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Title: Oeuvres complètes de Charles Péguy
Author: Péguy, Charles
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres complètes de Charles Péguy" ***

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                           ŒUVRES COMPLÈTES
                                  DE
                            CHARLES PÉGUY
                              1873-1914



                           ŒUVRES DE PROSE

                  LETTRE DU PROVINCIAL—DE LA GRIPPE
             ENTRE DEUX TRAINS—POUR MA MAISON—POUR MOI
          COMPTE RENDU DE MANDAT—LA CHANSON DU ROI DAGOBERT

                             INTRODUCTION
                                 PAR
                         ALEXANDRE MILLERAND

                        [Illustration: _nrf_]

                            ÉDITIONS DE LA
                       NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
                         35 ET 37, RUE MADAME
                                PARIS



                           ŒUVRES COMPLÈTES
                                  DE
                            CHARLES PÉGUY
                              1873-1914



                  ŒUVRES COMPLÈTES DE CHARLES PÉGUY

                           ŒUVRES DE PROSE


 TOME I _INTRODUCTION PAR ALEXANDRE MILLERAND_

 Lettre du Provincial. Réponse. Le Triomphe de la République.—Du
 second Provincial.—De la Grippe. Encore de la Grippe. Toujours de
 la Grippe.—Entre deux trains.—Pour maison (cité socialiste). Pour
 moi.—Compte rendu de mandat.—La Chanson du roi Dagobert. Suite de
 cette chanson.

TOME II _INTRODUCTION PAR MAURICE BARRÈS_

 De Jean Coste.—Les récentes œuvres de Zola.—Orléans vu de
 Montargis.—Zangwill.—Notre Patrie.—Courrier de Russie.—Les
 suppliants parallèles.—Louis de Gonzague.

TOME III _INTRODUCTION PAR HENRI BERGSON_

 De la situation faite à l'histoire et à la sociologie.—De la
 situation faite au parti intellectuel devant les accidents de la
 gloire temporelle.—A nos amis, à nos abonnés.—L'argent.

TOME IV _INTRODUCTION PAR ANDRÉ SUARÈS_

 Notre Jeunesse.—Victor Marie, comte Hugo.


                           ŒUVRES DE POÉSIE

TOME V Le Mystère de la Charité et de Jeanne d'Arc.—Le
Porche du Mystère de la seconde vertu.

TOME VI Le Mystère des Saints Innocents.—La tapisserie de
sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc.—La tapisserie de Notre-Dame.

TOME VII Ève.—Sonnets.


                           ŒUVRES POSTHUMES

TOME VIII Clio.

TOME IX Note conjointe sur Descartes (précédée de la note sur
M. Bergson).

TOME X Autres ouvrages et fragments inédits.


                        POLÉMIQUE ET DOSSIERS

TOME XI Texte et commentaires se rapportant à la gérance et
au rôle littéraire des Cahiers (préfaces).

TOME XII Texte et commentaires se rapportant au rôle
politique joué par les Cahiers (compte rendu de Congrès.—Affaire
Dreyfus, etc.).

TOME XIII Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet.—Langlois
tel qu'on le parle.—L'argent (suite).

TOME XIV Marcel. La première Jeanne d'Arc.

TOME XV Correspondance. Biographie et Histoire des Cahiers de
la Quinzaine, par _ÉMILE BOIVIN_ et _MARCEL PÉGUY_.

 [Illustration:

  EUG. PIROU. PHOT.       D. A. L. IMP.]



                           ŒUVRES COMPLÈTES
                                  DE
                            CHARLES PÉGUY
                              1873-1914
                           ŒUVRES DE PROSE

                  LETTRE DU PROVINCIAL—DE LA GRIPPE
             ENTRE DEUX TRAINS—POUR MA MAISON—POUR MOI
          COMPTE RENDU DE MANDAT—LA CHANSON DU ROI DAGOBERT

                             INTRODUCTION
                                 PAR
                         ALEXANDRE MILLERAND

                        [Illustration: _nrf_.]

                                PARIS
                            ÉDITIONS DE LA
                       NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
                         35 ET 37, RUE MADAME
                               MCMXVII


CETTE ÉDITION DÉFINITIVE DES ŒUVRES COMPLÈTES DE CHARLES PÉGUY EST
TIRÉE A DOUZE CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS PAR L'IMPRIMERIE PROTAT
FRÈRES SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA DE VOIRON AU
FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

EXEMPLAIRE Nº 751

TOUS DROITS DE REPRODUCTION, DE TRADUCTION ET D'ADAPTATION RÉSERVÉS
POUR TOUS PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE COPYRIGHT BY LA NOUVELLE REVUE
FRANÇAISE 1916



                             INTRODUCTION
                                 PAR
                         ALEXANDRE MILLERAND



INTRODUCTION


_Ma première rencontre avec Charles Péguy m'a laissé un souvenir
singulier. L'Affaire déroulait sa première phase. Les passions
bouillonnaient. De l'entretien rapide et heurté autour d'une table de
rédaction je n'ai gardé dans la mémoire et dans l'oreille que l'accent
agressif et colère de trois mots:

«Nous vous sommons, martelait Péguy, nous vous sommons...»

De quoi nous sommait-il, ce petit homme, tout jeune, l'air têtu,
les yeux brillant derrière le lorgnon, orateur et conducteur d'une
poignée d'étudiants, une escouade à peine, descendus derrière lui de
la Sorbonne à la rue Montmartre pour bousculer l'inertie de politiques
selon eux trop prudents?

Sans doute de nous engager plus à fond dans la bataille où peu à peu
allait être entraînée la France entière?

Quoi qu'il nous demandât, qu'il eût tort ou raison, sa conviction
était si ardente, une si vibrante énergie le remuait, il sortait si
évidemment du commun, que vingt ans ont passé sans l'effacer sur
l'impression première.

Elle s'est renouvelée aussi vive, aussi forte chaque fois que les
circonstances m'ont remis en présence du normalien d'antan.

Au fur et à mesure que j'ai davantage connu l'homme et mieux apprécié
son œuvre, l'inspiration qui l'animait, l'influence qu'elle était
capable d'exercer, mon admiration pour l'œuvre a grandi avec ma
sympathie pour l'homme.

J'apporte en hommage sur la tombe de Charles Péguy ce simple
témoignage.

                                  ⁂

«Je ne suis nullement l'intellectuel qui descend et condescend au
peuple. Je suis peuple.»

En ces termes d'une orgueilleuse modestie, Péguy situe exactement ses
origines d'où lui vinrent, pour une large part, son originalité et sa
force.

Les vignerons et les bûcherons que sont ses ancêtres avaient marqué
l'écrivain d'une empreinte indélébile.

Paysan, il l'était jusqu'aux moelles. Il en avait la solidité et
l'âpreté, la malice et la méfiance, voire l'allure.

Il s'en est fallu de peu, de bien peu, lui-même l'a conté quelque part
avec comme un tremblement rétrospectif, qu'il ne manquât sa voie et
ignorât à jamais les délices des humanités. De l'école primaire on
l'avait aiguillé vers l'école professionnelle quand un pédagogue de
sens et de cœur auquel Péguy en garda une infinie reconnaissance lui
ouvrit les portes du lycée de sa ville natale.

Il quitta Orléans pour aller à Sainte-Barbe et de là à l'École
normale. Il n'y passa point les trois années réglementaires. La
première terminée, il demanda un congé.

Péguy avait la hâte de l'action. Il possédait l'âme d'un chef, d'un
entraîneur d'hommes. Ses camarades, ses amis, sentaient son autorité,
l'acceptaient, la réclamaient.

Une anecdote exquise, qui se place dès sa première année de Normale,
éclaire à cru la physionomie de Péguy, révèle son tempérament, son
besoin d'agir et comme pour le satisfaire il sait concilier ce qui
eût semblé à d'autres inconciliable. Un de ses camarades l'a décidé à
devenir comme lui membre d'une Conférence de Saint-Vincent de Paul.
Il y est à peine entré qu'on le supplie d'en accepter la présidence.
Grave difficulté. Péguy qui n'a éprouvé aucun embarras à participer
aux travaux d'une association catholique n'est pas croyant et il ne
s'en cache pas. Or, à l'ouverture de chaque séance, le Président
doit réciter la prière à haute voix. Péguy de se récuser. Qu'à cela
ne tienne: il entrera en séance après que le vice-président l'aura
récitée à sa place.

Jusqu'au bout, Péguy sera l'homme de cette anecdote. Il écrira de la
mystique chrétienne avec le respect, l'enthousiasme du catholique le
plus docile. Mais il s'écarte des sacrements et il ne va pas à la
messe.

Il est républicain, socialiste dès la première heure. Mais personne
n'a déployé plus de franchise et de vigueur à fustiger les défauts et
les tares du parti socialiste et du régime républicain.

La règle de sa vie qui en fait la profonde unité il la formule aux
premières pages du premier des Cahiers: «Dire la vérité, toute
la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête,
ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste: voilà
ce que nous nous sommes proposé depuis plus de vingt mois et non pas
seulement pour les questions de doctrine et de méthode, mais aussi,
mais surtout pour l'action. Nous y avons à peu près réussi. Faut-il
que nous y renoncions?»

Non certes, jamais il ne consentira à y renoncer. Qu'il se soit
parfois trompé sur les hommes et sur les choses; que la passion même
avec laquelle il traitait des uns et des autres l'ait parfois induit
en erreur, c'est une autre affaire. Toujours sur tout et sur tous il a
dit, à ses risques et périls, ce qu'il tenait pour la vérité.

A vingt-cinq ans il a déjà édité deux livres où l'on le trouve tout
entier tel que nous le connaîtrons tout le long de sa vie, si courte
et si pleine._

Jeanne d'Arc, _sa première Jeanne d'Arc, si humaine, si attachante, si
pitoyable: «fini d'imprimer en décembre 1897.»_

Marcel, _ou l'utopie socialiste; entendez par là: une construction
purement idéale, élevée, sans aucune préoccupation du réel, sur des
bases empruntées aux théoriciens du socialisme: «fini d'imprimer en
juin 1898.»

Comme s'il eût prévu que son existence serait brève, il se presse. Son
mariage à vingt-quatre ans lui apporte une petite fortune que d'accord
avec sa nouvelle famille il place aussitôt, il engloutit serait plus
exact, dans la fondation d'une librairie. On lira le récit de cette
tentative malheureuse.

Elle fut comme le prologue de la création des_ Cahiers de la
Quinzaine. _Le volume au devant duquel j'écris ces lignes rassemble
quelques-uns de ceux du début._

                                  ⁂

_5 janvier 1900. C'est la date du premier Cahier.

Les vibrations de l'Affaire n'ont pas fini de s'éteindre. On vient de
vivre des mois, des années en bataille. On n'a pas perdu l'habitude,
pour ne pas dire le goût des invectives. «En ce temps-là nous
finissions tous par avoir un langage brutal.» Et un peu plus tard, en
mars 1900 encore: «On doit toujours dire brutalement.»

Ce qu'on doit dire brutalement, est-il besoin de le répéter, c'est la
vérité.

«Qui ne gueule pas la vérité, quand il sait la vérité, se fait le
complice des menteurs et des faussaires.» Et l'antienne revient:

«Nous demandons simplement qu'on dise la vérité!»

Quelle stupeur, quelle indignation s'il s'aperçoit que les compagnons
de la veille empruntent aux adversaires contre lesquels on avait de
concert si ardemment combattu les procédés hier flétris!

«Nous avons passé vingt mois et plus à distinguer et à faire
distinguer la vérité d'État de la vérité.»

«Nous fûmes les chercheurs et les serviteurs de la vérité. Telle était
en nous la force de la vérité que nous l'aurions proclamée envers et
contre tous. Telle fut hors de nous la force de la vérité qu'elle
nous donna la victoire.... A présent que la vérité nous a sauvés,
si nous la lâchons comme un bagage embarrassant, nous déjustifions
notre conduite récente, nous démentons nos paroles récentes, nous
démoralisons notre action récente. Nous prévariquons en arrière. Nous
abusons de confiance.»

Une des formes, des manifestations de cet amour de la vérité, de ce
respect de la vérité, c'est l'amour et le respect de son métier, de
l'ouvrage consciencieux et bien fait. Personne mieux que Péguy ni plus
profondément ne le sentit. Il a le dégoût, l'horreur du sabotage et
des saboteurs. Il a la passion du labeur soutenu, attentif, appliqué.

«Le génie exige la patience à travailler, docteur, et plus je vais,
citoyen, moins je crois à l'efficacité des soudaines illuminations
qui ne seraient pas accompagnées ou soutenues par un travail sérieux,
moins je crois à l'efficacité des conversions extraordinaires
soudaines et merveilleuses; à l'efficacité des passions soudaines—et
plus je crois à l'efficacité du travail modeste, lent, moléculaire,
définitif.»

Plus tard un des graves reproches, justifié ou non, que Péguy
adressera à la bourgeoisie, c'est d'avoir donné aux ouvriers l'exemple
du travail lâché, décousu, saboté.

Cette tendresse grave, émue, que lui inspire le travailleur, le
professionnel, qui aime son métier, qui le connaît, qui vit pour lui
plus encore que par lui, on la sent vibrer dans la description si
colorée, si vivante, si vraie de ce «Triomphe de la République» dont,
acteur et spectateur, il suivit le cortège.

Avec quelle complaisance il énumère «les beaux noms de métier des
ouvriers» dont les corporations ont promis leur concours. «Comme ces
noms de métier sont beaux, comme ils ont un sens, une réalité, une
solidité.»

 Cette description si savoureuse du cortège populaire qui se déroula
dans les avenues parisiennes en décembre 1899 se clôt, d'une façon
assez rare chez Péguy, par quelques réserves. Certains refrains de la
journée, «violents et laids» lui trottent par la tête. La dissonance
le heurte entre ces paroles de haine et la Révolution qu'il rêve
«d'amour social et de solidarité.» Certains incidents de la journée
l'attristent mais, le bilan fait, il conclut à la vanité de ses
«scrupules de détail.»

Des réserves de ce genre ne se rencontrent point fréquemment chez
Péguy. Ce n'est pas sa manière de balancer le pour et le contre,
d'hésiter, de faire un pas en avant, un pas en arrière, de marcher et
de conclure autrement que tout d'une pièce.

Au cours de l'Affaire, et ainsi fera-t-il en toute occasion, il a
foncé droit devant lui, s'étant mis d'abord, dirait-on, des œillères
pour n'être pas tenté de dévier et courbant à sa thèse faits,
individus et arguments. Le but une fois fixé, il y marche, avec
l'unique souci d'entraîner après lui son public en ne ménageant pas
les coups à qui tenterait de lui barrer la route.

Aussi est-il un polémiste hors pair, la polémique n'ayant comme on
sait que de lointains rapports avec l'esprit critique et le souci de
la mesure.

Pour lui tout s'efface momentanément devant la démonstration à
parfaire, l'adversaire à démonter.

Elle est de Péguy, de Péguy partant en guerre contre «le mal de
croire» qu'il dénonce chez Pascal, cette phrase qui, en tout lieu
paradoxale, est sous sa plume extravagante:

«Les treize ou quatorze siècles de christianisme introduit chez mes
aïeux, les onze ou douze ans d'instruction et parfois d'éducation
catholique sincèrement et fidèlement reçue ont passé sur moi sans
laisser de traces.»

Lorsqu'il émet cette assertion déconcertante, il est, comme toujours,
d'une sincérité complète. Au moment qu'il la lance, il n'a devant les
yeux que le but visé: tout le reste est aboli.

Déjà pourtant il a écrit sa_ Jeanne d'Arc, _sa première sans doute,
où il ne laissera pas toutefois de puiser bien des traits pour son_
Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc. _Déjà il est le traditionaliste
tourné d'instinct vers le passé pour y appuyer l'avenir.

Il professe «une aversion sincère de la démagogie.»

Il ne se borne pas à la détester. Il lui dit son fait. Avec quelle
verve cinglante, quelle profondeur de mépris! Écoutez-le, faisant
parler l'électeur:

«J'ai tort, j'ai tort, mais savez-vous, monsieur, que vous êtes un
homme singulier. Vous êtes nouveau, vous. Vous êtes un homme qui a de
l'audace. Vous m'enseignez des mots nouveaux. Un mot nouveau. Vous
prétendez que j'ai tort. Savez-vous que vous êtes le premier qui ait
osé me dire que j'ai tort. Quand je vais trouver les conseillers
municipaux de mon pays, au moment des élections, ils ne me disent pas
que j'ai tort; ils me disent toujours que j'ai raison, qu'ils sont
de mon avis, qu'il faut que je vote pour eux. Jamais un conseiller
d'arrondissement ni un conseiller général ni un député ne m'a dit que
j'avais tort.»

Savourez maintenant ce guide-âne du candidat:

«Il faut faire croire aux électeurs que leur compagnie est la plus
agréable du monde, que leur entretien est la plus utile occupation,
qu'il vaut mieux parler pour eux quinze que d'écrire pour dix-huit
cents lecteurs, que tout mensonge devient vérité, pourvu qu'on leur
plaise, et que toute servitude est bonne, à condition que l'on serve
sous eux.»

Et la conclusion:

«Un exemple vous facilitera l'entendement. Quand les électeurs de
la première circonscription d'Orléans sont convoqués pour élire
un député, ils ne se demandent pas qui sera le meilleur député.
Car le député d'Orléans n'est pas le délégué d'Orléans à la
meilleure administration de la France avec les délégués des autres
circonscriptions françaises. Mais, puisque nous vivons sous le régime
universel de la concurrence et puisque la concurrence politique est
la plus aiguë des concurrences, le député d'Orléans est exactement
le délégué d'Orléans à soutenir les intérêts orléanais contre les
délégués des autres circonscriptions, qui eux-mêmes en font autant.
Le meilleur député d'Orléans sera donc celui qui défendra le mieux le
vinaigre et les couvertures et le canal d'Orléans à Combleux. Ainsi
se forme ce que le citoyen Daveillans nomme à volonté la volonté
démocratique du pays républicain, ou la volonté républicaine du pays
démocratique.

«Les députés socialistes que nous envoyons au Parlement bourgeois
obéissent au même régime. Ceux qui sont du Midi sont pour les vins, et
ceux qui sont du Nord sont pour la betterave. Ceux qui représentent
le Midi protègent vigoureusement les courses de taureaux. Mais ceux
qui sont du Nord ont un faible pour les combats de coqs. Il faut bien
plaire aux électeurs. El si on ne leur plaisait pas, ils voleraient
pour des candidats non socialistes.»

Ce robuste bon sens, ce sentiment si vif de l'intérêt national, cette
révolte contre les hypocrisies de la farce électorale, ce souci
perpétuel de la vérité, ce dédain de plaire aux puissances: nous les
retrouvons d'un bout à l'autre de son œuvre.

Il ne m'appartient pas de la juger du point de vue littéraire. Je m'en
réfère là-dessus aux études si intelligentes et si pénétrantes qu'elle
a déjà inspirées à ses amis, à ses pairs, à ses contemporains et à ses
anciens.

Le profane que je suis osera pourtant confesser le plaisir qu'il
a pris au divertissement qui termine ce volume._ La chanson du Roi
Dagobert _n'est pas seulement de la drôlerie la plus savoureuse.

La profession de foi, car c'en est une, que Charles Péguy met dans la
bouche du Roi Dagobert sur «les deux races d'hommes» est, ou je me
trompe fort, une pièce capitale de sa philosophie.

Cet ancien normalien que d'un pseudonyme d'affectueuse gouaillerie
ses soldats de la grande guerre, ceux qu'il conduira jusqu'au bord de
la victoire de l'Ourcq, ont surnommé «le Pion», cet universitaire a
l'horreur du pion.

Il dresse en face l'une de l'autre deux races d'hommes: les livresques
et les autres; ceux qui tiennent des autorités pour des raisons; qui
ont désappris, s'ils le surent jamais, à penser par eux-mêmes et
ceux qui placent au dessus de tout l'indépendance de leur pensée et
la liberté de leur raison; ceux qui connaissent les livres et qui ne
connaissent qu'eux; pour lesquels les choses ne sont visibles qu'à
travers les auteurs—«Cette Voulzie qui existe vous embête»—et ceux
qui connaissent les réalités.

Péguy a le dédain, j'oserai dire la nausée des pédants, parce qu'il en
a trop vu et aussi parce que sa passion de la vérité et de la réalité
s'exaspère jusqu'à la fureur contre l'artificiel, le plaqué et le faux
semblant.

                                  ⁂

M'excusera-t-on d'avoir défloré le plaisir que se promet le lecteur de
lire continument ce volume, en en découpant quelques-uns des passages
les plus significatifs?

J'ai cru que Péguy ne pouvait être mieux présenté que par lui-même et
c'est pourquoi je l'ai laissé parler.

Sa physionomie ne sort-elle pas de ses confessions avec la netteté et
le relief souhaitables.

Ce petit paysan, de pure souche française, vous le voyez se jeter avec
avidité sur la culture classique: entendez-le narrer ses émotions
devant la révélation du latin et son ravissement à la déclinaison de
rosa, rosæ. Il absorbe par tous les pores les leçons de ses maîtres.
Tout lui est profit et joie.

Cependant sans qu'il en ait toujours pleine conscience il participe à
la vie du dehors. Né en 1873, il pousse avec la République.

Sorti du peuple, boursier de l'Université de 1885 à 1894, comment
échapperait-il à l'attraction des idées socialistes?

Pas plus que bon nombre de ses condisciples, il n'a attendu d'avoir
quitté les bancs du lycée pour entendre les voix qui appellent à
l'action les jeunes intelligences et les esprits neufs.

Incapable de réserve ni de calcul égoïstes, Péguy se lancera tête
baissée dans le tourbillon de l'Affaire. Son tempérament de lutteur,
son caractère entier ne lui permettront pas, dans le feu du combat, de
discerner les exagérations et les excès qui risquent de mener le parti
où l'a jeté sa passion de la vérité à des conclusions dangereuses pour
l'intérêt public.

Il lui faudra, pour reprendre son sang-froid, que la grâce, en donnant
à sa soif de justice un premier apaisement, lui rende la liberté de
regarder autour de lui.

Le soir du «Triomphe de la République,» en descendant des
faubourgs, mêlé à la foule, il remarquera qu'on rechante la vieille_
Marseillaise, _récemment disqualifiée.

D'autres choses plus importantes à la vie de notre pays que l'hymne de
Rouget de Lisle avaient couru des risques dans la bagarre.

Péguy est trop imprégné jusque dans son tréfonds par ses origines,
par son éducation classique du sentiment de l'ordre et de la règle;
il a trop le sens des nécessités nationales pour ne pas donner tout
son effort à la défense, dans la République et par la République,
d'institutions tutélaires.

Le début de ce billet tracé de son écriture si caractéristique,
simple, droite et volontaire comme lui, en dit long, dans son
apparente sécheresse, sur ses sentiments intérieurs:


                                       «Jeudi, 11 août 1904,

«Sous-lieutenant de réserve, pour vingt-huit jours, au camp de Bréau,
sous Fontainebleau,

«prêt à partir en manœuvre, je ne puis ni vous joindre ni vous écrire
que cette carte-lettre; je vous demande, pour les premiers mois de la
rentrée, un cahier Waldeck-Rousseau;

                                 «votre
                                    Charles
                                        Péguy.»


Les cahiers: c'est l'arme qu'il a forgée pour la défense de ses idées.

Leur lecture même dévoile les difficultés toujours renaissantes
au milieu desquelles il ne cesse de se mouvoir pour maintenir sa
publication.

Péguy entendait les affaires à peu près comme ces philanthropes qui,
enflammés de l'esprit de charité, commencent par créer les œuvres sauf
à chercher ensuite au jour le jour les moyens de les faire subsister.

Peut-être ne lira-t-on pas sans intérêt ces deux lettres qui le
prennent sur le vif dans sa lutte quotidienne pour l'existence des
Cahiers.


                                        «Vendredi 9 juin 1905,

    «Mon cher Millerand,

«Cinq abonnements nouveaux hier jeudi; deux abonnements nouveaux
ce matin; je ne vous envoie pas ces nombres pour harceler votre
attention; je sais qu'elle n'a pas besoin d'être relancée; mais
j'éprouve un besoin de me tenir en communication avec vous dans la
situation tragique où je me trouve, père nourricier d'une entreprise
qui croît de toutes parts et non assuré de la pouvoir conduire de fin
de mois en fin de mois jusqu'en octobre.

                                        «Je suis respectueusement
                                                  votre
                                             Charles Péguy.»


                                        «Lundi 17 juillet 1905,

    «Mon cher Millerand,

«Je vous inscris donc pour l'action numéro 46 et votre ami pour
l'action numéro 47; par ces nombres mêmes vous voyez que mes
recherches n'ont pas été infructueuses; depuis que nous avons dû nous
arrêter à la forme de commandite par petites parts, j'ai réussi,
poursuivant mes recherches parmi nos simples abonnés, à recueillir
quarante-cinq inscriptions; je vous demanderai désormais de continuer
à en rechercher comme je le fais, jusqu'à ce que nous soyons couverts,
sous cette réserve que cette recherche ne vous coûte rien de votre
temps ni de votre travail; je m'en voudrais d'altérer le repos de vos
vacances; il faut que nous soyons tous bons à marcher pour octobre; il
est évident que l'année prochaine sera dure et importante;

«En plein mois de juillet, n'ayant rien publié depuis le commencement
de juin, nous n'avons pas cessé de recevoir au moins un abonnement
nouveau par jour, et j'inscrivais en moyenne une action par jour;
tout permet d'espérer que la rentrée sera très bonne et que l'année
nous consolidera définitivement;

«J'ai commencé d'écrire hier mon cahier de rentrée; je l'intitule
Notre patrie, afin qu'il soit une réponse directe et brutale au
livre de Hervé; je pensais d'abord aller vous demander quelques
renseignements complémentaires sur les événements récents, mais
j'ai réfléchi qu'il valait mieux que je n'eusse point envers vous
la situation d'un journaliste et d'un interviewer; je fais donc mon
cahier avec les renseignements qui sont pour ainsi dire de droit
commun;

                       «Je suis respectueusement votre
                                              «Charles Péguy.


«Bourgeois me communique son courrier de ce matin, où quatre nouvelles
inscriptions, ce qui nous met à cinquante et une actions inscrites à
la date d'aujourd'hui.»


Ai-je besoin de dire que la combinaison mirifique dont Péguy note ici
les premiers progrès eut le sort des combinaisons antérieures? Péguy
continua jusqu'à la fin de se débattre avec la même candeur et la même
foi au milieu d'embarras matériels qui chargeaient lourdement ses
épaules.

Ce n'est point trahir le secret d'une intimité qui ne saurait être
exposée au jour, c'est achever de faire connaître l'homme simple et
bon que fut ce grand lutteur, de dire que Péguy trouva dans la douceur
et le calme de la vie familiale la plus unie et la plus heureuse la
force indispensable pour supporter les amertumes et les déceptions de
la vie publique.

Ce n'est pas par métaphore qu'il cultivait son jardin et c'est
en jouant à la balle avec ses enfants, quand il n'avait pas pour
partenaire le gros chien familier, qu'il se délassait de ses travaux.

La guerre l'arracha à ses foyers.

Un de ses camarades a raconté les étapes suivies du jour de la
mobilisation au 5 septembre 1914 par le lieutenant Péguy et sa
compagnie, la 19e du 276e régiment d'infanterie.

Quelques lettres écrites aux siens et publiées à la suite de ce simple
et impressionnant récit jalonnent la route.

Péguy s'y montre au naturel: courageux, aimant, uniquement préoccupé
du devoir à remplir.

Il tomba, face à l'ennemi, en entraînant sa section contre l'Allemand
qu'avant de mourir il eut la joie suprême de voir reculer.

Il repose dans la grande plaine, sous une petite croix de bois où sont
inscrits ces seuls mots: «Charles Péguy»; sa tombe est pressée au
milieu des tombes des officiers, sous-officiers et soldats tombés en
même temps que lui.

Il repose comme il vécut: côte à côte avec ses camarades de combat
qu'il excitait de ses exhortations et de son exemple.

                                  ⁂

Il a disparu. Son œuvre demeure, plus vivante, plus puissante qu'elle
ne fut jamais.

Les morts mènent les vivants.

Nous avons besoin de nous le redire pour adoucir notre douleur et nos
regrets.

Péguy avait tant de projets en tête: que de pages en ses cahiers
portent l'indication, l'esquisse d'autres cahiers qu'il veut écrire
plus tard.

Ils ne seront jamais écrits.

En l'arrachant aux luttes quotidiennes qui épuisent et amoindrissent
même les plus nobles combattants, sa mort, cette mort si digne de
sa vie, si harmonieuse et si belle, sacre Péguy et lui confère une
autorité dont par delà le tombeau il servira encore ses idées et son
pays.

L'heure n'a pas sonné où il sera permis sans imprudence, sans risquer
d'affaiblir l'union nécessaire, de remuer les problèmes que demain
aura pour tâche de résoudre.

On ne se trompe pas cependant en pensant que le souci unanime, à cette
heure-là, de tous les bons Français, sera, pour parler comme Péguy,
«que la France se refasse et se refasse de toutes ses forces».

Tant de sang pur versé, tant de fécondes existences brisées ne
l'auront pas été en vain.

Si l'union s'est établie si rapide et si forte entre tous les Français
c'est que, sous des formes diverses, ils poursuivaient l'Idéal dont
des siècles de civilisation commune leur apprirent à rêver la conquête.

Catholiques, révolutionnaires, ils étaient, pour reprendre une idée et
une formule chères à Péguy, les dévots d'une mystique.

Armés les uns contre les autres, l'agression barbare leur dessilla les
yeux: ils se rapprochèrent pour combattre et repousser l'étranger
qui menaçait leur Idéal.

La victoire qu'ils devront à leur union pourrait-elle avoir pour
premier résultat d'en faire à nouveau des ennemis.

Ce serait pis qu'un non sens: ce serait un sacrilège contre lequel
crierait le sang de nos morts.

Écoutons-les.

Ils commandent le respect de toutes les croyances, le souci de toutes
les misères, l'exaltation d'une France forte et grande par l'union de
ses enfants réconciliés.

Quelle voix aurait plus de titres à être entendue et obéie que
celle de Charles Péguy, de l'apôtre de la Cité Socialiste, du poète
de Jeanne d'Arc, de l'écrivain, du penseur tombé sur le champ de
bataille, dans une juste guerre, pour le triomphe de l'Idéal français.

                                               Juillet 1916.

                                        ALEXANDRE MILLERAND._



LETTRE DU PROVINCIAL


  De la Province,

                                        jeudi 21 décembre 1899,

    Mon cher Péguy,

Aussi longtemps que l'affaire Dreyfus a duré, je me suis efforcé, à
mes risques et périls, et surtout à mes frais, de rester à Paris.
Nous sentions que cette crise était redoutable, nous savions qu'elle
était en un sens décisive, et, autant que nous le pouvions, nous
étions présents. Nous achetions sept ou huit journaux le matin, même
des grands journaux, même des journaux chers, comme _le Figaro_
bien renseigné. Puis nous achetions des journaux à midi, quand il
y en avait. Puis nous achetions des journaux à quatre heures, _les
Droits de l'Homme_ ou _le Petit Bleu_. Puis nous achetions des
journaux le soir. Nous dévorions les nouvelles. Nous passions des
heures et des jours à lire les documents, les pièces des procès.
La passion de la vérité, la passion de la justice, l'indignation,
l'impatience du faux, l'intolérance du mensonge et de l'injustice
occupaient toutes nos heures, obtenaient toutes nos forces. Parfois
nous descendions en Sorbonne; il fallait repousser l'envahissement
nationaliste et antisémitique loin des cours troublés, loin de la
salle des Pas-Perdus. Nous nous donnâmes enfin, dans les voies et
carrefours, des coups de canne qui n'étaient pas tragiques, mais qui
furent sérieux. Ceux qui avaient alors des métiers faisaient comme
ils pouvaient pour les exercer tout de même. J'avoue que plus d'un
métier fut assez mal exercé, que plus d'un travail fut un peu négligé.
Ceux qui n'avaient pas encore de métier ne se hâtaient nullement d'en
choisir un. Plus d'un homme de métier fut affreusement surmené. Cela
ne pouvait pas durer. Cela ne dura pas. Ces temps sont passés.

Aujourd'hui je suis professeur de l'enseignement secondaire dans une
bonne ville de province. Rien n'est aussi dur dans le monde, rien
n'est aussi mauvais que ces bonnes villes bourgeoises. Des amis à
nous sont partis pour ces provinces internationales plus lointaines
encore situées aux pays que les bourgeois nomment les pays étrangers,
en Hongrie, en Roumanie. Nous recevons les journaux de Paris avec un,
deux ou quatre jours de retard. J'ai 20 heures de service par semaine,
environ 200 devoirs à corriger par semaine, 7 compositions par
trimestre, sans compter les notes trimestrielles chères aux parents
des élèves. Il me reste quelques heures de loin en loin pour savoir
ce qui se passe dans le monde habité. Cependant je suis homme, ainsi
que l'a dit cet ancien. Il me reste quelques heures pour savoir ce qui
se passe dans la France républicaine et socialiste. Cependant je suis
camarade et citoyen. L'État bourgeois, moyennant le travail que je lui
fournis, me sert le traitement ordinaire des agrégés, moins la retenue
ordinaire qu'il me fait pour préparer ma retraite. La vie étant un
peu moins chère qu'à Paris, je réussis à nourrir ma récente famille.
Mais je réussis tout juste. Il me reste quelques sous pour acheter les
nouvelles de ce qui se passe. Les marchands ne vendent que _le Petit
Journal_. Je me suis abonné à _la Petite République_, parce qu'elle
est un journal ami et parce qu'elle représente assez bien pour moi le
socialisme officiel révolutionnaire; je me suis abonné à _l'Aurore_
parce qu'elle est un journal ami et parce qu'elle représente assez
bien pour moi le dreyfusisme opiniâtre et révolutionnaire. Je me
suis abonné au _Matin_, parce qu'il n'est pas malveillant et donne
assez bien les nouvelles intéressantes. Surtout je me suis abonné au
_Mouvement Socialiste_ pour toutes les bonnes raisons que tu connais.
Cela fait déjà 75 francs par an. C'est presque tout ce que je puis.
Si j'étais un partisan déchaîné de la glorieuse Luttedeclasse, il y
aurait un moyen: je me dirais que, sauf quelques boursiers miséreux,
tous ces enfants assis sur leurs bancs à leurs tables devant moi sont
des bourgeois, fils et petits-fils de bourgeois, que je dois donc les
abrutir et non pas les enseigner, pour précipiter la ruine et pour
avancer la corruption intérieure de cette infâme société bourgeoise,
qui, à ce que nous ont assuré les orateurs des réunions publiques,
travaille de ses propres mains à sa propre destruction. Ce serait un
_sabotage_ d'un nouveau genre. Je ne préparerais pas mes leçons. Je
ne corrigerais pas ou je corrigerais mal mes devoirs. J'aurais ainsi
beaucoup de temps de reste. Je pourrais, quand mes élèves seraient
ainsi devenus trop faibles pour suivre ma classe, leur _donner_, comme
on dit agréablement, des leçons particulières. J'aurais ainsi quelque
argent de reste. Mais j'ai la cruauté d'abandonner quelquefois le
terrain de la lutte de classe. Il me semble que ces enfants seront un
jour des hommes et des citoyens. Je tâche de faire tout ce que je peux
pour qu'ils soient plus tard des hommes humains et de bons citoyens.
Outre le respect que l'on se doit et que l'on doit à son métier, je
ne suis pas immoral. Même j'espère que quelques-uns de ces enfants
pourront devenir des camarades. N'avons-nous pas été nous-mêmes au
Lycée? N'avons-nous pas trouvé dans l'enseignement que nous avons
reçu au Lycée au moins quelques raisons profondes pour lesquelles
nous sommes devenus socialistes? Oh! je ne dis pas que nos maîtres et
professeurs l'aient fait exprès. Ils n'étaient pas socialistes, en
ce temps-là. Mais c'étaient de braves gens et des hommes honnêtes,
ils disaient la vérité qu'ils pouvaient. Sans le savoir ces hommes
de métier ont beaucoup fait pour nous introduire au socialisme. Et
combien ne connaissons-nous pas, n'avons-nous pas connu de bons
socialistes élevés au Lycée ou dans les écoles, fils de père et mère
bourgeois. Quand un fils de bourgeois devient socialiste, avec ou
sans les siens, ou malgré les siens, je dis et je crois que c'est un
morceau de la Révolution sociale qui se fait, sans qu'intervienne la
dictature impersonnelle du prolétariat. C'est nous qui sommes les
révolutionnaires.—Pour toutes ces raisons, je me réserve assez peu
de loisirs. Et sur ces loisirs j'emploie un certain temps à préparer
et à faire des conférences publiques dans les écoles primaires. Je
parlerai ce soir sur _le prince de Bismarck_. Je me suis servi du
livre de Charles Andler pour préparer ma conférence. Aux enfants de
l'école, aux adultes anciens élèves, aux parents, je conterai comment
le chancelier de fer s'est ébréché sur la social-démocratie allemande.
Mes loisirs seront diminués d'autant. Je crois qu'un très grand nombre
d'hommes ont aussi peu de loisir que moi. Je crois qu'à Paris même il
y a beaucoup d'hommes au moins aussi occupés que moi. Je crois que
les instituteurs, les laboureurs, les maçons, les boulangers, les
maréchaux-ferrants, les charrons et les forgerons de Paris et de la
province ont beaucoup moins de loisir que moi.

Cependant nous ne sommes pas négligeables. Nous sommes les maçons de
la cité prochaine, les tailleurs de pierre et les gâcheurs de mortier.
Attachés à la glèbe ainsi qu'au temps passé, attachés au travail, à
l'atelier, à la classe, nous ne serons pas plus délégués socialistes
aux Parlements socialistes que nous n'avons été députés socialistes
aux Parlements bourgeois. Nous préparons la matière dont sont faites
les renommées et les gloires publiques. Nous aimons ce que nous
faisons, nous sommes heureux de ce que nous faisons, mais nous voulons
savoir ce que l'on en fait après nous.

Or nous ne le savons pas, nous n'avons pas le temps de le savoir. Sans
être aussi affairés que ce guesdiste qui n'avait le temps de rien lire
du tout, parce qu'il fondait des groupes, il est certain que nous
n'avons pas le temps de lire tous les journaux et toutes les revues
qui nous intéresseraient; il est certain que nous n'avons pas même le
temps de chercher ce qui serait à lire dans les journaux et dans les
revues que nous ne recevons pas régulièrement et personnellement.

Enfin, dans les journaux que nous lisons régulièrement, nous ne
recevons pas la vérité même. Cela devient évident. Tu sais quel
respect, quelle amitié, quelle estime j'ai pour la robustesse et
la droiture de Jaurès; tu sais quel assentiment cordial et profond
je donnais aux lumineuses démonstrations qu'il nous a produites au
cours de l'affaire. Ce n'est pas sans étonnement et sans tristesse
que je lis sous sa signature dans _la Petite République_ du jeudi 16
novembre des phrases comme celles-ci: «Zévaès a eu raison de rappeler
les principes essentiels de notre Parti. Il a eu raison d'opposer
à l'ensemble de la classe capitaliste, que divisent des rivalités
secondaires, mais qui est unie par un même intérêt essentiel, la
revendication du prolétariat.»... «Et d'autre part ni Zévaès, ni
ses amis, ne sont prêts à faire le jeu des nationalistes et de la
réaction.»... «Et Zévaès, si élevé que soit son point de vue,...»
Je ne veux pas me donner le ridicule de poursuivre M. Zévaès; mais
enfin nous l'avons connu, et quand on nous parle de son point de
vue élevé, si élevé, nous sentons venir la vérité d'État. Or nous
avons passé vingt mois et plus à distinguer et à faire distinguer la
vérité d'État de la vérité.—Vous avez célébré à Paris _le Triomphe
de la République_. Dans _la Petite République_ du lendemain je trouve
une manchette vraiment grandiose: _Une Journée Historique._—_Paris
au peuple._—_Manifestation triomphale._—_500,000 travailleurs
acclament le socialisme._ Et dans _l'Aurore_ je trouve une manchette
plus modeste: _Le Triomphe de la République._—_Une Grande
Journée._—_Défilé de 250,000 Citoyens._ Cela fait mauvais effet sur
les simples d'esprit. Ne pourrons-nous pas, victorieux, imiter au
moins la véracité des généraux anglais battus? Allons-nous avoir une
vérité officielle, une vérité d'État, une vérité de parti. Je le
crains quand je relis une résolution du récent Congrès:

«Le Congrès déclare qu'aucun des journaux socialistes n'est, dans
l'état actuel des choses, l'organe officiel du Parti.

»Mais tous les journaux qui se réclament du socialisme ont des
obligations définies qui grandissent avec l'importance du journal et
le concours que lui ont prêté dans tout le pays les militants.

»La liberté de discussion est entière pour toutes les questions de
doctrine et de méthode; _mais, pour l'action, les journaux devront se
conformer strictement aux décisions du Congrès, interprétées par le
Comité général_.

»_De plus, les journaux s'abstiendront de toute polémique et de toute
communication de nature à blesser une des organisations._»

J'admets le premier de ces quatre paragraphes. Quand je dis que je
l'admets, je ne veux pas dire que je m'arroge un droit de contrôle,
une autorité sur les décisions du Congrès: je veux dire, en gros,
qu'il me paraît conforme à la raison et à la vérité.

Le second paragraphe présente quelque difficulté. Les _obligations
définies_ dont on parle ici, et qui grandissent ou diminuent, me
semblent des obligations d'intérêt. Avant ces obligations ou ces
reconnaissances d'intérêts, je place une obligation de droit,
perpétuelle, qui ne subit aucune exception, qui ne peut pas grandir ou
diminuer, parce qu'elle est toujours totale, qui s'impose aux petites
revues comme aux grands journaux, qui ne peut varier avec le tirage,
ni avec le concours ou les utilités: l'obligation de dire la vérité.

Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement
la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la
vérité triste: voilà ce que nous nous sommes proposés depuis plus
de vingt mois, et non pas seulement pour les questions de doctrine
et de méthode, mais aussi, mais surtout pour l'action. Nous y avons
à peu près réussi. Faut-il que nous y renoncions? Qui distinguera
de l'action la doctrine et la méthode? Qu'est-ce que la doctrine,
sinon l'intelligence de l'action? Qu'est-ce que la méthode, sinon
la pragmatique de l'action? Comment la doctrine et comment la
méthode peuvent-elles demeurer libres, si l'action doit se conformer
strictement aux décisions du Congrès, interprétées par un Comité
général. Qui travaille pour un serf n'est pas libre. Et même, à y
regarder de près, ce n'est pas la doctrine et la méthode qui sont
libres: c'est la discussion qui est entièrement libre pour toutes
les questions de doctrine et de méthode. Qu'est-ce qu'une liberté de
discussion qui n'emporte pas avec elle une liberté de décision?

Et le paragraphe quatrième nous présente justement un exemplaire de
ces décisions de Congrès devant lesquelles, avant toute interprétation
de Comité général, je suis forcé de refuser résolument d'incliner ma
raison. C'est en effet une question que de savoir si le Congrès ainsi
constitué avait le droit de départager les intérêts. Mais il est
certain que le Congrès n'avait aucune qualité pour faire passer la
satisfaction à donner à ces intérêts avant le droit de la vérité.

Les journaux ont pour fonction de donner à leurs lecteurs les
nouvelles du jour, comme on dit. Les journaux doivent donner les
nouvelles vraies, toutes les nouvelles vraies qu'ils peuvent, rien
que des nouvelles vraies. La délimitation de ce que les journaux
doivent donner à leurs lecteurs et de ce qu'ils ne doivent pas leur
donner, de ce qu'ils doivent même refuser, doit coïncider exactement
avec la délimitation réelle de ce qui est vrai d'avec ce qui est faux,
nullement avec la délimitation artificielle de ce qui est ou n'est pas
de nature à blesser une organisation nationalement ou régionalement
constituée. Cette blessure n'est pas un _criterium_. Certains hommes,
comme Zola, sont blessés par le mensonge; mais certains hommes, comme
le général Mercier, sont blessés par la vérité. Sans parler de ces cas
extrêmes, si la vérité blesse une organisation, taira-t-on la vérité?
Si le mensonge favorise une organisation, dira-t-on le mensonge?
Vraiment à la vérité blessante on fera l'honneur de ne pas la traiter
plus mal que le mensonge blessant? Mais, taire la vérité, n'est-ce pas
déjà mentir? Combien de fois n'avons-nous pas produit cette simple
proposition au cours de la récente campagne. Aux bons bourgeois,
et aussi aux camarades qui voulaient se réfugier commodément dans
le silence n'avons-nous pas coupé bien souvent la retraite en leur
disant brutalement,—car en ce temps-là nous finissions tous par
avoir un langage brutal,—: «Qui ne gueule pas la vérité, quand il
sait la vérité, se fait le complice des menteurs et des faussaires!»
Voilà ce que nous proclamions alors. Voilà ce que nous proclamions au
commencement de cet hiver. Cette proposition est-elle annuelle, ou
bisannuelle? Fond-elle avec la gelée? Et voilà ce que nous déclarons
encore aujourd'hui contre les antisémites. Cette proposition est-elle,
aussi, locale? Non. Elle est universelle et éternelle, disons-le sans
fausse honte. Nous demandons simplement qu'on dise la vérité.

 Cela peut mener loin, ces blessures faites ou censées faites aux
organisations. Il est évident que cette résolution a été proposée au
Congrès par sa commission plus particulièrement pour protéger contre
la critique certaines organisations. Ces organisations sont justement
celles qui ont des chefs et de jeunes ambitieux: seront-elles blessées
quand on blessera quelqu'un de leurs chefs? Alors la sanction sera
terrible, et vague, et presque religieuse:

«Si le Comité général estime que tel journal viole les décisions du
Parti et cause un préjudice au prolétariat, il appelle devant lui les
rédacteurs responsables. Ceux-ci étant entendus, le Comité général
leur signifie, s'il y a lieu, par un avertissement public, qu'il
demandera contre eux ou un blâme ou l'exclusion du Parti ou la mise en
interdit du journal lui-même.»

Irons-nous souffler sur des flammes de cierge au seuil des interdits?

La sérénité parfaite avec laquelle ce Congrès a, pour le service
intérieur du Parti socialiste, supprimé la liberté de la presse, m'a
laissé stupide. Je sais bien que le Congrès était souverain. Mais
aucun souverain, quand même il serait l'Internationale humaine, le
genre humain, n'a ce droit, n'a le droit de se prononcer contre la
vérité: On ne dispose pas de soi contre la vérité. Avons-nous assez
répété qu'un homme, un individu n'a pas le droit de s'engager contre
la vérité. Cette proposition était naguère un axiome. A moins que les
partis n'aient des droits surhumains, allons-nous marcher contre les
axiomes? Cela porte malheur à la raison.

Quel chef d'accusation vague: un préjudice causé au prolétariat, et
quelle tentation présentée aux avocats généraux de la démagogie! Mais
plus que le vague religieux de l'inculpation, des poursuites et du
procès, la précision économique de la sanction m'épouvante. C'est le
journaliste jeté à la misère, c'est le journal acculé à la faillite
pour avoir blessé une des organisations. Les journalistes, cependant,
sont aussi des ouvriers. Le Parti qu'ils servent sera-t-il pour eux un
patron impitoyable?

Ainsi le Congrès a piétiné sur un de nos plus chers espoirs. Combien
de fois n'avons-nous pas déploré que nos journaux socialistes et
révolutionnaires eussent, pour la plupart, des mœurs bourgeoises.
Mais il faut bien que le journal vive. Il faut que le même papier
porte au peuple un article qui le libère et une annonce qui, en
un sens, l'asservit. Je n'ai jamais, depuis le commencement de
l'affaire, senti une impression de défaite aussi lourde que le jour
où Vaughan nous annonça dans _l'Aurore_ que le journal publierait,
comme tout le monde, un bulletin financier, une chronique financière.
Le journal s'envole donc, emportant la parole d'affranchissement et
l'annonce d'asservissement, le génie ou le talent révolutionnaire
avec l'absinthe réactionnaire, les tuyaux des courses, les théâtres
immondes. Le journal emporte le mal et le bien. Le hasard fera la
balance, bonne ou mauvaise. Quelle angoisse pour l'écrivain, pour
l'homme d'action, pour l'orateur génial, de savoir et de voir que
sa prose couche avec ces prospectus indicateurs! Cette angoisse
n'a-t-elle pas une résonance profonde au cœur même de son œuvre,
n'y introduit-elle pas des empêchements, des impuissances? Comme le
talent des uns et comme le génie du grand orateur se déploierait
joyeusement, clairement, purement dans la santé d'un journal enfin
libre! Or, en admettant que le génie et le talent soient moralement
négligeables en eux-mêmes, ils sont considérables quand ils servent à
préparer la Révolution sociale. Nous espérions donc passionnément que
le Congrès essaierait au moins d'affranchir la quatrième page. Voici
au contraire qu'il a commencé l'asservissement de la première.

Le Congrès a entendu, semble-t-il au second paragraphe, régir
_tous les journaux qui se réclament du socialisme_. J'espère que
la langue lui a fourché. Au paragraphe des sanctions il semble que
le Congrès n'a entendu régir que les journaux qui se réclament du
_Parti_ socialiste ainsi constitué. Car on doit distinguer désormais
entre le socialisme et le Parti socialiste ainsi qu'on distingue
entre les Églises et le christianisme ou la chrétienté, ainsi qu'on
distingue entre la République et les différents partis républicains.
Il ne s'agit pas de les opposer toujours, mais il y a lieu de les
distinguer, et c'est un symptôme inquiétant que le Congrès n'ait pas
de lui-même introduit cette distinction.

Nous avons fait l'avant-dernière et la dernière année un virement
redoutable et qui ne peut se justifier que par la conséquence. Nous
nous sommes servis de la vérité. Cela n'a l'air de rien. Nous nous
sommes servis de la vérité. Nous l'avons utilisée. Nous avons détourné
la vérité, qui est de la connaissance, aux fins de l'action. Il s'agit
à présent de savoir si nous avons commis une malversation. Car la
vérité que nous avons utilisée n'était pas la facile vérité des partis
et des polémiques; elle était la vérité scientifique, historique, la
vérité même, la vérité. Nous l'avons assez dit. Et c'était vrai.
Nous avons prétendu,—et c'était vrai,—que nous opposions aux
scélératesses et aux imbécillités antisémitiques exactement l'histoire
authentique et scientifique du présent et d'un récent passé. Nous
nous faisions gloire,—ceux du moins qui étaient accessibles à la
gloire,—de nous conduire, dans cette affaire qui nous étreignait
vivants, comme de parfaits historiens. Cette gloire était fondée en
vérité. Nous fûmes les chercheurs et les serviteurs de la vérité.
Telle était en nous la force de la vérité que nous l'aurions proclamée
envers et contre nous. Telle fut hors de nous la force de la vérité
qu'elle nous donna la victoire.

Car ce fut la force révolutionnaire de la vérité qui nous donna la
victoire. Nous n'étions pas un parti un. Je ne sais pas si nous avions
parmi nous des tacticiens. Cela se peut, car c'est une race qui sévit
partout. Mais Zola, qui n'était pas un tacticien, prononça la vérité.

A présent que la vérité nous a sauvés, si nous la lâchons comme
un bagage embarrassant, nous déjustifions notre conduite récente,
nous démentons nos paroles récentes, nous démoralisons notre action
récente. Nous prévariquons en arrière. Nous abusons de confiance.

On aurait tort de s'imaginer que ces paragraphes sont insignifiants
et peu dangereux. On aurait tort de s'imaginer qu'on peut distinguer
entre les vérités, respecter aux moments de crise les grandes vérités,
les vérités explosives, glorieuses, et dans la vie ordinaire négliger
les petites vérités familières et fréquentes. C'est justement
parce que l'on néglige pendant dix ans la lente infiltration des
mensonges familiers et des politesses que brusquement il faut qu'un
révolutionnaire crève l'abcès. Pourrons-nous trouver toujours un
révolutionnaire comme Zola? Il y a beaucoup de chances pour qu'un
Comité général commette moins délibérément qu'un homme une de ces
terribles imprudences qu'on nomme révolutions salutaires quand elles
ont réussi.—Nous ne devons pas avoir une préférence, un goût malsain
pour la vérité chirurgicale, nous devons au contraire tâcher d'y
échapper modestement par la pratique régulière de la vérité hygiénique.

Tu sais combien nous avons donné, abandonné à la cause de la vérité.
Je ne parle plus du temps ni de nos forces, du travail ni des
sentiments. Nous avons donné à la vérité ce qui ne se remplace pas,
des amitiés d'enfance, des amitiés de quinze et de dix-huit ans, qui
devenaient complaisamment plus vieilles, qui seraient devenues des
amitiés de cinquante ans. Nombreux sont les dreyfusards qui ont perdu
quelques relations mondaines ou quelques amitiés politiques. Cela
n'est rien. Mais j'ai traité comme des forbans, comme des bandits,
comme des voyous, des jeunes gens honnêtes, perdus dans leur province,
qui s'étaient laissé fourvoyer par les infamies plus menues d'Alphonse
Humbert ou par les infamies bestialement laides de Drumont. Cette
amputation était nécessaire alors. Cette violence était juste, car
ces honnêtes jeunes gens contribuaient à maintenir la plus grande
infamie du siècle. Ce fut notre force, que cette facilité douloureuse
au retranchement, à la solitude, à l'exil intérieur. Ayant subi cela
pour la vérité, nous n'accepterons pas qu'on nous force à la lâcher
pour ménager les susceptibilités, les amours-propres, les épidermes de
quelques individus.—Car au fond c'est cela.

Pour ces raisons je te prie de m'envoyer toutes les quinzaines un
cahier de renseignements.

Tu demeures auprès de Paris; tu peux assister à certaines cérémonies,
scènes et solennités; tu m'en feras le compte rendu fidèle. Tu peux
assister à certains actes. Tu me diras ce que tu verras et ce que tu
sauras des hommes et des événements, en particulier ce qui ne sera pas
dans les journaux. Non pas que je veuille avoir les derniers tuyaux;
non pas que j'attache une importance qu'elles n'ont pas aux grandes
nouvelles, vraies et fausses, qui cheminent aux salles de rédaction.
Je ne veux pas t'envoyer en ces endroits, où tu n'es pas accoutumé
d'aller. Je ne veux pas savoir les secrets des cours. Je consens à ne
savoir jamais pourquoi ni comment M. Clemenceau a quitté _l'Aurore_.
Je ne te prie pas de m'envoyer les nouvelles privées, mais les
nouvelles publiques non communiquées ou mal communiquées par la presse
au public. Elles sont nombreuses, importantes, quelquefois capitales.

Tu me diras ce que tu penses des hommes et des événements. Non pas que
je m'engage à penser comme toi, ni à penser avec toi. Mais tu me diras
ce que tu penses. Tu iras voir les docteurs que tu connais, et tu leur
demanderas pour moi des consultations sur les cas difficiles.

Tu me signaleras les articles de journaux et de revues et même les
livres que je puisse lire utilement dans le temps dont je dispose.
Tu sais que je m'intéresse de près ou de loin à tout ce qui touche
la Révolution sociale. Je me réabonnerai à mes trois journaux. Je me
réabonnerai surtout au _Mouvement Socialiste_. _La Revue Socialiste_
est une grande revue: elle a sa place marquée dans tous les groupes
et cercles d'études et de propagande. _Le Mouvement_, plus court, plus
portatif, nourri, amical, très largement international, ne quitte
guère la poche de ma veste. Pour avoir les autres journaux et revues
et les livres, nous avons fondé un cercle d'études et de lecture. Mais
il ne suffit pas d'avoir tout cela. Il faut encore s'y retrouver. Tu
m'aideras à m'y retrouver.

Tu me transcriras tous les documents ou tous les renseignements qui
sont à conserver. On ne peut garder indéfiniment les coupures des
journaux que l'on a ou que l'on n'a pas. Un cahier est plus commode.
Quand un document est donné au public, tout le monde en parle, on le
trouve un peu partout. Trois mois plus tard on ne sait où s'adresser
pour l'avoir. Je suis assuré que tu me donneras impartialement les
pièces pour et contre. Ce fut notre honneur, au temps de cette affaire
sur laquelle je n'ai pas peur de radoter, d'aller chercher dans les
témoignages, dans les journaux ennemis les meilleures de nos preuves,
les plus invincibles de nos arguments. Renoncerons-nous à ces bonnes
habitudes? L'ouvrage dreyfusard le plus efficace ne fut-il pas une
Histoire des Variations de l'État-Major fournie par lui-même?

Je te prie de me donner tous les documents et tous les renseignements
que tu pourras, même longs, même ennuyeux. Nous devons à la même
affaire la publication exacte, historique, de procès-verbaux, de
comptes rendus sténographiques, de documents, de papiers, de pièces.
Nous avons eu _le Procès Zola_, _la Révision de l'Affaire Dreyfus_,
_Enquête et Débats de la Cour de Cassation_, les publications du
_Figaro_. _L'Éclair_ donne le compte rendu sténographique des
débats qui se poursuivent si ennuyeusement devant la Haute Cour.
Ici reconnaissons l'hommage que le vice rend à la vertu. J'ai lu
avec plaisir sur la quatrième page de la couverture du _Mouvement_
que la _Société nouvelle de librairie et d'édition_ allait nous
donner le «Compte rendu sténographique officiel du Congrès général
des Organisations Socialistes Françaises tenu à Paris en Décembre
1899». C'est là de bon style officiel. Voilà de bonne publication.
Nous aurons là même les paroles inutiles prononcées dans le grand
gymnase pendant que la commission travaillait. Nous aurons les basses
démagogies de Ebers aussi bien que l'austère démonstration historique
de Lagardelle. Qu'importe? Mieux vaut publier tel que. Il est même
intéressant que le Congrès, dans sa deuxième journée, ait résolu
que l'on procéderait à cette publication. Il donnait ainsi le bon
exemple. On va publier, sur l'invitation formelle du Congrès, sous
le contrôle d'une commission spéciale, des discours blessants pour
telle ou telle organisation. C'était d'une large liberté. Pourquoi le
Congrès n'a-t-il pas continué?—-Il y aura dans tes cahiers beaucoup
plus d'édité que d'inédit. Mais il y a tant d'inédit que tout le monde
connaît d'avance, il y a tant d'édité que tout le monde ignore.

Si enfin quelqu'un te met en mains de la copie, joins-la aux cahiers.
J'aurai cette copie en communication, je la lirai ou ne la lirai pas
selon le temps que j'aurai. Il peut arriver que de la bonne copie ne
soit reçue en aucune revue par aucun éditeur. Tu m'enverras de la
bonne copie. Tu m'enverras même des vers si tu en reçois. Le vers
n'est pas forcément déshonorant.

 Ce sera une partie facultative des cahiers, facultative pour toi,
facultative surtout pour nous.

Je ne te demande nullement de m'envoyer une histoire du monde
par quinzaine, ou une géographie du monde par quinzaine, ou une
chronologie du monde par quinzaine. Je te prie de m'envoyer des
cahiers de renseignement, sans esprit de parti, sur ce qui m'intéresse.

                                        LE PROVINCIAL


RÉPONSE

                                        Paris, lundi 25 décembre 1899,

  Mon cher ami,

Pendant un an, et à titre d'essai, je ferai tout ce que je pourrai
pour t'envoyer ces cahiers de renseignement.

Le premier cahier partira le 5 janvier prochain. Je t'enverrai le 20
de chaque mois le cahier de la première quinzaine et le 5 le cahier de
la seconde quinzaine du mois précédent.

Je tiens dès à présent à te rassurer sur ce Triomphe de la République.
Autant que l'on peut nombrer une aussi grandiose manifestation, deux
cent cinquante mille citoyens au moins défilèrent. On peut évaluer à
un nombre égal au moins les citoyens qui acclamèrent le défilé, qui
acclamèrent le socialisme. Ainsi _la Petite République_ et _l'Aurore_
avaient également raison. Toujours faut-il que l'on s'entende.

De cette fête j'avais préparé un compte rendu, non pas pour toi, mais
pour une revue amie. Je t'enverrai, par exception, ce compte rendu
dans mon premier cahier. J'y ajouterai les principaux documents de
l'affaire Liebknecht, et quelques notes sur les derniers événements de
décembre 1899.



LE «TRIOMPHE DE LA RÉPUBLIQUE»


La République avait triomphé le 11 novembre par la décision de la
Haute Cour: 157 juges contre 91 avaient ce jour-là repoussé les
conclusions de la défense, présentées et défendues la veille par Me
Devin, tendant à faire déclarer l'incompétence. Puis la République
avait triomphé le jeudi 16 par le vote de la Chambre: 317 députés
contre 212 avaient voté l'ordre du jour, présenté par les Gauches,
«approuvant les actes de défense républicaine du Gouvernement»; les
mots _de défense républicaine_ avaient été proposés par M. Vaillant et
plusieurs socialistes, et acceptés d'eux par le Président du Conseil.

Enfin la République triompha dans la rue par la procession du peuple
parisien le dimanche 19, le grand dimanche.

Comme les prêtres catholiques réconcilient ou purifient par des
cérémonies expiatoires les églises polluées par l'effusion du sang ou
par le crime honteux, comme ils ont récemment fait une réparation pour
l'église Saint-Joseph, ainsi trois cent mille républicains allèrent en
cortège réconcilier la place de la Nation.

_La Petite République_ et Gérault-Richard avaient eu l'initiative
de cette manifestation, comme ils avaient eu, avec toute l'opinion
publique, l'initiative, en des temps plus difficiles, d'aller
à Longchamp. Nous rendrons cette justice aux adversaires de la
République de constater que cette fois-ci encore ils firent tout ce
qu'ils pouvaient pour que la manifestation fût grandiose. M. Paulin
Méry fit coller sur les murs de grandes affiches rouges, émanant
d'un Comité d'action socialiste et patriotique dont il s'intitulait,
bien entendu, le délégué général. Le bureau du Conseil Municipal
fit donc apposer des proclamations officieuses. La Commission
exécutive de l'Agglomération parisienne du Parti ouvrier français
avait fait poser des affiches beaucoup plus modestes, un quart ou un
demi-quart de colombier, car officiellement les guesdistes n'ont pas
d'argent; ces affiches d'un rouge modeste, au nom de je ne sais plus
combien de groupements parisiens, avertissaient le lecteur que, le
gouvernement et M. Bellan ayant interdit le drapeau rouge, les vrais
socialistes et les vrais révolutionnaires étaient par là-même exclus
de la manifestation. Le parti guesdiste s'est apparemment donné la
tâche glorieuse de sauver le drapeau rouge des subornations de M.
Waldeck-Rousseau. Les guesdistes n'ont jamais mis leur drapeau dans
leur poche: demandez plutôt à M. Alexandre Zévaès des nouvelles de son
élection. Les guesdistes n'ont pas beaucoup défendu le drapeau rouge
contre les brutalités de M. Dupuy ni contre les férocités sournoises
de M. Méline. Cela était plus difficile. Enfin ils firent défense à
la population parisienne d'aller fêter le Triomphe de la République,
puisque cette République de Dalou[1] n'était pas la République
sociale, mais, remarquez-le bien, la capitaliste. Les guesdistes
mirent en interdit la manifestation. Immédiatement cette population
parisienne s'enfla comme un beau fleuve et par toutes les voies se
dirigea vers la place de la Nation.

_La Petite République_ avait annoncé, en grosses italiques fortes
et bien situées, que sa rédaction et son administration partiraient
à midi. Le Treizième, comme on le nomme amicalement, c'est-à-dire
les groupes si puissants et si cordiaux du treizième arrondissement,
socialistes et révolutionnaires, le groupe les Étudiants
Collectivistes de Paris (non adhérent au Parti ouvrier français),
les organisations syndicales et les cinq coopératives du treizième,
renforcés du citoyen Coutant et des manifestants de sa circonscription
électorale, devaient se réunir place d'Italie à partir de dix heures
et demie du matin. Tout le treizième, comme on disait, renforcé de
tout Ivry, devait partir en temps utile, suivre l'avenue des Gobelins,
la rue Monge, la rue Montmartre, et prendre en passant _la Petite
République_.

Midi sonnaient quand nous arrivâmes au coin de la rue Réaumur. Deux ou
trois cents personnes attendaient joyeusement au clair soleil sur les
trottoirs. Leur disposition même rappelait invinciblement à la mémoire
la disposition pareille des militants rangés au bord des trottoirs
un peu vides en un jour sérieux de l'année précédente. C'était le
jour de la rentrée des Chambres. Dans la seconde moitié de la journée
nous attendions au même endroit, pareillement disposés, un peu moins
nombreux, sans doute un tout petit peu parce qu'on pouvait se battre
sérieusement, mais surtout et beaucoup parce que c'était en semaine
et que les ouvriers travaillaient, parce que ce n'était pas jour de
fête, parce qu'il ne faisait pas ce soleil admirable, et parce qu'en
ce temps-là le peuple ne savait pas encore. Les églantines rouges ne
fleurissaient pas alors les boutonnières des vestes, des pardessus
et des capuchons, mais à une marque discrète chacun reconnaissait
mystérieusement les siens.

L'image de ce jour devenu si lointain par le nombre et l'importance
des événements intercalaires, de ce jour déjà devenu comme étranger
parce que la situation s'est retournée dans l'intervalle, eut tout le
loisir de fréquenter notre mémoire, car le cortège ne partit nullement
à midi. Évidemment le service d'État-Major était assez mal organisé.
On devisait donc entre amis et camarades. On allait admirer dans la
vitrine du journal un bel étendard, un drapeau rouge, mais avec la
hampe au milieu, et ces mots brodés en trois lignes transverses:
_La—Petite République—socialiste_, et les deux cartouches bleus
aux inscriptions dorées: _Ni Dieu ni Maître; Prolétaires de tous les
pays, unissez-vous._ L'attente se prolongeait. On remarqua que le mot
_pays_ sur le deuxième cartouche était mis en surcharge. On achetait
des églantines rouges au bureau du journal, au magasin plutôt. Ces
églantines ont été perfectionnées depuis Longchamp. Alors on les
donnait, à présent on les vend: un sou l'exemplaire, trois francs
le cent, ving-sept francs le mille; à présent on la nomme églantine
rouge double. Elle est plus grande, plus grosse; elle a en effet
deux rangées de pétales, une à l'extérieur, plus grande et large,
une à l'intérieur, plus petite. Naguère les pétales simples étaient
fixés sous une petite boule jaune, parfois surmontée de deux ou
trois petits fils jaunes, qui figurait, grossièrement et naïvement,
les étamines et le pistil. Aujourd'hui la boule centrale est plus
grosse et toute rouge. Naguère on mettait pour la plupart une seule
fleurette à la boutonnière, comme une marque. Aujourd'hui, dans un
besoin d'expansion, d'exubérance et de floraison, on met, à toutes
enseignes, des bouquets entiers. L'églantine est plus rouge, toute
rouge, plus symbolique, mais elle est moins églantine, moins fleur.
C'est une fleur sans pollen: lequel vaut mieux? On discute sagement
là-dessus. Les partisans du progrès préfèrent la nouvelle églantine;
les horticulteurs—on nomme ainsi les hommes qui cultivent leur
jardin—aimaient mieux la petite fleur.

Attendant encore on vit passer plusieurs délégations qui n'étaient
pas en retard: quelques hommes à la fois, avec ou sans insignes, dont
l'un portait quelque bannière, ou fièrement brandie, ou familièrement
sous le bras; les uns marchaient au milieu de la route, et c'était un
amusant défilé de quatre hommes, sérieux cependant; quelques-uns s'en
allaient plus civilement sur les trottoirs. Déjà en venant nous avions
rencontré, aux environs de l'Hôtel de Ville, plusieurs francs-maçons,
portant librement leurs insignes étonnés de prendre l'air.

Attendant toujours on apprit que Jaurès ne serait pas là, retenu dans
l'Ain et dans le Jura par les soins de la propagande. On regretta
son absence, non pas seulement parce que ses camarades l'aiment
familièrement, mais aussi parce qu'il manquait vraiment à cette fête,
qui lui ressemblait, énormément puissante, et débordante.

Il était midi et demie environ quand Gérault arriva, toujours
cordial, et gai comme le beau temps. Il venait de quitter le
treizième, qui était en retard, et qui regagnait directement par
le pont d'Austerlitz. Au treizième, disait-on, ils sont au moins dix
mille.—Partons.

Il était midi et demie passé quand on forma le cortège. Quelques vieux
militaires âgés de vingt-deux ans, récemment échappés de la caserne,
chantonnèrent en riant la sonnerie: _au drapeau!_ quand on sortit du
magasin le rouge étendard. L'idée que l'on allait marcher en rangs,
pas à pas, au milieu de la rue, éveillait chez beaucoup d'assistants
d'agréables souvenirs militaires, car invinciblement une foule qui
marche en rangées au pas tend à devenir une armée, comme une armée en
campagne tend à marcher comme une foule. Et ce qui est mauvais dans
le service militaire, c'est le service, la servitude, l'obéissance
passive, le surmenage physique, et non pas les grandes marches au
grand soleil des routes. On se forma. Quelques-uns commandèrent en
riant: _En avant!_ Le premier rang était formé de porteurs de _la
Petite République_. Ils avaient leur casquette galonnée, l'inscription
en lettres d'argent. Trois d'entre eux portaient l'étendard et les
deux cartouches. Quand on aura socialisé même les fêtes socialistes,
les militants porteront eux-mêmes leur drapeau. Je ne désespère pas de
voir Jaurès porter un drapeau rouge de ses puissantes mains.

Nous partîmes cinq cents, par la rue Réaumur, mais nous fûmes un
prompt renfort pour _l'Avenir de Plaisance_, la puissante société
coopérative de consommation, avec laquelle nous confluâmes au coin
de la rue Turbigo, et qui avait une musique, ce qui accroissait
l'impression de marche militaire. Place de la République, c'est
déjà la fête. Quelques gardes républicains à cheval ne nuisaient
nullement au service d'ordre. Au large de la place, des files
de bannières luisaient et brillaient. Un peuple immense et gai.
Nous allâmes nous ranger boulevard Richard-Lenoir, je crois. Il y
avait tant de monde que l'on ne reconnaissait plus les rues, les
larges avenues de ces quartiers. Nous étions auprès de la statue du
sergent Bobillot. Un porteur de _la Petite République_ explique à
son voisin pourquoi il préfère un homme comme Bobillot à un homme
comme Marchand. Nous attendons là longtemps, insérés dans les groupes
ouvriers en costume de travail. C'est nouveau. Près de nous le vaste
et muable moutonnement des chapeaux de feutre enfarinés aux larges
bords: ce sont les forts de la Halle[2], coltineurs non débiles, qui
stationnent pesamment, puissamment. Nous sommes directement sous la
protection de Lépine, qui est là tout près, au sergent Bobillot,
disent quelques-uns. Grâce à la protection de Lépine, continuent-ils
en riant, nous allons défiler en bonne place dans le cortège. Tout
cela n'empêche pas que si on refait la Commune on le fusillera tout
de même, dit près de moi un vieux communard universellement connu
comme un brave homme. Je crois qu'il plaisante et veux continuer la
plaisanterie. Avec quoi les fusillera-t-on?—Avec des balles, comme
les autres, me répond-il sérieusement. Je le regarde bien dans les
yeux, pour voir, parce que sa parole sonne faux en cette fête. Il a
toujours les mêmes yeux bleus calmes et la même parole calme. Ces
vieux communards sont extraordinaires. On ne sait jamais s'ils parlent
sérieusement ou par manière de plaisanter. Ils ont avec nous des
mystifications froides comme les vieux soldats du second empire en
avaient avec les recrues. Ils sont de la même génération. Ils ont,
comme eux, fait la guerre. Et cela doit marquer un homme. Deux hommes,
adossés au mur d'une maison adjacente, pour se reposer de la longue
station, disent gravement: C'est tout de même beau, une fête comme ça,
c'est tout de même beau. Et ils répètent profondément sur un rythme
las: C'est beau. C'est beau. Il passe des enfants, petits garçons et
petites filles, délégations des écoles ou des patronages laïques. On
leur fait place avec une sincère et universelle déférence. On pousse
en leur honneur de jeunes vivats. Ils y répondent. Ils passent en
criant de leurs voix gamines, comme des hommes: _Conspuez Rochefort,
conspuez_. Cela est un peu vif, un peu violent, fait un peu mal.

Mais par-dessus toutes les conversations, par-dessus tous les regards,
par-dessus toute rumeur montaient les chants du peuple. Dès le départ,
et sur tout le trajet, et pendant la station, et puis tout au long
du cortège, le peuple chantait. Je ne connaissais pas les chants
révolutionnaires, sauf _la Carmagnole_, dont le refrain est si bien
fait pour plaire à tout bon artilleur, et que tout le monde chante.
Je ne connaissais que de nom l'immense et grave _Internationale_. A
présent je la connais assez pour accompagner le refrain en ronronnant,
comme tout le monde. Mais le ronron d'un peuple est redoutable.
Ceux qui savent les couplets de _l'Internationale_, sont déjà des
spécialistes. Aussi quand on veut lancer _l'Internationale_, comme en
général celui qui veut la lancer ne la sait pas, on commence toujours
par chanter le refrain. Alors le spécialiste se réveille et commence
le premier couplet.

 Les chants révolutionnaires, chantés en salles closes, n'ont
assurément pas moins de paroles déplaisantes que de paroles
réconfortantes. Chantés dans la rue contre la police et contre la
force armée, ils doivent être singulièrement et fiévreusement,
rougement ardents. Chantés pour la première fois dans la rue avec
l'assentiment d'un gouvernement bourgeois républicain, ils avaient un
air jeune et bon garçon nullement provocant. Ces chansons brûlantes
en devenaient fraîches. Mais plus volontiers que les chansons
traditionnelles, plus fréquentes encore, les acclamations et les
réprobations rythmées traditionnelles, moitié chant, moitié verbe et
moitié tambour, les _conspuez_ et les _vive_ scandaient la marche du
peuple. On redisait inlassablement les anciens rythmes, et, comme on
était en un jour d'expansion, on improvisait de nouvelles paroles.
Si les ennemis de M. le marquis de Rochefort—on m'assure qu'il en
a gardé quelques-uns—s'imaginaient que sa popularité a diminué,
ils auraient tort. Elle s'est retournée seulement. Je ne crois pas
que jamais le peuple de Paris ait aussi tempétueusement crié ce nom
de Rochefort. Il était beaucoup plus question d'un certain _Boubou_
que d'un certain _Barbapoux_. La guerre inexpiable de la rime et de
la raison se poursuivait parmi ce peuple en marche. Les rimes en
_on_ étaient particulièrement recherchées, parce que, sous une forme
écourtée, elles introduisent le refrain populaire _ton ton ton taine
ton ton_. Les rimes en _on_ avaient l'avantage d'être particulièrement
nombreuses. Mais elles avaient le désavantage de n'être pas toutes
convenables. Comme on était dans la rue, et comme il y avait beaucoup
de femmes et d'enfants dans le cortège, et dans la double haie des
spectateurs, le peuple choisissait souvent celles des rimes en _on_
qui étaient convenables. Ainsi le peuple chantait que _Rochefort est
un vieux barbon_, que _plus il devient vieux, plus il devient bon_. Le
comparatif _meilleur_ était ainsi négligé. Ce peuple n'avait aucune
colère ni aucune pitié contre Déroulède, qu'il envoyait simplement et
fréquemment à Charenton. Il n'avait même aucune réserve, aucune fausse
honte, rien de ce sentiment qui nous retenait malgré nous envers un
prisonnier et un condamné de la veille. Nous aurions été gênés pour
faire allusion à la petite condamnation de Déroulède. Le peuple, plus
carrément, et peut-être plus sagement, ne se contentait pas d'envoyer
Déroulède à Charenton. Les malins imaginaient des variantes et les
lançaient: _Ah! Déroulède trois mois de prison; Ah! Déroulède est
au violon._ Un nouveau chant parlé commençait à se répandre, plus
volontaire, plus précis, plus redoutable, inventé sur le champ: _au
bagne, Mercier, au bagne_. Le mot _bagne_, ainsi chanté, avec rage,
résonne extraordinairement dans la mâchoire et dans les tempes. Un
brave homme, petit et mince, entendant mal, criait avec acharnement:
_au bal, Mercier_. Quand il s'aperçut de son erreur, il m'expliqua
que, dans sa pensée, il donnait au mot _bal_ ce sens particulier qu'on
lui donne au régiment, où, par manière de plaisanterie amère, on
désigne ainsi le peloton de punition.

Cependant que la grave _Internationale_, largement, immensément
chantée, s'épandait comme un flot formidable, cependant que le
_Mercier, au bagne_, rythmé coléreusement, scandait la foule même et
la déconcertait, le cortège longuement, lentement, indéfiniment, se
déroulait tout au long du boulevard Voltaire, avec des pauses et
des reprises. Arrivés au milieu, on ne voyait ni le commencement ni
la fin. Au-dessus du cortège une longue, immense file de drapeaux
rouges, de pancartes bleues, d'insignes et ornements triangulaires
et variés, se défilait en avant et l'on se retournait pour la
voir se défiler en arrière. Avec nous nos bons camarades, la
_Ligue démocratique des Écoles_, portaient leur pancarte bleue aux
lettres dorées. On ne pouvait lire les pancartes plus éloignées
qui se perdaient au loin. Aussi je préfère emprunter à _la Petite
République_ les beaux noms de métier des ouvriers qui avaient promis
leur concours à la manifestation. Je lis dans _la Petite République_
du matin même, datée du lundi, les convocations suivantes, à la
file: _Chambre syndicale des gargouilleurs_;—_Syndicat de la
chèvre, mouton et maroquin_;—_Chambre syndicale des tailleurs et
scieurs de pierre du département de la Seine_;—_Chambre syndicale
professionnelle des façonniers passementiers à la barre_;—_Fédération
des syndicats de Boulogne-sur-Seine_;—_Chambre syndicale des corps
réunis de Lorient, Morbihan_;—_Syndicats des bonnes, lingères,
filles de salle, blanchisseuses_;—_Chambre syndicale des infirmiers
et infirmières_;—_Chambre syndicale des ouvriers balanciers du
département de la Seine_;—_Chambre syndicale des ouvriers peintres
de lettres et attributs_. Comme ces noms de métier sont beaux, comme
ils ont un sens, une réalité, une solidité, comparés aux noms des
groupements politiques, tous plus ou moins républicains, socialistes,
révolutionnaires, amicaux, indépendants, radicaux-socialistes, aux
unions, aux associations, et aux cercles, et aux cercles d'études
sociales, et aux partis. Loin de moi la pensée de calomnier les
groupements politiques. Ils sont pour la plupart beaucoup plus
actifs, travailleurs, énergiques, efficaces que leurs noms ne sont
spécifiques. Mais tout de même comme c'est beau, un nom qui désigne
les hommes et les groupes sans contestation, sans hésitation, par le
travail quotidien. On sait ce que c'est, au moins, qu'un forgeron,
ou un charpentier. Je voudrais les citer tous, car je ne sais
comment choisir. Je trouve dans la même _Petite République_ les
_travailleurs du gaz_, les _charrons_, la _Fédération culinaire de
France et des colonies_, les _employés des coopératives ouvrières_, le
_Syndicat ouvrier de la céramique_, les _comptables_, les _ouvriers
fumistes en bâtiment_, les _ouvriers-serruriers en bâtiment_, les
_tourneurs-robinetiers_, les _horlogers en pendules_, les _tourneurs
vernisseurs sur bois_, l'_Imprimerie nouvelle_, les _ouvriers étireurs
au banc_, les _scieurs, découpeurs, mouluriers à la mécanique_, les
_correcteurs, la sculpture_, les _garçons nourrisseurs_, les _ouvriers
jardiniers du département de la Seine_, les _ouvriers jardiniers et
parties similaires de la Ville de Paris, le bronze imitation_. Toute
l'activité, tout le travail, toute la nourriture et tout l'ornement
de Paris. Je renonce à donner les noms que je vois dans _la Petite
République_ de la veille, datée du dimanche. Ma liste serait longue
autant que fut le cortège.

Enveloppant de leurs plis lourds ou de leurs déploiements les
pancartes, les bannières et les drapeaux rouges défilaient.
L'ordonnance de police du 15 février 1894 est ainsi conçue en son
article premier:

      Sont interdits dans le ressort de la Préfecture de police,
     l'exposition et le port de drapeaux, soit sur la voie publique,
     soit dans les édifices, emplacements et locaux librement ouverts
     au public.

Mais heureusement qu'elle est ainsi conçue en son article deuxième:

     Sont exemptés de cette mesure les drapeaux aux couleurs
     nationales françaises ou étrangères, et ceux servant d'insignes
     aux Sociétés autorisées ou approuvées.

Cette ordonnance, promulguée au temps de la terreur anarchiste,
était libéralement interprétée pour le triomphe de la République. Il
suffisait que les drapeaux eussent une inscription pour passer. Ainsi
les drapeaux flamboyants qui n'auraient pas passé tout seuls passaient
parce qu'ils portaient en lettres noires des inscriptions comme
celles-ci: _Vive la Commune!—Vive la Révolution sociale!—1871_.
L'honorable M. Alicot a vu là une transaction qui serait une véritable
hypocrisie. Sans aucun doute s'il y avait eu un marché formel entre
le gouvernement et le peuple, ce marché n'aurait été, des deux
parts, qu'un marchandage hypocrite. Mais le gouvernement n'entendait
assurément pas ainsi sa bienveillance. Et le peuple ne faisait guère
attention à ce détail de procédure que pour s'en amuser bonnement.
Il ne s'agissait pas du tout de vendre au gouvernement l'appui du
peuple moyennant une tolérance honteuse. L'explosion de la fête était
supérieure et même rebelle à tout calcul. Non. Il était simplement
réjouissant qu'une ordonnance de la police bourgeoise, rendue contre
le drapeau rouge au moment que l'on sait, présentât ainsi un joint
par où passait librement le drapeau rouge commenté, à présent que
des bourgeois républicains reconnaissaient la valeur et l'usage du
socialisme républicain. Cela plaisait à ces gamins de Paris devenus
hommes de Paris qui, en immense majorité, composaient le cortège.

 A mesure que la fête se développait énorme, la pensée du robuste
Jaurès revenait parmi nous. Quand nous chantions: _Vive Jaurès!_
la foule et le peuple des spectateurs nous accompagnaient d'une
immédiate et chaude sympathie. Jaurès a une loyale, naturelle et
respectueuse popularité d'admiration, d'estime, de solidarité. Les
ouvriers l'aiment comme un simple et grand ouvrier d'éloquence, de
pensée, d'action. L'acclamation au nom de Jaurès était pour ainsi
dire de plain pied avec les dispositions des assistants. Continuant
dans le même sens, plusieurs commencèrent à chanter: _Vive Zola!_
Ce cri eut un écho immédiat et puissant dans le cortège, composé de
professionnels habitués dès longtemps à se rallier autour du nom
protagoniste. Mais la foule eut une légère hésitation. C'est pour
cela que nous devons garder à Zola une considération, une amitié
propre. Il faut que cet homme ait labouré bien profondément pour que
la presse immonde ait porté contre lui un tel effort de calomnie
que même en un jour de gloire la foule, cependant bienveillante,
eût comme une hésitation à saluer le nom qu'elle avait maudit
pendant de longs mois. Cela est une marque infaillible. Voulant
sans doute pousser l'expérience au plus profond, quelques-uns
commencèrent à chanter: _Vive Dreyfus!_ un cri qui n'a pas retenti
souvent même dans les manifestations purement dreyfusardes. Ce fut
extraordinaire. Vraiment la foule reçut un coup, eut un sursaut. Elle
ne broncha pas, ayant raisonné que nous avions raison, que c'était
bien cela. Même elle acquiesça, mais il avait fallu un raisonnement
intermédiaire, une ratification raisonnée. Dans le cortège même il
y eut une légère hésitation. Ceux-là même qui avaient lancé ce
cri sentirent obscurément qu'ils avaient lancé comme un défi, comme
une provocation. Puis nous continuâmes avec acharnement, voulant
réagir, manifester, sentant brusquement comme l'acclamation au nom
de Dreyfus, l'acclamation publique, violente, provocante était la
plus grande nouveauté de la journée, la plus grande rupture, la
plus grande effraction de sceaux de ce siècle. Aucun cri, aucun
chant, aucune musique n'était chargée de révolte enfin libre comme
ce _vive Dreyfus_! «Faut-il que ce Dreyfus soit puissant pour avoir
ainsi réuni sur une même place et dans un même embrassement...»
disait _l'Intransigeant_ du jour même, sous la signature de M.
Henri Rochefort[3]. M. Henri Rochefort avait raison. Le capitaine
Alfred Dreyfus est devenu, par le droit de la souffrance, un homme
singulièrement puissant. Ceux qui l'ont poursuivi savaient bien ce
qu'ils faisaient. Ils ont marqué cet homme. Ils ont marqué sa personne
et son nom d'une marque pour ainsi dire physique dans la conscience
de la foule, au point que ses partisans mêmes sont un peu étonnés
d'eux-mêmes quand ils acclament son nom. C'est pour cela que nous
gardons à M. Dreyfus, dans la retraite familiale où il se refait, une
amitié propre, une piété personnelle. Nous-mêmes nous avons envers
lui un devoir permanent de réparation discrète. Nous-mêmes nous avons
subi l'impression que la presse immonde a voulu donner de celui en
qui nous avons défendu la justice et la vérité. Ceux qui ont fait
cela ont bien fait ce qu'ils ont fait. Mais ceux qui ont voulu cela
n'ont pas prévu au delà de ce qu'ils voulaient. Ils n'ont pas prévu
la résistance désespérée de quelques-uns, la fidélité d'une famille
s'élargissant peu à peu jusqu'à devenir la fidélité en pèlerinage de
trois cent mille républicains.—Le _Vive Dreyfus_ ne dure que quelques
minutes. On en use peu, comme d'un cordial trop concentré.

A mesure que l'on approche de la place de la Nation les stations
deviennent plus fréquentes, comme lorsqu'on approche, pour un
défilé, d'un rassemblement militaire. On stationnait patiemment.
C'était l'heure choisie où la verve individuelle, dans cette fête
collective, s'exerçait plus aisément. Sans doute on ne pouvait se
mettre à la fenêtre pour se regarder passer dans la rue, cela étant
défendu par les traités de psychologie les plus recommandés. Mais
on s'amusait à quitter le cortège pour aller, au bord du trottoir,
voir passer les camarades. Cela devenait une heureuse application
de la mutualité aux défilés du peuple. On mesurait ainsi du regard
tout ce que l'on pouvait saisir du cortège inépuisable. Il se
produisait ainsi une pénétration réciproque du cortège et de la
foule. Plusieurs défilèrent, qui n'étaient pas venus pour cela.
Tout le monde approchait pour lire en épelant les inscriptions des
drapeaux et des pancartes. Ce jour de fête fut un jour de grand
enseignement populaire. Il se formait des rassemblements autour des
plus beaux drapeaux, autour des beaux chanteurs. Les refrains étaient
chantés, repris en chœur par une foule grandissante. Un jeune et
fluet anarchiste—c'est ainsi qu'ils se nomment, compromettant un nom
très beau—qui s'était fait une tête de la Renaissance italienne,
essayait de se tailler un succès personnel en chantant des paroles
extraordinairement abominables, où le nom de Dieu revenait trop
souvent pour une démonstration athée. Il prétendait que si l'on
veut être heureux, «pends ton propriétaire». Ces paroles menaçantes
ne terrorisaient nullement les petites gens du trottoir et des
fenêtres, en immense majorité locataires. Ainsi déjà les petits
bourgeois, tout au long du parcours, avaient écouté sans aucune
émotion, du moins apparente, _que tous les bourgeois on les pendra_.
Un excellent bourgeois avait même poussé la bienveillance, au 214
du boulevard, jusqu'à pavoiser son balcon d'une foule de petits
drapeaux inconnus. Discussions dans la foule et dans le cortège. Que
signifiaient ces drapeaux? ces pavillons? Était-ce une bienvenue en
langage maritime? Une lettre de ce M. Pamard, adressée à M. Lucien
Millevoye, et reproduite dans _la Petite République_ du mercredi
29, nous apprend que «ces _petits mouchoirs_... n'étaient autres
que les pavillons respectés de toutes les nations; et, au milieu
d'eux, le nôtre flottait en bonne place». La lettre de M. Pamard
nous apprend que «celui qui accrocha à son balcon ces pavillons qui
flottent habituellement sur son yacht est un vieux républicain».
Nous n'en savions pas aussi long quand nous défilâmes devant ce
pavoisement. Mais la foule ne s'y trompa point. Évidemment ce n'était
pas une manifestation nationaliste. Plusieurs personnes à ce balcon,
et en particulier ce vieux républicain, acclamaient le cortège,
applaudissaient, saluaient le drapeau rouge. Inversement le peuple
acclamait ce bourgeois, levait les chapeaux. Il n'était pas question
de le pendre: heureuse inconséquence! ou plutôt heureuse et profonde
conséquence!—Combien de bourgeois défilèrent parmi les francs-maçons
et dans la Ligue des Droits de l'Homme!

Je soupçonne tous les gens des fenêtres de n'avoir entendu de tout
cela que le brouhaha immense de la rue qui se mouvait. Les camarades
traitaient le bizarre compagnon, le compagnon de la Renaissance
italienne, avec beaucoup de bonne humeur, comme un enfant terrible,
capricieux, négligeable. Mais le grand succès fut pour le bon loustic,
le loustic inévitable, plus ancien que la caserne et plus durable
qu'elle. Au moment où la station devenait une véritable pause, quand
on commençait à s'impatienter un tout petit peu, le bon loustic se mit
à chanter, au lieu de: _Ah! Déroulède à Charenton, ton, taine_, sur le
même air, ces paroles ingénues: _Allons vite à la place de la Nation,
ton taine._ Ayant dix syllabes à caser au lieu de huit, il courait
pour se rattraper. Cela réussit beaucoup.

Alerte. Sursaut. Scandale. Un cri court au long de la colonne: _A
bas la patrie!_ Grand émoi, car un tel cri n'est poussé que par
un agent provocateur ou par des internationalistes excessivement
prononcés. Soudain on comprend. Et on rit. Des camelots harcelaient
les manifestants et la foule en criant: _La Patrêe._ Les manifestants
avaient répondu en criant: _A bas la Patrie_, et non pas _à bas
la patrie_. Pour dissiper le malentendu, on commença: _Conspuez
Millevoye_, mais sans insister, disant: Il n'en vaut pas la peine, ou:
Il est trop long.

A mesure que l'on approchait de cette place, le service d'ordre,
insignifiant d'abord, devenait notoire. Il avait été convenu qu'il
n'y aurait pas de police. De fait la haie, très clairsemée, un
simple jalonnement au milieu du boulevard, était faite par des
gardes républicains. Mais il y avait de place en place des réserves
d'agents massées sur les trottoirs, taches noires ponctuant la
mobilité de la foule. Si ces hommes aux poings lourds ont des âmes
subtiles, les officiers, sous-officiers, brigadiers et simples
gardes, les commissaires de police, les officiers de paix, les
brigadiers et les simples agents durent s'amuser chacun pour son
grade. En fait, plusieurs de ces gardiens de la paix riaient dans
leurs moustaches. La plupart se tenaient obstinés à regarder ailleurs
avec une impassibilité militaire. Quelques-uns se tenaient un peu
comme des condamnés à mort, ce qui était un peu poseur, inexact, mais
compréhensible. Ce qui devait le plus les étonner, c'était de se
voir là. Nous sommes si bien habitués nous-mêmes à ce que les hommes
ainsi costumés nous sautent sur le dos quand nous poussons certaines
acclamations, que nous demeurions stupides, poussant ces acclamations,
qu'ils n'en fussent pas déclanchés. Eux qui doivent avoir, depuis le
temps et par la fréquence, une autre habitude que nous, comme ils
devaient s'étonner de ne pas se trouver automatiquement transportés
sur nos épaules! Mais ils ne bougeaient pas, droits, encapuchonnés
d'obéissance passive. Au long du boulevard nous les considérions comme
on regarderait si une locomotive oubliait de partir au coup de corne
du conducteur. Ils négligeaient de partir. Le peuple était d'ailleurs
d'une correction parfaite. Sans doute il s'amusait à crier en passant
devant eux les acclamations qui naguère les faisaient le plus
parfaitement sauter hors de leur boîte, les _Vive la Commune_! et les
_Vive la Sociale_. Mais de cette foule immense et toute puissante
pas un mot ne sortit qui fût une attaque particulière à la police
adjacente; pas une allusion ne fut faite aux _vaches_ ni aux _flics_,
et cela en des endroits où il y avait dix-huit cents manifestants pour
un homme de police.

Pas un instant le peuple ne faillit à ce calme courtois. Quelques
ivrognes vinrent contre-manifester. «Si nous voulons», disaient-il,
«crier _Vive Déroulède_! nous en sommes bien libres.»—«Parfaitement,
monsieur, c'est justement pour la liberté que nous manifestons.» A
une fenêtre à droite un prêtre catholique gesticule, crie, applaudit,
se moque. On lui crie _à bas la Calotte_! ce qui est bien, et
_Flamidien! Flamidien!_ ce qui est pénible et un peu violent. On
ne crie presque pas: _A bas les curés!_ On pousse les mêmes cris à
l'église _Saint-Ambroise_, à gauche, qui sonne ses cloches. A une
fenêtre à gauche un sous-off rengagé, avec une femme genre _honneur de
l'armée_. Pas une injure ne sort de la foule: _à bas les conseils de
guerre! au bagne Mercier!_ Un capitaine est à sa fenêtre, à gauche,
avec sa femme et un petit garçon: _Au bagne Mercier! Vive Picquart!_
Un M. Mercier fabrique des voitures en tout genre à gauche, au bout
du boulevard Voltaire. Sa maison est le signal d'un redoublement de
fureur amusante. Il sait parfaitement que ce n'est pas lui que nous
voulons envoyer au bagne.

Si lentement que l'on aille à la place de la Nation, si éloignée
que soit cette place, tout de même on finit par y arriver. Depuis
longtemps _la Carmagnole_ avait à peu près cessé, abandonnée un peu
par les manifestants, un peu moins respectée, plus provocante, moins
durable, un peu délaissée. _L'Internationale_, toute large et
vaste, régnait et s'épandait sans conteste. Le tassement de la marche
nous avait peu à peu mêlés au groupe qui nous suivait. Ce groupe
avait un immense drapeau rouge flottant et claquant. On y lisait en
lettres noires: _Comité de Saint-Denis_, et, je crois, _Parti ouvrier
socialiste révolutionnaire_. Un citoyen non moins immense tenait
infatigablement ce drapeau arboré, brandi à bout de bras, et chantait
infatigablement la chanson du _Drapeau rouge_. Les camarades groupés
autour du drapeau accompagnaient en chœur, à pleine voix, le refrain.
Cela pendant des heures. Cette admirable chanson réussissait beaucoup,
parce qu'elle était lente et large, comme une hymne, comme un cantique
et, pour tout dire, comme _l'Internationale_. C'était un spectacle
admirable que la marche, que la procession de cet homme au bras et
à la voix infatigable, fort et durable comme un élément, fort comme
un poteau, continuel comme un grand vent. Et ce qui parfaisait le
spectacle était que l'homme et ses camarades chantaient une chanson
qui avait tout son sens. Le drapeau rouge qu'ils chantaient n'était
pas seulement le symbole de la révolution sociale, _rouge du sang de
l'ouvrier_, c'était aussi leur _superbe drapeau rouge_, porté à bout
de bras, au bout de son bras, présent, vraiment superbe et flamboyant.

Soudain les barrages, les haies se resserrent. On sépare le cortège de
la foule. Pelotons de gardes républicains, pied à terre. Compagnies
de pompiers, attention délicate. Nous y sommes. Il est convenu qu'en
passant devant Loubet on lui criera _Mercier au bagne, Mercier_,
pour lui signifier que le peuple ne veut pas de l'amnistie. Nous y
sommes. Plus de soldats, mais seulement des gardiens paisibles aux
habits bleus ou verts, gardiens de squares et jardins. Tout à coup un
grand cri s'élève à cinquante pas devant nous: _Vive la République!_
Nos prédécesseurs ont oublié Mercier. Nous-mêmes sommes saisis
devant la République de Dalou et nous crions comme eux: _Vive la
République_. Ce n'était pas vive la République amorphe et officielle,
mais vive la République vivante, vive la République triomphante,
vive la République parfaite, vive la République sociale, vive cette
République de Dalou qui montait claire et dorée dans le ciel bleu
clair, éclairée du soleil descendant. Il était au moins quatre
heures passées. Tout cela en un seul cri, en un seul mot: _Vive la
République_, spontanément jailli à l'aspect du monument, cri condensé
où l'article _la_ recouvrait sa valeur démonstrative. Aussi quand le
monument se leva pour nous, clair et seul par-dessus l'eau claire du
bassin, nous n'avons pas vu les détails de ce monument, nous n'avons
pas vu les détails de la place. Nous n'avons pas vu les deux anciennes
colonnes du Trône, si libéralement attribuées par les journalistes
à Charlemagne, à Philippe-Auguste, et à Saint Louis. Nous avons vu
le triomphe de la République et nous n'avons pas vu les moyens, les
artisans de ce triomphe, les deux lions attelés, le forgeron, madame
la justice et les petits enfants. La République triomphante, levée sur
sa boule, s'isolait très bien de ses serviteurs et de ses servantes.
Nous l'acclamions, nous la voyions seule et haute, et nous passions
au pas accéléré, car il fallait que le fleuve de peuple coulât.
Quand nous voudrons regarder à loisir le monument de Dalou, nous
retournerons à quelques-uns place de la Nation, et nous emporterons
dans nos poches le numéro du _Mouvement_ où est l'article de
Deshairs.

Il est bien peu de citoyens qui n'aient alors donné un souvenir, une
rapide pensée à Déroulède, qui était venu chercher deux régiments si
loin de l'Élysée et si près de la soupe du soir.

Vite on se ressaisit pour passer devant la tribune officielle, à
gauche. On avait, au long du cortège, crié quelque peu: _Vive Loubet_.
On s'entraîne, on s'aveugle, on s'enroue sur le _au bagne Mercier_,
les chapeaux en l'air, les mains hautes, les cannes hautes. On marche
porté, sans regarder sa route. On tourne autour du bassin. On est
enlevé. On arrive. On cherche Loubet, pour qui on criait tant. Il
n'est pas là. Vraiment, à la réflexion, il eût été fou qu'il restât
là pour tout ce que nous avions à lui dire. De la tribune on répond
à nos _Vive la Sociale_! Beaucoup d'écharpes aux gens de la tribune.
Ces citoyens n'en sont pas moins ardents. Un dernier regard au peuple
innombrable qui suit et qui tourne autour de ce bassin. C'est fini.
Au coin quelqu'un me dit: «Ça a été violent ici au commencement, la
police a enlevé un drapeau noir.» Cet incident passe inaperçu dans le
perpétuel mouvement du peuple.

Je n'oublierai jamais ce qui fut le plus beau de la journée: la
descente du faubourg Antoine. Le soir descendait, la nuit tombait.
Tout ignorants que nous soyons de l'histoire des révolutions passées,
qui sont le commencement de la prochaine Révolution sociale, nous
connaissons tous la gloire de la légende et d'histoire du vieux
faubourg. Nous marchions sur les pavés dans cette gloire. Avec une
sage lenteur les porteurs _de la Petite République_ marchaient en
avant de ce nouveau cortège. Les gens du faubourg s'approchaient,
épelaient, lisaient _la—Petite—République—socialiste; Ni—
Dieu—ni—maître_, applaudissaient, acclamaient, suivaient. Rien ne
distinguait plus le cortège et les spectateurs. Le peuple descendait
dans la foule et se nourrissait d'elle. On rechanta la vieille
_Marseillaise_, récemment disqualifiée auprès des socialistes
révolutionnaires par la faveur des bandits nationalistes. Tout le
faubourg descendait dans la nuit, en une poussée formidable sans haine.

La dislocation eut lieu pour nous place de la Bastille. Ceux de la
rive gauche s'en allèrent par le boulevard Henri IV. Groupés en gros
bouquets aux lueurs de la nuit, les drapeaux rouges regagnaient de
compagnie leurs quartiers et leurs maisons. Les bals commençaient
bientôt.


Avec la fatigue de la journée, des inquiétudes et des scrupules me
venaient. Je sais bien qu'il n'y a plus de _lanternes_, je sais bien
que les bourgeois ont fait construire par des ouvriers des becs de
gaz qui ne sont plus des lanternes, sans les anciennes cordes et sans
les anciennes potences. Plusieurs des refrains de la journée ne me
trottaient pas moins par la tête, violents et laids. Sera-t-il dit
que cette Révolution d'amour social et de solidarité sera faite avec
ces vieilles paroles de violence, de haine, et de laideur. Cela se
peut. Il se peut que nous ayons parfait la Révolution sociale avant
qu'un architecte de génie nous ait donné la maison du peuple nouveau,
avant qu'un poète de génie nous ait donné le poème ou le chant de la
révolution nouvelle, de la cité nouvelle. Ce ne sera pas la première
fois qu'il en sera ainsi, que le flot de la vie universelle
aura devancé les maturations de l'art individuel. En attendant,
_l'Internationale_ de Pottier est et demeure un des plus beaux hymnes
révolutionnaires qu'un peuple ait jamais chanté. Groupons-nous autour
de _l'Internationale_.

Des incidents de la journée continuaient à m'attrister quand le soir,
dans le train, j'ouvris une petite brochure dont j'avais bourré mes
poches, pour la distribuer, comme on le doit. C'était la petite
brochure de Le Pic, intitulée: _Pour la République!_ (revue politique
mensuelle, numéro 1, novembre 1899), où il entreprend _le Petit
Journal_ sur ses infamies du Panama et sur ses atrocités de l'Arménie.
Voilà la vraie brochure de propagande. L'auteur ne commence pas par
supposer que son lecteur connaît aussi bien que lui ce qu'il veut
lui dire. Il ne suppose pas que le lecteur sait. Il ne procède pas
par allusions. Il procède par narration. Il annonce la narration: Je
vais vous conter une histoire qui est arrivée. Il annonce: «De quels
crimes est capable l'infâme _Petit Journal_, je vais le montrer par
une preuve unique[4] mais décisive, par le relevé des sommes qu'il
a touchées pour faire tomber l'argent de ses malheureux lecteurs
dans la grande escroquerie du Panama.» Plus loin il annonce: «Vous
pensez qu'en jetant ces milliers d'humbles à la ruine pour gagner sa
commission de 630,000 francs, il a atteint à la limite du crime et de
l'infamie? Eh bien! il a trouvé moyen d'être plus criminel et plus
infâme encore!

«Écoutez et retenez cette histoire:»

Suit l'histoire de M. Marinoni et du Sultan.

L'auteur procède comme il faut. Une brochure bien faite ressemble à
une histoire de grand-père contée à la veillée:

Il y avait une fois, au pays des Infidèles, un méchant roi qui fit
massacrer, dans les supplices les plus effroyables, trois cent
mille de ses sujets chrétiens.—Le grand-père n'insiste pas sur les
supplices, pour ménager l'imagination des petits.

—Pourquoi donc que le pape n'est pas allé à leur secours, grand-père?

—Je ne sais pas, mes enfants.

—Et le roi de France, pourquoi donc qu'il n'y a pas été?

—Parce qu'il n'y a pas de roi de France.

—Et les Français qui ne sont pas rois?

—Parce que le mauvais roi avait donné de l'argent au _Petit Journal_
pour faire croire aux Français que c'étaient les chrétiens qui
s'étaient révoltés.

—C'est le même _Petit Journal_ qu'on achète au bourg chez l'épicier?

—Oui mon garçon.

—Ah vrai!

La brochure de Le Pic invite à cette imagination.

Je lus passionnément cette brochure bien faite. Et quand je revis
contre quelles sournoiseries, contre quelles sauvageries, contre
quelles atrocités, contre quelles barbaries ce peuple révolutionnaire
avait conduit dans Paris ce triomphe de la République, cette
inoubliable manifestation me sembla toute saine et toute bonne, et les
scrupules de détail que j'avais eus me semblèrent vains.



DU SECOND PROVINCIAL


                                        Nyons, 13 janvier 1900,

  Mon cher Péguy,

Je regrette de ne pouvoir m'abonner à tes _Cahiers de la quinzaine_.
Moins heureux encore que l'Agrégé provincial, j'ai juste cent sous
par jour pour vivre, avec ma femme. Je ne puis pour le moment songer
qu'aux journaux quotidiens et au _Mouvement socialiste_, auxquels je
reste abonné.

D'ailleurs, je n'approuve pas l'idée des _Cahiers de la quinzaine_:
c'est une nouvelle revue, socialiste. _Le Mouvement_ est bon, et doit
être continué, et j'espère qu'il progresse. Mais tes cahiers prennent,
dès le premier, l'allure d'une revue de polémique très personnelle,
et contre _des_ camarades socialistes, contre _certains_ camarades
socialistes. Je condamne cela.

Il est toujours intéressant et utile de savoir ce que pense un
camarade, qui a le loisir et la faculté de penser beaucoup. Il importe
aussi qu'une publication périodique ne contienne pas exclusivement les
idées d'un seul camarade.

Surtout quand il a les tendances mauvaises de tes cahiers: la
minorité d'un congrès a le devoir et le droit de défendre toutes ses
opinions, mais, puisqu'elle a accepté de participer au Congrès, elle
est moralement tenue d'en respecter les décisions (elle et ceux dont
elle représente les tendances). Par raison, et par discipline, dans
l'intérêt supérieur de la cause. Qu'ensuite elle fasse campagne pour
amener les membres du Congrès suivant à ses idées, je le veux bien.
Mais il n'est pas bon qu'elle déclare tout de suite et brutalement
qu'elle donne tort au Congrès, qui «a piétiné sur un de nos plus chers
espoirs».

Il est plus mauvais encore que toutes ces attaques contre le Congrès
et que le Triomphe de la République et que l'affaire Liebknecht se
résolvent en insinuations contre le parti guesdiste, et en assauts
furieux ou en coups d'épingle irritants contre Guesde, Zévaès... Je ne
les défends pas, ne veux pas les défendre, et n'ai pas à les défendre.
Mais à quoi riment ces attaques? Exposez vos idées personnelles sur
la méthode, l'action, la doctrine etc., et tâchez d'y gagner la masse
des guesdistes. Si le Conseil national commet une faute de tactique,
ayez une meilleure tactique. S'ils sont conduits par des gens qui ne
sont qu'ambitieux, montrez votre désintéressement. Guesde et d'autres
qui le suivent croient bien servir le socialisme; ils ont peut-être
le tort de vouloir en être les maîtres: conquérez à vos convictions
la masse des socialistes, et vous n'aurez plus rien à faire contre
les guesdistes. La guerre personnelle amène aux antipathies
irréconciliables, et aux divisions perpétuées. Vous arriveriez à une
scission dans le Parti et à des luttes acharnées, ou bien, pis encore,
vous formeriez un groupe aussi irréductible qu'isolé. Que chacun
combatte pour le socialisme, et toujours et exclusivement contre
le capitalisme. N'est-ce pas la conduite de Jaurès, de Gérault et
autres militants, qui ont nos convictions, notre désintéressement, et
l'expérience de plus d'années de lutte?

Défaut secondaire de tes cahiers: ils sont trop longs.

Pour terminer, une idée qui me passe par la tête: il faudrait des
brochures de propagande très courtes, il en faudrait des distributions
gratuites à des millions de citoyens. Pour cela une caisse de
propagande alimentée par des souscriptions régulières et irrégulières.
N'y aurait-il pas moyen de creuser cette idée? Il importe beaucoup de
conquérir les bourgeois au socialisme, cela se fait de plus en plus;
il importe surtout de le faire connaître à des millions d'ouvriers et
de paysans.

                                        LE SECOND PROVINCIAL


RÉPONSE PROVISOIRE

  Mon cher ami,

La seule réponse définitive et valable que je puisse faire à ta
critique sévère sera la teneur même de ces cahiers. Il est donc
indispensable que je te les envoie et que tu les lises attentivement.
Tu ne peux t'abonner: mais nous avons prévu cela. Justement parce que
nous sommes un essai d'institution communiste et non pas une réussite
d'entreprise capitaliste individuelle, nous envoyons nos cahiers à
ceux de nos amis qui nous les demandent. Je reviendrai plus tard sur
cette institution.

Tu retrouveras dans le premier cahier quelques réponses provisoires à
tes critiques particulières: j'ai supposé que mon lecteur serait et
resterait abonné à _la Petite République_, à _l'Aurore_, au _Matin_,
et surtout au _Mouvement Socialiste_; je n'ai donc jamais entendu
instituer une concurrence économique ou intellectuelle entre _le
Mouvement_ et _les cahiers_; je demande qu'on s'abonne au _Mouvement_
et ensuite aux cahiers; si l'on ne peut s'abonner aux deux, je demande
qu'on s'abonne au _Mouvement_ et j'envoie quand même les cahiers.

_Le Mouvement_ est bon, et doit être continué, et j'espère, et je
suis assuré qu'il progresse. Mais pourquoi t'imaginer que je veux le
remplacer, ou le doubler: il suffit de feuilleter le premier cahier
pour s'apercevoir que non. C'est une idée ancienne et individualiste,
il me semble, que de faire des revues séparément complètes; selon
cette idée une revue essaye de se suffire à elle-même, elle essaye
de se comporter comme si elle était seule dans le monde, elle traite
en ennemie et concurrente et rivale toute revue amie, ainsi qu'on la
nomme alors. Étant collectiviste, j'ai pensé que les cahiers seraient
ma partie dans un tout collectif, dans un ensemble; je n'ai pas
supposé qu'il n'y avait jamais eu de _Mouvement Socialiste_, de _Revue
Socialiste_, et de _revue blanche_, ni aucune revue, ni aucun journal;
non seulement je ne les ignore pas, mais je suis fondé sur eux, je
m'appuie à eux, veuillent ou non veuillent; j'admets comme étant dit
tout ce qu'ils ont dit; je recopie les journaux, parce qu'il n'est pas
facile d'en garder les coupures; je ne recopie pas les revues, que
l'on peut garder facilement. Je ne dis rien qui soit dit ailleurs,
parce que cela serait inutile, et contraire à la division du travail.
Je renonce à toute concurrence, imitant ainsi les relations des deux
grandes revues socialistes, parce que la concurrence est bourgeoise.

La polémique, l'attaque et la défense des camarades sont un sujet très
grave et sur lequel je te répondrai longuement aussitôt que je le
pourrai. Tu condamnes cela: en admettant que tu sois mon juge, attends
au moins que j'aie présenté ma défense. Depuis une récente affaire on
admet communément que l'on ne doit pas condamner un accusé avant de
l'avoir entendu en sa défense.

Il ne s'agit nullement de savoir ce que pense un camarade, parce qu'il
a le loisir de penser beaucoup; il ne s'agit nullement de faculté: il
s'agit d'écouter ce que dit un camarade qui, pour un an, s'est fait le
loisir de faire imprimer la vérité. Une publication périodique peut
présenter la vérité complémentaire.—Je reviendrai d'ailleurs sur
cette question de la vérité.

Je reviendrai aussi sur les obligations des minorités.—Mais je ne
parle au nom d'aucune minorité, au nom d'aucune majorité, au nom
d'aucune unanimité, au nom d'aucun groupe, au nom d'aucune société,
au nom d'aucun parti. Pour un an je parle en mon nom: ai-je le droit
de le faire? c'est une question, à laquelle toi-même tu ne pourras
donner de réponse qu'après que tu auras entendu mes raisons. Or, je
ne pouvais te donner mes raisons qu'en instituant des cahiers libres;
toutes les revues socialistes auraient été fermées à ces raisons,
car je t'avertis qu'elles auraient constitué des communications de
nature à blesser au moins une ou deux organisations nationalement
constituées. La résolution du Congrès n'a pas prononcé sur des
raisons données un jugement, contestable ou incontestable: non,
elle a défendu, interdit que l'on présentât même certaines raisons.
Ayant à les présenter, je suis forcé de les présenter dans un cahier
libre: car tu penses bien que je ne veux pas les présenter chez des
bourgeois, même républicains.

Je reviendrai, dans les mêmes conditions, sur les obligations du
délégué envers les résolutions du Congrès.

Je ne te permets pas de supposer que toutes ces attaques contre
le Congrès et que le Triomphe de la République et que l'affaire
Liebknecht soient présentés à seule fin d'insinuer contre les
guesdistes, insinuations contre le parti guesdiste et assauts furieux
ou coups d'épingles irritants contre Zévaès et Guesde. J'admets
seulement que tu constates, comme tu l'as fait très historiquement,
que les premiers se résolvent dans les seconds. Je parle souvent des
guesdistes, en particulier de Zévaès et de Guesde, pour deux raisons:
la première est de mon institution même: je parle souvent d'eux
parce que les périodiques autorisés n'en parlent pas selon toute la
vérité; je fais donc l'appoint, le complément; je fais alors cette
fonction complémentaire dont je t'ai plus haut donné à peu près la
définition; ainsi les guesdistes ont dans mes cahiers une place plus
grande que celle qu'ils ont dans la réalité; la seconde raison est du
réel même; il suffit d'avoir assisté au Congrès, à sa préparation, à
l'affaire Dreyfus, pour avoir partout constaté le guesdisme et heurté
le guesdiste; je tâche donc de donner aux guesdistes dans mes cahiers
une place telle que la place qu'ils occupent ainsi dans tous les
périodiques socialistes, autorisés et libres, y compris les cahiers,
dans l'ensemble des périodiques socialistes, soit aussi grande que la
place qu'ils occupent dans la réalité. Ce que je dis de la place est
valable pour la nature et pour la qualité, ainsi de suite.

Il est presque injurieux que tu aies pu supposer que j'aie choisi
ou incliné les réalités pour y trouver le guesdisme. J'ai trouvé le
guesdisme dans le socialisme comme j'ai trouvé le jésuitisme dans
le catholicisme. On peut nier qu'il y soit ainsi. Je serai heureux
de discuter les négations. Ce n'est pas de ma faute si j'ai vu les
guesdistes au Congrès. Ce n'est pas de ma faute si Liebknecht a
écrit dans une revue publique,—les revues étrangères sont tout de
même publiques, et publiées,—qu'il était,—tu sais pourquoi, et
comment,—contre les dreyfusards; ce n'est pas de ma faute si ensuite
M. Marcel Hutin rapporte et publie, dans _l'Écho_ _de Paris_,
que Liebknecht lui a nommé «Guesde et Lafargue, les principaux
représentants du socialisme scientifique en France», si M. Hutin
publie que M. Liebknecht lui a dit: «J'entretiens avec Guesde une
correspondance assidue.» Ce n'est pas de ma faute si j'ai vu sur les
murs de Paris, avant le Triomphe de la République, l'affiche des
guesdistes avec celle de M. Paulin Méry. Elle y était. Je l'ai vu.
Je le dis. J'avais porté mon compte rendu à une revue amie: je nomme
ainsi les revues que j'aime et non pas celles que je combats. Le
directeur l'accepta, non sans quelque hésitation. Puis il eut de la
peine, hésita encore, et très amicalement me dit: «Ça va bien, mais
tout de même on ne peut pas laisser le mot de _guesdistes_. Ils ne
veulent pas qu'on les nomme des guesdistes. Ils sont le Parti ouvrier
français. Guesde a sauté, un jour que je lui parlais de guesdistes.
Après le Congrès nous ne pouvons pas les nommer comme ils ne veulent
pas qu'on les nomme. Il y a eu réconciliation.» Sur le moment
j'acquiesçai, n'aimant pas à faire des ennuis. Puis je me ressaisis,
et il me sembla que cette fois encore j'étais obligé à l'impolitesse:
car si l'expression d'_allemanistes_ par exemple est une expression
commode et inexacte, vu que les allemanistes sont des hommes libres
et n'ont aucun chef, l'expression de guesdistes au contraire est une
expression commode et rigoureusement exacte, en ce sens qu'il y a
au moins plusieurs _guesdistes_ qui ne sont pas des hommes libres.
C'était donc bien guesdistes que je voulais dire, et non pas Parti
ouvrier français. J'aurais donc changé une expression dans mon compte
rendu, non point parce qu'elle aurait été inexacte, comme on le doit,
mais par une considération de parti. Mon compte rendu n'aurait
donc pas été sincère, mais favorable à quelques-uns. Et alors de
quel droit, par quel privilège aurais-je été sincèrement sévère pour
ce prêtre qui gesticulait, pour ce sous-officier qui posait?—Je
pouvais, diras-tu, ne parler pas de cette affiche.—Mon compte rendu
aurait donc été favorablement incomplet, c'est-à-dire inexact,
c'est-à-dire faux. Et de quel droit, par quel privilège aurais-je vu
pour la critiquer l'affiche des nationalistes, et n'aurais-je pas vu,
pour la critiquer, l'affiche des guesdistes? Nous devons même aux
nationalistes l'égalité de la justice et de la critique.

Je n'insinue pas contre les guesdistes, que je ne confonds nullement
avec le Parti ouvrier français. Quand les guesdistes font des
machinations insinuantes, je les rends autant que je le puis par des
expressions machinées insinuantes: l'histoire étant l'image de la
réalité, l'expression étant l'image du fait. Quand je me prononce
personnellement, je le fais toujours avec la franchise indispensable.

Je reviendrai sur la valeur d'un congrès, sur le contrat socialiste,
sur la tactique, sur l'unité, sur la prétendue scission.

Je crois que je combats plus que jamais pour le socialisme entendu
purement, je crois que je combats contre un capitalisme; il n'y a
pas seulement des capitalismes d'argent: Guesde est un capitaliste
d'hommes. La révolution politique bourgeoise a libéré les hommes,
ou du moins elle a été censée les libérer; nous voulons affranchir
les biens pour parfaire la libération des hommes; ceux de nous qui
commencent par commander ou par asservir des révolutionnaires,—c'est
tout un,—bien loin qu'ils avancent dans la révolution sociale, au
contraire sont en retard en arrière de la révolution bourgeoise.

Nous reviendrons sur l'expérience des luttes passées.

Mes cahiers sont trop longs: ce sont des cahiers; ils sont longs
quand la quinzaine est épaisse. Le premier n'aurait pas été si long
si Liebknecht n'avait pas donné jusqu'à trois articles et jusqu'à la
matière de trois interviews; celui-ci ne serait pas aussi long si
Vaillant n'avait pas combattu aussi longuement la proposition de loi
sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans
les établissements industriels. Mes premiers cahiers seront forcément
beaucoup plus gros, parce que je ne peux pas ne pas enregistrer la
préparation du Congrès: j'ai donc à rattraper six mois de passé,
pendant que le présent marche de son pas régulier. Quand je n'aurai
plus qu'à noter le présent, mes cahiers seront naturellement moins
longs.—J'ai calculé mes devis de longueur à peu près pour le temps du
provincial que je supposais: qui a moins de temps n'aura qu'à moins
lire.—Je reviendrai sur la composition des cahiers.

Ton idée est bonne, et je travaille à la réaliser: car toutes les
brochures de propagande qui ne seraient pas conformes à la vérité
seraient des brochures de mauvaise propagande. Il ne suffit pas de
prêcher: il faut d'abord savoir ce que l'on prêche; il ne suffit pas
de prêcher le socialisme: il faut d'abord savoir ce que c'est que le
socialisme, et jamais nous ne le saurons si la discussion n'est pas
libre.

Mettrons-nous en brochures de propagande le discours de Vaillant?
Irons-nous vanter au peuple, qui est en général simple et droit, la
_dictature impersonnelle du prolétariat_? Mais le premier citoyen
libre à qui nous adresserons la parole nous dira simplement et
droitement: «Pardon, monsieur, mais je voudrais seulement savoir
quelles personnes exerceront la dictature impersonnelle de la classe
ouvrière.»

Mettrons-nous en brochures de propagande le discours de Guesde? Nous
lirons au peuple ces paroles de Guesde, que j'emprunte à la page 176
du Compte rendu sténographique officiel, au milieu de la page: «(Le
camarade Zévaès) avait ainsi tracé la frontière que l'on ne franchit
pas, entre la partie des pouvoirs publics que le prolétariat organisé
doit conquérir en période même bourgeoise, et la partie des pouvoirs
publics qu'il ne peut emporter qu'en période révolutionnaire, à coups
de fusil!» Puis nous lirons au même ces paroles du même, empruntées
à la page 185 du même Compte rendu: «Les travailleurs organisés se
considérant comme dupes, les uns prêteront l'oreille à la propagande
par le fait; ils se diront: puisqu'il en est de mon propre parti
de classe comme des autres partis politiques, et que nous sommes
condamnés à faire la courte échelle à quelques-uns, qui se servent
de nos épaules pour se hisser au pouvoir, adressons-nous aux choses,
n'ayant rien trouvé du côté des hommes. Les hommes les ayant trompés,
ils n'auront plus de foi que dans les éléments, que dans la chimie
révolutionnaire, et vous aurez recruté pour l'anarchie.» Nous lirons
au peuple ces deux citations: mais alors le premier venu, l'ouvrier
des manufactures d'armes, le chimiste, l'ancien artilleur, l'ancien
fantassin, ou même l'homme de bon sens nous dira: «Je vous demande
pardon, monsieur, mais il me semble que monsieur Guesde conseille
les balles et déconseille les bombes; il y a pourtant de la poudre
dans les cartouches derrière les balles ainsi que dans les bombes;
et c'est la même chimie révolutionnaire qui enseigne à fabriquer la
poudre des balles et la poudre des bombes ou obus, étant donné qu'on
nomme obus les bombes lancées au canon, et bombes les obus placés à
la main.»—«En quoi, dira le voisin, peu au courant de la rhétorique
et des antithèses, en quoi les bombes sont-elles plus des éléments,
et les cartouches plus des hommes?» Que saurons-nous répondre à ces
bonnes gens? Irons-nous enseigner plus savant que nous?

Il ne suffit pas de propager, propager. Nous devons faire attention
à ce que nous propageons. Toute propagande qui n'est pas de vérité
entière est mauvaise. L'étiquette ne suffit pas. Pendant les massacres
d'Arménie un député socialiste allemand disait à un étudiant français:
«Nous ne nous sommes pas emballés dans toute cette affaire comme les
députés français; nous étions mieux informés: nous savions, nous, que
c'étaient les Arméniens qui étaient les capitalistes.»


NOTES:

[1] Sur Dalou, son œuvre, et en particulier _le Triomphe de la
République_, je renvoie à l'excellent article, si nourri, du citoyen
Deshairs, paru dans _le Mouvement_ du 1er octobre.

[2] Ou plutôt les forts aux farines.

[3] Cité dans _le Matin_ du dimanche. Il vaut mieux ne pas lire
_l'Intransigeant_ dans le texte.

[4] Cela ne l'empêche pas de donner une seconde preuve, justement
comme dans les histoires bien faites.



DE LA GRIPPE


                                        20 février 1900,

Immobilisé par une grippe soudaine, je ne pus aller voir d'abord le
docteur moraliste révolutionnaire. Aussitôt que ma tête redevint un
peu saine, je résolus de compléter le recueil que j'avais commencé
de documents et de renseignements sur la préparation du Congrès
socialiste national. Mais au moment où j'avais en mains les ciseaux
pour découper ces derniers documents et ces derniers renseignements
dans _la Petite République_, le citoyen docteur entra dans la cuisine,
où je travaillais l'hiver.

—Bonjour, citoyen malade, allez-vous un peu mieux?

—Je vous remercie, docteur: je vais un peu mieux.

—J'ai su facilement que vous étiez malade; le neveu du boulanger
l'avait dit au garçon boucher; celui-ci l'avait redit à la nièce de la
marchande de volailles: ainsi vont les nouvelles par ce simple pays.

—J'ai eu la grippe. Et je l'ai encore un peu.

—Ainsi vous avez justifié par un nouvel exemple ce que vous m'avez
dit à la fin de la quinzaine passée, que vous étiez un homme
ordinaire: l'homme ordinaire a eu la grippe ces temps derniers.

—Vous ne l'avez pas eue, citoyen docteur.

—Le moraliste n'a jamais la grippe,—à condition, bien entendu, qu'il
règle ponctuellement sa conduite sur les enseignements de sa morale.
Je vous dirai pourquoi.

—Je suis bien heureux, citoyen docteur, que vous soyez venu, car
il m'a semblé, en y réfléchissant, que nous avions négligé une
considération importante en cette question des personnalités: la
considération du privé.

—Nous en causerons, mon ami, quand vous aurez la tête un peu plus
solide; aujourd'hui, et si cela ne vous fatigue pas beaucoup,
voulez-vous me conter l'histoire de votre maladie.

—Elle est peu intéressante, citoyen. Le vendredi soir j'avais donné
le bon à tirer pour les trente-six premières pages du troisième
cahier; les trente-six suivantes étaient pour ainsi dire prêtes; et
les soixante-douze dernières étaient fort avancées; je me promettais
d'avoir fini le samedi à midi et que les imprimeurs finiraient le
samedi soir; j'étais content parce que les cahiers, pour la première
fois de leur vie, allaient paraître ponctuellement; je me réjouissais
dans mon cœur: insensé qui se réjouit avant l'heure de sa mort! Au
moment que je me flattais d'un espoir insensé, tout un régiment de
microbes ennemis m'envahissaient l'organisme, où, selon les lois
de la guerre, ils marchaient contre moi de toutes leurs forces:
non pas que ces microbes eussent des raisons de m'en vouloir; mais
ils tendaient à persévérer dans leur être. Où avais-je pris ces
microbes ennemis? Les avais-je empruntés au siège de ces cahiers,
19, rue des Fossés-Saint-Jacques, ou à l'imprimerie, ou aux voitures
de la compagnie de l'Ouest, ou aux voitures de l'Orléans, ou aux
maisons de ce village, où tout le monde est contaminé: je n'avais eu
que l'embarras du choix. Le vendredi soir, de retour à la maison,
je sentis que ça n'allait pas. Le samedi matin, je me harnachai
volontairement. Au moment de partir, le cœur me manqua. Je m'effondrai
brusquement. Je me couchai. J'étais malade. Je fis téléphoner aux
imprimeurs, qui finirent le cahier à peu près sans moi.

—Il n'en est pas plus mal.

—Il n'en est pas plus mal. Ce sont les imprimeurs qui ont relu en
tierces la deuxième tournée. J'eus à peine la force de relire pour
le sens la troisième et la quatrième tournée. Ils ont relu pour la
correction. Puis je devins incapable de tout travail. J'étais malade.

—Sérieusement?

—Sérieusement.

—Quels furent vos sentiments?

—J'étais sérieusement vexé parce que j'avais toujours vécu sur cette
idée que je ne serais jamais malade.

—Ainsi. Et sur quoi fondiez-vous cette idée?

—Je ne la fondais pas; je croyais vaguement et profondément que
j'étais solide.

—Ainsi les sociétés et les partis croient vaguement et profondément
qu'ils sont solides.

—J'étais comme les sociétés et comme les partis. Je croyais.

—C'était donc une simple hypothèse?

—Une simple hypothèse, et que les événements ont démentie.

—Vous avez renoncé à cette hypothèse vaine?

—J'ai renoncé à cette vanité.

—Vous n'avez point pensé que c'étaient les événements qui avaient
tort et l'hypothèse qui avait quand même raison?

—Je ne l'ai point pensé.

—Vous n'avez point prétendu que vous alliez d'autant mieux que vous
étiez plus douloureusement éprouvé?

—Je ne l'ai point prétendu.

—Voilà qui est fort heureux, et vous avez été bien bon. Ignorez-vous
que ce que vous n'avez pas fait se fait communément aujourd'hui?

—Je m'en doutais bien un peu.

—Quels furent vos ennuis?

—Je pensais qu'en tombant malade j'avais justifié les prophéties;
mais cette justification ne me donnait aucun orgueil.

—Quelles prophéties?

—La prophétie qu'il arriverait malheur aux cahiers, parce que l'on ne
fondait jamais une entreprise considérable sur un seul homme.

—Ces prophètes étaient de bon conseil.

—Ils oubliaient que je n'étais pas tout à fait seul, et que, si
presque tout le travail me revenait, j'avais de solides amitiés pour
me donner du courage.

—Qu'arriva-t-il ensuite? comme on dit dans les livres élémentaires.

—Sur la recommandation de mon ami Jean Tharaud, qui m'en avait dit
le plus grand bien, je pris ma petite édition classique des _Pensées_
de Pascal, publiées dans leur texte authentique avec un commentaire
suivi par Ernest Havet, ancien élève de l'École Normale, Maître de
Conférences à cette École, Agrégé de la Faculté des Lettres de Paris,
et dans cette édition, qui me rappelait de bons souvenirs, je lus
la _Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies_. J'admirai
comme on le doit cette passion religieuse et, pour dire le mot,
cette foi passionnément géométrique, géométriquement passionnée, si
absolument exacte, si absolument propre, si absolument ponctuelle,
si parfaite, si infiniment finie, si bien faite, si bien close et
régulièrement douloureuse et consolée, enfin si utilement fidèle et si
pratiquement confiante, si étrangère à nous.

—Moins étrangère que vous ne le croyez. Mais dites-moi sincèrement
pourquoi vous avez lu cette prière au commencement de votre maladie.

—Devenu avare après plusieurs déceptions financières, j'étais heureux
d'utiliser le temps de ma maladie à lire un bon texte. J'étais
heureux de lire du Pascal, parce que j'ai gardé pour ce chrétien une
admiration singulière inquiète. J'étais heureux de lire une prière que
mon ami venait d'admirer. Enfin l'appropriation de cette prière à mon
nouvel état me plaisait.

—N'y avait-il pas un peu d'amusement dans votre cas?

—Malade pour la première fois depuis un très long temps, je m'amusais
un peu et puérilement de ma situation nouvelle. Ainsi les mauvais
révolutionnaires s'amusent de la nouveauté quand les premières
agitations des crises troublent la tranquillité provisoirement
habitable du présent. Je jouai un peu au malade. Mais cet amusement
ne dura pas. Mon corps monta rapidement jusqu'à la température de
quarante centigrades. Le reste à l'avenant. Je n'en voulus rien
dire. Mais j'eus peur. Et pendant trois quarts de journée, moitié
par association, moitié par appropriation d'idées, je considérai
l'univers sous l'aspect de la mortalité, _sub specie mortalitatis_,
docteur, si vous permettez.

—Je permets tout à un convalescent.

—Cet aspect de la mortalité est pour nous mortels ce qui ressemble
encore le mieux à l'aspect de l'éternité. Pendant seize ou vingt
heures je formai des pensers que je n'oublierai de ma vie et que je
vous dirai plus tard. Ce sont des pensées à longue échéance. Croyez
que j'avais laissé tous les livres de côté. Je délirais, ce qui est
d'un malade, et cependant je voyais extraordinairement clair dans
certaines idées saines. Un souvenir singulièrement douloureux me
hantait: au moment où j'avais formé le dessein de publier ces cahiers,
je m'en étais ouvert à plusieurs personnes en qui j'avais confiance;
une de ces personnes me répondit presque aussitôt: «Je vous préviens
que je marcherai contre vous et de toutes mes forces.»

—Celui qui vous parlait ainsi était sans doute quelque guesdiste.

—Vous m'entendez mal, citoyen docteur: je n'aurais pas eu confiance
en un guesdiste. Il y a plus d'un an que j'ai cessé d'avoir confiance
au dernier des guesdistes en qui j'avais confiance, et qui était, vous
ne l'ignorez pas, le citoyen Henri ou Henry Nivet. Non, le citoyen
dont je vous parle, un citoyen bibliothécaire qui me promit de marcher
contre moi de toutes ses forces, et qui tint parole, avait naguère été
un excellent dreyfusard. Mais quand l'idée de l'unité catholique est
entrée dans l'âme d'un moine, et quand l'idée de l'unité socialiste
est entrée dans l'âme d'un citoyen, ces hommes sont méconnaissables.

—C'est une question que de savoir si un bon citoyen doit marcher
contre vous de toutes ses forces, et si vous êtes un mauvais citoyen.
Mais nous traiterons ces questions quand vous irez mieux. Je ne veux
pas vous tuer.

—Pendant que je considérais l'univers sous l'aspect de la mortalité,
je me disais précisément que nous pouvons tuer beaucoup de gens sans
l'avoir voulu. Dans le plein tissu des événements heureux et surtout
des événements malheureux, de faibles efforts peuvent avoir des
conséquences incalculables. Souvent toutes nos forces ne déplacent pas
un grain de sable, et parfois nous n'avons pas besoin de toutes nos
forces pour tuer un homme. Quand un homme se meurt, il ne meurt pas
seulement de la maladie qu'il a. Il meurt de toute sa vie. Je ne veux
pas, citoyen docteur, attribuer trop d'importance à des idées troubles
qui me venaient dans l'ardeur de la fièvre. Mais je me disais qu'avant
de déclarer—sincèrement—à un homme isolé que l'on marchera de toutes
ses forces contre lui, on doit au moins examiner si vraiment cet homme
seul est un grand criminel.

—Je veux seulement vous demander un bref renseignement. Ces bons
citoyens qui marchèrent de toutes leurs forces contre vous mauvais
citoyen connaissaient-ils ces prophètes qui vous avaient prédit que
les cahiers ne réussiraient pas et qui vous avaient en passant donné
ce qu'on nomme un bon conseil?

—Je ne sais s'ils se connaissaient, mais ils étaient identiquement
les mêmes hommes.

—Je m'en doutais bien un peu, répondit en souriant le citoyen
docteur. Quand certains hommes ont prophétisé du mal à une
institution ou à des individus, ils deviennent redoutables à cette
institution et à ces individus. Il faudrait que des prophètes fussent
extraordinairement forts et justes pour ne prêter pas les mains à
l'accomplissement de leurs prophéties. Ne demandons pas aux hommes
une force et une justice extraordinaire. Il est si agréable d'avoir
prophétisé juste. Nous devons sagement nous estimer heureux quand ces
prophéties complaisamment réalisées ne sont pas élevées ensuite à la
dignité de lois naturelles.

—Pendant que je considérais l'univers sous l'aspect que je vous ai
dit, je formai le ferme propos, si j'en réchappais, de ne marcher de
toutes mes forces contre aucune personne comme telle, mais seulement
contre l'injustice. Après quoi je demandai le médecin au moment même
où ma famille avait la même pensée.

—Voilà qui est extraordinaire, mon ami: comment! vous étiez
gravement malade, et vous avez demandé le médecin! Nous en usons plus
astucieusement pour les maladies sociales. Comment! Vous n'avez fait
procéder à aucun scrutin, soit par les habitants de votre commune
de Saint-Clair, soit au moins par un conseil élu, par le conseil
municipal, soit enfin par les différentes personnes de votre famille!
Vous n'avez pas tenu quelque assemblée, un bon congrès, un concile, ou
un petit conciliabule! Vous n'avez pas pris l'avis de la majorité! A
quoi pensiez-vous?

—Je pensais à me guérir. Alors nous avons fait venir le médecin.

—Étrange idée! et comme vous connaissez peu les avantages du
régime parlementaire. Nous, quand un parti est malade, nous nous
gardons soigneusement de faire venir les médecins: ils pourraient
diagnostiquer les ambitions individuelles aiguës, la boulangite,
la parlementarite, la concurrencite, l'autoritarite, l'unitarite,
l'électorolâtrie, mieux nommée ainsi: électoroculture; nous ne voulons
pas de cela; nous réunissons donc dans des congrès les malades, qui
sont nombreux, les bien portants, qui sont moins nombreux, et les
médecins, qui sont rares. Les malades ont de une à cinq voix, les bien
portants de une à cinq voix, les médecins de une à cinq voix. Nous
sommes en effet partisans de l'égalité. Puis la majorité décide.

—De quoi décide-t-elle?

—De tout: du fait et du droit; de savoir si telle proposition est ou
n'est pas dans Jansénius; et de savoir si cette proposition est ou
n'est pas conforme à la justice. Vous n'ignorez pas que la majorité a
évidemment raison;—et ils feront venir tant de _cordeliers_ qu'ils
finiront bien par emporter le vote.—Quel homme était-ce, au moins,
que ce médecin?

—Je vous l'avouerai sans détour: c'est un bourgeois. Depuis
vingt-sept ans, par toute saison, par les candeurs de l'été, par
les candeurs de l'hiver, par les inquiétudes et les incertitudes
essoufflées, copieuses du printemps, par les incertitudes automnales,
ce bourgeois fait le tour du pays, suivant à peu près l'itinéraire
du facteur. Un cocher fidèle, nommé Papillon, conduit sa voiture de
campagne. Je crois que c'est un bourgeois. Il prend cinq francs par
consultation aux gens qui ont de quoi ou qui sont censés avoir de
quoi, deux ou trois francs à ceux qui ont moins, rien à ceux qui n'ont
rien, beaucoup aux gens des châteaux. C'est toujours un bourgeois.
Quand on a besoin de lui, on prévient quelques voisins; comme il
va toujours quelque part, les voisins l'arrêtent et vous l'envoient.
Ce procédé primitif n'a jamais donné de mécompte. Au moment où ce
médecin bourgeois pénétra dans ma chambre de malade, j'avais _la
Petite République_ et _l'Aurore_ grandes ouvertes et non lues sur mon
lit. Si cet homme avait été partisan d'une certaine lutte de classes
mal entendue, mon affaire était bonne. Heureusement il n'avait pas lu
les auteurs et n'était qu'un médecin de campagne. Il ressemblait assez
aux bons médecins de Zola, non pas tant au docteur Pascal, qui est
un type et non pas seulement un médecin, qu'à ce bon docteur Boutan,
qui donnait de si bons conseils dans _Fécondité_, qui était plus
philosophe et meilleur que les Froment. Il nous demanda la permission
de se chauffer à mon bon feu de malade, un feu rouge de coke. Il avait
grand froid aux pieds, de faire sa tournée par un temps pareil. Il
tombait une neige glacée qui se plaquait par terre. Il n'y avait plus
que le facteur et lui qui continuaient de marcher. Encore le facteur
traînait-il depuis trois jours une grippe envahissante. Le cantonnier
avait depuis longtemps déserté la route nationale de Chartres et
s'était réfugié dans quelque abri. Pendant que le médecin se chauffait
les pieds, la consultation s'allongeait en conversation.

—Dites-moi d'abord, mon ami, ce qui est de la consultation.

—Vous savez bien ce que c'est que la consultation d'un docteur
médecin: examen attentif et sincère de toutes les références, tâter le
pouls, frapper dans le dos et ausculter.

—N'accélérons pas, mon ami: pourquoi ce médecin vous examinait-il
ainsi?

—Curieuse question, docteur: pour savoir ce que j'avais.

—Nous en usons plus astucieusement pour savoir ce que c'est que
les maladies sociales: nous allons chercher dans nos bons auteurs,
dont quelques-uns sont morts depuis dix-sept ou trente-six ans,
des renseignements complets sur ce qui nous arrive et quelques
renseignements sur ce qui nous arrivera.

—Mon docteur médecin avait lu quand il était étudiant les bons
auteurs de la médecine, de l'anatomie et de la physiologie animale
et humaine, et de l'art médical. Puis il s'était tenu au courant
des progrès médicaux. Il avait lu ce que les bons auteurs avaient
écrit de la grippe. Il avait lu même les statistiques. Mais il ne
se croyait pas dispensé pour cela d'examiner les cas particuliers
et les cas nouveaux. Il examinait les cas nouveaux avec un esprit
nouveau. Il n'avait pas des formules toutes faites et dispensatoires.
Il m'ausculta moi-même. Il ne me dit pas du seuil de ma chambre:
«Parfaitement, monsieur, vous avez la grippe: nous savons ce que
c'est; c'est connu, classé, catalogué, j'ai là une formule imprimée,
copiée, dans un bon livre, et qui assure infailliblement la guérison.»
Non, il entra posément et se dirigea vers mon lit en me regardant.
Puis il regarda les journaux qui étaient sur mon lit. Mais il ne
se servit de ses forces médicales que pour me donner remède. Et
moi-même, citoyen, j'avais beaucoup de bonnes raisons pour ne marcher
pas contre lui de toutes mes faibles forces. Il me demanda tous les
renseignements qui lui étaient nécessaires pour établir son diagnostic.

—Vous lui avez répondu la vérité?

—Naturellement. On répond toujours la vérité aux médecins.

—Vous n'avez pas essayé de jouer au plus fin, de jouer au plus malin,
de duper le médecin, de lui donner illusion?

—Vous plaisantez, docteur: je me serais considéré comme le dernier
des imbéciles, et non pas comme l'avant-dernier, si j'avais voulu
jouer au plus fin avec le médecin.

—Pourquoi donc, citoyen malade?

—Parce qu'il est évident que c'est moi que j'aurais dupé; j'aurais
compromis ma future santé.

—Mais cette vérité que vous disiez à ce médecin pouvait porter
atteinte à votre amour-propre.

—Je n'avais plus aucune considération, docteur, pour mon ancien
amour-propre. N'espérez pas que vous ajouterez jamais, dans vos
énumérations, l'honneur du malade à l'honneur du soldat. Le malade est
un malheureux sans honneur professionnel.

—Nous en usons plus astucieusement pour les maladies sociales: nous
masquons, nous déguisons, nous fardons, nous altérons, nous inclinons
la vérité pont ne pas mécontenter, pour ne pas blesser, pour ne
pas vexer tous ceux qui sont malades et qui nous contaminent, les
ambitieux individuels et collectifs, les autoritaires, les unitaires,
les boulangistes, les concurrents, les électroroculteurs, les
parlementaires.

—Je sais ce que c'est, docteur, que les individus ambitieux
individuels; je connais moins les ambitieux collectifs.

—C'est une race d'ambitieux considérablement plus redoutable. Ce sont
eux qui ont inventé les syndicats et coopératives de production et
de consommation d'ambition. Le guesdisme était jadis le culte et la
vénération de Guesde: il a commencé naguère à devenir, et il devient
de plus en plus un syndicat de jeunes ambitieux.

—Qui nommez-vous les autoritaires?

—Parmi tous ceux qui se croient révolutionnaires, je nomme
autoritaires, ou autoritariens, et je juge en un sens réactionnaires:
ceux qui veulent commander par la force à leurs camarades, au lieu
d'essayer de les convaincre par la raison. Je nommerais autoritaristes
ceux qui font et professent la théorie de l'autoritarisme. Mais ces
derniers mots me déplaisent.

—Qui nommez-vous les unitaires?

—Parmi tous ceux qui se croient socialistes, je nomme unitaires, ou
unitariens, et je juge en un sens ecclésiastiques: ceux qui veulent
réunir, par la force même, ceux qui ont raison à ceux qui ont tort,
au lieu d'agir simplement et petitement avec ceux qui ont raison.
Je nommerais unitaristes ceux qui font et professent la théorie de
l'unitarisme. Mais ces derniers mots me déplaisent.

—Je crois savoir qui vous nommez les boulangistes.

—Vous ne le saurez jamais assez: le boulangisme a d'abord été une
maladie épidémique à rechutes à peu près régulières; mais il tend à
devenir une maladie endémique redoutable.

—Qui nommez-vous au juste les concurrents?

—Je pourrais distinguer les concurrents et les concurrentistes; mais
ce dernier mot me déplaît. Les concurrents sont ceux qui, nommés
socialistes, se livrent cependant aux pires excès de la concurrence
individuelle et collective. Les concurrentistes seraient ces bonnes
gens comme nous en voyons, qui, animés eux-mêmes des sentiments les
plus doux, ont gardé cependant pour la vieille concurrence un respect
religieux et la veulent restituer, disposée, adaptée, honorée, au cœur
de la cité socialiste. Ces derniers sont de braves gens qui n'ont
jamais pu oublier les distributions de prix bourgeoises où ils furent
couronnés.

—Je ne connais que trop ce que vous nommez la culture de l'électeur.

—Vous ne la connaissez pas encore assez. Vous ne pensez ici qu'à
l'électeur né ou devenu ou censé devenu français, que l'on cultive
pour devenir conseiller municipal, ou conseiller d'arrondissement, ou
conseiller général, ou député, selon le suffrage universel. Et vous
pensez encore à l'électeur devenu ou censé devenu sénatorial, que
l'on cultive pour devenir sénateur, selon le suffrage restreint. Vous
pensez aux élections académiques, à la cooptation. Mais vous ne pensez
pas que nous avons à présent nos élections, à nous, et nos électeurs,
à nous, nés ou devenus ou censés devenus socialistes. Nous cultivons à
l'intérieur. Nous cultivons pour devenir délégués, selon le suffrage
universel, que nous avons adopté. Nous cultivons pour devenir du
Comité général, selon les lois du suffrage restreint, que nous avons
introduites.

—Je crois savoir qui vous nommez les parlementaires.

—Vous ne le savez pas encore assez. Vous ne pensez qu'aux socialistes
parlementaires et aux parlementaires socialistes introduits dans les
Parlements bourgeois, peu à peu inclinés aux mœurs parlementaires.
Vous ne pensez pas aux socialistes ayant introduit chez eux pour eux
les mœurs parlementaires, l'unanime inclinaison devant la majorité,
fût-elle factice, et tous les trucs des Parlements bourgeois, le vote
par division, le vote par paragraphes et le vote sur l'ensemble, et
toutes les motions, et les motions d'ordre, et la question préalable,
et le vote en commençant par la motion la plus éloignée, et le vote
sur la priorité, et le vote sur la forme, et le vote sur le fond, et
le vote par tête, et le vote par ordre, et le vote par mandats, et le
vote avec les mains, et le vote avec les pieds, et le vote avec les
cannes, et le vote avec les chapeaux, sur les tables, sur les chaises,
et le vote en chantant, et les formules heureuses de conciliation. Je
nommerais parlementaristes ceux qui font et professent la théorie du
parlementarisme.

—Mais ces derniers mots me déplaisent. Parfaitement. Vous donnez à
vos malades et à vos maladies des noms bien peu français.

—Les noms sont bien peu français; les actes que j'ai nommés sont bien
peu français et bien peu socialistes.

—Et quand le médecin vous eut bien ausculté?

—Ce médecin leva les bras au ciel, non pour adorer, car depuis
longtemps les médecins sont devenus peu adorateurs, mais pour marquer
son étonnement. «Eh madame!» dit-il à ma femme,—les médecins
négligent de s'adresser au malade lui-même,—«quelle maladie
extraordinaire! je n'ai pas encore vu deux cas qui se ressemblaient.»
Entendant ces paroles, je me rappelai cette proposition: qu'il n'y a
pas de maladies, qu'il n'y a que des malades.

—Proposition qui paraît modeste et même humble, mais qui est
présomptueuse et veut réduire les aspects du réel; pour moi je ne
l'ai pas plus reçue en mon entendement que la proposition contraire,
qu'il n'y aurait pas de malades, qu'il n'y aurait que des maladies:
ce sont là deux propositions qui ne me paraissent pas empiéter moins
sur le réel social que sur le réel individuel, qui est lui-même un
peu un réel social. J'oserais dire qu'il y a des maladies qui se
manifestent chez des malades, et qu'il y a des maladies sociales qui
se manifestent chez des malades individuels et collectifs. Il y aurait
donc à la fois des maladies et des malades. C'est parce qu'il y a des
maladies qu'il faut que l'on travaille dans les documents et dans
les renseignements des livres. C'est parce qu'il y a des malades que
nous devons les ausculter individuellement ou particulièrement. Des
microbes identiques ou à peu près identiques donnent aux différents
organismes des lésions différentes, et demandent, s'il est permis de
parler ainsi, des traitements différents. Quelles étaient vos lésions?

—«Vous n'avez jamais eu de pneumonie? me demanda le médecin.

—Jamais, docteur.

—C'est curieux, vous avez la poitrine assez délabrée. Enfin vous
auriez tort d'avoir peur. Vous pourrez vous rétablir avec beaucoup de
soins. Vous êtes jeune encore. Quel âge avez-vous, trente et quelques?

—Non, docteur, j'ai vingt-sept ans seulement.

—Tiens, tiens, voici qui est plus sérieux. Vous avez vraiment la
poitrine assez délabrée.»

—Je vous arrête ici, mon ami: pensez-vous que ce médecin vous disait
la vérité?

—Je le pense: les médecins disent toujours la vérité.

—Ne généralisons pas trop. Admettons seulement qu'ils disent
naturellement la vérité; admettons qu'ils disent la vérité quand on
veut bien la savoir.

—Si vous le voulez. Je crois que ce médecin me disait la vérité.

—Mais cette vérité n'était pas flatteuse pour vous.

—Ce médecin n'était pas là pour me flatter, mais nous l'avions fait
monter pour qu'il me dît la vérité qu'il saurait de la santé de mon
corps.

—Nous en usons plus astucieusement pour les maladies sociales: nous
nous gardons soigneusement de dire le peu de vérités que nous savons;
nous risquerions de blesser une organisation nationalement ou même
régionalement constituée; nous risquerions de blesser le Directoire,
que nous nommons Comité général, ou quelqu'un du Directoire, ou
quelqu'un qui tienne à quelqu'un du Directoire; nous risquerions de
blesser la grande Chambre des députés socialistes, que nous nommons
Congrès; nous risquerions de blesser quelqu'un qui ait été, qui soit
ou qui devienne un jour délégué à quelque Congrès; et puis nous devons
respecter les Congrès internationaux, et les Congrès simplement
régionaux, et les congrès provinciaux, et les congrès départementaux,
et les congrès d'arrondissement, et les congrès cantonaux, et
les congrès municipaux, et les groupes, et les groupés, et les
arrière-petits-cousins et les fournisseurs des citoyens délégués. Nous
avons établi des respects indéfinis, un respect universel. Cela gêne
un peu la critique. Mais enfin, nous sommes libres comme sous l'ancien
régime, et même, étant intervenu le progrès des mœurs, nous le sommes
un peu plus, et pourvu que nous ne disions rien de personne qui tienne
ou qui touche à quelque chose... Notre plus grand souci, notre unique
souci est donc de plaire; la grande règle de toutes les règles
n'est-elle pas encore de plaire? Nous plaisons! nous plaisons! nous
plaisons! nous sommes plaisants! nous disons des paroles plaisantes et
non pas des paroles vraies. Nous plaisons à tout le monde. Nous sommes
les amis du genre socialiste, amis nationaux et internationaux. Nous
respectons les amours-propres et quelquefois nous les flattons. Nous
respectons les passions et souvent nous les flattons. Nous respectons
les envies et les haines et rarement nous les flattons. Nous sommes
respectueux. Nous disons aux malades qu'ils se portent bien, et nous
leur faisons nos compliments de leur santé. Ainsi tout le monde est
content et nous sommes unis. Tout le monde est content, excepté
quelques hérétiques. Mais on les brûlera, si le gouvernement bourgeois
nous le permet. _Credo in unam sanctam..._

—Le médecin me demanda si je ne m'étais pas gravement surmené depuis
quelques années.

—Quel homme indiscret! Quel homme étonnant! Pourquoi toutes ces
demandes? Et que ne se fiait-il bonnement à l'excellente mine que vous
avez toujours eue, que vous avez encore aujourd'hui, que vous avez
gardée sans doute au plus fort de la maladie.

—Malheureusement.

—Comment, malheureusement?

—Ce que vous nommez ma bonne mine a fait plusieurs fois mon malheur:
ainsi, au régiment, quand j'étais fatigué, si je le disais, mes
meilleurs amis me riaient doucement au nez; j'ai fini par ne plus le
dire jamais, bien que je sois d'un naturel un peu geignant. Et tout
récemment encore il m'est arrivé une aventure assez malheureuse.

—Peut-elle m'intéresser?

—Je ne le crois pas.

—Contez-la moi donc.

—Je travaillais pour un patron collectif.

—Comment cela?

—J'étais employé pour une Société anonyme à capital et personnel
variables; ce que je nomme un patron collectif était, si vous le
voulez bien, le conseil d'administration de cette Société. Un matin
je me sentis malade. C'était le commencement de ce qui vient de se
consommer. Je fis dire à mon patron que je ne pourrais pas y aller.
Puis, par endurance et par vanité, je me levai quand même et je me
harnachai. Le harnois soutient la bête. Quand on a des souliers cirés,
on marche, à moins d'en être où j'en suis aujourd'hui. Quand j'arrivai
à mon bureau, je vis clairement que mes patrons voulaient bien ne pas
me faire voir qu'ils ne croyaient pas un mot de ce que je leur avais
fait dire.

—Cette histoire en effet m'intéresse peu. Nous la retiendrons
cependant pour quand nous causerons du patronat individuel et du
patronat collectif. C'est une question considérable. Beaucoup de
socialistes s'imaginent que la Révolution sociale consistera sûrement
à remplacer le patronat capitaliste par un certain patronat de
fonctionnaires socialistes.

—Je m'imagine au contraire que la révolution sociale consistera sans
doute à supprimer le patronat: aussi on me nomme anarchiste.

—Ne nous laissons pas effrayer par les mots. Pensez seulement à la
misérable situation de tous les ouvriers qui ont l'air d'aller plus
ou moins bien et qui sont délabrés par l'exercice du métier.

—J'y pensais, bien avant que je ne fusse tombé malade; mais il est
vrai que j'y pense à présent comme à une réalité propre.

—Pourquoi donc ce médecin ne s'est-il pas fié seulement à votre bonne
mine?

—Sans doute parce qu'il savait que nous ne devons pas nous fier aux
apparences. Tel est du moins le sens d'un vieux dicton. Il savait que
quelques personnes ont l'air malade et se portent bien, qu'un grand
nombre de personnes ont assez bonne mine et sont délabrées.

—Nous en usons plus astucieusement pour les maladies sociales: nous
nous gardons soigneusement de critiquer les apparences; pourvu que les
groupes soient nombreux et acclament des résolutions retentissantes,
pourvu que les meetings soient vibrants, pourvu que les manifestations
fassent pleuvoir les pommes de terre sur la voiture de Rochefort,
pourvu que les congrès finissent en chantant l'_Internationale_,
qui est une hymne admirable, pourvu que les délégués s'intitulent
socialistes et le soient politiquement à peu près, pourvu que les
élections marchent à peu près, pourvu que les suffrages montent, et
surtout pourvu que l'_on n'abandonne pas le terrain de la lutte de
classes_, nous nous gardons soigneusement d'examiner ce qu'il y a
là-dessous, nous nous gardons soigneusement d'examiner si les âmes
jouissent de la santé socialiste ou si elles travaillent du mal
bourgeois.

—Pourquoi donc, citoyen, s'il est permis que je vous interroge à mon
tour.

—Surtout par habitude, un peu par paresse, et aussi parce que nous
avons peur des belles découvertes que nous ne manquerions pas de faire.

—Dans le civil on a peur au contraire que le médecin ne fasse pas
toutes les découvertes qui sont à faire.

—Je crois savoir pourquoi vous vous êtes surmené depuis quelques
années; mais puis-je vous demander connaissance des circonstances
particulières?

—Depuis que je me connais, je mène une vie peu intelligente et je me
surmène: il fallait que cela cassât. Un peu plus tôt un peu plus tard,
il fallait que le délabrement se manifestât. Il s'est manifesté un peu
plus tôt, parce que ces dernières années furent exceptionnelles. Il
s'est manifesté récemment pour des causes très déterminées.

—Quelles furent ces causes?

—Elles seraient très longues à dire et fatigantes.

—Je vous demande pardon, j'oubliais que vous étiez malade.

—Naturellement.

—Je vous dirai ces causes tout à loisir quand nous causerons du
patronat collectif, ou des autoritaires, ou quand nous traiterons
la décomposition du dreyfusisme en France. Revenez me voir demain:
vous ayant aujourd'hui conté l'histoire de ma grippe, il convient
que demain je vous conte l'histoire de mon remède et celle de ma
convalescence et de ma guérison.



 ENCORE DE LA GRIPPE


                                        20 mars 1900,

Le lendemain dans l'après-midi—et il y a de cela déjà plus d'un
mois passé—le citoyen docteur socialiste révolutionnaire moraliste
internationaliste revint donc me voir. Il avait à la main,—et non
pas sous le bras, car on n'a jamais porté pour marcher un livre sous
le bras,—il avait un livre de bibliothèque. J'allais encore un peu
mieux. Mais j'avais toujours des essoufflements qui m'inquiétaient.
Ces essoufflements pouvaient présager la rechute légère que j'eus
depuis.

—Citoyen malade, nous avons hier oublié le principal.

—Cela n'est pas étonnant, citoyen docteur: presque toujours on oublie
ainsi le principal.

—J'ai oublié de vous demander pourquoi vous pensiez à vous guérir?

—Je n'y pensais pas seulement, docteur, je le désirais et je le
voulais. Je le désirais profondément, sourdement, obscurément,
clairement, de toutes façons, en tous les sens, de tout mon corps, de
toute mon âme, de tout moi. Je le voulais fermement. Je voulais aussi
l'espérer. Mes parents et mes amis le désiraient, le voulaient,
et plusieurs l'espéraient. J'étais d'accord avec eux là-dessus.
Le médecin aussi le voulait. Enfin je suis assuré que tous mes
adversaires le désiraient sincèrement et je crois que la plupart de
mes ennemis ne le désiraient pas moins.

—Voilà beaucoup d'accords. Voulez-vous que je commence par vous?

—Je vous dirai que je serai sans doute embarrassé pour donner réponse
à vos interrogations. Je n'étais pas bien fort sur l'analyse quand
j'étais malade. Il y avait en moi des sentiments et des raisons pour
lesquelles je voulais guérir. Mais le désir et la volonté que j'en
avais me paraissaient tellement naturels que je ne cherchais pas à en
discerner les causes.

—Le devoir et le savoir ne sont pas identiquement conformes à la
nature. Je vous aiderai. Nous commencerons par les raisons, parce que
c'est plus commode, et nous finirons par les sentiments. Mais avant
nous remarquerons que les malades veulent guérir pour échapper à la
mort, ou pour échapper à la maladie, ou, naturellement, pour échapper
aux deux. Nous aimons le remède, la convalescence et la guérison par
amour de la vie, ou par amour de la santé, ou, bien entendu, par amour
de la vie saine.

—Ce sont là, docteur, de grandes questions, et que ces simples
consultations et conversations ne suffiront pas à délier: la passion
de la vie et de la mort, de la maladie et de la santé, de la joie et
de la douleur. Il y faudrait au moins des dialogues.

—Ou un poème. Ou des poèmes. Ou un drame. On en a fait. Beaucoup.
Nous dialoguerons si la vie et l'action nous en laisse l'espace et la
force, plus tard, quand nous serons mieux renseignés. Alors nous
dirons des dialogues. Aujourd'hui nous causerons à l'abandon, comme il
convient à un convalescent. Pour quelles raisons vouliez-vous échapper
à la mort?

—Autant que je me rappelle et que puis démêler, je savais que ma
mort causerait une épouvantable souffrance à quelques-uns, une grande
souffrance à plusieurs, une souffrance à beaucoup.

—Bien. Nous sommes ainsi reconduits de la considération de la mort à
la considération de la douleur et du mal.

—J'aurais eu de la peine réciproquement si je m'étais représenté
que la mort consistait sans doute à quitter les survivants. Mais je
n'arrivais pas à me donner cette représentation.

—C'est un défaut de l'imagination.

—Je pensais très vivement au contraire que je laisserais inachevées
plusieurs entreprises que j'ai commencées, un livre que j'ai commencé,
plusieurs livres que j'espérais commencer, continuer et finir, ces
cahiers mêmes, essayés au moins pour un an, où vous savez que je mets
tous mes soins.

—Cela prouve, citoyen convalescent, que vous vous intéressez à ce que
vous faites.

—Cela prouve surtout que je le travaille. Je ne vous le dirais pas
aussi brutalement si on ne me l'avait sévèrement reproché.

—Vous auriez tort: on doit toujours dire brutalement.

—Un abonné assez éventuel...

—Qu'entendez-vous par là?

—J'entendais un abonné qui sans doute s'affermira. Cet abonné m'a
fait des cahiers une critique sévère et dont j'ai usé. Il m'a reproché
que mon style était voulu. C'est-à-dire travaillé.

—Que lui avez-vous répondu?

—Je ne lui ai pas répondu, puisque je n'ai pas le temps. Je lui ai
répondu en moi-même. Je ne sais pas ce que c'est qu'un style qui
n'est pas travaillé, qui n'est pas voulu. Ou plutôt je crois savoir
que ce n'est pas un style. On se moquerait beaucoup d'un sculpteur
qui taillerait un Balzac sans s'en apercevoir. Pourquoi veut-on
que l'écrivain taille et découpe sans l'avoir voulu? Laissons ces
plaisanteries. Je ne prétends pas que le travail puisse rien tirer du
néant, du moins le travail humain, et c'est le seul que je connaisse.
Mais je n'ai jamais rien vu de sérieux que l'auteur n'eût pas
travaillé. Les romantiques encore nous ont abrutis là-dessus.

—Quels romantiques? Vous avez eu un mot violent.

—Ne croyez pas, docteur, que je cherche des mots non grossiers pour
qualifier une influence grossière.

—Quels romantiques?

—Les prosateurs et les poètes romantiques français, les seuls que
j'ai lus. J'en ai fait mes ennemis personnels. Un jour je vous dirai
pourquoi. Pour aujourd'hui je retiens seulement qu'ils ont puissamment
contribué, avec toute leur littérature, à déconsidérer le travail.
Vous savez: _Ainsi quand Mazeppa qui rugit et qui pleure._ Vous aussi
vous avez déclamé ces vers en pleurant de bonheur et d'admiration.

—Je les ai déclamés quand j'étais écolier. C'étaient de beaux vers:

    _Ainsi lorsqu'un mortel sur qui son dieu s'étale_

—Quand ils voulaient faire des vers, je persiste à croire qu'ils
ne se faisaient pas attacher sur un fougueux cheval nourri d'herbes
marines: ils avaient encrier, plume et porte-plume, et papier,
comme tout le monde. Et ils s'asseyaient à leur table sur une
chaise, comme tout le monde, excepté celui qui travaillait debout.
Et ils travaillaient, comme tout le monde. Et le génie exige la
patience à travailler, docteur, et plus je vais, citoyen, moins je
crois à l'efficacité des soudaines illuminations qui ne seraient
pas accompagnées ou soutenues par un travail sérieux, moins je
crois à l'efficacité des conversions extraordinaires soudaines et
merveilleuses, à l'efficacité des passions soudaines,—et plus je
crois à l'efficacité du travail modeste, lent, moléculaire, définitif.

—Plus je vais, répondit gravement le docteur, moins je crois à
l'efficacité d'une révolution sociale et extraordinaire soudaine,
improvisée merveilleuse, avec ou sans fusils et dictature
impersonnelle,—et plus je crois à l'efficacité d'un travail social
modeste, lent, moléculaire, définitif. Mais je ne sais pas pourquoi
vous abordez d'aussi grosses questions, que vous avez vous-même
réservées, quand je vous demande seulement des renseignements sur les
raisons et sur les sentiments que vous avez eus la semaine passée.

—Pardonnez-moi, citoyen qui découpez des interrogations:
pardonnez-moi d'échapper parfois à vos limites provisoires;
pardonnez-moi sur ce que le réel n'est pas seulement fait pour se
conformer à nos découpages. Mais ce sont nos découpages qui parfois
sont conformes aux séparations du réel, et souvent sont arbitraires.

—Particulièrement arbitraires quand nous traitons des hommes et des
sociétés qu'ils ont formées.—Avez-vous au moment du danger pensé à
ceci: à l'immortalité de l'âme ou à sa mortalité?

—Non, docteur, puisque je vous ai dit que je ne me représentais pas
que je partirais, que je quitterais, qu'ensuite je serais sans doute
absent. Quand j'étais en province au lycée en ma première philosophie,
un professeur âgé, blanc, honorable, très bon, très doux, très clair,
très grave, à la parole ancienne, aux yeux profondément tristes et
doux, nous enseignait. Nous lui devons plus pour nous avoir donné
l'exemple d'une longue et sérieuse vie universitaire que pour nous
avoir préparés patiemment au baccalauréat. Il traitait simplement
et noblement devant nous les questions du programme. L'immortalité
de l'âme était sans doute au programme. Il traita devant nous de
l'immortalité de l'âme. 11 ne s'agissait de rien moins que de savoir
si son âme à lui, à lui qui promenait régulièrement son corps en
long et en long dans la classe, et qui plaçait régulièrement le
pied de son corps sur les carreaux en brique de la classe,—donc il
s'agissait de savoir si son âme à lui était immortelle ou mortelle;
et il ne s'agissait pas moins de savoir si nos âmes à nous, qui
utilisions diligemment les mains de nos corps à copier fidèlement
le cours,—il ne s'agissait pas moins de savoir si nos âmes à nous
étaient immortelles ou mortelles. Ce fut un grand débat. Le professeur
équitable nous présenta les raisons par quoi nous pouvons penser que
les âmes humaines sont immortelles; puis il nous présenta les raisons
par quoi nous pouvons à la rigueur penser que nos âmes humaines
sont mortelles: et dans ce cours de philosophie austère et doux les
secondes raisons ne paraissaient pas prévaloir sur les premières.
Le professeur équitable penchait évidemment pour la solution de
l'espérance. Tout l'affectueux respect que nous lui avons gardé ne
nous empêchait pas alors de réagir. Continuant à protester contre la
croyance catholique où l'on nous avait élevés, commençant à protester
contre l'enseignement du lycée, où nos études secondaires finissaient,
préoccupés surtout de n'avoir pas peur, et de ne pas avoir l'air
d'avoir peur, nous réagissions contre la complaisance. Nous étions
durs. Nous disions hardiment que l'immortalité de l'âme, c'était de
la métaphysique. Depuis je me suis aperçu que la mortalité de l'âme
était aussi de la métaphysique. Aussi je ne dis plus rien. Le souci
que j'avais de l'immortalité individuelle, et qui selon les événements
de ma vie a beaucoup varié, me reste. Mais l'attention que je donnais
à ce souci a beaucoup diminué depuis que le souci de la mortalité,
de la survivance et de l'immortalité sociale a grandi en moi. Pour
l'immortalité aussi je suis devenu collectiviste.

—On ne peut se convertir sérieusement au socialisme sans que la
philosophie et la vie et les sentiments les plus profonds soient
rafraîchis, renouvelés, et, pour garder le mot, convertis.

—C'est une angoisse épouvantable que de prévoir et de voir la mort
collective, soit que tout un peuple s'engloutisse dans le sang du
massacre, soit que tout un peuple chancelle et se couche dans les
retranchements de bataille, soit que tout un peuple s'empoisonne
hâtivement d'alcool, soit que toute une classe meure accélérément du
travail qui est censé lui donner la nourriture. Et comme l'humanité
n'a pas des réserves indéfinies, c'est une étrange angoisse que de
penser à la mort de l'humanité.

—Reste à savoir, mon ami, s'il vaut mieux que l'humanité vive ou
s'il vaut mieux qu'elle meure.

—Pour savoir, docteur, s'il vaut mieux que l'humanité vive ou s'il
vaut mieux qu'elle meure, encore faut-il qu'elle vive. On ne sait pas,
quand on ne vit pas. On ne choisit pas, quand on ne vit pas.

—La proposition que vous énoncez ici, mon ami, est à peu près ce
qu'on nomme une lapalissade.

—Mieux vaut proclamer une lapalissade que d'insinuer une erreur.

—Ou plutôt il n'est pas mauvais de proclamer une lapalissade, et
il est mauvais d'insinuer une erreur.—Vous avez sans doute ici les
_Dialogues philosophiques_ de Renan?

—Bien entendu, docteur, que je les ai.

—Voulez-vous me les donner?

Comme je n'avais pas encore la permission de sortir, on monta chercher
les _Dialogues_. Le docteur moraliste posa sur ma table ronde le
livre qu'il avait apporté, ouvrit les _Dialogues et fragments
philosophiques_, s'arrêta aux _Dialogues_, les parcourut, les
relut, relut des passages, entraîné continûment des certitudes aux
probabilités et des probabilités aux rêves. Cela dura longtemps.

—Il faudrait tout citer. Ces dialogues ont un charme étrange et
une inconsistance merveilleuse, une admirable continuation de
l'idée acceptée à l'idée inacceptable. On ne saurait, sans fausser
le texte, isoler un passage, une idée, un mot. Les propositions ne
sont pas déduites, ne paraissent pas conduites, s'interpénètrent,
s'internourrissent. Étrange mutualité de l'incontestable et de
l'indéfendable. Jamais nous ne saisirons dans ce tissu la formule
entièrement fausse et plusieurs fois nous y subissons la certitude
entièrement vraie. Mais la certitude même y laisse place à la
défiance. Écoutez. Je lis presque au hasard:


      EUTHYPHRON

     ... Le nombre des corps célestes où la vie peut se développer à
     un moment donné est, sans doute, dans une proportion infiniment
     petite avec le nombre des corps existants. La terre est peut-être
     à l'heure qu'il est, dans des espaces presque sans bornes, le
     seul globe habité. Parlons d'elle seule. Eh bien, un but comme
     celui dont vous venez de parler est au-dessus de ses forces. Ces
     mots d'omnipotence et d'omniscience doivent être laissés à la
     scolastique. L'humanité a eu un commencement; elle aura une fin.
     Une planète comme la nôtre n'a dans son histoire qu'une période
     de température où elle est habitable; dans quelques centaines
     de milliers d'années, on sera sorti de cette période. La Terre
     sera probablement alors comme la Lune, une planète épuisée, ayant
     accompli sa destinée et usé son capital planétaire, son charbon de
     terre, ses métaux, ses forces vives, ses races. La destinée de la
     Terre, en effet, n'est pas infinie, ainsi que vous le supposez.
     Comme tous les corps qui roulent dans l'espace, elle tirera de son
     sein ce qui est susceptible d'en être tiré; mais elle mourra, et,
     croyez-le, elle mourra, comme dit, dans le livre de Job, le sage
     de Théman, «avant d'avoir atteint la sagesse».

—Je reconnais, docteur, et je ressens cette sérénité. Mais Renan...

—Il ne s'agit pas de Renan, mon ami. Voyez sa préface:

     ...Je me résigne d'avance à ce que l'on m'attribue directement
     toutes les opinions professées par mes interlocuteurs, même quand
     elles sont contradictoires. Je n'écris que pour des lecteurs
     intelligents et éclairés. Ceux-là admettront parfaitement que je
     n'aie nulle solidarité avec mes personnages et que je ne doive
     porter la responsabilité d'aucune des opinions qu'ils expriment.
     Chacun de ces personnages représente, aux degrés divers de la
     certitude, de la probabilité, du rêve, les côtés successifs d'une
     pensée libre; aucun d'eux n'est un pseudonyme que j'aurais choisi,
     selon une pratique familière aux auteurs de dialogues, pour
     exposer mon propre sentiment.


—J'entends, docteur; et je n'adresserai ma réponse qu'à ce philosophe
Euthyphron; cet homme _au sens droit_, qui, dans les premiers jours du
mois de mai 1871...

—Vive la Commune! citoyen.

—...qui dans les premiers jours du mois de mai 1871, accablé des
malheurs de sa patrie, se promenait dans une des parties les plus
reculées du parc de Versailles, avec le philosophe Eudoxe, l'homme _à
la bonne opinion_...

—... et le philosophe _ami de la vérité_, le citoyen Philalèthe.

—Si ce citoyen philosophe avait parfaitement aimé la vérité, il eût
opposé une résistance un peu moins complaisante aux probabilités de
celui qui vint le lendemain, le deuxième jour, de Théophraste, qui
sans doute _parlait de Dieu_.

—C'est que ce Théophraste en réalité introduisait ses probabilités
sur les certitudes que ce Philalèthe avait posées. L'objection de
l'homme _au sens droit_ n'atteint pas ce Théophraste: «Nous ne disons
pas que l'absolu de la raison sera atteint par l'humanité; nous disons
qu'il sera atteint par quelque chose d'analogue à l'humanité. Des
milliers d'essais se sont déjà produits, des milliers se produiront;
il suffit qu'il y en ait un qui réussisse. Les forces de la Terre,
comme vous l'avez très bien dit, sont finies.» Et il recommence. Et
encore: «Du reste, peu importe. Il est très possible que la Terre
manque à son devoir ou sorte des conditions viables avant de l'avoir
rempli, ainsi que cela est déjà arrivé à des milliards de corps
célestes; il suffit qu'un seul de ces corps accomplisse sa destinée.
Songeons que l'expérience de l'univers se fait sur l'infini des
mondes.»

—Ne poursuivez pas, docteur, vos citations insaisissables. Nous ne
pouvons pas critiquer cela ainsi. C'est proprement un charme. 11
faudrait le rompre. Il faudrait lire du commencement à la fin, mot par
mot, puis phrase à phrase, puis dialogue à dialogue, puis d'ensemble,
et à tous les degrés on commenterait et on critiquerait cet admirable
texte comme un texte ancien. Au peu que vous m'avez cité, docteur,
que de commentaires et que de critiques! Sous l'apparente humilité de
la forme, sous la sérénité imposante et charmeuse des mots, sous la
savante impartialité de la proposition, quelle présomptueuse autorité
de commandement, quelle usurpation, conduisant à quelles tyrannies!
Nous n'avons jamais eu de plus grand ennemi que ce Théophraste, qui
se promenait à Versailles, sinon le Versaillais qui se promena le
troisième jour avec eux, Théoctiste, celui qui _fait la fondation de
Dieu_. Les réactionnaires les plus dangereux n'ont jamais prononcé
sur tout ce que nous aimons, sur tout ce que nous préparons, sur
tout ce que nous faisons, surtout ce pour quoi nous vivons, des
paroles aussi redoutables, d'une injustice élégante aussi profonde que
ces deux idéalistes. Il ne suffit pas de sous-intituler un dialogue
_Probabilités_ ou _Rêves_: il convient que l'incertitude réside au
cœur des probabilités, et que l'improbabilité réside au cœur des rêves.

—N'oublions pas _l'Avenir de la Science_. Renan l'annonce lui-même
en note: «Je publierai plus tard un essai, intitulé _l'Avenir de
la Science_, que je composai en 1848 et 1849, bien plus consolant
que celui-ci, et qui plaira davantage aux personnes attachées à la
religion démocratique. La réaction de 1850-51 et le coup d'État
m'inspirèrent un pessimisme dont je ne suis pas encore guéri.»

—Je ne crains pas beaucoup que M. Jules Roche ait fait campagne au
_Figaro_ contre le socialisme. Je crains un peu plus que Macaulay
intervienne au débat. Mais je redoute que ce Théophraste et que ce
Théoctiste prononcent assurément leurs propositions inintelligentes
admirablement vêtues. Je redoute que ces probabilités soient
présentées sur un certain mode comme si elles étaient certaines, et
que ces rêves ne soient pas présentés vraiment sur un mode improbable.
Donnez-moi ces _Dialogues_. Merci. Écoutez ce Théophraste en ses
probabilités. Attendez un peu. Je vais le trouver. Le voici. Écoutez
bien: «Voilà pourquoi les pays où il y a des classes marquées sont
les meilleurs pour les savants; car, dans de tels pays, ils n'ont
ni devoirs politiques, ni devoirs de société; rien ne les fausse.
Voilà enfin pourquoi le savant s'incline volontiers (non sans
quelque ironie) devant les gens de guerre et les gens du monde. Le
contemplateur tranquille vit doucement derrière eux, tandis que le
prêtre le gêne avec son dogmatisme, et le peuple avec son superficiel
jugement d'école primaire et ses idées de magister de village.»

—Il me paraît certain que ce Théophraste ingénieux n'avait pas
imaginé l'affaire Dreyfus, ni connu M. Duclaux.

—Considérons seulement comme une probabilité qu'il n'avait pas
imaginé _cette malheureuse affaire_. Je ne lui en fais pas un
reproche, mais je lui ferais volontiers un reproche, ayant oublié
d'imaginer cette imminente affaire, d'avoir assurément généralisé,
présomptueusement prophétisé, d'avoir annoncé les temps éternels,
d'avoir escompté l'espace infini. C'est un peu de l'astrologie qui
avait oublié un puits très terrestre. Il y a beaucoup de puits. Et
je lui reproche, ayant fait cet oubli, d'avoir aussi dédaigneusement
négligé ma socialisation des moyens d'enseignement. «Le peuple avec
son superficiel jugement d'école primaire et ses idées de magister
du village»: voilà qui est bientôt dit, mais, monsieur,—c'est à
ce Théophraste que je parle, et non pas à Renan, qui depuis nous
a donné cet _Avenir de la science_, qu'il avait produit au temps
de sa jeunesse—mais, monsieur, toutes vos généralités deviennent
improbables si nous réussissons à donner au peuple cette culture que
nous lui devons, que nous n'avons pas toute, que nous recevrons et
que nous nous donnerons en la lui donnant. Cela sera long. Cela sera
difficile. Mais cela n'est pas impossible. Et même cela est plus
facile à organiser que les communications interplanétaires. Et cela
n'est pas, en un sens, moins intéressant. Et j'irai plus loin,
monsieur—c'est toujours à ce M. Théophraste que je m'adresse, et non
pas à M. Renan—je dirai plus: en attendant que nous ayons socialisé,
universalisé la culture, si je m'arrête à la considération du présent
soucieux et d'un avenir prochain, dans le village où nous demeurons,
celui que vous nommez le magister, celui qu'on nommait naguère le
maître d'école, et que nous intitulons sérieusement l'instituteur
n'est pas un homme insupportable au contemplateur tranquille. Et
il est un auxiliaire indispensable au contemplateur inquiet, que
nous nommons communément homme d'action. L'instituteur au village
ne représente pas moins la philosophie et la science, la raison et
la santé, que le curé ne représente la religion catholique. Si ce
village de Seine-et-Oise ne meurt pas dans les fureurs et dans les
laides imbécillités de la dégénérescence alcoolique, si l'imagination
de ce village arrive à surmonter les saletés, les horreurs et les
idioties des romans feuilletons, nous n'en serons pas moins redevables
à ce jeune instituteur que nous n'en sommes redevables au Collège de
France. Et encore nous n'en sommes redevables aux corps savants que
parce qu'ils n'ont pas accompagné Théophraste en ses probabilités et
Théoctiste en ses rêves. Sinon...

—Vous avez raison, mon ami, mais vous vous excitez. Puisque nous
sommes revenus à parler des morts collectives, traitons posément, le
voulez-vous, des morts collectives? Il vaut mieux faire ce que l'on
fait.

—Pas encore, citoyen, je veux dire tout ce que je veux dire à ce M.
Théophraste. Et que ne dirai-je pas à son ami M. Théoctiste. Écoutez
un peu, docteur, ce qu'il me dit:

     «En somme, la fin de l'humanité, c'est de produire des grands
     hommes; le grand œuvre s'accomplira par la science, non par la
     démocratie. Rien sans grands hommes; le salut se fera par des
     grands hommes. L'œuvre du Messie, du libérateur, c'est un homme,
     non une masse qui l'accomplira. On est injuste pour les pays qui,
     comme la France, ne produisent que de l'exquis, qui fabriquent de
     la dentelle, non de la toile de ménage. Ce sont ces pays-là qui
     servent le plus au progrès. L'essentiel est moins de produire des
     masses éclairées que de produire de grands génies et un public
     capable de les comprendre. Si l'ignorance des masses est une
     condition nécessaire pour cela, tant pis. La nature ne s'arrête
     pas devant de tels soucis; elle sacrifie des espèces entières pour
     que d'autres trouvent les conditions essentielles de leur vie.»

Voici ce qu'il dit.


—Le fait est, mon ami, que les paroles de ce Théoctiste ne sont pas
beaucoup favorables à nos récentes universités populaires. Il avait
encore dit: «Qu'importe que les millions d'être bornés qui couvrent la
planète ignorent la vérité ou la nient, pourvu que les intelligents
la voient et l'adorent?» Nous avons connu, depuis, combien il importe
que quarante millions de simples citoyens n'ignorent pas et ne nient
pas la vérité, non seulement la vérité scientifique, mais aussi la
vérité historique—pour Théoctiste surtout la vérité historique est
partie inséparable de la vérité scientifique-nous avons connu qu'il
ne suffit pas que quelques intelligents la voient; nous avons renoncé
à toute adoration, même à l'adoration de la vérité. Tout se tient
ici. Parce que Théophraste et parce que Théoctiste n'ont pas imaginé
l'affaire Dreyfus, ils prononcent des paroles défavorables à ce grand
mouvement salubre des universités populaires. Comme leurs propos sont
éloignés de cette heureuse, de cette saine allocution qu'Anatole
France prononça naguère à l'inauguration de _l'Émancipation_, et que
vous avez mise au commencement du troisième cahier. On m'a dit que le
même citoyen parlerait bientôt à la fête inaugurale de l'Université
populaire du premier et du deuxième arrondissement. Attendons, si
vous le voulez, qu'il ait participé à cette inauguration. Nous
aurons encore plus de courage à ne pas accompagner le deuxième,
l'annonciateur, le Baptiste, en ses probabilités et le troisième, le
fondateur, en ses rêves. Un charme de vérité nous protégera contre un
charme d'erreur.


Ayant ainsi parlé, le docteur me souhaita une heureuse convalescence.
Quand il revint, le mardi 6 courant, au matin, j'allais un peu mieux
de la rechute que j'avais eue la veille. Le docteur ne me fit pas ses
compliments.

—Je vous reconnais bien là, me dit-il. Nous avons à peine essayé
d'éclaircir le tout premier commencement de votre chute, et vous me
faites une rechute. On m'avait bien dit que vous allez toujours trop
vite. Vous n'attendez jamais les enregistrements ni les explications.

—Pardonnez-moi, docteur, et supposons que je ne suis pas retombé.
Ainsi nous continuerons ce que nous avons commencé, comme si de rien
n'était. _La Petite République_ d'hier matin, datée d'aujourd'hui
mardi 6 mars, nous a donné l'allocution attendue. Devons-nous la
relire ici-même ou devons-nous la garder pour quand nous recueillerons
les documents et les renseignements _pour et contre les universités
populaires_.

—Mieux vaut, mon ami, les relire aujourd'hui. Cette allocution de
France accompagne aisément celle que vous avez déjà donnée. Enfin,
quand nous causerons des universités populaires, nous négligerons un
peu, si vous le voulez bien, celles qui sont nées glorieuses pour
étudier attentivement celles qui sont restées ordinaires.

—Lisons donc. Et entendons:


       PROLÉTARIAT ET SCIENCE

     Hier, dans l'après-midi, a eu lieu, sous la présidence d'Anatole
     France, la fête inaugurale de l'Université populaire du premier
     et du deuxième arrondissement.

     Le préau de l'école de la rue Étienne-Marcel était trop étroit
     pour contenir tous les assistants, qui débordaient dans la cour.
     Les citoyens Allemane et Jaurès ont prononcé des discours très
     applaudis. Nous sommes heureux de donner le texte complet de
     l'allocution d'Anatole France, dont les principaux passages ont
     été acclamés:


       Citoyens,

     En poursuivant sa marche lente, à travers les obstacles, vers
     la conquête des pouvoirs publics et des forces sociales, le
     prolétariat a compris la nécessité de mettre dès à présent la main
     sur la science et de s'emparer des armes puissantes de la pensée.

     Partout, à Paris et dans les provinces, se fondent et se
     multiplient ces universités populaires, destinées à répandre
     parmi les travailleurs ces richesses intellectuelles longtemps
     renfermées dans la classe bourgeoise.

     Votre association, _le Réveil des premier et deuxième
     arrondissements_, se jette dans cette grande entreprise avec un
     élan généreux et une pleine conscience de la réalité. Vous avez
     compris qu'on n'agit utilement qu'à la clarté de la science. Et
     qu'est en effet cette science? Mécanique, physique, physiologie,
     biologie, qu'est-ce que tout cela, sinon la connaissance de la
     nature et de l'homme, ou plus précisément la connaissance des
     rapports de l'homme avec la nature et des conditions mêmes de
     la vie? Vous sentez qu'il nous importe grandement de connaître
     les conditions de la vie, afin de nous soumettre à celles-là
     seules qui nous sont nécessaires, et non point aux conditions
     arbitraires, souvent humiliantes ou pénibles, que l'ignorance
     et l'erreur nous ont imposées. Les dépendances naturelles qui
     résultent de la constitution de la planète et des fonctions de nos
     organes sont assez étroites et pressantes pour que nous prenions
     garde de ne pas subir encore des dépendances arbitraires. Avertis
     par la science, nous nous soumettons à la nature des choses et
     cette soumission auguste est notre seule soumission.

     L'ignorance n'est si détestable que parce qu'elle nourrit les
     préjugés qui nous empêchent d'accomplir nos vraies fonctions,
     en nous en imposant de fausses qui sont pénibles et parfois
     malfaisantes et cruelles, à ce point qu'on voit, sous l'empire
     de l'ignorance, les plus honnêtes gens devenir criminels par
     devoir. L'histoire des religions nous en fournit d'innombrables
     exemples: sacrifices humains, guerres religieuses, persécutions,
     bûchers, vœux monastiques, exécrables pratiques issues moins de
     la méchanceté des hommes que de leur insanité. Si l'on réfléchit
     sur les misères qui, depuis l'âge des cavernes jusqu'à nos jours
     encore barbares, ont accablé la malheureuse humanité, on en
     trouve presque toujours la cause dans une fausse interprétation
     des phénomènes de la nature et dans quelqu'une de ces doctrines
     théologiques qui donnent de l'univers une explication atroce et
     stupide. Une mauvaise physique produit une mauvaise morale, et
     c'est assez pour que, durant des siècles, des générations humaines
     naissent et meurent dans un abîme de souffrance et de désolation.

     En leur longue enfance, les peuples ont été asservis aux fantômes
     de la peur, qu'ils avaient eux-mêmes créés. Et nous, si nous
     touchons enfin le bord des ténèbres théologiques, nous n'en sommes
     pas encore tout à fait sortis. Ou pour mieux dire, dans la marche
     inégale et lente de la famille humaine, quand déjà la tête de la
     caravane est entrée dans les régions lumineuses de la science, le
     reste se traîne encore sous les nuées épaisses de la superstition,
     dans des contrées obscures, pleines de larves et de spectres.

     Ah! que vous avez raison, citoyens, de prendre la tête de la
     caravane! Que vous avez raison de vouloir la lumière, d'aller
     demander conseil à la science. Sans doute, il vous reste peu
     d'heures, le soir, après le dur travail du jour, bien peu d'heures
     pour l'interroger, cette science qui répond lentement aux
     questions qu'on lui fait et qui livre l'un après l'autre, sans
     hâte, ses secrets innombrables. Nous devons tous nous résigner à
     n'obtenir que des parcelles de vérité. Mais il y a à considérer
     dans la science la méthode et les résultats. Les résultats, vous
     en prendrez ce que vous pourrez. La méthode, plus précieuse encore
     que les résultats, puisqu'elle les a tous produits et qu'elle en
     produira encore une infinité d'autres, la méthode vous saurez
     vous l'approprier, et elle vous procurera les moyens de conduire
     sûrement votre esprit dans toutes les recherches qu'il vous sera
     utile de faire.

     Citoyens, le nom que vous avez donné à votre Université
     montre assez que vous sentez que l'heure est venue des pensées
     vigilantes. Vous l'avez appelée _le Réveil_ sans doute parce que
     vous sentez qu'il est temps de chasser les fantômes de la nuit et
     de vous tenir alertes et debout, prêts à défendre les droits de
     l'esprit contre les ennemis de la pensée, et la République contre
     ces étranges libéraux, qui ne réclament de liberté que contre la
     liberté.

     Il m'était réservé d'annoncer votre noble effort et de vous
     féliciter de votre entreprise.

     Je l'ai fait avec joie et en aussi peu de mots que possible.
     J'aurais considéré comme un grand tort envers vous de retarder,
     fût-ce d'un instant, l'heure où vous entendrez la grande voix de
     Jaurès.


—Nous n'avons pas entendu la grande voix de Jaurès, mais nous avons
eu de lui, le même jour, un article bref et significatif:


         UNIVERSITÉS POPULAIRES

     Elles se multiplient à Paris, et les prolétaires assistent
     nombreux, fidèles, aux leçons et séries de leçons que leur donnent
     de bons maîtres.

     Le prolétariat aspire évidemment à sa part de science et de
     lumière; et si limités que soient ses loisirs, si accablé que
     soit son esprit de toutes les lassitudes du corps, il ne veut pas
     attendre l'entière transformation sociale pour commencer à penser.
     Il sait que ce commencement de savoir l'aidera dans son grand
     effort d'émancipation révolutionnaire.

     Ce n'est pas seulement dans l'interprétation de l'univers
     naturel, c'est dans l'interprétation de l'univers social que
     le prolétariat, selon le conseil excellent d'Anatole France,
     doit appliquer la méthode libératrice de la science. Dans
     l'ordre social aussi il y a une théologie: le Capital prétend
     se soustraire à l'universelle loi de l'évolution et s'ériger en
     force éternelle, en immuable droit. Le capitalisme aussi est une
     superstition, car il survit, dans l'esprit routinier et asservi
     des hommes, aux causes économiques et historiques qui l'ont
     suscité et momentanément légitimé.

     Dans l'ordre social aussi, les fantômes de la peur troublent le
     cerveau des hommes. Ce ne sont pas seulement les possédants qui
     s'effraient à l'idée d'un changement complet dans le système
     de propriété: il y a encore une part du prolétariat qui a peur
     de tomber dans le vide si on lui retire soudain la servitude
     accoutumée où s'appuie sa pensée routinière.

     Voilà pourquoi la science, en déroulant sous le regard des
     prolétaires les vicissitudes de l'univers et le changement
     incessant des formes sociales, est, par sa seule vertu,
     libératrice et révolutionnaire. Nous n'avons même pas besoin
     que les maîtres qui enseignent dans les Universités populaires
     concluent personnellement et explicitement au socialisme. Dans
     l'état présent du monde, c'est la science elle-même qui conclut.

     On me dit qu'il y a des socialistes qui voient encore un calcul
     machiavélique de la bourgeoisie et un piège pour les travailleurs
     dans les universités populaires, comme ils voient un piège dans
     la coopérative, dans le syndicat. Oh! qu'ils ont peu de confiance
     en la force historique du prolétariat: à l'heure où nous sommes,
     _il ne peut plus être dupe_: car les ruses mêmes qui seraient
     imaginées contre lui ne serviraient qu'à accroître sa force.

     Est-ce que notre parti aussi serait transi par la peur des
     fantômes? Et allons-nous, décidément, nous retirer de l'action
     dans la crainte vague d'être égarés par des feux follets sur
     des chemins de perdition? Pour nous, quelles que soient les
     interprétations venimeuses, nous sommes absolument résolus à
     continuer, d'accord avec le prolétariat militant et agissant,
     l'œuvre d'organisation ouvrière et d'émancipation intellectuelle
     qui est la condition même de la Révolution, et même un
     commencement de Révolution.


—Oh! oh! docteur, voilà des paroles un peu fortes, surtout venues de
Jaurès. Mais laissons cela. Nous reparlerons de l'action socialiste.
Nous reparlerons de l'unité socialiste. J'ai relu attentivement
depuis la dernière conversation que nous avons eue, les _Dialogues
philosophiques_. J'ai lu aussi _Caliban_. Je m'en tiens à ce que nous
avons dit.

—Vous avez raison. Il conviendrait de commenter ces dialogues au
moins aussi scrupuleusement que l'on commente en conférences les
dialogues de Platon. Ils valent ce commentaire. Alors on distinguerait
les discontinuités de la pensée admirablement voilées sous la
continuité de la phrase, du mouvement. Alors on apercevrait les
inconsistances de la pensée admirablement maintenues par la tenue
de la forme. Alors on demanderait au moins quelques définitions
préalables.

—Il est vrai, docteur, que ces dialogues, souples et merveilleux,
réconcilient avec ces excès de définition que présentent certains
dialogues platoniciens, moins souples et moins merveilleux.
Ils réconcilieraient presque avec les manies scolastiques. Ils
réconcilient avec tous les échafaudages de Kant. Ils font aimer plus
que jamais les bonnes habitudes scolaires des honnêtes professeurs de
philosophie. Et même ils feraient aimer les gens qui ont eu souci de
_baralipton_. Et ils feraient pardonner aux jésuites leurs _distinguo_.

—Vous parlez de Kant, mon ami: quelle ignorance—voulue—ou quelle
méconnaissance des frontières kantiennes, frontières non revisées
pourtant, et frontières sans doute inrevisables. Tout comme l'auteur,
ayant inscrit _Probabilités_ au fronton du second dialogue et _Rêves_
au fronton du troisième, a négligé un peu dans son texte même que
les probabilités n'étaient pas certaines et que les rêves étaient
improbables, tout à fait ainsi, ayant nommé Kant, par Eudoxe, au
commencement des _Certitudes_, se heurtant aux antinomies de Kant, par
Euthyphron, à la fin des _Rêves_, il a dans son texte même oublié un
peu ce que je me permets de nommer la prudence et que l'on pourrait
aller jusqu'à nommer la mégarde kantienne. Et même avant Kant. Eudoxe,
au commencement du premier jour, portait sur lui un exemplaire des
_Entretiens sur la métaphysique_, de Malebranche. Mais ces grands
philosophes avaient un soin préalable de leurs définitions et de leurs
distinctions. Une simple distinction du très grand, de l'indéfini
et de l'infini, une simple distinction du perdurable, du temporel
indéfini, du temporel infini et de l'éternel annulerait plusieurs
paroles de Théophraste, plusieurs fondations de Théoctiste: elle
endommagerait ainsi le Dieu qu'ils annoncent et qu'ils fondent.
Au courant de ses probabilités, le citoyen Théophraste esquisse une
théorie des probabilités qui n'est pas incontestable. Une simple
définition de la proportion mathématique, une simple définition ou
distinction de la nature et de la morale, distinction considérable
au moins, immobiliserait beaucoup de comparaisons dégénérant en
assimilations et en identifications. L'impératif catégorique est
un peu facilement englobé. En vérité, ce Renan me ferait aimer le
pédantisme. Je ne suis pas très partisan des spéculations immenses,
des contemplations éternelles. Je n'ai pas le temps. Je travaille
par quinzaines. Je m'attache au présent. Il en vaut la peine. Je ne
travaillais pas dans la première et dans la deuxième quinzaine de mai
1871. Comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né? Je travaille
dans les misères du présent. Mais quand on se fonde sur l'immensité
des rêves éternels pour démolir ma prochaine socialisation des moyens
d'enseignement, je ne puis m'empêcher d'examiner un peu si les rêves
sont rêvés selon les lois des rêves humains: car il y a des lois des
rêves humains, il y a des frontières des rêves humains. Et si ces
rêves ne sont pas humains, si on les nomme surhumains, je les nomme
inhumains, et j'en ignore: Je suis homme, et rien de ce qui est
inhumain ne m'est concitoyen.

—Et quand on se fonde, citoyen, sur l'immensité des rêves éternels
pour me distraire de la considération des mortalités prochaines,
je résiste invinciblement. Et quand on se fonde sur l'immensité de
l'espérance éternelle pour me consoler de la prochaine épouvante, je
refuse. Non pas que l'inquiétude et l'angoisse ne me soit douloureuse,
mais mieux vaut encore une inquiétude ou même une épouvante sincère
qu'une espérance religieuse. Tous ces fils de Renan, qui dialoguaient,
étaient des savants religieux.

—Ou plutôt une inquiétude et même une épouvante, si elle est sincère,
est bonne; au lieu qu'une espérance enchanteresse est mauvaise.
Ne nous laissons pas bercer. Croyons qu'une souffrance vraie est
incomparable au meilleur des enchantements faux. Ne soyons pas
religieux, même avec Renan.

—Ne nous retirons pas plus du monde vivant pour considérer les
sidérales promesses que pour contempler une cité céleste. Il me
paraît que l'humanité présente a besoin de tous les soins de tous
les hommes. Sans doute elle aurait moins besoin de nos travaux si
les hommes religieux qui nous ont précédés avaient travaillé un peu
plus humainement et s'ils avaient prié un peu moins. Car prier n'est
pas travailler. Il me paraît incontestable que l'humanité présente
est malade sérieusement. Le massacre des Arméniens, sur lequel je
reviendrai toujours, et qui dure encore, n'est pas seulement le plus
grand massacre de ce siècle; mais il fut et il est sans doute le plus
grand massacre des temps modernes, et pour nous rappeler une telle
mort collective, il nous faut dans la mémoire de l'humanité remonter
jusqu'aux massacres asiatiques du Moyen-Age. Et l'Europe n'a pas
bougé. La France n'a pas bougé. La finance internationale nous tenait.
Nous avons édifié là-dessus quelques fortunes littéraires et plusieurs
succès oratoires. Pas moi. Ni vous. Ni le peuple. Mais ni le peuple,
ni vous, ni moi, nous n'avons bougé. La presse infâme, vendue au
Sultan, abrutissait déjà le peuple. Et puis, cause d'abstention plus
profonde: l'Europe est malade, la France est malade. Je suis malade.
Le monde est malade. Les peuples et les nations qui paraissaient au
moins libérales s'abandonnent aux ivrogneries de la gloire militaire,
se soûlent de conquêtes. La France a failli recommencer les guerres
de religion,—sans avoir même la foi. Les jeunes civilisations, comme
on les nommait, sont plus pourries que les anciennes. Les rois nous
soûlaient de fumées, comme on le chante encore, selon Pottier. Mais
à présent, ce sont les peuples qui se soûlent de gloire militaire,
comme ils se soûlent d'alcool, eux-mêmes. Auto-intoxication. La
pourriture de l'Europe a débordé sur le monde. L'Afrique entière,
française ou anglaise, est devenue un champ d'horreurs, de sadismes
et d'exploitations criminelles. Réussirons-nous jamais à racheter
les hideurs africaines, les ignominies commises par nos officiers
au nom du peuple français. Mais non, nous ne le pourrons pas. Car
il n'y a pas de rachat. Ceux qui sont morts sont bien morts. Ceux
qui ont souffert ont bien souffert. Nous n'y pouvons rien. C'est à
peine si nous pouvons atténuer un peu le futur. Par quels remèdes?
Nous essayerons de l'examiner plus tard. Mais quand je vois toutes
ces morts collectives menaçantes, quand je vois l'empoisonnement
alcoolique et l'épuisement industriel, et quand je pense à la
grande mort collective qui clorait l'humanité, je refuse audience
à l'enchanteur: «Qu'importe, m'a dit l'enchanteur, qu'importe que
l'humanité meure avant d'avoir institué la raison? qu'importe
que mille humanités meurent? Une humanité réussira.» Quittons,
docteur, je vous en prie, quittons la morale astronomique, et soyons
révolutionnaires. Préparons dans le présent la révolution de la santé
pour l'humanité présente. Cela est beaucoup plus sûr. Travaillons.
En vérité, je vous le dis, ce Théophraste et ce Théoctiste sont parmi
nos plus grands et nos plus redoutables ennemis. Tous les deux ils
sont de grands détendeurs de courages.

—On peut et on doit relâcher les courages qui seraient tendus contre
la justice et contre la vérité. J'admets que l'on soit détendeur de
courages, que ce soit un métier. Mais je n'admets pas que l'on séduise
les faibles et que l'on relâche les courages par des enchantements
faux pour des enchantements indémontrables.

       *       *       *       *       *

Laissons, mon ami, puisque ainsi vous-même l'avez demandé, laissons
l'espérance intersidérale et continuons à causer de ce monde malade.
Connaissez-vous des gens qui n'aient pas pour la mort les sentiments
que vous avez eus.

—J'en connais, docteur, et j'en ai connu beaucoup, parce que j'ai
connu beaucoup d'hommes. Il me souvient d'un camarade que j'avais et
qui sans doute serait devenu mon ami, un tuberculeux, un poitrinaire,
qui mourait depuis longtemps, grand, gros, doux, barbu d'une barbe
soyeuse et frisée assez, très doux, bonne mine, calme et fort, très
bon, l'un des deux hommes les plus bons que j'aie connus jamais. Il
mourait lentement en préparant ponctuellement des examens onéreux.
Il était très bon envers la vie et envers la mort, sans croyance
religieuse et tout dévêtu d'espérance métaphysique ou religieuse.
A peine s'il disait qu'il retournerait dans la nature, qu'il se
disperserait en nature. Il est mort jeune embaumé de sérénité comme
un vieillard qui a parfait son âge. Aucun de ses camarades, aucun de
ses amis, quels que fussent déjà nos sentiments divergents, n'omettait
de l'admirer, de l'aimer. Il avait évidemment pour la vie et la mort
des sentiments tout à fait étrangers aux sentiments que j'ai, que
j'avais ces jours-ci étant malade...

—Et que vous ne m'avez pas dit.

—J'y viendrai. Aucun de nous qui n'admirât cette singulière et laïque
santé des sentiments au déclin de sa vie ordinaire et patiente.

—Cette admirable soumission patiente, cette admirable conformation
consciente, ne serait pas sans doute aussi rare parmi nous si
l'invasion des sentiments chrétiens ne lui avait rapidement substitué
la soumission fidèle. Comparez la _Prière pour demander à Dieu le
bon usage des maladies_ avec la résonance de certaines résignations
stoïciennes.

—Je ne sais pas d'histoire, docteur. Je ne connais pas l'histoire de
l'invasion chrétienne au cœur du monde ancien.

—Au cœur de la Ville et du Monde. Comparez seulement ces textes
authentiques, la _Prière_ au _Manuel_. Avez-vous pu analyser les
sentiments, étrangers à vous, que votre ami avait sur la vie et
la mort. Je suis assuré que ces sentiments étaient apparentés aux
sentiments stoïciens.

—Je pourrais les analyser, docteur, mais non pas sans faire des
recherches longues et difficiles parmi les souvenirs de ma mémoire.
Et quand dans les connaissances de ma mémoire je me serais représenté
les images des sentiments de mon ami, j'aurais à vous les présenter.
Comment vous présenter ces nuances parfaitement délicates? Comment
vous conter ces événements doux, menus, profonds et grands? A peine un
roman pourrait-il donner cette impression. Et s'il vous faut un roman,
docteur, allez le demander à mes amis Jérôme et Jean Tharaud. C'est
leur métier, de faire des romans. Chacun son métier. Continuons la
conversation.


—Quelles personnes avez-vous connues encore, mon ami, qui n'avaient
pas les mêmes sentiments que vous devant la mort?

—Je ne saurais, docteur, vous les citer toutes.

—Pouvez-vous m'en citer une au moins dont l'histoire ait fait sur
vous plus d'impression.

—Oui, docteur. J'étais tout petit quand cette histoire s'est passée.
Aussi ne l'ai-je pas entendue à mesure que je l'ai connue. Quand
j'étais petit je l'ai connue et suivie attentivement, parce que je
sentais confusément qu'elle était sérieuse. Quand je fus devenu
grand je l'ai à peu près entendue. Elle est simple. C'était une
pauvre femme, une assez vieille dame, riche, mariée à un officier de
l'Empire, qui vivait en retraite, un pur voyou, comme il y en avait
tant parmi les officiers de l'Empire. La malheureuse était tombée dans
la dévotion. Quand je dis tombée, je cède à l'habitude, car je ne sais
nullement si elle en fut remontée ou descendue. Elle devint en proie
aux bons Pères, comme ou les nommait, qui avaient une petite chapelle
dans le faubourg.

—Était-ce déjà les révérends pères Augustins de l'Assomption?

—Non, citoyen, c'étaient les pères Lazaristes. J'ai connu beaucoup
de gens qui croyaient qu'il y a un Paradis comme je crois que
je cause avec vous. Mais je n'ai connu personne au monde qui se
représentât aussi présentement le bon Dieu, les anges, le diable et
tout ce qui s'ensuit. Cette pauvre femme avait ainsi la consolation
dont elle avait besoin. Mais je vous donnerais une impression un
peu simple et vraiment fausse, docteur, si je vous laissais croire
que la malheureuse croyait par égoïsme inconscient ou conscient,
simple ou compliqué, particulier ou collectif. Elle croyait. Cette
croyance étant donnée, elle y avait sa consolation. Elle attendait
impatiemment que son Dieu lui accordât la permission de passer de ce
monde militaire et misérable aux saintes douceurs du ciel, adorables
idées. Je pense que beaucoup de chrétiens sont ainsi. Elle se livrait
à des exercices extraordinaires qui tuaient son corps et délivraient
son âme. Les bons Pères attendaient le testament. Dans la vie
ordinaire et un peu facile du faubourg, cette malheureuse dame riche
me paraissait surnaturelle et difficile. Tous les matins, hiver comme
été, avant l'heure où les pauvres femmes allaient laver la lessive
chez les patrons, pour vingt sous par jour, non nourri, autant qu'il
me souvienne, la déplorable chrétienne s'en allait à la première
messe, dans la neige imbalayée ou dans la fraîche tiédeur du matin
païen. «Avoir des rentes comme elle et se lever si matin!» disaient
les femmes qui allaient laver la lessive, «au lieu de rester au lit:
faut-il qu'elle soit innocente!» Cette innocente eut ce qu'elle
devait avoir. Son Dieu lui fit la grâce de la rappeler à lui pendant
la sainte semaine. Elle n'eut pas la grippe, encore ininventée; un
jour de la semaine des Rameaux, le printemps étant froid, elle eut un
courant d'air dans la petite chapelle. Quand son médecin lui annonça
qu'elle avait une fluxion de poitrine, elle en reçut la nouvelle comme
l'annonce et la promesse du tout proche bonheur éternel. Elle entra
en béatitude. La fluxion de poitrine l'emporta au bout de ses neuf
jours, comme tout le monde. Je crois qu'elle fut sérieusement complice
de sa mort. Elle était profondément malheureuse et chrétienne. J'en
conclus que les chrétiens peuvent avoir une soif religieuse et faire
un commencement d'exécution de cette mort que nous redoutons.

—Cette conclusion générale me paraît admissible, mais seulement parce
qu'elle n'engage que les possibilités. Je suis d'accord avec vous que
beaucoup de chrétiens sans doute ont ainsi désiré le ciel jusqu'à
faire un commencement d'exécution,—involontaire et parfois presque
volontaire—de leur mort individuelle. Mais je ne vous accorderais pas
que cette conduite soit proprement chrétienne. J'ai peur, mon ami, que
vous n'ayez mal entendu la _Prière pour demander à Dieu le bon usage
des maladies_. J'ai peur que vous n'ayez interprété cette soumission
parfaite comme je ne sais quelle complaisance, quelle facilité à
la mort, comme une complicité. Vous avez tellement peur de la mort
que ceux qui n'en ont point cette peur vous paraissent en avoir le
désir. La position de ce chrétien géomètre était, comme il convient,
rigoureusement exacte. Avez-vous cette petite édition des _Pensées_
où vous avez lu le texte? Merci. _Vie de Blaise Pascal, par madame
Perier_ (_Gilberte Pascal_), sœur aînée de Pascal,—

—Histoire un peu favorable—

—Histoire où transparaît la piété fraternelle, presque un peu
maternelle, sévère comme en ce temps, chrétienne et janséniste.

—La _Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies_ a été
composée en 1648: Pascal avait alors vingt-quatre ans. Ce que je vais
vous dire paraît se rapporter au même âge:


     «Cependant mon frère, de qui Dieu se servait pour opérer tous
     ces biens, était travaillé par des maladies continuelles, et
     qui allaient toujours en augmentant. Mais, comme alors il ne
     connaissait pas d'autre science que la perfection, il trouvait
     une grande différence entre celle-là et celles qui avaient occupé
     son esprit jusqu'alors; car, au lieu que ses indispositions
     retardaient le progrès des autres, celle-ci au contraire se
     perfectionnait dans ces mêmes indispositions par la patience
     admirable avec laquelle il les souffrait. Je me contenterai, pour
     le faire voir, d'en rapporter un exemple.

     »Il avait, entre autres incommodités, celle de ne pouvoir rien
     avaler de liquide qu'il ne fût chaud; encore ne le pouvait-il
     faire que goutte à goutte: mais comme il avait, outre cela,
     une douleur de tête insupportable, une chaleur d'entrailles
     excessive, et beaucoup d'autres maux, les médecins lui
     ordonnèrent de se purger de deux jours l'un durant trois mois; de
     sorte qu'il fallut prendre toutes ces médecines, et, pour cela,
     les faire chauffer et les avaler goutte à goutte: ce qui était
     un véritable supplice, qui faisait mal au cœur à tous ceux qui
     étaient auprès de lui, sans qu'il s'en soit jamais plaint.

     »La continuation de ces remèdes, avec d'autres qu'on lui fit
     pratiquer, lui apporta quelque soulagement, mais non pas une
     santé parfaite; de sorte que les médecins crurent que pour
     se rétablir entièrement il fallait qu'il quittât toute sorte
     d'application d'esprit, et qu'il cherchât, autant qu'il pourrait,
     les occasions de se divertir. Mon frère eut de la peine à se
     rendre à ce conseil, parce qu'il y voyait du danger: mais, enfin,
     il le suivit,—écoutez bien:—croyant être obligé de faire
     tout ce qui lui serait possible pour remettre sa santé, et il
     s'imagina que les divertissements honnêtes ne pourraient pas
     lui nuire; et ainsi il se mit dans le monde. Mais, quoique par
     la miséricorde de Dieu il se soit toujours exempté des vices,
     néanmoins, comme Dieu l'appelait à une grande perfection, il
     ne voulut pas l'y laisser, et il se servit de ma sœur pour ce
     dessein, comme il s'était autrefois servi de mon frère lorsqu'il
     avait voulu retirer ma sœur des engagements où elle était dans le
     monde.»

Et plus loin:

     «Il avait pour lors trente ans, et il était toujours infirme; et
     c'est depuis ce temps-là qu'il a embrassé la manière de vivre
     où il a été jusqu'à la mort.»—Ici M. Ernest Havet rectifie que
     Pascal avait alors non pas trente, mais trente et un ans, car sa
     seconde et dernière conversion s'accomplit à la fin de l'année
     1654.

     Voici qui semblerait confirmer un peu ce que vous avez dit:

     «Les conversations auxquelles il se trouvait souvent engagé ne
     laissaient pas de lui donner quelque crainte qu'il ne s'y trouvât
     du péril; mais comme il ne pouvait pas aussi, en conscience,
     refuser le secours que des personnes lui demandaient, il avait
     trouvé un remède à cela. Il prenait dans les occasions une
     ceinture de fer pleine de pointes, il la mettait à nu sur sa
     chair, et lorsqu'il lui venait quelque pensée de vanité, ou qu'il
     prenait quelque plaisir au lieu où il était, ou quelque chose
     semblable, il se donnait des coups de coude pour redoubler la
     violence des piqûres, et se faisait ainsi souvenir lui-même de
     son devoir. Cette pratique lui parut si utile qu'il la conserva
     jusqu'à la mort; et même, dans les derniers temps de sa vie, où
     il était dans des douleurs continuelles, parce qu'il ne pouvait
     écrire ni lire, il était contraint de demeurer sans rien faire et
     de s'aller promener; il était dans une continuelle crainte que ce
     manque d'occupation ne le détournât de ses vues. Nous n'avons su
     toutes ces choses qu'après sa mort, et par une personne de très
     grande vertu qui avait beaucoup de confiance en lui, à qui il
     avait été obligé de le dire pour des raisons qui la regardaient
     elle-même.

     »Cette rigueur qu'il exerçait sur lui-même était tirée de cette
     grande maxime de renoncer à tout plaisir, sur laquelle il avait
     fondé tout le règlement de sa vie.»

Cela semblerait donner quelque apparence à vos généralités. Mais nous
distinguerons.

Plus loin:

     «Voilà comme il a passé cinq ans de sa vie, depuis trente ans
     jusqu'à trente-cinq,—ici M. Ernest Havet rectifie que: il
     fallait dire seulement quatre ans de sa vie, depuis trente et un
     ans jusqu'à trente-cinq—travaillant sans cesse pour Dieu, pour
     le prochain, et pour lui-même, en tâchant de se perfectionner de
     plus en plus, et on pourrait dire, en quelque façon, que c'est
     tout le temps qu'il a vécu; car les quatre années que Dieu
     lui a données après n'ont été qu'une continuelle langueur. Ce
     n'était pas proprement une maladie qui fût venue nouvellement,
     mais un redoublement des grandes indispositions où il avait été
     sujet dès sa jeunesse. Mais il en fut alors attaqué avec tant de
     violence, qu'enfin il y a succombé; et, durant tout ce temps-là,
     il n'a pu en tout travailler un instant à ce grand ouvrage qu'il
     avait entrepris pour la religion, ni assister les personnes qui
     s'adressaient à lui pour avoir des avis, ni de bouche ni par
     écrit, car ses maux étaient si grands, qu'il ne pouvait les
     satisfaire, quoiqu'il en eût un grand désir.

     »Ce renouvellement de ses maux commença par un mal de dents qui
     lui ôta absolument le sommeil.»

Plus loin:

     «Cependant ses infirmités continuant toujours, sans lui donner
     un seul moment de relâche, le réduisirent, comme j'ai dit, à ne
     pouvoir plus travailler, et à ne voir quasi personne. Mais si
     elles l'empêchèrent de servir le public et les particuliers,
     elles ne furent point inutiles pour lui-même, et il les a
     souffertes avec tant de paix et tant de patience, qu'il y a sujet
     de croire que Dieu a voulu achever par là de le rendre tel qu'il
     le voulait pour paraître devant lui: car, durant cette longue
     maladie, il ne s'est jamais détourné de ses vues, ayant toujours
     dans l'esprit ces deux grandes maximes, de renoncer à tout
     plaisir et à toute superfluité. Il les pratiquait dans le plus
     fort de son mal avec une vigilance continuelle sur ses sens, leur
     refusant absolument tout ce qui leur était agréable:

—Ne croyez pas, citoyen, que cela favorise beaucoup ce que vous avez
avancé.» Je continue:

     «et quand la nécessité le contraignait à faire quelque chose qui
     pourrait lui donner quelque satisfaction, il avait une adresse
     merveilleuse pour en détourner son esprit afin qu'il n'y prît
     point de part: par exemple, ses continuelles maladies l'obligeant
     de se nourrir délicatement, il avait un soin très grand de ne
     point goûter ce qu'il mangeait; et nous avons pris garde que,
     quelque peine qu'on prît à lui chercher quelque viande—viande,
     c'est-à-dire sans doute nourriture—agréable, à cause des dégoûts
     à quoi il était sujet, jamais il n'a dit: Voilà qui est bon; et
     encore lorsqu'on lui servait quelque chose de nouveau selon les
     saisons, si l'on lui demandait après le repas s'il l'avait trouvé
     bon, il disait simplement: Il fallait m'en avertir devant, car je
     vous avoue que je n'y ai point pris garde. Et, lorsqu'il arrivait
     que quelqu'un admirait la bonté de quelque viande en sa présence,
     il ne le pouvait souffrir: il appelait cela être sensuel, encore
     même que ce ne fût que des choses communes; parce qu'il disait
     que c'était une marque qu'on mangeait pour contenter le goût, ce
     qui était toujours mal.

     »Pour éviter d'y tomber, il n'a jamais voulu permettre qu'on
     lui fît aucune sauce ni ragoût, non pas même de l'orange et du
     verjus, ni rien de tout ce qui excite l'appétit, quoiqu'il aimât
     naturellement toutes ces choses. Et, pour se tenir dans des
     bornes réglées, il avait pris garde, dès le commencement de sa
     retraite, à ce qu'il fallait pour son estomac; et, depuis cela,
     il avait réglé tout ce qu'il devait manger; en sorte que, quelque
     appétit qu'il eût, il ne passait jamais cela; et, quelque
     dégoût qu'il eût, il fallait qu'il le mangeât: et lorsqu'on lui
     demandait la raison pourquoi il se contraignait ainsi, il disait
     que c'était le besoin de l'estomac qu'il fallait satisfaire, et
     non pas l'appétit.

     »La mortification de ses sens n'allait pas seulement à se
     retrancher tout ce qui pouvait leur être agréable, mais encore
     à ne leur rien refuser par cette raison qu'il pourrait leur
     déplaire, soit pour sa nourriture, soit pour ses remèdes. Il
     a pris quatre ans durant des consommés sans en témoigner le
     moindre dégoût; il prenait toutes les choses qu'on lui ordonnait
     pour sa santé, sans aucune peine, quelque difficiles qu'elles
     fussent: et lorsque je m'étonnais qu'il ne témoignât pas la
     moindre répugnance en les prenant, il se moquait de moi, et
     me disait qu'il ne pouvait pas comprendre lui-même comment on
     pouvait témoigner de la répugnance quand on prenait une médecine
     volontairement, après qu'on avait été averti qu'elle était
     mauvaise, et qu'il n'y avait que la violence ou la surprise
     qui dussent produire cet effet. C'est en cette manière qu'il
     travaillait sans cesse à la mortification.»

—Je passe pour aujourd'hui le témoignage que madame Perier nous a donné
de la pauvreté, de la pureté, de la charité, le service du roi, la
simplicité.

Je continue:

     «Je tâche tant que je puis d'abréger; sans cela j'aurais bien
     des particularités à dire sur chacune des choses que j'ai
     remarquées: mais comme je ne veux pas m'étendre, je viens à sa
     dernière maladie.

     »Elle commença par un dégoût étrange qui lui prit deux mois
     avant sa mort: son médecin lui conseilla de s'abstenir de manger
     du solide, et de se purger; pendant qu'il était en cet état, il
     fit une action de charité bien remarquable. Il avait chez lui
     un bon homme avec sa femme et tout son ménage, à qui il avait
     donné une chambre, et à qui il fournissait du bois, tout cela
     par charité; car il n'en tirait point d'autre service que de
     n'être point seul dans sa maison. Ce bon homme avait un fils,
     qui était tombé malade, en ce temps-là, de la petite vérole;
     mon frère, qui avait besoin de mes assistances, eut peur que
     je n'eusse de l'appréhension d'aller chez lui à cause de mes
     enfants. Cela l'obligea à penser de se séparer de ce malade, mais
     comme il craignait qu'il ne fût en danger si on le transportait
     en cet état hors de sa maison, il aima mieux en sortir lui-même,
     quoiqu'il fût déjà fort mal, disant: Il y a moins de danger
     pour moi dans ce changement de demeure: c'est pourquoi il faut
     que ce soit moi qui quitte. Ainsi il sortit de sa maison le 29
     juin, pour venir chez nous,—ici M. Havet nous renseigne: Rue
     Neuve-Saint-Étienne,—rue que nous nommons rue Rollin et rue
     de Navarre—maison qui porte aujourd'hui le numéro 22. Pascal
     demeurait _hors et près la porte Saint-Michel_—et il n'y rentra
     jamais; car, trois jours après, il commença d'être attaqué d'une
     colique très violente qui lui ôtait absolument le sommeil.
     Mais comme il avait une grande force d'esprit et un grand
     courage, il endurait ses douleurs avec une patience admirable.
     Il ne laissait pas de se lever tous les jours et de prendre
     lui-même ses remèdes, sans vouloir souffrir qu'on lui rendît le
     moindre service. Les médecins qui le traitaient voyaient que
     ses douleurs étaient considérables; mais parce qu'il avait le
     pouls fort bon, sans aucune altération ni apparence de fièvre,
     ils assuraient qu'il n'y avait aucun péril, se servant même de
     ces mots: Il n'y a pas la moindre ombre de danger. Nonobstant
     ce discours, voyant que la continuation de ses douleurs et de
     ses grandes veilles l'affaiblissait, dès le quatrième jour de
     sa colique, et avant même que d'être alité, il envoya quérir
     M. le curé, et se confessa. Cela fit bruit parmi ses amis,
     et en obligea quelques-uns de le venir voir, tout épouvantés
     d'appréhension. Les médecins même en furent si surpris qu'ils
     ne purent s'empêcher de le témoigner, disant que c'était une
     marque d'appréhension à quoi ils ne s'attendaient pas de sa
     part. Mon frère, voyant l'émotion que cela avait causée, en fut
     fâché, et me dit: J'eusse voulu communier; mais puisque je vois
     qu'on est surpris de ma confession, j'aurais peur qu'on ne le
     fût davantage; c'est pourquoi il vaut mieux différer. M. le curé
     ayant été de cet avis, il ne communia pas. Cependant son mal
     continuait; comme M. le curé le venait voir de temps en temps par
     visite, il ne perdait pas une de ces occasions pour se confesser,
     et n'en disait rien, de peur d'effrayer le monde, parce que les
     médecins assuraient toujours qu'il n'y avait nul danger à sa
     maladie; et, en effet, il eut quelque diminution en ses douleurs,
     en sorte qu'il se levait quelquefois dans sa chambre. Elles ne le
     quittèrent jamais néanmoins tout à fait, et même elles revenaient
     quelquefois, et il maigrissait aussi beaucoup, ce qui n'effrayait
     pas beaucoup les médecins: mais, quoi qu'ils pussent dire, il dit
     toujours qu'il était en danger, et ne manqua pas de se confesser
     toutes les fois que M. le curé le venait voir.»

La fin du paragraphe est de la pauvreté.

     «Il joignait à cette ardente charité pendant sa maladie une
     patience si admirable, qu'il édifiait et surprenait toutes les
     personnes qui étaient autour de lui, et il disait à ceux qui
     témoignaient avoir de la peine de voir l'état où il était, que,
     pour lui, il n'en avait pas, et qu'il appréhendait même de
     guérir; et quand on lui demandait la raison, il disait: C'est
     que je connais les dangers de la santé et les avantages de la
     maladie. Il disait encore au plus fort de ses douleurs, quand on
     s'affligeait de les lui voir souffrir: Ne me plaignez point; la
     maladie est l'état naturel des chrétiens, parce qu'on est par
     là comme on devrait toujours être, dans la souffrance des maux,
     dans la privation de tous les biens et de tous les plaisirs des
     sens, exempt de toutes les passions qui travaillent pendant tout
     le cours de la vie, sans ambition, sans avarice, dans l'attente
     continuelle de la mort. N'est-ce pas ainsi que les chrétiens
     devraient passer la vie? Et n'est-ce pas un grand bonheur quand
     on se trouve par nécessité dans l'état où l'on est obligé d'être,
     et qu'on n'a autre chose à faire qu'à se soumettre humblement et
     paisiblement? C'est pourquoi je ne demande autre chose que de
     prier Dieu qu'il me fasse cette grâce. Voilà dans quel esprit il
     endurait tous ses maux.

     »Il souhaitait beaucoup de communier; mais les médecins s'y
     opposaient, disant qu'il ne le pouvait faire à jeun, à moins que
     de le faire la nuit, ce qu'il ne trouvait pas à propos de faire
     sans nécessité, et que pour communier en viatique il fallait
     être en danger de mort; ce qui ne se trouvant pas en lui, ils
     ne pouvaient pas lui donner ce conseil. Cette résistance le
     fâchait, mais il était contraint d'y céder. Cependant sa colique
     continuant toujours, on lui ordonna de boire des eaux, qui
     en effet le soulagèrent beaucoup: mais au sixième jour de la
     boisson, qui était le quatorzième d'août, il sentit un grand
     étourdissement avec une grande douleur de tête; et quoique les
     médecins ne s'étonnassent pas de cela et qu'ils assurassent que
     ce n'était que la vapeur des eaux,—ici M. Havet ose remarquer
     qu'il ne sait si ces mots expriment une idée bien nette, de même
     que ceux qu'on trouve plus bas, _ne lui restant plus qu'une
     vapeur d'eau_—il ne laissa pas de se confesser, et il demanda
     avec des instances incroyables qu'on le fît communier, et qu'au
     nom de Dieu on trouvât moyen de remédier à tous les inconvénients
     qu'on lui avait allégués jusqu'alors; et il pressa tant pour
     cela, qu'une personne qui se trouva présente lui reprocha qu'il
     avait de l'inquiétude, et qu'il devait se rendre au sentiment de
     ses amis; qu'il se portait mieux, et qu'il n'avait presque plus
     de colique; et que, ne lui restant plus qu'une vapeur d'eau, il
     n'était pas juste qu'il se fît porter le saint sacrement; qu'il
     valait mieux différer, pour faire cette action à l'église. Il
     répondit à cela: On ne sent pas mon mal, et on y sera trompé;
     ma douleur de tête a quelque chose de fort extraordinaire.
     Néanmoins, voyant une si grande opposition à son désir, il n'osa
     plus en parler; mais il dit: Puisqu'on ne me veut pas accorder
     cette grâce, j'y voudrais bien suppléer par quelque bonne œuvre,
     et ne pouvant pas communier dans le chef, je voudrais bien
     communier dans ses membres.»


J'aurais à ne pas lire, mon ami, la fin de ce paragraphe, où le
témoignage est de la pauvreté surtout et de la charité; je le
passerais, comme j'ai passé le témoignage où madame Perier nous
indiquait pourquoi Pascal n'est pas devenu socialiste, je le passerais
si la pauvreté n'y était liée indissolublement à la maladie et à la
souffrance:


     et pour cela j'ai pensé d'avoir céans un pauvre malade, à qui
     on rende les mêmes services comme à moi, qu'on prenne une garde
     exprès, et enfin qu'il n'y ait aucune différence de lui à moi,
     afin que j'aie cette consolation de savoir qu'il y a un pauvre
     aussi bien traité que moi, dans la confusion que je souffre de
     me voir dans la grande abondance de toutes choses où je me vois.
     Car quand je pense qu'au même temps que je suis si bien, il y a
     une infinité de pauvres qui sont plus malades que moi, et qui
     manquent des choses les plus nécessaires, cela me fait une peine
     que je ne puis supporter; et ainsi je vous prie de demander un
     malade à M. le curé pour le dessein que j'ai.

     »J'envoyai à M. le curé à l'heure même, qui manda qu'il n'y en
     avait point qui fût en état d'être transporté; mais qu'il lui
     donnerait, aussitôt qu'il serait guéri, un moyen d'exercer la
     charité, en se chargeant d'un vieux homme dont il prendrait soin
     le reste de sa vie: car M. le curé ne doutait pas alors qu'il ne
     dût guérir.

     »Comme il vit qu'il ne pouvait pas avoir un pauvre en sa maison
     avec lui, il me pria donc de lui faire cette grâce de le faire
     porter aux Incurables, parce qu'il avait grand désir de mourir
     en la compagnie des pauvres. Je lui dis que les médecins ne
     trouvaient pas à propos de le transporter en l'état où il était,
     ce qui le fâcha beaucoup; il me fit promettre que, s'il avait un
     peu de relâche, je lui donnerais cette satisfaction.

     »Cependant cette douleur de tête augmentant, il la souffrait
     toujours comme tous les autres maux, c'est-à-dire sans se
     plaindre; et une fois, dans le plus fort de sa douleur, le
     dix-septième d'août, il me pria de faire faire une consultation;
     mais il entra en même temps en scrupule, et me dit: Je crains
     qu'il n'y ait trop de recherche dans cette demande. Je ne laissai
     pourtant pas de la faire; et les médecins lui ordonnèrent de
     boire du petit-lait, lui assurant toujours qu'il n'y avait nul
     danger, et que ce n'était que la migraine mêlée avec la vapeur
     des eaux. Néanmoins, quoi qu'ils pussent dire, il ne les crut
     jamais, et me pria d'avoir un ecclésiastique pour passer la nuit
     auprès de lui; et moi-même je le trouvai si mal, que je donnai
     ordre, sans en rien dire, d'apporter des cierges et tout ce qu'il
     fallait pour le faire communier le lendemain matin.

     »Les apprêts ne furent pas inutiles, mais ils servirent plus
     tôt que nous n'avions pensé: car environ minuit, il lui prit
     une convulsion si violente, que, quand elle fut passée, nous
     crûmes qu'il était mort, et nous avions cet extrême déplaisir,
     avec tous les autres, de le voir mourir sans le saint sacrement,
     après l'avoir demandé si souvent avec tant d'instance. Mais
     Dieu, qui voulait récompenser un désir si fervent et si juste,
     suspendit comme par miracle cette convulsion, et lui rendit son
     jugement entier, comme dans sa parfaite santé; en sorte que M. le
     curé, entrant dans sa chambre avec le saint sacrement lui cria:
     Voici celui que vous avez tant désiré. Ces paroles achevèrent
     de le réveiller; et comme M. le curé approcha pour lui donner
     la communion, il fit un effort, et il se leva seul à moitié,
     pour le recevoir avec plus de respect; et M. le curé l'ayant
     interrogé, suivant la coutume, sur les principaux mystères de
     la foi, il répondit distinctement: Oui, monsieur, je crois
     tout cela de tout mon cœur. Ensuite il reçut le saint viatique
     et l'extrême-onction avec des sentiments si tendres, qu'il en
     versait des larmes. Il répondit à tout, remercia M. le curé;
     et lorsqu'il le bénit avec le saint ciboire, il dit: Que Dieu
     ne m'abandonne jamais! Ce qui fut comme ses dernières paroles;
     car, après avoir fait son action de grâces, un moment après ses
     convulsions le reprirent, qui ne le quittèrent plus, et qui
     ne lui laissèrent pas un instant de liberté d'esprit: elles
     durèrent jusqu'à sa mort, qui fut vingt-quatre heures après, le
     dix-neuvième d'août mil six cent soixante-deux, à une heure du
     matin, âgé de trente-neuf ans deux mois.»


Quand le docteur eut fini de me lire tout ce qu'il avait librement
choisi dans l'histoire de la vie et de la mort de Blaise Pascal, je ne
pensai pas à lui demander pourquoi il m'avait fait une aussi longue
citation; mais nous demeurâmes longtemps sous l'impression de ce
témoignage.



 TOUJOURS DE LA GRIPPE


                                        5 avril 1900,

Le docteur le premier se rappela que son métier n'était pas de rester
sous l'impression des témoignages les plus beaux, mais de les analyser
du mieux qu'il pouvait, et de les critiquer.

—Nous n'aurons pas la présomption, mon ami, d'interpréter cette
histoire. Vous l'avez parfaitement entendue. Elle vous donne
incomplètement raison. Elle me donne raison complémentairement.

—Avant de nous partager, docteur, les morceaux incomplets ou
complémentaires de cette histoire, si vous osez le faire encore,
permettez-moi.

—Je vous permets.

—A mesure que vous avez avancé dans la narration que nous devons à
la piété fraternelle et sévère de madame Perier, j'ai connu en moi un
double sentiment, deux sentiments voisins non conciliables d'abord. Je
m'apercevais que ces faits m'étaient nouveaux. Je reconnaissais que
ces faits m'étaient connus.

Je m'apercevais que ces faits m'étaient vraiment nouveaux. J'avais
pourtant lu, ou du moins j'avais parcouru, au temps que j'étais
écolier, ce long texte imprimé fin, menu et dense, durant que je
préparais des examens indispensables et des concours utiles. Mais la
narration n'était pas entrée dans ma mémoire profonde.

—Cela n'est pas étonnant, mon ami.

—Cela n'est pas étonnant. Les concours et les examens que nous
devons subir et où nous contribuons à envenimer l'antique émulation,
toutes les rivalités d'enfance, toutes les compétitions scolaires où
nous nous faisons les complices de la vieille concurrence donnent
malgré nous à tout le travail que nous faisons pour les préparer non
seulement un caractère superficiel, mais je ne sais quoi d'hostile
et d'étranger, de pernicieux, de mauvais, de malin, de malsain. Les
auteurs ne sont plus les mêmes, et il y a toujours quelque hésitation
quand Blaise Pascal est un auteur du programme. Cette incommunication
est aussi un empêchement grave à tout enseignement, primaire,
secondaire, ou supérieur. Je me rappelle fort bien que tout au long
de mes études je me suis réservé la plupart de mes auteurs pour quand
je pourrais les lire d'homme à homme, sincèrement. Nous venons de le
faire, en première lecture, pour quelques passages d'une histoire qui
est en effet une introduction naturelle aux _Pensées_. Pourrons-nous
faire un jour les lectures suivantes, les deuxième, troisième et
suivantes lectures, toujours plus approfondies. Ferons-nous jamais
quelque lecture qui soit définitive.

—Je ne pense pas que jamais nos lectures soient finales. Et d'abord
savons-nous ce que c'est que lire, et bien lire, et lire mal?

—Je ne le sais; mais je sais qu'alors je ne lisais pas bien mes
auteurs, que je me les réservais, et qu'à présent, quand j'ai le
temps, je les lis mieux. Mais ce n'était pas cela, docteur, qui me
frappait le plus pendant que je vous écoutais. En ces faits, qui
m'étaient nouveaux, je reconnaissais profondément les événements
anciens qui avaient obscurément frappé mon enfance contemporaine.
L'histoire du grand Blaise et l'histoire de la pauvre dame innocente
et vieillie en dévotion, que je me suis permis de vous conter, c'est
à bien peu près la même histoire. Admettez que pour un instant je
réserve les éléments de cette histoire que je crois afférents à vos
interrogations. Admettez que je laisse les détails. Dans l'ensemble
cette histoire est la même. La pauvre dame à la fluxion de poitrine,
émerveillement des femmes qui allaient laver la lessive, édification
des vieilles dévotes aigres, illustration des campagnes et du
faubourg, scandale des esprits faciles, tout ignorante qu'elle était,
bourgeoise, vieille, pauvre d'esprit, laide sans doute, insignifiante,
insane si vous le voulez, provinciale ignorée au fond d'un faubourg
de province, la pauvre dame «entortillée par les curés», comme on
disait, n'en avait pas moins toutes les passions, tous les sentiments
et presque toutes les pensées d'un Pascal. Vraiment ils étaient les
mêmes fidèles. Docteur je me demande si là n'est pas toute la force de
la communion chrétienne, et en particulier de la communion catholique.
La malheureuse fidèle avait la même foi, les mêmes élancements, la
même charité, les mêmes sacrements. Elle aussi reçut enfin celui
qu'elle avait tant désiré, qu'elle avait désiré de même. Et sans jouer
immoralement avec les assimilations, je me demande si une ou plusieurs
communions socialistes semblables ne seraient pas puissamment
efficaces pour préparer la révolution de la santé.

—Je vous entends peu, et mal.

—Je vous propose là, docteur, des imaginations mal préparées. Je
vous les représenterai plus tard. Mais voici, tout simplement, ce que
je voulais dire: je constatais ou croyais constater que l'étroite
parenté des sentiments chrétiens de ceux que nous nommons les grands
aux sentiments chrétiens de ceux que nous nommons les humbles donnait
une force redoutable à la religion que nous avons renoncée; ainsi je
désirais qu'une étroite parenté s'établît ou demeurât des sentiments
socialistes de ceux que nous nommons les savants aux sentiments
socialistes de ceux que nous nommons les simples citoyens. Je compte
beaucoup sur certaines idées simples. Je compte beaucoup sur la
diffusion, par l'enseignement, des idées simples révolutionnaires.
J'espère que la révolution se fera surtout par l'universelle adhésion
libre, l'universelle conversion libre à quelques idées simples
moralistes socialistes. C'est pourquoi l'on m'a quelquefois dénommé
obscurantiste, ou ignorantiste.

—Laissons ces misères. Moi non plus je ne crois pas que le socialisme
soit aussi _malin_ qu'on nous le fait souvent. Laissons pour
aujourd'hui ces débats. Vous avez pu distinguer dans la narration dont
je vous ai vraiment donné connaissance deux tendances chrétiennes, et
deux méthodes qui se composent. Première méthode: le malade soigne son
corps, travaille à la guérison de son corps de son mieux, pour des
raisons que nous allons donner. Mais comme cette première méthode est
la seule qui nous importe aujourd'hui, nous allons d'abord éliminer
la seconde. Seconde méthode: le malade s'aperçoit que les soins
donnés à son corps ou que l'atténuation de la souffrance naturelle
constitue un plaisir des sens, ou simplement, si vous le voulez
bien, le malade, au lieu de considérer les soins et les remèdes
comme étant nécessaires à la guérison, les considère comme étant un
plaisir des sens; alors, par esprit de pénitence, ou bien il se prive
de certains soins, ou bien, ce qui pour nous revient au même, il se
donne certaines sévérités qui atténuent, balancent, ou surpassent
l'effet des remèdes et des soins. Nous laisserons pour aujourd'hui la
pénitence. Mais nous ne négligerons pas la première méthode. Selon
cette méthode le chrétien donne aussi bien que vous tous ses soins à
la santé de son corps. Dieu l'a créé. Dieu l'a mis au monde. Dieu le
tient au monde. Dieu le rappellera du monde. Quand il a voulu. Comme
il veut. Quand il voudra. La vie humaine est en un sens un dépôt. Elle
est en un sens une épreuve. Elle est en un sens un exil, une résidence
de captivité:

    _Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore?_
    _Il n'est rien de commun entre la terre et moi._

—La terre est un lieu de punition. Le chrétien est un dépositaire. Il
est un éprouvé. Il est un exilé, un puni, un condamné à temps. Il peut
devenir un condamné à perpétuité, un damné à éternité, un réprouvé.
Il n'est pas le maître de l'heure. Il n'y a aucune hésitation sur
ce point: que l'Église, commandant pour Dieu, interprétant le
commandement de Dieu, la cinquième loi, _Tu ne tueras pas_, interdit
le suicide. Or négliger la santé de son corps c'est exactement
commettre un suicide partiel, un suicide préparatoire, un commencement
d'exécution de suicide. C'est avancer l'heure du compte rendu, la
fin de l'épreuve, le retour de l'exil, avancer le _nostos_ toujours
convoité; c'est diminuer le temps de la punition, avancer l'heure
de la libération. C'est faire intervenir quelque misérable fantaisie
humaine au cœur du décret divin. C'est empiéter sur la puissance du
Créateur. C'est commettre un sacrilège et tomber en péché mortel. Si
votre pauvre dame a vraiment contribué à sa propre mort, j'ai grand
peur que, tout de suite après, son Dieu ne l'ait fort mal reçue.

—Vous citez du grec, docteur, non moins abondamment que le citoyen
Lafargue.

—Le citoyen Lafargue est un savant homme et je ne suis pas surpris
que tous les intellectuels ensemble aient conjuré de lui envier son
érudition universelle, ne pouvant la lui ravir. Dans les _Recherches_
qu'il a faites _sur l'Origine de l'Idée de Justice_, et qu'il a
bien voulu donner à insérer à _la Revue socialiste_, et que nous
avons ainsi connues en juillet 1899, il nous a dévoilé une loyauté
intellectuelle non moins impeccable que celle qui transparaît au
_Manifeste_ contemporain. Mais ce que les regards les mieux avertis
ne sauraient voir au _Manifeste_, qu'il rédigea pour un tiers, les
regards les moins intellectuels sont forcés de le constater dans les
_Recherches_, que sans doute il rédigea pour les trois tiers. Je veux
parler ici de cette incomparable érudition, de ce savoir universel.
On dirait déjà une exposition, avant celle qui vient. L'auteur
connaît le sauvage et le barbare; il connaît les Peaux-Rouges d'après
l'historien américain Adairs; il connaît le Figien; les femmes slaves
de Dalmatie; le proverbe afghan; le Dieu sémite; les Moabites; les
Hamonites; l'Hébreu comme le Scandinave; les Érinnies de la Mythologie
grecque; le chœur de la grandiose trilogie d'Eschyle, criant à
Oreste; Achille, Patrocle, Agamemnon, les Achéens, Hector et Troie;
Clytemnestre; encore les Érinnies et le ténébreux Érèbe; encore les
Érinnies d'Eschyle, et Oreste; et l'Attique; et le Dieu sémite et la
poétique imagination des Grecs...

—Arrêtez-vous, docteur, je vous en supplie!

—J'en ai encore vingt-trois pages, monsieur!

—Ayez pitié d'un malade!

—J'aurai pitié. Ce que je vous ai dit, et qui était si long, tenait
en deux pages. Ne croyez pas, mon ami, que jamais M. Alfred Picard,
le commissaire général, fera tenir l'univers en aussi peu de place.
Et ne croyez pas non plus que jamais M. Pierre Larousse, d'heureuse
mémoire, distribuant la science humaine au hasard des alphabets,
ait aussi rapidement passé des pôles à l'équateur. Que ne puis-je
continuer mes citations de ces citations. Vous auriez entendu Vico en
sa _Scienza nuova_; vous auriez entendu Aristote et connu le Verbe,
et vous auriez connu les Hecatonchyres de la Mythologie grecque, et
Fison et Howitt, ces consciencieux et intelligents observateurs des
mœurs australiennes, et le _wehrgeld_, et Sir G. Grey, la Dalmatie,
les Scandinaves et les Eddas, Jésus-Christ, Saint-Paul et les Apôtres.
Je passe Lord Carnarvon, _Reminicenses of Athens and Morea_, et Sir
Gardner Wilkinson, _Dalmatia and Montenegro_, et les ordonnances
d'Édouard premier d'Angleterre, et Caïn, chassé de son clan après le
meurtre d'Abel, dans la _Genèse_ (IV, 13, 14). Je passe l'Australien,
et Fraser; et les mânes d'Achille, et Polyxène, la sœur de Pâris; et
Darwin rapportant dans son _Voyage d'un naturaliste_ une anecdote
caractéristique: il vit un Fuégien; César et les barbares qu'il
avait sous les yeux; le plus grand chef des Peaux-Rouges d'après
Volney. Nous aurions continué par Plutarque, Aristide et Philopoemen;
le _thar_, loi du sang des Bédouins et de presque tous les Arabes;
et nous serions revenus aux Germains et aux Scandinaves. Et nous
serions retournés à Jéhovah, qui ne craint pas de se contredire, et au
_Deutéronome_ (XXIV, 16). Alors nous serions derechef revenus
à Pyrrhus, le fils d'Achille, naguère délaissé. Mais Caillaud nous eût
hardiment conduits chez certaines tribus du désert africain. Et Fraser
en Perse. Et Lafargue en Norvège. Quant à Athènes, le pouvoir civil
se chargea de frapper le coupable, le plus proche parent assistait
à l'exécution. Et nous serions repartis d'Athènes, sans manger ni
boire, sans dormir ni penser, méconnaissant l'antique hospitalité. A
peine arrêtés aux Égyptiens par Diodore de Sicile, G.-W. Steller nous
emportait, tout harassés, jusque chez les Itelmen du Kamtchatka. Mais
vous-même, citoyen convalescent, je dois vous fatiguer?

—Point: je n'écoute pas. Quand j'ai vu que vous passiez outre à mes
prières, quand j'ai vu que vous aviez recours à cette misérable figure
de rhétorique, intitulée, je crois, prétérition ou prétermission,
figure, autant qu'il m'en souvienne, hypocrite, et qui, autant que je
me rappelle, consiste à faire semblant de passer sous silence tout ce
que l'on veut quand même infliger à l'auditeur, j'ai fait la grève de
l'auditeur.

—C'est dommage, monsieur. Nous aurions continué. Nous aurions
dévoré tout cru toute cette érudition. Nous nous serions instruits.
Et puis nous nous serions écriés: Comme c'est beau, la science! Et
nous aurions fini par la _Déclaration des droits de l'homme et du
citoyen_, des bourgeois révolutionnaires de 1789, et par le pape
Léon XIII, dans sa fameuse encyclique sur le sort des ouvriers. Mais
vous ne voulez pas m'écouter. Serait-il vrai que vous fussiez un
ignorantiste?

—Le citoyen Lafargue n'est pas un ignorantiste. Il n'est pas un
ignorant. Et dans tout ce que vous m'avez cité, docteur, il n'y a
presque pas de fautes d'orthographe. Je préfère à vos citations
ironiques ou sérieuses le grec modeste que vous avez spontanément,
et sans doute sans le faire exprès, introduit dans le tissu de vos
discours.

—Des professeurs honorables, sévères, doux et ponctuels, purement
universitaires, m'enseignèrent ce grec au lycée. De la cinquième à
la rhétorique, lentement et communément, devinant et balbutiant,
nous avons lu les poètes hellènes, à la fois étrangers à nous et
jeunement hospitaliers à nos jeunes imaginations. Les mœurs des hommes
antiques, des héros, des rois, des cités et des dieux nous étaient
nouvelles, car elles différaient notablement des mœurs bourgeoises
florissantes alors en la bonne ville d'Orléans: les poètes antiques
nous paraissaient d'autant plus beaux. Je me rappelle fort bien que
l'exil antique inspirait alors aux misérables une singulière épouvante
et que le retour, le _nostos_, était désiré comme le grand bonheur,
comme une renaissance. Il me semble que les chrétiens ont hérité de
ces sentiments, mais qu'ils ont divinisé l'épouvante et le désir.
Quand la cité fut devenue, ainsi que vous le savez, l'universelle,
l'éternelle cité de Dieu, la terre, que nous labourons, devint, comme
nous l'avons dit, la résidence d'exil, résidence d'épouvante, et la
mort, que nous redoutons, devint le suprême retour. Mais de quel droit
retourner dans la cité céleste avant que le Maître de la cité vous
eût rendu vos droits de citoyen, ou vous eût conféré les droits du
citoyen. Sinon, quelle intrusion. Suffira-t-il que le misérable intrus
embrasse les autels des dieux ou qu'il invoque Zeus hospitalier. En
vérité, je vous le répète: Si votre pauvre dame a vraiment contribué à
sa mort, j'ai grand peur que son Dieu ne l'ait mal reçue.

—Non, docteur, je suis assuré que son Dieu lui a pardonné; car ce
Dieu, tueur des dieux, a hérité des dieux qu'il a tués; il est devenu
après Zeus le Dieu des hôtes; et son hospitalité est infinie; et
il accueille les misérables. Il est devenu infiniment hospitalier,
infiniment miséricordieux, et il aura bien voulu considérer que depuis
le commencement de la grâce il avait admis beaucoup de saintes et
beaucoup de saints tombés au même péché, d'avoir hâtivement désiré la
patrie céleste.

—Le chrétien n'a pas à compter sur la miséricorde pour se donner la
marge de tomber au péché mortel. Aussi Pascal croyait-il _être obligé
de faire tout ce qui lui serait possible pour remettre sa santé_. Je
m'en tiens à cette expression. Il était soumis à Dieu. Il avait une
admirable patience. Mais il mettait précisément sa soumission, et il
exerçait précisément sa patience admirable à bien recevoir et à bien
se donner et se faire donner les traitements, les remèdes et les soins
que les médecins qui le venaient visiter lui avaient prescrits. En
quoi faisant il se conduisait comme un parfait géomètre et comme un
parfait chrétien. Il ne voyait pas moins clair alors dans l'ordonnance
de sa piété qu'il ne voyait clair, malgré les assurances des
médecins, dans la marche et dans l'aggravation de son extraordinaire
maladie.

—Quels étranges médecins que ces médecins de Pascal. Quelle quiétude!
et quelle méconnaissance. Mais nous aurions tort de nous imaginer
que nous aurions tout dit quand nous aurions dit qu'ils sont aussi
les médecins de Molière. Non avertis, des médecins modernes ou
contemporains ne s'y seraient pas moins trompés. Ils attendaient
en Pascal des maladies communes, ordinaires. Je ne sais pas s'il
travaillait de ces maladies; mais il me semble qu'il travaillait
surtout du mal de penser et de croire; il avait commencé par le mal de
penser; il continuait par le mal de penser aggravé du mal de croire:
ce sont là des maux redoutables, sinon inexpiables, et que les bons
médecins n'avaient pas en considération. Nous qui avons les _Pensées_,
nous avons par là même sur la vie et sur la mort de Blaise Pascal, sur
la souffrance et le délabrement de son corps, des renseignements que
ses médecins n'avaient pas; nous avons des lueurs qu'ils n'avaient
pas; nous avons des intelligences nouvelles; et, sans faire de
métaphysique, nous savons que son corps travaillait de la souffrance
de son âme. Le mal de croire est donné à tout le monde, et ma pauvre
dame l'avait ainsi que l'avait eu Pascal. C'est un mal qui est devenu
plus rare. Le mal de penser n'est pas encore donné à tout le monde.
Il est resté un peu plus professionnel. C'est, pour dire le mot, un
mal intellectuel. Je ne crois pas qu'il soit déshonorant. L'excès du
travail intellectuel délabre l'âme et le corps sans déshonorer la
personne ainsi que l'excès du travail manuel délabre le corps et
l'âme sans déshonorer la personne. Un travailleur intellectuel abruti
est aussi misérable et n'est pas plus méprisable qu'un maçon infirme
ou qu'un vigneron bossu. Mais il n'est pas plus recommandable. Ou
plutôt la maladie intellectuelle n'est pas plus recommandable que la
maladie ou que l'accident manuel. Pour tous les travailleurs, et pour
le citoyen Pascal, même, la santé, seule harmonieuse, est aussi la
seule qui soit recommandable.

—Suspendons, mon ami, ces affirmations téméraires et vaguement
religieuses. Nous en sommes aux médecins de Pascal.

—C'étaient de bonnes gens, et je n'en saurais plus dire. Je voulais
vous faire observer avec moi, docteur, comme il serait dangereux de
découper trop nettement les méthodes que nous croyons distinguées
dans le réel. Vos première et seconde méthodes se composent pour les
chrétiens en s'associant, en se renforçant, même en se confondant
beaucoup plus souvent qu'elles ne se contrarient. Les traitements,
les remèdes et les soins, les tisanes, les drogues écœurantes et
les potions fades leur servent à deux fins: naturellement les soins
préparent ou font la guérison; moralement, ou plutôt religieusement,
puisque les drogues sont désagréables, pénibles, douloureuses, elles
fournissent un exercice de pénitence.

—Dont la valeur est diminuée d'autant pour les fidèles qui auraient
naturellement peur, comme vous, de la maladie et de la mort.
Inversement avez-vous un seul instant, au moment du danger, redouté ce
que peut redouter un chrétien sincère?

—Non, docteur, pas un seul instant je n'ai redouté le Jugement
et la Réprobation. Les treize ou quatorze siècles de christianisme
introduit chez mes aïeux, les onze ou douze ans d'instruction et
parfois d'éducation catholique sincèrement et fidèlement reçue
ont passé sur moi sans laisser de traces. Tous les camarades que
j'avais à l'école primaire, qu'ils soient devenus des travailleurs
manuels ou des travailleurs intellectuels, qu'ils soient devenus des
paysans ou des ouvriers, qu'ils soient devenus ou non socialistes
et républicains, ne sont pas moins débarrassés que moi de leur
catholicisme. C'est cela qui rend si inquiétant l'incontestable
envahissement de l'Église catholique, et si redoutable. Quelle
que soit la beauté de plusieurs catholiques individuels, toute la
puissance de l'Église contemporaine est fondée ou sur l'hypocrisie
intéressée, ou sur le cynisme intéressé. Voir Jaurès: «Inoculer au
peuple naissant l'hypocrisie religieuse de la bourgeoisie finissante.»
Non seulement on a essayé ce crime: la perpétration n'en est pas mal
avancée. Iront-ils jusqu'à la consommation? Faut-il que nous soyons,
ma foi, tartufiés? Cela aussi est une maladie collective.

—Des plus graves et de celles qui nous conduisent le plus laidement à
la mort collective. Le plus laidement et le plus sûrement.

—J'ai un ami qui est resté catholique.

—Vous avez un ami qui est resté catholique?

—J'ai un ami qui est resté catholique, ou, ce qui revient au même, un
catholique est resté mon ami. Je le vois quelques heures tous les deux
ou trois ans, quand il passe à Paris. Car c'est aussi un provincial.
Mon ami est prêtre.

—Vous avez un ami qui est prêtre catholique?

—J'ai un ami qui est devenu prêtre catholique. Il est resté mon
ami. C'est une amitié qui, pour aujourd'hui, ne vous regarde pas. Si
j'étais resté catholique, sans doute je serais devenu prêtre avec lui.
Quand je dis qu'il est devenu prêtre, je ne suis pas bien renseigné
là-dessus. Nous nous voyons si peu souvent. Il était séminariste.
Il s'est de degrés en degrés avancé régulièrement, rituellement, de
l'Église enseignée à l'Église enseignante. Je ne sais où il en est. Je
crois qu'il a fini. Je ne connais pas même ces degrés. En quoi j'ai
tort.

Mon ami a été malade. Je me rappelle à présent fort bien qu'il se
soigna ponctuellement. Il est très jeune encore. Il était lésé
profondément. Poitrine et système nerveux. Pendant des semaines et
des mois, pendant des années, muni de sa douceur austère et sage,
de sa patience inaltérable et renseignée, de sa soumission longue
et haute, vêtu de sa fidélité droite, invulnérable et lente, non
seulement il eut soin de se soigner par des remèdes et des soins
déterminés, comme au temps de Pascal, mais adoptant pieusement les
données les plus proprement scientifiques de la science moderne, il
suivit avec la même soumission et fidélité ce que nous nommons un
régime. C'est-à-dire qu'au lieu d'avoir dans sa vie en danger des
heures où il aurait vécu et des minutes où il aurait médicalement
soigné son corps, loin de là, toutes ses minutes étaient données aux
soins, et la vie elle-même était incorporée aux soins. Il suivait
un régime. L'hygiène inséparablement se confondait pour lui avec la
médecine. Il avait soumis toute sa vie au commandement de ce régime.
Il quitta ses camarades, ses amis, ses maîtres, ses parents, son pays
et alla s'enfermer des demi-années entières dans l'établissement
luxembourgeois où un docteur luxembourgeois avait pour les malades
introduit les derniers aménagements. Il abandonna pour un long temps
ses études, qui étaient cependant des études sacrées. Il tempéra, il
diminua régulièrement et considérablement ses exercices, qui étaient
cependant des exercices de piété. Je ne sais pas s'il eut à demander
pour cela des dispenses aux autorités ecclésiastiques. Mais ce que je
sais bien, c'est que sa prière même était soumise aux commandements de
son régime. Et ce que je sais de certain, c'est qu'il n'avait aucun
attachement naturel pour la vie et qu'il avait d'elle un détachement
religieux, et que la prière lui était infiniment précieuse. Mais
évidemment il pensait et croyait qu'il devait se priver de prier Dieu
pour demeurer fidèlement sur la terre où Dieu l'avait envoyé.

—Ne croyez pas, mon ami, que l'institution du régime soit
exclusivement moderne. Les anciens pensaient déjà qu'il était
nécessaire que l'athlète suivît un régime. Et dans ce que je vous
ai lu sur la vie et la mort de Blaise Pascal apparaît par fragments
la préoccupation d'un régime. Le malade n'exerçait pas seulement sa
patience et sa soumission dans les moments de crise à bien accepter
les remèdes pénibles et douloureux comme il acceptait les souffrances
mêmes: il exerçait la patience et la même soumission dans les
périodes ordinaires; il réglait alors sa nourriture selon des lois
contestables, mais qui lui paraissaient bonnes, sages, qui sans doute
répondaient à peu près en son esprit à ce que nous nommons les lois
de l'hygiène. Il ne mangeait pas au delà d'une certaine quantité,
même quand il avait encore faim, et il mangeait toujours une certaine
quantité, même quand il n'avait pas appétit.

—J'admets, docteur, que ces lois lui paraissaient à peu près
intervenir ainsi que nous paraissent intervenir ce que nous nommons
les lois de l'hygiène et les lois d'un régime. Je remarque seulement
que ces lois nous paraissent désormais grossières dans leur brutalité.

—Non, mon ami: elles ne sont proprement ni grossières ni brutales.
Mais elles sont comme on devait et comme on pouvait les faire au
temps de Pascal. N'oubliez pas qu'alors les sciences que nous
nommons naturelles n'étaient pour ainsi dire pas nées; l'histoire
naturelle n'était pas née encore et l'histoire humaine était mal
poursuivie; et la chimie aussi n'avait pas été instituée. Au contraire
la mathématique, les mathématiques, la physique mathématique, la
mécanique mathématique avaient donné brusquement des résultats
extraordinaires. La mécanique céleste avait donné des justifications
admirables. Vous ne pouvez nier que l'admirable coïncidence des
phénomènes célestes aux calculs humains, que la fidélité des
planètes, vagabondes, aux rendez-vous astronomiques n'ait donné à la
plupart de ces philosophes et de ces savants une satisfaction encore
inouïe et parfois comme un orgueil nouveau. Ils étaient sans doute
orgueilleusement géomètres, et la résonance de cet orgueil, également
inadmissible à des chrétiens, à des moralistes et à des naturalistes,
retentit de la physique, de la métaphysique, de l'anatomie et de la
physiologie cartésiennes à la philosophie leibnitzienne et jusque
sur la critique de Kant. Pascal s'en évada comme un chrétien, par la
contemplation de la sainteté:


     «La distance infinie des corps aux esprits figure la distance
     infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est
     surnaturelle.

     »Tout l'éclat des grandeurs n'a point de lustre pour les gens
     qui sont dans les recherches de l'esprit. La grandeur des gens
     d'esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à
     tous ces grands de chair. La grandeur de la Sagesse, qui n'est
     nulle part sinon en Dieu, est invisible aux charnels et aux gens
     d'esprit. Ce sont trois ordres différant en genre.

     »Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur,
     leur victoire et leur lustre, et n'ont nul besoin des grandeurs
     charnelles, où elles n'ont pas de rapport. Ils sont vus non des
     yeux, mais des esprits; c'est assez. Les saints ont leur empire,
     leur éclat, leur victoire, leur lustre, et n'ont nul besoin des
     grandeurs charnelles ou spirituelles, où elles n'ont nul rapport,
     car elles n'y ajoutent ni ôtent. Ils sont vus de Dieu et des
     anges, et non des corps, ni des esprits curieux: Dieu leur suffit.

     »Archimède, sans éclat, serait en même vénération. Il n'a pas
     donné des batailles pour les yeux, mais il a fourni à tous
     les esprits ses inventions. Oh! qu'il a éclaté aux esprits!
     JÉSUS-CHRIST, sans bien, et sans aucune production au dehors
     de science, est dans son ordre de sainteté. Il n'a point donné
     d'invention, il n'a point régné; mais il a été humble, patient,
     saint, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun
     péché. Oh! qu'il est venu en grande pompe et en une prodigieuse
     magnificence, aux yeux du cœur, et qui voient la Sagesse!»


     «Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais
     encore par le cœur.»

«Ceux que nous voyons chrétiens sans la connaissance des prophéties
et des preuves ne laissent pas d'en juger aussi bien que ceux qui ont
cette connaissance. Ils en jugent par le cœur comme les autres en
jugent par l'esprit. C'est Dieu lui-même qui les incline à croire; et
ainsi ils sont très efficacement persuadés.»


Voilà pourquoi votre pauvre dame avait les mêmes sentiments et pour
ainsi dire les mêmes pensées que Pascal. Vous voyez que Pascal ne
l'ignorait pas.

—Je ne veux pas, docteur, me laisser encore séduire à des
comparaisons dont je ferais des assimilations déplacées. Mais je
connais à présent beaucoup d'hommes et beaucoup de citoyens: Ceux que
nous voyons socialistes sans la connaissance des prophéties et des
preuves ne laissent pas d'en juger aussi bien que ceux qui ont cette
connaissance. Ils en jugent par le cœur, comme les autres en jugent
par l'esprit. C'est la solidarité même qui les incline à croire, et
ainsi ils sont très efficacement persuadés.

—Je vous entends honnêtement et sans complaisance aucune et sans
accueillir une exagération, mais je ne suis pas étonné, mon ami,
que la solidarité vous paraisse avoir pour les socialistes, et en
faisant les mutations convenables dans les attributions respectives,
la même fonction que Dieu même avait pour les chrétiens. Car leur
Dieu n'agissait en eux que par les voies naturelles, que nous nommons
les lois naturelles, et par les voies surnaturelles de la grâce, à
laquelle répondait la charité. Vous savez quel sens parfaitement
efficace Pascal donne à ce mot de _charité_, que tant de chrétiens
ont détourné à des sens vulgaires. Nous aussi, mon ami, rien ne nous
empêche de restituer au mot de _solidarité_, que tant de socialistes
ont monnayé vulgairement, un sens non moins parfaitement efficace,
non moins précis, non moins valable. Ainsi entendue, ainsi aimée,
ainsi voulue, ainsi connue, ainsi exercée, ainsi profonde et libre, la
solidarité socialiste jaillit fréquemment au cœur des humbles et des
pauvres, au cœur des ignorants.

—C'est bien là ce que j'entendais: nous avons nos saints et nous
avons nos docteurs.

—Mais nous ne devons pas négliger pour cela le raisonnement, le
travail patient et le savoir. Il y a des saints qui sont des docteurs,
il y a eu des saints parmi les Pères de l'Église grecque et de
l'Église latine et du Moyen-Age. Les deux se composent:


     «Et c'est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par
     sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement
     persuadés. Mais ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la donner
     que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par
     sentiment de cœur, sans quoi la foi n'est qu'humaine, et inutile
     pour le salut.»

—Je vous entends comme il convient.

—Je continue:

     «Il eût été inutile à Archimède de faire le prince dans ses
     livres de géométrie, quoiqu'il le fût. Il eût été inutile à notre
     Seigneur JÉSUS-CHRIST, pour éclater dans son règne de sainteté, de
     venir en roi: mais qu'il est bien venu avec l'éclat de son ordre!

     »Il est bien ridicule de se scandaliser de la bassesse de
     JÉSUS-CHRIST, comme si cette bassesse était du même ordre duquel
     est la grandeur qu'il venait faire paraître. Qu'on considère cette
     grandeur-là dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité,
     dans sa mort, dans l'élection des siens, dans leur abandon, dans
     sa secrète résurrection, et dans le reste; on la verra si grande,
     qu'on n'aura pas sujet de se scandaliser d'une bassesse qui n'y
     est pas. Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs
     charnelles, comme s'il n'y en avait pas de spirituelles; et
     d'autres qui n'admirent que les spirituelles, comme s'il n'y en
     avait pas d'infiniment plus hautes dans la Sagesse.

     »Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses
     royaumes, ne valent pas le moindre des esprits; car il connaît
     tout cela, et soi; et les corps, rien.»


     —«L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais
     c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier
     s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour
     le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore
     plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et
     l'avantage que l'univers a sur lui l'univers n'en sait rien.

     »Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là
     qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée, que nous
     ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser: voilà le
     principe de la morale.»


     «Ce n'est point de l'espace que je dois chercher ma dignité,
     mais c'est du règlement de ma pensée. Je n'aurai pas davantage
     en possédant des terres. Par l'espace, l'univers me comprend et
     m'engloutit comme un point; par la pensée, je le comprends.»


—Le passage que vous me citez, mon ami, est le plus connu.

—Je le citerai quand même, citoyen. Je suis parfaitement décidé
à citer même les stances de Polyeucte, si elles résident sur le
chemin de nos conversations. Nous ne courons pas après l'inédit;
nous ne courons pas après l'inconnu; nous ne courons pas après
l'extraordinaire: nous cherchons le juste et le convenable, et
beaucoup de juste et beaucoup de convenable fut dit avant nous mieux
que nous ne le saurions dire.

—Ce n'est pas moi, mon ami, qui vous en ferai un reproche. Moi
non plus je ne cours pas après le bizarre comme tel. Mais quand le
bizarre est juste, vrai, convenable, harmonieux, j'accueille le
bizarre et même je le recherche; et quand c'est le connu, le banal
qui est juste, vrai, convenable, harmonieux, j'accueille ce banal que
je n'ai pas eu à chercher. Je vous disais seulement que le passage
que vous m'avez cité est le plus connu. La vigueur, la justesse, la
nouveauté, la fraîcheur de la métaphore l'a installé dans la mémoire
des hommes et les bons examinateurs l'ont souvent donné à _développer_
au baccalauréat: Développer cette pensée de Pascal: L'homme n'est
qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau
pensant. Alors il fallait redire en six pages de mauvais français
tout ce que le grand Biaise avait si bien dit en douze lignes. Cet
exercice conférait l'entrée à l'apprentissage des arts libéraux. Du
baccalauréat il remontait à la licence, dispensait ainsi du service
militaire pour deux années, conférait l'entrée universitaire et le
droit officiel d'enseigner. Je ne suis pas assuré qu'il ne soit
remonté plus haut encore, jusqu'à l'auguste agrégation, où les bons
se distinguent décidément des mauvais. Provisoirement écartés de ces
grandeurs, mon ami, nous n'avons pas à développer cette pensée
de Pascal. Nous remarquerons seulement qu'elle ne porte que sur la
distance du premier au deuxième ordre, sur la distance des corps aux
esprits, et qu'enfin cet écart intéresse beaucoup moins Pascal que la
dernière distance du deuxième au troisième ordre, que la distance des
esprits à la charité. Au point que dans le morceau que j'ai commencé
à vous lire, et que je vais continuer, morceau plus long, sans
métaphore, plus important, la distance infinie des corps aux esprits
figure seulement la distance infiniment plus infinie des esprits à
la charité, car elle est surnaturelle. Et croyez bien que si Pascal
avait connu que l'usage de la métaphore déplacerait plus tard dans la
mémoire des hommes l'importance qu'il voulait donner respectivement à
ces deux distances, il aurait sans doute négligé la métaphore, car il
n'était pas homme à préférer la plus belle des comparaisons à la plus
infime raison.

Je continue:

     «Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes
     leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité;
     cela est d'un ordre infiniment plus élevé.

     »De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une
     petite pensée: cela est impossible, et d'un autre ordre. De tous
     les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie
     charité: cela est impossible, et d'un autre ordre, surnaturel.»

—J'entends tout cela comme il convient, docteur. Il est vrai que la
solidarité socialiste soit en laïcité comme la charité chrétienne est
en chrétienté, non moins profonde, non moins intérieure, s'il est
permis de parler ainsi, non moins entière, non moins première, non
moins différente en genre, et non moins située en un ordre propre.
Ainsi la science, l'histoire des hommes et des sociétés peut conduire
et conduit souvent au sentiment de la solidarité, mais elle n'est pas
le sentiment de la solidarité même et ne peut remplacer le sentiment
de la solidarité.

—Nous en causerons, mon ami, quand nous causerons de l'enseignement:
car la fréquente et heureuse introduction de la science à la
solidarité, mais parfois l'incommunication de la connaissance
à l'action, cette contrariété réside au cœur de l'enseignement
et se manifeste surtout au cœur de l'enseignement. Pascal avait
vivement et profondément senti quel saut il faut faire, au moins en
théorie, à qui veut passer du deuxième ordre au troisième, aller
de la connaissance à l'action, de la science à la religion, de
la géométrie à la charité, qui est la sainteté humaine. Il avait
ressenti d'autant plus proprement quel était l'écart intermédiaire
qu'il avait été lui-même, et qu'il était demeuré quand même un
géomètre, ayant abandonné bien plutôt la matière que la méthode et
que le sens de son ancienne géométrie. Et c'est ici que nous nous
retrouvons. Comme il demeura ce que nous nommons un mathématicien dans
l'exercice rigoureusement exact de la charité, ainsi et sans doute
involontairement il demeurait un arithméticien dans l'administration
de son estomac. Toujours la même quantité de nourriture, que l'estomac
en voulût plus ou moins, qu'il en voulût ou qu'il n'en voulût pas.
Évidemment il considérait son estomac comme une simple machine, et non
pas comme un organe, c'est-à-dire qu'il ne le considérait pas comme
une machine vivante, pièce d'un vivant, d'une plus grande machine
vivante. A conférer avec l'anatomie et la physiologie cartésiennes,
simplistes. Et il voulait régir son estomac par les lois mécaniques
mathématiques, arithmétiques, par quoi les mécaniciens régissent les
machines inanimées, inorganiques. C'est qu'il ne s'était évadé de la
mathématique universelle que par la contemplation de la sainteté, par
le sens de la charité. Au lieu que nous, qui nous sommes évadés de la
mathématique et de la mécanique universelles par la considération de
la morale, par la volonté de l'action, par le sens de la solidarité,
outre cela nous nous sommes évadés de la mécanique universelle, ou
plutôt l'humanité moderne s'est évadée de la mécanique universelle
par le progrès de la physique même et, un peu plus, de la chimie, et
surtout par l'institution et par le progrès des sciences naturelles
indépendantes, par la liberté de l'histoire naturelle et de l'histoire
humaine. Et c'est pour cela que nous n'aurions pas l'idée à présent de
nous traiter l'estomac comme on traite, ou plutôt comme on n'oserait
pas traiter une chaudière de machine à vapeur.


—Concluons, docteur.

—Non, mon ami, ne concluons pas. Que serait-ce, conclure, sinon
se flatter d'enfermer et de faire tenir en deux ou trois formules
courtes, gauches, inexactes, fausses, tous les événements de la vie
intérieure que nous avons si longuement et si soigneusement tâché
d'élucider un peu. Ne nous permettons pas de faire un de ces résumés
qui sont commodes à lire quand on prépare un examen. Nous ne parlons
pas pour les gens pressés, pour les citoyens affairés, qui lisent
volontiers les tables des matières. Nous parlons pour ceux qui veulent
bien nous lire patiemment.

—Laissons cela, docteur, pour quand je vous conterai l'institution de
ces cahiers.

—J'admets que l'on essaye de ramasser en formules, qui sont simples,
tous les événements simples, qui sont assez nombreux, et tous les
devoirs simples, qui sont beaucoup plus nombreux. J'admets en
particulier que l'on essaye d'établir des formules pour la pratique,
pour la morale. Mais comment formuler toutes les nuances que nous
avons tâché de respecter; comment formuler toutes les complexités,
tous les rebroussements, toutes les surprises, tous les retournements,
toutes les sous-jacences et tous les souterrainements que nous avons
tâché de respecter. Tout au plus pourrions-nous dire, tout à fait en
gros, qu'il est proprement chrétien de soigner son corps de son mieux,
mais que l'attrait du Paradis séduit beaucoup de chrétiens, parmi les
meilleurs. Ainsi le christianisme serait caractérisé à cet égard par
une résistance officielle exacte opposée à la maladie et à la mort,
mais l'application du christianisme serait compromise au point de nous
présenter souvent une incontestable complicité avec la maladie et avec
la mort.

—Mes conclusions, docteur, si vous me permettez d'employer ce mot,
seraient, si vous le voulez bien, beaucoup moins favorables au
christianisme. Il me semble que nous avons négligé une importante
considération. Laissons les attraits plus ou moins involontaires
qui peuvent séduire le chrétien de la terre et l'effet plus ou
moins inconscient de ces attraits sur la maladie et sur la mort
des chrétiens. Il me semble que nous avons encore à faire une
importante considération. Il me semble qu'outre cela le christianisme
encore démunit le chrétien devant la maladie et devant la mort.
Permettez-moi, docteur, de vous rappeler ce que nos bons professeurs
de philosophie nommaient l'influence du moral sur le physique.

—Je me rappelle parfaitement, citoyen: il y avait aussi l'influence
du physique sur le moral. Cela nous fournissait de belles antithèses.

—Pour cette fois, docteur, l'antithèse correspondait à une réelle
contrariété. Il ne me semble pas que je m'avance inconsidérément,
si je prétends que les dispositions morales d'un malade influent
considérablement sur sa maladie et sur son retour à la bonne
santé. La tristesse, l'ennui, la gêne, le désespoir collaborent
à la périclitation comme la joie et le bonheur travaillent au
rétablissement. Je crois l'avoir senti moi-même au temps que j'étais
en danger. Il me semble que je le sens très bien à présent que je suis
en convalescence. Et il me semble que c'est ici que les chrétiens sont
désarmés, profondément faibles. Ceux qui ont parmi eux l'imagination
un peu efficace doivent se représenter la béatitude avec un élancement
tel que, même avertis, même le voulant, même y tâchant, ils doivent
n'avoir pas ce goût profond de la vie et de la santé qui est sans
doute un élément capital de la longévité.

—Oui, vous avez raison. Un bon chrétien doit manquer d'un certain
attachement profond à la vie, animal, et je dirais presque d'un
enracinement végétal. D'où sans doute une certaine hésitation dans
la défense la mieux intentionnée, une certaine incertitude,
inexactitude et maladresse à la vie. D'ailleurs il ne me serait pas
difficile de trouver dans le christianisme un remède à cela. Il
est dit qu'il y aura peu d'élus, et si les chrétiens n'étaient pas
présomptueux la peur de comparoir les inciterait à reculer au plus
loin qu'ils pourraient l'heure de la mort. Mais beaucoup de chrétiens
sont présomptueux. D'ailleurs une certaine épouvante, en même temps
qu'elle veut échapper à la mort, peut affaiblir le malade jusqu'à
le livrer inerte, au lieu qu'une certaine sécurité, en même temps
qu'elle désire la mort, peut réconforter le malade et contribuer à son
rétablissement. Vous voyez comme tout cela est toujours compliqué. Il
y a toujours des croisements et des bifurcations.

—Il y a toujours des croisements et des bifurcations dans nos
passions et dans nos sentiments. Mais il me paraît incontestable que
le christianisme est en particulier compliqué. Il embrasse tant de
contradictions intérieures ou introduites qu'il peut de soi donner
réponse à tout. Il embrasse presque tous les excès, et ainsi les excès
qui donnent réponse aux excès contraires, et il enveloppe aussi les
tempéraments, qui donnent réponse à tous les excès, et il embrassait
les excès, qui donnent réponse même à l'excès du tempérament. Il
paraît à première vue aussi compliqué, aussi riche que la vie. Et
c'est pour cela qu'il paraît souvent se suffire à lui-même. Il ne
paraît se suffire à lui-même, citoyen, que par l'insuffisance de son
exigence. Beaucoup d'hommes se sont imaginé qu'il était toute une
vie. Mais à peine est-il tout un monde. Et il n'est qu'un semblant
de la vie, une image grossière, une étrange combinaison d'infini
déraisonnable et de vie assez malade. J'irai jusqu'à dire qu'il est
une contrefaçon, une malfaçon de la vie. Sous prétexte que ce qui
n'est pas vivant est en général beaucoup moins complexe que ce qui est
vivant, nous sommes en général beaucoup trop portés à nous imaginer
que la complexité—ou même que la contradiction intérieure—garantit
la vie. Non: elle y est nécessaire, au moins à la vie ainsi que nous
la connaissons. Mais elle n'y est pas suffisante.

—Remarquez, mon ami, que ces chrétiens à qui vous reprochez d'avoir
aimé la maladie et la mort n'aimaient la maladie humaine et la
mort, n'aimaient le martyre—souffrance, maladie et mort pour le
témoignage—que pour s'introduire à la vie éternelle et ainsi à
l'éternelle santé.

—N'ayez pas peur, citoyen: citez le Polyeucte.

—Je le citerai:

    _Saintes douceurs du Ciel, adorables idées,_
    _Vous remplissez un cœur qui vous peut recevoir._
    _De vos sacrés attraits les âmes possédées_
    _Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir._
    _Vous promettez beaucoup et donnez davantage,_
        _Vos biens ne sont pas inconstants,_
        _Et l'heureux trépas que j'attends_
        _Ne nous sert que d'un doux passage_
        _Pour nous introduire au partage_
        _Qui nous rend à jamais contents._

—Remarquez, docteur, car il est temps de le dire, que ces chrétiens
à qui je reproche d'avoir aimé ou bien reçu la maladie et la mort
humaine admettaient aussi, admettaient surtout qu'il y eût une
souffrance éternelle, et une maladie éternelle, et une mort éternelle
contemporaine, ou, pour parler exactement coéternelle à tout leur
bonheur, à leur vie éternelle, à leur béatitude et à leur santé.

—Cela, mon ami, est un article de leur foi.

—Je m'attaquerai donc à la foi chrétienne. Ce qui nous est le plus
étranger en elle, et je dirai le mot, ce qui nous est le plus odieux,
ce qui est barbare, ce à quoi nous ne consentirons jamais, ce qui a
hanté les chrétiens les meilleurs, ce pour quoi les chrétiens les
meilleurs se sont évadés, ou silencieusement détournés, mon maître,
c'est cela: cette étrange combinaison de la vie et de la mort que
nous nommons la damnation, cet étrange renforcement de la présence
par l'absence et renforcement de tout par l'éternité. Ne consentira
jamais à cela tout homme qui a reçu en partage, ou qui s'est donné
l'humanité. Ne consentira jamais à cela quiconque a reçu en partage ou
s'est donné un sens profond et sincère du collectivisme. Ne consentira
pas tout citoyen qui aura la simple solidarité. Comme nous sommes
solidaires des damnés de la terre:

    _Debout! les damnés de la terre._
    _Debout! les forçats de la faim._

tout à fait ainsi, et sans nous laisser conduire aux seuls mots,
mais en nous modelant sur la réalité, nous sommes solidaires des
damnés éternels. Nous n'admettons pas qu'il y ait des hommes qui
soient traités inhumainement. Nous n'admettons pas qu'il y ait
des citoyens qui soient traités inciviquement. Nous n'admettons
pas qu'il y ait des hommes qui soient repoussés du seuil d'aucune
cité. Là est le profond mouvement dont nous sommes animés, ce grand
mouvement d'universalité qui anime la morale kantienne et qui nous
anime en nos revendications. Nous n'admettons pas qu'il y ait une
seule exception, que l'on ferme la porte au nez à personne. Ciel
ou terre, nous n'admettons pas qu'il y ait des morceaux de la cité
qui ne résident pas au dedans de la cité. Certitudes, probabilités
ou rêves, réalités ou rêves, ceux de nous qui rêvent, nous sommes
aussi parfaitement collectivistes en nos rêves et en nos désirs que
nous le sommes et dans nos actions et dans nos enseignements. Jamais
nous ne consentirons à un exil prolongé de quelque misérable. A plus
forte raison ne consentirons-nous pas à un exil éternel en bloc.
Ce ne sont pas seulement les événements individuels, particuliers,
nationaux, internationaux, politiques et sociaux qui ont opposé la
révolution socialiste à la réaction d'Église. Mais ces événements sont
l'expression et presque je dirais que cette opposition est le symbole
d'une contrariété foncière invincible. L'imagination d'un exil est
celle qui répugne le plus à tout socialisme. Jamais nous ne dirons oui
à la supposition, à la proposition de cette mort vivante. Une éternité
de mort vivante est une imagination perverse, inverse. Nous avons bien
assez de la vie humaine et de la mort humaine.

—Pour la mort vivante les anciens avaient commencé, non seulement
ceux que vous n'aimez pas, les barbares, mais ceux que vous leur
préférez. Pour que la cité de Thèbes résistât aux ravages de
l'anarchie—déjà—le roi Créon avait jugé indispensable que la
fraternelle et coupable Antigone fût enfermée vivante dans un cachot
naturel,

    _Avec des aliments en juste quantité_
    _Pour que sa mort ne puisse entacher la cité._

Avez-vous un Sophocle, mon ami?

—Sans doute, que j'en ai un, docteur.

Nous cherchâmes longtemps le Sophocle que je croyais avoir. Il n'y en
avait pas.

—Je vous demande pardon, docteur, d'avoir été ainsi présomptueux. Je
croyais bien avoir un Sophocle. Je me rappelle celui que j'avais au
collège, un vieux bouquin mince cartonné en papier marbré, une vieille
et mauvaise édition que je lus passionnément. Depuis j'ai un souvenir
si présent du texte grec, une représentation si nette que je croyais
avoir le texte même sur quelque planche de ma bibliothèque.

—Vos souvenirs si présents ne vous permettraient seulement pas de me
faire de mémoire une citation correcte.

—Il est vrai.

—Un bon souvenir ne vaut pas un bon texte. Quand vous irez à Paris
vous achèterez pour quelques sous une petite édition classique
nouvelle.

—Je n'y manquerai pas. Ne confondons pas, docteur: avoir une
représentation fidèle d'une statue ou d'un texte, avec: pouvoir les
reproduire. Ce sont là deux opérations distinctes. Les identifier
supposerait que la représentation d'une statue est une petite statue
et que la représentation d'un texte est un petit texte. Beaucoup
d'anciens se le sont représenté communément. Mais nous avons
renoncé à ces psychologies un peu enfantines. Souvent je préfère la
représentation que j'ai à l'objet lui-même, ce qui revient à dire que
je préfère la représentation que j'ai dans ma mémoire, l'image où tous
mes souvenirs ont travaillé, à la nouvelle présentation que j'aurais.
Mais si vous préférez les textes, j'achèterai un petit Sophocle. La
première fois que j'irai à Paris, j'irai en acheter un à la Société
nouvelle de librairie et d'édition, 17, rue Cujas.

—Pourquoi là, mon ami?

—Pour beaucoup de raisons que je vous donnerai plus tard, docteur,
mais surtout parce que cette maison est, à ma connaissance, la
première et la seule coopérative de production et de consommation qui
travaille à l'industrie et au commerce du livre. En attendant que
nous ayons le texte original, contentons-nous, docteur, de ce que
nous avons: _Antigone_ mise à la scène française par Paul Meurice et
Auguste Vacquerie, et nous avons encore la musique de Saint-Saëns,
partition chant et piano. Je crains que les vers ne vous paraissent
bien mauvais.

—Je m'en contenterai d'autant plus volontiers pour aujourd'hui que
cette adaptation assez fidèle nous fut heureusement représentée aux
Français. Écoutons ce Créon:

    _Je sais dans un lieu morne et loin de tout sentier_
    _Un antre souterrain qu'entoure l'épouvante._
    _J'y vais faire enfermer Antigone vivante..._

                                        _Mouvement d'effroi du Chœur._

Créon continue:

    _Par son cher dieu Pluton peut-être obtiendra-t-elle_
    _Que sa prison sans air ne lui soit pas mortelle._
    _Sinon, elle apprendra qu'ils ne nous servent pas_
    _Les stériles honneurs rendus aux Dieux d'en bas!_

Antigone se lamente:

    _Dans un rocher murée! oh! quelle mort cruelle!_
                _La morne Niobé_
    _Périt ainsi soudée à la pierre._

 Antigone se lamente et sa lamentation me paraît apparentée à la
lamentation chrétienne:

                        _quoi! leurs rires me suivent_
              _Sans pitié ni remords,_
    _Dans ma prison tombeau, morte pour ceux qui vivent,_
              _Vivante pour les morts!_

La condamnation prononcée, annoncée par Créon me paraît comme une
indication des futures damnations:

    _Ne savez-vous donc pas que ce chant funéraire_
    _Ne cessera que quand la mort l'aura fait taire!_
    _Allons! exécutez mon ordre souverain;_
    _Qu'on la porte sur l'heure au caveau souterrain_
    _Et, là, laissez-la seule et fermez-en l'entrée._
    _Puis, qu'elle y meure! ou bien qu'elle y vive enterrée!_
    _Nous n'aurons pas sur nous son sang. Mais que ses yeux_
    _N'aient plus désormais rien à voir avec les cieux!_

Antigone se lamente, et l'expression de sa lamentation même est à la
fois païenne avec des indications chrétiennes:

    _Tombeau! mon lit de noce! O couche souterraine_
    _Où la mort pour la nuit éternelle m'entraîne!_

Et le chœur lui rappelle fort opportunément que ce genre de supplice,
que vous ne m'empêcherez pas de considérer comme une esquisse de
l'enfer, avait souvent été infligé à de grands personnages:

    _Tu n'es pas la première_
    _Qui perdit la lumière_
    _Et la vie à la fois._

    _Le malheur qui t'éprouve_
    _Terrible se retrouve_

    _Chez les dieux et les rois._

Le chœur donne les exemples:

    _Comme toi condamnée_
    _Danaé fut traînée_

    _Elle aussi, loin du jour_

    _Et durement captive_
    _Se vit enterrer vive_

    _Dans l'airain d'une tour._

Que nous pouvons lire à volonté, car il y a une variante:

    _Comme toi dans la pierre_
    _Danaé toute fière_

    _Que le Dieu souverain_
    _Le grand Zeus l'eût aimée_
    _Pourtant fut enfermée_

    _Dans une tour d'airain._

Après une réflexion salutaire sur la force du Destin, le chœur bien
renseigné donne un nouvel exemple:

    _Il eut ce qu'on te donne_
    _Ce fils du roi d'Édone_

    _Insulteur de l'autel._

    _Et Bacchus le fit taire_
    _En l'enfermant sous terre_

    _Dans un rocher cruel._

 Nouvelle réflexion salutaire et nouvel et dernier exemple:

    _Sur la rive traîtresse_
    _Où l'on voit Salmydesse_

    _En proie à tous les vents_

    _La marâtre effrénée_
    _Des deux fils de Phinée_

    _Les enterra vivants._

    _Et leur mère, ô ma fille,_
    _Était de la famille_

    _D'Érechthée! et ses jeux,_

    _Borée étant son père,_
    _Affrontaient le tonnerre_

    _Sur les monts orageux!_

    _Sur la glace, intrépide_
    _Et fière et plus rapide_

    _Qu'un cheval furieux_

    _Elle allait sans rien craindre._
    _La Parque sut atteindre_

    _Cette fille des Dieux!_

Antigone sort.

Mon ami ces vers lyriques de messieurs Paul Meurice et Auguste
Vacquerie ne valent pas les stances de Pierre Corneille. Vous
connaissez les causes de cette imparité. Messieurs Paul Meurice et
Auguste Vacquerie ne sont ou n'étaient pas des poètes comparables
à l'ancien Pierre Corneille. D'ailleurs il est plus difficile de
traduire en poète que de donner, de produire, soi-même en poète. Je
vous assure que ces plaintes et ces consolations, s'il est permis de
les nommer ainsi, étaient redoutables quand elles étaient chantées à
la scène, et qu'elles étaient accompagnées.

—Je les entendis, docteur, au temps que j'étais jeune. Les
lamentations harmonieuses d'Antigone et les lâches consolations
harmonieuses du chœur me paraissaient redoutables, mais nullement
épouvantables comme les imaginations de l'enfer chrétien. Jamais les
païens, qui aimaient la vie et la beauté, n'ont pu ni voulu réussir
à de telles épouvantes. Il faut qu'il y ait au fond du sentiment
chrétien une épouvantable complicité, une hideuse complaisance à la
maladie et à la mort. Vous ne m'en ferez pas dédire.

—Les lamentations antiques et les consolations du chœur vous
paraissaient harmonieuses représentées sur la scène aux Français.
Nul doute qu'elles ne fussent harmonieuses représentées devant les
Athéniens. Mais j'ai peur que dès ce temps-là, mon ami, la maladie
et la souffrance, la mort et l'exil ne fussent pas harmonieux aux
misérables qui les enduraient dans la réalité. Il y a loin de la
douleur tragique aux laideurs de la réalité. Vous n'avez pas oublié
toutes les horreurs de l'histoire ancienne, les horreurs barbares,
que les Hellènes ont connues, et, aussi, les horreurs helléniques,
les haines et les guerres civiles parmi les cités et dans les cités,
les massacres et les ravages, puis la haine et la guerre des pauvres
et des riches, les tyrannies, les oligarchies et les démagogies, et,
déjà, la triste résignation dure d'Hésiode. Non, mon ami, je ne suis
pas fasciné par la mémoire de mes versions grecques au point d'avoir
oublié cela.

—Moi non plus, docteur, et je ne voulais pas instituer une cité
antique harmonieuse et factice. Mais vous n'allez pas non plus
m'instituer une cité antique identique au moyen âge de la chrétienté.
Sans faire aucune espèce de métaphysique, je suis bien forcé
d'accepter qu'il y a eu un génie antique et un génie chrétien et que
le génie chrétien est à beaucoup d'égards différent du génie antique.
Cela étant admis, je prétends, et je maintiens, et je maintiendrai
toujours que le génie chrétien est beaucoup plus favorable à toute
maladie. Quand nous disons que l'Église catholique est opposée au
socialisme—et c'est cela qui rend si délicate la situation des
socialistes chrétiens sincères, très peu nombreux en France—nous
n'entendons pas seulement par là qu'elle veut tenir des militants
exilés des biens de ce monde: nous entendons plus profondément qu'elle
veut tenir d'anciens militants exilés des biens éternels, qu'elle
admet côte à côte une Église triomphante et un Enfer, une résidence de
béatitude et une résidence de maladie et de mort. Là est vraiment le
_non possumus_. Imaginé ou non pour épouvanter les pécheurs, l'enfer a
plus encore épouvanté les chrétiens les meilleurs.

—Vous me l'avez déjà dit.

—Je vous demande pardon. Mais cette épouvante me tient au cœur.

—Elle vous empêche de réserver que nous ne croyons pas aux
propositions de la foi catholique parce que ce n'est pas vrai.

—J'essayais de comparer seulement, docteur, l'idée que nous avons de
ce que nous voulons à l'égard de la maladie et de la mort à l'idée
que les chrétiens ont de ce qu'ils croient aux mêmes égards. Leur
épouvante me tient à l'âme. Il n'y a pas seulement, des catholiques
à nous, la distance d'une imagination vaine à une sincère critique
universelle; cela ne serait rien en comparaison de ce qu'il y a: mais
vraiment il y a l'inconciliabilité d'une imagination perverse à une
raison modeste amie de la santé. J'ai pensé beaucoup à cela pendant
plusieurs années que mes amis Marcel et Pierre Baudouin travaillaient
à un drame en trois pièces qu'ils finirent d'écrire en juin 1897 et
que les imprimeurs finirent d'imprimer en décembre de la même année.


—Au revoir, mon ami, me dit le docteur, et portez-vous bien. Je
reviendrai vous voir encore une fois, car je sais les honneurs que
les gens bien portants doivent aux convalescents. Puis c'est vous qui
reviendrez chez moi.

—Car je sais les honneurs que les simples citoyens doivent aux
moralistes. Revenez vite, monsieur l'honorable, revenez bientôt.

—Je ne saurais, car j'ai beaucoup de commissions à faire à Paris.

—Hâtez-vous, monsieur le commissionnaire, hâtez-vous, car j'attends
mon cousin.

—Qui donc ce cousin?

—Et quand mon cousin est là, docteur, on ne peut plus causer
tranquille. Mon cousin n'aimera pas beaucoup les lenteurs et les
longueurs de nos dialectiques attentives. C'est un garçon impatient.

—Mais qui donc, ce cousin?

—Je vous dis qu'il est impatient comme vous. Sachez donc, ô docteur,
que j'ai en province un cousin que je nomme respectueusement et
familièrement mon grand cousin, et qui moins respectueusement, et plus
familièrement, me nomme réciproquement son petit cousin. Cet intitulé
tient à ce qu'il est plus vieux que moi et qu'ainsi quand j'étais
petit lui au contraire il était grand. Et nous avons continué à nous
intituler ainsi d'autant plus commodément qu'il est grand et fort,
haut en épaules, tandis que je suis petit et bas. Il est de son métier
ouvrier fumiste.

—Ouvrier fumiste?

—Ouvrier fumiste. Comme le nom l'indique, il travaille à tous les
appareils qui produisent de la fumée, aux cheminées, poêles, fourneaux
et calorifères. Il ne vient nullement à Paris, comme un lecteur
astucieux pourrait l'en soupçonner faussement, pour introduire quelque
variété en nos débats. Car nous n'avons que faire de nous varier,
docteur?—Nous ne causons pas pour nous varier, mais nous cherchons la
vérité. Il accourt à Paris pour l'Exposition.

—Naturellement, puisqu'il vient de la province.

Il accourt à Paris pour l'Exposition. Universelle. C'est-à-dire
interprovinciale, internationale, et aussi intermétropolitaine. On
lui a dit qu'il y avait à l'Exposition des cheminées monumentales,
sans compter la tour Eiffel, des tuyaux de poêle extraordinaires,
des fourneaux compliqués, des chaufferettes agencées pour la plus
grande gloire de l'industrie nationale et des calorifères bien faits
pour témoigner de la grandeur de l'esprit humain. Comme homme, comme
Français, comme fumiste, mon cousin accourt à l'Exposition, déjà
glorieux de la gloire commune et de la gloire professionnelle. Mon
grand cousin est un garçon qui aime à voir par lui-même. Il devait
arriver cette semaine.

—Cette semaine? L'Exposition n'ouvre que le 14 avril.

—Justement. Mon cousin prétend que pour bien voir ces machines-là il
faut les voir avant qu'elles aient commencé. Une idée à lui.

—Comment serait-il entré?

—Il est des accommodements. Quelque camarade en fumisterie lui aurait
prêté sa carte d'exposant. Mon cousin comptait venir cette semaine. Il
escomptait l'adoucissement habituel de la température en cette saison.
Quand la température est plus douce, la fumisterie est moins urgente.
Mais l'adoucissement escompté n'est pas venu. Mon cousin nous arrivera
dès qu'il pourra quitter pour quelque temps son travail.

—Quel est son caractère?

—Je ne sais pas si vous lui plairez.

—Je ne sais pas non plus s'il me plaira.

—C'est un grand bon garçon malin. Ancien élève des Frères des Écoles
chrétiennes, il a pour les chers Frères un peu de reconnaissance
et beaucoup de mauvaises paroles. Il a eu son certificat d'études.
Il a beaucoup lu de mauvais romans, de feuilletons, qui n'ont pour
ainsi dire pas laissé trace en son imagination. Il a une belle
écriture douce qui ne lui ressemble pas. Il calcule parfaitement, et
c'est lui qui fait les comptes de son patron. Une bonne instruction
primaire. Bon ouvrier, comme ouvrier. Habile de ses mains. Comme il
travaille dans une toute petite maison de province—le patron, deux
compagnons, un ou deux goujats—il fait un peu de tous les métiers:
maçon, carreleur, plâtrier, marbrier, serrurier, tôlier, et non pas
seulement pur fumiste. Audacieux, et téméraire même: ainsi le veut
le métier. Les fumistes sont encore plus téméraires que les couvreurs,
puisque les cheminées sont plus hautes que les toits. D'ailleurs ce
qui nous semble témérité chez eux est une espèce particulière de
sérénité, une accoutumance à demeurer dans les hauteurs. Il aime
à causer. Vous parlez à lui, vous allez, vous allez, vous parlez
devant lui. Enfin à un mot, à un geste, vous vous apercevez qu'il
vous faisait poser, qu'il vous faisait marcher, qu'il faisait la
bête, qu'il savait parfaitement ce qu'il vous a fait dire. C'est une
espèce d'humeur qui m'a semblé très fréquente parmi les ouvriers,
au moins en cette province, en particulier parmi les ouvriers du
bâtiment. Les ouvriers du bâtiment sont naturellement des faiseurs
de palabres, des organisateurs de conférences. La place publique
et la rue leur est naturelle. Beaucoup de blague, souvent de bonne
blague, surtout de blague à froid. Tous les jours il achète sa _Petite
République_, chez la marchande de journaux, qui lui garde aussi les
romans populaires paraissant en livraisons. Il doit acheter aussi
l'_Histoire Socialiste_, parce qu'elle est socialiste, parce qu'il
aime l'histoire, parce qu'elle paraît en livraisons identiques, parce
que l'éditeur est le même, c'est encore du Rouff. Mon cousin lit tout
cela en mangeant, à déjeuner, lit _la Petite République_ et croit
assez que c'est arrivé, lit ses livraisons et sait parfaitement que
ce n'est pas arrivé, lit son _Histoire_ et croit tout à fait que cela
est arrivé. Mon cousin est un socialiste classé. Il vient me demander
compte.

—Vous demander compte?

—Me demander compte. Mon cousin est, vous le pensez bien, membre—et
membre très actif—du _Groupe d'études sociales d'Orléans_,
adhérent au Parti ouvrier français. Un vote régulier du groupe,
auquel mon cousin avait pris part, m'avait institué délégué de ce
groupe au futur ancien Congrès général des Organisations Socialistes
Françaises. Heureusement que le Conseil national veillait. Survint le
bon guesdiste, le fidèle dûment recommandé. Le groupe eut une seconde
réunion, beaucoup plus régulière que la première, procéda ensuite à
un second vote, beaucoup plus régulier que le premier. La minorité me
demeura fidèle. Mais la majorité me renia. Mon cousin, ayant été de la
minorité, prétend que je fus moralement son délégué au Congrès.

—Je ne sais pas bien ce que c'est qu'un délégué moral.

—Moi non plus. Mais mon cousin est entêté. Il nous dira ce qu'il veut
dire.

—Et de combien était cette minorité fidèle?

—Quoique absent, j'obtins quatre voix.

—Avouez que c'est bien peu. La majorité infidèle était sans doute au
moins égale à cinq voix?

—Égale à cinq voix, docteur, elle eût été valable. Mais elle était
beaucoup plus considérable: elle montait jusqu'à six voix—sur dix
votants. Il n'y eut aucune abstention.—Au revoir.


Le docteur en allé revint sur ses pas:

—J'allais vous laisser le livre que j'avais apporté. Je n'y pensais
plus. Il faut que je le rende avant les vacances de Pâques à la
bibliothèque où je l'ai emprunté. Ce sont _les Provinciales_. Quand
votre cousin vous demandera compte, vous pourrez lui faire quelques
citations intéressantes:

     «Et si la curiosité me prenait de savoir si ces propositions sont
     dans Jansénius, son livre n'est pas si rare, ni si gros, que je ne
     le pusse lire tout entier pour m'en éclaircir, sans en consulter
     la Sorbonne.»

—Ne croyez pas, docteur, que mon grand cousin ni ses camarades
entendent ces allusions.

—S'il est ainsi que vous me l'avez dit, je suis assuré qu'il entendra
au moins ce qui suit:

     «Il n'y eut jamais de jugement moins juridique, et tous les
     statuts de la Faculté de théologie y furent violés. On donna pour
     commissaires à M. Arnauld ses ennemis déclarés, et l'on n'eut
     égard ni à ses récusations ni à ses défenses; on lui refusa même
     de venir en personne dire ses raisons. Quoique par les statuts les
     moines ne doivent pas se trouver dans les assemblées au nombre
     de plus de huit, il s'y en trouva toujours plus de quarante, et
     pour empêcher ceux de M. Arnauld [c'est-à-dire les amis, les
     partisans d'Arnauld] de dire tout ce qu'ils avaient préparé
     pour sa défense, le temps que chaque docteur devrait dire son
     avis fut limité à une demi-heure. On mit pour cela sur la table
     une clepsydre, c'est-à-dire une horloge de sable, qui était la
     mesure de ce temps; invention non moins odieuse en de pareilles
     occasions que honteuse dans son origine, et qui, au rapport du
     cardinal Palavicin, ayant été proposée au concile de Trente par
     quelques-uns, fut rejetée par tout le concile. Enfin, dans le
     dessein d'ôter entièrement la liberté des suffrages, le chancelier
     Séguier, malgré son grand âge et ses incommodités, eut ordre
     d'assister à toutes ces assemblées.

     Près de quatre-vingts des plus célèbres docteurs, voyant une
     procédure si irrégulière, résolurent de s'absenter, et aimèrent
     mieux sortir de la Faculté que de souscrire à la censure. M. de
     Lannoy même, si fameux par sa grande érudition, quoiqu'il fît
     profession publique d'être sur la grâce d'un autre sentiment que
     saint Augustin, sortit aussi comme les autres, et écrivit contre
     la censure une lettre où il se plaignait avec beaucoup de force du
     renversement de tous les privilèges de la Faculté.»

Allons, au revoir, au revoir. Ce que je vous ai lu n'est pas du
Pascal. C'est un exposé que Racine a fait dans une _Histoire de
Port-Royal_ qu'il a laissée en manuscrit, et qu'on a placée depuis
dans ses œuvres. M. Havet nous a donné cet exposé au commencement
des remarques sur la première provinciale. Quand le gouvernement et
le pape étaient d'accord, on ne tenait pas compte de la règle faite
contre les moines.



 ENTRE DEUX TRAINS


                                        5 mai 1900,

Le samedi saint, comme je l'avais annoncé à la troisième page de la
couverture du septième cahier, j'administrai, de une heure à quatre
heures et demie, au siège de ces cahiers, chez mon ami Tharaud, 19,
rue des Fossés-Saint-Jacques, solitaire. Les Parisiens étaient partis
pour la province. Et les provinciaux n'étaient pas venus à Paris. Un
coup de sonnette. Mon ami René Lardenois.

—Bonjour. Je viens te dire bonjour entre deux trains. Je suis arrivé
à onze heures cinquante-neuf en gare d'Orléans, ce matin. Ou du moins
je devais arriver à onze heures cinquante-neuf. Mais les trains ont
souvent un peu de retard, à cause des vacances.

—Tu es toujours à Bayonne?

—J'ai tant roulé que je ne regardais plus même l'heure aux cadrans
intérieurs des gares. Je confondais le jour et la nuit, ce qui est la
dernière des perversités.—Oui, toujours, au Lycée de Bayonne. J'avais
demandé le Nord-Est. Mes parents demeurent à Belval. C'est la dernière
station avant Mézières. Une simple halte. A défaut du Nord-Est,
j'avais au moins demandé le Nord. A défaut du Nord, j'avais au moins
demandé l'Est. On m'a nommé à Bayonne. Un bon lycée. Je repars ce
soir à huit heures quarante-cinq, par la gare du Nord. Je serai chez
moi demain matin à huit heures, dimanche de Pâques. Mais il y aura du
retard, à cause des fêtes. Ainsi j'ai un quart d'heure à passer avec
toi, montre en main. J'ai un tas de courses à faire dans Paris, et les
rues sont toujours aussi impraticables. J'avais un quart d'heure. Il
me reste encore dix minutes.

Et il posa sa montre sur la table.

—En dix minutes on ne peut rien dire. Ce n'est pas la peine de
commencer. Nous parlerons de tes cahiers quand nous aurons le temps.

—Nous parlerons de ta province et de ta classe quand nous aurons le
temps.

—Aux grandes vacances, au commencement d'août, je passerai plusieurs
jours à Paris.

—L'Exposition?

—Naturellement. Ne suis-je pas provincial? Et puis vous, les
Parisiens, vous raillez, pour avoir l'air spirituels, mais vous y
allez tout de même. Seulement, comme vous êtes lâches, vous faites
semblant d'y aller pour piloter vos cousins. Vous êtes bien contents,
d'avoir des cousins. A peine le tien, le fumiste Orléanais, nous
avait-il annoncé sa venue éventuelle que déjà M. Serge Basset, du
_Matin_, avait sur le dos, depuis trois jours, son cousin Bernard,
notable commerçant de Quimper-Corentin, si nous le voulons, en tout
cas un cousin plus sérieux que le tien, et plus rapide.

—Que veux-tu, mon ami, le sien est un cousin quotidien et le mien
n'est qu'un modeste cousin bimensuel, à peu près bimensuel.

—Parlons des copains.

—Quand es-tu parti?

—Les vacances commençaient mercredi soir. Mais j'avais jeudi matin
une répétition que je ne pouvais pas, et que je ne voulais pas
remettre.

—Tu donnes des leçons?

—Non, je les vends.

—C'est ce que je voulais dire.

—Parlons proprement.

—Ce mot que tu as dit—et par manière de plaisanterie je faisais le
dégoûté en souriant—me paraît peu compatible avec la dignité des
professions libérales.

—Mettons que je suis fort obligeant, fort officieux; et sans que je
me connaisse fort bien en lettres françaises, en lettres latines et
en lettres grecques, je laisse les parents de mes élèves apporter
chez moi de tous côtés ceux qui sont timides en grec, en latin, et en
français, et qui cependant, pour des raisons purement désintéressées,
désirent, comme on dit, subir heureusement la première partie des
épreuves du baccalauréat classique

—et j'en donne à mes amis pour de l'argent.

—Tu possèdes bien tes auteurs.

—Ce n'est pas étonnant: je m'en nourris.

—Alors?

—Alors, j'ai donné ma leçon jeudi matin. Puis j'ai fait le voyage en
plusieurs fois. Jeudi je suis allé de Bayonne à Bordeaux, vendredi
de Bordeaux à Tours, aujourd'hui samedi de Tours à la rue des
Fossés-Saint-Jacques. Cette nuit, en pleine nuit, j'aurai encore
plus de trois heures et demie à passer à Laon. Total: quatre jours
au moins. Autant pour le retour, le _nostos_, hélas! non convoité.
Total général: huit à neuf jours. Nous rentrons de mardi matin en
huit...

—Le mardi de la Quasimodo?

—C'est cela. Il faut que je sois rentré de la veille au soir, si
je ne veux pas dormir en classe. Il faut donc que dès jeudi soir je
pense au départ et que vendredi matin je quitte mes parents, comme le
conscrit:

    _Adieu mon père, adieu ma mère,_
    _J'ons tiré un mauvais numéro._

J'aurai eu cinq jours de vacances. Le gouvernement encourage peu la
vie de famille. As-tu vu quelqu'un?

—Je n'ai vu personne encore et, sans doute, je ne verrai personne.
Aucun de nos camarades ne m'est signalé. L'année dernière, il en était
venu beaucoup pour les vacances de Pâques.

—Ce n'est nullement que le monde nous abandonne. Jusqu'à l'année
dernière le congrès des professeurs de l'enseignement secondaire avait
lieu à Pâques. Cette année-ci on le tiendra au mois d'août.

—J'entends: ce sera un des innombrables congrès qui font partie de
l'exposition.

—Ils ne sont pas innombrables: il y en avait cent vingt-six
d'annoncés avant le commencement de l'exposition.

—Ce n'est rien. De qui tiens-tu, monsieur, ces renseignements
officiels?

—Sache que le citoyen sténographe est mon ami. Aussi m'a-t-il envoyé
en province un papier, une piqûre officielle.

—Une piqûre: tu parles comme un brocheur.

—Parlons proprement. Tiens: _République française_—

—_Liberté, égalité, fraternité_—

—Non, cela ne se met que sur les monuments publics.

—_Ministère du commerce, de l'industrie, des postes et des
télégraphes_—

—_et de l'Exposition_.

—Surtout de l'exposition. Mais cela n'est pas officiel.

—Comme tu parles bien. On voit bien que tu es devenu ministériel.

—_Exposition universelle internationale de 1900._—_Liste des congrès
internationaux de 1900._—Vraiment j'ai passé là un bon quart d'heure.
Il y a le congrès _de l'Acétylène_ avec le congrès _des Actuaires_,
le congrès _de l'Alimentation rationnelle du bétail_, le congrès
_d'Aquiculture et de Pêche_. Tu connais l'aquiculture?

—Non seulement je la connais, mais je la pratique: j'ai dans mon
bassin deux poissons rouges et un brun vert.

—Il y a le congrès _d'Arboriculture et de pomologie_, celui des
_Bibliothécaires_. Le papier officiel ne porte pas seulement les
noms des congrès, la date et la durée, mais il donne encore les
noms des présidents et des secrétaires généraux des commissions
d'organisation. Le congrès _d'Agriculture_ a pour président un certain
monsieur Méline, rue de Commailles, 4, et le congrès _des sciences
de l'Écriture_ a pour secrétaire général un M. Varinard, 8, rue
Servandoni.

—Comme on se retrouve.

—Tous les oubliés reparaissent ici. M. Léon Bourgeois, rue
Palatine, 5, préside à l'organisation de trois congrès: celui _de
l'École de l'Exposition_, celui _de l'Éducation physique_,—

—Et celui _de l'Éducation morale_—

—Non: et celui _de l'Éducation sociale_.—

—Ah ah! Selon les doux et mesurés élancements de la solidarité
radicale—

—M. Casimir-Perier, rue Nitot, 23, a aussi ses trois congrès: le
congrès _d'Assistance publique et de bienfaisance privée_,—

—Utile.

—celui de _l'Enseignement agricole_, et, vers la fin, celui _des
Stations agronomiques_. Il y a le congrès _des méthodes d'Essai des
matériaux_.

—Très utile.

—Oui. Et le congrès _pour l'étude des Fruits à pressoir_. Celui
_des Mathématiciens_ a pour secrétaire général un M. Laisant, avenue
Victor-Hugo, 162. Il y a le congrès _du Matériel théâtral_, sans date
ni durée, non plus que le congrès _pour l'unification du Numérotage
des fils des textiles_. Celui _des Associations de Presse_ n'a ni
date, ni durée, ni président, ni secrétaire général, ainsi que celui
_de la Ramie_. Qu'est-ce que la ramie?

Je sautai sur mon petit Larousse. Le mot n'y était pas.

—La ramie est une espèce d'ortie, _urtica utilis_, qui pousse en
abondance à Java, et dont on fait des fils, des câbles et même des
tissus.

—Tu sais tout?

—La culture générale, aidée d'un vieux dictionnaire que j'ai à la
maison. Il y a l'inévitable congrès _de la paix_, ironique plus
douloureusement encore cette année. M. Boutroux, rue Saint-Jacques,
260, préside à l'organisation du congrès _de Philosophie_. As-tu
quelque idée de ce que c'est: un congrès de philosophie.

—Je n'en ai aucune image intéressante.

—Il y a dans Descartes, au _discours de la Méthode pour bien conduire
sa raison et chercher la vérité dans les sciences_, à la fin de la
troisième partie, un passage où ce philosophe réprouve non seulement
le congrès, mais la simple fréquentation mutuelle des philosophes:

—Le voici:

     —«Mais ayant le cœur assez bon pour ne vouloir point qu'on me
     prît pour autre chose que je n'étais, je pensai qu'il fallait
     que je tâchasse par tous les moyens à me rendre digne de la
     réputation qu'on me donnait; et il y a justement huit ans que
     ce désir me fit résoudre à m'éloigner de tous les lieux où
     je pouvais avoir des connaissances, et à me retirer ici,—en
     Hollande—en un pays où la longue durée de la guerre a fait
     établir de tels ordres, que les armées qu'on y entretient ne
     semblent servir qu'à faire qu'on y jouisse des fruits de la paix
     avec d'autant plus de sûreté, et où, parmi la foule d'un grand
     peuple fort actif, et plus soigneux de ses propres affaires que
     curieux de celles d'autrui, sans manquer d'aucune des commodités
     qui sont dans les villes les plus fréquentées, j'ai pu vivre
     aussi solitaire et retiré que dans les déserts les plus écartés.»

—Je lis au cours de la sixième partie:

     «Mais je crois être d'autant plus obligé à ménager le temps
     qui me reste, que j'ai plus d'espérance de le pouvoir bien
     employer; et j'aurais sans doute plusieurs occasions de le perdre
     si je publiais les fondements de ma physique; car encore qu'ils
     soient presque tous si évidents qu'il ne faut que les entendre
     pour les croire, et qu'il n'y en ait aucun dont je ne pense
     pouvoir donner des démonstrations, toutefois, à cause qu'il est
     impossible qu'ils soient accordants avec toutes les diverses
     opinions des autres hommes, je prévois que je serais souvent
     diverti par les oppositions qu'ils feraient naître.»

—A la suite:

     «On peut dire que ces oppositions seraient utiles tant afin de me
     faire connaître mes fautes, qu'afin que, si j'avais quelque chose
     de bon, les autres en eussent par ce moyen plus d'intelligence;
     et, comme plusieurs peuvent plus voir qu'un homme seul, que,
     commençant dès maintenant à s'en servir, ils m'aidassent aussi de
     leurs inventions.»

Cela serait favorable, sinon au congrès, du moins au commerce des
philosophes, au travail en commun, à la mutualité.

     «Mais encore que je me reconnaisse extrêmement sujet à faillir,
     et que je ne me fie quasi jamais aux premières pensées qui me
     viennent, toutefois l'expérience que j'ai des objections qu'on
     me peut faire m'empêche d'en espérer aucun profit: car j'ai
     déjà souvent éprouvé les jugements tant de ceux que j'ai tenus
     pour mes amis que de quelques autres à qui je pensais être
     indifférent, et même aussi de quelques-uns dont je savais que
     la malignité et l'envie tâcheraient assez à découvrir ce que
     l'affection cacherait à mes amis; mais il est rarement arrivé
     qu'on m'ait objecté quelque chose que je n'eusse point du tout
     prévue, si ce n'est qu'elle fût fort éloignée de mon sujet, en
     sorte que je n'ai quasi jamais rencontré aucun censeur de mes
     opinions qui ne me semblât ou moins rigoureux ou moins équitable
     que moi-même. Et je n'ai jamais remarqué non plus—

Ceci va non seulement contre tout congrès et tout commerce de
philosophes, mais contre toute académie et contre la vénérable
institution des thèses:

     —Et je n'ai jamais remarqué non plus, que par le moyen des
     disputes qui se pratiquent dans les écoles, on ait découvert
     aucune vérité qu'on ignorât auparavant; car pendant que chacun
     tâche de vaincre, on s'exerce bien plus à faire valoir la
     vraisemblance qu'à peser les raisons de part et d'autre; et ceux
     qui ont été longtemps bons avocats ne sont pas pour cela par
     après meilleurs juges.»

—M. Boutroux ne présiderait donc pas à l'organisation d'un congrès
de philosophie—car ces raisons doivent lui sembler valoir, non pas
seulement parce qu'elles sont de Descartes, mais parce qu'elles ont
de la valeur—s'il n'avait sans doute résolu de conduire souvent sa
raison et ses actions selon les trois ou quatre maximes de la morale
que Descartes s'était formée par provision. Je lis au commencement de
la troisième partie:

     «La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays,
     retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la
     grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute
     autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus
     éloignées de l'excès qui fussent communément reçues en pratique
     par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre. Car,
     commençant dès lors à ne compter pour rien les miennes propres,
     à cause que je les voulais toutes remettre à l'examen, j'étais
     assuré de ne pouvoir mieux que de suivre celles des mieux sensés.
     Et encore qu'il y en ait peut-être d'aussi bien sensés parmi
     les Perses ou les Chinois que parmi nous, il me semblait que le
     plus utile était de me régler selon ceux avec lesquels j'aurais
     à vivre; et que, pour savoir quelles étaient véritablement
     leurs opinions, je devais plutôt prendre garde à ce qu'ils
     pratiquaient qu'à ce qu'ils disaient, non seulement à cause qu'en
     la corruption de nos mœurs il y a peu de gens qui veuillent
     dire tout ce qu'ils croient, mais aussi à cause que plusieurs
     l'ignorent eux-mêmes; car l'action de la pensée par laquelle
     on croit une chose étant différente de celle par laquelle on
     connaît qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre.
     Et, entre plusieurs opinions également reçues, je ne choisissais
     que les plus modérées, tant à cause que ce sont toujours les plus
     commodes pour la pratique, et vraisemblablement les meilleures,
     tout excès ayant coutume d'être mauvais, comme aussi afin de me
     détourner moins du vrai chemin, en cas que je faillisse, que si,
     ayant choisi l'un des extrêmes, c'eût été l'autre qu'il eût fallu
     suivre.»

Or il est incontestable que les lois, les coutumes et la religion de
ce pays, c'est de faire l'exposition universelle, et quand on n'a
pas l'honneur de la faire—

—On a du moins l'honneur de l'avoir entreprise.

—Non, mais on a l'honneur d'y aller, et l'honneur de chanter en son
honneur un _Te Deum_ laïque d'honneur. Ainsi font nos philosophes.
Ils contribuent leur philosophie à la splendeur de l'exposition. Ils
exposent en congrès leurs philosophies, ou leur philosophie, ou leurs
personnes philosophiques.

—Allons, allons, admettons qu'ils y aillent par provision, qu'ils se
gouvernent en ceci suivant les opinions les plus modérées et les plus
éloignées de l'excès, qu'ils suivent les opinions des mieux sensés;
admettons que ce ne seront pas des philosophes internationaux réunis
en congrès, mais que ce seront des congressistes internationaux qui
d'ailleurs et de leur métier seront des philosophes ou des professeurs
de philosophie.

—Comment, comment?

—Rien, je distingue et je concilie.

—Ah bien.—Il y a le congrès _du Repos du dimanche_, le congrès
_des Sapeurs-pompiers_ (_des officiers et sous-officiers_), celui
_de Sociologie coloniale_, celui _des Spécialités pharmaceutiques_.
Je pense que des sténographes sténographieront le congrès _de
Sténographie_: on n'est jamais si bien servi que par soi-même.

—Et l'on n'est jamais trahi que par les siens. Il y a le congrès _des
Syndicats agricoles_, et c'est M. le marquis de Vogüé, rue Fabert, 2,
qui préside à son organisation. Il y a le congrès _du Tabac_ (_contre
l'abus_). Je ne vois aucun congrès antialcoolique, et c'est dommage.

—Il n'y a que le congrès _Végétarien_. Encore n'a-t-il ni Président,
ni Secrétaire général.

—En revanche il y a deux congrès _pour l'Alcoolisation française_.

—Comment deux congrès pour l'Alcoolisation française.

—Mon ami si on les nommait ainsi on ne pourrait pas décemment
donner la croix d'honneur aux Présidents et la rosace violette aux
Secrétaires généraux. Et alors à quoi servirait le Congrès? A quoi
servirait la grande Exposition? Mais rassure-toi: le premier sera le
congrès _du commerce des Vins, Spiritueux et Liqueurs_; le second
sera modestement le congrès de Viticulture. Nous devons encourager
la viticulture, la sylviculture, l'Horticulture, que préside
humblement M. Viger, de Châteauneuf-sur-Loire ou des environs, 55,
rue des Saints-Pères, Paris, sans doute avec la finesse épaisse
un peu antisémitique et grasse qui lui est habituelle. Toutes les
gloires nationales que ces présidents, les gloires modestes et les
gloires proprement glorieuses. M. Gaston Boissier, 23, quai Conti,
préside à l'organisation de l'Histoire comparée. Les congrès des
enseignements sont nombreux: congrès _des Associations des anciens
élèves des Écoles supérieures de commerce; de l'Éducation physique
et de l'Éducation sociale_, déjà nommés, celui _de l'Enseignement
agricole_, déjà nommé, celui _de l'Enseignement du dessin_, celui _de
l'Enseignement des langues vivantes_, celui _des Sociétés laïques
d'Enseignement populaire_, celui _de l'Enseignement primaire_,
celui _de l'Enseignement secondaire_, celui _de l'Enseignement des
sciences sociales_, celui _de l'Enseignement supérieur_, celui _de
l'Enseignement technique, commercial et industriel_, celui _de
l'Épicerie_—Non, je suis allé trop loin sur la liste. Rends-moi mon
papier, imprimé à l'Imprimerie nationale. Tu n'as vu personne,
alors? Que devient notre ami Gaston Desbois?

—Il va bien. Il est marié. Il est abonné aux cahiers. Il s'est abonné
à vingt francs. Il était riche, quand il s'est abonné. Je viens de lui
faire son changement d'adresse.

—Il a déménagé?

—Oui, on l'a déménagé.

—Comment ça? il était en rhétorique à Bordeaux?

—Oui, on lui a donné de l'avancement. On l'a envoyé en troisième au
Lycée de Vesoul. Pour le récompenser d'avoir travaillé aux Universités
populaires.

—Ah oui, _aux petits teigneux_? Il était aussi des _petits teigneux_?

—Comment, des petits teigneux? Quels petits teigneux?

—Tu n'as donc pas lu l'interview de Guesde, que lui a prise un
rédacteur du _Temps_.

—Ah! c'est ça tes petits teigneux! Si, je l'ai lue. Non seulement je
l'ai lue dans _la Petite République_—

—Malheureusement _la Petite République_ ne donnait qu'un extrait,
comme toujours.

—Non seulement je l'ai lue dans _la Petite République_, mais le
prochain cahier, si les nécessités de la mise en pages nous le
permettent, la donnera tout entière d'après _le Temps_, avec les
annexes.

—Alors depuis ce temps-là, en province, on ne s'appelle plus que
_les petits teigneux: Bonjour, teigneux, bonjour.—Comment va la
teigne?—Allons, au revoir, teigneux._ Ce n'est pas spirituel. C'est
comme toutes les plaisanteries scolaires, militaires, célibataires et
régimentaires. Mais il faut nous pardonner cela.—Ainsi ce vieux
Desbois est devenu teigneux. Écoute, ça me fait plaisir. Quand il
était en Sorbonne, il esthétisait un peu. Mais ça devait se passer,
parce que c'était un bon garçon, très sincère. Je suis content qu'il
en soit. Quand tu le verras, tu lui donneras le bonjour pour moi. On
n'aurait pas dit, dans le temps, qu'il serait des premiers à trinquer.

—Oui, et sérieusement. Il avait un recteur qui n'était pas assez
teigneux. Un soir il avait osé dire au peuple que l'hypothèse de Dieu
n'était pas plus intéressante que l'hypothèse du droit de propriété.
Alors, tu comprends, la circulaire Leygues—

—J'entends bien. C'est vraiment un très brave garçon. Et notre
camarade Léon Deschamps?

—Il a encore été refusé à l'agrégation de grammaire. Alors il
enseigne le français et l'allemand au collège de Coulommiers. C'est un
bon poste. Il est près de Paris.

—Le français et l'allemand? Mais il me semble qu'il voulait devenir
latiniste. Il travaillait de préférence le latin, à l'école—

—Le français, l'allemand, l'histoire de l'art et un peu de
philosophie. Toujours la culture générale.

—Cela me rappelle avantageusement un vieil ami de ma famille, un
ancien instituteur, qui était devenu professeur de français et de
gymnastique à la pension Vion, à Gien. Mais il y a longtemps.

—Deschamps vient à Paris de loin en loin.

—Il a tout de même plus de deux heures de chemin de fer. Je connais
bien Coulommiers. J'y ai fait mes vingt-huit jours.

—Il s'est abonné à huit francs, parce qu'il n'est pas riche. Il est à
dix-huit cents.

—Teigneux?

—Teigneux.

—Bien. Raoul Duchêne?

—Il vient d'avoir un garçon. J'ai reçu la circulaire. Il était à
Brest, en seconde. On l'a récemment envoyé à Chambéry, en troisième.
Il avait dit devant plusieurs instituteurs que l'hypothèse du droit
de propriété ne s'imposait pas plus dans les relations sociales que
l'hypothèse de Dieu ne s'impose dans les enquêtes scientifiques.

—Ça ne m'étonne pas de lui. Toujours il a dit partout ce qu'il
pensait et toujours il a pensé cela.

—Toujours.

—Il est abonné?

—Je lui sers éventuellement les cahiers. Il ne m'a pas répondu encore.

—Il s'abonnera.

—Il s'abonnera.

—Tout de même c'est amusant, que ce soient Desbois et Duchêne
ensemble qui aient payé les premiers pour les Universités populaires.
Tu te rappelles un peu le léger dédain que Desbois avait pour les
manifestations intempestives et un peu ridicules de Duchêne? Et tu te
rappelles tout le mépris que manifestait hautement Duchêne pour les
esthétismes de Desbois? Il est admirable que tout cela ait aussi bien
tourné.

—Ils étaient aussi profondément, aussi sincèrement, aussi
professionnellement universitaires l'un que l'autre, Desbois avec
ses excès de finesse, et Duchêne avec ses excès de simplicité
rugueuse. Alors quand ils ont été lâchés dans la vie, invinciblement
ils ont fait tous les deux leur métier d'universitaires, qui
consiste à enseigner. Ils ont pris leur travail au sérieux. Ils
ont pris leur classe au sérieux. Ils ont eu sur leurs élèves, ou
du moins sur la plupart de leurs élèves, ou, au pis aller, sur
quelques-uns de leurs élèves, une heureuse influence. Et comme ils
n'enseignaient pas encore assez à leur gré, ils ont naturellement
pensé à enseigner le peuple. Comme ils n'enseignaient pas assez dans
la journée, ils ont naturellement pensé à enseigner le soir. Ils ont
à plaisir aggravé ce métier d'universitaire, qui est un des plus
onéreux, des plus meurtriers. Ils ont enseigné. Ils ont surenseigné.
Ils continueront. Et quand un jour, sous le prochain ministère
Méline—Ribot—Barthou—Poincaré—Leygues—Charles—Dupuy—Deschanel—Sarrien—Léon—Bourgeois—Mesureur—Lockroy—Peytral—Zévaès—car
ce ministère espéré finira bien par nous tomber sur le dos—quand un
jour le hasard des persécutions gouvernementales antiteigneuses les
aura tous les deux assemblés en quelque trou perdu de province où ils
crèveront communément de faim, tous les deux, l'ancien esthète et
l'ancien brutal pourront se donner une poignée de mains solide. Et
quand sera venu le Jour du Jugement dernier, qui est une hypothèse,
quand Dieu, qui est une hypothèse, pèsera dans sa balance hypothétique
les actions non hypothétiques des hommes, il se trouvera que ces
deux professeurs, l'ancien esthète et l'ancien brutal, auront plus
fait pour préparer ce que nous nommons indivisiblement la révolution
sociale et la révolution morale que tout le Comité général ensemble.

—Tais-toi, tais-toi, mon vieux, tu t'emballes, et cela t'empêche
de parler proprement. Tu voulais dire sans doute que ces deux
professeurs, nos anciens camarades, auront plus fait pour préparer
la révolution sociale que nos dignitaires du Comité général n'auront
fait pour la discréditer et pour l'enrayer.

—C'est cela que je voulais dire.

—Je te demande pardon. C'est une habitude que j'ai, de corriger
toujours tout ce qu'on me dit, et tout ce qu'on dit devant moi, comme
si c'étaient des devoirs ou des leçons. Ne m'en veuille pas. C'est
une habitude professionnelle. Je n'en ai pas honte. Mon père est
incapable de marcher vite, parce qu'il est paysan. Et puis, crois-tu
que toi-même tu ne sois pas universitaire?

—Je le sais bien.

—Crois-tu que tes cahiers ne soient pas universitaires?

—Je le sais bien!

—Crois-tu qu'il n'y ait pas dans ce que tu écris aux cahiers des
insistances maladroites qui sentent leur professeur?

—Je le sais bien.

—A la bonne heure.—Qu'est devenu notre ancien camarade Hubert
Plantagenet, qui passa plus d'un an de sa vie aux dialogues de Platon?

—Il enseigne la philosophie à Coutances. Il a donné récemment une
conférence publique et populaire sur l'alcoolisme. J'attends qu'il
me l'envoie. Il a laissé supposer à tous ces Normands, m'a-t-on dit,
qu'ils n'étaient pas la première et la seule race du monde. Il a
laissé supposer qu'il n'est ni beau, ni bon, ni bien—ni patriotique
de se soûler. Ces nouveautés pénétraient dans la mémoire des
assistants.

—Julien Desnoyers?

—Il enseigne les sciences naturelles dans une région voisine.
Il fait bon ménage avec les instituteurs. Il a donné récemment une
conférence publique et populaire sur la géologie. On m'a dit qu'il
avait tout simplement déclaré en commençant à ses auditeurs que
lorsqu'on veut étudier scientifiquement la création du monde, et toute
son histoire, on examine attentivement les pierres et les eaux, les
couches de terrains, et la lente action des eaux sur les formations
des couches de terrains, mais qu'on ne se guide pas aveuglément sur la
sainte Bible. Il ne parla pas de la lutte des classes.

—L'auditoire?

—L'auditoire fut un peu étonné, mais entendit bien.

—François Desmarais?

—Toujours agrégé, heureux, prospère. Syndicataire aux cahiers. Il
m'envoie ponctuellement dix francs par mois.

—Tiens, cela me fait penser que j'ai un mois de retard. Mars et avril.

—Rassure-toi: je te les aurais demandés directement.

Ici, mon ami René Lardenois, m'ayant demandé si j'avais la monnaie de
cinquante francs, que j'avais, me donna dix francs pour ses deux mois.

—Il vaut mieux que je te les donne tout de suite. En rentrant de
chez moi, je n'aurai plus un sou. Et puis je n'aurai pas le temps de
m'arrêter à Paris.

La vue de la monnaie que je lui rendais sembla déterrer de sa mémoire
une réflexion négligemment ensevelie.

—Crois-tu, me dit-il brusquement, que la vie et le budget de tes
cahiers ne soient pas une vie et un budget universitaires?

—Je le sais bien.

—Ta classe et tes leçons payantes, ce sont les abonnements à huit
francs, les abonnements à vingt francs, les souscriptions mensuelles
régulières et les souscriptions extraordinaires.

—Je le sais bien, mais plus libres.

—Naturellement, tout à fait libres.—Et tes abonnements gratuits, ce
sont nos conférences et nos leçons populaires.

—Je le sais bien.

—La preuve en est que ce sont nos salaires de classe et de leçons qui
nourrissent tes cahiers.

—Je le sais mieux que toi.

—Mes cinq francs par mois représentent une demi-heure de leçon. Tu ne
le sais pas mieux que moi.

—Je voulais dire que je m'en suis aperçu avant toi, puisque c'est
l'économie même de ces cahiers.

—Parlons peu, mais parlons bien. Parlons proprement. Et Lucien
Deslandes?

—Pas plus agrégé qu'avant, toujours timide, malade et malheureux.
Il est en congé en Sologne chez ses parents, qui sont pauvres. Il
m'envoie ponctuellement à la fin de chaque mois une souscription de
vingt sous, exactement de vingt-et-un sous, sept timbres de trois sous
dans la lettre où il me donne de ses nouvelles. C'est quelqu'un de
vraiment rare.

—Il a des sentiments rares et son cœur est muni de tristesse. Dans
ton avant-dernier cahier tu as parlé finalement de notre ami Pierre
Baudouin. Qu'est-il devenu?

—Marcel Baudouin est mort. Pierre Baudouin a été sérieusement malade.
Je suis allé le voir la semaine passée.

—Il demeure toujours à la campagne?

—Oui, en Seine-et-Oise, à une heure de Paris-Luxembourg. Je suis allé
le voir, sachant que le docteur n'aurait pas le temps de revenir me
voir de sitôt.

—Le docteur n'est pas revenu?

—Non, il m'a fait dire que les commissions qu'il avait à faire
à Paris étaient beaucoup plus longues et plus difficiles et plus
ingrates qu'on ne pouvait raisonnablement le penser. Il ne pouvait
donc venir chez moi et il était inutile que j'allasse le demander
chez lui. Je suis allé voir Pierre Baudouin dans la maison de
campagne où il demeure. C'était à l'aube du printemps. Les arbres
en fleurs avaient des teintes et des lueurs, des nuances claires et
neuves et blanches de bonheur insolent semblables aux nuances que
les Japonais ont fidèlement vues et qu'ils ont représentées. Les
branches des arbres des bois transparaissaient merveilleusement au
travers des bourgeons et des feuilles ou des fleurs moins épaisses
comme la charpente osseuse d'un vertébré transparaît dans les images
radiographiées de son corps. Notre ami Pierre Baudouin, qui est
un classique, et même, en un sens, un conservateur, me dit qu'il
redoutait l'incertitude anxieuse de cette jeunesse et la transparence
mystérieuse des arbres. Il attendait impatiemment l'heure prochaine où
les arbres auront leur beauté pleine, où le feuillage épais cachera
normalement, naturellement, décemment, convenablement, modestement
la charpente intérieure. Il admet qu'en hiver les arbres à feuilles
caduques soient des squelettes, parce que l'hiver est la saison de
la mort. Mais il demande qu'aussitôt que la saison de vie a rayonné
du soleil et rejailli de la terre nourrice, les arbres se vêtent
rapidement de leur feuillage habituel. Car il convient, me disait-il,
que nos regards humains nous donnent humainement les images végétales
des végétaux patients. Mais il ne convient pas que nos regards humains
nous donnent d'eux sans appareil je ne sais quelle image mystérieuse,
animale et radioscopée.

—Je le reconnais bien là. Il est toujours aussi extraordinaire.

—Mais il n'en est pas moins capable d'accepter la beauté de ce
printemps. Vois, me disait-il, aucun arbre à fleurs, soigneusement
et artificiellement cultivé par des jardiniers décorateurs, n'est
aussi beau que les fleurs utiles des arbres à fruits. Quelle fleur de
parade, quels catalpas, quels magnolias et quels paulownias sont aussi
beaux que ce vieux poirier tout enneigé de ses flocons de fleurs? Quel
enseignement pour qui sait voir.

—Je le reconnais bien là: il déteste le langage figuré, mais il est
passionné d'instituer des paraboles. Parfois il est extraordinairement
sage, et souvent je me demande s'il n'est pas un peu fou. Croit-il
toujours que l'on ne peut parler aux hommes sinon en instituant des
dialogues.

—Il veut toujours instituer. Et c'est un spectacle touchant,
lamentable et ridicule que celui de ce pauvre garçon qui ne sait pas
bien comme il fera pour donner du pain l'année prochaine à sa femme
et à ses enfants, mais qui attend comme une bête de somme que la vie
ingrate lui laisse l'espace d'instituer des dialogues, des histoires,
des poèmes et des drames ainsi que pouvaient le faire les auteurs des
âges moins pressés.

—Il a toujours cette incapacité parfaite à sentir le ridicule?

—Toujours. Aucun homme, autant que j'en connaisse, n'est plus
incapable que lui de s'apercevoir comme il est parfois ridicule.

—C'est un garçon extraordinaire. Croit-il toujours que l'on ait
le droit de lancer dans la circulation un drame en trois pièces
comptant un nombre incalculable d'actes bizarres, avec des indications
ridicules, exigeant, tout compte fait, six ou huit heures de
représentation, d'une représentation qui ne viendra jamais, exigeant,
en attendant, 752—je dis sept cent cinquante-deux pages d'impression,
d'ailleurs non foliotées, ce qui, vraiment, n'est pas commode, pages
dont la moitié sont restées tout à fait blanches, ou à peu près,
et dont la seconde moitié portent de si rares et de si singulières
écritures que, vraiment, ce n'était pas la peine,—un volume, si j'ai
bonne mémoire, mesurant vingt-cinq centimètres de long sur presque
seize centimètres et demi de large et au moins quatre centimètres et
demi d'épaisseur, mesurée au dos,—et pesant, tout sec, entends bien:
pesant 1 kilo 520—un kilogramme cinq cent vingt grammes, c'est-à-dire
plus d'un kilo et demi, plus de trois livres.

—Il ne désespère pas de faire un jour des livres dont le poids
aille jusqu'à passer deux kilos et qui sans doute serviront à ceux
qui les auront de la main de l'auteur, car personne jamais ne les
achètera. Ceux qui les auront de la main de l'auteur et qui, n'ayant
aucun jardin à labourer, seront forcés de faire de la gymnastique en
chambre, seront heureux d'avoir à leur disposition des livres aussi
lourds, qui les dispenseront d'acheter des haltères.

—Croit-il toujours qu'il faille aligner à la fin des livres les
noms, tous les noms de tous les citoyens qui les ont industriellement
faits, compositeurs, metteur en pages, correcteur, imprimeurs, prote
et ceux que j'ignore?

—Toujours. Il cherche le moyen d'y mettre aussi les fondeurs de
caractères et les fabricants de papier. Il finira par les chiffonniers
qui ont ramassé le chiffon.

—Il finira par avoir l'air d'être payé pour faire de la réclame.

—Il finira suspect: encres Lorilleux, papier Darblay, d'Essonnes.

—Que pense-t-il des cahiers?

—Je le lui ai demandé: Je suis ton ami, me répondit-il. Quel dommage
que tu passes tout ton temps, que tu dépenses tous tes soins à un
travail aussi futile. Qu'importent ces quinzaines? Et qu'importent
les événements de ces quinzaines? Et qu'importent ces attaques et
ces accusations quinzenières. Je sais aussi bien que toi,—sans en
avoir l'air, car je ne suis pas nouvelliste et je n'en fais pas
profession,—je sais aussi bien que toi que M. Vaillant est devenu
un redoutable maître d'école et M. Guesde un archevêque dangereux
pour la santé sociale. Je sais aussi bien que toi que M. Alexandre
Zévaès est un misérable escroc de consciences, en admettant qu'il
n'ait jamais été un jeune escroc d'argent. Je sais tout cela. Et j'en
sais bien d'autres. Mais qu'importe le passage de ces misérables
événements? Le temps que vous passez, les forces que vous dépensez
à ces attaques et à ces accusations est la contribution que vous
faites aux méfaits de ces gens. Vous accroissez l'effet nuisible
de leurs combinaisons si par vous, et autant qu'il est en vous,
elles sont cause efficiente qu'un honnête homme ait sa vie honnête
interceptée, ait son travail honnête interrompu. Vous alourdissez
inconsidérément—A ce moment je le priai de me reparler à la deuxième
personne du singulier, puisque ces cahiers n'engagent que ma
responsabilité personnelle, individuelle.—Tu alourdis inconsidérément
ta vie et ta pensée, inconsidérément la vie et la pensée de tes
amis, camarades, correspondants et lecteurs en les appesantissant
sur ces laideurs et sur ces vilenies. Cela est mal sain. Mieux vaut
garder son âme sereine et traiter les grandes questions. J'espérai un
moment que tes cahiers tourneraient ainsi. L'heureux et providentiel
avertissement de la grippe, ainsi que l'auraient nommé nos amis
chrétiens, faillit te détourner des contingences vaines. Alors tu
revins au Pascal. Mais pour traiter honnêtement cette grande question
de l'immortalité de l'âme ou de sa mortalité, je ne dis pas pour
l'épuiser, à peine les cahiers entiers d'une année entière, ou plutôt
à peine les cahiers entiers de quatre ou cinq ans pouvaient-ils
suffire. Mais tu as redouté le ridicule, qui n'existe pas, et qui
n'est qu'une imagination sociale; toi qui n'es pas un peureux,
tu as redouté le ridicule, et pourtant le ridicule n'est qu'une
imagination des peureux. Et tu as redouté l'autorité des censeurs,
toi qui fais profession d'ignorer toutes les autorités. Pressé de
toutes ces peurs, tu nous as donné quelques misérables citations du
grand Pascal, citations lamentablement mesquines et déplorablement
tronquées et inconvenablement brèves: au lieu qu'il était honnête
simplement de nous donner des citations quatorze ou quinze fois plus
longues, puisque les citations capitales afférentes à la question
que tu osais mettre en cause étaient au moins quatorze ou quinze
fois plus longues. Tu as négligé tout bonnement,—et cela serait
scandaleux s'il y avait quelque scandale,—tu as négligé bonnement
cette considération que toute la démonstration de la vérité de la
foi chrétienne, et la théorie du miracle, et celle des prophéties,
pour m'en tenir aux toutes prochaines, sont liées indissolublement
à cette question de la vie et de la mort. Comment en effet examiner
utilement la question de l'immortalité de l'âme ou de sa mortalité
si l'on n'a pas examiné d'abord la question de savoir si vraiment il
y a eu quelque miracle, et, avant tout, ce que c'est qu'un miracle
et surtout la question capitale de savoir si en un sens tout n'est
pas miracle, ou n'est pas un miracle. J'admets que l'on résolve ces
questions par la négative et pour ma part d'homme, après y avoir
longtemps pensé, crois bien que je suis disposé à nier qu'il y ait
des miracles particuliers ou individuels, tout en réservant pour
longtemps encore mon opinion sur la question de savoir s'il n'y a pas
miracle ou un miracle universel—car l'universel est d'atteinte un peu
plus difficile. Comment examiner un peu la question de l'immortalité
de l'âme si l'on n'a pas commencé par étudier la question du salut,
qui enveloppe celle de la grâce et de la prédestination. Et qui a
commencé à étudier à la question de la grâce et de la prédestination,
il sait bien quand il a commencé, mais il ne sait pas bien quand il
en finira. Et derechef et inversement, comment aborder une seule des
questions qui sont afférentes à cette vie avant d'avoir au moins
essayé d'examiner la question de la vie et de la survie et de la
mort. Comment procéder à l'action quotidienne, et comment se guider
aux incessantes combinaisons inévitables, comment voter aux élections
municipales voisines si l'on n'a pas commencé par essayer au moins
de commencer d'examiner les grands problèmes. Sinon, et si vous êtes
aveugle, qu'importent les spectacles accidentels; et si vous êtes
sourd, qu'importent les auditions accidentelles. Mais tu as été lâche,
tu as eu peur de l'opinion; qui sait? tu as sans doute eu peur de tes
abonnés, de tes souscripteurs, que sais-je? malgré ce que tu dis au
commencement de la deuxième page de ta couverture, que la souscription
ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l'administration:
ces fonctions demeurent libres. Ainsi tu as préféré maltraiter les
questions, parce que tu t'es imaginé, comme un ignorant que tu es,
qu'elles ne se défendent pas. Et tu as préféré maltraiter Pascal,—car
c'était le maltraiter, que de le citer aussi brièvement,—parce
qu'il est mort, et que tu crois qu'il ne peut plus rien dire,—au
lieu de te représenter, comme tu le devais selon les conseils de ta
cupidité naturelle, qu'étant mort il ne pouvait te réclamer aucun
droit d'auteur et qu'ainsi tu pouvais en citer tant que tu voulais
sans alourdir ce que tu nommes l'établissement de tes cahiers.
Mais non, tu préfères t'attaquer au citoyen Lafargue, un homme qui
n'existe pas, que pas un de tes lecteurs ne connaît, qui n'est ni un
orateur, ni un savant, ni un écrivain, ni un homme d'action, ni un
auteur, ni un homme, et en qui je soupçonne à présent que tu introduis
arbitrairement quelque apparence d'existence pour avoir ensuite
le facile plaisir de le combattre. Vanité littéraire de ce facile
plaisir. Comment n'as-tu pas vu, si tu es sincère, que tu fais le
jeu de ces gens-là quand tu imprimes leurs discours et quand tu les
critiques. N'as-tu pas vu que tu fais le jeu de ces joueurs-là, que tu
leur donnes une importance artificielle, et qu'ainsi que je te l'ai
dit, le méfait le plus redoutable qu'ils pourraient commettre serait
de s'imposer à l'attention de braves gens, comme le sont sans doute la
plupart de tes lecteurs, de distraire les honnêtes gens de leur vie et
les travailleurs de leur travail et les ouvriers de leur œuvre.

Là est le vice capital de tes cahiers: ils sont intéressants. Je ne
te reproche pas, comme on l'a fait, qu'ils sont trop personnels,
trop individuels, et qu'on t'y voit trop. D'abord cela n'est pas
rigoureusement exact. Et ensuite j'aime encore mieux qu'on parle
et qu'on écrive à la première personne du singulier, et même à la
troisième, comme César, mais en se nommant, que de se manifester sous
le nom de critique objective ou de méthode proprement sociologique.
Votre ami Pascal me semble avoir été injustement sévère à l'égard des
écrivains et en général des auteurs. Ce mot d'écrivains, et surtout
ce beau mot d'auteurs, pour qui l'entend au sens originel, a un sens
professionnel très honorable et tout ce que l'on peut dire c'est qu'il
y a beaucoup moins de bons auteurs que de bons charpentiers. Mais ce
n'est pas de la faute aux bons auteurs s'il y avait et surtout s'il
y a plus de mauvais auteurs que de mauvais charpentiers. Ou plutôt
c'est un peu de la faute aux bons auteurs, qui sont trop faciles
aux camaraderies littéraires; mais ce n'est pas beaucoup de leur
faute; et si l'on avait le temps d'essayer d'en faire le calcul,
on s'apercevrait aisément que la faute en est aux mauvais auteurs
eux-mêmes, et surtout au public et aux snobs, qui est beaucoup trop
indulgent pour cette espèce d'exercices. Croyez bien que si le public
avait reçu comme il convenait ce _Cyrano de Bergerac_, dont les
journaux ont dit tant de bien, M. Edmond Rostand n'aurait jamais
osé lui proposer ce jeune _Aiglon_, dont les journaux ont dit tant
de bien. «Quand on voit le style naturel», dit Pascal, «on est tout
étonné et ravi; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve
un homme. Au lieu que ceux qui ont le goût bon, et qui en voyant
un livre croient trouver un homme, sont tout surpris de trouver un
auteur. _Plus poetice quam humane locutus es._ Ceux-là honorent bien
la nature, qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout, et même
de théologie.» Passage auquel M. Havet a mis les notes suivantes:
après _style naturel_: «C'est-à-dire, quand on voit que le style est
naturel.» Après: _et on trouve un homme_, il nous renvoie à Méré,
_Discours de la Conversation_, page 76: «Je disais à quelqu'un fort
savant qu'il parlait en auteur. Eh quoi! me répondit cet homme,
ne le suis-je pas?—Vous ne l'êtes que trop, repris-je en riant,
et vous feriez beaucoup mieux de parler en galant homme.» A quoi
M. Havet ajoute: «C'est plutôt encore Montaigne que Méré qui a dû
inspirer à Pascal cette pensée: et à qui s'applique-t-elle mieux?»
Après la citation latine, au mot _poetice_, M. Havet nous apprend
que cette phrase est de Pétrone, au chapitre 90, où elle n'a pas le
même sens que dans Pascal. Mais il pense que Pascal emprunte sans
doute à quelqu'un cette citation. Enfin, après ces mots, _et même
de théologie_, M. Havet se demande si c'est là un retour sur _les
Provinciales_. Je suis d'accord avec Pascal sur ce que l'on est tout
étonné et ravi quand on s'attendait de voir un auteur et qu'on trouve
un homme. Seulement cela suppose que l'on n'est ni étonné ni ravi
quand on s'attend de voir un auteur et qu'on ne trouve personne. Et
je ne suis pas si difficile que Pascal. Je ne demande pas toujours
l'étonnement et le ravissement. Ainsi quand je crois trouver un
homme et que je trouve un auteur, sans doute je suis surpris, mais
je me dis qu'après tout c'est encore cela, que c'est un homme qui
fait son métier, et que si cet homme fait son métier honnêtement
et consciencieusement, je n'ai pas à me trouver malheureux, mais
seulement moins heureux, ce qui est tout à fait différent. Je suis
un peu comme ce quelqu'un de Méré, non pas que je sois fort savant.
Mais si l'on me reprochait de parler en auteur, je répondrais comme ce
quelqu'un: «Après tout, ne le suis-je pas?» Et je ne vois pas bien ce
que l'on pourrait m'opposer. Je ne vous reproche donc pas, en méthode
générale, que l'on ne voie que vous dans vos cahiers. Je ne vous
reproche pas non plus, dans l'espèce, que je ne voie que vous dans vos
cahiers. J'admets très bien que ceux qui vous ont assez vu n'aillent
pas vous voir encore dans vos cahiers. Mais moi je ne vous ai pas vu
bien souvent, surtout depuis que je suis malheureux. La question ne se
pose pas pour moi.


—Je le laissais ainsi aller, à la deuxième personne du pluriel, parce
que j'entendais bien qu'il ne s'adressait qu'à moi seul; mais je
constatais que ce pluriel convenait à ce que ses phrases fussent bien
pleines.


Il continua:

—Mais ce que je vous reproche, mon ami, c'est l'effort visible,—trop
souvent et trop visible,—que vous faites pour que vos cahiers soient
intéressants. Cela est insupportable. On sent que vous faites
vos cahiers intéressants. Vous voulez qu'ils soient intéressants,
qu'ils intéressent monsieur le lecteur, qu'ils intéressent monsieur
le provincial. Et vous y réussissez trop souvent. Vous présentez
les demandes et les réponses, les problèmes et les solutions comme
elles seraient si elles étaient intéressantes, comme elles seraient
intéressantes, ou parfois comme elles sont intéressantes, mais non pas
comme elles sont. Écoutez, je suis votre ami: je me demande certains
jours si vous ne cherchez pas à plaire. Je te préviens qu'à ce jeu-là
tu ne risques rien moins que la probité native.

Je ne fais aucune réserve sur ta sincérité; mais je ne me fais aucune
illusion sur ton intelligence: elle est moyenne, et peu perspicace.
Tu as une aversion sincère de la démagogie, et tu tends à exercer
une espèce particulière de la démagogie, une agogie de quelques-uns,
une aristagogie, qui est la plus dangereuse agogie, parce qu'elle
est la moins grossière. Tout homme qui veut plaire est à sa manière
un démagogue. Tu lis beaucoup de journaux, trop de journaux, pour
ta santé, beaucoup trop de quotidiens, et nous savons combien est
vaine l'action du journaliste, et toi-même, si je te pressais, tu en
conviendrais. Alors? pourquoi t'es-tu fait journaliste? Car tu es
journaliste. Au lieu que tu pourrais employer ta jeunesse finissante
à lire les bons auteurs, qui sont nombreux, que l'on connaît mal, et
que tu ne connais pas. Puis tu emploierais ta maturité commençante à
quelque travail épais, honnêtement ennuyeux. Les travaux épais font
plus pour l'action que les fantaisies plus ou moins réussies, que
vous croyez légères. Descartes et Kant ont plus fait pour préparer ce
qu'il y a de bon dans ce que vous nommez la Révolution Sociale que
toutes les boutades et tous les calembours des journalistes. Faisons
des livres épais.

—Très lourds.

C'était mon ami René Lardenois qui se réveillait.


—Non, mon ami, je n'interrompais pas notre ami Pierre Baudouin.
Le malheureux continuait comme il voulait. Et je me serais fait un
scrupule de le troubler. D'abord je connais à peu près bien tous ses
sentiments, et je ne m'en moque jamais, surtout devant lui. Puis rien
de sa part ne saurait m'étonner. Enfin le pauvre malheureux, s'il est
parfaitement décidé à n'écrire que des dialogues, poèmes, histoires,
drames, et autres grandiloquences, a été si longtemps privé d'écrire
ce qu'il voulait et de parler comme il voulait, qu'il se laisse
inattentivement aller à laisser déborder sa parole non écrite, sous
n'importe quelle forme, et qu'il y aurait eu quelque cruauté à vouloir
endiguer ce débordement.

—Alors il consent à parler en prose?

—Il parle comme il peut.

Je lui demandai seulement si, après cette vive critique, il avait
encore l'intention de s'abonner aux cahiers, que je lui servais
éventuellement.

—Oui, me répondit-il, comme si cette réponse allait de soi. Car j'ai
beau vous désapprouver hautement, je sais trop comme il est difficile
de faire le commencement de n'importe quoi, loin qu'on puisse faire
n'importe quoi, pour me donner le désavantage de contribuer à vous
tuer, vos cahiers et vous. Je suis occupé à vendre une terre que
ma femme avait en Bourgogne; cette vente me rapportera quelques
centaines de francs. Elle me rapporterait beaucoup plus si ma terre
demeurait sur la place de la Concorde. Mais on fait ce qu'on peut.
Aussitôt que je les aurai touchés, je vous donnerai une cinquantaine
de francs. Moyennant quoi vous me compterez comme abonné ferme. Ce
sont mes réserves dernières; mais je suis trop pauvre pour ménager mes
réserves. Je ne sais même pas si nous avons le droit de nous ménager
des réserves. Je préfère vous donner d'une seule fois tout ce que je
pourrai pour le moment, car si je vous promettais de vous verser des
souscriptions mensuelles régulières, je ne le pourrais pas, et même
si je le pouvais je ne tiendrais pas ma promesse, pourtant sincère;
je ne m'aperçois pas quand les mois passent. Il faut me le pardonner.
Si le facteur ne m'apportait pas un nouveau calendrier pour avoir ses
étrennes je ne saurais pas qu'un an s'est passé, je ne saurais pas que
je vieillis. Vous pouvez donc me compter parmi vos abonnés fermes.

—Je te compterai quand tu auras versé.

—Tu feras comme il te plaira.

—S'il en est ainsi, tu trouveras aux cahiers, aussitôt que j'aurai
le temps d'en exposer l'institution, une réponse non négligeable aux
reproches que tu m'as faits.

—Oui, dit Lardenois: c'est un des nombreux articles que tu as promis
 et que tu ne feras jamais.

—Nous verrons.

—Nous verrons.

—Puis je lui demandai ce qu'étaient devenus les exemplaires de ce
drame en trois pièces dont j'ai un exemplaire et dont j'ai gardé la
mémoire.

L'œuvre avait à peine atteint son milieu quand Marcel Baudouin cessa
d'y travailler. Il est mort en effet le samedi 21 juillet 1896.
Pierre Baudouin la continua et finit d'écrire à Paris en juin 1897.
Puis, comme il avait quelque argent, et qu'il ne prévoyait pas les
disettes futures, il fit imprimer. On tira mille exemplaires et on
clicha, car ce Pierre Baudouin n'avait alors aucune idée de ce que
c'est qu'une opération de librairie. Sur ces mille exemplaires,
l'auteur en donna au moins deux cents à ses amis, à ses camarades,
aux amis de ses amis et aux camarades et amis de ses camarades et
amis. Ceux qui avaient quelque argent et qui savaient que l'auteur
n'en avait pas beaucoup achetaient le volume au prix marqué: dix
francs. Ceux qui n'avaient pas d'argent, et ils étaient nombreux,
l'acceptaient bien amicalement. On ne fit aucun service de presse,
l'auteur déclarant que la véritable publication n'aurait lieu que plus
tard. Les exemplaires qui demeuraient dormirent un long sommeil dans
les maisons de plusieurs amis et pour la plupart dans la librairie
de _la Revue Socialiste_, alors autonome et domiciliée passage
Choiseul, 78. Un seul exemplaire fut vendu commercialement, et encore
l'auteur est-il autorisé à considérer cet achat comme un témoignage
de cordialité personnelle. Un bon nombre d'exemplaires furent perdus,
parce que le brocheur inattentif, dépourvu de tout foliotage, ahuri
de l'aspect inaccoutumé des pages, avait effectué des interpolations
extraordinaires. La publication n'eut jamais lieu. C'est une opération
qui déplaît invinciblement à ce Pierre Baudouin. Et si elle avait lieu
elle ne réussirait pas. Il fit transporter plus tard les exemplaires
inpubliés chez Georges Bellais, libraire, 17, rue Cujas. Ils sont
échus aujourd'hui à la Société Nouvelle de librairie et d'édition,
dont ils doivent encombrer le magasin extérieur. Un recensement
récent a permis de savoir qu'il en restait 670 exemplaires.

Ici mon ami René Lardenois prit sur ma table un vieux petit crayon
et un morceau de papier blanc déchiré, marmonna quelques mots
incompréhensibles: sept fois deux quatorze et je retiens un; sept fois
cinq trente-cinq et un trente-six, et je retiens trois; sept et trois
dix;

Six fois deux douze et je retiens un; cinq fois six trente, et un,
trente-et-un, et je retiens trois; six et trois neuf;

Quatre; six et deux huit; un; neuf et un dix. Un chiffre à droite. Il
mit une virgule.

Et s'écria brusquement: mille dix-huit kilos, quatre cents grammes: il
n'est pas étonnant qu'il soit encombré, le magasin.

J'entendis alors qu'il avait calculé le poids total de ces six cents
ou six cent soixante-dix volumes. Je lui répondis:

—Je ne sais ni par expérience ni par témoignage que le magasin soit
encombré. C'est sur le calcul aussi que je fondais cette supposition.

Notre ami Pierre Baudouin me conta qu'il avait alors de grandes
ignorances et qu'il avait eu soin de signer les exemplaires qu'il
vendait et donnait à ses amis et camarades; et même, ayant un respect
superstitieux de sa signature et de toute écriture sienne, il avait
eu soin d'éviter que les mots qu'il soussignait fussent de simples
formules vaines et menteuses. Mais, depuis, il advint cette histoire
incroyable: que pendant une certaine affaire dont le nom m'échappe et
qui, m'a dit Baudouin, passionna la France et le monde au cours des
deux dernières années, pendant cette certaine affaire dont Baudouin
m'a cependant livré le nom—

—N'est-ce pas de l'affaire Dreyfus qu'il t'a voulu parler?

—Je crois me rappeler que tel fut bien le nom qui frappa mon tympan.

—A Bayonne il y a quelques personnes encore, plusieurs historiens,
qui n'ont pas oublié ce nom.

—Pendant l'affaire Dreyfus donc, si tel est bien le nom que nous
devons lui donner, il advint cette histoire incroyable: que plusieurs
de ceux qui avaient accepté les exemplaires les plus amicalement
et sincèrement signés s'imaginèrent que l'auteur, leur ami, était
affilié à un mystérieux syndicat formé à seule fin de livrer aux
bourgeois étrangers, en particulier aux Anglais, la France entière,
de Calais à Perpignan, de Brest à Nice, de Domremy à Orléans, passant
par Jargeau, Reims et Rouen, sans compter les colonies. Ceux qui
voulaient pourtant lui garder leur estime ancienne imaginèrent que,
sans être affilié, il contribuait sottement ou naïvement à faire les
affaires de ce syndicat. Il saisit rapidement cette occasion qu'il
avait de faire quelque démarche ridicule. Un jour que la menace d'un
coup de force définitif était plus imminente, il écrivit à un de ses
anciens amis que ces soupçons lui devenaient insupportables, et que
l'ami eût à y renoncer, ou à lui renvoyer la _Jeanne d'Arc_. L'ami
lui renvoya la _Jeanne d'Arc_. Pierre Baudouin était à peine remis
de cet émoi que déjà l'affaire dont le nom m'échappe était oubliée.
Alors il advint à ce malheureux une histoire encore plus incroyable:
parmi les destinataires qui étaient censés affiliés au même syndicat
de livraison que lui, une respectable minorité, peu nombreuse,
mais compacte, se déclara, qui pensa tout haut et sincèrement que
par sa conduite individuelle, et sans qu'il y eût syndicat, mais
seulement anarchie et personnalisme, à présent l'auteur trahissait le
socialisme révolutionnaire, à qui, en particulier, le poème est dédié.
Pierre Baudouin n'est pas remis encore de cette inculpation ou de ce
malentendu; il n'y comprend rien, et de cette incompréhension lui
vient cet air stupide que nous lui voyons quelquefois.

Quand je vis que Pierre Baudouin me confiait ainsi le résumé, au
moins partiel, de l'histoire extérieure et de l'histoire morale de
son livre, je m'enhardis jusqu'à lui demander quelques explications
sympathiques sur la disposition intérieure du poème. Résolument, mais
posément, il m'arrêta aux premiers mots: Non, mon ami, je ne puis vous
donner les quelques explications que vous me demandez bienveillamment.
Car les quelques renseignements que vous me demandez sont liés
indissolublement aux idées, ou, si vous le voulez, aux opinions que
j'ai sur l'art, en particulier sur l'art dramatique. Et pour exposer
mes opinions sur l'art dramatique, il est indispensable que l'on fasse
au moins un dialogue—

—Naturellement, interrompit mon ami Lardenois.

—un dialogue, assez long, et que je préfère écrire moi-même, aussitôt
que j'en aurai le temps, ce qui ne saurait tarder.

Ne voulant pas lui faire de peine en contrariant sa manie habituelle,
je me gardai bien de sourire et je n'insistai pas. Je me permis alors
de lui demander ce qu'il pensait faire des six cents exemplaires
inemployés.

—Vraiment, mon ami, me répondit-il, je n'y pensais pas. Mais
puisque vous me le demandez, je serais heureux que ces exemplaires
fussent lus. Seulement je ne sais pas du tout comment je les pourrais
faire lire. Jamais le public ne les achètera. Ils sont trop cher, trop
lourds, trop singuliers. Je ne veux rien devoir à aucun journaliste.
Je ne veux faire aucune sollicitation. Et s'il est tout à fait
impossible de vendre, il est à peu près impossible de donner. Le
temps n'est plus où il me restait quelque argent. Après avoir été
assez riche pour faire imprimer ces gros volumes, je suis devenu
assez malheureux pour ne pouvoir plus payer les frais, qui sans doute
seraient considérables, de l'envoi que j'en ferais aux hommes libres à
qui je les enverrais.

Voyant que ce malheureux auteur était accablé d'un vain désir, je ne
pus lui dissimuler plus longtemps que ces cahiers étaient devenus
récemment une puissance d'argent formidable et qu'il ne s'en fallait
plus que de quelques lieues terrestres qu'ils atteignissent aux
confins enchantés des régions où règne l'opinion publique. Il en parut
un peu mécontent, et inquiet pour moi. Mais sans lui laisser le temps
de s'abandonner à son malheureux naturel: s'il en est ainsi, lui
dis-je, permettez moi d'organiser la distribution de ces exemplaires.

A ce mot d'organiser, son visage douteux se rasséréna soudain: Oui,
me dit-il, je sais que vous êtes le grand organisateur, et ce qui
me plaît en vous, c'est que ce que vous organisez se porte assez
volontiers mal. Je suis écœuré des gens qui réussissent. Vous, au
moins, vous n'organisez pas pour la réussite. Et cela se voit. Je vous
permets donc d'organiser la dispersion des volumes. Agissez comme il
vous semblera bon. Mais, conclut-il en riant, je ne veux rien savoir
de toute cette cuisine.

—Je veux croire, lui répondis-je très sévèrement, que tu n'es pas de
ceux qui mangent la cuisine et qui méprisent le cuisinier. J'exige que
tu m'entendes. Voici mon plan:

Je vais demander à la Société Nouvelle de librairie et d'édition de
vouloir bien mettre à ma disposition gratuitement et sans condition
les six cent soixante-dix exemplaires dont elle a reçu le domaine et
l'administration. Autant que je connaisse le conseil d'administration
de cette Société, il se fera un plaisir cordial de me les accorder.

Aussitôt que j'aurai sa réponse favorable, je ferai transporter une
centaine environ de ces exemplaires au siège des cahiers, mais non
pas tous à la fois, pour ne pas écraser les porteurs. Et à tous
les abonnés fermes et gratuits, mais non pas, bien entendu, aux
éventuels, qui viennent le lundi et le jeudi me donner le bonjour, je
leur en donnerai à chacun au moins un exemplaire. Ainsi nous serons
débarrassés de quelques-uns, sans frais.

Ici commenceront les difficultés financières. J'ai reconnu, après une
longue expérience et de nombreux déboires, que la seule manière d'en
venir à bout est d'ouvrir un compte. On n'est pas forcé de savoir ce
que l'on y mettra. Mais on ouvre un compte. Un _doit et avoir_. _Doit_
M. Pierre Baudouin, auteur peu solvable, auteur dramatique à peine
solvable, tant d'envois de la _Jeanne d'Arc_ à nos abonnés fermes et
gratuits de Paris, de la province, et de l'extérieur, mais non pas à
nos abonnés éventuels, bien entendu, et encore seulement à ceux de
nos abonnés fermes et gratuits qui n'auraient pas reçu le volume à la
première expédition ou distribution. A M. Pierre Baudouin. Sais-tu ce
que tu as?

—Je sais que je n'ai rien.

—Tu ne te doutes pas de ce que tu as: homme ignorant et inhabile. Tu
as le produit d'une souscription que j'ouvre aux cahiers et que nos
camarades ne manqueront pas d'accueillir aux _Journaux pour tous_.
Qu'adviendra-t-il de cette souscription, c'est ce que tu sauras en
lisant de quinzaine en quinzaine, ou de mois en mois, c'est selon, la
couverture des cahiers.

—Je lis toujours attentivement la couverture, me répondit-il
naïvement, parce que c'est le plus intéressant.

—Pour ménager les finances qui te reviennent, je commencerai par
expédier aux Parisiens. Autant que je me rappelle mon ancien métier de
libraire.

—C'est vrai, tu fus libraire.

—Autant que je me rappelle mon ancien métier, les colis postaux
de Paris pour Paris, jusqu'à cinq kilos, ne coûtent que cinq sous.
Cent exemplaires pour vingt-cinq francs: c'est pour rien. Il est
même ennuyeux que l'on ne puisse pas envoyer trois exemplaires à la
même personne. Cela ne reviendrait pas plus cher. Les difficultés
financières commenceront à devenir sérieuses pour la province, où
réside la banlieue, et pour l'extérieur. Envoyé par la poste, un
imprimé ordinaire, sous bande, ou un imprimé expédié sous forme de
lettre ou de carte postale ou sous enveloppe ouverte peut avoir
jusqu'à quarante-cinq centimètres sur toutes les faces: nous sommes
donc au-dessous du maximum accordé, nous résidons à l'intérieur des
limites instituées. Le poids maximum est de trois kilos: ici encore
nous sommes au-dessous; et ici, du moins, n'aurions-nous pas le
désavantage et le remords de ne pas épuiser nos avantages, ou plutôt
nous aurions le désavantage de ne pouvoir envoyer un livre avoisinant
trois kilos, mais nous n'aurions pas le remords de n'avoir pas à
envoyer deux ou plusieurs volumes à la même adresse, car deux volumes
ensemble passeraient les trois kilos. Malheureusement l'administration
des postes exige alors qu'on affranchisse l'envoi à cinq centimes par
cinquante grammes. Ainsi est fixée la taxe d'affranchissement. A ce
taux et selon ce tarif, chacun des exemplaires nous reviendrait, avec
l'emballage, à trente-et-un et trente-deux sous. Nous serions donc
obérés, si la vile complaisance des prédécesseurs de M. Mougeot et de
M. Millerand n'avait institué les colis postaux. L'affranchissement
des colis postaux est obligatoire au départ. Ils ne doivent contenir
ni matières explosibles, inflammables ou dangereuses, ni articles
prohibés par les lois ou règlements de douane ou autres, ni lettres,
ni notes ayant le caractère de correspondance. Toutefois, l'envoi peut
contenir la facture ouverte réduite aux énonciations constitutives de
la facture. Tout cela nous convient. Poids: trois, cinq ou dix kilos:
nous allons bien. Pour les raisons dessus dites, nous choisissons le
colis postal de trois kilos. A domicile ou poste restante 0 franc 85,
dix-sept sous: nous serons moins obérés. Aucune condition de volume
ni de dimension n'est exigée pour les colis de 0 à 5 kilos circulant
à l'intérieur de la France, de l'Algérie, de la Corse, ou entre la
Corse et la France. Bien. Nous passons. Mais l'administration ne
nous dit rien des colis de 0 à 5 kilos circulant de l'Algérie à la
Corse ou de l'Algérie à la France. Pourrons-nous passer? Enfin
nous verrons. D'ailleurs les conditions de dimensions et de volume
exigées des colis de cinq à dix kilos transportés a l'intérieur de
la France continentale ou à l'intérieur de la Corse et de l'Algérie
sont si larges que je suis moralement rassuré: ces colis ne peuvent
excéder la dimension de un mètre cinquante sur une face quelconque.
De plus, les colis de cinq à dix kilos échangés entre la France,
la Corse, l'Algérie et la Tunisie peuvent atteindre la longueur de
un mètre cinquante, à la condition de ne pas excéder le volume de
cinquante-cinq décimètres cubes. En tout ceci nous sommes loin de
compte, et nous pouvons hardiment passer. Où passerons-nous? Jusqu'à
dix kilos les colis peuvent circuler à l'intérieur de la France, de la
Corse et de l'Algérie et dans les relations entre la France, la Corse,
l'Algérie, la Tunisie, la Belgique, le Luxembourg et la Suisse. Au
delà commencent les régions mystérieuses hérissées de tarifs bizarres.
Mais on ne saurait quitter son pays sans risquer la male aventure.
Enfin, je prends tout sur moi: cent exemplaires demandés à domicile,
environ zéro franc; cent exemplaires envoyés dans Paris, environ
vingt-cinq francs; moins de cinq cents exemplaires envoyés en province
et ailleurs, allons, cinq cents francs nous suffiront largement pour
le tout. Il est bien entendu que je commencerai par envoyer à ceux de
nos abonnés qui me feraient la commande ferme et qui m'enverraient le
montant des frais d'envoi. Je suis, par ailleurs, curieux de voir que
les cahiers puissent ramasser pour cinq cents francs de souscriptions
à cette fin.

Que ce fût par devoir ou par politesse que notre ami Pierre Baudouin
écoutât mes calculs, je soupçonne à la fin qu'il écoutait fort
distraitement, car j'avais à peine achevé qu'il me dit un petit oui de
complaisance et qu'il donna passage à une réflexion malencontreusement
retardée: Mon ami, dit-il en me reconduisant par delà le vieux poirier
non moins blanc, pour plaire à vos beaux esprits, vous parlez un
peu légèrement de votre première philosophie. Je plains tout jeune
homme qui ne s'est pas encore passionné pour ou contre la liberté,
pour ou contre le déterminisme, pour ou contre l'idéalisme, pour ou
contre la morale de Kant, pour ou contre l'existence de Dieu, pour ou
contre Dieu, comme s'il existait. Je plains tout jeune homme qui, peu
après qu'il se fut assis, lui douzième, aux bancs en escalier devant
les tables noires étroites, ne s'est pas violemment passionné pour
ou contre les enseignements de son professeur de philosophie. Et je
plains tout homme qui n'en est pas resté à sa première philosophie,
j'entends pour la nouveauté, la fraîcheur, la sincérité, le
bienheureux appétit. Ne plus s'occuper des grandes questions, mon ami,
c'est comme de fumer la pipe, une habitude que l'on prend quand l'âge
vous gagne, où l'on croit que l'on devient homme, alors que c'est que
l'on est devenu vieux. Heureux qui a gardé la jeunesse de son appétit
métaphysique.

Ainsi conclut provisoirement notre ami Pierre Baudouin. Mon pauvre
ami, continua-t-il en me quittant, méfiez-vous du bel air. Il est
toujours dangereux. Mais il est plus particulièrement désagréable
quand on y tâche laborieusement. Soyez comme un de vos jeunes abonnés
de province. On m'a dit qu'un très jeune ami à vous, tout récemment
sorti du lycée, à ce que je pense, naturellement simple ou gardé
du faux orgueil par la convenance de sa vie ordinaire, soldat ou
récemment libéré, employé modestement quelque part, vous avait écrit
que vous aviez traité la question de l'immortalité de l'âme d'une
manière qui lui plaisait, et vous demandait de traiter ainsi la
question de Dieu. J'admire la simplicité de ce jeune homme, s'il s'est
imaginé que vous aviez traité la première question. Mais j'aime le
soin qu'il a eu de vous demander ce qu'il vous a demandé.

Ainsi finit Pierre Baudouin. Je le quittai, sans plus.

       *       *       *       *       *

—Il est temps, que tu l'aies quitté. Car je te quittais avant. Et je
l'eusse déjà fait, si je n'avais oublié de corriger un point de ce que
tu as dit. Quelqu'un qui t'aurait tout à l'heure entendu, se serait
imaginé que tu pensais que le prochain Congrès de l'Enseignement
Secondaire entrait en série avec les congrès précédents.

—Non, ami: si peu que je sois perspicace, et de si moyenne
intelligence que je sois, quand j'ai vu que la commission
d'organisation du prochain congrès était présidée par l'honorable
M. Croiset, rue Madame, 54, et quand j'ai vu que le secrétaire
général en était l'honorable M. H. Bérenger, 8, rue Froideveaux, j'ai
bien pensé qu'il y avait quelque cérémonie de changée. On n'était
pas habitué à voir de tels noms aux congrès de l'enseignement.
Il me reste quelque souvenir encore des anciens congrès. J'ai en
mains: _Université française: Second Congrès des Professeurs de
l'Enseignement Secondaire Public—1898—Rapport général par Émile
Chauvelon, alors Professeur au lycée Saint-Louis_, édité chez Armand
Colin. Le premier congrès, tenu en 1897, avait été rapporté
généralement par M. Gaston Rabaud, alors et encore professeur au lycée
Charlemagne, si j'en crois l'annuaire. J'avais, à tout hasard, fait
demander quelques renseignements à quelqu'un de particulièrement bien
situé pour savoir: Il y aura un congrès d'enseignement secondaire
_officiel_—administratif par son esprit, sa direction et tout, le
reste—international. Ce n'est pas sans peine que le congrès de Pâques
1899 avait renoncé à en conserver l'initiative,—car M. Bourgeois
avait _autorisé_ les Professeurs à tenir un congrès international
en 1900. Mais le congrès de 1899 y renonça parce que tout le monde
sentait bien que l'on ne pourrait faire autrement, parce que tous
étaient fatigués de lutter contre les petites querelles et les
tracasseries qu'on nous suscitait. C'est ce congrès officiel qui se
tiendra du 31 juillet au 6 août. Aura-t-on un congrès des Professeurs
de l'Enseignement, national «mais largement ouvert aux étrangers
»—comme l'avait décidé ce même congrès de 1899? D'après ce que m'a
dit ce soir un de mes collègues, la question est encore pendante,
malgré plusieurs démarches faites auprès du ministre. Mon impression
est qu'il n'aura pas lieu, que personne n'y tient,—et mon opinion est
que, dans les circonstances actuelles, il n'est guère à désirer qu'il
ait lieu, car toute action d'ensemble me paraît impossible.

Tels furent les renseignements que me donna quelqu'un de
particulièrement bien situé pour savoir.

—Bien. Qui t'aurait tout à l'heure entendu pouvait s'imaginer
que je pensais que nos honorables collègues de l'Enseignement
secondaire public venaient aux congrès à seul fin de participer à je
ne sais quels banquets somptueux ou, comme on dit, à des agapes
fraternelles, ou pour se faire décorer gouvernementalement.

—Je sais qu'il n'en était rien. Les compagnies de chemins de fer
n'accordaient pas même une réduction. Je lis dans le _Rapport général_
que j'ai, au discours de M. Rabaud:

En avril 1897, cent neuf établissements étaient représentés; nous
avons aujourd'hui—en 1898—l'adhésion de cent cinquante-trois
lycées ou collèges, et beaucoup de professeurs assisteront, à titre
personnel, à nos réunions.

Tous, délégués ou non délégués, ont d'autant plus de mérite à avoir
fait le voyage que, malgré nos efforts, nous n'avons pu le leur
faciliter. A notre demande de réduction de tarif, les Compagnies de
chemins de fer, même celle de l'État, ont répondu avec ensemble par un
refus bref, net et sec.

Nous avons prié M. le ministre de l'instruction publique d'intervenir
et il a saisi aussitôt de la question M. le ministre des travaux
publics. Celui-ci a répondu:

     Sollicitées déjà l'an dernier[5] d'accorder cette faveur aux
     mêmes congressistes, les Compagnies ont répondu par un refus basé
     sur la prolongation de la validité des billets d'aller et retour
     qui est exceptionnellement consentie à l'occasion des vacances de
     Pâques. La situation étant exactement semblable cette année, une
     nouvelle démarche aboutirait vraisemblablement à un nouvel échec;
     vous reconnaîtrez avec moi qu'il est préférable de ne pas s'y
     exposer.

                              Pour le ministre, le conseiller d'État,
                                  directeur des chemins de fer,

                                        _Signé_: LETHIER


Hein: est-il bon, ce conseiller des chemins de fer, qui ne veut pas
vous exposer. Je ne sais pas ce qui advint l'année suivante.

—A présent, messieurs, que nous avons fini mes corrections, au
revoir, je me sauve.

Il était déjà au premier passé, quand je le rappelai:

—Tu oublies ta montre.

Elle reposait sous le Descartes.

—Prends-la: il ne faut jamais exagérer l'exactitude.

—Je devais rester un quart d'heure. Je suis resté cinquante-six
minutes. Je vais manquer la moitié de mes commissions.

—Tu prendras le Montrouge-Gare de l'Est pour aller plus vite. Il est
à moitié à traction mécanique.

—Ah! On attelle un cheval et un moteur?

—Non je veux dire qu'il y a encore des voitures où on attelle trois
chevaux, et qu'il y en a déjà, d'affreusement peintes, où on attelle
un moteur.

—Au revoir. C'est le progrès. Au revoir. Adieu.


NOTE:

[5] Ni le ministre de l'instruction publique, ni celui des travaux
publics n'avaient fait l'an dernier de démarches en notre faveur.



DEUXIÈME SÉRIE AU PROVINCIAL


                                        16 novembre 1900,

Si je voulais comme on le fait communément lancer la deuxième série de
ces cahiers, je commencerais par annoncer _que j'ai pris l'interview
la plus considérable du monde_,—et cela serait vrai, puisque j'ai en
mains la sténographie du congrès socialiste international récemment
tenu à Paris, puisque je suis le seul éditeur, officiel ou non, qui
ait en mains et puisse et veuille donner cette sténographie. Mais pas
plus que l'année dernière nous ne parlerons cette année un langage
nouveau.


La deuxième série de ces cahiers comportera vingt cahiers sans doute,
espacés à peu près de quinzaine en quinzaine au long de cette année
scolaire. De plus en plus, et très opportunément, l'année scolaire
devient l'année ouvrière, au moins pour le travail intellectuel. Comme
il convient nous travaillerons à nos cahiers pendant que la plupart
de nos abonnés travailleront de leurs métiers. Puis dans le temps que
nos abonnés se reposeront de leur travail nous nous reposerons de
ce travail aussi. Le premier cahier de la deuxième série passera
sans doute une quinzaine après ce douzième et dernier cahier de la
première série. Le vingtième et dernier cahier de la deuxième série
passera sans doute en fin juin, non seulement avant le commencement
des vacances, mais avant le commencement des examens et des concours,
parce que les examens et les concours sont aussi, en un sens, une
vacance du travail sérieux. Pour situer vingt cahiers en huit mois, de
novembre à juin, nous aurons même à les serrer un peu.—Ces cahiers
auront de quatre-vingts à cent vingt pages.


Dans ces cahiers nous continuerons à dire entièrement la vérité.

Nous dirons entièrement vrai. Nous continuerons à donner des documents
et des renseignements impartialement choisis de ce que nous aurons
vu et de ce que nous saurons qui intéresse la révolution sociale au
sens où nous la préparons quand nous préparons la naissance et la
vie de la cité harmonieuse. Les hommes et surtout les événements ont
d'eux-mêmes à peu près déterminé une période écoulée de l'action
socialiste en France,—incluse du premier congrès national au
deuxième. La _Société nouvelle de librairie et d'édition_, 17, rue
Cujas, Paris, nous a donné le compte rendu sténographique officiel de
ce premier congrès. La même _Société_ nous prépare et va nous donner
le compte rendu sténographique officiel de ce deuxième congrès. Mais
les congrès ne sont que les manifestations cérémonielles de mouvements
profonds et durables. Et s'il est indispensable de garder les
traces des manifestations, il n'est pas moins indispensable que les
mouvements profonds et durables soient conservés pour l'historien.
Sous ce titre courant: _du premier congrès au deuxième_ ces cahiers
publieront, les documents et les renseignements que nous pensons que
l'historien doit avoir de l'action socialiste incluse entre les deux
premiers congrès nationaux. Nous ferons en particulier tout ce que
nous pourrons pour publier en cahiers les _comptes rendus des séances_
tenues par le singulier _comité général_ que nos lecteurs n'ont pas
oublié.

Cependant que nous réunirons et que nous publierons les documents
et les renseignements que nous pensons que l'historien doit avoir
de la précédente période, la présente période marchera. Et ici nous
serions fort embarrassés, forcés que nous serions de vivre à la fois
dans deux périodes, comme historien de la précédente et comme citoyen
de la contemporaine, si dès le commencement de l'année dernière
Hubert Lagardelle n'avait fondé _le Mouvement Socialiste_ à seule
fin de produire au lecteur les renseignements qu'il peut demander
sur l'action socialiste pendant qu'elle se fait, pendant qu'elle se
meut. Laissant donc à nos camarades et à nos amis le soin de produire
au mieux ces renseignements d'action pour ainsi dire contemporains,
nous serons d'autant plus libres pour publier nos documents et nos
renseignements d'histoire sur l'action faite un peu après qu'elle est
faite.

Quand nous aurons publié les documents et les renseignements qui
nous conduiront par les voies de l'histoire du premier congrès au
deuxième, alors, mais alors seulement, à son heure historique et
seulement à cette heure, sans souci de la réclame et sans aucun zèle
de la concurrence, nous publierons ce _compte rendu sténographique
du congrès socialiste international_ que seuls nous avons, que
seuls nous pouvons publier. Il m'est particulièrement pénible de le
déclarer, mais il est indispensable que je le déclare: tout compte
rendu analytique ou synthétique, officiel ou officieux, quand même un
nouveau comité général, et quand même un nouveau congrès l'investirait
et le sanctionnerait,—aucun nouveau compte rendu ne peut fournir du
congrès international un texte historique. Si puissants que soient
les comités et les congrès ils ne peuvent pas décréter ou voter qu'un
texte fabriqué sera désormais le texte historique. Cette impuissance
leur est commune avec les conseils de guerre. Et de même que nous
aurons fait le pont du premier congrès national au deuxième, ainsi
nous ferons un plan d'accès au congrès international. Sous ce titre
courant: _la préparation du conseil international_, nous publierons
en introduction le recensement des documents préparatoires, depuis le
congrès de Londres.

Quand le printemps sera venu, il est probable que les organisations
socialistes nationalement constituées et les fédérations
départementales et régionales tiendront leur troisième congrès. Que
ce congrès soit, comme l'espèrent Jaurès et plusieurs citoyens, un
congrès constituant, ou qu'il soit, comme les deux premiers, un
congrès parlementaire, il marquera sans doute la fin d'une période
encore dans l'histoire de l'action socialiste. Sous ce titre
courant: _du deuxième congrès au troisième_ ces cahiers publieront
aussitôt après les documents et les renseignements de la période
ainsi déterminée. En particulier, de même que nous avons publié les
réponses données par les militants socialistes à _la consultation
internationale_ ouverte à _la Petite République_ sur l'affaire
Dreyfus et le cas Millerand, ainsi nous publierons les réponses
utilement sérieuses données par les militants socialistes à _la
consultation nationale_ ouverte aux Congrès sur les meilleurs moyens
de constituer le parti socialiste français.

Enfin sous ce titre _le ministère de Millerand_ nous publierons autant
que nous le pourrons le recensement textuel des arrêtés ministériels
signés, des décrets présidentiels contresignés, et des lois votées
dans les questions ouvrières par M. Millerand ou sur sa proposition ou
avec sa collaboration.

Nous nous réservons de publier tous documents et renseignements qu'il
y aurait lieu sur les sujets particuliers qui n'entreraient pas en ces
grandes rubriques.


Des commentaires distincts et libres accompagneront cette année encore
nos documents et nos renseignements.


Parmi les documents contemporains, c'est-à-dire parmi ceux de la
période où nous paraissons, nous ne publierons que ceux qui sont à
la fois d'un usage évidemment immédiat et utiles à conserver. En
particulier nous continuerons impartialement à publier tous les
renseignements que l'on nous demandera sur les formes accessibles
d'action bonne évidemment, que ces formes soient officiellement ou ne
soient pas classées parmi les formes reconnues de l'action socialiste.


Par un arrangement nouveau et pour faciliter le travail de nos
abonnés, toutes les fois que les documents et les renseignements
formeront corps, au lieu de les éparpiller en plusieurs cahiers, nous
les laisserons d'ensemble, et au besoin nous les garderons isolés
de toute contamination. Et alors le cahier sera pour le travail
un recueil et un véritable volume indépendant. Et il ne sera plus
en ce sens un cahier que pour l'administration. Nous pouvons par
exemple espérer que nous aurons un cahier qui sera tout entier de la
consultation nationale, des cahiers qui seront tout entiers du congrès
socialiste international.


Pareillement toutes les fois que des collaborateurs libres nous feront
l'amitié de nous apporter des cahiers, nous ferons tout ce que nous
pourrons pour que l'auteur soit vraiment libre dans son cahier libre.
Tout le cahier, texte et couverture, lui appartiendra.

La liberté typographique de l'écrivain représentera la liberté morale
de l'auteur. Et le cahier sera pour le travail et pour l'action
vraiment un livre indépendant et libre. Et en ce sens il ne sera plus
un cahier que pour l'administration. Il n'y aura jamais parmi nous
aucune relation d'auteur à directeur, d'employé à employeur, aucune
subordination, mais corrélation d'homme libre à homme libre, d'auteur
à gérant sans intermission commerciale d'autorité bourgeoise. L'auteur
écrira sous sa responsabilité personnelle sincèrement et librement,
vraiment. Il n'engagera pas le prochain. Le prochain ne l'engagera
pas. Il n'engagera pas l'administration des cahiers. L'administration
des cahiers ne l'engagera pas. Il ne sera tenu qu'à user de sa liberté.

C'est dans ces conditions que nous avons demandé au citoyen Francis
de Pressensé des _cahiers de politique et d'action internationale_.
Non seulement il nous a promis que dans le courant de l'année il nous
en donnerait deux ou trois, mais il nous a promis qu'il aurait prêt
pour cet automne un cahier d'ensemble sur _la politique internationale
du socialisme_, sujet auquel il pensait lui-même.

C'est aussi à ces conditions que nous avons demandé à Hubert
Lagardelle des _cahiers de théorie et d'action socialiste_. Il nous
donnera dans un mois tout un cahier intitulé: _les intellectuels
devant le socialisme—le problème de la petite bourgeoisie_. Deux mois
plus tard il nous donnera tout un cahier au moins sur _le socialisme
municipal en France_. Les cahiers de Lagardelle entreront en brochures
en série dans la _bibliothèque du Mouvement Socialiste_.

Aux mêmes conditions nous demanderons, quand il y aura lieu, des
cahiers à plusieurs citoyens.


Pareillement enfin quand nous donnerons des travaux de science ou des
œuvres d'art—inclassables ou classées drames, romans ou poèmes—le
cahier sera vraiment pour le travail et pour la beauté une œuvre
indépendante, pure et libre. Libre de nous. Et en ce sens il ne sera
plus un cahier que pour l'administration. Car étant assurés que
nous devons commencer la révolution sociale par la révolution de
nous-mêmes, par la révolution sociale morale de nous-mêmes, c'est
pour nos cahiers d'abord que nous avons remplacé le gouvernement des
auteurs par l'administration, la saine et libre et vraiment socialiste
administration de leurs œuvres. Si donc j'avais encore à publier _la
lumière_ de Jérôme et Jean Tharaud, au lieu de la couper en trois
morceaux comme je le fis, je la donnerais toute pareille à l'admirable
tirage à part que nous en avons fait. Quand au printemps nous
publierons des mêmes Tharaud _Orphée en Frioul_ nous en ferons un très
beau livre entièrement libre aux mains des auteurs.

A ces conditions nous publierons avant le premier cahier de Lagardelle
un roman, si nous pouvons le nommer ainsi, la première œuvre publiée
de René Salomé: _vers l'action_ sera le deuxième cahier de la deuxième
série.

A ces conditions nous publierons bientôt un drame satirique: le
_Bacchus_ de notre ami Lionel Landry. Notre ami est récemment parti
pour la Chine. Il a obtenu dans le corps expéditionnaire français un
poste évidemment inoffensif. Par son métier même il est qualifié pour
nous envoyer des courriers. Il nous enverra des _courriers de Chine_.
Un court billet qu'il m'envoie du bateau me promet un courrier sur le
transport des troupes expéditionnaires. Ce premier courrier pourra
passer en janvier.

Notre ami Henri Genevray, heureusement retourné parmi nous après deux
ans de voyage intercontinental, nous donnera des _cahiers de voyage_.
Il commencera par nous donner un cahier d'ensemble sur _l'expansion
coloniale devant le socialisme_.

Léon Deshairs nous donnera cette année au moins un _cahier d'art_.

Enfin et surtout je dois annoncer mystérieusement qu'une excellente
compagnie formée d'aînés que nous avons—pour dire le très beau mot
une _équipe_ de bons ouvriers littéraires—se prépare à entrer encore
dans ces cahiers.

Mais l'œuvre que nous publierons avec une singulière cordialité sera
de M. Antonin Lavergne un long roman: _Jean Coste, ou l'instituteur
de village_. L'auteur est lui-même un ancien instituteur, un
primaire de culture et de métier. Il est devenu professeur d'école
normale primaire. Il pouvait comme tout le monde faire sa petite
cosmosociographie. Mais cet honnête homme a fait le roman, l'histoire
de ce qu'il sait. _Jean Coste_ passera sans doute en trois cahiers.


Nous envoyons ferme ces cahiers à tous nos anciens abonnés. Leur
abonnement, ayant commencé du premier janvier dernier, est valable
jusqu'au 31 décembre prochain. Nous prions seulement ceux d'entre
eux qui ne nous ont pas encore acquitté leur abonnement de vouloir
bien considérer que depuis le commencement nous payons nos imprimeurs
ordinaires. Ce serait une erreur de s'imaginer que l'on ne doit pas
nous payer parce que nous sommes socialistes. Nous sommes assurés que
la plupart de nos camarades les ouvriers compositeurs, les correcteurs
et les imprimeurs sont socialistes aussi. Mais c'est justement parce
qu'ils sont socialistes que l'_imprimerie de Suresnes_ les paie
comptant au tarif syndical. Pour aujourd'hui nous prions ceux de nos
anciens abonnés qui n'ont pas pensé encore à le faire de vouloir
bien nous apporter ou nous envoyer en un mandat le montant de leur
abonnement.—Nous prions instamment ceux de nos anciens abonnés qui
auraient déménagé pendant les vacances de vouloir bien nous donner
sans aucun retard leur nouvelle adresse, pour que nos fiches et le
répertoire soient rectifiés avant le commencement de la deuxième série.


Nos anciens abonnés savent que nous avons régulièrement envoyé les
cahiers de la première série à plus de trois cents abonnés gratuits,
pour la plupart instituteurs, dont les noms et adresses nous avaient
été communiqués par l'administration des _Journaux pour tous_, 19,
rue Cujas, Paris. Huit mois d'exercice patient et de correspondance
active ont permis à cette administration de nous communiquer plus
de cinq cents nouveaux noms. Nous les avons acceptés. Si lourd que
soit financièrement pour nous un tel service, nous enverrons donc
régulièrement les cahiers de la deuxième série à plus de huit cents
abonnés gratuits, pour la plupart instituteurs, choisis pertinemment.


Nous prions instamment nos amis non seulement de vouloir bien
eux-mêmes s'abonner, mais de vouloir bien aussi nous présenter et
honnêtement nous procurer le plus d'abonnés qu'ils pourront. Nous
savons de certain que beaucoup de personnes s'imaginent innocemment
qu'elles ont assez fait pour ces cahiers quand elles les ont lus
par communication. Nous nous permettons d'attirer leur attention
sur ce qu'il y aurait de parasitaire à user indirectement de cette
publication sans participer aux frais de son établissement.


Nous envoyons éventuellement ces cahiers à plus de deux mille huit
cents personnes automatiquement choisies parmi celles qui peuvent s'y
intéresser.

Nous les envoyons d'abord éventuellement aux abonnés du _Mouvement
Socialiste_. La direction de cette revue amie a bien voulu nous faire
communiquer la liste administrative de ses abonnés. Nous espérons
qu'ayant par _le Mouvement_ connaissance pragmatique de l'action
socialiste internationale pendant qu'elle se meut ils demanderont à
nos cahiers cette indispensable connaissance historique de l'action
que l'on ne peut donner qu'un peu après que se sont dessinés les temps
de repos.

Nous envoyons éventuellement nos cahiers à tous les abonnés du
_bulletin de l'Union pour l'action morale_. L'administration de cette
revue a bien voulu nous communiquer la liste de ses abonnés. Nous leur
envoyons éventuellement nos cahiers. Nous sommes en effet de ceux qui
ne peuvent nullement distinguer la révolution sociale de la révolution
morale, en ce double sens que d'un côté nous ne croyons pas que l'on
puisse opérer profondément, sincèrement, sérieusement la révolution
morale de l'humanité sans opérer toute la révolution de son habitat
social, et qu'inversement nous croyons que toute révolution formelle
serait vaine si elle ne comportait pas le labourage et la profonde
éversion des consciences.

Nous envoyons éventuellement nos cahiers à tous les correspondants
de la _Ligue française pour la défense des droits de l'homme et
du citoyen_. L'administration de cette ligue a bien voulu nous
communiquer son dernier bulletin. Nous y avons trouvé imprimés les
noms des républicains actifs qui ont constitué à Paris et surtout en
province des sections de la ligue. Nous pensons que nous avons obtenu
ainsi une liste sérieuse d'anciens dreyfusards. Or il n'échappera
pas à nos lecteurs que nous sommes les seuls dans une certaine
région qui ayons exactement gardé la juste rigueur méthodique de
l'ancienne action dreyfusiste. Alors que les différents États Majors
dreyfusistes, comme la plupart des États Majors, délaissaient la
considération des droits pour la contemplation des avantages, nous
avons seuls dans une certaine région,—et nous n'en sommes aucunement
heureux,—continué nous-mêmes à respecter rigoureusement la méthode
que nous avions demandé que l'on respectât. Nous pensons aussi que
nous réussirons à démontrer à ces nouveaux abonnés que la révolution
sociale, au sens où nous la préparons, peut seule donner à tous les
hommes le véritable exercice de tous les droits humains, peut seule
instituer une cité humaine où tous les hommes soient accueillis comme
des citoyens véritables.

Nous envoyons éventuellement nos cahiers à beaucoup d'universitaires,
professeurs de l'enseignement supérieur et de l'enseignement
secondaire, instituteurs et professeurs de l'enseignement primaire
et de l'enseignement primaire supérieur, soit qu'ils fussent abonnés
déjà au _bulletin de l'Union pour l'action morale_, soit que
nous ayons demandé leur nom à l'annuaire. Nous espérons que leur
enseignement pourra se nourrir des documents et des renseignements,
des commentaires, des travaux et des œuvres qu'ils auront dans ces
cahiers. Nous espérons qu'ils n'hésiteront pas à nous avouer pour un
des leurs, à voir dans ces cahiers le travail d'enseignement que nous
y mettons avant tout.

Nous envoyons éventuellement nos cahiers aux secrétaires et aux
délégués des groupes socialistes qui aux récents congrès constituaient
à peu près un parti opposé au parti de la domination autoritaire.
Nous regrettons que le secrétariat du Parti Ouvrier Socialiste
Révolutionnaire nous ait refusé communication de ses listes. Nous
regrettons toujours tout ce qui sera du huis clos. Nous n'avons pu
avoir une liste sérieuse des principaux syndicalistes. Nous envoyons
éventuellement nos cahiers aux citoyens secrétaires et délégués des
groupes adhérents à la Fédération Socialiste Révolutionnaire, et
aux Fédérations départementales et régionales. Nous les envoyons
éventuellement aux Coopératives socialistes.

Autant que nous l'avons pu nous envoyons éventuellement nos cahiers
aux universités populaires, aux sociétés sérieuses d'enseignement
laïque et de culture postscolaire. A ces institutions surtout
conviennent les principaux éléments dont nos cahiers sont formés. Si
la libre pensée n'impliquait pas une audience impartiale et attentive
infatigablement accordée à l'impartiale proposition des documents et
des renseignements, des commentaires, des travaux et des œuvres, elle
ne serait plus qu'une lamentable contrefaçon de la pensée dogmatique,
de la serve pensée.

Nous envoyons éventuellement nos cahiers à plusieurs _visiteurs des
pauvres_. Nous savons qu'une charité intelligente et constante ne
tarde pas à s'apercevoir que la société présente est mécaniquement
organisée pour faire des pauvres et de la pauvreté.


Quand nous aurons fini de publier la deuxième série de nos cahiers,
nous publierons un _index_, devenu indispensable, de ces deux séries.



POUR MA MAISON


                                        21 décembre 1900

En janvier 1898 mon ami l'éminent historien Pierre Deloire publiait
dans _la Revue Socialiste_, sous la rubrique ordinaire _littérature
et philosophie_, un article que je lui demande la permission de
reproduire en entier:

     M. Henry Bérenger a ouvert dans la _Revue Bleue_ une très
     intéressante enquête sur _les responsabilités de la Presse
     contemporaine_.

     Parmi les réponses qu'il a reçues, celle de M. Lucien Marc,
     directeur de _l'Illustration_, est à citer la première, parce
     qu'elle pose, en fait, la question, dans le détail.

     Envisageons la presse au point de vue industriel. Sa matière
     première est le papier blanc, qu'elle transforme en feuilles
     imprimées. Souvent, les frais de la transformation dépassent le
     prix de vente du produit fabriqué, et le bénéfice ne vient que
     des sous-produits, ainsi qu'il arrive pour beaucoup d'industries.

     En journalisme, le sous-produit, c'est la publicité.

     ...Contrairement à l'opinion courante, ce ne sont pas les
     journaux à bon marché qui ont le plus besoin des annonces pour
     équilibrer leur budget. _Le Petit Journal_, _le Petit Parisien_,
     journaux à un sou, gagnent sur leur papier. Par contre, voici le
     compte d'exploitation du _Figaro_ pour l'exercice 1896:

                              RECETTES

     Abonnements et vente au numéro        2.695.045 32
     Annonces et réclames                  1.707.566 81
     Recettes diverses                       140.856 43
                 Total des recettes        ――――――――――――  4.543.468 56

                           DÉPENSES

     Fabrication du journal: rédaction,
       papier, impression,
       affranchissement, etc.              2.503.526 22
     Frais généraux                          547.298 37
                Total des dépenses         ――――――――――――  3.050.824 59
                                                      ――――――――――――
                        Bénéfice                         1.492.643 97
                                                      ‗‗‗‗‗‗‗‗‗‗‗‗

     Ainsi, _le Figaro_, journal à trois sous, ne réalise même pas,
     sur la vente et l'abonnement, de quoi subvenir à la moitié de ses
     frais généraux. Le surplus, et la totalité du bénéfice net, sont
     fournis par la publicité.

     Si, au lieu des comptes du _Figaro_, nous examinions ceux du
     _Times_, journal à trente centimes, nous verrions s'accentuer le
     phénomène de la perte sur le papier, compensée par le produit
     des annonces. Que serait-ce si, du _Times_, nous passions au
     _New-York Herald_ et à ses numéros du dimanche qui, pour _cinq
     sous_, donnent _soixante-quatre pages_ de grand format dont
     chacune contient autant de matières que les quatre pages d'un
     journal parisien!

     Voilà donc en France, en Angleterre, aux États-Unis, trois
     journaux en pleine prospérité, ne vivant que de la publicité. Il
     n'y a pas là, comme on le croit, un mal résultant du bas prix des
     journaux.

 Nous sommes forcés de constater qu'ici le raisonnement de M. Lucien
Marc n'est pas juste: car si un journal donné perd sur son papier,
s'il vend son papier à perte, c'est évidemment qu'il vend ce papier
à un prix trop bas; peu importe que ce prix soit plus élevé que le
prix des autres journaux. Le mal vient donc bien pour une grande
part, comme les socialistes l'ont signalé, de ce que la presse, elle
aussi, est soumise au régime de la concurrence bourgeoise: «La façon
mercantile d'envisager les choses, a répondu M. Georges Renard, devait
triompher, là comme ailleurs, dans une société où tout se vend et
s'achète, où tout, depuis le bras jusqu'au cerveau de l'homme, est
devenu marchandise.»

Le mal vient, pour une grande part aussi, et _l'Union pour l'action
morale_ l'a signalé plus vigoureusement que la plupart des autres
consultés, de ce que la conscience publique est faussée parce que
beaucoup de consciences individuelles sont faussées[6]: «La source du
mal est plus loin que là où la main de l'État peut atteindre; elle
est dans les consciences. Espérons que celles-ci se reprendront et
que le remède sortira de l'excès même du mal... Dans le monde des
travailleurs, on voit poindre pour le journal un dédain et même un
mépris de bon augure. Récemment, les membres ouvriers de la commission
consultative de la Bourse du Travail ont fait fermer la salle de
lecture des journaux quotidiens, parce qu'il en résultait, pour les
lecteurs, plus de trouble que de profit. En Angleterre, c'est le
sérieux de la population ouvrière qui a le plus contribué à moraliser
la presse[7]. En France aussi, on finira par comprendre qu'il vaut
mieux être travailleur que parleur; et l'éducation réelle que tout le
monde désire aura pour effet de faire dédaigner tout journal, à moins
qu'il ne soit un journal positif, un journal qui incite à l'action
vraie.»

Nous croyons que c'est à nous, socialistes, qu'il revient de fonder un
tel journal. M. Anatole Leroy-Beaulieu représente que «le socialisme,
à l'affût des causes de destruction, se réjouit, avec une cynique
logique, de cette corruption qui nous attriste et nous indigne, se
félicitant de tout ce qui détruit la cohésion de la société française,
s'applaudissant de tout ce qui énerve les âmes, brise les énergies
et prépare la dissolution prochaine de la patrie.» A ces paroles
ignorantes ou menteuses, opposons la réalité des vouloirs socialistes:

M. Georges Renard propose, entre autres, le remède suivant:

«1º Fonder des journaux qui ne seraient plus aux mains d'un financier
ou d'actionnaires anonymes, mais qui, soutenus par les cotisations
régulières d'un parti ou d'un groupe d'hommes se connaissant et
professant les mêmes opinions, seraient la propriété et l'expression
de ce parti ou de ce groupe. En bannir soigneusement toute affaire,
toute réclame, tout article payé[8]. Il ne serait pas impossible
que ces journaux honnêtes, s'ils étaient bien rédigés, réussissent,
conquissent de l'autorité et réagissent par leur autorité sur les
autres.»

Nous savons en effet que la cité socialiste ne se fera pas sans
éléments et que c'est nous qui devons, dès à présent, lui préparer
des citoyens. Pour cela voici quel nous imaginons que serait, dans la
société bourgeoise, un journal socialiste.

Ce journal agirait envers les bourgeois inconvertissables exactement
selon les règles de la morale bourgeoise. Il agirait envers les
socialistes et les bourgeois convertissables selon les enseignements
de la morale socialiste[9]. Par exemple on le vendrait aux bourgeois
inconvertissables exactement comme un journal bourgeois; et on le
donnerait aux socialistes et aux bourgeois convertissables, car un
journal est un moyen d'enseignement, et on doit donner l'enseignement.

Ce journal serait nourri par les socialistes; ceux-ci prendraient
sur leur salaire, socialiste ou bourgeois, pour assurer le salaire
socialiste des socialistes qui travailleraient au journal.

Tous les ouvriers qui travailleraient au journal, ouvriers
intellectuels et ouvriers manuels, ouvriers écrivains et ouvriers
compositeurs d'imprimerie, ouvriers directeurs et ouvriers protes
recevraient un salaire socialiste, c'est-à-dire entre eux un salaire
égal, puisqu'ils travailleraient tous de leur mieux pour le bien du
journal.

Ce journal serait exactement socialiste en son texte: on n'y verrait
aucune réclame commerciale.

Ce journal serait un: on n'y verrait pas, dans le même numéro, en
première page un article exact contre les courses et en quatrième page
les résultats complets et les pronostics des mêmes courses; on n'y
verrait pas en première page des articles exacts contre les théâtres
de passe et en quatrième page, fidèlement insérées, les communications
de ces mêmes théâtres.

Ce journal ne serait pas rédigé par des journalistes professionnels,
mais par les hommes de chaque métier; les moissonneurs y parleraient
du blé, les maçons de la bâtisse; les professeurs y parleraient de
l'enseignement et les philosophes de la philosophie; on ne serait pas
journaliste, on serait, comme on disait, un honnête homme qui aurait
un métier et qui, au besoin, écrirait de ce métier dans le journal.

Ce journal serait exactement sincère, il n'embellirait jamais les
faits, il n'embellirait jamais les espérances même.

Enfin et surtout ce journal serait un journal de famille, s'adressant
d'abord aux femmes et aux enfants, sans qui toute œuvre est vaine; et
il garderait envers tous ses lecteurs la très grande révérence, car
elle est due aussi aux grands enfants.


Quand Pierre Deloire écrivit cet article, on peut dire que l'affaire
Dreyfus devenait sérieuse. L'article paraissait le 15. L'avant-veille,
13, _après qu'un conseil de guerre eut acquitté Esterhazy_, Zola
envoyait sa lettre au Président de la République:

     Et c'est un crime encore que de s'être appuyé sur la presse
     immonde, que de s'être laissé défendre par toute la fripouille de
     Paris, de sorte que voilà la fripouille qui triomphe insolemment
     dans la défaite du droit et de la simple probité. C'est un
     crime d'avoir accusé de troubler la France ceux qui la veulent
     généreuse, à la tête des nations libres et justes, lorsqu'on
     ourdit soi-même l'impudent complot d'imposer l'erreur, devant le
     monde entier. C'est un crime d'égarer l'opinion, d'utiliser pour
     une besogne de mort cette opinion qu'on a pervertie, jusqu'à la
     faire délirer. C'est un crime d'empoisonner les petits et les
     humbles, d'exaspérer les passions de réaction et d'intolérance en
     s'abritant derrière l'odieux antisémitisme, dont la grande France
     libérale mourra, si elle n'en est pas guérie.


Tout le monde alors découvrait à quel redoutable danger la presse
immonde exposait en France la justice, la vérité, l'humanité, la santé
sociale. Et cependant l'article de Pierre Deloire n'était pas un
article de circonstance. Il n'était pas non plus l'aération d'un rêve
individuel. Ni la manifestation d'un rêve collectif. Il était l'exposé
délibéré d'un plan d'action.

Depuis le premier mai 1897 quelques jeunes gens mettaient en commun
tout ce qu'ils pouvaient pour fonder un journal propre, plus tard,
quand ils seraient devenus des hommes. J'étais parmi eux. Ils étaient
venus au socialisme sincèrement et par une révolution profonde
intérieure. Je donnerai quand j'en aurai le temps l'histoire de cette
révolution. Ou plutôt je donnerai les longues histoires de toutes
ces révolutions, car chaque homme libre a sa révolution sociale et
ces tout jeunes gens étaient déjà libres. Puis quand j'en aurai le
temps je donnerai la longue histoire de tous les apprentissages qui
suivirent toutes les révolutions, car je sais que les longues
histoires sont les seules qui soient vraies à peu près. Et aujourd'hui
je ne donnerais pas la brève histoire de l'apprentissage commun. Mais
je suis forcé de parler pour ma maison.

A l'heure où commence mon histoire, ces jeunes gens étaient donc
venus sincèrement au socialisme et profondément. Ils ne savaient pas
bien ce que c'était que le socialisme. Ils ne pensaient pas que ce
fût un domaine à partager entre plusieurs gros propriétaires. Ils
s'imaginaient que le socialisme était l'ensemble de ce qui prépare la
révolution sociale et pensaient que cette révolution sociale tendait
à faire le bonheur de l'humanité. Le même historien Pierre Deloire,
négligeant un peu ses travaux professionnels, avait rédigé non pas
un catéchisme ou un manuel—car personne alors n'eût oser parler de
catéchisme ou de manuel socialiste,—mais un raccourci commode. Il
publia ce raccourci dans la même _Revue Socialiste_, le 15 août 1897.
Si imparfait que ce raccourci me paraisse à présent, il convient que
je le reproduise en entier:


DE LA CITÉ SOCIALISTE

Dans la cité socialiste les biens sociaux seront bien administrés.

Les socialistes veulent remplacer autant que possible le gouvernement
des hommes en société par l'administration sociale des choses,
des biens: En effet, les hommes étant variés indéfiniment, ce qui
est bon d'ailleurs, on ne peut pas organiser le gouvernement des
hommes selon une exacte méthode scientifique; tandis que, les biens
n'étant pas indéfiniment variés, on peut organiser selon une exacte
méthode scientifique l'administration des biens. Or la plupart
des difficultés, des souffrances qui paraissent tenir au mauvais
gouvernement des hommes tiennent à la mauvaise administration des
biens.

Pour bien organiser l'administration des biens, les socialistes
veulent socialiser le travail social, c'est-à-dire l'ensemble du
travail qui est nécessaire pour que la cité continue à vivre.

A cette fin, ils veulent socialiser la matière qui est nécessaire
au travail social, c'est-à-dire les moyens sociaux de production:
la terre en ce qu'elle peut servir à la culture sociale; le
sous-sol, mines et carrières; l'outillage industriel, machines,
ateliers, magasins, l'outillage commercial, magasins, voies et
moyens de communication. Les moyens de production seront socialisés,
c'est-à-dire qu'ils seront rendus à la cité, à l'ensemble des citoyens.

Le travail social sera socialisé, c'est-à-dire qu'il sera fait par
l'ensemble des citoyens. Les parts individuelles du travail social,
c'est-à-dire les parts du travail social qui seront données à la cité
par chacun des citoyens, seront, non pas sans doute identiques entre
elles, car cela ne se pourrait pas, mais, autant que possible, égales
entre elles, en ce sens que les différences qu'elles auront encore ne
seront commandées que par les différents besoins de la cité et par les
différentes aptitudes individuelles des citoyens comme travailleurs,
et en ce sens que ces inévitables différences de qualité, d'intensité,
de durée, seront, autant que possible, compensées par d'autres
différences de qualité, d'intensité, de durée, de manière que les
parts individuelles du travail social soient, autant que possible,
égales en quantité.

En échange la cité assurera aux citoyens une éducation vraiment
humaine, et l'assistance exacte en cas de maladie ou d'infirmité,
enfin l'assistance entière pendant la vieillesse.

L'éducation sera égale pour tous les enfants, non pas, bien entendu,
en ce sens que les éducations individuelles seraient identiques
entre elles, mais en ce sens que les différences des éducations
individuelles ne seront commandées que par les différentes ressources
de la cité et par les différentes aptitudes individuelles des citoyens
comme élèves.

Les moyens de consommation seront laissés à la libre disposition des
citoyens en quantités autant que possible égales entre elles.

Les avantages de ce régime sont à considérer à l'égard de la cité et à
l'égard des citoyens.

A l'égard de la cité, ce régime épargnera le travail humain, dont le
gaspillage est immoral. Cette épargne sera réalisée par plusieurs
causes, dont les trois suivantes:

La concurrence sera supprimée. Or elle est mauvaise. Il semble à
première vue qu'elle a de bons effets dans la société présente, mais
ces bons effets ne sont que des commencements de réparation aux
maux qu'elle a conmencé par causer elle-même. Nous ne reconnaissons
pas toujours comme elle est mauvaise parce que notre éducation,
mauvaise aussi, nous a dressés à travailler par un sentiment de vaine
émulation, mauvais, étranger au travail même et à la fin propre du
travail. La concurrence est mauvaise en son principe: il est mauvais
que les hommes travaillent les uns contre les autres; les hommes
doivent travailler les uns avec les autres; ils doivent travailler
à faire de leur mieux leur travail, et non pas à se servir de leur
travail pour vaincre d'autres travailleurs. La concurrence est cause
que les travailleurs ne sont point payés selon ce qu'ils ont fait,
ce qui serait juste au sens étroit de ce mot, ni payés d'un paiement
normal, ce qui serait juste au sens large, ou harmonieux, mais surtout
selon ce que leurs concurrents n'ont pas fait. La concurrence a
souvent cet excès que, lorsque l'un des concurrents a reconnu qu'il ne
peut pas travailler mieux que ses concurrents, il tâche que ceux-ci
travaillent plus mal, pour être sûr de les vaincre quand même, d'où
les manœuvres frauduleuses. La concurrence est souvent faussée par
la réclame, qui tend à donner l'avantage au travail plus connu sur
le travail mieux fait, et par la falsification, qui tend à donner
l'avantage au travail mieux paraissant sur le travail mieux fait.
Enfin la concurrence internationale est cause de la guerre, de la paix
armée, des maux qui suivent, comme la concurrence interindividuelle
est cause des procès, de véritables guerres privées, de la plupart des
haines publiques et privées, des maux qui suivent.

L'oisiveté sera supprimée. Pour calculer l'épargne de travail social
ainsi réalisée, il ne faut pas comparer seulement dans la société
présente le nombre des oisifs au nombre total des citoyens; il faut
ajouter au nombre des oisifs le nombre de tous les citoyens qui
travaillent dans la société présente à pourvoir au luxe individuel des
oisifs.

La production sera centralisée autant qu'il est possible; or, si
la centralisation est mauvaise pour la vie intérieure des hommes et
pour le travail supérieur de l'humanité, surtout pour l'art et pour la
philosophie, elle est bonne pour la production sociale, parce qu'elle
permet aux citoyens de faire mieux et plus vite le travail social
de production, et, justement ainsi, d'être mieux et plus tôt libres
pour leur vie intérieure et pour le travail supérieur de l'humanité.
La cité socialiste organisera la culture intensive, l'industrie
intensive, centralisera le commerce, de manière à tirer de la matière
qui est proposée à l'activité humaine le plus des meilleurs moyens de
consommation.

A l'égard des citoyens, le régime socialiste aura sur la société
présente au moins deux avantages:

Il établira entre et pour tous les citoyens une fraternité, une
solidarité réelle et vivante; une justice, une égalité réelle et
vivante; une liberté réelle,—au lieu d'une fraternité fictive; d'une
justice fictive; d'une liberté fictive.

Il amortira autant que possible les à-coups individuels. Dans la
société présente on laisse les malheurs individuels tomber de tout
leur poids sur ceux des citoyens qui se trouvent au droit, et qui
souvent en sont écrasés. Et comme il y a, malgré tout, en fait,
des solidarités individuelles indéfinies, ces malheurs ont des
répercussions indéfinies, incalculables. Si bien que le progrès
même est, en fin de compte, onéreux. Par exemple quand on invente
une machine qui supprime la moitié du travail dans un métier, les
consommateurs, en général, en tirent un certain bénéfice parce
que les prix baissent, mais la moitié des producteurs sont mis
à pied, et ces malheurs individuels ont le plus souvent de telles
et si lointaines répercussions que l'ensemble du mal ainsi causé
aux citoyens est pire que n'est avantageux le bénéfice donné aux
consommateurs. Dans la cité socialiste, au contraire, il suffira,
quand on fera pour un métier de telles inventions, de réduire sans
à-coup le nombre des travailleurs intéressés, soit en faisant moins
d'apprentis de ce métier-là, soit en donnant à certains de ces
travailleurs le temps d'apprendre un nouveau métier; en attendant
d'ailleurs, que les mesures prises aient leur plein effet, on en
sera quitte pour diminuer le nombre des heures où travailleront les
ouvriers de ce métier, ce qui ne sera pour personne un malheur dans la
cité.


Ainsi constituée, la cité socialiste sera parfaite en ce qu'elle
sera socialiste. En ce qu'elle sera une cité humaine il se pourra
qu'elle soit imparfaite encore. Mais elle sera la moins imparfaite
possible des cités humaines possibles, en ce sens que toutes les
difficultés, toutes les souffrances y seront au pis-aller égales à ce
qu'il faut qu'elles soient dans toute société individualiste. Soient
les difficultés, par exemple, qui tiennent au choix du métier et à la
paresse:

_Comment pourrez-vous_, nous dira-t-on, _assurer dans la cité
socialiste le service des métiers les plus pénibles, ou les plus
ennuyeux, en un mot des métiers sacrifiés?_

Remarquons d'abord qu'à mesure que le machinisme ira croissant les
métiers se rassembleront de plus en plus et qu'il y aura de moins en
moins des métiers _sacrifiés_. Remarquons ensuite que dans la cité
socialiste on pourra toujours compenser par des avantages de durée
ce que les métiers sacrifiés auraient encore de pénible ou d'ennuyeux.
Et enfin, si, malgré cette compensation, les travailleurs volontaires
désertaient certains métiers, il suffira, pour assurer le service de
ces métiers, d'en faire un _service commandé_, obligatoire, universel
et personnel.—_Mais_, dira-t-on, _c'est là de la contrainte_!—Sans
doute, c'est là de la contrainte, mais c'est une contrainte juste et
officielle. Tandis que dans la société présente sévit une contrainte
universelle, d'autant plus redoutable qu'elle est à la fois injuste et
sournoise: injuste en ce qu'elle ne s'exerce pas également sur tous
les citoyens; sournoise, car on ne veut pas avouer que l'on contraint
certains citoyens à faire certains métiers, mais on est bien content
que la misère générale soit telle qu'il y ait des citoyens qui tombent
si bas que de remonter jusqu'à ces métiers-là justement leur paraisse
un bonheur. Et c'est sur cela que repose toute la société présente.
Pour ne pas vouloir faire de certains métiers, de certaines fonctions
sociales, de certains services, des services commandés, on gaspille de
la souffrance humaine: au lieu de faire descendre les travailleurs,
s'il y a lieu, des métiers moyens aux métiers sacrifiés, on les laisse
tomber, sans vouloir avoir l'air de s'en apercevoir, beaucoup plus
bas, assez bas pour qu'ils _aient encore bien de la chance_, comme on
dit, de remonter jusqu'à ces métiers-là.


_Et que ferez-vous_, nous dira-t-on, _des paresseux_? Remarquons
d'abord qu'il y aura beaucoup moins de paresseux quand tous les
citoyens auront reçu l'éducation normale. Remarquons ensuite qu'il y
aura beaucoup moins de paresseux dans une cité où la plupart des
métiers seront sans cesse ouverts à tous, parce qu'il y aura beaucoup
moins de fausses vocations, parce qu'il n'y aura point de vocations
forcées, parce que les vies mal engagées ne le seront point sans
retour possible. Enfin si, dans une cité où trois ou quatre heures au
plus d'un travail facile suffiront pour assurer la vie quotidienne,
si, dans une telle cité, il se trouve encore des paresseux qui
refusent toute espèce de travail, ces malades ne mourront pas de faim
dans une cité qui sera aussi riche en moyens de consommation, mais
on les réduira au strict nécessaire.—_Ils seront donc_, dira-t-on,
_entretenus aux frais de la cité_?—Sans doute, mais que fait la
société présente, sinon de les entretenir aussi, et très cher, dans
ses asiles, ses hôpitaux, ses prisons, ses colonies de relégation,
ou dans ses plus somptueux hôtels, parasites mendiants ou parasites
luxueux, ou bien ouvriers des mauvais métiers.

Selon cette méthode d'analyse exacte et de comparaison, toujours on
verra que ce sont justement les pis-allers de la cité socialiste,
supposés, qui sont la règle habituelle, réelle, de la société présente.

     Ainsi renseignés provisoirement sur ce que serait la prochaine
     cité socialiste, ces jeunes gens n'hésitèrent pas. Il n'y avait
     plus qu'à préparer la naissance de cette cité, il n'y avait qu'à
     préparer puis à faire la révolution sociale.

     Pour préparer la révolution sociale on n'invoquerait pas
     les anciens, on n'irait pas chercher les hommes de trente à
     quatre-vingts ans, qui étaient en immense majorité contaminés du
     vice bourgeois, mais on ferait appel aux seuls jeunes gens. Et
     cela suffirait bien. Si l'on convertit soigneusement au socialisme
     les générations montantes, si l'on acquiert honnêtement les
     jeunes hommes, les nouveaux hommes, à mesure qu'ils passent leur
     quinzième, leur dix-huitième ou leur vingtième année, après huit
     ans d'exercice on est régulièrement une imposante minorité, après
     vingt ans on est une respectable majorité, après quarante ans,
     sans risque et sans violence mauvaise, on est devenu l'humanité
     même, l'humanité enfin sauvée du mal bourgeois, de tout le mal, et
     instituée en cité harmonieuse. Ainsi le veut l'arithmétique.

     Or il est simple de convertir les générations montantes. Il
     n'y a pour ainsi parler qu'à les divertir de la contamination
     bourgeoise. L'excellence du socialisme est telle que le socialisme
     se fait valoir lui-même. Il a une évidence autonome, automatique
     et antérieure. Il n'a besoin d'aucun avocat. Il ne demande qu'un
     démonstrateur. Il suffit qu'on le fasse voir. Si un journal
     exactement et moralement socialiste paraissait, la simple
     démonstration, la simple proposition du socialisme introduirait au
     socialisme les générations montantes. Il n'y avait plus qu'à faire
     un journal socialiste, le journal socialiste. Cela serait facile.

     Car ces jeunes gens ignoraient à peu près tout du personnel qui
     sévissait déjà sous le nom de socialiste. On les avait en effet
     soumis aux déplorables moyens d'élevage que nous voyons pratiquer
     autour de nous partout, sur tous les faibles par tous les forts,
     sur les simples par les habiles, sur les ignorants par les
     savants, sur les enfants, sur les soldats, sur les ouvriers, sur
     les électeurs, sur le peuple des animaux au langage inarticulé,
     sur le peuple des hommes. On leur mentait pour leur bien. C'est
     la méthode pratiquée sur la plupart des âmes adolescentes par la
     plupart des âmes adultes. Cette méthode a tout pour elle. Idoine
     à la paresse et commode au ménagement, elle reste la forme la
     plus redoutable du mensonge universel. Nos maîtres nous donnaient
     donc une image heureuse du monde socialiste français, une image
     bienheureuse du monde socialiste universel, une image au moins
     exactement sévère du monde bourgeois. En France les anciens
     partis socialistes, les anciennes écoles et les anciennes sectes
     s'éliminaient d'eux-mêmes selon les exigences naturelles de la
     vieillesse. Pas même il n'était besoin de se faire enseigner leurs
     noms. Guesde et Vaillant disparaissaient déjà, et l'incompatible
     Allemane avec eux, dans l'avantageux éloignement de l'histoire.
     Les générations montantes seraient enfin neuves des vieilles
     injures, blanches des vieilles saletés. Il n'y avait plus qu'à
     faire le journal socialiste pour les générations montantes.

     D'ailleurs ces jeunes citoyens avaient à eux, en eux et
     venant d'eux, quelques idées simples. Idées qu'ils n'avaient
     pas demandées à leurs maîtres, mais que ces bons maîtres
     encourageaient volontiers, car ils étaient au fond de braves
     gens, et ils ne savaient pas que les idées simples étaient si
     redoutables. Parfois même je me demande si ces maîtres n'avaient
     pas fini par accepter comme étant véritables cette image du
     monde et ces renseignements qu'ils voulaient bien communiquer à
     leurs élèves et à leurs amis. Car ils se soumettaient sans doute
     eux-mêmes aux moyens d'élevage qu'ils imposaient au-dessous d'eux.
     Cette idée simple, et vivace, était que nous devons commencer par
     vivre en socialistes, que nous devons commencer la révolution du
     monde par la révolution de nous-même, que toutes les théories
     et toutes les phrases ne valent pas un acte socialiste, que
     chacun doit commencer par socialiser sa vie, que la conversion au
     socialisme suppose un don sans réserve des intérêts sous l'entière
     maintenue des droits, un abandon sans réserve des sentiments sous
     la pleine indépendance et liberté de la raison.

     C'est pour cela que non seulement nous fîmes, après tant de
     gens, le plan d'un journal socialiste, mais si l'on veut bien y
     regarder, le plan d'un journal _socialistement_ socialiste. Formé
     presque instantanément, tant il était indiqué, ce plan fut
     répété d'homme à homme jusqu'à ce que Pierre Deloire le rédigeât.
     Je ne le développerai pas. Tout le monde le connaît pour l'avoir
     plus ou moins déjà fait. En France plus qu'ailleurs, c'est le plan
     qui manque le moins.

     Pour le réaliser il fallait un personnel et un matériel, un
     personnel qui fournît le matériel. Cinq cents personnes et cinq
     cent mille francs suffisaient, d'autant que les cinq cents
     personnes seraient des collaborateurs efficaces, d'autant que les
     cinq cent mille francs seraient rafraîchis par des souscriptions
     régulièrement affluentes. Et dix ans suffisaient pour la
     préparation.

     Les cinq cents personnes se pourraient trouver en quelques
     années, de proche en proche, d'ami en ami, par cette propagande
     personnelle qui seule est fructueuse. Les nouveaux adhérents
     cherchaient des nouveaux encore. On gagnait toujours du monde.
     Chacun répondait pour ceux qu'il avait acquis, introduits.
     C'était la méthode bien connue de la ramification indéfinie.
     Elle serait invincible comme une végétation si les hommes
     étaient des végétaux. Mais ils sont au moins des animaux. Elle
     est dans l'histoire de Blanqui. Elle est partout ailleurs. A
     cet égard j'avais pour fonction d'administrer la communication
     centrale à établir entre les premiers adhérents. _Je donnais la
     communication._ Je n'exerçais aucune autorité. Je n'avais rien de
     commandement. J'étais le citoyen téléphoniste. Il était d'ailleurs
     entendu que l'on se passerait de moi le plus que l'on pourrait,
     que l'activité de la compagnie serait spontanée, qu'il n'y aurait
     pas congestion centrale et refroidissement aux extrémités, mais
     que tout marcherait tout seul.

     Admettant que cinq cents personnes souscrivent dix francs chaque
     mois en moyenne, on canalise un affluent mensuel de cinq mille
     francs. Soixante mille francs par an. Même en faisant la part
     large au déchet inévitable, on amasse les cinq cent mille francs
     avant les dix ans, intérêts composés. A cet égard j'étais
     comptable. Au bout des dix ans le journal partirait. L'affluent
     des souscriptions mensuelles continuerait inépuisable. Et quand le
     public aurait en mains pour la première fois de sa vie un journal
     honnête, un journal bien fait, il nous ferait un accueil tel que
     le journal serait indéracinable.

     J'administrais la comptabilité. Je fabriquai des registres,
     simples cahiers scolaires. Je tins une comptabilité mystérieuse.
     A la fois scrupuleuse et mystérieuse. Les mouvements des fonds
     étaient marqués par la valeur, par la date, et par les seules
     initiales. Au cas où la police y eût mis le nez, elle n'y eût
     appris que les nombres et l'alphabet. Ces précautions sont
     devenues amusantes. Elles étaient sérieuses. M. Méline et M.
     Dupuy, non pas M. Waldeck-Rousseau, trahissaient alors la
     République.


Cette institution de jeunesse ne prospéra pas. Je ferais plaisir
à beaucoup de personnes si j'attribuais à la faiblesse humaine
l'étiolement de cette institution. Mais j'aperçois des causes, que je
distingue en intérieures et en extérieures.

Je ne sais pas bien si j'avais été l'initiateur de cette institution,
car elle était née à peu près spontanément. La première croissance
fut rapide. Mes amis d'Orléans, mes nouveaux amis de Lakanal et de
Sainte-Barbe accueillirent l'idée commune et souscrivirent. Ils n'ont
pas cessé depuis de souscrire leur mensualité, sans fatigue.

La seconde croissance fut assez rapide. J'étais à l'école normale.
C'était un lieu favorable, malgré d'apparentes résistances. Une
compagnie de jeunes gens, étudiants internés, toute faite, se prêtait
à une attentive propagande et à la formation d'une compagnie d'action.
L'institution commune se grossit de normaliens nombreux et pour la
plupart considérables.

La troisième croissance, qui eût débordé les anciennes amitiés et
les nouvelles camaraderies, ne se produisit pour ainsi dire pas.
Les événements publics nous étaient contraires. Nos courtes finances
filaient ailleurs, dans les grèves et les souscriptions, n'affluaient
pas au fonds commun. Le grand public français gardait son argent pour
les banquistes. Le public socialiste s'épuisait ailleurs. Le personnel
socialiste alors devenait ce qu'il est devenu. Les augments de la
seconde croissance commençaient à se fatiguer pour la plupart. Ils
avaient presque tous mal entendu l'institution. Ce qui paraissait
devenir impraticable était la simple communication de l'intention
première. Et les gens ne donneraient pas d'argent pour dans dix ans.

Le remède vint. Pour donner à l'institution commune la surface de base
qui lui manquait, il fallait un comité. Seul je ne présentais pas une
suffisante garantie. Mais un comité garantirait l'institution auprès
des personnes éloignées. Ce comité ferait la mutation de confiance, la
mutation de la confiance, la transmission de confiance indispensable.
Ce comité aurait en moi cette confiance entière qui se fonde sur la
connaissance et l'amitié personnelle. D'ailleurs ce comité aurait
assez de largeur et de poids pour me garantir auprès des personnes
éloignées.

La quatrième croissance, qui se fût faite autour du comité, ne se
produisit pour ainsi dire pas. L'esprit du public et les événements
nous résistaient. Une lassitude intérieure s'ensuivit. Et la
désagrégation vint.

L'affaire Dreyfus nous causa un dommage incroyable. Pendant tout
le temps qu'elle dura, négligeant non seulement nos affaires et
nos intérêts, mais nos droits même et l'action qui nous était
particulière, tout le temps, tous les soins, tout le travail, tous
les efforts, toute l'action furent au service d'une justification
individuelle.

Au commencement de l'affaire, dans les derniers mois de l'année 1897,
un événement privé mit à ma disposition, pour la première et pour la
dernière fois de ma vie, une somme assez considérable. Ces quarante
et quelques mille francs n'étaient pas à moi, mais aux miens. Ma
nouvelle famille était d'accord avec moi sur ce que je devais lancer
dans l'action socialiste ces quarante mille francs. Ma famille pensait
avec moi qu'un socialiste ne peut garder un capital individuel.

Ce fut alors que je commis un faute impardonnable et dont le
retentissement pèsera sans doute longtemps sur ma vie. Je péchai par
humilité. Je me défiai de moi. L'humilité n'est pas moins coupable
et pas moins dangereuse que l'orgueil, et non moins contraire à la
modestie exacte. Je négligeai de fonder alors ces _cahiers de la
quinzaine_. Si j'avais aussitôt fondé ces cahiers même, ayant derrière
moi plus de quarante mille francs intacts, et si ces cahiers avaient
publié pendant les trente mois de l'affaire l'équivalent de ce qu'ils
ont publié depuis, je suis assuré qu'ils auraient à présent un solide
fonds de réserve et une solide clientèle d'abonnés.

Mais je me défiai de moi. Un peu _épaté_ par le redoutable aspect de
science que la plupart des sociologues savent distribuer autour d'eux,
je me semblai encore plus ignorant que je ne le suis. Et surtout je
redoutais que je devinsse autoritaire. On avait déjà si souvent nommé
autorité le soin que j'ai toujours eu de garder ma liberté contre les
autorités prochaines, et un certain zèle indiscret dont je n'ai pu me
défaire dans la propagande, on m'avait si souvent répété que j'étais
un autoritaire, que je devenais un autoritaire, que j'avais fini par
le croire presque. Or je haïssais ferme l'autorité. A mesure que je
connaissais un peu le personnel socialiste, les sévices de l'autorité
individuelle m'apparaissaient. J'étais décidé à ne rien faire qui
ressemblât à du guesdisme. Je ne savais pas que l'autorité collective
anonyme est encore plus redoutable que l'autorité individuelle.

Au premier janvier 1898 j'étais donc tout envahi de ces imaginations,
et au premier mai suivant, au lieu de fonder ces cahiers, je fondai
une librairie. Je mis tous mes soins à publier la copie de mes
camarades, n'imaginant pas que je devinsse un fournisseur de copie.
Mon ami Georges Bellais voulut bien me prêter son nom, car j'étais
encore boursier d'études en Sorbonne, et j'aimais l'anonymat. On sait
que cette librairie ne prospéra pas beaucoup. Je ferais plaisir à
beaucoup de personnes si j'attribuais à ma témérité ou à ma stupidité,
à mon incurie, à mon ineptie un insuccès aussi notoire. Mais je
distingue des causes. La principale est encore l'affaire Dreyfus.

Elle passionnait le monde quand la librairie put commencer à
fonctionner, à travailler. Elle fit au commerce un tort considérable,
au commerce parisien. En particulier elle nuisit au commerce des
livres, parce que les gens gardaient tout leur temps et toute leur
finance pour lire les journaux multipliés. Singulièrement elle
nuisit à la librairie Bellais qui s'affichait dreyfusiste, qui fut
rapidement notée, devant qui les antisémites manifestèrent, où les
dreyfusistes fomentaient leurs manifestations. Le temps et la force
employée à manifester pour Dreyfus était dérobée au travail de la
librairie. La fatigue entassée dans l'action dreyfusiste retombait sur
la librairie. La seule édition dreyfusiste que fit la maison nous fut
onéreuse. Ainsi une affaire qui sans doute enrichit de finance ou de
clientèle ou d'autorité les journaux et la librairie Stock appauvrit
la librairie Bellais.

Je distingue des causes. Les secondaires sont nombreuses. Le gérant
ne géra pas avec la tension qu'il fallait. Il est probable que si
mon ami André Bourgeois avait alors été disponible, et s'il avait
fait pour la librairie un travail équivalent à celui qu'il vient de
faire pour les cahiers, l'événement aurait tourné vers un succès
heureux.—Toutes les éditions que fit la maison furent onéreuses, ou
bien parce que le livre se vendait peu, ou bien parce que le prix de
vente, pour encourager la propagande, était scandaleusement abaissé.
Même quand l'ouvrage était édité en partie par souscription, le calcul
des frais n'impliquait pas les frais généraux de la maison.—Je mis
toutes mes dernières finances, tout mon dernier travail sur le livre
de Jaurès l'_action socialiste_. Je pensais que ce livre serait un
merveilleux moyen de propagande moralement socialiste. Il y a là des
pages vraiment impérissables et définitives. Le livre ne se vendit
pas. Événement incroyable: on eut honte de lui. Au commencement des
deux allées qui forment cette première série, au seuil des deux
avenues les premières pages ne sont pas d'un socialisme exactement
fixé. Rien de plus historique, de plus naturel, de plus convenable, de
plus inévitable et je dirai de plus indispensable puisque justement
il s'agit ici de l'explicitation d'un socialisme implicite d'abord,
puisqu'il s'agit ici d'un socialisme en mouvement, en action. Comme si
la propagande ne consistait pas justement à se situer au commencement
des allées pour pouvoir se transporter avec le lecteur ou l'auditeur
jusqu'à leur aboutissement. Comme si la conversion n'était pas un
mouvement, un voyage en esprit. Mais le souci d'orthodoxie fixe,
d'orthodoxie en repos qui a envahi tout le socialisme français déjà
conspirait à étouffer ce livre. Jaurès, par humilité ou par embarras,
n'en a jamais, du moins à ma connaissance, dit ou écrit un mot. _La
Petite République_ ne lui a jamais fait une sérieuse publicité. Il
retomba de tout son poids sur le dos de l'éditeur.

Je distingue des causes qui sont pour ainsi dire de fondation. La
première année d'une entreprise est toujours onéreuse. Quoi qu'on
m'en ait dit, c'est une lourde occupation que de trouver un local et
d'essuyer les plâtres.

Je distingue des causes qui à distance me font encore beaucoup de
plaisir. J'accueillis comme éditeur _le Mouvement Socialiste_ à sa
naissance et lui procurai le plus d'abonnés que je pus. J'accueillis
l'initiateur des _Journaux pour tous_ et lui procurai, autant que je
le pus, les moyens de sa réussite.


La désagrégation de la communauté se produisit non par éparpillement
mais par séparation. Un groupe s'y dessinait peu à peu autour de M.
Lucien Herr. Je me permets de citer ce nom parce que _le Cri de Paris_
l'a cité avant moi, parce que cette signature a été imprimée jadis
dans _la Volonté_, parce que ce nom figure aux _Notes Critiques_,
parce que la _Société Nouvelle de librairie et d'édition_ annonce de
M. Herr un volume _la Révolution sociale_.

Je ne cacherai pas la grosse et souvent la profonde impression que
me fit M. Herr quand enfin je le connus à l'école. Son parfait
désintéressement, sa puissance de travail énorme, son gros travail
anonyme, son érudition sans doute universelle et totale et, sur tout,
sa brutale sincérité me donnèrent pour lui un profond attachement
fidèle. Je fus en un sens vraiment son élève. Il m'enseigna parfois
comme on travaille et souvent comme on agit. Il me fournit beaucoup de
renseignements sincèrement exacts sur tout un monde que j'ignorais,
monde littéraire, scientifique, politique. Sur tout il débrouilla pour
moi les insincérités et les conventions où je me serais empêtré. Il
me mit au courant de l'affaire Dreyfus, me donna les indications sans
lesquelles on ne pouvait pas suivre intelligemment.

Cette fidélité dura jusqu'à la fin de l'affaire. Comme elle finissait
il me sembla qu'elle avait malheureusement modifié la mentalité de
plusieurs de nos camarades. Elle avait donné à plusieurs un certain
goût de la puissance, de l'autorité, du commandement. Tel est le
danger de ces crises. Pendant plusieurs mois le plus petit professeur
de collège ou le plus mal payé des répétiteurs, si faible en temps
ordinaire contre les tyrannies locales ordinaires les plus faibles,
avait pesé lourdement sur les destinées générales du pays. Par le
seul fait qu'il donnait son faible et pauvre nom à la liste qui
passait, pétition aux pouvoirs publics, souscription, adresse, le
pauvre universitaire de Coulommiers ou de Sisteron appuyait d'une
relativement lourde pesée morale et matérielle sur les destinées de
la France et du monde. Car on était à un aiguillage, et les forces
contraires se balançaient. A plus forte raison les initiateurs de
ces listes exerçaient-il une extraordinaire poussée. Un nom mis
au commencement de la première liste avait aussitôt une survaleur
immense. Or il suffit que l'on se reporte aux premières listes Zola
pour y lire le nom de M. Herr et les noms de la plupart de ses amis,
dont j'étais.

A mesure que l'affaire s'avançait deux tendances, deux mentalités
se dessinèrent puis se manifestèrent parmi les anciens dreyfusards.
Ayant communément exercé une action puissante pour la réalisation de
la justice et pour la manifestation publique de la vérité, les uns
continuèrent à chercher partout la réalisation de la justice et la
manifestation de la vérité, mais la plupart commencèrent à préférer
l'action, la puissance, la réalisation même de la manifestation.
Les premiers, Picquart, Zola continuèrent comme ils pouvaient leurs
véritables métiers. Picquart est encore un officier qui demande à
passer en conseil de guerre. Zola est encore ce qu'il était, un
romancier, et un citoyen libre. Mais la grande majorité ne pouvait
renoncer à la tentation singulière d'exercer une influence énorme,
intense, concentrée, condensée, un alcool d'influence, ayant un effet
considérable sous un petit volume et pour un petit effort initial. Or
l'ancienne action politique était justement un jeu imaginé à seule fin
de satisfaire à ces anciennes ambitions. L'ancienne action politique
est un jeu d'illusions, combiné pour faire croire que l'on peut
exercer beaucoup d'action sans se donner beaucoup de peine et de soin,
que l'effet utile est hors de proportion avec l'énergie dépensée, avec
l'effort. L'ancienne action politique est un jeu de crises feintes
imaginé pour faire accroire que l'action critique est l'action
habituelle, ordinaire. Les dreyfusards qui se laissèrent séduire à
cette illusion devinrent partisans de l'amnistie. Tous, et parmi
eux Jaurès, ils retombèrent ou ils tombèrent dans l'ancienne action
politique. Ils y ont fait tomber le socialisme français.

Parvenu à ce point de mon histoire, je m'aperçois que je ne puis
la continuer sans pénétrer dans les problèmes généraux de l'action
socialiste présente, et récente. Je n'oublie pas, d'ailleurs, que je
dois un compte rendu fidèle aux citoyens qui ont bien voulu me confier
le mandat de les représenter aux trois congrès de Paris. Ce compte
sera rendu dans le cinquième cahier.

Le quatrième cahier sera tout entier de Lagardelle. Nous nous
reposerons pendant les vacances du premier de l'an. Nous publierons
huit cahiers de janvier à Pâques.


NOTES:

[6] Relire dans _la Revue Socialiste_ du 15 juillet 1897 l'excellent
article de Charles Henry sur _l'Union pour l'Action morale et le
Socialisme_.—_Note de Pierre Deloire._

[7] Il y a un intérêt à relire ce que tout le monde écrivait de
l'Angleterre il y a trois ans.

[8] C'est-à-dire: tout article _mercantile_, et non, bien entendu,
tout article _rémunéré_.

[9] On pardonnera cette expression à l'inadvertance de notre ami.



POUR MOI[10]


                                        28 janvier 1901,

Mon ami Pierre Baudouin et mon ami Pierre Deloire vinrent me souhaiter
la bonne année. Ils étaient soucieux. Ils marchaient de conserve. Ils
me trouvèrent en proie à l'abonné Mécontent.

—Mon cher Péguy, me disait l'abonné Mécontent, tes cahiers me
révoltent. J'ai reçu le troisième. Ils sont faits sans aucun soin. Ils
sont pourris de coquilles. A la page 67, au titre courant, tu as mis
_théâtre_ sans accent aigu. A la page 43, au milieu de la deuxième
ligne, tu as mis un c à camarades au lieu d'un e. Évidemment, tu
deviens gâteux. J'en suis éploré, parce que je suis ton meilleur ami.
A la page 50, au milieu de la page, tu as écrit socialiste avec deux
s. Mais je soupçonne ici que tu as voulu jouer un mauvais tour à notre
ami Lucien Herr. Sans compter les coquilles que je n'ai pas vues, car
je ne les lis pas, tes cahiers. Je me désabonne.

Cette violence m'épouvantait et je faisais des platitudes.

—Mon cher Mécontent, je sais malheureusement bien qu'il y a des
coquilles dans les cahiers. Mon ami René Lardenois me l'a déjà fait
remarquer et sa lettre a été publiée dans le dixième cahier de la
première série. Aussitôt que je le pourrai, je lui donnerai une
réponse imprimée. En attendant je vais donner réponse orale aux
trente-cinq reproches que tu m'as adressés—

—Non, mon cher Péguy, j'ai déjà dépensé huit quarts d'heure de mon
temps à te faire ces reproches, parmi tant de reproches que l'on doit
te faire. Je n'eusse pas dépensé huit quarts d'heure de mon temps,
si ce n'était la profonde amitié que j'ai toujours eue pour toi. Je
n'ai pas le temps d'écouter ta défense. Mon temps est cher. Certains
devoirs laïques me rappellent ailleurs. Adieu.

Il s'en alla sans me donner la main.

Mon ami Pierre Baudouin le philosophe et mon ami l'historien Pierre
Deloire étaient devenus plus soucieux.

—Nous venons, dirent-ils, te souhaiter la bonne année.

—Nous venons te souhaiter la bonne année, répéta sérieusement Pierre
Deloire. Au temps que j'avais ma grand mère, qui ne savait pas lire,
et qui était la femme la meilleure que j'aie connue, je lui souhaitais
la bonne année en lui disant: Grand mère, je te souhaite une bonne
année et une bonne santé, et le paradis à la fin de tes jours. Telle
était la formule usitée parmi le peuple de ma province. Ma grand mère
est morte, et je ne sais pas si elle est en paradis, parce que je suis
historien et que nous n'avons aucun monument qui nous renseigne sur
l'histoire du paradis.

—Nous venons te souhaiter la bonne année, répéta gravement Pierre
Baudouin. Au temps que nous vivons, cela veut dire que nous te
souhaitons que tu sois et que tu demeures juste et vrai. Nous te
souhaitons aussi que beaucoup d'honnêtes gens t'apportent beaucoup de
bonne copie, que les compositeurs ne te fassent aucune coquille et que
les imprimeurs ne t'impriment aucune bourde; enfin je te souhaite que
les abonnés croissent et se multiplient.

—Mais, dit Pierre Deloire, comme l'histoire des événements nous fait
voir que les souhaits ne suffisent pas, je t'apporte pour le mois de
janvier les dix francs de souscription mensuelle que je prélève sur le
produit des leçons que je vends.

—Pour la même raison, dit Pierre Baudouin, je t'apporte ces cinquante
francs de souscription extraordinaire. Mes terres de Bourgogne se sont
enfin vendues. Elles se sont vendues un assez bon prix, parce que les
Bourguignons, ayant fait beaucoup de vin, pouvaient dépenser quelque
argent. Elles m'ont rapporté quinze et quelques cents francs dont j'ai
besoin pour la nourriture de ma famille; mais je tenais à prélever les
cinquante francs que je voulais vous donner.

—Vos souscriptions m'étaient indispensables et vos souhaits sont les
bienvenus. Car je suis en proie aux mauvais souhaits de plusieurs.

—Nous le savons, et c'est pour cela que nous venons te souhaiter la
bonne année.

—Je suis en proie aux mauvais souhaits de plusieurs. C'est une grande
souffrance que de savoir qu'il y en a plusieurs qui me souhaitent
que la copie soit mauvaise et le tirage raté, que l'abonnement
décroisse et que les cahiers meurent.

—Et comme l'histoire des événements nous fait voir que les souhaits
ne suffisent pas, ils travaillent consciencieusement à la démolition
des cahiers. Ils commencent par se désabonner. Ils se désabonnent.

—Pendant que je préparais le troisième cahier, j'ai reçu le premier
désabonnement.

—Nous vous requérons de nous lire cette lettre.

                                 Paris, mercredi matin 12 décembre 1900

         Mon cher Péguy

     La lecture de ton dernier cahier m'a révolté;

—Quel était ce cahier?

—Le premier de la deuxième série.

—Nous vous requérons de continuer.

     La lecture de ton dernier cahier m'a révolté. Il n'y a pas
     d'autre mot.

     1º Comment! tu t'amuses à recueillir les commérages du _Cri de
     Paris_, à les discuter d'une façon blessante et peu loyale pour
     les camarades que tu mets en cause! Herr peut avoir ses défauts,
     mais on ne peut méconnaître ses rares qualités de dévouement à la
     cause! L'œuvre qu'il a—

L'auteur avait mis d'abord: L'œuvre qu'il a fondée et fait vivre. Il a
rectifié: L'œuvre qu'il a sinon fondée, du moins fait vivre.

—Il a aussi bien fait de rectifier. Nous vous requérons de continuer.

     —L'œuvre qu'il a sinon fondée du moins fait vivre, la librairie
     est maintenant le centre de réunion de tous les socialistes
     pensants. En ne rappelant pas les qualités et en ne retenant que
     les défauts de l'homme, je dis que ta critique n'est pas loyale.
     Je regrette d'y trouver des insinuations peu dignes de toi.—

—Nous sommes ici venus, dit Pierre Baudouin, pour te forcer à
n'insinuer pas. Nous te requérons de continuer.

     —Je regrette d'y trouver des insinuations peu dignes de toi; par
     exemple, quand tu dis: _L'admiration mutuelle n'avait pas cours
     parmi nous_, tu sous-entends que les amis de Herr pratiquent
     cette admiration mutuelle, etc. Est-ce bien à toi aussi de
     t'ériger en censeur pour des camarades à qui tu ne peux reprocher
     que des divergences de vues! Ne crains-tu pas que ta censure ne
     soit suspecte et qu'on ne dise que c'est la rancune plus que la
     vérité qui t'inspire? Enfin à quoi servent ces polémiques—qui
     sont lettre morte, heureusement, pour tes lecteurs de province?
     Le péril clérical et capitaliste et militariste n'est-il donc
     plus présent, pour que tu t'amuses ainsi à frapper—

—Je te réponds, dit Pierre Baudouin, que l'on ne dira pas ce soir que
tu t'amuses. Nous te requérons de continuer.

     —pour que tu t'amuses ainsi à frapper sur nos amis? Ou veux-tu
     propager le scepticisme et le découragement dans notre parti? Si
     c'est cela, il m'est impossible de te suivre.

     2º Quel besoin as-tu de renseigner bénévolement les journaux
     bourgeois et les gros bonnets universitaires sur la personnalité
     de —. Vous permettez que je passe le nom?

—Provisoirement nous te le permettons. Nous te requérons de continuer.

     —Mettons: sur la personnalité de celui de nos camarades qui
     signe _un universitaire à la Petite République_. En écrivant que
     ce rédacteur appartient à une promotion de deux ans plus ancienne
     que toi, en ajoutant qu'il est en congé à Paris, tu le désignes
     très clairement.

     Qu'est-ce aussi que les conseils—pires que des critiques—que tu
     te plais à lui donner? Veux-tu à l'avance affaiblir l'autorité de
     ses articles auprès des lecteurs de _la Petite République_? Je
     remarque encore que cette rage d'indiscrétion et de censure ne
     peut faire que les affaires de nos adversaires.

     3º La plupart des lettres que tu insères n'ont d'intérêt que pour
     toi, puisqu'elles ne contiennent que des réserves à ton adresse
     ou des conseils.

     4º A quoi bon revenir longuement sur le _Journal d'une femme de
     chambre_ et donner à cette ordure les proportions d'un événement?
     Tout ce que tu publies aujourd'hui a déjà été dit la dernière
     fois. Ce n'est que du réchauffé.

     5º Les annonces de l'_école des hautes éludes sociales_,
     occcupent 15 pages de ton cahier!

     —Il pouvait dire _seize_.

     —Il y en a seize.

—Nous te requérons de continuer et de finir.

     —de ton cahier! Cette publication n'a aucune utilité, ni pour
     les lecteurs de province qui n'iront jamais à cette école, ni
     pour les lecteurs du Paris qui ont pu lire ces affiches sur tous
     les murs. Ne pouvais-tu remplir ces 15 pages par quelque chose de
     plus utile, par une critique d'un abus dont nous souffrons, par
     exemple?

     6º L'amplification de Boutroux est parfaitement insignifiante,
     quand elle n'est pas infectée d'esprit métaphysique et bourgeois.

     En résumé, je ne trouve dans ce cahier rien qui pût aider en
     quelque façon la propagande socialiste, rien qui pût faire
     l'éducation socialiste de tes lecteurs. J'y trouve en revanche
     des attaques toujours déplacées, souvent injustes, contre
     des camarades dont j'ai appris à apprécier la bonne foi, le
     dévouement, la continuité dans l'effort vers l'émancipation de
     l'humanité. J'y trouve l'expression de secrètes rancunes, qu'il
     faut savoir sacrifier au bien général. J'y retrouve ce ton de
     persiflage, ce dilettantisme que—

—Nous te donnons ma parole, dirent en même temps Baudouin et Deloire,
que ce soir ils ne diront pas que tu es un dilettante. Mais nous te
requérons de finir.

     —ce dilettantisme que je t'ai déjà reproché, en d'autres
     occasions. Je n'y trouve pas cette vigoureuse critique de la
     société capitaliste que j'attendais. Je n'y trouve pas cette
     sommation adressée aux bourgeois de redevenir hommes. Je n'y
     trouve pas surtout ces chaudes paroles d'encouragement répandues
     sur les bonnes gens de province qui luttent, solitaires, contre
     l'oppression qui les étreint.

     Enfin, alors que nous n'avons pas trop de tous nos efforts, et
     de nos maigres ressources pour combattre les forces du passé,
     plus menaçantes que jamais, tu nous annonces que tu vas publier
     des _romans_! des romans, comme si la réalité n'était pas assez
     tragique et que nous avions—

—_Ayons?_

     —_avions_ le temps de nous intéresser à des fioritures de
     phrases et à des divertissements d'esthètes!

     —Il faut: comme si la réalité n'était pas — — et comme si nous
     avions — — — ou bien: comme si la réalité n'était pas — — et
     que nous ayons. Ce n'est pas la fioriture d'esthètes, mais bonne
     et grosse grammaire française. Avez-vous bientôt fini?

     —Je ne me flatte pas de te convaincre. Je crains que tu n'aies
     ton siège fait. Mais je te préviens que si ton prochain cahier
     doit ressembler au précédent, il est inutile que tu me l'envoies.

     J'écris cette lettre pour toi et non pour tes lecteurs. Je ne
     veux donc pas que tu la publies.

—Cela est raide. Nous verrons ce que nous y dirons, A-t-il fini?

     —Ton ami qui regrette que tu fasses un si mauvais usage de tes
     qualités naturelles.

Vous permettez que je passe la signature?

—Provisoirement nous vous le permettons. Ensuite?

—Le troisième cahier descendait des compositeurs aux imprimeurs quand
me parvint le deuxième désabonnement.

—Nous vous requérons de lire cette lettre. Nous laisserons tout
passer sans interruption.

—Elle est plus courte.

                                       Paris, vendredi 14 décembre 1900

     Mon cher Péguy

     Je ne veux plus recevoir les _Cahiers de la Quinzaine_, pour les
     raisons que voici:

     1º Je ne crois pas que les romans annoncés constituent une
     propagande effective.

     2º Le ton général des cahiers est, de plus en plus, un ton
     de dilettantisme. Peu de place est donnée aux questions qui
     importent; trop de place est donnée à des incidents, à des
     impressions particulières; et c'est plutôt une espèce de
     littérature qu'une espèce de propagande.

     3º Il est bon de ne pas être aveuglé sur les défauts et les
     faiblesses de ceux qui se disent appartenir au même parti; mais
     il n'est pas bon de rappeler avec une persistance implacable des
     erreurs minimes, et de se taire sur les services incontestables.

     4º Dans les premiers numéros, les dissidences qui se sont
     produites à la Librairie étaient rappelées par des allusions qui
     n'étaient pas trop disproportionnées avec les faits tels que tu
     les concevais; même ainsi, elles étaient de médiocre intérêt
     pour des lecteurs de campagne, pour des instituteurs, pour
     des professeurs de province. Aujourd'hui tu parais commencer,
     ou plutôt continuer une polémique de pures personnalités; tes
     attaques contre Herr dépassent tout ce que, même dans ton
     imagination, tu peux lui reprocher. Je ne veux m'associer, ni de
     près ni de loin, à cette œuvre de désorganisation, pour laquelle
     sont dépensées les cotisations que tu reçois, et que l'on t'offre
     pour de tout autres combats. Même à l'époque où je ne te donnais
     pas _tous_ les torts, j'étais avec ceux qui organisent le travail
     contre ceux qui le désorganisent; aujourd'hui tu diminues même la
     sympathie qui allait à ta personne.

     Tout ce que j'espère, c'est que tu ne continueras pas dans cette
     voie, et que nous te retrouverons avec nous, contre l'ennemi
     commun, que tu sers aujourd'hui indirectement. CE JOUR-LA JE
     SERAI HEUREUX DE TE REVOIR TEL QUE JE CROIS T'AVOIR CONNU.

Vous permettez que je passe la signature?

—Provisoirement nous le permettons.

—Mais il y a un _post-scriptum_.

     P. S. Boutroux, que les _catholiques_ regardent comme un de leurs
     meilleurs alliés, ne doit pas être à aucun degré, le _directeur_
     de gens comme nous.

Pendant que j'avais lu, Pierre Baudouin mâchonnait les interruptions
qu'il m'avait promis qu'il ne ferait pas. Mais quand j'eus fini Pierre
Deloire me demanda froidement:

—C'est tout?

—Non. Celui de mes camarades qui fut pendant cinq bonnes années mon
ami le plus proche m'a écrit deux lettres qui m'ont fait beaucoup plus
de peine.

—Cela s'entend. Nous vous requérons de nous les lire.

—La première est brève:

     Toulouse, lundi matin 28 novembre 1900

     Mon cher Péguy

     —Pour fixer les idées, je maintiens que si tu avais été au
     comité général pour soutenir Jaurès et le père Longuet, tu
     eusses dit à haute voix ce que tu sentais; je maintiens qu'il
     eût mieux valu changer par une intervention active et réelle la
     scène historique, que de l'idéaliser et de la conserver par une
     reproduction typique et dramatique. Quoi qu'il en soit, je n'ai
     pas renoncé.

Je passe le nom. Vous le connaissez. La deuxième lettre est plus
longue:

                                                  Mardi 4 décembre 1900

          Mon cher Péguy

     Je me permets de te répéter que l'action me paraît plus
     urgente que la critique, surtout que l'histoire immédiatement
     post-contemporaine que tu annonces, pas assez contemporaine pour
     diriger le mouvement, pas assez éloignée pour être vraiment de
     l'histoire et pour être de nouveau intéressante.

     Si tu savais combien l'énorme masse est indifférente à tout cela,
     surtout l'énorme masse des professeurs, auxquels tu t'adresses,
     et qui sont, en grande majorité, réactionnaires bourgeois et
     cléricaux, et dont les 99/100 ne pensent qu'à leur métier, leur
     gagne-pain, leur avancement. S'il y en a par-ci par-là un qui
     partage nos idées—ou qui s'en sert—, il peut d'abord être pour
     nous plus gênant qu'utile, et en tout cas ne peut pas faire
     grand chose, vu qu'il a assez à faire pour n'être pas déplacé
     par les ennemis ou les défenseurs de la République. Autant que
     je connais ton public, il n'y a pas beaucoup de tes lecteurs
     qui ne regrettent pas leurs huit ou leurs vingt francs, qui les
     intéressent plus que les divisions et les discussions entre
     socialistes.

     D'ailleurs tu es forcé dès maintenant de faire des concessions
     à ton public: tu te lances bon gré mal gré dans la concurrence,
     dans la réclame, directement ou par prétention, volontairement
     ou non, mais fatalement. En annonçant la sténographie de
     l'International, tu déprécies commercialement et moralement
     l'analytique de la maison Bellais; en annonçant du Pressensé
     et du Duclaux, tu fais concurrence au _Mouvement_. En d'autres
     termes, ton _Cahier de la Quinzaine_ devient à la fois une revue
     semi-mouvement semi-historique, et une Bibliothèque d'éditions
     semi-socialiste semi-littéraire. Tu refais en abrégé la tentative
     de la librairie.

     Tu y perds—ou tu y consacres, c'est la même chose—ton temps,
     tes forces, tu y épuises les forces de tes amis comme Bourgeois,
     tu y perds ton crédit sur ceux de tes amis qui sont moins
     immédiats et moins fidèles.

     J'ai voulu, bien que je sache combien ce rôle de Cassandre est
     ingrat, te dire encore ce que beaucoup pensent en moins bonne
     part que moi. Je crois qu'il est toujours temps de s'arrêter ou
     de changer de direction. Je te prie de croire d'ailleurs que je
     ne demande qu'à être faux prophète, et qu'en tout cas je serai
     toujours ton ami.

 La même enveloppe contenait une feuille simple:

                                                       Mercredi 5, soir

          Mon cher Péguy

     Hier matin j'ai écrit d'un jet la lettre ci-jointe; à la
     réflexion cela ne rend plus tout à fait ma pensée sur certains
     points. D'autre part je n'y ai pas dit un avis qui me paraît
     essentiel:

     Il me paraît que tu dogmatises trop en ce sens que tu ériges
     en types des individus souvent très particuliers, et surtout
     insignifiants. Je crains que cela ne tienne à ce que connaissant
     bien certains individus en nombre limité,—vivant peu d'autre
     part en terrain varié soit dans les livres soit dans la
     société,—tu as tendance à approfondir et à généraliser à la
     fois. Par exemple je—

Mon ami ajoute ici en marge: tu simplifies et tu aggraves à la fois.

Et au bas de la page: cela va très bien pour Pascal, mais pour
d'autres——

     Il continue: Par exemple je connais en province de variétés
     nombreuses de guesdistes parmi lesquels de très bons,—tel
     allemaniste pure crapule,—etc., des universitaires de valeur
     très inégale et très différente de celle qu'on leur attribue
     à Paris. Je crois que le mieux est d'entrer résolument dans
     l'action qui seule dissipe les malentendus.

     Maintenant il est entendu que tout cela n'est que précaution,
     réserve, correction et qu'en discutant avec tel de tes
     adversaires, je lui dirais bien des choses que tu me répondras
     sans doute.

     Crois-moi ton ami.

—Cette lettre, dit Pierre Deloire, me paraît d'un ami véritable.

—Est-ce tout? demanda Baudouin.

—C'est tout. J'ai un désabonnement sans explication. J'en attends
plusieurs, mais de gens que je ne connais pas.

—Eh bien je vous donne à présent ma parole que les cuistres qui
liront ce que je veux dire aujourd'hui ne vous écriront pas que nous
sommes un _dilettante_.

Je m'aperçus qu'une lente et profonde colère lui était montée. Mais
Pierre Deloire intervint froidement:

—Les dix francs, me dit-il, que je te donne chaque mois ne sont
pas levés sur mon superflu, mais prélevés sur mon nécessaire. Tu es
comptable envers moi. Je suis inversement responsable de toi. Je te
requiers formellement de nous faire entièrement et sur pièces la
narration des relations que tu as eues, comme gérant des cahiers, avec
la _Société Nouvelle de librairie et d'édition_. Commençons par les
faits.

—Commencez par les faits, dit Pierre Baudouin. Vous ne m'empêcherez
pas de dire aujourd'hui ce que je veux dire aujourd'hui.


—Quand en décembre 1899 je sortis écœuré du congrès de Paris, du
premier congrès national, écœuré du mensonge et de l'injustice
nouvelle qui s'imposeraient au nom d'un parti nouveau, la résolution
me vint, en un coup de révolte spontané, de publier ce que mes amis
sentaient, disaient, pensaient, voulaient, croyaient, savaient.
C'était une résolution singulièrement audacieuse, puisque toute la
puissance de la vieille et de la nouvelle autorité allait me retomber
sur les reins, puisque je n'avais pas un sou vaillant, puisque
j'étais épuisé, puisque je ne savais pas si j'écrirais ni ce que
j'écrirais. Ma finance était épuisée puisque les trois cinquièmes qui
m'en sont demeurés étaient immobilisés pour au moins deux ans dans la
fondation de la même _Société Nouvelle_. Mes forces étaient épuisées
par le travail que j'avais fait _dans le rang_ depuis que j'étais
devenu socialiste et dreyfusiste. Je ne savais pas comme j'écrirais,
parce que depuis vingt mois, tout occupé d'éditer mes camarades et mes
amis, j'avais négligé d'écrire, et parce que je n'avais jamais rien
écrit qui ressemblât à ce que je voulais écrire. Mais je croyais que
mes amis ne m'abandonneraient pas, puisque je ne serais pour ainsi
dire que leur manifestation.

Je me présentai sans aucun retard devant le conseil d'administration
de la _Société Nouvelle_. Je demandai, simple formalité, que la maison
éditât la publication que je préparais. Je m'attendais que cela me
fût accordé sans débat. Le sens de cette publication était conforme
à la conscience de mes cinq amis et camarades. Je ne demandais à la
_Société_ que le travail d'administration, que je proposais de payer.
Tout le déficit éventuel de l'édition me reviendrait. Je parlais
encore et j'indiquais rapidement le plan de l'opération, que les
conseillers m'interrompirent. Et au ton de leur interruption j'eus
l'impression soudaine et ineffaçable que ces cinq administrateurs
n'étaient plus mes camarades et n'étaient pas mes amis. Et non
seulement cela, mais ils n'étaient plus les mêmes hommes, les hommes
que j'avais connus, que je croyais que je connaissais, que j'avais
aimés, que j'avais défendus, que j'avais institués, que j'avais élus
d'acclamation, car enfin j'étais présent à cette admirable assemblée
générale où vingt et quelques sociétaires avaient élu d'enthousiasme
cinq sociétaires pour qu'ils devinssent les administrateurs de la
commune _Société_. Mais le seul fait que ces hommes exerçaient une
autorité, une autorité anonyme, le cinquième de l'autorité totale dans
un monde clos, le seul fait qu'ils étaient un conseil, un comité,
qu'ils délibéraient et votaient, qu'ils siégeaient, les avait faits
méconnaissables.

L'exécution fut rapide. Ils démentaient leur langage de la veille et
leur pensée intime, ils démentaient toute leur action précédente, ils
démentaient leur vie. Je devins bête instantanément et me défendis
mal. On me demanda ce qu'il y aurait là-dedans, ce que je mettrais
dans le premier numéro. Je bafouillai. Vous savez, mes amis, comme
il est pénible et gauche d'expliquer d'avance, d'échafauder pour un
juge violent et railleur la carcasse des formes prochaines. Léon Blum,
très courtoisement, me dit: Péguy, je ne veux pas traiter avec vous
la question au fond. Ce que vous préparez me semble inopportun. Vous
venez ou trop tard ou trop tôt.—C'était une opinion respectable,
fondée ou non, qui demandait une amicale discussion. Simiand
intervint, et confondant ses fonctions d'administrateur de la _Société
Nouvelle_ avec sa situation de critique sociologique il me dit: Je
vois ce que c'est: tu veux faire une revue pour les imbéciles.—Dite
avec ce sourire mince froid qui rend son auteur si redoutable aux
imbéciles que nous sommes, cette indication me coupa le souffle.
Je me suis dit depuis, pour me consoler, que sans doute il nommait
imbéciles tous les citoyens qui n'ont pas fait de la sociologie,
ainsi que l'on m'a dit que les anciens nommaient _stulti_ les citoyens
qui n'étaient pas philosophes. Mais d'abord ce mot ainsi prononcé me
coupa la respiration. Herr m'acheva: Jusqu'ici, me dit-il fortement
avec l'assentiment du conseil, nous vous avons trop souvent suivi par
amitié dans des aventures qui nous déplaisaient. Maintenant c'est
fini. Vous allez contre ce que nous préparons depuis plusieurs années.
Vous êtes un anarchiste.—Je lui répondis que ce mot ne m'effrayait
pas.—C'est bien cela, vous êtes un anarchiste: _nous marcherons
contre vous de toutes nos forces_. Mario Roques a bien voulu m'assurer
depuis que Herr était trop bon pour avoir tenu parole, et que sa
déclaration de guerre lui avait coûté beaucoup à prononcer. Mais elle
me coûta beaucoup plus à recevoir. Je me retirai abruti.

Je rédigeai le premier cahier dans cette angoisse et dans cette
amertume. Résolu quand même à travailler pour la maison que j'avais
fondée, je lui fis la meilleure place dans ce premier cahier de la
première série. J'y rappelai soigneusement _le Prince de Bismarck_,
de Charles Andler. J'y rappelai l'_Histoire des Variations de
l'État-Major_. J'y annonçai l'édition du «Compte rendu sténographique
officiel du Congrès général des Organisations Socialistes Françaises
tenu à Paris en Décembre 1899». Vous êtes mes anciens abonnés. Vous
avez chez vous ce cahier du 5 janvier 1900. Vous avez lu ces rappels
studieux et ces annonces. Enfin, et surtout, voulant donner à la
maison que j'ai fondée, à un livre que j'ai fait, la quatrième page de
ma couverture je la disposai comme suit. Permettez que je la remette
exactement sous vos yeux:

     SOCIÉTÉ NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'ÉDITION, 17, rue Cujas

     troisième édition

     JEAN JAURÈS

     ACTION SOCIALISTE

     PREMIÈRE SÉRIE

     Un fort volume in-18 jésus de 560 pages 3 fr. 50


     LE SOCIALISME ET L'ENSEIGNEMENT

     _Instruction_—_Éducation_—_Culture_

     La loi scolaire; le budget de l'enseignement;

     L'enseignement primaire; l'enseignement moral donné au peuple par
     les instituteurs;

     L'enseignement secondaire; la crise de l'enseignement secondaire;
     la question du baccalauréat;

     L'enseignement supérieur; la question des Universités;
     l'extension universitaire;

     La question religieuse; Léon XIII et le catholicisme social;

     Les libertés du personnel enseignant; interpellation Thierry
     Cazes;

     L'enseignement laïque et l'enseignement clérical; réponse à M.
     d'Hulst;

     Science et socialisme;

     La fonction du socialisme et des socialistes dans l'enseignement
     bourgeois;

     La question sociale dans l'enseignement.


     LE SOCIALISME ET LES PEUPLES

     _La guerre_—_Les alliances_—_La paix_

     Les écoles militaires; La loi militaire; le budget de la guerre;

     L'éducation militaire; l'armée républicaine;

     La paix et la revanche; la question d'Alsace-Lorraine; la France
     et l'Allemagne;

     La France et la Russie; la «double alliance»; le Tsar à Paris;

     La France en Orient; les massacres d'Arménie; la guerre de
     l'indépendance crétoise; la guerre gréco-turque;

     La guerre hispano-américaine;

     L'affaire de Fashoda.

 En même temps je demandai au conseil à faire en commun des éditions
avec la librairie, à peu près comme seront faits en commun plusieurs
fois les cahiers indépendants de cette seconde série. On préparait
alors la brochure de Gaston Moch sur l'armée de milices. On pouvait
en faire un bon cahier. Je demandai que l'édition fût faite à frais
communs, brochure pour la librairie et cahier pour les cahiers. Herr
me donna cette réponse, recommandée à la poste et copiée au copie de
lettres. J'omets les passages privés.

     —Provisoirement nous vous permettons de les garder pour vous.

          —_Société Nouvelle,—17, rue Cujas_,—

                                          13 janvier 1900

     —Il nous paraît impossible, aujourd'hui que vous êtes résolu à
     entreprendre une œuvre que nous sommes unanimes à juger mauvaise,
     de reprendre à l'heure présente une collaboration cordiale et
     utile. Nous vous demandons donc de reprendre régulièrement votre
     liberté, et de nous rendre la nôtre.

     En conséquence nous vous demandons de nous remettre le dossier
     des affaires d'édition qui concernent la maison et qui peuvent
     être restées entre vos mains: nous vous demandons de nous
     remettre le travail de préparation fait en vue du deuxième volume
     de Jaurès, dont la publication incombe à la Société; nous vous
     demandons enfin de faire connaître régulièrement aux imprimeurs
     et fournisseurs avec lesquels vous avez été en relation au nom de
     la Société, que les ordres que vous donnerez et les commandes que
     vous ferez dorénavant n'engagent plus à aucun degré la Société.

 —Vous prenait-il donc pour un escroc?

—Taisez-vous, dit Pierre Deloire. Nous devons écouter la lecture des
monuments.


     Quant à la demande que vous nous avez adressée hier, nous
     estimons qu'il n'est pas possible que des articles déjà publiés
     dans un journal soient donnés une seconde fois dans un périodique
     avant leur réunion en brochure, sous peine de rendre la brochure
     elle-même superflue. Il nous paraît donc que votre proposition ne
     peut être admise.

     A ce propos, et pour que l'indépendance de votre périodique ne
     fasse doute pour personne, nous vous demandons de ne pas donner à
     la quatrième page de votre couverture l'aspect que vous lui avez
     donné dans votre premier numéro, et qui donnerait à penser au
     public que le périodique est une publication de la Société, ou se
     publie d'accord avec la Société.

     Croyez à tous mes sentiments dévoués.

     Pour le Conseil d'administration Lucien Herr

Quand se tint l'assemblée générale de la _Société_, en janvier, Herr
lut au nom du Conseil d'administration un long rapport où j'étais
mis en cause non seulement comme employé démissionnaire, mais comme
sociétaire infidèle, comme auteur des _cahiers_.

—Nous vous demandons communication de ce rapport.

—Je ne l'ai pas.

—Demandez-le. Vous nous dites que vous y êtes mis en cause.
Réclamez-le.

—Je l'ai demandé. On m'a répondu:

     Paris, samedi 20 octobre

     Mon cher ami,

     La partie du rapport de Janvier qui vous concerne occupe quatre
     pages et demie, qu'il m'est matériellement impossible de copier.
     Je ne puis davantage songer à faire copier par un employé un
     document qui est confidentiel, et qui doit le rester. Il va
     de soi que les rapports lus aux assemblées générales restent
     toujours à la disposition des sociétaires qui veulent en prendre
     connaissance, et qu'il sera mis à la vôtre si vous pouvez venir
     un jour dans la matinée, à un moment où quelqu'un soit là pour
     vous le remettre.

     Je passe un paragraphe personnel et privé.

     —Provisoirement nous vous permettons de le passer.

     Votre affectueusement dévoué Lucien Herr

Sur une redemande un peu motivée il me répondit:

     Paris, lundi

     Mon cher ami,

     Je crains de m'être mal exprimé. Vous paraissez croire que je
     détiens en ma possession privée les documents de la librairie, et
     qu'ils peuvent subir les mutations du personnel administratif.
     Toutes les pièces officielles sont et restent régulièrement
     aux archives de la Société, qui sont, naturellement, confiées
     à la garde des administrateurs actuels, mais qui ne sont point
     leur propriété. En cette qualité de pièces officielles des
     assemblées générales, elles sont, conformément à la loi et aux
     statuts, tenues constamment à la disposition des sociétaires,
     et d'eux seuls, c'est-à-dire que les pièces confidentielles
     ne peuvent être ni communiquées à des tierces personnes, ni
     publiées. Il va de soi, je vous le répète, que ces documents
     vous seront donc toujours communiqués selon votre désir, et que
     vous pourrez prendre copie des parties que vous jugerez bon,
     mais nous sommes obligés de vous demander l'engagement de ne les
     communiquer à aucune personne étrangère à la société, ni de les
     publier.

     Votre affectueusement dévoué Lucien Herr

Le jeudi matin j'allai en conseil expliquer pourquoi je tenais à ce
que la communication des pages qui m'intéressaient me fût donnée
sans condition ni réserve. L'entretien fut assez cordial, mais le
conseil s'en tint à sa première décision. J'ai soumis la question à
la prochaine assemblée générale. Ma demande viendra de jeudi en huit,
le jeudi matin 10 courant. Voilà pourquoi je ne peux pas vous donner
aujourd'hui communication des pages du rapport de janvier où je fus
mis en cause.

—Que vous en rappelez-vous?

—Ce rapport n'était pas un réquisitoire implacable, mais un de ces
réquisitoires mouillés de tendresse qui écrasent leur homme. L'auteur
m'y reprochait d'avoir fondé une revue ayant le caractère et le format
du _Mouvement Socialiste_. Je fus imbibé, liquidé. Je ne me défendis
pas. Quand l'auteur eut fini sa lecture je répondis textuellement:

—Je ne veux pas dépenser le temps de l'assemblée générale pour un
cas individuel. Ceux de vous qui après avoir entendu l'accusation
voudront m'entendre en ma défense me trouveront au siège des
_cahiers_, 19, rue des Fossés-Saint-Jacques, le lundi et le jeudi, de
deux heures à sept heures.

—Y allèrent-ils?

—Quelques-uns, deux ou trois sur une vingtaine et quelques. J'étais
si abasourdi que je ne pensai pas à demander la division, qui est de
droit. Et comme je voulais approuver le restant du rapport, comme je
voulais approuver hautement le travail considérable que les mêmes
hommes avaient fait pour la réinstallation de la librairie, je votai
_oui_ sur l'ensemble du rapport, j'adoptai avec l'immense majorité des
sociétaires la partie du rapport qui me maltraitait.

Je répondis à cette accusation en publiant dans le deuxième cahier, à
la page trois de la couverture, cet avis:

 _Nous annonçons ici les publications que nous voulons signaler à nos
 lecteurs, sans demander aux éditeurs ni leur avis ni leur finance.
 Aucun éditeur ne peut s'offenser de cette annonce._

La seconde moitié de la troisième page et la quatrième page tout
entière annonçaient le _Compte rendu sténographique officiel du
Congrès général des Organisations socialistes françaises tenu à Paris
du 3 au 8 décembre 1899_.

Pendant un an je saisis toutes les occasions de faire à la _Société
Nouvelle_ une utile publicité. Je rappelai sur la couverture du
quatrième cahier, _pour mémoire, à tous ceux qui auraient entendu
prononcer quelque réquisitoire contre ces cahiers qu'aussi longtemps
qu'ils ne m'auront pas entendu en ma défense ils seront dans une
situation exactement antidreyfusiste_. Ils ne vinrent pas plus. Sur la
couverture du cinquième j'annonçai:

 _Vient de paraître à la Société Nouvelle de librairie et d'édition,
 17, rue Cujas, Paris: la Question de l'Enseignement secondaire en
 France et à l'étranger, par Ch.-V. Langlois, un volume de 140 pages,
 petit in-18, à 1 franc 50, livre que nous aurons sans doute à citer
 quand nous présenterons les raisons pour et contre la liberté de
 l'enseignement._

 _Vient de paraître à la même librairie: la Réforme militaire. Vive
 la Milice, par Gaston Moch, ancien capitaine d'artillerie; M. Gaston
 Moch a réuni et composé les articles qu'il avait donnés à la Petite
 République; une forte brochure de 64 pages, in-8°, à 0 fr. 30; pour
 la propagande, 50 exemplaires, 12 fr. 50, et 100 exemplaires, 20
 francs._


Les cinquième et sixième cahiers avaient publié la _consultation
internationale_ ouverte à _la Petite République_ sur _l'affaire
Dreyfus_ et _le cas Millerand_. Un libraire m'en demandait le tirage à
part. Je le lui refusai. Je proposai à la _Société Nouvelle_ de faire
une édition commune avec les cahiers. On en demanda l'autorisation
à Dejean. C'était vouloir que l'édition ne se fît pas. Dejean, me
dit-on, réclama des droits d'auteur. Les imprimeurs distribuèrent.


Dans le septième cahier, page 53, _tenue du congrès national_,
j'annonçais encore le _Compte rendu sténographique officiel_ édité
par la librairie. Sur la couverture, j'annonçai en bonne place:

     _Vient de paraître à la Société Nouvelle de librairie et
     d'édition, 17, rue Cujas, Paris, le Procès des Assomptionnistes,
     réquisitoire du Parquet, exposé et réquisitoire du Procureur de
     la République, compte rendu sténographique partiel des débats,
     arrêt, 1 volume, 256 pages, imprimées très denses, in-16, pour
     cinquante centimes._


Dans le huitième cahier j'annonçai à la dernière page de la couverture:

     _Demander à la Société Nouvelle de librairie et d'édition, 17,
     rue Cujas, Paris, le premier roman de Jérôme et Jean Tharaud: le
     Coltineur débile, un beau volume in-18 jésus de 116 pages, pour
     un franc._

     _Demandez à la Société Nouvelle de librairie et d'édition, de
     Marcel et Pierre Baudouin, Jeanne d'Arc, drame en trois pièces,
     un volume lourd grand in-octavo de 752 pages très peu denses,
     pour dix francs._

—Rassure-toi: on ne l'a pas demandé.

—Tais-toi, dit Pierre Deloire, écoute la lecture des textes.

—J'avais annoncé déjà, et j'ai annoncé plusieurs fois _le Coltineur
débile_. Septième cahier, _de la grippe_, je dis au docteur socialiste
révolutionnaire moraliste internationaliste:

j'achèterai un petit Sophocle. La première fois—

—Qu'est-il devenu, le docteur socialiste révolutionnaire moraliste
internationaliste?

—Je suis sans nouvelles.

—Taisez-vous, dit Pierre Deloire. Écoutons le texte.

—Je lui dis:

j'achèterai un petit Sophocle. La première fois que j'irai à Paris,
j'irai en acheter un à la Société Nouvelle de librairie et d'édition,
17, rue Cujas.

Il me demande:

—Pourquoi là, mon ami?

—Pour beaucoup de raisons que je vous donnerai plus tard, docteur,
mais surtout parce que cette maison est, à ma connaissance, la
première et la seule coopérative de production et de consommation qui
travaille à l'industrie et au commerce du livre.

Quand je fis le tirage à part de _la lumière_, je pressentis le seul
conseiller d'administration qui m'eût manifesté sa courtoisie. _La
lumière_ ne pourrait sans doute recevoir l'hospitalité de la librairie.


Au demeurant, vous avez les cahiers de la deuxième série.

—Oui, mais nous vous requérons de nous énoncer les faits de la
nouvelle année scolaire.

—Premier fait.—Je lus à Coulommiers, où je faisais mes vingt-huit
jours, que le congrès socialiste _international_ commençait le
dimanche matin, jour de ma libération. C'était le vendredi. Je croyais
savoir que l'international ne commencerait qu'après que le national
serait fini. J'avais été sans nouvelles pendant mon service et en
particulier pendant les manœuvres de Beauce. Un mot à Corcos, fidèle
sténographe. Je me débrouillai le samedi pour sauter dans le train. Je
joignis Herr par hasard à la librairie.—Prenez-vous la sténographie
du Congrès international?—Non, ce sera sans doute la confusion
des langues.—Aucun ne la prend? Non.—Alors je la prends. Corcos
me joignit à la gare du Luxembourg. Le lendemain la sténographie
fonctionnait pour les cahiers, que le président de la séance n'avait
pas encore de papier à se mettre sous la main. J'ai la sténographie
dans ma corbeille et nous la publierons bientôt.

Or la _Société Nouvelle de librairie et d'édition_ avait, comme
les cahiers l'ont annoncé plusieurs fois, édité le compte rendu
_sténographique officiel_ du premier congrès national. Pareillement
elle préparait, après entente avec l'ancien _Comité général_, un
compte rendu _sténographique officiel_ du deuxième congrès national,
et un compte rendu _analytique officiel_ du congrès international. Ce
dernier congrès prit une importance inattendue. Si mes renseignements
sont exacts,—et, au cas où ils ne le seraient pas, je souhaite un
démenti formel,—si j'en crois mes renseignements, _les délégués de
la Société Nouvelle négocièrent et traitèrent avec les délégués du
nouveau Comité général en leur laissant ignorer qu'il y avait par
le monde une sténographie de ce congrès_. Ils gardèrent ainsi leur
monopole de fait. Ils gardèrent l'investiture _officielle_ pour
un compte rendu _analytique_ du Congrès international. Quand les
délégués du nouveau Comité général furent avisés, on me dit qu'ils
manifestèrent leur mécontentement. On répondit que l'on allait donner
le _bon à tirer_. Ainsi nous aurons du Congrès international deux
comptes rendus, un compte rendu analytique officiel, et un compte
rendu sténographique non officiel.

—C'est cela, dit Pierre Baudouin sourdement, c'est cela qu'ils
nomment organiser le travail. C'est là ce qu'ils nomment organiser le
travail commun.

—Tais-toi. Écoutons le second fait.

—_Second fait_: un ami commun avait communiqué à M. Herr une liste,
ou plutôt les matériaux d'où l'on pouvait extraire une liste assez
utile des sociétés qui font en province de la libre pensée ou de
l'enseignement laïque. Je la demandai innocemment. M. Herr, inquiet,
me la promit sur un ton douteux et peiné. Je voulais en faire des
abonnés éventuels. M. Herr ne m'a pas fait parvenir cette liste.

—C'est donc cela, répéta Pierre Baudouin, qu'ils nomment organiser le
travail?

—Taisez-vous, prononça Pierre Deloire, et discutons ces textes et ces
faits.

Il avait pris des notes à mesure que j'avais lu. Il y jeta les yeux.


PREMIER CHEF D'ACCUSATION

—Pardon, dit Pierre Baudouin, je demande à savoir qui sont les
accusateurs. J'en ai assez des anonymats et des pseudonymats. Je n'en
veux plus.

—Il faut pourtant commencer par un bout, répondit Pierre Deloire.
Je me suis efforcé de dégager de ce fatras quelques chefs généraux
d'accusation. Je commence par le premier:

_Péguy est accusé d'avoir accueilli ou mis dans les_

_cahiers, de la copie qui ne sert pas à la propagande._ Accusé,
levez-vous.

—Je n'ai pas envie de plaisanter, dit Pierre Baudouin.

—Moi non plus, dit Pierre Deloire. Je lui commande qu'il se défende.

—Il est trop bête. Je le défendrai. Qu'est-ce qu'ils nomment leur
propagande? Croient-ils donc, ces rares génies, que la propagande soit
un exercice qui se fasse de cinq à sept. Ils vont à la propagande
comme les mauvais catholiques vont à la messe. Les mauvais catholiques
vont à la messe le dimanche de dix à douze, avec des âmes apprêtées.
Ils savent que c'est la messe. Et du midi de ce dimanche à dix heures
de celui de la semaine suivante ils redeviennent ce qu'ils sont. Ainsi
nos censeurs font de la propagande. C'est un office. Au contraire
les bons catholiques sont catholiques en semaine, et le dimanche ne
leur apporte qu'un rafraîchissement de leur foi. Ainsi nous sommes
socialistes en semaine et nous ne savons pas quand nous faisons de la
propagande. Je ne me suis jamais dit, avant un entretien: _Attention!
tu vas faire de la propagande._ Mais je vis en socialiste et je parle
uniment en socialiste. Je ne traite jamais personne en propagandable
ou propagandisable, je ne suis pas propagandeur ou propagandiseur ou
propagandisateur. Quand je vois venir à moi mon meilleur ami, je ne
me dis point: _Comment vais-je faire pour le propagander?_ Mais je
lui serre la main et je lui dis: _Bonjour mon vieux, comment vas-tu?_
parce qu'il est mon meilleur ami. Et quand je vois un inconnu je lui
dis: _Bonjour monsieur_, et je cherche à savoir comme il est, mais je
ne cherche pas à savoir comme il est pour que je le propagandise. La
propagandisation ainsi entendue comme ils veulent qu'on la pratique a
toujours conduit à faire massacrer les impropagandisables par leurs
anciens amis propagandisés. Voyez ce qu'il advient aux malheureux
Chinois. La propagandisation est une forme de la conquête. Quand nos
amis du Parti ouvrier français, fructueusement alliés aux radicaux,
eurent enlevé aux réactionnaires le conseil municipal de Lille,
vous vous rappelez sans doute l'enthousiasme avec lequel un journal
ami, _La Petite République_, afficha une énorme manchette: _Lille
conquise_. Un envahisseur militaire parlerait ainsi. Ou bien la
propagandisation est une forme de l'acquisition, de l'appropriation.
Or nous voulons supprimer la propriété même.

Au fond leur propagande revient à ceci: elle suppose un propagandeur
et des propagandables; un propagandeur est quelqu'un qui sait; les
propagandables, c'est tout le monde qui ne sait pas, les _imbéciles_,
comme Simiand dit. Celui qui sait enseigne ceux qui ne savent pas.
Pour les enseigner il transforme,—sans les déformer,—les réalités.
Il masque certains faits, certains hommes, certains événements,
certaines idées, certaines images. Il fait valoir certains faits,
certains hommes, certains événements, certaines idées, certaines
images. Il introduit certains jeux de lumière. Il dispose, propose et
compose les plans. Il ordonne les perspectives. Il distribue, produit
et contribue les couleurs. Il obtient ainsi un tableau commode. Le
peuple voit ce que l'on veut, et ne voit pas ce que l'on ne veut pas.
Le peuple entend ce que l'on veut, et n'entend pas ce que l'on ne veut
pas qu'il entende.

 Ce n'est pas ainsi du tout que je me représente l'action modeste que
j'exerce et l'action modeste que je reçois. Quand je vois quelqu'un,
je ne me dis jamais: Propagandons. Mais je cause honnêtement avec
ce quelqu'un. Je lui énonce très sincèrement les faits que je
connais, les idées que j'aime. Il m'énonce tout à fait sincèrement
les faits qu'il connaît et les idées qu'il aime et qui souvent sont
fort différentes. Quand il me quitte j'espère qu'il s'est nourri
de moi, de ce que je sais et de ce que je suis. Et moi je me suis
toujours nourri de tout le monde, parce que tout le monde a beaucoup
plus d'esprit que moi. J'ai pitié souvent quand je vois ces gens de
propagande enseigner au peuple ce que le peuple sait mieux qu'eux, ce
que le peuple saurait tout à fait si l'on n'avait jamais inventé les
journaux. Le peuple sait beaucoup de ce que nous pouvons savoir quand
il connaît l'amour, la naissance et la mort, la maladie et la santé,
la jalousie envieuse et la haine, la misère et la prospérité, le chaud
et le froid, les terres et les eaux, les rues et les bois, les bêtes
et les plantes, quand il assiste à l'admirable croissance des enfants,
à la décroissance compensatoire des vieux. Pour moi c'est sur les
impériales des voitures et dans les _troisième classe_ de l'Orléans
que j'ai entendu le meilleur de ce que sais. Et quand je parle avec un
homme du peuple, ce qui m'arrive le plus souvent que je le puis, je
n'ai aucune intention de le catéchiser. Car au fond leur propagande
est une catéchisation, une catéchisation de plus. Je cause uniment
avec l'homme du peuple. Je lui parle de son métier, non pour profiler
seulement, mais parce que vraiment son métier est plus intéressant,
plus profondément vrai que le mien. Je parle de sa vie, qui est plus
passionnante que la leur. Je ne suis nullement l'intellectuel qui
descend et condescend au peuple. Je suis peuple. Je cause avec l'homme
du peuple de pair à compagnon, sans aucune arrière-pensée. Il n'est
pas mon élève. Je ne suis pas son maître. Je ne veux pas lui monter
le coup. Je communique avec lui. Je travaille avec lui. Mutuellement
et solidairement. Nous collaborons. Leur propagande est un montage de
coup organisé. Pour la bonne cause, pour la révolution sociale, pour
la république socialiste. J'entends bien. Les montages de coup les
plus redoutables à l'humanité furent toujours institués pour la bonne
cause. Qui n'a pas sur soi sa bonne cause? Abdul Hamid a sa bonne
cause pour massacrer les Arméniens. Chamberlain défend en Afrique la
bonne cause de la civilisation anglaise. Les alliés internationaux,
comme les nommait à peu près Jaurès, ont épouvanté le monde chinois
pour la bonne cause de la chrétienté chrétienne et marchande. On ne
sait jamais tout ce qui peut sortir de vice et de souffrance d'un
montage de coup bien intentionné.

—Assez causé, dit Pierre Deloire.


DEUXIÈME CHEF D'ACCUSATION

_Péguy est accusé d'avoir accueilli ou mis dans les cahiers de la
copie qui nuit à la propagande._ Qu'il s'en défende.

—Il est trop bête. Je le défendrai. _Péguy trahit la République._ Si
jeune! Et qu'ont-ils fait pour la République ceux qui l'accusent de
trahir la République. Je veux savoir qui c'est.

—Nous examinerons plus tard si nous pouvons le savoir. Mais vous
avez adopté la marche du cortège. Repoussez l'accusation en elle-même.

—Je l'ai repoussée, puisque c'est la même, Péguy trahit la République
et nuit à la propagande parce qu'un jour il n'a pas voulu recevoir
la consigne. Hier il avait raison d'écrire ce qu'il savait et ce
qu'il pensait de Guesde. Il a tort aujourd'hui d'écrire ce qu'il sait
et ce qu'il pense de Guesde. Demain il aura tort d'écrire ce qu'il
sait et ce qu'il pense d'un second et d'un tiers. Hier il épurait.
Aujourd'hui, ce matin, il désorganise. Hier il servait. Aujourd'hui,
ce matin, il trahit. Un vote menteur a fait ces merveilles. Un
vote menteur a fait passer la consigne. La discipline faisant la
force principale des armées, il importe que tout inférieur obéisse
exactement, sans hésitation ni murmure. Je désobéirai si la justice et
la liberté le veut. Je suis réserviste. Si demain matin je recevais
ma feuille de route pour aller en Chine, sachant comme je le sais
ce que les internationaux sont allés faire en Chine, je refuserais
le service militaire, je déserterais. Je suis réserviste. Si demain
matin je recevais ma feuille de route pour aller à Calais, sachant
comme je le sais ce que les bourgeois font à nos amis ouvriers, je
refuserais le service militaire, je déserterais. Pourquoi dès lors
veut-on que dans le civil je reçoive et j'accueille le mot d'ordre et
le mot de ralliement. O vanité des consignes anciennes! Quand j'étais
à l'école en première année, tu te rappelles, Deloire, les consignes
étaient les suivantes, et à ces consignes obsolètes nous avons en
leur temps donné tout ce que nous avons eu de foi, de raison, de
vouloir et de force. A ces consignes obsolètes nous avons donné le
temps de nos études et l'amitié de nos meilleurs amis. Ces consignes
étaient que le Sénat n'était qu'un ramassis de crapules réactionnaires
et que la Chambre était l'espoir et la fleur de la République. Au
nom du suffrage universel, au nom de sa souveraineté, au nom de sa
primauté, il fallait balayer les vieux résidus du suffrage restreint.
La consigne était qu'il ne fallait pas deux assemblées dans la
République. La consigne était que le suffrage universel valait seul
et valait tout, que le suffrage restreint ne nous donnait que des
tyrans. Il fallait que le suffrage universel fût à un seul degré,
le double degré ne pouvant qu'éliminer les meilleurs candidats. La
consigne était que M. Léon Bourgeois préparait infailliblement la voie
du seigneur socialisme révolutionnaire, moins résolument toutefois
que M. Doumer. La consigne était que l'impôt progressif sur le revenu
constituait la réforme la plus profonde, immédiatement après laquelle
adviendraient les premiers décrets de la Révolution sociale. Et
cependant que M. Léon Bourgeois était le précurseur et M. Doumer le
sous-saint-Jean-Baptiste, ou l'aide-saint-Jean-Baptiste, la consigne
était que M. Trarieux, un sénateur! était la plus réactionnaire des
canailles ou le plus canaille des réactionnaires. La Révolution
sociale avait un jour demandé que M. Godefroy Cavaignac, un civil,
devînt ministre de la guerre. La Révolution sociale avait un intérêt
puissant à ce que M. Casimir-Perier ne restât pas à la présidence de
la République bourgeoise. Il fallait qu'il s'en allât. Pour qu'il s'en
allât il fallait que Gérault fût élu député. Pour que Gérault fût élu
dans le treizième il fallait que Rochefort lui donnât l'investiture
nationaliste. Jaurès et Millerand allèrent donc à Bruxelles
traiter avec le grand polémiste. Donnant donnant. Rochefort donna
l'investiture. Les républicains donnèrent l'amnistie, l'ancienne, la
deuxième, Gérault fut élu. Félix Faure aussi. Le polémiste rentra.
Le président et le polémiste purent chauffer le second boulangisme.
Il fallait alors que Rochefort eût de l'esprit et fût non seulement
un bon républicain mais un bon révolutionnaire. Il faut à présent
qu'il n'ait jamais eu d'esprit et qu'il ait toujours été une immonde
canaille. Or M. le marquis de Rochefort avait de l'esprit quand
il servait la république sous l'empire, et dès lors il était une
spirituelle canaille. Rochefort a longtemps eu de l'esprit sous la
république et il était encore en ce temps une spirituelle canaille.
Tout le monde savait qu'il était une inépuisable canaille. Jaurès le
savait quand il accueillait, au retour de l'exil doré, le virulent
polémiste et le fougueux révolutionnaire. Comment veut-on que le bon
peuple s'y reconnaisse? Comment veut-on que le peuple s'y reconnaisse?
Comment veut-on que moi, peuple, je m'y reconnaisse?

—Un ami que j'ai, dit Pierre Deloire, a bien voulu aller à la
Nationale me chercher ces quelques renseignements: L'amnistie
fut votée à la Chambre le 28 janvier 1895. Le 29 il y eut dans
_la Petite République_ un article de Sembat, très raisonnable.
Le 31 vote au Sénat. Le premier février, article de Fournière,
enthousiaste: «En moins de quinze ans, Paris aura vu Rochefort
revenir deux fois d'exil. Son retour en 1880 fut un triomphe. Il
en sera de même dimanche.»—Fournière fait des restrictions sur le
boulangisme de Rochefort. Puis: «Vraiment, ce retour simultané de
Rochefort et de Gérault-Richard est d'un puissant symbolisme que tous
comprendront.»—«Jean Grave et Drumont, ces deux démolisseurs,
reviennent aussi, et ce retour complète le symbole. Ce que le peuple
a voulu en exigeant, en imposant l'amnistie, c'est la liberté de
tout dire.»—Le 3 février, portrait de Rochefort, sous le titre
_Impressions quotidiennes_, signé Tabarant. On y lit: «On s'est
exclamé et fort justement sur l'éternel rajeunissement de cet esprit
auquel les imbéciles seuls refusent l'envergure et la solidité.»—Le
3, retour triomphal. Millerand, entouré de ses collaborateurs de
_la Petite République_, va recevoir le virulent à la gare. Puis il
vient le saluer à _l'Intransigeant_. Jaurès arrive ensuite. Il est
en nage. Il présente Gérault-Richard à Rochefort qui lui tend les
bras.—C'est à vous que je dois mon retour ici, dit Rochefort.—Oui,
citoyen Rochefort; mais moi, je vous dois mon élection. René Viviani
est présenté par Jaurès à Rochefort qui l'embrasse. Puis défilent
— — —». Je cite le compte rendu de _la Petite République_ datée
du 5 février. Jaurès n'a fait que partager la joie générale. Il ne
paraît pas avoir dit de bêtises, et n'a rien écrit—dans _la Petite
République_ du moins—sur le retour du héros.

—Nous a-t-on assez lancés, répondit Pierre Baudouin, sur les
libertés municipales de Paris, qui avait droit aux mêmes libertés
que la plus petite commune de France. Où en serions-nous si le Paris
nationaliste avait les libertés que nous avons réclamées pour le
Paris révolutionnaire? Ne croyez pas, mon ami, que je rappelle ces
souvenirs—et ces leçons—pour embêter Gérault ou pour faire de la
peine à Jaurès. Aujourd'hui moins que jamais il ne faut leur faire
de la peine, exposés qu'ils sont à la concurrence déloyale du _Petit
Sou_, à la scandaleuse démagogie du scandaleux Edwards. Bouchor
disait à un ami que les cahiers étaient tout de même un peu durs
pour les malheureux qui se débattent vaillamment et honnêtement
parmi les embarras de l'action publique. Ce n'est ni à Gérault, ni à
Jaurès que j'en ai beaucoup. Je sais qu'ils sont abonnés aux cahiers,
eux et leur entourage, et qu'ils paient, comme tout le monde, leur
abonnement ordinaire. Je sais qu'ils n'auraient pas même la mauvaise
pensée, comme certains amis de M. Herr l'ont eue et accueillie, de
traduire un dissentiment, même intime, en essai de mise en quarantaine
et d'affamement économique. J'en ai très exactement à ceux qui,
étant devenus ou nés universitaires, fonctionnaires, travailleurs
intellectuels ou travailleurs manuels, veulent introduire parmi
nous les procédés et la mentalité des politiciens ou des politiques
professionnels. J'admets que les politiciens et que les politiques
professionnels fassent de la politique. Je ne suis pas un anarchiste
professionnel. Je ne me fais pas des rentes en dénonçant au peuple,
dans un journal, que les politiciens et que les journalistes se font
des rentes en faisant semblant de le servir.—

—Attendez, dit sèchement Pierre Deloire. Faites-vous ici allusion au
débat récemment ému entre Jean Grave et Urbain Gohier?

—Laissez-moi tranquille, je ne fais aucune allusion. _La Société
mourante et l'anarchie_ est le livre qui m'a le plus profondément
remué. Mon discours est plein de noms propres. Je hais autant le
sectaire prétendu anarchiste que le sectaire véritablement anarchiste.
J'admets que certains socialistes fassent provisoirement de l'action
politique ainsi que j'admets que certains Français fassent
provisoirement de l'exercice militaire. Je dirai toute ma pensée: il
me paraît indispensable que certains socialistes révolutionnaires
fassent de l'action politique, parce que s'ils n'en faisaient
pas toute l'action politique, dont l'effet me semble indéniable,
retomberait toute pour écraser la révolution sociale et même la
préparation de la révolution sociale. On me répond que la politique
est un sale métier. Nous savons qu'il y a dans la société bourgeoise
beaucoup de sales métiers, inévitables. Nous avons donc la plus
grande et la plus sincère gratitude pour les citoyens qui veulent
bien assumer ces métiers sacrifiés. Je le dis sérieusement: j'ai la
plus vive et la plus profonde reconnaissance pour les citoyens qui
veulent bien faire de la politique. J'ai aussi, comme Français, de la
reconnaissance pour les pauvres bougres de soldats et d'officiers,
quand ils sont honnêtes et bons citoyens. Mais je ne consens pas
qu'il advienne au socialisme révolutionnaire la contamination qui est
advenue à la nation française. La nation française avait une armée.
Il était inévitable que la nation française eût une armée. Il était
inévitable, dans la situation de concurrence internationale bourgeoise
indéfiniment surexcitée où l'Europe se crève, il était inévitable que
la nation française eût une armée, c'est-à-dire que pendant certaines
années certains citoyens fissent leur métier de la préparation
technique aux travaux de la guerre. Mais qu'est-il advenu? et c'est
ici, vous m'entendez, qu'intervient ce que je nomme la contamination.
Les citoyens qui se préparaient aux travaux déplorables de la guerre,
au lieu de garder précieusement en eux l'esprit de la cité, se
laissèrent contaminer par les passions qui naissent malheureusement
de la guerre. Et il n'y eût eu que demi-mal, et contamination
partielle. Mais la plupart des citoyens, dans les années où ils ne
faisaient pas leur métier de la préparation à la guerre, avaient en
eux et gardaient glorieusement les passions misérables belliqueuses.
Ou bien ils recevaient la contamination de leurs voisins. Et au lieu
d'avoir pour les citoyens militaires une reconnaissance exactement
prudente ils se donnèrent ou accueillirent pour les soldats des
sentiments d'humilité, de serve imitation, d'aveugle et enthousiaste
admiration. Le métier sacrifié devint le métier guide, le métier
modèle. Ainsi naquit et se développa ce militarisme envahissant dont
vous savez que je suis l'un des adversaires les plus rigoureusement
exacts.

Je redoute qu'une semblable contamination ne se soit effectuée dans le
socialisme révolutionnaire. Il était indispensable que le socialisme
révolutionnaire eût ses politiques professionnels. Dans la situation
de concurrence politique bourgeoise indéfiniment surexcitée où crève
lentement la nation française, tous les partis politiques bourgeois
se fussent payés sur le dos du socialisme révolutionnaire si le
socialisme révolutionnaire n'avait pas eu des militaires, comme il
convient de nommer nos politiques professionnels. J'ai donc pour nos
citoyens politiques une vive et profonde reconnaissance. On ne m'a
pas vu leur jeter des tuiles sur la tête pendant qu'il recevaient les
tuiles des démagogues. Je les ai défendus tant que j'ai pu contre les
démagogues. Je les défends tant que je peux. Je les défendrai tant
que je pourrai. Pendant qu'ils se noyaient ou couraient le danger de
se noyer, on n'a pas vu que je faisais mon petit maître d'école de
la Fontaine. Je me suis fait de sérieux ennemis parmi leurs ennemis
parce que je leur subvenais de toutes mes forces. Quand il y a des
élections politiques je fais la campagne électorale et je vote. Quand
il y a des élections universitaires je fais la campagne. Si j'étais
citoyen actif universitaire, je voterais aussi dans les élections
universitaires. Mais là je ne suis qu'un citoyen passif. Dans le petit
village de banlieue extrême où je me suis réfugié, vous savez que j'ai
suivi attentivement la campagne politique inaugurée pour les récentes
élections municipales. Vous savez que j'ai voté le premier dimanche
et le dimanche de ballottage pour la liste républicaine opposée
aux grands bourgeois réactionnaires, aux châtelains et aux grands
propriétaires fonciers de l'endroit. Car nous sommes inclus dans
l'arrondissement de Marcel Habert, et chez nous les républicains sont
unis, parce qu'ils sont impuissants.

Je demande que le socialisme révolutionnaire ne soit pas contaminé
par son armée politique ainsi que la nation française fut contaminée
par son armée militaire. Je demande que nous ayons pour nos citoyens
politiques une reconnaissance exactement prudente et non pas une
serve admiration, une humilité d'imitation. Or il suffit de regarder
rapidement ce qui advient au socialisme révolutionnaire pour constater
un incroyable envahissement de la mentalité politique.

J'ai comparu, moi aussi, devant le Conseil d'administration de la
_Société Nouvelle_. Et j'ai participé aux Assemblées générales,
simples chambres d'enregistrement qui étaient censées souveraines.
C'était un des spectacles et un des événements les plus désolants que
je connaisse. Les mêmes hommes administrateurs commettaient des actes
qu'ils n'eussent pas imaginés quand ils étaient simples citoyens. La
raison d'État, qu'ils avaient combattu trente et quelques mois avec
un redoutable acharnement, leur paraissait non pas suffisante, mais
opulente pourvu que l'État fût la société commerciale dont ils avaient
l'administration. Permettez que je revienne sur les faits.

—Il est temps, dit froidement Pierre Deloire.

—Je me rappellerai toujours comme l'exécution fut brutale et
prompte quand tu demandas et proposas au Conseil d'éditer les
cahiers, dans des conditions commerciales qui étaient cependant fort
avantageuses pour la maison commune. Je me rappellerai toujours, pour
l'administration de ma vie, de quel ton Herr vous dit: Nous sommes
_unanimes_ à penser que vous allez marcher contre tout ce que nous
avons fait ensemble. Nous sommes _unanimes_ à n'accepter pas cette
publication.—Ils étaient unanimes! Et qu'est-ce que cela prouve?
Esprits à peu près identiques, ayant la même culture, les mêmes bonnes
et les mêmes mauvaises qualités, les mêmes déformations et les mêmes
alourdissements, ces cinq administrateurs étaient plus facilement
unanimes entre eux que je ne suis unanime avec moi. Quand Herr discute
avec Simiand il y a moins de profonde variété, moins de pénible et
douloureuse incompatibilité que quand je discute avec moi. C'est
dire qu'il y a dans leurs assemblées moins de véritable discussion
que quand je m'assemble tout seul. Et ils seraient modestes, et
ils n'accableraient personne et ils n'accableraient rien et ils
n'écraseraient pas leurs anciens amis de leur commode unanimité s'ils
n'avaient accueilli en eux la contamination politique de la puissance
attribuée à la quantité numérique. Nous sommes cinq. Nous sommes cinq
unanimes. Il est évident que nous avons raison. Nous avons raison
contre la raison même. La raison n'est pas cinq. Et il en était de
même aux assemblées générales. Puisque la raison y avait la minorité,
la raison y avait tort.

Non pas qu'évitant le gouvernement de la minorité par la majorité
je veuille asseoir le gouvernement de la majorité par la minorité.
Je ne veux pas réparer une injustice par une injustice majeure, une
lamentable déraison par une lamentable déraison majeure. Je demande
que parmi nous, parmi les socialistes révolutionnaires agissant entre
eux, et travaillant solidairement, on n'introduise pas, venues des
assemblées bourgeoises, les présomptions autoritaires de la paresseuse
et facile votation. Je demande que l'on ne croie pas que l'on a tout
dit quand on a dit: nous sommes _unanimes_, ou bien: _nous sommes en
majorité_, ou bien: _nous avons une forte majorité_, ou: _nous avons
la majorité des deux tiers_. Nous demandons que ces constatations
de quantités n'empêchent pas d'écouter scrupuleusement la voix
de la raison. Nous demandons que ces constatations de quantités
n'empêchent pas systématiquement d'écouter le bon sens en intellect,
et le sens droit en morale. J'admets, je demande que le citoyen,
certain dimanche, aille voter pour tels ou tels candidats au conseil
municipal, au conseil d'arrondissement, au conseil législatif ou
national, que nous nommons Chambre des Députés. Mais le citoyen qui,
son bulletin mis, rentrant à la maison, dirait à sa femme: _à présent
nous allons voter pour savoir si nous ferons ce soir un pot au feu_
me semblerait un dangereux maniaque. Pourtant c'est là que nous en
sommes. La votation parlementaire bourgeoise ne nous a pas seulement
contaminés en ce sens que nous en faisons avec eux parmi eux, mais
en ce sens beaucoup plus redoutable que nous ne faisons plus que
de cela parmi nous avec nous. Chacun pense à _majoriser_, comme on
dit, le voisin. L'histoire des trois congrès, les deux nationaux et
l'international, n'a été qu'une lamentable histoire parlementaire.

Je pensai que je pourrais placer un mot:

—C'est ce que je dirai quand je rendrai compte à mes électeurs du
mandat qu'ils ont bien voulu me confier pour le premier, le deuxième
et le troisième congrès de Paris.

—Tais-toi tu es trop bête. L'histoire des congrès, sans aucune
exception, l'histoire de l'ancien comité général, sans aucune
exception, l'histoire des groupes élémentaires, des fédérations
régionales, départementales ou provinciales, des organisations
nationales, sauf exceptions, l'histoire, hélas, du grand parti
national, est une lamentable histoire parlementaire. Beaucoup de
coopératives et beaucoup de syndicats ont une histoire parlementaire.
On n'entend partout parler que de majorité. Cela est incroyable
d'un parti révolutionnaire, d'un parti qui ne tient dans le monde
qu'un espace extrêmement mineur. Combien y a-t-il dans l'univers de
socialistes véritablement socialistes? Moins que jamais. Et n'est-il
pas évident que si la loi de majorité régissait le monde nous serions
écrasés comme un nouveau-né chinois. Pendant toute l'affaire, les
dreyfusards furent en France la minorité infime. Et depuis le
commencement de cette affaire principale, plus longue, beaucoup
plus vaste et non moins profonde, que nous nommons l'affaire de la
Révolution sociale, nous les révolutionnaires nous avons toujours
été en minorité infime. Et pour longtemps nous sommes en infimité.
Pourquoi dès lors introduire dans nos relations mutuelles comme le
seul régulateur cette loi bourgeoise immorale et dérationnelle que les
bourgeois eux-mêmes ont soin de ne pas utiliser contre nous jusqu'en
sa rigueur extrême.

Pourquoi? Parce que nos censeurs ne sont pas moins contaminés de
l'insincérité bourgeoise qu'ils ne sont contaminés de l'autorité
bourgeoise. Tout cela se tient. L'autoritaire ment. La seule
raison ne ment pas. L'autoritaire est celui qui veut exercer une
action plus grande que la raison ne le lui permet, que la raison
ne la lui confère. Il veut avoir un effet plus grand qu'il n'est,
raisonnablement, une cause. Il veut rompre à son avantage la juste
et la raisonnable proportion. Il veut introduire frauduleusement un
supplément d'effet dans son action. Quand le censeur vous accuse de
trahir la République parce que vous diminuez l'autorité de Herr, de
Jaurès ou du troisième _universitaire_ auprès de leur public, très
exactement le censeur souhaite, espère, désire qu'au moment que le
lecteur ouvre son journal sur un article de Herr, de Jaurès, ou du
troisième, il y ait, interposée entre l'entendement du lecteur et
l'entendement de l'auteur, une certaine quantité de croyance fidèle.
Et quand Jaurès monte à la tribune, le censeur veut qu'il y ait,
interposée entre l'entendement de l'auditeur et l'entendement de
l'orateur, une certaine quantité de croyance fidèlement déférente. Le
censeur n'admet pas que le texte imprimé paraisse seul, pauvre et nu
au regard du simple citoyen. Le censeur n'admet pas que le discours
parvienne seul, pauvre et nu à l'ouïe du simple citoyen. Honte à ces
habilleurs! Nous demandons qu'en ce sens-là il n'y ait parmi nous
aucune autorité individuelle, et encore moins une autorité collective.
Nous demandons que le peuple accorde une large audience à tous ceux
qui lui veulent parler. Mais quand il a entendu l'orateur ou l'auteur,
nous demandons que le peuple, s'il y a lieu, prononce lui-même selon
la raison, sans aucune interférence de fidélité religieuse. Nous
sommes de ces singuliers libéraux ou libertaires qui n'admettons
aucune autorité. Nous sommes de ces singuliers révolutionnaires
qui n'admettons pas l'autorité de la tradition. Nous sommes de ces
singuliers libre-penseurs qui n'acceptons aucune Église. Au sens
profond des mots, nous n'autorisons aucune congrégation. Que le peuple
écoute volontiers tel ou tel en mémoire des auditions précédentes,
si elles étaient bonnes, soit. Mais dresser le peuple ou le public à
ce qu'un jour lisant un article ou entendant un discours le simple
citoyen pense en lui-même: Ce raisonnement me paraît faux, mais
j'admets qu'il est juste, puisqu'il est de _monsieur un tel_;—ou
bien: Ce sentiment me paraît mauvais, mais il faut bien qu'il soit
noble, puisqu'il est d'_un tel, noble citoyen_: que le peuple suive
ainsi à la piste, nous ne le voulons pas, Jaurès ne le veut pas, s'il
a de faux amis qui le veulent. Nous ne voulons pas qu'entre le texte
et l'homme qui lit on glisse l'épaisseur d'une autorité, quand le
texte serait de mon meilleur ami.

—Surtout, rectifia Pierre Deloire, si le texte était de mon meilleur
ami.

—C'est ce que je voulais dire.

—Il faut dire ce que l'on veut dire.

—Nous demandons instamment que ceux qui aiment l'autorité se
reclassent parmi les bourgeois, que ceux qui aiment la tradition
se reclassent parmi les conservateurs, que ceux qui aiment la foi
se classent à côté des chrétiens. Toutes ces anciennes humanités
ne me paraissent nullement méprisables. Mais il est misérable que
ceux qui en sont encore, au lieu d'y rester, soient venus faire la
loi parmi nous. Ces ralliés ne trahissent pas la République, ils ne
remettent pas la République aux mains des réactionnaires, ils ne
mettent pas le socialisme aux mains des bourgeois, ils ne mettent
pas la révolution aux mains des conservateurs, ni la libre-pensée
aux mains des cléricaux, mais ils font ou ils essaient que les mêmes
républicains soient réactionnaires, que les mêmes socialistes soient
bourgeois, que les mêmes révolutionnaires soient conservateurs, que
les mêmes libre-penseurs soient les cléricaux de la libre-pensée. Ils
ne trahissent pas la République, ils n'ont aucune République.

Leur propagande supposant le montage de coup, nous voyons qu'elle
produit le mensonge et l'injustice. Tout cela se tient. L'autoritaire
ment, en ce sens que pour asseoir son autorité il faut qu'il donne
au propagandisé une image menteuse du monde. Jamais le monde n'a
marché aussi mal qu'aujourd'hui. Les massacres d'Arménie et la
digestion de la Finlande, les sadismes africains et les sadismes
chinois, la condamnation de Rennes et l'alcoolisme français, la guerre
de Madagascar et la guerre du Transvaal, tant de guerres et tant
d'épouvantes où le socialisme universel n'a rien tenté d'efficace ni
d'effectif, sont faits pour donner quelque humilité à la génération
que nous sommes, au socialisme que nous sommes. Loin de là: nos chefs
s'enrouent à chanter les hymnes et les actions de grâces. Confondant
en eux deux fonctions militaires, ils font à la fois la fanfare et le
commandement. Quand les corps expéditionnaires de Chine sont partis,
on a osé invoquer ce premier essai de confédération européenne. Et
quand les chefs sont réunis en congrès, tout se passe comme si le
socialisme universel n'avait qu'à dire un mot pour disposer du monde.
Montage de coup. Le monde se fout de nous[11]. La démocratisation
et la fausse démocratisation n'ont conduit qu'à donner aux peuples
souverains ou faussement souverains les vices des capitaines. Le
peuple français, le peuple anglais, le peuple allemand ont reçu et
fomenté des perversités que le sort des âges révolus n'attribuait
qu'aux chefs. Les peuples mêmes sont devenus pillards, menteurs,
voleurs, assassins, nationalistes et militaristes. Alors pourquoi
faire les malins? Nous avons contre nous la lourdeur de l'ignorance et
le vice de la perversité de tous les peuples mêmes. Et pourquoi faire
les petits bons dieux? Nous avons contre nous le monde même que nous
voulons refaire. Sauf de rares exceptions, les passions bourgeoises
croissent parmi les peuples mêmes comme elles ne croissaient pas
jadis parmi les aristocraties et naguère parmi les bourgeoisies.
Pourquoi nous le dissimuler. Quand il faut bâtir un immeuble de dix
mètres et que les maçons arrivent au pied du mur, on ne voit pas
que l'entrepreneur les assemble et leur annonce: Mes enfants, nous
allons bâtir un tout petit mur de deux mètres et demi,—dans l'espoir
qu'après que les maçons auront conduit le mur jusqu'à deux mètres et
demi une seconde exhortation le leur fera pousser jusqu'à trois mètres
et demi, et ainsi de suite. Ainsi nous, quand nous sommes assemblés au
pied de la Révolution Sociale, pourquoi nos maîtres et contre-maîtres
veulent-ils nous faire accroire que c'est une petite affaire, à moitié
faite sans qu'on s'en soit aperçu, et que tout se passera en douceur.
C'est qu'au lieu de nous traiter comme des ouvriers raisonnables nos
chefs nous traitent comme des soldats. Et non pas comme un officier
raisonnable peut traiter des soldats raisonnables, mais comme un
officier de l'ancienne armée traitait les mauvais soldats: _Allons,
encore un coup d'épaule, il n'y a plus que deux kilomètres_, quand on
sait qu'il y en a encore six ou huit. Ou bien si on attaque: _Hardi!
en avant! ils ont peur! ils vont foutre le camp!_ avec le refrain
obligé: _il y a la goutte à boire là-haut!_ C'est comme ça que les
gens finissent par boire la goutte en bas. Nous ne voulons pas boire
la goutte. Nous sommes des ouvriers. Nous acceptons, nous demandons
que l'on nous guide quand il en est besoin. Nous acceptons, nous
demandons des architectes et des ingénieurs, à condition qu'ils nous
diront la vérité. Nous ne voulons pas d'entraîneurs. Nous ne sommes
ni des chevaux ni des cyclistes. Nous ne faisons pas des courses.
Nous voulons faire un travail raisonnable. Nous ne voulons pas de
propagandeurs professionnels. Nous n'admettons pas que la propagande
ne soit pas la communication pure et simple de la vérité que l'on
sait. Ce qui revient à dire que c'est Péguy l'accusé qui fait de la
propagande et que ce sont les censeurs qui n'en font pas. Ce sera le
premier point de ma défense.

Il s'arrêta pour souffler un peu, parce qu'il était essoufflé.

—Nous en resterons donc au premier point, dit Pierre Deloire, parce
que c'est assez causé pour aujourd'hui. Tu as de la chance que je ne
sois pas un président de tribunal correctionnel bourgeois. Tu verrais
si tu plaiderais ainsi. Tu as un discours singulier. On ne voit pas
que tu suis aucun plan. Et cependant je me ferais un scrupule je ne
dis pas de supprimer, mais de déranger un mot de ce que tu dis. Mais
il importe que l'accusé rende compte enfin de son mandat. Il n'est pas
seulement un accusé, il est un délégué. Je demande qu'il ait d'abord
la parole comme délégué.

—Je lui cède mon tour, comme on dit dans les assemblées délibérantes,
parce que, ce que je veux dire, je le dirai bien. Mais ce que j'ai dit
aujourd'hui était indispensable avant de commencer. Mon premier point
était en réalité un point préliminaire. Il fallait savoir si le compte
rendu que Péguy nous doit sera un compte rendu de fausse propagande
sur ce modèle: _Hardi les gars!_ ou un compte rendu historique sur ce
plan: _J'ai vu ceci et entendu ceci. Alors j'ai fait ceci._

—Ce sera, dis-je, autant que je le pourrai, un compte rendu
historique.



COMPTE RENDU DE MANDAT


                                                         25 avril 1901,

Nos anciens abonnés n'ont pas oublié que mon grand cousin de province
devait venir me voir avant le commencement de l'Exposition. Pourquoi
il ne vint pas, cela ne vous regarde pas. Et si vous n'êtes pas
contents, vous aurez affaire à lui.


—Bonjour, mon petit cousin, bonjour. Je viens te demander le compte
rendu que tu me dois depuis quatorze mois passés.

—Bonjour mon grand cousin. Mais je n'ai guère le temps.

—Tais-toi, tu n'a pas besoin de réclamer. Tu es mon délégué. Tu dois
m'obéir comme un qui va les pieds devant.

—Mais oui, mais oui mon grand cousin. Seulement j'ai eu la grippe.
J'ai du rhume. J'ai des abonnés.

—Je m'en fous. Je suis le public, le peuple, enfin, les citoyens,
le peuple souverain. Je ne t'avais pas commandé d'avoir la grippe.
Rends-moi mon compte.

—J'y consens, mais encore faut-il que le compte soit régulièrement
rendu. Où est l'assistance des citoyens, où le bureau, où les
assesseurs, et le verre d'eau, et la carafe?

—Où est l'assistance des citoyens électeurs, pour fumer, boire et
chanter pendant le compte rendu: _Vive la Sociale! Vive la Révolution
sociale! Vivent les Syndicats! Vive la République sociale! Vive la
Commune! A bas les ministériels! A Chalon! A bas les démagogues!_
Edwards en manches de chemise. Delory aussi. _A bas les intellectuels!
Silence là-bas! Vivent les coopératives de consommation! Vive la grève
générale! A bas les papes! A bas l'empereur! Silence aux calotins! Et
l'exode? Assassins! assassins! C'est la lutte finale—groupons-nous et
demain—_

—Où est le président?

—Où le président de séance à la tapette infatigable: _Citoyens,
citoyens, allons citoyens, citoyens, citoyens, citoyens, voyons
citoyen. N'oubliez pas, citoyens, n'oublions pas que vous êtes
assemblés, que nous sommes assemblés pour que le citoyen Péguy vous
rende, nous rende compte, citoyens, du mandat, citoyens, que nous,
que vous lui avez confié, citoyens, pour le, allons citoyens, pour le
premier congrès national des organisations socialistes françaises.
Voyons, citoyens, quel spectacle donneriez-vous aux bourgeois qui vous
regarderaient. N'oublions pas, citoyens, que nous travaillons tous
pour la même cause. Vive la Sociale! Voyons citoyens, laissez parler
l'orateur. Nos camarades du Parti Ouvrier Français parleront à leur
tour. La réunion est contradictoire._

—Où les chaises, l'estrade et le bureau? Où sont les formes
indispensables d'un compte rendu?

—Elles y seront, car je suis un homme juste.

Laisse-moi donc un certain délai. Il faut que je me prépare. Un peu.
Il faut que j'y pense.

—On ne se prépare pas à dire la vérité. On ne se prépare pas à parler
en public. Les grands orateurs bafouillent sans préparation. Es-tu
donc un misérable cabotin, que tu veux te préparer à me faire un
compte rendu. Ce soir, tu m'entends, cette après-midi, et pas demain.
Quand tu devrais en crever. Convoque tes amis. Je suis bon prince. Et
puis je n'ai apporté aucun citoyen dans ma valise.


A deux heures sonnantes, heure fixée, mes amis Pierre Baudouin et
Deloire passaient le seuil de la porte.

—Je suis patient, dit mon grand cousin. Mais il me déplaît qu'on me
fasse poser. Tes amis ne se pressent pas. Je vois les deux premiers
qui arrivent en se balançant comme deux gendarmes en retraite. Quand
les autres vont-ils nous arriver? quand nous arrivera la foule de tes
amis?

—Les deux que tu vois sont les seuls que j'ai demandés.

—Les deux que je vois? Tu n'as donc pas une foule d'amis?

—J'en ai moins depuis que je suis malheureux. Mais ils sont
meilleurs. Les deux qui nous attendent sous le gros poirier sont les
seuls qui demeurent dans mon pays.

—Descendons. Je me contenterai de cette assistance. Nous ferons une
réunion réduite. Et nous ajournerons le grand cérémonial, que l'on ne
doit pas profaner.

Le philosophe Pierre Baudouin et l'historien Pierre Deloire se
taisaient ensemble au pied du vieux poirier. Pierre Deloire salua d'un
geste sobre. Mais Pierre Baudouin, qui avait une espérance intérieure
d'événement heureux, manifestait un commencement d'exubérance. Il
s'avança droit sur mon cousin, le dévisagea, le toisa de la tête aux
pieds, reconnut en lui quelqu'un qui aimait à faire marcher pour de
bon. Il s'arrêta net, retira cérémonieusement son chapeau, salua; puis
d'une voix grossièrement grosse:

—Bonjour monsieur.

Mon cousin le regarda fixement, reconnut son homme, celui qui ferait
semblant de marcher. Il assura sa casquette sur sa tête, remit ses
deux mains dans ses poches; puis d'une voix violente:

—Bonjour citoyen.

Mais Pierre Baudouin répéta:

—Bonjour monsieur.

—Je ne sais pas qui vous êtes, répondit mon cousin avec emportement,
puisque mon abruti de petit cousin a complètement oublié de me le
dire. Mais sachez que je n'admets pas qu'on m'appelle monsieur.
Qu'est-ce que je vous ai fait pour que vous m'appeliez monsieur devant
tout le monde. Un jour de compte rendu de mandat, encore. Dans une
réunion. Sachez qu'à Orléans je m'appelle toujours citoyen. Quand
je veux allumer ma cigarette, en m'en allant, le matin, dans la rue
Bourgogne, j'avise le premier fumeur qui passe: Pardon, citoyen,
voulez-vous me donner du feu?—Mais oui, qu'il me répond, citoyen.
Tant plus qu'on en prend, tant plus qu'il en reste. Et puis quand
je veux prendre mon apéro, pour ne pas faire suisse, à onze heures,
j'appelle mon copain: Dis donc, citoyen, tu viens en boire une à la
santé de la Sociale?—Mais oui, qu'il me répond, citoyen. Faut jamais
refuser.

—Il y a tant de capitalistes, répondit Pierre Baudouin, tant de
rentiers, millionnaires et gros bourgeois qui se font appeler
citoyens, à présent, que j'ai recommencé à nommer tout le monde
monsieur, et messieurs quand il y en a plusieurs. Ainsi je ne fais pas
de jaloux. Vous avez tort de divulguer le beau nom de citoyen. Vous
avez tort de fumer des cigarettes. Vous avez tort de vous alcooliser.

—J'ai tort? dit mon cousin, comme si le mot l'étranglait.

—Vous avez tort: si tous les républicains qui s'intitulent
socialistes ou seulement bons républicains avaient envoyé à nos amis
de Calais l'équivalent de ce qu'ils ont bu et fumé dans le même temps,
nos amis les tullistes auraient tenu des années entières. Au lieu que
nous les avons lamentablement laissés crever de faim, de misère et de
froid. Nous sommes des lâches.

—J'ai tort, dit mon cousin, comme un qui s'essaye à prononcer un mot
inconnu.

—Vous avez tort. Si tous ceux qui s'intitulent socialistes
renonçaient au mauvais boire, la véritable révolution sociale serait
avancée de plus de soixante et onze ans. Nous sommes des lâches.

—J'ai tort, j'ai tort, mais savez-vous, monsieur, que vous êtes un
homme singulier. Vous êtes nouveau, vous. Vous êtes un homme qui a de
l'audace. Vous m'enseignez des mots nouveaux. Un mot nouveau. Vous
prétendez que j'ai tort. Savez-vous que vous êtes le premier qui ait
osé me dire que j'ai tort. Quand je vais trouver les conseillers
municipaux de mon pays, au moment des élections, ils ne me disent pas
que j'ai tort; ils me disent toujours que j'ai raison, qu'ils sont
de mon avis, qu'il faut que je vote pour eux. Jamais un conseiller
d'arrondissement ni un conseiller général ni un député ne m'a dit que
j'avais tort. Et pourtant ce sont des hommes haut placés, capables,
librement choisis par les suffrages de leurs concitoyens. Ils doivent
s'y connaître un peu mieux que vous. Pourquoi dites-vous aussi qu'il
y a des capitalistes qui se font appeler socialistes. Jamais M. de
Rothschild, M. Lebaudy, M. Schneider, M. Chagot ne se sont fait
appeler socialistes révolutionnaires.

—Aussi n'est-ce pas eux que je voulais dire. Mais nous avons des
journalistes qui touchent des dix, douze et quinze cents francs.

—Quand cela serait, lui répondit mon cousin, on n'est pas capitaliste
pour si peu. Ainsi moi mon patron me paie quatre francs par jour. Ça
me fait près de quinze cents par an. Et je ne me prends pas pour un
capitaliste.

Pierre Baudouin eût ainsi fait marcher mon cousin quelque temps. Mais
Pierre Deloire intervint pour la première fois. Mon ami a l'esprit un
peu lourd, un peu distrait, un peu bourré de faits. Il ne saisit pas
toujours bien les nuances du _faire marcher_. Il me pardonnera ces
quelques indications. Elles étaient indispensables.

—Monsieur, dit pédantesquement Pierre Deloire, c'est par mois et non
par année que nos journalistes gagnent ces sommes considérables.

Pierre Baudouin esquissa un mouvement de mauvaise humeur. Mon cousin
s'assit lamentablement. Il nous regarda un instant pour douter
encore. Tout espoir de doute lui étant désormais fermé, il s'écrasa et
compta comme en lui-même.

—Quinze cents par mois. Douze fois quinze font 180.

Dix-huit mille par an. 180.000 en dix ans. Un million 800.000 en cent
ans. Dix-huit millions en mille ans.

—Tenez-vous en là, dit Pierre Baudouin. Vous savez bien compter.

—J'ai appris chez les frères, quand j'étais petit, dit mon cousin.
Les problèmes ressemblaient à ce que je vous dis. Les chers frères
m'ont aussi enseigné la règle de trois et les calculs d'intérêts.
Donnez-moi un crayon.

Pierre Deloire avait toujours sur lui de quoi prendre de notes.

—Dix-huit mille, qui multiplie cent sur trois. Deux zéros. Un
million huit cent mille, divisé par trois. Six cent mille. Tout se
passe comme si nos journalistes socialistes possédaient chacun six
cent mille francs et vivaient chacun de ses rentes, sans toucher au
fonds, l'argent supposé placé à trois pour cent, placement modeste.
Vous voyez que je ne suis pas un ignorant. Mais comment les journaux
peuvent-ils subsister?

—Il y a les annonces, les affaires, la pornographie, les paletots, le
blanc. On n'est plus sûr qu'il n'y ait pas quelques fonds secrets. Il
y a enfin les économies réalisées sur le petit personnel.

—Comment! tout le monde n'est pas payé pareil?

On paie très cher le rédacteur en chef et la grande signature. Mais le
commun des rédacteurs touchent de cent à cent cinquante.

—Par mois, dit Pierre Deloire.

—Il y a aussi les rentiers natifs. Le grand orateur belge a la
situation d'un gros bourgeois. Nous avons des rentiers qui vont de
quinze à trente mille.

—Par an, dit Pierre Deloire.

—On se demande s'il n'y en a pas plus d'un qui monte à la
cinquantaine. Lafargue a moins. Mais il a beaucoup. Nous avons des
citoyens qui ajoutent le montant de gros traitements au montant de
grosses rentes. Nous avons eu des journalistes qui à leurs gros
traitements socialistes ajoutaient de gros traitements venus des
journaux réactionnaires. On n'est pas bien sûr que ce régime soit
passé. M. Millerand, qui est riche, n'a quitté _l'Éclair_, journal
absolument indépendant, qu'un temps considérable après que les simples
bourgeois honnêtes avaient fait leur paquet.

Mon cousin se leva sincèrement ému:

—Monsieur, dit-il, vous avez eu l'honneur de me faire marcher, avec
toute cette histoire de mots que j'ai pris pour des années. Vous avez
été plus fort que moi. N'ayez pas peur: je rends aux maîtres l'hommage
que je leur dois. Écoutez, monsieur, vous pouvez m'en croire: c'est
la première fois de ma vie que je marche. Mais aussi, monsieur,
pouvais-je penser qu'il se passait des choses comme ça dans le parti.
Pouvais-je imaginer tant de monnaie. J'en suis encore tout abruti.

—Asseyez-vous un peu, répondit Pierre Baudouin, ça va se passer. Vous
en verrez bien d'autres à Paris, si vous restez quelque temps parmi
nous. N'oubliez pas qu'aujourd'hui vous nous devez un compte rendu.

—Comment, je vous dois un compte rendu! Vous abusez de votre
victoire. C'est moi qui suis venu demander à mon petit cousin le
compte rendu qu'il me doit depuis quatorze mois passés.

—Pourquoi vous doit-il un compte rendu?

—Parce qu'il fut vraiment mon délégué au premier congrès national des
Organisations socialistes françaises, tenu à Paris en décembre 1899.

—Nous devons donc savoir comment vous l'avez délégué.

—C'est bien simple:

Quand nous eûmes lu dans les journaux que les socialistes français
allaient tenir leurs États-Généraux pour commencer la révolution
sociale,—immédiatement on s'est dit qu'il fallait que le _Groupe
d'études sociales_ d'Orléans fût représenté dans ces États-Généraux.

—Qui était ce groupe d'études sociales?

—Un groupe d'études sociales, quoi. Vous savez bien ce que c'est.

—Sans doute, sans doute. Mais faites comme si je ne le savais pas.

—Je vous vois venir, avec vos gros sabots. Vous voulez à présent me
faire parler.

—Oui.

—Vous voulez me faire causer?

—Oui.

—Sachez donc ce qui en est. C'est mon petit cousin qui m'a fait
entrer dans le groupe d'études sociales d'Orléans. Il en était avant
moi.

—Qu'est-ce qu'il y faisait?

—De la propagande. Il travaillait avec Nivet à remonter le groupe
qui était descendu. Ils étaient toujours d'accord ensemble. Dans ce
temps-là.

—Comment faisait-il de la propagande?

—Vous voulez tout savoir, et ne rien payer, vous. Je vous connais
bien. Il parlait le samedi, quand on se réunissait,—quand _le Groupe_
se réunissait. On se réunissait le samedi parce que c'est le jour de
la paye—

—Chez un marchand de vin?

—Bien sûr, un marchand de vin qui avait la bonté de nous donner tous
les samedis sa grande salle sans nous demander seulement un centime.
On se réunissait aussi le samedi parce qu'on pouvait rester longtemps
le soir. Le lendemain matin, on restait au lit. Le dimanche on pouvait
faire la grasse matinée.

—On avait le droit de consommer, chez le marchand de vin?

—Oui, on consommait.

—Combien?

—Ça dépend, trois francs, cent sous. Quelquefois plus.

—En combien?

—Ça dépend, huit, dix, douze, quinze personnes.

—Sur combien?

—Je ne sais pas. On a été cinquante, soixante inscrits. Il y en a qui
disent quatre-vingts. Mais ils ne payaient pas leurs cotisations. Mais
on ne les rayait pas. Il faut que le groupe soit important.

—Sur combien d'habitants, dans la ville?

—Cinquante et quelques mille, en comptant les faubourgs. Mais il
y a aussi le _comité ouvrier républicain socialiste_, qui est plus
nombreux. En tout ça fait deux ou trois pour mille.

—Et quand il y avait réunion, est-ce qu'on faisait des quêtes?

—Faut bien. Dans une casquette. Pour les grévistes.

—On ramassait combien?

—Ça dépend, quarante, cinquante sous. Quelquefois moins.

—Alors, quand il y avait réunion, qu'est-ce qu'on faisait?

—Il y avait mon petit cousin qui parlait. Nivet n'aimait pas beaucoup
parler, parce qu'il était fonctionnaire, et qu'il n'avait pas encore
appris. Alors c'était presque toujours mon petit cousin.

—Bien?

—Ça dépend. Non. Il parlait comme tout le monde. Il ne parlait pas
comme un orateur. En commençant on trouvait que c'était bien. Parce
qu'on n'en avait jamais vu d'autres. On n'en avait pas encore vu.
Mais une fois qu'on a eu vu et entendu les grands orateurs de Paris,
alors nous avons connu ce qu'était la véritable éloquence. Pensez,
monsieur, pensez que le citoyen Alexandre Zévaès lui-même est venu
jusqu'à Orléans. Nous n'avons jamais pu avoir Jaurès. On ne sait pas
pourquoi. Mais nous avons eu le citoyen Alexandre Zévaès. Il n'est
pas aussi capable que Jaurès. Mais c'est un fameux orateur tout de
même. Quelle flamme! Un grand orateur. Il était jeune alors. Mais
il parcourait déjà la France pour semer la bonne parole. C'en est
un orateur, avec sa tête ronde noire en petite boule. Et son nez au
milieu. Vous l'avez vu quand il balance le bras? Le monde bourgeois ne
pèse pas lourd au bout d'un bras comme le sien. Alors nous avons connu
que mon petit cousin n'était que de la Saint-Jean, comme on dit dans
le pays. Mon petit cousin parlait assis, les deux coudes sur la table,
comme un homme ordinaire, et il avait l'air de faire attention à ce
qu'il disait. Il cherchait même, des fois, ce qu'il allait dire. Au
lieu que Zévaès, il sait tout ça par cœur, lui. On ne peut pas lui en
remontrer.

—De quoi qu'on parlait, quand il y avait réunion?

—Mon petit cousin parlait de quelque chose. Alors ce n'était pas
intéressant. Les grands orateurs parlent de tout. Zévaès vous dépeint
toute la révolution sociale en quarante minutes. Après ça il faut
encore vingt-trois minutes pour démontrer la république sociale. Parce
que la révolution sociale, c'est quand on fait la république sociale,
et la république sociale, c'est quand on a fait la révolution sociale.
Je sais tout ça comme un Parisien. Je l'ai entendu dire assez souvent,
dans les réunions. Je ferais un orateur comme tout le monde. Seulement
je ne sais pas parler. Et puis ce n'est pas mon métier. De mon métier
je suis ouvrier fumiste. Mon petit cousin, aussi, ne parlait pas
assez longtemps. Il était tout de suite au bout de son rouleau. Il ne
savait pas développer. Il parlait trop court. Trop sec. Pas assez de
grands mots. Il nous faut des grands mots, n'est-ce pas? Ça excite.
Quand il avait fini, il ne disait plus rien. Quand il ne savait pas,
il disait: Je ne sais pas. Ça faisait mauvais effet. Le grand orateur
sait toujours tout. Le véritable orateur ne doit jamais avouer qu'il
ne sait pas. Tenez, encore un détail qui me revient: mon petit cousin
voulait nous faire causer, causer avec nous. Il nous demandait ce que
nous savions, ce que nous pensions. Ça nous faisait réfléchir. C'était
fatigant. Il voulait nous faire étudier, quoi. Le véritable orateur
doit toujours parler lui-même. Et puis quand on demande à son voisin,
on a l'air de ne pas savoir soi-même. Le véritable instituteur ne
fait jamais parler son élève. Et puis je n'en finirais pas. Mon petit
cousin n'aimait pas trinquer. Il buvait de l'eau. Il avait l'air de
faire un peu la leçon à ceux qui buvaient du vin, ou autre chose de
bon. Un bon verre de vin, moi, j'ai toujours aimé ça. Il voulait nous
faire lire des brochures, des livres. C'est fatigant la lecture. Il
nous avait fait abonner aux revues socialistes. C'est pas amusant.
Ce qui est beau, c'est quand un orateur gueule bien, comme Zévaès,
et qu'il sait balancer les deux bras. Ça, c'est passionnant. C'est
aussi beau que dans _les Deux Gosses_. Moi, j'ai vu des vrais drames.
J'ai vu du Victor Hugo. Mais chez soi tout seul avec un livre, c'est
rasant. Ça fatigue. Mon petit cousin dépensait tout ce qu'il pouvait
ramasser d'argent à nous payer des brochures. Alors il avait l'air
un peu bourgeois. C'est pas ce qu'il nous faut. _L'émancipation des
travailleurs par les travailleurs eux-mêmes._

Le _Groupe d'études sociales d'Orléans_ se réunit pour élire enfin
son délégué au premier congrès général des Organisations socialistes
françaises. Mon gamin de petit cousin fut élu sans grosses
difficultés. Le groupe ajouta que cette élection était définitive.

Le samedi suivant, je crois, ou peu s'en faut, le _groupe d'études
sociales_ d'Orléans se réunit à nouveau pour élire enfin son délégué
au premier congrès général des Organisations socialistes françaises.
Mémorable séance où siégèrent jusqu'à onze membres. Et où mon
étourneau de petit cousin fut dégommé, ce qui fut bien fait pour lui.
Je lui avais dit de venir. Mais il n'en fit rien, comme je vais avoir
l'honneur de vous le conter.

Mais il faut que je commence par vous dire que le _Groupe d'études
sociales d'Orléans_ est adhérent au _Parti ouvrier français_.
Adhérent, ça veut dire qu'il adhère, quoi. Il tient, comme qui dirait,
au _Parti Ouvrier Français_. Le _Parti Ouvrier Français_, vous savez
ce que c'est: le parti des ouvriers français, comme nous. Vous n'avez
qu'à lire le nom sur une affiche: _Parti_—_Ouvrier_—_Français_. Un
enfant saurait tout de suite ce que ça veut dire. Nous sommes des
ouvriers français, nous, pas vrai? Alors c'est pour ça que c'est notre
parti.

Je crois bien me rappeler que c'est mon petit cousin, qui était
une rude gourde, qui a fait adhérer le _Groupe d'études sociales
d'Orléans_ au _Parti ouvrier français_. Parce qu'il faut vous dire
qu'on n'obtenait jamais d'orateurs pour les réunions publiques. On
demandait à un député, à un militant.—Non. qu'il nous répondait,
vous n'êtes pas de mon organisation.—Pourtant, qu'on lui disait,
il y a besoin de propagande à Orléans. Il y a du travail à
faire.—Vous n'êtes pas de mon organisation.—Les bourgeois y ont des
orateurs.—Vous n'êtes pas de mon organisation. Si vous ne savez pas
ce que c'est qu'une organisation, c'est comme qui dirait le _parti
ouvrier français_. Quelque chose pour qu'on y adhère. Alors mon petit
cousin disait: Toutes les organisations socialistes sont évidemment
parfaitement bonnes, puisqu'elles sont socialistes. Adhérons à
n'importe laquelle. On adhéra au _Parti ouvrier français_, à cause
du citoyen Vinciguerra, qui en était, et du citoyen Nivet, qui en
devenait.

Il faut croire que le _parti ouvrier français_ ne fut pas content de
ce que _le groupe d'études sociales_ d'Orléans avait élu le citoyen
Péguy pour le représenter au premier congrès général des Organisations
socialistes françaises. Le _Conseil national_ du _Parti ouvrier
français_ n'aimait pas le citoyen Péguy. On n'est pas forcé d'aimer
tout le monde, pas vrai. Alors ils envoyèrent le citoyen Lucien
Rolland, ou mieux Lucien Roland, qui était du parti.

Vous ne savez peut-être pas ce que ça veut dire. Dans les
commencements, quand on parlait de quelqu'un devant moi, et qu'on
disait: Il est du parti, j'entendais qu'il était du parti socialiste.
Ignorance grossière où je languissais. Grossier malentendu où
dépérissait mon enfance intellectuelle. Sachez, monsieur, si vous êtes
aussi bête que je le fus, connaissez que lorsqu'on dit de quelqu'un
devant vous: Il est du parti, cela veut dire qu'il est du _parti
ouvrier français_. Il y a des fois où je me trompe encore. Mais c'est
que ça m'échappe.

La séance commença pour l'élection définitive. J'avais prévenu mon
petit cousin. Tous ses amis l'avaient prévenu.—Viens, qu'on lui avait
dit. Mais il nous avait répondu que le travail qu'il fournirait à
Paris comme libraire éditeur pour le même prix et dans le même temps
serait plus utile pour la préparation de la Révolution sociale que
d'aller soutenir sa candidature sur place. Il avait tort, car la
question n'est pas de travailler plus efficacement à la meilleure
préparation de la Révolution sociale; mais la seule question est de
savoir plaire aux citoyens électeurs. Un voyage à Orléans, aller et
retour, ne coûte pas dix francs de chemin de fer. En troisième classe.
Mettons vingt francs avec les frais. Mettons deux jours, en comptant
la fatigue. Mon petit cousin pensait que vingt francs de sa monnaie et
deux jours de son travail à Paris donneraient beaucoup plus d'effet
socialiste révolutionnaire qu'un bafouillage de trois quarts d'heure
au _groupe d'études sociales d'Orléans_, devant quinze personnes. Il
avait raison. Seulement il avait tort tout de même, parce que ces
pensées-là on les garde pour soi. Nous savons tous que vingt francs
d'éditions et deux jours de librairie valent beaucoup mieux pour la
préparation de la Révolution sociale que tous les bafouillages de
groupes. Seulement ça ne se dit pas, ces choses-là. Il faut faire
croire aux électeurs que leur compagnie est la plus agréable du monde,
que leur entretien est la plus utile occupation, qu'il vaut mieux
parler pour eux quinze que d'écrire pour dix-huit cents lecteurs, que
tout mensonge devient vérité, pourvu qu'on leur plaise, et que toute
servitude est bonne, à condition que l'on serve sous eux.

—S'ils veulent savoir ce que je pense, disait mon cousin, qu'ils
regardent mes articles. S'ils veulent savoir ce que je veux faire
et ce que je fais, qu'ils regardent ce que j'écris, et qu'ils vous
demandent les renseignements complémentaires. Vanité grossière de
cuistre. Demander à des électeurs de lire, à un groupe d'acheter
des publications. Il faut que je vous dise que c'est dans _la revue
blanche_ que mon petit cousin écrivait dans ce temps-là. Demander à
des électeurs de se déranger, de travailler, de se casser la tête.
Invention grossière d'une imagination intellectuelle. Ça n'est pas ça
qu'il faut aux citoyens électeurs, au véritable peuple, au vénérable
militant. Il faut qu'on lui apporte son candidat devant lui. Comme ça
il peut le faire marcher, le faire causer, le faire tourner, le faire
monter, le faire baisser, le faire biaiser, le faire lever, le faire
asseoir, le faire chanter, le faire jaser, le faire coucher, le faire
emballer. Il faut bien que le citoyen électeur ait quelques amusements
dans la vie.

N'oublions pas que le citoyen délégué est l'obligé du citoyen
électeur. Le citoyen électeur est quelqu'un qui possède quelque
chose. Il possède sa voix. Le citoyen candidat est quelqu'un qui
demande quelque chose. Il demande cette voix. Il ne faut pas que tu
te montes le coup là-dessus, mon petit cousin. Le citoyen candidat
demande la voix du citoyen électeur. Comme disait ma grand mère, qui
était aussi la tienne, quand on demande la charité, il ne faut pas
faire le fier. Comme dit mon patron, les affaires sont les affaires.
Et les mendiants sont les mendiants. Quand on tend la main, il ne faut
pas lever la tête. Ainsi parlait grand mère, mon ami, et je suis peiné
que tu n'aies pas gardé le sens de ses leçons anciennes.

Les affaires sont les affaires. Tu veux que le citoyen électeur te
donne sa voix. Il faut que tu lui donnes en compensation. Si tu étais
député, tu lui donnerais des faveurs gouvernementales. Mais les
délégués aux congrès socialistes n'ont encore aucuns bureaux de tabac.
En attendant il faut que tu paies la voix que tu demandes. Il faut
que tu paies. Si tu allais chez un marchand de parapluies et si tu
lui disais: Le temps se couvre. Il me faut un parapluie.—Dans quels
prix, monsieur, qu'il te demanderait. Pareillement quand tu te portes
candidat il faut que tu donnes un prix des voix. Si tu étais venu
toi-même, c'était donner au citoyen électeur, pour le prix de sa voix,
cet avantageux sentiment qu'il pouvait te déranger à sa guise. C'est
une antique jouissance, et dont la saveur n'est pas encore évaporée,
que de tenir un homme, de lui faire sentir sa supériorité, de le tenir
dans sa dépendance, de le plier à son caprice, de le subjuguer, de
lui faire éprouver son autorité. Avoir à sa disposition le candidat
plat. Jouir de ses platitudes. Voilà ce qu'il nous faut. Nous sommes
le peuple souverain. C'est comme qui dirait que nous sommes tous des
rois. Il nous faut donc des courtisans. Seulement dans le temps il n'y
en avait qu'un seul qui était roi. Et il avait beaucoup de courtisans.
Cela n'était pas juste. C'est pour ça qu'on a fait la révolution.
Alors à présent tout le monde est roi, et c'est le même courtisan qui
sert pour plusieurs. C'est moins commode. Mais l'égalité avant tout.

Mon petit cousin ne vint pas. Il envoya une lettre. Inutile
communication. Une lettre épouvantable, insolite, où, avec une
incroyable audace, il attaquait violemment Guesde et Lafargue pour
l'attitude qu'ils avaient eue pendant l'affaire Dreyfus. Inconcevable
maladresse. Venant de quelqu'un qui a fait ses études. Grossier manque
de tenue. Nous savons tous que Guesde et Vaillant ont lâché pendant
l'affaire, qu'ils ont abandonné, comme vous dites, la justice et la
vérité. Mais il ne faut pas dire ça dans le parti. Mon petit cousin
parlait aussi de guesdistes. Il n'y a pas de guesdistes. Il n'y a que
le _Parti ouvrier français_. Tous les membres du parti sont égaux
entre eux. Moi qui vous parle, sachez que le citoyen Guesde n'est pas
plus que moi dans le parti. Quand le _Conseil national_ du _Parti
ouvrier français_ lance des manifestes, le citoyen Jules Guesde signe
à sa place alphabétique: _a_ _b_ _c_ _d_ _e_ _f_ _g_: Guesde. Le
citoyen Jules Guesde est même le secrétaire du parti: _secrétaire_
pour l'intérieur. Vous savez ce que c'est qu'un secrétaire. Quand vous
êtes le secrétaire de quelqu'un, c'est lui qui vous commande. Puisque
le citoyen Guesde est le secrétaire du parti, ça veut dire que c'est
nous, le parti, qui lui commande.

—Ce n'est pas, dit Pierre Baudouin, ce que l'on croit généralement.

—Ce n'est pas ce que l'on croit généralement. Le monde est si mal
renseigné. Le citoyen Roland vint en personne. Il était envoyé par
le _Conseil national_ du _Parti ouvrier français_, ou par quelqu'un
du _Conseil national_, peut-être bien par le secrétaire pour
l'intérieur du _Conseil national_ du _Parti ouvrier français_. Nos
candidats délégués nous sont en général envoyés de Paris. C'est ce
que nous nommons les manifestations spontanées du pays socialiste,
le choix spontané de nos groupes de province, un mouvement profond,
l'autorité du peuple socialiste, la voix du peuple enfin. Tout
ainsi des résolutions, ordres du jour, approbations, condamnations,
indignations, propositions, notations, flétrissures et signalements.
Tout nous vient de Paris. Ça nous demande moins de travail. Nous
pratiquons ce que les républicains sous l'empire nommaient la
candidature officielle. Nous nous apercevons que c'est fort commode.
Nous recevons les candidatures toutes faites, aussi bien les citoyens
candidats dignitaires que les textes candidats manifestes. Ça dispense
d'inquiétude. Ça dispense de savoir. Ça dispense d'étude. Ainsi quand
ce renégat de Millerand, vous savez, le ministériel, a fait voter par
sa Chambre à tout faire son infâme loi scélérate Millerand-Colliard,
que je ne connais pas, si on avait eu à se prononcer soi-même, il
aurait fallu au moins regarder l'_Officiel_, demander, se renseigner
auprès des camarades qui demeurent en ville, qui travaillent
dans ces ateliers-là, dans ces usines-là, causer, discuter,
réfléchir,—travailler. Tandis qu'avec la merveilleuse unité, avec
l'inaltérable centralisation que nous devons aux bons soins de Son
Éminence ou Excellence Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu
et de Sa Majesté l'empereur Napoléon premier, un mot d'ordre part
de Paris, et _rran_ cette loi criminelle est flétrie comme il faut,
clouée au pilori.

—Qu'est-ce que le pilori, demanda Pierre Baudouin.

—C'est quelque chose pour qu'on y cloue Millerand. Millerand
l'infanticide! Voyez l'utilité: moi je n'ai pas mon pareil à Orléans
pour engueuler quelqu'un. Eh bien jamais je n'aurais trouvé un mot
comme ça. Infanticide! On a beau dire. Infanticide! Il n'y a encore
que ces avocats de Paris. Infanticide!

Seulement ce qu'il y a de roulant, c'est que Millerand s'en fout
autant que nous, parce qu'il est à la coule.

—A la coule de quoi?

—A la coule de la centralisation, puisqu'il est ministre. Alors il
peut organiser pour sa loi des manifestations spontanées.

Moi, voyez-vous, il me faut de l'unité. J'aime l'unité. Je suis
partisan de l'unité. J'aime l'alignement, l'ensemble. Si on laissait
les provinces lointaines imaginer des manifestations disparates, non
seulement ça manquerait de littérature, mais on n'obtiendrait pas ces
admirables concerts, ces puissantes symphonies.

—Antiphoniques.

—Laissez-moi la paix. Quand j'emploie un mot savant, pour faire de
l'effet, je vous défends d'employer un mot plus savant. J'en étais à
symphonies. Et je maintiens que nous en avons donné une admirable.
_Infanticide, infanticide, infanticide_, ça roulait de Quimper à
Barcelonnette comme l'immense flot du son de la voix de la clameur
du reproche et du remords de la conscience du peuple des citoyens du
monde socialiste. Vous voyez bien que je réussis à faire des phrases
longues. C'est pour cela que nous fûmes heureux de constater que
le grand _Conseil national_ de Paris du _Parti ouvrier français_
avait bien voulu penser à nous. Il témoignait ainsi de la singulière
estime où il nous tient. Qu'ils sont beaux les pieds de celui qui
vient au nom du gouvernement. Car enfin qui forçait le grand Conseil
à s'occuper des quelques misérables épars que nous sommes. Et un tel
désintéressement ne vaut-il pas de la reconnaissance?

Le candidat national convenait exactement. Il plaisait même. On
l'avait choisi, désigné avec le sage discernement qui fait un bon
ministre de l'intérieur. Ministre, c'est-à-dire secrétaire d'État pour
l'intérieur. Le _Conseil national_ du _Parti ouvrier français_ nous
avait désigné le citoyen Roland, un enfant du pays. Mais non pas un
enfant du pays comme l'était mon petit cousin. Mon petit cousin aussi
est du pays, puisqu'il est venu au monde faubourg Bourgogne. Je lui
ai même servi de parrain. Seulement depuis qu'il est venu à Paris,
sous prétexte qu'il a beaucoup à travailler, il nous dédaigne, il
ne vient pas nous voir. Au lieu que le citoyen Roland est toujours
fourré chez nous. C'est un homme infatigable. Ce n'est pas lui, quand
on le demande, qui dit qu'il a beaucoup à travailler. On ne l'avait
pas vu au commencement, quand le groupe allait mal. Mais depuis que
ça marche un peu, que nous sommes une quinzaine, et que nous avons
une voix dans les congrès, il va au devant de tous nos souhaits. Il
s'est rattrapé. Réunions publiques ou privées, punch, conférence,
fête, sauterie, allocution, programme, il ne nous refuse rien. Son
dévouement est inépuisable. Toujours en chemin de fer. Et ce n'est
pas lui qui s'abrutit les yeux dans les livres, comme tous ces sales
intellectuels.

—De quoi vit-il, demanda Pierre Baudouin.

—Cela ne vous regarde pas, citoyen. Nous n'avons pas à franchir le
mur de la vie privée, comme disait Schneider, ou quelqu'un des siens.
Charbonnier est maître chez soi, comme disait Rességuier. Le citoyen
Roland, homme public, nous appartient corps et âme. Le citoyen Roland,
homme privé, doit nous demeurer totalement inconnu. Du moment où nous
le recevons à la gare jusqu'au moment où le punch a fini de flamber,
tout citoyen propagandiste est à nous. Le punch éteint, commence la
vie privée. Nous avons dans le parti un grand nombre de militants dont
la vie privée serait douteuse, au cas où on l'examinerait. Mais elle
n'est pas douteuse, puisque nous n'avons pas à l'examiner. Je ne sais
si vous êtes assez intelligent pour saisir la distinction.

—J'y tâcherai, lui répondit Pierre Baudouin.

—C'est que je vais vous dire. Moi qui ne suis pas la moitié d'une
bête, comme on dit, je n'ai jamais bien entendu la différence. Mais
il faut qu'elle soit capitale, puisque tout le monde le dit. Alors
je l'ai apprise par cœur. Et je la sais bien, parce que je me la
suis fait répéter souvent. Connaissez donc, mon ami, qu'il y a deux
domaines: le domaine public, où les hommes sont nos esclaves, et
le domaine privé, où ils sont, s'ils veulent, esclaves de leurs
mauvaises passions. Ces deux domaines sont—attendez que je retrouve
le mot qu'on m'a dit. Oui: ces deux domaines sont incommunicables.
Incommunicable, ça veut dire que le même homme est mauvais dans le
privé, bon dans le public. Dans le privé il est voleur, menteur,
ivrogne, lâche, noceur, il a tous les vices. Dans le public il est
honnête, sobre comme un chameau, rangé comme un employé de chemin
de fer. Ainsi le veut la théorie. On a même remarqué dans le parti
qu'une expérience constante semblait démontrer, confirmer, vérifier
que c'étaient les plus crapuleux qui avaient le plus de talent. C'est
pour cela que nous leur avons confié les meilleures places. La haute
pauvreté de Guesde couvre tout. Comme la grande honnêteté de Jaurès
pour les indépendants. Et puis si les bourgeois ne sont pas contents,
ils auront affaire à moi. Nous les valons bien. Nous avons bien le
droit d'avoir un parti aussi sale qu'eux.

Mon petit cousin, qui n'est décidément pas fort, avait envoyé sa
lettre à son ami Roy, qui devait la lire en séance et la commenter. Il
avait aussi averti son vieil ami Pierre le Febvre. L'ami Roy ne devait
pas plaider pour mon petit cousin, mais il faisait comme qui dirait le
commissionnaire. Il arrivait, lisait la lettre, et disait ce que mon
petit cousin aurait dit s'il avait été là. Parce que dans une lettre
on ne met pas ce qu'on veut. Et puis mon petit cousin dit toujours
qu'il n'a pas le temps d'écrire. Alors c'était Roy qui devait parler
pour lui. Seulement mon imbécile de nigaud de petit cousin avait
négligé le principal. Devinez.

—Je ne puis deviner ce qui était le principal.

—Ne faites pas l'innocent. Devinez un peu. Voyons, le principal.

—Vraiment je ne sais.

—Vous n'êtes pas malin non plus, vous. Le principal, c'est que Roy
n'est pas inscrit au groupe. C'est roulant, hein!

—Oui, c'est roulant.

—Vous n'êtes pas gai, aujourd'hui. Mais je me roule encore, moi, rien
que d'y penser. Alors, au moment que Roy pensait parler, le citoyen
Roland demande innocemment si le citoyen est inscrit au groupe.—Non,
mais il remplace le citoyen Péguy.—Le citoyen Péguy n'avait qu'à
venir lui-même. Si le citoyen que nous ne connaissons pas n'est pas
inscrit au groupe, je ne puis lui donner la parole. Ainsi intervint
le citoyen président de séance, qui s'était entendu sans doute avec
le citoyen Roland. On pensa bien que c'était un coup monté à deux
ou trois. Cela nous donna un supplément de considération pour des
citoyens qui pratiquaient aussi doctement les moyens parlementaires.

—Je serais heureux, dit Pierre Baudouin, de vous demander un
renseignement.

—Vous voulez dire, mon ami, que vous seriez heureux d'avoir le
renseignement que vous voulez me demander. Vous ferez bien de
surveiller votre langage. Vous bafouillez.

—C'est vous, monsieur, qui m'intimidez.

—J'en suis heureux. Vous me flattez. Je vous écoute.

—Les parlementaires qui avaient monté le coup étaient sans doute les
pires ennemis de votre petit cousin?

—Point: c'étaient ses meilleurs amis. Ainsi le veut la politique.
Vous oubliez tout ce que je vous apprends. Incommunicable. Dans
le privé on a des amis et des ennemis. Vos amis vous aiment. Vos
ennemis vous haïssent. Vos amis vous tendent la main. Vos ennemis
vous tournent le dos. Vous savez à quoi vous en tenir. Du moins c'est
comme ça que je l'entends. Moi si j'avais un copain qui trinquerait
le samedi avec moi, et puis le dimanche matin qui me débinerait
quand j'ai le dos tourné, vous savez, je suis patient, mais dame je
cognerais. Parce que c'est des saletés qu'on ne se fait pas entre
copains. Dans le privé, il faut être franc. Et quand on veut me
rouler, moi je fous la beigne, est-ce pas? Vous savez ce que ça veut
dire.

—Oui, un agrégé de philosophie, dans une assemblée générale de
société anonyme à capital et personnel variables, traduisait ainsi:
_foutre_ ou _donner sur la gueule à Péguy_.

—Voilà un agrégé qui me plaît. Si tous les agrégés de philosophie
avaient cette vigueur, on pourrait peut-être consentir à faire une
petite place dans le parti à tous ces rabougris d'intellectuels.
Dites-moi son nom, mon ami, que j'aille lui présenter mes respects.

—Je vous le dirai _entre quatre-z-yeux_.

—_Entre quat'z yeux_, qu'il faut dire. Vous n'êtes pas accoutumé
au langage vraiment populaire. On m'avait bien dit que vous êtes un
aristocratiste et un personnaliste. Quand vous verrez cet agrégé vous
lui ferez tous mes compliments. C'est un rude camarade. Peu de manuels
parleraient aussi bien. Vraiment, monsieur, vous m'avez surpris, avec
cet agrégé. On m'avait dit que tous ces intellectuels perdaient leur
temps à des discussions, à des raisonnements, à des démonstrations.
Quelque envieux, sans doute. On m'avait dit qu'ils gâchaient leur
jeunesse et la force de leur âge en des spéculations rationnelles,
qu'ils pâlissaient en Sorbonne et attrapaient des migraines. Je suis
heureux qu'il y en ait de rouges, de barbus et de brutaux. Un _fort en
gueule_ intellectuel fait beaucoup dans mon esprit pour le relèvement
de sa classe, qui en a besoin.

Je vous disais donc, mon ami, que dans le privé on n'admet pas
les trahisons, félonies, jésuiteries, mensonges, roublarderies,
escobarderies et duplicités. Mais par un juste retour ces ignonomies
non seulement on les admet dans la politique, mais sachez qu'elles
en sont l'ornement, le couronnement, et pour ainsi parler la fleur
avec le fruit. Dans le privé nous sommes les amis de nos amis et nous
aimons nos amis et les amis de nos amis. Dans le privé nous portons
droitement le regard de nos yeux. Dans le privé nous tenons la parole
que nous avons donnée. Dans le privé nos poignées de mains sont
quelquefois sales, mais elles ne sont sales que de suie ou de plâtre
ou de fumée. Dans le public, dans le politique nous avons imaginé
d'abord que l'on doit passer en brutalité les nationalistes eux-mêmes,
afin d'embêter les nationalistes. Puis nous avons imaginé que l'on
doit passer en jésuitisme les jésuites eux-mêmes, afin d'embêter les
jésuites. Nous les embêtons ainsi doublement. Comme adversaires nous
les embêtons en leur portant des coups jésuites. Et comme concurrents
nous les embêtons en faisant mieux qu'eux dans la même partie. Ce
qu'ils doivent marronner. Sans compter qu'ainsi nous finirons bien
par les éliminer totalement. Puisque, pour parler comme les savants,
messieurs, _on ne supprime jamais que ceux que l'on remplace_. Nous
nous exerçons utilement à supprimer les jésuites noirs. Tout nous fait
espérer que nous y réussirons.

Non seulement nous avons imaginé que l'on doit passer les barbares
en barbarie et les jésuites en jésuiterie, mais nous affirmons
délibérément que ceux qui ne veulent pas, comme nous et avec nous,
passer les jésuites en jésuitisme, à seule fin d'embêter les jésuites,
sont incontestablement vendus aux jésuites. Ainsi nous pratiquons
l'affirmation stupide, qui a si bien réussi à monsieur le marquis
de Rochefort, et l'affirmation sans preuves, qui a si bien réussi
à M. Édouard Drumont. Nous nous apercevons que c'est fort commode.
Nous reconnaissons, après tous les grands antisémites, qu'il est
beaucoup plus facile de répéter une condamnation que de motiver une
accusation, et que cela réussit beaucoup mieux. Nous avons éprouvé
que les condamnations les plus stupides sont, à beaucoup près,
celles qui obtiennent le meilleur accueil, et que les calomnies les
plus grossières sont celles qui trouvent le plus large crédit. Nous
utilisons pour le mieux de nos intérêts la mentalité démagogique
depuis longtemps instituée par nos adversaires les plus précieux. Nous
cultivons parmi nous cette singulière _mentalité du traître_, sur
laquelle nous avons fait de si beaux articles au cours de l'affaire,
mentalité où tout homme qui pense librement apparaît comme un espion
et pour tout dire comme un vendeur de bordereau. Nous semons à
pleines mains la suspicion. C'est beaucoup plus facile que de semer
l'éducation. Nous poignardons les gens que nous aimons le mieux. Pour
leur bien. Parce que nous les aimons. Pour assurer leur salut éternel.
Nous les étouffons de tendresse. Quand c'est de tendresse feinte, le
résultat est déjà remarquable. Mais quand c'est de tendresse vraie que
nous étouffons les gens que nous aimons, nous touchons à la politique
sublime. Il a dû y avoir des moines aussi beaux. Tourner les mauvais
sentiments en actions mauvaises demande un certain métier, mais
détourner les sentiments de l'amour aux fins de la haine exige un
sens religieux de la politique. Nous devons convertir les infidèles.
Mais surtout nous devons sauver quand même les hérétiques. Nous
devons sauver l'hérétique malgré lui. Nous avons laïcisé tout cela.
Car la bonne laïcisation n'est plus de faire sauter le joug religieux
qui alourdissait la nuque de l'humanité. La bonne laïcisation est de
laisser le joug religieux, commode aux gouvernements. Seulement, parce
que nous sommes les anticléricaux, nous écrivons _laïque_ sur le joug.
Ceux qui ne savent pas lire sont priés de s'adresser à leur voisin.
J'oubliais de vous dire: nous écrivons _laïque_ en lettres rouges,
parce que nous sommes les socialistes révolutionnaires. Nous avons
inventé l'honneur du rouge. Nous avons longtemps raillé l'honneur du
tricolore. Mais nous reconnaissons qu'il est bon d'avoir une couleur.
C'est commode. Il faut du rouge pour le peuple.

Je vous disais donc, mon ami, que dans le privé on n'admettait pas
les trahisons, mais qu'elles sont la fleur de la politique. Les deux
ou trois citoyens qui avaient manœuvré si supérieurement contre la
candidature Péguy étaient les meilleurs amis—politiques—de Péguy.
Des hommes qui jadis lui serraient la main chaudement. Mon cher
Péguy par ci, mon cher Péguy par là. Et en ce mémorable samedi, au
commencement de la séance, ils imaginèrent ce moyen scrupuleusement
régulier d'intercepter la parole, de couper la communication à mon
petit cousin absent. Telles sont les singulières beautés de la
politique. D'abord elles nous paraissaient douteuses. Mais on a fait
notre éducation. Nous aussi nous sommes devenus des connaisseurs. Et
nous savons apprécier les beaux coups.

Pour un beau coup parlementaire, vous êtes forcé d'avouer que c'était
un beau coup parlementaire, parfait sous tous les aspects. Ça
se dit comme ça:—_imitant des acteurs de comédie bourgeoise_—Je
demande la parole pour une observation préalable: pouvons-nous savoir
si le citoyen qui demande la parole est régulièrement inscrit au
groupe.—_sourire aimable du citoyen président_: Voulez-vous nous
dire, citoyen, on demande si vous êtes régulièrement inscrit au
groupe. Citoyen, vous entendez?—_stupeur du citoyen_: Mais, citoyen,
puisque je remplace— — —_le président sévèrement heureux_: Non,
citoyen, j'en suis au désespoir. Mais si vous n'êtes pas régulièrement
inscrit au groupe, il m'est rigoureusement impossible de vous donner
la parole.—_stupidité du citoyen remplaçant ainsi interloqué_. Il
n'y a rien à dire à cela. Vous n'êtes pas inscrit: vous n'êtes pas
inscrit. M. Péguy est inscrit, mais il n'est pas là. Vous êtes là,
mais vous n'êtes pas inscrit. C'est clair. C'est vrai. C'est la vérité
même. Vous qui aimez tant la vérité.

_J'en suis au désespoir_: mot admirable de politique, et dont moi-même
je fus ému. Par un excès de bonté, avec l'assentiment de l'assistance,
on permit à Roy de lire la lettre sans commentaire aucun. L'impression
fut glaciale. Cette lettre sans commentaires se présenta comme un
squelette. J'admirai à part moi l'habile bonté du président. Toujours
la tendresse. Le citoyen Roland laissait aller.

Pierre le Febvre demanda la parole. Ce Pierre le Febvre est le plus
vieil ami que mon cousin ait jamais eu dans Orléans. Un homme à l'âme
ancienne. Aimant comme un père. Solide comme une barre. Ça ne bouge
pas. Il a contribué beaucoup à former mon petit cousin. C'est un
ancien ouvrier forgeron. Il a beaucoup beaucoup lu. Il sait beaucoup
des livres et beaucoup de la vie. Tout appris lui-même. Comment
nommez-vous ça?

—Un autodidacte.

—Un autodidacte. Moi, vous savez, je n'aime pas ça, l'autodidacture.

—L'autodidascalie.

—L'autodidascalie. Je suis pour la dictature impersonnelle, comme le
citoyen Vaillant.

—Je vous assure que ces deux mots n'ont rien de commun.

—Taisez-vous. Je ne vous demande pas des renseignements. Je suis
pour la dictature impersonnelle du prolétariat. Je vais vous dire. Je
n'aime pas l'autodidascalie parce qu'on m'a dit que les autodidactes
s'en ressentaient toujours un peu. Je n'aime pas non plus l'autre
didascalie, parce que, n'est-ce pas, il ne faut jamais asservir sa
pensée. Alors je ne m'instruis pas du tout. C'est comme ça que nous
faisons tous dans le parti. Ainsi nous restons libres. Et puis on n'a
pas besoin de savoir ce qu'il y a dans le monde bourgeois, puisqu'on
va le remplacer un de ces quatre matins. Et ce qu'il y aura dans le
monde socialiste on le sait d'avance: tout le monde sera guesdiste. Ou
bien les livres sont contraires au programme du parti,—et alors ils
sont dangereux. Ou bien ils sont conformes au programme du parti,—et
alors ils sont oiseux. Nous ne lisons jamais. Et puis c'est fatigant.
Et puis c'est rasant. Et puis c'est intellectuel.

Ce Pierre le Febvre a donc beaucoup lu pour se former et vivre comme
un homme et par cela même il nous est désagréable. Et puis c'est un
radical. Nous nommons radicaux les vieux républicains de province
qui nous gênent. Le programme radical, c'est nous qui l'avons ramassé.
Nous faisons de l'anticléricalisme bourgeois aussi fructueusement
que les meilleurs élèves de Clemenceau. Le débat redoutable où nous
assistons parmi nous vient de ce que la moitié des socialistes sont
devenus des opportunistes pendant que la moitié devenaient des
radicaux. Viviani est gambettiste. Zévaès est clemenciste.— —

—Monsieur, demanda Pierre Deloire, qui de l'unité ôte les deux
moitiés, il ne reste rien.

—Je ne parlais que de l'État-Major, monsieur, et nous pouvons espérer
qu'il ne pèsera pas lourd. Vos interruptions sont donc oiseuses. Nous
voulons bien que Zévaès parle exactement comme le citoyen Pichon
discourait. Vous savez les fameux discours, _avant l'ambassade_. Nous
voulons bien que Viviani parle un peu plus bourgeoisement que Jules
Ferry. Mais nous ne voulons pas accueillir parmi nous, en province,
les vieux républicains. Vous entendez la différence. Quand nous
usurpons le programme radical, auquel ce pays est habitué, ou même
le programme opportuniste, nous socialisons un excellent moyen de
production. Quand nous fermons la porte au nez aux vieux républicains,
nous sauvegardons nos moyens de consommation. Vous suivez?

—Nous tâchons.

—Le programme opportuniste et le programme radical produisent
beaucoup de mandats. Pour des raisons que nous examinerons plus tard.
Et les mandats produisent beaucoup d'avantages. Quand donc nous
captons les voix des électeurs opportunistes et radicaux en calquant
nos programmes sur les programmes opportunistes et sur les programmes
radicaux, nous accroissons d'autant nos moyens de production. Au
contraire si nous faisions place aux vieux républicains parmi nous,
cela réduirait nos parts dans les moyens communs de consommation. Il y
a si peu de places. Le monde est si étroit. Vous m'entendez à présent?

—Nous y atteignons.

—Un exemple vous facilitera l'entendement. La République, c'est la
maison. Les républicains, c'est l'habitant. Nous avons un double
intérêt à nous approprier la maison, et à en chasser l'habitant. Comme
le dit si éloquemment l'admirable vers de Vandervelde:

    La maison est à moi: c'est à vous d'en sortir.

—Monsieur, dit Pierre Deloire, ce vers n'est pas de Vandervelde.

—Comment, il n'est pas de Vandervelde, Émile Vandervelde. La preuve
c'est que je le lui ai entendu dire en province dans une tournée.
Ailleurs qu'à Orléans. Si vous saviez comme il dit bien. L'admirable
conférencier. Il est parfait. Il fait une grande grande phrase. Il
attend un moment. L'auditoire, qui sent le coup, attend aussi. Et il
vous envoie ça:

    La maison est à moi: c'est à vous d'en sortir.

On appuie sur _vous_. Vous, c'est les bourgeois. Nous, moi, c'est les
bons socios. Alors nous on applaudit frénétiquement.

—Monsieur, répéta Pierre Deloire, ce vers n'est pas de Vandervelde:
il est de Molière.

—Qui ça Molière? Je vous dis qu'il est de Vandervelde. La
preuve c'est que le citoyen Roland nous a dit que c'est là-dessus
que le grand orateur belge a bouclé son grand discours au congrès
international. Je dis bouclé parce que je ne sais pas le mot. Je ne
sais pas tout, moi. Quand on finit un discours, enfin, quoi, le grand
coup. Au moment qu'on garde le meilleur pour la fin.

—Monsieur, répéta pour la dernière fois Pierre Deloire, ce vers n'est
pas de Vandervelde. Il est de Molière. Molière, comme le disaient
nos professeurs de littérature, Molière le met dans la bouche de
Tartuffe. Et il est déplorable que, séduit par l'éloquence du grand
orateur belge, tout un congrès socialiste international ait aussi
frénétiquement acclamé un vers de Tartuffe.


—Je vois bien, dit mon cousin, quand son premier étonnement fut
passé, je vois bien, monsieur, que je devais me méfier de vous, qui ne
disiez rien en commençant, et non pas de ce Pierre Baudouin qui parle
à tort et à travers. Les silencieux sont dangereux. Vous imaginez des
diversions pour me couper le fil de mon histoire. Vous savez bien que
je veux vous dire vos vérités, qui vous déplaisent. M. le Febvre a
donné pour la République tout ce qu'il avait de temps, d'argent, de
santé, de force, de vie. Je n'avais pas bu ma première absinthe qu'il
avait déjà ses trente ans de service républicain. Il a commencé sous
l'empire, que je n'étais pas encore venu au monde. Seulement je vous
conterai son histoire la prochaine fois, parce que c'est encore une
diversion que vous essayez. Enfin M. le Febvre avait tout pour nous
déplaire. Il est inscrit au groupe. Le citoyen Roland voulut bien lui
laisser la parole.

M. Pierre le Febvre parla mal, parce qu'il était ému profondément,
parce qu'il était sincère, parce qu'il croyait qu'il avait raison,
et qu'ayant pendant sa jeunesse fait son apprentissage pour le
métier de forgeron il ne l'avait pu faire pour le métier d'orateur
socialiste. Les moins avertis s'aperçurent aussitôt qu'il aimait
beaucoup mon petit cousin et que les calomnies l'écœuraient et que ces
calomnies en particulier lui faisaient beaucoup de peine. Alors les
assistants convoitèrent de calomnier son jeune ami. Les assemblées
populaires sont parfois pitoyables aux faibles, aux malheureux. Mais
les assemblées parlementaires ne connaissent aucune jouissance plus
profonde que d'écraser les faibles, et les malheureux peinés, qui sont
les faibles des faibles. Quand les assistants connurent que l'échec
de Péguy ferait une grosse peine à son vieil ami le Febvre, un désir
politique leur monta de précipiter l'échec de Péguy.

M. le Febvre allait au devant de leurs vœux. Il présentait timidement
des arguments ridicules: que mon petit cousin avait pour ainsi dire
fondé le groupe au commencement, qu'il avait contribué beaucoup
à l'entretien du groupe ensuite, qu'à Paris, comme libraire, il
travaillait beaucoup pour le socialisme révolutionnaire, enfin qu'il
saurait, au congrès, travailler efficacement à la préparation de la
révolution sociale.

On écouta patiemment ces arguments misérables. Puis le citoyen Roland
demanda la parole. Notez qu'il parlait le dernier. Par un excès de
politesse.

Perpétuel enchantement. Nous connûmes aussitôt que la politesse
était son fort. Le citoyen Roland n'est pas de ces forcenés comme
l'est devenu mon petit cousin, qui se répandent bruyamment en
accusations injurieuses contre les plus vénérables militants. Il
conserve scrupuleusement, au plus fort de ses haines, cette savoureuse
mansuétude recuite que nous reprochons si violemment aux jésuites,
mais que nous admirons au fond et que nous aimons tant dans nos
comités. Il conserve celle fausse égalité d'humeur qui fait les beaux
parlementaires. La politesse bourgeoise nous plaît quand parmi nous
elle nous vaut des compliments et des respects. Le citoyen Roland
commença par n'imiter pas les brutalités de mon petit cousin.

—Monsieur, dit Pierre Deloire, je vous ai déjà demandé comme il
vivait, de quoi il vivait.

—Monsieur, je vous ai déjà répondu que cela ne vous regardait pas.
Vous avez la tête dure comme un Solognot.

—Monsieur, demanda Pierre Deloire, voulez-vous me dire pourquoi, au
premier congrès national ou général des Organisations socialistes
françaises, tenu à Paris en décembre 1900, quand le citoyen Roland
monta, comme on dit, à la tribune, il fut accueilli par les huées
de la moitié de l'assistance, voulez-vous me dire pourquoi les
allemanistes étaient particulièrement furieux, et pourquoi un
allemaniste qui siégeait dans mon dos— —

—Un allemaniste qui siégeait dans votre dos?

—Pourquoi un allemaniste qui était assis à la table qui était
derrière celle où j'étais assis lui cria violemment: _Va donc
t'établir à Orléans!_

—Monsieur, répondit mon cousin, vous devez savoir que ce fut le
régime ordinaire des discussions au premier congrès de Paris. Quand
un orateur venu de la moitié gauche montait à la tribune, la moitié
droite le huait. Mais quand un orateur venu de la moitié droite
montait à la tribune, la moitié gauche le huait. Justice impartiale.
Équitable distribution. Roland ne fut pas plus mal traité que la
plupart de nos grands orateurs. Huer un orateur veut dire qu'on est de
l'autre moitié. Cela n'a pas grande importance et l'unité socialiste
avance quand même. Les allemanistes n'aiment pas le citoyen Roland.
C'est qu'il a été des leurs, et que les quittant il est devenu
guesdiste. On ne hait jamais personne autant que les gens qui vous
quittent, si ce n'est ceux que l'on quitte. Il avait cependant le
droit de quitter les allemanistes pour les guesdistes. On est libre.
Mais les allemanistes ne sont pas contents quand on les quitte.
Surtout pour aller aux guesdistes. Les allemanistes n'aiment pas les
guesdistes. _L'unité avant tout._ Nous n'aimons pas les allemanistes.
_L'unité quand même._ Il y a des allemanistes à présent qui prétendent
qu'on a chassé du parti le citoyen Roland. _Vive l'unité!_ On a chassé
tant de citoyens de tant de groupes et de tant de partis, on a chassé
tant de groupes et tant de partis de tant de groupes et de tant de
partis que l'on ne peut plus savoir à quoi s'en tenir sur ces menus
incidents. Ce sont ce que les bourgeois nomment les mille incidents
de la politique journalière. Le citoyen Roland est guesdiste. Il a
été allemaniste. A qui cela n'est-il pas arrivé? C'est presque de la
vie privée. Nous ne devons pas respecter seulement la vie privée des
citoyens. Nous devons respecter la vie privée du parti. Ce sont là des
querelles de ménage, des guerres domestiques, des haines cordiales,
des meurtres fraternels. Comme l'écrit si excellemment le citoyen Léon
Blum: _En dépit des fautes, des rancunes, des violences, l'unité
socialiste était en marche..._

—Monsieur, demanda Pierre Deloire, voulez-vous me dire ce que c'est
que ce que vous nommez _l'unité socialiste_. Si j'ai bien suivi le
discours que vous nous tenez, vous intercalez _l'unité_ à des places
non fortuites. Qu'est-ce que cette unité?

—C'est un mot fort commode, qui fait qu'on peut se battre et se
tuer la conscience tranquille. Vous, par exemple, monsieur, quand je
vous donne un coup de poing, c'est une violence légère; si je vous
donne un coup de bâton, c'est une violence grave; si je vous donne
un coup de couteau, c'est une tentative d'assassinat; si je vous
tue, c'est un assassinat. Tout ce mal vient de ce que nous n'avons
pas encore _fait l'unité_. Quand au contraire on a fait l'unité avec
une personne, les coups de poing, les coups de bâton et les coups de
couteau deviennent permis, sinon encouragés. Quand on a fait l'unité,
les haines, restant haineuses, deviennent piétés; les jalousies,
demeurant envieuses, deviennent béatitudes. Que si l'on massacre et
l'on ravage _pour l'unité socialiste_, les haines, parvenues pieuses,
deviennent inexpiablement méritoires, les béatitudes envieuses
deviennent jouissance infinie, sainte douceur du ciel, adorables
idées. Le mal, demeurant mal, devient bien. Le mot d'unité est un mot
merveilleux. Par lui nous faisons des miracles. Nous valons bien les
curés. Nous avons bien le droit de faire des miracles. Seulement nos
miracles à nous sont incontestables, prouvés, authentiques, et non
pas de ces miracles douteux comme l'Église romaine. C'est pour cela
que nous invoquons toujours l'unité au moment que nous nous disputons
le plus. C'est pour cela que dans mon discours, aux endroits de
haine et de guerre, j'intercale régulièrement le nom de l'unité comme
une litanie: _Sainte unité, priez pour nous, sainte Unité, sainte
Unité_,— — —

Notre attitude envers l'unité est bien simple: nous la combattons
en nous réclamant d'elle; plus nous la combattons, plus nous nous
réclamons d'elle; nous la démolissons de toutes nos forces, et
nous l'acclamons de toutes nos voix. Nous avons d'abord pensé à
l'accaparer, mais nous y avons renoncé: chacun des cinq ou des
sept ou des quinze compétiteurs est trop faible pour s'approprier
l'unité, mais trop fort pour la laisser approprier au voisin. Alors
nous marchons contre la paix au nom de l'unité, nous marchons contre
l'unité au nom de l'unité. Ce qui permet au citoyen Léon Blum,
habileté suprême, et douce bienveillance, d'aller chercher _salle
Vantier_ les preuves de l'unité socialiste.

Pierre Deloire tira de sa poche le numéro 7 de la _bibliothèque
socialiste_ récemment inaugurée par la _Société Nouvelle de librairie
et d'édition: les Congrès ouvriers et socialistes français_, par Léon
Blum.

—Il faut avouer, dit Pierre Baudouin s'emparant du livre, que ce
citoyen Blum est un homme singulièrement heureux, et, comme on disait,
fortuné. Il vit sans doute en quelque pays de rêve. _Lisant_:

 _Cependant les délégués du Parti ouvrier, réunis salle du Globe, puis
 salle Vantier_,

Parlé:

Il s'agit de la grande scission des guesdistes au récent congrès de
Paris. Je continue:

     _puis salle Vantier, sous la présidence du citoyen Delory,
     votaient à l'unanimité les résolutions suivantes «appelées à
     réaliser à bref délai l'unité socialiste révolutionnaire»._

     _Ils expliquaient tout d'abord qu'en rompant «avec de prétendus
     camarades qui, après avoir piétiné sur les décisions du Comité
     général, dépouillé de toute représentation, au moyen du vote par
     tête, le plus grand nombre de ses organisations, validé tous
     les groupes fictifs, escroqué toutes les présidences... ont été
     jusqu'au guet-apens contre— —_

—Comme c'est vigoureux, interrompit mon cousin: _guet-apens,
escroqué_. Les voilà bien les vrais révolutionnaires.

Puis il se ressaisit, se signa, et dit: vive l'unité.

     —_escroqué toutes les présidences... ont été jusqu'au guet-apens
     contre les rapporteurs de la Commission de propagande...», le
     Parti ouvrier avait accompli son devoir envers le prolétariat
     conscient._

     _Puis les délégués décidaient_:

     _1º D'approuver les rapports de Dubreuilh, Bracke et Andrieux_;

     _2º De reprendre «le vote de désapprobation—ou de blâme» émis par
     le Comité général à l'égard de plusieurs élus socialistes._

Pierre Baudouin scanda nettement le troisième paragraphe:

     _3º «De réaliser entre tous les socialistes révolutionnaires non
     seulement l'union, mais l'unité, au moyen d'un nouveau Comité
     général ouvert à toutes les organisations inébranlables sur le
     terrain de la lutte de classes.»_

—Vous voyez bien, s'écria mon cousin triomphant, ça y est. _Non
seulement l'union, mais l'unité._ Il y a des militants qui s'imaginent
en province que nous manquons d'unités. Nous en avons plusieurs. Nous
en avons de trop. Pendant que mon petit cousin attaquait sottement le
Comité général, nous les guesdistes nous en réclamions un deuxième.
Quand on prend du Comité général—

—Oui le citoyen Zola disait éloquemment: _l'unité est en marche, et
rien ne l'arrêtera_.

—Monsieur, fit remarquer Pierre Deloire, le citoyen Zola n'a pas
parlé de l'unité, mais de la vérité. Il a dit: _la vérité est en
marche, et rien ne l'arrêtera_. Quand ce grand citoyen prononçait ces
paroles mémorables, il ne prévoyait pas que d'ingénieux dreyfusards
jetteraient l'amnistie dans les jambes de la vérité.

—Oui, dit mon cousin, ça retarde la marche, une amnistie.

—Ce n'est pas le citoyen Zola, c'est le citoyen Léon Blum qui a écrit
en manière de conclusion—

—L'un vaut l'autre, tous les citoyens se valent.

—Tous les citoyens se valent. C'est le citoyen Léon Blum qui a écrit
en manière de conclusion. _Reprenant le livre_:

     _Malgré toutes les réserves incluses dans cette phrase, le Parti
     ouvrier, lui aussi, parlait donc non plus d'union, mais d'unité.
     En dépit des fautes, des rancunes, des violences, l'unité
     socialiste était en marche._

Monsieur, j'ai un renseignement à vous demander.

—Faites, répondit mon cousin, je sais presque tout.

—Quand le citoyen Léon Blum écrivait cette conclusion, pensez-vous
qu'il était sérieux?

—Comment l'entendez-vous?

—Pensez-vous qu'il était sincère?

—Qu'est-ce que cela veut dire?

—Pensez-vous qu'il croyait ce qu'il écrivait?

—Nous n'entendons pas ce langage.

—Enfin, si quelque auteur avait tenu au citoyen Léon Blum lecteur
le raisonnement suivant: _la preuve que l'unité socialiste fait des
progrès, c'est que les guesdistes retirés salle Vantier réclamèrent
l'unité pour eux-mêmes_, que pensez-vous que le citoyen Blum eût
répondu à l'auteur? Se serait-il fâché ou aurait-il marché?

—Il eût souri, répondit Pierre Baudouin.

—N'y a-t-il pas quelque danger à publier pour le peuple des
raisonnements dont on sourit soi-même?

—Ce ne sont pas des mensonges, répondit vivement mon cousin. Ce sont
des consolations. Et des encouragements. Il faut bien consoler le
peuple. Il est si malheureux. Et il faut bien l'encourager. Il est si
mou.

—Je me demande, continua Pierre Deloire poursuivant sa pensée, je
me demande ce que voulait Léon Blum au moment où il écrivait cette
singulière conclusion. Transportait-il aux âpres événements cette
souriante indulgence que nous lui avons connue dans la critique
littéraire? Transportait-il aux misérables événements la facile
philosophie des heureux de ce monde? ou faisait-il de la mondanité, de
la politesse mondaine à l'usage du peuple? était-ce embourgeoisement?
était-ce calcul politique et habileté parlementaire?

—Taisez-vous, malheureux, interrompit mon cousin. Vous avez franchi
la frontière du privé. Il n'y a pas seulement le privé des citoyens et
des partis. Mais il y a le privé des auteurs, le privé des orateurs,
le privé des députés, le privé des journaux, le privé des ministres,
et le privé du président de la République. On l'a bien vu sous
Félix Faure. J'oubliais le privé des sociétés anonymes à capital et
personnel variables. Quand nous vous présentons un texte, vous devez
le lire exactement comme s'il n'avait jamais été fait par personne.
C'est ce que nous nommons l'impersonnalisme objectiviste, ou, plus
familièrement, l'objectivisme impersonnaliste.

—Cependant, répondit Pierre Deloire, quand nous lisons les textes
monuments des anciens âges, nous commençons par nous entourer de tous
les renseignements qui nous sont parvenus sur les hauteurs de ces
textes. Nous voulons savoir comme l'auteur était né, de quelle race,
de quelle famille, de quelle terre, sous quel ciel, en quel climat,
comme il vivait, comme il aimait, comme il travaillait, comme il
mourait, comme il est mort. Nous voulons savoir comme il a conduit
sa part de la recommençante et de la non décevante vie. Et nous ne
pensons pas que nous aimons ces renseignements par fantaisie, ou par
curiosité vaine, ou par admiration servile. Mais nous sommes assurés
que ces connaissances sont indispensables pour l'intelligence du
texte, parce que l'intelligence d'un texte en est la renaissance,
la reconnaissance et la revie. Or je me disais: au moins pour nos
contemporains nous avons ce bonheur que les renseignements nous
soient prompts. Nous vivons avec eux. Nous les connaissons. Nous les
voyons. Nous avons d'eux ces renseignements de première main, ces
renseignements exacts que nous désirons si souvent pour l'intelligence
des textes anciens. Comme il est heureux que nous soyons aussi bien
partagés pour l'intelligence des textes qui nous sont contemporains.
Donc je me disais: Quel bonheur que nous vivions dans le même temps
que nos contemporains.

—Monsieur, dit mon cousin, vous avez dit une forte lapalissade.

—Une lapalissade vaut mieux qu'un mensonge. Ou plutôt une lapalissade
ne vaut rien. Mais un mensonge vaut mal. Ce n'est pas du même ordre.
Aussi aimerais-je mieux dire toute ma vie des lapalissades que de
commettre un seul mensonge. Quand on dit beaucoup de lapalissades, on
n'est qu'un sot. Mais quand on dit un mensonge on est un malhonnête
homme.

—Et par peur de tomber dans le malhonnête, vous versez abondamment
dans le sot.

—Oui. Je me disais, au nom de la même méthode historique, je me
disais que nous devons recueillir, honnêtement mais scrupuleusement,
honnêtement mais soigneusement, tous les renseignements que nous avons
sur les auteurs dont nous lisons les textes. Nous devons, honnêtement,
mais attentivement, pénétrer leurs intentions, percevoir leurs
modalités. Nous devons enfin nous entourer de tous les renseignements
nécessaires, indispensables pour la connaissance du texte.

—On voit bien, dit mon cousin, que vous ne connaissez pas les deux
méthodes.

—Les deux méthodes?

—Ne faites pas la bête. Vous connaissez bien les deux morales?

—Quelles deux morales?

—Alors c'est moi qui dois vous enseigner. Permettez que je remette
à plus tard. Je suis naturellement paresseux. Et on doit vivre
conformément à sa nature. Sachez en bref qu'il y a deux morales,
qui sont la morale publique et la morale privée. Incommunicable,
comme je vous l'ai dit. Et de même que nous avons deux morales, nous
avons aussi deux méthodes. Pour étudier les textes anciens nous
recueillons les renseignements qui leur sont contemporains. La méthode
historique le veut ainsi. Mais pour étudier les textes qui nous sont
contemporains nous ignorons tous les renseignements qui nous sont
communs contemporains. Nous feignons que les textes se sont écrits
tout seuls, eux-mêmes. C'est une fiction parmi tant de fictions. Comme
la morale politique s'oppose à la morale privée, ainsi et non moins
utilement la méthode politique s'oppose à la méthode historique.
C'est ce qui permet à des historiens avérés de faire bonne figure sur
le terrain politique. Historiens des âges révolus, ils y aiment sur
tout la vérité. Mais citoyens de l'âge présent, ils y aiment sur tout
l'unité. Ils juxtaposent dans leur conscience l'unité contemporaine
à la vérité périmée. Je ne sais pas si ça y fait bon ménage, parce
que je n'y suis pas allé voir. Puisque c'est du privé. La double
morale nous sert à sauver la double méthode. Incommunicablement
incommunicable.

Dans ma conscience à moi, pour ainsi dire, c'est beaucoup plus simple.
L'unité est le commencement, le principe et la consommation. C'est un
mot sans réplique: _l'unité, l'unité_, sur l'air des _lampions_.

Sachant ce que l'on doit à l'unité, le citoyen Roland commença par
n'imiter pas les brutalités de mon petit cousin. La règle de nos
réunions est la suivante, elle est bien simple: quand on est dans
l'auditoire on a le droit et la licence et le devoir de huer les
camarades, pourvu qu'ils soient de la seconde moitié. Mais quand
on est à la tribune, je parle pour ceux qui ont le privilège
d'y monter, à la tribune le devoir est de respecter en apparence
l'adversaire et de vanter l'unité socialiste. Quand on est en haut, il
faut de la tenue. Le même citoyen, qui vient de gueuler _assassins,
assassins_, doit inaugurer son discours par un redoublement de
politesse obséquieuse. Telles sont les règles du genre. Nous ne sommes
pas de ces révolutionnaires qui bouleversent les règles des genres.
Quand le citoyen Roland commence à parler, on sent tout de suite
qu'il respectera les lois de la véritable éloquence parlementaire. Il
commence par dire du bien de son adversaire. Cela paraît d'autant plus
méritoire que l'on voit bien dans le même temps qu'il ne pense pas un
mot du bien qu'il dit. Quand il eut ainsi rendu à mon petit cousin
l'hommage que mon petit cousin ne mérite pas, il se mit alors, mais
alors seulement, à démolir, en douceur, la candidature Péguy.

Ce fut une rare jouissance pour des provinciaux longtemps sevrés
d'éloquence et de politique. Je me sens bien incapable, moi simple
citoyen, de vous produire une image même lointaine et même effacée
d'un aussi habile et aussi balancé discours. L'éminent conférencier
n'avait pas fini l'éloge de mon petit cousin que déjà tous les
assistants reconnaissaient que le candidat Péguy n'était qu'un
socialiste à la secousse.

—A quelle secousse, demanda Pierre Deloire.

—Vous ne connaissez pas l'argot. Vous n'êtes pas un travailleur. Ça
veut dire un socialiste à la manque.

—Ah bien.

—Dans des considérations générales dont je ne puis vous redonner
l'écho même affaibli, l'éminent conférencier nous remontra que la
lutte de classe interdisait aux véritables militants de participer
à l'affaire Dreyfus, que le prolétariat ne devait jamais se laisser
duper, que le prolétariat doit toujours laisser tous les bourgeois se
manger le nez les uns les autres. Vous savez ça aussi bien que moi:
on l'a mis dans tous les journaux. Mais où il fut inimitable, ce fut
dans la polémique individuelle. Après les bagatelles de la porte et
beaucoup d'ambages, il pénétra hardiment au cœur du sujet et nous
démontra clair comme le jour que mon petit cousin n'était qu'un vil
intellectuel.

—Monsieur, demanda Pierre Deloire, qu'est-ce qu'il est, lui, le
citoyen Roland?

—Roland: il est typographe. Il nous démontra hardiment——

—Attendez un instant: Vous l'avez vu typographier?

—C'est-à-dire que je ne peux pas l'avoir vu, parce qu'il n'a pas le
temps. Mais il est typographe tout de même.

—Alors il est typographe et ne fait pas de typographie.

—C'est cela même. Il est typographe et ne fait pas de typographie.

—C'est un ouvrier manuel?

—Oui, que c'est un ouvrier manuel, puisqu'il est typographe.

—Alors il est ouvrier manuel et ne travaille pas de ses mains?

—C'est cela même. Il est ouvrier manuel et ne travaille pas de ses
mains. Vous commencez à devenir intelligent. Vous gagnerez beaucoup à
causer avec moi. Je ne suis pas une bête. Je sais les distinctions.

—Classons un peu. Le citoyen Roland est un ouvrier manuel qui ne
travaille pas de ses mains.

—Exactement: Il est ouvrier manuel et ne travaille pas de ses mains.

—Entendu. Et le citoyen Péguy.

—C'est un intellectuel, puisqu'il a été au lycée.

—Bien, mais il est devenu libraire éditeur.

—Ça ne fait rien: c'est un intellectuel tout de même.

—Il a été aussi longtemps qu'il a pu libraire éditeur et il est
redevenu éditeur puis éditeur libraire. Comme éditeur il travaille
avec les typographes, à l'atelier— —avec des vrais typographes— —
—

—Vous aurez beau dire: c'est un intellectuel tout de même.

—Il travaille avec les typographes, à l'atelier, pour faire de belles
pages, de belles couvertures; il corrige les épreuves, s'abrutit les
yeux. Comme libraire il fait des paquets, colle des timbres, dresse
des listes, établit des fiches, aligne des commandes, empile des
volumes. Il travaille de ses mains.

—Vous l'avez dit: Mon cousin travaille de ses mains, mais il n'est
pas un manuel.

—Pour nous résumer:

_a_) Le citoyen Roland est un manuel, et il ne travaille pas de ses
mains;

_b_) Le citoyen Péguy n'est pas un manuel, et il travaille de ses
mains; seconde proposition que l'on peut énoncer aussi:

_c_) Le citoyen Péguy travaille de ses mains, et il n'est pas un
manuel.

—-Vous y êtes. Je suis fier de vous. Vous ferez honneur à votre
maître. Vous serez l'honneur de ma vieillesse, admirable élève, la
gloire de mes cheveux blancs. Sachez donc, monsieur, que le citoyen
Roland travaille de la langue. Il est orateur en pied dans le parti
ouvrier français. Il fait des tournées interminables en province. Il
est causeur infatigable. Tous les soirs il fait des réunions. Toujours
en chemin de fer. Mais il suffit pour nous qu'il ait une fois fait
quelque apprentissage manuel. Vous savez que l'ordination confère
aux curés un caractère indélébile, qui les suit jusqu'en enfer. Dans
notre église à nous c'est l'apprentissage manuel qui donne cette
consécration. Et l'apprentissage intellectuel donne la consécration
contraire. Un ancien manuel, quand il deviendrait le plus retors et
le plus riche des politiciens, est toujours du vrai peuple. Un ancien
intellectuel, quand il serait pauvre comme le citoyen Job, et quand il
serait devenu maçon, est toujours fâcheusement noté. Il est toujours
un aristo. Nous ne faisons d'exception que pour les médecins et pour
les avocats.

—C'est dit.

—Le citoyen Roland n'eut pas de peine à nous démontrer que mon petit
cousin n'était qu'un de ces vils intellectuels, un dreyfusard, un
bourgeois, qui veulent commander au prolétariat, duper le prolétariat,
le détourner de ses devoirs et de ses intérêts propres, lui faire
oublier la lutte de classe. Puis il examina, comme il disait, la
seconde face de la question. Le citoyen le Febvre avait dit que mon
petit cousin, participant au congrès, y ferait un travail plus utile
que le citoyen Roland.—J'admets, répondit le citoyen Roland, que le
citoyen Péguy s'est rendu beaucoup plus fort que moi.—Nous lui sûmes
le plus grand gré de cette humilité feinte.—J'admets que le citoyen
Péguy est beaucoup plus fort que moi. La question n'est pas là. Mais
la question est beaucoup plus précise.—Nous aimons les questions
précises, n'est-ce pas. Nous sommes des hommes d'affaires, et non pas
des hommes parleurs.

La question n'est pas de savoir qui travaillera le plus et le mieux
dans le congrès à la préparation de la révolution sociale; mais la
question est de savoir qui soutiendra le plus dans le congrès les
intérêts du groupe. L'électeur avant tout. Nous valons bien les
bourgeois. Nous avons longtemps déclamé avec eux pour le scrutin de
liste contre le scrutin d'arrondissement. Le scrutin d'arrondissement
substituait à la politique d'idées la politique d'affaires locales.
Mais quand nous eûmes à constituer nos assemblées parlementaires,
nous imaginâmes un scrutin près de qui le scrutin d'arrondissement
paraît vaste ainsi que le vaste monde. Nous imaginâmes le scrutin de
groupe, ou de quartier. Enfin nous pratiquons pour nos assemblées
parlementaires ce suffrage restreint et ce suffrage à deux degrés, et
à plusieurs degrés, contre lesquels nous avons mené de si ardentes
campagnes. A l'usage nous nous apercevons qu'ils sont fort commodes.

Un exemple vous facilitera l'entendement. Quand les électeurs de
la première circonscription d'Orléans sont convoqués pour élire un
député, ils ne se demandent pas qui sera le meilleur député. Car
le député d'Orléans n'est pas le délégué d'Orléans à la meilleure
administration de la France _avec_ les délégués des autres
circonscriptions françaises. Mais, puisque nous vivons sous le régime
universel de la concurrence, et puisque la concurrence politique est
la plus aiguë des concurrences, le député d'Orléans est exactement
le délégué d'Orléans à soutenir les intérêts Orléanais _contre_ les
délégués des autres circonscriptions, qui eux-mêmes en font autant.
Le meilleur député d'Orléans sera donc celui qui défendra le mieux le
vinaigre et les couvertures, et le canal d'Orléans à Combleux. Ainsi
se forme ce que le citoyen Daveillans nomme à volonté la volonté
démocratique du pays républicain, ou la volonté républicaine du pays
démocratique.

Les députés socialistes que nous envoyons au Parlement bourgeois
obéissent au même régime. Ceux qui sont du midi sont pour les vins, et
ceux qui sont du nord sont pour la betterave. Ceux qui représentent
le midi protègent vigoureusement les courses de taureaux. Mais ceux
qui sont du nord ont un faible pour les combats de coqs. Il faut bien
plaire aux électeurs. Et si on ne leur plaisait pas, ils voteraient
pour des candidats non socialistes.

Les délégués socialistes que nous envoyons au Parlement socialiste
obéissent au même régime. Le délégué du groupe d'études sociales
d'Orléans n'est pas le délégué du groupe d'études sociales d'Orléans
à la meilleure administration de la préparation de la révolution
sociale en France _avec_ les délégués des autres groupes français.
Mais, puisque nous aussi nous vivons sous le régime universel de la
concurrence, et puisque la concurrence politique socialiste est la
plus aiguë des concurrences politiques, le délégué du groupe d'études
sociales d'Orléans est exactement le délégué du groupe d'études
sociales d'Orléans à soutenir les intérêts du groupe d'études sociales
d'Orléans _contre_ les délégués des autres groupes d'études sociales,
qui eux-mêmes en font autant. Le meilleur délégué d'Orléans sera donc
celui qui est le plus utile au groupe. Et sur ce terrain-là il était
évident que mon petit cousin ne pouvait soutenir la concurrence avec
le citoyen Roland.

Quand on passa au vote, la candidature du citoyen Roland obtint six
voix. Mais la candidature du citoyen Péguy obtint cinq voix, minorité
respectable inattendue: la voix du citoyen le Febvre, ma voix, parce
qu'on est bien forcé de voter pour son cousin, et les trois voix des
trois citoyens qui se disputaient le plus franchement avec mon petit
cousin quand il venait au groupe.


Ainsi parvenu à la conclusion de son compte rendu, mon grand cousin
prit un air solennel et continua:

—Ici, continua-t-il, ici intervint une opération mystérieuse, une
opération singulière, sur laquelle vous me renseignerez sans doute,
messieurs les intellectuels, vous qui savez tout.

Nous dressâmes l'oreille, intrigués.

—Aussitôt, continua froidement mon cousin, aussitôt que le président
de séance eut proclamé le résultat du vote, aussitôt que le citoyen
président de séance eut proclamé que le citoyen Roland avait obtenu
six voix, tandis que le citoyen Péguy n'avait obtenu que cinq voix,
d'un commun accord il fut proclamé que le citoyen Roland serait au
premier congrès général des Organisations socialistes françaises le
délégué du groupe d'études sociales d'Orléans. Et il ne fut plus
question du citoyen Péguy. Si bien que le citoyen Roland, ayant obtenu
six voix, valut pour onze, et que le citoyen Péguy, ayant obtenu
cinq voix, valut pour zéro. Voulez-vous m'expliquer, messieurs les
intellectuels, ce que c'est que cette opération d'arithmétique par
laquelle six est égal à onze, et cinq égal à zéro.

Nous nous regardâmes hébétés.

—Monsieur, dit Pierre Baudouin, ma philosophie n'avait pas considéré
cela.

—Monsieur, dit Pierre Deloire, c'est une opération que l'histoire a
fort souvent enregistrée, mais les opérations les plus nombreuses ne
sont pas pour cela raisonnables. Je vous avoue que je n'y avais pas
encore pensé.

—J'ai fort oublié mon arithmétique, dit Pierre Baudouin. Il faut que
nous allions chercher le maître d'école.

—Je savais mon arithmétique à l'école primaire: allons chercher le
maître d'école.


—Il ne pourra pas venir aujourd'hui, répondis-je, car il est
secrétaire de mairie et doit s'occuper de l'élection. Moi-même je
vais vous quitter pour aller voter. Le scrutin ferme à six heures.
Vous savez que c'est aujourd'hui que nous donnons définitivement un
successeur à M. Marcel Habert. Je tiens à voter, car je ne suis pas un
abstentionniste, comme le prétendent mes noirs ennemis. Je vais voler
pour le candidat _patriote_.

Ce mot sur mon cousin fit un effet prodigieux. Tout le temps que
mes deux amis s'étaient récusés, il rayonnait, attendant le maître
d'école. Mais au mot de _patriote_ il fit un saut prodigieux.

—C'est donc vrai, hurla-t-il avec des éclats terribles, on me l'avait
bien dit que tu trahissais la République. Tu vas voter pour un sale
nationaliste, pour un militariste, pour ce comte de Caraman dont j'ai
vu sur la route les affiches tricolores.

—Non, les affiches tricolores étaient de M. l'abbé Louis Georges.
Je vais voter pour M. Olivier Bascou, candidat de la défense
républicaine. C'est lui qui a mis sur une affiche: _patriote avant
tout_, en lettres grosses comme le doigt.


NOTES:

[10] Encore!—_Note de l'abonné._

[11] Je prie qu'on pardonne à mon ami Pierre Baudouin la violence de
cette expression. Il venait d'assister à la représentation du _Danton_
et les gros mots lui venaient volontiers.



_LA CHANSON DU ROI DAGOBERT_



                                                          24 mars 1903.


Orsay en Hurepoix, Ile de France, inclus aujourd'hui dans le
département de Seine-et-Oise, pour les élections dans la deuxième ou
dans la troisième circonscription de Versailles, à moins que ce ne
soit dans la quatrième, s'il y en a une quatrième,


le dixième jour avant les calendes d'avril de l'an mil neuf cent trois,

     Mon cher Péguy,

     Voici le premier traité où je mets mon système du monde. Les
     vingt premiers couplets sont les couplets traditionnels, que nous
     chantons le soir pour endormir nos enfants. Je me suis permis de
     faire les couplets suivants. Je ne suis pas celui qui fait la
     leçon à nos anciens auteurs. Je suis tout comme celui qui fit ou
     ceux qui firent les couplets traditionnels.


     Ces couplets nouveaux se meuvent entre le rythme des couplets
     traditionnels et deux bases qui sont la prose et l'alexandrin;
     les couplets traditionnels et les couplets nouveaux construits
     sur le rythme traditionnel se chanteront sur l'air traditionnel;
     des deux bases, la prose est à dire, et l'alexandrin se déclame;
     les airs des autres couplets nouveaux se meuvent entre cet axe et
     les deux bases.


     Il fallait arrêter les airs nouveaux dérivés de l'air ancien, les
     airs seconds dérivés de l'air premier. En ce sens, il fallait
     écrire la musique de cette chanson. J'ai demandé à Romain Rolland
     de vouloir bien l'écrire. Il m'a fait l'amitié d'accepter.

                                                        Pierre Baudouin

      *       *       *       *       *

    _A la mémoire de ma grand mère,_
    _paysanne,_
    _qui ne savait pas lire,_
    _et qui première m'enseigna_
    _le langage français,_

                                                        Pierre Baudouin

       *       *       *       *       *


        Le roi faisait des vers
    Mais il les faisait de travers;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Laissez aux oisons
          Faire des chansons;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    C'est toi qui les feras pour moi.



LA CHANSON DU ROI DAGOBERT

_Première chansonnée._


1

      Le bon roi Dagobert
    A mis sa culotte à l'envers;

         Le grand saint Éloi
         Lui dit ô mon roi,
         Votre Majesté
         Est mal culottée;

      —C'est vrai, lui dit le roi,
    Je vais la remettre à l'endroit.


2

      Comme il la remettait,
    Un peu trop il se découvrait;

         Le grand saint Éloi
         Lui dit ô mon roi,
         Vous avez la peau
         Plus noir' qu'un corbeau;

      —C'est vrai, lui dit le roi,
    La rein' l'a bien plus noir' que moi.


3

        Le bon roi Dagobert,
    Ses bas étaient mangés des vers;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Vos deux bas cadets
          Font voir vos mollets;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Les tiens sont bons, donne-les moi.


4

        Le bon roi Dagobert
    Portait manteau court en hiver;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté
          Est tout écourtée;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Fais-moi rallonger de deux doigts.


5

        Le bon roi Dagobert
    Avait un beau justaucorps vert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre habit paré
          Au coude est percé;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Le tien est bon, prête-le moi.


6

        Le bon roi Dagobert
    Faisait peu sa barbe en hiver;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Il faut du savon
          Pour votre menton;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    As-tu deux sous? prête-les moi.


7

        Le bon roi Dagobert,
    Sa perruque était de travers;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre perruquier
          Vous a mal coiffé;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Je prends ta tignasse pour moi.


8

        Le bon roi Dagobert,
    Son chapeau le coiffait en cerf;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          La corne au milieu
          Vous siérait bien mieux;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    J'avais pris modèle sur toi.


9

        Le bon roi Dagobert
    Voulait s'embarquer sur la mer;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté
          Se fera noyer;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    On pourra crier: _le roi boit_.


10

        Le bon roi Dagobert
    Chassait dans la plaine d'Anvers;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté
          Est tout essoufflée;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Un lapin courait après moi.


11

        Le roi faisait des vers
    Mais il les faisait de travers;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Laissez aux oisons
          Faire des chansons;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    C'est toi qui les feras pour moi.


12

        Le bon roi Dagobert
    Allait à la chasse au pivert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          La chasse aux coucous
          Vaudrait mieux pour vous;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Je vais tirer, prends garde à toi.


13

        Le bon roi Dagobert
    Voulait conquérir l'univers;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Voyager si loin
          Donne du tintouin;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Il vaut mieux demeurer chez moi.


14

        Le bon roi Dagobert
    Se battait à tort à travers;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté
          Se fera tuer;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Mets-toi bien vite devant moi.


15

        Le bon roi Dagobert
    Avait un grand sabre de fer;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté
          Pourrait se blesser;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Qu'on me donne un sabre de bois.


16

        Le roi faisait la guerre
    Mais il la faisait en hiver;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté
          Se fera geler;

        —C'est vrai lui dit le roi,
    Je m'en vais retourner chez moi.


17

        Le bon roi Dagobert
    Mangeait en glouton du dessert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Vous êtes gourmand,
          Ne mangez pas tant;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Je ne le suis pas tant que toi.


18

        Le bon roi Dagobert
    Avait un vieux fauteuil de fer;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre vieux fauteuil
          M'a donné dans l'œil;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Fais-le vite emporter chez toi.


19

        Le bon roi Dagobert
    Ayant bu, allait de travers;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté
          Va tout de côté;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Quand t'es gris, marches-tu plus droit.


20

        Quand Dagobert mourut,
    Le diable aussitôt accourut;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Satan va passer,
          Faut vous confesser;

        —Hélas, dit le bon roi,
    Ne pourrais-tu mourir pour moi.


21

        Le bon roi Dagobert
    Avait mis son bel habit vert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté
          Semble un perroquet;

        —Nous semblons, dit le roi,
    Les perroquets du coin du quai.


22

        Le bon roi Dagobert
    Semblait un beau perroquet vert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Vous voulez parler
          Du quai aux oiseaux,
          Face à la cité
          Lez les grandes eaux;

        —Nous semblons, dit le roi,
    Les perroquets du coin du quai.


23

        Le bon roi Dagobert
    Sautillait en perroquet vert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté
          Marche en perroquet;

        —Siégerons, dit le roi:
    Perchoir en cage au coin du quai.


24

        Le bon roi Dagobert
    Jacassait en perroquet vert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté
          Jase en perroquet;

        —Parlerons, dit le roi:
    Parloir en cage au coin du quai.


25

        Le bon roi Dagobert
    Semble académicien vert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté
          Veut se présenter?

        —Je serai, dit le roi,
    Nommé par les quarante voix.


26

        D'avance Dagobert
    Vêtit habit brodé de vert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi.
          Votre Majesté
          Est mal culottée;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Je vais me remettre à l'endroit.


27

        Le bon roi Dagobert
    A mis bas son bel habit vert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi.
          Votre Majesté
          Veut se désister?
        De sa candidature.

        —Ils sont trop verts pour moi,

_Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats_.[12]


28

              Le bon roi Dagobert
          Avait semé des blés d'hiver;

                Le grand saint Éloi
                Lui dit ô mon roi,
                Blés qu'avez semés
                Ne moissonnerez,
                Ne seront comblés
                Nos greniers à blés;

              —C'est vrai, lui dit le roi,
          Gelés sont morts transis de froid.
    Transis trempés tremblants gelés sont morts de froid.


29

        N'avez pas Dagobert
    Gant de velours et main de fer;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Juste fermeté,
          Suprême bonté;

        —Je sais, dit Dagobert,
    Main de velours et gant de fer.



30

        Ayons, dit Dagobert,
    Main de velours et gant de fer;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Vous errez tous jours,

          Demain comme hier,
          Et comme aujourd'hui;

          Vos esprits sont lourds
          A toute altitude,
          A tout niveau d'air;

          Entendements sourds
          De décrépitude,

          Et vos sens balourds,
          Et vos pensers gourds
          De béatitude
          Été comme hiver;

          Bafouillez tous jours,
          De jour et de nuit,
          Me baillez ennui;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Sauf le respect que tu me dois.


31

        Voire, dit Dagobert,
    Gants de velours coûteront cher;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
              Les velours
                Sont lourds
          Pour en faire gants,
                Le fer
              N'est pas cher
          Pour mains en fer blanc;

        —J'aurai donc, dit le roi,
    Main de fer dessous gant de soie.


32

        Le bon roi Dagobert
    Avait un bois de chêne-vert;

          Le grand chauve Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Poils de ces forêts
          Ne tombent jamais;

        —Ne serons, dit le roi,
    Verts aussi longtemps que nos bois.


33

              Relisait Dagobert
          Les voyages de Gulliver;

                Le grand saint Éloi
                Lui dit ô mon roi,
                N'a pu voir des hommes;
                Hauts comme trois pommes;

              —Trois pommes? dit le roi,
          En a vus hauts comme trois noix.

Parlé

    Trois pommes et un calot, disait ma grand mère.


34

        Le bon roi Dagobert
    Dit: Je ne connais pas Abner;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          C'est un général
          Gouvernemental;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Nous le ferons nommer grand croix.


35

        Le vieux roi Dagobert
    Avait taillis de chêne-vert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Bois qu'avez planté
          Ne menuiserez;

        —Serons, lui dit le roi,
    Menuisés devant que nos bois.


36

        Le bon roi Dagobert
    Adorait le soleil d'hiver;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Veuillez n'adorer
          Que le Créateur,
          Et tout rapporter
          Au premier auteur;

        Si Dieu l'eût voulu froid,
    Soleil vous glacerait d'effroi.


37

        Le bon roi Dagobert
    Fit battre monnaie: à l'avers

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Nous mettrons emblème...
            —Sous diadème

        On fera mon portrait,
    Rien n'est beau comme un roi bien fait.


38

        Le bon roi Dagobert
    Fit battre monnaie; au revers

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Nous mettrons devise
          Et non balourdise;

        —Nous mettrons, dit le roi,
    Que ça vaut deux livres tournois.


39

        Le bon roi Dagobert
    Connaît parfaitement Fabert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Ce fut un féal
          Du grand Cardinal,
          Et sous le grand roi
          Devint maréchal;

        —Faber? lui dit le roi,
    C'est un crayon numéro trois.


40

              Le bon roi Dagobert
          Méconnaissait Martin Luther;

                Le grand saint Éloi
                Lui dit ô mon roi,
                Fut moine augustin...

    Le roi, chantonnant:

                _Qui se couchait tard_
                _Et se levait matin;_

              Ne m'en conte pas tant:
          Ce fut un pasteur protestant.


41

        Le bon roi Dagobert
    Voulait se battre à Champaubert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Bataille donnée
          Jà nonante années;

        —Dommage, dit le roi,
    J'eusse été brave cette fois.


42

        Le bon roi Dagobert
    Allait à la chasse à Ouzouer;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté
          N'est pas invitée;

        —C'est vrai, lui dit le roi,
    Ils nous ont robé nos grands bois.


43

        Le bon roi Dagobert
    Demanda que c'est que _liber_;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Voyez dans la tige
          Entre écorce et bois...
        —Je sais, lui dit le roi,

        C'est où, dans un litige,
    Il ne faut pas mettre le doigt.


44

        Le bon roi Dagobert
    Fit tailler tapis de drap vert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          C'est pour ambassade
          Et parler maussade;

        —Sauras-tu, dit le roi,
    Jouer au billard avec moi?


45

        Chantonnait Dagobert
    La chanson du roi _galant vert_;

                    _Vive Henri quatre;_
                _Vive ce roi vaillant;_

                    _Ce diable à quatre_
                _A le triple talent_

                _De boire et de se battre,_
                _Et d'être un vert galant;_

                Le grand saint Éloi
                Lui dit ô mon roi,
                C'était un Bourbon,
                Hobereau gascon;

              —C'est vrai, lui dit le roi,
          Ce n'était pas même un Valois.

Parlé

          Moi, au moins, je suis un Mérovingien.


46

        _Malbrough s'en va-t-en guerre;_
    Alla chez le roi Dagobert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          C'est un conquérant,
          Ne tremblez pas tant;

        —Je tremble, dit le roi,
    De tout mon corps, mais c'est de froid.


47

        Le bon roi Dagobert
    Connaissait le bonhomme Hiver;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi.
          C'est un personnage
          Feint par image;

        —Je l'ai vu, dit le roi,
    Barbe blanche et manteau de froid.


48

        Récitait Dagobert
    L'apologue du pot de fer;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Serons-nous toujours
          Casseurs ou cassés;
          Sans aucun recours
          Voleurs ou volés;
          Sans aucun secours
          Tueurs ou tués;
          N'est-il pas un tiers
          Acheminement;

        —Je ferai, dit le roi,
    L'apologue du pot de bois.


49

        Le bon roi Dagobert
    Émit emprunt, ne fut couvert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté
          N'est pas argentée;

        —Je devais, dit le roi,
    Bâtir un monument bourgeois.


50

        Le bon roi Dagobert
    Ne mit jamais sur tapis vert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Ces petits chevaux
          Ont dans leurs sabots
          Plus d'un héritage;

        —Ne mettons, dit le roi,
    Jamais que sur chevaux de bois.


51

        Le bon roi Dagobert
    Voulait prêcher dans le désert

          Comme le Baptiste;
          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Parlez à Paris
          Emprès de Saint-Denis;

        C'est le plus grand désert
    Qu'ayons au royaume de France.


52

        Le bon roi Dagobert
    Avait aux _cahiers_ compte ouvert;

          Le sage Bourgeois
          Lui dit ô mon roi,
          Ne confondons pas
          L'_avoir_ et le _doit_;

        —L'_avoir_, c'est ce qui tombe.
    Et ce qui monte, c'est le _doit_.


53

        J'ai vu, dit Dagobert,
    L'enterrement de Canrobert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Fut un général
          Obsidional;

        —Tout va bien, dit le roi,
    C'est un maréchal qui signoit.


54

        Dit le roi Dagobert:
    Ne faut manger son bled en vert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Tant de Mazarins
          Nous ont fait chanter,
          Tant de mandarins
          Se sont fait ganter,

        Que le grand peuple roi
    Couchera sur planche de bois.


55

        Dit le roi Dagobert:
    Il faudrait un nouveau Colbert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Finance
          De France
          Est mal en balance;

        —Bouffon du peuple roi,
    Colbert ne tiendrait pas six mois.


56

      Arrachait Dagobert
    Un surgeon de cognassier vert;

        Le grand saint Éloi
        Lui dit ô mon roi,
        Je n'ai pas besoin
        De cet arbre à coing,
        J'ai moi-même en bosse
        Ouvragé ma crosse;

      —Crosse d'or, dit le roi:
    Évêque d'or, crosse de bois.


57

      Dit le roi Dagobert:
    On ne me prend jamais sans vert;

        Le grand saint Éloi
        Lui dit ô mon roi,
        Quand viendra le temps,
        En moins d'un instant.
        Je connais pourtant
        Qui vous y prendra;

      —J'affirme, dit le roi,
    Qu'on ne me prend jamais sans bois.


58

      Dit le roi Dagobert:
    Qui sais-tu qui me prend sans vert?

        Le grand saint Éloi
        Lui dit ô mon roi,
        Quand viendra le temps,
        En moins d'un instant,
        Je connais pour tant
        De savoir constant
        Qui vous y tiendra;

      —J'affirme, dit le roi.
    Que nul ne me tiendra sans bois.


59

      Dit le roi Dagobert:
    Tu connais qui me tient sans vert;

        O grand saint Éloi
        Ni prince ni roi
        Le chaud ni le froid
        L'audace ou l'effroi
        Pris ne m'y tiendra;

      J'affirme, dit le roi,
    Que nul ne me tiendra sans bois.


60

        Dit le roi Dagobert:
    Tu sais qui me tiendra sans vert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          La mort capitale,
          A tout corps fatale,
          Aux vivants vitale,

          Un jour vous prendra;

          La mort prévôtale,
          Expérimentale,
            Fondamentale,

          Tous jours vous tiendra;

          La monumentale
            Mort vous aura;

          Notre mort dotale
            Noces fera;

          Mort sacerdotale
            Messe dira;

          Au doigt, digitale,
            Anneau passera;

          Cette mort frontale
            Au front touchera;

          Mort pariétale
            Au crâne luira;

          Cette mort dentale
            Aux dents claquera;

          La mort palatale
            Amère sera;

          Mort congénitale
            Avec nous naîtra;

          Mort vraiment natale
            Naître fera;

          Non pas mort totale
            Ame arrachera;

          Non pas mort mentale
            Esprit sauvera;

          Non sentimentale
          Amour parfera;

          Quand l'horizontale
            Te couchera;

            Mort décrétale
          Disciplinera;

          Transcontinentale
            Par tout s'en va

          Est-occidentale
          Ici passera;

          Ouest-orientale
          Y reviendra;

          Cette mort brutale
          Adonc vous prendra;

          Vous prendra sans vert
          Sans vert et sans bois;

        —Nulle mort, dit le roi,
    Ne nous vient que Dieu ne l'envoie.


61

        Le bon roi Dagobert
    Aimait le bois sec en hiver;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi.

          Joyeuse flambée
            Est la joie
              Des yeux;

          Verbeuse assemblée
            Est la joie
              Des vieux;

        —Rien ne vaut feu de bois,
        O mon beau feu de bois,
        Feu plus cher que grégeois,

        Rien ne vaut feu de bois
    Pour chauffer mon vieux corps de roi.


62

        Le bon roi Dagobert
    Aimait le vin sec en hiver;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,

          Bouteille jolie
            Est la joie
              Des yeux,

          Bouteille ma mie
            Est la joie
              Des vieux;

          Lippeuse lampée
            Est la joie
              Des dieux;

        —Rien ne vaut le Blésois,
        Le petit vin de Blois,
        Vin de sable et de bois,

        Rien ne vaut le Blésois
    Pour chauffer mon vieux cœur de roi.


63

        Le bon roi Dagobert
    Voulait aller courre le cerf;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,

          Une hérédité
          De férocité
          Vous remonte au cœur;

          Vous irez en chœur
          Sur bête seulée;

          Vous serez traqueur
          De bête affolée;

          Vous serez claqueur
          Et maître piqueur
          De meute gueulée;

          Finirez vainqueur
          De bête essoufflée,
          De biche aux abois;

          Vilement moqueur
          De bête acculée;

          Facile dagueur,
          Sanglant disséqueur
          De biche pâmée;

        —Que veux-tu, dit le roi,
    J'aime le son du cor le soir au fond des bois.


64

        Tous les ans Dagobert
    Se payait un _Mathieu Laensberg_;

          Le grand saint Éloi
          Disait toutes fois:
          Livres qu'achetez
          Sont fort mal portés;
          Ne tenez auteurs
          Que des colporteurs;
          Livres qu'achetez
          Seront mal notés;

        —C'est vrai, disait le roi;
    Mais le lisait en tapinois.


65

        Le bon roi Dagobert
    Vit un ballon monter dans l'air;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          C'est quelque savant
          Qui va s'élevant;

        —Non, c'est un _numéro_:

Montrant l'affiche:

    Fête annuelle à Palaiseau.


66

        Tous les jours Dagobert
    Consultait son _Mathieu Laensberg_;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit cette fois:
          Lisez nos savants
          Météorologues
          Et non décevants
          Larrons astrologues;

        —Rien ne vaut, dit le roi,
    Véritable triple Liégeois.


67

        Le bon roi Dagobert
    Eut à monter en chemin d'fer;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté
          Sera brouettée;

        —Mieux aimais-je l'arroi
    De mon vieux carrosse de bois.


68

        Le bon roi Dagobert
    Avait un pardessus d'hiver;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Les bourgeois cossus
          Ont des pardessus;

        —Quand les bourgeois sont rois,
    Tant vaut que les rois soient bourgeois.


69

        Le bon roi Dagobert
    Voulait monter dans le tender;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Le tender n'est bon
          Que pour le charbon;

        —Je vaux bien, dit le roi,
    Deux cents kilos de charleroi.


70

        Le bon roi Dagobert
    Pleura le vieux Scheurer-Kestner;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit & mon roi,
          Il est mort à temps,
          Ne pleurez pas tant:

        N'a pas vu toutes fois
    Ses amis parjurer leur foi.


71

        Le bon roi Dagobert
    Votait pour monsieur Paul Doumer;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          C'est un député
          Plein d'activité;

        —C'est le grand vice-roi,
    Soleil levant des Tonkinois.


72

        Dit le roi Dagobert:
    J'ai connu beaucoup les Humbert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Fûtes-vous ministre
          Ou bandit sinistre?

        —Eh non, lui dit le roi,
    Je parle de ceux qui sont rois.

Parlé

_Umberto, re d'Italia_: tu ne t'es donc jamais fait refuser une pièce
de quarante sous aux guichets de mes fermiers généraux.


73

        Le bon roi Dagobert
    Fut nommé préfet de Quimper;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Vos administrés
          Ne sont pas lettrés;

        —Vaillant soldat du roi
    Ne doit signer que par sa croix.


74

        Le bon roi Dagobert
    Bafouillait à tort à travers;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit 6 mon roi,
          Votre Majesté
          Sera député;

        —Je resterai donc roi;
    Le roi est mort: vive le roi!


75

        Le bon roi Dagobert
    A tout venant disait _mon cher_;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Vous serrez les mains
          De tous ces vilains?

        —Ils votent, dit le roi,
    Neuf mille trois cent vingt-sept voix.


76

        Le bon roi Dagobert
    A tout venant dit: _Bonjour, cher_;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Courez tant d'amis
          Que semble fourmis;

        —Ami suis, dit le roi,
    Non de leur cœur mais de leurs voix.


77

        Le bon roi Dagobert
    Devint ainsi parlementaire;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté,
          Daignez m'écouter;

        —Je suis sourd, dit le roi;
    Il pleut sur ma profession d'foi.


78

        Le bon roi Dagobert
    Devint alors autoritaire;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Votre Majesté,
          Veuillez regarder;

        —Aveugle, dit le roi,
    Je fais, défais, refais la loi.

Imitant un aveugle:

    Ayez pitié d'un pauvre aveugle!

Imitant un camelot, puis un ouvrier:

Demandez le repasseur, le rapetasseur, le rafistoleur, le
rapetisseur, le rapapilloteur, le raccommodeur, le rétameur de lois;
avez-vous des ciseaux, des couteaux à repasser? voilà le repasseur,
voilà le rémouleur.


79

        Le bon roi Dagobert
    Descendait place Walhubert;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Vous pouvez rouler
          Jusqu'au quai d'Orsay;

        —J'ai peur, lui dit le roi,
    D'étouffer dessous tous ces quais.


80

        Pour un temps Dagobert
    Ici brisa la rime en _ert_;

          Le grand saint Éloi
          Lui dit ô mon roi,
          Tant avons chanté
          Que faut déchanter:

        —Ne pouvons, dit le roi,
    Battre tant longtemps que beffroi.


81

            Le bon roi Dagobert
        Ici rejoint la rime en _ert_;

              Le grand saint Éloi
              Lui dit ô mon roi,
              Comme avons chanté
              Allons rechanter;

            —Attends, lui dit le roi,
    Que j'ajoute à ma lyre une corde de bois.


82

                Le bon roi Dagobert
            Avait vu danser le nain vert;
    _Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots,_
    _Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots;_

    SAINT ÉLOI

    _S'il est un nom bien doux, fait pour la poésie,_
    _Ah! dites, n'est-ce pas le nom de la Voulzie?_

    DAGOBERT

    _La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles?_

 SAINT ÉLOI

                                               _Non!_
    _Mais avec un murmure aussi doux que son nom,_
    _Un tout petit ruisseau, coulant visible à peine;_

DAGOBERT

    _Un géant altéré le boirait d'une haleine;_
    _Le nain vert Obéron,_


—Tu vois bien qu'il existe.

SAINT ÉLOI fait un signe de dénégation.

DAGOBERT insiste, et, levant en courbe l'index de la main
gauche:

    _Le nain vert Obéron, jouant aux bords des flots,_
    _Sauterait par dessus, sans mouiller ses grelots._

SAINT ÉLOI, voulant rompre la conversation:

    _Mais j'aime la Voulzie, et ses bois noirs de mûres,_
    _Et, dans son lit de fleurs, ses bonds et ses murmures;_
    _Enfant, j'ai bien souvent, à l'ombre des buissons,_
    _Dans le langage humain traduit ses vagues sons;_
    _Pauvre écolier rêveur, et qu'on disait sauvage._
    _Quand j'émiettais mon pain à l'oiseau du rivage,_
    _L'onde semblait me dire: «Espère! aux mauvais jours,_
    _Dieu le rendra ton pain!» Dieu me le doit toujours!_

 Un temps de tristesse et de silence. DAGOBERT, d'une voix
basse et grave:

—Tu vois bien que le nain vert existe. S'il n'existait pas, Hégésippe
Moreau, qui est un auteur sérieux, qui vient d'avoir son monument, et
qui est dans le Merlet, n'en parlerait pas.

Comme il est heureux que j'aie fait mes éludes et que j'aie acheté ce
Merlet quand j'étais à Sainte-Barbe, 2, rue Cujas, Paris, en cinquième
A, douzième étude.

Après un long silence:

—As-tu vu la Voulzie?

—Je n'en ai pas besoin, dit saint Éloi; je la connais par les vers
d'Hégésippe Moreau.

—J'ai vu la Voulzie, dit solennellement Dagobert;

       *       *       *       *       *

C'était, en septembre dernier,—septembre 1902,—en Brie, aux
manœuvres de la dixième division: nous recommencions, comme je le fais
désormais tous les deux ans, cette immortelle campagne de France; et
je n'ai pas besoin de vous dire que nous évitions soigneusement les
quelques fautes qui, dans la réalité, notèrent cette campagne; ce
qui prouve que nos généraux sont devenus beaucoup plus forts que ne
l'était le général Napoléon; c'est même pour cela qu'aussitôt après
la fin des manœuvres le général qui nous commandait fut promu général
commandant un corps d'armée.

Donc un jour que la dix-neuvième brigade s'était battue vaillamment,
furieusement, et sagement, contre la vingtième, à moins que ce ne
fût la dixième division tout entière qui se fût battue vaillamment,
furieusement, et sagement, contre le célèbre ennemi figuré; quand le
rassemblement eut sonné,...

Commencée au bon soleil de la campagne, la bataille avait peu à
peu fini sous la pluie oblique épaisse, et dans la boue de la terre
grasse des terres; quand le rassemblement eut sonné, quand on eut
piétiné sur place immobile dans la terre au bord de la route le temps
indispensable, on se remit en route pour la grand halte sous la pluie,
car il ne pleuvait pas moins que dans _l'Aube fraternelle_, et pour
la grand halte les troupes ne s'acheminèrent pas vers une aire plane,
sèche et bien aérée; mais brusquement elles descendirent lourdement de
la route à droite par un chemin boueux, glissant, liquide, mouillé,
de flaques, de terre, et d'herbes glissantes, gluantes, piétinées
de boue. Les premiers pouvaient marcher encore; mais les suivants
glissaient, tombaient, descendaient, coulaient dans une basse prairie
humide comme une mare, où tous les pieds ferrés et cloutés de tous les
hommes barbotaient dans la vase et dans les herbes flasques souillées
vaseuses.

Vous savez ce que c'est que la grand halte. Celle-ci fut lamentable.
Naturellement les hommes manquaient d'eau. On manque toujours d'eau
quand il pleut. On manquait de bois, sec. Tout était trempé. On
manquait de tout. Tout le monde était éreinté. On ne put faire le
café. On mangea couché, vautré comme on pouvait sur la courte berge
luisante, glissante, herbeuse, vaseuse, du petit, tout petit ruisseau
commun de Brie qui passait au bord du pré, en contre bas de la route.
On tortillait comme on pouvait son pain trempé, on mangeait depuis dix
minutes des sardines et du saucisson, quand quelqu'un demanda:

—Qu'est-ce que c'est que cette affaire-là qui coule?

—Je ne sais pas, dit un autre.

Et moi non plus je ne savais pas, tout savant que mes bons maîtres
m'aient fait.

—C'est la Voulzie, dit négligemment un qui était du pays.

Soudaine révélation: la Voulzie! A ce nom merveilleux, à cette
invocation soudaine, à ce nom mémorable, à ce nom de Voulzie, je
frissonnai des pieds à la tête, comme je le fais, tout roi que je
suis, toutes les fois que je suis introduit dans la présence d'un
personnage célèbre. Une rougeur me monta au visage, un frissonnement
chaud de la nuque. Vraiment c'était là cette immortelle Voulzie.
D'un éclair ma mémoire fut présente, et dans ma mémoire ouverte les
souvenirs du passé me remontèrent. Et d'un seul regard je recommençai
le lent chemin de ma jeunesse. D'un regard je revis la bonne maison de
Sainte-Barbe, et dans cette bonne maison libre d'enseignement libre
la sombre, sévère, sérieuse et d'autant la douce étude habituelle,
chaude en hiver, fraîche en été; je revis la présidence du bon Potot;
je revis ma jeunesse, la jeunesse des poètes, Homère, et la jeunesse
du monde. Découverte jeune et connaissance du monde par les livres
amis. Voyages dans les pays où mon corps ne voyagera jamais. Images
vues, que le regard de mon corps ne verra jamais. Voyages dans les
temps éternellement abolis; renaissance des âges qui ne renaîtront
pas; images vues, que nul regard d'homme jamais ne reverra; existence
prodigieuse des âges qui n'existeront plus; résurrection, retour
non encore éprouvé des âges éternellement révolus. Voyages dans les
temps où nul corps d'homme jamais ne voyagera plus, par quelle soirée
d'hiver de ma jeunesse ancienne, sous l'écheveau de la lumière des
lampes,—quel grand poète un jour a découvert que la lumière des
lampes familiales formait un écheveau.

—C'étaient des lampes à huile, dit saint Éloi. Elles étaient très
douces pour les yeux.

—Par quelle soirée d'hiver de ma jeunesse ancienne, sous l'écheveau
de la lumière des lampes, avais-je pour la première fois de ma
jeunesse ouvert ce Merlet rose gris à la page quatre cent trente-trois.

Saint Éloi, chantonnant:

Page quatre cent trente-trois.

—Monsieur Dagobert, me dit le capitaine Loiseau, vous prenez encore
un morceau de saucisson?

—Vous êtes sans doute officier de réserve, demanda saint Éloi.

—Sous-lieutenant de réserve, naturellement, puisque je suis le roi.

—Monsieur Dagobert, me dit le capitaine Loiseau, vous prenez encore
un morceau de saucisson?

—Si vous voulez, mon capitaine.

—Vous lui parlez bien, à votre capitaine.

—Je lui parle comme je dois: respectueusement, parce qu'il est mon
supérieur dans la hiérarchie militaire, et parce qu'il est plus âgé
que moi; parce qu'il a trois galons et qu'il avait la barbe grise;
affectueusement, parce qu'il était un brave homme affectueux et rude,
brusque et bon, brute et doux.

Saint Éloi chantonnant:

Je lui parle comme je dois.

—Monsieur Dagobert, me dit le capitaine Loiseau, vous prenez encore
un morceau de saucisson?

—Si vous voulez, mon capitaine.

Et comme j'avais appris de long temps,—et dans le service
militaire, et dans un certain nombre de services non militaires,—à
taire les mouvements de mon esprit et les sentiments de mon âme, rien
dans le son de ma voix, ni dans l'inflexion de ma phrase, ni dans
le regard de mes yeux, ni dans le geste habituel de ma main tendue
pour saisir le papier blanc glacé transparent gras de charcuterie
graisseux, rien ne trahit le prodigieux voyage de retour que je dus
faire instantanément pour m'en revenir des pays d'enchantement et de
jeunesse non renouvelable où ma mémoire m'avait transporté.

J'étais donc assis au bord de ce ruisseau commun de Brie, sur la
courte berge penchée, dans l'herbe trempée souillée vaseuse; autour
de moi mes camarades mangeaient; et parmi eux comme eux avec eux
je mangeais; car pendant tout le temps que ma mémoire m'avait
tenu transporté dans le pays de ma jeunesse et dans l'âge de mon
enchantement, je n'avais pas cessé un seul instant de manger parmi
mes camarades; je n'avais pas cessé un seul instant d'être un
sous-lieutenant de réserve qui mangeait comme il pouvait sous la
pluie épaisse et fatigante; assis, couchés, vautrés autour de moi
mes camarades mangeaient; aucun d'eux n'avait bougé, comme j'en eus
soudain l'assurance par une singulière et curieuse reconnaissance
rétrospective, aucun d'eux n'avait bougé à ce nom de la Voulzie.

Ainsi pendant que ma mémoire m'avait transporté dans le pays
d'enchantement, en même temps elle entendait, enregistrait et
conservait tout ce qui se passait dans le pays de la réalité. J'avais
été vraiment double. J'avais été un homme qui revit dans le temps non
renouvelable de sa jeunesse; et dans le même temps, étant le même,
j'avais été un sous-lieutenant de réserve d'infanterie qui déjeune et
qui fait la grand halte avec ses camarades.

Je m'aperçois, aujourd'hui que je suis de tout repos, que ma mémoire
tenait beaucoup à enregistrer, à mesure qu'ils se produiraient, les
événements de la réalité présente; parce qu'elle était jalouse de
la restitution qu'elle faisait, parce qu'elle défendait jalousement
cette restitution, parce qu'elle sentait d'instinct qu'elle serait
d'autant plus libre de se donner toute à l'audacieuse restitution
qu'elle serait plus exacte à faire en même temps l'enregistrement
de l'infatigable réalité présente; car autant qu'elle était exacte
à bien enregistrer l'écoulement inépuisable de la réalité présente,
elle maintenait à mon corps exactement l'aspect qui répondait aux
événements de cette réalité; ainsi par la duplicité intéressée de
ma mémoire j'avais l'air d'être là; aucun accident d'inattention ne
pouvait m'advenir; ma mémoire pouvait travailler tranquille; personne
autour de moi ne pouvait s'inquiéter de ce que j'étais devenu; je
pouvais en toute assurance accomplir le séjour mystérieux. C'est pour
cela que le capitaine Loiseau, croyant avoir affaire à moi, me dit:

—Monsieur Dagobert, vous prenez encore un morceau de saucisson?

—Je sais, je sais, dit saint Éloi, et que vous lui répondîtes:

—Si vous voulez, mon capitaine.

Vous me l'avez déjà dit trois fois. Vous avez cité trois fois ce
texte. On ne cite pas trois fois un texte. On ne cite pas trois fois
le même texte. Nous ne sommes pas ici pour chanter au refrain.

—Je te l'ai dit trois fois, mon ami; mais ces trois fois n'avaient
pas la même valeur. C'est parce qu'en effet j'étais resté là, tout en
allant ailleurs, que je pus répondre habituellement au capitaine:

—Si vous voulez, mon capitaine.

Si naturellement et si vraiment que pas un d'eux n'a connu que j'étais
parti en un tel voyage; aucun n'a soupçonné le transport mystérieux.
Imagine, si tu l'oses, quelle scandaleuse déconvenue, si le capitaine
avait pu supposer que le chef de la deuxième section s'était absenté
sans congé. Or nous devons éviter le scandale, nous tous, et
particulièrement dans l'armée militaire, et plus particulièrement
quand nous sommes rois.

Par la duplicité de ma mémoire mon absence fut totalement occulte. Or
j'ai toujours tenu beaucoup, dans mes déplacements et villégiatures,
à garder le secret de ce que je devenais; c'est ce que nous nommons
voyager _incognito_; je suis timide, comme les vrais potentats, et
je ne puis supporter le regard des yeux indiscrets. Au régiment
je ne puis voyager _incognito_, parce que mon livret militaire
était individuel et nominatif, parce que ma lettre de service est
individuelle et nominative; mais un uniforme, que tout le monde porte,
fait le mieux garanti des anonymats.

Par la duplicité de ma mémoire, qui cependant enregistrait les
événements de la réalité présente, j'eus nettement, après que je fus
revenu, l'assurance, l'impression qu'au nom de Voulzie pas un de mes
camarades n'avait bougé.

Pas un poil de leur moustache, pas un muscle de leur face n'avait
tressailli. Or mes camarades n'étaient pas des dissimulateurs. Si
pas un poil de leur face n'avait tressailli, c'était que pas un poil
de leur mémoire n'avait tremblé non plus. Aucun d'eux n'avait lu
jamais les vers d'Hégésippe Moreau; ou si quelqu'un les avait lus, il
avait lu comme s'il ne lisait pas. Et par là je connus qu'il y a deux
races d'hommes. Il y a les hommes qui savent par les livres; et il y a
les hommes qui savent par la réalité.

Il y a les hommes qui ne connaissent que par les livres. Et il y a les
hommes qui ne connaissent que la réalité présente. Les premiers savent
tout de l'objet, excepté qu'ils ne savent pas ce qu'est l'objet dans
la réalité présente. Les autres ne savent rien de l'objet, excepté
qu'ils savent ce qu'est l'objet dans sa réalité présente. Pour les
premiers, la Voulzie est avant tout, sur tout, automatiquement et
uniquement, quelque chose dont on se demande, en se répondant:

     _La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles?_

Saint Éloi

  _Non!_

Tous deux ensemble, d'un ton scolaire, à la fois monotone et
affectueux:

    _Mais avec un murmure aussi doux que son nom,_
    _Un tout petit ruisseau coulant visible à peine;_

Sur un ton de réconciliation mutuelle, mais provisoire, comme gens qui
s'entendent:

    _Un géant altéré le boirait d'une haleine;_

Lentement, et détaillant les mots:

    _Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots,_
    _Sauterait par dessus sans mouiller ses grelots;_

Saint Éloi, _seul_:

    _Mais j'aime la Voulzie, et ses bois noirs de mûres,_
    _Et, dans son lit de fleurs, ses bonds et ses murmures;_
    _Enfant, j'ai bien souvent, à l'ombre des buissons,..._

Saint Éloi, enhardi par la beauté des vers, ferme, sec, résolu,
volontaire; comme un vieux professeur très doux, très patient, très
têtu:

—Je suis un scolaire, sire, et je m'en vante. Nulle connaissance ne
vaut pour moi la certitude et la beauté d'un beau texte. Nulle beauté
ne vaut la beauté d'un texte. Que me fait à moi votre histoire de
manœuvres? Je n'ai pas besoin d'avoir mangé du cervelas sous la pluie
épaisse et fatigante, vautré sur la courte berge d'un ruisseau commun
de Brie, dans l'herbe flasque souillée vaseuse, pour savoir ce que
c'est que la Voulzie. Entendez-moi, sire. Je vous l'ai dit avec la
fermeté respectueuse que je vous dois. Je n'ai pas besoin d'avoir vu
la Voulzie commune et sale pour savoir ce que c'est que la Voulzie.
Entendez-moi. Je vous l'ai dit. Je n'ai pas besoin de voir la Voulzie
mouillée. Je connais la Voulzie beaucoup mieux que vous ne l'avez
jamais connue. Je la connais assez par les vers d'Hégésippe Moreau.

Le roi se tait.

Saint Éloi, non moins ferme et honnête:

—Je vous le répète. Je n'ai pas besoin d'être sous-lieutenant de
réserve d'infanterie, au soixante-seizième de l'arme, pour savoir
ce que c'est que la Voulzie. Et cela est fort heureux, car je ne
serai jamais sous-lieutenant de réserve. Sous ce régime soi-disant
démocratique, un roi peut devenir officier. Un sage reste soldat. Si
vous êtes éreinté d'une étape et de huit jours de manœuvres, vous qui
marchez le dos vide et le ventre plein, que dirai-je, moi qui n'ai pas
laissé mon sac au magasin. Quand il pleut sur terre, il pleut sur mon
sac. Et un sac mouillé pèse double. Un sac mouillé pèse aux courroies;
et les courroies pèsent aux épaules. Comme disaient mes camarades, ce
n'est pas le sac, moi, qui me tire sur les épaules, c'est la courroie.

—Laissons, dit Dagobert, ce bavardage de troupiers.

—S'il n'y avait pas de troupiers, répondit hardiment saint Éloi, il
n'y aurait pas de troupes.

Un silence. Le roi recommence, imperturbable et triste:

—Il y a deux races d'hommes. Les uns connaissent l'objet par les
textes qui s'y rapportent. Les autres connaissent l'objet même.
Les uns connaissent la Voulzie comme un objet de poème. Les autres
connaissent la Voulzie même, les autres connaissent la Voulzie. Les
uns ne savent pas ce que c'est que la Voulzie. Les autres ne savent
pas qu'il y ait un poème de la Voulzie. Les premiers ne se demandent
guère ce que c'est que la Voulzie, et le peu qu'ils se le demandent,
c'est pour en faire un commentaire au texte; il faut bien qu'il y ait
des notes au bas des pages dans les éditions savantes. Les autres ne
se sont jamais demandé si _cette affaire-là qui coule_ avait fait la
matière ou l'objet d'un poème; ils ne sont pas même _fixés_, comme
ils disent, ils ne sont pas fixés sur ce que c'est qu'un poème; ils
savent à peu près que des vers ce n'est pas de la prose, parce
qu'ils en ont appris par cœur au collège ou à l'école. Mais sache
qu'ils ont appris par cœur sans entendre et sans lire ce qu'ils
récitaient.

Vous les scolaires,—

Ici saint Éloi redressa fièrement la tête.

Vous les scolaires, au fond, ce qui vous ennuie, c'est qu'il y ait
des réalités. Quelle aubaine, si cette Voulzie pouvait n'exister
pas. Comme vous seriez à l'aise, pour en parler. Quelles admirables
conjectures. Industrieuses. Quelles ingénieuses conjectures
fonderaient quelles réputations. Cette Voulzie, qui existe, vous
embête. Elle vous arrache le pain de la bouche. Pour vous la Voulzie
est un morceau de poème, un mot de vers. Elle se définit par le poème
où elle figure, elle sonne par le vers où elle est. Elle n'existe
que par l'œuvre où elle fait sa partie. Vous la connaissez mieux par
ce poème que je ne la connais, moi qui ai vu dedans comme une motte
de terre jetée faisait des ronds et du trouble. Vous savez toujours
tout mieux que nous. Et toi, mon ami, sous prétexte que tu fus mon
précepteur quand je n'étais que le dauphin du royaume encore, tu
sais toujours tout mieux que moi. J'ai vieilli, mon ami, depuis
l'âge que je recevais tes leçons. Nous avons vieilli. J'ai connu des
réalités qui n'étaient pas dans nos vieux livres de classe. Éloi,
j'ai connu des hommes qui ne te ressemblent pas. Heureusement qu'il
y a deux races d'hommes. Et j'ai connu la deuxième race des hommes.
J'ai connu des hommes qui ne connaissent pas par des livres. J'ai
connu les hommes qui connaissent les réalités. J'ai connu aussi les
hommes qui ne connaissent rien. Hommes merveilleux. Hommes sincères.
Hommes précieux. Soutiens solides et véritables ornements de ce
royaume. Hommes frais. Hommes nouveaux. Hommes neufs. Connais tout
mon bonheur, Éloi. Et connais tout le bonheur de ces hommes. Ils sont
ignorants. C'est-à-dire que leur mémoire n'est nullement préoccupée.
Ils sont ignorants. Hommes frais. Troupes fraîches. Mémoires non
encore fatiguées. Papier blanc. Toile bise. Hommes admirables, et tels
que tu ne les connais pas, car tu n'as jamais connu que des élèves,
dont moi. Hommes qui ne furent jamais élèves, car pendant que leur
corps, sournoisement, avait l'air de suivre, leur âme libre faisait
une perpétuelle école buissonnière. Hommes admirables, et pendant que
pour nous, hommes fatigués, élèves et maîtres, la Voulzie est une
rivière à mettre et mise en alexandrins, pour eux la Voulzie est une
rivière commune, la Voulzie est une rivière comme une autre, de la
vraie eau coulant entre deux berges vraies d'herbe vraie sur un vrai
fond de terre et de vase; et pendant que nous on ne peut pas prononcer
devant nous le nom de Voulzie sans que nous fassions au moins un
imperceptible signe de reconnaissance, et pendant que nous la première
fois qu'on nous dit: _C'est la Voulzie_, nous demeurons stupides comme
si nous n'eussions jamais envisagé cette éventualité, au contraire ces
hommes ignorants, vraiment sages, vraiment neufs, entendent prononcer
le nom de la Voulzie comme un nom parfaitement nouveau, et quand ils
ont admis ce nom dans leur mémoire, ils ont uniment et simplement
admis ce nom comme le nom d'un ruisseau commun de Brie. Heureux
hommes, hommes enviables, qui recevaient en leur mémoire à Provins
le nom de la Voulzie comme ils avaient reçu le nom du Grand-Morin
à Coulommiers, qui entre ces deux noms ne faisaient absolument pas
la différence, hommes jeunes et cousins germains de la réalité, qui
ont depuis conservé ce nom dans leur mémoire, s'ils ont conservé ce
nom, ce qui est douteux, non comme le nom d'une célébrité, mais comme
le nom d'un véritable ruisseau commun; car pour nous la Voulzie est
ineffaçablement, et comme nous disons niaisement, la confidente et
la muse d'Hégésippe Moreau. Mais pour ces hommes simples la Voulzie
est un ruisseau où ils ont, un jour de grand halte, jeté des peaux de
ronds de saucisson.

Telles sont, mon ami, les deux races des hommes.


NOTE:

[12] Fit-il pas mieux que de se plaindre?



TABLE DES MATIÈRES

                                            PAGE

  ŒUVRES COMPLÈTES DE CHARLES PÉGUY            4

  INTRODUCTION                                 9

  LETTRE DU PROVINCIAL                        25

  LE TRIOMPHE DE LA RÉPUBLIQUE                50

  DU SECOND PROVINCIAL                        77

  DE LA GRIPPE                                89

  ENCORE DE LA GRIPPE                        111

  TOUJOURS DE LA GRIPPE                      155

  ENTRE DEUX TRAINS                          199

  DEUXIÈME SÉRIE AU PROVINCIAL               247

  POUR MA MAISON                             261

  POUR MOI                                   291

  COMPTE RENDU DE MANDAT                     333

  LA CHANSON DU ROI DAGOBERT                 391



ACHEVÉ D'IMPRIMER LE VINGT FÉVRIER MIL NEUF CENT DIX-SEPT, PAR
L'IMPRIMERIE PROTAT FRÈRES, MACON.



 ┌────────────────────────────────────────────────────────────────────┐
 │ Note de transcription:                                             │
 │                                                                    │
 │ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été       │
 │ corrigées.                                                         │
 │                                                                    │
 │ Les mots en italiques sont _soulignés_.                            │
 │                                                                    │
 │ La Table des Matières se trouve en fin de livre et a été créée par │
 │ le transcripteur.                                                  │
 │                                                                    │
 │ Page 419: Les vers                                                 │
 │     Ouest-orien                                                    │
 │     tale y reviendra;                                              │
 │ corrigés par le transcripteur à                                    │
 │     Ouest-orientale                                                │
 │     Y reviendra;                                                   │
 └────────────────────────────────────────────────────────────────────┘





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres complètes de Charles Péguy" ***

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