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Title: Oeuvres de Arthur Rimbaud - Vers et proses
Author: Rimbaud, Arthur
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres de Arthur Rimbaud - Vers et proses" ***

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Archive.)



ŒUVRES

DE

ARTHUR RIMBAUD

--VERS ET PROSES--

REVUES SUR LES MANUSCRITS ORIGINAUX ET LES PREMIÈRES ÉDITIONS
MISES EN ORDRE ET ANNOTÉES PAR PATERNE BERRICHON

POÈMES RETROUVÉS

PRÉFACE DE PAUL CLAUDEL

PARIS

MERCURE DE FRANCE

XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI

1912



PRÉFACE


RIMBAUD

Arthur Rimbaud fut un mystique _à l'état sauvage_, une source perdue
qui ressort d'un sol saturé. Sa vie, un _malentendu_, la tentative
en vain par la fuite d'échapper à cette voix qui le sollicite et le
relance, et qu'il ne veut pas reconnaître: jusqu'à ce qu'enfin, réduit,
la jambe tranchée, sur ce lit d'hôpital à Marseille, il sache!

«Le bonheur! Sa dent, douce à la mort, m'avertissait tissait au chant
du coq,--_ad matutinum_, au _Christus venit_[1]--dans les plus sombres
villes.»--

«Nous ne sommes pas au monde!»--« Par l'esprit on va à Dieu!... C'est
cette minute d'éveil qui m'a donné la vision de la pureté... Si j'étais
bien éveillé à partir de cette minute-ci...» (et tout le passage
célèbre de la _Saison en Enfer_)...«Déchirante infortune!»

Comparez, entre maints textes, cette référence que j'ose emprunter à
Sainte Chantal (citée par l'abbé Brémond):

«Au point du jour, Dieu m'a fait goûter presque imperceptiblement une
petite lumière en la très haute suprême pointe de mon esprit. Tout le
reste de mon âme et ses facultés n'en ont point joui: mais elle n'a
duré environ qu'un demi _Ave Maria_.»

Arthur Rimbaud apparaît en 1870, à l'un des moments les plus tristes de
notre histoire, en pleine déroute, en pleine guerre civile, en pleine
déconfiture matérielle et morale, en pleine stupeur positiviste. Il
se lève tout à coup,--«comme Jeanne d'Arc!» s'écriera-t-il plus tard
lamentablement. Il faut lire dans le livre de Paterne Berrichon[2] le
recit tragique de cette vocation. Mais ce n'est pas une parole qu'il a
entendue. Est-ce une voix? Moins encore une: simple inflexion, mais qui
suffit à lui rendre désormais impossible le repos et «la camaraderie
des femmes». Est-il donc si téméraire de penser que c'est une volonté
supérieure qui le suscite? dans la main de qui nous sommes tous: muette
et qui a choisi de se taire. Est-ce un fait commun que de voir un
enfant de seize ans doué des facultés d'expression d'un homme de génie?
Aussi rare que cette louange de Dieu dans la bouche d'un nouveau-né
dont nous parlent les récits indubitables. Et quel nom donner à un si
étrange événement?

«Je vécus, étincelle d'or de la lumière _nature_! De joie, je prenais
une expression bouffonne et égarée au possible.» Une ou deux fois, la
note, d'une pureté édénique, d'une douceur infinie, d'une déchirante
tristesse, se fait entendre aux oreilles d'un monde abject et abruti,
dans le fracas d'une littérature grossière. Et cela suffît. «J'ai
brassé mon sang. Mon devoir m'est remis.» Il a fini de parler. On ne
confie pas de secrets à un cœur descellé. Il ne lui reste plus qu'à
se taire et à écouter, sachant, comme cette Sainte encore, que «les
pensées ne mûrissent pas d'être dites». Il regarde avec une ardente et
profonde curiosité, avec une mystérieuse sympathie qui ne peut plus
être exprimée en «paroles païennes», ces choses qui nous entourent et
qu'il sait que nous ne voyons qu'en reflets et en énigmes; «un certain
commencement», une amorce. Toute la vie n'est pas de trop pour faire
la conquête spirituelle de cet univers ouvert par les explorateurs du
siècle qui finit, pour épuiser la création, pour savoir quelque chose
de ce qu'elle _veut dire_, pour douer de quelques ques mots enfin cette
voix crucifiante au fond de lui-même.

Il nous reste quelques feuillets de son «carnet de damné», comme il
l'appelle amèrement, quelques pages laissées par notre hôte d'un jour
en ce lieu qu'il a définitivement vidé «pour ne pas voir quelqu'un
d'aussi peu noble que nous». Si courte qu'ait été la vie littéraire
de Rimbaud, il est cependant possible d'y reconnaître trois périodes,
trois manières.

La première est celle de la violence, du mâle tout pur, du génie
aveugle qui se fait jour comme un jet de sang, comme un cri qu'on ne
peut retenir, en vers d'une force et d'une roideur inouïes:

    Corps remagnétisé par les énormes peines,
    Tu rebois donc la vie effroyable! Tu sens
    Sourdre le flux des vers livides dans tes veines!
                             (_Paris se repeuple._)
    Mais, ô femme, monceau d'entrailles! pitié douce!
                           (_Les Sœurs de Charité._)

Qu'il est touchant d'assister à cette espèce de _mue_ du génie et de
voir éclater ces traits fulgurants parmi des espèces de jurons, de
sanglots et de balbutiements[3]!

La seconde période est celle du voyant. Dans une lettre du 15 mai
1871[4], avec une maladresse pathétique, et dans les quelques pages de
la Saison en Enjer intitulées «Alchimie du Verbe», Rimbaud a essayé de
nous faire comprendre la «méthode» de cet art nouveau qu'il inaugure,
et qui est vraiment une alchimie, une espèce de transmutation, une
décantation spirituelle des éléments de ce monde. Dans ce besoin de
s'évader qui ne le lâche qu'à la mort, dans ce désir de «voir» qui tout
enfant lui faisait écraser son œil avec son poing (les Poètes de sept
ans), il y a bien autre chose que la vague nostalgie romantique. «La
vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde.» Ce n'est pas de
fuir qu'il s'agit, mais de trouver: «le lieu et la formule», «l'Éden»;
de reconquérir notre état primitif de «Fils du Soleil».--Le matin,
quand l'homme et ses souvenirs ne se sont pas réveillés en même temps,
ou bien encore au cours d'une longue journée de marche sur les routes,
entre l'âme et le corps assujetti à son desport rhythmique, se produit
une solution de continuité. Une espèce d'hypnose «ouverte» s'établit,
un état de réceptivité pure fort singulier. Le langage en nous prend
une valeur moins d'expression que de signe; les mots fortuits qui
montent à la surface de l'esprit, le refrain, l'obsession d'une phrase
continuelle, forment une espèce d'incantation qui finit par coaguler la
conscience, cependant que notre miroir intime est laissé, par rapport
aux choses du dehors, dans un état de _sensibilité_ presque matérielle.
Leur ombre se projette _directement_ sur notre imagination et _vire_
sur son iridescence. Nous sommes mis en communication,--C'est ce double
état du marcheur que traduisent _les Illuminations_: d'une part les
petits vers qui ressemblent à une ronde, d'enfants et aux paroles
d'un libretto, de l'autre les images décoordonnées qui substituent
à l'élaboration grammaticale, ainsi qu'à la logique extérieure, une
espèce d'accouplement direct et métaphorique. «Je devins un opéra
fabuleux.» Le poète trouve expression non plus en cherchant les mots,
mais au contraire en se mettant dans un état de silence et en faisant
passer sur lui la nature, les espèces sensibles «qui accrochent et
tirent»[5]. Le monde et lui-même se découvrent l'un par l'autre. Chez
ce puissant imaginatif, le mot «_comme_» disparaissant, l'hallucination
s'installe et les deux termes de la métaphore lui paraissent presque
avoir le même degré de réalité. «À chaque être plusieurs _autres_ vies
me semblaient dues. Ce monsieur ne sait ce qu'il fait, il est un ange.
Cette famille est une nichée de chiens.» Pratiques extrêmes, espèce de
mystique «matérialiste»[6], qui auraient pu égarer ce cerveau pourtant
solide et raisonnable[7]. Mais il s'agissait d'aller à _l'esprit_,
d'arracher le masque à cette nature «absente», de posséder enfin le
texte accessible à tous les sens, «la vérité dans une âme et un corps»,
un monde adapté à notre âme personnelle[8].

Troisième période.--J'ai déjà cité souvent la _Saison en Enfer_[9].
Il me reste peu de chose à ajouter à l'analyse définitive que Paterne
Berrichon[10] a faite de ce livre si sombre, si amer, et en même temps
pénétré d'une mystérieuse douceur. Là Rimbaud, arrivé à la pleine
maîtrise de son art, va nous faire entendre cette prose merveilleuse
tout imprégnée jusqu'en ses dernières fibres, comme le bois moëlleux et
sec d'un Stradivarius, par le son intelligible. Après Châteaubriand,
après Maurice de Guérin, notre prose française, dont le travail en son
histoire si pleine, et si différente de celle de notre poésie, n'a
jamais connu d'interruption ni de lacune, a abouti à cela. Toutes les
ressources de l'incidente, tout le concert des terminaisons, le plus
riche et le plus subtil qu'aucune langue humaine puisse apprêter, sont
enfin pleinement utilisés. Le principe de la «rime intérieure», de
l'accord dominant, posé par Pascal, est développé avec une richesse
de modulations et de résolutions incomparable. Qui une fois a subi
l'ensorcellement de Rimbaud est aussi impuissant désormais à le
conjurer que celui d'une phrase de Wagner.--La marche de la pensée
aussi qui procède non plus par développement logique, mais, comme chez
un musicien, par dessins mélodiques et le rapport de notes juxtaposées,
prêterait à d'importantes remarques.

* * *

Je pose la plume, et je revois ce pays qui fut le sien et que je viens
de parcourir: la Meuse pure et noire, Mézières, la vieille forteresse
coincée entre de dures collines, Charleville dans sa vallée pleine de
fournaises et de tonnerre. (C'est là qu'il repose sous un blanc tombeau
de petite fille.) Puis cette région d'Ardenne, moissons maigres, un
petit groupe de toits d'ardoise et toujours à l'horizon la ligne
légendaire des forêts. Pays de sources où l'eau limpide et captive de
sa profondeur tourne lentement sur elle-même; l'Aisne glauque encombrée
de nénuphars et trois longs roseaux jaunes qui émergent du jade. Et
puis cette gare de Voncq, ce funèbre canal à perte de vue bordé d'un
double rang de peupliers: c'est là qu'un sombre soir, à son retour de
Marseille, l'amputé attendit la voiture qui devait le ramener chez sa
mère. Puis à Roche la grande maison de pierres corrodées avec sa haute
toiture paysanne et la date: 1791 au-dessus de la porte, la chambre à
grains où il écrivit son dernier livre, la cheminée ornée d'un grand
crucifix où il brûla ses manuscrits, le lit où il a souffert. Et je
manie des papiers jaunis, des dessins, des photographies, celle-ci
entre autres si tragique où l'on voit Rimbaud tout noir comme un nègre,
la tête nue, les pieds nus, dans le costume de ces forçats qu'il
admirait jadis, sur le bord d'un fleuve d'Ethiopie[11], des portraits à
la mine de plomb et cette lettre enfin d'Isabelle Rimbaud qui raconte
les derniers jours de son frère en l'Hôpital de la Conception à
Marseille[12].

Il me regardait avec le ciel dans les yeux... Alors il m'a dit: Il
faut tout préparer dans la chambre, tout ranger, le prêtre va revenir
avec les sacrements. Tu vas voir, on va apporter les cierges et les
dentelles, il faut mettre des linges blancs partout... Eveillé, il
achève sa vie dans une sorte de rêve continuel: il dit à présent des
choses bizarres, très doucement, d'une voix qui m'enchanterait si elle
ne me perçait le cœur. Ce qu'il dit, ce sont des rêves,--pourtant ce
n'est pas la même chose du tout que quand il avait la fièvre. _On
dirait, et je crois, qu'il le fait exprès_[13]. Comme il murmurait
ces choses-là, la sœur m'a dit tout bas: «Il a donc encore perdu
connaissance?» Mais il a entendu _et est devenu tout rouge_; il n'a
plus rien dit, mais la sœur partie, il m'a dit: On me croit fou, et
toi, le crois-tu? Non, je ne le crois pas, c'est un être immatériel
presque et sa pensée s'échappe malgré lui. Quelquefois il demande aux
médecins si eux voient les choses extraordinaires qu'il aperçoit et il
leur parle et leur raconte avec douceur, en termes que je ne saurais
rendre, ses impressions: les médecins le regardent dans les yeux,
ces beaux yeux qui n'ont jamais été si beaux et plus intelligents,
et se disent entre eux: c'est singulier. Il y a dans le cas d'Arthur
quelque chose qu'ils ne comprennent pas. Les médecins d'ailleurs ne
viennent presque plus parce qu'il pleure souvent en leur parlant, et
cela les bouleverse.--Il reconnaît tout le monde, moi il m'appelle
parfois Djami, mais je sais que c'est parce qu'il le veut, et que
cela rentre dans son rêve voulu ainsi; d'ailleurs il mêle tout et...
_avec art._ Nous sommes au Harrar, nous partons toujours pour Aden,
il faut chercher des chameaux, organiser la caravane; il marche très
facilement avec la nouvelle jambe articulée; nous faisons quelques
tours de promenade sur de beaux mulets richement harnachés; puis il
faut travailler, tenir les écritures, faire des lettres. Vite, vite,
on nous attend, fermons les valises et partons. Pourquoi l'a-t-on
laissé dormir? pourquoi ne l'aidè-je pas à s'habiller? Que dira-t-on
si nous n'arrivons pas aujourd'hui? On ne le croira pas sur parole, on
n'aura plus confiance en lui! Et il se met à pleurer en regrettant ma
maladresse et ma négligence, car je suis toujours avec lui et c'est moi
qui suis chargée de faire tous les préparatifs...»

Je suis un de ceux qui l'ont cru sur parole, un de ceux qui ont eu
confiance en lui.

Juillet 1912.

Paul Claudel.


[1] Premier brouillon: «Quand pour les hommes forts le Christ vient».

[2] _Jean-Arthur Rimbaud, le Poète._ (Mercure de France, édit.).

[3] Dès les plus anciennes pièces de Rimbaud, on trouve des vers comme
ceux-ci:

    _...Où, lentement vainqueur_, il domptera les choses
    Et montera sur tout comme sur un cheval.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Ce que l'on ne sait pas, c'est peut-être terrible!
    (_Le Forgeron._)

[4] Récemment retrouvée par M. Paterne Berrichon et publiée par _la
Nouvelle Revue française_ du 1er octobre 1912.

[5] Lettre du 15 mai 1871 précitée.

[6] Lettre précitée.

[7] «Je ne pouvais pas continuer, je serais devenu fou et puis...
c'était mal». (Paroles à Isabelle Rimbaud). Voir aussi: _Saison en
Enfer._

[8]: «Il voulut voir la vérité, l'heure du désir et de la satisfaction
essentiels. Que ce fût ou non une aberration de piété, il voulut. Il
possédait au moins un assez large pouvoir humain. «Voir tout ce _Conte_
qui illustre le côté destructeur de Rimbaud (_Illuminations_, p. 222).

[9]: 1873: l'année des _Amours jaunes_ et des _Chants de Maldoror._
--C'est ici que Rimbaud a voulu s'arrêter sur la route de Dieu dans
une espèce d'attente suspicieuse. Mais il reste l'Univers «et tout
l'après-midi où ils s'avancèrent du côté des jardins de palmes.»

[10] Ouvrage précité.

[11] «Hélas! je ne tiens plus du tout à la vie et si je vis, je suis
habitué à vivre de fatigue... et à me nourrir de chagrins aussi
véhéments qu'absurdes dans des climats atroces... Puissions-nous jouir
de quelques années de vrai repos dans cette vie; et heureusement que
cette vie est la seule et que cela est évident, _puisqu'on ne peut
s'imaginer une autre oie avec un ennui plus grand que celle-ci!_»
(Aden, 25 mai 1881). Il a touché le fond, du moins il le croit. Cette
région de la Mer Rouge qui finit par fixer Terrant est bien celle de la
terre qui ressemble le plus à l'enfer classique, «l'ancien, celui dont
le Fils de l'Homme ouvrit les portes».

[12] À ce moment elle ignorait tout des livres de son frère. Cette
lettre, adressée à Mme Rimbaud, est datée de l'hôpital de la Conception
28 octobre 1891.

[13] C'est moi qui souligne.



PREMIERS VERS

1870-1872


    SENSATION


    Par les soirs bleus d'été j'irai dans les sentiers,
    Picoté par les blés, fouler l'herbe menue:
    Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds,
    Je laisserai le vent baigner ma tête nue
    Je ne parlerai pas, je ne penserai rien.
    Mais l'amour infini me montera dans l'âme;
    Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
    Par la Nature,--heureux comme avec une femme.



    TÊTE DE FAUNE


    Dans la feuillée, écrin vert taché d'or,
    Dans la feuillée incertaine et fleurie
    De splendides fleurs où le baiser dort,
    Vif et crevant l'exquise broderie,

    Un faune égaré montre ses deux yeux
    Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches:
    Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux,
    Sa lèvre éclate en rires sous les branches.

    Et quand il a fui--tel qu'un écureuil,--
    Son rire tremble encore à chaque feuille,
    Et l'on voit épeuré par un bouvreuil
    Le Baiser d'or du Bois, qui se recueille.



    SONNET


                    Français de soixante-dix,
                    bonapartistes, républicains,
                    souvenez-vous de vos pères
                    en 92...

                             Paul de Gassagnac,
                                       _Le Pays._


    Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize
    Qui, pâles du baiser fort de la liberté,
    Calmes, sous vos sabots brisiez le joug qui pèse
    Sur l'âme et sur le front de toute humanité;

    Hommes extasiés et grands dans la tourmente,
    Vous dont les cœurs sautaient d'amour sous les haillons,
    Ô soldats que la Mort a semés, noble amante,
    Pour les régénérer dans tous les vieux sillons;

    Vous dont le sang lavait toute grandeur salie,
    Morts de Valmy, morts de Fleurus, morts d'Italie,
    Ô million de Christs aux yeux sombres et doux,

    Nous vous laissions dormir avec la République,
    Nous, courbés sous les rois comme sous une trique:
    --Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous!



    LES EFFARÉS


    Noirs dans la neige et dans la brume,
    Au grand soupirail qui s'allume,
          Leurs culs en rond,

    À genoux, cinq petits--misère!--
    Regardent le Boulanger faire
          Le lourd pain blond.

    Ils voient le fort bras blanc qui tourne
    La pâte grise et qui l'enfourne
          Dans un trou clair.

    Ils écoutent le bon pain cuire,
    Le Boulanger au gras sourire
          Grogne un vieil air.

    Ils sont blottis, pas un ne bouge
    Au souffle du soupirail rouge
          Chaud comme un sein.

    Quand, pour quelque médianoche,
    Façonné comme une brioche
    On sort le pain,

    Quand, sous les poutres enfumées,
    Chantent les croûtes parfumées
          Et les grillons,

    Que ce trou chaud souffle la vie,
    Ils ont leur âme si ravie
          Sous leurs haillons,

    Ils se ressentent si bien vivre,
    Les pauvres Jésus pleins de givre,
          Qu'ils sont là tous

    Collant leurs petits museaux roses
    Au treillage, grognant des choses
    Entre les trous,

    Tout bêtes, faisant leurs prières
    Et repliés vers ces lumières
          Du ciel rouvert,

    Si fort, qu'ils crèvent leur culotte
    Et que leur chemise tremblote
          Au vent d'hiver.



    LE DORMEUR DU VAL


    C'est un trou de verdure où chante une rivière
    Accrochant follement aux herbes des haillons
    D'argent, où le soleil, de la montagne fière,
    Luit; c'est un petit val qui mousse de rayons.

    Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue
    Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
    Dort: il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
    Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

    Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
    Sourirait un enfant malade, il fait un somme.
    Nature, berce-le chaudement: il a froid!

    Les parfums ne font pas frissonner sa narine;
    Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
    Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.



    LE BUFFET


    C'est un large buffet sculpté: le chêne sombre,
    Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens.
    Ce buffet est ouvert et verse dans son ombre,
    Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants.

    Tout plein: c'est un fouillis de vieilles vieilleries,
    De linges odorants et jaunes, de chiffons
    De femmes et d'enfants, de dentelles flétries,
    De fichus de grand'mère où sont peints des griffons.

    C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches
    De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
    Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

    Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires!
    Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
    Quand s'ouvrent lentement tes grandes potres noires.



    MA BOHÊME


    Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées.
    Mon paletot aussi devenait idéal.
    J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal:
    Oh là là, que d'amours splendides j'ai rêvées!

    Mon unique culotte avait un large trou.
    Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
    Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
    Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.

    Et je les écoutais, assis au bord des routes,
    Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
    De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;

    Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
    Comme des lyres, je tirais les élastiques
    De mes souliers blessés, un pied contre mon cœur!



    LES DOUANIERS


    Ceux qui disent: Cré Nom, ceux qui disent macache,
    Soldats, marins, débris d'Empire, retraités
    Sont nuls, très nuls devant les soldats des Traités
    Qui tailladent l'azur frontière à grands coups d'hache.

    Pipe aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés,
    Quand l'ombre bave aux bois comme un mufle de vache
    Ils s'en vont, amenant leurs dogues à l'attache,
    Exercer nuitamment leurs terribles gaietés!

    Ils signalent aux lois modernes les faunesses.
    Ils empoignent les Fausts et les Diavolos:
    «Pas de ça, les anciens! Déposez les ballots!»

    --Quand sa sérénité s'approche des jeunesses,
    Le Douanier se tient aux appas contrôlés.
    Enfer aux délinquants que sa paume a frôlés!



    ACCROUPISSEMENTS


    Bien tard, quand il se sent l'estomac écœuré,
    Le frère Calotus, un œil à la lucarne
    D'où le soleil clair comme un chaudron récuré
    Lui darde une migraine et fait son regard darne,
    Déplace dans les draps son ventre de curé.

    Il se démène sous sa couverture grise
    Et descend ses genoux à son ventre tremblant,
    Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise;
    Car il lui faut, le poing à l'anse d'un pot blanc,
    À ses reins largement retrousser sa chemise!

    Or il s'est accroupi, frileux, les doigts de pied
    Repliés, grelottant au clair soleil qui plaque
    Des jaunes de brioche aux vitres de papier;
    Et le nez du bonhomme où s'allume la laque
    Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier.

    * * *

    Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe
    Au ventre; il sent glisser ses cuisses dans le feu,
    Et ses chausses roussir, et s'éteindre sa pipe.
    Quelque chose comme un oiseau remue un peu
    À son ventre serein, comme un morceau de tripe!

    Autour, dort un fouillis de meubles abrutis;
    Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres,
    Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis
    Aux coins noirs; des buffets ont des gueules de chantres
    Qu'entr'ouvre un sommeil plein d'horribles appétits.

    L'écœurante chaleur gorge la chambre étroite.
    Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons;
    Il écoute les poils pousser dans sa peau moite
    Et, parfois, en hoquets fort gravement bouffons
    S'échappe, secouant son escabeau qui boite...

    * * *

    Et le soir, aux rayons de lune qui lui font
    Aux contours du cul des bavures de lumière,
    Une ombre avec détails s'accroupit sur un fond
    De neige rose, ainsi qu'une rose trémière...
    Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.



    LES ASSIS


    Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerdés de bagues
    Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
    Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
    Comme les floraisons lépreuses des vieux murs:

    Ils ont greffé dans des amours épileptiques
    Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
    De leurs chaises; leurs pieds aux barreaux rachitiques
    S'entrelacent pour les matins et pour les soirs!

    Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
    Sentant les soleils vifs percaliser leur peau,
    Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
    Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.

    Et les Sièges leur ont des bontés: culottée
    De brun, la paille cède aux angles de leurs reins;
    L'âme des vieux soleils s'allume emmaillotée
    Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains.

    Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
    Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,
    S'écoutent clapoter des barcarolles tristes,
    Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour.

    Oh! ne les faites pas lever! C'est le naufrage...
    Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
    Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage!
    Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

    Et vous les écoutez cognant leurs têtes chauves
    Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,
    Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves
    Qui vous accrochent l'œil du fond des corridors!

    Puis ils ont une main invisible qui tue...
    Au retour, leur regard filtre ce venin noir
    Qui charge l'œil souffrant de la chienne battue,
    Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.

    Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,
    Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever
    Et, de l'aurore au soir, des grappes d'amygdales
    Sous leurs mentons chétifs s'agitent à crever.

    Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières,
    Ils rêvent sur leurs bras de sièges fécondés,
    De vrais petits amours de chaises en lisières
    Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés;

    Des fleurs d'encre crachant des pollens en virgules
    Les bercent, le long des calices accroupis
    Tels qu'au fil de glaïeuls le vol des libellules,
    --Et leur membre s'agace à des barbes d'épis.



    ORAISON DU SOIR


    Je vis assis, tel qu'un Ange aux mains d'un barbier,
    Empoignant une chope à fortes cannelures,
    L'hypogastre et le col cambrés, une Gambier
    Aux dents, sous les cieux gros d'impalpables voilures.

    Tels que les excréments chauds d'un vieux colombier,
    Mille Rêves en moi font de douces brûlures;
    Puis par instants mon cœur tendre est comme un aubier
    Qu'ensanglante l'or jeune et sombre des coulures.

    Et, quand j'ai ravalé mes Rêves avec soin,
    Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
    Et me recueille pour lâcher l'âcre besoin:

    Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,
    Je pisse vers les cieux bruns très haut et très loin,
    --Avec l'assentiment des grands héliotropes.



    CHANT DE GUERRE PARISIEN


    Le Printemps est évident, car
    Du cœur des Propriétés vertes
    Le vol de Thiers et de Picard
    Tient ses splendeurs grandes ouvertes!

    Ô Mai, quels délirants culs-nus!
    Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,
    Écoutez donc les bienvenus
    Semer les choses printanières!

    Ils ont schako, sabre et tam-tam,
    Non la vieille boîte à bougies;
    Et des yoles qui n'ont jam, jam...
    Fendent le lac aux eaux rougies.

    Plus que jamais nous bambochons,
    Quand arrivent sur nos tanières
    Crouler les jaunes cabochons
    Dans des aubes particulières:

    Thiers et Picard sont des Eros,
    Des enleveurs d'héliotropes;
    Au pétrole ils font des Corots.
    Voici hannetonner leurs tropes...

    Ils sont familiers du Grand Truc...
    Et, couché dans les glaïeuls, Favre
    Fait son cillement aqueduc
    Et ses reniflements à poivre!

    La Grand'Ville a le pavé chaud,
    Malgré vos douches de pétrole;
    Et, décidément, il nous faut
    Vous secouer dans votre rôle...

    Et les Ruraux, qui se prélassent
    Dans de longs accroupissements,
    Entendront des rameaux qui cassent
    Parmi les rouges froissements.



    PARIS SE REPEUPLE


    Ô lâches, la voilà! Dégorgez dans les gares!
    Le soleil essuya de ses poumons ardents
    Les boulevards qu'un soir comblèrent les Barbares,
    Voilà la Cité sainte, assise à l'occident!

    Allez, on préviendra les reflux d'incendie!
    Voilà les quais, voilà les boulevards, voilà
    Les maisons sur l'azur léger qui s'irradie
    Et qu'un soir la rougeur des bombes ébranla!

    Cachez les palais morts dans des niches de planches!
    L'ancien jour effaré rafraîchit vos regards.
    Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches:
    Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards!

    Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,
    Le cri des maisons d'or vous réclame! Volez,
    Mangez! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes
    Qui descend dans la rue: ô buveurs désolés,

    Buvez! Quand la lumière arrive intense et folle,
    Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants,
    Vous n'allez pas baver, sans geste, sans parole,
    Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs?

    Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes!
    Écoutez l'action des stupides hoquets
    Déchirants! Écoutez sauter aux nuits ardentes
    Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais!

    Ô cœurs de saleté, bouches épouvantables,
    Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs!
    Un vin, pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables!
    Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs!

    Ouvrez votre narine aux superbes nausées,
    Trempez de poisons forts les cordes de vos cous,
    Sur vos nuques d'enfants baissant ses mains croisées,
    Le poète vous dit: Ô lâches, soyez fous!

    Parce que vous fouillez le ventre de la Femme,
    Vous craignez d'elle encore une convulsion
    Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme
    Sur sa poitrine, en une horrible pression?

    Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,
    Qu'est-ce que ça peut faire à la putain Paris,
    Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques?
    Elle se secouera de vous, hargneux, pourris;

    Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles,
    Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,
    La rouge courtisane aux seins gros de batailles,
    Loin de votre stupeur, tordra ses poings ardus!...

    Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,
    Paris! quand tu reçus tant de coups de couteau,
    Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires
    Un peu de la bonté du fauve renouveau,

    Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,
    La tête et les deux seins jetés vers L'Avenir
    Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,
    Cité que le Passé sombre pourrait bénir,

    Corps remagnétisé pour les énormes peines,
    Tu rebois donc la vie effroyable, tu sens
    Sourdre le flux des vers livides en tes veines
    Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants!

    Et ce n'est pas mauvais. Les vers, les vers livides
    Ne gêneront pas plus ton souffle de progrès
    Que les stryx n'éteignaient l'œil des Cariatides
    Où des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrés.

    Quoique ce soit affreux de te revoir couverte
    Ainsi; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cité
    Ulcère plus puant à la Nature verte,
    Le poète te dit: Splendide est ta beauté!

    L'orage te sacra suprême poésie;
    L'immense remuement des forces te secourt;
    Ton œuvre bout, la mort gronde. Cité choisie!
    Amasse les strideurs au cœur du clairon sourd.

    Le poète prendra le sanglot des infâmes,
    La haine des forçats, la clameur des maudits,
    Et ses rayons d'amour flagelleront les femmes,
    Ses strophes bondiront: Voilà! voilà! bandits!

    --Société, tout est rétabli: les orgies
    Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars,
    Et les gaz en délire, aux murailles rougies,
    Flambent sinistrement vers les azurs blafards!



    LES PAUVRES À L'ÉGLISE


    Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église
    Qu'attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux
    Vers le chœur ruisselant d'orrie et la maîtrise
    Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux;

    Comme un parfum de pain humant l'odeur de cire,
    Heureux, humiliés comme des chiens battus,
    Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,
    Tendent leurs oremus risibles et têtus.

    Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses
    Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir!
    Elles bercent, tordus dans d'étranges pelisses,
    Des espèces d'enfants qui pleurent à mourir.

    Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,
    Une prière aux yeux et ne priant jamais,
    Regardent parader mauvaisement un groupe
    De gamines avec leurs chapeaux déformés.

    Dehors, le froid, la faim, et puis l'homme en ribote.
    C'est bon. Encore une heure; après, les maux sans nom!
    --Cependant alentour geint, nazille, chuchotte
    Une collection de vieilles à fanons.

    Ces effarés y sont et ces épileptiques,
    Dont on se détournait hier aux carrefours,
    Et, fringalant du nez dans des missels antiques,
    Ces aveugles qu'un chien introduit dans les cours;

    Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,
    Récitent la complainte infinie à Jésus
    Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,
    Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,

    Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies,
    Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants;
    Et l'oraison fleurit d'expressions choisies,
    Et les mysticités prennent des tons pressants,

    Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie
    Banals, sourires verts, les Dames des quartiers
    Distingués,--ô Jésus!--les malades du foie
    Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.



    LES POÈTES DE SEPT ANS


    Et la Mère, fermant le livre du devoir,
    S'en allait satisfaite et très fière, sans voir,
    Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences,
    L'âme de son enfant livrée aux répugnances.

    Tout le jour, il suait d'obéissance; très
    Intelligent; pourtant des tics noirs, quelques traits
    Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies.
    Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies,

    En passant il tirait la langue, les deux poings
    À l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.
    Une porte s'ouvrait sur le soir: à la lampe
    On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,
    Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été
    Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
    À se renfermer dans la fraîcheur des latrines:
    Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.

    Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet,
    Derrière la maison, en hiver, s'illunait:
    Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne
    Et pour des visions écrasant son œil darne,
    Il écoutait grouiller les galeux espaliers.
    Pitié! Ces enfants seuls étaient ses familiers
    Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue,
    Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue
    Sous des habits puant la foire et tout vieillots,
    Conversaient avec la douceur des idiots.
    Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes,
    Sa mère s'effrayait, les tendresses profondes
    De l'enfant se jetaient sur cet étonnement:
    C'était bon, Elle avait le bleu regard,--qui ment!

    À sept ans, il faisait des romans sur la vie
    Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
    Forêts, soleils, rives, savanes! Il s'aidait
    De journaux illustrés où, rouge, il regardait
    Des Espagnoles rire et des Italiennes.
    Quand venait, l'œil brun, folle, en robe d'indiennes,
    --Huit ans,--la fille des ouvriers d'à côté,
    La petite brutale, et qu'elle avait sauté,
    Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,
    Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses,
    Car elle ne portait jamais de pantalons,
    Et, par elle meurtri des poings et des talons,
    Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.

    Il craignait les blafards dimanches de décembre,
    Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou,
    Il lisait une Bible à la tranche vert-chou.
    Des rêves l'oppressaient, chaque nuit, dans l'alcove.
    Il n'aimait pas Dieu, mais les hommes qu'au soir fauve
    Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg
    Où les crieurs, en trois roulements de tambour,
    Font autour des édits rire et gronder les foules.
    Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles
    Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or,
    Font leur remuement calme et prennent leur essor.

    Et comme il savourait surtout les sombres choses,
    Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
    Haute et bleue, âcrement prise d'humidité,
    Il lisait son roman sans cesse médité
    Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
    De fleurs de chair au bois sidéral déployées,
    --Vertige, écroulements, déroutes et pitié!--
    Tandis que se faisait la rumeur du quartier
    En bas, seul et couché sur des pièces de toile
    Écrue et pressentant violemment la voile!...



    LE CŒUR VOLÉ


    Mon triste cœur bave à la poupe,
    Mon cœur couvert de caporal:
    Ils y lancent des jets de soupe,
    Mon triste cœur bave à la poupe:
    Sous les quolibets de la troupe
    Qui pousse un rire général,
    Mon triste cœur bave à la poupe,
    Mon cœur couvert de caporal!

    Ithyphalliques et pioupiesques,
    Leurs quolibets l'ont dépravé!
    Au gouvernail on voit des fresques
    Ithyphalliques et pioupiesques.
    Ô flots abracadabrantesques,
    Prenez mon cœur, qu'il soit lavé:
    Ithyphalliques et pioupiesques
    Leurs quolibets l'ont dépravé!

    Quand ils auront tari leurs chiques
    Comment agir, ô cœur volé?
    Ce seront des hoquets bachiques
    Quand ils auront tari leurs chiques,
    J'aurai des sursauts stomachiques,
    Moi, si mon cœur est ravalé:
    Quand ils auront tari leurs chiques
    Comment agir, ô cœur volé?



    LES SŒURS DE CHARITÉ


    Le jeune homme dont l'œil est brillant, la peau brune,
    Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu
    Et qu'eût, le front cerdé de cuivre, sous la lune,
    Adoré, dans la Perse, un génie inconnu,

    Impétueux avec des douceurs virginales
    Et noires, fier de ses premiers entêtements,
    Pareil aux jeunes mers, pleurs de nuits estivales
    Qui se retournent sur des lits de diamants;

    Le jeune homme, devant les laideurs de ce monde,
    Tressaille dans son cœur, largement irrité,
    Et, plein d'une blessure éternelle et profonde,
    Se prend à désirer sa sœur de charité.

    Mais, ô Femme, monceau d'entrailles, pitié douce,
    Tu n'es jamais la Sœur de charité, jamais!
    Ni regard noir, ni ventre où dort une ombre rousse,
    Ni doigts légers, ni seins splendidement formés.

    Aveugle irréveillée aux immenses prunelles,
    Tout notre embrassement n'est qu'une question:
    C'est toi qui pends à nous, porteuse de mamelles,
    Nous te berçons, charmante et grave Passion.

    Tes haines, tes torpeurs fixes, tes défaillances,
    Et les brutalités souffertes autrefois,
    Tu nous rends tout, ô Nuit pourtant sans malveillances,
    Comme un excès de sang épanché tous les mois.

    * * *

    Quand la femme portée un instant l'épouvante,
    Amour, appel de vie et chanson d'action,
    Viennent la Muse verte et la Justice ardente
    Le déchirer de leur auguste obsession!

    Ah! sans cesse altéré des splendeurs et des calmes,
    Délaissé des deux Sœurs implacables, geignant
    Avec tendresse après la science aux bras almes,
    Il porte à la nature en fleur son front saignant.

    Mais la noire alchimie et les saintes études
    Répugnent au blessé, sombre savant d'orgueil;
    Il sent marcher sur lui d'atroces solitudes.
    Alors, et toujours beau, sans dégoût du cercueil,

    Qu'il croie aux vastes fins, Rêves ou Promenades
    Immenses à travers les nuits de Vérité,
    Et t'appelle en son âme et ses membres malades,
    Ô Mort mystérieuse, ô sœur de charité!



    LES PREMIÈRES COMMUNIONS


    I

    Vraiment c'est bête, ces églises de villages
    Où quinze laids marmots encrassant les piliers
    Écoutent, grasseyant les divins babillages,
    Un noir grotesque dont fermentent les souliers:
    Mais le soleil éveille à travers les feuillages,
    Les vieilles couleurs des vitraux irréguliers.

    La pierre sent toujours la terre maternelle:
    Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux
    Dans la campagne en rut qui frémit solennelle,
    Portant près des blés lourds, dans les sentiers ocreux,
    Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle,
    Des nœuds de mûriers noirs et de rosiers fuireux.

    Tous les cent ans, on rend ces granges respectables
    Par un badigeon d'eau bleue et de lait caillé:
    Si des mysticités grotesques sont notables
    Près de la Notre-Dame ou du Saint empaillé,
    Des mouches sentant bon l'auberge et les étables
    Se gorgent de cire au plancher ensoleillé.

    L'enfant se doit surtout à la maison, famille
    Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants:
    Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille
    Où le prêtre du Christ plaqua ses doigts puissants.
    On paie au Prêtre un toit ombré d'une charmille
    Pour qu'il laisse au soleil tous ces fronts brunissants.

    Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes,
    Sous le Napoléon ou le Petit Tambour
    Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes
    Tirent la langue avec un excessif amour
    Et que joindront, aux jours de science, deux cartes:
    Ces seuls doux souvenirs leur restent du grand Jour.

    Les filles vont toujours à l'église, contentes
    De s'entendre appeler garces par les garçons
    Qui font du genre, après messe ou vêpres chantantes;
    Eux qui sont destinés au chic des garnisons,
    Ils narguent au café les maisons importantes,
    Blousés neuf, et gueulant d'effroyables chansons.

    Cependant le Curé choisit pour les enfances
    Des dessins; dans son clos, les vêpres dites, quand
    L'air s'emplit du lointain nasillement des danses,
    Il se sent, en dépit des célestes défenses,
    Les doigts de pied ravis et le mollet marquant...
    --La Nuit vient, noir pirate aux cieux d'or débarquant.


    II

    Le Prêtre a distingué parmi les catéchistes,
    Congrégés des Faubourgs ou des Riches Quartiers,
    Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes,
    Front jaune. Les parents semblent de doux portiers.
    «Au grand Jour, le marquant parmi les Catéchistes,
    Dieu fera sur ce front neiger ses bénitiers.»


    III

    La veille du grand Jour, l'enfant se fait malade.
    Mieux qu'à l'Église haute aux funèbres rumeurs,
    D'abord le frisson vient,--le lit n'étant pas fade,--
    Un frisson surhumain qui retourne: «Je meurs...»

    Et, comme un vol d'amour fait à ses sœurs stupides,
    Elle compte, abattue et les mains sur son cœur,
    Les Anges, les Jésus et ses Vierges nitides,
    Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur.

    Adonaï!...--Dans les terminaisons latines,
    Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils
    Et, tachés du sang pur des célestes poitrines,
    De grands linges neigeux tombent sur les soleils!--

    Pour ses virginités présentes et futures
    Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission,
    Mais plus que les lys d'eau, plus que les confitures,
    Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion!


    IV

    Puis la Vierge n'est plus que la vierge du livre:
    Les mystiques élans se cassent quelquefois...
    Et vient la pauvreté des images, que cuivre
    L'ennui, l'enluminure atroce et les vieux bois;

    Des curiosités vaguement impudiques
    Épouvantent le rêve aux chastes bleuités,
    Qui s'est surpris autour des célestes tuniques,
    Du linge dont Jésus voile ses nudités.

    Elle veut, elle veut, pourtant, l'âme en détresse,
    Le front dans l'oreiller creusé par les cris sourds,
    Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse,
    Et bave...--L'ombre emplit les maisons et les cours.

    Et l'enfant ne peut plus. Elle s'agite, cambre
    Les reins et d'une main ouvre le rideau bleu
    Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre
    Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu...


    V

    À son réveil,--minuit,--la fenêtre était blanche
    Devant le sommeil bleu des rideaux illunés;
    La vision la prit des candeurs du dimanche.
    Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez.

    Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse
    Pour savourer en Dieu son amour revenant,
    Elle eut soif de la nuit où s'exalte et s'abaisse
    Le cœur, sous l'œil des cieux doux, en les devinant;

    De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne
    Tous les jeunes émois de ses silences gris;
    Elle eut soif de la nuit forte où le cœur qui saigne
    Écoule sans témoin sa révolte sans cris.

    Et faisant la victime et la petite épouse,
    Son étoile la vit, une chandelle aux doigts,
    Descendre dans la cour où séchait une blouse,
    Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.


    VI

    Elle passa sa nuit sainte dans des latrines.
    Vers la chandelle, aux trous du toit coulait l'air blanc,
    Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines,
    En deçà d'une cour voisine, s'écroulant.

    La lucarne faisait un cœur de lueur vive
    Dans la cour où les cieux bas plaquaient d'ors vermeils
    Les vitres; les pavés puant l'eau de lessive
    Souffraient l'ombre des murs bondés de noirs sommeils...


    VII

    Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes,
    Et ce qui lui viendra de haine, ô sales fous
    Dont le travail divin déforme encor les mondes,
    Quand la lèpre à la fin mangera ce corps doux?...


    VIII

    Et quand, ayant rentré tous ces nœuds d'hystéries,
    Elle verra, sous les tristesses du bonheur,
    L'amant rêver au blanc million des Maries,
    Au matin de la nuit d'amour, avec douleur:

    «Sais-tu que je t'ai fait mourir? J'ai pris ta bouche,
    Ton cœur, tout ce qu'on a, tout ce que vous avez;
    Et moi, je suis malade: oh! je veux qu'on me couche
    Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés!

    «J'étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines;
    Il me bonda jusqu'à la gorge de dégoûts!
    Tu baisais mes cheveux profonds comme des laines,
    Et je me laissais faire... Ah! va, c'est bon pour vous,

    «Hommes! qui songez peu que la plus amoureuse
    Est, sous sa conscience aux ignobles terreurs,
    La plus prostituée et la plus douloureuse
    Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs!

    «Car ma Communion première est bien passée.
    Tes baisers, je ne puis jamais les avoir sus:
    Et mon cœur et ma chair par ta chair embrassée
    Fourmillent du baiser putride de Jésus!»


    IX

    Alors, l'âme pourrie et l'âme désolée
    Sentiront ruisseler tes malédictions:
    --Ils avaient couché sur ta Haine inviolée,
    Échappés, pour la mort, des justes passions,

    Christ! ô Christ, éternel voleur des énergies,
    Dieu qui pour deux mille ans vouas à ta pâleur,
    Cloués au sol, de honte et de céphalalgies,
    Ou renversés, les fronts des Femmes de douleur.



    BATEAU IVRE


    Comme je descendais des Fleuves impassibles,
    Je ne me sentis plus guidé par les haleurs:
    Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
    Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

    J'étais insoucieux de tous les équipages,
    Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
    Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
    Les fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

    Dans les clapotements furieux des marées,
    Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
    Je courus! et les Péninsules démarrées
    N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

    La tempête a béni mes éveils maritimes.
    Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
    Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
    Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots.

    Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,
    L'eau verte pénétra ma coque de sapin
    Et des taches de vins bleus et des vomissures
    Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

    Et, dès lors, je me suis baigné dans le poème
    De la mer infusé d'astres et lactescent,
    Dévorant les azurs verts où, flottaison blême
    Et ravie, un noyé pensif, parfois, descend;

    Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
    Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
    Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres,
    Fermentent les rousseurs amères de l'amour!

    Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
    Et les ressacs et les courants; je sais le soir,
    L'aube,exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
    Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir.

    J'ai vu le soleil bas taché d'horreurs mystiques
    Illuminant de longs figements violets,
    Pareils à des acteurs de drames très antiques,
    Les flots roulant au loin leurs frissons de volets.

    J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
    Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur,
    La circulation des sèves inouïes
    Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.

    J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
    Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
    Sans songer que les pieds lumineux des Maries
    Pussent forcer le mufïle aux Océans poussifs.

    J'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides
    Mêlant aux fleurs des yeux de panthères aux peaux
    D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,
    Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux.

    J'ai vu fermenter les marais, énormes masses
    Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan,
    Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces
    Et les lointains vers les gouffres cataractant!

    Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises,
    Échouages hideux au fond des golfes bruns
    Où les serpents géants dévorés des punaises
    Choient des arbres tordus avec de noirs parfums!

    J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
    Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
    Des écumes de fleurs ont béni mes dérades,
    Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

    Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
    La mer, dont le sanglot faisait mon roulis doux,
    Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes,
    Et je restais ainsi qu'une femme à genoux,

    Presqu'île ballottant sur mes bords les querelles
    Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds,
    Et je voguais lorsqu'à travers mes liens frêles
    Des noyés descendaient dormir à reculons...

    Or, moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
    Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
    Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
    N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau,

    Libre, fumant, monté de brumes violettes,
    Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
    Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
    Des lichens de soleil et des morves d'azur,

    Qui courais taché de lunules électriques,
    Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
    Quand les Juillets faisaient crouler à coups de triques
    Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs,

    Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
    Le rut des Béhémots et des Maelstroms épais,
    Fileur éternel des immobilités bleues,
    Je regrette l'Europe aux anciens parapets.

    J'ai vu des archipels sidéraux! et des îles
    Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur:
    Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles,
    Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur?

    Mais, vrai, j'ai trop pleuré. Les aubes sont navrantes,
    Toute lune est atroce et tout soleil amer.
    L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
    Oh! que ma quille éclate! Oh! que j'aille à la mer!

    Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
    Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
    Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche
    Un bateau frêle comme un papillon de mai.

    Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
    Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
    Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
    Ni nager sous les yeux horribles des pontons!



    LES CHERCHEUSES DE POUX


    Quand le front de l'enfant, plein de rouges tourmentes,
    Implore l'essaim blanc des rêves indistincts,
    Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes
    Avec de frêles doigts aux ongles argentins.

    Elles assoient l'enfant auprès d'une croisée
    Grande ouverte où l'air bleu baigne un fouillis de fleurs
    Et, dans ses lourds cheveux où tombe la rosée,
    Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.

    Il écoute chanter leurs haleines craintives
    Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés
    Et qu'interrompt parfois un sifflement, salives
    Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.

    Il entend leurs cils noirs battant sous les silences
    Parfumés; et leurs doigts électriques et doux
    Font crépiter, parmi ses grises indolences,
    Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.

    Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,
    Soupir d'harmonica qui pourrait délirer:
    L'enfant se sent, selon la lenteur des caresses,
    Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.



    VOYELLES


    A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
    Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
    A, noir corset velu des mouches éclatantes
    Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,

    Golfe d'ombre; E, candeur des vapeurs et des tentes,
    Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles;
    I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
    Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

    U, cycles, vibrements divins des mers virides,
    Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
    Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux;

    O, suprême clairon plein de strideurs étranges,
    Silences traversés des Mondes et des Anges:
    --O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux!



    QUATRAIN


    L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles,
    L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins;
    La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles,
    Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain...



    LES CORBEAUX


    Seigneur, quand froide est la prairie,
    Quand dans les hameaux abattus
    Les longs angélus se sont tus
    Sur la nature défleurie,
    Faites s'abattre des grands cieux
    Les chers corbeaux délicieux.

    Armée étrange aux cris sévères,
    Les vents froids attaquent vos nids!
    Vous, le long des fleuves jaunis,
    Sur les routes aux vieux calvaires,
    Sur les fossés et sur les trous,
    Dispersez-vous, ralliez-vous!

    Par milliers, sur les champs de France
    Où dorment les morts d'avant-hier,
    Tournoyez, n'est-ce pas? l'hiver,
    Pour que chaque passant repense.
    Sois donc le crieur du devoir,
    Ô notre funèbre oiseau noir!

    Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
    Mât perdu dans le soir charmé,
    Laissez les fauvettes de mai
    Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne,
    Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir,
    La défaite sans avenir!



LES DÉSERTS DE L'AMOUR

(FRAGMENTS)

1871



AVERTISSEMENT

Ces écritures-ci sont d'un jeune, tout jeune _homme_, dont la vie s'est
développée n'importe où; sans mère, sans pays, insoucieux de tout ce
qu'on connaît, fuyant toute force morale, comme furent déjà plusieurs
pitoyables jeunes hommes. Mais, lui, si ennuyé et si troublé, qu'il
ne fit que s'amener à la mort comme à une pudeur terrible et fatale.
N'ayant pas aimé de femmes,--quoique plein de sang!--il eut son âme et
son cœur, toute sa force, élevés en des erreurs étranges et tristes.
Des rêves suivants,--ses amours!--qui lui vinrent dans ses lits ou dans
les rues, et de leur suite et de leur fin, de douces considérations
religieuses se dégagent peut-être. Se rappellera-t-on le sommeil
continu des Mahométans légendaires,--braves pourtant et circoncis!
Mais, cette bizarre souffrance possédant une autorité inquiétante, il
faut sincèrement désirer que cette Âme, égarée parmi nous tous, et qui
veut la mort, ce semble, rencontre en cet instant-là des consolations
sérieuses, et soit digne.



1

Cette fois, c'est la Femme que j'ai vue dans la Ville, et à qui j'ai
parlé et qui me parle.

J'étais dans une chambre, sans lumière. On vint me dire qu'elle était
chez moi: et je la vis dans mon lit, toute à moi, sans lumière! Je fus
très ému, et beaucoup parce que c'était la maison de famille: aussi une
détresse me prit! J'étais en haillons, moi, et elle, mondaine qui se
donnait: il lui fallait s'en aller! Une détresse sans nom: je la pris,
et la laissai tomber hors du lit, presque nue; et, dans ma faiblesse
indicible, je tombai sur elle et me traînai avec elle parmi les tapis,
sans lumière! La lampe de la famille rougissait l'une après l'autre les
chambres voisines. Alors, la femme disparut. Je versai plus de larmes
que Dieu n'en a pu jamais demander.

Je sortis dans la ville sans fin. Ô fatigue! Noyé dans la nuit sourde
et dans la fuite du bonheur. C'était comme une nuit d'hiver, avec une
neige pour étouffer le monde décidément. Les amis, auxquels je criais:
où reste-t-elle, répondaient faussement. Je fus devant les vitrages
de là où elle va tous les soirs: je courais dans un jardin enseveli.
On m'a repoussé. Je pleurais énormément, à tout cela. Enfin, je suis
descendu dans un lieu plein de poussière, et, assis sur des charpentes,
j'ai laissé finir toutes les larmes de mon corps avec cette nuit.--Et
mon épuisement me revenait pourtant toujours.

J'ai compris qu'Elle était à sa vie de tous les jours; et que le tour
de bonté serait plus long à se reproduire qu'une étoile. Elle n'est pas
revenue, et ne reviendra jamais, l'Adorable qui s'était rendue chez
moi,--ce que je n'aurais jamais présumé. Vrai, cette fois j'ai pleuré
plus que tous les enfants du monde.


2

C'est, certes, la même campagne. La même maison rustique de mes
parents: la salle même où les dessus de portes sont des bergeries
roussies, avec des armes et des lions. Au dîner, il y a un salon avec
des bougies et des vins et des boiseries antiques. La table à manger
est très grande. Les servantes! elles étaient plusieurs, autant que
je m'en suis souvenu.--Il y avait là un de mes jeunes amis anciens,
prêtre et vêtu en prêtre; maintenant: c'était pour être plus libre. Je
me souviens de sa chambre de pourpre, à vitres de papier jaune: et ses
livres, cachés, qui avaient trempé dans l'océan!

Moi, j'étais abandonné, dans cette maison de campagne sans fin: lisant
dans la cuisine, séchant la boue de mes habits devant les hôtes, aux
conversations du salon: ému jusqu'à la mort par le murmure du lait du
matin et de la nuit du siècle dernier.

J'étais dans une chambre très sombre: que faisais-je? Une servante
vint près de moi: je puis dire que c'était un petit chien: quoiqu'elle
fût belle, et d'une noblesse maternelle inexprimable pour moi: pure,
connue, toute charmante! Elle me pinça le bras.

Je ne me rappelle même plus bien sa figure: ce n'est pas pour me
rappeler son bras, dont je roulai la peau dans mes deux doigts; ni sa
bouche, que la mienne saisit comme une petite vague désespérée, minant
sans fin quelque chose. Je la renversai dans une corbeille de coussins
et de toiles de navire, en un coin noir. Je ne me rappelle plus que son
pantalon à dentelles blanches.

Puis, ô désespoir, la cloison devint vaguement l'ombre des arbres, et
je me suis abîmé sous la tristesse amoureuse de la nuit.

 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .



LES ILLUMINATIONS

1872-1873



VERS NOUVEAUX ET CHANSONS


    VERTIGE


    Qu'est-ce pour nous, mon cœur, que les nappes de sang
    Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
    De rage, sanglots de tout enfer renversant
    Tout ordre; et l'Aquilon encor sur les débris;

    Et toute vengeance?--Rien!... Mais si, toute encore,
    Nous la voulons! Industriels, princes, sénats:
    Périssez! Puissance, justice, histoire: à bas!
    Ça nous est dû. Le sang! le sang! la flamme d'or!

    Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur.
    Mon esprit! tournons dans la morsure: Ah! passez,
    Républiques de ce monde! Des empereurs,
    Des régiments, des colons, des peuples: assez!

    Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
    Que nous et ceux que nous nous imaginons frères?
    À nous, romanesques amis: ça va nous plaire.
    Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux!

    Europe, Asie, Amérique, disparaissez.
    Notre marche vengeresse a tout occupé,
    Cités et campagnes!--Nous serons écrasés!
    Les volcans sauteront! Et l'Océan frappé...

    Oh! mes amis!--Mon cœur, c'est sûr, ils sont des frères!
    Noirs inconnus, si nous allions! Allons! allons!
    Ô malheur! je me sens frémir, la vieille terre,
    Sur moi de plus en plus à vous! la terre fond.


    ***

    (Ce n'est rien: j'y suis; j'y suis toujours.)



    SILENCE


    Entends comme brame
    près des acacias,
    en avril, la rame
    viride du bois!

    Dans sa vapeur nette,
    vers Phœbé! tu vois
    s'agiter la tête
    de saints d'autrefois...

    Loin des claires meules
    des caps, des beaux toits,
    ces chers Anciens veulent
    ce philtre sournois...

    Or, ni fériale
    ni astrale! n'est
    la brume qu'exhale
    ce nocturne effet.

    Néanmoins ils restent,
    --Sicile, Allemagne,--
    dans ce brouillard triste
    et blêmi, justement!



    LARME

    Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
    Je buvais accroupi dans quelque bruyère
    Entourée de tendres bois de noisetiers,
    Par un brouillard d'après-midi tiède et vert.

    Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
    Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert:
    Que tirais-je à la gourde de colocase?
    Quelque liqueur d'or, fade et qui fait suer.

    Tel, j'eusse été mauvaise enseigne d'auberge.
    Puis l'orage changea le ciel, jusqu'au soir.
    Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches,
    Des colonnades sous la nuit bleue, des gares.

    L'eau des bois se perdait sur des sables vierges,
    Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares...
    Or! tel qu'un pêcheur d'or ou de coquillages,
    Dire que je n'ai pas eu souci de boire!



    LA RIVIÈRE DE CASSIS


    La Rivière de Cassis roule ignorée
          En des vaux étranges:
    La voix de cent corbeaux raccompagne, vraie
          Et bonne voix d'anges:
    Avec les grands mouvements des sapinaies
          Quand plusieurs vents plongent.

    Tout roule avec des mystères révoltants
          De campagnes d'anciens temps:
    De donjons visités, de parcs importants:
          C'est en ces Lords qu'on entend
    Les passions mortes des chevaliers errants:
          Mais que salubre est le vent!

    Que le piéton regarde à ces clairevoies:
          Il ira plus courageux.
    Soldats des forêts que le Seigneur envoie,
          Chers corbeaux délicieux!
    Faites fuir d'ici le paysan matois
          Qui trinque d'un moignon vieux.



    BONNE PENSÉE DU MATIN


      À quatre heures du matin l'été
      le sommeil d'amour dure encore
      sous les bosquets l'aube évapore
          l'odeur du soir fêté

      Or là-bas dans l'immense chantier
      vers le soleil des Hespérides
      en bras de chemise les charpentiers
          déjà s'agitent

      Dans leur désert de mousse tranquilles
      ils préparent les lambris précieux
      où la richesse de la ville
          rira sous de faux cieux

      Ô pour ces ouvriers charmants
      sujets d'un roi de Babylone
      Vénus! laisse un peu les amants
          dont l'âme est en couronne

          Ô Reine des Bergers
      porte aux travailleurs l'eau de vie
      pour que leurs forces soient en paix
    en attendant le bain dans la mer à midi.



    MICHEL ET CHRISTINE


    Zut alors, si le soleil quitte ces bords!
    Fuis, clair déluge! Voici l'ombre des routes.
    Dans les saules, dans la vieille cour d'honneur,
    L'orage d'abord jette ses larges gouttes.

    Ô cent agneaux, de l'idylle soldats blonds,
    Des aqueducs, des bruyères amaigries,
    Fuyez! Plaine, déserts, prairies, horizons
    Sont à la toilette rouge de l'orage!

    Chien noir, brun pasteur dont le manteau s'engouffre,
    Fuyez l'heure des éclairs supérieurs;
    Blond troupeau, quand voici nager ombre et soufre,
    Tâchez de descendre à des retraits meilleurs.

    Mais moi, Seigneur! voici que mon esprit vole
    Après les cieux glacés de rouge, sous les
    Nuages célestes qui courent et volent
    Sur cent Solognes longues comme un railway.

    Voilà mille loups, mille graines sauvages
    Qu'emporte, non sans aimer les liserons,
    Cette religieuse après-midi d'orage
    Sur l'Europe ancienne où cent hordes iront!

    Après, le clair de lune! Partout la lande,
    Rougis et leurs fronts aux cieux noirs, les guerriers
    Chevauchent lentement leurs pâles coursiers!
    Les cailloux sonnent sous cette fière bande!

    --Et verrai-je le bois jaune et le val clair,
    L'Épouse aux yeux bleus, l'homme au front rouge, ô Gaule,
    Et le blanc Agneau Pascal, à leurs pieds chers,
    --Michel et Christine,--et Christ!--fin de l'Idylle.



    COMÉDIE DE LA SOIF


    I

    LES PARENTS

          Nous sommes tes Grands Parents,
                  Les Grands!
          Couverts des froides sueurs
          De la lune et des verdures.
          Nos vins secs avaient du cœur!
          Au soleil sans imposturev
          Que faut-il à l'homme? boire.


    MOI.--Mourir aux fleuves barbares.

          Nous sommes tes Grands Parents
                  Des champs.
          L'eau est au fond des osiers:
          Vois le courant du fossé
          Autour du château mouillé.
          Descendons en nos celliers;
          Après, le cidre et le lait.

    MOI.--Aller où boivent les vaches.

          Nous sommes tes Grands Parents;
                  Tiens, prends
          Les liqueurs dans nos armoires.
          Le Thé, le Café, si rares,
          Frémissent dans les bouilloires.
          --Vois les images, les fleurs.
          Nous rentrons du cimetière.

    MOI.--Ah! tarir toutes les urnes!



    II

    L'ESPRIT

          Éternelles Ondines,
            Divisez l'eau fine.

          Vénus, sœur de l'azur.
            Émeus le flot pur.

          Juifs errants de Norwège,
            Dites-moi la neige.

          Anciens exilés chers,
            Dites-moi la mer.


    MOI.--Non, plus ces boissons pures,
            Ces fleurs d'eau pour verres,
          Légendes ni figures
            Ne me désaltèrent.

          Chansonnier, ta filleule
            C'est ma soif si folle,
          Hydre intime sans gueules
            Qui mine et désole.



    III

    LES AMIS

          Viens, les Vins vont aux plages,
          Et les flots par millions!
          Vois le Bitter sauvage
          Rouler du haut des monts!

          Gagnons, pèlerins sages,
          L'Absinthe aux verts piliers...

    MOI.--Plus ces paysages.
          Qu'est l'ivresse, Amis?

          J'aime autant, mieux même,
          Pourrir dans l'étang,
          Sous l'affreuse crème,
          Près des bois flottants.



    IV

    LE PAUVRE SONGE

    Peut-être un Soir m'attend
    Où je boirai tranquille
    En quelque vieille Ville,
    Et mourrai plus content:
    Puisque je suis patient!

    Si mon mal se résigne,
    Si jamais j'ai quelque or,
    Choisirai-je le Nord
    Ou le Pays des Vignes?...
    --Ah, songer est indigne,

    Puisque c'est pure perte!
    Et si je redeviens
    Le voyageur ancien,
    Jamais l'auberge verte
    Ne peut bien m'être ouverte.



    V

    CONCLUSION

    Les pigeons qui tremblent dans la prairie.
    Le gibier, qui court et qui voit la nuit,
    Les bêtes des eaux, la bête asservie,
    Les derniers papillons!... ont soif aussi.

    Mais fondre où fond ce nuage sans guide,
    --Oh! favorisé de ce qui est frais!
    Expirer en ces violettes humides
    Dont les aurores chargent ces forêts?



    HONTE


    Tant que la lame n'aura
    Pas coupé cette cervelle,
    Ce paquet blanc, vert et gras
    À vapeur jamais nouvelle...

    (Ah! Lui, devrait couper son
    Nez, sa lèvre, ses oreilles,
    Son ventre! et faire abandon
    De ses jambes! ô merveille!)

    Mais, non; vrai, je crois que tant
    Que pour sa tête la lame,
    Que les cailloux pour son flanc,
    Que pour ses boyaux la flamme

    N'auront pas agi, l'enfant
    Gêneur, la si sotte bête,
    Ne doit cesser un instant
    De ruser et d'être traître

    Comme un chat des Monts-Rocheux,
    D'empuantir toutes sphères!
    --Qu'à sa mort pourtant, mon Dieu!
    S'élève quelque prière...



    MÉMOIRE


    I

    L'eau claire: comme le sel des larmes d'enfance;
    l'assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes;
    la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes
    sous les murs dont quelque pucelle eut la défense;

    l'ébat des anges;--non... le courant d'or en marche
    meut ses bras, noirs et lourds et frais surtout, d'herbe. Elle,
    sombre, avant le Ciel bleu pour ciel de lit, appelle
    pour rideaux l'ombre de la colline et de l'arche.


    II

    Eh! l'humide carreau tend ses bouillons limpides!
    l'eau meuble d'or pâle et sans fond les couches prêtes.
    Les robes vertes et déteintes des fillettes
    font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brides.

    Plus jaune qu'un louis, pure et chaude paupière,
    le souci d'eau--ta foi conjugale, ô l'Épouse!--
    au midi prompt, de son terne miroir, jalouse
    au gris ciel de chaleur la Sphère rose et chère.


    III

    Madame se tient trop debout dans la prairie
    prochaine où neigent les fils du travail; l'ombrelle
    aux doigts; foulant l'ombelle; trop fière pour elle
    des enfants lisant dans la verdure fleurie

    leur livre de maroquin rouge! Hélas, Lui, comme
    mille anges blancs qui se séparent sur la route,
    s'éloigne par delà la montagne! Elle, toute
    froide, et noire, court! après le départ de l'homme!


    IV

    Regrets des bras épais et jeunes d'herbe pure!
    Or des lunes d'avril au cœur du saint lit! Joie
    des chantiers riverains à l'abandon, en proie
    aux soirs d'août qui faisaient germer ces pourritures!

    Qu'Elle pleure à présent sous les remparts! l'haleine
    des peupliers d'en haut est pour la seule brise.
    Puis, c'est la nappe, sans reflets, sans source, grise:
    un vieux, dragueur, dans sa barque immobile, peine.


    V

    Jouet de cet œil d'eau morne, Je n'y puis prendre,
    ô canot immobile! oh! bras trop courts! ni l'une
    ni l'autre fleur: ni la jaune qui m'importune,
    là; ni la bleue, amis, à l'eau couleur de cendre.

    Ah! la poudre des saules qu'une aile secoue!
    les roses des roseaux dès longtemps dévorées!
    Mon canot, toujours fixe; et sa chaîne tirée
    au fond de cet œil d'eau sans bords,--à quelle boue?



    JEUNE MÉNAGE


    La chambre est ouverte au ciel bleu turquin;
    Pas de place: des coffrets et des huches!
    Dehors le mur est plein d'aristoloches
    Où vibrent les gencives des lutins.

    Que ce sont bien intrigues de génies,
    Cette dépense et ces désordres vains!
    C'est la fée africaine qui fournit
    La mûre, et les résilles dans les coins.

    Plusieurs entrent, marraines mécontentes,
    En pans de lumière dans les buffets,
    Puis y restent! le ménage s'absente
    Peu sérieusement, et rien ne se fait.

    Le marié, a le vent qui le floue
    Pendant son absence, ici, tout le temps.
    Même des esprits des eaux, malfaisants,
    Entrent vaguer aux sphères de l'alcôve.

    La nuit, l'amie oh! la lune de miel
    Cueillera leur sourire et remplira
    De mille bandeaux de cuivre le ciel.
    Puis ils auront affaire au malin rat.

    --S'il n'arrive pas un feu follet blême,
    Comme un coup de fusil, après des vêpres.
    --Ô spectres saints et blancs de Bethléem,
    Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre!



    PATIENCE

                    _D'un été._


    Aux branches claires des tilleuls
    Meurt un maladif hallali.
    Mais des chansons spirituelles
    Voltigent partout les groseilles.
    Que notre sang rie en nos veines,
    Voici s'enchevêtrer les vignes.
    Le ciel est joli comme un ange,
    Azur et Onde communient.
    Je sors! Si un rayon me blesse,
    Je succomberai sur la mousse.

    Qu'on patiente et qu'on s'ennuie,
    C'est si simple!... Fi de ces peines.
    Je veux que l'été dramatique
    Me lie à son char de fortune.
    Que par toi beaucoup, ô Nature,
    --Ah moins nul et moins seul! je meure.
    Au lieu que les bergers, c'est drôle,
    Meurent à peu près par le monde.

    Je veux bien que les Saisons m'usent.
    À Toi, Nature! je me rends,
    Et ma faim et toute ma soif;
    Et s'il te plaît, nourris, abreuve.
    Rien de rien ne m'illusionne:
    C'est rire aux parents qu'au soleil;
    Mais moi je ne veux rire à rien
    Et libre soit cette infortune.



    ÉTERNITÉ


    Elle est retrouvée,
    Quoi? L'éternité.
    C'est la mer allée
    Avec le soleil.

    Âme sentinelle,
    Murmurons l'aveu
    De la nuit si nulle
    Et du jour en feu.

    Des humains suffrages,
    Des communs élans,
    Donc tu te dégages:
    Tu voles selon...

    Jamais l'espérance;
    Pas d'_orietur._
    Science avec patience...
    Le supplice est sûr.

    De votre ardeur seule,
    Braises de satin,
    Le devoir s'exhale
    Sans qu'on dise: enfin.

    Elle est retrouvée.
    Quoi? L'éternité.
    C'est la mer allée
    Avec le soleil.



    CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR


    Oisive jeunesse
    À tout asservie,
    Par délicatesse
    J'ai perdu ma vie.

    Ah que le temps vienne
    Où les cœurs s'éprennent!

    Je me suis dit: Laisse,
    Et qu'on ne te voie.
    Et sans la promesse
    De plus hautes joies,

    Que rien ne t'arrête,
    Auguste retraite.

    Ô mille veuvages
    De la si pauvre âme
    Qui n'a que l'image
    De la Notre-Dame:

    Est-ce que l'on prie
    La Vierge Marie?

    J'ai tant fait patience
    Qu'à jamais j'oublie.
    Craintes et souffrances
    Aux cieux sont parties.

    Et la soif malsaine
    Obscurcit mes veines.

    Ainsi la prairie
    À l'oubli livrée;
    Grandie et fleurie
    D'encens et d'ivraies;

    Au bourdon farouche
    De cent sales mouches.

    Oisive jeunesse
    À tout asservie,
    Par délicatesse
    J'ai perdu ma vie.

    Ah que le temps vienne
    Où les cœurs s'éprennent!



    BRUXELLES


                    _Juillet, Boulevard du Régent._

    Plates-bandes d'amarantes jusqu'à
    L'agréable palais de Jupiter.
    --Je sais que c'est Toi qui dans ces lierres
    Mêles ton Bleu presque de Sahara!

    Puis, comme rose et sapin du soleil
    Et liane ont ici leurs jeux enclos,
    Gage de la petite veuve!...
                              Quelles
    Troupes d'oiseaux, o ia io, ia io!...

    --Calmes maisons, anciennes passions!
    Kiosque de la Folle par affection.
    Après les fesses des rosiers, balcon
    Ombreux et très bas de la Juliette.

    --La Juliette, ça rappelle l'Henriette,
    Charmante station du chemin de fer,
    Au cœur d'un mont, comme au fond d'un verger
    Où mille diables bleus dansent dans l'air!

    Banc vert où chante au paradis d'orage,
    Sur la guitare, la blanche Irlandaise.
    Puis, de la salle à manger guyanaise,
    Bavardage des enfants et des cages.

    Fenêtre du duc qui fais que je pense
    Au poison des escargots et du buis
    Qui dort ici-bas au soleil.
                              Et puis
    C'est trop beau! trop! Gardons notre silence.

    * * *

    --Boulevard sans mouvement ni commerce,
    Muet, tout drame et toute comédie,
    Réunion des scènes infinies,
    Je te connais et t'admire en silence.



    EST-ELLE AIMÉE


    Est-elle aimée?... Aux premières heures bleues
    Se détruira-t-elle comme les fleurs feues...

    Devant la splendide étendue où l'on sente
    Souffler la ville énormément florissante!

    C'est trop beau! c'est trop beau! mais c'est nécessaire
    --Pour la Pêcheuse et la chanson du Corsaire,

    Et aussi puisque les derniers masques crurent
    Encore aux fêtes de nuit sur la mer pure!



    BONHEUR


      Ô saisons, ô châteaux,
      Quelle âme est sans défauts?

      Ô saisons, ô châteaux,

    J'ai fait la magique étude
    Du bonheur, que nul n'élude.

    Ô vive lui, chaque fois
    Que chante le coq gaulois.

    Mais je n'aurai plus d'envie,
    Il s'est chargé de ma vie.

    Ce charme! il prit âme et corps,
    Et dispersa tous efforts.

    Que comprendre à ma parole?
    Il fait qu'elle fuie et vole!

      Ô saisons, ô châteaux!



            ÂGE D'OR


            Quelqu'une des voix,
            --Est-elle angélique!--
            Il s'agit de moi,
            Vertement s'explique:

            Ces mille questions
            Qui se ramifient
            N'amènent, au fond,
            Qu'ivresse et folie.

           ( Reconnais ce tour
 Terque    ( Si gai, si facile;
 quaterque ( C'est tout onde et flore:
           ( Et c'est ta famille!

            Et puis une voix,
            --Est-elle angélique!--
            Il s'agit de moi,
            Vertement s'explique;

            Et chante à l'instant,
            En sœur des haleines;
            D'un ton allemand,
            Mais ardente et pleine:

            Le monde est vicieux,
            Tu dis? tu t'étonnes?
            Vis! et laisse au feu
            L'obscure infortune...

           ( Ô joli château!
           ( Que ta vie est claire.
 Pluries   ( De quel Âge es-tu,
           ( Nature princière
           ( De notre grand frère?

           ( Je chante aussi, moi!
           ( Multiples sœurs; voix
 Inde-     ( Pas du tout publiques,
 sinenter  ( De gloire pudique
           ( Environnez-moi.



    FÊTES DE LA FAIM


        Ma faim, Anne, Anne,
          Fuis sur ton âne.


    Si j'ai du goût, ce n'est guère
    Que pour la terre et les pierres.
    Dinn! dinn! dinn! dinn! Mangeons l'air,
    Le roc, les charbons, le fer.

    Mes faims, tournez. Paissez, faims,
          Le pré des sons!
    Attirez le gai venin
          Des liserons;

    Mangez les cailloux qu'un pauvre brise,
      Les vieilles pierres d'églises,
      Les galets, fils des déluges,
      Pains couchés aux vallées grises!

      Mes faims, c'est les bouts d'air noir,
            L'azur sonneur;
      --C'est l'estomac qui me tire,
            C'est le malheur.

      Sur terre ont paru les feuilles:
      Je vais aux chairs de fruit blettes.
      Au sein du sillon je cueille
      La doucette et la violette.

          Ma faim, Anne, Anne,
          Fuis sur ton âne.



    MARINE


    Les chars d'argent et de cuivre,
    Les proues d'acier et d'argent,
    Battent l'écume,
    Soulèvent les souches des ronces.

    Les courants de la lande,
    Et les ornières immenses du reflux,
    Filent circulairement vers l'est,
    Vers les piliers de la forêt,
    Vers les fûts de la jetée,
    Dont l'angle est heurté par des tourbillons de lumière.



    MOUVEMENT


    Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,
    Le gouffre à l'étambot,
    La célérité de la rampe,
    L'énorme passade du courant
    Mènent par les lumières inouies
    Et la nouveauté chimique
    Les voyageurs entourés des trombes du val
    Et du strom.

    Ce sont les conquérants du monde
    Cherchant la fortune chimique personnelle;
    Le sport et le confort voyagent avec eux;
    Ils emmènent l'éducation
    Des races, des classes et des bêtes, sur ce vaisseau:
    Repos et vertige
    À la lumière diluvienne,
    Aux terribles soirs d'étude.

    Car de la causerie parmi les appareils, le sang, les fleurs,
       le feu, les bijoux,
    Des comptes agités à ce bord fuyard,
    On voit,--roulant comme une digue au delà de la
       route hydraulique motrice,
    Monstrueux, s'éclairant sans fin,--leur stock d'études;
    Eux chassés dans l'extase harmonique
    Et l'héroïsme de la découverte.

    Aux accidents atmosphériques les plus surprenants,
    Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche,
    --Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne?--
    Et chante et se poste.



II


POÈMES EN PROSE



APRÈS LE DÉLUGE

Aussitôt que l'idée du Déluge se fut rassise,

Un lièvre s'arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes, et
dit sa prière à l'arc-en-ciel, à travers la toile de l'araignée.

Oh! les pierres précieuses qui se cachaient,--les fleurs qui
regardaient déjà.


Dans la grande rue sale, les étals se dressèrent, et l'on tira les
barques vers la mer étagée là-haut comme sur les gravures.

Le sang coula, chez Barbe-Bleue,--aux abattoirs, dans les cirques, où
le sceau de Dieu blêmit les fenêtres. Le sang et le lait coulèrent.

Les castors bâtirent. Les «mazagrans» fumèrent dans les estaminets.

Dans la grande maison de vitres encore ruisselante, les enfants en
deuil regardèrent les merveilleuses images.

Une porte claqua; et, sur la place du hameau, l'enfant tourna ses
bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous
l'éclatante giboulée.

Madame *** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières
communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.

Les caravanes partirent. Et le Splendide-Hôtel fut bâti dans le chaos
de glaces et de nuit du pôle.


Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de
thym,--et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans
la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c'était le
printemps.

Sourds, étang;--écume, roule sur le pont et passe par-dessus les
bois;--draps noirs et orgues, éclairs et tonnerre, montez et
roulez;--eaux et tristesses, montez et relevez les déluges.

Car depuis qu'ils se sont dissipés,--oh, les pierres précieuses
s'enfouissant, et les fleurs ouvertes!--c'est un ennui! Et la Reine, la
Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais
nous raconter ce qu'elle sait, et que nous ignorons.



SCÈNES

L'ancienne Comédie poursuit ses accords et divise ses idylles:

Des boulevards de tréteaux.

Un long pilier en bois d'un bout à l'autre d'un champ rocailleux où la
foule barbare évolue sous les arbres dépouillés.

Dans les corridors de gaze noire, suivant le pas des promeneurs aux
lanternes et aux feuilles,


Des oiseaux comédiens s'abattent sur un ponton de maçonnerie mu par
l'archipel couvert des embarcations des spectateurs.

Des scènes lyriques, accompagnées de flûte et de tambour, s'inclinent
dans des réduits ménagés sur les plafonds autour des salons de clubs
modernes ou des salles de l'Orient ancien.

La féerie manœuvre au sommet d'un amphithéâtre couronné de taillis,--ou
s'agite et module pour les Béotiens, dans l'ombre des futaies
mouvantes, sur l'arête des cultures.

L'opéra-comique se divise sur notre scène à l'arête d'intersection de
dix cloisons dressées de la galerie aux feux.



BARBARE

Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays,

Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs
arctiques; (elles n'existent pas)

Remis des vieilles fanfares d'héroïsme,--qui nous attaquent encore le
cœur et la tête,--loin des anciens assassins,

--Oh! le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des
fleurs arctiques; (elles n'existent pas)--

Douceurs!


Les brasiers, pleuvant aux rafales de givre.-- Douceurs!--Ces feux à
la pluie du vent de diamants jetée par le cœur terrestre éternellement
carbonisé pour nous.--Ô monde!

(Loin de vieilles retraites et des vieilles flammes qu'on entend, qu'on
sent.)

Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et chocs
des glaçons aux astres.

Ô douceurs, ô monde, ô musique! Et là, les formes, les sueurs,
les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches,
bouillantes,--ô douceurs! --et la voix féminine arrivée au fond des
volcans et des grottes arctiques...--Le pavillon...



GÉNIE

Il est l'affection et le présent puisqu'il a fait la maison ouverte à
l'hiver écumeux et à la rumeur de l'été--lui qui a purifié les boissons
et les aliments--lui qui est le charme des lieux fuyants et le délice
surhumain des stations.--Il est l'affection et l'avenir, la force et
l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons
passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase.

Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et
imprévue, et l'éternité: machine aimée des qualités fatales. Nous avons
tous eu l'épouvante de sa concession et de la nôtre: ô jouissance de
notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour
lui,--lui qui nous aime pour sa vie infinie...

Et nous nous le rappelons et il voyage... Et si l'Adoration s'en va,
sonne, sa promesse sonne: «Arrière ces superstitions, ces anciens
corps, ces ménages et ces âges. C'est cette époque-ci qui a sombré!»

Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel, il n'accomplira
pas la rédemption des colères des femmes et des gaietés des hommes et
de tout ce Péché: car c'est fait, lui étant, et étant aimé.


Ô ses souffles, ses têtes, ses courses: la terrible célérité de la
perfection des formes et de l'action.

Ô fécondité de l'esprit et immensité de l'univers!

Son corps! le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de
violence nouvelle!

Sa vue, sa vue! tous les agenouillages anciens et les peines _relevées_
à sa suite.

Son jour! l'abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans
la musique plus intense.

Son pas! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.

Ô Lui et nous! l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues.

Ô monde! et le chant clair des malheurs nouveaux!

Il nous a connus tous et nous a tous aimés: sachons, cette nuit
d'hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à
la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et
le voir, et le renvoyer, et, sous les marées et au haut des déserts de
neige, suivre ses vues,--ses souffles,--son corps,--son jour.



MYSTIQUE

Sur la pente du talus, les anges tournent leurs robes de laine, dans
les herbages d'acier et d'émeraude.

Des prés de flammes bondissent jusqu'au sommet du mamelon. À gauche,
le terreau de l'arête est piétiné par tous les homicides et toutes les
batailles, et tous les bruits désastreux filent leur courbe. Derrière
l'arête de droite, la ligne des orients, des progrès.

Et, tandis que la bande, en haut du tableau, est formée de la rumeur
tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines.

La douceur fleurie des étoiles, et du ciel, et du reste descend en face
du talus, comme un panier, contre notre face, et fait l'abîme fleurant
et bleu là-dessous.



ORNIÈRES

À droite l'aube d'été éveille les feuilles et les vapeurs et les
bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur
ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé
de féeries. En effet: des chars chargés d'animaux de bois doré, de
mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de
cirque tachetés, et les enfants, et les hommes, sur leurs bêtes les
plus étonnantes;--vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme
des Carrosses anciens ou de Contes, pleins d'enfants attifés pour
une pastorale suburbaine.--Même des cercueils sous leur dais de nuit
dressant les panaches d'ébène, filant au trot des grandes juments
bleues et noires.



FLEURS

D'un gradin d'or,--parmi les cordons de soie, les gazes grises, les
velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze
au soleil,--je vois la digitale s'ouvrir sur un tapis de filigranes
d'argent, d'yeux et de chevelures.

Des pièces d'or jaune semées sur l'agate, des piliers d'acajou
supportant un dôme d'émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines
verges de rubis entourent la rose d'eau.

Tels qu'un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer
et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et
fortes roses.



ANTIQUE

Gracieux fils de Pan! Autour de ton front couronné de fleurettes et de
baies, tes yeux, des boules précieuses, remuent. Tachées de lie brune,
tes joues se creusent. Tes crocs luisent. Ta poitrine ressemble à une
cithare, des tintements circulent dans tes bras blonds. Ton cœur bat
dans ce ventre où dort le double sexe. Promène-toi, la nuit, en mouvant
doucement cette cuisse, cette seconde cuisse et cette jambe de gauche.



H


Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d'Hortense.
Sa solitude est la mécanique érotique; sa lassitude, la dynamique
amoureuse. Sous la surveillance d'une enfance, elle a été, à des
époques nombreuses, l'ardente hygiène des races. Sa porte est ouverte à
la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en sa passion
ou en son action.--Ô terrible frisson des amours novices sur le sol
sanglant et par l'hydrogène clarteux!-- trouvez Hortense.



À UNE RAISON

Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence
la nouvelle harmonie.

Un pas de toi, c'est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche.

Ta tête se détourne: le nouvel amour! Ta tête se retourne: le nouvel
amour!


«Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps», te
chantent ces enfants. «Élève n'importe où la substance de nos fortunes
et de nos vœux», on t'en prie.

Arrivée de toujours, tu t'en iras partout.



ANGOISSE

Se peut-il qu'Elle me fasse pardonner les ambitions continuellement
écrasées,--qu'une fin aisée répare les âges d'indigence,--qu'un jour de
succès nous endorme sur la honte de notre inhabileté fatale?


(Ô palmes! diamant!--Amour, force!--plus haut que toutes joies et
gloires!--de toute façon, --partout, démon, dieu,--jeunesse de cet
être-ci: moi!)

Que les accidents de féerie scientifi que et des mouvements de
fraternité sociale soient chéris comme restitution progressive de la
franchise première?...

Mais la Vampire qui nous rend gentils commande que nous nous amusions
avec ce qu'elle nous laisse, ou qu'autrement nous soyons plus drôles.

Rouler aux blessures, par l'air lassant et la mer; aux supplices, par
le silence des eaux et de l'air meurtriers; aux tortures qui rient,
dans leur silence atrocement houleux.



MATINÉE D'IVRESSE

Ô _mon_ Bien! O _mon_ Beau! Fanfare atroce où je ne trébuche point!
Chevalet féerique! Hourra pour l'œuvre inouïe et pour le corps
merveilleux, pour la première fois! Cela commença sous les rires des
enfants, cela finira par eux. Ce poison va rester dans toutes nos
veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendu à l'ancienne
inharmonie. Ô maintenant, nous si digne de ces tortures! rassemblons
fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre
âme créés: cette promesse, cette démence! L'élégance, la science, la
violence! On nous a promis d'enterrer dans l'ombre l'arbre du bien et
du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions
notre très pur amour. Gela commença par quelques dégoûts et cela
finit,--ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité,--cela
finit par une débandade de parfums.

Rire des enfants, discrétions des esclaves, austérité des vierges,
horreur des figures et des objets d'ici, sacrés soyez-vous par le
souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici
que cela finit par des anges de flamme et de glace.

Petite veille d'ivresse, sainte! quand ce ne serait que pour le masque
dont tu nous as gratifié. Nous t'affirmons, méthode! Nous n'oublions
pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. Nous avons foi au
poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.

Voici le temps des Assassins.



AUBE

J'ai embrassé l'aube d'été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les
camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché,
réveillant les haleines vives et tièdes; et les pierreries regardèrent,
et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et
blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.


Je ris au wasserfall qui s'échevela à travers les sapins: à la cime
argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras.
Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. À la grand'ville, elle
fuyait parmi les clochers et les dômes; et, courant comme un mendiant
sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec
ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et
l'enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil, il était midi.



PHRASES


Quand le monde sera réduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux
étonnés,--en une plage pour deux enfants fidèles,--en une maison
musicale pour notre claire sympathie,--je vous trouverai.

Qu'il n'y ait ici-bas qu'un vieillard seul, calme et beau, entouré d'un
luxe inouï, et je suis à vos genoux.

Que j'aie réalisé tous vos souvenirs,--que je sois celle qui sais vous
garrotter,--je vous étoufferai.

* * *

Quand nous sommes très forts,--qui recule? très gais,--qui tombe de
ridicule? Quand nous sommes très méchants,--que ferait-on de nous?

Parez-vous, dansez, riez. Je ne pourrai jamais envoyer l'Amour par la
fenêtre.

* * *

Ma camarade, mendiante, enfant monstre! comme ça t'est égal, ces
malheureuses et ces manœuvres, et mes embarras. Attache-toi à nous avec
ta voix impossible, ta voix! unique flatteur de ce vil désespoir.

* * *

Une matinée couverte, en Juillet. Un goût de cendres vole dans
l'air;--une odeur de bois suant dans l'être,--les fleurs rouies,--le
saccage des promenades,--la bruine des canaux par les champs,--pourquoi
pas déjà les joujoux et l'encens?

* * *

J'ai tendu des cordes de clocher à clocher; des guirlandes de fenêtre à
fenêtre; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse.

* * *

Le haut étang fume continuellement. Quelle sorcière va se dresser sur
le couchant blanc? Quelles violettes frondaisons vont descendre?

* * *

Pendant que les fonds publics s'écoulent en fêtes de fraternité, il
sonne une cloche de feu rose dans les nuages.

* * *

Avivant un agréable goût d'encre de Chine, une poudre noire pleut
doucement sur ma veillée.--Je baisse les feux du lustre, je me jette
sur le lit, et, tourné du côté de l'ombre, je vous vois, mes filles!
mes reines!

* * *

La cascade sonne derrière les huttes d'opéra-comique. Des girandoles
se prolongent dans les vergers et les allées voisins du méandre,--les
verts et les rouges du couchant. Nymphes d'Horace coiffées au Premier
Empire.--Rondes sibériennes, Chinoises de Boucher.



NOCTURNE VULGAIRE

Un souffle ouvre des brèches opéradiques dans les cloisons,--brouille
le pivotement des toits rongés,--disperse les limites des
foyers,--éclipse les croisées.

Le long de la vigne, m'étant appuyé du pied à une gargouille,--je
suis descendu dans ce carrosse dont l'époque est assez indiquée par
les glaces convexes, les panneaux bombés et les sophas contournés.
Corbillard de mon sommeil, isolé, maison de berger de ma niaiserie,
le véhicule vire sur le gazon de la grande route effacée: et dans un
défaut en haut de la glace de droite tournaient les blêmes figures
lunaires, feuilles, seins;

--Un vert et un bleu très foncés envahissent l'image.

Dételage aux environs d'une tache de gravier.

--Ici va-t-on siffler pour l'orage, et les Sodomes et les Solymes, et
les bêtes féroces et les armées.

(Postillon et bêtes de songe reprendront-ils sous les plus suffocantes
futaies, pour m'enfoncer jusqu'aux yeux dans la source de soie?)

Et nous envoyer, fouettés à travers les eaux clapotantes et les
boissons répandues, rouler sur l'aboi des dogues...

--Un souffle disperse les limites du foyer.



VEILLÉES


I

C'est le repos éclairé, ni fièvre, ni langueur, sur le lit ou sur le
pré.

C'est l'ami ni ardent ni faible. L'ami.

C'est l'aimée ni tourmentante ni tourmentée. L'aimée.

L'air et le monde point cherchés. La vie.


--Était-ce donc ceci?

--Et le rêve fraîchit.


II

L'éclairage revient à l'arbre de bâtisse. Des deux extrémités de la
salle, décors quelconques, des élévations harmoniques se joignent.
La muraille en face du veilleur est une succession psychologique
de coupes, de frises, de bandes atmosphériques et d'accidents
géologiques.--Rêve intense et rapide de groupes sentimentaux avec des
êtres de tous les caractères parmi toutes les apparences.


III

Les lampes et les tapis de la veillée font le bruit des vagues, la
nuit, le long de la coque et autour du steerage.


La mer de la veillée, telle que les seins d'Amélie.

Les tapisseries, jusqu'à mi-hauteur, des taillis de dentelle teinte
d'émeraude, où se jettent les tourterelles de la veillée...

La plaque du foyer noir, de réels soleils des grèves: ah! puits des
magies; seule vue d'aurore, cette fois.


IV

Tu en es encore à la tentation d'Antoine. L'ébat du zèle écourté, les
tics d'orgueil puéril, l'affaissement et l'effroi.

Mais tu te mettras à ce travail: toutes les possibilités harmoniques et
architecturales s'émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits,
imprévus, s'offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera
rêveusement la curiosité d'anciennes foules et de luxes oisifs. Ta
mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion
créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu? En
tout cas, rien des apparences actuelles.



ENFANCE


I

Cette idole, yeux noirs et crin jaune, sans parents ni cour, plus noble
que la fable, mexicaine et flamande; son domaine, azur et verdure
insolents, court sur des plages nommées, par des vagues sans vaisseaux,
de noms férocement grecs, slaves, celtiques.

À la lisière de la forêt,--les fleurs de rêve tintent, éclatent,
éclairent,--la fille à lèvre d'orange, les genoux croisés dans le clair
déluge qui sourd des prés, nudité qu'ombrent, traversent et habillent
les arcs-en-ciel, la flore, la mer.

Dames qui tournoient sur les terrasses voisines de la mer: enfantes et
géantes, superbes noires dans la mousse vert-de-gris, bijoux debout sur
le sol gras des bosquets et des jardinets dégelés,--jeunes mères et
grandes sœurs aux regards pleins de pèlerinages, sultanes, princesses
de démarche et de costume tyranniques, petites étrangères et personnes
doucement malheureuses.

Quel ennui, l'heure du «cher corps» et «cher cœur»!


II

C'est elle, la petite morte, derrière les rosiers.--La jeune maman
trépassée descend le perron.--


La calèche du cousin crie sur le sable.--Le petit frère (il est aux
Indes!) là, devant le couchant, sur le pré d'œillets.--Les vieux qu'on
a enterrés tout droits dans le rempart aux giroflées.

L'essaim des feuilles d'or entoure la maison du général. Ils sont
dans le midi.--On suit la route rouge pour arriver à l'auberge vide.
Le château est à vendre; les persiennes sont détachées.--Le curé aura
emporté la clef de l'église.--Autour du parc, les loges des gardes sont
inhabitées. Les palissades sont si hautes qu'on ne voit que les cimes
bruissantes. D'ailleurs, il n'y a rien à voir là-dedans.

Les prés remontent aux hameaux sans coqs, sans enclumes. L'écluse est
levée. Ô les calvaires et les moulins du désert, les îles et les meules!



III

Des fleurs magiques bourdonnaient. Les talus le berçaient. Des bêtes
d'une élégance fabuleuse circulaient. Les nuées s'amassaient sur la
haute mer faite d'une éternité de chaudes larmes.


IV

Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.

Il y a une horloge qui ne sonne pas.

Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.


Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.

Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis ou qui descend le
sentier en courant, enrubannée.

Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route
à travers la lisière du bois.

Il y a enfin, quand l'on a faim et soif, quelqu'un qui vous chasse.


V

Je suis le saint, en prière sur la terrasse, comme les bêtes paissent
jusqu'à la mer de Palestine.

Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se
jettent à la croisée de la bibliothèque.


Je suis le piéton de la grand'route par les bois nains; la rumeur des
écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d'or
du couchant.

Je serais bien l'enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer,
le petit valet suivant l'allée dont le front touche le ciel.

Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L'air
est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin! Ce ne peut être
que la fin du monde, en avançant.


VI

Qu'on me loue enfin ce tombeau, blanchi à la chaux avec les lignes du
ciment en relief,--très loin sous terre.


Je m'accoude à la table, la lampe éclaire très vivement ces journaux
que je suis idiot de relire, ces livres sans intérêt.

À une distance énorme au-dessus de mon salon souterrain, les maisons
s'implantent, les brumes s'assemblent. La boue est rouge ou noire.
Ville monstrueuse, nuit sans fin!

Moins haut, sont des égouts. Aux côtés, rien que l'épaisseur du globe.
Peut-être les gouffres d'azur, des puits de feu? C'est peut-être sur
ces plans que se rencontrent lunes et comètes, mers et fables.

Aux heures d'amertune, je m'imagine des boules de saphir, de métal.
Je suis maître du silence. Pourquoi une apparence de soupirail
blêmirait-elle au coin de la voûte?



VILLES I

Ce sont des villes! C'est un peuple pour qui se sont montés ces
Alleghanys et ces Libans de rêve! Des chalets de cristal et de bois se
meuvent sur des rails et des poulies invisibles. Les vieux cratères
ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent mélodieusement
dans les feux. Des fêtes amoureuses sonnent sur les canaux pendus
derrière les chalets. La chasse des carillons crie dans les gorges. Des
corporations de chanteurs géants accourent dans des vêtements et des
oriflammes éclatants comme la lumière des cimes. Sur les plates-formes,
au milieu des gouffres, les Rolands sonnent leur bravoure. Sur les
passerelles de l'abîme et les toits des auberges, l'ardeur du ciel
pavoise les mâts. L'écroulement des apothéoses rejoint les champs des
hauteurs où les centauresses séraphiques évoluent parmi les avalanches.
Au-dessus du niveau des plus hautes crêtes, une mer troublée par la
naissance éternelle de Vénus, chargée de flottes orphéoniques, et de
la rumeur des perles et des conques précieuses, la mer s'assombrit
parfois avec des éclats mortels. Sur les versants, des moissons de
fleurs grandes comme nos armes et nos coupes mugissent. Des cortèges
de Mabs en robes rousses, opalines, montent des ravines. Là-haut, les
pieds dans la cascade et les ronces, les cerfs tettent Diane. Les
Bacchantes des banlieues sanglotent et la lune brûle et hurle. Vénus
entre dans les cavernes des forgerons et des ermites. Des groupes de
beffrois chantent les idées des peuples. Des châteaux bâtis en os sort
la musique inconnue. Toutes les légendes évoluent et les élans se ruent
dans les bourgs. Le paradis des orages s'effondre. Les sauvages dansent
sans cesse la Fête de la Nuit.


Et, une heure, je suis descendu dans le mouvement d'un boulevard de
Bagdad où des compagnies ont chanté la joie du travail nouveau, sous
une brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux fantômes
des monts où l'on a dû se retrouver.

Quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette région d'où
viennent mes sommeils et mes moindres mouvements?



FAIRY

Pour Hélène se conjurèrent les sèves ornementales dans les ombres
vierges et les clartés impassibles dans le silence astral. L'ardeur
de l'été fut confiée à des oiseaux muets et l'indolence requise à une
barque de deuils sans prix par des anses d'amours morts et de parfums
affaissés.

--Après le moment de l'air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous
la ruine des bois, de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vais, et
des cris des steppes.--


Pour l'enfance d'Hélène frisonnèrent les fourrés et les ombres, et le
sein des pauvres, et les légendes du ciel,

Et ses yeux et sa danse supérieurs encore aux éclats précieux, aux
influences froides, au plaisir du décor et de l'heure uniques.



BEING BEAUTEOUS

Devant une neige, un Être de beauté de haute taille. Des sifflements
de mort et des cercles de musique sourde font monter, s'élargir et
trembler comme un spectre ce corps adoré; des blessures écarlates et
noires éclatent dans les chairs superbes.--Les couleurs propres de la
vie se foncent, dansent, et se dégagent autour de la vision, sur le
chantier.--Et les frissons s'élèvent et grondent, et la saveur forcenée
de ces effets se chargeant avec les sifflements mortels et les rauques
musiques que le monde, loin derrière nous, lance sur notre mère de
beauté,--elle recule, elle se dresse. Oh! nos os sont revêtus d'un
nouveau corps amoureux.

Ô la face cendrée, l'écusson de crin, les bras de cristal! le canon
sur lequel je dois m'abattre à travers la mêlée des arbres et de l'air
léger!



VILLES II

L'acropole officielle entre les conceptions de la barbarie moderne les
plus colossales: impossible d'exprimer le jour mat produit par le ciel,
immuablement gris, l'éclat impérial des bâtisses, et la neige éternelle
du sol. On a reproduit, dans un goût d'énormité singulier, toutes les
merveilles classiques de l'architecture, et j'assiste à des expositions
de peinture dans des locaux vingt fois plus vastes qu'Hampton-Court.
Quelle peinture! Un Nabuchodonosor norwégien a fait construire les
escaliers des ministères; les subalternes que j'ai pu voir sont déjà
plus fiers que des Brennus, et j'ai tremblé à l'aspect des gardiens de
colosses et officiers de construction. Par le groupement des bâtiments
en squares, cours et terrasses fermées, on a enivré les cochers. Les
parcs représentent la nature primitive travaillée par un art superbe,
le haut quartier a des parties inexplicables: un bras de mer, sans
bateaux, roule sa nappe de grésil bleu entre des quais chargés de
candélabres géants. Un pont court conduit à une poterne immédiatement
sous le dôme de la Sainte-Chapelle. Ce dôme est une armature d'acier
artistique de quinze mille pieds de diamètre environ.

Sur quelques points des passerelles de cuivre, des plates-formes, des
escaliers qui contournent les halles et les piliers, j'ai cru pouvoir
juger la profondeur de la ville! C'est le prodige dont je n'ai pu me
rendre compte: quels sont les niveaux des autres quartiers sur ou
sous l'acropole? Pour l'étranger de notre temps la reconnaissance est
impossible. Le quartier commerçant est un circus d'un seul style, avec
galeries à arcades. On ne voit pas de boutiques, mais la neige de la
chaussée est écrasée; quelques nababs, aussi rares que les promeneurs
d'un matin de dimanche à Londres, se dirigent vers une diligence de
diamants. Quelques divans de velours rouge: on sert des boissons
polaires dont le prix varie de huit cents à huit mille roupies. À
l'idée de chercher des théâtres sur ce circus, je me réponds que les
boutiques doivent contenir des drames assez sombres. Je pense qu'il y a
une police; mais la loi doit être tellement étrange, que je renonce à
me faire une idée des aventuriers d'ici.

Le faubourg, aussi élégant qu'une belle rue de Paris, est favorisé d'un
air de lumière, l'élément démocratique compte quelque cent âmes. Là
encore, les maisons ne se suivent pas; le faubourg se perd bizarrement
dans la campagne, le «Comté» qui remplit l'occident éternel des forêts
et des plantations prodigieuses où les gentilshommes sauvages chassent
leurs chroniques sous la lumière qu'on a créée.



MÉTROPOLITAIN

Du détroit d'indigo aux mers d'Ossian, sur le sable rose et orange qu'a
lavé le ciel vineux, viennent de monter et de se croiser des boulevards
de cristal habités incontinent par de jeunes familles pauvres qui
s'alimentent chez les fruitiers. Rien de riche.--La ville.

Du désert de bitume fuient droit, en déroute avec les nappes de brumes
échelonnées en bandes affreuses au ciel qui se recourbe, se recule
et descend formé de la plus sinistre fumée noire que puisse faire
l'Océan en deuil, les casques, les roues, les barques, les croupes.--La
bataille.

Lève la tête: ce pont de bois, arqué; ces derniers potagers; ces
masques enluminés sous la lanterne fouettée par la nuit froide;
l'ondine niaise à la robe bruyante, au bas de la rivière; ces crâmes
lumineux dans les plants de pois,--et les autres fantasmagories.--La
campagne.

Ces routes bordées de grilles et de murs, contenant à peine leurs
bosquets, et les atroces fleurs qu'on appellerait cœurs et sœurs,
damas damnant de langueur,--possessions de féeriques aristocraties
ultra-rhénanes, Japonaises, Guaranies, propres encore à recevoir la
musique des anciens,--et il y a des auberges qui, pour toujours,
n'ouvrent déjà plus;--il y a des princesses, et, si tu n'es pas trop
accablé, l'étude des astres.--Le ciel.

Le matin où, avec Elle, vous vous débattîtes parmi ces éclats de neige,
ces lèvres vertes, ces glaces, ces drapeaux noirs et ces rayons bleus,
et ces parfums pourpres du soleil des pôles.--Ta force.



PROMONTOIRE

L'aube d'or et la soirée frissonnante trouvent notre brick au large en
face de cette villa et de ses dépendances qui forment un promontoire
aussi étendu que l'Épire et le Péloponèse, ou que la grande île du
Japon, ou que l'Arabie! Des fanums qu'éclaire la rentrée des théories;
d'immenses vues de la défense des côtes modernes; des dunes illustrées
de chaudes fleurs et de bacchanales; de grands canaux de Carthage et
des embankments d'une Venise louche; de molles éruptions d'Etnas et
des crevasses de fleurs et d'eaux. Des glaciers, des lavoirs entourés
de peupliers d'Allemagne, des talus de parcs singuliers; et les
façades circulaires des «Royal» ou des «Grand» de quelque Brooklin;
et leurs railways flanquent, creusent, surplombent les dispositions
de cet hôtel, choisies dans l'histoire des plus élégantes et des plus
colossales constructions de l'Italie, de l'Amérique et de l'Asie, dont
les fenêtres et les terrasses, à présent pleines d'éclairages, de
boissons et de brises riches, sont ouvertes à l'esprit des voyageurs
et des nobles, qui permettent, aux heures du jour, à toutes les
tarentelles illustres de l'art de décorer merveilleusement les façades
de Palais Promontoire.



SOIR HISTORIQUE

En quelque soir, par exemple, que se trouve le touriste naïf, retiré
de nos horreurs économiques, la main d'un maître anime le clavecin
des prés; on joue aux cartes au fond de l'étang, miroir évocateur des
reines et des mignonnes; on a les saintes, les voiles, et les fils
d'harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant.

Il frissonne au passage des chasses et des hordes. La comédie goutte
sur les tréteaux de gazon. Et l'embarras des pauvres et des faibles sur
ces plans stupides!



À sa vision esclave, l'Allemagne s'échafaude vers des lunes; les
déserts tartares s'éclairent; les révoltes anciennes grouillent dans le
centre du Céleste Empire; par les escaliers et les fauteuils de rocs,
un petit monde blême et plat, Afrique et Occidents, va s'édifier. Puis
un ballet de mers et de nuits connues, une chimie sans valeur, et des
mélodies impossibles.

La même magie bourgeoise à tous les points où la malle nous déposera!
Le plus élémentaire physicien sent qu'il n'est plus possible de se
soumettre à cette atmosphère personnelle, brume de remords physiques,
dont la constatation est déjà une affliction.

Non! Le moment de l'étuve, des mers enlevées, des embrasements
souterrains, de la planète emportée, et des exterminations
conséquentes, certitudes si peu malignement indiquées dans la
Bible et par les Normes et qu'il sera donné à l'être sérieux de
surveiller.--Cependant ce ne sera point un effet de légende!



PARADE

Des drôles très solides. Plusieurs ont exploité vos mondes. Sans
besoins, et peu pressés de mettre en œuvre leurs brillantes facultés et
leur expérience de vos consciences. Quels hommes mûrs! Des yeux hébétés
à la façon de la nuit d'été, rouges et noirs, tricolorés, d'acier
piqué d'étoiles d'or; des facies déformés, plombés, blêmis, incendiés;
des enrouements folâtres! La démarche cruelle des oripeaux! --Il y
a quelques jeunes,--comment regarderaient-ils Chérubin?--pourvus de
voix effrayantes et de quelques ressources dangereuses. On les envoie
prendre du dos on ville, affublés d'un _luxe_ dégoûtant.

Ô le plus violent Paradis de la grimace enragée! Pas de comparaison
avec vos Fakirs et les autres bouffonneries scéniques. Dans des
costumes improvisés, avec le goût du mauvais rêve, ils jouent des
complaintes, des tragédies de malandrins et de demi-dieux spirituels
comme l'histoire ou les religions ne l'ont jamais été. Chinois,
Hottentots, Bohémiens, niais, hyènes, Molochs, vieilles démences,
démons sinistres, ils mêlent les tours populaires, maternels, avec
les poses et les tendresses bestiales. Ils interpréteraient des
pièces nouvelles et des chansons «bonnes filles». Maîtres jongleurs,
ils transforment le lieu et les personnes et usent de la comédie
magnétique. Les yeux flambent, le sang chante, les os s'élargissent,
les larmes et des filets rouges ruissellent. Leur raillerie ou leur
terreur dure une minute, ou des mois entiers.

J'ai seul la clef de cette parade sauvage.



CONTE

Un Prince était vexé de ne s'être employé jamais qu'à la perfection
des générosités vulgaires. Il prévoyait d'étonnantes révolutions
de l'amour, et soupçonnait ses femmes de pouvoir mieux que cette
complaisance agrémentée de ciel et de luxe. Il voulait voir la vérité,
l'heure du désir et de la satisfaction essentiels. Oue ce fût ou non
une aberration de piété, il voulut. Il possédait au moins un assez
large pouvoir humain.

Toutes les femmes qui l'avaient connu furent assassinées: quel saccage
du jardin de la Beauté!


Sous le sabre, elles le bénirent. Il n'en commanda point de
nouvelles.--Les femmes réapparurent.

Il tua tous ceux qui le suivaient, après la chasse ou les
libations.--Tous le suivaient.

Il s'amusa à égorger les bêtes de luxe. Il fit flamber les palais. Il
se ruait sur les gens et les taillait en pièces.--La foule, les toits
d'or, les belles bêtes existaient encore.

Peut-on s'extasier dans la destruction, se rajeunir par la cruauté! Le
peuple ne murmura pas. Personne n'offrit le concours de ses vues.

Un soir, il galopait fièrement. Un Génie apparut, d'une beauté
ineffable, inavouable même. De sa physionomie et de son maintien
ressortait la promesse d'un amour multiple et complexe! d'un bonheur
indicible, insupportable même! Le Prince et le Génie s'anéantirent
probablement dans la santé essentielle. Comment n'auraient-ils pas pu
en mourir? Ensemble donc ils moururent.

Mais ce Prince décéda, dans son palais, à un âge ordinaire. Le Prince
était le Génie. Le Génie était le Prince.--La musique savante manque à
notre désir.



ROYAUTÉ

Un beau matin, chez un peuple fort doux, un homme et une femme superbes
criaient sur la place publique: «Mes amis, je veux qu'elle soit reine!»
«Je veux être reine!» Elle riait et tremblait. Il parlait aux amis de
révélation, d'épreuve terminée. Ils se pâmaient l'un contre l'autre.

En effet ils furent rois toute une matinée, où les tentures carminées
se relevèrent sur les maisons, et tout l'après-midi, où ils
s'avancèrent du côté des jardins de palmes.



OUVRIERS

Ô cette chaude matinée de février! Le Sud inopportun vint relever nos
souvenirs d'indigents absurdes, notre jeune misère.

Henrika avait une jupe de coton à carreaux blanc et brun, qui a dû être
portée au siècle dernier, un bonnet à rubans et un foulard de soie.
C'était bien plus triste qu'un deuil. Nous faisions un tour dans la
banlieue. Le temps était couvert, et ce vent du Sud excitait toutes les
vilaines odeurs des jardins ravagés et des prés desséchés.

Cela ne devait pas fatiguer ma femme au même point que moi. Dans une
flache laissée par l'inondation du mois précédent à un sentier assez
haut, elle me fit remarquer de très petits poissons.

La ville, avec sa fumée et ses bruits de métiers, nous suivait très
loin dans les chemins. Ô l'autre monde, l'habitation bénie par le
ciel, et les ombrages! Le Sud me rappelait les misérables incidents
de mon enfance, mes désespoirs d'été, l'horrible quantité de force
et de science que le sort a toujours éloignée de moi. Non! nous ne
passerons pas l'été dans cet avare pays où nous ne serons jamais que
des orphelins fiancés. Je veux que ce bras durci ne traîne plus une
chère image.

* * *

Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits,
ceux-là boudés, d'autres descendant en obliquant en angles sur les
premiers; et ces figures se renouvelant dans les autres circuits
éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives,
chargées de dômes, s'abaissent et s'amoindrissent. Quelques-uns de ces
ponts sont encore chargés de masures. D'autres soutiennent des mâts,
des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent, et
filent; des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge,
peut-être d'autres costumes et des instrumnets de musique. Sont-ce
des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants
d'hymnes publics? L'eau est grise et bleue, large comme un bras de mer.

Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.



VILLE

Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d'un métropole crue
moderne, parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et
l'extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici
vous ne signaleriez les traces d'aucun monument de superstition. La
morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin!
Ces millions de gens qui n'ont pas besoin de se connaître amènent si
pareillement l'éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de
vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu'une statistique folle
trouve pour les peuples du Continent. Aussi comme, de ma fenêtre, je
vois des spectres nouveaux roulant à travers l'épaisse et éternelle
fumée de charbon--notre ombre des bois, notre nuit d'été!--des Erynnies
nouvelles, devant mon cottage qui est ma patrie et tout mon cœur
puisque tout ici ressemble à ceci,--la Mort sans pleurs, notre active
fille et servante, un Amour désespéré et un joli Crime piaulent dans la
boue de la rue.



DÉPART

Assez vu. La vision s'est rencontrée à tous les airs.

Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.

Assez connu. Les arrêts de la vie.--Ô Rumeurs et Visions!

Départ dans l'affection et le bruit neufs.



JEUNESSE


I


DIMANCHE

Les calculs de côté, l'inévitable descente du ciel et la visite des
souvenirs et la séance des rhythmes occupent la demeure, la tête et le
monde de l'esprit.

--Un cheval détale sur le turf suburbain et le long des cultures et
des boisements, percé par la peste carbonique. Une misérable femme
de drame, quelque part dans le monde, soupire après des abandons
improbables. Les desperadoes languissent après l'orage, l'ivresse et
les blessures. De petits enfants étouffent des malédictions le long des
rivières.

Reprenons l'étude au bruit de l'œuvre dévorante qui se rassemble et
remonte dans les masses.


II


SONNET

_Homme_ de constitution ordinaire, la chair n'était-elle pas un fruit
pendu dans le verger;--ô journées enfantes!--le corps un trésor à
prodiguer;--ô aimer, le péril ou la force de Psyché? La terre avait
des versants fertiles en princes et en artistes, et la descendance
et la race vous poussaient aux crimes et aux deuils: le monde, votre
fortune et votre péril. Mais à présent, ce labeur comblé, toi, tes
calculs,--toi, tes impatiences--ne sont plus que votre danse et votre
voix, non fixées et point forcées, quoique d'un double événement
d'invention et de succès une raison,--en l'humanité fraternelle et
discrète par l'univers sans images;--la force et le droit réfléchissent
la danse et la voix à présent seulement appréciées.


III


VINGT ANS

Les voix instructives exilées... L'ingénuité physique amèrement
rassise...--Adagio.--Ah! l'égoïsme infini de l'adolescence, l'optimisme
studieux: que le monde était plein de fleurs cet été! Les airs et les
formes mourant...--Un chœur, pour calmer l'impuissance et l'absence! Un
chœur de verres, de mélodies nocturnes... En effet les nerfs vont vite
chasser.



IV


GUERRE

Enfant, certains ciels ont affiné mon optique: tous les caractères
nuancèrent ma physionomie. Les Phénomènes s'émurent.--À présent,
l'inflexion éternelle des moments et l'infini des mathématiques me
chassent par ce monde où je subis tous les succès civils, respecté de
l'enfance étrange et des affections énormes.--Je songe à une guerre, de
droit ou de force, de logique bien imprévue.

C'est aussi simple qu'une phrase musicale.



VIES


I

Ô les énormes avenues du pays saint, les terrasses du temple! Qu'a-t-on
fait du brahmane qui m'expliqua les Proverbes? D'alors, de là-bas, je
vois encore même les vieilles! Je me souviens des heures d'argent et
de soleil vers les fleuves, la main de la compagne sur mon épaule, et
de nos caresses debout dans les plaines poivrées.--Un envol de pigeons
écarlates tonne autour de ma pensée.--Exilé ici, j'ai eu une scène où
jouer les chefs-d'œuvre dramatiques de toutes les littératures. Je vous
indiquerais les richesses inouïes. J'observe l'histoire des trésors que
vous trouvâtes. Je vois la suite! Ma sagesse est aussi dédaignée que le
chaos. Qu'est mon néant, auprès de la stupeur qui vous attend?


II

Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont
précédé; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef
de l'amour. À présent, gentilhomme d'une campagne maigre au ciel
sobre, j'essaye de m'émouvoir au souvenir de l'enfance mendiante, de
l'apprentissage ou de l'arrivée en sabots, des polémiques, des cinq ou
six veuvages, et de quelques noces où ma forte tête m'empêcha de monter
au diapason des camarades. Je ne regrette pas ma vieille part de gaieté
divine: l'air sobre de cette aigre campagne alimente fort activement
mon atroce scepticisme. Mais comme ce scepticisme ne peut désormais
être mis en œuvre, et que, d'ailleurs, je suis dévoué à un trouble
nouveau,--j'attends de devenir un très méchant fou.


III

Dans un grenier, où je fus enfermé à douze ans, j'ai connu le monde,
j'ai illustré la comédie humaine. Dans un cellier j'ai appris
l'histoire. À quelque fête de nuit, dans une cité du Nord, j'ai
rencontré toutes les femmes des anciens peintres. Dans un vieux passage
à Paris on m'a enseigné les sciences classiques. Dans une magnifique
demeure cernée par l'Orient entier, j'ai accompli mon immense œuvre
et passé mon illustre retraite. J'ai brassé mon sang. Mon devoir
m'est remis. Il ne faut même plus songer à cela. Je suis réellement
d'outre-tombe, et pas de commissions.



DÉMOCRATIE

«Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.

«Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous
massacrerons les révoltes logiques.

«Aux pays poivrés et détrempés!--au service des plus monstrueuses
exploitations industrielles ou militaires.

«Au revoir ici, n'importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la
philosophie féroce; ignorants pour la science, roués pour le confort;
la crevaison pour le monde qui va. C'est la vraie marche. En avant,
route!»



VAGABONDS

Pitoyable frère! que d'atroces veillées je lui dus! «Je ne me
saisissais pas fervemment de cette entreprise. Je m'étais joué de son
infirmité. Par ma faute nous retournerions en exil, en esclavage.» Il
me supposait un guignon et une innocence très bizarres, et il ajoutait
des raisons inquiétantes.

Je répondais en ricanant à ce satanique docteur, et finissais par
gagner la fenêtre. Je créais, par delà la campagne traversée par des
bandes de musique rare, les fantômes du futur luxe nocturne.

Après cette distraction vaguement hygiénique, je m'étendais sur une
paillasse. Et, presque chaque nuit, aussitôt endormi, le pauvre frère
se levait, la bouche pourrie, les yeux arrachés--tel qu'il se rêvait!
et me tirait dans la salle en hurlant son songe de chagrin idiot.

J'avais en effet, en toute sincérité d'esprit, pris l'engagement de le
rendre à son état primitif de fils du Soleil,--et nous errions, nourris
du vin des cavernes et du biscuit de la route, moi pressé do trouver le
lieu et la formule.



BOTTOM

La réalité étant trop épineuse pour mon grand caractère,--je me trouvai
néanmoins chez ma dame, en gros oiseau gris-bleu s'essorant vers les
moulures du plafond et traînant l'aile dans les ombres de la soirée.

Je fus, au pied du baldaquin supportant ses bijoux adorés et ses
chefs-d'œuvre physiques, un gros ours aux gencives violettes et au poil
chenu de chagrin, les yeux aux cristaux et aux argents des consoles.

Tout se fit ombre et aquarium ardent.



Au matin,--aube de juin batailleuse,--je courus aux champs, âne,
claironnant et brandissant mon grief, jusqu'à ce que les Sabines de la
banlieue vinrent se jeter à mon poitrail.



DÉVOTION

À ma sœur Louise Vanaen de Voringhem:--Sa cornette bleue tournée à la
mer du Nord.--Pour les naufragés.

À ma sœur Léonie Aubois d'Ashby. Baou!--l'herbe d'été bourdonnante et
puante.--Pour la fièvre des mères et des enfants.

À Lulu,--démon--qui a conservé un goût pour les oratoires du temps des
Amies et de son éducation incomplète.--Pour les hommes.

À madame ***


À l'adolescent que je fus. À ce saint vieillard, ermitage ou mission.

À l'esprit des pauvres. Et à un très haut clergé.

Aussi bien, à tout culte en telle place de culte mémoriale et parmi
tels événements qu'il faille se rendre, suivant les aspirations du
moment ou bien notre propre vice sérieux.

Ce soir, à Circeto des hautes glaces, grasse comme le poisson, et
enluminée comme les dix mois de la nuit rouge--(son cœur ambre et
spunsk).--Pour ma seule prière muette comme ces régions de nuit, et
précédant des bravoures plus violentes que ce chaos polaire.

À tout prix et avec tous les airs, même dans des voyages
métaphysiques.--Mais plus alors.



SOLDE

À vendre ce que les Juifs n'ont pas vendu, ce que noblesse ni crime
n'ont goûté, ce qu'ignorent l'amour maudit et la probité infernale des
masses! ce que le temps ni la science n'ont pas à reconnaître:

Les Voix reconstituées; l'éveil fraternel de toutes les énergies
chorales et orchestrales et leurs applications instantanées;
l'occasion, unique, de dégager nos sens!

À vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de
tout sexe, de toute descendance! Les richesses jaillissant à chaque
démarche! Solde de diamants sans contrôle!

À vendre l'anarchie pour les masses; la satisfaction irrépressible pour
les amateurs supérieurs; la mort atroce pour les fidèles et les amants!

À vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et conforts
parfaits, et le bruit, le mouvement et l'avenir qu'ils font!

À vendre les applications de calcul et les sauts d'harmonie inouïs. Les
trouvailles et les termes non soupçonnés,--possession immédiate.

Élan insensé et infini aux splendeurs invisibles, aux délices
insensibles,--et ses secrets affolants pour chaque vice--et sa gaieté
effrayante pour la foule.

À vendre les corps, les voix, l'immense opulence inquestionnable, ce
qu'on ne vendra jamais. Les vendeurs ne sont pas à bout de solde! Les
voyageurs n'ont pas à rendre leur commission de si tôt.



UNE SAISON EN ENFER

1873

* * *

Cette saison, la piscine des cinq galeries était un point d'ennui. Il
semblait que ce fût un sinistre lavoir, toujours accablé de la pluie et
noir; et les mendiants s'agitant sur les marches intérieures blémies
par ces lueurs d'orages précurseurs des éclairs d'enfer, tu plaisantais
sur leurs yeux bleus aveugles, sur les linges blancs ou bleus dont
s'entouraient leurs moignons. Ô buanderie militaire, ô bain populaire!
L'eau était toujours noire, et nul infirme n'y tombait même en songe.

C'est là que Jésus fit la première action grave; avec les infâmes
infirmes. Il y avait un jour, de février, mars ou avril, où le soleil
de deux heures après midi laissait s'étaler une grande faulx de lumière
sur l'eau ensevelie; et comme, là-bas, loin derrière les infirmes,
j'aurais pu voir tout ce que ce rayon seul éveillait de bourgeons et de
cristaux et de vers, dans ce lavoir, pareil à un ange blanc couché sur
le côté, tous les reflets infiniment pâles remuaient.

L'eau de Mort. Tous les péchés, fils légers et tenaces du démon, qui
pour les cœurs un peu sensibles rendaient ces hommes plus effrayants
que des monstres, voulaient se jeter à cette eau. Les infirmes
descendaient, ne raillant plus; mais avec envie.

Les premiers entrés sortaient guéris, disait-on. Non. Les péchés les
rejetaient sur les marches, et les forçaient de chercher d'autres
postes: car leur démon ne peut rester qu'aux lieux où l'aumône est sûre.

Jésus entra aussitôt après l'heure de midi. Personne ne lavait ni ne
descendait de bêtes. La lumière dans la piscine était jaune comme les
dernières feuilles des vignes. Le divin Maître se tenait contre une
colonne; il regardait les fils du Péché: le démon tirait sa langue en
leur langue, et riait.

Le Paralytique se leva, qui était couché sur le flanc. Et ce fut d'un
pas singulièrement assuré qu'ils le virent franchir la galerie et
disparaître dans la ville, les Damnés.



UNE SAISON EN ENFER


* * *

«Jadis, si je me souviens bien», ma vie était un festin où s'ouvraient
tous les cœurs, où tous les vins coulaient.

Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux.-- Et je l'ai trouvée
amère.--Et je l'ai injuriée.

Je me suis armé contre la justice.

Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c'est à vous que mon
trésor a été confié!

Je parvins à faire s'évanouir dans mon esprit toute l'espérance
humaine. Sur toute joie, pour l'étrangler, j'ai fait le bond sourd de
la bête féroce.

J'ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs
fusils. J'ai appelé les y fléaux, pour m'étouffer avec le sable, le
sang. Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me
suis séché à l'air du crime. Et j'ai joué de bons tours à la folie.

Et le printemps m'a apporté l'affreux rire de l'idiot.

Or, tout dernièrement, m'étant trouvé sur le point de faire le dernier
_couac_, j'ai songé à rechercher la clef du festin ancien, où je
reprendrais peut-être appétit.

La charité est cette clef.--Cette inspiration prouve que j'ai rêvé!

«Tu resteras hyène, etc...», se récrie le démon qui me couronna de si
aimables pavots. «Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme
et tous les péchés capitaux.»

Ah! j'en ai trop pris:--Mais, cher Satan, je vous en conjure, une
prunelle moins irritée! et en attendant les quelques petites lâchetés
en retard, vous qui aimez dans l'écrivain l'absence des facultés
descriptives ou instructives, je vous détache ces quelques hideux
feuillets de mon carnet de damné.



MAUVAIS SANG

J'ai de mes ancêtres gaulois l'œil bleu blanc, la cervelle étroite, et
la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare
que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure.

Les Gaulois étaient les écorcheurs de bêtes, les brûleurs d'herbes les
plus ineptes de leur temps.

D'eux, j'ai: l'idolâtrie et l'amour du sacrilège; --oh! tous les vices,
colère, luxure,--magnifique, la luxure;--surtout mensonge et paresse.

J'ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans,
ignobles. La main à plume vaut la main à charrue.--Quel siècle à
mains!-- Je n'aurai jamais ma main. Après, la domesticité mène trop
loin. L'honnêteté de la mendicité me navre. Les criminels dégoûtent
comme des châtrés: moi, je suis intact, et ça m'est égal.

Mais! qui a fait ma langue perfide tellement, qu'elle ait guidé et
sauvegardé jusqu'ici ma paresse? Sans me servir pour rien même de mon
corps, et plus oisif que le crapaud, j'ai vécu partout. Pas une famille
d'Europe que je ne connaisse.--J'entends des familles comme la mienne,
qui tiennent tout de la déclaration des Droits de l'Homme.--J'ai connu
chaque fils de famille!

* * *

Si j'avais des antécédents à un point quelconque de l'histoire de
France!

Mais non, rien.

Il m'est bien évident que j'ai toujours été race inférieure. Je ne puis
comprendre la révolte. Ma race ne se souleva jamais que pour piller:
tels les loups à la bête qu'ils n'ont pas tuée.


Je me rappelle l'histoire de la France, fille aînée de l'Église.
J'aurais fait, manant, le voyage de terre sainte; j'ai dans la tête
des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts
de Solyme: le culte de Marie, l'attendrissement sur le Crucifié
s'éveillent en moi parmi mille féeries profanes.--Je suis assis,
lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d'un mur rongé
par le soleil.--Plus tard, reître, j'aurais bivaqué sous les nuits
d'Allemagne.

Ah! encore: je danse le sabbat dans une rouge clairière, avec des
vieilles et des enfants.

Je ne me souviens pas plus loin que cette terre-ci et le christianisme.
Je n'en finirais pas de me revoir dans ce passé. Mais toujours
seul; sans famille; même, quelle langue parlais-je? Je ne me vois
jamais dans les conseils du Christ; ni dans les conseils des
Seigneurs,--représentants du Christ.

Qu'étais-je au siècle dernier: Je ne me retrouve qu'aujourd'hui.
Plus de vagabonds, plus de guerres vagues. La race inférieure a tout
couvert--le peuple, comme on dit, la raison, la nation et la science.


Oh! la science! On a tout repris. Pour le corps et pour l'âme,--le
viatique,--on a la médecine et la philosophie,--les remèdes de bonnes
femmes et les chansons populaires arrangées. Et les divertissements des
princes et les jeux qu'ils interdisaient! Géographie, cosmographie,
mécanique, chimie!...

La science, la nouvelle noblesse! Le progrès. Le monde marche! Pourquoi
ne tournerait-il pas?

C'est la vision des nombres. Nous allons à l'Esprit. C'est très
certain, c'est oracle, ce que je dis. Je comprends, et ne sachant
m'expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire.

* * *

Le sang païen revient! L'Esprit est proche; pourquoi Christ ne
m'aide-t-il pas, en donnant à mon âme noblesse et liberté? Hélas,
l'Évangile a passé! l'Évangile! l'Évangile.

J'attends Dieu avec gourmandise. Je suis de race inférieure de toute
éternité.

Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s'allument dans le
soir. Ma journée est faite; je quitte l'Europe. L'air marin brûlera
mes poumons; les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l'herbe,
chasser, fumer surtout; boire des liqueurs fortes comme du métal
bouillant,--comme faisaient ces chers ancêtres autour des feux.

Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l'œil furieux:
sur mon masque, on me jugera d'une race forte. J'aurai de l'or: je
serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour
des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé.

Maintenant je suis maudit, j'ai horreur de la patrie. Le meilleur,
c'est un sommeil bien ivre sur la grève.

* * *

On ne part pas.--Reprenons les chemins d'ici, chargé de mon vice, le
vice qui a poussé ses racines de souffrance à mon côté, dès l'âge de
raison,--qui monte au ciel, me bat, me renverse, me traîne.


La dernière innocence et la dernière timidité. C'est dit. Ne pas porter
au monde mes dégoûts et mes trahisons.

Allons! La marche, le fardeau, le désert, l'ennui et la colère.

À qui me louer? Quelle bête faut-il adorer? Quelle sainte image
attaque-t-on? Quels cœurs briserai-je? Quel mensonge dois-je
tenir?--Dans quel sang marcher?

Plutôt, se garder de la justice.--La vie dure, l'abrutissement
simple,--soulever, le poing desséché, le couvercle du cercueil,
s'asseoir, s'étouffer. Ainsi point de vieillesse, ni de dangers: la
terreur n'est pas française.

--Ah! je suis tellement délaissé que j'offre à n'importe quelle divine
image des élans vers la perfection.

Ô mon abnégation, ô ma charité merveilleuse! ici-bas, pourtant!

_De profundis, Domine_, suis-je bête!



* * *

Encore tout enfant, j'admirais le forçat intraitable sur qui se referme
toujours le bagne; je visitais les auberges et les garnis qu'il
aurait sacrés par son séjour; je voyais avec son idée le ciel bleu et
le travail fleuri de la campagne; je flairais sa fatalité dans les
villes. Il avait plus de force qu'un saint, plus de bon sens qu'un
voyageur,--et lui, lui seul! pour témoin de sa gloire et de sa raison.

Sur les routes, par des nuits d'hiver, sans gîte, sans habits, sans
pain, une voix étreignait mon cœur gelé: «Faiblesse ou force: te
voilà, c'est la force. Tu ne sais ni où tu vas, ni pourquoi tu vas;
entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais
cadavre.» Au matin j'avais le regard si perdu et la contenance si
morte, que ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut-être pas vu.

Dans les villes la boue m'apparaissait soudainement rouge et noire,
comme une glace quand la lampe circule dans la chambre voisine, comme
un trésor dans la forêt! Bonne chance, criai-je, et je voyais une mer
de flammes et de fumée au ciel; et, à gauche, à droite, toutes les
richesses flambant comme un milliard de tonnerres.

Mais l'orgie et la camaraderie des femmes m'étaient interdites. Pas
même un compagnon. Je me voyais devant une foule exaspérée, en face du
peloton d'exécution, pleurant du malheur qu'ils n'aient pu comprendre,
et pardonnant!--Comme Jeanne d'Arc!--«Prêtres, professeurs, maîtres,
vous vous trompez en me livrant à la justice. Je n'ai jamais été de ce
peuple-ci; je n'ai jamais été chrétien; je suis de la race qui chantait
dans le supplice; je ne comprends pas les lois; je n'ai pas le sens
moral, je suis une brute: vous vous trompez.»

Oui, j'ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre.
Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous, maniaques,
féroces, avares. Marchand, tu es nègre; magistrat, tues nègre;
général, tu es nègre; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre: tu
as bu d'une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan.--Ce peuple
est inspiré par la fièvre et le cancer. Infirmes et vieillards sont
tellement respectables qu'ils demandent à être bouillis.--Le plus malin
est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d'otages
ces misérables. J'entre au vrai royaume des enfants de Gham.

Connais-je encore la nature? me connais-je?--_Plus de mots._
J'ensevelis les morts dans mon ventre. Gris, tambour, danse, danse,
danse, danse! Je ne vois même pas l'heure où, les blancs débarquant, je
tomberai au néant.

Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse!

* * *

Les blancs débarquent. Le canon! Il faut se soumettre au baptême,
s'habiller, travailler.

J'ai reçu au cœur le coup de la grâce. Ah! je ne l'avais pas prévu!

Je n'ai point fait le mal. Les jours vont m'être légers, le repentir me
sera épargné. Je n'aurai pas eu les tourments de l'âme presque morte
au bien, où remonte la lumière sévère comme les cierges funéraires. Le
sort du fils de famille, cercueil prématuré couvert de limpides larmes.
Sans doute la débauche est bête, le vice est bête; il faut jeter la
pourriture à l'écart. Mais l'horloge ne sera pas arrivée à ne plus
sonner que l'heure de la pure douleur! Vais-je être enlevé comme un
enfant, pour jouer au paradis dans l'oubli de tout le malheur?

Vite! est-il d'autres vies?--Le sommeil dans la richesse est
impossible. La richesse a toujours été bien public. L'amour divin seul
octroie les clefs de la science. Je vois que la nature n'est qu'un
spectacle de bonté. Adieu chimères, idéals, erreurs!

Le chant raisonnable des anges s'élève du navire sauveur: c'est l'amour
divin.--Deux amours! je puis mourir de l'amour terrestre, mourir de
dévouement. J'ai laissé des âmes dont la peine s'accroîtra de mon
départ! Vous me choisissez parmi les naufragés; ceux qui restent
sont-ils pas mes amis?

Sauvez-les!

La raison m'est née. Le monde est bon. Je bénirai la vie. J'aimerai mes
frères. Ce ne sont plus des promesses d'enfance. Ni l'espoir d'échapper
à la vieillesse et à la mort. Dieu fait ma force et je loue Dieu.

* * *

L'ennui n'est plus mon amour. Les rages, les débauches, la folie,--dont
je sais tous les élans et les désastres,--tout mon fardeau est déposé.
Apprécions sans vertige l'étendue de mon innocence.

Je ne serais plus capable de demander le réconfort d'une bastonnade. Je
ne me crois pas embarqué pour une noce avec Jésus-Christ pour beau-père.

Je ne suis pas prisonnier de ma raison. J'ai dit: Dieu. Je veux la
liberté dans le salut: comment la poursuivre? Les goûts frivoles m'ont
quitté. Plus besoin de dévouement ni d'amour divin. Je ne regrette pas
le siècle des cœurs sensibles. Chacun a sa raison, mépris et charité:
je retiens ma place au sommet de cette angélique échelle de bon sens.

Quant au bonheur établi, domestique ou non... non, je ne peux pas. Je
suis trop dissipé, trop faible. La vie fleurit par le travail, vieille
vérité: moi, ma vie n'est pas assez pesante, elle s'envole et flotte
loin au-dessus de l'action, ce cher point du monde.

Comme je deviens vieille fille, à manquer du courage d'aimer la mort!

Si Dieu m'accordait le calme céleste, aérien, la prière,--comme les
anciens saints.--Les saints, des forts! les anachorètes, des artistes
comme il n'en faut plus!

Farce continuelle? Mon innocence me ferait pleurer. La vie est la farce
à mener par tous.

* * *

Assez! voici la punition.--_En marche!_

Ah! les poumons brûlent, les tempes grondent! La nuit roule dans mes
yeux, par ce soleil! Le cœur... les membres...

Où va-t-on? au combat? Je suis faible! les autres avancent. Les outils,
les armes... le temps!...

Feu! feu sur moi! Là! ou je me rends.--Lâches!--Je me tue! Je me jette
aux pieds des chevaux!

Ah!...

--Je m'y habituerai.

Ce serait la vie française, le sentier de l'honneur!



NUIT DE L'ENFER


J'ai avalé une fameuse gorgée de poison.--Trois fois béni soit le
conseil qui m'est arrivé!--Les entrailles me brûlent. La violence du
venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse. Je meurs de
soif, j'étouffe, je ne puis crier. C'est l'enfer, l'éternelle peine!
Voyez comme le feu se relève! Je brûle comme il faut. Va, démon!

J'avais entrevu la conversion au bien et au bonheur, le salut. Puis-je
décrire la vision? l'air de l'enfer ne souffre pas les hymnes!
C'étaient des millions de créatures charmantes, un suave concert
spirituel, la force et la paix, les nobles ambitions, que sais-je?

Les nobles ambitions!

Et c'est encore la vie!--Si la damnation est, éternelle! Un homme qui
veut se mutiler est bien damné, n'est-ce pas? Je me crois en enfer,
donc j'y suis. C'est l'exécution du catéchisme. Je suis esclave de
mon baptême. Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le
vôtre. Pauvre innocent!--L'enfer ne peut attaquer les païens.--C'est
la vie encore! Plus tard, les délices de la damnation seront plus
profondes. Un crime, vite, que je tombe au néant, de par la loi humaine.

Tais-toi, mais tais-toi!... C'est la honte, le reproche, ici: Satan
qui dit que le feu est ignoble, que ma colère est affreusement
sotte.--Assez!... Des erreurs qu'on me souffle, magies, parfums
faux, musiques puériles.--Et dire que je tiens la vérité, que je
vois la justice: j'ai un jugement sain et arrêté, je suis prêt pour
la perfection... Orgueil.--La peau de ma tête se dessèche. Pitié!
Seigneur, j'ai peur. J'ai soif, si soif! Ah! l'enfance, l'herbe, la
pluie, le lac sur les pierres, _le clair de lune quand le clocher
sonnait douze..._ Le diable est au clocher, à cette heure. Marie!
Sainte Vierge!...--Horreur de ma bêtise.

Là-bas, ne sont-ce pas des âmes honnêtes, qui me veulent du bien?...
Venez... J'ai un oreiller sur la bouche, elles ne m'entendent pas,
ce sont des fantômes. Puis, jamais personne ne pense à autrui. Qu'on
n'approche pas. Je sens le roussi, c'est certain.

Les hallucinations sont innombrables. C'est bien ce que j'ai toujours
eu: plus de foi en l'histoire, l'oubli des principes. Je m'en tairai:
poètes et visionnaires seraient jaloux. Je suis mille fois le plus
riche, soyons avare comme la mer.

Ah çà! l'horloge de la vie s'est arrêtée tout à l'heure. Je ne suis
plus au monde.--La théologie est sérieuse, l'enfer est certainement _en
bas_,--et le ciel en haut.--Extase, cauchemar, sommeil dans un nid de
flammes.

Que de malices dans l'attention dans la campagne... Satan, Ferdinand,
court avec les graines sauvages... Jésus marche sur les ronces
purpurines, sans les courber ... Jésus marchait sur les eaux irritées.
La lanterne nous le montra debout, blanc et des tresses brunes, au
flanc d'une vague d'émeraude...

Je vais dévoiler tous les mystères: mystères religieux ou naturels,
mort, naissance, avenir, passé, cosmogonie, néant. Je suis maître en
fantasmagories.

Écoutez!...

J'ai tous les talents!--Il n'y a personne ici et il y a quelqu'un:
je ne voudrais pas répandre mon trésor.--Veut-on des chants nègres,
des danses de houris? Veut-on que je disparaisse, que je plonge à la
recherche de I '_anneau_? Veut-on? Je ferai de l'or, des remèdes.

Fiez-vous donc à moi, la foi soulage, guide, guérit. Tous, venez,--même
les petits enfants,--que je vous console, qu'on répande pour vous
son cœur,--le cœur merveilleux!--Pauvres hommes, travailleurs! Je ne
demande pas de prières; avec votre confiance seulement je serai heureux.

--Et pensons à moi. Ceci me fait peu regretter le monde. J'ai de la
chance de ne pas souffrir plus. Ma vie ne fut que folies douces, c'est
regrettable.


Bah! faisons toutes les grimaces imaginables.

Décidément, nous sommes hors du monde. Plus aucun son. Mon tact a
disparu. Ah! mon château, ma Saxe, mon bois de saules. Les soirs, les
matins, les nuits, les jours... Suis-je las!

Je devrais avoir mon enfer pour la colère, mon enfer pour
l'orgueil,--et l'enfer de la paresse; un concert d'enfers.

Je meurs de lassitude. C'est le tombeau, je m'en vais aux vers, horreur
de l'horreur! Satan, farceur, tu veux me dissoudre, avec tes charmes.
Je réclame. Je réclame! un coup de fourche, une goutte de feu.

Ah! remonter à la vie! Jeter les yeux sur nos difformités. Et ce
poison, ce baiser mille fois maudit! Ma faiblesse, la cruauté du monde!
Mon Dieu, pitié, cachez-moi, je me tiens trop mal!--Je suis caché et je
ne le suis pas.

C'est le feu qui se relève avec son damné.



DÉLIRES I


VIERGE FOLLE

L'ÉPOUX INFERNAL

Écoutons la confession d'un compagnon d'enfer:

«Ô divin Époux, mon Seigneur, ne refusez pas la confession de la plus
triste de vos servantes. Je suis perdue. Je suis soûle. Je suis impure.
Quelle vie!

«Pardon, divin Seigneur, pardon! Ah! pardon! Que de larmes! Et que de
larmes encore plus tard, j'espère!

«Plus tard, je connaîtrai le divin Époux! Je suis née soumise à
Lui.--L'autre peut me battre maintenant!

«À présent, je suis au fond du monde, ô mes amies!... non, pas mes
amies... Jamais délires ni tortures semblables... Est-ce bête!

«Ah! je souffre, je crie. Je souffre vraiment. Tout pourtant m'est
permis, chargée du mépris des plus méprisables cœurs.

«Enfin, faisons cette confidence, quitte à la répéter vingt autres
fois,--aussi morne, aussi insignifiante!

«Je suis esclave de l'Époux infernal, celui qui a perdu les vierges
folles. C'est bien ce démon-là. Ce n'est pas un spectre, ce n'est pas
un fantôme. Mais moi qui ai perdu la sagesse, qui suis damnée et morte
au monde,--on ne me tuera pas! Comment vous le décrire! Je ne sais
même plus parler. Je suis en deuil, je pleure, j'ai peur. Un peu de
fraîcheur, Seigneur, si vous voulez, si vous voulez bien!

«Je suis veuve...--J'étais veuve...--mais oui, j'ai été bien sérieuse
jadis, et je ne suis pas née pour devenir squelette!...--Lui était
presque un enfant... Ses délicatesses mystérieuses m'avaient séduite.
J'ai oublié tout mon devoir humain pour le suivre. Quelle vie! La vraie
vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. Je vais où il va, il le
faut. Et souvent il s'emporte contre moi, _moi, la pauvre âme._ Le
Démon!--C'est un démon, vous savez, _ce n'est pas un homme._

«Il dit: «Je n'aime pas les femmes: l'amour est à réinventer, on le
sait. Elles ne peuvent plus que vouloir une position assurée. La
position gagnée, cœur et beauté sont mis de côté: il ne reste que froid
dédain, l'aliment du mariage, aujourd'hui. Ou bien je vois des femmes,
avec les signes du bonheur, dont, moi, j'aurais pu faire de bonnes
camarades, dévorées tout d'abord par des brutes sensibles comme des
bûchers...»

«Je l'écoute faisant de l'infamie une gloire, de la cruauté un charme.
«Je suis de race lointaine: mes pères étaient Scandinaves: ils se
perçaient les côtes, buvaient leur sang.--Je me ferai des entailles
par tout le corps, je me tatouerai, je veux devenir hideux comme un
Mongol: tu verras, je hurlerai dans les rues. Je veux devenir bien fou
de rage. Ne me montre jamais de bijoux, je ramperais et me tordrais sur
le tapis. Ma richesse, je la voudrais tachée de sang partout. Jamais je
ne travaillerai...» Plusieurs nuits, son démon me saisissant, nous nous
roulions, je luttais avec lui!--Les nuits, souvent, ivre, il se poste
dans les rues ou dans des maisons, pour m'épouvanter mortellement.--«On
me coupera vraiment le cou; ce sera dégoûtant.» Oh! ces jours où il
veut marcher avec l'air du crime!

«Parfois il parle, en une façon de patois attendri, de la mort qui
fait repentir, des malheureux qui existent certainement, des travaux
pénibles, des départs qui déchirent les cœurs. Dans les bouges où nous
nous enivrions, il pleurait en considérant ceux qui nous entouraient,
bétail de la misère. Il relevait les ivrognes dans les rues noires.
Il avait la pitié d'une mère méchante pour les petits enfants.--Il
s'en allait avec des gentillesses de petite fille au catéchisme.--Il
feignait d'être éclairé sur tout, commerce, art, médecine.--Je le
suivais, il le faut!

«Je voyais tout le décor dont, en esprit, il s'entourait: vêtements,
draps, meubles; je lui prêtais des armes, une autre figure. Je voyais
tout ce qui le touchait, comme il aurait voulu le créer pour lui. Quand
il me semblait avoir l'esprit inerte, je le suivais, moi, dans des
actions étranges et compliquées, loin, bonnes ou mauvaises: j'étais
sûre de ne jamais entrer dans son monde. À côté de son cher corps
endormi, que d'heures des nuits j'ai veillé, cherchant pourquoi il
voulait tant s'évader de la réalité. Jamais homme n'eut pareil vœu. Je
reconnaissais,--sans craindre pour lui,--qu'il pouvait être un sérieux
danger dans la société.--Il a peut-être des secrets pour _changer
la vie?_ Non, il ne fait qu'en chercher, me répliquais-je. Enfin sa
charité est ensorcelée, et j'en suis la prisonnière. Aucune autre âme
n'aurait assez de force,--force de désespoir!--pour la supporter, pour
être protégée et aimée par lui. D'ailleurs, je ne me le figurais pas
avec une autre âme: on voit son Ange, jamais l'Ange d'un autre,--je
crois. J'étais dans son âme comme dans un palais qu'on a vidé pour ne
pas voir une personne si peu noble que vous: voilà tout. Hélas! je
dépendais bien de lui. Mais que voulait-il avec mon existence terne et
lâche? Il ne me rendait pas meilleure, s'il ne me faisait pas mourir!
Tristement dépitée, je lui dis quelquefois:

«Je te comprends.» Il haussait les épaules.

«Ainsi, mon chagrin se renouvelant sans cesse, et me trouvant plus
égarée à mes yeux,--comme à tous les yeux qui auraient voulu me fixer,
si je n'eusse été condamnée pour jamais à l'oubli de tous!--j'avais
de plus en plus faim de sa bonté. Avec ses baisers et ses étreintes
amies, c'était bien un ciel, un sombre ciel, où j'entrais, et où
j'aurais voulu être laissée, pauvre, sourde, muette, aveugle. Déjà j'en
prenais l'habitude. Je nous voyais comme deux bons enfants, libres de
se promener dans le Paradis de tristesse. Nous nous accordions. Bien
émus, nous travaillions ensemble. Mais, après une pénétrante caresse,
il disait: «Comme ça te paraîtra drôle, quand je n'y serai plus, ce
par quoi tu as passé. Quand tu n'auras plus mes bras sous ton cou, ni
mon cœur pour t'y reposer, ni cette bouche sur tes yeux. Parce qu'il
faudra que je m'en aille, très loin, un jour. Puis il faut que j'en
aide d'autres: c'est mon devoir. Quoique ce ne soit guère ragoûtant...
chère âme...» Tout de suite je me pressentais, lui parti, en proie au
vertige, précipitée dans l'ombre la plus affreuse: la mort. Je lui
faisais promettre qu'il ne me lâcherait pas. Il l'a faite vingt fois,
cette promesse d'amant. C'était aussi frivole que moi lui disant:

«Je te comprends.»

«Ah! je n'ai jamais été jalouse de lui. Il ne me quittera pas, je
crois. Que devenir? Il n'a pas une connaissance; il ne travaillera
jamais. Il veut vivre somnambule. Seules, sa bonté et sa charité lui
donneraient-elles droit dans le monde réel? Par instants, j'oublie la
pitié où je suis tombée: lui me rendra forte, nous voyagerons, nous
chasserons dans les déserts, nous dormirons sur les pavés des villes
inconnues, sans soins, sans peines. Ou je me réveillerai, et les lois
et les mœurs auront changé,--grâce à son pouvoir magique; ou le monde,
en restant le même, me laissera à mes désirs, joies, nonchalances.
Oh! la vie d'aventures qui existe dans les livres des enfants, pour
me récompenser, j'ai tant souffert, me la donneras-tu? Il ne peut
pas. J'ignore son idéal. Il m'a dit avoir des regrets, des espoirs:
cela ne doit pas me regarder. Parle-t-il à Dieu? Peut-être devrais-je
m'adresser à Dieu. Je suis au plus profond de l'abîme, et je ne sais
plus prier.

«S'il m'expliquait ses tristesses, les comprendrais-je plus que ses
railleries? Il m'attaque, il passe des heures à me faire honte de tout
ce qui m'a pu toucher au monde, et s'indigne si je pleure.

--«Tu vois cet élégant jeune homme, entrant dans la belle et calme
maison: il s'appelle Duval, Dufour, Armand, Maurice, que sais-je? Une
femme s'est dévouée à aimer ce méchant idiot: elle est morte, c'est
certes une sainte au ciel, à présent. Tu me feras mourir comme il a
fait mourir cette femme. C'est notre sort, à nous cœurs charitables...»
Hélas! il y avait des jours où tous les hommes agissant lui
paraissaient les jouets de délires grotesques; il riait affreusement,
longtemps.--Puis, il reprenait ses manières de jeune mère, de sœur
aînée. S'il était moins sauvage, nous serions sauvés! Mais sa douceur
aussi est mortelle. Je lui suis soumise.--Ah! je suis folle!

«Un jour peut-être il disparaîtra merveilleusement; mais il faut que je
sache, s'il doit remonter à un ciel, que je voie un peu l'assomption de
mon petit ami!»

Drôle de ménage!



DÉLIRES II


ALCHIMIE DU VERBE


À moi. L'histoire d'une de mes folies.

Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles,
et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie
modernes.

J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de
saltimbanques, enseignes, enluminures populaires; la littérature
démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de
nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux,
refrains niais, rhythmes naïfs.


Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de
relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées,
révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents: je
croyais à tous les enchantements.

J'inventai la couleur des voyelles!--_A_ noir, _E_ blanc, _I_ rouge,
_O_ bleu, _U_ vert.--Je réglai la forme et le mouvement de chaque
consonne, et, avec des rhythmes instinctifs, je me flattai d'inventer
un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je
réservais la traduction.

Ce fut d'abord une étude. J'écrivais des silences, des nuits, je notais
l'inexprimable. Je fixais des vertiges.

* * *

    Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
    Que buvais-je, à genoux dans cette bruyère
    Entourée de tendres bois de noisetiers,
    Dans un brouillard d'après-midi tiède et vert?

    Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
    --Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert!--
    Boire à ces gourdes jaunes, loin de ma case
    Chérie? Quelque liqueur d'or qui fait suer.

    Je faisais une louche enseigne d'auberge.
    --Un orage vint chasser le ciel. Au soir
    L'eau des bois se perdait sur les sables vierges,
    Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares;

    Pleurant, je voyais de l'or,--et ne pus boire.

    * * *

    À quatre heures du matin, l'été,
    Le sommeil d'amour dure encore.
    Sous les bocages s'évapore
      L'odeur du soir fêté.

    Là-bas, dans leur vaste chantier,
    Au soleil des Hespérides,
    Déjà s'agitent--en bras de chemise--
        Les Charpentiers.

    Dans leurs Déserts de mousse, tranquilles,
    Ils préparent les lambris précieux
             Où la ville
        Peindra de faux cieux.

    Ô, pour ces Ouvriers, charmants
    Sujets d'un roi de Babylone,
    Vénus! quitte un instant les Amants
      Dont l'âme est en couronne!

        Ô Reine des Bergers,
      Porte aux travailleurs l'eau-de-vie,
      Que leurs forces soient en paix
    En attendant le bain dans la mer à midi.

    * * *


La vieillerie poétique avait un bonne part dans mon alchimie du verbe.

Je m'habituai à l'hallucination simple: je voyais très franchement
une mosquée à la place d'une usine, une école de tambours faite par
des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d'un
lac; les monstres, les mystères; un titre de vaudeville dressait des
épouvantes devant moi.

Puis j'expliquai mes sophismes magiques avec l'hallucination des mots!

Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. J'étais oisif,
en proie à une lourde fièvre: j'enviais la félicité dos bêtes,--les
chenilles, qui représentent l'innocence des limbes, les taupes, le
sommeil de la virginité!

Mon caractère s'aigrissait. Je disais adieu au monde dans d'espèces de
romances:



    CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR


    Qu'il vienne, qu'il vienne,
    Le temps dont on s'éprenne.

    J'ai tant fait patience
    Qu'à jamais j'oublie.
    Craintes et souffrances
    Aux cieux sont parties.
    Et la soif malsaine
    Obscurcit mes veines.

    Qu'il vienne, qu'il vienne,
    Le temps dont on s'éprenne.

    Telle la prairie
    À l'oubli livrée,
    Grandie et fleurie
    D'encens et d'ivraies,
    Au bourdon farouche
    De très sales mouches,
    Qu'il vienne, qu'il vienne,
    Le temps dont on s'éprenne.

J'aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les
boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux
fermés, je m'offrais au soleil, dieu de feu.

«Général, s'il reste un vieux canon sur tes remparts en ruines,
bombarde-nous avec des blocs de terre sèche. Aux glaces des magasins
splendides! dans les salons! Fais manger sa poussière à la ville. Oxyde
les gargouilles. Emplis les boudoirs de poudre de rubis brûlante...»

Oh! le moucheron enivré à la pissotière de l'auberge, amoureux de la
bourrache, et que dissout un rayon!


    FAIM

    Si j'ai du goût, ce n'est guères
    Que pour la terre et les pierres.
    Je déjeune toujours d'air,
    De roc, de charbons, de fer.

    Mes faims, tournez. Paissez, faims,
        Le pré des sons.
    Attirez le gai venin
        Des liserons.

    Mangez les cailloux qu'on brise,
    Les vieilles pierres d'églises;
    Les galets des vieux déluges,
    Pains semés dans les vallées grises.

    * * *

    Le loup criait sous les feuilles
    En crachant les belles plumes
    De son repas de volailles:
    Comme lui je me consume.

      Les salades, les fruits
    N'attendent que la cueillette;
    Mais l'araignée de la haie
    Ne mange que des violettes.

    Que je dorme! que je bouille
    Aux autels de Salomon.
    Le bouillon court sur la rouille,
      Et se mêle au Cédron.

Enfin, ô bonheur, ô raison, j'écartai du ciel l'azur, qui est du noir,
et je vécus, étincelle d'or de la lumière _nature._ De joie, je prenais
une expression bouffonne et égarée au possible:

* * *

    Elle est retrouvée!
    Quoi? l'Éternité.
    C'est la mer mêlée
        Au soleil.

    Mon âme éternelle,
    Observe ton vœu
    Malgré la nuit seule
    Et le jour en feu.

    Donc tu te dégages
    Des humains suffrages,
    Des communs élans!
    Tu voles selon...

    Jamais l'espérance,
    Pas d'_orietur._
    Science et patience,
    Le supplice est sûr.

    Plus de lendemain,
    Braises de satin,
      Votre ardeur
      Est le devoir.

    Elle est retrouvée!
    --Quoi?--l'Éternité.
    C'est la mer mêlée
         Au soleil.



* * *

Je devins un opéra fabuleux: je vis que tous les êtres ont une fatalité
de bonheur: l'action n'est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque
force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle.

À chaque être, plusieurs _autres_ vies me semblaient dues. Ce monsieur
ne sait ce qu'il fait: il est un ange. Cette famille est une nichée de
chiens. Devant plusieurs hommes, je causai tout haut avec un moment
d'une de leurs autres vies.--Ainsi, j'ai aimé un porc.

Aucun des sophismes de la folie,--la folie qu'on enferme,--n'a été
oublié par moi: je pourrais les redire tous, je tiens le système.

Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils
de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes.
J'étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me
menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l'ombre et des
tourbillons.

Je dus voyager, distraire les enchantements assemblés dans mon cerveau.
Sur la mer, que j'aimais comme si elle eût dû me laver d'une souillure,
je voyais se lever la croix consolatrice. J'avais été damné par
l'arc-en-ciel. Le Bonheur était ma fatalité, mon remords, mon ver: ma
vie serait toujours trop immense pour être dévouée à la force et à la
beauté.

Le Bonheur! Sa dent, douce à la mort, m'avertissait au chant du
coq,--_ad matutinum_, au _Christus venit_,--dans les plus sombres
villes:

* * *

      Ô saisons, ô châteaux!
      Quelle âme est sans défauts?

    J'ai fait la magique étude
    Du bonheur, qu'aucun n'élude.

    Salut à lui chaque fois
    Que chante le coq gaulois.

    Ah! je n'aurai plus d'envie:
    Il s'est chargé de ma vie.

    Ce charme a pris âme et corps
    Et dispersé les efforts.

      Ô saisons, ô châteaux!

    L'heure de la fuite, hélas!
    Sera l'heure du trépas.

      Ô saisons, ô châteaux!

* * *


Cela s'est passé. Je sais aujourd'hui saluer la beauté,



L'IMPOSSIBLE


Ah! cette vie de mon enfance, la grande route par tous les temps, sobre
surnaturellement, plus désintéressé que le meilleur des mendiants,
fier de n'avoir ni pays, ni amis, quelle sottise c'était.--Et je m'en
aperçois seulement!

--J'ai eu raison de mépriser ces bonshommes qui ne perdraient pas
l'occasion d'une caresse, parasites de la propreté et de la santé de
nos femmes, aujourd'hui qu'elles sont si peu d'accord avec nous.

J'ai eu raison dans tous mes dédains: puisque je m'évade!

Je m'évade?


Je m'explique.

Hier encore, je soupirais: «Ciel! sommes-nous assez de damnés ici-bas!
Moi, j'ai tant de temps déjà dans leur troupe! Je les connais tous.
Nous nous reconnaissons toujours; nous nous dégoûtons. La charité nous
est inconnue. Mais nous sommes polis; nos relations avec le monde
sont très convenables.» Est-ce étonnant? Le monde! les marchands, les
naïfs!--Nous ne sommes pas déshonorés.--Mais les élus, comment nous
recevraient-ils? Or il y a des gens hargneux et joyeux, de faux élus,
puisqu'il nous faut de l'audace ou de l'humilité pour les aborder. Ce
sont les seuls élus. Ce ne sont pas des bénisseurs!

M'étant retrouvé deux sous de raison,--ça passe vite!--je vois que mes
malaises viennent de ne m'être pas figuré assez tôt que nous sommes
à l'Occident. Les marais occidentaux! Non que je croie la lumière
altérée, la forme exténuée, le mouvement égaré... Bon! voici que mon
esprit veut absolument se charger de tous les développements cruels
qu'a subis l'esprit depuis la fin de l'Orient... Il en veut, mon esprit!

...Mes deux sous de raison sont finis!--L'esprit est autorité, il veut
que je sois en Occident. Il faudrait le faire taire pour conclure comme
je voulais.

J'envoyais au diable les palmes des martyrs, les rayons de l'art,
l'orgueil des inventeurs, l'ardeur des pillards; je retournais à
l'Orient et à la sagesse première et éternelle.--Il paraît que c'est un
rêve de paresse grossière!

Pourtant, je ne songeais guère au plaisir d'échapper aux souffrances
modernes. Je n'avais pas en vue la sagesse bâtarde du Coran.--Mais n'y
a-t-il pas un supplice réel en ce que, depuis cette déclaration de la
science, le christianisme, l'homme se joue, se prouve les évidences,
se gonfle du plaisir de répéter ces preuves, et ne vit que comme cela?
Torture subtile, niaise; source de mes divagations spirituelles. La
nature pourrait s'ennuyer, peut-être! M. Prudhomme est né avec le
Christ.

N'est-ce pas parce que nous cultivons la brume? Nous mangeons la fièvre
avec nos légumes aqueux. Et l'ivrognerie! et le tabac! et l'ignorance!
et les dévouements!--Tout cela est-il assez loin de la pensée de la
sagesse de l'Orient, la patrie primitive? Pourquoi un monde moderne, si
de pareils poisons s'inventent!

Les gens d'Église diront: C'est compris. Mais vous voulez parler de
l'Éden. Rien pour vous dans l'histoire des peuples orientaux.--C'est
vrai; c'est à l'Éden que je songeais! Qu'est-ce que c'est pour mon
rêve, cette pureté des races antiques!

Les philosophes: Le monde n'a pas d'âge. L'humanité se déplace,
simplement. Vous êtes en Occident, mais libre d'habiter dans votre
Orient, quelque ancien qu'il vous le faille,--et d'y habiter bien. Ne
soyez pas un vaincu. Philosophes, vous êtes de votre Occident.

Mon esprit, prends garde. Pas de partis de salut violents.
Exerce-toi!--Ah! la science ne va pas assez vite pour nous!

--Mais je m'aperçois que mon esprit dort.

S'il était bien éveillé toujours à partir de ce moment, nous serions
bientôt à la vérité, qui peut-être nous entoure avec ses anges
pleurant!...--S'il avait été éveillé jusqu'à ce moment-ci, c'est
que je n'aurais pas cédé aux instincts délétères, à une époque
immémoriale!...--S'il avait toujours été bien éveillé, je voguerais en
pleine sagesse!...

Ô pureté! pureté!

C'est cette minute d'éveil qui m'a donné la vision de la pureté!--Par
l'esprit on va à Dieu! Déchirante infortune!



L'ÉCLAIR


Le travail humain! c'est l'explosion qui éclaire mon abîme de temps en
temps.

«Rien n'est vanité; à la science, et en avant!» crie l'Ecclésiaste
moderne, c'est-à-dire Tout le monde. Et pourtant les cadavres des
méchants et des fainéants tombent sur le cœur des autres... Ah! vite,
vite un peu; là-bas, par delà la nuit, ces récompenses futures,
éternelles... les échapperons-nous?...

--Qu'y puis-je? Je connais le travail; et la science est trop lente.
Que la prière galope et que la lumière gronde... je le vois bien. C'est
trop simple, et il fait trop chaud; on se passera de moi. J'ai mon
devoir; j'en serai fier à la façon de plusieurs, en le mettant de côté.

Ma vie est usée. Allons! feignons, fainéantons, ô pitié! Et nous
existerons en nous amusant, en rêvant amours monstres et univers
fantastiques, en nous plaignant et en querellant les apparences du
monde, saltimbanque, mendiant, artiste, bandit,--prêtre! Sur mon lit
d'hôpital, l'odeur de l'encens m'est revenue si puissante: gardien des
aromates sacrés, confesseur, martyr...

Je reconnais là ma sale éducation d'enfance. Puis quoi!... Aller mes
vingt ans, si les autres vont vingt ans...

Non! non! à présent je me révolte contre la mort! Le travail paraît
trop léger à mon orgueil: ma trahison au monde serait un supplice trop
court. Au dernier moment, j'attaquerais à droite, à gauche...

Alors,--oh!--chère pauvre âme, l'éternité serait-elle pas perdue pour
nous!



MATIN


N'eus-je pas _une fois_ une jeunesse aimable, héroïque, fabuleuse,
à écrire sur des feuilles d'or, trop de chance! Par quel crime, par
quelle erreur, ai-je mérité ma faiblesse actuelle? Vous qui prétendez
que des bêtes poussent des sanglots de chagrin, que des malades
désespèrent, que des morts rêvent mal, tâchez de raconter ma chute et
mon sommeil. Moi, je ne puis pas plus m'expliquer que le mendiant avec
ses continuels _Pater_ et _Ave Maria. Je ne sais plus parler!_

Pourtant, aujourd'hui, je crois avoir fini la relation de mon enfer.
C'était bien l'enfer; l'ancien, celui dont le fils de l'homme ouvrit
les portes.


Du même désert, à la même nuit, toujours mes yeux las se réveillent à
l'étoile d'argent, toujours, sans que s'émeuvent les Rois de la vie,
les trois mages, le cœur, l'âme, l'esprit. Quand irons-nous, par delà
les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la
sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la
superstition, adorer--les premiers!--Noël sur la terre?

Le chant des cieux, la marche des peuples! Esclaves, ne maudissons pas
la vie.



ADIEU


L'automne déjà!--Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous
sommes engagés à la découverte de la clarté divine,--loin des gens qui
meurent sur les saisons.

L'automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers
le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue.
Ah! les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l'ivresse, les
mille amours qui m'ont crucifié! Elle ne finira donc point cette goule
reine de millions d'âmes et de corps morts _et qui seront jugés!_ Je
me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers plein les
cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le cœur,
étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment... J'aurais pu y
mourir... L'affreuse évocation! J'exècre la misère.

Et je redoute l'hiver parce que c'est la saison du confort!

--Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches
nations en joie. Un grand vaisseau d'or, au-dessus de moi, agite ses
pavillons multicolores sous les brises du matin. J'ai créé toutes les
fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de
nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles
langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien! je dois
enterrer mon imagination et mes souvenirs! Une belle gloire d'artiste
et de conteur emportée!

Moi! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je
suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à
étreindre! Paysan!

Suis-je trompé? la charité serait-elle sœur de la mort pour moi?


Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge. Et allons.

Mais pas une main amie! et où puiser le secours?


* * *


Oui, l'heure nouvelle est au moins très sévère.

Car je puis dire que la victoire m'est acquise: les grincements de
dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous
les souvenirs immondes s'effacent. Mes derniers regrets détalent,--des
jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les
arriérés de toutes sortes.--Damnés, si je me vengeais!

Il faut être absolument moderne.

Point de cantiques: tenir le pas gagné. Dure nuit! le sang séché
fume sur ma face, et je n'ai rien derrière moi, que cet horrible
arbrisseau!... Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille
d'hommes; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.


Cependant c'est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de
tendresse réelle. Et, à l'aurore, armé d'une ardente patience, nous
entrerons aux splendides villes.

Que parlais-je de main amie! Un bel avantage, c'est que je puis rire
des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples
menteurs,--j'ai vu l'enfer des femmes là-bas;--et il me sera loisible
de _posséder la vérité dans une âme; et un corps._

Avril-Août 1873.

FIN



NOTES ET RÉFÉRENCES


Rimbaud est né le 20 octobre 1854. Le cycle de sa production
littéraire--dont il manque une partie jusqu'ici non retrouvée: _la
Chasse spirituelle_ et beaucoup de fragments--s'est accompli de
1870 à 1873. Le poète avait donc à peine dix-neuf ans lorsqu'il
signifia aux hommes, non seulement son vœu de Silence, mais encore
son repentir d'avoir parlé. Et cet acte, orgueil ou sacrifice, mépris
ou pudeur, ne dépasse-t-il pas encore en beauté la splendeur despotique
de l'œuvre où s'écartèle un cœur immense et qui nous
saisit aux entrailles pour nous projeter dans un monde éblouissant?
Mais la volonté supérieure qui, selon Paul Claudel, avait suscité
cette voix n'a pas voulu que l'écho s'en éteignît. Le devoir restait
de veiller à ce que, du moins, les répercussions ne dénaturassent
point la miraculeuse parole. Nous fera-t-on grief de nous y être
voué?

Quelques précisions bibliographiques, des justifications, ne seront
peut-être pas pour déplaire aux curieux de Rimbaud:


PREMIERS VERS

SENSATION. Daté de mars 1870, dans l'édition Vanier des «Poésies
complètes».

TÊTE DE FAUNE. Texte du manuscrit de la collection Louis Barthou.
Ce manuscrit est de 1872 et, par conséquent, postérieur à
la version initiale de 1870 publiée dans les éditions antérieures.

SONNET. Daté du 3 septembre 1870, dans l'édition Vanier. Il est
plutôt de fin août.

LES EFFARÉS. C'est le texte du manuscrit de la collection Barthou.
Il présente de légères variantes avec celui inséré dans _les
Poètes Maudits_ et d'assez importantes par rapport à la version qui
se trouve dans l'édition courante des _Œuvres de Jean-Arthur Rimbaud._
Daté du 20 septembre 1870, dans l'édition Vanier.

LE DORMEUR DU VAL. Daté d'octobre 1870 dans l'édition Vanier.

LE BUFFET. Daté d'octobre 1870, édition Vanier.

MA BOHÊME. Octobre 1870, édition Vanier.

LES DOUANIERS. Inédit. Texte de la collection Barthou. La
première version devait être d'octobre 1870.

ACCROUPISSEMENTS. Texte du manuscrit de la collection H. Saffrey,
inséré dans une lettre de Rimbaud du 15 mai 1871, parue au
numéro de _la Nouvelle Revue française_ du 1er octobre 1912. La date
d'inspiration doit être de quelques semaines antérieure.

LES ASSIS. Texte de la collection Barthou. Il présente de très
légères variantes avec le texte publié jusqu'ici, partout. Rimbaud
a écrit ces vers en avril ou au commencement de mai 1871.

ORAISON DU SOIR. Texte de la collection Barthou. Il offre quelques
variantes avec les textes donnés jusqu'ici. Même date que _les
Assis._

CHANT DE GUERRE PARISIEN. Texte de la collection Saffrey,
inséré dans la lettre précitée du 15 mai 1871.

PARIS SE REPEUPLE. Intitulé aussi l'_Orgie parisienne._ Daté de
mai 1871, édition Vanier. Dans la lettre du 15 mai 1871, Rimbaud
révèle qu'il a fait deux autres poèmes sur Paris: l'un de
cent hexamètres, intitulé _les Amants de Paris_; l'autre de deux cents
hexamètres, intitulé _la Mort de Paris._ Ces vers, jusqu'à ce jour,
n'ont pu être retrouvés.

LES PAUVRES À L'ÉGLISE. Texte de la collection Saffrey. Daté:
1871, dans une lettre de Rimbaud du 10 juin 1871, parue au
numéro de _la Nouvelle Revue française_ du 1er octobre 1912. Ces
vers sont de mai.

LES POÈTES DE SEPT ANS. Texte de la collection Saffrey. Daté
du 26 mai 1871, dans la lettre du 10 juin.

LE CŒUR VOLÉ. Texte de la collection Barthou. Daté: mai 1871.
Il offre quelques variantes avec le texte de la collection Saffrey,
qui est celui des éditions antérieures, qui porte pour titre _le Cœur
du Pitre_ et qui est daté: juin 1871.

LES SŒURS DE CHARITÉ. Inédit. Texte de la collection Barthou.
Date: juin 1871.

LES PREMIÈRES COMMUNIONS. Texte de la collection Barthou.
Relativement aux publications antérieures, ce poème présente ici,
au dispositif et dans les vers, de très importantes variantes. Daté:
juillet 1871.

BATEAU IVRE. C'est le texte des _Poètes maudits._

LES CHERCHEUSES DE POUX. Texte des _Poètes maudits._

VOYELLES. Texte des _Poètes maudits._ Nous en avons publié une
variante, provenant de la collection Barthou, aux pages 165 et
166 de _Jean-Arthur Rimbaud le Poète._

QUATRAIN. Inédit. Collection Barthou.

LES CORBEAUX. Texte de l'édition courante des _Œuvres._ A
paru pour la première fois dans _la Renaissance_, en mai ou juin 1872.
C'est la seule pièce de vers réguliers qui ait été publiée avec l'assentiment
du poète. À l'époque, Rimbaud ne faisait plus de ces vers.

Il avait créé le vers libre. On doit penser que les Corbeaux ont été
ainsi faits pour complaire à la rédaction d'une publication parnassienne
dont le directeur, si nos renseignements sont exacts, était
M. Emile Blémont.

LES DÉSERTS DE L'AMOUR

Inédit. Manuscrit de la collection Barthou. Trois feuillets paraissant
avoir fait partie d'un recueil colligé par Rimbaud, probablement
en la fin de 1871. Chaque page est de plume et d'encre différentes.
Pas de pagination.

1er Feuillet.--Au recto, en page blanche: _Les Déserts de l'Amour_;
au verso: _Avertissement_,signé J.-A. Rimbaud (c'est la signature
reproduite en fac-similé sous l'héliogravure du portrait qui
est en tête de notre ouvrage: _Jean-Arthur Rimbaud le Poète_).

2e et 3e Feuillets.--Recto, en haut: répétition du titre, puis
le texte.



LES ILLUMINATIONS

Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que la première impression,
en 1886, des _Illuminations_ a été faite à l'insu du poète,
d'après un manuscrit en désordre et sans pagination. Ce manuscrit
avait été remis par Charles de Sivry, beau-frère de Verlaine, à Louis
Le Cardonnel, qui, par l'intermédiaire de M. Louis Fière, le fit tenir
à Gustave Kahn, alors directeur de _la Vogue._ Toutes les éditions
subséquentes sont la reproduction de celle de _la Vogue._ À défaut
du manuscrit en question, qui, par son graphisme et sa configuration,
nous eût sans doute aidé au classement, nous avons, prenant
pour guides des indications autobiographiques, essayé, dans la présente
édition, de placer les morceaux par ordre de dates, après avoir
divisé le tout en deux parties: _Vers nouveaux et chansons, Poèmes
en prose._ Et ce qui nous a décidé à opérer cette séparation d'ailleurs
logique, c'est l'étude approfondie du chapitre d'_Une Saison en Enfer_
intitulé «Alchimie du Verbe», et aussi la distinction bien espacée
faite par Verlaine dans _les Poètes maudits_ entre ces vers et ces proses.



Les vers qui, dans l'édition courante des _Œuvres de Jean-Arthur
Rimbaud_, figurent aux «Poésies», de la page 102 à la
page 113, prennent dans notre classement leur place légitime. De
même, les proses réunies dans le même volume, pages 201 à 209,
sous le titre «Autres illuminations».



1. VERS NOUVEAUX ET CHANSONS

Vertige. La ligne de prose terminant ce poème justifie le titre
qu'il prend ici, titre du reste indiqué par ce passage de «l'Alchimie
du Verbe»: «J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable;
je fixais des vertiges».

Silence. Le titre nous est dicté par le même passage de «l'Alchimie
du Verbe».

Larme. Texte, titre compris, du manuscrit de la collection Barthou.
Daté: mai 1872. Dans l'édition courante des _Œuvres de J.-A.
Rimbaud_ se trouve une version différente, page 188.

La Rivière de Cassis. Collection Barthou. Daté: mai 1872.
C'est une «nuit». Une version un peu différente figure dans les
éditions antérieures.

Bonne Pensée du matin. Texte du manuscrit appartenant à
M. Messein. Une version un peu antérieure, mai 1872, possédée par
M. Barthou a été reproduite en simili-gravure dans _J.-A. Rimbaud
le Poète._ La version donnée par Rimbaud dans _Une Saison en Enfer_
diffère sensiblement des deux autres.

Michel et Christine. Texte publié par _la Vogue_, en 1886.

Comédie de la Soif. Collection Barthou. Date: mai 1872.
Présente quelques variantes, quant au texte et au dispositif, avec la
version des éditions antérieures. M. Messein possède de ce poème
un manuscrit incomplet, offrant de très légères variantes au texte
et ayant pour titre: _Enfer de la Soif._

HONTE. Texte de _la Vogue._

MÉMOIRE. Texte revu sur le manuscrit appartenant à M. Messein.



JEUNE MÉNAGE. Manuscrit Messein. Daté: 27 juin 1872. Au
dos se trouve cette fin de correspondance:

Réponds-moi au plus vite au sujet de cette lettre et dis-moi si tu
t'amuses là-bas. Moi je compte avoir mon atelier à la fin de la semaine
prochaine. Adieu! Ecris vite. Ton ami, J.-L. Forain.

PATIENCE. Manuscrit Messein. Au dos et en haut, de l'écriture
de Rimbaud, on lit ceci:

Prends-y garde, ô ma vie absente!

ETERNITÉ. Texte de _la Vogue._

CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR. Même observation.

BRUXELLES. Même observation.

EST-ELLE AIMÉE. Date, sur l'édition Vanier: juillet 1872.

BONHEUR. Texte de _la Vogue._ Le titre nous est fourni par un
brouillon d'_Une Saison en Enfer._

ÂGE D'OR. Texte de _la Vogue._

FÊTES DE LA FAIM. Manuscrit de la collection P. Dauze. Daté:
août 1872. Texte très différent de celui d'_Une Saison en Enfer_,
page 290. Il est probable que courent par le monde d'autres versions
de la partie commençant ainsi:

LE LOUP CRIAIT SOUS LES FEUILLES...

MARINE. Texte de la Vogue. Il nous a semblé que l'alinéa terminant
ce poème dans les éditions précédentes, ne lui appartenait pas.
Nous l'avons reporté à la fin de Phrases, pages 187 à 190.

MOUVEMENT. Texte de _la Vogue._



II. POÈMES EN PROSE


La plupart de ces poèmes, ceux qui furent publiés dans la première
édition des _Illuminations_, ont été revus sur les fascicules
de _la Vogue._

Génie, Fairy, Jeunesse, le IV de Veillées et Solde, qui
n'étaient pas entrés dans la première édition et qui figurent dans
l'édition courante des _Œuvres de Jean-Arthur Rimbaud_ sous le
titre «Autres illuminations», ont été collationnés sur les manuscrits
appartenant à M. Messein.

Il nous a paru que la dernière partie de la pièce Ouvriers ne
pouvait faire corps avec ce poème et qu'elle devait en être séparée.
On la trouvera immédiatement après, en bonne page.

Enfin, l'étude des manuscrits Messein nous a amené à juger
que le IV de Jeunesse devait être reporté à Veillées, et que
Guerre devait former le IV de Jeunesse.



UNE SAISON EN ENFER


Nous avons cru devoir faire précéder le texte publié par Rimbaud
lui-même, chez Poot et Cie à Bruxelles, d'un morceau trouvé
parmi des brouillons de cet ouvrage, le seul, comme on sait, que
le poète ait daigné faire imprimer. Ce morceau paraît avoir été
un projet de prologue. Entre la date d'inspiration de ce projet,
«février, mars ou avril», et celle de l'achèvement d'_Une Saison
en Enfer_, août 1873, le drame de Bruxelles intervint (voy. _Jean-Arthur
Rimbaud, le Poète_) qui aurait fait modifier le premier plan
et écarter ce prologue, remplaçé alors par l'avertissement dédicatoire
commençant par ces mots: «Jadis, si je me souviens bien».

Paterne Berrichon.



APPENDICE


PIÈCES DOCUMENTAIRES


NOTICE

_Les premières de ces pièces ont été écrites à coups de lectures--nous
dirions: prématurées, si le cas de Rimbaud n'était si prodigieux de
précocité--sur les bancs du collège de Charleville; et, malgré çà
et là de beaux vers d'une saveur très particulière, elles marquent
vraiment trop d'influences étrangères. Les autres, faites au cours de
premières fugues et laissées en province, chez différentes personnes,
furent répudiées par l'auteur en une lettre datée du 10 juin 1871, où,
textuellement, il mande à son correspondant: «Brûlez, je le veux, et
je crois que vous respecterez ma volonté comme celle d'un mort, tous
les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mes séjours à
Douai.» Ce n'est donc pas tout à fait arbitrairement qu'elles sont
rejetées en appendice._

_La prose_ CHARLES D'ORLÉANS À LOUIS XI, «_discours français donné
en classe», a paru pour la première fois en novembre 1891, quelques
jours après la mort de Rimbaud, dans une revue scientifique intitulée
l'_Evolution. _Collationnée sur le manuscrit qu'en possède M. H.
Saffrey, il nous a semblé que cette prose devait figurer en tête de ce
recueil._



_On sait que_ LES ÉTRENNES DES ORPHELINS, _premiers vers français
connus du poète--il venait d'avoir quinze ans lorsqu'il les
composa,--furent adressés par lui à_ la Revue pour tous, _qui les
publia en janvier 1870. Toutes les autres poésies qu'on va lire ont
été, sauf la dernière, imprimées en premier lieu dans le fâcheux volume
du_ Reliquaire.

L'HOMME JUSTE, _manuscrit incomplet de la collection Barthou, est ici
publié pour la première fois. D'après une indication numérique écrite
de la main de Rimbaud, il y manquerait les trente premiers vers; et
c'est pour cela que nous avons cru ne pas devoir lui faire prendre
place à côté des_ Premières Communions, _dont il est contemporain.
Peut-être, à la réflexion, ce poème n'est-il autre que les_ Veilleurs,
_tant admirés par Verlaine dans_ les Poètes maudits: _Rimbaud changeait
volontiers le titre de ses poésies._

P. B.



I


CHARLES D'ORLÉANS À LOUIS XI


Sire, le temps a laissé son manteau de pluie; les fourriers d'été
sont venus: donnons l'huis au visage à Mérencolie! Vivent les lais et
ballades, moralités et joyeusetés! Que les clercs de la Basoche nous
montrent les folles soties; allons ouïr la moralité du Bien-Avisé et
du Mal-Avisé, et la conversion du clerc Théophilus, et comme allèrent
à Rome Saint Pierre et Saint Paul et comment y furent martyrés!
Vivent les dames à rebrassés collets, portant atours et broderies!
N'est-ce pas, Sire, qu'il fait bon dire sous les arbres, quand les
cieux sont vêtus de bleu, quand le soleil clair luit, les doux
rondeaux, les ballades haut et clair chantées? J'ai un arbre de la
plante d'amour, ou une fois me dites oui, madame ou Riche amoureux a
toujours l'avantage... Mais me voilà bien esbaudi, Sire, et vous allez
l'être comme moi: maître François Villon, le bon folâtre, le gentil
raillard qui rima tout cela, engrillonné, nourri d'une miche et d'eau,
pleure et se lamente maintenant au fond du Châtelet. Pendu serez! lui
a-t-on dit devant notaire; et le pauvre follet tout transi a fait son
épitaphe pour lui et ses compagnons, et les gracieux gallants dont vous
aimez tant les rimes s'attendent danser à Montfaucon, plus becquetés
d'oiseaux que dès à coudre, dans la bruine et le soleil!

Oh! Sire, ce n'est par folle plaisance qu'est là Villon. Pauvres
housseurs ont assez de peine! Clergeons attendant leur nomination
de l'université, musards, montreurs de singes, joueurs de rebec qui
payent leur écot en chansons, chevaucheurs d'écuries, sires de deux
écus, reîtres cachant leur nez en pots d'étain mieux qu'en casques de
guerre[1], tous ces pauvres enfants secs et noirs comme écouvillons,
qui ne voient de pain qu'aux fenêtres, que l'hiver emmitoufle d'onglée,
ont choisi maître François pour mère nourricière! Or, nécessité fait
gens méprendre et faim saillir le loup du bois: peut-être l'écolier,
un jour de famine, a-t-il pris des tripes au baquet des bouchers
pour les fricasser à l'abreuvoir Popin ou à la taverne du Pestel?
Peut-être a-t-il pippé une douzaine de pains au boulanger, ou changé à
la Pomme-de-Pin un broc d'eau claire pour un broc de vin de Bagneux?
Peut-être, un soir de grand galle, au Plat-d'Étain, a-t-il rossé le
guet à son arrivée; ou les a-t-on surpris, autour de Montfaucon,
dans un souper, conquis par noise, avec une dizaine de ribaudes?--Ce
sont méfaits de maître François. Puis, parce qu'il nous montre un
gras chanoine mignonnant avec sa dame en chambre bien nattée, parce
qu'il dit que le chapelain n'a cure de confesser, sinon chambrières
et dames, et qu'il conseille aux dévotes, par bonne mocque, parler de
contemplation sous les courtines, l'écolier fol, si bien riant, si bien
chantant, gent comme émerillon, tremble sous les griffes des grands
juges, ces terribles oiseaux noirs que suivent corbeaux et pies! Lui
et ses compagnons, pauvres piteux, accrocheront un nouveau chapelet
de pendus aux bras de la forêt; le vent leur fera chandeaux dans le
doux feuillage sonore. Et vous, Sire, comme tous ceux qui aiment le
poète, ne pourrez rire qu'en pleurs en lisant ses joyeuses ballades
et songerez qu'on a laissé mourir le gentil clerc qui chantait si
follement, et ne pourrez chasser Mérencolie!


[1] Olivier Basselin, _Vaux-de-Vire._

Pippeur, larron, maître François est pourtant le meilleur fils du
monde. Il rit des grasses soupes jacobines, mais il honore ce qu'a
honoré l'église de Dieu et Madame la Vierge et la Très Sainte Trinité!
Il honore la Cour de Parlement, mère des bons et sœur des benoîts
anges! Aux médisants du royaume de France, il veut presque autant de
mal qu'aux taverniers qui brouillent le vin! Et dea! Il sait bien
qu'il a trop gallé au temps de sa jeunesse folle. L'hiver, les soirs
de famine, auprès de la fontaine Maubuay ou dans quelque piscine
ruinée, assis à croppetons devant un petit feu de chenevottes, qui
flambe par instants pour rougir sa face maigre, il songe qu'il aurait
maison et couche molle, s'il eût étudié!... Souvent, noir et flou comme
chevaucheur d'escovettes, il regarde dans les logis par des mortaises:
«Ô ces morceaux savoureux et friands, ces tartes, ces flans, ces
grasses gelines dorées!--Je suis plus affamé que Tantalus!--Du rôt! du
rôt!--Oh! cela sent plus doux qu'ambre et civettes!--Du vin de Beaune
dans de grandes aiguières d'argent!--Haro, la gorge m'ard!... Ô, si
j'eusse étudié!...--Et mes chausses qui tirent la langue, et ma hucque
qui ouvre toutes ses fenêtres, et mon feutre en dents de scie!--Si je
rencontrais un pitoyable Alexander pour que je puisse, bien recueilli,
bien débouté, chanter à mon aise comme Orpheus, le doux ménétrier!--Si
je pouvais vivre en honneur une fois avant que de mourir!...» Mais,
voilà: souper derondels, d'effets de lune sur les vieux toits, d'effets
de lanternes sur le sol, c'est très maigre, très maigre; puis passent,
en justes cottes, les mignottes villotières qui font chosettes
mignardes pour attirer les passants; puis le regret des tavernes
flamboyantes, pleines du cri des buveurs heurtant les pots d'étain et
souvent les flamberges, du ricanement des ribaudes et du chant âpre des
rebecs mendiants: le regret des vieilles ruelles noires où saillent
follement, pour s'embrasser, des étages de maisons et des poutres
énormes, où, dans la nuit épaisse, passent, avec des sons de rapières
traînées, des rires et des braieries abominables... Et l'oiseau rentre
au vieux nid: tout aux tavernes et aux filles!...

Oh! Sire, ne pouvoir mettre plumail au vent par ce temps de joie! La
corde est bien triste en mai, quand tout chante, quand tout rit, quand
le soleil rayonne sur les murs les plus lépreux! Pendus seront, pour
une franche repue! Villon est aux mains de la Cour de Parlement: le
corbel n'écoutera pas le petit oiseau! Sire, ce serait vraiment méfait
de pendre ces gentils clercs: ces poètes-là, voyez-vous, ne sont pas
d'ici-bas; laissez-les vivre leur vie étrange, laissez-les avoir froid
et faim, laissez-les courir, aimer et chanter: ils sont aussi riches
que Jacques Cœur, tous ces fols enfants, car ils ont des rimes plein
l'âme, des rimes qui rient et qui pleurent, qui nous font rire et
pleurer: laissez-les vivre! Dieu bénit tous les miséricordieux, et le
monde bénit les poètes.

[Milieu de 1870].



    LES ÉTRENNES DES ORPHELINS


    I


    La chambre est pleine d'ombre. On entend vaguement
    De deux enfants le triste et doux chuchotement.
    Leur front se penche, encore alourdi par le rêve,
    Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève.
    Au dehors, les oiseaux se rapprochent, frileux;
    Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux.
    Et la nouvelle année, à la suite brumeuse,
    Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,
    Sourit avec des pleurs et chante en grelottant.


    II


    Or les petits enfants, sous le rideau flottant,
    Parlent bas, comme on fait dans une nuit obscure.
    Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure.
    Ils tressaillent souvent à la claire voix d'or
    Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor
    Son refrain métallique en son globe de verre.
    Et la chambre est glacée. On voit traîner à terre,
    Épars autour des lits, des vêtements de deuil.
    L'âpre bise d'hiver, qui se lamente au seuil,
    Souffle dans le logis son haleine morose.
    On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose...
    Il n'est donc point de mère à ces petits enfants,
    De mère au frais sourire, aux regards triomphants?
    Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée,
    D'exciter une flamme à la cendre arrachée,
    D'amonceler sur eux la laine et l'édredon?
    Avant de les quitter, en leur criant: pardon!
    Elle n'a point prévu la froideur matinale,
    Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale?...
    --Le rêve maternel, c'est le tiède tapis,
    C'est le nid cotonneux où les enfants, tapis
    Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,
    Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches!
    Et là, c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur,
    Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur;
    Un nid que doit avoir glacé la bise amère...


    III


    Votre cœur l'a compris: ces enfants sont sans mère.
    Plus de mère au logis!--et le père est bien loin!...
    Une vieille servante, alors, en a pris soin.
    Les petits sont tout seuls en la maison glacée...
    Orphelins de quatre ans, voilà qu'en leur pensée
    S'éveille, par degrés, un souvenir riant.
    C'est comme un chapelet qu'on égrène en priant:
    Ah, quel beau matin que le matin des étrennes!
    Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes,
    Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux,
    Bonbons habillés d'or, étincelants bijoux
    Tourbillonner, danser une danse sonore,
    Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore.
    On s'éveillait matin, on se levait joyeux,
    La lèvre affriandée, en se frottant les yeux;
    On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,
    Les yeux tout rayonnants comme aux grands jours de fête
    Et les petits pieds nus effleurant le plancher,
    Aux portes des parents tout doucement toucher;
    On entrait; puis, alors, les souhaits... en chemise,
    Les baisers répétés, et la gaieté permise!


    IV


    Ah! c'était si charmant, ces mots dits tant de fois...
    --Mais comme il est changé, le logis d'autrefois!
    Un grand feu pétillait, clair dans la cheminée.
    Toute la vieille chambre était illuminée;
    Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,
    Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer.
    L'armoire était sans clefs, sans clefs la grande armoire!
    On regardait souvent sa porte brune et noire:
    Sans clefs, c'était étrange! On rêvait bien des fois
    Aux mystères dormant entre ses flancs de bois;
    Et l'on croyait ouïr, au fond de la serrure
    Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure...
    --La chambre des parents est bien vide aujourd'hui!
    Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui.
    Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises;
    Partant, point de baisers, point de douces surprises.
    Oh! que le jour de l'an sera triste pour eux!
    Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus
    Silencieusement tombe une larme amère,
    Ils murmurent: «Quand donc reviendra notre mère?»


    V


    Maintenant, les petits sommeillent, tristement.
    Vous diriez, à les voir, qu'ils pleurent en dormant,
    Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible:
    Les tout petits enfants ont le cœur si sensible!...
    Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,
    Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux,
    Un rêve si joyeux que leur lèvre mi-close,
    Souriante, paraît murmurer quelque chose.
    Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,
    Doux geste du réveil, ils avancent le front.
    Et leur vague regard tout autour d'eux repose.
    Ils se croient endormis dans un paradis rose...
    Au foyer plein d'éclairs chante gaiement le feu;
    Par la fenêtre, on voit là-bas un beau ciel bleu;
    La nature s'éveille et de rayons s'enivre;
    La terre, demi-nue, heureuse de revivre,
    A de frissons de joie aux baisers du soleil,
    Et, dans le vieux logis, tout est tiède et vermeil,
    Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre,
    La bise sous le seuil a fini par se taire:
    On dirait qu'une fée a passé dans cela!...
    --Les enfants, tout joyeux, on jeté deux cris... Là,
    Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,
    Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose.
    Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,
    De la nacre et du jais aux reflets scintillants,
    Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
    Ayant trois mots gravés en or: «a notre mère!»

    [Fin 1869.]



    LE FORGERON


    I


    Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant
    D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant,
    Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche,
    Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,
    Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour
    Que le peuple était là, se tordant tout autour
    Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale.


    Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle,
    Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet,
    Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait
    Car ce maraud de forge aux énormes épaules
    Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,
    Que cela l'empoignait au front, comme cela!


    «Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la
    Et nous piquions les bœufs vers les sillons des autres.
    Le Chanoine, au soleil, filait des patenôtres
    Sur des chapelets clairs grenés de pièces d'or;
    Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor;
    Et l'un, avec la hart, l'autre, avec la cravache,
    Nous fouaillaient. Hébétés comme des yeux de vache,
    Nos yeux ne pleuraient plus. Nous allions, nous allions;
    Et quand nous avions mis le pays en sillons,
    Quand nous avions laissé dans cette terre noire
    Un peu de notre chair... nous avions un pourboire:
    On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit,
    Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.


    «Oh! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises.
    C'est entre nous. J'admets que tu me contredises.
    Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin,
    Dans les granges entrer des voitures de foin
    Énormes; de sentir l'odeur de ce qui pousse,
    Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse;
    De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,
    De penser que cela prépare bien du pain?...
    Oh! plus fort on irait, au fourneau qui s'allume,
    Chanter joyeusement en martelant l'enclume,
    Si l'on était certain de pouvoir prendre un peu,
    Étant homme à la fin, de ce que donne Dieu!
    Mais, voilà, c'est toujours la même vieille histoire...


    «Mais je sais, maintenant! Moi, je ne peux plus croire,
    Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau,
    Qu'un homme vienne là, dague sous le manteau,
    Et me dise: «Mon gars, ensemence ma terre»;
    Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre,
    Me prendre mon garçon, comme cela, chez moi!
    Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi?
    Tu me dirais: «Je veux»? Tu vois bien, c'est stupide.
    Tu crois que j'aime voir ta baraque splendide,
    Tes officiers dorés, tes mille chenapans,
    Tes palsembleus bâtards tournant comme des paons?
    Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos filles
    Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles,
    Et nous dirions: «C'est bien; les pauvres, à genoux!»;
    Nous dorerions ton Louvre en donnant nos gros sous,
    Et tu te soûlerais, tu ferais belle fête,
    Et ces Messieurs riraient, les reins sur notre tête?


    «Non. Ces saletés-là datent de nos papas.
    Oh! le Peuple n'est plus une putain. Trois pas,
    Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.
    Cette bête suait du sang par chaque pierre;
    Et c'était dégoûtant, la Bastille debout
    Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout
    Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre!
    Citoyen, citoyen, c'était le passé sombre
    Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour!
    Nous avions quelque chose, au cœur, comme l'amour;
    Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines,
    Et, comme des chevaux, en soufflant des narines,
    Nous allions fiers et forts, et ça nous battait là!
    Nous marchions au soleil, front haut, comme cela,
    Dans Paris; on venait devant nos vestes sales;
    Enfin, nous nous sentions hommes! Nous étions pâles
    Sire; nous étions soûls de terribles espoirs.
    Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,
    Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,
    Les piques à la main, nous n'eûmes pas de haine.
    Nous nous sentions si forts: nous voulions être doux!


    «Et, depuis ce jour-là, nous sommes comme fous!
    Le tas des ouvriers a monté dans la rue,
    Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrue
    De sombres revenants, aux portes des richards.
    Moi, je cours avec eux assommer les mouchards;
    Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l'épaule,
    Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle;
    Et, si tu me riais au nez, je te tuerais!


    «Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais
    Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes
    Pour se les renvoyer comme sur des raquettes,
    (Et tout bas les malins se disent: «Qu'ils sont sots!»),
    Pour mitonner des lois, coller des petits pots
    Pleins de jolis décrets roses et de droguailles,
    S'amuser à couper proprement quelques tailles,
    Puis se boucher le nez quand nous marchons près d'eux,
    (Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux!),
    Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes...
    C'est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes!
    Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats
    Et de ces ventres-dieux. Ah! ce sont là les plats
    Que tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes féroces,
    Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses?...»



    II


    Il le prend par le bras, arrache le velours
    Des rideaux et lui montre, en bas, les larges cours
    Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,
    La foule épouvantable avec des bruits de houle,
    Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,
    Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,
    Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges:
    Tas sombre de haillons saignant de bonnets rouges.
    L'Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout
    Au roi pâle et suant qui chancelle debout,
    Malade à regarder cela.


                             «C'est la crapule,
    Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule.
    Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux!
    Je suis un forgeron; ma femme est avec eux,
    Folle: elle croit trouver du pain aux Tuileries.
    On ne veut pas de nous dans les boulangeries.
    J'ai trois petits. Je suis crapule.--Je connais
    Des vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets,
    Parce qu'on leur a pris leur garçon ou leur fille.
    C'est la crapule.--Un homme était à la Bastille,
    Un autre était forçat, et, tous deux, citoyens
    Honnêtes; libérés, ils sont comme des chiens:
    On les insulte; alors, ils ont là quelque chose
    Qui leur fait mal, allez! C'est terrible et c'est cause
    Que, se sentant brisés, que, se sentant damnés,
    Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez.
    Crapule.--Là-dedans sont des filles, infâmes
    Parce que vous saviez que c'est faible les femmes,
    Messeigneurs de la cour, que ça veut toujours bien;
    Vous leur avez craché sur Pâme, comme rien;
    Vos belles, aujourd'hui, sont là. C'est la crapule.


    «Oh, tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûle
    Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,
    Qui, dans ce travail-là, sentent crever leur front:
    Chapeau bas, mes bourgeois, oh! ceux-là sont les Hommes
    Nous sommes Ouvriers, Sire! Ouvriers! Nous sommes
    Pour les grands temps nouveaux où l'on voudra savoir,
    Où l'Homme forgera du matin jusqu'au soir,
    Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes;
    Où, lentement vainqueur, il domptera les choses
    Et montera sur Tout, comme sur un cheval.
    Ô splendides lueurs des forges! Plus de mal,
    Plus!.... Ce qu'on ne sait pas, c'est peut-être terrible!
    Nous saurons! Nos marteaux en main, passons au crible
    Tout ce que nous savons; puis, Frères, en avant!
    Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant
    De vivre simplement, ardemment, sans rien dire
    De mauvais; travaillant sous l'auguste sourire
    D'une femme qu'on aime avec un noble amour.
    Et l'on travaillerait fièrement tout le jour,
    Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne;
    Et l'on se sentirait très heureux, et personne,
    Oh! personne surtout, ne vous ferait ployer!
    On aurait un fusil au-dessus du foyer...


    «Oh! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille!
    Que te disais-je donc? Je suis de la canaille.
    Il reste des mouchards et des accapareurs.
    Nous sommes libres, nous! Nous avons des Terreurs
    Où nous nous sentons grands, oh! si grands! Tout à l'heure,
    Je parlais de devoir calme, d'une demeure...
    Regarde donc le ciel!--C'est trop petit pour nous;
    Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux...
    Regarde donc le ciel!--Je rentre dans la foule,
    Dans la grande canaille effroyable qui roule,
    Sire, tes vieux canons sur les sales pavés.
    Oh! quand nous serons morts, nous les aurons lavés!
    Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,
    Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France,
    Poussaient leurs régiments en habits de gala,
    Eh bien, n'est-ce pas, vous tous: Merde à ces chiens-là!»


    III


    Il reprit son marteau sur l'épaule.


                                        La foule
    Près de cet homme-là se sentait l'âme soûle.
    Et, dans la grande cour, dans les appartements
    Où Paris haletait avec des hurlements,
    Un frisson secoua l'immense populace...
    --Alors, de sa main large et superbe de crasse,
    Bien que le roi ventru suât, le Forgeron,
    Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front.

    [Avril 1870.]



    SOLEIL ET CHAIR



    I


    Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,
    Verse l'amour brûlant à la terre ravie.
    Et, quand on est couché sur la vallée, on sent
    Que la terre est nubile et déborde de sang,
    Que son immense sein soulevé par une âme
    Est d'amour comme Dieu, de chair comme la femme,
    Et qu'il renferme, gros de sève et de rayons,
    Le grand fourmillement de tous les embryons.


    Et tout croît, et tout monte!


                                     Ô Vénus, ô déesse!
    Je regrette les temps de l'antique jeunesse,
    Des satyres lascifs, des faunes animaux,
    Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux
    Et dans les nénuphars baisaient la nymphe blonde.
    Je regrette les temps où la sève du monde,
    L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
    Dans les veines de Pan mettaient un univers;
    Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre;
    Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre
    Modulait sous le ciel le grand hymne d'amour;
    Où, debout sur la plaine, il entendait autour
    Répondre à son appel la Nature vivante;
    Où les arbres muets, berçant l'oiseau qui chante,
    La terre, berçant l'homme, et tout l'Océan bleu
    Et tous les animaux, aimaient, aimaient en Dieu.
    Je regrette les temps de la grande Cybèle,
    Qu'on disait parcourir, gigantesquement belle
    Sur un grand char d'airain, les splendides cités:
    Son double sein versait dans les immensités
    Le pur ruissellement de la vie infinie.
    L'Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,
    Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.
    Parce qu'il était fort, l'Homme était chaste et doux.


    Misère! maintenant il dit: Je sais les choses,
    Et va, les yeux fermés et les oreilles closes.
    Et pourtant, plus de dieux! plus de dieux! l'Homme est roi,
    L'Homme est dieu! Mais l'Amour, voilà la grande Foi!
    Oh! si l'homme puisait encore à ta mamelle,
    Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle!
    S'il n'avait pas laissé l'immortelle Astarté
    Qui jadis, émergeant dans l'immense clarté
    Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,
    Montra son nombril rose, où vint neiger l'écume,
    Et fit chanter, déesse aux grands yeux noirs vainqueurs,
    Le rossignol aux bois et l'amour dans les cœurs!


    II


    Je crois en toi, je crois en toi, divine mère,
    Aphroditè marine!--Oh! la route est amère,
    Depuis que l'autre dieu nous attelle à sa croix.
    Chair, marbre, fleur, Vénus, c'est en toi que je crois!
    Oui, l'Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste;
    Il a des vêtements, parce qu'il n'est plus charte,
    Parce qu'il a sali son fier buste de dieu
    Et qu'il a rabougri, comme une idole au feu,
    Son corps olympien aux servitudes sales!
    Oui, même après la mort, dans les squelettes pâles
    Il veut vivre, insultant la première beauté!
    Et l'idole où tu mis tant do virginité,
    Où tu divinisas notre argile, la Femme,
    Afin que l'homme pût éclairer sa pauvre âme
    Et monter lentement, dans un immense amour,
    De la prison terrestre à la beauté du jour,
    La Femme ne sait plus même être courtisane!
    --C'est une bonne farce! Et le monde ricane
    Au nom doux et sacré de la grande Vénus.


    III


    Si les temps revenaient, les temps qui sont venus!...
    Car l'Homme a fini, l'Homme a joué tous les rôles.
    Au grand jour, fatigué de briser des idoles,
    Il ressuscitera, libre de tous ses dieux,
    Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux.
    L'idéal, la pensée invincible, éternelle,
    Tout le dieu qui vit sous son argile charnelle
    Montera, montera, brûlera sous son front.
    Et quand tu le verras sonder tout l'horizon,
    Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,
    Tu viendras lui donner la rédemption sainte.
    Splendide, radieuse, au sein des grandes mers
    Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers
    L'Amour infini dans un infini sourire;
    Le Monde vibrera comme une immense lyre
    Dans le frémissement d'un immense baiser...

    --Le Monde a soif d'amour: tu viendras l'apaiser,
    Ô splendeur de la chair! ô splendeur idéale!
    Ô renouveau d'amour, aurore triomphale
    Où, courbant à leurs pieds les dieux et les héros,
    Callypige la blanche et le petit Éros
    Effleureront, couverts de la neige des roses,
    Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses!



    IV


    Ô grande Ariadnè, qui jettes tes sanglots
    Sur la rive, en voyant fuir là-bas, sur les flots,
    Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,
    Ô douce vierge, enfant qu'une nuit a brisée,
    Tais-toi! Sur son char d'or bordé de noirs raisins,
    Lysios, promené dans les champs phrygiens
    Par les tigres lascifs et les panthères rousses,
    Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.
    Zeus, taureau, sur son cou berce comme une enfant
    Le corps nu d'Europè, qui jette son bras blanc
    Au cou nerveux du dieu frissonnant dans la vague;
    Il tourne lentement vers elle son œil vague;
    Elle laisse traîner sa pâle joue en fleur
    Au front de Zeus; ses yeux sont fermés; elle meurt
    Dans un divin baiser, et le flot qui murmure
    De son écume d'or fleurit sa chevelure.
    Entre le laurier rose et le lotus jaseur,
    Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur,
    Embrassant la Léda des blancheurs de son aile;
    Et, tandis que Cypris passe, étrangement belle,
    Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,
    Étale fièrement For de ses larges seins
    Et son ventre neigeux brodé de mousse noire,
    Héradès le Dompteur, qui comme d'une gloire,
    Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,
    S'avance, front terrible et doux, à l'horizon!...
    Par la lune d'été vaguement éclairée,
    Debout, nue et rêvant dans sa pâleur dorée
    Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,
    La Dryade regarde au ciel silencieux...
    Dans la clairière sombre, où la mousse s'étoile,
    La blanche Séléné laisse flotter son voile,
    Craintive, sur les pieds du bel Endymion,
    Et lui jette un baiser dans un pâle rayon...
    La Source pleure au loin dans une longue extase...
    C'est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase,
    Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé...
    Une brise d'amour dans la nuit a passé...

    Et, dans les bois sacrés, dans l'horreur des grands arbres,
    Majestueusement debout, les sombres marbres,
    Les dieux, au front desquels le bouvreuil fait son nid,
    Les dieux écoutent l'Homme et le Monde infini.

    [Mai 1870.]



    OPHÉLIE


    Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles,
    La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
    Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles.
    On entend dans les bois lointains des hallalis.

    Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
    Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir;
    Voici plus de mille ans que sa douce folie
    Murmure sa romance à la brise du soir.

    Le vent baise ses seins et déploie en corolle
    Ses grands voiles bercés mollement par les eaux.
    Les saules frissonnants pleurent sur son épaule.
    Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

    Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle.
    Elle éveille parfois, dans un aulne qui dort,
    Quelque nid d'où s'échappe un petit frisson d'aile.
    Un chant mystérieux tombe des astres d'or.



    II


    Ô pâle Ophélia, belle comme la neige,
    Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!
    C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège
    T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté.

    C'est qu'un souffle inconnu, fouettant ta chevelure,
    À ton esprit rêveur portait d'étranges bruits;
    Que ton cœur entendait la voix de la Nature
    Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits.

    C'est que la voix des mers, comme un immense râle,
    Brisait ton sein d'enfant trop humain et trop doux;
    C'est qu'un matin d'avril un beau cavalier pâle,
    Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux.

    Ciel, Amour, Liberté: quel rêve, ô pauvre Folle!
    Tu te fondais à lui comme une neige au feu.
    Tes grandes visions étranglaient ta parole.
    --Et l'Infini terrible effara ton œil bleu.



    III


    Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
    Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
    Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
    La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys!

    [Juin 1870.]



    BAL DES PENDUS


          Au gibet noir, manchot aimable,
          Dansent, dansent les paladins,
          Les maigres paladins du diable,
          Les squelettes de Saladins.

    Messire Belzébuth tire par la cravate
    Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
    Et, leur claquant au front un revers de savate,
    Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël!

    Et les pantins, choqués, enlacent leurs bras grêles.
    Comme des orgues noirs, des poitrines à jour,
    Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
    Se heurtent longuement dans un hideux amour.

    Hurrah, les gais danseurs qui n'avez plus de panse!
    On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs!
    Hop, qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse!
    Belzébuth, enragé, râcle ses violons!

    Ô durs talons, jamais on n'use sa sandale!...
    Presque tous ont quitté la chemise de peau.
    Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
    Sur les crânes la neige applique un blanc chapeau.

    Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées.
    Un morceau de chair tremble à leur maigre menton.
    On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
    Des preux raides heurtant armures de carton.

    Hurrah, la bise siffle au grand bal des squelettes!
    Le gibet noir mugit comme un orgue de fer!
    Les loups vont répondant, des forêts violettes.
    À l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...

    Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
    Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
    Un chapelet d'amour sur leur pâles vertèbres!
    Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés!

    Mais, voilà qu'au milieu de la danse macabre
    Bondit, par le ciel rouge, un grand squelette fou.
    Emporté par l'élan, tel un cheval se cabre,
    Et se sentant encor la corde raide au cou,

    Il crispe ses dix doigts sur son fémur qui craque
    Avec des cris pareils à des ricanements,
    Puis, comme un baladin rentre dans la baraque,
    Rebondit dans le bal au chant des ossements.

          Au gibet noir, manchot aimable,
          Dansent, dansent les paladins,
          Les maigres paladins du diable,
          Les squelettes de Saladins.

    [Juin 1870.]



    LE CHATIMENT DE TARTUFE


    Tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sous
    Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée,
    Un jour qu'il s'en allait effroyablement doux,
    Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,

    Un jour qu'il s'en allait--«Orémus»--un méchant
    Le prit rudement par son oreille benoîte
    Et lui jeta des mots affreux, en arrachant
    Sa chaste robe noire autour de sa peau moite.

    Châtiment!... Ses habits étaient déboutonnés,
    Et, le long chapelet des péchés pardonnés
    S'égrenant dans son cœur, saint Tartufe était pâle.

    Donc, il se confessait, priait, avec un râle.
    L'homme se contenta d'emporter ses rabats.
    --Peuh! Tartufe était nu du haut jusques en bas.

    [Juillet 1870.]



    VÉNUS ANADYOMÈNE


    Comme d'un cercueil vert en fer-blanc, une tête
    De femme à cheveux bruns, fortement pommadés,
    D'une vieille baignoire émerge, lente et bête,
    Montrant des déficits assez mal ravaudés,

    Puis le col gras et gris, les larges omoplates
    Qui saillent, le dos court qui rentre et qui ressort.
    La graisse sous la peau paraît en feuilles plates,
    Et les rondeurs des reins semblent prendre l'essor.

    L'échine est un peu rouge; et le tout sent un goût
    Horrible étrangement. On remarque surtout
    Des singularités, qu'il faut voir à la loupe.

    Les reins portent deux mots gravés: _Clara Venus._
    --Et tout ce corps remue et tend sa large croupe,
    Belle, hideusement, d'un ulcère à l'anus.

    27 Juillet 1870.



    II


    CE QUI RETIENT NINA



    LUI:

    Ta poitrine sur ma poitrine,
          Hein! nous irions,
    Ayant de l'air plein la narine,
          Aux frais rayons

    Du bon matin bleu qui vous baigne
          Du vin de jour?...
    Quand tout le bois frissonnant saigne,
          Muet d'amour,

    De chaque branche, gouttes vertes,
          Des bourgeons clairs,
    On sent dans les choses ouvertes
          Frémir des chairs.

    Tu plongerais dans la luzerne
          Ton long peignoir,
    Divine avec ce bleu qui cerne
          Ton grand œil noir,

    Amoureuse de la campagne,
          Semant partout
    Comme une mousse de champagne
          Ton rire fou,

    Riant à moi, brutal d'ivresse,
          Qui te prendrais
    Comme cela,--la belle tresse,
          Oh!--qui boirais

    Ton goût de framboise et de fraise,
          Ô chair de fleur
    Riant au vent vif qui te baise
          Comme un voleur,

    Au rose églantier qui t'embête
          Aimablement,
    Riant surtout, ô folle tête,
          À ton amant!...

    Dix-sept ans! Tu seras heureuse.
          Oh! les grands prés,
    La grande campagne amoureuse!
          --Dis, viens plus près...

    Ta poitrine sur ma poitrine,
          Mêlant nos voix,
    Lents nous gagnerions la ravine
          Et les grands bois;

    Puis comme une petite morte,
          Le cœur pâmé,
    Tu me dirais que je te porte,
          L'œil mi-fermé.

    Je te porterais palpitante
          Dans le sentier;
    L'oiseau filerait son andante
          Au noisetier.

    Je te parlerais dans ta bouche;
          J'irais pressant
    Ton corps comme un enfant qu'on couche,
          Ivre du sang

    Qui coule bleu sous ta peau blanche
          Aux tons rosés,
    Et te parlant la langue franche
          --Tiens!--que tu sais.

    Nos grands bois sentiraient la sève,
          Et le soleil
    Sablerait d'or fin leur grand rêve
          Sombre et vermeil.

    Le soir?... Nous reprendrons la route
          Blanche qui court,
    Flânant comme un troupeau qui broute
          Tout alentour.

    Les bons vergers à l'herbe bleue,
          Aux pommiers tors,
    Comme on les sent toute une lieue,
          Leurs parfums forts!

    Nous regagnerions le village
          Au ciel mi-noir,
    Et ça sentirait le laitage
          Dans l'air du soir;

    Ça sentirait l'étable pleine
          De fumiers chauds,
    Pleine d'un rhythme lent d'haleine
          Et de grands dos

    Blanchissant sous quelque lumière,
          Et tout là-bas
    Une vache fienterait fière,
          À chaque pas.

    Les lunettes de la grand'mère
          Et son nez long
    Dans son missel, le pot de bière
          Cerclé de plomb

    Moussant entre les larges pipes
          Que crânement
    Fument des effroyables lippes
          Qui, tout fumant,

    Happent le jambon aux fourchettes
          Tant, tant et plus,
    Le feu qui claire les couchettes
          Et les bahuts,

    Les fesses luisantes et grasses
          D'un gros enfant
    Qui fourre, à genoux, dans les tasses
          Son museau blanc

    Frôlé par un mufle qui gronde
          D'un ton gentil
    Et pourlèche la face ronde
          Du cher petit,

    Noire et rogue au bord de sa chaise
          --Affreux profil--
    Une vieille devant la braise.
          Qui fait du fil:

    Que de choses nous verrions, chère,
          Dans ces taudis,
    Quand la flamme illumine claire
          Les carreaux gris!

    Et puis, fraîche et toute nichée
          Dans les lilas,
    La maison, la vitre cachée
          Qui rit là-bas...

    Tu viendras, tu viendras, je t'aime.
          Ce sera beau!
    Tu viendras, n'est-ce pas? et même...



    ELLE:

    Mais le bureau?

    15 Août 1870.



    À LA MUSIQUE


    _Place de la Gare, Charleville._


    Sur la place taillée en mesquines pelouses,
    Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
    Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs
    Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

    L'orchestre militaire, au milieu du jardin,
    Balance ses shakos dans la valse des fifres:
    Autour, aux premiers rangs, parade le gandin,
    Le notaire pense à ses breloques à chiffres.

    Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs,
    Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames,
    Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
    Celles dont les volants ont des airs de réclames.

    Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités,
    Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
    Fort sérieusement discutent les traités,
    Puis prisent en argent et reprennent: «En somme...»

    Étalant sur son banc les rondeurs de ses reins,
    Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
    Savoure son onnaing d'où le tabac par brins
    Déborde,--vous savez, c'est de la contrebande!

    Le long des gazons verts ricanent les voyous,
    Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
    Très naïfs et fumant des roses, les pioupious
    Caressent les bébés pour enjôler les bonnes.

    --Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
    Sous les marronniers verts les alertes fillettes.
    Elles le savent bien et tournent en riant
    Vers moi leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

    Je ne dis pas un mot; je regarde toujours
    La chair de leur cou blanc brodé de mèches folles;
    Je suis, sous leur corsage et les frêles atours,
    Le dos divin après la courbe des épaules.

    Je cherche la bottine et je vais jusqu'aux bas;
    Je reconstruis le corps, brûlé de belles fièvres.
    Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas.
    Et je sens des baisers qui me viennent aux lèvres.

    [Août 1870.]



    COMÉDIE EN TROIS BAISERS


    Elle était fort déshabillée,
    Et de grands arbres indiscrets
    Aux vitres jetaient leur feuillée
    Malinement, tout près, tout près.

    Assise sur ma grande chaise,
    Mi-nue, elle joignait les mains.
    Sur le plancher frissonnaient d'aise
    Ses petits pieds si fins, si fins.

    Je regardai, couleur de cire.
    Un petit rayon buissonnier
    Papillonner dans son sourire
    Et sur son sein: mouche au rosier!

    Je baisai ses fines chevilles.
    Elle eut un long rire très mal,
    Qui s'égrenait en claires trilles,
    Une risure de cristal.

    Les petits pieds sous la chemise
    Se sauvèrent: «Veux-tu finir!»
    La première audace permise,
    Le rire feignait de punir.

    Pauvrets palpitant sous ma lèvre,
    Je baisai doucement ses yeux.
    Elle jeta sa tête mièvre
    En arrière: «Oh! c'est encor mieux!

    Monsieur, j'ai deux mots à te dire...»
    Je lui jetai le reste au sein,
    Dans un baiser qui la fit rire
    D'un bon rire qui voulait bien...

    Elle était fort déshabillée,
    Et de grands arbres indiscrets
    Aux vitres penchaient leur feuillée
    Malinement, tout près, tout près.

    [Septembre 1870.]



    ROMAN


    I

    On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans.
    Un beau soir,--foin des bocks et de la limonade,
    Des cafés tapageurs aux lustres éclatants!--
    On va sous les tilleuls verts de la promenade.

    Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin.
    L'air est parfois si doux qu'on ferme la paupière.
    Le vent chargé de bruits--la ville n'est pas loin--
    A des parfums de vigne et des parfums de bière.


    II


    Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
    D'azur sombre encadré d'une petite branche,
    Piqué d'une mauvaise étoile qui se fond
    Avec de doux frissons, petite et toute blanche.

    Nuit de juin! Dix-sept ans!... On se laisse griser.
    La sève est du champagne et vous monte à la tête.
    On divague; on se sent aux lèvres un baiser
    Qui palpite, là, comme une petite bête.



    III


    Le cœur fou robinsonne à travers les romans,
    Lorsque, dans la clarté pâle d'un reverbère,
    Passe une demoiselle aux petits airs charmants
    Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père.

    Et comme elle vous trouve immensément naïf,
    Tout en faisant trotter ses petites bottines,
    Elle se tourne alerte et d'un mouvement vif.
    Sur vos lèvres, alors, meurent les cavatines.



    IV


    Vous êtes amoureux, loué jusqu'au mois d'août!
    Vous êtes amoureux: vos sonnets la font rire.
    Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
    --Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire.

    Ce soir-là, vous rentrez aux cafés éclatants,
    Vous demandez des bocks ou de la limonade...
    On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans
    Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.

    23 Septembre 1870.



    RÊVÉ POUR L'HIVER


    _À Elle._


    L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose
           Avec des coussins bleus.
    Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
           Dans chaque coin moelleux.

    Tu fermeras l'œil pour ne point voir par la glace
           Grimacer les ombres des soirs,
    Ces monstruosités hargneuses, populace
           De démons noirs et de loups noirs.

    Puis tu te sentiras la joue égratignée.
    Un petit baiser, comme une folle araignée,
           Te courra par le cou,

    Et tu me diras: «Cherche!» en inclinant la tête,
    Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
           --Qui voyage beaucoup.

    En wagon, 7 octobre 1870.



    LE MAL


    Tandis que les crachats rouges de la mitraille
    Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu,
    Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
    Croulent les bataillons en masse dans le feu;

    Tandis qu'une folie épouvantable broie
    Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant,
    --Pauvres morts dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
    Nature, ô toi qui fis ces hommes saintement!--

    Il est un Dieu qui rit aux nappes damassées
    Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or,
    Qui dans le bercement des hosannas s'endort

    Et se réveille quand des mères, ramassées
    Dans l'angoisse et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
    Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir.

    [Octobre 1870.]



    RAGES DE CÉSAR


    L'Homme pâle, le long des pelouses fleuries,
    Chemine en habit noir et le cigare aux dents.
    L'Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries,
    Et parfois son œil terne a des regards ardents.

    Car l'Empereur est soûl de ses vingt ans d'orgie.
    Il s'était dit: Je vais souffler la Liberté,
    Bien délicatement, ainsi qu'une bougie.
    La Liberté revit: il se sent éreinté.

    Il est pris. Oh! quel nom sur ses lèvres muettes
    Tressaille? quel regret implacable le mord?
    On ne le saura pas: l'Empereur a l'œil mort.

    Il repense peut-être au Compère en lunettes,
    --Et regarde filer de son cigare en feu,
    Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.

    [Octobre 1870.]



    AU CABARET-VERT


    _Cinq heures du soir._


    Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines
    Aux cailloux des chemins; j'entrais à Charleroi.
    Au _Cabaret-Vert_, je demandai des tartines
    De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

    Bien heureux, j'allongeai les jambes sous la table
    Verte; je contemplai les sujets très naïfs
    De la tapisserie. Et ce fut adorable
    Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

    --Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure!--
    Rieuse, m'apporta des tartines de beurre,
    Du jambon tiède dans un plat colorié,

    Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse
    D'ail, et m'emplit la chope immense avec sa mousse
    Que dorait un rayon de soleil arriéré.

    [Octobre 1870.]



    L'ÉCLATANTE VICTOIRE DE SARREBRUCK


    REMPORTÉE AUX CRIS DE VIVE L'EMPEREUR!

    (Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Chaleroi: 35 centimes).


    Au milieu, l'Empereur, dans une apothéose
    Bleue et jaune, s'en va, raide sur son dada
    Flamboyant; très heureux,--car il voit tout en rose,--
    Féroce comme Zeus et doux comme un papa.

    En bas, les bons pioupious, qui faisaient la sieste
    Près des tambours dorés et des rouges canons,
    Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste
    Et, tourné vers le Chef, s'étourdit de grands noms.

    À droite, Durnanet, appuyé sur la crosse
    De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,
    Et: «Vive l'Empereur!». Son voisin reste coi.

    Un schako surgit, comme un soleil noir!--Au centre,
    Boquillon, rouge et bleu, très naïf, sur son ventre
    Se dresse, et, présentant ses derrières: «De quoi?...»

    [Octobre 1870.]



    LA MALINE


    Dans la salle à manger brune, que parfumait
    Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise
    Je ramassais un plat de je ne sais quel mets
    Belge, et je m'épatais dans mon immense chaise.

    En mangeant j'écoutais l'horloge, heureux et coi.
    La cuisine s'ouvrit avec une bouffée,
    Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,
    Fichu moitié défait, malinement coiffée.

    Et, tout en promenant son petit doigt tremblant
    Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,
    En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

    Elle arrangeait les plats près de moi, pour m'aiser.
    Puis, comme ça,--bien sûr pour avoir un baiser!
    Tout bas: «Sens donc, j'ai pris une froid sur la joue.

    Charleroi, octobre 1870.



    III


    MES PETITES AMOUREUSES


    Un hydrolat lacrimal lave
          Les cieux vert-choux:
    Sous l'arbre tendronnier qui bave
          Vos caoutchoucs,

    Blancs de lunes particulières
          Aux pialats ronds,
    Entrechoquez vos genouillères,
          Mes laiderons!

    Nous nous aimions à cette époque,
          Bleu laideron:
    On mangeait des œufs à la coque
          Et du mouron!

    Un soir, tu me sacras poète,
          Blond laideron:
    Descends ici que je te fouette
          En mon giron!

    J'ai dégueulé ta bandoline,
          Noir laideron;
    Tu couperais ma mandoline
          Au fil du front.

    Pouah! nos salives desséchées,
          Roux laideron,
    Infectent encor les tranchées
          De ton sein rond!

    Ô mes petites amoureuses,
          Que je vous hais!
    Plaquez de foufïes douloureuses
          Vos tétons laids!

    Piétinez mes vieilles terrines
          De sentiment;
    Hop donc,--soyez-moi ballerines
          Pour un moment!...

    Vos omoplates se déboîtent,
          Ô mes amours!
    Une étoile à vos reins qui boitent,
          Tournez vos tours!

    Est-ce pourtant pour ces éclanches
          Que j'ai rimé?
    Je voudrais vous casser les hanches,
          D'avoir aimé!

    Fade amas d'étoiles ratées,
          Comblez les coins!
    --Vous crèverez en Dieu, bâtées
          D'ignobles soins!

    Sous les lunes particulières
          Aux pialats ronds
    Entrechoquez vos genouillères,
          Mes laiderons!

    Mai 1871.



    L'HOMME JUSTE

    (fragment)

    ..............................................

    Le Juste restait droit sur ses hanches solides:
    Un rayon lui dorait l'épaule; des sueurs
    Me prirent: «Tu veux voir rutiler les bolides?
    Et, debout, écouter bourdonner les flueurs
    D'astres lactés, et les essaims d'astéroïdes?

    «Par des farces de nuit ton front est épié,
    Ô Juste! Il faut gagner un toit. Dis ta prière,
    La bouche dans ton drap doucement expié;
    Et si quelque égaré choque ton ostiaire,
    Dis: Frère, va plus loin, je suis estropié!»

    Et le Juste restait debout, dans l'épouvante
    Bleuâtre des gazons après le soleil mort:
    «Alors, mettrais-tu tes genouillères en vente,
    Ô Vieillard? Pèlerin sacré! barde d'Armor!
    Pleureur des Oliviers! main que la pitié gante!

    «Barbe de la famille et poing de la cité,
    Croyant très doux: ô cœur tombé dans les calices,
    Majestés et vertus, amour et cécité,
    Juste! plus bête et plus dégoûtant que les lices!
    Je suis celui qui souffre et qui s'est révolté!

    «Et ça me fait pleurer sur mon ventre, ô stupide,
    Et bien rire, l'espoir fameux de ton pardon!
    Je suis maudit, tu sais! je suis soûl, fou, livide,
    Ce que tu veux! Mais vas te coucher, voyons donc,
    Juste! Je ne veux rien à ton cerveau torpide.

    «C'est toi le Juste, enfin, le Juste! C'est assez!
    C'est vrai que ta tendresse et ta raison sereines
    Reniflent dans la nuit comme des cétacés,
    Que tu te fais proscrire et dégoises des thrènes
    Sur d'effroyables becs-de-cane fracassés!

    «Et c'est toi l'œil de Dieu! le lâche! Quand les plantes
    Froides des pieds divins passeraient sur mon cou,
    Tu es lâche! Ô ton front qui fourmille de lentes!
    Socrates et Jésus, saints et justes, dégoût!
    Respectez le Maudit suprême aux nuits sanglantes.»

    J'avais crié cela sur la terre, et la nuit
    Calme et blanche occupait les cieux pendant ma fièvre.
    Je relevai mon front: le fantôme avait fui,
    Emportant l'ironie atroce de ma lèvre...
    --Vents nocturnes, venez au maudit! Parlez-lui,

    Cependant que silencieux sous les pilastres
    D'azur, allongeant les comètes et les nœuds
    D'univers, remuement énorme sans désastres,
    L'Ordre, éternel veilleur, rame aux cieux lumineux
    Et de sa drague en feu laisse filer les astres!

    Juillet 1871.



    TABLE DES MATIÈRES

    _Préface_, par Paul Claudel


    PREMIERS VERS

    Sensation
    Tête de Faune
    Sonnet
    Les Effarés
    Le Dormeur du val
    Le Buffet
    Ma Bohême
    Les Douaniers
    Accroupissements
    Les Assis
    Oraison du soir
    Chant de guerre parisien
    Paris se repeuple
    Les Pauvres à l'église
    Les Poètes de sept ans
    Le Cœur volé
    Les Sœurs de charité
    Les Premières Communions
    --Bateau ivre
    Les Chercheuses de poux
    Voyelles
    Quatrain
    Les Corbeaux


    LES DÉSERTS DE L'AMOUR

    Avertissement--

    1. _Cette fois c'est la Femme_
    2. _C'est certes la même campagne_


    LES ILLUMINATIONS

    I. Vers nouveaux et Chansons

    Vertige
    Silence
    Larme
    La Rivière de Cassis
    Bonne Pensée du matin
    Michel et Christine
    Comédie de la Soif
    Honte
    Mémoire
    Jeune ménage
    Patience
    Eternité
    Chanson de la plus haute Tour
    Bruxelles
    Est-elle aimée
    Bonheur
    Âge d'Or
    Fêtes de la Faim
    Marine
    Mouvement

    II. Poèmes en prose

    Après le Déluge
    Scènes
    Barbare
    Génie
    Mystique
    Ornières
    Fleurs
    Antique
    H
    À une Raison
    Angoisse
    Matinée d'ivresse
    Aube
    Phrases
    Nocturne vulgaire
    Veillées
    Enfance
    Villes I
    Fairy
    Being beauteous
    Villes II
    Métropolitain
    Promontoire
    Soir historique
    Parade
    Conte
    Royauté
    Ouvriers
    _Des ciels gris de cristal_
    Ville
    Départ
    Jeunesse
    Vies
    Démocratie
    Vagabonds
    Bottom
    Dévotion
    Solde


    UNE SAISON EN ENFER

    _Cette saison, la piscine_
    *****
    Mauvais sang
    Nuit de l'Enfer
    Délires I. Vierge folle. L'époux infernal
    Délires II. Alchimie du Verbe
    L'Impossible
    L'Eclair
    Matin
    Adieu

    _Notes et références_, par Paterne Berrichon

    APPENDICE

    Pièces documentaires

    _Notice_

    I

    Charles d'Orléans à Louis XI
    Les Étrennes des orphelins
    Le Forgeron
    Soleil et Chair
    Ophélie
    Bal des pendus
    Le châtiment de Tartufe
    Vénus anadyomène

    II

    Ce qui retient Nina
    À la musique
    Comédie en trois baisers
    Roman
    Rêvé pour l'hiver
    Le Mal
    Rages de César
    Au Cabaret vert
    L'Éclatante victoire
    La Maline

    III

    Mes petites amoureuses
    L'Homme juste





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