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Title: La Comédie humaine - Volume IX - Scènes de la vie parisienne - Tome I
Author: Balzac, Honoré de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Comédie humaine - Volume IX - Scènes de la vie parisienne - Tome I" ***

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    Au lecteur.

    Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité,
    la version originale. Seules les corrections indiquées
    à la fin du texte ont été effectuées.



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  H. DE BALZAC


  LA
  COMÉDIE HUMAINE

  NEUVIÈME VOLUME


  PREMIÈRE PARTIE
  ÉTUDES DE MŒURS


  TROISIÈME LIVRE


  PARIS--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.



  SCÈNES
  DE LA
  VIE PARISIENNE

  TOME I.


  HISTOIRE DES TREIZE: (1er épisode) Ferragus.--(2e épisode) La
  Duchesse de Langeais.--(3e épisode) La Fille aux yeux d'or.--LE
  PÈRE GORIOT.


  PARIS,

  FURNE,
  RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 55;

  J. J. DUBOCHET ET Cie,
  RUE DE SEINE, 33;

  J. HETZEL,
  RUE DE SEINE, 33.

  1843



[Illustration:

  Ses amis, pris de vin comme lui, l'auront laissé se coucher dans la
  rue...

                                                            FERRAGUS.]



TROISIÈME LIVRE,

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.



HISTOIRE DES TREIZE.



PRÉFACE.


Il s'est rencontré, sous l'Empire et dans Paris, treize hommes
également frappés du même sentiment, tous doués d'une assez grande
énergie pour être fidèles à la même pensée, assez probes entre eux
pour ne point se trahir, alors même que leurs intérêts se trouvaient
opposés, assez profondément politiques pour dissimuler les liens sacrés
qui les unissaient, assez forts pour se mettre au-dessus de toutes
les lois, assez hardis pour tout entreprendre, et assez heureux pour
avoir presque toujours réussi dans leurs desseins; ayant couru les
plus grands dangers, mais taisant leurs défaites; inaccessibles à la
peur, et n'ayant tremblé ni devant le prince, ni devant le bourreau,
ni devant l'innocence; s'étant acceptés tous, tels qu'ils étaient,
sans tenir compte des préjugés sociaux; criminels sans doute, mais
certainement remarquables par quelques-unes des qualités qui font
les grands hommes, et ne se recrutant que parmi les hommes d'élite.
Enfin, pour que rien ne manquât à la sombre et mystérieuse poésie de
cette histoire, ces treize hommes sont restés inconnus, quoique tous
aient réalisé les plus bizarres idées que suggère à l'imagination la
fantastique puissance faussement attribuée aux Manfred, aux Faust,
aux Melmoth; et tous aujourd'hui sont brisés, dispersés du moins. Ils
sont paisiblement rentrés sous le joug des lois civiles, de même que
Morgan, l'Achille des pirates, se fit, de ravageur, colon tranquille,
et disposa sans remords, à la lueur du foyer domestique, de millions
ramassés dans le sang, à la rouge clarté des incendies.

Depuis la mort de Napoléon, un hasard que l'auteur doit taire encore
a dissous les liens de cette vie secrète, curieuse, autant que peut
l'être le plus noir des romans de madame Radcliffe. La permission assez
étrange de raconter à sa guise quelques-unes des aventures arrivées à
ces hommes, tout en respectant certaines convenances, ne lui a été que
récemment donnée par un de ces héros anonymes auxquels la société tout
entière fut occultement soumise, et chez lequel il croit avoir surpris
un vague désir de célébrité.

Cet homme en apparence jeune encore, à cheveux blonds, aux yeux bleus,
dont la voix douce et claire semblait annoncer une âme féminine,
était pâle de visage et mystérieux dans ses manières, il causait avec
amabilité, prétendait n'avoir que quarante ans, et pouvait appartenir
aux plus hautes classes sociales. Le nom qu'il avait pris paraissait
être un nom supposé; dans le monde, sa personne était inconnue.
Qu'est-il? On ne sait.

Peut-être en confiant à l'auteur les choses extraordinaires qu'il lui a
révélées, l'inconnu voulait-il les voir en quelque sorte reproduites,
et jouir des émotions qu'elles feraient naître au cœur de la foule,
sentiment analogue à celui qui agitait Macpherson quand le nom
d'Ossian, sa créature, s'inscrivait dans tous les langages. Et c'était,
certes, pour l'avocat écossais, une des sensations les plus vives, ou
les plus rares du moins, que l'homme puisse se donner. N'est-ce pas
l'incognito du génie? Écrire l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_, c'est
prendre sa part dans la gloire humaine d'un siècle; mais doter son pays
d'un Homère, n'est-ce pas usurper sur Dieu?

L'auteur connaît trop les lois de la narration pour ignorer les
engagements que cette courte préface lui fait contracter; mais il
connaît assez l'_Histoire des Treize_ pour être certain de ne jamais
se trouver au-dessous de l'intérêt que doit inspirer ce programme.
Des drames dégouttant de sang, des comédies pleines de terreurs, des
romans où roulent des têtes secrètement coupées, lui ont été confiés.
Si quelque lecteur n'était pas rassasié des horreurs froidement servies
au public depuis quelque temps, il pourrait lui révéler de calmes
atrocités, de surprenantes tragédies de famille, pour peu que le désir
de les savoir lui fût témoigné. Mais il a choisi de préférence les
aventures les plus douces, celles où des scènes pures succèdent à
l'orage des passions, où la femme est radieuse de vertus et de beauté.
Pour l'honneur des Treize, il s'en rencontre de telles dans leur
histoire, qui peut-être aura l'honneur d'être mise un jour en pendant
de celle des flibustiers, ce peuple à part, si curieusement énergique,
si attachant malgré ses crimes.

Un auteur doit dédaigner de convertir son récit, quand ce récit est
véritable, en une espèce de joujou à surprise, et de promener, à la
manière de quelques romanciers, le lecteur, pendant quatre volumes, de
souterrains en souterrains, pour lui montrer un cadavre tout sec, et
lui dire, en forme de conclusion, qu'il lui a constamment fait peur
d'une porte cachée dans quelque tapisserie, ou d'un mort laissé par
mégarde sous des planchers. Malgré son aversion pour les préfaces,
l'auteur a dû jeter ces phrases en tête de ce fragment. _Ferragus_ est
un premier épisode qui tient par d'invisibles liens à l'Histoire des
Treize, dont la puissance naturellement acquise peut seule expliquer
certains ressorts en apparence surnaturels. Quoiqu'il soit permis aux
conteurs d'avoir une sorte de coquetterie littéraire, en devenant
historiens, ils doivent renoncer aux bénéfices que procure l'apparente
bizarrerie des titres sur lesquels se fondent aujourd'hui de légers
succès. Aussi l'auteur expliquera-t-il succinctement ici les raisons
qui l'ont obligé d'accepter des intitulés peu naturels en apparence.

FERRAGUS est, suivant une ancienne coutume, un nom pris par un chef de
Dévorants. Le jour de leur élection, ces chefs continuent celle des
dynasties dévorantesques dont le nom leur plaît le plus, comme le font
les papes à leur avénement, pour les dynasties pontificales. Ainsi les
Dévorants ont _Trempe-la-Soupe IX_, _Ferragus XXII_, _Tutanus XIII_,
_Masche-Fer IV_, de même que l'Église a ses Clément XIV, Grégoire
IX, Jules II, Alexandre VI, etc. Maintenant, que sont les Dévorants?
Dévorants est le nom d'une des tribus de _Compagnons_ ressortissant
jadis de la grande association mystique formée entre les ouvriers de
la chrétienté pour rebâtir le temple de Jérusalem. Le _Compagnonage_
est encore debout en France dans le peuple. Ses traditions puissantes
sur des têtes peu éclairées et sur des gens qui ne sont point assez
instruits pour manquer à leurs serments, pourraient servir à de
formidables entreprises, si quelque grossier génie voulait s'emparer
de ces diverses sociétés. En effet, là, tous les instruments sont
presque aveugles; là, de ville en ville, existe pour les Compagnons
depuis un temps immémorial, une _Obade_, espèce d'étape tenue par une
Mère, vieille femme, bohémienne à demi, n'ayant rien à perdre, sachant
tout ce qui se passe dans le pays, et dévouée, par peur ou par une
longue habitude, à la tribu qu'elle loge et nourrit en détail. Enfin,
ce peuple changeant, mais soumis à d'immuables coutumes, peut avoir des
yeux en tous lieux, exécuter partout une volonté sans la juger, car
le plus vieux Compagnon est encore dans l'âge où l'on croit à quelque
chose. D'ailleurs, le corps entier professe des doctrines assez vraies,
assez mystérieuses, pour électriser patriotiquement tous les adeptes
si elles recevaient le moindre développement. Puis l'attachement des
Compagnons à leurs lois est si passionné, que les diverses tribus se
livrent entre elles de sanglants combats, afin de défendre quelques
questions de principes. Heureusement pour l'ordre public actuel, quand
un Dévorant est ambitieux il construit des maisons, fait fortune, et
quitte le Compagnonage. Il y aurait beaucoup de choses curieuses à dire
sur les _Compagnons du Devoir_, les rivaux des Dévorants, et sur toutes
les différentes sectes d'ouvriers, sur leurs usages et leur fraternité,
sur les rapports qui se trouvent entre eux et les francs-maçons; mais
ici ces détails seraient déplacés. Seulement, l'auteur ajoutera que
sous l'ancienne monarchie il n'était pas sans exemple de trouver un
Trempe-la-Soupe au service du roi, ayant place pour cent et un ans
sur ses galères; mais de là, dominant toujours sa tribu, consulté
religieusement par elle; puis, s'il quittait sa chiourme, certain
de rencontrer aide, secours et respect en tous lieux. Voir son chef
aux galères n'est pour la tribu fidèle qu'un de ces malheurs dont la
Providence est responsable, mais qui ne dispense pas les Dévorants
d'obéir au pouvoir créé par eux, au-dessus d'eux. C'est l'exil
momentané de leur roi légitime, toujours roi pour eux. Voici donc le
prestige romanesque attaché au nom de Ferragus et à celui de Dévorants
complétement dissipé.

Quant aux Treize, l'auteur se sent assez fortement appuyé par les
détails de cette histoire presque romanesque, pour abdiquer encore
l'un des plus beaux priviléges de romancier dont il y ait exemple,
et qui, sur le Châtelet de la littérature, pourrait s'adjuger à haut
prix, et imposer le public d'autant de volumes que lui en a donné la
CONTEMPORAINE. Les Treize étaient tous des hommes trempés comme le fut
Trelawney, l'ami de lord Byron, et, dit-on, l'original du _Corsaire_;
tous fatalistes, gens de cœur et de poésie, mais ennuyés de la vie
plate qu'ils menaient, entraînés vers des jouissances asiatiques par
des forces d'autant plus excessives que, long-temps endormies, elles
se réveillaient plus furieuses. Un jour, l'un d'eux, après avoir relu
_Venise sauvée_, après avoir admiré l'union sublime de Pierre et de
Jaffier, vint à songer aux vertus particulières des gens jetés en
dehors de l'ordre social, à la probité des bagnes, à la fidélité des
voleurs entre eux, aux priviléges de puissance exorbitante que ces
hommes savent conquérir en confondant toutes les idées dans une seule
volonté. Il trouva l'homme plus grand que les hommes. Il présuma que
la société devait appartenir tout entière à des gens distingués qui,
à leur esprit naturel, à leurs lumières acquises, à leur fortune,
joindraient un fanatisme assez chaud pour fondre en un seul jet ces
différentes forces. Dès lors, immense d'action et d'intensité, leur
puissance occulte, contre laquelle l'ordre social serait sans défense,
y renverserait les obstacles, foudroierait les volontés, et donnerait
à chacun d'eux le pouvoir diabolique de tous. Ce monde à part dans le
monde, hostile au monde, n'admettant aucune des idées du monde, n'en
reconnaissant aucune loi, ne se soumettant qu'à la conscience de sa
nécessité, n'obéissant qu'à un dévouement, agissant tout entier pour un
seul des associés quand l'un d'eux réclamerait l'assistance de tous;
cette vie de flibustier en gants jaunes et en carrosse; cette union
intime de gens supérieurs, froids et railleurs, souriant et maudissant
au milieu d'une société fausse et mesquine; la certitude de tout faire
plier sous un caprice, d'ourdir une vengeance avec habileté, de vivre
dans treize cœurs; puis le bonheur continu d'avoir un secret de haine
en face des hommes, d'être toujours armé contre eux, et de pouvoir se
retirer en soi avec une idée de plus que n'en avaient les gens les
plus remarquables; cette religion de plaisir et d'égoïsme fanatisa
treize hommes qui recommencèrent la société de Jésus au profit du
diable. Ce fut horrible et sublime. Puis le pacte eut lieu; puis il
dura, précisément parce qu'il paraissait impossible. Il y eut donc dans
Paris treize frères qui s'appartenaient et se méconnaissaient tous
dans le monde; mais qui se retrouvaient réunis, le soir, comme des
conspirateurs, ne se cachant aucune pensée, usant tour à tour d'une
fortune semblable à celle du Vieux de la Montagne; ayant les pieds dans
tous les salons, les mains dans tous les coffres-forts, les coudes
dans la rue, leurs têtes sur tous les oreillers, et, sans scrupules,
faisant tout servir à leur fantaisie. Aucun chef ne les commanda,
personne ne put s'arroger le pouvoir; seulement la passion la plus
vive, la circonstance la plus exigeante passait la première. Ce furent
treize rois inconnus, mais réellement rois, et plus que rois, des juges
et des bourreaux qui, s'étant fait des ailes pour parcourir la société
du haut en bas, dédaignèrent d'y être quelque chose, parce qu'ils y
pouvaient tout. Si l'auteur apprend les causes de leur abdication, il
les dira.

Maintenant, il lui est permis de commencer le récit des trois épisodes
qui, dans cette histoire, l'ont plus particulièrement séduit par la
senteur parisienne des détails, et par la bizarrerie des contrastes.


Paris, 1831.



I.

FERRAGUS, CHEF DES DÉVORANTS.

  A HECTOR BERLIOZ.


Il est dans Paris certaines rues déshonorées autant que peut l'être
un homme coupable d'infamie; puis il existe des rues nobles, puis
des rues simplement honnêtes, puis de jeunes rues sur la moralité
desquelles le public ne s'est pas encore formé d'opinion; puis des
rues assassines, des rues plus vieilles que de vieilles douairières
ne sont vieilles, des rues estimables, des rues toujours propres, des
rues toujours sales, des rues ouvrières, travailleuses, mercantiles.
Enfin, les rues de Paris ont des qualités humaines, et nous impriment
par leur physionomie certaines idées contre lesquelles nous sommes sans
défense. Il y a des rues de mauvaise compagnie où vous ne voudriez
pas demeurer, et des rues où vous placeriez volontiers votre séjour.
Quelques rues, ainsi que la rue Montmartre, ont une belle tête et
finissent en queue de poisson. La rue de la Paix est une large rue,
une grande rue; mais elle ne réveille aucune des pensées gracieusement
nobles qui surprennent une âme impressible au milieu de la rue Royale,
et elle manque certainement de la majesté qui règne dans la place
Vendôme. Si vous vous promenez dans les rues de l'île Saint-Louis, ne
demandez raison de la tristesse nerveuse qui s'empare de vous qu'à la
solitude, à l'air morne des maisons et des grands hôtels déserts. Cette
île, le cadavre des fermiers-généraux, est comme la Venise de Paris.
La place de la Bourse est babillarde, active, prostituée; elle n'est
belle que par un clair de lune, à deux heures du matin: le jour, c'est
un abrégé de Paris; pendant la nuit, c'est comme une rêverie de la
Grèce. La rue Traversière-Saint-Honoré n'est-elle pas une rue infâme?
Il y a là de méchantes petites maisons à deux croisées, où, d'étage
en étage, se trouvent des vices, des crimes, de la misère. Les rues
étroites exposées au nord, où le soleil ne vient que trois ou quatre
fois dans l'année, sont des rues assassines qui tuent impunément; la
Justice d'aujourd'hui ne s'en mêle pas; mais autrefois le Parlement
eût peut-être mandé le lieutenant de police pour le vitupérer _à
ces causes_, et aurait au moins rendu quelque arrêt contre la rue,
comme jadis il en porta contre les perruques du chapitre de Beauvais.
Cependant monsieur Benoiston de Châteauneuf a prouvé que la mortalité
de ces rues était du double supérieure à celle des autres. Pour résumer
ces idées par un exemple, la rue Fromenteau n'est-elle pas tout à la
fois meurtrière et de mauvaise vie? Ces observations, incompréhensibles
au delà de Paris, seront sans doute saisies par ces hommes d'étude et
de pensée, de poésie et de plaisir qui savent récolter, en flânant
dans Paris, la masse de jouissances flottantes, à toute heure, entre
ses murailles; par ceux pour lesquels Paris est le plus délicieux des
monstres: là, jolie femme; plus loin, vieux et pauvre; ici, tout neuf
comme la monnaie d'un nouveau règne; dans ce coin, élégant comme une
femme à la mode. Monstre complet d'ailleurs! Ses greniers, espèce de
tête pleine de science et de génie; ses premiers étages, estomacs
heureux; ses boutiques, véritables pieds; de là partent tous les
trotteurs, tous les affairés. Eh! quelle vie toujours active a le
monstre? A peine le dernier frétillement des dernières voitures de bal
cesse-t-il au cœur que déjà ses bras se remuent aux Barrières, et il
se secoue lentement. Toutes les portes bâillent, tournent sur leurs
gonds, comme les membranes d'un grand homard, invisiblement manœuvrées
par trente mille hommes ou femmes, dont chacune ou chacun vit dans six
pieds carrés, y possède une cuisine, un atelier, un lit, des enfants,
un jardin, n'y voit pas clair, et doit tout voir. Insensiblement les
articulations craquent, le mouvement se communique, la rue parle. A
midi, tout est vivant, les cheminées fument, le monstre mange; puis
il rugit, puis ses mille pattes s'agitent. Beau spectacle! Mais, ô
Paris! qui n'a pas admiré tes sombres paysages, tes échappées de
lumière, tes culs-de-sac profonds et silencieux; qui n'a pas entendu
tes murmures, entre minuit et deux heures du matin, ne connaît encore
rien de ta vraie poésie, ni de tes bizarres et larges contrastes.
Il est un petit nombre d'amateurs, de gens qui ne marchent jamais
en écervelés, qui dégustent leur Paris, qui en possèdent si bien la
physionomie qu'ils y voient une verrue, un bouton, une rougeur. Pour
les autres, Paris est toujours cette monstrueuse merveille, étonnant
assemblage de mouvements, de machines et de pensées, la ville aux
cent mille romans, la tête du monde. Mais, pour ceux-là, Paris est
triste ou gai, laid ou beau, vivant ou mort; pour eux, Paris est une
créature; chaque homme, chaque fraction de maison est un lobe du tissu
cellulaire de cette grande courtisane de laquelle ils connaissent
parfaitement la tête, le cœur et les mœurs fantasques. Aussi ceux-là
sont-ils les amants de Paris: ils lèvent le nez à tel coin de rue,
sûrs d'y trouver le cadran d'une horloge; ils disent à un ami dont la
tabatière est vide: Prends par tel passage, il y a un débit de tabac,
à gauche, près d'un pâtissier qui a une jolie femme. Voyager dans
Paris est, pour ces poètes, un luxe coûteux. Comment ne pas dépenser
quelques minutes devant les drames, les désastres, les figures, les
pittoresques accidents qui vous assaillent au milieu de cette mouvante
reine des cités, vêtue d'affiches et qui néanmoins n'a pas un coin de
propre, tant elle est complaisante aux vices de la nation française! A
qui n'est-il pas arrivé de partir, le matin, de son logis pour aller
aux extrémités de Paris, sans avoir pu en quitter le centre à l'heure
du dîner? Ceux-là sauront excuser ce début vagabond qui, cependant,
se résume par une observation éminemment utile et neuve, autant
qu'une observation peut être neuve à Paris où il n'y a rien de neuf,
pas même la statue posée d'hier sur laquelle un gamin a déjà mis son
nom. Oui donc, il est des rues, ou des fins de rue, il est certaines
maisons, inconnues pour la plupart aux personnes du grand monde, dans
lesquelles une femme appartenant à ce monde ne saurait aller sans
faire penser d'elle les choses les plus cruellement blessantes. Si
cette femme est riche, si elle a voiture, si elle se trouve à pied
ou déguisée, en quelques-uns de ces défilés du pays parisien, elle y
compromet sa réputation d'honnête femme. Mais si, par hasard, elle y
est venue à neuf heures du soir, les conjectures qu'un observateur peut
se permettre deviennent épouvantables par leurs conséquences. Enfin,
si cette femme est jeune et jolie, si elle entre dans quelque maison
d'une de ces rues; si la maison a une allée longue et sombre, humide et
puante; si au fond de l'allée tremblote la lueur pâle d'une lampe, et
que sous cette lueur se dessine un horrible visage de vieille femme aux
doigts décharnés; en vérité, disons-le, par intérêt pour les jeunes et
jolies femmes, cette femme est perdue. Elle est à la merci du premier
homme de sa connaissance qui la rencontre dans ces marécages parisiens.
Mais il y a telle rue de Paris où cette rencontre peut devenir le drame
le plus effroyablement terrible, un drame plein de sang et d'amour,
un drame de l'école moderne. Malheureusement, cette conviction, ce
dramatique sera, comme le drame moderne, compris par peu de personnes;
et c'est grande pitié que de raconter une histoire à un public qui n'en
épouse pas tout le mérite local. Mais qui peut se flatter d'être jamais
compris? Nous mourons tous inconnus. C'est le mot des femmes et celui
des auteurs.

A huit heures et demie du soir, rue Pagevin, dans un temps où la rue
Pagevin n'avait pas un mur qui ne répétât un mot infâme, et dans la
direction de la rue Soly, la plus étroite et la moins praticable de
toutes les rues de Paris, sans en excepter le coin le plus fréquenté
de la rue la plus déserte; au commencement du mois de février, il y a
de cette aventure environ treize ans, un jeune homme, par l'un de ces
hasards qui n'arrivent pas deux fois dans la vie, tournait, à pied, le
coin de la rue Pagevin pour entrer dans la rue des Vieux-Augustins, du
côté droit, où se trouve précisément la rue Soly. Là, ce jeune homme,
qui demeurait, lui, rue de Bourbon, trouva dans la femme, à quelques
pas de laquelle il marchait fort insouciamment, de vagues ressemblances
avec la plus jolie femme de Paris, une chaste et délicieuse personne de
laquelle il était en secret passionnément amoureux, et amoureux sans
espoir: elle était mariée. En un moment son cœur bondit, une chaleur
intolérable sourdit de son diaphragme et passa dans toutes ses veines,
il eut froid dans le dos, et sentit dans sa tête un frémissement
superficiel. Il aimait, il était jeune, il connaissait Paris; et sa
perspicacité ne lui permettait pas d'ignorer tout ce qu'il y avait
d'infamie possible pour une femme élégante, riche, jeune et jolie, à
se promener là, d'un pied criminellement furtif. _Elle_, dans cette
crotte, à cette heure! L'amour que ce jeune homme avait pour cette
femme pourra sembler bien romanesque, et d'autant plus même qu'il était
officier dans la garde royale. S'il eût été dans l'infanterie, la chose
serait encore vraisemblable; mais officier supérieur de cavalerie,
il appartenait à l'arme française qui veut le plus de rapidité dans
ses conquêtes, qui tire vanité de ses mœurs amoureuses autant que de
son costume. Cependant la passion de cet officier était vraie, et à
beaucoup de jeunes cœurs elle paraîtra grande. Il aimait cette femme
parce qu'elle était vertueuse, il en aimait la vertu, la grâce décente,
l'imposante sainteté, comme les plus chers trésors de sa passion
inconnue. Cette femme était vraiment digne d'inspirer un de ces amours
platoniques qui se rencontrent comme des fleurs au milieu de ruines
sanglantes dans l'histoire du Moyen Age; digne d'être secrètement le
principe de toutes les actions d'un homme jeune; amour aussi haut,
aussi pur que le ciel quand il est bleu; amour sans espoir et auquel on
s'attache, parce qu'il ne trompe jamais; amour prodigue de jouissances
effrénées, surtout à un âge où le cœur est brûlant, l'imagination
mordante, et où les yeux d'un homme voient bien clair. Il se rencontre
dans Paris des effets de nuit singuliers, bizarres, inconcevables.
Ceux-là seulement qui se sont amusés à les observer savent combien la
femme y devient fantastique à la brune. Tantôt la créature que vous y
suivez, par hasard ou à dessein, vous paraît svelte; tantôt le bas,
s'il est bien blanc, vous fait croire à des jambes fines et élégantes;
puis la taille, quoique enveloppée d'un châle, d'une pelisse, se révèle
jeune et voluptueuse dans l'ombre; enfin les clartés incertaines d'une
boutique ou d'un réverbère donnent à l'inconnue un éclat fugitif,
presque toujours trompeur qui réveille, allume l'imagination et la
lance au delà du vrai. Les sens s'émeuvent alors, tout se colore et
s'anime; la femme prend un aspect tout nouveau; son corps s'embellit;
par moments ce n'est plus une femme, c'est un démon, un feu follet
qui vous entraîne par un ardent magnétisme jusqu'à une maison décente
où la pauvre bourgeoise, ayant peur de votre pas menaçant ou de vos
bottes retentissantes, vous ferme la porte cochère au nez sans vous
regarder. La lueur vacillante que projetait le vitrage d'une boutique
de cordonnier illumina soudain, précisément à la chute des reins, la
taille de la femme qui se trouvait devant le jeune homme. Ah! certes,
_elle_ seule était ainsi cambrée! Elle seule avait le secret de cette
chaste démarche qui met innocemment en relief les beautés des formes
les plus attrayantes. C'était et son châle du matin et le chapeau
de velours du matin. A son bas de soie gris, pas une mouche, à son
soulier pas une éclaboussure. Le châle était bien collé sur le buste,
il en dessinait vaguement les délicieux contours, et le jeune homme en
avait vu les blanches épaules au bal; il savait tout ce que ce châle
couvrait de trésors. A la manière dont s'entortille une Parisienne dans
son châle, à la manière dont elle lève le pied dans la rue, un homme
d'esprit devine le secret de sa course mystérieuse. Il y a je ne sais
quoi de frémissant, de léger dans la personne et dans la démarche:
la femme semble peser moins, elle va, elle va, ou mieux elle file
comme une étoile, et vole emportée par une pensée que trahissent les
plis et les jeux de sa robe. Le jeune homme hâta le pas, devança la
femme, se retourna pour la voir... Pst! elle avait disparu dans une
allée dont la porte à claire-voie et à grelot claquait et sonnait. Le
jeune homme revint, et vit cette femme montant au fond de l'allée, non
sans recevoir l'obséquieux salut d'une vieille portière, un tortueux
escalier dont les premières marches étaient fortement éclairées;
et madame montait lestement, vivement, comme doit monter une femme
impatiente.

--Impatiente de quoi? se dit le jeune homme qui se recula pour se
coller en espalier sur le mur de l'autre côté de la rue. Et il regarda,
le malheureux, tous les étages de la maison avec l'attention d'un agent
de police cherchant son conspirateur.

C'était une de ces maisons comme il y en a des milliers à Paris, maison
ignoble, vulgaire, étroite, jaunâtre de ton, à quatre étages et à trois
fenêtres. La boutique et l'entresol appartenaient au cordonnier. Les
persiennes du premier étage étaient fermées. Où allait madame? Le jeune
homme crut entendre les tintements d'une sonnette dans l'appartement
du second. Effectivement, une lumière s'agita dans une pièce à deux
croisées fortement éclairées, et illumina soudain la troisième dont
l'obscurité annonçait une première chambre, sans doute le salon ou la
salle à manger de l'appartement. Aussitôt la silhouette d'un chapeau
de femme se dessina vaguement, la porte se ferma, la première pièce
redevint obscure, puis les deux dernières croisées reprirent leurs
teintes rouges. Là, le jeune homme entendit: _Gare_, et reçut un coup à
l'épaule.

--Vous ne faites donc attention à rien, dit une grosse voix. C'était
la voix d'un ouvrier portant une longue planche sur son épaule. Et
l'ouvrier passa. Cet ouvrier était l'homme de la Providence, disant à
ce curieux:--De quoi te mêles-tu? Songe à ton service, et laisse les
Parisiens à leurs petites affaires.

Le jeune homme se croisa les bras; puis, n'étant vu de personne, il
laissa rouler sur ses joues des larmes de rage sans les essuyer. Enfin,
la vue des ombres qui se jouaient sur ces deux fenêtres éclairées lui
faisait mal, il regarda au hasard dans la partie supérieure de la rue
des Vieux-Augustins, et il vit un fiacre arrêté le long d'un mur, à un
endroit où il n'y avait ni porte de maison ni lueur de boutique.

Est-ce elle? n'est-ce pas elle? La vie ou la mort pour un amant. Et
cet amant attendait. Il resta là pendant un siècle de vingt minutes.
Après, la femme descendit, et il reconnut alors celle qu'il aimait
secrètement. Néanmoins il voulut douter encore. L'inconnue alla vers le
fiacre et y monta.

--La maison sera toujours là, je pourrai toujours la fouiller, se dit
le jeune homme qui suivit la voiture en courant afin de dissiper ses
derniers doutes, et bientôt il n'en conserva plus.

Le fiacre s'arrêta rue de Richelieu, devant la boutique d'un magasin
de fleurs, près de la rue de Ménars. La dame descendit, entra dans la
boutique, envoya l'argent dû au cocher, et sortit après avoir choisi
des marabouts. Des marabouts pour ses cheveux noirs! Brune, elle avait
approché le plumage de sa tête pour en voir l'effet. L'officier croyait
entendre la conversation de cette femme avec les fleuristes.

--Madame, rien ne va mieux aux brunes, les brunes ont quelque chose de
trop précis dans les contours, et les marabouts prêtent à leur toilette
un _flou_ qui leur manque. Madame la duchesse de Langeais dit que cela
donne à une femme quelque chose de vague, d'ossianique et de très-comme
il faut.

--Bien. Envoyez-les moi promptement.

Puis la dame tourna lestement vers la rue de Ménars, et rentra chez
elle. Quand la porte de l'hôtel où elle demeurait fut fermée, le jeune
amant, ayant perdu toutes ses espérances, et, double malheur, ses plus
chères croyances, alla dans Paris comme un homme ivre, et se trouva
bientôt chez lui sans savoir comment il y était venu. Il se jeta
dans un fauteuil, resta les pieds sur ses chenets, la tête entre les
mains, séchant ses bottes mouillées, les brûlant même. Ce fut un moment
affreux, un de ces moments où, dans la vie humaine, le caractère se
modifie, et où la conduite du meilleur homme dépend du bonheur ou du
malheur de sa première action. Providence ou Fatalité, choisissez.

Ce jeune homme appartenait à une bonne famille dont la noblesse n'était
pas d'ailleurs très-ancienne; mais il y a si peu d'anciennes familles
aujourd'hui, que tous les jeunes gens sont anciens sans conteste. Son
aïeul avait acheté une charge de Conseiller au Parlement de Paris,
où il était devenu Président. Ses fils, pourvus chacun d'une belle
fortune, entrèrent au service, et, par leurs alliances, arrivèrent à la
cour. La révolution avait balayé cette famille; mais il en était resté
une vieille douairière entêtée qui n'avait pas voulu émigrer; qui,
mise en prison, menacée de mourir et sauvée au 9 thermidor, retrouva
ses biens. Elle fit revenir en temps utile, vers 1804, son petit-fils
Auguste de Maulincour, l'unique rejeton des Charbonnon de Maulincour,
qui fut élevé par la bonne douairière avec un triple soin de mère, de
femme noble et de douairière entêtée. Puis, quand vint la Restauration,
le jeune homme, alors âgé de dix-huit ans, entra dans la Maison-Rouge,
suivit les princes à Gand, fut fait officier dans les Gardes du corps,
en sortit pour servir dans la Ligne, fut rappelé dans la Garde royale,
où il se trouvait alors, à vingt-trois ans, chef d'escadron d'un
régiment de cavalerie, position superbe, et due à sa grand'mère, qui,
malgré son âge, savait très-bien son monde. Cette double biographie est
le résumé de l'histoire générale et particulière, sauf les variantes,
de toutes les familles qui ont émigré, qui avaient des dettes et
des biens, des douairières et de l'entregent. Madame la baronne de
Maulincour avait pour ami le vieux vidame de Pamiers, ancien Commandeur
de l'Ordre de Malte. C'était une de ces amitiés éternelles fondées sur
des liens sexagénaires, et que rien ne peut plus tuer, parce qu'au fond
de ces liaisons il y a toujours des secrets de cœur humain, admirables
à deviner quand on en a le temps, mais insipides à expliquer en vingt
lignes, et qui feraient le texte d'un ouvrage en quatre volumes,
amusant comme peut l'être _le Doyen de Killerine_, une de ces œuvres
dont parlent les jeunes gens, et qu'ils jugent sans les avoir lues.
Auguste de Maulincour tenait donc au faubourg Saint-Germain par sa
grand'mère et par le vidame, et il lui suffisait de dater de deux
siècles pour prendre les airs et les opinions de ceux qui prétendent
remonter à Clovis. Ce jeune homme pâle, long et fluet, délicat en
apparence, homme d'honneur et de vrai courage d'ailleurs, qui se
battait en duel sans hésiter pour un oui, pour un non, ne s'était
encore trouvé sur aucun champ de bataille, et portait à sa boutonnière
la croix de la Légion-d'Honneur. C'était, vous le voyez, une des
fautes vivantes de la Restauration, peut-être la plus pardonnable.
La jeunesse de ce temps n'a été la jeunesse d'aucune époque: elle
s'est rencontrée entre les souvenirs de l'Empire et les souvenirs de
l'Émigration, entre les vieilles traditions de la cour et les études
consciencieuses de la bourgeoisie, entre la religion et les bals
costumés, entre deux Fois politiques, entre Louis XVIII qui ne voyait
que le présent, et Charles X qui voyait trop en avant; puis, obligée
de respecter la volonté du roi quoique la royauté se trompât. Cette
jeunesse incertaine en tout, aveugle et clairvoyante, ne fut comptée
pour rien par des vieillards jaloux de garder les rênes de l'État
dans leurs mains débiles, tandis que la monarchie pouvait être sauvée
par leur retraite, et par l'accès de cette jeune France de laquelle
aujourd'hui les vieux doctrinaires, ces émigrés de la Restauration, se
moquent encore. Auguste de Maulincour était une victime des idées qui
pesaient alors sur cette jeunesse, et voici comment. Le vidame était
encore, à soixante-sept ans, un homme très-spirituel, ayant beaucoup
vu, beaucoup vécu, contant bien, homme d'honneur, galant homme, mais
qui avait, à l'endroit des femmes, les opinions les plus détestables:
il les aimait et les méprisait. Leur honneur, leurs sentiments? Tarare,
bagatelles et momeries! Près d'elles, il croyait en elles, le ci-devant
_monstre_, il ne les contredisait jamais, et les faisait valoir. Mais,
entre amis, quand il en était question, le vidame posait en principe
que tromper les femmes, mener plusieurs intrigues de front, devait être
toute l'occupation des jeunes gens, qui se fourvoyaient en voulant se
mêler d'autre chose dans l'État. Il est fâcheux d'avoir à esquisser un
portrait si suranné. N'a-t-il pas figuré partout? et littérairement,
n'est-il pas presque aussi usé que celui d'un grenadier de l'empire?
Mais le vidame eut sur la destinée de monsieur de Maulincour une
influence qu'il était nécessaire de consacrer; il le moralisait à sa
manière, et voulait le convertir aux doctrines du grand siècle de
la galanterie. La douairière, femme tendre et pieuse, assise entre
son vidame et Dieu, modèle de grâce et de douceur, mais douée d'une
persistance de bon goût qui triomphe de tout à la longue, avait
voulu conserver à son petit-fils les belles illusions de la vie, et
l'avait élevé dans les meilleurs principes; elle lui donna toutes ses
délicatesses, et en fit un homme timide, un vrai sot en apparence. La
sensibilité de ce garçon, conservée pure, ne s'usa point au dehors, et
lui resta si pudique, si chatouilleuse, qu'il était vivement offensé
par des actions et des maximes auxquelles le monde n'attachait aucune
importance. Honteux de sa susceptibilité, le jeune homme la cachait
sous une assurance menteuse, et souffrait en silence; mais il se
moquait, avec les autres, de choses que seul il admirait. Aussi fut-il
trompé, parce que, suivant un caprice assez commun de la destinée, il
rencontra dans l'objet de sa première passion, lui, homme de douce
mélancolie et spiritualiste en amour, une femme qui avait pris en
horreur la sensiblerie allemande. Le jeune homme douta de lui, devint
rêveur, et se roula dans ses chagrins, en se plaignant de ne pas être
compris. Puis, comme nous désirons d'autant plus violemment les choses
qu'il nous est plus difficile de les avoir, il continua d'adorer les
femmes avec cette ingénieuse tendresse et ces félines délicatesses dont
le secret leur appartient et dont peut-être veulent-elles garder le
monopole. En effet, quoique les femmes se plaignent d'être mal aimées
par les hommes, elles ont néanmoins peu de goût pour ceux dont l'âme
est à demi féminine. Toute leur supériorité consiste à faire croire
aux hommes qu'ils leur sont inférieurs en amour; aussi quittent-elles
assez volontiers un amant, quand il est assez inexpérimenté pour leur
ravir les craintes dont elles veulent se parer, ces délicieux tourments
de la jalousie à faux, ces troubles de l'espoir trompé, ces vaines
attentes, enfin tout le cortége de leurs bonnes misères de femme;
elles ont en horreur les Grandisson. Qu'y a-t-il de plus contraire
à leur nature qu'un amour tranquille et parfait? Elles veulent des
émotions, et le bonheur sans orages n'est plus le bonheur pour elles.
Les âmes féminines assez puissantes pour mettre l'infini dans l'amour,
constituent d'angéliques exceptions, et sont parmi les femmes ce que
sont les beaux génies parmi les hommes. Les grandes passions sont rares
comme les chefs-d'œuvre. Hors cet amour, il n'y a que des arrangements,
des irritations passagères, méprisables, comme tout ce qui est petit.

Au milieu des secrets désastres de son cœur, pendant qu'il cherchait
une femme par laquelle il pût être compris, recherche qui, pour
le dire en passant, est la grande folie amoureuse de notre époque,
Auguste rencontra dans le monde le plus éloigné du sien, dans la
seconde sphère du monde d'argent où la haute banque tient le premier
rang, une créature parfaite, une de ces femmes qui ont je ne sais quoi
de saint et de sacré, qui inspirent tant de respect, que l'amour a
besoin de tous les secours d'une longue familiarité pour se déclarer.
Auguste se livra donc tout entier aux délices de la plus touchante et
de la plus profonde des passions, à un amour purement admiratif. Ce
fut d'innombrables désirs réprimés, nuances de passion si vagues et
si profondes, si fugitives et si frappantes, qu'on ne sait à quoi les
comparer; elles ressemblent à des parfums, à des nuages, à des rayons
de soleil, à des ombres, à tout ce qui, dans la nature, peut en un
moment briller et disparaître, se raviver et mourir, en laissant au
cœur de longues émotions. Dans le moment où l'âme est encore assez
jeune pour concevoir la mélancolie, les lointaines espérances, et sait
trouver dans la femme plus qu'une femme, n'est-ce pas le plus grand
bonheur qui puisse échoir à un homme que d'aimer assez pour ressentir
plus de joie à toucher un gant blanc, à effleurer des cheveux, à
écouter une phrase, à jeter un regard, que la possession la plus
fougueuse n'en donne à l'amour heureux? Aussi, les gens rebutés, les
laides, les malheureux, les amants inconnus, les femmes ou les hommes
timides, connaissent-ils seuls les trésors que renferme la voix de la
personne aimée. En prenant leur source et leur principe dans l'âme
même, les vibrations de l'air chargé de feu mettent si violemment
les cœurs en rapport, y portent si lucidement la pensée, et sont si
peu menteuses, qu'une seule inflexion est souvent tout un dénoûment.
Combien d'enchantements ne prodigue pas au cœur d'un poète le timbre
harmonieux d'une voix douce? combien d'idées elle y réveille! quelle
fraîcheur elle y répand! L'amour est dans la voix avant d'être avoué
par le regard. Auguste, poète à la manière des amants (il y a les
poètes qui sentent et les poètes qui expriment, les premiers sont les
plus heureux), Auguste avait savouré toutes ces joies premières, si
larges, si fécondes. _Elle_ possédait le plus flatteur organe que la
femme la plus artificieuse ait jamais souhaité pour pouvoir tromper à
son aise; elle avait cette voix d'argent, qui, douce à l'oreille, n'est
éclatante que pour le cœur qu'elle trouble et remue, qu'elle caresse
en le bouleversant. Et cette femme allait le soir rue Soly, près la
rue Pagevin; et sa furtive apparition dans une infâme maison venait de
briser la plus magnifique des passions! La logique du vidame triompha.

--Si elle trahit son mari, nous nous vengerons, dit Auguste.

Il y avait encore de l'amour dans le si... Le doute philosophique de
Descartes est une politesse par laquelle il faut toujours honorer la
vertu. Dix heures sonnèrent. En ce moment le baron de Maulincour se
rappela que cette femme devait aller au bal dans une maison où il avait
accès. Sur-le-champ il s'habilla, partit, arriva, _la_ chercha d'un air
sournois dans les salons. Madame de Nucingen, le voyant si affairé, lui
dit:--Vous ne voyez pas madame Jules, mais elle n'est pas encore venue.

--Bonjour, ma chère, dit une voix.

Auguste et madame de Nucingen se retournent. Madame Jules arrivait
vêtue de blanc, simple et noble, coiffée précisément avec les marabouts
que le jeune baron lui avait vu choisir dans le magasin de fleurs.
Cette voix d'amour perça le cœur d'Auguste. S'il avait su conquérir le
moindre droit qui lui permît d'être jaloux de cette femme, il aurait pu
la pétrifier en lui disant:--Rue Soly! Mais quand lui, étranger, eût
mille fois répété ce mot à l'oreille de madame Jules, elle lui aurait
avec étonnement demandé ce qu'il voulait dire: il la regarda d'un air
stupide.

Pour les gens méchants et qui rient de tout, c'est peut-être un grand
amusement que de connaître le secret d'une femme, de savoir que sa
chasteté ment, que sa figure calme cache une pensée profonde, qu'il y
a quelque épouvantable drame sous son front pur. Mais il y a certaines
âmes qu'un tel spectacle contriste réellement, et beaucoup de ceux qui
en rient, rentrés chez eux, seuls avec leur conscience, maudissent
le monde et méprisent une telle femme. Tel se trouvait Auguste
de Maulincour en présence de madame Jules. Situation bizarre! Il
n'existait pas entre eux d'autres rapports que ceux qui s'établissent
dans le monde entre gens qui échangent quelques mots sept ou huit fois
par hiver, et il lui demandait compte d'un bonheur ignoré d'elle, il la
jugeait sans lui faire connaître l'accusation.

Beaucoup de jeunes gens se sont trouvés ainsi, rentrant chez eux,
désespérés d'avoir rompu pour toujours avec une femme adorée en secret;
condamnée, méprisée en secret. C'est des monologues inconnus, dits aux
murs d'un réduit solitaire, des orages nés et calmés sans être sortis
du fond des cœurs, d'admirables scènes du monde moral, auxquelles il
faudrait un peintre. Madame Jules alla s'asseoir, en quittant son mari
qui fit le tour du salon. Quand elle fut assise, elle se trouva comme
gênée, et, tout en causant avec sa voisine, elle jetait furtivement un
regard sur monsieur Jules Desmarets, son mari, l'Agent de change du
baron de Nucingen. Voici l'histoire de ce ménage.

Monsieur Desmarets était, cinq ans avant son mariage, placé chez un
Agent de change, et n'avait alors pour toute fortune que les maigres
appointements d'un commis. Mais c'était un de ces hommes auxquels le
malheur apprend hâtivement les choses de la vie, et qui suivent la
ligne droite avec la ténacité d'un insecte voulant arriver à son gîte;
un de ces jeunes gens têtus qui font les morts devant les obstacles
et lassent toutes les patiences par une patience de cloporte. Ainsi,
jeune, il avait toutes les vertus républicaines des peuples pauvres:
il était sobre, avare de son temps, ennemi des plaisirs. Il attendait.
La nature lui avait d'ailleurs donné les immenses avantages d'un
extérieur agréable. Son front calme et pur; la coupe de sa figure
placide, mais expressive; ses manières simples, tout en lui révélait
une existence laborieuse et résignée, cette haute dignité personnelle
qui impose, et cette secrète noblesse de cœur qui résiste à toutes les
situations. Sa modestie inspirait une sorte de respect à tous ceux
qui le connaissaient. Solitaire d'ailleurs au milieu de Paris, il ne
voyait le monde que par échappées, pendant le peu de moments qu'il
passait dans le salon de son patron, les jours de fête. Il y avait
chez ce jeune homme, comme chez la plupart des gens qui vivent ainsi,
des passions d'une étonnante profondeur; passions trop vastes pour
se compromettre jamais dans de petits incidents. Son peu de fortune
l'obligeait à une vie austère, et il domptait ses fantaisies par de
grands travaux. Après avoir pâli sur les chiffres, il se délassait en
essayant avec obstination d'acquérir cet ensemble de connaissances,
aujourd'hui nécessaires à tout homme qui veut se faire remarquer dans
le monde, dans le Commerce, au Barreau, dans la Politique ou dans
les Lettres. Le seul écueil que rencontrent ces belles âmes est leur
probité même. Voient-ils une pauvre fille, ils s'en amourachent,
l'épousent, et usent leur existence à se débattre entre la misère et
l'amour. La plus belle ambition s'éteint dans le livre de dépense du
ménage. Jules Desmarets donna pleinement dans cet écueil. Un soir, il
vit chez son patron une jeune personne de la plus rare beauté. Les
malheureux privés d'affection, et qui consument les belles heures
de la jeunesse en de longs travaux, ont seuls le secret des rapides
ravages que fait une passion dans leurs cœurs désertés, méconnus. Ils
sont si certains de bien aimer, toutes leurs forces se concentrent si
promptement sur la femme de laquelle ils s'éprennent, que, près d'elle,
ils reçoivent de délicieuses sensations en n'en donnant souvent aucune.
C'est le plus flatteur de tous les égoïsmes pour la femme qui sait
deviner cette apparente immobilité de la passion et ces atteintes si
profondes qu'il leur faut quelque temps pour reparaître à la surface
humaine. Ces pauvres gens, anachorètes au sein de Paris, ont toutes
les jouissances des anachorètes, et peuvent parfois succomber à leurs
tentations; mais plus souvent trompés, trahis, mésentendus, il leur
est rarement permis de recueillir les doux fruits de cet amour qui,
pour eux, est toujours comme une fleur tombée du ciel. Un sourire de
sa femme, une seule inflexion de voix suffirent à Jules Desmarets pour
concevoir une passion sans bornes. Heureusement, le feu concentré de
cette passion secrète se révéla naïvement à celle qui l'inspirait.
Ces deux êtres s'aimèrent alors religieusement. Pour tout exprimer en
un mot, ils se prirent sans honte tous deux par la main, au milieu du
monde, comme deux enfants, frère et sœur, qui veulent traverser une
foule où chacun leur fait place en les admirant. La jeune personne
était dans une de ces circonstances affreuses où l'égoïsme a placé
certains enfants. Elle n'avait pas d'État-Civil, et son nom de
_Clémence_, son âge furent constatés par un acte de notoriété publique.
Quant à sa fortune, c'était peu de chose. Jules Desmarets fut l'homme
le plus heureux en apprenant ces malheurs. Si Clémence eût appartenu
à quelque famille opulente, il aurait désespéré de l'obtenir; mais
elle était une pauvre enfant de l'amour, le fruit de quelque terrible
passion adultérine: ils s'épousèrent. Là, commença pour Jules Desmarets
une série d'événements heureux. Chacun envia son bonheur, et ses jaloux
l'accusèrent dès lors de n'avoir que du bonheur, sans faire la part
à ses vertus ni à son courage. Quelques jours après le mariage de sa
fille, la mère de Clémence, qui, dans le monde, passait pour en être la
marraine, dit à Jules Desmarets d'acheter une charge d'Agent de change,
en promettant de lui procurer tous les capitaux nécessaires. En ce
moment, ces Charges étaient encore à un prix modéré. Le soir, dans le
salon même de son Agent de change, un riche capitaliste proposa, sur
la recommandation de cette dame, à Jules Desmarets, le plus avantageux
marché qu'il fût possible de conclure, lui donna autant de fonds
qu'il lui en fallait pour exploiter son privilége, et le lendemain
l'heureux commis avait acheté la charge de son patron. En quatre ans,
Jules Desmarets était devenu l'un des plus riches particuliers de sa
compagnie; des clients considérables vinrent augmenter le nombre de
ceux que lui avait légués son prédécesseur. Il inspirait une confiance
sans bornes, et il lui était impossible de méconnaître, dans la manière
dont les affaires se présentaient à lui, quelque influence occulte
due à sa belle-mère ou à une protection secrète qu'il attribuait à la
Providence. Au bout de la troisième année, Clémence perdit sa marraine.
En ce moment, monsieur Jules, que l'on nommait ainsi pour le distinguer
de son frère aîné, qu'il avait établi notaire à Paris, possédait
environ deux cent mille livres de rente. Il n'existait pas dans Paris
un second exemple du bonheur dont jouissait ce ménage. Depuis cinq ans
cet amour exceptionnel n'avait été troublé que par une calomnie dont
monsieur Jules tira la plus éclatante vengeance. Un de ses anciens
camarades attribuait à madame Jules la fortune de son mari, qu'il
expliquait par une haute protection chèrement achetée. Le calomniateur
fut tué en duel. La passion profonde des deux époux l'un pour l'autre,
et qui résistait au mariage, obtenait dans le monde le plus grand
succès, quoiqu'elle contrariât plusieurs femmes. Le joli ménage était
respecté, chacun le fêtait. L'on aimait sincèrement monsieur et madame
Jules, peut-être parce qu'il n'y a rien de plus doux à voir que des
gens heureux; mais ils ne restaient jamais long-temps dans les salons,
et s'en sauvaient impatients de gagner leur nid à tire-d'ailes comme
deux colombes égarées. Ce nid était d'ailleurs un grand et bel hôtel
de la rue de Ménars, où le sentiment des arts tempérait ce luxe que la
gent financière continue à étaler traditionnellement, et où les deux
époux recevaient magnifiquement, quoique les obligations du monde leur
convinssent peu. Néanmoins, Jules subissait le monde, sachant que, tôt
ou tard, une famille en a besoin; mais sa femme et lui s'y trouvaient
toujours comme des plantes de serre au milieu d'un orage. Par une
délicatesse bien naturelle, Jules avait caché soigneusement à sa femme
et la calomnie et la mort du calomniateur qui avait failli troubler
leur félicité. Madame Jules était portée, par sa nature artiste et
délicate, à aimer le luxe. Malgré la terrible leçon du duel, quelques
femmes imprudentes se disaient à l'oreille que madame Jules devait
se trouver souvent gênée. Les vingt mille francs que lui accordait
son mari pour sa toilette et pour ses fantaisies ne pouvaient pas,
suivant leurs calculs, suffire à ses dépenses. En effet, on la trouvait
souvent bien plus élégante, chez elle, qu'elle ne l'était pour aller
dans le monde. Elle aimait à ne se parer que pour son mari, voulant
lui prouver ainsi que, pour elle, il était plus que le monde. Amour
vrai, amour pur, heureux surtout, autant que le peut être un amour
publiquement clandestin. Aussi monsieur Jules, toujours amant, plus
amoureux chaque jour, heureux de tout près de sa femme, même de ses
caprices, était-il inquiet de ne pas lui en voir, comme si c'eût été le
symptôme de quelque maladie. Auguste de Maulincour avait eu le malheur
de se heurter contre cette passion, et de s'éprendre de cette femme à
en perdre la tête. Cependant, quoiqu'il portât en son cœur un amour
si sublime, il n'était pas ridicule. Il se laissait aller à toutes
les exigences des mœurs militaires; mais il avait constamment, même
en buvant un verre de vin de Champagne, cet air rêveur, ce silencieux
dédain de l'existence, cette figure nébuleuse qu'ont, à divers titres,
les gens blasés, les gens peu satisfaits d'une vie creuse, et ceux
qui se croient poitrinaires ou se gratifient d'une maladie au cœur.
Aimer sans espoir, être dégoûté de la vie, constituent aujourd'hui
des positions sociales. Or, la tentative de violer le cœur d'une
souveraine donnerait peut-être plus d'espérances qu'un amour follement
conçu pour une femme heureuse. Aussi Maulincour avait-il des raisons
suffisantes pour rester grave et morne. Une reine a encore la vanité
de sa puissance, elle a contre elle son élévation; mais une bourgeoise
religieuse est comme un hérisson, comme une huître dans leurs rudes
enveloppes.

En ce moment, le jeune officier se trouvait près de sa maîtresse
anonyme, qui ne savait certes pas être doublement infidèle. Madame
Jules était là, naïvement posée, comme la femme la moins artificieuse
du monde, douce, pleine d'une sérénité majestueuse. Quel abîme est
donc la nature humaine? Avant d'entamer la conversation, le baron
regardait alternativement et cette femme et son mari. Que de réflexions
ne fit-il pas? Il recomposa toutes les Nuits d'Young en un moment.
Cependant la musique retentissait dans les appartements, la lumière
y était versée par mille bougies, c'était un bal de banquier, une
de ces fêtes insolentes par lesquelles ce monde d'or mat essayait
de narguer les salons d'or moulu où riait la bonne compagnie du
faubourg Saint-Germain, sans prévoir qu'un jour la Banque envahirait
le Luxembourg et s'assiérait sur le trône. Les conspirations dansaient
alors, aussi insouciantes des futures faillites du pouvoir que des
futures faillites de la Banque. Les salons dorés de monsieur le baron
de Nucingen avaient cette animation particulière que le monde de
Paris, joyeux en apparence du moins, donne aux fêtes de Paris. Là, les
hommes de talent communiquent aux sots leur esprit, et les sots leur
communiquent cet air heureux qui les caractérise. Par cet échange,
tout s'anime. Mais une fête de Paris ressemble toujours un peu à un
feu d'artifice: esprit, coquetterie, plaisir, tout y brille et s'y
éteint comme des fusées. Le lendemain, chacun a oublié son esprit, ses
coquetteries et son plaisir.

--Eh quoi! se dit Auguste en forme de conclusion, les femmes sont donc
telles que le vidame les voit? Certes, toutes celles qui dansent ici
sont moins irréprochables que ne le paraît madame Jules, et madame
Jules va rue Soly. La rue Soly était sa maladie, le mot seul lui
crispait le cœur.

--Madame, vous ne dansez donc jamais? lui demanda-t-il.

--Voici la troisième fois que vous me faites cette question depuis le
commencement de l'hiver, dit-elle en souriant.

--Mais vous ne m'avez peut-être jamais répondu.

--Cela est vrai.

--Je savais bien que vous étiez fausse, comme le sont toutes les
femmes...

Et madame Jules continua de rire.

--Écoutez, monsieur, si je vous disais la véritable raison, elle vous
paraîtrait ridicule. Je ne pense pas qu'il y ait fausseté à ne pas dire
des secrets dont le monde a l'habitude de se moquer.

--Tout secret veut, pour être dit, une amitié de laquelle je ne suis
sans doute pas digne, madame. Mais vous ne sauriez avoir que de nobles
secrets, et me croyez-vous donc capable de plaisanter sur des choses
respectables?

--Oui, dit-elle, vous, comme tous les autres, vous riez de nos
sentiments les plus purs; vous les calomniez. D'ailleurs, je n'ai pas
de secrets. J'ai le droit d'aimer mon mari à la face du monde, je le
dis, j'en suis orgueilleuse; et si vous vous moquez de moi en apprenant
que je ne danse qu'avec lui, j'aurai la plus mauvaise opinion de votre
cœur.

--Vous n'avez jamais dansé, depuis votre mariage, qu'avec votre mari?

--Oui, monsieur. Son bras est le seul sur lequel je me sois appuyée, et
je n'ai jamais senti le contact d'aucun autre homme.

--Votre médecin ne vous a pas même tâté le pouls?.....

--Eh! bien, voilà que vous vous moquez.

--Non, madame, je vous admire parce que je vous comprends. Mais vous
laissez entendre votre voix, mais vous vous laissez voir, mais...
enfin, vous permettez à nos yeux d'admirer...

--Ah! voilà mes chagrins, dit-elle en l'interrompant. Oui, j'aurais
voulu qu'il fût possible à une femme mariée de vivre avec son mari
comme une maîtresse vit avec son amant: car alors...

--Alors, pourquoi étiez-vous, il y a deux heures, à pied, déguisée, rue
Soly?

--Qu'est-ce que c'est que la rue Soly? lui demanda-t-elle.

Et sa voix si pure ne laissa deviner aucune émotion, et aucun trait ne
vacilla dans son visage, et elle ne rougit pas, et elle resta calme.

--Quoi! vous n'êtes pas montée au second étage d'une maison située
rue des Vieux-Augustins, au coin de la rue Soly? Vous n'aviez pas un
fiacre à dix pas, et vous n'êtes pas revenue rue de Richelieu, chez
la fleuriste, où vous avez choisi les marabouts qui parent maintenant
votre tête?

--Je ne suis pas sortie de chez moi ce soir.

En mentant ainsi, elle était impassible et rieuse, elle s'éventait;
mais qui eût eu le droit de passer la main sur sa ceinture, au milieu
du dos, l'aurait peut-être trouvée humide. En ce moment, Auguste se
souvint des leçons du vidame.

--C'était alors une personne qui vous ressemble étrangement,
ajouta-t-il d'un air crédule.

--Monsieur, dit-elle, si vous êtes capable de suivre une femme et de
surprendre ses secrets, vous me permettrez de vous dire que cela est
mal, très-mal, et je vous fais l'honneur de ne pas vous croire.

Le baron s'en alla, se plaça devant la cheminée, et parut pensif.
Il baissa la tête; mais son regard était attaché sournoisement sur
madame Jules, qui, ne pensant pas au jeu des glaces, jeta sur lui
deux ou trois coups d'œil empreints de terreur. Madame Jules fit un
signe à son mari, elle en prit le bras en se levant pour se promener
dans les salons. Quand elle passa près de monsieur de Maulincour,
celui-ci, qui causait avec un de ses amis, dit à haute voix, comme s'il
répondait à une interrogation:--C'est une femme qui ne dormira certes
pas tranquillement cette nuit... Madame Jules s'arrêta, lui lança un
regard imposant plein de mépris, et continua sa marche, sans savoir
qu'un regard de plus, s'il était surpris par son mari, pouvait mettre
en question et son bonheur et la vie de deux hommes. Auguste, en proie
à la rage qu'il étouffa dans les profondeurs de son âme, sortit bientôt
en jurant de pénétrer jusqu'au cœur de cette intrigue. Avant de partir,
il chercha madame Jules afin de la revoir encore; mais elle avait
disparu. Quel drame jeté dans cette jeune tête éminemment romanesque
comme toutes celles qui n'ont point connu l'amour dans toute l'étendue
qu'ils lui donnent! Il adorait madame Jules sous une nouvelle forme,
il l'aimait avec la rage de la jalousie, avec les délirantes angoisses
de l'espoir. Infidèle à son mari, cette femme devenait vulgaire.
Auguste pouvait se livrer à toutes les félicités de l'amour heureux,
et son imagination lui ouvrit alors l'immense carrière des plaisirs de
la possession. Enfin, s'il avait perdu l'ange, il retrouvait le plus
délicieux des démons. Il se coucha, faisant mille châteaux en Espagne,
justifiant madame Jules par quelque romanesque bienfait auquel il ne
croyait pas. Puis il résolut de se vouer entièrement, dès le lendemain,
à la recherche des causes, des intérêts, du nœud que cachait ce
mystère. C'était un roman à lire; ou mieux, un drame à jouer, et dans
lequel il avait son rôle.

Une bien belle chose est le métier d'espion, quand on le fait pour son
compte et au profit d'une passion. N'est-ce pas se donner les plaisirs
du voleur en restant honnête homme? Mais il faut se résigner à bouillir
de colère, à rugir d'impatience, à se glacer les pieds dans la boue, à
transir et brûler, à dévorer de fausses espérances. Il faut aller, sur
la foi d'une indication, vers un but ignoré, manquer son coup, pester,
s'improviser à soi-même des élégies, des dithyrambes, s'exclamer
niaisement devant un passant inoffensif qui vous admire; puis renverser
des bonnes femmes et leurs paniers de pommes, courir, se reposer,
rester devant une croisée, faire mille suppositions..... Mais c'est
la chasse, la chasse dans Paris, la chasse avec tous ses accidents,
moins les chiens, le fusil et le tahiau! Il n'est de comparable à ces
scènes que celles de la vie des joueurs. Puis besoin est d'un cœur gros
d'amour ou de vengeance pour s'embusquer dans Paris, comme un tigre
qui veut sauter sur sa proie, et pour jouir alors de tous les accidents
de Paris et d'un quartier, en leur prêtant un intérêt de plus que celui
dont ils abondent déjà. Alors, ne faut-il pas avoir une âme multiple?
n'est-ce pas vivre de mille passions, de mille sentiments ensemble?

Auguste de Maulincour se jeta dans cette ardente existence avec amour,
parce qu'il en ressentit tous les malheurs et tous les plaisirs. Il
allait déguisé, dans Paris, veillait à tous les coins de la rue Pagevin
ou de la rue des Vieux-Augustins. Il courait comme un chasseur de
la rue de Ménars à la rue Soly, de la rue Soly à la rue de Ménars,
sans connaître ni la vengeance, ni le prix dont seraient ou punis ou
récompensés tant de soins, de démarches et de ruses! Et, cependant, il
n'en était pas encore arrivé à cette impatience qui tord les entrailles
et fait suer; il flânait avec espoir, en pensant que madame Jules ne se
hasarderait pas pendant les premiers jours à retourner là où elle avait
été surprise. Aussi avait-il consacré ces premiers jours à s'initier à
tous les secrets de la rue. Novice en ce métier, il n'osait questionner
ni le portier, ni le cordonnier de la maison dans laquelle venait
madame Jules; mais il espérait pouvoir se créer un observatoire dans
la maison située en face de l'appartement mystérieux. Il étudiait le
terrain, il voulait concilier la prudence et l'impatience, son amour et
le secret.

Dans les premiers jours du mois de mars, au milieu des plans qu'il
méditait pour frapper un grand coup, et en quittant son échiquier après
une de ces factions assidues qui ne lui avaient encore rien appris,
il s'en retournait vers quatre heures à son hôtel où l'appelait une
affaire relative à son service, lorsqu'il fut pris, rue Coquillière,
par une de ces belles pluies qui grossissent tout à coup les ruisseaux,
et dont chaque goutte fait cloche en tombant sur les flaques d'eau de
la voie publique. Un fantassin de Paris est alors obligé de s'arrêter
tout court, de se réfugier dans une boutique ou dans un café, s'il est
assez riche pour y payer son hospitalité forcée; ou, selon l'urgence,
sous une porte cochère, asile des gens pauvres ou mal mis. Comment
aucun de nos peintres n'a-t-il pas encore essayé de reproduire la
physionomie d'un essaim de Parisiens groupés, par un temps d'orage,
sous le porche humide d'une maison? Où rencontrer un plus riche
tableau? N'y a-t-il pas d'abord le piéton rêveur ou philosophe qui
observe avec plaisir, soit les raies faites par la pluie sur le fond
grisâtre de l'atmosphère, espèce de ciselures semblables aux jets
capricieux des filets de verre; soit les tourbillons d'eau blanche que
le vent roule en poussière lumineuse sur les toits; soit les capricieux
dégorgements des tuyaux pétillants, écumeux; enfin mille autres riens
admirables, étudiés avec délices par les flâneurs, malgré les coups
de balai dont les régale le maître de la loge? Puis il y a le piéton
causeur qui se plaint et converse avec la portière, quand elle se pose
sur son balai comme un grenadier sur son fusil; le piéton indigent,
fantastiquement collé sur le mur, sans nul souci de ses haillons
habitués au contact des rues; le piéton savant qui étudie, épèle ou lit
les affiches sans les achever; le piéton rieur qui se moque des gens
auxquels il arrive malheur dans la rue, qui rit des femmes crottées
et fait des mines à ceux ou celles qui sont aux fenêtres; le piéton
silencieux qui regarde à toutes les croisées, à tous les étages; le
piéton industriel, armé d'une sacoche ou muni d'un paquet, traduisant
la pluie par profits et pertes; le piéton aimable, qui arrive comme un
obus, en disant: Ah! quel temps, messieurs! et qui salue tout le monde;
enfin, le vrai bourgeois de Paris, homme à parapluie, expert en averse,
qui l'a prévue, sorti malgré l'avis de sa femme, et qui s'est assis
sur la chaise du portier. Selon son caractère, chaque membre de cette
société fortuite contemple le ciel, s'en va sautillant pour ne pas se
crotter, ou parce qu'il est pressé, ou parce qu'il voit des citoyens
marchant malgré vent et marée, ou parce que la cour de la maison
étant humide et catarrhalement mortelle, la lisière, dit un proverbe,
est pire que le drap. Chacun a ses motifs. Il ne reste que le piéton
prudent, l'homme qui, pour se remettre en route, épie quelques espaces
bleus à travers les nuages crevassés.

Monsieur de Maulincour se réfugia donc, avec toute une famille de
piétons, sous le porche d'une vieille maison dont la cour ressemblait
à un grand tuyau de cheminée. Il y avait le long de ces murs plâtreux,
salpêtrés et verdâtres, tant de plombs et de conduits, et tant d'étages
dans les quatre corps de logis, que vous eussiez dit les cascatelles
de Saint-Cloud. L'eau ruisselait de toutes parts; elle bouillonnait,
elle sautillait, murmurait; elle était noire, blanche, bleue, verte;
elle criait, elle foisonnait sous le balai de la portière, vieille
femme édentée, faite aux orages, qui semblait les bénir et qui poussait
dans la rue mille débris dont l'inventaire curieux révélait la vie et
les habitudes de chaque locataire de la maison. C'était des découpures
d'indienne, des feuilles de thé, des pétales de fleurs artificielles,
décolorées, manquées; des épluchures de légumes, des papiers, des
fragments de métal. A chaque coup de balai, la vieille femme mettait à
nu l'âme du ruisseau, cette fente noire, découpée en cases de damier,
après laquelle s'acharnent les portiers. Le pauvre amant examinait ce
tableau, l'un des milliers que le mouvant Paris offre chaque jour;
mais il l'examinait machinalement, en homme absorbé par ses pensées,
lorsqu'en levant les yeux il se trouva nez à nez avec un homme qui
venait d'entrer.

C'était, en apparence du moins, un mendiant, mais non pas le mendiant
de Paris, création sans nom dans les langages humains; non, cet
homme formait un type nouveau frappé en dehors de toutes les idées
réveillées par le mot de mendiant. L'inconnu ne se distinguait
point par ce caractère originalement parisien qui nous saisit assez
souvent dans les malheureux que Charlet a représentés parfois, avec
un rare bonheur d'observation: c'est de grossières figures roulées
dans la boue, à la voix rauque, au nez rougi et bulbeux, à bouches
dépourvues de dents, quoique menaçantes; humbles et terribles, chez
lesquelles l'intelligence profonde qui brille dans les yeux semble
être un contre-sens. Quelques-uns de ces vagabonds effrontés ont le
teint marbré, gercé, veiné; le front couvert de rugosités; les cheveux
rares et sales, comme ceux d'une perruque jetée au coin d'une borne.
Tous gais dans leur dégradation, et dégradés dans leurs joies, tous
marqués du sceau de la débauche jettent leur silence comme un reproche;
leur attitude révèle d'effrayantes pensées. Placés entre le crime et
l'aumône, ils n'ont plus de remords, et tournent prudemment autour de
l'échafaud sans y tomber, innocents au milieu du vice, et vicieux au
milieu de leur innocence. Ils font souvent sourire, mais font toujours
penser. L'un vous représente la civilisation rabougrie, il comprend
tout: l'honneur du bagne, la patrie, la vertu; puis c'est la malice
du crime vulgaire, et les finesses d'un forfait élégant. L'autre est
résigné, mime profond, mais stupide. Tous ont des velléités d'ordre et
de travail, mais ils sont repoussés dans leur fange par une société
qui ne veut pas s'enquérir de ce qu'il peut y avoir de poètes, de
grands hommes, de gens intrépides et d'organisations magnifiques parmi
les mendiants, ces bohémiens de Paris; peuple souverainement bon et
souverainement méchant, comme toutes les masses qui ont souffert;
habitué à supporter des maux inouïs, et qu'une fatale puissance
maintient toujours au niveau de la boue. Ils ont tous un rêve, une
espérance, un bonheur: le jeu, la loterie ou le vin. Il n'y avait rien
de cette vie étrange dans le personnage collé fort insouciamment sur
le mur, devant monsieur de Maulincour, comme une fantaisie dessinée
par un habile artiste derrière quelque toile retournée de son atelier.
Cet homme long et sec, dont le visage plombé trahissait une pensée
profonde et glaciale, séchait la pitié dans le cœur des curieux, par
une attitude pleine d'ironie et par un regard noir qui annonçaient
sa prétention de traiter d'égal à égal avec eux. Sa figure était
d'un blanc sale, et son crâne ridé, dégarni de cheveux, avait une
vague ressemblance avec un quartier de granit. Quelques mèches plates
et grises, placées de chaque côté de sa tête, descendaient sur le
collet de son habit crasseux et boutonné jusqu'au cou. Il ressemblait
tout à la fois à Voltaire et à don Quichotte; il était railleur et
mélancolique, plein de mépris, de philosophie, mais à demi aliéné. Il
paraissait ne pas avoir de chemise. Sa barbe était longue. Sa méchante
cravate noire tout usée, déchirée, laissait voir un cou protubérant,
fortement sillonné, composé de veines grosses comme des cordes. Un
large cercle brun, meurtri, se dessinait sous chacun de ses yeux. Il
semblait avoir au moins soixante ans. Ses mains étaient blanches et
propres. Il portait des bottes éculées et percées. Son pantalon bleu,
raccommodé en plusieurs endroits, était blanchi par une espèce de
duvet qui le rendait ignoble à voir. Soit que ses vêtements mouillés
exhalassent une odeur fétide, soit qu'il eût à l'état normal cette
senteur de misère qu'ont les taudis parisiens, de même que les Bureaux,
les Sacristies et les Hospices ont la leur, goût fétide et rance, dont
rien ne saurait donner l'idée, les voisins de cet homme quittèrent
leurs places et le laissèrent seul; il jeta sur eux, puis reporta sur
l'officier son regard calme et sans expression, le regard si célèbre
de monsieur de Talleyrand, coup d'œil terne et sans chaleur, espèce
de voile impénétrable sous lequel une âme forte cache de profondes
émotions et les plus exacts calculs sur les hommes, les choses et les
événements. Aucun pli de son visage ne se creusa. Sa bouche et son
front furent impassibles; mais ses yeux s'abaissèrent par un mouvement
d'une lenteur noble et presque tragique. Il y eut enfin tout un drame
dans le mouvement de ses paupières flétries.

L'aspect de cette figure stoïque fit naître chez monsieur de
Maulincour l'une de ces rêveries vagabondes qui commencent par une
interrogation vulgaire et finissent par comprendre tout un monde de
pensées. L'orage était passé. Monsieur de Maulincour n'aperçut plus
de cet homme que le pan de sa redingote qui frôlait la borne; mais,
en quittant sa place pour s'en aller, il trouva sous ses pieds une
lettre qui venait de tomber, et devina qu'elle appartenait à l'inconnu,
en lui voyant remettre dans sa poche un foulard dont il venait de se
servir. L'officier, qui prit la lettre pour la lui rendre, en lut
involontairement l'adresse:

  _A Mosieur_,
  _Mosieur Ferragusse_,
  Rue des Grans-Augustains, au coing de la rue Soly.
  PARIS.

La lettre ne portait aucun timbre, et l'indication empêcha monsieur
de Maulincour de la restituer: car il y a peu de passions qui ne
deviennent improbes à la longue. Le baron eut un pressentiment de
l'opportunité de cette trouvaille, et voulut, en gardant la lettre, se
donner le droit d'entrer dans la maison mystérieuse pour y venir la
rendre à cet homme, ne doutant pas qu'il ne demeurât dans la maison
suspecte. Déjà des soupçons, vagues comme les premières lueurs du
jour, lui faisaient établir des rapports entre cet homme et madame
Jules. Les amants jaloux supposent tout; et c'est en supposant tout,
en choisissant les conjectures les plus probables que les juges, les
espions, les amants et les observateurs devinent la vérité qui les
intéresse.

--Est-ce à lui la lettre? est-elle de madame Jules?

Mille questions ensemble lui furent jetées par son imagination
inquiète; mais aux premiers mots il sourit. Voici textuellement, dans
la splendeur de sa phrase naïve, dans son orthographe ignoble, cette
lettre, à laquelle il était impossible de rien ajouter, dont il ne
fallait rien retrancher, si ce n'est la lettre même, mais qu'il a été
nécessaire de ponctuer en la donnant. Il n'existe dans l'original ni
virgules, ni repos indiqué, ni même de points d'exclamation; fait qui
tiendrait à détruire le système des points par lesquels les auteurs
modernes ont essayé de peindre les grands désastres de toutes les
passions.

  «HENRY!

  »Dans le nombre des sacrifisses que je m'étais imposée a votre égard
  ce trouvoit ce lui de ne plus vous donner de mes nouvelles, mais
  une voix irrésistible mordonne de vous faire connettre vos crimes
  en vers moi. Je sais d'avance que votre ame an durcie dans le vice
  ne daignera pas me pleindre. Votre cœur est sour à la censibilité.
  Ne l'ét-il pas aux cris de la nature, mais peu importe: je dois
  vous apprendre jusquà quelle poing vous vous etes rendu coupable
  et l'orreur de la position où vous m'avez mis. Henry, vous saviez
  tout ce que j'ai souffert de ma promière faute et vous avez pu mé
  plonger dans le même _malheur_ et m'abendonner à mon desespoir et
  à ma douleur. Oui, je la voue, la croyence que javoit d'être aimée
  et d'être estimée de vou m'avoit donné le couraje de suporter mon
  sort. Mais aujourd'hui que me reste-til? ne m'avez vous pas fai
  perdre tout ce que j'avoit de plus cher, tout ce qui m'attachait à
  la vie: parans, amis, onneur, réputations, je vous ai tout sacrifiés
  et il ne me reste que l'oprobre, la honte et je le dis sans rougire,
  la misère. Il ne manquai à mon malheur que la sertitude de votre
  mépris et de votre aine; maintenant que je l'é, j'orai le couraje
  que mon projet exije. Mon parti est pris et l'honneur de ma famille
  le commande: je vais donc mettre un terme à mes souffransses. Ne
  faites aucune réflaictions sur mon projet, Henry. Il est affreux, je
  le sais, mais mon état m'y forsse. Sans secour, sans soutien, sans
  un _ami_ pour me consoler, puije vivre? non. Le sort en a désidé.
  Ainci dans deux jours, Henry, dans deux jours Ida ne cera plus digne
  de votre estime; mais recevez le serment que je vous fais d'avoir
  ma conscience tranquille, puisque je n'ai jamais sésé d'être digne
  de votre amitié. O Henry, mon ami, car je ne changerai jamais pour
  vous, promettez-moi que vous me pardonnerèz la carrier que je vait
  embrasser. Mon amour m'a donné du courage, il me soutiendra dans
  la vertu. Mon cœur d'ailleur plain de ton image cera pour moi un
  préservatife contre la séduction. N'oubliez jamais que mon sort
  est votre ouvrage, et jugez-vous. Puice le ciel ne pas vous punir
  de vos crimes, c'est à genoux que je lui demende votre pardon, car
  je le sens, il ne me manquerai plus à mes maux que la douleur de
  vous savoir malheureux. Malgré le dénument où je me trouve, je
  refuserai tout èspec de secour de vous. Si vous m'aviez aimé, j'orai
  pu les recevoir comme venent de la mitié, mais un bienfait exité
  par la _pitié_, _mon ame le repousse_ et je cerois plus lache en
  le resevent que celui qui me le proposerai. J'ai une grâce a vous
  demander. Je ne sais pas le temps que je dois rester chez madame
  Meynardie, soyez assez généreux déviter di paroitre devent moi. Vos
  deux dernier visites mon fait un mal dont je me résentirai longtemps:
  je ne veux point entrer dans des détailles sur votre condhuite à ce
  sujet. Vous me haisez, ce mot est gravé dans mon cœur et la glassé
  défroit. Hélas! c'est au moment où j'ai besoin de tout mon courage
  que toutes mes facultés ma bandonnent, Henry, mon ami, avant que
  j'aie mis une barrier entre nous, donne moi une dernier preuve de ton
  estime: écris-moi, répons moi, dis moi que tu mestime encore quoique
  ne m'aimant plus. _Malgré que_ mes yeux soit toujours dignes de
  rencontrer les vôtres, je ne solicite pas d'entrevue: je crains tout
  de ma faiblesse et de mon amour. Mais de grâce écrivez moi un mot de
  suite, il me donnera le courage dont j'ai besoin pour supporter mes
  adversités. Adieu l'oteur de tous mes maux, mais le seul ami que mon
  cœur ai choisi et qu'il n'oublira jamais.

  »IDA.»

Cette vie de jeune fille dont l'amour trompé, les joies funestes, les
douleurs, la misère et l'épouvantable résignation étaient résumés en
si peu de mots; ce poème inconnu, mais essentiellement parisien, écrit
dans cette lettre sale, agirent pendant un moment sur monsieur de
Maulincour, qui finit par se demander si cette Ida ne serait pas une
parente de madame Jules, et si le rendez-vous du soir, duquel il avait
été fortuitement témoin, n'était pas nécessité par quelque tentative
charitable. Que le vieux pauvre eût séduit Ida?... cette séduction
tenait du prodige. En se jouant dans le labyrinthe de ses réflexions
qui se croisaient et se détruisaient l'une par l'autre, le baron arriva
près de la rue Pagevin, et vit un fiacre arrêté dans le bout de la rue
des Vieux-Augustins qui avoisine la rue Montmartre. Tous les fiacres
stationnés lui disaient quelque chose.--Y serait-elle? pensa-t-il.
Et son cœur battait par un mouvement chaud et fiévreux. Il poussa
la petite porte à grelot, mais en baissant la tête et en obéissant
à une sorte de honte, car il entendait une voix secrète qui lui
disait:--Pourquoi mets-tu le pied dans ce mystère?

Il monta quelques marches, et se trouva nez à nez avec la vieille
portière.

--Monsieur Ferragus?

--Connais pas...

--Comment, monsieur Ferragus ne demeure pas ici?

--Nous n'avons pas ça dans la maison.

--Mais, ma bonne femme...

--Je ne suis pas une bonne femme, monsieur, je suis concierge.

--Mais, madame, reprit le baron, j'ai une lettre à remettre à monsieur
Ferragus.

--Ah! si monsieur a une lettre, dit-elle en changeant de ton, la
chose est bien différente. Voulez-vous la faire voir, votre lettre?
Auguste montra la lettre pliée. La vieille hocha la tête d'un air de
doute, hésita, sembla vouloir quitter sa loge pour aller instruire le
mystérieux Ferragus de cet incident imprévu; puis elle dit:--Eh! bien,
montez, monsieur. Vous devez savoir où c'est.... Sans répondre à cette
phrase, par laquelle cette vieille rusée pouvait lui tendre un piége,
l'officier grimpa lestement les escaliers, et sonna vivement à la porte
du second étage. Son instinct d'amant lui disait:--_Elle_ est là.

L'inconnu du porche, le Ferragus ou l'_oteur_ des maux d'Ida,
ouvrit lui-même. Il se montra vêtu d'une robe de chambre à fleurs,
d'un pantalon de molleton blanc, les pieds chaussés dans de jolies
pantoufles en tapisserie, et la tête débarbouillée. Madame Jules, dont
la tête dépassait le chambranle de la porte de la seconde pièce, pâlit
et tomba sur une chaise.

--Qu'avez-vous, madame, s'écria l'officier en s'élançant vers elle.

Mais Ferragus étendit le bras et rejeta vivement l'officieux en arrière
par un mouvement si sec qu'Auguste crut avoir reçu dans la poitrine un
coup de barre de fer.

--Arrière! monsieur, dit cet homme. Que nous voulez-vous? Vous rôdez
dans le quartier depuis cinq à six jours. Seriez-vous un espion?

--Êtes-vous monsieur Ferragus? dit le baron.

--Non, monsieur.

--Néanmoins, reprit Auguste, je dois vous remettre ce papier, que vous
avez perdu sous la porte de la maison où nous étions tous deux pendant
la pluie.

En parlant et en tendant la lettre à cet homme, le baron ne put
s'empêcher de jeter un coup d'œil sur la pièce où le recevait
Ferragus, il la trouva fort bien décorée, quoique simplement. Il y
avait du feu dans la cheminée; tout auprès était une table servie plus
somptueusement que ne le comportaient l'apparente situation de cet
homme et la médiocrité de son loyer. Enfin, sur une causeuse de la
seconde pièce, qu'il lui fut possible de voir, il aperçut un tas d'or,
et entendit un bruit qui ne pouvait être produit que par des pleurs de
femme.

--Ce papier m'appartient, je vous remercie, dit l'inconnu en se
tournant de manière à faire comprendre au baron qu'il désirait le
renvoyer aussitôt.

Trop curieux pour faire attention à l'examen profond dont il était
l'objet, Auguste ne vit pas les regards à demi magnétiques par lesquels
l'inconnu semblait vouloir le dévorer; mais s'il eût rencontré cet œil
de basilic, il aurait compris le danger de sa position. Trop passionné
pour penser à lui-même, Auguste salua, descendit, et retourna chez lui,
en essayant de trouver un sens dans la réunion de ces trois personnes:
Ida, Ferragus et madame Jules; occupation qui, moralement, équivalait
à chercher l'arrangement des morceaux de bois biscornus du casse-tête
chinois, sans avoir la clef du jeu. Mais madame Jules l'avait vu,
madame Jules venait là, madame Jules lui avait menti. Maulincour se
proposa d'aller rendre une visite à cette femme le lendemain, elle ne
pouvait pas refuser de le voir, il s'était fait son complice, il avait
les pieds et les mains dans cette ténébreuse intrigue. Il tranchait
déjà du sultan, et pensait à demander impérieusement à madame Jules de
lui révéler tous ses secrets.

En ce temps-là, Paris avait la fièvre des constructions. Si Paris
est un monstre, il est assurément le plus maniaque des monstres. Il
s'éprend de mille fantaisies: tantôt il bâtit comme un grand seigneur
qui aime la truelle; puis, il laisse sa truelle et devient militaire;
il s'habille de la tête aux pieds en garde national, fait l'exercice
et fume; tout à coup, il abandonne les répétitions militaires et jette
son cigare; puis il se désole, fait faillite, vend ses meubles sur la
place du Châtelet, dépose son bilan; mais quelques jours après, il
arrange ses affaires, se met en fête et danse. Un jour il mange du
sucre d'orge à pleines mains, à pleines lèvres; hier il achetait du
papier Weynen; aujourd'hui le monstre a mal aux dents et s'applique un
alexipharmaque sur toutes ses murailles; demain il fera ses provisions
de pâte pectorale. Il a ses manies pour le mois, pour la saison, pour
l'année, comme ses manies d'un jour. En ce moment donc, tout le monde
bâtissait et démolissait quelque chose, on ne sait quoi encore. Il y
avait très-peu de rues qui ne vissent l'échafaudage à longues perches,
garni de planches mises sur des traverses et fixées d'étages en étages
dans des boulins; construction frêle, ébranlée par les Limousins, mais
assujettie par des cordages, toute blanche de plâtre, rarement garantie
des atteintes d'une voiture par ce mur de planches, enceinte obligée
des monuments qu'on ne bâtit pas. Il y a quelque chose de maritime
dans ces mâts, dans ces échelles, dans ces cordages, dans les cris des
maçons. Or, à douze pas de l'hôtel Maulincour, un de ces bâtiments
éphémères était élevé devant une maison que l'on construisait en
pierres de taille. Le lendemain, au moment où le baron de Maulincour
passait en cabriolet devant cet échafaud, en allant chez madame Jules,
une pierre de deux pieds carrés, arrivée au sommet des perches,
s'échappa de ses liens de corde en tournant sur elle-même, et tomba sur
le domestique, qu'elle écrasa derrière le cabriolet. Un cri d'épouvante
fit trembler l'échafaudage et les maçons; l'un d'eux, en danger de
mort, se tenait avec peine aux longues perches et paraissait avoir été
touché par la pierre. La foule s'amassa promptement. Tous les maçons
descendirent, criant, jurant et disant que le cabriolet de monsieur de
Maulincour avait causé un ébranlement à leur grue. Deux pouces de plus,
et l'officier avait la tête coiffée par la pierre. Le valet était mort,
la voiture était brisée. Ce fut un événement pour le quartier, les
journaux le rapportèrent. Monsieur de Maulincour, sûr de n'avoir rien
touché, se plaignit. La justice intervint. Enquête faite, il fut prouvé
qu'un petit garçon, armé d'une latte, montait la garde et criait aux
passants de s'éloigner. L'affaire en resta là. Monsieur de Maulincour
en fut pour son domestique, pour sa terreur, et resta dans son lit
pendant quelques jours; car l'arrière-train du cabriolet en se brisant
lui avait fait des contusions; puis, la secousse nerveuse causée par
la surprise lui donna la fièvre. Il n'alla pas chez madame Jules. Dix
jours après cet événement, et à sa première sortie, il se rendait au
bois de Boulogne dans son cabriolet restauré, lorsqu'en descendant la
rue de Bourgogne, à l'endroit où se trouve l'égout, en face la Chambre
des Députés, l'essieu se cassa net par le milieu, et le baron allait si
rapidement que cette cassure eut pour effet de faire tendre les deux
roues à se rejoindre assez violemment pour lui fracasser la tête; mais
il fut préservé de ce danger par la résistance qu'opposa la capote.
Néanmoins il reçut une blessure grave au côté. Pour la seconde fois
en dix jours il fut rapporté quasi mort chez la douairière éplorée.
Ce second accident lui donna quelque défiance, et il pensa, mais
vaguement, à Ferragus et à madame Jules. Pour éclaircir ses soupçons,
il garda l'essieu brisé dans sa chambre, et manda son carrossier. Le
carrossier vint, regarda l'essieu, la cassure, et prouva deux choses
à monsieur de Maulincour. D'abord l'essieu ne sortait pas de ses
ateliers; il n'en fournissait aucun qu'il n'y gravât grossièrement les
initiales de son nom, et il ne pouvait pas expliquer par quels moyens
cet essieu avait été substitué à l'autre; puis la cassure de cet essieu
suspect avait été ménagée par une chambre, espèce de creux intérieur,
par des soufflures et par des pailles très-habilement pratiquées.

--Eh! monsieur le baron, il a fallu être joliment malin, dit-il, pour
arranger un essieu sur ce modèle, on jurerait que c'est naturel...

Monsieur de Maulincour pria son carrossier de ne rien dire de
cette aventure, et se tint pour dûment averti. Ces deux tentatives
d'assassinat étaient ourdies avec une adresse qui dénotait l'inimitié
de gens supérieurs.

--C'est une guerre à mort, se dit-il en s'agitant dans son lit, une
guerre de sauvage, une guerre de surprise, d'embuscade, de traîtrise,
déclarée au nom de madame Jules. A quel homme appartient-elle donc? De
quel pouvoir dispose donc ce Ferragus?

Enfin monsieur de Maulincour, quoique brave et militaire, ne
put s'empêcher de frémir. Au milieu de toutes les pensées qui
l'assaillirent, il y en eut une contre laquelle il se trouva sans
défense et sans courage: le poison ne serait-il pas bientôt employé par
ses ennemis secrets? Aussitôt, dominé par des craintes que sa faiblesse
momentanée, que la diète et la fièvre augmentaient encore, il fit
venir une vieille femme attachée depuis long-temps à sa grand'mère,
une femme qui avait pour lui un de ces sentiments à demi maternels, le
sublime du commun. Sans s'ouvrir entièrement à elle, il la chargea
d'acheter secrètement, et chaque jour, en des endroits différents,
les aliments qui lui étaient nécessaires, en lui recommandant de les
mettre sous clef, et de les lui apporter elle-même, sans permettre à
qui que ce fût de s'en approcher quand elle les lui servirait. Enfin il
prit les précautions les plus minutieuses pour se garantir de ce genre
de mort. Il se trouvait au lit, seul, malade; il pouvait donc penser
à loisir à sa propre défense, le seul besoin assez clairvoyant pour
permettre à l'égoïsme humain de ne rien oublier. Mais le malheureux
malade avait empoisonné sa vie par la crainte; et, malgré lui, le
soupçon teignit toutes les heures de ses sombres nuances. Cependant
ces deux leçons d'assassinat lui apprirent une des vertus les plus
nécessaires aux hommes politiques, il comprit la haute dissimulation
dont il faut user dans le jeu des grands intérêts de la vie. Taire son
secret n'est rien; mais se taire à l'avance, mais savoir oublier un
fait pendant trente ans, s'il le faut, à la manière d'Ali-Pacha, pour
assurer une vengeance méditée pendant trente ans, est une belle étude
en un pays où il y a peu d'hommes qui sachent dissimuler pendant trente
jours. Monsieur de Maulincour ne vivait plus que par madame Jules. Il
était perpétuellement occupé à examiner sérieusement les moyens qu'il
pouvait employer dans cette lutte inconnue pour triompher d'adversaires
inconnus. Sa passion anonyme pour cette femme grandissait de tous ces
obstacles. Madame Jules était toujours debout, au milieu de ses pensées
et de son cœur, plus attrayante alors par ses vices présumés que par
les vertus certaines qui en avaient fait pour lui son idole.

Le malade, voulant reconnaître les positions de l'ennemi, crut pouvoir
sans danger initier le vieux vidame aux secrets de sa situation. Le
commandeur aimait Auguste comme un père aime les enfants de sa femme;
il était fin, adroit, il avait un esprit diplomatique. Il vint donc
écouter le baron, hocha la tête, et tous deux tinrent conseil. Le bon
vidame ne partagea pas la confiance de son jeune ami, quand Auguste
lui dit qu'au temps où ils vivaient, la police et le pouvoir étaient à
même de connaître tous les mystères, et que, s'il fallait absolument y
recourir, il trouverait en eux de puissants auxiliaires.

Le vieillard lui répondit gravement:--La police, mon cher enfant, est
ce qu'il y a de plus inhabile au monde, et le pouvoir ce qu'il y a de
plus faible dans les questions individuelles. Ni la police, ni le
pouvoir ne savent lire au fond des cœurs. Ce qu'on doit raisonnablement
leur demander, c'est de rechercher les causes d'un fait. Or, le pouvoir
et la police sont éminemment impropres à ce métier: ils manquent
essentiellement de cet intérêt personnel qui révèle tout à celui qui
a besoin de tout savoir. Aucune puissance humaine ne peut empêcher un
assassin ou un empoisonneur d'arriver soit au cœur d'un prince, soit à
l'estomac d'un honnête homme. Les passions font toute la police.

Le commandeur conseilla fortement au baron de s'en aller en Italie,
d'Italie en Grèce, de Grèce en Syrie, de Syrie en Asie, et de ne
revenir qu'après avoir convaincu ses ennemis secrets de son repentir,
et de faire ainsi tacitement sa paix avec eux; sinon, de rester dans
son hôtel, et même dans sa chambre, où il pouvait se garantir des
atteintes de ce Ferragus, et n'en sortir que pour l'écraser en toute
sûreté.

--Il ne faut toucher à son ennemi que pour lui abattre la tête, lui
dit-il gravement.

Néanmoins, le vieillard promit à son favori d'employer tout ce que
le ciel lui avait départi d'astuce pour, sans compromettre personne,
pousser des reconnaissances chez l'ennemi, en rendre bon compte, et
préparer la victoire. Le commandeur avait un vieux Figaro retiré, le
plus malin singe qui jamais eût pris figure humaine, jadis spirituel
comme un diable, faisant tout de son corps comme un forçat, alerte
comme un voleur, fin comme une femme, mais tombé dans la décadence du
génie, faute d'occasions, depuis la nouvelle constitution de la société
parisienne, qui a mis en réforme les valets de comédie. Ce Scapin
émérite était attaché à son maître comme à un être supérieur; mais
le rusé vidame ajoutait chaque année aux gages de son ancien prévôt
de galanterie une assez forte somme, attention qui en corroborait
l'amitié naturelle par les liens de l'intérêt, et valait au vieillard
des soins que la maîtresse la plus aimante n'eût pas inventés pour son
ami malade. Ce fut cette perle des vieux valets de théâtre, débris du
dernier siècle, ministre incorruptible, faute de passions à satisfaire,
auquel se fièrent le commandeur et monsieur de Maulincour.

--Monsieur le baron gâterait tout, dit ce grand homme en livrée appelé
au conseil. Que monsieur mange, boive et dorme tranquillement. Je
prends tout sur moi.

En effet, huit jours après la conférence, au moment où monsieur de
Maulincour, parfaitement remis de son indisposition, déjeunait avec sa
grand'mère et le vidame, Justin entra pour faire son rapport. Puis,
avec cette fausse modestie qu'affectent les gens de talent, il dit,
lorsque la douairière fut rentrée dans ses appartements:--Ferragus
n'est pas le nom de l'ennemi qui poursuit monsieur le baron. Cet
homme, ce diable s'appelle Gratien, Henri, Victor, Jean-Joseph
Bourignard. Le sieur Gratien Bourignard est un ancien entrepreneur de
bâtiments, jadis fort riche, et surtout l'un des plus jolis garçons
de Paris, un Lovelace capable de séduire Grandisson. Ici s'arrêtent
mes renseignements. Il a été simple ouvrier, et les Compagnons de
l'Ordre des Dévorants l'ont, dans le temps, élu pour chef, sous le nom
de Ferragus XXIII. La police devrait savoir cela, si la police était
instituée pour savoir quelque chose. Cet homme a déménagé, ne demeure
plus rue des Vieux-Augustins, et perche maintenant rue Joquelet, madame
Jules Desmarets va le voir souvent; assez souvent son mari, en allant
à la Bourse, la mène rue Vivienne, ou elle mène son mari à la Bourse.
Monsieur le vidame connaît trop bien ces choses-là pour exiger que je
lui dise si c'est le mari qui mène sa femme ou la femme qui mène son
mari; mais madame Jules est si jolie que je parierais pour elle. Tout
cela est du dernier positif. Mon Bourignard joue souvent au numéro 129.
C'est, sous votre respect, monsieur, un farceur qui aime les femmes, et
qui vous a ses petites allures comme un homme de condition. Du reste,
il gagne souvent, se déguise comme un acteur, se grime comme il veut,
et vous a la vie la plus originale du monde. Je ne doute pas qu'il
n'ait plusieurs domiciles, car, la plupart du temps, il échappe à ce
que monsieur le commandeur nomme les _investigations parlementaires_.
Si monsieur le désire, on peut néanmoins s'en défaire honorablement, eu
égard à ses habitudes. Il est toujours facile de se débarrasser d'un
homme qui aime les femmes. Néanmoins, ce capitaliste parle de déménager
encore. Maintenant, monsieur le vidame et monsieur le baron ont-ils
quelque chose à me commander?

--Justin, je suis content de toi, ne va pas plus loin sans ordre;
mais veille ici à tout, de manière que monsieur le baron n'ait rien à
craindre.

--Mon cher enfant, reprit le vidame, reprends ta vie et oublie madame
Jules.

--Non, non, dit Auguste, je ne céderai pas la place à Gratien
Bourignard, je veux l'avoir pieds et poings liés, et madame Jules
aussi.

Le soir, le baron Auguste de Maulincour, récemment promu à un grade
supérieur dans une compagnie des Gardes-du-corps, alla au bal, à
l'Élysée-Bourbon, chez madame la duchesse de Berri. Là, certes, il
ne pouvait y avoir aucun danger à redouter pour lui. Le baron de
Maulincour en sortit néanmoins avec une affaire d'honneur à vider,
une affaire qu'il était impossible d'arranger. Son adversaire, le
marquis de Ronquerolles, avait les plus fortes raisons de se plaindre
d'Auguste, et Auguste y avait donné lieu par son ancienne liaison
avec la sœur de monsieur de Ronquerolles, la comtesse de Sérizy.
Cette dame, qui n'aimait pas la sensiblerie allemande, n'en était que
plus exigeante dans les moindres détails de son costume de prude.
Par une de ces fatalités inexplicables, Auguste fit une innocente
plaisanterie que madame de Sérizy prit fort mal, et de laquelle son
frère s'offensa. L'explication eut lieu dans un coin, à voix basse.
En gens de bonne compagnie, les deux adversaires ne firent point de
bruit. Le lendemain seulement, la société du faubourg Saint-Honoré,
du faubourg Saint-Germain, et le château, s'entretinrent de cette
aventure. Madame de Sérizy fut chaudement défendue, et l'on donna
tous les torts à Maulincour. D'augustes personnages intervinrent. Des
témoins de la plus haute distinction furent imposés à messieurs de
Maulincour et de Ronquerolles, et toutes les précautions furent prises
sur le terrain pour qu'il n'y eût personne de tué. Quand Auguste se
trouva devant son adversaire, homme de plaisir, auquel personne ne
refusait des sentiments d'honneur, il ne put voir en lui l'instrument
de Ferragus, chef des Dévorants, mais il eut une secrète envie d'obéir
à d'inexplicables pressentiments en questionnant le marquis.

--Messieurs, dit-il aux témoins, je ne refuse certes pas d'essuyer le
feu de monsieur de Ronquerolles; mais, auparavant, je déclare que j'ai
eu tort, je lui fais les excuses qu'il exigera de moi, publiquement
même s'il le désire, parce que, quand il s'agit d'une femme, rien ne
saurait, je crois, déshonorer un galant homme. J'en appelle donc à sa
raison et à sa générosité, n'y a-t-il pas un peu de niaiserie à se
battre quand le bon droit peut succomber?...

Monsieur de Ronquerolles n'admit pas cette façon de finir l'affaire, et
alors le baron, devenu plus soupçonneux, s'approcha de son adversaire.

--Eh! bien, monsieur le marquis, lui dit-il, engagez-moi, devant ces
messieurs, votre foi de gentilhomme de n'apporter dans cette rencontre
aucune raison de vengeance autre que celle dont il s'agit publiquement.

--Monsieur, ce n'est pas une question à me faire.

Et monsieur de Ronquerolles alla se mettre à sa place. Il était
convenu, par avance, que les deux adversaires se contenteraient
d'échanger un coup de pistolet. Monsieur de Ronquerolles, malgré la
distance déterminée qui semblait devoir rendre la mort de monsieur de
Maulincour très-problématique, pour ne pas dire impossible, fit tomber
le baron. La balle lui traversa les côtes, à deux doigts au-dessous du
cœur, mais heureusement sans de fortes lésions.

--Vous visez trop bien, monsieur, dit l'officier aux gardes, pour avoir
voulu venger des passions mortes.

Monsieur de Ronquerolles crut Auguste mort, et ne put retenir un
sourire sardonique en entendant ces paroles.

--La sœur de Jules César, monsieur, ne doit pas être soupçonnée.

--Toujours madame Jules, répondit Auguste.

Il s'évanouit, sans pouvoir achever une mordante plaisanterie qui
expira sur ses lèvres; mais, quoiqu'il perdît beaucoup de sang, sa
blessure n'était pas dangereuse. Après une quinzaine de jours pendant
lesquels la douairière et le vidame lui prodiguèrent ces soins de
vieillard, soins dont une longue expérience de la vie donne seule
le secret, un matin sa grand'mère lui porta de rudes coups. Elle
lui révéla les mortelles inquiétudes auxquelles étaient livrés ses
vieux, ses derniers jours. Elle avait reçu une lettre signée d'un
F, dans laquelle l'histoire de l'espionnage auquel s'était abaissé
son petit-fils lui était, de point en point, racontée. Dans cette
lettre, des actions indignes d'un honnête homme étaient reprochées à
monsieur de Maulincour. Il avait, disait-on, mis une vieille femme rue
de Ménars, sur la place de fiacres qui s'y trouve, vieille espionne
occupée en apparence à vendre aux cochers l'eau de ses tonneaux, mais
en réalité chargée d'épier les démarches de madame Jules Desmarets. Il
avait espionné l'homme le plus inoffensif du monde pour en pénétrer
tous les secrets, quand, de ces secrets, dépendait la vie ou la mort
de trois personnes. Lui seul avait voulu la lutte impitoyable dans
laquelle, déjà blessé trois fois, il succomberait inévitablement,
parce que sa mort avait été jurée, et serait sollicitée par tous les
moyens humains. Monsieur de Maulincour ne pourrait même plus éviter
son sort en promettant de respecter la vie mystérieuse de ces trois
personnes, parce qu'il était impossible de croire à la parole d'un
gentilhomme capable de tomber aussi bas que des agents de police; et
pourquoi, pour troubler, sans raison, la vie d'une femme innocente
et d'un vieillard respectable. La lettre ne fut rien pour Auguste,
en comparaison des tendres reproches que lui fit essuyer la baronne
de Maulincour. Manquer de respect et de confiance envers une femme,
l'espionner sans en avoir le droit! Et devait-on espionner la femme
dont on est aimé? Ce fut un torrent de ces excellentes raisons qui ne
prouvent jamais rien, et qui mirent, pour la première fois de sa vie,
le jeune baron dans une des grandes colères humaines où germent, d'où
sortent les actions les plus capitales de la vie.

--Puisque ce duel est un duel à mort, dit-il en forme de conclusion,
je dois tuer mon ennemi par tous les moyens que je puis avoir à ma
disposition.

Aussitôt le commandeur alla trouver, de la part de monsieur de
Maulincour, le chef de la police particulière de Paris, et, sans mêler
ni le nom ni la personne de madame Jules au récit de cette aventure,
quoiqu'elle en fût le nœud secret, il lui fit part des craintes que
donnait à la famille de Maulincour le personnage inconnu assez osé pour
jurer la perte d'un officier aux gardes, en face des lois et de la
police. L'homme de la police leva de surprise ses lunettes vertes, se
moucha plusieurs fois, et offrit du tabac au vidame, qui, par dignité,
prétendait ne pas user de tabac, quoiqu'il en eût le nez barbouillé.
Puis le Sous-Chef prit ses notes, et promit que, Vidocq et ses
limiers aidant, il rendrait sous peu de jours bon compte à la famille
Maulincour de cet ennemi, disant qu'il n'y avait pas de mystères
pour la police de Paris. Quelques jours après, le chef vint voir
monsieur le vidame à l'hôtel de Maulincour, et trouva le jeune baron
parfaitement remis de sa dernière blessure. Alors, il leur fit en style
administratif ses remercîments des indications qu'ils avaient eu la
bonté de lui donner, en lui apprenant que ce Bourignard était un homme
condamné à vingt ans de travaux forcés, mais miraculeusement échappé
pendant le transport de la chaîne de Bicêtre à Toulon. Depuis treize
ans, la police avait infructueusement essayé de le reprendre, après
avoir su qu'il était venu fort insouciamment habiter Paris, où il
avait évité les recherches les plus actives, quoiqu'il fût constamment
mêlé à beaucoup d'intrigues ténébreuses. Bref, cet homme, dont la vie
offrait les particularités les plus curieuses, allait être certainement
saisi à l'un de ses domiciles, et livré à la justice. Le bureaucrate
termina son rapport officieux en disant à monsieur de Maulincour que
s'il attachait assez d'importance à cette affaire pour être témoin de
la capture de Bourignard, il pouvait venir le lendemain, à huit heures
du matin, rue Sainte-Foi, dans une maison dont il lui donna le numéro.
Monsieur de Maulincour se dispensa d'aller chercher cette certitude,
s'en fiant, avec le saint respect que la police inspire à Paris, sur
la diligence de l'administration. Trois jours après, n'ayant rien lu
dans le journal sur cette arrestation, qui cependant devait fournir
matière à quelque article curieux, monsieur de Maulincour conçut des
inquiétudes, que dissipa la lettre suivante:

  «Monsieur le baron,

  »J'ai l'honneur de vous annoncer que vous ne devez plus conserver
  aucune crainte touchant l'affaire dont il est question. Le nommé
  Gratien Bourignard, dit Ferragus, est décédé hier, en son domicile,
  rue Joquelet, nº 7. Les soupçons que nous devions concevoir sur
  son identité ont pleinement été détruits par les faits. Le médecin
  de la Préfecture de police a été par nous adjoint à celui de
  la mairie, et le chef de la police de sûreté a fait toutes les
  vérifications nécessaires pour parvenir à une pleine certitude.
  D'ailleurs, la moralité des témoins qui ont signé l'acte de décès,
  et les attestations de ceux qui ont soigné ledit Bourignard dans
  ses derniers moments, entre autres celle du respectable vicaire de
  l'église Bonne-Nouvelle, auquel il a fait ses aveux, au tribunal de
  la pénitence, car il est mort en chrétien, ne nous ont pas permis de
  conserver les moindres doutes.

  »Agréez, monsieur le baron,» etc.

Monsieur de Maulincour, la douairière et le vidame respirèrent avec un
plaisir indicible. La bonne femme embrassa son petit-fils, en laissant
échapper une larme, et le quitta pour remercier Dieu par une prière. La
chère douairière, qui faisait une neuvaine pour le salut d'Auguste, se
crut exaucée.

--Eh! bien, dit le commandeur, tu peux maintenant te rendre au bal dont
tu me parlais, je n'ai plus d'objections à t'opposer.

Monsieur de Maulincour fut d'autant plus empressé d'aller à ce bal, que
madame Jules devait s'y trouver. Cette fête était donnée par le Préfet
de la Seine, chez lequel les deux sociétés de Paris se rencontraient
comme sur un terrain neutre. Auguste parcourut les salons sans voir la
femme qui exerçait sur sa vie une si grande influence. Il entra dans un
boudoir encore désert, où des tables de jeu attendaient les joueurs,
et il s'assit sur un divan, livré aux pensées les plus contradictoires
sur madame Jules. Un homme prit alors le jeune officier par le bras, et
le baron resta stupéfait en voyant le pauvre de la rue Coquillière, le
Ferragus d'Ida, l'habitant de la rue Soly, le Bourignard de Justin, le
forçat de la police, le mort de la veille.

--Monsieur, pas un cri, pas un mot, lui dit Bourignard dont il reconnut
la voix, mais qui certes eût semblé méconnaissable à tout autre. Il
était mis élégamment, portait les insignes de l'ordre de la Toison-d'Or
et une plaque à son habit.--Monsieur, reprit-il d'une voix qui
sifflait comme celle d'une hyène, vous autorisez toutes mes tentatives
en mettant de votre côté la police. Vous périrez, monsieur. Il le
faut. Aimez-vous madame Jules? Étiez-vous aimé d'elle? de quel droit
vouliez-vous troubler son repos, noircir sa vertu?

Quelqu'un survint. Ferragus se leva pour sortir.

--Connaissez-vous cet homme, demanda monsieur de Maulincour en
saisissant Ferragus au collet. Mais Ferragus se dégagea lestement, prit
monsieur de Maulincour par les cheveux, et lui secoua railleusement la
tête à plusieurs reprises.--Faut-il donc absolument du plomb pour la
rendre sage? dit-il.

--Non pas personnellement, monsieur, répondit de Marsay le témoin
de cette scène; mais je sais que monsieur est monsieur de Funcal,
Portugais fort riche.

Monsieur de Funcal avait disparu. Le baron se mit à sa poursuite sans
pouvoir le rejoindre, et quand il arriva sous le péristyle, il vit,
dans un brillant équipage, Ferragus qui ricanait en le regardant, et
partait au grand trot.

--Monsieur, de grâce, dit Auguste en rentrant dans le salon et en
s'adressant à de Marsay qui se trouvait être de sa connaissance, où
monsieur de Funcal demeure-t-il?

--Je l'ignore, mais on vous le dira sans doute ici.

Le baron, ayant questionné le Préfet, apprit que le comte de Funcal
demeurait à l'ambassade de Portugal. En ce moment où il croyait encore
sentir les doigts glacés de Ferragus dans ses cheveux, il vit madame
Jules dans tout l'éclat de sa beauté, fraîche, gracieuse, naïve,
resplendissant de cette sainteté féminine dont il s'était épris. Cette
créature, infernale pour lui, n'excitait plus chez Auguste que de la
haine, et cette haine déborda sanglante, terrible dans ses regards;
il épia le moment de lui parler sans être entendu de personne, et lui
dit:--Madame, voici déjà trois fois que vos _bravi_ me manquent...

--Que voulez-vous dire, monsieur? répondit-elle en rougissant. Je sais
qu'il vous est arrivé plusieurs accidents fâcheux, auxquels j'ai pris
beaucoup de part; mais comment puis-je y être pour quelque chose?

--Vous savez donc qu'il y a des _bravi_ dirigés contre moi par l'homme
de la rue Soly?

--Monsieur!

--Madame, maintenant je ne serai pas seul à vous demander compte, non
pas de mon bonheur, mais de mon sang...

En ce moment, Jules Desmarets s'approcha.

--Que dites-vous donc à ma femme, monsieur?

--Venez vous en enquérir chez moi, si vous en êtes curieux, monsieur.

Et Maulincour sortit, laissant madame Jules pâle et presque en
défaillance.

Il est bien peu de femmes qui ne se soient trouvées, une fois dans leur
vie, à propos d'un fait incontestable, en face d'une interrogation
précise, aiguë, tranchante, une de ces questions impitoyablement faites
par leurs maris, et dont la seule appréhension donne un léger froid,
dont le premier mot entre dans le cœur comme y entrerait l'acier d'un
poignard. De là cet axiome: _Toute femme ment_. Mensonge officieux,
mensonge véniel, mensonge sublime, mensonge horrible; mais obligation
de mentir. Puis, cette obligation admise, ne faut-il pas savoir bien
mentir? les femmes mentent admirablement en France. Nos mœurs leur
apprennent si bien l'imposture! Enfin, la femme est si naïvement
impertinente, si jolie, si gracieuse, si vraie dans le mensonge; elle
en reconnaît si bien l'utilité pour éviter, dans la vie sociale, les
chocs violents auxquels le bonheur ne résisterait pas, qu'il leur est
nécessaire comme la ouate où elles mettent leurs bijoux. Le mensonge
devient donc pour elles le fond de la langue, et la vérité n'est plus
qu'une exception; elles la disent, comme elles sont vertueuses, par
caprice ou par spéculation. Puis, selon leur caractère, certaines
femmes rient en mentant; celles-ci pleurent, celles-là deviennent
graves; quelques-unes se fâchent. Après avoir commencé dans la vie par
feindre de l'insensibilité pour les hommages qui les flattaient le
plus, elles finissent souvent par se mentir à elles-mêmes. Qui n'a pas
admiré leur apparence de supériorité au moment où elles tremblent pour
les mystérieux trésors de leur amour? Qui n'a pas étudié leur aisance,
leur facilité, leur liberté d'esprit dans les plus grands embarras
de la vie? Chez elles, rien d'emprunté: la tromperie coule alors
comme la neige tombe du ciel. Puis, avec quel art elles découvrent le
vrai dans autrui! Avec quelle finesse elles emploient la plus droite
logique, à propos de la question passionnée qui leur livre toujours
quelque secret de cœur chez un homme assez naïf pour procéder près
d'elles par interrogation! Questionner une femme, n'est-ce pas se
livrer à elle? n'apprendra-t-elle pas tout ce qu'on veut lui cacher,
et ne saura-t-elle pas se taire en parlant? Et quelques hommes ont la
prétention de lutter avec la femme de Paris! avec une femme qui sait
se mettre au-dessus des coups de poignards, en disant:--_Vous êtes
bien curieux! que vous importe? Pourquoi voulez-vous le savoir? Ah!
vous êtes jaloux! Et si je ne voulais pas vous répondre?_ enfin, avec
une femme qui possède cent trente-sept mille manières de dire NON,
et d'incommensurables variations pour dire OUI. Le traité du _non_
et du _oui_ n'est-il pas une des plus belles œuvres diplomatiques,
philosophiques, logographiques et morales qui nous restent à faire?
Mais pour accomplir cette œuvre diabolique, ne faudrait-il pas un
génie androgyne? aussi, ne sera-t-elle jamais tentée. Puis, de tous
les ouvrages inédits, celui-là n'est-il pas le plus connu, le mieux
pratiqué par les femmes? Avez-vous jamais étudié l'allure, la pose, la
_disinvoltura_ d'un mensonge? Examinez. Madame Desmarets était assise
dans le coin droit de sa voiture, et son mari dans le coin gauche.
Ayant su se remettre de son émotion en sortant du bal, madame Jules
affectait une contenance calme. Son mari ne lui avait rien dit, et ne
lui disait rien encore. Jules regardait par la portière les pans noirs
des maisons silencieuses devant lesquelles il passait; mais tout à
coup, comme poussé par une pensée déterminante, en tournant un coin de
rue, il examina sa femme, qui semblait avoir froid, malgré la pelisse
doublée de fourrure dans laquelle elle était enveloppée; il lui trouva
un air pensif, et peut-être était-elle réellement pensive. De toutes
les choses qui se communiquent, la réflexion et la gravité sont les
plus contagieuses.

--Qu'est-ce que monsieur de Maulincour a donc pu te dire pour
t'affecter si vivement, demanda Jules, et que veut-il donc que j'aille
apprendre chez lui?

--Mais il ne pourra rien te dire chez lui que je ne te dise maintenant,
répondit-elle.

Puis, avec cette finesse féminine qui déshonore toujours un peu la
vertu, madame Jules attendit une autre question. Le mari retourna la
tête vers les maisons et continua ses études sur les portes cochères.
Une interrogation de plus n'était-elle pas un soupçon, une défiance?
Soupçonner une femme est un crime en amour. Jules avait déjà tué un
homme sans avoir douté de sa femme. Clémence ne savait pas tout ce
qu'il y avait de passion vraie, de réflexions profondes dans le silence
de son mari, de même que Jules ignorait le drame admirable qui serrait
le cœur de sa Clémence. Et la voiture d'aller dans Paris silencieux,
emportant deux époux, deux amants qui s'idolâtraient, et qui, doucement
appuyés, réunis sur des coussins de soie, étaient néanmoins séparés par
un abîme. Dans ces élégants coupés qui reviennent du bal, entre minuit
et deux heures du matin, combien de scènes bizarres ne se passe-t-il
pas, en s'en tenant aux coupés dont les lanternes éclairent et la rue
et la voiture, ceux dont les glaces sont claires, enfin les coupés de
l'amour légitime où les couples peuvent se quereller sans avoir peur
d'être vus par les passants, parce que l'État civil donne le droit
de bouder, de battre, d'embrasser une femme en voiture et ailleurs,
partout! Aussi combien de secrets ne se révèle-t-il pas aux fantassins
nocturnes, à ces jeunes gens venus au bal en voiture, mais obligés, par
quelque cause que ce soit, de s'en aller à pied! C'était la première
fois que Jules et Clémence se trouvaient ainsi chacun dans leur coin.
Le mari se pressait ordinairement près de sa femme.

--Il fait bien froid, dit madame Jules.

Mais ce mari n'entendit point, il étudiait toutes les enseignes noires
au-dessus des boutiques.

--Clémence, dit-il enfin, pardonne-moi la question que je vais
t'adresser.

Et il se rapprocha, la saisit par la taille et la ramena près de lui.

--Mon Dieu, nous y voici! pensa la pauvre femme.

--Eh! bien, reprit-elle en allant au-devant de la question, tu veux
apprendre ce que me disait monsieur de Maulincour. Je te le dirai,
Jules; mais ce ne sera point sans terreur. Mon Dieu, pouvons-nous avoir
des secrets l'un pour l'autre? Depuis un moment, je te vois luttant
entre la conscience de notre amour et des craintes vagues; mais notre
conscience n'est-elle pas claire, et tes soupçons ne te semblent-ils
pas bien ténébreux? Pourquoi ne pas rester dans la clarté qui te plaît?
Quand je t'aurai tout raconté, tu désireras en savoir davantage; et
cependant, je ne sais moi-même ce que cachent les étranges paroles
de cet homme. Eh! bien, peut-être y aura-t-il alors entre vous deux
quelque fatale affaire. J'aimerais bien mieux que nous oubliassions
tous deux ce mauvais moment. Mais, dans tous les cas, jure-moi
d'attendre que cette singulière aventure s'explique naturellement.
Monsieur de Maulincour m'a déclaré que les trois accidents dont tu
as entendu parler: la pierre tombée sur son domestique, sa chute en
cabriolet et son duel à propos de madame de Sérizy étaient l'effet
d'une conjuration que j'avais tramée contre lui. Puis, il m'a menacée
de t'expliquer l'intérêt qui me porterait à l'assassiner. Comprends-tu
quelque chose à tout cela? Mon trouble est venu de l'impression que
m'ont causée la vue de sa figure empreinte de folie, ses yeux hagards
et ses paroles violemment entrecoupées par une émotion intérieure. Je
l'ai cru fou. Voilà tout. Maintenant, je ne serais pas femme si je ne
m'étais point aperçue que, depuis un an, je suis devenue, comme on dit,
la passion de monsieur de Maulincour. Il ne m'a jamais vue qu'au bal,
et ses propos étaient insignifiants, comme tous ceux que l'on tient au
bal. Peut-être veut-il nous désunir pour me trouver un jour seule et
sans défense. Tu vois bien? Déjà tes sourcils se froncent. Oh! je hais
cordialement le monde. Nous sommes si heureux sans lui! pourquoi donc
l'aller chercher? Jules, je t'en supplie, promets-moi d'oublier tout
ceci. Demain nous apprendrons sans doute que monsieur de Maulincour est
devenu fou.

--Quelle singulière chose! se dit Jules en descendant de voiture sous
le péristyle de son escalier.

Il tendit les bras à sa femme, et tous deux montèrent dans leurs
appartements.

Pour développer cette histoire dans toute la vérité de ses détails,
pour en suivre le cours dans toutes ses sinuosités, il faut ici
divulguer quelques secrets de l'amour, se glisser sous les lambris
d'une chambre à coucher, non pas effrontément, mais à la manière de
Trilby, n'effaroucher ni Dougal, ni Jeannie, n'effaroucher personne,
être aussi chaste que veut l'être notre noble langue française, aussi
hardi que l'a été le pinceau de Gérard dans son tableau de Daphnis et
Chloé. La chambre à coucher de madame Jules était un lieu sacré. Elle,
son mari, sa femme de chambre pouvaient seuls y entrer. L'opulence a
de beaux priviléges, et les plus enviables sont ceux qui permettent de
développer les sentiments dans toute leur étendue, de les féconder par
l'accomplissement de leurs mille caprices, de les environner de cet
éclat qui les agrandit, de ces recherches qui les purifient, de ces
délicatesses qui les rendent encore plus attrayants. Si vous haïssez
les dîners sur l'herbe et les repas mal servis, si vous éprouvez
quelque plaisir à voir une nappe damassée éblouissante de blancheur,
un couvert de vermeil, des porcelaines d'une exquise pureté, une table
bordée d'or, riche de ciselure, éclairée par des bougies diaphanes,
puis, sous des globes d'argent armoriés, les miracles de la cuisine
la plus recherchée; pour être conséquent, vous devez alors laisser la
mansarde en haut des maisons, les grisettes dans la rue; abandonner
les mansardes, les grisettes, les parapluies, les socques articulés
aux gens qui payent leur dîner avec des cachets; puis, vous devez
comprendre l'amour comme un principe qui ne se développe dans toute sa
grâce que sur les tapis de la Savonnerie, sous la lueur d'opale d'une
lampe marmorine, entre des murailles discrètes et revêtues de soie,
devant un foyer doré, dans une chambre sourde au bruit des voisins, de
la rue, de tout, par des persiennes, par des volets, par d'ondoyants
rideaux. Il vous faut des glaces dans lesquelles les formes se jouent,
et qui répètent à l'infini la femme que l'on voudrait multiple, et
que l'amour multiplie souvent; puis des divans bien bas; puis un lit
qui, semblable à un secret, se laisse deviner sans être montré; puis,
dans cette chambre coquette, des fourrures pour les pieds nus, des
bougies sous verre au milieu des mousselines drapées, pour lire à toute
heure de nuit, et des fleurs qui n'entêtent pas, et des toiles dont la
finesse eût satisfait Anne d'Autriche. Madame Jules avait réalisé ce
délicieux programme, mais ce n'était rien. Toute femme de goût pouvait
en faire autant, quoique, néanmoins, il y ait dans l'arrangement de
ces choses un cachet de personnalité qui donne à tel ornement, à tel
détail, un caractère inimitable. Aujourd'hui plus que jamais règne le
fanatisme de l'individualité. Plus nos lois tendront à une impossible
égalité, plus nous nous en écarterons par les mœurs. Aussi, les
personnes riches commencent-elles, en France, à devenir plus exclusives
dans leurs goûts et dans les choses qui leur appartiennent, qu'elles
ne l'ont été depuis trente ans. Madame Jules savait à quoi l'engageait
ce programme, et avait tout mis chez elle en harmonie avec un luxe
qui allait si bien à l'amour. Les _Quinze cents francs et ma Sophie_,
ou la passion dans la chaumière, sont des propos d'affamés auxquels
le pain bis suffit d'abord, mais qui, devenus gourmets s'ils aiment
réellement, finissent par regretter les richesses de la gastronomie.
L'amour a le travail et la misère en horreur. Il aime mieux mourir que
de vivoter. La plupart des femmes, en rentrant du bal, impatientes de
se coucher, jettent autour d'elles leurs robes, leurs fleurs fanées,
leurs bouquets dont l'odeur s'est flétrie. Elles laissent leurs petits
souliers sous un fauteuil, marchent sur les cothurnes flottants, ôtent
leurs peignes, déroulent leurs tresses sans soin d'elles-mêmes. Peu
leur importe que leurs maris voient les agrafes, les doubles épingles,
les artificieux crochets qui soutenaient les élégants édifices de la
coiffure ou de la parure. Plus de mystères, tout tombe alors devant
le mari, plus de fard pour le mari. Le corset, la plupart du temps
corset plein de précautions, reste là, si la femme de chambre trop
endormie oublie de l'emporter. Enfin les bouffants de baleine, les
entournures garnies de taffetas gommé, les chiffons menteurs, les
cheveux vendus par le coiffeur, toute la fausse femme est là, éparse.
_Disjecta membra poetæ_, la poésie artificielle tant admirée par ceux
pour qui elle avait été conçue, élaborée, la jolie femme encombre tous
les coins. A l'amour d'un mari qui bâille, se présente alors une femme
vraie qui bâille aussi, qui vient dans un désordre sans élégance,
coiffée de nuit avec un bonnet fripé, celui de la veille, celui du
lendemain.--Car, après tout, monsieur, si vous voulez un joli bonnet
de nuit à chiffonner tous les soirs, augmentez ma pension. Et voilà la
vie telle qu'elle est. Une femme est toujours vieille et déplaisante
à son mari, mais toujours pimpante, élégante et parée pour l'autre,
pour le rival de tous les maris, pour le monde qui calomnie ou déchire
toutes les femmes. Inspirée par un amour vrai, car l'amour a, comme les
autres êtres, l'instinct de sa conservation, madame Jules agissait tout
autrement, et trouvait, dans les constants bénéfices de son bonheur,
la force nécessaire d'accomplir ces devoirs minutieux desquels il ne
faut jamais se relâcher, parce qu'ils perpétuent l'amour. Ces soins,
ces devoirs, ne procèdent-ils pas d'ailleurs d'une dignité personnelle
qui sied à ravir? N'est-ce pas des flatteries? n'est-ce pas respecter
en soi l'être aimé? Donc madame Jules avait interdit à son mari
l'entrée du cabinet où elle quittait sa toilette de bal, et d'où elle
sortait vêtue pour la nuit, mystérieusement parée pour les mystérieuses
fêtes de son cœur. En venant dans cette chambre, toujours élégante et
gracieuse, Jules y voyait une femme coquettement enveloppée dans un
élégant peignoir, les cheveux simplement tordus en grosses tresses sur
sa tête; car, n'en redoutant pas le désordre, elle n'en ravissait à
l'amour ni la vue ni le toucher; une femme toujours plus simple, plus
belle alors qu'elle ne l'était pour le monde; une femme qui s'était
ranimée dans l'eau, et dont tout l'artifice consistait à être plus
blanche que ses mousselines, plus fraîche que le plus frais parfum,
plus séduisante que la plus habile courtisane, enfin toujours tendre,
et partant toujours aimée. Cette admirable entente du métier de femme
fut le grand secret de Joséphine pour plaire à Napoléon, comme il avait
été jadis celui de Césonie pour Caïus Caligula, de Diane de Poitiers
pour Henri II. Mais s'il fut largement productif pour des femmes qui
comptaient sept ou huit lustres, quelle arme entre les mains de jeunes
femmes! Un mari subit alors avec délices les bonheurs de sa fidélité.

Or, en rentrant après cette conversation, qui l'avait glacée d'effroi
et qui lui donnait encore les plus vives inquiétudes, madame Jules prit
un soin particulier de sa toilette de nuit. Elle voulut se faire et se
fit ravissante. Elle avait serré la batiste du peignoir, entr'ouvert
son corsage, laissé tomber ses cheveux noirs sur ses épaules rebondies;
son bain parfumé lui donnait une senteur enivrante; ses pieds nus
étaient dans des pantoufles de velours. Forte de ses avantages, elle
vint à pas menus, et mit ses mains sur les yeux de Jules, qu'elle
trouva pensif, en robe de chambre, le coude appuyé sur la cheminée, un
pied sur la barre. Elle lui dit alors à l'oreille en l'échauffant de
son haleine, et la mordant du bout des dents:--A quoi pensez-vous,
monsieur? Puis le serrant avec adresse, elle l'enveloppa de ses bras,
pour l'arracher à ses mauvaises pensées. La femme qui aime a toute
l'intelligence de son pouvoir; et plus elle est vertueuse, plus
agissante est sa coquetterie.

--A toi, répondit-il.

--A moi seule?

--Oui!

--Oh! voilà un oui bien hasardé.

Ils se couchèrent. En s'endormant madame Jules se dit: Décidément,
monsieur de Maulincour sera la cause de quelque malheur. Jules est
préoccupé, distrait, et garde des pensées qu'il ne me dit pas. Il était
environ trois heures du matin lorsque madame Jules fut réveillée par un
pressentiment qui l'avait frappée au cœur pendant son sommeil. Elle eut
une perception à la fois physique et morale de l'absence de son mari.
Elle ne sentait plus le bras que Jules lui passait sous la tête, ce
bras dans lequel elle dormait heureuse, paisible, depuis cinq années,
et qu'elle ne fatiguait jamais. Puis une voix lui avait dit:--Jules
souffre, Jules pleure.... Elle leva la tête, se mit sur son séant,
trouva la place de son mari froide, et l'aperçut assis devant le feu,
les pieds sur le garde-cendre, la tête appuyée sur le dos d'un grand
fauteuil. Jules avait des larmes sur les joues. La pauvre femme se jeta
vivement à bas du lit, et sauta d'un bond sur les genoux de son mari.

--Jules, qu'as-tu? souffres-tu? parle! dis! dis-moi! Parle-moi, si tu
m'aimes. En un moment elle lui jeta cent paroles qui exprimaient la
tendresse la plus profonde.

Jules se mit aux pieds de sa femme, lui baisa les genoux, les mains,
et lui répondit en laissant échapper de nouvelles larmes:--Ma chère
Clémence, je suis bien malheureux! Ce n'est pas aimer que de se
défier de sa maîtresse, et tu es ma maîtresse. Je t'adore en te
soupçonnant... Les paroles que cet homme m'a dites ce soir m'ont frappé
au cœur; elles y sont restées malgré moi pour me bouleverser. Il y a
là-dessous quelque mystère. Enfin, j'en rougis, tes explications ne
m'ont pas satisfait. Ma raison me jette des lueurs que mon amour me
fait repousser. C'est un affreux combat. Pouvais-je rester là, tenant
ta tête en y soupçonnant des pensées qui me seraient inconnues?--Oh!
je te crois, je te crois, lui cria-t-il vivement en la voyant sourire
avec tristesse, et ouvrir la bouche pour parler. Ne me dis rien, ne
me reproche rien. De toi, la moindre parole me tuerait. D'ailleurs
pourrais-tu me dire une seule chose que je ne me sois dite depuis trois
heures? Oui, depuis trois heures, je suis là, te regardant dormir,
si belle, admirant ton front si pur et si paisible. Oh! oui, tu m'as
toujours dit toutes tes pensées, n'est-ce pas? Je suis seul dans ton
âme. En te contemplant, en plongeant mes yeux dans les tiens, j'y
vois bien tout. Ta vie est toujours aussi pure que ton regard est
clair. Non, il n'y a pas de secret derrière cet œil si transparent.
Il se souleva, et la baisa sur les yeux.--Laisse moi t'avouer, ma
chère créature, que depuis cinq ans ce qui grandissait chaque jour mon
bonheur, c'était de ne te savoir aucune de ces affections naturelles
qui prennent toujours un peu sur l'amour. Tu n'avais ni sœur, ni père,
ni mère, ni compagne, et je n'étais alors ni au-dessus ni au-dessous
de personne dans ton cœur: j'y étais seul. Clémence, répète-moi
toutes les douceurs d'âme que tu m'as si souvent dites, ne me gronde
pas, console-moi, je suis malheureux. J'ai certes un soupçon odieux
à me reprocher, et toi tu n'as rien dans le cœur qui te brûle. Ma
bien-aimée, dis, pouvais-je rester ainsi près de toi? Comment deux
têtes qui sont si bien unies demeureraient-elles sur le même oreiller
quand l'une d'elles souffre et que l'autre est tranquille...--A quoi
penses-tu donc? s'écria-t-il brusquement en voyant Clémence songeuse,
interdite, et qui ne pouvait retenir des larmes.

--Je pense à ma mère, répondit-elle d'un ton grave. Tu ne saurais
connaître, Jules, la douleur de ta Clémence obligée de se souvenir
des adieux mortuaires de sa mère, en entendant ta voix, la plus douce
des musiques; et de songer à la solennelle pression des mains glacées
d'une mourante, en sentant la caresse des tiennes en un moment où tu
m'accables des témoignages de ton délicieux amour. Elle releva son
mari, le prit, l'étreignit avec une force nerveuse bien supérieure à
celle d'un homme, lui baisa les cheveux et le couvrit de larmes.--Ah!
je voudrais être hachée vivante pour toi! Dis-moi bien que je te
rends heureux, que je suis pour toi la plus belle des femmes, que je
suis mille femmes pour toi. Mais tu es aimé comme nul homme ne le
sera jamais. Je ne sais pas ce que veulent dire les mots _devoir_ et
_vertu_. Jules, je t'aime pour toi, je suis heureuse de t'aimer, et
je t'aimerai toujours mieux jusqu'à mon dernier souffle. J'ai quelque
orgueil de mon amour, je me crois destinée à n'éprouver qu'un sentiment
dans ma vie. Ce que je vais te dire est affreux, peut-être: je suis
contente de ne pas avoir d'enfant, et n'en souhaite point. Je me sens
plus épouse que mère. Eh! bien, as-tu des craintes? Écoute-moi, mon
amour, promets-moi d'oublier, non pas cette heure mêlée de tendresse et
de doutes, mais les paroles de ce fou. Jules, je le veux. Promets-moi
de ne le point voir, de ne point aller chez lui. J'ai la conviction
que si tu fais un seul pas de plus dans ce dédale, nous roulerons
dans un abîme où je périrai, mais en ayant ton nom sur les lèvres et
ton cœur dans mon cœur. Pourquoi me mets-tu donc si haut en ton âme,
et si bas en réalité? Comment, toi qui fais crédit à tant de gens de
leur fortune, tu ne me ferais pas l'aumône d'un soupçon; et, pour
la première occasion dans ta vie où tu peux me prouver une foi sans
bornes, tu me détrônerais de ton cœur! Entre un fou et moi, c'est le
fou que tu crois, oh! Jules. Elle s'arrêta, chassa les cheveux qui
retombaient sur son front et sur son cou; puis, d'un accent déchirant,
elle ajouta:--J'en ai trop dit, un mot devait suffire. Si ton âme
et ton front conservent un nuage, quelque léger qu'il puisse être,
sache-le bien, j'en mourrai!

Elle ne put réprimer un frémissement, et pâlit.

--Oh! je tuerai cet homme, se dit Jules en saisissant sa femme et la
portant dans son lit.

--Dormons en paix, mon ange, reprit-il, j'ai tout oublié, je te le jure.

Clémence s'endormit sur cette douce parole, plus doucement répétée.
Puis Jules, la regardant endormie, se dit en lui-même:--Elle a raison,
quand l'amour est si pur, un soupçon le flétrit. Pour cette âme si
fraîche, pour cette fleur si tendre, une flétrissure, oui, ce doit être
la mort.

Quand, entre deux êtres pleins d'affection l'un pour l'autre, et dont
la vie s'échange à tout moment, un nuage est survenu, quoique ce nuage
se dissipe, il laisse dans les âmes quelques traces de son passage.
Ou la tendresse devient plus vive, comme la terre est plus belle
après la pluie; ou la secousse retentit encore, comme un lointain
tonnerre dans un ciel pur; mais il est impossible de se retrouver dans
sa vie antérieure, et il faut que l'amour croisse ou qu'il diminue.
Au déjeuner, monsieur et madame Jules eurent l'un pour l'autre de
ces soins dans lesquels il entre un peu d'affectation. C'était de
ces regards pleins d'une gaieté presque forcée, et qui semblent être
l'effort de gens empressés à se tromper eux-mêmes. Jules avait des
doutes involontaires, et sa femme avait des craintes certaines.
Néanmoins, sûrs l'un de l'autre, ils avaient dormi. Cet état de gêne
était-il dû à un défaut de foi, au souvenir de leur scène nocturne? Ils
ne le savaient pas eux-mêmes. Mais ils s'étaient aimés, ils s'aimaient
trop purement pour que l'impression à la fois cruelle et bienfaisante
de cette nuit ne laissât pas quelques traces dans leurs âmes; jaloux
tous deux de les faire disparaître et voulant revenir tous les deux
_le premier_ l'un à l'autre, ils ne pouvaient s'empêcher de songer à
la cause première d'un premier désaccord. Pour des âmes aimantes, ce
n'est pas des chagrins, la peine est loin encore; mais c'est une sorte
de deuil difficile à peindre. S'il y a des rapports entre les couleurs
et les agitations de l'âme; si, comme l'a dit l'aveugle de Locke,
l'écarlate doit produire à la vue les effets produits dans l'ouïe par
une fanfare, il peut être permis de comparer à des teintes grises cette
mélancolie de contre-coup. Mais l'amour attristé, l'amour auquel il
reste un sentiment vrai de son bonheur momentanément troublé, donne des
voluptés qui, tenant à la peine et à la joie, sont toutes nouvelles.
Jules étudiait la voix de sa femme, il en épiait les regards avec le
sentiment jeune qui l'animait dans les premiers moments de sa passion
pour elle. Les souvenirs de cinq années tout heureuses, la beauté de
Clémence, la naïveté de son amour, effacèrent alors promptement les
derniers vestiges d'une intolérable douleur. Ce lendemain était un
dimanche, jour où il n'y avait ni Bourse ni affaire; les deux époux
passèrent alors la journée ensemble, se mettant plus avant au cœur l'un
de l'autre qu'ils n'y avaient jamais été, semblables à deux enfants
qui, dans un moment de peur, se serrent, se pressent et se tiennent,
s'unissant par instinct. Il y a dans une vie à deux de ces journées
complétement heureuses, dues au hasard, et qui ne se rattachent ni à
la veille, ni au lendemain, fleurs éphémères!... Jules et Clémence en
jouirent délicieusement, comme s'ils eussent pressenti que c'était
la dernière journée de leur vie amoureuse. Quel nom donner à cette
puissance inconnue qui fait hâter le pas des voyageurs sans que l'orage
se soit encore manifesté, qui fait resplendir de vie et de beauté le
mourant quelques jours avant sa mort et lui inspire les plus riants
projets, qui conseille au savant de hausser sa lampe nocturne au
moment où elle l'éclaire parfaitement, qui fait craindre à une mère
le regard trop profond jeté sur son enfant par un homme perspicace?
Nous subissons tous cette influence dans les grandes catastrophes
de notre vie, et nous ne l'avons encore ni nommée ni étudiée: c'est
plus que le pressentiment, et ce n'est pas encore la vision. Tout alla
bien jusqu'au lendemain. Le lundi, Jules Desmarets, obligé d'être à la
Bourse à son heure accoutumée, ne sortit pas sans aller, suivant son
habitude, demander à sa femme si elle voulait profiter de sa voiture.

--Non, dit-elle, il fait trop mauvais temps pour se promener.

En effet, il pleuvait à verse. Il était environ deux heures et demie
quand monsieur Desmarets se rendit au Parquet et au Trésor. A quatre
heures, en sortant de la Bourse, il se trouva nez à nez devant monsieur
de Maulincour, qui l'attendait là avec la pertinacité fiévreuse que
donnent la haine et la vengeance.

--Monsieur, j'ai des renseignements importants à vous communiquer,
dit l'officier en prenant l'Agent de change par le bras. Écoutez, je
suis un homme trop loyal pour avoir recours à des lettres anonymes
qui troubleraient votre repos, j'ai préféré vous parler. Enfin croyez
que s'il ne s'agissait pas de ma vie, je ne m'immiscerais, certes, en
aucune manière dans les affaires d'un ménage, quand même je pourrais
m'en croire le droit.

--Si ce que vous avez à me dire concerne madame Desmarets, répondit
Jules, je vous prierai, monsieur, de vous taire.

--Si je me taisais, monsieur, vous pourriez voir avant peu madame Jules
sur les bancs de la Cour d'assises, à côté d'un forçat. Faut-il me
taire maintenant?

Jules pâlit, mais sa belle figure reprit promptement un calme faux;
puis, entraînant l'officier sous un des auvents de la Bourse provisoire
où ils se trouvaient alors, il lui dit d'une voix que voilait une
profonde émotion intérieure:--Monsieur, je vous écouterai; mais il y
aura entre nous un duel à mort si....

--Oh! j'y consens, s'écria monsieur de Maulincour, j'ai pour vous la
plus grande estime. Vous parlez de mort, monsieur? Vous ignorez sans
doute que votre femme m'a peut-être fait empoisonner samedi soir.
Oui, monsieur, depuis avant-hier, il se passe en moi quelque chose
d'extraordinaire; mes cheveux me distillent intérieurement à travers le
crâne une fièvre et une langueur mortelle, et je sais parfaitement quel
homme a touché mes cheveux pendant le bal.

Monsieur de Maulincour raconta, sans en omettre un seul fait, et son
amour platonique pour madame Jules, et les détails de l'aventure
qui commence cette scène. Tout le monde l'eût écoutée avec autant
d'attention que l'Agent de change; mais le mari de madame Jules avait
le droit d'en être plus étonné que qui que ce fût au monde. Là se
déploya son caractère, il fut plus surpris qu'abattu. Devenu juge, et
juge d'une femme adorée, il trouva dans son âme la droiture du juge,
comme il en prit l'inflexibilité. Amant encore, il songea moins à sa
vie brisée qu'à celle de cette femme; il écouta, non sa propre douleur,
mais la voix lointaine qui lui criait:--Clémence ne saurait mentir!
Pourquoi te trahirait-elle?

--Monsieur, dit l'officier aux gardes en terminant, certain d'avoir
reconnu, samedi soir, dans monsieur de Funcal, ce Ferragus que
la police croit mort, j'ai mis aussitôt sur ses traces un homme
intelligent. En revenant chez moi, je me suis souvenu, par un heureux
hasard, du nom de madame Meynardie, cité dans la lettre de cette
Ida, la maîtresse présumée de mon persécuteur. Muni de ce seul
renseignement, mon émissaire me rendra promptement compte de cette
épouvantable aventure, car il est plus habile à découvrir la vérité que
ne l'est la police elle-même.

--Monsieur, répondit l'Agent de change, je ne saurais vous remercier
de cette confidence. Vous m'annoncez des preuves, des témoins, je les
attendrai. Je poursuivrai courageusement la vérité dans cette affaire
étrange, mais vous me permettrez de douter jusqu'à ce que l'évidence
des faits me soit prouvée. En tout cas, vous aurez satisfaction, car
vous devez comprendre qu'il nous en faut une.

Monsieur Jules revint chez lui.

--Qu'as-tu, Jules? lui dit sa femme, tu es pâle à faire peur.

--Le temps est froid, dit-il en marchant d'un pas lent dans cette
chambre où tout parlait de bonheur et d'amour, cette chambre si calme
où se préparait une tempête meurtrière.

--Tu n'es pas sortie aujourd'hui, reprit-il machinalement en apparence.

Il fut poussé sans doute à faire cette question par la dernière des
mille pensées qui s'étaient secrètement enroulées dans une méditation
lucide, quoique précipitamment activée par la jalousie.

--Non, répondit-elle avec un faux accent de candeur.

En ce moment, Jules aperçut dans le cabinet de toilette de sa femme
quelques gouttes d'eau sur le chapeau de velours qu'elle mettait
le matin. Monsieur Jules était un homme violent, mais aussi plein
de délicatesse, et il lui répugna de placer sa femme en face d'un
démenti. Dans une telle situation, tout doit être fini pour la vie
entre certains êtres. Cependant ces gouttes d'eau furent comme une
lueur qui lui déchira la cervelle. Il sortit de sa chambre, descendit
à la loge, et dit à son concierge, après s'être assuré qu'il y était
seul:--Fouquereau, cent écus de rente si tu dis vrai, chassé si tu me
trompes, et rien si, m'ayant dit la vérité, tu parles de ma question et
de ta réponse.

Il s'arrêta pour bien voir son concierge qu'il attira sous le jour de
la fenêtre, et reprit:--Madame est-elle sortie ce matin?

--Madame est sortie à trois heures moins un quart, et je crois l'avoir
vue rentrer il y a une demi-heure.

--Cela est vrai, sur ton honneur?

--Oui, monsieur.

--Tu auras la rente que je t'ai promise; mais si tu parles,
souviens-toi de ma promesse! alors tu perdrais tout.

Jules revint chez sa femme.

--Clémence, lui dit-il, j'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans mes
comptes de maison, ne t'offense donc pas de ce que je vais te demander.
Ne t'ai-je pas remis quarante mille francs depuis le commencement de
l'année?

--Plus, dit-elle. Quarante-sept.

--En trouverais-tu bien l'emploi?

--Mais oui, dit-elle. D'abord, j'avais à payer plusieurs mémoires de
l'année dernière...

--Je ne saurai rien ainsi, se dit Jules, je m'y prends mal.

En ce moment le valet de chambre de Jules entra, et lui remit une
lettre qu'il ouvrit par contenance; mais il la lut avec avidité
lorsqu'il eut jeté les yeux sur la signature.

  «Monsieur,

  »Dans l'intérêt de votre repos et du nôtre, j'ai pris le parti de
  vous écrire sans avoir l'avantage d'être connue de vous; mais ma
  position, mon âge et la crainte de quelque malheur me forcent à vous
  prier d'avoir de l'indulgence dans une conjoncture fâcheuse où se
  trouve notre famille désolée. Monsieur Auguste de Maulincour nous
  a donné depuis quelques jours des preuves d'aliénation mentale, et
  nous craignons qu'il ne trouble votre bonheur par des chimères dont
  il nous a entretenus, monsieur le commandeur de Pamiers et moi,
  pendant un premier accès de fièvre. Nous vous prévenons donc de sa
  maladie, sans doute guérissable encore, elle a des effets si graves
  et si importants pour l'honneur de notre famille et l'avenir de mon
  petit-fils, que je compte sur votre entière discrétion. Si monsieur
  le commandeur ou moi, monsieur, avions pu nous transporter chez vous,
  nous nous serions dispensés de vous écrire; mais je ne doute pas que
  vous n'ayez égard à la prière qui vous est faite ici par une mère de
  brûler cette lettre.

  »Agréez l'assurance de ma parfaite considération.

  »Baronne DE MAULINCOUR, née DE RIEUX.»

--Combien de tortures! s'écria Jules.

--Mais que se passe-t-il donc en toi? lui dit sa femme en témoignant
une vive anxiété.

--J'en suis arrivé, répondit Jules, à me demander si c'est toi qui me
fais parvenir cet avis pour dissiper mes soupçons, reprit-il en lui
jetant la lettre. Ainsi juge de mes souffrances?

--Le malheureux, dit madame Jules en laissant tomber le papier, je le
plains, quoiqu'il me fasse bien du mal.

--Tu sais qu'il m'a parlé?

--Ah! tu es allé le voir malgré ta parole, dit-elle frappée de terreur.

--Clémence, notre amour est en danger de périr, et nous sommes en
dehors de toutes les lois ordinaires de la vie, laissons donc les
petites considérations au milieu des grands périls. Écoute, dis-moi
pourquoi tu es sortie ce matin. Les femmes se croient le droit de nous
faire quelquefois de petits mensonges. Ne se plaisent-elles pas souvent
à nous cacher des plaisirs qu'elles nous préparent? Tout à l'heure, tu
m'as dit un mot pour un autre sans doute, un non pour un oui.

Il entra dans le cabinet de toilette, et en rapporta le chapeau.

--Tiens, vois? sans vouloir faire ici le Bartholo, ton chapeau t'a
trahie. Ces taches ne sont-elles pas des gouttes de pluie? Donc tu
es sortie en fiacre, et tu as reçu ces gouttes d'eau, soit en allant
chercher une voiture, soit en entrant dans la maison où tu es allée,
soit en la quittant. Mais une femme peut sortir de chez elle fort
innocemment, même après avoir dit à son mari qu'elle ne sortirait
pas. Il y a tant de raisons pour changer d'avis! Avoir des caprices,
n'est-ce pas un de vos droits? Vous n'êtes pas obligées d'être
conséquentes avec vous-mêmes. Tu auras oublié quelque chose, un service
à rendre, une visite, ou quelque bonne action à faire. Mais rien
n'empêche une femme de dire à son mari ce qu'elle a fait. Rougit-on
jamais dans le sein d'un ami? Eh! bien? ce n'est pas le mari jaloux
qui te parle, ma Clémence, c'est l'amant, c'est l'ami, le frère. Il se
jeta passionnément à ses pieds.--Parle, non pour te justifier, mais
pour calmer d'horribles souffrances. Je sais bien que tu es sortie. Eh!
bien, qu'as-tu fait? où es-tu allée?

--Oui, je suis sortie, Jules, répondit-elle d'une voix altérée quoique
son visage fût calme. Mais ne me demande rien de plus. Attends avec
confiance, sans quoi tu te créeras des remords éternels. Jules, mon
Jules, la confiance est la vertu de l'amour. Je te l'avoue, en ce
moment je suis trop troublée pour te répondre; mais je ne suis point
une femme artificieuse, et je t'aime, tu le sais.

--Au milieu de tout ce qui peut ébranler la foi d'un homme, en éveiller
la jalousie, car je ne suis donc pas le premier dans ton cœur, je ne
suis donc pas toi-même... Eh! bien, Clémence, j'aime encore mieux te
croire, croire en ta voix, croire en tes yeux! Si tu me trompes, tu
mériterais...

--Oh! mille morts, dit-elle en l'interrompant.

--Moi, je ne te cache aucune de mes pensées, et toi, tu...

--Chut, dit-elle, notre bonheur dépend de notre mutuel silence.

--Ah! je veux tout savoir, s'écria-t-il dans un violent accès de rage.

En ce moment, des cris de femme se firent entendre, et les
glapissements d'une petite voix aigre arrivèrent de l'antichambre
jusqu'aux deux époux.

--J'entrerai, je vous dis! criait-on. Oui, j'entrerai, je veux la voir,
je la verrai.

Jules et Clémence se précipitèrent dans le salon et ils virent bientôt
les portes s'ouvrir avec violence. Une jeune femme se montra tout à
coup, suivie de deux domestiques qui dirent à leur maître:--Monsieur,
cette femme veut entrer ici malgré nous. Nous lui avons déjà dit que
madame n'y était pas. Elle nous a répondu qu'elle savait bien que
madame était sortie, mais qu'elle venait de la voir rentrer. Elle nous
menace de rester à la porte de l'hôtel jusqu'à ce qu'elle ait parlé à
madame.

--Retirez-vous, dit monsieur Desmarets à ses gens.

--Que voulez-vous, mademoiselle, ajouta-t-il en se tournant vers
l'inconnue.

Cette _demoiselle_ était le type d'une femme qui ne se rencontre qu'à
Paris. Elle se fait à Paris, comme la boue, comme le pavé de Paris,
comme l'eau de la Seine se fabrique à Paris, dans de grands réservoirs
à travers lesquels l'industrie la filtre dix fois avant de la livrer
aux carafes à facettes où elle scintille et claire et pure, de fangeuse
qu'elle était. Aussi est-ce une créature véritablement originale. Vingt
fois saisie par le crayon du peintre, par le pinceau du caricaturiste,
par la plombagine du dessinateur, elle échappe à toutes les analyses,
parce qu'elle est insaisissable dans tous ses modes, comme l'est la
nature, comme l'est ce fantasque Paris. En effet, elle ne tient au vice
que par un rayon, et s'en éloigne par les mille autres points de la
circonférence sociale. D'ailleurs, elle ne laisse deviner qu'un trait
de son caractère, le seul qui la rende blâmable: ses belles vertus sont
cachées; son naïf dévergondage, elle en fait gloire. Incomplétement
traduite dans les drames et les livres où elle a été mise en scène avec
toutes ses poésies, elle ne sera jamais vraie que dans son grenier,
parce qu'elle sera toujours, autre part, ou calomniée ou flattée.
Riche, elle se vicie; pauvre, elle est incomprise. Et cela ne saurait
être autrement! Elle a trop de vices et trop de bonnes qualités; elle
est trop près d'une asphyxie sublime ou d'un rire flétrissant; elle
est trop belle et trop hideuse; elle personnifie trop bien Paris,
auquel elle fournit des portières édentées, des laveuses de linge, des
balayeuses, des mendiantes, parfois des comtesses impertinentes, des
actrices admirées, des cantatrices applaudies; elle a même donné jadis
deux quasi-reines à la monarchie. Qui pourrait saisir un tel Protée?
Elle est toute la femme, moins que la femme, plus que la femme. De
ce vaste portrait, un peintre de mœurs ne peut rendre que certains
détails, l'ensemble est l'infini. C'était une grisette de Paris, mais
la grisette dans toute sa splendeur; la grisette en fiacre, heureuse,
jeune, belle, fraîche, mais grisette, et grisette à griffes, à ciseaux,
hardie comme une Espagnole, hargneuse comme une prude anglaise
réclamant ses droits conjugaux, coquette comme une grande dame,
plus franche et prête à tout; une véritable lionne sortie du petit
appartement dont elle avait tant de fois rêvé les rideaux de calicot
rouge, le meuble en velours d'Utrecht, la table à thé, le cabaret de
porcelaines à sujets peints, la causeuse, le petit tapis de moquette,
la pendule d'albâtre et les flambeaux sous verre, la chambre jaune, le
mol édredon; bref, toutes les joies de la vie des grisettes: la femme
de ménage, ancienne grisette elle-même, mais grisette à moustaches et à
chevrons, les parties de spectacle, les marrons à discrétion, les robes
de soie et les chapeaux à gâcher; enfin toutes les félicités calculées
au comptoir des modistes, moins l'équipage, qui n'apparaît dans les
imaginations du comptoir que comme un bâton de maréchal dans les songes
du soldat. Oui, cette grisette avait tout cela pour une affection
vraie ou malgré l'affection vraie, comme quelques autres l'obtiennent
souvent pour une heure par jour, espèce d'impôt insouciamment acquitté
sous les griffes d'un vieillard. La jeune femme qui se trouvait en
présence de monsieur et madame Jules avait le pied si découvert dans
sa chaussure qu'à peine voyait-on une légère ligne noire entre le
tapis et son bas blanc. Cette chaussure, dont la caricature parisienne
rend si bien le trait, est une grâce particulière à la grisette
parisienne; mais elle se trahit encore mieux aux yeux de l'observateur
par le soin avec lequel ses vêtements adhèrent à ses formes, qu'ils
dessinent nettement. Aussi l'inconnue était-elle, pour ne pas perdre
l'expression pittoresque créée par le soldat français, ficelée dans une
robe verte, à guimpe, qui laissait deviner la beauté de son corsage,
alors parfaitement visible; car son châle de cachemire Ternaux, tombant
à terre, n'était plus retenu que par les deux bouts qu'elle gardait
entortillés à demi dans ses poignets. Elle avait une figure fine, des
joues roses, un teint blanc, des yeux gris étincelants, un front bombé,
très-proéminent, des cheveux soigneusement lissés qui s'échappaient de
son petit chapeau, en grosses boucles sur son cou.

--Je me nomme Ida, monsieur. Et si c'est là madame Jules, à laquelle
j'ai l'avantage de parler, je venais pour lui dire tout ce que j'ai sur
le cœur, _conte_ elle. C'est très-mal, quand on a son affaire faite, et
qu'on est dans ses meubles comme vous êtes ici, de vouloir enlever à
une pauvre fille un homme avec lequel j'ai contracté un mariage moral,
et qui parle de réparer ses torts en m'épousant à la _mucipalité_. Il
y a bien assez de jolis jeunes gens dans le monde, pas vrai, monsieur?
pour se passer ses fantaisies, sans venir me prendre un homme d'âge,
qui fait mon bonheur. Quien, je n'ai pas une belle hôtel, moi, j'ai mon
amour! Je _haïs_ les _bel hommes_ et l'argent, je suis tout cœur, et...

Madame Jules se tourna vers son mari:--Vous me permettrez, monsieur, de
ne pas en entendre davantage, dit-elle en rentrant dans sa chambre.

--Si cette dame est avec vous, j'ai fait des _brioches_, à ce que je
vois; mais tant pire, reprit Ida. Pourquoi vient-elle voir monsieur
Ferragus tous les jours?

--Vous vous trompez, mademoiselle, dit Jules stupéfait. Ma femme est
incapable...

--Ah! vous êtes donc mariés vous _deusse_! dit la grisette en
manifestant quelque surprise. C'est alors bien plus mal, monsieur, pas
vrai, à une femme qui a le bonheur d'être mariée en légitime mariage,
d'avoir des rapports avec un homme comme Henri...

--Mais quoi, Henri, dit monsieur Jules en prenant Ida et l'entraînant
dans une pièce voisine pour que sa femme n'entendît plus rien.

--Eh! bien, monsieur Ferragus...

--Mais il est mort, dit Jules.

--C'te farce! Je suis allée à Franconi avec lui hier au soir, et il m'a
ramenée, comme cela se doit. D'ailleurs votre dame peut vous en donner
des nouvelles. N'est-elle pas allée le voir à trois heures? Je le sais
bien: je l'ai attendue dans la rue, rapport à ce qu'un aimable homme,
monsieur Justin, que vous connaissez peut-être, un petit vieux qui a
des breloques, et qui porte un corset, m'avait prévenue que j'avais une
madame Jules pour rivale. Ce nom-là, monsieur, est bien connu parmi
les noms de guerre. Excusez, puisque c'est le vôtre, mais quand madame
Jules serait une duchesse de la cour, Henri est si riche qu'il peut
satisfaire toutes ses fantaisies. Mon affaire est de défendre mon bien,
et j'en ai le droit; car, moi, je l'aime, Henri! C'est ma _promière_
inclination, et il y va de mon amour et de mon sort à venir. Je ne
crains rien, monsieur; je suis honnête, et je n'ai jamais menti, ni
volé le bien de qui que ce soit. Ce serait une impératrice qui serait
ma rivale, que j'irais à elle tout droit; et si elle m'enlevait mon
mari futur, je me sens capable de la tuer, tout impératrice qu'elle
serait, parce que toutes les belles femmes sont égales, monsieur...

--Assez! assez! dit Jules. Où demeurez-vous?

--Rue de la Corderie-du-Temple, nº 14, monsieur. Ida Gruget, couturière
en corsets, pour vous servir, car nous en faisons beaucoup pour les
messieurs.

--Et où demeure l'homme que vous nommez Ferragus?

--Mais, monsieur, dit-elle en se pinçant les lèvres, ce n'est d'abord
pas un homme. C'est un monsieur plus riche que vous ne l'êtes
peut-être. Mais pourquoi est-ce que vous me demandez son adresse quand
votre femme la sait? Il m'a dit de ne point la donner. Est-ce que
je suis obligée de vous répondre?... Je ne suis, Dieu merci, ni au
confessionnal ni à la police, et je ne dépends que de moi.

--Et si je vous offrais vingt, trente, quarante mille francs pour me
dire où demeure monsieur Ferragus?

--Ah! n, i, ni, mon petit ami, c'est fini! dit-elle en joignant à
cette singulière réponse un geste populaire. Il n'y a pas de somme qui
me fasse dire cela. J'ai bien l'honneur de vous saluer. Par où s'en
va-t-on donc d'ici?

Jules, atterré, laissa partir Ida, sans songer à elle. Le monde entier
semblait s'écrouler sous lui; et, au-dessus de lui, le ciel tombait en
éclats.

--Monsieur est servi, lui dit son valet de chambre.

Le valet de chambre et le valet d'office attendirent dans la salle à
manger pendant environ un quart d'heure sans voir arriver leurs maîtres.

--Madame ne dînera pas, vint dire la femme de chambre.

--Qu'y a-t-il donc, Joséphine? demanda le valet.

--Je ne sais pas, répondit-elle. Madame pleure et va se mettre au lit.
Monsieur avait sans doute une inclination en ville, et cela s'est
découvert dans un bien mauvais moment, entendez-vous? Je ne répondrais
pas de la vie de madame. Tous les hommes sont si gauches! Ils vous font
toujours des scènes sans aucune précaution.

--Pas du tout, reprit le valet de chambre à voix basse, c'est, au
contraire, madame qui... enfin vous comprenez. Quel temps aurait donc
monsieur pour aller en ville, lui qui depuis cinq ans n'a pas couché
une seule fois hors de la chambre de madame; qui descend à son cabinet
à dix heures, et n'en sort qu'à midi pour déjeuner! Enfin sa vie est
connue, elle est régulière, au lieu que madame file presque tous les
jours, à trois heures, on ne sait où.

--Et monsieur aussi, dit la femme de chambre en prenant le parti de sa
maîtresse.

--Mais il va à la Bourse, monsieur. Voilà pourtant trois fois que je
l'avertis qu'il est servi, reprit le valet de chambre après une pause,
et c'est comme si l'on parlait à un _terne_.

Monsieur Jules entra.

--Où est madame? demanda-t-il.

--Madame va se coucher, elle a la migraine, répondit la femme de
chambre en prenant un air important.

Monsieur Jules dit alors avec beaucoup de sang-froid en s'adressant à
ses gens:--Vous pouvez desservir, je vais tenir compagnie à madame.

Et il rentra chez sa femme qu'il trouva pleurant, mais étouffant ses
sanglots dans son mouchoir.

--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Jules. Vous n'avez à attendre de moi
ni violences ni reproches. Pourquoi me vengerais-je? Si vous n'avez pas
été fidèle à mon amour, c'est que vous n'en étiez pas digne...

--Pas digne! Ces mots répétés s'entendirent à travers les sanglots, et
l'accent avec lequel ils furent prononcés eût attendri tout autre homme
que Jules.

--Pour vous tuer, il faudrait aimer plus que je n'aime peut-être,
dit-il en continuant; mais je n'en aurais pas le courage, je me tuerais
plutôt, moi, vous laissant à votre... bonheur, et à... à qui?

Il n'acheva pas.

--Se tuer, cria Clémence en se jetant aux pieds de Jules et les tenant
embrassés.

Mais, lui, voulut se débarrasser de cette étreinte et secoua sa femme
en la traînant jusqu'à son lit.

--Laissez-moi, dit-il.

--Non, non, Jules! criait-elle. Si tu ne m'aimes plus, je mourrai.
Veux-tu tout savoir?

--Oui.

Il la prit, la serra violemment, s'assit sur le bord du lit, la retint
entre ses jambes; puis, regardant d'un œil sec cette belle tête devenue
couleur de feu, mais sillonnée de larmes:--Allons, dis, répéta-t-il.

Les sanglots de Clémence recommencèrent.

--Non, c'est un secret de vie et de mort. Si je le disais, je..... Non,
je ne puis pas. Grâce, Jules!

--Tu me trompes toujours...

--Ah! tu ne me dis plus _vous_! s'écria-t-elle. Oui, Jules, tu peux
croire que je te trompe, mais bientôt tu sauras tout.

--Mais ce Ferragus, ce forçat que tu vas voir, cet homme enrichi par
des crimes, s'il n'est pas à toi, si tu ne lui appartiens pas...

--Oh! Jules?...

--Eh! bien, est-ce ton bienfaiteur inconnu; l'homme auquel nous
devrions notre fortune, comme on l'a déjà dit?

--Qui a dit cela?

--Un homme que j'ai tué en duel.

--Oh! Dieu! déjà une mort.

--Si ce n'est pas ton protecteur, s'il ne te donne pas de l'or, si
c'est toi qui lui en portes, voyons, est-ce ton frère?

--Eh! bien, dit-elle, si cela était?

Monsieur Desmarets se croisa les bras.

--Pourquoi me l'aurait-on caché? reprit-il. Vous m'auriez donc trompé,
ta mère et toi? D'ailleurs, va-t-on chez son frère tous les jours, ou
presque tous les jours, hein?

Sa femme était évanouie à ses pieds.

--Morte, dit-il. Et si j'avais tort?

Il sauta sur les cordons de sonnette, appela Joséphine et mit Clémence
sur le lit.

--J'en mourrai, dit madame Jules en revenant à elle.

--Joséphine, cria monsieur Desmarets, allez chercher monsieur Desplein.
Puis vous irez après chez mon frère, en le priant de venir le plus tôt
possible.

--Pourquoi votre frère? dit Clémence.

Jules était déjà sorti.

Pour la première fois depuis cinq ans, madame Jules se coucha seule
dans son lit, et fut contrainte de laisser entrer un médecin dans sa
chambre sacrée. Ce fut deux peines bien vives. Desplein trouva madame
Jules fort mal, jamais émotion violente n'avait été plus intempestive.
Il ne voulut rien préjuger, et remit au lendemain à donner son avis,
après avoir ordonné quelques prescriptions qui ne furent point
exécutées, les intérêts du cœur ayant fait oublier tous les soins
physiques. Vers le matin, Clémence n'avait pas encore dormi. Elle
était préoccupée par le sourd murmure d'une conversation qui durait
depuis plusieurs heures entre les deux frères; mais l'épaisseur des
murs ne laissait arriver à son oreille aucun mot qui pût lui trahir
l'objet de cette longue conférence. Monsieur Desmarets, le notaire,
s'en alla bientôt. Le calme de la nuit, puis la singulière activité de
sens que donne la passion, permirent alors à Clémence d'entendre le
cri d'une plume et les mouvements involontaires d'un homme occupé à
écrire. Ceux qui passent habituellement les nuits, et qui ont observé
les différents effets de l'acoustique par un profond silence, savent
que souvent un léger retentissement est facile à percevoir dans les
mêmes lieux où des murmures égaux et continus n'avaient rien de
distinctible. A quatre heures le bruit cessa. Clémence se leva inquiète
et tremblante. Puis, pieds nus, sans peignoir, ne pensant ni à sa
moiteur, ni à l'état dans lequel elle se trouvait, la pauvre femme
ouvrit heureusement la porte de communication sans la faire crier. Elle
vit son mari, une plume à la main, tout endormi dans son fauteuil. Les
bougies brûlaient dans les bobèches. Elle s'avança lentement, et lut
sur une enveloppe déjà cachetée: CECI EST MON TESTAMENT.

Elle s'agenouilla comme devant une tombe, et baisa la main de son mari
qui s'éveilla soudain.

--Jules, mon ami, l'on accorde quelques jours aux criminels condamnés à
mort, dit-elle en le regardant avec des yeux allumés par la fièvre et
par l'amour. Ta femme innocente ne t'en demande que deux. Laisse-moi
libre pendant deux jours, et..... attends! Après, je mourrai heureuse,
du moins tu me regretteras.

--Clémence, je te les accorde.

Et, comme elle baisait les mains de son mari dans une touchante
effusion de cœur, Jules, fasciné par ce cri de l'innocence, la prit et
la baisa au front, tout honteux de subir encore le pouvoir de cette
noble beauté.

Le lendemain, après avoir pris quelques heures de repos, Jules entra
dans la chambre de sa femme, obéissant machinalement à sa coutume de ne
point sortir sans l'avoir vue. Clémence dormait. Un rayon de lumière
passant par les fentes les plus élevées des fenêtres tombait sur le
visage de cette femme accablée. Déjà les douleurs avaient altéré son
front et la fraîche rougeur de ses lèvres. L'œil d'un amant ne pouvait
pas se tromper à l'aspect de quelques marbrures foncées et de la pâleur
maladive qui remplaçait et le ton égal des joues et la blancheur mate
du teint, deux fonds purs sur lesquels se jouaient si naïvement les
sentiments de cette belle âme.

--Elle souffre, se dit Jules. Pauvre Clémence, que Dieu nous protége!

Il la baisa bien doucement sur le front. Elle s'éveilla, vit son mari
et comprit tout; mais, ne pouvant parler, elle lui prit la main, et ses
yeux se mouillèrent de larmes.

--Je suis innocente, dit-elle en achevant son rêve.

--Tu ne sortiras pas, lui demanda Jules.

--Non, je me sens trop faible pour quitter mon lit.

--Si tu changes d'avis, attends mon retour, dit Jules.

Et il descendit à la loge.

--Fouquereau, vous surveillerez exactement votre porte, je veux
connaître les gens qui entreront dans l'hôtel, et ceux qui en sortiront.

Puis monsieur Jules se jeta dans un fiacre, se fit conduire à l'hôtel
de Maulincour, et y demanda le baron.

--Monsieur est malade, lui dit-on.

Jules insista pour entrer, donna son nom; et, à défaut de monsieur de
Maulincour, il voulut voir le vidame ou la douairière. Il attendit
pendant quelque temps dans le salon de la vieille baronne qui vint le
trouver, et lui dit que son petit-fils était beaucoup trop indisposé
pour le recevoir.

--Je connais, madame, répondit Jules, la nature de sa maladie par la
lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et je vous prie de
croire...

--Une lettre à vous, monsieur! de moi! s'écria la douairière en
l'interrompant, mais je n'ai point écrit de lettre. Et que m'y fait-on
dire, monsieur, dans cette lettre?

--Madame, reprit Jules, ayant l'intention de venir chez monsieur de
Maulincour aujourd'hui même, et de vous rendre cette lettre, j'ai cru
pouvoir la conserver malgré l'injonction qui la termine. La voici.

La douairière sonna pour avoir ses doubles besicles, et, lorsqu'elle
eut jeté les yeux sur le papier, elle manifesta la plus grande surprise.

--Monsieur, dit-elle, mon écriture est si parfaitement imitée, que s'il
ne s'agissait pas d'une affaire récente je m'y tromperais moi-même.
Mon petit-fils est malade, il est vrai, monsieur; mais sa raison n'a
jamais été _le moindrement du monde_ altérée. Nous sommes le jouet de
quelques mauvaises gens; cependant, je ne devine pas dans quel but
a été faite cette impertinence... Vous allez voir mon petit-fils,
monsieur, et vous reconnaîtrez qu'il est parfaitement sain d'esprit.

Et elle sonna de nouveau pour faire demander au baron s'il pouvait
recevoir monsieur Desmarets. Le valet revint avec une réponse
affirmative. Jules monta chez Auguste de Maulincour, qu'il trouva dans
un fauteuil, assis au coin de la cheminée, et qui, trop faible pour se
lever, le salua par un geste mélancolique, le vidame de Pamiers lui
tenait compagnie.

--Monsieur le baron, dit Jules, j'ai quelque chose à vous dire d'assez
particulier pour désirer que nous soyons seuls.

--Monsieur, répondit Auguste, monsieur le commandeur sait toute cette
affaire, et vous pouvez parler devant lui sans crainte.

--Monsieur le baron, reprit Jules d'une voix grave, vous avez troublé,
presque détruit mon bonheur, sans en avoir le droit. Jusqu'au moment où
nous verrons qui de nous peut demander ou doit accorder une réparation
à l'autre, vous êtes tenu de m'aider à marcher dans la voie ténébreuse
où vous m'avez jeté. Je viens donc pour apprendre de vous la demeure
actuelle de l'être mystérieux qui exerce sur nos destinées une si
fatale influence, et qui semble avoir à ses ordres une puissance
surnaturelle. Hier, au moment où je rentrais, après avoir entendu vos
aveux, voici la lettre que j'ai reçue.

Et Jules lui présenta la fausse lettre.

--Ce Ferragus, ce Bourignard, ou ce monsieur de Funcal est un démon,
s'écria Maulincour après l'avoir lue. Dans quel affreux dédale ai-je
mis le pied? Où vais-je?--J'ai eu tort, monsieur, dit-il en regardant
Jules; mais la mort est, certes, la plus grande des expiations, et ma
mort approche. Vous pouvez donc me demander tout ce que vous désirerez,
je suis à vos ordres.

--Monsieur, vous devez savoir où demeure l'inconnu, je veux absolument,
dût-il m'en coûter toute ma fortune actuelle, pénétrer ce mystère; et,
en présence d'un ennemi si cruellement intelligent, les moments sont
précieux.

--Justin va vous dire tout, répondit le baron.

A ces mots, le commandeur s'agita sur sa chaise.

Auguste sonna.

--Justin n'est pas à l'hôtel, s'écria le vidame avec une précipitation
qui disait beaucoup de choses.

--Hé! bien, dit vivement Auguste, nos gens savent où il est, un homme
montera vite à cheval pour le chercher. Votre valet est dans Paris,
n'est-ce pas? On l'y trouvera.

Le commandeur parut visiblement troublé.

--Justin ne viendra pas, mon ami, dit le vieillard. Il est mort. Je
voulais te cacher cet accident, mais...

--Mort, s'écria monsieur de Maulincour, mort? Et quand? et comment?

--Hier, dans la nuit. Il est allé souper avec d'anciens amis, et s'est
enivré sans doute; ses amis, pris de vin comme lui, l'auront laissé se
coucher dans la rue, et une grosse voiture lui a passé sur le corps...

--Le forçat ne l'a pas manqué. Du premier coup il l'a tué, dit Auguste.
Il n'a pas été si heureux avec moi, il a été obligé de s'y prendre à
quatre fois.

Jules devint sombre et pensif.

--Je ne saurai donc rien, s'écria l'Agent de change après une longue
pause. Votre valet a peut-être été justement puni! N'a-t-il pas
outre-passé vos ordres en calomniant madame Desmarets dans l'esprit
d'une _Ida_, dont il a réveillé la jalousie afin de la déchaîner sur
nous.

--Ah! monsieur, dans ma colère, je lui avais abandonné madame Jules.

--Monsieur! s'écria le mari vivement irrité.

--Oh! maintenant, monsieur, répondit l'officier en réclamant le silence
par un geste de main, je suis prêt à tout. Vous ne ferez pas mieux que
ce qui est fait, et vous ne me direz rien que ma conscience ne m'ait
déjà dit. J'attends ce matin le plus célèbre professeur de toxicologie
pour connaître mon sort. Si je suis destiné à de trop grandes
souffrances, ma résolution est prise, je me brûlerai la cervelle.

--Vous parlez comme un enfant, s'écria le commandeur épouvanté par le
sang-froid avec lequel le baron avait dit ces mots. Votre grand'mère
mourrait de chagrin.

--Ainsi, monsieur, dit Jules, il n'existe aucun moyen de connaître en
quel endroit de Paris demeure cet homme extraordinaire?

--Je crois, monsieur, répondit le vieillard, avoir entendu dire à
ce pauvre Justin que monsieur de Funcal logeait à l'ambassade de
Portugal ou à celle du Brésil. Monsieur de Funcal est un gentilhomme
qui appartient aux deux pays. Quant au forçat, il est mort et enterré.
Votre persécuteur, quel qu'il soit, me paraît assez puissant pour que
vous l'acceptiez sous sa nouvelle forme jusqu'au moment où vous aurez
les moyens de le confondre et de l'écraser; mais agissez avec prudence,
mon cher monsieur. Si monsieur de Maulincour avait suivi mes conseils,
rien de tout ceci ne serait arrivé.

Jules se retira froidement, mais avec politesse, et ne sut quel parti
prendre pour arriver à Ferragus. Au moment où il rentra son concierge
lui dit que madame était sortie pour aller jeter une lettre dans la
boîte de la petite poste, qui se trouvait en face de la rue de Ménars.
Jules se sentit humilié de reconnaître la prodigieuse intelligence avec
laquelle son concierge épousait sa cause, et l'adresse avec laquelle il
devinait les moyens de le servir. L'empressement des inférieurs et leur
habileté particulière à compromettre les maîtres qui se compromettent
lui étaient connus, le danger de les avoir pour complices en quoi
que ce soit, il l'avait apprécié; mais il ne put songer à sa dignité
personnelle qu'au moment où il se trouva si subitement ravalé. Quel
triomphe pour l'esclave incapable de s'élever jusqu'à son maître, de
faire tomber le maître jusqu'à lui! Jules fut brusque et dur. Autre
faute. Mais il souffrait tant! Sa vie, jusque-là si droite, si pure,
devenait tortueuse; et il lui fallait maintenant ruser, mentir. Et
Clémence aussi mentait et rusait. Ce moment fut un moment de dégoût.
Perdu dans un abîme de pensées amères, Jules resta machinalement
immobile à la porte de son hôtel. Tantôt s'abandonnant à des idées de
désespoir, il voulait fuir, quitter la France, en emportant sur son
amour toutes les illusions de l'incertitude. Tantôt, ne mettant pas
en doute que la lettre jetée à la poste par Clémence ne s'adressât à
Ferragus, il cherchait les moyens de surprendre la réponse qu'allait y
faire cet être mystérieux. Tantôt il analysait les singuliers hasards
de sa vie depuis son mariage, et se demandait si la calomnie dont il
avait tiré vengeance n'était pas une vérité. Enfin, revenant à la
réponse de Ferragus, il se disait:--Mais cet homme si profondément
habile, si logique dans ses moindres actes, qui voit, qui pressent, qui
calcule et devine même nos pensées, Ferragus répondra-t-il? Ne doit-il
pas employer des moyens en harmonie avec sa puissance? N'enverra-t-il
pas sa réponse par quelque habile coquin, ou, peut-être, dans un écrin
apporté par un honnête homme qui ne saura pas ce qu'il apporte, ou
dans l'enveloppe des souliers qu'une ouvrière viendra livrer fort
innocemment à ma femme? Si Clémence et lui s'entendent? Et il se
défiait de tout, et il parcourait les champs immenses, la mer sans
rivage des suppositions; puis, après avoir flotté pendant quelque
temps entre mille partis contraires, il se trouva plus fort chez lui
que partout ailleurs, et résolut de veiller dans sa maison, comme un
formicaleo au fond de sa volute sablonneuse.

--Fouquereau, dit-il à son concierge, je suis sorti pour tous ceux qui
viendront me voir. Si quelqu'un veut parler à madame ou lui apporte
quelque chose, tu tinteras deux coups. Puis tu me montreras toutes les
lettres qui seraient adressées ici, n'importe à qui!

--Ainsi, pensa-t-il en remontant dans son cabinet qui se trouvait à
l'entresol, je vais au-devant des finesses de maître Ferragus. S'il
envoie quelque émissaire assez rusé pour me demander afin de savoir si
madame est seule, au moins je ne serai pas joué comme un sot!

Il se colla aux vitres qui, dans son cabinet, donnaient sur la rue,
et, par une dernière ruse que lui inspira la jalousie, il résolut de
faire monter son premier commis dans sa voiture, et de l'envoyer à la
Bourse en son lieu et place, avec une lettre pour un Agent de change
de ses amis, auquel il expliqua ses achats et ses ventes, en le priant
de le remplacer. Il remit ses transactions les plus délicates au
lendemain, se moquant de la hausse et de la baisse, et de toutes les
dettes européennes. Beau privilége de l'amour! il écrase tout, fait
tout pâlir: l'autel, le trône et les grands-livres. A trois heures et
demie, au moment où la Bourse est dans tout le feu des reports, des
fins-courant, des primes, des fermes, etc., monsieur Jules vit entrer
dans son cabinet Fouquereau tout radieux.

--Monsieur, il vient de venir une vieille femme, mais _soignée_, je
dis, une fine mouche. Elle a demandé monsieur, a paru contrariée de ne
point le trouver, et m'a donné pour madame une lettre que voici.

En proie à une angoisse fiévreuse, Jules décacheta la lettre; mais
il tomba bientôt dans son fauteuil tout épuisé. La lettre était un
non-sens continuel, et il fallait en avoir la clef pour la lire. Elle
avait été écrite en chiffres.

--Va-t'en, Fouquereau. Le concierge sortit.--C'est un mystère plus
profond que ne l'est la mer à l'endroit où la sonde s'y perd. Ah! c'est
de l'amour! L'amour seul est aussi sagace, aussi ingénieux que l'est ce
correspondant. Mon Dieu! je tuerai Clémence.

En ce moment une idée heureuse jaillit dans sa cervelle avec tant
de force, qu'il en fut presque physiquement éclairé. Aux jours de
sa laborieuse misère, avant son mariage, Jules s'était fait un ami
véritable, un demi _Pméja_. L'excessive délicatesse avec laquelle il
avait manié les susceptibilités d'un ami pauvre et modeste, le respect
dont il l'avait entouré, l'ingénieuse adresse avec laquelle il l'avait
noblement forcé de participer à son opulence sans le faire rougir,
accrurent leur amitié. Jacquet resta fidèle à Desmarets, malgré sa
fortune.

Jacquet, homme de probité, travailleur, austère en ses mœurs, avait
fait lentement son chemin dans le ministère qui consomme à la fois le
plus de friponnerie et le plus de probité. Employé au Ministère des
Affaires Étrangères, il y avait en charge la partie la plus délicate
des archives. Jacquet était dans le ministère une espèce de ver-luisant
qui jetait la lumière à ses heures sur les correspondances secrètes,
en déchiffrant et classant les dépêches. Placé plus haut que le simple
bourgeois, il se trouvait aux Affaires Étrangères tout ce qu'il y
avait de plus élevé dans les rangs subalternes, et vivait obscurément,
heureux d'une obscurité qui le mettait à l'abri des revers, satisfait
de payer en oboles sa dette à la patrie. Adjoint né de sa mairie, il
obtenait, en style de journal, toute la considération qui lui était
due. Grâce à Jules, sa position s'était améliorée par un bon mariage.
Patriote inconnu, ministériel en fait, il se contentait de gémir, au
coin du feu, sur la marche du gouvernement. Du reste, Jacquet était
dans son ménage un roi débonnaire, un homme à parapluie, qui payait à
sa femme un remise dont il ne profitait jamais. Enfin, pour achever
la peinture de ce _philosophe sans le savoir_, il n'avait pas encore
soupçonné, ne devait même jamais soupçonner tout le parti qu'il pouvait
tirer de sa position, en ayant pour ami intime un Agent de change, et
connaissant tous les matins le secret de l'État. Cet homme sublime à
la manière du soldat ignoré qui meurt en sauvant Napoléon par un _qui
vive_, demeurait au Ministère.

En dix minutes, Jules se trouva dans le bureau de l'archiviste. Jacquet
lui avança une chaise, posa méthodiquement sur sa table son garde-vue
en taffetas vert, se frotta les mains, prit sa tabatière, se leva en
faisant craquer ses omoplates, se rehaussa le thorax, et dit:--Par quel
hasard ici, _mosieur Desmarets_? Que me veux-tu?

--Jacquet, j'ai besoin de toi pour deviner un secret, un secret de vie
et de mort.

--Cela ne concerne pas la politique?

--Ce n'est pas à toi que je le demanderais si je voulais le savoir, dit
Jules. Non, c'est une affaire de ménage sur laquelle je réclame de toi
le silence le plus profond.

--Claude-Joseph Jacquet, muet par état. Tu ne me connais donc pas?
dit-il en riant. C'est ma partie, la discrétion.

Jules lui montra la lettre en lui disant:--Il faut me lire ce billet
adressé à ma femme...

--Diable! diable! mauvaise affaire, dit Jacquet en examinant la lettre
de la même manière qu'un usurier examine un effet négociable. Ah! c'est
une lettre à grille. Attends.

Il laissa Jules seul dans le cabinet, et revint assez promptement.

--Niaiserie, mon ami! c'est écrit avec une vieille grille dont se
servait l'ambassadeur de Portugal, sous monsieur de Choiseul, lors du
renvoi des Jésuites. Tiens, voici.

Jacquet superposa un papier à jour, régulièrement découpé comme une de
ces dentelles que les confiseurs mettent sur leurs dragées, et Jules
put alors facilement lire les phrases qui restèrent à découvert.

«N'aie plus d'inquiétudes, ma chère Clémence, notre bonheur ne sera
plus troublé par personne, et ton mari déposera ses soupçons. Je
ne puis t'aller voir. Quelque malade que tu sois, il faut avoir le
courage de venir; cherche, trouve des forces; tu en puiseras dans
ton amour. Mon affection pour toi m'a contraint de subir la plus
cruelle des opérations, et il m'est impossible de bouger de mon
lit. Quelques moxas m'ont été appliqués hier au soir à la nuque du
cou, d'une épaule à l'autre, et il a fallu les laisser brûler assez
long-temps. Tu me comprends? Mais je pensais à toi, je n'ai pas trop
souffert. Pour dérouter toutes les perquisitions de Maulincour, qui
ne nous persécutera plus long-temps, j'ai quitté le toit protecteur
de l'ambassade, et suis à l'abri de toutes recherches, rue des
Enfants-Rouges, nº 12, chez une vieille femme nommée madame Étienne
Gruget, la mère de cette Ida, qui va payer cher sa sotte incartade.
Viens-y demain, à neuf heures du matin. Je suis dans une chambre à
laquelle on ne parvient que par un escalier intérieur. Demande monsieur
Camuset. A demain. Je te baise le front, ma chérie.»

Jacquet regarda Jules avec une sorte de terreur honnête, qui comportait
une compassion vraie, et dit son mot favori:--Diable! diable! sur deux
tons différents.

--Cela te semble clair, n'est-ce pas? dit Jules. Eh! bien, il y a dans
le fond de mon cœur une voix qui plaide pour ma femme, et qui se fait
entendre plus haut que toutes les douleurs de la jalousie. Je subirai
jusqu'à demain le plus horrible des supplices; mais enfin, demain, de
neuf à dix heures, je saurai tout, et je serai malheureux ou heureux
pour la vie. Pense à moi, Jacquet.

--Je serai chez toi demain à onze heures. Nous irons là ensemble, et je
t'attendrai, si tu le veux, dans la rue. Tu peux courir des dangers, il
faut près de toi quelqu'un de dévoué qui te comprenne à demi-mot et que
tu puisses employer sûrement. Compte sur moi.

--Même pour m'aider à tuer quelqu'un?

--Diable! diable! dit Jacquet vivement en répétant pour ainsi dire la
même note musicale, j'ai deux enfants et une femme...

Jules serra la main de Claude Jacquet et sortit. Mais il revint
précipitamment.

--J'oublie la lettre, dit-il. Puis ce n'est pas tout, il faut la
recacheter.

--Diable! diable! tu l'as ouverte sans en prendre l'empreinte; mais le
cachet s'est heureusement assez bien fendu. Va, laisse-la-moi, je te la
rapporterai _secundum scripturam_.

--A quelle heure?

--A cinq heures et demie...

--Si je n'étais pas encore rentré, remets-la tout bonnement au
concierge, en lui disant de la monter à madame.

--Me veux-tu demain?

--Non. Adieu.

Jules arriva promptement à la place de la Rotonde du Temple, il y
laissa son cabriolet, et vint à pied rue des Enfants-Rouges où il
examina la maison de madame Étienne Gruget. Là, devait s'éclaircir le
mystère d'où dépendait le sort de tant de personnes; là était Ferragus,
et à Ferragus aboutissaient tous les fils de cette intrigue. La
réunion de madame Jules, de son mari, de cet homme, n'était-elle pas le
nœud gordien de ce drame déjà sanglant, et auquel ne devait pas manquer
le glaive qui dénoue les liens les plus fortement serrés?

Cette maison était une de celles qui appartiennent au genre dit
_cabajoutis_. Ce nom très-significatif est donné par le peuple de
Paris à ces maisons composées, pour ainsi dire, de pièces de rapport.
C'est presque toujours ou des habitations primitivement séparées,
mais réunies par les fantaisies des différents propriétaires qui les
ont successivement agrandies; ou des maisons commencées, laissées,
reprises, achevées; maisons malheureuses qui ont passé, comme certains
peuples, sous plusieurs dynasties de maîtres capricieux. Ni les étages
ni les fenêtres _ne sont ensemble_, pour emprunter à la peinture un
de ses termes les plus pittoresques; tout y jure, même les ornements
extérieurs. Le cabajoutis est à l'architecture parisienne ce que le
_capharnaüm_ est à l'appartement, un vrai fouillis où l'on a jeté
pêle-mêle les choses les plus discordantes.

--Madame Étienne, demanda Jules à la portière.

Cette portière était logée sous la grande porte, dans une de ces
espèces de cages à poulets, petite maison de bois montée sur des
roulettes, et assez semblable à ces cabinets que la police a construits
sur toutes les places de fiacres.

--Hein? fit la portière en quittant le bas qu'elle tricotait.

A Paris, les différents sujets qui concourent à la physionomie
d'une portion quelconque de cette monstrueuse cité, s'harmonient
admirablement avec le caractère de l'ensemble. Ainsi portier, concierge
ou suisse, quel que soit le nom donné à ce muscle essentiel du monstre
parisien, il est toujours conforme au quartier dont il fait partie,
et souvent il le résume. Brodé sur toutes les coutures, oisif, le
concierge joue sur les rentes dans le faubourg Saint-Germain, le
portier a ses aises dans la Chaussée-d'Antin, il lit les journaux dans
le quartier de la Bourse, il a un état dans le faubourg Montmartre.
La portière est une ancienne prostituée dans le quartier de la
prostitution; au Marais, elle a des mœurs, elle est revêche, elle a ses
lubies.

En voyant monsieur Jules, cette portière prit un couteau pour remuer
la motte presque éteinte de sa chaufferette; puis elle lui dit:--Vous
demandez madame Étienne, est-ce madame Étienne Gruget?

--Oui, dit Jules Desmarets en prenant un air presque fâché.

--Qui travaille en passementerie?

--Oui.

--Eh! bien, monsieur, dit-elle en sortant de sa cage, mettant la main
sur le bras de monsieur Jules et le conduisant au bout d'un long boyau
voûté comme une cave, vous monterez le second escalier au fond de la
cour. Voyez-vous les fenêtres où il y a des _géroflées_? c'est là que
reste madame Étienne.

--Merci, madame. Croyez-vous qu'elle soit seule?

--Mais pourquoi donc qu'elle ne serait pas seule, cette femme, elle est
veuve?

Jules monta lestement un escalier fort obscur, dont les marches avaient
des callosités formées par la boue durcie qu'y laissaient les allants
et les venants. Au second étage, il vit trois portes, mais point de
_géroflées_. Heureusement, sur l'une de ces portes, la plus huileuse
et la plus brune des trois, il lut ces mots écrits à la craie: _Ida
viendra ce soir à neuf heures_.--C'est là, se dit Jules. Il tira un
vieux cordon de sonnette tout noir, à pied de biche, entendit le
bruit étouffé d'une sonnette fêlée et les jappements d'un petit chien
asthmatique. La manière dont les sons retentissaient dans l'intérieur
lui annonça un appartement encombré de choses qui n'y laissaient pas
subsister le moindre écho, trait caractéristique des logements occupés
par des ouvriers, par de petits ménages, auxquels la place et l'air
manquent. Jules cherchait machinalement les _géroflées_, et finit par
les trouver sur l'appui extérieur d'une croisée à coulisse, entre deux
plombs empestés. Là, des fleurs; là, un jardin long de deux pieds,
large de six pouces; là, un grain de blé; là, toute la vie résumée;
mais là aussi toutes les misères de la vie. En face de ces fleurs
chétives et des superbes tuyaux de blé, un rayon de lumière, tombant là
du ciel comme par grâce, faisait ressortir la poussière, la graisse,
et je ne sais quelle couleur particulière aux taudis parisiens,
mille saletés qui encadraient, vieillissaient et tachaient les murs
humides, les balustres vermoulus de l'escalier, les châssis disjoints
des fenêtres, et les portes primitivement rouges. Bientôt une toux
de vieille et le pas lourd d'une femme qui traînait péniblement des
chaussons de lisière annoncèrent la mère d'Ida Gruget. Cette vieille
ouvrit la porte, sortit sur le palier, leva la tête, et dit: Ah! c'est
monsieur Bocquillon. Mais non. Par exemple, comme vous ressemblez à
monsieur Bocquillon. Vous êtes son frère, peut-être. Qu'y a-t-il pour
votre service? Entrez donc, monsieur.

Jules suivit cette femme dans une première pièce où il vit, mais en
masse, des cages, des ustensiles de ménage, des fourneaux, des meubles,
de petits plats de terre pleins de pâtée ou d'eau pour le chien et les
chats, une horloge de bois, des couvertures, des gravures d'Eisen,
de vieux fers entassés, mêlés, confondus de manière à produire un
tableau véritablement grotesque, le vrai capharnaüm parisien, auquel ne
manquaient même pas quelques numéros du _Constitutionnel_.

Jules, dominé par une pensée de prudence, n'écouta pas la veuve Gruget,
qui lui disait:--Entrez donc ici, monsieur, vous vous chaufferez.

Craignant d'être entendu par Ferragus, Jules se demandait s'il ne
valait pas mieux conclure dans cette première pièce le marché qu'il
venait proposer à la vieille. Une poule qui sortit en caquetant
d'une soupente le tira de sa méditation secrète. Jules avait pris
sa résolution. Il suivit alors la mère d'Ida dans la pièce à feu,
où ils furent accompagnés par le petit carlin poussif, personnage
muet, qui grimpa sur un vieux tabouret. Madame Gruget avait eu toute
la fatuité d'une demi-misère en parlant de chauffer son hôte. Son
pot-au-feu cachait complétement deux tisons notablement disjoints.
L'écumoire gisait à terre, la queue dans les cendres. Le chambranle
de la cheminée, orné d'un Jésus de cire mis sous une cage carrée en
verre bordé de papier bleuâtre, était encombré de laines, de bobines et
d'outils nécessaires à la passementerie. Jules examina tous les meubles
de l'appartement avec une curiosité pleine d'intérêt, et manifesta
malgré lui sa secrète satisfaction.

--Eh! bien, dites donc, monsieur, est-ce que vous voulez vous arranger
de _mes meubes_? lui dit la veuve en s'asseyant sur un fauteuil de
canne jaune qui semblait être son quartier-général. Elle y gardait à
la fois son mouchoir, sa tabatière, son tricot, des légumes épluchés à
moitié, des lunettes, un calendrier, des galons de livrée commencés,
un jeu de cartes grasses, et deux volumes de romans, tout cela frappé
en creux. Ce meuble, sur lequel cette vieille _descendait le fleuve
de la vie_, ressemblait au sac encyclopédique que porte une femme en
voyage, et où se trouve son ménage en abrégé, depuis le portrait du
mari jusqu'à de l'eau de mélisse pour les défaillances, des dragées
pour les enfants, et du taffetas anglais pour les coupures.

[Illustration: MADAME GRUGET.

  Cette femme a quelque passion, quelques vices cachés.....

                                                             FERRAGUS.]

Jules étudia tout. Il regarda fort attentivement le visage jaune de
madame Gruget, ses yeux gris, sans sourcils, dénués de cils, sa bouche
démeublée, ses rides pleines de tons noirs, son bonnet de tulle roux,
à ruches plus rousses encore, et ses jupons d'indienne troués, ses
pantoufles usées, sa chaufferette brûlée, sa table chargée de plats
et de soieries, d'ouvrages en coton, en laine, au milieu desquels
s'élevait une bouteille de vin. Puis, il se dit en lui-même: Cette
femme a quelque passion, quelques vices cachés, elle est à moi.

--Madame, dit-il à haute voix et en lui faisant un signe
d'intelligence, je viens pour vous commander des galons... Puis il
baissa la voix.--Je sais, reprit-il, que vous avez chez vous un inconnu
qui prend le nom de Camuset. La vieille le regarda soudain, sans donner
la moindre marque d'étonnement.--Dites, peut-il nous entendre? Songez
qu'il s'agit de votre fortune.

--Monsieur, répondit-elle, parlez sans crainte, je n'ai personne ici.
Mais j'aurais quelqu'un là-haut qu'il lui serait bien impossible de
vous écouter.

--Ah! la vieille rusée, elle sait répondre en normand, se dit Jules.
Nous pourrons nous accorder.--Évitez-vous la peine de mentir, madame,
reprit-il. Et d'abord, sachez bien que je ne vous veux point de mal, ni
à votre locataire malade de ses moxas, ni à votre fille Ida, couturière
en corsets, amie de Ferragus. Vous le voyez, je suis au courant de
tout. Rassurez-vous, je ne suis point de la police, et ne désire rien
qui puisse offenser votre conscience. Une jeune dame viendra demain
ici, de neuf à dix heures, pour causer avec l'ami de votre fille. Je
veux être à portée de tout voir, de tout entendre, sans être ni vu ni
entendu par eux. Vous m'en fournirez les moyens, et je reconnaîtrai
ce service par une somme de deux mille francs une fois payée, et par
six cents francs de rente viagère. Mon notaire préparera devant vous,
ce soir, l'acte; je lui remettrai votre argent, il vous le délivrera
demain, après la conférence où je veux assister, et pendant laquelle
j'acquerrai des preuves de votre bonne foi.

--Ça pourra-t-il nuire à ma fille, mon cher monsieur, dit-elle en lui
jetant des regards de chatte inquiète.

--En rien, madame. Mais, d'ailleurs, il paraît que votre fille se
conduit bien mal envers vous. Aimée par un homme aussi riche, aussi
puissant que l'est Ferragus, il devrait lui être facile de vous rendre
plus heureuse que vous ne semblez l'être.

--Ah! mon cher monsieur, pas seulement un pauvre billet de spectacle
pour l'Ambigu ou la Gaîté où elle va comme elle veut. C'est une
indignité! Une fille pour qui j'ai vendu mes couverts d'argent, que
je mange maintenant, à mon âge, dedans du métal allemand, pour lui
payer son apprentissage, et lui donner un état où elle ferait de l'or,
si elle voulait. Car, pour ça, elle tient de moi, elle est adroite
comme une fée, c'est une justice à lui rendre. Enfin, elle pourrait
bien me repasser ses vieilles robes de soie, moi qu'aime tant à porter
de la soie. Non, monsieur, elle va au Cadran-Bleu, dîner à cinquante
francs par tête, roule en voiture comme une princesse, et se moque de
sa mère comme de Colin-Tampon. Dieu de Dieu! qué jeunesse incohérente
que celle que nous avons faite, c'est pas notre plus bel éloge. Une
mère, monsieur, qu'est bonne mère, car j'ai caché ses inconséquences,
et je l'ai toujours eue dans mon giron à m'ôter le pain de la bouche,
et lui fourrer tout. Eh! bien, non. Ça vient, ça vous câline, ça vous
dit:--Bonjour, ma mère. Et voilà leux devoirs remplis envers l'auteur
de ses jours. Va comme je te pousse. Mais elle aura des enfants,
un jour ou l'autre, et elle verra ce que c'est que cette mauvaise
marchandise-là, qu'on aime tout de même.

--Comment! elle ne fait rien pour vous?

--Ah! rien, non, monsieur, je ne dis pas cela, si elle ne faisait rien,
ce serait par trop peu de chose. Elle me paye mon loyer, elle me donne
du bois, et trente-six francs par mois... Mais, monsieur, est-ce qu'à
mon âge, cinquante-deux ans, avec des yeux qui me tirent le soir, je
devrais encore travailler? D'ailleurs, _porquoi_ ne veut-elle pas de
moi? Je lui fais-t-y honte? qu'elle le dise tout de suite. En vérité,
faudrait s'enterrer pour ces chiens d'enfants qui vous ont oublié rien
que le temps de fermer la porte. Elle tira son mouchoir de sa poche, et
amena un billet de loterie qui tomba par terre; mais elle le ramassa
promptement en disant:--Quien! c'est ma quittance de mes impositions.

Jules devina soudain la cause de la sage parcimonie dont se plaignait
la mère, et il n'en fut que plus certain de l'acquiescement de la veuve
Gruget au marché proposé.

--Eh! bien, madame, dit-il, acceptez alors ce que je vous offre.

--Vous disiez donc, monsieur, deux mille francs de comptant, et six
cents francs de viager?

--Madame, j'ai changé d'avis, et vous promets seulement trois cents
francs de rente viagère. L'affaire, ainsi faite, me paraît plus
convenable à mes intérêts. Mais je vous donnerai cinq mille francs
d'argent comptant. N'aimez-vous pas mieux cela?

--Dame, oui, monsieur.

--Vous aurez plus d'aisance, et vous irez à l'Ambigu-Comique, chez
Franconi, partout, à votre aise, en fiacre.

--Ah! je n'aime point Franconi, rapport à ce qu'on n'y parle pas. Mais,
monsieur, si j'accepte, c'est que ça sera bien avantageux à mon enfant.
Enfin, je ne serai plus à ses crochets. Pauvre petite, après tout, je
ne lui en veux point de ce qu'elle a du plaisir. Monsieur, faut que
jeunesse s'amuse! et donc! Si vous m'assureriez que je ne ferai de tort
à personne...

--A personne, répéta Jules. Mais, voyons, comment allez-vous vous y
prendre?

--Eh! bien, monsieur, en donnant ce soir à monsieur Ferragus une petite
infusion de têtes de pavots, il dormira bien, le cher homme! Et il en
a bon besoin, rapport à ses souffrances, car il souffre, que c'est une
pitié. Mais aussi, demandez-moi ce que c'est que cette invention à un
homme sain de se brûler le dos pour s'ôter un tic douloureux qui ne le
tourmente que tous les deux ans. Pour en revenir à notre affaire, j'ai
la clef de ma voisine, dont le logement est au-dessus du mien, et qui
a une pièce mur mitoyen avec celle où couche monsieur Ferragus. Elle
est à la campagne pour dix jours. Et donc, en faisant faire un trou,
pendant la nuit, au mur de séparation, vous les entendrez et les verrez
à votre aise. Je suis intime avec un serrurier, un bien aimable homme,
qui raconte comme un ange, et fera cela pour moi, ni vu, ni connu.

--Voilà cent francs pour lui, soyez ce soir chez monsieur Desmarets, un
notaire dont voici l'adresse. A neuf heures, l'acte sera prêt, mais...
_motus_.

--Suffit, monsieur, comme vous dites, _momus_! Au revoir, monsieur.

Jules revint chez lui, presque calmé par la certitude où il était de
tout savoir le lendemain. En arrivant, il trouva chez son portier la
lettre parfaitement bien recachetée.

--Comment te portes-tu? dit-il à sa femme malgré l'espèce de froid qui
les séparait.

Les habitudes de cœur sont si difficiles à quitter!

--Assez bien. Jules, reprit-elle d'une voix coquette, veux-tu dîner
près de moi?

--Oui, répondit-il en apportant la lettre, tiens, voici ce que
Fouquereau m'a remis pour toi.

Clémence, qui était pâle, rougit extrêmement en apercevant la lettre,
et cette rougeur subite causa la plus vive douleur à son mari.

--Est-ce de la joie, dit-il en riant, est-ce un effet de l'attente?

--Oh! il y a bien des choses, dit-elle en regardant le cachet.

--Je vous laisse, madame.

Et il descendit dans son cabinet, où il écrivit à son frère ses
intentions relatives à la constitution de la rente viagère destinée à
la veuve Gruget. Quand il revint, il trouva son dîner préparé sur une
petite table, près du lit de Clémence, et Joséphine prête à servir.

--Si j'étais debout, avec quel plaisir je te servirais! dit-elle quand
Joséphine les eut laissés seuls. Oh! même à genoux, reprit-elle en
passant ses mains pâles dans la chevelure de Jules. Cher noble cœur, tu
as été bien gracieux et bien bon pour moi tout à l'heure. Tu m'as fait
là plus de bien, par ta confiance, que tous les médecins de la terre ne
pourraient m'en faire par leur ordonnance. Ta délicatesse de femme, car
tu sais aimer comme une femme, toi... eh! bien, elle a répandu dans mon
âme je ne sais quel baume qui m'a presque guérie. Il y a trêve, Jules,
avance ta tête, que je la baise.

Jules ne put se refuser au plaisir d'embrasser Clémence. Mais ce ne
fut pas sans une sorte de remords au cœur, il se trouvait petit devant
cette femme qu'il était toujours tenté de croire innocente. Elle avait
une sorte de joie triste. Une chaste espérance brillait sur son visage
à travers l'expression de ses chagrins. Ils semblaient également
malheureux d'être obligés de se tromper l'un l'autre, et encore une
caresse, ils allaient tout s'avouer, ne résistant pas à leurs douleurs.

--Demain soir, Clémence.

--Non, monsieur, demain à midi, vous saurez tout, et vous vous
agenouillerez devant votre femme. Oh! non, tu ne t'humilieras pas,
non, tu es tout pardonné; non, tu n'as pas de torts. Écoute: hier,
tu m'as bien rudement brisée; mais ma vie n'aurait peut-être pas été
complète sans cette angoisse, ce sera une ombre qui fera valoir des
jours célestes.

--Tu m'ensorcelles, s'écria Jules, et tu me donnerais des remords.

--Pauvre ami, la destinée est plus haute que nous, et je ne suis pas
complice de ma destinée. Je sortirai demain.

--A quelle heure, demanda Jules.

--A neuf heures et demie.

--Clémence, répondit monsieur Desmarets, prends bien des précautions,
consulte le docteur Desplein et le vieil Haudry.

--Je ne consulterai que mon cœur et mon courage.

--Je te laisse libre, et ne viendrai te voir qu'à midi.

--Tu ne me tiendras pas un peu compagnie ce soir, je ne suis plus
souffrante?...

Après avoir terminé ses affaires, Jules revint près de sa femme, ramené
par une attraction invincible. Sa passion était plus forte que toutes
ses douleurs.

Le lendemain, vers neuf heures, Jules s'échappa de chez lui, courut à
la rue des Enfants-Rouges, monta, et sonna chez la veuve Gruget.

--Ah! vous êtes de parole, exact comme l'aurore. Entrez donc, monsieur,
lui dit la vieille passementière en le reconnaissant. Je vous ai
apprêté une tasse de café à la crème, au cas où... reprit-elle quand
la porte fut fermée. Ah! de la vraie crème, un petit pot que j'ai
vu traire moi-même à la vacherie que nous avons dans le marché des
Enfants-Rouges.

--Merci, madame, non, rien. Menez-moi...

--Bien, bien, mon cher monsieur. Venez par ici.

La veuve conduisit Jules dans une chambre située au-dessus de la
sienne, et où elle lui montra, triomphalement, une ouverture grande
comme une pièce de quarante sous, pratiquée pendant la nuit à une place
correspondant aux rosaces les plus hautes et les plus obscures du
papier tendu dans la chambre de Ferragus. Cette ouverture se trouvait,
dans l'une et l'autre pièce, au-dessus d'une armoire. Les légers dégâts
faits par le serrurier n'avaient donc laissé de traces d'aucun côté du
mur, et il était fort difficile d'apercevoir dans l'ombre cette espèce
de meurtrière. Aussi Jules fut-il obligé, pour se maintenir là, et
pour y bien voir, de rester dans une position assez fatigante, en se
perchant sur un marchepied que la veuve Gruget avait eu soin d'apporter.

--Il est avec un monsieur, dit la vieille en se retirant.

Jules aperçut en effet un homme occupé à panser un cordon de plaies,
produites par une certaine quantité de brûlures pratiquées sur les
épaules de Ferragus, dont il reconnut la tête, d'après la description
que lui en avait faite monsieur de Maulincour.

--Quand crois-tu que je serai guéri, demandait-il.

--Je ne sais, répondit l'inconnu; mais, au dire des médecins, il faudra
bien encore sept ou huit pansements.

--Eh! bien, à ce soir, dit Ferragus en tendant la main à celui qui
venait de poser la dernière bande de l'appareil.

--A ce soir, répondit l'inconnu en serrant cordialement la main de
Ferragus. Je voudrais te voir quitte de tes souffrances.

--Enfin, les papiers de monsieur de Funcal nous seront remis demain
et Henri Bourignard est bien mort, reprit Ferragus. Les deux fatales
lettres qui nous ont coûté si cher n'existent plus. Je redeviendrai
donc quelque chose de social, un homme parmi les hommes, et je vaux
bien le marin qu'ont mangé les poissons. Dieu sait si c'est pour moi
que je me fais comte!

--Pauvre Gratien, toi, notre plus forte tête, notre frère chéri, tu es
le Benjamin de la bande; tu le sais.

--Adieu! surveillez bien mon Maulincour.

--Sois en paix sur ce point.

--Hé, marquis? cria le vieux forçat.

--Quoi?

--Ida est capable de tout, après la scène d'hier au soir. Si elle s'est
jetée à l'eau, je ne la repêcherai certes pas, elle gardera bien mieux
le secret de mon nom, le seul qu'elle possède; mais surveille-la; car,
après tout, c'est une bonne fille.

--Bien.

L'inconnu se retira. Dix minutes après, monsieur Jules n'entendit pas,
sans avoir un frisson de fièvre, le bruissement particulier aux robes
de soie, et reconnut presque le bruit des pas de sa femme.

--Eh! bien, mon père, dit Clémence. Pauvre père, comment allez-vous?
Quel courage!

--Viens, mon enfant, répondit Ferragus en lui tendant la main.

Et Clémence lui présenta son front, qu'il embrassa.

--Voyons, qu'as-tu, pauvre petite? Quels chagrins nouveaux...

--Des chagrins, mon père, mais c'est la mort de votre fille que vous
aimez tant. Comme je vous l'écrivais hier, il faut absolument que dans
votre tête, si fertile en idées, vous trouviez le moyen de voir mon
pauvre Jules, aujourd'hui même. Si vous saviez comme il a été bon pour
moi, malgré des soupçons, en apparence, si légitimes! Mon père, mon
amour c'est ma vie. Voulez-vous me voir mourir? Ah! j'ai déjà bien
souffert! et, je le sens, ma vie est en danger.

--Te perdre, ma fille, dit Ferragus, te perdre par la curiosité d'un
misérable Parisien! Je brûlerais Paris. Ah! tu sais ce qu'est un amant,
mais tu ne sais pas ce qu'est un père.

--Mon père, vous m'effrayez quand vous me regardez ainsi. Ne mettez pas
en balance deux sentiments si différents. J'avais un époux avant de
savoir que mon père était vivant...

--Si ton mari a mis, le premier, des baisers sur ton front, répondit
Ferragus, moi, le premier, j'y ai mis des larmes.... Rassure-toi,
Clémence, parle à cœur ouvert. Je t'aime assez pour être heureux de
savoir que tu es heureuse, quoique ton père ne soit presque rien dans
ton cœur, tandis que tu remplis le sien.

--Mon Dieu, de semblables paroles me font trop de bien! Vous vous
faites aimer davantage, et il me semble que c'est voler quelque chose à
Jules. Mais, mon bon père, songez donc qu'il est au désespoir. Que lui
dire dans deux heures?

--Enfant, ai-je donc attendu ta lettre pour te sauver du malheur qui te
menace? Et que deviennent ceux qui s'avisent de toucher à ton bonheur,
ou de se mettre entre nous? N'as-tu donc jamais reconnu la seconde
providence qui veille sur toi? Tu ne sais pas que douze hommes pleins
de force et d'intelligence forment un cortége autour de ton amour
et de ta vie, prêts à tout pour votre conservation? Est-ce un père
qui risquait la mort en allant te voir aux promenades, ou en venant
t'admirer dans ton petit lit chez ta mère, pendant la nuit? est-ce le
père auquel un souvenir de tes caresses d'enfant a seul donné la force
de vivre, au moment où un homme d'honneur devait se tuer pour échapper
à l'infamie? Est-ce MOI enfin, moi qui ne respire que par ta bouche,
moi qui ne vois que par tes yeux, moi qui ne sens que par ton cœur,
est-ce moi qui ne saurais pas défendre avec des ongles de lion, avec
l'âme d'un père, mon seul bien, ma vie, ma fille?... Mais, depuis la
mort de cet ange qui fut ta mère, je n'ai rêvé qu'à une seule chose, au
bonheur de t'avouer pour ma fille, de te serrer dans mes bras à la face
du ciel et de la terre, à tuer le _forçat_... Il y eut là une légère
pause. . . . . . A te donner un père, reprit-il, à pouvoir presser sans
honte la main de ton mari, à vivre sans crainte dans vos cœurs, à dire
à tout le monde en te voyant:--«Voilà mon enfant!» enfin, à être père à
mon aise!

--O mon père, mon père!

--Après bien des peines, après avoir fouillé le globe, dit Ferragus en
continuant, mes amis m'ont trouvé une peau d'homme à endosser. Je vais
être d'ici à quelques jours monsieur de Funcal, un comte portugais. Va,
ma chère fille, il y a peu d'hommes qui puissent à mon âge avoir la
patience d'apprendre le portugais et l'anglais, que ce diable de marin
savait parfaitement.

--Mon cher père!

--Tout a été prévu, et d'ici à quelques jours Sa Majesté Jean VI,
roi de Portugal, sera mon complice. Il ne te faut donc qu'un peu de
patience là où ton père en a eu beaucoup. Mais moi, c'était tout
simple. Que ne ferais-je pas pour récompenser ton dévouement pendant
ces trois années! Venir si religieusement consoler ton vieux père,
risquer ton bonheur!

--Mon père! Et Clémence prit les mains de Ferragus, et les baisa.

--Allons, encore un peu de courage, ma Clémence, gardons le fatal
secret jusqu'au bout. Ce n'est pas un homme ordinaire que Jules; mais
cependant savons-nous si son grand caractère et son extrême amour ne
détermineraient pas une sorte de mésestime pour la fille d'un...

--Oh! s'écria Clémence, vous avez lu dans le cœur de votre enfant, je
n'ai pas d'autre peur, ajouta-t-elle d'un ton déchirant. C'est une
pensée qui me glace. Mais, mon père, songez que je lui ai promis la
vérité dans deux heures.

--Eh! bien, ma fille, dis-lui qu'il aille à l'ambassade de Portugal,
voir le comte de Funcal, ton père, j'y serai.

--Et monsieur de Maulincour qui lui a parlé de Ferragus? Mon Dieu, mon
père, tromper, tromper, quel supplice!

--A qui le dis-tu? Mais encore quelques jours, et il n'existera pas un
homme qui puisse me démentir. D'ailleurs, monsieur de Maulincour doit
être hors d'état de se souvenir... Voyons, folle, sèche tes larmes, et
songe...

En ce moment, un cri terrible retentit dans la chambre où était
monsieur Jules Desmarets.

--Ma fille, ma pauvre fille!

Cette clameur passa par la légère ouverture pratiquée au-dessus de
l'armoire, et frappa de terreur Ferragus et madame Jules.

--Va voir ce que c'est, Clémence.

Clémence descendit avec rapidité le petit escalier, trouva toute grande
ouverte la porte de l'appartement de madame Gruget, entendit les cris
qui retentissaient dans l'étage supérieur, monta l'escalier, vint,
attirée par le bruit des sanglots, jusque dans la chambre fatale,
où, avant d'entrer, ces mots parvinrent à son oreille:--C'est vous,
monsieur, avec vos imaginations, qui êtes cause de sa mort.

--Taisez-vous, misérable, disait Jules en mettant son mouchoir sur la
bouche de la veuve Gruget, qui cria:--A l'assassin! au secours!

En ce moment, Clémence entra, vit son mari, poussa un cri et s'enfuit.

--Qui sauvera ma fille, demanda la veuve Gruget après une longue pause.
Vous l'avez assassinée.

--Et comment? demanda machinalement monsieur Jules stupéfait d'avoir
été reconnu par sa femme.

--Lisez, monsieur, cria la vieille en fondant en larmes. Y a-t-il des
rentes qui puissent consoler de cela!

  «Adieu, ma mère! je te lege tout ce que j'é. Je te demande pardon de
  mes fotes et du dernié chagrin que je te donne en mettant fain à mes
  jours. Henry, que j'aime plus que moi-même, m'a dit que je faisai son
  malheure, et puisqu'il m'a repoussé de lui, et que j'ai perdu toutes
  mes espairence d'établiceman, je vai me noyer. J'irai au-dessous
  de Neuilly pour n'être point mise à la Morgue. Si Henry ne me hait
  plus après que je m'ai puni par la mor, prie le de faire enterrer
  une povre fille dont le cœur n'a battu que pour lui, et qu'il me
  pardonne, car j'ai eu tort de me mélair de ce qui ne me regardai
  pas. Panse-lui bien ses moqca. Comme il a souffert ce povre cha. Mais
  j'orai pour me détruir le couraje qu'il a eu pour se faire brulai.
  Fais porter les corsets finis chez mes pratiques. Et prie Dieu pour
  votre fille.

  »IDA.»

--Portez cette lettre à monsieur de Funcal, celui qui est là. S'il en
est encore temps, lui seul peut sauver sa fille.

Et Jules disparut en se sauvant comme un homme qui aurait commis
un crime. Ses jambes tremblaient. Son cœur élargi recevait des
flots de sang plus chauds, plus copieux qu'en aucun moment de sa
vie, et les renvoyait avec une force inaccoutumée. Les idées les
plus contradictoires se combattaient dans son esprit, et cependant
une pensée les dominait toutes. Il n'avait pas été loyal avec la
personne qu'il aimait le plus, et il lui était impossible de transiger
avec sa conscience dont la voix, grossissant en raison du forfait,
correspondait aux cris intimes de sa passion, pendant les plus cruelles
heures de doute qui l'avaient agité précédemment. Il resta durant
une grande partie de la journée errant dans Paris et n'osant pas
rentrer chez lui. Cet homme probe tremblait de rencontrer le front
irréprochable de cette femme méconnue. Les crimes sont en raison
de la pureté des consciences, et le fait qui, pour tel cœur, est à
peine une faute dans la vie, prend les proportions d'un crime pour
certaines âmes candides. Le mot de candeur n'a-t-il pas en effet une
céleste portée? Et la plus légère souillure empreinte au blanc vêtement
d'une vierge n'en fait-elle pas quelque chose d'ignoble, autant que
le sont les haillons d'un mendiant? Entre ces deux choses, la seule
différence n'est que celle du malheur à la faute. Dieu ne mesure jamais
le repentir, il ne le scinde pas, et il en faut autant pour effacer
une tache que pour lui faire oublier toute une vie. Ces réflexions
pesaient de tout leur poids sur Jules, car les passions ne pardonnent
pas plus que les lois humaines, et elles raisonnent plus juste: ne
s'appuient-elles pas sur une conscience à elles, infaillible comme
l'est un instinct? Désespéré, Jules rentra chez lui, pâle, écrasé sous
le sentiment de ses torts, mais exprimant, malgré lui, la joie que lui
causait l'innocence de sa femme. Il entra chez elle tout palpitant, il
la vit couchée, elle avait la fièvre, il vint s'asseoir près du lit,
lui prit la main, la baisa, la couvrit de ses larmes.

--Cher ange, lui dit-il, quand ils furent seuls, c'est du repentir.

--Et de quoi? reprit-elle.

En disant cette parole, elle inclina la tête sur son oreiller, ferma
les yeux et resta immobile, gardant le secret de ses souffrances pour
ne pas effrayer son mari: délicatesse de mère, délicatesse d'ange.
C'était toute la femme dans un mot. Le silence dura long-temps. Jules,
croyant Clémence endormie, alla questionner Joséphine sur l'état de sa
maîtresse.

--Madame est rentrée à demi morte, monsieur. Nous sommes allés chercher
monsieur Haudry.

--Est-il venu? qu'a-t-il dit?

--Rien, monsieur. Il n'a pas paru content, a ordonné de ne laisser
personne auprès de madame, excepté la garde, et il a dit qu'il
reviendrait pendant la soirée.

Monsieur Jules rentra doucement chez sa femme, se mit dans un fauteuil,
et resta devant le lit, immobile, les yeux attachés sur les yeux de
Clémence; quand elle soulevait ses paupières, elle le voyait aussitôt,
et il s'échappait d'entre ses cils douloureux un regard tendre, plein
de passion, exempt de reproche et d'amertume, un regard qui tombait
comme un trait de feu sur le cœur de ce mari noblement absous et
toujours aimé par cette créature qu'il tuait. La mort était entre eux
un pressentiment qui les frappait également. Leurs regards s'unissaient
dans une même angoisse, comme leurs cœurs s'unissaient jadis dans un
même amour, également senti, également partagé. Point de questions,
mais d'horribles certitudes. Chez la femme, générosité parfaite; chez
le mari, remords affreux; puis, dans les deux âmes, une même vision du
dénoûment, un même sentiment de la fatalité.

Il y eut un moment où, croyant sa femme endormie, Jules la baisa
doucement au front, et dit après l'avoir long-temps contemplée:--Mon
Dieu, laisse-moi cet ange encore assez de temps pour que je m'absolve
moi-même de mes torts par une longue adoration... Fille, elle est
sublime; femme, quel mot pourrait la qualifier?

Clémence leva les yeux, ils étaient pleins de larmes.

--Tu me fais mal, dit-elle d'un son de voix faible.

La soirée était avancée, le docteur Haudry vint, et pria le mari de se
retirer pendant sa visite. Quand il sortit, Jules ne lui fit pas une
seule question, il n'eut besoin que d'un geste.

--Appelez en consultation ceux de mes confrères en qui vous aurez le
plus de confiance, je puis avoir tort.

--Mais, docteur, dites-moi la vérité. Je suis homme, je saurai
l'entendre; et j'ai d'ailleurs le plus grand intérêt à la connaître
pour régler certains comptes...

--Madame Jules est frappée à mort, répondit le médecin. Il y a une
maladie morale qui a fait des progrès et qui complique sa situation
physique, déjà si dangereuse, mais rendue plus grave encore par des
imprudences: se lever pieds nus la nuit; sortir quand je l'avais
défendu; sortir hier à pied, aujourd'hui en voiture. Elle a voulu se
tuer. Cependant mon arrêt n'est pas irrévocable, il y a de la jeunesse,
une force nerveuse étonnante... Il faudrait risquer le tout pour le
tout par quelque réactif violent; mais je ne prendrai jamais sur moi de
l'ordonner, je ne le conseillerais même pas; et, en consultation, je
m'opposerais à son emploi.

Jules rentra. Pendant onze jours et onze nuits, il resta près du lit de
sa femme, ne prenant de sommeil que pendant le jour, la tête appuyée
sur le pied de ce lit. Jamais aucun homme ne poussa plus loin que Jules
la jalousie des soins et l'ambition du dévouement. Il ne souffrait
pas que l'on rendît le plus léger service à sa femme; il lui tenait
toujours la main, et semblait ainsi vouloir lui communiquer de la
vie. Il y eut des incertitudes, de fausses joies, de bonnes journées,
un mieux, des crises, enfin les horribles nutations de la Mort qui
hésite, qui balance, mais qui frappe. Madame Jules trouvait toujours
la force de sourire à son mari; elle le plaignait, sachant que bientôt
il serait seul. C'était une double agonie, celle de la vie, celle de
l'amour; mais la vie s'en allait faible et l'amour allait grandissant.
Il y eut une nuit affreuse, celle où Clémence éprouva ce délire qui
précède toujours la mort chez les créatures jeunes. Elle parla de son
amour heureux, elle parla de son père, elle raconta les révélations de
sa mère au lit de mort, et les obligations qu'elle lui avait imposées.
Elle se débattait, non pas avec la vie, mais avec sa passion, qu'elle
ne voulait pas quitter.

--Faites, mon Dieu, dit-elle, qu'il ne sache pas que je voudrais le
voir mourir avec moi.

Jules, ne pouvant soutenir ce spectacle, était en ce moment dans le
salon voisin, et n'entendit pas des vœux auxquels il eût obéi.

Quand la crise fut passée, madame Jules retrouva des forces. Le
lendemain, elle redevint belle, tranquille; elle causa, elle avait de
l'espoir, elle se para comme se parent les malades. Puis elle voulut
être seule pendant toute la journée, et renvoya son mari par une de ces
prières faites avec tant d'instances, qu'elles sont exaucées comme on
exauce les prières des enfants. D'ailleurs, monsieur Jules avait besoin
de cette journée. Il alla chez monsieur de Maulincour, afin de réclamer
de lui le duel à mort convenu naguère entre eux. Il ne parvint pas sans
de grandes difficultés jusqu'à l'auteur de cette infortune; mais, en
apprenant qu'il s'agissait d'une affaire d'honneur, le vidame obéit aux
préjugés qui avaient toujours gouverné sa vie, et introduisit Jules
auprès du baron. Monsieur Desmarets chercha le baron de Maulincour.

--Oh! c'est bien lui, dit le commandeur en montrant un homme assis dans
un fauteuil au coin du feu.

--Qui, Jules? dit le mourant d'une voix cassée.

Auguste avait perdu la seule qualité qui nous fasse vivre, la mémoire.
A cet aspect, monsieur Desmarets recula d'horreur. Il ne pouvait
reconnaître l'élégant jeune homme dans une chose sans nom en aucun
langage, suivant le mot de Bossuet. C'était en effet un cadavre à
cheveux blancs; des os à peine couverts par une peau ridée, flétrie,
desséchée; des yeux blancs et sans mouvement; une bouche hideusement
entr'ouverte, comme le sont celles des fous ou celles des débauchés
tués par leurs excès. Aucune trace d'intelligence n'existait plus ni
sur le front, ni dans aucun trait; de même qu'il n'y avait plus, dans
sa carnation molle, ni rougeur, ni apparence de circulation sanguine.
Enfin, c'était un homme rapetissé, dissous, arrivé à l'état dans
lequel sont ces monstres conservés au Muséum, dans les bocaux où ils
flottent au milieu de l'alcool. Jules crut voir au-dessus de ce visage
la terrible tête de Ferragus, et cette complète Vengeance épouvanta
la Haine. Le mari se trouva de la pitié dans le cœur pour le douteux
débris de ce qui avait été naguère un jeune homme.

--Le duel a eu lieu, dit le commandeur.

--Monsieur a tué bien du monde, s'écria douloureusement Jules.

--Et des personnes bien chères, ajouta le vieillard. Sa grand'mère
meurt de chagrin, et je la suivrai peut-être dans la tombe.

Le lendemain de cette visite, madame Jules empira d'heure en heure.
Elle profita d'un moment de force pour prendre une lettre sous son
chevet, la présenta vivement à Jules, et lui fit un signe facile à
comprendre. Elle voulait lui donner dans un baiser son dernier souffle
de vie, il le prit, et elle mourut. Jules tomba demi-mort et fut
emporté chez son frère. Là, comme il déplorait, au milieu de ses larmes
et de son délire, l'absence qu'il avait faite la veille, son frère lui
apprit que cette séparation était vivement désirée par Clémence, qui
n'avait pas voulu le rendre témoin de l'appareil religieux, si terrible
aux imaginations tendres, et que l'Église déploie en conférant aux
moribonds les derniers sacrements.

--Tu n'y aurais pas résisté, lui dit son frère. Je n'ai pu moi-même
soutenir ce spectacle et tous tes gens fondaient en larmes. Clémence
était comme une sainte. Elle avait pris de la force pour nous faire ses
adieux, et cette voix, entendue pour la dernière fois, déchirait le
cœur. Quand elle a demandé pardon des chagrins involontaires qu'elle
pouvait avoir donnés à ceux qui l'avaient servie, il y a eu un cri mêlé
de sanglots, un cri...

--Assez, dit Jules, assez.

Il voulut être seul pour lire les dernières pensées de cette femme que
le monde avait admirée, et qui avait passé comme une fleur.

  «Mon bien aimé, ceci est mon testament. Pourquoi ne ferait-on pas des
  testaments pour les trésors du cœur, comme pour les autres biens? Mon
  amour, n'était-ce pas tout mon bien? je veux ici ne m'occuper que de
  mon amour: il fut toute la fortune de ta Clémence, et tout ce qu'elle
  peut te laisser en mourant. Jules, je suis encore aimée, je meurs
  heureuse. Les médecins expliquent ma mort à leur manière, moi seule
  en connais la véritable cause. Je te la dirai, quelque peine qu'elle
  puisse te faire. Je ne voudrais pas emporter dans un cœur tout à toi
  quelque secret qui ne te fût pas dit, alors que je meurs victime
  d'une discrétion nécessaire.

  »Jules, j'ai été nourrie, élevée dans la plus profonde solitude, loin
  des vices et des mensonges du monde, par l'aimable femme que tu as
  connue. La société rendait justice à ses qualités de convention, par
  lesquelles une femme plaît à la société; mais moi, j'ai secrètement
  joui d'une âme céleste, et j'ai pu chérir la mère qui faisait de
  mon enfance une joie sans amertume, en sachant bien pourquoi je la
  chérissais. N'était ce pas aimer doublement? Oui, je l'aimais, je
  la craignais, je la respectais, et rien ne me pesait au cœur, ni le
  respect, ni la crainte. J'étais tout pour elle, elle était tout pour
  moi. Pendant dix-neuf années, pleinement heureuses, insouciantes,
  mon âme, solitaire au milieu du monde qui grondait autour de moi,
  n'a réfléchi que la plus pure image, celle de ma mère, et mon cœur
  n'a battu que par elle ou pour elle. J'étais scrupuleusement pieuse,
  et me plaisais à demeurer pure devant Dieu. Ma mère cultivait en
  moi tous les sentiments nobles et fiers. Ah! j'ai plaisir à te
  l'avouer, Jules, je sais maintenant que j'ai été jeune fille, que
  je suis venue à toi vierge de cœur. Quand je suis sortie de cette
  profonde solitude; quand, pour la première fois, j'ai lissé mes
  cheveux en les ornant d'une couronne de fleurs d'amandier; quand j'ai
  complaisamment ajouté quelques nœuds de satin à ma robe blanche,
  en songeant au monde que j'allais voir, et que j'étais curieuse de
  voir; eh! bien, Jules, cette innocente et modeste coquetterie a été
  faite pour toi, car, à mon entrée dans le monde, je t'ai vu, toi, le
  premier. Ta figure, je l'ai remarquée, elle tranchait sur toutes les
  autres; ta personne m'a plu; ta voix et tes manières m'ont inspiré de
  favorables pressentiments; et, quand tu es venu, que tu m'as parlé,
  la rougeur sur le front, que ta voix a tremblé, ce moment m'a donné
  des souvenirs dont je palpite encore en t'écrivant aujourd'hui, que
  j'y songe pour la dernière fois. Notre amour a été d'abord la plus
  vive des sympathies, mais il fut bientôt mutuellement deviné; puis,
  aussitôt partagé, comme depuis nous en avons également ressenti les
  innombrables plaisirs. Dès lors, ma mère ne fut plus qu'en second
  dans mon cœur. Je le lui disais, et elle souriait, l'adorable femme!
  Puis, j'ai été à toi, toute à toi. Voilà ma vie, toute ma vie, mon
  cher époux. Et voici ce qui me reste à te dire. Un soir, quelques
  jours avant sa mort, ma mère m'a révélé le secret de sa vie, non
  sans verser des larmes brûlantes. Je t'ai bien mieux aimé, quand
  j'appris, avant le prêtre chargé d'absoudre ma mère, qu'il existait
  des passions condamnées par le monde et par l'Église. Mais, certes,
  Dieu ne doit pas être sévère quand elles sont le péché d'âmes aussi
  tendres que l'était celle de ma mère; seulement, cet ange ne pouvait
  se résoudre au repentir. Elle aimait bien, Jules, elle était toute
  amour. Aussi ai-je prié tous les jours pour elle, sans la juger.
  Alors je connus la cause de sa vive tendresse maternelle; alors je
  sus qu'il y avait dans Paris un homme de qui j'étais toute la vie,
  tout l'amour; que ta fortune était son ouvrage et qu'il t'aimait;
  qu'il était exilé de la société, qu'il portait un nom flétri, qu'il
  en était plus malheureux pour moi, pour nous, que pour lui-même. Ma
  mère était toute sa consolation, et ma mère mourait, je promis de la
  remplacer. Dans toute l'ardeur d'une âme dont rien n'avait faussé
  les sentiments, je ne vis que le bonheur d'adoucir l'amertume qui
  chagrinait les derniers moments de ma mère, et je m'engageai donc
  à continuer cette œuvre de charité secrète, la charité du cœur. La
  première fois que j'aperçus mon père, ce fut auprès du lit où ma mère
  venait d'expirer; quand il releva ses yeux pleins de larmes, ce fut
  pour retrouver en moi toutes ses espérances mortes. J'avais juré, non
  pas de mentir, mais de garder le silence, et ce silence, quelle femme
  l'aurait rompu? Là est ma faute, Jules, une faute expiée par la mort.
  J'ai douté de toi. Mais la crainte est si naturelle à la femme, et
  surtout à la femme qui sait tout ce qu'elle peut perdre. J'ai tremblé
  pour mon amour. Le secret de mon père me parut être la mort de mon
  bonheur, et plus j'aimais, plus j'avais peur. Je n'osais avouer ce
  sentiment à mon père; c'eût été le blesser, et dans sa situation,
  toute blessure était vive. Mais lui, sans me le dire, il partageait
  mes craintes. Ce cœur tout paternel tremblait pour mon bonheur
  autant que je tremblais moi-même, et n'osait parler, obéissant à la
  même délicatesse qui me rendait muette. Oui, Jules, j'ai cru que tu
  pourrais un jour ne plus aimer la fille de Gratien, autant que tu
  aimais ta Clémence. Sans cette profonde terreur, t'aurais-je caché
  quelque chose, à toi qui étais même tout entier dans ce repli de
  mon cœur? Le jour où cet odieux, ce malheureux officier t'a parlé,
  j'ai été forcée de mentir. Ce jour j'ai pour la seconde fois de ma
  vie connu la douleur, et cette douleur a été croissante jusqu'en
  ce moment où je t'entretiens pour la dernière fois. Qu'importe
  maintenant la situation de mon père? Tu sais tout. J'aurais, à l'aide
  de mon amour, vaincu la maladie, supporté toutes les souffrances,
  mais je ne saurais étouffer la voix du doute. N'est-il pas possible
  que mon origine altère la pureté de ton amour, l'affaiblisse, le
  diminue? Cette crainte, rien ne peut la détruire en moi. Telle est,
  Jules, la cause de ma mort. Je ne saurais vivre en redoutant un
  mot, un regard; un mot que tu ne diras peut-être jamais, un regard
  qui ne t'échappera point; mais que veux-tu? je les crains. Je meurs
  aimée, voilà ma consolation. J'ai su que, depuis quatre ans, mon
  père et ses amis ont presque remué le monde, pour mentir au monde.
  Afin de me donner un état, ils ont acheté un mort, une réputation,
  une fortune, tout cela pour faire revivre un vivant, tout cela pour
  toi, pour nous. Nous ne devions rien en savoir. Eh! bien, ma mort
  épargnera sans doute ce mensonge à mon père, il mourra de ma mort.
  Adieu donc, Jules, mon cœur est ici tout entier. T'exprimer mon
  amour dans l'innocence de sa terreur, n'est-ce pas te laisser toute
  mon âme? Je n'aurais pas eu la force de te parler, j'ai eu celle de
  t'écrire. Je viens de confesser à Dieu les fautes de ma vie; j'ai
  bien promis de ne plus m'occuper que du roi des cieux; mais je n'ai
  pu résister au plaisir de me confesser aussi à celui qui, pour moi,
  est tout sur la terre. Hélas! qui ne me le pardonnerait, ce dernier
  soupir, entre la vie qui fut et la vie qui va être? Adieu donc, mon
  Jules aimé; je vais à Dieu, près de qui l'amour est toujours sans
  nuages, près de qui tu viendras un jour. Là, sous son trône, réunis
  à jamais, nous pourrons nous aimer pendant les siècles. Cet espoir
  peut seul me consoler. Si je suis digne d'être là par avance, de là,
  je te suivrai dans ta vie, mon âme t'accompagnera, t'enveloppera,
  car tu resteras encore ici-bas, toi. Mène donc une vie sainte pour
  venir sûrement près de moi. Tu peux faire tant de bien sur cette
  terre! N'est-ce pas une mission angélique pour un être souffrant que
  de répandre la joie autour de lui, de donner ce qu'il n'a pas? Je te
  laisse aux malheureux. Il n'y a que leurs sourires et leurs larmes
  dont je ne serai point jalouse. Nous trouverons un grand charme à ces
  douces bienfaisances. Ne pourrons-nous pas vivre encore ensemble, si
  tu veux mêler mon nom, ta Clémence, à ces belles œuvres? Après avoir
  aimé comme nous aimions, il n'y a plus que Dieu, Jules. Dieu ne ment
  pas, Dieu ne trompe pas. N'adore plus que lui, je le veux. Cultive-le
  bien dans tous ceux qui souffrent, soulage les membres endoloris de
  son église. Adieu, chère âme que j'ai remplie, je te connais: tu
  n'aimeras pas deux fois. Je vais donc expirer heureuse par la pensée
  qui rend toutes les femmes heureuses. Oui, ma tombe sera ton cœur.
  Après cette enfance que je t'ai contée, ma vie ne s'est-elle pas
  écoulée dans ton cœur? Morte, tu ne m'en chasseras jamais. Je suis
  fière de cette vie unique! Tu ne m'auras connue que dans la fleur de
  la jeunesse, je te laisse des regrets sans désenchantement. Jules,
  c'est une mort bien heureuse.

  »Toi qui m'as si bien comprise, permets-moi de te recommander,
  chose superflue sans doute, l'accomplissement d'une fantaisie de
  femme, le vœu d'une jalousie dont nous sommes l'objet. Je te prie de
  brûler tout ce qui nous aura appartenu, de détruire notre chambre,
  d'anéantir tout ce qui peut être un souvenir de notre amour.

  »Encore une fois, adieu, le dernier adieu, plein d'amour, comme le
  sera ma dernière pensée et mon dernier souffle.»

Quand Jules eut achevé cette lettre, il lui vint au cœur une de ces
frénésies dont il est impossible de rendre les effroyables crises.
Toutes les douleurs sont individuelles, leurs effets ne sont soumis
à aucune règle fixe: certains hommes se bouchent les oreilles pour
ne plus rien entendre; quelques femmes ferment les yeux pour ne plus
rien voir; puis, il se rencontre de grandes et magnifiques âmes qui
se jettent dans la douleur comme dans un abîme. En fait de désespoir,
tout est vrai. Jules s'échappa de chez son frère, revint chez lui,
voulant passer la nuit près de sa femme, et voir jusqu'au dernier
moment cette créature céleste. Tout en marchant avec l'insouciance de
la vie que connaissent les gens arrivés au dernier degré de malheur, il
concevait comment, dans l'Asie, les lois ordonnaient aux époux de ne
point se survivre. Il voulait mourir. Il n'était pas encore accablé,
il était dans la fièvre de la douleur. Il arriva sans obstacles, monta
dans cette chambre sacrée; il y vit sa Clémence sur le lit de mort,
belle comme une sainte, les cheveux en bandeau, les mains jointes,
ensevelie déjà dans son linceul. Des cierges éclairaient un prêtre en
prières, Joséphine pleurant dans un coin, agenouillée, puis, près du
lit, deux hommes. L'un était Ferragus. Il se tenait debout, immobile,
et contemplait sa fille d'un œil sec; sa tête, vous l'eussiez prise
pour du bronze: il ne vit pas Jules. L'autre était Jacquet, Jacquet
pour lequel madame Jules avait été constamment bonne. Jacquet avait
pour elle une de ces respectueuses amitiés qui réjouissent le cœur sans
troubles, qui sont une passion douce, l'amour moins ses désirs et ses
orages; et il était venu religieusement payer sa dette de larmes, dire
de longs adieux à la femme de son ami, baiser pour la première fois le
front glacé d'une créature dont il avait tacitement fait sa sœur. Là
tout était silencieux. Ce n'était ni la Mort terrible comme elle l'est
dans l'Église, ni la pompeuse Mort qui traverse les rues; non, c'était
la mort se glissant sous le toit domestique, la mort touchante; c'était
les pompes du cœur, les pleurs dérobés à tous les yeux. Jules s'assit
près de Jacquet dont il pressa la main, et, sans se dire un mot, tous
les personnages de cette scène restèrent ainsi jusqu'au matin. Quand le
jour fit pâlir les cierges, Jacquet, prévoyant les scènes douloureuses
qui allaient se succéder, emmena Jules dans la chambre voisine. En ce
moment le mari regarda le père, et Ferragus regarda Jules. Ces deux
douleurs s'interrogèrent, se sondèrent, s'entendirent par ce regard. Un
éclair de fureur brilla passagèrement dans les yeux de Ferragus.

--C'est toi qui l'as tuée, pensait-il.

--Pourquoi s'être défié de moi? paraissait répondre l'époux.

Cette scène fut semblable à celle qui se passerait entre deux tigres
reconnaissant l'inutilité d'une lutte, après s'être examinés pendant un
moment d'hésitation, sans même rugir.

--Jacquet, dit Jules, tu as veillé à tout?

--A tout répondit le chef de bureau, mais partout me prévenait un homme
qui partout ordonnait et payait.

--Il m'arrache sa fille, s'écria le mari dans un violent accès de
désespoir.

Il s'élança dans la chambre de sa femme; mais le père n'y était plus.
Clémence avait été mise dans un cercueil de plomb, et des ouvriers
s'apprêtaient à en souder le couvercle. Jules rentra tout épouvanté de
ce spectacle, et le bruit du marteau dont se servaient ces hommes le
fit machinalement fondre en larmes.

--Jacquet, dit-il, il m'est resté de cette nuit terrible une idée, une
seule, mais une idée que je veux réaliser à tout prix. Je ne veux pas
que Clémence demeure dans un cimetière de Paris. Je veux la brûler,
recueillir ses cendres et la garder. Ne me dis pas un mot sur cette
affaire, mais arrange-toi pour qu'elle réussisse. Je vais me renfermer
dans _sa_ chambre, et j'y resterai jusqu'au moment de mon départ.
Toi seul entreras ici pour me rendre compte de tes démarches... Va,
n'épargne rien.

Pendant cette matinée, madame Jules, après avoir été exposée dans une
chapelle ardente, à la porte de son hôtel, fut amenée à Saint-Roch.
L'église était entièrement tendue de noir. L'espèce de luxe déployé
pour ce service avait attiré du monde; car, à Paris, tout fait
spectacle, même la douleur la plus vraie. Il y a des gens qui se
mettent aux fenêtres pour voir comment pleure un fils en suivant le
corps de sa mère, comme il y en a qui veulent être commodément placés
pour voir comment tombe une tête. Aucun peuple du monde n'a eu des
yeux plus voraces. Mais les curieux furent particulièrement surpris
en apercevant les six chapelles latérales de Saint-Roch également
tendues de noir. Deux hommes en deuil assistaient à une messe mortuaire
dans chacune de ces chapelles. On ne vit au chœur, pour toute
assistance, que monsieur Desmarets le notaire, et Jacquet; puis, en
dehors de l'enceinte, les domestiques. Il y avait, pour les flâneurs
ecclésiastiques, quelque chose d'inexplicable dans une telle pompe et
si peu de parenté. Jules n'avait voulu d'aucun indifférent à cette
cérémonie. La grand'messe fut célébrée avec la sombre magnificence
des messes funèbres. Outre les desservants ordinaires de Saint-Roch,
il s'y trouvait treize prêtres venus de diverses paroisses. Aussi
jamais peut-être le _Dies iræ_ ne produisit-il sur des chrétiens
de hasard, fortuitement rassemblés par la curiosité, mais avides
d'émotions, un effet plus profond, plus nerveusement glacial que le
fut l'impression produite par cette hymne, au moment où huit voix de
chantres accompagnées par celles des prêtres et les voix des enfants
de chœur l'entonnèrent alternativement. Des six chapelles latérales,
douze autres voix d'enfants s'élevèrent aigres de douleur, et s'y
mêlèrent lamentablement. De toutes les parties de l'église, l'effroi
sourdait; partout, les cris d'angoisse répondaient aux cris de terreur.
Cette effrayante musique accusait des douleurs inconnues au monde,
et des amitiés secrètes qui pleuraient la morte. Jamais, en aucune
religion humaine, les frayeurs de l'âme, violemment arrachée du corps
et tempêtueusement agitée en présence de la foudroyante majesté de
Dieu, n'ont été rendues avec autant de vigueur. Devant cette clameur
des clameurs, doivent s'humilier les artistes et leurs compositions les
plus passionnées. Non, rien ne peut lutter avec ce chant qui résume
les passions humaines et leur donne une vie galvanique au delà du
cercueil, en les amenant palpitantes encore devant le Dieu vivant et
vengeur. Ces cris de l'enfance, unis aux sons de voix graves, et qui
comprennent alors, dans ce cantique de la mort, la vie humaine avec
tous ses développements, en rappelant les souffrances du berceau, en
se grossissant de toutes les peines des autres âges avec les larges
accents des hommes, avec les chevrotements des vieillards et des
prêtres; toute cette stridente harmonie pleine de foudres et d'éclairs
ne parle-t-elle pas aux imaginations les plus intrépides, aux cœurs
les plus glacés, et même aux philosophes! En l'entendant, il semble
que Dieu tonne. Les voûtes d'aucune église ne sont froides; elles
tremblent, elles parlent, elles versent la peur par toute la puissance
de leurs échos. Vous croyez voir d'innombrables morts se levant et
tendant les mains. Ce n'est plus ni un père, ni une femme, ni un enfant
qui sont sous le drap noir, c'est l'humanité sortant de sa poudre.
Il est impossible de juger la religion catholique, apostolique et
romaine, tant que l'on n'a pas éprouvé la plus profonde des douleurs,
en pleurant la personne adorée qui gît sous le cénotaphe; tant que l'on
n'a pas senti toutes les émotions qui vous emplissent alors le cœur,
traduites par cette hymne du désespoir, par ces cris qui écrasent les
âmes, par cet effroi religieux qui grandit de strophe en strophe, qui
tournoie vers le ciel, et qui épouvante, qui rapetisse, qui élève l'âme
et vous laisse un sentiment de l'éternité dans la conscience, au moment
où le dernier vers s'achève. Vous avez été aux prises avec la grande
idée de l'infini, et alors tout se tait dans l'église. Il ne s'y dit
pas une parole; les incrédules eux-mêmes _ne savent pas ce qu'ils ont_.
Le génie espagnol a pu seul inventer ces majestés inouïes pour la plus
inouïe des douleurs. Quand la suprême cérémonie fut achevée, douze
hommes en deuil sortirent des six chapelles, et vinrent écouter autour
du cercueil le chant d'espérance que l'Église fait entendre à l'âme
chrétienne avant d'aller en ensevelir la forme humaine. Puis chacun de
ces hommes monta dans une voiture drapée; Jacquet et monsieur Desmarets
prirent la treizième; les serviteurs suivirent à pied. Une heure après,
les douze inconnus étaient au sommet du cimetière nommé populairement
le Père-Lachaise, tous en cercle autour d'une fosse où le cercueil
avait été descendu, devant une foule curieuse accourue de tous les
points de ce jardin public. Puis après de courtes prières, le prêtre
jeta quelques grains de terre sur la dépouille de cette femme; et les
fossoyeurs, ayant demandé leur pourboire, s'empressèrent de combler la
fosse pour aller à une autre.

Ici semble finir le récit de cette histoire; mais peut-être serait-elle
incomplète si, après avoir donné un léger croquis de la vie parisienne,
si, après en avoir suivi les capricieuses ondulations, les effets de la
mort y étaient oubliés. La mort, dans Paris, ne ressemble à la mort
dans aucune capitale, et peu de personnes connaissent les débats d'une
douleur vraie aux prises avec la civilisation, avec l'administration
parisienne. D'ailleurs, peut-être monsieur Jules et Ferragus XXIII
intéressent-ils assez pour que le dénoûment de leur vie soit dénué de
froideur. Enfin beaucoup de gens aiment à se rendre compte de tout,
et voudraient, ainsi que l'a dit le plus ingénieux de nos critiques,
savoir par quel procédé chimique l'huile brûle dans la lampe d'Aladin.
Jacquet, homme administratif, s'adressa naturellement à l'autorité
pour en obtenir la permission d'exhumer le corps de madame Jules et de
le brûler. Il alla parler au Préfet de police, sous la protection de
qui dorment les morts. Ce fonctionnaire voulut une pétition. Il fallut
acheter une feuille de papier timbré, donner à la douleur une forme
administrative; il fallut se servir de l'argot bureaucratique pour
exprimer les vœux d'un homme accablé, auquel les paroles manquaient; il
fallut traduire froidement et mettre en marge l'objet de la demande:

  Le pétitionnaire
  sollicite l'incinération
  de sa femme.

Voyant cela, le chef chargé de faire un rapport au Conseiller d'État,
Préfet de police, dit, en lisant cette apostille, où l'_objet_ de la
demande était, comme il l'avait recommandé, clairement exprimé:

--Mais, c'est une question grave! mon rapport ne peut être prêt que
dans huit jours.

Jules, auquel Jacquet fut forcé de parler de ce délai, comprit ce qu'il
avait entendu dire à Ferragus: Brûler Paris. Rien ne lui semblait plus
naturel que d'anéantir ce réceptacle de monstruosités.

--Mais, dit-il à Jacquet, il faut aller au Ministre de l'Intérieur, et
lui faire parler par ton Ministre.

Jacquet se rendit au Ministère de l'Intérieur, y demanda une audience
qu'il obtint, mais à quinze jours de date. Jacquet était un homme
persistant. Il chemina donc de bureau en bureau, et parvint au
secrétaire particulier du Ministre auquel il fit parler par le
secrétaire particulier du Ministre des Affaires Étrangères. Ces hautes
protections aidant, il eut pour le lendemain, une audience furtive,
pour laquelle s'étant précautionné d'un mot de l'autocrate des Affaires
Étrangères, écrit au pacha de l'Intérieur, Jacquet espéra enlever
l'affaire d'assaut. Il prépara des raisonnements, des réponses
péremptoires, des _en cas_; mais tout échoua.

--Cela ne me regarde pas, dit le Ministre. La chose concerne le
Préfet de police. D'ailleurs il n'y a pas de loi qui donne aux maris
la propriété des corps de leurs femmes, ni aux pères celle de leurs
enfants. C'est grave! Puis il y a des considérations d'utilité publique
qui veulent que ceci soit examiné. Les intérêts de la ville de Paris
peuvent en souffrir. Enfin, si l'affaire dépendait immédiatement de
moi, je ne pourrais pas me décider _hic et nunc_, il me faudrait un
rapport.

Le _Rapport_ est dans l'administration actuelle ce que sont les limbes
dans le christianisme. Jacquet connaissait la manie du rapport, et
il n'avait pas attendu cette occasion pour gémir sur ce ridicule
bureaucratique. Il savait que, depuis l'envahissement des affaires par
le rapport, révolution administrative consommée en 1804, il ne s'était
pas rencontré de ministre qui eût pris sur lui d'avoir une opinion, de
décider la moindre chose, sans que cette opinion, cette chose eût été
vannée, criblée, épluchée par les gâte-papier, les porte-grattoir et
les sublimes intelligences de ses bureaux. Jacquet (il était un de ces
hommes dignes d'avoir Plutarque pour biographe) reconnut qu'il s'était
trompé dans la marche de cette affaire, et l'avait rendue impossible en
voulant procéder légalement. Il fallait simplement transporter madame
Jules à l'une des terres de Desmarets; et, là, sous la complaisante
autorité d'un maire de village, satisfaire la douleur de son ami. La
légalité constitutionnelle et administrative n'enfante rien; c'est
un monstre infécond pour les peuples, pour les rois et pour les
intérêts privés; mais les peuples ne savent épeler que les principes
écrits avec du sang; or, les malheurs de la légalité seront toujours
pacifiques; elle aplatit une nation, voilà tout. Jacquet, homme de
liberté, revint alors en songeant aux bienfaits de l'arbitraire, car
l'homme ne juge les lois qu'à la lueur de ses passions. Puis, quand
Jacquet se vit en présence de Jules, force lui fut de le tromper, et le
malheureux, saisi par une fièvre violente, resta pendant deux jours au
lit. Le ministre parla, le soir même, dans un dîner ministériel, de la
fantaisie qu'avait un Parisien de faire brûler sa femme à la manière
des Romains. Les cercles de Paris s'occupèrent alors pour un moment des
funérailles antiques. Les choses anciennes devenant à la mode, quelques
personnes trouvèrent qu'il serait beau de rétablir, pour les grands
personnages, le bûcher funéraire. Cette opinion eut ses détracteurs
et ses défenseurs. Les uns disaient qu'il y avait trop de grands
hommes, et que cette coutume ferait renchérir le bois de chauffage,
que chez un peuple aussi ambulatoire dans ses volontés que l'était
le Français, il serait ridicule de voir à chaque terme un Longchamp
d'ancêtres promenés dans leurs urnes; puis, que, si les urnes avaient
de la valeur, il y avait chance de les trouver à l'encan, saisies,
pleines de respectables cendres, par les créanciers, gens habitués
à ne rien respecter. Les autres répondaient qu'il y aurait plus de
sécurité qu'au Père-Lachaise pour les aïeux à être ainsi casés, car,
dans un temps donné, la ville de Paris serait contrainte d'ordonner
une Saint-Barthélemy contre ses morts qui envahissaient la campagne et
menaçaient d'entreprendre un jour sur les terres de la Brie. Ce fut
enfin une de ces futiles et spirituelles discussions de Paris, qui trop
souvent creusent des plaies bien profondes. Heureusement pour Jules,
il ignora les conversations, les bons mots, les pointes que sa douleur
fournissait à Paris. Le préfet de Police fut choqué de ce que monsieur
Jacquet avait employé le Ministre pour éviter les lenteurs, la sagesse
de la haute voirie. L'exhumation de madame Jules était une question
de voirie. Donc le Bureau de police travaillait à répondre vertement
à la pétition, car il suffit d'une demande pour que l'Administration
soit saisie; or, une fois saisie, les choses vont loin, avec elle.
L'Administration peut mener toutes les questions jusqu'au Conseil
d'État, autre machine difficile à remuer. Le second jour, Jacquet fit
comprendre à son ami qu'il fallait renoncer à son projet; que, dans une
ville où le nombre des larmes brodées sur les draps noirs était tarifé,
où les lois admettaient sept classes d'enterrements, où l'on vendait au
poids de l'argent la terre des morts, où la douleur était exploitée,
tenue en partie double, où les prières de l'église se payaient cher,
où la Fabrique intervenait pour réclamer le prix de quelques filets
de voix ajoutées au _Dies iræ_, tout ce qui sortait de l'ornière
administrativement tracée à la douleur était impossible.

--C'eût été, dit Jules, un bonheur dans ma misère, j'avais formé le
projet de mourir loin d'ici, et désirais tenir Clémence entre mes bras
dans la tombe! Je ne savais pas que la bureaucratie pût allonger ses
ongles jusque dans nos cercueils.

Puis il voulut aller voir s'il y avait près de sa femme un peu de
place pour lui. Les deux amis se rendirent donc au cimetière. Arrivés
là, ils trouvèrent, comme à la porte des spectacles ou à l'entrée
des musées, comme dans la cour des diligences, des _ciceroni_ qui
s'offrirent à les guider dans le dédale du Père-Lachaise. Il leur était
impossible, à l'un comme à l'autre, de savoir où gisait Clémence.
Affreuse angoisse! Ils allèrent consulter le portier du cimetière.
Les morts ont un concierge, et il y a des heures auxquelles les morts
ne sont pas visibles. Il faudrait remuer tous les règlements de haute
et basse police pour obtenir le droit de venir pleurer à la nuit,
dans le silence et la solitude, sur la tombe où gît un être aimé.
Il y a consigne pour l'hiver, consigne pour l'été. Certes, de tous
les portiers de Paris, celui du Père-Lachaise est le plus heureux.
D'abord, il n'a point de cordon à tirer; puis, au lieu d'une loge, il
a une maison, un établissement qui n'est pas tout à fait un ministère,
quoiqu'il y ait un très-grand nombre d'administrés et plusieurs
employés, que ce gouverneur des morts ait un traitement et dispose
d'un pouvoir immense dont personne ne peut se plaindre: il fait de
l'arbitraire à son aise. Sa loge n'est pas non plus une maison de
commerce, quoiqu'il ait des bureaux, une comptabilité, des recettes,
des dépenses et des profits. Cet homme n'est ni un suisse, ni un
concierge, ni un portier; la porte qui reçoit les morts est toujours
béante; puis, quoiqu'il ait des monuments à conserver, ce n'est pas un
conservateur; enfin c'est une indéfinissable anomalie, autorité qui
participe de tout et qui n'est rien, autorité placée, comme la mort
dont elle vit, en dehors de tout. Néanmoins cet homme exceptionnel
relève de la ville de Paris, être chimérique comme le vaisseau qui
lui sert d'emblème, créature de raison mue par mille pattes rarement
unanimes dans leurs mouvements, en sorte que ses employés sont presque
inamovibles. Ce gardien du cimetière est donc le concierge arrivé à
l'état de fonctionnaire, non soluble par la dissolution. Sa place
n'est d'ailleurs pas une sinécure: il ne laisse inhumer personne sans
un permis, il doit compte de ses morts, il indique dans ce vaste
champ les six pieds carrés où vous mettrez quelque jour tout ce que
vous aimez, tout ce que vous haïssez, une maîtresse, un cousin. Oui,
sachez-le bien, tous les sentiments de Paris viennent aboutir à cette
loge, et s'y administrationalisent. Cet homme a des registres pour
coucher ses morts, ils sont dans leur tombe et dans ses cartons. Il
a sous lui des gardiens, des jardiniers, des fossoyeurs, des aides.
Il est un personnage. Les gens en pleurs ne lui parlent pas tout
d'abord. Il ne comparaît que dans les cas graves: un mort pris pour
un autre, un mort assassiné, une exhumation, un mort qui renaît. Le
buste du roi régnant est dans sa salle, et il garde peut-être les
anciens bustes royaux, impériaux, quasi-royaux dans quelque armoire,
espèce de petit Père-Lachaise pour les révolutions. Enfin, c'est un
homme public, un excellent homme, bon père et bon époux, épitaphe à
part. Mais tant de sentiments divers ont passé devant lui sous forme
de corbillard; mais il a tant vu de larmes, les vraies, les fausses;
mais il a vu la douleur sous tant de faces, et sur tant de faces, il
a vu six millions de douleurs éternelles! Pour lui, la douleur n'est
plus qu'une pierre de onze lignes d'épaisseur et de quatre pieds de
haut sur vingt-deux pouces de large. Quant aux _regrets_, ce sont les
ennuis de sa charge, il ne déjeune ni ne dîne jamais sans essuyer la
pluie d'une inconsolable affliction. Il est bon et tendre pour toutes
les autres affections: il pleurera sur quelque héros de drame, sur
monsieur Germeuil de _l'Auberge des Adrets_, l'homme à la culotte
beurre frais, assassiné par Macaire; mais son cœur s'est ossifié à
l'endroit des véritables morts. Les morts sont des chiffres pour lui;
son état est d'organiser la mort. Puis enfin, il se rencontre, trois
fois par siècle, une situation où son rôle devient sublime, et alors il
est sublime à toute heure... en temps de peste.

Quand Jacquet l'aborda, ce monarque absolu rentrait assez en colère.

--J'avais dit, s'écria-t-il, d'arroser les fleurs depuis la rue Masséna
jusqu'à la place Regnault de Saint-Jean-d'Angély! Vous vous êtes
moqué de cela, vous autres. Sac à papier! si les parents s'avisent
de venir aujourd'hui qu'il fait beau, ils s'en prendront à moi: ils
crieront comme des brûlés, ils diront des horreurs de nous et nous
calomnieront...

--Monsieur, lui dit Jacquet, nous désirerions savoir où a été inhumée
madame Jules.

--Madame Jules, _qui?_ demanda-t-il. Depuis huit jours, nous avons eu
trois madame Jules...

--Ah! dit-il en s'interrompant et regardant à la porte, voici le
convoi du colonel de Maulincour, allez chercher le permis... Un beau
convoi, ma foi! reprit-il. Il a suivi de près sa grand'mère. Il y a des
familles où ils dégringolent comme par gageure. Ça vous a un si mauvais
sang, ces Parisiens.

--Monsieur, lui dit Jacquet en lui frappant sur le bras, la personne
dont je vous parle est madame Jules Desmarets, la femme de l'Agent de
change.

--Ah! je sais, répondit-il en regardant Jacquet. N'était-ce pas un
convoi où il y avait treize voitures de deuil, et un seul parent dans
chacune des douze premières? C'était si drôle que ça nous a frappés...

--Monsieur, prenez garde. Monsieur Jules est avec moi, il peut vous
entendre, et ce que vous dites n'est pas convenable.

--Pardon, monsieur, vous avez raison. Excusez, je vous prenais pour des
héritiers.

--Monsieur, reprit-il en consultant un plan du cimetière, madame Jules
est rue du maréchal Lefebvre, allée nº 4, entre mademoiselle Raucourt,
de la Comédie-Française, et monsieur Moreau-Malvin, un fort boucher,
pour lequel il y a un tombeau de marbre blanc de commandé, qui sera
vraiment un des plus beaux de notre cimetière.

--Monsieur, dit Jacquet en interrompant le concierge, nous ne sommes
pas plus avancés...

--C'est vrai, répondit-il en regardant tout autour de lui.

--Jean, cria-t-il à un homme qu'il aperçut, conduisez ces messieurs à
la fosse de madame Jules, la femme d'un Agent de change! Vous savez,
près de mademoiselle Raucourt, la tombe où il y a un buste.

Et les deux amis marchèrent sous la conduite de l'un des gardiens;
mais ils ne parvinrent pas à la route escarpée qui menait à l'allée
supérieure du cimetière sans avoir essuyé plus de vingt propositions
que des entrepreneurs de marbrerie, de serrurerie et de sculpture
vinrent leur faire avec une grâce mielleuse.

--Si monsieur voulait faire construire _quelque chose_, nous pourrions
l'arranger à bien bon marché...

Jacquet fut assez heureux pour éviter à son ami ces paroles
épouvantables pour des cœurs saignants, et ils arrivèrent au lieu du
repos. En voyant cette terre fraîchement remuée, et où des maçons
avaient enfoncé des fiches afin de marquer la place des dés de pierre
nécessaires au serrurier pour poser sa grille, Jules s'appuya sur
l'épaule de Jacquet, en se soulevant par intervalles, pour jeter de
longs regards sur ce coin d'argile où il lui fallait laisser les
dépouilles de l'être par lequel il vivait encore.

--Comme elle est mal là! dit-il.

--Mais elle n'est pas là, lui répondit Jacquet, elle est dans ta
mémoire. Allons, viens, quitte cet odieux cimetière, où les morts sont
parés comme des femmes au bal.

--Si nous l'ôtions de là?

--Est-ce possible?

--Tout est possible, s'écria Jules.

--Je viendrai donc là, dit-il après une pause. Il y a de la place.

Jacquet réussit à l'emmener de cette enceinte divisée comme un damier
par des grilles en bronze, par d'élégants compartiments où étaient
enfermés des tombeaux tous enrichis de palmes, d'inscriptions, de
larmes aussi froides que les pierres dont s'étaient servis des gens
désolés pour faire sculpter leurs regrets et leurs armes. Il y a là
de bons mots gravés en noir, des épigrammes contre les curieux, des
_concetti_, des adieux spirituels, des rendez-vous pris où il ne se
trouve jamais qu'une personne, des biographies prétentieuses, du
clinquant, des guenilles, des paillettes. Ici des thyrses; là, des fers
de lance; plus loin, des urnes égyptiennes; çà et là, quelques canons;
partout, les emblèmes de mille professions; enfin tous les styles: du
mauresque, du grec, du gothique, des frises, des oves, des peintures,
des urnes, des génies, des temples, beaucoup d'immortelles fanées et
de rosiers morts. C'est une infâme comédie! c'est encore tout Paris
avec ses rues, ses enseignes, ses industries, ses hôtels; mais vu par
le verre dégrossissant de la lorgnette, un Paris microscopique, réduit
aux petites dimensions des ombres, des larves, des morts, un genre
humain qui n'a plus rien de grand que sa vanité. Puis Jules aperçut
à ses pieds, dans la longue vallée de la Seine, entre les coteaux de
Vaugirard, de Meudon, entre ceux de Belleville et de Montmartre, le
véritable Paris, enveloppé d'un voile bleuâtre, produit par ses fumées,
et que la lumière du soleil rendait alors diaphane. Il embrassa d'un
coup d'œil furtif ces quarante mille maisons, et dit, en montrant
l'espace compris entre la colonne de la place Vendôme et la coupole
d'or des Invalides:--Elle m'a été enlevée là, par la funeste curiosité
de ce monde qui s'agite et se presse, pour se presser et s'agiter.

A quatre lieues de là, sur les bords de la Seine, dans un modeste
village assis au penchant de l'une des collines qui dépendent de cette
longue enceinte montueuse au milieu de laquelle le grand Paris se
remue, comme un enfant dans son berceau, il se passait une scène de
mort et de deuil, mais dégagée de toutes les pompes parisiennes, sans
accompagnements de torches ni de cierges, ni de voitures drapées, sans
prières catholiques, la mort toute simple. Voici le fait. Le corps
d'une jeune fille était venu matinalement échouer sur la berge, dans
la vase et les joncs de la Seine. Des tireurs de sable, qui allaient
à l'ouvrage, l'aperçurent en montant dans leur frêle bateau.--Tiens!
cinquante francs de gagnés, dit l'un d'eux.--C'est vrai, dit
l'autre. Et ils abordèrent auprès de la morte.--C'est une bien belle
fille.--Allons faire notre déclaration. Et les deux tireurs de sable,
après avoir couvert le corps de leurs vestes, allèrent chez le maire
du village, qui fut assez embarrassé d'avoir à faire le procès-verbal
nécessité par cette trouvaille.

Le bruit de cet événement se répandit avec la promptitude télégraphique
particulière aux pays où les communications sociales n'ont aucune
interruption, et où les médisances, les bavardages, les calomnies, le
conte social dont se repaît le monde ne laisse point de lacune d'une
borne à une autre. Aussitôt des gens qui vinrent à la Mairie tirèrent
le maire de tout embarras. Ils convertirent le procès-verbal en un
simple acte de décès. Par leurs soins, le corps de la fille fut reconnu
pour être celui de la demoiselle Ida Gruget, couturière en corsets,
demeurant rue de la Corderie-du-Temple, nº 14. La police judiciaire
intervint, la veuve Gruget, mère de la défunte, arriva, munie de la
dernière lettre de sa fille. Au milieu des gémissements de la mère, un
médecin constata l'asphyxie par l'invasion du sang noir dans le système
pulmonaire, et tout fut dit. Les enquêtes faites, les renseignements
donnés, le soir, à six heures, l'autorité permit d'inhumer la grisette.
Le curé du lieu refusa de la recevoir à l'église et de prier pour
elle. Ida Gruget fut alors ensevelie dans un linceul par une vieille
paysanne, et mise dans cette bière vulgaire, faite en planches de
sapin, puis portée au cimetière par quatre hommes, et suivie de
quelques paysannes curieuses, qui se racontaient cette mort en la
commentant avec une surprise mêlée de commisération. La veuve Gruget
fut charitablement retenue par une vieille dame, qui l'empêcha de se
joindre au triste convoi de sa fille. Un homme à triples fonctions,
sonneur, bedeau, fossoyeur de la paroisse, avait fait une fosse dans
le cimetière du village, cimetière d'un demi-arpent, situé derrière
l'église; une église bien connue, église classique, ornée d'une tour
carrée à toit pointu couvert en ardoise, soutenue à l'extérieur
par des contreforts anguleux. Derrière le rond décrit par le chœur,
se trouvait le cimetière, entouré de murs en ruines, champ plein de
monticules; ni marbres, ni visiteurs, mais certes sur chaque sillon des
pleurs et des regrets véritables qui manquèrent à Ida Gruget. Elle fut
jetée dans un coin parmi des ronces et de hautes herbes. Quand la bière
fut descendue dans ce champ si poétique par sa simplicité, le fossoyeur
se trouva bientôt seul, à la nuit tombante. En comblant cette fosse, il
s'arrêtait par intervalles pour regarder dans le chemin, par-dessus le
mur; il y eut un moment où, la main appuyée sur sa pioche, il examina
la Seine, qui lui avait amené ce corps.

--Pauvre fille! s'écria un homme survenu là tout à coup.

--Vous m'avez fait peur, monsieur! dit le fossoyeur.

--Y a-t-il eu un service pour celle que vous enterrez?

--Non, monsieur. Monsieur le curé n'a pas voulu. Voilà la première
personne enterrée ici sans être de la paroisse. Ici, tout le monde se
connaît. Est-ce que monsieur?... Tiens, il est parti!

Quelques jours s'étaient écoulés, lorsqu'un homme vêtu de noir se
présenta chez monsieur Jules et, sans vouloir lui parler, remit dans la
chambre de sa femme une grande urne de porphyre, sur laquelle il lut
ces mots:

    INVITA LEGE,
    CONJUGI MŒRENTI
    FILIOLÆ CINERES
    RESTITUIT,
    AMICIS XII JUVANTIBUS,
    MORIBUNDUS PATER.

--Quel homme! dit Jules en fondant en larmes. Huit jours suffirent à
l'Agent de change pour obéir à tous les désirs de sa femme, et pour
mettre ordre à ses affaires; il vendit sa charge au frère de Martin
Faleix, et partit de Paris au moment où l'Administration discutait
encore s'il était licite à un citoyen de disposer du corps de sa femme.

Qui n'a pas rencontré sur les boulevards de Paris, au détour d'une
rue ou sous les arcades du Palais-Royal, enfin en quelque lieu du
monde où le hasard veuille le présenter, un être, un homme ou femme,
à l'aspect duquel mille pensées confuses naissent en l'esprit! A son
aspect, nous sommes subitement intéressés ou par des traits dont la
conformation bizarre annonce une vie agitée, ou par l'ensemble curieux
que présentent les gestes, l'air, la démarche et les vêtements, ou
par quelque regard profond, ou par d'autres _je ne sais quoi_ qui
saisissent fortement et tout à coup, sans que nous nous expliquions
bien précisément la cause de notre émotion. Puis, le lendemain,
d'autres pensées, d'autres images parisiennes emportent ce rêve
passager. Mais si nous rencontrons encore le même personnage, soit
passant à heure fixe, comme un employé de Mairie qui appartient au
mariage pendant huit heures, soit errant dans les promenades, comme ces
gens qui semblent être un mobilier acquis aux rues de Paris, et que
l'on retrouve dans les lieux publics, aux premières représentations
ou chez les restaurateurs, dont ils sont le plus bel ornement, alors
cette créature s'inféode à votre souvenir, et y reste comme un
premier volume de roman dont la fin nous échappe. Nous sommes tentés
d'interroger cet inconnu, et de lui dire:--Qui êtes-vous? Pourquoi
flânez-vous? De quel droit avez-vous un col plissé, une canne à pomme
d'ivoire, un gilet passé? Pourquoi ces lunettes bleues à doubles
verres, ou pourquoi conservez-vous la cravate des _muscadins_? Parmi
ces créations errantes, les unes appartiennent à l'espèce des dieux
Termes; elles ne disent rien à l'âme; _elles sont là_, voilà tout:
pourquoi, personne ne le sait; c'est de ces figures semblables à
celles qui servent de type aux sculpteurs pour les quatre Saisons,
pour le Commerce et l'Abondance. Quelques autres, anciens avoués,
vieux négociants, antiques généraux, s'en vont, marchent et paraissent
toujours arrêtées. Semblables à des arbres qui se trouvent à moitié
déracinés au bord d'un fleuve, elles ne semblent jamais faire partie du
torrent de Paris, ni de sa foule jeune et active. Il est impossible de
savoir si l'on a oublié de les enterrer, ou si elles se sont échappées
du cercueil; elles sont arrivées à un état quasi fossile. Un de ces
_Melmoth_ parisiens était venu se mêler depuis quelques jours parmi la
population sage et recueillie qui, lorsque le ciel est beau, meuble
infailliblement l'espace enfermé entre la grille sud du Luxembourg et
la grille nord de l'Observatoire, espace sans genre, espace neutre
dans Paris. En effet, là, Paris n'est plus; et là, Paris est encore.
Ce lieu tient à la fois de la place, de la rue, du boulevard, de la
fortification, du jardin, de l'avenue, de la route, de la province,
de la capitale; certes, il y a de tout cela: mais ce n'est rien de
tout cela: c'est un désert. Autour de ce lieu sans nom, s'élèvent les
Enfants-Trouvés, la Bourbe, l'hôpital Cochin, les Capucins, l'hospice
La Rochefoucault, les Sourds-Muets, l'hôpital du Val-de-Grâce; enfin,
tous les vices et tous les malheurs de Paris ont là leur asile; et,
pour que rien ne manquât à cette enceinte philanthropique, la Science
y étudie les Marées et les Longitudes; monsieur de Chateaubriand y
a mis l'infirmerie Marie-Thérèse, et les Carmélites y ont fondé un
couvent. Les grandes situations de la vie sont représentées par les
cloches qui sonnent incessamment dans ce désert, et pour la mère qui
accouche, et pour l'enfant qui naît, et pour le vice qui succombe,
et pour l'ouvrier qui meurt, et pour la vierge qui prie, et pour le
vieillard qui a froid, et pour le génie qui se trompe. Puis, à deux
pas, est le cimetière du Mont-Parnasse, qui attire d'heure en heure
les chétifs convois du faubourg Saint-Marceau. Cette esplanade, d'où
l'on domine Paris, a été conquise par les joueurs de boules, vieilles
figures grises, pleines de bonhomie, braves gens qui continuent nos
ancêtres, et dont les physionomies ne peuvent être comparées qu'à
celles de leur public, à la galerie mouvante qui les suit. L'homme
devenu depuis quelques jours l'habitant de ce quartier désert assistait
assidûment aux parties de boules, et pouvait, certes, passer pour la
créature la plus saillante de ces groupes, qui, s'il était permis
d'assimiler les Parisiens aux différentes classes de la zoologie,
appartiendraient au genre des mollusques. Ce nouveau venu marchait
sympathiquement avec le _cochonnet_, petite boule qui sert de point
de mire, et constitue l'intérêt de la partie; il s'appuyait contre
un arbre quand le cochonnet s'arrêtait; puis, avec la même attention
qu'un chien en prête aux gestes de son maître, il regardait les boules
volant dans l'air ou roulant à terre. Vous l'eussiez pris pour le
génie fantastique du cochonnet. Il ne disait rien, et les joueurs de
boules, les hommes les plus fanatiques qui se soient rencontrés parmi
les sectaires de quelque religion que ce soit, ne lui avaient jamais
demandé compte de ce silence obstiné; seulement, quelques esprits
forts le croyaient sourd et muet. Dans les occasions où il fallait
déterminer les différentes distances qui se trouvaient entre les boules
et le cochonnet, la canne de l'inconnu devenait la mesure infaillible,
les joueurs venaient alors la prendre dans les mains glacées de ce
vieillard, sans la lui emprunter par un mot, sans même lui faire un
signe d'amitié. Le prêt de sa canne était comme une servitude à
laquelle il avait négativement consenti. Quand il survenait une averse,
il restait près du cochonnet, esclave des boules, gardien de la partie
commencée. La pluie ne le surprenait pas plus que le beau temps,
et il était, comme les joueurs, une espèce intermédiaire entre le
Parisien qui a le moins d'intelligence, et l'animal qui en a le plus.
D'ailleurs, pâle et flétri, sans soins de lui-même, distrait, il venait
souvent nu-tête, montrant ses cheveux blanchis et son crâne carré,
jaune, dégarni, semblable au genou qui perce le pantalon d'un pauvre.
Il était béant, sans idées dans le regard, sans appui précis dans la
démarche; il ne souriait jamais, ne levait jamais les yeux au ciel, et
les tenait habituellement baissés vers la terre, et semblait toujours
y chercher quelque chose. A quatre heures, une vieille femme venait le
prendre pour le ramener on ne sait où, en le traînant à la remorque
par le bras, comme une jeune fille tire une chèvre capricieuse qui
veut brouter encore quand il faut venir à l'étable. Ce vieillard était
quelque chose d'horrible à voir.

[Illustration: FERRAGUS XXIII.

  Il s'appuyait contre un arbre quand le cochonnet s'arrêtait.

                                                             FERRAGUS.]

Dans l'après-midi, Jules, seul dans une calèche de voyage lestement
menée par la rue de l'Est, déboucha sur l'esplanade de l'Observatoire
au moment où ce vieillard, appuyé sur un arbre, se laissait prendre sa
canne au milieu des vociférations de quelques joueurs pacifiquement
irrités. Jules, croyant reconnaître cette figure, voulut s'arrêter, et
sa voiture s'arrêta précisément. En effet, le postillon, serré par des
charrettes, ne demanda point passage aux joueurs de boules insurgés, il
avait trop de respect pour les émeutes, le postillon.

--C'est lui, dit Jules en découvrant enfin dans ce débris humain
Ferragus XXIII, chef des Dévorants. Comme il l'aimait! ajouta-t-il
après une pause. Marchez donc, postillon! cria-t-il.


  Paris, février 1833.



II.

LA DUCHESSE DE LANGEAIS.

  A FRANTZ LISZT.


Il existe dans une ville espagnole située sur une île de la
Méditerranée, un couvent de Carmélites Déchaussées où la règle de
l'Ordre institué par sainte Thérèse s'est conservée dans la rigueur
primitive de la réformation due à cette illustre femme. Ce fait est
vrai, quelque extraordinaire qu'il puisse paraître. Quoique les
maisons religieuses de la Péninsule et celles du Continent aient
été presque toutes détruites ou bouleversées par les éclats de la
révolution française et des guerres napoléoniennes, cette île ayant
été constamment protégée par la marine anglaise, son riche couvent
et ses paisibles habitants se trouvèrent à l'abri des troubles et
des spoliations générales. Les tempêtes de tout genre qui agitèrent
les quinze premières années du dix-neuvième siècle se brisèrent donc
devant ce rocher, peu distant des côtes de l'Andalousie. Si le nom de
l'empereur vint bruire jusque sur cette plage, il est douteux que son
fantastique cortége de gloire et les flamboyantes majestés de sa vie
météorique aient été comprises par les saintes filles agenouillées
dans ce cloître. Une rigidité conventuelle que rien n'avait altérée
recommandait cet asile dans toutes les mémoires du monde catholique.
Aussi, la pureté de sa règle y attira-t-elle, des points les plus
éloignés de l'Europe, de tristes femmes dont l'âme, dépouillée de
tous liens humains, soupirait après ce long suicide accompli dans
le sein de Dieu. Nul couvent n'était d'ailleurs plus favorable au
détachement complet des choses d'ici-bas, exigé par la vie religieuse.
Cependant, il se voit sur le Continent un grand nombre de ces maisons
magnifiquement bâties au gré de leur destination. Quelques-unes sont
ensevelies au fond des vallées les plus solitaires; d'autres suspendues
au-dessus des montagnes les plus escarpées, ou jetées au bord des
précipices; partout l'homme a cherché les poésies de l'infini, la
solennelle horreur du silence; partout il a voulu se mettre au plus
près de Dieu: il l'a quêté sur les cimes, au fond des abîmes, au bord
des falaises, et l'a trouvé partout. Mais nulle autre part que sur ce
rocher à demi européen, africain à demi, ne pouvaient se rencontrer
autant d'harmonies différentes qui toutes concourussent à si bien
élever l'âme, à en égaliser les impressions les plus douloureuses,
à en attiédir les plus vives, à faire aux peines de la vie un lit
profond. Ce monastère a été construit à l'extrémité de l'île, au point
culminant du rocher, qui, par un effet de la grande révolution du
globe, est cassé net du côté de la mer, où, sur tous les points, il
présente les vives arêtes de ses tables légèrement rongées à la hauteur
de l'eau, mais infranchissables. Ce roc est protégé de toute atteinte
par des écueils dangereux qui se prolongent au loin, et dans lesquels
se joue le flot brillant de la Méditerranée. Il faut donc être en mer
pour apercevoir les quatre corps du bâtiment carré dont la forme, la
hauteur, les ouvertures ont été minutieusement prescrites par les
lois monastiques. Du côté de la ville, l'église masque entièrement
les solides constructions du cloître, dont les toits sont couverts de
larges dalles qui les rendent invulnérables aux coups de vent, aux
orages et à l'action du soleil. L'église, due aux libéralités d'une
famille espagnole, couronne la ville. La façade hardie, élégante,
donne une grande et belle physionomie à cette petite cité maritime.
N'est-ce pas un spectacle empreint de toutes nos sublimités terrestres
que l'aspect d'une ville dont les toits pressés, presque tous disposés
en amphithéâtre devant un joli port, sont surmontés d'un magnifique
portail à triglyphe gothique, à campaniles, à tours menues, à flèches
découpées? La religion dominant la vie, en en offrant sans cesse
aux hommes la fin et les moyens, image tout espagnole d'ailleurs!
Jetez ce paysage au milieu de la Méditerranée, sous un ciel brûlant;
accompagnez-le de quelques palmiers, de plusieurs arbres rabougris,
mais vivaces qui mêlaient leurs vertes frondaisons agitées aux
feuillages sculptés de l'architecture immobile? Voyez les franges de
la mer blanchissant les rescifs, et s'opposant au bleu saphir des
eaux; admirez les galeries, les terrasses bâties en haut de chaque
maison et où les habitants viennent respirer l'air du soir parmi
les fleurs, entre la cime des arbres de leurs petits jardins. Puis,
dans le port, quelques voiles. Enfin, par la sérénité d'une nuit qui
commence, écoutez la musique des orgues, le chant des offices, et les
sons admirables des cloches en pleine mer. Partout du bruit et du
calme; mais plus souvent le calme partout. Intérieurement, l'église se
partageait en trois nefs sombres et mystérieuses. La furie des vents
ayant sans doute interdit à l'architecte de construire latéralement
ces arcs-boutants qui ornent presque partout les cathédrales, et entre
lesquels sont pratiquées des chapelles, les murs qui flanquaient les
deux petites nefs et soutenaient ce vaisseau, n'y répandaient aucune
lumière. Ces fortes murailles présentaient à l'extérieur l'aspect
de leurs masses grisâtres, appuyées, de distance en distance, sur
d'énormes contreforts. La grande nef et ses deux petites galeries
latérales étaient donc uniquement éclairées par la rose à vitraux
coloriés, attachée avec un art miraculeux au-dessus du portail, dont
l'exposition favorable avait permis le luxe des dentelles de pierre
et des beautés particulières à l'ordre improprement nommé gothique.
La plus grande portion de ces trois nefs était livrée aux habitants
de la ville, qui venaient y entendre la messe et les offices. Devant
le chœur, se trouvait une grille derrière laquelle pendait un rideau
brun à plis nombreux, légèrement entr'ouvert au milieu, de manière à
ne laisser voir que l'officiant et l'autel. La grille était séparée,
à intervalles égaux, par des piliers qui soutenaient une tribune
intérieure et les orgues. Cette construction, en harmonie avec les
ornements de l'église, figurait extérieurement, en bois sculpté, les
colonnettes des galeries supportées par les piliers de la grande nef.
Il eût donc été impossible à un curieux assez hardi pour monter sur
l'étroite balustrade de ces galeries de voir dans le chœur autre chose
que les longues fenêtres octogones et coloriées qui s'élevaient par
pans égaux, autour du maître-autel.

Lors de l'expédition française faite en Espagne pour rétablir
l'autorité du roi Ferdinand VII, et après la prise de Cadix, un général
français, venu dans cette île pour y faire reconnaître le gouvernement
royal, y prolongea son séjour, dans le but de voir ce couvent, et
trouva moyen de s'y introduire. L'entreprise était certes délicate.
Mais un homme de passion, un homme dont la vie n'avait été, pour ainsi
dire, qu'une suite de poésies en action, et qui avait toujours fait
des romans au lieu d'en écrire, un homme d'exécution surtout, devait
être tenté par une chose en apparence impossible. S'ouvrir légalement
les portes d'un couvent de femmes? A peine le pape ou l'archevêque
métropolitain l'eussent-ils permis. Employer la ruse ou la force? en
cas d'indiscrétion, n'était-ce pas perdre son état, toute sa fortune
militaire, et manquer le but? Le duc d'Angoulême était encore en
Espagne, et de toutes les fautes que pouvait impunément commettre un
homme aimé par le généralissime, celle-là seule l'eût trouvé sans
pitié. Ce général avait sollicité sa mission afin de satisfaire une
secrète curiosité, quoique jamais curiosité n'ait été plus désespérée.
Mais cette dernière tentative était une affaire de conscience. La
maison de ces Carmélites était le seul couvent espagnol qui eût échappé
à ses recherches. Pendant la traversée, qui ne dura pas une heure,
il s'éleva dans son âme un pressentiment favorable à ses espérances.
Puis, quoique du couvent il n'eût vu que les murailles, que de ces
religieuses il n'eût pas même aperçu les robes, et qu'il n'eût écouté
que les chants de la Liturgie, il rencontra sous ces murailles et dans
ces chants de légers indices qui justifièrent son frêle espoir. Enfin,
quelque légers que fussent des soupçons si bizarrement réveillés,
jamais passion humaine ne fut plus violemment intéressée que ne l'était
alors la curiosité du général. Mais il n'y a point de petits événements
pour le cœur; il grandit tout; il met dans les mêmes balances la chute
d'un empire de quatorze ans et la chute d'un gant de femme, et presque
toujours le gant y pèse plus que l'empire. Or, voici les faits dans
toute leur simplicité positive. Après les faits viendront les émotions.

Une heure après que le général eut abordé cet îlot, l'autorité royale
y fut rétablie. Quelques Espagnols constitutionnels, qui s'y étaient
nuitamment réfugiés après la prise de Cadix, s'embarquèrent sur un
bâtiment que le général leur permit de fréter pour s'en aller à
Londres. Il n'y eut donc là ni résistance ni réaction. Cette petite
Restauration insulaire n'allait pas sans une messe, à laquelle
durent assister les deux compagnies commandées pour l'expédition.
Or, ne connaissant pas la rigueur de la clôture chez les Carmélites
Déchaussées, le général avait espéré pouvoir obtenir, dans l'église,
quelques renseignements sur les religieuses enfermées dans le couvent,
dont une d'elles peut-être lui était plus chère que la vie et plus
précieuse que l'honneur. Ses espérances furent d'abord cruellement
déçues. La messe fut, à la vérité, célébrée avec pompe. En faveur
de la solennité, les rideaux qui cachaient habituellement le chœur
furent ouverts, et en laissèrent voir les richesses, les précieux
tableaux et les châsses ornées de pierreries, dont l'éclat effaçait
celui des nombreux _ex-voto_ d'or et d'argent attachés par les marins
de ce port aux piliers de la grande nef. Les religieuses s'étaient
toutes réfugiées dans la tribune de l'orgue. Cependant, malgré ce
premier échec, durant la messe d'actions de grâces, se développa
largement le drame le plus secrètement intéressant qui jamais ait
fait battre un cœur d'homme. La sœur qui touchait l'orgue excita un
si vif enthousiasme qu'aucun des militaires ne regretta d'être venu
à l'office. Les soldats même y trouvèrent du plaisir, et tous les
officiers furent dans le ravissement. Quant au général, il resta calme
et froid en apparence. Les sensations que lui causèrent les différents
morceaux exécutés par la religieuse sont du petit nombre de choses
dont l'expression est interdite à la parole, et la rend impuissante,
mais qui, semblables à la mort, à Dieu, à l'Éternité, ne peuvent
s'apprécier que dans le léger point de contact qu'elles ont avec les
hommes. Par un singulier hasard, la musique des orgues paraissait
appartenir à l'école de Rossini, le compositeur qui a transporté
le plus de passion humaine dans l'art musical, et dont les œuvres
inspireront quelque jour, par leur nombre et leur étendue, un respect
homérique. Parmi les partitions dues à ce beau génie, la religieuse
semblait avoir plus particulièrement étudié celle du _Mose_, sans
doute parce que le sentiment de la musique sacrée s'y trouve exprimé
au plus haut degré. Peut-être ces deux esprits, l'un si glorieusement
européen, l'autre inconnu, s'étaient-ils rencontrés dans l'intuition
d'une même poésie. Cette opinion était celle de deux officiers, vrais
_dilettanti_, qui regrettaient sans doute en Espagne le théâtre Favart.
Enfin, au _Te Deum_, il fut impossible de ne pas reconnaître une âme
française dans le caractère que prit soudain la musique. Le triomphe
du Roi Très-Chrétien excitait évidemment la joie la plus vive au fond
du cœur de cette religieuse. Certes elle était Française. Bientôt le
sentiment de la patrie éclata, jaillit comme une gerbe de lumière
dans une réplique des orgues où la sœur introduisit des motifs qui
respirèrent toute la délicatesse du goût parisien, et auxquels se
mêlèrent vaguement les pensées de nos plus beaux airs nationaux. Des
mains espagnoles n'eussent pas mis, à ce gracieux hommage fait aux
armes victorieuses, la chaleur qui acheva de déceler l'origine de la
musicienne.

--Il y a donc de la France partout? dit un soldat.

Le général était sorti pendant le _Te Deum_, il lui avait été
impossible de l'écouter. Le jeu de la musicienne lui dénonçait une
femme aimée avec ivresse, et qui s'était si profondément ensevelie
au cœur de la religion et si soigneusement dérobée aux regards du
monde, qu'elle avait échappé jusqu'alors à des recherches obstinées
adroitement faites par des hommes qui disposaient et d'un grand pouvoir
et d'une intelligence supérieure. Le soupçon réveillé dans le cœur du
général fut presque justifié par le vague rappel d'un air délicieux
de mélancolie, l'air de _Fleuve du Tage_, romance française dont
souvent il avait entendu jouer le prélude dans un boudoir de Paris à
la personne qu'il aimait, et dont cette religieuse venait alors de
se servir pour exprimer, au milieu de la joie des triomphateurs, les
regrets d'une exilée. Terrible sensation! Espérer la résurrection d'un
amour perdu, le retrouver encore perdu, l'entrevoir mystérieusement,
après cinq années pendant lesquelles la passion s'était irritée dans
le vide, et agrandie par l'inutilité des tentatives faites pour la
satisfaire!

Qui, dans sa vie, n'a pas, une fois au moins, bouleversé son chez-soi,
ses papiers, sa maison, fouillé sa mémoire avec impatience en cherchant
un objet précieux, et ressenti l'ineffable plaisir de le trouver, après
un jour ou deux consumés en recherches vaines; après avoir espéré,
désespéré de le rencontrer; après avoir dépensé les irritations les
plus vives de l'âme pour ce rien important qui causait presque une
passion? Eh! bien, étendez cette espèce de rage sur cinq années;
mettez une femme, un cœur, un amour à la place de ce rien; transportez
la passion dans les plus hautes régions du sentiment; puis supposez
un homme ardent, un homme à cœur et face de lion, un de ces hommes à
crinière qui imposent et communiquent à ceux qui les envisagent une
respectueuse terreur! Peut-être comprendrez-vous alors la brusque
sortie du général pendant le _Te Deum_, au moment où le prélude d'une
romance jadis écoutée avec délices par lui, sous des lambris dorés,
vibra sous la nef de cette église marine.

Il descendit la rue montueuse qui conduisait à cette église, et ne
s'arrêta qu'au moment où les sons graves de l'orgue ne parvinrent plus
à son oreille. Incapable de songer à autre chose qu'à son amour, dont
la volcanique éruption lui brûlait le cœur, le général français ne
s'aperçut de la fin du _Te Deum_ qu'au moment où l'assistance espagnole
descendit par flots. Il sentit que sa conduite ou son attitude
pouvaient paraître ridicules, et revint prendre sa place à la tête
du cortége, en disant à l'alcade et au gouverneur de la ville qu'une
subite indisposition l'avait obligé d'aller prendre l'air. Puis,
afin de pouvoir rester dans l'île, il songea soudain à tirer parti de
ce prétexte d'abord insouciamment donné. Objectant l'aggravation de
son malaise, il refusa de présider le repas offert par les autorités
insulaires aux officiers français; il se mit au lit, et fit écrire au
major général pour lui annoncer la passagère maladie qui le forçait
de remettre à un colonel le commandement des troupes. Cette ruse si
vulgaire, mais si naturelle, le rendit libre de tout soin pendant
le temps nécessaire à l'accomplissement de ses projets. En homme
essentiellement catholique et monarchique, il s'informa de l'heure des
offices et affecta le plus grand attachement aux pratiques religieuses,
piété qui, en Espagne, ne devait surprendre personne.

Le lendemain même, pendant le départ de ses soldats, le général se
rendit au couvent pour assister aux vêpres. Il trouva l'église désertée
par les habitants qui, malgré leur dévotion, étaient allés voir sur
le port l'embarcation des troupes. Le Français, heureux de se trouver
seul dans l'église, eut soin d'en faire retentir les voûtes sonores
du bruit de ses éperons; il y marcha bruyamment, il toussa, il se
parla tout haut à lui-même pour apprendre aux religieuses, et surtout
à la musicienne, que, si les Français partaient, il en restait un.
Ce singulier avis fut-il entendu, compris?... le général le crut. Au
_Magnificat_, les orgues semblèrent lui faire une réponse qui lui fut
apportée par les vibrations de l'air. L'âme de la religieuse vola vers
lui sur les ailes de ses notes, et s'émut dans le mouvement des sons.
La musique éclata dans toute sa puissance; elle échauffa l'église.
Ce chant de joie, consacré par la sublime liturgie de la Chrétienté
Romaine pour exprimer l'exaltation de l'âme en présence des splendeurs
du Dieu toujours vivant, devint l'expression d'un cœur presque effrayé
de son bonheur, en présence des splendeurs d'un périssable amour qui
durait encore et venait l'agiter au delà de la tombe religieuse où
s'ensevelissent les femmes pour renaître épouses du Christ.

L'orgue est certes le plus grand, le plus audacieux, le plus
magnifique de tous les instruments créés par le génie humain. Il est
un orchestre entier, auquel une main habile peut tout demander, il
peut tout exprimer. N'est-ce pas, en quelque sorte, un piédestal sur
lequel l'âme se pose pour s'élancer dans les espaces lorsque, dans
son vol, elle essaie de tracer mille tableaux, de peindre la vie,
de parcourir l'infini qui sépare le ciel de la terre? Plus un poète
en écoute les gigantesques harmonies, mieux il conçoit qu'entre les
hommes agenouillés et le Dieu caché par les éblouissants rayons du
Sanctuaire les cent voix de ce chœur terrestre peuvent seules combler
les distances, et sont le seul truchement assez fort pour transmettre
au ciel les prières humaines dans l'omnipotence de leurs modes, dans la
diversité de leurs mélancolies, avec les teintes de leurs méditatives
extases, avec les jets impétueux de leurs repentirs et les mille
fantaisies de toutes les croyances. Oui, sous ces longues voûtes,
les mélodies enfantées par le génie des choses saintes trouvent des
grandeurs inouïes dont elles se parent et se fortifient. Là, le jour
affaibli, le silence profond, les chants qui alternent avec le tonnerre
des orgues, font à Dieu comme un voile à travers lequel rayonnent
ses lumineux attributs. Toutes ces richesses sacrées semblèrent être
jetées comme un grain d'encens sur le frêle autel de l'Amour à la
face du trône éternel d'un Dieu jaloux et vengeur. En effet, la joie
de la religieuse n'eut pas ce caractère de grandeur et de gravité
qui doit s'harmonier avec les solennités du _Magnificat_; elle lui
donna de riches, de gracieux développements, dont les différents
rhythmes accusaient une gaieté humaine. Ses motifs eurent le brillant
des roulades d'une cantatrice qui tâche d'exprimer l'amour, et ses
chants sautillèrent comme l'oiseau près de sa compagne. Puis, par
moments, elle s'élançait par bonds dans le passé pour y folâtrer,
pour y pleurer tour à tour. Son mode changeant avait quelque chose
de désordonné comme l'agitation de la femme heureuse du retour de
son amant. Puis, après les fugues flexibles du délire et les effets
merveilleux de cette reconnaissance fantastique, l'âme qui parlait
ainsi fit un retour sur elle-même. La musicienne, passant du majeur au
mineur, sut instruire son auditeur de sa situation présente. Soudain
elle lui raconta ses longues mélancolies et lui dépeignit sa lente
maladie morale. Elle avait aboli chaque jour un sens, retranché chaque
nuit quelque pensée, réduit graduellement son cœur en cendres. Après
quelques molles ondulations, sa musique prit, de teinte en teinte,
une couleur de tristesse profonde. Bientôt les échos versèrent les
chagrins à torrents. Enfin tout à coup les hautes notes firent détonner
un concert de voix angéliques, comme pour annoncer à l'amant perdu,
mais non pas oublié, que la réunion des deux âmes ne se ferait plus
que dans les cieux: touchante espérance! Vint l'_Amen_. Là, plus de
joie ni de larmes dans les airs; ni mélancolie, ni regrets. L'_Amen_
fut un retour à Dieu; ce dernier accord fut grave, solennel, terrible.
La musicienne déploya tous les crêpes de la religieuse, et, après les
derniers grondements des basses, qui firent frémir les auditeurs jusque
dans leurs cheveux, elle sembla s'être replongée dans la tombe d'où
elle était pour un moment sortie. Quand les airs eurent, par degrés,
cessé leurs vibrations oscillatoires, vous eussiez dit que l'église,
jusque-là lumineuse, rentrait dans une profonde obscurité.

Le général avait été rapidement emporté par la course de ce vigoureux
génie, et l'avait suivi dans les régions qu'il venait de parcourir.
Il comprenait, dans toute leur étendue, les images dont abonda cette
brûlante symphonie, et pour lui ces accords allaient bien loin. Pour
lui, comme pour la sœur, ce poème était l'avenir, le présent et le
passé. La musique, même celle du théâtre, n'est-elle pas, pour les
âmes tendres et poétiques, pour les cœurs souffrants et blessés, un
texte qu'elles développent au gré de leurs souvenirs? S'il faut un
cœur de poète pour faire un musicien, ne faut-il pas de la poésie
et de l'amour pour écouter, pour comprendre les grandes œuvres
musicales? La Religion, l'Amour et la Musique ne sont-ils pas la
triple expression d'un même fait, le besoin d'expansion dont est
travaillée toute âme noble? Ces trois poésies vont toutes à Dieu, qui
dénoue toutes les émotions terrestres. Aussi cette sainte Trinité
humaine participe-t-elle des grandeurs infinies de Dieu, que nous ne
configurons jamais sans l'entourer des feux de l'amour, des sistres
d'or de la musique, de lumière et d'harmonie. N'est-il pas le principe
et la fin de nos œuvres?

Le Français devina que, dans ce désert, sur ce rocher entouré par
la mer, la religieuse s'était emparée de la musique pour y jeter le
surplus de passion qui la dévorait. Était-ce un hommage fait à Dieu
de son amour, était-ce le triomphe de l'amour sur Dieu? questions
difficiles à décider. Mais, certes, le général ne put douter qu'il ne
retrouvât en ce cœur mort au monde une passion tout aussi brûlante que
l'était la sienne. Les vêpres finies, il revint chez l'alcade, où il
était logé. Restant d'abord en proie aux mille jouissances que prodigue
une satisfaction long-temps attendue, péniblement cherchée, il ne vit
rien au delà. Il était toujours aimé. La solitude avait grandi l'amour
dans ce cœur, autant que l'amour avait été grandi dans le sien par les
barrières successivement franchies et mises par cette femme entre elle
et lui. Cet épanouissement de l'âme eut sa durée naturelle. Puis vint
le désir de revoir cette femme, de la disputer à Dieu, de la lui ravir,
projet téméraire qui plut à cet homme audacieux. Après le repas, il se
coucha pour éviter les questions, pour être seul, pour pouvoir penser
sans trouble, et resta plongé dans les méditations les plus profondes,
jusqu'au lendemain matin. Il ne se leva que pour aller à la messe. Il
vint à l'église, il se plaça près de la grille; son front touchait
le rideau; il aurait voulu le déchirer, mais il n'était pas seul:
son hôte l'avait accompagné par politesse, et la moindre imprudence
pouvait compromettre l'avenir de sa passion, en ruiner les nouvelles
espérances. Les orgues se firent entendre, mais elles n'étaient plus
touchées par les mêmes mains. La musicienne des deux jours précédents
ne tenait plus le clavier. Tout fut pâle et froid pour le général. Sa
maîtresse était-elle accablée par les mêmes émotions sous lesquelles
succombait presque un vigoureux cœur d'homme? Avait-elle si bien
partagé, compris un amour fidèle et désiré, qu'elle en fût mourante
sur son lit dans sa cellule? Au moment où mille réflexions de ce genre
s'élevaient dans l'esprit du Français, il entendit résonner près de
lui la voix de la personne qu'il adorait, il en reconnut le timbre
clair. Cette voix, légèrement altérée par un tremblement qui lui
donnait toutes les grâces que prête aux jeunes filles leur timidité
pudique, tranchait sur la masse du chant, comme celle d'une _prima
donna_ sur l'harmonie d'un finale. Elle faisait à l'âme l'effet que
produit aux yeux un filet d'argent ou d'or dans une frise obscure.
C'était donc bien elle! Toujours Parisienne, elle n'avait pas dépouillé
sa coquetterie, quoiqu'elle eût quitté les parures du monde pour
le bandeau, pour la dure étamine des Carmélites. Après avoir signé
son amour la veille, au milieu des louanges adressées au Seigneur,
elle semblait dire à son amant:--Oui, c'est moi, je suis là, j'aime
toujours; mais je suis à l'abri de l'amour. Tu m'entendras, mon âme
t'enveloppera, et je resterai sous le linceul brun de ce chœur d'où nul
pouvoir ne saurait m'arracher. Tu ne me verras pas.

--C'est bien elle! se dit le général en relevant son front, en le
dégageant de ses mains, sur lesquelles il l'avait appuyé; car il
n'avait pu d'abord soutenir l'écrasante émotion qui s'éleva comme
un tourbillon dans son cœur quand cette voix connue vibra sous les
arceaux, accompagnée par le murmure des vagues. L'orage était au
dehors, et le calme dans le sanctuaire. Cette voix si riche continuait
à déployer toutes ses câlineries, elle arrivait comme un baume sur le
cœur embrasé de cet amant, elle fleurissait dans l'air, qu'on désirait
mieux aspirer pour y reprendre les émanations d'une âme exhalée avec
amour dans les paroles de la prière. L'alcade vint rejoindre son
hôte, il le trouva fondant en larmes à l'Élévation, qui fut chantée
par la religieuse, et l'emmena chez lui. Surpris de rencontrer tant
de dévotion dans un militaire français, l'alcade avait invité à
souper le confesseur du couvent, et il en prévint le général, auquel
jamais nouvelle n'avait fait autant de plaisir. Pendant le souper, le
confesseur fut l'objet des attentions du Français, dont le respect
intéressé confirma les Espagnols dans la haute opinion qu'ils avaient
prise de sa piété. Il demanda gravement le nombre des religieuses, des
détails sur les revenus du couvent et sur ses richesses, en homme qui
paraissait vouloir entretenir poliment le bon vieux prêtre des choses
dont il devait être le plus occupé. Puis il s'informa de la vie que
menaient ces saintes filles. Pouvaient-elles sortir? les voyait-on?

--Seigneur, dit le vénérable ecclésiastique, la règle est sévère. S'il
faut une permission de Notre Saint-Père pour qu'une femme vienne dans
une maison de Saint-Bruno, ici même rigueur. Il est impossible à un
homme d'entrer dans un couvent de Carmélites Déchaussées, à moins qu'il
ne soit prêtre et attaché par l'archevêque au service de la Maison.
Aucune religieuse ne sort. Cependant LA GRANDE SAINTE (la mère Thérèse)
a souvent quitté sa cellule. Le Visiteur ou les Mères Supérieures
peuvent seules permettre à une religieuse, avec l'autorisation de
l'archevêque, de voir des étrangers, surtout en cas de maladie. Or nous
sommes un Chef d'Ordre, et nous avons conséquemment une Mère Supérieure
au Couvent. Nous avons, entre autres étrangères, une Française, la sœur
Thérèse, celle qui dirige la musique de la Chapelle.

--Ah! répondit le général en feignant la surprise. Elle a dû être
satisfaite du triomphe des armes de la maison de Bourbon?

--Je leur ai dit l'objet de la messe, elles sont toujours un peu
curieuses.

--Mais la sœur Thérèse peut avoir des intérêts en France, elle voudrait
peut-être y faire savoir quelque chose, en demander des nouvelles?

--Je ne le crois pas, elle se serait adressée à moi pour en savoir.

--En qualité de compatriote, dit le général, je serais bien curieux de
la voir... Si cela est possible, si la Supérieure y consent, si....

--A la grille, et même en présence de la Révérende Mère, une entrevue
serait impossible pour qui que ce soit; mais en faveur d'un libérateur
du trône catholique et de la sainte religion, malgré la rigidité de la
Mère, la règle peut dormir un moment, dit le confesseur en clignant les
yeux. J'en parlerai.

--Quel âge a la sœur Thérèse? demanda l'amant qui n'osa pas questionner
le prêtre sur la beauté de la religieuse.

--Elle n'a plus d'âge, répondit le bonhomme avec une simplicité qui fit
frémir le général.

Le lendemain matin, avant la sieste, le confesseur vint annoncer au
Français que la sœur Thérèse et la Mère consentaient à le recevoir
à la grille du parloir, avant l'heure des vêpres. Après la sieste,
pendant laquelle le général dévora le temps en allant se promener
sur le port, par la chaleur du midi, le prêtre revint le chercher,
et l'introduisit dans le couvent; il le guida sous une galerie qui
longeait le cimetière, et dans laquelle quelques fontaines, plusieurs
arbres verts et des arceaux multipliés entretenaient une fraîcheur en
harmonie avec le silence du lieu. Parvenus au fond de cette longue
galerie, le prêtre fit entrer son compagnon dans une salle partagée en
deux parties par une grille couverte d'un rideau brun. Dans la partie
en quelque sorte publique, où le confesseur laissa le général, régnait,
le long du mur, un banc de bois; quelques chaises également en bois
se trouvaient près de la grille. Le plafond était composé de solives
saillantes, en chêne vert, et sans nul ornement. Le jour ne venait
dans cette salle que par deux fenêtres situées dans la partie affectée
aux religieuses, en sorte que cette faible lumière, mal reflétée par
un bois à teintes brunes, suffisait à peine pour éclairer le grand
Christ noir, le portrait de sainte Thérèse et un tableau de la Vierge
qui décoraient les parois grises du parloir. Les sentiments du général
prirent donc, malgré leur violence, une couleur mélancolique. Il
devint calme dans ce calme domestique. Quelque chose de grand comme la
tombe le saisit sous ces frais planchers. N'était-ce pas son silence
éternel, sa paix profonde, ses idées d'infini? Puis, la quiétude et
la pensée fixe du cloître, cette pensée qui se glisse dans l'air,
dans le clair-obscur, dans tout, et qui, n'étant tracée nulle part,
est encore agrandie par l'imagination, ce grand mot: _la paix dans le
Seigneur_, entre, là, de vive force, dans l'âme la moins religieuse.
Les couvents d'hommes se conçoivent peu; l'homme y semble faible: il
est né pour agir, pour accomplir une vie de travail à laquelle il se
soustrait dans sa cellule. Mais dans un monastère de femmes, combien
de vigueur virile et de touchante faiblesse! Un homme peut être poussé
par mille sentiments au fond d'une abbaye, il s'y jette comme dans un
précipice; mais la femme n'y vient jamais qu'entraînée par un seul
sentiment: elle ne s'y dénature pas, elle épouse Dieu. Vous pouvez dire
aux religieux: Pourquoi n'avez-vous pas lutté? Mais la réclusion d'une
femme n'est-elle pas toujours une lutte sublime? Enfin, le général
trouva ce parloir muet et ce couvent perdu dans la mer tout pleins de
lui. L'amour arrive rarement à la solennité; mais l'amour encore fidèle
au sein de Dieu, n'était-ce pas quelque chose de solennel, et plus
qu'un homme n'avait le droit d'espérer au dix-neuvième siècle, par les
mœurs qui courent? Les grandeurs infinies de cette situation pouvaient
agir sur l'âme du général, il était précisément assez élevé pour
oublier la politique, les honneurs, l'Espagne, le monde de Paris, et
monter jusqu'à la hauteur de ce dénoûment grandiose. D'ailleurs, quoi
de plus véritablement tragique? Combien de sentiments dans la situation
des deux amants seuls réunis au milieu de la mer sur un banc de granit,
mais séparés par une idée, par une barrière infranchissable! Voyez
l'homme se disant:--Triompherai-je de Dieu dans ce cœur? Un léger bruit
fit tressaillir cet homme, le rideau brun se tira; puis il vit dans la
lumière une femme debout, mais dont la figure lui était cachée par le
prolongement du voile plié sur la tête: suivant la règle de la maison,
elle était vêtue de cette robe dont la couleur est devenue proverbiale.
Le général ne put apercevoir les pieds nus de la religieuse, qui lui
en auraient attesté l'effrayante maigreur; cependant, malgré les
plis nombreux de la robe grossière qui couvrait et ne parait plus
cette femme, il devina que les larmes, la prière, la passion, la vie
solitaire l'avaient déjà desséchée.

La main glacée d'une femme, celle de la Supérieure sans doute, tenait
encore le rideau; et le général, ayant examiné le témoin nécessaire
de cet entretien, rencontra le regard noir et profond d'une vieille
religieuse, presque centenaire, regard clair et jeune, qui démentait
les rides nombreuses par lesquelles le pâle visage de cette femme était
sillonné.

--Madame la duchesse, demanda-t-il d'une voix fortement émue à la
religieuse qui baissait la tête, votre compagne entend-elle le
français?

--Il n'y a pas de duchesse ici, répondit la religieuse. Vous êtes
devant la sœur Thérèse. La femme, celle que vous nommez ma compagne,
est ma Mère en Dieu, ma Supérieure ici-bas.

Ces paroles, si humblement prononcées par la voix qui jadis
s'harmoniait avec le luxe et l'élégance au milieu desquels avait vécu
cette femme, reine de la mode à Paris, par une bouche dont le langage
était jadis si léger, si moqueur, frappèrent le général comme l'eût
fait un coup de foudre.

--Ma sainte mère ne parle que le latin et l'espagnol, ajouta-t-elle.

--Je ne sais ni l'un ni l'autre. Ma chère Antoinette, excusez-moi près
d'elle.

En entendant son nom doucement prononcé par un homme naguère si dur
pour elle, la religieuse éprouva une vive émotion intérieure que
trahirent les légers tremblements de son voile, sur lequel la lumière
tombait en plein.

--Mon frère, dit-elle en portant sa manche sous son voile pour
s'essuyer les yeux peut-être, je me nomme la sœur Thérèse...

Puis elle se tourna vers la mère, et lui dit, en espagnol, ces paroles
que le général entendait parfaitement; il en savait assez pour le
comprendre, et peut-être aussi pour le parler:

--Ma chère mère, ce cavalier vous présente ses respects, et vous prie
de l'excuser de ne pouvoir les mettre lui-même à vos pieds; mais il ne
sait aucune des deux langues que vous parlez...

La vieille inclina la tête lentement, sa physionomie prit une
expression de douceur angélique, rehaussée néanmoins par le sentiment
de sa puissance et de sa dignité.

--Tu connais ce cavalier? lui demanda la Mère en lui jetant un regard
pénétrant.

--Oui, ma mère.

--Rentre dans ta cellule, ma fille! dit la Supérieure d'un ton
impérieux.

Le général s'effaça vivement derrière le rideau, pour ne pas laisser
deviner sur son visage les émotions terribles qui l'agitaient; et, dans
l'ombre, il croyait voir encore les yeux perçants de la Supérieure.
Cette femme, maîtresse de la fragile et passagère félicité dont la
conquête coûtait tant de soins, lui avait fait peur, et il tremblait,
lui qu'une triple rangée de canons n'avait jamais effrayé. La duchesse
marchait vers la porte, mais elle se retourna:--Ma Mère, dit-elle d'un
ton de voix horriblement calme, ce Français est un de mes frères.

--Reste donc, ma fille! répondit la vieille femme après une pause.

Cet admirable jésuitisme accusait tant d'amour et de regrets, qu'un
homme moins fortement organisé que ne l'était le général se serait
senti défaillir en éprouvant de si vifs plaisirs au milieu d'un immense
péril, pour lui tout nouveau. De quelle valeur étaient donc les mots,
les regards, les gestes dans une scène où l'amour devait échapper à des
yeux de lynx, à des griffes de tigre! La sœur Thérèse revint.

--Vous voyez, mon frère, ce que j'ose faire pour vous entretenir un
moment de votre salut, et des vœux que mon âme adresse pour vous chaque
jour au ciel. Je commets un péché mortel. J'ai menti. Combien de jours
de pénitence pour effacer ce mensonge! mais ce sera souffrir pour vous.
Vous ne savez pas, mon frère, quel bonheur est d'aimer dans le ciel, de
pouvoir s'avouer ses sentiments alors que la religion les a purifiés,
les a transportés dans les régions les plus hautes, et qu'il nous est
permis de ne plus regarder qu'à l'âme. Si les doctrines, si l'esprit
de la sainte à laquelle nous devons cet asile ne m'avaient pas enlevée
loin des misères terrestres, et ravie bien loin de la sphère où elle
est, mais certes au-dessus du monde, je ne vous eusse pas revu. Mais je
puis vous voir, vous entendre et demeurer calme....

--Hé! bien, Antoinette, s'écria le général en l'interrompant à ces
mots, faites que je vous voie, vous que j'aime maintenant avec ivresse,
éperdument, comme vous avez voulu être aimée par moi.

--Ne m'appelez pas Antoinette, je vous en supplie. Les souvenirs du
passé me font mal. Ne voyez ici que la sœur Thérèse, une créature
confiante en la miséricorde divine. Et, ajouta-t-elle après une pause,
modérez-vous, mon frère. Notre Mère nous séparerait impitoyablement,
si votre visage trahissait des passions mondaines, ou si vos yeux
laissaient tomber des pleurs.

Le général inclina la tête comme pour se recueillir. Quand il leva
les yeux sur la grille, il aperçut, entre deux barreaux, la figure
amaigrie, pâle, mais ardente encore de la religieuse. Son teint,
où jadis fleurissaient tous les enchantements de la jeunesse, où
l'heureuse opposition d'un blanc mat contrastait avec les couleurs de
la rose du Bengale, avait pris le ton chaud d'une coupe de porcelaine
sous laquelle est enfermée une faible lumière. La belle chevelure dont
cette femme était si fière avait été rasée. Un bandeau ceignait son
front et enveloppait son visage. Ses yeux, entourés d'une meurtrissure
due aux austérités de cette vie, lançaient, par moments, des rayons
fiévreux, et leur calme habituel n'était qu'un voile. Enfin, de cette
femme il ne restait que l'âme.

--Ah! vous quitterez ce tombeau, vous qui êtes devenue ma vie!
Vous m'apparteniez, et n'étiez pas libre de vous donner, même à
Dieu. Ne m'avez-vous pas promis de sacrifier tout au moindre de mes
commandements? Maintenant vous me trouverez peut-être digne de cette
promesse, quand vous saurez ce que j'ai fait pour vous. Je vous ai
cherchée dans le monde entier. Depuis cinq ans, vous êtes ma pensée
de tous les instants, l'occupation de ma vie. Mes amis, des amis bien
puissants, vous le savez, m'ont aidé de toute leur force à fouiller les
couvents de France, d'Italie, d'Espagne, de Sicile, de l'Amérique. Mon
amour s'allumait plus vif à chaque recherche vaine; j'ai souvent fait
de longs voyages sur un faux espoir, j'ai dépensé ma vie et les plus
larges battements de mon cœur autour des murailles noires de plusieurs
cloîtres. Je ne vous parle pas d'une fidélité sans bornes, qu'est-ce?
un rien en comparaison des vœux infinis de mon amour. Si vous avez été
vraie jadis dans vos remords, vous ne devez pas hésiter à me suivre
aujourd'hui.

--Vous oubliez que je ne suis pas libre.

--Le duc est mort, répondit-il vivement.

La sœur Thérèse rougit.

--Que le ciel lui soit ouvert, dit-elle avec une vive émotion, il a
été généreux pour moi. Mais je ne parlais pas de ces liens, une de mes
fautes a été de vouloir les briser tous sans scrupule pour vous.

--Vous parlez de vos vœux, s'écria le général en fronçant les sourcils.
Je ne croyais pas que quelque chose vous pesât au cœur plus que votre
amour. Mais n'en doutez pas, Antoinette, j'obtiendrai du Saint-Père
un bref qui déliera vos serments. J'irai certes à Rome, j'implorerai
toutes les puissances de la terre; et si Dieu pouvait descendre, je
le...

--Ne blasphémez pas.

--Ne vous inquiétez donc pas de Dieu! Ah! j'aimerais bien mieux savoir
que vous franchiriez pour moi ces murs; que, ce soir même, vous vous
jetteriez dans une barque au bas des rochers. Nous irions être heureux
je ne sais où, au bout du monde! Et, près de moi, vous reviendriez à la
vie, à la santé, sous les ailes de l'Amour.

--Ne parlez pas ainsi, reprit la sœur Thérèse, vous ignorez ce que
vous êtes devenu pour moi. Je vous aime bien mieux que je ne vous ai
jamais aimé. Je prie Dieu tous les jours pour vous, et je ne vous vois
plus avec les yeux du corps. Si vous connaissiez, Armand, le bonheur
de pouvoir se livrer sans honte à une amitié pure que Dieu protége!
Vous ignorez combien je suis heureuse d'appeler les bénédictions du
ciel sur vous. Je ne prie jamais pour moi: Dieu fera de moi suivant
ses volontés. Mais vous, je voudrais, au prix de mon éternité, avoir
quelque certitude que vous êtes heureux en ce monde, et que vous serez
heureux en l'autre, pendant tous les siècles. Ma vie éternelle est
tout ce que le malheur m'a laissé à vous offrir. Maintenant, je suis
vieillie dans les larmes, je ne suis plus ni jeune ni belle; d'ailleurs
vous mépriseriez une religieuse devenue femme, qu'aucun sentiment, même
l'amour maternel, n'absoudrait pas.... Que me direz-vous qui puisse
balancer les innombrables réflexions accumulées dans mon cœur depuis
cinq années, et qui l'ont changé, creusé, flétri? J'aurais dû le donner
moins triste à Dieu!

--Ce que je dirai, ma chère Antoinette! je dirai que je t'aime; que
l'affection, l'amour, l'amour vrai, le bonheur de vivre dans un cœur
tout à nous, entièrement à nous, sans réserve, est si rare et si
difficile à rencontrer, que j'ai douté de toi, que je t'ai soumise à de
rudes épreuves; mais aujourd'hui je t'aime de toutes les puissances de
mon âme: si tu me suis dans la retraite, je n'entendrai plus d'autre
voix que la tienne, je ne verrai plus d'autre visage que le tien...

--Silence, Armand! Vous abrégez le seul instant pendant lequel il nous
sera permis de nous voir ici-bas.

--Antoinette, veux-tu me suivre?

--Mais je ne vous quitte pas. Je vis dans votre cœur, mais autrement
que par un intérêt de plaisir mondain, de vanité, de jouissance
égoïste; je vis ici pour vous, pâle et flétrie, dans le sein de Dieu!
S'il est juste, vous serez heureux...

--Phrases que tout cela! Et si je te veux pâle et flétrie? Et si je
ne puis être heureux qu'en te possédant? Tu connaîtras donc toujours
des devoirs en présence de ton amant? Il n'est donc jamais au-dessus
de tout dans ton cœur? Naguère, tu lui préférais la société, toi, je
ne sais quoi; maintenant, c'est Dieu, c'est mon salut. Dans la sœur
Thérèse, je reconnais toujours la duchesse ignorante des plaisirs de
l'amour, et toujours insensible sous les apparences de la sensibilité.
Tu ne m'aimes pas, tu n'as jamais aimé...

--Ha, mon frère...

--Tu ne veux pas quitter cette tombe, tu aimes mon âme, dis-tu? Eh!
bien, tu la perdras à jamais, cette âme, je me tuerai...

--Ma mère, cria la sœur Thérèse en espagnol, je vous ai menti, cet
homme est mon amant!

Aussitôt le rideau tomba. Le général, demeuré stupide, entendit à peine
les portes intérieures se fermant avec violence.

--Ah! elle m'aime encore! s'écria-t-il en comprenant tout ce qu'il
y avait de sublime dans le cri de la religieuse. Il faut l'enlever
d'ici...

Le général quitta l'île, revint au quartier-général, il allégua des
raisons de santé, demanda un congé et retourna promptement en France.

Voici maintenant l'aventure qui avait déterminé la situation respective
où se trouvaient alors les deux personnages de cette scène.

Ce que l'on nomme en France le faubourg Saint-Germain n'est ni un
quartier, ni une secte, ni une institution, ni rien qui se puisse
nettement exprimer. La place Royale, le faubourg Saint-Honoré, la
Chaussée-d'Antin possèdent également des hôtels où se respire l'air du
faubourg Saint-Germain. Ainsi, déjà tout le faubourg n'est pas dans
le faubourg. Des personnes nées fort loin de son influence peuvent
la ressentir et s'agréger à ce monde, tandis que certaines autres
qui y sont nées peuvent en être à jamais bannies. Les manières, le
parler, en un mot la tradition faubourg Saint-Germain est à Paris,
depuis environ quarante ans, ce que la Cour y était jadis, ce qu'était
l'hôtel Saint-Paul dans le quatorzième siècle, le Louvre au quinzième,
le Palais, l'hôtel Rambouillet, la place Royale au seizième, puis
Versailles au dix-septième et au dix-huitième siècle. A toutes les
phases de l'histoire, le Paris de la haute classe et de la noblesse a
eu son centre, comme le Paris vulgaire aura toujours le sien. Cette
singularité périodique offre une ample matière aux réflexions de ceux
qui veulent observer ou peindre les différentes zones sociales; et
peut-être ne doit-on pas en rechercher les causes seulement pour
justifier le caractère de cette aventure, mais aussi pour servir à de
graves intérêts, plus vivaces dans l'avenir que dans le présent, si
toutefois l'expérience n'est pas un non-sens pour les partis comme pour
la jeunesse. Les grands seigneurs et les gens riches, qui singeront
toujours les grands seigneurs, ont, à toutes les époques, éloigné
leurs maisons des endroits très-habités. Si le duc d'Uzès se bâtit,
sous le règne de Louis XIV, le bel hôtel à la porte duquel il mit la
fontaine de la rue Montmartre, acte de bienfaisance qui le rendit,
outre ses vertus, l'objet d'une vénération si populaire que le quartier
suivit en masse son convoi, ce coin de Paris était alors désert. Mais
aussitôt que les fortifications s'abattirent, que les marais situés au
delà des boulevards s'emplirent de maisons, la famille d'Uzès quitta
ce bel hôtel, habité de nos jours par un banquier. Puis la noblesse,
compromise au milieu des boutiques, abandonna la place Royale, les
alentours du centre parisien, et passa la rivière afin de pouvoir
respirer à son aise dans le faubourg Saint-Germain, où déjà des palais
s'étaient élevés autour de l'hôtel bâti par Louis XIV au duc du Maine,
le Benjamin de ses légitimés. Pour les gens accoutumés aux splendeurs
de la vie, est-il en effet rien de plus ignoble que le tumulte, la
boue, les cris, la mauvaise odeur, l'étroitesse des rues populeuses?
Les habitudes d'un quartier marchand ou manufacturier ne sont-elles pas
constamment en désaccord avec les habitudes des Grands? Le Commerce et
le Travail se couchent au moment où l'aristocratie songe à dîner, les
uns s'agitent bruyamment quand l'autre se repose; leurs calculs ne se
rencontrent jamais, les uns sont la recette, et l'autre est la dépense.
De là des mœurs diamétralement opposées. Cette observation n'a rien
de dédaigneux. Une aristocratie est en quelque sorte la pensée d'une
société, comme la bourgeoisie et les prolétaires en sont l'organisme
et l'action. De là des siéges différents pour ces forces; et, de leur
antagonisme, vient une antipathie apparente que produit la diversité
de mouvements faits néanmoins dans un but commun. Ces discordances
sociales résultent si logiquement de toute charte constitutionnelle,
que le libéral le plus disposé à s'en plaindre, comme d'un attentat
envers les sublimes idées sous lesquelles les ambitieux des classes
inférieures cachent leurs desseins, trouverait prodigieusement
ridicule à monsieur le prince de Montmorency de demeurer rue
Saint-Martin, au coin de la rue qui porte son nom, ou à monsieur le
duc de Fitz-James, le descendant de la race royale écossaise, d'avoir
son hôtel rue Marie-Stuart, au coin de la rue Montorgueil. _Sint ut
sunt, aut non sint_, ces belles paroles pontificales peuvent servir de
devise aux Grands de tous les pays. Ce fait, patent à chaque époque,
et toujours accepté par le peuple, porte en lui des raisons d'état:
il est à la fois un effet et une cause, un principe et une loi. Les
masses ont un bon sens qu'elles ne désertent qu'au moment où les gens
de mauvaise foi les passionnent. Ce bon sens repose sur des vérités
d'un ordre général, vraies à Moscou comme à Londres, vraies à Genève
comme à Calcutta. Partout, lorsque vous rassemblerez des familles
d'inégale fortune sur un espace donné, vous verrez se former des
cercles supérieurs, des patriciens, des première, seconde et troisième
sociétés. L'égalité sera peut-être un _droit_, mais aucune puissance
humaine ne saura le convertir en _fait_. Il serait bien utile pour le
bonheur de la France d'y populariser cette pensée. Aux masses les moins
intelligentes se révèlent encore les bienfaits de l'harmonie politique.
L'harmonie est la poésie de l'ordre, et les peuples ont un vif besoin
d'ordre. La concordance des choses entre elles, l'unité, pour tout
dire en un mot, n'est-elle pas la plus simple expression de l'ordre?
L'architecture, la musique, la poésie, tout dans la France s'appuie,
plus qu'en aucun autre pays, sur ce principe, qui d'ailleurs est écrit
au fond de son clair et pur langage, et la langue sera toujours la
plus infaillible formule d'une nation. Aussi, voyez-vous le peuple y
adoptant les airs les plus poétiques, les mieux modulés; s'attachant
aux idées les plus simples; aimant les motifs incisifs qui contiennent
le plus de pensées. La France est le seul pays où quelque petite phrase
puisse faire une grande révolution. Les masses ne s'y sont jamais
révoltées que pour essayer de mettre d'accord les hommes, les choses
et les principes. Or, nulle autre nation ne sent mieux la pensée
d'unité qui doit exister dans la vie aristocratique, peut-être parce
que nulle autre n'a mieux compris les nécessités politiques: l'histoire
ne la trouvera jamais en arrière. La France est souvent trompée, mais
comme une femme l'est, par des idées généreuses, par des sentiments
chaleureux dont la portée échappe d'abord au calcul.

Ainsi déjà, pour premier trait caractéristique, le faubourg
Saint-Germain a la splendeur de ses hôtels, ses grands jardins, leur
silence, jadis en harmonie avec la magnificence de ses fortunes
territoriales. Cet espace mis entre une classe et toute une capitale
n'est-il pas une consécration matérielle des distances morales qui
doivent les séparer? Dans toutes les créations, la tête a sa place
marquée. Si par hasard une nation fait tomber son chef à ses pieds,
elle s'aperçoit tôt ou tard qu'elle s'est suicidée. Comme les nations
ne veulent pas mourir, elles travaillent alors à se refaire une tête.
Quand la nation n'en a plus la force, elle périt, comme ont péri Rome,
Venise et tant d'autres. La distinction introduite par la différence
des mœurs entre les autres sphères d'activité sociale et la sphère
supérieure implique nécessairement une valeur réelle, capitale, chez
les sommités aristocratiques. Dès qu'en tout État, sous quelque
forme qu'affecte le _Gouvernement_, les patriciens manquent à leurs
conditions de supériorité complète, ils deviennent sans force, et le
peuple les renverse aussitôt. Le peuple veut toujours leur voir aux
mains, au cœur et à la tête, la fortune, le pouvoir et l'action; la
parole, l'intelligence et la gloire. Sans cette triple puissance,
tout privilége s'évanouit. Les peuples, comme les femmes, aiment la
force en quiconque les gouverne, et leur amour ne va pas sans le
respect; ils n'accordent point leur obéissance à qui ne l'impose pas.
Une aristocratie mésestimée est comme un roi fainéant, un mari en
jupon; elle est nulle avant de n'être rien. Ainsi, la séparation des
Grands, leurs mœurs tranchées; en un mot, le costume général des castes
patriciennes est tout à la fois le symbole d'une puissance réelle,
et les raisons de leur mort quand elles ont perdu la puissance. Le
faubourg Saint-Germain s'est laissé momentanément abattre pour n'avoir
pas voulu reconnaître les obligations de son existence qu'il lui était
encore facile de perpétuer. Il devait avoir la bonne foi de voir à
temps, comme le vit l'aristocratie anglaise, que les institutions
ont leurs années climatériques où les mêmes mots n'ont plus les
mêmes significations, où les idées prennent d'autres vêtements, et
où les conditions de la vie politique changent totalement de forme,
sans que le fond soit essentiellement altéré. Ces idées veulent des
développements qui appartiennent essentiellement à cette aventure,
dans laquelle ils entrent, et comme définition des causes, et comme
explication des faits.

Le grandiose des châteaux et des palais aristocratiques, le luxe de
leurs détails, la somptuosité constante des ameublements, l'_aire_
dans laquelle s'y meut sans gêne, et sans éprouver de froissement,
l'heureux propriétaire, riche avant de naître; puis l'habitude de
ne jamais descendre au calcul des intérêts journaliers et mesquins
de l'existence, le temps dont il dispose, l'instruction supérieure
qu'il peut prématurément acquérir; enfin les traditions patriciennes
qui lui donnent des forces sociales que ses adversaires compensent à
peine par des études, par une volonté, par une vocation tenaces; tout
devrait élever l'âme de l'homme qui, dès le jeune âge, possède de tels
priviléges, lui imprimer ce haut respect de lui-même dont la moindre
conséquence est une noblesse de cœur en harmonie avec la noblesse du
nom. Cela est vrai pour quelques familles. Çà et là, dans le faubourg
Saint-Germain, se rencontrent de beaux caractères, exceptions qui
prouvent contre l'égoïsme général qui a causé la perte de ce monde à
part. Ces avantages sont acquis à l'aristocratie française, comme à
toutes les efflorescences patriciennes qui se produiront à la surface
des nations aussi long-temps qu'elles assiéront leur existence sur
le _domaine_, le domaine-sol comme le domaine-argent, seule base
solide d'une société régulière; mais ces avantages ne demeurent aux
patriciens de toute sorte qu'autant qu'ils maintiennent les conditions
auxquelles le peuple les leur laisse. C'est des espèces de fiefs moraux
dont la _tenure_ oblige envers le souverain, et ici le souverain est
certes aujourd'hui le peuple. Les temps sont changés, et aussi les
armes. Le Banneret à qui suffisait jadis de porter la cotte de maille,
le haubert, de bien manier la lance et de montrer son pennon, doit
aujourd'hui faire preuve d'intelligence; et là où il n'était besoin
que d'un grand cœur, il faut, de nos jours, un large crâne. L'art,
la science et l'argent forment le triangle social où s'inscrit l'écu
du pouvoir, et d'où doit procéder la moderne aristocratie. Un beau
théorème vaut un grand nom. Les Fugger modernes sont princes de fait.
Un grand artiste est réellement un oligarque, il représente tout un
siècle, et devient presque toujours une loi. Ainsi, le talent de la
parole, les machines à haute pression de l'écrivain, le génie du
poète, la constance du commerçant, la volonté de l'homme d'état qui
concentre en lui mille qualités éblouissantes, le glaive du général,
ces conquêtes personnelles faites par un seul sur toute la société
pour lui imposer, la classe aristocratique doit s'efforcer d'en avoir
aujourd'hui le monopole, comme jadis elle avait celui de la force
matérielle. Pour rester à la tête d'un pays, ne faut-il pas être
toujours digne de le conduire; en être l'âme et l'esprit, pour en faire
agir les mains? Comment mener un peuple sans avoir les puissances
qui font le commandement? Que serait le bâton des maréchaux sans la
force intrinsèque du capitaine qui le tient à la main? Le faubourg
Saint-Germain a joué avec des bâtons, en croyant qu'ils étaient
tout le pouvoir. Il avait renversé les termes de la proposition qui
commande son existence. Au lieu de jeter les insignes qui choquaient
le peuple et de garder secrètement la force, il a laissé saisir la
force à la bourgeoisie, s'est cramponné fatalement aux insignes, et a
constamment oublié les lois que lui imposait sa faiblesse numérique.
Une aristocratie, qui personnellement fait à peine le millième d'une
société, doit aujourd'hui, comme jadis, y multiplier ses moyens
d'action pour y opposer, dans les grandes crises, un poids égal à celui
des masses populaires. De nos jours, les moyens d'action doivent être
des forces réelles, et non des souvenirs historiques. Malheureusement,
en France, la noblesse, encore grosse de son ancienne puissance
évanouie, avait contre elle une sorte de présomption dont il était
difficile qu'elle se défendît. Peut-être est-ce un défaut national.
Le Français, plus que tout autre homme, ne conclut jamais en dessous
de lui, il va du degré sur lequel il se trouve au degré supérieur:
il plaint rarement les malheureux au-dessus desquels il s'élève, il
gémit toujours de voir tant d'heureux au-dessus de lui. Quoiqu'il ait
beaucoup de cœur, il préfère trop souvent écouter son esprit. Cet
instinct national qui fait toujours aller les Français en avant, cette
vanité qui ronge leurs fortunes et les régit aussi absolument que le
principe d'économie régit les Hollandais, a dominé depuis trois siècles
la noblesse, qui, sous ce rapport, fut éminemment française. L'homme du
faubourg Saint-Germain a toujours conclu de sa supériorité matérielle
en faveur de sa supériorité intellectuelle. Tout, en France, l'en a
convaincu, parce que depuis l'établissement du faubourg Saint-Germain,
révolution aristocratique commencée le jour où la monarchie quitta
Versailles, le faubourg Saint-Germain s'est, sauf quelques lacunes,
toujours appuyé sur le pouvoir, qui sera toujours en France plus ou
moins faubourg Saint-Germain: de là sa défaite en 1830. A cette époque,
il était comme une armée opérant sans avoir de base. Il n'avait point
profité de la paix pour s'implanter dans le cœur de la nation. Il
péchait par un défaut d'instruction et par un manque total de vue sur
l'ensemble de ses intérêts. Il tuait un avenir certain, au profit d'un
présent douteux. Voici peut-être la raison de cette fausse politique.
La distance physique et morale que ces supériorités s'efforçaient
de maintenir entre elles et le reste de la nation, a fatalement eu
pour tout résultat, depuis quarante ans, d'entretenir dans la haute
classe le sentiment personnel en tuant le patriotisme de caste. Jadis,
alors que la noblesse française était grande, riche et puissante, les
gentilshommes savaient, dans le danger, se choisir des chefs et leur
obéir. Devenus moindres, ils se sont montrés indisciplinables; et,
comme dans le Bas-Empire, chacun d'eux voulait être empereur; en se
voyant tous égaux par leur faiblesse, ils se crurent tous supérieurs.
Chaque famille ruinée par la révolution, ruinée par le partage égal
des biens, ne pensa qu'à elle, au lieu de penser à la grande famille
aristocratique, et il leur semblait que si toutes s'enrichissaient,
le parti serait fort. Erreur. L'argent aussi n'est qu'un signe de
la puissance. Composées de personnes qui conservaient les hautes
traditions de bonne politesse, d'élégance vraie, de beau langage, de
pruderie et d'orgueil nobiliaires, en harmonie avec leurs existences,
occupations mesquines quand elles sont devenues le principal d'une vie
de laquelle elles ne doivent être que l'accessoire, toutes ces familles
avaient une certaine valeur intrinsèque, qui, mise en superficie, ne
leur laisse qu'une valeur nominale. Aucune de ces familles n'a eu le
courage de se dire: Sommes-nous assez fortes pour porter le pouvoir?
Elle se sont jetées dessus comme firent les avocats en 1830. Au lieu
de se montrer protecteur comme un Grand, le faubourg Saint-Germain fut
avide comme un parvenu. Du jour où il fut prouvé à la nation la plus
intelligente du monde, que la noblesse restaurée organisait le pouvoir
et le budget à son profit, ce jour, elle fut mortellement malade.
Elle voulait être une aristocratie quand elle ne pouvait plus être
qu'une oligarchie, deux systèmes bien différents, et que comprendra
tout homme assez habile pour lire attentivement les noms patronymiques
des lords de la chambre haute. Certes, le gouvernement royal eut
de bonnes intentions; mais il oubliait constamment qu'il faut tout
faire vouloir au peuple, même son bonheur, et que la France, femme
capricieuse, veut être heureuse ou battue à son gré. S'il y avait eu
beaucoup de ducs de Laval, que sa modestie a fait digne de son nom, le
trône de la branche aînée serait devenu solide autant que l'est celui
de la maison de Hanovre. En 1814, mais surtout en 1820, la noblesse
française avait à dominer l'époque la plus instruite, la bourgeoisie
la plus aristocratique, le pays le plus femelle du monde. Le faubourg
Saint-Germain pouvait bien facilement conduire et amuser une classe
moyenne, ivre de distinctions, amoureuse d'art et de science. Mais les
mesquins meneurs de cette grande époque intelligentielle haïssaient
tous l'art et la science. Ils ne surent même pas présenter la religion,
dont ils avaient besoin, sous les poétiques couleurs qui l'eussent fait
aimer. Quand Lamartine, La Mennais, Montalembert et quelques autres
écrivains de talent doraient de poésie, rénovaient ou agrandissaient
les idées religieuses, tous ceux qui gâchaient le gouvernement
faisaient sentir l'amertume de la religion. Jamais nation ne fut plus
complaisante, elle était alors comme une femme fatiguée qui devient
facile; jamais pouvoir ne fit alors plus de maladresses: la France
et la femme aiment mieux les fautes. Pour se réintégrer, pour fonder
un grand gouvernement oligarchique, la noblesse du faubourg devait
se fouiller avec bonne foi afin de trouver en elle-même la monnaie
de Napoléon, s'éventrer pour demander aux creux de ses entrailles un
Richelieu constitutionnel; si ce génie n'était pas en elle, aller le
chercher jusque dans le froid grenier où il pouvait être en train
de mourir, et se l'assimiler, comme la chambre des lords anglais
s'assimile constamment les aristocrates de hasard. Puis, ordonner à
cet homme d'être implacable, de retrancher les branches pourries,
de recéper l'arbre aristocratique. Mais d'abord, le grand système
du torysme anglais était trop immense pour de petites têtes; et son
importation demandait trop de temps aux Français, pour lesquels une
réussite lente vaut un _fiasco_. D'ailleurs, loin d'avoir cette
politique rédemptrice qui va chercher la force là où Dieu l'a mise,
ces grandes petites gens haïssaient toute force qui ne venait pas
d'eux; enfin, loin de se rajeunir, le faubourg Saint-Germain s'est
avieilli. L'étiquette, institution de seconde nécessité, pouvait
être maintenue si elle n'eût paru que dans les grandes occasions;
mais l'étiquette devint une lutte quotidienne, et au lieu d'être une
question d'art ou de magnificence, elle devint une question de pouvoir.
S'il manqua d'abord au trône un de ces conseillers aussi grands que
les circonstances étaient grandes, l'aristocratie manqua surtout de la
connaissance de ses intérêts généraux, qui aurait pu suppléer à tout.
Elle s'arrêta devant le mariage de monsieur de Talleyrand, le seul
homme qui eût une de ces têtes métalliques où se forgent à neuf les
systèmes politiques par lesquels revivent glorieusement les nations.
Le faubourg se moqua des ministres qui n'étaient pas gentilshommes, et
ne donnait pas de gentilshommes assez supérieurs pour être ministres;
il pouvait rendre des services véritables au pays en ennoblissant
les justices de paix, en fertilisant le sol, en construisant des
routes et des canaux, en se faisant puissance territoriale agissante;
mais il vendait ses terres pour jouer à la Bourse. Il pouvait priver
la bourgeoisie de ses hommes d'action et de talent dont l'ambition
minait le pouvoir, en leur ouvrant ses rangs; il a préféré les
combattre, et sans armes; car il n'avait plus qu'en tradition ce qu'il
possédait jadis en réalité. Pour le malheur de cette noblesse, il lui
restait précisément assez de ses diverses fortunes pour soutenir sa
morgue. Contente de ses souvenirs, aucune de ces familles ne songea
sérieusement à faire prendre des armes à ses aînés, parmi le faisceau
que le dix-neuvième siècle jetait sur la place publique. La jeunesse,
exclue des affaires, dansait chez Madame, au lieu de continuer à Paris,
par l'influence de talents jeunes, consciencieux, innocents de l'Empire
et de la République, l'œuvre que les chefs de chaque famille auraient
commencée dans les départements en y conquérant la reconnaissance
de leurs titres par de continuels plaidoyers en faveur des intérêts
locaux, en s'y conformant à l'esprit du siècle, en refondant la caste
au goût du temps. Concentrée dans son faubourg Saint-Germain, où vivait
l'esprit des anciennes oppositions féodales mêlé à celui de l'ancienne
cour, l'aristocratie, mal unie au château des Tuileries, fut plus
facile à vaincre, n'existant que sur un point et surtout aussi mal
constituée qu'elle l'était dans la Chambre des Pairs. Tissue dans le
pays, elle devenait indestructible; acculée dans son faubourg, adossée
au château, étendue dans le budget, il suffisait d'un coup de hache
pour trancher le fil de sa vie agonisante, et la plate figure d'un
petit avocat s'avança pour donner ce coup de hache. Malgré l'admirable
discours de monsieur Royer-Collard, l'hérédité de la pairie et ses
majorats tombèrent sous les pasquinades d'un homme qui se vantait
d'avoir adroitement disputé quelques têtes au bourreau, mais qui tuait
maladroitement de grandes institutions. Il se trouve là des exemples
et des enseignements pour l'avenir. Si l'oligarchie française n'avait
pas une vie future, il y aurait je ne sais quelle cruauté triste à la
gehenner après son décès, et alors il ne faudrait plus que penser à
son sarcophage; mais si le scalpel des chirurgiens est dur à sentir,
il rend parfois la vie aux mourants. Le faubourg Saint-Germain peut se
trouver plus puissant persécuté qu'il ne l'était triomphant, s'il veut
avoir un chef et un système.

Maintenant il est facile de résumer cet aperçu semi-politique. Ce
défaut de vues larges et ce vaste ensemble de petites fautes; l'envie
de rétablir de hautes fortunes dont chacun se préoccupait; un besoin
réel de religion pour soutenir la politique; une soif de plaisir,
qui nuisait à l'esprit religieux, et nécessita des hypocrisies; les
résistances partielles de quelques esprits élevés qui voyaient juste
et que contrarièrent les rivalités de cour; la noblesse de province,
souvent plus pure de race que ne l'est la noblesse de cour, mais
qui, trop souvent froissée, se désaffectionna; toutes ces causes se
réunirent pour donner au faubourg Saint-Germain les mœurs les plus
discordantes. Il ne fut ni compacte dans son système, ni conséquent
dans ses actes, ni complétement moral, ni franchement licencieux, ni
corrompu ni corrupteur; il n'abandonna pas entièrement les questions
qui lui nuisaient et n'adopta pas les idées qui l'eussent sauvé. Enfin,
quelque débiles que fussent les personnes, le parti s'était néanmoins
armé de tous les grands principes qui font la vie des nations. Or, pour
périr dans sa force, que faut-il être? Il fut difficile dans le choix
des personnes présentées; il eut du bon goût, du mépris élégant; mais
sa chute n'eut certes rien d'éclatant ni de chevaleresque. L'émigration
de 89 accusait encore des sentiments; en 1830, l'émigration à
l'intérieur n'accuse plus que des intérêts. Quelques hommes illustres
dans les lettres, les triomphes de la tribune, monsieur de Talleyrand
dans les congrès, la conquête d'Alger, et plusieurs noms redevenus
historiques sur les champs de bataille, montrent à l'aristocratie
française les moyens qui lui restent de se nationaliser et de faire
encore reconnaître ses titres, si toutefois elle daigne. Chez les êtres
organisés il se fait un travail d'harmonie intime. Un homme est-il
paresseux, la paresse se trahit en chacun de ses mouvements. De même,
la physionomie d'une classe d'hommes se conforme à l'esprit général, à
l'âme qui en anime le corps. Sous la Restauration, la femme du faubourg
Saint-Germain ne déploya ni la fière hardiesse que les dames de la cour
portaient jadis dans leurs écarts, ni la modeste grandeur des tardives
vertus par lesquelles elles expiaient leurs fautes, et qui répandaient
autour d'elles un si vif éclat. Elle n'eut rien de bien léger, rien de
bien grave. Ses passions, sauf quelques exceptions, furent hypocrites;
elle transigea pour ainsi dire avec leurs jouissances. Quelques-unes
de ces familles menèrent la vie bourgeoise de la duchesse d'Orléans,
dont le lit conjugal se montrait si ridiculement aux visiteurs du
Palais-Royal; deux ou trois à peine continuèrent les mœurs de la
Régence, et inspirèrent une sorte de dégoût à des femmes plus habiles.
Cette nouvelle grande dame n'eut aucune influence sur les mœurs: elle
pouvait néanmoins beaucoup, elle pouvait, en désespoir de cause,
offrir le spectacle imposant des femmes de l'aristocratie anglaise;
mais elle hésita niaisement entre d'anciennes traditions, fut dévote
de force, et cacha tout, même ses belles qualités. Aucune de ces
Françaises ne put créer de salon où les sommités sociales vinssent
prendre des leçons de goût et d'élégance. Leur voix, jadis si imposante
en littérature, cette vivante expression des sociétés, y fut tout à
fait nulle. Or, quand une littérature n'a pas de système général,
elle ne fait pas corps et se dissout avec son siècle. Lorsque, dans
un temps quelconque, il se trouve au milieu d'une nation un peuple à
part ainsi constitué, l'historien y rencontre presque toujours une
figure principale qui résume les vertus et les défauts de la masse à
laquelle elle appartient: Coligny chez les huguenots, le Coadjuteur
au sein de la Fronde, le maréchal de Richelieu sous Louis XV, Danton
dans la Terreur. Cette identité de physionomie entre un homme et son
cortége historique est dans la nature des choses. Pour mener un parti
ne faut-il pas concorder à ses idées, pour briller dans une époque ne
faut-il pas la représenter? De cette obligation constante où se trouve
la tête sage et prudente des partis d'obéir aux préjugés et aux folies
des masses qui en font la queue dérivent les actions que reprochent
certains historiens aux chefs de parti, quand, à distance des terribles
ébullitions populaires, ils jugent à froid les passions les plus
nécessaires à la conduite des grandes luttes séculaires. Ce qui est
vrai dans la comédie historique des siècles est également vrai dans la
sphère plus étroite des scènes partielles du drame national appelé les
Mœurs.

Au commencement de la vie éphémère que mena le faubourg Saint-Germain
pendant la Restauration, et à laquelle, si les considérations
précédentes sont vraies, il ne sut pas donner de consistance, une jeune
femme fut passagèrement le type le plus complet de la nature à la fois
supérieure et faible, grande et petite, de sa caste. C'était une femme
artificiellement instruite, réellement ignorante; pleine de sentiments
élevés, mais manquant d'une pensée qui les coordonnât; dépensant les
plus riches trésors de l'âme à obéir aux convenances; prête à braver
la société, mais hésitant et arrivant à l'artifice par suite de ses
scrupules; ayant plus d'entêtement que de caractère, plus d'engouement
que d'enthousiasme, plus de tête que de cœur; souverainement femme et
souverainement coquette, Parisienne surtout; aimant l'éclat, les fêtes;
ne réfléchissant pas, ou réfléchissant trop tard; d'une imprudence qui
arrivait presque à de la poésie; insolente à ravir, mais humble au fond
du cœur; affichant la force comme un roseau bien droit, mais, comme ce
roseau, prête à fléchir sous une main puissante; parlant beaucoup de la
religion, mais ne l'aimant pas, et cependant prête à l'accepter comme
un dénoûment. Comment expliquer une créature véritablement multiple,
susceptible d'héroïsme, et oubliant d'être héroïque pour dire une
méchanceté; jeune et suave, moins vieille de cœur que vieillie par
les maximes de ceux qui l'entouraient, et comprenant leur philosophie
égoïste sans l'avoir appliquée; ayant tous les vices du courtisan et
toutes les noblesses de la femme adolescente; se défiant de tout, et
néanmoins se laissant parfois aller à tout croire? Ne serait-ce pas
toujours un portrait inachevé que celui de cette femme en qui les
teintes les plus chatoyantes se heurtaient, mais en produisant une
confusion poétique, parce qu'il y avait une lumière divine, un éclat
de jeunesse qui donnait à ces traits confus une sorte d'ensemble?
La grâce lui servait d'unité. Rien n'était joué. Ces passions, ces
demi-passions, cette velléité de grandeur, cette réalité de petitesse,
ces sentiments froids et ces élans chaleureux étaient naturels et
ressortaient de sa situation autant que de celle de l'aristocratie à
laquelle elle appartenait. Elle se comprenait toute seule et se mettait
orgueilleusement au-dessus du monde, à l'abri de son nom. Il y avait
du moi de Médée dans sa vie, comme dans celle de l'aristocratie, qui
se mourait sans vouloir ni se mettre sur son séant, ni tendre la main
à quelque médecin politique, ni toucher, ni être touchée, tant elle
se sentait faible ou déjà poussière. La duchesse de Langeais, ainsi
se nommait-elle, était mariée depuis environ quatre ans quand la
Restauration fut consommée, c'est-à-dire en 1816, époque à laquelle
Louis XVIII, éclairé par la révolution des Cent-Jours, comprit sa
situation et son siècle, malgré son entourage, qui, néanmoins, triompha
plus tard de ce Louis XI moins la hache, lorsqu'il fut abattu par la
maladie. La duchesse de Langeais était une Navarreins, famille ducale,
qui, depuis Louis XIV, avait pour principe de ne point abdiquer son
titre dans ses alliances. Les filles de cette maison devaient avoir
tôt ou tard, de même que leur mère, un tabouret à la cour. A l'âge de
dix-huit ans, Antoinette de Navarreins sortit de la profonde retraite
où elle avait vécu pour épouser le fils aîné du duc de Langeais. Les
deux familles étaient alors éloignées du monde; mais l'invasion de la
France faisait présumer aux royalistes le retour des Bourbons comme
la seule conclusion possible aux malheurs de la guerre. Les ducs
de Navarreins et de Langeais, restés fidèles aux Bourbons, avaient
noblement résisté à toutes les séductions de la gloire impériale, et,
dans les circonstances où ils se trouvaient lors de cette union, ils
durent naturellement obéir à la vieille politique de leurs familles.
Mademoiselle Antoinette de Navarreins épousa donc, belle et pauvre,
monsieur le marquis de Langeais, dont le père mourut quelques mois
après ce mariage. Au retour des Bourbons, les deux familles reprirent
leur rang, leurs charges, leurs dignités à la cour, et rentrèrent
dans le mouvement social, en dehors duquel elles s'étaient tenues
jusqu'alors. Elles devinrent les plus éclatantes sommités de ce nouveau
monde politique. Dans ce temps de lâchetés et de fausses conversions,
la conscience publique se plut à reconnaître en ces deux familles la
fidélité sans tache, l'accord entre la vie privée et le caractère
politique, auxquels tous les partis rendent involontairement hommage.
Mais, par un malheur assez commun dans les temps de transaction,
les personnes les plus pures et qui, par l'élévation de leurs vues,
la sagesse de leurs principes, auraient fait croire en France à la
générosité d'une politique neuve et hardie, furent écartées des
affaires, qui tombèrent entre les mains de gens intéressés à porter les
principes à l'extrême, pour faire preuve de dévouement. Les familles
de Langeais et de Navarreins restèrent dans la haute sphère de la
cour, condamnées aux devoirs de l'étiquette ainsi qu'aux reproches
et aux moqueries du libéralisme, accusées de se gorger d'honneurs
et de richesses, tandis que leur patrimoine ne s'augmenta point, et
que les libéralités de la Liste Civile se consumèrent en frais de
représentation, nécessaires à toute monarchie européenne, fût-elle
même républicaine. En 1818, monsieur le duc de Langeais commandait
une division militaire, et la duchesse avait, près d'une princesse,
une place qui l'autorisait à demeurer à Paris, loin de son mari, sans
scandale. D'ailleurs, le duc avait, outre son commandement, une
charge à la cour, où il venait, en laissant, pendant son quartier, le
commandement à un maréchal-de-camp. Le duc et la duchesse vivaient donc
entièrement séparés, de fait et de cœur, à l'insu du monde. Ce mariage
de convention avait eu le sort assez habituel de ces pactes de famille.
Les deux caractères les plus antipathiques du monde s'étaient trouvés
en présence, s'étaient froissés secrètement, secrètement blessés,
désunis à jamais. Puis, chacun d'eux avait obéi à sa nature et aux
convenances. Le duc de Langeais, esprit aussi méthodique que pouvait
l'être le chevalier de Folard, se livra méthodiquement à ses goûts, à
ses plaisirs, et laissa sa femme libre de suivre les siens, après avoir
reconnu chez elle un esprit éminemment orgueilleux, un cœur froid,
une grande soumission aux usages du monde, une loyauté jeune, et qui
devait rester pure sous les yeux des grands parents, à la lumière d'une
cour prude et religieuse. Il fit donc à froid le grand seigneur du
siècle précédent, abandonnant à elle-même une femme de vingt-deux ans,
offensée gravement, et qui avait dans le caractère une épouvantable
qualité, celle de ne jamais pardonner une offense quand toutes ses
vanités de femme, quand son amour-propre, ses vertus peut-être, avaient
été méconnus, blessés occultement. Quand un outrage est public, une
femme aime à l'oublier, elle a des chances pour se grandir, elle est
femme dans sa clémence; mais les femmes n'absolvent jamais de secrètes
offenses, parce qu'elles n'aiment ni les lâchetés, ni les vertus, ni
les amours secrètes.

Telle était la position, inconnue du monde, dans laquelle se trouvait
madame la duchesse de Langeais, et à laquelle ne réfléchissait pas
cette femme, lorsque vinrent des fêtes données à l'occasion du mariage
du duc de Berri. En ce moment, la cour et le faubourg Saint-Germain
sortirent de leur atonie et de leur réserve. Là, commença réellement
cette splendeur inouïe qui abusa le gouvernement de la Restauration.
En ce moment, la duchesse de Langeais, soit calcul, soit vanité, ne
paraissait jamais dans le monde sans être entourée ou accompagnée
de trois ou quatre femmes aussi distinguées par leur nom que par
leur fortune. Reine de la mode, elle avait ses dames d'atours, qui
reproduisaient ailleurs ses manières et son esprit. Elle les avait
habilement choisies parmi quelques personnes qui n'étaient encore ni
dans l'intimité de la cour, ni dans le cœur du faubourg Saint-Germain,
et qui avaient néanmoins la prétention d'y arriver; simples
Dominations qui voulaient s'élever jusqu'aux environs du trône et se
mêler aux séraphiques puissances de la haute sphère nommée _le petit
château_. Ainsi posée, la duchesse de Langeais était plus forte, elle
dominait mieux, elle était plus en sûreté. Ses _dames_ la défendaient
contre la calomnie, et l'aidaient à jouer le détestable rôle de
femme à la mode. Elle pouvait à son aise se moquer des hommes, des
passions, les exciter, recueillir les hommages dont se nourrit toute
nature féminine, et rester maîtresse d'elle-même. A Paris et dans la
plus haute compagnie, la femme est toujours femme; elle vit d'encens,
de flatteries, d'honneurs. La plus réelle beauté, la figure la plus
admirable n'est rien si elle n'est admirée: un amant, des flagorneries
sont les attestations de sa puissance. Qu'est un pouvoir inconnu? Rien.
Supposez la plus jolie femme seule dans le coin d'un salon, elle y est
triste. Quand une de ces créatures se trouve au sein des magnificences
sociales, elle veut donc régner sur tous les cœurs, souvent faute de
pouvoir être souveraine heureuse dans un seul. Ces toilettes, ces
apprêts, ces coquetteries étaient faites pour les plus pauvres êtres
qui se soient rencontrés, des fats sans esprit, des hommes dont le
mérite consistait dans une jolie figure, et pour lesquels toutes les
femmes se compromettaient sans profit, de véritables idoles de bois
doré qui, malgré quelques exceptions, n'avaient ni les antécédents des
petits-maîtres du temps de la Fronde, ni la bonne grosse valeur des
héros de l'Empire, ni l'esprit et les manières de leurs grands-pères,
mais qui voulaient être _gratis_ quelque chose d'approchant; qui
étaient braves comme l'est la jeunesse française, habiles sans doute
s'ils eussent été mis à l'épreuve, et qui ne pouvaient rien être par
le règne des vieillards usés qui les tenaient en lisière. Ce fut une
époque froide, mesquine et sans poésie. Peut-être faut-il beaucoup de
temps à une restauration pour devenir une monarchie.

Depuis dix-huit mois, la duchesse de Langeais menait cette vie creuse,
exclusivement remplie par le bal, par les visites faites pour le
bal, par des triomphes sans objet, par des passions éphémères, nées
et mortes pendant une soirée. Quand elle arrivait dans un salon, les
regards se concentraient sur elle, elle moissonnait des mots flatteurs,
quelques expressions passionnées qu'elle encourageait du geste, du
regard, et qui ne pouvaient jamais aller plus loin que l'épiderme.
Son ton, ses manières, tout en elle faisait autorité. Elle vivait
dans une sorte de fièvre de vanité, de perpétuelle jouissance qui
l'étourdissait. Elle allait assez loin en conversation, elle écoutait
tout, et se dépravait, pour ainsi dire, à la surface du cœur. Revenue
chez elle, elle rougissait souvent de ce dont elle avait ri, de
telle histoire scandaleuse dont les détails l'aidaient à discuter
les théories de l'amour qu'elle ne connaissait pas, et les subtiles
distinctions de la passion moderne, que de complaisantes hypocrites
lui commentaient; car les femmes, sachant se tout dire entre elles,
en perdent plus que n'en corrompent les hommes. Il y eut un moment où
elle comprit que la créature aimée était la seule dont la beauté, dont
l'esprit pût être universellement reconnu. Que prouve un mari? Que,
jeune fille, une femme était ou richement dotée, ou bien élevée, avait
une mère adroite, ou satisfaisait aux ambitions de l'homme; mais un
amant est le constant programme de ses perfections personnelles. Madame
de Langeais apprit, jeune encore, qu'une femme pouvait se laisser
aimer ostensiblement sans être complice de l'amour, sans l'approuver,
sans le contenter autrement que par les plus maigres redevances de
l'amour, et plus d'une Sainte-n'y-touche lui révéla les moyens de jouer
ces dangereuses comédies. La duchesse eut donc sa cour, et le nombre
de ceux qui l'adoraient ou la courtisaient fut une garantie de sa
vertu. Elle était coquette, aimable, séduisante jusqu'à la fin de la
fête, du bal, de la soirée; puis, le rideau tombé, elle se retrouvait
seule, froide, insouciante, et néanmoins revivait le lendemain pour
d'autres émotions également superficielles. Il y avait deux ou trois
jeunes gens complétement abusés qui l'aimaient véritablement, et dont
elle se moquait avec une parfaite insensibilité. Elle se disait:--Je
suis aimée, il m'aime! Cette certitude lui suffisait. Semblable à
l'avare satisfait de savoir que ses caprices peuvent être exaucés, elle
n'allait peut-être même plus jusqu'au désir.

Un soir elle se trouva chez une de ses amies intimes, madame la
vicomtesse de Fontaine, une de ses humbles rivales, qui la haïssaient
cordialement et l'accompagnaient toujours: espèce d'amitié armée dont
chacun se défie, et où les confidences sont habilement discrètes,
quelquefois perfides. Après avoir distribué de petits saluts
protecteurs, affectueux ou dédaigneux de l'air naturel à la femme qui
connaît toute la valeur de ses sourires, ses yeux tombèrent sur un
homme qui lui était complétement inconnu, mais dont la physionomie
large et grave la surprit. Elle sentit en le voyant une émotion assez
semblable à celle de la peur.

--Ma chère, demanda-t-elle à madame de Maufrigneuse, quel est ce
nouveau venu?

--Un homme dont vous avez sans doute entendu parler, le marquis de
Montriveau.

--Ah! c'est lui.

Elle prit son lorgnon et l'examina fort impertinemment, comme elle eût
fait d'un portrait qui reçoit des regards et n'en rend pas.

--Présentez-le-moi donc, il doit être amusant.

--Personne n'est plus ennuyeux ni plus sombre, ma chère, mais il est à
la mode.

Monsieur Armand de Montriveau se trouvait en ce moment, sans le savoir,
l'objet d'une curiosité générale, et le méritait plus qu'aucune de
ces idoles passagères dont Paris a besoin et dont il s'amourache pour
quelques jours, afin de satisfaire cette passion d'engouement et
d'enthousiasme factice dont il est périodiquement travaillé. Armand
de Montriveau était le fils unique du général de Montriveau, un de
ces _ci-devant_ qui servirent noblement la République, et qui périt,
tué près de Joubert, à Novi. L'orphelin avait été placé par les soins
de Bonaparte à l'école de Châlons, et mis, ainsi que plusieurs autres
fils de généraux morts sur le champ de bataille, sous la protection
de la République française. Après être sorti de cette école sans
aucune espèce de fortune, il entra dans l'artillerie, et n'était
encore que chef de bataillon lors du désastre de Fontainebleau.
L'arme à laquelle appartenait Armand de Montriveau lui avait offert
peu de chances d'avancement. D'abord le nombre des officiers y est
plus limité que dans les autres corps de l'armée; puis, les opinions
libérales et presque républicaines que professait l'artillerie, les
craintes inspirées à l'Empereur par une réunion d'hommes savants
accoutumés à réfléchir, s'opposaient à la fortune militaire de la
plupart d'entre eux. Aussi, contrairement aux lois ordinaires, les
officiers parvenus au généralat ne furent-ils pas toujours les sujets
les plus remarquables de l'arme, parce que, médiocres, ils donnaient
peu de craintes. L'artillerie faisait un corps à part dans l'armée,
et n'appartenait à Napoléon que sur les champs de bataille. A ces
causes générales, qui peuvent expliquer les retards éprouvés dans
sa carrière par Armand de Montriveau, il s'en joignait d'autres
inhérentes à sa personne et à son caractère. Seul dans le monde,
jeté dès l'âge de vingt ans à travers cette tempête d'hommes au sein
de laquelle vécut Napoléon, et n'ayant aucun intérêt en dehors de
lui-même, prêt à périr chaque jour, il s'était habitué à n'exister que
par une estime intérieure et par le sentiment du devoir accompli. Il
était habituellement silencieux comme le sont tous les hommes timides;
mais sa timidité ne venait point d'un défaut de courage, c'était une
sorte de pudeur qui lui interdisait toute démonstration vaniteuse.
Son intrépidité sur les champs de bataille n'était point fanfaronne;
il y voyait tout, pouvait donner tranquillement un bon avis à ses
camarades, et allait au-devant des boulets tout en se baissant à propos
pour les éviter. Il était bon, mais sa contenance le faisait passer
pour hautain et sévère. D'une rigueur mathématique en toute chose, il
n'admettait aucune composition hypocrite ni avec les devoirs d'une
position, ni avec les conséquences d'un fait. Il ne se prêtait à rien
de honteux, ne demandait jamais rien pour lui; enfin, c'était un de
ces grands hommes inconnus, assez philosophes pour mépriser la gloire,
et qui vivent sans s'attacher à la vie, parce qu'ils ne trouvent pas à
y développer leur force ou leurs sentiments dans toute leur étendue.
Il était craint, estimé, peu aimé. Les hommes nous permettent bien de
nous élever au-dessus d'eux, mais ils ne nous pardonnent jamais de ne
pas descendre aussi bas qu'eux. Aussi le sentiment qu'ils accordent aux
grands caractères ne va-t-il pas sans un peu de haine et de crainte.
Trop d'honneur est pour eux une censure tacite qu'ils ne pardonnent
ni aux vivants ni aux morts. Après les adieux de Fontainebleau,
Montriveau, quoique noble et titré, fut mis en demi-solde. Sa probité
antique effraya le Ministère de la Guerre, où son attachement aux
serments faits à l'aigle impériale était connu. Lors des Cent-Jours
il fut nommé colonel de la garde et resta sur le champ de bataille de
Waterloo. Ses blessures l'ayant retenu en Belgique, il ne se trouva
pas à l'armée de la Loire; mais le gouvernement royal ne voulut pas
reconnaître les grades donnés pendant les Cent-Jours, et Armand de
Montriveau quitta la France. Entraîné par son génie entreprenant, par
cette hauteur de pensée que, jusqu'alors, les hasards de la guerre
avaient satisfaite, et passionné par sa rectitude instinctive pour
les projets d'une grande utilité, le général Montriveau s'embarqua
dans le dessein d'explorer la Haute-Égypte et les parties inconnues de
l'Afrique, les contrées du centre surtout, qui excitent aujourd'hui
tant d'intérêt parmi les savants. Son expédition scientifique fut
longue et malheureuse. Il avait recueilli des notes précieuses
destinées à résoudre les problèmes géographiques ou industriels si
ardemment cherchés, et il était parvenu, non sans avoir surmonté bien
des obstacles, jusqu'au cœur de l'Afrique, lorsqu'il tomba par trahison
au pouvoir d'une tribu sauvage. Il fut dépouillé de tout, mis en
esclavage et promené pendant deux années à travers les déserts, menacé
de mort à tout moment et plus maltraité que ne l'est un animal dont
s'amusent d'impitoyables enfants. Sa force de corps et sa constance
d'âme lui firent supporter toutes les horreurs de sa captivité; mais il
épuisa presque toute son énergie dans son évasion, qui fut miraculeuse.
Il atteignit la colonie française du Sénégal, demi-mort, en haillons,
et n'ayant plus que d'informes souvenirs. Les immenses sacrifices de
son voyage, l'étude des dialectes de l'Afrique, ses découvertes et
ses observations, tout fut perdu. Un seul fait fera comprendre ses
souffrances. Pendant quelques jours les enfants du scheik de la tribu
dont il était l'esclave s'amusèrent à prendre sa tête pour but dans un
jeu qui consistait à jeter d'assez loin des osselets de cheval, et à
les y faire tenir. Montriveau revint à Paris vers le milieu de l'année
1818, il s'y trouva ruiné, sans protecteurs, et n'en voulant pas. Il
serait mort vingt fois avant de solliciter quoi que ce fût, même la
reconnaissance de ses droits acquis. L'adversité, ses douleurs avaient
développé son énergie jusque dans les petites choses, et l'habitude de
conserver sa dignité d'homme en face de cet être moral que nous nommons
la conscience, donnait pour lui du prix aux actes en apparence les plus
indifférents. Cependant ses rapports avec les principaux savants de
Paris et quelques militaires instruits firent connaître et son mérite
et ses aventures. Les particularités de son évasion et de sa captivité,
celles de son voyage attestaient tant de sang-froid, d'esprit et de
courage, qu'il acquit, sans le savoir, cette célébrité passagère dont
les salons de Paris sont si prodigues, mais qui demande des efforts
inouïs aux artistes quand ils veulent la perpétuer. Vers la fin de
cette année, sa position changea subitement. De pauvre, il devint
riche, ou du moins il eut extérieurement tous les avantages de la
richesse. Le gouvernement royal, qui cherchait à s'attacher les hommes
de mérite afin de donner de la force à l'armée, fit alors quelques
concessions aux anciens officiers dont la loyauté et le caractère connu
offraient des garanties de fidélité. Monsieur de Montriveau fut rétabli
sur les cadres, dans son grade, reçut sa solde arriérée et fut admis
dans la Garde royale. Ces faveurs arrivèrent successivement au marquis
de Montriveau sans qu'il eût fait la moindre demande. Des amis lui
épargnèrent les démarches personnelles auxquelles il se serait refusé.
Puis, contrairement à ses habitudes, qui se modifièrent tout à coup,
il alla dans le monde, où il fut accueilli favorablement, et où il
rencontra partout les témoignages d'une haute estime. Il semblait avoir
trouvé quelque dénoûment pour sa vie; mais chez lui tout se passait en
l'homme, il n'y avait rien d'extérieur. Il portait dans la société une
figure grave et recueillie, silencieuse et froide. Il y eut beaucoup
de succès, précisément parce qu'il tranchait fortement sur la masse
des physionomies convenues qui meublent les salons de Paris, où il
fut effectivement tout neuf. Sa parole avait la concision du langage
des gens solitaires ou des sauvages. Sa timidité fut prise pour de
la hauteur et plut beaucoup. Il était quelque chose d'étrange et de
grand, et les femmes furent d'autant plus généralement éprises de ce
caractère original, qu'il échappait à leurs adroites flatteries, à ce
manége par lequel elles circonviennent les hommes les plus puissants,
et corrodent les esprits les plus inflexibles. Monsieur de Montriveau
ne comprenait rien à ces petites singeries parisiennes, et son âme
ne pouvait répondre qu'aux sonores vibrations des beaux sentiments.
Il eût promptement été laissé là, sans la poésie qui résultait de
ses aventures et de sa vie, sans les prôneurs qui le vantaient à son
insu, sans le triomphe d'amour-propre qui attendait la femme dont il
s'occuperait. Aussi la curiosité de la duchesse de Langeais était-elle
vive autant que naturelle. Par un effet du hasard, cet homme l'avait
intéressée la veille, car elle avait entendu raconter la veille une
des scènes qui, dans le voyage de monsieur de Montriveau, produisaient
le plus d'impression sur les mobiles imaginations de femme. Dans une
excursion vers les sources du Nil, monsieur de Montriveau eut avec un
de ses guides le débat le plus extraordinaire qui se connaisse dans
les annales des voyages. Il avait un désert à traverser, et ne pouvait
aller qu'à pied au lieu qu'il voulait explorer. Un seul guide était
capable de l'y mener. Jusqu'alors aucun voyageur n'avait pu pénétrer
dans cette partie de la contrée, où l'intrépide officier présumait
devoir trouver la solution de plusieurs problèmes scientifiques. Malgré
les représentations que lui firent et les vieillards du pays et son
guide, il entreprit ce terrible voyage. S'armant de tout son courage
aiguisé déjà par l'annonce d'horribles difficultés à vaincre, il
partit au matin. Après avoir marché pendant une journée entière, il se
coucha le soir sur le sable, éprouvant une fatigue inconnue, causée par
la mobilité du sol, qui semblait à chaque pas fuir sous lui. Cependant
il savait que le lendemain il lui faudrait, dès l'aurore, se remettre
en route; mais son guide lui avait promis de lui faire atteindre, vers
le milieu du jour, le but de son voyage. Cette promesse lui donna du
courage, lui fit retrouver des forces, et, malgré ses souffrances, il
continua sa route, en maudissant un peu la science; mais honteux de
se plaindre devant son guide, il garda le secret de ses peines. Il
avait déjà marché pendant le tiers du jour lorsque, sentant ses forces
épuisées et ses pieds ensanglantés par la marche, il demanda s'il
arriverait bientôt.--Dans une heure, lui dit le guide. Armand trouva
dans son âme pour une heure de force et continua. L'heure s'écoula sans
qu'il aperçût, même à l'horizon, horizon de sables aussi vaste que
l'est celui de la pleine mer, les palmiers et les montagnes dont les
cimes devaient annoncer le terme de son voyage. Il s'arrêta, menaça le
guide, refusa d'aller plus loin, lui reprocha d'être son meurtrier,
de l'avoir trompé; puis des larmes de rage et de fatigue roulèrent
sur ses joues enflammées; il était courbé par la douleur renaissante
de la marche, et son gosier lui semblait coagulé par la soif du
désert. Le guide, immobile, écoutait ses plaintes d'un air ironique,
tout en étudiant, avec l'apparente indifférence des Orientaux, les
imperceptibles accidents de ce sable presque noirâtre comme est
l'or bruni.--Je me suis trompé, reprit-il froidement. Il y a trop
long-temps que j'ai fait ce chemin pour que je puisse en reconnaître
les traces; nous y sommes bien, mais il faut encore marcher pendant
deux heures.--Cet homme a raison, pensa monsieur de Montriveau. Puis il
se remit en route, suivant avec peine l'Africain impitoyable, auquel
il semblait lié par un fil, comme un condamné l'est invisiblement au
bourreau. Mais les deux heures se passent, le Français a dépensé ses
dernières gouttes d'énergie, et l'horizon est pur, et il n'y voit ni
palmiers ni montagnes. Il ne trouve plus ni cris ni gémissements, il
se couche alors sur le sable pour mourir; mais ses regards eussent
épouvanté l'homme le plus intrépide, il semblait annoncer qu'il ne
voulait pas mourir seul. Son guide, comme un vrai démon, lui répondait
par un coup d'œil calme, empreint de puissance, et le laissait étendu,
en ayant soin de se tenir à une distance qui lui permît d'échapper au
désespoir de sa victime. Enfin monsieur de Montriveau trouva quelques
forces pour une dernière imprécation. Le guide se rapprocha de lui, le
regarda fixement, lui imposa silence et lui dit:--N'as-tu pas voulu,
malgré nous, aller là où je te mène? Tu me reproches de te tromper;
si je ne l'avais pas fait, tu ne serais pas venu jusqu'ici. Veux-tu
la vérité, la voici. Nous avons encore cinq heures de marche, et nous
ne pouvons plus retourner sur nos pas. Sonde ton cœur, si tu n'as pas
assez de courage, voici mon poignard. Surpris par cette effroyable
entente de la douleur et de la force humaine, monsieur de Montriveau
ne voulut pas se trouver au-dessous d'un barbare; et puisant dans
son orgueil d'Européen une nouvelle dose de courage, il se releva
pour suivre son guide. Les cinq heures étaient expirées, monsieur de
Montriveau n'apercevait rien encore, il tourna vers le guide un œil
mourant; mais alors le Nubien le prit sur ses épaules, l'éleva de
quelques pieds, et lui fit voir à une centaine de pas un lac entouré de
verdure et d'une admirable forêt, qu'illuminaient les feux du soleil
couchant. Ils étaient arrivés à quelque distance d'une espèce de banc
de granit immense, sous lequel ce paysage sublime se trouvait comme
enseveli. Armand crut renaître, et son guide, ce géant d'intelligence
et de courage, acheva son œuvre de dévouement en le portant à travers
les sentiers chauds et polis à peine tracés sur le granit. Il voyait
d'un côté l'enfer des sables, et de l'autre le paradis terrestre de la
plus belle oasis qui fût en ces déserts.

La duchesse, déjà frappée par l'aspect de ce poétique personnage, le
fut encore bien plus en apprenant qu'elle voyait en lui le marquis de
Montriveau, de qui elle avait rêvé pendant la nuit. S'être trouvée dans
les sables brûlants du désert avec lui, l'avoir eu pour compagnon de
cauchemar, n'était-ce pas chez une femme de cette nature un délicieux
présage d'amusement? Jamais homme n'eut mieux qu'Armand la physionomie
de son caractère, et ne pouvait plus justement intriguer les regards.
Sa tête, grosse et carrée, avait pour principal trait caractéristique
une énorme et abondante chevelure noire qui lui enveloppait la
figure de manière à rappeler parfaitement le général Kléber auquel
il ressemblait par la vigueur de son front, par la coupe de son
visage, par l'audace tranquille des yeux, et par l'espèce de fougue
qu'exprimaient ses traits saillants. Il était petit, large de buste,
musculeux comme un lion. Quand il marchait, sa pose, sa démarche, le
moindre geste trahissait et je ne sais quelle sécurité de force qui
imposait, et quelque chose de despotique. Il paraissait savoir que rien
ne pouvait s'opposer à sa volonté, peut-être parce qu'il ne voulait
rien que de juste. Néanmoins, semblable à tous les gens réellement
forts, il était doux dans son parler, simple dans ses manières, et
naturellement bon. Seulement toutes ces belles qualités semblaient
devoir disparaître dans les circonstances graves où l'homme devient
implacable dans ses sentiments, fixe dans ses résolutions, terrible
dans ses actions. Un observateur aurait pu voir dans la commissure de
ses lèvres un retroussement habituel qui annonçait des penchants vers
l'ironie.

[Illustration:

  La duchesse de Langeais avait reçu de la nature les qualités
  nécessaires pour jouer les rôles de coquette.....

                                              LA DUCHESSE DE LANGEAIS.]

La duchesse de Langeais, sachant de quel prix passager était la
conquête de cet homme, résolut, pendant le peu de temps que mit la
duchesse de Maufrigneuse à l'aller prendre pour le lui présenter, d'en
faire un de ses amants, de lui donner le pas sur tous les autres,
de l'attacher à sa personne, et de déployer pour lui toutes ses
coquetteries. Ce fut une fantaisie, pur caprice de duchesse avec lequel
Lope de Véga ou Calderon a fait _le Chien du jardinier_. Elle voulut
que cet homme ne fût à aucune femme, et n'imagina pas d'être à lui. La
duchesse de Langeais avait reçu de la nature les qualités nécessaires
pour jouer les rôles de coquette, et son éducation les avait encore
perfectionnées. Les femmes avaient raison de l'envier, et les hommes
de l'aimer. Il ne lui manquait rien de ce qui peut inspirer l'amour,
de ce qui le justifie et de ce qui le perpétue. Son genre de beauté,
ses manières, son parler, sa pose s'accordaient pour la douer d'une
coquetterie naturelle, qui, chez une femme, semble être la conscience
de son pouvoir. Elle était bien faite, et décomposait peut-être ses
mouvements avec trop de complaisance, seule affectation qu'on lui
pût reprocher. Tout en elle s'harmoniait, depuis le plus petit geste
jusqu'à la tournure particulière de ses phrases, jusqu'à la manière
hypocrite dont elle jetait son regard. Le caractère prédominant de
sa physionomie était une noblesse élégante, que ne détruisait pas la
mobilité toute française de sa personne. Cette attitude incessamment
changeante avait un prodigieux attrait pour les hommes. Elle paraissait
devoir être la plus délicieuse des maîtresses en déposant son corset et
l'attirail de sa représentation. En effet, toutes les joies de l'amour
existaient en germe dans la liberté de ses regards expressifs, dans les
câlineries de sa voix, dans la grâce de ses paroles. Elle faisait
voir qu'il y avait en elle une noble courtisane, que démentaient
vainement les religions de la duchesse. Qui s'asseyait près d'elle
pendant une soirée, la trouvait tour à tour gaie, mélancolique, sans
qu'elle eût l'air de jouer ni la mélancolie ni la gaieté. Elle savait
être à son gré affable, méprisante, ou impertinente, ou confiante. Elle
semblait bonne et l'était. Dans sa situation, rien ne l'obligeait à
descendre à la méchanceté. Par moments, elle se montrait tour à tour
sans défiance et rusée, tendre à émouvoir, puis dure et sèche à briser
le cœur. Mais pour la bien peindre ne faudrait-il pas accumuler toutes
les antithèses féminines; en un mot, elle était ce qu'elle voulait être
ou paraître. Sa figure un peu trop longue avait de la grâce, quelque
chose de fin, de menu qui rappelait les figures du moyen âge. Son teint
était pâle, légèrement rosé. Tout en elle péchait pour ainsi dire par
un excès de délicatesse.

Monsieur de Montriveau se laissa complaisamment présenter à la duchesse
de Langeais, qui, suivant l'habitude des personnes auxquelles un goût
exquis fait éviter les banalités, l'accueillit sans l'accabler ni de
questions ni de compliments, mais avec une sorte de grâce respectueuse
qui devait flatter un homme supérieur, car la supériorité suppose chez
un homme un peu de ce tact qui fait deviner aux femmes tout ce qui est
sentiment. Si elle manifesta quelque curiosité, ce fut par ses regards;
si elle complimenta, ce fut par ses manières; et elle déploya cette
chatterie de paroles, cette fine envie de plaire qu'elle savait montrer
mieux que personne. Mais toute sa conversation ne fut en quelque sorte
que le corps de la lettre, il devait y avoir un post-scriptum où la
pensée principale allait être dite. Quand, après une demi-heure de
causeries insignifiantes, et dans lesquelles l'accent, les sourires,
donnaient seuls de la valeur aux mots, monsieur de Montriveau parut
vouloir discrètement se retirer, la duchesse le retint par un geste
expressif.

--Monsieur, lui dit-elle, je ne sais si le peu d'instants pendant
lesquels j'ai eu le plaisir de causer avec vous vous a offert assez
d'attrait pour qu'il me soit permis de vous inviter à venir chez moi;
j'ai peur qu'il n'y ait beaucoup d'égoïsme à vouloir vous y posséder.
Si j'étais assez heureuse pour que vous vous y plussiez, vous me
trouveriez toujours le soir jusqu'à dix heures.

Ces phrases furent dites d'un ton si coquet, que monsieur de Montriveau
ne pouvait se défendre d'accepter l'invitation. Quand il se rejeta
dans les groupes d'hommes qui se tenaient à quelque distance des
femmes, plusieurs de ses amis le félicitèrent, moitié sérieusement,
moitié plaisamment, sur l'accueil extraordinaire que lui avait fait la
duchesse de Langeais. Cette difficile, cette illustre conquête, était
décidément faite, et la gloire en avait été réservée à l'artillerie
de la Garde. Il est facile d'imaginer les bonnes et mauvaises
plaisanteries que ce thème, une fois admis, suggéra dans un de ces
salons parisiens où l'on aime tant à s'amuser, et où les railleries ont
si peu de durée que chacun s'empresse d'en tirer toute la fleur.

Ces niaiseries flattèrent à son insu le général. De la place où il
s'était mis, ses regards furent attirés par mille réflexions indécises
vers la duchesse; et il ne put s'empêcher de s'avouer à lui-même que,
de toutes les femmes dont la beauté avait séduit ses yeux, nulle ne lui
avait offert une plus délicieuse expression des vertus, des défauts,
des harmonies que l'imagination la plus juvénile puisse vouloir en
France à une maîtresse. Quel homme, en quelque rang que le sort l'ait
placé, n'a pas senti dans son âme une jouissance indéfinissable en
rencontrant, chez une femme qu'il choisit, même rêveusement, pour
sienne, les triples perfections morales, physiques et sociales qui
lui permettent de toujours voir en elle tous ses souhaits accomplis?
Si ce n'est pas une cause d'amour, cette flatteuse réunion est certes
un des plus grands véhicules du sentiment. Sans la vanité, disait un
profond moraliste du siècle dernier, l'amour est un convalescent. Il
y a certes, pour l'homme comme pour la femme, un trésor de plaisirs
dans la supériorité de la personne aimée. N'est-ce pas beaucoup,
pour ne pas dire tout, de savoir que notre amour-propre ne souffrira
jamais en elle; qu'elle est assez noble pour ne jamais recevoir les
blessures d'un coup d'œil méprisant, assez riche pour être entourée
d'un éclat égal à celui dont s'environnent même les rois éphémères de
la finance, assez spirituelle pour ne jamais être humiliée par une
fine plaisanterie, et assez belle pour être la rivale de tout son
sexe? Ces réflexions, un homme les fait en un clin d'œil. Mais si la
femme qui les lui inspire lui présente en même temps, dans l'avenir de
sa précoce passion, les changeantes délices de la grâce, l'ingénuité
d'une âme vierge, les mille plis du vêtement des coquettes, les dangers
de l'amour, n'est-ce pas à remuer le cœur de l'homme le plus froid?
Voici dans quelle situation se trouvait en ce moment monsieur de
Montriveau, relativement à la femme, et le passé de sa vie garantit
en quelque sorte la bizarrerie du fait. Jeté jeune dans l'ouragan des
guerres françaises, ayant toujours vécu sur les champs de bataille,
il ne connaissait de la femme que ce qu'un voyageur pressé, qui va
d'auberge en auberge, peut connaître d'un pays. Peut-être aurait-il
pu dire de sa vie ce que Voltaire disait à quatre-vingts ans de la
sienne, et n'avait-il pas trente-sept sottises à se reprocher? Il
était, à son âge, aussi neuf en amour que l'est un jeune homme qui
vient de lire Faublas en cachette. De la femme, il savait tout; mais de
l'amour, il ne savait rien; et sa virginité de sentiment lui faisait
ainsi des désirs tout nouveaux. Quelques hommes, emportés par les
travaux auxquels les ont condamnés la misère ou l'ambition, l'art ou la
science, comme monsieur de Montriveau avait été emporté par le cours
de la guerre et les événements de sa vie, connaissent cette singulière
situation, et l'avouent rarement. A Paris, tous les hommes doivent
avoir aimé. Aucune femme n'y veut de ce dont aucune n'a voulu. De la
crainte d'être pris pour un sot, procèdent les mensonges de la fatuité
générale en France, où passer pour un sot, c'est ne pas être du pays.
En ce moment, monsieur de Montriveau fut à la fois saisi par un violent
désir, un désir grandi dans la chaleur des déserts, et par un mouvement
de cœur dont il n'avait pas encore connu la bouillante étreinte. Aussi
fort qu'il était violent, cet homme sut réprimer ses émotions; mais,
tout en causant de choses indifférentes, il se retirait en lui-même,
et se jurait d'avoir cette femme, seule pensée par laquelle il pouvait
entrer dans l'amour. Son désir devint un serment fait à la manière des
Arabes avec lesquels il avait vécu, et pour lesquels un serment est un
contrat passé entre eux et toute leur destinée, qu'ils subordonnent à
la réussite de l'entreprise consacrée par le serment, et dans laquelle
ils ne comptent même plus leur mort que comme un moyen de plus pour
le succès. Un jeune homme se serait dit:--Je voudrais bien avoir la
duchesse de Langeais pour maîtresse! un autre:--Celui qui sera aimé de
la duchesse de Langeais sera un bien heureux coquin! Mais le général
se dit:--J'aurai pour maîtresse madame de Langeais. Quand un homme
vierge de cœur, et pour qui l'amour devient une religion, conçoit une
semblable pensée, il ne sait pas dans quel enfer il vient de mettre le
pied.

Monsieur de Montriveau s'échappa brusquement du salon, et revint chez
lui dévoré par les premiers accès de sa première fièvre amoureuse.
Si, vers le milieu de l'âge, un homme garde encore les croyances, les
illusions, les franchises, l'impétuosité de l'enfance, son premier
geste est pour ainsi dire d'avancer la main pour s'emparer de ce qu'il
désire; puis, quand il a sondé les distances presque impossibles à
franchir qui l'en séparent, il est saisi, comme les enfants, d'une
sorte d'étonnement ou d'impatience qui communique de la valeur à
l'objet souhaité, il tremble ou il pleure. Aussi le lendemain, après
les plus orageuses réflexions qui lui eussent bouleversé l'âme, Armand
de Montriveau se trouva-t-il sous le joug de ses sens, que concentra
la pression d'un amour vrai. Cette femme si cavalièrement traitée
la veille était devenue le lendemain le plus saint, le plus redouté
des pouvoirs. Elle fut dès lors pour lui le monde et la vie. Le seul
souvenir des plus légères émotions qu'elle lui avait données faisait
pâlir ses plus grandes joies, ses plus vives douleurs jadis ressenties.
Les révolutions les plus rapides ne troublent que les intérêts de
l'homme, tandis qu'une passion en renverse les sentiments. Or, pour
ceux qui vivent plus par le sentiment que par l'intérêt, pour ceux qui
ont plus d'âme et de sang que d'esprit et de lymphe, un amour réel
produit un changement complet d'existence. D'un seul trait, par une
seule réflexion, Armand de Montriveau effaça donc toute sa vie passée.
Après s'être vingt fois demandé, comme un enfant:--Irai-je? N'irai-je
pas? il s'habilla, vint à l'hôtel de Langeais vers huit heures du
soir, et fut admis auprès de la femme, non pas de la femme, mais de
l'idole qu'il avait vue la veille, aux lumières, comme une fraîche et
pure jeune fille vêtue de gaze, de blondes et de voiles. Il arrivait
impétueusement pour lui déclarer son amour, comme s'il s'agissait du
premier coup de canon sur un champ de bataille. Pauvre écolier! Il
trouva sa vaporeuse sylphide enveloppée d'un peignoir de cachemire
brun habilement bouillonné, languissamment couchée sur le divan d'un
obscur boudoir. Madame de Langeais ne se leva même pas, elle ne montra
que sa tête, dont les cheveux étaient en désordre, quoique retenus
dans un voile. Puis d'une main qui, dans le clair obscur produit par
la tremblante lueur d'une seule bougie placée loin d'elle, parut aux
yeux de Montriveau blanche comme une main de marbre, elle lui fit
signe de s'asseoir, et lui dit d'une voix aussi douce que l'était la
lueur:--Si ce n'eût pas été vous, monsieur le marquis, si c'eût été
un ami avec lequel j'eusse pu agir sans façon, ou un indifférent qui
m'eût légèrement intéressée, je vous aurais renvoyé. Vous me voyez
affreusement souffrante.

Armand se dit en lui-même:--Je vais m'en aller.

--Mais, reprit-elle en lui lançant un regard dont l'ingénu militaire
attribua le feu à la fièvre, je ne sais si c'est un pressentiment de
votre bonne visite à l'empressement de laquelle je suis on ne peut pas
plus sensible, depuis un instant je sentais ma tête se dégager de ses
vapeurs.

--Je puis donc rester, lui dit Montriveau.

--Ah! je serais bien fâchée de vous voir partir. Je me disais déjà ce
matin que je ne devais pas avoir fait sur vous la moindre impression;
que vous aviez sans doute pris mon invitation pour une de ces phrases
banales prodiguées au hasard par les Parisiennes, et je pardonnais
d'avance à votre ingratitude. Un homme qui arrive des déserts n'est pas
tenu de savoir combien notre faubourg est exclusif dans ses amitiés.

Ces gracieuses paroles, à demi murmurées, tombèrent une à une, et
furent comme chargées du sentiment joyeux qui paraissait les dicter.
La duchesse voulait avoir tous les bénéfices de sa migraine, et
sa spéculation eut un plein succès. Le pauvre militaire souffrait
réellement de la fausse souffrance de cette femme. Comme Crillon
entendant le récit de la passion de Jésus-Christ, il était prêt à tirer
son épée contre les vapeurs. Hé! comment alors oser parler à cette
malade de l'amour qu'elle inspirait? Armand comprenait déjà qu'il
était ridicule de tirer son amour à brûle-pourpoint sur une femme si
supérieure. Il entendit par une seule pensée toutes les délicatesses du
sentiment et les exigences de l'âme. Aimer, n'est-ce pas savoir bien
plaider, mendier, attendre? Cet amour ressenti, ne fallait-il pas le
prouver? Il se trouva la langue immobile, glacée par les convenances du
noble faubourg, par la majesté de la migraine, et par les timidités de
l'amour vrai. Mais nul pouvoir au monde ne put voiler les regards de
ses yeux dans lesquels éclataient la chaleur, l'infini du désert, des
yeux calmes comme ceux des panthères, et sur lesquels ses paupières ne
s'abaissaient que rarement. Elle aima beaucoup ce regard fixe qui la
baignait de lumière et d'amour.

--Madame la duchesse, répondit-il, je craindrais de vous mal dire la
reconnaissance que m'inspirent vos bontés. En ce moment je ne souhaite
qu'une seule chose, le pouvoir de dissiper vos souffrances.

--Permettez que je me débarrasse de ceci, j'ai maintenant trop chaud,
dit-elle en faisant sauter par un mouvement plein de grâce le coussin
qui lui couvrait les pieds, qu'elle laissa voir dans toute leur clarté.

--Madame, en Asie, vos pieds vaudraient presque dix mille sequins.

--Compliment de voyageur, dit-elle en souriant.

Cette spirituelle personne prit plaisir à jeter le rude Montriveau
dans une conversation pleine de bêtises, de lieux communs et de
non-sens, où il manœuvra, militairement parlant, comme eût fait le
prince Charles aux prises avec Napoléon. Elle s'amusa malicieusement
à reconnaître l'étendue de cette passion commencée, d'après le nombre
de sottises arrachées à ce débutant, qu'elle amenait à petits pas
dans un labyrinthe inextricable où elle voulait le laisser honteux de
lui-même. Elle débuta donc par se moquer de cet homme, à qui elle se
plaisait néanmoins à faire oublier le temps. La longueur d'une première
visite est souvent une flatterie, mais Armand n'en fut pas complice.
Le célèbre voyageur était dans ce boudoir depuis une heure, causant de
tout, n'ayant rien dit, sentant qu'il n'était qu'un instrument dont
jouait cette femme, quand elle se dérangea, s'assit, se mit sur le cou
le voile qu'elle avait sur la tête, s'accouda, lui fit les honneurs
d'une complète guérison, et sonna pour faire allumer les bougies
du boudoir. A l'inaction absolue dans laquelle elle était restée,
succédèrent les mouvements les plus gracieux. Elle se tourna vers
monsieur de Montriveau, et lui dit, en réponse à une confidence qu'elle
venait de lui arracher et qui parut la vivement intéresser:--Vous
voulez vous moquer de moi en tâchant de me donner à penser que vous
n'avez jamais aimé. Voilà la grande prétention des hommes auprès de
nous. Nous les croyons. Pure politesse! Ne savons-nous pas à quoi nous
en tenir là-dessus par nous-mêmes? Où est l'homme qui n'a pas rencontré
dans sa vie une seule occasion d'être amoureux? Mais vous aimez à
nous tromper, et nous vous laissons faire, pauvres sottes que nous
sommes, parce que vos tromperies sont encore des hommages rendus à la
supériorité de nos sentiments, qui sont tout pureté.

Cette dernière phrase fut prononcée avec un accent plein de hauteur
et de fierté qui fit de cet amant novice une balle jetée au fond d'un
abîme, et de la duchesse un ange revolant vers son ciel particulier.

--Diantre! s'écriait en lui-même Armand de Montriveau, comment s'y
prendre pour dire à cette créature sauvage que je l'aime?

Il l'avait déjà dit vingt fois, ou plutôt la duchesse l'avait vingt
fois lu dans ses regards, et voyait, dans la passion de cet homme
vraiment grand, un amusement pour elle, un intérêt à mettre dans sa
vie sans intérêt. Elle se préparait donc déjà fort habilement à élever
autour d'elle une certaine quantité de redoutes qu'elle lui donnerait
à emporter avant de lui permettre l'entrée de son cœur. Jouet de ses
caprices, Montriveau devait rester stationnaire tout en sautant de
difficultés en difficultés comme un de ces insectes tourmenté par un
enfant saute d'un doigt sur un autre en croyant avancer, tandis que
son malicieux bourreau le laisse au même point. Néanmoins, la duchesse
reconnut avec un bonheur inexprimable que cet homme de caractère ne
mentait pas à sa parole. Armand n'avait, en effet, jamais aimé. Il
allait se retirer mécontent de lui, plus mécontent d'elle encore; mais
elle vit avec joie une bouderie qu'elle savait pouvoir dissiper par un
mot, d'un regard, d'un geste.

--Viendrez-vous demain soir? lui dit-elle. Je vais au bal, je vous
attendrai jusqu'à dix heures.

Le lendemain Montriveau passa la plus grande partie de la journée
assis à la fenêtre de son cabinet, et occupé à fumer une quantité
indéterminée de cigares. Il put atteindre ainsi l'heure de s'habiller
et d'aller à l'hôtel de Langeais. C'eût été grande pitié pour l'un de
ceux qui connaissaient la magnifique valeur de cet homme, de le voir
devenu si petit, si tremblant, de savoir cette pensée dont les rayons
pouvaient embrasser des mondes, se rétrécir aux proportions du boudoir
d'une petite-maîtresse. Mais il se sentait lui-même déjà si déchu dans
son bonheur, que, pour sauver sa vie, il n'aurait pas confié son amour
à l'un de ses amis intimes. Dans la pudeur qui s'empare d'un homme
quand il aime, n'y a-t-il pas toujours un peu de honte, et ne serait-ce
pas sa petitesse qui fait l'orgueil de la femme? Enfin ne serait-ce pas
une foule de motifs de ce genre, mais que les femmes ne s'expliquent
pas, qui les porte presque toutes à trahir les premières le mystère de
leur amour, mystère dont elles se fatiguent peut-être?

--Monsieur, dit le valet de chambre, madame la duchesse n'est pas
visible, elle s'habille, et vous prie de l'attendre ici.

Armand se promena dans le salon en étudiant le goût répandu dans
les moindres détails. Il admira madame de Langeais, en admirant les
choses qui venaient d'elle et en trahissaient les habitudes, avant
qu'il pût en saisir la personne et les idées. Après une heure environ,
la duchesse sortit de sa chambre sans faire de bruit. Montriveau
se retourna, la vit marchant avec la légèreté d'une ombre, et
tressaillit. Elle vint à lui, sans lui dire bourgeoisement:--Comment me
trouvez-vous? Elle était sûre d'elle, et son regard fixe disait:--Je
me suis ainsi parée pour vous plaire. Une vieille fée, marraine de
quelque princesse méconnue, avait seule pu tourner autour du cou de
cette coquette personne le nuage d'une gaze dont les plis avaient des
tons vifs que soutenait encore l'éclat d'une peau satinée. La duchesse
était éblouissante. Le bleu clair de sa robe, dont les ornements se
répétaient dans les fleurs de sa coiffure, semblait donner, par la
richesse de la couleur, un corps à ses formes frêles devenues tout
aériennes; car, en glissant avec rapidité vers Armand, elle fit voler
les deux bouts de l'écharpe qui pendait à ses côtés, et le brave soldat
ne put alors s'empêcher de la comparer aux jolis insectes bleus qui
voltigent au-dessus des eaux, parmi les fleurs, avec lesquelles ils
paraissent se confondre.

--Je vous ai fait attendre, dit-elle de la voix que savent prendre les
femmes pour l'homme auquel elles veulent plaire.

--J'attendrais patiemment une éternité, si je savais trouver la
Divinité belle comme vous l'êtes; mais ce n'est pas un compliment que
de vous parler de votre beauté, vous ne pouvez plus être sensible qu'à
l'adoration. Laissez-moi donc seulement baiser votre écharpe.

--Ah, fi! dit-elle en faisant un geste d'orgueil, je vous estime assez
pour vous offrir ma main.

Et elle lui tendit à baiser sa main encore humide. Une main de
femme, au moment où elle sort de son bain de senteur, conserve je
ne sais quelle fraîcheur douillette, une mollesse veloutée dont la
chatouilleuse impression va des lèvres à l'âme. Aussi, chez un homme
épris qui a dans les sens autant de volupté qu'il a d'amour au cœur, ce
baiser, chaste en apparence, peut-il exciter de redoutables orages.

--Me la tendrez-vous toujours ainsi? dit humblement le général en
baisant avec respect cette main dangereuse.

--Oui; mais nous en resterons là, dit-elle en souriant.

Elle s'assit et parut fort maladroite à mettre ses gants, en voulant
en faire glisser la peau d'abord trop étroite le long de ses doigts,
et regarder en même temps monsieur de Montriveau, qui admirait
alternativement la duchesse et la grâce de ses gestes réitérés.

--Ah! c'est bien, dit-elle, vous avez été exact, j'aime l'exactitude.
Sa Majesté dit qu'elle est la politesse des rois; mais, selon moi,
de vous à nous, je la crois la plus respectueuse des flatteries. Hé!
n'est-ce pas? Dites donc.

Puis elle le guigna de nouveau pour lui exprimer une amitié décevante,
en le trouvant muet de bonheur, et tout heureux de ces riens. Ah!
la duchesse entendait à merveille son métier de femme, elle savait
admirablement rehausser un homme à mesure qu'il se rapetissait, et le
récompenser par de creuses flatteries à chaque pas qu'il faisait pour
descendre aux niaiseries de la sentimentalité.

--Vous n'oublierez jamais de venir à neuf heures.

--Oui, mais irez-vous donc au bal tous les soirs?

--Le sais-je? répondit-elle en haussant les épaules par un petit geste
enfantin comme pour avouer qu'elle était toute caprice et qu'un amant
devait la prendre ainsi.--D'ailleurs, reprit-elle, que vous importe?
vous m'y conduirez.

--Pour ce soir, dit-il, ce serait difficile, je ne suis pas mis
convenablement.

--Il me semble, répondit-elle en le regardant avec fierté, que si
quelqu'un doit souffrir de votre mise, c'est moi. Mais sachez, monsieur
le voyageur, que l'homme dont j'accepte le bras est toujours au-dessus
de la mode, personne n'oserait le critiquer. Je vois que vous ne
connaissez pas le monde, je vous en aime davantage.

Et elle le jetait déjà dans les petitesses du monde, en tâchant de
l'initier aux vanités d'une femme à la mode.

--Si elle veut faire une sottise pour moi, se dit en lui-même Armand,
je serais bien niais de l'en empêcher. Elle m'aime sans doute, et,
certes, elle ne méprise pas le monde plus que je ne le méprise
moi-même; ainsi va pour le bal!

La duchesse pensait sans doute qu'en voyant le général la suivre au
bal en bottes et en cravate noire, personne n'hésiterait à le croire
passionnément amoureux d'elle. Heureux de voir la reine du monde
élégant vouloir se compromettre pour lui, le général eut de l'esprit
en ayant de l'espérance. Sûr de plaire, il déploya ses idées et ses
sentiments, sans ressentir la contrainte qui, la veille, lui avait gêné
le cœur. Cette conversation substantielle, animée, remplie par ces
premières confidences aussi douces à dire qu'à entendre, séduisit-elle
madame de Langeais, ou avait-elle imaginé cette ravissante coquetterie;
mais elle regarda malicieusement la pendule quand minuit sonna.

--Ah! vous me faites manquer le bal! dit-elle en exprimant de la
surprise et du dépit de s'être oubliée. Puis, elle se justifia le
changement de ses jouissances par un sourire qui fit bondir le cœur
d'Armand.

--J'avais bien promis à madame de Beauséant, ajouta-t-elle. Ils
m'attendent tous.

--Hé! bien, allez.

--Non, continuez, dit-elle. Je reste. Vos aventures en Orient me
charment. Racontez-moi bien toute votre vie. J'aime à participer aux
souffrances ressenties par un homme de courage, car je les ressens,
vrai! Elle jouait avec son écharpe, la tordait, la déchirait par des
mouvements d'impatience qui semblaient accuser un mécontentement
intérieur et de profondes réflexions.--Nous ne valons rien, nous
autres, reprit-elle. Ah! nous sommes d'indignes personnes, égoïstes,
frivoles. Nous ne savons que nous ennuyer à force d'amusements. Aucune
de nous ne comprend le rôle de sa vie. Autrefois, en France, les femmes
étaient des lumières bienfaisantes, elles vivaient pour soulager ceux
qui pleurent, encourager les grandes vertus, récompenser les artistes
et en animer la vie par de nobles pensées. Si le monde est devenu si
petit, à nous la faute. Vous me faites haïr ce monde et le bal. Non, je
ne vous sacrifie pas grand'chose. Elle acheva de détruire son écharpe,
comme un enfant qui, jouant avec une fleur, finit par en arracher tous
les pétales; elle la roula, la jeta loin d'elle, et put ainsi montrer
son cou de cygne. Elle sonna.--Je ne sortirai pas, dit-elle à son
valet de chambre. Puis elle reporta timidement ses longs yeux bleus
sur Armand, de manière à lui faire accepter, par la crainte qu'ils
exprimaient, cet ordre pour un aveu, pour une première, pour une grande
faveur.--Vous avez eu bien des peines, dit-elle après une pause pleine
de pensées et avec cet attendrissement qui souvent est dans la voix des
femmes sans être dans le cœur.

--Non, répondit Armand. Jusqu'aujourd'hui, je ne savais pas ce qu'était
le bonheur.

--Vous le savez donc, dit-elle en le regardant en dessous d'un air
hypocrite et rusé.

--Mais, pour moi désormais, le bonheur, n'est-ce pas de vous voir, de
vous entendre... Jusqu'à présent je n'avais que souffert, et maintenant
je comprends que je puis être malheureux...

--Assez, assez, dit-elle, allez-vous-en, il est minuit, respectons les
convenances. Je ne suis pas allée au bal, vous étiez là. Ne faisons pas
causer. Adieu. Je ne sais ce que je dirai, mais la migraine est bonne
personne et ne nous donne jamais de démentis.

--Y a-t-il bal demain? demanda-t-il.

--Vous vous y accoutumeriez, je crois. Hé! bien, oui, demain nous irons
encore au bal.

Armand s'en alla l'homme le plus heureux du monde, et vint tous
les soirs chez madame de Langeais à l'heure qui, par une sorte de
convention tacite, lui fut réservée. Il serait fastidieux et ce serait
pour une multitude de jeunes gens qui ont de ces beaux souvenirs une
redondance que de faire marcher ce récit pas à pas, comme marchait le
poème de ces conversations secrètes dont le cours avance ou retarde
au gré d'une femme par une querelle de mots quand le sentiment va
trop vite, par une plainte sur les sentiments quand les mots ne
répondent plus à sa pensée. Aussi, pour marquer le progrès de cet
ouvrage à la Pénélope, peut-être faudrait-il s'en tenir aux expressions
matérielles du sentiment. Ainsi, quelques jours après la première
rencontre de la duchesse et d'Armand de Montriveau, l'assidu général
avait conquis en toute propriété le droit de baiser les insatiables
mains de sa maîtresse. Partout où allait madame de Langeais, se
voyait inévitablement monsieur de Montriveau, que certaines personnes
nommèrent, en plaisantant, _le planton de la duchesse_. Déjà la
position d'Armand lui avait fait des envieux, des jaloux, des ennemis.
Madame de Langeais avait atteint à son but. Le marquis se confondait
parmi ses nombreux admirateurs, et lui servait à humilier ceux qui se
vantaient d'être dans ses bonnes grâces, en lui donnant publiquement le
pas sur tous les autres.

--Décidément, disait madame de Sérizy, monsieur de Montriveau est
l'homme que la duchesse distingue le plus.

Qui ne sait pas ce que veut dire, à Paris, _être distingué par une
femme_? Les choses étaient ainsi parfaitement en règle. Ce qu'on
se plaisait à raconter du général le rendit si redoutable, que les
jeunes gens habiles abdiquèrent tacitement leurs prétentions sur
la duchesse, et ne restèrent dans sa sphère que pour exploiter
l'importance qu'ils y prenaient, pour se servir de son nom, de sa
personne, pour s'arranger au mieux avec certaines puissances du
second ordre, enchantées d'enlever un amant à madame de Langeais. La
duchesse avait l'œil assez perspicace pour apercevoir ces désertions
et ces traités dont son orgueil ne lui permettait pas d'être la
dupe. Alors elle savait, disait monsieur le prince de Talleyrand,
qui l'aimait beaucoup, tirer un regain de vengeance par un mot à
deux tranchants dont elle frappait ces épousailles _morganatiques_.
Sa dédaigneuse raillerie ne contribuait pas médiocrement à la faire
craindre et passer pour une personne excessivement spirituelle. Elle
consolidait ainsi sa réputation de vertu, tout en s'amusant des secrets
d'autrui, sans laisser pénétrer les siens. Néanmoins, après deux mois
d'assiduités, elle eut, au fond de l'âme, une sorte de peur vague en
voyant que monsieur de Montriveau ne comprenait rien aux finesses de
la coquetterie Faubourg-Saint-Germanesque, et prenait au sérieux les
minauderies parisiennes.--Celui-là, ma chère duchesse, lui avait dit
le vieux vidame de Pamiers, est cousin-germain des aigles, vous ne
l'apprivoiserez pas, et il vous emportera dans son aire, si vous n'y
prenez garde. Le lendemain du soir où le rusé vieillard lui avait
dit ce mot, dans lequel madame de Langeais craignit de trouver une
prophétie, elle essaya de se faire haïr, et se montra dure, exigeante,
nerveuse, détestable pour Armand, qui la désarma par une douceur
angélique. Cette femme connaissait si peu la bonté large des grands
caractères, qu'elle fut pénétrée des gracieuses plaisanteries par
lesquelles ses plaintes furent d'abord accueillies. Elle cherchait une
querelle et trouva des preuves d'affection. Alors elle persista.

--En quoi, lui dit Armand, un homme qui vous idolâtre a-t-il pu vous
déplaire?

--Vous ne me déplaisez pas, répondit-elle en devenant tout à coup douce
et soumise; mais pourquoi voulez-vous me compromettre? Vous ne devez
être qu'un _ami_ pour moi. Ne le savez-vous pas? Je voudrais vous voir
l'instinct, les délicatesses de l'amitié vraie, afin de ne perdre ni
votre estime, ni les plaisirs que je ressens près de vous.

--N'être que votre _ami_? s'écria monsieur de Montriveau à la tête de
qui ce terrible mot donna des secousses électriques. Sur la foi des
heures douces que vous m'accordez, je m'endors et me réveille dans
votre cœur; et aujourd'hui, sans motif, vous vous plaisez gratuitement
à tuer les espérances secrètes qui me font vivre. Voulez-vous, après
m'avoir fait promettre tant de constance, et avoir montré tant
d'horreur pour les femmes qui n'ont que des caprices, me faire entendre
que, semblable à toutes les femmes de Paris, vous avez des passions, et
point d'amour? Pourquoi donc m'avez-vous demandé ma vie, et pourquoi
l'avez-vous acceptée?

--J'ai eu tort, mon ami. Oui, une femme a tort de se laisser aller à de
tels enivrements quand elle ne peut ni ne doit les récompenser.

--Je comprends, vous n'avez été que légèrement coquette, et.....

--Coquette?... je hais la coquetterie. Être coquette, Armand, mais
c'est se promettre à plusieurs hommes et ne pas se donner. Se donner
à tous est du libertinage. Voilà ce que j'ai cru comprendre de nos
mœurs. Mais se faire mélancolique avec les humoristes, gaie avec les
insouciants, politique avec les ambitieux, écouter avec une apparente
admiration les bavards, s'occuper de guerre avec les militaires, être
passionnée pour le bien du pays avec les philanthropes, accorder à
chacun sa petite dose de flatterie, cela me paraît aussi nécessaire que
de mettre des fleurs dans nos cheveux, des diamants, des gants et des
vêtements. Le discours est la partie morale de la toilette, il se prend
et se quitte avec la toque à plumes. Nommez-vous ceci coquetterie? Mais
je ne vous ai jamais traité comme je traite tout le monde. Avec vous,
mon ami, je suis vraie. Je n'ai pas toujours partagé vos idées, et
quand vous m'avez convaincue, après une discussion, ne m'en avez-vous
pas vue tout heureuse? Enfin, je vous aime, mais seulement comme il
est permis à une femme religieuse et pure d'aimer. J'ai fait des
réflexions. Je suis mariée, Armand. Si la manière dont je vis avec
monsieur de Langeais me laisse la disposition de mon cœur, les lois,
les convenances m'ont ôté le droit de disposer de ma personne. En
quelque rang qu'elle soit placée, une femme déshonorée se voit chassée
du monde, et je ne connais encore aucun exemple d'un homme qui ait su
ce à quoi l'engageaient alors nos sacrifices. Bien mieux, la rupture
que chacun prévoit entre madame de Beauséant et monsieur d'Adjuda,
qui, dit-on, épouse mademoiselle de Rochefide, m'a prouvé que ces
mêmes sacrifices sont presque toujours les causes de votre abandon. Si
vous m'aimiez sincèrement, vous cesseriez de me voir pendant quelque
temps! Moi, je dépouillerai pour vous toute vanité; n'est-ce pas
quelque chose? Que ne dit-on pas d'une femme à laquelle aucun homme
ne s'attache? Ah! elle est sans cœur, sans esprit, sans âme, sans
charme surtout. Oh! les coquettes ne me feront grâce de rien, elles me
raviront les qualités qu'elles sont blessées de trouver en moi. Si ma
réputation me reste, que m'importe de voir contester mes avantages par
des rivales? elles n'en hériteront certes pas. Allons, mon ami, donnez
quelque chose à qui vous sacrifie tant! Venez moins souvent, je ne vous
en aimerai pas moins.

--Ah! répondit Armand avec la profonde ironie d'un cœur blessé,
l'amour, selon les écrivassiers, ne se repaît que d'illusions! Rien
n'est plus vrai, je le vois, il faut que je m'imagine être aimé. Mais,
tenez, il est des pensées comme des blessures dont on ne revient pas:
vous étiez une de mes dernières croyances, et je m'aperçois en ce
moment que tout est faux ici bas.

Elle se prit à sourire.

--Oui, reprit Montriveau d'une voix altérée, votre foi catholique à
laquelle vous voulez me convertir est un mensonge que les hommes se
font, l'espérance est un mensonge appuyé sur l'avenir, l'orgueil est
un mensonge de nous à nous, la pitié, la sagesse, la terreur sont des
calculs mensongers. Mon bonheur sera donc aussi quelque mensonge, il
faut que je m'attrape moi-même et consente à toujours donner un louis
contre un écu. Si vous pouvez si facilement vous dispenser de me voir,
si vous ne m'avouez ni pour ami, ni pour amant, vous ne m'aimez pas! Et
moi, pauvre fou, je me dis cela, je le sais, et j'aime.

--Mais, mon Dieu, mon pauvre Armand, vous vous emportez.

--Je m'emporte?

--Oui, vous croyez que tout est en question, parce que je vous parle de
prudence.

Au fond, elle était enchantée de la colère qui débordait dans les yeux
de son amant. En ce moment, elle le tourmentait; mais elle le jugeait,
et remarquait les moindres altérations de sa physionomie. Si le général
avait eu le malheur de se montrer généreux sans discussion, comme il
arrive quelquefois à certaines âmes candides, il eût été forbanni
pour toujours, atteint et convaincu de ne pas savoir aimer. La plupart
des femmes veulent se sentir le moral violé. N'est-ce pas une de leurs
flatteries de ne jamais céder qu'à la force? Mais Armand n'était pas
assez instruit pour apercevoir le piége habilement préparé par la
duchesse. Les hommes forts qui aiment ont tant d'enfance dans l'âme!

--Si vous ne voulez que conserver les apparences, dit-il avec naïveté,
je suis prêt à....

--Ne conserver que les apparences, s'écria-t-elle en l'interrompant,
mais quelles idées vous faites-vous donc de moi? Vous ai-je donné le
moindre droit de penser que je puisse être à vous?

--Ah çà, de quoi parlons-nous donc? demanda Montriveau.

--Mais, monsieur, vous m'effrayez. Non, pardon, merci, reprit-elle d'un
ton froid, merci, Armand: vous m'avertissez à temps d'une imprudence
bien involontaire, croyez-le, mon ami. Vous savez souffrir, dites-vous?
Moi aussi, je saurai souffrir. Nous cesserons de nous voir; puis, quand
l'un et l'autre nous aurons su recouvrer un peu de calme, eh! bien,
nous aviserons à nous arranger un bonheur approuvé par le monde. Je
suis jeune, Armand, un homme sans délicatesse ferait faire bien des
sottises et des étourderies à une femme de vingt-quatre ans. Mais,
vous! vous serez mon ami, promettez-le moi.

--La femme de vingt-quatre ans, répondit-il, sait calculer. Il
s'assit sur le divan du boudoir, et resta la tête appuyée dans ses
mains.--M'aimez-vous, madame? demanda-t-il en relevant la tête et lui
montrant un visage plein de résolution. Dites hardiment: oui ou non.

La duchesse fut plus épouvantée de cette interrogation qu'elle ne
l'aurait été d'une menace de mort, ruse vulgaire dont s'effraient peu
de femmes au dix-neuvième siècle, en ne voyant plus les hommes porter
l'épée au côté; mais n'y a-t-il pas des effets de cils, de sourcils,
des contractions dans le regard, des tremblements de lèvres qui
communiquent la terreur qu'ils expriment si vivement, si magnétiquement?

--Ah! dit-elle, si j'étais libre, si....

--Eh! n'est-ce que votre mari qui nous gêne? s'écria joyeusement
le général en se promenant à grands pas dans le boudoir. Ma chère
Antoinette, je possède un pouvoir plus absolu que ne l'est celui de
l'autocrate de toutes les Russies. Je m'entends avec la Fatalité; je
puis, socialement parlant, l'avancer ou la retarder à ma fantaisie,
comme on fait d'une montre. Diriger la Fatalité, dans notre machine
politique, n'est-ce pas tout simplement en connaître les rouages? Dans
peu, vous serez libre, souvenez-vous alors de votre promesse.

--Armand, s'écria-t-elle, que voulez-vous dire? Grand Dieu! croyez-vous
que je puisse être le gain d'un crime? voulez-vous ma mort? Mais vous
n'avez donc pas du tout de religion? Moi, je crains Dieu. Quoique
monsieur de Langeais m'ait donné le droit de le haïr, je ne lui
souhaite aucun mal.

Monsieur de Montriveau, qui battait machinalement la retraite avec
ses doigts sur le marbre de la cheminée, se contenta de regarder la
duchesse d'un air calme.

--Mon ami, dit-elle en continuant, respectez-le. Il ne m'aime pas, il
n'est pas bien pour moi, mais j'ai des devoirs à remplir envers lui.
Pour éviter les malheurs dont vous le menacez, que ne ferais-je pas?

Écoutez, reprit-elle après une pause, je ne vous parlerai plus de
séparation, vous viendrez ici comme par le passé, je vous donnerai
toujours mon front à baiser; si je vous le refusais quelquefois,
c'était pure coquetterie, en vérité. Mais, entendons-nous, dit-elle
en le voyant s'approcher. Vous me permettrez d'augmenter le nombre de
mes poursuivants, d'en recevoir dans la matinée encore plus que par le
passé: je veux redoubler de légèreté, je veux vous traiter fort mal en
apparence, feindre une rupture; vous viendrez un peu moins souvent; et
puis, après...

En disant ces mots, elle se laissa prendre par la taille, parut sentir,
ainsi pressée par Montriveau, le plaisir excessif que trouvent la
plupart des femmes à cette pression, dans laquelle tous les plaisirs de
l'amour semblent promis; puis, elle désirait sans doute se faire faire
quelque confidence, car elle se haussa sur la pointe des pieds pour
apporter son front sous les lèvres brûlantes d'Armand.

--Après, reprit Montriveau, vous ne me parlerez plus de votre mari:
vous n'y devez plus penser.

Madame de Langeais garda le silence.

--Au moins, dit-elle après une pause expressive, vous ferez tout ce
que je voudrai, sans gronder, sans être mauvais, dites, mon ami?
N'avez-vous pas voulu m'effrayer? Allons, avouez-le?... vous êtes trop
bon pour jamais concevoir de criminelles pensées. Mais auriez-vous
donc des secrets que je ne connusse point? Comment pouvez-vous donc
maîtriser le sort?

--Au moment où vous confirmez le don que vous m'avez déjà fait de votre
cœur, je suis trop heureux pour bien savoir ce que je vous répondrais.
J'ai confiance en vous, Antoinette, je n'aurai ni soupçons, ni fausses
jalousies. Mais, si le hasard vous rendait libre, nous sommes unis...

--Le hasard, Armand, dit-elle en faisant un de ces jolis gestes de
tête qui semblent pleins de choses et que ces sortes de femmes jettent
à la légère, comme une cantatrice joue avec sa voix. Le pur hasard,
reprit-elle. Sachez-le bien: s'il arrivait, par votre faute, quelque
malheur à monsieur de Langeais, je ne serais jamais à vous.

Ils se séparèrent contents l'un et l'autre. La duchesse avait fait un
pacte qui lui permettait de prouver au monde, par ses paroles et ses
actions, que monsieur de Montriveau n'était point son amant. Quant
à lui, la rusée se promettait bien de le lasser en ne lui accordant
d'autres faveurs que celles surprises dans ces petites luttes
dont elle arrêtait le cours à son gré. Elle savait si joliment le
lendemain révoquer les concessions consenties la veille, elle était si
sérieusement déterminée à rester physiquement vertueuse, qu'elle ne
voyait aucun danger pour elle à des préliminaires redoutables seulement
aux femmes bien éprises. Enfin, une duchesse séparée de son mari
offrait peu de chose à l'amour, en lui sacrifiant un mariage annulé
depuis long-temps. De son côté, Montriveau, tout heureux d'obtenir
la plus vague des promesses, et d'écarter à jamais les objections
qu'une épouse puise dans la foi conjugale pour se refuser à l'amour,
s'applaudissait d'avoir conquis encore un peu plus de terrain. Aussi,
pendant quelque temps, abusa-t-il des droits d'usufruit qui lui avaient
été si difficilement octroyés. Plus enfant qu'il ne l'avait jamais
été, cet homme se laissait aller à tous les enfantillages qui font du
premier amour la fleur de la vie. Il redevenait petit en répandant et
son âme et toutes les forces trompées que lui communiquait sa passion
sur les mains de cette femme, sur ses cheveux blonds dont il baisait
les boucles floconneuses, sur ce front éclatant qu'il voyait pur.
Inondée d'amour, vaincue par les effluves magnétiques d'un sentiment
si chaud, la duchesse hésitait à faire naître la querelle qui devait
les séparer à jamais. Elle était plus femme qu'elle ne le croyait,
cette chétive créature, en essayant de concilier les exigences de la
religion avec les vivaces émotions de vanité, avec les semblants de
plaisir dont s'affolent les Parisiennes. Chaque dimanche elle entendait
la messe, ne manquait pas un office; puis, le soir, elle se plongeait
dans les enivrantes voluptés que procurent des désirs sans cesse
réprimés. Armand et madame de Langeais ressemblaient à ces faquirs de
l'Inde qui sont récompensés de leur chasteté par les tentations qu'elle
leur donne. Peut-être aussi, la duchesse avait-elle fini par résoudre
l'amour dans ces caresses fraternelles, qui eussent paru sans doute
innocentes à tout le monde, mais auxquelles les hardiesses de sa pensée
prêtaient d'excessives dépravations. Comment expliquer autrement le
mystère incompréhensible de ses perpétuelles fluctuations? Tous les
matins elle se proposait de fermer sa porte au marquis de Montriveau;
puis, tous les soirs, à l'heure dite, elle se laissait charmer par
lui. Après une molle défense, elle se faisait moins méchante; sa
conversation devenait douce, onctueuse; deux amants pouvaient seuls
être ainsi. La duchesse déployait son esprit le plus scintillant, ses
coquetteries les plus entraînantes; puis, quand elle avait irrité l'âme
et les sens de son amant, s'il la saisissait, elle voulait bien se
laisser briser et tordre par lui, mais elle avait son _nec plus ultrà_
de passion; et, quand il en arrivait là, elle se fâchait toujours si,
maîtrisé par sa fougue, il faisait mine d'en franchir les barrières.
Aucune femme n'ose se refuser sans motif à l'amour, rien n'est plus
naturel que d'y céder; aussi madame de Langeais s'entoura-t-elle
bientôt d'une seconde ligne de fortifications plus difficile à
emporter que ne l'avait été la première. Elle évoqua les terreurs de
la religion. Jamais le Père de l'Église le plus éloquent ne plaida
mieux la cause de Dieu; jamais les vengeances du Très-Haut ne furent
mieux justifiées que par la voix de la duchesse. Elle n'employait ni
phrases de sermon, ni amplifications de rhétorique. Non, elle avait son
_pathos_ à elle. A la plus ardente supplique d'Armand elle répondait
par un regard mouillé de larmes, par un geste qui peignait une affreuse
plénitude de sentiments; elle le faisait taire en lui demandant grâce;
un mot de plus, elle ne voulait pas l'entendre, elle succomberait, et
la mort lui semblait préférable à un bonheur criminel.

--N'est-ce donc rien que de désobéir à Dieu! lui disait-elle en
retrouvant une voix affaiblie par des combats intérieurs sur lesquels
cette jolie comédienne paraissait prendre difficilement un empire
passager. Les hommes, la terre entière, je vous les sacrifierais
volontiers; mais vous êtes bien égoïste de me demander tout mon avenir
pour un moment de plaisir. Allons! voyons, n'êtes-vous pas heureux?
ajoutait-elle en lui tendant la main et se montrant à lui dans un
négligé qui certes offrait à son amant des consolations dont il se
payait toujours.

Si, pour retenir un homme dont l'ardente passion lui donnait des
émotions inaccoutumées, ou si, par faiblesse, elle se laissait ravir
quelque baiser rapide, aussitôt elle feignait la peur, elle rougissait
et bannissait Armand de son canapé au moment où le canapé devenait
dangereux pour elle.

--Vos plaisirs sont des péchés que j'expie, Armand; ils me coûtent des
pénitences, des remords, s'écriait-elle.

Quand Montriveau se voyait à deux chaises de cette jupe aristocratique,
il se prenait à blasphémer, il maugréait Dieu. La duchesse se fâchait
alors.

--Mais, mon ami, disait-elle sèchement, je ne comprends pas pourquoi
vous refusez de croire en Dieu, car il est impossible de croire aux
hommes. Taisez-vous, ne parlez pas ainsi; vous avez l'âme trop grande
pour épouser les sottises du libéralisme, qui a la prétention de tuer
Dieu.

Les discussions théologiques et politiques lui servaient de douches
pour calmer Montriveau, qui ne savait plus revenir à l'amour quand elle
excitait sa colère, en le jetant à mille lieues de ce boudoir dans
les théories de l'absolutisme qu'elle défendait à merveille. Peu de
femmes osent être démocrates, elles sont alors trop en contradiction
avec leur despotisme en fait de sentiments. Mais souvent aussi le
général secouait sa crinière, laissait la politique, grondait comme
un lion, se battait les flancs, s'élançait sur sa proie, revenait
terrible d'amour à sa maîtresse, incapable de porter long-temps son
cœur et sa pensée en flagrance. Si cette femme se sentait piquée par
une fantaisie assez incitante pour la compromettre, elle savait alors
sortir de son boudoir: elle quittait l'air chargé de désirs qu'elle
y respirait, venait dans son salon, s'y mettait au piano, chantait
les airs les plus délicieux de la musique moderne, et trompait ainsi
l'amour des sens, qui parfois ne lui faisait pas grâce, mais qu'elle
avait la force de vaincre. En ces moments elle était sublime aux yeux
d'Armand: elle ne feignait pas, elle était vraie, et le pauvre amant
se croyait aimé. Cette résistance égoïste la lui faisait prendre pour
une sainte et vertueuse créature, et il se résignait, et il parlait
d'amour platonique, le général d'artillerie! Quand elle eut assez joué
de la religion dans son intérêt personnel, madame de Langeais en joua
dans celui d'Armand: elle voulut le ramener à des sentiments chrétiens,
elle lui refit le Génie du Christianisme à l'usage des militaires.
Montriveau s'impatienta, trouva son joug pesant. Oh! alors, par esprit
de contradiction, elle lui cassa la tête de Dieu pour voir si Dieu la
débarrasserait d'un homme qui allait à son but avec une constance dont
elle commençait à s'effrayer. D'ailleurs, elle se plaisait à prolonger
toute querelle qui paraissait éterniser la lutte morale, après laquelle
venait une lutte matérielle bien autrement dangereuse.

Mais si l'opposition faite au nom des lois du mariage représente
l'_époque civile_ de cette guerre sentimentale, celle-ci en
constituerait l'_époque religieuse_, et elle eut, comme la précédente,
une crise après laquelle sa rigueur devait décroître. Un soir, Armand,
venu fortuitement de très-bonne heure, trouva monsieur l'abbé Gondrand,
directeur de la conscience de madame de Langeais, établi dans un
fauteuil au coin de la cheminée, comme un homme en train de digérer
son dîner et les jolis péchés de sa pénitente. La vue de cet homme au
teint frais et reposé, dont le front était calme, la bouche ascétique,
le regard malicieusement inquisiteur, qui avait dans son maintien une
véritable noblesse ecclésiastique, et déjà dans son vêtement le violet
épiscopal, rembrunit singulièrement le visage de Montriveau qui ne
salua personne et resta silencieux. Sorti de son amour, le général ne
manquait pas de tact; il devina donc, en échangeant quelques regards
avec le futur évêque, que cet homme était le promoteur des difficultés
dont s'armait pour lui l'amour de la duchesse. Qu'un ambitieux
abbé bricolât et retînt le bonheur d'un homme trempé comme l'était
Montriveau? cette pensée bouillonna sur sa face, lui crispa les doigts,
le fit lever, marcher, piétiner; puis, quand il revenait à sa place,
avec l'intention de faire un éclat, un seul regard de la duchesse
suffisait à le calmer. Madame de Langeais, nullement embarrassée du
noir silence de son amant, par lequel toute autre femme eût été gênée,
continuait à converser fort spirituellement avec monsieur Gondrand
sur la nécessité de rétablir la religion dans son ancienne splendeur.
Elle exprimait mieux que ne le faisait l'abbé pourquoi l'Église devait
être un pouvoir à la fois temporel et spirituel, et regrettait que
la chambre des Pairs n'eût pas encore son _banc des évêques_, comme
la chambre des Lords avait le sien. Néanmoins l'abbé, sachant que
le carême lui permettait de prendre sa revanche, céda la place au
général et sortit. A peine la duchesse se leva-t-elle pour rendre à
son directeur l'humble révérence qu'elle en reçut, tant elle était
intriguée par l'attitude de Montriveau.

--Qu'avez-vous, mon ami?

--Mais j'ai votre abbé sur l'estomac.

--Pourquoi ne preniez-vous pas un livre? lui dit-elle sans se soucier
d'être ou non entendue par l'abbé qui fermait la porte.

Montriveau resta muet pendant un moment, car la duchesse accompagna ce
mot d'un geste qui en relevait encore la profonde impertinence.

--Ma chère Antoinette, je vous remercie de donner à l'Amour le pas sur
l'Église; mais, de grâce, souffrez que je vous adresse une question.

--Ah! vous m'interrogez. Je le veux bien, reprit-elle. N'êtes-vous pas
mon ami? je puis, certes, vous montrer le fond de mon cœur, vous n'y
verrez qu'une image.

--Parlez-vous à cet homme de notre amour?

--Il est mon confesseur.

--Sait-il que je vous aime?

--Monsieur de Montriveau, vous ne prétendez pas, je pense, pénétrer les
secrets de ma confession?

--Ainsi cet homme connaît toutes nos querelles et mon amour pour vous...

--Un homme, monsieur! dites Dieu.

--Dieu! Dieu! je dois être seul dans votre cœur. Mais laissez Dieu
tranquille là où il est, pour l'amour de lui et de moi. Madame, vous
n'irez plus à confesse, ou...

--Ou? dit-elle en souriant.

--Ou je ne reviendrai plus ici.

--Partez, Armand. Adieu, adieu pour jamais.

Elle se leva et s'en alla dans son boudoir, sans jeter un seul regard à
Montriveau, qui resta debout, la main appuyée sur une chaise. Combien
de temps resta-t-il ainsi, jamais il ne le sut lui-même. L'âme a le
pouvoir inconnu d'étendre comme de resserrer l'espace. Il ouvrit la
porte du boudoir, il y faisait nuit. Une voix faible devint forte pour
dire aigrement:--Je n'ai pas sonné. D'ailleurs pourquoi donc entrer
sans ordre? Suzette, laissez-moi.

--Tu souffres donc? s'écria Montriveau.

--Levez-vous, monsieur, reprit-elle en sonnant, et sortez d'ici, au
moins pour un moment.

--Madame la duchesse demande de la lumière, dit-il au valet de chambre,
qui vint dans le boudoir y allumer les bougies.

Quand les deux amants furent seuls, madame de Langeais demeura couchée
sur son divan, muette, immobile, absolument comme si Montriveau n'eût
pas été là.

--Chère, dit-il avec un accent de douleur et de bonté sublime, j'ai
tort. Je ne te voudrais certes pas sans religion...

--Il est heureux, répliqua-t-elle sans le regarder et d'une voix dure,
que vous reconnaissiez la nécessité de la conscience. Je vous remercie
pour Dieu.

Ici le général, abattu par l'inclémence de cette femme, qui savait
devenir à volonté une étrangère ou une sœur pour lui, fit, vers la
porte, un pas de désespoir, et allait l'abandonner à jamais sans lui
dire un seul mot. Il souffrait, et la duchesse riait en elle-même des
souffrances causées par une torture morale bien plus cruelle que ne
l'était jadis la torture judiciaire. Mais cet homme n'était pas maître
de s'en aller. En toute espèce de crise, une femme est en quelque
sorte grosse d'une certaine quantité de paroles; et quand elle ne les
a pas dites, elle éprouve la sensation que donne la vue d'une chose
incomplète. Madame de Langeais, qui n'avait pas tout dit, reprit la
parole.

--Nous n'avons pas les mêmes convictions, général, j'en suis peinée.
Il serait affreux pour la femme de ne pas croire à une religion qui
permet d'aimer au delà du tombeau. Je mets à part les sentiments
chrétiens, vous ne les comprenez pas. Laissez-moi vous parler seulement
des convenances. Voulez-vous interdire à une femme de la cour _la
sainte table_ quand il est reçu de s'en approcher à Pâques? mais il
faut pourtant bien savoir faire quelque chose pour son parti. Les
Libéraux ne tueront pas, malgré leur désir, le sentiment religieux. La
religion sera toujours une nécessité politique. Vous chargeriez-vous
de gouverner un peuple de raisonneurs! Napoléon ne l'osait pas, il
persécutait les idéologues. Pour empêcher les peuples de raisonner, il
faut leur imposer des sentiments. Acceptons donc la religion catholique
avec toutes ses conséquences. Si nous voulons que la France aille
à la messe, ne devons-nous pas commencer par y aller nous-mêmes?
La religion, Armand, est, vous le voyez, le lien des principes
conservateurs qui permettent aux riches de vivre tranquilles. La
religion est intimement liée à la propriété. Il est certes plus beau de
conduire les peuples par des idées morales que par des échafauds, comme
au temps de la Terreur, seul moyen que votre détestable révolution ait
inventé pour se faire obéir. Le prêtre et le roi, mais c'est vous,
c'est moi, c'est la princesse ma voisine; c'est en un mot tous les
intérêts des honnêtes gens personnifiés. Allons, mon ami, veuillez donc
être de votre parti, vous qui pourriez en devenir le Sylla, si vous
aviez la moindre ambition. J'ignore la politique, moi, j'en raisonne
par sentiment; mais j'en sais néanmoins assez pour deviner que la
société serait renversée si l'on en faisait mettre à tout moment les
bases en question...

--Si votre cour, si votre gouvernement pensent ainsi, vous me faites
pitié, dit Montriveau. La Restauration, madame, doit se dire comme
Catherine de Médicis, quand elle crut la bataille de Dreux perdue:--Eh!
bien, nous irons au prêche! Or, 1815 est votre bataille de Dreux. Comme
le trône de ce temps-là, vous l'avez gagnée en fait, mais perdue en
droit. Le protestantisme politique est victorieux dans les esprits.
Si vous ne voulez pas faire un Édit de Nantes; ou si, le faisant,
vous le révoquez; si vous êtes un jour atteints et convaincus de ne
plus vouloir de la Charte, qui n'est qu'un gage donné au maintien
des intérêts révolutionnaires, la Révolution se relèvera terrible,
et ne vous donnera qu'un seul coup; ce n'est pas elle qui sortira de
France; elle y est le sol même. Les hommes se laissent tuer, mais non
les intérêts.... Eh! mon Dieu, que nous font la France, le trône, la
légitimité, le monde entier? Ce sont des billevesées auprès de mon
bonheur. Régnez, soyez renversés, peu m'importe. Où suis-je donc?

--Mon ami, vous êtes dans le boudoir de madame la duchesse de Langeais.

--Non, non, plus de duchesse, plus de Langeais, je suis près de ma
chère Antoinette!

--Voulez-vous me faire le plaisir de rester où vous êtes, dit-elle en
riant et en le repoussant, mais sans violence.

--Vous ne m'avez donc jamais aimé, dit-il avec une rage qui jaillit de
ses yeux par des éclairs.

--Non, mon ami.

--Ce non valait un oui.

--Je suis un grand sot, reprit-il en baisant la main de cette terrible
reine redevenue femme.

--Antoinette, reprit-il s'appuyant la tête sur ses pieds, tu es trop
chastement tendre pour dire nos bonheurs à qui que ce soit au monde.

--Ah! vous êtes un grand fou, dit-elle en se levant par un mouvement
gracieux quoique vif. Et sans ajouter une parole, elle courut dans le
salon.

--Qu'a-t-elle donc? demanda le général, qui ne savait pas deviner la
puissance des commotions que sa tête brûlante avait électriquement
communiquées des pieds à la tête de sa maîtresse.

Au moment où il arrivait furieux dans le salon, il y entendit de
célestes accords. La duchesse était à son piano. Les hommes de science
ou de poésie qui peuvent à la fois comprendre et jouir sans que
la réflexion nuise à leurs plaisirs, sentent que l'alphabet et la
phraséologie musicale sont les instruments intimes du musicien, comme
le bois ou le cuivre sont ceux de l'exécutant. Pour eux, il existe une
musique à part au fond de la double expression de ce sensuel langage
des âmes. _Andiamo mio ben_ peut arracher des larmes de joie ou faire
rire de pitié, selon la cantatrice. Souvent, çà et là, dans le monde,
une jeune fille expirant sous le poids d'une peine inconnue, un homme
dont l'âme vibre sous les pincements d'une passion, prennent un thème
musical et s'entendent avec le ciel, ou se parlent à eux-mêmes dans
quelque sublime mélodie, espèce de poème perdu. Or, le général écoutait
en ce moment une de ces poésies inconnues autant que peut l'être la
plainte solitaire d'un oiseau mort sans compagne dans une forêt vierge.

--Mon Dieu, que jouez-vous donc là? dit-il d'une voix émue.

--Le prélude d'une romance appelée, je crois, _Fleuve du Tage_.

--Je ne savais pas ce que pouvait être une musique de piano, reprit-il.

--Hé, mon ami, dit-elle en lui jetant pour la première fois un regard
de femme amoureuse, vous ne savez pas non plus que je vous aime, que
vous me faites horriblement souffrir, et qu'il faut bien que je me
plaigne sans trop me faire comprendre, autrement je serais à vous...
Mais vous ne voyez rien.

--Et vous ne voulez pas me rendre heureux!

--Armand, je mourrais de douleur le lendemain.

Le général sortit brusquement; mais quand il se trouva dans la rue, il
essuya deux larmes qu'il avait eu la force de contenir dans ses yeux.

La religion dura trois mois. Ce terme expiré, la duchesse, ennuyée de
ses redites, livra Dieu pieds et poings liés à son amant. Peut-être
craignait-elle, à force de parler éternité, de perpétuer l'amour du
général en ce monde et dans l'autre. Pour l'honneur de cette femme, il
est nécessaire de la croire vierge, même de cœur; autrement elle serait
trop horrible. Encore bien loin de cet âge où mutuellement l'homme et
la femme se trouvent trop près de l'avenir pour perdre du temps et se
chicaner leurs jouissances, elle en était, sans doute, non pas à son
premier amour, mais à ses premiers plaisirs. Faute de pouvoir comparer
le bien au mal, faute de souffrances qui lui eussent appris la valeur
des trésors jetés à ses pieds, elle s'en jouait. Ne connaissant pas
les éclatantes délices de la lumière, elle se complaisait à rester
dans les ténèbres. Armand, qui commençait à entrevoir cette bizarre
situation, espérait dans la première parole de la nature. Il pensait,
tous les soirs, en sortant de chez madame de Langeais, qu'une femme
n'acceptait pas pendant sept mois les soins d'un homme et les preuves
d'amour les plus tendres, les plus délicates, ne s'abandonnait pas aux
exigences superficielles d'une passion pour la tromper en un moment,
et il attendait patiemment la saison du soleil, ne doutant pas qu'il
n'en recueillît les fruits dans leur primeur. Il avait parfaitement
conçu les scrupules de la femme mariée et les scrupules religieux. Il
était même joyeux de ces combats. Il trouvait la duchesse pudique là
où elle n'était qu'horriblement coquette; et il ne l'aurait pas voulue
autrement. Il aimait donc à lui voir inventer des obstacles; n'en
triomphait-il pas graduellement? Et chaque triomphe n'augmentait-il pas
la faible somme des privautés amoureuses long-temps défendues, puis
concédées par elle avec tous les semblants de l'amour? Mais il avait
si bien dégusté les menues et processives conquêtes dont se repaissent
les amants timides, qu'elles étaient devenues des habitudes pour lui.
En fait d'obstacles, il n'avait donc plus que ses propres terreurs
à vaincre; car il ne voyait plus à son bonheur d'autre empêchement
que les caprices de celle qui se laissait appeler _Antoinette_. Il
résolut alors de vouloir plus, de vouloir tout. Embarrassé comme un
amant jeune encore qui n'ose pas croire à l'abaissement de son idole,
il hésita long-temps, et connut ces terribles réactions de cœur, ces
volontés bien arrêtées qu'un mot anéantit, ces décisions prises qui
expirent au seuil d'une porte. Il se méprisait de ne pas avoir la force
de dire un mot, et ne le disait pas. Néanmoins un soir il procéda par
une sombre mélancolie à la demande farouche de ses droits illégalement
légitimes. La duchesse n'attendit pas la requête de son esclave pour
en deviner le désir. Un désir d'homme est-il jamais secret? les femmes
n'ont-elles pas toutes la science infuse de certains bouleversements de
physionomie?

--Hé quoi! voulez-vous cesser d'être mon ami? dit-elle en
l'interrompant au premier mot et lui jetant des regards embellis par
une divine rougeur qui coula comme un sang nouveau sur son teint
diaphane. Pour me récompenser de mes générosités, vous voulez me
déshonorer. Réfléchissez donc un peu. Moi, j'ai beaucoup réfléchi; je
pense toujours à _nous_. Il existe une probité de femme à laquelle
nous ne devons pas plus manquer que vous ne devez faillir à l'honneur.
Moi, je ne sais pas tromper. Si je suis à vous, je ne pourrai plus
être en aucune manière la femme de monsieur de Langeais. Vous exigez
donc le sacrifice de ma position, de mon rang, de ma vie, pour un
douteux amour qui n'a pas eu sept mois de patience. Comment! déjà vous
voudriez me ravir la libre disposition de moi-même. Non, non, ne me
parlez plus ainsi. Non, ne me dites rien. Je ne veux pas, je ne peux
pas vous entendre. Là, madame de Langeais prit sa coiffure à deux mains
pour reporter en arrière les touffes de boucles qui lui échauffaient
le front, et parut très-animée.--Vous venez chez une faible créature
avec des calculs bien arrêtés, en vous disant: Elle me parlera de
son mari pendant un certain temps, puis de Dieu, puis des suites
inévitables de l'amour; mais j'userai, j'abuserai de l'influence que
j'aurai conquise; je me rendrai nécessaire; j'aurai pour moi les liens
de l'habitude, les arrangements tout faits par le public; enfin, quand
le monde aura fini par accepter notre liaison, je serai le maître de
cette femme. Soyez franc, ce sont là vos pensées.... Ah! vous calculez,
et vous dites aimer, fi! Vous êtes amoureux, ha! je le crois bien!
Vous me désirez, et voulez m'avoir pour maîtresse, voilà tout. Hé!
bien, non, _la duchesse de Langeais_ ne descendra pas jusque-là. Que
de naïves bourgeoises soient les dupes de vos faussetés; moi, je ne
le serai jamais. Rien ne m'assure de votre amour. Vous me parlez de ma
beauté, je puis devenir laide en six mois, comme la chère princesse
ma voisine. Vous êtes ravi de mon esprit, de ma grâce; mon Dieu, vous
vous y accoutumerez comme vous vous accoutumeriez au plaisir. Ne vous
êtes-vous pas habitué depuis quelques mois aux faveurs que j'ai eu la
faiblesse de vous accorder? Quand je serai perdue, un jour, vous ne
me donnerez d'autre raison de votre changement que le mot décisif: Je
n'aime plus. Rang, fortune, honneur, toute la duchesse de Langeais se
sera engloutie dans une espérance trompée. J'aurai des enfants qui
attesteront ma honte, et... mais, reprit-elle en laissant échapper un
geste d'impatience, je suis trop bonne de vous expliquer ce que vous
savez mieux que moi. Allons! restons-en là. Je suis trop heureuse de
pouvoir encore briser les liens que vous croyez si forts. Y a-t-il donc
quelque chose de si héroïque à être venu à l'hôtel de Langeais passer
tous les soirs quelques instants auprès d'une femme dont le babil
vous plaisait, de laquelle vous vous amusiez comme d'un joujou? Mais
quelques jeunes fats arrivent chez moi, de trois heures à cinq heures,
aussi régulièrement que vous venez le soir. Ceux-là sont donc bien
généreux. Je me moque d'eux, ils supportent assez tranquillement mes
boutades, mes impertinences, et me font rire; tandis que vous, à qui
j'accorde les plus précieux trésors de mon âme, vous voulez me perdre,
et me causez mille ennuis. Taisez-vous, assez, assez, dit-elle en le
voyant prêt à parler, vous n'avez ni cœur, ni âme, ni délicatesse. Je
sais ce que vous voulez me dire. Eh! bien, oui. J'aime mieux passer à
vos yeux pour une femme froide, insensible, sans dévouement, sans cœur
même, que de passer aux yeux du monde pour une femme ordinaire, que
d'être condamnée à des peines éternelles après avoir été condamnée à
vos prétendus plaisirs, qui vous lasseront certainement. Votre égoïste
amour ne vaut pas tant de sacrifices...

Ces paroles représentent imparfaitement celles que fredonna la
duchesse avec la vive prolixité d'une serinette. Certes, elle put
parler long-temps, le pauvre Armand n'opposait pour toute réponse à ce
torrent de notes flûtées qu'un silence plein de sentiments horribles.
Pour la première fois, il entrevoyait la coquetterie de cette femme,
et devinait instinctivement que l'amour dévoué, l'amour partagé ne
calculait pas, ne raisonnait pas ainsi chez une femme vraie. Puis il
éprouvait une sorte de honte en se souvenant d'avoir involontairement
fait les calculs dont les odieuses pensées lui étaient reprochées.
Puis, en s'examinant avec une bonne foi tout angélique, il ne trouvait
que de l'égoïsme dans ses paroles, dans ses idées, dans ses réponses
conçues et non exprimées. Il se donna tort, et, dans son désespoir, il
eut l'envie de se précipiter par la fenêtre. Le _moi_ le tuait. Que
dire, en effet, à une femme qui ne croit pas à l'amour?--«Laissez-moi
vous prouver combien je vous aime.» Toujours _moi_. Montriveau ne
savait pas, comme en ces sortes de circonstances le savent les héros
de boudoir, imiter le rude logicien marchant devant les Pyrrhoniens,
qui niaient le mouvement. Cet homme audacieux manquait précisément
de l'audace habituelle aux amants qui connaissent les formules de
l'algèbre féminine. Si tant de femmes, et même les plus vertueuses,
sont la proie des gens habiles en amour auxquels le vulgaire donne un
méchant nom, peut-être est-ce parce qu'ils sont de grands _prouveurs_,
et que l'amour veut, malgré sa délicieuse poésie de sentiment, un peu
plus de géométrie qu'on ne le pense. Or, la duchesse et Montriveau se
ressemblaient en ce point qu'ils étaient également inexperts en amour.
Elle en connaissait très-peu la théorie, elle en ignorait la pratique,
ne sentait rien et réfléchissait à tout. Montriveau connaissait peu
de pratique, ignorait la théorie, et sentait trop pour réfléchir.
Tous deux subissaient donc le malheur de cette situation bizarre. En
ce moment suprême, ses myriades de pensées pouvaient se réduire à
celle-ci: «Laissez-vous posséder.» Phrase horriblement égoïste pour une
femme chez qui ces mots n'apportaient aucun souvenir et ne réveillaient
aucune image. Néanmoins, il fallait répondre. Quoiqu'il eût le sang
fouetté par ces petites phrases en forme de flèches, bien aiguës, bien
froides, bien acérées, décochées coup sur coup, Montriveau devait aussi
cacher sa rage, pour ne pas tout perdre par une extravagance.

--Madame la duchesse, je suis au désespoir que Dieu n'ait pas inventé
pour la femme une autre façon de confirmer le don de son cœur que
d'y ajouter celui de sa personne. Le haut prix que vous attachez à
vous-même me montre que je ne dois pas en attacher un moindre. Si vous
me donnez votre âme et tous vos sentiments, comme vous me le dites,
qu'importe donc le reste? D'ailleurs, si mon bonheur vous est un si
pénible sacrifice, n'en parlons plus. Seulement, vous pardonnerez à un
homme de cœur de se trouver humilié en se voyant pris pour un épagneul.

Le ton de cette dernière phrase eût peut-être effrayé d'autres femmes;
mais quand une de ces porte-jupes s'est mise au-dessus de tout en se
laissant diviniser, aucun pouvoir ici-bas n'est orgueilleux comme elle
sait être orgueilleuse.

--Monsieur le marquis, je suis au désespoir que Dieu n'ait pas inventé
pour l'homme une plus noble façon de confirmer le don de son cœur
que la manifestation de désirs prodigieusement vulgaires. Si, en
donnant notre personne, nous devenons esclaves, un homme ne s'engage
à rien en nous acceptant. Qui m'assurera que je serai toujours aimée?
L'amour que je déploierais à tout moment pour vous mieux attacher à
moi serait peut-être une raison d'être abandonnée. Je ne veux pas
faire une seconde édition de madame de Beauséant. Sait-on jamais ce
qui vous retient près de nous? Notre constante froideur est le secret
de la constante passion de quelques-uns d'entre vous; à d'autres, il
faut un dévouement perpétuel, une adoration de tous les moments; à
ceux-ci, la douceur; à ceux-là, le despotisme. Aucune femme n'a encore
pu bien déchiffrer vos cœurs. Il y eut une pause, après laquelle elle
changea de ton.--Enfin, mon ami, vous ne pouvez pas empêcher une femme
de trembler à cette question: Serai-je aimée toujours? Quelque dures
qu'elles soient, mes paroles me sont dictées par la crainte de vous
perdre. Mon Dieu! ce n'est pas moi, cher, qui parle, mais la raison; et
comment s'en trouve-t-il chez une personne aussi folle que je le suis?
En vérité, je n'en sais rien.

Entendre cette réponse commencée par la plus déchirante ironie, et
terminée par les accents les plus mélodieux dont une femme se soit
servie pour peindre l'amour dans son ingénuité, n'était-ce pas aller
en un moment du martyre au ciel? Montriveau pâlit, et tomba pour la
première fois de sa vie aux genoux d'une femme. Il baisa le bas de
la robe de la duchesse, les pieds, les genoux; mais, pour l'honneur
du faubourg Saint-Germain, il est nécessaire de ne pas révéler les
mystères de ses boudoirs, où l'on voulait tout de l'amour, moins ce qui
pouvait attester l'amour.

--Chère Antoinette, s'écria Montriveau dans le délire où le plongea
l'entier abandon de la duchesse qui se crut généreuse en se laissant
adorer; oui, tu as raison, je ne veux pas que tu conserves de doutes.
En ce moment, je tremble aussi d'être quitté par l'ange de ma vie, et
je voudrais inventer pour nous des liens indissolubles.

--Ah! dit-elle tout bas, tu vois, j'ai donc raison.

--Laisse-moi finir, reprit Armand, je vais d'un seul mot dissiper
toutes tes craintes. Écoute, si je t'abandonnais, je mériterais mille
morts. Sois toute à moi, je te donnerai le droit de me tuer si je te
trahissais. J'écrirai moi-même une lettre par laquelle je déclarerai
certains motifs qui me contraindraient à me tuer; enfin, j'y mettrai
mes dernières dispositions. Tu posséderas ce testament qui légitimerait
ma mort, et pourras ainsi te venger sans avoir rien à craindre de Dieu
ni des hommes.

--Ai-je besoin de cette lettre? Si j'avais perdu ton amour, que me
ferait la vie? Si je voulais te tuer, ne saurais-je pas te suivre?
Non, je te remercie de l'idée, mais je ne veux pas de la lettre. Ne
pourrais-je pas croire que tu m'es fidèle par crainte, ou le danger
d'une infidélité ne pourrait-il pas être un attrait pour celui qui
livre ainsi sa vie? Armand, ce que je demande est seul difficile à
faire.

--Et que veux-tu donc?

--Ton obéissance et ma liberté.

--Mon Dieu, s'écria-t-il, je suis comme un enfant.

--Un enfant volontaire et bien gâté, dit-elle en caressant l'épaisse
chevelure de cette tête qu'elle garda sur ses genoux. Oh! oui, bien
plus aimé qu'il ne le croit, et cependant bien désobéissant. Pourquoi
ne pas rester ainsi? pourquoi ne pas me sacrifier des désirs qui
m'offensent? pourquoi ne pas accepter ce que j'accorde, si c'est tout
ce que je puis honnêtement octroyer? N'êtes-vous donc pas heureux?

--Oh! oui, dit-il, je suis heureux quand je n'ai point de doutes.
Antoinette, en amour, douter, n'est-ce pas mourir?

Et il se montra tout à coup ce qu'il était et ce que sont tous les
hommes sous le feu des désirs, éloquent, insinuant. Après avoir goûté
les plaisirs permis sans doute par un secret et jésuitique oukase, la
duchesse éprouva ces émotions cérébrales dont l'habitude lui avait
rendu l'amour d'Armand nécessaire autant que l'étaient le monde, le
bal et l'Opéra. Se voir adorée par un homme dont la supériorité, le
caractère inspirent de l'effroi; en faire un enfant; jouer, comme
Poppée, avec un Néron; beaucoup de femmes, comme firent les épouses
d'Henri VIII, ont payé ce périlleux bonheur de tout le sang de leurs
veines. Hé! bien, pressentiment bizarre! en lui livrant les jolis
cheveux blanchement blonds dans lesquels il aimait à promener ses
doigts, en sentant la petite main de cet homme vraiment grand la
presser, en jouant elle-même avec les touffes noires de sa chevelure,
dans ce boudoir où elle régnait, la duchesse se disait:--Cet homme est
capable de me tuer, s'il s'aperçoit que je m'amuse de lui.

Monsieur de Montriveau resta jusqu'à deux heures du matin près de sa
maîtresse, qui, dès ce moment, ne lui parut plus ni une duchesse, ni
une Navarreins: Antoinette avait poussé le déguisement jusqu'à paraître
femme. Pendant cette délicieuse soirée, la plus douce préface que
jamais Parisienne ait faite pour ce que le monde appelle _une faute_,
il fut permis au général de voir en elle, malgré les minauderies d'une
pudeur jouée, toute la beauté des jeunes filles. Il put penser avec
quelque raison que tant de querelles capricieuses formaient des voiles
avec lesquels une âme céleste s'était vêtue, et qu'il fallait lever
un à un, comme ceux dont elle enveloppait son adorable personne. La
duchesse fut pour lui la plus naïve, la plus ingénue des maîtresses, et
il en fit la femme de son choix; il s'en alla tout heureux de l'avoir
enfin amenée à lui donner tant de gages d'amour, qu'il lui semblait
impossible de ne pas être désormais, pour elle, un époux secret dont
le choix était approuvé par Dieu. Dans cette pensée, avec la candeur
de ceux qui sentent toutes les obligations de l'amour en en savourant
les plaisirs, Armand revint chez lui lentement. Il suivit les quais,
afin de voir le plus grand espace possible de ciel, il voulait élargir
le firmament et la nature en se trouvant le cœur agrandi. Ses poumons
lui paraissaient aspirer plus d'air qu'ils n'en prenaient la veille. En
marchant, il s'interrogeait, et se promettait d'aimer si religieusement
cette femme qu'elle pût trouver tous les jours une absolution de ses
fautes sociales dans un constant bonheur. Douces agitations d'une vie
pleine! Les hommes qui ont assez de force pour teindre leur âme d'un
sentiment unique ressentent des jouissances infinies en contemplant par
échappées toute une vie incessamment ardente, comme certains religieux
pouvaient contempler la lumière divine dans leurs extases. Sans cette
croyance en sa perpétuité, l'amour ne serait rien; la constance le
grandit. Ce fut ainsi qu'en s'en allant en proie à son bonheur,
Montriveau comprenait la passion.--Nous sommes donc l'un à l'autre à
jamais! Cette pensée était pour cet homme un talisman qui réalisait
les vœux de sa vie. Il ne se demandait pas si la duchesse changerait,
si cet amour durerait; non, il avait la foi, l'une des vertus sans
laquelle il n'y a pas d'avenir chrétien, mais qui peut-être est encore
plus nécessaire aux Sociétés. Pour la première fois, il concevait la
vie par les sentiments, lui qui n'avait encore vécu que par l'action la
plus exorbitante des forces humaines, le dévouement quasi-corporel du
soldat.

Le lendemain, monsieur de Montriveau se rendit de bonne heure au
faubourg Saint-Germain. Il avait un rendez-vous dans une maison
voisine de l'hôtel de Langeais, où, quand ses affaires furent faites,
il alla comme on va chez soi. Le général marchait alors de compagnie
avec un homme pour lequel il paraissait avoir une sorte d'aversion
quand il le rencontrait dans les salons. Cet homme était le marquis de
Ronquerolles, dont la réputation devint si grande dans les boudoirs
de Paris; homme d'esprit, de talent, homme de courage surtout, et qui
donnait le ton à toute la jeunesse de Paris; un galant homme dont
les succès et l'expérience étaient également enviés, et auquel ne
manquaient ni la fortune, ni la naissance, qui ajoutent à Paris tant de
lustre aux qualités des gens à la mode.

--Où vas-tu? dit monsieur de Ronquerolles à Montriveau.

--Chez madame de Langeais.

--Ah! c'est vrai, j'oubliais que tu t'es laissé prendre à sa glu. Tu
perds chez elle un amour que tu pourrais bien mieux employer ailleurs.
J'avais à te donner dans la Banque dix femmes qui valent mille fois
mieux que cette courtisane titrée, qui fait avec sa tête ce que
d'autres femmes plus franches font...

--Que dis-tu là, mon cher, dit Armand en interrompant Ronquerolles, la
duchesse est un ange de candeur.

Ronquerolles se prit à rire.

--Puisque tu en es là, mon cher, dit-il, je dois t'éclairer.
Un seul mot! entre nous, il est sans conséquence. La duchesse
t'appartient-elle? En ce cas, je n'aurai rien à dire. Allons, fais-moi
tes confidences. Il s'agit de ne pas perdre ton temps à greffer
ta belle âme sur une nature ingrate qui doit laisser avorter les
espérances de ta culture.

Quand Armand eut naïvement fait une espèce d'état de situation
dans lequel il mentionna minutieusement les droits qu'il avait si
péniblement obtenus, Ronquerolles partit d'un éclat de rire si cruel,
qu'à tout autre il aurait coûté la vie. Mais à voir de quelle manière
ces deux êtres se regardaient et se parlaient seuls au coin d'un mur,
aussi loin des hommes qu'ils eussent pu l'être au milieu d'un désert,
il était facile de présumer qu'une amitié sans bornes les unissait et
qu'aucun intérêt humain ne pouvait les brouiller.

--Mon cher Armand, pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu t'embarrassais de
la duchesse? je t'aurais donné quelques conseils qui t'auraient fait
mener à bien cette intrigue. Apprends d'abord que les femmes de notre
faubourg aiment, comme toutes les autres, à se baigner dans l'amour;
mais elles veulent posséder sans être possédées. Elles ont transigé
avec la nature. La jurisprudence de la paroisse leur a presque tout
permis, moins le péché positif. Les friandises dont te régale ta jolie
duchesse sont des péchés véniels dont elle se lave dans les eaux de la
pénitence. Mais si tu avais l'impertinence de vouloir sérieusement le
grand péché mortel auquel tu dois naturellement attacher la plus haute
importance, tu verrais avec quel profond dédain la porte du boudoir et
de l'hôtel te serait incontinent fermée. La tendre Antoinette aurait
tout oublié, tu serais moins que zéro pour elle. Tes baisers, mon cher
ami, seraient essuyés avec l'indifférence qu'une femme met aux choses
de sa toilette. La duchesse épongerait l'amour sur ses joues comme elle
en ôte le rouge. Nous connaissons ces sortes de femmes, la Parisienne
pure. As-tu jamais vu dans les rues une grisette trottant menu? sa tête
vaut un tableau: joli bonnet, joues fraîches, cheveux coquets, fin
sourire, le reste est à peine soigné. N'en est-ce pas bien le portrait?
Voilà la Parisienne, elle sait que sa tête seule sera vue; à sa tête,
tous les soins, les parures, les vanités. Hé! bien, ta duchesse est
tout tête, elle ne sent que par sa tête, elle a un cœur dans la tête,
une voix de tête, elle est friande par la tête. Nous nommons cette
pauvre chose une Laïs intellectuelle. Tu es joué comme un enfant. Si tu
en doutes, tu en auras la preuve ce soir, ce matin, à l'instant. Monte
chez elle, essaie de demander, de vouloir impérieusement ce que l'on te
refuse; quand même tu t'y prendrais comme feu monsieur le maréchal de
Richelieu, néant au placet.

Armand était hébété.

--La désires-tu au point d'en être devenu sot?

--Je la veux à tout prix, s'écria Montriveau désespéré.

--Hé! bien, écoute. Sois aussi implacable qu'elle le sera, tâche de
l'humilier, de piquer sa vanité; d'intéresser non pas le cœur, non pas
l'âme, mais les nerfs et la lymphe de cette femme à la fois nerveuse
et lymphatique. Si tu peux lui faire naître un désir, tu es sauvé.
Mais quitte tes belles idées d'enfant. Si, l'ayant pressée dans tes
serres d'aigle, tu cèdes, si tu recules, si l'un de tes sourcils
remue, si elle croit pouvoir encore te dominer, elle glissera de
tes griffes comme un poisson et s'échappera pour ne plus se laisser
prendre. Sois inflexible comme la loi. N'aie pas plus de charité que
n'en a le bourreau. Frappe. Quand tu auras frappé, frappe encore.
Frappe toujours, comme si tu donnais le knout. Les duchesses sont
dures, mon cher Armand, et ces natures de femme ne s'amollissent que
sous les coups; la souffrance leur donne un cœur, et c'est œuvre de
charité que de les frapper. Frappe donc sans cesse. Ah! quand la
douleur aura bien attendri ces nerfs, ramolli ces fibres que tu crois
douces et molles; fait battre un cœur sec, qui, à ce jeu, reprendra de
l'élasticité; quand la cervelle aura cédé, la passion entrera peut-être
dans les ressorts métalliques de cette machine à larmes, à manières, à
évanouissements, à phrases fondantes; et tu verras le plus magnifique
des incendies, si toutefois la cheminée prend feu. Ce système d'acier
femelle aura le rouge du fer dans la forge! une chaleur plus durable
que toute autre, et cette incandescence deviendra peut-être de l'amour.
Néanmoins, j'en doute. Puis, la duchesse vaut-elle tant de peines?
Entre nous, elle aurait besoin d'être préalablement formée par un
homme comme moi, j'en ferais une femme charmante, elle a de la race;
tandis qu'à vous deux, vous en resterez à l'A B C de l'amour. Mais
tu aimes, et tu ne partagerais pas en ce moment mes idées sur cette
matière.--Bien du plaisir, mes enfants, ajouta Ronquerolles en riant
et après une pause. Je me suis prononcé, moi, en faveur des femmes
faciles; au moins, elles sont tendres, elles aiment au naturel, et non
avec les assaisonnements sociaux. Mon pauvre garçon, une femme qui se
chicane, qui ne veut qu'inspirer de l'amour? eh, mais il faut en avoir
une comme on a un cheval de luxe; voir, dans le combat du confessionnal
contre le canapé, ou du blanc contre le noir, de la reine contre
le fou, des scrupules contre le plaisir, une partie d'échecs fort
divertissante à jouer. Un homme tant soit peu roué, qui sait le jeu,
donne le _mat_ en trois coups, à volonté. Si j'entreprenais une femme
de ce genre, je me donnerais pour but de.....

Il dit un mot à l'oreille d'Armand et le quitta brusquement pour ne pas
entendre de réponse.

Quant à Montriveau, d'un bond il sauta dans la cour de l'hôtel de
Langeais, monta chez la duchesse: et, sans se faire annoncer, il entra
chez elle, dans sa chambre à coucher.

--Mais cela ne se fait pas, dit-elle en croisant à la hâte son
peignoir, Armand, vous êtes un homme abominable. Allons, laissez-moi,
je vous prie. Sortez, sortez donc. Attendez-moi dans le salon. Allez.

--Chère ange, lui dit-il, un époux n'a-t-il donc aucun privilége?

--Mais c'est d'un goût détestable, monsieur, soit à un époux, soit à un
mari, de surprendre ainsi sa femme.

Il vint à elle, la prit, la serra dans ses bras:--Pardonne, ma chère
Antoinette, mais mille soupçons mauvais me travaillent le cœur.

--Des soupçons, fi! Ah! fi, fi donc!

--Des soupçons presque justifiés. Si tu m'aimais, me ferais-tu cette
querelle? N'aurais-tu pas été contente de me voir? n'aurais-tu pas
senti je ne sais quel mouvement au cœur? Mais moi qui ne suis pas
femme, j'éprouve des tressaillements intimes au seul son de ta voix.
L'envie de te sauter au cou m'a souvent pris au milieu d'un bal.

--Ah! si vous avez des soupçons tant que je ne vous aurai pas sauté
au cou devant tout le monde, je crois que je serai soupçonnée pendant
toute ma vie; mais, auprès de vous, Othello n'est qu'un enfant!

--Ha! dit-il au désespoir, je ne suis pas aimé.

--Du moins, en ce moment, convenez que vous n'êtes pas aimable.

--J'en suis donc encore à vous plaire?

--Ah! je le crois. Allons, dit-elle d'un petit air impératif, sortez,
laissez-moi. Je ne suis pas comme vous, moi: je veux toujours vous
plaire...

Jamais aucune femme ne sut, mieux que madame de Langeais, mettre tant
de grâce dans son impertinence; et n'est-ce pas en doubler l'effet?
n'est-ce pas à rendre furieux l'homme le plus froid? En ce moment ses
yeux, le son de sa voix, son attitude attestèrent une sorte de liberté
parfaite qui n'est jamais chez la femme aimante, quand elle se trouve
en présence de celui dont la seule vue doit la faire palpiter. Déniaisé
par les avis du marquis de Ronquerolles, encore aidé par cette rapide
intus-susception dont sont doués momentanément les êtres les moins
sagaces par la passion, mais qui se trouve si complète chez les hommes
forts, Armand devina la terrible vérité que trahissait l'aisance de
la duchesse, et son cœur se gonfla d'un orage comme un lac prêt à se
soulever.

--Si tu disais vrai hier, sois à moi, ma chère Antoinette,
s'écria-t-il, je veux...

--D'abord, dit-elle en le repoussant avec force et calme, lorsqu'elle
le vit s'avancer, ne me compromettez pas. Ma femme de chambre pourrait
vous entendre. Respectez-moi, je vous prie. Votre familiarité est
très-bonne, le soir, dans mon boudoir; mais ici, point. Puis, que
signifie votre je veux? Je veux! Personne ne m'a dit encore ce mot. Il
me semble très-ridicule, parfaitement ridicule.

--Vous ne me céderiez rien sur ce point? dit-il.

--Ah! vous nommez un point, la libre disposition de nous-mêmes: un
point très-capital, en effet; et vous me permettrez d'être, en ce
point, tout à fait la maîtresse.

--Et si, me fiant en vos promesses, je l'exigeais?

--Ah! vous me prouveriez que j'aurais eu le plus grand tort de vous
faire la plus légère promesse, je ne serais pas assez sotte pour la
tenir, et je vous prierais de me laisser tranquille.

Montriveau pâlit, voulut s'élancer; la duchesse sonna, sa femme de
chambre parut, et cette femme lui dit en souriant avec une grâce
moqueuse:--Ayez la bonté de revenir quand je serai visible.

Armand de Montriveau sentit alors la dureté de cette femme froide et
tranchante autant que l'acier, elle était écrasante de mépris. En
un moment, elle avait brisé des liens qui n'étaient forts que pour
son amant. La duchesse avait lu sur le front d'Armand les exigences
secrètes de cette visite, et avait jugé que l'instant était venu de
faire sentir à ce soldat impérial que les duchesses pouvaient bien se
prêter à l'amour, mais ne s'y donnaient pas, et que leur conquête était
plus difficile à faire que ne l'avait été celle de l'Europe.

--Madame, dit Armand, je n'ai pas le temps d'attendre. Je suis, vous
l'avez dit vous-même, un enfant gâté. Quand je voudrai sérieusement ce
dont nous parlions tout à l'heure, je l'aurai.

--Vous l'aurez? dit-elle d'un air de hauteur auquel se mêla quelque
surprise.

--Je l'aurai.

--Ah! vous me feriez bien plaisir de le vouloir. Pour la curiosité du
fait, je serais charmée de savoir comment vous vous y prendriez...

--Je suis enchanté, répondit Montriveau en riant de façon à effrayer la
duchesse, de mettre un intérêt dans votre existence. Me permettrez-vous
de venir vous chercher pour aller au bal ce soir?

--Je vous rends mille grâces, monsieur de Marsay vous a prévenu, j'ai
promis.

Montriveau salua gravement et se retira.

--Ronquerolles a donc raison, pensa-t-il, nous allons jouer maintenant
une partie d'échecs.

Dès lors il cacha ses émotions sous un calme complet. Aucun homme
n'est assez fort pour pouvoir supporter ces changements, qui font
passer rapidement l'âme du plus grand bien à des malheurs suprêmes.
N'avait-il donc aperçu la vie heureuse que pour mieux sentir le vide
de son existence précédente? Ce fut un terrible orage; mais il savait
souffrir, et reçut l'assaut de ses pensées tumultueuses, comme un
rocher de granit reçoit les lames de l'Océan courroucé.

--Je n'ai rien pu lui dire; en sa présence, je n'ai plus d'esprit. Elle
ne sait pas à quel point elle est vile et méprisable. Personne n'a osé
mettre cette créature en face d'elle-même. Elle a sans doute joué bien
des hommes, je les vengerai tous.

Pour la première fois peut-être, dans un cœur d'homme, l'amour et la
vengeance se mêlèrent si également qu'il était impossible à Montriveau
lui-même de savoir qui de l'amour, qui de la vengeance l'emporterait.
Il se trouva le soir même au bal où devait être la duchesse de
Langeais, et désespéra presque d'atteindre cette femme à laquelle il
fut tenté d'attribuer quelque chose de démoniaque: elle se montra pour
lui gracieuse et pleine d'agréables sourires, elle ne voulait pas
sans doute laisser croire au monde qu'elle s'était compromise avec
monsieur de Montriveau. Une mutuelle bouderie trahit l'amour. Mais
que la duchesse ne changeât rien à ses manières, alors que le marquis
était sombre et chagrin, n'était-ce pas faire voir qu'Armand n'avait
rien obtenu d'elle? Le monde sait bien deviner le malheur des hommes
dédaignés, et ne le confond point avec les brouilles que certaines
femmes ordonnent à leurs amants d'affecter dans l'espoir de cacher
un mutuel amour. Et chacun se moqua de Montriveau qui, n'ayant pas
consulté son cornac, resta rêveur, souffrant; tandis que monsieur de
Ronquerolles lui eût prescrit peut-être de compromettre la duchesse en
répondant à ses fausses amitiés par des démonstrations passionnées.
Armand de Montriveau quitta le bal, ayant horreur de la nature humaine,
et croyant encore à peine à de si complètes perversités.

--S'il n'y a pas de bourreaux pour de semblables crimes, dit-il en
regardant les croisées lumineuses des salons où dansaient, causaient
et riaient les plus séduisantes femmes de Paris, je te prendrai par le
chignon du cou, madame la duchesse, et t'y ferai sentir un fer plus
mordant que ne l'est le couteau de la Grève. Acier contre acier, nous
verrons quel cœur sera plus tranchant.

Pendant une semaine environ, madame de Langeais espéra revoir le
marquis de Montriveau; mais Armand se contenta d'envoyer tous les
matins sa carte à l'hôtel de Langeais. Chaque fois que cette carte
était remise à la duchesse, elle ne pouvait s'empêcher de tressaillir,
frappée par de sinistres pensées, mais indistinctes comme l'est un
pressentiment de malheur. En lisant ce nom, tantôt elle croyait sentir
dans ses cheveux la main puissante de cet homme implacable, tantôt
ce nom lui pronostiquait des vengeances que son mobile esprit lui
faisait atroces. Elle l'avait trop bien étudié pour ne pas le craindre.
Serait-elle assassinée? Cet homme à cou de taureau l'éventrerait-il
en la lançant au-dessus de sa tête? la foulerait-il aux pieds? Quand,
où, comment la saisirait-il? la ferait-il bien souffrir, et quel
genre de souffrance méditait-il de lui imposer? Elle se repentait. A
certaines heures, s'il était venu, elle se serait jetée dans ses bras
avec un complet abandon. Chaque soir, en s'endormant, elle revoyait la
physionomie de Montriveau sous un aspect différent. Tantôt son sourire
amer; tantôt la contraction jupitérienne de ses sourcils, son regard
de lion, ou quelque hautain mouvement d'épaules, le lui faisaient
terrible. Le lendemain, la carte lui semblait couverte de sang. Elle
vivait agitée par ce nom, plus qu'elle ne l'avait été par l'amant
fougueux, opiniâtre, exigeant. Puis ses appréhensions grandissaient
encore dans le silence, elle était obligée de se préparer, sans secours
étranger, à une lutte horrible dont il ne lui était pas permis de
parler. Cette âme, fière et dure, était plus sensible aux titillations
de la haine qu'elle ne l'avait été naguère aux caresses de l'amour. Ha!
si le général avait pu voir sa maîtresse au moment où elle amassait
les plis de son front entre ses sourcils, en se plongeant dans d'amères
pensées, au fond de ce boudoir où il avait savouré tant de joies,
peut-être eût-il conçu de grandes espérances. La fierté n'est-elle
pas un des sentiments humains qui ne peuvent enfanter que de nobles
actions? Quoique madame de Langeais gardât le secret de ses pensées,
il est permis de supposer que monsieur de Montriveau ne lui était
plus indifférent. N'est-ce pas une immense conquête pour un homme que
d'occuper une femme? Chez elle, il doit nécessairement se faire un
progrès dans un sens ou dans l'autre. Mettez une créature féminine sous
les pieds d'un cheval furieux, en face de quelque animal terrible; elle
tombera, certes, sur les genoux, elle attendra la mort; mais si la
bête est clémente et ne la tue pas entièrement, elle aimera le cheval,
le lion, le taureau, elle en parlera tout à l'aise. La duchesse se
sentait sous les pieds du lion: elle tremblait, elle ne haïssait pas.
Ces deux personnes, si singulièrement posées l'une en face de l'autre,
se rencontrèrent trois fois dans le monde durant cette semaine. Chaque
fois, en réponse à de coquettes interrogations, la duchesse reçut
d'Armand des saluts respectueux et des sourires empreints d'une ironie
si cruelle, qu'ils confirmaient toutes les appréhensions inspirées le
matin par la carte de visite. La vie n'est que ce que nous la font les
sentiments, les sentiments avaient creusé des abîmes entre ces deux
personnes.

La comtesse de Sérizy, sœur du marquis de Ronquerolles, donnait au
commencement de la semaine suivante un grand bal auquel devait venir
madame de Langeais. La première figure que vit la duchesse en entrant
fut celle d'Armand, Armand l'attendait cette fois, elle le pensa du
moins. Tous deux échangèrent un regard. Une sueur froide sortit soudain
de tous les pores de cette femme. Elle avait cru Montriveau capable de
quelque vengeance inouïe, proportionnée à leur état; cette vengeance
était trouvée, elle était prête, elle était chaude, elle bouillonnait.
Les yeux de cet amant trahi lui lancèrent les éclairs de la foudre
et son visage rayonnait de haine heureuse. Aussi, malgré la volonté
qu'avait la duchesse d'exprimer la froideur et l'impertinence, son
regard resta-t-il morne. Elle alla se placer près de la comtesse de
Sérizy, qui ne put s'empêcher de lui dire:--Qu'avez-vous, ma chère
Antoinette? Vous êtes à faire peur.

--Une contredanse va me remettre, répondit-elle en donnant la main à un
jeune homme qui s'avançait.

Madame de Langeais se mit à valser avec une sorte de fureur et
d'emportement que redoubla le regard pesant de Montriveau. Il resta
debout, en avant de ceux qui s'amusaient à voir les valseurs. Chaque
fois que sa maîtresse passait devant lui, ses yeux plongeaient sur
cette tête tournoyante, comme ceux d'un tigre sûr de sa proie. La valse
finie, la duchesse vint s'asseoir près de la comtesse, et le marquis ne
cessa de la regarder en s'entretenant avec un inconnu.

--Monsieur, lui disait-il, l'une des choses qui m'ont le plus frappé
dans ce voyage...

La duchesse était tout oreilles.

... Est la phrase que prononce le gardien de Westminster en vous
montrant la hache avec laquelle un homme masqué trancha, dit-on, la
tête de Charles Ier en mémoire du roi qui les dit à un curieux.

--Que dit-il? demanda madame de Sérizy.

--_Ne touchez pas à la hache_, répondit Montriveau d'un son de voix où
il y avait de la menace.

--En vérité, monsieur le marquis, dit la duchesse de Langeais, vous
regardez mon cou d'un air si mélodramatique en répétant cette vieille
histoire, connue de tous ceux qui vont à Londres, qu'il me semble vous
voir une hache à la main.

Ces derniers mots furent prononcés en riant, quoiqu'une sueur froide
eût saisi la duchesse.

--Mais cette histoire est, par circonstance, très-neuve, répondit-il.

--Comment cela? je vous prie, de grâce, en quoi?

--En ce que, madame, vous avez touché à la hache, lui dit Montriveau à
voix basse.

--Quelle ravissante prophétie! reprit-elle en souriant avec une grâce
affectée. Et quand doit tomber ma tête?

--Je ne souhaite pas de voir tomber votre jolie tête, madame. Je crains
seulement pour vous quelque grand malheur. Si l'on vous tondait, ne
regretteriez-vous pas ces cheveux si mignonnement blonds, et dont vous
tirez si bien parti....

--Mais il est des personnes auxquelles les femmes aiment à faire de ces
sacrifices, et souvent même à des hommes qui ne savent pas leur faire
crédit d'un mouvement d'humeur.

--D'accord. Eh! bien, si tout à coup, par un procédé chimique, un
plaisant vous enlevait votre beauté, vous mettait à cent ans, quand
vous n'en avez pour nous que dix-huit?

--Mais, monsieur, dit-elle en l'interrompant, la petite-vérole est
notre bataille de Waterloo. Le lendemain nous connaissons ceux qui nous
aiment véritablement.

--Vous ne regretteriez pas cette délicieuse figure qui...

--Ha, beaucoup; mais moins pour moi que pour celui dont elle ferait
la joie. Cependant, si j'étais sincèrement aimée, toujours, bien, que
m'importerait la beauté? Qu'en dites-vous, Clara?

--C'est une spéculation dangereuse, répondit madame de Sérizy.

--Pourrait-on demander à sa majesté le roi des sorciers, reprit madame
de Langeais, quand j'ai commis la faute de toucher à la hache, moi qui
ne suis pas encore allée à Londres...

--_Non so_, fit-il en laissant échapper un rire moqueur.

--Et quand commencera le supplice?

Là, Montriveau tira froidement sa montre et vérifia l'heure avec une
conviction réellement effrayante.

--La journée ne finira pas sans qu'il vous arrive un horrible malheur...

--Je ne suis pas un enfant qu'on puisse facilement épouvanter, ou
plutôt je suis un enfant qui ne connaît pas le danger, dit la duchesse,
et vais danser sans crainte au bord de l'abîme.

--Je suis enchanté, madame, de vous savoir tant de caractère,
répondit-il en la voyant aller prendre sa place à un quadrille.

Malgré son apparent dédain pour les noires prédictions d'Armand, la
duchesse était en proie à une véritable terreur. A peine l'oppression
morale et presque physique sous laquelle la tenait son amant
cessa-t-elle lorsqu'il quitta le bal. Néanmoins, après avoir joui
pendant un moment du plaisir de respirer à son aise, elle se surprit
à regretter les émotions de la peur, tant la nature femelle est avide
de sensations extrêmes. Ce regret n'était pas de l'amour, mais il
appartenait certes aux sentiments qui le préparent. Puis, comme si la
duchesse eût de nouveau ressenti l'effet que monsieur de Montriveau lui
avait fait éprouver, elle se rappela l'air de conviction avec lequel il
venait de regarder l'heure, et, saisie d'épouvante, elle se retira. Il
était alors environ minuit. Celui de ses gens qui l'attendait lui mit
sa pelisse et marcha devant elle pour faire avancer sa voiture; puis,
quand elle y fut assise, elle tomba dans une rêverie assez naturelle,
provoquée par la prédiction de monsieur de Montriveau. Arrivée dans
sa cour, elle entra dans un vestibule presque semblable à celui de
son hôtel; mais tout à coup elle ne reconnut pas son escalier; puis
au moment où elle se retourna pour appeler ses gens, plusieurs hommes
l'assaillirent avec rapidité, lui jetèrent un mouchoir sur la bouche,
lui lièrent les mains, les pieds, et l'enlevèrent. Elle jeta de grands
cris.

--Madame, nous avons ordre de vous tuer si vous criez, lui dit-on à
l'oreille.

La frayeur de la duchesse fut si grande, qu'elle ne put jamais
s'expliquer par où ni comment elle fut transportée. Quand elle reprit
ses sens, elle se trouva les pieds et les poings liés, avec des cordes
de soie, couchée sur le canapé d'une chambre de garçon. Elle ne put
retenir un cri en rencontrant les yeux d'Armand de Montriveau, qui,
tranquillement assis dans un fauteuil, et enveloppé dans sa robe de
chambre, fumait un cigare.

--Ne criez pas, madame la duchesse, dit-il en s'ôtant froidement son
cigare de la bouche, j'ai la migraine. D'ailleurs je vais vous délier.
Mais écoutez bien ce que j'ai l'honneur de vous dire. Il dénoua
délicatement les cordes qui serraient les pieds de la duchesse.--A
quoi vous serviraient vos cris? personne ne peut les entendre. Vous
êtes trop bien élevée pour faire des grimaces inutiles. Si vous ne
vous teniez pas tranquille, si vous vouliez lutter avec moi, je vous
attacherais de nouveau les pieds et les mains. Je crois, que, tout bien
considéré, vous vous respecterez assez pour demeurer sur ce canapé,
comme si vous étiez chez vous, sur le vôtre; froide encore, si vous
voulez... Vous m'avez fait répandre, sur ce canapé, bien des pleurs que
je cachais à tous les yeux.

Pendant que Montriveau lui parlait, la duchesse jeta autour d'elle
ce regard de femme, regard furtif qui sait tout voir en paraissant
distrait. Elle aima beaucoup cette chambre assez semblable à la
cellule d'un moine. L'âme et la pensée de l'homme y planaient. Aucun
ornement n'altérait la peinture grise des parois vides. A terre était
un tapis vert. Un canapé noir, une table couverte de papiers, deux
grands fauteuils, une commode ornée d'un réveil, un lit très-bas sur
lequel était jeté un drap rouge bordé d'une grecque noire annonçaient
par leur contexture les habitudes d'une vie réduite à sa plus simple
expression. Un triple flambeau posé sur la cheminée rappelait, par
sa forme égyptienne, l'immensité des déserts où cet homme avait
long-temps erré. A côté du lit, entre le pied que d'énormes pattes de
sphinx faisaient deviner sous les plis de l'étoffe et l'un des murs
latéraux de la chambre, se trouvait une porte cachée par un rideau
vert à franges rouges et noires que de gros anneaux rattachaient sur
une hampe. La porte par laquelle les inconnus étaient entrés avait une
portière pareille, mais relevée par une embrasse. Au dernier regard que
la duchesse jeta sur les deux rideaux pour les comparer, elle s'aperçut
que la porte voisine du lit était ouverte, et que des lueurs rougeâtres
allumées dans l'autre pièce se dessinaient sous l'effilé d'en bas.
Sa curiosité fut naturellement excitée par cette lumière triste, qui
lui permit à peine de distinguer dans les ténèbres quelques formes
bizarres; mais, en ce moment, elle ne songea pas que son danger pût
venir de là, et voulut satisfaire un plus ardent intérêt.

--Monsieur, est-ce une indiscrétion de vous demander ce que vous
comptez faire de moi? dit-elle avec une impertinence et une moquerie
perçante.

La duchesse croyait deviner un amour excessif dans les paroles de
Montriveau. D'ailleurs, pour enlever une femme, ne faut-il pas l'adorer?

--Rien du tout, madame, répondit-il en soufflant avec grâce sa dernière
bouffée de tabac. Vous êtes ici pour peu de temps. Je veux d'abord
vous expliquer ce que vous êtes, et ce que je suis. Quand vous vous
tortillez sur votre divan, dans votre boudoir, je ne trouve pas de mots
pour mes idées. Puis chez vous, à la moindre pensée qui vous déplaît,
vous tirez le cordon de votre sonnette, vous criez bien fort et mettez
votre amant à la porte comme s'il était le dernier des misérables. Ici,
j'ai l'esprit libre. Ici, personne ne peut me jeter à la porte. Ici,
vous serez ma victime pour quelques instants, et vous aurez l'extrême
bonté de m'écouter. Ne craignez rien. Je ne vous ai pas enlevée pour
vous dire des injures, pour obtenir de vous par violence ce que je n'ai
pas su mériter, ce que vous n'avez pas voulu m'octroyer de bonne grâce.
Ce serait une indignité. Vous concevez peut-être le viol; moi, je ne le
conçois pas.

Il lança, par un mouvement sec, son cigare au feu.

--Madame, la fumée vous incommode sans doute?

Aussitôt il se leva, prit dans le foyer une cassolette chaude, y brûla
des parfums, et purifia l'air. L'étonnement de la duchesse ne pouvait
se comparer qu'à son humiliation. Elle était au pouvoir de cet homme,
et cet homme ne voulait pas abuser de son pouvoir. Ces yeux jadis si
flamboyants d'amour, elle les voyait calmes et fixes comme des étoiles.
Elle trembla. Puis la terreur qu'Armand lui inspirait fut augmentée
par une de ces sensations pétrifiantes, analogues aux agitations sans
mouvement ressenties dans le cauchemar. Elle resta clouée par la
peur, en croyant voir la lueur placée derrière le rideau prendre de
l'intensité sous les aspirations d'un soufflet. Tout à coup les reflets
devenus plus vifs avaient illuminé trois personnes masquées. Cet aspect
horrible s'évanouit si promptement qu'elle le prit pour une fantaisie
d'optique.

--Madame, reprit Armand en la contemplant avec une méprisante froideur,
une minute, une seule me suffira pour vous atteindre dans tous les
moments de votre vie, la seule éternité dont je puisse disposer, moi.
Je ne suis pas Dieu. Écoutez-moi bien, dit-il, en faisant une pause
pour donner de la solennité à son discours. L'amour viendra toujours
à vos souhaits; vous avez sur les hommes un pouvoir sans bornes; mais
souvenez-vous qu'un jour vous avez appelé l'amour: il est venu pur et
candide, autant qu'il peut l'être sur cette terre; aussi respectueux
qu'il était violent; caressant, comme l'est l'amour d'une femme
dévouée, ou comme l'est celui d'une mère pour son enfant; enfin, si
grand, qu'il était une folie. Vous vous êtes jouée de cet amour, vous
avez commis un crime. Le droit de toute femme est de se refuser à un
amour qu'elle sent ne pouvoir partager. L'homme qui aime sans se faire
aimer ne saurait être plaint, et n'a pas le droit de se plaindre.
Mais, madame la duchesse, attirer à soi, en feignant le sentiment, un
malheureux privé de toute affection, lui faire comprendre le bonheur
dans toute sa plénitude, pour le lui ravir; lui voler son avenir de
félicité; le tuer non-seulement aujourd'hui, mais dans l'éternité de sa
vie, en empoisonnant toutes ses heures et toutes ses pensées, voilà ce
que je nomme un épouvantable crime!

--Monsieur....

--Je ne puis encore vous permettre de me répondre. Écoutez-moi donc
toujours. D'ailleurs, j'ai des droits sur vous; mais je ne veux que de
ceux du juge sur le criminel, afin de réveiller votre conscience. Si
vous n'aviez plus de conscience, je ne vous blâmerais point; mais vous
êtes si jeune! vous devez vous sentir encore de la vie au cœur, j'aime
à le penser. Si je vous crois assez dépravée pour commettre un crime
impuni par les lois, je ne vous fais pas assez dégradée pour ne pas
comprendre la portée de mes paroles. Je reprends.

En ce moment, la duchesse entendit le bruit sourd d'un soufflet, avec
lequel les inconnus qu'elle venait d'entrevoir attisaient sans doute le
feu dont la clarté se projeta sur le rideau; mais le regard fulgurant
de Montriveau la contraignit à rester palpitante et les yeux fixes
devant lui. Quelle que fût sa curiosité, le feu des paroles d'Armand
l'intéressait plus encore que la voix de ce feu mystérieux.

--Madame, dit il après une pause, lorsque, dans Paris, le bourreau
devra mettre la main sur un pauvre assassin, et le couchera sur la
planche où la loi veut qu'un assassin soit couché pour perdre la
tête.... Vous savez, les journaux en préviennent les riches et les
pauvres, afin de dire aux uns de dormir tranquilles, et aux autres de
veiller pour vivre. Eh! bien, vous qui êtes religieuse, et même un
peu dévote, allez faire dire des messes pour cet homme: vous êtes de
la famille; mais vous êtes de la branche aînée. Celle-là peut trôner
en paix, exister heureuse et sans soucis. Poussé par la misère ou par
la colère, votre frère de bagne n'a tué qu'un homme; et vous! vous
avez tué le bonheur d'un homme, sa plus belle vie, ses plus chères
croyances. L'autre a tout naïvement attendu sa victime; il l'a tuée
malgré lui, par peur de l'échafaud; mais vous!... vous avez entassé
tous les forfaits de la faiblesse contre une force innocente; vous
avez apprivoisé le cœur de votre patient pour en mieux dévorer le
cœur; vous l'avez appâté de caresses; vous n'en avez omis aucune de
celles qui pouvaient lui faire supposer, rêver, désirer les délices de
l'amour. Vous lui avez demandé mille sacrifices pour les refuser tous.
Vous lui avez bien fait voir la lumière avant de lui crever les yeux.
Admirable courage! De telles infamies sont un luxe que ne comprennent
pas ces bourgeoises desquelles vous vous moquez. Elles savent se donner
et pardonner; elles savent aimer et souffrir. Elles nous rendent
petits par la grandeur de leurs dévouements. A mesure que l'on monte
en haut de la société, il s'y trouve autant de boue qu'il y en a par
le bas; seulement elle s'y durcit et se dore. Oui, pour rencontrer
la perfection dans l'ignoble, il faut une belle éducation, un grand
nom, une jolie femme, une duchesse. Pour tomber au-dessous de tout,
il fallait être au-dessus de tout. Je vous dis mal ce que je pense,
je souffre encore trop des blessures que vous m'avez faites; mais ne
croyez pas que je me plaigne! Non. Mes paroles ne sont l'expression
d'aucune espérance personnelle, et ne contiennent aucune amertume.
Sachez-le bien, madame, je vous pardonne, et ce pardon est assez entier
pour que vous ne vous plaigniez point d'être venue le chercher malgré
vous... Seulement, vous pourriez abuser d'autres cœurs aussi enfants
que l'est le mien, et je dois leur épargner des douleurs. Vous m'avez
donc inspiré une pensée de justice. Expiez votre faute ici-bas, Dieu
vous pardonnera peut-être, je le souhaite; mais il est implacable, et
vous frappera.

A ces mots, les yeux de cette femme abattue, déchirée, se remplirent de
pleurs.

--Pourquoi pleurez-vous? Restez fidèle à votre nature. Vous avez
contemplé sans émotion les tortures du cœur que vous brisiez. Assez,
madame, consolez-vous. Je ne puis plus souffrir. D'autres vous diront
que vous leur avez donné la vie, moi je vous dis avec délices que vous
m'avez donné le néant. Peut-être devinez-vous que je ne m'appartiens
pas, que je dois vivre pour mes amis, et qu'alors j'aurai la froideur
de la mort et les chagrins de la vie à supporter ensemble. Auriez-vous
tant de bonté? Seriez-vous comme les tigres du désert, qui font d'abord
la plaie, et puis la lèchent?

La duchesse fondit en larmes.

--Épargnez-vous donc ces pleurs, madame. Si j'y croyais, ce serait
pour m'en défier. Est-ce ou n'est-ce pas un de vos artifices? Après
tous ceux que vous avez employés, comment penser qu'il peut y avoir en
vous quelque chose de vrai? Rien de vous n'a désormais la puissance de
m'émouvoir. J'ai tout dit.

Madame de Langeais se leva par un mouvement à la fois plein de noblesse
et d'humilité.

--Vous êtes en droit de me traiter durement, dit-elle en tendant à cet
homme une main qu'il ne prit pas, vos paroles ne sont pas assez dures
encore, et je mérite cette punition.

--Moi, vous punir, madame! mais punir, n'est-ce pas aimer? N'attendez
de moi rien qui ressemble à un sentiment. Je pourrais me faire, dans
ma propre cause, accusateur et juge, arrêt et bourreau; mais non.
J'accomplirai tout à l'heure un devoir, et nullement un désir de
vengeance. La plus cruelle vengeance est, selon moi, le dédain d'une
vengeance possible. Qui sait! je serai peut-être le ministre de vos
plaisirs. Désormais, en portant élégamment la triste livrée dont la
société revêt les criminels, peut-être serez-vous forcée d'avoir leur
probité. Et alors vous aimerez!

La duchesse écoutait avec une soumission qui n'était plus jouée ni
coquettement calculée; elle ne prit la parole qu'après un intervalle de
silence.

--Armand, dit-elle, il me semble qu'en résistant à l'amour, j'obéissais
à toutes les pudeurs de la femme, et ce n'est pas de vous que j'eusse
attendu de tels reproches. Vous vous armez de toutes mes faiblesses
pour m'en faire des crimes. Comment n'avez-vous pas supposé que je
pusse être entraînée au delà de mes devoirs par toutes les curiosités
de l'amour, et que le lendemain je fusse fâchée, désolée d'être allée
trop loin? Hélas! c'était pécher par ignorance. Il y avait, je vous
le jure, autant de bonne foi dans mes fautes que dans mes remords.
Mes duretés trahissaient bien plus d'amour que n'en accusaient mes
complaisances. Et d'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous? Le don de mon
cœur ne vous a pas suffi, vous avez exigé brutalement ma personne....

--Brutalement! s'écria monsieur de Montriveau. Mais il se dit à
lui-même:--Je suis perdu, si je me laisse prendre à des disputes de
mots.

--Oui, vous êtes arrivé chez moi comme chez une de ces mauvaises
femmes, sans le respect, sans aucune des attentions de l'amour.
N'avais-je pas le droit de réfléchir? Eh! bien, j'ai réfléchi.
L'inconvenance de votre conduite est excusable: l'amour en est le
principe; laissez-moi le croire et vous justifier à moi-même. Hé bien!
Armand, au moment même où ce soir vous me prédisiez le malheur, moi je
croyais à notre bonheur. Oui, j'avais confiance en ce caractère noble
et fier dont vous m'avez donné tant de preuves... Et j'étais toute
à toi, ajouta-t-elle en se penchant à l'oreille de Montriveau. Oui,
j'avais je ne sais quel désir de rendre heureux un homme si violemment
éprouvé par l'adversité. Maître pour maître, je voulais un homme grand.
Plus je me sentais haut, moins je voulais descendre. Confiante en
toi, je voyais toute une vie d'amour au moment où tu me montrais la
mort.... La force ne va pas sans la bonté. Mon ami, tu es trop fort
pour te faire méchant contre une pauvre femme qui t'aime. Si j'ai eu
des torts, ne puis-je donc obtenir un pardon? ne puis-je les réparer?
Le repentir est la grâce de l'amour, je veux être bien gracieuse
pour toi. Comment moi seule ne pouvais-je partager avec toutes les
femmes ces incertitudes, ces craintes, ces timidités qu'il est si
naturel d'éprouver quand on se lie pour la vie, et que vous brisez si
facilement ces sortes de liens! Ces bourgeoises, auxquelles vous me
comparez, se donnent, mais elles combattent. Hé! bien, j'ai combattu,
mais me voilà...--Mon Dieu! il ne m'écoute pas! s'écria-t-elle en
s'interrompant. Elle se tordit les mains en criant:--Mais je t'aime!
mais je suis à toi! Elle tomba aux genoux d'Armand.--A toi! à toi, mon
unique, mon seul maître!

--Madame, dit Armand en voulant la relever, Antoinette ne peut plus
sauver la duchesse de Langeais. Je ne crois plus ni à l'une ni à
l'autre. Vous vous donnerez aujourd'hui, vous vous refuserez peut-être
demain. Aucune puissance ni dans les cieux ni sur la terre ne saurait
me garantir la douce fidélité de votre amour. Les gages en étaient dans
le passé; nous n'avons plus de passé.

En ce moment, une lueur brilla si vivement, que la duchesse ne put
s'empêcher de tourner la tête vers la portière, et revit distinctement
les trois hommes masqués.

--Armand, dit-elle, je ne voudrais pas vous mésestimer. Comment se
trouve-t-il là des hommes? Que préparez-vous donc contre moi?

--Ces hommes sont aussi discrets que je le serai moi-même sur ce qui va
se passer ici, dit-il. Ne voyez en eux que mes bras et mon cœur. L'un
d'eux est un chirurgien....

--Un chirurgien, dit-elle. Armand, mon ami, l'incertitude est la plus
cruelle des douleurs. Parlez donc, dites-moi si vous voulez ma vie: je
vous la donnerai, vous ne la prendrez pas...

--Vous ne m'avez donc pas compris? répliqua Montriveau. Ne vous ai-je
pas parlé de justice? Je vais, ajouta-t-il froidement, en prenant
un morceau d'acier qui était sur la table, pour faire cesser vos
appréhensions, vous expliquer ce que j'ai décidé de vous.

Il lui montra une croix de Lorraine adaptée au bout d'une tige d'acier.

--Deux de mes amis font rougir en ce moment une croix dont voici le
modèle. Nous vous l'appliquerons au front, là, entre les deux yeux,
pour que vous ne puissiez pas la cacher par quelques diamants, et vous
soustraire ainsi aux interrogations du monde. Vous aurez enfin sur le
front la marque infamante appliquée sur l'épaule de vos frères les
forçats. La souffrance est peu de chose, mais je craignais quelque
crise nerveuse, ou de la résistance......

--De la résistance, dit-elle en frappant de joie dans ses mains,
non, non, je voudrais maintenant voir ici la terre entière. Ah! mon
Armand, marque, marque vite ta créature comme une pauvre petite chose
à toi! Tu demandais des gages à mon amour; mais les voilà tous dans
un seul. Ah! je ne vois que clémence et pardon, que bonheur éternel
en ta vengeance... Quand tu auras ainsi désigné une femme pour la
tienne, quand tu auras une âme serve qui portera ton chiffre rouge,
eh! bien, tu ne pourras jamais l'abandonner, tu seras à jamais à moi.
En m'isolant sur la terre, tu seras chargé de mon bonheur, sous peine
d'être un lâche, et je te sais noble, grand! Mais la femme qui aime se
marque toujours elle-même. Venez, messieurs, entrez et marquez, marquez
la duchesse de Langeais. Elle est à jamais à monsieur de Montriveau.
Entrez vite, et tous, mon front brûle plus que votre fer.

Armand se retourna vivement pour ne pas voir la duchesse palpitante,
agenouillée. Il dit un mot qui fit disparaître ses trois amis. Les
femmes habituées à la vie des salons connaissent le jeu des glaces.
Aussi la duchesse, intéressée à bien lire dans le cœur d'Armand, était
tout yeux. Armand, qui ne se défiait pas de son miroir, laissa voir
deux larmes rapidement essuyées. Tout l'avenir de la duchesse était
dans ces deux larmes. Quand il revint pour relever madame de Langeais,
il la trouva debout, elle se croyait aimée. Aussi, dut-elle vivement
palpiter en entendant Montriveau lui dire avec cette fermeté qu'elle
savait si bien prendre jadis quand elle se jouait de lui:--Je vous fais
grâce, madame. Vous pouvez me croire, cette scène sera comme si elle
n'eût jamais été. Mais ici, disons-nous adieu. J'aime à penser que vous
avez été franche sur votre canapé dans vos coquetteries, franche ici
dans votre effusion de cœur. Adieu. Je ne me sens plus la foi. Vous
me tourmenteriez encore, vous seriez toujours duchesse. Et... mais
adieu, nous ne nous comprendrons jamais. Que souhaitez-vous maintenant?
dit-il en prenant l'air d'un maître de cérémonies. Rentrer chez vous,
ou revenir au bal de madame de Sérizy? J'ai employé tout mon pouvoir à
laisser votre réputation intacte. Ni vos gens, ni le monde ne peuvent
rien savoir de ce qui s'est passé entre nous depuis un quart d'heure.
Vos gens vous croient au bal; votre voiture n'a pas quitté la cour de
madame de Sérizy; votre coupé peut se trouver aussi dans celle de votre
hôtel. Où voulez-vous être?

--Quel est votre avis, Armand?

--Il n'y a plus d'Armand, madame la duchesse. Nous sommes étrangers
l'un à l'autre.

--Menez-moi donc au bal, dit-elle curieuse encore de mettre à l'épreuve
le pouvoir d'Armand. Rejetez dans l'enfer du monde une créature qui y
souffrait, et qui doit continuer d'y souffrir, si pour elle il n'est
plus de bonheur. Oh! mon ami, je vous aime pourtant, comme aiment vos
bourgeoises. Je vous aime à vous sauter au cou dans le bal, devant
tout le monde, si vous le demandiez. Ce monde horrible, il ne m'a pas
corrompue. Va, je suis jeune et viens de me rajeunir encore. Oui, je
suis une enfant, ton enfant, tu viens de me créer. Oh! ne me bannis pas
de mon Éden!

Armand fit un geste.

--Ah! si je sors, laisse-moi donc emporter d'ici quelque chose, un
rien! ceci, pour le mettre ce soir sur mon cœur, dit-elle en s'emparant
du bonnet d'Armand, qu'elle roula dans son mouchoir...

--Non, reprit-elle, je ne suis pas de ce monde de femmes dépravées;
tu ne le connais pas, et alors tu ne peux m'apprécier; sache-le donc!
quelques-unes se donnent pour des écus; d'autres sont sensibles
aux présents; tout y est infâme. Ah! je voudrais être une simple
bourgeoise, une ouvrière, si tu aimes mieux une femme au-dessous de
toi, qu'une femme en qui le dévouement s'allie aux grandeurs humaines.
Ah! mon Armand, il est parmi nous de nobles, de grandes, de chastes,
de pures femmes, et alors elles sont délicieuses. Je voudrais posséder
toutes les noblesses pour te les sacrifier toutes; le malheur m'a faite
duchesse; je voudrais être née près du trône, il ne me manquerait rien
à te sacrifier. Je serais grisette pour toi et reine pour les autres.

Il écoutait en humectant ses cigares.

--Quand vous voudrez partir, dit-il, vous me préviendrez....

--Mais je voudrais rester...

--Autre chose, ça! fit-il.

--Tiens, il était mal arrangé, celui-là! s'écria-t-elle en s'emparant
d'un cigare, et y dévorant ce que les lèvres d'Armand y avaient laissé.

--Tu fumerais? lui dit-il.

--Oh! que ne ferais-je pas pour te plaire!

--Eh! bien, allez-vous-en, madame...

--J'obéis, dit-elle en pleurant.

--Il faut vous couvrir la figure pour ne point voir les chemins par
lesquels vous allez passer.

--Me voilà prête, Armand, dit-elle en se bandant les yeux.

--Y voyez-vous?

--Non.

Il se mit doucement à ses genoux.

--Ah! je t'entends, dit-elle en laissant échapper un geste plein de
gentillesse en croyant que cette feinte rigueur allait cesser.

Il voulut lui baiser les lèvres, elle s'avança.

--Vous y voyez, madame.

--Mais je suis un peu curieuse.

--Vous me trompez donc toujours?

--Ah! dit-elle avec la rage de la grandeur méconnue, ôtez ce mouchoir
et conduisez-moi, monsieur, je n'ouvrirai pas les yeux.

Armand, sûr de la probité en en entendant le cri, guida la duchesse
qui, fidèle à sa parole, se fit noblement aveugle; mais, en la tenant
paternellement par la main pour la faire tantôt monter, tantôt
descendre, Montriveau étudia les vives palpitations qui agitaient le
cœur de cette femme si promptement envahie par un amour vrai. Madame
de Langeais, heureuse de pouvoir lui parler ainsi, se plut à lui tout
dire, mais il demeura inflexible; et quand la main de la duchesse
l'interrogeait, la sienne restait muette. Enfin, après avoir cheminé
pendant quelque temps ensemble, Armand lui dit d'avancer, elle avança,
et s'aperçut qu'il empêchait la robe d'effleurer les parois d'une
ouverture sans doute étroite. Madame de Langeais fut touchée de ce
soin, il trahissait encore un peu d'amour; mais ce fut en quelque sorte
l'adieu de Montriveau, car il la quitta sans lui dire un mot. En se
sentant dans une chaude atmosphère, la duchesse ouvrit les yeux. Elle
se vit seule devant la cheminée du boudoir de la comtesse de Sérizy.
Son premier soin fut de réparer le désordre de sa toilette; elle eut
promptement rajusté sa robe et rétabli la poésie de sa coiffure.

--Eh! bien, ma chère Antoinette, nous vous cherchons partout, dit la
comtesse en ouvrant la porte du boudoir.

--Je suis venue respirer ici, dit-elle, il fait dans les salons une
chaleur insupportable.

--L'on vous croyait partie; mais mon frère Ronquerolles m'a dit avoir
vu vos gens qui vous attendent.

--Je suis brisée, ma chère, laissez-moi un moment me reposer ici.

Et la duchesse s'assit sur le divan de son amie.

--Qu'avez-vous donc? vous êtes toute tremblante.

Le marquis de Ronquerolles entra.

--J'ai peur, madame la duchesse, qu'il ne vous arrive quelque accident.
Je viens de voir votre cocher gris comme les Vingt-Deux Cantons.

La duchesse ne répondit pas, elle regardait la cheminée, les glaces,
en y cherchant les traces de son passage; puis, elle éprouvait une
sensation extraordinaire à se voir au milieu des joies du bal après la
terrible scène qui venait de donner à sa vie un autre cours. Elle se
prit à trembler violemment.

--J'ai les nerfs agacés par la prédiction que m'a faite ici monsieur
de Montriveau. Quoique ce soit une plaisanterie, je vais aller voir si
sa hache de Londres me troublera jusque dans mon sommeil. Adieu donc,
chère. Adieu, monsieur le marquis.

Elle traversa les salons, où elle fut arrêtée par des complimenteurs
qui lui firent pitié. Elle trouva le monde petit en s'en trouvant la
reine, elle si humiliée, si petite. D'ailleurs, qu'étaient les hommes
devant celui qu'elle aimait véritablement et dont le caractère avait
repris les proportions gigantesques momentanément amoindries par elle,
mais qu'alors elle grandissait peut-être outre mesure? Elle ne put
s'empêcher de regarder celui de ses gens qui l'avait accompagnée, et le
vit tout endormi.

--Vous n'êtes pas sorti d'ici? lui demanda-t-elle.

--Non, madame.

En montant dans son carrosse, elle aperçut effectivement son cocher
dans un état d'ivresse dont elle se fût effrayée en toute autre
circonstance; mais les grandes secousses de la vie ôtent à la crainte
ses aliments vulgaires. D'ailleurs elle arriva sans accident chez
elle; mais elle s'y trouva changée et en proie à des sentiments tout
nouveaux. Pour elle il n'y avait plus qu'un homme dans le monde,
c'est-à-dire que pour lui seul elle désirait désormais avoir quelque
valeur. Si les physiologistes peuvent promptement définir l'amour
en s'en tenant aux lois de la nature, les moralistes sont bien plus
embarrassés de l'expliquer quand ils veulent le considérer dans tous
les développements que lui a donnés la société. Néanmoins il existe,
malgré les hérésies des mille sectes qui divisent l'église amoureuse,
une ligne droite et tranchée qui partage nettement leurs doctrines, une
ligne que les discussions ne courberont jamais, et dont l'inflexible
application explique la crise dans laquelle, comme presque toutes
les femmes, la duchesse de Langeais était plongée. Elle n'aimait pas
encore, elle avait une passion.

L'amour et la passion sont deux différents états de l'âme que poètes et
gens du monde, philosophes et niais confondent continuellement. L'amour
comporte une mutualité de sentiments, une certitude de jouissances
que rien n'altère, et un trop constant échange de plaisirs, une trop
complète adhérence entre les cœurs pour ne pas exclure la jalousie.
La possession est alors un moyen et non un but; une infidélité fait
souffrir, mais ne détache pas; l'âme n'est ni plus ou moins ardente
ou troublée, elle est incessamment heureuse; enfin le désir étendu
par un souffle divin d'un bout à l'autre sur l'immensité du temps
nous le teint d'une même couleur: la vie est bleue comme l'est un
ciel pur. La passion est le pressentiment de l'amour et de son infini
auquel aspirent toutes les âmes souffrantes. La passion est un espoir
qui peut-être sera trompé. Passion signifie à la fois souffrance et
transition; la passion cesse quand l'espérance est morte. Hommes et
femmes peuvent, sans se déshonorer, concevoir plusieurs passions; il
est si naturel de s'élancer vers le bonheur! mais il n'est dans la
vie qu'un seul amour. Toutes les discussions, écrites ou verbales,
faites sur les sentiments, peuvent donc être résumées par ces deux
questions: Est-ce une passion? Est-ce l'amour? L'amour n'existant pas
sans la connaissance intime des plaisirs qui le perpétuent, la duchesse
était donc sous le joug d'une passion; aussi en éprouva-t-elle les
dévorantes agitations, les involontaires calculs, les desséchants
désirs, enfin tout ce qu'exprime le mot _passion_: elle souffrit. Au
milieu des troubles de son âme, il se rencontrait des tourbillons
soulevés par sa vanité, par son amour-propre, par son orgueil ou par
sa fierté: toutes ces variétés de l'égoïsme se tiennent. Elle avait
dit à un homme: Je t'aime, je suis à toi! La duchesse de Langeais
pouvait-elle avoir inutilement proféré ces paroles? Elle devait ou être
aimée ou abdiquer son rôle social. Sentant alors la solitude de son
lit voluptueux où la volupté n'avait pas encore mis ses pieds chauds,
elle s'y roulait, s'y tordait en se répétant:--Je veux être aimée! Et
la foi qu'elle avait encore en elle lui donnait l'espoir de réussir.
La duchesse était piquée, la vaniteuse Parisienne était humiliée, la
femme vraie entrevoyait le bonheur, et son imagination, vengeresse
du temps perdu pour la nature, se plaisait à lui faire flamber les
feux inextinguibles du plaisir. Elle atteignait presque aux sensations
de l'amour; car, dans le doute d'être aimée qui la poignait, elle se
trouvait heureuse de se dire à elle-même:--Je l'aime! Le monde et Dieu,
elle avait envie de les fouler à ses pieds. Montriveau était maintenant
sa religion. Elle passa la journée du lendemain dans un état de stupeur
morale mêlé d'agitations corporelles que rien ne pourrait exprimer.
Elle déchira autant de lettres qu'elle en écrivit, et fit mille
suppositions impossibles. A l'heure où Montriveau venait jadis, elle
voulut croire qu'il arriverait, et prit plaisir à l'attendre. Sa vie se
concentra dans le seul sens de l'ouïe. Elle fermait parfois les yeux et
s'efforçait d'écouter à travers les espaces. Puis elle souhaitait le
pouvoir d'anéantir tout obstacle entre elle et son amant afin d'obtenir
ce silence absolu qui permet de percevoir le bruit à d'énormes
distances. Dans ce recueillement, les pulsations de sa pendule lui
furent odieuses, elles étaient une sorte de bavardage sinistre qu'elle
arrêta. Minuit sonna dans le salon.

--Mon Dieu! se dit-elle, le voir ici, ce serait le bonheur. Et
cependant il y venait naguère, amené par le désir. Sa voix remplissait
ce boudoir. Et maintenant, rien!

En se souvenant des scènes de coquetterie qu'elle avait jouées, et qui
le lui avaient ravi, des larmes de désespoir coulèrent de ses yeux
pendant long-temps.

--Madame la duchesse, lui dit sa femme de chambre, ne sait peut-être
pas qu'il est deux heures du matin, j'ai cru que madame était
indisposée.

--Oui, je vais me coucher; mais rappelez-vous, Suzette, dit madame de
Langeais en essuyant ses larmes, de ne jamais entrer chez moi sans
ordre, et je ne vous le dirai pas une seconde fois.

Pendant une semaine, madame de Langeais alla dans toutes les maisons où
elle espérait rencontrer monsieur de Montriveau. Contrairement à ses
habitudes, elle arrivait de bonne heure et se retirait tard; elle ne
dansait plus, elle jouait. Tentatives inutiles! elle ne put parvenir à
voir Armand, de qui elle n'osait plus prononcer le nom. Cependant un
soir, dans un moment de désespérance, elle dit à madame de Sérizy, avec
autant d'insouciance qu'il lui fut possible d'en affecter:--Vous êtes
donc brouillée avec monsieur de Montriveau? je ne le vois plus chez
vous.

--Mais il ne vient donc plus ici? répondit la comtesse en riant.
D'ailleurs, on ne l'aperçoit plus nulle part, il est sans doute occupé
de quelque femme.

--Je croyais, reprit la duchesse avec douceur, que le marquis de
Ronquerolles était un de ses amis...

--Je n'ai jamais entendu dire à mon frère qu'il le connût.

Madame de Langeais ne répondit rien. Madame de Sérizy crut pouvoir
alors impunément fouetter une amitié discrète qui lui avait été si
long-temps amère, et reprit la parole.

--Vous le regrettez donc, ce triste personnage. J'en ai ouï dire des
choses monstrueuses: blessez-le, il ne revient jamais, ne pardonne
rien; aimez-le, il vous met à la chaîne. A tout ce que je disais
de lui, l'un de ceux qui le portent aux nues me répondait toujours
par un mot: _Il sait aimer!_ On ne cesse de me répéter: Montriveau
quittera tout pour son ami, c'est une âme immense. Ah, bah! la société
ne demande pas des âmes si grandes. Les hommes de ce caractère sont
très-bien chez eux, qu'ils y restent, et qu'ils nous laissent à nos
bonnes petitesses. Qu'en dites-vous, Antoinette?

Malgré son habitude du monde, la duchesse parut agitée, mais elle dit
néanmoins avec un naturel qui trompa son amie:--Je suis fâchée de ne
plus le voir, je prenais à lui beaucoup d'intérêt, et lui vouais une
sincère amitié. Dussiez-vous me trouver ridicule, chère amie, j'aime
les grandes âmes. Se donner à un sot, n'est-ce pas avouer clairement
que l'on n'a que des sens?

Madame de Sérizy n'avait jamais _distingué_ que des gens vulgaires, et
se trouvait en ce moment aimée par un bel homme, le marquis d'Aiglemont.

La comtesse abrégea sa visite, croyez-le. Puis madame de Langeais
voyant une espérance dans la retraite absolue d'Armand, elle lui
écrivit aussitôt une lettre humble et douce qui devait le ramener à
elle, s'il aimait encore. Elle fit porter le lendemain sa lettre par
son valet de chambre, et, quand il fut de retour, elle lui demanda s'il
l'avait remise à Montriveau lui-même; puis, sur son affirmation, elle
ne put retenir un mouvement de joie. Armand était à Paris, il y restait
seul, chez lui, sans aller dans le monde! Elle était donc aimée.
Pendant toute la journée elle attendit une réponse, et la réponse ne
vint pas. Au milieu des crises renaissantes que lui donna l'impatience,
Antoinette se justifia ce retard: Armand était embarrassé, la réponse
viendrait par la poste; mais, le soir, elle ne pouvait plus s'abuser.
Journée affreuse, mêlée de souffrances qui plaisent, de palpitations
qui écrasent, excès de cœur qui usent la vie. Le lendemain elle envoya
chez Armand chercher une réponse.

--Monsieur le marquis a fait dire qu'il viendrait chez madame la
duchesse, répondit Julien.

Elle se sauva afin de ne pas laisser voir son bonheur, elle alla tomber
sur son canapé pour y dévorer ses premières émotions.

--Il va venir! Cette pensée lui déchira l'âme. Malheur, en effet, aux
êtres pour lesquels l'attente n'est pas la plus horrible des tempêtes
et la fécondation des plus doux plaisirs, ceux-là n'ont point en eux
cette flamme qui réveille les images des choses, et double la nature en
nous attachant autant à l'essence pure des objets qu'à leur réalité.
En amour, attendre n'est-ce pas incessamment épuiser une espérance
certaine, se livrer au fléau terrible de la passion, heureuse sans
les désenchantements de la vérité! Émanation constante de force et de
désirs, l'attente ne serait-elle pas à l'âme humaine ce que sont à
certaines fleurs leurs exhalations parfumées? Nous avons bientôt laissé
les éclatantes et stériles couleurs du choréopsis ou des tulipes, et
nous revenons sans cesse aspirer les délicieuses pensées de l'oranger
ou du volkameria, deux fleurs que leurs patries ont involontairement
comparées à de jeunes fiancées pleines d'amour, belles de leur passé,
belles de leur avenir.

La duchesse s'instruisit des plaisirs de sa nouvelle vie en sentant
avec une sorte d'ivresse ces flagellations de l'amour; puis, en
changeant de sentiments, elle trouva d'autres destinations et un
meilleur sens aux choses de la vie. En se précipitant dans son cabinet
de toilette, elle comprit ce que sont les recherches de la parure,
les soins corporels les plus minutieux, quand ils sont commandés
par l'amour et non par la vanité; déjà, ces apprêts lui aidèrent
à supporter la longueur du temps. Sa toilette finie, elle retomba
dans les excessives agitations, dans les foudroiements nerveux de
cette horrible puissance qui met en fermentation toutes les idées,
et qui n'est peut-être qu'une maladie dont on aime les souffrances.
La duchesse était prête à deux heures de l'après-midi; monsieur de
Montriveau n'était pas encore arrivé à onze heures et demie du soir.
Expliquer les angoisses de cette femme, qui pouvait passer pour
l'enfant gâté de la civilisation, ce serait vouloir dire combien le
cœur peut concentrer de poésies dans une pensée; vouloir peser la force
exhalée par l'âme au bruit d'une sonnette, ou estimer ce que consomme
de vie l'abattement causé par une voiture dont le roulement continue
sans s'arrêter.

--Se jouerait-il de moi? dit-elle en écoutant sonner minuit.

Elle pâlit, ses dents se heurtèrent, et elle se frappa les mains en
bondissant dans ce boudoir, où jadis, pensait-elle, il apparaissait
sans être appelé. Mais elle se résigna. Ne l'avait-elle pas fait pâlir
et bondir sous les piquantes flèches de son ironie? Madame de Langeais
comprit l'horreur de la destinée des femmes, qui, privées de tous les
moyens d'action que possèdent les hommes, doivent attendre quand elles
aiment. Aller au-devant de son aimé est une faute que peu d'hommes
savent pardonner. La plupart d'entre eux voient une dégradation dans
cette céleste flatterie; mais Armand avait une grande âme, et devait
faire partie du petit nombre d'hommes qui savent acquitter par un
éternel amour un tel excès d'amour.

--Hé! bien, j'irai, se dit-elle en se tournant dans son lit sans
pouvoir y trouver le sommeil, j'irai vers lui, je lui tendrai la
main sans me fatiguer de la lui tendre. Un homme d'élite voit dans
chacun des pas que fait une femme vers lui des promesses d'amour et de
constance. Oui, les anges doivent descendre des cieux pour venir aux
hommes, et je veux être un ange pour lui.

Le lendemain elle écrivit un de ces billets où excelle l'esprit des
dix mille Sévignés que compte maintenant Paris. Cependant, savoir se
plaindre sans s'abaisser, voler à plein de ses deux ailes sans se
traîner humblement, gronder sans offenser, se révolter avec grâce,
pardonner sans compromettre la dignité personnelle, tout dire et ne
rien avouer, il fallait être la duchesse de Langeais et avoir été
élevée par madame la princesse de Blamont-Chauvry, pour écrire ce
délicieux billet. Julien partit. Julien était, comme tous les valets de
chambre, la victime des marches et contre-marches de l'amour.

--Que vous a répondu monsieur de Montriveau? dit-elle aussi
indifféremment qu'elle le put à Julien quand il vint lui rendre compte
de sa mission.

--Monsieur le marquis m'a prié de dire à madame la duchesse que c'était
bien.

Affreuse réaction de l'âme sur elle-même! recevoir devant de curieux
témoins la question du cœur, et ne pas murmurer, et se voir forcée au
silence. Une des mille douleurs du riche!

Pendant vingt-deux jours madame de Langeais écrivit à monsieur de
Montriveau sans obtenir de réponse. Elle avait fini par se dire malade
pour se dispenser de ses devoirs, soit envers la princesse à laquelle
elle était attachée, soit envers le monde. Elle ne recevait que son
père, le duc de Navarreins, sa tante la princesse de Blamont-Chauvry,
le vieux vidame de Pamiers, son grand-oncle maternel, et l'oncle de
son mari, le duc de Grandlieu. Ces personnes crurent facilement à la
maladie de madame de Langeais, en la trouvant de jour en jour plus
abattue, plus pâle, plus amaigrie. Les vagues ardeurs d'un amour réel,
les irritations de l'orgueil blessé, la constante piqûre du seul mépris
qui pût l'atteindre, ses élancements vers des plaisirs perpétuellement
souhaités, perpétuellement trahis; enfin, toutes ses forces inutilement
excitées, minaient sa double nature. Elle payait l'arriéré de sa vie
trompée. Elle sortit enfin pour assister à une revue où devait se
trouver monsieur de Montriveau. Placée sur le balcon des Tuileries,
avec la famille royale, la duchesse eut une de ces fêtes dont l'âme
garde un long souvenir. Elle apparut sublime de langueur, et tous les
yeux la saluèrent avec admiration. Elle échangea quelques regards avec
Montriveau, dont la présence la rendait si belle. Le général défila
presque à ses pieds dans toute la splendeur de ce costume militaire
dont l'effet sur l'imagination féminine est avoué même par les plus
prudes personnes. Pour une femme bien éprise, qui n'avait pas vu son
amant depuis deux mois, ce rapide moment ne dut-il pas ressembler à
cette phase de nos rêves où, fugitivement, notre vue embrasse une
nature sans horizon? Aussi, les femmes ou les jeunes gens peuvent-ils
seuls imaginer l'avidité stupide et délirante qu'exprimèrent les yeux
de la duchesse. Quant aux hommes, si, pendant leur jeunesse, ils ont
éprouvé, dans le paroxysme de leurs premières passions, ces phénomènes
de la puissance nerveuse, plus tard ils les oublient si complétement,
qu'ils arrivent à nier ces luxuriantes extases, le seul nom possible
de ces magnifiques intuitions. L'extase religieuse est la folie de
la pensée dégagée de ses liens corporels; tandis que, dans l'extase
amoureuse, se confondent, s'unissent et s'embrassent les forces de nos
deux natures. Quand une femme est en proie aux tyrannies furieuses sous
lesquelles ployait madame de Langeais, les résolutions définitives se
succèdent si rapidement, qu'il est impossible d'en rendre compte.
Les pensées naissent alors les unes des autres, et courent dans l'âme
comme ces nuages emportés par le vent sur un fond grisâtre qui voile
le soleil. Dès lors, les faits disent tout. Voici donc les faits. Le
lendemain de la revue, madame de Langeais envoya sa voiture et sa
livrée attendre à la porte du marquis de Montriveau depuis huit heures
du matin jusqu'à trois heures après midi. Armand demeurait rue de
Seine, à quelques pas de la chambre des pairs, où il devait y avoir une
séance ce jour-là. Mais long-temps avant que les pairs ne se rendissent
à leur palais, quelques personnes aperçurent la voiture et la livrée
de la duchesse. Un jeune officier dédaigné par madame de Langeais, et
recueilli par madame de Sérizy, le baron de Maulincour, fut le premier
qui reconnut les gens. Il alla sur-le-champ chez sa maîtresse lui
raconter sous le secret cette étrange folie. Aussitôt, cette nouvelle
fut télégraphiquement portée à la connaissance de toutes les coteries
du faubourg Saint-Germain, parvint au château, à l'Élysée-Bourbon,
devint le bruit du jour, le sujet de tous les entretiens, depuis midi
jusqu'au soir. Presque toutes les femmes niaient le fait, mais de
manière à le faire croire; et les hommes le croyaient en témoignant à
madame de Langeais le plus indulgent intérêt.

--Ce sauvage de Montriveau a un caractère de bronze, il aura sans doute
exigé cet éclat, disaient les uns en rejetant la faute sur Armand.

--Hé! bien, disaient les autres, madame de Langeais a commis la plus
noble des imprudences! En face de tout Paris, renoncer, pour son amant,
au monde, à son rang, à sa fortune, à la considération, est un coup
d'état féminin beau comme le coup de couteau de ce perruquier qui a
tant ému Canning à la Cour d'Assises. Pas une des femmes qui blâment la
duchesse ne ferait cette déclaration digne de l'ancien temps. Madame
de Langeais est une femme héroïque de s'afficher ainsi franchement
elle-même. Maintenant, elle ne peut plus aimer que Montriveau. N'y
a-t-il pas quelque grandeur chez une femme à dire: Je n'aurai qu'une
passion?

--Que va donc devenir la société, monsieur, si vous honorez ainsi le
vice, sans respect pour la vertu? dit la femme du procureur-général, la
comtesse de Grandville.

Pendant que le château, le faubourg et la Chaussée-d'Antin
s'entretenaient du naufrage de cette aristocratique vertu; que
d'empressés jeunes gens couraient à cheval s'assurer, en voyant la
voiture dans la rue de Seine, que la duchesse était bien réellement
chez monsieur de Montriveau, elle gisait palpitante au fond de son
boudoir. Armand, qui n'avait pas couché chez lui, se promenait aux
Tuileries avec monsieur de Marsay. Puis, les grands-parents de madame
de Langeais se visitaient les uns les autres en se donnant rendez-vous
chez elle pour la semondre et aviser aux moyens d'arrêter le scandale
causé par sa conduite. A trois heures, monsieur le duc de Navarreins,
le vidame de Pamiers, la vieille princesse de Blamont-Chauvry et le duc
de Grandlieu se trouvaient réunis dans le salon de madame de Langeais,
et l'y attendaient. A eux, comme à plusieurs curieux, les gens avaient
dit que leur maîtresse était sortie. La duchesse n'avait excepté
personne de la consigne. Ces quatre personnages, illustres dans la
sphère aristocratique dont l'almanach de Gotha consacre annuellement
les révolutions et les prétentions héréditaires, veulent une rapide
esquisse sans laquelle cette peinture sociale serait incomplète.

La princesse de Blamont-Chauvry était, dans le monde féminin, le plus
poétique débris du règne de Louis XV, au surnom duquel, durant sa
belle jeunesse, elle avait, dit-on, contribué pour sa quote-part. De
ses anciens agréments, il ne lui restait qu'un nez remarquablement
saillant, mince, recourbé comme une lame turque, et principal ornement
d'une figure semblable à un vieux gant blanc; puis quelques cheveux
crêpés et poudrés; des mules à talons, le bonnet de dentelles à coques,
des mitaines noires et des _parfaits contentements_. Mais, pour lui
rendre entièrement justice, il est nécessaire d'ajouter qu'elle avait
une si haute idée de ses ruines, qu'elle se décolletait le soir,
portait des gants longs, et se teignait encore les joues avec le rouge
classique de Martin. Dans ses rides une amabilité redoutable, un feu
prodigieux dans ses yeux, une dignité profonde dans toute sa personne,
sur sa langue un esprit à triple dard, dans sa tête une mémoire
infaillible faisaient de cette vieille femme une véritable puissance.
Elle avait dans le parchemin de sa cervelle tout celui du cabinet des
chartes et connaissait les alliances des maisons princières, ducales
et comtales de l'Europe, à savoir où étaient les derniers germains
de Charlemagne. Aussi nulle usurpation de titre ne pouvait-elle lui
échapper. Les jeunes gens qui voulaient être bien vus, les ambitieux,
les jeunes femmes lui rendaient de constants hommages. Son salon
faisait autorité dans le faubourg Saint-Germain. Les mots de ce
Talleyrand femelle restaient comme des arrêts. Certaines personnes
venaient prendre chez elle des avis sur l'étiquette ou les usages,
et y chercher des leçons de bon goût. Certes, nulle vieille femme ne
savait comme elle empocher sa tabatière; et elle avait, en s'asseyant
ou en se croisant les jambes, des mouvements de jupe d'une précision,
d'une grâce qui désespérait les jeunes femmes les plus élégantes. Sa
voix lui était demeurée dans la tête pendant le tiers de sa vie, mais
elle n'avait pu l'empêcher de descendre dans les membranes du nez, ce
qui la rendait étrangement significative. De sa grande fortune il lui
restait cent cinquante mille _livres_ en bois, généreusement rendus par
Napoléon. Ainsi, biens et personne, tout en elle était considérable.
Cette curieuse antique était dans une bergère au coin de la cheminée
et causait avec le vidame de Pamiers, autre ruine contemporaine. Ce
vieux seigneur, ancien Commandeur de l'Ordre de Malte, était un homme
grand, long et fluet, dont le col était toujours serré de manière à
lui comprimer les joues qui débordaient légèrement la cravate et à lui
maintenir la tête haute; attitude pleine de suffisance chez certaines
gens, mais justifiée chez lui par un esprit voltairien. Ses yeux à
fleur de tête semblaient tout voir et avaient effectivement tout vu.
Il mettait du coton dans ses oreilles. Enfin sa personne offrait dans
l'ensemble un modèle parfait des lignes aristocratiques, lignes menues
et frêles, souples et agréables, qui, semblables à celles du serpent,
peuvent à volonté se courber, se dresser, devenir coulantes ou roides.

Le duc de Navarreins se promenait de long en large dans le salon
avec monsieur le duc de Grandlieu. Tous deux étaient des hommes âgés
de cinquante-cinq ans, encore verts, gros et courts, bien nourris,
le teint un peu rouge, les yeux fatigués, les lèvres inférieures
déjà pendantes. Sans le ton exquis de leur langage, sans l'affable
politesse de leurs manières, sans leur aisance qui pouvait tout à coup
se changer en impertinence, un observateur superficiel aurait pu les
prendre pour des banquiers. Mais toute erreur devait cesser en écoutant
leur conversation armée de précautions avec ceux qu'ils redoutaient,
sèche ou vide avec leurs égaux, perfide pour les inférieurs que les
gens de cour ou les hommes d'état savent apprivoiser par de verbeuses
délicatesses et blesser par un mot inattendu. Tels étaient les
représentants de cette grande noblesse qui voulait mourir ou rester
tout entière, qui méritait autant d'éloge que de blâme, et sera
toujours imparfaitement jugée jusqu'à ce qu'un poète l'ait montrée
heureuse d'obéir au roi en expirant sous la hache de Richelieu, et
méprisant la guillotine de 89 comme une sale vengeance.

Ces quatre personnages se distinguaient tous par une voix grêle,
particulièrement en harmonie avec leurs idées et leur maintien.
D'ailleurs, la plus parfaite égalité régnait entre eux. L'habitude
prise par eux à la cour de cacher leurs émotions les empêchait sans
doute de manifester le déplaisir que leur causait l'incartade de leur
jeune parente.

Pour empêcher les critiques de taxer de puérilité le commencement
de la scène suivante, peut-être est-il nécessaire de faire observer
ici que Locke se trouvant dans la compagnie de seigneurs anglais
renommés pour leur esprit, distingués autant par leurs manières que
par leur consistance politique, s'amusa méchamment à sténographier
leur conversation par un procédé particulier, et les fit éclater de
rire en la leur lisant, afin de savoir d'eux ce qu'on en pouvait
tirer. En effet, les classes élevées ont en tout pays un jargon de
clinquant qui, lavé dans les cendres littéraires ou philosophiques,
donne infiniment peu d'or au creuset. A tous les étages de la société,
sauf quelques salons parisiens, l'observateur retrouve les mêmes
ridicules que différencient seulement la transparence ou l'épaisseur
du vernis. Ainsi, les conversations substantielles sont l'exception
sociale, et le béotianisme défraie habituellement les diverses zones
du monde. Si forcément on parle beaucoup dans les hautes sphères,
on y pense peu. Penser est une fatigue, et les riches aiment à voir
couler la vie sans grand effort. Aussi est-ce en comparant le fond des
plaisanteries par échelons, depuis le gamin de Paris jusqu'au pair de
France, que l'observateur comprend le mot de monsieur de Talleyrand:
_Les manières sont tout_, traduction élégante de cet axiome judiciaire:
_La forme emporte le fond_. Aux yeux du poète, l'avantage restera aux
classes inférieures qui ne manquent jamais à donner un rude cachet
de poésie à leurs pensées. Cette observation fera peut-être aussi
comprendre l'infertilité des salons, leur vide, leur peu de profondeur,
et la répugnance que les gens supérieurs éprouvent à faire le méchant
commerce d'y échanger leurs pensées.

Le duc s'arrêta soudain, comme s'il concevait une idée lumineuse, et
dit à son voisin:--Vous avez donc vendu Thornthon?

--Non, il est malade. J'ai bien peur de le perdre, et j'en serais
désolé; c'est un cheval excellent à la chasse. Savez-vous comment va la
duchesse de Marigny?

--Non, je n'y suis pas allé ce matin. Je sortais pour la voir, quand
vous êtes venu me parler d'Antoinette. Mais elle avait été fort mal
hier, l'on en désespérait, elle a été administrée.

--Sa mort changera la position de votre cousin.

--En rien, elle a fait ses partages de son vivant et s'était réservé
une pension que lui paye sa nièce, madame de Soulanges, à laquelle elle
a donné sa terre de Guébriant à rente viagère.

--Ce sera une grande perte pour la société. Elle était bonne femme. Sa
famille aura de moins une personne dont les conseils et l'expérience
avaient de la portée. Entre nous soit dit, elle était le chef de la
maison. Son fils, Marigny, est un aimable homme; il a du trait; il
sait causer. Il est agréable, très-agréable; oh! pour agréable, il
l'est sans contredit; mais.... aucun esprit de conduite. Eh bien! c'est
extraordinaire, il est très-fin. L'autre jour, il dînait au Cercle
avec tous ces richards de la Chaussée-d'Antin, et votre oncle (qui va
toujours y faire sa partie) le voit. Étonné de le rencontrer là, il lui
demande s'il est du Cercle.--«Oui, je ne vais plus dans le monde, je
vis avec les banquiers.» Vous savez pourquoi? dit le marquis en jetant
au duc un fin sourire.

--Non.

--Il est amouraché d'une nouvelle mariée, cette petite madame Keller,
la fille de Grandville, une femme que l'on dit fort à la mode dans ce
monde-là.

--Mais Antoinette ne s'ennuie pas, à ce qu'il paraît, dit le vieux
vidame.

--L'affection que je porte à cette petite femme me fait prendre en ce
moment un singulier passe-temps, lui répondit la princesse en empochant
sa tabatière.

--Ma chère tante, dit le duc en s'arrêtant, je suis désespéré. Il n'y
avait qu'un homme de Bonaparte capable d'exiger d'une femme comme il
faut de semblables inconvenances. Entre nous soit dit, Antoinette
aurait dû choisir mieux.

--Mon cher, répondit la princesse, les Montriveau sont anciens et fort
bien alliés, ils tiennent à toute la haute noblesse de Bourgogne.
Si les Rivaudoult d'Arschoot, de la branche Dulmen, finissaient
en Gallicie, les Montriveau succéderaient aux biens et aux titres
d'Arschoot; ils en héritent par leur bisaïeul.

--Vous en êtes sûre?...

--Je le sais mieux que ne le savait le père de celui-ci, que je voyais
beaucoup et à qui je l'ai appris. Quoique chevalier des ordres, il s'en
moqua; c'était un encyclopédiste. Mais son frère en a bien profité
dans l'émigration. J'ai ouï dire que ses parents du nord avaient été
parfaits pour lui...

--Oui, certes. Le comte de Montriveau est mort à Pétersbourg où je
l'ai rencontré, dit le vidame. C'était un gros homme qui avait une
incroyable passion pour les huîtres.

--Combien en mangeait-il donc? dit le duc de Grandlieu.

--Tous les jours dix douzaines.

--Sans être incommodé?

--Pas le moins du monde.

--Oh! mais c'est extraordinaire! Ce goût ne lui a donné ni la pierre,
ni la goutte, ni aucune incommodité?

--Non, il s'est parfaitement porté, il est mort par accident.

--Par accident! La nature lui avait dit de manger des huîtres, elles
lui étaient probablement nécessaires; car, jusqu'à un certain point,
nos goûts prédominants sont des conditions de notre existence.

--Je suis de votre avis, dit la princesse en souriant.

--Madame, vous entendez toujours malicieusement les choses, dit le
marquis.

--Je veux seulement vous faire comprendre que ces choses seraient
très-mal entendues par une jeune femme, répondit-elle.

Elle s'interrompit pour dire:--Mais ma nièce! ma nièce!

--Chère tante, dit monsieur de Navarreins, je ne peux pas encore croire
qu'elle soit allée chez monsieur de Montriveau.

--Bah! fit la princesse.

--Quelle est votre idée, vidame? demanda le marquis.

--Si la duchesse était naïve, je croirais...

--Mais une femme qui aime devient naïve, mon pauvre vidame. Vous
vieillissez donc?

--Enfin, que faire? dit le duc.

--Si ma chère nièce est sage, répondit la princesse, elle ira ce soir à
la Cour, puisque, par bonheur, nous sommes un lundi, jour de réception;
vous verrez à la bien entourer et à démentir ce bruit ridicule. Il y a
mille moyens d'expliquer les choses; et si le marquis de Montriveau
est un galant homme, il s'y prêtera. Nous ferons entendre raison à ces
enfants-là...

--Mais il est difficile de rompre en visière à monsieur de Montriveau,
chère tante, c'est un élève de Bonaparte, et il a une position. Comment
donc! c'est un seigneur du jour, il a un commandement important dans
la Garde, où il est très-utile. Il n'a pas la moindre ambition. Au
premier mot qui lui déplairait, il est homme à dire au roi:--Voilà ma
démission, laissez-moi tranquille.

--Comment pense-t-il donc?

--Très-mal.

--Vraiment, dit la princesse, le roi reste ce qu'il a toujours été, un
jacobin fleurdelisé.

--Oh! un peu modéré, dit le vidame.

--Non, je le connais de longue date. L'homme qui disait à sa femme, le
jour où elle assista au premier grand couvert: «Voilà nos gens!» en
lui montrant la cour, ne pouvait être qu'un noir scélérat. Je retrouve
parfaitement MONSIEUR dans le Roi. Le mauvais frère qui votait si mal
dans son bureau de l'Assemblée constituante doit pactiser avec les
Libéraux, les laisser parler, discuter. Ce cagot de philosophie sera
tout aussi dangereux pour son cadet qu'il l'a été pour l'aîné; car je
ne sais si son successeur pourra se tirer des embarras que se plaît à
lui créer ce gros homme de petit esprit; d'ailleurs il l'exècre, et
serait heureux de se dire en mourant: Il ne règnera pas long-temps.

--Ma tante, c'est le Roi, j'ai l'honneur de lui appartenir, et...

--Mais, mon cher, votre charge vous ôte-t-elle votre franc-parler! Vous
êtes d'aussi bonne maison que les Bourbons. Si les Guise avaient eu un
peu plus de résolution, Sa Majesté serait un pauvre sire aujourd'hui.
Je m'en vais de ce monde à temps, la noblesse est morte. Oui, tout est
perdu pour vous, mes enfants, dit-elle en regardant le vidame. Est-ce
que la conduite de ma nièce devrait occuper la ville? Elle a eu tort,
je ne l'approuve pas, un scandale inutile est une faute; aussi douté-je
encore de ce manque aux convenances, je l'ai élevée et je sais que...

En ce moment la duchesse sortit de son boudoir. Elle avait reconnu la
voix de sa tante et entendu prononcer le nom de Montriveau. Elle était
dans un déshabillé du matin, et, quand elle se montra, monsieur de
Grandlieu, qui regardait insouciamment par la croisée, vit revenir la
voiture de sa nièce sans elle.

--Ma chère fille, lui dit le duc en lui prenant la tête et l'embrassant
au front, tu ne sais donc pas ce qui se passe?

--Que se passe-t-il d'extraordinaire, cher père?

--Mais tout Paris te croit chez monsieur de Montriveau.

--Ma chère Antoinette, tu n'es pas sortie, n'est-ce pas? dit la
princesse en lui tendant la main que la duchesse baisa avec une
respectueuse affection.

--Non, chère mère, je ne suis pas sortie. Et, dit-elle en se retournant
pour saluer le vidame et le marquis, j'ai voulu que tout Paris me crût
chez monsieur de Montriveau.

Le duc leva les mains au ciel, se les frappa désespérément et se croisa
les bras.

--Mais vous ne savez donc pas ce qui résultera de ce coup de tête?
dit-il enfin.

La vieille princesse s'était subitement dressée sur ses talons, et
regardait la duchesse qui se prit à rougir et baissa les yeux; madame
de Chauvry l'attira doucement et lui dit:--Laissez-moi vous baiser, mon
petit ange. Puis, elle l'embrassa sur le front fort affectueusement,
lui serra la main et reprit en souriant:--Nous ne sommes plus sous les
Valois, ma chère fille. Vous avez compromis votre mari, votre état dans
le monde; cependant, nous allons aviser à tout réparer.

--Mais, ma chère tante, je ne veux rien réparer. Je désire que tout
Paris sache ou dise que j'étais ce matin chez monsieur de Montriveau.
Détruire cette croyance, quelque fausse qu'elle soit, est me nuire
étrangement.

--Ma fille, vous voulez donc vous perdre, et affliger votre famille?

--Mon père, ma famille, en me sacrifiant à des intérêts, m'a, sans le
vouloir, condamnée à d'irréparables malheurs. Vous pouvez me blâmer d'y
chercher des adoucissements, mais certes vous me plaindrez.

--Donnez-vous donc mille peines pour établir convenablement des filles!
dit en murmurant monsieur de Navarreins au vidame.

--Chère petite, dit la princesse en secouant les grains de tabac
tombés sur sa robe, soyez heureuse si vous pouvez; il ne s'agit pas de
troubler votre bonheur, mais de l'accorder avec les usages. Nous savons
tous, ici, que le mariage est une défectueuse institution tempérée par
l'amour. Mais est-il besoin, en prenant un amant, de faire son lit sur
le Carrousel? Voyons, ayez un peu de raison, écoutez-nous.

--J'écoute.

--Madame la duchesse, dit le duc de Grandlieu, si les oncles étaient
obligés de garder leurs nièces, ils auraient un état dans le monde; la
société leur devrait des honneurs, des récompenses, des traitements
comme elle en donne aux gens du Roi. Aussi ne suis-je pas venu pour
vous parler de mon neveu, mais de vos intérêts. Calculons un peu. Si
vous tenez à faire un éclat, je connais le sire, je ne l'aime guère.
Langeais est assez avare, personnel en diable; il se séparera de vous,
gardera votre fortune, vous laissera pauvre, et conséquemment sans
considération. Les cent mille livres de rente que vous avez héritées
dernièrement de votre grand'tante maternelle payeront les plaisirs de
ses maîtresses, et vous serez liée, garrottée par les lois, obligée
de dire _amen_ à ces arrangements-là. Que monsieur de Montriveau vous
quitte! Mon Dieu, chère nièce, ne nous colérons point, un homme ne vous
abandonnera pas jeune et belle; cependant nous avons vu tant de jolies
femmes délaissées, même parmi les princesses, que vous me permettrez
une supposition presque impossible, je veux le croire; alors que
deviendrez-vous sans mari? Ménagez donc le vôtre au même titre que vous
soignez votre beauté, qui est après tout le parachute des femmes, aussi
bien qu'un mari. Je vous fais toujours heureuse et aimée; je ne tiens
compte d'aucun événement malheureux. Cela étant, par bonheur ou par
malheur vous aurez des enfants? Qu'en ferez-vous? Des Montriveau?--Hé!
bien, ils ne succéderont point à toute la fortune de leur père. Vous
voudrez leur donner toute la vôtre et lui toute la sienne. Mon Dieu,
rien n'est plus naturel. Vous trouverez les lois contre vous. Combien
avons-nous vu de procès faits par les héritiers légitimes aux enfants
de l'amour! J'en entends retentir dans tous les tribunaux du monde.
Aurez-vous recours à quelque _fidéicommis_: si la personne en qui vous
mettrez votre confiance vous trompe, à la vérité la justice humaine
n'en saura rien; mais vos enfants seront ruinés. Choisissez donc bien!
Voyez en quelles perplexités vous êtes. De toute manière vos enfants
seront nécessairement sacrifiés aux fantaisies de votre cœur et
privés de leur état. Mon Dieu, tant qu'ils seront petits, ils seront
charmants; mais ils vous reprocheront un jour d'avoir songé plus à vous
qu'à eux. Nous savons tout cela, nous autres vieux gentilshommes. Les
enfants deviennent des hommes, et les hommes sont ingrats. N'ai-je
pas entendu le jeune de Horn, en Allemagne, disant après souper:--Si
ma mère avait été honnête femme, je serais prince régnant. Mais ce
SI, nous avons passé notre vie à l'entendre dire aux roturiers, et
il a fait la révolution. Quand les hommes ne peuvent accuser ni leur
père, ni leur mère, ils s'en prennent à Dieu de leur mauvais sort. En
somme, chère enfant, nous sommes ici pour vous éclairer. Hé! bien, je
me résume par un mot que vous devez méditer: une femme ne doit jamais
donner raison à son mari.

--Mon oncle, j'ai calculé tant que je n'aimais pas. Alors je voyais
comme vous des intérêts là où il n'y a plus pour moi que des
sentiments, dit la duchesse.

--Mais, ma chère petite, la vie est tout bonnement une complication
d'intérêts et de sentiments, lui répliqua le vidame; et pour être
heureux, surtout dans la position où vous êtes, il faut tâcher
d'accorder ses sentiments avec ses intérêts. Qu'une grisette fasse
l'amour à sa fantaisie, cela se conçoit; mais vous avez une jolie
fortune, une famille, un titre, une place à la cour, et vous ne devez
pas les jeter par la fenêtre. Pour tout concilier, que venons-nous vous
demander? De tourner habilement la loi des convenances au lieu de la
violer. Hé, mon Dieu, j'ai bientôt quatre-vingts ans, je ne me souviens
pas d'avoir rencontré, sous aucun régime, un amour qui valût le prix
dont vous voulez payer celui de cet heureux jeune homme.

La duchesse imposa silence au vidame par un regard; et si Montriveau
l'avait pu voir, il aurait tout pardonné...

--Ceci serait d'un bel effet au théâtre, dit le duc de Grandlieu, et ne
signifie rien quand il s'agit de vos paraphernaux, de votre position et
de votre indépendance. Vous n'êtes pas reconnaissante, ma chère nièce.
Vous ne trouverez pas beaucoup de familles où les parents soient assez
courageux pour apporter les enseignements de l'expérience et faire
entendre le langage de la raison à de jeunes têtes folles. Renoncez à
votre salut en deux minutes, s'il vous plaît de vous damner; d'accord!
Mais réfléchissez bien quand il s'agit de renoncer à vos rentes. Je ne
connais pas de confesseur qui nous absolve de la misère. Je me crois
le droit de vous parler ainsi; car, si vous vous perdez, moi seul je
pourrai vous offrir un asile. Je suis presque l'oncle de Langeais, et
moi seul aurai raison en lui donnant tort.

--Ma fille, dit le duc de Navarreins en se réveillant d'une douloureuse
méditation, puisque vous parlez de sentiments, laissez-moi vous faire
observer qu'une femme qui porte votre nom se doit à des sentiments
autres que ceux des gens du commun. Vous voulez donc donner gain de
cause aux Libéraux, à ces jésuites de Robespierre qui s'efforcent
de honnir la noblesse. Il est certaines choses qu'une Navarreins ne
saurait faire sans manquer à toute sa maison. Vous ne seriez pas seule
déshonorée.

--Allons, dit la princesse, voilà le déshonneur. Mes enfants, ne faites
pas tant de bruit pour la promenade d'une voiture vide, et laissez-moi
seule avec Antoinette. Vous viendrez dîner avec moi tous trois. Je me
charge d'arranger convenablement les choses. Vous n'y entendez rien,
vous autres hommes, vous mettez déjà de l'aigreur dans vos paroles, et
je ne veux pas vous voir brouillés avec ma chère fille. Faites-moi donc
le plaisir de vous en aller.

Les trois gentilshommes devinèrent sans doute les intentions de la
princesse, ils saluèrent leurs parentes; et monsieur de Navarreins vint
embrasser sa fille au front, en lui disant:--Allons, chère enfant, sois
sage. Si tu veux, il en est encore temps.

--Est-ce que nous ne pourrions pas trouver dans la famille quelque
bon garçon qui chercherait dispute à ce Montriveau? dit le vidame en
descendant les escaliers.

--Mon bijou, dit la princesse, en faisant signe à son élève de
s'asseoir sur une petite chaise basse, près d'elle, quand elles furent
seules; je ne sais rien de plus calomnié dans ce bas monde que Dieu
et le dix-huitième siècle, car, en me remémorant les choses de ma
jeunesse, je ne me rappelle pas qu'une seule duchesse ait foulé aux
pieds les convenances comme vous venez de le faire. Les romanciers
et les écrivailleurs ont déshonoré le règne de Louis XV, ne les
croyez pas. La Dubarry, ma chère, valait bien la veuve Scarron, et
elle était meilleure personne. Dans mon temps, une femme savait, au
milieu de ses galanteries, garder sa dignité. Les indiscrétions nous
ont perdues. De là vient tout le mal. Les philosophes, ces gens de
rien que nous mettions dans nos salons, ont eu l'inconvenance et
l'ingratitude, pour prix de nos bontés, de faire l'inventaire de nos
cœurs, de nous décrier en masse, en détail, et de déblatérer contre
le siècle. Le peuple, qui est très-mal placé pour juger quoi que ce
soit, a vu le fond des choses, sans en voir la forme. Mais dans ce
temps-là, mon cœur, les hommes et les femmes ont été tout aussi
remarquables qu'aux autres époques de la monarchie. Pas un de vos
Werther, aucune de vos notabilités, comme ça s'appelle, pas un de vos
hommes en gants jaunes et dont les pantalons dissimulent la pauvreté
de leurs jambes, ne traverserait l'Europe, déguisé en colporteur, pour
aller s'enfermer, au risque de la vie et en bravant les poignards du
duc de Modène, dans le cabinet de toilette de la fille du régent.
Aucun de vos petits poitrinaires à lunettes d'écaille ne se cacherait
comme Lauzun, durant six semaines, dans une armoire pour donner du
courage à sa maîtresse pendant qu'elle accouchait. Il y avait plus
de passion dans le petit doigt de monsieur de Jaucourt que dans
toute votre race de disputailleurs qui laissent les femmes pour des
amendements! Trouvez-moi donc aujourd'hui des pages qui se fassent
hacher et ensevelir sous un plancher pour venir baiser le doigt ganté
d'une Konismark? Aujourd'hui, vraiment, il semblerait que les rôles
soient changés, et que les femmes doivent se dévouer pour les hommes.
Ces messieurs valent moins et s'estiment davantage. Croyez-moi, ma
chère, toutes ces aventures qui sont devenues publiques et dont on
s'arme aujourd'hui pour assassiner notre bon Louis XV, étaient d'abord
secrètes. Sans un tas de poétriaux, de rimailleurs, de moralistes qui
entretenaient nos femmes de chambre et en écrivaient les calomnies,
notre époque aurait eu littérairement des mœurs. Je justifie le siècle
et non sa lisière. Peut-être y a-t-il eu cent femmes de qualité
perdues; mais les drôles en ont mis un millier, ainsi que font les
gazetiers quand ils évaluent les morts du parti battu. D'ailleurs, je
ne sais pas ce que la Révolution et l'Empire peuvent nous reprocher:
ces temps-là ont été licencieux, sans esprit, grossiers, fi! tout cela
me révolte. Ce sont les mauvais lieux de notre histoire! Ce préambule,
ma chère enfant, reprit-elle après une pause, est pour arriver à te
dire que si Montriveau te plaît, tu es bien la maîtresse de l'aimer
à ton aise, et tant que tu pourras. Je sais, moi, par expérience (à
moins de t'enfermer, mais on n'enferme plus aujourd'hui), que tu feras
ce qui te plaira; et c'est ce que j'aurais fait à ton âge. Seulement,
mon cher bijou, je n'aurais pas abdiqué le droit de faire des ducs de
Langeais. Ainsi comporte-toi décemment. Le vidame a raison, aucun homme
ne vaut un seul des sacrifices par lesquels nous sommes assez folles
pour payer leur amour. Mets-toi donc dans la position de pouvoir, si tu
avais le malheur d'en être à te repentir, te trouver encore la femme
de monsieur de Langeais. Quand tu seras vieille, tu seras bien aise
d'entendre la messe à la cour et non dans un couvent de province, voilà
toute la question. Une imprudence, c'est une pension, une vie errante,
être à la merci de son amant; c'est l'ennui causé par les impertinences
des femmes qui vaudront moins que toi, précisément parce qu'elles
auront été très-ignoblement adroites. Il valait cent fois mieux aller
chez Montriveau, le soir, en fiacre, déguisée, que d'y envoyer ta
voiture en plein jour. Tu es une petite sotte, ma chère enfant! Ta
voiture a flatté sa vanité, ta personne lui aurait pris le cœur. Je
t'ai dit ce qui est juste et vrai, mais je ne t'en veux pas, moi. Tu es
de deux siècles en arrière avec ta fausse grandeur. Allons, laisse-nous
arranger tes affaires, dire que le Montriveau aura grisé tes gens, pour
satisfaire son amour-propre et te compromettre....

--Au nom du ciel, ma tante, s'écria la duchesse en bondissant, ne le
calomniez pas.

--Oh! chère enfant, dit la princesse dont les yeux s'animèrent, je
voudrais te voir des illusions qui ne te fussent pas funestes, mais
toute illusion doit cesser. Tu m'attendrirais, n'était mon âge. Allons,
ne fais de chagrin à personne, ni à lui, ni à nous. Je me charge de
contenter tout le monde; mais promets-moi de ne pas te permettre
désormais une seule démarche sans me consulter. Conte-moi tout, je te
mènerai peut-être à bien.

--Ma tante, je vous promets...

--De me dire tout...

--Oui, tout, tout ce qui pourra se dire.

--Mais, mon cœur, c'est précisément ce qui ne pourra pas se dire que
je veux savoir. Entendons-nous bien. Allons, laisse-moi appuyer mes
lèvres sèches sur ton beau front. Non, laisse-moi faire, je te défends
de baiser mes os. Les vieillards ont une politesse à eux... Allons,
conduis-moi jusqu'à mon carrosse, dit-elle après avoir embrassé sa
nièce.

--Chère tante, je puis donc aller chez lui déguisée?

--Mais, oui, ça peut toujours se nier, dit la vieille.

La duchesse n'avait clairement perçu que cette idée dans le sermon que
la princesse venait de lui faire. Quand madame de Chauvry fut assise
dans le coin de sa voiture, madame de Langeais lui dit un gracieux
adieu, et remonta chez elle tout heureuse.

--Ma personne lui aurait pris le cœur; elle a raison, ma tante. Un
homme ne doit pas refuser une jolie femme, quand elle sait se bien
offrir.

Le soir, au cercle de madame la duchesse de Berri, le duc de
Navarreins, monsieur de Pamiers, monsieur de Marsay, monsieur de
Grandlieu, le duc de Maufrigneuse démentirent victorieusement les
bruits offensants qui couraient sur la duchesse de Langeais. Tant
d'officiers et de personnes attestèrent avoir vu Montriveau se
promenant aux Tuileries pendant la matinée, que cette sotte histoire
fut mise sur le compte du hasard, qui prend tout ce qu'on lui donne.
Aussi le lendemain la réputation de la duchesse devint-elle, malgré
la station de sa voiture, nette et claire comme l'armet de Mambrin
après avoir été fourbi par Sancho. Seulement, à deux heures, au bois
de Boulogne, monsieur de Ronquerolles passant à côté de Montriveau
dans une allée déserte, lui dit en souriant:--Elle va bien, ta
duchesse!--Encore et toujours, ajouta-t-il en appliquant un coup de
cravache significatif à sa jument qui fila comme un boulet.

Deux jours après son éclat inutile, madame de Langeais écrivit à
monsieur de Montriveau une lettre qui resta sans réponse comme les
précédentes. Cette fois elle avait pris ses mesures, et corrompu
Auguste, le valet de chambre d'Armand. Aussi, le soir, à huit heures,
fut-elle introduite chez Armand, dans une chambre tout autre que celle
où s'était passée la scène demeurée secrète. La duchesse apprit que
le général ne rentrerait pas. Avait-il deux domiciles? Le valet ne
voulut pas répondre. Madame de Langeais avait acheté la clef de cette
chambre, et non toute la probité de cet homme. Restée seule, elle vit
ses quatorze lettres posées sur un vieux guéridon; elles n'étaient
ni froissées, ni décachetées; elles n'avaient pas été lues. A cet
aspect, elle tomba sur un fauteuil, et perdit pendant un moment toute
connaissance. En se réveillant, elle aperçut Auguste, qui lui faisait
respirer du vinaigre.

--Une voiture, vite, dit elle.

La voiture venue, elle descendit avec une rapidité convulsive,
revint chez elle, se mit au lit, et fit défendre sa porte. Elle
resta vingt-quatre heures couchée, ne laissant approcher d'elle que
sa femme de chambre qui lui apporta quelques tasses d'infusion de
feuilles d'oranger. Suzette entendit sa maîtresse faisant quelques
plaintes, et surprit des larmes dans ses yeux éclatants mais cernés. Le
surlendemain, après avoir médité dans les larmes du désespoir le parti
qu'elle voulait prendre, madame de Langeais eut une conférence avec son
homme d'affaires, et le chargea sans doute de quelques préparatifs.
Puis elle envoya chercher le vieux vidame de Pamiers. En attendant le
commandeur, elle écrivit à monsieur de Montriveau. Le vidame fut exact.
Il trouva sa jeune cousine pâle, abattue, mais résignée. Il était
environ deux heures après-midi. Jamais cette divine créature n'avait
été plus poétique qu'elle ne l'était alors dans les langueurs de son
agonie.

--Mon cher cousin, dit-elle au vidame, vos quatre-vingts ans vous
valent ce rendez-vous. Oh! ne souriez pas, je vous en supplie, devant
une pauvre femme au comble du malheur. Vous êtes un galant homme, et
les aventures de votre jeunesse vous ont, j'aime à le croire, inspiré
quelque indulgence pour les femmes.

--Pas la moindre, dit-il.

--Vraiment!

--Elles sont heureuses de tout, reprit-il.

--Ah! Eh! bien, vous êtes au cœur de ma famille; vous serez peut-être
le dernier parent, le dernier ami de qui j'aurai serré la main;
je puis donc réclamer de vous un bon office. Rendez-moi, mon cher
vidame, un service que je ne saurais demander à mon père, ni à mon
oncle Grandlieu, ni à aucune femme. Vous devez me comprendre. Je vous
supplie de m'obéir, et d'oublier que vous m'avez obéi, quelle que soit
l'issue de vos démarches. Il s'agit d'aller, muni de cette lettre, chez
monsieur de Montriveau, de le voir, de la lui montrer, de lui demander,
comme vous savez d'homme à homme demander les choses, car vous avez
entre vous une probité, des sentiments que vous oubliez avec nous,
de lui demander s'il voudra bien la lire, non pas en votre présence,
les hommes se cachent certaines émotions. Je vous autorise, pour le
décider, et si vous le jugez nécessaire, à lui dire qu'il s'en va de ma
vie ou de ma mort. S'il daigne...

--Daigne! fit le commandeur.

--S'il daigne la lire, reprit avec dignité la duchesse, faites-lui
une dernière observation. Vous le verrez à cinq heures, il dîne à
cette heure, chez lui, aujourd'hui, je le sais; eh! bien, il doit,
pour toute réponse, venir me voir. Si trois heures après, si à huit
heures, il n'est pas sorti, tout sera dit. La duchesse de Langeais
aura disparu de ce monde. Je ne serai pas morte, cher, non; mais aucun
pouvoir humain ne me retrouvera sur cette terre. Venez dîner avec moi,
j'aurai du moins un ami pour m'assister dans mes dernières angoisses.
Oui, ce soir, mon cher cousin, ma vie sera décidée; et quoi qu'il
arrive, elle ne peut être que cruellement ardente. Allez, silence,
je ne veux rien entendre qui ressemble soit à des observations, soit
à des avis.--Causons, rions, dit-elle en lui tendant une main qu'il
baisa. Soyons comme deux vieillards philosophes qui savent jouir de
la vie jusqu'au moment de leur mort. Je me parerai, je serai bien
coquette pour vous. Vous serez peut-être le dernier homme qui aura vu
la duchesse de Langeais.

Le vidame ne répondit rien, il salua, prit la lettre et fit la
commission. Il revint à cinq heures, trouva sa cousine mise avec
recherche, délicieuse enfin. Le salon était paré de fleurs comme pour
une fête. Le repas fut exquis. Pour ce vieillard, la duchesse fit
jouer tous les brillants de son esprit, et se montra plus attrayante
qu'elle ne l'avait jamais été. Le commandeur voulut d'abord voir une
plaisanterie de jeune femme dans tous ces apprêts; mais, de temps
à autre, la fausse magie des séductions déployées par sa cousine
pâlissait. Tantôt, il la surprenait à tressaillir émue par une sorte
de terreur soudaine; et tantôt elle semblait écouter dans le silence.
Alors, s'il lui disait:--Qu'avez-vous?

--Chut! répondait-elle.

A sept heures elle le quitta, revint promptement, mais habillée comme
aurait pu l'être sa femme de chambre pour un voyage. Elle réclama le
bras du vieillard qu'elle voulut pour compagnon, se jeta dans une
voiture de louage, et tous deux furent, vers les huit heures moins un
quart, à la porte de monsieur de Montriveau.

Armand, lui, pendant ce temps, avait médité la lettre suivante:

  «Mon ami, j'ai passé quelques moments chez vous, à votre insu;
  j'y ai repris mes lettres. Oh! Armand, de vous à moi, ce ne peut
  être indifférence, et la haine procède autrement. Si vous m'aimez,
  cessez un jeu cruel. Vous me tueriez. Plus tard, vous en seriez
  au désespoir, en apprenant combien vous êtes aimé. Si je vous ai
  malheureusement compris, si vous n'avez pour moi que de l'aversion,
  l'aversion comporte et mépris et dégoût; alors, tout espoir
  m'abandonne: les hommes ne reviennent pas de ces deux sentiments.
  Quelque terrible qu'elle puisse être, cette pensée apportera des
  consolations à ma longue douleur. Vous n'aurez pas de regrets un
  jour. Des regrets! ah, mon Armand, que je les ignore. Si je vous en
  causais un seul?... Non je ne veux pas vous dire quels ravages il
  ferait en moi. Je vivrais et ne pourrais plus être votre femme. Après
  m'être entièrement donnée à vous en pensée, à qui donc me donner?...
  à Dieu. Oui, les yeux que vous avez aimés pendant un moment, ne
  verront plus aucun visage d'homme; et puisse la gloire de Dieu les
  fermer! Je n'entendrai plus de voix humaine, après avoir entendu
  la vôtre, si douce d'abord, si terrible hier, car je suis toujours
  au lendemain de votre vengeance; puisse donc la parole de Dieu me
  consumer! Entre sa colère et la vôtre, mon ami, il n'y aura pour moi
  que larmes et que prières. Vous vous demanderez peut-être pourquoi
  vous écrire? Hélas! ne m'en voulez pas de conserver une lueur
  d'espérance, de jeter encore un soupir sur la vie heureuse avant de
  la quitter pour un jamais. Je suis dans une horrible situation. J'ai
  toute la sérénité que communique à l'âme une grande résolution, et
  sens encore les derniers grondements de l'orage. Dans cette terrible
  aventure qui m'a tant attachée à vous, Armand, vous alliez du désert
  à l'oasis, mené par un bon guide. Eh! bien, moi, je me traîne de
  l'oasis au désert, et vous m'êtes un guide sans pitié. Néanmoins,
  vous seul, mon ami, pouvez comprendre la mélancolie des derniers
  regards que je jette au bonheur, et vous êtes le seul auquel je
  puisse me plaindre sans rougir. Si vous m'exaucez, je serai heureuse;
  si vous êtes inexorable, j'expierai mes torts. Enfin, n'est-il pas
  naturel à une femme de vouloir rester dans la mémoire de son aimé,
  revêtue de tous les sentiments nobles? Oh! seul cher à moi! laissez
  votre créature s'ensevelir avec la croyance que vous la trouverez
  grande. Vos sévérités m'ont fait réfléchir; et depuis que je vous
  aime bien, je me suis trouvée moins coupable que vous ne le pensez.
  Écoutez donc ma justification, je vous la dois; et vous, qui êtes
  tout pour moi dans le monde, vous me devez au moins un instant de
  justice.

  »J'ai su, par mes propres douleurs, combien mes coquetteries vous ont
  fait souffrir; mais alors, j'étais dans une complète ignorance de
  l'amour. Vous êtes, vous, dans le secret de ces tortures, et vous me
  les imposez. Pendant les huit premiers mois que vous m'avez accordés,
  vous ne vous êtes point fait aimer. Pourquoi, mon ami? Je ne sais pas
  plus vous le dire, que je ne puis vous expliquer pourquoi je vous
  aime. Ah! certes, j'étais flattée de me voir l'objet de vos discours
  passionnés, de recevoir vos regards de feu; mais vous me laissiez
  froide et sans désirs. Non, je n'étais point femme, je ne concevais
  ni le dévouement ni le bonheur de notre sexe. A qui la faute! Ne
  m'auriez-vous pas méprisée, si je m'étais livrée sans entraînement?
  Peut-être est-ce le sublime de notre sexe, de se donner sans recevoir
  aucun plaisir; peut-être n'y a-t-il aucun mérite à s'abandonner à des
  jouissances connues et ardemment désirées? Hélas! mon ami, je puis
  vous le dire, ces pensées me sont venues quand j'étais si coquette
  pour vous; mais je vous trouvais déjà si grand, que je ne voulais
  pas que vous me dussiez à la pitié.... Quel mot viens-je d'écrire?
  Ah! j'ai repris chez vous toutes mes lettres, je les jette au feu!
  Elles brûlent. Tu ne sauras jamais ce qu'elles accusaient d'amour,
  de passion, de folie... Je me tais, Armand, je m'arrête, je ne veux
  plus rien vous dire de mes sentiments. Si mes vœux n'ont pas été
  entendus d'âme à âme, je ne pourrais donc plus, moi aussi, moi la
  femme, ne devoir votre amour qu'à votre pitié. Je veux être aimée
  irrésistiblement ou laissée impitoyablement. Si vous refusez de lire
  cette lettre, elle sera brûlée. Si, l'ayant lue, vous n'êtes pas
  trois heures après, pour toujours mon seul époux, je n'aurai point de
  honte à vous la savoir entre les mains: la fierté de mon désespoir
  garantira ma mémoire de toute injure, et ma fin sera digne de mon
  amour. Vous-même, ne me rencontrant plus sur cette terre, quoique
  vivante, vous ne penserez pas sans frémir à une femme qui, dans trois
  heures, ne respirera plus que pour vous accabler de sa tendresse, à
  une femme consumée par un amour sans espoir, et fidèle, non pas à des
  plaisirs partagés, mais à des sentiments méconnus. La duchesse de
  Lavallière pleurait un bonheur perdu, sa puissance évanouie; tandis
  que la duchesse de Langeais sera heureuse de ses pleurs et restera
  pour vous un pouvoir. Oui, vous me regretterez. Je sens bien que
  je n'étais pas de ce monde, et vous remercie de me l'avoir prouvé.
  Adieu, vous ne toucherez point à ma hache; la vôtre était celle du
  bourreau, la mienne est celle de Dieu; la vôtre tue, et la mienne
  sauve. Votre amour était mortel, il ne savait supporter ni le dédain
  ni la raillerie; le mien peut tout endurer sans faiblir, il est
  immortellement vivace. Ah! j'éprouve une joie sombre à vous écraser,
  vous qui vous croyez si grand, à vous humilier par le sourire calme
  et protecteur des anges faibles qui prennent, en se couchant aux
  pieds de Dieu, le droit et la force de veiller en son nom sur les
  hommes. Vous n'avez eu que de passagers désirs; tandis que la pauvre
  religieuse vous éclairera sans cesse de ses ardentes prières, et vous
  couvrira toujours des ailes de l'amour divin. Je pressens votre
  réponse, Armand, et vous donne rendez-vous... dans le ciel. Ami, la
  force et la faiblesse y sont également admises; toutes deux sont
  des souffrances. Cette pensée apaise les agitations de ma dernière
  épreuve. Me voilà si calme, que je craindrais de ne plus t'aimer, si
  ce n'était pour toi que je quitte le monde.

  »ANTOINETTE.»

--Mon cher cousin, dit la duchesse en arrivant à la maison de
Montriveau, faites-moi la grâce de demander à la porte s'il est chez
lui.

Le commandeur, obéissant à la manière des hommes du dix-huitième
siècle, descendit et revint dire à sa cousine un oui qui lui donna
le frisson. A ce mot, elle prit le commandeur, lui serra la main, se
laissa baiser par lui sur les deux joues, et le pria de s'en aller sans
l'espionner ni vouloir la protéger.

--Mais les passants? dit-il.

--Personne ne peut me manquer de respect, répondit-elle.

Ce fut le dernier mot de la femme à la mode et de la duchesse. Le
commandeur s'en alla. Madame de Langeais resta sur le seuil de cette
porte en s'enveloppant de son manteau, et attendit que huit heures
sonnassent. L'heure expira. Cette malheureuse femme se donna dix
minutes, un quart d'heure; enfin, elle voulut voir une nouvelle
humiliation dans ce retard, et la foi l'abandonna. Elle ne put retenir
cette exclamation:--O mon Dieu! puis quitta ce funeste seuil. Ce fut le
premier mot de la carmélite.

Montriveau avait une conférence avec quelques amis, il les pressa de
finir, mais sa pendule retardait, et il ne sortit pour aller à l'hôtel
de Langeais qu'au moment où la duchesse, emportée par une rage froide,
fuyait à pied dans les rues de Paris. Elle pleura quand elle atteignit
le boulevard d'Enfer. Là, pour la dernière fois, elle regarda Paris
fumeux, bruyant, couvert de la rouge atmosphère produite par ses
lumières; puis elle monta dans une voiture de place, et sortit de cette
ville pour n'y jamais rentrer. Quand le marquis de Montriveau vint à
l'hôtel de Langeais, il n'y trouva point sa maîtresse, et se crut joué.
Il courut alors chez le vidame, et y fut reçu au moment où le bonhomme
passait sa robe de chambre en pensant au bonheur de sa jolie parente.
Montriveau lui jeta ce regard terrible dont la commotion électrique
frappait également les hommes et les femmes.

--Monsieur, vous seriez-vous prêté à quelque cruelle plaisanterie?
s'écria-t-il. Je viens de chez madame de Langeais, et ses gens la
disent sortie.

--Il est sans doute arrivé, par votre faute, un grand malheur, répondit
le vidame. J'ai laissé la duchesse à votre porte...

--A quelle heure?

--A huit heures moins un quart.

--Je vous salue, dit Montriveau qui revint précipitamment chez lui pour
demander à son portier s'il n'avait pas vu dans la soirée une dame à la
porte.

--Oui, monsieur, une belle femme qui paraissait avoir bien du
désagrément. Elle pleurait comme une Madeleine, sans faire de bruit, et
se tenait droit comme un piquet. Enfin, elle a dit un: O mon Dieu! en
s'en allant, qui nous a, sous votre respect, crevé le cœur à mon épouse
et à moi, qu'étions là sans qu'elle s'en aperçût.

Ce peu de mots fit pâlir cet homme si ferme. Il écrivit quelques lignes
à monsieur de Ronquerolles, chez lequel il envoya sur-le-champ, et
remonta dans son appartement.

Vers minuit, le marquis de Ronquerolles arriva.

--Qu'as-tu, mon bon ami? dit-il en voyant le général.

Armand lui donna la lettre de la duchesse à lire.

--Eh! bien? lui demanda Ronquerolles.

--Elle était à ma porte à huit heures, et à huit heures un quart elle a
disparu. Je l'ai perdue, et je l'aime! Ah! si ma vie m'appartenait, je
me serais déjà fait sauter la cervelle!

--Bah! bah! dit Ronquerolles, calme-toi. Les duchesses ne s'envolent
pas comme des bergeronnettes. Elle ne fera pas plus de trois lieues à
l'heure; demain, nous en ferons six, nous autres.

--Ah! peste! reprit-il, madame de Langeais n'est pas une femme
ordinaire. Nous serons tous à cheval demain. Dans la journée, nous
saurons par la police où elle est allée. Il lui faut une voiture, ces
anges-là n'ont pas d'ailes. Qu'elle soit en route ou cachée dans Paris,
nous la trouverons. N'avons-nous pas le télégraphe pour l'arrêter
sans la suivre? Tu seras heureux. Mais, mon cher frère, tu as commis
la faute dont sont plus ou moins coupables les hommes de ton énergie.
Ils jugent les autres âmes d'après la leur, et ne savent pas où casse
l'humanité quand ils en tendent les cordes. Que ne me disais-tu donc un
mot tantôt? Je t'aurais dit:--Sois exact.

--A demain, donc, ajouta-t-il en serrant la main de Montriveau qui
restait muet. Dors, si tu peux.

Mais les plus immenses ressources dont jamais hommes d'État,
souverains, ministres, banquiers, enfin dont tout pouvoir humain se
soit socialement investi, furent en vain déployées. Ni Montriveau
ni ses amis ne purent trouver la trace de la duchesse. Elle s'était
évidemment cloîtrée. Montriveau résolut de fouiller ou de faire
fouiller tous les couvents du monde. Il lui fallait la duchesse, quand
même il en aurait coûté la vie à toute une ville. Pour rendre justice
à cet homme extraordinaire, il est nécessaire de dire que sa fureur
passionnée se leva également ardente chaque jour, et dura cinq années.
En 1829 seulement, le duc de Navarreins apprit, par hasard, que sa
fille était partie pour l'Espagne, comme femme de chambre de lady
Julia Hopwood, et qu'elle avait quitté cette dame à Cadix, sans que
lady Julia se fût aperçue que mademoiselle Caroline était l'illustre
duchesse dont la disparition occupait la haute société parisienne.

Les sentiments qui animèrent les deux amants quand ils se retrouvèrent
à la grille des Carmélites et en présence d'une mère supérieure doivent
être maintenant compris dans toute leur étendue, et leur violence,
réveillée de part et d'autre, expliquera sans doute le dénoûment de
cette aventure.

Donc, en 1823, le duc de Langeais mort, sa femme était libre.
Antoinette de Navarreins vivait consumée par l'amour sur un banc de la
Méditerranée; mais le pape pouvait casser les vœux de la sœur Thérèse.
Le bonheur acheté par tant d'amour pouvait éclore pour les deux amants.
Ces pensées firent voler Montriveau de Cadix à Marseille, de Marseille
à Paris. Quelques mois après son arrivée en France, un brick de
commerce armé en guerre partit du port de Marseille et fit route pour
l'Espagne. Ce bâtiment était frété par plusieurs hommes de distinction,
presque tous Français qui, épris de belle passion pour l'Orient,
voulaient en visiter les contrées. Les grandes connaissances de
Montriveau sur les mœurs de ces pays en faisaient un précieux compagnon
de voyage pour ces personnes, qui le prièrent d'être des leurs, et il y
consentit. Le ministre de la guerre le nomma lieutenant-général et le
mit au comité d'artillerie pour lui faciliter cette partie de plaisir.

Le brick s'arrêta, vingt-quatre heures après son départ, au nord-ouest
d'une île en vue des côtes d'Espagne. Le bâtiment avait été choisi
assez fin de carène, assez léger de mâture pour qu'il pût sans danger
s'ancrer à une demi-lieue environ des rescifs qui, de ce côté,
défendaient sûrement l'abordage de l'île. Si des barques ou des
habitants apercevaient le brick dans ce mouillage, ils ne pouvaient
d'abord en concevoir aucune inquiétude. Puis il fut facile d'en
justifier aussitôt le stationnement. Avant d'arriver en vue de l'île,
Montriveau fit arborer le pavillon des États-Unis. Les matelots engagés
pour le service du bâtiment étaient américains et ne parlaient que
la langue anglaise. L'un des compagnons de monsieur de Montriveau
les embarqua tous sur une chaloupe et les amena dans une auberge de
la petite ville, où il les maintint à une hauteur d'ivresse qui ne
leur laissa pas la langue libre. Puis il dit que le brick était monté
par des chercheurs de trésors, gens connus aux États-Unis pour leur
fanatisme, et dont un des écrivains de ce pays a écrit l'histoire.
Ainsi la présence du vaisseau dans les rescifs fut suffisamment
expliquée. Les armateurs et les passagers y cherchaient, dit le
prétendu contre-maître des matelots, les débris d'un galion échoué
en 1778 avec les trésors envoyés du Mexique. Les aubergistes et les
autorités du pays n'en demandèrent pas davantage.

Armand et les amis dévoués qui le secondaient dans sa difficile
entreprise pensèrent tout d'abord que ni la ruse ni la force ne
pouvaient faire réussir la délivrance ou l'enlèvement de la sœur
Thérèse du côté de la petite ville. Alors, d'un commun accord, ces
hommes d'audace résolurent d'attaquer le taureau par les cornes. Ils
voulurent se frayer un chemin jusqu'au couvent par les lieux mêmes où
tout accès y semblait impraticable, et de vaincre la nature, comme
le général Lamarque l'avait vaincue à l'assaut de Caprée. En cette
circonstance, les tables de granit taillées à pic, au bout de l'île,
leur offraient moins de prise que celles de Caprée n'en avaient offert
à Montriveau, qui fut de cette incroyable expédition, et les nonnes
lui semblaient plus redoutables que ne le fut sir Hudson-Lowe. Enlever
la duchesse avec fracas couvrait ces hommes de honte. Autant aurait
valu faire le siége de la ville, du couvent, et ne pas laisser un seul
témoin de leur victoire, à la manière des pirates. Pour eux cette
entreprise n'avait donc que deux faces. Ou quelque incendie, quelque
fait d'armes qui effrayât l'Europe en y laissant ignorer la raison
du crime; ou quelque enlèvement aérien, mystérieux, qui persuadât
aux nonnes que le diable leur avait rendu visite. Ce dernier parti
triompha dans le conseil secret tenu à Paris avant le départ. Puis,
tout avait été prévu pour le succès d'une entreprise qui offrait à ces
hommes blasés des plaisirs de Paris un véritable amusement.

Une espèce de pirogue d'une excessive légèreté, fabriquée à Marseille
d'après un modèle malais, permit de naviguer dans les rescifs jusqu'à
l'endroit où ils cessaient d'être praticables. Deux cordes en fil de
fer, tendues parallèlement à une distance de quelques pieds sur des
inclinaisons inverses, et sur lesquelles devaient glisser les paniers
également en fil de fer, servirent de pont, comme en Chine, pour aller
d'un rocher à l'autre. Les écueils furent ainsi unis les uns aux
autres par un système de cordes et de paniers qui ressemblaient à ces
fils sur lesquels voyagent certaines araignées, et par lesquels elles
enveloppent un arbre; œuvre d'instinct que les Chinois, ce peuple
essentiellement imitateur, a copiée le premier, historiquement parlant.
Ni les lames ni les caprices de la mer ne pouvaient déranger ces
fragiles constructions. Les cordes avaient assez de jeu pour offrir aux
fureurs des vagues cette courbure étudiée par un ingénieur, feu Cachin,
l'immortel créateur du port de Cherbourg, la ligne savante au delà de
laquelle cesse le pouvoir de l'eau courroucée; courbe établie d'après
une loi dérobée aux secrets de la nature par le génie de l'observation,
qui est presque tout le génie humain.

Les compagnons de monsieur de Montriveau étaient seuls sur ce vaisseau.
Les yeux de l'homme ne pouvaient arriver jusqu'à eux. Les meilleures
longues-vues braquées du haut des tillacs par les marins des bâtiments
à leur passage n'eussent laissé découvrir ni les cordes perdues dans
les rescifs ni les hommes cachés dans les rochers. Après onze jours
de travaux préparatoires, ces treize démons humains arrivèrent au
pied du promontoire élevé d'une trentaine de toises au-dessus de la
mer, bloc aussi difficile à gravir par des hommes qu'il peut l'être à
une souris de grimper sur les contours polis du ventre en porcelaine
d'un vase uni. Cette table de granit était heureusement fendue. Sa
fissure, dont les deux lèvres avaient la roideur de la ligne droite,
permit d'y attacher, à un pied de distance, de gros coins de bois dans
lesquels ces hardis travailleurs enfoncèrent des crampons de fer. Ces
crampons, préparés à l'avance, étaient terminés par une palette trouée
sur laquelle ils fixèrent une marche faite avec une planche de sapin
extrêmement légère qui venait s'adapter aux entailles d'un mât aussi
haut que le promontoire et qui fut assujettie dans le roc au bas de la
grève. Avec une habileté digne de ces hommes d'exécution, l'un d'eux,
profond mathématicien, avait calculé l'angle nécessaire pour écarter
graduellement les marches en haut et en bas du mât, de manière à placer
dans son milieu le point à partir duquel les marches de la partie
supérieure gagnaient en éventail le haut du rocher; figure également
représentée, mais en sens inverse, par les marches d'en bas. Cet
escalier, d'une légèreté miraculeuse et d'une solidité parfaite, coûta
vingt-deux jours de travail. Un briquet phosphorique, une nuit et le
ressac de la mer suffisaient à en faire disparaître éternellement les
traces. Ainsi nulle indiscrétion n'était possible, et nulle recherche
contre les violateurs du couvent ne pouvait avoir de succès.

Sur le haut du rocher se trouvait une plate-forme, bordée de tous
côtés par le précipice taillé à pic. Les treize inconnus, en examinant
le terrain avec leurs lunettes du haut de la hune, s'étaient assurés
que, malgré quelques aspérités, ils pourraient facilement arriver aux
jardins du couvent, dont les arbres suffisamment touffus offraient de
sûrs abris. Là, sans doute, ils devaient ultérieurement décider par
quels moyens se consommerait le rapt de la religieuse. Après de si
grands efforts, ils ne voulurent pas compromettre le succès de leur
entreprise en risquant d'être aperçus, et furent obligés d'attendre que
le dernier quartier de la lune expirât.

Montriveau resta, pendant deux nuits, enveloppé dans son manteau,
couché sur le roc. Les chants du soir et ceux du matin lui causèrent
d'inexprimables délices. Il alla jusqu'au mur, pour pouvoir entendre
la musique des orgues, et s'efforça de distinguer une voix dans cette
masse de voix. Mais, malgré le silence, l'espace ne laissait parvenir
à ses oreilles que les effets confus de la musique. C'était de suaves
harmonies où les défauts de l'exécution ne se faisaient plus sentir,
et d'où la pure pensée de l'art se dégageait en se communiquant à
l'âme, sans lui demander ni les efforts de l'attention ni les fatigues
de l'entendement. Terribles souvenirs pour Armand, dont l'amour
reflorissait tout entier dans cette brise de musique, où il voulut
trouver d'aériennes promesses de bonheur. Le lendemain de la dernière
nuit, il descendit avant le lever du soleil, après être resté durant
plusieurs heures les yeux attachés sur la fenêtre d'une cellule sans
grille. Les grilles n'étaient pas nécessaires au-dessus de ces abîmes.
Il y avait vu de la lumière pendant toute la nuit. Or, cet instinct du
cœur, qui trompe aussi souvent qu'il dit vrai, lui avait crié:--Elle
est là!

--Elle est certainement là, et demain je l'aurai, se dit-il en
mêlant de joyeuses pensées aux tintements d'une cloche qui sonnait
lentement. Étrange bizarrerie du cœur! il aimait avec plus de passion
la religieuse dépérie dans les élancements de l'amour, consumée
par les larmes, les jeûnes, les veilles et la prière, la femme de
vingt-neuf ans fortement éprouvée, qu'il n'avait aimé la jeune fille
légère, la femme de vingt-quatre ans, la sylphide. Mais les hommes
d'âme vigoureuse n'ont-ils pas un penchant qui les entraîne vers les
sublimes expressions que de nobles malheurs ou d'impétueux mouvements
de pensées ont gravées sur le visage d'une femme? La beauté d'une femme
endolorie n'est-elle pas la plus attachante de toutes pour les hommes
qui se sentent au cœur un trésor inépuisable de consolations et de
tendresses à répandre sur une créature gracieuse de faiblesse et forte
par le sentiment. La beauté fraîche, colorée, unie, le _joli_ en un
mot, est l'attrait vulgaire auquel se prend la médiocrité. Montriveau
devait aimer ces visages où l'amour se réveille au milieu des plis de
la douleur et des ruines de la mélancolie. Un amant ne fait-il pas
alors saillir, à la voix de ses puissants désirs, un être tout nouveau,
jeune, palpitant, qui brise pour lui seul une enveloppe belle pour
lui, détruite pour le monde. Ne possède-t-il pas deux femmes: celle
qui se présente aux autres pâle, décolorée, triste; puis celle du cœur
que personne ne voit, un ange qui comprend la vie par le sentiment,
et ne paraît dans toute sa gloire que pour les solennités de l'amour?
Avant de quitter son poste, le général entendit de faibles accords
qui partaient de cette cellule, douces voix pleines de tendresse. En
revenant sous le rocher au bas duquel se tenaient ses amis, il leur
dit en quelques mots, empreints de cette passion communicative quoique
discrète dont les hommes respectent toujours l'expression grandiose,
que jamais, en sa vie, il n'avait éprouvé de si captivantes félicités.

Le lendemain soir, onze compagnons dévoués se hissèrent dans l'ombre en
haut de ces rochers, ayant chacun sur eux un poignard, une provision de
chocolat, et tous les instruments que comporte le métier des voleurs.
Arrivés au mur d'enceinte, ils le franchirent au moyen d'échelles
qu'ils avaient fabriquées, et se trouvèrent dans le cimetière du
couvent. Montriveau reconnut et la longue galerie voûtée par laquelle
il était venu naguère au parloir, et les fenêtres de cette salle.
Sur-le-champ, son plan fut fait et adopté. S'ouvrir un passage par
la fenêtre de ce parloir qui en éclairait la partie affectée aux
carmélites, pénétrer dans les corridors, voir si les noms étaient
inscrits sur chaque cellule, aller à celle de la sœur Thérèse, y
surprendre et bâillonner la religieuse pendant son sommeil, la lier
et l'enlever, toutes ces parties du programme étaient faciles pour
des hommes qui, à l'audace, à l'adresse des forçats, joignaient les
connaissances particulières aux gens du monde, et auxquels il était
indifférent de donner un coup de poignard pour acheter le silence.

La grille de la fenêtre fut sciée en deux heures. Trois hommes se
mirent en faction au dehors, et deux autres restèrent dans le parloir.
Le reste, pieds nus, se posta de distance en distance à travers le
cloître où s'engagea Montriveau, caché derrière un jeune homme, le plus
adroit d'entre eux, Henri de Marsay, qui, par prudence, s'était vêtu
d'un costume de carmélite absolument semblable à celui du couvent.
L'horloge sonna trois heures quand la fausse religieuse et Montriveau
parvinrent au dortoir. Ils eurent bientôt reconnu la situation des
cellules. Puis, n'entendant aucun bruit, ils lurent, à l'aide d'une
lanterne sourde, les noms heureusement écrits sur chaque porte, et
accompagnés de ces devises mystiques, de ces portraits de saints ou
de saintes que chaque religieuse inscrit en forme d'épigraphe sur le
nouveau rôle de sa vie, et où elle révèle sa dernière pensée. Arrivé
à la cellule de la sœur Thérèse, Montriveau lut cette inscription:
_Sub invocatione sanctæ matris Theresæ!_ La devise était: _Adoremus in
æternum_. Tout à coup son compagnon lui mit la main sur l'épaule, et
lui fit voir une vive lueur qui éclairait les dalles du corridor par la
fente de la porte. En ce moment, monsieur de Ronquerolles les rejoignit.

--Toutes les religieuses sont à l'église et commencent l'office des
morts, dit-il.

--Je reste, répondit Montriveau; repliez-vous dans le parloir, et
fermez la porte de ce corridor.

Il entra vivement en se faisant précéder de la fausse religieuse,
qui rabattit son voile. Ils virent alors, dans l'antichambre de la
cellule, la duchesse morte, posée à terre sur la planche de son lit,
et éclairée par deux cierges. Ni Montriveau ni de Marsay ne dirent une
parole, ne jetèrent un cri; mais ils se regardèrent. Puis le général
fit un geste qui voulait dire:--Emportons-la.

--Sauvez-vous, cria Ronquerolles, la procession des religieuses se met
en marche, vous allez être surpris.

Avec la rapidité magique que communique aux mouvements un extrême
désir, la morte fut apportée dans le parloir, passée par la fenêtre
et transportée au pied des murs, au moment où l'abbesse, suivie des
religieuses, arrivait pour prendre le corps de la sœur Thérèse. La
sœur chargée de garder la morte avait eu l'imprudence de fouiller dans
sa chambre pour en connaître les secrets, et s'était si fort occupée
à cette recherche qu'elle n'entendit rien et sortait alors épouvantée
de ne plus trouver le corps. Avant que ces femmes stupéfiées n'eussent
la pensée de faire des recherches, la duchesse avait été descendue par
une corde en bas des rochers et les compagnons de Montriveau avaient
détruit leur ouvrage. A neuf heures du matin, nulle trace n'existait
ni de l'escalier ni des ponts de cordes; le corps de la sœur Thérèse
était à bord; le brick vint au port embarquer ses matelots, et disparut
dans la journée. Montriveau resta seul dans sa cabine avec Antoinette
de Navarreins, dont, pendant quelques heures, le visage resplendit
complaisamment pour lui des sublimes beautés dues au calme particulier
que prête la mort à nos dépouilles mortelles.

--Ah! çà, dit Ronquerolles à Montriveau quand celui-ci reparut sur
le tillac, c'était une femme, maintenant ce n'est rien. Attachons un
boulet à chacun de ses pieds, jetons-la dans la mer, et n'y pense plus
que comme nous pensons à un livre lu pendant notre enfance.

--Oui, dit Montriveau, car ce n'est plus qu'un poème.

--Te voilà sage. Désormais aie des passions; mais de l'amour, il faut
savoir le bien placer, et il n'y a que le dernier amour d'une femme qui
satisfasse le premier amour d'un homme.

  Genève, au Pré-Lévêque, 26 janvier 1834.



III.

LA FILLE AUX YEUX D'OR.

  A EUGÈNE DELACROIX, PEINTRE.


Un des spectacles où se rencontre le plus d'épouvantement est certes
l'aspect général de la population parisienne, peuple horrible à voir,
hâve, jaune, tanné. Paris n'est-il pas un vaste champ incessamment
remué par une tempête d'intérêts sous laquelle tourbillonne une
moisson d'hommes que la mort fauche plus souvent qu'ailleurs et qui
renaissent toujours aussi serrés, dont les visages contournés, tordus,
rendent par tous les pores l'esprit, les désirs, les poisons dont sont
engrossés leurs cerveaux; non pas des visages, mais bien des masques:
masques de faiblesse, masques de force, masques de misère, masques de
joie, masques d'hypocrisie; tous exténués, tous empreints des signes
ineffaçables d'une haletante avidité? Que veulent-ils? De l'or, ou du
plaisir?

Quelques observations sur l'âme de Paris peuvent expliquer les causes
de sa physionomie cadavéreuse qui n'a que deux âges, ou la jeunesse ou
la caducité: jeunesse blafarde et sans couleur, caducité fardée qui
veut paraître jeune. En voyant ce peuple exhumé, les étrangers, qui
ne sont pas tenus de réfléchir, éprouvent tout d'abord un mouvement
de dégoût pour cette capitale, vaste atelier de jouissances, d'où
bientôt eux-mêmes ils ne peuvent sortir, et restent à s'y déformer
volontiers. Peu de mots suffiront pour justifier physiologiquement la
teinte presque infernale des figures parisiennes, car ce n'est pas
seulement par plaisanterie que Paris a été nommé un enfer. Tenez ce mot
pour vrai. Là, tout fume, tout brûle, tout brille, tout bouillonne,
tout flambe, s'évapore, s'éteint, se rallume, étincelle, pétille et
se consume. Jamais vie en aucun pays ne fut plus ardente, ni plus
cuisante. Cette nature sociale toujours en fusion semble se dire après
chaque œuvre finie:--A une autre! comme se le dit la nature elle-même.
Comme la nature, cette nature sociale s'occupe d'insectes, de fleurs
d'un jour, de bagatelles, d'éphémères, et jette aussi feu et flamme par
son éternel cratère. Peut-être avant d'analyser les causes qui font une
physionomie spéciale à chaque tribu de cette nation intelligente et
mouvante, doit-on signaler la cause générale qui en décolore, blêmit,
bleuit et brunit plus ou moins les individus.

A force de s'intéresser à tout, le Parisien finit par ne s'intéresser à
rien. Aucun sentiment ne dominant sur sa face usée par le frottement,
elle devient grise comme le plâtre des maisons qui a reçu toute espèce
de poussière et de fumée. En effet, indifférent la veille à ce dont
il s'enivrera le lendemain, le Parisien vit en enfant quel que soit
son âge. Il murmure de tout, se console de tout, se moque de tout,
oublie tout, veut tout, goûte à tout, prend tout avec passion, quitte
tout avec insouciance; ses rois, ses conquêtes, sa gloire, son idole,
qu'elle soit de bronze ou de verre; comme il jette ses bas, ses
chapeaux et sa fortune. A Paris, aucun sentiment ne résiste au jet des
choses, et leur courant oblige à une lutte qui détend les passions:
l'amour y est un désir, et la haine une velléité; il n'y a là de vrai
parent que le billet de mille francs, d'autre ami que le Mont-de-Piété.
Ce laissez-aller général porte ses fruits; et, dans le salon, comme
dans la rue, personne n'y est de trop, personne n'y est absolument
utile, ni absolument nuisible: les sots et les fripons, comme les
gens d'esprit ou de probité. Tout y est toléré, le gouvernement et
la guillotine, la religion et le choléra. Vous convenez toujours à
ce monde, vous n'y manquez jamais. Qui donc domine en ce pays sans
mœurs, sans croyance, sans aucun sentiment; mais d'où partent et où
aboutissent tous les sentiments, toutes les croyances et toutes les
mœurs? L'or et le plaisir. Prenez ces deux mots comme une lumière et
parcourez cette grande cage de plâtre, cette ruche à ruisseaux noirs,
et suivez-y les serpenteaux de cette pensée qui l'agite, la soulève, la
travaille? Voyez. Examinez d'abord le monde qui n'a rien?

L'ouvrier, le prolétaire, l'homme qui remue ses pieds, ses mains,
sa langue, son dos, son seul bras, ses cinq doigts pour vivre; eh!
bien, celui-là qui, le premier, devrait économiser le principe de sa
vie, il outrepasse ses forces, attelle sa femme à quelque machine,
use son enfant et le cloue à un rouage. Le fabricant, le je ne sais
quel fil secondaire dont le branle agite ce peuple qui, de ses mains
sales, tourne et dore les porcelaines, coud les habits et les robes,
amincit le fer, amenuise le bois, tisse l'acier, solidifie le chanvre
et le fil, satine les bronzes, festonne le cristal, imite les fleurs,
brode la laine, dresse les chevaux, tresse les harnais et les galons,
découpe le cuivre, peint les voitures, arrondit les vieux ormeaux,
vaporise le coton, souffle les tulles, corrode le diamant, polit les
métaux, transforme en feuilles le marbre, lèche les cailloux, toilette
la pensée, colore, blanchit et noircit tout; hé! bien, ce sous-chef
est venu promettre à ce monde de sueur et de volonté, d'étude et de
patience, un salaire excessif, soit au nom des caprices de la ville,
soit à la voix du monstre nommé Spéculation. Alors ces quadrumanes se
sont mis à veiller, pâtir, travailler, jurer, jeûner, marcher; tous
se sont excédés pour gagner cet or qui les fascine. Puis, insouciants
de l'avenir, avides de jouissances, comptant sur leurs bras comme le
peintre sur sa palette, ils jettent, grands seigneurs d'un jour, leur
argent le lundi dans les cabarets, qui font une enceinte de boue à la
ville; ceinture de la plus impudique des Vénus, incessamment pliée et
dépliée, où se perd comme au jeu la fortune périodique de ce peuple,
aussi féroce au plaisir qu'il est tranquille au travail. Pendant
cinq jours donc, aucun repos pour cette partie agissante de Paris!
Elle se livre à des mouvements qui la font se gauchir, se grossir,
maigrir, pâlir, jaillir en mille jets de volonté créatrice. Puis son
plaisir, son repos est une lassante débauche, brune de peau, noire de
tapes, blême d'ivresse, ou jaune d'indigestion, qui ne dure que deux
jours, mais qui vole le pain de l'avenir, la soupe de la semaine,
les robes de la femme, les langes de l'enfant tous en haillons. Ces
hommes, nés sans doute pour être beaux, car toute créature a sa beauté
relative, se sont enrégimentés, dès l'enfance, sous le commandement
de la force, sous le règne du marteau, des cisailles, de la filature,
et se sont promptement vulcanisés. Vulcain, avec sa laideur et sa
force, n'est-il pas l'emblème de cette laide et forte nation, sublime
d'intelligence mécanique, patiente à ses heures, terrible un jour
par siècle, inflammable comme la poudre, et préparée à l'incendie
révolutionnaire par l'eau-de-vie, enfin assez spirituelle pour prendre
feu sur un mot captieux qui signifie toujours pour elle: or et plaisir!
En comprenant tous ceux qui tendent la main pour une aumône, pour de
légitimes salaires ou pour les cinq francs accordés à tous les genres
de prostitution parisienne, enfin pour tout argent bien ou mal gagné,
ce peuple compte trois cent mille individus. Sans les cabarets, le
gouvernement ne serait-il pas renversé tous les mardis? Heureusement,
le mardi, ce peuple est engourdi, cuve son plaisir, n'a plus le sou, et
retourne au travail, au pain sec, stimulé par un besoin de procréation
matérielle qui, pour lui, devient une habitude. Néanmoins ce peuple a
ses phénomènes de vertu, ses hommes complets, ses Napoléons inconnus,
qui sont le type de ses forces portées à leur plus haute expression,
et résument sa portée sociale dans une existence où la pensée et
le mouvement se combinent moins pour y jeter de la joie que pour y
régulariser l'action de la douleur.

Le hasard a fait un ouvrier économe, le hasard l'a gratifié d'une
pensée, il a pu jeter les yeux sur l'avenir, il a rencontré une femme,
il s'est trouvé père, et après quelques années de privations dures il
entreprend un petit commerce de mercerie, loue une boutique. Si ni la
maladie ni le vice ne l'arrêtent en sa voie, s'il a prospéré, voici le
croquis de cette vie normale.

Et, d'abord, saluez ce roi du mouvement parisien, qui s'est soumis le
temps et l'espace. Oui, saluez cette créature composée de salpêtre
et de gaz qui donne des enfants à la France pendant ses nuits
laborieuses, et remultiplie pendant le jour son individu pour le
service, la gloire et le plaisir de ses concitoyens. Cet homme résout
le problème de suffire, à la fois, à une femme aimable, à son ménage,
au Constitutionnel, à son bureau, à la Garde nationale, à l'Opéra, à
Dieu; mais pour transformer en écus le Constitutionnel, le Bureau,
l'Opéra, la Garde nationale, la femme et Dieu. Enfin, saluez un
irréprochable cumulard. Levé tous les jours à cinq heures, il a franchi
comme un oiseau l'espace qui sépare son domicile de la rue Montmartre.
Qu'il vente ou tonne, pleuve ou neige, il est au Constitutionnel et y
attend la charge de journaux dont il a soumissionné la distribution.
Il reçoit ce pain politique avec avidité, le prend et le porte. A neuf
heures, il est au sein de son ménage, débite un calembour à sa femme,
lui dérobe un gros baiser, déguste une tasse de café ou gronde ses
enfants. A dix heures moins un quart, il apparaît à la Mairie. Là, posé
sur un fauteuil, comme un perroquet sur son bâton, chauffé par la ville
de Paris, il inscrit jusqu'à quatre heures, sans leur donner une larme
ou un sourire, les décès et les naissances de tout un arrondissement.
Le bonheur, le malheur du quartier passe par le bec de sa plume, comme
l'esprit du Constitutionnel voyageait naguère sur ses épaules. Rien
ne lui pèse! Il va toujours droit devant lui, prend son patriotisme
tout fait dans le journal, ne contredit personne, crie ou applaudit
avec tout le monde, et vit en hirondelle. A deux pas de sa paroisse,
il peut, en cas d'une cérémonie importante, laisser sa place à un
surnuméraire, et aller chanter un _requiem_ au lutrin de l'église,
dont il est, le dimanche et les jours de fête, le plus bel ornement,
la voix la plus imposante, où il tord avec énergie sa large bouche
en faisant tonner un joyeux _Amen_. Il est chantre. Libéré à quatre
heures de son service officiel, il apparaît pour répandre la joie et
la gaieté au sein de la boutique la plus célèbre qui soit en la Cité.
Heureuse est sa femme, il n'a pas le temps d'être jaloux; il est plutôt
homme d'action que de sentiment. Aussi, dès qu'il arrive, agace-t-il
les demoiselles de comptoir, dont les yeux vifs attirent force
chalands; se gaudit au sein des parures, des fichus, de la mousseline
façonnée par ces habiles ouvrières; ou, plus souvent encore, avant
de dîner, il sert une pratique, copie une page du journal ou porte
chez l'huissier quelque effet en retard. A six heures, tous les deux
jours, il est fidèle à son poste. Inamovible basse-taille des chœurs,
il se trouve à l'Opéra, prêt à y devenir soldat, Arabe, prisonnier,
sauvage, paysan, ombre, patte de chameau, lion, diable, génie, esclave,
eunuque noir ou blanc, toujours expert à produire de la joie, de la
douleur, de la pitié, de l'étonnement, à pousser d'invariables cris,
à se taire, à chasser, à se battre, à représenter Rome ou l'Égypte;
mais toujours _in petto_, mercier. A minuit, il redevient bon mari,
homme, tendre père, il se glisse dans le lit conjugal, l'imagination
encore tendue par les formes décevantes des nymphes de l'Opéra, et
fait ainsi tourner, au profit de l'amour conjugal, les dépravations
du monde et les voluptueux ronds de jambe de la Taglioni. Enfin, s'il
dort, il dort vite, et dépêche son sommeil comme il a dépêché sa vie.
N'est-ce pas le mouvement fait homme, l'espace incarné, le protée de la
civilisation? Cet homme résume tout: histoire, littérature, politique,
gouvernement, religion, art militaire. N'est-ce pas une encyclopédie
vivante, un atlas grotesque, sans cesse en marche comme Paris et qui
jamais ne repose? En lui tout est jambes. Aucune physionomie ne saurait
se conserver pure en de tels travaux. Peut-être l'ouvrier qui meurt
vieux à trente ans, l'estomac tanné par les doses progressives de son
eau-de-vie, sera-t-il trouvé, au dire de quelques philosophes bien
rentés, plus heureux que ne l'est le mercier. L'un périt d'un seul
coup et l'autre en détail. De ses huit industries, de ses épaules, de
son gosier, de ses mains, de sa femme et de son commerce, celui-ci
retire, comme d'autant de fermes, des enfants, quelques mille francs
et le plus laborieux bonheur qui ait jamais récréé cœur d'homme. Cette
fortune et ces enfants, ou les enfants qui résument tout pour lui,
deviennent la proie du monde supérieur, auquel il porte ses écus et sa
fille, ou son fils élevé au collége, qui, plus instruit que ne l'est
son père, jette plus haut ses regards ambitieux. Souvent le cadet d'un
petit détaillant veut être quelque chose dans l'État.

Cette ambition introduit la pensée dans la seconde des sphères
parisiennes. Montez donc un étage et allez à l'entresol; ou descendez
du grenier et restez au quatrième; enfin pénétrez dans le monde qui
a quelque chose: là, même résultat. Les commerçants en gros et leurs
garçons, les employés, les gens de la petite banque et de grande
probité, les fripons, les âmes damnées, les premiers et les derniers
commis, les clercs de l'huissier, de l'avoué, du notaire, enfin les
membres agissants, pensants, spéculants de cette petite bourgeoisie
qui triture les intérêts de Paris et veille à son grain, accapare les
denrées, enmagasine les produits fabriqués par les prolétaires, encaque
les fruits du Midi, les poissons de l'Océan, les vins de toute côte
aimée du soleil; qui étend les mains sur l'Orient, y prend les châles
dédaignés par les Turcs et les Russes; va récolter jusque dans les
Indes, se couche pour attendre la vente, aspire après le bénéfice,
escompte les effets, roule et encaisse toutes les valeurs; emballe
en détail Paris tout entier, le voiture, guette les fantaisies de
l'enfance, épie les caprices et les vices de l'âge mûr, en pressure
les maladies; hé bien, sans boire de l'eau-de-vie comme l'ouvrier, ni
sans aller se vautrer dans la fange des barrières, tous excèdent aussi
leurs forces; tendent outre-mesure leur corps et leur moral, l'un par
l'autre; se dessèchent de désirs, s'abîment de courses précipitées.
Chez eux, la torsion physique s'accomplit sous le fouet des intérêts,
sous le fléau des ambitions qui tourmentent les mondes élevés de cette
monstrueuse cité, comme celle des prolétaires s'est accomplie sous le
cruel balancier des élaborations matérielles incessamment désirées par
le despotisme du _je le veux_ aristocrate. Là donc aussi, pour obéir
à ce maître universel, le plaisir ou l'or, il faut dévorer le temps,
presser le temps, trouver plus de vingt-quatre heures dans le jour et
la nuit, s'énerver, se tuer, vendre trente ans de vieillesse pour
deux ans d'un repos maladif. Seulement l'ouvrier meurt à l'hôpital,
quand son dernier terme de rabougrissement s'est opéré, tandis que
le petit bourgeois persiste à vivre et vit, mais crétinisé: vous le
rencontrez la face usée, plate, vieille, sans lueur aux yeux, sans
fermeté dans la jambe, se traînant d'un air hébété sur le boulevard, la
ceinture de sa Vénus, de sa ville chérie. Que voulait le bourgeois? le
briquet du garde national, un immuable pot-au-feu, une place décente
au Père-Lachaise, et pour sa vieillesse un peu d'or légitimement
gagné. Son lundi, à lui, est le dimanche; son repos est la promenade
en voiture de remise, la partie de campagne, pendant laquelle femme et
enfants avalent joyeusement de la poussière ou se rôtissent au soleil;
sa barrière est le restaurateur dont le vénéneux dîner a du renom,
ou quelque bal de famille où l'on étouffe jusqu'à minuit. Certains
niais s'étonnent de la Saint-Guy dont sont atteintes les monades que
le microscope fait apercevoir dans une goutte d'eau, mais que dirait
le Gargantua de Rabelais, figure d'une sublime audace incomprise,
que dirait ce géant, tombé des sphères célestes, s'il s'amusait à
contempler le mouvement de cette seconde vie parisienne, dont voici
l'une des formules? Avez-vous vu ces petites baraques, froides en été,
sans autre foyer qu'une chaufferette en hiver, placées sous la vaste
calotte de cuivre qui coiffe la halle au blé? Madame est là dès le
matin, elle est Factrice aux halles et gagne à ce métier douze mille
francs par an, dit-on. Monsieur, quand madame se lève, passe dans un
sombre cabinet, où il prête à la petite semaine, aux commerçants de
son quartier. A neuf heures, il se trouve au bureau des passe-ports,
dont il est un des sous-chefs. Le soir, il est à la caisse du théâtre
Italien, ou de tout autre théâtre qu'il vous plaira choisir. Les
enfants sont mis en nourrice, et en reviennent pour aller au collége
ou dans un pensionnat. Monsieur et madame demeurent à un troisième
étage, n'ont qu'une cuisinière, donnent des bals dans un salon de douze
pieds sur huit, et éclairé par des quinquets; mais ils donnent cent
cinquante mille francs à leur fille, et se reposent à cinquante ans,
âge auquel ils commencent à paraître aux troisièmes loges à l'Opéra,
dans un fiacre à Longchamp, ou en toilette fanée, tous les jours de
soleil, sur les boulevards, l'espalier de ces fructifications. Estimés
dans le quartier, aimés du gouvernement, alliés à la haute bourgeoisie,
Monsieur obtient à soixante-cinq ans la croix de la Légion-d'Honneur,
et le père de son gendre, maire d'un arrondissement, l'invite à ses
soirées. Ces travaux de toute une vie profitent donc à des enfants que
cette petite bourgeoisie tend fatalement à élever jusqu'à la haute.
Chaque sphère jette ainsi tout son frai dans sa sphère supérieure. Le
fils du riche épicier se fait notaire, le fils du marchand de bois
devient magistrat. Pas une dent ne manque à mordre sa rainure, et tout
stimule le mouvement ascensionnel de l'argent.

Nous voici donc amenés au troisième cercle de cet enfer, qui, peut-être
un jour, aura son DANTE. Dans ce troisième cercle social, espèce de
ventre parisien, où se digèrent les intérêts de la ville et où ils se
condensent sous la forme dite _affaires_, se remue et s'agite par un
âcre et fielleux mouvement intestinal, la foule des avoués, médecins,
notaires, avocats, gens d'affaires, banquiers, gros commerçants,
spéculateurs, magistrats. Là, se rencontrent encore plus de causes
pour la destruction physique et morale que partout ailleurs. Ces gens
vivent, presque tous, en d'infectes Études, en des salles d'audiences
empestées, dans de petits cabinets grillés, passent le jour courbés
sous le poids des affaires, se lèvent dès l'aurore pour être en mesure,
pour ne pas se laisser dévaliser, pour tout gagner ou pour ne rien
perdre, pour saisir un homme ou son argent, pour emmancher ou démancher
une affaire, pour tirer parti d'une circonstance fugitive, pour faire
pendre ou acquitter un homme. Ils réagissent sur les chevaux, ils les
crèvent, les surmènent, leur vieillissent, aussi à eux, les jambes
avant le temps. Le temps est leur tyran, il leur manque, il leur
échappe; ils ne peuvent ni l'étendre, ni le resserrer. Quelle âme
peut rester grande, pure, morale, généreuse, et conséquemment quelle
figure demeure belle dans le dépravant exercice d'un métier qui force
à supporter le poids des misères publiques, à les analyser, les peser,
les estimer, les mettre en coupe réglée? Ces gens-là déposent leur
cœur, où?... je ne sais; mais ils le laissent quelque part, quand ils
en ont un, avant de descendre tous les matins au fond des peines qui
poignent les familles. Pour eux, point de mystères, ils voient l'envers
de la société dont ils sont les confesseurs, et la méprisent. Or, quoi
qu'ils fassent, à force de se mesurer avec la corruption, ils en ont
horreur et s'attristent; ou par lassitude, par transaction secrète,
ils l'épousent; enfin, nécessairement, ils se blasent sur tous les
sentiments, eux que les lois, les hommes, les institutions font voler
comme des choucas sur les cadavres encore chauds. A toute heure,
l'homme d'argent pèse les vivants, l'homme des contrats pèse les morts,
l'homme de loi pèse la conscience. Obligés de parler sans cesse, tous
remplacent l'idée par la parole, le sentiment par la phrase, et leur
âme devient un larynx. Ils s'usent et se démoralisent. Ni le grand
négociant, ni le juge, ni l'avocat ne conservent leur sens droit: ils
ne sentent plus, ils appliquent les règles que faussent les espèces.
Emportés par leur existence torrentueuse, ils ne sont ni époux, ni
pères, ni amants; ils glissent à la ramasse sur les choses de la vie,
et vivent à toute heure, poussés par les affaires de la grande cité.
Quand ils rentrent chez eux, ils sont requis d'aller au bal, à l'Opéra,
dans les fêtes où ils vont se faire des clients, des connaissances,
des protecteurs. Tous mangent démesurément, jouent, veillent, et
leurs figures s'arrondissent, s'aplatissent, se rougissent. A de si
terribles dépenses de forces intellectuelles, à des contractions
morales si multipliées, ils opposent non pas le plaisir, il est
trop pâle et ne produit aucun contraste, mais la débauche, débauche
secrète, effrayante, car ils peuvent disposer de tout, et font la
morale de la société. Leur stupidité réelle se cache sous une science
spéciale. Ils savent leur métier, mais ils ignorent tout ce qui n'en
est pas. Alors, pour sauver leur amour-propre, ils mettent tout en
question, critiquent à tort et à travers; paraissent douteurs et sont
gobe-mouches en réalité, noient leur esprit dans leurs interminables
discussions. Presque tous adoptent commodément les préjugés sociaux,
littéraires ou politiques pour se dispenser d'avoir une opinion; de
même qu'ils mettent leurs consciences à l'abri du code, ou du tribunal
de commerce. Partis de bonne heure pour être des hommes remarquables,
ils deviennent médiocres, et rampent sur les sommités du monde. Aussi
leurs figures offrent-elles cette pâleur aigre, ces colorations
fausses, ces yeux ternis, cernés, ces bouches bavardes et sensuelles où
l'observateur reconnaît les symptômes de l'abâtardissement de la pensée
et sa rotation dans le cirque d'une spécialité qui tue les facultés
génératives du cerveau, le don de voir en grand, de généraliser et de
déduire. Ils se ratatinent presque tous dans la fournaise des affaires.
Aussi jamais un homme qui s'est laissé prendre dans les conquassations
ou dans l'engrenage de ces immenses machines, ne peut-il devenir
grand. S'il est médecin, ou il a peu fait la médecine, ou il est une
exception, un Bichat qui meurt jeune. Si, grand négociant, il reste
quelque chose, il est presque Jacques Cœur. Robespierre exerça-t-il?
Danton était un paresseux qui attendait. Mais qui d'ailleurs a jamais
envié les figures de Danton et de Robespierre, quelque superbes
qu'elles puissent être? Ces affairés par excellence attirent à eux
l'argent et l'entassent pour s'allier aux familles aristocratiques.
Si l'ambition de l'ouvrier est celle du petit bourgeois, ici, mêmes
passions encore. A Paris, la vanité résume toutes les passions. Le type
de cette classe serait soit le bourgeois ambitieux, qui, après une
vie d'angoisses et de manœuvres continuelles, passe au Conseil-d'État
comme une fourmi passe par une fente; soit quelque rédacteur de
journal, roué d'intrigues, que le roi fait Pair de France, peut-être
pour se venger de la noblesse; soit quelque notaire devenu Maire
de son arrondissement, tous gens laminés par les affaires et qui,
s'ils arrivent à leur but, y arrivent _tués_. En France, l'usage est
d'introniser la perruque. Napoléon, Louis XIV, les grands rois seuls
ont toujours voulu des jeunes gens pour mener leurs desseins.

Au-dessus de cette sphère, vit le monde artiste. Mais là encore les
visages marqués du sceau de l'originalité, sont noblement brisés, mais
brisés, fatigués, sinueux. Excédés par un besoin de produire, dépassés
par leurs coûteuses fantaisies, lassés par un génie dévoreur, affamés
de plaisir, les artistes de Paris veulent tous regagner par d'excessifs
travaux les lacunes laissées par la paresse, et cherchent vainement
à concilier le monde et la gloire, l'argent et l'art. En commençant,
l'artiste est sans cesse haletant sous le créancier; ses besoins
enfantent les dettes, et ses dettes lui demandent ses nuits. Après
le travail, le plaisir. Le comédien joue jusqu'à minuit, étudie le
matin, répète à midi; le sculpteur plie sous sa statue; le journaliste
est une pensée en marche comme le soldat en guerre; le peintre en
vogue est accablé d'ouvrage, le peintre sans occupation se ronge les
entrailles s'il se sent homme de génie. La concurrence, les rivalités,
les calomnies assassinent ces talents. Les uns, désespérés, roulent
dans les abîmes du vice, les autres meurent jeunes et ignorés pour
s'être escompté trop tôt leur avenir. Peu de ces figures, primitivement
sublimes, restent belles. D'ailleurs la beauté flamboyante de leurs
têtes demeure incomprise. Un visage d'artiste est toujours exorbitant,
il se trouve toujours en dessus ou en dessous des lignes convenues
pour ce que les imbéciles nomment le beau idéal. Quelle puissance les
détruit? La passion. Toute passion à Paris se résout par deux termes:
or et plaisir.

Maintenant, ne respirez-vous pas? Ne sentez-vous pas l'air et l'espace
purifiés? Ici, ni travaux ni peines. La tournoyante volute de l'or a
gagné les sommités. Du fond des soupiraux où commencent ses rigoles,
du fond des boutiques où l'arrêtent de chétifs batardeaux, du sein
des comptoirs et des grandes officines où il se laisse mettre en
barres, l'or, sous forme de dots ou de successions, amené par la main
des jeunes filles ou par les mains ossues du vieillard, jaillit vers
la gent aristocratique où il va reluire, s'étaler, ruisseler. Mais
avant de quitter les quatre terrains sur lesquels s'appuie la haute
propriété parisienne, ne faut-il pas, après les causes morales dites,
déduire les causes physiques, et faire observer une peste, pour ainsi
dire sous-jacente, qui constamment agit sur les visages du portier,
du boutiquier, de l'ouvrier; signaler une délétère influence dont la
corruption égale celle des administrateurs parisiens qui la laissent
complaisamment subsister! Si l'air des maisons où vivent la plupart
des bourgeois est infect, si l'atmosphère des rues crache des miasmes
cruels en des arrière-boutiques où l'air se raréfie; sachez qu'outre
cette pestilence, les quarante mille maisons de cette grande ville
baignent leurs pieds en des immondices que le pouvoir n'a pas encore
voulu sérieusement enceindre de murs en béton qui pussent empêcher la
plus fétide boue de filtrer à travers le sol, d'y empoisonner les puits
et de continuer souterrainement à Lutèce son nom célèbre. La moitié
de Paris couche dans les exhalaisons putrides des cours, des rues et
des basses œuvres. Mais abordons les grands salons aérés et dorés, les
hôtels à jardins, le monde riche, oisif, heureux, renté. Les figures y
sont étiolées et rongées par la vanité. Là rien de réel. Chercher le
plaisir, n'est-ce pas trouver l'ennui? Les gens du monde ont de bonne
heure fourbu leur nature. N'étant occupés qu'à se fabriquer de la
joie, ils ont promptement abusé de leurs sens, comme l'ouvrier abuse
de l'eau-de-vie. Le plaisir est comme certaines substances médicales:
pour obtenir constamment les mêmes effets, il faut doubler les doses,
et la mort ou l'abrutissement est contenu dans la dernière. Toutes les
classes inférieures sont tapies devant les riches et en guettent les
goûts pour en faire des vices et les exploiter. Comment résister aux
habiles séductions qui se trament en ce pays? Aussi Paris a-t-il ses
thériakis, pour qui le jeu, la gastrolâtrie ou la courtisane sont un
opium. Aussi voyez-vous de bonne heure à ces gens-là des goûts et non
des passions, des fantaisies romanesques et des amours frileux. Là
règne l'impuissance; là plus d'idées, elles ont passé comme l'énergie
dans les simagrées du boudoir, dans les singeries féminines. Il y a des
blancs-becs de quarante ans, de vieux docteurs de seize ans. Les riches
rencontrent à Paris de l'esprit tout fait, la science toute mâchée,
des opinions toutes formulées qui les dispensent d'avoir esprit,
science ou opinion. Dans ce monde, la déraison est égale à la faiblesse
et au libertinage. On y est avare de temps à force d'en perdre. N'y
cherchez pas plus d'affections que d'idées. Les embrassades couvrent
une profonde indifférence, et la politesse un mépris continuel.
On n'y aime jamais autrui. Des saillies sans profondeur, beaucoup
d'indiscrétions, des commérages, par-dessus tout des lieux communs; tel
est le fond de leur langage; mais ces malheureux _Heureux_ prétendent
qu'ils ne se rassemblent pas pour dire et faire des maximes à la façon
de La Rochefoucauld; comme s'il n'existait pas un milieu, trouvé par
le dix-huitième siècle, entre le trop plein et le vide absolu. Si
quelques hommes valides usent d'une plaisanterie fine et légère, elle
est incomprise; bientôt fatigués de donner sans recevoir, ils restent
chez eux et laissent régner les sots sur leur terrain. Cette vie
creuse, cette attente continuelle d'un plaisir qui n'arrive jamais,
cet ennui permanent, cette inanité d'esprit, de cœur et de cervelle,
cette lassitude du grand raoût parisien se reproduisent sur les traits,
et confectionnent ces visages de carton, ces rides prématurées, cette
physionomie des riches où grimace l'impuissance, où se reflète l'or, et
d'où l'intelligence a fui.

Cette vue du Paris moral prouve que le Paris physique ne saurait
être autrement qu'il n'est. Cette ville à diadème est une reine qui,
toujours grosse, a des envies irrésistiblement furieuses. Paris est la
tête du globe, un cerveau qui crève de génie et conduit la civilisation
humaine, un grand homme, un artiste incessamment créateur, un politique
à seconde vue qui doit nécessairement avoir les rides du cerveau, les
vices du grand homme, les fantaisies de l'artiste et les blasements
du politique. Sa physionomie sous-entend la germination du bien et
du mal, le combat et la victoire; la bataille morale de 89 dont les
trompettes retentissent encore dans tous les coins du monde; et aussi
l'abattement de 1814. Cette ville ne peut donc pas être plus morale,
ni plus cordiale, ni plus propre que ne l'est la chaudière motrice de
ces magnifiques pyroscaphes que vous admirez fendant les ondes! Paris
n'est-il pas un sublime vaisseau chargé d'intelligence? Oui, ses armes
sont un de ces oracles que se permet quelquefois la fatalité. La VILLE
DE PARIS a son grand mât tout de bronze, sculpté de victoires, et pour
vigie Napoléon. Cette nauf a bien son tangage et son roulis; mais elle
sillonne le monde, y fait feu par les cent bouches de ses tribunes,
laboure les mers scientifiques, y vogue à pleines voiles, crie du haut
de ses huniers par la voix de ses savants et de ses artistes:--«En
avant, marchez! suivez-moi!» Elle porte un équipage immense qui se
plaît à la pavoiser de nouvelles banderoles. Ce sont mousses et
gamins riant dans les cordages; lest de lourde bourgeoisie; ouvriers
et matelots goudronnés; dans ses cabines, les heureux passagers;
d'élégants midshipmen fument leurs cigares, penchés sur le bastingage;
puis sur le tillac, ses soldats, novateurs ou ambitieux, vont aborder à
tous les rivages, et, tout en y répandant de vives lueurs, demandent de
la gloire qui est un plaisir, ou des amours qui veulent de l'or.

Donc le mouvement exorbitant des prolétaires, donc la dépravation des
intérêts qui broient les deux bourgeoisies, donc les cruautés de la
pensée artiste, et les excès du plaisir incessamment cherché par les
grands, expliquent la laideur normale de la physionomie parisienne. En
Orient seulement, la race humaine offre un buste magnifique; mais il
est un effet du calme constant affecté par ces profonds philosophes
à longue pipe, à petites jambes, à torses carrés, qui méprisent le
mouvement et l'ont en horreur; tandis qu'à Paris, Petits, Moyens et
Grands courent, sautent et cabriolent, fouettés par une impitoyable
déesse, la Nécessité: nécessité d'argent, de gloire ou d'amusement.
Aussi quelque visage frais, reposé, gracieux, vraiment jeune y est-il
la plus extraordinaire des exceptions: il s'y rencontre rarement.
Si vous en voyez un, assurément il appartient: à un ecclésiastique
jeune et fervent, ou à quelque bon abbé quadragénaire, à triple
menton; à une jeune personne de mœurs pures comme il s'en élève dans
certaines familles bourgeoises; à une mère de vingt ans, encore pleine
d'illusions et qui allaite son premier né; à un jeune homme frais
débarqué de province, et confié à une douairière dévote qui le laisse
sans un sou; ou peut-être à quelque garçon de boutique, qui se couche
à minuit, bien fatigué d'avoir plié ou déplié du calicot, et qui se
lève à sept heures pour arranger l'étalage; ou, souvent à un homme
de science ou de poésie, qui vit monastiquement en bonne fortune avec
une belle idée, qui demeure sobre, patient et chaste; ou à quelque
sot, content de lui-même, se nourrissant de bêtise, crevant de santé,
toujours occupé de se sourire à lui-même; ou à l'heureuse et molle
espèce des flâneurs, les seuls gens réellement heureux à Paris, et qui
en dégustent à chaque heure les mouvantes poésies. Néanmoins, il est
à Paris une portion d'êtres privilégiés auxquels profite ce mouvement
excessif des fabrications, des intérêts, des affaires, des arts et de
l'or. Ces êtres sont les femmes. Quoiqu'elles aient aussi mille causes
secrètes qui là, plus qu'ailleurs, détruisent leur physionomie, il se
rencontre, dans le monde féminin, de petites peuplades heureuses qui
vivent à l'orientale, et peuvent conserver leur beauté; mais ces femmes
se montrent rarement à pied dans les rues, elles demeurent cachées,
comme des plantes rares qui ne déploient leurs pétales qu'à certaines
heures, et qui constituent de véritables exceptions exotiques.
Cependant Paris est essentiellement aussi le pays des contrastes. Si
les sentiments vrais y sont rares, il se rencontre aussi, là comme
ailleurs, de nobles amitiés, des dévouements sans bornes. Sur ce champ
de bataille des intérêts et des passions, de même qu'au milieu de ces
sociétés en marche où triomphe l'égoïsme, où chacun est obligé de se
défendre lui seul, et que nous appelons des _armées_, il semble que
les sentiments se plaisent à être complets quand ils se montrent, et
sont sublimes par juxtaposition. Ainsi des figures. A Paris, parfois,
dans la haute aristocratie, se voient clair-semés quelques ravissants
visages de jeunes gens, fruits d'une éducation et de mœurs tout
exceptionnelles. A la juvénile beauté du sang anglais ils unissent la
fermeté des traits méridionaux, l'esprit français, la pureté de la
forme. Le feu de leurs yeux, une délicieuse rougeur de lèvres, le noir
lustré de leur chevelure fine, un teint blanc, une coupe de visage
distinguée les rendent de belles fleurs humaines, magnifiques à voir
sur la masse des autres physionomies, ternies, vieillottes, crochues,
grimaçantes. Aussi, les femmes admirent-elles aussitôt ces jeunes gens
avec ce plaisir avide que prennent les hommes à regarder une jolie
personne, décente, gracieuse, décorée de toutes les virginités dont
notre imagination se plaît à embellir la fille parfaite. Si ce coup
d'œil rapidement jeté sur la population de Paris a fait concevoir la
rareté d'une figure raphaëlesque, et l'admiration passionnée qu'elle y
doit inspirer à première vue, le principal intérêt de notre histoire se
trouvera justifié. _Quod erat demonstrandum_, ce qui était à démontrer,
s'il est permis d'appliquer les formules de la scolastique à la science
des mœurs.

Or, par une de ces belles matinées de printemps, où les feuilles
ne sont pas vertes encore, quoique dépliées; où le soleil commence
à faire flamber les toits et où le ciel est bleu; où la population
parisienne sort de ses alvéoles, vient bourdonner sur les boulevards,
coule comme un serpent aux mille couleurs, par la rue de la Paix vers
les Tuileries, en saluant les pompes de l'hyménée que recommence la
campagne; dans une de ces joyeuses journées donc, un jeune homme,
beau comme était le jour de ce jour-là, mis avec goût, aisé dans ses
manières, (disons le secret) un enfant de l'amour, le fils naturel de
lord Dudley et de la célèbre marquise de Vordac, se promenait dans la
grande allée des Tuileries. Cet Adonis, nommé Henri de Marsay, naquit
en France, où lord Dudley vint marier la jeune personne, déjà mère
d'Henri, à un vieux gentilhomme appelé monsieur de Marsay. Ce papillon
déteint et presque éteint reconnut l'enfant pour sien, moyennant
l'usufruit d'une rente de cent mille francs définitivement attribuée à
son fils putatif; folie qui ne coûta pas fort cher à lord Dudley: les
rentes françaises valaient alors dix-sept francs cinquante centimes. Le
vieux gentilhomme mourut sans avoir connu sa femme. Madame de Marsay
épousa depuis le marquis de Vordac; mais, avant de devenir marquise,
elle s'inquiéta peu de son enfant et de lord Dudley. D'abord, la guerre
déclarée entre la France et l'Angleterre avait séparé les deux amants,
et la fidélité _quand même_ n'était pas et ne sera guère de mode à
Paris. Puis les succès de la femme élégante, jolie, universellement
adorée étourdirent dans la Parisienne le sentiment maternel. Lord
Dudley ne fut pas plus soigneux de sa progéniture, que ne l'était la
mère. La prompte infidélité d'une jeune fille ardemment aimée lui
donna peut-être une sorte d'aversion pour tout ce qui venait d'elle.
D'ailleurs, peut-être aussi, les pères n'aiment-ils que les enfants
avec lesquels ils ont fait une ample connaissance; croyance sociale de
la plus haute importance pour le repos des familles, et que doivent
entretenir tous les célibataires, en prouvant que la paternité est un
sentiment élevé en serre chaude par la femme, par les mœurs et les lois.

Le pauvre Henri de Marsay ne rencontra de père que dans celui des
deux qui n'était pas obligé de l'être. La Paternité de monsieur de
Marsay fut naturellement très-incomplète. Les enfants n'ont, dans
l'ordre naturel, de père que pendant peu de moments; et le gentilhomme
imita la nature. Le bonhomme n'eût pas vendu son nom s'il n'avait
point eu de vices. Alors il mangea sans remords dans les tripots, et
but ailleurs le peu de semestres que payait aux rentiers le trésor
national. Puis il livra l'enfant à une vieille sœur, une demoiselle
de Marsay, qui en eut grand soin, et lui donna, sur la maigre pension
allouée par son frère, un précepteur, un abbé sans sou, ni maille, qui
toisa l'avenir du jeune homme et résolut de se payer, sur les cent
mille livres de rente, des soins donnés à son pupille, qu'il prit en
affection. Ce précepteur se trouvait par hasard, être un vrai prêtre,
un de ces ecclésiastiques taillés pour devenir cardinaux en France ou
Borgia sous la tiare. Il apprit en trois ans à l'enfant ce qu'on lui
eût appris en dix ans au collége. Puis ce grand homme, nommé l'abbé
de Maronis, acheva l'éducation de son élève en lui faisant étudier la
civilisation sous toutes ses faces: il le nourrit de son expérience, le
traîna fort peu dans les églises, alors fermées; le promena quelquefois
dans les coulisses, plus souvent chez les courtisanes; il lui démonta
les sentiments humains pièce à pièce; lui enseigna la politique au
cœur des salons où elle se rôtissait alors; il lui numérota les
machines du gouvernement, et tenta, par amitié pour une belle nature
délaissée, mais riche en espérance, de remplacer virilement la mère:
l'Église n'est-elle pas la mère des orphelins? L'élève répondit à tant
de soins. Ce digne homme mourut évêque en 1812, avec la satisfaction
d'avoir laissé sous le ciel un enfant dont le cœur et l'esprit étaient
à seize ans si bien façonnés, qu'il pouvait jouer sous jambe un homme
de quarante. Qui se serait attendu à rencontrer un cœur de bronze, une
cervelle alcoolisée sous les dehors les plus séduisants que les vieux
peintres, ces artistes naïfs, aient donné au serpent dans le paradis
terrestre? Ce n'est rien encore. De plus, le bon diable violet avait
fait faire à son enfant de prédilection certaines connaissances dans la
haute société de Paris qui pouvaient équivaloir comme produit, entre
les mains du jeune homme, à cent autres mille livres de rente. Enfin,
ce prêtre, vicieux mais politique, incrédule mais savant, perfide mais
aimable, faible en apparence mais aussi vigoureux de tête que de corps,
fut si réellement utile à son élève, si complaisant à ses vices, si
bon calculateur de toute espèce de force, si profond quand il fallait
faire quelque décompte humain, si jeune à table, à Frascati, à.... je
ne sais où, que le reconnaissant Henri de Marsay ne s'attendrissait
plus guère, en 1814, qu'en voyant le portrait de son cher évêque,
seule chose mobilière qu'ait pu lui léguer ce prélat, admirable type
des hommes dont le génie sauvera l'Église catholique, apostolique et
romaine, compromise en ce moment par la faiblesse de ses recrues, et
par la vieillesse de ses pontifes; mais si veut l'Église. La guerre
continentale empêcha le jeune de Marsay de connaître son vrai père
dont il est douteux qu'il sût le nom. Enfant abandonné, il ne connut
pas davantage madame de Marsay. Naturellement il regretta fort peu son
père putatif. Quant à mademoiselle de Marsay, sa seule mère, il lui
fit élever dans le cimetière du père Lachaise lorsqu'elle mourut un
fort joli petit tombeau. Mgr de Maronis avait garanti à ce vieux bonnet
à coques, l'une des meilleures places dans le ciel, en sorte que, la
voyant heureuse de mourir, Henri lui donna des larmes égoïstes, il se
mit à la pleurer pour lui-même. Voyant cette douleur, l'abbé sécha
les larmes de son élève, en lui faisant observer que la bonne fille
prenait bien dégoûtamment son tabac, et devenait si laide, si sourde,
si ennuyeuse, qu'il devait des remercîments à la mort. L'évêque avait
fait émanciper son élève en 1811. Puis quand la mère de monsieur de
Marsay se remaria, le prêtre choisit, dans un conseil de famille, un de
ces honnêtes acéphales triés par lui sur le volet du confessionnal, et
le chargea d'administrer la fortune dont il appliquait bien les revenus
au besoin de la communauté, mais dont il voulait conserver le capital.

[Illustration: HENRI DE MARSAY.

  Quoiqu'il eût vingt-deux ans accomplis, il paraissait en avoir à
  peine dix-sept.]

Vers la fin de 1814, Henri de Marsay n'avait donc sur terre aucun
sentiment obligatoire et se trouvait libre autant que l'oiseau sans
compagne. Quoiqu'il eût vingt-deux ans accomplis, il paraissait en
avoir à peine dix-sept. Généralement, les plus difficiles de ses
rivaux le regardaient comme le plus joli garçon de Paris. De son père,
lord Dudley, il avait pris les yeux bleus les plus amoureusement
décevants; de sa mère, les cheveux noirs les plus touffus; de tous
deux, un sang pur, une peau de jeune fille, un air doux et modeste,
une taille fine et aristocratique, de fort belles mains. Pour une
femme, le voir, c'était en être folle; vous savez? concevoir un de
ces désirs qui mordent le cœur, mais qui s'oublient par impossibilité
de le satisfaire, parce que la femme est vulgairement à Paris sans
ténacité. Peu d'entre elles se disent à la manière des hommes, le:
JE MAINTIENDRAI de la maison d'Orange. Sous cette fraîcheur de vie,
et malgré l'eau limpide de ses yeux, Henri avait un courage de lion,
une adresse de singe. Il coupait une balle à dix pas dans la lame
d'un couteau; montait à cheval de manière à réaliser la fable du
centaure; conduisait avec grâce une voiture à grandes guides; était
leste comme Chérubin et tranquille comme un mouton; mais il savait
battre un homme du faubourg au terrible jeu de la savate ou du bâton;
puis, il touchait du piano de manière à pouvoir se faire artiste s'il
tombait dans le malheur, et possédait une voix qui lui aurait valu de
Barbaja, cinquante mille francs par saison. Hélas toutes ces belles
qualités, ces jolis défauts étaient ternis par un épouvantable vice:
il ne croyait ni aux hommes ni aux femmes, ni à Dieu ni au diable. La
capricieuse nature avait commencé à le douer; un prêtre l'avait achevé.

Pour rendre cette aventure compréhensible, il est nécessaire d'ajouter
ici que lord Dudley trouva naturellement beaucoup de femmes disposées
à tirer quelques exemplaires d'un si délicieux portrait. Son second
chef-d'œuvre en ce genre fut une jeune fille nommée Euphémie, née
d'une dame espagnole, élevée à la Havane, ramenée à Madrid avec une
jeune créole des Antilles, avec les goûts ruineux des colonies;
mais heureusement mariée à un vieux et puissamment riche seigneur
espagnol, don Hijos, marquis de San-Réal qui, depuis l'occupation de
l'Espagne par les troupes françaises, était venu habiter Paris, et
demeurait rue Saint-Lazare. Autant par insouciance que par respect
pour l'innocence du jeune âge, lord Dudley ne donna point avis à ses
enfants des parentés qu'il leur créait partout. Ceci est un léger
inconvénient de la civilisation, elle a tant d'avantages, il faut lui
passer ses malheurs en faveur de ses bienfaits. Lord Dudley, pour n'en
plus parler, vint, en 1816, se réfugier à Paris, afin d'éviter les
poursuites de la justice anglaise qui, de l'Orient, ne protége que la
marchandise. Le lord voyageur demanda quel était ce beau jeune homme en
voyant Henri. Puis, en l'entendant nommer:--Ah! c'est mon fils. Quel
malheur! dit-il.

Telle était l'histoire du jeune homme qui, vers le milieu du mois
d'avril, en 1815, parcourait nonchalamment la grande allée des
Tuileries, à la manière de tous les animaux qui, connaissant leurs
forces, marchent dans leur paix et leur majesté; les bourgeoises
se retournaient tout naïvement pour le revoir, les femmes ne se
retournaient point, elles l'attendaient au retour, et gravaient dans
leur mémoire, pour s'en souvenir à propos, cette suave figure qui n'eût
pas déparé le corps de la plus belle d'entre elles.

--Que fais-tu donc ici le dimanche? dit à Henri le marquis de
Ronquerolles en passant.

--Il y a du poisson dans la nasse, répondit le jeune homme.

Cet échange de pensées se fit au moyen de deux regards significatifs et
sans que ni Ronquerolles ni de Marsay eussent l'air de se connaître. Le
jeune homme examinait les promeneurs, avec cette promptitude de coup
d'œil et d'ouïe particulière au Parisien qui paraît, au premier aspect,
ne rien voir et ne rien entendre, mais qui voit et entend tout. En ce
moment, un jeune homme vint à lui, lui prit familièrement le bras, en
lui disant:--Comment cela va-t-il, mon bon de Marsay?

--Mais très-bien, lui répondit de Marsay de cet air affectueux en
apparence, mais qui entre les jeunes gens Parisiens, ne prouve rien, ni
pour le présent ni pour l'avenir.

En effet, les jeunes gens de Paris ne ressemblent aux jeunes gens
d'aucune autre ville. Ils se divisent en deux classes: le jeune homme
qui a quelque chose, et le jeune homme qui n'a rien; ou, le jeune
homme qui pense et celui qui dépense. Mais entendez-le bien, il ne
s'agit ici que de ces indigènes qui mènent à Paris le train délicieux
d'une vie élégante. Il y existe bien quelques autres jeunes gens,
mais ceux-là sont des enfants qui conçoivent très-tard l'existence
parisienne et en restent les dupes. Ils ne spéculent pas, ils étudient,
ils piochent, disent les autres. Enfin il s'y voit encore certains
jeunes gens, riches ou pauvres, qui embrassent des carrières et les
suivent tout uniment; ils sont un peu l'Émile de Rousseau, de la chair
à citoyen, et n'apparaissent jamais dans le monde. Les diplomates les
nomment impoliment des niais. Niais ou non, ils augmentent le nombre
de ces gens médiocres sous le poids desquels plie la France. Ils
sont toujours là; toujours prêts à gâcher les affaires publiques ou
particulières, avec la plate truelle de la médiocrité, en se targuant
de leur impuissance qu'ils nomment mœurs et probité. Ces espèces de
_Prix d'excellence_ sociaux infestent l'administration, l'armée, la
magistrature, les chambres, la cour. Ils amoindrissent, aplatissent
le pays et constituent en quelque sorte dans le corps politique, une
lymphe qui le surcharge et le rend mollasse. Ces honnêtes personnes
nomment les gens de talent, immoraux, ou fripons. Si ces fripons font
payer leurs services, du moins ils servent; tandis que ceux-là nuisent
et sont respectés par la foule; mais heureusement pour la France, la
jeunesse élégante les stigmatise sans cesse du nom de ganaches.

Donc, au premier coup d'œil, il est naturel de croire très-distinctes,
les deux espèces de jeunes gens qui mènent une vie élégante; aimable
corporation à laquelle appartenait Henri de Marsay. Mais les
observateurs qui ne s'arrêtent pas à la superficie des choses, sont
bientôt convaincus que les différences sont purement morales, et que
rien n'est trompeur comme l'est cette jolie écorce. Néanmoins tous
prennent également le pas sur tout le monde; parlent, à tort et à
travers, des choses, des hommes, de littérature, de beaux-arts; ont
toujours à la bouche le _Pitt et Cobourg_ de chaque année; interrompent
une conversation par un calembour; tournent en ridicule la science
et le savant; méprisent tout ce qu'ils ne connaissent pas ou tout ce
qu'ils craignent; puis se mettent au-dessus de tout, en s'instituant
juges suprêmes de tout. Tous mystifieraient leurs pères, et seraient
prêts à verser dans le sein de leurs mères des larmes de crocodile;
mais généralement ils ne croient à rien, médisent des femmes, ou jouent
la modestie, et obéissent en réalité, à une mauvaise courtisane, ou
à quelque vieille femme. Tous sont également cariés jusqu'aux os par
le calcul, par la dépravation, par une brutale envie de parvenir, et
s'ils sont menacés de la pierre, en les sondant on la leur trouverait à
tous, au cœur. A l'état normal, ils ont les plus jolis dehors, mettent
l'amitié à tout propos en jeu, sont également entraînants. Le même
persiflage domine leurs changeants jargons; ils visent à la bizarrerie
dans leurs toilettes, se font gloire de répéter les bêtises de tel ou
tel acteur en vogue, et débutent avec qui que ce soit par le mépris
ou l'impertinence pour avoir en quelque sorte la première manche à ce
jeu; mais malheur à qui ne sait pas se laisser crever un œil pour leur
en crever deux. Ils paraissent également indifférents aux malheurs de
la patrie, et à ses fléaux. Ils ressemblent enfin bien tous à la jolie
écume blanche qui couronne le flot des tempêtes. Ils s'habillent,
dînent, dansent, s'amusent le jour de la bataille de Waterloo, pendant
le choléra, ou pendant une révolution. Enfin, ils font bien tous
la même dépense; mais ici commence le parallèle. De cette fortune
flottante et agréablement gaspillée, les uns ont le capital, et les
autres l'attendent; ils ont les mêmes tailleurs, mais les factures
de ceux-là sont à solder. Puis si les uns, semblables à des cribles,
reçoivent toutes espèces d'idées, sans en garder aucune; ceux-là, les
comparent et s'assimilent toutes les bonnes. Si ceux-ci croient savoir
quelque chose, ne savent rien et comprennent tout; prêtent tout à ceux
qui n'ont besoin de rien et n'offrent rien à ceux qui ont besoin de
quelque chose; ceux-là étudient secrètement les pensées d'autrui, et
placent leur argent aussi bien que leurs folies à gros intérêts. Les
uns n'ont plus d'impressions fidèles, parce que leur âme, comme une
glace dépolie par l'user, ne réfléchit plus aucune image; les autres
économisent leurs sens et leur vie tout en paraissant la jeter, comme
ceux-là, par les fenêtres. Les premiers, sur la foi d'une espérance,
se dévouent sans conviction à un système qui a le vent et remonte le
courant, mais ils sautent sur une autre embarcation politique, quand
la première va en dérive; les seconds toisent l'avenir, le sondent
et voient dans la fidélité politique ce que les Anglais voient dans
la probité commerciale, un élément de succès. Mais là où le jeune
homme qui a quelque chose fait un calembour ou dit un bon mot sur
le revirement du trône; celui qui n'a rien, fait un calcul public,
ou une bassesse secrète, et parvient tout en donnant des poignées
de main à ses amis. Les uns ne croient jamais de facultés à autrui,
prennent toutes leurs idées pour neuves, comme si le monde était fait
de la veille, ils ont une confiance illimitée en eux, et n'ont pas
d'ennemi plus cruel que leur personne. Mais les autres sont armés
d'une défiance continuelle des hommes qu'ils estiment à leur valeur,
et sont assez profonds pour avoir une pensée de plus que leurs amis
qu'ils exploitent; alors le soir, quand leur tête est sur l'oreiller,
ils pèsent les hommes comme un avare pèse ses pièces d'or. Les uns se
fâchent d'une impertinence sans portée et se laissent plaisanter par
les diplomates qui les font poser devant eux en tirant le fil principal
de ces pantins, l'amour-propre; tandis que les autres se font respecter
et choisissent leurs victimes et leurs protecteurs. Alors, un jour,
ceux qui n'avaient rien, ont quelque chose; et ceux qui avaient quelque
chose, n'ont rien. Ceux-ci regardent leurs camarades parvenus à une
position comme des sournois, des mauvais cœurs, mais aussi comme des
hommes forts.--Il est très-fort!... est l'immense éloge décerné à ceux
qui sont arrivés, _quibuscumque viis_, à la politique, à une femme ou à
une fortune. Parmi eux, se rencontrent certains jeunes gens qui jouent
ce rôle en le commençant avec des dettes; et naturellement, ils sont
plus dangereux que ceux qui le jouent sans avoir un sou.

Le jeune homme qui s'intitulait ami de Henri de Marsay était un
étourdi, arrivé de province et auquel les jeunes gens, alors à la
mode, apprenaient l'art d'écorner proprement une succession, mais il
avait un dernier gâteau à manger dans sa province, un établissement
certain. C'était tout simplement un héritier passé sans transition de
ses maigres cent francs par mois, à toute la fortune paternelle, et
qui, s'il n'avait pas assez d'esprit pour s'apercevoir que l'on se
moquait de lui, savait assez de calcul pour s'arrêter aux deux tiers de
son capital. Il venait découvrir à Paris, moyennant quelques billets
de mille francs, la valeur exacte des harnais, l'art de ne pas trop
respecter ses gants, y entendre de savantes méditations sur les gages
à donner aux gens, et chercher quel forfait était le plus avantageux à
conclure avec eux; il tenait beaucoup à pouvoir parler en bons termes
de ses chevaux, de son chien des Pyrénées, à reconnaître d'après la
mise, le marcher, le brodequin, à quelle espèce appartenait une femme;
étudier l'écarté, retenir quelques mots à la mode, et conquérir, par
son séjour dans le monde parisien, l'autorité nécessaire pour importer
plus tard en province le goût du thé, l'argenterie à forme anglaise,
et se donner le droit de tout mépriser autour de lui pendant le reste
de ses jours. De Marsay l'avait pris en amitié pour s'en servir dans
le monde, comme un hardi spéculateur se sert d'un commis de confiance.
L'amitié fausse ou vraie de de Marsay était une position sociale pour
Paul de Manerville qui, de son côté, se croyait fort en exploitant à
sa manière son ami intime. Il vivait dans le reflet de son ami, se
mettait constamment sous son parapluie, en chaussait les bottes, se
dorait de ses rayons. En se posant près de Henri, ou même en marchant à
ses côtés, il avait l'air de dire:--Ne nous insultez pas, nous sommes
de vrais tigres. Souvent il se permettait de dire avec fatuité:--Si
je demandais telle ou telle chose à Henri, il est assez mon ami pour
le faire.... Mais il avait soin de ne lui jamais rien demander. Il
le craignait, et sa crainte, quoique imperceptible, réagissait sur
les autres, et servait de Marsay.--C'est un fier homme que de Marsay,
disait Paul. Ha, ha, vous verrez, il sera ce qu'il voudra être. Je
ne m'étonnerais pas de le trouver un jour ministre des affaires
étrangères. Rien ne lui résiste. Puis il faisait de de Marsay ce que
le caporal Trim faisait de son bonnet, un enjeu perpétuel. Demandez à
de Marsay, et vous verrez!

Ou bien:--L'autre jour, nous chassions, de Marsay et moi, il ne voulait
pas me croire, j'ai sauté un buisson sans bouger de mon cheval!

Ou bien:--Nous étions, de Marsay et moi, chez des femmes, et, ma parole
d'honneur, j'étais, etc.

Ainsi Paul de Manerville ne pouvait se classer que dans la grande,
l'illustre et puissante famille des niais qui arrivent. Il devait être
un jour député. Pour le moment il n'était même pas un jeune homme. Son
ami de Marsay le définissait ainsi:--Vous me demandez ce que c'est que
Paul. Mais Paul?... c'est Paul de Manerville.

--Je m'étonne, mon bon, dit-il à de Marsay, que vous soyez là, le
dimanche.

--J'allais te faire la même question.

--Une intrigue.

--Une intrigue?

--Bah!

--Je puis bien te dire cela à toi, sans compromettre ma passion. Puis
une femme qui vient le dimanche aux Tuileries n'a pas de valeur,
aristocratiquement parlant.

--Ha! ha!

--Tais-toi donc, ou je ne te dis plus rien. Tu ris trop haut, tu vas
faire croire que nous avons trop déjeuné. Jeudi dernier, ici, sur
la terrasse des Feuillants, je me promenais sans penser à rien du
tout. Mais en arrivant à la grille de la rue Castiglione par laquelle
je comptais m'en aller, je me trouve nez à nez avec une femme, ou
plutôt avec une jeune personne qui, si elle ne m'a pas sauté au cou,
fut arrêtée, je crois, moins par le respect humain que par un de ces
étonnements profonds qui coupent bras et jambes, descendent le long
de l'épine dorsale et s'arrêtent dans la plante des pieds pour vous
attacher au sol. J'ai souvent produit des effets de ce genre, espèce de
magnétisme animal qui devient très puissant lorsque les rapports sont
respectivement crochus. Mais, mon cher, ce n'était ni une stupéfaction,
ni une fille vulgaire. Moralement parlant, sa figure semblait
dire:--Quoi, te voilà, mon idéal, l'être de mes pensées, de mes rêves
du soir et du matin. Comment es-tu là? pourquoi ce matin? pourquoi
pas hier? Prends-moi, je suis à toi, _et cætera_!--Bon, me dis-je en
moi-même, encore une! Je l'examine donc. Ah! mon cher, physiquement
parlant, l'inconnue est la personne la plus adorablement femme que
j'aie jamais rencontrée. Elle appartient à cette variété féminine que
les Romains nommaient _fulva_, _flava_, la femme de feu. Et d'abord, ce
qui m'a le plus frappé, ce dont je suis encore épris, ce sont deux yeux
jaunes comme ceux des tigres; un jaune d'or qui brille, de l'or vivant,
de l'or qui pense, de l'or qui aime et veut absolument venir dans votre
gousset!

--Nous ne connaissons que ça, mon cher! s'écria Paul. Elle vient
quelquefois ici, c'est la _Fille aux yeux d'or_. Nous lui avons donné
ce nom-là. C'est une jeune personne d'environ vingt-deux ans, et que
j'ai vue ici quand les Bourbons y étaient, mais avec une femme qui vaut
cent mille fois mieux qu'elle.

--Tais-toi, Paul! Il est impossible à quelque femme que ce soit, de
surpasser cette fille semblable à une chatte qui veut venir frôler vos
jambes, une fille blanche à cheveux cendrés, délicate en apparence,
mais qui doit avoir des fils cotonneux sur la troisième phalange de ses
doigts; et le long des joues un duvet blanc dont la ligne, lumineuse
par un beau jour, commence aux oreilles et se perd sur le col.

--Ah! l'autre! mon cher de Marsay. Elle vous a des yeux noirs qui n'ont
jamais pleuré, mais qui brûlent; des sourcils noirs qui se rejoignent
et lui donnent un air de dureté démentie par le réseau plissé de ses
lèvres, sur lesquelles un baiser ne reste pas, des lèvres ardentes
et fraîches; un teint mauresque auquel un homme se chauffe comme au
soleil; mais, ma parole d'honneur, elle te ressemble...

--Tu la flattes!

--Une taille cambrée, la taille élancée d'une corvette construite
pour faire la course, et qui se rue sur le vaisseau marchand avec une
impétuosité française, le mord et le coule bas en deux temps.

--Enfin, mon cher, que me fait celle que je n'ai point vue! reprit
de Marsay. Depuis que j'étudie les femmes, mon inconnue est la seule
dont le sein vierge, les formes ardentes et voluptueuses m'aient
réalisé la seule femme que j'aie rêvée, moi! Elle est l'original de la
délirante peinture, appelée _la femme caressant sa chimère_, la plus
chaude, la plus infernale inspiration du génie antique; une sainte
poésie prostituée par ceux qui l'ont copiée pour les fresques et les
mosaïques; pour un tas de bourgeois qui ne voient dans ce camée qu'une
breloque, et la mettent à leurs clefs de montre, tandis que c'est toute
la femme, un abîme de plaisirs où l'on roule sans en trouver la fin,
tandis que c'est une femme idéale qui se voit quelquefois en réalité
dans l'Espagne, dans l'Italie, presque jamais en France. Hé! bien,
j'ai revu cette fille aux yeux d'or, cette femme caressant sa chimère,
je l'ai revue ici, vendredi. Je pressentais que le lendemain elle
reviendrait à la même heure. Je ne me trompais point. Je me suis plu à
la suivre sans qu'elle me vît, à étudier cette démarche indolente de
la femme inoccupée, mais dans les mouvements de laquelle se devine la
volupté qui dort. Eh! bien, elle s'est retournée, elle m'a vu, m'a de
nouveau adoré, a de nouveau tressailli, frissonné. Alors j'ai remarqué
la véritable _duègne_ espagnole qui la garde, une hyène à laquelle un
jaloux a mis une robe, quelque diablesse bien payée pour garder cette
suave créature... Oh! alors, la duègne m'a rendu plus qu'amoureux, je
suis devenu curieux. Samedi, personne. Me voilà, aujourd'hui, attendant
cette fille dont je suis la chimère, et ne demandant pas mieux que de
me poser comme le monstre de la fresque.

--La voilà, dit Paul, tout le monde se retourne pour la voir....

L'inconnue rougit, ses yeux scintillèrent en apercevant Henri, elle les
ferma, et passa.

--Tu dis qu'elle te remarque? s'écria plaisamment Paul de Manerville.

La duègne regarda fixement et avec attention les deux jeunes gens.
Quand l'inconnue et Henri se rencontrèrent de nouveau, la jeune fille
le frôla, et de sa main serra la main du jeune homme. Puis, elle
se retourna, sourit avec passion; mais la duègne l'entraînait fort
vite, vers la grille de la rue Castiglione. Les deux amis suivirent
la jeune fille en admirant la torsion magnifique de ce cou auquel la
tête se joignait par une combinaison de lignes vigoureuses, et d'où se
relevaient avec force quelques rouleaux de petits cheveux. La fille
aux yeux d'or avait ce pied bien attaché, mince, recourbé, qui offre
tant d'attraits aux imaginations friandes. Aussi était-elle élégamment
chaussée, et portait-elle une robe courte. Pendant ce trajet, elle se
retourna de moments en moments pour revoir Henri, et parut suivre à
regret la vieille dont elle semblait être tout à la fois la maîtresse
et l'esclave: elle pouvait la faire rouer de coups, mais non la faire
renvoyer. Tout cela se voyait. Les deux amis arrivèrent à la grille.
Deux valets en livrée dépliaient le marchepied d'un coupé de bon goût,
chargé d'armoiries. La fille aux yeux d'or y monta la première, prit
le côté où elle devait être vue quand la voiture se retournerait; mit
sa main sur la portière, et agita son mouchoir, à l'insu de la duègne,
en se moquant du _qu'en dira-t-on_ des curieux et disant à Henri
publiquement à coups de mouchoir:--Suivez-moi...

--As-tu jamais vu mieux jeter le mouchoir? dit Henri à Paul de
Manerville.

Puis apercevant un fiacre prêt à s'en aller après avoir amené du monde,
il fit signe au cocher de rester.

--Suivez ce coupé, voyez dans quelle rue, dans quelle maison il
entrera, vous aurez dix francs.--Adieu, Paul.

Le fiacre suivit le coupé. Le coupé rentra rue Saint-Lazare, dans un
des plus beaux hôtels de ce quartier.

De Marsay n'était pas un étourdi. Tout autre jeune homme aurait obéi
au désir de prendre aussitôt quelques renseignements sur une fille qui
réalisait si bien les idées les plus lumineuses, exprimées sur les
femmes par la poésie orientale; mais, trop adroit pour compromettre
ainsi l'avenir de sa bonne fortune, il avait dit à son fiacre de
continuer la rue Saint-Lazare, et de le ramener à son hôtel. Le
lendemain, son premier valet de chambre nommé Laurent, garçon rusé
comme un Frontin de l'ancienne comédie, attendit aux environs de la
maison habitée par l'inconnue, l'heure à laquelle se distribuent les
lettres. Afin de pouvoir espionner à son aise et rôder autour de
l'hôtel, il avait, suivant la coutume des gens de police qui veulent
se bien déguiser, acheté sur place la défroque d'un Auvergnat, en
essayant d'en prendre la physionomie. Quand le facteur, qui pour cette
matinée faisait le service de la rue Saint-Lazare, vint à passer,
Laurent feignit d'être un commissionnaire en peine de se rappeler
le nom d'une personne à laquelle il devait remettre un paquet, et
consulta le facteur. Trompé d'abord par les apparences, ce personnage
si pittoresque au milieu de la civilisation parisienne, lui apprit que
l'hôtel où demeurait la _Fille aux yeux d'or_ appartenait à Don Hijos,
marquis de San-Réal, Grand d'Espagne. Naturellement l'Auvergnat n'avait
pas affaire au marquis.

--Mon paquet, dit-il, est pour la marquise.

--Elle est absente, répondit le facteur. Ses lettres sont retournées
sur Londres.

--La marquise n'est donc pas une jeune fille qui...

--Ah! dit le facteur en interrompant le valet de chambre et le
regardant avec attention, tu es un commissionnaire comme je danse.

Laurent montra quelques pièces d'or au fonctionnaire à claquette, qui
se mit à sourire.

--Tenez, voici le nom de votre gibier, dit-il en prenant dans sa boîte
de cuir une lettre qui portait le timbre de Londres et sur laquelle
cette adresse:

  _A mademoiselle_
  PAQUITA VALDÈS,
  _Rue Saint-Lazare, hôtel de San-Réal_.
  PARIS.

était écrite en caractères allongés et menus qui annonçaient une main
de femme.

--Seriez-vous cruel à une bouteille de vin de Chablis, accompagnée
d'un filet sauté aux champignons, et précédée de quelques douzaines
d'huîtres? dit Laurent qui voulait conquérir la précieuse amitié du
facteur.

--A neuf heures et demie, après mon service. Où?

--Au coin de la rue de la Chaussée-d'Antin et de la rue
Neuve-des-Mathurins, AU PUITS SANS VIN, dit Laurent.

--Écoute, l'ami, dit le facteur en rejoignant le valet de chambre, une
heure après cette rencontre, si votre maître est amoureux de cette
fille, il s'inflige un fameux travail! Je doute que vous réussissiez
à la voir. Depuis dix ans que je suis facteur à Paris, j'ai pu y
remarquer bien des systèmes de porte! mais je puis bien dire, sans
crainte d'être démenti par aucun de mes camarades, qu'il n'y a pas
une porte aussi mystérieuse que l'est celle de monsieur de San-Réal.
Personne ne peut pénétrer dans l'hôtel sans je ne sais quel mot
d'ordre, et remarquez qu'il a été choisi exprès entre cour et jardin
pour éviter toute communication avec d'autres maisons. Le suisse est
un vieil Espagnol qui ne dit jamais un mot de français; mais qui vous
dévisage les gens, comme ferait Vidocq, pour savoir s'ils ne sont pas
des voleurs. Si ce premier guichetier pouvait se laisser tromper par
un amant, par un voleur ou par vous, sans comparaison, eh! bien, vous
rencontreriez dans la première salle, qui est fermée par une porte
vitrée, un majordome entouré de laquais, un vieux farceur encore plus
sauvage et plus bourru que ne l'est le suisse. Si quelqu'un franchit
la porte cochère, mon majordome sort, vous l'attend sous le péristyle
et te lui fait subir un interrogatoire comme à un criminel. Ça m'est
arrivé, à moi, simple facteur. Il me prenait pour un _hémisphère_
déguisé, dit-il en riant de son coq-à-l'âne. Quant aux gens, n'en
espérez rien tirer, je les crois muets, personne dans le quartier ne
connaît la couleur de leurs paroles; je ne sais pas ce qu'on leur
donne de gages pour ne point parler et pour ne point boire; le fait
est qu'ils sont inabordables, soit qu'ils aient peur d'être fusillés,
soit qu'ils aient une somme énorme à perdre en cas d'indiscrétion. Si
votre maître aime assez mademoiselle Paquita Valdès pour surmonter tous
ces obstacles, il ne triomphera certes pas de dona Concha Marialva, la
duègne qui l'accompagne et qui la mettrait sous ses jupes plutôt que de
la quitter. Ces deux femmes ont l'air d'être cousues ensemble.

--Ce que vous me dites, estimable facteur, reprit Laurent après avoir
dégusté le vin, me confirme ce que je viens d'apprendre. Foi d'honnête
homme, j'ai cru que l'on se moquait de moi. La fruitière d'en face
m'a dit qu'on lâchait pendant la nuit, dans les jardins, des chiens
dont la nourriture est suspendue à des poteaux, de manière qu'ils ne
puissent pas y atteindre. Ces damnés animaux croient alors que les
gens susceptibles d'entrer en veulent à leur manger, et les mettraient
en pièces. Vous me direz qu'on peut leur jeter des boulettes, mais il
paraît qu'ils sont dressés à ne rien manger que de la main du concierge.

--Le portier de monsieur le baron de Nucingen, dont le jardin touche
par en haut à celui de l'hôtel San-Réal, me l'a dit effectivement,
reprit le facteur.

--Bon, mon maître le connaît, se dit Laurent. Savez-vous, reprit-il
en guignant le facteur, que j'appartiens à un maître qui est un fier
homme, et s'il se mettait en tête de baiser la plante des pieds
d'une impératrice, il faudrait bien qu'elle en passât par là? S'il
avait besoin de vous, ce que je vous souhaite, car il est généreux,
pourrait-on compter sur vous?

--Dame, monsieur Laurent, je me nomme Moinot. Mon nom s'écrit
absolument comme un moineau: M-o-i-n-o-t, not, Moinot.

--Effectivement, dit Laurent.

--Je demeure rue des Trois-Frères, nº 11, au cintième, reprit Moinot;
j'ai une femme et quatre enfants. Si ce que vous voudrez de moi
ne dépasse pas les possibilités de la conscience et mes devoirs
administratifs, vous comprenez! je suis le vôtre.

--Vous êtes un brave homme, lui dit Laurent en lui serrant la main.

--Paquita Valdès est sans doute la maîtresse du marquis de San-Réal,
l'ami du roi Ferdinand. Un vieux cadavre espagnol de quatre-vingts ans
est seul capable de prendre des précautions semblables, dit Henri quand
son valet de chambre lui eut raconté le résultat de ses recherches.

--Monsieur, lui dit Laurent, à moins d'y arriver en ballon, personne ne
peut entrer dans cet hôtel-là.

--Tu es une bête! Est-il donc nécessaire d'entrer dans l'hôtel pour
avoir Paquita, du moment où Paquita peut en sortir?

--Mais, monsieur, et la duègne?

--On la chambrera pour quelques jours, ta duègne.

--Alors, nous aurons Paquita! dit Laurent en se frottant les mains.

--Drôle! répondit Henri, je te condamne à la Concha si tu pousses
l'insolence jusqu'à parler ainsi d'une femme avant que je ne l'aie eue.
Pense à m'habiller, je vais sortir.

Henri resta pendant un moment plongé dans de joyeuses réflexions.
Disons-le à la louange des femmes, il obtenait toutes celles qu'il
daignait désirer. Et que faudrait-il donc penser d'une femme sans
amant, qui aurait su résister à un jeune homme armé de la beauté qui
est l'esprit du corps, armé de l'esprit qui est une grâce de l'âme,
armé de la force morale et de la fortune qui sont les deux seules
puissances réelles? Mais en triomphant aussi facilement, de Marsay
devait s'ennuyer de ses triomphes; aussi, depuis environ deux ans
s'ennuyait-il beaucoup. En plongeant au fond des voluptés, il en
rapportait plus de gravier que de perles. Donc il en était venu, comme
les souverains, à implorer du hasard quelque obstacle à vaincre,
quelque entreprise qui demandât le déploiement de ses forces morales
et physiques inactives. Quoique Paquita Valdès lui présentât le
merveilleux assemblage des perfections dont il n'avait encore joui
qu'en détail, l'attrait de la passion était presque nul chez lui.
Une satiété constante avait affaibli dans son cœur le sentiment de
l'amour. Comme les vieillards et les gens blasés, il n'avait plus que
des caprices extravagants, des goûts ruineux, des fantaisies qui,
satisfaites, ne lui laissaient aucun bon souvenir au cœur. Chez les
jeunes gens, l'amour est le plus beau des sentiments, il fait fleurir
la vie dans l'âme, il épanouit par sa puissance solaire les plus belles
inspirations et leurs grandes pensées: les prémices en toute chose ont
une délicieuse saveur. Chez les hommes, l'amour devient une passion:
la force mène à l'abus. Chez les vieillards, il se tourne au vice:
l'impuissance conduit à l'extrême. Henri était à la fois vieillard,
homme et jeune. Pour lui rendre les émotions d'un véritable amour,
il lui fallait comme à Lovelace une Clarisse Harlowe. Sans le reflet
magique de cette perle introuvable, il ne pouvait plus avoir que,
soit des passions aiguisées par quelque vanité parisienne, soit des
partis pris avec lui-même de faire arriver telle femme à tel degré
de corruption, soit des aventures qui stimulassent sa curiosité. Le
rapport de Laurent, son valet de chambre, venait de donner un prix
énorme à la _Fille aux yeux d'or_. Il s'agissait de livrer bataille
à quelque ennemi secret, qui paraissait aussi dangereux qu'habile;
et, pour remporter la victoire, toutes les forces dont Henri pouvait
disposer n'étaient pas inutiles. Il allait jouer cette éternelle
vieille comédie qui sera toujours neuve, et dont les personnages sont
un vieillard, une jeune fille et un amoureux: don Hijos, Paquita, de
Marsay. Si Laurent valait Figaro, la duègne paraissait incorruptible.
Ainsi, la pièce vivante était plus fortement nouée par le hasard
qu'elle ne l'avait jamais été par aucun auteur dramatique! Mais aussi
le hasard n'est-il pas un homme de génie?

--Il va falloir jouer serré, se dit Henri.

--Hé! bien, lui dit Paul de Manerville en entrant, où en sommes-nous?
Je viens déjeuner avec toi.

--Soit, dit Henri. Tu ne te choqueras pas si je fais ma toilette devant
toi?

--Quelle plaisanterie!

--Nous prenons tant de choses des Anglais en ce moment que nous
pourrions devenir hypocrites et prudes comme eux, dit Henri.

Laurent avait apporté devant son maître tant d'ustensiles, tant de
meubles différents, et de si jolies choses, que Paul ne put s'empêcher
de dire:--Mais, tu vas en avoir pour deux heures?

--Non! dit Henri, deux heures et demie.

--Eh! bien, puisque nous sommes entre nous et que nous pouvons tout
nous dire, explique-moi pourquoi un homme supérieur autant que tu
l'es, car tu es supérieur, affecte d'outrer une fatuité qui ne doit
pas être naturelle en lui. Pourquoi passer deux heures et demie à
s'étriller, quand il suffit d'entrer un quart d'heure dans un bain, de
se peigner en deux temps, et de se vêtir? Là, dis-moi ton système.

--Il faut que je t'aime bien, mon gros balourd, pour te confier de si
hautes pensées, dit le jeune homme qui se faisait en ce moment brosser
les pieds avec une brosse douce frottée de savon anglais.

--Mais je t'ai voué le plus sincère attachement, répondit Paul de
Manerville, et je t'aime en te trouvant supérieur à moi...

--Tu as dû remarquer, si toutefois tu es capable d'observer un fait
moral, que la femme aime le fat, reprit de Marsay sans répondre
autrement que par un regard à la déclaration de Paul. Sais-tu pourquoi
les femmes aiment les fats? Mon ami, les fats sont les seuls hommes qui
aient soin d'eux-mêmes. Or, avoir trop soin de soi, n'est-ce pas dire
qu'on soigne en soi-même le bien d'autrui? L'homme qui ne s'appartient
pas est précisément l'homme dont les femmes sont friandes. L'amour est
essentiellement voleur. Je ne te parle pas de cet excès de propreté
dont elles raffolent. Trouves-en une qui se soit passionnée pour un
_sans-soin_, fût-ce un homme remarquable? Si le fait a eu lieu, nous
devons le mettre sur le compte des envies de femme grosse, ces idées
folles qui passent par la tête à tout le monde. Au contraire, j'ai vu
des gens fort remarquables plantés net pour cause de leur incurie. Un
fat qui s'occupe de sa personne s'occupe d'une niaiserie, de petites
choses. Et qu'est-ce que la femme? Une petite chose, un ensemble de
niaiseries. Avec deux mots dits en l'air, ne la fait-on pas travailler
pendant quatre heures? Elle est sûre que le fat s'occupera d'elle,
puisqu'il ne pense pas à de grandes choses. Elle ne sera jamais
négligée pour la gloire, l'ambition, la politique, l'art, ces grandes
filles publiques qui, pour elle, sont des rivales. Puis les fats ont le
courage de se couvrir de ridicule pour plaire à la femme, et son cœur
est plein de récompenses pour l'homme ridicule par amour. Enfin, un fat
ne peut être fat que s'il a raison de l'être. C'est les femmes qui nous
donnent ce grade-là. Le fat est le colonel de l'amour, il a des bonnes
fortunes, il a son régiment de femmes à commander! Mon cher! à Paris,
tout se sait, et un homme ne peut pas y être fat _gratis_. Toi qui n'as
qu'une femme et qui peut-être as raison de n'en avoir qu'une, essaie
de faire le fat?... tu ne deviendras même pas ridicule, tu seras mort.
Tu deviendrais un préjugé à deux pattes, un de ces hommes condamnés
inévitablement à faire une seule et même chose. Tu signifierais
_sottise_ comme M. de La Fayette signifie Amérique; M. de Talleyrand,
diplomatie; Désaugiers, chanson; M. de Ségur, romance. S'ils sortent
de leur genre, on ne croit plus à la valeur de ce qu'ils font. Voilà
comme nous sommes en France, toujours souverainement injustes! M. de
Talleyrand est peut-être un grand financier, M. de La Fayette un tyran,
et Désaugiers un administrateur. Tu aurais quarante femmes l'année
suivante, on ne t'en accorderait pas publiquement une seule. Ainsi
donc la fatuité, mon ami Paul, est le signe d'un incontestable pouvoir
conquis sur le peuple femelle. Un homme aimé par plusieurs femmes passe
pour avoir des qualités supérieures; et alors c'est à qui l'aura, le
malheureux! Mais crois-tu que ce ne soit rien aussi que d'avoir le
droit d'arriver dans un salon, d'y regarder tout le monde du haut de
sa cravate, ou à travers un lorgnon, et de pouvoir mépriser l'homme le
plus supérieur s'il porte un gilet arriéré? Laurent, tu me fais mal!
Après déjeuner, Paul, nous irons aux Tuileries voir l'adorable _Fille
aux yeux d'or_.

Quand, après avoir fait un excellent repas, les deux jeunes gens eurent
arpenté la terrasse des Feuillants et la grande allée des Tuileries,
ils ne rencontrèrent nulle part la sublime Paquita Valdès pour le
compte de laquelle se trouvaient cinquante des plus élégants jeunes
gens de Paris, tous musqués, haut cravatés, bottés, éperonnaillés,
cravachant, marchant, parlant, riant, et se donnant à tous les diables.

--Messe blanche, dit Henri; mais il m'est venu la plus excellente idée
du monde. Cette fille reçoit des lettres de Londres, il faut acheter
ou griser le facteur, décacheter une lettre, naturellement la lire, y
glisser un petit billet doux, et la recacheter. Le vieux tyran, _crudel
tiranno_, doit sans doute connaître la personne qui écrit les lettres
venant de Londres et ne s'en défie plus.

Le lendemain, de Marsay vint encore se promener au soleil sur la
terrasse des Feuillants, et y vit Paquita Valdès: déjà pour lui la
passion l'avait embellie. Il s'affola sérieusement de ces yeux dont
les rayons semblaient avoir la nature de ceux que lance le soleil et
dont l'ardeur résumait celle de ce corps parfait où tout était volupté.
De Marsay brûlait de frôler la robe de cette séduisante fille quand
ils se rencontraient dans leur promenade; mais ses tentatives étaient
toujours vaines. En un moment où il avait dépassé la duègne et Paquita,
pour pouvoir se trouver du côté de la _Fille aux yeux d'or_ quand il se
retournerait, Paquita, non moins impatiente, s'avança vivement, et de
Marsay se sentit presser la main par elle d'une façon tout à la fois
si rapide et si passionnément significative, qu'il crut avoir reçu le
choc d'une étincelle électrique. En un instant toutes ses émotions de
jeunesse lui sourdirent au cœur. Quand les deux amants se regardèrent,
Paquita parut honteuse; elle baissa les yeux pour ne pas revoir les
yeux d'Henri, mais son regard se coula par en dessous pour regarder
les pieds et la taille de celui que les femmes nommaient avant la
révolution _leur vainqueur_.

--J'aurai décidément cette fille pour maîtresse, se dit Henri.

En la suivant au bout de la terrasse, du côté de la place Louis XV, il
aperçut le vieux marquis de San-Réal qui se promenait appuyé sur le
bras de son valet de chambre, en marchant avec toute la précaution d'un
goutteux et d'un cacochyme. Dona Concha, qui se défiait d'Henri, fit
passer Paquita entre elle et le vieillard.

--Oh! toi, se dit de Marsay en jetant un regard de mépris sur la
duègne, si l'on ne peut pas te faire capituler, avec un peu d'opium
l'on t'endormira. Nous connaissons la Mythologie et la fable d'Argus.

Avant de monter en voiture, la _Fille aux yeux d'or_ échangea avec son
amant quelques regards dont l'expression n'était pas douteuse et dont
Henri fut ravi; mais la duègne en surprit un, et dit vivement quelques
mots à Paquita, qui se jeta dans le coupé d'un air désespéré. Pendant
quelques jours Paquita ne vint plus aux Tuileries. Laurent, qui, par
ordre de son maître, alla faire le guet autour de l'hôtel, apprit par
les voisins que ni les deux femmes ni le vieux marquis n'étaient sortis
depuis le jour où la duègne avait surpris un regard entre la jeune
fille commise à sa garde et Henri. Le lien si faible qui unissait les
deux amants était donc déjà rompu.

Quelques jours après, sans que personne sût par quels moyens, de
Marsay était arrivé à son but, il avait un cachet et de la cire
absolument semblables au cachet et à la cire qui cachetaient les
lettres envoyées de Londres à mademoiselle Valdès, du papier pareil à
celui dont se servait le correspondant, puis tous les ustensiles et
les fers nécessaires pour y apposer les timbres des postes anglaise
et française. Il avait écrit la lettre suivante, à laquelle il donna
toutes les façons d'une lettre envoyée de Londres.

  «Chère Paquita, je n'essaierai pas de vous peindre, par des paroles,
  la passion que vous m'avez inspirée. Si, pour mon bonheur, vous la
  partagez, sachez que j'ai trouvé les moyens de correspondre avec
  vous. Je me nomme Adolphe de Gouges, et demeure rue de l'Université,
  nº 54. Si vous êtes trop surveillée pour m'écrire, si vous n'avez ni
  papier ni plumes, je le saurai par votre silence. Donc, si demain,
  de huit heures du matin à dix heures du soir, vous n'avez pas jeté
  de lettre par-dessus le mur de votre jardin dans celui du baron de
  Nucingen, où l'on attendra pendant toute la journée, un homme qui
  m'est entièrement dévoué vous glissera par-dessus le mur, au bout
  d'une corde, deux flacons, à dix heures du matin, le lendemain. Soyez
  à vous promener vers ce moment-là, l'un des deux flacons contiendra
  de l'opium pour endormir votre Argus, il suffira de lui en donner
  six gouttes. L'autre contiendra de l'encre. Le flacon à l'encre
  est taillé, l'autre est uni. Tous deux sont assez plats pour que
  vous puissiez les cacher dans votre corset. Tout ce que j'ai fait
  déjà pour pouvoir correspondre avec vous doit vous dire combien je
  vous aime. Si vous en doutiez, je vous avoue que, pour obtenir un
  rendez-vous d'une heure, je donnerais ma vie.»

--Elles croient cela pourtant, ces pauvres créatures! se dit de
Marsay; mais elles ont raison. Que penserions-nous d'une femme qui
ne se laisserait pas séduire par une lettre d'amour accompagnée de
circonstances si probantes?

Cette lettre fut remise par le sieur Moinot, facteur, le lendemain,
vers huit heures du matin, au concierge de l'hôtel San-Réal.

Pour se rapprocher du champ de bataille, de Marsay était venu déjeuner
chez Paul, qui demeurait rue de la Pépinière. A deux heures, au
moment où les deux amis se contaient en riant la déconfiture d'un
jeune homme qui avait voulu mener le train de la vie élégante sans
une fortune assise, et qu'ils lui cherchaient une fin, le cocher
d'Henri vint chercher son maître jusque chez Paul, et lui présenta un
personnage mystérieux, qui voulait absolument lui parler à lui-même.
Ce personnage était un mulâtre dont Talma se serait certes inspiré
pour jouer Othello s'il l'avait rencontré. Jamais figure africaine
n'exprima mieux la grandeur dans la vengeance, la rapidité du soupçon,
la promptitude dans l'exécution d'une pensée, la force du Maure et son
irréflexion d'enfant. Ses yeux noirs avaient la fixité des yeux d'un
oiseau de proie, et ils étaient enchâssés, comme ceux d'un vautour,
par une membrane bleuâtre dénuée de cils. Son front, petit et bas,
avait quelque chose de menaçant. Évidemment cet homme était sous le
joug d'une seule et même pensée. Son bras nerveux ne lui appartenait
pas. Il était suivi d'un homme que toutes les imaginations, depuis
celles qui grelottent au Groënland jusqu'à celles qui suent à la
Nouvelle-Angleterre, se peindront d'après cette phrase: _c'était
un homme malheureux_. A ce mot, tout le monde le devinera, se le
représentera d'après les idées particulières à chaque pays. Mais qui
se figurera son visage blanc, ridé, rouge aux extrémités, et sa barbe
longue? qui verra sa cravate jaunasse en corde, son col de chemise
gras, son chapeau tout usé, sa redingote verdâtre, son pantalon piteux,
son gilet recroquevillé, son épingle en faux or, ses souliers crottés,
dont les rubans avaient barboté dans la boue? qui le comprendra dans
toute l'immensité de sa misère présente et passée? Qui? le Parisien
seulement. L'homme malheureux de Paris est l'homme malheureux complet,
car il trouve encore de la joie pour savoir combien il est malheureux.
Le mulâtre semblait être un bourreau de Louis XI tenant un homme à
pendre.

--Qu'est-ce qui nous a pêché ces deux drôles-là? dit Henri.

--Pantoufle! il y en a un qui me donne le frisson, répondit Paul.

--Qui es-tu, toi qui as l'air d'être le plus chrétien des deux? dit
Henri en regardant l'homme malheureux.

Le mulâtre resta les yeux attachés sur ces deux jeunes gens, en homme
qui n'entendait rien, et qui cherchait néanmoins à deviner quelque
chose d'après les gestes et le mouvement des lèvres.

--Je suis écrivain public et interprète. Je demeure au Palais de
Justice et me nomme Poincet.

--Bon! Et celui-là? dit Henri à Poincet en montrant le mulâtre.

--Je ne sais pas; il ne parle qu'une espèce de patois espagnol, et m'a
emmené ici pour pouvoir s'entendre avec vous.

Le mulâtre tira de sa poche la lettre écrite à Paquita par Henri, et la
lui remit. Henri la jeta dans le feu.

--Eh! bien, voilà qui commence à se dessiner, se dit en lui-même Henri.
Paul, laisse-nous seuls un moment.

--Je lui ai traduit cette lettre, reprit l'interprète lorsqu'ils furent
seuls. Quand elle fut traduite, il a été je ne sais où. Puis il est
revenu me chercher pour m'amener ici en me promettant deux louis.

--Qu'as-tu à me dire, Chinois? demanda Henri.

--Je ne lui ai pas dit _Chinois_, dit l'interprète en attendant la
réponse du mulâtre.

--Il dit, monsieur, reprit l'interprète après avoir écouté l'inconnu,
qu'il faut que vous vous trouviez demain soir, à dix heures et demie,
sur le boulevard Montmartre, auprès du café. Vous y verrez une voiture,
dans laquelle vous monterez en disant à celui qui sera prêt à ouvrir
la portière le mot _cortejo_, un mot espagnol qui veut dire _amant_,
ajouta Poincet en jetant un regard de félicitation à Henri.

--Bien!

Le mulâtre voulut donner deux louis; mais de Marsay ne le souffrit pas
et récompensa l'interprète; pendant qu'il le payait, le mulâtre proféra
quelques paroles.

--Que dit-il?

--Il me prévient, répondit l'homme malheureux, que, si je fais une
seule indiscrétion, il m'étranglera. Il est gentil, et il a très-fort
l'air d'en être capable.

--J'en suis sûr, répondit Henri. Il le ferait comme il le dit.

--Il ajoute, reprit l'interprète, que la personne dont il est l'envoyé
vous supplie, pour vous et pour elle, de mettre la plus grande
prudence dans vos actions, parce que les poignards levés sur vos têtes
tomberaient dans vos cœurs, sans qu'aucune puissance humaine pût vous
en garantir.

--Il a dit cela! Tant mieux, ce sera plus amusant.--Mais tu peux
entrer, Paul! cria-t-il à son ami.

Le mulâtre, qui n'avait pas cessé de regarder l'amant de Paquita Valdès
avec une attention magnétique, s'en alla suivi de l'interprète.

--Enfin, voici donc une aventure bien romanesque, se dit Henri quand
Paul revint. A force de participer à quelques-unes, j'ai fini par
rencontrer dans ce Paris une intrigue accompagnée de circonstances
graves, de périls majeurs. Ah! diantre, combien le danger rend la
femme hardie! Gêner une femme, la vouloir contraindre, n'est-ce
pas lui donner le droit et le courage de franchir en un moment des
barrières qu'elle mettrait des années à sauter? Gentille créature,
va, saute. Mourir? pauvre enfant! Des poignards? imagination de
femmes! Elles sentent toutes le besoin de faire valoir leur petite
plaisanterie. D'ailleurs on y pensera, Paquita! on y pensera, ma fille!
Le diable m'emporte, maintenant que je sais que cette belle fille, ce
chef-d'œuvre de la nature est à moi, l'aventure a perdu de son piquant.

Malgré cette parole légère, le jeune homme avait reparu chez Henri.
Pour attendre jusqu'au lendemain sans souffrances, il eut recours à
d'exorbitants plaisirs: il joua, dîna, soupa avec ses amis; il but
comme un fiacre, mangea comme un Allemand, et gagna dix ou douze mille
francs. Il sortit du Rocher de Cancale à deux heures du matin, dormit
comme un enfant, se réveilla le lendemain frais et rose, et s'habilla
pour aller aux Tuileries, en se proposant de monter à cheval après
avoir vu Paquita pour gagner de l'appétit et mieux dîner, afin de
pouvoir brûler le temps.

A l'heure dite, Henri fut sur le boulevard, vit la voiture et donna le
mot d'ordre à un homme qui lui parut être le mulâtre. En entendant ce
mot, l'homme ouvrit la portière et déplia vivement le marchepied. Henri
fut si rapidement emporté dans Paris, et ses pensées lui laissèrent si
peu la faculté de faire attention aux rues par lesquelles il passait,
qu'il ne sut pas où la voiture s'arrêta. Le mulâtre l'introduisit
dans une maison où l'escalier se trouvait près de la porte cochère.
Cet escalier était sombre, aussi bien que le palier sur lequel Henri
fut obligé d'attendre pendant le temps que le mulâtre mit à ouvrir
la porte d'un appartement humide, nauséabond, sans lumière, et dont
les pièces, à peine éclairées par la bougie que son guide trouva dans
l'antichambre, lui parurent vides et mal meublées, comme le sont
celles d'une maison dont les habitants sont en voyage. Il reconnut
cette sensation que lui procurait la lecture d'un de ces romans d'Anne
Radcliffe où le héros traverse les salles froides, sombres, inhabitées,
de quelque lieu triste et désert. Enfin le mulâtre ouvrit la porte
d'un salon. L'état des vieux meubles et des draperies passées dont
cette pièce était ornée la faisait ressembler au salon d'un mauvais
lieu. C'était la même prétention à l'élégance et le même assemblage
de choses de mauvais goût, de poussière et de crasse. Sur un canapé
couvert en velours d'Utrecht rouge, au coin d'une cheminée qui fumait,
et dont le feu était enterré dans les cendres, se tenait une vieille
femme assez mal vêtue, coiffée d'un de ces turbans que savent inventer
les femmes anglaises quand elles arrivent à un certain âge, et qui
auraient infiniment de succès en Chine, où le beau idéal des artistes
est la monstruosité. Ce salon, cette vieille femme, ce foyer froid,
tout eût glacé l'amour, si Paquita n'avait pas été là sur une causeuse
dans un voluptueux peignoir, libre de jeter ses regards d'or et de
flamme, libre de montrer son pied recourbé, libre de ses mouvements
lumineux. Cette première entrevue fut ce que sont tous les premiers
rendez-vous que se donnent des personnes passionnées qui ont rapidement
franchi les distances et qui se désirent ardemment, sans néanmoins
se connaître. Il est impossible qu'il ne se rencontre pas d'abord
quelques discordances dans cette situation, gênante jusqu'au moment où
les âmes se sont mises au même ton. Si le désir donne de la hardiesse
à l'homme et le dispose à ne rien ménager; sous peine de ne pas être
femme, la maîtresse, quelque extrême que soit son amour, est effrayée
de se trouver si promptement arrivée au but et face à face avec la
nécessité de se donner, qui pour beaucoup de femmes équivaut à une
chute dans un abîme, au fond duquel elles ne savent pas ce qu'elles
trouveront. La froideur involontaire de cette femme contraste avec sa
passion avouée et réagit nécessairement sur l'amant le plus épris.
Ces idées, qui souvent flottent comme des vapeurs à l'alentour des
âmes, y déterminent donc une sorte de maladie passagère. Dans le doux
voyage que deux êtres entreprennent à travers les belles contrées de
l'amour, ce moment est comme une lande à traverser, une lande sans
bruyères, alternativement humide et chaude, pleine de sables ardents,
coupée par des marais, et qui mène aux riants bocages vêtus de roses
où se déploient l'amour et son cortége de plaisirs sur des tapis de
fine verdure. Souvent l'homme spirituel se trouve doué d'un rire bête
qui lui sert de réponse à tout; son esprit est comme engourdi sous
la glaciale compression de ses désirs. Il ne serait pas impossible
que deux êtres également beaux, spirituels et passionnés, parlassent
d'abord des lieux communs les plus niais, jusqu'à ce que le hasard,
un mot, le tremblement d'un certain regard, la communication d'une
étincelle, leur ait fait rencontrer l'heureuse transition qui les amène
dans le sentier fleuri où l'on ne marche pas, mais où l'on roule sans
néanmoins descendre. Cet état de l'âme est toujours en raison de la
violence des sentiments. Deux êtres qui s'aiment faiblement n'éprouvent
rien de pareil. L'effet de cette crise peut encore se comparer à celui
que produit l'ardeur d'un ciel pur. La nature semble au premier aspect
couverte d'un voile de gaze, l'azur du firmament paraît noir, l'extrême
lumière ressemble aux ténèbres. Chez Henri, comme chez l'Espagnole,
il se rencontrait une égale violence: et cette loi de la statique en
vertu de laquelle deux forces identiques s'annulent en se rencontrant
pourrait être vraie aussi dans le règne moral. Puis l'embarras de ce
moment fut singulièrement augmenté par la présence de la vieille momie.
L'amour s'effraie ou s'égaie de tout, pour lui tout a un sens, tout lui
est présage heureux ou funeste. Cette femme décrépite était là comme
un dénoûment possible, et figurait l'horrible queue de poisson par
laquelle les symboliques génies de la Grèce ont terminé les Chimères
et les Sirènes, si séduisantes, si décevantes par le corsage, comme
le sont toutes les passions au début. Quoique Henri fût, non pas un
esprit fort, ce mot est toujours une raillerie, mais un homme d'une
puissance extraordinaire, un homme aussi grand qu'on peut l'être sans
croyance, l'ensemble de toutes ces circonstances le frappa. D'ailleurs
les hommes les plus forts sont naturellement les plus impressionnés, et
conséquemment les plus superstitieux, si toutefois l'on peut appeler
superstition le préjugé du premier mouvement, qui sans doute est
l'aperçu du résultat dans les causes cachées à d'autres yeux, mais
perceptibles aux leurs.

L'Espagnole profitait de ce moment de stupeur pour se laisser aller
à l'extase de cette adoration infinie qui saisit le cœur d'une femme
quand elle aime véritablement et qu'elle se trouve en présence d'une
idole vainement espérée. Ses yeux étaient tout joie, tout bonheur,
et il s'en échappait des étincelles. Elle était sous le charme, et
s'enivrait sans crainte d'une félicité long-temps rêvée. Elle parut
alors si merveilleusement belle à Henri que toute cette fantasmagorie
de haillons, de vieillesse, de draperies rouges usées, de paillassons
verts devant les fauteuils, que le carreau rouge mal frotté, que tout
ce luxe infirme et souffrant disparut aussitôt. Le salon s'illumina, il
ne vit plus qu'à travers un nuage la terrible harpie, fixe, muette sur
son canapé rouge, et dont les yeux jaunes trahissaient les sentiments
serviles que le malheur inspire ou que cause un vice sous l'esclavage
duquel on est tombé comme sous un tyran qui vous abrutit sous les
flagellations de son despotisme. Ses yeux avaient l'éclat froid de ceux
d'un tigre en cage qui sait son impuissance et se trouve obligé de
dévorer ses envies de destruction.

--Quelle est cette femme? dit Henri à Paquita.

Mais Paquita ne répondit pas. Elle fit signe qu'elle n'entendait pas le
français, et demanda à Henri s'il parlait anglais. De Marsay répéta sa
question en anglais.

--C'est la seule femme à laquelle je puisse me fier, quoiqu'elle m'ait
déjà vendue, dit Paquita tranquillement. Mon cher Adolphe, c'est ma
mère, une esclave achetée en Géorgie pour sa rare beauté, mais dont il
reste peu de chose aujourd'hui. Elle ne parle que sa langue maternelle.

L'attitude de cette femme et son envie de deviner, par les mouvements
de sa fille et d'Henri, ce qui se passait entre eux furent expliquées
soudain au jeune homme, que cette explication mit à l'aise.

--Paquita, lui dit-il, nous ne serons donc pas libres?

--Jamais! dit-elle d'un air triste. Nous avons même peu de jours à nous.

Elle baissa les yeux, regarda sa main, et compta de sa main droite sur
les doigts de sa main gauche, en montrant ainsi les plus belles mains
qu'Henri eût jamais vues.

--Un, deux, trois...

Elle compta jusqu'à douze.

--Oui, dit-elle, nous avons douze jours.

--Et après?

--Après, dit-elle en restant absorbée comme une femme faible devant la
hache du bourreau et tuée d'avance par une crainte qui la dépouillait
de cette magnifique énergie que la nature semblait ne lui avoir
départie que pour agrandir les voluptés et pour convertir en poèmes
sans fin les plaisirs les plus grossiers.--Après, répéta-t-elle.
Ses yeux devinrent fixes; elle parut contempler un objet éloigné,
menaçant.--Je ne sais pas, dit-elle.

--Cette fille est folle, se dit Henri, qui tomba lui-même en des
réflexions étranges.

Paquita lui parut occupée de quelque chose qui n'était pas lui, comme
une femme également contrainte et par le remords et par la passion.
Peut être avait-elle dans le cœur un autre amour qu'elle oubliait et
se rappelait tour à tour. En un moment, Henri fut assailli de mille
pensées contradictoires. Pour lui cette fille devint un mystère; mais,
en la contemplant avec la savante attention de l'homme blasé, affamé
de voluptés nouvelles, comme ce roi d'Orient qui demandait qu'on lui
créât un plaisir, soif horrible, dont les grandes âmes sont saisies,
Henri reconnaissait dans Paquita la plus riche organisation que la
nature se fût complu à composer pour l'amour. Le jeu présumé de cette
machine, l'âme mise à part, eût effrayé tout autre homme que de Marsay;
mais il fut fasciné par cette riche moisson de plaisirs promis, par
cette constante variété dans le bonheur, le rêve de tout homme, et
que toute femme aimante ambitionne aussi. Il fut affolé par l'infini
rendu palpable et transporté dans les plus excessives jouissances de
la créature. Il vit tout cela dans cette fille plus distinctement
qu'il ne l'avait encore vu, car elle se laissait complaisamment voir,
heureuse d'être admirée. L'admiration de de Marsay devint une rage
secrète, et il la dévoila tout entière en lançant un regard que comprit
l'Espagnole, comme si elle était habituée à en recevoir de semblables.

--Si tu ne devais pas être à moi seul, je te tuerais! s'écria-t-il.

En entendant ce mot, Paquita se voila le visage de ses mains et s'écria
naïvement:--Sainte Vierge, où me suis-je fourrée!

Elle se leva, s'alla jeter sur le canapé rouge, se plongea la tête dans
les haillons qui couvraient le sein de sa mère, et y pleura. La vieille
reçut sa fille sans sortir de son immobilité, sans lui rien témoigner.
La mère possédait au plus haut degré cette gravité des peuplades
sauvages, cette impassibilité de la statuaire sur laquelle échoue
l'observation. Aimait-elle, n'aimait-elle pas sa fille? Nulle réponse.
Sous ce masque couvaient tous les sentiments humains, les bons et les
mauvais, et l'on pouvait tout attendre de cette créature. Son regard
allait lentement des beaux cheveux de sa fille, qui la couvraient
comme d'une mantille, à la figure d'Henri, qu'elle observait avec une
inexprimable curiosité. Elle semblait se demander par quel sortilége il
était là, par quel caprice la nature avait fait un homme si séduisant.

--Ces femmes se moquent de moi! se dit Henri.

En ce moment, Paquita leva la tête, jeta sur lui un de ces regards qui
vont jusqu'à l'âme et la brûlent. Elle lui parut si belle, qu'il se
jura de posséder ce trésor de beauté.

--Ma Paquita, sois à moi!

--Tu veux me tuer? dit-elle peureuse, palpitante, inquiète, mais
ramenée à lui par une force inexplicable.

--Te tuer, moi! dit-il en souriant.

Paquita jeta un cri d'effroi, dit un mot à la vieille, qui prit
d'autorité la main de Henri, celle de sa fille, les regarda long-temps,
les leur rendit en hochant la tête d'une façon horriblement
significative.

--Sois à moi ce soir, à l'instant, suis-moi, ne me quitte pas, je le
veux, Paquita! m'aimes-tu? viens!

En un moment, il lui dit mille paroles insensées avec la rapidité d'un
torrent qui bondit entre des rochers, et répète le même son, sous mille
formes différentes.

--C'est la même voix! dit Paquita mélancoliquement, sans que de Marsay
pût l'entendre, et... la même ardeur, ajouta-t-elle.

--Hé! bien, oui, dit-elle avec un abandon de passion que rien ne
saurait exprimer. Oui, mais pas ce soir. Ce soir, Adolphe, j'ai
donné trop peu d'opium à la _Concha_, elle pourrait se réveiller, je
serais perdue. En ce moment, toute la maison me croit endormie dans
ma chambre. Dans deux jours, sois au même endroit, dis le même mot
au même homme. Cet homme est mon père nourricier, Christemio m'adore
et mourrait pour moi dans les tourments sans qu'on lui arrachât une
parole contre moi. Adieu, dit-elle en saisissant Henri par le corps et
s'entortillant autour de lui comme un serpent.

Elle le pressa de tous les côtés à la fois, lui apporta sa tête sous la
sienne, lui présenta ses lèvres, et prit un baiser qui leur donna de
tels vertiges à tous deux, que de Marsay crut que la terre s'ouvrait,
et que Paquita cria:--«Va-t'en!» d'une voix qui annonçait assez combien
elle était peu maîtresse d'elle-même. Mais elle le garda tout en lui
criant toujours: «Va-t'en!» et le mena lentement jusqu'à l'escalier.

Là, le mulâtre, dont les yeux blancs s'allumèrent à la vue de Paquita,
prit le flambeau des mains de son idole, et conduisit Henri jusqu'à la
rue. Il laissa le flambeau sous la voûte, ouvrit la portière, remit
Henri dans la voiture, et le déposa sur le boulevard des Italiens avec
une rapidité merveilleuse. Les chevaux semblaient avoir l'enfer dans le
corps.

Cette scène fut comme un songe pour de Marsay, mais un de ces songes
qui, tout en s'évanouissant, laissent dans l'âme un sentiment de
volupté surnaturelle, après laquelle un homme court pendant le reste de
sa vie. Un seul baiser avait suffi. Aucun rendez-vous ne s'était passé
d'une manière plus décente, ni plus chaste, ni plus froide peut-être,
dans un lieu plus horrible par les détails, devant une plus hideuse
divinité; car cette mère était restée dans l'imagination d'Henri comme
quelque chose d'infernal, d'accroupi, de cadavéreux, de vicieux, de
sauvagement féroce, que la fantaisie des peintres et des poètes n'avait
pas encore deviné. En effet, jamais rendez-vous n'avait plus irrité
ses sens, n'avait révélé de voluptés plus hardies, n'avait mieux fait
jaillir l'amour de son centre pour se répandre comme une atmosphère
autour d'un homme. Ce fut quelque chose de sombre, de mystérieux,
de doux, de tendre, de contraint et d'expansif, un accouplement de
l'horrible et du céleste, du paradis et de l'enfer, qui rendit de
Marsay comme ivre. Il ne fut plus lui-même, et il était assez grand
cependant pour pouvoir résister aux enivrements du plaisir.

Pour bien comprendre sa conduite au dénoûment de cette histoire, il est
nécessaire d'expliquer comment son âme s'était élargie à l'âge où les
jeunes gens se rapetissent ordinairement en se mêlant aux femmes ou en
s'en occupant trop. Il avait grandi par un concours de circonstances
secrètes qui l'investissaient d'un immense pouvoir inconnu. Ce jeune
homme avait en main un sceptre plus puissant que ne l'est celui des
rois modernes presque tous bridés par les lois dans leurs moindres
volontés. De Marsay exerçait le pouvoir autocratique du despote
oriental. Mais ce pouvoir, si stupidement mis en œuvre dans l'Asie par
des hommes abrutis, était décuplé par l'intelligence européenne, par
l'esprit français, le plus vif, le plus acéré de tous les instruments
intelligentiels. Henri pouvait ce qu'il voulait dans l'intérêt de ses
plaisirs et de ses vanités. Cette invisible action sur le monde social
l'avait revêtu d'une majesté réelle, mais secrète, sans emphase et
repliée sur lui-même. Il avait de lui, non pas l'opinion que Louis XIV
pouvait avoir de soi, mais celle que le plus orgueilleux des Kalifes,
des Pharaons, des Xerxès qui se croyaient de race divine, avaient
d'eux-mêmes, quand ils imitaient Dieu en se voilant à leurs sujets,
sous prétexte que leurs regards donnaient la mort. Ainsi, sans avoir
aucun remords d'être à la fois juge et partie, de Marsay condamnait
froidement à mort l'homme ou la femme qui l'avait offensé sérieusement.
Quoique souvent prononcé presque légèrement, l'arrêt était irrévocable.
Une erreur était un malheur semblable à celui que cause la foudre
en tombant sur une Parisienne heureuse dans quelque fiacre, au lieu
d'écraser le vieux cocher qui la conduit à un rendez-vous. Aussi la
plaisanterie amère et profonde qui distinguait la conversation de ce
jeune homme causait-elle assez généralement de l'effroi; personne ne
se sentait l'envie de le choquer. Les femmes aiment prodigieusement
ces gens qui se nomment pachas eux-mêmes, qui semblent accompagnés
de lions, de bourreaux, et marchent dans un appareil de terreur. Il
en résulte chez ces hommes une sécurité d'action, une certitude de
pouvoir, une fierté de regard, une conscience léonine qui réalise pour
les femmes le type de force qu'elles rêvent toutes. Ainsi était de
Marsay.

Heureux en ce moment de son avenir, il redevint jeune et flexible, et
ne songeait qu'à aimer en allant se coucher. Il rêva de la _Fille aux
yeux d'or_, comme rêvent les jeunes gens passionnés. Ce fut des images
monstrueuses, des bizarreries insaisissables, pleines de lumière,
et qui révèlent les mondes invisibles, mais d'une manière toujours
incomplète, car un voile interposé change les conditions de l'optique.
Le lendemain et le surlendemain, il disparut sans que l'on pût savoir
où il était allé. Sa puissance ne lui appartenait qu'à de certaines
conditions, et heureusement pour lui, pendant ces deux jours, il fut
simple soldat au service du démon dont il tenait sa talismanique
existence. Mais à l'heure dite, le soir, sur le boulevard, il attendit
la voiture, qui ne se fit pas attendre. Le mulâtre s'approcha d'Henri
pour lui dire en français une phrase qu'il paraissait avoir apprise par
cœur:--Si vous voulez venir, m'a-t-elle dit, il faut consentir à vous
laisser bander les yeux.

Et Christemio montra un foulard de soie blanche.

--Non! dit Henri dont la toute-puissance se révolta soudain.

Et il voulut monter. Le mulâtre fit un signe; la voiture partit.

--Oui! cria de Marsay furieux de perdre un bonheur qu'il s'était
promis. D'ailleurs, il voyait l'impossibilité de capituler avec un
esclave dont l'obéissance était aveugle autant que celle d'un bourreau.
Puis, était-ce sur cet instrument passif que devait tomber sa colère?

Le mulâtre siffla, la voiture revint. Henri monta précipitamment. Déjà
quelques curieux s'amassaient niaisement sur le boulevard. Henri était
fort, il voulut se jouer du mulâtre. Lorsque la voiture partit au grand
trot, il lui saisit les mains pour s'emparer de lui et pouvoir garder,
en domptant son surveillant, l'exercice de ses facultés afin de savoir
où il allait. Tentative inutile. Les yeux du mulâtre étincelèrent dans
l'ombre. Cet homme poussa des cris que la fureur faisait expirer dans
sa gorge, se dégagea, rejeta de Marsay par une main de fer, et le
cloua, pour ainsi dire, au fond de la voiture; puis, de sa main libre,
il tira un poignard triangulaire, en sifflant. Le cocher entendit
le sifflement, et s'arrêta. Henri était sans armes, il fut forcé de
plier; il tendit la tête vers le foulard. Ce geste de soumission
apaisa Christemio, qui lui banda les yeux avec un respect et un soin
qui témoignaient une sorte de vénération pour la personne de l'homme
aimé par son idole. Mais, avant de prendre cette précaution, il avait
serré son poignard avec défiance dans sa poche de côté, et se boutonna
jusqu'au menton.

--Il m'aurait tué, ce Chinois-là! se dit de Marsay.

La voiture roula de nouveau rapidement. Il restait une ressource à
un jeune homme qui connaissait aussi bien Paris que le connaissait
Henri. Pour savoir où il allait, il lui suffisait de se recueillir,
de compter, par le nombre des ruisseaux franchis, les rues devant
lesquelles on passerait sur les boulevards tant que la voiture
continuerait d'aller droit. Il pouvait ainsi reconnaître par quelle
rue latérale la voiture se dirigerait, soit vers la Seine, soit vers
les hauteurs de Montmartre, et deviner le nom ou la position de la
rue où son guide le ferait arrêter. Mais l'émotion violente que lui
avait causée sa lutte, la fureur où le mettait sa dignité compromise,
les idées de vengeance auxquelles il se livrait, les suppositions que
lui suggérait le soin minutieux que prenait cette fille mystérieuse
pour le faire arriver à elle, tout l'empêcha d'avoir cette attention
d'aveugle, nécessaire à la concentration de son intelligence, et à la
parfaite perspicacité du souvenir. Le trajet dura une demi-heure. Quand
la voiture s'arrêta, elle n'était plus sur le pavé. Le mulâtre et le
cocher prirent Henri à bras le corps, l'enlevèrent, le mirent sur une
espèce de civière, et le transportèrent à travers un jardin dont il
sentit les fleurs et l'odeur particulière aux arbres et à la verdure.
Le silence qui y régnait était si profond qu'il put distinguer le
bruit que faisaient quelques gouttes d'eau en tombant des feuilles
humides. Les deux hommes le montèrent dans un escalier, le firent
lever, le conduisirent à travers plusieurs pièces, en le guidant par
les mains, et le laissèrent dans une chambre dont l'atmosphère était
parfumée, et dont il sentit sous ses pieds le tapis épais. Une main
de femme le poussa sur un divan et lui dénoua le foulard. Henri vit
Paquita devant lui, mais Paquita dans sa gloire de femme voluptueuse.

La moitié du boudoir où se trouvait Henri décrivait une ligne
circulaire mollement gracieuse, qui s'opposait à l'autre partie
parfaitement carrée, au milieu de laquelle brillait une cheminée en
marbre blanc et or. Il était entré par une porte latérale que cachait
une riche portière en tapisserie, et qui faisait face à une fenêtre.
Le fer-à-cheval était orné d'un véritable divan turc, c'est-à-dire
un matelas posé par terre, mais un matelas large comme un lit, un
divan de cinquante pieds de tour, en cachemire blanc, relevé par des
bouffettes en soie noire et ponceau, disposées en losanges. Le dossier
de cet immense lit s'élevait de plusieurs pouces au-dessus des nombreux
coussins qui l'enrichissaient encore par le goût de leurs agréments. Ce
boudoir était tendu d'une étoffe rouge, sur laquelle était posée une
mousseline des Indes cannelée comme l'est une colonne corinthienne, par
des tuyaux alternativement creux et ronds, arrêtés en haut et en bas
dans une bande d'étoffe couleur ponceau sur laquelle étaient dessinées
des arabesques noires. Sous la mousseline, le ponceau devenait rose,
couleur amoureuse que répétaient les rideaux de la fenêtre qui étaient
en mousseline des Indes doublée de taffetas rose, et ornés de franges
ponceau mélangé de noir. Six bras en vermeil supportant chacun deux
bougies, étaient attachés sur la tenture à d'égales distances pour
éclairer le divan. Le plafond, au milieu duquel pendait un lustre en
vermeil mat, étincelait de blancheur, et la corniche était dorée. Le
tapis ressemblait à un châle d'Orient, il en offrait les dessins et
rappelait les poésies de la Perse, où des mains d'esclaves l'avaient
travaillé. Les meubles étaient couverts en cachemire blanc, rehaussé
par des agréments noirs et ponceau. La pendule, les candélabres, tout
était en marbre blanc et or. La seule table qu'il y eût avait un
cachemire pour tapis. D'élégantes jardinières contenaient des roses
de toutes les espèces, des fleurs ou blanches ou rouges. Enfin le
moindre détail semblait avoir été l'objet d'un soin pris avec amour.
Jamais la richesse ne s'était plus coquettement cachée pour devenir de
l'élégance, pour exprimer la grâce, pour inspirer la volupté. Là tout
aurait réchauffé l'être le plus froid. Les chatoiements de la tenture,
dont la couleur changeait suivant la direction du regard, en devenant
ou toute blanche, ou toute rose, s'accordaient avec les effets de la
lumière qui s'infusait dans les diaphanes tuyaux de la mousseline, en
produisant de nuageuses apparences. L'âme a je ne sais quel attachement
pour le blanc, l'amour se plaît dans le rouge, et l'or flatte les
passions, il a la puissance de réaliser leurs fantaisies. Ainsi tout
ce que l'homme a de vague et de mystérieux en lui-même, toutes ses
affinités inexpliquées se trouvaient caressées dans leurs sympathies
involontaires. Il y avait dans cette harmonie parfaite un concert de
couleurs auquel l'âme répondait par des idées voluptueuses, indécises,
flottantes.

Ce fut au milieu d'une vaporeuse atmosphère chargée de parfums exquis
que Paquita, vêtue d'un peignoir blanc, les pieds nus, des fleurs
d'oranger dans ses cheveux noirs, apparut à Henri agenouillée devant
lui, l'adorant comme le dieu de ce temple où il avait daigné venir.
Quoique de Marsay eût l'habitude de voir les recherches du luxe
parisien, il fut surpris à l'aspect de cette coquille, semblable à
celle où naquit Vénus. Soit effet du contraste entre les ténèbres d'où
il sortait et la lumière qui baignait son âme, soit par une comparaison
rapidement faite entre cette scène et celle de la première entrevue,
il éprouva une de ces sensations délicates que donne la vraie poésie.
En apercevant, au milieu de ce réduit éclos par la baguette d'une fée,
le chef-d'œuvre de la création, cette fille dont le teint chaudement
coloré, dont la peau douce, mais légèrement dorée par les reflets du
rouge et par l'effusion de je ne sais quelle vapeur d'amour étincelait
comme si elle eût réfléchi les rayons des lumières et des couleurs, sa
colère, ses désirs de vengeance, sa vanité blessée, tout tomba. Comme
un aigle qui fond sur sa proie, il la prit à plein corps, l'assit
sur ses genoux, et sentit avec une indicible ivresse la voluptueuse
pression de cette fille dont les beautés si grassement développées
l'enveloppèrent doucement.

--Viens, Paquita! dit-il à voix basse.

--Parle! parle sans crainte, lui dit-elle. Cette retraite a été
construite pour l'amour. Aucun son ne s'en échappe, tant on y veut
ambitieusement garder les accents et les musiques de la voix aimée.
Quelque forts que soient des cris, ils ne sauraient être entendus au
delà de cette enceinte. On y peut assassiner quelqu'un, ses plaintes y
seraient vaines comme s'il était au milieu du Grand-Désert.

--Qui donc a si bien compris la jalousie et ses besoins?

--Ne me questionne jamais là-dessus, répondit-elle en défaisant avec
une incroyable gentillesse de geste la cravate du jeune homme, sans
doute pour en bien voir le col.

--Oui, voilà ce cou que j'aime tant! dit-elle. Veux-tu me plaire?

Cette interrogation, que l'accent rendait presque lascive, tira de
Marsay de la rêverie où l'avait plongé la despotique réponse par
laquelle Paquita lui avait interdit toute recherche sur l'être inconnu
qui planait comme une ombre au-dessus d'eux.

--Et si je voulais savoir qui règne ici?

Paquita le regarda en tremblant.

--Ce n'est donc pas moi, dit-il en se levant et se débarrassant de
cette fille qui tomba la tête en arrière. Je veux être seul, là où je
suis.

--Frappant! frappant! dit la pauvre esclave en proie à la terreur.

--Pour qui me prends-tu donc? Répondras-tu?

Paquita se leva doucement, les yeux en pleurs, alla prendre dans un des
deux meubles d'ébène un poignard et l'offrit à Henri par un geste de
soumission qui aurait attendri un tigre.

--Donne-moi une fête comme en donnent les hommes quand ils aiment,
dit-elle, et pendant que je dormirai, tue-moi, car je ne saurais
te répondre. Écoute: Je suis attachée comme un pauvre animal à son
piquet; je suis étonnée d'avoir pu jeter un pont sur l'abîme qui nous
sépare. Enivre-moi, puis tue-moi. Oh! non, non, dit-elle en joignant
les mains, ne me tue pas! j'aime la vie! La vie est si belle pour moi!
Si je suis esclave, je suis reine aussi. Je pourrais t'abuser par des
paroles, te dire que je n'aime que toi, te le prouver, profiter de mon
empire momentané pour te dire:--Prends-moi comme on goûte en passant le
parfum d'une fleur dans le jardin d'un roi. Puis, après avoir déployé
l'éloquence rusée de la femme et les ailes du plaisir, après avoir
désaltéré ma soif, je pourrais te faire jeter dans un puits où personne
ne te trouverait, et qui a été construit pour satisfaire la vengeance
sans avoir à redouter celle de la justice, un puits plein de chaux qui
s'allumerait pour te consumer sans qu'on retrouvât une parcelle de ton
être. Tu resterais dans mon cœur, à moi pour toujours.

Henri regarda cette fille sans trembler, et ce regard sans peur la
combla de joie.

--Non, je ne le ferai pas! tu n'es pas tombé ici dans un piége, mais
dans un cœur de femme qui t'adore, et c'est moi qui serai jetée dans le
puits.

--Tout cela me paraît prodigieusement drôle, lui dit de Marsay en
l'examinant. Mais tu me parais une bonne fille, une nature bizarre; tu
es, foi d'honnête homme, une charade vivante dont le mot me semble bien
difficile à trouver.

Paquita ne comprit rien à ce que disait le jeune homme; elle le regarda
doucement en ouvrant des yeux qui ne pouvaient jamais être bêtes, tant
il s'y peignait de volupté.

--Tiens, mon amour, dit-elle en revenant à sa première idée, veux-tu me
plaire?

--Je ferai tout ce que tu voudras, et même ce que tu ne voudras pas,
répondit en riant de Marsay qui retrouva son aisance de fat en prenant
la résolution de se laisser aller au cours de sa bonne fortune sans
regarder ni en arrière ni en avant. Puis peut-être comptait-il sur
sa puissance et sur son savoir-faire d'homme à bonnes fortunes pour
dominer quelques heures plus tard cette fille, et en apprendre tous les
secrets.

--Eh! bien, lui dit-elle, laisse-moi t'arranger à mon goût.

--Mets-moi donc à ton goût, dit Henri.

Paquita joyeuse alla prendre dans un des deux meubles une robe de
velours rouge, dont elle habilla de Marsay, puis elle le coiffa d'un
bonnet de femme et l'entortilla d'un châle. En se livrant à ses folies,
faites avec une innocence d'enfant, elle riait d'un rire convulsif, et
ressemblait à un oiseau battant des ailes; mais elle ne voyait rien au
delà.

S'il est impossible de peindre les délices inouïes que rencontrèrent
ces deux belles créatures faites par le ciel dans un moment où il était
en joie, il est peut-être nécessaire de traduire métaphysiquement les
impressions extraordinaires et presque fantastiques du jeune homme.
Ce que les gens qui se trouvent dans la situation sociale où était de
Marsay et qui vivent comme il vivait, savent le mieux reconnaître,
est l'innocence d'une fille. Mais, chose étrange! si la _Fille aux
yeux d'or_ était vierge, elle n'était certes pas innocente. L'union
si bizarre du mystérieux et du réel, de l'ombre et de la lumière,
de l'horrible et du beau, du plaisir et du danger, du paradis et de
l'enfer, qui s'était déjà rencontrée dans cette aventure, se continuait
dans l'être capricieux et sublime dont se jouait de Marsay. Tout ce
que la volupté la plus raffinée a de plus savant, tout ce que pouvait
connaître Henri de cette poésie des sens que l'on nomme l'amour,
fut dépassé par les trésors que déroula cette fille dont les yeux
jaillissants ne mentirent à aucune des promesses qu'ils faisaient. Ce
fut un poème oriental, où rayonnait le soleil que Saadi, Hafiz ont mis
dans leurs bondissantes strophes. Seulement, ni le rhythme de Saadi,
ni celui de Pindare n'auraient exprimé l'extase pleine de confusion et
la stupeur dont cette délicieuse fille fut saisie quand cessa l'erreur
dans laquelle une main de fer la faisait vivre.

--Morte! dit-elle, je suis morte! Adolphe, emmène-moi donc au bout de
la terre, dans une île où personne ne nous sache. Que notre fuite ne
laisse pas de traces! Nous serions suivis dans l'enfer. Dieu! voici
le jour. Sauve-toi. Te reverrai-je jamais? Oui, demain, je veux te
revoir, dussé-je, pour avoir ce bonheur, donner la mort à tous mes
surveillants. A demain.

Elle le serra dans ses bras par une étreinte où il y avait la terreur
de la mort. Puis elle poussa un ressort qui devait répondre à une
sonnette, et supplia de Marsay de se laisser bander les yeux.

--Et si je ne voulais plus, et si je voulais rester ici?

--Tu causerais plus promptement ma mort, dit-elle; car maintenant je
suis sûre de mourir pour toi.

Henri se laissa faire. Il se rencontre en l'homme qui vient de se
gorger de plaisir une pente à l'oubli, je ne sais quelle ingratitude,
un désir de liberté, une fantaisie d'aller se promener, une teinte
de mépris et peut-être de dégoût pour son idole, il se rencontre
enfin d'inexplicables sentiments qui le rendent infâme et ignoble.
La certitude de cette affection confuse, mais réelle chez les âmes
qui ne sont ni éclairées par cette lumière céleste, ni parfumées de
ce baume saint d'où nous vient la pertinacité du sentiment, a dicté
sans doute à Rousseau les aventures de milord Édouard, par lesquelles
sont terminées les lettres de la _Nouvelle-Héloïse_. Si Rousseau s'est
évidemment inspiré de l'œuvre de Richardson, il s'en est éloigné par
mille détails qui laissent son monument magnifiquement original; il
l'a recommandé à la postérité par de grandes idées qu'il est difficile
de dégager par l'analyse, quand, dans la jeunesse, on lit cet ouvrage
avec le dessein d'y trouver la chaude peinture du plus physique de
nos sentiments, tandis que les écrivains sérieux et philosophes n'en
emploient jamais les images que comme la conséquence ou la nécessité
d'une vaste pensée; et les aventures de milord Édouard sont une des
idées les plus européennement délicates de cette œuvre.

Henri se trouvait donc sous l'empire de ce sentiment confus que
ne connaît pas le véritable amour. Il fallait en quelque sorte le
persuasif arrêt des comparaisons et l'attrait irrésistible des
souvenirs pour le ramener à une femme. L'amour vrai règne surtout par
la mémoire. La femme qui ne s'est gravée dans l'âme ni par l'excès du
plaisir, ni par la force du sentiment, celle-là peut-elle jamais être
aimée? A l'insu d'Henri, Paquita s'était établie chez lui par ces deux
moyens. Mais en ce moment, tout entier à la fatigue du bonheur, cette
délicieuse mélancolie du corps, il ne pouvait guère s'analyser le cœur
en reprenant sur ses lèvres le goût des plus vives voluptés qu'il eût
encore égrappées. Il se trouva sur le boulevard Montmartre au petit
jour, regarda stupidement l'équipage qui s'enfuyait, tira deux cigares
de sa poche, en alluma un à la lanterne d'une bonne femme qui vendait
de l'eau-de-vie et du café aux ouvriers, aux gamins, aux maraîchers, à
toute cette population parisienne qui commence sa vie avant le jour;
puis il s'en alla, fumant son cigare, et mettant ses mains dans les
poches de son pantalon avec une insouciance vraiment déshonorante.

--La bonne chose qu'un cigare! Voilà ce dont un homme ne se lassera
jamais, se dit-il.

Cette _Fille aux yeux d'or_ dont raffolait à cette époque toute la
jeunesse élégante de Paris, il y songeait à peine! L'idée de la mort
exprimée à travers les plaisirs, et dont la peur avait à plusieurs
reprises rembruni le front de cette belle créature qui tenait aux
houris de l'Asie par sa mère, à l'Europe par son éducation, aux
Tropiques par sa naissance, lui semblait être une de ces tromperies par
lesquelles toutes les femmes essaient de se rendre intéressantes.

--Elle est de la Havane, du pays le plus espagnol qu'il y ait dans le
Nouveau Monde; elle a donc mieux aimé jouer la terreur que de me jeter
au nez de la souffrance, de la difficulté, de la coquetterie ou le
devoir, comme font les Parisiennes. Par ses yeux d'or, j'ai bien envie
de dormir.

Il vit un cabriolet de place, qui stationnait au coin de Frascati, en
attendant quelques joueurs, il le réveilla, se fit conduire chez lui,
se coucha, et s'endormit du sommeil des mauvais sujets, lequel, par une
bizarrerie dont aucun chansonnier n'a encore tiré parti, se trouve être
aussi profond que celui de l'innocence. Peut-être est-ce un effet de
cet axiome proverbial, _les extrêmes se touchent_.

Vers midi, de Marsay se détira les bras en se réveillant, et sentit les
atteintes d'une de ces faims canines que tous les vieux soldats peuvent
se souvenir d'avoir éprouvée au lendemain de la victoire. Aussi vit-il
devant lui Paul de Manerville avec plaisir, car rien n'est alors plus
agréable que de manger en compagnie.

--Eh! bien, lui dit son ami, nous imaginions tous que tu t'étais
enfermé depuis dix jours avec la _Fille aux yeux d'or_.

--La _Fille aux yeux d'or_! je n'y pense plus. Ma foi! j'ai bien
d'autres chats à fouetter.

--Ah! tu fais le discret.

--Pourquoi pas? dit en riant de Marsay. Mon cher, la discrétion est
le plus habile des calculs. Écoute... Mais non, je ne te dirai pas un
mot. Tu ne m'apprends jamais rien, je ne suis pas disposé à donner en
pure perte les trésors de ma politique. La vie est un fleuve qui sert
à faire du commerce. Par tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre,
par les cigares, je ne suis pas un professeur d'économie sociale mise à
la portée des niais. Déjeunons. Il est moins coûteux de te donner une
omelette au thon que de te prodiguer ma cervelle.

--Tu comptes avec tes amis?

--Mon cher, dit Henri qui se refusait rarement une ironie, comme il
pourrait t'arriver cependant tout comme à un autre d'avoir besoin de
discrétion, et que je t'aime beaucoup... Oui, je t'aime! Ma parole
d'honneur, s'il ne te fallait qu'un billet de mille francs pour
t'empêcher de te brûler la cervelle, tu le trouverais ici, car nous
n'avons encore rien hypothéqué là-bas, hein, Paul? Si tu te battais
demain, je mesurerais la distance et chargerais les pistolets, afin
que tu sois tué dans les règles. Enfin, si une personne autre que
moi s'avisait de dire du mal de toi en ton absence, il faudrait se
mesurer avec un rude gentilhomme qui se trouve dans ma peau, voilà
ce que j'appelle une amitié à toute épreuve. Hé! bien, quand tu
auras besoin de discrétion, mon petit, apprends qu'il existe deux
espèces de discrétions: discrétion active et discrétion négative. La
discrétion négative est celle des sots qui emploient le silence, la
négation, l'air renfrogné, la discrétion des portes fermées, véritable
impuissance! La discrétion active procède par affirmation. Si ce soir,
au Cercle, je disais:--Foi d'honnête homme, _la Fille aux yeux d'or_ ne
valait pas ce qu'elle m'a coûté! tout le monde, quand je serais parti,
s'écrierait:--Avez-vous entendu ce fat de de Marsay qui voudrait nous
faire accroire qu'il a déjà eu _la Fille aux yeux d'or_? il voudrait
ainsi se débarrasser de ses rivaux, il n'est pas maladroit. Mais cette
ruse est vulgaire et dangereuse. Quelque grosse que soit la sottise qui
nous échappe, il se rencontre toujours des niais qui peuvent y croire.
La meilleure des discrétions est celle dont usent les femmes adroites
quand elles veulent donner le change à leurs maris. Elle consiste à
compromettre une femme à laquelle nous ne tenons pas, ou que nous
n'aimons pas, ou que nous n'avons pas, pour conserver l'honneur de
celle que nous aimons assez pour la respecter. C'est ce que j'appelle
_la femme-écran_.--Ha! voici Laurent. Que nous apportes-tu?

--Des huîtres d'Ostende, monsieur le comte...

--Tu sauras quelque jour, Paul, combien il est amusant de se jouer
du monde en lui dérobant le secret de nos affections. J'éprouve un
immense plaisir d'échapper à la stupide juridiction de la masse qui
ne sait jamais ni ce qu'elle veut ni ce qu'on lui fait vouloir, qui
prend le moyen pour le résultat, qui tour à tour adore et maudit,
élève et détruit! Quel bonheur de lui imposer des émotions et de n'en
pas recevoir, de la dompter, de ne jamais lui obéir! Si l'on peut
être fier de quelque chose, n'est-ce pas d'un pouvoir acquis par
soi-même, dont nous sommes à la fois la cause, l'effet, le principe
et le résultat? Hé! bien, aucun homme ne sait qui j'aime, ni ce que
je veux. Peut-être saura-t-on qui j'ai aimé, ce que j'aurai voulu,
comme on sait les drames accomplis; mais laisser voir dans mon jeu?...
faiblesse, duperie. Je ne connais rien de plus méprisable que la force
jouée par l'adresse. Je m'initie tout en riant au métier d'ambassadeur,
si toutefois la diplomatie est aussi difficile que l'est la vie! J'en
doute. As-tu de l'ambition? veux-tu devenir quelque chose?

--Mais, Henri, tu te moques de moi, comme si je n'étais pas assez
médiocre pour arriver à tout.

--Bien! Paul. Si tu continues à te moquer de toi-même, tu pourras
bientôt te moquer de tout le monde.

En déjeunant, de Marsay commença, quand il en fut à fumer ses cigares,
à voir les événements de sa nuit sous un singulier jour. Comme beaucoup
de grands esprits, sa perspicacité n'était pas spontanée, il n'entrait
pas tout à coup au fond des choses. Comme chez toutes les natures
douées de la faculté de vivre beaucoup dans le présent, d'en exprimer
pour ainsi dire le jus et de le dévorer, sa seconde vue avait besoin
d'une espèce de sommeil pour s'identifier aux causes. Le cardinal
de Richelieu était ainsi, ce qui n'excluait pas en lui le don de
prévoyance nécessaire à la conception des grandes choses. De Marsay se
trouvait dans toutes ces conditions, mais il n'usa d'abord de ses armes
qu'au profit de ses plaisirs, et ne devint l'un des hommes politiques
les plus profonds du temps actuel que quand il se fut saturé des
plaisirs auxquels pense tout d'abord un jeune homme lorsqu'il a de l'or
et le pouvoir. L'homme se bronze ainsi: il use la femme, pour que la
femme ne puisse pas l'user.

En ce moment donc, de Marsay s'aperçut qu'il avait été joué par la
_Fille aux yeux d'or_, en voyant dans son ensemble cette nuit dont les
plaisirs n'avaient que graduellement ruisselé pour finir par s'épancher
à torrents. Il put alors lire dans cette page si brillante d'effet,
en deviner le sens caché. L'innocence purement physique de Paquita,
l'étonnement de sa joie, quelques mots d'abord obscurs et maintenant
clairs, échappés au milieu de la joie, tout lui prouva qu'il avait
posé pour une autre personne. Comme aucune des corruptions sociales ne
lui était inconnue, qu'il professait au sujet de tous les caprices une
parfaite indifférence, et les croyait justifiés par cela même qu'ils se
pouvaient satisfaire, il ne s'effaroucha pas du vice, il le connaissait
comme on connaît un ami, mais il fut blessé de lui avoir servi de
pâture. Si ses présomptions étaient justes, il avait été outragé dans
le vif de son être. Ce seul soupçon le mit en fureur, il laissa éclater
le rugissement du tigre dont une gazelle se serait moquée, le cri d'un
tigre qui joignait à la force de la bête l'intelligence du démon.

--Eh! bien, qu'as-tu donc? lui dit Paul.

--Rien!

--Je ne voudrais pas, si l'on te demandait si tu as quelque chose
contre moi, que tu répondisses un _rien_ semblable, il faudrait sans
doute nous battre le lendemain.

--Je ne me bats plus, dit de Marsay.

--Ceci me semble encore plus tragique. Tu assassines donc?

--Tu travestis les mots. J'exécute.

--Mon cher ami, dit Paul, tes plaisanteries sont bien poussées au noir,
ce matin.

--Que veux-tu? la volupté mène à la férocité. Pourquoi? je n'en sais
rien, et je ne suis pas assez curieux pour en chercher la cause.--Ces
cigares sont excellents. Donne du thé à ton ami.--Sais-tu, Paul, que
je mène une vie de brute? Il serait bien temps de se choisir une
destinée, d'employer ses forces à quelque chose qui valût la peine de
vivre. La vie est une singulière comédie. Je suis effrayé, je ris de
l'inconséquence de notre ordre social. Le gouvernement fait trancher
la tête à de pauvres diables qui ont tué un homme, et il patente des
créatures qui expédient, médicalement parlant, une douzaine de jeunes
gens par hiver. La morale est sans force contre une douzaine de vices
qui détruisent la société, et que rien ne peut punir.--Encore une
tasse?--Ma parole d'honneur! l'homme est un bouffon qui danse sur un
précipice. On nous parle de l'immoralité des _Liaisons Dangereuses_, et
de je ne sais quel autre livre qui a un nom de femme de chambre; mais
il existe un livre horrible, sale, épouvantable, corrupteur, toujours
ouvert, qu'on ne fermera jamais, le grand livre du monde, sans compter
un autre livre mille fois plus dangereux, qui se compose de tout ce qui
se dit à l'oreille, entre hommes, ou sous l'éventail entre femmes, le
soir, au bal.

--Henri, certes il se passe en toi quelque chose d'extraordinaire, et
cela se voit malgré ta discrétion active.

--Oui! tiens, il faut que je dévore le temps jusqu'à ce soir. Allons au
jeu. Peut-être aurai-je le bonheur de perdre.

De Marsay se leva, prit une poignée de billets de banque, les roula
dans sa boîte à cigares, s'habilla et profita de la voiture de Paul
pour aller au Salon des Étrangers où, jusqu'au dîner, il consuma
le temps dans ces émouvantes alternatives de perte et de gain, qui
sont la dernière ressource des organisations fortes, quand elles
sont contraintes de s'exercer dans le vide. Le soir il vint au
rendez-vous, et se laissa complaisamment bander les yeux. Puis, avec
cette ferme volonté que les hommes vraiment forts ont seuls la faculté
de concentrer, il porta son attention et appliqua son intelligence
à deviner par quelles rues passait la voiture. Il eut une sorte de
certitude d'être mené rue Saint-Lazare, et d'être arrêté à la petite
porte du jardin de l'hôtel San-Réal. Quand il passa, comme la première
fois, cette porte et qu'il fut mis sur un brancard porté sans doute par
le mulâtre et par le cocher, il comprit, en entendant crier le sable
sous leurs pieds, pourquoi l'on prenait de si minutieuses précautions.
Il aurait pu, s'il avait été libre, ou s'il avait marché, cueillir une
branche d'arbuste, regarder la nature du sable qui se serait attaché à
ses bottes; tandis que, transporté pour ainsi dire aériennement dans
un hôtel inaccessible, sa bonne fortune devait être ce qu'elle avait
été jusqu'alors, un rêve. Mais, pour le désespoir de l'homme, il ne
peut rien faire que d'imparfait, soit en bien soit en mal. Toutes ses
œuvres intellectuelles ou physiques sont signées par une marque de
destruction. Il avait plu légèrement, la terre était humide. Pendant la
nuit certaines odeurs végétales sont beaucoup plus fortes que pendant
le jour, Henri sentit donc les parfums du réséda le long de l'allée
par laquelle il était convoyé. Cette indication devait l'éclairer
dans les recherches qu'il se promettait de faire pour reconnaître
l'hôtel où se trouvait le boudoir de Paquita. Il étudia de même les
détours que ses porteurs firent dans la maison, et crut pouvoir se les
rappeler. Il se vit comme la veille sur l'ottomane, devant Paquita qui
lui défaisait son bandeau; mais il la vit pâle et changée. Elle avait
pleuré. Agenouillée comme un ange en prière, mais comme un ange triste
et profondément mélancolique, la pauvre fille ne ressemblait plus à
la curieuse, à l'impatiente, à la bondissante créature qui avait pris
de Marsay sur ses ailes pour le transporter dans le septième ciel
de l'amour. Il y avait quelque chose de si vrai dans ce désespoir
voilé par le plaisir, que le terrible de Marsay sentit en lui-même
une admiration pour ce nouveau chef-d'œuvre de la nature, et oublia
momentanément l'intérêt principal de ce rendez-vous.

--Qu'as-tu donc, ma Paquita?

--Mon ami, dit-elle, emmène-moi, cette nuit même! Jette-moi quelque
part où l'on ne puisse pas dire en me voyant: Voici Paquita; où
personne ne réponde: Il y a ici une fille au regard doré, qui a de
longs cheveux. Là je te donnerai des plaisirs tant que tu voudras en
recevoir de moi. Puis, quand tu ne m'aimeras plus, tu me laisseras,
je ne me plaindrai pas, je ne dirai rien; et mon abandon ne devra te
causer aucun remords, car un jour passé près de toi, un seul jour
pendant lequel je t'aurai regardé, m'aura valu toute une vie. Mais si
je reste ici, je suis perdue.

--Je ne puis pas quitter Paris, ma petite, répondit Henri. Je ne
m'appartiens pas, je suis lié par un serment au sort de plusieurs
personnes qui sont à moi comme je suis à elles. Mais je puis te faire
dans Paris un asile où nul pouvoir humain n'arrivera.

--Non, dit-elle, tu oublies le pouvoir féminin.

Jamais phrase prononcée par une voix humaine n'exprima plus
complétement la terreur.

--Qui pourrait donc arriver à toi, si je me mets entre toi et le monde?

--Le poison! dit-elle. Déjà dona Concha te soupçonne. Et, reprit-elle
en laissant couler des larmes qui brillèrent le long de ses joues, il
est bien facile de voir que je ne suis plus la même. Eh! bien, si tu
m'abandonnes à la fureur du monstre qui me dévorera, que ta sainte
volonté soit faite! Mais viens, fais qu'il y ait toutes les voluptés de
la vie dans notre amour. D'ailleurs, je supplierai, je pleurerai, je
crierai, je me défendrai, je me sauverai peut-être.

--Qui donc imploreras-tu? dit-il.

--Silence! reprit Paquita. Si j'obtiens ma grâce, ce sera peut-être à
cause de ma discrétion.

--Donne-moi ma robe, dit insidieusement Henri.

--Non, non, répondit-elle vivement, reste ce que tu es, un de ces anges
qu'on m'avait appris à haïr, et dans lesquels je ne voyais que des
monstres, tandis que vous êtes ce qu'il y a de plus beau sous le ciel,
dit-elle en caressant les cheveux d'Henri. Tu ignores à quel point je
suis idiote? je n'ai rien appris. Depuis l'âge de douze ans, je suis
enfermée sans avoir vu personne. Je ne sais ni lire ni écrire, je ne
parle que l'anglais et l'espagnol.

--Comment se fait-il donc que tu reçoives des lettres de Londres?

--Mes lettres! tiens, les voici! dit-elle en allant prendre quelques
papiers dans un long vase du Japon.

Elle tendit à de Marsay des lettres où le jeune homme vit avec surprise
des figures bizarres semblables à celles des rébus, tracées avec du
sang, et qui exprimaient des phrases pleines de passion.

--Mais, s'écria-t-il en admirant ces hiéroglyphes créés par une habile
jalousie, tu es sous la puissance d'un infernal génie?

--Infernal, répéta-t-elle.

--Mais comment donc as-tu pu sortir.....

--Ha! dit-elle, de là vient ma perte. J'ai mis dona Concha entre la
peur d'une mort immédiate et une colère à venir. J'avais une curiosité
de démon, je voulais rompre ce cercle d'airain que l'on avait décrit
entre la création et moi, je voulais voir ce que c'était que des jeunes
gens, car je ne connais d'hommes que le marquis et Christemio. Notre
cocher et le valet qui nous accompagne sont des vieillards...

--Mais, tu n'étais pas toujours enfermée? Ta santé voulait...

--Ha! reprit-elle, nous nous promenions, mais pendant la nuit et dans
la campagne, au bord de la Seine, loin du monde.

--N'es-tu pas fière d'être aimée ainsi?

--Non, dit-elle, plus! Quoique bien remplie, cette vie cachée n'est que
ténèbres en comparaison de la lumière.

--Qu'appelles-tu la lumière?

--Toi, mon bel Adolphe! toi, pour qui je donnerais ma vie. Toutes les
choses de passion que l'on m'a dites et que j'inspirais, je les ressens
pour toi! Pendant certains moments je ne comprenais rien à l'existence,
mais maintenant je sais comment nous aimons, et jusqu'à présent j'étais
aimée seulement, moi je n'aimais pas. Je quitterais tout pour toi,
emmène-moi. Si tu le veux, prends-moi comme un jouet, mais laisse-moi
près de toi jusqu'à ce que tu me brises.

--Tu n'auras pas de regret?

--Pas un seul! dit-elle en laissant lire dans ses yeux dont la teinte
d'or resta pure et claire.

--Suis-je le préféré? se dit en lui-même Henri qui, s'il entrevoyait la
vérité, se trouvait alors disposé à pardonner l'offense en faveur d'un
amour si naïf.--Je verrai bien, pensa-t-il.

Si Paquita ne lui devait aucun compte du passé, le moindre souvenir
devenait un crime à ses yeux. Il eut donc la triste force d'avoir une
pensée à lui, de juger sa maîtresse, de l'étudier tout en s'abandonnant
aux plaisirs les plus entraînants que jamais Péri descendue des
cieux ait trouvés pour son bien-aimé. Paquita semblait avoir été
créée pour l'amour, avec un soin spécial de la nature. D'une nuit
à l'autre, son génie de femme avait fait les plus rapides progrès.
Quelle que fût la puissance de ce jeune homme, et son insouciance en
fait de plaisirs, malgré sa satiété de la veille, il trouva dans la
_Fille aux yeux d'or_ ce sérail que sait créer la femme aimante et à
laquelle un homme ne renonce jamais. Paquita répondait à cette passion
que sentent tous les hommes vraiment grands pour l'infini, passion
mystérieuse si dramatiquement exprimée dans Faust, si poétiquement
traduite dans Manfred, et qui poussait Don Juan à fouiller le cœur
des femmes, en espérant y trouver cette pensée sans bornes à la
recherche de laquelle se mettent tant de chasseurs de spectres, que
les savants croient entrevoir dans la science, et que les mystiques
trouvent en Dieu seul. L'espérance d'avoir enfin l'Être idéal avec
lequel la lutte pouvait être constante sans fatigue, ravit de Marsay
qui, pour la première fois, depuis long-temps, ouvrit son cœur. Ses
nerfs se détendirent, sa froideur se fondit dans l'atmosphère de cette
âme brûlante, ses doctrines tranchantes s'envolèrent, et le bonheur
lui colora son existence, comme l'était ce boudoir blanc et rose. En
sentant l'aiguillon d'une volupté supérieure, il fut entraîné par delà
les limites dans lesquelles il avait jusqu'alors enfermé la passion.
Il ne voulut pas être dépassé par cette fille qu'un amour en quelque
sorte artificiel avait formée par avance aux besoins de son âme, et
alors il trouva, dans cette vanité qui pousse l'homme à rester en tout
vainqueur, des forces pour dompter cette fille; mais aussi, jeté par
delà cette ligne où l'âme est maîtresse d'elle-même, il se perdit dans
ces limbes délicieuses que le vulgaire nomme si niaisement _les espaces
imaginaires_. Il fut tendre, bon et communicatif. Il rendit Paquita
presque folle.

--Pourquoi n'irions-nous pas à Sorrente, à Nice, à Chiavari, passer
toute notre vie ainsi? Veux-tu? disait-il à Paquita d'une voix
pénétrante.

--As-tu donc jamais besoin de me dire:--_Veux-tu?_ s'écria-t-elle.
Ai-je une volonté? Je ne suis quelque chose hors de toi qu'afin d'être
un plaisir pour toi. Si tu veux choisir une retraite digne de nous,
l'Asie est le seul pays où l'amour puisse déployer ses ailes.....

--Tu as raison, reprit Henri. Allons aux Indes, là où le printemps
est éternel, où la terre n'a jamais que des fleurs, où l'homme peut
déployer l'appareil des souverains, sans qu'on en glose comme dans les
sots pays où l'on veut réaliser la plate chimère de l'égalité. Allons
dans la contrée où l'on vit au milieu d'un peuple d'esclaves, où le
soleil illumine toujours un palais qui reste blanc, où l'on sème des
parfums dans l'air, où les oiseaux chantent l'amour, et où l'on meurt
quand on ne peut plus aimer...

--Et où l'on meurt ensemble! dit Paquita. Mais ne partons pas demain,
partons à l'instant, emmenons Christemio.

--Ma foi, le plaisir est le plus beau dénoûment de la vie. Allons en
Asie, mais pour partir, enfant! il faut beaucoup d'or, et pour avoir de
l'or, il faut arranger ses affaires.

Elle ne comprenait rien à ces idées.

--De l'or, il y en a ici haut comme ça! dit-elle en levant la main.

--Il n'est pas à moi.

--Qu'est-ce que cela fait? reprit-elle, si nous en avons besoin,
prenons-le.

--Il ne t'appartient pas.

--Appartenir! répéta-t-elle. Ne m'as-tu pas prise? Quand nous l'aurons
pris, il nous appartiendra.

Il se mit à rire.

--Pauvre innocente! tu ne sais rien des choses de ce monde.

--Non, mais voilà ce que je sais, s'écria-t-elle en attirant Henri sur
elle.

Au moment même où de Marsay oubliait tout, et concevait le désir de
s'approprier à jamais cette créature, il reçut au milieu de sa joie un
coup de poignard qui traversa de part en part son cœur mortifié pour
la première fois. Paquita, qui l'avait enlevé vigoureusement en l'air
comme pour le contempler, s'était écriée:--Oh! Mariquita!

--Mariquita! cria le jeune homme en rugissant, je sais maintenant tout
ce dont je voulais encore douter.

Il sauta sur le meuble où était renfermé le long poignard. Heureusement
pour elle et pour lui, l'armoire était fermée. Sa rage s'accrut de cet
obstacle; mais il recouvra sa tranquillité, alla prendre sa cravate
et s'avança vers elle d'un air si férocement significatif, que, sans
connaître de quel crime elle était coupable, Paquita comprit néanmoins
qu'il s'agissait pour elle de mourir. Alors elle s'élança d'un seul
bond au bout de la chambre pour éviter le nœud fatal que de Marsay
voulait lui passer autour du cou. Il y eut un combat. De part et
d'autre la souplesse, l'agilité, la vigueur furent égales. Pour finir
la lutte, Paquita jeta dans les jambes de son amant un coussin qui
le fit tomber, et profita du répit que lui laissa cet avantage pour
pousser la détente du ressort auquel répondait un avertissement. Le
mulâtre arriva brusquement. En un clin d'œil Christemio sauta sur de
Marsay, le terrassa, lui mit le pied sur la poitrine, le talon tourné
vers la gorge. De Marsay comprit que s'il se débattait il était à
l'instant écrasé sur un seul signe de Paquita.

--Pourquoi voulais-tu me tuer, mon amour? lui dit-elle.

De Marsay ne répondit pas.

--En quoi t'ai-je déplu? lui dit-elle. Parle, expliquons-nous.

Henri garda l'attitude flegmatique de l'homme fort qui se sent vaincu;
contenance froide, silencieuse, tout anglaise, qui annonçait la
conscience de sa dignité par une résignation momentanée. D'ailleurs
il avait déjà pensé, malgré l'emportement de sa colère, qu'il était
peu prudent de se commettre avec la justice en tuant cette fille à
l'improviste et sans en avoir préparé le meurtre de manière à s'assurer
l'impunité.

--Mon bien-aimé, reprit Paquita, parle-moi; ne me laisse pas sans un
adieu d'amour! Je ne voudrais pas garder dans mon cœur l'effroi que tu
viens d'y mettre. Parleras-tu? dit-elle en frappant du pied avec colère.

De Marsay lui jeta pour réponse un regard qui signifiait si bien: _tu
mourras!_ que Paquita se précipita sur lui.

--Hé! bien, veux-tu me tuer? Si ma mort peut te faire plaisir, tue-moi!

Elle fit un signe à Christemio, qui leva son pied de dessus le jeune
homme et s'en alla sans laisser voir sur sa figure qu'il portât un
jugement bon ou mauvais sur Paquita.

--Voilà un homme! se dit de Marsay en montrant le mulâtre par un geste
sombre. Il n'y a de dévouement que le dévouement qui obéit à l'amitié
sans la juger. Tu as en cet homme un véritable ami.

--Je te le donnerai si tu veux, répondit-elle; il te servira avec le
même dévouement qu'il a pour moi si je le lui recommande.

Elle attendit un mot de réponse, et reprit avec un accent plein de
tendresse:--Adolphe, dis-moi donc une bonne parole. Voici bientôt le
jour.

Henri ne répondit pas. Ce jeune homme avait une triste qualité, car on
regarde comme une grande chose tout ce qui ressemble à de la force, et
souvent les hommes divinisent des extravagances. Henri ne savait pas
pardonner. Le savoir-revenir, qui certes est une des grâces de l'âme,
était un non-sens pour lui. La férocité des hommes du Nord, dont le
sang anglais est assez fortement teint, lui avait été transmise par
son père. Il était inébranlable dans ses bons comme dans ses mauvais
sentiments. L'exclamation de Paquita fut d'autant plus horrible pour
lui qu'il avait été détrôné du plus doux triomphe qui eût jamais
agrandi sa vanité d'homme. L'espérance, l'amour et tous les sentiments
s'étaient exaltés chez lui, tout avait flambé dans son cœur et dans son
intelligence; puis ces flambeaux, allumés pour éclairer sa vie, avaient
été soufflés par un vent froid. Paquita, stupéfaite, n'eut dans sa
douleur que la force de donner le signal du départ.

--Ceci est inutile, dit-elle en jetant le bandeau. S'il ne m'aime plus,
s'il me hait, tout est fini.

Elle attendit un regard, ne l'obtint pas, et tomba demi-morte. Le
mulâtre jeta sur Henri un coup d'œil si épouvantablement significatif
qu'il fit trembler, pour la première fois de sa vie, ce jeune homme,
à qui personne ne refusait le don d'une rare intrépidité.--«Si tu ne
l'aimes pas bien, si tu lui fais la moindre peine, je te tuerai.» Tel
était le sens de ce rapide regard. De Marsay fut conduit avec des
soins presque serviles le long d'un corridor éclairé par des jours de
souffrance, et au bout duquel il sortit par une porte secrète dans
un escalier dérobé qui conduisait au jardin de l'hôtel San-Réal. Le
mulâtre le fit marcher précautionneusement le long d'une allée de
tilleuls qui aboutissait à une petite porte donnant sur une rue déserte
à cette époque. De Marsay remarqua bien tout, la voiture l'attendait;
cette fois le mulâtre ne l'accompagna point; et, au moment où Henri
mit la tête à la portière pour revoir les jardins et l'hôtel, il
rencontra les yeux blancs de Christemio, avec lequel il échangea un
regard. De part et d'autre ce fut une provocation, un défi, l'annonce
d'une guerre de sauvages, d'un duel où cessaient les lois ordinaires,
où la trahison, où la perfidie était un moyen admis. Christemio savait
qu'Henri avait juré la mort de Paquita. Henri savait que Christemio
voulait le tuer avant qu'il ne tuât Paquita. Tous deux s'entendirent à
merveille.

--L'aventure se complique d'une façon assez intéressante, se dit Henri.

--Où monsieur va-t-il? lui demanda le cocher.

De Marsay se fit conduire chez Paul de Manerville.

Pendant plus d'une semaine Henri fut absent de chez lui, sans que
personne pût savoir ni ce qu'il fit pendant ce temps, ni dans quel
endroit il demeura. Cette retraite le sauva de la fureur du mulâtre, et
causa la perte de la pauvre créature qui avait mis toute son espérance
dans celui qu'elle aimait comme jamais aucune créature n'aima sur cette
terre.

Le dernier jour de cette semaine, vers onze heures du soir, Henri vint
en voiture à la petite porte du jardin de l'hôtel San-Réal. Trois
hommes l'accompagnaient. Le cocher était évidemment un de ses amis,
car il se leva droit sur son siége, en homme qui voulait, comme une
sentinelle attentive, écouter le moindre bruit. L'un des trois autres
se tint en dehors de la porte, dans la rue; le second resta debout
dans le jardin, appuyé sur le mur; le dernier, qui tenait à la main un
trousseau de clefs, accompagna de Marsay.

--Henri, lui dit son compagnon, nous sommes trahis.

--Par qui, mon bon Ferragus?

--Ils ne dorment pas tous, répondit le chef des Dévorants: il faut
absolument que quelqu'un de la maison n'ait ni bu ni mangé. Tiens, vois
cette lumière.

--Nous avons le plan de la maison, d'où vient-elle?

--Je n'ai pas besoin du plan pour le savoir, répondit Ferragus; elle
vient de la chambre de la marquise.

--Ah! cria de Marsay. Elle sera sans doute arrivée de Londres
aujourd'hui. Cette femme m'aura pris jusqu'à ma vengeance! Mais, si
elle m'a devancé, mon bon Gratien, nous la livrerons à la justice.

--Écoute donc! l'affaire est faite, dit Ferragus à Henri.

Les deux amis prêtèrent l'oreille et entendirent des cris affaiblis qui
eussent attendri des tigres.

--Ta marquise n'a pas pensé que les sons sortiraient par le tuyau de la
cheminée, dit le chef des Dévorants avec le rire d'un critique enchanté
de découvrir une faute dans une belle œuvre.

--Nous seuls savons tout prévoir, dit Henri. Attends-moi, je veux aller
voir comment cela se passe là-haut, afin d'apprendre la manière dont
se traitent leurs querelles de ménage. Par le nom de Dieu, je crois
qu'elle la fait cuire à petit feu.

De Marsay grimpa lestement l'escalier qu'il connaissait et reconnut le
chemin du boudoir. Quand il en ouvrit la porte, il eut le frissonnement
involontaire que cause à l'homme le plus déterminé la vue du sang
répandu. Le spectacle qui s'offrit à ses regards eut d'ailleurs pour
lui plus d'une cause d'étonnement. La marquise était femme: elle avait
calculé sa vengeance avec cette perfection de perfidie qui distingue
les animaux faibles. Elle avait dissimulé sa colère pour s'assurer du
crime avant de le punir.

--Trop tard, mon bien-aimé! dit Paquita mourante dont les yeux pâles se
tournèrent vers de Marsay.

La _Fille aux yeux d'or_ expirait noyée dans le sang. Tous les
flambeaux allumés, un parfum délicat qui se faisait sentir, certain
désordre où l'œil d'un homme à bonnes fortunes devait reconnaître des
folies communes à toutes les passions, annonçaient que la marquise
avait savamment questionné la coupable. Cet appartement blanc, où
le sang paraissait si bien, trahissait un long combat. Les mains de
Paquita étaient empreintes sur les coussins. Partout elle s'était
accrochée à la vie, partout elle s'était défendue, et partout elle
avait été frappée. Des lambeaux entiers de la tenture cannelée étaient
arrachés par ses mains ensanglantées, qui sans doute avaient lutté
long-temps. Paquita devait avoir essayé d'escalader le plafond. Ses
pieds nus étaient marqués le long du dossier du divan, sur lequel elle
avait sans doute couru. Son corps, déchiqueté à coups de poignard par
son bourreau, disait avec quel acharnement elle avait disputé une
vie qu'Henri lui rendait si chère. Elle gisait à terre, et avait, en
mourant, mordu les muscles du cou-de-pied de madame de San-Réal, qui
gardait à la main son poignard trempé de sang. La marquise avait les
cheveux arrachés, elle était couverte de morsures, dont plusieurs
saignaient, et sa robe déchirée la laissait voir à demi nue, les
seins égratignés. Elle était sublime ainsi. Sa tête avide et furieuse
respirait l'odeur du sang. Sa bouche haletante restait entr'ouverte, et
ses narines ne suffisaient pas à ses aspirations. Certains animaux, mis
en fureur, fondent sur leur ennemi, le mettent à mort, et, tranquilles
dans leur victoire, semblent avoir tout oublié. Il en est d'autres qui
tournent autour de leur victime, qui la gardent en craignant qu'on ne
la leur vienne enlever, et qui, semblables à l'Achille d'Homère, font
neuf fois le tour de Troie en traînant leur ennemi par les pieds. Ainsi
était la marquise. Elle ne vit pas Henri. D'abord, elle se savait trop
bien seule pour craindre des témoins; puis, elle était trop enivrée
de sang chaud, trop animée par la lutte, trop exaltée pour apercevoir
Paris entier, si Paris avait formé un cirque autour d'elle. Elle
n'aurait pas senti la foudre. Elle n'avait même pas entendu le dernier
soupir de Paquita, et croyait qu'elle pouvait encore être écoutée par
la morte.

--Meurs sans confession! lui disait-elle; va en enfer, monstre
d'ingratitude; ne sois plus à personne qu'au démon. Pour le sang
que tu lui as donné, tu me dois tout le tien! Meurs, meurs, souffre
mille morts, j'ai été trop bonne, je n'ai mis qu'un moment à te tuer,
j'aurais voulu te faire éprouver toutes les douleurs que tu me lègues.
Je vivrai, moi! je vivrai malheureuse, je suis réduite à ne plus aimer
que Dieu!

Elle la contempla.

--Elle est morte! se dit-elle après une pause en faisant un violent
retour sur elle-même. Morte, ah! j'en mourrai de douleur!

La marquise voulut s'aller jeter sur le divan accablée par un désespoir
qui lui ôtait la voix, et ce mouvement lui permit alors de voir Henri
de Marsay.

--Qui es-tu? lui dit-elle en courant à lui le poignard levé.

Henri lui arrêta le bras, et ils purent ainsi se contempler tous deux
face à face. Une surprise horrible leur fit couler à tous deux un sang
glacé dans les veines, et ils tremblèrent sur leurs jambes comme des
chevaux effrayés. En effet, deux Ménechmes ne se seraient pas mieux
ressemblé. Ils dirent ensemble le même mot:--Lord Dudley doit être
votre père?

Chacun d'eux baissa la tête affirmativement.

--Elle était fidèle au sang, dit Henri en montrant Paquita.

--Elle était aussi peu coupable qu'il est possible, reprit
Margarita-Euphémia Porrabéril, qui se jeta sur le corps de Paquita
en poussant un cri de désespoir.--Pauvre fille! oh! je voudrais te
ranimer! J'ai eu tort, pardonne-moi, Paquita! Tu es morte, et je vis,
moi! Je suis la plus malheureuse.

En ce moment apparut l'horrible figure de la mère de Paquita.

--Tu vas me dire que tu ne l'avais pas vendue pour que je la tuasse,
s'écria la marquise. Je sais pourquoi tu sors de ta tanière. Je te la
payerai deux fois. Tais-toi.

Elle alla prendre un sac d'or dans le meuble d'ébène et le jeta
dédaigneusement aux pieds de cette vieille femme. Le son de l'or eut
le pouvoir de dessiner un sourire sur l'immobile physionomie de la
Géorgienne.

--J'arrive à temps pour toi, ma sœur, dit Henri. La justice va te
demander...

--Rien, répondit la marquise. Une seule personne pouvait demander
compte de cette fille. Christemio est mort.

--Et cette mère, demanda Henri en montrant la vieille, ne te
rançonnera-t-elle pas toujours?

--Elle est d'un pays où les femmes ne sont pas des êtres, mais des
choses dont on fait ce qu'on veut, que l'on vend, que l'on achète, que
l'on tue, enfin dont on se sert pour ses caprices, comme vous vous
servez ici de vos meubles. D'ailleurs, elle a une passion qui fait
capituler toutes les autres, et qui aurait anéanti son amour maternel,
si elle avait aimé sa fille; une passion.....

--Laquelle? dit vivement Henri en interrompant sa sœur.

--Le jeu, dont Dieu te garde! répondit la marquise.

--Mais par qui vas-tu te faire aider, dit Henri en montrant la _Fille
aux yeux d'or_, pour enlever les traces de cette fantaisie, que la
justice ne te passerait pas?

--J'ai sa mère, répondit la marquise, en montrant la vieille Géorgienne
à qui elle fit signe de rester.

--Nous nous reverrons, dit Henri, qui songeait à l'inquiétude de ses
amis et sentait la nécessité de partir.

--Non, mon frère, dit-elle, nous ne nous reverrons jamais. Je retourne
en Espagne pour m'aller mettre au couvent de _los Dolores_.

--Tu es encore trop jeune, trop belle, dit Henri en la prenant dans ses
bras et lui donnant un baiser.

--Adieu, dit-elle, rien ne console d'avoir perdu ce qui nous a paru
être l'infini.

Huit jours après, Paul de Manerville rencontra de Marsay aux Tuileries,
sur la terrasse des Feuillants.

--Eh! bien, qu'est donc devenue notre belle FILLE AUX YEUX D'OR, grand
scélérat?

--Elle est morte.

--De quoi?

--De la poitrine.


Paris, mars 1834,--avril 1835.


FIN DE L'HISTOIRE DES TREIZE.



[Illustration:

  Enfin toute sa personne explique la pension, comme la pension
  implique sa personne.

                                                      LE PÈRE GORIOT.]



LE PÈRE GORIOT.

  AU GRAND ET ILLUSTRE GEOFFROY-SAINT-HILAIRE,

  _Comme un témoignage d'admiration de ses travaux et de son génie_.

  DE BALZAC.


Madame Vauquer, née de Conflans, est une vieille femme qui, depuis
quarante ans, tient à Paris une pension bourgeoise établie rue
Neuve-Sainte-Geneviève, entre le quartier latin et le faubourg
Saint-Marceau. Cette pension, connue sous le nom de la Maison Vauquer,
admet également des hommes et des femmes, des jeunes gens et des
vieillards, sans que jamais la médisance ait attaqué les mœurs de ce
respectable établissement. Mais aussi depuis trente ans ne s'y était-il
jamais vu de jeune personne, et pour qu'un jeune homme y demeure, sa
famille doit-elle lui faire une bien maigre pension. Néanmoins, en
1819, époque à laquelle ce drame commence, il s'y trouvait une pauvre
jeune fille. En quelque discrédit que soit tombé le mot drame par la
manière abusive et tortionnaire dont il a été prodigué dans ces temps
de douloureuse littérature, il est nécessaire de l'employer ici: non
que cette histoire soit dramatique dans le sens vrai du mot; mais,
l'œuvre accomplie, peut-être aura-t-on versé quelques larmes _intra
muros_ et _extra_. Sera-t-elle comprise au delà de Paris? le doute est
permis. Les particularités de cette scène pleine d'observations et de
couleurs locales ne peuvent être appréciées qu'entre les buttes de
Montmartre et les hauteurs de Montrouge, dans cette illustre vallée
de plâtras incessamment près de tomber et de ruisseaux noirs de boue;
vallée remplie de souffrances réelles, de joies souvent fausses,
et si terriblement agitée qu'il faut je ne sais quoi d'exorbitant
pour y produire une sensation de quelque durée. Cependant il s'y
rencontre çà et là des douleurs que l'agglomération des vices et
des vertus rend grandes et solennelles: à leur aspect, les égoïsmes,
les intérêts, s'arrêtent et s'apitoient; mais l'impression qu'ils en
reçoivent est comme un fruit savoureux promptement dévoré. Le char
de la civilisation, semblable à celui de l'idole de Jaggernat, à
peine retardé par un cœur moins facile à broyer que les autres et qui
enraye sa roue, l'a brisé bientôt et continue sa marche glorieuse.
Ainsi ferez-vous, vous qui tenez ce livre d'une main blanche, vous
qui vous enfoncez dans un moelleux fauteuil en vous disant: Peut-être
ceci va-t-il m'amuser. Après avoir lu les secrètes infortunes du père
Goriot, vous dînerez avec appétit en mettant votre insensibilité sur
le compte de l'auteur, en le taxant d'exagération, en l'accusant de
poésie. Ah! sachez-le: ce drame n'est ni une fiction, ni un roman.
_All is true_, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les
éléments chez soi, dans son cœur peut-être.

La maison où s'exploite la pension bourgeoise appartient à madame
Vauquer. Elle est située dans le bas de la rue Neuve-Sainte-Geneviève,
à l'endroit où le terrain s'abaisse vers la rue de l'Arbalète par une
pente si brusque et si rude que les chevaux la montent ou la descendent
rarement. Cette circonstance est favorable au silence qui règne dans
ces rues serrées entre le dôme du Val-de-Grâce et le dôme du Panthéon,
deux monuments qui changent les conditions de l'atmosphère en y jetant
des tons jaunes, en y assombrissant tout par les teintes sévères que
projettent leurs coupoles. Là, les pavés sont secs, les ruisseaux
n'ont ni boue ni eau, l'herbe croît le long des murs. L'homme le plus
insouciant s'y attriste comme tous les passants, le bruit d'une voiture
y devient un événement, les maisons y sont mornes, les murailles y
sentent la prison. Un Parisien égaré ne verrait là que des pensions
bourgeoises ou des Institutions, de la misère ou de l'ennui, de la
vieillesse qui meurt, de la joyeuse jeunesse contrainte à travailler.
Nul quartier de Paris n'est plus horrible, ni, disons-le, plus inconnu.
La rue Neuve-Sainte-Geneviève surtout est comme un cadre de bronze,
le seul qui convienne à ce récit, auquel on ne saurait trop préparer
l'intelligence par des couleurs brunes, par des idées graves; ainsi
que, de marche en marche, le jour diminue et le chant du conducteur
se creuse, alors que le voyageur descend aux Catacombes. Comparaison
vraie! Qui décidera de ce qui est plus horrible à voir, ou des cœurs
desséchés, ou des crânes vides?

La façade de la pension donne sur un jardinet, en sorte que la maison
tombe à angle droit sur la rue Neuve-Sainte-Geneviève, où vous la voyez
coupée dans sa profondeur. Le long de cette façade, entre la maison et
le jardinet, règne un cailloutis en cuvette, large d'une toise, devant
lequel est une allée sablée, bordée de géraniums, de lauriers-roses et
de grenadiers plantés dans de grands vases en faïence bleue et blanche.
On entre dans cette allée par une porte bâtarde, surmontée d'un
écriteau sur lequel est écrit: MAISON-VAUQUER, et dessous: _Pension
bourgeoise des deux sexes et autres_. Pendant le jour, une porte à
claire-voie, armée d'une sonnette criarde, laisse apercevoir au bout
du petit pavé, sur le mur opposé à la rue, une arcade peinte en marbre
vert par un artiste du quartier. Sous le renfoncement que simule cette
peinture, s'élève une statue représentant l'Amour. A voir le vernis
écaillé qui la couvre, les amateurs de symboles y découvriraient
peut-être un mythe de l'amour parisien qu'on guérit à quelques pas de
là. Sous le socle, cette inscription à demi effacée rappelle le temps
auquel remonte cet ornement par l'enthousiasme dont il témoigne pour
Voltaire, rentré dans Paris en 1777:

    Qui que tu sois, voici ton maître:
    Il l'est, le fut, ou le doit être.

A la nuit tombante, la porte à claire-voie est remplacée par une
porte pleine. Le jardinet, aussi large que la façade est longue, se
trouve encaissé par le mur de la rue et par le mur mitoyen de la
maison voisine, le long de laquelle pend un manteau de lierre qui
la cache entièrement, et attire les yeux des passants par un effet
pittoresque dans Paris. Chacun de ces murs est tapissé d'espaliers et
de vignes dont les fructifications grêles et poudreuses sont l'objet
des craintes annuelles de madame Vauquer et de ses conversations avec
les pensionnaires. Le long de chaque muraille, règne une étroite allée
qui mène à un couvert de tilleuls, mot que madame Vauquer, quoique née
de Conflans, prononce obstinément _tieuilles_, malgré les observations
grammaticales de ses hôtes. Entre les deux allées latérales est un
carré d'artichauts flanqué d'arbres fruitiers en quenouille, et bordé
d'oseille, de laitue ou de persil. Sous le couvert de tilleuls est
plantée une table ronde peinte en vert, et entourée de siéges. Là,
durant les jours caniculaires, les convives assez riches pour se
permettre de prendre du café, viennent le savourer par une chaleur
capable de faire éclore des œufs. La façade, élevée de trois étages
et surmontée de mansardes, est bâtie en moellons et badigeonnée avec
cette couleur jaune qui donne un caractère ignoble à presque toutes
les maisons de Paris. Les cinq croisées percées à chaque étage ont de
petits carreaux et sont garnies de jalousies dont aucune n'est relevée
de la même manière, en sorte que toutes leurs lignes jurent entre
elles. La profondeur de cette maison comporte deux croisées qui, au
rez-de-chaussée, ont pour ornement des barreaux en fer, grillagés.
Derrière le bâtiment est une cour large d'environ vingt pieds, où
vivent en bonne intelligence des cochons, des poules, des lapins, et au
fond de laquelle s'élève un hangar à serrer le bois. Entre ce hangar
et la fenêtre de la cuisine se suspend le garde-manger, au-dessous
duquel tombent les eaux grasses de l'évier. Cette cour a sur la rue
Neuve-Sainte-Geneviève une porte étroite par où la cuisinière chasse
les ordures de la maison en nettoyant cette sentine à grand renfort
d'eau, sous peine de pestilence.

Naturellement destiné à l'exploitation de la pension bourgeoise, le
rez-de-chaussée se compose d'une première pièce éclairée par les deux
croisées de la rue, et où l'on entre par une porte-fenêtre. Ce salon
communique à une salle à manger qui est séparée de la cuisine par la
cage d'un escalier dont les marches sont en bois et en carreaux mis en
couleur et frottés. Rien n'est plus triste à voir que ce salon meublé
de fauteuils et de chaises en étoffe de crin à raies alternativement
mates et luisantes. Au milieu se trouve une table ronde à dessus de
marbre Sainte-Anne, décorée de ce cabaret en porcelaine blanche ornée
de filets d'or effacés à demi, que l'on rencontre partout aujourd'hui.
Cette pièce, assez mal planchéiée, est lambrissée à hauteur d'appui.
Le surplus des parois est tendu d'un papier verni représentant les
principales scènes de Télémaque, et dont les classiques personnages
sont coloriés. Le panneau d'entre les croisées grillagées offre aux
pensionnaires le tableau du festin donné au fils d'Ulysse par Calypso.
Depuis quarante ans cette peinture excite les plaisanteries des
jeunes pensionnaires, qui se croient supérieurs à leur position en se
moquant du dîner auquel la misère les condamne. La cheminée en pierre,
dont le foyer toujours propre atteste qu'il ne s'y fait de feu que
dans les grandes occasions, est ornée de deux vases pleins de fleurs
artificielles, vieillies et encagées, qui accompagnent une pendule en
marbre bleuâtre du plus mauvais goût. Cette première pièce exhale une
odeur sans nom dans la langue, et qu'il faudrait appeler l'_odeur de
pension_. Elle sent le renfermé, le moisi, le rance; elle donne froid,
elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements; elle a le goût
d'une salle où l'on a dîné; elle pue le service, l'office, l'hospice.
Peut-être pourrait-elle se décrire si l'on inventait un procédé pour
évaluer les quantités élémentaires et nauséabondes qu'y jettent les
atmosphères catarrhales et _sui generis_ de chaque pensionnaire,
jeune ou vieux. Eh! bien, malgré ces plates horreurs, si vous le
compariez à la salle à manger, qui lui est contiguë, vous trouveriez
ce salon élégant et parfumé comme doit l'être un boudoir. Cette salle,
entièrement boisée, fut jadis peinte en une couleur indistincte
aujourd'hui, qui forme un fond sur lequel la crasse a imprimé ses
couches de manière à y dessiner des figures bizarres. Elle est plaquée
de buffets gluants sur lesquels sont des carafes échancrées, ternies,
des ronds de moiré métallique, des piles d'assiettes en porcelaine
épaisse, à bords bleus, fabriquées à Tournai. Dans un angle est placée
une boîte à cases numérotées qui sert à garder les serviettes, ou
tachées ou vineuses, de chaque pensionnaire. Il s'y rencontre de ces
meubles indestructibles, proscrits partout, mais placés là comme le
sont les débris de la civilisation aux Incurables. Vous y verriez un
baromètre à capucin qui sort quand il pleut, des gravures exécrables
qui ôtent l'appétit, toutes encadrées en bois noir verni à filets
dorés; un cartel en écaille incrustée de cuivre; un poêle vert, des
quinquets d'Argand où la poussière se combine avec l'huile, une longue
table couverte en toile cirée assez grasse pour qu'un facétieux externe
y écrive son nom en se servant de son doigt comme de style, des chaises
estropiées, de petits paillassons piteux en sparterie qui se déroule
toujours sans se perdre jamais, puis des chaufferettes misérables à
trous cassés, à charnières défaites, dont le bois se carbonise. Pour
expliquer combien ce mobilier est vieux, crevassé, pourri, tremblant,
rongé, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire une
description qui retarderait trop l'intérêt de cette histoire, et que
les gens pressés ne pardonneraient pas. Le carreau rouge est plein de
vallées produites par le frottement ou par les mises en couleur. Enfin,
là règne la misère sans poésie; une misère économe, concentrée, râpée.
Si elle n'a pas de fange encore, elle a des taches; si elle n'a ni
trous ni haillons, elle va tomber en pourriture.

Cette pièce est dans tout son lustre au moment où, vers sept heures du
matin, le chat de madame Vauquer précède sa maîtresse; saute sur les
buffets, y flaire le lait que contiennent plusieurs jattes couvertes
d'assiettes, et fait entendre son _rourou_ matinal. Bientôt la veuve se
montre, attifée de son bonnet de tulle sous lequel pend un tour de faux
cheveux mal mis, elle marche en traînassant ses pantoufles grimacées.
Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un nez à
bec de perroquet; ses petites mains potelées, sa personne dodue comme
un rat d'église, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie
avec cette salle où suinte le malheur, où s'est blottie la spéculation,
et dont madame Vauquer respire l'air chaudement fétide sans en être
écœurée. Sa figure fraîche comme une première gelée d'automne, ses
yeux ridés, dont l'expression passe du sourire prescrit aux danseuses
à l'amer renfrognement de l'escompteur, enfin toute sa personne
explique la pension, comme la pension implique sa personne. Le bagne
ne va pas sans l'argousin, vous n'imagineriez pas l'un sans l'autre.
L'embonpoint blafard de cette petite femme est le produit de cette vie,
comme le typhus est la conséquence des exhalaisons d'un hôpital. Son
jupon de laine tricotée, qui dépasse sa première jupe faite avec une
vieille robe, et dont la ouate s'échappe par les fentes de l'étoffe
lézardée, résume le salon, la salle à manger, le jardinet, annonce la
cuisine et fait pressentir les pensionnaires. Quand elle est là, ce
spectacle est complet. Agée d'environ cinquante ans, madame Vauquer
ressemble à toutes les _femmes qui ont eu des malheurs_. Elle a l'œil
vitreux, l'air innocent d'une entremetteuse qui va se gendarmer pour
se faire payer plus cher, mais d'ailleurs prête à tout pour adoucir
son sort, à livrer Georges ou Pichegru, si Georges ou Pichegru étaient
encore à livrer. Néanmoins, elle est _bonne femme au fond_, disent les
pensionnaires, qui la croient sans fortune en l'entendant geindre et
tousser comme eux. Qu'avait été monsieur Vauquer? Elle ne s'expliquait
jamais sur le défunt. Comment avait-il perdu sa fortune? Dans les
malheurs, répondait-elle. Il s'était mal conduit envers elle, ne lui
avait laissé que les yeux pour pleurer, cette maison pour vivre, et le
droit de ne compatir à aucune infortune, parce que, disait-elle, elle
avait souffert tout ce qu'il est possible de souffrir. En entendant
trottiner sa maîtresse, la grosse Sylvie, la cuisinière, s'empressait
de servir le déjeuner des pensionnaires internes.

Généralement les pensionnaires externes ne s'abonnaient qu'au dîner,
qui coûtait trente francs par mois. A l'époque où cette histoire
commence, les internes étaient au nombre de sept. Le premier étage
contenait les deux meilleurs appartements de la maison. Madame
Vauquer habitait le moins considérable, et l'autre appartenait à
madame Couture, veuve d'un Commissaire-Ordonnateur de la République
française. Elle avait avec elle une très-jeune personne, nommée
Victorine Taillefer, à qui elle servait de mère. La pension de ces
deux dames montait à dix-huit cents francs. Les deux appartements
du second étaient occupés, l'un par un vieillard nommé Poiret;
l'autre, par un homme âgé d'environ quarante ans, qui portait une
perruque noire, se teignait les favoris, se disait ancien négociant,
et s'appelait monsieur Vautrin. Le troisième étage se composait de
quatre chambres, dont deux étaient louées, l'une par une vieille fille
nommée mademoiselle Michonneau; l'autre, par un ancien fabricant de
vermicelles, de pâtes d'Italie et d'amidon, qui se laissait nommer le
Père Goriot. Les deux autres chambres étaient destinées aux oiseaux
de passage, à ces infortunés étudiants qui, comme le père Goriot et
mademoiselle Michonneau, ne pouvaient mettre que quarante-cinq francs
par mois à leur nourriture et à leur logement; mais madame Vauquer
souhaitait peu leur présence et ne les prenait que quand elle ne
trouvait pas mieux: ils mangeaient trop de pain. En ce moment, l'une
de ces deux chambres appartenait à un jeune homme venu des environs
d'Angoulême à Paris pour y faire son Droit, et dont la nombreuse
famille se soumettait aux plus dures privations afin de lui envoyer
douze cents francs par an. Eugène de Rastignac, ainsi se nommait-il,
était un de ces jeunes gens façonnés au travail par le malheur, qui
comprennent dès le jeune âge les espérances que leurs parents placent
en eux, et qui se préparent une belle destinée en calculant déjà la
portée de leurs études, et, les adaptant par avance au mouvement
futur de la société, pour être les premiers à la pressurer. Sans ses
observations curieuses et l'adresse avec laquelle il sut se produire
dans les salons de Paris, ce récit n'eût pas été coloré des tons vrais
qu'il devra sans doute à son esprit sagace et à son désir de pénétrer
les mystères d'une situation épouvantable aussi soigneusement cachée
par ceux qui l'avaient créée que par celui qui la subissait.

Au-dessus de ce troisième étage étaient un grenier à étendre le linge
et deux mansardes où couchaient un garçon de peine, nommé Christophe,
et la grosse Sylvie, la cuisinière. Outre les sept pensionnaires
internes, madame Vauquer avait, bon an, mal an, huit étudiants en Droit
ou en Médecine, et deux ou trois habitués qui demeuraient dans le
quartier, abonnés tous pour le dîner seulement. La salle contenait à
dîner dix-huit personnes et pouvait en admettre une vingtaine; mais le
matin, il ne s'y trouvait que sept locataires dont la réunion offrait
pendant le déjeuner l'aspect d'un repas de famille. Chacun descendait
en pantoufles, se permettait des observations confidentielles sur la
mise ou sur l'air des externes, et sur les événements de la soirée
précédente, en s'exprimant avec la confiance de l'intimité. Ces sept
pensionnaires étaient les enfants gâtés de madame Vauquer, qui leur
mesurait avec une précision d'astronome les soins et les égards,
d'après le chiffre de leurs pensions. Une même considération affectait
ces êtres rassemblés par le hasard. Les deux locataires du second ne
payaient que soixante-douze francs par mois. Ce bon marché, qui ne se
rencontre que dans le faubourg Saint-Marcel, entre la Bourbe et la
Salpêtrière, et auquel madame Couture faisait seule exception, annonce
que ces pensionnaires devaient être sous le poids de malheurs plus ou
moins apparents. Aussi le spectacle désolant que présentait l'intérieur
de cette maison se répétait-il dans le costume de ses habitués,
également délabrés. Les hommes portaient des redingotes dont la couleur
était devenue problématique, des chaussures comme il s'en jette au coin
des bornes dans les quartiers élégants, du linge élimé, des vêtements
qui n'avaient plus que l'âme. Les femmes avaient des robes passées,
reteintes, déteintes, de vieilles dentelles raccommodées, des gants
glacés par l'usage, des collerettes toujours rousses et des fichus
éraillés. Si tels étaient les habits, presque tous montraient des
corps solidement charpentés, des constitutions qui avaient résisté aux
tempêtes de la vie, des faces froides, dures, effacées comme celles
des écus démonétisés. Les bouches flétries étaient armées de dents
avides. Ces pensionnaires faisaient pressentir des drames accomplis ou
en action; non pas de ces drames joués à la lueur des rampes, entre des
toiles peintes, mais des drames vivants et muets, des drames glacés qui
remuaient chaudement le cœur, des drames continus.

La vieille demoiselle Michonneau gardait sur ses yeux fatigués un
crasseux abat-jour en taffetas vert, cerclé par du fil d'archal qui
aurait effarouché l'ange de la Pitié. Son châle à franges maigres et
pleurardes semblait couvrir un squelette, tant les formes qu'il cachait
étaient anguleuses. Quel acide avait dépouillé cette créature de ses
formes féminines? elle devait avoir été jolie et bien faite: était-ce
le vice, le chagrin, la cupidité? avait-elle trop aimé, avait-elle été
marchande à la toilette, ou seulement courtisane? Expiait-elle les
triomphes d'une jeunesse insolente au-devant de laquelle s'étaient
rués les plaisirs par une vieillesse que fuyaient les passants? Son
regard blanc donnait froid, sa figure rabougrie menaçait. Elle avait
la voix clairette d'une cigale criant dans son buisson aux approches
de l'hiver. Elle disait avoir pris soin d'un vieux monsieur affecté
d'un catarrhe à la vessie, et abandonné par ses enfants, qui l'avaient
cru sans ressource. Ce vieillard lui avait légué mille francs de rente
viagère, périodiquement disputés par les héritiers, aux calomnies
desquels elle était en butte. Quoique le jeu des passions eût ravagé
sa figure, il s'y trouvait encore certains vestiges d'une blancheur et
d'une finesse dans le tissu qui permettaient de supposer que le corps
conservait quelques restes de beauté.

Monsieur Poiret était une espèce de mécanique. En l'apercevant
s'étendre comme une ombre grise le long d'une allée au
Jardin-des-Plantes, la tête couverte d'une vieille casquette flasque,
tenant à peine sa canne à pomme d'ivoire jauni dans sa main, laissant
flotter les pans flétris de sa redingote qui cachait mal une culotte
presque vide, et des jambes en bas bleus qui flageolaient comme celles
d'un homme ivre, montrant son gilet blanc sale et son jabot de grosse
mousseline recroquevillée qui s'unissait imparfaitement à sa cravate
cordée autour de son cou de dindon, bien des gens se demandaient si
cette ombre chinoise appartenait à la race audacieuse des fils de
Japhet qui papillonnent sur le boulevard italien. Quel travail avait pu
le ratatiner ainsi? quelle passion avait bistré sa face bulbeuse, qui,
dessinée en caricature, aurait paru hors du vrai? Ce qu'il avait été?
mais peut-être avait-il été employé au Ministère de la Justice, dans le
bureau où les exécuteurs des hautes-œuvres envoient leurs mémoires de
frais, le compte des fournitures de voiles noirs pour les parricides,
de son pour les paniers, de ficelle pour les couteaux. Peut-être
avait-il été receveur à la porte d'un abattoir, ou sous-inspecteur de
salubrité. Enfin, cet homme semblait avoir été l'un des ânes de notre
grand moulin social, l'un de ces Ratons parisiens qui ne connaissent
même pas leurs Bertrands, quelque pivot sur lequel avaient tourné les
infortunes ou les saletés publiques, enfin l'un de ces hommes dont
nous disons, en les voyant: _Il en faut pourtant comme ça_. Le beau
Paris ignore ces figures blêmes de souffrances morales ou physiques.
Mais Paris est un véritable océan. Jetez-y la sonde, vous n'en
connaîtrez jamais la profondeur. Parcourez-le, décrivez-le? quelque
soin que vous mettiez à le parcourir, à le décrire; quelque nombreux et
intéressés que soient les explorateurs de cette mer, il s'y rencontrera
toujours un lieu vierge, un antre inconnu, des fleurs, des perles, des
monstres, quelque chose d'inouï, oublié par les plongeurs littéraires.
La Maison Vauquer est une de ces monstruosités curieuses.

Deux figures y formaient un contraste frappant avec la masse des
pensionnaires et des habitués. Quoique mademoiselle Victorine Taillefer
eût une blancheur maladive semblable à celle des jeunes filles
attaquées de chlorose, et qu'elle se rattachât à la souffrance générale
qui faisait le fond de ce tableau, par une tristesse habituelle, par
une contenance gênée, par un air pauvre et grêle, néanmoins son visage
n'était pas vieux, ses mouvements et sa voix étaient agiles. Ce jeune
malheur ressemblait à un arbuste aux feuilles jaunies, fraîchement
planté dans un terrain contraire. Sa physionomie roussâtre, ses cheveux
d'un blond fauve, sa taille trop mince, exprimaient cette grâce que les
poètes modernes trouvaient aux statuettes du Moyen-Age. Ses yeux gris
mélangés de noir exprimaient une douceur, une résignation chrétiennes.
Ses vêtements simples, peu coûteux, trahissaient des formes jeunes.
Elle était jolie par juxtaposition. Heureuse, elle eût été ravissante:
le bonheur est la poésie des femmes, comme la toilette en est le fard.
Si la joie d'un bal eût reflété ses teintes rosées sur ce visage pâle;
si les douceurs d'une vie élégante eussent rempli, eussent vermillonné
ces joues déjà légèrement creusées; si l'amour eût ranimé ces yeux
tristes, Victorine aurait pu lutter avec les plus belles jeunes filles.
Il lui manquait ce qui crée une seconde fois la femme, les chiffons
et les billets doux. Son histoire eût fourni le sujet d'un livre. Son
père croyait avoir des raisons pour ne pas la reconnaître, refusait
de la garder près de lui, ne lui accordait que six cents francs par
an, et avait dénaturé sa fortune, afin de pouvoir la transmettre en
entier à son fils. Parente éloignée de la mère de Victorine, qui jadis
était venue mourir de désespoir chez elle, madame Couture prenait
soin de l'orpheline comme de son enfant. Malheureusement la veuve
du Commissaire-Ordonnateur des armées de la République ne possédait
rien au monde que son douaire et sa pension; elle pouvait laisser
un jour cette pauvre fille, sans expérience et sans ressources, à la
merci du monde. La bonne femme menait Victorine à la messe tous les
dimanches, à confesse tous les quinze jours, afin d'en faire à tout
hasard une fille pieuse. Elle avait raison. Les sentiments religieux
offraient un avenir à cet enfant désavoué, qui aimait son père, qui
tous les ans s'acheminait chez lui pour y apporter le pardon de sa
mère; mais qui, tous les ans, se cognait contre la porte de la maison
paternelle, inexorablement fermée. Son frère, son unique médiateur,
n'était pas venu la voir une seule fois en quatre ans, et ne lui
envoyait aucun secours. Elle suppliait Dieu de dessiller les yeux de
son père, d'attendrir le cœur de son frère, et priait pour eux sans
les accuser. Madame Couture et madame Vauquer ne trouvaient pas assez
de mots dans le dictionnaire des injures pour qualifier cette conduite
barbare. Quand elles maudissaient ce millionnaire infâme, Victorine
faisait entendre de douces paroles, semblables au chant du ramier
blessé, dont le cri de douleur exprime encore l'amour.

Eugène de Rastignac avait un visage tout méridional, le teint blanc,
des cheveux noirs, des yeux bleus. Sa tournure, ses manières, sa pose
habituelle dénotaient le fils d'une famille noble, où l'éducation
première n'avait comporté que des traditions de bon goût. S'il était
ménager de ses habits, si les jours ordinaires il achevait d'user
les vêtements de l'an passé, néanmoins il pouvait sortir quelquefois
mis comme l'est un jeune homme élégant. Ordinairement il portait
une vieille redingote, un mauvais gilet, la méchante cravate noire,
flétrie, mal nouée de l'Étudiant, un pantalon à l'avenant et des bottes
ressemelées.

[Illustration: VAUTRIN.

  Sa figure, rayée par des rides prématurées, offrait des signes de
  dureté que démentaient ses manières souples et liantes.

                                                       LE PÈRE GORIOT.]

Entre ces deux personnages et les autres, Vautrin, l'homme de quarante
ans, à favoris peints, servait de transition. Il était un de ces gens
dont le peuple dit: Voilà un fameux gaillard! Il avait les épaules
larges, le buste bien développé, les muscles apparents, des mains
épaisses, carrées et fortement marquées aux phalanges par des bouquets
de poils touffus et d'un roux ardent. Sa figure, rayée par des rides
prématurées, offrait des signes de dureté que démentaient ses manières
souples et liantes. Sa voix de basse-taille, en harmonie avec sa
grosse gaieté, ne déplaisait point. Il était obligeant et rieur. Si
quelque serrure allait mal, il l'avait bientôt démontée, rafistolée,
huilée, limée, remontée, en disant: Ça me connaît. Il connaissait tout
d'ailleurs, les vaisseaux, la mer, la France, l'étranger, les affaires,
les hommes, les événements, les lois, les hôtels et les prisons. Si
quelqu'un se plaignait par trop, il lui offrait aussitôt ses services.
Il avait prêté plusieurs fois de l'argent à madame Vauquer et à
quelques pensionnaires; mais ses obligés seraient morts plutôt que de
ne pas le lui rendre, tant, malgré son air bonhomme, il imprimait de
crainte par un certain regard profond et plein de résolution. A la
manière dont il lançait un jet de salive, il annonçait un sang-froid
imperturbable qui ne devait pas le faire reculer devant un crime pour
sortir d'une position équivoque. Comme un juge sévère, son œil semblait
aller au fond de toutes les questions, de toutes les consciences, de
tous les sentiments. Ses mœurs consistaient à sortir après le déjeuner,
à revenir pour dîner, à décamper pour toute la soirée, et à rentrer
vers minuit, à l'aide d'un passe-partout que lui avait confié madame
Vauquer. Lui seul jouissait de cette faveur. Mais aussi était-il au
mieux avec la veuve, qu'il appelait maman en la saisissant par la
taille, flatterie peu comprise! La bonne femme croyait la chose encore
facile, tandis que Vautrin seul avait les bras assez longs pour presser
cette pesante circonférence. Un trait de son caractère était de payer
généreusement quinze francs par mois pour le _gloria_ qu'il prenait au
dessert. Des gens moins superficiels que ne l'étaient ces jeunes gens
emportés par les tourbillons de la vie parisienne, ou ces vieillards
indifférents à ce qui ne les touchait pas directement, ne se seraient
pas arrêtés à l'impression douteuse que leur causait Vautrin. Il savait
ou devinait les affaires de ceux qui l'entouraient, tandis que nul
ne pouvait pénétrer ni ses pensées ni ses occupations. Quoiqu'il eût
jeté son apparente bonhomie, sa constante complaisance et sa gaieté
comme une barrière entre les autres et lui, souvent il laissait percer
l'épouvantable profondeur de son caractère. Souvent une boutade digne
de Juvénal, et par laquelle il semblait se complaire à bafouer les
lois, à fouetter la haute société, à la convaincre d'inconséquence avec
elle-même, devait faire supposer qu'il gardait rancune à l'état social,
et qu'il y avait au fond de sa vie un mystère soigneusement enfoui.

Attirée, peut-être à son insu, par la force de l'un ou par la beauté
de l'autre, mademoiselle Taillefer partageait ses regards furtifs,
ses pensées secrètes, entre ce quadragénaire et le jeune étudiant;
mais aucun d'eux ne paraissait songer à elle, quoique d'un jour à
l'autre le hasard pût changer sa position et la rendre un riche
parti. D'ailleurs aucune de ces personnes ne se donnait la peine de
vérifier si les malheurs allégués par l'une d'elles étaient faux ou
véritables. Toutes avaient les unes pour les autres une indifférence
mêlée de défiance qui résultait de leurs situations respectives. Elles
se savaient impuissantes à soulager leurs peines, et toutes avaient
en se les contant épuisé la coupe des condoléances. Semblables à de
vieux époux, elles n'avaient plus rien à se dire. Il ne restait donc
entre elles que les rapports d'une vie mécanique, le jeu de rouages
sans huile. Toutes devaient passer droit dans la rue devant un aveugle,
écouter sans émotion le récit d'une infortune, et voir dans une mort
la solution d'un problème de misère qui les rendait froides à la plus
terrible agonie. La plus heureuse de ces âmes désolées était madame
Vauquer, qui trônait dans cet hospice libre. Pour elle seule ce petit
jardin, que le silence et le froid, le sec et l'humide faisaient vaste
comme un steppe, était un riant bocage. Pour elle seule cette maison
jaune et morne, qui sentait le vert-de-gris du comptoir, avait des
délices. Ces cabanons lui appartenaient. Elle nourrissait ces forçats
acquis à des peines perpétuelles, en exerçant sur eux une autorité
respectée. Où ces pauvres êtres auraient-ils trouvé dans Paris, au prix
où elle les donnait, des aliments sains, suffisants, et un appartement
qu'ils étaient maîtres de rendre, sinon élégant ou commode, du moins
propre et salubre? Se fût-elle permis une injustice criante, la victime
l'aurait supportée sans se plaindre.

Une réunion semblable devait offrir et offrait en petit les éléments
d'une société complète. Parmi les dix-huit convives il se rencontrait,
comme dans les colléges, comme dans le monde, une pauvre créature
rebutée, un souffre-douleur sur qui pleuvaient les plaisanteries. Au
commencement de la seconde année, cette figure devint pour Eugène de
Rastignac la plus saillante de toutes celles au milieu desquelles il
était condamné à vivre encore pendant deux ans. Ce _Patiras_ était
l'ancien vermicellier, le père Goriot, sur la tête duquel un peintre
aurait, comme l'historien, fait tomber toute la lumière du tableau.
Par quel hasard ce mépris à demi haineux, cette persécution mélangée
de pitié, ce non-respect du malheur avaient-ils frappé le plus ancien
pensionnaire? Y avait-il donné lieu par quelques-uns de ces ridicules
ou de ces bizarreries que l'on pardonne moins qu'on ne pardonne des
vices? Ces questions tiennent de près à bien des injustices sociales.
Peut-être est-il dans la nature humaine de tout faire supporter à qui
souffre tout par humilité vraie, par faiblesse ou par indifférence.
N'aimons-nous pas tous à prouver notre force aux dépens de quelqu'un ou
de quelque chose? L'être le plus débile, le gamin sonne à toutes les
portes quand il gèle, ou se hisse pour écrire son nom sur un monument
vierge.

Le père Goriot, vieillard de soixante-neuf ans environ, s'était
retiré chez madame Vauquer, en 1813, après avoir quitté les affaires.
Il y avait d'abord pris l'appartement occupé par madame Couture, et
donnait alors douze cents francs de pension, en homme pour qui cinq
louis de plus ou de moins étaient une bagatelle. Madame Vauquer avait
rafraîchi les trois chambres de cet appartement moyennant une indemnité
préalable qui paya, dit-on, la valeur d'un méchant ameublement composé
de rideaux en calicot jaune, de fauteuils en bois verni couverts en
velours d'Utrecht, de quelques peintures à la colle, et de papiers
que refusaient les cabarets de la banlieue. Peut-être l'insouciante
générosité que mit à se laisser attraper le père Goriot, qui vers
cette époque était respectueusement nommé monsieur Goriot, le fit-elle
considérer comme un imbécile qui ne connaissait rien aux affaires.
Goriot vint muni d'une garde-robe bien fournie, le trousseau magnifique
du négociant qui ne se refuse rien en se retirant du commerce. Madame
Vauquer avait admiré dix-huit chemises de demi-hollande, dont la
finesse était d'autant plus remarquable que le vermicellier portait
sur son jabot dormant deux épingles unies par une chaînette, et dont
chacune était montée d'un gros diamant. Habituellement vêtu d'un
habit bleu-barbeau, il prenait chaque jour un gilet de piqué blanc,
sous lequel fluctuait son ventre piriforme et proéminent, qui faisait
rebondir une lourde chaîne d'or garnie de breloques. Sa tabatière,
également en or, contenait un médaillon plein de cheveux qui le
rendaient en apparence coupable de quelques bonnes fortunes. Lorsque
son hôtesse l'accusa d'être un _galantin_, il laissa errer sur ses
lèvres le gai sourire du bourgeois dont on a flatté le dada. Ses
_ormoires_ (il prononçait ce mot à la manière du menu peuple) furent
remplies par la nombreuse argenterie de son ménage. Les yeux de la
veuve s'allumèrent quand elle l'aida complaisamment à déballer et
ranger les louches, les cuillers à ragoût, les couverts, les huiliers,
les saucières, plusieurs plats, des déjeuners en vermeil, enfin des
pièces plus ou moins belles, pesant un certain nombre de marcs, et
dont il ne voulait pas se défaire. Ces cadeaux lui rappelaient les
solennités de sa vie domestique. «Ceci, dit-il à madame Vauquer en
serrant un plat et une petite écuelle dont le couvercle représentait
deux tourterelles qui se becquetaient, est le premier présent que
m'a fait ma femme, le jour de notre anniversaire. Pauvre bonne! elle
y avait consacré ses économies de demoiselle. Voyez-vous, madame?
j'aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles que de me séparer de
cela. Dieu merci! je pourrai prendre dans cette écuelle mon café tous
les matins durant le reste de mes jours. Je ne suis pas à plaindre,
j'ai sur la planche du pain de cuit pour long-temps.» Enfin, madame
Vauquer avait bien vu, de son œil de pie, quelques inscriptions sur
le grand-livre qui, vaguement additionnées, pouvaient faire à cet
excellent Goriot un revenu d'environ huit à dix mille francs. Dès ce
jour, madame Vauquer, née de Conflans, qui avait alors quarante-huit
ans effectifs et n'en acceptait que trente-neuf, eut des idées. Quoique
le larmier des yeux de Goriot fût retourné, gonflé, pendant, ce qui
l'obligeait à les essuyer assez fréquemment, elle lui trouva l'air
agréable et comme il faut. D'ailleurs son mollet charnu, saillant,
pronostiquait, autant que son long nez carré, des qualités morales
auxquelles paraissait tenir la veuve, et que confirmait la face lunaire
et naïvement niaise du bonhomme. Ce devait être une bête solidement
bâtie, capable de dépenser tout son esprit en sentiment. Ses cheveux
en ailes de pigeon, que le coiffeur de l'école Polytechnique vint lui
poudrer tous les matins, dessinaient cinq pointes sur son front bas,
et décoraient bien sa figure. Quoique un peu rustaud, il était si bien
tiré à quatre épingles, il prenait si richement son tabac, il le humait
en homme si sûr de toujours avoir sa tabatière pleine de macouba, que
le jour où monsieur Goriot s'installa chez elle, madame Vauquer se
coucha le soir en rôtissant, comme une perdrix dans sa barde, au feu
du désir qui la saisit de quitter le suaire du Vauquer pour renaître
en Goriot. Se marier, vendre sa pension, donner le bras à cette fine
fleur de bourgeoisie, devenir une dame notable dans le quartier, y
quêter pour les indigents, faire de petites parties le dimanche à
Choisy, Soissy, Gentilly; aller au spectacle à sa guise, en loge, sans
attendre les billets d'auteur que lui donnaient quelques-uns de ses
pensionnaires, au mois de juillet; elle rêva tout l'Eldorado des petits
ménages parisiens. Elle n'avait avoué à personne qu'elle possédait
quarante mille francs amassés sou à sou. Certes elle se croyait, sous
le rapport de la fortune, un parti sortable. «Quant au reste, je vaux
bien le bonhomme!» se dit-elle en se retournant dans son lit, comme
pour s'attester à elle-même des charmes que la grosse Sylvie trouvait
chaque matin moulés en creux. Dès ce jour, pendant environ trois
mois, la veuve Vauquer profita du coiffeur de monsieur Goriot, et fit
quelques frais de toilette, excusés par la nécessité de donner à sa
maison un certain décorum en harmonie avec les personnes honorables qui
la fréquentaient. Elle s'intrigua beaucoup pour changer le personnel de
ses pensionnaires, en affichant la prétention de n'accepter désormais
que les gens les plus distingués sous tous les rapports. Un étranger
se présentait-il, elle lui vantait la préférence que monsieur Goriot,
un des négociants les plus notables et les plus respectables de Paris,
lui avait accordée. Elle distribua des prospectus en tête desquels se
lisait: MAISON VAUQUER. «C'était, disait-elle, une des plus anciennes
et des plus estimées pensions bourgeoises du pays latin. Il y existait
une vue des plus agréables sur la vallée des Gobelins (on l'apercevait
du troisième étage), et un _joli_ jardin, au bout duquel S'ÉTENDAIT
une ALLÉE de tilleuls.» Elle y parlait du bon air et de la solitude.
Ce prospectus lui amena madame la comtesse de l'Ambermesnil, femme de
trente-six ans, qui attendait la fin de la liquidation et le règlement
d'une pension qui lui était due, en qualité de veuve d'un général mort
sur _les_ champs de bataille. Madame Vauquer soigna sa table, fit du
feu dans les salons pendant près de six mois, et tint si bien les
promesses de son prospectus, qu'_elle y mit du sien_. Aussi la comtesse
disait-elle à madame Vauquer, en l'appelant _chère amie_, qu'elle lui
procurerait la baronne de Vaumerland et la veuve du colonel comte
Picquoiseau, deux de ses amies, qui achevaient au Marais leur terme
dans une pension plus coûteuse que ne l'était la Maison Vauquer. Ces
dames seraient d'ailleurs fort à leur aise quand les Bureaux de la
Guerre auraient fini leur travail. «Mais, disait-elle, les Bureaux ne
terminent rien.» Les deux veuves montaient ensemble après le dîner dans
la chambre de madame Vauquer, et y faisaient de petites causettes en
buvant du cassis et mangeant des friandises réservées pour la bouche
de la maîtresse. Madame de l'Ambermesnil approuva beaucoup les vues de
son hôtesse sur le Goriot, vues excellentes, qu'elle avait d'ailleurs
devinées dès le premier jour; elle le trouvait un homme parfait.

--Ah! ma chère dame, un homme sain comme mon œil, lui disait la veuve,
un homme parfaitement conservé, et qui peut donner encore bien de
l'agrément à une femme.

La comtesse fit généreusement des observations à madame Vauquer sur
sa mise, qui n'était pas en harmonie avec ses prétentions.--Il faut
vous mettre sur le pied de guerre, lui dit-elle. Après bien des
calculs, les deux veuves allèrent ensemble au Palais-Royal, où elles
achetèrent, aux Galeries de Bois, un chapeau à plumes et un bonnet.
La comtesse entraîna son amie au magasin de La Petite Jeannette,
où elles choisirent une robe et une écharpe. Quand ces munitions
furent employées, et que la veuve fut sous les armes, elle ressembla
parfaitement à l'enseigne du _Bœuf à la Mode_. Néanmoins elle se trouva
si changée à son avantage, qu'elle se crut l'obligée de la comtesse,
et, quoique peu _donnante_, elle la pria d'accepter un chapeau de vingt
francs. Elle comptait, à la vérité, lui demander le service de sonder
Goriot et de la faire valoir auprès de lui. Madame de l'Ambermesnil se
prêta fort amicalement à ce manége, et cerna le vieux vermicellier avec
lequel elle réussit à avoir une conférence; mais après l'avoir trouvé
pudibond, pour ne pas dire réfractaire aux tentatives que lui suggéra
son désir particulier de le séduire pour son propre compte, elle sortit
révoltée de sa grossièreté.

--Mon ange, dit-elle à sa chère amie, vous ne tirerez rien de cet
homme-là! il est ridiculement défiant; c'est un grippe-sou, une bête,
un sot, qui ne vous causera que du désagrément.

Il y eut entre monsieur Goriot et madame de l'Ambermesnil des choses
telles que la comtesse ne voulut même plus se trouver avec lui. Le
lendemain, elle partit en oubliant de payer six mois de pension, et en
laissant une défroque prisée cinq francs. Quelque âpreté que madame
Vauquer mît à ses recherches, elle ne put obtenir aucun renseignement
dans Paris sur la comtesse de l'Ambermesnil. Elle parlait souvent de
cette déplorable affaire, en se plaignant de son trop de confiance,
quoiqu'elle fût plus méfiante que ne l'est une chatte; mais elle
ressemblait à beaucoup de personnes qui se défient de leurs proches,
et se livrent au premier venu. Fait moral, bizarre, mais vrai, dont la
racine est facile à trouver dans le cœur humain. Peut-être certaines
gens n'ont-ils plus rien à gagner auprès des personnes avec lesquelles
ils vivent; après leur avoir montré le vide de leur âme, ils se
sentent secrètement jugés par elles avec une sévérité méritée; mais,
éprouvant un invincible besoin de flatteries qui leur manquent, ou
dévorés par l'envie de paraître posséder les qualités qu'ils n'ont
pas, ils espèrent surprendre l'estime ou le cœur de ceux qui leur sont
étrangers, au risque d'en déchoir un jour. Enfin il est des individus
nés mercenaires qui ne font aucun bien à leurs amis ou à leurs proches,
parce qu'ils le doivent; tandis qu'en rendant service à des inconnus,
ils en recueillent un gain d'amour-propre: plus le cercle de leurs
affections est près d'eux, moins ils aiment; plus il s'étend, plus
serviables ils sont. Madame Vauquer tenait sans doute de ces deux
natures, essentiellement mesquines, fausses, exécrables.

--Si j'avais été ici, lui disait alors Vautrin, ce malheur ne vous
serait pas arrivé! je vous aurais joliment dévisagé cette farceuse-là.
Je connais leurs _frimousses_.

Comme tous les esprits rétrécis, madame Vauquer avait l'habitude de ne
pas sortir du cercle des événements, et de ne pas juger leurs causes.
Elle aimait à s'en prendre à autrui de ses propres fautes. Quand
cette perte eut lieu, elle considéra l'honnête vermicellier comme le
principe de son infortune, et commença dès lors, disait-elle, à se
dégriser sur son compte. Lorsqu'elle eut reconnu l'inutilité de ses
agaceries et de ses frais de représentation, elle ne tarda pas à en
deviner la raison. Elle s'aperçut alors que son pensionnaire avait
déjà, selon son expression, ses allures. Enfin il lui fut prouvé que
son espoir si mignonnement caressé reposait sur une base chimérique,
et qu'elle ne tirerait jamais rien de cet homme-là, suivant le mot
énergique de la comtesse, qui paraissait être une connaisseuse. Elle
alla nécessairement plus loin en aversion qu'elle n'était allée dans
son amitié. Sa haine ne fut pas en raison de son amour, mais de ses
espérances trompées. Si le cœur humain trouve des repos en montant les
hauteurs de l'affection, il s'arrête rarement sur la pente rapide des
sentiments haineux. Mais monsieur Goriot était son pensionnaire, la
veuve fut donc obligée de réprimer les explosions de son amour-propre
blessé, d'enterrer les soupirs que lui causa cette déception, et de
dévorer ses désirs de vengeance, comme un moine vexé par son prieur.
Les petits esprits satisfont leurs sentiments, bons ou mauvais, par
des petitesses incessantes. La veuve employa sa malice de femme à
inventer de sourdes persécutions contre sa victime. Elle commença par
retrancher les superfluités introduites dans sa pension. «Plus de
cornichons, plus d'anchois: c'est des duperies!» dit-elle à Sylvie,
le matin où elle rentra dans son ancien programme. Monsieur Goriot
était un homme frugal, chez qui la parcimonie nécessaire aux gens qui
font eux-mêmes leur fortune était dégénérée en habitude. La soupe, le
bouilli, un plat de légumes, avaient été, devaient toujours être son
dîner de prédilection. Il fut donc bien difficile à madame Vauquer de
tourmenter son pensionnaire, de qui elle ne pouvait en rien froisser
les goûts. Désespérée de rencontrer un homme inattaquable, elle se
mit à le déconsidérer, et fit ainsi partager son aversion pour Goriot
par ses pensionnaires, qui, par amusement, servirent ses vengeances.
Vers la fin de la première année, la veuve en était venue à un tel
degré de méfiance, qu'elle se demandait pourquoi ce négociant, riche
de sept à huit mille livres de rente, qui possédait une argenterie
superbe et des bijoux aussi beaux que ceux d'une fille entretenue,
demeurait chez elle, en lui payant une pension si modique relativement
à sa fortune. Pendant la plus grande partie de cette première année,
Goriot avait souvent dîné dehors une ou deux fois par semaine; puis,
insensiblement, il en était arrivé à ne plus dîner en ville que deux
fois par mois. Les petites parties fines du sieur Goriot convenaient
trop bien aux intérêts de madame Vauquer pour qu'elle ne fût pas
mécontente de l'exactitude progressive avec laquelle son pensionnaire
prenait ses repas chez elle. Ces changements furent attribués autant à
une lente diminution de fortune qu'au désir de contrarier son hôtesse.
Une des plus détestables habitudes de ces esprits lilliputiens est de
supposer leurs petitesses chez les autres. Malheureusement, à la fin
de la deuxième année, monsieur Goriot justifia les bavardages dont
il était l'objet, en demandant à madame Vauquer de passer au second
étage, et de réduire sa pension à neuf cents francs. Il eut besoin
d'une si stricte économie qu'il ne fit plus de feu chez lui pendant
l'hiver. La veuve Vauquer voulut être payée d'avance; à quoi consentit
monsieur Goriot, que dès lors elle nomma le père Goriot. Ce fut à qui
devinerait les causes de cette décadence. Exploration difficile! Comme
l'avait dit la fausse comtesse, le père Goriot était un sournois, un
taciturne. Suivant la logique des gens à tête vide, tous indiscrets
parce qu'ils n'ont que des riens à dire, ceux qui ne parlent pas de
leurs affaires en doivent faire de mauvaises. Ce négociant si distingué
devint donc un fripon, ce galantin fut un vieux drôle. Tantôt, selon
Vautrin, qui vint vers cette époque habiter la Maison Vauquer, le
père Goriot était un homme qui allait à la Bourse et qui, suivant
une expression assez énergique de la langue financière, _carottait_
sur les rentes après s'y être ruiné. Tantôt c'était un de ces petits
joueurs qui vont hasarder et gagner tous les soirs dix francs au jeu.
Tantôt on en faisait un espion attaché à la haute police; mais Vautrin
prétendait qu'il n'était pas assez rusé pour _en être_. Le père Goriot
était encore un avare qui prêtait à la petite semaine, un homme qui
nourrissait des numéros à la loterie. On en faisait tout ce que le
vice, la honte, l'impuissance engendrent de plus mystérieux. Seulement,
quelque ignoble que fussent sa conduite ou ses vices, l'aversion qu'il
inspirait n'allait pas jusqu'à le faire bannir: il payait sa pension.
Puis il était utile, chacun essuyait sur lui sa bonne ou mauvaise
humeur par des plaisanteries ou par des bourrades. L'opinion qui
paraissait plus probable, et qui fut généralement adoptée, était celle
de madame Vauquer. A l'entendre, cet homme si bien conservé, sain comme
son œil et avec lequel on pouvait avoir encore beaucoup d'agrément,
était un libertin qui avait des goûts étranges. Voici sur quels faits
la veuve Vauquer appuyait ses calomnies. Quelques mois après le départ
de cette désastreuse comtesse qui avait su vivre pendant six mois à ses
dépens, un matin, avant de se lever, elle entendit dans son escalier
le froufrou d'une robe de soie et le pas mignon d'une femme jeune et
légère qui filait chez Goriot, dont la porte s'était intelligemment
ouverte. Aussitôt la grosse Sylvie vint dire à sa maîtresse qu'une
fille trop jolie pour être honnête, _mise comme une divinité_, chaussée
en brodequins de prunelle qui n'étaient pas crottés, avait glissé
comme une anguille de la rue jusqu'à sa cuisine, et lui avait demandé
l'appartement de monsieur Goriot. Madame Vauquer et sa cuisinière se
mirent aux écoutes, et surprirent plusieurs mots tendrement prononcés
pendant la visite, qui dura quelque temps. Quand monsieur Goriot
reconduisit _sa dame_, la grosse Sylvie prit aussitôt son panier, et
feignit d'aller au marché, pour suivre le couple amoureux.

--Madame, dit-elle à sa maîtresse en revenant, il faut que monsieur
Goriot soit diantrement riche tout de même, pour les mettre sur ce
pied-là. Figurez-vous qu'il y avait au coin de l'Estrapade un superbe
équipage dans lequel _elle_ est montée.

Pendant le dîner, madame Vauquer alla tirer un rideau, pour empêcher
que Goriot ne fût incommodé par le soleil dont un rayon lui tombait sur
les yeux.

--Vous êtes aimé des belles, monsieur Goriot, le soleil vous cherche,
dit-elle en faisant allusion à la visite qu'il avait reçue. Peste! vous
avez bon goût, elle était bien jolie.

--C'était ma fille, dit-il avec une sorte d'orgueil dans lequel les
pensionnaires voulurent voir la fatuité d'un vieillard qui garde les
apparences.

Un mois après cette visite, monsieur Goriot en reçut une autre.
Sa fille qui, la première fois, était venue en toilette du matin,
vint après le dîner et habillée comme pour aller dans le monde. Les
pensionnaires, occupés à causer dans le salon, purent voir en elle une
jolie blonde, mince de taille, gracieuse, et beaucoup trop distinguée
pour être la fille d'un père Goriot.

--Et de deux! dit la grosse Sylvie, qui ne la reconnut pas.

Quelques jours après, une autre fille, grande et bien faite, brune, à
cheveux noirs et à l'œil vif, demanda monsieur Goriot.

--Et de trois! dit Sylvie.

Cette seconde fille, qui la première fois était aussi venue voir son
père le matin, vint quelques jours après, le soir, en toilette de bal
et en voiture.

--Et de quatre! dirent madame Vauquer et la grosse Sylvie, qui ne
reconnurent dans cette grande dame aucun vestige de la fille simplement
mise le matin où elle fit sa première visite.

Goriot payait encore douze cents francs de pension. Madame Vauquer
trouva tout naturel qu'un homme riche eût quatre ou cinq maîtresses, et
le trouva même fort adroit de les faire passer pour ses filles. Elle
ne se formalisa point de ce qu'il les mandait dans la Maison-Vauquer.
Seulement, comme ces visites lui expliquaient l'indifférence de
son pensionnaire à son égard, elle se permit, au commencement de
la deuxième année, de l'appeler _vieux matou_. Enfin, quand son
pensionnaire tomba dans les neuf cents francs, elle lui demanda fort
insolemment ce qu'il comptait faire de sa maison, en voyant descendre
une de ces dames. Le père Goriot lui répondit que cette dame était sa
fille aînée.

--Vous en avez donc trente-six, des filles? dit aigrement madame
Vauquer.

--Je n'en ai que deux, répliqua le pensionnaire avec la douceur d'un
homme ruiné qui arrive à toutes les docilités de la misère.

[Illustration: LE PÈRE GORIOT.

  Aux uns, il faisait horreur; aux autres, il faisait pitié.

                                                       LE PÈRE GORIOT.]

Vers la fin de la troisième année, le père Goriot réduisit encore
ses dépenses, en montant au troisième étage et en se mettant à
quarante-cinq francs de pension par mois. Il se passa de tabac,
congédia son perruquier et ne mit plus de poudre. Quand le père Goriot
parut pour la première fois sans être poudré, son hôtesse laissa
échapper une exclamation de surprise en apercevant la couleur de ses
cheveux, ils étaient d'un gris sale et verdâtre. Sa physionomie, que
des chagrins secrets avaient insensiblement rendue plus triste de jour
en jour, semblait la plus désolée de toutes celles qui garnissaient la
table. Il n'y eut alors plus aucun doute. Le père Goriot était un vieux
libertin dont les yeux n'avaient été préservés de la maligne influence
des remèdes nécessités par ses maladies que par l'habileté d'un
médecin. La couleur dégoûtante de ses cheveux provenait de ses excès et
des drogues qu'il avait prises pour les continuer. L'état physique et
moral du bonhomme donnait raison à ces radotages. Quand son trousseau
fut usé, il acheta du calicot à quatorze sous l'aune pour remplacer son
beau linge. Ses diamants, sa tabatière d'or, sa chaîne, ses bijoux,
disparurent un à un. Il avait quitté l'habit bleu-barbeau, tout son
costume cossu, pour porter, été comme hiver, une redingote de drap
marron grossier, un gilet en poil de chèvre, et un pantalon gris en
cuir de laine. Il devint progressivement maigre; ses mollets tombèrent;
sa figure, bouffie par le contentement d'un bonheur bourgeois, se rida
démesurément; son front se plissa, sa mâchoire se dessina. Durant la
quatrième année de son établissement rue Neuve-Sainte-Geneviève, il ne
se ressemblait plus. Le bon vermicellier de soixante-deux ans qui ne
paraissait pas en avoir quarante, le bourgeois gros et gras, frais de
bêtise, dont la tenue égrillarde réjouissait les passants, qui avait
quelque chose de jeune dans le sourire, semblait être un septuagénaire
hébété, vacillant, blafard. Ses yeux bleus si vivaces prirent des
teintes ternes et gris-de-fer, ils avaient pâli, ne larmoyaient plus,
et leur bordure rouge semblait pleurer du sang. Aux uns, il faisait
horreur; aux autres, il faisait pitié. De jeunes étudiants en Médecine,
ayant remarqué l'abaissement de sa lèvre inférieure et mesuré le sommet
de son angle facial, le déclarèrent atteint de crétinisme, après
l'avoir long-temps houspillé sans en rien tirer. Un soir, après le
dîner, madame Vauquer lui ayant dit en manière de raillerie: «Eh!
bien, elles ne viennent donc plus vous voir, vos filles?» en mettant
en doute sa paternité, le père Goriot tressaillit comme si son hôtesse
l'eût piqué avec un fer.

--Elles viennent quelquefois, répondit-il d'une voix émue.

--Ah! ah! vous les voyez encore quelquefois! s'écrièrent les étudiants.
Bravo, père Goriot!

Mais le vieillard n'entendit pas les plaisanteries dont sa réponse
fut le sujet: il était retombé dans un état méditatif que ceux qui
l'observaient superficiellement prenaient pour un engourdissement
sénile dû à son défaut d'intelligence. S'ils l'avaient bien connu,
peut-être auraient-ils été vivement intéressés par le problème que
présentait sa situation physique et morale; mais rien n'était plus
difficile. Quoiqu'il fût aisé de savoir si Goriot avait réellement été
vermicellier, et quel était le chiffre de sa fortune, les vieilles gens
dont la curiosité s'éveilla sur son compte ne sortaient pas du quartier
et vivaient dans la pension comme des huîtres sur un rocher. Quant
aux autres personnes, l'entraînement particulier de la vie parisienne
leur faisait oublier, en sortant de la rue Neuve-Sainte-Geneviève,
le pauvre vieillard dont ils se moquaient. Pour ces esprits étroits,
comme pour ces jeunes gens insouciants, la sèche misère du père Goriot
et sa stupide attitude étaient incompatibles avec une fortune et une
capacité quelconques. Quant aux femmes qu'il nommait ses filles,
chacun partageait l'opinion de madame Vauquer, qui disait, avec la
logique sévère que l'habitude de tout supposer donne aux vieilles
femmes occupées à bavarder pendant leurs soirées: «Si le père Goriot
avait des filles aussi riches que paraissaient l'être toutes les
dames qui sont venues le voir, il ne serait pas dans ma maison, au
troisième, à quarante-cinq francs par mois, et n'irait pas vêtu comme
un pauvre.» Rien ne pouvait démentir ces inductions. Aussi, vers la
fin du mois de novembre 1819, époque à laquelle éclata ce drame,
chacun dans la pension avait-il des idées bien arrêtées sur le pauvre
vieillard. Il n'avait jamais eu ni fille ni femme; l'abus des plaisirs
en faisait un colimaçon, un mollusque anthropomorphe à classer dans
les _Casquettifères_, disait un employé au Muséum, un des habitués à
cachet. Poiret était un aigle, un gentleman auprès de Goriot. Poiret
parlait, raisonnait, répondait; il ne disait rien, à la vérité, en
parlant, raisonnant ou répondant, car il avait l'habitude de répéter
en d'autres termes ce que les autres disaient; mais il contribuait à
la conversation, il était vivant, il paraissait sensible; tandis que
le père Goriot, disait encore l'employé au Muséum, était constamment à
zéro de Réaumur.

Eugène de Rastignac était revenu dans une disposition d'esprit que
doivent avoir connue les jeunes gens supérieurs, ou ceux auxquels une
position difficile communique momentanément les qualités des hommes
d'élite. Pendant sa première année de séjour à Paris, le peu de travail
que veulent les premiers grades à prendre dans la Faculté l'avait
laissé libre de goûter les délices visibles du Paris matériel. Un
étudiant n'a pas trop de temps s'il veut connaître le répertoire de
chaque théâtre, étudier les issues du labyrinthe parisien, savoir les
usages, apprendre la langue et s'habituer aux plaisirs particuliers
de la capitale; fouiller les bons et les mauvais endroits, suivre les
Cours qui amusent, inventorier les richesses des musées. Un étudiant
se passionne alors pour des niaiseries qui lui paraissent grandioses.
Il a son grand homme, un professeur du collége de France, payé pour
se tenir à la hauteur de son auditoire. Il rehausse sa cravate et se
pose pour la femme des premières galeries de l'Opéra-Comique. Dans
ces initiations successives, il se dépouille de son aubier, agrandit
l'horizon de sa vie, et finit par concevoir la superposition des
couches humaines qui composent la société. S'il a commencé par admirer
les voitures au défilé des Champs-Élysées par un beau soleil, il
arrive bientôt à les envier. Eugène avait subi cet apprentissage à
son insu, quand il partit en vacances, après avoir été reçu bachelier
ès-Lettres et bachelier en Droit. Ses illusions d'enfance, ses idées
de province avaient disparu. Son intelligence modifiée, son ambition
exaltée lui firent voir juste au milieu du manoir paternel, au sein de
la famille. Son père, sa mère, ses deux frères, ses deux sœurs, et une
tante dont la fortune consistait en pensions, vivaient sur la petite
terre de Rastignac. Ce domaine d'un revenu d'environ trois mille francs
était soumis à l'incertitude qui régit le produit tout industriel
de la vigne, et néanmoins il fallait en extraire chaque année douze
cents francs pour lui. L'aspect de cette constante détresse qui lui
était généreusement cachée, la comparaison qu'il fut forcé d'établir
entre ses sœurs, qui lui semblaient si belles dans son enfance, et
les femmes de Paris, qui lui avaient réalisé le type d'une beauté
rêvée, l'avenir incertain de cette nombreuse famille qui reposait sur
lui, la parcimonieuse attention avec laquelle il vit serrer les plus
minces productions, la boisson faite pour sa famille avec les marcs
du pressoir, enfin une foule de circonstances inutiles à consigner
ici, décuplèrent son désir de parvenir et lui donnèrent soif des
distinctions. Comme il arrive aux âmes grandes, il voulut ne rien
devoir qu'à son mérite. Mais son esprit était éminemment méridional;
à l'exécution, ses déterminations devaient donc être frappées de ces
hésitations qui saisissent les jeunes gens quand ils se trouvent en
pleine mer, sans savoir ni de quel côté diriger leurs forces, ni sous
quel angle enfler leurs voiles. Si d'abord il voulut se jeter à corps
perdu dans le travail, séduit bientôt par la nécessité de se créer
des relations, il remarqua combien les femmes ont d'influence sur la
vie sociale, et avisa soudain à se lancer dans le monde, afin d'y
conquérir des protectrices: devaient-elles manquer à un jeune homme
ardent et spirituel dont l'esprit et l'ardeur étaient rehaussés par
une tournure élégante et par une sorte de beauté nerveuse à laquelle
les femmes se laissent prendre volontiers? Ces idées l'assaillirent au
milieu des champs, pendant les promenades que jadis il faisait gaiement
avec ses sœurs, qui le trouvèrent bien changé. Sa tante, madame de
Marcillac, autrefois présentée à la cour, y avait connu les sommités
aristocratiques. Tout à coup le jeune ambitieux reconnut, dans les
souvenirs dont sa tante l'avait si souvent bercé, les éléments de
plusieurs conquêtes sociales, au moins aussi importantes que celles
qu'il entreprenait à l'École de Droit; il la questionna sur les liens
de parenté qui pouvaient encore se renouer. Après avoir secoué les
branches de l'arbre généalogique, la vieille dame estima que, de
toutes les personnes qui pouvaient servir son neveu parmi la gent
égoïste des parents riches, madame la vicomtesse de Beauséant serait
la moins récalcitrante. Elle écrivit à cette jeune femme une lettre
dans l'ancien style, et la remit à Eugène, en lui disant que s'il
réussissait auprès de la vicomtesse, elle lui ferait retrouver ses
autres parents. Quelques jours après son arrivée, Rastignac envoya la
lettre de sa tante à madame de Beauséant. La vicomtesse répondit par
une invitation de bal pour le lendemain.

Telle était la situation générale de la pension bourgeoise à la fin du
mois de novembre 1819. Quelques jours plus tard, Eugène, après être
allé au bal de madame de Beauséant, rentra vers deux heures dans la
nuit. Afin de regagner le temps perdu, le courageux étudiant s'était
promis, en dansant, de travailler jusqu'au matin. Il allait passer
la nuit pour la première fois au milieu de ce silencieux quartier,
car il s'était mis sous le charme d'une fausse énergie en voyant les
splendeurs du monde. Il n'avait pas dîné chez madame Vauquer. Les
pensionnaires purent donc croire qu'il ne reviendrait du bal que le
lendemain matin au petit jour, comme il était quelquefois rentré des
fêtes du Prado ou des Bals de l'Odéon, en crottant ses bas de soie et
gauchissant ses escarpins. Avant de mettre les verrous à la porte,
Christophe l'avait ouverte pour regarder dans la rue. Rastignac
se présenta dans ce moment, et put monter à sa chambre sans faire
de bruit, suivi de Christophe qui en faisait beaucoup. Eugène se
déshabilla, se mit en pantoufles, prit une méchante redingote, alluma
son feu de mottes, et se prépara lestement au travail, en sorte que
Christophe couvrit encore par le tapage de ses gros souliers les
apprêts peu bruyants du jeune homme. Eugène resta pensif pendant
quelques moments avant de se plonger dans ses livres de Droit. Il
venait de reconnaître en madame la vicomtesse de Beauséant l'une des
reines de la mode à Paris, et dont la maison passait pour être la plus
agréable du faubourg Saint-Germain. Elle était d'ailleurs, et par son
nom et par sa fortune, l'une des sommités du monde aristocratique.
Grâce à sa tante de Marcillac, le pauvre étudiant avait été bien reçu
dans cette maison, sans connaître l'étendue de cette faveur. Être admis
dans ces salons dorés équivalait à un brevet de haute noblesse. En se
montrant dans cette société, la plus exclusive de toutes, il avait
conquis le droit d'aller partout. Ébloui par cette brillante assemblée,
ayant à peine échangé quelques paroles avec la vicomtesse, Eugène
s'était contenté de distinguer, parmi la foule des déités parisiennes
qui se pressaient dans ce raoût, une de ces femmes que doit adorer
tout d'abord un jeune homme. La comtesse Anastasie de Restaud, grande
et bien faite, passait pour avoir l'une des plus jolies tailles de
Paris. Figurez-vous de grands yeux noirs, une main magnifique, un pied
bien découpé, du feu dans les mouvements, une femme que le marquis de
Ronquerolles nommait un cheval de pur sang. Cette finesse de nerfs ne
lui ôtait aucun avantage; elle avait les formes pleines et rondes, sans
qu'elle pût être accusée de trop d'embonpoint. _Cheval de pur sang_,
_femme de race_, ces locutions commençaient à remplacer les anges du
ciel, les figures ossianiques, toute l'ancienne mythologie amoureuse
repoussée par le dandysme. Mais pour Rastignac, madame Anastasie de
Restaud fut la femme désirable. Il s'était ménagé deux tours dans
la liste des cavaliers écrite sur l'éventail, et avait pu lui parler
pendant la première contredanse.--Où vous rencontrer désormais, madame?
lui avait-il dit brusquement avec cette force de passion qui plaît
tant aux femmes.--Mais, dit-elle, au Bois, aux Bouffons, chez moi,
partout. Et l'aventureux méridional s'était empressé de se lier avec
cette délicieuse comtesse, autant qu'un jeune homme peut se lier avec
une femme pendant une contredanse et une valse. En se disant cousin de
madame de Beauséant, il fut invité par cette femme, qu'il prit pour une
grande dame, et eut ses entrées chez elle. Au dernier sourire qu'elle
lui jeta, Rastignac crut sa visite nécessaire. Il avait eu le bonheur
de rencontrer un homme qui ne s'était pas moqué de son ignorance,
défaut mortel au milieu des illustres impertinents de l'époque, les
Maulincour, les Ronquerolles, les Maxime de Trailles, les de Marsay,
les Adjuda-Pinto, les Vandenesse, qui étaient là dans la gloire de
leurs fatuités et mêlés aux femmes les plus élégantes, lady Brandon,
la duchesse de Langeais, la comtesse de Kergarouët, madame de Sérizy,
la duchesse de Carigliano, la comtesse Ferraud, madame de Lanty, la
marquise d'Aiglemont, madame Firmiani, la marquise de Listomère et
la marquise d'Espard, la duchesse de Maufrigneuse et les Grandlieu.
Heureusement donc, le naïf étudiant tomba sur le marquis de Montriveau,
l'amant de la duchesse de Langeais, un général simple comme un enfant,
qui lui apprit que la comtesse de Restaud demeurait rue du Helder. Être
jeune, avoir soif du monde, avoir faim d'une femme, et voir s'ouvrir
pour soi deux maisons! mettre le pied au faubourg Saint-Germain chez
la vicomtesse de Beauséant, le genou dans la Chaussée-d'Antin chez
la comtesse de Restaud! plonger d'un regard dans les salons de Paris
en enfilade, et se croire assez joli garçon pour y trouver aide et
protection dans un cœur de femme! se sentir assez ambitieux pour donner
un superbe coup de pied à la corde roide sur laquelle il faut marcher
avec l'assurance du sauteur qui ne tombera pas, et avoir trouvé dans
une charmante femme le meilleur des balanciers! Avec ces pensées et
devant cette femme qui se dressait sublime auprès d'un feu de mottes,
entre le Code et la misère, qui n'aurait comme Eugène sondé l'avenir
par une méditation, qui ne l'aurait meublé de succès? Sa pensée
vagabonde escomptait si drûment ses joies futures qu'il se croyait
auprès de madame de Restaud, quand un soupir semblable à un _han_ de
saint Joseph troubla le silence de la nuit, retentit au cœur du jeune
homme de manière à le lui faire prendre pour le râle d'un moribond. Il
ouvrit doucement sa porte, et quand il fut dans le corridor, il aperçut
une ligne de lumière tracée au bas de la porte du père Goriot. Eugène
craignit que son voisin ne se trouvât indisposé, il approcha son œil
de la serrure, regarda dans la chambre, et vit le vieillard occupé de
travaux qui lui parurent trop criminels pour qu'il ne crût pas rendre
service à la société en examinant bien ce que machinait nuitamment le
soi-disant vermicellier. Le père Goriot, qui sans doute avait attaché
sur la barre d'une table renversée un plat et une espèce de soupière en
vermeil, tournait une espèce de câble autour de ces objets richement
sculptés, en les serrant avec une si grande force qu'il les tordait
vraisemblablement pour les convertir en lingots.--Peste! quel homme!
se dit Rastignac en voyant le bras nerveux du vieillard qui, à l'aide
de cette corde, pétrissait sans bruit l'argent doré, comme une pâte.
Mais serait-ce donc un voleur ou un recéleur qui, pour se livrer plus
sûrement à son commerce, affecterait la bêtise, l'impuissance, et
vivrait en mendiant? se dit Eugène en se relevant un moment. L'étudiant
appliqua de nouveau son œil à la serrure. Le père Goriot, qui avait
déroulé son câble, prit la masse d'argent, la mit sur la table après
y avoir étendu sa couverture, et l'y roula pour l'arrondir en barre,
opération dont il s'acquitta avec une facilité merveilleuse.--Il serait
donc aussi fort que l'était Auguste, roi de Pologne? se dit Eugène
quand la barre ronde fut à peu près façonnée. Le père Goriot regarda
tristement son ouvrage d'un air triste, des larmes sortirent de ses
yeux, il souffla le rat-de-cave à la lueur duquel il avait tordu ce
vermeil, et Eugène l'entendit se coucher en poussant un soupir.--Il est
fou, pensa l'étudiant.

--Pauvre enfant! dit à haute voix le père Goriot.

A cette parole, Rastignac jugea prudent de garder le silence sur cet
événement, et de ne pas inconsidérément condamner son voisin. Il allait
rentrer quand il distingua soudain un bruit assez difficile à exprimer,
et qui devait être produit par des hommes en chaussons de lisière
montant l'escalier. Eugène prêta l'oreille, et reconnut en effet le son
alternatif de la respiration de deux hommes. Sans avoir entendu ni le
cri de la porte ni les pas des hommes, il vit tout à coup une faible
lueur au second étage, chez monsieur Vautrin.--Voilà bien des mystères
dans une pension bourgeoise! se dit-il. Il descendit quelques marches,
se mit à écouter, et le son de l'or frappa son oreille. Bientôt la
lumière fut éteinte, les deux respirations se firent entendre derechef
sans que la porte eût crié. Puis, à mesure que les deux hommes
descendirent, le bruit alla s'affaiblissant.

--Qui va là? cria madame Vauquer en ouvrant la fenêtre de sa chambre.

--C'est moi qui rentre, maman Vauquer, dit Vautrin de sa grosse voix.

--C'est singulier! Christophe avait mis les verrous, se dit Eugène en
rentrant dans sa chambre. Il faut veiller pour bien savoir ce qui se
passe autour de soi, dans Paris. Détourné par ces petits événements de
sa méditation ambitieusement amoureuse, il se mit au travail. Distrait
par les soupçons qui lui venaient sur le compte du père Goriot, plus
distrait encore par la figure de madame de Restaud, qui de moments
en moments se posait devant lui comme la messagère d'une brillante
destinée, il finit par se coucher et par dormir à poings fermés. Sur
dix nuits promises au travail par les jeunes gens, ils en donnent sept
au sommeil. Il faut avoir plus de vingt ans pour veiller.

Le lendemain matin régnait à Paris un de ces épais brouillards qui
l'enveloppent et l'embrument si bien que les gens les plus exacts sont
trompés sur le temps. Les rendez-vous d'affaires se manquent. Chacun se
croit à huit heures quand midi sonne. Il était neuf heures et demie,
madame Vauquer n'avait pas encore bougé de son lit. Christophe et la
grosse Sylvie, attardés aussi, prenaient tranquillement leur café,
préparé avec les couches supérieures du lait destiné aux pensionnaires,
et que Sylvie faisait long-temps bouillir, afin que madame Vauquer ne
s'aperçût pas de cette dîme illégalement levée.

--Sylvie, dit Christophe en mouillant sa première rôtie, monsieur
Vautrin, qu'est un bon homme tout de même, a encore vu deux personnes
cette nuit. Si madame s'en inquiétait, ne faudrait rien lui dire.

--Vous a-t-il donné quelque chose?

--Il m'a donné cent sous pour son mois, une manière de me dire:
Tais-toi.

--Sauf lui et madame Couture, qui ne sont pas regardants, les autres
voudraient nous retirer de la main gauche ce qu'ils nous donnent de la
main droite au jour de l'an, dit Sylvie.

--Encore qu'est-ce qu'ils donnent! fit Christophe, une méchante pièce,
_et_ de cent sous. Voilà depuis deux ans le père Goriot qui fait ses
souliers lui-même. Ce _grigou_ de Poiret se passe de cirage, et le
boirait plutôt que de le mettre à ses savates. Quant au gringalet
d'étudiant, il me donne quarante sous. Quarante sous ne payent pas mes
brosses, et il vend ses vieux habits, par-dessus le marché. Qué baraque!

--Bah! fit Sylvie en buvant de petites gorgées de café, nos places sont
encore les meilleures du quartier: on y vit bien. Mais, à propos du
gros papa Vautrin, Christophe, vous a-t-on dit quelque chose?

--Oui. J'ai rencontré il y a quelques jours un monsieur dans la rue,
qui m'a dit:--N'est-ce pas chez vous que demeure un gros monsieur qui a
des favoris qu'il teint? Moi j'ai dit:--Non, monsieur, il ne les teint
pas. Un homme gai comme lui, il n'en a pas le temps. J'ai donc dit ça
à monsieur Vautrin, qui m'a répondu:--Tu as bien fait, mon garçon!
Réponds toujours comme ça. Rien n'est plus désagréable que de laisser
connaître nos infirmités. Ça peut faire manquer des mariages.

--Eh! bien, à moi, au marché, on a voulu m'englauder aussi pour me
faire dire si je lui voyais passer sa chemise. C'te farce! Tiens,
dit-elle en s'interrompant, voilà dix heures quart moins qui sonnent au
Val-de-Grâce, et personne ne bouge.

--Ah bah! ils sont tous sortis. Madame Couture et sa jeune personne
sont allées manger le bon Dieu à Saint-Étienne dès huit heures. Le père
Goriot est sorti avec un paquet. L'étudiant ne reviendra qu'après son
cours, à dix heures. Je les ai vus partir en faisant mes escaliers; que
le père Goriot m'a donné un coup avec ce qu'il portait, qu'était dur
comme du fer. Qué qui fait donc, ce bonhomme-là? Les autres le font
aller comme une toupie, mais c'est un brave homme tout de même, et qui
vaut mieux qu'eux tous. Il ne donne pas grand'chose; mais les dames
chez lesquelles il m'envoie quelquefois allongent de fameux pourboires,
et sont joliment ficelées.

--Celles qu'il appelle ses filles, hein? Elles sont une douzaine.

--Je ne suis jamais allé que chez deux, les mêmes qui sont venues ici.

--Voilà madame qui se remue; elle va faire son sabbat: faut que j'y
aille. Vous veillerez au lait, Christophe, rapport au chat.

Sylvie monta chez sa maîtresse.

--Comment, Sylvie, voilà dix heures quart moins, vous m'avez laissée
dormir comme une marmotte! Jamais pareille chose n'est arrivée.

--C'est le brouillard, qu'est à couper au couteau.

--Mais le déjeuner?

--Bah! vos pensionnaires avaient bien le diable au corps; ils ont tous
décanillé dès le patron-jacquette.

--Parle donc bien, Sylvie, reprit madame Vauquer: on dit le
patron-minette.

--Ah! madame, je dirai comme vous voudrez. Tant y a que vous pouvez
déjeuner à dix heures. La Michonnette et le Poireau n'ont pas bougé.
Il n'y a qu'eux qui soient dans la maison, et ils dorment comme des
souches qui sont.

--Mais, Sylvie, tu les mets tous les deux ensemble, comme si.....

--Comme si, quoi? reprit Sylvie en laissant échapper un gros rire bête.
Les deux font la paire.

--C'est singulier, Sylvie: comment monsieur Vautrin est-il donc rentré
cette nuit après que Christophe a eu mis les verrous?

--Bien au contraire, madame. Il a entendu monsieur Vautrin, et est
descendu pour lui ouvrir la porte. Et voilà ce que vous avez cru...

--Donne-moi ma camisole, et va vite voir au déjeuner. Arrange le reste
du mouton avec des pommes de terre, et donne des poires cuites, de
celles qui coûtent deux liards la pièce.

Quelques instants après, madame Vauquer descendit au moment où son chat
venait de renverser d'un coup de patte l'assiette qui couvrait un bol
de lait, et le lapait en toute hâte.

--Mistigris! s'écria-t-elle. Le chat se sauva, puis revint se frotter
à ses jambes. Oui, oui, fais ton capon, vieux lâche! lui dit-elle.
Sylvie! Sylvie!

--Eh! bien, quoi, madame?

--Voyez donc ce qu'a bu le chat.

--C'est la faute de cet animal de Christophe, à qui j'avais dit de
mettre le couvert. Où est-il passé? Ne vous inquiétez pas, madame; ce
sera le café du père Goriot. Je mettrai de l'eau dedans, il ne s'en
apercevra pas. Il ne fait attention à rien, pas même à ce qu'il mange.

--Où donc est-il allé, ce chinois-là? dit madame Vauquer en plaçant les
assiettes.

--Est-ce qu'on sait? Il fait des trafics des cinq cents diables.

--J'ai trop dormi, dit madame Vauquer.

--Mais aussi madame est-elle fraîche comme une rose...

En ce moment la sonnette se fit entendre, et Vautrin entra dans le
salon en chantant de sa grosse voix:

    J'ai long-temps parcouru le monde,
    Et l'on m'a vu de toute part...

--Oh! oh! bonjour, maman Vauquer, dit-il en apercevant l'hôtesse, qu'il
prit galamment dans ses bras.

--Allons, finissez donc.

--Dites impertinent! reprit-il. Allons, dites-le. Voulez-vous bien le
dire? Tenez, je vais mettre le couvert avec vous. Ah! je suis gentil,
n'est-ce pas?

    Courtiser la brune et la blonde,
    Aimer, soupirer....

--Je viens de voir quelque chose de singulier.

    ........ au hasard.

--Quoi? dit la veuve.

--Le père Goriot était à huit heures et demie rue Dauphine, chez
l'orfévre qui achète de vieux couverts et des galons. Il lui a vendu
pour une bonne somme un ustensile de ménage en vermeil, assez joliment
tortillé pour un homme qui n'est pas de la manique.

--Bah! vraiment?

--Oui. Je revenais ici après avoir conduit un de mes amis qui
s'expatrie par les Messageries royales; j'ai attendu le père Goriot
pour voir: histoire de rire. Il a remonté dans ce quartier-ci, rue des
Grès, où il est entré dans la maison d'un usurier connu, nommé Gobseck,
un fier drôle, capable de faire des dominos avec les os de son père;
un juif, un arabe, un grec, un bohémien, un homme qu'on serait bien
embarrassé de dévaliser, il met ses écus à la Banque.

--Qu'est-ce que fait donc ce père Goriot?

--Il ne fait rien, dit Vautrin, il défait. C'est un imbécile assez bête
pour se ruiner à aimer les filles qui...

--Le voilà! dit Sylvie.

--Christophe, cria le père Goriot, monte avec moi.

Christophe suivit le père Goriot, et redescendit bientôt.

--Où vas-tu? dit madame Vauquer à son domestique.

--Faire une commission pour monsieur Goriot.

--Qu'est-ce que c'est que ça? dit Vautrin en arrachant des mains de
Christophe une lettre sur laquelle il lut: _A madame la comtesse
Anastasie de Restaud_. Et tu vas? reprit-il en rendant la lettre à
Christophe.

--Rue du Helder. J'ai ordre de ne remettre ceci qu'à madame la comtesse.

--Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? dit Vautrin en mettant la lettre au
jour; un billet de banque? non. Il entr'ouvrit l'enveloppe.--Un billet
acquitté, s'écria-t-il. Fourche! il est galant, le roquentin. Va, vieux
Lascar, dit-il en coiffant de sa large main Christophe, qu'il fit
tourner sur lui-même comme un dé, tu auras un bon pourboire.

Le couvert était mis. Sylvie faisait bouillir le lait. Madame Vauquer
allumait le poêle, aidée par Vautrin, qui fredonnait toujours:

    J'ai long-temps parcouru le monde,
    Et l'on m'a vu de toute part...

Quand tout fut prêt, madame Couture et mademoiselle Taillefer
rentrèrent.

--D'où venez-vous donc si matin, ma belle dame? dit madame Vauquer à
madame Couture.

--Nous venons de faire nos dévotions à Saint-Étienne-du-Mont, ne
devons-nous pas aller aujourd'hui chez monsieur Taillefer? Pauvre
petite, elle tremble comme la feuille, reprit madame Couture en
s'asseyant devant le poêle à la bouche duquel elle présenta ses
souliers qui fumèrent.

--Chauffez-vous donc, Victorine, dit madame Vauquer.

--C'est bien, mademoiselle, de prier le bon Dieu d'attendrir le cœur de
votre père, dit Vautrin en avançant une chaise à l'orpheline. Mais ça
ne suffit pas. Il vous faudrait un ami qui se chargeât de dire son fait
à ce marsouin-là, un sauvage qui a, dit-on, trois millions, et qui ne
vous donne pas de dot. Une belle fille a besoin de dot dans ce temps-ci.

--Pauvre enfant, dit madame Vauquer. Allez, mon chou, votre monstre de
père attire le malheur à plaisir sur lui.

A ces mots, les yeux de Victorine se mouillèrent de larmes, et la veuve
s'arrêta sur un signe que lui fit madame Couture.

--Si nous pouvions seulement le voir, si je pouvais lui parler,
lui remettre la dernière lettre de sa femme, reprit la veuve du
Commissaire-Ordonnateur. Je n'ai jamais osé la risquer par la poste; il
connaît mon écriture...

--_O femmes innocentes, malheureuses et persécutées_, s'écria Vautrin
en interrompant, voilà donc où vous en êtes! D'ici à quelques jours je
me mêlerai de vos affaires, et tout ira bien.

--Oh! monsieur, dit Victorine en jetant un regard à la fois humide
et brûlant à Vautrin, qui ne s'en émut pas, si vous saviez un moyen
d'arriver à mon père, dites-lui bien que son affection et l'honneur de
ma mère me sont plus précieux que toutes les richesses du monde. Si
vous obteniez quelque adoucissement à sa rigueur, je prierais Dieu pour
vous. Soyez sûr d'une reconnaissance...

--_J'ai long-temps parcouru le monde_, chanta Vautrin d'une voix
ironique.

En ce moment, Goriot, mademoiselle Michonneau, Poiret descendirent,
attirés peut-être par l'odeur du roux que faisait Sylvie pour
accommoder les restes du mouton. A l'instant où les sept convives
s'attablèrent en se souhaitant le bonjour, dix heures sonnèrent, l'on
entendit dans la rue le pas de l'étudiant.

--Ah! bien, monsieur Eugène, dit Sylvie, aujourd'hui vous allez
déjeuner avec tout le monde.

L'étudiant salua les pensionnaires, et s'assit auprès du père Goriot.

--Il vient de m'arriver une singulière aventure, dit-il en se servant
abondamment du mouton et se coupant un morceau de pain que madame
Vauquer mesurait toujours de l'œil.

--Une aventure! dit Poiret.

--Eh! bien, pourquoi vous en étonneriez-vous, vieux chapeau? dit
Vautrin à Poiret. Monsieur est bien fait pour en avoir.

Mademoiselle Taillefer coula timidement un regard sur le jeune
étudiant.

--Dites-nous votre aventure, demanda madame Vauquer.

--Hier j'étais au bal chez madame la vicomtesse de Beauséant, une
cousine à moi, qui possède une maison magnifique, des appartements
habillés de soie, enfin qui nous a donné une fête superbe, où je me
suis amusé comme un roi...

--Telet, dit Vautrin en interrompant net.

--Monsieur, reprit vivement Eugène, que voulez-vous dire?

--Je dis _telet_, parce que les roitelets s'amusent beaucoup plus que
les rois.

--C'est vrai: j'aimerais mieux être ce petit oiseau sans souci que roi,
parce que... fit Poiret l'_idémiste_.

--Enfin, reprit l'étudiant en lui coupant la parole, je danse avec
une des plus belles femmes du bal, une comtesse ravissante, la plus
délicieuse créature que j'aie jamais vue. Elle était coiffée avec des
fleurs de pêcher, elle avait au côté le plus beau bouquet de fleurs,
des fleurs naturelles qui embaumaient; mais, bah! il faudrait que vous
l'eussiez vue, il est impossible de peindre une femme animée par la
danse. Eh! bien, ce matin j'ai rencontré cette divine comtesse, sur
les neuf heures, à pied, rue des Grès. Oh! le cœur m'a battu, je me
figurais...

--Qu'elle venait ici, dit Vautrin en jetant un regard profond à
l'étudiant. Elle allait sans doute chez le papa Gobseck, un usurier.
Si jamais vous fouillez des cœurs de femmes à Paris, vous y trouverez
l'usurier avant l'amant. Votre comtesse se nomme Anastasie de Restaud,
et demeure rue du Helder.

A ce nom, l'étudiant regarda fixement Vautrin. Le père Goriot leva
brusquement la tête, il jeta sur les deux interlocuteurs un regard
lumineux et plein d'inquiétude qui surprit les pensionnaires.

--Christophe arrivera trop tard, elle y sera donc allée, s'écria
douloureusement Goriot.

--J'ai deviné, dit Vautrin en se penchant à l'oreille de madame Vauquer.

Goriot mangeait machinalement et sans savoir ce qu'il mangeait. Jamais
il n'avait semblé plus stupide et plus absorbé qu'il l'était en ce
moment.

--Qui diable, monsieur Vautrin, a pu vous dire son nom? demanda Eugène.

--Ah! ah! voilà, répondit Vautrin. Le père Goriot le savait bien, lui!
pourquoi ne le saurais-je pas?

--Monsieur Goriot, s'écria l'étudiant.

--Quoi! dit le pauvre vieillard. Elle était donc bien belle hier?

--Qui?

--Madame de Restaud.

--Voyez-vous le vieux grigou, dit madame Vauquer à Vautrin, comme ses
yeux s'allument.

--Il l'entretiendrait donc? dit à voix basse mademoiselle Michonneau à
l'étudiant.

--Oh! oui, elle était furieusement belle, reprit Eugène, que le père
Goriot regardait avidement. Si madame de Beauséant n'avait pas été là,
ma divine comtesse eût été la reine du bal; les jeunes gens n'avaient
d'yeux que pour elle, j'étais le douzième inscrit sur sa liste, elle
dansait toutes les contredanses. Les autres femmes enrageaient. Si une
créature a été heureuse hier, c'était bien elle. On a bien raison de
dire qu'il n'y a rien de plus beau que frégate à la voile, cheval au
galop et femme qui danse.

--Hier en haut de la roue, chez une duchesse, dit Vautrin; ce matin en
bas de l'échelle, chez un escompteur: voilà les Parisiennes. Si leurs
maris ne peuvent entretenir leur luxe effréné, elles se vendent. Si
elles ne savent pas se vendre, elles éventreraient leurs mères pour y
chercher de quoi briller. Enfin elles font les cent mille coups. Connu,
connu!

Le visage du père Goriot, qui s'était allumé comme le soleil d'un beau
jour en entendant l'étudiant, devint sombre à cette cruelle observation
de Vautrin.

--Eh! bien, dit madame Vauquer, où donc est votre aventure? Lui
avez-vous parlé? lui avez-vous demandé si elle venait apprendre le
Droit?

--Elle ne m'a pas vu, dit Eugène. Mais rencontrer une des plus jolies
femmes de Paris rue des Grès, à neuf heures, une femme qui a dû rentrer
du bal à deux heures du matin, n'est-ce pas singulier? Il n'y a que
Paris pour ces aventures-là.

--Bah! il y en a de bien plus drôles, s'écria Vautrin.

Mademoiselle Taillefer avait à peine écouté, tant elle était préoccupée
par la tentative qu'elle allait faire. Madame Couture lui fit signe de
se lever pour aller s'habiller. Quand les deux dames sortirent, le père
Goriot les imita.

--Eh! bien, l'avez-vous vu? dit madame Vauquer à Vautrin et à ses
autres pensionnaires. Il est clair qu'il s'est ruiné pour ces femmes-là.

--Jamais on ne me fera croire, s'écria l'étudiant, que la belle
comtesse de Restaud appartienne au père Goriot.

--Mais, lui dit Vautrin en l'interrompant, nous ne tenons pas à vous
le faire croire. Vous êtes encore trop jeune pour bien connaître
Paris, vous saurez plus tard qu'il s'y rencontre ce que nous nommons
des _hommes à passions_... (A ces mots, mademoiselle Michonneau
regarda Vautrin d'un air intelligent.) Vous eussiez dit un cheval de
régiment entendant le son de la trompette.--Ah! ah! fit Vautrin en
s'interrompant pour lui jeter un regard profond, _que_ nous _n'avons
néu_ nos petites passions, nous? (La vieille fille baissa les yeux
comme une religieuse qui voit des statues.)--Eh bien! reprit-il, ces
gens-là chaussent une idée et n'en démordent pas. Ils n'ont soif
que d'une certaine eau prise à une certaine fontaine, et souvent
croupie; pour en boire, ils vendraient leurs femmes, leurs enfants;
ils vendraient leur âme au diable. Pour les uns, cette fontaine est le
jeu, la Bourse, une collection de tableaux ou d'insectes, la musique;
pour d'autres, c'est une femme qui sait leur cuisiner des friandises.
A ceux-là, vous leur offririez toutes les femmes de la terre, ils s'en
moquent, ils ne veulent que celle qui satisfait leur passion. Souvent
cette femme ne les aime pas du tout, vous les rudoie, leur vend fort
cher des bribes de satisfactions; eh! bien! mes farceurs ne se lassent
pas, et mettraient leur dernière couverture au Mont-de-Piété pour lui
apporter leur dernier écu. Le père Goriot est un de ces gens-là. La
comtesse l'exploite parce qu'il est discret, et voilà le beau monde!
Le pauvre bonhomme ne pense qu'à elle. Hors de sa passion, vous le
voyez, c'est une bête brute. Mettez-le sur ce chapitre-là, son visage
étincelle comme un diamant. Il n'est pas difficile de deviner ce
secret-là. Il a porté ce matin du vermeil à la fonte, et je l'ai vu
entrant chez le papa Gobseck, rue des Grès. Suivez bien! En revenant,
il a envoyé chez la comtesse de Restaud ce niais de Christophe qui nous
a montré l'adresse de la lettre dans laquelle était un billet acquitté.
Il est clair que si la comtesse allait aussi chez le vieil escompteur,
il y avait urgence. Le père Goriot a galamment financé pour elle. Il ne
faut pas coudre deux idées pour voir clair là-dedans. Cela vous prouve,
mon jeune étudiant, que, pendant que votre comtesse riait, dansait,
faisait ses singeries, balançait ses fleurs de pêcher, et pinçait sa
robe, elle était dans ses petits souliers, comme on dit, en pensant à
ses lettres de change protestées, ou à celles de son amant.

--Vous me donnez une furieuse envie de savoir la vérité. J'irai demain
chez madame de Restaud, s'écria Eugène.

--Oui, dit Poiret, il faut aller demain chez madame de Restaud.

--Vous y trouverez peut-être le bonhomme Goriot qui viendra toucher le
montant de ses galanteries.

--Mais, dit Eugène avec un air de dégoût, votre Paris est donc un
bourbier.

--Et un drôle de bourbier, reprit Vautrin. Ceux qui s'y crottent en
voiture sont d'honnêtes gens, ceux qui s'y crottent à pied sont des
fripons. Ayez le malheur d'y décrocher n'importe quoi, vous êtes
montré sur la place du Palais-de-Justice comme une curiosité. Volez un
million, vous êtes marqué dans les salons comme une vertu. Vous payez
trente millions à la Gendarmerie et à la Justice pour maintenir cette
morale-là. Joli!

--Comment, s'écria madame Vauquer, le père Goriot aurait fondu son
déjeuner de vermeil?

--N'y avait-il pas deux tourterelles sur le couvercle? dit Eugène.

--C'est bien cela.

--Il y tenait donc beaucoup, il a pleuré quand il a eu pétri l'écuelle
et le plat. Je l'ai vu par hasard, dit Eugène.

--Il y tenait comme à sa vie, répondit la veuve.

--Voyez-vous le bonhomme, combien il est passionné, s'écria Vautrin.
Cette femme-là sait lui chatouiller l'âme.

L'étudiant remonta chez lui. Vautrin sortit. Quelques instants après,
madame Couture et Victorine montèrent dans un fiacre que Sylvie alla
leur chercher. Poiret offrit son bras à mademoiselle Michonneau, et
tous deux allèrent se promener au Jardin-des-Plantes, pendant les deux
belles heures de la journée.

--Eh bien! les voilà donc quasiment mariés, dit la grosse Sylvie. Ils
sortent ensemble aujourd'hui pour la première fois. Ils sont tous deux
si secs que, s'ils se cognent, ils feront feu comme un briquet.

--Gare au châle de mademoiselle Michonneau, dit en riant madame
Vauquer, il prendra comme de l'amadou.

A quatre heures du soir, quand Goriot rentra, il vit, à la lueur de
deux lampes fumeuses, Victorine dont les yeux étaient rouges. Madame
Vauquer écoutait le récit de la visite infructueuse faite à monsieur
Taillefer pendant la matinée. Ennuyé de recevoir sa fille et cette
vieille femme, Taillefer les avait laissé parvenir jusqu'à lui pour
s'expliquer avec elles.

--Ma chère dame, disait madame Couture à madame Vauquer, figurez-vous
qu'il n'a pas même fait asseoir Victorine, qu'est restée constamment
debout. A moi, il m'a dit, sans se mettre en colère, tout froidement,
de nous épargner la peine de venir chez lui; que mademoiselle, sans
dire sa fille, se nuisait dans son esprit en l'importunant (une fois
par an, le monstre!); que la mère de Victorine ayant été épousée sans
fortune, elle n'avait rien à prétendre; enfin les choses les plus
dures, qui ont fait fondre en larmes cette pauvre petite. La petite
s'est jetée alors aux pieds de son père, et lui a dit avec courage
qu'elle n'insistait autant que pour sa mère, qu'elle obéirait à ses
volontés sans murmure; mais qu'elle le suppliait de lire le testament
de la pauvre défunte, elle a pris la lettre et la lui a présentée en
disant les plus belles choses du monde et les mieux senties, je ne sais
pas où elle les a prises, Dieu les lui dictait, car la pauvre enfant
était si bien inspirée qu'en l'entendant, moi, je pleurais comme une
bête. Savez-vous ce que faisait cette horreur d'homme, il se coupait
les ongles, il a pris cette lettre que la pauvre madame Taillefer avait
trempée de larmes, et l'a jetée sur la cheminée en disant: C'est bon!
Il a voulu relever sa fille qui lui prenait les mains pour les lui
baiser, mais il les a retirées. Est-ce pas une scélératesse? Son grand
dadais de fils est entré sans saluer sa sœur.

--C'est donc des monstres? dit le père Goriot.

--Et puis, dit madame Couture sans faire attention à l'exclamation
du bonhomme, le père et le fils s'en sont allés en me saluant et me
priant de les excuser, ils avaient des affaires pressantes. Voilà notre
visite. Au moins il a vu sa fille. Je ne sais pas comment il peut la
renier, elle lui ressemble comme deux gouttes d'eau.

Les pensionnaires, internes et externes, arrivèrent les uns après
les autres, en se souhaitant mutuellement le bonjour, et se disant
de ces riens qui constituent, chez certaines classes parisiennes,
un esprit drôlatique dans lequel la bêtise entre comme élément
principal, et dont le mérite consiste particulièrement dans le geste
ou la prononciation. Cette espèce d'argot varie continuellement. La
plaisanterie qui en est le principe n'a jamais un mois d'existence.
Un événement politique, un procès en cour d'assises, une chanson des
rues, les farces d'un acteur, tout sert à entretenir ce jeu d'esprit
qui consiste surtout à prendre les idées et les mots comme des volants,
et à se les renvoyer sur des raquettes. La récente invention du
Diorama, qui portait l'illusion de l'optique à un plus haut degré que
dans les Panoramas, avait amené dans quelques ateliers de peinture la
plaisanterie de parler en _rama_, espèce de charge qu'un jeune peintre,
habitué de la pension Vauquer, y avait inoculée.

--Eh bien! _monsieurre_ Poiret, dit l'employé au Muséum, comment va
cette petite _santérama_? Puis, sans attendre sa réponse: Mesdames,
vous avez du chagrin, dit-il à madame Couture et à Victorine.

--Allons-nous _dinaire_? s'écria Horace Bianchon, un étudiant en
médecine, ami de Rastignac, ma petite estomac est descendue _usque ad
talones_.

--Il fait un fameux _froitorama_! dit Vautrin. Dérangez-vous donc, père
Goriot! Que diable! votre pied prend toute la gueule du poêle.

--Illustre monsieur Vautrin, dit Bianchon, pourquoi dites-vous
_froitorama_? il y a une faute, c'est _froidorama_.

--Non, dit l'employé du Muséum, c'est _froitorama_, par la règle: j'ai
froit aux pieds.

--Ah! ah!

--Voici son excellence le marquis de Rastignac, docteur en
droit-travers, s'écria Bianchon en saisissant Eugène par le cou et le
serrant de manière à l'étouffer. Ohé, les autres, ohé!

Mademoiselle Michonneau entra doucement, salua les convives sans rien
dire, et s'alla placer près des trois femmes.

--Elle me fait toujours grelotter, cette vieille chauve-souris, dit à
voix basse Bianchon à Vautrin en montrant mademoiselle Michonneau. Moi
qui étudie le système de Gall, je lui trouve les bosses de Judas.

--Monsieur l'a connue? dit Vautrin.

--Qui ne l'a pas rencontrée! répondit Bianchon. Ma parole d'honneur,
cette vieille fille blanche me fait l'effet de ces longs vers qui
finissent par ronger une poutre.

--Voilà ce que c'est, jeune homme, dit le quadragénaire en peignant ses
favoris.

    Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
            L'espace d'un matin.

--Ah! ah! voici une fameuse _soupeaurama_, dit Poiret en voyant
Christophe qui entrait en tenant respectueusement le potage.

--Pardonnez-moi, monsieur, dit madame Vauquer, c'est une soupe aux
choux.

Tous les jeunes gens éclatèrent de rire.

--Enfoncé, Poiret!

--Poirrrrrette enfoncé!

--Marquez deux points à maman Vauquer, dit Vautrin.

--Quelqu'un a-t-il fait attention au brouillard de ce matin? dit
l'employé.

--C'était, dit Bianchon, un brouillard frénétique et sans exemple, un
brouillard lugubre, mélancolique, vert, poussif, un brouillard Goriot.

--Goriorama, dit le peintre, parce qu'on n'y voyait goutte.

--Hé, milord Gâôriotte, il être questiônne dé véaus.

Assis au bas bout de la table, près de la porte par laquelle on
servait, le père Goriot leva la tête en flairant un morceau de pain
qu'il avait sous sa serviette, par une vieille habitude commerciale qui
reparaissait quelquefois.

--Hé! bien, lui cria aigrement madame Vauquer d'une voix qui domina
le bruit des cuillers, des assiettes et des voix, est-ce que vous ne
trouvez pas le pain bon?

--Au contraire, madame, répondit-il, il est fait avec de la farine
d'Étampes, première qualité.

--A quoi voyez-vous cela? lui dit Eugène.

--A la blancheur, au goût.

--Au goût du nez, puisque vous le sentez, dit madame Vauquer. Vous
devenez si économe que vous finirez par trouver le moyen de vous
nourrir en humant l'air de la cuisine.

--Prenez alors un brevet d'invention, cria l'employé au Muséum, vous
ferez une belle fortune.

--Laissez donc, il fait ça pour nous persuader qu'il a été
vermicellier, dit le peintre.

--Votre nez est donc une cornue, demanda encore l'employé au Muséum.

--Cor quoi? fit Bianchon.

--Cor-nouille.

--Cor-nemuse.

--Cor-naline.

--Cor-niche.

--Cor-nichon.

--Cor-beau.

--Cor-nac.

--Cor-norama.

Ces huit réponses partirent de tous les côtés de la salle avec la
rapidité d'un feu de file, et prêtèrent d'autant plus à rire, que le
pauvre père Goriot regardait les convives d'un air niais, comme un
homme qui tâche de comprendre une langue étrangère.

--Cor? dit-il à Vautrin qui se trouvait près de lui.

--Cor aux pieds, mon vieux! dit Vautrin en enfonçant le chapeau du père
Goriot par une tape qu'il lui appliqua sur la tête et qui le lui fit
descendre jusque sur les yeux.

Le pauvre vieillard, stupéfait de cette brusque attaque, resta pendant
un moment immobile. Christophe emporta l'assiette du bonhomme, croyant
qu'il avait fini sa soupe; en sorte que quand Goriot, après avoir
relevé son chapeau, prit sa cuiller, il frappa sur la table. Tous les
convives éclatèrent de rire.

--Monsieur, dit le vieillard, vous êtes un mauvais plaisant, et si vous
vous permettez encore de me donner de pareils renfoncements.....

--Eh! bien, quoi, papa? dit Vautrin en l'interrompant.

--Eh! bien! vous payerez cela bien cher quelque jour...

--En enfer, pas vrai? dit le peintre, dans ce petit coin noir où l'on
met les enfants méchants!

--Eh! bien, mademoiselle, dit Vautrin à Victorine, vous ne mangez pas.
Le papa s'est donc montré récalcitrant?

--Une horreur, dit madame Couture.

--Il faut le mettre à la raison, dit Vautrin.

--Mais, dit Rastignac, qui se trouvait assez près de Bianchon,
mademoiselle pourrait intenter un procès sur la question des aliments,
puisqu'elle ne mange pas. Eh! eh! voyez donc comme le père Goriot
examine mademoiselle Victorine.

Le vieillard oubliait de manger pour contempler la pauvre jeune fille
dans les traits de laquelle éclatait une douleur vraie, la douleur de
l'enfant méconnu qui aime son père.

--Mon cher, dit Eugène à voix basse, nous nous sommes trompés sur
le père Goriot. Ce n'est ni un imbécile ni un homme sans nerfs.
Applique-lui ton système de Gall, et dis-moi ce que tu en penseras. Je
lui ai vu cette nuit tordre un plat de vermeil, comme si c'eût été de
la cire, et dans ce moment l'air de son visage trahit des sentiments
extraordinaires. Sa vie me paraît être trop mystérieuse pour ne pas
valoir la peine d'être étudiée. Oui, Bianchon, tu as beau rire, je ne
plaisante pas.

--Cet homme est un fait médical, dit Bianchon, d'accord; s'il veut, je
le dissèque.

--Non, tâte-lui la tête.

--Ah! bien, sa bêtise est peut-être contagieuse.

Le lendemain Rastignac s'habilla fort élégamment, et alla, vers trois
heures de l'après-midi, chez madame de Restaud en se livrant pendant la
route à ces espérances étourdiment folles qui rendent la vie des jeunes
gens si belle d'émotions: ils ne calculent alors ni les obstacles ni
les dangers, ils voient en tout le succès, poétisent leur existence
par le seul jeu de leur imagination, et se font malheureux ou tristes
par le renversement de projets qui ne vivaient encore que dans leurs
désirs effrénés; s'ils n'étaient pas ignorants et timides, le monde
social serait impossible. Eugène marchait avec mille précautions pour
ne se point crotter, mais il marchait en pensant à ce qu'il dirait à
madame de Restaud, il s'approvisionnait d'esprit, il inventait les
reparties d'une conversation imaginaire, il préparait ses mots fins,
ses phrases à la Talleyrand, en supposant de petites circonstances
favorables à la déclaration sur laquelle il fondait son avenir. Il se
crotta, l'étudiant, il fut forcé de faire cirer ses bottes et brosser
son pantalon au Palais-Royal. «Si j'étais riche, se dit-il en changeant
une pièce de trente sous qu'il avait prise _en cas de malheur_, je
serais allé en voiture, j'aurais pu penser à mon aise.» Enfin il arriva
rue du Helder et demanda la comtesse de Restaud. Avec la rage froide
d'un homme sûr de triompher un jour, il reçut le coup d'œil méprisant
des gens qui l'avaient vu traversant la cour à pied, sans avoir entendu
le bruit d'une voiture à la porte. Ce coup d'œil lui fut d'autant plus
sensible qu'il avait déjà compris son infériorité en entrant dans
cette cour, où piaffait un beau cheval richement attelé à l'un de ces
cabriolets pimpants qui affichent le luxe d'une existence dissipatrice,
et sous-entendent l'habitude de toutes les félicités parisiennes. Il
se mit, à lui tout seul, de mauvaise humeur. Les tiroirs ouverts dans
son cerveau et qu'il comptait trouver pleins d'esprit se fermèrent, il
devint stupide. En attendant la réponse de la comtesse, à laquelle un
valet de chambre allait dire les noms du visiteur, Eugène se posa sur
un seul pied devant une croisée de l'antichambre, s'appuya le coude sur
une espagnolette, et regarda machinalement dans la cour. Il trouvait
le temps long, il s'en serait allé s'il n'avait pas été doué de cette
ténacité méridionale qui enfante des prodiges quand elle va en ligne
droite.

--Monsieur, dit le valet de chambre, madame est dans son boudoir et
fort occupée, elle ne m'a pas répondu; mais, si monsieur veut passer au
salon, il y a déjà quelqu'un.

Tout en admirant l'épouvantable pouvoir de ces gens qui, d'un seul
mot, accusent ou jugent leurs maîtres, Rastignac ouvrit délibérément
la porte par laquelle était sorti le valet de chambre, afin sans
doute de faire croire à ces insolents valets qu'il connaissait les
êtres de la maison; mais il déboucha fort étourdiment dans une pièce
où se trouvaient des lampes, des buffets, un appareil à chauffer des
serviettes pour le bain, et qui menait à la fois dans un corridor
obscur et dans un escalier dérobé. Les rires étouffés qu'il entendit
dans l'antichambre mirent le comble à sa confusion.

--Monsieur, le salon est par ici, lui dit le valet de chambre avec ce
faux respect qui semble être une raillerie de plus.

Eugène revint sur ses pas avec une telle précipitation qu'il se
heurta contre une baignoire, mais il retint assez heureusement son
chapeau pour l'empêcher de tomber dans le bain. En ce moment, une
porte s'ouvrit au fond du long corridor éclairé par une petite lampe,
Rastignac y entendit à la fois la voix de madame de Restaud, celle du
père Goriot et le bruit d'un baiser. Il rentra dans la salle à manger,
la traversa, suivit le valet de chambre, et rentra dans un premier
salon où il resta posé devant la fenêtre, en s'apercevant qu'elle
avait vue sur la cour. Il voulait voir si ce père Goriot était bien
réellement son père Goriot. Le cœur lui battait étrangement, il se
souvenait des épouvantables réflexions de Vautrin. Le valet de chambre
attendait Eugène à la porte du salon, mais il en sortit tout à coup
un élégant jeune homme, qui dit impatiemment: «Je m'en vais, Maurice.
Vous direz à madame la comtesse que je l'ai attendue plus d'une
demi-heure.» Cet impertinent, qui sans doute avait le droit de l'être,
chantonna quelque roulade italienne en se dirigeant vers la fenêtre où
stationnait Eugène, autant pour voir la figure de l'étudiant que pour
regarder dans la cour.

--Mais monsieur le comte ferait mieux d'attendre encore un instant,
Madame a fini, dit Maurice en retournant à l'antichambre.

En ce moment, le père Goriot débouchait près de la porte cochère par
la sortie du petit escalier. Le bonhomme tirait son parapluie et se
disposait à le déployer, sans faire attention que la grande porte était
ouverte pour donner passage à un jeune homme décoré qui conduisait un
tilbury. Le père Goriot n'eut que le temps de se jeter en arrière pour
n'être pas écrasé. Le taffetas du parapluie avait effrayé le cheval,
qui fit un léger écart en se précipitant vers le perron. Ce jeune homme
détourna la tête d'un air de colère, regarda le père Goriot, et lui
fit, avant qu'il ne sortît, un salut qui peignait la considération
forcée que l'on accorde aux usuriers dont on a besoin, ou ce respect
nécessaire exigé par un homme taré, mais dont on rougit plus tard. Le
père Goriot répondit par un petit salut amical, plein de bonhomie. Ces
événements se passèrent avec la rapidité de l'éclair. Trop attentif
pour s'apercevoir qu'il n'était pas seul, Eugène entendit tout à coup
la voix de la comtesse.

--Ah! Maxime, vous vous en alliez, dit-elle avec un ton de reproche où
se mêlait un peu de dépit.

La comtesse n'avait pas fait attention à l'entrée du tilbury. Rastignac
se retourna brusquement et vit la comtesse coquettement vêtue d'un
peignoir en cachemire blanc, à nœuds roses, coiffée négligemment,
comme le sont les femmes de Paris au matin; elle embaumait, elle avait
sans doute pris un bain, et sa beauté, pour ainsi dire assouplie,
semblait plus voluptueuse; ses yeux étaient humides. L'œil des jeunes
gens sait tout voir: leurs esprits s'unissent aux rayonnements de la
femme comme une plante aspire dans l'air des substances qui lui sont
propres, Eugène sentit donc la fraîcheur épanouie des mains de cette
femme sans avoir besoin d'y toucher. Il voyait, à travers le cachemire,
les teintes rosées du corsage que le peignoir, légèrement entr'ouvert,
laissait parfois à nu, et sur lequel son regard s'étalait. Les
ressources du busc étaient inutiles à la comtesse, la ceinture marquait
seule sa taille flexible, son cou invitait à l'amour, ses pieds étaient
jolis dans les pantoufles. Quand Maxime prit cette main pour la
baiser, Eugène aperçut alors Maxime, et la comtesse aperçut Eugène.

--Ah! c'est vous, monsieur de Rastignac, je suis bien aise de vous
voir, dit-elle d'un air auquel savent obéir les gens d'esprit.

Maxime regardait alternativement Eugène et la comtesse d'une manière
assez significative pour faire décamper l'intrus.--Ah çà! ma chère,
j'espère que tu vas me mettre ce petit drôle à la porte! Cette phrase
était une traduction claire et intelligible des regards du jeune homme
impertinemment fier que la comtesse Anastasie avait nommé Maxime, et
dont elle consultait le visage de cette intention soumise qui dit tous
les secrets d'une femme sans qu'elle s'en doute. Rastignac se sentit
une haine violente pour ce jeune homme. D'abord les beaux cheveux
blonds et bien frisés de Maxime lui apprirent combien les siens étaient
horribles. Puis Maxime avait des bottes fines et propres, tandis que
les siennes, malgré le soin qu'il avait pris en marchant, s'étaient
empreintes d'une légère teinte de boue. Enfin Maxime portait une
redingote qui lui serrait élégamment la taille et le faisait ressembler
à une jolie femme, tandis qu'Eugène avait à deux heures et demie un
habit noir. Le spirituel enfant de la Charente sentit la supériorité
que la mise donnait à ce dandy, mince et grand, à l'œil clair, au teint
pâle, un de ces hommes capables de ruiner des orphelins. Sans attendre
la réponse d'Eugène, madame de Restaud se sauva comme à tire-d'aile
dans l'autre salon, en laissant flotter les pans de son peignoir qui
se roulaient et se déroulaient de manière à lui donner l'apparence
d'un papillon; et Maxime la suivit. Eugène furieux suivit Maxime et
la comtesse. Ces trois personnages se trouvèrent donc en présence,
à la hauteur de la cheminée, au milieu du grand salon. L'étudiant
savait bien qu'il allait gêner cet odieux Maxime; mais, au risque
de déplaire à madame de Restaud, il voulut gêner le dandy. Tout à
coup, en se souvenant d'avoir vu ce jeune homme au bal de madame de
Beauséant, il devina ce qu'était Maxime pour madame de Restaud; et
avec cette audace juvénile qui fait commettre de grandes sottises ou
obtenir de grands succès, il se dit: Voilà mon rival, je veux triompher
de lui. L'imprudent! il ignorait que le comte Maxime de Trailles se
laissait insulter, tirait le premier et tuait son homme. Eugène était
un adroit chasseur, mais il n'avait pas encore abattu vingt poupées
sur vingt-deux dans un tir. Le jeune comte se jeta dans une bergère au
coin du feu, prit les pincettes, et fouilla le foyer par un mouvement
si violent, si grimaud, que le beau visage d'Anastasie se chagrina
soudain. La jeune femme se tourna vers Eugène, et lui lança un de ces
regards froidement interrogatifs qui disent si bien: Pourquoi ne vous
en allez-vous pas? que les gens bien élevés savent aussitôt faire de
ces phrases qu'il faudrait appeler des phrases de sortie.

Eugène prit un air agréable et dit:--Madame, j'avais hâte de vous voir
pour...

Il s'arrêta tout court. Une porte s'ouvrit. Le monsieur qui conduisait
le tilbury se montra soudain, sans chapeau, ne salua pas la comtesse,
regarda soucieusement Eugène, et tendit la main à Maxime, en lui
disant: «Bonjour,» avec une expression fraternelle qui surprit
singulièrement Eugène. Les jeunes gens de province ignorent combien est
douce la vie à trois.

--Monsieur de Restaud, dit la comtesse à l'étudiant en lui montrant son
mari.

Eugène s'inclina profondément.

--Monsieur, dit-elle en continuant et en présentant Eugène au comte de
Restaud, est monsieur de Rastignac, parent de madame la vicomtesse de
Beauséant par les Marcillac, et que j'ai eu le plaisir de rencontrer à
son dernier bal.

_Parent de madame la vicomtesse de Beauséant par les Marcillac!_ ces
mots, que la comtesse prononça presque emphatiquement, par suite de
l'espèce d'orgueil qu'éprouve une maîtresse de maison à prouver qu'elle
n'a chez elle que des gens de distinction, furent d'un effet magique,
le comte quitta son air froidement cérémonieux et salua l'étudiant.

--Enchanté, dit-il, monsieur, de pouvoir faire votre connaissance.

Le comte Maxime de Trailles lui-même jeta sur Eugène un regard inquiet
et quitta tout à coup son air impertinent. Ce coup de baguette, dû à la
puissante intervention d'un nom, ouvrit trente cases dans le cerveau du
méridional, et lui rendit l'esprit qu'il avait préparé. Une soudaine
lumière lui fit voir clair dans l'atmosphère de la haute société
parisienne, encore ténébreuse pour lui. La Maison-Vauquer, le père
Goriot étaient alors bien loin de sa pensée.

--Je croyais les Marcillac éteints? dit le comte de Restaud à Eugène.

--Oui, monsieur, répondit-il. Mon grand-oncle, le chevalier de
Rastignac, a épousé l'héritière de la famille de Marcillac. Il n'a eu
qu'une fille, qui a épousé le maréchal de Clarimbault, aïeul maternel
de madame de Beauséant. Nous sommes la branche cadette, branche
d'autant plus pauvre que mon grand-oncle, vice-amiral, a tout perdu au
service du roi. Le gouvernement révolutionnaire n'a pas voulu admettre
nos créances dans la liquidation qu'il a faite de la compagnie des
Indes.

--Monsieur votre grand-oncle ne commandait-il pas le Vengeur avant 1789?

--Précisément.

--Alors, il a connu mon grand-père, qui commandait le Warwick.

Maxime haussa légèrement les épaules en regardant madame de Restaud, et
eut l'air de lui dire: S'il se met à causer marine avec celui-là, nous
sommes perdus. Anastasie comprit le regard de monsieur de Trailles.
Avec cette admirable puissance que possèdent les femmes, elle se mit à
sourire en disant: «Venez, Maxime; j'ai quelque chose à vous demander.
Messieurs, nous vous laisserons naviguer de conserve sur le Warwick
et sur le Vengeur.» Elle se leva et fit un signe plein de traîtrise
railleuse à Maxime, qui prit avec elle la route du boudoir. A peine
ce couple _morganatique_, jolie expression allemande qui n'a pas
son équivalent en français, avait-il atteint la porte, que le comte
interrompit sa conversation avec Eugène.

--Anastasie! restez donc, ma chère, s'écria-t-il avec humeur, vous
savez bien que...

--Je reviens, je reviens, dit-elle en l'interrompant, il ne me faut
qu'un moment pour dire à Maxime ce dont je veux le charger.

Elle revint promptement. Comme toutes les femmes qui, forcées
d'observer le caractère de leurs maris pour pouvoir se conduire à leur
fantaisie, savent reconnaître jusqu'où elles peuvent aller afin de
ne pas perdre une confiance précieuse, et qui alors ne les choquent
jamais dans les petites choses de la vie, la comtesse avait vu d'après
les inflexions de la voix du comte qu'il n'y aurait aucune sécurité à
rester dans le boudoir. Ces contre-temps étaient dus à Eugène. Aussi la
comtesse montra-t-elle l'étudiant d'un air et par un geste pleins de
dépit à Maxime, qui dit fort épigrammatiquement au comte, à sa femme et
à Eugène:--Écoutez, vous êtes en affaires, je ne veux pas vous gêner;
adieu. Il se sauva.

--Restez donc, Maxime! cria le comte.

--Venez dîner, dit la comtesse qui laissant encore une fois Eugène et
le comte suivit Maxime dans le premier salon où ils restèrent assez de
temps ensemble pour croire que monsieur de Restaud congédierait Eugène.

Rastignac les entendait tour à tour éclatant de rire, causant, se
taisant; mais le malicieux étudiant faisait de l'esprit avec monsieur
de Restaud, le flattait ou l'embarquait dans des discussions, afin de
revoir la comtesse et de savoir quelles étaient ses relations avec le
père Goriot. Cette femme, évidemment amoureuse de Maxime; cette femme,
maîtresse de son mari, liée secrètement au vieux vermicellier, lui
semblait tout un mystère. Il voulait pénétrer ce mystère, espérant
ainsi pouvoir régner en souverain sur cette femme si éminemment
Parisienne.

--Anastasie, dit le comte appelant de nouveau sa femme.

--Allons, mon pauvre Maxime, dit-elle au jeune homme, il faut se
résigner. A ce soir...

--J'espère, _Nasie_, lui dit-il à l'oreille, que vous consignerez ce
petit jeune homme dont les yeux s'allumaient comme des charbons quand
votre peignoir s'entr'ouvrait. Il vous ferait des déclarations, vous
compromettrait, et vous me forceriez à le tuer.

--Êtes-vous fou, Maxime? dit-elle. Ces petits étudiants ne sont-ils
pas, au contraire, d'excellents paratonnerres? Je le ferai, certes,
prendre en grippe à Restaud.

Maxime éclata de rire et sortit suivi de la comtesse, qui se mit à la
fenêtre pour le voir montant en voiture, faisant piaffer son cheval, et
agitant son fouet. Elle ne revint que quand la grande porte fut fermée.

--Dites donc, lui cria le comte quand elle rentra, ma chère, la terre
où demeure la famille de monsieur n'est pas loin de Verteuil, sur la
Charente. Le grand-oncle de monsieur et mon grand-père se connaissaient.

--Enchantée d'être en pays de connaissance, dit la comtesse distraite.

--Plus que vous ne le croyez, dit à voix basse Eugène.

--Comment? dit-elle vivement.

--Mais, reprit l'étudiant, je viens de voir sortir de chez vous un
monsieur avec lequel je suis porte à porte dans la même pension, le
père Goriot.

A ce nom enjolivé du mot _père_, le comte, qui tisonnait, jeta les
pincettes dans le feu, comme si elles lui eussent brûlé les mains, et
se leva.

--Monsieur, vous auriez pu dire monsieur Goriot! s'écria-t-il.

La comtesse pâlit d'abord en voyant l'impatience de son mari, puis
elle rougit, et fut évidemment embarrassée; elle répondit d'une voix
qu'elle voulut rendre naturelle, et d'un air faussement dégagé: «Il
est impossible de connaître quelqu'un que nous aimions mieux...» Elle
s'interrompit, regarda son piano, comme s'il se réveillait en elle
quelque fantaisie, et dit:--Aimez-vous la musique, monsieur?

--Beaucoup, répondit Eugène devenu rouge et bêtifié par l'idée confuse
qu'il eut d'avoir commis quelque lourde sottise.

--Chantez-vous? s'écria-t-elle en s'en allant à son piano dont elle
attaqua vivement toutes les touches en les remuant depuis l'ut d'en bas
jusqu'au fa d'en haut. Rrrrah!

--Non, madame.

Le comte de Restaud se promenait de long en large.

--C'est dommage, vous vous êtes privé d'un grand moyen de
succès.--_Ca-a-ro, ca-a-ro, ca-a-a-a-ro, non du-bita-re_, chanta la
comtesse.

En prononçant le nom du père Goriot, Eugène avait donné un coup de
baguette magique, mais dont l'effet était l'inverse de celui qu'avaient
frappé ces mots: parent de madame de Beauséant. Il se trouvait
dans la situation d'un homme introduit par faveur chez un amateur
de curiosités, et qui, touchant par mégarde une armoire pleine de
figures sculptées, fait tomber trois ou quatre têtes mal collées. Il
aurait voulu se jeter dans un gouffre. Le visage de madame de Restaud
était sec, froid, et ses yeux devenus indifférents fuyaient ceux du
malencontreux étudiant.

--Madame, dit-il, vous avez à causer avec monsieur de Restaud, veuillez
agréer mes hommages, et me permettre...

--Toutes les fois que vous viendrez, dit précipitamment la comtesse en
arrêtant Eugène par un geste, vous êtes sûr de nous faire, à monsieur
de Restaud comme à moi, le plus vif plaisir.

Eugène salua profondément le couple et sortit suivi de monsieur
de Restaud, qui, malgré ses instances, l'accompagna jusque dans
l'antichambre.

--Toutes les fois que monsieur se présentera, dit le comte à Maurice,
ni madame ni moi nous n'y serons.

Quand Eugène mit le pied sur le perron, il s'aperçut qu'il
pleuvait.--Allons, se dit-il, je suis venu faire une gaucherie dont
j'ignore la cause et la portée, je gâterai par-dessus le marché mon
habit et mon chapeau. Je devrais rester dans un coin à piocher le
Droit, ne penser qu'à devenir un rude magistrat. Puis-je aller dans
le monde quand, pour y manœuvrer convenablement, il faut un tas de
cabriolets, de bottes cirées, d'agrès indispensables, des chaînes
d'or, dès le matin des gants de daim blancs qui coûtent six francs, et
toujours des gants jaunes le soir? Vieux drôle de père Goriot, va!

Quand il se trouva sous la porte de la rue, le cocher d'une voiture
de louage, qui venait sans doute de remiser de nouveaux mariés et qui
ne demandait pas mieux que de voler à son maître quelques courses de
contrebande, fit à Eugène un signe en le voyant sans parapluie, en
habit noir, gilet blanc, gants jaunes et bottes cirées. Eugène était
sous l'empire d'une de ces rages sourdes qui poussent un jeune homme
à s'enfoncer de plus en plus dans l'abîme où il est entré, comme s'il
espérait y trouver une heureuse issue. Il consentit par un mouvement de
tête à la demande du cocher. Sans avoir plus de vingt-deux sous dans sa
poche, il monta dans la voiture où quelques grains de fleurs d'oranger
et des brins de cannetille attestaient le passage des mariés.

--Où monsieur va-t-il? demanda le cocher, qui n'avait déjà plus ses
gants blancs.

--Parbleu! se dit Eugène, puisque je m'enfonce, il faut au moins
que cela me serve à quelque chose! Allez à l'hôtel de Beauséant,
ajouta-t-il à haute voix.

--Lequel? dit le cocher.

Mot sublime qui confondit Eugène. Cet élégant inédit ne savait pas
qu'il y avait deux hôtels de Beauséant, il ne connaissait pas combien
il était riche en parents qui ne se souciaient pas de lui.

--Le vicomte de Beauséant, rue...

--De Grenelle, dit le cocher en hochant la tête et l'interrompant.
Voyez-vous, il y a encore l'hôtel du comte et du marquis de Beauséant,
rue Saint-Dominique, ajouta-t-il en relevant le marchepied.

--Je le sais bien, répondit Eugène d'un air sec. Tout le monde
aujourd'hui se moque donc de moi! dit-il en jetant son chapeau sur les
coussins de devant. Voilà une escapade qui va me coûter la rançon d'un
roi. Mais au moins je vais faire ma visite à ma soi-disant cousine
d'une manière solidement aristocratique. Le père Goriot me coûte déjà
au moins dix francs, le vieux scélérat! Ma foi, je vais raconter mon
aventure à madame de Beauséant, peut-être la ferai-je rire. Elle saura
sans doute le mystère des liaisons criminelles de ce vieux rat sans
queue et de cette belle femme. Il vaut mieux plaire à ma cousine que
de me cogner contre cette femme immorale, qui me fait l'effet d'être
bien coûteuse. Si le nom de la belle vicomtesse est si puissant, de
quel poids doit donc être sa personne? Adressons-nous en haut. Quand on
s'attaque à quelque chose dans le ciel, il faut viser Dieu!

Ces paroles sont la formule brève des mille et une pensées entre
lesquelles il flottait. Il reprit un peu de calme et d'assurance en
voyant tomber la pluie. Il se dit que s'il allait dissiper deux des
précieuses pièces de cent sous qui lui restaient, elles seraient
heureusement employées à la conservation de son habit, de ses bottes
et de son chapeau. Il n'entendit pas sans un mouvement d'hilarité
son cocher criant: _La porte, s'il vous plaît!_ Un suisse rouge et
doré fit grogner sur ses gonds la porte de l'hôtel, et Rastignac
vit avec une douce satisfaction sa voiture passant sous le porche,
tournant dans la cour, et s'arrêtant sous la marquise du perron. Le
cocher à grosse houppelande bleue bordée de rouge vint déplier le
marchepied. En descendant de sa voiture, Eugène entendit des rires
étouffés qui partaient sous le péristyle. Trois ou quatre valets
avaient déjà plaisanté sur cet équipage de mariée vulgaire. Leur rire
éclaira l'étudiant au moment où il compara cette voiture à l'un des
plus élégants coupés de Paris, attelé de deux chevaux fringants qui
avaient des roses à l'oreille, qui mordaient leur frein, et qu'un
cocher poudré, bien cravaté, tenait en bride comme s'ils eussent
voulu s'échapper. A la Chaussée-d'Antin, madame de Restaud avait dans
sa cour le fin cabriolet de l'homme de vingt-six ans. Au faubourg
Saint-Germain, attendait le luxe d'un grand seigneur, un équipage que
trente mille francs n'auraient pas payé.

--Qui donc est là? se dit Eugène en comprenant un peu tardivement
qu'il devait se rencontrer à Paris bien peu de femmes qui ne fussent
occupées, et que la conquête d'une de ces reines coûtait plus que du
sang. Diantre! ma cousine aura sans doute aussi son Maxime.

Il monta le perron la mort dans l'âme. A son aspect la porte vitrée
s'ouvrit; il trouva les valets sérieux comme des ânes qu'on étrille.
La fête à laquelle il avait assisté s'était donnée dans les grands
appartements de réception, situés au rez-de-chaussée de l'hôtel de
Beauséant. N'ayant pas eu le temps, entre l'invitation et le bal, de
faire une visite à sa cousine, il n'avait donc pas encore pénétré dans
les appartements de madame de Beauséant; il allait donc voir pour la
première fois les merveilles de cette élégance personnelle qui trahit
l'âme et les mœurs d'une femme de distinction. Étude d'autant plus
curieuse que le salon de madame de Restaud lui fournissait un terme de
comparaison. A quatre heures et demie la vicomtesse était visible. Cinq
minutes plus tôt, elle n'eût pas reçu son cousin. Eugène, qui ne savait
rien des diverses étiquettes parisiennes, fut conduit par un grand
escalier plein de fleurs, blanc de ton, à rampe dorée, à tapis rouge,
chez madame de Beauséant, dont il ignorait la biographie verbale, une
de ces changeantes histoires qui se content tous les soirs d'oreille à
oreille dans les salons de Paris.

La vicomtesse était liée depuis trois ans avec un des plus célèbres
et des plus riches seigneurs portugais, le marquis d'Adjuda-Pinto.
C'était une de ces liaisons innocentes qui ont tant d'attraits pour les
personnes ainsi liées, qu'elles ne peuvent supporter personne en tiers.
Aussi le vicomte de Beauséant avait-il donné lui-même l'exemple au
public en respectant, bon gré, mal gré, cette union morganatique. Les
personnes qui, dans les premiers jours de cette amitié, vinrent voir
la vicomtesse à deux heures, y trouvaient le marquis d'Adjuda-Pinto.
Madame de Beauséant, incapable de fermer sa porte, ce qui eût été
fort inconvenant, recevait si froidement les gens et contemplait si
studieusement sa corniche, que chacun comprenait combien il la gênait.
Quand on sut dans Paris qu'on gênait madame de Beauséant en venant la
voir entre deux et quatre heures, elle se trouva dans la solitude la
plus complète. Elle allait aux Bouffons ou à l'Opéra en compagnie de
monsieur de Beauséant et de monsieur d'Adjuda-Pinto; mais, en homme
qui sait vivre, monsieur de Beauséant quittait toujours sa femme et
le Portugais après les y avoir installés. Monsieur d'Adjuda devait se
marier. Il épousait une demoiselle de Rochefide. Dans toute la haute
société une seule personne ignorait encore ce mariage, cette personne
était madame de Beauséant. Quelques-unes de ses amies lui en avaient
bien parlé vaguement; elle en avait ri, croyant que ses amies voulaient
troubler un bonheur jalousé. Cependant les bans allaient se publier.
Quoiqu'il fût venu pour notifier ce mariage à la vicomtesse, le beau
Portugais n'avait pas encore osé dire un traître mot. Pourquoi?
rien sans doute n'est plus difficile que de notifier à une femme un
semblable _ultimatum_. Certains hommes se trouvent plus à l'aise, sur
le terrain, devant un homme qui leur menace le cœur avec une épée,
que devant une femme qui, après avoir débité ses élégies pendant deux
heures, fait la morte et demande des sels. En ce moment donc monsieur
d'Adjuda-Pinto était sur les épines, et voulait sortir, en se disant
que madame de Beauséant apprendrait cette nouvelle, il lui écrirait, il
serait plus commode de traiter ce galant assassinat par correspondance
que de vive voix. Quand le valet de chambre de la vicomtesse annonça
monsieur Eugène de Rastignac, il fit tressaillir de joie le marquis
d'Adjuda-Pinto. Sachez-le bien, une femme aimante est encore plus
ingénieuse à se créer des doutes qu'elle n'est habile à varier le
plaisir. Quand elle est sur le point d'être quittée, elle devine plus
rapidement le sens d'un geste que le coursier de Virgile ne flaire les
lointains corpuscules qui lui annoncent l'amour. Aussi comptez que
madame de Beauséant surprit ce tressaillement involontaire, léger,
mais naïvement épouvantable. Eugène ignorait qu'on ne doit jamais se
présenter chez qui que ce soit à Paris sans s'être fait conter par
les amis de la maison l'histoire du mari, celle de la femme ou des
enfants, afin de n'y commettre aucune de ces balourdises dont on dit
pittoresquement en Pologne: _Attelez cinq bœufs à votre char!_ sans
doute pour vous tirer du mauvais pas où vous vous embourbez. Si ces
malheurs de la conversation n'ont encore aucun nom en France, on les
y suppose sans doute impossibles, par suite de l'énorme publicité
qu'y obtiennent les médisances. Après s'être embourbé chez madame de
Restaud, qui ne lui avait pas même laissé le temps d'atteler les cinq
bœufs à son char, Eugène seul était capable de recommencer son métier
de bouvier, en se présentant chez madame de Beauséant. Mais s'il avait
horriblement gêné madame de Restaud et monsieur de Trailles, il tirait
d'embarras monsieur d'Adjuda.

--Adieu, dit le Portugais en s'empressant de gagner la porte quand
Eugène entra dans un petit salon coquet, gris et rose, où le luxe
semblait n'être que de l'élégance.

--Mais à ce soir, dit madame de Beauséant en retournant la tête et
jetant un regard au marquis. N'allons-nous pas aux Bouffons?

--Je ne le puis, dit-il en prenant le bouton de la porte.

Madame de Beauséant se leva, le rappela près d'elle, sans faire la
moindre attention à Eugène, qui, debout, étourdi par les scintillements
d'une richesse merveilleuse, croyait à la réalité des contes arabes, et
ne savait où se fourrer en se trouvant en présence de cette femme sans
être remarqué par elle. La vicomtesse avait levé l'index de sa main
droite, et par un joli mouvement désignait au marquis une place devant
elle. Il y eut dans ce geste un si violent despotisme de passion que
le marquis laissa le bouton de la porte et vint. Eugène le regarda non
sans envie.

--Voilà, se dit-il, l'homme au coupé! Mais il faut donc avoir des
chevaux fringants, des livrées et de l'or à flots pour obtenir le
regard d'une femme de Paris? Le démon du luxe le mordit au cœur, la
fièvre du gain le prit, la soif de l'or lui sécha la gorge. Il avait
cent trente francs pour son trimestre. Son père, sa mère, ses frères,
ses sœurs, sa tante, ne dépensaient pas deux cents francs par mois, à
eux tous. Cette rapide comparaison entre sa situation présente et le
but auquel il fallait parvenir contribuèrent à le stupéfier.

--Pourquoi, dit la vicomtesse en riant, ne _pouvez-vous pas_ venir aux
Italiens?

--Des affaires! Je dîne chez l'ambassadeur d'Angleterre.

--Vous les quitterez.

Quand un homme trompe, il est invinciblement forcé d'entasser mensonges
sur mensonges. Monsieur d'Adjuda dit alors en riant: Vous l'exigez?

--Oui, certes.

--Voilà ce que je voulais me faire dire, répondit-il en jetant un de
ces fins regards qui auraient rassuré toute autre femme. Il prit la
main de la vicomtesse, la baisa et partit.

Eugène passa la main dans ses cheveux, et se tortilla pour saluer
en croyant que madame de Beauséant allait penser à lui; tout à coup
elle s'élance, se précipite dans la galerie, accourt à la fenêtre
et regarde monsieur d'Adjuda pendant qu'il montait en voiture; elle
prête l'oreille à l'ordre, et entend le chasseur répétant au cocher:
Chez monsieur de Rochefide. Ces mots, et la manière dont d'Adjuda se
plongea dans sa voiture, furent l'éclair et la foudre pour cette femme,
qui revint en proie à de mortelles appréhensions. Les plus horribles
catastrophes ne sont que cela dans le grand monde. La vicomtesse rentra
dans sa chambre à coucher, se mit à table, et prit un joli papier.

_Du moment_, écrivait-elle, _où vous dînez chez les Rochefide, et non
à l'ambassade anglaise, vous me devez une explication, je vous attends_.

Après avoir redressé quelques lettres défigurées par le tremblement
convulsif de sa main, elle mit un C qui voulait dire Claire de
Bourgogne, et sonna.

--Jacques, dit-elle à son valet de chambre qui vint aussitôt, vous irez
à sept heures et demie chez monsieur de Rochefide, vous y demanderez le
marquis d'Adjuda. Si monsieur le marquis y est, vous lui ferez parvenir
ce billet sans demander de réponse; s'il n'y est pas, vous reviendrez
et me rapporterez ma lettre.

--Madame la vicomtesse a quelqu'un dans son salon.

--Ah! c'est vrai, dit-elle en poussant la porte.

Eugène commençait à se trouver très-mal à l'aise, il aperçut enfin la
vicomtesse qui lui dit d'un ton dont l'émotion lui remua les fibres du
cœur: Pardon, monsieur, j'avais un mot à écrire, je suis maintenant
tout à vous. Elle ne savait ce qu'elle disait, car voici ce qu'elle
pensait: Ah! il veut épouser mademoiselle de Rochefide. Mais est-il
donc libre? Ce soir ce mariage sera brisé, ou je... Mais il n'en sera
plus question demain.

--Ma cousine... répondit Eugène.

--Hein? fit la vicomtesse en lui jetant un regard dont l'impertinence
glaça l'étudiant.

Eugène comprit ce hein. Depuis trois heures il avait appris tant de
choses, qu'il s'était mis sur le qui-vive.

--Madame, reprit-il en rougissant. Il hésita, puis il dit en
continuant: Pardonnez-moi; j'ai besoin de tant de protection qu'un bout
de parenté n'aurait rien gâté.

Madame de Beauséant sourit, mais tristement: elle sentait déjà le
malheur qui grondait dans son atmosphère.

--Si vous connaissiez la situation dans laquelle se trouve ma famille,
dit-il en continuant, vous aimeriez à jouer le rôle d'une de ces fées
fabuleuses qui se plaisaient à dissiper les obstacles autour de leurs
filleuls.

--Eh! bien, mon cousin, dit-elle en riant, à quoi puis-je vous être
bonne?

--Mais le sais-je? Vous appartenir par un lien de parenté qui se perd
dans l'ombre est déjà toute une fortune. Vous m'avez troublé, je ne
sais plus ce que je venais vous dire. Vous êtes la seule personne que
je connaisse à Paris. Ah! je voulais vous consulter en vous demandant
de m'accepter comme un pauvre enfant qui désire se coudre à votre jupe,
et qui saurait mourir pour vous.

--Vous tueriez quelqu'un pour moi?

--J'en tuerais deux, fit Eugène.

--Enfant! Oui, vous êtes un enfant, dit-elle en réprimant quelques
larmes; vous aimeriez sincèrement, vous!

--Oh! fit-il en hochant la tête.

La vicomtesse s'intéressa vivement à l'étudiant pour une réponse
d'ambitieux. Le méridional en était à son premier calcul. Entre le
boudoir bleu de madame de Restaud et le salon rose de madame de
Beauséant, il avait fait trois années de ce _Droit parisien_ dont on
ne parle pas, quoiqu'il constitue une haute jurisprudence sociale qui,
bien apprise et bien pratiquée, mène à tout.

--Ah! j'y suis, dit Eugène. J'avais remarqué madame de Restaud à votre
bal, je suis allé ce matin chez elle.

--Vous avez dû bien la gêner, dit en souriant madame de Beauséant.

--Eh! oui, je suis un ignorant qui mettra contre lui tout le monde, si
vous me refusez votre secours. Je crois qu'il est fort difficile de
rencontrer à Paris une femme jeune, belle, riche, élégante qui soit
inoccupée, et il m'en faut une qui m'apprenne ce que, vous autres
femmes, vous savez si bien expliquer: la vie. Je trouverai partout un
monsieur de Trailles. Je venais donc à vous pour vous demander le mot
d'une énigme, et vous prier de me dire de quelle nature est la sottise
que j'y ai faite. J'ai parlé d'un père...

--Madame la duchesse de Langeais, dit Jacques en coupant la parole à
l'étudiant qui fit le geste d'un homme violemment contrarié.

--Si vous voulez réussir, dit la vicomtesse à voix basse, d'abord ne
soyez pas aussi démonstratif.

--Eh! bonjour, ma chère, reprit-elle en se levant et allant au-devant
de la duchesse dont elle pressa les mains avec l'effusion caressante
qu'elle aurait pu montrer pour une sœur et à laquelle la duchesse
répondit par les plus jolies câlineries.

--Voilà deux bonnes amies, se dit Rastignac. J'aurai dès lors deux
protectrices; ces deux femmes doivent avoir les mêmes affections, et
celle-ci s'intéressera sans doute à moi.

--A quelle heureuse pensée dois-je le bonheur de te voir, ma chère
Antoinette? dit madame de Beauséant.

--Mais j'ai vu monsieur d'Adjuda-Pinto entrant chez monsieur de
Rochefide, et j'ai pensé qu'alors vous étiez seule.

Madame de Beauséant ne se pinça point les lèvres, elle ne rougit pas,
son regard resta le même, son front parut s'éclaircir pendant que la
duchesse prononçait ces fatales paroles.

--Si j'avais su que vous fussiez occupée... ajouta la duchesse en se
tournant vers Eugène.

--Monsieur est monsieur Eugène de Rastignac, un de mes cousins, dit la
vicomtesse. Avez-vous des nouvelles du général Montriveau? fit-elle.
Sérizy m'a dit hier qu'on ne le voyait plus, l'avez-vous eu chez vous
aujourd'hui?

La duchesse, qui passait pour être abandonnée par monsieur de
Montriveau de qui elle était éperdument éprise, sentit au cœur la
pointe de cette question, et rougit en répondant:--Il était hier à
l'Élysée.

--De service, dit madame de Beauséant.

--Clara, vous savez sans doute, reprit la duchesse en jetant des
flots de malignité par ses regards, que demain les bans de monsieur
d'Adjuda-Pinto et de mademoiselle de Rochefide se publient?

Ce coup était trop violent, la vicomtesse pâlit et répondit en
riant:--Un de ces bruits dont s'amusent les sots. Pourquoi monsieur
d'Adjuda porterait-il chez les Rochefide un des plus beaux noms du
Portugal? Les Rochefide sont des gens anoblis d'hier.

--Mais Berthe réunira, dit-on, deux cent mille livres de rente.

--Monsieur d'Adjuda est trop riche pour faire de ces calculs.

--Mais, ma chère, mademoiselle de Rochefide est charmante.

--Ah!

--Enfin il y dîne aujourd'hui, les conditions sont arrêtées. Vous
m'étonnez étrangement d'être si peu instruite.

--Quelle sottise avez-vous donc faite, monsieur? dit madame de
Beauséant. Ce pauvre enfant est si nouvellement jeté dans le monde,
qu'il ne comprend rien, ma chère Antoinette, à ce que nous disons.
Soyez bonne pour lui, remettons à causer de cela demain. Demain,
voyez-vous, tout sera sans doute officiel, et vous pourrez être
officieuse à coup sûr.

La duchesse tourna sur Eugène un de ces regards impertinents qui
enveloppent un homme des pieds à la tête, l'aplatissent, et le mettent
à l'état de zéro.

--Madame, j'ai, sans le savoir, plongé un poignard dans le cœur de
madame de Restaud. Sans le savoir, voilà ma faute, dit l'étudiant que
son génie avait assez bien servi et qui avait découvert les mordantes
épigrammes cachées sous les phrases affectueuses de ces deux femmes.
Vous continuez à voir, et vous craignez peut-être les gens qui sont
dans le secret du mal qu'ils vous font, tandis que celui qui blesse
en ignorant la profondeur de sa blessure est regardé comme un sot, un
maladroit qui ne sait profiter de rien, et chacun le méprise.

Madame de Beauséant jeta sur l'étudiant un de ces regards fondants où
les grandes âmes savent mettre tout à la fois de la reconnaissance et
de la dignité. Ce regard fut comme un baume qui calma la plaie que
venait de faire au cœur de l'étudiant le coup d'œil d'huissier-priseur
par lequel la duchesse l'avait évalué.

--Figurez-vous que je venais, dit Eugène en continuant, de capter la
bienveillance du comte de Restaud; car, dit-il en se tournant vers la
duchesse d'un air à la fois humble et malicieux, il faut vous dire,
madame, que je ne suis encore qu'un pauvre diable d'étudiant, bien
seul, bien pauvre...

--Ne dites pas cela, monsieur de Rastignac. Nous autres femmes, nous ne
voulons jamais de ce dont personne ne veut.

--Bah! fit Eugène, je n'ai que vingt-deux ans, il faut savoir supporter
les malheurs de son âge. D'ailleurs, je suis à confesse; et il est
impossible de se mettre à genoux dans un plus joli confessionnal: on y
fait les péchés dont on s'accuse dans l'autre.

La duchesse prit un air froid à ce discours antireligieux, dont elle
proscrivit le mauvais goût en disant à la vicomtesse:--Monsieur
arrive...

Madame de Beauséant se prit à rire franchement et de son cousin et de
la duchesse.

--Il arrive, ma chère, et cherche une institutrice qui lui enseigne le
bon goût.

--Madame la duchesse, reprit Eugène, n'est-il pas naturel de vouloir
s'initier aux secrets de ce qui nous charme? (Allons, se dit-il en
lui-même, je suis sûr que je leur fais des phrases de coiffeur.)

--Mais madame de Restaud est, je crois, l'écolière de monsieur de
Trailles, dit la duchesse.

--Je n'en savais rien, madame, reprit l'étudiant. Aussi me suis-je
étourdiment jeté entre eux. Enfin, je m'étais assez bien entendu avec
le mari, je me voyais souffert pour un temps par la femme, lorsque je
me suis avisé de leur dire que je connaissais un homme que je venais de
voir sortant par un escalier dérobé, et qui avait au fond d'un couloir
embrassé la comtesse.

--Qui est-ce? dirent les deux femmes.

--Un vieillard qui vit à raison de deux louis par mois, au fond du
faubourg Saint-Marceau, comme moi, pauvre étudiant; un véritable
malheureux dont tout le monde se moque, et que nous appelons le Père
Goriot.

--Mais, enfant que vous êtes, s'écria la vicomtesse, madame de Restaud
est une demoiselle Goriot.

--La fille d'un vermicellier, reprit la duchesse, une petite femme qui
s'est fait présenter le même jour qu'une fille de pâtissier. Ne vous en
souvenez-vous pas, Clara? Le roi s'est mis à rire, et a dit en latin un
bon mot sur la farine. Des gens, comment donc? des gens...

--_Ejusdem farinæ_, dit Eugène.

--C'est cela, dit la duchesse.

--Ah! c'est son père, reprit l'étudiant en faisant un geste d'horreur.

--Mais oui; ce bonhomme avait deux filles dont il est quasi fou,
quoique l'une et l'autre l'aient à peu près renié.

--La seconde n'est-elle pas, dit la vicomtesse en regardant madame de
Langeais, mariée à un banquier dont le nom est allemand, un baron de
Nucingen? Ne se nomme-t-elle pas Delphine? N'est-ce pas une blonde qui
a une loge de côté à l'Opéra, qui vient aussi aux Bouffons, et rit
très-haut pour se faire remarquer?

La duchesse sourit en disant:--Mais, ma chère, je vous admire. Pourquoi
vous occupez-vous donc tant de ces gens-là? Il a fallu être amoureux
fou, comme l'était Restaud, pour s'être enfariné de mademoiselle
Anastasie. Oh! il n'en sera pas le bon marchand! Elle est entre les
mains de monsieur de Trailles, qui la perdra.

--Elles ont renié leur père, répétait Eugène.

--Eh! bien, oui, leur père, le père, un père, reprit la vicomtesse, un
bon père qui leur a donné, dit-on, à chacune cinq ou six cent mille
francs pour faire leur bonheur en les mariant bien, et qui ne s'était
réservé que huit à dix mille livres de rente pour lui, croyant que
ses filles resteraient ses filles, qu'il s'était créé chez elles deux
existences, deux maisons où il serait adoré, choyé. En deux ans, ses
gendres l'ont banni de leur société comme le dernier des misérables...

Quelques larmes roulèrent dans les yeux d'Eugène, récemment rafraîchi
par les pures et saintes émotions de la famille, encore sous le charme
des croyances jeunes, et qui n'en était qu'à sa première journée sur
le champ de bataille de la civilisation parisienne. Les émotions
véritables sont si communicatives, que pendant un moment ces trois
personnes se regardèrent en silence.

--Eh! mon Dieu, dit madame de Langeais, oui, cela semble bien horrible,
et nous voyons cependant cela tous les jours. N'y a-t-il pas une
cause à cela? Dites-moi, ma chère, avez-vous pensé jamais à ce qu'est
un gendre? Un gendre est un homme pour qui nous élèverons, vous ou
moi, une chère petite créature à laquelle nous tiendrons par mille
liens, qui sera pendant dix-sept ans la joie de la famille, qui en
est l'âme blanche, dirait Lamartine, et qui en deviendra la peste.
Quand cet homme nous l'aura prise, il commencera par saisir son amour
comme une hache, afin de couper dans le cœur et au vif de cet ange
tous les sentiments par lesquels elle s'attachait à sa famille. Hier,
notre fille était tout pour nous, nous étions tout pour elle; le
lendemain elle se fait notre ennemie. Ne voyons-nous pas cette tragédie
s'accomplissant tous les jours? Ici, la belle-fille est de la dernière
impertinence avec le beau-père, qui a tout sacrifié pour son fils.
Plus loin, un gendre met sa belle-mère à la porte. J'entends demander
ce qu'il y a de dramatique aujourd'hui dans la société; mais le drame
du gendre est effrayant, sans compter nos mariages qui sont devenus
de fort sottes choses. Je me rends parfaitement compte de ce qui est
arrivé à ce vieux vermicellier. Je crois me rappeler que ce Foriot...

--Goriot, madame.

--Oui, ce Moriot a été président de sa section pendant la révolution;
il a été dans le secret de la fameuse disette, et a commencé sa
fortune par vendre dans ce temps-là des farines dix fois plus qu'elles
ne lui coûtaient. Il en a eu tant qu'il en a voulu. L'intendant de
ma grand'mère lui en a vendu pour des sommes immenses. Ce Goriot
partageait sans doute, comme tous ces gens-là, avec le Comité de
Salut Public. Je me souviens que l'intendant disait à ma grand'mère
qu'elle pouvait rester en toute sûreté à Grandvilliers, parce que ses
blés étaient une excellente carte civique. Eh! bien, ce Loriot, qui
vendait du blé aux coupeurs de têtes, n'a eu qu'une passion. Il adore,
dit-on, ses filles. Il a juché l'aînée dans la maison de Restaud, et
greffé l'autre sur le baron de Nucingen, un riche banquier qui fait le
royaliste. Vous comprenez bien que, sous l'empire, les deux gendres
ne se sont pas trop formalisés d'avoir ce vieux Quatre-vingt-treize
chez eux; ça pouvait encore aller avec Buonaparte. Mais quand les
Bourbons sont revenus, le bonhomme a gêné monsieur de Restaud, et plus
encore le banquier. Les filles, qui aimaient peut-être toujours leur
père, ont voulu ménager la chèvre et le chou, le père et le mari;
elles ont reçu le Goriot quand elles n'avaient personne; elles ont
imaginé des prétextes de tendresse. «Papa, venez, nous serons mieux,
parce que nous serons seuls!» etc. Moi, ma chère, je crois que les
sentiments vrais ont des yeux et une intelligence: le cœur de ce pauvre
Quatre-vingt-treize a donc saigné. Il a vu que ses filles avaient honte
de lui; que, si elles aimaient leurs maris, il nuisait à ses gendres.
Il fallait donc se sacrifier. Il s'est sacrifié, parce qu'il était
père: il s'est banni de lui-même. En voyant ses filles contentes, il
comprit qu'il avait bien fait. Le père et les enfants ont été complices
de ce petit crime. Nous voyons cela partout. Ce père Doriot n'aurait-il
pas été une tache de cambouis dans le salon de ses filles? il y aurait
été gêné, il se serait ennuyé. Ce qui arrive à ce père peut arriver
à la plus jolie femme avec l'homme qu'elle aimera le mieux: si elle
l'ennuie de son amour, il s'en va, il fait des lâchetés pour la fuir.
Tous les sentiments en sont là. Notre cœur est un trésor, videz-le d'un
coup, vous êtes ruinés. Nous ne pardonnons pas plus à un sentiment
de s'être montré tout entier qu'à un homme de ne pas avoir un sou à
lui. Ce père avait tout donné. Il avait donné, pendant vingt ans, ses
entrailles, son amour; il avait donné sa fortune en un jour. Le citron
bien pressé, ses filles ont laissé le zeste au coin des rues.

--Le monde est infâme, dit la vicomtesse en effilant son châle et sans
lever les yeux, car elle était atteinte au vif par les mots que madame
de Langeais avait dits, pour elle, en racontant cette histoire.

--Infâme! non, reprit la duchesse; il va son train, voilà tout. Si
je vous en parle ainsi, c'est pour montrer que je ne suis pas la
dupe du monde. Je pense comme vous, dit-elle en pressant la main de
la vicomtesse. Le monde est un bourbier, tâchons de rester sur les
hauteurs. Elle se leva, embrassa madame de Beauséant au front en lui
disant: Vous êtes bien belle en ce moment, ma chère. Vous avez les plus
jolies couleurs que j'aie vues jamais. Puis elle sortit après avoir
légèrement incliné la tête en regardant le cousin.

--Le père Goriot est sublime! dit Eugène en se souvenant de l'avoir vu
tordant son vermeil la nuit.

Madame de Beauséant n'entendit pas, elle était pensive. Quelques
moments de silence s'écoulèrent, et le pauvre étudiant, par une sorte
de stupeur honteuse, n'osait ni s'en aller, ni rester, ni parler.

--Le monde est infâme et méchant, dit enfin la vicomtesse. Aussitôt
qu'un malheur nous arrive, il se rencontre toujours un ami prêt à venir
nous le dire, et à nous fouiller le cœur avec un poignard en nous en
faisant admirer le manche. Déjà le sarcasme, déjà les railleries! Ah!
je me défendrai. Elle releva la tête comme une grande dame qu'elle
était, et des éclairs sortirent de ses yeux fiers.--Ah! fit-elle en
voyant Eugène, vous êtes là!

--Encore, dit-il piteusement.

--Eh! bien, monsieur de Rastignac, traitez ce monde comme il mérite de
l'être. Vous voulez parvenir, je vous aiderai. Vous sonderez combien
est profonde la corruption féminine, vous toiserez la largeur de la
misérable vanité des hommes. Quoique j'aie bien lu dans ce livre
du monde, il y avait des pages qui cependant m'étaient inconnues.
Maintenant je sais tout. Plus froidement vous calculerez, plus avant
vous irez. Frappez sans pitié, vous serez craint. N'acceptez les
hommes et les femmes que comme des chevaux de poste que vous laisserez
crever à chaque relais, vous arriverez ainsi au faîte de vos désirs.
Voyez-vous, vous ne serez rien ici si vous n'avez pas une femme qui
s'intéresse à vous. Il vous la faut jeune, riche, élégante. Mais si
vous avez un sentiment vrai, cachez-le comme un trésor; ne le laissez
jamais soupçonner, vous seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau,
vous deviendriez la victime. Si jamais vous aimiez, gardez bien votre
secret! ne le livrez pas avant d'avoir bien su à qui vous ouvrirez
votre cœur. Pour préserver par avance cet amour qui n'existe pas
encore, apprenez à vous méfier de ce monde-ci. Écoutez-moi, Miguel...
(Elle se trompait naïvement de nom sans s'en apercevoir.) Il existe
quelque chose de plus épouvantable que ne l'est l'abandon du père par
ses deux filles, qui le voudraient mort. C'est la rivalité des deux
sœurs entre elles. Restaud a de la naissance, sa femme a été adoptée,
elle a été présentée; mais sa sœur, sa riche sœur, la belle madame
Delphine de Nucingen, femme d'un homme d'argent, meurt de chagrin; la
jalousie la dévore, elle est à cent lieues de sa sœur; sa sœur n'est
plus sa sœur; ces deux femmes se renient entre elles comme elles
renient leur père. Aussi, madame de Nucingen laperait-elle toute la
boue qu'il y a entre la rue Saint-Lazare et la rue de Grenelle pour
entrer dans mon salon. Elle a cru que de Marsay la ferait arriver à
son but, et elle s'est faite l'esclave de de Marsay, elle assomme de
Marsay. De Marsay se soucie fort peu d'elle. Si vous me la présentez,
vous serez son Benjamin, elle vous adorera. Aimez-la si vous pouvez
après, sinon servez-vous d'elle. Je la verrai une ou deux fois, en
grande soirée, quand il y aura cohue; mais je ne la recevrai jamais
le matin. Je la saluerai, cela suffira. Vous vous êtes fermé la porte
de la comtesse pour avoir prononcé le nom du père Goriot. Oui, mon
cher, vous iriez vingt fois chez madame Restaud, vingt fois vous la
trouveriez absente. Vous avez été consigné. Eh! bien, que le père
Goriot vous introduise près de madame Delphine de Nucingen. La belle
madame de Nucingen sera pour vous une enseigne. Soyez l'homme qu'elle
distingue, les femmes raffoleront de vous. Ses rivales, ses amies,
ses meilleures amies, voudront vous enlever à elle. Il y a des femmes
qui aiment l'homme déjà choisi par une autre, comme il y a de pauvres
bourgeoises qui, en prenant nos chapeaux, espèrent avoir nos manières.
Vous aurez des succès. A Paris, le succès est tout, c'est la clef
du pouvoir. Si les femmes vous trouvent de l'esprit, du talent, les
hommes le croiront, si vous ne les détrompez pas. Vous pourrez alors
tout vouloir, vous aurez le pied partout. Vous saurez alors ce qu'est
le monde, une réunion de dupes et de fripons. Ne soyez ni parmi les
uns ni parmi les autres. Je vous donne mon nom comme un fil d'Ariane
pour entrer dans ce labyrinthe. Ne le compromettez pas, dit-elle
en recourbant son cou et jetant un regard de reine à l'étudiant,
rendez-le-moi blanc. Allez, laissez-moi. Nous autres femmes, nous avons
aussi nos batailles à livrer.

--S'il vous fallait un homme de bonne volonté pour aller mettre le feu
à une mine? dit Eugène en l'interrompant.

--Eh! bien? dit-elle.

Il se frappa le cœur, sourit au sourire de sa cousine, et sortit. Il
était cinq heures. Eugène avait faim, il craignit de ne pas arriver à
temps pour l'heure du dîner. Cette crainte lui fit sentir le bonheur
d'être rapidement emporté dans Paris. Ce plaisir purement machinal le
laissa tout entier aux pensées qui l'assaillaient. Lorsqu'un jeune
homme de son âge est atteint par le mépris, il s'emporte, il enrage,
il menace du poing la société tout entière, il veut se venger et
doute aussi de lui-même. Rastignac était en ce moment accablé par ces
mots: _Vous vous êtes fermé la porte de la comtesse_.--J'irai! se
disait-il, et si madame de Beauséant a raison, si je suis consigné....
je... Madame de Restaud me trouvera dans tous les salons où elle va.
J'apprendrai à faire des armes, à tirer le pistolet, je lui tuerai
son Maxime! Et de l'argent! lui criait sa conscience, où donc en
prendras-tu? Tout à coup la richesse étalée chez la comtesse de Restaud
brilla devant ses yeux. Il avait vu là le luxe dont une demoiselle
Goriot devait être amoureuse, des dorures, des objets de prix en
évidence, le luxe inintelligent du parvenu, le gaspillage de la femme
entretenue. Cette fascinante image fut soudainement écrasée par le
grandiose hôtel de Beauséant. Son imagination, transportée dans les
hautes régions de la société parisienne, lui inspira mille pensées
mauvaises au cœur, en lui élargissant la tête et la conscience. Il
vit le monde comme il est: les lois et la morale impuissantes chez
les riches, et vit dans la fortune l'_ultima ratio mundi_. «Vautrin a
raison, la fortune est la vertu!» se dit-il.

Arrivé rue Neuve-Sainte-Geneviève, il monta rapidement chez lui,
descendit pour donner dix francs au cocher, et vint dans cette salle à
manger nauséabonde où il aperçut, comme des animaux à un râtelier, les
dix-huit convives en train de se repaître. Le spectacle de ces misères
et l'aspect de cette salle lui furent horribles. La transition était
trop brusque, le contraste trop complet, pour ne pas développer outre
mesure chez lui le sentiment de l'ambition. D'un côté, les fraîches et
charmantes images de la nature sociale la plus élégante, des figures
jeunes, vives, encadrées par les merveilles de l'art et du luxe, des
têtes passionnées pleines de poésie; de l'autre, de sinistres tableaux
bordés de fange, et des faces où les passions n'avaient laissé que
leurs cordes et leur mécanisme. Les enseignements que la colère d'une
femme abandonnée avait arrachés à madame de Beauséant, ses offres
captieuses revinrent dans sa mémoire, et la misère les commenta.
Rastignac résolut d'ouvrir deux tranchées parallèles pour arriver à la
fortune, de s'appuyer sur la science et sur l'amour, d'être un savant
docteur et un homme à la mode. Il était encore bien enfant! Ces deux
lignes sont des asymptotes qui ne peuvent jamais se rejoindre.

--Vous êtes bien sombre, monsieur le marquis, lui dit Vautrin, qui lui
jeta un de ces regards par lesquels cet homme semblait s'initier aux
secrets les plus cachés du cœur.

--Je ne suis plus disposé à souffrir les plaisanteries de ceux qui
m'appellent monsieur le marquis, répondit-il. Ici, pour être vraiment
marquis, il faut avoir cent mille livres de rente, et quand on vit dans
la Maison Vauquer on n'est pas précisément le favori de la Fortune.

Vautrin regarda Rastignac d'un air paternel et méprisant, comme
s'il eût dit: Marmot! dont je ne ferais qu'une bouchée! Puis il
répondit:--Vous êtes de mauvaise humeur, parce que vous n'avez
peut-être pas réussi auprès de la belle comtesse de Restaud.

--Elle m'a fermé sa porte pour lui avoir dit que son père mangeait à
notre table, s'écria Rastignac.

Tous les convives s'entre-regardèrent. Le père Goriot baissa les yeux,
et se retourna pour les essuyer.

--Vous m'avez jeté du tabac dans l'œil, dit-il à son voisin.

--Qui vexera le père Goriot s'attaquera désormais à moi, répondit
Eugène en regardant le voisin de l'ancien vermicellier; il vaut mieux
que nous tous. Je ne parle pas des dames, dit-il en se retournant vers
mademoiselle Taillefer.

Cette phrase fut un dénoûment, Eugène l'avait prononcée d'un
air qui imposa silence aux convives. Vautrin seul lui dit en
goguenardant:--Pour prendre le père Goriot à votre compte, et vous
établir son éditeur responsable, il faut savoir bien tenir une épée et
bien tirer le pistolet.

--Ainsi ferai-je, dit Eugène.

--Vous êtes donc entré en campagne aujourd'hui?

--Peut-être, répondit Rastignac. Mais je ne dois compte de mes affaires
à personne, attendu que je ne cherche pas à deviner celles que les
autres font la nuit.

Vautrin regarda Rastignac de travers.

--Mon petit, quand on ne veut pas être dupe des marionnettes, il faut
entrer tout à fait dans la baraque, et ne pas se contenter de regarder
par les trous de la tapisserie. Assez causé, ajouta-t-il en voyant
Eugène près de se gendarmer. Nous aurons ensemble un petit bout de
conversation quand vous le voudrez.

Le dîner devint sombre et froid. Le père Goriot, absorbé par la
profonde douleur que lui avait causée la phrase de l'étudiant, ne
comprit pas que les dispositions des esprits étaient changées à son
égard, et qu'un jeune homme en état d'imposer silence à la persécution
avait pris sa défense.

--Monsieur Goriot, dit madame Vauquer à voix basse, serait donc le père
d'une comtesse à c't' heure?

--Et d'une baronne, lui répliqua Rastignac.

--Il n'a que ça à faire, dit Bianchon à Rastignac, je lui ai pris la
tête: il n'y a qu'une bosse, celle de la paternité, ce sera un Père
_Éternel_.

Eugène était trop sérieux pour que la plaisanterie de Bianchon le fît
rire. Il voulait profiter des conseils de madame de Beauséant, et
se demandait où et comment il se procurerait de l'argent. Il devint
soucieux en voyant les savanes du monde qui se déroulaient à ses yeux à
la fois vides et pleines; chacun le laissa seul dans la salle à manger
quand le dîner fut fini.

--Vous avez donc vu ma fille? lui dit Goriot d'une voix émue.

Réveillé de sa méditation par le bonhomme, Eugène lui prit la main, et
le contemplant avec une sorte d'attendrissement:--Vous êtes un brave et
digne homme, répondit-il. Nous causerons de vos filles plus tard. Il se
leva sans vouloir écouter le père Goriot, et se retira dans sa chambre,
où il écrivit à sa mère la lettre suivante:

«Ma chère mère, vois si tu n'as pas une troisième mamelle à t'ouvrir
pour moi. Je suis dans une situation à faire promptement fortune.
J'ai besoin de douze cents francs, et il me les faut à tout prix. Ne
dis rien de ma demande à mon père, il s'y opposerait peut-être, et
si je n'avais pas cet argent je serais en proie à un désespoir qui
me conduirait à me brûler la cervelle. Je t'expliquerai mes motifs
aussitôt que je te verrai, car il faudrait t'écrire des volumes pour te
faire comprendre la situation dans laquelle je suis. Je n'ai pas joué,
ma bonne mère, je ne dois rien; mais si tu tiens à me conserver la vie
que tu m'as donnée, il faut me trouver cette somme. Enfin, je vais chez
la vicomtesse de Beauséant, qui m'a pris sous sa protection. Je dois
aller dans le monde, et n'ai pas un sou pour avoir des gants propres.
Je saurai ne manger que du pain, ne boire que de l'eau, je jeûnerai au
besoin; mais je ne puis me passer des outils avec lesquels on pioche
la vigne dans ce pays-ci. Il s'agit pour moi de faire mon chemin ou
de rester dans la boue. Je sais toutes les espérances que vous avez
mises en moi, et veux les réaliser promptement. Ma bonne mère, vends
quelques-uns de tes anciens bijoux, je te les remplacerai bientôt. Je
connais assez la situation de notre famille pour savoir apprécier de
tels sacrifices, et tu dois croire que je ne te demande pas de les
faire en vain, sinon je serais un monstre. Ne vois dans ma prière que
le cri d'une impérieuse nécessité. Notre avenir est tout entier dans ce
subside, avec lequel je dois ouvrir la campagne; car cette vie de Paris
est un combat perpétuel. Si, pour compléter la somme, il n'y a pas
d'autres ressources que de vendre les dentelles de ma tante, dis-lui
que je lui en enverrai de plus belles.» Etc.

Il écrivit à chacune de ses sœurs en leur demandant leurs économies,
et, pour les leur arracher sans qu'elles parlassent en famille du
sacrifice qu'elles ne manqueraient pas de lui faire avec bonheur,
il intéressa leur délicatesse en attaquant les cordes de l'honneur
qui sont si bien tendues et résonnent si fort dans de jeunes cœurs.
Quand il eut écrit ces lettres, il éprouva néanmoins une trépidation
involontaire: il palpitait, il tressaillait. Ce jeune ambitieux
connaissait la noblesse immaculée de ces âmes ensevelies dans la
solitude, il savait quelles peines il causerait à ses deux sœurs,
et aussi quelles seraient leurs joies; avec quel plaisir elles
s'entretiendraient en secret de ce frère bien-aimé, au fond du clos.
Sa conscience se dressa lumineuse, et les lui montra comptant en
secret leur petit trésor: il les vit, déployant le génie malicieux
des jeunes filles pour lui envoyer _incognito_ cet argent, essayant
une première tromperie pour être sublimes. «Le cœur d'une sœur est un
diamant de pureté, un abîme de tendresse!» se dit-il. Il avait honte
d'avoir écrit. Combien seraient puissants leurs vœux, combien pur
serait l'élan de leurs âmes vers le ciel! Avec quelles voluptés ne se
sacrifieraient-elles pas? De quelle douleur serait atteinte sa mère,
si elle ne pouvait envoyer toute la somme! Ces beaux sentiments, ces
effroyables sacrifices allaient lui servir d'échelon pour arriver
à Delphine de Nucingen. Quelques larmes, derniers grains d'encens
jetés sur l'autel sacré de la famille, lui sortirent des yeux. Il se
promena dans une agitation pleine de désespoir. Le père Goriot, le
voyant ainsi par sa porte qui était restée entrebâillée, entra et lui
dit:--Qu'avez-vous, monsieur?

--Ah! mon bon voisin, je suis encore fils et frère comme vous êtes
père. Vous avez raison de trembler pour la comtesse Anastasie, elle est
à un monsieur Maxime de Trailles qui la perdra.

Le père Goriot se retira en balbutiant quelques paroles dont Eugène ne
saisit pas le sens. Le lendemain, Rastignac alla jeter ses lettres à
la poste. Il hésita jusqu'au dernier moment, mais il les lança dans la
boîte en disant: Je réussirai! Le mot du joueur, du grand capitaine,
mot fataliste qui perd plus d'hommes qu'il n'en sauve. Quelques jours
après, Eugène alla chez madame de Restaud et ne fut pas reçu. Trois
fois il y retourna, trois fois encore il trouva la porte close,
quoiqu'il se présentât à des heures où le comte Maxime de Trailles n'y
était pas. La vicomtesse avait eu raison. L'étudiant n'étudia plus. Il
allait aux Cours pour y répondre à l'appel, et quand il avait attesté
sa présence, il décampait. Il s'était fait le raisonnement que se
font la plupart des étudiants. Il réservait ses études pour le moment
où il s'agirait de passer ses examens; il avait résolu d'entasser
ses inscriptions de seconde et de troisième année, puis d'apprendre
le Droit sérieusement et d'un seul coup au dernier moment. Il avait
ainsi quinze mois de loisirs pour naviguer sur l'océan de Paris, pour
s'y livrer à la traite des femmes, ou y pêcher la fortune. Pendant
cette semaine, il vit deux fois madame de Beauséant, chez laquelle il
n'allait qu'au moment où sortait la voiture du marquis d'Adjuda. Pour
quelques jours encore cette illustre femme, la plus poétique figure du
faubourg Saint-Germain, resta victorieuse, et fit suspendre le mariage
de mademoiselle de Rochefide avec le marquis d'Adjuda-Pinto. Mais
ces derniers jours, que la crainte de perdre son bonheur rendit les
plus ardents de tous, devaient précipiter la catastrophe. Le marquis
d'Adjuda, de concert avec les Rochefide, avait regardé cette brouille
et ce raccommodement comme une circonstance heureuse: ils espéraient
que madame de Beauséant s'accoutumerait à l'idée de ce mariage et
finirait par sacrifier ses matinées à un avenir prévu dans la vie des
hommes. Malgré les plus saintes promesses renouvelées chaque jour,
monsieur d'Adjuda jouait donc la comédie, et la vicomtesse aimait à
être trompée. «Au lieu de sauter noblement par la fenêtre, elle se
laissait rouler dans les escaliers,» disait la duchesse de Langeais,
sa meilleure amie. Néanmoins, ces dernières lueurs brillèrent assez
long-temps pour que la vicomtesse restât à Paris et y servît son jeune
parent auquel elle portait une sorte d'affection superstitieuse. Eugène
s'était montré pour elle plein de dévouement et de sensibilité dans une
circonstance où les femmes ne voient de pitié, de consolation vraie
dans aucun regard. Si un homme leur dit alors de douces paroles, il les
dit par spéculation.

Dans le désir de parfaitement bien connaître son échiquier avant
de tenter l'abordage de la maison de Nucingen, Rastignac voulut se
mettre au fait de la vie antérieure du père Goriot, et recueillit des
renseignements certains, qui peuvent se réduire à ceci.

Jean-Joachim Goriot était, avant la révolution, un simple ouvrier
vermicellier, habile, économe, et assez entreprenant pour avoir acheté
le fonds de son maître, que le hasard rendit victime du premier
soulèvement de 1789. Il s'était établi rue de la Jussienne, près de la
Halle-aux-Blés, et avait eu le gros bon sens d'accepter la présidence
de sa section, afin de faire protéger son commerce par les personnages
les plus influents de cette dangereuse époque. Cette sagesse avait
été l'origine de sa fortune qui commença dans la disette, fausse ou
vraie, par suite de laquelle les grains acquirent un prix énorme
à Paris. Le peuple se tuait à la porte des boulangers, tandis que
certaines personnes allaient chercher sans émeute des pâtes d'Italie
chez les épiciers. Pendant cette année, le citoyen Goriot amassa les
capitaux qui plus tard lui servirent à faire son commerce avec toute la
supériorité que donne une grande masse d'argent à celui qui la possède.
Il lui arriva ce qui arrive à tous les hommes qui n'ont qu'une capacité
relative. Sa médiocrité le sauva. D'ailleurs, sa fortune n'étant
connue qu'au moment où il n'y avait plus de danger à être riche, il
n'excita l'envie de personne. Le commerce de grains semblait avoir
absorbé toute son intelligence. S'agissait-il de blés, de farines,
de grenailles, de reconnaître leurs qualités, les provenances, de
veiller à leur conservation, de prévoir les cours, de prophétiser
l'abondance ou la pénurie des récoltes, de se procurer les céréales
à bon marché, de s'en approvisionner en Sicile, en Ukraine, Goriot
n'avait pas son second. A lui voir conduire ses affaires, expliquer
les lois sur l'exportation, sur l'importation des grains, étudier
leur esprit, saisir leurs défauts, un homme l'eût jugé capable d'être
ministre d'état. Patient, actif, énergique, constant, rapide dans
ses expéditions, il avait un coup d'œil d'aigle, il devançait tout,
prévoyait tout, savait tout, cachait tout; diplomate pour concevoir,
soldat pour marcher. Sorti de sa spécialité, de sa simple et obscure
boutique sur le pas de laquelle il demeurait pendant ses heures
d'oisiveté, l'épaule appuyée au montant de la porte, il redevenait
l'ouvrier stupide et grossier, l'homme incapable de comprendre un
raisonnement, insensible à tous les plaisirs de l'esprit, l'homme
qui s'endormait au spectacle, un de ces Dolibans parisiens, forts
seulement en bêtise. Ces natures se ressemblent presque toutes. A
presque toutes, vous trouveriez un sentiment sublime au cœur. Deux
sentiments exclusifs avaient rempli le cœur du vermicellier, en
avaient absorbé l'humide, comme le commerce des grains employait toute
l'intelligence de sa cervelle. Sa femme, fille unique d'un riche
fermier de la Brie, fut pour lui l'objet d'une admiration religieuse,
d'un amour sans bornes. Goriot avait admiré en elle une nature frêle
et forte, sensible et jolie, qui contrastait vigoureusement avec la
sienne. S'il est un sentiment inné dans le cœur de l'homme, n'est-ce
pas l'orgueil de la protection exercée à tout moment en faveur d'un
être faible? joignez-y l'amour, cette reconnaissance vive de toutes les
âmes franches pour le principe de leurs plaisirs, et vous comprendrez
une foule de bizarreries morales. Après sept ans de bonheur sans
nuages, Goriot, malheureusement pour lui, perdit sa femme: elle
commençait à prendre de l'empire sur lui, en dehors de la sphère des
sentiments. Peut-être eût-elle cultivé cette nature inerte, peut-être
y eût-elle jeté l'intelligence des choses du monde et de la vie.
Dans cette situation, le sentiment de la paternité se développa chez
Goriot jusqu'à la déraison. Il reporta ses affections trompées par
la mort sur ses deux filles, qui, d'abord, satisfirent pleinement
tous ses sentiments. Quelque brillantes que fussent les propositions
qui lui furent faites par des négociants ou des fermiers jaloux de
lui donner leurs filles, il voulut rester veuf. Son beau-père, le
seul homme pour lequel il avait eu du penchant, prétendait savoir
pertinemment que Goriot avait juré de ne pas faire d'infidélité à sa
femme, quoique morte. Les gens de la Halle, incapables de comprendre
cette sublime folie, en plaisantèrent, et donnèrent à Goriot quelque
grotesque sobriquet. Le premier d'entre eux qui, en buvant le vin d'un
marché, s'avisa de le prononcer, reçut du vermicellier un coup de
poing sur l'épaule qui l'envoya, la tête la première, sur une borne de
la rue Oblin. Le dévouement irréfléchi, l'amour ombrageux et délicat
que portait Goriot à ses filles était si connu, qu'un jour un de ses
concurrents, voulant le faire partir du marché pour rester maître du
cours, lui dit que Delphine venait d'être renversée par un cabriolet.
Le vermicellier, pâle et blême, quitta aussitôt la Halle. Il fut
malade pendant plusieurs jours par suite de la réaction des sentiments
contraires auxquels le livra cette fausse alarme. S'il n'appliqua
pas sa tape meurtrière sur l'épaule de cet homme, il le chassa de la
Halle en le forçant, dans une circonstance critique, à faire faillite.
L'éducation de ses deux filles fut naturellement déraisonnable. Riche
de plus de soixante mille livres de rente, et ne dépensant pas douze
cents francs pour lui, le bonheur de Goriot était de satisfaire les
fantaisies de ses filles: les plus excellents maîtres furent chargés de
les douer des talents qui signalent une bonne éducation; elles eurent
une demoiselle de compagnie; heureusement pour elles, ce fut une femme
d'esprit et de goût; elles allaient à cheval, elles avaient voiture,
elles vivaient comme auraient vécu les maîtresses d'un vieux seigneur
riche; il leur suffisait d'exprimer les plus coûteux désirs pour voir
leur père s'empressant de les combler; il ne demandait qu'une caresse
en retour de ses offrandes. Goriot mettait ses filles au rang des
anges, et nécessairement au-dessus de lui, le pauvre homme! il aimait
jusqu'au mal qu'elles lui faisaient. Quand ses filles furent en âge
d'être mariées, elles purent choisir leurs maris suivant leurs goûts:
chacune d'elles devait avoir en dot la moitié de la fortune de son
père. Courtisée pour sa beauté par le comte de Restaud, Anastasie avait
des penchants aristocratiques qui la portèrent à quitter la maison
paternelle pour s'élancer dans les hautes sphères sociales. Delphine
aimait l'argent: elle épousa Nucingen, banquier d'origine allemande qui
devint baron du Saint-Empire. Goriot resta vermicellier. Ses filles et
ses gendres se choquèrent bientôt de lui voir continuer ce commerce,
quoique ce fût toute sa vie. Après avoir subi pendant cinq ans leurs
instances, il consentit à se retirer avec le produit de son fonds, et
les bénéfices de ces dernières années; capital que madame Vauquer,
chez laquelle il était venu s'établir, avait estimé rapporter de huit
à dix mille livres de rente. Il se jeta dans cette pension par suite
du désespoir qui l'avait saisi en voyant ses deux filles obligées par
leurs maris de refuser non-seulement de le prendre chez elles, mais
encore de l'y recevoir ostensiblement.

Ces renseignements étaient tout ce que savait un monsieur Muret sur le
compte du père Goriot, dont il avait acheté le fonds. Les suppositions
que Rastignac avait entendu faire par la duchesse de Langeais se
trouvaient ainsi confirmées. Ici se termine l'exposition de cette
obscure, mais effroyable tragédie parisienne.

Vers la fin de cette première semaine du mois de décembre, Rastignac
reçut deux lettres, l'une de sa mère, l'autre de sa sœur aînée. Ces
écritures si connues le firent à la fois palpiter d'aise et trembler de
terreur. Ces deux frêles papiers contenaient un arrêt de vie ou de mort
sur ses espérances. S'il concevait quelque terreur en se rappelant la
détresse de ses parents, il avait trop bien éprouvé leur prédilection
pour ne pas craindre d'avoir aspiré leurs dernières gouttes de sang. La
lettre de sa mère était ainsi conçue:

  «Mon cher enfant, je t'envoie ce que tu m'as demandé. Fais un bon
  emploi de cet argent, je ne pourrais, quand il s'agirait de te sauver
  la vie, trouver une seconde fois une somme si considérable sans que
  ton père en fût instruit, ce qui troublerait l'harmonie de notre
  ménage. Pour nous la procurer, nous serions obligés de donner des
  garanties sur notre terre. Il m'est impossible de juger le mérite
  de projets que je ne connais pas; mais de quelle nature sont-ils
  donc pour te faire craindre de me les confier? Cette explication ne
  demandait pas des volumes, il ne nous faut qu'un mot à nous autres
  mères, et ce mot m'aurait évité les angoisses de l'incertitude. Je
  ne saurais te cacher l'impression douloureuse que ta lettre m'a
  causée. Mon cher fils, quel est donc le sentiment qui t'a contraint
  à jeter un tel effroi dans mon cœur? tu as dû bien souffrir en
  m'écrivant, car j'ai bien souffert en te lisant. Dans quelle carrière
  t'engages-tu donc? Ta vie, ton bonheur seraient attachés à paraître
  ce que tu n'es pas, à voir un monde où tu ne saurais aller sans faire
  des dépenses d'argent que tu ne peux soutenir, sans perdre un temps
  précieux pour tes études? Mon bon Eugène, crois-en le cœur de ta
  mère, les voies tortueuses ne mènent à rien de grand. La patience et
  la résignation doivent être les vertus des jeunes gens qui sont dans
  ta position. Je ne te gronde pas, je ne voudrais communiquer à notre
  offrande aucune amertume. Mes paroles sont celles d'une mère aussi
  confiante que prévoyante. Si tu sais quelles sont tes obligations,
  je sais, moi, combien ton cœur est pur, combien tes intentions sont
  excellentes. Aussi puis-je te dire sans crainte: Va, mon bien-aimé,
  marche! Je tremble parce que je suis mère; mais chacun de tes pas
  sera tendrement accompagné de nos vœux et de nos bénédictions. Sois
  prudent, cher enfant. Tu dois être sage comme un homme, les destinées
  de cinq personnes qui te sont chères reposent sur ta tête. Oui,
  toutes nos fortunes sont en toi, comme ton bonheur est le nôtre.
  Nous prions tous Dieu de te seconder dans tes entreprises. Ta tante
  Marcillac a été, dans cette circonstance, d'une bonté inouïe: elle
  allait jusqu'à concevoir ce que tu me dis de tes gants. Mais elle a
  un faible pour l'aîné, disait-elle gaiement. Mon Eugène, aime bien ta
  tante, je ne te dirai ce qu'elle a fait pour toi que quand tu auras
  réussi; autrement, son argent te brûlerait les doigts. Vous ne savez
  pas, enfants, ce que c'est que de sacrifier des souvenirs! Mais que
  ne vous sacrifierait-on pas? Elle me charge de te dire qu'elle te
  baise au front, et voudrait te communiquer par ce baiser la force
  d'être souvent heureux. Cette bonne et excellente femme t'aurait
  écrit si elle n'avait pas la goutte aux doigts. Ton père va bien.
  La récolte de 1819 passe nos espérances. Adieu, cher enfant. Je ne
  dirai rien de tes sœurs: Laure t'écrit. Je lui laisse le plaisir de
  babiller sur les petits événements de la famille. Fasse le ciel que
  tu réussisses! Oh! oui, réussis, mon Eugène, tu m'as fait connaître
  une douleur trop vive pour que je puisse la supporter une seconde
  fois. J'ai su ce que c'était que d'être pauvre, en désirant la
  fortune pour la donner à mon enfant. Allons, adieu. Ne nous laisse
  pas sans nouvelles, et prends ici le baiser que ta mère t'envoie.»

Quand Eugène eut achevé cette lettre, il était en pleurs, il pensait
au père Goriot tordant son vermeil et le vendant pour aller payer
la lettre de change de sa fille. «Ta mère a tordu ses bijoux! se
disait-il. Ta tante a pleuré sans doute en vendant quelques-unes de ses
reliques! De quel droit maudirais-tu Anastasie? tu viens d'imiter pour
l'égoïsme de ton avenir ce qu'elle a fait pour son amant! Qui, d'elle
ou de toi, vaut mieux?» L'étudiant se sentit les entrailles rongées par
une sensation de chaleur intolérable. Il voulait renoncer au monde,
il voulait ne pas prendre cet argent. Il éprouva ces nobles et beaux
remords secrets dont le mérite est rarement apprécié par les hommes
quand ils jugent leurs semblables, et qui font souvent absoudre par
les anges du ciel le criminel condamné par les juristes de la terre.
Rastignac ouvrit la lettre de sa sœur, dont les expressions innocemment
gracieuses lui rafraîchirent le cœur.

  «Ta lettre est venue bien à propos, cher frère. Agathe et moi nous
  voulions employer notre argent de tant de manières différentes, que
  nous ne savions plus à quel achat nous résoudre. Tu as fait comme le
  domestique du roi d'Espagne quand il a renversé les montres de son
  maître, tu nous as mises d'accord. Vraiment, nous étions constamment
  en querelle pour celui de nos désirs auquel nous donnerions la
  préférence, et nous n'avions pas deviné, mon bon Eugène, l'emploi qui
  comprenait tous nos désirs. Agathe a sauté de joie. Enfin, nous avons
  été comme deux folles pendant toute la journée, _à telles enseignes_
  (style de tante) que ma mère nous disait de son air sévère: Mais
  qu'avez-vous donc, mesdemoiselles? Si nous avions été grondées un
  brin, nous en aurions été, je crois, encore plus contentes. Une femme
  doit trouver bien du plaisir à souffrir pour celui qu'elle aime!
  Moi seule étais rêveuse et chagrine au milieu de ma joie. Je ferai
  sans doute une mauvaise femme, je suis trop dépensière. Je m'étais
  acheté deux ceintures, un joli poinçon pour percer les œillets de
  mes corsets, des niaiseries, en sorte que j'avais moins d'argent que
  cette grosse Agathe, qui est économe, et entasse ses écus comme une
  pie. Elle avait deux cents francs! Moi, mon pauvre ami, je n'ai que
  cinquante écus. Je suis bien punie, je voudrais jeter ma ceinture
  dans le puits, il me sera toujours pénible de la porter. Je t'ai
  volé. Agathe a été charmante. Elle m'a dit: Envoyons les trois cent
  cinquante francs, à nous deux! Mais je n'ai pas tenu à te raconter
  les choses comme elles se sont passées. Sais-tu comment nous avons
  fait pour obéir à tes commandements, nous avons pris notre glorieux
  argent, nous sommes allées nous promener toutes deux, et quand une
  fois nous avons eu gagné la grande route, nous avons couru à Ruffec,
  où nous avons tout bonnement donné la somme à monsieur Grimbert, qui
  tient le bureau des Messageries royales! Nous étions légères comme
  des hirondelles en revenant. Est-ce que le bonheur nous allégerait?
  me dit Agathe. Nous nous sommes dit mille choses que je ne vous
  répéterai pas, monsieur le Parisien, il était trop question de
  vous. Oh! cher frère, nous t'aimons bien, voilà tout en deux mots.
  Quant au secret, selon ma tante, de petites masques comme nous sont
  capables de tout, même de se taire. Ma mère est allée mystérieusement
  à Angoulême avec ma tante, et toutes deux ont gardé le silence sur la
  haute politique de leur voyage, qui n'a pas eu lieu sans de longues
  conférences d'où nous avons été bannies, ainsi que monsieur le baron.
  De grandes conjectures occupent les esprits dans l'état de Rastignac.
  La robe de mousseline semée de fleurs à jour que brodent les infantes
  pour sa majesté la reine avance dans le plus profond secret. Il n'y a
  plus que deux laizes à faire. Il a été décidé qu'on ne ferait pas de
  mur du côté de Verteuil, il y aura une haie. Le menu peuple y perdra
  des fruits, des espaliers, mais on y gagnera une belle vue pour les
  étrangers. Si l'héritier présomptif avait besoin de mouchoirs, il est
  prévenu que la douairière de Marcillac, en fouillant dans ses trésors
  et ses malles, désignées sous le nom de Pompéia et d'Herculanum,
  a découvert une pièce de belle toile de Hollande, qu'elle ne se
  connaissait pas; les princesses Agathe et Laure mettent à ses ordres
  leur fil, leur aiguille, et des mains toujours un peu trop rouges.
  Les deux jeunes princes don Henri et don Gabriel ont conservé la
  funeste habitude de se gorger de raisiné, de faire enrager leurs
  sœurs, de ne vouloir rien apprendre, de s'amuser à dénicher des
  oiseaux, de tapager, et de couper, malgré les lois de l'État, des
  osiers pour se faire des badines. Le nonce du pape, vulgairement
  appelé monsieur le curé, menace de les excommunier s'ils continuent à
  laisser les saints canons de la grammaire pour les canons du sureau
  belliqueux. Adieu, cher frère, jamais lettre n'a porté tant de vœux
  faits pour ton bonheur, ni tant d'amour satisfait. Tu auras donc bien
  des choses à nous dire quand tu viendras! Tu me diras tout, à moi,
  je suis l'aînée. Ma tante nous a laissé soupçonner que tu avais des
  succès dans le monde.

      L'on parle d'une dame et l'on se tait du reste.

  Avec nous s'entend! Dis donc, Eugène, si tu voulais, nous pourrions
  nous passer de mouchoirs, et nous te ferions des chemises.
  Réponds-moi vite à ce sujet. S'il te fallait promptement de belles
  chemises bien cousues, nous serions obligées de nous y mettre tout
  de suite; et s'il y avait à Paris des façons que nous ne connussions
  pas, tu nous enverrais un modèle, surtout pour les poignets. Adieu,
  adieu! je t'embrasse au front du côté gauche, sur la tempe qui
  m'appartient exclusivement. Je laisse l'autre feuillet pour Agathe,
  qui m'a promis de ne rien lire de ce que je te dis. Mais, pour en
  être plus sûre, je resterai près d'elle pendant qu'elle t'écrira. Ta
  sœur qui t'aime.

  »LAURE DE RASTIGNAC.»

--Oh! oui, se dit Eugène, oui, la fortune à tout prix! Des trésors
ne payeraient pas ce dévouement. Je voudrais leur apporter tous les
bonheurs ensemble. Quinze cent cinquante francs! se dit-il après une
pause. Il faut que chaque pièce porte coup! Laure a raison. Nom d'une
femme! je n'ai que des chemises de grosse toile. Pour le bonheur d'un
autre, une jeune fille devient rusée autant qu'un voleur. Innocente
pour elle et prévoyante pour moi, elle est comme l'ange du ciel qui
pardonne les fautes de la terre sans les comprendre.

Le monde était à lui! Déjà son tailleur avait été convoqué, sondé,
conquis. En voyant monsieur de Trailles, Rastignac avait compris
l'influence qu'exercent les tailleurs sur la vie des jeunes gens.
Hélas! il n'existe pas de moyenne entre ces deux termes: un tailleur
est ou un ennemi mortel, ou un ami donné par la facture. Eugène
rencontra dans le sien un homme qui avait compris la paternité de son
commerce, et qui se considérait comme un trait d'union entre le présent
et l'avenir des jeunes gens. Aussi Rastignac reconnaissant a-t-il fait
la fortune de cet homme par un de ces mots auxquels il excella plus
tard.--Je lui connais, disait-il, deux pantalons qui ont fait faire des
mariages de vingt mille livres de rente.

Quinze cents francs et des habits à discrétion! En ce moment le pauvre
Méridional ne douta plus de rien, et descendit au déjeuner avec cet
air indéfinissable que donne à un jeune homme la possession d'une
somme quelconque. A l'instant où l'argent se glisse dans la poche d'un
étudiant, il se dresse en lui-même une colonne fantastique sur laquelle
il s'appuie. Il marche mieux qu'auparavant, il se sent un point d'appui
pour son levier, il a le regard plein, direct, il a les mouvements
agiles; la veille, humble et timide, il aurait reçu des coups; le
lendemain, il en donnerait à un premier ministre. Il se passe en lui
des phénomènes inouïs: il veut tout et peut tout, il désire à tort et à
travers, il est gai, généreux, expansif. Enfin, l'oiseau naguère sans
ailes a retrouvé son envergure. L'étudiant sans argent happe un brin
de plaisir comme un chien qui dérobe un os à travers mille périls, il
le casse, en suce la moelle, et court encore; mais le jeune homme qui
fait mouvoir dans son gousset quelques fugitives pièces d'or déguste
ses jouissances, il les détaille, il s'y complaît, il se balance dans
le ciel, il ne sait plus ce que signifie le mot _misère_. Paris lui
appartient tout entier. Age où tout est luisant, où tout scintille et
flambe! âge de force joyeuse dont personne ne profite, ni l'homme, ni
la femme! âge des dettes et des vives craintes qui décuplent tous les
plaisirs! Qui n'a pas pratiqué la rive gauche de la Seine, entre la
rue Saint-Jacques et la rue des Saints-Pères, ne connaît rien à la vie
humaine!--«Ah! si les femmes de Paris savaient! se disait Rastignac en
dévorant les poires cuites, à un liard la pièce, servies par madame
Vauquer, elles viendraient se faire aimer ici.» En ce moment un facteur
des Messageries royales se présenta dans la salle à manger, après
avoir fait sonner la porte à claire-voie. Il demanda monsieur Eugène
de Rastignac, auquel il tendit deux sacs à prendre, et un registre à
émarger. Rastignac fut alors sanglé comme d'un coup de fouet par le
regard profond que lui lança Vautrin.

--Vous aurez de quoi payer des leçons d'armes et des séances au tir,
lui dit cet homme.

--Les galions sont arrivés, lui dit madame Vauquer en regardant les
sacs.

Mademoiselle Michonneau craignait de jeter les yeux sur l'argent, de
peur de montrer sa convoitise.

--Vous avez une bonne mère, dit madame Couture.

--Monsieur a une bonne mère, répéta Poiret.

--Oui, la maman s'est saignée, dit Vautrin. Vous pourrez maintenant
faire vos farces, aller dans le monde, y pêcher des dots, et danser
avec des comtesses qui ont des fleurs de pêcher sur la tête. Mais
croyez-moi, jeune homme, fréquentez le tir.

Vautrin fit le geste d'un homme qui vise son adversaire. Rastignac
voulut donner pour boire au facteur, et ne trouva rien dans sa poche.
Vautrin fouilla dans la sienne, et jeta vingt sous à l'homme.

--Vous avez bon crédit, reprit-il en regardant l'étudiant.

Rastignac fut forcé de le remercier, quoique depuis les mots aigrement
échangés, le jour où il était revenu de chez madame de Beauséant,
cet homme lui fût insupportable. Pendant ces huit jours Eugène et
Vautrin étaient restés silencieusement en présence, et s'observaient
l'un l'autre. L'étudiant se demandait vainement pourquoi. Sans doute
les idées se projettent en raison directe de la force avec laquelle
elles se conçoivent, et vont frapper là où le cerveau les envoie,
par une loi mathématique comparable à celle qui dirige les bombes au
sortir du mortier. Divers en sont les effets. S'il est des natures
tendres où les idées se logent et qu'elles ravagent, il est aussi des
natures vigoureusement munies, des crânes à remparts d'airain sur
lesquels les volontés des autres s'aplatissent et tombent comme les
balles devant une muraille; puis il est encore des natures flasques et
cotonneuses où les idées d'autrui viennent mourir comme des boulets
s'amortissent dans la terre molle des redoutes. Rastignac avait une
de ces têtes pleines de poudre qui sautent au moindre choc. Il était
trop vivacement jeune pour ne pas être accessible à cette projection
des idées, à cette contagion des sentiments dont tant de bizarres
phénomènes nous frappent à notre insu. Sa vue morale avait la portée
lucide de ses yeux de lynx. Chacun de ses doubles sens avait cette
longueur mystérieuse, cette flexibilité d'aller et de retour qui nous
émerveille chez les gens supérieurs, bretteurs habiles à saisir le
défaut de toutes les cuirasses. Depuis un mois il s'était d'ailleurs
développé chez Eugène autant de qualités que de défauts. Ses défauts,
le monde et l'accomplissement de ses croissants désirs les lui avaient
demandés. Parmi ses qualités se trouvait cette vivacité méridionale
qui fait marcher droit à la difficulté pour la résoudre, et qui ne
permet pas à un homme d'outre-Loire de rester dans une incertitude
quelconque; qualité que les gens du Nord nomment un défaut: pour eux,
si ce fut l'origine de la fortune de Murat, ce fut aussi la cause de
sa mort. Il faudrait conclure de là que quand un Méridional sait unir
la fourberie du Nord à l'audace d'outre-Loire, il est complet et reste
roi de Suède. Rastignac ne pouvait donc pas demeurer long-temps sous
le feu des batteries de Vautrin sans savoir si cet homme était son ami
ou son ennemi. De moment en moment, il lui semblait que ce singulier
personnage pénétrait ses passions et lisait dans son cœur, tandis que
chez lui tout était si bien clos qu'il semblait avoir la profondeur
immobile d'un sphinx qui sait, voit tout, et ne dit rien. En se sentant
le gousset plein, Eugène se mutina.

--Faites-moi le plaisir d'attendre, dit-il à Vautrin qui se levait
pour sortir après avoir savouré les dernières gorgées de son café.

--Pourquoi? répondit le quadragénaire en mettant son chapeau à larges
bords et prenant une canne en fer avec laquelle il faisait souvent des
moulinets en homme qui n'aurait pas craint d'être assailli par quatre
voleurs.

--Je vais vous rendre, reprit Rastignac qui défit promptement un sac
et compta cent quarante francs à madame Vauquer. Les bons comptes
font les bons amis, dit-il à la veuve. Nous sommes quittes jusqu'à la
Saint-Sylvestre. Changez-moi ces cent sous.

--Les bons amis font les bons comptes, répéta Poiret en regardant
Vautrin.

--Voici vingt sous, dit Rastignac en tendant une pièce au sphinx en
perruque.

--On dirait que vous avez peur de me devoir quelque chose? s'écria
Vautrin en plongeant un regard divinateur dans l'âme du jeune homme
auquel il jeta un de ces sourires goguenards et diogéniques desquels
Eugène avait été sur le point de se fâcher cent fois.

--Mais... oui, répondit l'étudiant qui tenait ses deux sacs à la main
et s'était levé pour monter chez lui.

Vautrin sortait par la porte qui donnait dans le salon, et l'étudiant
se disposait à s'en aller par celle qui menait sur le carré de
l'escalier.

--Savez-vous, monsieur le marquis de Rastignacorama, que ce que vous
me dites n'est pas exactement poli, dit alors Vautrin en fouettant la
porte du salon et venant à l'étudiant qui le regarda froidement.

Rastignac ferma la porte de la salle à manger, en emmenant avec lui
Vautrin au bas de l'escalier, dans le carré qui séparait la salle à
manger de la cuisine, où se trouvait une porte pleine donnant sur le
jardin, et surmontée d'un long carreau garni de barreaux en fer. Là,
l'étudiant dit devant Sylvie qui déboucha de sa cuisine:--_Monsieur_
Vautrin, je ne suis pas marquis, et je ne m'appelle pas Rastignacorama.

--Ils vont se battre, dit mademoiselle Michonneau d'un air indifférent.

--Se battre! répéta Poiret.

--Que non, répondit madame Vauquer en caressant sa pile d'écus.

--Mais les voilà qui vont sous les tilleuls, cria mademoiselle
Victorine en se levant pour regarder dans le jardin. Ce pauvre jeune
homme a pourtant raison.

--Remontons, ma chère petite, dit madame Couture, ces affaires-là ne
nous regardent pas.

Quand madame Couture et Victorine se levèrent, elles rencontrèrent, à
la porte, la grosse Sylvie qui leur barra le passage.

--Quoi qui n'y a donc? dit-elle. Monsieur Vautrin a dit à monsieur
Eugène: Expliquons-nous! Puis il l'a pris par le bras, et les voilà qui
marchent dans nos artichauts.

En ce moment Vautrin parut.--Maman Vauquer, dit-il en souriant, ne vous
effrayez de rien, je vais essayer mes pistolets sous les tilleuls.

--Oh! monsieur, dit Victorine en joignant les mains, pourquoi
voulez-vous tuer monsieur Eugène?

Vautrin fit deux pas en arrière et contempla Victorine.--Autre
histoire, s'écria-t-il d'une voix railleuse qui fit rougir la pauvre
fille. Il est bien gentil, n'est-ce pas, ce jeune homme-là? reprit-il.
Vous me donnez une idée. Je ferai votre bonheur à tous deux, ma belle
enfant.

Madame Couture avait pris sa pupille par le bras et l'avait entraînée
en lui disant à l'oreille:--Mais, Victorine, vous êtes inconcevable ce
matin.

--Je ne veux pas qu'on tire des coups de pistolet chez moi, dit madame
Vauquer. N'allez-vous pas effrayer tout le voisinage et amener la
police, à c't'heure!

--Allons, du calme, maman Vauquer, répondit Vautrin. Là, là, tout beau,
nous irons au tir. Il rejoignit Rastignac, qu'il prit familièrement par
le bras:--Quand je vous aurais prouvé qu'à trente-cinq pas je mets cinq
fois de suite ma balle dans un as de pique, lui dit-il, cela ne vous
ôterait pas votre courage. Vous m'avez l'air d'être un peu rageur, et
vous vous feriez tuer comme un imbécile.

--Vous reculez, dit Eugène.

--Ne m'échauffez pas la bile, répondit Vautrin. Il ne fait pas froid ce
matin, venez nous asseoir là-bas, dit-il en montrant les siéges peints
en vert. Là, personne ne nous entendra. J'ai à causer avec vous. Vous
êtes un bon petit jeune homme auquel je ne veux pas de mal. Je vous
aime, foi de Tromp... (mille tonnerres!), foi de Vautrin. Pourquoi vous
aimé-je, je vous le dirai. En attendant, je vous connais comme si je
vous avais fait, et vais vous le prouver. Mettez vos sacs là, reprit-il
en lui montrant la table ronde.

Rastignac posa son argent sur la table et s'assit en proie à une
curiosité que développa chez lui au plus haut degré le changement
soudain opéré dans les manières de cet homme, qui, après avoir parlé de
le tuer, se posait comme son protecteur.

--Vous voudriez bien savoir qui je suis, ce que j'ai fait, ou ce que
je fais, reprit Vautrin. Vous êtes trop curieux, mon petit. Allons,
du calme. Vous allez en entendre bien d'autres! J'ai eu des malheurs.
Écoutez-moi d'abord, vous me répondrez après. Voilà ma vie antérieure
en trois mots. Qui suis-je? Vautrin. Que fais-je? Ce qui me plaît.
Passons. Voulez-vous connaître mon caractère? Je suis bon avec ceux
qui me font du bien ou dont le cœur parle au mien. A ceux-là tout
est permis, ils peuvent me donner des coups de pied dans les os
des jambes sans que je leur dise: _Prends garde!_ Mais, nom d'une
pipe! je suis méchant comme le diable avec ceux qui me tracassent,
ou qui ne me reviennent pas. Et il est bon de vous apprendre que je
me soucie de tuer un homme comme de ça! dit-il en lançant un jet de
salive. Seulement je m'efforce de le tuer proprement, quand il le
faut absolument. Je suis ce que vous appelez un artiste. J'ai lu les
Mémoires de Benvenuto Cellini, tel que vous me voyez, et en italien
encore! J'ai appris de cet homme-là, qui était un fier luron, à imiter
la Providence qui nous tue à tort et à travers, et à aimer le beau
partout où il se trouve. N'est-ce pas d'ailleurs une belle partie à
jouer que d'être seul contre tous les hommes et d'avoir la chance? J'ai
bien réfléchi à la constitution actuelle de votre désordre social. Mon
petit, le duel est un jeu d'enfant, une sottise. Quand de deux hommes
vivants l'un doit disparaître, il faut être imbécile pour s'en remettre
au hasard. Le duel? croix ou pile! voilà. Je mets cinq balles de suite
dans un as de pique en renfonçant chaque nouvelle balle sur l'autre,
et à trente-cinq pas encore! quand on est doué de ce petit talent-là,
l'on peut se croire sûr d'abattre son homme. Eh! bien, j'ai tiré sur
un homme à vingt pas, je l'ai manqué. Le drôle n'avait jamais manié de
sa vie un pistolet. Tenez! dit cet homme extraordinaire en défaisant
son gilet et montrant sa poitrine velue comme le dos d'un ours, mais
garnie d'un crin fauve qui causait une sorte de dégoût mêlé d'effroi,
ce blanc-bec m'a roussi le poil, ajouta-t-il en mettant le doigt de
Rastignac sur un trou qu'il avait au sein. Mais dans ce temps-là
j'étais un enfant, j'avais votre âge, vingt et un ans. Je croyais
encore à quelque chose, à l'amour d'une femme, un tas de bêtises dans
lesquelles vous allez vous embarbouiller. Nous nous serions battus,
pas vrai? Vous auriez pu me tuer. Supposez que je sois en terre, où
seriez-vous? Il faudrait décamper, aller en Suisse, manger l'argent
du papa, qui n'en a guère. Je vais vous éclairer, moi, la position
dans laquelle vous êtes; mais je vais le faire avec la supériorité
d'un homme qui, après avoir examiné les choses d'ici-bas, a vu qu'il
n'y avait que deux partis à prendre: ou une stupide obéissance ou la
révolte. Je n'obéis à rien, est-ce clair? Savez-vous ce qu'il vous
faut, à vous, au train dont vous allez? un million, et promptement;
sans quoi, avec notre petite tête, nous pourrions aller flâner dans les
filets de Saint-Cloud, pour voir s'il y a un Être-Suprême. Ce million,
je vais vous le donner. Il fit une pause en regardant Eugène.--Ah! ah!
vous faites meilleure mine à votre petit papa Vautrin. En entendant
ce mot-là, vous êtes comme une jeune fille à qui l'on dit: A ce soir,
et qui se toilette en se pourléchant comme un chat qui boit du lait.
A la bonne heure. Allons donc! A nous deux! Voici votre compte, jeune
homme. Nous avons, là-bas, papa, maman, grand'tante, deux sœurs
(dix-huit et dix-sept ans), deux petits frères (quinze et dix ans),
voilà le contrôle de l'équipage. La tante élève vos sœurs. Le curé
vient apprendre le latin aux deux frères. La famille mange plus de
bouillie de marrons que de pain blanc, le papa ménage ses culottes,
maman se donne à peine une robe d'hiver et une robe d'été, nos sœurs
font comme elles peuvent. Je sais tout, j'ai été dans le Midi. Les
choses sont comme cela chez vous, si l'on vous envoie douze cents
francs par an, et que votre terrine ne rapporte que trois mille francs.
Nous avons une cuisinière et un domestique, il faut garder le décorum,
papa est baron. Quant à nous, nous avons de l'ambition, nous avons les
Beauséant pour alliés et nous allons à pied, nous voulons la fortune
et nous n'avons pas le sou, nous mangeons les _ratatouilles_ de maman
Vauquer et nous aimons les beaux dîners du faubourg Saint-Germain,
nous couchons sur un grabat et nous voulons un hôtel! Je ne blâme pas
vos vouloirs. Avoir de l'ambition, mon petit cœur, ce n'est pas donné
à tout le monde. Demandez aux femmes quels hommes elles recherchent,
les ambitieux. Les ambitieux ont les reins plus forts, le sang plus
riche en fer, le cœur plus chaud que ceux des autres hommes. Et la
femme se trouve si heureuse et si belle aux heures où elle est forte,
qu'elle préfère à tous les hommes celui dont la force est énorme,
fût-elle en danger d'être brisée par lui. Je fais l'inventaire de vos
désirs afin de vous poser la question. Cette question, la voici. Nous
avons une faim de loup, nos quenottes sont incisives, comment nous y
prendrons-nous pour approvisionner la marmite? Nous avons d'abord le
Code à manger, ce n'est pas amusant, et ça n'apprend rien; mais il
le faut. Soit. Nous nous faisons avocat pour devenir président d'une
cour d'assises, envoyer les pauvres diables qui valent mieux que nous
avec T. F. sur l'épaule, afin de prouver aux riches qu'ils peuvent
dormir tranquillement. Ce n'est pas drôle, et puis c'est long. D'abord,
deux années à droguer dans Paris, à regarder, sans y toucher, les
_nanans_ dont nous sommes friands. C'est fatigant de désirer toujours
sans jamais se satisfaire. Si vous étiez pâle et de la nature des
mollusques, vous n'auriez rien à craindre; mais nous avons le sang
fiévreux des lions et un appétit à faire vingt sottises par jour. Vous
succomberez donc à ce supplice, le plus horrible que nous ayons aperçu
dans l'enfer du bon Dieu. Admettons que vous soyez sage, que vous
buviez du lait et que vous fassiez des élégies; il faudra, généreux
comme vous l'êtes, commencer, après bien des ennuis et des privations
à rendre un chien enragé, par devenir le substitut de quelque drôle,
dans un trou de ville où le gouvernement vous jettera mille francs
d'appointements, comme on jette une soupe à un dogue de boucher. Aboie
après les voleurs, plaide pour le riche, fais guillotiner des gens de
cœur. Bien obligé! Si vous n'avez pas de protections, vous pourrirez
dans votre tribunal de province. Vers trente ans, vous serez juge à
douze cents francs par an, si vous n'avez pas encore jeté la robe aux
orties. Quand vous aurez atteint la quarantaine, vous épouserez quelque
fille de meunier, riche d'environ six mille livres de rente. Merci.
Ayez des protections, vous serez procureur du roi à trente ans, avec
mille écus d'appointements, et vous épouserez la fille du maire. Si
vous faites quelques-unes de ces petites bassesses politiques, comme
de lire sur un bulletin Villèle au lieu de Manuel (ça rime, ça met la
conscience en repos), vous serez, à quarante ans, procureur-général,
et pourrez devenir député. Remarquez, mon cher enfant, que nous aurons
fait des accrocs à notre petite conscience, que nous aurons eu vingt
ans d'ennuis, de misères secrètes, et que nos sœurs auront coiffé
sainte Catherine. J'ai l'honneur de vous faire observer de plus qu'il
n'y a que vingt procureurs généraux en France, et que vous êtes vingt
mille aspirants au grade, parmi lesquels il se rencontre des farceurs
qui vendraient leur famille pour monter d'un cran. Si le métier vous
dégoûte, voyons autre chose. Le baron de Rastignac veut-il être avocat?
Oh! joli. Il faut pâtir pendant dix ans, dépenser mille francs par
mois, avoir une bibliothèque, un cabinet, aller dans le monde, baiser
la robe d'un avoué pour avoir des causes, balayer le palais avec sa
langue. Si ce métier vous menait à bien, je ne dirais pas non; mais
trouvez-moi dans Paris cinq avocats qui, à cinquante ans, gagnent plus
de cinquante mille francs par an? Bah! plutôt que de m'amoindrir ainsi
l'âme, j'aimerais mieux me faire corsaire. D'ailleurs, où prendre des
écus? Tout ça n'est pas gai. Nous avons une ressource dans la dot
d'une femme. Voulez-vous vous marier? ce sera vous mettre une pierre
au cou; puis, si vous vous mariez pour de l'argent, que deviennent nos
sentiments d'honneur, notre noblesse! Autant commencer aujourd'hui
votre révolte contre les conventions humaines. Ce ne serait rien que
se coucher comme un serpent devant une femme, lécher les pieds de
la mère, faire des bassesses à dégoûter une truie, pouah! si vous
trouviez au moins le bonheur. Mais vous serez malheureux comme les
pierres d'égout avec une femme que vous aurez épousée ainsi. Vaut
encore mieux guerroyer avec les hommes que de lutter avec sa femme.
Voilà le carrefour de la vie, jeune homme, choisissez. Vous avez
déjà choisi: vous avez été chez notre cousin de Beauséant, et vous y
avez flairé le luxe. Vous avez été chez madame de Restaud, la fille
du père Goriot, et vous y avez flairé la Parisienne. Ce jour-là vous
êtes revenu avec un mot écrit sur votre front, et que j'ai bien su
lire: _Parvenir!_ parvenir à tout prix. Bravo! ai-je dit, voilà un
gaillard qui me va. Il vous a fallu de l'argent. Où en prendre? Vous
avez saigné vos sœurs. Tous les frères _flouent_ plus ou moins leurs
sœurs. Vos quinze cents francs arrachés, Dieu sait comme! dans un
pays où l'on trouve plus de châtaignes que de pièces de cent sous,
vont filer comme des soldats à la maraude. Après, que ferez-vous?
vous travaillerez? Le travail, compris comme vous le comprenez en ce
moment, donne, dans les vieux jours un appartement chez maman Vauquer,
à des gars de la force de Poiret. Une rapide fortune est le problème
que se proposent de résoudre en ce moment cinquante mille jeunes gens
qui se trouvent tous dans votre position. Vous êtes une unité de ce
nombre-là. Jugez des efforts que vous avez à faire et de l'acharnement
du combat. Il faut vous manger les uns les autres comme des araignées
dans un pot, attendu qu'il n'y a pas cinquante mille bonnes places.
Savez-vous comment on fait son chemin ici? par l'éclat du génie ou par
l'adresse de la corruption. Il faut entrer dans cette masse d'hommes
comme un boulet de canon, ou s'y glisser comme une peste. L'honnêteté
ne sert à rien. L'on plie sous le pouvoir du génie, on le hait, on
tâche de le calomnier, parce qu'il prend sans partager; mais on plie
s'il persiste; en un mot, on l'adore à genoux quand on n'a pas pu
l'enterrer sous la boue. La corruption est en force, le talent est
rare. Ainsi, la corruption est l'arme de la médiocrité qui abonde,
et vous en sentirez partout la pointe. Vous verrez des femmes dont
les maris ont six mille francs d'appointements pour tout potage, et
qui dépensent plus de dix mille francs à leur toilette. Vous verrez
des employés à douze cents francs acheter des terres. Vous verrez des
femmes se prostituer pour aller dans la voiture du fils d'un pair de
France, qui peut courir à Longchamp sur la chaussée du milieu. Vous
avez vu le pauvre bêta de père Goriot obligé de payer la lettre de
change endossée par sa fille, dont le mari a cinquante mille livres de
rente. Je vous défie de faire deux pas dans Paris sans rencontrer des
manigances infernales. Je parierais ma tête contre un pied de cette
salade que vous donnerez dans un guêpier chez la première femme qui
vous plaira, fût-elle riche, belle et jeune. Toutes sont bricolées
par les lois, en guerre avec leurs maris à propos de tout. Je n'en
finirais pas s'il fallait vous expliquer les trafics qui se font pour
des amants, pour des chiffons, pour des enfants, pour le ménage ou pour
la vanité, rarement par vertu, soyez-en sûr. Aussi l'honnête homme
est-il l'ennemi commun. Mais que croyez-vous que soit l'honnête homme?
A Paris, l'honnête homme est celui qui se tait, et refuse de partager.
Je ne vous parle pas de ces pauvres ilotes qui partout font la besogne
sans être jamais récompensés de leurs travaux, et que je nomme la
confrérie des savates du bon Dieu. Certes, là est la vertu dans toute
la fleur de sa bêtise, mais là est la misère. Je vois d'ici la grimace
de ces braves gens si Dieu nous faisait la mauvaise plaisanterie de
s'absenter au jugement dernier. Si donc vous voulez promptement la
fortune, il faut être déjà riche ou le paraître. Pour s'enrichir, il
s'agit ici de jouer de grands coups; autrement on carotte, et votre
serviteur. Si dans les cent professions que vous pouvez embrasser, il
se rencontre dix hommes qui réussissent vite, le public les appelle
des voleurs. Tirez vos conclusions. Voilà la vie telle qu'elle est.
Ça n'est pas plus beau que la cuisine, ça pue tout autant, et il faut
se salir les mains si l'on veut fricoter; sachez seulement vous bien
débarbouiller: là est toute la morale de notre époque. Si je vous parle
ainsi du monde, il m'en a donné le droit, je le connais. Croyez-vous
que je le blâme? du tout. Il a toujours été ainsi. Les moralistes ne le
changeront jamais. L'homme est imparfait. Il est parfois plus ou moins
hypocrite, et les niais disent alors qu'il a ou n'a pas de mœurs. Je
n'accuse pas les riches en faveur du peuple: l'homme est le même en
haut, en bas, au milieu. Il se rencontre par chaque million de ce haut
bétail dix lurons qui se mettent au-dessus de tout, même des lois: j'en
suis. Vous, si vous êtes un homme supérieur, allez en droite ligne et
la tête haute. Mais il faudra lutter contre l'envie, la calomnie, la
médiocrité, contre tout le monde. Napoléon a rencontré un ministre de
la guerre qui s'appelait Aubry, et qui a failli l'envoyer aux colonies.
Tâtez-vous! Voyez si vous pourrez vous lever tous les matins avec plus
de volonté que vous n'en aviez la veille. Dans ces conjonctures, je
vais vous faire une proposition que personne ne refuserait. Écoutez
bien. Moi, voyez-vous, j'ai une idée. Mon idée est d'aller vivre de la
vie patriarcale au milieu d'un grand domaine, cent mille arpents, par
exemple, aux États-Unis, dans le sud. Je veux m'y faire planteur, avoir
des esclaves, gagner quelques bons petits millions à vendre mes bœufs,
mon tabac, mes bois, en vivant comme un souverain, en faisant mes
volontés, en menant une vie qu'on ne conçoit pas ici, où l'on se tapit
dans un terrier de plâtre. Je suis un grand poète. Mes poésies, je ne
les écris pas: elles consistent en actions et en sentiments. Je possède
en ce moment cinquante mille francs qui me donneraient à peine quarante
nègres. J'ai besoin de deux cent mille francs, parce que je veux deux
cents nègres, afin de satisfaire mon goût pour la vie patriarcale. Des
nègres, voyez-vous? c'est des enfants tout venus dont on fait ce qu'on
veut, sans qu'un curieux de procureur du roi arrive vous en demander
compte. Avec ce capital noir, en dix ans j'aurai trois ou quatre
millions. Si je réussis, personne ne me demandera: Qui es-tu? Je serai
monsieur Quatre-Millions, citoyen des États-Unis. J'aurai cinquante
ans, je ne serai pas encore pourri, je m'amuserai à ma façon. En deux
mots, si je vous procure une dot d'un million, me donnerez-vous deux
cent mille francs? Vingt pour cent de commission, hein! est-ce trop
cher? Vous vous ferez aimer de votre petite femme. Une fois marié, vous
manifesterez des inquiétudes, des remords, vous ferez le triste pendant
quinze jours. Une nuit, après quelques singeries, vous déclarerez,
entre deux baisers, deux cent mille francs de dettes à votre femme,
en lui disant: Mon amour! Ce vaudeville est joué tous les jours par
les jeunes gens les plus distingués. Une jeune femme ne refuse pas sa
bourse à celui qui lui prend le cœur. Croyez-vous que vous y perdrez?
Non. Vous trouverez le moyen de regagner vos deux cent mille francs
dans une affaire. Avec votre argent et votre esprit, vous amasserez
une fortune aussi considérable que vous pourrez la souhaiter. _Ergo_
vous aurez fait, en six mois de temps, votre bonheur, celui d'une
femme aimable et celui de votre papa Vautrin, sans compter celui de
votre famille qui souffle dans ses doigts, l'hiver, faute de bois.
Ne vous étonnez ni de ce que je vous propose, ni de ce que je vous
demande! Sur soixante beaux mariages qui ont lieu dans Paris, il y en a
quarante-sept qui donnent lieu à des marchés semblables. La Chambre des
Notaires a forcé monsieur...

--Que faut-il que je fasse? dit avidement Rastignac en interrompant
Vautrin.

--Presque rien, répondit cet homme en laissant échapper un mouvement
de joie semblable à la sourde expression d'un pêcheur qui sent un
poisson au bout de sa ligne. Écoutez-moi bien! Le cœur d'une pauvre
fille malheureuse et misérable est l'éponge la plus avide à se
remplir d'amour, une éponge sèche qui se dilate aussitôt qu'il y
tombe une goutte de sentiment. Faire la cour à une jeune personne
qui se rencontre dans des conditions de solitude, de désespoir et de
pauvreté sans qu'elle se doute de sa fortune à venir! dame! c'est
quinte et quatorze en main, c'est connaître les numéros à la loterie,
c'est jouer sur les rentes en sachant les nouvelles. Vous construisez
sur pilotis un mariage indestructible. Viennent des millions à cette
jeune fille, elle vous les jettera aux pieds, comme si c'était des
cailloux.--Prends, mon bien-aimé! Prends, Adolphe! Alfred! Prends,
Eugène! dira-t-elle si Adolphe, Alfred ou Eugène ont eu le bon esprit
de se sacrifier pour elle. Ce que j'entends par des sacrifices, c'est
vendre un vieil habit afin d'aller au Cadran-Bleu manger ensemble des
croûtes aux champignons; de là, le soir, à l'Ambigu-Comique; c'est
mettre sa montre au Mont-de-Piété pour lui donner un châle. Je ne
vous parle pas du gribouillage de l'amour ni des fariboles auxquelles
tiennent tant les femmes, comme, par exemple, de répandre des gouttes
d'eau sur le papier à lettre en manière de larmes quand on est loin
d'elles: vous m'avez l'air de connaître parfaitement l'argot du cœur.
Paris, voyez-vous, est comme une forêt du Nouveau-Monde, où s'agitent
vingt espèces de peuplades sauvages, les Illinois, les Hurons, qui
vivent du produit que donnent les différentes chasses sociales; vous
êtes un chasseur de millions. Pour les prendre, vous usez de piéges,
de pipeaux, d'appeaux. Il y a plusieurs manières de chasser. Les uns
chassent à la dot; les autres chassent à la liquidation; ceux-ci
pêchent des consciences, ceux-là vendent leurs abonnés pieds et poings
liés. Celui qui revient avec sa gibecière bien garnie est salué, fêté,
reçu dans la bonne société. Rendons justice à ce sol hospitalier, vous
avez affaire à la ville la plus complaisante qui soit dans le monde. Si
les fières aristocraties de toutes les capitales de l'Europe refusent
d'admettre dans leurs rangs un millionnaire infâme, Paris lui tend les
bras, court à ses fêtes, mange ses dîners et trinque avec son infamie.

--Mais où trouver une fille? dit Eugène.

--Elle est à vous, devant vous!

--Mademoiselle Victorine?

--Juste!

--Eh! comment?

--Elle vous aime déjà, votre petite baronne de Rastignac!

--Elle n'a pas un sou, reprit Eugène étonné.

--Ah! nous y voilà. Encore deux mots, dit Vautrin, et tout
s'éclaircira. Le père Taillefer est un vieux coquin qui passe pour
avoir assassiné l'un de ses amis pendant la révolution. C'est un de mes
gaillards qui ont de l'indépendance dans les opinions. Il est banquier,
principal associé de la maison Frédéric Taillefer et compagnie. Il
a un fils unique, auquel il veut laisser son bien, au détriment de
Victorine. Moi, je n'aime pas ces injustices-là. Je suis comme don
Quichotte, j'aime à prendre la défense du faible contre le fort. Si la
volonté de Dieu était de lui retirer son fils, Taillefer reprendrait sa
fille; il voudrait un héritier quelconque, une bêtise qui est dans la
nature, et il ne peut plus avoir d'enfants, je le sais. Victorine est
douce et gentille, elle aura bientôt entortillé son père, et le fera
tourner comme une toupie d'Allemagne avec le fouet du sentiment! Elle
sera trop sensible à votre amour pour vous oublier, vous l'épouserez.
Moi, je me charge du rôle de la Providence, je ferai vouloir le bon
Dieu. J'ai un ami pour qui je me suis dévoué, un colonel de l'armée de
la Loire qui vient d'être employé dans la garde royale. Il écoute mes
avis, et s'est fait ultra-royaliste: ce n'est pas un de ces imbéciles
qui tiennent à leurs opinions. Si j'ai encore un conseil à vous donner,
mon ange, c'est de ne pas plus tenir à vos opinions qu'à vos paroles.
Quand on vous les demandera, vendez-les. Un homme qui se vante de ne
jamais changer d'opinion est un homme qui se charge d'aller toujours
en ligne droite, un niais qui croit à l'infaillibilité. Il n'y a pas
de principes, il n'y a que des événements; il n'y a pas de lois, il
n'y a que des circonstances: l'homme supérieur épouse les événements
et les circonstances pour les conduire. S'il y avait des principes et
des lois fixes, les peuples n'en changeraient pas comme nous changeons
de chemises. L'homme n'est pas tenu d'être plus sage que toute une
nation. L'homme qui a rendu le moins de services à la France est un
fétiche vénéré pour avoir toujours vu en rouge, il est tout au plus
bon à mettre au Conservatoire, parmi les machines, en l'étiquetant La
Fayette; tandis que le prince auquel chacun lance sa pierre, et qui
méprise assez l'humanité pour lui cracher au visage autant de serments
qu'elle en demande, a empêché le partage de la France au congrès de
Vienne: on lui doit des couronnes, on lui jette de la boue. Oh! je
connais les affaires, moi! J'ai les secrets de bien des hommes! Suffit.
J'aurai une opinion inébranlable le jour où j'aurai rencontré trois
têtes d'accord sur l'emploi d'un principe, et j'attendrai long-temps!
L'on ne trouve pas dans les tribunaux trois juges qui aient le même
avis sur un article de loi. Je reviens à mon homme. Il remettrait
Jésus-Christ en croix si je le lui disais. Sur un seul mot de son papa
Vautrin, il cherchera querelle à ce drôle qui n'envoie pas seulement
cent sous à sa pauvre sœur, et... Ici Vautrin se leva, se mit en garde,
et fit le mouvement d'un maître d'armes qui se fend.--Et, à l'ombre!
ajouta-t-il.

--Quelle horreur! dit Eugène. Vous voulez plaisanter, monsieur Vautrin?

--Là, là, là, du calme, reprit cet homme. Ne faites pas l'enfant:
cependant, si cela peut vous amuser, courroucez-vous, emportez-vous!
Dites que je suis un infâme, un scélérat, un coquin, un bandit, mais
ne m'appelez ni escroc, ni espion! Allez, dites, lâchez votre bordée!
Je vous pardonne, c'est si naturel à votre âge! J'ai été comme ça,
moi! Seulement, réfléchissez. Vous ferez pis quelque jour. Vous irez
coqueter chez quelque jolie femme et vous recevrez de l'argent.
Vous y avez pensé! dit Vautrin; car comment réussirez-vous, si vous
n'escomptez pas votre amour? La vertu, mon cher étudiant, ne se scinde
pas: elle est ou n'est pas. On nous parle de faire pénitence de nos
fautes. Encore un joli système que celui en vertu duquel on est quitte
d'un crime avec un acte de contrition! Séduire une femme pour arriver
à vous poser sur tel bâton de l'échelle sociale, jeter la zizanie
entre les enfants d'une famille, enfin toutes les infamies qui se
pratiquent sous le manteau d'une cheminée ou autrement dans un but de
plaisir ou d'intérêt personnel, croyez-vous que ce soient des actes
de foi, d'espérance et de charité? Pourquoi deux mois de prison au
dandy qui, dans une nuit, ôte à un enfant la moitié de sa fortune, et
pourquoi le bagne au pauvre diable qui vole un billet de mille francs
avec les circonstances aggravantes? Voilà vos lois. Il n'y a pas un
article qui n'arrive à l'absurde. L'homme en gants et à paroles jaunes
a commis des assassinats où l'on ne verse pas de sang, mais où l'on en
donne; l'assassin a ouvert une porte avec un monseigneur: deux choses
nocturnes! Entre ce que je vous propose et ce que vous ferez un jour,
il n'y a que le sang de moins. Vous croyez à quelque chose de fixe dans
ce monde-là! Méprisez donc les hommes, et voyez les mailles par où l'on
peut passer à travers le réseau du Code. Le secret des grandes fortunes
sans cause apparente est un crime oublié, parce qu'il a été proprement
fait.

--Silence, monsieur, je ne veux pas en entendre davantage, vous me
feriez douter de moi-même. En ce moment le sentiment est toute ma
science.

--A votre aise, bel enfant. Je vous croyais plus fort, dit Vautrin, je
ne vous dirai plus rien. Un dernier mot, cependant. Il regarda fixement
l'étudiant: Vous avez mon secret, lui dit-il.

--Un jeune homme qui vous refuse saura bien l'oublier.

--Vous avez bien dit cela, ça me fait plaisir. Un autre, voyez-vous,
sera moins scrupuleux. Souvenez-vous de ce que je veux faire pour vous.
Je vous donne quinze jours. C'est à prendre ou à laisser.

--Quelle tête de fer a donc cet homme! se dit Rastignac en voyant
Vautrin s'en aller tranquillement, sa canne sous le bras. Il m'a dit
crûment ce que madame de Beauséant me disait en y mettant des formes.
Il me déchirait le cœur avec des griffes d'acier. Pourquoi veux-je
aller chez madame de Nucingen? Il a deviné mes motifs aussitôt que je
les ai conçus. En deux mots, ce brigand m'a dit plus de choses sur
la vertu que ne m'en ont dit les hommes et les livres. Si la vertu
ne souffre pas de capitulation, j'ai donc volé mes sœurs? dit-il en
jetant le sac sur la table. Il s'assit, et resta là plongé dans une
étourdissante méditation.--Être fidèle à la vertu, martyre sublime!
Bah! tout le monde croit à la vertu; mais qui est vertueux? Les peuples
ont la liberté pour idole; mais où est sur la terre un peuple libre?
Ma jeunesse est encore bleue comme un ciel sans nuage: vouloir être
grand ou riche, n'est-ce pas se résoudre à mentir, plier, ramper, se
redresser, flatter, dissimuler? n'est-ce pas consentir à se faire le
valet de ceux qui ont menti, plié, rampé? Avant d'être leur complice,
il faut les servir. Eh bien, non. Je veux travailler noblement,
saintement; je veux travailler jour et nuit, ne devoir ma fortune qu'à
mon labeur. Ce sera la plus lente des fortunes, mais chaque jour ma
tête reposera sur mon oreiller sans une pensée mauvaise. Qu'y a-t-il de
plus beau que de contempler sa vie et de la trouver pure comme un lis?
Moi et la vie, nous sommes comme un jeune homme et sa fiancée. Vautrin
m'a fait voir ce qui arrive après dix ans de mariage. Diable! ma tête
se perd. Je ne veux penser à rien, le cœur est un bon guide.

Eugène fut tiré de sa rêverie par la voix de la grosse Sylvie, qui lui
annonça son tailleur, devant lequel il se présenta, tenant à la main
ses deux sacs d'argent, et il ne fut pas fâché de cette circonstance.
Quand il eut essayé ses habits du soir, il remit sa nouvelle toilette
du matin, qui le métamorphosait complétement.--Je vaux bien monsieur de
Trailles, se dit-il. Enfin j'ai l'air d'un gentilhomme!

--Monsieur, dit le père Goriot en entrant chez Eugène, vous m'avez
demandé si je connaissais les maisons où va madame de Nucingen?

--Oui!

--Eh bien, elle va lundi prochain au bal du maréchal Carigliano. Si
vous pouvez y être, vous me direz si mes deux filles se sont bien
amusées, comment elles seront mises, enfin tout.

--Comment avez-vous su cela, mon bon père Goriot? dit Eugène en le
faisant asseoir à son feu.

--Sa femme de chambre me l'a dit. Je sais tout ce qu'elles font par
Thérèse et par Constance, reprit-il d'un air joyeux. Le vieillard
ressemblait à un amant encore assez jeune pour être heureux d'un
stratagème qui le met en communication avec sa maîtresse sans qu'elle
puisse s'en douter.--Vous les verrez, vous! dit-il en exprimant avec
naïveté une douloureuse envie.

--Je ne sais pas, répondit Eugène. Je vais aller chez madame de
Beauséant lui demander si elle peut me présenter à la maréchale.

Eugène pensait avec une sorte de joie intérieure à se montrer chez la
vicomtesse mis comme il le serait désormais. Ce que les moralistes
nomment les abîmes du cœur humain sont uniquement les décevantes
pensées, les involontaires mouvements de l'intérêt personnel. Ces
péripéties, le sujet de tant de déclamations, ces retours soudains sont
des calculs faits au profit de nos jouissances. En se voyant bien mis,
bien ganté, bien botté, Rastignac oublia sa vertueuse résolution. La
jeunesse n'ose pas se regarder au miroir de la conscience quand elle
verse du côté de l'injustice, tandis que l'âge mûr s'y est vu: là gît
toute la différence entre ces deux phases de la vie. Depuis quelques
jours les deux voisins, Eugène et le père Goriot, étaient devenus
bons amis. Leur secrète amitié tenait aux raisons psychologiques
qui avaient engendré des sentiments contraires entre Vautrin et
l'étudiant. Le hardi philosophe qui voudra constater les effets de
nos sentiments dans le monde physique trouvera sans doute plus d'une
preuve de leur effective matérialité dans les rapports qu'ils créent
entre nous et les animaux. Quel physiognomoniste est plus prompt à
deviner un caractère qu'un chien l'est à savoir si un inconnu l'aime
ou ne l'aime pas? Les _atomes crochus_, expression proverbiale dont
chacun se sert, sont un de ces faits qui restent dans les langages
pour démentir les niaiseries philosophiques dont s'occupent ceux qui
aiment à vanner les épluchures des mots primitifs. On se sent aimé.
Le sentiment s'empreint en toutes choses et traverse les espaces. Une
lettre est une âme, elle est un si fidèle écho de la voix qui parle
que les esprits délicats la comptent parmi les plus riches trésors de
l'amour. Le père Goriot, que son sentiment irréfléchi élevait jusqu'au
sublime de la nature canine, avait flairé la compassion, l'admirative
bonté, les sympathies juvéniles qui s'étaient émues pour lui dans le
cœur de l'étudiant. Cependant cette union naissante n'avait encore
amené aucune confidence. Si Eugène avait manifesté le désir de voir
madame de Nucingen, ce n'était pas qu'il comptât sur le vieillard pour
être introduit par lui chez elle; mais il espérait qu'une indiscrétion
pourrait le bien servir. Le père Goriot ne lui avait parlé de ses
filles qu'à propos de ce qu'il s'était permis d'en dire publiquement
le jour de ses deux visites.--Mon cher monsieur, lui avait-il dit le
lendemain, comment avez-vous pu croire que madame de Restaud vous en
ait voulu d'avoir prononcé mon nom? Mes deux filles m'aiment bien. Je
suis un heureux père. Seulement, mes deux gendres se sont mal conduits
envers moi. Je n'ai pas voulu faire souffrir ces chères créatures de
mes dissensions avec leurs maris, et j'ai préféré les voir en secret.
Ce mystère me donne mille jouissances que ne comprennent pas les autres
pères qui peuvent voir leurs filles quand ils veulent. Moi, je ne le
peux pas, comprenez-vous? Alors je vais, quand il fait beau, dans les
Champs-Élysées, après avoir demandé aux femmes de chambre si mes filles
sortent. Je les attends au passage, le cœur me bat quand les voitures
arrivent, je les admire dans leur toilette, elles me jettent en passant
un petit rire qui me dore la nature comme s'il y tombait un rayon de
quelque beau soleil. Et je reste, elles doivent revenir. Je les vois
encore! l'air leur a fait du bien, elles sont roses. J'entends dire
autour de moi: Voilà une belle femme! Ça me réjouit le cœur. N'est-ce
pas mon sang? J'aime les chevaux qui les traînent, et je voudrais
être le petit chien qu'elles ont sur leurs genoux. Je vis de leurs
plaisirs. Chacun a sa façon d'aimer, la mienne ne fait pourtant de mal
à personne, pourquoi le monde s'occupe-t-il de moi? Je suis heureux
à ma manière. Est-ce contre les lois que j'aille voir mes filles, le
soir, au moment où elles sortent de leurs maisons pour se rendre au
bal? Quel chagrin pour moi si j'arrive trop tard, et qu'on me dise:
Madame est sortie. Un soir j'ai attendu jusqu'à trois heures du matin
pour voir Nasie, que je n'avais pas vue depuis deux jours. J'ai manqué
crever d'aise! Je vous en prie, ne parlez de moi que pour dire combien
mes filles sont bonnes. Elles veulent me combler de toutes sortes de
cadeaux; je les en empêche, je leur dis: Gardez donc votre argent!
Que voulez-vous que j'en fasse? Il ne me faut rien. En effet, mon
cher monsieur, que suis-je? un méchant cadavre dont l'âme est partout
où sont mes filles. Quand vous aurez vu madame de Nucingen, vous me
direz celle des deux que vous préférez, dit le bonhomme après un moment
de silence en voyant Eugène qui se disposait à partir pour aller se
promener aux Tuileries en attendant l'heure de se présenter chez madame
de Beauséant.

Cette promenade fut fatale à l'étudiant. Quelques femmes le
remarquèrent. Il était si beau, si jeune, et d'une élégance de si bon
goût! En se voyant l'objet d'une attention presque admirative, il ne
pensa plus à ses sœurs ni à sa tante dépouillées, ni à ses vertueuses
répugnances. Il avait vu passer au-dessus de sa tête ce démon qu'il
est si facile de prendre pour un ange, ce Satan aux ailes diaprées,
qui sème des rubis, qui jette ses flèches d'or au front des palais,
empourpre les femmes, revêt d'un sot éclat les trônes, si simples
dans leur origine; il avait écouté le dieu de cette vanité crépitante
dont le clinquant nous semble être un symbole de puissance. La parole
de Vautrin, quelque cynique qu'elle fût, s'était logée dans son cœur
comme dans le souvenir d'une vierge se grave le profil ignoble d'une
vieille marchande à la toilette, qui lui a dit: «Or et amour à flots!»
Après avoir indolemment flâné, vers cinq heures Eugène se présenta chez
madame de Beauséant, et il y reçut un de ces coups terribles contre
lesquels les cœurs jeunes sont sans armes. Il avait jusqu'alors trouvé
la vicomtesse pleine de cette aménité polie, de cette grâce melliflue
donnée par l'éducation aristocratique, et qui n'est complète que si
elle vient du cœur.

Quand il entra, madame de Beauséant fit un geste sec, et lui dit d'une
voix brève:--Monsieur de Rastignac, il m'est impossible de vous voir,
en ce moment du moins! je suis en affaire...

Pour un observateur, et Rastignac l'était devenu promptement, cette
phrase, le geste, le regard, l'inflexion de voix, étaient l'histoire du
caractère et des habitudes de la caste. Il aperçut la main de fer sous
le gant de velours; la personnalité, l'égoïsme, sous les manières; le
bois, sous le vernis. Il entendit enfin le MOI LE ROI qui commence sous
les panaches du trône et finit sous le cimier du dernier gentilhomme.
Eugène s'était trop facilement abandonné sur sa parole à croire aux
noblesses de la femme. Comme tous les malheureux, il avait signé de
bonne foi le pacte délicieux qui doit lier le bienfaiteur à l'obligé,
et dont le premier article consacre entre les grands cœurs une complète
égalité. La bienfaisance, qui réunit deux êtres en un seul est une
passion céleste aussi incomprise, aussi rare que l'est le véritable
amour. L'un et l'autre est la prodigalité des belles âmes. Rastignac
voulait arriver au bal de la duchesse de Carigliano, il dévora cette
bourrasque.

--Madame, dit-il d'une voix émue, s'il ne s'agissait pas d'une chose
importante, je ne serais pas venu vous importuner; soyez assez
gracieuse pour me permettre de vous voir plus tard, j'attendrai.

--Eh bien! venez dîner avec moi, dit-elle un peu confuse de la dureté
qu'elle avait mise dans ses paroles; car cette femme était vraiment
aussi bonne que grande.

Quoique touché de ce retour soudain, Eugène se dit en s'en allant:
«Rampe, supporte tout. Que doivent être les autres, si, dans un moment,
la meilleure des femmes efface les promesses de son amitié, te laisse
là comme un vieux soulier? Chacun pour soi, donc? Il est vrai que sa
maison n'est pas une boutique, et que j'ai tort d'avoir besoin d'elle.
Il faut, comme dit Vautrin, se faire boulet de canon.» Les amères
réflexions de l'étudiant furent bientôt dissipées par le plaisir qu'il
se promettait en dînant chez la vicomtesse. Ainsi, par une sorte de
fatalité, les moindres événements de sa vie conspiraient à le pousser
dans la carrière où, suivant les observations du terrible sphinx de la
Maison Vauquer, il devait, comme sur un champ de bataille, tuer pour
ne pas être tué, tromper pour ne pas être trompé; où il devait déposer
à la barrière sa conscience, son cœur, mettre un masque, se jouer sans
pitié des hommes, et, comme à Lacédémone, saisir sa fortune sans être
vu, pour mériter la couronne. Quand il revint chez la vicomtesse, il
la trouva pleine de cette bonté gracieuse qu'elle lui avait toujours
témoignée. Tous deux allèrent dans une salle à manger où le vicomte
attendait sa femme, et où resplendissait ce luxe de table qui sous la
Restauration fut poussé, comme chacun le sait, au plus haut degré.
Monsieur de Beauséant, semblable à beaucoup de gens blasés, n'avait
plus guère d'autres plaisirs que ceux de la bonne chère; il était en
fait de gourmandise de l'école de Louis XVIII et du duc d'Escars. Sa
table offrait donc un double luxe, celui du contenant et celui du
contenu. Jamais semblable spectacle n'avait frappé les yeux d'Eugène,
qui dînait pour la première fois dans une de ces maisons où les
grandeurs sociales sont héréditaires. La mode venait de supprimer
les soupers qui terminaient autrefois les bals de l'empire, où les
militaires avaient besoin de prendre des forces pour se préparer à
tous les combats qui les attendaient au dedans comme au dehors. Eugène
n'avait encore assisté qu'à des bals. L'aplomb qui le distingua
plus tard si éminemment, et qu'il commençait à prendre, l'empêcha
de s'ébahir niaisement. Mais en voyant cette argenterie sculptée,
et les mille recherches d'une table somptueuse, en admirant pour la
première fois un service fait sans bruit, il était difficile à un homme
d'ardente imagination de ne pas préférer cette vie constamment élégante
à la vie de privations qu'il voulait embrasser le matin. Sa pensée le
rejeta pendant un moment dans sa pension bourgeoise; il en eut une si
profonde horreur qu'il se jura de la quitter au mois de janvier, autant
pour se mettre dans une maison propre que pour fuir Vautrin, dont il
sentait la large main sur son épaule. Si l'on vient à songer aux mille
formes que prend à Paris la corruption, parlante ou muette, un homme de
bon sens se demande par quelle aberration l'État y met des écoles, y
assemble des jeunes gens, comment les jolies femmes y sont respectées,
comment l'or étalé par les changeurs ne s'envole pas magiquement de
leurs sébiles. Mais si l'on vient à songer qu'il est peu d'exemples
de crimes, voire même de délits commis par les jeunes gens, de quel
respect ne doit-on pas être pris pour ces patients Tantales qui se
combattent eux-mêmes, et sont presque toujours victorieux! S'il était
bien peint dans sa lutte avec Paris, le pauvre étudiant fournirait un
des sujets les plus dramatiques de notre civilisation moderne. Madame
de Beauséant regardait vainement Eugène pour le convier à parler, il ne
voulut rien dire en présence du vicomte.

--Me menez-vous ce soir aux Italiens? demanda la vicomtesse à son mari.

--Vous ne pouvez douter du plaisir que j'aurais à vous obéir,
répondit-il avec une galanterie moqueuse dont l'étudiant fut la dupe,
mais je dois aller rejoindre quelqu'un aux Variétés.

--Sa maîtresse, se dit-elle.

--Vous n'avez donc pas d'Adjuda ce soir? demanda le vicomte.

--Non, répondit-elle avec humeur.

--Eh bien! s'il vous faut absolument un bras, prenez celui de monsieur
de Rastignac.

La vicomtesse regarda Eugène en souriant.

--Ce sera bien compromettant pour vous, dit-elle.

--_Le Français aime le péril, parce qu'il y trouve la gloire_, a dit
monsieur de Chateaubriand, répondit Rastignac en s'inclinant.

Quelques moments après il fut emporté près de madame de Beauséant,
dans un coupé rapide, au théâtre à la mode, et crut à quelque féerie
lorsqu'il entra dans une loge de face, et qu'il se vit le but de toutes
les lorgnettes concurremment avec la vicomtesse, dont la toilette était
délicieuse. Il marchait d'enchantements en enchantements.

--Vous avez à me parler, lui dit madame de Beauséant. Ha! tenez, voici
madame de Nucingen à trois loges de la nôtre. Sa sœur et monsieur de
Trailles sont de l'autre côté.

En disant ces mots, la vicomtesse regardait la loge où devait être
mademoiselle de Rochefide, et, n'y voyant pas monsieur d'Adjuda, sa
figure prit un éclat extraordinaire.

--Elle est charmante, dit Eugène après avoir regardé madame de Nucingen.

--Elle a les cils blancs.

--Oui, mais quelle jolie taille mince!

--Elle a de grosses mains.

--Les beaux yeux!

--Elle a le visage en long.

--Mais la forme longue a de la distinction.

--Cela est heureux pour elle qu'il y en ait là. Voyez comment elle
prend et quitte son lorgnon! Le Goriot perce dans tous ses mouvements,
dit la vicomtesse au grand étonnement d'Eugène.

En effet, madame de Beauséant lorgnait la salle et semblait ne pas
faire attention à madame de Nucingen, dont elle ne perdait cependant
pas un geste. L'assemblée était exquisément belle. Delphine de Nucingen
n'était pas peu flattée d'occuper exclusivement le jeune, le beau,
l'élégant cousin de madame de Beauséant, il ne regardait qu'elle.

--Si vous continuez à la couvrir de vos regards, vous allez faire
scandale, monsieur de Rastignac. Vous ne réussirez à rien, si vous vous
jetez ainsi à la tête des gens.

--Ma chère cousine, dit Eugène, vous m'avez déjà bien protégé; si vous
voulez achever votre ouvrage, je ne vous demande plus que de me rendre
un service qui vous donnera peu de peine et me fera grand bien. Me
voilà pris.

--Déjà?

--Oui.

--Et de cette femme?

--Mes prétentions seraient-elles donc écoutées ailleurs? dit-il en
lançant un regard pénétrant à sa cousine. Madame la duchesse de
Carigliano est attachée à madame la duchesse de Berry, reprit-il après
une pause, vous devez la voir, ayez la bonté de me présenter chez elle
et de m'amener au bal qu'elle donne lundi. J'y rencontrerai madame de
Nucingen, et je livrerai ma première escarmouche.

--Volontiers, dit-elle. Si vous vous sentez déjà du goût pour elle,
vos affaires de cœur vont très-bien. Voici de Marsay dans la loge de
la princesse Galathionne. Madame de Nucingen est au supplice, elle se
dépite. Il n'y a pas de meilleur moment pour aborder une femme, surtout
une femme de banquier. Ces dames de la Chaussée-d'Antin aiment toutes
la vengeance.

--Que feriez-vous donc, vous, en pareil cas?

--Moi, je souffrirais en silence.

En ce moment le marquis d'Adjuda se présenta dans la loge de madame de
Beauséant.

--J'ai mal fait mes affaires afin de venir vous retrouver, dit-il, et
je vous en instruis pour que ce ne soit pas un sacrifice.

Les rayonnements du visage de la vicomtesse apprirent à Eugène à
reconnaître les expressions d'un véritable amour, et à ne pas les
confondre avec les simagrées de la coquetterie parisienne. Il admira sa
cousine, devint muet et céda sa place à monsieur d'Adjuda en soupirant.
«Quelle noble, quelle sublime créature est une femme qui aime ainsi!
se dit-il. Et cet homme la trahirait pour une poupée! comment peut-on
la trahir?» Il se sentit au cœur une rage d'enfant. Il aurait voulu
se rouler aux pieds de madame de Beauséant, il souhaitait le pouvoir
des démons afin de l'emporter dans son cœur, comme un aigle enlève de
la plaine dans son aire une jeune chèvre blanche qui tette encore. Il
était humilié d'être dans ce grand Musée de la beauté sans son tableau,
sans une maîtresse à lui. «Avoir une maîtresse est une position quasi
royale, se disait-il, c'est le signe de la puissance!» Et il regarda
madame de Nucingen comme un homme insulté regarde son adversaire. La
vicomtesse se retourna vers lui pour lui adresser sur sa discrétion
mille remercîments dans un clignement d'yeux. Le premier acte était
fini.

--Vous connaissez assez madame de Nucingen pour lui présenter monsieur
de Rastignac? dit-elle au marquis d'Adjuda.

--Mais elle sera charmée de voir monsieur, dit le marquis.

Le beau Portugais se leva, prit le bras de l'étudiant, qui en un clin
d'œil se trouva auprès de madame de Nucingen.

--Madame la baronne, dit le marquis, j'ai l'honneur de vous présenter
le chevalier Eugène de Rastignac, un cousin de la vicomtesse de
Beauséant. Vous faites une si vive impression sur lui, que j'ai voulu
compléter son bonheur en le rapprochant de son idole.

Ces mots furent dits avec un certain accent de raillerie qui en faisait
passer la pensée un peu brutale, mais qui, bien sauvée, ne déplaît
jamais à une femme. Madame de Nucingen sourit, et offrit à Eugène la
place de son mari, qui venait de sortir.

--Je n'ose pas vous proposer de rester près de moi, monsieur, lui
dit-elle. Quand on a le bonheur d'être auprès de madame de Beauséant,
on y reste.

--Mais, lui dit à voix basse Eugène, il me semble, madame, que si je
veux plaire à ma cousine, je demeurerai près de vous. Avant l'arrivée
de monsieur le marquis, nous parlions de vous et de la distinction de
toute votre personne, dit-il à haute voix.

Monsieur d'Adjuda se retira.

--Vraiment, monsieur, dit la baronne, vous allez me rester? Nous ferons
donc connaissance, madame de Restaud m'avait déjà donné le plus vif
désir de vous voir.

--Elle est donc bien fausse, elle m'a fait consigner à sa porte.

--Comment?

--Madame, j'aurai la conscience de vous en dire la raison; mais je
réclame toute votre indulgence en vous confiant un pareil secret. Je
suis le voisin de monsieur votre père. J'ignorais que madame de Restaud
fût sa fille. J'ai eu l'imprudence d'en parler fort innocemment, et
j'ai fâché madame votre sœur et son mari. Vous ne sauriez croire
combien madame la duchesse de Langeais et ma cousine ont trouvé cette
apostasie filiale de mauvais goût. Je leur ai raconté la scène, elles
en ont ri comme des folles. Ce fut alors qu'en faisant un parallèle
entre vous et votre sœur, madame de Beauséant me parla de vous en fort
bons termes, et me dit combien vous étiez excellente pour mon voisin,
monsieur Goriot. Comment, en effet, ne l'aimeriez-vous pas? il vous
adore si passionnément que j'en suis déjà jaloux. Nous avons parlé de
vous ce matin pendant deux heures. Puis, tout plein de ce que votre
père m'a raconté; ce soir en dînant avec ma cousine, je lui disais que
vous ne pouviez pas être aussi belle que vous étiez aimante. Voulant
sans doute favoriser une si chaude admiration, madame de Beauséant m'a
amené ici, en me disant avec sa grâce habituelle que je vous y verrais.

--Comment, monsieur, dit la femme du banquier, je vous dois déjà de la
reconnaissance? Encore un peu, nous allons être de vieux amis.

--Quoique l'amitié doive être près de vous un sentiment peu vulgaire,
dit Rastignac, je ne veux jamais être votre ami.

Ces sottises stéréotypées à l'usage des débutants paraissent toujours
charmantes aux femmes, et ne sont pauvres que lues à froid. Le geste,
l'accent, le regard d'un jeune homme, leur donnent d'incalculables
valeurs. Madame de Nucingen trouva Rastignac charmant. Puis, comme
toutes les femmes, ne pouvant rien dire à des questions aussi drument
posées que l'était celle de l'étudiant, elle répondit à autre chose.

--Oui, ma sœur se fait tort par la manière dont elle se conduit avec
ce pauvre père, qui vraiment a été pour nous un dieu. Il a fallu que
monsieur de Nucingen m'ordonnât positivement de ne voir mon père que
le matin, pour que je cédasse sur ce point. Mais j'en ai long-temps
été bien malheureuse. Je pleurais. Ces violences, venues après les
brutalités du mariage, ont été l'une des raisons qui troublèrent le
plus mon ménage. Je suis certes la femme de Paris la plus heureuse aux
yeux du monde, la plus malheureuse en réalité. Vous allez me trouver
folle de vous parler ainsi. Mais vous connaissez mon père, et, à ce
titre, vous ne pouvez pas m'être étranger.

--Vous n'aurez jamais rencontré personne, lui dit Eugène, qui soit
animé d'un plus vif désir de vous appartenir. Que cherchez-vous toutes?
le bonheur, reprit-il d'une voix qui allait à l'âme. Eh! bien, si,
pour une femme, le bonheur est d'être aimée, adorée, d'avoir un ami à
qui elle puisse confier ses désirs, ses fantaisies, ses chagrins, ses
joies; se montrer dans la nudité de son âme, avec ses jolis défauts
et ses belles qualités, sans craindre d'être trahie; croyez-moi, ce
cœur dévoué, toujours ardent, ne peut se rencontrer que chez un homme
jeune, plein d'illusions, qui peut mourir sur un seul de vos signes,
qui ne sait rien encore du monde et n'en veut rien savoir, parce que
vous devenez le monde pour lui. Moi, voyez-vous, vous allez rire de
ma naïveté, j'arrive du fond d'une province, entièrement neuf, n'ayant
connu que de belles âmes, et je comptais rester sans amour. Il m'est
arrivé de voir ma cousine, qui m'a mis trop près de son cœur; elle m'a
fait deviner les mille trésors de la passion; je suis, comme Chérubin,
l'amant de toutes les femmes, en attendant que je puisse me dévouer
à quelqu'une d'entre elles. En vous voyant, quand je suis entré, je
me suis senti porté vers vous comme par un courant. J'avais déjà tant
pensé à vous! Mais je ne vous avais pas rêvée aussi belle que vous
l'êtes en réalité. Madame de Beauséant m'a ordonné de ne pas vous tant
regarder. Elle ne sait pas ce qu'il y a d'attrayant à voir vos jolies
lèvres rouges, votre teint blanc, vos yeux si doux. Moi aussi, je vous
dis des folies, mais laissez-les-moi dire.

Rien ne plaît plus aux femmes que de s'entendre débiter ces douces
paroles. La plus sévère dévote les écoute, même quand elle ne doit pas
y répondre. Après avoir ainsi commencé, Rastignac défila son chapelet
d'une voix coquettement sourde; et madame de Nucingen encourageait
Eugène par des sourires en regardant de temps en temps de Marsay, qui
ne quittait pas la loge de la princesse Galathionne. Rastignac resta
près de madame de Nucingen jusqu'au moment où son mari vint la chercher
pour l'emmener.

--Madame, lui dit Eugène, j'aurai le plaisir de vous aller voir avant
le bal de la duchesse de Carigliano.

--Puisqui matame fous encache, dit le baron, épais Alsacien dont la
figure ronde annonçait une dangereuse finesse, fous êtes sir d'êdre
pien ressi.

--Mes affaires sont en bon train, car elle ne s'est pas bien
effarouchée en m'entendant lui dire: M'aimerez-vous bien? Le mors est
mis à ma bête, sautons dessus et gouvernons-la, se dit Eugène en allant
saluer madame de Beauséant qui se levait et se retirait avec d'Adjuda.
Le pauvre étudiant ne savait pas que la baronne était distraite, et
attendait de de Marsay une de ces lettres décisives qui déchirent
l'âme. Tout heureux de son faux succès, Eugène accompagna la vicomtesse
jusqu'au péristyle, où chacun attend sa voiture.

--Votre cousin ne se ressemble plus à lui-même, dit le Portugais en
riant à la vicomtesse quand Eugène les eut quittés. Il va faire sauter
la banque. Il est souple comme une anguille, et je crois qu'il ira
loin. Vous seule avez pu lui trier sur le volet une femme au moment où
il faut la consoler.

--Mais, dit madame de Beauséant, il faut savoir si elle aime encore
celui qui l'abandonne.

L'étudiant revint à pied du Théâtre-Italien à la rue
Neuve-Sainte-Geneviève, en faisant les plus doux projets. Il avait
bien remarqué l'attention avec laquelle madame de Restaud l'avait
examiné, soit dans la loge de la vicomtesse, soit dans celle de madame
de Nucingen, et il présuma que la porte de la comtesse ne lui serait
plus fermée. Ainsi déjà quatre relations majeures, car il comptait bien
plaire à la maréchale, allaient lui être acquises au cœur de la haute
société parisienne. Sans trop s'expliquer les moyens, il devinait par
avance que, dans le jeu compliqué des intérêts de ce monde, il devait
s'accrocher à un rouage pour se trouver en haut de la machine, et
il se sentait la force d'en enrayer la roue. «Si madame de Nucingen
s'intéresse à moi, je lui apprendrai à gouverner son mari. Ce mari fait
des affaires d'or, il pourra m'aider à ramasser tout d'un coup une
fortune.» Il ne se disait pas cela crûment, il n'était pas encore assez
politique pour chiffrer une situation, l'apprécier et la calculer;
ces idées flottaient à l'horizon sous la forme de légers nuages, et,
quoiqu'elles n'eussent pas l'âpreté de celles de Vautrin, si elles
avaient été soumises au creuset de la conscience elles n'auraient rien
donné de bien pur. Les hommes arrivent, par une suite de transactions
de ce genre, à cette morale relâchée que professe l'époque actuelle,
où se rencontrent plus rarement que dans aucun temps ces hommes
rectangulaires, ces belles volontés qui ne se plient jamais au mal,
à qui la moindre déviation de la ligne droite semble être un crime:
magnifiques images de la probité qui nous ont valu deux chefs-d'œuvre,
Alceste de Molière, puis récemment Jenny Deans et son père, dans
l'œuvre de Walter Scott. Peut-être l'œuvre opposée, la peinture des
sinuosités dans lesquelles un homme du monde, un ambitieux fait rouler
sa conscience, en essayant de côtoyer le mal, afin d'arriver à son but
en gardant les apparences, ne serait-elle ni moins belle, ni moins
dramatique. En atteignant au seuil de sa pension, Rastignac s'était
épris de madame de Nucingen, elle lui avait paru svelte, fine comme
une hirondelle. L'enivrante douceur de ses yeux, le tissu délicat et
soyeux de sa peau sous laquelle il avait cru voir couler le sang, le
son enchanteur de sa voix, ses blonds cheveux, il se rappelait tout;
et peut-être la marche, en mettant son sang en mouvement, aidait-elle à
cette fascination. L'étudiant frappa rudement à la porte du père Goriot.

--Mon voisin, dit-il, j'ai vu madame Delphine.

--Où?

--Aux Italiens.

--S'amusait-elle bien? Entrez donc. Et le bonhomme, qui s'était levé en
chemise, ouvrit sa porte et se recoucha promptement.--Parlez-moi donc
d'elle, demanda-t-il.

Eugène, qui se trouvait pour la première fois chez le père Goriot, ne
fut pas maître d'un mouvement de stupéfaction en voyant le bouge où
vivait le père, après avoir admiré la toilette de la fille. La fenêtre
était sans rideaux; le papier de tenture collé sur les murailles s'en
détachait en plusieurs endroits par l'effet de l'humidité, et se
recroquevillait en laissant apercevoir le plâtre jauni par la fumée. Le
bonhomme gisait sur un mauvais lit, n'avait qu'une maigre couverture
et un couvre-pied ouaté fait avec les bons morceaux des vieilles robes
de madame Vauquer. Le carreau était humide et plein de poussière. En
face de la croisée se voyait une de ces vieilles commodes en bois de
rose à ventre renflé, qui ont des mains en cuivre tordu en façon de
sarments décorés de feuilles ou de fleurs; un vieux meuble à tablette
de bois sur lequel était un pot à eau dans sa cuvette et tous les
ustensiles nécessaires pour se faire la barbe. Dans un coin, les
souliers; à la tête du lit, une table de nuit sans porte ni marbre;
au coin de la cheminée, où il n'y avait pas trace de feu, se trouvait
la table carrée, en bois de noyer, dont la barre avait servi au père
Goriot à dénaturer son écuelle en vermeil. Un méchant secrétaire sur
lequel était le chapeau du bonhomme, un fauteuil foncé de paille et
deux chaises complétaient ce mobilier misérable. La flèche du lit,
attachée au plancher par une loque, soutenait une mauvaise bande
d'étoffes à carreaux rouges et blancs. Le plus pauvre commissionnaire
était certes moins mal meublé dans son grenier, que ne l'était le père
Goriot chez madame Vauquer. L'aspect de cette chambre donnait froid
et serrait le cœur, elle ressemblait au plus triste logement d'une
prison. Heureusement Goriot ne vit pas l'expression qui se peignit sur
la physionomie d'Eugène quand celui-ci posa sa chandelle sur la table
de nuit. Le bonhomme se tourna de son côté en restant couvert jusqu'au
menton.

--Eh! bien, qui aimez-vous mieux de madame de Restaud ou de madame de
Nucingen?

--Je préfère madame Delphine, répondit l'étudiant, parce qu'elle vous
aime mieux.

A cette parole chaudement dite, le bonhomme sortit son bras du lit et
serra la main d'Eugène.

--Merci, merci, répondit le vieillard ému. Que vous a-t-elle donc dit
de moi?

L'étudiant répéta les paroles de la baronne en les embellissant, et le
vieillard l'écouta comme s'il eût entendu la parole de Dieu.

--Chère enfant! oui, oui, elle m'aime bien. Mais ne la croyez pas
dans ce qu'elle vous a dit d'Anastasie. Les deux sœurs se jalousent,
voyez-vous? c'est encore une preuve de leur tendresse. Madame de
Restaud m'aime bien aussi. Je le sais. Un père est avec ses enfants
comme Dieu est avec nous, il va jusqu'au fond des cœurs, et juge les
intentions. Elles sont toutes deux aussi aimantes. Oh! si j'avais eu
de bons gendres, j'aurais été trop heureux. Il n'est sans doute pas
de bonheur complet ici-bas. Si j'avais vécu chez elles; mais rien que
d'entendre leurs voix, de les savoir là, de les voir aller, sortir,
comme quand je les avais chez moi, ça m'eût fait cabrioler le cœur.
Étaient-elles bien mises?

--Oui, dit Eugène. Mais, monsieur Goriot, comment, en ayant des filles
aussi richement établies que sont les vôtres, pouvez-vous demeurer dans
un taudis pareil?

--Ma foi, dit-il, d'un air en apparence insouciant, à quoi cela
me servirait-il d'être mieux? Je ne puis guère vous expliquer ces
choses-là; je ne sais pas dire deux paroles de suite comme il faut.
Tout est là, ajouta-t-il en se frappant le cœur. Ma vie, à moi, est
dans mes deux filles. Si elles s'amusent, si elles sont heureuses,
bravement mises, si elles marchent sur des tapis, qu'importe de quel
drap je sois vêtu, et comment est l'endroit où je me couche? Je n'ai
point froid si elles ont chaud, je ne m'ennuie jamais si elles rient.
Je n'ai de chagrins que les leurs. Quand vous serez père, quand vous
vous direz, en oyant gazouiller vos enfants: C'est sorti de moi! que
vous sentirez ces petites créatures tenir à chaque goutte de votre
sang, dont elles ont été la fine fleur, car c'est ça! vous vous croirez
attaché à leur peau, vous croirez être agité vous-même par leur marche.
Leur voix me répond partout. Un regard d'elles, quand il est triste,
me fige le sang. Un jour vous saurez que l'on est bien plus heureux
de leur bonheur que du sien propre. Je ne peux pas vous expliquer ça:
c'est des mouvements intérieurs qui répandent l'aise partout. Enfin,
je vis trois fois. Voulez-vous que je vous dise une drôle de chose?
Eh bien! quand j'ai été père, j'ai compris Dieu. Il est tout entier
partout, puisque la création est sortie de lui. Monsieur, je suis ainsi
avec mes filles. Seulement j'aime mieux mes filles que Dieu n'aime
le monde, parce que le monde n'est pas si beau que Dieu, et que mes
filles sont plus belles que moi. Elles me tiennent si bien à l'âme,
que j'avais idée que vous les verriez ce soir. Mon Dieu! un homme qui
rendrait ma petite Delphine aussi heureuse qu'une femme l'est quand
elle est bien aimée; mais je lui cirerais ses bottes, je lui ferais ses
commissions. J'ai su par sa femme de chambre que ce petit monsieur de
Marsay est un mauvais chien. Il m'a pris des envies de lui tordre le
cou. Ne pas aimer un bijou de femme, une voix de rossignol, et faite
comme un modèle! Où a-t-elle eu les yeux d'épouser cette grosse souche
d'Alsacien? Il leur fallait à toutes deux de jolis jeunes gens bien
aimables. Enfin, elles ont fait à leur fantaisie.

Le père Goriot était sublime. Jamais Eugène ne l'avait pu voir illuminé
par les feux de sa passion paternelle. Une chose digne de remarque est
la puissance d'infusion que possèdent les sentiments. Quelque grossière
que soit une créature, dès qu'elle exprime une affection forte et
vraie, elle exhale un fluide particulier qui modifie la physionomie,
anime le geste, colore la voix. Souvent l'être le plus stupide arrive,
sous l'effort de la passion, à la plus haute éloquence dans l'idée,
si ce n'est dans le langage, et semble se mouvoir dans une sphère
lumineuse. Il y avait en ce moment dans la voix, dans le geste de ce
bonhomme, la puissance communicative qui signale le grand acteur. Mais
nos beaux sentiments ne sont-ils pas les poésies de la volonté?

--Eh! bien, vous ne serez peut-être pas fâché d'apprendre, lui dit
Eugène, qu'elle va rompre sans doute avec ce de Marsay. Ce beau-fils
l'a quittée pour s'attacher à la princesse Galathionne. Quant à moi, ce
soir, je suis tombé amoureux de madame Delphine.

--Bah! dit le père Goriot.

--Oui. Je ne lui ai pas déplu. Nous avons parlé amour pendant une
heure, et je dois aller la voir après-demain samedi.

--Oh! que je vous aimerais, mon cher monsieur, si vous lui plaisiez.
Vous êtes bon, vous ne la tourmenteriez point. Si vous la trahissiez,
je vous couperais le cou, d'abord. Une femme n'a pas deux amours,
voyez-vous? Mon Dieu! mais je dis des bêtises, monsieur Eugène. Il fait
froid ici pour vous. Mon Dieu! vous l'avez donc entendue, que vous
a-t-elle dit pour moi?

--Rien, se dit en lui-même Eugène. Elle m'a dit, répondit-il à haute
voix, qu'elle vous envoyait un bon baiser de fille.

--Adieu, mon voisin, dormez bien, faites de beaux rêves; les miens sont
tout faits avec ce mot-là. Que Dieu vous protége dans tous vos désirs!
Vous avez été pour moi ce soir comme un bon ange, vous me rapportez
l'air de ma fille.

--Le pauvre homme, se dit Eugène en se couchant, il y a de quoi toucher
des cœurs de marbre. Sa fille n'a pas plus pensé à lui qu'au grand-Turc.

Depuis cette conversation, le père Goriot vit dans son voisin un
confident inespéré, un ami. Il s'était établi entre eux les seuls
rapports par lesquels ce vieillard pouvait s'attacher à un autre homme.
Les passions ne font jamais de faux calculs. Le père Goriot se voyait
un peu plus près de sa fille Delphine, il s'en voyait mieux reçu, si
Eugène devenait cher à la baronne. D'ailleurs il lui avait confié l'une
de ses douleurs. Madame de Nucingen, à laquelle mille fois par jour
il souhaitait le bonheur, n'avait pas connu les douceurs de l'amour.
Certes, Eugène était, pour se servir de son expression, un des jeunes
gens les plus gentils qu'il eût jamais vus, et il semblait pressentir
qu'il lui donnerait tous les plaisirs dont elle avait été privée. Le
bonhomme se prit donc pour son voisin d'une amitié qui alla croissant,
et sans laquelle il eût été sans doute impossible de connaître le
dénoûment de cette histoire.

Le lendemain matin, au déjeuner, l'affectation avec laquelle le père
Goriot regardait Eugène, près duquel il se plaça, les quelques paroles
qu'il lui dit, et le changement de sa physionomie, ordinairement
semblable à un masque de plâtre, surprirent les pensionnaires. Vautrin,
qui revoyait l'étudiant pour la première fois depuis leur conférence,
semblait vouloir lire dans son âme. En se souvenant du projet de cet
homme, Eugène, qui, avant de s'endormir, avait, pendant la nuit, mesuré
le vaste champ qui s'ouvrait à ses regards, pensa nécessairement à
la dot de mademoiselle Taillefer, et ne put s'empêcher de regarder
Victorine comme le plus vertueux jeune homme regarde une riche
héritière. Par hasard, leurs yeux se rencontrèrent. La pauvre fille
ne manqua pas de trouver Eugène charmant dans sa nouvelle tenue. Le
coup d'œil qu'ils échangèrent fut assez significatif pour que Rastignac
ne doutât pas d'être pour elle l'objet de ces confus désirs qui
atteignent toutes les jeunes filles et qu'elles rattachent au premier
être séduisant. Une voix lui criait: Huit cent mille francs! Mais tout
à coup il se rejeta dans ses souvenirs de la veille, et pensa que sa
passion de commande pour madame de Nucingen était l'antidote de ses
mauvaises pensées involontaires.

--L'on donnait hier aux Italiens _le Barbier de Séville_ de Rossini.
Je n'avais jamais entendu de si délicieuse musique, dit-il. Mon Dieu!
est-on heureux d'avoir une loge aux Italiens.

Le père Goriot saisit cette parole au vol comme un chien saisit un
mouvement de son maître.

--Vous êtes comme des coqs-en-pâte, dit madame Vauquer, vous autres
hommes, vous faites tout ce qui vous plaît.

--Comment êtes-vous revenu, demanda Vautrin.

--A pied, répondit Eugène.

--Moi, reprit le tentateur, je n'aimerais pas de demi-plaisirs; je
voudrais aller là dans ma voiture, dans ma loge, et revenir bien
commodément. Tout ou rien! voilà ma devise.

--Et qui est bonne, reprit madame Vauquer.

--Vous irez peut-être voir madame de Nucingen, dit Eugène à voix basse
à Goriot. Elle vous recevra, certes, à bras ouverts; elle voudra savoir
de vous mille petits détails sur moi. J'ai appris qu'elle ferait tout
au monde pour être reçue chez ma cousine, madame la vicomtesse de
Beauséant. N'oubliez pas de lui dire que je l'aime trop pour ne pas
penser à lui procurer cette satisfaction.

Rastignac s'en alla promptement à l'École de droit, il voulait rester
le moins de temps possible dans cette odieuse maison. Il flâna pendant
presque toute la journée, en proie à cette fièvre de tête qu'ont connue
les jeunes gens affectés de trop vives espérances. Les raisonnements
de Vautrin le faisaient réfléchir à la vie sociale, au moment où il
rencontra son ami Bianchon dans le jardin du Luxembourg.

--Où as-tu pris cet air grave? lui dit l'étudiant en médecine en lui
prenant le bras pour se promener devant le palais.

--Je suis tourmenté par de mauvaises idées.

--En quel genre? Ça se guérit, les idées.

--Comment?

--En y succombant.

--Tu ris sans savoir ce dont il s'agit. As-tu lu Rousseau?

--Oui.

--Te souviens-tu de ce passage où il demande à son lecteur ce qu'il
ferait au cas où il pourrait s'enrichir en tuant à la Chine par sa
seule volonté un vieux mandarin, sans bouger de Paris.

--Oui.

--Eh! bien?

--Bah! J'en suis à mon trente-troisième mandarin.

--Ne plaisante pas. Allons, s'il t'était prouvé que la chose est
possible et qu'il te suffît d'un signe de tête, le ferais-tu?

--Est-il bien vieux, le mandarin? Mais, bah! jeune ou vieux,
paralytique ou bien portant, ma foi... Diantre! Eh! bien, non.

--Tu es un brave garçon, Bianchon. Mais si tu aimais une femme à te
mettre pour elle l'âme à l'envers, et qu'il lui fallût de l'argent,
beaucoup d'argent pour sa toilette, pour sa voiture, pour toutes ses
fantaisies enfin?

--Mais tu m'ôtes la raison, et tu veux que je raisonne.

--Eh! bien, Bianchon, je suis fou, guéris-moi. J'ai deux sœurs qui sont
des anges de beauté, de candeur, et je veux qu'elles soient heureuses.
Où prendre deux cent mille francs pour leur dot d'ici à cinq ans? Il
est, vois-tu, des circonstances dans la vie où il faut jouer gros jeu
et ne pas user son bonheur à gagner des sous.

--Mais tu poses la question qui se trouve à l'entrée de la vie pour
tout le monde, et tu veux couper le nœud gordien avec l'épée. Pour agir
ainsi, mon cher, il faut être Alexandre, sinon l'on va au bagne. Moi,
je suis heureux de la petite existence que je me créerai en province,
où je succéderai tout bêtement à mon père. Les affections de l'homme
se satisfont dans le plus petit cercle aussi pleinement que dans une
immense circonférence. Napoléon ne dînait pas deux fois, et ne pouvait
pas avoir plus de maîtresses qu'en prend un étudiant en médecine quand
il est interne aux Capucins. Notre bonheur, mon cher, tiendra toujours
entre la plante de nos pieds et notre occiput; et, qu'il coûte un
million par an ou cent louis, la perception intrinsèque en est la même
au dedans de nous. Je conclus à la vie du Chinois.

--Merci, tu m'as fait du bien, Bianchon! nous serons toujours amis.

--Dis donc, reprit l'étudiant en médecine, en sortant du cours de
Cuvier au Jardin-des-Plantes je viens d'apercevoir la Michonneau et
le Poiret causant sur un banc avec un monsieur que j'ai vu dans les
troubles de l'année dernière aux environs de la Chambre des Députés, et
qui m'a fait l'effet d'être un homme de la police déguisé en honnête
bourgeois vivant de ses rentes. Étudions ce couple-là: je te dirai
pourquoi. Adieu, je vais répondre à mon appel de quatre heures.

Quand Eugène revint à la pension, il trouva le père Goriot qui
l'attendait.

--Tenez, dit le bonhomme, voilà une lettre d'elle. Hein, la jolie
écriture!

Eugène décacheta la lettre et lut.

  «Monsieur, mon père m'a dit que vous aimiez la musique italienne. Je
  serais heureuse si vous vouliez me faire le plaisir d'accepter une
  place dans ma loge. Nous aurons samedi la Fodor et Pellegrini, je
  suis sûre alors que vous ne me refuserez pas. Monsieur de Nucingen se
  joint à moi pour vous prier de venir dîner avec nous sans cérémonie.
  Si vous acceptez, vous le rendrez bien content de n'avoir pas à
  s'acquitter de sa corvée conjugale en m'accompagnant. Ne me répondez
  pas, venez, et agréez mes compliments.

  »D. DE N.»

--Montrez-la-moi, dit le bonhomme à Eugène quand il eut lu la lettre.
Vous irez, n'est-ce pas? ajouta-t-il après avoir flairé le papier. Cela
sent-il bon! Ses doigts ont touché ça, pourtant!

--Une femme ne se jette pas ainsi à la tête d'un homme, se disait
l'étudiant. Elle veut se servir de moi pour ramener de Marsay. Il n'y a
que le dépit qui fasse faire de ces choses-là.

--Eh! bien, dit le père Goriot, à quoi pensez-vous donc?

Eugène ne connaissait pas le délire de vanité dont certaines femmes
étaient saisies en ce moment, et ne savait pas que, pour s'ouvrir une
porte dans le faubourg Saint-Germain, la femme d'un banquier était
capable de tous les sacrifices. A cette époque, la mode commençait à
mettre au-dessus de toutes les femmes celles qui étaient admises dans
la société du faubourg Saint-Germain, dites les dames du Petit-Château,
parmi lesquelles madame de Beauséant, son amie la duchesse de Langeais
et la duchesse de Maufrigneuse tenaient le premier rang. Rastignac
seul ignorait la fureur dont étaient saisies les femmes de la
Chaussée-d'Antin pour entrer dans le cercle supérieur où brillaient les
constellations de leur sexe. Mais sa défiance le servit bien, elle lui
donna de la froideur, et le triste pouvoir de poser des conditions au
lieu d'en recevoir.

--Oui, j'irai, répondit-il.

Ainsi la curiosité le menait chez madame de Nucingen, tandis que, si
cette femme l'eût dédaigné, peut-être y aurait-il été conduit par la
passion. Néanmoins il n'attendit pas le lendemain et l'heure de partir
sans une sorte d'impatience. Pour un jeune homme, il existe dans sa
première intrigue autant de charmes peut-être qu'il s'en rencontre dans
un premier amour. La certitude de réussir engendre mille félicités
que les hommes n'avouent pas, et qui font tout le charme de certaines
femmes. Le désir ne naît pas moins de la difficulté que de la facilité
des triomphes. Toutes les passions des hommes sont bien certainement
excitées ou entretenues par l'une ou l'autre de ces deux causes, qui
divisent l'empire amoureux. Peut-être cette division est-elle une
conséquence de la grande question des tempéraments, qui domine, quoi
qu'on en dise, la société. Si les mélancoliques ont besoin du tonique
des coquetteries, peut-être les gens nerveux ou sanguins décampent-ils
si la résistance dure trop. En d'autres termes, l'élégie est aussi
essentiellement lymphatique que le dithyrambe est bilieux. En faisant
sa toilette, Eugène savoura tous ces petits bonheurs dont n'osent
parler les jeunes gens, de peur de se faire moquer d'eux, mais qui
chatouillent l'amour-propre. Il arrangeait ses cheveux en pensant que
le regard d'une jolie femme se coulerait sous leurs boucles noires. Il
se permit des singeries enfantines autant qu'en aurait fait une jeune
fille en s'habillant pour le bal. Il regarda complaisamment sa taille
mince, en déplissant son habit.--Il est certain, se dit-il, qu'on
en peut trouver de plus mal tournés! Puis il descendit au moment où
tous les habitués de la pension étaient à table, et reçut gaiement le
hourra de sottises que sa tenue élégante excita. Un trait des mœurs
particulières aux pensions bourgeoises est l'ébahissement qu'y cause
une toilette soignée. Personne n'y met un habit neuf sans que chacun
dise son mot.

--Kt, kt, kt, kt, fit Bianchon en faisant claquer sa langue contre son
palais, comme pour exciter un cheval.

--Tournure de duc et pair! dit madame Vauquer.

--Monsieur va en conquête? fit observer mademoiselle Michonneau.

--Kocquériko! cria le peintre.

--Mes compliments à madame votre épouse, dit l'employé au Muséum.

--Monsieur a une épouse? demanda Poiret.

--Une épouse à compartiments, qui va sur l'eau, garantie bon teint,
dans les prix de vingt-cinq à quarante, dessins à carreaux du dernier
goût, susceptible de se laver, d'un joli porter, moitié fil, moitié
coton, moitié laine, guérissant le mal de dents, et autres maladies
approuvées par l'Académie royale de Médecine! excellente d'ailleurs
pour les enfants! meilleure encore contre les maux de tête, les
plénitudes et autres maladies de l'œsophage, des yeux et des oreilles,
cria Vautrin avec la volubilité comique et l'accentuation d'un
opérateur. Mais combien cette merveille, me direz-vous, messieurs?
deux sous! Non. Rien du tout. C'est un reste des fournitures faites
au grand-Mogol, et que tous les souverains de l'Europe, y compris le
grrrrrrand-duc de Bade, ont voulu voir! Entrez droit devant vous! et
passez au petit bureau. Allez, la musique! Brooum, là, là, trinn! là,
là, boum, boum! Monsieur de la clarinette, tu joues faux, reprit-il
d'une voix enrouée, je te donnerai sur les doigts.

--Mon Dieu! que cet homme-là est agréable, dit madame Vauquer à madame
Couture, je ne m'ennuierais jamais avec lui.

Au milieu des rires et des plaisanteries, dont ce discours comiquement
débité fut le signal, Eugène put saisir le regard furtif de
mademoiselle Taillefer qui se pencha sur madame Couture, à l'oreille de
laquelle elle dit quelques mots.

--Voilà le cabriolet, dit Sylvie.

--Où dîne-t-il donc? demanda Bianchon.

--Chez madame la baronne de Nucingen.

--La fille de monsieur Goriot, répondit l'étudiant.

A ce nom, les regards se portèrent sur l'ancien vermicellier, qui
contemplait Eugène avec une sorte d'envie.

Rastignac arriva rue Saint-Lazare, dans une de ces maisons légères,
à colonnes minces, à portiques mesquins, qui constituent le _joli_
à Paris, une véritable maison de banquier, pleine de recherches
coûteuses, des stucs, des paliers d'escalier en mosaïque de marbre. Il
trouva madame de Nucingen dans un petit salon à peintures italiennes,
dont le décor ressemblait à celui des cafés. La baronne était triste.
Les efforts qu'elle fit pour cacher son chagrin intéressèrent d'autant
plus vivement Eugène qu'il n'y avait rien de joué. Il croyait rendre
une femme joyeuse par sa présence, et la trouvait au désespoir. Ce
désappointement piqua son amour-propre.

--J'ai bien peu de droits à votre confiance, madame, dit-il après
l'avoir lutinée sur sa préoccupation; mais si je vous gênais, je compte
sur votre bonne foi, vous me le diriez franchement.

--Restez, dit-elle, je serais seule si vous vous en alliez. Nucingen
dîne en ville, et je ne voudrais pas être seule, j'ai besoin de
distraction.

--Mais qu'avez-vous?

--Vous seriez la dernière personne à qui je le dirais, s'écria-t-elle.

--Je veux le savoir, je dois alors être pour quelque chose dans ce
secret.

--Peut-être! Mais non, reprit-elle, c'est des querelles de ménage qui
doivent être ensevelies au fond du cœur. Ne vous le disais-je pas
avant-hier? je ne suis point heureuse. Les chaînes d'or sont les plus
pesantes.

Quand une femme dit à un jeune homme qu'elle est malheureuse, si
ce jeune homme est spirituel, bien mis, s'il a quinze cents francs
d'oisiveté dans sa poche, il doit penser ce que se disait Eugène, et
devient fat.

--Que pouvez-vous désirer? répondit-il. Vous êtes belle, jeune, aimée,
riche.

--Ne parlons pas de moi, dit-elle en faisant un sinistre mouvement de
tête. Nous dînerons ensemble, tête à tête, nous irons entendre la plus
délicieuse musique. Suis-je à votre goût? reprit-elle en se levant et
montrant sa robe en cachemire blanc à dessins perses de la plus riche
élégance.

--Je voudrais que vous fussiez toute à moi, dit Eugène. Vous êtes
charmante.

--Vous auriez une triste propriété, dit-elle en souriant avec amertume.
Rien ici ne vous annonce le malheur, et cependant, malgré ces
apparences, je suis au désespoir. Mes chagrins m'ôtent le sommeil, je
deviendrai laide.

--Oh! cela est impossible, dit l'étudiant. Mais je suis curieux de
connaître ces peines qu'un amour dévoué n'effacerait pas?

--Ah! si je vous les confiais, vous me fuiriez, dit-elle. Vous ne
m'aimez encore que par une galanterie qui est de costume chez les
hommes; mais si vous m'aimiez bien, vous tomberiez dans un désespoir
affreux. Vous voyez que je dois me taire. De grâce, reprit-elle,
parlons d'autre chose. Venez voir mes appartements.

--Non, restons ici, répondit Eugène en s'asseyant sur une causeuse
devant le feu près de madame de Nucingen, dont il prit la main avec
assurance.

Elle la laissa prendre et l'appuya même sur celle du jeune homme par un
de ces mouvements de force concentrée qui trahissent de fortes émotions.

--Écoutez, lui dit Rastignac; si vous avez des chagrins, vous devez
me les confier. Je veux vous prouver que je vous aime pour vous. Ou
vous parlerez et me direz vos peines afin que je puisse les dissiper,
fallût-il tuer six hommes, ou je sortirai pour ne plus revenir.

--Eh! bien, s'écria-t-elle saisie par une pensée de désespoir qui
la fit se frapper le front, je vais vous mettre à l'instant même à
l'épreuve. Oui, se dit-elle, il n'est plus que ce moyen. Elle sonna.

--La voiture de monsieur est-elle attelée? dit-elle à son valet de
chambre.

--Oui, madame.

--Je la prends. Vous lui donnerez la mienne et mes chevaux. Vous ne
servirez le dîner qu'à sept heures.

--Allons, venez, dit-elle à Eugène, qui crut rêver en se trouvant dans
le coupé de monsieur de Nucingen, à côté de cette femme.

--Au Palais-Royal, dit-elle au cocher, près du Théâtre-Français.

En route, elle parut agitée, et refusa de répondre aux mille
interrogations d'Eugène, qui ne savait que penser de cette résistance
muette, compacte, obtuse.

--En un moment elle m'échappe, se disait-il.

Quand la voiture s'arrêta, la baronne regarda l'étudiant d'un air qui
imposa silence à ses folles paroles; car il s'était emporté.

--Vous m'aimez bien? dit-elle.

--Oui, répondit-il en cachant l'inquiétude dont il fut soudainement
saisi.

--Vous ne penserez rien de mal sur moi, quoi que je puisse vous
demander?

--Non.

--Êtes-vous disposé à m'obéir?

--Aveuglément.

--Avez-vous été au jeu? dit-elle d'une voix tremblante.

--Jamais.

--Ah! je respire. Vous aurez du bonheur. Voici ma bourse, dit-elle.
Prenez donc! il y a cent francs, c'est tout ce que possède cette femme
si heureuse. Montez dans une maison de jeu, je ne sais où elles sont,
mais je sais qu'il y en a au Palais-Royal. Risquez les cent francs à un
jeu qu'on nomme la roulette, et perdez tout, ou rapportez-moi six mille
francs. Je vous dirai mes chagrins à votre retour.

--Je veux bien que le diable m'emporte si je comprends quelque chose
à ce que je vais faire, mais je vais vous obéir, dit-il avec une joie
causée par cette pensée: «Elle se compromet avec moi, elle n'aura rien
à me refuser.»

Eugène prend la jolie bourse, court au numéro NEUF, après s'être fait
indiquer par un marchand d'habits la plus prochaine maison de jeu. Il y
monte, se laisse prendre son chapeau; mais il entre et demande où est
la roulette. A l'étonnement des habitués, le garçon de salle le mène
devant une longue table. Eugène, suivi de tous les spectateurs, demande
sans vergogne où il faut mettre l'enjeu.

--Si vous placez un louis sur un seul de ces trente-six numéros,
et qu'il sorte, vous aurez trente-six louis, lui dit un vieillard
respectable à cheveux blancs.

Eugène jette les cent francs sur le chiffre de son âge, vingt et un. Un
cri d'étonnement part sans qu'il ait eu le temps de se reconnaître. Il
avait gagné sans le savoir.

--Retirez donc votre argent, lui dit le vieux monsieur, l'on ne gagne
pas deux fois dans ce système-là.

Eugène prend un râteau que lui tend le vieux monsieur, il tire à lui
les trois mille six cents francs et, toujours sans rien savoir du jeu,
les place sur la rouge. La galerie le regarde avec envie, en voyant
qu'il continue à jouer. La roue tourne, il gagne encore, et le banquier
lui jette encore trois mille six cents francs.

--Vous avez sept mille deux cents francs à vous, lui dit à l'oreille
le vieux monsieur. Si vous m'en croyez, vous vous en irez, la rouge a
passé huit fois. Si vous êtes charitable, vous reconnaîtrez ce bon avis
en soulageant la misère d'un ancien préfet de Napoléon qui se trouve
dans le dernier besoin.

Rastignac étourdi se laisse prendre dix louis par l'homme à cheveux
blancs, et descend avec les sept mille francs, ne comprenant encore
rien au jeu, mais stupéfié de son bonheur.

--Ah çà! où me mènerez-vous maintenant, dit-il en montrant les sept
mille francs à madame de Nucingen quand la portière fut refermée.

Delphine le serra par une étreinte folle et l'embrassa vivement, mais
sans passion.--Vous m'avez sauvée! Des larmes de joie coulèrent en
abondance sur ses joues. Je vais tout vous dire, mon ami. Vous serez
mon ami, n'est-ce pas? Vous me voyez riche, opulente, rien ne manque
ou je parais ne manquer de rien! Eh! bien, sachez que monsieur de
Nucingen ne me laisse pas disposer d'un sou: il paye toute la maison,
mes voitures, mes loges; il m'alloue pour ma toilette une somme
insuffisante, il me réduit à une misère secrète par calcul. Je suis
trop fière pour l'implorer. Ne serais-je pas la dernière des créat