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Title: Un grand français du XVIIme siècle : Pierre Paul Riquet et le canal du Midi
Author: Fernay, Jacques
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Un grand français du XVIIme siècle : Pierre Paul Riquet et le canal du Midi" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



PIERRE-PAUL RIQUET



BOURLOTON.—Imprimeries réunies, B.



[Illustration: PIERRE PAUL RIQUET]



                           UN GRAND FRANÇAIS
                           DU XVIIme SIÈCLE


                          PIERRE-PAUL RIQUET
                          ET LE CANAL DU MIDI


                                  PAR
                            JACQUES FERNAY

                            [Illustration]


                    PARIS. CHARAVAY FRÈRES ÉDITEURS
                        4, rue de Furstenberg.

                                 1884



                          PIERRE-PAUL RIQUET



CHAPITRE PREMIER


Un matin de juillet 1604, la ville de Béziers s'éveillait à peine, déjà
toute dorée par le soleil levant; cinq heures n'avaient pas encore
sonné aux horloges de l'antique petite cité; et déjà au milieu de la
ville, dans une étroite rue où la haute tour de la cathédrale projetait
une ombre éternelle; dans un vieux logis aristocratique, tout était en
mouvement.

Les servantes allaient et venaient se bousculant à toutes les portes
tant leur hâte était grande; des serviteurs, dans la cour qui précédait
la vieille maison, s'empressaient à nettoyer les écuries, fourbissaient
les cuivreries des portes et les ferrures des anneaux qui servaient à
attacher les montures.

Il n'est pas jusqu'au gigantesque éteignoir à torches placé dans
le coin, auprès du perron d'entrée, qui ne reçût aussi son coup
d'époussette et un lustre inaccoutumé.

Dans la maison on entendait une voix d'homme, la voix du maître
sans doute, car les réponses qu'on faisait à ses questions étaient
respectueuses. Partout où elle retentissait, cette voix semblait
communiquer une énergie et une vitesse nouvelles.

La porte de la maison s'ouvrit bruyamment et un homme parut sur le
perron qui descendait par trois marches dans la cour.

Il était grand, bien pris, le corps serré dans un justaucorps de
velours grenat; des chausses de satin gris et de grandes bottes de
peau d'Espagne, montant jusqu'aux genoux, lui faisaient un ajustement
élégant et harmonieux de ton; une grosse fraise godronnée entourait son
cou et sa barbe, le forçant à tenir élevée sa tête fine et énergique.

Des cheveux frisés qui sentaient même un peu le roussi, tant la
barbière qui achevait à peine sa coiffure avait mis de conscience à son
œuvre, complétaient une toilette de grand air.

Ainsi posé sur le perron, le poing sur la hanche, le maître du logis
ressemblait à un de ces portraits du roi Henri, dont Rubens devait
embellir le palais du Luxembourg, quelques années plus tard.

—Eh bien! Cadichou? fit-il d'une voix sonore à un serviteur,
avançons-nous? l'écurie est-elle convenable?

—Tout est prêt, messire, répondit respectueusement l'homme interpellé.

—Alors, Cadichou, va donner un coup de main à la cuisine. Ces femmes,
là dedans, perdent la tête; mène-les comme un reître; sans cela rien ne
sera terminé à l'heure du repas.

Comme il achevait ses instructions, un pas paisible de mules se fit
entendre dans la petite rue, puis cessa devant la maison, et le marteau
soulevé retomba avec bruit.

Cadichou se précipita, ouvrit toute grande la porte cochère, un
cavalier entra, suivi d'un serviteur, montés l'un et l'autre sur des
mules de prix, superbement harnachées.

—Est-ce ici le logis de messire Riquet, seigneur de Bonrepos? demanda
le cavalier.

—Oui, monsieur le président, s'écria le maître du logis, vous êtes ici
chez moi, et vous me voyez très honoré et plus enchanté encore de vous
y recevoir.

Messire de Riquet descendit les marches du perron, vint vers son
visiteur, et lui donna l'accolade de bienvenue.

—Suis-je un homme de parole? lui demanda celui-ci, qu'à son costume
entièrement noir on reconnaissait en effet pour un magistrat. Il était
président à mortier au parlement de Toulouse. Suis-je de parole?
continua-t-il, ne vous avais-je pas promis, à la dernière visite que
vous me fites à Toulouse, de venir au baptême de votre fils, si Dieu
vous en accordait un; et n'est-ce pas aujourd'hui la cérémonie, messire.

—Oui, président, c'est aujourd'hui. Vous avez reçu à temps, je le vois,
mon message qui vous annonçait la naissance de mon fils, le 29 juin,
fête de saint Pierre et saint Paul. Je craignais que vous ne puissiez
pas vous absenter.

—J'ai pris le temps, voilà tout, messire. Je voulais vous féliciter
et embrasser ma cousine, votre femme, et aussi le nouveau poupon. A
propos, est-il beau?

—Superbe, fit le père avec orgueil.

Tout en parlant, les deux hommes entrèrent dans la maison.

Le président tomba plutôt qu'il ne s'assit sur un fauteuil, en
s'écriant:

—Ouf! je n'en puis plus, j'ai marché une partie de la nuit, tant
j'avais hâte d'arriver; mais, vive Dieu! mon cousin, quelle route!
quelles fondrières! j'ai manqué vingt fois me rompre le cou.

—Reposez-vous, cousin, répondit messire de Riquet; nous tâcherons
ici de vous faire oublier tout cela. C'est presque un voyage, en ce
temps-ci, que de venir de Toulouse à Béziers.

Holà! une pinte et deux coupes de vin aux épices, continua-t-il,
frappant dans ses mains, selon l'usage du temps, pour appeler les
servantes.

La grande pièce dans laquelle messire de Riquet avait introduit son
visiteur ressemblait à une de celles qu'on montre de nos jours encore
dans les vieux châteaux du Béarn en disant: Voici la chambre de parade
où Henri IV a couché.

Les murailles étaient couvertes de belles tapisseries de verdure,
encadrées de bois de noyer, dont les sculptures un peu lourdes étaient
noircies par le temps. Au plafond, les solives formaient des caissons,
dont les rentrants, plus sombres, prenaient des tons de vieux chêne.

Ces décorations sévères réfléchissaient à peine la lumière que
tamisaient du reste avec avarice deux hautes et étroites fenêtres
aux petits carreaux verdâtres, cerclés de plomb. A côté d'une vaste
cheminée, était placé un meuble de marqueterie, espèce de cabinet
italien; les ferrures d'argent des portes, les délicates colonnettes de
la façade en indiquaient clairement l'origine.

Comme pendant à ce meuble précieux, il y avait une haute crédence
de noyer chargée de pièces d'argenterie, de drageoirs pleins de
dragées parfumées, de sacs en peau d'Espagne également remplis de cet
accessoire obligé de tout baptême.

D'antiques fauteuils en cuir, une lourde table au-dessus de laquelle
pendait du plafond un lustre de Hollande en cuivre brillant, une
mandoline espagnole et un grand miroir de Venise, accrochés en face des
fenêtres, complétaient l'ameublement de cette pièce, la plus vaste et
la plus belle du logis.

—Et ma cousine, demanda le président, lorsqu'il fut reposé et
rafraîchi, la verrons-nous aujourd'hui?

—Mais certainement, elle doit être prête à l'heure qu'il est. Oh!
déjà sept heures! fit messire de Riquet jetant les yeux sur un cartel
placé entre les fenêtres, vous me permettrez, cher cousin, de vaquer à
quelques soins, de donner quelques ordres. Je reviens bientôt, vous
ramenant madame de Riquet. Et il s'élança dans une pièce voisine.

—Ma mie, êtes-vous prête? disait-il fiévreusement. Voici nos invités
qui vont arriver.

Des vagissements d'enfant qui ressemblaient à des miaulements de jeune
chat lui répondirent.

Il y eut un grand remue-ménage; la porte se referma, et le président,
laissé seul, s'étendit voluptueusement dans son fauteuil, où il
s'assoupit doucement en murmurant:

—Un fils, un premier né! ils perdent tous la tête.

Il dormait consciencieusement, sans souvenir et sans souci de la fête
à laquelle il venait assister, lorsque tout à coup il se réveilla
brusquement, et se leva en sursaut; messire de Riquet rentrait, tenant
par la main sa femme en grande parure. Une robe de velours de Gênes
vert émeraude l'enveloppait de ses longs plis raides; elle portait un
corselet en pointe, si chargé de broderies d'argent que la couleur
disparaissait sous les arabesques. Le corsage moulait les épaules, le
dos, la taille avec la netteté d'un dessin fait par un artiste, et se
terminait autour du cou par une immense collerette raide et si large
que son mignon visage rose paraissait ainsi posé sur ces dentelles,
comme une fraise sur un bol de lait.

Un petit bonnet de velours vert, pointu devant, couvrait sa tête,
laissant voir ses cheveux châtains, crêpés et relevés sur les tempes.

Elle était charmante ainsi, dans ses beaux ajustements; et ce fut avec
un compliment mérité que le président accueillit son entrée.

—Mordious, ma belle cousine, je ne vous eusse point reconnue! La
dernière fois que je vous vis, au couvent des dames de Toulouse, vous
n'étiez encore qu'un bouton tout verdoyant; aujourd'hui, je salue une
belle dame dont la vive fraîcheur ferait honte aux roses.

Mme Riquet répondit à ce compliment un peu suranné par un plongeon dans
ses jupes, selon la mode d'alors.

Cependant le heurtoir retentissait incessamment: messire de Riquet,
tout à ses devoirs de maître de maison, s'était rendu sur le perron.

Là il accueillait les amis, les parents ou les voisins de campagne
des propriétés qu'il possédait près de la petite ville de Revel. Les
uns arrivaient à cheval, leur femme en croupe; d'autres dames étaient
montées sur de paisibles mules, menées à la main par un écuyer.

Tout le monde entrait avec de grandes révérences, et chacun
s'empressait autour de la maîtresse du logis pour lui offrir ses
hommages ou ses félicitations.

—Riquet, vos cousins de Provence viendront-ils, ainsi qu'ils l'avaient
promis? demanda un invité à son hôte.

—Je n'en sais vraiment rien, répondit messire de Riquet. La Provence
est si loin de nous, quoique si près.

A ce moment, Cadichou parut à la porte et fit de loin des signes à son
maître.

—Messire, lui dit-il, lorsqu'il l'eut joint, une troupe entre à
l'hôtel, quatre maîtres et six domestiques, sans compter les mulets
de bât; c'est tout un monde. Où logerons-nous tout cela? fit Cadichou
ahuri.

—Bah! en se serrant un peu, il y aura place pour tous. Ne te tourmente
pas, mon vieux serviteur, répondit messire de Riquet en riant.

Il descendit rapidement le perron, et arriva assez à temps pour offrir
le poing à une dame, qui couverte d'un grand manteau de serge brune,
son touret de nez sur le visage, sautait lestement à terre.

—Merci, mon cousin, lui dit-elle joyeusement, et ôtant le petit masque
dont l'usage était aussi indispensable aux dames de ce temps dans la
rue ou en voyage, que le sont de nos jours les gants ou les voiles,
elle lui montra deux yeux de velours noir, gais et pleins de feu.

Riquet la considérait tout étonné: Elle se mit à rire, et dit à son
mari:

—Honoré, présentez-moi donc à notre cousin.

—Madame la marquise Riquetti de Mirabeau d'Aix, cousin Riquet, fit un
gentilhomme s'avançant, et voici nos deux fils.

—Ah! mon cousin, quelle joie de vous recevoir! s'écria messire de
Riquet, en s'inclinant devant la marquise et tendant la main aux deux
jeunes gens.

Mme Riquet se présenta sur le perron, et, avec mille souhaits de
bienvenue, introduisit les nouveaux arrivés.

—Par ici, leur dit-elle, voici les chambres qui vous attendent, et où
j'espère vous garder longtemps, car on ne fait pas un voyage si long,
si périlleux, pour repartir de suite.

Elle appela les filles de chambre, les mit aux ordres de sa belle
cousine et, tandis que son mari s'occupait de ses cousins de Provence,
elle assista à l'ouverture des coffres contenant les costumes de gala
qu'avaient apportés les mules de bât.

Le marquis Riquetti de Mirabeau, deuxième du nom, sa femme et leurs
fils furent présentés en grand apparat aux parents et aux amis de
messire de Riquet.

Les fonctions du marquis à Aix, ses fréquents séjours à la cour lui
donnèrent le prestige d'un mérite et d'une autorité indiscutables
auprès des hobereaux qui l'entouraient.

—J'osais à peine, mon cousin, lui dit messire de Riquet, espérer votre
venue.

—Il est de fait, mon cousin, que vos chemins sont diaboliques, et qu'il
a fallu notre grand désir de vous voir pour continuer notre voyage à
travers des fondrières sans nombre, des précipices assez effrayants et
des rivières à peine guéables.

—Vous oubliez les rencontres inquiétantes, mon ami, continua sa
femme, et les couchées dans des auberges qui avaient tout l'air de
coupe-gorges.

—Moi qui ne viens que de Toulouse, madame, dit le président, je n'ai
pas trouvé de meilleurs chemins, je vous assure. Qui donc nous créera
enfin une route praticable, entre mon pays et le vôtre, madame?
celui-là sera salué par les bénédictions de tout un peuple.

—Qui sait? répondit, avec son fin sourire de provençale, la marquise
de Mirabeau, qui sait, nous allons peut-être le baptiser aujourd'hui,
celui-là.

La conversation fut amenée ainsi sur l'acteur principal de la journée
qui commençait: on s'informa du poupon et, malgré les plus vives
instances, Mme de Riquet ne consentit pas à le laisser voir.

—Songez donc, disait-elle, le pauvre enfantelet, on ne l'habillera
qu'au moment de la cérémonie. Il sera temps alors de le présenter à sa
famille et de lui faire effectuer sa présentation officielle dans le
monde.

En ce moment, les valets, ouvrant toutes grandes les portes de la salle
du festin, annoncèrent que le dîner était servi (car alors on dînait à
dix heures).

Chacun prit sa femme par la main, et les dames toutes raides dans leur
corps de velours et leur vertugadin, faisaient de grandes révérences à
leur cavalier, avant de prendre place.

Le dîner fut magnifique et si long!

Quinze services se succédant, à la mode de ce temps en Languedoc.

On commençait par des potages, on suivait l'ordre ordinaire, et quand
le dîner semblait achevé, moins le dessert, on recommençait à servir
les potages, les entrées, les rôts et cela ainsi jusqu'à trois fois.

Quand enfin on daigna apporter le fruit, les compotes, les confitures
et les bonbons, il y avait quatre heures que les invités étaient à
table.

Les vins de Roussillon avaient enflammé ces cervelles méridionales, et
la plus franche gaieté animait tous les convives.

[Illustration: VUE DE BÉZIERS.]

Peu à peu, tout le monde parla à la fois. Les hommes causaient de leurs
chasses, du revenu de leurs terres; mais ce qui primait toujours comme
un refrain, c'étaient des plaintes sur le mauvais entretien des routes
soit communales, soit royales, c'est-à-dire appartenant à l'État; et
sur le peu de sécurité des unes et des autres.

—Enfin, c'est à un point, dit messire de Riquet, que pour aller
seulement à Revel, nous sommes obligés de partir en troupe avec des
amis! Aussi je ne saurais trop exprimer ma reconnaissance au président
et à mes cousins Riquetti d'avoir bravé la poussière, les fondrières et
les voleurs pour venir jusqu'à nous.

—J'ai entendu souvent mon père assurer que dans la haute Italie, où
nous avons encore des parents, les chemins de communications sont
bien plus faciles, dit le marquis de Mirabeau. Un artiste célèbre, un
peintre de talent, qui était en même temps un ingénieur de mérite,
Léonard de Vinci, a refait dans ce pays les travaux hydrauliques des
anciens Romains. Il a construit des canaux, des aqueducs qui amènent
l'eau des montagnes. En facilitant les transports, il a donné à toute
cette contrée une grande richesse en même temps qu'une grande fertilité.

—Vive Dieu! c'était un grand homme, s'écria messire de Riquet. Je
souhaite que mon fils lui ressemble.

—Qui sait? répondit encore la marquise.

—N'êtes-vous pas un peu italien, monsieur le marquis, demanda le
président.

—D'origine, oui, monsieur le président, et messire de Riquet aussi.

—Vous plairait-il nous dire comment?

—Volontiers; nous descendons tous deux d'un noble Florentin nommé
Gherardo Arrighetti, banni de Florence par les Guelfes en 1268.
Arrighetti vint s'établir en Provence avec sa famille. Son petit-fils,
Pierre, fut premier consul de la Seyne, et, dans l'acte qui en fut
dressé, on le nomma Riquetti pour Arrighetti. Antoine Riquetti,
sixième du nom, mort en 1508, eut sept enfants. L'ainé, Honoré, fut
l'auteur de la branche des marquis de Mirabeau à laquelle j'appartiens.
Le quatrième fils, Régnier, se maria en Languedoc, s'y établit, et
francisant son nom, s'appela Riquet de Bonrepos. C'était votre
grand-père, mon cousin, acheva le marquis, saluant courtoisement son parent.

—Riquetti ou Riquet; marquis de Mirabeau, ou seigneurs de Bonrepos,
j'espère, cousin, que nos petits-fils ne laisseront pas tomber ce vieux
nom, répondit gravement messire de Riquet.

Les cloches de la cathédrale sonnaient à toute volée, depuis quelques
instants.

Mme de Riquet, qui s'était éclipsée, reparut, escortant triomphalement
le personnage important du baptême.

Le poupon, porté par une robuste paysanne comme elle aurait tenu un
vase de verre précieux, était si pomponné, si serré dans sa longue
robe, si enseveli sous les rubans, si emmailloté dans ses langes, qu'il
était littéralement cramoisi de chaleur et d'impatience.

Il serrait ses petits poings, fronçait le nez et manifestait sa
mauvaise humeur par des grognements expressifs.

Il fut remis entre les mains de la marquise, qui le baisa, lui
prédisant, comme souhait de marraine, qu'un jour il rendrait illustre
le nom de Riquet.

Puis le cortège se forma pour se rendre solennellement à l'église, où
fut baptisé le fils de messire de Riquet.

C'est ce Pierre-Paul de Riquet qui, soixante ans plus tard, créait le
Canal du Midi, une des plus grandes œuvres du XVIIe siècle.

Il y a des hommes dont la vie s'illustre par une seule action.
Lorsqu'elle est grande et utile à l'humanité, cette action suffit à
leur assurer dans l'avenir un nom qui bravera l'oubli et l'indifférence
de la postérité. Et si leurs descendants ont le droit d'être fiers
de la gloire de leur ancêtre, n'est-ce pas un bonheur et un devoir
de faire connaître à ceux qui nous suivent les œuvres de ces hommes
célèbres de notre pays, et d'exciter ainsi, dans les jeunes cœurs, les
sentiments de noble émulation qui font les grands citoyens.

C'est dans l'espoir de rendre populaire cette grande figure de
Pierre-Paul Riquet de Bonrepos, que nous avons écrit ce livre, bien
modeste, mais que nous croyons utile.



CHAPITRE DEUXIÈME


Des flancs granitiques et des antiques forêts de la montagne Noire, qui
va s'abaissant par le coteau de Saint-Félix jusqu'au col de Naurouze,
la vue embrasse une étendue considérable.

Ce sont d'abord les petits sentiers des chevriers qui descendent aux
rochers de Naurouze; puis les cultures de seigle et les beaux pâturages
qui entourent les villages de Bonrepos et de Mont-Ferrand, nichés tous
deux sur les derniers mamelons de la montagne; puis enfin la riche et
fertile plaine qui fait une ceinture luxuriante à la petite ville de
Revel. A quelque distance de ces pierres de Naurouze, immenses roches
de granit presque noires, qui semblent, posées debout en travers de la
montagne, les génies de ce lieu sauvage, immobilisés par un brusque
enchantement, le paysage s'adoucit; de sévère et grandiose, il se fait
tout-à-coup idyllique; le contraste est saisissant:

Là un entassement de blocs monstrueux, de coulées de lave, d'aiguilles
de granit se mêlant s'enchevêtrant dans un désordre singulier, semble
défendre l'accès de la montagne. Ici, sous un couvert de hêtres et de
châtaigniers, bruit la fontaine de la Grave. D'un tertre moussu, sort
une fraîche source qui s'épanche dans un bassin naturel; les bords sont
garnis d'une herbe fine et fournie, douce aux pieds comme du velours.
Le jour où nous reprenons ce récit, au printemps de l'année 1659, le
soleil, filtrant à travers les branches, faisait scintiller entre les
verts cressons et les nénuphars laiteux quelques diamants de cette
eau tranquille et ignorée. Le chant d'une rainette troublait seul le
profond silence de ce joli coin de forêt.

Un homme assis sur la mousse du tertre regardait, sans la voir, l'eau
couler à ses pieds. Il paraissait perdu dans une réflexion profonde;
le sourcil froncé par une contention d'esprit qui lui enlevait la
perception des choses extérieures, il ne voyait rien, n'entendait rien,
ne sentait rien que sa pensée qui bouillonnait en lui-même.

Il était de taille haute, un peu lourde; le visage ovale avait un grand
air de noblesse et de bonté; les yeux noirs, largement ouverts, étaient
profonds et doux. Le nez un peu fort s'attachait puissamment à un front
développé, aux tempes renflées des prodigues ou des aventureux. Une
fine moustache noire à peine indiquée estompait des lèvres légèrement
épaisses, mais bien dessinées. Son menton rond avait, au milieu, cette
fossette, signe ordinaire d'une volonté opiniâtre. Quelques rides
petites et fines, cerclaient les yeux, plissaient le front de ce
rêveur et donnaient seules à son mâle visage les cinquante ans qu'il
avait.

Sa perruque brune, qu'il portait longue et fournie selon la mode du
temps, s'étalait en boucles nombreuses sur un col de dentelles, en
forme de rabat. Un grand manteau de drap gris s'attachait aux épaules
et couvrait un costume de velours marron, d'une simplicité sévère et
élégante. Un chapeau de feutre, orné d'un large galon, gisait à ses
pieds.

Le coude sur le genou, le menton dans sa main, il restait immobile,
depuis de longues heures peut-être, n'entendant même pas son cheval
attaché dans le fourré qui hennissait d'impatience.

Un chant éclata brusquement sous la hêtrée: c'était une chanson naïve,
dans ce patois du Languedoc, si doux à l'oreille.

Ce chant tira le penseur de sa méditation; il murmura avec un soupir:

—Allons! je ne trouve point.

Dérangé dans sa rêverie, il leva la tête et considéra le chanteur qui
apparaissait sur la clairière.

C'était un homme d'une trentaine d'années, un pauvre homme, selon toute
apparence, qui descendait de la montagne, les bras chargés de plantes
médicinales.

Des chausses de toile, des bas bleus, de gros souliers, une veste de
ratine, formaient tout son costume; la tête nue, les cheveux au vent,
il avait une allure franche et honnête, son visage avait le profil
accentué, le nez fin en arête, les yeux vifs de l'homme du Midi.

Il fit une grande révérence en s'avançant vers la fontaine, et dit avec
une familiarité respectueuse:

—Un beau temps, monsieur le baron, quoique nous soyons menacés
de sécheresse. Les ruisseaux de là haut commencent à baisser,
continua-t-il en désignant du geste la montagne, la fontaine est encore
aussi abondante qu'en hiver.

Il déchargea sa brassée, et la mit tremper dans le bassin.

—Tu connais les sources de la montagne? lui demanda vivement celui
qu'il appelait M. le baron.

—C'est un peu mon métier de les connaître, répondit le nouveau venu,
je suis fontainier. Si je ne connaissais pas les fontaines naturelles
alors! qui les connaîtrait? dit en riant à pleines dents l'ouvrier. Je
suis Pierre le fils du fontainier de Revel.

—Est-ce pour nettoyer tes fontaines, Pierre, lui demanda en souriant
son interlocuteur, toutes ces plantes?

—Non, monsieur de Riquet; non, elles ne nettoyeront ni ne
raccommoderont les fontaines, les pauvres; mais elles serviront
peut-être à guérir quelques membres foulés ou à soulager quelques malades.

—Tu es rebouteur, en même temps que fontainier, alors?

—Non plus, monsieur le baron; je me connais un peu aux plantes de mon
pays et à leurs propriétés, voilà tout. Je rêve quelquefois tout comme
un autre, répondit Pierre, regardant en dessous le baron qui sourit,
comprenant l'allusion. Je rêve, je cherche, et en cherchant on trouve,
pas vrai?

—Si tu as trouvé ce que tu cherchais, toi, tu es bien heureux, fit le
baron avec un soupir.

—C'est que mes rêves sont modestes aussi, monsieur Riquet, dit Pierre.
Je cherche seulement à être utile à ceux de nos villages qui sont trop
pauvres pour consulter un médecin et trop ignorants pour se soigner
eux-mêmes.

—Et moi, dit le baron de Riquet rêveusement, comme se parlant à
lui-même, je cherche le moyen d'être utile à tout un peuple. Puis
revenant à lui, il ajouta:

—Mais tu me connais? paraît-il; je ne me souviens cependant pas t'avoir
jamais employé?

—C'est vrai, jamais. Mais je sais bien qui vous êtes. Nous regardons
les étoiles, nous les admirons de loin, mais il n'est pas sûr qu'elles
nous voient et nous distinguent, elles! Mes courses m'amènent souvent
près de votre château de Bonrepos, ou à Mont-Ferrand, vers vos fermes
de Pierre et de Paul; partout l'on m'a parlé de la bonté du seigneur
Riquet de Bonrepos, intendant du roi Louis XIV, pour ces contrées.

Pierre-Paul Riquet de Bonrepos, car c'est lui que nous retrouvons,
écoutait en souriant ce paysan qui avait un air de franchise qui lui
plaisait.

—Puis, monsieur de Riquet, continua Pierre, je vous ai vu souvent
depuis quelques années, là-bas, près des roches de Naurouze, prendre
des mesures avec un petit compas de fer, ou rêver ainsi que vous le
faisiez tout à l'heure.

—Oui, s'écria Riquet, je réfléchis, j'étudie, j'y mets tout mon esprit,
et je ne trouve pas. Cependant je suis sûr que c'est possible, que
j'y arriverai, mais quand? disait-il nerveusement; lorsque je serai
trop vieux pour exécuter mon projet, peut être, acheva-t-il avec
découragement.

—C'est donc bien difficile ce que vous cherchez? lui demanda, avec une
audace respectueuse, l'ouvrier.

—Je cherche le point de partage des eaux de cette montagne, s'écria
Riquet emporté par l'idée fixe qui le dominait. S'apercevant que
l'artisan ouvrait de grands yeux, ne comprenant pas, il ajouta:

—Écoute, Pierre, sur les hautes montagnes, les eaux produites soit
par la fonte des neiges, soit par les pluies, soit par les sources
naturelles, lorsqu'elles sont trop refoulées dans le bassin qu'elles se
sont creusé sourdent de terre et, se traçant un lit en suivant la pente
de la montagne, descendent dans les vallées, les unes à droite, les
autres à gauche, ou s'éparpillent en ruisselets et se perdent chemin
faisant.

Ainsi, pour cette montagne Noire, les ruisseaux coulent à l'ouest vers
la Garonne, au midi vers la Méditerranée.

Or il y a toujours un endroit, point culminant, où se réunissent les
eaux et où se fait le partage. La séparation a lieu naturellement, par
la distribution des pentes.

C'est ce point que je cherche; comprends-tu?

—Oui, monsieur Riquet, oui. Mais à quoi cela vous servirait-il de
trouver ce point de partage? demanda Pierre.

—A quoi? à quoi? à unir deux mers, s'écria Riquet avec orgueil.

Et comme les yeux de Pierre tout surpris interrogeaient:

—Les gens d'ici disent que je suis un rêveur, répondit-il à cette
question muette. Eh bien! oui! j'ai rêvé de créer un canal qui ira
s'amorçant à la Garonne aux portes de Toulouse, traversera tout notre
pauvre pays si sec, si aride et ira rejoindre la mer Méditerranée par
l'étang de Thau, près de Cette, créant ainsi par le fleuve et le canal
une communication constante entre les deux mers.

L'eau, c'est la richesse d'un pays.

J'ai rêvé de remplacer les marais, les terrains incultes qui couvrent
une partie du Languedoc par des cultures qui enrichiront cette
province. J'ai rêvé d'amener l'abondance avec le commerce.

J'ai rêvé que le détroit de Gibraltar cesserait d'être un passage forcé
pour les marchandises françaises, et qu'elles ne payeront plus tribut
au roi d'Espagne, mais au roi de France! N'est-ce pas une grande idée,
Pierre?

—Oh! monsieur Riquet, c'est grand ce que vous voulez faire là! s'écria
Pierre avec admiration. Et personne avant vous ne s'était avisé de ça?

—Si, Pierre, si; d'autres, avant moi, avaient fait des projets de
canaux, mais ces projets, mal digérés, mal compris, n'ont jamais été
réalisés.

Sous le roi Charles IX, sous Henri IV aussi,—mon père m'en parlait
souvent,—un ingénieur voulait faire un canal de quatorze lieues
seulement pour unir la Garonne à la rivière de l'Aude. Il y a quelques
années, en 1634, Pierre Petit proposait de creuser un canal à travers
la plaine de Revel, en coupant la montagne au col de Graissens, au
point où les eaux s'en vont les unes à Narbonne, les autres à Bordeaux.

Moi, je comprends autrement ce vaste et magnifique projet. Je veux
créer un canal d'une étendue de soixante lieues qui unisse directement
l'Océan à la Méditerranée.

—Oui, je comprends, disait Pierre, ce grand chemin par eau donnera le
mouvement et la vie à toutes ces contrées où le commerce est nul, faute
de débouché; il fera revivre l'agriculture qui languit faute d'eau sur
certains points, par trop de marais stagnants sur d'autres, et puis
vous supprimez le hasard des trajets par mer, et forcez les transports
par terre, toujours si coûteux, à abaisser leurs prix pour soutenir la
concurrence!

—Mon canal, dit Riquet, rendra tout facile. On paiera tant par quintal
de marchandises embarquées. Ce droit serait donc perçu avec équité,
puisqu'il le serait d'après les quantités transportées.

—Oh! monsieur le baron, cherchez encore, s'écria Pierre, cherchez ce
point de partage, c'est si beau, votre projet!

—Je trouverai, dit Riquet, retombant dans ses pensées.

Pierre ne voulut pas le troubler davantage, il s'agenouilla devant le
petit bassin pour y reprendre ses plantes et s'éloigner sans bruit.

Riquet le regardait faire distraitement, sans plus parler.

La petite source de la Grave coulait du tertre à flots pressés; depuis
quelques instants, le bassin débordait sur l'herbe à leurs pieds.

Tout à coup l'eau se sépara visiblement en deux petites rigoles qui
coulèrent l'une d'un côté du versant de la montagne et l'autre du côté
opposé, suivant naturellement la pente qu'elles côtoyaient.

—J'ai trouvé, s'écria Riquet, se levant d'un bond; regarde, Pierre,
voici le point de partage, fit-il, montrant à l'ouvrier d'un doigt
tremblant les filets d'eau.

Puis il se tut, immobile, réfléchissant.

Pierre considérait le penseur sans oser l'interroger davantage.

—Tu m'as dit, demanda Riquet sortant brusquement de sa rêverie, que tu
connaissais tous les détours de la montagne et les sources ou ruisseaux
qui en découlent?

—Oui, monsieur Riquet, depuis mon enfance, je cours dans ces bois, il
n'est pas un coin qui me soit inconnu.

—Veux-tu me servir de guide? Voyons, ta fortune est là peut-être?

—La fortune, fit l'ouvrier insouciant, en haussant les épaules et
riant; on dit qu'il faut l'attendre chez soi, j'ai toujours trop aimé
courir pour la rencontrer; mais je vous suivrai, monsieur Riquet, sans
l'espoir de saisir son cheveu qui me glisserait entre les doigts. Je
vous guiderai avec bonheur, continua sérieusement l'ouvrier, je vous
suivrai toujours, je suis si heureux que vous vouliez bien m'associer à
une si grande œuvre.

—Eh bien! ami Pierre, dit Riquet joyeusement, partons, retournons à
Bonrepos, je compte sur toi, tu ne me quittes plus. A bientôt notre
première excursion dans la montagne Noire. Au revoir, petite source,
d'où sortira mon canal!



CHAPITRE TROISIÈME


Riquet suivi de son disciple descendit de la montagne.

Aussitôt arrivé à Bonrepos, il s'occupa activement des préparatifs
de son excursion. Il désirait la faire dans les conditions les plus
simples, afin de n'être embarrassé par rien, ni par personne.

Il voulut n'emmener que Pierre comme guide et un seul domestique pour
prendre soin des chevaux et de la mule chargée des provisions.

—Un cheval pour moi, monsieur Riquet! s'écria Pierre, lorsqu'il apprit
ce projet. Moi à cheval! continuait-il indigné, c'est faire injure
à mes jambes que de les croire incapables de vous suivre, de vous
précéder, vous et votre monture! moi à cheval, mais je le fatiguerai
votre cheval, vous le verrez, il demandera grâce, je vous l'assure.

—Ne te fâche pas, il sera fait comme tu voudras. Ne me rends pas fourbu
mon cheval, c'est tout ce que je te demande, lui répondit en riant
Riquet, qui, connaissant cette race de coureurs montagnards, laissa
faire à l'artisan ce qui lui plaisait.

Riquet se trouvait seul en ce moment au château de Bonrepos. Sa femme
et ses filles, encore au couvent et toutes jeunes fillettes, ne
devaient venir l'y rejoindre que quelques jours plus tard, à l'occasion
d'une visite que monseigneur d'Anglure, archevêque de Toulouse, leur
ami, leur avait promis de faire pendant quelques jours à Bonrepos, au
cours d'une tournée pastorale.

Le fils aîné de Riquet, Jean-Mathias, qui venait de se marier à
mademoiselle Louise de Broglie, habitait Toulouse où il était
conseiller au parlement, et son second fils, Pierre-Paul, suivait dans
cette même ville, à l'Académie, les cours militaires d'élèves-officiers.

Libre de lui-même, Riquet résolut de commencer de suite ses recherches,
et le lendemain, les préparatifs terminés, on se mettait en route.

Le jour naissait à peine, lorsqu'ils quittèrent Bonrepos.

Pierre, en avant, une couverture roulée sur l'épaule, marchait de ce
pas élastique et léger du montagnard.

Riquet suivait à cheval, ainsi que le laquais.

Chemin faisant, Riquet s'enquit, auprès de son guide, des ruisseaux qui
prenaient leur source dans la montagne.

—J'ai déjà relevé quelques niveaux des eaux, mais aujourd'hui je veux
me rendre compte de leur source, de leur cours et déterminer le lieu où
devront commencer mes rigoles.

[Illustration: MONUMENT DE NAUROUSE.]

—Nous irons d'abord dîner vers Naurouze, monsieur de Riquet, puis
nous grimperons jusqu'au bois de Ramondens, dans lequel vous pourrez
commencer votre travail. Mais permettez-moi une question? Vous voulez
donc réunir en un seul tous ces cours d'eaux qui s'éparpillent et se
perdent ici.

—Certainement, je veux creuser une rigole ou plutôt deux rigoles qui
recevront sur leur parcours tous les ruisseaux, et les amèneront à la
fontaine de la Grave, où se fera le partage pour les deux versants.

Vois-tu, Pierre, le point important maintenant est d'avoir de l'eau en
quantité suffisante pour alimenter un canal.

Il faut donc être bien sûr de la capacité de chaque ruisseau, de ce
qu'il peut donner en hiver, et de ce que lui ôtera la sécheresse.

—Mais alors, en sécheresse, comment ferez-vous? monsieur de Riquet,
les ruisseaux ne fournissant que peu, et même quelquefois pas du tout
d'eau, repartit Pierre, déjà inquiet.

—J'ai songé à tout cela Pierre, répliqua Riquet.

Tu ne sais pas que, sous le tertre d'où jaillit la source de la Grave,
il y a une espèce de puits naturel qui contient ordinairement au moins
dix pieds cubes d'eau. As-tu remarqué que derrière ce tertre, élevé de
vingt-cinq toises au-dessus de la Garonne, se trouve un terre-plein
assez large pour pouvoir y creuser un grand bassin et un canal de
communication entre les deux versants? Or j'établirai là un réservoir
dans lequel j'accumulerai le trop plein des eaux d'hiver. Ce sera la
réserve contre les chômages forcés de l'été.

—Oh! je comprends, messire Riquet, je comprends maintenant, mais je
vous avoue que cette sécheresse m'avait effrayé; et, depuis hier que
j'y pensais, sans oser vous le dire, j'en avais la cervelle brouillée.

Vers midi, après s'être reposés à Naurouze, ils atteignirent les bois
de Ramondens à deux cent vingt-huit toises et demie[1] au-dessus de la
fontaine de la Grave.

Ils traversèrent d'abord une vaste châtaigneraie sous laquelle de
nombreux troupeaux paissaient l'herbe fine et drue; puis les flancs
granitiques de la vieille montagne semblèrent se soulever et percer la
mince couche de terre qui les recouvrait.

Des chênes énormes et vigoureux, paraissant sortir du granit même,
succédèrent aux hêtres et aux châtaigniers; une sorte de genêt, à la
fleur couleur d'or pâle, illuminait cette sombre verdure.

Quelques bûcherons et quelques misérables femmes, leurs compagnes,
arrachaient avec peine d'entre les roches les arbustes qu'une parcelle
de terre suffisait à faire vivre. Ils saluèrent tous Pierre d'un
sourire ou d'un souhait.

—Ce sont mes clients ordinaires, dit Pierre à son maître, avec
complaisance. A celui-là j'ai remis en place une épaule démise, à
celle-ci un pied foulé. Ah! les pauvres gens! messire Riquet, trop
ignorants pour faire autre chose que ces fagots de genêts qu'ils vont
vendre aux boulangers pour chauffer les fours, et trop pauvres pour
jamais sortir de leur ignorance et de leur misère! Est-ce que notre
canal (il disait notre canal maintenant) ne fera rien pour eux?

Riquet jeta un long regard de commisération sur ces pauvres êtres qui,
à peine vêtus, la face hagarde et plombée, regardaient de cet œil
étonné et indifférent de la bête de somme ce seigneur de Bonrepos,
qu'ils connaissaient de vue.

Que leur importait qu'il vînt parmi eux? que leur importait ce qu'il
y venait chercher? en pouvait-il sortir un allègement à leur triste
condition?

—Notre canal, Pierre, répondit Riquet, doit mettre fin à leurs
souffrances. Ils y trouveront tous du travail, d'abord pour les
terrassements, et plus tard le commerce leur apportera un peu de
bien-être.

Riquet et ses compagnons arrivèrent enfin après une montée périlleuse à
la source de la petite rivière d'Alzau.

Là, sous de grands arbres touffus, sourdait un petit filet d'eau
claire, qui, bientôt, à quelques mètres plus loin, se faisait
bouillonnante et affectait des airs ravageurs de torrent écumeux.

Riquet en suivit le cours à pied, à travers les roches, et les
précipices souvent coupés à pic.

Il faisait ses calculs, prenait ses niveaux, marchant quelquefois dans
l'eau jusqu'à la ceinture, indifférent à tout, oubliant tout devant
l'idée qui le dominait.

Il était si fort absorbé par sa pensée, en suivant le bord de la petite
rivière, qu'il ne vit pas que son cours s'interrompait brusquement,
qu'elle disparaissait, en faisant un saut de quinze pieds. Riquet
avançait toujours, prenant des notes. Soudain Pierre, qui le suivait,
s'aperçut du danger; en deux bonds il fut sur lui, le saisit par les
épaules et le renversa en arrière sur la mousse. Il était temps!

Un pied levé, Riquet était déjà suspendu au-dessus du précipice.

—Ah cadédis! messire Riquet, s'écria Pierre, tout pâle, voilà une chute
qui nous eût coûté cher à nous autres Languedociens! Et votre canal!

—Tu feras bien d'y veiller, Pierre, répondit Riquet se relevant
tranquillement. Puis il ajouta avec bonté:—Merci, mon brave garçon,
voilà le lien qui nous attache à jamais l'un à l'autre.

Et serrant dans les siennes la main de son humble compagnon, il reprit:

—Nous ne nous quitterons plus désormais, n'est-ce pas, Pierre?

—Oh! messire Riquet, répondit Pierre ému, il n'était pas nécessaire
que vous le disiez. Allez, je me suis donné à vous, je ne sais pas me
reprendre, et nous ferons le canal ensemble.

—Alors travaillons-y, conclut Riquet; et, les deux hommes reprirent
leur marche.

La nuit arrivait.

Pierre fit observer respectueusement à son maître que l'on mourait de
faim tout simplement; depuis le matin on n'avait rien pris.

Riquet, quittant à regret son travail, revint vers l'endroit choisi
pour la couchée, où le domestique les attendait et avait préparé un
souper froid.

Le repas terminé, Riquet s'étendit au pied d'un chêne, roulé dans son
manteau, et s'endormit de ce bon sommeil du travailleur et de l'enfant.

Le lendemain et les jours suivants les mêmes travaux se poursuivirent,
tantôt sur les rives du Bernassonne et du Lampy, tantôt sur le Rieutord
impétueux, tous affluents du Fresquet.

Riquet résolut de ne faire qu'une rivière de ces quatre torrents, de
les détourner et de les dériver jusque dans la rivière du Sor.

Il redescendit ensuite la montagne jusqu'à Revel en contournant cette
dernière rivière, et se convainquit qu'il faudrait, par une puissante
digue, élever les eaux du Sor jusqu'au Rieutord pour les amener à un
col de la montagne, creuser un passage, redescendre à Durfort, et de
là, enfin, au point de partage, à la fontaine de la Grave.

Il fit sur les lieux des dessins, et des plans informes, propres à
fixer ses souvenirs.

—Je ferai refaire tout cela, disait-il, je ne suis pas un ingénieur,
moi: mais j'ai mon canal dans la tête, il faudra bien qu'il en sorte.

Pierre, plein d'admiration, l'écoutait, l'aidait de toutes ses
forces; l'esprit vif et ouvert, il comprenait à demi-mot, et il était
suffisamment instruit des choses hydrauliques pour lui être utile.

Enfin Riquet rentra à Bonrepos.

—Pierre, dit-il aussitôt arrivé, nous allons maintenant construire à
nous deux mon canal.

Et comme Pierre, légèrement ahuri par cette proposition, le regardait,
Riquet ajouta en riant:

—Un canal en miniature seulement, ici, dans le parc. Tu feras commencer
les terrassements, là, derrière la grande allée couverte, les
jardiniers sont à tes ordres. Quelques pieds de largeur, tu entends.

—Mais, messire Riquet, vous allez construire une digue en petit, je le
veux bien, mais enfin, une digue, nous ne savons pas comment c'est fait.

—Nous allons l'apprendre, Pierre, répondit Riquet. Dans la vie,
vois-tu, il faut vouloir d'abord, et savoir apprendre ensuite: c'est là
le grand secret pour réussir.



CHAPITRE QUATRIÈME


Tandis que Pierre commençait les terrassements du canal en miniature
dans le parc de Bonrepos, Riquet repartait à cheval; il allait vers
Béziers et la Méditerranée, vérifier ses notes antérieures, puis il
revint suivant toujours la ligne imaginaire de son canal jusqu'à
Toulouse, pour y chercher sa femme, ses filles, et son fils cadet.
Après deux mois d'absence, il les ramena avec lui à Bonrepos.

Alors, sur ses indications, les maçons que Pierre avait embauchés se
mirent à l'œuvre. Riquet qui lisait tous les livres spéciaux, qui
s'enquérait partout, leur fit construire une écluse qui fonctionnait
fort bien, ensuite un modèle du bassin de la Grave, puis des digues,
des ponts aqueducs sur lesquels l'eau passait.

A moitié de son parcours, le canal fut tout à coup arrêté par un
monticule de deux mètres de haut sur lequel Riquet avait absolument
voulu diriger son tracé, prétendant que l'on trouverait une montagne en
travers du canal dans les environs de Narbonne.

Pierre regimbait contre cette idée:

—Mais, messire Riquet, disait-il, si nous dérivions le canal à gauche,
là, vers ces giroflées, nous éviterions ainsi cette montagne.

—Je te dis, entêté, que je ne la puis éviter. Mon canal doit passer au
travers et pas ailleurs. J'ai bien été forcé de le reconnaître, à mon
dernier voyage.

Comment surmonter cette difficulté? Un pont? c'est trop haut! Comment
faire monter l'eau à ce niveau?

—Perce la montagne, voilà tout, répondit Riquet.

—Percer une montagne! s'écriait Pierre, comme vous y allez, messire
Riquet! Comme cela est facile!

Et Pierre, qui avait pris au sérieux son travail, disait entre ses
dents:

—Ah! si tu nous donnes autant de mal au naturel, que le fait ta
représentation, je te ferai sauter, toi!

Le canal était presque achevé; monseigneur d'Anglure qui avait annoncé,
puis retardé sa visite, n'arriva à Bonrepos que dans les premiers jours
de 1660.

Mme et mesdemoiselles Riquet, lui faisant visiter le parc, voulurent
l'éloigner des travaux du canal.

—Que faites-vous donc construire là? demanda l'archevêque curieusement.

—Monseigneur, répondit Riquet, ce que vous apercevez, c'est la bête
noire de ma femme. Il n'est donc pas étonnant qu'elle veuille éloigner
votre grandeur de ce monstre.

—Quel monstre, mon ami? reprit l'archevêque.

—Mon canal, monseigneur, qui s'achève en ce moment.

—Quel canal?

—Comment? ma femme ne vous a pas déjà parlé, pour vous prier de m'ôter
ce projet de la tête? elle prétend que depuis que j'y songe, je ne
m'appartiens plus, que je suis tout à ma bête. Et mesdemoiselles mes
filles m'en veulent fort, j'en suis sûr, de les forcer à quitter
Toulouse et leurs amies pour les enterrer à Bonrepos, toujours à cause
de mon canal.

—Mon père, répondit gaiement Marie, l'aînée des jeunes filles, votre
projet ne peut pas nous enterrer. A la rigueur il ne pourrait servir
qu'à nous noyer.

—C'est bon, méchante, répliqua Riquet, pinçant le bout de l'oreille de
sa fille. Vous l'entendez, monseigneur; eh bien! je vous fais juge de
notre dispute. Et alors Riquet expliqua à l'archevêque de Toulouse, son
vaste projet, il s'anima en lui détaillant les avantages, les biens
immenses qui ressortiraient pour le Languedoc[2], pour la France même,
de l'établissement du canal qu'il rêvait.

L'archevêque écoutait:—Oui, dit-il enfin, c'est grand, c'est utile,
il faut en écrire au roi, en parler à son ministre, à M. de Colbert.
L'avez-vous fait déjà?

—Hélas non, monseigneur. Il faudrait joindre à ma lettre des plans
explicatifs, et si je comprends mon œuvre, si elle est là, fit Riquet
se frappant le front; je ne sais pas dresser un plan correct, moi. J'ai
l'intention d'en écrire à M. Roux, un ingénieur de Toulouse que je
connais.

—Mais, dit en l'interrompant monseigneur d'Anglure, j'y songe, j'ai
votre affaire tout près d'ici, dans la petite ville de Revel. J'ai
vu un jeune ingénieur, le fils du receveur des gabelles, je vais lui
écrire tout à l'instant, le mander chez vous, je vous le présenterai;
et vos plans, à vous, exécutés, vérifiés, mis en ordre par lui, vous
vous adresserez à M. de Colbert. Je me fais fort de vous obtenir une
audience.

Et maintenant, M. Riquet, veuillez me montrer en détail votre canal,
conclut l'archevêque.

L'on fit l'essai, devant monseigneur d'Anglure, du petit canal; l'eau y
fut lancée, les écluses, les épanchoirs, les ponts, tout fonctionnait à
merveille.—Voilà un petit canal qui deviendra grand, dit l'archevêque
enchanté de ce qu'il voyait.

—Oui, pourvu que vous lui prêtiez assistance, monseigneur, répondit
Riquet.

François Andréossy, l'ingénieur qui habitait en ce moment Revel, chez
ses parents, était encore un tout jeune homme; il était né en 1633 et
n'avait par conséquent que vingt-sept ans, lorsqu'il fut présenté à
Riquet. Il avait fait ses études à Paris où il était né.

Alors seulement les mathématiques commençaient à n'être plus tenues en
suspicion. Descartes et Fermat venaient de leur conférer leurs titres
de noblesse, et de jeter les fondements de cette méthode d'analyse
qui, depuis, est devenue le point de départ de toutes nos connaissances
positives, et a donné l'essor à tant d'hommes de génie.

A la fin de ses études, à vingt-cinq ans, le jeune Andréossy dut aller
en Italie pour recueillir la succession d'une tante, Claire Massei,
femme de Jules Andréossy, sénateur de la république de Lucques. Il
en profita pour parcourir en tous sens le Milanais et le Padouan, en
étudiant justement les travaux hydrauliques auxquels il s'intéressait
particulièrement. Il avait vu les écluses de Léonard de Vinci pour
la jonction des canaux de l'Adda et du Tesin, il en avait rapporté
des plans pris sur les lieux; aussi demeura-t-il saisi d'étonnement
lorsqu'il vit à Bonrepos la petite écluse que Riquet, sans notions
autres que celles puisées dans les livres, avait fait établir dans son
canal en miniature.

François Andréossy était un jeune homme maigre et brun, petit et bien
pris dans sa taille; l'œil était sombre, profondément enfoncé sous
l'arcade sourcilière; le regard très noir était un peu fuyant.

Il parlait bien, avec calme, s'observant beaucoup et observant encore
davantage les autres.

Il connaissait à fond les questions dont Riquet l'entretenait; par la
clarté de ses idées, la perspicacité de ses vues, il résolvait des
problèmes qui paraissaient insolubles.

Aussitôt après le départ de monseigneur d'Anglure, Riquet l'installa
définitivement à Bonrepos: il se l'attacha en qualité d'ingénieur, pour
le grand travail qu'il méditait.

Andréossy s'ingénia à plaire à tout le monde au château, fut aimable,
rempli d'attentions pour Mme Riquet et ses filles, se fit gai compagnon
avec Paul de Bonrepos, le fils cadet du maître du logis, et plein de
déférences pour Riquet lui-même.

D'ailleurs celui-ci comprit de suite la haute valeur du jeune
ingénieur, l'apprécia, et n'hésita pas à lui confier outre l'ensemble
de son projet, une partie de ses plans, qu'Andréossy se chargea de
dresser et de mettre au net.

Plus tard même, en visitant le tracé de Riquet, il releva des erreurs
de calcul, fit admettre des rectifications de passage et réforma les
points défectueux.

Malgré les grâces déployées par Andréossy auprès de Mme Riquet,
celle-ci ne l'aimait point.

—Vous en direz ce que vous voudrez, répétait-elle à son mari qui la
gourmandait de l'indifférence, presque de l'hostilité qu'elle montrait
au jeune homme, vous en direz ce que vous voudrez, il ne me plaît pas,
à moi, votre Lucquois. Il a du talent, soit; il fait des plans qui sont
superbes, tant mieux; mais croyez moi, défiez-vous de lui. Il a une
figure de faux témoin; voilà mon opinion.

—Vous n'aimez rien de ce qui touche à mon canal, disait Riquet en
riant. C'est une prévention indéracinable. Ce garçon est charmant, vous
n'y connaissez rien.

—Vous verrez si je me trompe. Quant à votre canal, il ne m'en chaut
guère, vous ne le ferez point.

—Pourquoi?

—Et l'argent?

—Le roi m'en donnera, les États de Languedoc m'en fourniront.

—Ouais! vous les connaissez peu, ces messieurs de Toulouse, si vous
croyez qu'ils vont ainsi jeter à l'eau leur argent.

—Eh bien! dit Riquet, si le roi et les états me refusent leur concours,
je le ferai seul, avec ma fortune.

—Mais tout ce que vous possédez y passera, monsieur, s'écria sa femme
épouvantée.

—Qu'importe ma fortune! qu'elle s'engloutisse dans mon œuvre, si je
crée une chose utile! Mais, ma mie, ne vous effrayez pas d'avance, rien
n'est encore décidé. Quant au mode de paiement, j'agirai, soyez-en
sûre, avec prudence.

—Vous êtes le maître, monsieur, lui répondit sa femme. Seulement ne
creusez pas un canal pour nous noyer tous.

Satisfaite de son innocente plaisanterie, elle lui tendit la main que
son mari baisa galamment en lui disant:

—Ma mie, je sais nager et je m'engage à vous sauver.

A la fin de l'automne, Riquet reconduisit sa femme à Toulouse,
ses filles au couvent et son fils à l'Académie. Puis ses affaires
financières expédiées, il revint à Bonrepos, allant de là tantôt à
Revel, tantôt à Béziers et jusque dans le midi, vers l'étang de Thau,
accompagné par Andréossy.

Ils firent faire sous leurs yeux des nivellements par Pierre qui ne
quittait jamais Riquet.

Riquet s'occupa ainsi pendant deux années de l'exécution de son
projet, s'entendit avec des entrepreneurs pour les maçonneries, avec
des usiniers pour les fers dont il aurait besoin, fit des devis, se
rendit compte des moindres dépenses qu'il faudrait faire; et, alors
seulement, il revint à Toulouse voir monseigneur d'Anglure.

—J'ai travaillé pour la vérification du canal avec tant de soin, dit-il
à l'archevêque, qu'à cette heure, j'en puis parler avec certitude,
et vous annoncer en toute vérité que la chose est sûre; j'ai passé
partout, le niveau et le compas à la main. Je vous apporte aujourd'hui
les plans et devis, jugez-en, monseigneur.

—Il faut écrire à M. de Colbert, lui répondit l'archevêque de Toulouse.
Je vais en faire autant de mon côté, et si la réponse tarde, vous
partirez pour Paris, et il faudra que le ministre vous écoute.

Riquet adressa alors à Colbert cette première lettre si simple, et qui
résume si bien son projet[3].


                                        Du village de Bonrepos.

  Monseigneur,


     «Je vous écris de ce village sur le sujet d'un canal qui pourrait
     se faire en Languedoc, pour la communication des deux mers.
     Vous vous étonnerez que j'entreprenne de parler d'une chose
     qu'apparemment je ne connais pas, et qu'un homme de finances se
     mesle de nivelage; mais vous excuserez mon entreprise, lorsque
     vous saurez que c'est d'ordre de monseigneur de Toulouse que je
     vous écris.

     »Jusqu'à ce jour on n'avait pensé aux rivières propres à servir,
     ni su trouver des routes aysées pour le canal, car celles qu'on
     s'était imaginées étaient avec des obstacles insurmontables de
     rétrogradations de rivières, et de machines pour élever les eaux.
     Aussy croyez que ces difficultés ont toujours causé le dégoût et
     reculé l'exécution de l'ouvrage; mais aujourd'hui, monseigneur,
     qu'on trouve des rivières qui peuvent être aysément détournées
     de leur ancien lit, et conduites dans ce nouveau canal toutes
     les difficultés cessent, excepté celle de trouver un fond pour
     subvenir aux frais du travail. Vous avez pour cela mille moyens,
     monseigneur, et je vous en présente encore deux, dans mes mémoires
     cy-joint, afin de vous porter plus facilement à cet ouvrage que
     vous jugerez très avantageux au roi et à son peuple.»

Puis Riquet énumérait les avantages qui devaient résulter pour le
commerce de l'établissement du canal et il terminait ainsi:


     «Que si j'apprends que ce dessein vous doive plaire, je vous
     l'enverrai figuré, avec le nombre des écluses qu'il conviendra
     de faire, et les calculs exacts des toises du dit canal, soit en
     longueur, soit en largeur, etc., etc.»


Le 26 novembre 1662, Riquet envoyait sa lettre au ministre de Louis
XIV.



CHAPITRE CINQUIÈME


Riquet attendit vainement une réponse durant six mois. Inquiet, ne
sachant que penser d'un silence qui lui paraissait intolérable, il
recourut encore à monseigneur d'Anglure, et alla lui faire part de ses
angoisses.

—Eh bien! mon cher Riquet, avez-vous enfin une réponse? lui demanda
l'archevêque, lorsqu'il entra.

—Hélas! non, monseigneur, aussi vous avouerai-je que je commence à
perdre patience, répondit Riquet vivement. Mon projet n'aurait-il pas
été goûté du ministre? je ne puis le croire.

Je suis tenace, je n'abandonnerai pas facilement une œuvre que je crois
utile au bien du pays.

Votre grandeur est convaincue aussi de son utilité, n'est-ce pas,
monseigneur?

Peut-être M. de Colbert n'a-t-il pas même lu ma lettre? Faut-il aller à
Paris? J'en ai grande envie.

Vous m'avez promis une recommandation, monseigneur. Voulez-vous
toujours me la donner? acheva Riquet.

—Je ferai mieux, mon cher Riquet, répondit l'archevêque, je vous
accompagnerai à Paris, je vous présenterai moi-même. Donnez-moi huit
jours, pour mettre ordre aux affaires de mon diocèse en mon absence.
Ne vous occupez de rien, je vous emmène; mon carosse est large, nous y
serons fort à l'aise pour ce trajet qui n'est pas un petit voyage.

Au jour dit, les deux voyageurs se mirent en route, et bientôt
arrivèrent sans encombre à Paris.

Un matin, quelques jours après leur arrivée, monseigneur d'Anglure
emmena Riquet chez M. de Colbert.

On les fit entrer dans un vaste salon déjà presque rempli de
solliciteurs de tous genres et de tous rangs.

Il y avait là, des courtisans en quête d'une faveur ou d'une charge à
la Cour, des employés provinciaux sollicitant une place plus lucrative,
des marchands venant demander un privilège et des abbés un bénéfice.

Monseigneur d'Anglure fut salué respectueusement, les courtisans
formèrent une petite cour autour de lui; tandis que Riquet, inconnu,
se tenait modestement à l'écart dans l'embrasure d'une fenêtre,
réfléchissant et observant les physionomies qui l'entouraient.

Un petit abbé poupin, à la tournure déjà un peu épaisse, frisé et
pomponné à merveille causait en ce moment avec monseigneur de Toulouse,
et, debout devant lui, répondait en tournant son chapeau entre ses
doigts.

—Que sollicitez-vous donc du contrôleur général, monsieur l'abbé de
Choisy, lui demandait l'archevêque? Un nouveau bénéfice? Mais je vous
croyais mal en Cour depuis certaine aventure de Poitiers?

—Oh! monseigneur, répondait l'abbé, en baissant les yeux, une si
vieille histoire, personne n'y pense plus ici: on a tant d'autres
bichons à friser; et relevant ses yeux bleus gais et malicieux, l'abbé
ajoutait:

—Voulez-vous que je mette votre grandeur au courant de la dernière
aventure arrivée à la cour?

—Non, merci, monsieur l'abbé, je vous tiens quitte; gardez-en la
primeur pour vos mémoires si vous en écrivez un jour[4]. Mais,
dites-moi, avez-vous vu M. de Colbert depuis quelque temps? J'arrive
de Toulouse et ne sais rien de ce pays-ci. De quelle humeur est-il
en ce moment? Les affaires l'absorbent à ce point qu'elles influent
beaucoup sur son caractère, et que son accueil s'en ressent quelquefois.

—Monseigneur, ce matin, j'ai rencontré le contrôleur général dans le
jardin des Tuileries; il se rendait au conseil des ministres chez le
roi, il m'a semblé avoir sa mine ordinaire.

—Cela ne me dit rien, à moi, sa mine ordinaire; quelle est-elle,
l'abbé? demanda l'archevêque.

—Il avait l'air d'un carlin sur la patte duquel un léopard a marché,
répondit l'abbé en riant.

En ce moment les deux battants de la porte furent ouverts et un homme
entra.

Les conversations cessèrent, et un grand silence accueillit son entrée.

Tout le monde se leva.

L'homme auquel s'adressaient ces marques de déférence était de taille
moyenne, son visage renfrogné, ses yeux enfoncés dans leur orbite, ses
sourcils noirs, épais, lui donnaient une mine austère et sombre.

Il traversa le salon sans paraître remarquer personne, un secrétaire le
suivait, portant un grand sac de laine noire bondé de nombreux papiers.

Monseigneur d'Anglure se leva, au moment où il passait près de lui; ce
mouvement fit retourner vers lui le nouvel arrivant.

—Ah! monsieur de Toulouse! Je ne vous savais pas ici. Puis-je vous être
bon à quelque chose, monseigneur? demanda-t-il froidement, mais avec
déférence.

—Oui, monsieur le contrôleur général, repartit vivement monseigneur
d'Anglure, vous pouvez m'être le plus agréable du monde en écoutant
attentivement un homme que je protège.

—Encore un bénéfice à donner, monseigneur? fit Colbert.

—Non, monsieur, je ne vous demande que d'écouter, et non pas de vous
engager à rien avant d'avoir ouï les projets que mon protégé doit vous
soumettre, et qui, j'en ai la conviction, sont dignes de tout votre
intérêt.

Voulez-vous le recevoir?

—Allons je le verrai, pour vous être agréable, monseigneur. Qu'il
vienne, et se présente en votre nom; mais s'il est à Toulouse!...
répondit Colbert achevant sa pensée par un geste qui semblait dire ouf!
j'ai le temps.

—Que nenni, monsieur le contrôleur, vous n'y échapperez pas, il est
ici. Et faisant un signe à Riquet qui s'approcha, l'archevêque le
présenta.

—Pierre-Paul Riquet, baron de Bonrepos, dit-il.

—Je suis pris, s'écria Colbert, en souriant: Que votre grandeur daigne
entrer, et vous aussi, monsieur, fit-il à Riquet; et à son tour il
pénétra dans son cabinet.

Un secrétaire venait bientôt annoncer à la foule qui se pressait dans
le salon d'attente que le contrôleur général ne recevait plus ce
jour-là.

Jean Baptiste Colbert, contrôleur général depuis 1661, surintendant des
finances depuis un an, était né en 1609 à Troyes.

Il était un simple bourgeois, fils d'un marchand de draps de cette
ville, adopté par son oncle Odart Colbert, riche négociant en blés, en
vins et en étoffes.

Ce dernier, comprenant la capacité de son neveu, sentit que la petite
ville natale n'était pas un lieu propre à développer son génie; aussi
plaça-t-il son neveu et héritier chez deux italiens, Maseranni et
Cenami, qui étaient les banquiers du cardinal Mazarin.

Les affaires personnelles, si nombreuses, si compliquées, de ce grand
politique mirent à plusieurs reprises en rapport le jeune commis et le
ministre qui put ainsi apprécier son esprit net, ferme, et profond,
sa droiture inébranlable, sa persévérance et son exactitude dans ses
engagements. Mazarin s'attacha particulièrement le jeune Colbert, le
fit entrer dans ses bureaux, et Colbert fut un des hommes que Mazarin
employa le plus activement dans les dernières années de son ministère.

Il le choisit même pour un de ses exécuteurs testamentaires.

Le cardinal conserva toujours, jusque pendant la maladie dont il
mourut, la direction des affaires; mais Colbert assistait à toutes les
conférences.

—Sire, dit le cardinal Mazarin avant de mourir au jeune roi qui
écoutait avec déférence ses derniers avis et ses recommandations
suprêmes, sire, je vous dois tout, mais je crois m'acquitter en quelque
sorte envers votre Majesté en lui donnant Colbert.

Louis XIV accepta le legs de son ministre, et Colbert hérita de presque
toutes les charges de son protecteur.

Du reste Mazarin ne s'était pas trompé sur la valeur et le génie de
l'homme appelé à lui succéder.

Une volonté ferme, énergique, de faire le bien, une tendance prononcée
à l'unité dans l'état et dans le gouvernement, un amour ardent de
l'égalité, autant que cela était possible et se pouvait comprendre
au XVIIe siècle, une puissance et une passion de travail qui se
manifestaient par un labeur assidu de chaque jour; tels furent ses
titres au pouvoir et aux honneurs pendant sa vie, et à la gloire après
sa mort.

[Illustration: 1619 — COLBERT. — 1683]

Sévère pour lui-même, il était exigeant pour ses commis; son accueil
froid et silencieux était l'effroi des solliciteurs, dit Guy-Patin[5].

Une application infinie et un désir insatiable d'apprendre lui firent,
en quelque sorte, se refaire lui-même son éducation.

Il voulut, alors qu'il était ministre, apprendre le latin; ce fut Jean
Gallois, fondateur du journal des savants, qui lui enseigna cette
langue.

Colbert, contrôleur général, s'intéressait à tout ce qui pouvait
augmenter la grandeur de son pays. Il s'occupa d'ouvrir à la France de
nouvelles sources de richesses.

La paix lui permettait alors de se livrer aux entreprises qu'il rêvait,
propres à relever l'industrie et à étendre le commerce. Il appela des
pays étrangers des manufacturiers les plus habiles: Van-Robais des
Pays-Bas, qui fonda des fabriques de draperies fines; Hindret, qui créa
de nombreux ateliers de bonneterie.

Six ans après l'entrée de Colbert au ministère, quarante deux mille
métiers fabriquaient en France de beaux draps, à la place de ces draps
épais et communs que portaient nos aïeux.

Nos dentelles à Alençon, nos soieries à Lyon, nos glaces dans le nord,
nos armes blanches, rivalisèrent bientôt avec les produits similaires
de l'étranger, et nous n'étions plus tributaires de l'Espagne, de
l'Italie et de la Hollande.

Colbert n'oublia pas que, si l'industrie et le commerce font la fortune
d'un pays, les lettres et les arts en peuvent faire la gloire. Il
fonda, en 1663, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, en 1671
l'Académie d'architecture.

Il établit l'école de Rome telle qu'elle fonctionne encore aujourd'hui.

Il éleva l'Observatoire où il appela Cassini[6]. Paris lui doit des
quais, des places, la colonnade du Louvre.

En 1669, le roi ajouta à ses attributions le département de la marine
avec cinquante bâtiments de guerre seulement: en 1681, la France
victorieuse sur mer comptait cent quatre-vingt-dix-huit vaisseaux ou
galères. Son opposition à la politique funeste de conquêtes de Louvois,
le ministre de la guerre, devint une lutte de tous les instants.
Colbert prévoyait sagement où nous mèneraient ces guerres, souvent
injustes. Il crut de son devoir de Français, de prévenir le roi qui lui
répondit, le 16 avril 1671, une lettre fort dure.

Les avertissements d'un sage sont presque toujours mal reçus, surtout
d'un jeune roi que la gloire enivrait. L'influence de Colbert
diminuait; il restait ministre, mais sa position devint chaque jour
plus difficile.

En 1680, il accompagna le roi dans son voyage aux Pays-Bas. Il y prit
une fièvre maligne. Un médecin anglais le sauva avec du quinquina,
remède très peu connu encore.

Trois ans plus tard, alors que, la France menacée de tous côtés, la
guerre renaissait plus acharnée, Colbert eut une seconde atteinte de
cette fièvre. Ce ne fut pas la maladie seule qui le terrassa et le mit
au tombeau; non, il mourut d'un mot et d'une ingratitude.

Louis XIV achevait en même temps les grands travaux de construction du
palais de Versailles. Colbert était chargé de solder les mémoires et
d'en réviser les comptes.

Louvois surveillait ces travaux et ces dépenses avec une attention
extrême.

Il crut, ou feignit de croire que Colbert avait laissé passer, sans le
vérifier, un marché onéreux pour la grille qui ferme la grande cour du
château. Il s'empressa d'en avertir le roi.

Lorsque Colbert présenta les comptes de serrurerie, Louis XIV le reçut
mal. Après plusieurs propos peu obligeants, il lui dit:

«Il y a là de la friponnerie.

—Sire, répondit Colbert, je me flatte au moins que ce mot-là ne s'étend
pas jusqu'à moi!

—Non, dit le roi, mais il fallait y avoir plus d'attention; et il
ajouta: Si vous voulez savoir ce que c'est que l'économie, allez en
Flandre, vous verrez combien les fortifications des places conquises
ont peu coûté.»

Ce mot, cette comparaison entre lui et Louvois tuèrent cet homme.

Il rentra, se mit au lit et ne se releva plus. Son mal se compliqua
soudain d'une attaque de foie.

Le roi le sachant fort souffrant lui écrivit et lui envoya sa lettre
par un gentilhomme de sa chambre.

Colbert ne pouvait refuser de recevoir l'envoyé du roi, mais, à son
approche, il feignit de dormir.

Quant à la lettre, il ne la voulut point lire.

«Je ne veux plus entendre parler du roi, dit-il. Qu'au moins, à
présent, il me laisse tranquille.»

Les dernières paroles, paroles amères de ce grand caractère en face de
cette ingratitude, furent:

«Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme-là, je
serais sauvé deux fois, et je ne sais pas ce que je vais devenir.»

Il mourut dans son hôtel, rue Neuve-des-Petits-Champs, à Paris; il
mourut, ce grand ministre, haï de ses collègues que sa rigidité gênait,
du roi peut-être qui ne savait pas entendre la vérité, méconnu du
peuple de Paris qui le regardait comme le promoteur d'impôts établis,
malgré lui, en 1672.

On lui a reproché de n'avoir pas compris toute la valeur du crédit
pour la richesse française: voici sa réponse, en 1672, au président
Lamoignon, d'après les avis duquel on venait de décider un emprunt.

«Vous triomphez, monsieur, dit Colbert, mais croyez-vous avoir fait
l'action d'un homme de bien? Croyez-vous que je ne susse pas comme vous
qu'on pouvait trouver de l'argent à emprunter?

»Mais connaissez-vous comme moi l'homme auquel nous avons à faire
(Louis XIV), sa passion pour la représentation?

»Voilà donc la carrière ouverte aux emprunts, et par conséquent à des
dépenses et à des impôts illimités. Vous en répondrez à la nation et à
la postérité!»

Tel était l'homme intègre, passionné pour la grandeur de la France,
en face duquel Riquet allait se trouver, qu'il devait persuader de
l'utilité de sa gigantesque entreprise et de l'avenir qui lui était
réservé.

S'il l'eût mieux connu à ce moment, il n'eût pas douté de l'intérêt
puissant que ce grand ministre allait accorder à ses idées.



CHAPITRE SIXIÈME


—Avancez un fauteuil à Sa Grandeur, commanda Colbert à son secrétaire,
en entrant dans son cabinet; et tandis que celui-ci disparaissait
derrière une tapisserie, Colbert se retourna vers Riquet, l'enveloppa
d'un coup d'œil, et lui montrant un tabouret auprès de son bureau:

—Je vous écoute, monsieur, dit-il brièvement, en s'asseyant lui-même.

L'air impassible du contrôleur général intimida un instant Riquet,
mais, sur un regard encourageant de l'archevêque, il se remit bientôt.

—Monseigneur, répondit-il au ministre, aussi brièvement que celui-ci
l'interrogeait, j'ai trouvé le moyen de créer un canal qui reliera les
deux mers, la Méditerranée à l'Océan, d'un côté par l'étang de Thau, de
l'autre côté par la Garonne.

—Quelle utilité, monsieur, la France y trouvera-t-elle? demanda Colbert
froidement.

—Je crée monseigneur, une grande route toujours passante, jamais
embourbée ou ravalée, et je joins ainsi deux contrées qui ne se
connaissent pas assez.

J'amène vers Toulouse et Bordeaux, les vins, les sels, les huiles et
les savons de la Provence; j'exporte les grains du Languedoc, qui ne
se vendent pas, faute de débouchés; enfin j'évite le passage en pays
étrangers de marchandises françaises qui y paient un droit énorme pour
revenir ensuite chez nous.

—Je comprends, dit Colbert subitement intéressé; mais les frais
d'établissement seront considérables sans doute, n'est-ce pas?

—Non, monseigneur, eu égard à la grandeur, et à l'utilité de l'œuvre;
d'ailleurs voici mes plans et devis. Je me suis rendu compte de tout,
et je puis vous donner le chiffre presque certain des dépenses.

Riquet étala devant le ministre ses plans, sur lesquels Colbert
suivit les explications qu'il lui donnait, faisant, de temps en temps,
des objections, des remarques ou des questions qui dénotaient qu'il
comprenait admirablement. Lorsque Riquet parla des rigoles.

—Mais qui me prouve que ces rigoles amèneront l'eau nécessaire au
réservoir de Naurouze? demanda vivement Colbert. Je ne veux point
commencer le moindre travail inutilement.

—J'en réponds, moi, monseigneur, s'écria Riquet.

—Vous n'êtes pas ingénieur, vous, monsieur, et je ne peux me fier aux
affirmations de votre employé, qui me paraît bien jeune, d'après ce
que vous dites vous-même; ces rigoles coûteront fort cher; si elles ne
réussissent point, j'aurai perdu l'argent sans compensation.

—Monseigneur, s'écria Riquet déjà alarmé, j'offre de faire à mes frais
une rigole d'essai, je compte y dépenser deux cent mille livres.

Cela vous convaincra-t-il!

—Je prends note de cet engagement, monsieur, répondit le ministre.

Alors, se levant, il alla à monseigneur de Toulouse.

—Je remercie votre grandeur de m'avoir jugé digne de comprendre le
mérite de ce projet. Et regardant Riquet, il ajouta:

—Je parlerai demain au roi, monsieur Riquet. Soyez assuré qu'il ne
tiendra pas à moi, qu'il ne soit persuadé de la possibilité de ce grand
dessein, dont j'aurai beaucoup de joie. Je garde vos plans, monsieur,
je les soumettrai à Sa Majesté et je vous préviendrai lorsque j'aurai
une bonne parole à vous donner.

Ces mots dans la bouche de ce silencieux avaient la force d'une
promesse.

Riquet sortit de son audience enchanté. Un mois plus tard, monseigneur
d'Anglure lui remettait de la part du ministre une convocation.

Riquet s'y rendit avec empressement.

Colbert lui annonça que le roi agréait son projet, mais qu'avant de
commencer aucun travail il nommait le chevalier de Clerville, un de
ses ingénieurs, pour aller se rendre compte des rigoles, puis une
commission qui fonctionnerait sur les lieux afin de voir les sas, ponts
et voûtes qu'il conviendrait d'établir le long du canal, et qu'après
avis favorable, alors seulement, le roi permettrait de commencer les
travaux.

—Ah! monseigneur, s'écria Riquet, il était digne d'un grand ministre
comme vous d'attacher son nom à une grande œuvre.

Colbert sourit, ce qui était rare, devant cet enthousiasme.

—Vous êtes du midi, dit-il en souriant, et plein du mérite de votre
œuvre, tout vous paraît grand.

—Cela m'est permis, monseigneur; ma joie déborde. D'ailleurs je ne fais
que dire ce que je pense de vous d'abord, monseigneur, et de mon œuvre
ensuite.

—Allez, monsieur, dit Colbert en le congédiant, je presserai, autant
que je pourrai, le départ du chevalier de Clerville. Préparez tout.
Bonne chance, monsieur. La France et le roi vous sauront gré de votre
réussite.

A peine de retour, Riquet écrivit à M. Roux, ingénieur de Toulouse, de
venir le rejoindre à Bonrepos; il s'entendit de suite avec lui; il lui
présenta Pierre ensuite.

—Voici un guide sûr, lui dit-il; puisque vous acceptez d'être mon
coopérateur pour la création du canal, partez avec lui, et allez
marquer pour monsieur de Clerville le tracé de la rigole de la
montagne, depuis Durfort jusqu'à Naurouze. Quant à moi je vais à
Toulouse avec Andréossy, nous mettre aux ordres de la commission qui
va s'y réunir.

Le chevalier de Clerville n'arriva à Toulouse que le 21 avril 1664,
malgré les lettres pressantes de Riquet et de la commission, et alors
commença la vérification des rigoles.

La commission nommée par le roi et les états du Languedoc, ayant à
sa tête monsieur de Bourgneuf, s'occupa avec Riquet de marquer les
points où devait passer le canal. Enfin des procès-verbaux furent
dressés, envoyés à Colbert, approuvés par le roi; et les travaux
des commissions, commencés à Toulouse, le 1er novembre 1664, furent
terminés à Béziers, le 17 janvier 1665.

La commission concluait à l'adoption du projet de Riquet.

Le chevalier de Clerville avait aussi fait un rapport de son côté, mais
moins favorable que celui de la commission. Il prétendait qu'il fallait
quinze ou seize bassins dans la montagne, afin que l'eau arrivât assez
abondante pendant les quatre mois de sécheresse.

Riquet offrit immédiatement de commencer sa rigole d'essai.

Les travaux réussirent admirablement; malgré les avis contraires du
chevalier de Clerville, qui, jaloux de Riquet, s'il ne lui fut pas
constamment et ouvertement hostile, le combattit toujours sourdement
par des chemins couverts et des insinuations malveillantes.

La rigole d'essai fut achevée en 1665.

Ce fut un grand triomphe pour Riquet. On vit qu'il avait forcé, comme
il le disait, les sources et rivières de la montagne à suivre un cours
différent de leur cours naturel, et qu'il les avait toutes réunies à
Naurouze.

[Illustration: FRAGMENT D'UNE LETTRE DE RIQUET A COLBERT.]

En avril 1666 parut l'édit de Louis XIV, autorisant Pierre-Paul Riquet,
baron de Bonrepos et du Bois La Ville, à établir un canal en Languedoc.

Le prince de Conti, gouverneur pour le roi de la province de Languedoc,
demanda alors aux États de coopérer à l'entreprise, promettant que le
roi retrancherait des dépenses nécessaires ailleurs, pour y contribuer
aussi de l'argent de son trésor royal.

Les États refusèrent net, prétendant ne pas voir l'utilité d'une si
grande dépense.

Riquet, informé immédiatement de cet arrêt inexorable par son fils
Jean-Mathias, le conseiller, ne pouvait y croire.

—Quoi! messieurs des États refusent! s'écriait-il; mais quelles raisons
donnent-ils?

—Pas d'autre, mon père, que celle que je vous apporte.

—Que vous avais-je dit, monsieur, s'écria sa femme? Pourquoi tant
travailler, tant vous fatiguer, pour aboutir à ce refus?

—Vous m'avez prédit ce refus, c'est vrai, ma chère, répliqua Riquet;
mais que vous ai-je répondu moi? Que je sacrifierais ma fortune s'il le
fallait, et que mon canal se ferait.

—Rien ne vous découragera donc, monsieur? s'écria Mme Riquet.

Son mari ne répondit rien; il songeait, la tête dans ses mains, tandis
que sa femme et son fils, n'osant le troubler, s'entretenaient à voix
basse de ce refus si peu prévu.

—J'ai trouvé, fit tout à coup Riquet.

Vous ne serez point ruinée, ma mie, ni nos enfants non plus, et je
construirai mon canal. Saisissant une plume, Riquet écrivit séance
tenante à Colbert.

Il lui proposait de se charger des travaux du canal moyennant la
cession de toutes les terres jugées indispensables. Le canal serait
érigé en fief dont les titulaires jouiraient à perpétuité.

L'offre fut acceptée par un édit du 14 octobre 1666 qui déclarait
Riquet adjudicataire moyennant trois millions six cent trente mille
livres, et qui instituait le fief rendu insaisissable.

De son côté, Riquet prenait l'engagement de consacrer cette somme à la
construction du canal.

Le canal devait avoir une longueur de soixante lieues; avoir huit
toises de largeur à la surface de l'eau, six au fond et deux toises de
profondeur, en sorte qu'il y eût neuf pieds d'eau et dix-huit pieds
dans les sas ou écluses, lorsqu'elles seraient pleines.



CHAPITRE SEPTIÈME


Le 15 novembre 1666, commencèrent les premiers terrassements du canal.

Riquet avait organisé ses ouvriers en plusieurs ateliers.

Chaque atelier avait un chef auquel obéissaient cinq brigadiers, et
chaque brigadier répondait de cinquante travailleurs.

Pour le paiement de tout ce monde, il nomma un contrôleur général, et,
sous lui, des contrôleurs ambulants qui recevaient des chefs d'ateliers
les états des travailleurs.

Riquet commença ses travaux avec douze cents ouvriers et cinq cents
femmes. Deux ans après, le nombre des ouvriers s'élevait à douze mille.

Pierre avait amené de la montagne Noire tous ses clients et clientes
d'autrefois.

Les femmes enchantées de ce travail qui n'était pas plus fatiguant que
d'arracher des gênets, de les fagoter, et qui leur rapportait cent fois
plus.

Elles portaient sur leur têtes de grands couffins que remplissaient de
terre les terrassiers.

[Illustration: PLAN DU BASSIN DE NAUROUZE.]

Pierre avait la haute main sur tout ce monde de travailleurs. Les chefs
d'ateliers lui devaient rendre compte chaque semaine de la conduite des
hommes et des ouvrages terminés que monsieur Roux ou Andréossy venaient
vérifier sur sa demande.

Il ne se mêlait jamais de paiement ni des réclamations aux contrôleurs,
disant à Riquet:

—Je n'y entends rien, voyez-vous, monsieur Riquet, aux comptes et à
tous ces embrouillages-là; l'argent et moi, je ne sais pas ce que nous
nous sommes fait, mais nous ne pouvons pas nous souffrir.

Les ouvriers, bien payés, travaillaient avec courage; aussi l'œuvre
avançait-elle avec une célérité inouïe pour l'époque.

On était habitué alors à se hâter lentement; et si l'on ne mettait plus
des siècles, comme au moyen-âge, pour achever une église, les années
semblaient courtes pour édifier un monument.

Le temps gagnait de la valeur, mais il n'était pas encore, selon
l'expression anglaise, de l'argent. Time is money (le temps c'est de
l'argent), dit le proverbe anglais: au XVIIe siècle ce n'était encore
que du plomb.

Cependant Riquet pris d'une ardeur fiévreuse stimulait le zèle de tout
ce monde d'ingénieurs, de maçons, de terrassiers, qui grouillait sur
tout le parcours du canal.

—Je suis vieux, répétait-il à sa femme et à son fils, qui cherchaient à
calmer son impatience; songez donc, si j'allais ne pas pouvoir terminer
mon canal.

Dès le mois de juillet suivant, il écrivait à Colbert:

«Mon travail avance, de sorte que sa fin ne sera guère éloignée de son
commencement, et que bien des gens seront surpris du peu de temps que
j'y aurais employé.»

Malgré cette bonne volonté et cet entrain des ouvriers, des difficultés
sérieuses commençaient déjà pour Riquet.

Le 15 avril 1667, on avait posé la première pierre du vaste bassin
de la montagne, qui fut édifié non loin des pierres de Naurouze, en
arrière de la fontaine de la Grave, dans le vallon de Vaudreuil qu'il
remplit entièrement. Le nombre des ouvriers nécessaires augmentait
chaque jour dans les chantiers du canal. Riquet avait presque épuisé
ses ressources personnelles.

Il vendit ses fermes Pierre et Paul, son hôtel à Toulouse, sa
maison natale à Béziers, et il ne garda que Bonrepos et le parc qui
l'entourait.

Il restreignit autant que possible les dépenses de sa maison et fut
obligé d'installer à Bonrepos sa femme et ses filles.

Malgré cette économie, sa fortune disparaissait à vue d'œil. Il comprit
qu'elle ne suffirait jamais à creuser même un quart du canal et, pour
obvier à ce désastre et augmenter l'argent qu'il pouvait jeter dans son
entreprise, il sollicita du roi et de Colbert la ferme exclusive de
toutes les fermes des gabelles de Languedoc, Roussillon et Cerdagne,
pendant dix ans à commencer le premier janvier 1666.

Le Conseil d'État accepta les offres de Riquet. Le roi le nomma
commissaire général des gabelles; de plus, voulant coopérer au canal
et donner une leçon aux États de Languedoc, il fit compter à Riquet
trois cent mille livres sur sa cassette, à la condition de les affecter
uniquement au canal.

Grâce à ce secours inespéré, Riquet put continuer son œuvre sans trop
d'encombres pour le présent.

MM. de Bezons et de Tubeuf, intendants du Languedoc sous le prince de
Conti, faisaient de plus espérer à Riquet, que les États de Toulouse
reviendraient sur leur détermination et lui accorderaient des fonds.

Riquet allait constamment de Toulouse, où se creusait la tête du
canal sous les ordres d'Andréossy, au bassin de Vaudreuil, appelé
définitivement Saint-Fériol, qui avançait rapidement, quoiqu'il fallût
encore des années avant son achèvement et son raccord aux rigoles de la
montagne.

Riquet arrivait souvent à Bonrepos à l'improviste, embrassait sa femme,
ses filles, passait quelques jours heureux entre ces chères affections.
Quelquefois il y trouvait sa belle-fille, la femme du fils aîné, et ses
petits-enfants. C'était là qu'il recevait des nouvelles de son fils
cadet, Pierre-Paul, qui suivait le roi dans la campagne de Flandre.

Riquet avait obtenu pour ce fils, en 1666, le grade d'enseigne aux
gardes-françaises. En 1668, Pierre-Paul de Bonrepos, qui s'était déjà
fait distinguer par sa bravoure, fut nommé capitaine sans être tenu de
payer la charge.

Riquet arriva un jour à Bonrepos et annonça à sa famille qu'il comptait
se reposer auprès d'elle au moins une semaine.

—Ah, tant mieux! cher papa, s'écria Marie, l'aînée de ses filles, qui
était devenue une belle et grande demoiselle de dix-huit ans.

—Nous vous voyons si rarement maintenant, mon papa, s'écria la cadette
câlinement. Toujours vos ouvriers, vos ingénieurs! vous les aimez, bien
sûr, plus que nous, ces gens que vous ne quittez pas.

—Et votre canal, mon papa, reprit l'aînée, nous ne venons que bien loin
après lui dans votre affection, il me semble?

Riquet attira ses filles auprès de lui.

—Ne me querellez pas, dit-il, ne soyez pas jalouses, mesdemoiselles,
continua-t-il en les embrassant; mon canal aussi n'est-il pas un de mes
enfants? mais je ne l'aime pas mieux que vous; là, êtes-vous contentes?

—Ouais, vous l'aimez trop, monsieur Riquet, dit une voix grondeuse à
ses côtés. Vit-on jamais un homme si passionné pour une machine comme
ça?

Riquet se retourna à cette apostrophe, et vit sa femme qui, assise,
tricotait en marquant par des hochements de tête significatifs toute
son indignation.

—Prenez garde, vous laissez tomber vos mailles, ma mie, dit son mari
riant et feignant de ne pas comprendre la cause de ces mouvements.

—Mes mailles ne tombent pas, et vous le savez bien, monsieur, répondit
sa femme moitié riant, moitié grondant; tenez, il vaudrait mieux que je
n'achève pas ce travail, qui sera sans doute aussi mal accueilli que
les autres à présent.

—Pourquoi accueillerait-on mal vos tricots? demanda Riquet. Je croyais
vos pauvres voisins très honorés et très contents de vos petites
attentions.

—Ah bien non! pas en ce moment, je vous assure. Tenez, j'enrage quand
je songe que votre canal ne nous vaudra que des choses désagréables, et
vous ne paraissez pas vous en douter encore?

—Quel mal vous a-t-il valu jusqu'ici, ma mie? demanda Riquet tout
surpris.

—Quand ce ne serait que de nous brouiller avec tous nos voisins.

—Pourquoi? expliquez-vous? fit le mari.

—Vous comprenez bien, reprit Mme Riquet, que je n'ai pas permis que,
devant moi, l'on se moquât de votre canal; si je vous dis à vous ce
que j'en pense, chez les autres je représente votre famille, monsieur,
votre maison, et je ne veux pas que l'on nous raille de sacrifier notre
bien à une idée irréalisable. J'ai donc rompu avec tous les moqueurs,
et ils sont nombreux.

—Laissez-les rire, qu'importe? fit Riquet; je vous remercie, ma chère
femme, de votre chaude défense. Si vous n'avez pas la foi en mon œuvre,
vous avez au moins la charité de ne le point laisser voir.

—Sans avoir l'espérance de changer d'avis, répliqua-t-elle en riant.

En ce moment, un laquais annonça que M. de Froidour faisait demander M.
le baron.

Riquet se leva immédiatement pour l'aller recevoir.

—C'est le lieutenant au baillage de la Fère, député en Languedoc, dit
rapidement Riquet à sa femme. Recevez-le bien, ma chère, c'est un homme
considérable, de grand mérite, et fort de mes amis.

Riquet présenta M. de Froidour qui, se rendant à Revel, venait
demander l'hospitalité à Bonrepos, pendant quelques heures. On causa
de Toulouse, des amis communs, puis du canal, le grand, l'inépuisable
sujet du moment.

—Croiriez-vous, mon ami, dit Riquet, que ma femme vient de m'apprendre
qu'elle s'est brouillée pour me défendre avec tous nos voisins, et que
les paysans même nous regardent de travers.

—Cela ne m'étonne nullement, répondit M. de Froidour. Si vous voulez
écouter les gens du pays, vous n'en trouverez presque point qui ne vous
soutiennent que cette entreprise n'aura aucun succès, car, outre les
préjugés de l'ignorance, plusieurs en parlent par chagrin, parce que,
pour faire le canal, on leur a pris quelque morceau de terre dont ils
n'ont pas été dédommagés au double et au triple de leur valeur, selon
qu'ils se l'étaient proposé.

Puis les méchants, les envieux, les comptez-vous pour rien?

Ceux qui ont vu que l'eau arrivait de la montagne ne peuvent douter
maintenant; mais ils décrient les travaux, et c'est merveille de
trouver un homme qui ne soit pas au fond du cœur, imbu de l'idée que ce
canal ne réussira pas.

—Sans parler des femmes, répondit Riquet, riant et en lorgnant sa femme.

—Ah monsieur, épargnez-moi, s'écria celle-ci, ne me classez pas parmi
les envieux, ni parmi les ignorants; mais je suis mère, et je trouve
que notre fortune s'en va d'un bon train à l'eau, voilà tout.

Enfin, continua-t-elle, se tournant avec une grande révérence vers M.
de Froidour, si vous aviez beaucoup d'avocats comme celui-ci, pour
défendre votre cause, vous auriez tout autant d'envieux, c'est vrai,
mais plus un ignorant; il les convaincrait tous de leur sottise.

—Ah! mon cher ami, dit Riquet, vous n'avez jamais douté de mon œuvre,
vous!

—Non certes, et je tâcherai de convaincre, comme le dit si aimablement
madame, le plus de monde possible à cette grande idée. Je sais aussi
que vous avez, Riquet, quelques ennemis puissants qui essaient de vous
desservir auprès du ministre. Écrivez-lui. Moi, de mon côté, je vais à
Paris, je vous promets de le voir, et si je ne puis parvenir jusqu'à
lui je lui écrirai ce que je viens de vous dire.



CHAPITRE HUITIÈME


Riquet resta encore quelques jours à Bonrepos, après la visite de M.
de Froidour. Un soir que la famille se trouvait réunie, Riquet, qui
songeait depuis un instant, dit tout-à-coup.

—C'est une chose incroyable qu'il soit si difficile de faire comprendre
et surtout apprécier le bien que l'on veut faire. Vous avez entendu M.
de Froidour me prévenir que j'ai des ennemis nombreux et puissants.
Cela doit être vrai; mais quels sont-ils?

J'ai soupçonné le chevalier de Clerville, il ne m'aime pas, me
contrecarre assez volontiers; mais cependant je le crois incapable
de me desservir auprès du ministre. Je cherche en vain le mobile qui
le ferait agir, l'intérêt qu'il pourrait avoir à une dénonciation,
d'ailleurs purement calomnieuse.

Les hommes intelligents ne sont méchants que lorsqu'ils y ont un
avantage; mais sans un motif cela est bien rare.

—N'avait-il pas voulu s'attribuer auprès du roi le mérite de votre
idée? demanda Mme Riquet; n'avait-il pas présenté vos plans sans vous
nommer d'abord?

—Oui, mais lorsqu'il vit que M. de Colbert était instruit de tout
et daignait correspondre directement avec moi, il cessa ce jeu, et,
depuis, il me nomma toujours dans ses rapports.

Je me sens espionné, sans que je puisse dire que j'en suis sûr: c'est
plutôt un pressentiment qu'une certitude.

—Avez-vous toujours dans votre administration François Andréossy, papa?
demanda Marie.

—Oui, fillette. Partages-tu aussi les préventions de ta mère à son
égard? Cependant ce pauvre garçon est toujours charmant pour vous
toutes, lorsqu'il m'accompagne ici.

—Je ne dis pas, mon papa, mais il y a un fond d'orgueil dans ce
caractère qui le rend sournois et hargneux. Il ne vous pardonne pas
d'avoir eu le premier l'idée du canal, répondit Marie.

—Peste! quelle observatrice vous faites, mademoiselle Marie, s'écria
son père en souriant. Lui, orgueilleux! oh! il n'y songe pas, allez
petite Déborah. C'est un bon employé, un ingénieur habile qui m'a rendu
de grands services que je ne saurais nier; et sans lui, Marie, je ne me
fusse jamais tiré de mes plans; il en a redressé plusieurs.

—Oh! cher papa, nous savons que vous êtes bon, et que vous rendez
justice autour de vous, répliqua la plus jeune de ses filles; mais
est-ce une raison pour qu'on agisse de même avec vous? Nous avons
peut-être tort de parler ainsi sans preuves d'un de vos employés.
Cependant je vous assure, mon papa, que sa conduite nous a paru souvent
louche.

A son dernier voyage ici, il s'enfermait dans sa chambre et copiait en
grand mystère des plans. Lorsqu'il sortait ensuite, il avait une figure
toute changée et méchante.

—Allons, bon! voilà qu'il a tort d'étudier, à présent, s'écria Riquet
en riant; voyons, petits songe-creux, venez faire une partie de
reversis, et laissons là ce pauvre garçon qui n'en peut mais.

—Monsieur Riquet, conclut sa femme, celui qui a un chapeau en tête,
la pluie ne lui chaut, comme dit le proverbe des paysans d'ici: donc
prenez garde à tout, et mettez votre chapeau. M. de Froidour vous a
conseillé d'écrire au ministère, je crois?

—Je vais le faire, ma mie, répondit Riquet.

En effet le lendemain il écrivit à Colbert.

Sa lettre se terminait ainsi:

«Je suis persuadé que les dieux sont clairvoyants, et je m'assure que
vous me ferez la grâce de juger en ma faveur, parce que vous connaîtrez
que j'aurai toujours raison.»

Cependant le bassin situé à côté de Toulouse, à l'embouchure du canal
avec la Garonne, était terminé.

Une écluse destinée à préserver le canal des crues de la rivière
s'achevait en ce moment. Riquet repartit en hâte pour Toulouse, afin de
surveiller lui-même ce travail.

Il devait y avoir une cérémonie imposante pour la bénédiction par
l'archevêque de la première écluse.

A cette occasion Riquet avait fait frapper une médaille de bronze qui
serait distribuée ce jour-là.

Cette médaille, fort bien gravée, représentait d'un côté Louis XIV
avec cette devise latine. _Undarum terræque potens arbiter orbis_; au
revers, la ville de Toulouse et un canal se jetant dans la rivière par
une écluse.

Riquet voulut avoir l'avis de monseigneur d'Anglure, avant de donner le
bon à frapper. Il se rendit à l'archevêché.

C'était jour de conseil; l'archevêque occupé avait fait prier les
visiteurs de l'attendre. Riquet entra dans le premier salon du palais.
Il était presque vide, quelques religieuses, soigneusement voilées,
réunies dans un coin, récitaient en commun leur rosaire. Riquet avisa
dans l'embrasure d'une haute fenêtre deux cordeliers qui, à son entrée,
chuchotèrent vivement entre eux, tout en regardant avec curiosité de
son côté.

—Deux avis valent mieux qu'un, se dit Riquet. Si je demandais à
ces bons pères ce qu'ils pensent de la devise de ma médaille? Les
cordeliers passent pour un ordre qui se recrute parmi les gens
instruits, ils ont tous fait de fortes études latines; ils vont me
tirer d'embarras. Car enfin je suis assez inquiet sur ce que dit, en
français, la devise latine de ce bon M. Parisot.

Il s'approcha des cordeliers et se découvrant:

—Mes pères, leur dit-il gracieusement, je sollicite de votre
obligeance une petite faveur, et de votre science un conseil.

Les deux pères se levèrent à son approche et lui firent une profonde
révérence.

Ils étaient fort dissemblables, ces religieux, et paraissaient, ainsi
réunis par le hasard, avoir été choisis comme à plaisir pour faire
contraste.

L'un était grand et maigre, avec un air sévère et quelque peu hautain,
la figure longue et jaune des gens qui lisent beaucoup et qui semblent
avoir gardé sur le visage un reflet des manuscrits qu'ils feuillettent
sans cesse.

L'autre gros et court, tout souriant et fort rouge, avait le regard
assuré, les mouvements vifs, d'une nature primesautière et emportée.

—De quoi s'agit-il, monsieur le baron de Bonrepos, demanda avec
empressement le gros cordelier; tandis que l'autre serrait ses mains
dans ses larges manches où elles disparurent soudain.

—Vous me connaissez, mes pères? tant mieux, j'en suis fort aise; nous
arriverons de suite au but: Mais reprenez vos sièges, mes pères, je ne
souffrirais pas que vous m'écoutiez debout.

Tous trois se rassirent.

—Voici ce dont il s'agit, commença Riquet: je sais que vous entendez
et parlez fort bien le latin; je voudrais que vous me donniez vos avis
précieux sur une devise latine que je vais vous soumettre.

Dites-moi votre sentiment, sans crainte de me blesser, acheva Riquet en
riant. Elle n'est pas de moi, je n'aurais garde de l'avoir composée et
pour cause.

—Nous vous écoutons, dirent les deux religieux.

Riquet tira de sa poche, sa médaille, et, pour en éviter la peine
aux cordeliers, il se mit à lire lui-même la devise, ou plutôt à
l'ânonner, car, ne sachant pas le latin, il prononçait tout de travers:
_terraque-potence-arbitre orbis_. Lorsqu'il leva les yeux, il vit les
deux cordeliers se consulter du regard; les sourcils du plus grand se
froncèrent légèrement, tandis que le petit rougissait encore un peu
plus.

—Quoi! s'écria Riquet alarmé, cette devise est-elle donc sotte ou
impertinente? Y voyez-vous quelque faute?

De grâce, mes pères, dites-le moi vite, je m'en vais de ce pas la faire
refaire.

—Veuillez la relire, monsieur, dit le grand moine en pinçant les
lèvres; et Riquet troublé relut sa devise encore plus mal que la
première fois, si c'était possible.

—Quelle diable de sottise dit donc cette devise, pensait Riquet, tout
en lisant.

Quand il eut fini, il vit que le grand cordelier passait du jaune au
vert, et que le rouge tournait au cramoisi.

—Alors c'est décidément absurde? demanda Riquet. Cependant M. Parisot
m'a assuré qu'elle était fort bonne. Mais veuillez lire vous-même, dit
Riquet tendant sa médaille au grand cordelier, peut être que je lis mal
ce latin que je n'entends point.

[Illustration: MÉDAILLES FRAPPÉES

A L'OCCASION DU PERCEMENT DU CANAL.]

—Vous êtes bien monsieur Riquet de Bonrepos, demanda le religieux,
repoussant la médaille; nous ne nous trompons pas?

—Non, mon père, vous ne vous méprenez pas, répondit Riquet, tout
surpris de la question; mais lisez cette impertinente devise, mon père,
et donnez-moi votre avis.

—Ce n'est pas votre devise, monsieur, qui est impertinente, répondit
son interlocuteur, d'un ton rogue.

—Comment pouvez-vous vous permettre de vous moquer ainsi de nous,
s'écria le petit cordelier, emporté par la colère; nous lire, en
goguenardant, ce latin, comme si nous étions indignes et incapables de
le comprendre. Oh! semblable offense ne se peut supporter!

—Quelle offense? Qu'ai-je fait, s'écria Riquet. Quoi? vous pensez que
je me moque de vous, parce que je lis comme un écolier ce latin? Mais
je ne le sais pas, moi, le latin; je ne l'ai jamais appris, et c'est à
peine si je parle un très bon français. Et Riquet se mit à rire de tout
son cœur de la méprise.

—Vous voulez décidément trop nous en imposer, dit le grand cordelier,
vous prétendez maintenant ne pas savoir le latin, et vous dites que
vous êtes bien Riquet, celui qui crée le canal du Languedoc.

—Ah! pour ça, je vous l'assure, s'écria Riquet, riant toujours.

—Vous faites une œuvre où les plus savants ont échoué, et vous osez
dire que vous ne savez pas le latin! mais pour construire, creuser,
mener à bien cette immense entreprise, ne faut-il pas que vos
connaissances passent celles des autres hommes! Allez, monsieur, ne
vous moquez pas de nous.

—Je ne sais pas le latin, répétait Riquet riant toujours.

—Oh! c'est trop fort, criait le petit moine, oser soutenir semblable
imposture!

Vous nous la baillez belle! et, saisi d'un transport subit, il levait
ses deux bras au ciel.

Riquet ne pouvait retenir ses éclats de rire.

—Je ne sais pas le latin, vrai, disait-il.

Les deux moines, debout, les yeux enflammés, étaient au comble de
l'exaspération. Ils se croyaient bafoués, et leur colère grandissait en
voyant Riquet redoubler ses rires.

Les religieuses, dans le coin du salon, avaient cessé leur rosaire,
étonnées, ahuries, se serrant les unes contre les autres, très
scandalisées.

Enfin, emporté par une indignation qui ne connaissait plus de bornes,
le gros cordelier se baissa, saisit une de ses sandales et courut sus à
Riquet pour l'en frapper.

—Halte là, mon père, dit Riquet arrêtant le bras levé sur lui;
souvenez-vous de la parole du livre sacré: «Celui qui frappera par
l'épée périra par l'épée.» Remettez en place votre galoche, c'est une
arme peu noble et indigne de tous les deux.

Puis il s'enfuit, riant aux éclats.

Il gagna par les corridors le cabinet de l'archevêque qui, libre enfin,
le reçut de suite.

[Illustration: PONT DU CANAL DU MIDI A TOULOUSE.]

—Je crains bien d'avoir été un grand sujet de scandale, lui dit Riquet
riant encore, et une grande occasion de péché: un vieux serpent enfin,
monseigneur, malgré mes airs bonhommes. Et il conta à l'archevêque ce
qui venait de se passer.

Monseigneur d'Anglure trouva l'aventure fort drôle.

—Je vais remettre le calme dans l'esprit de ces bons pères. Ils ont
été un peu vifs, cependant, mais je vais les apaiser, dit l'archevêque
contenant à peine son hilarité.



CHAPITRE NEUVIÈME


Novembre était décidément pour Riquet un mois à marquer d'une pierre
blanche. En effet le 15 novembre 1666, il commençait les terrassements
de son canal, et le 17 novembre 1667 avait lieu la cérémonie de la
bénédiction solennelle de la première écluse. Le soleil, ce matin-là,
s'était levé resplendissant sur Toulouse, quoiqu'on fut à la fin de
l'automne, le ciel était d'un bleu intense, particulier à ce beau
climat.

Des bourgeois suivis de leur famille, des ouvriers endimanchés
sortaient en hâte de leurs maisons, se pressant, s'agitant; il
s'agissait d'être bien placé pour jouir de la cérémonie qui allait
avoir lieu.

Aux portes de la ville, six mille ouvriers rassemblés en bon ordre par
atelier, sous la conduite de leurs chefs respectifs, se massaient en
cortège, tambours et tambourins en tête.

Parées elles aussi de leurs pauvres atours, les femmes employées aux
travaux accouraient et se groupaient.

Les unes portaient le foulard aux nuances claires, noué en turban sur
la tête; les ouvrières venues des villages de la plaine, le grand
chapeau de feutre, et les montagnardes, la capuche noire ou brune
tombant de la tête aux pieds et les enveloppant en entier.

Elles étaient toutes ou presque toutes pieds nus, un petit jupon court,
rouge ou marron, descendant à mi-jambes en gros plis raides, et le
buste serré dans un casaquin de couleurs vives.

A chacune, un chef d'atelier distribuait double paie et un rameau
d'olivier ou de laurier.

Cependant, auprès de l'écluse même l'affluence était énorme. Tout le
monde voulait voir de près. Les beaux parleurs de la foule donnaient
des explications sur l'écluse, à faire bondir Pierre comme si un taon
l'eut piqué. Ce n'était qu'à grand peine que ce brave Pierre, l'homme
indispensable de Riquet, comme celui-ci le nommait en riant, parvenait,
aidé de quelques ouvriers, à éloigner la foule qui envahissait l'espace
réservé: aussi salua-t-il avec plaisir le renfort de gardes que lui
amena François Andréossy. Il distribua ses hommes en rangs pressés
assez loin de l'écluse. Aux grognements des curieux, il répondait:

—Mais où voulez-vous donc que se tiennent nos archevêques et évêques,
sans parler des hauts personnages qui les vont accompagner? D'ailleurs
vous ne verriez rien de près, et vous recevriez de grands coups
de hallebarde dans les jambes, de tous les bedeaux des églises de
Toulouse; c'est moi qui vous le prédis. Les coups de hallebarde
sont-ils de votre goût? alors avancez à votre aise; ils ne coûtent rien.

Et chacun de se retirer bien vite, en riant.

Lorsque la place fut nette, Pierre s'assit essoufflé, en s'épongeant le
front, près de la porte de l'écluse:

—Hé, là-bas, l'homme affairé, lui cria un bourgeois, vous les aimez
donc vous, les coups de hallebarde que vous restez là, au beau milieu,
sans vous gêner?

—Je n'en suis pas positivement fou, l'ami, répondit Pierre de bonne
humeur, mais je fais partie du programme, moi, j'en suis, de l'écluse.

Et comme l'interlocuteur ouvrait de grands yeux et une grande bouche en
guise d'interrogation, Pierre reprit avec importance:

—On ne fait rien sans moi, c'est moi qui vais l'ouvrir, l'écluse, et
remplir le sas. Ainsi, jugez.

L'homme n'eut pas l'air de comprendre la réponse de Pierre; il
regardait au loin le vaste bassin à sec encore et l'écluse devant lui.
Fort intrigué il se demandait:

—Mais à quoi peuvent servir ces portes-là? Pourquoi bouchent-elles
ainsi la Garonne?

L'ingénieur Andréossy avait rapidement inspecté les travaux; il s'était
assuré que tout était prêt; abordant Pierre il lui dit:

—Je vais prévenir monsieur Riquet que tout est en ordre; dans une heure
nous arriverons pour être là et recevoir le cortège à son arrivée.
Vous, Pierre, veillez bien à ce que la place ne soit pas envahie. Ce
populaire pourrait causer quelques dégâts. Vos ouvrières sont-elles
prêtes?

—Regardez, monsieur, répondit Pierre, et il lui montra du doigt les
cinq cents femmes précédées par quelques ouvriers chargés de palmes qui
débouchaient en ce moment et se plaçaient en face d'eux.

Andréossy rassuré sur toutes les parties du programme, reprit le chemin
de Toulouse et Pierre se rassit, entouré de son équipe d'ouvriers
choisis par lui, qui le suivaient et l'accompagnaient partout depuis le
matin.

—Tout ira bien, je l'espère, fit Pierre en se frottant les mains; les
ouvriers des ateliers savent, n'est-ce pas, qu'ils doivent suivre
monsieur le baron et l'amener ici? continua-t-il, donnant à Riquet son
titre, ce qu'il ne faisait que dans les grandes occasions.

Un robuste garçon, dont les mains noircies par le travail et les bras
énormes attestaient un homme habitué à se servir des unes et des
autres, avec une figure ouverte et franche et des yeux qui semblaient,
mais sans hardiesse, n'avoir pas peur de regarder les gens en face,
s'assit derrière Pierre, déposant à côté de lui un lourd marteau de
forgeron. Il ôta un berret rouge qui couvrait une forêt de cheveux
bruns, et demanda:

—Maître Piarou[7], pourquoi m'avez-vous commandé d'apporter ici ma
petite forge?

—Ah! te voici, Féli, dit Pierre regardant le grand garçon avec amitié;
je t'ai commandé d'apporter tes outils, parce que, s'il arrivait
un accident quelconque aux portes au moment de l'ouverture, tu les
réparerais bien vite.

[Illustration: CÉRÉMONIE DE L'OUVERTURE DE LA PREMIÈRE ÉCLUSE.]

—Oh! je suis sûr des gonds, maître Piarou. Mais vous allez ouvrir ces
portes devant tout ce beau monde, demanda timidement le gros garçon,
l'eau entrera et puis après?

—Eh bien! je remplirai le sas avec l'eau du fleuve, et de cette façon
cette petite flottille pavoisée, que tu aperçois là bas, entrera dans
l'écluse et de là dans le canal.

—Comment? fit le forgeron.

—Ah ça! tu ne comprends donc pas le système de l'écluse toi, Féli?
C'est trop fort; tu en forges les portes, et tu ne te demandes pas à
quoi elles vont servir?

—Dam, maître Piarou, ça ne me regarde pas; on me dit de forger telle
chose, sur telle dimension; je forge, et puis voilà.

—Vous l'entendez, vous autres, s'écria Pierre. Féli, vois-tu, tu
devrais être honteux, positivement, d'avoir si peu le désir de savoir,
et de t'instruire. Moi, si je le pouvais, j'apprendrais tout, je
l'essaierais du moins. Je voudrais grimper jusque dans la lune savoir
comment elle est faite.

—Vous n'êtes pas gascon, maître, riposta vivement le forgeron. On dit
qu'ils sont toujours à cheval dessus.

Pierre se mit à rire de bon cœur.

—Tu veux me désarmer, dit-il, je ris, mais je ne désarme pas; je te
trouve stupide de construire quelque chose sans te rendre compte de ce
que tu fais.

Voyons, vous qui avez bâti la maçonnerie du canal et du sas,
expliquez-lui donc à quoi servent les écluses, reprit Pierre en
s'adressant aux ouvriers qui l'écoutaient.

—Dam, maître Piarou, firent ils, nous n'en savons rien.

—Vous aussi, fit Pierre abasourdi, alors je vais vous l'expliquer
moi-même.

D'abord vous savez, vous, les maçons ce que c'est qu'un sas? c'est
cette espèce de chambre en maçonnerie que vous avez construite là,
qui occupe le lit entier du canal sur une longueur déterminée par la
dimension des plus grands bateaux qui doivent y passer.

Cette chambre ou _sas_ est fermée à ses deux extrémités par une porte
nommée _écluse_.

De là vient que beaucoup de gens disent simplement une écluse en
parlant de cette construction, se servant ainsi du nom des portes pour
désigner le tout.

Les parois latérales du sas, comment se nomment elles? demanda Pierre.
Toi, Étiennou, réponds?

—Les _bajoyers_, maître, s'empressa de répondre l'ouvrier interpellé.

—C'est bien ça, je continue: on appelle encore _radier_, ces madriers
garnis de maçonnerie sur lesquels reposent les portes. Maintenant à
quoi ça peut-il servir une écluse? est-ce pour barrer un canal? Non,
les portes d'eau suffisent. Hein, vous ne savez pas? Eh bien! ça sert à
faire passer un bateau d'un niveau d'eau à un autre.

Dans le creusement d'un canal, vous ne trouvez pas toujours le même
niveau, n'est ce pas? Il traverse des mamelons, il descend avec la
plaine; ce canal a alors nécessairement des versants et des pentes en
sens opposés.

C'est justement pour raccorder ces niveaux que l'on a inventé les
écluses.

On appelle _bief_ une portion du canal comprise entre deux écluses à
sas; par conséquent, et relativement à chaque écluse, il y a un bief
supérieur et un bief inférieur.

Comment as-tu fait tes portes ou écluses, toi, Féli? le sais-tu au
moins?

—Pour ça oui, maître Piarou, elles se composent de deux moitiés ou
battants appelés ventaux, lesquels battants doivent rentrer, quand
la porte est ouverte, dans les enfoncements destinés à les recevoir,
se hâta de répondre Féli. Lorsqu'elles sont fermées, comme en ce
moment, regardez maître, continua le forgeron, les ventaux forment en
s'appliquant l'un contre l'autre, un angle prononcé.

—Pourquoi? demanda Pierre.

—On m'a donné les dessins comme ça, maître, fit Féli.

Pierre haussa les épaules.

—C'est afin d'offrir à la pression de l'eau une résistance plus
considérable, dit-il; crois-tu que la Garonne qui bat contre tes portes
n'aurait pas vite fait de les démolir, si l'angle qu'elles forment à
leur jonction ne rompait pas la pression de la masse d'eau qui s'appuie
sur elles? Et pourquoi as-tu fait dans l'un des ventaux inférieurs de
chaque écluse cette ouverture fermée aussi en ce moment?

—La _vanne_, maître?

—Oui, la vanne.

—Je ne sais pas, fit Félix honteux.

—Je vais te l'apprendre tout à l'heure, attends.

Vous voyez d'ici ce batelet pavoisé sur la Garonne, rempli de musiciens
qui raclent déjà leurs crincrins pour s'accorder ensemble?

—Oui, maître, répondirent les ouvriers.

—Lorsque les archevêques béniront notre sas, sur l'ordre de M.
Riquet j'ouvrirai les vannes de l'écluse qui retiennent la Garonne,
c'est-à-dire celle du bief supérieur. L'eau entrera dans le sas, et,
quand elle sera montée au niveau de la Garonne, j'ouvrirai toute grande
l'écluse, et le bateau y fera une entrée triomphale: puis continuant sa
marche le bateau passera dans le canal, lorsque, après avoir ouvert la
vanne de l'écluse du bief inférieur, j'aurais établi le niveau entre
le sas et le canal d'embouchure. Si au contraire le bateau arrivait du
canal, où l'eau que l'on y a mis hier est très basse, je ferais entrer
le bateau d'abord dans le sas presque vidé, puis j'ouvrirais la vanne
du bief supérieur, je remplirais mon sas, et, lorsqu'il serait au
niveau de la Garonne, le bateau qui aurait monté avec l'eau sortirait
sans difficulté du sas.

Avez-vous compris? demanda Pierre achevant ses explications.

—C'est sûr, répondirent les hommes.

—Maître Piarou, interrogea Féli, pourquoi avez-vous dit: j'ouvrirai
la vanne seulement, au lieu de l'écluse toute entière, pour laisser
entrer à grand flot la Garonne? Il me semble que, comme ça, le sas
serait bien plus vite rempli, et le bateau plus promptement passé.

—Il te semble fort mal, Féli, répliqua Pierre. La porte entière ne peut
s'ouvrir aisément qu'après que le niveau est établi des deux côtés.
L'écluse est si fortement pressée par le liquide extérieur, qu'il me
serait impossible de la faire tourner sur ses gonds, même en nous
mettant deux à la chaîne; tandis que je l'ouvrirai très facilement
après, parce qu'alors les pressions sont égales des deux côtés et
s'annulent réciproquement.

En ce moment, un remous eut lieu dans la foule tassée, pressée de toute
part; elle eut un mouvement de houle qui menaça un instant de déborder
les ouvriers; mais elle fut contenue et repoussée.

Des hommes portant de longues palmes firent irruption sur l'emplacement
vide.

Pierre se leva.

—Voici, monsieur le baron, fit-il en se découvrant.

C'était une grande fête pour le pays. Les cloches de toutes les
paroisses de Toulouse se mirent à sonner à toute volée; une clameur
s'éleva de cette foule entassée et échauffée par le soleil encore
chaud, bien qu'on fut en novembre.

Le cortège réglé par Andréossy se mettait en marche, s'avançant
lentement.

Les bannières des corporations d'ouvriers, aux couleurs éclatantes,
flottaient dans le poudroiement de l'air.

Chaque corporation avait fourni une escouade avec ses outils, précédée
des porte-bannières qui, d'un air glorieux, en tenaient haut la hampe
garnie de clous dorés.

Venaient d'abord les forgerons, portant sur l'épaule leurs lourds
marteaux, puis les maçons avec la règle d'une demi-toise, puis le
groupe des charpentiers avec l'herminette dont l'acier brillant
reflétait les rayons du soleil et semblait lancer des éclairs.

A la suite, un petit bataillon de femmes; Pierre avait choisi les plus
jeunes et les plus jolies, toutes portaient des palmes vertes qu'elles
agitaient en criant:

—Vive le canal du Midi!

Les farandoleurs, vêtus d'une veste blanche que serrait à la taille
une ceinture aux couleurs de Clémence Isaure, or, violet et rose, le
chapeau enrubanné, marchaient après, précédés de leurs tambourineurs
qui marquaient le pas, en frappant à coups sourds sur leurs longs
tambourins, pendant que les galoubets déchiraient l'air de leurs cris
stridents.

Riquet suivait à cheval, simplement vêtu de brun, mais le visage
resplendissant de joie, car c'était sa fête à lui, c'était sa fortune,
la réalisation des projets de toute sa vie, de toutes ses espérances
qui s'étalaient à ses yeux; il allait ainsi, comme dans un rêve. Ce
n'était pas la première écluse qu'il voyait achevée, mais son canal
tout entier.

Après Riquet, marchaient les capitouls de Toulouse, suivis de la garde
urbaine. Puis, ses massiers le précédant de quelques pas, venait le
parlement, dont les robes rouges, les mortiers de velours galonnés
d'or jetaient une note éclatante au milieu de ce fourmillement de
couleurs.

Enfin les carosses des archevêques de Toulouse et de Narbonne, des
évêques de Béziers et de Carcassonne, s'avançaient lentement, entourés
des suisses, des porte-croix, des porte-crosses, et des enfants de
chœur agitant les encensoirs ou portant les bénitiers dans lesquels
trempaient les goupillons d'argent. A ce moment, de la foule échelonnée
sur le passage du cortège, un groupe de chanteurs entonna le chant
national du Languedoc. Tous les fronts se découvrirent à l'exemple de
Riquet qui, ravi, souriant à la foule, leva gracieusement son chapeau.

On était arrivé.

Après que chacun eut pris la place assignée par l'ordonnateur, le
cortège religieux s'avança jusqu'aux bords du bassin.

Un chant liturgique se fit entendre, puis la voix de monseigneur
d'Anglure s'éleva, forte et vibrante, dans un silence profond, et
prononça les paroles de la bénédiction.

Alors, sur un signe de Pierre, les vannes s'ouvrirent et l'eau de la
Garonne, se précipitant à flots pressés, commença à couvrir le fond du
sas.

Pendant ce temps, les bateaux aux tendelets à crépines d'or, composant
la petite flottille, s'avançaient en se balançant sur le fleuve.

Des conseillers au parlement, des capitouls y prirent place.

Une petite barque montée de deux hommes seulement, un rameur et un
barreur, se tenait en tête, près des portes de l'écluse.

C'était Riquet à qui appartenait bien l'honneur d'entrer le premier
dans le canal.

Le niveau s'était établi, les écluses tirées par les chaînes
s'ouvrirent lentement et toute la petite flotille s'engouffra dans le
canal, au bruit des fanfares, des tambourins, des galoubets et du cri
sorti de toutes ces poitrines haletantes: Vive Riquet! Vive le canal du
Languedoc.



CHAPITRE DIXIÈME


La réussite de l'écluse, l'enthousiasme que la population Toulousaine
semblait éprouver pour le canal, firent réfléchir messieurs des
États, et, sur une nouvelle demande du gouverneur du Languedoc, ils
accordèrent à Riquet une somme, énorme pour l'époque, de six cent mille
livres et promirent de continuer leurs subsides, mais ne s'engageant
pas réellement.

Riquet accueillit avec joie cette libéralité des États. Sa fortune
personnelle, qui s'élevait à trois millions, à part quelques centaines
de mille livres était engloutie. Il s'en préoccupait peu, cependant,
ainsi qu'il ressort d'une lettre à Colbert. Le 26 juin 1669, il
écrivait au ministre:

«Mon entreprise est le plus cher de mes enfants; j'y regarde la gloire,
votre satisfaction, et non pas le profit. Je souhaite de laisser de
l'honneur à mes enfants, et je n'affecte point de leur laisser de
grands biens.»

Paroles touchantes dans leur noble simplicité.

[Illustration: AUTOGRAPHE DE RIQUET.]

La ferme des gabelles qu'il tenait de l'état faisait face
pour le moment aux grosses dépenses; mais même avec les énormes
bénéfices qu'il en retirait, tous affectés en totalité aux travaux du
canal, Riquet redevait encore au trésor près de deux cent mille livres.

Colbert, qui aimait avant tout la régularité dans les comptes, le
pressait de s'acquitter, et lui faisait dire qu'il ne comprenait ni
n'admettait ce retard.

Malgré le soutien moral que Riquet obtenait de tous les gens éclairés,
son entreprise suscitait des jalousies nombreuses parmi les ingénieurs,
les financiers, et de la colère ou du mépris chez les gens peu
instruits qui, n'ayant aucun intérêt direct dans l'entreprise du canal,
ne comprenaient pas ou ne se souciaient point du bien qui en sortirait
pour la masse de la population.

D'autre part l'impôt des gabelles avait doublé depuis quelques années,
et le Languedoc, qui était un pays de petite gabelle, avait été élevé
par un édit royal au rang de pays de grande gabelle, c'est-à-dire avait
été admis à payer le double de ce qu'il donnait auparavant.

Un mécontentement sourd grandissait de jour en jour dans la province.

La misère était profonde, elle rendait injustes et aveugles tous les
pauvres gens.

Peut-on raisonner bien droit quand il n'y a pas de pain dans la
chaumière?

Riquet, avec son grand cœur et son esprit élevé, se rendait
parfaitement compte de ces symptômes de révolte, mais il cherchait en
vain un remède à ce mal.

Il fallait achever son œuvre, c'est-à-dire de l'argent.

D'ailleurs les gabelles n'eussent-elles pas été entre ses mains, les
malheureux n'en auraient pas moins payé, et alors leur argent, au lieu
de servir à une œuvre utile, fût certainement allé enrichir quelques
croquants impitoyables.

Il recommandait à ses collecteurs d'impôts d'être indulgents, patients,
de n'user point trop rigoureusement de leur droit de saisie; mais il ne
pouvait cependant être tenu très au courant de leurs faits et gestes.

Le métier de ces collecteurs les endurcissait à la longue. Malgré le
soin que Riquet apportait à les choisir, il était souvent trompé sur
leur moralité ou leurs procédés envers les débiteurs des gabelles.

Pierre, avec sa familiarité respectueuse, avait souvent fait part à
Riquet de ses observations personnelles.

Un soir, après le départ des ouvriers, il avait surpris un homme, un
pauvre paysan suivant toute apparence, qui, à grands coups de pioche,
essayait de jeter bas une maçonnerie du bassin de Saint-Fériol.

—Que fais-tu là, malheureux? s'était écrié Pierre.

—Je voudrais, répondit l'homme, que tout le monde se mit comme moi à le
détruire, ce canal maudit.

—En quoi te gêne-t-il, brute? cria Pierre.

—Depuis qu'il est commencé, je ne puis plus vivre, répliqua l'homme.
Les impôts augmentent chaque année. Hier on m'a saisi ma maigre récolte
de maïs et de foin pour payer le sel dont je n'ai que faire? Comment
pourrais-je payer la gabelle? je suis écrasé, je n'ai plus rien, rien
que ma cabane qu'ils me vendront aussi, sans doute. Et après, que
deviendrons-nous? Où irons-nous, moi, la femme et les enfants? Oh!
voyez-vous ça ne peut pas durer, non ça ne peut pas durer, avait crié
l'homme en serrant les poings.

Lorsque Pierre rapporta cette scène à Riquet, celui-ci demanda vivement:

—Alors que lui as-tu dit pour le consoler?

—Je lui ai promis de parler pour lui au collecteur, afin qu'il attendît
un peu, et lui rendît au moins une partie de sa récolte. Lui, en
retour, m'a demandé pardon de ses coups de pioche au mur; d'autant plus
sincèrement que je lui ai fait comprendre que cela ne servait à rien,
qu'il s'achèverait malgré tout, ce bassin, et qu'il venait simplement
de nous coûter un peu plus d'argent.

Riquet ouvrit sa bourse et tendit quelques pièces à Pierre.

—Tiens, va porter ceci bien vite à ces pauvres gens, et qu'ils ne s'en
prennent plus à mon canal de la rudesse de mon collecteur.

Riquet soulageait ainsi, souvent, bien des misères, mais il ne pouvait
les connaître toutes et encore moins les secourir.

Les impôts, à cette époque, étaient bien plus lourds qu'ils ne le
sont à présent. Non que chaque famille, en général, payât alors
beaucoup plus qu'elle ne paie aujourd'hui, mais ils étaient bien plus
inégalement répartis.

Les nobles exemptés de toute imposition par droit de naissance, ne
payaient que l'impôt du sang, c'est-à-dire qu'ils avaient le droit et
le devoir de mourir pour le service du roi ou du pays.

Les moines étaient exemptés, eux, par bon plaisir royal.

Toute la charge portait donc sur les petits, les bourgeois, les
marchands et les cultivateurs.

L'impôt le plus inique était celui qui frappait le sel, impôt auquel on
ne pouvait même se soustraire par la non-usance. On le nommait impôt de
la gabelle, d'un mot de la langue hébraïque, _kibbel_, donner.

Ce fut le roi Philippe le Bel qui, le premier, permit aux Juifs, pour
se payer de grosses sommes prêtées au trésor royal, de le lever sur son
peuple.

En peu d'années il devint vexatoire; aussi occasionna-t-il ou fut-il
le prétexte de nombreuses révoltes dans les villes et surtout dans les
campagnes.

En 1548, Bordeaux et toute la Guyenne s'insurgèrent contre les
collecteurs de la gabelle. Le chef de l'administration, Tristan
Moneins, fut assassiné, dépecé et salé.

Il fallut que le connétable de Montmorency déployât la plus sévère
énergie et la plus grande rigueur pour vaincre la rébellion.

Le chiffre de cet impôt variait même de province à province, de ville à
ville.

Certaines localités étaient écrasées; d'autres ne payaient rien.

Quelques provinces n'étaient pas taxées pour la consommation annuelle;
dans d'autres, chaque famille était tenue de prendre au grenier à sel
une quantité déterminée de ce produit qui, né spontanément des relais
de la mer, semblerait devoir être la propriété de tous.

Les pays de grandes gabelles supportaient le maximum de cet impôt, et
les pays de petites gabelles le minimum seulement.

Certaines provinces avaient racheté une fois pour toutes, sous
Henri II, l'exemption entière du droit; elles n'en furent pas moins
assujetties par Louis XIV à un sixième à peu près de l'impôt fixé pour
les pays de grandes gabelles.

Il y avait encore les pays qu'on appelait quart-bouillon: c'étaient
ceux qui avaient le droit de se fournir à des sauneries particulières,
où l'on faisait bouillir un sable imprégné d'eaux salines, à la
charge par les sauniers de verser dans les greniers du roi le quart
du produit de cette fabrication. En 1789, un vœu unanime pour la
suppression de la gabelle fut exprimé dans les cahiers des trois
ordres, aux états généraux. Elle fut en conséquence supprimée par la
loi du 10 mai 1790 et remplacée par un système de lois établissant les
impôts à peu près comme ils le sont encore actuellement.

Louis XIV, toujours à court d'argent dont il avait besoin par suite de
ses guerres et de ses goûts fastueux, organisa avec une plus grande
sévérité cette partie de l'administration fiscale: des offices de
juges, chargés spécialement de sévir contre le faux saunage, furent
créés et vendus.

Les produits des salins furent livrés à des fermiers généraux, qui
employaient à l'exploitation de leur monopole une véritable armée de
commis et de gardes et, malgré cela, n'en retiraient pas moins des
bénéfices énormes.

Des poursuites rigoureuses étaient exercées au moindre retard; aussi
l'exaspération des populations pressurées était arrivée à son comble.

On opérait quatre mille cinq cents saisies ou expulsions par an, et
les pauvres gens chassés de chez eux, dont on vendait jusqu'au lit,
jusqu'aux derniers vêtements pour acquitter cet impôt exorbitant,
commençaient à murmurer hautement.

Dans les villes, les jours de marché, paysans et ouvriers
s'assemblaient, s'excitaient mutuellement à la résistance, se donnaient
rendez-vous loin des yeux de la police, dans des lieux écartés, dans
les bois: là se tenaient des conciliabules d'où ils sortaient sombres,
farouches, avec ce mauvais regard de l'homme qui désespère de la vie et
qui ne lui demande plus d'autre satisfaction que la vengeance.

Il fallait maintenant presque toujours que les collecteurs d'impôts
arrivant dans un village se fissent accompagner par des gardes ou des
soldats de la maréchaussée.

Riquet s'apercevait de ces dispositions hostiles qui grandissaient dans
le pays; aussi recommandait-il la plus grande douceur à ses agents.
Mais ceux-ci, mécontents de se voir partout accueillis comme des chiens
enragés, recrutés d'ailleurs pour la plupart parmi des hommes endurcis
et sans pitié, ne tenaient aucun compte des recommandations du fermier
général, n'ajoutant pas foi aux paroles qu'on leur rapportait de sa
part.

Un choc devait fatalement se produire entre ces intérêts et ces
caractères si divergents. Riquet, absorbé par ses travaux de cabinet,
par la surveillance des chantiers ouverts partout à la fois, sans
parler de la comptabilité énorme qu'il revoyait lui-même, ne pouvait
cependant avoir l'œil à tout. Ce fut à ce moment qu'il apprit par le
chevalier de Clerville que le ministre était dans l'intention de faire
continuer le canal directement jusqu'à la mer, suivant les premiers
plans que Riquet lui avait soumis à l'origine, et que Colbert avait
restreint à l'étang de Thau, petite mer intérieure qui pouvait servir
d'entrée au canal. Il s'agissait maintenant de créer à Cette un port
important pour le commerce et d'y amener le canal pour le mettre en
communication avec la mer même. Le chevalier de Clerville prévint
Riquet que de nombreux compétiteurs se présentaient, offrant à Colbert
de prendre son canal à l'étang de Thau pour le mener à Cette. Riquet
fut désespéré.

—Quoi, dit-il au chevalier, des rivaux m'ôteraient la gloire d'achever
en entier ce projet qui est bien à moi, dont je suis le créateur! non,
cela ne sera pas. Je vous supplie, monsieur, de vous joindre à moi pour
prier M. de Colbert que cette dernière partie du canal et la création
du port de Cette soient adjugées à l'entreprise.

Colbert y consentit, quoique depuis quelque temps il semblât un peu
refroidi envers Riquet, sans que celui-ci sût à quoi attribuer cette
froideur.

Son fils, Jean-Mathias, que Riquet avait envoyé solliciter Colbert, lui
fit part de la même impression éprouvée lors de son entrevue avec le
ministre.

Riquet se rendit à Toulouse pour l'adjudication aux enchères publiques,
misa le plus haut et obtint l'entreprise, malgré ses rivaux qui, par
une indigne manœuvre, lui firent payer un prix beaucoup trop élevé.

—Comment allez-vous faire, monsieur, lui demanda l'ingénieur Roux qui
était devenu son ami, pour acquitter le prix de cette adjudication?

—Coûte que coûte, je trouverai, répondit Riquet.

En effet, il emprunta à gros intérêts sur son canal et paya les
premiers arrérages au Trésor.

Au printemps de 1669, Riquet harassé d'esprit et de corps revint à
Bonrepos; de là il se rendait au bassin de Saint-Fériol, dont il
surveillait la construction et tout près duquel il faisait préparer une
installation pour lui et sa famille.

Il était soucieux depuis quelque temps; le ministre réclamait
impérieusement les deux cent mille livres dues sur les gabelles, et
Riquet, ne voulant pas pressurer les populations en retard, hésitait
à jeter dans le gouffre, où toute sa fortune s'était engloutie, les
derniers trois cent mille livres qu'il réservait pour la dot de ses
chères filles; non qu'il doutât du succès de son œuvre; mais il voyait
que la réalisation de ses espérances pouvait tarder, et c'était priver
ses filles d'un établissement immédiat. Ce cruel souci de l'avenir
de ses enfants, de leur fortune qu'il sacrifiait à sa gigantesque
entreprise, le plongeait souvent dans d'anxieuses méditations.

Un jour, livré à ses sombres réflexions, il en fut tiré par une voix
qui le saluait d'un bonjour amical.

—Puisqu'il faut, pour vous trouver, venir au milieu des maçons, disait
la voix, me voici.

Riquet releva la tête.

—Monsieur Sarrat, vous ici! fit-il, tendant la main à son
interlocuteur. M. Sarrat était un très riche négociant de Revel et le
premier magistrat de la ville.

—Je ne devrais pas vous serrer la main, répondit-il à Riquet, vous vous
conduisez fort mal avec nous.

—Avec qui? comment ça? demanda Riquet tout surpris.

—Faites l'étonné, nous avons grand sujet de vous en vouloir, ici. Je
vous poursuis depuis Toulouse sans vous atteindre, et mes lettres n'ont
pas eu plus de succès, sans doute, depuis un an; vous ne m'avez jamais
montré que vous les ayez reçues.

—Pardon, monsieur Sarrat, je les ai reçues, je les ai lues, et même j'y
ai répondu.

Vous me demandiez que la rigole de la plaine qui entoure Revel fût
rendue navigable, afin d'amener les grains de vos riches environs
jusqu'au canal. Eh bien! n'ai-je pas répondu puisque j'ai fait ce que
vous demandiez? N'avez-vous pas remarqué que les travaux de la rigole
ont été repris, qu'elle a été creusée plus profondément, et qu'elle a
été aussi très élargie?

—Sans en être bien sûr, j'ai pensé que vous accédiez à notre demande;
aussi je vous remercie au nom de la ville que je représente auprès de
vous. Seulement l'appétit nous est venu, et maintenant je suis chargé
de vous supplier de nous faire un port devant la ville.

—Cela, monsieur, répondit Riquet, est impossible. J'ai rendu la rigole
navigable parce que je comprends que vos grains, arrivant directement
au canal, coûteront moins chers de transport, et conséquemment aussi
seront vendus à meilleur compte; donc toute la contrée profitera du
bien être qui en résultera. Mais un port devant la ville coûtera
beaucoup, et ne profitera qu'aux seuls habitants de Revel. Je ne puis
sacrifier l'intérêt de la navigation à l'intérêt d'un canton. Non,
monsieur Sarrat, c'est impossible; je refuse.

—Mais, mon cher monsieur Riquet, insista le négociant, considérez que
vous êtes presque un concitoyen, depuis si longtemps que vous ou votre
famille habitez Bonrepos. Ne voulez pas faire ce petit sacrifice pour
nous.

—N'insistez pas, mon cher Sarrat, répliqua Riquet, je ne puis. M.
de Colbert me reproche de faire de plus grosses dépenses que je ne
devrais; il a raison, j'ai déjà changé deux fois le parcours dans un
certain espace de mon canal. Mais si je l'ai fait malgré la dépense
plus forte, et cela en prenant sur mes deniers pour acquitter cette
dépense, c'est que je considérais la beauté et l'utilité plus grandes
pour mon œuvre. Ici rien de semblable, c'est un acte de camaraderie
que vous sollicitez, je ne le puis. Je ne veux pas que l'on dise que
Riquet s'est laissé guidé par un autre mobile que le bien de tous.

M. Sarrat comprit qu'il ne vaincrait pas cette volonté si fermement
exprimée, et il ne renouvela pas sa tentative.



CHAPITRE ONZIÈME


En rentrant à Bonrepos, Riquet y trouva une lettre de Colbert qu'un
express venait d'apporter de Toulouse.

Le ministre réclamait encore la somme due, faisant des reproches à
Riquet, l'accusant de prodigalité: il lui annonçait qu'il envoyait en
Languedoc M. de la Feuille, ingénieur du roi, qu'il lui adjoignait pour
diriger les travaux spéciaux du canal.

Il finissait en disant:

«On me prévient que vos rentrées de gabelles s'opèrent fort mal, qu'il
y a par tout le pays une grande effervescence, que des troubles sérieux
sont à craindre: la dureté de vos subalternes est pour beaucoup dans ce
qui se passe, il est à propos que vous y mettiez ordre.»

Riquet relisait cette lettre, se demandant quel était ce M. de la
Feuille, et si c'était un adversaire qu'il allait avoir à combattre, ou
un auxiliaire véritable qui lui arrivait.

Il commença sa réponse au ministre, lui promit qu'il allait sans retard
aviser à cette rébellion, l'assura de la bonne réception de M. de la
Feuille; il allait informer Colbert de l'envoi des deux cent mille
livres: il s'arrêta, hésitant.

—Et mes chères filles, murmurait-il.

La porte de son cabinet s'ouvrit doucement et, dans l'entre-bâillement,
apparurent les têtes rieuses de ses filles.

—Mon papa, dit la plus jeune, il y a en bas Pierre et M. François
Andréossy qui vous veulent parler. Avez-vous le loisir de les recevoir?

Riquet les enveloppa d'un long regard attendri sans répondre.

—N'avez-vous pas entendu, mon père? demanda l'aînée.

—Si, mes chéries; tout-à-l'heure je les verrai. Venez ici, vous; j'ai
à vous entretenir, et très sérieusement. Asseyez-vous là, toutes deux,
continua-t-il en leur montrant des tabourets à ses côtés, là, plus près.

—Vous savez si je vous aime, mes chères filles, dit-il en leur prenant
les mains.

—Oh! oui, répondirent ensemble les deux jeunes filles.

—Nous vous rendons de tout notre cœur cet amour paternel que vous
voulez bien nous témoigner, mon père, acheva Marie avec respect.

—Mes chères enfants, je suis sur le point de vous dépouiller, pour le
présent, se hâta d'ajouter Riquet; mais cependant je ne veux le faire
que si vous y consentez. J'avais réservé sur ma fortune trois cent
mille livres que je destinais à vous doter; or j'ai absolument besoin
de cet argent; puis-je m'en servir?

[Illustration: Riquet avait d'abord laissé le canal à son entrée dans
l'Hérault près d'Agde, mais pour éviter les dangers d'une navigation
sur l'étang de Thau, il le continua jusqu'au port de Cette à travers
la dune, sur une longueur de 1500 mètres.]

—Mais, mon père, s'écria Henriette, la plus jeune, notre bien n'est-il
pas à vous et non à nous?

—Réfléchissez, mes enfants, votre mère y consent, reprit leur père.
Réfléchissez; vous allez être les filles d'un gentilhomme ruiné, quant
à présent; personne ne vous épousera.

—Pardon, mon papa, vous vous trompez, lui répondit avec orgueil Marie,
nous serons les filles d'un père plein de gloire.

Si personne ne veut nous épouser sans dot, nous serons heureuses de
porter toute notre vie le grand nom que votre œuvre nous aura conquis.

—Puis, ajouta Henriette en rougissant, tous les gentilshommes d'ici
n'ont pas l'âme si calculatrice que vous pensez, mon père, et j'en
sais, moi,... elle n'acheva pas.

Son père, souriant de cette réticence, embrassa ses deux filles.

—Allons, vous le voulez bien, alors? demanda-t-il. J'achève ma lettre à
M. de Colbert et je lui annonce que je sacrifie la dot de mes filles à
mon autre enfant, enfant qui m'est cher aussi, presque autant que vous.

—Nous n'en sommes plus jalouses, mon papa, répondirent les jeunes
filles.

Dans un envolement d'oiseau léger, Marie dit avant de sortir:

—N'oubliez pas qu'on vous attend, mon père; c'est encore pour votre
canal. Allez, vous n'y perdrez rien.

Riquet reprit sa lettre interrompue, s'absorba dans des comptes; il
avait complètement perdu la notion du temps écoulé depuis la visite de
ses filles, quand on gratta à la porte de son cabinet.

Voyant que cela ne produisait aucun effet et n'obtenait aucune réponse,
la personne qui demandait à entrer se mit à frapper tout de bon contre
la porte.

—Qui est là? s'écria Riquet en bondissant. Qui vient sans cesse me
déranger?

—Excusez, monsieur Riquet, répondit-on, mais il y a une heure que M.
Andréossy et moi nous attendons.

—C'est toi, Pierre? fit Riquet; entre, que veux-tu?

—Monsieur le baron, dit Pierre en entrant, nous venons vous prévenir
qu'il se passe de drôles de choses à Revel, à Saint-Fériol, à
Mont-Ferrand, et dans tous les environs. Le peuple, les paysans
s'assemblent, ils ont même débauché quelques ouvriers (la peste étouffe
les sots), et tout ce monde, armé de fourches, de pioches, de haches,
de vieux mousquets, parle de venir ici tout tuer et massacrer.

M. Andréossy et M. Roux ont massé nos ouvriers autour du bassin en
construction pour empêcher les dégâts, et nous sommes accourus M.
Andréossy et moi vous avertir.

—Quels sont ces gens? que veulent-ils? demanda Riquet.

—Ce sont de pauvres gens exaspérés contre vos collecteurs; il paraît
que le 8 mai il y a eu des troubles à Toulouse.

Le gouverneur a dû envoyer la troupe du roi; un grand nombre de ces
rebelles sont dans les prisons de la ville. Du moins c'est ce qu'ils
disent tous.

—Il faut les calmer, fit Riquet, prévenir toute sédition grave; et se
levant vivement, il alla s'entendre avec Andréossy sur les mesures à
prendre, en cas d'attaque du château, puis donna les ordres pour son
collecteur qu'il chargea Pierre de trouver et d'avertir à l'instant.

Il devait y avoir deux saisies, ce jour-là, à Mont-Maur; Pierre en
informa Riquet et sur son ordre s'y rendit en hâte.

Les paysans du village de Mont-Maur s'étaient réunis chez l'un des
futurs expulsés; des bûcherons et bûcheronnes s'étaient jointes à eux;
et là, au nombre d'une trentaine, ils buvaient, discutaient, encouragés
et excités par quelques femmes, plus acharnées qu'eux encore à la
résistance.

—A Toulouse on a commencé, disaient-ils; nous allons nous affranchir
enfin de cette gabelle!

—Moi, se prit à dire Rousse, le paysan maître du logis, voici une hache
qui fendra la tête au collecteur. Qu'il me saisisse s'il l'ose!

—Oh, Jean! s'écria sa femme en sanglotant.

—Tais-toi, regarde les autres femmes, fit le fermier, ont-elles
peur, elles? Vais-je pas me laisser dépouiller? continua-t-il d'un
air sombre. Non, je suis résolu à défendre mon bien. Gare à lui, ce
gabelou, s'il vient ici!

Comme il achevait, Pierre entra.

Inquiet des allées et venues mystérieuses des bûcherons de la montagne
dans le village, il allait en s'informant. Cette réunion chez le
fermier lui sembla étrange; il voulut savoir ce qui se complotait là.

Tous, hommes et femmes, parurent gênés à sa vue.

La Germaine, la femme de Jean Rousse, tenant son nourrisson sur les
bras, s'élança vers lui.

—Ah! monsieur Pierre, sauvez-nous, lui cria-t-elle, ils vont venir tout
saisir ici!

—Que veux-tu qu'il y fasse, Germaine? lui dit son mari; n'est-il pas
aussi pauvre que nous? Laisse-le: ne faut-il pas d'ailleurs que tout ça
ait une fin. Tu vas voir tout-à-l'heure si je sais agir.

—Que se passe-t-il donc ici? fit Pierre. Je vous trouve à tous de
singulières figures; quelle sottise préparez-vous?

—Vous êtes des nôtres, pas vrai, Pierre? lui demanda résolument un
bûcheron. Je vous connais depuis longtemps, je vous ai vu à l'œuvre,
vous êtes bon et compatissant. Eh bien! là, ne trouvez vous pas que
nous avons assez souffert, et que tout ce train là ne peut pas durer
ainsi?

—Que faire, ami Ramondens? répondit Pierre tristement; vous demandiez
si je suis des vôtres; certainement, si vous entendez par là que je
suis un pauvre ouvrier comme vous. Mais si vous voulez dire que je suis
prêt à repousser par la force un état de choses qui me semble comme
à vous lourd et horrible à supporter, alors, non, je ne suis pas des
vôtres.

Un cri de menace des femmes l'interrompit. Les hommes l'examinèrent
avec défiance.

—Non! continua Pierre avec calme, regardant en face ses adversaires,
non, je ne suis pas avec vous quand vous songez à vous révolter.

J'estime que ces rébellions ne serviront à rien, nous ne sommes pas en
nombre, en force. Que voulez-vous? Le savez-vous bien vous-même? Ne
pas payer la gabelle? Cela regarde-t-il le fermier général auquel vous
vous attaquez? Il faut aller plus loin, plus haut; c'est aux pieds du
roi qu'il faut porter vos plaintes; c'est à lui qu'il faut demander le
retrait de cet impôt.

—Le roi! fit Rousse; il est trop loin de nous.

—Il faut attendre alors que nous puissions, nous peuple, nous
rapprocher de lui.

—Qui sait! nos fils, nos petits-enfants, peut-être, pourront un jour
revendiquer le droit de vie pour notre classe.

En attendant, nous sommes de bonnes gens, obéissant aux lois
quelqu'injustes qu'elles nous paraissent, quelque lourd que soit cet
impôt qui pèse sur le pauvre monde; et payons ce que nous devons!
montrons que nous sommes de bonnes gens!

—Tu dis que nous sommes de bonnes gens, Pierre, c'est vrai, fit Jean
Rousse; mais nous sommes aussi de pauvres gens: nos impôts, nos dîmes
vont toujours s'augmentant depuis dix ans.

Tu dis nous sommes de bonnes gens: veux-tu dire que nous sommes des
imbéciles de souffrir tout sans rien dire? Oh! alors tu diras vrai.

Et avisant, accroché au mur, un joug à mulet, il le saisit, le brisa et
s'écria:

—Voilà ce qu'il faut faire!

A cette figure énergique, tous se levèrent, serrant les poings, criant:

—Oui! brisons le joug!

Pierre leur dit tristement:

—Celui-là est vieux, on vous en mettra un autre plus fort et plus
solide que vous ne briserez pas.

Cette résistance est insensée; vous êtes trente contre cent,
et fussiez-vous en nombre ici, à Revel, à Béziers, à Toulouse,
réussiront-ils, eux? On ne devient pas ainsi libre. Ce qui se fait par
la violence ne dure pas.

Les hommes s'étaient rassis, ébranlés par les sages paroles de Pierre.
Ils baissaient la tête, comprenant la justesse de ce qu'ils venaient
d'entendre.

Seul Rousse, l'air sombre, répétait:

—Ça ne peut pas durer!

—Doit-on te saisir aujourd'hui, Rousse, demanda Pierre?

—Oui, tout à l'heure, répondit le fermier avec un ricanement.

—Si tu obtenais du temps, pourrais-tu payer?

—Oh oui! maître Pierre, s'écria Germaine, oui, dans six semaines nous
le pourrons, c'est certain, après la moisson. Et le visage de la pauvre
femme se tourna vers Pierre, illuminé par un espoir subit.

—Tais-toi, femme, fit Rousse; M. Riquet est bien trop dur au pauvre
monde pour nous accorder un répit d'un jour.

—M. Riquet dur! s'écria Pierre qui bondit, lui dur! vous ne le
connaissez pas; non, reprit-il avec énergie, vous ne le connaissez
pas! Il ne s'occupe jamais des détails de l'administration fiscale.
Sait-il seulement que l'on saisit? Vous imaginez-vous que ces rigueurs
s'exercent par ses ordres? Le roi a fixé le taux à payer pour les
gabelles, M. Riquet est le fermier, il faut qu'il paie, lui aussi.
L'accuser, lui, c'est absurde! acheva Pierre, hors de lui.

En ce moment une clameur se fit entendre, tous les paysans ou bûcherons
se précipitèrent au dehors.

Des femmes, des enfants couraient éperdus, criant:

—Le collecteur! le collecteur! les habits rouges!

Jean Rousse saisit sa hache, s'arcbouta contre la porte de sa chaumière
avec un geste plein de menace.

Germaine se jeta au devant de Pierre.

—N'ayez pas peur, Germaine, lui dit Pierre à voix basse; M. Riquet sait
ce qui se passe ici.

Et Pierre alla se placer, entouré de paysans, auprès de Jean Rousse.



CHAPITRE DOUZIÈME


Au détour du chemin s'avançait un long cortège.

Le collecteur, ne se sentant plus en sûreté, avait requis, pour
l'accompagner, la force armée.

A la tête du cortège marchait un soldat battant du tambour, ensuite un
huissier à mine patibulaire, tenant une clochette à la main.

Des soldats suivaient, et au milieu d'eux le collecteur.

Lorsque la petite troupe fut arrivée devant la chaumière de Rousse, le
collecteur fit un signe, l'huissier sonna sa clochette et le chef du
petit détachement commanda halte.

C'était un sergent, beau gaillard, de façons conquérantes; il portait
un justaucorps écarlate, bordé de galons mi-partis bleu et argent, ses
chausses, ses bas, ses parements et les retroussés de son habit étaient
bleus ainsi que son nœud d'épaule. Son sabre était suspendu à un
baudrier blanc comme la cocarde de son chapeau à trois pointes, galonné
d'argent, et posé de côté sur une coiffure à la cadenette nouvellement
introduite dans l'armée. Celle coiffure se composait des cheveux
frisés devant et réunis derrière en une queue attachée par un nœud de
cuir. Il tenait à la main une longue canne à pomme d'ivoire.

Les soldats portaient aussi l'uniforme rouge, ils étaient vêtus comme
leur sergent, sinon que le galon, d'argent chez celui-là, était en
laine blanche chez ceux-ci.

Ils avaient sur l'épaule un fusil, invention nouvelle qui venait de
remplacer le mousquet.

Leurs visages étaient sombres, ils étaient mécontents; le sergent
mordillait sa moustache, se tenant à l'écart, ennuyé d'être obligé de
prêter assistance à ce vilain corbeau comme il nommait aimablement
le collecteur. L'huissier tira des papiers de ses vastes poches et
commença la lecture du procès-verbal de saisie.

Quand il eut fini, il cria d'une voix claire:

—Jean Rousse, au nom du roi, je te fais itératif commandement d'avoir à
payer la somme portée en l'acte, et les frais afférents.

Jean adossé à sa porte, les yeux baissés, ne tourna même pas la tête de
son côté. Alors le collecteur s'avança:

—Puisque personne ne répond ni ne paie, dit-il, Jean Rousse, je vais
procéder séance tenante à la vente de la maison et de son contenu.

—Pardon, monsieur le collecteur, dit Pierre, qui sortit vivement
du groupe des paysans, j'ai l'ordre de M. le baron de vous dire de
surseoir à toute exécution jusqu'à nouvel ordre.

—Où est l'ordre par écrit? dit le collecteur.

—M. le baron ne m'en a pas donné, mais vous me connaissez, monsieur,
vous savez que je n'avancerais pas une chose qui ne serait point vraie.

—Vous me la baillez belle, répondit insolemment l'agent du fisc. M. le
fermier général veut être payé, je ne connais que ça, moi. Payez-vous
pour Rousse?

—Non, mais je vous répète que j'ai l'ordre de vous empêcher de saisir;
vous vous mettriez dans un mauvais cas, en passant outre.

—Je ne reçois d'ordre que de mes supérieurs, reprit cet homme. J'ai
trop longtemps écouté ces billevesées.

Je me mets dans un mauvais cas, vraiment, en ne vous écoutant pas? Nous
allons voir. Allons, toi, Rousse, continua-t-il, ôte toi de mon chemin,
laisse-moi entrer. Et vous, huissier, procédez au recolement.

Jean toujours immobile se mit à rire d'un air sinistre, ses yeux
s'allumaient d'une colère encore contenue, et une de ses mains, cachée
derrière lui, serrait nerveusement sa hache.

—M'as-tu entendu, Rousse? répéta le collecteur avec brutalité.

—Grâce, monsieur, cria Germaine; consentez à attendre, soyez
compatissant! Voulez-vous donc notre mort à tous? Voyez mon petit
enfant, il mourra si vous nous enlevez tout jusqu'à son berceau! Grâce,
attendez! disait-elle se traînant à genoux.

—Il y aura toujours assez de mauvaises graines comme vous, fit le
collecteur grossièrement. Allons, place! dit-il à Jean.

—Tu n'entreras pas chez moi vivant, cria Rousse qui brandit son arme en
s'élançant sur le collecteur.

Avec la rapidité de l'éclair, Pierre se jeta en avant; d'un violent
coup de poing il étendit à terre le collecteur qui évita ainsi le coup
mortel qui allait l'atteindre; puis saisissant la hache que Rousse
tenait levée, il la lui arracha des mains et la lança au loin.

—Ah, traître! tu me désarmes, criait Rousse écumant de rage.

—Je te sauve, lui dit Pierre, veux-tu donc aller aux galères?

—A moi, soldats, cria l'agent du fisc en se relevant.

L'escouade, qui se trouvait à quelques pas, voulut s'élancer au secours
du collecteur; mais soudain les paysans les enveloppèrent, les femmes,
plus furieuses que les hommes, criaient:

—Désarmons-les! désarmons-les!

Elles s'élançaient résolument en avant, les mains étendues vers les
soldats pour qu'ils ne pussent se servir de leurs fusils. Mais le
sergent accourt avec le restant du détachement, il fait écarter à coups
de crosse les femmes et les enfants qui fuient en poussant des clameurs
d'épouvante.

Les quelques soldats désarmés reprennent leurs fusils, chargent les
paysans, blessent quelques hommes et dégagent le collecteur qui,
meurtri de sa chute, jurait de faire pendre ces rustres.

Jean Rousse se ruait contre quatre soldats en criant:

—A moi, amis! Tuez-les, tuez-les, les habits rouges!

A sa voix les paysans qui fuyaient s'arrêtèrent: ils se saisirent de
tout ce qui pouvait devenir une arme entre leurs mains et accoururent
une seconde fois contre les soldats.

En un instant la mêlée devint générale.

Le collecteur et son huissier, voyant la lutte sérieusement engagée,
tirèrent au large, se glissèrent entre les branchages d'une haie et
prirent la fuite à travers champs.

Pierre, un bras engourdi par un coup de crosse reçu en essayant de
séparer les combattants, comprenant l'inutilité de ses efforts, entra
dans la chaumière de Rousse; il y trouva Germaine, son enfant entre les
bras, qui, étendue à terre, sanglotait à fendre l'âme.

—Cours au château, lui dit Pierre, préviens de ce qui se passe ici,
parle à M. Riquet, ton mari est sauvé à ce prix.

La Germaine se leva d'un bond, sans répondre; elle s'élança dehors.

Elle courait éperdue, hors d'haleine, butant, sans les voir, à tous les
cailloux du chemin. A un détour de la route elle tomba presque sous les
pieds d'un cheval, arrivant au grand trot en sens contraire.

Elle leva la tête et aperçut devant elle Riquet qui, d'une violente
saccade, arrêta sa monture, au moment où, du poitrail, elle allait
renverser la pauvre femme.

—Ah! monsieur le baron, c'est le bon Dieu qui vous envoie! Ils se
battent! sauvez-les! on les tue! cria la malheureuse qui suffoquait.

Riquet se haussa sur ses étriers, le bruit de la lutte parvenait
jusqu'à lui.

—J'y vais, répondit-il brièvement.

Et, sans se soucier du danger qu'il pouvait courir au milieu d'hommes
surexcités par le désespoir ou la résistance, il partit au galop, suivi
du seul laquais qui l'accompagnait.



CHAPITRE TREIZIÈME


Riquet n'était pas d'un caractère à attendre le bonheur ou le danger
tranquillement chez lui. Après avoir pris les mesures nécessitées par
la simple prudence en cas d'une attaque, après avoir renvoyé Andréossy
en hâte à Saint-Fériol, avec des ordres sévères pour les chefs
d'ateliers, il plaça ses domestiques derrière les grilles qui donnaient
accès au château et attendit.

Mais cette attente d'un danger peut-être imaginaire pesait à son esprit
hardi et entreprenant; aussi, au bout de quelques heures, ne voyant pas
Pierre revenir lui apporter des nouvelles de Mont-Maur, il résolut de
s'y rendre.

Il fit seller un cheval et s'apprêtait à sortir, lorsqu'une fenêtre du
château s'ouvrit violemment, sa femme et ses filles apparurent effarées
et tremblantes sur le balcon.

—Vous sortez, monsieur? lui cria sa femme.

—Vous nous quittez, papa? s'écrièrent mesdemoiselles de Riquet.

—Ne craignez rien, mes chères, leur répondit Riquet, si le château
courait risque d'être attaqué, Pierre serait ici. D'ailleurs qui
oserait vous toucher? on n'en veut qu'à moi, je vais savoir pourquoi.

Et il partit sans entendre leurs récriminations.

Lorsqu'il arriva, après sa rencontre avec Germaine, sur le lieu
du combat, les paysans avaient le dessous, et si quelques-uns se
défendaient encore, ce n'était plus qu'avec mollesse. Des paysans, des
bûcherons blessés gisaient à terre; des femmes, leurs jupes pleines
de pierres, criblaient encore de loin les soldats, atteignant amis et
ennemis de leurs projectiles.

Le sergent ralliait ses hommes, formait son petit détachement en carré,
afin de mettre au milieu ses prisonniers.

—Place à M. de Riquet, cria le laquais d'une voix forte.

—Que se passe-t-il? Pourquoi cette lutte? s'écria Riquet
impérieusement. Sergent, avancez ici. A quel propos cette bagarre?

A cette voix, à ce nom, les derniers combattants s'arrêtèrent.

—Par la sambleu! ces vilains ont essayé de désarmer des soldats du
régiment de la Couronne, répondit le sergent furieux. C'est la faute à
ce collecteur endiablé et à ce paysan là qui me semble tout près d'être
enragé, fit-il en montrant Jean Rousse qui, l'épaule démise, gisait
livide sur la terre.

Malgré tout, c'est un vilain métier qu'on nous fait faire là, et je
préférerais cent fois être avec les camarades, là-bas, avoir devant
moi des visages de Hollandais ou d'Allemands, plutôt que ces museaux
d'affamés. Voilà toute l'histoire, monsieur le baron, fit le sergent en
assujettissant son justaucorps d'un mouvement de hanches et en tirant
ses moustaches.

Ceux qui nous ont attaqués sont entre les mains de mes soldats, nous
allons les conduire à Revel pour qu'on les pende, monsieur le baron,
acheva le sergent.

Pierre avait reconnu la voix de Riquet, il sortit vivement de la maison.

Riquet l'interrogea du regard.

—Ce sergent a raison, monsieur Riquet, fit-il, c'est la faute du
collecteur, tout ça. Je lui ai dit de suspendre sa saisie, il n'a pas
voulu m'entendre ni me croire: alors cela a exaspéré Rousse, qui a
perdu la tête et qui... il s'arrêta, hésitant à tout dire. Il savait
que Riquet ne pardonnerait pas une tentative de meurtre.

Il rencontra le regard de Germaine, qui, revenue sur ses pas,
s'efforçait d'approcher son mari blessé; le regard était si suppliant,
si désespéré, Pierre savait quelle punition terrible attendait Rousse;
les galères! les galères! Cette idée fit courir un frisson dans les
veines de Pierre, qui pensa: Dieu me pardonnera ce mensonge en faveur
de l'intention; et il continua après une minute d'hésitation:

—Alors Rousse a perdu la tête et d'un coup de poing il a jeté à terre
le collecteur.

Les soldats l'ont saisi, les paysans ont voulu le défendre et...

Pierre ne put achever: le collecteur qui, de loin, attendait l'issue
de la lutte, jugeant le moment opportun de se montrer, tourna la
haie derrière laquelle il se cachait, et s'avança vers Riquet
obséquieusement, l'échine courbée.

—Monsieur le baron, j'ai fait mon devoir, dit-il, ne faut-il pas qu'ils
payent. Ces gens, si on les écoutait, seraient toujours sans pain.

—Pourquoi n'avez-vous pas obéi à mes ordres, monsieur, demanda Riquet
sévèrement; il m'est revenu, depuis longtemps et de tous côtés, que
vous accomplissiez vos fonctions avec rudesse; je vous ai déjà fait
avertir, vous n'avez tenu aucun compte de mes observations; aujourd'hui
la mesure est comble, je vous renvoie de l'administration. Allez,
monsieur, vous ne faites plus partie des gabelles.

—Mais, monsieur le baron, daignez m'écouter, s'écria le collecteur
humblement.

Riquet, sans paraître l'entendre, se tourna vers le groupe des
prisonniers et des blessés qui, sombres, immobiles, assistaient à cette
scène, attendant qu'on disposât d'eux.

—Qui vous a poussés à cette rébellion, demanda-t-il, à cette attaque
contre les soldats du roi? Ne pouviez-vous vous plaindre à moi de mes
agents? Voyons, parlez, répondez donc, l'un de vous!

Jean Rousse, tout sanglant, se souleva:

—Nous nous sommes rebellés, fit-il avec colère, parce que vos impôts
nous réduisent à brouter l'herbe des champs, parce que nous en sommes
arrivés à n'avoir plus même un toit pour nous abriter, parce que nous
vous haïssons, vous, et vos collecteurs, et votre canal qui est cause
de tout le mal; alors je me suis dit, moi, qu'il vaut mieux mourir de
suite et achever de souffrir.

—Qui est cet homme? demanda Riquet à Pierre.

—C'est un de ceux que votre agent devait, aujourd'hui même, expulser de
sa maison. C'est Jean Rousse.

—Tu es injuste et méchant, Jean Rousse, répondit Riquet au fermier sans
s'émouvoir. Tu me hais parce que je suis le fermier des gabelles; ne
les payais-tu pas avant moi? Ne faut-il pas qu'il y ait des impôts pour
acquitter les grandes charges de l'état, pour payer l'armée qui défend
les frontières et ton foyer?

Tu prétends que mon canal est cause de ta misère? Tu ne vois que la
dépense présente qu'il occasionne, et tu ne sais pas prévoir le bien
qu'il vous apportera, à tous, dans l'avenir.

Aujourd'hui tu ne peux payer la saisie parce que le prix de ta récolte,
celle que tu engrangeras dans six semaines, suffira peut-être à peine à
tes besoins; pourquoi cela?

Car tu as à ferme plusieurs journaux de bons terrains bien cultivables;
mais tu vends pour rien aux marchands de Revel parce que, n'ayant pas
de débouchés, ta récolte, comme toutes celles de tes pareils, doit se
consommer sur place.

Quand mon canal sera construit, tu porteras toi-même ton blé dans le
Bas-Languedoc qui manque de grains et où l'on te paiera les tiens un
prix bien plus considérable que les marchands d'ici. Alors tu pourras,
sans grands frais, réaliser le double des bénéfices que tu fais
actuellement.

Tu vois bien que tu calcules fort mal, contre tes intérêts, et de plus
en égoïste.

Et vous tous qui m'écoutez là, est ce que mon canal n'a pas déjà amené
en ce pays des ouvriers de toutes espèces, des charpentiers, des
forgerons, des maçons, des terrassiers?

Ces gens-là ne dépensent-ils pas tout ce qu'ils gagnent chez vous, ne
se fournissent-ils pas de leurs objets de consommation ici? Qui en
bénéficie? vous, encore vous.

Vous menacez, me dit-on, de détruire mon ouvrage? Allez, vous êtes des
ingrats et des imbéciles!

La richesse publique ne consiste pas à payer peu ou point d'impôts;
non, elle est dans l'augmentation du revenu de chacun.

C'est ce que je veux pour mon pays. J'y ai déjà, moi, sacrifié ma
fortune. Vous semblez ne pas comprendre cette idée; vous vous révoltez
contre l'autorité royale; vous désarmez ses soldats. Prenez garde, le
roi est sévère contre de pareils crimes. Quant à moi, je saurai punir
rigoureusement ceux qui se mettront hors la loi.

Riquet calme, un peu hautain, au milieu de cette foule tout à l'heure
si effervescente et si hostile, la regardait avec un courage tranquille
qui lui en imposait et la rendait muette.

Les femmes, les enfants s'étaient rapprochés; quelques hommes,
effrayés des suites de leur action, se tenaient courbés devant Riquet,
sans répondre.

—Quels sont vos prisonniers, sergent? demanda Riquet.

—Les voici, monsieur le baron, répondit celui-ci désignant les
paysans qui entouraient Jean Rousse, étendu à terre et qui paraissait
sérieusement blessé.

—Grâce! monsieur, s'écria Germaine, grâce pour mon mari! il est blessé,
mourant, ne l'emmenez pas en prison, au nom du ciel!

Sur un signe de Pierre, les autres femmes, les enfants s'agenouillèrent
à leur tour, en pleurant et suppliant.

Riquet se tourna vers le groupe des prisonniers, et leur montrant les
enfants, il leur dit:

—Vous aviez donc oublié ces innocents-là? Et comme Germaine lui tendait
son petit enfant en l'implorant en son nom: il le prit dans ses bras,
le caressa et dit.

—Que deviendrez-vous, vous autres, petits malheureux, quand le père ne
sera plus là?

Il parut réfléchir tristement.

Les paysans émus, attendris de son action si simple, le considéraient
anxieux.

Riquet leva la tête.

—Promettez-vous d'abandonner toute idée de rébellion, de rentrer chez
vous tranquillement et de rester dorénavant ce que vous êtes, au fond,
de braves gens? Voyons, répondez, fit-il tout-à-coup.

Une acclamation lui répondit:

—Oui! oui! grâce! criaient-ils en chœur.

Un bûcheron s'avança:

—Au nom de tous, dit-il, après avoir consulté du regard les autres
prisonniers, au nom de tous, monsieur Riquet, je vous le promets.

—Sergent, faites ouvrir les rangs, commanda Riquet, et laissez ces gens
en liberté.

—Vive monsieur le baron! crièrent les paysans, tandis que les femmes,
pleurant de joie, entouraient Riquet en le comblant de bénédictions.

Riquet rendit le poupon à Germaine:

—Soignez bien votre mari, lui dit-il, il paraît malade et blessé
gravement.

—Oh! il l'a bien mérité, celui-là, murmura Pierre en grognant.

—Sergent, amenez vos hommes au château, on vous indemnisera de vos
fatigues, dit Riquet en s'adressant au bas-officier, et s'apprêtant à
s'éloigner, au milieu des cris mille fois renouvelés de vive monsieur
le baron. Il ajouta en riant:

—Tandis que vous y êtes, si vous criiez aussi vive le canal!

Et une acclamation lui répondit!—Vive monsieur Riquet! Vive le canal du
Languedoc!



CHAPITRE QUATORZIÈME


La rébellion que Riquet avait calmée par de sages paroles ne se
renouvela ni à Mont-Maur, ni à Mont-Ferrand; mais à Béziers, à
Carcassonne, à Narbonne, à Toulouse même, il fallut employer la rigueur
pour vaincre la révolte, et apaiser les mutins par la multiplicité des
supplices.

Que de malheureux furent branchés pour avoir osé demander, les armes
à la main, le droit de vivre, eux et leurs familles, du produit
de leur travail, sans être écrasés d'impôts de toutes sortes! Les
travaux du canal n'en furent pas néanmoins interrompus un jour; Riquet
sut toujours maintenir parmi son peuple d'ouvriers la plus grande
discipline.

Il les payait bien, sans qu'ils attendissent une heure le salaire
promis; aussi pouvait-il compter sur eux.

La construction du réservoir de Saint-Fériol avançait, les rigoles
étaient achevées et, dès le commencement de 1670, une partie du canal
vers la Garonne fut terminée.

Riquet y fit mettre immédiatement l'eau et s'en servit pour le
transport des matériaux.

L'ingénieur du roi, envoyé par Colbert pour surveiller Riquet, M. de
la Feuille, était arrivé depuis longtemps: il avait visité avec le
chevalier de Clerville et Riquet tous les travaux achevés ou en voie
d'exécution, et n'avait eu que des éloges à adresser à Riquet.

Un peu froid, d'abord, dans ses relations avec le créateur du canal,
surveillant chaque entreprise de très près, il s'était bientôt
convaincu que non seulement Riquet voulait construire solidement son
canal, mais encore qu'il cherchait avec passion les améliorations
utiles à y introduire. M. de la Feuille fit alors un voyage en
Hollande pour se bien pénétrer des procédés de ce peuple passé maître
en fait de travaux hydrauliques, et étudier sur place leur système
pour désensabler les ports. Lorsqu'il revint en France, il écrivit à
Colbert: «que les écluses de Riquet étaient parfaites et qu'il était
étonnant qu'un homme étranger aux sciences qui forment les ingénieurs
habiles, n'ayant pour lui que l'enthousiasme d'une idée, ait pu arriver
à entreprendre et réussir des travaux aussi difficiles.»

Riquet menait alors de front la construction du port de Cette,
les travaux depuis Trèbes jusqu'à l'étang de Thau et le bassin de
Saint-Fériol.

Il était absorbé, toujours en courses.

Il rencontrait rarement, depuis quelque temps, Andréossy qui était
chargé du bassin, mais, chaque fois qu'il le voyait, il lui trouvait un
air singulier.

Andréossy évitait son regard, son approche, et sous le prétexte des
chefs d'ateliers à surveiller, il refusait constamment de s'asseoir à
la table de Riquet à laquelle celui-ci le conviait, comme autrefois,
avec cordialité.

Une semblable conduite étonna d'abord Riquet, puis elle le peina.

—Ce garçon a-t-il donc quelque chose à me reprocher? se demandait-il.
N'est-il point content des conditions que je lui fais? Mais alors
pourquoi ne le dit-il pas?

Il faudra que je l'interroge.

Un jour, en arrivant à Saint-Fériol, il fit demander le jeune ingénieur.

Pierre lui répondit qu'il était parti pour Toulouse depuis huit jours,
laissant la surveillance à M. Roux.

Très étonné de ce voyage dont il n'avait pas été informé, Riquet
demanda si on en savait le motif.

—Non, monsieur Riquet, dit Pierre; du reste, depuis quelque temps, M.
Andréossy semblait fort inquiet; il s'informait, les jours de courrier,
s'il n'y avait rien pour lui; cela datait du reste de son envoi au roi.
Ne recevant ni lettre ni message, il est parti.

—Quel envoi au roi? fit Riquet. Je ne comprends pas; au roi, dis-tu,
Pierre?

Tu le trompes, nous n'avions ici aucun envoi à faire à Sa Majesté.

—Pas vous, peut-être, monsieur, répondit Pierre, mais M. Andréossy
sûrement avait quelque chose à lui faire parvenir. Il travaillait
à son envoi depuis longtemps; le soir, la besogne de chaque jour
terminée, je l'ai vu souvent dans son petit cabinet, fort avant dans
la nuit, penché sur des plans auxquels il paraissait mettre toute son
application.

Il y tenait fort, car il les fit graver, et lorsqu'il confia son envoi,
qui formait un gros paquet, au messager, il le lui remit avec mille
recommandations.

—Je ne comprends pas ce que ce peut être; enfin il m'expliquera cela,
conclut Riquet un peu intrigué de cet envoi au roi, dont Andréossy lui
avait fait un mystère.

Le chevalier de Clerville vint rejoindre Riquet à Saint-Fériol; il lui
apportait, de la part du ministre, concession d'établir un certain
nombre de moulins le long du canal, moulins qui devaient appartenir à
Riquet et à ses descendants, pour le dédommager de grosses dépenses non
prévues dans le cahier des charges, et qu'il avait acquittées de ses
deniers.

—Vous me voyez outré de ce qui vous arrive, monsieur, dit-il à Riquet;
cette action est d'une audace inconcevable! Je ne m'explique pas
comment vous avez laissé partir ce paquet au roi; moi, je l'eusse
arrêté et, sans plus me gêner, j'eusse mis à néant cette épître
dédicatoire qui tend à vous faire prendre pour un imposteur.

—De quelle épître parlez-vous, monsieur le chevalier? demanda Riquet
surpris.

Le chevalier considéra Riquet: le visage de celui-ci reflétait un tel
étonnement qu'il s'écria:

—Vous ne savez donc rien de ce qui se passe?

—Rien d'une épître, rien d'une imposture, je ne comprends pas! veuillez
vous expliquer.

—C'est encore plus odieux que je ne croyais, s'écria le chevalier. Et
appelant un laquais:—Qu'on aille me quérir ma valise, commanda-t-il.

Il y a trois jours, continua le chevalier, je reçus de M. de Colbert
une lettre que je vais vous montrer; il m'envoyait en même temps copie
d'une épître dédicatoire, adressée au roi par François Andréossy, qui
priait sa majesté d'accepter ses plans et cartes du canal du Languedoc,
soigneusement revus et gravés pour elle.

Ainsi Andréossy se déclare par cet envoi le créateur du canal.

Riquet étourdi, confondu, écoutait M. de Clerville sans trouver un mot;
enfin l'indignation se fit jour.

—Mais cela est indigne, monsieur! s'écria-t-il.

—Je le sais bien, lui répondit le chevalier; ne m'avez-vous pas dit
souvent à quelle occasion vous aviez connu ce jeune homme. Ce qui me
paraît étonnant, c'est que vous, Riquet, vous ayez ainsi confié tous
vos plans à un homme dont vous n'étiez pas sûr.

—Je me croyais sûr de lui, monsieur, répliqua Riquet. Dans tous les
cas, je ne lui ai pas confié tous mes plans.

Comment a-t-il pu se les procurer?

—Voyez vous-même, monsieur, dit le chevalier en ouvrant sa valise que
venait de lui remettre son valet, et étalant devant lui les cartes
gravées d'Andréossy qu'il en tira. Voyez, il les a donc surpris?

Riquet examina attentivement les plans.

—Voici ceux qu'il a faits d'après les miens, dit-il, voici le parcours
qu'il a rectifié lui-même, comme nous l'exécutons; ah! mais voyez les
rives de l'Aude; il fait passer le canal sur la rive droite.

—N'est-ce pas ainsi? demanda le chevalier.

—Non, d'après un plan qui n'est encore connu que de moi et que vous
allez approuver fort, j'en suis sûr, je le conduis, moi, par la rive
gauche; mon canal sera ainsi incontestablement plus beau et plus large.
Voyez plutôt. Et s'élançant vers une cassette qu'il emportait partout
avec lui, Riquet en sortit des plans qu'il tendit au chevalier.

—Le roi ni M. de Colbert n'ont pas cru ce mensonge, n'est-ce pas?
disait Riquet anxieux.

—Non, non, puisque M. de Colbert me charge de vous prévenir.

—Oh! l'imposture est odieuse, dit le chevalier de Clerville indigné.
Oser dédier au roi des plans dont il n'est pas le créateur, vouloir
vous frustrer d'une partie de votre gloire!

Je ne saurais qualifier trop sévèrement une semblable conduite. Je vous
le répète, monsieur, je suis outré.

—Je vous remercie, répondit Riquet en serrant les mains du chevalier,
de la sympathie et de l'indignation que vous cause cette vilenie qui
m'atteint profondément; je suis heureux de vous inspirer de tels
sentiments.

—Qu'allez-vous faire? demanda le chevalier.

—Je ne sais encore; il m'a été utile, fort utile, je ne puis ni ne veux
le nier.

Si j'écoutais mon juste ressentiment, je le renverrais de suite, et
cependant il me semble que je ferais mal.

Sa vilaine action ne lui profitera pas, car personne ne l'a cru,
n'est-ce pas, monsieur?

Que sa félonie lui retombe sur la conscience!

Il m'a été un collaborateur utile, je n'oublie pas si facilement, moi,
les services que je lui dois. Enfin, de quelque façon que j'agisse,
monsieur, ma confiance et mon amitié pour lui sont mortes, il vient de
les tuer.

Veuillez me lire la lettre du ministre, monsieur, j'y veux répondre à
l'instant. Il ne faut pas qu'il puisse penser que je l'ai abusé en me
disant le seul créateur du canal.

M. de Clerville lui communiqua cette lettre, et, pendant qu'il en
écoutait la lecture, Riquet attendri, fier de l'approbation du grand
ministre qui n'avait pas un seul instant douté de lui, sentait une
émotion profonde l'envahir.

Riquet écrivit à M. de Colbert la lettre que nous transcrivons ici:

«J'ai été bien surpris, monseigneur, lorsque j'ai vu une certaine carte
de l'invention du sieur Andréossy, mon employé. C'est une chose qui
s'est faite à mon insu et de laquelle je n'ay eu connaissance qu'après
coup; de sorte que j'en ai eu du déplaisir, d'autant que ce plan est
tout à fait irrégulier, et qu'il publie des pensées que je gardais dans
le secret, que je ne prétends pas exécuter sans votre avis, ainsy que
je vous l'ay écrit. Cela fera qu'à l'avenir je serai plus circonspect
et plus secret envers le dit sieur Andréossy et que peut-être je ne
m'en serviray plus.»

Quelques jours plus tard, le ministre répondait à cette lettre:

«La carte que le sieur Andréossy a faite de tous vos travaux à votre
insçu m'a paru une entreprise fort insolente, d'autant plus qu'elle
n'était pas exacte. Vous pouvez en user avec luy comme il vous plaira.»

Le cœur de Riquet, si généreux, si oublieux des injures, resta tout
attristé de cette trahison.

Un jour qu'à Bonrepos sa femme l'interrogeait sur le jeune ingénieur
qui n'y avait pas paru depuis longtemps, Riquet raconta toute
l'histoire de l'épître au roi.

—Là, vous avais-je pas prévenu, monsieur, s'écria sa femme, de vous
défier de lui? Mais non, vous ne saurez jamais vous mettre en défiance
de qui que ce soit. Et qu'avez-vous fait? demanda-t-elle, comme le
chevalier de Clerville avait dit: qu'allez-vous faire?

—Je n'ai rien fait, ma mie, répondit son mari.

—Quoi! vous gardez près de vous ce traître! fit-elle surprise.

—Ah! le pauvre garçon! reprit Riquet; que je le plains, qu'il doit être
honteux de lui-même!

—Que voilà une compassion bien placée! dit sa femme. Vraiment,
monsieur, vous êtes étrange!

Qu'a-t-il répondu à vos sanglants reproches, car vous lui en avez fait,
sans doute?

—Je ne l'ai pas encore revu. Je sais par Pierre qu'il est revenu à
Saint-Fériol très sombre, très inquiet, et qu'il a repris son service
comme si rien n'avait dû se passer. Cependant il ne doit pas ignorer
que je suis informé de tout.

—Allons, puisque vous voulez absolument garder votre Lucquois, fit
Mme Riquet, avec un soupir, au moins serez-vous à l'avenir, il faut
l'espérer, circonspect avec lui.

—Cela, ma mie, dit Riquet riant de la mine de sa femme, vous pouvez en
être assurée.

Je ne suis pas faible, vous le savez bien: si je me souviens trop, à
votre gré, des services rendus, je n'oublie pas pour cela la mauvaise
action commise.

Lorsque Riquet revit Andréossy, celui-ci parut embarrassé, honteux,
il cherchait à lire dans les yeux de son patron quel arrêt il allait
prononcer.

—Monsieur Andréossy, lui dit Riquet simplement, j'ai pardonné, tâchez
d'oublier, vous, si vous pouvez.



CHAPITRE QUINZIÈME


Durant l'été de 1670, Riquet vint s'installer définitivement à
Saint-Fériol, où les travaux réclamaient sa présence.

Il y amenait sa famille, pour laquelle il avait fait construire une
maison d'habitation confortable.

De plus, il avait édifié une église, creusé un puits et établi des
magasins à vivres, une poudrière, des logements pour tous ses employés
et des écuries pour deux cents chevaux.

Ses courses perpétuelles, fort longues, de Bonrepos à Saint-Fériol, le
fatiguaient beaucoup; il les évitait ainsi avec cette installation.

M. de Clerville écrivant à Riquet lui fit part de l'arrivée en
Languedoc du fils de Colbert, le marquis de Seignelay.

«Je lui ai tant parlé de votre bassin, disait-il, qu'il m'a paru très
curieux de le visiter. Il se peut donc qu'il pousse jusqu'à votre
campement, et que nous vous arrivions sans crier gare.»

«Nous vous recevrons le mieux du monde, répondit Riquet, enchanté de
cette perspective de la visite du fils de Colbert, de l'homme puissant
qui pouvait tout pour son œuvre et dont il sentait les dispositions
changées et un peu hostiles, depuis quelque temps.

»Madame de Riquet pourvoiera à tous les détails de votre installation,
et je vous attends avec joie dans notre thébaïde; amenez le;»
écrivait-il à M. de Clerville.

En effet, en novembre M. de Seignelay fit annoncer son arrivée.

Riquet alla au devant de lui jusqu'au bas de la montagne, à la tête de
tous ses employés, la plupart à cheval comme lui, et l'amena, en grande
pompe, au nouveau village.

On peut appeler ainsi l'agglomération à Saint-Fériol, car les bâtiments
qui entouraient le bassin formaient par leur groupement un ensemble
imposant, et la population d'employés et d'ouvriers, rassemblés là au
nombre de quatre à cinq mille, lui donnaient l'importance d'une ville.

Des ouvriers, pour éviter les longues descentes chaque soir soit à
Mont-Ferrand, soit aux environs, avaient construit de petites huttes où
ils vivaient avec leur famille.

Au bruit des éclats de la poudre et des acclamations des ouvriers, M.
de Seignelay fit une entrée triomphale à Saint-Fériol.

Il témoigna autant de surprise que d'admiration de l'ordre et de la
discipline qui paraissaient régner en ce campement et parmi ce petit
peuple plein de respect pour le chef obéi et aimé.

Mme de Riquet lui donna, en ce lieu sauvage quelques mois
auparavant, un fort beau repas, et Riquet lui fit visiter en détail
ses magasins à vivres, dont M. de Seignelay loua l'ordonnance et
l'abondance.

Après le repas Riquet et M. de Clerville, qui l'accompagnaient, le
menèrent au bassin.

De la rampe qui montait du campement à Saint-Fériol, la vue était
admirable.

A leurs pieds, la jolie petite ville de Revel, perdue dans sa ceinture
verte; puis les crêtes Saint-Paulet, Saint-Félix, Agut, toutes noyées
dans une buée chaude de soleil couchant, que trouaient de points
sombres les verdures de ses vignes entrelacées aux arbres et formant
des berceaux; au troisième plan la flèche élancée de l'église de
Puylaurens, et plus loin, à l'horizon, Sorrèze et ses forêts.

Lorsqu'on fut devant le réservoir, M. de Seignelay s'arrêta stupéfait.

[Illustration: GRAND MUR DU RÉSERVOIR DU LAMPY.]

Il avait devant lui toute une vallée convertie en un immense bassin,
dont cent quarante toises du môle achevées lui donnaient déjà un aperçu
de la grandeur de l'œuvre.

Riquet et M. de Clerville lui firent visiter les travaux commencés
et il parcourut dans sa longueur le mur de barrage du bassin presque
entièrement construit.

—Je viens de traverser en long et en large votre barrage, monsieur,
dit M. de Seignelay, mais je ne me rends pas, à première vue, bien
compte de ses dimensions; quelles sont elles? Tout ici me paraît si
gigantesque que je craindrais de me tromper en me fiant à mes yeux.

Riquet lui expliqua d'abord l'utilité de l'immense réservoir qu'il
créait là, puis il lui donna les explications les plus détaillées.

—Le barrage, lui dit-il, s'étend dans toute la largeur de la vallée
qui est de quatre cents toises; l'épaisseur du mur de barrage est de
trente toises, et sa hauteur de quinze toises et demi[8]; allant d'un
versant à l'autre des montagnes, il la ferme complètement. Deux voûtes
en maçonnerie sont construites dans toute l'épaisseur du barrage pour
les manœuvres de l'écoulement des eaux du réservoir, lorsqu'il s'agit
de remplir le canal.

—Et quelle quantité d'eau pourra contenir ce bassin? demanda le marquis.

—Ce réservoir contiendra six cent cinquante mille toises cubes d'eau,
et lorsqu'il sera plein, en détournant l'eau des rigoles et en ouvrant
l'écluse de la Badorque, nous produirons de magnifiques cascades.
Et Riquet, étendant la main, désigna à M. de Seignelay des rochers
granitiques qui, des hauteurs de Naurouze, descendaient vers le bassin
au milieu de la plus splendide végétation.

—Mais rien ne sera perdu de ce trésor; j'emmagasinerai ici le trop
plein des eaux des rigoles et j'alimenterai le canal pendant l'été.
Donc, vous le voyez, tout est prévu pour empêcher le chômage, même par
les plus grandes sécheresses.

M. de Seignelay admirait fort et ne se lassait pas d'en louer Riquet
qui avait conçu le projet et Andréossy qui le faisait exécuter. Il
s'informa des moyens que Riquet comptait employer pour faire pénétrer
l'eau du réservoir dans le canal.

—Il vous faudra des leviers puissants pour les ouvrir, si vous vous
servez de vannes, dit-il.

—Nous ouvrirons simplement avec des robinets, fit Riquet.

—Des robinets, comment ça? demanda le marquis.

Riquet le fit alors descendre sous les voûtes, et lui montra la place
de trois robinets, qui devaient par des tuyaux horizontaux, qui leur
seraient adaptés, traverser le mur vertical établi dans le grand mur.

—Nous descendrons sous les voûtes par un escalier de trente marches que
vous venez de parcourir.

—Mais comment ouvriront ces robinets géants? demanda le fils de Colbert.

—A l'aide de crics horizontaux qui éviteront toute secousse et avec
lesquels on pourra régler le débit des eaux[9].

Le marquis de Seignelay voulut visiter le parcours des rigoles qui
devaient amener l'eau au réservoir Saint-Fériol, et Riquet organisa une
partie à cheval dans la montagne. Le lendemain il conduisit son hôte à
Cammazes, presqu'à l'extrémité de la rigole de la montagne, non loin du
lieu où elle se jette à la rivière de Sor.

Ils arrivèrent en cavalcade au milieu du jour; un beau soleil de
novembre éclairait les maisons du petit village qui apparaissait de
loin sur une éminence entourée de verdure. Un peu avant d'y arriver,
Riquet fit entrer les chevaux dans le lit creusé pour la rigole et le
leur fit suivre un instant.

Tout à coup le chemin se trouva barré par un rideau épais de feuillage
aux branches entrelacées.

—La rigole n'est donc pas achevée de ce côté? demanda le chevalier de
Clerville surpris; il me semblait que vous m'aviez dit?...

Riquet fit un signe en souriant.

Le rideau de feuillage se partagea de lui-même, les branches tirées par
des mains invisibles s'ouvrirent, formant une arcade, des instruments
se firent entendre, jouant un air de farandole, et une jeune fille
habillée en nymphe, couronnée de fleurs, s'avança au-devant des
cavaliers.

Elle s'inclina devant M. de Seignelay et lui dit en patois languedocien
si doux à l'oreille:

«Tout s'incline devant le nom de Colbert et la naïade de cette rigole
vous prie de daigner entrer dans son domaine souterrain. M. de
Seignelay applaudit; il écouta le petit concert que lui fit donner la
nymphe et s'amusa fort de cette galante surprise de Riquet.»

—Je savais bien, monsieur, dit-il à Riquet, que vous étiez un savant
magicien, mais je ne me doutais pas que les naïades fussent à vos
ordres.

En arrière du feuillage se trouvait une porte monumentale en pierres
schisteuses du pays, porte sculptée dans le genre de la porte
Saint-Martin à Paris, et qui servait de tête de voûte à un souterrain.

Le marquis admira l'architecture de cette arcade qu'il trouva très
belle, et entra, précédant Riquet et le chevalier, sous la voûte
suivant le lit de la rigole creusée dans ce souterrain.

—Votre différence de niveau était donc considérable, monsieur, que vous
avez dû percer cette voûte? demanda le fils de Colbert.

—Oui, monsieur, il m'eût fallu creuser profondément au milieu du
village, ou changer ma route.

—Et ce souterrain s'éloigne-t-il beaucoup du village?

—Regardez, monsieur, regardez en arrière, répondit Riquet.

Ils sortaient alors du souterrain.

M. de Seignelay se retourna.

Il aperçut le village juché au dessus de sa tête.

La voûte s'étendait sous les maisons du village.

—Voilà qui est étrange et fort beau! s'écria le marquis émerveillé. Je
rendrai bon compte à mon père des choses merveilleuses que j'ai vues
en ce pays-ci, et soyez assuré que votre œuvre n'a pas un plus fervent
admirateur que moi.

Riquet mena encore son hôte jusqu'au Conquet, déversoir de la rigole
dans la rivière du Sor.

Déversoir situé sur un des points les plus agrestes de la montagne.

Doucement le sentier que l'on suivait s'enfonçait dans le taillis,
les chevaux glissaient sans bruit sur l'herbe épaisse et haute qui
s'étendait sous leurs pieds comme un tapis d'émeraude; sur leurs têtes
une voûte que trouaient les bleus étincelants d'un ciel d'automne en
Languedoc; le feuillage bruissait de mille gazouillements rythmés par
le coassement de rainettes nichées dans le tronc des vieux arbres.

On avait construit là une maisonnette qui devait être le logis du garde
chargé de l'entretien de cette partie de la rigole.

—Quel lieu triste et sauvage, s'écria M. de Clerville, quelle solitude!

Je ne voudrais pas être le pauvre diable qui passera sa vie perdu au
milieu de ce bois, n'ayant pour compagnons que les oiseaux l'été, et
peut-être les loups l'hiver.

Au XVIIe siècle, la solitude sévère, grandiose était traitée de
sauvage; on ne pensait pas à admirer un arbre, un bois verdoyant ou
doré par l'automne d'une couronne aux tons jaunissants, comme si le
soleil avait laissé sur chaque feuille une parcelle de sa lumière.

On n'admirait pas davantage un beau coucher de soleil ou une échappée
sur un horizon lointain: on n'aimait pas la nature, on ne la comprenait
pas.

Tout au plus lui permettait-on d'exister à la condition d'être mutilée.
Dans les jardins on taillait les arbres, on rognait les arbustes,
on forçait les buis à représenter mille bêtes fantastiques, et on
appelait cela embellir la nature. C'était lui donner des agréments à la
façon des sauvages qui se percent le nez et les lèvres sous prétexte
d'augmenter leurs charmes.

—N'en déplaise à monsieur le chevalier, ah! qu'il fera bon vivre là!
murmura une voix à côté de Riquet.

Riquet regarda qui avait parlé.

C'était Pierre qui, appuyé à un arbre, venait ainsi d'exprimer
involontairement sa pensée.

Riquet sourit, et, tandis que ses hôtes partaient en avant, pour
rentrer à Saint-Fériol, il appela près de lui le compagnon de ses
courses dans la montagne.

—Pierre, lui dit-il, tu trouves donc à ton gré la sauvagerie de ce coin
de bois?

—Oui, répondit Pierre, j'aime cette solitude, ce silence, coupé par le
doux murmure de la petite rivière ou le gazouillis de ces oiseaux qui
chantent leur liberté et leur bonheur. On est plus près de Dieu ici,
étant plus loin des hommes.

—Deviendrais-tu misanthrope, Pierre? s'écria Riquet. Voudrais-tu
t'éloigner de moi? mais, mon camarade, nous avons à finir notre canal
avant de nous séparer, tu le sais bien. J'espère qu'à moi, qui ne suis
plus jeune, Dieu en laissera le temps, toi tu m'es nécessaire, j'ai
encore besoin de toi.

—Vous savez bien, monsieur Riquet, que je suis à vous, répondit Pierre,
aussi simplement que Riquet avait dit: j'ai besoin de toi.

—Pierre, demanda Riquet, la construction du moulin près de Revel
avance-t-elle? il y a longtemps que je n'y suis descendu.

—Le moulin! il est presque terminé, monsieur Riquet. J'y veille
constamment, j'y mets tous mes soins, et vous pourrez vous vanter qu'il
sera le mieux bâti de tous ceux que nous édifierons le long du canal.

—C'est ainsi que je le veux, répondit Riquet. Ne préférerais-tu pas,
voyons, habiter, quand je ne serai plus, ce beau moulin qui sera si
productif? D'ailleurs c'est ton bien, Pierre, c'est à toi que je l'ai
destiné, dès le jour où j'ai posé la première pierre.

—A moi ce beau moulin! s'écria Pierre surpris. Ah! monsieur Riquet,
j'y resterai bien tant qu'il le faudra garder pour vos enfants; mais
ne pensez pas me transformer jamais en meunier gras et important, moi,
le simple ouvrier! moi, le coureur des bois! Non, laissez-moi autour
de vous à Bonrepos; ou bien, tenez, lorsque vous aurez assez de mes
services, envoyez moi ici comme garde du déversoir; je n'ai pas besoin
d'être riche, moi, vous le savez bien; je ne veux que vivre dans
l'ombre de votre gloire.

—Gageons, Pierre, lui dit Riquet attendri, que lorsque je n'y serai
plus tu finiras ici en manière d'ermite, et que tu rebouteras les
pattes à tous les oiseaux tes voisins.

—Je crois bien que c'est ce qui va leur arriver, monsieur Riquet,
fit Pierre riant, avec un geste de menace à l'adresse de ses futurs
clients; puis gravement il reprit: vous parlez trop souvent du temps où
vous ne serez plus, vous sentez-vous malade, monsieur?

—Non, ami Pierre, je ne sais pourquoi je suis attristé aujourd'hui.
Je n'en ai pas plus sujet qu'à l'ordinaire; cette visite de M. de
Seignelay ne peut qu'aider à mes projets; mais, ajouta-t-il, ils ont
raison de dire ceux d'ici que, si j'ai trouvé l'art de détourner
les rivières, je n'ai pas su trouver les moyens d'arracher l'argent
nécessaire à mes grands travaux. Bah! j'en trouverai, je le veux. Notre
canal coulera, je te le jure.

Et Riquet, faisant un geste d'amical adieu à son compagnon, rendit la
main à son cheval et partit à la recherche de ses hôtes trop longtemps
oubliés.



CHAPITRE SEIZIÈME


Les difficultés d'argent augmentaient tous les jours: Riquet était
harcelé par l'intendant du Languedoc qui exigeait qu'il payât au trésor
les redevances des gabelles.

Les États de Toulouse fournissaient aussi de l'argent, mais avec quelle
peine on obtenait d'en toucher le montant. Cependant Riquet avait à
ses ordres dix mille ouvriers qu'il devait payer chaque semaine, somme
énorme à débourser, sans parler des outils, des fers, des matériaux
de toutes sortes à acheter ou entretenir en bon état, et des chevaux
nécessaires à l'entreprise.

Lorsque les sommes promises n'arrivaient pas à temps, Riquet empruntait
à gros intérêts sur sa propriété, c'est-à-dire le canal même, et
insensiblement sa dette augmentait sans remédier aux difficultés sans
cesse renaissantes.

Deux ans s'étaient écoulés depuis la visite de M. de Seignelay, et
Riquet avait entrepris la création du port de Cette et des deux jetées
qui le ferment, telles qu'elles existent encore.

Tandis que le canal, achevé depuis Toulouse jusqu'à Trèbes, et livré au
roi, se poursuivait dans sa seconde partie de Trèbes à l'étang de Thau
par Béziers et Agde, lui, il construisait le port, et faisait établir
une chaussée au milieu de l'étang pour le passage de ses ouvriers.

Cet étang de Thau était alors et est encore une petite mer intérieure
d'une étendue de soixante kilomètres, qui n'est séparée de la
Méditerranée que par une langue de dunes sablonneuses, sur lesquelles
est bâtie la ville de Cette, et qui s'étendent depuis le cap de Cette
jusqu'aux environs de la ville d'Agde.

Les barques ne pouvaient traverser l'étang qu'à la voile, souvent non
sans danger à cause des vents violents qui le sillonnaient en tous sens.

Riquet avait d'abord pensé à laisser son canal à son entrée dans
l'Hérault, près d'Agde, mais il voulut éviter les dangers d'une
navigation sur l'étang, et il le continua directement jusqu'au port
de Cette, à travers la dune, sur une longueur de sept cent cinquante
toises (1500 mètres) et sur une largeur de vingt toises (40 mètres).

Il avait à lutter là, non seulement contre le manque d'argent, contre
les mauvais vouloirs des hommes, mais encore contre les éléments.

En effet, presque chaque jour, l'œuvre de la veille était à recommencer.

Les terrassements sortaient à peine de terre qu'il survenait un ouragan
qui, soulevant des montagnes de sables enlevés aux dunes voisines, les
précipitait en tourbillons sur les ouvrages, et le lendemain il fallait
dégager les fondations de cette fine poussière qui les ensevelissait.
Mais rien ne décourageait ce vaillant; il allait lui-même, encourageant
les travailleurs, ne se laissant rebuter par aucune mauvaise chance et
disant:

—On triomphe de tout avec de la volonté et du courage.

Comme les dépenses nécessitées par la création de ce port étaient
énormes, M. de la Feuille était venu surveiller et contrôler les devis
et M. de Clerville faisait les plans et dessins des jetées.

Fréquemment avaient lieu des incursions de Marocains, qui se
hasardaient sur les côtes de France et essayaient d'enlever les
travailleurs pour les emmener en esclavage.

Riquet se rendait souvent dans les chantiers, montrant par sa présence
qu'il ne fallait pas craindre ces forbans écumeurs de côtes.

A ce propos Riquet écrivait plaisamment à Colbert, après une tempête
qui avait failli tout détruire dans le port.

«Je m'en console, parce que, tant qu'il fera un pareil temps, je
n'aurai rien à craindre des Marocains; s'ils viennent à m'enlever
lorsque je serai avec messieurs de Clerville, et de la Feuille, je
crois que tous trois joints ensemble nous nous trouverions avec
assez de bonnes qualités pour être employés par eux à de meilleures
occupations que la rame. M. de Clerville ferait des dessins, M. de la
Feuille les polirait ou les contredirait, et moi j'en ferais de ma
part, et les exécuterais en personne. Enfin tous trois nous sommes
bons à quelque chose.»

En partant pour Cette, Riquet avait ordonné que l'on remplît le
réservoir de Saint-Fériol aussitôt son achèvement qui ne pouvait tarder.

Il s'était plusieurs fois informé de l'opération et s'inquiétait un peu
de savoir comment fonctionnaient les robinets, si les écluses sur la
rigole de la montagne s'ouvraient régulièrement, et si le rendement des
rivières et ruisseaux était abondant.

Il ne recevait aucune réponse à tous ses messages; aussi prit-il la
résolution, ne pouvant maîtriser son impatience, de se rendre sur les
lieux et de juger par lui-même de la mise en état complète du bassin.

M. de Clerville et de la Feuille restaient à Cette pour suivre et faire
exécuter les plans du port; Riquet pouvait donc s'absenter sans crainte.

Depuis quelques jours, Riquet se sentait souffrant, mal à l'aise;
de nombreux cas de fièvres paludéennes s'étaient déclarés parmi les
travailleurs, qui, tout le jour, sous un soleil torride, remuaient
cette terre autour d'un étang d'où sortait au coucher du soleil, une
buée chaude, lourde, enveloppante et énervante. Riquet lui-même avait
eu quelques accès légers de fièvre; il voulut cependant se mettre en
route malgré tout.

L'été était brûlant; partout la sécheresse la plus épouvantable, les
sources taries, et les paysans obligés souvent de faire de longues
lieues pour trouver de quoi désaltérer eux et leurs bêtes de somme.

Les chemins étaient rendus impraticables par une poussière blanche
aveuglante qui s'élevait en tourbillons sous l'action du vent du
midi, enveloppait les voyageurs et leurs chevaux d'un nuage épais, et
suffoquait bêtes et gens, sans qu'il fût possible de s'en garantir.
Riquet souffrit beaucoup durant ce voyage; il eut, dans le trajet,
deux atteintes de fièvre assez fortes pour l'obliger à descendre de sa
monture et à passer, couché, inerte, au pied d'un arbre, tout le temps
des accès. Aussi arriva-t-il brisé à Bonrepos où sa famille venait de
rentrer.

A peine y fut-il, qu'il s'enquit avec anxiété, fit venir Roux et
Andréossy.

—Eh bien, le canal? l'eau y entre-t-elle bien? les robinets
fonctionnent? le bassin s'emplit? demanda-t-il fiévreusement.

—Le canal est bien, lui répondirent les deux ingénieurs; nous l'avons
reconnu à sec, les robinets s'ouvrent facilement; mais il n'y a pas
d'eau dans le canal, parce que le bassin n'en a pas, pas plus que la
rivière du Sor qui doit lui en fournir directement, pas plus que les
rigoles.

La sécheresse est exceptionnelle, il faut attendre maintenant, pour
emplir le bassin, les pluies d'automne.

—Pas d'eau! pas d'eau! s'écria Riquet, attendre les pluies! Impossible!
ne sentez-vous pas que cette attente est désastreuse pour moi, ne
sentez-vous pas que les calomniateurs et les méchants vont avoir beau
jeu pour écrire au ministre, me railler et me perdre.

Il continuait, se promenant à grands pas dans son cabinet.

—Jamais, depuis de longues années, les gens du pays affirment n'avoir
vu semblable sécheresse, monsieur, dit Andréossy. Les eaux du Lampy,
si abondantes toujours et parfois terribles, même en été, ont cessé de
couler; sa source est tarie.

—Pas d'eau! répétait toujours Riquet.

—M. de Colbert est trop juste, monsieur, continua le jeune ingénieur,
pour ne pas démêler la vérité, si les calomniateurs osaient vous
attaquer. Vous n'avez rien à craindre et...

—Je ne crains rien, ni personne, monsieur, s'écria Riquet; je ne
voudrais pas fournir d'armes aux méchants, voilà tout.

S'apercevant alors qu'Andréossy confus baissait la tête, croyant que
les vives paroles de Riquet s'adressaient à lui et lui reprochaient son
action: il reprit plus doucement.

—Je sais, messieurs, que je n'ai pas à me défendre en ce pays; mais
qui sait ce que diront ceux qui ne peuvent pas juger de près de cette
sécheresse terrible que nous subissons. Ils diront que mon bassin
est mal construit, qu'il ne retient pas l'eau, que mes robinets ne
s'ouvrent pas; que sais-je ce qu'ils inventeront?

Je suis persuadé que la calomnie qui s'attaquera à mon œuvre tombera
d'elle-même devant sa grandeur; mais je crois néanmoins que voici une
calamité qui peut prêter à la malveillance des armes puissantes. Ne
pouvons-nous combattre ce fléau?

[Illustration: DIGUE DU RÉSERVOIR DE SAINT-FERRÉOL.]

—Et comment serait-ce possible? firent ensemble les deux ingénieurs.

—N'importe, je veux aller moi-même aux sources, voir ce que nous
pouvons faire, s'écria Riquet.

Alors, sans vouloir rien entendre, il décida son excursion dans la
montagne, fit seller des chevaux et partit une heure après, accompagné
par Pierre, Andréossy et suivi de quelques valets.

Il était excité, nerveux, fort pâle, les yeux creux, les dents serrées,
il ne parlait pas. Il tourmentait la bride de son cheval et le poussait
en avant comme s'il avait hâte d'arriver.

Andréossy, Pierre le regardaient d'un air surpris et inquiet.

—Bien sûr, M. Riquet a quelque chose, murmurait Pierre, ce n'est plus
le même homme.

Quand on atteignit, après une longue course, les premières rampes de la
montagne et qu'on entra sous bois, Riquet sentit un long frisson.

—J'ai froid, dit-il à Pierre, prête-moi ton manteau.

Et Pierre qui marchait à son côté, son manteau de laine sur l'épaule,
le lui tendit.

On continua de gravir.

—Pas d'eau! pas d'eau! disait Riquet entre ses dents serrées.

Tout à coup on le vit étendre les mains devant lui comme s'il se
croyait devant un abîme, et se renverser violemment en arrière.

Andréossy et Pierre se précipitèrent à ses côtés et n'eurent que juste
le temps de le soutenir au moment où il s'affaissa inerte entre leurs
bras.

—Mon Dieu! mon maître! cria Pierre éperdu.

Avec mille précautions, ils le descendirent de cheval, et l'étendirent
sur l'herbe; Andréossy vivement ouvrit sur sa poitrine son justaucorps
et défit sa cravate.

—Est-il mort? demanda Andréossy anxieux.

—Il vit! grâce à Dieu, répondit Pierre, qui touchait le cœur, ce n'est
qu'un évanouissement.

—La fatigue de ce long voyage, peut-être? dit l'ingénieur.

—Cette fièvre de marais plutôt, reprit Pierre, tâtant le pouls de
Riquet qui battait à grands coups irréguliers. Il en a eu déjà
plusieurs accès.

—Il faut le transporter de suite à Bonrepos. Allons, commanda Andréossy
aux laquais, coupez les branches les plus flexibles avec leurs
feuilles, puis avec de jeunes arbres nous ferons un brancard.

Les valets confectionnèrent tant bien que mal, aidés par Pierre, une
espèce de lit de feuillages sur lequel on étendit Riquet toujours sans
connaissance, enveloppé dans le manteau de Pierre; et la petite troupe
redescendit la rampe.

Les valets portaient leur maître.

Andréossy ainsi que Pierre le soutenaient sur les côtés.

—Ne vaudrait-il pas mieux nous arrêter ici? demanda le jeune
ingénieur, lorsqu'ils atteignirent les premières maisons de
Mont-Ferrand.

—Non, non! s'écria Pierre, nous n'aurions ici rien de ce qui serait
nécessaire à un malade.

Cet accès me paraît grave; il peut être le prélude d'une maladie; je
vais courir à Revel, chercher le médecin. Vous monsieur, poursuivez
votre route jusqu'à Bonrepos.

Andréossy envoya prévenir au château le laquais qui ramenait les
chevaux et le triste cortège continua sa marche.

Riquet ne reprit ses sens que sous l'effet des dérivatifs à la mode
de ce temps là. On lui baigna les tempes avec de l'eau de la reine de
Hongrie, Mme Riquet désolée lui faisait respirer de la poudre de corne
de cerf; enfin il ouvrit les yeux, mais il ne reconnut personne et
retomba bientôt dans une prostration qui n'était pas un évanouissement
et dont rien ne pouvait le tirer.

Pierre arriva enfin avec le médecin qui hocha la tête sous son immense
perruque noire et s'empressa de saigner Riquet au pied, selon l'usage
du XVIIe siècle, usage qui s'appliquait généralement à toutes les
maladies, que ce fût la fièvre ou une fluxion de poitrine, une chute ou
un coup d'épée, dont souffrît le patient.

Les médecins d'alors étaient d'avis que saigner et surtout au pied ne
pouvait, en tous cas, que soulager.

Les réactifs énergiques tirèrent Riquet de sa prostration; mais un
délire violent s'empara de ses sens et ne le quitta plus durant un
mois, le laissant entre la vie et la mort, criant, se débattant; une
idée fixe semblait revenir sans cesse à travers l'incohérence de ses
pensées.

—Il faut de l'eau! criait-il, de la pluie! de la pluie! mon bassin est
à sec, je veux de l'eau.

Sa robuste constitution le soutenait et l'empêchait de succomber sous
le mal et la fièvre ardente qui le minaient.

Mme Riquet, dès le début de cette terrible maladie, avait envoyé un
exprès à son fils aîné, Jean-Mathias, le conseiller au parlement, qui
était accouru avec sa femme et ses enfants, et, tous réunis autour
de ce lit, désespérés, attendant une issue funeste qui paraissait
inévitable, ils sentaient que cette vie qui allait s'éteindre emportait
avec elle la fortune et la gloire que cet homme de génie devait leur
conquérir.

Depuis quelques jours le médecin, qui ne quittait pas son malade,
trouvait qu'il se calmait, la fièvre diminuait, le délire cédait
parfois pendant quelques heures; alors Riquet regardait autour de lui
languissamment et demandait d'une voix à peine distincte:

—Pleut-il? oh de l'eau! qu'il pleuve!

Qu'il fût agité par le délire ou que son esprit fût plus calme,
toujours cette idée fixe l'obsédait.

—Ah! s'il pouvait pleuvoir! s'écria le médecin, si nous pouvions agir
sur son imagination, s'il pouvait croire qu'il pleut, murmura-t-il,
nous le sauverions.

Mademoiselle Marie de Riquet, était seule en ce moment avec Pierre
auprès du lit de son père. La même pensée les frappa en même temps, ils
se regardèrent.

—Il faut qu'il pleuve, dit Pierre.

Mademoiselle Riquet s'élança vers le médecin.

—S'il pouvait croire qu'il pleut, dit-elle tout bas, haletante, vous
croyez qu'il serait sauvé?

—Oui, mademoiselle, je le crois,—et examinant Riquet qui était retombé
affaissé sur ses oreillers, les yeux à demi clos, perdu dans sa
rêverie délirante.—L'imagination souffre surtout en ce moment, s'il
voyait la pluie tomber, je réponds de sa vie; mais hélas! regardez,
mademoiselle,—et il lui montra du doigt le ciel bleu, implacablement
bleu, depuis deux mois.

Marie ne répondit pas au médecin.

—Pierre, appela-t-elle, et tout bas, lui parlant avec animation, elle
sembla expliquer quelque chose.

—Cela se peut, n'est-ce pas? dit-elle en finissant.

—Si cela ne se peut pas, ça se fera tout de même, répondit Pierre en
s'élançant dehors.

Alors mademoiselle Marie, aidée par le médecin qui ne comprenait rien à
cette fantaisie, fit rouler le lit de son père vers la fenêtre qu'elle
entrouvrit, elle tira les rideaux de manière à cacher une partie du
ciel, tout en laissant un léger écartement entre eux afin que son père
pût voir au dehors.

Elle attendit anxieuse, sortant à chaque instant sur le balcon; sa
mère, sa sœur entrèrent.

—Parlez à papa, leur dit-elle, empêchez qu'il ne s'endorme; vous,
monsieur, soulevez-le un peu sur son lit.

—Mais, ma fille, pourquoi cela? dit Mme Riquet.

Cette somnolence est bonne, au contraire, dit le médecin.

Il ne put continuer ce qu'il allait dire:

Tout à coup, comme si une trombe se fût abattue sur la maison, une
colonne d'eau dégringola du toit avec un bruit de cascade jusque sur le
balcon, et éclaboussa même la chambre.

—Ah, comme il pleut! s'écria Marie. Elle s'élança vers le lit de son
père, s'agenouilla, lui prit la tête, le força à se tourner vers le
balcon.

—Voyez donc, mon papa, disait-elle, voyez donc!

L'eau tombait toujours à grand fracas.

—Qu'est ceci? s'écria Mme Riquet; mais il ne...

Le médecin avait compris.

—Chut! madame, dit-il tout bas; si votre mari croit qu'il pleut il est
sauvé.

—Papa, regardez donc comme il pleut! disait Marie.

—Ah! comme il pleut, répétaient Mme Riquet et sa seconde fille.

Riquet parut comprendre ce qui se disait: il se souleva péniblement,
regarda l'eau qui tombait toujours à grands flots du toit sur le
balcon, ses traits se détendirent comme si cette eau eut apporté un peu
de fraîcheur à son front brûlant, un sourire vague se dessina sur ses
lèvres sèches.

—Un orage! de l'eau enfin! murmura-t-il. Comme cela me fait du bien.

Et accoudé, il regarda avidement cette eau qui semblait le faire
renaître.

Elle descendit ainsi longtemps; à la fin Riquet, lassé mais rafraîchi,
s'endormit d'un sommeil paisible.

—Mademoiselle, déclara le médecin, après avoir tâté le bras de Riquet
et considéré attentivement sa physionomie reposée, une détente s'est
opérée, le pouls est calme, il est sauvé!

—Dieu soit loué! répondit Marie avec ferveur. Fermez la fenêtre,
monsieur. Maintenant expliquez ce qui vient de se passer à maman qui
nous regarde avec des yeux agrandis par l'étonnement, continua la jeune
fille riant de joie. Et dans un envolement, elle sortit disant:—Moi je
vais relever ce brave Pierre de son rôle de cataracte.

Pierre, sur l'ordre de Marie, avait mis à la chaîne tous les valets,
les uns tirant de l'eau au puits, les autres se passant les seaux de
mains en mains à travers l'escalier et les lui tendant par les lucarnes
des mansardes, pendant que, juché sur le toit, il versait sur les
ardoises cette eau bienfaisante qui se précipitait, jaillissant sur le
balcon, et procurait ainsi à son maître l'illusion de cette pluie que,
dans son délire, il appelait avec anxiété.

Une idée ingénieuse venait de sauver Riquet.



CHAPITRE DIX-SEPTIÈME


La convalescence de Riquet fut longue; l'impatience qu'il avait de
surveiller ses travaux et l'immense comptabilité qui en ressortait
empêchaient par une trop grande tension du système nerveux, ses forces
de renaître.

Un jour que, malgré l'avis du médecin, il s'était fait apporter, auprès
du fauteuil où le clouait sa faiblesse, ses papiers et ses comptes, son
fils Jean-Mathias entra dans sa chambre et le voyant pâle, la sueur
au front, il se permit de lui dire qu'il avait grand tort de ne pas
vouloir écouter son médecin, qu'il retardait ainsi une guérison si
ardemment attendue.

—Il faut que je fasse réponse à tout ceci, dit Riquet lui montrant
une nombreuse correspondance à ses côtés. Depuis ma maladie tous les
travaux languissent, rien ne se fait à mon gré, et personne ne pouvant
prendre une décision, rien ne se termine.

—Ne puis-je vous aider, mon père? demanda le conseiller. Voyez la
fatigue vous accable, et ces deux heures de travail vous ont brisé.

—Ah! comme je vieillis, fit Riquet, si je n'allais pas pouvoir achever
mon œuvre, continua-t-il avec une tristesse navrante.

—Ne parlez pas ainsi, mon père, s'écria Jean-Mathias, vous êtes jeune
encore, vous reprendrez vos forces, et votre vigueur d'il y a quelques
mois.

—Ce serait bien cruel, vraiment, dit Riquet, absorbé dans son idée,
sans répondre à son fils, si je ne voyais pas mon œuvre achevée: non,
c'est impossible! qui s'en chargerait, si je n'étais plus là? fit-il
avec véhémence.

Tout à coup il releva la tête, une espérance joyeuse animait ses traits
qui prirent une expression de résolution.

—Si je ne suis plus là, murmura-t-il, mon œuvre sera achevée, malgré
tout.

Il enveloppa son fils d'un long regard.

—Tu m'offrais ton concours tout à l'heure, Mathias, lui dit-il.

—Oui, monsieur, je suis prêt à vous servir, à vous aider, à vous
épargner la fatigue, si je le puis.

—J'accepte ton offre, mon cher fils. Mais je ne te demande pas ton aide
temporaire, je veux t'associer à mon œuvre.

Le veux-tu?

N'est-ce pas beaucoup te demander, que de t'éloigner de Toulouse et de
fonctions au parlement qui te plaisent. Vois-tu, Mathias, cette maladie
m'a abattu, elle peut se reproduire. Il faut que, moi mort, mon œuvre
ne périsse pas avec moi: et, si je ne suis plus là, il faut qu'un
Riquet achève ce qu'a commencé un Riquet.

—Je vous comprends, mon père, je suis à vos ordres. Dieu vous laissera
à nous de longues années encore, je l'espère; mais si mon concours vous
peut être utile dès à présent disposez de moi, mon père, me voici.

—Merci, Mathias, fit Riquet, en serrant la main de son fils;
assieds-toi là et dépouillons vite ensemble cette volumineuse
correspondance.

Parmi cette correspondance se trouvait une lettre de Colbert trop
flatteuse pour l'auteur du canal pour que je ne la transcrive pas ici.

                              30 novembre 1672.

     «Monsieur,

     «L'amitié que j'ai pour vous, et les services que vous rendez au
     roi et à l'État, dans la plupart des soins que vous prenez, et
     l'application toute entière que vous donnez au grand travail du
     canal m'avait donné beaucoup de douleur du mauvais état auquel
     votre maladie vous avait réduit; mais j'en ai été bien soulagé
     par les lettres que je viens de recevoir de votre fils du 23 de
     ce mois, qui m'apprennent que vous êtes entièrement hors de péril
     et qu'il n'est plus question que de vous rétablir et de reprendre
     des forces qui vous sont nécessaires pour achever une si grande
     entreprise que celle où votre zèle pour le service du roi vous a
     fait engager; et quoique cette nouvelle m'ait donné beaucoup de
     joie, je ne laisserai pas d'être en inquiétude jusqu'à ce que je
     reçoive de votre main des assurances de votre bonne santé.


     »Ne pensez qu'à la rétablir, et soyez bien persuadé de mon amitié
     et de l'envie que j'ai de vous procurer à vous et à votre famille
     des avantages proportionnés à la grandeur de votre entreprise.

                              »Je suis tout à vous.

                                                             «COLBERT.»

Jean-Mathias Riquet de Bonrepos vendit sa charge au parlement et, dès
ce jour, fut associé à son père dans sa grande entreprise.

Quand Riquet fut en état de sortir, il voulut de suite visiter les
travaux du canal, poursuivis durant son séjour à Cette et pendant sa
maladie.

Il emmena Jean-Mathias avec lui pour l'initier aux mille détails d'une
œuvre si multiple dans son unité, détails que la vue lui ferait bien
mieux comprendre que toutes les descriptions.

Ils suivirent le canal de l'endroit où la petite rivière de Fresquel,
qui descend des hauteurs de Naurouze, se jette dans l'Aude; là on avait
construit un superbe pont aqueduc.

En-dessous, coulait la rivière, sur le pont passaient le canal, et une
route qui va de Carcassonne à Castres.

Il était à trois arches, avait vingt-cinq toises de long, et se
trouvait à cinquante-deux toises et demie au-dessus du niveau de la
mer[10].

[Illustration: PONT CANAL DU FRESQUEL.]

Rien n'était plus pittoresque pour les cavaliers et les piétons que de
suivre cette route aérienne sur le pont, côtoyant les grandes barques,
et, en se penchant; d'apercevoir le Fresquel qui roulait ses eaux gaies
et frémissantes dans le ravin.

Riquet et son fils allèrent ainsi, inspectant les travaux, suivant le
lit du canal qui longe toujours l'Aude jusqu'au-dessous d'Argens où
commence la grande retenue de Fonseranne de vingt-sept mille deux cent
soixante toises de longueur.

Les travailleurs très nombreux en cet endroit les arrêtèrent longtemps.

Riquet était fort perplexe; il avait là, en face de son canal, la
montagne d'Anserunne, dont la rivière, l'Aude, se détourne presque à
angle droit pour aller se jeter dans l'étang de Vendres.

En faisant passer son canal à Nissan, il évitait le passage de la
montagne, et la différence énorme de niveau qu'il trouvait, arrivé
sur l'autre versant. Mais il était né à Béziers, il avait promis à
ses concitoyens de faire passer le canal au milieu de leur ville; et
d'ailleurs il ignorait les obstacles terribles qu'il allait rencontrer
dans cette percée de la montagne. Il décida donc de s'en tenir, malgré
les avis d'Andréossy et du chevalier de Clerville, à ses premiers
plans, et que le canal quitterait l'Aude, passerait au travers
d'Anserunne pour aller rejoindre la rivière d'Orb et Béziers.

D'un autre côté, les difficultés d'argent augmentaient encore chaque
jour; le port de Cette engloutissait des sommes énormes, et comme
Riquet voulait son œuvre parfaite, il n'hésitait jamais à doubler une
dépense de son devis, lorsqu'elle devait donner à son canal plus de
solidité et de beauté.

Au premier août 1673, la ferme des Gabelles redevait au trésor quatre
cent mille livres. Cette violation nouvelle de leurs conventions irrita
profondément Colbert, qui, de loin, ne pouvait se rendre compte des
dépenses et des augmentations nécessaires.

Ses dispositions déjà changées devinrent, à partir de ce moment, tout à
fait hostiles au créateur du canal.

Dans un mémoire fort dur, le ministre dénonça au roi le crédit, et
proposa d'en exiger immédiatement le remboursement.

Vainement Riquet lui écrivit:

«Qu'il aurait pu, exécutant strictement le devis, dépenser beaucoup
moins, que telle eût été la conduite d'un entrepreneur ordinaire, mais
qu'il avait préféré doubler sa dépense, pour donner à son œuvre une
plus grande solidité.»

Colbert ne voulut pas entendre ses raisons et à chaque courrier,
l'intendant de la province et M. de la Feuille recevaient l'ordre de
surveiller de près les comptes de Riquet.

Plusieurs années se passèrent ainsi, au milieu de débats irritants
avec le ministre, et de difficultés de toutes sortes, sans cesse
renaissantes.

Riquet, qui avait recouvré complètement sa santé, avait repris avec
elle sa vaillance et sa persévérance: aussi luttait-il courageusement
contre les exigences un peu tracassières du ministre.

Il était infatigable, aidé par son fils pour la comptabilité énorme
auxquelles donnaient lieu les gabelles du Languedoc, il s'occupait à la
fois du canal devant la montagne dont on commençait la percée, et du
port de Cette qui s'achevait.

Colbert restait toujours malveillant et à cette malveillance venait
se joindre maintenant une défiance que rien ne justifiait, ni la
conduite antérieure de Riquet, ni sa vie actuelle, toute au travail et
à l'enthousiasme de son œuvre.

Cependant le ministre écrivait en 1678 à M. de la Feuille:

«Surveillez bien cet homme; il peut faire tort à l'État par son peu
d'économie, soit par des gratifications inconnues; vous devez donc
commencer à bien examiner _s'il a fait des ouvrages pour l'argent qu'il
a touché_.»

Riquet apprit l'accusation de Colbert, M. de la Feuille honteux la lui
fit connaître, et comme il disait à Riquet:

—Écrivez au ministre combien il se trompe sur votre compte.

—Je n'en ferai rien, s'écria Riquet indigné, s'il n'a pas su me juger,
tant pis pour lui.

Qu'il se défie, qu'il m'accuse! j'ai un témoin de mon honnêteté qui
parlera plus haut que tous les témoignages, c'est mon œuvre!

Et il ne voulut jamais se disculper d'une accusation qu'il regardait
comme trop odieuse. M. de la Feuille détruisit-il la grave accusation
portée contre Riquet? on ne sait; mais Colbert ne la renouvela plus.

On s'était résolu à percer la montagne dans un endroit où elle
paraissait le plus accessible, et d'où le canal rejoindrait, en ligne
directe, la rivière d'Orb qui descendait dans la vallée, sur le versant
opposé.

Riquet se trouva alors devant un obstacle qu'il n'avait pas prévu.

La montagne se prolongeait par mamelons dégradants jusqu'en vue de
Béziers et la vaste plaine qui l'entoure actuellement était couverte
alors par le grand étang de Montady. Riquet ne s'était pas aperçu que
cette montagne était en partie composée de tuf sablonneux. Or, à mesure
que l'on creusait la galerie sous laquelle devait passer le canal, tout
s'éboulait sous les pioches des travailleurs, et ce que l'on avait
ouvert la veille était enseveli dans le sable le lendemain.

Riquet, aidé par un ingénieur, Pascal de Nissan, cherchait à vaincre
cet obstacle qui paraissait insurmontable.

Pascal de Nissan fit faire des traverses en bois pour soutenir les
sables, mais rien ne tenait contre cette force immense. Les traverses
cassaient comme verre sous le poids des sables; et la montagne
menaçait, si on persistait dans cette résolution, de descendre dans
l'étang et de combler par surcroît la partie du canal qui venait s'y
amorcer et le traverser.

Le danger était terrible pour les ouvriers et presque tous finirent par
refuser le travail en cet endroit dangereux.

Les semaines, les mois se passaient, les ouvriers découragés,
attaquaient mollement avec mille précautions, et encore c'était à
grand peine que Pierre obtenait qu'ils revinssent au chantier. Ils
disaient que c'était folie; s'exposer sûrement à se faire ensevelir
sous cette montagne de sable. Ils cessèrent bientôt toutes tentatives
et déclarèrent que l'on ne traverserait jamais ce _mal-pas_ (mauvais
pas) nom qu'ils donnèrent à cet endroit et qu'il a conservé depuis.

Pascal de Nissan, Pierre, les supplièrent en vain de continuer les
travaux. Ils durent alors avertir Riquet de ce qui se passait, et le
conjurer de venir à Mal-pas.

On écrivit méchamment à Colbert:

«que la seconde partie du canal avait échoué parce qu'il avait la tête
dans une montagne de sable, et à ses côtés deux étangs de vingt-cinq
pieds plus bas que son niveau.»

Tout le pays répétait:

—Ah! M. Riquet ne passera jamais le Mal-pas!

Les gentilshommes des environs, les bourgeois de Narbonne, venaient là,
en partie, pour se moquer de Riquet et de son canal.

L'archevêque de Narbonne voulut aussi voir par lui-même cette terrible
percée de Mal-pas. Il vint avec ses secrétaires, écouta attentivement
les explications de Pascal de Nissan qui le prévint de l'arrivée
attendue de Riquet sur les lieux.

L'archevêque demanda à voir le tracé du tunnel qui lui parut impossible
à exécuter.

[Illustration: SOUTERRAIN DE MALPAS.]

—Que comptez-vous tenter encore? dit l'archevêque en hochant la tête,
serez-vous donc forcés de changer le parcours du canal?

—J'espère que non, répondit Pascal de Nissan; je crois que j'ai trouvé
enfin le moyen de soutenir les sables; si M. Riquet l'approuve, nous
pourrons essayer ce que j'ai imaginé.

—Voilà qui est bien chanceux, dit l'archevêque, et comme ses
secrétaires et les personnes de sa suite s'avançaient vers lui, riant
et se moquant de ce pauvre canal ensablé:—Je connais M. Riquet,
continua monseigneur de Narbonne, et son énergie indomptable: rira bien
qui rira le dernier.

—Mais monseigneur, dit un de ses secrétaires, nous avons gravi une
partie de la montagne, sûrement ces travaux souterrains ébranlent la
masse et produisent des éboulements successifs: il suffit de voir pour
s'en rendre compte.

Cet obstacle est non seulement difficile, il est invincible. N'est-ce
pas aussi l'avis de votre Grandeur?

L'archevêque assis en ce moment devant la tranchée, avait en face
de lui un énorme bloc de sable crayeux, nouvellement descendu de la
montagne.

—Prêtez-moi un couteau, dit-il à son entourage; il se leva, prit le
couteau qu'on lui tendait, et sans répondre, un fin sourire sur les
lèvres, il se mit à entailler le bloc.

Il gravait de larges lettres romanes.

On regardait sans comprendre.

Quand il eut fini, il découvrit ce qu'il venait d'écrire.

—Voici ma réponse, fit-il.

Une explosion de rire éclata de toutes parts, à ses côtés.

Il y avait gravé en langue romane _Ten bonriquet_.

Cette inscription pouvait avoir une double interprétation. Traduite en
français elle signifiait: Tiens bon Riquet, mène ton travail à bonne
fin.

C'était un encouragement.

En langue vulgaire, en patois, en deux mots, au lieu de trois, et en
changeant une lettre, elle devenait une insulte.

Le mot bourriquet signifiant un âne.

Autour de l'archevêque, on le prenait dans le mauvais sens, et l'on
riait.

Pascal de Nissan se mordait les lèvres sans rien dire.

—Allons, messieurs, il se fait tard, fit l'archevêque, toujours son
énigmatique sourire sur les lèvres, partons, et se tournant vers
l'ingénieur:

—Tous mes compliments à M. Riquet, dit-il, et tous mes encouragements.

Et l'archevêque et sa suite remontèrent dans les carosses qui les
avaient amenés.

Après le départ du prélat, les ouvriers vinrent voir avec curiosité ce
que l'archevêque avait écrit, qui avait tant égayé sa compagnie.

Personne ne savait lire.

On appela Pierre qui passait pour être un savant, très savant, comme
ils disaient.

Pierre déchiffra péniblement entre ses dents cette vieille écriture
ancienne des manuscrits.

Comment lisait-il? On ne savait ce qu'il lisait, mais il fronçait
terriblement les sourcils.

—Qu'y a-t-il donc là? monsieur, demanda-t-il à Pascal de Nissan qui
revenait; il me semble que je dois me tromper; bourriquet, mâchait-il
d'un air furieux.

—Je ne sais moi-même si c'est une figue ou un raisin que l'archevêque a
laissé là, répondit l'ingénieur.

En ce moment un chef d'atelier annonça l'arrivée de Riquet.

—On m'apprend que je manque d'une heure à peine la visite de
l'archevêque de Narbonne, leur dit Riquet, qu'ils rejoignirent à
l'instant où il descendait de cheval, je le regrette beaucoup, il a
laissé un écrit pour moi; où est-il?

—Par ma foi, monsieur Riquet, je pense que cet archevêque ne sait pas
ce qu'il dit; sauf le respect que je lui dois, s'il était encore là, je
le lui dirais à lui-même, fit Pierre en colère.

—Voyons ce billet qui te met si hors de toi, ami Pierre, dit Riquet,
donnez-le moi Pascal?

—Monseigneur de Narbonne écrit ses billets sur le sable dit Pierre, une
manière de pierre dans votre canal.

—Où est-ce? tu piques ma curiosité, Pierre, fit Riquet.

Pascal et Pierre le menèrent devant le bloc sur lequel se trouvait
l'inscription de l'archevêque.

—Tiens bon Riquet, lut-il à voix haute.

Voilà une sage parole et un bon conseil. Merci monseigneur, et il
ajouta, riant de bon cœur:—Ah vous écrivez aux gens en rébus, je m'en
vais vous répondre de même, monseigneur.

Alors il prit lui aussi un couteau traça sur le bloc en regard de
l'inscription épiscopale un seul mot: _mon_; puis se tournant vers
Pascal de Nissan:

—Savez-vous dessiner une oie? vous demanda-t-il.

—Je pense que je pourrai faire quelque chose qui y ressemble, répondit
l'ingénieur, qui se mit à graver une oie après le mot _mon_.

Quand ce fut fini, Riquet ajouta à la suite de l'oie les mots _fait
tout_; et traduisant tout haut son rébus pour la foule des ouvriers qui
les entouraient:

—Monnoie fait tout, dit-il gaiement.

Voici ma réponse, monseigneur de Narbonne.



CHAPITRE DIX-HUITIÈME


Riquet, dans sa réponse à l'archevêque de Narbonne, disait un mot qui
a souvent été répété depuis par un grand ingénieur perceur d'isthmes,
M. de Lesseps, qui a posé en maxime que tout travail est possible à
l'homme avec de l'argent.

Idée vieille, de notre temps, de deux siècles déjà, et qu'en cherchant
bien on trouverait plus vieille encore dans les traditions du passé.

Riquet arrivait avec de l'argent à Malpas.

Il fit dire par tous les chefs d'ateliers aux six mille ouvriers réunis
là qu'il doublait la paie, durant toute la percée de la montagne.

Les ouvriers séduits se remirent au travail.

Il eut de sérieux entretiens avec Pascal de Nissan, qui lui proposait
de plafonner avec de forts madriers à mesure que l'on perçait la voûte,
et de commencer la maçonnerie au fur et à mesure que l'on avançait.

L'idée parut bonne à Riquet qui l'adopta.

De sorte que les terrassiers, les charpentiers et les maçons, par
escouades nombreuses, se succédaient ou plutôt travaillaient ensemble
dans le même temps.

Riquet resta à Malpas, surveillant lui-même les travaux et animant les
travailleurs de sa présence et de sa parole.

Malgré cela, on avançait lentement; quelques mètres à peine étaient
percés au bout de trois jours.

Comme Riquet assistait à une pose de madriers, il vit accourir vers
lui, de toute la vitesse de leurs chevaux, deux cavaliers poudreux et
dont les montures à moitié fourbues attestaient la diligence que leurs
maîtres avaient faite pour venir jusqu'à Malpas.

—Jean-Mathias, s'écria Riquet, apercevant son fils aîné qui descendait
précipitamment de cheval, et dévisageant l'autre cavalier,—Pierre-Paul!
fit-il au comble de la surprise en reconnaissant son second fils, le
capitaine au régiment des gardes-françaises.

—Ah! mon cher fils, que je suis content de vous voir, lui dit Riquet,
en le serrant dans ses bras; mais pourquoi tous deux ces mines
attristées? Pourquoi ces habits poudreux? continua-t-il, remarquant
alors seulement le désordre de leur toilette. Qu'y a-t-il? Votre mère?
Vos sœurs?

—Elles sont bien, mon père, se hâta de répondre Mathias.

—Pardonnez-nous, monsieur, dit Pierre-Paul, de nous présenter devant
vous dans un tel désordre; mais j'arrive de Paris, où j'ai appris de
graves nouvelles, sans presque m'arrêter en route, tant j'avais hâte
de précéder le courrier du ministre qui portait une lettre au nouveau
gouverneur du Languedoc, M. Henri d'Aguesseau.

—De quelles nouvelles parlez-vous, mon fils? fit Riquet surpris.

Il conduisit ses fils dans la petite maison où il vivait à Malpas, et
une fois seul avec eux:

—Parlez, dit-il au plus jeune, je vous écoute, mon enfant.

—Je vous ai dit, mon père, que je tenais à précéder le courrier de M.
de Colbert; je savais par des amis à moi, employés chez le ministre,
que le gouverneur allait recevoir l'ordre de tout arrêter ici.

—Comment mon fils? s'écria Riquet, arrêter quoi?

—Vous allez voir, mon père, fit Jean-Mathias.

Le capitaine reprit sur un signe de son père:

—Aussitôt mon arrivée à Toulouse, j'allai faire visite au nouveau
gouverneur. Il venait de recevoir les dépêches qui vous concernent, je
le savais; après quelques paroles, apprenant que je venais vous voir,
et comme je lui demandais s'il ne pouvait me donner ses commissions
pour vous, il réfléchit, et me dit qu'il ne voyait aucun inconvénient à
ce que je me chargeasse de vous transmettre les ordres qu'il avait pour
vous.

Il me montra alors la lettre du ministre, qui en contenait une autre,
à lui envoyée de Toulouse, dénonçant votre travail comme une folie
insigne, parce que vous avez, en ce moment, la tête dans une montagne
de sable et à vos côtés des étangs à vingt-cinq pieds au-dessous de
votre niveau.

En conséquence, le ministre ordonne à M. d'Aguesseau de faire
suspendre tous les travaux du canal, de se rendre sur les lieux, à la
tête d'une commission qui seule aura le droit de décider si on peut
continuer l'œuvre.

M. d'Aguesseau m'a remis pour vous l'ordre de suspension jusqu'à son
arrivée, avec les commissaires choisis par lui.

Voici cet ordre, mon père.

—Donnez, Paul, fit Riquet.

Il lut attentivement, plia la missive, et impassible, tranquillement il
demanda:

—Quand doit arriver M. d'Aguesseau? le savez-vous, mes enfants?

—Il devait partir deux jours après moi, répondit Pierre-Paul; mais
comme il ne viendra pas avec la diligence que nous avons mise Mathias
et moi, il ne sera guère ici avant six à sept jours.

Riquet réfléchissait profondément, l'arc de ses sourcils tendu, un
éclair de résolution ardente et de volonté illuminait seul l'œil,
pendant que le visage demeurait calme.

Ses fils le contemplaient, anxieux de ce qu'il allait décider.

Cette nouvelle était terrible pour tous.

Si la commission déclarait que la percée était impossible, que la
continuation du canal était dangereuse dans ces conditions, on pouvait
vouloir obliger Riquet à changer son itinéraire, et qui sait, peut-être
pis encore. La commission pouvait décider que Riquet ne remplissait pas
les engagements de ses devis et tenter de le déposséder pour donner
l'entreprise de son œuvre à une créature des commissaires.

C'était alors la ruine complète, sans la compensation de la gloire,
pour une œuvre grande et utile.

Riquet s'était levé, son parti semblait pris.

—Non, mon œuvre ne peut être à la merci d'un homme, dit-il, avec calme;
s'il la juge mauvaise, je devrai la discontinuer, non c'est impossible!

Le moment est décisif, je joue plus que ma fortune, plus que ma vie, je
joue ma gloire; mais je gagnerai la partie, dit-il avec une résolution
inébranlable.

Il allait sortir.

—Qu'allez-vous faire, monsieur? demanda respectueusement Pierre-Paul.

—Livrer bataille, capitaine, répondit son père souriant, vous comprenez
cela, vous.

—Permettez que nous vous accompagnions, mon père, demanda Jean-Mathias.

—Venez mes fils, dit Riquet; et appuyé sur ses deux enfants il gagna la
montagne.

Il ordonna que l'on appelât en ce lieu tous les chefs d'ateliers,
les ouvriers les plus intelligents et les plus habiles dans chaque
corporation.

Quand ils furent tous réunis.

—Mes amis, leur dit-il avec énergie, savez-vous ce que l'on dit à Paris
et à Toulouse?

On dit que vous et moi, nous sommes des niais; moi de vous avoir
conduit en face d'une montagne de sable, et vous de n'avoir pas su la
traverser.

Savez-vous ce qu'on veut?

On veut que nous arrêtions notre travail.

Que cette œuvre, à laquelle vous coopérez depuis dix ans bientôt, ne
soit pas achevée.

Que la gloire, que le profit, que le bien-être du pays entier, qu'elle
doit nous apporter à tous, soient de vains mots sans résultat.

Le voulez-vous donc aussi?

—Non, non, crièrent toutes les voix.

—M. le gouverneur doit venir ici suspendre les travaux: prouvons-lui
que les méchants et les envieux se trompent en disant que nous avons
entrepris l'impossible. Mes amis, nous avons six jours pour percer
Mal-pas!

Un des chefs d'atelier se détacha du groupe des travailleurs.

—Monsieur Riquet, ça sera fait, n'est-ce pas vous autres? fit-il,
s'adressant à ses compagnons.

—Oui, oui, au travail! crièrent-ils tous. Vive notre canal!

Une expression de triomphe passa sur le visage de Riquet.

—Vive notre canal! répondit-il en agitant son chapeau.

Durant six jours, il régna une activité fiévreuse dans la montagne.
Jour et nuit on travaillait. Pierre était partout à la fois: mais sa
présence n'était point nécessaire pour encourager les ouvriers; c'était
avec entrain, avec gaieté, avec ardeur que les escouades se succédaient
dans la percée; et c'était accompagnées par les chansons, que les
charpentes se posaient et que les maçons cimentaient la voûte.

On ouvrait un passage de trois toises, quitte à l'élargir plus tard,
lorsque le gouverneur se serait convaincu par ses yeux que rien n'est
impossible à la volonté unie à la persévérance.

Les charpentiers établissaient d'abord un plafond soutenu par de
grosses poutres, reliées entre elles par de forts étriers de distance
en distance; puis les maçons construisaient une voûte en-dessous et
encastraient les poutres de support dans leur maçonnerie.

Riquet, ses fils, passaient leurs journées au milieu des travailleurs,
accueillis toujours par les cris de: Vive le canal! à bas Malpas!

Dans la journée du sixième jour, des hommes que Riquet avait postés sur
la route que devaient parcourir, pour arriver à Malpas, le gouverneur
et ses commissaires, se replièrent en annonçant que l'on apercevait au
loin une cavalcade nombreuse.

Une heure après à peine, Henri d'Aguesseau, gouverneur du Languedoc, et
la commission choisie par lui arrivaient à Malpas.

Riquet et ses fils allèrent les recevoir et leur souhaiter la bienvenue.

—Je vois, monsieur, dit le gouverneur en reconnaissant le capitaine de
Bonrepos à côté de son père, je vois que vous êtes informé du triste
sujet qui nous amène ici.

Je regrette, monsieur, d'être chargé d'une aussi pénible mission.

—Veuillez vous reposer un instant chez moi, messieurs, dit Riquet, sans
répondre directement au compliment de condoléances du gouverneur. Je
vous conduirai ensuite moi-même visiter l'ensemble des travaux.

Vous jugerez mieux, à loisir et reposés.

Il leur fit servir une collation magnifique.

—Ne parlons pas de ce mauvais pas, messieurs, dit-il, à quelques
membres de la commission qui lui demandaient des explications: voyez
d'abord; vous ferez vous-mêmes votre opinion.

Lorsqu'ils se levèrent de table, charmés de sa courtoisie, eux qui
venaient peut-être ruiner toutes ses espérances, Riquet se déclara prêt
à les accompagner jusqu'à Mal-pas.

Il les mena d'abord au canal, qu'il leur fit suivre jusqu'à une voûte
sous laquelle il entrait, et où son lit creusé, achevé, se continuait.

Partout, autour du canal, auprès de cette voûte, les ouvriers groupés,
silencieux, se levaient à l'approche du cortège et saluaient le
gouverneur.

—Des torches, commanda Riquet, lorsqu'ils furent tous devant la bouche
de la voûte.

Une escouade d'hommes porteurs de torches s'avança.

Ils s'échelonnèrent en avant et sur les côtés, et l'on pénétra dans le
souterrain.

Riquet, à la place d'honneur, en avant, auprès de M. d'Aguesseau.

On marcha ainsi durant une longueur de quatre-vingts toises.

La voûte, en forme de berceau, était en maçonnerie, et les larges
pierres unies et polies qui la composaient ressemblaient à un de ces
travaux si nombreux que nous ont laissés les Romains, dans la Gaule
narbonnaise.

Riquet ne parlait pas.

M. d'Aguessseau parut touché de ce mutisme qui pouvait venir d'un
chagrin profond.

—Combien je prends part, monsieur, lui dit-il, à ce malheur imprévu
qui arrête votre œuvre; mais ne désespérez pas encore, peut-être ces
messieurs vous laisseront-ils le droit de changer votre parcours.

Riquet s'inclina, toujours silencieux.

—Nous allons à Mal-pas, n'est-ce pas, monsieur? demanda M. d'Aguesseau,
un peu piqué de ce silence. Il ajouta avec impatience:

—Quel est donc ce souterrain? Je ne savais pas que nous dussions en
traverser un.

En ce moment le jour apparut soudain.

On arrivait en plein air.

Par la large baie de la voûte apparaissait un panorama splendide.

A perte de vue, s'étendait un pays immense qui descendait, en cascades
verdoyantes, de la hauteur jusqu'au fond de la vallée, coupée comme
d'une ceinture d'argent par la petite rivière d'Orb.

—Mais, monsieur, où nous conduisez-vous? demanda M. d'Aguesseau
surpris, où est Mal-pas?

—Vous venez de le traverser, monsieur, répondit Riquet, saluant en
souriant son interlocuteur.

Une immense acclamation des ouvriers, à l'autre bout de la percée,
apprit à M. d'Aguesseau qu'il ne rêvait pas.

La bataille était gagnée.

Riquet, vainqueur, n'eut plus qu'à recevoir les félicitations du
gouverneur et des commissaires, qui n'en pouvaient croire leurs yeux
et qui n'eurent qu'à rédiger un mémoire pour déclarer que la percée de
Mal-pas s'était accomplie en six jours, et que Riquet pouvait continuer
désormais le canal du Languedoc.



CHAPITRE DIX-NEUVIÈME


Après le triomphe de la percée de Malpas, Riquet reprit son œuvre sans
entraves; mais si le gouverneur et les commissaires rendirent entière
justice à l'immense effort accompli, ces éloges n'amenèrent pas dans
les coffres du créateur, l'argent nécessaire à l'achèvement de son
œuvre.

Riquet dut encore emprunter pour désintéresser le trésor, ce qui
fit monter à près de deux millions sa dette personnelle, grévant la
propriété du canal.

D'un autre côté, les difficultés du terrain ne se surmontaient qu'au
prix des plus grands efforts et des plus énormes dépenses.

Une fois hors de Mal-pas, le canal trouvait, sur le versant opposé, une
vallée profonde qu'il dominait de vingt-cinq mètres de haut.

Il fallait atteindre l'Orb, et Béziers.

Riquet fit construire, pour amener le lit du canal au niveau de la
rivière, huit sas accolés, qui de loin ressemblent à un gigantesque
escalier, l'escalier de Neptune.

Ces huit sas présentent une gigantesque masse de constructions de cent
cinquante-six toises (ou 312 mètres) de longueur, sur une hauteur de
vingt-cinq mètres.

Et c'est un spectacle magique que celui des huit vannes ouvertes à la
fois; les eaux alors se précipitent en cascade, du haut de la montagne,
battant les digues de leurs vagues écumantes, couvrant d'une poussière
diamantée toute la vallée depuis Fonserannes jusqu'au port de Béziers.

[Illustration: LES ÉCLUSES DE FONSERANNES.]

Ces écluses de Fonserannes en bonne voie, le port de Béziers commencé,
les plus grandes difficultés se trouvaient vaincues.

Le reste devait marcher sans peine; malgré ces certitudes de succès,
Riquet restait anxieux, une sourde inquiétude semblait avoir pris
possession de son esprit, l'obsédait, et ne le quittait plus.

Il pressait les ouvriers, aurait voulu tout voir achever comme par le
coup de baguette d'une fée; et alors Pierre lui représentait qu'il
demandait trop à la fois, que tout se fait à son temps, sans qu'il soit
besoin de le devancer.

—Eh! ami Pierre, répondait Riquet, tu oublies que j'ai soixante quinze
ans, et qu'il faut me presser, si je veux voir mon canal fonctionner.

—Bah! monsieur, nous vivrons cent ans, répondit le brave garçon,
s'identifiant tellement à son patron qu'il ne comprenait même plus
l'existence sans lui.

Riquet haussa les épaules à cette affirmation faite avec conviction.

—Si je pouvais aller deux ans encore! dit-il; et sur un geste de
Pierre, il reprit:

—Oh! tu ne reçois pas de lettres de M. de Colbert, toi!

La dureté du ministre avait froissé profondément Riquet, sans qu'il
voulût se l'avouer à lui même; il n'en parlait jamais, pas même à sa
famille; mais ces méfiances injurieuses lui retombaient sur le cœur, et
comme la goutte d'eau, qui, chaque jour frappant au même point, finit
par creuser le rocher, cette injustice minait lentement l'esprit et
le corps de l'homme qui avait sacrifié sans hésiter sa fortune, celle
de ses enfants, à ce qu'il croyait le bonheur de son pays et de ses
concitoyens.

Il réfléchissait souvent qu'il pouvait disparaître soudainement: et il
se demandait avec amertume s'il avait fait ce qu'il devait envers les
chères affections qui l'entouraient.

—J'ai tout donné, tout jeté à mon œuvre, pensait-il, ai-je bien agi?
Devais-je négliger les miens, pour des hommes qui seront ingrats, pour
un pays qui, peut-être, oubliera mon nom?

Une voix intérieure semblait lui répondre:—Oui, disait elle, oui, tu
as bien agi! c'est grand, c'est noble d'avoir mis le bien de la patrie
avant celui de la famille.

Non le pays n'oubliera pas! D'ailleurs, perds-tu la foi en ton œuvre?
Doutes-tu maintenant qu'elle ne te rende ce que tu lui as donné? Et
que t'importe l'ingratitude! Ne sais-tu pas que les hommes sont ainsi
faits, qu'il les faut combattre pour faire le bien malgré eux, et que,
si les contemporains ne savent pas comprendre un bienfait et en être
reconnaissants, la postérité est là, qui marche après eux, et qui,
toujours, rend justice au mérite et le glorifie.

Consolé, réconforté par cette voix, celle de sa conscience, Riquet
relevait la tête, et se remettait courageusement à son œuvre.

Il est bien malheureux, celui qui ne comprend plus le langage de
cette compagne fidèle de l'homme, celui qui ne sait plus suivre ses
inspirations, ou se consoler avec elle d'une injustice subie.

Un jour sa femme et ses filles le surprirent au milieu d'une de
ces méditations qui ressemblaient à un sommeil, tant elles étaient
profondes: elles s'assirent auprès de lui, se mirent à leur métier à
broder, sans qu'il parût les apercevoir.

—Qu'a donc notre père, se demandaient les jeunes filles? ne
trouvez-vous pas, maman, qu'il est bien préoccupé depuis quelque temps?

—Toujours son canal, dit Mme Riquet. Oh! quand il sera terminé,
celui là, quel bonheur! J'aurais à parler à votre père, à propos de
Mathias, mais je n'ose le déranger de sa rêverie. Il le faut cependant,
continua-t-elle.

Mme Riquet toussa doucement d'abord, accentua sa tousserie sans que son
mari parût même se douter qu'il y eût quelqu'un à ses côtés.

—Dirait-on pas qu'il dort? fit elle en riant.

—En tous cas, ce serait les yeux ouverts, madame, dit une jeune femme
qui entrait dans l'appartement.

Elle s'avança vers Riquet, lui fit une profonde révérence et lui dit:

—Oui, monsieur mon père, vous dormez les yeux ouverts, cela est
certain, ne prétendez pas le contraire, allez, vous dormez le mieux du
monde, je le sais bien.

Et d'une glissade, elle s'en fut avec un froufrou de jupe, à l'autre
bout du salon, chercher sa corbeille à parfiler.

—Que savez-vous si bien, Louise? demanda Riquet, tiré subitement de son
rêve par le bruit de la soie sur le parquet, et dont l'oreille avait
perçu les dernières paroles de la jeune femme.

Celle-ci s'arrêta toute confuse, tandis que les jeunes filles riaient.

—Ah! monsieur, pardon, dit elle, je ne sais rien du tout, mais j'aurais
gagé que vous dormiez les yeux ouverts.

—Persifleuse, lui dit Riquet en se levant et galamment lui présentant
un siège, vous aviez grand tort de railler votre beau-père, Louise;
justement il rêvait à vos enfants, ma petite bru.

—Et que disait votre rêverie, monsieur? interrogea sa femme.

—Elle disait que Mathias me semble contrarié, en savez-vous la cause,
Louise? demanda Riquet.

La femme du fils aîné tourna les yeux vers sa belle-mère, pour lui
demander son assentiment, et, sur un signe de Mme Riquet, elle
répondit:

—C'est, monsieur, que Mathias voulait acheter une charge de maistre des
requêtes, qui est à vendre en ce moment, et qu'il n'a pu le faire, le
prix en étant trop élevé. Cela l'a contrarié vivement, voilà tout.

Il y renoncera, puisque nous ne pouvons faire autrement, acheva la
jeune femme avec un soupir.

—Cela vous déplaît aussi, je le vois, Louise, dit Riquet. Attendez, ma
chère enfant; mon canal achevé, je dois une compensation à Jean-Mathias
pour sa charge au parlement vendue à cause de moi, et pour l'aide qu'il
me prête depuis sept ans.

Je vous promets de vous acheter cette charge qui vous tient tant au
cœur.

—Pourquoi ne l'achetez-vous pas de suite, monsieur? dit Mme Riquet
vivement. Qu'attendez-vous encore? Ne disiez-vous pas dernièrement que,
dans un an, votre canal serait terminé?

Avancez de quelque temps le bien que vous voulez faire à cette époque à
votre fils aîné, et achetez cette charge; l'occasion ne se représentera
plus peut-être, l'an prochain.

—Mais je ne sais si je dois distraire une somme aussi forte de mes
travaux, somme qui...

—Qui est à vous, monsieur, s'écria sa femme. Ne m'avez-vous pas dit
aussi que vous aviez dépassé vos devis de deux millions; c'est-à-dire
que vous avez jeté dans le canal deux millions de plus de votre
fortune. Deux millions dont l'État ne vous tiendra aucun compte.

N'avez-vous pas le droit de disposer d'une parcelle de ce qui vous
reste personnellement pour l'agrandissement de votre famille?

Mais, monsieur, c'est pousser trop loin le scrupule; il n'a pas sa
raison d'être.

—Je sais bien que je suis le maître, dit Riquet, de disposer de ma
fortune, mais vous verrez que cet achat sera jugé défavorablement.

—Qui osera blâmer un père, qui pense au bien de ses enfants!
D'ailleurs, depuis sept ans, votre fils n'est-il pas employé par vous,
n'a-t-il pas sacrifié sa position pour s'attacher à votre œuvre? Ne lui
devez-vous pas une compensation?

Eh bien! vous vous acquittez en une seule fois.

—Si cela vous convient, monsieur, dit Louise de Bonrepos, espérant
vaincre les derniers scrupules de son beau-père, ma dot viendra
s'ajouter à la somme dont vous voudrez bien disposer en notre faveur.

—Vous tenez donc beaucoup, Louise, à ce que Mathias soit maistre des
requêtes? Allons, je cède, j'achète cette charge; mais je veux seul en
fournir le prix, gardez votre bien, ma chère belle-fille.

—Que vous êtes bon, monsieur! s'écria la jeune femme qui vint toute
joyeuse se jeter dans les bras de son beau-père.

—Alors nous pourrons y joindre l'achat de cette terre aux environs
de Toulouse, qui apanagera mon mari du titre de baron des États,
ajouta-t-elle, n'est-ce pas, monsieur, vous le permettrez aussi?

—Faites ce qui vous plaira, répondit Riquet doucement; mais, ma fille,
votre nom n'avait pas besoin de ce titre.

Mme de Riquet, ses filles entourèrent le chef de famille, le comblant
de caresses, Riquet les leur rendit tendrement; mais il resta préoccupé.

—Je ne sais pourquoi, j'imagine, murmura-t-il, non pas que j'ai tort
de faire cet achat, mais que ceci me sera une cause de tracas et de
calomnies.

Quand son fils empressé et joyeux vint le remercier de sa libéralité,
Riquet s'abstint de toute remarque; à quoi bon gâter sa joie; mais
cette pensée amère, qui le poursuivait, lui revint plus fortement:—Ceci
sera le prétexte d'une calomnie. Et malgré lui, il regretta un peu
d'avoir cédé au vif désir de sa famille.

Les pressentiments de Riquet ne le trompaient pas. Cette charge de
maistre des requêtes valut à Mathias Riquet de Bonrepos, bon nombre de
jaloux et d'envieux.

Le titre de baron qu'il ajouta à son nom mit le comble à leur envie et
à leur rage.

On prévint Colbert.

On l'indisposa davantage contre Riquet, et ces deux achats
malencontreux et prématurés servirent de beau prétexte aux
calomniateurs.

On représentait au ministre que le créateur du canal, loin de se ruiner
dans son entreprise, ainsi qu'il le prétendait, y avait gagné des
sommes fabuleuses qu'il avait soustraites à l'État, qu'il menait, soit
à Toulouse, soit à Bonrepos, un train de prince du sang, et que, pour
mettre le comble à ses prodigalités, il venait d'acheter une charge
pour son fils, et de le faire baron des États par l'acquisition d'une
terre qui en conférait le titre.

On suppliait le ministre de mettre un frein à de tels scandales.

Colbert écrivit le 6 septembre 1679 à M. d'Aguesseau, à ce propos, une
lettre d'une dureté inouïe.

Il disait:

«L'air que _cet homme_ a pris de faire son fils maistre des requêtes,
d'acheter une terre pour être baron des États, et autres dépenses de
cette nature qui sont peut-être plus fondées sur sa vanité naturelle,
que sur des richesses réelles et solides, toutes ces choses n'ont
pas répandu dans le public l'opinion qu'il n'ait pas gagné dans ses
travaux, et ce sera assurément ces productions de sa vanité qui agiront
plus contre lui, dans cette affaire, que toute autre chose.»

M. d'Aguesseau prévint loyalement Riquet des calomnies dont il était
l'objet.

Il le défendait timidement auprès du terrible ministre.

«Parce que l'illustre vieillard a peut-être employé quelques sommes
trop fortes à l'établissement d'un de ses fils, ou ne saurait
méconnaître, disait le gouverneur du Languedoc, son dévouement et son
ardeur à l'achèvement du canal et du port de Cette.»

Mais non, tout était oublié, services immenses rendus au pays,
dévouement à une œuvre noble et utile!

Les méchants et les petits esprits semblaient triompher.

Et s'il fallait à Riquet du courage et une volonté forte pour vaincre
les obstacles que la nature lui opposait, il lui en fallait une plus
forte encore pour combattre les hommes, à qui, presque toujours, on ne
fait du bien que malgré eux.



*****
CHAPITRE VINGTIÈME


Riquet accourut de Cette, lorsqu'il apprit les nouvelles duretés de
M. de Colbert. Il se rendit chez M. d'Aguesseau qui, le voyant ému,
indigné, chercha à le réconforter.

—J'ai répondu pour vous comme il fallait, lui dit-il; soyez sans
inquiétude, monsieur. Votre honneur est sauf, tous les gens de bonne
foi sont persuadés que, loin d'avoir gagné sur l'État, vous avez perdu.

—J'ai aujourd'hui deux millions de dettes, voilà la vérité, monsieur,
s'écria Riquet. Ah! on peut dire que j'ai construit un canal pour m'y
noyer!

Mais se remettant de suite et surmontant cet instant de découragement,
il ajouta:

—Je ne dois pas me laisser aller à la tristesse, je triompherai de ces
dernières méchancetés, comme j'ai toujours vaincu par ma loyauté et ma
volonté.

Je vous remercie, monsieur, de l'appui bienveillant que vous voulez
bien me prêter, j'en suis digne, je vous l'assure, fit Riquet avec
noblesse.

M. d'Aguesseau l'assura de son concours et de son amitié.

—Je viens d'emprunter deux cent mille livres sur ma propriété, et avec
les trois cent mille livres que les États m'ont promis pour cette
année, je suis en mesure d'achever mon canal pour l'an prochain. Je
venais vous en avertir, reprit Riquet.

—Ne comptez plus sur ces trois cents mille livres, monsieur, dit le
gouverneur, les États refusent d'emprunter à nouveau pour vous.

—Eh quoi! une nouvelle entrave! les États refusent de tenir la parole
donnée. Ah! je vous en prie, veuillez parler en ma faveur, s'écria
Riquet alarmé, je suis perdu si je n'ai cette somme. J'y ai compté
absolument: je ne saurais m'en passer.

—Je parlerai aux États, je vous le promets, mais il y a encore cette
dette... et M. d'Aguesseau s'arrêta embarrassé, n'osant continuer.

—Qu'y a-t-il encore? apprenez-moi tout!

Il faut que je sache à quoi m'en tenir. Vous n'avez pas reçu l'ordre de
suspendre encore les travaux. Ce serait trop cruel, échouer au port au
moment où j'arrive, où j'aperçois le but, s'écria Riquet anxieux.

—Non, rassurez-vous, monsieur, ce n'est point un ordre du ministre. Le
trésorier général veut vous retirer les fonds qu'il vous a prêtés.

—Cette prétention est indigne, répondit Riquet; j'avais sa parole
qu'il attendrait l'achèvement du canal; je vais de ce pas la lui
rappeler, il ne pourra la nier.

Vous, monsieur, daignez intercéder pour mon œuvre auprès des États;
représentez-leur que c'est la prospérité du pays tout entier qu'ils
entravent par ce refus.

Je compte sur votre éloquence, votre bonté et votre puissance, acheva
Riquet en prenant congé du gouverneur.

Riquet courut chez le trésorier général qu'il trouva inflexible dans
sa résolution d'exiger le remboursement immédiat des sommes dues.
Alors, ne sachant à qui s'adresser, Riquet écrivit à M. de Colbert, lui
promettant l'ouverture du canal pour l'année suivante:

«Je fais ce qui m'est possible, disait Riquet, afin de trouver des gens
qui veuillent bien me prêter de l'argent pour me donner le moyen de
finir le canal dans ce qui reste de l'année courante.

»Mais je suis tellement endetté, que, jusqu'ici, personne n'a voulu le
faire; de sorte que je suis dans la nécessité d'avoir recours à vous,
et de vous faire connaître mes besoins; vous le verrez dans le mémoire
ci-inclus.

»J'ose me promettre que vous voudrez marquer votre volonté à côté de
chaque article, afin de me mettre en état de finir heureusement mon
entreprise du canal. C'est toute ma passion, et je me désespérerais si
je ne pouvais pas le faire.

»Le temps échappe, et quand il est une fois perdu, il ne se retrouve
jamais.»

Colbert, avec son grand sens, comprit les raisons que lui donnait
Riquet, et il ordonna au trésorier général de laisser les sommes
prêtées. Colbert recommandait à tous de publier la nouvelle de
l'achèvement du canal dans un an, d'inviter les marchands à en donner
avis dans les pays étrangers.

Il recommandait spécialement à Riquet d'envoyer de temps en temps des
articles sur le canal à l'abbé Renaudot[11] pour mettre dans sa gazette.

Monsieur d'Aguesseau tint religieusement la promesse qu'il avait faite
d'intercéder auprès des États du Languedoc. Il parla chaleureusement et
obtint les trois cent mille livres indispensables à Riquet.

Il lui apprit ce résultat dans une lettre charmante; et Riquet eut, en
la lisant, un sourire joyeux.

—Allons, dit-il, les honnêtes gens s'entendent toujours entre eux!

Il revint alors à ses travaux, l'esprit rasséréné sur la question
pécuniaire, mais le corps malade.

Cette dernière lutte l'avait brisé. Il éprouvait des douleurs au
cœur, qui le faisaient souffrir cruellement. Parfois il sentait le
sang envahir violemment les artères, il étouffait, il restait sans
haleine, les yeux voilés, attendant que les spasmes se dissipassent;
et ce n'était qu'avec un effort de volonté qu'il surmontait le mal
et s'occupait encore activement du canal dont il organisait alors le
fonctionnement.

[Illustration: FRAGMENT DU BAS-RELIEF DU PONT DU CANAL du MIDI, A
TOULOUSE.]

Le roi avait fixé pour tout le parcours le droit de péage à six deniers
par quintal et par lieue.

Riquet en régla toutes les parties, affectant telle somme par an au
dégrèvement des dettes, telle autre à l'entretien du canal et à son
nettoyage.

Il prit toutes les mesures nécessaires avec une sûreté de calcul si
grande, que le canal fonctionna, d'après ses arrangements, jusqu'en
1792, sans que personne de ses descendants eût rien à y changer.

Il ne se trompa que sur un point; ce fut sur les recettes qui
dépassèrent de beaucoup ses prévisions.

Riquet reçut, dans le courant de l'hiver 1680, deux demandes qui lui
firent grand plaisir.

Deux gentilshommes Languedociens, Gramont, baron de Lanta, et M. de
Lombrail, trésorier de France, sollicitèrent la main de ses deux filles.

M. de Lanta était en relation d'amitié, depuis quelques années, avec la
famille Riquet, et Henriette-Charlotte avait été distinguée par lui.

Quant à M. de Lombrail, il considérait comme un honneur d'entrer dans
la famille du créateur du canal du Languedoc.

Riquet leur manda de lui faire le plaisir de venir à Bonrepos, là, il
leur dit simplement:

—Vous savez, messieurs, que mes filles n'ont pas de dot: au moins quant
à présent. Il vous faudra attendre que mes dettes soient payées, et que
le canal rapporte pour que je puisse les doter.

—Je le savais, monsieur, répondit monsieur de Lanta, je sollicite
l'honneur de votre parenté, et la main de mademoiselle Henriette Riquet
de Bonrepos sans dot.

—Nous attendrons votre bon plaisir, monsieur, dit M. de Lombrail;
mademoiselle Marie de Bonrepos m'a prévenu en me permettant la démarche
que je tente aujourd'hui.

Riquet leur tendit les mains.

—Alors je n'ai plus qu'à donner mon consentement, dit-il souriant; ces
demoiselles me paraissent avoir arrangé fort bien leurs affaires.

Il fit prévenir sa femme et ses filles, et présenta à ces dernières
leurs fiancés.

—Eh bien? mon papa, dit Marie, tout bas, à son père, en prenant son
bras pour aller souper, tandis que son jeune fiancé offrait le sien à
sa mère; eh bien? vous voyez que mesdemoiselles Riquet se marieront
quoique sans dot! Vous faisiez injure à la noblesse française, en
doutant.

Son père lui pinça gaiement l'oreille.

—Et j'injuriais, sans le savoir, monsieur le baron de Lombrail,
n'est-ce pas? lui répondit-il en riant.

Riquet, durant l'été qui suivit le mariage de ses filles, se fatigua
outre mesure, ne consentant jamais à laisser son fils Mathias seul
chargé de toute la surveillance.

Ses douleurs et ses spasmes augmentèrent.

Pierre le surprit un jour presque évanoui, renversé dans un fauteuil,
pressant sa poitrine à deux mains.

—Ah! lui dit-il, haletant, suffoqué à demi. Ah! Pierre j'ai cru que
j'allais mourir.

Pierre effrayé parla de courir chercher un médecin. Riquet secoua la
tête.

—Non, dit-il, cela passera, cela passe déjà, vois! ne parle à personne
de l'état où tu m'as trouvé. Je me sens mieux, n'inquiète pas les
miens. Oh! j'irai bien encore jusqu'à l'achèvement de mon œuvre, fit
Riquet avec énergie.

Malgré la défense de son maître, Pierre fit part de ses craintes à
Mathias de Bonrepos qui s'alarma et manda des médecins de Toulouse.

Lorsque ceux-ci sortirent de leur consultation, ils avaient la mine
sombre, l'air soucieux, et ils ne cachèrent pas à Mme Riquet et à son
fils la gravité de la maladie de Riquet.

—Il faudrait immédiatement cesser tout travail, éviter la moindre
émotion, la plus petite préoccupation, dirent-ils; à ce prix, peut-être
monsieur Riquet pourra-t-il recouvrer la santé.

—Éviter tout travail, est-ce possible? s'écria madame Riquet. Mon mari
n'y consentira jamais.

—Nous suivrons vos instructions le mieux possible, dit Mathias, et les
médecins partirent, secouant leurs perruques, promettant de revenir
souvent, sans promettre en même temps une guérison prochaine.

Lorsque Mathias rentra dans la chambre de son père, il ne put lui
cacher ses appréhensions, ses traits trahissaient malgré lui ses
craintes et son chagrin.

Riquet s'aperçut de suite de cette altération, et les yeux rougis de sa
femme le convainquirent qu'il ne se trompait pas.

—Ces médecins me trouvent donc bien malade? leur demanda-t-il. Pourquoi
les avoir mandés? Vous voyez, vous voilà alarmés sans raison. Ne vous
inquiétez pas, ma mie, dit-il à sa femme; je suis vieux, c'est vrai,
usé par les chagrins que je viens de supporter; mais, avec l'aide de
Dieu et vos bons soins, je durerai encore un peu; il faut que j'aille
jusqu'à l'achèvement de mon œuvre: oh! cela, il le faut! Après, ma
vieille compagne de route, vous laisserez votre mari s'en aller se
reposer enfin de tout ce travail, acheva Riquet souriant, en serrant la
main de sa femme qui refoulait à grand peine son émotion.

—Où en sommes-nous, Mathias? demanda Riquet, et malgré sa femme, malgré
son fils, il se remit à travailler, prétendant que le travail seul
l'empêchait de souffrir.

A quelques jours de là, il fut repris de spasmes plus violents que
d'habitude, d'où il sortit abattu et sans forces. Il dut s'aliter.

Sur son lit, il s'occupait encore de son canal, mis au courant, jour
par jour, de l'état des travaux.

Enfin, quand il sentit le mal le plus fort, il éloigna de ses yeux ses
chers plans, et les tendant à son fils Mathias qui ne le quittait pas:

—Mon fils, lui dit-il, je vous en supplie, achevez mon œuvre
consciencieusement, c'est la fortune pour les vôtres, c'est la gloire
pour notre nom.

Nous y laissons notre bien, qu'importe! tout sera réparé une fois le
canal achevé; n'oubliez pas, Mathias, la recommandation de votre père
mourant.

—Mon père, répondit Mathias, comptez sur moi: le canal de Riquet sera
terminé dans les délais promis, je vous le jure.

Riquet espérait encore qu'il vaincrait la maladie, lorsqu'il comprit
que c'en était fait, et qu'elle était plus forte que son énergie. Il
eut alors un moment de révolte atroce contre la destinée.

Un instant, son courage l'abandonna.

La nuit, son fils et le fidèle Pierre, qui le veillaient, l'entendirent
se débattre.

—Quoi! je vais mourir, disait-il, tout est fini! je vais mourir! Je
n'aurai pas la suprême joie de voir acclamé par tous l'œuvre de ma vie
entière. Oh! c'est trop cruel!

Et un long sanglot vint à ses lèvres.

Mathias de Bonrepos et Pierre, émus, désolés, n'osèrent troubler sa
douleur.

Il sembla se calmer peu à peu.

—Qu'importe que je ne sois plus là; mes fils me remplaceront,
murmura-t-il, et se tournant vers Mathias, il ajouta doucement.

—Il faudra prévenir votre frère et vos sœurs, mon fils, je veux les
embrasser encore.

Il eut cette dernière et triste joie du père de famille, qui meurt aimé
et respecté des siens, de voir, réunis autour de son lit, sa femme et
ses enfants en pleurs.

Il leur montra d'un geste Pierre, accroupi à ses côtés, qui sanglotait
tout bas.

—Mes enfants, dit-il, je vous le donne, laissez vous aimer par lui,
comme il m'a aimé et servi.

Le cœur n'a point besoin de quartiers de noblesse.

Et posant sa main alourdie sur la tête de l'humble ami de sa vie de
luttes:

—Pierre, lui dit-il, ne pleure donc pas, tu verras notre canal, toi!

Puis il parut s'assoupir; tous, immobiles, respectaient ce sommeil qui
semblait le dernier: il se souleva tout-à-coup.

—Mathias, demanda-t-il, où en est le canal?

—Nous n'avons plus qu'une lieue juste, mon père, pour nous raccorder à
l'étang de Thau.

—Une lieue! murmura-t-il, une lieue!

Quelle déception de voir là, tout près, la terre promise et n'y pouvoir
entrer. Un sourire triste sur les lèvres, il ajouta:

—Une lieue! et je meurs!

Et se renversant en arrière, Riquet rendit le dernier soupir.

Ainsi s'éteignit cet homme de bien, cette volonté puissante, cette
énergie que rien n'abattait.

Il avait trois millions; ne pouvait-il vivre heureux, tranquille,
évitant les luttes, et jouissant en égoïste du luxe que devait lui
procurer une fortune considérable pour l'époque; non, il préféra
le bien de tous au sien propre, il travailla, lutta, vainquit les
obstacles de la nature et ceux, plus difficiles à surmonter, que lui
opposaient les hommes.

Il mourait pauvre, laissant deux millions de dettes; mais qu'importe
de mourir riche et comblé de biens; ce qui est beau, ce qui est grand,
c'est d'avoir été utile à sa patrie, c'est de laisser à ses enfants et
à son pays le souvenir d'une belle vie et d'une œuvre utile et noble.



*****
CHAPITRE VINGT ET UNIÈME


Riquet mourut le 1er octobre 1680.

Après tant de lettres cordiales échangées avec lui, Colbert, lorsqu'il
apprit ce malheur, écrivit à M. d'Aguesseau:

«La mort du sieur Riquet me donne un peu de crainte que nos travaux du
canal ne soyent retardés.»

Et il s'informait si le fils continuait l'œuvre.

Deux mots secs, sans un regret, tout est dit.

Le grand ministre, quelques années plus tard, devait sentir à son tour
ce que c'est que l'ingratitude.

Il en devait mourir.

Se souvint-il, en ce moment suprême où l'âme, presque dégagée de
ses liens terrestres, anime encore le corps qu'elle va quitter, se
souvint-il de sa lettre sèche à propos de la mort de Riquet? Qui le
sait?

En tous cas, n'est-elle pas vraie, cette parole du philosophe qui a dit:

«On souffre toujours ce que l'on fait souffrir aux autres.»

D'Aguesseau, lui, au contraire, rendant pleine justice à Riquet,
écrivait de lui:

«Il était de ces hommes en qui le génie tient la place de l'art.
Élevé pour la finance, sans avoir jamais eu la moindre teinture de
mathématiques, il n'avait pour tout instrument qu'un méchant compas de
fer, et ce fut avec aussi peu d'instruction et de secours que, conduit
seulement par un instinct naturel, il osa former le vaste projet d'unir
l'Océan à la Méditerranée.»

Il oubliait deux choses, M. d'Aguesseau, dans son appréciation
du créateur du canal du Languedoc, deux choses essentielles qui
avaient été les grandes qualités de Riquet: ce sont la volonté et la
persévérance.

Les plus beaux dons de l'esprit ne servent à rien, ou s'annihilent si
on n'y joint pas la volonté qui exécute ce qu'a conçu l'esprit, et la
persévérance qui aide à surmonter tous les obstacles.

Avec elles seules, on arrive à son but, quelqu'il soit dans la vie,
et le secret, pour réussir, c'est de vouloir fortement et avec
persévérance.

Un poète du temps, M. de Cassan, fit à Riquet une épitaphe qui se
terminait ainsi. Comparant Riquet à Moïse il disait:

«L'un mourut près d'entrer dans la terre promise, l'autre est mort sur
le point d'entrer dans son canal.»

Jean-Mathias de Bonrepos tint la parole qu'il avait donnée à son père
mourant.

[Illustration: ÉRECTION DE LA STATUE DE RIQUET A BÉZIERS.]

Six mois après, le canal était achevé.

Son frère cadet, Pierre-Paul, l'aida dans ces derniers travaux.

Riquet laissait deux millions de dettes; ses enfants durent aliéner
sept douzièmes de la propriété que le génie de leur père avait créée,
mais le succès de l'entreprise fut si grand qu'en 1724, ils l'avaient
rachetée complètement.

La dépense pour les travaux du canal, dont les trois quarts furent
payés par le roi et les États du Languedoc, et l'autre quart par
Riquet, montait à la somme de seize millions deux cent soixante
dix-neuf mille cinq cent huit livres, ce qui équivaudrait, à notre
époque, à trente-quatre millions.

Le 2 mai 1681, M. d'Aguesseau, M. de la Feuille, et le père Mourgues,
commissaire du roi, partis de Béziers, visitèrent, à sec, le canal
jusqu'à son embouchure dans la Garonne.

Ils le déclarèrent parfait, décidèrent que Riquet avait rempli tous ses
engagements, et donnèrent l'ordre d'y faire entrer l'eau.

Le 19 mai suivant eut lieu l'inauguration. Monseigneur d'Anglure,
archevêque de Toulouse, les évêques de la région prêtèrent leurs
concours à la pompe de la cérémonie. Des barques, en grand nombre,
chargées pour la foire de Beaucaire, attendaient l'ordre du départ.

Elles suivirent la galère où s'installèrent le gouverneur, M. de la
Feuille et les deux fils du créateur du canal. Alors aux acclamations
mille fois répétées de: gloire à Riquet, la flottille s'engagea dans le
canal qu'elle descendit en six jours jusqu'à Cette.

Partout sur la route l'affluence fût prodigieuse.

On ne se lassait pas d'admirer le spectacle qu'offrait une flottille
naviguant dans des lieux autrefois arides, où les habitants trouvaient
avec peine de l'eau pour leurs besoins journaliers.

Le canal mit en rapport les terres incultes qui l'entouraient, décupla
la valeur de celles déjà cultivées, porta vers les deux mers les
richesses de l'intérieur, et amena à l'intérieur les richesses de
l'étranger.

A peine le canal fut-il ouvert, que les marais, les bois et les autres
terrains vacants, qui couvraient une partie du Languedoc, furent
remplacés par les cultures les plus productives qui, en enrichissant
cette province, amenèrent l'abondance dans les contrées voisines.

Dans l'ordre des constructions utiles, le canal de Riquet doit être
considéré comme la merveille du siècle.

En 1684, la province du Languedoc voulut augmenter le nombre des
épanchoirs: le roi envoya Vauban pour visiter le canal; il y vint,
en 1686. Étonné de la grandeur de ce magnifique ouvrage, il s'écria
dans un moment d'enthousiasme «qu'il eût préféré la gloire d'en être
l'auteur, à tout ce qu'il avait.»

Ces paroles, toutes honorables qu'elles sont pour Riquet, le sont
moins que la décision de Vauban qui ne voulut indiquer pour le
perfectionnement du canal, que la continuation d'ouvrages semblables à
ceux que Riquet lui-même avait fait exécuter.

Selon les calculs de Dupont de Nemours[12] en 1797, le canal avait
augmenté de vingt millions le revenu des propriétés territoriales de
cette partie de la France, et produit au trésor public en taxes et
impôts divers, en un siècle, au moins cinq cents millions.

Toute cette prospérité, la France la devait à un seul homme.

A un homme dont un de ses descendants, M. le comte de Caraman a dit
excellemment:

«Étranger aux sciences qui forment un ingénieur habile, Riquet n'avait
pour lui que l'enthousiasme né d'une grande idée, le sens droit qui en
découvre toute la partie, une âme forte qu'aucun obstacle ne pouvait
décourager et un dévouement sans bornes aux intérêts de son pays.»

Belles paroles qui résument admirablement le caractère du créateur du
canal du Languedoc. Oui, il fut dévoué à son pays, oui, il sacrifia
sans réserve sa fortune à la prospérité de ses concitoyens; et nous
devons honorer, comme un des grands hommes de notre patrie, Pierre-Paul
Riquet.



NOTES:

[1] A 1368 pieds, ou 457 mètres.

[2] L'ancienne province du Languedoc comprenait tout le pays qui forme
aujourd'hui les départements de l'Ardèche, du Gard, de l'Hérault, de
l'Aude, de l'Ariège, du Tarn et de la Haute-Garonne.

[3] Voir correspondance de Colbert.

[4] L'abbé de Choisy, auteur des _Mémoires sur la cour et la politique
durant la jeunesse de Louis XIV_.

[5] Médecin célèbre par sa causticité. On a de lui plusieurs traités
savants.

[6] Cassini, astronome célèbre.

[7] Pierre, en patois Languedocien.

[8] 400 toises, soit 800 mètres; 30 toises, soit 60 mètres d'épaisseur
et 31 mètres de hauteur selon nos mesures actuelles.

[9] Il ne se trompait pas, Riquet, en affirmant qu'on règlerait ainsi
le débit des eaux; encore actuellement les mêmes robinets servent au
même usage, et, malgré les progrès de la science, les ingénieurs n'ont
rien trouvé de plus pratique et de plus commode.

[10] 50 mètres de long et 101 mètres 57 cent. au-dessus de la mer.

[11] Fondateur du premier journal paru en France.

[12] Écrivain économiste, ami de Turgot, député en 1789 aux
états-généraux, membre de l'Institut.



TABLE DES GRAVURES


                                                                 Pages.

  Portrait de Riquet                                                  4

  Vue de Béziers                                                     17

  Monument de Naurouze                                               33

  Portrait de Colbert                                                57

  Fragment d'une lettre de Riquet à Colbert                          70

  Plan du bassin de Naurouze                                         74

  Médailles frappées à l'occasion du percement du canal              89

  Pont du canal du midi à Toulouse                                   93

  Cérémonie de l'ouverture de la première écluse                    101

  Autographe de Riquet                                              112

  Carte du canal                                                    127

  Grand mur du réservoir du Lampy                                   163

  Digue du réservoir de Saint-Ferréol                               181

  Pont du canal de Fresquel                                         195

  Souterrain de Malpas                                              201

  Les écluses de Fonserannes                                        221

  Fragment du bas-relief du pont du canal du midi à Toulouse        235

  Érection de la statue de Riquet à Béziers                         245



TABLE DES MATIÈRES

 	                        PAGE
  CHAPITRE PREMIER                 7
  CHAPITRE DEUXIÈME               21
  CHAPITRE TROISIÈME              31
  CHAPITRE QUATRIÈME              41
  CHAPITRE CINQUIÈME              51
  CHAPITRE SIXIÈME	          65
  CHAPITRE SEPTIÈME	          73
  CHAPITRE HUITIÈME	          83
  CHAPITRE NEUVIÈME	          97
  CHAPITRE DIXIÈME	         111
  CHAPITRE ONZIÈME	         125
  CHAPITRE DOUZIÈME	         137
  CHAPITRE TREIZIÈME             143
  CHAPITRE QUATORZIÈME           151
  CHAPITRE QUINZIÈME             161
  CHAPITRE SEIZIÈME	         175
  CHAPITRE DIX-SEPTIÈME          191
  CHAPITRE DIX-HUITIÈME          209
  CHAPITRE DIX-NEUVIÈME          219
  CHAPITRE VINGTIÈME             231
  CHAPITRE VINGT ET UNIÈME       243
  TABLE DES GRAVURES             251



BOURLOTON.—Imprimeries réunies, B.



 ┌────────────────────────────────────────────────────────────────────┐
 │ Note de transcription:                                             │
 │                                                                    │
 │ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été       │
 │ corrigées.                                                         │
 │                                                                    │
 │ Les mots en italiques sont _soulignés_.                            │
 │                                                                    │
 │ La Table des Matières a été créée par le transcripteur.            │
 │                                                                    │
 │ Autre correction :                                                 │
 │  p. 17 : La légende est incomplète.  Elle est supposée être « Vue  │
 │  de Béziers. »                                                     │
 │                                                                    │
 │ Variante non corrigée: Malpas et Mal-pas.                          │
 └────────────────────────────────────────────────────────────────────┘





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Un grand français du XVIIme siècle : Pierre Paul Riquet et le canal du Midi" ***

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