d'un bruit auquel j'étais habitué m'a réveillé,
  et c'est avec une joie profonde que j'ai appris par ce signal que
  huit cents milles nouveaux étaient à ajouter à tous ceux déjà
  parcourus pendant ce monotone et interminable voyage et qu'enfin
  j'étais arrivé à Yakoutsk.

  J'avais quitté Irkoutsk, la capitale de la Sibérie orientale, le
  dimanche 12 mars, à onze heures du soir, emmenant avec moi Noros, un
  des survivants de la troupe du capitaine de Long, que le secrétaire
  de la marine avait autorisé à revenir avec moi à l'embouchure de
  la Léna pour participer aux recherches commencées par l'ingénieur
  Melville et par les autorités russes. La veille au soir, Leach et
  cinq autres des survivants de _la Jeannette_ avaient quitté Irkoutsk
  pour prendre le chemin d'Ekaterinbourg et de Saint-Pétersbourg. Le
  lieutenant Danenhower espérait aussi partir le lendemain soir pour
  retourner en Amérique avec M. Raymond Newcomb, le naturaliste de
  l'expédition, et le contre-maître Jack Cole.

  A l'époque à laquelle nous étions arrivés, il était en effet
  absolument nécessaire de ne partir qu'à la tombée de la nuit,
  c'est-à-dire quand il avait commencé à geler, car le jour, les patins
  des traîneaux n'auraient pas glissé sur le sol.

  L'augmentation progressive et journalière de la chaleur du soleil,
  qui, pendant les derniers jours de mon séjour, s'était montré pendant
  la journée entière dans un ciel presque sans nuage, la disparition
  de la neige du sommet et des flancs des montagnes qui environnent
  le lac Baïkal et le gazouillement des oiseaux qu'on entendait au
  milieu même de la ville, nous avertissaient tous et spécialement
  ceux qui devaient prendre la direction de l'ouest, qu'un séjour plus
  prolongé sur les rives de l'Angara deviendrait fatal à tous ceux qui
  voudraient entreprendre un voyage. Naturellement on peut se servir
  de véhicules roulants, mais, dans ce cas, il faut s'attendre à des
  arrêts prolongés et fort ennuyeux. Car, dès que la neige fond sur
  les routes sibériennes, adieu les voyages rapides et ce, pendant de
  longues semaines; les glaces des rivières se brisent subitement et
  descendent en masses énormes vers les mers arctiques et, souvent
  alors, le voyageur se trouve cloué sur place dans quelque petite
  station où il n'a autre chose à faire que de se croiser les bras et
  d'attendre la fin de la débâcle pour traverser la rivière en bac.
  Pour moi, plus heureux, je pouvais compter, en allant directement
  au nord, sur de bonnes routes pour voyager en traîneau et, en fait,
  je me trouve aujourd'hui en plein hiver sibérien, avec quarante
  jours devant moi avant que la Léna ne se débarrasse des glaces qui
  l'enserrent.



CHAPITRE X.

D'Irkoutsk à Yakoutsk.

  Les dangers d'un voyage en traîneau sur la Léna.—Un exemple de
  rapidité extraordinaire sur cette route.—Voyages d'aujourd'hui
  et voyages d'autrefois sur ce fleuve.—Voyage de John Dundas
  Cochrane.—Autres voyages remarquables sur la Léna.—Les habitants
  des rives de la Léna.—Descendants des criminels exilés sur les bords
  de ce fleuve.—Châtiments des récidivistes.—Les Yakoutes.—Nombre
  considérable de goîtreux.—Cause de cette infirmité.—Les
  Mammouths.—Nous sommes obligés de prendre la route d'été.—Voyage
  dans la forêt.—Charme d'un pareil voyage.—Un accident.—Vitimsk,
  tête de station de bateaux à vapeur.—Avenir du commerce de la
  Léna—Essais infructueux du professeur Nordenskjold avec le vapeur
  _Léna_.—Thèse de M. Nordenskjold, sur la possibilité d'établir des
  relations commerciales avec la Sibérie.—Les véritables chemins
  commerciaux de l'avenir.—Les Skopzi sur la Léna.—Yakoutsk.


  Yakoutsk (Sibérie orientale), 29 mars 1882.

En feuilletant mon carnet, je trouve que la distance parcourue depuis
mon départ d'Orenbourg, atteint presque sept mille verstes, ou environ
4,500 milles, et comme jusqu'à présent on n'a reçu aucune nouvelle
de Melville, j'ai encore à parcourir mille deux cents verstes avant
d'atteindre l'embouchure de la Léna, et la région où l'on recherche
de Long et ses compagnons. On peut se former une idée de la largeur
de la terre, rien qu'en pensant à la distance énorme qui existe entre
New-York et Yakoustk, et si je poursuivais ma route à l'est, cinq
cents milles plus loin, j'arriverais près de l'Océan Pacifique, où, ma
mission terminée, je serais aussi heureux qu'un esclave auquel on vient
de donner la liberté. De ces derniers quatorze jours de mon voyage,
j'en ai passé au moins les quatre cinquièmes en traîneau et suivi le
cours de la Léna depuis sa source. Le reste s'est accompli par des
chemins de traverse, pour éviter les coudes sinueux du fleuve, ou par
des routes d'été à travers les forêts, quand la glace ne permettait pas
de voyager avec sécurité.

N'allez pas croire qu'un voyage en traîneau, sur la Léna, soit
absolument commode et sans danger, surtout à cette époque de l'année,
où le soleil augmentant d'intensité tous les jours, commence à fondre
les neiges qui descendent des montagnes et couvrent la surface du
fleuve sur des espaces énormes. Souvent aussi les courants d'eau chaude
fondent la glace, et la rendent incapable de pouvoir supporter le poids
d'un traîneau.

Maintes fois je me suis tenu debout sur le bord de mon véhicule prêt
à sauter, si chevaux et traîneau disparaissaient dans le torrent.
L'eau résultant du dégel était parfois si profonde que les conducteurs
refusaient de s'aventurer sur le chemin ou sur les rivières glacées,
en dépit des plus larges offres d'_argent de thé_ (pourboire). A peine
voulaient-ils partir quand le froid de la nuit avait rendu praticables
les chemins trop dangereux pendant la journée.

Les premiers jours du voyage, il me semblait avoir envahi le royaume
de Kühleborn, le joyeux tuteur de la fée Ondine, et que celui-ci
s'opposait à mon voyage, vers le nord, et me barrait le passage. Tel
est le moyen que le vieux dieu fluvial adopta pour empêcher le jeune
prince d'enlever la belle princesse sans âme, le jour de son mariage.

Mais une fois les premières mille verstes accomplies, le vieux dieu
fluvial sembla hésiter à braconner sur le territoire du roi des glaces
et l'on me dit qu'il fallait encore marcher cinquante jours avant de
tomber dans son empire situé au nord du fleuve et s'étendant jusqu'à
l'Océan Glacial.

Or, comme mon chemin était dorénavant par voie de terre, de
Verschoyansk à Boulouni, je n'eus plus à me soucier des caprices de
Kühleborn, pour quelque temps au moins, mais alors commencèrent les
difficultés réelles du voyage: chevaux et routes disparaissent, quand
le voyageur atteint Aldan, situé à deux cents verstes au nord. De là,
à Boulouni, le voyage se fait en traîneau attelé de rennes; plus loin,
les chiens seuls sont disponibles pour traîner. Fort heureusement
pour moi, le général Tchernaieff, un maître en courtoisie parmi les
gouverneurs de la Sibérie, avait envoyé au-devant de moi l'ispravnik de
Yakoutsk avec ordre de tenir prêt, lorsque je passerais, des traîneaux
et des rennes qui devaient me faciliter autant que possible le voyage
fait dans les circonstances actuelles.

Le voyage d'Irkoutsk à Yakoutsk, se fait en douze à quatorze jours,
lorsque les routes sont bonnes. On peut parcourir en moyenne, en
marchant bien, deux cents verstes ou cent trente milles par jour.

J'ai mis quatorze jours, compris les délais innombrables occasionnés
par les conducteurs qui attendaient que l'eau provenant de la fonte
des neiges fût gelée, ou qui versaient le traîneau sur les bancs de
neige, pendant la nuit. Une cause qui contribua aussi à nous retarder
pendant les deux premiers jours c'est que nous fûmes obligés de passer
sur des routes dépourvues de neige, ce qui rend la marche des traîneaux
lente et difficile. On raconte qu'un officier, attaché à l'état-major
du gouverneur général d'Irkoutsk et qui portait la nouvelle de
l'assassinat du feu czar, a fait le voyage d'Irkoutsk à Yakoutsk en six
jours, et effectué aussi son retour en ce court et incroyable espace de
temps. Il prenait, il est vrai, ses repas en traîneau, et accablait de
coups de cravaches chevaux et conducteurs, quand la vitesse semblait
se ralentir. En un endroit, peu s'en fallut même qu'il ne continuât
point son chemin. Les Yemschiks, refusant de se laisser maltraiter
de la sorte, ameutèrent tous les paysans d'un village et proférèrent
contre lui des menaces de mort. L'officier se vit forcé de montrer son
revolver pour se défendre. Il est plus que probable que s'il n'avait
pas informé la populace de l'importante nouvelle dont il était porteur,
elle ne l'eût pas laissé continuer son chemin.

Ce voyage en traîneau est probablement sans égal, c'est le plus rapide
qui soit connu (quatre cent cinquante verstes, soit 300 milles par
jour.)

La malle russe met seize jours pour faire le chemin entre les deux
capitales, quand les routes de glace sont en bon état. Au printemps,
quand on est forcé de prendre les routes des montagnes pour éviter les
chemins inondés, près d'un fleuve, la malle est souvent six semaines
en route. En été on peut faire ce trajet entier en bateau, excepté
toutefois sur une distance de cent cinquante verstes d'Irkoutsk à
Kashugskoë. Il y a quelquefois aussi un service à vapeur jusqu'à
Yakoutsk et à 1,300 verstes plus loin. En hiver, les traîneaux seuls
sont possibles.

La Léna prend sa source dans les montagnes situées au nord-est et tout
près du lac Baïkal. On peut la parcourir en traîneau, à partir de
Kashugskoë, la première station avant d'arriver à Verkolensk, qui est
à peu près à deux cent cinquante verstes d'Irkoutsk. Cette partie de
voyage présenta pour moi plus de difficultés que le reste du trajet, la
neige étant fondue, les chevaux n'en pouvaient plus à force de tirer
les traîneaux sur la terre nue. A Kashugskoë commençait le chemin fait
pour les traîneaux. La Léna, à cet endroit, est large de près de trois
cents mètres, et le courant y est extrêmement rapide.

La première ville importante est Verkolensk, qui a mille habitants et,
comme capitale de l'Uyezd, est gouvernée par un ispravnik, chez qui
j'ai obtenu un permis de réquisitionner, en cas de besoin, les chevaux
des particuliers.

Mille verstes plus loin, je trouvai Kirensk, ville importante, et tête
de station des bateaux à vapeur. Là, la Léna reçoit comme tributaire la
Vitim et poursuit son cours considérablement augmenté.

Encore 450 verstes, et l'on atteint Noktuish, d'où une route plus
directe mène à l'embouchure de la Léna, par Ghigansk et plus courte de
mille verstes que celle d'Yakoutsk.

J'aurais donc désiré prendre cette route, mais comme il était possible
que je reçusse des nouvelles de Melville à Yakoutsk, il ne m'a pas
semblé prudent de suivre ce chemin, plus court cependant.

Plus loin, à 250 verstes environ, se trouve Oleminsk, ville de 500
habitants. La Léna reçoit en cet endroit l'Olekma, qui prend sa source
près de l'Amur et atteint alors une largeur de deux à trois milles.
Enfin on arrive à Yakoutsk après un trajet de 650 verstes.

Yakoutsk est l'ancienne capitale de la province de ce nom. Je dis
ancienne, car c'est en l'an 1532 que les Cosaques, descendants du
fameux Yermak, et vainqueurs de la Sibérie, s'établirent solidement à
l'endroit où se trouve maintenant Yakoutsk.

Les voyages sur la Léna s'accomplissent aujourd'hui avec une facilité
relative; les stations de poste étant installées à 15 ou 20 verstes les
unes des autres, et leur nombre étant à peu près de 120 entre Irkoutsk
et Yakoutsk. On peut s'y procurer des chevaux et de la nourriture
composée de pain noir, de viande, une fois par semaine, de lait
quelquefois, mais d'œufs jamais.

Autrefois, sans doute les voyageurs n'avaient pas autant de ressources
à leur disposition, lorsque ces hameaux d'exilés n'existaient pas
sur la route. Et, en recherchant dans les chroniques d'explorations
géographiques et scientifiques, on peut cependant y voir ce voyage
accompli plusieurs fois. Il y eut d'abord, en 1820, un capitaine
de l'armée anglaise John Dundas Cochrane, qui entreprit de faire le
tour du monde à pied et autant que possible par la voie de terre. Son
intention était de passer de l'Asie septentrionale en Amérique par le
détroit de Behring et de suivre la côte de l'Océan Glacial le long de
l'Amérique du nord, par terre, en même temps que le capitaine Parry
essayait d'accomplir ce voyage par mer. Ce courageux officier fit son
voyage d'une façon tellement économique qu'il ne dépensa qu'une guinée
de Moscou à Irkoutsk. De ce point, accompagné par un Cosaque, il alla
en traîneau jusqu'à la Léna, qu'il descendit en personne, accompagné de
deux hommes, et aborda non loin de Yakoutsk.

L'hiver approchant, il fut obligé de monter à cheval, et dut même faire
un long trajet à pied avant d'atteindre Yakoutsk.

De là, Cochrane s'avança vers le nord-est, jusqu'aux bords de l'Océan
Glacial, et arriva à Okhotsk, ayant passé par une route des plus
difficiles. Après avoir visité le Kamtchatka, où il épousa une femme du
pays, il revint à Okhotsk, et de là traversa, avec sa femme, les monts
Aldan, poussa jusqu'à Yakoutsk et suivit la Léna jusqu'à Irkoutsk.

Un autre voyageur anglais, Sr S.-S. Hill, descendit la Léna au
printemps de 1848, accompagné par un négociant russe; tous deux
allèrent à Yakoutsk en vingt et un jours.

M. Adolphe Ermann, qui accompagnait le professeur Hausteen, parti pour
faire des observations magnétiques en Sibérie, fit le même trajet en
vingt jours pendant l'hiver. On considérait à cette époque ces voyages
comme très périlleux, et, pour cela, très remarquables.

Aujourd'hui cependant, un voyage sur les glaces de la Léna ne présente
plus autant de danger, mais il est d'une monotonie très grande. La Léna
est probablement le fleuve le moins curieux de tous les cours d'eau de
la Sibérie; n'ayant aucun attrait caractéristique ou pittoresque à sa
source, et la population de ses rives étant composée d'habitants moins
intelligents que des sauvages. Ces naturels descendent de criminels
envoyés dans ces contrées. Ce n'est qu'en arrivant aux régions habitées
par les Yakoutes, que l'aspect du pays semble plus animé. Quelquefois,
dans une douzaine de hameaux, à peine rencontre-t-on une seule figure
qui ne soit pas repoussante, et encore porte-t-elle la trace d'une
descendance plus élevée, venant certainement de quelque malheureux
prisonnier politique condamné à passer sa vie au milieu de ce peuple,
qui aura laissé un gage d'affection parmi les sordides habitants de ces
villages isolés de la Léna. C'est là où tout ce qui se commet de crimes
en Russie est _emmagasiné_ pour l'avenir de la Sibérie.

L'étude de l'espèce humaine sur la Léna serait, j'en suis convaincu, un
sujet intéressant pour un psychologue, voire même pour les disciples de
Darwin.

Il n'y a que pour ce pays que la loi soit erronée, quand elle dit
que le plus habile seulement survivra. Et quand les autorités russes
d'Europe eurent envoyé de leur pays, sur les bords de la Léna le
plus dépravé, le plus incapable de l'espèce, cet homme moralement et
physiquement pourri, pensant qu'il s'y régénérerait et deviendrait
tout autre, elles ne réussirent qu'à transmettre à toute une race,
l'aspect dégradé et sordide et, la haine contre le restant de
l'humanité en général, de son premier fondateur.

Un observateur, doublé d'un savant, trouverait que les habitants
des divers villages, ne se ressemblent pas, et montrent autant de
différence, avec leur aspect de chiens hargneux, qu'il en existe entre
les Yakoutes et les Buriates, et entre ces deux derniers et les Russes.
Il m'a semblé que chaque hameau contenait les descendants d'un _cru_ ou
d'une année particulière de crimes, et que, de même que pour les _crus_
de vins, il y a des années de bonne et de mauvaise récolte, de même
pour le crime, il y a des époques où prédominent certaines catégories
de crimes.

Naturellement tous ces hameaux n'ont pas été établis en une seule
année; il y a 350 ans que les premiers Cosaques ont visité ce pays; en
admettant que les colonies pénitentiaires, ne datent que de ce siècle,
il y a encore de quoi fournir un nombre suffisant de données, pour
qu'un psychologue puisse en tirer des conclusions définitives.

Ces villages, composés du rebut de l'humanité, ont attiré mon attention
la veille de mon arrivée à Kirensk. Jusqu'alors, nous avions traversé
le pays habité par les Buriates, qui sont des Mongols de race pure,
et, à ce titre, extrêmement laids. Ils ne sont qu'à demi civilisés.
Mais près de Kirensk, les hameaux russes recommencent, et alors on
voit ces types de figures laides, ignorantes, abruties ou craintives,
aux cheveux plats, à la barbe grise ébouriffée, qui portent comme
la preuve tacite que leurs instincts d'homme, ont été arrêtés dans
leur développement, ou qu'ils ont reçus de leurs parents, les signes
caractéristiques d'une âme basse et dépravée. Il existe sur la route un
village nommé Pianofsky. Qu'on ne fasse pas de confusion; il ne s'agit
nullement ici de descendants des pianistes exilés de la Russie d'Europe
pour crimes politiques: le mot russe «Pian» signifie ivre et Pianofsky
veut dire: «village d'ivrognes.»

Je me souviens encore d'avoir traversé un autre village, sur la rive
droite du fleuve, dont les habitants m'ont laissé l'impression de
voleurs _à la tire_, tant ils avaient l'air effrayé et prêts à se
sauver. Ils ne nous ont, d'ailleurs, rien volé, à l'exception d'une
peau de renne. En règle générale, le vol n'est pas fréquent le long de
la Léna, les populations étant fort bien surveillées par les autorités.
En cas de crime, les coupables sont envoyés plus au nord, où la vie est
encore plus insupportable que sur la Léna. Ainsi, quand un criminel est
saisi à Irkoutsk, on l'envoie à Yakoutsk, de même que, si un habitant
de l'Angara est reconnu coupable de vol ou de meurtre, on le déporte
en Saghalien. Aussi, la crainte d'un sort plus mauvais suffit à rendre
un voyage sûr et plus sûr même dans ce pays que dans les quartiers
malfamés de nos grandes cités.

A 400 milles avant Yakoutsk, les colonies russes cessent, et les
villages sont habités par les Yakoutes, peuple laborieux et obligeant,
quoique aussi laid qu'il soit possible de l'être. Chez eux, un voyageur
trouve beaucoup de bonne volonté et d'énergie; les paysans sont polis
et respectueux, et beaucoup plus prompts à vous venir en aide que les
criminels russes. Toutefois, la meilleure classe des habitants sur la
Léna se trouve dans les villages fondés par les Russes et les Yakoutes
réunis. Le croisement des deux races a produit une génération d'hommes
d'un caractère plus élevé. Parfois les métis sont même assez jolis. Je
vis plusieurs petites figures d'enfants, presque entièrement cachées
sous leur capuchon de fourrure, qui eussent pu servir de modèle à Kate
Greenaway. Quelques-uns de nos postillons étaient positivement beaux,
avec leurs joues rouges et leurs dents magnifiques. Dans ces villages,
le penchant des Russes pour le crime, n'existe presque plus, les
qualités naturelles du sauvage l'ont remplacé. Non pas que les Yakoutes
soient tous de petits saints, mais ils forment, en somme, une race
éminemment laborieuse et douce. D'origine mongole, ils appartiennent
probablement à des tribus plus habituées à la vie tranquille que leurs
voisins, et, à la suite de nombreux conflits, furent expulsés vers le
nord, où ils purent s'établir, sans crainte d'être continuellement
persécutés.

Ils vécurent alors en paix jusqu'à l'arrivée des premiers Cosaques.
Facilement subjugués par ceux-ci, ils adoptèrent des mœurs plus
civilisées et s'adonnèrent à l'agriculture.

Leurs colonies sur la Léna, font preuve d'une aisance relative; leurs
chevaux et leurs bestiaux sont bien soignés; leurs champs et leurs
jardins, clos de grilles en fer, et leurs habitations construites en
bois à la russe sont, sinon spacieuses, du moins assez confortables,
et, en hiver, assez attrayantes, quand de gros morceaux de bois
flambent dans leurs vastes cheminées.

J'avais presque oublié de mentionner le nombre effrayant de goîtreux
que l'on voit dans les villages russes. Le goître est une infirmité
non-seulement héréditaire ici, mais encore spontanée, et une personne
de Vitimsk m'a assuré que des cas se sont présentés, où les personnes
atteintes n'étaient pas nées dans le pays.

L'enflure peut au début être traitée avantageusement par l'arnica ou la
teinture d'iode, quand l'affection est spontanée; mais quand elle est
héréditaire, aucun remède n'est essayé sur la Léna.

Les médecins ont beaucoup écrit sur le goître et sur ses causes, sur
lesquelles diverses explications ont été données, sans jamais résoudre
la question. Les habitants du pays, attribuent la maladie aux éléments
chimiques et minéraux apportés par l'eau des sources venant des
montagnes, dont ils s'alimentent. Quant à moi, je ne puis donner aucune
explication, sinon que la maladie est cantonnée sur un point déterminé
du fleuve. En outre, j'ai remarqué que les villages affectés sont
peuplés par les races dégradées dont j'ai parlé plus haut.

Et s'il fallait en croire le professeur Ermann, qui prétend que cette
infirmité se cantonne dans les endroits de la vallée du fleuve, où
l'air, étant enfermé à un degré exceptionnel, se charge d'humidité,
tous les paysans et maîtres de poste en seraient atteints, car ils
vivent l'hiver dans des maisons où la température est de beaucoup
plus élevée que celle qui règne l'été dans les vallées de la Léna, et
dans lesquelles l'air est stagnant et chargé d'impuretés _à couper au
couteau_.

Reste aussi à résoudre la question des restes fossiles du mammouth,
qu'on rencontre sur les rives de la Léna inférieure et dans les îles
situées au nord dans l'Océan glacial. On suppose que ces animaux
n'auraient pas pu subsister dans ces régions où l'on trouve leurs
carcasses.

Des hommes de science prétendent que depuis le temps où les mammouths
existaient, le climat du nord de la Sibérie est devenu de plus en plus
rigoureux; d'autre part, un docteur yakoute m'affirme qu'ayant fait
une étude continuelle des changements du climat, il a constaté que
les hivers sur la Léna inférieure, c'est-à-dire de Yakoutsk jusqu'à
l'embouchure de la Léna, sont beaucoup plus modérés qu'il y a 25 ans.

D'autres savants disent que les corps de ces animaux ont été apportés
par les glaces et déposés là où on les trouve après les inondations.
Je ne puis, à ce sujet, que vous rapporter une anecdote qui m'a été
racontée hier:

Il y a quelques années, une vache se trouvait sur la glace de la Léna,
quand survint tout à coup la débâcle, qui l'emporta avant qu'on eût pu
la sauver. Elle vogua sur le fleuve, se tenant tranquillement debout
sur les glaçons jusqu'à Boulouni. Là, les habitants qui n'avaient
jamais vu un animal plus grand qu'un chien ou un renne, furent
extrêmement effrayés à la vue de la vache. Ils se mirent à genoux,
firent force signes de croix, tant ils avaient peur de la pauvre bête,
qui leur semblait être l'incarnation du diable, tandis qu'elle passait
tranquillement son chemin vers l'Océan glacial, où vers les îles de la
Nouvelle-Sibérie.

Les tiges du bouleau élancé qui croissent en masse au milieu des pins
plus robustes étaient couvertes de glaçons, œuvre des fées, et les deux
rangées sans limite de têtes de pins, plantés sur une longueur de 1,000
milles, dans la neige, sur la rive du fleuve, étincelaient du givre
dont ils s'étaient recouverts la nuit.


En parlant des points dangereux.

J'arrive aux souvenirs les plus agréables du voyage. Les trois ou
quatre premiers jours de mon voyage ne se sont pas passés sans
incidents personnels. Une semaine plus tard, et il eût été impossible
de voyager sur la Léna en traîneau jusqu'à Vitimsk, à cause de l'eau
provenant de la fonte des neiges qui descend des montagnes; cette eau,
relativement chaude, s'accumule sur quelques points de la surface du
fleuve, où elle atteint une profondeur de deux à trois pieds. Pendant
la nuit, elle gèle à une épaisseur de deux ou trois pouces, mais dans
la journée le dégel survient presque toujours, et alors ces espaces
couverts d'eau sont très dangereux à traverser. Il est vrai qu'ils le
sont moins qu'ils le paraissent, mais l'eau cache souvent une glace
perfide qui n'a presque pas d'épaisseur, et alors traîneaux, chevaux et
voyageurs, disparaissent _auf immerwiedersehen_.

On est donc continuellement forcé de surveiller la surface du fleuve,
car la route change de jour en jour, et l'endroit où les yemschiks
passaient hier avec confiance, est aujourd'hui devenu impraticable.
Entre Govolsk et Basovsk, de même qu'en plusieurs autres endroits,
entre Verkolensk et Kirensk, la route est particulièrement mauvaise. De
temps en temps les chevaux avaient de l'eau jusqu'aux genoux, quand le
traîneau passait à travers la glace à moitié dégelée.

En d'autres endroits, nous dûmes prendre la route d'été, à travers des
forêts, en suivant le pied des montagnes, jusqu'à ce que le fleuve
redevînt sûr. A Rasovsk, où nous arrivâmes vers minuit, des yemschiks
qui revenaient d'une station plus loin, nous conseillèrent de ne pas
continuer notre chemin cette nuit-là, nous prévenant qu'il y allait de
notre vie. Plus tard, j'eus lieu de regretter de n'avoir pas suivi leur
conseil, car nous passâmes une nuit terrible; il nous fallut travailler
pendant deux heures pour tirer les traîneaux hors d'un trou.

A Orensk, où nous arrivâmes entre huit et neuf heures du soir, deux
yemschiks vinrent encore nous avertir qu'un lac d'eau barrait le chemin
au premier village, et que la route d'été était bloquée par la neige.
Nous avions fait un long trajet pendant la journée, et ce fut une dure
épreuve de rester immobile toute une nuit; mais un vieux dicton dit
que «la prudence est pour beaucoup dans le courage»; je me décidai
donc à faire une halte, non sans avoir préalablement essayé de tenter
les yemschiks en leur offrant chacun cinq roubles pour argent de thé
(pourboire); mais ils refusèrent cette somme énorme, d'où je conclus
qu'il valait mieux passer la nuit dans la chambre des amis à la
station de poste. Le lendemain matin (jeudi), nous nous mîmes en route
à cinq heures, et nous vîmes avec plaisir que le froid de la nuit avait
réparé les dégâts. En effet, nous ne cassâmes la couche supérieure de
la glace que deux fois jusqu'au poste suivant, distant de 20 verstes,
ce qui nous fit faire un arrêt d'une heure. Vendredi, il tomba de la
neige, et, comme le soleil ne parut pas, nous eûmes une bonne route.
Ensuite, jusqu'à la veille de notre arrivée à Vitimsk, nous n'eûmes pas
à nous en plaindre, si ce n'est dans un endroit où le fleuve est très
étroit et n'a pas plus de trois cents pieds de large. Là, le second
traîneau, portant Noros et mon domestique, passa à travers la couche
supérieure de glace, et, pour le retirer, il fallut décharger tous
les colis. Nous atteignîmes Vitimsk à trois heures de l'après-midi du
lundi, c'est-à-dire en sept jours et demi après notre départ d'Irkoutsk
et nous étions à moitié chemin de cette ville à Yakoustk.

Nous n'eûmes que trois jours d'arrêt avant d'arriver à Yakoutsk: ce fut
quand il s'agit de traverser une petite rivière tributaire de la Léna.
Il était six heures du soir, et les yemschiks refusèrent d'avancer
avant le lendemain matin. A mon grand regret, nous dûmes rester là
toute la nuit, mais le matin, nous vîmes que nous avions échappé à un
réel danger, car cette rivière était dégelée jusqu'au fond. A vrai dire
elle n'était pas assez profonde pour nous noyer, mais il nous eût fallu
abandonner les traîneaux, et perdre ainsi tous nos bagages et toutes
nos provisions. On fit alors passer les traîneaux sur la glace qui
s'était formée la nuit; pour y arriver, on employa de longues cordes
qu'on fit tirer par des paysans et par des chevaux. On fut obligé de
faire faire un long détour à ceux-ci pour trouver un endroit assez
solide pour les porter.

A partir de ce point, nous prîmes la route d'été à travers la forêt,
qui borde les rives du fleuve, jusqu'à Yakoutsk.

Pour voyager en traîneau le long de la Léna, les forêts sont bien
préférables à la glace du fleuve pour l'unique raison qu'on est à
l'abri du froid et qu'on a l'esprit toujours tenu en éveil par la
succession infinie de tableaux que représentent ces forêts pendant
l'hiver. La vitesse du train augmente considérablement le plaisir de
voyager en traîneau, mais les fleurs de neige et les rochers vous
ennuient à la longue, si les chevaux se lassent ou si les yemschiks ne
font pas attention et vous versent dans la neige. Dans les sentiers
étroits de la forêt vous êtes transporté à travers des vues qui, en
été, doivent paraître des morceaux tombés du ciel; on suit des avenues
bordées de pins et de cèdres et aussi de mélèze vert de Sibérie. On
rencontre de petites colonies, des huttes abandonnées par les paysans
yakoutes; souvent aussi on traverse de hautes montagnes ou l'on remonte
le cours d'une petite rivière tributaire de la Léna.

Un calme absolu règne dans ces forêts quand les colonies sont désertes
et sur la longueur du chemin que j'ai fait, je n'ai vu aucune trace
de gibier ni d'animal sauvage, à l'exception de deux ou trois merles
qui voltigeaient d'arbre en arbre. La partie la plus pittoresque du
voyage fut avant d'arriver à la dernière station qui précède Kirensk,
et pendant laquelle nous traversâmes une haute montagne pour éviter
un détour du fleuve. La montée se fit avec assez de facilité, mais il
fallut descendre presque à pic, par un chemin étroit pendant un mille
et demi, qui avait à certains endroits 35 et 40 degrés d'inclinaison.
On donna à chaque traîneau un cocher et un postillon supplémentaires,
et les patins furent munis d'un frein d'une espèce primitive: c'est
une grosse corde qu'on enroule autour; ce frein est excellent tant que
la corde ne se coupe pas ou n'est pas usée. La vitesse des traîneaux
augmentait aux endroits les plus raides, ce qui fut cause d'une
catastrophe. Pendant une de ces courses effrénées, j'étais sur le
premier traîneau, le second, le suivait de près; le cheval de devant,
s'étant pris les jambes de derrière dans les traits, tomba, renversant
dans sa chute le traîneau et les autres chevaux. Le postillon du
deuxième traîneau, qui suivait trop près, voyant l'accident, essaya
de jeter ses chevaux de côté pour éviter un second accident, mais
le cheval de flèche s'abattit contre le dos de mon traîneau, et si
je n'avais pas eu une petite montagne de coussins derrière mon dos,
je crois que je n'en serais pas sorti sans blessures. Cet accident,
cependant, était dû au peu de soin du conducteur du second traîneau,
qui n'aurait pas dû suivre le premier de si près.

A Vitimsk, tête de station des bateaux à vapeur de la Léna, je passai
quelques heures avec le capitaine Mineef, inspecteur général du dépôt
et de l'usine. Vitimsk est une petite ville de quelques centaines
d'habitants, située sur le sommet qui commande le large cours de la
Léna. Pendant l'hiver, si vous regardez le cours du fleuve du sommet
de cette montagne, vous êtes étonné de voir, dans une petite baie,
les mâts et les cheminées de plusieurs petits steamers pris dans la
glace. Ces navires sont: l'_Aurora_, d'une force de 100 chevaux; une
embarcation à passagers, la _Constantine_, de vingt-quatre chevaux,
et un petit bateau de cinq chevaux de trente-cinq pieds de long. Tous
trois ont été construits sur la Léna, sous la direction d'un ingénieur
anglais (Monsieur Lee) que nous rencontrâmes entre Vitimsk et Kirensk,
en route pour Saint-Pétersbourg et l'Angleterre où il désirait faire
élever ses enfants. Ces vapeurs sont employés principalement pour les
mines d'or du Vitim et de l'Olekma; l'embarcation à passagers se rend
deux ou trois fois par an à Yakoutsk et à d'autres endroits situés plus
loin de 1,000 verstes sur le fleuve, dans la direction d'Irkoutsk.

Ces vapeurs appartiennent à M. Frapeznikoff, le propriétaire d'une des
principales mines d'or du bassin du Vitim. D'autres petits bateaux à
vapeur, appartenant à MM. Bazanoff et Siberiakoff, se trouvent aux
mines d'or sur le Vitim et servent à transporter les mineurs et les
provisions des mines ou le minerai.

J'ai trouvé, dans le capitaine Mineef, un homme très intelligent et
très hospitalier. Nous étions depuis huit jours en route et nous
étions contents d'arriver juste à temps pour être invités à un solide
dîner, agrémenté de vins fins, d'autant plus que mon cuisinier étant
complétement ignorant de tout art culinaire, et ne sachant pas même
préparer un beefsteak ou la viande bouillie, ne nous avait donné que
du porc salé ou du jambon tous les jours de voyage. Il ne savait
faire que le thé, dont il absorbait des quantités énormes à chaque
repas. Mais c'était un garçon d'un aspect agréable, et lorsqu'il était
installé dans son traîneau, emmitouflé de fourrures, son aspect seul
imposait l'obéissance aux paysans. Le capitaine nous donna un repas
magnifique, et ce qu'il nous dit sur la Léna, et sur la navigabilité
de ce fleuve ainsi que sur la possibilité d'y établir un commerce
quelconque nous parut fort intéressant; il nous parla aussi du voyage
de Nordenskjold, qu'il qualifia d'un événement remarquable. Mais pour
lui, le commerce de Sibérie ne peut jamais compter trouver dans la Léna
une voie pour s'étendre soit du côté du Pacifique par le détroit de
Behring, soit du côté de l'Europe. Je partage, d'ailleurs, entièrement
son avis. Le bateau à vapeur _Léna_, fut, on se le rappelle, amené
ici par Nordenskjold lui-même, qui l'y laissa pour inaugurer ce
commerce. Mais pendant les trois ans que ce navire est resté ici, il
n'a fait qu'un petit nombre de voyages, dans lesquels il portait des
marchandises d'Yakoutsk à Boulouni, d'où il rapportait du poisson.
Toutefois, ces voyages ont tous été onéreux pour son propriétaire;
aussi M. Siberiakoff l'a vendu à un certain Smotin, qui n'a pas réussi
à en tirer meilleur parti. Son tirant d'eau (6 pieds lorsqu'il est
chargé) est trop fort pour la Léna, et son tonnage est trop faible
pour un navire de mer. En outre, ses ponts sont si étroits qu'il roule
constamment sur la vague. Ainsi il est impropre au service de la Léna
et ne peut prendre que pour quatre jours de charbon. Il constitue donc
une charge pour son propriétaire.

Dans un numéro du _Herald_, que j'ai avec moi, je trouve un article de
fonds qui parle de l'intention qu'aurait le professeur Nordenskjold
de faire un autre voyage, cet été, dans l'Océan Arctique afin de
prouver la possibilité d'établir un service de navigation régulière
pour le commerce par la mer polaire de la Sibérie. «Des explorations
plus complètes, dit le professeur Nordenskjold, doivent être
faites pour décider si une communication praticable peut s'établir
entre l'embouchure de la Léna et l'Océan Pacifique; il ajoute que
l'expérience démontre qu'en tout cas, des machines, outils lourds
ou autres marchandises amenés par la nouvelle voie de mer sur les
côtes septentrionales de la Sibérie peuvent être transportés sur des
traîneaux ou sur des roues dans tout le reste du pays. Le _Herald_ dit
que cette voie d'Océan à Océan n'a pas de chances d'être fréquentée
par le commerce ordinaire. Cela est très vrai, car la voie de mer de
la Léna au Pacifique ne peut servir à personne, au moins pendant deux
ou trois cents ans, pour la simple raison que le gouvernement actuel
de Yakoutsk ne contient pas assez d'habitants pour qu'il y ait lieu
de s'en préoccuper.» Quant aux machines et outils lourds, il n'y a
même pas de marché pour eux plus au nord qu'Irkoutsk et l'on peut y
arriver beaucoup plus facilement par l'Amur. Yakoutsk n'emploie pas ces
objets; or, la bijouterie fausse et les vêtements voyants des habitants
sont disséminés, via Okhotsk, et par tout le nord-ouest, en hiver
et en été, en quantité suffisante pour les demandes. Le professeur
Nordenskjold ne s'est-il pas encore acquis assez de notoriété par son
voyage autour de l'Asie et de l'Europe? Cependant, il n'a fait en deux
ans que ce qu'ont fait cent fois les hardis Cosaques dans leurs bateaux
primitifs. Dans la saison favorable, quand les vents du sud soufflent
et que la mer est libre, près de la côte de la Sibérie, la traversée
de la Léna au détroit de Behring peut facilement être effectuée par
un vapeur; mais tout cela dépend du vent et de l'époque de l'année,
et personne ne voudrait risquer un vaisseau et une cargaison par une
route pareille, à moins que les bénéfices ne soient beaucoup plus
élevés qu'ils ne le sont maintenant. Les voyages périlleux des Cosaques
d'il y a deux cents ans prouvent, de même que celui de Nordenskjold
sur la Véga, que le passage par la côte du nord de l'Asie n'est pas
pratique pour le commerce et l'étude sérieuse du pays doit convaincre
n'importe qui, que les risques du voyage ne seraient pas couverts par
les bénéfices de la vente des marchandises ou par la collection des
fourrures.

La population exacte de la province de Yakoutsk est de 235,000
habitants disséminés sur un espace de un million et quart de milles
carrés, c'est-à-dire presque aussi grand que toute l'Europe, sans
compter la Russie.

Quand la Léna aura ses rives bien peuplées; que ses habitants voudront
connaître les produits d'une civilisation plus élevée; que Yakoutsk
sera devenue un grand centre de commerce, c'est-à-dire dans deux
cents ans environ, alors le chemin à prendre sera la mer d'Okhotsk.
Ce chemin pourrait, en effet, à peu de frais, être rendu propre au
transport et aux voyages, en hiver comme en été. Mais le commerce de
l'Amérique avec la Sibérie ne sera jamais développé par la route de
l'Océan Glacial. Le professeur Nordenskjold semble oublier que l'Amur
est le chemin naturel entre le Pacifique et les parties les plus
peuplées de la Sibérie et que la Russie dirige, heureusement, son
attention un peu plus vers le développement de l'Asie centrale que
vers les déserts du nord-ouest, où la vie ne peut jamais être rendue
agréable à l'Européen, déserts qui ne peuvent servir, d'ailleurs,
qu'aux habitants et aux chasseurs anglais. En outre, le transport
par traîneaux coûte bien peu l'hiver, et les frais par Okhotsk, pour
arriver par l'Amur à Irkoutsk sont moindres que ceux du frêt d'un
vaisseau se rendant par le détroit de Behring à l'embouchure de la
Léna, quand même les marchandises devraient être chargées sur des
traîneaux avant d'arriver à leur destination finale. Il serait peu
intelligent, de la part des Américains, de tourner leur attention sur
le détroit de Behring, pour faire le commerce avec la Sibérie. L'Amur
deviendra tôt ou tard la route du commerce avec les États-Unis, et si
l'on a besoin d'un port pour Yakoutsk, Okhotsk suffira. Donc, tout ce
que peut faire le professeur Nordenskjold est de tâcher d'acquérir un
peu plus de gloire, mais autrement ce voyage ne servira à rien.

Quelque étrange que cela puisse paraître, j'affirme que si les rives de
la Léna pouvaient être peuplées par cette race curieuse des Skopzi, au
lieu de l'être par les colons criminels, et par leur progéniture, toute
la vallée ne serait qu'un jardin de fleurs, en dépit des longs hivers.
A sept milles de Yakoutsk, se trouve un village entier de cette race
curieuse, comptant 169 hommes et 124 femmes, qui habitent 69 maisons.
Il y a trente ans, Yakoutsk faisait venir sa provision de grain des
régions voisines de Vitimsk, à mille milles plus haut sur le fleuve;
mais, peu de temps après leur arrivée, ces individus (en 1859), étaient
à même de suffire à la demande totale de grain et de farine de la
capitale et de toute la région voisine. Avant leur arrivée, ils avaient
d'abord été exilés sur le Yenisséi, près de Furchansk, et le pays
autour de Yakoutsk était alors désert; mais les Skopzi y ont apporté
des changements aussi remarquables que ceux des Mormons au Salt Lake.

Les moineaux eux-mêmes se sont réunis autour de leurs fermes,
gazouillent dans les arbres et sur les magasins à grains, et ne
quittent jamais leur nouvelle patrie.

Je dois avouer que cette petite ville de Yakoutsk, quoique n'étant
ni moderne ni belle, est, à mon idée, la plus intéressante de toutes
celles de la Sibérie, par lesquelles j'ai passé. Elle fut fondée, il y
a 500 ans, par les Cosaques, et il reste jusqu'à ce jour des débris de
la forteresse pittoresque en bois, construite par eux pour se garantir
contre les Yakoutes. La forteresse était formée d'un carré assez grand,
pourvue de hautes tours, dont quatre restent encore debout; les bois en
sont aussi durs et aussi solides qu'autrefois. Ils portent encore les
marques des coups de flèche des aborigènes.

Ces derniers se réunirent une fois au nombre de dix mille, résolus à
brûler la forteresse. A cet effet, ils se munirent chacun d'un paquet
de broussailles desséchées et de branches d'arbres, qu'ils avaient
l'intention d'empiler le long des murs extérieurs pour y mettre le feu.
Ils firent un effort désespéré, mais quelques-uns ayant été tués par
les balles, les autres prirent la fuite.

Les commandants cosaques de la forteresse étaient tellement cruels pour
les habitants, qu'on raconte qu'un d'eux ne dînait jamais sans avoir
fait pendre un ou deux Yakoutes sur l'échafaud érigé en pleine place
publique. Outre la forteresse, il existe plusieurs vieilles églises
grecques, et la ville est remplie de ruines et de croix qui indiquent
l'endroit où se dressaient autrefois les autels des églises. Beaucoup
des habitations sont en bois; mais avec leur verandah, leurs voûtes
cloîtrées et leurs toits gothiques elles ont un aspect pittoresque tout
à fait inattendu. Cependant toute la ville est antique, et la vie n'y
semble pas prospère. Mais les survivants de _la Jeannette_, qui ont
passé dans cette ville garderont longtemps le souvenir de la manière
dont ils furent reçus par les autorités russes et particulièrement par
le gouverneur général Tchernaieff, dont les soins paternels ne leur
firent pas défaut un seul instant. Tout ce qu'il put faire, il le fit.
Quant à moi, il ordonna au Maître de police d'être constamment à mes
ordres, et l'ispravnik de la région fut envoyé, comme je l'ai déjà dit,
à Aldan, pour préparer mon voyage en traîneau vers le nord. Il fut
également chargé de retenir des relais de rennes tout le long du chemin
jusqu'à Vercshoyansk.

A partir d'Yakoutsk jusqu'au delta, nous ne pourrons plus, faute
de documents, suivre M. Jackson pas à pas comme nous l'avons fait
jusqu'ici. Nous nous bornerons donc à indiquer en quelques mots,
d'après ses lettres, les principaux incidents de cette partie de son
voyage.

Une lettre écrite à bord du _Pionneer_, sur la Léna, nous apprend
qu'il rencontra M. Melville à Semowyelak. Celui-ci revenait de son
opération de la côte nord-ouest jusqu'à l'embouchure de l'Alenek, où
il supposait que le lieutenant Chipp aurait pu être jeté par le vent
du nord-est, qui soufflait le jour de la séparation des canots. La
saison étant déjà avancée, M. Melville avait hâte d'en finir avec les
recherches en visitant les côtes de la baie Borchaya jusqu'à Ustyansk
et à l'embouchure de la Jana. De son côté, M. Jackson était pressé
de se rendre au lieu où l'on avait trouvé les restes de l'infortuné
de Long et de ses compagnons. Ils ne restèrent donc qu'un seul jour
ensemble à Semowyelak; l'un partit vers l'est, tandis que l'autre se
dirigeait vers l'ouest. Nous allons les laisser accomplir leur voyage
pour reprendre l'histoire des recherches de Melville d'un peu plus loin
et raconter brièvement, d'après ses dépêches et ses lettres, les débuts
de sa seconde campagne et la découverte de ses malheureux compatriotes.
D'ailleurs, nous retrouverons bientôt Melville et M. Jackson sur le
chemin d'Irkoutsk, et alors ce dernier pourra nous fournir quelques
détails sur la fin des opérations de la recherche entreprise pour
retrouver le lieutenant Chipp.



CINQUIÈME PARTIE

LA CATASTROPHE



CINQUIÈME PARTIE

LA CATASTROPHE.



CHAPITRE XI.

Découverte de la troupe de de Long.

  M. Melville arrive à Boulouni.—Sa première dépêche.—Arrivée à Cath
  Cartha.—Voyage de Melville au cap Bykoff pour s'y procurer des
  chiens et du poisson.—Quelques détails sur Cath Cartha.—Un hiver
  extraordinairement rigoureux.—Des indigènes morts de froid.—Dépêche
  du 24 mars.—Premiers détails sur la découverte des cadavres de de
  Long et de ses compagnons.—Liste des hommes retrouvés.—Lettre de
  M. Jackson.—Nouveaux détails sur la découverte de de Long et de
  ses hommes.—Sépulture.—Description du mausolée.—Premiers détails
  sur les recherches faites pour retrouver le lieutenant Chipp et les
  hommes du canot nº 2.


Maintenant que nous connaissons dans tous ses détails l'histoire de
_la Jeannette_, son emprisonnement et sa détention de vingt et un
mois au milieu des glaces, l'abandon de ce malheureux navire par son
équipage, qui, lui-même, est obligé d'opérer une retraite de près
de cinq cents milles sur la glace et vient périr dans le delta de la
Léna avant que toutes les mains qui lui sont tendues d'Europe comme
d'Amérique aient pu lui porter secours, qui, selon toute probabilité,
disparut à tout jamais dans les flots de l'Océan Glacial, il est temps
de revenir à celui que nous avons vu se dévouer pour retrouver au moins
les restes de ses infortunés compagnons. La dépêche du 24 mars nous
a déjà appris que cet homme courageux a réussi dans une partie de sa
lugubre entreprise, mais jusqu'ici, nous n'avons pas encore raconté
les circonstances dans lesquelles il a fait sa triste découverte. Nous
avions quitté Melville à la fin de janvier au moment où les préparatifs
de sa seconde campagne dans le delta étant terminés, il venait de
reprendre la route du nord. Nous allons maintenant le suivre dans cette
nouvelle expédition, sans toutefois nous arrêter à noter les incidents
du voyage jusqu'à Boulouni. Nous dirons seulement qu'en passant à
Verschoyansk il avait emmené avec lui le préfet de cette ville qui
devait lui rendre de grands services au milieu des indigènes, comme il
le racontera lui-même dans ses lettres et dans ses dépêches. C'est, au
reste, de Boulouni que sont datées les premières nouvelles envoyées par
lui, depuis son départ, au secrétaire de la marine à Washington, dans
la dépêche suivante:

  Boulouni (Sibérie orientale), 20 février 1882.

  A l'honorable secrétaire de la marine, Washington.

  J'ai l'honneur de vous informer de mon arrivée à Boulouni le 17
  courant. Toutes mes provisions, excepté les viandes sèches et les
  viandes salées, se trouvent également ici.

  Je partirai le 22 courant pour me rendre à Buchoff (Bykoff?) afin de
  me procurer des chiens et du poisson. J'y achèterai en même temps des
  vivres frais. Le reste de la troupe, avec notre convoi de provisions,
  quittera Boulouni le 25 courant, pour se rendre à Matvaïh, qui sera
  le centre de nos recherches, et qui se trouve à environ trois cents
  verstes plus au nord.

  Je rejoindrai mes compagnons à Matvaïh, dès que j'aurai réuni à
  Buchoff le nombre d'attelages et la quantité de poisson dont j'ai
  besoin.

  La neige est très épaisse et le temps terriblement tempêtueux, les
  opérations de toute la troupe se ressentiront donc plus ou moins des
  conditions atmosphériques.

  J'ai l'honneur, etc.

  G.-W. MELVILLE.


Après l'envoi de cette dépêche, M. Melville resta jusqu'au 12 mars sans
donner de ses nouvelles. Pendant ce laps de trois semaines, il s'était
rendu au cap Bykoff (Buchoff dans l'original), pour s'y procurer des
chiens et du poisson, comme il l'annonce dans la dépêche précédente.
Notre intention n'est point de nous étendre davantage sur ce voyage qui
se trouve raconté succinctement dans la dépêche que nous reproduisons
plus bas, mais nous ferons remarquer cependant que cette dernière ne
parle nullement de Matvaïh et qu'elle est envoyée de Cath Cartha.


  Cath Cartha, delta de la Léna (Sibérie orientale),
  le 12 mars 1882.

  A l'honorable secrétaire de la marine, Washington.

  MONSIEUR,

  J'ai l'honneur de vous informer que mes gens et moi sommes arrivés
  heureusement à Cath Cartha (quatre huttes de boue), après nous être
  trouvés séparés pendant quinze jours. Je suis, en effet, allé au cap
  Buchoff payer les quelques petites dettes que j'avais contractées en
  cet endroit, et en même temps acheter cinq mille poissons pour notre
  nourriture. Je m'y suis, en outre, procuré d'autres attelages de
  chiens pour mes gens et pour transporter nos provisions.

  Je suis arrivé au cap Buchoff le 24 février et j'y ai été retenu
  jusqu'au 6 mars par un mauvais temps continuel. C'est le plus
  mauvais que j'aie jamais vu. Sept attelages que j'avais envoyés pour
  transporter notre troupe sont revenus au bout de quinze jours après
  avoir perdu leur chemin pendant une tempête de neige. Six chiens
  étaient morts de froid et d'épuisement. Les conducteurs également
  avaient le visage terriblement maltraité par le froid, et au retour
  ils ont refusé d'entreprendre un nouveau voyage avant que le temps ne
  soit plus favorable.

  Cath Cartha se trouve à cinq verstes environ au sud d'Usterda,
  le dernier point où l'on ait trouvé des preuves authentiques du
  passage de de Long, dans sa marche vers le sud. Aussitôt que j'aurai
  suffisamment de poissons et trois attelages de choix, mes trois
  partis de recherche commenceront sérieusement leurs opérations.

  A part quelques visages mordus par le froid, quelques pieds et
  quelques mains endoloris par la même cause, j'ai le plaisir de vous
  annoncer que nous sommes tous bien portants, et, malgré ces misères,
  tous en état d'accomplir notre devoir.

  Le préfet de Porkiransk (Verschoyansk?) Carolampi, N. Epatetiuff
  retourne en ce moment à Perkansk (Verschoyansk?) après nous avoir
  rendu de réels services, en nous procurant des moyens de transports
  (chiens et conducteurs) du poisson et d'autres provisions.

  Ma troupe est composée comme suit:

  G. W. Melville, aide-ingénieur; W. G. F.-Ninderman, marin; James
  W. Bartlett, T. M. Greenbeck, pilote de rivière et interprête;
  Constantin Baboukoff, interprête pour l'allemand, le français,
  le russe et le yakoute; Pierre Kolenkin, sergent cosaque; Ivan
  Portnyagin et sa femme (Yakoutes), cuisiniers porteur d'eau et
  de bois; Yaphem Krapolloff, exilé russe, homme de peine. Nous
  sommes donc en tout neuf personnes, non compris les conducteurs de
  traîneaux qui doivent changer avec les contrées où nous opérerons nos
  recherches.

  J'ai l'honneur.....

  G. W. MELVILLE,

  Aide-ingénieur de la marine des Etats-Unis.


Cette dépêche est assez peu explicite et ne nous donne que peu de
détails sur les faits et gestes de Melville; pour la compléter dans la
mesure du possible, nous allons reproduire une autre lettre adressée
par lui à l'éditeur du _New-York Herald_, et datée du même lieu.


  Cath Cartha. Delta de la Léna. Sibérie orientale,
  13 mars 1882.

  Monsieur l'Editeur du _Herald_,

  La localité d'où je vous écris, Cath Cartha, n'est autre chose qu'une
  station composée de quatre huttes, bâties sur l'une des nombreuses
  branches de la Léna, à environ 50 verstes d'Usterda où fut trouvé
  le dernier record de de Long. J'ai choisi ce point, parce que c'est
  la station la plus rapprochée de celle d'Usterda, qu'elle se trouve
  presque directement au sud de cette dernière et par conséquent sur
  la ligne que devait suivre de Long. C'est au reste le seul point de
  ces parages où l'on rencontre quatre huttes réunies. De ces quatre
  huttes, deux nous servent de demeures; nous avons entassé dans
  les deux autres, en outre de notre provision de poissons tous les
  objets que nous avons amené avec nous. Elles sont si basses qu'il
  est impossible de s'y tenir debout. Ma troupe se compose de neuf
  personnes, dont trois survivants de _la Jeannette_, trois personnes
  engagées à Yakoustsk, un Yakoute et sa femme et enfin un exilé
  russe. J'ai loué des attelages de chiens avec leurs conducteurs,
  à l'embouchure de la Léna. En outre tout ce qui reste d'attelage
  dans le pays est occupé à m'amener du poisson. Aussitôt que j'aurai
  suffisamment de nourriture pour mes gens et pour mes attelages, nous
  commencerons à fouiller toute la région qui s'étend de l'Olenek à la
  rivière Jana.

  Je partirai demain en traîneau avec Ninderman et nos deux interprètes
  pour aller à Usterda et Sesteranek, afin de reprendre la piste de
  de Long au point où je l'ai perdue en décembre. J'ai bon espoir de
  retrouver de Long ainsi que ses papiers. Quant à Chipp, je crains
  qu'il n'ait jamais atteint la côte. Son canot était trop court pour
  affronter une mer aussi grosse que celle que nous eûmes le jour de
  notre séparation; Chipp était, à la vérité, le meilleur marin de la
  _Jeannette_, mais je crains que le temps n'ait été trop mauvais, non
  pour lui, mais pour son canot.

  Depuis quelques semaines, nous avons eu le temps le plus rigoureux
  que j'ai jamais vu. Un certain nombre d'indigènes sont morts de froid
  pendant le mois dernier. En revenant du cap Buchoff, où j'étais allé
  acheter du poisson et louer des chiens, j'ai rencontré deux familles
  d'indigènes réfugiées dans une vieille hutte. La tempête les avait
  retenues là pendant huit jours, de sorte que leurs vivres étaient
  épuisés. Ces gens nous racontèrent que pendant ces huit jours, ils
  avaient perdu trois de leurs enfants, âgés de huit, de cinq et de
  trois ans. Ces pauvres petites créatures étaient mortes de froid. Je
  leur donnai du poisson et du thé, et leur promis que nos attelages
  les prendraient et les emmèneraient en retournant à Buchoff.

  Le temps s'est un peu remis, je peux donc reprendre mes opérations de
  recherche, malgré la neige, qui en ce moment a une épaisseur énorme;
  elle couvre tout, jusqu'aux maisons, sur lesquelles on passerait
  sans les apercevoir, si la fumée qui sort des cheminées ne venait en
  révéler l'existence. Jamais la neige ne disparaît du sol dans ces
  contrées sous l'action des rayons du soleil, si ce n'est sur les
  points élevés; ce sont toujours les eaux du fleuve, lorsque celui-ci
  déborde, qui l'enlèvent bien avant le commencement de l'été arctique.
  Mais ces inondations couvrent toute la contrée que nous devons
  explorer, nous devons donc faire nos recherches auparavant qu'elles
  n'arrivent. Par ce qui précède, vous pouvez vous former, jusqu'à un
  certain point, une idée des difficultés qui nous attendent.

  Au mois de septembre dernier, quand nous abordâmes à Buchoff, pas
  un seul des hommes de la baleinière n'était valide. Deux seulement
  pouvaient marcher un peu, mais pas assez pour faire un long trajet.
  La rivière était déjà recouverte d'une mince couche de glace, assez
  forte pour arrêter un bateau, fût-il poussé par des hommes vigoureux
  et bien portants, mais trop faible cependant pour qu'on pût oser
  s'aventurer à marcher dessus. Pendant le mois d'octobre, la rivière
  gèle, mais la glace se brise au moins une demi-douzaine de fois.

  Longtemps ayant d'aller à Boulouni rejoindre Ninderman et Noros,
  j'avais la triste conviction que les peines de nos camarades étaient
  déjà finies. Je fis à cette époque tout ce que les circonstances me
  permettaient pour amener mes compagnons plus haut sur la rivière,
  et ensuite me porter au secours de de Long. En envoyant Danenhower
  et le reste de la troupe à Yakoutsk et en m'y rendant moi-même, je
  n'ai fait aucune perte de temps. On était alors, en effet, au milieu
  de l'hiver, et à cette époque de l'année, je ne pouvais rien faire
  dans le delta; d'un autre côté, il était nécessaire que je vinsse
  dans cette ville pour m'approvisionner de vivres pour le printemps et
  pour l'été, car c'est d'Yakoutsk qu'on tire tous les vivres qui sont
  consommés dans le delta; en outre, j'avais besoin de me rapprocher
  d'une station télégraphique, afin d'entrer en communication avec
  notre gouvernement.

  Maintenant nous sommes sur les lieux à explorer et nous ferons tous
  nos efforts pour terminer notre œuvre à la satisfaction générale. Je
  suis pressé de sortir d'ici, car la fumée de nos huttes nous a rendus
  presque aveugles. Ces huttes n'ont d'autre cheminée qu'un trou ménagé
  dans le toit et par lequel la fumée sort difficilement, de sorte que
  je peux à peine écrire.

  Le préfet de Verchoyansk qui m'a accompagné jusqu'ici retourne chez
  lui, en emportant nos lettres. Désormais, je n'aurai plus de moyen,
  si ce n'est par exprès, d'envoyer de nouvelles à Yakoutsk, avant la
  débâcle du fleuve, il peut donc arriver que vous n'entendiez plus
  parler de moi d'ici l'automne. Toutefois, s'il survenait quelque
  événement important, vous pouvez être assuré que j'enverrais un
  courrier spécial jusqu'à Irkoust.

  George W. MELVILLE.


Cependant M. Melville ne devait point attendre la fin de l'automne pour
faire parvenir de ses nouvelles.

Le 5 mai, arrivait en effet à Irkoutsk la dépêche suivante, que le
lecteur connaît déjà:


  Delta de la Léna, 24 mars 1882.

  J'ai trouvé le lieutenant de Long et ses compagnons tous morts.

  Tous les livres et papiers ont été trouvés également.

  Je reste, afin de poursuivre mes recherches et trouver le parti du
  lieutenant Chipp.

  MELVILLE.


Avec son laconisme ordinaire le télégraphe n'apportait rien de plus.
Après cette dépêche on savait qu'ils étaient tous morts, et les
parents, les amis de ces malheureux n'avaient qu'à prendre le deuil.
Mais où étaient-ils morts? et comment les avait-on retrouvés? pas un
mot. Quelqu'un? quelque indigène à demi barbare. Avait-il assisté
à leur agonie pour venir dire au monde civilisé, qui tout entier
s'intéressait au sort de cette héroïque phalange, comment elle avait
péri? M. Melville avait-il au moins trouvé quelque document qui permît
de retracer les péripéties du drame terrible qui venait de se passer
dans le delta de la Léna? Rien, pas un mot de plus. Tous morts: les
livres et les papiers ont été trouvés.

Heureusement la lettre suivante apportée à Irkoutsk par le même
courrier que la dépêche ci-dessus, et arrivée quelques semaines plus
tard en Amérique vient jeter quelque jour sur cette lugubre histoire.


  Delta de la Léna, 24 mars 1882.

  A l'honorable secrétaire de la marine, Washington.

  MONSIEUR,

  J'ai l'honneur de vous annoncer le succès des recherches que j'ai
  entreprises pour retrouver le parti du lieutenant de Long. Après
  plusieurs tentatives infructueuses pour suivre sa trace, en me
  dirigeant du nord au sud, je me suis décidé à reprendre en sens
  inverse le chemin suivi par Ninderman et Noros, en remontant le sud
  vers le nord. Après avoir visité toutes les pointes de terre qui
  s'avancent dans le vaste estuaire formé par la Léna au moment où ce
  fleuve se divise en plusieurs branches au nord de Matvaïh. Marchant
  de l'ouest à l'est, je contournais une pointe qui se trouve à l'est
  nord-est de cette station et dont l'un des côtés forme le bord de la
  rivière Kugoaeastack, pour remonter ensuite le long de ce bras de la
  rivière, lorsque je suis arrivé sur un point où un feu considérable
  avait été allumé. Presque aussitôt, Ninderman reconnut dans cette
  rivière Kugoaeastack, celle dont il avait suivi le bord avec Noros
  pour se rendre à Boulouni. Achevant de contourner la pointe je me
  dirigeai ensuite vers le nord et découvris environ à mille mètres
  plus loin, l'extrémité de quatre pieux liés ensemble et dépassant
  de deux pieds la surface de la neige acculée sur la berge. Sautant
  immédiatement hors de mon traîneau je courus vers ces pieux, et en
  approchant j'aperçus la gueule d'un canon de carabine Remington qui
  faisait saillie d'environ huit pouces hors de la neige. La carabine
  elle-même était accrochée par sa courroie à l'extrémité des pieux.
  J'ordonnai aussitôt aux indigènes qui nous accompagnaient d'enclouer
  la neige en cet endroit de la rive pendant que Ninderman et moi, nous
  explorerions la partie plus élevée du terrain. Je pris la direction
  du sud, tandis que Ninderman s'en allait vers le nord. J'avais fait
  cinq cents mètres environ, quand une bouillote restée sur la neige,
  attira mon attention; m'étant approché, je trouvai tout près trois
  cadavres en partie ensevelis sous la neige. En les examinant, je
  reconnus le lieutenant de Long, le docteur Ambler et le cuisinier
  chinois Ah Sam.

  Près du cadavre de de Long, je trouvai son carnet, dont vous
  trouverez une copie ci-incluse, depuis la première note jusqu'à la
  fin.

  Les livres et les papiers ont été trouvés sous les pieux, ainsi que
  les cadavres de deux des hommes. Les autres gisaient entre ce point
  et cinq cents mètres plus loin. L'amas de neige qui couvre l'espace
  compris entre ces deux limites devra être enlevé. Il forme un sillon
  ayant trente pieds à la base et vingt pieds de haut.

  Le point où les cadavres ont été trouvés, quoique élevé, était
  couvert de bois flotté, ce qui prouve qu'à une certaine époque de
  l'année, il est couvert par les eaux du fleuve. Cette remarque m'a
  décidé à transporter les cadavres sur un point convenable de la rive
  du fleuve, où je les enterrerai. Ensuite je continuerai avec toute
  la diligence possible, les recherches pour trouver le canot nº 2. Le
  temps a été si mauvais que nous n'avons pu voyager qu'un jour sur
  quatre, mais nous espérons un temps plus favorable avec le temps que
  nous aurons dans quelques jours.

  »J'ai l'honneur, etc.

  »George W. MELVILLE,

  »Aide ingénieur de la marine des États-Unis.»


A cette lettre était jointe la liste des infortunés dont on venait de
retrouver les cadavres. Voici cette liste:

  Le lieutenant George W. de LONG, de la marine des États-Unis.
  L'aide-chirurgien James M. AMBLER.
  M. Jerome COLLINS.
  Nelse IVERSON.
  Carl August GORTZ, matelot.
  Adolph DRESSLER.
  George Washington BOYD, chauffeur de 2e classe.
  Ah SAM, le cuisinier chinois.

Cette lettre de M. Melville, beaucoup plus explicite, il est vrai, que
la dépêche portant la même date, donne cependant bien peu de détails.
D'ailleurs, au moment où elle a été écrite, tous les cadavres n'étaient
pas encore trouvés, car la liste qui lui fait suite ne fait mention, ni
d'Erickson, ni de Knack, ni de Lee, ni d'Alexis.

Nous savons déjà qu'Erickson était mort longtemps avant ses compagnons
et avait été enterré dans le lit du fleuve. Mais qu'étaient devenus les
trois autres? En outre, Melville parle de transporter les cadavres sur
la rive de la Léna, mais a-t-il pu le faire? Ce sont là des lacunes
qu'une lettre de M. Jackson nous permettra de combler au moins en
partie.


  Buchoff, delta de la Léna, 24 avril 1882.

  Les préparatifs étant terminés, l'ingénieur Melville partit avec
  sa troupe, le 16 mars, du dépôt temporaire qu'il avait établi à
  Cath Cartha, afin d'entreprendre une exploration minutieuse et
  complète de toute la contrée où il espérait trouver le capitaine de
  Long et ses infortunés compagnons. Il emmenait avec lui James H.
  Bartlett, aide-ingénieur de _la Jeannette_, et William Ninderman,
  deux des survivants de _la Jeannette_. En outre, il s'était adjoint
  MM. Greenbek et Boboukoff comme interprètes; un Cosaque, nommé
  Kolenkni, et un exilé russe, Yaphem Kapelloff, comme surveillants des
  conducteurs de traîneaux; ceux-ci étaient Tomat Constantine, Georgie
  Nicholaï, «capitan» Inukkeuty Shimuluff, Story Nicholaï, Wassili
  Koolgark et Simeon Illak; enfin, pour terminer la liste, venaient
  Ivan Portnyagin et sa femme, qui comptaient comme cuisiniers et comme
  aides.

  Les opérations de la recherche commencèrent à Usterda, d'où l'on
  revint à Matvaïh dans l'espoir de trouver quelque part, sur le
  chemin qui conduit de l'une de ces stations à l'autre des traces du
  passage de de Long, mais les résultats furent absolument nuls; on ne
  découvrit pas le moindre indice qui pût mettre sur la voie qu'avaient
  suivie ceux qu'on cherchait. M. Melville se décida alors à reprendre
  en sens inverse la route suivie par Noros et Ninderman. Il partit
  donc le 23 mars de Matvaïh pour explorer les rives des différents
  bras de la Léna et pour retrouver l'épave du canot que Noros et
  Ninderman avaient rencontrée sur leur chemin le jour où ils étaient
  partis pour aller chercher des secours, car Ninderman comprenait
  que cette épave serait pour lui le point de repère le plus sûr pour
  retrouver les restes de ses anciens compagnons. Se rappelant, en
  effet, de l'état de ceux-ci au moment de son départ avec Noros, et
  jugeant de la distance qu'ils pouvaient parcourir chaque jour, il
  savait qu'ils n'avaient pu aller bien loin au-delà de cette épave.
  L'événement confirma ses prévisions. Car ayant trouvé l'épave dans
  la journée du 23, la troupe de Melville ne l'avait pas dépassée de
  cinq cents mètres, que le canon d'une carabine et quatre pieux liés
  ensemble et dont l'extrémité faisait saillie à travers de la neige
  attirèrent son attention.

  Melville s'approcha en toute hâte et vit que les quatre pieux avaient
  été liés ensemble pour soutenir l'extrémité d'une perche, laquelle
  reposait par l'autre bout contre la berge du fleuve et soutenait
  elle-même le faîte d'une tente. Immédiatement il fit enlever la
  neige autour des pieux par deux des indigènes qui l'accompagnaient.
  Arrivés à huit pieds environ de profondeur, ceux-ci trouvèrent chacun
  un cadavre à peu près en même temps. C'étaient ceux de Gortz et de
  Boyd, Melville leur dit alors d'enlever la neige dans la direction
  de l'est, puis remonta lui-même sur le haut du talus qui, en cet
  endroit, se trouvait à vingt pieds au-dessus du niveau du fleuve,
  afin d'y chercher un endroit convenable pour déterminer la position
  avec son compas. S'étant dirigé du côté de l'ouest, il avait fait
  un millier de mètres environ quand ses yeux tombèrent sur une
  _bouillotte_. En s'approchant pour examiner cet objet, il sentit
  son corps frissonner; il avait failli heurter du pied une main qui
  émergeait à la surface de la neige. S'accroupissant aussitôt et
  écartant, avec ses mains, la neige qui, à cet endroit, n'avait qu'un
  pied de profondeur, il se trouva en présence des restes du commandant
  de Long. A trois pieds plus loin était le cadavre du docteur Ambler,
  celui de Sam, le cuisinier chinois, était étendu à ses pieds. Tous
  les trois étaient en partie recouverts d'une moitié de la tente que
  ces malheureux avait emportée en s'éloignant de leurs compagnons
  qui n'en avaient plus besoin. Ils avaient aussi sur eux quelques
  morceaux de couverture dont ils s'étaient enveloppés pour conserver
  un peu de chaleur. Les restes d'un feu étaient encore là, tout près
  de la bouillote, avec quelques morceaux de saule arctique, dont les
  infortunés avaient fait une infusion.

  Le carnet de de Long était resté sur le sol à côté de son cadavre,
  ainsi que son crayon; sans doute il n'avait pu le remettre dans sa
  poche après y avoir inscrit sa dernière note. Ainsi, l'infortuné
  capitaine, ainsi que le docteur Ambler et Sam sont morts le jour
  où cette note a été inscrite. De Long avait l'habitude de noter
  chaque jour les événements de la journée; quand il n'avait rien de
  particulier à noter, il inscrivait simplement la date et le nombre de
  jours qui s'étaient écoulés depuis la catastrophe de _la Jeannette_.

  Avant de quitter l'emplacement de la tente où ils laissaient les
  cadavres de leurs compagnons, pour traîner leurs pieds fatigués et
  privés de chaussures, au lieu où les attendait le repos éternel, de
  Long et le docteur Ambler avaient respectueusement couvert, avec un
  lambeau de vêtement, le visage de leur collègue, M. Collins.

  La tente avait été plantée dans un enfoncement profond de la rive.
  C'est là que furent trouvées deux boîtes contenant des notes qui
  avaient été placées sous la berge. La caisse de médicaments et le
  pavillon encore attaché à sa hampe furent trouvés un peu plus à l'est.

  Les cadavres d'Iverson et de Dressler étaient couchés côte à côte
  un peu en dehors de la place qu'avait recouvert la moitié de tente
  enlevée par les trois derniers survivants; celui de M. Collins était
  un peu plus loin à l'intérieur de la tente. On ne découvrit pas tout
  d'abord, ceux de Lee et de Knack; mais en consultant le carnet de
  de Long, on constata qu'après leur mort, celui-ci, avec le docteur
  Ambler, M. Collins, le cuisinier Ah Sam, les avaient transportés
  hors de la vue de leurs camarades, derrière une pointe de terre,
  située à l'ouest où ils les avaient laissés, étant trop faibles
  pour les enterrer. En fouillant sous la neige en cet endroit, les
  deux cadavres furent retrouvés; ni l'un ni l'autre n'avaient de
  bottes aux pieds: elles étaient remplacées par des chiffons qu'ils
  s'étaient enroulés et attachés autour des jambes pour se protéger du
  froid, mais des morceaux de cuir brûlé, trouvés dans leurs poches,
  ne montraient que trop clairement à quelle extrémité ces malheureux
  avaient été réduits pour la nourriture. Tous portaient sur leurs
  mains et sur leurs vêtements des traces de feu. On eût dit que dans
  le dernier effort du désespoir ils s'étaient traînés dans le feu pour
  se réchauffer. Le cadavre de Boyd fut même trouvé couché en travers
  sur les débris d'un foyer, ses vêtements étaient complètement brûlés
  jusqu'à la peau; cependant son corps n'avait pas été entamé.

  L'intention de l'ingénieur Melville était d'ensevelir les restes
  de ses infortunés compagnons dans l'endroit même où ils avaient
  été trouvés. Mais les indigènes lui firent remarquer qu'une tombe
  construite en cet endroit serait emportée par les eaux du fleuve,
  qui, au moment du printemps, couvrent le delta tout entier et
  atteignent une hauteur de quatre pieds. Changeant alors d'avis,
  Melville les fit transporter sur le sommet d'une colline de roc dur,
  élevée d'environ trois cents pieds au-dessus du niveau du fleuve,
  et située à quarante verstes plus à l'ouest, et sur laquelle il
  éleva un mausolée avec les débris de l'embarcation, près de laquelle
  les cadavres avaient été trouvés. Il fit d'abord tailler une croix
  gigantesque dans un énorme madrier de bois flotté, qu'il planta
  sur la crête de la colline. Il fit ensuite construire au pied, et
  juste dans l'axe du méridien magnétique, un caisson en bois long de
  vingt-deux pieds, profond de deux et large de six. Les cadavres y
  furent déposés côte à côte, et le caisson fut recouvert de madriers
  juxtaposés. Une traverse de faîte, longue de seize pieds, fut ensuite
  fixée solidement par son milieu dans le pied de la croix, à cinq
  pieds au-dessus du corps du cercueil et appuyée à ses extrémités sur
  deux madriers placés en arcs-boutants et ayant la même inclinaison.
  D'autres madriers, placés côte à côte et appuyés par une de leurs
  extrémités sur la traverse, et, de l'autre, sur le roc, donnèrent à
  l'ensemble la forme d'une pyramide parfaite. Le tout fut recouvert de
  pierres, de sorte que, le travail achevé, ce monument présentait à
  l'œil l'apparence d'un monticule pyramidal et surmonté d'une croix.
  Cette dernière s'élève à vingt-deux pieds au-dessus du roc. Le fût,
  ainsi que les bras, qui sont longs de douze pieds, ont un pied carré
  comme épaisseur.

  Avant d'ériger cette croix, Melville et ses compagnons y gravèrent le
  soir, dans leur hutte, l'inscription suivante:

  «A la mémoire de douze officiers ou marins du steamer arctique _la
  Jeannette_, morts dans le delta de Léna, en octobre 1881.

  «Lieutenant G.-W. de Long, Dr J.-M. Ambler, J.-J. Collins, W. Lee, A.
  Gortz, A. Dressler, A. Erickson, G.-W. Boyd, N. Iverson, H. Knack,
  Alexis, Ah Sam.»

  Après ce triste devoir rempli, M. Melville prit des mesures pour
  qu'au printemps la pyramide fût recouverte de terre par les soins
  du commandant de Boulouni, au cas ou il aurait lui-même fini ses
  recherches assez tôt pour quitter le delta avant la débâcle des
  glaces. La structure de ce monument, qu'on peut apercevoir à vingt
  verstes de la rivière, mérite véritablement des éloges à son auteur.

  Aussitôt après leur découverte, les livres et les papiers furent
  scellés, et personne ne put en examiner le contenu. Le carnet de
  de Long, lui-même, fut l'objet de la même mesure, à l'exception
  du mois d'octobre, où l'on pouvait avoir besoin de puiser des
  renseignements pour la continuation des recherches. Les objets de
  valeur ou autres qui pouvaient avoir quelque intérêt aux yeux des
  parents ou des amis des hommes morts furent religieusement conservés
  et envoyés à Yakoutsk en même temps que les livres, les papiers et
  le pavillon, que Melville avait confiés à M. Boboukoff et au sergent
  cosaque qui devaient les déposer entre les mains du gouverneur du
  district. Celui-ci devait les conserver jusqu'au retour de Melville,
  à moins que des instructions venues du département de la marine des
  États-Unis, lui en ordonnassent autrement.

  Pendant que Melville prenait toutes ces dispositions, il faisait
  rechercher activement les restes d'Alexis. D'après le carnet de de
  Long, le cadavre de cet Indien avait été déposé sur la glace de la
  rivière, en face l'épave du canot, mais on n'avait encore pu le
  retrouver.

  Le 10 avril, Melville, aussitôt après avoir terminé le monument élevé
  à la mémoire de ses anciens compagnons, partit avec sa troupe pour
  chercher les traces du lieutenant Chipp, et s'assurer s'il avait pu,
  avec son canot, atteindre le delta de la Léna ou quelque point des
  côtes voisines. Tenter d'explorer le delta tout entier eût été une
  entreprise irréalisable: car celui-ci est formé par un immense banc
  de sable coupé dans tous les sens par des milliers de cours d'eau
  plus ou moins larges et dont beaucoup sont navigables mais changent
  de direction d'année en année. Il devait donc se borner, avec le peu
  de monde dont il disposait, à visiter la ligne des côtes avant que
  la saison des traîneaux ne prît fin, car plus tard l'inondation qui
  coïncide avec la debâcle des glaces devait faire disparaître toutes
  les traces qui pouvaient exister.

  Le plan de Melville, pour cette dernière partie des recherches, était
  de s'avancer lui-même jusqu'à l'Olenek et de revenir par la côte
  nord-ouest jusqu'à Cath Cartha, tandis que Bartlett et Ninderman,
  passant ensemble par ce dernier point, iraient dans la direction du
  nord-est jusqu'à Barkin, où ils se sépareraient; Bartlett devait
  alors suivre la côte orientale, pendant que Ninderman reviendrait à
  Cath Cartha en longeant la côte septentrionale.

  Bartlett et Ninderman, qui sont revenus les premiers, n'avaient
  pas trouvé le moindre vestige du passage de Chipp. Melville n'est
  pas encore de retour. Des difficultés qu'il ne pouvait surmonter
  ont malheureusement retardé son départ de trois jours, et il se
  peut qu'il éprouve de sérieuses entraves, car la fin de la saison
  des traîneaux arrive à grands pas. Après son retour à Cath Cartha,
  toute la troupe rejoindra Bartlett, qui se trouve en ce moment à
  Gemenovialak, et explorera le cap Borchaya et la baie du même nom. Si
  alors on ne trouve aucune trace des gens du canot nº 2, on sera forcé
  d'admettre comme vraie la triste présomption que ce canot a sombré
  pendant la tempête de septembre, et que Chipp et tous ses hommes ont
  péri au milieu des flots.



CHAPITRE XII.

Les derniers jours de de Long et de son parti[4].

  [4] Fragment du carnet du lieutenant de Long.

  Le samedi, 1er octobre, 111e jour de la retraite.—Erickson subit
  l'amputation des doigts de pied.—Passage de la rivière.—Record
  laissé sur la rive orientale.—Une route glacée et des rations
  pour un jour encore.—Quatre quatorzièmes de livre de pemmican par
  homme et un chien mourant de faim pour provisions.—On trouve des
  empreintes de pas d'homme.—Alexis prend une butte de terre pour une
  hutte.—Conséquences de cette erreur.—Le lieutenant de Long, M.
  Collins et Gortz, passent à travers la glace.—Le dernier chien est
  tué et mangé.—Effroyable nuit.—L'état d'Erickson s'aggrave.—Il a
  les mains gelées.—La troupe cherche un abri dans une hutte.—Une
  ration de thé et une demi-livre de chien.—Mort d'Erickson.—Ses
  funérailles.—Dernière demi-livre de chien.—Départ.—Record laissé
  dans la hutte.—Alexis rapporte un ptarmigan.—Départ de Ninderman
  et de Noros.—Des morceaux de peau de renne pour nourriture.—Plus
  de thé.—Une cuillerée de glycérine pour nourriture.—La glycérine
  fait défaut.—L'infusion de saule arctique la remplace.—Lee
  supplie ses compagnons de l'abandonner.—Une demi-cuillerée à thé
  d'huile douce par homme et par jour.—Du thé de saule et deux
  vieilles bottes.—Alexis meurt.—Knack et Lee meurent.—Iverson
  meurt.—Dressler meurt.—Boyd et Gortz meurent.—M. Collins
  mourant.—Plus rien.—Jusqu'à quel point la fatalité s'est acharnée
  sur de Long et ses compagnons.


Après le récit des différents incidents qui ont accompagné la
découverte des corps de de Long et de ses compagnons, l'imagination
peut se retracer en partie les événements qui ont dû se passer pendant
la longue et cruelle agonie des douze infortunés appartenant à
l'équipage du canot nº 1. Mais ce récit ne peut donner naissance qu'à
des hypothèses lesquelles ne peuvent elles-mêmes s'appliquer qu'aux
derniers moments de ces malheureux. Il nous faudra donc aller chercher
ailleurs, pour apprendre ce qui s'est passé depuis le départ de Noros
et Ninderman jusqu'au moment où leurs compagnons ont successivement
rendu le dernier soupir; pour connaître la longue suite de tortures
physiques et morales que ces hommes, mourants de faim et à moitié
gelés, attendant toujours des secours qui ne devaient venir jamais,
ont eu à souffrir, pour enfin nous faire une faible idée des angoisses
de cet infortuné capitaine, qui, n'ayant plus d'espérance qu'en Dieu,
a vu succomber un à un et sous ses yeux ceux qui s'étaient confiés à
sa garde et qu'il était impuissant à sauver. La fin du carnet de de
Long, que nous allons reproduire, nous racontera en partie toutes ces
infortunes, qu'il faudrait avoir souffert pour les bien comprendre.
Néanmoins la lecture de ces notes prises jour par jour, et presque
heure par heure nous permettra de suivre pas à pas les progrès de la
mort s'emparant peu à peu de ces hommes jeunes encore.

Nous reprendrons le carnet de de Long à une date antérieure de quelques
jours au départ de Ninderman. Nous y trouverons quelques renseignements
nouveaux, omis dans le récit de ce dernier, et qui méritent d'être
relatés, et, en outre, de cette façon, le tableau que va nous fournir
de Long sera complet.

Samedi, 1er octobre, 115e jour, et mois nouveau.—Aussitôt que le
cuisinier est venu nous prévenir, tous les hommes ont été réveillés.
Nous avons déjeuné à 6 heures 45, de thé et d'une livre de renne. J'ai
ensuite envoyé Ninderman et Alexis examiner le cours principal de la
rivière, pendant que le reste des hommes est allé chercher du bois.

Le docteur a repris l'amputation des orteils d'Erickson.

Il ne lui en reste plus qu'un.

Sans doute il aura à continuer sa besogne jusqu'à ce qu'Erickson n'ait
plus de pieds, à moins que la mort n'arrive auparavant.

Temps clair; légers souffles du nord-ouest. Baromètre marque 30° 15´ à
6 h. 5. Température: 18° à 7 h. 30.

On a vu Ninderman et Alexis traverser la rivière. J'ai envoyé aussitôt
des hommes pour transporter nos bagages de l'autre côté.—Laissé ici
record suivant:

«Samedi, 1er octobre 1881.—Quatorze hommes ou officiers du steamer
arctique américain _la Jeannette_ ont atteint cette hutte le mercredi
28 septembre et ont été forcés d'y rester jusqu'à ce jour, pour
attendre que la rivière gelât. Ce matin, ils se préparent à passer
sur la rive occidentale, afin d'atteindre un des établissements qui
se trouve sur la Léna. Nous avons deux jours de vivres, mais ayant
été assez heureux jusqu'à présent pour nous procurer du gibier pour
subvenir à nos besoins les plus pressants, nous n'avons aucune crainte
pour l'avenir.

»Tous les hommes de la troupe sont bien à l'exception d'un seul,
Erickson, qui a subi l'amputation des doigts de pieds qu'il avait
gelés. On trouvera d'autres records dans plusieurs huttes sur la rive
orientale de cette rivière que nous avons remontée en venant du nord.

  »George W. DE LONG,
  »Lieutenant de la marine des États-Unis,
  »commandant de l'expédition.»

Suivait la liste des membres de la troupe attaché à ce record.

A 8 h. 30 nous avons fait notre dernière traversée de la rivière et mis
notre malade en lieu sûr.

Ensuite nous avons marché jusqu'à 11 heures 20, emmenant Erickson et
son traîneau. A cette heure nous nous sommes arrêtés pour prendre notre
repas du midi, qui a consisté en une demi-livre de renne et du thé. A
une heure, nous avons repris notre route pour marcher jusqu'à 5 heures
5.

A 8 heures, nous nous sommes glissés dans nos couvertures.

Dimanche, 2 octobre (112e jour).—Nous avons tous pu dormir jusqu'à
minuit, mais à partir de cette heure, le froid a été si intense et si
gênant qu'il est devenu impossible de songer au sommeil. A 4 h. 30,
tout le monde était levé et s'était approché du feu. Le jour commençait
à poindre. Erickson n'a cessé de rêver pendant toute la nuit, et, de
fait, aurait tenu éveillés ceux que le froid n'aurait pas empêchés de
dormir. Nous avons déjeuné à 5 h. d'une demi-livre de renne et de thé.

Belle matinée, brise légère du nord; baromètre marquant 30,30 à 5 h.
32.—Température 6° 35´.

Nous sommes partis à 7 heures, suivant le cours de la rivière partout
où nous l'avons trouvé glacé. A 9 h. 30, j'ai acquis la certitude que
nous nous étions éloignés du lit principal du fleuve. Je pense que
nous avons pu faire deux milles à l'heure et nous devons avoir marché
2 heures 40. Cette après-midi, je pense que nous avons fait de 6 à 7
milles. Mais où sommes-nous? A l'entrée du cours de la Léna enfin, je
crois. Sagasta me semble un mythe.

Nous avons vu deux vieilles huttes et c'est tout. Mais comme ces huttes
ne se trouvaient pas sur notre chemin et que nous étions encore au
milieu du jour, nous n'y sommes point allés.

Nous avons marché pendant toute la journée sur la glace, ce qui me fait
croire que nous suivions le lit d'un cours d'eau; mais il était si
étroit et si embarrassé que je ne peux croire qu'il fût navigable.

Il nous faut marcher sans relâche vers le sud, espérant que Dieu nous
conduira à quelque station, car depuis longtemps j'ai reconnu que nous
étions impuissants à nous sauver nous-mêmes.

Nous avons eu une journée claire et calme pendant laquelle le soleil a
brillé sur nous de tout son éclat.

Une route glacée et des rations pour un jour encore. Bateaux glacés
et naturellement tirés sur la rive. Pas une hutte en vue pendant
toute la journée, et nous nous sommes arrêtés sur une pointe de terre
élevée pour y passer une nuit froide et misérable. A souper nous avons
mangé une demi-livre de renne et bu du thé. Nous avons allumé un grand
feu. Ensuite il fallu nous préparer à passer une seconde nuit froide
et pénible. Le vent était si pénétrant que nous avons été obligés de
tendre nos demi-tentes comme paravents et de nous asseoir derrière où
nous grelottions enveloppés de nos couvertures.

Lundi, 3 octobre 1881 (113e jour).—Le froid était si intense et notre
position si misérable que j'ai fait servir le thé à tout le monde, et
qu'ensuite nous nous sommes mis en marche pour continuer jusqu'à 5
heures du matin. A ce moment, nous avons mangé notre dernière ration de
viande et bu une seconde fois du thé.

Il ne nous reste plus maintenant qu'une ration de 4/14 de livre de
pemmican et un chien à moitié mort de faim.

Puisse Dieu venir de nouveau à notre aide! Quelle distance nous
faudra-t-il parcourir avant de trouver une station ou un abri! Lui seul
le sait.

Vent piquant. Le baromètre marquait 30, 23 à 1 h. 50.

Erickson semble s'éteindre. Il est faible et abattu; dès qu'il
s'endort, il se met à parler soit en danois soit en allemand, peu en
anglais. Personne ne peut dormir près de lui, lors même que les autres
circonstances le permettraient. La nuit dernière ma montre s'est
arrêtée à 10 h. 15, sans que j'en puisse deviner la cause. Je l'avais
donnée à l'homme de garde. Je l'ai remise aussi exactement à l'heure
que j'ai pu, et c'est sur cette heure approximative que nous nous
fixerons désormais jusqu'à ce que nous puissions faire mieux. Le soleil
s'est levé hier à 6 heures 40, c'est-à-dire avant que ma montre ne
s'arrête. Nous avons fait cinq milles.

Pour nous, force signifie en avant! La traversée de la rivière, pour
gagner la rive opposée où nous voyions de nombreuses trappes à renard,
nous a fait perdre un peu de temps, et, par conséquent un peu de
chemin. Nous avons aussi trouvé sur cette rive la trace d'un homme
qui devait aller vers le sud. Nous avons suivi cette trace jusqu'au
moment où nous l'avons vue se diriger vers la rivière pour se continuer
sans doute jusqu'à la rive occidentale. A ce moment, nous avons été
obligés de revenir sur nos pas, car nous ne pouvions plus suivre cette
piste, la rivière étant libre de glace en cet endroit. En outre, un de
ces innombrables bas-fonds qui infestent la rivière nous a forcés de
faire un détour vers l'est. Aussi me suis-je hâté de regagner la rive
occidentale que nous avons atteinte à 10 heures 10. Mangé nos derniers
4/14 de livre de pemmican.

A 1 heure 40, nous nous sommes remis en marche et nous avons fait
une longue étape jusqu'à 2 heures 20. Alexis prétendait avoir vu une
hutte de l'autre côté de la rivière; pendant notre dîner, il en vit
une seconde. Dans les circonstances où nous nous trouvions, mon désir
était de m'y rendre le plus promptement possible, mais elles étaient
sur la rive gauche de la rivière, et nous nous trouvions sur la rive
droite. Heureusement, nous avons rencontré un banc de sable qui nous
a fourni un excellent terrain pour marcher, jusqu'à un point où nous
avons pu traverser la rivière en diagonale. Nous sommes arrivés sur
l'autre rive à 2 heures 20. J'ai fait aussitôt arrêter tout le monde
et envoyé Alexis inspecter une seconde fois les environs, du sommet
d'un tertre élevé. Il est revenu en annonçant qu'il avait aperçu une
seconde hutte dans les terres, à un mille et quart environ de la
rivière. L'autre hutte se trouvait au contraire à peu près à la même
distance dans la direction du sud, mais sur une langue de terre élevée
qui s'avançait dans la rivière. La difficulté d'emmener un malade sur
un traîneau, à travers les terres, m'a décidé immédiatement à me rendre
à la dernière, que nous pouvions atteindre en moitié moins de temps,
en suivant le lit glacé de la rivière, puisqu'elle se trouvait sur la
rive. Ninderman montant à son tour sur le tertre, est revenu, disant
que ce qu'on apercevait dans les terres était bien une hutte, mais
qu'il n'osait affirmer que c'en fût une autre qu'on voyait sur le bord.
Cependant, Alexis était toujours très affirmatif. N'y voyant pas très
bien moi-même, j'ai malheureusement pris ses yeux pour les meilleurs
et donné l'ordre d'avancer dans la direction du sud. La petite troupe
s'est donc mise en marche, Alexis et Ninderman tenant la tête. Nous
avions fait un mille environ, quand soudain je suis passé à travers la
glace en enfonçant jusqu'aux épaules, sans que mon sac pût m'arrêter.
Pendant que je me débattais pour me relever, Gortz, qui était à
cinquante mètres en arrière, s'est à son tour enfoncé jusqu'au cou,
tandis que M. Collins, qui était derrière lui, plongeait aussi jusqu'à
la ceinture. Cet accident nous a causé un moment d'arrêt. Mais nous
étions à peine relevés que nos habits étaient couverts d'une croûte de
glace, et nous courions le risque d'avoir les membres gelés. Nous nous
sommes cependant traînés jusqu'à ce que, vers 3 heures 45, nous sommes
arrivés au point où Alexis avait cru voir une hutte. Ninderman, suivi
du docteur, est monté aussitôt sur la pointe de terre, et son premier
cri a été: «La voilà, venez!» Nous étions à peine montés qu'il s'est
écrié de nouveau: «Mais il n'y en a pas!» Cette nouvelle a été pour moi
une cruelle déception et la cause d'une véritable frayeur. Ce qu'on
avait pris pour une hutte n'était qu'une grosse butte de terre, mais
de forme si régulière, qu'à cause de sa position singulière, on se fût
imaginé qu'elle avait été élevée artificiellement pour servir de point
de repère. Ninderman lui-même avait été tellement convaincu que c'était
une hutte, qu'il en avait fait le tour pour trouver la porte et était
ensuite monté dessus afin d'y chercher un trou au sommet. Mais tout
cela en vain. Ce n'était réellement qu'une butte de terre. Ce n'a été
qu'avec le cœur bien triste que j'ai fait établir notre camp dans une
anfractuosité de la pointe de terre, pour y passer la nuit. Bientôt
après, nous séchions ou plutôt nous brûlions nos vêtements à la flamme
d'un grand feu, tandis qu'un vent glacé nous rongeait le dos.

Comme il ne nous restait aucune nourriture pour souper, j'ai dit à
Iverson de tuer le chien et de le préparer. Quelques instants plus
tard, toute la troupe, à l'exception du docteur et de moi, s'est repue
avec délices d'un ragoût composé de toutes les parties de l'animal
que nous ne pouvions pas emporter. Pour nous deux, c'était un mets
nauséabond;—mais pourquoi m'étendre sur ce sujet désagréable? J'ai
fait peser l'animal et nous avons trouvé qu'il nous donnait vingt-sept
livres de viande. Il était gras, et, comme il avait été nourri de
pemmican, sa chair devait être très nette.

Aussi, l'emplacement du camp trouvé, j'ai envoyé Alexis avec un fusil
vérifier si l'autre hutte n'était point un mythe comme la première.
Il est revenu à la brume, sûr cette fois de ne s'être pas trompé,
car il est entré à l'intérieur de la hutte, qu'il a trouvée large et
spacieuse; en outre, il y a trouvé des débris de renne et des os.

Alors, nous nous sommes préparés à nous accommoder de notre mieux de
l'endroit où nous étions. Nous trois qui étions passés à travers la
glace, nous nous tenions devant le feu où nous cuisions presque au
milieu d'un nuage de vapeur. M. Collins et Gortz avaient bu un peu
d'alcool, mais je ne pus en avaler.

Le froid intense qu'il faisait, joint au vent pénétrant du nord-ouest
que nous ne pouvions éviter et contre lequel nous n'avions aucun abri,
nous présageait encore une nuit plus pénible et plus misérable que les
précédentes. Pour comble d'infortune, Erickson est tombé en délire et
ses divagations sont venues comme pour mettre le comble à l'horreur de
l'effroyable position dans laquelle nous nous trouvions.

Il nous a été impossible de nous réchauffer; quant à sécher nos
vêtements, nous ne pouvions y songer. Chacun de nous paraissait ahuri
et stupéfié, et j'avais tout lieu de craindre que quelqu'un de nous ne
vînt à mourir pendant la nuit. J'ignore quelle température il a fait,
car j'ai brisé mon thermomètre de poche dans une de mes nombreuses
chutes sur la glace, mais je suis convaincu qu'il eût marqué plusieurs
degrés au-dessous de 0 (Fahr.).

Une garde a été désignée pour entretenir le feu autour duquel nous nous
sommes pressés pour passer notre troisième nuit sans sommeil. Si Alexis
ne m'avait point enveloppé de sa peau de phoque et ne s'était point
assis contre moi pour me communiquer de sa propre chaleur, je crois que
je serais mort de froid.

Erickson pousse des gémissements, et dans son délire fait mille
châteaux en Espagne.

Oh! puissé-je ne jamais passer une autre nuit pareille à celle-ci!

Jeudi, 4 octobre (114e jour).—Dès les premières lueurs de l'aube,
nous nous sommes levés et nous sommes mis à circuler autour de notre
campement pendant que le cuisinier préparait le thé. Le docteur,
en visitant à ce moment le malheureux Erickson, a fait la triste
découverte que celui-ci avait quitté ses gants pendant la nuit et qu'il
avait les mains gelées. On s'est mis sur-le-champ à le frictionner,
et, à 6 heures, la circulation était assez bien rétablie pour que nous
puissions nous hasarder à le transporter. Aussitôt chacun a avalé
sa ration de thé et repris son fardeau pour partir. Erickson ayant
complétement perdu connaissance, nous avons été obligés de l'attacher
sur son traîneau. Un vent violent du sud-ouest soufflait à ce moment
et rendait la sensation du froid encore plus intense; néanmoins nous
sommes partis, et, à huit heures, après deux heures d'une marche
forcée, nous avons pu, grâce à Dieu, déposer notre malade dans une
hutte assez spacieuse pour nous contenir tous. Nous nous sommes
empressés d'y allumer du feu, et, pour la première fois depuis samedi
matin, nous avons pu nous réchauffer.

Le docteur ayant examiné Erickson, l'a trouvé fort mal. Son pouls était
devenu très faible. Il était toujours en délire, et, à la suite de la
terrible nuit que nous venions de passer, il déclinait rapidement. Nous
craignions même que son existence ne se prolongeât pas de quelques
heures. J'ai fait alors réunir tout le monde autour de moi pour lire
les prières des agonisants à côté du moribond. Tous y ont assisté
avec recueillement, mais je crains que ma prononciation saccadée
n'ait empêché de comprendre ce que je lisais. Une garde a ensuite été
désignée pour entretenir le feu, et nous nous sommes tous couchés à
l'exception d'Alexis. Celui-ci est parti à la chasse à dix heures, mais
il est revenu à midi, complétement trempé, la glace s'étant brisée
sous lui pendant qu'il traversait la rivière. Nous nous sommes levés à
six heures du soir pour prendre un peu de nourriture, ce qui m'a paru
indispensable, pour conserver mes forces. Chacun a reçu une demi-livre
de chien et une ration de thé. C'est tout ce que nous avons pris de
nourriture dans la journée. Néanmoins nous étions heureux de ne plus
nous trouver exposés sans abri à l'ouragan qui soufflait du sud-ouest,
et c'en était assez pour nous faire oublier notre disette.

Mercredi 5 octobre, 115e jour.—Le cuisinier s'est levé à 7 heures
30 pour nous préparer du thé avec les feuilles qui nous ont déjà
servies hier. Il n'a rien autre chose à nous donner d'ici ce soir. Une
demi-livre de chien sera notre ration de chaque jour, jusqu'à ce que
nous ne trouvions d'autre nourriture.

Alexis est, de, nouveau, parti à la chasse à 9 heures. Pendant son
absence, j'ai envoyé le reste des hommes ramasser des brindelles de
bois pour couvrir le sol de la hutte qui dégèle sous nous et nous tient
si humides que nous ne pouvons dormir.

L'ouragan de sud-ouest continue. Le baromètre marquait 30° 13´ à 2
heures 40.

Une des jambes d'Erickson commence à se décomposer, il s'éteint
rapidement. L'amputation ne servirait désormais à rien, car
probablement il mourrait pendant l'opération. Il a repris connaissance.

Alexis est rentré à midi sans avoir vu de gibier. Cette fois il avait
pu traverser la rivière, mais le froid et la violence de l'ouragan
l'ont forcé de revenir.

Je crois que nous sommes sur la côte orientale de l'île de Titary,
c'est-à-dire à vingt-cinq milles de Kumah Surka que je suppose être une
station. C'est là notre dernière espérance. Le rêve de Sagasta s'est,
depuis longtemps, évanoui. La hutte, dans laquelle nous sommes, est
toute neuve, mais ce n'est certainement pas la station astronomique,
indiquée sur ma carte. En fait, cette hutte n'est même pas terminée,
vu qu'elle n'a ni porte ni porche. Peut-être est-ce une hutte d'été.
Cependant de nombreuses trappes à renard existent dans les environs.
Notre dernière espérance de salut repose sur cette supposition et sur
l'arrivée de jours moins mauvais, car je ne me sens plus rien à faire.
Aussitôt que l'ouragan se sera apaisé, j'enverrai Ninderman avec un de
ses camarades à Kumah Surka où ils se rendront à marche forcée pour y
chercher du secours.

A 6 heures, on nous a servi à chacun notre demi-livre de chien et notre
ration de thé de _second chaud_ (infusé pour la seconde fois) et nous
sommes allés nous coucher.

Jeudi, 6 octobre (116e jour.)—Tout le monde était debout à 7 h. 30.
Pris une tasse de thé (troisième infusion) mélangée avec une once
d'alcool. Tous extrêmement faibles. L'ouragan s'apaise un peu. J'ai
envoyé Alexis à la chasse. Ninderman et Noros partiront à midi pour
se rendre à marche forcée à Kumah-Surka. A 8 h. 45, notre compagnon
Erickson a quitté cette vie. J'ai adressé quelques paroles de
consolation et d'encouragement aux hommes. Alexis est revenu les mains
vides. Trop d'amas de neige. Oh! mon Dieu, qu'allons-nous devenir? Il
nous reste quatorze livres de chien pour faire les vingt-cinq milles
qui nous séparent d'une station problématique. Il nous est impossible
de creuser une fosse pour enterrer Erickson, car le sol est glacé et
nous n'avons pas d'instrument. Il ne nous reste donc qu'à le descendre
dans le lit de la rivière à travers la glace. Il est enseveli dans un
morceau de la tente. J'ai fait préparer dix hommes, et après avoir
pris une demi-once d'alcool, nous allons essayer de lui rendre les
derniers devoirs, mais nous sommes si faibles que je ne sais si nous
pourrons aller jusqu'à la rivière.

A 12 h. 40, j'ai lu l'office des morts et nous avons transporté notre
pauvre compagnon jusqu'à la rivière. Après avoir ouvert un trou dans la
glace, nous y avons fait passer son corps. Trois décharges de Remington
ont été tirées sur sa tombe comme honneurs funéraires. Nous avons
ensuite préparé une planche sur laquelle nous avons gravé l'inscription
suivante: «En mémoire de H.-H. Erickson, 6 octobre 1881. _U. S. S.
Jeannette._» Cette planche sera fixée sur la berge de la rivière et
presque sur sa tombe; ses vêtements ont été ensuite partagés entre ses
camarades; sa bible et une mèche de ses cheveux sont entre les mains
d'Iverson.

Nous avons soupé à 5 heures d'une demi-livre de chien et de thé.

Vendredi, 7 octobre (117e jour).—A déjeuner, nous avons mangé notre
dernière ration de chien et bu du thé.

Notre dernière feuille de thé a été mise dans la bouillote ce matin, et
nous sommes sur le point d'entreprendre un voyage de vingt-cinq milles
avec quelques feuilles de thé déjà infusées et deux quarts d'alcool (2
lit. 272). Néanmoins, j'ai confiance en Dieu, et je crois que Lui, qui
nous a nourris jusqu'ici, ne souffrira pas que nous mourrions de faim.

Nous avons commencé nos préparatifs de départ à 7 heures 10. Nous
laissons derrière nous une carabine Winchester hors de service et cent
soixante et une livres de munitions; il nous reste deux Remingtons et
deux cent quarante-trois cartouches.

J'ai laissé la note suivante dans la hutte que nous avons quittée ce
matin:

  »Vendredi, 7 octobre 1881.—Les officiers et matelots ci-dessous
  dénommés, du steamer américain _la Jeannette_, partent d'ici ce matin
  pour se rendre à marche forcée à Kumah-Surka ou à quelque autre
  station située sur le bord de la rivière Léna.

  »Nous sommes arrivés ici mardi, 4 octobre avec un de nos compagnons,
  malade, le matelot H.-H. Erickson qui est mort hier matin et a été
  enterré dans le lit de la rivière, à midi.

  »Il a succombé aux suites des atteintes du froid qu'il avait enduré,
  et d'épuisement.

  »Les survivants de notre troupe sont en bonne santé, mais nous
  n'avons plus de vivres, car nous avons mangé nos dernières rations ce
  matin.

  »George W. DE LONG,

  »commandant de l'expédition.»

Partis à 8 heures 30, nous avons marché jusqu'à 11 heures 20 pour faire
environ trois milles. Au bout de ce trajet nous étions tous à peu près
épuisés. Ayant rencontré un gros bloc de bois rejeté par le courant,
j'ai pensé que la place était favorable pour chauffer de l'eau; j'ai
donné l'ordre de faire halte pour dîner: une once d'alcool dans un pot
de thé. Nous avons ensuite repris notre marche et nous sommes arrivés
à un cours d'eau qui nous a semblé la branche principale du fleuve. En
essayant de traverser, quatre d'entre nous sont passés à travers la
glace; alors, craignant les effets du froid, j'ai fait allumer du feu
sur la rive occidentale pour sécher nos vêtements. J'ai envoyé Alexis
à la chasse pendant cette halte, en lui recommandant de ne pas trop
s'éloigner et de ne pas rester trop longtemps; à 1 heure 30, il n'était
pas encore de retour et on ne l'apercevait nulle part.

Légère brise du sud-ouest, brouillard, montagnes en vue dans la
direction du sud.

Alexis est revenu à 5 heures 30; il rapportait un ptarmigan dont nous
avons fait de la soupe, laquelle, avec une demi-once d'alcool, a
constitué tout notre souper; nous nous sommes ensuite glissés sous nos
couvertures pour dormir.

Légère brise de l'ouest. Pleine lune. Ciel étoilé. Température modérée.

Alexis a rencontré une rivière large d'un mille et sans glace.

Samedi, 8 octobre (118e jour).—Tous debout à 5 heures et demie.
Déjeuner: une once d'alcool dans une pinte d'eau chaude.

_Note du docteur._—L'alcool a été très précieux pour nous, donné à
la dose d'environ trois onces par jour, conformément aux expériences
du docteur Ambler: il trompe l'appétit et empêche les tiraillements
d'estomac, il a soutenu l'énergie des hommes.

Nous avons continué de marcher en avant jusqu'à 10 heures 30. Une once
d'alcool. De 6 heures 30 à 10 heures 30 nous avons fait cinq milles
et nous sommes arrivés sur le bord d'un large cours d'eau. Nous nous
sommes remis en marche et sur notre chemin, nous avons rencontré des
bancs de neige et enfin une petite rivière qui nous a forcé à retourner
sur nos pas. Halte à 5 heures. Nous n'avons avancé que d'un mille.
Mauvaise chance. Neige. Vent froid du sud-ouest. Campé. Peu de bois.
Une demi-once d'alcool.

Dimanche, 9 octobre (119e jour).—Tout le monde était éveillé à 4
heures 30. Une once d'alcool pour déjeuner. Lecture du service divin.

J'ai envoyé Ninderman et Noros en avant pour chercher du secours. Ils
emportent leurs couvertures, une carabine cinquante cartouches et deux
onces d'alcool. Je leur ai donné l'ordre, au moment de leur départ,
de rester sur la rive occidentale de la rivière jusqu'à ce qu'ils
atteignent une station. Ils sont partis à 7 heures. Trois hurrahs les
ont salué à leur départ.

Je me suis mis en route avec le reste de la troupe, à 8 heures. Passés
à travers la glace. Tous mouillés jusqu'aux genoux. Nous nous sommes
arrêtés pour faire du feu et faire sécher nos vêtements. A 10 heures
30, nous nous sommes remis en route. Là on a eu des défaillances. A 1
heure, nous sommes arrivés sur la rive du fleuve. Halte pour dîner: une
once d'alcool. Alexis a tué trois ptarmigans dont nous avons fait de la
soupe. Nous suivons les traces de Noros et Ninderman, que nous avons
perdus de vue depuis longtemps. En route à 3 heures 30. Nous sommes
arrivés à un tertre élevé sur le bord de la rivière dans laquelle nous
voyons de nombreux glaçons passer rapidement devant et s'en aller dans
la direction du nord. A 4 heures 40, ayant trouvé du bois, nous avons
fait halte. Nous avons rencontré un bateau de rivière qui va nous
servir d'abri pour dormir. Une demi-once d'alcool pour souper.

Lundi, 10 octobre.—(120e jour).—Nous avons pris notre dernière once
d'alcool ce matin à 5 heures. A 6 heures 30, Alexis est parti pour
essayer de tuer des ptarmigans. Mangé des morceaux de peau de renne.
Hier nous avons mangé la peau de renne qui servait à envelopper mes
pieds.

Légère brise du sud-est.—Température supportable.

En route à 8 heures.—En traversant une crique, trois d'entre nous
sont tombés à l'eau, de sorte que nous avons été obligés de faire du
feu pour sécher leurs vêtements.—Nous sommes repartis à onze heures,
mais la marche était horriblement difficile. Lee nous a supplié de
l'abandonner. Nous avons rencontré quelques petites grèves et de
grandes longueurs de berges élevées.—Traces nombreuses de ptarmigans.

Nous avons continué de suivre la trace de Ninderman et de Noros, et,
vers trois heures, étant épuisés, nous nous sommes traînés dans une
brèche de la rive, où nous avons allumé du feu avec le bois que nous
avons pu trouver.—Alexis est ensuite parti pour chercher du gibier,
mais est revenu les mains vides.—Nous n'avons rien pour souper qu'une
cuillerée de glycérine. Tout le monde est faible, mais plein de
courage. Que Dieu ait pitié de nous!

Mardi, 11 octobre.—(121e jour).—Ouragan du sud-ouest, accompagné de
neige.—Nous sommes incapables d'aller plus loin. Alexis ne trouve plus
de gibier et nous n'avons, pour toute nourriture, qu'une cuillerée de
glycérine et de l'eau chaude. Plus de bois autour de notre campement.

Mercredi, 12 octobre.—(122e jour).—Nous avons pris, à déjeuner, notre
dernière cuillerée de glycérine avec de l'eau chaude.—Pour dîner,
nous aurons une couple de poignées d'écorce de saule arctique que nous
ferons infuser dans un pot d'eau.—Chacun devient de plus en plus
faible.—C'est à peine si nous avons assez de force pour aller chercher
du bois.—L'ouragan du sud-ouest et la neige continuent.

Jeudi, 13 octobre.—(123e jour).—Thé de saule.—Vents violents du
sud-ouest.—Pas de nouvelles de Ninderman. Nous sommes dans la main
de Dieu; s'il ne vient à notre secours, nous sommes perdus; nous ne
pouvons plus marcher contre le vent, et, rester ici, c'est mourir de
faim.

Dans l'après-midi, nous avons fait un mille en avant pendant lequel
nous avons eu à traverser une autre rivière ou un coude de la
grande.—Après l'avoir traversée nous nous sommes aperçus que Lee avait
disparu. Nous nous sommes réfugiés dans un trou de la berge, et j'ai
envoyé à la recherche de Lee.—Il s'était laissé tomber sur la neige,
et attendait la mort.—Nous avons récité tous ensemble le _Pater_ et le
_Credo_.—Après souper, l'ouragan redouble de violence.—Nuit horrible.

Vendredi, 14 octobre.—(124e jour).—A déjeuner, une infusion de saule,
à dîner, la moitié d'une cuiller à thé d'huile douce et infusion de
saule.

Alexis a tué un ptarmigan dont nous avons fait de la soupe.

Le vent du sud-ouest s'apaise.

Samedi, 15 octobre.—(125e jour).—Thé de saule et deux vieilles bottes.

Décidons de partir au lever du soleil.—Alexis _broken down_[5].
Lee également—arrivons à une embarcation—elle est vide. Halte et
campement.

  [5] Cette expression est intraduisible en français; mot à mot: _brisé
  à terre_.

Au crépuscule, il nous semble apercevoir de la fumée dans la direction
du sud.

Dimanche 16. (126e jour). Alexis _broken down_. Service divin.

Lundi, 17. (127e jour). Alexis mourant. Le docteur le baptise. Lecture
de la prière des morts. Jour anniversaire de la naissance de M.
Collins: 40 ans. Alexis mort d'épuisement et de faim, vers le coucher
du soleil. Nous l'avons couvert du pavillon et couché sous la tente.

Mardi, 18 octobre, (128e jour). Calme et doux. Neige tombe. Alexis
enterré dans l'après-midi. Nous l'avons déposé sur la glace de la
rivière et couvert de glaçons plats.

Mercredi, 19 octobre, (129e jour). Coupons notre tente en morceaux pour
nous envelopper les pieds. Le docteur est parti en avant pour trouver
l'emplacement d'un campement. Nous avons changé de place à la brune.

Jeudi, 20 octobre, (130e jour). Temps clair, avec soleil mais très
froid. Lee et Knack agonisants.

Vendredi, 21 octobre, (131e jour). Vers minuit, le docteur et moi avons
trouvé Knack mort entre nous deux.

Lee a rendu le dernier soupir vers midi. Nous avons lu les prières des
morts quand nous l'avons vu sur le point de trépasser.

Samedi, 22. (132e jour). Nous sommes trop faibles pour transporter les
corps de Knack et de Lee jusque sur la glace. Le docteur, M. Collins
et moi les avons portés de l'autre côté de la pointe de terre pour les
soustraire à notre vue.

Mes yeux se ferment.

Dimanche, 23 octobre, (133e jour). Tous assez faibles. Nous avons
dormi ou du moins nous sommes reposés aujourd'hui, puis nous avons été
chercher du bois avant la nuit. Lu une partie du service divin.

Lundi, 24 octobre, (134e jour). Nuit cruelle.

Mardi, 25 (135e jour).

Mercredi, 26 octobre, (136e jour).

Jeudi, 27 octobre, (137e jour).—Iverson _broken down_.

Vendredi, 28, (138e jour). Iverson est mort ce matin.

Samedi, 29, (139e jour).—Dressler est mort cette nuit.

Dimanche, 30, (140e jour).—Boyd et Gortz sont morts pendant la nuit.
M. Collins est mourant[6].

  [6] Voir aux gravures le fac-simile de l'autographe.


Ici, s'arrête le carnet de de Long.

Au moment où la dernière note y a été inscrite, trois des hommes de la
troupe vivaient encore: le lieutenant de Long, le docteur Ambler et le
cuisinier chinois Ah Sam; mais lequel a survécu aux deux autres pour
recevoir leur dernier soupir? Nul ne le sait et nul ne le saura jamais.

Nous nous arrêterions ici et n'ajouterions plus un mot si nous ne
devions encore montrer avec quel acharnement la fatalité semble
s'être attachée à cet infortuné de Long et à ses compagnons. Nous
avons déjà vu que si Ninderman et Noros, à leur arrivée à Bulcour,
étaient repartis immédiatement avec des traîneaux, au secours de leurs
compagnons, la plupart de ceux-ci eussent été sauvés. Nous savons,
d'un autre côté que, si la baleinière avait pu faire une vingtaine de
milles de plus, ils auraient rencontré les deux voyageurs bien avant
leur arrivée à Bulcour et eussent pu se porter au secours de leur
commandant; mais le destin voulut qu'on les conduisît à Gemovyalack
en les détournant du chemin de Boulouni. Enfin, chacun se rappelle le
dernier dialogue de M. Danenhower avec M. Jackson. Ce n'est pas tout;
M. Jackson va nous raconter comment cette malheureuse troupe a débarqué
à trente milles d'un village habité toute l'année où elle aurait pu
trouver des secours; elle n'en eut malheureusement pas connaissance,
et comment aussi elle passa à quelques verstes d'un magasin rempli de
viande de renne; mais nous nous arrêtons là pour laisser la parole à M.
Jackson.

«Le sort, dit-il en parlant de de Long, paraissait lui être contraire.
S'il eût abordé trente milles plus à l'ouest, il fût tombé sur un
village habité toute l'année par les indigènes. Ce village se trouve
au nord d'Upper-Boulouni. Il passa aussi à vingt verstes d'une hutte,
où étaient suspendus les cadavres de vingt rennes que les indigènes
tenaient en réserve pour l'hiver. En outre, il n'avait pas avec lui
un seul fusil de chasse; il avait même donné l'ordre, en quittant
son premier campement, de les abandonner sur la glace; or, dans les
contrées qu'il devait traverser, les rennes sont rares, tandis que
les ptarmigans abondent. Le journal de de Long porte en effet, chaque
jour, la mention: «Ici, traces nombreuses de ptarmigans», et pour les
tuer Alexis n'avait qu'une carabine; aussi, tout bon tireur qu'il fût,
ne tua-t-il que quelques-uns de ces oiseaux. Le jour où Ninderman et
Noros quittèrent le reste de la troupe, une bande de plus de deux
cents ptarmigans vint s'abattre à un quart de mille du campement, et
cependant on ne put en tuer un seul. Avec un seul fusil de chasse,
Alexis eût pu soustraire à la famine, et par conséquent sauver tous ses
compagnons, bien que la saison fût trop avancée pour rencontrer des
rennes. Autre fait que j'ai appris à Gemovyalack et qui montre jusqu'à
quel point la fortune était contraire à ce malheureux de Long. Deux
indigènes, revenant du nord du delta, et se dirigeant vers Bykoff,
aperçurent sur leur chemin l'empreinte des pas de la troupe de de Long,
deux jours après son passage; ils trouvèrent, en outre, une carabine
Remington laissée par celui-ci dans une hutte, à moitié chemin entre le
point de débarquement et celui où les cadavres ont été trouvés; mais,
au lieu de suivre ces empreintes, ils se contentèrent d'emporter la
carabine et de se retirer, craignant d'avoir affaire à des maraudeurs
ou à des voleurs de grand chemin. Ayant entendu parler de Melville et
de sa troupe, des trois canots et de la disparition du capitaine, en
arrivant à Gemovyalack, ils s'abstinrent de dire ce qu'ils avaient vu,
de peur d'être punis pour n'avoir pas suivi les traces qu'ils avaient
rencontrées, et ce ne fut qu'après quelques jours qu'ils rompirent le
silence, mais alors il était trop tard.

D'un autre côté, de Long commit une faute par suite de son excès de
sollicitude pour ses livres et papiers particuliers, ainsi que pour
les instruments scientifiques et autres bagages, dont il surchargea
inutilement ses hommes. Il eût pu laisser tous ces objets dans sa
première _cache_, mais il voulut, au contraire, les faire porter avec
lui par ses hommes pendant toute la durée de leur pénible voyage. Quand
on les emporta, en même temps que les cadavres, ils remplissaient un
traîneau à chiens. De Long tenait tant à ses livres et à ses cartes
qu'il dépensa ce qui lui restait de force pour essayer de les porter
sur le sommet du tertre où il expira avec le docteur Ambler et Ah Sam,
afin de les soustraire aux eaux de l'inondation, lors du débordement de
la Léna au printemps; mais il ne put y porter que ses cartes.

Après le départ de Noros et de Ninderman, leurs compagnons ne firent
plus que dix-huit milles dans l'espace de vingt jours, c'est-à-dire
depuis le 9 jusqu'au 30 octobre, date à laquelle se termine son carnet.
Même avant le départ de Ninderman, de Long était très faible; quand il
avait marché pendant dix minutes, il était obligé de se coucher pour
se reposer, et disait alors à ses compagnons: «Ne vous inquiétez pas
de moi, marchez aussi loin que vous pourrez, je vous suivrai.» Après
chaque journée de marche, il faisait construire d'énormes bûchers qu'il
allumait à la nuit, et dont la flamme atteignait trente pieds de haut.
Les débris du dernier de ces bûchers se trouvaient à quelques centaines
de mètres de l'endroit où tous les membres de la troupe expirèrent. Par
ce moyen, il espérait attirer l'attention des gens que, persistait-il à
dire, on ne pouvait manquer d'envoyer à sa recherche. Mais ces bûchers
brûlèrent en vain; à l'époque de sa mort, pas un être humain ne se
trouvait dans un rayon de cent milles.

Le parti de Melville à Gemovyalack, s'en trouvait à peu près à cette
distance.

La lumière produite par ces bûchers pouvait, au milieu de l'atmosphère
glacée des plaines du delta, être aperçue à quarante ou cinquante
verstes, et les partis de recherches se fussent trouvés alors dans ce
périmètre, et de Long eût été évidemment secouru.

La grande croix qui surmonte le mausolée élevé sur la montagne
voisine de la hutte de Matock, peut être aperçue de vingt ou trente
verstes. Des arrangements ont été pris par Melville avec le général
Tchernaieff, gouverneur d'Irkoutsk, pour que la pyramide entière
soit recouverte d'une couche épaisse de terre, afin d'empêcher la
chaleur du soleil de pénétrer jusqu'aux cadavres et de les dégeler.
Si cette mesure est prise de bonne heure, les corps resteront intacts
indéfiniment, parce qu'à une profondeur de deux ou trois pieds le sol
du delta ne dégèle jamais. Ils pourront donc être enlevés plus tard, si
on le désire.

Le général Tchernaieff a fait placer une inscription en russe sur la
tombe, et tous les fonctionnaires de la région ont reçu l'ordre de
veiller à ce que le monument soit maintenu en bon état.



SIXIÈME PARTIE

LE RETOUR



SIXIÈME PARTIE

LE RETOUR



CHAPITRE XIII.

Retour.

  Position du lieu où furent retrouvés les corps du capitaine de
  Long et de ses compagnons.—Erreur du premier sur le chemin qu'il
  avait parcouru et sur sa véritable position.—Stolboï.—M. Jackson
  reprend la route suivie par Ninderman et Noros.—Il arrive à
  Boulouni.—Son départ pour Verschoyansk où il espère rattraper M.
  Melville.—En route il apprend qu'il est précédé de deux officiers
  américains.—Quand il arrive à Verschoyansk, Melville est parti,
  ainsi que les deux officiers américains.—Qui sont ces derniers.—Le
  capitaine Berry, commandant du _Rodgers_.—Après plusieurs jours
  de marche forcée, M. Jackson rejoint le capitaine Berry et le
  lieutenant Hunt, son compagnon.—Nouvelles qu'il en reçoit.—Le
  lieutenant Putnam emporté par les glaces.—Récit du voyage du
  capitaine Berry.—Les trois voyageurs rejoignent M. Melville, retenu
  à Kengurack par les neiges.


Comme nous l'avons vu précédemment, M. Jackson avait rencontré
l'ingénieur Melville à Simowyelack, au moment où celui-ci se
disposait à terminer la dernière partie de sa tâche. De son côté,
il était parti pour visiter l'endroit où de Long et ses compagnons
ont péri. «L'endroit où les corps de de Long et de ses compagnons
furent trouvés, dit-il, dans une lettre datée à Yakoutsk du 8 juin,
se trouve au nord-est de l'île Stolboï, qui s'élève comme un pilier
juste à l'endroit où la Léna se divise pour envoyer un de ses bras vers
l'est. Pendant toute la durée de sa retraite à travers le delta, de
Long n'avait pas cru à l'existence de cette île, ou du moins croyait
l'avoir dépassée depuis longtemps, car quinze jours avant sa mort il
écrivait sur le carnet qu'on a retrouvé près de son corps: «Je suis
convaincu que nous sommes dans l'île de Titary, à vingt-cinq milles de
Kumah-Surka.» Le dédale de rivières qui se croisent et s'enchevêtrent
en traversant le delta, l'avait trompé, et, dans l'état de faiblesse
où il se trouvait, il supposait avoir parcouru plus de chemin qu'il ne
l'avait fait en réalité. Mais en arrivant sur la pointe élevée le long
de laquelle était appuyé le mince abri où ses compagnons expirèrent
et qui devait lui servir à lui-même, ainsi qu'au docteur Ambler et
à Ah Sam, de champ de repos, il dut voir clairement son erreur et
reconnaître qu'il était à cent milles au moins de ce Kumah-Surka, dont
quelques jours auparavant il ne s'était cru éloigné que de quelques
milles.»

Après avoir visité ce lieu de lugubre mémoire, M. Jackson reprit la
route qu'avaient suivie Ninderman et Noros pour se rendre à Boulouni.
Il en repartit le 4 mai, espérant rencontrer Melville à Verschoyansk;
mais, cette année, le dégel étant arrivé quinze jours plus tôt que
d'ordinaire, il éprouva de grandes difficultés à arriver jusqu'à cette
ville. Ces difficultés furent encore augmentées par ce fait, que deux
officiers du _Rodgers_ étaient passés sur la même route, prenant les
rennes qu'on lui avait réservés après la clôture des stations de
rennes. Il n'arriva donc à Verschoyansk que longtemps après le départ
de M. Melville et de ses compagnons, et un jour plus tard que les deux
inconnus qui le précédaient. Il apprit alors que ces deux derniers
n'étaient autres que le lieutenant Berry, capitaine du _Rodgers_, et
le lieutenant Hunt. Mais nous allons le laisser raconter lui-même sa
rencontre avec ces deux officiers.

Pendant le trajet de Boulouni à Verschoyansk, localité située à environ
moitié chemin entre le delta de la Léna et Yakoutsk, j'appris de
voyageurs tongouses, en traversant la _tundra_, que deux _bolschoï_
américains avaient passé les stations des rennes, se rendant de
Kolymsk en Russie. Pendant plusieurs jours, je ne pus m'imaginer quels
pouvaient être ces Américains de distinction, et ce n'est qu'après
avoir atteint la station des rennes de Kulgachsoch que je sus qui ils
étaient. Car on me dit, à cette station, que, deux jours avant mon
arrivée, le capitaine Berry, du steamer _Rodgers_, et le lieutenant
Hunt, l'avaient traversée, et qu'ils étaient en route pour Yakoutsk.
Ils étaient arrivés à Kulgachsoch à un moment bien choisi pour eux. En
me rendant au delta, j'avais en effet avisé les chefs des stations de
rennes que je serais de retour dans une dizaine de jours environ, et,
conséquemment, bien que le moment de l'ouverture des ports fût venue,
ils avaient conservé un nombre de rennes suffisant pour mes traîneaux.

Si je n'avais pas été attendu, je crois que le capitaine Berry eût
éprouvé de grandes difficultés à pousser en avant de Kulgachsoch,
attendu que chevaux et chiens sont inconnus dans cette région, et qu'il
n'existe actuellement aucun moyen de locomotion à moins que l'on ait eu
la précaution d'amener avec soi ses propres chevaux.

De tous ceux qui faisaient partie de l'expédition à la recherche
de _la Jeannette_, j'étais resté le dernier dans le delta, et, par
conséquent, aussitôt après mon passage, les rennes auraient été envoyés
dans les montagnes pour la saison d'été. Heureusement, Knass Ivan, le
grand propriétaire de rennes sur cette route, en avait gardé juste
assez pour deux (environ 35), et, par conséquent, je n'ai pas éprouvé
un grand retard dans mon voyage. Ce fut une raison pour moi de faire
tous mes efforts afin de rejoindre le capitaine Berry. Mais un jour de
soleil produit un effet désastreux sur la _tundra_ couverte de neige,
et je m'aperçus bientôt que si le capitaine Berry avait pu atteindre
Verschoyansk en traîneau, il en serait autrement pour moi, qui n'étais
qu'à cinquante milles de distance de cette localité, et je me vis dans
la nécessité de monter à cheval et de perdre un temps précieux à me
procurer six ou sept malheureuses bêtes. A Verschoyansk, où j'arrivai à
7 heures du soir, j'appris que le capitaine Berry et ses hommes étaient
partis le matin même à 10 heures, et comme il m'était impossible de me
procurer assez de chevaux avant le lendemain à 2 heures, je craignis
que mes efforts pour les rejoindre ne fussent infructueux. La première
journée suffit pour me montrer combien ma tâche serait difficile, même
gagnant cinquante milles en un jour, et combien, en temps de dégel, il
est avantageux d'avoir une avance, ne fût-elle que d'un jour seulement.
La rivière Jana, que le capitaine avait en effet pu traverser la nuit
précédente, était devenue pour moi impraticable au même endroit, et je
dus faire un détour de vingt milles pour rejoindre la route sur le bord
opposé. Mais je poussai néanmoins en avant, et, après une poursuite
d'environ cent cinquante milles, je fus assez heureux pour le rejoindre
lui et ses gens. Il avait été retardé par les Yakoutes, qui refusaient
de faire plus de cinquante verstes par jour, pour ménager leurs
chevaux. J'appris de sa bouche, qu'après l'incendie de son navire,
n'ayant aucune nouvelle de _la Jeannette_, il s'était décidé à partir
en traîneau, pour chercher les traces de ce navire supposé perdu.
Il se proposait de suivre la côte du pays des Tchouktchis, jusqu'à
l'Indigirka, et de poursuivre sa route jusqu'à la Jana et la Léna, et
de retourner ensuite en Amérique par Yakoutsk et la voie de Sibérie.
Mais, en route, ayant appris la nouvelle du naufrage de _la Jeannette_;
de la perte du parti de de Long; de l'expédition de Melville, et,
enfin à Ustyansk, près de l'embouchure de la Jana, le résultat des
recherches de ce dernier, il s'était décidé à se rendre à Yakoutsk pour
conférer avec lui, avant de prendre une détermination sur ce qu'il
avait à faire. Le capitaine Berry était, en outre, porteur de mauvaises
nouvelles sur le sort du lieutenant Putnam, qui avait été emporté avec
son traîneau par les glaces de la baie de Saint-Laurent, et que l'on
n'avait pas encore retrouvé au moment de son départ. L'enseigne Hunt,
qui accompagnait le lieutenant Putnam dans le malheureux voyage pendant
lequel ce triste événement est arrivé, m'en a raconté les détails, dont
je vous ai télégraphié la substance au bureau de Yakoutsk. Le capitaine
Berry et l'enseigne Hunt n'avaient cependant pas perdu tout espoir de
revoir ce jeune officier. Ils pensaient qu'il avait des chances de
salut. Il avait avec lui des chiens qui pourraient lui fournir assez de
nourriture pour un mois. Ils parlaient de Putnam comme d'un homme plein
de bravoure et de sang-froid qui ferait certainement tous ses efforts
pour se sortir de sa terrible position. «Une circonstance qui est de
nature à nous donner de l'espoir,—disait le capitaine Berry,—c'est ce
fait qu'un indigène, qui avait été entraîné sur les glaces de la baie
de Saint-Laurent, sans avoir autre chose que les habits qu'il portait
et un fusil, demeura absent durant un laps de trois mois et finit par
se sauver sans le secours de personne.»

Nous trouvâmes M. Melville bloqué par les neiges à la station de
rennes de Kengurach, au pied du versant septentrional de la chaîne
de Verschoyansk, où nous dûmes tous attendre trois jours avant de
pouvoir traverser les montagnes. Le capitaine Berry eut l'amabilité de
me raconter son voyage à la recherche de _la Jeannette_. Parti de la
baie de Saint-Laurent, il avait suivi la côte de Thouktchis jusqu'à
Ruski-Oustie, sur l'Indigirka, et de là jusqu'à Ustyansk, sur la Jana.
Jusqu'à Ruski-Oustie, il avait suivi la côte de l'Océan Arctique avec
traîneau attelé de chiens. Ensuite, de Ruski-Oustie, il s'est rendu à
Eliku, qui se trouve à une grande journée de marche plus au nord sur la
rivière. De là il passa à Balli, pour gagner Ustyansk et Verschoyansk.
Ses recherches le long de la côte ont été très complètes jusqu'à
Ruski-Oustie. Mais là, ne pouvant se procurer de la nourriture pour
ses chiens, il a été contraint de modifier son plan de voyage et de
renoncer à son projet de pousser jusqu'à la Léna pour explorer toute la
côte sibérienne de la baie de Saint-Laurent jusqu'à l'Oleneck, de sorte
que l'expédition d'hiver à la recherche du lieutenant Chipp se serait
trouvée terminée du côté de l'est. Voici le récit que le capitaine
Berry m'a fait de son voyage:

«Après l'incendie du navire, nous sommes allés chercher asile dans
les villages des Tchouktchis de la baie de Saint-Laurent. Nous
voyant suffisamment approvisionnés de vivres, puisque les indigènes
partageaient leur nourriture avec nous, mon grand souci était de
procurer à mes hommes des vêtements convenables, car un petit nombre
seulement d'entre eux étaient pourvus de peaux et de fourrures.
J'envoyai donc un indigène chez un propriétaire de rennes, nommé
Omlikot, avec mission de rapporter tous les vêtements de peau dont
nous avions besoin. Mais il ne revint qu'au bout d'un assez long
temps et me dit alors qu'Omlikot viendrait voir lui-même ce que je
désirais. Mais celui-ci ne vint pas, et depuis j'ai appris qu'il avait
été surpris par une tempête de neige pendant laquelle il avait perdu
trois chiens sur six qui composaient son attelage. Alors je pris le
parti d'aller, sans perdre de temps, à l'île d'Eccletlan, où j'avais
laissé M. Putnam avec quelques hommes et des provisions. La mission
de celui-ci était de s'assurer si quelques hommes de _la Jeannette_
n'atteindraient point la côte quelque part aux environs. Il devait
aussi, pendant l'automne, pousser vers l'ouest aussi loin qu'il le
pourrait et laisser, sur un point, des provisions pour le printemps ou
pour les gens de _la Jeannette_, s'ils survenaient. Le 27 décembre, je
quittai donc le village de Nunamo pour me rendre à l'entrepôt laissé
sur la côte par M. Putnam et y prendre les vêtements nécessaires à mes
hommes. Mes chiens avaient été très maigrement nourris à Nunamo; aussi,
le premier jour, bien qu'ayant marché de 7 heures du matin jusqu'à 9
heures du soir, je ne pus dépasser Inchowin. Le lendemain, les chiens
étant épuisés, je jugeai nécessaire de leur donner du repos et de la
nourriture avant d'aller plus loin. Le jour suivant,—toujours pendant
que j'étais à Inchowin,—il survint un coup de vent, accompagné de
tourbillons de neige si violents que je dus attendre. Le troisième
jour, je me remis en route et je poussai jusqu'à Outan, où je retrouvai
deux de mes chiens qui s'étaient égarés. Là, je rencontrai M. Putnam,
qui se dirigeait vers la baie de Saint-Laurent, avec des provisions
et quelques vêtements pour les gens de l'équipage. Le lendemain, je
continuai mon voyage, et enfin j'arrivai le 2 janvier à l'entrepôt, où,
rassemblant tous les vêtements, j'en trouvai une quantité suffisante
pour tous mes hommes.

J'attendis ensuite le retour de MM. Putnam et Hunt, que je me
proposais d'envoyer vers l'ouest à la recherche des nouvelles de _la
Jeannette_ et des baleiniers perdus. Mais, en arrivant de la baie de
Saint-Laurent, M. Hunt m'apprit que M. Putnam avait été emporté sur la
glace, en traversant la baie de Saint-Laurent, et que, bien qu'on eût
fait diligence pour le retrouver, il n'était pas encore de retour au
quartier d'hiver du _Rodgers_ au moment où il avait lui-même quitté
les villages indigènes voisins de ce point. Il ajouta qu'en route il
avait appris, de la bouche de quelques Tchouktchis, que Putnam avait
été vu sur la glace, au large du cap sud de la baie de Saint-Laurent
par plusieurs indigènes qui paraissaient avoir confiance en son salut.
D'autres Tchouktchis vinrent me dire plus tard qu'il avait abordé
sain et sauf sur la côte méridionale de la baie de Saint-Laurent.
Mais quelques jours avant mon départ vers l'ouest, je découvris que
ce renseignement était faux. M. Putnam ne revenant pas et, d'un autre
côté, ne désirant pas envoyer M. Hunt seul, je jugeai nécessaire de
lui adjoindre quelque autre compagnon. Comme j'étais la seule personne
pouvant aller avec lui; comme j'étais en outre assuré que les officiers
qui étaient à la baie de Saint-Laurent feraient tout ce qu'il leur
serait possible de faire pour sauver M. Putnam; et qu'enfin j'avais
appris que M. Waring était déjà parti à sa recherche, je me décidai à
partir vers l'ouest.

«Nous commençâmes donc nos préparatifs. Notre premier soin fut de nous
procurer des chiens pour notre expédition. Comme nous étions à court
d'objets d'échange, j'éprouvai beaucoup de difficultés à me procurer un
simple attelage de quinze bêtes. Les Tchouktchis semblaient hésiter à
se dessaisir de leurs animaux.

»Je constaterai ici que j'avais formé primitivement le projet de faire
moi-même l'expédition de l'ouest; mais, la perte du navire _Rodgers_,
m'avait décidé à rester avec mes gens jusqu'à ce qu'un navire
quelconque se présentât pour nous recueillir. Avant de quitter la baie
de Saint-Laurent, j'avais essayé de me mettre en communication avec M.
Putnam à notre dépôt, mais je ne pouvais le faire qu'en envoyant mon
propre attelage, attendu que les Tchouktchis de cette partie de la côte
n'ayant que très peu de chiens, et ceux qui en avaient, ne tenaient
nullement à faire le voyage. Or, je sentais que je pourrais moi-même
avoir besoin de ces chiens pour aller chercher des vêtements pour mes
hommes ou pour tout autre motif, car je n'étais pas sans inquiétude
sur les dispositions des indigènes de la baie. Aussitôt que j'arrivai
à la maison de l'île Eccleetlan, je donnai l'ordre à M. Gilder, de se
rendre à Kolymsk, et de là au bureau télégraphique le plus voisin, pour
annoncer la perte du navire à l'honorable secrétaire de la marine, et
l'aviser, en même temps, que nous n'étions pas en danger de mourir de
faim, attendu que nous pouvions nous procurer en abondance la même
nourriture que les gens du pays.

»M. Gilder déploya beaucoup d'activité pour se procurer des chiens
et donna ses effets particuliers comme articles d'échange, ce qui
lui permit de faire son expédition sans les quelques chiens que
j'avais. Je laissai donc ceux qui étaient là pour être employés à la
recherche de _la Jeannette_ ou au salut de ses hommes, dans le cas
où ils viendraient à aborder sur quelque point de la côte. Je restai
à Eccleetlan jusqu'au 8 février. Avant de partir, je reçus une lettre
de M. Stony, m'informant que M. Putnam n'était pas revenu à Nunamo, et
qu'il n'avait atteint nul point de la côte, mais qu'un de ses chiens
était arrivé à terre au sud de la baie de Saint-Laurent, avec un trou
de balle au cou, preuve évidente que M. Putnam avait essayé de le tuer
pour en faire sa nourriture, car il avait peu de vivres, bien qu'il
eût une bonne provision de vêtements, au moment où il fut emporté par
les glaces. C'est la première information précise à son sujet que j'ai
reçue, car les indigènes qui m'avaient dit qu'il était sain et sauf
m'avaient menti.

»Je partis le 8 février, d'Eccleetlan pour explorer la côte et me
mettre à la recherche de _la Jeannette_ et des baleiniers perdus, en
attendant de pouvoir être en communication avec les autorités russes.
Le premier jour, j'arrivais à Unidling, village tchouktche, après
quatre heures de marche. Le lendemain, un violent vent du sud, qui
chassait devant lui d'énormes tourbillons de neige, nous força de
rester dans ce village. Un vent d'ouest lui succéda. Plusieurs chiens
de notre guide s'étant égarés, nous dûmes nous mettre à leur recherche,
ce qui nous fit perdre une autre journée. Le 11, nous fûmes encore
retardés par le fait d'un de nos Tchouktchis qui manquait à l'appel,
et que notre guide voulut attendre. Le 12, nouvelle tempête du sud,
accompagnée de tourbillons de neige, de sorte que, bien que nos chiens
fussent prêts et attelés, nous dûmes attendre encore. Enfin, nous
partîmes dans la matinée du 13 et nous arrivâmes à Peelkin, où nous
fîmes halte, nous y apprîmes que Koloutchin était rempli d'indigènes
qui se rendaient à la rivière Kolyma, qu'il n'y avait donc pas
d'espoir d'y trouver un gîte. Le lendemain, c'est-à-dire le 14, nous
nous remîmes en marche avec l'intention de prendre les dispositions
nécessaires pour trouver un gîte. Dans cette partie de notre voyage,
nous rencontrâmes une glace inégale et raboteuse, et, comme j'étais
encore novice dans l'art de conduire un attelage de chiens, j'éprouvai
beaucoup de difficultés à maintenir mon traîneau en équilibre, aussi,
bien que la journée fût très froide, je ne m'aperçus pas le moins
du monde de la rigueur de la température. Loin de là, je me trouvai
presque incommodé par la chaleur. Je conduisais moi-même mon traîneau
dans lequel se trouvaient nos vivres et ceux de nos chiens pour la
plus grande partie du trajet; mon guide tchouktche emmenait le sien,
emportant des marchandises que nous devions échanger sur la Kolyma.
Nous fûmes retenus à Koloutchin, jusqu'au 19 février, par des coups de
vent et par des tourbillons de neige; ce jour-là nous nous remîmes en
marche. Entre Koloutchin et le village d'Aconach, nous eûmes un vent
nord-nord-ouest et un froid intense, et, comme nous y étions exposé
en plein, j'eus le nez et les deux joues gelés, mais légèrement par
bonheur.

»C'est là que j'appris, pour la première fois, que le capitaine Hooper
avait visité le cap Wankarem l'été dernier, et qu'il avait eu des
nouvelles de l'un des baleiniers perdus.

Le 20 février, nous arrivâmes au village de Wankarem, où j'appris des
indigènes que le capitaine Hooper avait recueilli un certain nombre
d'objets ayant appartenu à un bâtiment qui avait passé en vue de la
côte s'en allant à la dérive au milieu des glaces. Ce navire avait
perdu ses mâts et portait attaché à l'extrémité de son bâton de foc
une paire de bois de renne. Les indigènes prétendaient aussi avoir vu
des cadavres à bord. Ce navire avait dû s'échouer sur la côte, dans la
dernière quinzaine d'août ou dans la première de septembre, d'après les
calculs approximatifs que les renseignements fournis par les indigènes
me permirent de faire. J'appris aussi que les indigènes n'avaient
visité le navire qu'une seule fois avant qu'il fût entraîné au large.
Je trouvais encore à Koloutchine trois caisses de _pemmican_ et une
caisse de pain qu'y avaient laissées M. Putnam. Je ne quittai cet
endroit qu'après un nouveau retard, occasionné par le mauvais temps et
par la nécessité de réparer les traîneaux.

Enfin nous pûmes partir le jour anniversaire de la naissance de
Washington, mais, par suite de la lenteur accoutumée des indigènes,
nous ne nous mîmes en marche qu'à 6 h. 1/2 du matin. Nous poursuivîmes
notre route jusqu'à 7 h. 1/2 du soir, et nous campâmes sur la neige
pendant la nuit.

Le lendemain matin nous fûmes prêts à partir de bonne heure et nous
allâmes jusqu'à Terkipia, que je reconnus pour l'un des villages que
j'avais aperçus l'automne précédent pendant le voyage du _Rodgers_,
mais où il m'avait été impossible d'aborder à cause du mauvais
temps qui sévissait alors sur la côte. Là nous apprîmes qu'il était
extrêmement difficile, dans la région de l'ouest, de se procurer de la
nourriture pour les chiens, et notre guide nous conseilla de renoncer
à notre expédition. Je lui dis que je préférais aller vérifier le fait
par moi-même, et que je ne voulais pas ajouter foi aux assertions des
marchands venant de la Kolyma, en ce qui concernait l'existence ou non
de nourriture pour les chiens, dans la direction de l'ouest.

En conséquence, nous emportâmes toute la viande de phoque et de
morse qui pouvait tenir dans nos traîneaux pour être assuré d'avoir
suffisamment de provisions pour nos chiens durant le trajet. Ce
surcroît de charge rendit le travail très dur pour les chiens de
nos traîneaux et nous empêcha d'avancer aussi rapidement que nous
l'aurions fait si nous avions été certains de trouver sur notre chemin
de la nourriture pour nos chiens. Plusieurs Tchouktchis qui nous
accompagnaient ayant appris que la nourriture était rare, rebroussèrent
chemin et s'en retournèrent, renonçant à pousser jusqu'à la Kolyma.
Bientôt nous fûmes contrariés par de nombreux coups de vent et nous
fûmes encore retardés par plusieurs ouragans accompagnés de tourbillons
de neige si épais qu'il était impossible à notre guide de trouver son
chemin. Près du même village, j'aperçus un baril d'huile qui était
venu échouer le long de la côte. Ce baril avait sans doute appartenu
à quelque bâtiment baleinier, mais il ne portait aucune marque qui
permît de le reconnaître. Les indigènes me racontèrent aussi qu'ils
avaient vu, pendant l'été précédent, un navire sans mâts au milieu
des glaces flottantes; mais que ce bâtiment était si loin au large
qu'on ne pouvait distinguer s'il avait ou non des hommes à bord. Ils
avaient essayé de le rejoindre avec leurs bateaux, sans y parvenir. Ils
ajoutèrent que ce bâtiment avait été aperçu le jour même où l'autre
navire avait été vu près de Wankarem.

Le 28 février, nous atteignîmes le village de Goblone, qui se compose
de deux maisons, si toutefois on peut appeler de ce nom de misérables
cabanes tellement criblées de trous qu'elles ne peuvent fournir à
ceux qui sont à l'intérieur qu'un asile bien précaire. La chambre
d'habitation, autrement dit la chambre à coucher, qui est généralement
faite de peau d'ours ou de renne, était percée d'une multitude de trous
donnant libre accès au froid rigoureux qui règne dans ces contrées.
Les habitants semblaient avoir fort peu de vivres et leurs vêtements
étaient tellement usés qu'ils étaient presque entièrement dépouillés
de leur fourrure. Ce sont les indigènes les plus pauvres que j'aie
rencontrés le long de la côte et dans le reste de mon voyage. Nous
reçûmes en cet endroit de meilleures nouvelles relativement à la
nourriture pour les chiens et aux provisions que l'on pouvait se
procurer dans la région de l'ouest, ce qui détermina notre guide,
qui jusque-là était resté hésitant, à se remettre en marche. Le 1er
mars nous arrivâmes à Detrouck. C'est le point le plus occidental que
le _Rodgers_ ait découvert l'été dernier. Mais, à cette époque, une
violente tempête de neige, le vent du nord-est et un fort ressac qui
régnaient le long de la côte l'empêchèrent d'aborder. Les indigènes
nous dirent qu'ils avaient été fort effrayés en nous voyant arriver et
que, craignant que nous ne leur fissions quelque mal, ils s'étaient
cachés en attendant notre débarquement. Je leur assurai que leurs
craintes n'avaient aucun fondement, que notre mission était toute
pacifique, et leur en fis connaître l'objet.

Ils racontaient que l'été dernier un baleinier, entièrement démâté,
avait été entraîné par les glaces, près de la côte, à l'extrémité de
leur village. Quelques-uns d'entre eux qui l'avaient visité disaient
que ce navire était tellement rempli de glace qu'il était impossible de
descendre à l'intérieur. Ils n'avaient vu aucun cadavre à bord, et son
bâton de foc ne portait point de bois de renne à son extrémité comme
celui de l'autre navire.

Les objets suivants en avaient été rapportés:

Un aviron trop court pour un canot de baleinier, et garni de cuir,
ce qui n'est pas d'usage à bord des navires allant à la pêche de la
baleine, car d'habitude ceux-ci ne garnissent de cuir que les tolets de
leurs canots.

Trois chaudières, un tisonnier de cuisine.

Un harpon à bombe brisé.

Deux harpons ordinaires.

Des châssis de la claire-voie et quelques pièces de bois.

Aucune de ces épaves ne portait de marque pouvant faire reconnaître à
quel navire elle avait appartenu.

Les indigènes avaient rapporté, en outre, un marteau de tonnelier,
marqué d'un côté: «Acier fondu» et de l'autre des lettres J. D. en
lettres gravées. L'aviron était de bois de frêne, le bras peint en
blanc et la pale en brun. Les harpons étaient marqués d'un côté: «Acier
fondu» et de l'autre: «Mack».

Les naturels nous dirent également que le bâtiment contenait une grande
quantité de dépouilles de phoques, et d'huile de baleine.

Ce ne pouvait donc être le même que celui aperçu près de Wankarem,
puisqu'il avait été vu en même temps, et que celui-ci ne contenait
pas de cadavres. Les naturels l'avaient visité une fois au moment
où les glaces l'entraînaient vers le nord-est et l'ouest. Il était
peint en noir à l'extérieur et en blanc à l'intérieur. D'une manière
approximative (les naturels divisant leur temps par mois et non par
jours), ce bâtiment avait été vu vers la fin d'août. Des amoncellements
de glaces couvraient l'avant, de sorte qu'il était impossible de
distinguer son nom.

Les indigènes nous apprirent aussi que le vent, qui nous avait empêché
de débarquer sur leur côte, avait continué de souffler pendant quatre
jours avec tant de violence que la glace s'était rompue. Depuis elle
est restée dans le même état. Ils en étaient d'ailleurs fort heureux;
ce vent leur ramenait les phoques, qui arrivaient juste à temps pour
les empêcher de mourir de faim, car depuis quelque temps ils manquaient
de vivres. Ces phoques sont restés près de leur côte pendant tout
l'hiver.

Ces indigènes ne se fatiguaient pas cependant de nous manifester leur
désappointement quand ils virent le navire disparaître, car le pillage
de cette épave, si elle était venue échouer à la côte, eût été pour eux
la source d'une véritable fortune.

L'homme avec lequel nous nous arrêtâmes dans ce village avait sur
l'épaule gauche une très vilaine balafre qu'il avait reçue, il y a
plusieurs années, dans un combat contre un ours. En essayant de tuer
l'animal, celui-ci l'avait saisi par l'épaule et l'avait privé pour
longtemps de l'usage de son bras gauche; aujourd'hui encore il le plie
difficilement et ne peut guère s'en servir.

Nous arrivâmes le samedi 4 mars au cap Yarken, distant de 20 à 25
milles de Detourck, et nous y restâmes pendant plusieurs jours. Ayant
appris que des marchands tchoucktchis, qui nous avaient précédés,
avaient emporté tout ce qui restait dans le village de nourriture pour
les chiens, nous profitâmes de notre séjour en cet endroit pour nous en
approvisionner aussi largement que possible aux environs. Nous pensâmes
ainsi qu'il était prudent de donner à ces marchands le temps de prendre
quelque avance, afin de permettre aux indigènes de refaire leurs
provisions. D'ailleurs, les villages sont assez nombreux sur cette
partie de la côte, pour m'empêcher de concevoir la moindre crainte au
sujet des vivres. J'eus aussi à faire changer un des patins de mon
traîneau, trop usé pour supporter désormais un supplément de provisions.

Nous quittâmes Jarken le 11 mars; nous étions en marche depuis deux
heures environ, quand nous rencontrâmes deux attelages revenant
d'Enmetan et dont les conducteurs nous prévinrent que nous
rencontrerions à ce village, ainsi qu'à Gougarigan, qui se trouve
plus à l'ouest, un tel encombrement de traîneaux, que les chiens
manqueraient de nourriture. Cette nouvelle fit craindre à notre
conducteur de ne pas trouver de quoi nourrir nos bêtes, et il insista
pour revenir sur ses pas, ou au moins pour attendre que les traîneaux
se fussent éloignés. Comme nous avions suffisamment de nourriture pour
les chiens, j'étais d'avis de continuer notre route sans nous arrêter à
ces villages; mais je ne pus l'y décider, malgré l'offre que je lui fis
de remplacer à Kolimsk les chiens qu'il aurait perdus. Il me répondit
qu'il ne pouvait se risquer à perdre son attelage, de sorte que cet
attachement pour ses chiens nous fit perdre un jour, car nous revînmes
au cap Yarken. Nous en partîmes enfin le 12 mars, et nous atteignîmes
Enmetan, où nous passâmes la nuit. Nous en repartîmes le lendemain
matin; chemin faisant, nous traversâmes le village de Gougarigan, et
nous ne nous arrêtâmes qu'à huit heures du soir. La dernière partie
de la traite se fit au milieu de l'obscurité, et à travers des tas de
glaçons, où nos traîneaux versaient et se heurtaient à chaque instant
au point d'être mis en pièces. Je suis encore à me demander aujourd'hui
comment nous avons pu passer en cet endroit. Pendant toute la journée,
nous eûmes un temps sombre et de la neige. Le vent qui venait du sud et
du sud-ouest commença à souffler en tempête. Il nous fallut de nouveau
coucher à la belle étoile; la neige tombait en flocons si serrés que
nos chiens en furent complétement couverts. Me réveillant, au bout de
quelque temps, je me sentis chaud et à mon aise, bien que j'eusse les
pieds et les jambes complétement couverts de neige. J'avais eu soin de
m'abriter contre le vent derrière mon traîneau, sans cette précaution
j'aurais eu le lendemain matin à m'ouvrir un passage pour sortir de
dessous la couche de neige.

Il était tard quand nous partîmes le lendemain. Pendant les premières
heures de la journée, il neigeait si dru, qu'il était impossible de
distinguer la route, et nous ne pouvions avancer.

Après deux heures de marche environ, nous atteignîmes enfin les
ruines d'une maison de bois. Notre guide nous raconta qu'autrefois
avait existé en cet endroit un village habité par des Russes et des
indigènes, qui tous sont morts de faim. Ce village s'est donc trouvé
anéanti par la famine. En quittant cet endroit, nous eûmes à franchir
une baie qui n'est pas marquée sur les cartes, et la nuit suivante nous
couchâmes à l'abri d'une falaise fort remarquable et très élevée. De
ce point jusqu'à trente milles plus loin environ, la côte est formée
de hautes falaises à pic, contre lesquelles viennent se heurter et
s'amonceler en masses irrégulières les glaçons dont les arêtes vives
rendent le chemin extrêmement difficile et pénible pour les voyageurs.
Le mercredi, 15 mars, nous arrivâmes près du cap Chelagskoï, au village
d'Irkterin, dont les habitants manquaient de vivres. Notre guide
déchargea alors tous nos traîneaux et fit transporter nos provisions
dans la maison d'un de ses amis, de peur qu'elles ne fussent volées,
sous prétexte que, si nous ne faisions pas bonne garde, les gens du
village, étant affamés, s'empareraient de toutes les provisions qui
leur tomberaient sous la main, sans en excepter la nourriture des
chiens.

Juste comme nous arrivions à Irkterin, survint une violente bourrasque
de vent, accompagnée de rafales de neige, qui, pendant cinq ou dix
milles, nous empêchaient de voir à quelques pas devant nous. Nous y
trouvâmes tous les Tchouktchis que nous avions devant nous et que nous
avions cherché à éviter. Nous pûmes en outre nous convaincre de la
véracité de ce qu'on nous avait dit relativement à la rareté des vivres
pour les chiens. Toutes les maisons étant remplies d'indigènes, nous
eûmes peine à trouver assez de place pour nous coucher, même en nous
rapetissant. Nous eûmes naturellement à nous contenter de ce que nous
trouvâmes, à moins de dormir assis. Mieux valait encore cette place,
que de dormir à la belle étoile, exposés au vent et à la neige qui
continuait à tomber.

Le lendemain matin nous ne pûmes partir à cause de la tempête et de
la neige. Celle-ci tombait si serrée qu'il était impossible de voir
à quelques pas de la porte. Nous laissâmes en cet endroit un de nos
chiens qui était devenu boiteux, par conséquent inutile.

Le jour suivant nous marchâmes jusqu'à 7 heures moins 5, et nous
campâmes dans une île de la baie du Cygne. Au moment de notre départ
d'Erkterin, il y avait, sans compter les nôtres, au moins vingt-sept
traîneaux, appartenant à des Tchouktchis qui se rendaient sur la
Kolyma pour y faire le commerce. Ils emmenaient avec eux des peaux de
martres, de renards rouges ou blancs, de loutres et de rats musqués
en quantité, en outre de maintes autres variétés de fourrures. Ils me
dirent que la plupart de ces fourrures provenaient des côtes d'Amérique
et avaient été échangées par les marchands de l'une et l'autre côte qui
se rencontrent en été à l'île Diomède, où ceux d'Asie qui offrent en
échange des fourrures des Américains, des peaux de cerf dont ceux-ci se
fabriquent des vêtements. Le lendemain matin, je réveillai notre guide
qui avait manifesté l'intention de partir de bonne heure, à 4 heures
et demie; mais il ne vit assez clair pour se conduire qu'à sept heures
et demie, de sorte que nous restâmes debout pendant tout ce temps pour
rien. Nous nous dirigeâmes vers l'île des Cygnes, dont nous suivîmes
les contours pendant quelque temps, puis nous essayâmes de couper droit
à la côte. Les Tchoucktchis ayant perdu leur chemin furent obligés de
s'arrêter sur la glace pour camper; mais en leur montrant ma boussole
et en me rangeant de l'avis de quelques-uns d'entre eux qui voulaient
continuer leur route, je parvins à les conduire à la côte, où nous
trouvâmes du bois. Nous allumâmes du feu, et nous campâmes en cet
endroit durant la nuit.

En quittant cette côte, nous marchâmes à l'ouest jusqu'au 21 mars.
Ce jour-là nous étions arrivés à un village tchouktche, lorsque nous
trouvâmes deux indigènes envoyés à notre rencontre par le _commandant_
de Kolymsk, prévenu de notre arrivée par un des Tchoutkchis parti en
avant avec un traîneau léger attelé de chiens rapides. Les traîneaux
amenés au devant de nous étaient chargés de vivres, de couchettes en
fourrures, etc. Le conducteur nous remit des lettres écrites à Kolymsk
par M. Gilder. C'est par elles que nous apprîmes la mort de Garfield
et l'arrivée de Melville avec la baleinière de _la Jeannette_ dans le
delta de la Léna, ainsi que celle du capitaine de Long. De toutes les
nouvelles concernant _la Jeannette_ que nous avions apprises jusque-là,
le seul fait de l'arrivée de quelques officiers et de quelques hommes
de l'équipage de ce navire, était vrai. Nous nous hâtâmes d'atteindre
Kolymsk où nous arrivâmes le 24, à quatre heures du matin.

Dans la soirée qui suivit la réception des lettres de M. Gilder,
survint une tempête de neige extrêmement violente; m'étant levé pendant
la nuit pour resserrer les courroies de la peau de renne dont j'étais
enveloppé, sans songer à mes lettres, celles-ci tombèrent à terre et
furent immédiatement enlevées par le vent. Comme je ne voyais pas à
dix pieds devant moi je ne pus les retrouver. Parmi ces lettres il en
était quelques-unes que je n'avais pas lues, et dont, par conséquent,
j'ignore le contenu. Mon premier soin, en arrivant à Kolymsk, fut de
me remettre à la recherche de renseignements précis sur les gens de
_la Jeannette_, arrivés à l'embouchure de la Léna. Mais je ne pus
rien obtenir de certain ni de précis, si ce n'est le fait principal:
c'est-à-dire que le capitaine de Long y avait abordé, et que Melville
après y avoir débarqué aussi, avait réussi à faire parvenir sa troupe
à Boulouni, d'où elle s'était rendue à Verschoyansk et à Yakoutsk. On
me dit aussi qu'il avait reçu de l'argent pour se mettre à la recherche
des autres.

Cependant je ne pus obtenir de détails circonstanciés sur ce qui se
passait, ni sur les dangers que courait le parti du capitaine, ni enfin
sur ce qui était arrivé. Et à toutes mes questions on me répondait
presque invariablement:

«L'Ispravnik arrivera bientôt et vous dira tout».

Ce fonctionnaire arriva sept ou huit jours plus tard et m'apprit qu'on
était à la recherche du capitaine de Long et du lieutenant Chipp. Il
me dit, en outre, que le corps d'Erickson avait été trouvé sur le bord
d'une rivière; que Noros et Ninderman qui faisaient partie de la troupe
du capitaine étaient arrivés à Boulouni vivants, mais mourants de faim;
qu'ils avaient apporté les premières nouvelles de leurs compagnons.
Enfin il m'informa que Melville avait reçu de l'argent des États-Unis
et qu'il était parti à la recherche du reste de la troupe de de Long.

Quand je lui parlai des trois canots et lui demandai des nouvelles de
Chipp, il ne put m'en donner aucune et se borna à me répondre: «Il
a péri à la mer.» Il me fut également impossible de faire préciser
l'endroit où il avait péri aussi bien que la direction du vent pendant
la tempête. Tout ce que je pus savoir, c'est qu'il avait péri pendant
une tempête. Comme les nouvelles me furent transmises par un interprète
qui ne savait pas parfaitement le français et que personne ne savait
l'anglais, je restais dans une profonde incertitude sur ce qui se
passait sur la Léna.

Etant sans inquiétude sur le sort des gens que j'avais laissés à la
baie Saint-Laurent, et, d'un autre côté, sachant que Melville était
le seul officier commissionné qui se trouvât sur les lieux, car
j'ignorais le concours qu'on lui prêtait, je me décidai à préparer une
expédition à Kolimsk et à me rendre auprès de lui pour participer à ses
recherches. L'ispravnik me dit alors qu'il se chargeait de me fournir
tous les chiens et tous les objets dont je pourrais avoir besoin pour
mon voyage. Je lui remis une liste du tout, mais ce ne fut que cinq
jours après qu'il eut réuni ce que je lui demandais. Le sixième jour,
nous nous mîmes en route en suivant la côte dans la direction de
l'ouest. Nous arrivâmes à Ruski Oustie, sur l'Indigirka, le 20 avril,
à trois heures du matin. Là, j'eus la douleur d'apprendre qu'il n'y
avait pas de nourriture pour les chiens, et qu'il me fallait renoncer
à suivre la côte jusqu'à la Jana, comme je me l'étais proposé. Alors,
je me décidai à prendre la route de l'intérieur; mais, quand il s'agit
d'obtenir de la nourriture pour mes chiens, il me fut impossible d'en
avoir, malgré ce que je pus faire; on me répondit même qu'on ne pouvait
m'en procurer avant six jours; dans cet intervalle, mon attelage avait
le temps de mourir de faim, et, dans ce cas, devenait impropre à tout
service. Cette difficulté était complétement imprévue, car, à Kolymsk,
on m'avait dit qu'à Ruski Oustie je devais trouver du poisson en
abondance pour nourrir mes chiens et que plus loin, sur la côte, entre
l'Indigirka et la Jana, je ne manquerais pas d'oies. Mais quand il fut
question de ces oies, on m'affirma qu'il était au moins douteux que je
pusse en trouver; qu'il était au contraire probable que les nombreux
attelages qui s'étaient rendus à l'ouest depuis l'automne les avaient
consommées. Après avoir parlementé pendant quelque temps, j'obtins
enfin qu'on me fournît la nourriture nécessaire pour un attelage; je
dus, il est vrai, donner en échange une couple de mes chiens. Voyant
que je n'en pouvais obtenir davantage, je me résignai à faire le
sacrifice du reste de mes deux autres attelages que je laissai à Ruski
Oustie avec les deux traîneaux. Je fis ensuite un marché avec les
gens de cette localité, qui s'engagèrent à me conduire à la station
d'Elihu, située à une journée de marche plus haut, sur l'Indigirka.
Pour exécuter ce marché, non-seulement ils trouvèrent des chiens pour
me transporter, mais aussi du poisson pour les nourrir, me prouvant
ainsi qu'ils avaient menti quand ils m'avaient dit qu'ils n'en avaient
pas. N'ayant aucun moyen de les contraindre à m'en céder, je dus me
résigner. Après la perte de ces attelages, je réfléchis qu'avant
d'organiser une nouvelle expédition ou d'entreprendre quoi que ce soit
pour la recherche, ce que j'avais de mieux à faire était de hâter mon
voyage autant que possible, afin de me mettre en rapport avec Melville
et d'avoir des détails précis sur ce qui s'était passé. A partir de ce
moment, je voyageai presque continuellement dans des traîneaux attelés
de rennes, et, le 2 avril, j'arrivai à Ustyansk, sur la Jana. Dans
cette ville, on m'annonça que le corps de de Long avait été trouvé et
enterré; j'appris aussi que M. Melville avait quitté l'embouchure de la
Léna pour se rendre à Yakoutsk. D'un autre côté, je remarquai que la
neige disparaissait rapidement, et, sachant qu'il serait impossible
de voyager dans le delta, soit avec des chiens, soit avec des rennes,
quand elle serait fondue, je me hâtai de prendre la direction du sud.
J'arrivai à Verschoyansk, d'où je partis pour Yakoutsk, après avoir
perdu un jour à attendre des chevaux.



CHAPITRE XIV

  Nouveaux détails fournis par l'ingénieur Melville à M. Jackson sur
  les difficultés de la retraite à travers les glaces de l'Océan
  Glacial.—Héroïsme de l'équipage.—Où _la Jeannette_ a péri, tout
  autre navire eût péri.—A l'île Semenowski.—Choix d'un point de
  débarquement sur la côte de la Sibérie.—Pourquoi on choisit le
  cap Barkin comme point de ralliement.—La séparation des trois
  canots.—Recherche du lieutenant Chipp et de son parti.—Où il
  aurait dû aborder s'il eût atteint la côte.—Instructions données
  à Ninderman et à Bartlett pour les recherches.—Exploration de
  Ninderman.—Exploration de Bartlett.—L'ingénieur Melville visite
  la côte nord-ouest jusqu'à l'Oleneck.—Il visite ensuite la baie
  Barkhaya et va jusqu'à Ustyansk.—Des localités du delta habitées
  pendant l'hiver.—Voies pour entrer dans la Léna.


Après leur rencontre, M. Jackson et le lieutenant Berry continuèrent
ensuite leur voyage sur les traces de l'ingénieur Melville qu'ils
rejoignirent le 2 mai, à deux cents verstes environ plus au sud.
Celui-ci s'était trouvé arrêté à la station de Kengurach au pied du
versant oriental des monts Verschoyansk. Les neiges qui remplissaient
encore la vallée qui conduit au défilé par lequel on traverse ces
montagnes, lui avaient barré le passage. Il leur raconta que trois
jours auparavant il avait voulu s'ouvrir un chemin à travers ces amas
de neige, mais qu'il avait été obligé de revenir sur ses pas; car
arrivés au pied de la dernière pente, ses chevaux s'étaient refusés
à aller plus loin. Il attendait donc à Kengurach que les rayons de
soleil eussent diminué l'épaisseur de la couche de neige qui obstruait
le chemin pour continuer sa route. M. Jackson et le lieutenant Berry
furent obligés de l'imiter, et ce ne fut que vers le 8 juin que les
trois voyageurs arrivèrent à Yakoutsk.

M. Jackson profita du séjour forcé qu'il était obligé de faire à
Kengurach pour obtenir de M. Melville de nouveaux détails sur tout ce
qui concernait _la Jeannette_ et son équipage et principalement sur
les recherches faites dans le but de retrouver le lieutenant Chipp,
lesquelles, comme on le sait, n'étaient pas encore terminées au moment
de première rencontre.

«L'ingénieur Melville, dit M. Jackson, me fit le récit de ce qui
s'était passé pendant la tempête du 12 septembre; il me raconta aussi
comment les gens de son parti avaient vécu à Simowyelak sur la branche
orientale de la Léna, où il avait été assez heureux pour trouver du
secours; enfin il me fit le tableau des dangers qui avaient assailli
tout l'équipage pendant sa retraite à travers les plaines de glace
de l'Océan glacial. «Les difficultés pour se frayer un chemin sur
ces glaces, ne peuvent se dépeindre, me dit-il, il faut les avoir
affrontées pour se les figurer. Quelquefois nous avions à traverser
des champs de glace qui étaient en mouvement. Alors ce n'était plus de
la glace; ce n'était cependant pas encore de l'eau, c'était un gâchis
dans lequel il nous fallait, pour faire avancer nos traîneaux pied à
pied, déployer tout ce que nous avions de force. Pour les plus petites
crevasses, nous lancions nos traîneaux par dessus, mais pour les
autres nous étions obligés d'y établir de véritables ponts avec des
glaçons que nous allions chercher exprès et que nous rangions les uns
à la suite des autres; alors les hommes prenant leur élan sautaient
d'un glaçon à l'autre, tirant le traîneau derrière eux; mais souvent il
arrivait, dans ces occasions que hommes, chiens et traîneaux tombaient
à l'eau, et nous avions alors une besogne terrible. Cependant je n'ai
jamais vu une troupe d'hommes accomplir son devoir aussi vaillamment.
Pour nous c'était toujours «maintenant ou jamais», et quand l'occasion
de faire un pas en avant se présentait, il fallait sauter, prendre un
bain et passer; mais jamais personne n'a montré la moindre hésitation.
Nous craignions tous qu'après avoir échappé aux atteintes du scorbut,
un travail aussi pénible et le manque de nourriture abattissent nos
hommes; cependant il n'en fut rien, et la somme de courage et d'énergie
dépensée par des gens rationnés pour la nourriture comme ils l'étaient,
est vraiment surprenante».

M. Melville me dit ensuite que, sous tous les rapports, _la Jeannette_
était dans de bonnes conditions pour entreprendre un voyage dans les
régions arctiques; elle avait été considérablement renforcée à Mare
Island, et si elle a cédé sous la pression des glaces, aucun des
navires qu'on construit aujourd'hui n'eût résisté à sa place. Lorsque
survint, en effet, la catastrophe, le champ de glace qui l'avait
entraînée pendant si longtemps, sans lui causer de sérieuses avaries,
venait de se heurter contre les îles Jeannette et Henrietta; et la
masse immense de glace que nous avions à l'est se précipitait vers le
nord-ouest, de sorte que n'importe quel navire, eût-il été d'un bloc
massif de bois, se serait trouvé écrasé par elle contre ces îles.

M. Melville me raconta ensuite les incidents du voyage après la
descente des naufragés sur l'île Semenowski. C'est le samedi qu'ils
avaient abordé à cette île. «Nous y restâmes, dit-il, pendant la
journée du dimanche, et le lundi matin nous lançâmes nos canots à la
mer. Nous avions employé notre court séjour sur l'île à faire à nos
canots toutes les réparations possibles dans les circonstances où
nous nous trouvions, afin de les mettre en état de tenir la mer. En
route, nous avions rempli de neige tout ce que nous avions de vases,
afin de nous procurer de l'eau. Dans la matinée du lundi, nous fîmes
passablement de chemin dans la direction du sud, en longeant toujours
la côte, mais la brise commença à fraîchir. A midi, nous débarquâmes
sur la banquise pour dîner. A ce moment, la mer nous paraissait libre
vers le sud. Le capitaine prévint alors les officiers que nous allions
prendre la direction du cap Barkin, qui se trouvait à quatre-vingt-dix
milles dans le sud-ouest. La question du point où nous pouvions aborder
le plus facilement sur la côte de la Sibérie, avait, en effet, été
l'objet d'une petite discussion quelques jours auparavant. De Long
ayant consulté tous les officiers à ce sujet, le lieutenant Chipp
s'était prononcé énergiquement pour le cap Barkin, disant qu'une fois
arrivés là, personne ne pourrait plus se tromper, la côte courant à
l'ouest d'un côté, et se dirigeant de l'autre en ligne droite vers
le sud. Quand vint mon tour de donner mon avis, j'émis l'opinion
que si nous devions remonter la Léna, ce ne pourrait être que par le
bras oriental, et à l'appui de cette opinion, je citai l'exemple du
steamer _Léna_, qui n'avait pu entrer dans le fleuve par les bras
septentrionaux, et que le hasard avait conduit pour ainsi dire dans
le bras oriental. Je fis remarquer, en outre, que l'embouchure de
la Jana, aussi bien que celle de l'Indigirka, nous offriraient de
meilleurs points de débarquement, car avec ces deux rivières, nous
n'aurions point l'embarras du choix entre les différentes embouchures.
Le capitaine de Long nous écouta l'un et l'autre et finit par prendre
sa décision. Il me dit alors: «M. Melville, je crois que le lieutenant
Chipp a raison; nous nous dirigerons donc sur le cap Barkin et de
là sur la Tour des signaux et Sagasta pour gagner l'embouchure
septentrionale de la Léna.»

Après cette communication, les trois canots quittèrent ensemble l'île
de glace et marchèrent de conserve jusqu'à sept heures du soir. Pendant
toute l'après-midi, le vent avait continué de fraîchir, et, à la brume,
il soufflait en tempête. De sorte que le canot nº 1 et la baleinière
marchaient avec leurs voiles carguées. Mais comme le canot nº 2 était
moins bon voilier, j'ignore si lui aussi avait cargué sa voile.

Avant de quitter la banquise de l'île Semenowski, le lieutenant Chipp
avait prévenu le capitaine que son canot étant très lourd, il lui était
impossible de nous suivre. Le capitaine s'était alors décidé à le
soulager en lui prenant deux hommes pour les répartir entre les deux
autres embarcations. L'un était le cuisinier Ah Sam, qu'il prit avec
lui, et l'autre le matelot Manson, qui vint à bord de la baleinière. Le
canot du lieutenant Chipp ne contenait donc plus que huit hommes: deux
officiers et six matelots. Jusque-là, il n'avait point eu à porter sa
part de pemmican. Et au moment où nous quittâmes la banquise, je sais
qu'il n'en possédait qu'une demi-boîte. En a-t-il reçu plus tard, nous
l'ignorons tous. En tous les cas, sa part ne lui fut pas remise en
notre présence.

A sept heures du soir à la tombée de la nuit, le vent soufflait avec
une extrême violence et tous les canots embarquaient beaucoup d'eau.
Il devint donc nécessaire pour chacun d'eux de veiller à sa propre
sécurité. La baleinière se trouvait alors à une centaine de mètres
au-dessus du vent du canot nº 1, et probablement à la même distance
en avant du canot nº 2. J'entendis alors le son d'une voix, celle du
capitaine ou bien celle de quelqu'un de ses hommes, et j'aperçus le
capitaine qui se levait comme pour nous faire un signal. Ne sachant
s'il voulait que je le dépassasse ou bien au contraire que je me tinsse
en arrière, je fis arriver la baleinière à portée de voix derrière son
canot. Il nous fit alors un signe de tête en agitant le bras comme pour
nous dire de nous éloigner. Il fit ensuite un signal au canot nº 2,
qui me laissa supposer qu'il voulait lui remettre sa part de pemmican.
Ninderman m'a dit depuis que le capitaine désirait seulement nous
dire de nous tenir réunis, qu'on ne passât point de pemmican du canot
nº 1 au canot nº 2, et que la mer était si grosse que le canot nº 2
n'approchât jamais à portée de la voix du celle du capitaine.

M. Melville me donna ensuite quelques détails sur les recherches faites
pour trouver le lieutenant Chipp et les gens du canot nº 2. D'après
les conversations que j'avais eues antérieurement avec lui, dit-il, et
surtout d'après la façon catégorique dont il avait émis son opinion
dans le conseil tenu sous la tente de de Long, quand nous étions à
l'île Semenowski, l'intention de Chipp était, s'il le pouvait, de
gagner l'embouchure septentrionale de la Léna.

Les trois canots ayant été séparés à cinquante milles seulement du cap
de Barkin, où nous devions nous rendre, par une tempête du nord-est,
il est impossible, quelles qu'aient été les circonstances, que l'un
d'eux ait marché contre le vent, c'est-à-dire dans la direction de
l'est. Donc, en premier lieu, si le canot du lieutenant Chipp a pu
résister à la tempête, et s'est laissé gouverner, il doit être venu
aborder quelque part entre le cap Barkin et l'embouchure septentrionale
de la Léna. Dans le cas où le lieutenant Chipp se serait laissé aller
au vent, son canot étant plus léger que les deux autres, aurait été
poussé plus rapidement sous le vent, et dans sa dérive serait venu
dans la direction du sud-ouest sur la côte à l'ouest du cap Barkin. Ce
sont ces motifs qui m'ont décidé à porter plus particulièrement mes
recherches de ce côté et à l'intérieur de l'archipel dans la direction
du nord-est. Comme je viens de le dire, les instructions que Chipp
avait reçues du capitaine de Long, lui prescrivaient de se rendre au
cap Barkin, considéré comme le point de ralliement le plus convenable,
afin de suivre ensuite la côte nord, d'entrer dans l'un des grands bras
de la Léna. Si donc son canot parvint jamais à la côte, on eût dû le
trouver quelque part sur la côte à l'ouest de Barkin. S'il était entré
dans un des bras du fleuve, c'eût été dans l'un de trois principaux
de ceux qui se dirigent vers le nord. Or, chacun de ces bras a été
exploré par Ninderman, par Bartlett ou par moi. Aussi, ma conviction
est-elle que Chipp n'a jamais atteint la côte et que son canot a sombré
pendant la tempête. Ce canot avait à peu près la forme d'une caisse à
marchandises: il était court et profond, et quoique le plus léger des
trois, il obéissait mal au gouvernail, et comme Chipp me le dit un
jour, il fuyait continuellement devant le vent. Etant court, s'il est
venu au vent, comme il était inévitable, puisque les autres canots ont
dû le faire, il ne fut pas aussi stable qu'eux.

Après avoir terminé le tombeau de de Long et de ses compagnons, je
transportai tous mes gens à Cath-Cartha, qui devait être le centre
de nos recherches pour retrouver Chipp. J'expédiai ensuite Ninderman
et Bartlett, avec chacun deux attelages de chiens, au cap Barkin,
c'est-à-dire à l'embouchure de la rivière Kagaostack, où ils devaient
se séparer.

Ninderman emmenait avec ses deux traîneaux dix jours de vivres pour
lui et pour ses chiens. Il devait suivre la côte septentrionale du
delta dans toutes ses sinuosités et remonter chaque cours d'eau aussi
loin qu'il le pourrait, et revenir ensuite à la côte pour continuer
ainsi jusqu'à l'embouchure de l'Osthok. Si les provisions venaient à
lui faire défaut, il devait remonter ce dernier cours d'eau jusqu'à
la station de chasse de Bellock, et même aller à l'ouest jusqu'à
Upper-Boulouni (Boulouni du nord), pour y renouveler sa provision de
poisson, s'il était nécessaire, et de là, retourner à Bellock pour
explorer le reste de la côte jusqu'à la rivière Keetack, qu'il devait
remonter jusqu'à Kaigolack et regagner Cath-Cartha.

Les instructions données à Bartlett étaient identiques, sauf qu'après
s'être séparé de Ninderman près de Barkin, il avait à descendre au sud,
le long de la côte orientale du delta, en remontant les rivières aussi
loin que la provision de nourriture pour les chiens le lui permettrait,
et aller à Areal pour gagner ensuite Simowyelak.

Pendant les opérations de la recherche de de Long, l'archipel ayant
été traversé dans tous les sens, et chaque indice pouvant révéler la
présence d'êtres humains, relevé avec soin, il était donc inutile d'en
recommencer l'exploration pour trouver le lieutenant Chipp.

Ninderman, en explorant la côte septentrionale, étant arrivé au point
où le capitaine de Long avait opéré son débarquement, visita la baie,
où il trouva le premier canot encastré dans la glace. Celui-ci était
rempli d'eau et la glace s'élevait à l'intérieur comme à l'extérieur,
jusqu'à la hauteur de la lisse. Il était, en outre, recouvert d'un
amas de neige. Ninderman en enleva deux ou trois petits objets qui
étaient venus à la surface, mais le canot était trop solidement
encastré pour qu'on pût songer à l'arracher de là. D'après Ninderman,
le premier mouvement de la glace devait le mettre en pièces. Il ne
put pas voir s'il avait été endommagé par la glace, une partie de
l'avant, seule, faisant saillie au-dessus de celle-ci. Il reconnut
l'endroit où il avait débarqué avec ses compagnons et visita le lieu du
campement pour s'assurer si par mégarde, je n'avais rien oublié lorsque
j'étais venu à cet endroit trois mois auparavant. Il remonta ensuite
l'Osthok jusqu'à Bellock; mais, ayant encore assez de provisions, il
redescendit le cours de cette rivière jusqu'à la mer et suivit la
côte jusqu'à Keetack, d'où il remonta vers le sud jusqu'à Kaigolack
et gagna ensuite Cath-Cartha. Durant cette dernière partie du voyage,
il eut un temps fort rigoureux: tempêtes de neige, ouragans et vents
impétueux; néanmoins, ses mains et son visage eurent seuls à souffrir
des atteintes du froid.

De son côté, Bartlett ne trouva absolument aucun indice de la présence
du parti de Chipp, sur le delta. Surpris à l'embouchure de la rivière
par un coup de vent accompagné d'une violente tempête de neige, il fut
obligé de rentrer à l'intérieur des terres pour y chercher un abri dans
une _paverna_ voisine des huttes où les gens de la baleinière avaient
campé durant la première nuit qu'ils passèrent sur le delta. La tempête
passée, il retourna sur la côte reprendre son exploration jusqu'à
Areal, suivant mes instructions, et gagna Simowyelak.

Pour remplir la tâche que je m'étais assignée dans la recherche de
Chipp, il me fallut établir un dépôt de poisson sur la côte nord-ouest,
vu que mes deux attelages ne pouvaient traîner une quantité suffisante
de nourriture pour toute la durée du voyage. Je remontai donc la
rivière Kutack jusqu'à Kaigolack, d'où j'envoyai faire un dépôt de deux
cents poissons sur la côte qui se trouve juste au nord-ouest. J'allai
à Sabakaskov, petit village de l'intérieur sur le bord d'un lac, que je
quittai pour me diriger vers une île formée par la branche occidentale
du fleuve principal. Cette île, désignée sous le nom d'île Longue,
est habitée sur divers points de sa longueur. L'embouchure de la Léna
est formée par la réunion de ses deux principaux bras occidentaux qui
déchargent leurs eaux en cet endroit; de sorte qu'il existe à l'ouest
une espèce d'estuaire où pourraient facilement trouver un refuge les
bateaux jetés sur cette partie de la côte. De l'île Longue, je passai
à Tulach, village considérable qui se trouve, à l'ouest, sur une de
ces parties montagneuses de la côte de la Sibérie. Je suivis ensuite
les sinuosités de la côte jusqu'à un village abandonné, connu sous le
nom de Chamer, puis je traversai la péninsule, formée par l'Oleneck.
Je descendis cette rivière en visitant les nombreux villages yakoutes
et tongouses qui se trouvent, sur ces bords, de cinq à vingt verstes
de distance, et j'arrivai enfin au village d'Oleneck, situé sur la
côte. A l'extérieur du village d'Oleneck, existent plusieurs îles
habitées à l'automne pour la plupart, mais désertes en hiver, car, dans
cette saison, les indigènes remontent le cours de la rivière. Je pris
quelques poissons au village d'Oleneck et contournai la péninsule pour
revenir, le long de la côte, à Toilach. Cette partie de la côte possède
de nombreux villages distants de quinze à vingt verstes les uns des
autres, de sorte que, si un bateau s'en fût approché venant, soit de
l'est, soit de l'ouest, il eût été infailliblement aperçu et secouru,
ou s'il s'était dirigé vers l'embouchure de l'Oleneck, comme la côte
était élevée, abrupte et presque complétement exempte de bas-fonds, il
eût trouvé quelque part un endroit facile pour aborder.

De Toilach, je me rendis au cap le plus oriental de l'archipel, où je
trouvai trois huttes habitées par des indigènes. Ensuite, je suivis
la ligne de côte, visitant les baies que je rencontrais et m'arrêtant
toutes les cinquante verstes environ, pour passer la nuit dans les
huttes de chasse ou dans des stations. Toute cette partie de la côte
septentrionale est parsemée de trappes à renards et de huttes où les
chasseurs et les trappeurs cherchent un asile. Ces pièges, dans la
partie du delta que j'ai explorée, sont visités tous les dix, quinze
ou vingt jours, selon le temps. Je remarquai de nombreuses traces de
traîneaux, pendant toute la durée de mon voyage, ce qui m'indiqua
clairement que cette contrée est sillonnée en toute saison par les
trappeurs, et que si quelques vestiges du canot nº 2 ou des gens
qu'il portait m'avaient échappés, il n'en eût pas été de même pour
ces nombreux trappeurs. Je suivis aussi le lit de la Léna jusqu'à
une petite branche qui se dirigeait à l'est vers la Kectach. Je la
descendis pour remonter au village de ce nom, et gagner ensuite
Cath-Cartha, après avoir traversé et exploré le delta de la Léna, dans
toute son étendue, avec cette donnée que l'intention du lieutenant
Chipp était de se rendre au cap Barkin pour atteindre ensuite l'une
des embouchures septentrionales du fleuve. Bien que nous eussions été
séparés par une tempête du nord-est et que je tins pour impossible
qu'il se trouvât à l'est, voulant acquérir la double certitude, je
transportai mes vivres et mes autres provisions de Cath-Cartha à
Simowyelack. De ce point, je suivis la côte jusqu'au fond de la baie,
connue sous le nom de Guba Borkhaya, ou baie de Borkhaya, d'où je
remontai ensuite sur l'autre côté jusqu'à Ustyanck, sans rien voir ni
entendre dire qui pût me faire soupçonner que le canot nº 2 eût abordé
sur un point quelconque de cette côte.

L'ingénieur Melville ajouta, je dois dire ici dans l'intérêt des
explorateurs futurs de ces régions aussi bien que pour les infortunés
qui pourraient se trouver jetés sur le delta, que les deux meilleures
entrées du fleuve pour les bateaux sont le bras principal de l'est et
le bras principal de l'ouest.

Les indigènes sont nombreux sur les côtes avoisinant le cap Bykoff,
aussi bien que sur l'île Longue. Il en est de même le long de la côte
jusqu'à l'Oleneck. Cette dernière rivière est profonde et rapide et
selon toute apparence n'a pas de banc de sable à son embouchure. Les
indigènes se rendent rarement en hiver du cap Bykoff à l'embouchure
de la rivière Keetack, bien qu'à partir du premier mai jusqu'à la fin
du mois d'août, l'embouchure de toutes les rivières qui se déchargent
dans la large baie ou _guba_ soient continuellement visitées par les
indigènes du cap Bykoff, d'Upper Boulouni, de Kaigolack et Borkhaya qui
battent la côte nord-ouest où les rennes sont très nombreux. Les seuls
villages constamment habités pendant l'hiver sont ceux de Simowyelak,
Taomoose et Areal au cap Bykoff, et ceux d'Upper Boulouni, Keetach et
Kaigolack, près des bras septentrionaux du fleuve. Les villages de
l'Oleneck ne sont jamais abandonnés. Au début du printemps ou pendant
les mois de mai et de juin, les indigènes des environs d'Areal de
Simowyelak et de Taomoose se retirent tous sur les terrains élevés au
pied des montagnes voisines du bras de Bykoff. Ceux de Kaigolach et
d'Upper Boulouni battent en retraite vers les points élevés situés au
sud de ces deux localités. Car tout l'archipel se trouve à ce moment
couvert d'eau et de glace. Du milieu de septembre au milieu d'octobre,
les indigènes n'entreprennent aucun voyage; car alors il est impossible
de voyager en canot sur le cours d'eau, et cependant la glace n'est pas
encore assez forte pour supporter un traîneau.

Plus tard, les seules routes suivies par les gens de Simowyelak sont
celles qui conduisent à Boulouni et qui diffèrent selon que l'attelage
du traîneau est composé de chiens ou de rennes.

Les habitants de l'Oleneck n'ont aucune relation avec Boulouni si ce
n'est par un représentant. Des marchands ambulants qui descendent la
Léna jusqu'à Matoch et de là à Kaigolack, Keetack, puis se rendent
vers l'ouest à Sura, Suborsky, l'île Longue, Joilacch et Oleneck, d'où
ils remontent la rivière du même nom et regagnent Boulouni où on leur
fournit tout ce dont ils ont besoin. Toute la partie nord et est de
l'archipel est enveloppée d'un silence de mort pendant tout l'hiver.
La route qui conduit de Simowyelack à Nistyansk est assez fréquentée
en hiver par les marchands, qui traversent quelquefois directement
la baie, mais souvent, au contraire, longent la côte et arrivent à un
village nommé Karahilack au sud de la même baie; de sorte que si les
traces du canot de Chipp, ou de son parti m'avaient échappé pendant que
j'explorais cette baie, elles eussent certainement été aperçues par les
nombreux marchands qui suivent la côte.»

Ici, s'arrête le récit de M. Melville. Au reste, les quatre voyageurs
ne restèrent pas longtemps à Kengurach; trois jours après l'arrivée
de M. Jackson et de ses compagnons à cette station, l'épaisseur de
la neige avait assez diminué pour permettre de tenter le passage du
défilé des monts Verschoyansk. Les quatre voyageurs partirent et après
des efforts surhumains arrivèrent sur le versant occidental de ces
montagnes, d'où ils gagnèrent Yakoutsk. Ils arrivèrent dans cette ville
vers le 8 juin. Là, ils rencontrèrent M. Gilder, qui, lui aussi, avait
eu ses déboires en revenant du delta ainsi que nous le verrons tout à
l'heure avant d'entreprendre le récit de la suite du voyage des membres
de l'expédition que nous trouverons dans une lettre de M. Gilder
lui-même.



CHAPITRE XV.

M. Gilder—Retour de l'expédition.

  M. Gilder apprend la nouvelle du désastre de _la Jeannette_ à
  Nishne Kolymsk.—Il part pour Verschoyansk.—A Yakoutsk.—Le
  capitaine Jurgens.—Les bords de la Léna.—Voyage à la
  remorque.—A Irkoutsk.—La soupe froide et le _quass_.—Le général
  Anoutchine.—Arrivée à Paris.


Jusqu'ici le nom du colonel Gilder n'a pour ainsi dire été cité que
pour mémoire dans le cours de ce récit. C'est qu'en effet sa qualité
de correspondant du _New-York Herald_ à bord du _Rodgers_ semblait lui
assigner une place bien ailleurs. Mais la triste fin de ce navire,
envoyé à la recherche de _la Jeannette_, força M. Gilder à adjoindre
au rôle de correspondant de journal, celui d'estafette. Chargé par
le capitaine Berry de se rendre à la première station télégraphique
russe pour y annoncer au gouvernement des États-Unis la nouvelle
de l'incendie du _Rodgers_; il se mit immédiatement en devoir de
remplir sa mission. Sans souci de ses intérêts personnels comme sans
crainte des dangers et des fatigues qui pouvaient l'atteindre dans un
voyage d'hiver de trois mille verstes, à travers un pays couvert de
neige et peuplé d'habitants à demi sauvages, au milieu desquels les
russes, malgré un siècle d'occupation, n'ont encore pu s'implanter,
il s'équipa à ses frais et partit. Nous n'entrerons point dans le
récit des tribulations sans nombre qu'il eut à endurer jusqu'à
Nishne Kolymsk. C'est dans cette ville qu'il eut, pour la première
fois, connaissance du sort de _la Jeannette_ et de son équipage.
Mais les rumeurs qui y circulaient étaient trop vagues et trop
contradictoires pour qu'il pût encore prendre un parti. Il se rendit
donc à Verschoyansk. Là, les nouvelles avaient plus de consistance. Il
obtint des détails précis sur le désastre de l'expédition, l'arrivée
de Melville et de de Long sur le delta, les dangers que couraient ce
dernier et ses compagnons; l'expédition de Melville, à sa recherche,
etc. Sa détermination fut vite prise. Ses compatriotes mouraient
peut-être de faim et de froid à l'embouchure de la Léna, et sa présence
n'était pas nécessaire à Irkoutsk. Un courrier pouvait porter ses
dépêches et arriver plus promptement que lui. Ce courrier fut donc
expédié aussitôt, et M. Gilder, prenant congé de M. Varsowa, qui
lui avait servi pour ainsi dire de mentor de Nishne Kolymsk jusqu'à
Verschoyansk, partit pour le nord. Mais il était trop tard. M. Melville
avait retrouvé les corps de de Long et de ses compagnons, de sorte
qu'il n'arriva pour ainsi dire que pour constater les résultats des
recherches.

Mieux vaut, au reste, laisser M. Gilder, raconter lui-même son voyage,
depuis le moment où il reçut les premières nouvelles de _la Jeannette_,
jusqu'à l'arrivée de tous les membres de l'expédition à Irkoutsk. Nous
apprendrons par ce récit maints détails sur les mœurs des gens qui
habitent le pays entre la Léna et la Jana, ainsi que les nombreuses
tribulations qui attendent un voyageur dans cette contrée à l'époque de
la débâcle des glaces au printemps.

N'ayant plus rien à faire dans le delta, il reprit presque aussitôt le
chemin du sud et arriva le premier de tous ses compatriotes à Yakoutsk.
C'est dans cette ville qu'il fut rejoint par Melville et le reste des
explorateurs auxquels s'étaient réunis en route le capitaine Berry et
le lieutenant Hunt. M. Gilder s'étant fait l'historien du voyage de
retour, nous allons lui emprunter les quelques pages qui suivent.

J'arrivai sur les bords de la Léna, vers le soir du 30 mai, trente sept
jours après mon départ de Werschoyansk, fatigué, ayant faim et soif.

Après avoir traversé les sables mouvants, dans lesquels nos chevaux
enfonçaient presque jusqu'au poitrail, nous atteignîmes un groupe de
maisons, et y rencontrâmes le sergent Kolinkov, le cosaque, qui avait
accompagné M. Boboukoff jusqu'à la maison de l'île, où je l'ai trouvé
après avoir traversé l'Aldan. Il était venu de Yakoutsk au-devant de
nous, apportant des beefsteaks frais, du pain, et quelques bouteilles à
la mine réjouissante. Il m'apporta en outre le bonjour du gouverneur,
qui m'invitait à l'aller voir aussitôt mon arrivée. Le lendemain,
nous arrivâmes à Yakoutsk, après avoir passé la rivière, large en cet
endroit de quinze verstes, pendant la nuit, moi dormant, harassé de
fatigues et heureux de voir que la partie la plus pénible de mon long
voyage était achevée. Mon vieil ami, M. de Varowa, vint au-devant de
moi sur la route, et me conduisit à sa maison, où la «petite Nanyah»
me souhaita la bienvenue avec une apparence de plaisir, comme à un
ancien compagnon de voyage. Peu de temps après, arriva un messager du
gouverneur, qui m'invitait à venir le trouver immédiatement, vu qu'il
avait chez lui une personne qui parlait l'anglais, et qui pourrait nous
servir d'interprète. M'étant excusé de la malpropreté de mes habits
de voyage, le vieux général me fit répondre poliment qu'il rougissait
d'entendre un vieux soldat s'excuser devant un camarade des accidents
d'une campagne, et me reçut de la manière la plus cordiale, me forçant
à rester pour dîner, sans façon, «à la guerre comme à la guerre.»

Notre interprète était le capitaine Jurgens, de la marine russe,
qui se rendait dans le delta de la Léna, pour y établir une station
météorologique, comme anneau russe, dans la chaîne des stations
destinées à faire des observations simultanées, et entourant les
parages qui avoisinent le pôle arctique. Pendant toute la durée de mon
séjour à Yakoutsk, j'ai été de toutes parts l'objet des attentions
les plus délicates, et j'y ai noué des relations d'amitié qui,
quoique devant probablement rester à l'état de simples souvenirs,
seront toujours les plus agréables et les plus sincères de toute ma
vie. Le gouverneur, général Tchernaïeff, fut pour moi un père plutôt
qu'un amphitryon, et le sous-gouverneur, Basile Priklonsky, me traita
en véritable frère. Le capitaine Jurgens, quoique lui-même simple
visiteur, me comblait de prévenances et remplit patiemment les
pénibles fonctions d'interprète, sacrifiant en tout temps ses propres
aises à la satisfaction de mes désirs.

Sept jours après mon arrivée, les membres de l'expédition, qui étaient
allés à la recherche, revinrent du delta de Léna, et partagèrent avec
moi l'hospitalité de nos amis à Yakoutsk. C'étaient de vieux amis du
commandant Melville et de ses compagnons immédiats, Bartlett, Ninderman
et Greenbeck, et ils ne firent que renouer la connaissance de l'hiver
précédent. Le capitaine Berry et l'enseigne Hunt, du _Rodgers_, les
voyaient pour la première fois; ainsi que moi-même, MM. Jackson, votre
correspondant spécial, et Larson, du _London-Illustrated News_, de même
que Noros, de _la Jeannette_, comptaient parmi les anciens amis. Mais
tous étaient animés des sentiments de la plus vive sympathie et de la
reconnaissance la plus profonde envers les officiers du gouvernement
russe à Yakoutsk. Le 11 juin, nous nous embarquâmes tous sur le petit
steamer _Pioneer_, et fûmes accompagnés jusqu'à l'embarcadère par
près de la moitié des habitants de Yakoutsk, y compris les officiers
du gouvernement, qui étaient venus jusque-là pour nous dire un
dernier adieu. On échangea une infinité de poignées de mains et de
protestations d'amitié inaltérable, pendant que moi, qui m'étais
russifié en Sibérie presque aussi facilement que j'étais devenu sauvage
parmi les sauvages du Nord, j'embrassai et je fus embrassé à plusieurs
reprises,—oh! l'horreur!—par tous les hommes.

Le _Pioneer_ était un méchant petit steamer, qui nous inondait de
flammèches, pendant qu'il luttait contre le courant rapide de la Léna.
Ce fut là notre demeure pendant près de quinze jours, pendant lesquels
nous luttâmes plus d'une fois, sans succès, de vitesse avec des
barques, halées le long de la rive par une couple de gamins à la tête
nue. Il n'y avait qu'un agrément dans notre navire: c'est qu'il y avait
sur les tables, dans la cabine, de la place où l'on pouvait écrire
presqu'en tout instant, parce qu'elles étaient rarement encombrées de
plats. Ce qui ajoutait quelque peu à notre bien-être, c'était d'aller
fourrager dans les villages, devant lesquels nous nous arrêtions
pour faire du bois; mais, à notre grande surprise, cela détermina le
capitaine à augmenter le prix de notre pension.

A Vitim, nous quittâmes le _Pioneer_, pour passer sur le _Constantin_,
navire plus grand et plus confortable, où nous mangeâmes à la carte, et
où nous étions mieux nourris. Il y avait à bord de ce navire une foule
de passagers autres que notre société. C'était une cohue de Russes, de
Yakoutes, de Tonkouses, de Tartares, de Mongols et de Gypsies. Dans
le nombre il y avait deux femmes qui portaient une espèce de costume
Bloomer, qui se voit assez communément dans les voyages en Sibérie. Il
consiste en une chemise ample, serrée à la ceinture par une courroie,
et un large pantalon fourré dans des bottes à talons hauts. Un Derby,
ou chapeau de feutre mou, complète le costume, qui est original et
attrayant.

Le paysage, le long des rives de la Léna est, en maint endroit,
agréable et pittoresque. Des falaises, en forme de tours, s'élèvent
directement sur le bord de l'eau ou décorent les pentes boisées,
comme d'immenses châteaux féodaux. D'immenses champs, cultivés avec
beaucoup de peine, mais avec fort peu d'adresse, s'enfoncent dans
les forêts, et à des distances de vingt ou trente verstes, de jolis
petits villages ornent les bords de la rivière. Dans chaque village,
il y a une ou plusieurs églises du rite grec, à la coupole orientale,
peinte aux couleurs vives ou dorées, ce qui donne un air de dignité à
des constructions qui autrement ne formeraient qu'une collection peu
intéressante de maisons bourgeoises. Mais j'ai remarqué que le goût
pour la décoration est un des caractères distinctifs de l'architecture
sibérienne. Dans les villes, les appuis et les liteaux des fenêtres
sont ornementés, et même les tuyaux de plomb qui conduisent l'eau
des gouttières dans la rue, se terminent en gueule de dragon, ou par
quelque autre figure artistique. De petits balcons en saillie rompent
la monotonie des murs plats en bois, et tout cela fait, peut-être, avec
la même matière que les lourdes poutres dont la plupart des maisons
sont construites. Souvent vous verrez les massifs volets des fenêtres
peints en couleurs vives ou criardes; mais presque partout on aperçoit
le désir d'embellir sa demeure. Plusieurs des églises en bois que j'ai
vues sur la Haute-Léna, ne dépareraient pas le parc le plus élégant de
l'Europe ou de l'Amérique.

Après cinq jours de voyage sur le _Constantin_, nous arrivâmes à une
station au-delà de laquelle le navire ne pouvait plus passer. Je n'eus
pas besoin d'autre chose pour me convaincre de ce fait, que de voir des
troupeaux de bétail, passant à gué, un peu en amont. A cette station,
nous prîmes les petits canots des stations de poste, et pendant cinq
jours et cinq nuits, nous fûmes hâlés, le long du bord de la rivière,
par des chevaux, qui par moments trottaient le long du rivage, d'autres
fois marchaient dans l'eau, tandis que, par-ci, par-là, nous allâmes
entièrement à la dérive jusqu'à ce que les chevaux eussent fait le
tour d'une petite baie profonde et reparussent en avant de nous, dans
une petite île. Nous, pendant l'intervalle, maintenions notre position
contre le courant, ou nous avancions au moyen de perches que maniaient
nos conducteurs.

Quatre jours de plus en voiture nous conduisirent à Irkoutsk, la
seule ville véritable que, jusque-là, j'eusse vue en Sibérie. Nous
descendîmes à l'hôtel Deko, auberge commode et bien tenue, où l'on
fait tous les efforts possibles pour mettre à l'aise tous les hôtes
américains et satisfaire leurs goûts. Un autre hôtel, l'hôtel de
Sibérie nous tenta fréquemment pour y aller dîner, parce que la
cuisine, qui s'y faisait, ressemblait à une cuisine plus civilisée
qu'on aurait dû s'y attendre dans ce pays. De charmantes petites salles
à manger, une cuisine réellement succulente et d'excellents vins vous
laissait l'impression qu'on avait enfin franchi les frontières de la
civilisation.

Il y avait là un plat, nouveau pour nous, et qui nous plaisait
beaucoup. C'était une soupe froide, un plat éminemment sibérien. Cette
soupe se fait avec des petites tranches de viande froide, des rouelles
d'œufs durs, mélangées avec des têtes d'oignons et de la crême aigre,
dans chaque portion individuelle on verse une bouteille de kwas, ce qui
lui donne un goût rafraîchissant et piquant. Dans le milieu flottent
des morceaux de glace transparente qui refroidissent le coulis.

Mais, demanda le lecteur inexpérimenté, qu'est-ce le «kwas»? Le kwas
est un breuvage inoffensif, fait de pain noir et de levure; il est
si pétillant, que, quand on le met en bouteille, il faut le boucher
hermétiquement et ficeler le bouchon, pour qu'il ne saute pas. Je n'ose
pas donner la recette de cette liqueur délicieuse, parce qu'elle est
la clef de la soupe froide, ou okroschka, comme on l'appelle dans ce
pays, et je connais un américain qui a l'intention de faire fortune à
New-York, en montant un établissement (établissement de tempérance,
bien entendu), dans lequel on ne débitera que ces deux articles, avec
du pain naturellement. Il ne sera besoin là-bas que de l'introduction
du système, pour s'assurer la clientèle de tout homme affairé qui aura
faim et soif; car ces articles se recommandent d'eux-mêmes, lorsqu'on y
a une fois goûté. Et puis, être servi par des jeunes filles, en frais
et élégant costume russe, il n'en faudra pas davantage pour que tous
les clients s'empressent d'apporter leur part à la fortune rêvée par
l'homme entreprenant qui aura introduit cette bénédiction à New-York.

Le lendemain de notre arrivée, le général Anoutchine,
gouverneur-général de la Sibérie orientale, revint en ville, d'un
voyage prolongé qu'il avait fait à travers son gouvernement, jusqu'au
Japon et en Europe par la voie du canal de Suez, en prenant pour son
retour la route postale ordinaire. Il était accompagné de sa femme
et de sa fille, qui, non seulement avaient parfaitement supporté les
fatigues d'un aussi long voyage, mais qui se trouvèrent excessivement
bien de cette excursion. La compagnie américaine toute entière alla
présenter ses respects au gouverneur-général, qui la présenta à sa
famille et la retint à dîner. Toute la famille, comme on le suppose
sans peine, parlait le français couramment, et Mlle Anoutchine
ajouta encore à ses autres perfections la connaissance de la langue
anglaise. Le général Anoutchine est un homme encore jeune, quoique
déjà grisonnant, mais un homme d'une grande force de caractère. Il
est plein de politesse dans ses manières, et aimable envers tout le
monde, de sorte qu'il s'est rendu très populaire partout où il est
connu. Tandis que, récemment, de nombreux changements ont eu lieu
dans le personnel des gouverneurs des provinces de la Russie et de la
Sibérie, le général Anoutchine, dit-on, est plus solide dans son poste
que jamais. Sa position, en outre, est fort importante; car il est
absolument l'empereur de la Sibérie orientale, tout comme le czar l'est
de la Russie. Nous avons visité le jardin public, le soir du second
jour de notre arrivée à Irkoutsk, et nous y avons entendu un excellent
concert, exécuté par un petit orchestre composé d'instruments à cordes
et d'instruments de cuivre. Ce fut pour nous un spectacle inattendu et
agréable, de revoir des dames et des messieurs élégamment vêtus, se
promenant le long d'allées brillamment illuminées par de nombreuses
lanternes chinoises, et d'entendre des morceaux choisis et connus de
Wagner et de Strauss. Il y a, dans le jardin, un casino d'été, où nous
avons été introduits par un membre du club, dans lequel nous eûmes nos
entrées, moyennant une rétribution de 50 kopecks par personne et par
nuit. Le club y possède un bon restaurant, avec les meilleurs vins et
liqueurs qui se trouvent dans la ville, et on y passe la soirée en
jouant aux cartes, avec des enjeux peu considérables. La société est
d'autant plus brillante, que tous les officiers, en Russie et dans
les possessions russes, sont tenus d'être toujours en uniforme, et,
qu'à moins d'être un marchand, presque tout habitant est officier: les
uniformes resplendissants donc sont nombreux. Mais tous semblaient
être heureux de saluer les visiteurs américains, et de leur témoigner
de l'amitié, et ces derniers se souviendront longtemps avec plaisir du
court séjour qu'ils ont fait à Irkoutsk.

Ayant déjà raconté le voyage de M. Jackson, de Saint-Pétersbourg à
Orenbourg et à Irkoutsk, nous n'entreprendrons point de relater les
différents incidents qui ont pu signaler le voyage de retour des
membres de l'expédition.

Qu'il nous suffise de dire que quelques semaines plus tard, M. Melville
et ses compagnons arrivaient à Paris, d'où ils prenaient le chemin de
l'Amérique. Inutile, croyons-nous, de faire le récit des ovations qui
les attendaient. Tous avaient fait leur devoir, honneur à eux, mais à
côté des ovations se trouvent des deuils qu'on doit respecter.



TABLE DES MATIÈRES



  QUATRIÈME PARTIE.

  Nouvelles recherches.


  CHAPITRE I.

  Première entrevue de M. Jackson et des survivants de _la
   Jeannette_.—Joie causée à ces derniers en recevant leurs lettres
   et des nouvelles de la patrie.—Tous les naufragés arrivés à
   Irkoutsk sont en bonne santé, à l'exception de Jack Cole et du
   lieutenant Danenhower.—Accueil qui leur fut fait en arrivant à
   Irkoutsk.—Danenhower dans l'embarras.—Pauvre Jack Cole!—Ses
   excentricités.—Avis au lecteur sur la marche de l'ouvrage.           3


  CHAPITRE II.

  Départ de la baie Saint-Laurent.—Traversée du détroit de
   Behring.—Arrivée dans l'Océan Arctique.—Première entrevue avec les
   Tchouktchis.—Descente à terre.—Excursion à la baie où le professeur
   Nordenskjold a passé l'hiver.—Ce qu'on y trouve.—Les habitants de
   cette baie.—Erreurs des cartes.—_La Jeannette_ prend la direction
   du nord.—Premières glaces flottantes.—On aperçoit un navire
   baleinier.—Un courant allant vers le nord-ouest.—L'île Herald
   est en vue.—_La Jeannette_ reste prisonnière dans les glaces le 6
   septembre.—Une chasse à l'ours.—Tentative infructueuse pour aborder
   à l'île Herald.—Notre premier phoque.—Comment _more seals kill
   him et make him more seal_?—_La Jeannette_ commence son mouvement
   de dérive.—Nos premiers ours.—Curieux phénomènes.—Invocation à
   la nouvelle lune.—La pression des glaces sur le navire.—Direction
   de notre mouvement de dérive.—Le Rodostistua rosea.—La Terre de
   Wrangel est en vue.—Difficultés des observations astronomiques dans
   l'Arctique.—Première rupture des glaces.—Moments d'angoisse pour
   l'équipage.—La nuit de trois mois.—Une aurore boréale.—Nouvelle
   alerte.—La glace se rompt de nouveau et emporte la hutte bâtie
   par les hommes de l'équipage et quatre chiens.—Histoire de
   cette hutte.—_La Jeannette_ flotte librement.—Les glaces se
   rapprochent.—Moment terrible.—La pression cesse.—Les fêtes de Noël
   et du nouvel an.—Représentations théâtrales.                        11


  CHAPITRE III.

  Débuts du mois de janvier 1880.—Retour de la lumière.—Alerte
   du 19 janvier.—Une voie d'eau se déclare.—Efforts faits pour
   la combattre.—Peine inutile; il faudra pomper pendant dix-huit
   mois.—Position du navire à cette époque.—Cinquante milles en
   cinq mois.—La théorie de Peterman réduite à néant.—Un ours à
   bord.—Quinze jours d'été seulement.—Le gibier dans l'Océan
   Arctique.—Visite d'une ourse et de ses deux oursons.—Désagréable
   rencontre faite par le capitaine.—Nous sommes arrivés à la fin de
   notre première année dans l'Arctique.—Théorie sur le mouvement des
   glaces polaires.—Hypothèse sur la route probable de _la Jeannette_,
   si elle résistait à la pression des glaces.—État sanitaire de
   l'équipage, conditions du navire au commencement de septembre
   1880.                                                               39


  CHAPITRE IV.

  SECONDE ANNÉE DANS LES GLACES.

  Le navire une seconde fois dans ses quartiers d'hiver.—Commencement
   de la nuit de trois mois.—Observations astronomiques et
   téléphoniques.—Fêtes de Noël et du nouvel an.—Canal Melville.—Trou
   Dunbar.—Retour de la lumière.—Terre.—Extraits du livre
   de _loch_.—L'île Jeannette.—Épaisseur de la glace.—État
   de la glace.—Une seconde île.—L'île Henrietta.—Descente
   d'une troupe d'explorateurs sur cette île.—Description de
   l'île Henrietta.—Melville trompé par l'heure.—Il laisse un
   cairn sur l'île avec des papiers pour constater sa prise de
   possession.—Préparatifs à bord en vue de la rupture définitive des
   glaces.—État de celles-ci.—La débâcle commence.                     61


  CHAPITRE V.

  PERTE DE «LA JEANNETTE.»

  _La Jeannette_ se trouve libre au milieu des glaces.—Moment
   d'espoir.—Les glaces se rapprochent.—Horrible pression.—_La
   Jeannette_ s'incline sous la pression.—Plus d'espoir de
   la relever.—On se prépare à l'abandonner.—On l'abandonne
   définitivement.—Le capitaine reste seul près d'elle.—Elle
   sombre.—Fragment du journal de de Long.—Position de _la Jeannette_
   la veille de la catastrophe.—Premières étreintes.—_La Jeannette_
   menace de se séparer en deux sous l'effort d'une nouvelle
   poussée.—Moment de refait.—La pression redouble.—L'eau pénètre à
   travers la soute à charbon de tribord.—L'eau gagne le faux-pont.—Le
   navire est abandonné.—État des provisions sauvées.—La première nuit
   sur la glace.—Préparatifs de la retraite.—Ordre du jour.—Ordre de
   marche.—Le départ est fixé au samedi 18 juin.                       83


  CHAPITRE VI.

  LA RETRAITE.

  Le premier jour de la retraite.—Les difficultés commencent dès
   le début.—Les suites d'un malentendu.—Première crevasse dans la
   glace.—Un travail pénible.—L'été est la plus mauvaise saison
   pour voyager sur les glaces de l'Arctique.—Misère des naufragés
   pendant cette saison.—Quelques-uns d'entre eux se sont chargés
   d'objets non portés sur la liste réglementaire.—Conséquences de
   cette infraction.—On traverse, en radeau de glace, les ouvertures
   qui se sont produites dans la glace.—État des malades.—Notre
   première bonne journée.—Notre ordre de marche.—Marchant au
   sud et s'en allant au nord.—Pénible découverte.—Changement
   de direction.—Pourquoi nous redoutons les crevasses dans la
   glace.—Danenhower demande avec insistance à prendre part aux travaux
   de la retraite.—Motifs de mon refus.—Le soleil, le brouillard
   et la pluie alternativement.—La retraite continue.—Les bons et
   mauvais jours se succèdent.—Les aiguilles de glace.—Première vue
   de la terre.—Un ours.—Je vois distinctement la terre.—Quelle
   est cette terre?—Espoir de trouver la mer libre.—Plus de
   semelles de bottes.—M. Collins tue un phoque.—Mieux dîné que
   chez Delmonico.—Un autre phoque.—Nouveau festin.—Chipp rayé de
   la liste des malades.—Approche de la terre.—Difficultés pour
   atteindre le rivage à travers les glaces flottantes.—Changements à
   vue.—Alternatives de pluie, de brouillard et d'éclaircies.—Le vent
   fait rage.—Enfin nous mettons le pied à terre.—Prise de possession
   de l'île Bennett au nom des États-Unis.                            115


  CHAPITRE VII.

  L'ILE BENNETT.—LA SÉPARATION.

  L'île Bennett.—Excursions de M. Newcomb dans l'île.—Observations
   astronomiques et hydrographiques.—Les marées de l'île Bennett.—Un
   mot sur nos chiens.—Départ de l'île.—Melville reçoit le
   commandement de la baleinière en remplacement de Danenhower.—Ses
   instructions.—En vue de l'île Fadiewski.—«Le camp des
   Dix-Jours.»—Nos embarcations.—Accident arrivé à la baleinière.—On
   perd de vue le canot de Chipp.—Celui-ci nous rejoint au bout de deux
   jours.—Koltenoï.—Semenowski.—Une chasse au renne.—Nouvel accident
   survenu à la baleinière.—La tempête.—Position respective des trois
   canots.—Les trois canots sont séparés par la tempête.—Continuation
   du voyage de la baleinière.—Une manœuvre difficile.—La tempête
   s'apaise peu à peu.—Nous gouvernons à l'est.—La terre.—Difficultés
   pour aborder.—Nous entrons dans une rivière.—Discussion au sujet
   de cette rivière.—Nous continuons à la remonter.—Nous abordons
   enfin.—Les bas-fonds entravent notre marche en remontant la
   rivière.—Une journée agréable à terre.—Trois indigènes.—Nous
   sommes sauvés.—La bienheureuse médaille.                           165


  CHAPITRE VIII.

  PARMI LES TONGOUSES.

  Les trois indigènes conduisent les naufragés dans une hutte et
   leur donnent du poisson.—L'un des indigènes nommé Caranie les
   quitte.—Le lendemain les deux autres refusent de leur servir de
   guide.—Melville veut partir quand même.—Vaine tentative pour
   remonter la rivière.—Les naufragés sont obligés de revenir sur
   leurs pas.—Surpris par une tempête, ils sont forcés de passer
   la nuit dans la baleinière.—Enfin ils arrivent à la hutte qu'ils
   avaient quitté la veille.—Wassili Koolgyork ou Wassili oreilles
   coupées.—Ce Tongouse consent à servir de pilote aux naufragés pour
   aller à Boulouni.—Village de Spiridon.—Portrait peu avantageux
   de ce dernier.—Sa conduite vis-à-vis de ses hôtes.—Arrivée à
   Gemovyalack.—L'exilé Yaphem Kopelloff.—Nicolaï Chagra, chef du
   village.—Après une vaine tentative pour continuer leur voyage vers
   le sud, les naufragés sont obligés de rester à Gemovyalack.—Conduite
   des habitants à leur égard.—Arrivée de l'exilé Kusmah
   Jeremiah.—Le lieutenant Danenhower se rend chez lui.—Sa généreuse
   hospitalité.—Il promet de se rendre à Boulouni.—Pourquoi Melville
   ne le fait pas accompagner et ne lui remet pas ses lettres et ses
   dépêches.—Conséquences de cette décision.—Le lieutenant Danenhower
   retourne chez Kusmah avant le départ de celui-ci pour Boulouni,
   et commence des recherches vers le nord pour trouver les gens des
   deux autres canots.—Ses tentatives infructueuses pour se rendre à
   Barkin.—Kusmah, parti pour Boulouni, ne revient qu'au bout de treize
   jours.—Il raconte qu'il a trouvé sur son chemin deux hommes de la
   troupe du capitaine, et remet une dépêche de Ninderman et Noros
   adressée au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.—Départ de
   Melville pour Boulouni.—Danenhower reste à la tête des gens de la
   baleinière.—Arrivée du commandant de Boulouni à Gemovyalack.—Ce
   dernier, nommé Bieshoff, apporte également une dépêche de Ninderman
   et de Noros.—Portrait de cet homme.—Départ pour Boulouni.—Nous
   rencontrons Melville à Burulak.—Instructions qu'il me
   donne.—Danenhower explique la conduite de Melville dans son plan de
   recherche.—Il continue son voyage jusqu'à Irkoutsk.—Une lettre de
   Danenhower.                                                        205


  CHAPITRE IX.

  Réflexions de M. Jackson sur la conduite de l'ingénieur
   Melville.—Celui-ci eût pu se dispenser de venir à Yakoutsk.—Le
   parti de Melville. Sa marche vers le sud.—Où se trouvait de Long
   au moment du départ de Ninderman et de Noros.—Récit de son voyage
   à travers le delta depuis le jour du débarquement.—Il passe
   près d'une hutte contenant des vivres et près d'un village sans
   en avoir connaissance.—Faute qu'il a commise en tenant tous ses
   hommes réunis près de lui.—Recherches de l'ingénieur Melville.—Où
   il trouva les dernières traces de de Long.—Records laissés par
   celui-ci dans différents endroits.—Une entrevue avec Noros.—Le
   débarquement.—Marche vers le sud.—Tristes adieux.—Le lieu de la
   séparation.—Un terrible voyage.—Véracité de Noros.—La troupe de
   Danenhower part pour l'Amérique.—M. Jackson se met en route pour
   Yakoutsk.—M. Gilder.—Arrivée à Yakoutsk.—L'état des routes en
   Sibérie au moment du départ des voyageurs.                         245


  CHAPITRE X.

  D'IRKOUSTK A YAKOUTSK.

  Les dangers d'un voyage en traîneau sur la Léna.—Un exemple de
   rapidité extraordinaire sur cette route.—Voyages d'aujourd'hui
   et voyages d'autrefois sur ce fleuve.—Voyage de John Dundas
   Cochrane.—Autres voyages remarquables sur la Léna.—Les habitants
   des rives de la Léna.—Descendants des criminels exilés sur les bords
   de ce fleuve.—Châtiments des récidivistes.—Les Yakoutes.—Nombre
   considérable de goîtreux.—Cause de cette infirmité.—Les
   Mammouths.—Nous sommes obligés de prendre la route d'été.—Voyage
   dans la forêt.—Charme d'un pareil voyage.—Un accident.—Vitimsk,
   tête de station de bateaux à vapeur.—Avenir du commerce de la
   Léna.—Essais infructueux du professeur Nordenskjold avec le vapeur
   _Léna_.—Thèse de M. Nordenskjold, sur la possibilité d'établir des
   relations commerciales avec la Sibérie.—Les véritables chemins
   commerciaux de l'avenir.—Les Skopzi sur la Léna.—Yakoutsk.         265


  CINQUIÈME PARTIE.

  La catastrophe.


  CHAPITRE XI.

  DÉCOUVERTE DE LA TROUPE DE DE LONG.

  M. Melville arrive à Boulouni.—Sa première dépêche.—Arrivée à Cath
   Cartha.—Voyage de Melville au cap Bykoff pour s'y procurer des
   chiens et du poisson.—Quelques détails sur Cath Cartha.—Un hiver
   extraordinairement rigoureux.—Des indigènes morts de froid.—Dépêche
   du 24 mars.—Premiers détails sur la découverte des cadavres de de
   Long et de ses compagnons.—Liste des hommes retrouvés.—Lettre de
   M. Jackson.—Nouveaux détails sur la découverte de de Long et de
   ses hommes.—Sépulture.—Description du mausolée.—Premiers détails
   sur les recherches faites pour retrouver le lieutenant Chipp et les
   hommes du canot nº 2.                                              293


  CHAPITRE XII.

  LES DERNIERS JOURS DE DE LONG ET DE SON PARTI.

  Le samedi, 1er octobre, 111e jour de la retraite.—Erickson subit
   l'amputation des doigts de pied.—Passage de la rivière.—Record
   laissé sur la rive orientale.—Une route glacée et des rations
   pour un jour encore.—Quatre quatorzièmes de livre de pemmican par
   homme et un chien mourant de faim pour provisions.—On trouve des
   empreintes de pas d'homme.—Alexis prend une butte de terre pour
   une hutte.—Conséquences de cette erreur.—Le lieutenant de Long, M.
   Collins et Gortz, passent à travers la glace.—Le dernier chien est
   tué et mangé.—Effroyable nuit.—L'état d'Erickson s'aggrave.—Il a
   les mains gelées.—La troupe cherche un abri dans une hutte.—Une
   ration de thé et une demi-livre de chien.—Mort d'Erickson.—Ses
   funérailles.—Dernière demi-livre de chien.—Départ.—Record laissé
   dans la hutte.—Alexis rapporte un ptarmigan.—Départ de Ninderman
   et de Noros.—Des morceaux de peau de renne pour nourriture.—Plus
   de thé.—Une cuillerée de glycérine pour nourriture.—La glycérine
   fait défaut.—L'infusion de saule arctique la remplace.—Lee
   supplie ses compagnons de l'abandonner.—Une demi-cuillerée à thé
   d'huile douce par homme et par jour.—Du thé de saule et deux
   vieilles bottes.—Alexis meurt.—Knack et Lee meurent.—Iverson
   meurt.—Dressler meurt.—Boyd et Gortz meurent.—M. Collins
   mourant.—Plus rien.—Jusqu'à quel point la fatalité s'est acharnée
   sur de Long et ses compagnons.                                     315


  SIXIÈME PARTIE.

  Le retour.


  CHAPITRE XIII

  RETOUR

  Position du lieu où furent retrouvés les corps du capitaine de
   Long et de ses compagnons.—Erreur du premier sur le chemin qu'il
   avait parcouru et sur sa véritable position.—Stolboï.—M. Jackson
   reprend la route suivie par Ninderman et Noros.—Il arrive à
   Boulouni.—Son départ pour Verschoyansk où il espère rattraper M.
   Melville.—En route il apprend qu'il est précédé de deux officiers
   américains.—Quand il arrive à Verschoyansk, Melville est parti,
   ainsi que les deux officiers américains.—Qui sont ces derniers.—Le
   capitaine Berry, commandant du _Rodgers_.—Après plusieurs jours
   de marche forcée, M. Jackson rejoint le capitaine Berry et le
   lieutenant Hunt, son compagnon.—Nouvelles qu'il en reçoit.—Le
   lieutenant Putnam emporté par les glaces.—Récit du voyage du
   capitaine Berry.—Les trois voyageurs rejoignent M. Melville, retenu
   à Kengurack par les neiges.                                        345


  CHAPITRE XIV.

  Nouveaux détails fournis par l'ingénieur Melville à M. Jackson sur
   les difficultés de la retraite à travers les glaces de l'Océan
   Glacial.—Héroïsme de l'équipage.—Où _la Jeannette_ a péri, tout
   autre navire eût péri.—A l'île Semenowski.—Choix d'un point de
   débarquement sur la côte de la Sibérie.—Pourquoi on choisit le
   cap Barkin comme point de ralliement.—La séparation des trois
   canots.—Recherche du lieutenant Chipp et de son parti.—Où il
   aurait dû aborder s'il eût atteint la côte.—Instructions données
   à Ninderman et à Bartlett pour les recherches.—Explorations de
   Ninderman.—Exploration de Bartlett.—L'ingénieur Melville visite
   la côte nord-ouest jusqu'à l'Oleneck.—Il visite ensuite la baie
   Barkhaya et va jusqu'à Ustyansk.—Des localités du delta habitées
   pendant l'hiver.—Voies pour entrer dans la Léna.                   373


  CHAPITRE XV.

  M. GILDER.—RETOUR DE L'EXPÉDITION.

  M. Gilder apprend la nouvelle du désastre de _la Jeannette_ à
   Nishne Kolymsk.—Il part pour Verschoyansk.—A Yakoutsk.—Le
   capitaine Jurgens.—Les bords de la Léna.—Voyage à la
   remorque.—A Irkoutsk.—La soupe froide et le _quass_.—Le général
   Anoutchine.—Arrivée à Paris.                                       389


  FIN DU TOME II.


PARIS.—Imp. TOLMER et Cie, Succursale à Poitiers.—(157).





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'expédition de la Jeannette au pôle Nord racontée par tous les membres de l'expédition - volume 2 - ouvrage composé des documents reçus par le 'New-York Herald' - de 1878 à 1882" ***

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Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



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