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Title: La Comédie humaine - Volume X - Scènes de la vie parisienne - Tome II
Author: Balzac, Honoré de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Comédie humaine - Volume X - Scènes de la vie parisienne - Tome II" ***

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    Au lecteur.

    Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, la
    version originale. Seules les corrections indiquées à la fin du
    texte ont été effectuées.



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  H. DE BALZAC

  LA
  COMÉDIE HUMAINE

  DIXIÈME VOLUME


  PREMIÈRE PARTIE
  ÉTUDES DE MŒURS


  TROISIÈME  LIVRE



  PARIS.--IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2



  SCÈNES
  DE LA
  VIE PARISIENNE

  TOME II

  LE COLONEL CHABERT--FACINO CANE--LA MESSE DE L’ATHÉE
  SARRASINE--L’INTERDICTION
  GRANDEUR ET DÉCADENCE DE CÉSAR BIROTTEAU


  [Logo: AH]


  PARIS
  V{E} A{DRE} HOUSSIAUX, ÉDITEUR
  HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS
  7, RUE PERRONET, 7

  1877



[Illustration: IMP. E. MARTINET.

  LE COLONEL CHABERT.

  ... Sur la table vermoulue, les Bulletins de la Grande-Armée
  étaient ouverts et paraissaient être la lecture du colonel.

                                                 (LE COLONEL CHABERT.)]



TROISIÈME LIVRE,

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.



  LE COLONEL CHABERT.

  A MADAME LA COMTESSE IDA DE BOCARMÉ, NÉE DU CHASTELER.


--Allons! encore notre vieux carrick!

Cette exclamation échappait à un clerc appartenant au genre de ceux
qu’on appelle dans les Études des _saute-ruisseaux_, et qui mordait
en ce moment de fort bon appétit dans un morceau de pain; il arracha
un peu de mie pour faire une boulette qu’il lança railleusement par
le vasistas d’une fenêtre sur laquelle il s’appuyait. Bien dirigée,
la boulette rebondit presque à la hauteur de la croisée, après avoir
frappé le chapeau d’un inconnu qui traversait la cour d’une maison
située rue Vivienne, où demeurait maître Derville, avoué.

--Allons, Simonnin, ne faites donc pas de sottises aux gens, ou je vous
mets à la porte. Quelque pauvre que soit un client, c’est toujours un
homme, que diable! dit le premier clerc en interrompant l’addition d’un
mémoire de frais.

Le saute-ruisseau est généralement, comme était Simonnin, un garçon de
treize à quatorze ans, qui dans toutes les Études se trouve sous la
domination spéciale du principal clerc dont les commissions et les
billets doux l’occupent tout en allant porter des exploits chez les
huissiers et des placets au Palais. Il tient au gamin de Paris par
ses mœurs, et à la Chicane par sa destinée. Cet enfant est presque
toujours sans pitié, sans frein, indisciplinable, faiseur de couplets,
goguenard, avide et paresseux. Néanmoins presque tous les petits clercs
ont une vieille mère logée à un cinquième étage avec laquelle ils
partagent les trente ou quarante francs qui leur sont alloués par mois.

--Si c’est un homme, pourquoi l’appelez-vous _vieux carrick_? dit
Simonnin de l’air de l’écolier qui prend son maître en faute.

Et il se remit à manger son pain et son fromage en accotant son épaule
sur le montant de la fenêtre, car il se reposait debout, ainsi que
les chevaux de coucou, l’une de ses jambes relevée et appuyée contre
l’autre, sur le bout du soulier.

--Quel tour pourrions-nous jouer à ce chinois-là? dit à voix basse
le troisième clerc nommé Godeschal en s’arrêtant au milieu d’un
raisonnement qu’il engendrait dans une requête grossoyée par le
quatrième clerc, et dont les copies étaient faites par deux néophytes
venus de province. Puis il continua son improvisation: ..... _Mais,
dans sa noble et bienveillante sagesse, Sa Majesté Louis Dix-Huit_
(mettez en toutes lettres, hé! monsieur le savant qui faites la
Grosse!), _au moment où Elle reprit les rênes de son royaume,
comprit_... (qu’est-ce qu’il comprit, ce gros farceur-là?) _la haute
mission à laquelle Elle était appelée par la divine Providence!......_
(point admiratif et six points: on est assez religieux au Palais
pour nous les passer), _et sa première pensée fut, ainsi que le
prouve la date de l’ordonnance ci-dessous désignée, de réparer les
infortunes causées par les affreux et tristes désastres de nos temps
révolutionnaires, en restituant à ses fidèles et nombreux serviteurs_
(nombreux est une flatterie qui doit plaire au tribunal) _tous leurs
biens non vendus, soit qu’ils se trouvassent dans le domaine public,
soit qu’ils se trouvassent dans le domaine ordinaire ou extraordinaire
de la couronne, soit enfin qu’ils se trouvassent dans les dotations
d’établissements publics, car nous sommes et nous nous prétendons
habiles à soutenir que tel est l’esprit et le sens de la fameuse et si
loyale ordonnance rendue en_...--Attendez, dit Godeschal aux trois
clercs, cette scélérate de phrase a rempli la fin de ma page.--Eh!
bien, reprit-il en mouillant de sa langue le dos du cahier afin de
pouvoir tourner la page épaisse de son papier timbré, eh! bien, si
vous voulez lui faire une farce, il faut lui dire que le patron ne
peut parler à ses clients qu’entre deux et trois heures du matin: nous
verrons s’il viendra, le vieux malfaiteur! Et Godeschal reprit la
phrase commencée:--_rendue en_... Y êtes-vous? demanda-t-il.

--Oui, crièrent les trois copistes.

Tout marchait à la fois, la requête, la causerie et la conspiration.

--_Rendue en_... Hein? papa Boucard, quelle est la date de
l’ordonnance? il faut mettre les points sur les i, saquerlotte! Cela
fait des pages.

--_Saquerlotte!_ répéta l’un des copistes avant que Boucard le Maître
clerc n’eût répondu.

--Comment, vous avez écrit _saquerlotte_? s’écria Godeschal en
regardant l’un des nouveaux venus d’un air à la fois sévère et
goguenard.

--Mais oui, dit le quatrième clerc en se penchant sur la copie de
son voisin, il a écrit: _Il faut mettre les points sur les i_, et
_sakerlotte_ avec un k.

Tous les clercs partirent d’un grand éclat de rire.

--Comment, monsieur Huré, vous prenez _saquerlotte_ pour un terme de
Droit, et vous dites que vous êtes de Mortagne! s’écria Simonnin.

--Effacez-bien ça! dit le principal clerc. Si le juge chargé de taxer
le dossier voyait des choses pareilles, il dirait qu’_on se moque de
la barbouillée_! Vous causeriez des désagréments au patron. Allons,
ne faites plus de ces bêtises-là, monsieur Huré! Un Normand ne doit
pas écrire insouciamment une requête. C’est le:--_Portez arme!_ de la
Bazoche.

--_Rendue en..._ en, demanda Godeschal. Dites-moi donc, quand, Boucard?

--Juin 1814, répondit le premier clerc sans quitter son travail.

Un coup frappé à la porte de l’Étude interrompit la phrase de la
prolixe requête. Cinq clercs bien endentés, aux yeux vifs et railleurs,
aux têtes crépues, levèrent le nez vers la porte, après avoir tous crié
d’une voix de chantre:--Entrez. Boucard resta la face ensevelie dans
un monceau d’actes, nommés _broutille_ en style de Palais, et continua
de dresser le mémoire de frais auquel il travaillait.

L’Étude était une grande pièce ornée du poêle classique qui garnit
tous les antres de la chicane. Les tuyaux traversaient diagonalement
la chambre et rejoignaient une cheminée condamnée sur le marbre de
laquelle se voyaient divers morceaux de pain, des triangles de fromage
de Brie, des côtelettes de porc frais, des verres, des bouteilles,
et la tasse de chocolat du Maître clerc. L’odeur de ces comestibles
s’amalgamait si bien avec la puanteur du poêle chauffé sans mesure,
avec le parfum particulier aux bureaux et aux paperasses, que la
puanteur d’un renard n’y aurait pas été sensible. Le plancher était
déjà couvert de fange et de neige apportée par les clercs. Près de
la fenêtre se trouvait le secrétaire à cylindre du Principal, et
auquel était adossée la petite table destinée au second clerc. Le
second _faisait_ en ce moment _le palais_. Il pouvait être de huit à
neuf heures du matin. L’Étude avait pour tout ornement ces grandes
affiches jaunes qui annoncent des saisies immobilières, des ventes, des
licitations entre majeurs et mineurs, des adjudications définitives ou
préparatoires, la gloire des Études! Derrière le Maître clerc était
un énorme casier qui garnissait le mur du haut en bas, et dont chaque
compartiment était bourré de liasses d’où pendaient un nombre infini
d’étiquettes et de bouts de fil rouge qui donnent une physionomie
spéciale aux dossiers de procédure. Les rangs inférieurs du casier
étaient pleins de cartons jaunis par l’usage, bordés de papier bleu, et
sur lesquels se lisaient les noms des gros clients dont les affaires
juteuses se cuisinaient en ce moment. Les sales vitres de la croisée
laissaient passer peu de jour. D’ailleurs, au mois de février, il
existe à Paris très-peu d’Études où l’on puisse écrire sans le secours
d’une lampe avant dix heures, car elles sont toutes l’objet d’une
négligence assez concevable: tout le monde y va, personne n’y reste,
aucun intérêt personnel ne s’attache à ce qui est si banal; ni l’avoué,
ni les plaideurs, ni les clercs ne tiennent à l’élégance d’un endroit
qui pour les uns est une classe, pour les autres un passage, pour le
maître un laboratoire. Le mobilier crasseux se transmet d’avoués en
avoués avec un scrupule si religieux que certaines Études possèdent
encore des boîtes à _résidus_, des moules à _tirets_, des sacs
provenant des procureurs au _Chlet_, abréviation du mot CHATELET,
juridiction qui représentait dans l’ancien ordre de choses le Tribunal
de Première Instance actuel. Cette Étude obscure, grasse de poussière,
avait donc, comme toutes les autres, quelque chose de repoussant pour
les plaideurs, et qui en faisait une des plus hideuses monstruosités
parisiennes. Certes, si les sacristies humides où les prières se
pèsent et se payent comme des épices, si les magasins des revendeuses
où flottent des guenilles qui flétrissent toutes les illusions de la
vie en nous montrant où aboutissent nos fêtes, si ces deux cloaques
de la poésie n’existaient pas, une Étude d’avoué serait de toutes les
boutiques sociales la plus horrible. Mais il en est ainsi de la maison
de jeu, du tribunal, du bureau de loterie et du mauvais lieu. Pourquoi?
Peut-être dans ces endroits le drame, en se jouant dans l’âme de
l’homme, lui rend-il les accessoires indifférents, ce qui expliquerait
aussi la simplicité du grand penseur et des grands ambitieux.

--Où est mon canif?

--Je déjeune!

--Va te faire lanlaire, voilà un pâté sur la requête!

--Chît! messieurs.

Ces diverses exclamations partirent à la fois au moment où le vieux
plaideur ferma la porte avec cette sorte d’humilité qui dénature les
mouvements de l’homme malheureux. L’inconnu essaya de sourire, mais les
muscles de son visage se détendirent quand il eut vainement cherché
quelques symptômes d’aménité sur les visages inexorablement insouciants
des six clercs. Accoutumé sans doute à juger les hommes, il s’adressa
fort poliment au saute-ruisseau, en espérant que ce Pâtiras lui
répondrait avec douceur.

--Monsieur, votre patron est-il visible?

Le malicieux saute-ruisseau ne répondit au pauvre homme qu’en se
donnant avec les doigts de la main gauche de petits coups répétés sur
l’oreille, comme pour dire:--Je suis sourd.

--Que souhaitez-vous, monsieur? demanda Godeschal qui tout en faisant
cette question avalait une bouchée de pain avec laquelle on eût pu
charger une pièce de quatre, brandissait son couteau, et se croisait
les jambes en mettant à la hauteur de son œil celui de ses pieds qui se
trouvait en l’air.

--Je viens ici, monsieur, pour la cinquième fois, répondit le patient.
Je souhaite parler à monsieur Derville.

--Est-ce pour affaire?

--Oui, mais je ne puis l’expliquer qu’à monsieur...

--Le patron dort, si vous désirez le consulter sur quelques
difficultés, il ne travaille sérieusement qu’à minuit. Mais si vous
vouliez nous dire votre cause, nous pourrions, tout aussi bien que lui,
vous...

L’inconnu resta impassible. Il se mit à regarder modestement autour de
lui, comme un chien qui, en se glissant dans une cuisine étrangère,
craint d’y recevoir des coups. Par une grâce de leur état, les clercs
n’ont jamais peur des voleurs, ils ne soupçonnèrent donc point l’homme
au carrick et lui laissèrent observer le local, où il cherchait
vainement un siége pour se reposer, car il était visiblement fatigué.
Par système, les avoués laissent peu de chaises dans leurs Études. Le
client vulgaire, lassé d’attendre sur ses jambes, s’en va grognant,
mais il ne prend pas un temps qui, suivant le mot d’un vieux procureur,
n’est pas admis en _taxe_.

--Monsieur, répondit-il, j’ai déjà eu l’honneur de vous prévenir que
je ne pouvais expliquer mon affaire qu’à monsieur Derville, je vais
attendre son lever.

Boucard avait fini son addition. Il sentit l’odeur de son chocolat,
quitta son fauteuil de canne, vint à la cheminée, toisa le vieil
homme, regarda le carrick et fit une grimace indescriptible. Il pensa
probablement que, de quelque manière que l’on tordît ce client, il
serait impossible d’en tirer un centime; il intervint alors par une
parole brève, dans l’intention de débarrasser l’Étude d’une mauvaise
pratique.

--Ils vous disent la vérité, monsieur. Le patron ne travaille que
pendant la nuit. Si votre affaire est grave, je vous conseille de
revenir à une heure du matin.

Le plaideur regarda le Maître clerc d’un air stupide, et demeura
pendant un moment immobile. Habitués à tous les changements de
physionomie et aux singuliers caprices produits par l’indécision ou
par la rêverie qui caractérisent les gens processifs, les clercs
continuèrent à manger, en faisant autant de bruit avec leurs mâchoires
que doivent en faire des chevaux au râtelier, et ne s’inquiétèrent plus
du vieillard.

--Monsieur, je viendrai ce soir, dit enfin le vieux qui par une
ténacité particulière aux gens malheureux voulait prendre en défaut
l’humanité.

La seule épigramme permise à la misère est d’obliger la Justice et la
Bienfaisance à des dénis injustes. Quand les malheureux ont convaincu
la Société de mensonge, ils se rejettent plus vivement dans le sein de
Dieu.

--Ne voilà-t-il pas un fameux _crâne_? dit Simonnin sans attendre que
le vieillard eût fermé la porte.

--Il a l’air d’un déterré, reprit le clerc.

--C’est quelque colonel qui réclame un arriéré, dit le premier clerc.

--Non, c’est un ancien concierge, dit Godeschal.

--Parions qu’il est noble, s’écria Boucard.

--Je parie qu’il a été portier, répliqua Godeschal. Les portiers sont
seuls doués par la nature de carricks usés, huileux et déchiquetés par
le bas comme l’est celui de ce vieux bonhomme. Vous n’avez donc vu ni
ses bottes éculées qui prennent l’eau, ni sa cravate qui lui sert de
chemise? Il a couché sous les ponts.

--Il pourrait être noble et avoir tiré le cordon, s’écria le quatrième
clerc. Ça s’est vu!

--Non, reprit Boucard au milieu des rires, je soutiens qu’il a été
brasseur en 1789, et colonel sous la République.

--Ah! je parie un spectacle pour tout le monde qu’il n’a pas été
soldat, dit Godeschal.

--Ça va, répliqua Boucard.

--Monsieur! monsieur? cria le petit clerc en ouvrant la fenêtre.

--Que fais-tu, Simonnin? demanda Boucard.

--Je l’appelle pour lui demander s’il est colonel ou portier, il doit
le savoir, lui.

Tous les clercs se mirent à rire. Quant au vieillard, il remontait déjà
l’escalier.

--Qu’allons-nous lui dire? s’écria Godeschal.

--Laissez-moi faire! répondit Boucard.

Le pauvre homme rentra timidement en baissant les yeux, peut-être pour
ne pas révéler sa faim en regardant avec trop d’avidité les comestibles.

--Monsieur, lui dit Boucard, voulez-vous avoir la complaisance de nous
donner votre nom afin que le patron sache si...

--Chabert.

--Est-ce le colonel mort à Eylau? demanda Huré qui n’ayant encore rien
dit était jaloux d’ajouter une raillerie à toutes les autres.

--Lui-même, monsieur, répondit le bonhomme avec une simplicité antique.
Et il se retira.

--Chouit!

--Dégommé!

--Puff!

--Oh!

--Ah!

--Bâoum!

--Ah! le vieux drôle!

--Trinn, la, la, trinn, trinn!

--Enfoncé!

--Monsieur Desroches, vous irez au spectacle sans payer, dit Huré, le
quatrième clerc, à un nouveau venu en lui donnant sur l’épaule une tape
à tuer un rhinocéros.

Ce fut un torrent de cris, de rires et d’exclamations, à la peinture
duquel on userait toutes les onomatopées de la langue.

--A quel théâtre irons-nous?

--A l’Opéra! s’écria le principal.

--D’abord, reprit Godeschal, le théâtre n’a pas été désigné. Je puis,
si je veux, vous mener chez madame Saqui.

--Madame Saqui n’est pas un spectacle.

--Qu’est-ce qu’un spectacle? reprit Godeschal. Établissons d’abord le
_point de fait_. Qu’ai-je parié, messieurs? un spectacle. Qu’est-ce
qu’un spectacle? une chose qu’on voit...

--Mais dans ce système-là, vous vous acquitteriez donc en nous menant
voir l’eau couler sous le Pont-Neuf? s’écria Simonnin en interrompant.

--Qu’on voit pour de l’argent, disait Godeschal en continuant.

--Mais on voit pour de l’argent bien des choses qui ne sont pas un
spectacle. La définition n’est pas exacte, dit Huré.

--Mais, écoutez-moi donc?

--Vous déraisonnez, mon cher, dit Boucard.

--Curtius est-il un spectacle? dit Godeschal.

--Non, répondit le premier clerc, c’est un cabinet de figures.

--Je parie cent francs contre un sou, reprit Godeschal, que le cabinet
de Curtius constitue l’ensemble de choses auquel est dévolu le nom de
spectacle. Il comporte une chose à voir à différents prix, suivant les
différentes places où l’on veut se mettre.

--Et _berlik berlok_, dit Simonnin.

--Prends garde que je ne te gifle, toi! dit Godeschal.

Les clercs haussèrent les épaules.

--D’ailleurs, il n’est pas prouvé que ce vieux singe ne se soit pas
moqué de nous, dit-il en cessant son argumentation étouffée par le rire
des autres clercs. En conscience le colonel Chabert est bien mort, sa
femme est remariée au comte Ferraud, Conseiller d’État. Madame Ferraud
est une des clientes de l’Étude!

--La cause est remise à demain, dit Boucard. A l’ouvrage, messieurs!
Sac-à-papier! l’on ne fait rien ici. Finissez donc votre requête, elle
doit être signifiée avant l’audience de la quatrième Chambre. L’affaire
se juge aujourd’hui. Allons, à cheval.

--Si c’eût été le colonel Chabert, est-ce qu’il n’aurait pas chaussé
le bout de son pied dans le postérieur de ce farceur de Simonnin quand
il a fait le sourd? dit Huré en regardant cette observation comme plus
concluante que celle de Godeschal.

--Puisque rien n’est décidé, reprit Boucard, convenons d’aller aux
secondes loges des Français voir Talma dans Néron. Simonnin ira au
parterre.

Là-dessus, le premier clerc s’assit à son bureau, et chacun l’imita.

--_Rendue en juin mil huit cent quatorze_ (en toutes lettres), dit
Godeschal, y êtes-vous?

--Oui, répondirent les deux copistes et le grossoyeur dont les plumes
commencèrent à crier sur le papier timbré en faisant dans l’Étude le
bruit de cent hannetons enfermés par des écoliers dans des cornets de
papier.

--_Et nous espérons que Messieurs composant le tribunal_, dit
l’improvisateur. Halte! il faut que je relise ma phrase, je ne me
comprends plus moi-même.

--Quarante-six... Ça doit arriver souvent!... et trois quarante-neuf,
dit Boucard.

--_Nous espérons_, reprit Godeschal après avoir tout relu, _que
Messieurs composant le tribunal ne seront pas moins grands que ne
l’est l’auguste auteur de l’ordonnance, et qu’ils feront justice des
misérables prétentions de l’administration de la grande chancellerie de
la Légion-d’Honneur en fixant la jurisprudence dans le sens large que
nous établissons ici_.....

--Monsieur Godeschal, voulez-vous un verre d’eau? dit le petit clerc.

--Ce farceur de Simonnin! dit Boucard. Tiens, apprête tes chevaux à
double semelle, prends ce paquet, et valse jusqu’aux Invalides.

--_Que nous établissons ici_, reprit Godeschal. Ajoutez: _dans
l’intérêt de madame_... (en toutes lettres) _la vicomtesse de
Grandlieu_...

--Comment! s’écria le Maître clerc, vous vous avisez de faire
des requêtes dans l’affaire Vicomtesse de Grandlieu contre
Légion-d’Honneur, une affaire pour compte d’Étude, entreprise à
forfait? Ah! vous êtes un fier nigaud! Voulez-vous bien me mettre
de côté vos copies et votre minute, gardez-moi cela pour l’affaire
Navarreins contre les Hospices. Il est tard, je vais faire un bout de
placet, avec des _attendu_, et j’irai moi-même au Palais...

Cette scène représente un des mille plaisirs qui, plus tard font dire
en pensant à la jeunesse:--C’était le bon temps!

Vers une heure du matin, le prétendu colonel Chabert vint frapper à la
porte de maître Derville, avoué près le tribunal de Première Instance
du département de la Seine. Le portier lui répondit que monsieur
Derville n’était pas rentré. Le vieillard allégua le rendez-vous et
monta chez ce célèbre légiste, qui, malgré sa jeunesse, passait pour
être une des plus fortes têtes du Palais. Après avoir sonné, le défiant
solliciteur ne fut pas médiocrement étonné de voir le premier clerc
occupé à ranger sur la table de la salle à manger de son patron les
nombreux dossiers des affaires qui _venaient_ le lendemain en ordre
utile. Le clerc, non moins étonné, salua le colonel en le priant de
s’asseoir: ce que fit le plaideur.

--Ma foi, monsieur, j’ai cru que vous plaisantiez hier en m’indiquant
une heure si matinale pour une consultation, dit le vieillard avec une
fausse gaieté d’un homme ruiné qui s’efforce de sourire.

--Les clercs plaisantaient et disaient vrai tout ensemble, reprit le
Principal en continuant son travail. Monsieur Derville a choisi cette
heure pour examiner ses causes, en résumer les moyens, en ordonner
la conduite, en disposer les _défenses_. Sa prodigieuse intelligence
est plus libre en ce moment, le seul où il obtienne le silence et
la tranquillité nécessaires à la conception des bonnes idées. Vous
êtes, depuis qu’il est avoué, le troisième exemple d’une consultation
donnée à cette heure nocturne. Après être rentré, le patron discutera
chaque affaire, lira tout, passera peut-être quatre ou cinq heures
à sa besogne; puis, il me sonnera et m’expliquera ses intentions.
Le matin, de dix heures à deux heures, il écoute ses clients, puis
il emploie le reste de la journée à ses rendez-vous. Le soir, il va
dans le monde pour y entretenir ses relations. Il n’a donc que la
nuit pour creuser ses procès, fouiller les arsenaux du Code et faire
ses plans de bataille. Il ne veut pas perdre une seule cause, il a
l’amour de son art. Il ne se charge pas, comme ses confrères, de toute
espèce d’affaire. Voilà sa vie, qui est singulièrement active. Aussi
gagne-t-il beaucoup d’argent.

En entendant cette explication, le vieillard resta silencieux, et sa
bizarre figure prit une expression si dépourvue d’intelligence, que
le clerc, après l’avoir regardé, ne s’occupa plus de lui. Quelques
instants après, Derville rentra, mis en costume de bal; son Maître
clerc lui ouvrit la porte, et se remit à achever le classement des
dossiers. Le jeune avoué demeura pendant un moment stupéfait en
entrevoyant dans le clair-obscur le singulier client qui l’attendait.
Le colonel Chabert était aussi parfaitement immobile que peut l’être
une figure en cire de ce cabinet de Curtius où Godeschal avait voulu
mener ses camarades. Cette immobilité n’aurait peut-être pas été un
sujet d’étonnement, si elle n’eût complété le spectacle surnaturel
que présentait l’ensemble du personnage. Le vieux soldat était sec
et maigre. Son front, volontairement caché sous les cheveux de sa
perruque lisse, lui donnait quelque chose de mystérieux. Ses yeux
paraissaient couverts d’une taie transparente: vous eussiez dit de
la nacre sale dont les reflets bleuâtres chatoyaient à la lueur des
bougies. Le visage pâle, livide, et en lame de couteau, s’il est
permis d’emprunter cette expression vulgaire, semblait mort. Le cou
était serré par une mauvaise cravate de soie noire. L’ombre cachait
si bien le corps à partir de la ligne brune que décrivait ce haillon,
qu’un homme d’imagination aurait pu prendre cette vieille tête pour
quelque silhouette due au hasard, ou pour un portrait de Rembrandt,
sans cadre. Les bords du chapeau qui couvrait le front du vieillard
projetaient un sillon noir sur le haut du visage. Cet effet bizarre,
quoique naturel, faisait ressortir, par la brusquerie du contraste,
les rides blanches, les sinuosités froides, le sentiment décoloré
de cette physionomie cadavéreuse. Enfin l’absence de tout mouvement
dans le corps, de toute chaleur dans le regard, s’accordait avec une
certaine expression de démence triste, avec les dégradants symptômes
par lesquels se caractérise l’idiotisme, pour faire de cette figure je
ne sais quoi de funeste qu’aucune parole humaine ne pourrait exprimer.
Mais un observateur, et surtout un avoué, aurait trouvé de plus en cet
homme foudroyé les signes d’une douleur profonde, les indices d’une
misère qui avait dégradé ce visage, comme les gouttes d’eau tombées
du ciel sur un beau marbre l’ont à la longue défiguré. Un médecin, un
auteur, un magistrat eussent pressenti tout un drame à l’aspect de
cette sublime horreur dont le moindre mérite était de ressembler à
ces fantaisies que les peintres s’amusent à dessiner au bas de leurs
pierres lithographiques en causant avec leurs amis.

En voyant l’avoué, l’inconnu tressaillit par un mouvement convulsif
semblable à celui qui échappe aux poètes quand un bruit inattendu
vient les détourner d’une féconde rêverie, au milieu du silence et de
la nuit. Le vieillard se découvrit promptement et se leva pour saluer
le jeune homme; le cuir qui garnissait l’intérieur de son chapeau
étant sans doute fort gras, sa perruque y resta collée sans qu’il s’en
aperçût, et laissa voir à nu son crâne horriblement mutilé par une
cicatrice transversale qui prenait à l’occiput et venait mourir à l’œil
droit, en formant partout une grosse couture saillante. L’enlèvement
soudain de cette perruque sale, que le pauvre homme portait pour cacher
sa blessure, ne donna nulle envie de rire aux deux gens de loi, tant
ce crâne fendu était épouvantable à voir. La première pensée que
suggérait l’aspect de cette blessure était celle-ci:--Par là s’est
enfuie l’intelligence!

--Si ce n’est pas le colonel Chabert, ce doit être un fier troupier!
pensa Boucard.

--Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-je l’honneur de parler?

--Au colonel Chabert.

--Lequel?

--Celui qui est mort à Eylau, répondit le vieillard.

En entendant cette singulière phrase, le clerc et l’avoué se jetèrent
un regard qui signifiait:--C’est un fou!

--Monsieur, reprit le colonel, je désirerais ne confier qu’à vous le
secret de ma situation.

Une chose digne de remarque est l’intrépidité naturelle aux avoués.
Soit l’habitude de recevoir un grand nombre de personnes, soit le
profond sentiment de la protection que les lois leur accordent, soit
confiance en leur ministère, ils entrent partout sans rien craindre,
comme les prêtres et les médecins. Derville fit un signe à Boucard, qui
disparut.

--Monsieur, reprit l’avoué, pendant le jour je ne suis pas trop avare
de mon temps; mais au milieu de la nuit les minutes me sont précieuses.
Ainsi, soyez bref et concis. Allez au fait sans digression. Je vous
demanderai moi-même les éclaircissements qui me sembleront nécessaires.
Parlez.

Après avoir fait asseoir son singulier client, le jeune homme s’assit
lui-même devant la table; mais, tout en prêtant son attention au
discours du feu colonel, il feuilleta ses dossiers.

--Monsieur, dit le défunt, peut-être savez-vous que je commandais un
régiment de cavalerie à Eylau. J’ai été pour beaucoup dans le succès de
la célèbre charge que fit Murat, et qui décida le gain de la victoire.
Malheureusement pour moi, ma mort est un fait historique consigné
dans les _Victoires et Conquêtes_, où elle est rapportée en détail.
Nous fendîmes en deux les trois lignes russes, qui, s’étant aussitôt
reformées, nous obligèrent à les retraverser en sens contraire. Au
moment où nous revenions vers l’Empereur, après avoir dispersé les
Russes, je rencontrai un gros de cavalerie ennemie. Je me précipitai
sur ces entêtés-là. Deux officiers russes, deux vrais géants,
m’attaquèrent à la fois. L’un d’eux m’appliqua sur la tête un coup
de sabre qui fendit tout jusqu’à un bonnet de soie noire que j’avais
sur la tête, et m’ouvrit profondément le crâne. Je tombai de cheval.
Murat vint à mon secours, il me passa sur le corps, lui et tout son
monde, quinze cents hommes, excusez du peu! Ma mort fut annoncée à
l’Empereur, qui, par prudence (il m’aimait un peu, le patron!), voulut
savoir s’il n’y aurait pas quelque chance de sauver l’homme auquel
il était redevable de cette vigoureuse attaque. Il envoya, pour me
reconnaître et me rapporter aux ambulances, deux chirurgiens en leur
disant, peut-être trop négligemment, car il avait de l’ouvrage:--Allez
donc voir si, par hasard, mon pauvre Chabert vit encore? Ces sacrés
carabins, qui venaient de me voir foulé aux pieds par les chevaux de
deux régiments, se dispensèrent sans doute de me tâter le pouls et
dirent que j’étais bien mort. L’acte de mon décès fut donc probablement
dressé d’après les règles établies par la jurisprudence militaire.

En entendant son client s’exprimer avec une lucidité parfaite et
raconter des faits si vraisemblables, quoique étranges, le jeune avoué
laissa ses dossiers, posa son coude gauche sur la table, se mit la tête
dans la main, et regarda le colonel fixement.

--Savez-vous, monsieur, lui dit-il en l’interrompant, que je suis
l’avoué de la comtesse Ferraud, veuve du colonel Chabert?

--Ma femme! Oui, monsieur. Aussi, après cent démarches infructueuses
chez des gens de loi qui m’ont tous pris pour un fou, me suis-je
déterminé à venir vous trouver. Je vous parlerai de mes malheurs plus
tard. Laissez-moi d’abord vous établir les faits, vous expliquer plutôt
comme ils ont dû se passer, que comme ils sont arrivés. Certaines
circonstances, qui ne doivent être connues que du Père éternel,
m’obligent à en présenter plusieurs comme des hypothèses. Donc,
monsieur, les blessures que j’ai reçues auront probablement produit
un tétanos, ou m’auront mis dans une crise analogue à une maladie
nommée, je crois, catalepsie. Autrement comment concevoir que j’aie
été, suivant l’usage de la guerre, dépouillé de mes vêtements, et jeté
dans la fosse aux soldats par les gens chargés d’enterrer les morts?
Ici, permettez-moi de placer un détail que je n’ai pu connaître que
postérieurement à l’événement qu’il faut bien appeler ma mort. J’ai
rencontré, en 1814, à Stuttgard un ancien maréchal-des-logis de mon
régiment. Ce cher homme, le seul qui ait voulu me reconnaître, et de
qui je vous parlerai tout à l’heure, m’expliqua le phénomène de ma
conservation, en me disant que mon cheval avait reçu un boulet dans
le flanc au moment où je fus blessé moi-même. La bête et le cavalier
s’étaient donc abattus comme des capucins de cartes. En me renversant,
soit à droite, soit à gauche, j’avais été sans doute couvert par le
corps de mon cheval qui m’empêcha d’être écrasé par les chevaux, ou
atteint par des boulets. Lorsque je revins à moi, monsieur, j’étais
dans une position et dans une atmosphère dont je ne vous donnerais pas
une idée en vous en entretenant jusqu’à demain. Le peu d’air que je
respirais était méphitique. Je voulus me mouvoir, et ne trouvai point
d’espace. En ouvrant les yeux, je ne vis rien. La rareté de l’air fut
l’accident le plus menaçant, et qui m’éclaira le plus vivement sur ma
position. Je compris que là où j’étais l’air ne se renouvelait point,
et que j’allais mourir. Cette pensée m’ôta le sentiment de la douleur
inexprimable par laquelle j’avais été réveillé. Mes oreilles tintèrent
violemment. J’entendis, ou crus entendre, je ne veux rien affirmer,
des gémissements poussés par le monde de cadavres au milieu duquel
je gisais. Quoique la mémoire de ces moments soit bien ténébreuse,
quoique mes souvenirs soient bien confus, malgré les impressions de
souffrances encore plus profondes que je devais éprouver et qui ont
brouillé mes idées, il y a des nuits où je crois encore entendre ces
soupirs étouffés! Mais il y a eu quelque chose de plus horrible que
les cris, un silence que je n’ai jamais retrouvé nulle part, le vrai
silence du tombeau. Enfin, en levant les mains, en tâtant les morts,
je reconnus un vide entre ma tête et le fumier humain supérieur. Je
pus donc mesurer l’espace qui m’avait été laissé par un hasard dont
la cause m’était inconnue. Il paraît, grâce à l’insouciance ou à la
précipitation avec laquelle on nous avait jetés pêle-mêle, que deux
morts s’étaient croisés au-dessus de moi de manière à décrire un
angle semblable à celui de deux cartes mises l’une contre l’autre
par un enfant qui pose les fondements d’un château. En furetant
avec promptitude, car il ne fallait pas flâner, je rencontrai fort
heureusement un bras qui ne tenait à rien, le bras d’un Hercule! un bon
os auquel je dus mon salut. Sans ce secours inespéré, je périssais!
Mais, avec une rage que vous devez concevoir, je me mis à travailler
les cadavres qui me séparaient de la couche de terre sans doute
jetée sur nous, je dis nous, comme s’il y eût eu des vivants! J’y
allais ferme, monsieur, car me voici! Mais je ne sais pas aujourd’hui
comment j’ai pu parvenir à percer la couverture de chair qui mettait
une barrière entre la vie et moi. Vous me direz que j’avais trois
bras! Ce levier, dont je me servais avec habileté, me procurait
toujours un peu de l’air qui se trouvait entre les cadavres que je
déplaçais, et je ménageais mes aspirations. Enfin je vis le jour, mais
à travers la neige, monsieur! En ce moment, je m’aperçus que j’avais
la tête ouverte. Par bonheur, mon sang, celui de mes camarades ou la
peau meurtrie de mon cheval peut-être, que sais-je! m’avait, en se
coagulant, comme enduit d’un emplâtre naturel. Malgré cette croûte, je
m’évanouis quand mon crâne fut en contact avec la neige. Cependant,
le peu de chaleur qui me restait ayant fait fondre la neige autour
de moi, je me trouvai, quand je repris connaissance, au centre d’une
petite ouverture par laquelle je criai aussi long-temps que je pus. Mais
alors le soleil se levait, j’avais donc bien peu de chances pour être
entendu. Y avait-il déjà du monde aux champs? Je me haussais en faisant
de mes pieds un ressort dont le point d’appui était sur les défunts qui
avaient les reins solides. Vous sentez que ce n’était pas le moment de
leur dire:--_Respect au courage malheureux!_ Bref, monsieur, après
avoir eu la douleur, si le mot peut rendre ma rage, de voir pendant
long-temps, oh! oui, long-temps! ces sacrés Allemands se sauvant en
entendant une voix là où ils n’apercevaient point d’homme, je fus enfin
dégagé par une femme assez hardie ou assez curieuse pour s’approcher de
ma tête qui semblait avoir poussé hors de terre comme un champignon.
Cette femme alla chercher son mari, et tous deux me transportèrent dans
leur pauvre baraque. Il paraît que j’eus une rechute de catalepsie,
passez-moi cette expression pour vous peindre un état duquel je n’ai
nulle idée, mais que j’ai jugé, sur les dires de mes hôtes, devoir être
un effet de cette maladie. Je suis resté pendant six mois entre la vie
et la mort, ne parlant pas, ou déraisonnant quand je parlais. Enfin
mes hôtes me firent admettre à l’hôpital d’Heilsberg. Vous comprenez,
monsieur, que j’étais sorti du ventre de la fosse aussi nu que de celui
de ma mère; en sorte que, six mois après, quand, un beau matin, je me
souvins d’avoir été le colonel Chabert, et qu’en recouvrant ma raison
je voulus obtenir de ma garde plus de respect qu’elle n’en accordait
à un pauvre diable, tous mes camarades de chambrée se mirent à rire.
Heureusement pour moi, le chirurgien avait répondu, par amour-propre,
de ma guérison, et s’était naturellement intéressé à son malade.
Lorsque je lui parlai d’une manière suivie de mon ancienne existence,
ce brave homme, nommé Sparchmann, fit constater, dans les formes
juridiques voulues par le droit du pays, la manière miraculeuse dont
j’étais sorti de la fosse des morts, le jour et l’heure où j’avais
été trouvé par ma bienfaitrice et par son mari; le genre, la position
exacte de mes blessures, en joignant à ces différents procès-verbaux
une description de ma personne. Eh! bien, monsieur, je n’ai ni ces
pièces importantes, ni la déclaration que j’ai faite chez un notaire
d’Heilsberg, en vue d’établir mon identité! Depuis le jour où je fus
chassé de cette ville par les événements de la guerre, j’ai constamment
erré comme un vagabond, mendiant mon pain, traité de fou lorsque je
racontais mon aventure, et sans avoir ni trouvé, ni gagné un sou pour
me procurer les actes qui pouvaient prouver mes dires, et me rendre
à la vie sociale. Souvent, mes douleurs me retenaient durant des
semestres entiers dans de petites villes où l’on prodiguait des soins
au Français malade, mais où l’on riait au nez de cet homme dès qu’il
prétendait être le colonel Chabert. Pendant long-temps ces rires, ces
doutes me mettaient dans une fureur qui me nuisit et me fit même
enfermer comme fou à Stuttgard. A la vérité, vous pouvez juger, d’après
mon récit, qu’il y avait des raisons suffisantes pour faire coffrer
un homme! Après deux ans de détention que je fus obligé de subir,
après avoir entendu mille fois mes gardiens disant:--«Voilà un pauvre
homme qui croit être le colonel Chabert!» à des gens qui répondaient:
«Le pauvre homme!» je fus convaincu de l’impossibilité de ma propre
aventure, je devins triste, résigné, tranquille, et renonçai à me dire
le colonel Chabert, afin de pouvoir sortir de prison et revoir la
France. Oh! monsieur, revoir Paris! c’était un délire que je ne...

A cette phrase inachevée, le colonel Chabert tomba dans une rêverie
profonde que Derville respecta.

--Monsieur, un beau jour, reprit le client, un jour de printemps, on me
donna la clef des champs et dix thalers, sous prétexte que je parlais
très-sensément sur toutes sortes de sujets et que je ne me disais plus
le colonel Chabert. Ma foi, vers cette époque, et encore aujourd’hui,
par moments, mon nom m’est désagréable. Je voudrais n’être pas moi. Le
sentiment de mes droits me tue. Si ma maladie m’avait ôté tout souvenir
de mon existence passée, j’aurais été heureux! J’eusse repris du
service sous un nom quelconque, et qui sait? je serais peut-être devenu
feld-maréchal en Autriche ou en Russie.

--Monsieur, dit l’avoué, vous brouillez toutes mes idées. Je crois
rêver en vous écoutant. De grâce, arrêtons-nous pendant un moment.

--Vous êtes, dit le colonel d’un air mélancolique, la seule personne
qui m’ait si patiemment écouté. Aucun homme de loi n’a voulu m’avancer
dix napoléons afin de faire venir d’Allemagne les pièces nécessaires
pour commencer mon procès...

--Quel procès? dit l’avoué, qui oubliait la situation douloureuse de
son client en entendant le récit de ses misères passées.

--Mais, monsieur, la comtesse Ferraud n’est-elle pas ma femme! Elle
possède trente mille livres de rente qui m’appartiennent, et ne veut
pas me donner deux liards. Quand je dis ces choses à des avoués, à
des hommes de bon sens; quand je propose, moi, mendiant, de plaider
contre un comte et une comtesse; quand je m’élève, moi, mort, contre
un acte de décès, un acte de mariage et des actes de naissance, ils
m’éconduisent, suivant leur caractère, soit avec cet air froidement
poli que vous savez prendre pour vous débarrasser d’un malheureux,
soit brutalement, en gens qui croient rencontrer un intrigant ou un
fou. J’ai été enterré sous des morts, mais maintenant je suis enterré
sous des vivants, sous des actes, sous des faits, sous la société tout
entière, qui veut me faire rentrer sous terre!

--Monsieur, veuillez poursuivre maintenant, dit l’avoué.

--_Veuillez_, s’écria le malheureux vieillard en prenant la main du
jeune homme, voilà le premier mot de politesse que j’entends depuis...

Le colonel pleura. La reconnaissance étouffa sa voix. Cette pénétrante
et indicible éloquence qui est dans le regard, dans le geste, dans le
silence même, acheva de convaincre Derville et le toucha vivement.

--Écoutez, monsieur, dit-il à son client, j’ai gagné ce soir trois
cents francs au jeu; je puis bien employer la moitié de cette somme
à faire le bonheur d’un homme. Je commencerai les poursuites et
diligences nécessaires pour vous procurer les pièces dont vous me
parlez, et jusqu’à leur arrivée je vous remettrai cent sous par jour.
Si vous êtes le colonel Chabert, vous saurez pardonner la modicité du
prêt à un jeune homme qui a sa fortune à faire. Poursuivez.

Le prétendu colonel resta pendant un moment immobile et stupéfait:
son extrême malheur avait sans doute détruit ses croyances. S’il
courait après son illustration militaire, après sa fortune, après
lui-même, peut-être était-ce pour obéir à ce sentiment inexplicable,
en germe dans le cœur de tous les hommes, et auquel nous devons les
recherches des alchimistes, la passion de la gloire, les découvertes de
l’astronomie, de la physique, tout ce qui pousse l’homme à se grandir
en se multipliant par les faits ou par les idées. L’_ego_, dans sa
pensée, n’était plus qu’un objet secondaire, de même que la vanité du
triomphe ou le plaisir du gain deviennent plus chers au parieur que ne
l’est l’objet du pari. Les paroles du jeune avoué furent donc comme un
miracle pour cet homme rebuté pendant dix années par sa femme, par la
justice, par la création sociale entière. Trouver chez un avoué ces dix
pièces d’or qui lui avaient été refusées pendant si long-temps, par tant
de personnes et de tant de manières! Le colonel ressemblait à cette
dame qui, ayant eu la fièvre durant quinze années, crut avoir changé
de maladie le jour où elle fut guérie. Il est des félicités auxquelles
on ne croit plus; elles arrivent, c’est la foudre, elles consument.
Aussi la reconnaissance du pauvre homme était-elle trop vive pour qu’il
pût l’exprimer. Il eût paru froid aux gens superficiels, mais Derville
devina toute une probité dans cette stupeur. Un fripon aurait eu de la
voix.

Où en étais-je? dit le colonel avec la naïveté d’un enfant ou d’un
soldat, car il y a souvent de l’enfant dans le vrai soldat, et presque
toujours du soldat chez l’enfant, surtout en France.

--A Stuttgard. Vous sortiez de prison, répondit l’avoué.

--Vous connaissez ma femme? demanda le colonel.

--Oui, répliqua Derville en inclinant la tête.

--Comment est-elle?

--Toujours ravissante.

Le vieillard fit un signe de main, et parut dévorer quelque secrète
douleur avec cette résignation grave et solennelle qui caractérise les
hommes éprouvés dans le sang et le feu des champs de bataille.

--Monsieur, dit-il avec une sorte de gaieté; car il respirait, ce
pauvre colonel, il sortait une seconde fois de la tombe, il venait de
fondre une couche de neige moins soluble que celle qui jadis lui avait
glacé la tête, et il aspirait l’air comme s’il quittait un cachot.
Monsieur, dit-il, si j’avais été joli garçon, aucun de mes malheurs
ne me serait arrivé. Les femmes croient les gens quand ils farcissent
leurs phrases du mot amour. Alors elles trottent, elles vont, elles
se mettent en quatre, elles intriguent, elles affirment les faits,
elles font le diable pour celui qui leur plaît. Comment aurais-je pu
intéresser une femme? j’avais une face de _requiem_, j’étais vêtu comme
un sans-culotte, je ressemblais plutôt à un Esquimau qu’à un Français,
moi qui jadis passais pour le plus joli des muscadins, en 1799! moi,
Chabert, comte de l’Empire! Enfin, le jour même où l’on me jeta sur
le pavé comme un chien, je rencontrai le maréchal-des-logis de qui je
vous ai déjà parlé. Le camarade se nommait Boutin. Le pauvre diable et
moi faisions la plus belle paire de rosses que j’aie jamais vue; je
l’aperçus à la promenade, si je le reconnus, il lui fut impossible de
deviner qui j’étais. Nous allâmes ensemble dans un cabaret. Là, quand
je me nommai, la bouche de Boutin se fendit en éclats de rire comme un
mortier qui crève. Cette gaieté, monsieur, me causa l’un de mes plus
vifs chagrins! Elle me révélait sans fard tous les changements qui
étaient survenus en moi! J’étais donc méconnaissable, même pour l’œil
du plus humble et du plus reconnaissant de mes amis! jadis j’avais
sauvé la vie à Boutin, mais c’était une revanche que je lui devais. Je
ne vous dirai pas comment il me rendit ce service. La scène eut lieu
en Italie, à Ravenne. La maison où Boutin m’empêcha d’être poignardé
n’était pas une maison fort décente. A cette époque je n’étais pas
colonel, j’étais simple cavalier, comme Boutin. Heureusement cette
histoire comportait les détails qui ne pouvaient être connus que de
nous seuls; et, quand je les lui rappelai, son incrédulité diminua.
Puis je lui contai les accidents de ma bizarre existence. Quoique
mes yeux, ma voix fussent, me dit-il, singulièrement altérés, que je
n’eusse plus ni cheveux, ni dents, ni sourcils, que je fusse blanc
comme un Albinos, il finit par retrouver son colonel dans le mendiant,
après mille interrogations auxquelles je répondis victorieusement. Il
me raconta ses aventures, elles n’étaient pas moins extraordinaires
que les miennes: il revenait des confins de la Chine, où il avait
voulu pénétrer après s’être échappé de la Sibérie. Il m’apprit les
désastres de la campagne de Russie et la première abdication de
Napoléon. Cette nouvelle est une des choses qui m’ont fait le plus de
mal! Nous étions deux débris curieux après avoir ainsi roulé sur le
globe comme roulent dans l’Océan les cailloux emportés d’un rivage
à l’autre par les tempêtes. A nous deux nous avions vu l’Égypte, la
Syrie, l’Espagne, la Russie, la Hollande, l’Allemagne, l’Italie, la
Dalmatie, l’Angleterre, la Chine, la Tartarie, la Sibérie; il ne nous
manquait que d’être allés dans les Indes et en Amérique! Enfin, plus
ingambe que je ne l’étais, Boutin se chargea d’aller à Paris le plus
lestement possible afin d’instruire ma femme de l’état dans lequel je
me trouvais. J’écrivis à madame Chabert une lettre bien détaillée.
C’était la quatrième, monsieur! si j’avais eu des parents, tout cela
ne serait peut-être pas arrivé; mais, il faut vous l’avouer, je suis
un enfant d’hôpital, un soldat qui pour patrimoine avait son courage,
pour famille tout le monde, pour patrie la France, pour tout protecteur
le bon Dieu. Je me trompe! j’avais un père, l’Empereur! Ah! s’il était
debout, le cher homme! et qu’il vît _son Chabert_, comme il me nommait,
dans l’état où je suis, mais il se mettrait en colère. Que voulez-vous!
notre soleil s’est couché, nous avons tous froid maintenant. Après
tout, les événements politiques pouvaient justifier le silence de ma
femme! Boutin partit. Il était bien heureux, lui! Il avait deux ours
blancs supérieurement dressés qui le faisaient vivre. Je ne pouvais
l’accompagner; mes douleurs ne me permettaient pas de faire de longues
étapes. Je pleurai, monsieur, quand nous nous séparâmes, après avoir
marché aussi long-temps que mon état put me le permettre en compagnie
de ses ours et de lui. A Carlsruhe j’eus un accès de névralgie à la
tête, et restai six semaines sur la paille dans une auberge! Je ne
finirais pas, monsieur, s’il fallait vous raconter tous les malheurs
de ma vie de mendiant. Les souffrances morales, auprès desquelles
pâlissent les douleurs physiques, excitent cependant moins de pitié,
parce qu’on ne les voit point. Je me souviens d’avoir pleuré devant un
hôtel de Strasbourg où j’avais donné jadis une fête, et où je n’obtins
rien, pas même un morceau de pain. Ayant déterminé de concert avec
Boutin l’itinéraire que je devais suivre, j’allais à chaque bureau
de poste demander s’il y avait une lettre et de l’argent pour moi.
Je vins jusqu’à Paris sans avoir rien trouvé. Combien de désespoirs
ne m’a-t-il pas fallu dévorer!--Boutin sera mort, me disais-je. En
effet, le pauvre diable avait succombé à Waterloo. J’appris sa mort
plus tard et par hasard. Sa mission auprès de ma femme fut sans doute
infructueuse. Enfin j’entrai dans Paris en même temps que les Cosaques.
Pour moi c’était douleur sur douleur. En voyant les Russes en France,
je ne pensais plus que je n’avais ni souliers aux pieds ni argent dans
ma poche. Oui, monsieur, mes vêtements étaient en lambeaux. La veille
de mon arrivée je fus forcé de bivouaquer dans les bois de Claye. La
fraîcheur de la nuit me causa sans doute un accès de ne je sais quelle
maladie, qui me prit quand je traversai le faubourg Saint-Martin. Je
tombai presque évanoui à la porte d’un marchand de fer. Quand je me
réveillai j’étais dans un lit à l’Hôtel-Dieu. Là je restai pendant
un mois assez heureux. Je fus bientôt renvoyé, j’étais sans argent,
mais bien portant et sur le bon pavé de Paris. Avec quelle joie et
quelle promptitude j’allai rue du Mont-Blanc, où ma femme devait être
logée dans un hôtel à moi! Bah! la rue du Mont-Blanc était devenue la
rue de la Chaussée-d’Antin. Je n’y vis plus mon hôtel, il avait été
vendu, démoli. Des spéculateurs avaient bâti plusieurs maisons dans
mes jardins. Ignorant que ma femme fût mariée à monsieur Ferraud,
je ne pouvais obtenir aucun renseignement. Enfin je me rendis chez
un vieil avocat qui jadis était chargé de mes affaires. Le bonhomme
était mort après avoir cédé sa clientèle à un jeune homme. Celui-ci
m’apprit, à mon grand étonnement, l’ouverture de ma succession, sa
liquidation, le mariage de ma femme et la naissance de ses deux
enfants. Quand je lui dis être le colonel Chabert, il se mit à rire si
franchement que je le quittai sans lui faire la moindre observation.
Ma détention de Stuttgard me fit songer à Charenton, et je résolus
d’agir avec prudence. Alors, monsieur, sachant où demeurait ma femme,
je m’acheminai vers son hôtel, le cœur plein d’espoir. Eh! bien, dit
le colonel avec un mouvement de rage concentrée, je n’ai pas été reçu
lorsque je me fis annoncer sous un nom d’emprunt, et le jour où je pris
le mien je fus consigné à sa porte. Pour voir la comtesse rentrant du
bal ou du spectacle, au matin, je suis resté pendant des nuits entières
collé contre la borne de sa porte cochère. Mon regard plongeait dans
cette voiture qui passait devant mes yeux avec la rapidité de l’éclair,
et où j’entrevoyais à peine cette femme qui est mienne et qui n’est
plus à moi! Oh! dès ce jour j’ai vécu pour la vengeance, s’écria le
vieillard d’une voix sourde en se dressant tout à coup devant Derville.
Elle sait que j’existe; elle a reçu de moi, depuis mon retour, deux
lettres écrites par moi-même. Elle ne m’aime plus! Moi, j’ignore si je
l’aime ou si je la déteste! je la désire et la maudis tour à tour. Elle
me doit sa fortune, son bonheur; eh! bien, elle ne m’a pas seulement
fait parvenir le plus léger secours! Par moments je ne sais plus que
devenir!

A ces mots, le vieux soldat retomba sur sa chaise, et redevint
immobile. Derville resta silencieux, occupé à contempler son client.

--L’affaire est grave, dit-il enfin machinalement. Même en admettant
l’authenticité des pièces qui doivent se trouver à Heilsberg, il ne
m’est pas prouvé que nous puissions triompher tout d’abord. Le procès
ira successivement devant trois tribunaux. Il faut réfléchir à tête
reposée sur une semblable cause, elle est tout exceptionnelle.

--Oh! répondit froidement le colonel en relevant la tête par un
mouvement de fierté, si je succombe, je saurai mourir, mais en
compagnie.

Là, le vieillard avait disparu. Les yeux de l’homme énergique
brillaient rallumés aux feux du désir et de la vengeance.

--Il faudra peut-être transiger, dit l’avoué.

--Transiger, répéta le colonel Chabert. Suis-je mort ou suis-je vivant?

--Monsieur, reprit l’avoué, vous suivrez, je l’espère, mes conseils.
Votre cause sera ma cause. Vous vous apercevrez bientôt de l’intérêt
que je prends à votre situation, presque sans exemple dans les fastes
judiciaires. En attendant, je vais vous donner un mot pour mon notaire,
qui vous remettra, sur votre quittance, cinquante francs tous les dix
jours. Il ne serait pas convenable que vous vinssiez chercher ici des
secours. Si vous êtes le colonel Chabert, vous ne devez être à la merci
de personne. Je donnerai à ces avances la forme d’un prêt. Vous avez
des biens à recouvrer, vous êtes riche.

Cette dernière délicatesse arracha des larmes au vieillard. Derville se
leva brusquement, car il n’était peut-être pas de coutume qu’un avoué
parût s’émouvoir; il passa dans son cabinet, d’où il revint avec une
lettre non cachetée qu’il remit au comte Chabert. Lorsque le pauvre
homme la tint entre ses doigts, il sentit deux pièces d’or à travers le
papier.

--Voulez-vous me désigner les actes, me donner le nom de la ville, du
royaume? dit l’avoué.

Le colonel dicta les renseignements en vérifiant l’orthographe des
noms de lieux; puis, il prit son chapeau d’une main, regarda Derville,
lui tendit l’autre main, une main calleuse, et lui dit d’une voix
simple:--Ma foi, monsieur, après l’Empereur, vous êtes l’homme auquel
je devrai le plus! Vous êtes _un brave_.

L’avoué frappa dans la main du colonel, le reconduisit jusque sur
l’escalier et l’éclaira.

--Boucard, dit Derville à son premier clerc, je viens d’entendre une
histoire qui me coûtera peut-être vingt-cinq louis. Si je suis volé, je
ne regretterai pas mon argent, j’aurai vu le plus habile comédien de
notre époque.

Quand le colonel se trouva dans la rue et devant un réverbère, il
retira de la lettre les deux pièces de vingt francs que l’avoué lui
avait données, et les regarda pendant un moment à la lumière. Il
revoyait de l’or pour la première fois depuis neuf ans.

--Je vais donc pouvoir fumer des cigares, se dit-il.

Environ trois mois après cette consultation nuitamment faite par le
colonel Chabert chez Derville, le notaire chargé de payer la demi-solde
que l’avoué faisait à son singulier client, vint le voir pour conférer
sur une affaire grave, et commença par lui réclamer six cents francs
donnés au vieux militaire.

--Tu t’amuses donc à entretenir l’ancienne armée? lui dit en riant ce
notaire, nommé Crottat, jeune homme qui venait d’acheter l’étude où il
était Maître clerc, et dont le patron venait de prendre la fuite en
faisant une épouvantable faillite.

--Je te remercie, mon cher maître, répondit Derville, de me rappeler
cette affaire-là. Ma philanthropie n’ira pas au delà de vingt-cinq
louis, je crains déjà d’avoir été la dupe de mon patriotisme.

Au moment où Derville achevait sa phrase, il vit sur son bureau les
paquets que son Maître clerc y avait mis. Ses yeux furent frappés à
l’aspect des timbres oblongs, carrés, triangulaires, rouges, bleus,
apposés sur une lettre par les postes prussienne, autrichienne,
bavaroise et française.

--Ah! dit-il en riant, voici le dénoûment de la comédie, nous allons
voir si je suis attrapé. Il prit la lettre et l’ouvrit, mais il n’y put
rien lire, elle était écrite en allemand.--Boucard, allez vous-même
faire traduire cette lettre, et revenez promptement, dit Derville en
entr’ouvrant la porte de son cabinet et tendant la lettre à son Maître
clerc.

Le notaire de Berlin auquel s’était adressé l’avoué, lui annonçait que
les actes dont les expéditions étaient demandées lui parviendraient
quelques jours après cette lettre d’avis. Les pièces étaient,
disait-il, parfaitement en règle, et revêtues des légalisations
nécessaires pour faire foi en justice. En outre, il lui mandait que
presque tous les témoins des faits consacrés par les procès-verbaux
existaient à Prussich-Eylau; et que la femme à laquelle monsieur le
comte Chabert devait la vie, vivait encore dans un des faubourgs
d’Heilsberg.

--Ceci devient sérieux, s’écria Derville quand Boucard eut fini de lui
donner la substance de la lettre.--Mais, dis donc, mon petit, reprit-il
en s’adressant au notaire, je vais avoir besoin de renseignements
qui doivent être en ton étude. N’est-ce pas chez ce vieux fripon de
Roguin...

--Nous disons l’infortuné, le malheureux Roguin, reprit maître
Alexandre Crottat en riant et interrompant Derville.

--N’est-ce pas chez cet infortuné qui vient d’emporter huit cent mille
francs à ses clients et de réduire plusieurs familles au désespoir, que
s’est faite la liquidation de la succession Chabert? Il me semble que
j’ai vu cela dans nos pièces Ferraud.

--Oui, répondit Crottat, j’étais alors troisième clerc, je l’ai copiée
et bien étudiée, cette liquidation. Rose Chapotel, épouse et veuve
de Hyacinthe, dit Chabert, comte de l’empire, grand-officier de la
Légion d’Honneur; ils s’étaient mariés sans contrat, ils étaient donc
communs en biens. Autant que je puis m’en souvenir, l’actif s’élevait
à six cent mille francs. Avant son mariage, le comte Chabert avait
fait un testament en faveur des hospices de Paris, par lequel il leur
attribuait le quart de la fortune qu’il posséderait au moment de son
décès, le domaine héritait de l’autre quart. Il y a eu licitation,
vente et partage, parce que les avoués sont allés bon train. Lors de la
liquidation, le monstre qui gouvernait alors la France a rendu par un
décret la portion du fisc à la veuve du colonel.

--Ainsi la fortune personnelle du comte Chabert ne se monterait donc
qu’à trois cent mille francs.

--Par conséquent, mon vieux! répondit Crottat. Vous avez parfois
l’esprit juste, vous autres avoués, quoiqu’on vous accuse de vous
fausser en plaidant aussi bien le Pour que le Contre.

Le comte Chabert, dont l’adresse se lisait au bas de la première
quittance que lui avait remise le notaire, demeurait dans le faubourg
Saint-Marceau, rue du Petit-Banquier, chez un vieux maréchal-des-Logis
de la garde impériale, devenu nourrisseur, et nommé Vergniaud. Arrivé
là, Derville fut forcé d’aller à pied à la recherche de son client;
car son cocher refusa de s’engager dans une rue non pavée et dont les
ornières étaient un peu trop profondes pour les roues d’un cabriolet.
En regardant de tous les côtés, l’avoué finit par trouver, dans la
partie de cette rue qui avoisine le boulevard, entre deux murs bâtis
avec des ossements et de la terre, deux mauvais pilastres en moellons,
que le passage des voitures avait ébréchés, malgré deux morceaux de
bois placés en forme de bornes. Ces pilastres soutenaient une poutre
couverte d’un chaperon en tuiles, sur laquelle ces mots étaient écrits
en rouge: VERGNIAUD, NOURICEURE. A droite de ce nom, se voyaient des
œufs, et à gauche une vache, le tout peint en blanc. La porte était
ouverte et restait sans doute ainsi pendant toute la journée. Au fond
d’une cour assez spacieuse, s’élevait, en face de la porte, une maison,
si toutefois ce nom convient à l’une de ces masures bâties dans les
faubourgs de Paris, et qui ne sont comparables à rien, pas même aux
plus chétives habitations de la campagne, dont elles ont la misère
sans en avoir la poésie. En effet, au milieu des champs, les cabanes
ont encore une grâce que leur donnent la pureté de l’air, la verdure,
l’aspect des champs, une colline, un chemin tortueux, des vignes, une
haie vive, la mousse des chaumes, et les ustensiles champêtres; mais à
Paris la misère ne se grandit que par son horreur. Quoique récemment
construite, cette maison semblait près de tomber en ruine. Aucun des
matériaux n’y avait eu sa vraie destination, ils provenaient tous des
démolitions qui se font journellement dans Paris. Derville lut sur un
volet fait avec les planches d’une enseigne: _Magasin de nouveautés_.
Les fenêtres ne se ressemblaient point entre elles et se trouvaient
bizarrement placées. Le rez-de-chaussée, qui paraissait être la partie
habitable, était exhaussé d’un côté, tandis que de l’autre les chambres
étaient enterrées par une éminence. Entre la porte et la maison
s’étendait une mare pleine de fumier où coulaient les eaux pluviales
et ménagères. Le mur sur lequel s’appuyait ce chétif logis, et qui
paraissait être plus solide que les autres, était garni de cabanes
grillagées où de vrais lapins faisaient leurs nombreuses familles.
A droite de la porte cochère se trouvait la vacherie surmontée d’un
grenier à fourrages, et qui communiquait à la maison par une laiterie.
A gauche étaient une basse-cour, une écurie et un toit à cochons qui
avait été fini, comme celui de la maison, en mauvaises planches de bois
blanc clouées les unes sur les autres, et mal recouvertes avec du jonc.
Comme presque tous les endroits où se cuisinent les éléments du grand
repas que Paris dévore chaque jour, la cour dans laquelle Derville mit
le pied offrait les traces de la précipitation voulue par la nécessité
d’arriver à heure fixe. Ces grands vases de fer-blanc bossués dans
lesquels se transporte le lait, et les pots qui contiennent la crème,
étaient jetés pêle-mêle devant la laiterie, avec leurs bouchons de
linge. Les loques trouées qui servaient à les essuyer flottaient au
soleil étendues sur des ficelles attachées à des piquets. Ce cheval
pacifique, dont la race ne se trouve que chez les laitières, avait fait
quelques pas en avant de sa charrette et restait devant l’écurie, dont
la porte était fermée. Une chèvre broutait le pampre de la vigne grêle
et poudreuse qui garnissait le mur jaune et lézardé de la maison. Un
chat était accroupi sur les pots à crème et les léchait. Les poules,
effarouchées à l’approche de Derville, s’envolèrent en criant, et le
chien de garde aboya.

--L’homme qui a décidé le gain de la bataille d’Eylau serait là! se dit
Derville en saisissant d’un seul coup d’œil l’ensemble de ce spectacle
ignoble.

La maison était restée sous la protection de trois gamins. L’un,
grimpé sur le faîte d’une charrette chargée de fourrage vert, jetait
des pierres dans un tuyau de cheminée de la maison voisine, espérant
qu’elles y tomberaient dans la marmite. L’autre essayait d’amener un
cochon sur le plancher de la charrette qui touchait à terre, tandis
que le troisième pendu à l’autre bout attendait que le cochon y fût
placé pour l’enlever en faisant faire la bascule à la charrette.
Quand Derville leur demanda si c’était bien là que demeurait monsieur
Chabert, aucun ne répondit, et tous trois le regardèrent avec une
stupidité spirituelle, s’il est permis d’allier ces deux mots. Derville
réitéra ses questions sans succès. Impatienté par l’air narquois des
trois drôles, il leur dit de ces injures plaisantes que les jeunes
gens se croient le droit d’adresser aux enfants, et les gamins
rompirent le silence par un rire brutal. Derville se fâcha. Le colonel
qui l’entendit, sortit d’une petite chambre basse située près de la
laiterie et apparut sur le seuil de sa porte avec un flegme militaire
inexprimable. Il avait à la bouche une de ces pipes notablement
_culottées_ (expression technique des fumeurs), une de ces humbles
pipes de terre blanche nommées des _brûle-gueules_. Il leva la visière
d’une casquette horriblement crasseuse, aperçut Derville et traversa le
fumier, pour venir plus promptement à son bienfaiteur, en criant d’une
voix amicale aux gamins:--Silence dans les rangs! Les enfants gardèrent
aussitôt un silence respectueux qui annonçait l’empire exercé sur eux
par le vieux soldat.

--Pourquoi ne m’avez-vous pas écrit? dit-il à Derville. Allez le
long de la vacherie! Tenez, là, le chemin est pavé, s’écria-t-il en
remarquant l’indécision de l’avoué qui ne voulait pas se mouiller les
pieds dans le fumier.

En sautant de place en place, Derville arriva sur le seuil de la porte
par où le colonel était sorti. Chabert parut désagréablement affecté
d’être obligé de le recevoir dans la chambre qu’il occupait. En effet,
Derville n’y aperçut qu’une seule chaise. Le lit du colonel consistait
en quelques bottes de paille sur lesquelles son hôtesse avait étendu
deux ou trois lambeaux de ces vieilles tapisseries, ramassées je
ne sais où, qui servent aux laitières à garnir les bancs de leurs
charrettes. Le plancher était tout simplement en terre battue. Les
murs salpêtrés, verdâtres et fendus répandaient une si forte humidité,
que le mur contre lequel couchait le colonel était tapissé d’une natte
en jonc. Le fameux carrick pendait à un clou. Deux mauvaises paires
de bottes gisaient dans un coin. Nul vestige de linge. Sur la table
vermoulue, les Bulletins de la Grande-Armée réimprimés par Plancher
étaient ouverts, et paraissaient être la lecture du colonel, dont la
physionomie était calme et sereine au milieu de cette misère. Sa visite
chez Derville semblait avoir changé le caractère de ses traits, où
l’avoué trouva les traces d’une pensée heureuse, une lueur particulière
qu’y avait jetée l’espérance.

--La fumée de la pipe vous incommode-t-elle? dit-il en tendant à son
avoué la chaise à moitié dépaillée.

--Mais, colonel, vous êtes horriblement mal ici.

Cette phrase fut arrachée à Derville par la défiance naturelle aux
avoués, et par la déplorable expérience que leur donnent de bonne heure
les épouvantables drames inconnus auxquels ils assistent.

--Voilà, se dit-il, un homme qui aura certainement employé mon argent à
satisfaire les trois vertus théologales du troupier: le jeu, le vin et
les femmes!

--C’est vrai, monsieur, nous ne brillons pas ici par le luxe. C’est un
bivouac tempéré par l’amitié, mais... Ici le soldat lança un regard
profond à l’homme de loi. Mais, je n’ai fait de tort à personne, je
n’ai jamais repoussé personne, et je dors tranquille.

L’avoué songea qu’il y aurait peu de délicatesse à demander compte à
son client des sommes qu’il lui avait avancées, et il se contenta de
lui dire:--Pourquoi n’avez-vous donc pas voulu venir dans Paris où vous
auriez pu vivre aussi peu chèrement que vous vivez ici, mais où vous
auriez été mieux?

--Mais, répondit le colonel, les braves gens chez lesquels je suis
m’avaient recueilli, nourri _gratis_ depuis un an! comment les quitter
au moment où j’avais un peu d’argent? Puis le père de ces trois gamins
est un vieux _égyptien_.....

--Comment, un égyptien?

--Nous appelons ainsi les troupiers qui sont revenus de l’expédition
d’Égypte de laquelle j’ai fait partie. Non-seulement tous ceux qui en
sont revenus sont un peu frères, mais Vergniaud était alors dans mon
régiment, nous avions partagé de l’eau dans le désert. Enfin, je n’ai
pas encore fini d’apprendre à lire à ses marmots.

--Il aurait bien pu vous mieux loger, pour votre argent, lui.

--Bah! dit le colonel, ses enfants couchent comme moi sur la paille!
Sa femme et lui n’ont pas un lit meilleur, ils sont bien pauvres,
voyez-vous? ils ont pris un établissement au-dessus de leurs forces.
Mais si je recouvre ma fortune!... Enfin, suffit!

--Colonel, je dois recevoir demain ou après vos actes d’Heilsberg.
Votre libératrice vit encore!

--Sacré argent! Dire que je n’en ai pas! s’écria-t-il en jetant par
terre sa pipe.

Une pipe _culottée_ est une pipe précieuse pour un fumeur; mais ce fut
par un geste si naturel, par un mouvement si généreux, que tous les
fumeurs et même la Régie lui eussent pardonné ce crime de lèse-tabac.
Les anges auraient peut-être ramassé les morceaux.

--Colonel, votre affaire est excessivement compliquée, lui dit Derville
en sortant de la chambre pour s’aller promener au soleil le long de la
maison.

--Elle me paraît, dit le soldat, parfaitement simple. L’on m’a cru
mort, me voilà! rendez-moi ma femme et ma fortune; donnez-moi le grade
de général auquel j’ai droit, car j’ai passé colonel dans la garde
impériale, la veille de la bataille d’Eylau.

--Les choses ne vont pas ainsi dans le monde judiciaire, reprit
Derville. Écoutez-moi. Vous êtes le comte Chabert, je le veux bien,
mais il s’agit de le prouver judiciairement à des gens qui vont avoir
intérêt à nier votre existence. Ainsi, vos actes seront discutés. Cette
discussion entraînera dix ou douze questions préliminaires. Toutes
iront contradictoirement jusqu’à la cour suprême, et constitueront
autant de procès coûteux, qui traîneront en longueur, quelle que soit
l’activité que j’y mette. Vos adversaires demanderont une enquête
à laquelle nous ne pourrons pas nous refuser, et qui nécessitera
peut-être une commission rogatoire en Prusse. Mais supposons tout au
mieux: admettons qu’il soit reconnu promptement par la justice que vous
êtes le colonel Chabert. Savons-nous comment sera jugée la question
soulevée par la bigamie fort innocente de la comtesse Ferraud? Dans
votre cause, le point de droit est en dehors du code, et ne peut être
jugé par les juges que suivant les lois de la conscience, comme fait
le jury dans les questions délicates que présentent les bizarreries
sociales de quelques procès criminels. Or, vous n’avez pas eu d’enfants
de votre mariage, et monsieur le comte Ferraud en a deux du sien, les
juges peuvent déclarer nul le mariage où se rencontrent les liens les
plus faibles, au profit du mariage qui en comporte de plus forts, du
moment où il y a eu bonne foi chez les contractants. Serez-vous dans
une position morale bien belle, en voulant _mordicus_ avoir à votre
âge et dans les circonstances où vous vous trouvez, une femme qui ne
vous aime plus? Vous aurez contre vous votre femme et son mari, deux
personnes puissantes qui pourront influencer les tribunaux. Le procès
a donc des éléments de durée. Vous aurez le temps de vieillir dans les
chagrins les plus cuisants.

--Et ma fortune?

--Vous vous croyez donc une grande fortune?

--N’avais-je pas trente mille livres de rente?

--Mon cher colonel, vous aviez fait, en 1799, avant votre mariage, un
testament qui léguait le quart de vos biens aux hospices.

--C’est vrai.

--Eh! bien, vous censé mort, n’a-t-il pas fallu procéder à un
inventaire, à une liquidation afin de donner ce quart aux hospices?
Votre femme ne s’est pas fait scrupule de tromper les pauvres.
L’inventaire, où sans doute elle s’est bien gardée de mentionner
l’argent comptant, les pierreries, où elle aura produit peu
d’argenterie, et où le mobilier a été estimé à deux tiers au-dessous du
prix réel, soit pour la favoriser, soit pour payer moins de droits au
fisc, et aussi parce que les commissaires-priseurs sont responsables
de leurs estimations, l’inventaire ainsi fait a établi six cent mille
francs de valeurs. Pour sa part, votre veuve avait droit à la moitié.
Tout a été vendu, racheté par elle, elle a bénéficié sur tout, et les
hospices ont eu leurs soixante-quinze mille francs. Puis, comme le fisc
héritait de vous, attendu que vous n’aviez pas fait mention de votre
femme dans votre testament, l’Empereur a rendu par un décret à votre
veuve la portion qui revenait au domaine public. Maintenant, à quoi
avez-vous droit? à trois cent mille francs seulement, moins les frais.

--Et vous appelez cela la justice? dit le colonel ébahi.

--Mais, certainement...

--Elle est belle.

--Elle est ainsi, mon pauvre colonel. Vous voyez que ce que vous avez
cru facile ne l’est pas. Madame Ferraud peut même vouloir garder la
portion qui lui a été donnée par l’Empereur.

--Mais elle n’était pas veuve, le décret est nul...

--D’accord. Mais tout se plaide. Écoutez-moi. Dans ces circonstances,
je crois qu’une transaction serait, et pour vous et pour elle,
le meilleur dénoûment du procès. Vous y gagnerez une fortune plus
considérable que celle à laquelle vous auriez droit.

--Ce serait vendre ma femme?

--Avec vingt-quatre mille francs de rente, vous aurez, dans la position
où vous vous trouvez, des femmes qui vous conviendront mieux que
la vôtre, et qui vous rendront plus heureux. Je compte aller voir
aujourd’hui même madame la comtesse Ferraud afin de sonder le terrain;
mais je n’ai pas voulu faire cette démarche sans vous en prévenir.

--Allons ensemble chez elle...

--Fait comme vous êtes? dit l’avoué. Non, non, colonel, non. Vous
pourriez y perdre tout à fait votre procès...

--Mon procès est-il gagnable?

--Sur tous les chefs, répondit Derville. Mais, mon cher colonel
Chabert, vous ne faites pas attention à une chose. Je ne suis pas
riche, ma charge n’est pas entièrement payée. Si les tribunaux vous
accordent une _provision_, c’est-à-dire une somme à prendre par avance
sur votre fortune, ils ne l’accorderont qu’après avoir reconnu vos
qualités de comte Chabert, grand-officier de la Légion-d’Honneur.

--Tiens, je suis grand-officier de la Légion, je n’y pensais plus,
dit-il naïvement.

--Eh! bien, jusque-là, reprit Derville, ne faut-il pas plaider,
payer des avocats, lever et solder les jugements, faire marcher
des huissiers, et vivre? les frais des instances préparatoires se
monteront, à vue de nez, à plus de douze ou quinze mille francs. Je
ne les ai pas, moi qui suis écrasé par les intérêts énormes que je
paye à celui qui m’a prêté l’argent de ma charge. Et vous! où les
trouverez-vous?

De grosses larmes tombèrent des yeux flétris du pauvre soldat et
roulèrent sur ses joues ridées. A l’aspect de ces difficultés, il fut
découragé. Le monde social et judiciaire lui pesait sur la poitrine
comme un cauchemar.

--J’irai, s’écria-t-il, au pied de la colonne de la place Vendôme, je
crierai là:--«Je suis le colonel Chabert qui a enfoncé le grand carré
des Russes à Eylau!» Le bronze, lui! me reconnaîtra.

--Et l’on vous mettra sans doute à Charenton.

A ce nom redouté, l’exaltation du militaire tomba.

--N’y aurait-il donc pas pour moi quelques chances favorables au
ministère de la guerre?

--Les bureaux! dit Derville. Allez-y, mais avec un jugement bien en
règle qui déclare nul votre acte de décès. Les bureaux voudraient
pouvoir anéantir les gens de l’Empire.

Le colonel resta pendant un moment interdit, immobile, regardant sans
voir, abîmé dans un désespoir sans bornes. La justice militaire est
franche, rapide, elle décide à la turque, et juge presque toujours
bien; cette justice était la seule que connût Chabert. En apercevant
le dédale de difficultés où il fallait s’engager, en voyant combien
il fallait d’argent pour y voyager, le pauvre soldat reçut un coup
mortel dans cette puissance particulière à l’homme et que l’on nomme la
_volonté_. Il lui parut impossible de vivre en plaidant, il fut pour
lui mille fois plus simple de rester pauvre, mendiant, de s’engager
comme cavalier si quelque régiment voulait de lui. Ses souffrances
physiques et morales lui avaient déjà vicié le corps dans quelques-uns
des organes les plus importants. Il touchait à l’une de ces maladies
pour lesquelles la médecine n’a pas de nom, dont le siége est en
quelque sorte mobile comme l’appareil nerveux qui paraît le plus
attaqué parmi tous ceux de notre machine, affection qu’il faudrait
nommer le _spleen_ du malheur. Quelque grave que fût déjà ce mal
invisible, mais réel, il était encore guérissable par une heureuse
conclusion. Pour ébranler tout à fait cette vigoureuse organisation,
il suffirait d’un obstacle nouveau, de quelque fait imprévu qui en
romprait les ressorts affaiblis et produirait ces hésitations, ces
actes incompris, incomplets, que les physiologistes observent chez les
êtres ruinés par les chagrins.

En reconnaissant alors les symptômes d’un profond abattement chez son
client, Derville lui dit:--Prenez courage, la solution de cette affaire
ne peut que vous être favorable. Seulement, examinez si vous pouvez me
donner toute votre confiance, et accepter aveuglément le résultat que
je croirai le meilleur pour vous.

--Faites comme vous voudrez, dit Chabert.

--Oui, mais vous vous abandonnez à moi comme un homme qui marche à la
mort?

--Ne vais-je pas rester sans état, sans nom? Est-ce tolérable?

--Je ne l’entends pas ainsi, dit l’avoué. Nous poursuivrons à l’amiable
un jugement pour annuler votre acte de décès et votre mariage, afin
que vous repreniez vos droits. Vous serez même, par l’influence du
comte Ferraud, porté sur les cadres de l’armée comme général, et vous
obtiendrez sans doute une pension.

--Allez donc! répondit Chabert, je me fie entièrement à vous.

--Je vous enverrai donc une procuration à signer, dit Derville. Adieu,
bon courage! S’il vous faut de l’argent, comptez sur moi.

Chabert serra chaleureusement la main de Derville, et resta le dos
appuyé contre la muraille, sans avoir la force de le suivre autrement
que des yeux. Comme tous les gens qui comprennent peu les affaires
judiciaires, il s’effrayait de cette lutte imprévue.

Pendant cette conférence, à plusieurs reprises, il s’était avancé,
hors d’un pilastre de la porte cochère, la figure d’un homme posté
dans la rue pour guetter la sortie de Derville, et qui l’accosta quand
il sortit. C’était un vieux homme vêtu d’une veste bleue, d’une cotte
blanche plissée semblable à celle des brasseurs, et qui portait sur la
tête une casquette de loutre. Sa figure était brune, creusée, ridée,
mais rougie sur les pommettes par l’excès du travail et hâlée par le
grand air.

--Excusez, monsieur, dit-il à Derville en l’arrêtant par le bras, si
je prends la liberté de vous parler, mais je me suis douté, en vous
voyant, que vous étiez l’ami de notre général.

--Eh! bien? dit Derville, en quoi vous intéressez-vous à lui? Mais qui
êtes-vous? reprit le défiant avoué.

--Je suis Louis Vergniaud, répondit-il d’abord. Et j’aurais deux mots à
vous dire.

--Et c’est vous qui avez logé le comte Chabert comme il l’est?

--Pardon, excuse, monsieur, il a la plus belle chambre. Je lui aurais
donné la mienne, si je n’en avais eu qu’une. J’aurais couché dans
l’écurie. Un homme qui a souffert comme lui, qui apprend à lire à
mes _mioches_, un général, un égyptien, le premier lieutenant sous
lequel j’ai servi... faudrait voir? Du tout, il est le mieux logé.
J’ai partagé avec lui ce que j’avais. Malheureusement ce n’était pas
grand’chose, du pain, du lait, des œufs; enfin à la guerre comme à la
guerre! C’est de bon cœur. Mais il nous a vexés.

--Lui?

--Oui, monsieur, vexés, là ce qui s’appelle en plein. J’ai pris un
établissement au-dessus de mes forces, il le voyait bien. Ça vous
le contrariait et il pansait le cheval! Je lui dis:--Mais, mon
général?--Bah! qui dit, je ne veux pas être comme un fainéant, et
il y a long-temps que je sais brosser le lapin. J’avais donc fait
des billets pour le prix de ma vacherie à un nommé Grados... Le
connaissez-vous, monsieur?

--Mais, mon cher, je n’ai pas le temps de vous écouter. Seulement
dites-moi comment le colonel vous a vexés!

--Il nous a vexés, monsieur, aussi vrai que je m’appelle Louis
Vergniaud et que ma femme en a pleuré. Il a su par les voisins que nous
n’avions pas le premier sou de notre billet. Le vieux grognard, sans
rien dire, a amassé tout ce que vous lui donniez, a guetté le billet et
l’a payé. C’te malice! Que ma femme et moi nous savions qu’il n’avait
pas de tabac, ce pauvre vieux, et qu’il s’en passait! Oh! maintenant,
tous les matins il a ses cigares! je me vendrais plutôt... Non! nous
sommes vexés. Donc, je voudrais vous proposer de nous prêter, vu
qu’il nous a dit que vous étiez un brave homme, une centaine d’écus
sur notre établissement, afin que nous lui fassions faire des habits,
que nous lui meublions sa chambre. Il a cru nous acquitter, pas vrai?
Eh bien, au contraire, voyez-vous, l’ancien nous a endettés... et
vexés! Il ne devait pas nous faire cette avanie-là. Il nous a vexés!
et des amis, encore? Foi d’honnête homme, aussi vrai que je m’appelle
Louis Vergniaud, je m’engagerais plutôt que de ne pas vous rendre cet
argent-là...

Derville regarda le nourrisseur, et fit quelques pas en arrière pour
revoir la maison, la cour, les fumiers, l’étable, les lapins, les
enfants.

--Par ma foi, je crois qu’un des caractères de la vertu est de ne pas
être propriétaire, se dit-il. Va, tu auras tes cent écus! et plus même.
Mais ce ne sera pas moi qui te les donnerai, le colonel sera bien assez
riche pour t’aider, et je ne veux pas lui en ôter le plaisir.

--Ce sera-t-il bientôt?

--Mais oui.

--Ah! mon Dieu, que mon épouse va-t-être contente!

Et la figure tannée du nourrisseur sembla s’épanouir.

--Maintenant, se dit Derville en remontant dans son cabriolet, allons
chez notre adversaire. Ne laissons pas voir notre jeu, tâchons de
connaître le sien, et gagnons la partie d’un seul coup. Il faudrait
l’effrayer? Elle est femme. De quoi s’effraient le plus les femmes?
Mais les femmes ne s’effraient que de...

Il se mit à étudier la position de la comtesse, et tomba dans une
de ces méditations auxquelles se livrent les grands politiques en
concevant leurs plans, en tâchant de deviner le secret des cabinets
ennemis. Les avoués ne sont-ils pas en quelque sorte des hommes d’État
chargés des affaires privées? Un coup d’œil jeté sur la situation de
monsieur le comte Ferraud et de sa femme est ici nécessaire pour faire
comprendre le génie de l’avoué.

Monsieur le comte Ferraud était le fils d’un ancien Conseiller au
Parlement de Paris, qui avait émigré pendant le temps de la Terreur, et
qui s’il sauva sa tête, perdit sa fortune. Il rentra sous le Consulat
et resta constamment fidèle aux intérêts de Louis XVIII, dans les
entours duquel était son père avant la révolution. Il appartenait donc
à cette partie du faubourg Saint-Germain qui résista noblement aux
séductions de Napoléon. La réputation de capacité que se fit le jeune
comte, alors simplement appelé monsieur Ferraud, le rendit l’objet des
coquetteries de l’Empereur, qui souvent était aussi heureux de ses
conquêtes sur l’aristocratie que du gain d’une bataille. On promit au
comte la restitution de son titre, celle de ses biens non vendus, on
lui montra dans le lointain un ministère, une sénatorerie. L’empereur
échoua. Monsieur Ferraud était, lors de la mort du comte Chabert, un
jeune homme de vingt-six ans, sans fortune, doué de formes agréables,
qui avait des succès et que le faubourg Saint-Germain avait adopté
comme une de ses gloires; mais madame la comtesse Chabert avait su
tirer un si bon parti de la succession de son mari, qu’après dix-huit
mois de veuvage elle possédait environ quarante mille livres de rente.
Son mariage avec le jeune comte ne fut pas accepté comme une nouvelle,
par les coteries du faubourg Saint-Germain. Heureux de ce mariage qui
répondait à ses idées de fusion, Napoléon rendit à madame Chabert la
portion dont héritait le fisc dans la succession du colonel; mais
l’espérance de Napoléon fut encore trompée. Madame Ferraud n’aimait
pas seulement son amant dans le jeune homme, elle avait été séduite
aussi par l’idée d’entrer dans cette société dédaigneuse qui, malgré
son abaissement, dominait la cour impériale. Toutes ses vanités
étaient flattées autant que ses passions dans ce mariage. Elle allait
devenir une _femme comme il faut_. Quand le faubourg Saint-Germain sut
que le mariage du jeune comte n’était pas une défection, les salons
s’ouvrirent à sa femme. La restauration vint. La fortune politique du
comte Ferraud ne fut pas rapide. Il comprenait les exigences de la
position dans laquelle se trouvait Louis XVIII, il était du nombre
des initiés qui attendaient _que l’abîme des révolutions fût fermé_,
car cette phrase royale, dont se moquèrent tant les libéraux, cachait
un sens politique. Néanmoins, l’ordonnance citée dans la longue phase
cléricale qui commence cette histoire lui avait rendu deux forêts
et une terre dont la valeur avait considérablement augmenté pendant
le séquestre. En ce moment, quoique le comte Ferraud fût Conseiller
d’État, Directeur-général, il ne considérait sa position que comme le
début de sa fortune politique. Préoccupé par les soins d’une ambition
dévorante, il s’était attaché comme secrétaire un ancien avoué ruiné
nommé Delbecq, homme plus qu’habile, qui connaissait admirablement
les ressources de la chicane, et auquel il laissait la conduite de
ses affaires privées. Le rusé praticien avait assez bien compris sa
position chez le comte, pour y être probe par spéculation. Il espérait
parvenir à quelque place par le crédit de son patron, dont la fortune
était l’objet de tous ses soins. Sa conduite démentait tellement sa vie
antérieure qu’il passait pour un homme calomnié. Avec le tact et la
finesse dont sont plus ou moins douées toutes les femmes, la comtesse,
qui avait deviné son intendant, le surveillait adroitement, et savait
si bien le manier, qu’elle en avait déjà tiré un très-bon parti pour
l’augmentation de sa fortune particulière. Elle avait su persuader à
Delbecq qu’elle gouvernait monsieur Ferraud, et lui avait promis de le
faire nommer président d’un tribunal de première instance dans l’une
des plus importantes villes de France, s’il se dévouait entièrement à
ses intérêts. La promesse d’une place inamovible qui lui permettrait
de se marier avantageusement et de conquérir plus tard une haute
position dans la carrière politique en devenant député, fit de Delbecq
l’âme damnée de la comtesse. Il ne lui avait laissé manquer aucune
des chances favorables que les mouvements de Bourse et la hausse des
propriétés présentèrent dans Paris aux gens habiles pendant les trois
premières années de la Restauration. Il avait triplé les capitaux de
sa protectrice, avec d’autant plus de facilité que tous les moyens
avaient paru bons à la comtesse afin de rendre promptement sa fortune
énorme. Elle employait les émoluments des places occupées par le comte,
aux dépenses de la maison, afin de pouvoir capitaliser ses revenus,
et Delbecq se prêtait aux calculs de cette avarice sans chercher à
s’en expliquer les motifs. Ces sortes de gens ne s’inquiètent que des
secrets dont la découverte est nécessaire à leurs intérêts. D’ailleurs
il en trouvait si naturellement la raison dans cette soif d’or dont
sont atteintes la plupart des Parisiennes, et il fallait une si grande
fortune pour appuyer les prétentions du comte Ferraud, que l’intendant
croyait parfois entrevoir dans l’avidité de la comtesse un effet de son
dévouement pour l’homme de qui elle était toujours éprise. La comtesse
avait enseveli les secrets de sa conduite au fond de son cœur. Là
étaient des secrets de vie et de mort pour elle, là était précisément
le nœud de cette histoire.

Au commencement de l’année 1818, la Restauration fut assise sur des
bases en apparence inébranlables, ses doctrines gouvernementales,
comprises par les esprits élevés, leur parurent devoir amener pour la
France une ère de prospérité nouvelle, alors la société parisienne
changea de face. Madame la comtesse Ferraud se trouva par hasard avoir
fait tout ensemble un mariage d’amour, de fortune et d’ambition. Encore
jeune et belle, madame Ferraud joua le rôle d’une femme à la mode, et
vécut dans l’atmosphère de la cour. Riche par elle-même, riche par
son mari, qui, prôné comme un des hommes les plus capables du parti
royaliste et l’ami du roi, semblait promis à quelque ministère, elle
appartenait à l’aristocratie, elle en partageait la splendeur. Au
milieu de ce triomphe, elle fut atteinte d’un cancer moral. Il est
de ces sentiments que les femmes devinent malgré le soin avec lequel
les hommes mettent à les enfouir. Au premier retour du roi, le comte
Ferraud avait conçu quelques regrets de son mariage. La veuve du
colonel Chabert ne l’avait allié à personne, il était seul et sans
appui pour se diriger dans une carrière pleine d’écueils et pleine
d’ennemis. Puis, peut-être, quand il avait pu juger froidement sa
femme, avait-il reconnu chez elle quelques vices d’éducation qui la
rendaient impropre à le seconder dans ses projets. Un mot dit par lui
à propos du mariage de Talleyrand éclaira la comtesse, à laquelle il
fut prouvé que si son mariage était à faire, jamais elle n’eût été
madame Ferraud. Ce regret, quelle femme le pardonnerait? Ne contient-il
pas toutes les injures, tous les crimes, toutes les répudiations en
germe? Mais quelle plaie ne devait pas faire ce mot dans le cœur de la
comtesse, si l’on vient à supposer qu’elle craignait de voir revenir
son premier mari! Elle l’avait su vivant, elle l’avait repoussé. Puis,
pendant le temps où elle n’en avait plus entendu parler, elle s’était
plu à le croire mort à Waterloo avec les aigles impériales en compagnie
de Boutin. Néanmoins elle conçut d’attacher le comte à elle par le
plus fort des liens, par la chaîne d’or, et voulut être si riche que
sa fortune rendît son second mariage indissoluble, si par hasard le
comte Chabert reparaissait encore. Et il avait reparu, sans qu’elle
s’expliquât pourquoi la lutte qu’elle redoutait n’avait pas déjà
commencé. Les souffrances, la maladie l’avaient peut-être délivrée de
cet homme. Peut-être était-il à moitié fou, Charenton pouvait encore
lui en faire raison. Elle n’avait pas voulu mettre Delbecq ni la police
dans sa confidence, de peur de se donner un maître, ou de précipiter
la catastrophe. Il existe à Paris beaucoup de femmes qui, semblables à
la comtesse Ferraud, vivent avec un monstre moral inconnu, ou côtoient
un abîme; elles se font un calus à l’endroit de leur mal, et peuvent
encore rire et s’amuser.

--Il y a quelque chose de bien singulier dans la situation de monsieur
le comte Ferraud, se dit Derville en sortant de sa longue rêverie,
au moment où son cabriolet s’arrêtait rue de Varennes, à la porte de
l’hôtel Ferraud. Comment, lui si riche, aimé du roi, n’est-il pas
encore pair de France? Il est vrai qu’il entre peut-être dans la
politique du roi, comme me le disait madame de Grandlieu, de donner une
haute importance à la pairie en ne la prodiguant pas. D’ailleurs, le
fils d’un Conseiller au Parlement n’est ni un Crillon, ni un Rohan. Le
comte Ferraud ne peut entrer que subrepticement dans la chambre haute.
Mais, si son mariage était cassé, ne pourrait-il faire passer sur sa
tête, à la grande satisfaction du roi, la pairie d’un de ces vieux
sénateurs qui n’ont que des filles. Voilà certes une bonne bourde à
mettre en avant pour effrayer notre comtesse, se dit-il en montant le
perron.

Derville avait, sans le savoir, mis le doigt sur la plaie secrète,
enfoncé la main dans le cancer qui dévorait madame Ferraud. Il fut
reçu par elle dans une jolie salle à manger d’hiver, où elle déjeunait
en jouant avec un singe attaché par une chaîne à une espèce de petit
poteau garni de bâtons en fer. La comtesse était enveloppée dans un
élégant peignoir, les boucles de ses cheveux, négligemment rattachés,
s’échappaient d’un bonnet qui lui donnait un air mutin. Elle était
fraîche et rieuse. L’argent, le vermeil, la nacre étincelaient sur
la table, et il y avait autour d’elle des fleurs curieuses plantées
dans de magnifiques vases en porcelaine. En voyant la femme du comte
Chabert, riche de ses dépouilles, au sein du luxe, au faîte de la
société, tandis que le malheureux vivait chez un pauvre nourrisseur
au milieu des bestiaux, l’avoué se dit: «La morale de ceci est qu’une
jolie femme ne voudra jamais reconnaître son mari, ni même son amant
dans un homme en vieux carrick, en perruque de chiendent et en bottes
percées.» Un sourire malicieux et mordant exprima les idées moitié
philosophiques, moitié railleuses qui devaient venir à un homme si bien
placé pour connaître le fond des choses, malgré les mensonges sous
lesquels la plupart des familles parisiennes cachent leur existence.

--Bonjour, monsieur Derville, dit-elle en continuant à faire prendre du
café au singe.

--Madame, dit-il brusquement, car il se choqua du ton léger avec lequel
la comtesse lui avait dit--Bonjour, monsieur Derville, je viens causer
avec vous d’une affaire assez grave.

--J’en suis _désespérée_, monsieur le comte est absent...

--J’en suis enchanté, moi, madame. Il serait _désespérant_ qu’il
assistât à notre conférence. Je sais d’ailleurs, par Delbecq, que vous
aimez à faire vos affaires vous-même sans en ennuyer monsieur le comte.

--Alors, je vais faire appeler Delbecq, dit-elle.

--Il vous serait inutile, malgré son habileté, reprit Derville.
Écoutez, madame, un mot suffira pour vous rendre sérieuse. Le comte
Chabert existe.

--Est-ce en disant de semblables bouffonneries que vous voulez me
rendre sérieuse? dit-elle en partant d’un éclat de rire.

Mais la comtesse fut tout à coup domptée par l’étrange lucidité du
regard fixe par lequel Derville l’interrogeait en paraissant lire au
fond de son âme.

--Madame, répondit-il avec une gravité froide et perçante, vous ignorez
l’étendue des dangers qui vous menacent. Je ne vous parlerai pas de
l’incontestable authenticité des pièces, ni de la certitude des preuves
qui attestent l’existence du comte Chabert. Je ne suis pas homme à
me charger d’une mauvaise cause, vous le savez. Si vous vous opposez
à notre inscription en faux contre l’acte de décès, vous perdrez ce
premier procès, et cette question résolue en notre faveur nous fait
gagner toutes les autres.

--De quoi prétendez-vous donc me parler?

--Ni du colonel, ni de vous. Je ne vous parlerai pas non plus des
mémoires que pourraient faire des avocats spirituels, armés des faits
curieux de cette cause, et du parti qu’ils tireraient des lettres que
vous avez reçues de votre premier mari avant la célébration de votre
mariage avec votre second.

--Cela est faux! dit-elle avec toute la violence d’une
petite-maîtresse. Je n’ai jamais reçu de lettre du comte Chabert; et
si quelqu’un se dit être le colonel, ce ne peut être qu’un intrigant,
quelque forçat libéré, comme Cogniard peut-être. Le frisson prend rien
que d’y penser. Le colonel peut-il ressusciter, monsieur? Bonaparte m’a
fait complimenter sur sa mort par un aide-de-camp, et je touche encore
aujourd’hui trois mille francs de pension accordée à sa veuve par les
Chambres. J’ai eu mille fois raison de repousser tous les Chabert qui
sont venus, comme je repousserai tous ceux qui viendront.

--Heureusement nous sommes seuls, madame. Nous pouvons mentir à notre
aise, dit-il froidement en s’amusant à aiguillonner la colère qui
agitait la comtesse afin de lui arracher quelques indiscrétions, par
une manœuvre familière aux avoués, habitués à rester calmes quand leurs
adversaires ou leurs clients s’emportent.

--Hé bien donc, à nous deux, se dit-il à lui-même en imaginant à
l’instant un piége pour lui démontrer sa faiblesse.--La preuve de la
remise de la première lettre existe, madame, reprit-il à haute voix,
elle contenait des valeurs....

--Oh! pour des valeurs, elle n’en contenait pas.

--Vous avez donc reçu cette première lettre, reprit Derville en
souriant. Vous êtes déjà prise dans le premier piége que vous tend un
avoué, et vous croyez pouvoir lutter avec la justice...

La comtesse rougit, pâlit, se cacha la figure dans les mains. Puis,
elle secoua sa honte, et reprit avec le sang-froid naturel à ces sortes
de femmes:--Puisque vous êtes l’avoué du prétendu Chabert, faites-moi
le plaisir de...

--Madame, dit Derville en l’interrompant, je suis encore en ce moment
votre avoué comme celui du colonel. Croyez-vous que je veuille perdre
une clientèle aussi précieuse que l’est la vôtre? Mais vous ne
m’écoutez pas...

--Parlez, monsieur, dit-elle gracieusement.

--Votre fortune vous venait de monsieur le comte Chabert, et vous
l’avez repoussé. Votre fortune est colossale, et vous le laissez
mendier. Madame, les avocats sont bien éloquents lorsque les causes
sont éloquentes par elles-mêmes, il se rencontre ici des circonstances
capables de soulever contre vous l’opinion publique.

--Mais, monsieur, dit la comtesse impatientée de la manière dont
Derville la tournait et retournait sur le gril, en admettant que
votre monsieur Chabert existe, les tribunaux maintiendront mon second
mariage à cause des enfants, et j’en serai quitte pour rendre deux cent
vingt-cinq mille francs à monsieur Chabert.

--Madame, nous ne savons pas de quel côté les tribunaux verront la
question sentimentale. Si, d’une part, nous avons une mère et ses
enfants, nous avons de l’autre un homme accablé de malheurs, vieilli
par vous, par vos refus. Où trouvera-t-il une femme? Puis, les juges
peuvent-ils heurter la loi? Votre mariage avec le colonel a pour lui
le droit, la priorité. Mais si vous êtes représentée sous d’odieuses
couleurs, vous pourriez avoir un adversaire auquel vous ne vous
attendez pas. Là, madame, est ce danger dont je voudrais vous préserver.

--Un nouvel adversaire! dit-elle, qui?

--Monsieur le comte Ferraud, madame.

--Monsieur Ferraud a pour moi un trop vif attachement, et, pour la mère
de ses enfants, un trop grand respect...

--Ne parlez pas de ces niaiseries-là, dit Derville en l’interrompant,
à des avoués habitués à lire au fond des cœurs. En ce moment monsieur
Ferraud n’a pas la moindre envie de rompre votre mariage et je suis
persuadé qu’il vous adore; mais si quelqu’un venait lui dire que son
mariage peut être annulé, que sa femme sera traduite en criminelle au
banc de l’opinion publique...

--Il me défendrait! monsieur.

--Non, madame.

--Quelle raison aurait-il de m’abandonner, monsieur?

--Mais celle d’épouser la fille unique d’un pair de France, dont la
pairie lui serait transmise par ordonnance du Roi...

La comtesse pâlit.

--Nous y sommes! se dit en lui-même Derville. Bien, je te tiens,
l’affaire du pauvre colonel est gagnée.--D’ailleurs, madame, reprit-il
à haute voix, il aurait d’autant moins de remords, qu’un homme couvert
de gloire, général, comte, grand-officier de la Légion-d’Honneur, ne
serait pas un pis-aller; et si cet homme lui redemande sa femme...

--Assez! assez! monsieur, dit-elle. Je n’aurai jamais que vous pour
avoué. Que faire?

--Transiger! dit Derville.

--M’aime-t-il encore? dit-elle.

--Mais je ne crois pas qu’il puisse en être autrement.

A ce mot, la comtesse dressa la tête. Un éclair d’espérance brilla dans
ses yeux; elle comptait peut-être spéculer sur la tendresse de son
premier mari pour gagner son procès par quelque ruse de femme.

--J’attendrai vos ordres, madame, pour savoir s’il faut vous signifier
nos actes, ou si vous voulez venir chez moi pour arrêter les bases
d’une transaction, dit Derville en saluant la comtesse.

Huit jours après les deux visites que Derville avait faites, et par
une belle matinée du mois de juin, les époux, désunis par un hasard
presque surnaturel, partirent des deux points les plus opposés de
Paris, pour venir se rencontrer dans l’Étude de leur avoué commun. Les
avances qui furent largement faites par Derville au colonel Chabert
lui avaient permis d’être vêtu selon son rang. Le défunt arriva donc
voituré dans un cabriolet fort propre. Il avait la tête couverte d’une
perruque appropriée à sa physionomie, il était habillé de drap bleu,
avec du linge blanc, et portait sous son gilet le sautoir rouge des
grands-officiers de la Légion-d’Honneur. En reprenant les habitudes
de l’aisance, il avait retrouvé son ancienne élégance martiale. Il se
tenait droit. Sa figure, grave et mystérieuse, où se peignaient le
bonheur et toutes ses espérances, paraissait être rajeunie et plus
grasse, pour emprunter à la peinture une de ses expressions les plus
pittoresques. Il ne ressemblait pas plus au Chabert en vieux carrick,
qu’un gros sou ne ressemble à une pièce de quarante francs nouvellement
frappée. A le voir, les passants eussent facilement reconnu en lui l’un
de ces beaux débris de notre ancienne armée, un de ces hommes héroïques
sur lesquels se reflète notre gloire nationale, et qui la représentent
comme un éclat de glace illuminé par le soleil semble en réfléchir
tous les rayons. Ces vieux soldats sont tout ensemble des tableaux et
des livres. Quand le comte descendit de sa voiture pour monter chez
Derville, il sauta légèrement comme aurait pu faire un jeune homme. A
peine son cabriolet avait-il retourné, qu’un joli coupé tout armorié
arriva. Madame la comtesse Ferraud en sortit dans une toilette simple,
mais habilement calculée pour montrer la jeunesse de sa taille. Elle
avait une jolie capote doublée de rose qui encadrait parfaitement sa
figure, en dissimulait les contours, et la ravivait.

Si les clients s’étaient rajeunis, l’Étude était restée semblable à
elle-même, et offrait alors le tableau par la description duquel cette
histoire a commencé. Simonnin déjeunait, l’épaule appuyée sur la
fenêtre qui alors était ouverte; et il regardait le bleu du ciel par
l’ouverture de cette cour entourée de quatre corps de logis noirs.

--Ha! s’écria le petit clerc, qui veut parier un spectacle que le
colonel Chabert est général, et cordon rouge?

--Le patron est un fameux sorcier, dit Godeschal.

--Il n’y a donc pas de tour à lui jouer cette fois? demanda Desroches.

--C’est sa femme qui s’en charge, la comtesse Ferraud! dit Boucard.

--Allons, dit Godeschal, la comtesse Ferraud serait donc obligée d’être
à deux...

--La voilà! répondit Simonnin.

En ce moment, le colonel entra et demanda Derville.

--Il y est, monsieur le comte, dit Simonnin.

--Tu n’es donc pas sourd, petit drôle? dit Chabert en prenant le
saute-ruisseau par l’oreille et la lui tortillant à la satisfaction des
clercs, qui se mirent à rire et regardèrent le colonel avec la curieuse
considération due à ce singulier personnage.

Le comte Chabert était chez Derville, au moment où sa femme entra par
la porte de l’Étude.

--Dites donc, Boucard, il va se passer une singulière scène dans le
cabinet du patron! Voilà une femme qui peut aller les jours pairs chez
le comte Ferraud et les jours impairs chez le comte Chabert.

--Dans les années bissextiles, dit Godeschal, le comte y sera.

--Taisez-vous donc! messieurs, l’on peut entendre, dit sévèrement
Boucard; je n’ai jamais vu d’Étude où l’on plaisantât, comme vous le
faites, sur les clients.

Derville avait consigné le colonel dans la chambre à coucher, quand la
comtesse se présenta.

--Madame, lui dit-il, ne sachant pas s’il vous serait agréable de
voir monsieur le comte Chabert, je vous ai séparés. Si cependant vous
désiriez...

--Monsieur, c’est une attention dont je vous remercie.

--J’ai préparé la minute d’un acte dont les conditions pourront être
discutées par vous et par monsieur Chabert, séance tenante. J’irai
alternativement de vous à lui, pour vous présenter, à l’un et à
l’autre, vos raisons respectives.

--Voyons, monsieur, dit la comtesse en laissant échapper un geste
d’impatience.

Derville lut.

«Entre les soussignés,

»Monsieur Hyacinthe, _dit Chabert_, comte, maréchal-de-camp et
grand officier de la Légion-d’Honneur, demeurant à Paris, rue du
Petit-Banquier, d’une part;

»Et la dame Rose Chapotel, épouse de monsieur le comte Chabert,
ci-dessus nommée, née...»

--Passez, dit-elle, laissons les préambules, arrivons aux conditions.

--Madame, dit l’avoué, le préambule explique succinctement la position
dans laquelle vous vous trouvez l’un et l’autre. Puis, par l’article
premier, vous reconnaissez en présence de trois témoins, qui sont deux
notaires et le nourrisseur chez lequel a demeuré votre mari, auxquels
j’ai confié sous le secret votre affaire, et qui garderont le plus
profond silence; vous reconnaissez, dis-je, que l’individu désigné dans
les actes joints au sous-seing, mais dont l’état se trouve d’ailleurs
établi par un acte de notoriété préparé chez Alexandre Crottat, votre
notaire, est le comte Chabert, votre premier époux. Par l’article
second, le comte Chabert, dans l’intérêt de votre bonheur, s’engage
à ne faire usage de ses droits que dans les cas prévus par l’acte
lui-même.--Et ces cas, dit Derville en faisant une sorte de parenthèse,
ne sont autres que la non-exécution des clauses de cette convention
secrète. De son côté, reprit-il, monsieur Chabert consent à poursuivre
de gré à gré avec vous un jugement qui annulera son acte de décès et
prononcera la dissolution de son mariage.

--Ça ne me convient pas du tout, dit la comtesse étonnée, je ne veux
pas de procès. Vous savez pourquoi.

--Par l’article trois, dit l’avoué en continuant avec un flegme
imperturbable, vous vous engagez à constituer au nom d’Hyacinthe, comte
Chabert, une rente viagère de vingt-quatre mille francs, inscrite sur
le grand-livre de la dette publique, mais dont le capital vous sera
dévolu à sa mort...

--Mais c’est beaucoup trop cher, dit la comtesse.

--Pouvez-vous transiger à meilleur marché?

--Peut-être.

--Que voulez-vous donc, madame?

--Je veux, je ne veux pas de procès, je veux...

--Qu’il reste mort, dit vivement Derville en l’interrompant.

--Monsieur, dit la comtesse, s’il faut vingt-quatre mille livres de
rente, nous plaiderons...

--Oui, nous plaiderons, s’écria d’une voix sourde le colonel qui ouvrit
la porte et apparut tout à coup devant sa femme, en tenant une main
dans son gilet et l’autre étendue vers le parquet, geste auquel le
souvenir de son aventure donnait une horrible énergie.

--C’est lui, se dit en elle-même la comtesse.

--Trop cher! reprit le vieux soldat. Je vous ai donné près d’un
million, et vous marchandez mon malheur. Hé! bien, je vous veux
maintenant vous et votre fortune. Nous sommes communs en biens, notre
mariage n’a pas cessé...

--Mais monsieur n’est pas le colonel Chabert, s’écria la comtesse en
feignant la surprise.

--Ah! dit le vieillard d’un ton profondément ironique, voulez-vous des
preuves? Je vous ai prise au Palais-Royal.

La comtesse pâlit. En la voyant pâlir sous son rouge, le vieux soldat,
touché de la vive souffrance qu’il imposait à une femme jadis aimée
avec ardeur, s’arrêta; mais il en reçut un regard si venimeux qu’il
reprit tout à coup:--Vous étiez chez la...

--De grâce, monsieur, dit la comtesse à l’avoué, trouvez bon que je
quitte la place. Je ne suis pas venue ici pour entendre de semblables
horreurs.

Elle se leva et sortit. Derville s’élança dans l’Étude. La comtesse
avait trouvé des ailes et s’était comme envolée. En revenant dans son
cabinet, l’avoué trouva le colonel dans un violent accès de rage, et se
promenant à grands pas.

--Dans ce temps-là chacun prenait sa femme où il voulait, disait-il;
mais j’ai eu tort de la mal choisir, de me fier à des apparences. Elle
n’a pas de cœur.

--Eh! bien, colonel, n’avais-je pas raison en vous priant de ne pas
venir. Je suis maintenant certain de votre identité. Quand vous vous
êtes montré, la comtesse a fait un mouvement dont la pensée n’était pas
équivoque. Mais vous avez perdu votre procès, votre femme sait que vous
êtes méconnaissable!

--Je la tuerai...

--Folie! vous serez pris et guillotiné comme un misérable. D’ailleurs
peut-être manquerez-vous votre coup! ce serait impardonnable, on ne
doit jamais manquer sa femme quand on veut la tuer. Laissez-moi réparer
vos sottises, grand enfant! Allez-vous-en. Prenez garde à vous, elle
serait capable de vous faire tomber dans quelque piége et de vous
enfermer à Charenton. Je vais lui signifier nos actes afin de vous
garantir de toute surprise.

Le pauvre colonel obéit à son jeune bienfaiteur, et sortit en lui
balbutiant des excuses. Il descendait lentement les marches de
l’escalier noir, perdu dans de sombres pensées, accablé peut-être par
le coup qu’il venait de recevoir, pour lui le plus cruel, le plus
profondément enfoncé dans son cœur, lorsqu’il entendit, en parvenant au
dernier palier, le frôlement d’une robe, et sa femme apparut.

--Venez, monsieur, lui dit-elle en lui prenant le bras par un mouvement
semblable à ceux qui lui étaient familiers autrefois.

L’action de la comtesse, l’accent de sa voix redevenue gracieuse,
suffirent pour calmer la colère du colonel, qui se laissa mener jusqu’à
la voiture.

--Eh! bien, montez donc! lui dit la comtesse quand le valet eut achevé
de déplier le marchepied.

Et il se trouva, comme par enchantement, assis près de sa femme dans le
coupé.

--Où va madame? demanda le valet.

--A Groslay, dit-elle.

Les chevaux partirent et traversèrent tout Paris.

--Monsieur! dit la comtesse au colonel d’un son de voix qui révélait
une de ces émotions rares dans la vie, et par lesquelles tout en nous
est agité.

En ces moments, cœur, fibres, nerfs, physionomie, âme et corps, tout,
chaque pore même tressaille. La vie semble ne plus être en nous; elle
en sort et jaillit, elle se communique comme une contagion, se transmet
par le regard, par l’accent de la voix, par le geste, en imposant notre
vouloir aux autres. Le vieux soldat tressaillit en entendant ce seul
mot, ce premier, ce terrible: «Monsieur!» Mais aussi était-ce tout à la
fois un reproche, une prière, un pardon, une espérance, un désespoir,
une interrogation, une réponse. Ce mot comprenait tout. Il fallait être
comédienne pour jeter tant d’éloquence, tant de sentiments dans un mot.
Le vrai n’est pas si complet dans son expression, il ne met pas tout en
dehors, il laisse voir tout ce qui est au dedans. Le colonel eut mille
remords de ses soupçons, de ses demandes, de sa colère, et baissa les
yeux pour ne pas laisser deviner son trouble.

--Monsieur, reprit la comtesse après une pause imperceptible, je vous
ai bien reconnu!

--Rosine, dit le vieux soldat, ce mot contient le seul baume qui pût me
faire oublier mes malheurs.

Deux grosses larmes roulèrent toutes chaudes sur les mains de sa femme,
qu’il pressa pour exprimer une tendresse paternelle.

--Monsieur, reprit-elle, comment n’avez-vous pas deviné qu’il me
coûtait horriblement de paraître devant un étranger dans une position
aussi fausse que l’est la mienne! Si j’ai à rougir de ma situation,
que ce ne soit au moins qu’en famille. Ce secret ne devait-il pas
rester enseveli dans nos cœurs? Vous m’absoudrez, j’espère, de mon
indifférence apparente pour les malheurs d’un Chabert à l’existence
duquel je ne devais pas croire. J’ai reçu vos lettres, dit-elle
vivement, en lisant sur les traits de son mari l’objection qui s’y
exprimait, mais elles me parvinrent treize mois après la bataille
d’Eylau; elles étaient ouvertes, salies, l’écriture en était
méconnaissable, et j’ai dû croire, après avoir obtenu la signature de
Napoléon sur mon nouveau contrat de mariage, qu’un adroit intrigant
voulait se jouer de moi. Pour ne pas troubler le repos de monsieur le
comte Ferraud, et ne pas altérer les liens de la famille, j’ai donc dû
prendre des précautions contre un faux Chabert. N’avais-je pas raison,
dites?

--Oui, tu as eu raison, c’est moi qui suis un sot, un animal, une bête,
de n’avoir pas su mieux calculer les conséquences d’une situation
semblable. Mais où allons-nous? dit le colonel en se voyant à la
barrière de La Chapelle.

--A ma campagne, près de Groslay; dans la vallée de Montmorency.
Là, monsieur, nous réfléchirons ensemble au parti que nous devons
prendre. Je connais mes devoirs. Si je suis à vous en droit, je ne vous
appartiens plus en fait. Pouvez-vous désirer que nous devenions la
fable de tout Paris? N’instruisons pas le public de cette situation qui
pour moi présente un côté ridicule, et sachons garder notre dignité.
Vous m’aimez encore, reprit-elle en jetant sur le colonel un regard
triste et doux; mais moi, n’ai-je pas été autorisée à former d’autres
liens? En cette singulière position, une voix secrète me dit d’espérer
en votre bonté qui m’est si connue. Aurais-je donc tort en vous prenant
pour seul et unique arbitre de mon sort? Soyez juge et partie. Je me
confie à la noblesse de votre caractère. Vous aurez la générosité de
me pardonner les résultats de fautes innocentes. Je vous l’avouerai
donc, j’aime monsieur Ferraud. Je me suis crue en droit de l’aimer. Je
ne rougis pas de cet aveu devant vous; s’il vous offense, il ne nous
déshonore point. Je ne puis vous cacher les faits. Quand le hasard m’a
laissée veuve, je n’étais pas mère.

Le colonel fit un signe de main à sa femme, pour lui imposer silence,
et ils restèrent sans proférer un seul mot pendant une demi-lieue.
Chabert croyait voir les deux petits enfants devant lui.

--Rosine!

--Monsieur?

--Les morts ont donc bien tort de revenir?

--Oh! monsieur, non, non! Ne me croyez pas ingrate. Seulement, vous
trouvez une amante, une mère, là où vous aviez laissé une épouse. S’il
n’est plus en mon pouvoir de vous aimer, je sais tout ce que je vous
dois et puis vous offrir encore toutes les affections d’une fille.

--Rosine, reprit le vieillard d’une voix douce, je n’ai plus aucun
ressentiment contre toi. Nous oublierons tout, ajouta-t-il avec un de
ces sourires dont la grâce est toujours le reflet d’une belle âme. Je
ne suis pas assez peu délicat pour exiger les semblants de l’amour chez
une femme qui n’aime plus.

La comtesse lui lança un regard empreint d’une telle reconnaissance,
que le pauvre Chabert aurait voulu rentrer dans sa fosse d’Eylau.
Certains hommes ont une âme assez forte pour de tels dévouements, dont
la récompense se trouve pour eux dans la certitude d’avoir fait le
bonheur d’une personne aimée.

--Mon ami, nous parlerons de tout ceci plus tard et à cœur reposé, dit
la comtesse.

La conversation prit un autre cours, car il était impossible de la
continuer long-temps sur ce sujet. Quoique les deux époux revinssent
souvent à leur situation bizarre, soit par des allusions, soit
sérieusement, ils firent un charmant voyage, se rappelant les
événements de leur union passée et les choses de l’Empire. La comtesse
sut imprimer un charme doux à ces souvenirs, et répandit dans la
conversation une teinte de mélancolie nécessaire pour y maintenir la
gravité. Elle faisait revivre l’amour sans exciter aucun désir, et
laissait entrevoir à son premier époux toutes les richesses morales
qu’elle avait acquises, en tâchant de l’accoutumer à l’idée de
restreindre son bonheur aux seules jouissances que goûte un père près
d’une fille chérie. Le colonel avait connu la comtesse de l’Empire,
il revoyait une comtesse de la Restauration. Enfin les deux époux
arrivèrent par un chemin de traverse à un grand parc situé dans la
petite vallée qui sépare les hauteurs de Margency du joli village de
Groslay. La comtesse possédait là une délicieuse maison où le colonel
vit, en arrivant, tous les apprêts que nécessitaient son séjour et
celui de sa femme. Le malheur est une espèce de talisman dont la
vertu consiste à corroborer notre constitution primitive: il augmente
la défiance et la méchanceté chez certains hommes, comme il accroît
la bonté de ceux qui ont un cœur excellent. L’infortune avait rendu
le colonel encore plus secourable et meilleur qu’il ne l’avait été,
il pouvait donc s’initier au secret des souffrances féminines qui
sont inconnues à la plupart des hommes. Néanmoins, malgré son peu de
défiance, il ne put s’empêcher de dire à sa femme:

--Vous étiez donc bien sûre de m’emmener ici?

--Oui, répondit-elle, si je trouvais le colonel Chabert dans le
plaideur.

L’air de vérité qu’elle sut mettre dans cette réponse dissipa les
légers soupçons que le colonel eut honte d’avoir conçus. Pendant
trois jours la comtesse fut admirable près de son premier mari. Par
de tendres soins et par sa constante douceur elle semblait vouloir
effacer le souvenir des souffrances qu’il avait endurées, se faire
pardonner les malheurs que, suivant ses aveux, elle avait innocemment
causés; elle se plaisait à déployer pour lui, tout en lui faisant
apercevoir une sorte de mélancolie, les charmes auxquels elle le
savait faible; car nous sommes plus particulièrement accessibles à
certaines façons, à des grâces de cœur ou d’esprit auxquelles nous ne
résistons pas; elle voulait l’intéresser à sa situation, et l’attendrir
assez pour s’emparer de son esprit et disposer souverainement de lui.
Décidée à tout pour arriver à ses fins, elle ne savait pas encore ce
qu’elle devait faire de cet homme, mais certes elle voulait l’anéantir
socialement. Le soir du troisième jour elle sentit que, malgré ses
efforts, elle ne pouvait cacher les inquiétudes que lui causait
le résultat de ses manœuvres. Pour se trouver un moment à l’aise,
elle monta chez elle, s’assit à son secrétaire, déposa le masque
de tranquillité qu’elle conservait devant le comte Chabert, comme
une actrice qui, rentrant fatiguée dans sa loge après un cinquième
acte pénible, tombe demi-morte et laisse dans la salle une image
d’elle-même à laquelle elle ne ressemble plus. Elle se mit à finir
une lettre commencée qu’elle écrivait à Delbecq, à qui elle disait
d’aller, en son nom, demander chez Derville communication des actes qui
concernaient le colonel Chabert, de les copier et de venir aussitôt la
trouver à Groslay. A peine avait-elle achevé, qu’elle entendit dans
le corridor le bruit des pas du colonel, qui, tout inquiet, venait la
retrouver.

--Hélas! dit-elle à haute voix, je voudrais être morte! Ma situation
est intolérable...

--Eh! bien, qu’avez-vous donc? demanda le bonhomme.

--Rien, rien, dit-elle.

Elle se leva, laissa le colonel et descendit pour parler sans témoin à
sa femme de chambre, qu’elle fit partir pour Paris, en lui recommandant
de remettre elle-même à Delbecq la lettre qu’elle venait d’écrire, et
de la lui rapporter aussitôt qu’il l’aurait lue. Puis la comtesse alla
s’asseoir sur un banc où elle était assez en vue pour que le colonel
vînt l’y trouver aussitôt qu’il le voudrait. Le colonel, qui déjà
cherchait sa femme, accourut et s’assit près d’elle.

--Rosine, lui dit-il, qu’avez-vous?

Elle ne répondit pas. La soirée était une de ces soirées magnifiques
et calmes dont les secrètes harmonies répandent, au mois de juin, tant
de suavité dans les couchers du soleil. L’air était pur et le silence
profond, en sorte que l’on pouvait entendre dans le lointain du parc
les voix de quelques enfants qui ajoutaient une sorte de mélodie aux
sublimités du paysage.

--Vous ne me répondez pas? demanda le colonel à sa femme.

--Mon mari... dit la comtesse, qui s’arrêta, fit un mouvement, et
s’interrompit pour lui demander en rougissant:--Comment dirai-je en
parlant de monsieur le comte Ferraud?

--Nomme-le ton mari, ma pauvre enfant, répondit le colonel avec un
accent de bonté, n’est-ce pas le père de tes enfants?

--Eh! bien, reprit-elle, si monsieur me demande ce que je suis venue
faire ici, s’il apprend que je m’y suis enfermée avec un inconnu, que
lui dirai-je? Écoutez, monsieur, reprit-elle en prenant une attitude
pleine de dignité, décidez de mon sort, je suis résignée à tout...

--Ma chère, dit le colonel en s’emparant des mains de sa femme, j’ai
résolu de me sacrifier entièrement à votre bonheur...

--Cela est impossible, s’écria-t-elle en laissant échapper un mouvement
convulsif. Songez donc que vous devriez alors renoncer à vous-même et
d’une manière authentique...

--Comment, dit le colonel, ma parole ne vous suffit pas?

Le mot _authentique_ tomba sur le cœur du vieillard et y réveilla des
défiances involontaires. Il jeta sur sa femme un regard qui la fit
rougir, elle baissa les yeux, et il eut peur de se trouver obligé
de la mépriser. La comtesse craignait d’avoir effarouché la sauvage
pudeur, la probité sévère d’un homme dont le caractère généreux,
les vertus primitives lui étaient connus. Quoique ces idées eussent
répandu quelques nuages sur leurs fronts, la bonne harmonie se rétablit
aussitôt entre eux. Voici comment. Un cri d’enfant retentit au loin.

--Jules, laissez votre sœur tranquille, s’écria la comtesse.

--Quoi, vos enfants sont ici? dit le colonel.

--Oui, mais je leur ai défendu de vous importuner.

Le vieux soldat comprit la délicatesse, le tact de femme renfermé dans
ce procédé si gracieux, et prit la main de la comtesse pour la baiser.

--Qu’ils viennent donc, dit-il.

La petite fille accourait pour se plaindre de son frère.

--Maman!

--Maman!

--C’est lui qui...

--C’est elle...

Les mains étaient étendues vers la mère, et les deux voix enfantines se
mêlaient. Ce fut un tableau soudain et délicieux!

--Pauvres enfants! s’écria la comtesse en ne retenant plus ses larmes,
il faudra les quitter; à qui le jugement les donnera-t-il? On ne
partage pas un cœur de mère, je les veux, moi!

--Est-ce vous qui faites pleurer maman! dit Jules en jetant un regard
de colère au colonel.

--Taisez-vous, Jules, s’écria la mère d’un air impérieux.

Les deux enfants restèrent debout et silencieux, examinant leur mère et
l’étranger avec une curiosité qu’il est impossible d’exprimer par des
paroles.

--Oh! oui, reprit-elle, si l’on me sépare du comte, qu’on me laisse les
enfants, et je serai soumise à tout...

Ce fut un mot décisif qui obtint tout le succès qu’elle en avait espéré.

--Oui, s’écria le colonel comme s’il achevait une phrase mentalement
commencée, je dois rentrer sous terre. Je me le suis déjà dit.

--Puis-je accepter un tel sacrifice? répondit la comtesse. Si quelques
hommes sont morts pour sauver l’honneur de leur maîtresse, ils n’ont
donné leur vie qu’une fois. Mais ici vous donneriez votre vie tous
les jours! Non, non, cela est impossible. S’il ne s’agissait que de
votre existence, ce ne serait rien; mais signer que vous n’êtes pas le
colonel Chabert, reconnaître que vous êtes un imposteur, donner votre
honneur, commettre un mensonge à toute heure du jour, le dévouement
humain ne saurait aller jusque-là. Songez donc! Non. Sans mes pauvres
enfants, je me serais déjà enfuie avec vous au bout du monde...

--Mais, reprit Chabert, est-ce que je ne puis pas vivre ici, dans votre
petit pavillon, comme un de vos parents? Je suis usé comme un canon de
rebut, il ne me faut qu’un peu de tabac et _le Constitutionnel_.

La comtesse fondit en larmes. Il y eut entre la comtesse Ferraud et
le colonel Chabert un combat de générosité d’où le soldat sortit
vainqueur. Un soir, en voyant cette mère au milieu de ses enfants, le
soldat fut séduit par les touchantes grâces d’un tableau de famille,
à la campagne, dans l’ombre et le silence; il prit la résolution de
rester mort, et ne s’effrayant plus de l’authenticité d’un acte, il
demanda comment il fallait s’y prendre pour assurer irrévocablement le
bonheur de cette famille.

--Faites comme vous voudrez! lui répondit la comtesse, je vous déclare
que je ne me mêlerai en rien de cette affaire. Je ne le dois pas.

Delbecq était arrivé depuis quelques jours, et, suivant les
instructions verbales de la comtesse, l’intendant avait su gagner la
confiance du vieux militaire. Le lendemain matin donc, le colonel
Chabert partit avec l’ancien avoué pour Saint-Leu-Taverny, où Delbecq
avait fait préparer chez le notaire un acte conçu en termes si crus
que le colonel sortit brusquement de l’Étude après en avoir entendu la
lecture.

--Mille tonnerres! je serais un joli coco! Mais je passerais pour un
faussaire, s’écria-t-il.

--Monsieur, lui dit Delbecq, je ne vous conseille pas de signer trop
vite. A votre place, je tirerais au moins trente mille livres de rente
de ce procès-là, car madame les donnerait.

Après avoir foudroyé ce coquin émérite par le lumineux regard de
l’honnête homme indigné, le colonel s’enfuit emporté par mille
sentiments contraires. Il redevint défiant, s’indigna, se calma tour à
tour. Enfin il entra dans le parc de Groslay par la brèche d’un mur,
et vint à pas lents se reposer et réfléchir à son aise dans un cabinet
pratiqué sous un kiosque d’où l’on découvrait le chemin de Saint-Leu.
L’allée étant sablée avec cette espèce de terre jaunâtre par laquelle
on remplace le gravier de rivière, la comtesse, qui était assise dans
le petit salon de cette espèce de pavillon, n’entendit pas le colonel,
car elle était trop préoccupée du succès de son affaire pour prêter
la moindre attention au léger bruit que fit son mari. Le vieux soldat
n’aperçut pas non plus sa femme au-dessus de lui dans le petit pavillon.

--Hé! bien, monsieur Delbecq, a-t-il signé? demanda la comtesse à son
intendant qu’elle vit seul sur le chemin par-dessus la haie d’un saut
de loup.

--Non, madame. Je ne sais même pas ce que notre homme est devenu. Le
vieux cheval s’est cabré.

--Il faudra donc finir par le mettre à Charenton, dit-elle, puisque
nous le tenons.

Le colonel, qui retrouva l’élasticité de la jeunesse pour franchir
le saut de loup, fut en un clin d’œil devant l’intendant, auquel il
appliqua la plus belle paire de soufflets qui jamais ait été reçue sur
deux joues de procureur.

--Ajoute que les vieux chevaux savent ruer, lui dit-il.

Cette colère dissipée, le colonel ne se sentit plus la force de
sauter le fossé. La vérité s’était montrée dans sa nudité. Le mot de
la comtesse et la réponse de Delbecq avaient dévoilé le complot dont
il allait être la victime. Les soins qui lui avaient été prodigués
étaient une amorce pour le prendre dans un piége. Ce mot fut comme une
goutte de quelque poison subtil qui détermina chez le vieux soldat
le retour de ses douleurs et physiques et morales. Il revint vers le
kiosque par la porte du parc, en marchant lentement, comme un homme
affaissé. Donc, ni paix ni trêve pour lui! Dès ce moment il fallait
commencer avec cette femme la guerre odieuse dont lui avait parlé
Derville, entrer dans une vie de procès, se nourrir de fiel, boire
chaque matin un calice d’amertume. Puis, pensée affreuse, où trouver
l’argent nécessaire pour payer les frais des premières instances? Il
lui prit un si grand dégoût de la vie, que s’il y avait eu de l’eau
près de lui il s’y serait jeté, que s’il avait eu des pistolets il se
serait brûlé la cervelle. Puis il retomba dans l’incertitude d’idées,
qui, depuis sa conversation avec Derville chez le nourrisseur, avait
changé son moral. Enfin, arrivé devant le kiosque, il monta dans le
cabinet aérien dont les rosaces de verre offraient la vue de chacune
des ravissantes perspectives de la vallée, et où il trouva sa femme
assise sur une chaise. La comtesse examinait le paysage et gardait une
contenance pleine de calme en montrant cette impénétrable physionomie
que savent prendre les femmes déterminées à tout. Elle s’essuya les
yeux comme si elle eût versé des pleurs, et joua par un geste distrait
avec le long ruban rose de sa ceinture. Néanmoins, malgré son assurance
apparente, elle ne put s’empêcher de frissonner en voyant devant elle
son vénérable bienfaiteur, debout, les bras croisés, la figure pâle, le
front sévère.

--Madame, dit-il après l’avoir regardée fixement pendant un moment
et l’avoir forcée à rougir, madame, je ne vous maudis pas, je vous
méprise. Maintenant, je remercie le hasard qui nous a désunis. Je ne
sens même pas un désir de vengeance, je ne vous aime plus. Je ne veux
rien de vous. Vivez tranquille sur la foi de ma parole, elle vaut mieux
que les griffonnages de tous les notaires de Paris. Je ne réclamerai
jamais le nom que j’ai peut-être illustré. Je ne suis plus qu’un pauvre
diable nommé Hyacinthe, qui ne demande que sa place au soleil. Adieu...

La comtesse se jeta aux pieds du colonel, et voulut le retenir en lui
prenant les mains, mais il la repoussa avec dégoût, en lui disant:--Ne
me touchez pas.

La comtesse fit un geste intraduisible lorsqu’elle entendit le bruit
des pas de son mari. Puis, avec la profonde perspicacité que donne une
haute scélératesse ou le féroce égoïsme du monde, elle crut pouvoir
vivre en paix sur la promesse et le mépris de ce loyal soldat.

Chabert disparut en effet. Le nourrisseur fit faillite et devint cocher
de cabriolet. Peut-être le colonel s’adonna-t-il d’abord à quelque
industrie du même genre. Peut-être, semblable à une pierre lancée dans
un gouffre, alla-t-il, de cascade en cascade, s’abîmer dans cette boue
de haillons qui foisonne à travers les rues de Paris.

Six mois après cet événement, Derville, qui n’entendait plus parler ni
du colonel Chabert ni de la comtesse Ferraud, pensa qu’il était survenu
sans doute entre eux une transaction, que, par vengeance, la comtesse
avait fait dresser dans une autre Étude. Alors, un matin, il supputa
les sommes avancées audit Chabert, y ajouta les frais, et pria la
comtesse Ferraud de réclamer à monsieur le comte Chabert le montant de
ce mémoire, en présumant qu’elle savait où se trouvait son premier mari.

Le lendemain même l’intendant du comte Ferraud, récemment nommé
Président du Tribunal de Première Instance dans une ville importante,
écrivit à Derville ce mot désolant:


    «Monsieur,

  «Madame la comtesse Ferraud me charge de vous prévenir que
  votre client avait complétement abusé de votre confiance, et
  que l’individu qui disait être le comte Chabert a reconnu avoir
  indûment pris de fausses qualités.

    »Agréez, etc.

    »DELBECQ.»


--On rencontre des gens qui sont aussi, ma parole d’honneur, par trop
bêtes. Ils ont volé le baptême, s’écria Derville. Soyez donc humain,
généreux, philanthrope et avoué, vous vous faites enfoncer! Voilà une
affaire qui me coûte plus de deux billets de mille francs.

Deux ans après la réception de cette lettre, Derville cherchait au
Palais un avocat auquel il voulait parler, et qui plaidait à la Police
correctionnelle. Le hasard voulut que Derville entrât à la sixième
Chambre au moment où le Président condamnait comme vagabond le nommé
Hyacinthe à deux mois de prison, et ordonnait qu’il fût ensuite
conduit au dépôt de mendicité de Saint-Denis, sentence qui, d’après
la jurisprudence des préfets de police, équivaut à une détention
perpétuelle. Au nom d’Hyacinthe, Derville regarda le délinquant assis
entre deux gendarmes sur le banc des prévenus, et reconnut, dans la
personne du condamné, son faux colonel Chabert. Le vieux soldat était
calme, immobile, presque distrait. Malgré ses haillons, malgré la
misère empreinte sur sa physionomie, elle déposait d’une noble fierté.
Son regard avait une expression de stoïcisme qu’un magistrat n’aurait
pas dû méconnaître; mais, dès qu’un homme tombe entre les mains de la
justice, il n’est plus qu’un être moral, une question de Droit ou de
Fait, comme aux yeux des statisticiens il devient un chiffre. Quand
le soldat fut reconduit au Greffe pour être emmené plus tard avec
la fournée de vagabonds que l’on jugeait en ce moment, Derville usa
du droit qu’ont les avoués d’entrer partout au Palais, l’accompagna
au Greffe et l’y contempla pendant quelques instants, ainsi que les
curieux mendiants parmi lesquels il se trouvait. L’antichambre du
Greffe offrait alors un de ces spectacles que malheureusement ni les
législateurs, ni les philanthropes, ni les peintres, ni les écrivains
ne viennent étudier. Comme tous les laboratoires de la chicane, cette
antichambre est une pièce obscure et puante, dont les murs sont garnis
d’une banquette en bois noirci par le séjour perpétuel des malheureux
qui viennent à ce rendez-vous de toutes les misères sociales, et
auquel pas un d’eux ne manque. Un poète dirait que le jour a honte
d’éclairer ce terrible égout par lequel passent tant d’infortunes! Il
n’est pas une seule place où ne se soit assis quelque crime en germe
ou consommé; pas un seul endroit où ne se soit rencontré quelque homme
qui, désespéré par la légère flétrissure que la justice avait imprimée
à sa première faute, n’ait commencé une existence au bout de laquelle
devait se dresser la guillotine, ou détoner le pistolet du suicide.
Tous ceux qui tombent sur le pavé de Paris rebondissent contre ces
murailles jaunâtres, sur lesquelles un philanthrope qui ne serait
pas un spéculateur pourrait déchiffrer la justification des nombreux
suicides dont se plaignent des écrivains hypocrites, incapables de
faire un pas pour les prévenir, et qui se trouve écrite dans cette
antichambre, espèce de préface pour les drames de la Morgue ou pour
ceux de la place de Grève. En ce moment le colonel Chabert s’assit au
milieu de ces hommes à faces énergiques, vêtus des horribles livrées
de la misère, silencieux par intervalles, ou causant à voix basse, car
trois gendarmes de faction se promenaient en faisant retentir leurs
sabres sur le plancher.

--Me reconnaissez-vous? dit Derville au vieux soldat en se plaçant
devant lui.

--Oui, monsieur, répondit Chabert en se levant.

--Si vous êtes un honnête homme, reprit Derville à voix basse, comment
avez-vous pu rester mon débiteur?

Le vieux soldat rougit comme aurait pu le faire une jeune fille accusée
par sa mère d’un amour clandestin.

--Quoi! madame Ferraud ne vous a pas payé? s’écria-t-il à haute voix.

--Payé! dit Derville. Elle m’a écrit que vous étiez un intrigant.

Le colonel leva les yeux par un sublime mouvement d’horreur et
d’imprécation, comme pour en appeler au ciel de cette tromperie
nouvelle.

--Monsieur, dit-il d’une voix calme à force d’altération, obtenez des
gendarmes la faveur de me laisser entrer au Greffe, je vais vous signer
un mandat qui sera certainement acquitté.

Sur un mot dit par Derville au brigadier, il lui fut permis d’emmener
son client dans le Greffe, où Hyacinthe écrivit quelques lignes
adressées à la comtesse Ferraud.

--Envoyez cela chez elle, dit le soldat, et vous serez remboursé de vos
frais et de vos avances. Croyez, monsieur, que si je ne vous ai pas
témoigné la reconnaissance que je vous dois pour vos bons offices, elle
n’en est pas moins là, dit-il en se mettant la main sur le cœur. Oui,
elle est là, pleine et entière. Mais que peuvent les malheureux? Ils
aiment, voilà tout.

--Comment, lui dit Derville, n’avez-vous pas stipulé pour vous quelque
rente?

--Ne me parlez pas de cela! répondit le vieux militaire. Vous ne
pouvez pas savoir jusqu’où va mon mépris pour cette vie extérieure à
laquelle tiennent la plupart des hommes. J’ai subitement été pris d’une
maladie, le dégoût de l’humanité. Quand je pense que Napoléon est à
Sainte-Hélène, tout ici-bas m’est indifférent. Je ne puis plus être
soldat, voilà tout mon malheur. Enfin, ajouta-t-il en faisant un geste
plein d’enfantillage, il vaut mieux avoir du luxe dans ses sentiments
que sur ses habits. Je ne crains, moi, le mépris de personne.

Et le colonel alla se remettre sur son banc. Derville sortit. Quand il
revint à son Étude, il envoya Godeschal, alors son second clerc, chez
la comtesse Ferraud, qui, à la lecture du billet, fit immédiatement
payer la somme due à l’avoué du comte Chabert.

En 1832, vers la fin du mois de juin, un jeune avoué allait à Ris, en
compagnie de son prédécesseur. Lorsqu’ils parvinrent à l’avenue qui
conduit de la grande route à Bicêtre, ils aperçurent sous un des ormes
du chemin un de ces vieux pauvres chenus et cassés qui ont obtenu le
bâton de maréchal des mendiants, en vivant à Bicêtre comme les femmes
indigentes vivent à la Salpêtrière. Cet homme, l’un des deux mille
malheureux logés dans l’_Hospice de la Vieillesse_, était assis sur
une borne et paraissait concentrer toute son intelligence dans une
opération bien connue des invalides, et qui consiste à faire sécher
au soleil le tabac de leurs mouchoirs, pour éviter de les blanchir,
peut-être. Ce vieillard avait une physionomie attachante. Il était vêtu
de cette robe de drap rougeâtre que l’Hospice accorde à ses hôtes,
espèce de livrée horrible.

--Tenez, Derville, dit le jeune homme à son compagnon de voyage, voyez
donc ce vieux. Ne ressemble-t-il pas à ces grotesques qui nous viennent
d’Allemagne. Et cela vit, et cela est heureux peut-être!

Derville prit son lorgnon, regarda le pauvre, laissa échapper un
mouvement de surprise et dit:--Ce vieux-là, mon cher, est tout un
poème, ou, comme disent les romantiques, un drame. As-tu rencontré
quelquefois la comtesse Ferraud?

--Oui, c’est une femme d’esprit et très-agréable; mais un peu trop
dévote.

--Ce vieux bicêtrien est son mari légitime, le comte Chabert, l’ancien
colonel, elle l’aura sans doute fait placer là. S’il est dans cet
hospice au lieu d’habiter un hôtel, c’est uniquement pour avoir rappelé
à la jolie comtesse Ferraud qu’il l’avait prise, comme un fiacre, sur
la place. Je me souviens encore du regard de tigre qu’elle lui jeta
dans ce moment-là.

Ce début ayant excité la curiosité du jeune homme auquel Derville
avait récemment vendu sa charge, l’ancien avoué lui raconta l’histoire
qui précède. Deux jours après, le lundi matin, en revenant à Paris,
les deux amis jetèrent un coup d’œil sur Bicêtre, et Derville proposa
d’aller voir le colonel Chabert. A moitié chemin de l’avenue, les
deux gens de loi trouvèrent assis sur la souche d’un arbre abattu le
vieillard qui tenait à la main un bâton et s’amusait à tracer des raies
sur le sable. En le regardant attentivement, ils s’aperçurent qu’il
venait de déjeuner autre part qu’à l’établissement.

--Bonjour, colonel Chabert, lui dit Derville.

--Pas Chabert! pas Chabert! je me nomme Hyacinthe, répondit le
vieillard. Je ne suis plus un homme, je suis le numéro 164, septième
salle, ajouta-t-il en regardant Derville avec une anxiété peureuse,
avec une crainte de vieillard et d’enfant.--Vous allez voir le condamné
à mort! dit-il après un moment de silence. Il n’est pas marié, lui! Il
est bien heureux.

--Pauvre homme, dit Derville. Voulez-vous de l’argent pour acheter du
tabac?

Avec toute la naïveté d’un gamin de Paris, le colonel tendit avidement
la main à chacun des deux inconnus qui lui donnèrent une pièce de vingt
francs; il les remercia par un regard stupide, en disant:--Braves
troupiers! Il se mit au port d’armes, feignit de les coucher en joue,
et s’écria en souriant:--Feu des deux pièces! vive Napoléon! Et il
décrivit en l’air avec sa canne une arabesque imaginaire.

--Le genre de sa blessure l’aura fait tomber en enfance, dit Derville.

--Lui en enfance! s’écria un vieux bicêtrien qui les regardait. Ah!
il y a des jours où il ne faut pas lui marcher sur le pied. C’est un
vieux malin plein de philosophie et d’imagination. Mais aujourd’hui,
que voulez-vous? il a fait le lundi. Monsieur, en 1820 il était déjà
ici. Pour lors, un officier prussien, dont la calèche montait la côte
de Villejuif, vint à passer à pied. Nous étions, nous deux Hyacinthe et
moi, sur le bord de la route. Cet officier causait en marchant avec un
autre, avec un Russe, ou quelque animal de la même espèce, lorsqu’en
voyant l’ancien, le Prussien, histoire de blaguer, lui dit:--Voilà un
vieux voltigeur qui devait être à Rosbach.--J’étais trop jeune pour
y être, lui répondit-il, mais j’ai été assez vieux pour me trouver à
Iéna. Pour lors le Prussien a filé, sans faire d’autres questions.

--Quelle destinée! s’écria Derville. Sorti de l’hospice des _Enfants
trouvés_, il revient mourir à l’hospice de la _Vieillesse_, après
avoir, dans l’intervalle, aidé Napoléon à conquérir l’Égypte et
l’Europe.--Savez-vous, mon cher, reprit Derville après une pause,
qu’il existe dans notre société trois hommes, le Prêtre, le Médecin
et l’Homme de justice, qui ne peuvent pas estimer le monde? Ils ont
des robes noires, peut-être parce qu’ils portent le deuil de toutes
les vertus, de toutes les illusions. Le plus malheureux des trois est
l’avoué. Quand l’homme vient trouver le prêtre, il arrive poussé par le
repentir, par le remords, par des croyances qui le rendent intéressant,
qui le grandissent, et consolent l’âme du médiateur, dont la tâche
ne va pas sans une sorte de jouissance: il purifie, il répare, et
réconcilie. Mais, nous autres avoués, nous voyons se répéter les mêmes
sentiments mauvais, rien ne les corrige, nos Études sont des égouts
qu’on ne peut pas curer. Combien de choses n’ai-je pas apprises en
exerçant ma charge! J’ai vu mourir un père dans un grenier, sans sou ni
maille, abandonné par deux filles auxquelles il avait donné quarante
mille livres de rente! J’ai vu brûler des testaments; j’ai vu des mères
dépouillant leurs enfants, des maris volant leurs femmes, des femmes
tuant leurs maris en se servant de l’amour qu’elles leur inspiraient
pour les rendre fous ou imbéciles, afin de vivre en paix avec un amant.
J’ai vu des femmes donnant à l’enfant d’un premier lit des goûts qui
devaient amener sa mort, afin d’enrichir l’enfant de l’amour. Je ne
puis vous dire tout ce que j’ai vu, car j’ai vu des crimes contre
lesquels la justice est impuissante. Enfin, toutes les horreurs que les
romanciers croient inventer sont toujours au dessous de la vérité. Vous
allez connaître ces jolies choses-là, vous; moi, je vais vivre à la
campagne avec ma femme, Paris me fait horreur.


  Paris, février--mars 1832.



  FACINO CANE.

  A LOUISE,
  _Comme un témoignage d’affectueuse reconnaissance_.


Je demeurais alors dans une petite rue que vous ne connaissez
sans doute pas, la rue de Lesdiguières: elle commence à la rue
Saint-Antoine, en face d’une fontaine près de la place de la Bastille
et débouche dans la rue de La Cerisaie. L’amour de la science m’avait
jeté dans une mansarde où je travaillais pendant la nuit, et je
passais le jour dans une bibliothèque voisine, celle de MONSIEUR. Je
vivais frugalement, j’avais accepté toutes les conditions de la vie
monastique, si nécessaire aux travailleurs. Quand il faisait beau,
à peine me promenais-je sur le boulevard Bourdon. Une seule passion
m’entraînait en dehors de mes habitudes studieuses; mais n’était-ce
pas encore de l’étude? j’allais observer les mœurs du faubourg, ses
habitants et leurs caractères. Aussi mal vêtu que les ouvriers,
indifférent au décorum, je ne les mettais point en garde contre
moi; je pouvais me mêler à leurs groupes, les voir concluant leurs
marchés, et se disputant à l’heure où ils quittent le travail. Chez
moi l’observation était déjà devenue intuitive, elle pénétrait l’âme
sans négliger le corps; ou plutôt elle saisissait si bien les détails
extérieurs, qu’elle allait sur-le-champ au delà; elle me donnait la
faculté de vivre de la vie de l’individu sur laquelle elle s’exerçait,
en me permettant de me substituer à lui comme le derviche des Mille et
une Nuits prenait le corps et l’âme des personnes sur lesquelles il
prononçait certaines paroles.

Lorsque, entre onze heures et minuit, je rencontrais un ouvrier et sa
femme revenant ensemble de l’Ambigu-Comique, je m’amusais à les suivre
depuis le boulevard du Pont-aux-Choux jusqu’au boulevard Beaumarchais.
Ces braves gens parlaient d’abord de la pièce qu’ils avaient vue; de
fil en aiguille, ils arrivaient à leurs affaires; la mère tirait son
enfant par la main, sans écouter ni ses plaintes ni ses demandes; les
deux époux comptaient l’argent qui leur serait payé le lendemain, ils
le dépensaient de vingt manières différentes. C’était alors des détails
de ménage, des doléances sur le prix excessif des pommes de terre,
ou sur la longueur de l’hiver et le renchérissement des mottes, des
représentations énergiques sur ce qui était dû au boulanger; enfin
des discussions qui s’envenimaient, et où chacun d’eux déployait son
caractère en mots pittoresques. En entendant ces gens, je pouvais
épouser leur vie, je me sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais
les pieds dans leurs souliers percés; leurs désirs, leurs besoins, tout
passait dans mon âme, ou mon âme passait dans la leur. C’était le rêve
d’un homme éveillé. Je m’échauffais avec eux contre les chefs d’atelier
qui les tyrannisaient, ou contre les mauvaises pratiques qui les
faisaient revenir plusieurs fois sans les payer. Quitter ses habitudes,
devenir un autre que soi par l’ivresse des facultés morales, et jouer
ce jeu à volonté, telle était ma distraction. A quoi dois-je ce don?
Est-ce une seconde vue? est-ce une de ces qualités dont l’abus mènerait
à la folie? Je n’ai jamais recherché les causes de cette puissance;
je la possède et m’en sers, voilà tout. Sachez seulement que, dès ce
temps, j’avais décomposé les éléments de cette masse hétérogène nommée
le peuple, que je l’avais analysée de manière à pouvoir évaluer ses
qualités bonnes ou mauvaises. Je savais déjà de quelle utilité pourrait
être ce faubourg, ce séminaire de révolutions qui renferme des héros,
des inventeurs, des savants pratiques, des coquins, des scélérats, des
vertus et des vices, tous comprimés par la misère, étouffés par la
nécessité, noyés dans le vin, usés par les liqueurs fortes. Vous ne
sauriez imaginer combien d’aventures perdues, combien de drames oubliés
dans cette ville de douleur! Combien d’horribles et belles choses!
L’imagination n’atteindra jamais au vrai qui s’y cache et que personne
ne peut aller découvrir; il faut descendre trop bas pour trouver ces
admirables scènes ou tragiques ou comiques, chefs-d’œuvre enfantés par
le hasard. Je ne sais comment j’ai si long-temps gardé sans la dire
l’histoire que je vais vous raconter, elle fait partie de ces récits
curieux restés dans le sac d’où la mémoire les tire capricieusement
comme des numéros de loterie: j’en ai bien d’autres, aussi singuliers
que celui-ci, également enfouis; mais ils auront leur tour, croyez-le.

Un jour ma femme de ménage, la femme d’un ouvrier, vint me prier
d’honorer de ma présence la noce d’une de ses sœurs. Pour vous faire
comprendre ce que pouvait être cette noce il faut vous dire que je
donnais quarante sous par mois à cette pauvre créature, qui venait tous
les matins faire mon lit, nettoyer mes souliers, brosser mes habits,
balayer la chambre et préparer mon déjeuner; elle allait pendant le
reste du temps tourner la manivelle d’une mécanique, et gagnait à ce
dur métier dix sous par jour. Son mari, un ébéniste, gagnait quatre
francs. Mais comme ce ménage avait trois enfants, il pouvait à peine
honnêtement manger du pain. Je n’ai jamais rencontré de probité plus
solide que celle de cet homme et de cette femme. Quand j’eus quitté le
quartier, pendant cinq ans, la mère Vaillant est venue me souhaiter ma
fête en m’apportant un bouquet et des oranges, elle qui n’avait jamais
dix sous d’économie. La misère nous avait rapprochés. Je n’ai jamais
pu lui donner autre chose que dix francs, souvent empruntés pour cette
circonstance. Ceci peut expliquer ma promesse d’aller à la noce, je
comptais me blottir dans la joie de ces pauvres gens.

Le festin, le bal, tout eut lieu chez un marchand de vin de la rue
de Charenton, au premier étage, dans une grande chambre éclairée par
des lampes à réflecteurs en fer-blanc, tendue d’un papier crasseux
à hauteur des tables, et le long des murs de laquelle il y avait
des bancs de bois. Dans cette chambre, quatre-vingts personnes
endimanchées, flanquées de bouquets et de rubans, toutes animées par
l’esprit de la Courtille, le visage enflammé, dansaient comme si
le monde allait finir. Les mariés s’embrassaient à la satisfaction
générale, et c’étaient des hé! hé! des ha! ha! facétieux mais
réellement moins indécents que ne le sont les timides œillades des
jeunes filles bien élevées. Tout ce monde exprimait un contentement
brutal qui avait je ne sais quoi de communicatif.

Mais ni les physionomies de cette assemblée, ni la noce, ni rien de
ce monde n’a trait à mon histoire. Retenez seulement la bizarrerie du
cadre. Figurez-vous bien la boutique ignoble et peinte en rouge, sentez
l’odeur du vin, écoutez les hurlements de cette joie, restez bien dans
ce faubourg, au milieu de ces ouvriers, de ces vieillards, de ces
pauvres femmes livrés au plaisir d’une nuit!

L’orchestre se composait de trois aveugles des Quinze-Vingts; le
premier était violon, le second clarinette, et le troisième flageolet.
Tous trois étaient payés en bloc sept francs pour la nuit. Sur ce
prix-là, certes, ils ne donnaient ni du Rossini, ni du Beethoven, ils
jouaient ce qu’ils voulaient et ce qu’ils pouvaient; personne ne leur
faisait de reproches, charmante délicatesse! Leur musique attaquait si
brutalement le tympan, qu’après avoir jeté les yeux sur l’assemblée, je
regardai ce trio d’aveugles, et fus tout d’abord disposé à l’indulgence
en reconnaissant leur uniforme. Ces artistes étaient dans l’embrasure
d’une croisée; pour distinguer leurs physionomies, il fallait donc
être près d’eux: je n’y vins pas sur-le-champ; mais quand je m’en
rapprochai, je ne sais pourquoi, tout fut dit, la noce et sa musique
disparut, ma curiosité fut excitée au plus haut degré, car mon âme
passa dans le corps du joueur de clarinette. Le violon et le flageolet
avaient tous deux des figures vulgaires, la figure si connue de
l’aveugle, pleine de contention, attentive et grave; mais celle de la
clarinette était un de ces phénomènes qui arrêtent tout court l’artiste
et le philosophe.

Figurez-vous le masque en plâtre de Dante, éclairé par la lueur rouge
du quinquet, et surmonté d’une forêt de cheveux d’un blanc argenté.
L’expression amère et douloureuse de cette magnifique tête était
agrandie par la cécité, car les yeux morts revivaient par la pensée; il
s’en échappait comme une lueur brûlante, produite par un désir unique,
incessant, énergiquement inscrit sur un front bombé que traversaient
des rides pareilles aux assises d’un vieux mur. Ce vieillard soufflait
au hasard, sans faire la moindre attention à la mesure ni à l’air,
ses doigts se baissaient ou se levaient, agitaient les vieilles clefs
par une habitude machinale, il ne se gênait pas pour faire ce que
l’on nomme des _canards_ en termes d’orchestre, les danseurs ne s’en
apercevaient pas plus que les deux acolytes de mon Italien; car je
voulais que ce fût un Italien, et c’était un Italien. Quelque chose de
grand et de despotique se rencontrait dans ce vieil Homère qui gardait
en lui-même une Odyssée condamnée à l’oubli. C’était une grandeur
si réelle qu’elle triomphait encore de son abjection, c’était un
despotisme si vivace qu’il dominait la pauvreté. Aucune des violentes
passions qui conduisent l’homme au bien comme au mal, en font un forçat
ou un héros, ne manquait à ce visage noblement coupé, lividement
italien, ombragé par des sourcils grisonnants qui projetaient leur
ombre sur des cavités profondes où l’on tremblait de voir reparaître
la lumière de la pensée, comme on craint de voir venir à la bouche
d’une caverne quelques brigands armés de torches et de poignards. Il
existait un lion dans cette cage de chair, un lion dont la rage s’était
inutilement épuisée contre le fer de ses barreaux. L’incendie du
désespoir s’était éteint dans ses cendres, la lave s’était refroidie;
mais les sillons, les bouleversements, un peu de fumée attestaient la
violence de l’éruption, les ravages du feu. Ces idées, réveillées par
l’aspect de cet homme, étaient aussi chaudes dans mon âme qu’elles
étaient froides sur sa figure.

Entre chaque contredanse, le violon et le flageolet, sérieusement
occupés de leur verre et de leur bouteille, suspendaient leur
instrument au bouton de leur redingote rougeâtre, avançaient la main
sur une petite table placée dans l’embrasure de la croisée où était
leur cantine, et offraient toujours à l’Italien un verre plein qu’il
ne pouvait prendre lui-même, car la table se trouvait derrière sa
chaise; chaque fois, la clarinette les remerciait par un signe de tête
amical. Leurs mouvements s’accomplissaient avec cette précision qui
étonne toujours chez les aveugles des Quinze-Vingts, et qui semble
faire croire qu’ils voient. Je m’approchai des trois aveugles pour les
écouter; mais quand je fus près d’eux, ils m’étudièrent, ne reconnurent
sans doute pas la nature ouvrière, et se tinrent cois.

--De quel pays êtes-vous, vous qui jouez de la clarinette?

--De Venise, répondit l’aveugle avec un léger accent italien.

--Êtes-vous né aveugle, ou êtes-vous aveugle par...

--Par accident, répondit-il vivement, une maudite goutte sereine.

--Venise est une belle ville, j’ai toujours eu la fantaisie d’y aller.

La physionomie du vieillard s’anima, ses rides s’agitèrent, il fut
violemment ému.

--Si j’y allais avec vous, vous ne perdriez pas votre temps, me dit-il.

--Ne lui parlez pas de Venise, me dit le violon, ou notre doge va
commencer son train; avec ça qu’il a déjà deux bouteilles dans le
bocal, le prince!

--Allons, en avant, père Canard, dit le flageolet.

Tous trois se mirent à jouer; mais pendant le temps qu’ils mirent à
exécuter les quatre contredanses, le Vénitien me flairait, il devinait
l’excessif intérêt que je lui portais. Sa physionomie quitta sa froide
expression de tristesse; je ne sais quelle espérance égaya tous ses
traits, se coula comme une flamme bleue dans ses rides; il sourit, et
s’essuya le front, ce front audacieux et terrible; enfin il devint gai
comme un homme qui monte sur son dada.

--Quel âge avez-vous? lui demandai-je.

--Quatre-vingt-deux ans!

--Depuis quand êtes-vous aveugle?

--Voici bientôt cinquante ans, répondit-il avec un accent qui annonçait
que ses regrets ne portaient pas seulement sur la perte de sa vue, mais
sur quelque grand pouvoir dont il aurait été dépouillé.

--Pourquoi vous appellent-ils donc le doge? lui demandai-je.

--Ah! une farce, dit-il, je suis patricien de Venise, et j’aurais été
doge tout comme un autre.

--Comment vous nommez-vous donc?

--Ici, me dit-il, le père Canet. Mon nom n’a jamais pu s’écrire
autrement sur les registres; mais, en italien, c’est _Marco Facino
Cane, principe de Varese_.

--Comment? vous descendez du fameux condottiere Facino Cane dont les
conquêtes ont passé aux ducs de Milan?

--_E vero_, me dit-il. Dans ce temps-là, pour n’être pas tué par les
Visconti, le fils de Cane s’est réfugié à Venise et s’est fait inscrire
sur le Livre d’or. Mais il n’y a pas plus de Cane maintenant que de
livre. Et il fit un geste effrayant de patriotisme éteint et de dégoût
pour les choses humaines.

--Mais si vous étiez sénateur de Venise, vous deviez être riche;
comment avez-vous pu perdre votre fortune?

A cette question il leva la tête vers moi, comme pour me contempler par
un mouvement vraiment tragique, et me répondit:--Dans les malheurs!

Il ne songeait plus à boire, il refusa par un geste le verre de vin
que lui tendit en ce moment le vieux flageolet, puis il baissa la
tête. Ces détails n’étaient pas de nature à éteindre ma curiosité.
Pendant la contredanse que jouèrent ces trois machines, je contemplai
le vieux noble vénitien avec les sentiments qui dévorent un homme de
vingt ans. Je voyais Venise et l’Adriatique, je la voyais en ruines
sur cette figure ruinée. Je me promenais dans cette ville si chère
à ses habitants, j’allais du Rialto au grand canal, du quai des
Esclavons au Lido, je revenais à sa cathédrale, si originalement
sublime; je regardais les fenêtres de la _Casa Doro_, dont chacune a
des ornements différents; je contemplais ses vieux palais si riches
de marbre, enfin toutes ces merveilles avec lesquelles le savant
sympathise d’autant plus qu’il les colore à son gré, et ne dépoétise
pas ses rêves par le spectacle de la réalité. Je remontais le cours
de la vie de ce rejeton du plus grand des condottieri, en y cherchant
les traces de ses malheurs et les causes de cette profonde dégradation
physique et morale qui rendait plus belles encore les étincelles de
grandeur et de noblesse ranimées en ce moment. Nos pensées étaient sans
doute communes, car je crois que la cécité rend les communications
intellectuelles beaucoup plus rapides en défendant à l’attention de
s’éparpiller sur les objets extérieurs. La preuve de notre sympathie
ne se fit pas attendre. Facino Cane cessa de jouer, se leva, vint à
moi et me dit un:--Sortons! qui produisit sur moi l’effet d’une douche
électrique. Je lui donnai le bras, et nous nous en allâmes.

Quand nous fûmes dans la rue, il me dit:--Voulez-vous me mener à
Venise, m’y conduire, voulez-vous avoir foi en moi? vous serez plus
riche que ne le sont les dix maisons les plus riches d’Amsterdam ou de
Londres, plus riche que les Rothschild, enfin riche comme les Mille et
une Nuits.

Je pensai que cet homme était fou; mais il y avait dans sa voix une
puissance à laquelle j’obéis. Je me laissai conduire et il me mena vers
les fossés de la Bastille comme s’il avait eu des yeux. Il s’assit
sur une pierre dans un endroit fort solitaire où depuis fut bâti le
pont par lequel le canal Saint-Martin communique avec la Seine. Je me
mis sur une autre pierre devant ce vieillard dont les cheveux blancs
brillèrent comme des fils d’argent à la clarté de la lune. Le silence
que troublait à peine le bruit orageux des boulevards qui arrivait
jusqu’à nous, la pureté de la nuit, tout contribuait à rendre cette
scène vraiment fantastique.

--Vous parlez de millions à un jeune homme, et vous croyez qu’il
hésiterait à endurer mille maux pour les recueillir! Ne vous
moquez-vous pas de moi?

--Que je meure sans confession, me dit-il avec violence, si ce que je
vais vous dire n’est pas vrai. J’ai eu vingt ans comme vous les avez en
ce moment, j’étais riche, j’étais beau, j’étais noble, j’ai commencé
par la première des folies, par l’amour. J’ai aimé comme l’on n’aime
plus, jusqu’à me mettre dans un coffre et risquer d’y être poignardé
sans avoir reçu autre chose que la promesse d’un baiser. Mourir pour
_elle_ me semblait toute une vie. En 1760 je devins amoureux d’une
Vendramini, une femme de dix-huit ans, mariée à un Sagredo, l’un des
plus riches sénateurs, un homme de trente ans, fou de sa femme. Ma
maîtresse et moi nous étions innocents comme deux chérubins, quand le
_sposo_ nous surprit causant d’amour; j’étais sans armes, il me manqua,
je sautai sur lui, je l’étranglai de mes deux mains en lui tordant le
cou comme à un poulet. Je voulus partir avec Bianca, elle ne voulut
pas me suivre. Voilà les femmes! Je m’en allai seul, je fus condamné,
mes biens furent séquestrés au profit de mes héritiers; mais j’avais
emporté mes diamants, cinq tableaux de Titien roulés, et tout mon or.
J’allai à Milan, où je ne fus pas inquiété: mon affaire n’intéressait
point l’État.

--Une petite observation avant de continuer, dit-il après une pause.
Que les fantaisies d’une femme influent ou non sur son enfant pendant
qu’elle le porte ou quand elle le conçoit, il est certain que ma mère
eut une passion pour l’or pendant sa grossesse. J’ai pour l’or une
monomanie dont la satisfaction est si nécessaire à ma vie que, dans
toutes les situations où je me suis trouvé, je n’ai jamais été sans or
sur moi; je manie constamment de l’or; jeune, je portais toujours des
bijoux et j’avais toujours sur moi deux ou trois cents ducats.

En disant ces mots, il tira deux ducats de sa poche et me les montra.

--Je sens l’or. Quoique aveugle, je m’arrête devant les boutiques de
joailliers. Cette passion m’a perdu, je suis devenu joueur pour jouer
de l’or. Je n’étais pas fripon, je fus friponné, je me ruinai. Quand
je n’eus plus de fortune, je fus pris par la rage de voir Bianca: je
revins secrètement à Venise, je la retrouvai, je fus heureux pendant
six mois, caché chez elle, nourri par elle. Je pensais délicieusement à
finir ainsi ma vie. Elle était recherchée par le Provéditeur; celui-ci
devina un rival, en Italie on les sent: il nous espionna, nous surprit
au lit, le lâche! Jugez combien vive fut notre lutte: je ne le tuai
pas, je le blessai grièvement. Cette aventure brisa mon bonheur. Depuis
ce jour je n’ai jamais retrouvé de Bianca. J’ai eu de grands plaisirs,
j’ai vécu à la cour de Louis XV parmi les femmes les plus célèbres;
nulle part je n’ai trouvé les qualités, les grâces, l’amour de ma
chère Vénitienne. Le Provéditeur avait ses gens, il les appela, le
palais fut cerné, envahi; je me défendis pour pouvoir mourir sous les
yeux de Bianca qui m’aidait à tuer le Provéditeur. Jadis cette femme
n’avait pas voulu s’enfuir avec moi; mais après six mois de bonheur
elle voulait mourir de ma mort, et reçut plusieurs coups. Pris dans
un grand manteau que l’on jeta sur moi, je fus roulé, porté dans une
gondole et transporté dans un cachot des puits. J’avais vingt-deux
ans, je tenais si bien le tronçon de mon épée que pour l’avoir il
aurait fallu me couper le poing. Par un singulier hasard, ou plutôt
inspiré par une pensée de précaution, je cachai ce morceau de fer
dans un coin, comme s’il pouvait me servir. Je fus soigné. Aucune de
mes blessures n’était mortelle. A vingt-deux ans, on revient de tout.
Je devais mourir décapité, je fis le malade afin de gagner du temps.
Je croyais être dans un cachot voisin du canal, mon projet était de
m’évader en creusant le mur et traversant le canal à la nage, au risque
de me noyer. Voici sur quels raisonnements s’appuyait mon espérance.
Toutes les fois que le geôlier m’apportait à manger, je lisais des
indications écrites sur les murs, comme: _côté du palais_, _côté du
canal_, _côté du souterrain_, et je finis par apercevoir un plan dont
le sens m’inquiétait peu, mais explicable par l’état actuel du palais
ducal qui n’est pas terminé. Avec le génie que donne le désir de
recouvrer la liberté, je parvins à déchiffrer, en tâtant du bout des
doigts la superficie d’une pierre, une inscription arabe par laquelle
l’auteur de ce travail avertissait ses successeurs qu’il avait détaché
deux pierres de la dernière assise, et creusé onze pieds de souterrain.
Pour continuer son œuvre, il fallait répandre sur le sol même du cachot
les parcelles de pierre et de mortier produites par le travail de
l’excavation. Quand même les gardiens ou les inquisiteurs n’eussent
pas été rassurés par la construction de l’édifice qui n’exigeait
qu’une surveillance extérieure, la disposition des puits, où l’on
descend par quelques marches, permettait d’exhausser graduellement
le sol sans que les gardiens s’en aperçussent. Cet immense travail
avait été superflu, du moins pour celui qui l’avait entrepris, car son
inachèvement annonçait la mort de l’inconnu. Pour que son dévouement
ne fût pas à jamais perdu, il fallait qu’un prisonnier sût l’arabe;
mais j’avais étudié les langues orientales au couvent des Arméniens.
Une phrase écrite derrière la pierre disait le destin de ce malheureux,
mort victime de ses immenses richesses, que Venise avait convoitées
et dont elle s’était emparée. Il me fallut un mois pour arriver à
un résultat. Pendant que je travaillais, et dans les moments où la
fatigue m’anéantissait, j’entendais le son de l’or, je voyais de l’or
devant moi, j’étais ébloui par des diamants! Oh! attendez. Pendant une
nuit, mon acier émoussé trouva du bois. J’aiguisai mon bout d’épée,
et fis un trou dans ce bois. Pour pouvoir travailler, je me roulais
comme un serpent sur le ventre, je me mettais nu pour travailler à la
manière des taupes, en portant mes mains en avant et me faisant de
la pierre même un point d’appui. La surveille du jour où je devais
comparaître devant mes juges, pendant la nuit, je voulus tenter un
dernier effort; je perçai le bois, et mon fer ne rencontra rien au
delà. Jugez de ma surprise quand j’appliquai les yeux sur le trou!
J’étais dans le lambris d’une cave où une faible lumière me permettait
d’apercevoir un monceau d’or. Le doge et l’un des Dix étaient dans
ce caveau, j’entendais leurs voix; leurs discours m’apprirent que là
était le trésor secret de la République, les dons des doges, et les
réserves du butin appelé le denier de Venise, et pris sur le produit
des expéditions. J’étais sauvé! Quand le geôlier vint, je lui proposai
de favoriser ma fuite et de partir avec moi en emportant tout ce que
nous pourrions prendre. Il n’y avait pas à hésiter, il accepta. Un
navire faisait voile pour le Levant, toutes les précautions furent
prises, Bianca favorisa les mesures que je dictais à mon complice.
Pour ne pas donner l’éveil, Bianca devait nous rejoindre à Smyrne.
En une nuit le trou fut agrandi, et nous descendîmes dans le trésor
secret de Venise. Quelle nuit! J’ai vu quatre tonnes pleines d’or. Dans
la pièce précédente, l’argent était également amassé en deux tas qui
laissaient un chemin au milieu pour traverser la chambre où les pièces
relevées en talus garnissaient les murs à cinq pieds de hauteur. Je
crus que le geôlier deviendrait fou; il chantait, il sautait, il riait,
il gambadait dans l’or; je le menaçai de l’étrangler s’il perdait le
temps ou s’il faisait du bruit. Dans sa joie, il ne vit pas d’abord
une table où étaient les diamants. Je me jetai dessus assez habilement
pour emplir ma veste de matelot et les poches de mon pantalon. Mon
Dieu! je n’en pris pas le tiers. Sous cette table étaient des lingots
d’or. Je persuadai à mon compagnon de remplir d’or autant de sacs
que nous pourrions en porter, en lui faisant observer que c’était la
seule manière de n’être pas découverts à l’étranger.--Les perles, les
bijoux, les diamants nous feraient reconnaître, lui dis-je. Quelle que
fût notre avidité, nous ne pûmes prendre que deux mille livres d’or,
qui nécessitèrent six voyages à travers la prison jusqu’à la gondole.
La sentinelle à la porte d’eau avait été gagnée moyennant un sac de
dix livres d’or. Quant aux deux gondoliers, ils croyaient servir la
République. Au jour, nous partîmes. Quand nous fûmes en pleine mer, et
que je me souvins de cette nuit; quand je me rappelai les sensations
que j’avais éprouvées, que je revis cet immense trésor où, suivant mes
évaluations, je laissais trente millions en argent et vingt millions
en or, plusieurs millions en diamants, perles et rubis, il se fit en
moi comme un mouvement de folie. J’eus la fièvre de l’or. Nous nous
fîmes débarquer à Smyrne, et nous nous embarquâmes aussitôt pour la
France. Comme nous montions sur le bâtiment français, Dieu me fit la
grâce de me débarrasser de mon complice. En ce moment je ne pensais pas
à toute la portée de ce méfait du hasard, dont je me réjouis beaucoup.
Nous étions si complétement énervés que nous demeurions hébétés, sans
nous rien dire, attendant que nous fussions en sûreté pour jouir à
notre aise. Il n’est pas étonnant que la tête ait tourné à ce drôle.
Vous verrez combien Dieu m’a puni. Je ne me crus tranquille qu’après
avoir vendu les deux tiers de mes diamants à Londres et à Amsterdam,
et réalisé ma poudre d’or en valeurs commerciales. Pendant cinq ans,
je me cachai dans Madrid; puis, en 1770, je vins à Paris sous un nom
espagnol, et menai le train le plus brillant. Bianca était morte.
Au milieu de mes voluptés, quand je jouissais d’une fortune de six
millions, je fus frappé de cécité. Je ne doute pas que cette infirmité
ne soit le résultat de mon séjour dans le cachot, de mes travaux
dans la pierre, si toutefois ma faculté de voir l’or n’emportait pas
un abus de la puissance visuelle qui me prédestinait à perdre les
yeux. En ce moment, j’aimais une femme à laquelle je comptais lier
mon sort; je lui avais dit le secret de mon nom, elle appartenait à
une famille puissante, j’espérais tout de la faveur que m’accordait
Louis XV; j’avais mis ma confiance en cette femme, qui était l’amie
de madame du Barry; elle me conseilla de consulter un fameux oculiste
de Londres: mais, après quelques mois de séjour dans cette ville, j’y
fus abandonné par cette femme dans Hyde-Park, elle m’avait dépouillé
de toute ma fortune sans me laisser aucune ressource; car, obligé
de cacher mon nom, qui me livrait à la vengeance de Venise, je ne
pouvais invoquer l’assistance de personne, je craignais Venise. Mon
infirmité fut exploitée par les espions que cette femme avait attachés
à ma personne. Je vous fais grâce d’aventures dignes de Gil Blas.
Votre révolution vint. Je fus forcé d’entrer aux Quinze-Vingts, où
cette créature me fit admettre après m’avoir tenu pendant deux ans à
Bicêtre comme fou; je n’ai jamais pu la tuer, je n’y voyais point, et
j’étais trop pauvre pour acheter un bras. Si avant de perdre Benedetto
Carpi, mon geôlier, je l’avais consulté sur la situation de mon
cachot, j’aurais pu reconnaître le trésor et retourner à Venise quand
la république fut anéantie par Napoléon. Cependant, malgré ma cécité,
allons à Venise! Je retrouverai la porte de la prison, je verrai l’or à
travers les murailles, je le sentirai sous les eaux où il est enfoui;
car les événements qui ont renversé la puissance de Venise sont tels
que le secret de ce trésor a dû mourir avec Vendramino, le frère de
Bianca, un doge, qui, je l’espérais, aurait fait ma paix avec les Dix.
J’ai adressé des notes au premier consul, j’ai proposé un traité à
l’empereur d’Autriche, tous m’ont éconduit comme un fou! Venez, partons
pour Venise, partons mendiants, nous reviendrons millionnaires; nous
rachèterons mes biens, et vous serez mon héritier, vous serez prince de
Varese.

Étourdi de cette confidence, qui dans mon imagination prenait les
proportions d’un poème, à l’aspect de cette tête blanchie, et devant
l’eau noire des fossés de la Bastille, eau dormante comme celle des
canaux de Venise, je ne répondis pas. Facino Cane crut sans doute que
je le jugeais comme tous les autres, avec une pitié dédaigneuse, il
fit un geste qui exprima toute la philosophie du désespoir. Ce récit
l’avait reporté peut-être à ses heureux jours, à Venise: il saisit sa
clarinette et joua mélancoliquement une chanson vénitienne, barcarolle
pour laquelle il retrouva son premier talent, son talent de patricien
amoureux. Ce fut quelque chose comme le _Super flumina Babylonis_. Mes
yeux s’emplirent de larmes. Si quelques promeneurs attardés vinrent à
passer le long du Boulevard Bourdon, sans doute ils s’arrêtèrent pour
écouter cette dernière prière du banni, le dernier regret d’un nom
perdu, auquel se mêlait le souvenir de Bianca. Mais l’or reprit bientôt
le dessus, et la fatale passion éteignit cette lueur de jeunesse.

--Ce trésor, me dit-il, je le vois toujours, éveillé comme en rêve;
je m’y promène, les diamants étincellent, je ne suis pas aussi aveugle
que vous le croyez: l’or et les diamants éclairent ma nuit, la nuit
du dernier Facino Cane, car mon titre passe aux Memmi. Mon Dieu! la
punition du meurtrier a commencé de bien bonne heure! _Ave Maria..._

Il récita quelques prières que je n’entendis pas.

--Nous irons à Venise, m’écriai-je quand il se leva.

--J’ai donc trouvé un homme, s’écria-t-il le visage en feu.

Je le reconduisis en lui donnant le bras; il me serra la main à la
porte des Quinze-Vingts, au moment où quelques personnes de la noce
revenaient en criant à tue-tête.

--Partirons-nous demain? dit le vieillard.

--Aussitôt que nous aurons quelque argent.

--Mais nous pouvons aller à pied, je demanderai l’aumône..... Je suis
robuste, et l’on est jeune quand on voit de l’or devant soi.

Facino Cane mourut pendant l’hiver après avoir langui deux mois. Le
pauvre homme avait un catarrhe.


  Paris, mars 1836.



[Illustration: IMP. E. MARTINET.

  BOURGEAT.

  Cet homme avait la foi du charbonnier: il aimait la sainte Vierge
  comme il eût aimé sa femme.

                                                (LA MESSE DE L’ATHÉE.)]



  LA MESSE DE L’ATHÉE.

  CECI EST DÉDIÉ A AUGUSTE BORGET,
  _Par son ami_
  DE BALZAC.


Un médecin à qui la science doit une belle théorie physiologique, et
qui, jeune encore, s’est placé parmi les célébrités de l’École de
Paris, centre de lumières auquel les médecins de l’Europe rendent tous
hommage, le docteur Bianchon a long-temps pratiqué la chirurgie avant
de se livrer à la médecine. Ses premières études furent dirigées par
un des plus grands chirurgiens français, par l’illustre Desplein, qui
passa comme un météore dans la science. De l’aveu de ses ennemis, il
enterra dans la tombe une méthode intransmissible. Comme tous les gens
de génie, il était sans héritiers: il portait et emportait tout avec
lui. La gloire des chirurgiens ressemble à celle des acteurs, qui
n’existent que de leur vivant et dont le talent n’est plus appréciable
dès qu’ils ont disparu. Les acteurs et les chirurgiens, comme aussi les
grands chanteurs, comme les virtuoses qui décuplent par leur exécution
la puissance de la musique, sont tous les héros du moment. Desplein
offre la preuve de cette similitude entre la destinée de ces génies
transitoires. Son nom, si célèbre hier, aujourd’hui presque oublié,
restera dans sa spécialité sans en franchir les bornes. Mais ne faut-il
pas des circonstances inouïes pour que le nom d’un savant passe de
la science dans l’histoire générale de l’humanité? Desplein avait-il
cette universalité de connaissances qui fait d’un homme le _verbe_
ou la _figure_ d’un siècle? Desplein possédait un divin coup d’œil:
il pénétrait le malade et sa maladie par une intuition acquise ou
naturelle qui lui permettait d’embrasser les diagnostics particuliers
à l’individu, de déterminer le moment précis, l’heure, la minute à
laquelle il fallait opérer, en faisant la part aux circonstances
atmosphériques et aux particularités du tempérament. Pour marcher ainsi
de conserve avec la Nature, avait-il donc étudié l’incessante jonction
des êtres et des substances élémentaires contenues dans l’atmosphère
ou que fournit la terre à l’homme qui les absorbe et les prépare pour
en tirer une expression particulière? Procédait-il par cette puissance
de déduction et d’analogie à laquelle est dû le génie de Cuvier? Quoi
qu’il en soit, cet homme s’était fait le confident de la Chair, il la
saisissait dans le passé comme dans l’avenir, en s’appuyant sur le
présent. Mais a-t-il résumé toute la science en sa personne comme ont
fait Hippocrate, Galien, Aristote? A-t-il conduit toute une école vers
des mondes nouveaux? Non. S’il est impossible de refuser à ce perpétuel
observateur de la chimie humaine, l’antique science du Magisme,
c’est-à-dire la connaissance des principes en fusion, les causes de la
vie, la vie avant la vie, ce qu’elle sera par ses préparations avant
d’être; malheureusement tout en lui fut personnel: isolé dans sa vie
par l’égoïsme, l’égoïsme suicide aujourd’hui sa gloire. Sa tombe n’est
pas surmontée de la statue sonore qui redit à l’avenir les mystères que
le Génie cherche à ses dépens. Mais peut-être le talent de Desplein
était-il solidaire de ses croyances, et conséquemment mortel. Pour lui,
l’atmosphère terrestre était un sac générateur: il voyait la terre
comme un œuf dans sa coque, et ne pouvant savoir qui de l’œuf, qui de
la poule, avait commencé, il n’admettait ni le coq ni l’œuf. Il ne
croyait ni en l’animal antérieur, ni en l’esprit postérieur à l’homme.
Desplein n’était pas dans le doute, il affirmait. Son athéisme pur et
franc ressemblait à celui de beaucoup de savants, les meilleurs gens
du monde, mais invinciblement athées, athées comme les gens religieux
n’admettent pas qu’il puisse y avoir d’athées. Cette opinion ne
devait pas être autrement chez un homme habitué depuis son jeune âge
à disséquer l’être par excellence, avant, pendant et après la vie, à
le fouiller dans tous ses appareils sans y trouver cette âme unique,
si nécessaire aux théories religieuses. En y reconnaissant un centre
cérébral, un centre nerveux et un centre aéro-sanguin, dont les deux
premiers se suppléent si bien l’un l’autre, qu’il eut dans les derniers
jours de sa vie la conviction que le sens de l’ouïe n’était pas
absolument nécessaire pour entendre, ni le sens de la vue absolument
nécessaire pour voir, et que le plexus solaire les remplaçait sans
que l’on en pût douter; Desplein, en trouvant deux âmes dans l’homme,
corrobora son athéisme de ce fait, quoiqu’il ne préjuge encore rien sur
Dieu. Cet homme mourut, dit-on, dans l’impénitence finale où meurent
malheureusement beaucoup de beaux génies, à qui Dieu puisse pardonner.

La vie de cet homme si grand offrait beaucoup de petitesses, pour
employer l’expression dont se servaient ses ennemis, jaloux de
diminuer sa gloire, mais qu’il serait plus convenable de nommer des
contre-sens apparents. N’ayant jamais connaissance des déterminations
par lesquelles agissent les esprits supérieurs, les envieux ou les
niais s’arment aussitôt de quelques contradictions superficielles pour
dresser un acte d’accusation sur lequel ils les font momentanément
juger. Si, plus tard, le succès couronne les combinaisons attaquées, en
montrant la corrélation des préparatifs et des résultats, il subsiste
toujours un peu des calomnies d’avant-garde. Ainsi, de nos jours,
Napoléon fut condamné par nos contemporains, lorsqu’il déployait les
ailes de son aigle sur l’Angleterre: il fallut 1816 pour expliquer 1804
et les bateaux plats de Boulogne.

Chez Desplein, la gloire et la science étant inattaquables, ses
ennemis s’en prenaient à son humeur bizarre, à son caractère; tandis
qu’il possédait tout bonnement cette qualité que les Anglais nomment
_excentricity_. Tantôt superbement vêtu comme Crébillon le tragique,
tantôt il affectait une singulière indifférence en fait de vêtement;
on le voyait tantôt en voiture, tantôt à pied. Tour à tour brusque et
bon, en apparence âpre et avare, mais capable d’offrir sa fortune à ses
maîtres exilés qui lui firent l’honneur de l’accepter pendant quelques
jours, aucun homme n’a inspiré plus de jugements contradictoires.
Quoique capable, pour avoir un cordon noir que les médecins n’auraient
pas dû briguer, de laisser tomber à la cour un livre d’heures de
sa poche, croyez qu’il se moquait en lui-même de tout; il avait un
profond mépris pour les hommes, après les avoir observés d’en haut
et d’en bas, après les avoir surpris dans leur véritable expression,
au milieu des actes de l’existence les plus solennels et les plus
mesquins. Chez un grand homme, les qualités sont souvent solidaires.
Si, parmi ces colosses, l’un d’eux a plus de talent que d’esprit, son
esprit est encore plus étendu que celui de qui l’on dit simplement:
Il a de l’esprit. Tout génie suppose une vue morale. Cette vue peut
s’appliquer à quelque spécialité; mais qui voit la fleur, doit voir
le soleil. Celui qui entendit un diplomate, sauvé par lui, demandant:
«Comment va l’Empereur?» et qui répondit: «Le courtisan revient,
l’homme suivra!» celui-là n’est pas seulement chirurgien ou médecin,
il est aussi prodigieusement spirituel. Ainsi, l’observateur patient
et assidu de l’humanité légitimera les prétentions exorbitantes de
Desplein et le croira, comme il se croyait lui-même, propre à faire un
ministre tout aussi grand qu’était le chirurgien.

Parmi les énigmes que présente aux yeux de plusieurs contemporains la
vie de Desplein, nous avons choisi l’une des plus intéressantes, parce
que le mot s’en trouvera dans la conclusion du récit, et le vengera de
quelques sottes accusations.

De tous les élèves que Desplein eut à son hôpital, Horace Bianchon
fut un de ceux auxquels il s’attacha le plus vivement. Avant d’être
interne à l’Hôtel-Dieu, Horace Bianchon était un étudiant en médecine,
logé dans une misérable pension du quartier latin, connue sous le nom
de la Maison-Vauquer. Ce pauvre jeune homme y sentait les atteintes
de cette ardente misère, espèce de creuset d’où les grands talents
doivent sortir purs et incorruptibles comme des diamants qui peuvent
être soumis à tous les chocs sans se briser. Au feu violent de leurs
passions déchaînées, ils acquièrent la probité la plus inaltérable,
et contractent l’habitude des luttes qui attendent le génie, par le
travail constant dans lequel ils ont cerclé leurs appétits trompés.
Horace était un jeune homme droit, incapable de tergiverser dans les
questions d’honneur, allant sans phrase au fait, prêt pour ses amis
à mettre en gage son manteau, comme à leur donner son temps et ses
veilles. Horace était enfin un de ces amis qui ne s’inquiètent pas
de ce qu’ils reçoivent en échange de ce qu’ils donnent, certains de
recevoir à leur tour plus qu’ils ne donneront. La plupart de ses
amis avaient pour lui ce respect intérieur qu’inspire une vertu
sans emphase, et plusieurs d’entre eux redoutaient sa censure. Mais
ces qualités, Horace les déployait sans pédantisme. Ni puritain
ni sermonneur, il jurait de bonne grâce en donnant un conseil, et
faisait volontiers un _tronçon de chière lie_ quand l’occasion s’en
présentait. Bon compagnon, pas plus prude que ne l’est un cuirassier,
rond et franc, non pas comme un marin, car le marin d’aujourd’hui est
un rusé diplomate, mais comme un brave jeune homme qui n’a rien à
déguiser dans sa vie, il marchait la tête haute et la pensée rieuse.
Enfin, pour tout exprimer par un mot, Horace était le Pylade de plus
d’un Oreste, les créanciers étant pris aujourd’hui comme la figure
la plus réelle des Furies antiques. Il portait sa misère avec cette
gaieté qui peut-être est un des plus grands éléments du courage, et
comme tous ceux qui n’ont rien, il contractait peu de dettes. Sobre
comme un chameau, alerte comme un cerf, il était ferme dans ses idées
et dans sa conduite. La vie heureuse de Bianchon commença du jour où
l’illustre chirurgien acquit la preuve des qualités et des défauts
qui, les uns aussi bien que les autres, rendent doublement précieux à
ses amis le docteur Horace Bianchon. Quand un chef de clinique prend
dans son giron un jeune homme, ce jeune homme a, comme on dit, le pied
dans l’étrier. Desplein ne manquait pas d’emmener Bianchon pour se
faire assister par lui dans les maisons opulentes où presque toujours
quelque gratification tombait dans l’escarcelle de l’interne, et où
se révélaient insensiblement au provincial les mystères de la vie
parisienne; il le gardait dans son cabinet lors de ses consultations,
et l’y employait; parfois, il l’envoyait accompagner un riche malade
aux Eaux; enfin il lui préparait une clientèle. Il résulte de ceci
qu’au bout d’un certain temps, le tyran de la chirurgie eut un Séide.
Ces deux hommes, l’un au faîte des honneurs et de sa science, jouissant
d’une immense fortune et d’une immense gloire; l’autre, modeste Oméga,
n’ayant ni fortune ni gloire, devinrent intimes. Le grand Desplein
disait tout à son interne; l’interne savait si telle femme s’était
assise sur une chaise auprès du maître, ou sur le fameux canapé qui
se trouvait dans le cabinet et sur lequel Desplein dormait: Bianchon
connaissait les mystères de ce tempérament de lion et de taureau, qui
finit par élargir, amplifier outre mesure le buste du grand homme, et
causa sa mort par le développement du cœur. Il étudia les bizarreries
de cette vie si occupée, les projets de cette avarice si sordide, les
espérances de l’homme politique caché dans le savant; il put prévoir
les déceptions qui attendaient le seul sentiment enfoui dans ce cœur
moins de bronze que bronzé.

Un jour, Bianchon dit à Desplein qu’un pauvre porteur d’eau du quartier
Saint-Jacques avait une horrible maladie causée par les fatigues et la
misère; ce pauvre Auvergnat n’avait mangé que des pommes de terre dans
le grand hiver de 1821. Desplein laissa tous ses malades. Au risque de
crever son cheval, il vola, suivi de Bianchon, chez le pauvre homme
et le fit transporter lui-même dans la maison de santé établie par
le célèbre Dubois dans le faubourg Saint-Denis. Il alla soigner cet
homme, auquel il donna, quand il l’eut rétabli, la somme nécessaire
pour acheter un cheval et un tonneau. Cet Auvergnat se distingua par un
trait original. Un de ses amis tombe malade, il l’emmène promptement
chez Desplein, en disant à son bienfaiteur:--«Je n’aurais pas souffert
qu’il allât chez un autre.» Tout bourru qu’il était, Desplein serra
la main du porteur d’eau, et lui dit:--«Amène-les-moi tous.» Et il
fit entrer l’enfant du Cantal à l’Hôtel-Dieu, où il eut de lui le
plus grand soin. Bianchon avait déjà plusieurs fois remarqué chez
son chef une prédilection pour les Auvergnats et surtout pour les
porteurs d’eau; mais, comme Desplein mettait une sorte d’orgueil à ses
traitements de l’Hôtel-Dieu, l’élève n’y voyait rien de trop étrange.

Un jour, en traversant la place Saint-Sulpice, Bianchon aperçut son
maître entrant dans l’église vers neuf heures du matin. Desplein, qui
ne faisait jamais alors un pas sans son cabriolet, était à pied, et
se coulait par la porte de la rue du Petit-Lion, comme s’il fût entré
dans une maison suspecte. Naturellement pris de curiosité, l’interne
qui connaissait les opinions de son maître, et qui était _Cabaniste_
en dyable par un y grec (ce qui semble dans Rabelais une supériorité
de diablerie), Bianchon se glissa dans Saint-Sulpice, et ne fut pas
médiocrement étonné de voir le grand Desplein, cet athée sans pitié
pour les anges qui n’offrent point prise aux bistouris, et ne peuvent
avoir ni fistules ni gastrites, enfin, cet intrépide _dériseur_,
humblement agenouillé, et où?... à la chapelle de la Vierge devant
laquelle il écouta une messe, donna pour les frais du culte, donna pour
les pauvres, en restant sérieux comme s’il se fût agi d’une opération.

--Il ne venait, certes, pas éclaircir des questions relatives à
l’accouchement de la Vierge, disait Bianchon dont l’étonnement fut
sans bornes. Si je l’avais vu tenant, à la Fête-Dieu, un des cordons
du dais, il n’y aurait eu qu’à rire; mais à cette heure, seul, sans
témoins, il y a, certes, de quoi faire penser!

Bianchon ne voulut pas avoir l’air d’espionner le premier chirurgien de
l’Hôtel-Dieu, il s’en alla. Par hasard, Desplein l’invita ce jour-là
même à dîner avec lui, hors de chez lui, chez un restaurateur.

Entre la poire et le fromage Bianchon arriva, par d’habiles
préparations, à parler de la messe, en la qualifiant de momerie et de
farce.

--Une farce, dit Desplein, qui a coûté plus de sang à la chrétienté
que toutes les batailles de Napoléon et que toutes les sangsues de
Broussais! La messe est une invention papale qui ne remonte pas plus
haut que le VIe siècle, et que l’on a basée sur _Hoc est corpus_.
Combien de torrents de sang n’a-t-il pas fallu verser pour établir
la Fête-Dieu par l’institution de laquelle la cour de Rome a voulu
constater sa victoire dans l’affaire de la Présence Réelle, schisme
qui pendant trois siècles a troublé l’Église! Les guerres du comte de
Toulouse et les Albigeois sont la queue de cette affaire. Les Vaudois
et les Albigeois se refusaient à reconnaître cette innovation.

Enfin Desplein prit plaisir à se livrer à toute sa verve d’athée, et ce
fut un flux de plaisanteries voltairiennes, ou, pour être plus exact,
une détestable contrefaçon du _Citateur_.

--Ouais! se dit Bianchon en lui-même, où est mon dévot de ce matin?

Il garda le silence, il douta d’avoir vu son chef à Saint-Sulpice.
Desplein n’eût pas pris la peine de mentir à Bianchon: ils se
connaissaient trop bien tous deux, ils avaient déjà, sur des points
tout aussi graves, échangé des pensées, discuté des systèmes _de natura
rerum_ en les sondant ou les disséquant avec les couteaux et le scalpel
de l’Incrédulité. Trois mois se passèrent. Bianchon ne donna point de
suite à ce fait, quoiqu’il restât gravé dans sa mémoire. Dans cette
année, un jour, l’un des médecins de l’Hôtel-Dieu prit Desplein par le
bras devant Bianchon, comme pour l’interroger.

--Qu’alliez-vous donc faire à Saint-Sulpice, mon cher maître? lui
dit-il.

--Y voir un prêtre qui a une carie au genou, et que madame la duchesse
d’Angoulême m’a fait l’honneur de me recommander, dit Desplein.

Le médecin se paya de cette défaite, mais non Bianchon.

--Ah! il va voir des genoux malades dans l’église! Il allait entendre
sa messe, se dit l’interne.

Bianchon se promit de guetter Desplein; il se rappela le jour, l’heure
auxquels il l’avait surpris entrant à Saint-Sulpice, et se promit
d’y venir l’année suivante au même jour et à la même heure, afin de
savoir s’il l’y surprendrait encore. En ce cas, la périodicité de sa
dévotion autoriserait une investigation scientifique, car il ne devait
pas se rencontrer chez un tel homme une contradiction directe entre
la pensée et l’action. L’année suivante, au jour et à l’heure dits,
Bianchon, qui déjà n’était plus l’interne de Desplein, vit le cabriolet
du chirurgien s’arrêtant au coin de la rue de Tournon et de celle du
Petit-Lion, d’où son ami s’en alla jésuitiquement le long des murs à
Saint-Sulpice, où il entendit encore sa messe à l’autel de la Vierge.
C’était bien Desplein! le chirurgien en chef, l’athée _in petto_, le
dévot par hasard. L’intrigue s’embrouillait. La persistance de cet
illustre savant compliquait tout. Quand Desplein fut sorti, Bianchon
s’approcha du sacristain qui vint desservir la chapelle, et lui demanda
si ce monsieur était un habitué.

--Voici vingt ans que je suis ici, dit le sacristain, et depuis ce
temps monsieur Desplein vient quatre fois par an entendre cette messe;
il l’a fondée.

--Une fondation faite par lui! dit Bianchon en s’éloignant. Ceci vaut
le mystère de l’Immaculée Conception, une chose qui, à elle seule, doit
rendre un médecin incrédule.

Il se passa quelque temps sans que le docteur Bianchon, quoique ami
de Desplein, fût en position de lui parler de cette particularité de
sa vie. S’ils se rencontraient en consultation ou dans le monde, il
était difficile de trouver ce moment de confiance et de solitude où
l’on demeure les pieds sur les chenets, la tête appuyée sur le dos
d’un fauteuil, et pendant lequel deux hommes se disent leurs secrets.
Enfin, à sept ans de distance, après la révolution de 1830, quand le
peuple se ruait sur l’Archevêché, quand les inspirations républicaines
le poussaient à détruire les croix dorées qui poindaient, comme des
éclairs, dans l’immensité de cet océan de maisons; quand l’Incrédulité,
côte à côte avec l’Émeute, se carrait dans les rues, Bianchon surprit
Desplein entrant encore dans Saint-Sulpice. Le docteur l’y suivit, se
mit près de lui, sans que son ami lui fît le moindre signe ou témoignât
la moindre surprise. Tous deux entendirent la messe de fondation.

--Me direz-vous, mon cher, dit Bianchon à Desplein quand ils sortirent
de l’église, la raison de votre capucinade? Je vous ai déjà surpris
trois fois allant à la messe, vous! Vous me ferez raison de ce mystère,
et m’expliquerez ce désaccord flagrant entre vos opinions et votre
conduite. Vous ne croyez pas en Dieu, et vous allez à la messe! Mon
cher maître, vous êtes tenu de me répondre.

--Je ressemble à beaucoup de dévots, à des hommes profondément
religieux en apparence, mais tout aussi athées que nous pouvons l’être,
vous et moi.

Et ce fut un torrent d’épigrammes sur quelques personnages politiques,
dont le plus connu nous offre en ce siècle une nouvelle édition du
Tartufe de Molière.

--Je ne vous demande pas tout cela, dit Bianchon, je veux savoir la
raison de ce que vous venez de faire ici, pourquoi vous avez fondé
cette messe.

--Ma foi, mon cher ami, dit Desplein, je suis sur le bord de ma tombe,
je puis bien vous parler des commencements de ma vie.

En ce moment Bianchon et le grand homme se trouvaient dans la rue des
Quatre-Vents, une des plus horribles rues de Paris. Desplein montra
le sixième étage d’une de ces maisons qui ressemblent à un obélisque,
dont la porte bâtarde donne sur une allée au bout de laquelle est un
tortueux escalier éclairé par des jours justement nommés des _jours
de souffrance_. C’était une maison verdâtre, au rez-de-chaussée de
laquelle habitait un marchand de meubles, et qui paraissait loger à
chacun de ses étages une différente misère. En levant le bras par un
mouvement plein d’énergie, Desplein dit à Bianchon:--J’ai demeuré
là-haut deux ans!

--Je le sais, d’Arthez y a demeuré, j’y suis venu presque tous les
jours pendant ma première jeunesse, nous l’appelions alors le _bocal
aux grands hommes_! Après?

--La messe que je viens d’entendre est liée à des événements qui se
sont accomplis alors que j’habitais la mansarde où vous me dites qu’a
demeuré d’Arthez, celle à la fenêtre de laquelle flotte une corde
chargée de linge au-dessus d’un pot de fleurs. J’ai eu de si rudes
commencements, mon cher Bianchon, que je puis disputer à qui que ce
soit la palme des souffrances parisiennes. J’ai tout supporté: faim,
soif, manque d’argent, manque d’habits, de chaussure et de linge,
tout ce que la misère a de plus dur. J’ai soufflé sur mes doigts
engourdis dans ce _bocal aux grands hommes_, que je voudrais aller
revoir avec vous. J’ai travaillé pendant un hiver en voyant fumer
ma tête, et distinguant l’air de ma transpiration comme nous voyons
celle des chevaux par un jour de gelée. Je ne sais où l’on prend son
point d’appui pour résister à cette vie. J’étais seul, sans secours,
sans un sou ni pour acheter des livres ni pour payer les frais de mon
éducation médicale; sans un ami: mon caractère irascible, ombrageux,
inquiet me desservait. Personne ne voulait voir dans mes irritations le
malaise et le travail d’un homme qui, du fond de l’état social où il
est, s’agite pour arriver à la surface. Mais j’avais, je puis vous le
dire, à vous devant qui je n’ai pas besoin de me draper, j’avais ce lit
de bons sentiments et de sensibilité vive qui sera toujours l’apanage
des hommes assez forts pour grimper sur un sommet quelconque, après
avoir piétiné long-temps dans les marécages de la Misère. Je ne pouvais
rien tirer de ma famille, ni de mon pays, au delà de l’insuffisante
pension qu’on me faisait. Enfin, à cette époque, je mangeais le matin
un petit pain que le boulanger de la rue du Petit-Lion me vendait
moins cher parce qu’il était de la veille ou de l’avant-veille, et je
l’émiettais dans du lait: mon repas du matin ne me coûtait ainsi que
deux sous. Je ne dînais que tous les deux jours dans une pension où
le dîner coûtait seize sous. Je ne dépensais ainsi que neuf sous par
jour. Vous connaissez aussi bien que moi quel soin je pouvais avoir
de mes habits et de ma chaussure! Je ne sais pas si plus tard nous
éprouvons autant de chagrin par la trahison d’un confrère que nous
en avons éprouvé, vous comme moi, en apercevant la rieuse grimace
d’un soulier qui se découd, en entendant craquer l’entournure d’une
redingote. Je ne buvais que de l’eau, j’avais le plus grand respect
pour les Cafés. Zoppi m’apparaissait comme une terre promise où les
Lucullus du pays latin avaient seuls droit de présence.--Pourrais-je
jamais, me disais-je parfois, y prendre une tasse de café à la
crème, y jouer une partie de dominos? Enfin, je reportais dans mes
travaux la rage que m’inspirait la misère. Je tâchais d’accaparer des
connaissances positives afin d’avoir une immense valeur personnelle,
pour mériter la place à laquelle j’arriverais le jour où je serais
sorti de mon néant. Je consommais plus d’huile que de pain: la lumière
qui m’éclairait pendant ces nuits obstinées me coûtait plus cher que
ma nourriture. Ce duel a été long, opiniâtre, sans consolation. Je ne
réveillais aucune sympathie autour de moi. Pour avoir des amis, ne
faut-il pas se lier avec des jeunes gens, posséder quelques sous afin
d’aller gobeloter avec eux, se rendre ensemble partout où vont des
étudiants! Je n’avais rien! Et personne à Paris ne se figure que _rien_
est _rien_. Quand il s’agissait de découvrir mes misères, j’éprouvais
au gosier cette contraction nerveuse qui fait croire à nos malades
qu’il leur remonte une boule de l’œsophage dans le larynx. J’ai plus
tard rencontré de ces gens, nés riches, qui, n’ayant jamais manqué
de rien, ne connaissent pas le problème de cette règle de trois: _Un
jeune homme_ EST _au crime comme une pièce de cent sous_ EST _à_ X.
Ces imbéciles dorés me disent:--Pourquoi donc faisiez-vous des dettes?
pourquoi donc contractiez-vous des obligations onéreuses? Ils me font
l’effet de cette princesse qui, sachant que le peuple crevait de faim,
disait:--Pourquoi n’achète-t-il pas de la brioche? Je voudrais bien
voir l’un de ces riches, qui se plaint que je lui prends trop cher
quand il faut l’opérer, seul dans Paris, sans sou ni maille, sans
un ami, sans crédit, et forcé de travailler de ses cinq doigts pour
vivre? Que ferait-il? où irait-il apaiser sa faim? Bianchon, si vous
m’avez vu quelquefois amer et dur, je superposais alors mes premières
douleurs sur l’insensibilité, sur l’égoïsme desquels j’ai eu des
milliers de preuves dans les hautes sphères; ou bien je pensais aux
obstacles que la haine, l’envie, la jalousie, la calomnie ont élevés
entre le succès et moi. A Paris, quand certaines gens vous voient
prêts à mettre le pied à l’étrier, les uns vous tirent par le pan de
votre habit, les autres lâchent la boucle de la sous-ventrière pour
que vous vous cassiez la tête en tombant; celui-ci vous déferre le
cheval, celui-là vous vole le fouet: le moins traître est celui que
vous voyez venir pour vous tirer un coup de pistolet à bout portant.
Vous avez assez de talent, mon cher enfant, pour connaître bientôt
la bataille horrible, incessante que la médiocrité livre à l’homme
supérieur. Si vous perdez vingt-cinq louis un soir, le lendemain vous
serez accusé d’être un joueur, et vos meilleurs amis diront que vous
avez perdu la veille vingt-cinq mille francs. Ayez mal à la tête, vous
passerez pour un fou. Ayez une vivacité, vous serez insociable. Si,
pour résister à ce bataillon de pygmées, vous rassemblez en vous des
forces supérieures, vos meilleurs amis s’écrieront que vous voulez
tout dévorer, que vous avez la prétention de dominer, de tyranniser.
Enfin vos qualités deviendront des défauts, vos défauts deviendront des
vices, et vos vertus seront des crimes. Si vous avez sauvé quelqu’un,
vous l’aurez tué; si votre malade reparaît, il sera constant que vous
aurez assuré le présent aux dépens de l’avenir; s’il n’est pas mort,
il mourra. Bronchez, vous serez tombé! Inventez quoi que ce soit,
réclamez vos droits, vous serez un homme difficultueux, un homme
fin, qui ne veut pas laisser arriver les jeunes gens. Ainsi, mon
cher, si je ne crois pas en Dieu, je crois encore moins à l’homme.
Ne connaissez-vous pas en moi un Desplein entièrement différent du
Desplein de qui chacun médit? Mais ne fouillons pas dans ce tas de
boue. Donc, j’habitais cette maison, j’étais à travailler pour pouvoir
passer mon premier examen, et je n’avais pas un liard. Vous savez!
j’étais arrivé à l’une de ces dernières extrémités où l’on se dit: _Je
m’engagerai!_ J’avais un espoir. J’attendais de mon pays une malle
pleine de linge, un présent de ces vieilles tantes qui, ne connaissant
rien de Paris, pensent à vos chemises, en s’imaginant qu’avec trente
francs par mois leur neveu mange des ortolans. La malle arriva
pendant que j’étais à l’École: elle avait coûté quarante francs de
port; le portier, un cordonnier allemand logé dans une soupente, les
avait payés et gardait la malle. Je me suis promené dans la rue des
Fossés-Saint-Germain-des-Prés et dans la rue de l’École-de-Médecine,
sans pouvoir inventer un stratagème qui me livrât ma malle sans être
obligé de donner les quarante francs que j’aurais naturellement
payés après avoir vendu le linge. Ma stupidité me fit deviner que je
n’avais pas d’autre vocation que la chirurgie. Mon cher, les âmes
délicates, dont la force s’exerce dans une sphère élevée, manquent
de cet esprit d’intrigue, fertile en ressources, en combinaisons;
leur génie, à elles, c’est le hasard: elles ne cherchent pas, elles
rencontrent. Enfin, je revins à la nuit, au moment où rentrait mon
voisin, un porteur d’eau nommé Bourgeat, un homme de Saint-Flour. Nous
nous connaissions comme se connaissent deux locataires qui ont chacun
leur chambre sur le même carré, qui s’entendent dormant, toussant,
s’habillant, et qui finissent par s’habituer l’un à l’autre. Mon voisin
m’apprit que le propriétaire, auquel je devais trois termes, m’avait
mis à la porte: il me faudrait déguerpir le lendemain. Lui-même était
chassé à cause de sa profession. Je passai la nuit la plus douloureuse
de ma vie.--Où prendre un commissionnaire pour emporter mon pauvre
ménage, mes livres? comment payer le commissionnaire et le portier? où
aller? Ces questions insolubles, je les répétais dans les larmes, comme
les fous redisent leurs refrains. Je dormis. La misère a pour elle
un divin sommeil plein de beaux rêves. Le lendemain matin, au moment
où je mangeais mon écuellée de pain émietté dans mon lait, Bourgeat
entre et me dit en mauvais français: «Monchieur l’étudiant, che chuis
un pauvre homme, enfant trouvé de l’hôpital de Chain-Flour, chans
père ni mère, et qui ne chuis pas assez riche pour me marier. Vous
n’êtes pas non plus fertile en parents, ni garni de che qui che compte?
Écoutez, j’ai en bas une charrette à bras que j’ai louée à deux chous
l’heure, toutes nos affaires peuvent y tenir; si vous voulez, nous
chercherons à nous loger de compagnie, puisque nous chommes chassés
d’ici. Che n’est pas après tout le paradis terrestre.--Je le sais bien,
lui dis-je, mon brave Bourgeat. Mais je suis bien embarrassé, j’ai en
bas une malle qui contient pour cent écus de linge, avec lequel je
pourrais payer le propriétaire et ce que je dois au portier, et je n’ai
pas cent sous.--Bah! j’ai quelques monnerons, me répondit joyeusement
Bourgeat en me montrant une vieille bourse en cuir crasseux. Gardez
vostre linge.» Bourgeat paya mes trois termes, le sien, et solda le
portier. Puis, il mit nos meubles, mon linge dans sa charrette, et la
traîna par les rues en s’arrêtant devant chaque maison où pendait un
écriteau. Moi, je montais pour aller voir si le local à louer pouvait
nous convenir. A midi nous errions encore dans le quartier latin sans
y avoir rien trouvé. Le prix était un grand obstacle. Bourgeat me
proposa de déjeuner chez un marchand de vin, à la porte duquel nous
laissâmes la charrette. Vers le soir, je découvris dans la cour de
Rohan, passage du Commerce, en haut d’une maison, sous les toits, deux
chambres séparées par l’escalier. Nous eûmes chacun pour soixante
francs de loyer par an. Nous voilà casés, moi et mon humble ami. Nous
dînâmes ensemble. Bourgeat, qui gagnait environ cinquante sous par
jour, possédait environ cent écus, il allait bientôt pouvoir réaliser
son ambition en achetant un tonneau et un cheval. En apprenant ma
situation, car il me tira mes secrets avec une profondeur matoise et
une bonhomie dont le souvenir me remue encore aujourd’hui le cœur, il
renonça pour quelque temps à l’ambition de toute sa vie: Bourgeat était
marchand à la voie depuis vingt-deux ans, il sacrifia ses cent écus à
mon avenir.

Ici Desplein serra violemment le bras de Bianchon.

--Il me donna l’argent nécessaire à mes examens! Cet homme, mon ami,
comprit que j’avais une mission, que les besoins de mon intelligence
passaient avant les siens. Il s’occupa de moi, il m’appelait son
_petit_, il me prêta l’argent nécessaire à mes achats de livres, il
venait quelquefois tout doucement me voir travaillant; enfin il prit
des précautions maternelles pour que je substituasse à la nourriture
insuffisante et mauvaise à laquelle j’étais condamné, une nourriture
saine et abondante. Bourgeat, homme d’environ quarante ans, avait une
figure bourgeoise du Moyen-Age, un front bombé, une tête qu’un peintre
aurait pu faire poser comme modèle pour un Lycurgue. Le pauvre homme
se sentait le cœur gros d’affections à placer; il n’avait jamais été
aimé que par un caniche mort depuis peu de temps, et dont il me parlait
toujours en me demandant si je croyais que l’Église consentirait à
dire des messes pour le repos de son âme. Son chien était, disait-il,
un vrai chrétien, qui, durant douze années, l’avait accompagné à
l’église sans avoir jamais aboyé, écoutant les orgues sans ouvrir
la gueule, et restant accroupi près de lui d’un air qui lui faisait
croire qu’il priait avec lui. Cet homme reporta sur moi toutes ses
affections: il m’accepta comme un être seul et souffrant; il devint
pour moi la mère la plus attentive, le bienfaiteur le plus délicat,
enfin l’idéal de cette vertu qui se complaît dans son œuvre. Quand je
le rencontrais dans la rue, il me jetait un regard d’intelligence plein
d’une inconcevable noblesse: il affectait alors de marcher comme s’il
ne portait rien, il paraissait heureux de me voir en bonne santé, bien
vêtu. Ce fut enfin le dévouement du peuple, l’amour de la grisette
reporté dans une sphère élevée. Bourgeat faisait mes commissions, il
m’éveillait la nuit aux heures dites, il nettoyait ma lampe, frottait
notre palier; aussi bon domestique que bon père, et propre comme une
fille anglaise. Il faisait le ménage. Comme Philopémen, il sciait notre
bois, et communiquait à toutes ses actions la simplicité du faire, en y
gardant sa dignité, car il semblait comprendre que le but ennoblissait
tout. Quand je quittai ce brave homme pour entrer à l’Hôtel-Dieu comme
interne, il éprouva je ne sais quelle douleur morne en songeant qu’il
ne pourrait plus vivre avec moi; mais il se consola par la perspective
d’amasser l’argent nécessaire aux dépenses de ma thèse, et il me fit
promettre de le venir voir les jours de sortie. Bourgeat était fier de
moi, il m’aimait pour moi et pour lui. Si vous recherchiez ma thèse,
vous verriez qu’elle lui a été dédiée. Dans la dernière année de mon
internat, j’avais gagné assez d’argent pour rendre tout ce que je
devais à ce digne Auvergnat en lui achetant un cheval et un tonneau,
il fut outré de colère de savoir que je me privais de mon argent, et
néanmoins il était enchanté de voir ses souhaits réalisés; il riait
et me grondait, il regardait son tonneau, son cheval, et s’essuyait
une larme en me disant:--C’est mal! Ah! le beau tonneau! Vous avez eu
tort, le cheval est fort comme un Auvergnat. Je n’ai rien vu de plus
touchant que cette scène. Bourgeat voulut absolument m’acheter cette
trousse garnie en argent que vous avez vue dans mon cabinet, et qui
en est pour moi la chose la plus précieuse. Quoique enivré par mes
premiers succès, il ne lui est jamais échappé la moindre parole, le
moindre geste qui voulussent dire: _C’est à moi qu’est dû cet homme!_
Et cependant sans lui la misère m’aurait tué. Le pauvre homme s’était
exterminé pour moi: il n’avait mangé que du pain frotté d’ail, afin
que j’eusse du café pour suffire à mes veilles. Il tomba malade. J’ai
passé, comme vous l’imaginez, les nuits à son chevet, je l’ai tiré
d’affaire la première fois; mais il eut une rechute deux ans après,
et malgré les soins les plus assidus, malgré les plus grands efforts
de la science, il dut succomber. Jamais roi ne fut soigné comme il le
fut. Oui, Bianchon, j’ai tenté, pour arracher cette vie à la mort, des
choses inouïes. Je voulais le faire vivre assez pour le rendre témoin
de son ouvrage, pour lui réaliser tous ses vœux, pour satisfaire la
seule reconnaissance qui m’ait empli le cœur, pour éteindre un foyer
qui me brûle encore aujourd’hui!

--Bourgeat, reprit après une pause Desplein visiblement ému, mon second
père est mort dans mes bras, me laissant tout ce qu’il possédait par
un testament qu’il avait fait chez un écrivain public, et daté de
l’année où nous étions venus nous loger dans la cour de Rohan. Cet
homme avait la foi du charbonnier. Il aimait la sainte Vierge comme
il eût aimé sa femme. Catholique ardent, il ne m’avait jamais dit
un mot sur mon irréligion. Quand il fut en danger, il me pria de ne
rien ménager pour qu’il eût les secours de l’Église. Je fis dire
tous les jours la messe pour lui. Souvent, pendant la nuit, il me
témoignait des craintes sur son avenir, il craignait de ne pas avoir
vécu assez saintement. Le pauvre homme! il travaillait du matin au
soir. A qui donc appartiendrait le paradis, s’il y a un paradis? Il
a été administré comme un saint qu’il était, et sa mort fut digne de
sa vie. Son convoi ne fut suivi que par moi. Quand j’eus mis en terre
mon unique bienfaiteur, je cherchai comment m’acquitter envers lui;
je m’aperçus qu’il n’avait ni famille, ni amis, ni femme, ni enfants.
Mais il croyait! il avait une conviction religieuse, avais-je le droit
de la discuter? Il m’avait timidement parlé des messes dites pour le
repos des morts, il ne voulait pas m’imposer ce devoir, en pensant que
ce serait faire payer ses services. Aussitôt que j’ai pu établir une
fondation, j’ai donné à Saint-Sulpice la somme nécessaire pour y faire
dire quatre messes par an. Comme la seule chose que je puisse offrir
à Bourgeat est la satisfaction de ses pieux désirs, le jour où se dit
cette messe, au commencement de chaque saison, j’y vais en son nom,
et récite pour lui les prières voulues. Je dis avec la bonne foi du
douteur: «Mon Dieu, s’il est une sphère où tu mettes après leur mort
ceux qui ont été parfaits, pense au bon Bourgeat; et s’il y a quelque
chose à souffrir pour lui, donne-moi ses souffrances, afin de le faire
entrer plus vite dans ce que l’on appelle le paradis.» Voilà, mon cher,
tout ce qu’un homme qui a mes opinions peut se permettre. Dieu doit
être un bon diable, il ne saurait m’en vouloir. Je vous le jure, je
donnerais ma fortune pour que la croyance de Bourgeat pût m’entrer dans
la cervelle.

Bianchon, qui soigna Desplein dans sa dernière maladie, n’ose pas
affirmer aujourd’hui que l’illustre chirurgien soit mort athée. Des
croyants n’aimeront-ils pas à penser que l’humble Auvergnat sera venu
lui ouvrir la porte du ciel, comme il lui ouvrit jadis la porte du
temple terrestre au fronton duquel se lit: _Aux grands hommes la patrie
reconnaissante!_


  Paris, janvier 1836.



[Illustration: IMP. E. MARTINET.

  Sarrasine la crayonna dans toutes les poses: il la fit sans
  voile, assise, debout, couchée... etc.

                                                          (SARRASINE.)]



  SARRASINE.

  A MONSIEUR CHARLES DE BERNARD DU GRAIL.


J’étais plongé dans une de ces rêveries profondes qui saisissent
tout le monde, même un homme frivole, au sein des fêtes les plus
tumultueuses. Minuit venait de sonner à l’horloge de l’Élysée-Bourbon.
Assis dans l’embrasure d’une fenêtre, et caché sous les plis onduleux
d’un rideau de moire, je pouvais contempler à mon aise le jardin de
l’hôtel où je passais la soirée. Les arbres, imparfaitement couverts de
neige, se détachaient faiblement du fond grisâtre que formait un ciel
nuageux, à peine blanchi par la lune. Vus au sein de cette atmosphère
fantastique, ils ressemblaient vaguement à des spectres mal enveloppés
de leurs linceuls, image gigantesque de la fameuse _danse des morts_.
Puis, en me retournant de l’autre côté, je pouvais admirer la danse des
vivants! un salon splendide, aux parois d’argent et d’or, aux lustres
étincelants, brillant de bougies. Là, fourmillaient, s’agitaient et
papillonnaient les plus jolies femmes de Paris, les plus riches, les
mieux titrées, éclatantes, pompeuses, éblouissantes de diamants! des
fleurs sur la tête, sur le sein, dans les cheveux, semées sur les
robes, ou en guirlandes à leurs pieds. C’était de légers frémissements
de joie, des pas voluptueux qui faisaient rouler les dentelles, les
blondes, la mousseline autour de leurs flancs délicats. Quelques
regards trop vifs perçaient çà et là, éclipsaient les lumières, le feu
des diamants, et animaient encore des cœurs trop ardents. On surprenait
aussi des airs de tête significatifs pour les amants, et des attitudes
négatives pour les maris. Les éclats de voix des joueurs, à chaque
coup imprévu, le retentissement de l’or se mêlaient à la musique, au
murmure des conversations; pour achever d’étourdir cette foule enivrée
par tout ce que le monde peut offrir de séductions, une vapeur de
parfums et l’ivresse générale agissaient sur les imaginations affolées.
Ainsi à ma droite, la sombre et silencieuse image de la mort; à ma
gauche, les décentes bacchanales de la vie: ici, la nature froide,
morne, en deuil; là les hommes en joie. Moi, sur la frontière de ces
deux tableaux si disparates, qui, mille fois répétés de diverses
manières, rendent Paris la ville la plus amusante du monde et la plus
philosophique, je faisais une macédoine morale, moitié plaisante,
moitié funèbre. Du pied gauche je marquais la mesure, et je croyais
avoir l’autre dans un cercueil. Ma jambe était en effet glacée par un
de ces vents coulis qui vous gèlent une moitié du corps tandis que
l’autre éprouve la chaleur moite des salons, accident assez fréquent au
bal.

--Il n’y a pas fort long-temps que monsieur de Lanty possède cet hôtel?

--Si fait. Voici bientôt dix ans que le maréchal de Carigliano le lui a
vendu...

--Ah!

--Ces gens-là doivent avoir une fortune immense?

--Mais il le faut bien.

--Quelle fête! Elle est d’un luxe insolent.

--Les croyez-vous aussi riches que le sont monsieur de Nucingen ou
monsieur de Gondreville?

--Mais vous ne savez donc pas?

J’avançai la tête et reconnus les deux interlocuteurs pour appartenir
à cette gent curieuse qui, à Paris, s’occupe exclusivement des
_Pourquoi?_ des _Comment? D’où vient-il? Qui sont-ils? Qu’y a-t-il?
Qu’a-t-elle fait?_ Ils se mirent à parler bas, et s’éloignèrent pour
aller causer plus à l’aise sur quelque canapé solitaire. Jamais mine
plus féconde ne s’était ouverte aux chercheurs de mystères. Personne ne
savait de quel pays venait la famille de Lanty, ni de quel commerce, de
quelle spoliation, de quelle piraterie ou de quel héritage provenait
une fortune estimée à plusieurs millions. Tous les membres de cette
famille parlaient l’italien, le français, l’espagnol, l’anglais et
l’allemand, avec assez de perfection pour faire supposer qu’ils avaient
dû long-temps séjourner parmi ces différents peuples. Étaient-ce des
bohémiens? étaient-ce des flibustiers?

--Quand ce serait le diable! disaient de jeunes politiques, ils
reçoivent à merveille.

--Le comte de Lanty eût-il dévalisé quelque _Casauba_, j’épouserais
bien sa fille! s’écriait un philosophe.

Qui n’aurait épousé Marianina, jeune fille de seize ans, dont la beauté
réalisait les fabuleuses conceptions des poètes orientaux? Comme la
fille du sultan dans le conte de _la Lampe merveilleuse_, elle aurait
dû rester voilée. Son chant faisait pâlir les talents incomplets des
Malibran, des Sontag, des Fodor, chez lesquelles une qualité dominante
a toujours exclu la perfection de l’ensemble; tandis que Marianina
savait unir au même degré la pureté du son, la sensibilité, la justesse
du mouvement et des intonations, l’âme et la science, la correction et
le sentiment. Cette fille était le type de cette poésie secrète, lien
commun de tous les arts, et qui fuit toujours ceux qui la cherchent.
Douce et modeste, instruite et spirituelle, rien ne pouvait éclipser
Marianina si ce n’était sa mère.

Avez-vous jamais rencontré de ces femmes dont la beauté foudroyante
défie les atteintes de l’âge, et qui semblent à trente-six ans plus
désirables qu’elles ne devaient l’être quinze ans plus tôt? Leur
visage est une âme passionnée, il étincelle; chaque trait y brille
d’intelligence; chaque pore possède un éclat particulier, surtout aux
lumières. Leurs yeux séduisants attirent, refusent, parlent ou se
taisent; leur démarche est innocemment savante; leur voix déploie les
mélodieuses richesses des tons les plus coquettement doux et tendres.
Fondés sur des comparaisons, leurs éloges caressent l’amour propre le
plus chatouilleux. Un mouvement de leurs sourcils, le moindre jeu de
l’œil, leur lèvre qui se fronce, impriment une sorte de terreur à ceux
qui font dépendre d’elles leur vie et leur bonheur. Inexpériente de
l’amour et docile au discours, une jeune fille peut se laisser séduire;
mais pour ces sortes de femmes, un homme doit savoir, comme monsieur
de Jaucourt, ne pas crier quand, en se cachant au fond d’un cabinet,
la femme de chambre lui brise les deux doigts dans la jointure d’une
porte. Aimer ces puissantes sirènes, n’est-ce pas jouer sa vie? Et
voilà pourquoi peut-être les aimons-nous si passionnément! Telle était
la comtesse de Lanty.

Filippo, frère de Marianina, tenait, comme sa sœur, de la beauté
merveilleuse de la comtesse. Pour tout dire en un mot, ce jeune homme
était une image vivante de l’Antinoüs, avec des formes plus grêles.
Mais comme ces maigres et délicates proportions s’allient bien à la
jeunesse quand un teint olivâtre, des sourcils vigoureux et le feu d’un
œil velouté promettent pour l’avenir des passions mâles, des idées
généreuses! Si Filippo restait, dans tous les cœurs de jeunes filles,
comme un type, il demeurait également dans le souvenir de toutes les
mères, comme le meilleur parti de France.

La beauté, la fortune, l’esprit, les grâces de ces deux enfants
venaient uniquement de leur mère. Le comte de Lanty était petit, laid
et grêlé; sombre comme un Espagnol, ennuyeux comme un banquier. Il
passait d’ailleurs pour un profond politique, peut-être parce qu’il
riait rarement, et citait toujours monsieur de Metternich ou Wellington.

Cette mystérieuse famille avait tout l’attrait d’un poème de lord
Byron, dont les difficultés étaient traduites d’une manière différente
par chaque personne du beau monde: un chant obscur et sublime de
strophe en strophe. La réserve que monsieur et madame de Lanty
gardaient sur leur origine, sur leur existence passée et sur leurs
relations avec les quatre parties du monde n’eût pas été long-temps un
sujet d’étonnement à Paris. En nul pays peut-être l’axiome de Vespasien
n’est mieux compris. Là, les écus même tachés de sang ou de boue ne
trahissent rien et représentent tout. Pourvu que la haute société sache
le chiffre de votre fortune, vous êtes classé parmi les sommes qui
vous sont égales, et personne ne vous demande à voir vos parchemins,
parce que tout le monde sait combien peu ils coûtent. Dans une ville
où les problèmes sociaux se résolvent par des équations algébriques,
les aventuriers ont en leur faveur d’excellentes chances. En supposant
que cette famille eût été bohémienne d’origine, elle était si riche, si
attrayante, que la haute société pouvait bien lui pardonner ses petits
mystères. Mais, par malheur, l’histoire énigmatique de la maison Lanty
offrait un perpétuel intérêt de curiosité, assez semblable à celui des
romans d’Anne Radcliffe.

Les observateurs, ces gens qui tiennent à savoir dans quel magasin vous
achetez vos candélabres, ou qui vous demandent le prix du loyer quand
votre appartement leur semble beau, avaient remarqué, de loin en loin,
au milieu des fêtes, des concerts, des bals, des raouts donnés par la
comtesse, l’apparition d’un personnage étrange. C’était un homme. La
première fois qu’il se montra dans l’hôtel, ce fut pendant un concert,
où il semblait avoir été attiré vers le salon par la voix enchanteresse
de Marianina.

--Depuis un moment, j’ai froid, dit à sa voisine une dame placée près
de la porte.

L’inconnu, qui se trouvait près de cette femme, s’en alla.

--Voilà qui est singulier! j’ai chaud, dit cette femme après le départ
de l’étranger. Et vous me taxerez peut-être de folie, mais je ne
saurais m’empêcher de penser que mon voisin, ce monsieur vêtu de noir
qui vient de partir, causait ce froid.

Bientôt l’exagération naturelle aux gens de la haute société fit naître
et accumuler les idées les plus plaisantes, les expressions les plus
bizarres, les contes les plus ridicules sur ce personnage mystérieux.
Sans être précisément un vampire, une goule, un homme artificiel, une
espèce de Faust ou de Robin des bois, il participait, au dire des
gens amis du fantastique, de toutes ces natures anthropomorphes. Il
se rencontrait çà et là des Allemands qui prenaient pour des réalités
ces railleries ingénieuses de la médisance parisienne. L’étranger
était simplement un _vieillard_. Plusieurs de ces jeunes hommes,
habitués à décider, tous les matins, l’avenir de l’Europe, dans
quelques phrases élégantes, voulaient voir en l’inconnu quelque grand
criminel, possesseur d’immenses richesses. Des romanciers racontaient
la vie de ce vieillard, et vous donnaient des détails véritablement
curieux sur les atrocités commises par lui pendant le temps qu’il était
au service du prince de Mysore. Des banquiers, gens plus positifs,
établissaient une fable spécieuse:--Bah! disaient-ils en haussant leurs
larges épaules par un mouvement de pitié, ce petit vieux est une _tête
génoise_!

--Monsieur, si ce n’est pas une indiscrétion, pourriez-vous avoir la
bonté de m’expliquer ce que vous entendez par une tête génoise?

--Monsieur, c’est un homme sur la vie duquel reposent d’énormes
capitaux, et de sa bonne santé dépendent sans doute les revenus de
cette famille.

Je me souviens d’avoir entendu chez madame d’Espard un magnétiseur
prouvant, par des considérations historiques très-spécieuses, que ce
vieillard, mis sous verre, était le fameux Basalmo, dit Cagliostro.
Selon ce moderne alchimiste, l’aventurier sicilien avait échappé à la
mort, et s’amusait à faire de l’or pour ses petits-enfants. Enfin le
bailli de Ferette prétendait avoir reconnu dans ce singulier personnage
le comte de Saint-Germain. Ces niaiseries, dites avec le ton spirituel,
avec l’air railleur qui, de nos jours, caractérise une société sans
croyances, entretenaient de vagues soupçons sur la maison de Lanty.
Enfin, par un singulier concours de circonstances, les membres de cette
famille justifiaient les conjectures du monde, en tenant une conduite
assez mystérieuse avec ce vieillard, dont la vie était en quelque sorte
dérobée à toutes les investigations.

Ce personnage franchissait-il le seuil de l’appartement qu’il était
censé occuper à l’hôtel de Lanty, son apparition causait toujours une
grande sensation dans la famille. On eût dit un événement de haute
importance. Filippo, Marianina, madame de Lanty et un vieux domestique
avaient seuls le privilége d’aider l’inconnu à marcher, à se lever, à
s’asseoir. Chacun en surveillait les moindres mouvements. Il semblait
que ce fût une personne enchantée de qui dépendissent le bonheur, la
vie ou la fortune de tous. Était-ce crainte ou affection? Les gens du
monde ne pouvaient découvrir aucune induction qui les aidât à résoudre
ce problème. Caché pendant des mois entiers au fond d’un sanctuaire
inconnu, ce génie familier en sortait tout à coup comme furtivement,
sans être attendu, et apparaissait au milieu des salons comme ces
fées d’autrefois qui descendaient de leurs dragons volants pour venir
troubler les solennités auxquelles elles n’avaient pas été conviées.
Les observateurs les plus exercés pouvaient alors seuls deviner
l’inquiétude des maîtres du logis, qui savaient dissimuler leurs
sentiments avec une singulière habileté. Mais, parfois, tout en dansant
dans un quadrille, la trop naïve Marianina jetait un regard de terreur
sur le vieillard qu’elle surveillait au sein des groupes. Ou bien
Filippo s’élançait en se glissant à travers la foule, pour le joindre,
et restait auprès de lui, tendre et attentif, comme si le contact des
hommes ou le moindre souffle dût briser cette créature bizarre. La
comtesse tâchait de s’en approcher, sans paraître avoir eu l’intention
de le rejoindre; puis, en prenant des manières et une physionomie
autant empreintes de servilité que de tendresse, de soumission que de
despotisme, elle disait deux ou trois mots auxquels déférait presque
toujours le vieillard, il disparaissait emmené, ou, pour mieux dire,
emporté par elle. Si madame de Lanty n’était pas là, le comte employait
mille stratagèmes pour arriver à lui; mais il avait l’air de s’en faire
écouter difficilement, et le traitait comme un enfant gâté dont la
mère écoute les caprices ou redoute la mutinerie. Quelques indiscrets
s’étant hasardés à questionner étourdiment le comte de Lanty, cet
homme froid et réservé n’avait jamais paru comprendre l’interrogation
des curieux. Aussi, après bien des tentatives, que la circonspection
de tous les membres de cette famille rendit vaines, personne ne
chercha-t-il à découvrir un secret si bien gardé. Les espions de bonne
compagnie, les gobe-mouches et les politiques avaient fini, de guerre
lasse, par ne plus s’occuper de ce mystère.

Mais, en ce moment il y avait peut-être au sein de ces salons
resplendissants des philosophes qui, tout en prenant une glace, un
sorbet, ou en posant sur une console leur verre vide de punch, se
disaient:--Je ne serais pas étonné d’apprendre que ces gens-là sont des
fripons. Ce vieux, qui se cache et n’apparaît qu’aux équinoxes ou aux
solstices, m’a tout l’air d’un assassin...

--Ou d’un banqueroutier...

--C’est à peu près la même chose. Tuer la fortune d’un homme, c’est
quelquefois pis que de le tuer lui-même.

--Monsieur, j’ai parié vingt louis, il m’en revient quarante.

--Ma foi! monsieur, il n’en reste que trente sur le tapis...

--Hé! bien, voyez-vous comme la société est mêlée ici. On n’y peut pas
jouer.

--C’est vrai. Mais voilà bientôt six mois que nous n’avons aperçu
l’Esprit. Croyez-vous que ce soit un être vivant?

--Hé! hé! tout au plus...

Ces derniers mots étaient dits, autour de moi, par des inconnus qui
s’en allèrent au moment où je résumais, dans une dernière pensée, mes
réflexions mélangées de noir et de blanc, de vie et de mort. Ma folle
imagination autant que mes yeux contemplait tour à tour et la fête,
arrivée à son plus haut degré de splendeur, et le sombre tableau des
jardins. Je ne sais combien de temps je méditai sur ces deux côtés de
la médaille humaine; mais soudain le rire étouffé d’une jeune femme
me réveilla. Je restai stupéfait à l’aspect de l’image qui s’offrit à
mes regards. Par un des plus rares caprices de la nature, la pensée en
demi-deuil qui se roulait dans ma cervelle en était sortie, elle se
trouvait devant moi, personnifiée, vivante, elle avait jailli comme
Minerve de la tête de Jupiter, grande et forte, elle avait tout à la
fois cent ans et vingt-deux ans, elle était vivante et morte. Échappé
de sa chambre, comme un fou de sa loge, le petit vieillard s’était
sans doute adroitement coulé derrière une haie de gens attentifs à
la voix de Marianina, qui finissait la cavatine de _Tancrède_. Il
semblait être sorti de dessous terre, poussé par quelque mécanisme de
théâtre. Immobile et sombre, il resta pendant un moment à regarder
cette fête, dont le murmure avait peut-être atteint à ses oreilles.
Sa préoccupation, presque somnambulique, était si concentrée sur les
choses qu’il se trouvait au milieu du monde sans voir le monde. Il
avait surgi sans cérémonie auprès d’une des plus ravissantes femmes de
Paris, danseuse élégante et jeune, aux formes délicates, une de ces
figures aussi fraîches que l’est celle d’un enfant, blanches et roses,
et si frêles, si transparentes, qu’un regard d’homme semble devoir les
pénétrer, comme les rayons du soleil traversent une glace pure. Ils
étaient là, devant moi, tous deux, ensemble, unis et si serrés, que
l’étranger froissait et la robe de gaze, et les guirlandes de fleurs,
et les cheveux légèrement crêpés, et la ceinture flottante.

J’avais amené cette jeune femme au bal de madame de Lanty. Comme elle
venait pour la première fois dans cette maison, je lui pardonnai son
rire étouffé; mais je lui fis vivement je ne sais quel signe impérieux
qui la rendit tout interdite et lui donna du respect pour son voisin.
Elle s’assit près de moi. Le vieillard ne voulut pas quitter cette
délicieuse créature, à laquelle il s’attacha capricieusement avec cette
obstination muette et sans cause apparente, dont sont susceptibles les
gens extrêmement âgés, et qui les fait ressembler à des enfants. Pour
s’asseoir auprès de la jeune dame, il lui fallut prendre un pliant. Ses
moindres mouvements furent empreints de cette lourdeur froide, de cette
stupide indécision qui caractérise les gestes d’un paralytique. Il se
posa lentement sur son siége, avec circonspection, et en grommelant
quelques paroles inintelligibles. Sa voix cassée ressembla au bruit
que fait une pierre en tombant dans un puits. La jeune femme me
pressa vivement la main, comme si elle eût cherché à se garantir d’un
précipice, et frissonna quand cet homme, qu’elle regardait, tourna sur
elle deux yeux sans chaleur, deux yeux glauques qui ne pouvaient se
comparer qu’à de la nacre ternie.

--J’ai peur, me dit-elle en se penchant à mon oreille.

--Vous pouvez parler, répondis-je. Il entend très-difficilement.

--Vous le connaissez donc?

--Oui.

Elle s’enhardit alors assez pour examiner pendant un moment cette
créature sans nom dans le langage humain, forme sans substance, être
sans vie, ou vie sans action. Elle était sous le charme de cette
craintive curiosité qui pousse les femmes à se procurer des émotions
dangereuses, à voir des tigres enchaînés, à regarder des boas, en
s’effrayant de n’en être séparées que par de faibles barrières. Quoique
le petit vieillard eût le dos courbé comme celui d’un journalier, on
s’apercevait facilement que sa taille avait dû être ordinaire. Son
excessive maigreur, la délicatesse de ses membres, prouvaient que ses
proportions étaient toujours restées sveltes. Il portait une culotte de
soie noire, qui flottait autour de ses cuisses décharnées en décrivant
des plis comme une voile abattue. Un anatomiste eût reconnu soudain
les symptômes d’une affreuse étisie en voyant les petites jambes qui
servaient à soutenir ce corps étrange. Vous eussiez dit de deux os
mis en croix sur une tombe. Un sentiment de profonde horreur pour
l’homme saisissait le cœur quand une fatale attention vous dévoilait
les marques imprimées par la décrépitude à cette casuelle machine.
L’inconnu portait un gilet blanc, brodé d’or, à l’ancienne mode,
et son linge était d’une blancheur éclatante. Un jabot de dentelle
d’Angleterre assez roux, dont la richesse eût été enviée par une
reine, formait des ruches jaunes sur sa poitrine; mais sur lui cette
dentelle était plutôt un haillon qu’un ornement. Au milieu de ce jabot,
un diamant d’une valeur incalculable scintillait comme le soleil. Ce
luxe suranné, ce trésor intrinsèque et sans goût, faisaient encore
mieux ressortir la figure de cet être bizarre. Le cadre était digne du
portrait. Ce visage noir était anguleux et creusé dans tous les sens.
Le menton était creux; les tempes étaient creuses; les yeux étaient
perdus en de jaunâtres orbites. Les os maxillaires, rendus saillants
par une maigreur indescriptible, dessinaient des cavités au milieu de
chaque joue. Ces gibbosités, plus ou moins éclairées par les lumières,
produisirent des ombres et des reflets curieux qui achevaient d’ôter à
ce visage les caractères de la face humaine. Puis les années avaient
si fortement collé sur les os la peau jaune et fine de ce visage
qu’elle y décrivait partout une multitude de rides ou circulaires,
comme les replis de l’eau troublée par un caillou que jette un enfant,
ou étoilées comme une fêlure de vitre, mais toujours profondes et
aussi pressées que les feuillets dans la tranche d’un livre. Quelques
vieillards nous présentent souvent des portraits plus hideux; mais
ce qui contribuait le plus à donner l’apparence d’une création
artificielle au spectre survenu devant nous, était le rouge et le blanc
dont il reluisait. Les sourcils de son masque recevaient de la lumière
un lustre qui révélait une peinture très-bien exécutée. Heureusement
pour la vue attristée de tant de ruines, son crâne cadavéreux
était caché sous une perruque blonde dont les boucles innombrables
trahissaient une prétention extraordinaire. Du reste, la coquetterie
féminine de ce personnage fantasmagorique était assez énergiquement
annoncée par les boucles d’or qui pendaient à ses oreilles, par
les anneaux dont les admirables pierreries brillaient à ses doigts
ossifiés, et par une chaîne de montre qui scintillait comme les chatons
d’une rivière au cou d’une femme. Enfin, cette espèce d’idole japonaise
conservait sur ses lèvres bleuâtres un rire fixe et arrêté, un rire
implacable et goguenard, comme celui d’une tête de mort. Silencieuse,
immobile autant qu’une statue, elle exhalait l’odeur musquée des
vieilles robes que les héritiers d’une duchesse exhument de ses
tiroirs pendant un inventaire. Si le vieillard tournait les yeux vers
l’assemblée, il semblait que les mouvements de ces globes incapables de
réfléchir une lueur se fussent accomplis par un artifice imperceptible;
et quand les yeux s’arrêtaient, celui qui les examinait finissait par
douter qu’ils eussent remué. Voir, auprès de ces débris humains, une
jeune femme dont le cou, les bras et le corsage étaient nus et blancs;
dont les formes pleines et verdoyantes de beauté, dont les cheveux bien
plantés sur un front d’albâtre inspiraient l’amour, dont les yeux ne
recevaient pas, mais répandaient la lumière, qui était suave, fraîche,
et dont les boucles vaporeuses, dont l’haleine embaumée semblaient
trop lourdes, trop dures, trop puissantes pour cette ombre, pour cet
homme en poussière; ah! c’était bien la mort et la vie, ma pensée, une
arabesque imaginaire, une chimère hideuse à moitié, divinement femelle
par le corsage.

--Il y a pourtant de ces mariages-là qui s’accomplissent assez souvent
dans le monde, me dis-je.

--Il sent le cimetière, s’écria la jeune femme épouvantée qui me
pressa comme pour s’assurer de ma protection, et dont les mouvements
tumultueux me dirent qu’elle avait grand’peur.--C’est une horrible
vision, reprit-elle, je ne saurais rester là plus long-temps. Si je le
regarde encore, je croirai que la mort elle-même est venue me chercher.
Mais vit-il?

Elle porta la main sur le phénomène avec cette hardiesse que les femmes
puisent dans la violence de leurs désirs; mais une sueur froide sortit
de ses pores, car aussitôt qu’elle eut touché le vieillard, elle
entendit un cri semblable à celui d’une crécelle. Cette aigre voix,
si c’était une voix, s’échappa d’un gosier presque desséché. Puis à
cette clameur succéda vivement une petite toux d’enfant convulsive et
d’une sonorité particulière. A ce bruit, Marianina, Filippo et madame
de Lanty jetèrent les yeux sur nous, et leurs regards furent comme des
éclairs. La jeune femme aurait voulu être au fond de la Seine. Elle
prit mon bras et m’entraîna vers un boudoir. Hommes et femmes, tout le
monde nous fit place. Parvenus au fond des appartements de réception,
nous entrâmes dans un petit cabinet demi-circulaire. Ma compagne se
jeta sur un divan, palpitant d’effroi, sans savoir où elle était.

--Madame, vous êtes folle, lui dis-je.

--Mais, reprit-elle après un moment de silence pendant lequel je
l’admirai, est-ce ma faute? Pourquoi madame de Lanty laisse-t-elle
errer des revenants dans son hôtel?

--Allons, répondis-je, vous imitez les sots. Vous prenez un petit
vieillard pour un spectre.

--Taisez-vous, répliqua-t-elle avec cet air imposant et railleur que
toutes les femmes savent si bien prendre quand elles veulent avoir
raison.--Le joli boudoir! s’écria-t-elle en regardant autour d’elle. Le
satin bleu fait toujours à merveille en tenture. Est-ce frais! Ah! le
beau tableau! ajouta-t-elle en se levant, et allant se mettre en face
d’une toile magnifiquement encadrée.

Nous restâmes pendant un moment dans la contemplation de cette
merveille, qui semblait due à quelque pinceau surnaturel. Le tableau
représentait Adonis étendu sur une peau de lion. La lampe suspendue au
milieu du boudoir, et contenue dans un vase d’albâtre, illuminait alors
cette toile d’une lueur douce qui nous permit de saisir toutes les
beautés de la peinture.

--Un être si parfait existe-t-il? me demanda-t-elle après avoir
examiné, non sans un doux sourire de contentement, la grâce exquise des
contours, la pose, la couleur, les cheveux, tout enfin.

--Il est trop beau pour un homme, ajouta-t-elle après un examen pareil
à celui qu’elle aurait fait d’une rivale.

Oh! comme je ressentis alors les atteintes de cette jalousie à laquelle
un poète avait essayé vainement de me faire croire! la jalousie des
gravures, des tableaux, des statues, où les artistes exagèrent la
beauté humaine, par suite de la doctrine qui les porte à tout idéaliser.

--C’est un portrait, lui répondis-je. Il est dû au talent de Vien. Mais
ce grand peintre n’a jamais vu l’original, et votre admiration sera
moins vive peut-être quand vous saurez que cette académie a été faite
d’après une statue de femme.

--Mais qui est-ce?

J’hésitai.

--Je veux le savoir, ajouta-t-elle vivement.

--Je crois, lui dis-je, que cet Adonis représente un... un... un parent
de madame de Lanty.

J’eus la douleur de la voir abîmée dans la contemplation de cette
figure. Elle s’assit en silence, je me mis auprès d’elle, et lui pris
la main sans qu’elle s’en aperçût! Oublié pour un portrait! En ce
moment le bruit léger des pas d’une femme dont la robe frémissait,
retentit dans le silence. Nous vîmes entrer la jeune Marianina, plus
brillante encore par son expression d’innocence que par sa grâce et
par sa fraîche toilette; elle marchait alors lentement, et tenait avec
un soin maternel, avec une filiale sollicitude, le spectre habillé
qui nous avait fait fuir du salon de musique; elle le conduisit en
le regardant avec une espèce d’inquiétude posant lentement ses pieds
débiles. Tous deux, ils arrivèrent assez péniblement à une porte cachée
dans la tenture. Là, Marianina frappa doucement. Aussitôt apparut,
comme par magie, un grand homme sec, espèce de génie familier. Avant
de confier le vieillard à ce gardien mystérieux, la jeune enfant baisa
respectueusement le cadavre ambulant, et sa chaste caresse ne fut
pas exempte de cette câlinerie gracieuse dont le secret appartient à
quelques femmes privilégiées.

--_Addio, addio!_ disait-elle avec les inflexions les plus jolies de sa
jeune voix.

Elle ajouta même sur la dernière syllabe une roulade admirablement
bien exécutée, mais à voix basse, et comme pour peindre l’effusion de
son cœur par une expression poétique. Le vieillard, frappé subitement
par quelque souvenir, resta sur le seuil de ce réduit secret. Nous
entendîmes alors, grâce à un profond silence, le soupir lourd qui
sortit de sa poitrine: il tira la plus belle des bagues dont ses doigts
de squelette étaient chargés, et la plaça dans le sein de Marianina.
La jeune folle se mit à rire, reprit la bague, la glissa par-dessus
son gant à l’un de ses doigts, et s’élança vivement vers le salon, où
retentirent en ce moment les préludes d’une contredanse. Elle nous
aperçut.

--Ah! vous étiez là! dit-elle en rougissant.

Après nous avoir regardés comme pour nous interroger, elle courut à son
danseur avec l’insouciante pétulance de son âge.

--Qu’est-ce que cela veut dire? me demanda ma jeune partenaire. Est-ce
son mari? Je crois rêver. Où suis-je?

--Vous! répondis-je, vous, madame, qui êtes exaltée et qui, comprenant
si bien les émotions les plus imperceptibles, savez cultiver dans un
cœur d’homme le plus délicat des sentiments, sans le flétrir, sans le
briser dès le premier jour, vous qui avez pitié des peines du cœur, et
qui à l’esprit d’une Parisienne joignez une âme passionnée digne de
l’Italie ou de l’Espagne....

Elle vit bien que mon langage était empreint d’une ironie amère; et,
alors, sans avoir l’air d’y prendre garde, elle m’interrompit pour
dire:--Oh! vous me faites à votre goût. Singulière tyrannie! Vous
voulez que je ne sois pas _moi_.

--Oh! je ne veux rien, m’écriai-je épouvanté de son attitude sévère. Au
moins est-il vrai que vous aimez à entendre raconter l’histoire de ces
passions énergiques enfantées dans nos cœurs par les ravissantes femmes
du Midi?

--Oui. Hé! bien?

--Hé! bien, j’irai demain soir chez vous vers neuf heures, et je vous
révélerai ce mystère.

--Non, répondit-elle d’un air mutin, je veux l’apprendre sur-le-champ.

--Vous ne m’avez pas encore donné le droit de vous obéir quand vous
dites: Je veux.

--En ce moment, répondit-elle avec une coquetterie désespérante, j’ai
le plus vif désir de connaître ce secret. Demain, je ne vous écouterai
peut-être pas...

Elle sourit, et nous nous séparâmes; elle toujours aussi fière, aussi
rude, et moi toujours aussi ridicule en ce moment que toujours. Elle
eut l’audace de valser avec un jeune aide-de-camp, et je restai tour à
tour fâché, boudeur, admirant, aimant, jaloux.

--A demain, me dit-elle vers deux heures du matin, quand elle sortit du
bal.

--Je n’irai pas, pensais-je, et je t’abandonne. Tu es plus capricieuse,
plus fantasque mille fois peut-être..... que mon imagination.

Le lendemain, nous étions devant un bon feu, dans un petit salon
élégant, assis tous deux; elle sur une causeuse; moi, sur des coussins,
presque à ses pieds, et mon œil sous le sien. La rue était silencieuse.
La lampe jetait une clarté douce. C’était une de ces soirées
délicieuses à l’âme, un de ces moments qui ne s’oublient jamais, une
de ces heures passées dans la paix et le désir, et dont, plus tard,
le charme est toujours un sujet de regret, même quand nous nous
trouvons plus heureux. Qui peut effacer la vive empreinte des premières
sollicitations de l’amour?

--Allons, dit-elle, j’écoute.

--Mais je n’ose commencer. L’aventure a des passages dangereux pour le
narrateur. Si je m’enthousiasme, vous me ferez taire.

--Parlez.

--J’obéis.

--Ernest-Jean Sarrasine était le seul fils d’un procureur de la
Franche-Comté, repris-je après une pause. Son père avait assez
loyalement gagné six à huit mille livres de rente, fortune de
praticien qui, jadis, en province, passait pour colossale. Le vieux
maître Sarrasine, n’ayant qu’un enfant, ne voulut rien négliger pour
son éducation, il espérait en faire un magistrat, et vivre assez
long-temps pour voir, dans ses vieux jours, le petit-fils de Mathieu
Sarrasine, laboureur au pays de Saint-Dié, s’asseoir sur les lis et
dormir à l’audience pour la plus grande gloire du Parlement; mais le
ciel ne réservait pas cette joie au procureur. Le jeune Sarrasine,
confié de bonne heure aux Jésuites, donna les preuves d’une turbulence
peu commune. Il eut l’enfance d’un homme de talent. Il ne voulait
étudier qu’à sa guise, se révoltait souvent, et restait parfois des
heures entières plongé dans de confuses méditations, occupé, tantôt à
contempler ses camarades quand ils jouaient, tantôt à se représenter
les héros d’Homère. Puis, s’il lui arrivait de se divertir, il mettait
une ardeur extraordinaire dans ses jeux. Lorsqu’une lutte s’élevait
entre un camarade et lui, rarement le combat finissait sans qu’il y eût
du sang répandu. S’il était le plus faible, il mordait. Tour à tour
agissant ou passif, sans aptitude ou trop intelligent, son caractère
bizarre le fit redouter de ses maîtres autant que de ses camarades. Au
lieu d’apprendre les éléments de la langue grecque, il dessinait le
révérend père qui leur expliquait un passage de Thucydide, croquait
le maître de mathématiques, le préfet, les valets, le correcteur, et
barbouillait tous les murs d’esquisses informes. Au lieu de chanter les
louanges du Seigneur à l’église, il s’amusait, pendant les offices,
à déchiqueter un banc; ou quand il avait volé quelque morceau de
bois, il sculptait quelque figure de sainte. Si le bois, la pierre
ou le crayon lui manquaient, il rendait ses idées avec de la mie de
pain. Soit qu’il copiât les personnages des tableaux qui garnissaient
le chœur, soit qu’il improvisât, il laissait toujours à sa place de
grossières ébauches, dont le caractère licencieux désespérait les plus
jeunes pères; et les médisants prétendaient que les vieux jésuites
en souriaient. Enfin, s’il faut en croire la chronique du collége,
il fut chassé, pour avoir, en attendant son tour au confessionnal,
un vendredi-saint, sculpté une grosse bûche en forme de Christ.
L’impiété gravée sur cette statue était trop forte pour ne pas attirer
un châtiment à l’artiste. N’avait-il pas eu l’audace de placer sur
le haut du tabernacle cette figure passablement cynique! Sarrasine
vint chercher à Paris un refuge contre les menaces de la malédiction
paternelle. Ayant une de ces volontés fortes qui ne connaissent pas
d’obstacles, il obéit aux ordres de son génie et entra dans l’atelier
de Bouchardon. Il travaillait pendant toute la journée, et, le soir,
allait mendier sa subsistance. Bouchardon, émerveillé des progrès et
de l’intelligence du jeune artiste, devina bientôt la misère dans
laquelle se trouvait son élève; il le secourut, le prit en affection,
et le traita comme son enfant. Puis, lorsque le génie de Sarrasine se
fut dévoilé par une de ces œuvres où le talent à venir lutte contre
l’effervescence de la jeunesse, le généreux Bouchardon essaya de le
remettre dans les bonnes grâces du vieux procureur. Devant l’autorité
du sculpteur célèbre le courroux paternel s’apaisa. Besançon tout
entier se félicita d’avoir donné le jour à un grand homme futur.
Dans le premier moment d’extase où le plongea sa vanité flattée, le
praticien avare mit son fils en état de paraître avec avantage dans
le monde. Les longues et laborieuses études exigées par la sculpture
domptèrent pendant long-temps le caractère impétueux et le génie
sauvage de Sarrasine. Bouchardon, prévoyant la violence avec laquelle
les passions se déchaîneraient dans cette jeune âme, peut-être aussi
vigoureusement trempée que celle de Michel-Ange, en étouffa l’énergie
sous des travaux continus. Il réussit à maintenir dans de justes bornes
la fougue extraordinaire de Sarrasine, en lui défendant de travailler,
en lui proposant des distractions quand il le voyait emporté par la
furie de quelque pensée, ou en lui confiant d’importants travaux au
moment où il était prêt à se livrer à la dissipation. Mais, auprès de
cette âme passionnée, la douceur fut toujours la plus puissante de
toutes les armes, et le maître ne prit un grand empire sur son élève
qu’en en excitant la reconnaissance par une bonté paternelle. A l’âge
de vingt-deux ans, Sarrasine fut forcément soustrait à la salutaire
influence que Bouchardon exerçait sur ses mœurs et sur ses habitudes.
Il porta les peines de son génie en gagnant le prix de sculpture fondé
par le marquis de Marigny, le frère de madame de Pompadour, qui fit
tant pour les Arts. Diderot vanta comme un chef-d’œuvre la statue de
l’élève de Bouchardon. Ce ne fut pas sans une profonde douleur que le
sculpteur du roi vit partir pour l’Italie un jeune homme dont, par
principe, il avait entretenu l’ignorance profonde sur les choses de
la vie. Sarrasine était depuis six ans le commensal de Bouchardon.
Fanatique de son art comme Canova le fut depuis, il se levait au
jour, entrait dans l’atelier pour n’en sortir qu’à la nuit, et ne
vivait qu’avec sa muse. S’il allait à la Comédie-Française, il y était
entraîné par son maître. Il se sentait si gêné chez madame Geoffrin et
dans le grand monde où Bouchardon essaya de l’introduire, qu’il préféra
rester seul, et répudia les plaisirs de cette époque licencieuse.
Il n’eut pas d’autre maîtresse que la Sculpture et Clotilde, l’une
des célébrités de l’Opéra. Encore cette intrigue ne dura-t-elle pas.
Sarrasine était assez laid, toujours mal mis, et de sa nature si libre,
si peu régulier dans sa vie privée, que l’illustre nymphe, redoutant
quelque catastrophe, rendit bientôt le sculpteur à l’amour des Arts.
Sophie Arnould a dit je ne sais quel bon mot à ce sujet. Elle s’étonna,
je crois, que sa camarade eût pu l’emporter sur des statues. Sarrasine
partit pour l’Italie en 1758. Pendant le voyage, son imagination
ardente s’enflamma sous un ciel de cuivre et à l’aspect des monuments
merveilleux dont est semée la patrie des Arts. Il admira les statues,
les fresques, les tableaux; et, plein d’émulation, il vint à Rome, en
proie au désir d’inscrire son nom entre les noms de Michel-Ange et de
monsieur Bouchardon. Aussi, pendant les premiers jours, partagea-t-il
son temps entre ses travaux d’atelier et l’examen des œuvres d’art qui
abondent à Rome. Il avait déjà passé quinze jours dans l’état d’extase
qui saisit toutes les jeunes imaginations à l’aspect de la reine des
ruines, quand, un soir, il entra au théâtre d’_Argentina_, devant
lequel se pressait une grande foule. Il s’enquit des causes de cette
affluence, et le monde répondit par deux noms:--Zambinella! Jomelli!
Il entre et s’assied au parterre, pressé par deux _abbati_ notablement
gros; mais il était assez heureusement placé près de la scène. La toile
se leva. Pour la première fois de sa vie il entendit cette musique
dont monsieur Jean-Jacques Rousseau lui avait si éloquemment vanté
les délices, pendant une soirée du baron d’Holbach. Les sens du jeune
sculpteur furent, pour ainsi dire, lubrifiés par les accents de la
sublime harmonie de Jomelli. Les langoureuses originalités de ces voix
italiennes habilement mariées le plongèrent dans une ravissante extase.
Il resta muet, immobile, ne se sentant pas même foulé par deux prêtres.
Son âme passa dans ses oreilles et dans ses yeux. Il crut écouter
par chacun de ses pores. Tout à coup des applaudissements à faire
crouler la salle accueillirent l’entrée en scène de la _prima-donna_.
Elle s’avança par coquetterie sur le devant du théâtre, et salua le
public avec une grâce infinie. Les lumières, l’enthousiasme de tout
un peuple, l’illusion de la scène, les prestiges d’une toilette qui,
à cette époque, était assez engageante, conspirèrent en faveur de
cette femme. Sarrasine poussa des cris de plaisir. Il admirait en ce
moment la beauté idéale de laquelle il avait jusqu’alors cherché çà et
là les perfections dans la nature, en demandant à un modèle, souvent
ignoble, les rondeurs d’une jambe accomplie; à tel autre, les contours
du sein; à celui-là, ses blanches épaules; prenant enfin le cou d’une
jeune fille, et les mains de cette femme, et les genoux polis de cet
enfant, sans rencontrer jamais sous le ciel froid de Paris les riches
et suaves créations de la Grèce antique. La Zambinella lui montrait
réunies, bien vivantes et délicates, ces exquises proportions de la
nature féminine si ardemment désirées, desquelles un sculpteur est,
tout à la fois, le juge le plus sévère et le plus passionné. C’était
une bouche expressive, des yeux d’amour, un teint d’une blancheur
éblouissante. Et joignez à ces détails, qui eussent ravi un peintre,
toutes les merveilles des Vénus révérées et rendues par le ciseau des
Grecs. L’artiste ne se lassait pas d’admirer la grâce inimitable avec
laquelle les bras étaient attachés au buste, la rondeur prestigieuse
du cou, les lignes harmonieusement décrites par les sourcils, par
le nez, puis l’ovale parfait du visage, la pureté de ses contours
vifs, et l’effet de cils fournis, recourbés qui terminaient de
larges et voluptueuses paupières. C’était plus qu’une femme, c’était
un chef-d’œuvre! Il se trouvait dans cette création inespérée, de
l’amour à ravir tous les hommes, et des beautés dignes de satisfaire
un critique. Sarrasine dévorait des yeux la statue de Pygmalion, pour
lui descendue de son piédestal. Quand la Zambinella chanta, ce fut
un délire. L’artiste eut froid; puis, il sentit un foyer qui pétilla
soudain dans les profondeurs de son être intime, de ce que nous nommons
le cœur, faute de mot! Il n’applaudit pas, il ne dit rien, il éprouvait
un mouvement de folie, espèce de frénésie qui ne nous agite qu’à cet
âge où le désir a je ne sais quoi de terrible et d’infernal. Sarrasine
voulait s’élancer sur le théâtre et s’emparer de cette femme. Sa force,
centuplée par une dépression morale impossible à expliquer, puisque
ces phénomènes se passent dans une sphère inaccessible à l’observation
humaine, tendait à se projeter avec une violence douloureuse. A le
voir, on eût dit d’un homme froid et stupide. Gloire, science, avenir,
existence, couronnes, tout s’écroula.--Être aimé d’elle, ou mourir, tel
fut l’arrêt que Sarrasine porta sur lui-même. Il était si complétement
ivre qu’il ne voyait plus ni salle, ni spectateurs, ni acteurs,
n’entendait plus de musique. Bien mieux, il n’existait pas de distance
entre lui et la Zambinella, il la possédait, ses yeux attachés sur elle
s’emparaient d’elle. Une puissance presque diabolique lui permettait
de sentir le vent de cette voix, de respirer la poudre embaumée dont
ces cheveux étaient imprégnés, de voir les méplats de ce visage, d’y
compter les veines bleues qui en nuançaient la peau satinée. Enfin
cette voix agile, fraîche et d’un timbre argenté, souple comme un
fil auquel le moindre souffle d’air donne une forme, qu’il roule et
déroule, développe et disperse, cette voix attaquait si vivement son
âme qu’il laissa plus d’une fois échapper de ces cris involontaires
arrachés par les délices convulsives trop rarement données par les
passions humaines. Bientôt il fut obligé de quitter le théâtre. Ses
jambes tremblantes refusaient presque de le soutenir. Il était abattu,
faible comme un homme nerveux qui s’est livré à quelque effroyable
colère. Il avait eu tant de plaisir, ou peut-être avait-il tant
souffert, que sa vie s’était écoulée comme l’eau d’un vase renversé
par un choc. Il sentait en lui un vide, un anéantissement semblable à
ces atonies qui désespèrent les convalescents au sortir d’une forte
maladie. Envahi par une tristesse inexplicable, il alla s’asseoir sur
les marches d’une église. Là, le dos appuyé contre une colonne, il se
perdit dans une méditation confuse comme un rêve. La passion l’avait
foudroyé. De retour au logis, il tomba dans un de ces paroxysmes
d’activité qui nous révèlent la présence de principes nouveaux dans
notre existence. En proie à cette première fièvre d’amour qui tient
autant au plaisir qu’à la douleur, il voulut tromper son impatience et
son délire en dessinant la Zambinella de mémoire. Ce fut une sorte de
méditation matérielle. Sur telle feuille, la Zambinella se trouvait
dans cette attitude, calme et froide en apparence, affectionnée par
Raphaël, par le Giorgion et par tous les grands peintres. Sur telle
autre, elle tournait la tête avec finesse en achevant une roulade, et
semblait s’écouter elle-même. Sarrasine crayonna sa maîtresse dans
toutes les poses: il la fit sans voile, assise, debout, couchée, ou
chaste ou amoureuse, en réalisant, grâce au délire de ses crayons,
toutes les idées capricieuses qui sollicitent notre imagination quand
nous pensons fortement à une maîtresse. Mais sa pensée furieuse alla
plus loin que le dessin. Il voyait la Zambinella, lui parlait, la
suppliait, épuisait mille années de vie et de bonheur avec elle, en
la plaçant dans toutes les situations imaginables, en essayant, pour
ainsi dire, l’avenir avec elle. Le lendemain, il envoya son laquais
louer, pour toute la saison, une loge voisine de la scène. Puis,
comme tous les jeunes gens dont l’âme est puissante, il s’exagéra les
difficultés de son entreprise, et donna, pour première pâture à sa
passion, le bonheur de pouvoir admirer sa maîtresse sans obstacles.
Cet âge d’or de l’amour, pendant lequel nous jouissons de notre propre
sentiment et où nous nous trouvons heureux presque par nous-mêmes, ne
devait pas durer long-temps chez Sarrasine. Cependant les événements le
surprirent quand il était encore sous le charme de cette printanière
hallucination, aussi naïve que voluptueuse. Pendant une huitaine de
jours, il vécut toute une vie, occupé le matin à pétrir la glaise
à l’aide de laquelle il réussissait à copier la Zambinella, malgré
les voiles, les jupes, les corsets et les nœuds de rubans qui la lui
dérobaient. Le soir, installé de bonne heure dans sa loge, seul, couché
sur un sofa, il se faisait, semblable à un Turc enivré d’opium, un
bonheur aussi fécond, aussi prodigue qu’il le souhaitait. D’abord il se
familiarisa graduellement avec les émotions trop vives que lui donnait
le chant de sa maîtresse; puis il apprivoisa ses yeux à la voir, et
finit par la contempler sans redouter l’explosion de la sourde rage
par laquelle il avait été animé le premier jour. Sa passion devint
plus profonde en devenant plus tranquille. Du reste, le farouche
sculpteur ne souffrait pas que sa solitude, peuplée d’images, parée
des fantaisies de l’espérance et pleine de bonheur, fût troublée par
ses camarades. Il aimait avec tant de force et si naïvement qu’il eut
à subir les innocents scrupules dont nous sommes assaillis quand nous
aimons pour la première fois. En commençant à entrevoir qu’il faudrait
bientôt agir, s’intriguer, demander où demeurait la Zambinella, savoir
si elle avait une mère, un oncle, un tuteur, une famille; en songeant
enfin aux moyens de la voir, de lui parler, il sentait son cœur se
gonfler si fort à des idées si ambitieuses, qu’il remettait ces soins
au lendemain, heureux de ses souffrances physiques autant que de ses
plaisirs intellectuels.

--Mais, me dit madame de Rochefide en m’interrompant, je ne vois encore
ni Marianina ni son petit vieillard.

--Vous ne voyez que lui, m’écriai-je impatienté comme un auteur
auquel on fait manquer l’effet d’un coup de théâtre. Depuis quelques
jours, repris-je après une pause, Sarrasine était si fidèlement venu
s’installer dans sa loge, et ses regards exprimaient tant d’amour,
que sa passion pour la voix de Zambinella aurait été la nouvelle de
tout Paris, si cette aventure s’y fût passée; mais en Italie, madame,
au spectacle, chacun y assiste pour son compte, avec ses passions,
avec un intérêt de cœur qui exclut l’espionnage des lorgnettes.
Cependant la frénésie du sculpteur ne devait pas échapper long-temps
aux regards des chanteurs et des cantatrices. Un soir, le Français
s’aperçut qu’on riait de lui dans les coulisses. Il eût été difficile
de savoir à quelles extrémités il se serait porté, si la Zambinella
n’était pas entrée en scène. Elle jeta sur Sarrasine un des coups
d’œil éloquents qui disent souvent beaucoup plus de choses que les
femmes ne le veulent. Ce regard fut toute une révélation. Sarrasine
était aimé!--Si ce n’est qu’un caprice, pensa-t-il en accusant déjà
sa maîtresse de trop d’ardeur, elle ne connaît pas la domination sous
laquelle elle va tomber. Son caprice durera, j’espère, autant que ma
vie. En ce moment, trois coups légèrement frappés à la porte de sa
loge excitèrent l’attention de l’artiste. Il ouvrit. Une vieille femme
entra mystérieusement.--Jeune homme, dit-elle, si vous voulez être
heureux, ayez de la prudence, enveloppez-vous d’une cape, abaissez sur
vos yeux un grand chapeau; puis, vers dix heures du soir, trouvez-vous
dans la rue du Corso, devant l’hôtel d’Espagne.--J’y serai, répondit-il
en mettant deux louis dans la main ridée de la duègne. Il s’échappa de
sa loge, après avoir fait un signe d’intelligence à la Zambinella, qui
baissa timidement ses voluptueuses paupières comme une femme heureuse
d’être enfin comprise. Puis il courut chez lui, afin d’emprunter à la
toilette toutes les séductions qu’elle pourrait lui prêter. En sortant
du théâtre, un inconnu l’arrêta par le bras.--Prenez garde à vous,
seigneur Français, lui dit-il à l’oreille. Il s’agit de vie et de mort.
Le cardinal Cicognara est son protecteur, et ne badine pas. Quand un
démon aurait mis entre Sarrasine et la Zambinella les profondeurs
de l’enfer, en ce moment il eût tout traversé d’une enjambée.
Semblable aux chevaux des immortels peints par Homère, l’amour du
sculpteur avait franchi en un clin d’œil d’immenses espaces.--La
mort dût-elle m’attendre au sortir de la maison, j’irais encore plus
vite, répondit-il.--_Poverino_! s’écria l’inconnu en disparaissant.
Parler de danger à un amoureux, n’est-ce pas lui vendre des plaisirs?
Jamais le laquais de Sarrasine n’avait vu son maître si minutieux en
fait de toilette. Sa plus belle épée, présent de Bouchardon, le nœud
que Clotilde lui avait donné, son habit pailleté, son gilet de drap
d’argent, sa tabatière d’or, ses montres précieuses, tout fut tiré
des coffres, et il se para comme une jeune fille qui doit se promener
devant son premier amant. A l’heure dite, ivre d’amour et bouillant
d’espérances, Sarrasine, le nez dans son manteau, courut au rendez-vous
donné par la vieille. La duègne attendait.--Vous avez bien tardé! lui
dit-elle. Venez. Elle entraîna le Français dans plusieurs petites rues,
et s’arrêta devant un palais d’assez belle apparence. Elle frappa.
La porte s’ouvrit. Elle conduisit Sarrasine à travers un labyrinthe
d’escaliers, de galeries et d’appartements qui n’étaient éclairés que
par les lueurs incertaines de la lune, et arriva bientôt à une porte,
entre les fentes de laquelle s’échappaient de vives lumières, d’où
partaient de joyeux éclats de plusieurs voix. Tout à coup Sarrasine
fut ébloui, quand, sur un mot de la vieille, il fut admis dans ce
mystérieux appartement, et se trouva dans un salon aussi brillamment
éclairé que somptueusement meublé, au milieu duquel s’élevait une
table bien servie, chargée de sacro-saintes bouteilles, de riants
flacons dont les facettes rougies étincelaient. Il reconnut les
chanteurs et les cantatrices du théâtre, mêlés à des femmes charmantes,
tous prêts à commencer une orgie d’artistes qui n’attendait plus que
lui. Sarrasine réprima un mouvement de dépit, et fit bonne contenance.
Il avait espéré une chambre mal éclairée, sa maîtresse auprès d’un
brasier, un jaloux à deux pas, la mort et l’amour, des confidences
échangées à voix basse, cœur à cœur, des baisers périlleux, et les
visages si voisins, que les cheveux de la Zambinella eussent caressé
son front chargé de désirs, brûlant de bonheur.--Vive la folie!
s’écria-t-il. _Signori e belle donne_, vous me permettrez de prendre
plus tard ma revanche, et de vous témoigner ma reconnaissance pour la
manière dont vous accueillez un pauvre sculpteur. Après avoir reçu les
compliments assez affectueux de la plupart des personnes présentes,
qu’il connaissait de vue, il tâcha de s’approcher de la bergère sur
laquelle la Zambinella était nonchalamment étendue. Oh! comme son cœur
battit quand il aperçut un pied mignon, chaussé de ces mules qui,
permettez-moi de le dire, madame, donnaient jadis au pied des femmes
une expression si coquette, si voluptueuse, que je ne sais pas comment
les hommes y pouvaient résister. Les bas blancs bien tirés et à coins
verts, les jupes courtes, les mules pointues et à talons hauts du règne
de Louis XV ont peut-être un peu contribué à démoraliser l’Europe et le
clergé.

--Un peu! dit la marquise. Vous n’avez donc rien lu?

--La Zambinella, repris-je en souriant, s’était effrontément croisé
les jambes, et agitait en badinant celle qui se trouvait dessus,
attitude de duchesse, qui allait bien à son genre de beauté capricieuse
et pleine d’une certaine mollesse engageante. Elle avait quitté ses
habits de théâtre, et portait un corps qui dessinait une taille svelte
et que faisaient valoir des paniers et une robe de satin brodée
de fleurs bleues. Sa poitrine, dont une dentelle dissimulait les
trésors par un luxe de coquetterie, étincelait de blancheur. Coiffée
à peu près comme se coiffait madame du Barry, sa figure, quoique
surchargée d’un large bonnet, n’en paraissait que plus mignonne, et la
poudre lui seyait bien. La voir ainsi, c’était l’adorer. Elle sourit
gracieusement au sculpteur. Sarrasine, tout mécontent de ne pouvoir
lui parler que devant témoins, s’assit poliment auprès d’elle,
et l’entretint de musique en la louant sur son prodigieux talent;
mais sa voix tremblait d’amour, de crainte et d’espérance.--Que
craignez-vous? lui dit Vitagliani, le chanteur le plus célèbre de la
troupe. Allez, vous n’avez pas un seul rival à craindre ici. Le ténor
sourit silencieusement. Ce sourire se répéta sur les lèvres de tous
les convives, dont l’attention avait une certaine malice cachée dont
ne devait pas s’apercevoir un amoureux. Cette publicité fut comme un
coup de poignard que Sarrasine aurait soudainement reçu dans le cœur.
Quoique doué d’une certaine force de caractère, et bien qu’aucune
circonstance ne dût influer sur son amour, il n’avait peut-être pas
encore songé que Zambinella était presque une courtisane, et qu’il ne
pouvait pas avoir tout à la fois les jouissances pures qui rendent
l’amour d’une jeune fille chose si délicieuse, et les emportements
fougueux par lesquels une femme de théâtre fait acheter les trésors
de sa passion. Il réfléchit et se résigna. Le souper fut servi.
Sarrasine et la Zambinella se mirent sans cérémonie à côté l’un de
l’autre. Pendant la moitié du festin, les artistes gardèrent quelque
mesure, et le sculpteur put causer avec la cantatrice. Il lui trouva de
l’esprit, de la finesse; mais elle était d’une ignorance surprenante,
et se montra faible et superstitieuse. La délicatesse de ses organes
se reproduisait dans son entendement. Quand Vitagliani déboucha la
première bouteille de vin de Champagne, Sarrasine lut dans les yeux
de sa voisine une crainte assez vive de la petite détonation produite
par le dégagement du gaz. Le tressaillement involontaire de cette
organisation féminine fut interprété par l’amoureux artiste comme
l’indice d’une excessive sensibilité. Cette faiblesse charma le
Français. Il entre tant de protection dans l’amour d’un homme!--Vous
disposerez de ma puissance comme d’un bouclier! Cette phrase n’est-elle
pas écrite au fond de toutes les déclarations d’amour? Sarrasine,
trop passionné pour débiter des galanteries à la belle Italienne,
était, comme tous les amants, tour à tour grave, rieur ou recueilli.
Quoiqu’il parût écouter les convives, il n’entendait pas un mot de
ce qu’ils disaient, tant il s’adonnait au plaisir de se trouver près
d’elle, de lui effleurer la main, de la servir. Il nageait dans une
joie secrète. Malgré l’éloquence de quelques regards mutuels, il fut
étonné de la réserve dans laquelle la Zambinella se tint avec lui. Elle
avait bien commencé la première à lui presser le pied et à l’agacer
avec la malice d’une femme libre et amoureuse; mais soudain elle
s’était enveloppée dans une modestie de jeune fille après avoir entendu
raconter par Sarrasine un trait qui peignit l’excessive violence de son
caractère. Quand le souper devint une orgie, les convives se mirent à
chanter, inspirés par le peralta et le pedro ximenès. Ce furent des
duos ravissants, des airs de la Calabre, des seguidilles espagnoles,
des canzonettes napolitaines. L’ivresse était dans tous les yeux,
dans la musique, dans les cœurs et dans les voix. Il déborda tout à
coup une vivacité enchanteresse, un abandon cordial, une bonhomie
italienne dont rien ne peut donner l’idée à ceux qui ne connaissent
que les assemblées de Paris, les raouts de Londres ou les cercles de
Vienne. Les plaisanteries et les mots d’amour se croisaient, comme
des balles dans une bataille, à travers les rires, les impiétés, les
invocations à la sainte Vierge ou _al Bambino_. L’un se coucha sur un
sofa, et se mit à dormir. Une jeune fille écoutait une déclaration
sans savoir qu’elle répandait du xérès sur la nappe. Au milieu de ce
désordre, la Zambinella, comme frappée de terreur, resta pensive. Elle
refusa de boire, mangea peut-être un peu trop; mais la gourmandise
est, dit-on, une grâce chez les femmes. En admirant la pudeur de sa
maîtresse, Sarrasine fit de sérieuses réflexions pour l’avenir.--Elle
veut sans doute être épousée, se dit-il. Alors il s’abandonna aux
délices de ce mariage. Sa vie entière ne lui semblait pas assez
longue pour épuiser la source de bonheur qu’il trouvait au fond de
son âme. Vitagliani, son voisin, lui versa si souvent à boire que,
vers les trois heures du matin, sans être complétement ivre, Sarrasine
se trouva sans force contre son délire. Dans un moment de fougue,
il emporta cette femme en se sauvant dans une espèce de boudoir qui
communiquait au salon, et sur la porte duquel il avait plus d’une
fois tourné les yeux. L’Italienne était armée d’un poignard.--Si tu
approches, dit-elle, je serais forcée de te plonger cette arme dans
le cœur. Va! tu me mépriserais. J’ai conçu trop de respect pour ton
caractère pour me livrer ainsi. Je ne veux pas déchoir du sentiment
que tu m’accordes.--Ah! ah! dit Sarrasine, c’est un mauvais moyen pour
éteindre une passion que de l’exciter. Es-tu donc déjà corrompue à ce
point que, vieille de cœur, tu agirais comme une jeune courtisane, qui
aiguise les émotions dont elle fait commerce?--Mais c’est aujourd’hui
vendredi, répondit-elle effrayée de la violence du Français. Sarrasine,
qui n’était pas dévot, se prit à rire. La Zambinella bondit comme un
jeune chevreuil et s’élança dans la salle du festin. Quand Sarrasine
y apparut courant après elle, il fut accueilli par un rire infernal.
Il vit la Zambinella évanouie sur un sofa. Elle était pâle et comme
épuisée par l’effort extraordinaire qu’elle venait de faire. Quoique
Sarrasine sût peu d’italien, il entendit sa maîtresse disant à voix
basse à Vitagliani:--Mais il me tuera! Cette scène étrange rendit
le sculpteur tout confus. La raison lui revint. Il resta d’abord
immobile; puis il retrouva la parole, s’assit auprès de sa maîtresse
et protesta de son respect. Il trouva la force de donner le change
à sa passion en disant à cette femme les discours les plus exaltés;
et, pour peindre son amour, il déploya les trésors de cette éloquence
magique, officieux interprète que les femmes refusent rarement de
croire. Au moment où les premières lueurs du matin surprirent les
convives, une femme proposa d’aller à Frascati. Tous accueillirent
par de vives acclamations l’idée de passer la journée à la villa
Ludovisi. Vitagliani descendit pour louer des voitures. Sarrasine eut
le bonheur de conduire la Zambinella dans un phaéton. Une fois sortis
de Rome, la gaieté, un moment réprimée par les combats que chacun
avait livrés au sommeil, se réveilla soudain. Hommes et femmes, tous
paraissaient habitués à cette vie étrange, à ces plaisirs continus,
à cet entraînement d’artiste qui fait de la vie une fête perpétuelle
où l’on rit sans arrière-pensées. La compagne du sculpteur était
la seule qui parût abattue.--Êtes-vous malade? lui dit Sarrasine.
Aimeriez-vous mieux rentrer chez vous?--Je ne suis pas assez forte
pour supporter tous ces excès, répondit-elle. J’ai besoin de grands
ménagements; mais, près de vous, je me sens si bien! Sans vous, je ne
serais pas restée à ce souper; une nuit passée me fait perdre toute ma
fraîcheur.--Vous êtes si délicate! reprit Sarrasine en contemplant les
traits mignons de cette charmante créature.--Les orgies m’abîment la
voix.--Maintenant que nous sommes seuls, s’écria l’artiste, et que vous
n’avez plus à craindre l’effervescence de ma passion, dites-moi que
vous m’aimez.--Pourquoi? répliqua-t-elle, à quoi bon? Je vous ai semblé
jolie. Mais vous êtes Français, et votre sentiment passera. Oh! vous
ne m’aimeriez pas comme je voudrais être aimée.--Comment!--Sans but de
passion vulgaire, purement. J’abhorre les hommes encore plus peut-être
que je ne hais les femmes. J’ai besoin de me réfugier dans l’amitié.
Le monde est désert pour moi. Je suis une créature maudite, condamnée
à comprendre le bonheur, à le sentir, à le désirer, et, comme tant
d’autres, forcée à le voir me fuir à toute heure. Souvenez-vous,
seigneur, que je ne vous aurai pas trompé. Je vous défends de m’aimer.
Je puis être un ami dévoué pour vous, car j’admire votre force et
votre caractère. J’ai besoin d’un frère, d’un protecteur. Soyez
tout cela pour moi, mais rien de plus.--Ne pas vous aimer! s’écria
Sarrasine; mais, chère ange, tu es ma vie, mon bonheur!--Si je disais
un mot vous me repousseriez avec horreur.--Coquette! rien ne peut
m’effrayer. Dis-moi que tu me coûteras l’avenir, que dans deux mois
je mourrai, que je serai damné pour t’avoir seulement embrassée. Il
l’embrassa malgré les efforts que fit la Zambinella pour se soustraire
à ce baiser passionné.--Dis-moi que tu es un démon, qu’il te faut
ma fortune, mon nom, toute ma célébrité! Veux-tu que je ne sois pas
sculpteur? Parle.--Si je n’étais pas une femme? demanda timidement
la Zambinella d’une voix argentine et douce.--La bonne plaisanterie!
s’écria Sarrasine. Crois-tu pouvoir tromper l’œil d’un artiste?
N’ai-je pas, depuis dix jours, dévoré, scruté, admiré tes perfections?
Une femme seule peut avoir ce bras rond et moelleux, ces contours
élégants. Ah! tu veux des compliments! Elle sourit tristement, et dit
en murmurant:--Fatale beauté! Elle leva les yeux au ciel. En ce moment
son regard eut je ne sais quelle expression d’horreur si puissante, si
vive, que Sarrasine en tressaillit.--Seigneur Français, reprit-elle,
oubliez à jamais un instant de folie. Je vous estime; mais quant à de
l’amour, ne m’en demandez pas; ce sentiment est étouffé dans mon cœur.
Je n’ai pas de cœur! s’écria-t-elle en pleurant. Le théâtre sur lequel
vous m’avez vue, ces applaudissements, cette musique, cette gloire,
à laquelle on m’a condamnée, voilà ma vie, je n’en ai pas d’autre.
Dans quelques heures vous ne me verrez plus des mêmes yeux, la femme
que vous aimez sera morte. Le sculpteur ne répondit pas. Il était
la proie d’une sourde rage qui lui pressait le cœur. Il ne pouvait
que regarder cette femme extraordinaire avec des yeux enflammés qui
brûlaient. Cette voix empreinte de faiblesse, l’attitude, les manières
et les gestes de Zambinella, marqués de tristesse, de mélancolie et de
découragement, réveillaient dans son âme toutes les richesses de la
passion. Chaque parole était un aiguillon. En ce moment, ils étaient
arrivés à Frascati. Quand l’artiste tendit les bras à sa maîtresse pour
l’aider à descendre, il la sentit toute frissonnante.--Qu’avez-vous?
Vous me feriez mourir, s’écria-t-il en la voyant pâlir, si vous
aviez la moindre douleur dont je fusse la cause même innocente.--Un
serpent! dit-elle en montrant une couleuvre qui se glissait le long
d’un fossé. J’ai peur de ces odieuses bêtes. Sarrasine écrasa la tête
de la couleuvre d’un coup de pied.--Comment avez-vous assez de courage!
reprit la Zambinella en contemplant avec un effroi visible le reptile
mort.--Eh! bien, dit l’artiste en souriant, oseriez-vous bien prétendre
que vous n’êtes pas femme? Ils rejoignirent leurs compagnons et se
promenèrent dans les bois de la villa Ludovisi, qui appartenait alors
au cardinal Cicognara. Cette matinée s’écoula trop vite pour l’amoureux
sculpteur, mais elle fut remplie par une foule d’incidents qui lui
dévoilèrent la coquetterie, la faiblesse, la mignardise de cette âme
molle et sans énergie. C’était la femme avec ses peurs soudaines,
ses caprices sans raison, ses troubles instinctifs, ses audaces sans
cause, ses bravades et sa délicieuse finesse de sentiment. Il y eut un
moment où, s’aventurant dans la campagne, la petite troupe des joyeux
chanteurs vit de loin quelques hommes armés jusqu’aux dents, et dont
le costume n’avait rien de rassurant. A ce mot:--Voici des brigands,
chacun doubla le pas pour se mettre à l’abri dans l’enceinte de la
villa du cardinal. En cet instant critique, Sarrasine s’aperçut à
la pâleur de la Zambinella qu’elle n’avait plus assez de force pour
marcher; il la prit dans ses bras et la porta, pendant quelque temps,
en courant. Quand il se fut rapproché d’une vigne voisine, il mit sa
maîtresse à terre.--Expliquez-moi, lui dit-il, comment cette extrême
faiblesse qui, chez toute autre femme, serait hideuse, me déplairait,
et dont la moindre preuve suffirait presque pour éteindre mon amour,
en vous me plaît, me charme?--Oh! combien je vous aime! reprit-il.
Tous vos défauts, vos terreurs, vos petitesses ajoutent je ne sais
quelle grâce à votre âme. Je sens que je détesterais une femme forte,
une Sapho, courageuse, pleine d’énergie, de passion. O frêle et douce
créature! comment peux-tu être autrement? Cette voix d’ange, cette voix
délicate, eût été un contre-sens si elle fût sortie d’un corps autre
que le tien.--Je ne puis, dit-elle, vous donner aucun espoir. Cessez
de me parler ainsi, car l’on se moquerait de vous. Il m’est impossible
de vous interdire l’entrée du théâtre; mais si vous m’aimez ou si
vous êtes sage, vous n’y viendrez plus. Écoutez, monsieur, dit-elle
d’une voix grave.--Oh! tais-toi, dit l’artiste enivré. Les obstacles
attisent l’amour dans mon cœur. La Zambinella resta dans une attitude
gracieuse et modeste; mais elle se tut, comme si une pensée terrible
lui eût révélé quelque malheur. Quand il fallut revenir à Rome, elle
monta dans une berline à quatre places, en ordonnant au sculpteur,
d’un air impérieusement cruel, d’y retourner seul avec le phaéton.
Pendant le chemin, Sarrasine résolut d’enlever la Zambinella. Il passa
toute la journée occupé à former des plans plus extravagants les
uns que les autres. A la nuit tombante, au moment où il sortit pour
aller demander à quelques personnes où était situé le palais habité
par sa maîtresse, il rencontra l’un de ses camarades sur le seuil de
la porte.--Mon cher, lui dit ce dernier, je suis chargé par notre
ambassadeur de t’inviter à venir ce soir chez lui. Il donne un concert
magnifique, et quand tu sauras que Zambinella y sera...--Zambinella!
s’écria Sarrasine en délire à ce nom, j’en suis fou!--Tu es comme
tout le monde, lui répondit son camarade.--Mais si vous êtes mes
amis, toi, Vien, Lauterbourg et Allegrain, vous me prêterez votre
assistance pour un coup de main après la fête, demanda Sarrasine.--Il
n’y a pas de cardinal à tuer, pas de...--Non, non, dit Sarrasine, je
ne vous demande rien que d’honnêtes gens ne puissent faire. En peu de
temps le sculpteur disposa tout pour le succès de son entreprise. Il
arriva l’un des derniers chez l’ambassadeur, mais il y vint dans une
voiture de voyage attelée de chevaux vigoureux menés par l’un des plus
entreprenants _vetturini_ de Rome. Le palais de l’ambassadeur était
plein de monde, ce ne fut pas sans peine que le sculpteur, inconnu à
tous les assistants, parvint au salon où dans ce moment Zambinella
chantait.--C’est sans doute par égard pour les cardinaux, les évêques
et les abbés qui sont ici, demanda Sarrasine, qu’_elle_ est habillée
en homme, qu’elle a une bourse derrière la tête, les cheveux crêpés
et une épée au côté?--Elle! Qui elle? répondit le vieux seigneur
auquel s’adressait Sarrasine.--La Zambinella.--La Zambinella? reprit
le prince romain. Vous moquez-vous? D’où venez-vous? Est-il jamais
monté de femmes sur les théâtres de Rome? Et ne savez-vous pas par
quelles créatures les rôles de femme sont remplis dans les États du
pape? C’est moi, monsieur, qui ai doté Zambinella de sa voix. J’ai
tout payé à ce drôle-là, même son maître à chanter. Eh! bien, il a si
peu de reconnaissance du service que je lui ai rendu, qu’il n’a jamais
voulu mettre les pieds chez moi. Et cependant, s’il fait fortune, il
me la devra tout entière. Le prince Chigi aurait pu parler, certes,
long-temps, Sarrasine ne l’écoutait pas. Une affreuse vérité avait
pénétré dans son âme. Il était frappé comme d’un coup de foudre. Il
resta immobile, les yeux attachés sur le prétendu chanteur. Son regard
flamboyant eut une sorte d’influence magnétique sur Zambinella, car le
_musico_ finit par détourner subitement la vue vers Sarrasine, et alors
sa voix céleste s’altéra. Il trembla! Un murmure involontaire échappé
à l’assemblée, qu’il tenait comme attachée à ses lèvres, acheva de le
troubler; il s’assit, et discontinua son air. Le cardinal Cicognara,
qui avait épié du coin de l’œil la direction que prit le regard de
son protégé, aperçut alors le Français; il se pencha vers un de ses
aides-de-camp ecclésiastiques, et parut demander le nom du sculpteur.
Quand il eut obtenu la réponse qu’il désirait, il contempla fort
attentivement l’artiste, et donna des ordres à un abbé, qui disparut
avec prestesse. Cependant Zambinella, s’étant remis, recommença le
morceau qu’il avait interrompu si capricieusement; mais il l’exécuta
mal, et refusa, malgré toutes les instances qui lui furent faites,
de chanter autre chose. Ce fut la première fois qu’il exerça cette
tyrannie capricieuse qui, plus tard, ne le rendit pas moins célèbre
que son talent et son immense fortune, due, dit-on, non moins à sa
voix qu’à sa beauté.--C’est une femme, dit Sarrasine en se croyant
seul. Il y a là-dessous quelque intrigue secrète. Le cardinal Cicognara
trompe le pape et toute la ville de Rome! Aussitôt le sculpteur
sortit du salon, rassembla ses amis, et les embusqua dans la cour du
palais. Quand Zambinella se fut assuré du départ de Sarrasine, il
parut recouvrer quelque tranquillité. Vers minuit, après avoir erré
dans les salons, en homme qui cherche un ennemi, le _musico_ quitta
l’Assemblée. Au moment où il franchissait la porte du palais, il fut
adroitement saisi par des hommes qui le bâillonnèrent avec un mouchoir
et le mirent dans la voiture louée par Sarrasine. Glacé d’horreur,
Zambinella resta dans un coin sans oser faire un mouvement. Il voyait
devant lui la figure terrible de l’artiste qui gardait un silence de
mort. Le trajet fut court. Zambinella, enlevé par Sarrasine, se trouva
bientôt dans un atelier sombre et nu. Le chanteur, à moitié mort,
demeura sur une chaise, sans oser regarder une statue de femme, dans
laquelle il reconnut ses traits. Il ne proféra pas une parole, mais
ses dents claquaient. Il était transi de peur. Sarrasine se promenait
à grands pas. Tout à coup il s’arrêta devant Zambinella.--Dis-moi la
vérité, demanda-t-il d’une voix sourde et altérée. Tu es une femme? Le
cardinal Cicognara... Zambinella tomba sur ses genoux, et ne répondit
qu’en baissant la tête.--Ah! tu es une femme, s’écria l’artiste en
délire; car même un... Il n’acheva pas.--Non, reprit-il, _il_ n’aurait
pas tant de bassesse.--Ah! ne me tuez pas, s’écria Zambinella fondant
en larmes. Je n’ai consenti à vous tromper que pour plaire à mes
camarades, qui voulaient rire.--Rire! répondit le sculpteur d’une voix
qui eut un éclat infernal. Rire, rire! Tu as osé te jouer d’une passion
d’homme, toi?--Oh! grâce! répliqua Zambinella.--Je devrais te faire
mourir! cria Sarrasine en tirant son épée par un mouvement de violence.
Mais, reprit-il avec un dédain froid, en fouillant ton être avec un
poignard, y trouverais-je un sentiment à éteindre, une vengeance à
satisfaire? Tu n’es rien. Homme ou femme, je te tuerais! mais...
Sarrasine fit un geste de dégoût, qui l’obligea de détourner sa tête,
et alors il regarda la statue.--Et c’est une illusion! s’écria-t-il.
Puis se tournant vers Zambinella:--Un cœur de femme était pour moi
un asile, une patrie. As-tu des sœurs qui te ressemblent? Non. Eh!
bien, meurs! Mais non, tu vivras. Te laisser la vie n’est-ce pas te
vouer à quelque chose de pire que la mort? Ce n’est ni mon sang ni mon
existence que je regrette, mais l’avenir et ma fortune de cœur. Ta main
débile a renversé mon bonheur. Quelle espérance puis-je te ravir pour
toutes celles que tu as flétries? Tu m’as ravalé jusqu’à toi. _Aimer,
être aimé!_ sont désormais des mots vides de sens pour moi, comme pour
toi. Sans cesse je penserai à cette femme imaginaire en voyant une
femme réelle. Il montra la statue par un geste de désespoir.--J’aurai
toujours dans le souvenir une harpie céleste qui viendra enfoncer
ses griffes dans tous mes sentiments d’homme, et qui signera toutes
les autres femmes d’un cachet d’imperfection! Monstre! toi qui ne
peux donner la vie à rien, tu m’as dépeuplé la terre de toutes ses
femmes. Sarrasine s’assit en face du chanteur épouvanté. Deux grosses
larmes sortirent de ses yeux secs, roulèrent le long de ses joues
mâles et tombèrent à terre: deux larmes de rage, deux larmes âcres et
brûlantes.--Plus d’amour! je suis mort à tout plaisir, à toutes les
émotions humaines. A ces mots, il saisit un marteau et le lança sur la
statue avec une force si extravagante qu’il la manqua. Il crut avoir
détruit ce monument de sa folie, et alors il reprit son épée et la
brandit pour tuer le chanteur. Zambinella jeta des cris perçants. En
ce moment trois hommes entrèrent, et soudain le sculpteur tomba percé
de trois coups de stylet.--De la part du cardinal Cicognara, dit l’un
d’eux.--C’est un bienfait digne d’un chrétien, répondit le Français en
expirant. Ces sombres émissaires apprirent à Zambinella l’inquiétude de
son protecteur, qui attendait à la porte dans une voiture fermée, afin
de pouvoir l’emmener aussitôt qu’il serait délivré.

--Mais, me dit madame de Rochefide, quel rapport existe-t-il entre
cette histoire et le petit vieillard que nous avons vu chez les Lanty?

--Madame, le cardinal Cicognara se rendit maître de la statue de
Zambinella et la fit exécuter en marbre, elle est aujourd’hui dans le
musée Albani. C’est là qu’en 1791 la famille Lanty la retrouva, et
pria Vien de la copier. Le portrait qui vous a montré Zambinella à
vingt ans, un instant après l’avoir vu centenaire, a servi plus tard
pour l’Endymion de Girodet, vous avez pu en reconnaître le type dans
l’Adonis.

--Mais ce ou cette Zambinella?

--Ne saurait être, madame, que le grand-oncle de Marianina. Vous devez
concevoir maintenant l’intérêt que madame de Lanty peut avoir à cacher
la source d’une fortune qui provient...

--Assez! dit-elle en me faisant un geste impérieux.

Nous restâmes pendant un moment plongés dans le plus profond silence.

--Hé! bien, lui dis-je.

--Ah! s’écria-t-elle en se levant et se promenant à grands pas dans la
chambre. Elle vint me regarder, et me dit d’une voix altérée:--Vous
m’avez dégoûtée de la vie et des passions pour long-temps. Au monstre
près, tous les sentiments humains ne se dénouent-ils pas ainsi, par
d’atroces déceptions? Mères, des enfants nous assassinent ou par leur
mauvaise conduite ou par leur froideur. Épouses, nous sommes trahies.
Amantes, nous sommes délaissées, abandonnées. L’amitié! existe-t-elle?
Demain je me ferais dévote si je ne savais pouvoir rester comme un roc
inaccessible au milieu des orages de la vie. Si l’avenir du chrétien
est encore une illusion, au moins elle ne se détruit qu’après la mort.
Laissez moi seule.

--Ah! lui dis-je, vous savez punir.

--Aurais-je tort?

--Oui, répondis-je avec une sorte de courage. En achevant cette
histoire, assez connue en Italie, je puis vous donner une haute idée
des progrès faits par la civilisation actuelle. On n’y fait plus de ces
malheureuses créatures.

--Paris, dit-elle, est une terre bien hospitalière; il accueille tout,
et les fortunes honteuses, et les fortunes ensanglantées. Le crime et
l’infamie y ont droit d’asile, y rencontrent des sympathies; la vertu
seule y est sans autels. Oui, les âmes pures ont une patrie dans le
ciel! Personne ne m’aura connue! J’en suis fière.

Et la marquise resta pensive.


  Paris, novembre 1830.



[Illustration: IMP. E. MARTINET.

  POPINOT.

  Cet homme avait une bouche sur les lèvres de laquelle respirait
  une bonté divine.

                                                     (L’INTERDICTION.)]



  L’INTERDICTION.

  DÉDIÉ A MONSIEUR LE CONTRE-AMIRAL BAZOCHE,
  Gouverneur de l’île Bourbon,
  _par l’auteur reconnaissant_,
  DE BALZAC.


En 1828, vers une heure du matin, deux personnes sortaient d’un hôtel
situé dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, près de l’Élysée-Bourbon:
l’une était un médecin célèbre, Horace Bianchon; l’autre un des hommes
les plus élégants de Paris, le baron de Rastignac, tous deux amis
depuis long-temps. Chacun d’eux avait renvoyé sa voiture, il ne s’en
trouva point dans le faubourg; mais la nuit était belle et le pavé sec.

--Allons à pied jusqu’au boulevard, dit Eugène de Rastignac à Bianchon,
tu prendras une voiture au Cercle; il y en a là jusqu’au matin. Tu
m’accompagneras jusque chez moi.

--Volontiers.

--Eh! bien, mon cher, qu’en dis-tu?

--De cette femme? répondit froidement le docteur.

--Je reconnais mon Bianchon, s’écria Rastignac.

--Hé! bien, quoi?

--Mais tu parles, mon cher, de la marquise d’Espard comme d’une malade
à placer dans ton hôpital.

--Veux-tu savoir ce que je pense, Eugène? Si tu quittes madame de
Nucingen pour cette marquise, tu changeras ton cheval borgne contre un
aveugle.

--Madame de Nucingen a trente-six ans, Bianchon.

--Et celle-ci en a trente-trois, répliqua vivement le docteur.

--Ses plus cruelles ennemies ne lui en donnent que vingt-six.

--Mon cher, quand tu auras intérêt à connaître l’âge d’une femme,
regarde ses tempes et le bout de son nez. Quoi que fassent les femmes
avec leurs cosmétiques, elles ne peuvent rien sur ces incorruptibles
témoins de leurs agitations. Là chacune de leurs années a laissé ses
stigmates. Quand les tempes d’une femme sont attendries, rayées,
fanées d’une certaine façon; quand au bout de son nez il se trouve de
ces petits points qui ressemblent aux imperceptibles parcelles noires
que font pleuvoir à Londres les cheminées où l’on brûle du charbon
de terre! votre serviteur! la femme a passé trente ans. Elle sera
belle, elle sera spirituelle, elle sera aimante, elle sera tout ce que
tu voudras; mais elle aura passé trente ans, mais elle arrive à sa
maturité. Je ne blâme pas ceux qui s’attachent à ces sortes de femmes;
seulement, un homme aussi distingué que tu l’es ne doit pas prendre
une reinette de février pour une petite pomme d’api qui sourit sur sa
branche et demande un coup de dent. L’amour ne va jamais consulter les
registres de l’État Civil; personne n’aime une femme parce qu’elle a
tel ou tel âge, parce qu’elle est belle ou laide, bête ou spirituelle:
on aime parce qu’on aime.

--Eh! bien, moi, je l’aime par bien d’autres raisons. Elle est marquise
d’Espard, elle est née Blamont-Chauvry, elle est à la mode, elle
a de l’âme, elle a un pied aussi joli que celui de la duchesse de
Berri, elle a peut-être cent mille livres de rente, et je l’épouserai
peut-être un jour! enfin elle payera mes dettes.

--Je te croyais riche, dit Bianchon en interrompant Rastignac.

--Bah! J’ai quinze mille livres de rente, précisément ce qu’il faut
pour mon écurie. J’ai été roué, mon cher, dans l’affaire de monsieur
de Nucingen, je te raconterai cette histoire-là. J’ai marié mes sœurs,
voilà le plus clair de ce que j’ai gagné depuis que nous nous sommes
vus, et j’aime mieux les avoir établies que de posséder cent mille écus
de rente. Maintenant que veux-tu que je devienne? J’ai de l’ambition.
Où peut me mener madame de Nucingen? Encore un an, je serai chiffré,
casé, comme l’est un homme marié. J’ai tous les désagréments du mariage
et ceux du célibat sans avoir les avantages ni de l’un ni de l’autre,
situation fausse, à laquelle arrivent tous ceux qui restent trop
long-temps attachés à une même jupe.

--Eh! crois-tu donc trouver ici la pie au nid! dit Bianchon. Ta
marquise, mon cher, ne me revient pas du tout.

--Tes opinions libérales te troublent l’œil. Si madame d’Espard était
une madame Rabourdin...

--Écoute, mon cher, noble ou bourgeoise, elle serait toujours sans âme,
elle serait toujours le type le plus achevé de l’égoïsme. Crois-moi,
les médecins sont habitués à juger les hommes et les choses; les plus
habiles d’entre nous confessent l’âme en confessant le corps. Malgré
ce joli boudoir où nous avons passé la soirée, malgré le luxe de cet
hôtel, il serait possible que madame la marquise fût endettée.

--Qui te le fait croire?

--Je n’affirme pas, je suppose. Elle a parlé de son âme comme feu Louis
XVIII parlait de son cœur. Écoute-moi! cette femme frêle, blanche, aux
cheveux châtains, et qui se plaint pour se faire plaindre, jouit d’une
santé de fer, possède un appétit de loup, une force et une lâcheté de
tigre. Jamais ni la gaze, ni la soie, ni la mousseline, n’ont été plus
habilement entortillées autour d’un mensonge! _Ecco._

--Tu m’effraies, Bianchon! tu as donc appris bien des choses depuis
notre séjour à la Maison-Vauquer?

--Oui, depuis ce temps-là, mon cher, j’en ai vu, des marionnettes,
des poupées et des pantins! Je connais un peu de ces belles dames de
qui vous soignez le corps et ce qu’elles ont de plus précieux, leur
enfant, quand elles l’aiment, ou leur visage qu’elles adorent toujours.
Vous passez les nuits à leur chevet, vous vous exterminez pour leur
sauver la plus légère altération de beauté, n’importe où; vous avez
réussi, vous leur gardez le secret comme si vous étiez mort, elles
vous envoient demander votre mémoire et le trouvent horriblement cher.
Qui les a sauvées? la nature! Loin de vous prôner, elles médisent de
vous, en craignant de vous donner pour médecin à leurs bonnes amies.
Mon cher, ces femmes de qui vous dites:--«C’est des anges!» moi, je
les ai vues déshabillées des petites mines sous lesquelles elles
couvrent leur âme, aussi bien que des chiffons sous lesquels elles
déguisent leurs imperfections: sans manières et sans corset. Elles ne
sont pas belles. Nous avons commencé par voir bien des graviers, bien
des saletés sous le flot du monde, quand nous étions échoués sur le
roc de la Maison-Vauquer; ce que nous y avons vu n’était rien. Depuis
que je vais dans la haute société, j’ai rencontré des monstruosités
habillées de satin, des Michonneau en gants blancs, des Poiret
chamarrés de cordons, des grands seigneurs faisant mieux l’usure que
le papa Gobseck! A la honte des hommes, quand j’ai voulu donner une
poignée de main à la vertu, je l’ai trouvée grelottant dans un grenier,
poursuivie de calomnies, vivotant avec quinze cents francs de rente ou
d’appointements, et passant pour une folle, pour une originale ou une
bête. Enfin, mon cher, la marquise est une femme à la mode, et j’ai
précisément ces sortes de femmes en horreur. Veux-tu savoir pourquoi?
Une femme qui a l’âme élevée, le goût pur, un esprit doux, le cœur
richement étoffé, qui mène une vie simple n’a pas une seule chance
d’être à la mode. Conclus? Une femme à la mode et un homme au pouvoir
sont deux analogies; mais à cette différence près, que les qualités par
lesquelles un homme s’élève au-dessus des autres le grandissent et font
sa gloire; tandis que les qualités par lesquelles une femme arrive à
son empire d’un jour, sont d’effroyables vices: elle se dénature pour
cacher son caractère, elle doit, pour mener la vie militante du monde,
avoir une santé de fer sous une apparence frêle. En qualité de médecin,
je sais que la bonté de l’estomac exclut la bonté du cœur. Ta femme à
la mode ne sent rien, sa fureur de plaisir a sa cause dans une envie de
réchauffer sa nature froide, elle veut des émotions et des jouissances,
comme un vieillard se met en espalier à la rampe de l’Opéra. Comme elle
a plus de tête que de cœur, elle sacrifie à son triomphe les passions
vraies et les amis, comme un général envoie au feu ses plus dévoués
lieutenants pour gagner une bataille. La femme à la mode n’est plus une
femme: elle n’est ni mère, ni épouse, ni amante; elle est un sexe dans
le cerveau, médicalement parlant. Aussi ta marquise a-t-elle tous les
symptômes de sa monstruosité, elle a le bec de l’oiseau de proie, l’œil
clair et froid, la parole douce; elle est polie comme l’acier d’une
mécanique, elle émeut tout, moins le cœur.

--Il y a du vrai dans ce que tu dis, Bianchon.

--Du vrai! reprit Bianchon, tout est vrai. Crois-tu donc que je n’aie
pas été atteint jusqu’au fond du cœur par l’insultante politesse avec
laquelle elle me faisait mesurer la distance idéale que la noblesse
met entre nous? que je n’aie pas été pris d’une profonde pitié pour
ses caresses de chatte en pensant à son but. Dans un an d’ici, elle
n’écrirait pas un mot pour me rendre le plus léger service, et ce soir
elle m’a criblé de sourires, en croyant que je puis influencer mon
oncle Popinot, de qui dépend le gain de son procès.....

--Mon cher, aurais-tu mieux aimé qu’elle te fît des sottises? J’admets
ta catilinaire contre les femmes à la mode; mais tu n’es pas dans la
question. Je préférerai toujours pour femme une marquise d’Espard à la
plus chaste, à la plus recueillie, à la plus aimante créature de la
terre. Épousez un ange! il faut aller s’enterrer dans son bonheur au
fond d’une campagne. La femme d’un homme politique est une machine à
gouvernement, une mécanique à beaux compliments, à révérences: elle est
le premier, le plus fidèle des instruments dont se sert un ambitieux;
enfin c’est un ami qui peut se compromettre sans danger, et que l’on
désavoue sans conséquence. Suppose Mahomet à Paris, au dix-neuvième
siècle! sa femme serait une Rohan, fine et flatteuse comme une
ambassadrice, rusée comme figaro. Ta femme aimante ne mène à rien, une
femme du monde mène à tout, elle est le diamant avec lequel un homme
coupe toutes les vitres, quand il n’a pas la clef d’or avec laquelle
s’ouvrent toutes les portes. Aux bourgeois les vertus bourgeoises,
aux ambitieux les vices de l’ambition. D’ailleurs, mon cher, crois-tu
que l’amour d’une duchesse de Langeais ou de Maufrigneuse, d’une
lady Dudley n’apporte pas d’immenses plaisirs? Si tu savais combien
le maintien froid et sévère de ces femmes donne du prix à la moindre
preuve de leur affection! quelle joie de voir une pervenche poindant
sous la neige! Un sourire jeté sous l’éventail dément la réserve d’une
attitude imposée, et qui vaut toutes les tendresses débridées de tes
bourgeoises à dévouement hypothétique; car en amour le dévouement
est bien près de la spéculation. Puis, une femme à la mode, une
Blamont-Chauvry a ses vertus aussi! Ses vertus sont la fortune, le
pouvoir, l’éclat, un certain mépris pour tout ce qui est au-dessous
d’elle...

--Merci, dit Bianchon.

--Vieux Boniface! répondit en riant Rastignac. Allons, ne sois pas
vulgaire, fais comme ton ami Desplein: sois baron, sois chevalier de
l’ordre de Saint-Michel, deviens pair de France, et marie tes filles à
des ducs.

--Moi, je veux que les cinq cent mille diables...

--Là, là, tu n’as donc de supériorité qu’en médecine; vraiment tu me
fais beaucoup de peine.

--Je hais ces sortes de gens, je souhaite une révolution qui nous en
délivre à jamais.

--Ainsi, cher Robespierre à lancette, tu n’iras pas demain chez ton
oncle Popinot?

--Si, dit Bianchon, quand il s’agit de toi, j’irais chercher de l’eau
en enfer...

--Cher ami, tu m’attendris; j’ai juré que le marquis serait interdit!
Tiens, je me trouve encore une vieille larme pour te remercier.

--Mais, dit Horace en continuant, je ne te promets pas de réussir à
vos souhaits près de Jean-Jules Popinot, tu ne le connais pas; mais je
l’amènerai après-demain chez ta marquise, elle l’entortillera si elle
peut. J’en doute. Toutes les truffes, toutes les duchesses, toutes les
poulardes et tous les couteaux de guillotine seraient là dans la grâce
de leurs séductions; le roi lui promettrait la pairie, le bon Dieu lui
donnerait l’investiture du Paradis et les revenus du Purgatoire; aucun
de ces pouvoirs n’obtiendrait de lui, de faire passer un fétu d’un
plateau à l’autre de sa balance. Il est juge comme la mort est la mort.

Les deux amis étaient arrivés devant le Ministère des Affaires
étrangères, au coin du boulevard des Capucines.

--Te voilà chez toi, dit en riant Bianchon qui lui montra l’hôtel du
ministre. Et voici ma voiture, ajouta-t-il en montrant un fiacre. Ainsi
se résume pour chacun de nous l’avenir.

--Tu seras heureux au fond de l’eau, tandis que je lutterai toujours
à la surface avec les tempêtes, jusqu’à ce qu’en sombrant, j’aille te
demander place dans ta grotte, mon vieux!

--A samedi, répliqua Bianchon.

--Convenu, dit Rastignac. Tu me promets le Popinot?

--Oui, je ferai tout ce que ma conscience me permettra de faire.
Peut-être cette demande en interdiction cache-t-elle quelque petit
_dramorama_, pour nous rappeler par un mot notre mauvais bon temps.

--Pauvre Bianchon! ce ne sera jamais qu’un honnête homme, se dit
Rastignac en voyant le fiacre s’éloigner.

--Rastignac m’a chargé de la plus difficile de toutes les négociations,
se dit Bianchon en se souvenant à son lever de la commission délicate
qui lui était confiée. Mais je n’ai jamais demandé à mon oncle le
moindre petit service au Palais, et j’ai fait pour lui plus de mille
visites _gratis_. D’ailleurs, entre nous, nous ne nous gênons point. Il
me dira oui ou non, et tout sera fini.

Après ce petit monologue, le célèbre docteur se dirigea, dès sept
heures du matin, vers la rue du Fouarre où demeurait monsieur
Jean-Jules Popinot, juge au Tribunal de Première Instance du
Département de la Seine. La rue du Fouarre, mot qui signifiait
autrefois rue de la Paille, fut au treizième siècle la plus illustre
rue de Paris. Là furent les écoles de l’Université, quand la voix
d’Abeilard et celle de Gerson retentissaient dans le monde savant. Elle
est aujourd’hui l’une des plus sales rues du douzième Arrondissement,
le plus pauvre quartier de Paris, celui dans lequel les deux tiers de
la population manquent de bois en hiver, celui qui jette le plus de
marmots au tour des Enfants-Trouvés, le plus de malades à l’Hôtel-Dieu,
le plus de mendiants dans les rues, qui envoie le plus de chiffonniers
au coin des bornes, le plus de vieillards souffrants le long des murs
où rayonne le soleil, le plus d’ouvriers sans travail sur les places,
le plus de prévenus à la Police correctionnelle. Au milieu de cette
rue toujours humide et dont le ruisseau roule vers la Seine les eaux
noires de quelques teintureries, est une vieille maison, sans doute
restaurée sous François Ier, et construite en briques maintenues par
des chaînes en pierre de taille. Sa solidité semble attestée par une
configuration extérieure qu’il n’est pas rare de voir à quelques
maisons de Paris. S’il est permis de hasarder ce mot, elle a comme un
ventre produit par le renflement que décrit son premier étage affaissé
sous le poids du second et du troisième, mais que soutient la forte
muraille du rez-de-chaussée. Au premier coup d’œil, il semble que
les entre-deux des croisées, quoique renforcés par leurs bordures en
pierre de taille, vont éclater; mais l’observateur ne tarde pas à
s’apercevoir qu’il en est de cette maison comme de la tour de Bologne:
les vieilles briques et les vieilles pierres rongées conservent
invinciblement leur centre de gravité. Par toutes les saisons, les
solides assises du rez-de-chaussée offrent la teinte jaunâtre et
l’imperceptible suintement que l’humidité donne à la pierre. Le passant
a froid en longeant ce mur où des bornes échancrées le protégent mal
contre la roue des cabriolets. Comme dans toutes les maisons bâties
avant l’invention des voitures, la baie de la porte forme une arcade
extrêmement basse, assez semblable au porche d’une prison. A droite de
cette porte, sont trois croisées revêtues extérieurement de grilles en
fer à mailles si serrées qu’il est impossible aux curieux de voir la
destination intérieure des pièces humides et sombres, tant d’ailleurs
les vitres sont sales et poudreuses; à gauche sont deux autres
croisées semblables dont une parfois ouverte permet d’apercevoir le
portier, sa femme et ses enfants grouillant, travaillant, cuisinant,
mangeant et criant au milieu d’une salle planchéiée, boisée où tout
tombe en lambeaux et où l’on descend par deux marches, profondeur
qui semble indiquer le progressif exhaussement du pavé parisien. Si,
par un jour de pluie, quelque passant s’abrite sous la longue voûte
à solives saillantes et blanchies à la chaux qui mène de la porte à
l’escalier, il lui est difficile de ne pas contempler le tableau que
présente l’intérieur de cette maison. A gauche, se trouve un jardinet
carré qui ne permet pas de faire plus de quatre enjambées en tout
sens, jardin à terre noire où il existe des treillages sans pampres,
où, à défaut de végétation, il vient à l’ombre de deux arbres, des
papiers, de vieux linges, des tessons, des gravats tombés du toit;
terre infertile où le temps a jeté sur les murs, sur le tronc des
arbres et sur leurs branches une poudreuse empreinte semblable à de
la suie froide. Les deux corps de logis en équerre dont se compose
la maison, tirent leur jour de ce jardinet entouré par deux maisons
voisines bâties en colombage, décrépites, menaçant ruine, où se voit
à chaque étage quelque grotesque attestation de l’état exercé par le
locataire. Ici de longs bâtons supportent d’immenses écheveaux de
laine teinte qui sèchent; là sur des cordes se balancent des chemises
blanchies; plus haut des volumes endossés montrent sur un ais leurs
tranches fraîchement marbrées; les femmes chantent, les maris sifflent,
les enfants crient; le menuisier scie ses planches, un tourneur en
cuivre fait grincer son métal; toutes les industries s’accordent pour
produire un bruit que le nombre des instruments rend furibond. Le
système général de la décoration intérieure de ce passage, qui n’est
ni une cour, ni un jardin, ni une voûte, et qui tient de toutes ces
choses, consiste en piliers de bois posés sur des dés en pierre, et
qui figurent des ogives. Deux arcades donnent sur le jardinet; deux
autres qui font face à la porte cochère, laissent voir un escalier de
bois dont la rampe fut jadis une merveille de serrurerie tant le fer y
affecte des formes bizarres, et dont les marches usées tremblent sous
le pied. Les portes de chaque appartement ont des chambranles bruns de
crasse, de graisse, de poussière, et sont garnies de doubles portes
revêtues de velours d’Utrecht semées de clous dédorés disposés en
losanges. Ces restes de splendeur annoncent que, sous Louis XIV, cette
maison était habitée par quelque conseiller au Parlement, par de riches
ecclésiastiques ou par quelque trésorier des Parties Casuelles. Mais
ces vestiges de l’ancien luxe attirent un sourire sur les lèvres par
un naïf contraste entre le présent et le passé. Monsieur Jean-Jules
Popinot demeurait au premier étage de cette maison où l’obscurité
naturelle aux premiers étages des maisons parisiennes était redoublée
par l’étroitesse de la rue. Ce vieux logis était connu de tout le
douzième Arrondissement, auquel la Providence avait donné ce magistrat
comme elle donne une plante bienfaisante pour guérir ou modérer chaque
maladie. Voici le croquis de ce personnage que voulait séduire la
brillante marquise d’Espard.

En qualité de magistrat, monsieur Popinot était toujours vêtu de
noir, costume qui contribuait à le rendre ridicule aux yeux des gens
habitués à tout juger sur un examen superficiel. Les hommes jaloux de
conserver la dignité qu’impose ce vêtement, doivent se soumettre à des
soins continuels et minutieux; mais le cher monsieur Popinot était
incapable d’obtenir sur lui-même la propreté puritaine qu’exige le
noir. Son pantalon toujours usé ressemblait à du voile, étoffe avec
laquelle se font les robes d’avocat; et son maintien habituel finissait
par y dessiner une si grande quantité de plis, qu’il s’y trouvait par
places des lignes blanchâtres, rouges ou luisantes qui dénonçaient une
avarice sordide ou la pauvreté la plus insoucieuse. Ses gros bas de
laine grimaçaient dans ses souliers déformés. Son linge avait ce ton
roux contracté dans l’armoire par un long séjour, et qui annonçait en
feu madame Popinot la manie du linge; suivant la mode flamande, elle ne
se donnait sans doute que deux fois par an l’embarras d’une lessive.
L’habit et le gilet du magistrat étaient en harmonie avec le pantalon,
les souliers, les bas et le linge. Il avait un bonheur constant
dans son incurie, car le jour où il endossait un habit neuf, il
l’appropriait à l’ensemble de sa toilette en y faisant des taches avec
une inexplicable promptitude. Le bonhomme attendait que sa cuisinière
le prévînt de la vétusté de son chapeau pour le renouveler. Sa cravate
était toujours tordue sans apprêt, et jamais il ne rétablissait le
désordre que son rabat de juge avait mis dans le col de sa chemise
recroquevillé. Il ne prenait aucun soin de sa chevelure grise, et ne
se faisait la barbe que deux fois par semaine. Il ne portait jamais de
gants, et fourrait habituellement ses mains dans ses goussets vides
dont l’entrée salie, presque toujours déchirée, ajoutait un trait de
plus à la négligence de sa personne. Quiconque a fréquenté le Palais
de Justice à Paris, endroit où s’observent toutes les variétés du
vêtement noir, pourra se figurer la tournure de monsieur Popinot.
L’habitude de siéger pendant des journées entières modifie beaucoup le
corps, de même que l’ennui causé par d’interminables plaidoyers agit
sur la physionomie des magistrats. Enfermé dans des salles ridiculement
étroites, sans majesté d’architecture et où l’air est promptement
vicié, le juge parisien prend forcément un visage refrogné, grimé
par l’attention, attristé par l’ennui; son teint s’étiole, contracte
des teintes ou verdâtres ou terreuses, suivant le tempérament de
l’individu. Enfin, dans un temps donné, le plus florissant jeune homme
devient une pâle machine à _considérants_, une mécanique appliquant le
code sur tous les cas, avec le flegme des volants d’une horloge. Si
donc la nature avait doué monsieur Popinot d’un extérieur peu agréable,
la magistrature ne l’avait pas embelli. Sa charpente offrait des
lignes heurtées. Ses gros genoux, ses grands pieds, ses larges mains
contrastaient avec une figure sacerdotale qui ressemblait vaguement à
une tête de veau, douce jusqu’à la fadeur, mal éclairée par des yeux
vairons, dénuée de sang, fendue par un nez droit et plat, surmontée
d’un front sans protubérance, décorée de deux immenses oreilles qui
fléchissaient sans grâce. Ses cheveux grêles et rares laissaient voir
son crâne par plusieurs sillons irréguliers. Un seul trait recommandait
ce visage au physionomiste. Cet homme avait une bouche sur les lèvres
de laquelle respirait une bonté divine. C’était de bonnes grosses
lèvres rouges, à mille plis, sinueuses, mouvantes, dans lesquelles la
nature avait exprimé de beaux sentiments; des lèvres qui parlaient au
cœur et annonçaient en cet homme l’intelligence, la clarté, le don de
seconde vue, un angélique esprit; aussi l’eussiez-vous mal compris en
le jugeant seulement sur son front déprimé, sur ses yeux sans chaleur
et sur sa piteuse allure. Sa vie répondait à sa physionomie, elle
était pleine de travaux secrets et cachait la vertu d’un saint. De
fortes études sur le Droit l’avaient si bien recommandé quand Napoléon
réorganisa la justice en 1806 et 1811, que, sur l’avis de Cambacérès,
il fut inscrit un des premiers pour siéger à la Cour impériale de
Paris. Popinot n’était pas intrigant. A chaque nouvelle exigence, à
chaque nouvelle sollicitation, le ministre reculait Popinot, qui ne
mit jamais les pieds ni chez l’Archichancelier ni chez le Grand-Juge.
De la Cour, il fut exporté sur les listes du Tribunal, puis repoussé
jusqu’au dernier échelon par les intrigues des gens actifs et
remuants. Il fut nommé Juge-suppléant. Un cri général s’éleva dans
le Palais:--Popinot Juge-suppléant! Cette injustice frappa le monde
judiciaire, les avocats, les huissiers, tout le monde, excepté Popinot,
qui ne se plaignit point. La première clameur passée, chacun trouva
que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles,
qui certes doit être le monde judiciaire. Popinot fut Juge-suppléant
jusqu’au jour où le plus célèbre Garde des Sceaux de la Restauration
vengea les passe-droits faits à cet homme modeste et silencieux par
les Grands-Juges de l’Empire. Après avoir été Juge-suppléant pendant
douze années, monsieur Popinot devait sans doute mourir simple Juge au
Tribunal de la Seine.

Pour expliquer l’obscure destinée d’un des hommes supérieurs de l’ordre
judiciaire, il est nécessaire d’entrer ici dans quelques considérations
qui serviront à dévoiler sa vie, son caractère, et qui montreront
d’ailleurs quelques-uns des rouages de cette grande machine nommée
la Justice. Monsieur Popinot fut classé par les trois Présidents
qu’eut successivement le Tribunal de la Seine, dans une catégorie de
_jugerie_, seul mot qui puisse rendre l’idée à exprimer. Il n’obtint
pas dans cette compagnie la réputation de capacité que ses travaux lui
avaient méritée par avance. De même qu’un peintre est invariablement
enfermé dans la catégorie des paysagistes, des portraitistes, des
peintres d’histoire, de marine ou de genre par le public des artistes,
des connaisseurs ou des niais qui par envie, qui par omnipotence
critique, qui par préjugé, le barricadent dans son intelligence
en croyant tous qu’il existe des calus dans toutes les cervelles,
étroitesse de jugement que le monde applique aux écrivains, aux hommes
d’État, à tous les gens qui commencent par une spécialité avant d’être
proclamés universels; de même, Popinot eut sa destination et fut cerclé
dans son genre. Les magistrats, les avocats, les avoués, tout ce qui
pâture sur le terrain judiciaire, distingue deux éléments dans une
cause: le Droit et l’Équité. L’équité résulte des faits, le droit est
l’application des principes aux faits. Un homme peut avoir raison en
équité, tort en justice, sans que le juge soit accusable. Entre la
conscience et le fait, il est un abîme de raisons déterminantes qui
sont inconnues au juge, et qui condamnent ou légitiment un fait. Un
juge n’est pas Dieu, son devoir est d’adapter les faits aux principes,
de juger des espèces variées à l’infini, en se servant d’une mesure
déterminée. Si le juge avait le pouvoir de lire dans la conscience
et de démêler les motifs afin de rendre d’équitables arrêts, chaque
juge serait un grand homme. La France a besoin d’environ six mille
juges; aucune génération n’a six mille grands hommes à son service,
à plus forte raison ne peut-elle les trouver pour sa magistrature.
Popinot était au milieu de la civilisation parisienne un très-habile
cadi, qui par la nature de son esprit et à force d’avoir frotté la
lettre de la loi dans l’esprit des faits, avait reconnu le défaut
des applications spontanées et violentes. Aidé par sa seconde vue
judiciaire, il perçait l’enveloppe du double mensonge sous lequel
les plaideurs cachent l’intérieur des procès. Juge comme l’illustre
Desplein était chirurgien, il pénétrait les consciences comme ce
savant pénétrait les corps. Sa vie et ses mœurs l’avaient conduit à
l’appréciation exacte des pensées les plus secrètes par l’examen des
faits. Il creusait un procès comme Cuvier fouillait l’humus du globe.
Comme ce grand penseur, il allait de déductions en déductions avant
de conclure, et reproduisait le passé de la conscience comme Cuvier
reconstruisait un anoplotherium. A propos d’un rapport, il s’éveillait
souvent la nuit, surpris par un filon de vérité qui brillait soudain
dans sa pensée. Frappé des injustices profondes qui couronnaient ces
luttes où tout dessert l’honnête homme, où tout profite aux fripons,
il concluait souvent contre le droit en faveur de l’équité dans toutes
les causes où il s’agissait de questions en quelque sorte divinatoires.
Il passa donc parmi ses collègues pour un esprit peu pratique, ses
raisons longuement déduites allongeaient d’ailleurs les délibérations;
quand Popinot remarqua leur répugnance à l’écouter, il donna son avis
brièvement. On dit qu’il jugeait mal ces sortes d’affaires; mais,
comme son génie d’appréciation était frappant, que son jugement était
lucide et sa pénétration profonde, il fut regardé comme possédant une
aptitude spéciale pour les pénibles fonctions de Juge d’Instruction.
Il demeura donc Juge d’instruction pendant la plus grande partie de sa
vie judiciaire. Quoique ses qualités le rendissent éminemment propre
à cette carrière difficile, et qu’il eût la réputation d’être un
profond criminaliste à qui ses fonctions plaisaient, la bonté de son
cœur le mettait constamment à la torture, et il était pris entre sa
conscience et sa pitié comme dans un étau. Quoique mieux rétribuées que
celles de Juge civil, les fonctions de Juge d’instruction ne tentent
personne; elles sont trop assujettissantes. Popinot, homme de modestie
et de vertueux savoir, sans ambition, travailleur infatigable, ne se
plaignit pas de sa destination: il fit au bien public le sacrifice
de ses goûts, de sa compatissance, et se laissa déporter dans les
lagunes de l’Instruction criminelle, où il sut être à la fois sévère
et bienfaisant. Parfois, son greffier remettait au prévenu de l’argent
pour acheter du tabac, ou pour avoir un vêtement chaud en hiver; en le
reconduisant du cabinet du juge à la Souricière, prison temporaire où
l’on tient les prévenus à la disposition de l’instructeur. Il savait
être juge inflexible et homme charitable. Aussi nul n’obtenait-il plus
facilement que lui des aveux sans recourir aux ruses judiciaires.
Il avait d’ailleurs la finesse de l’observateur. Cet homme, d’une
bonté niaise en apparence, simple et distrait, devinait les ruses des
Crispins du bagne, déjouait les filles les plus astucieuses, et faisait
fléchir les scélérats. Des circonstances peu communes avaient aiguisé
sa perspicacité; mais pour les dire, besoin est de pénétrer dans sa vie
intime: car le juge était en lui le côté social; un autre homme plus
grand et moins connu se trouvait en lui.

Douze ans avant le jour où cette histoire commence, en 1816, par
cette terrible disette qui coïncida fatalement avec le séjour des
alliés en France, Popinot fut nommé président de la commission
extraordinaire instituée pour distribuer des secours aux indigents
de son quartier au moment où il projetait d’abandonner la rue du
Fouarre, dont l’habitation ne lui déplaisait pas moins qu’à sa
femme. Ce grand jurisconsulte, ce profond criminaliste, de qui la
supériorité paraissait à ses collègues une aberration, avait depuis
cinq ans aperçu les résultats judiciaires sans en voir les causes.
En montant dans les greniers, en apercevant les misères, en étudiant
les nécessités cruelles qui conduisent graduellement les pauvres à
des actions blâmables, en mesurant enfin leurs longues luttes, il fut
saisi de compassion. Ce juge devint alors le saint Vincent-de-Paul
de ces grands enfants, de ces ouvriers souffrants. Sa transformation
ne fut pas tout à coup complète. La bienfaisance a son entraînement
comme les vices ont le leur. La charité dévore la bourse d’un saint
comme la roulette mange les biens du joueur, graduellement. Popinot
alla d’infortune en infortune, d’aumône en aumône; puis, quand il eut
soulevé tous les haillons qui forment à cette misère publique comme un
appareil sous lequel s’envenime une plaie fiévreuse, il devint, au
bout d’un an, la providence de son quartier. Il fut membre du comité
de bienfaisance et du bureau de charité. Partout où des fonctions
gratuites étaient à exercer, il acceptait et agissait sans emphase, à
la manière de l’_homme au petit manteau_ qui passe sa vie à porter des
soupes dans les marchés et dans les endroits où sont les gens affamés.
Popinot avait le bonheur d’agir sur une plus vaste circonférence et
dans une sphère plus élevée: il veillait à tout, il prévenait le crime,
il donnait de l’ouvrage aux ouvriers inoccupés, il faisait placer les
impotents, il distribuait ses secours avec discernement sur tous les
points menacés, se constituant le conseil de la veuve, le protecteur
des enfants sans asile, le commanditaire des petits commerces. Personne
au Palais ni dans Paris ne connaissait cette vie secrète de Popinot.
Il est des vertus si éclatantes qu’elles comportent l’obscurité: les
hommes s’empressent de les mettre sous le boisseau. Quant aux obligés
du magistrat, tous, travaillant pendant le jour et fatigués la nuit,
étaient peu propres à le prôner; ils avaient l’ingratitude des enfants,
qui ne peuvent jamais s’acquitter parce qu’ils doivent trop. Il y a des
ingratitudes forcées; mais quel cœur a pu semer le bien pour récolter
la reconnaissance et se croire grand? Dès la deuxième année de son
apostolat secret, Popinot avait fini par convertir en un parloir le
magasin du rez-de-chaussée de sa maison, qui était éclairé par les
trois croisées à grilles en fer. Les murs et le plafond de cette grande
pièce avaient été blanchis à la chaux, et le mobilier consistait en
bancs de bois semblables à ceux des écoles, en une armoire grossière,
un bureau de noyer et un fauteuil. Dans l’armoire étaient ses registres
de bienfaisance, ses modèles de _bons de pain_, son journal. Il tenait
ses écritures commercialement, afin de ne pas être la dupe de son
cœur. Toutes les misères du quartier étaient chiffrées, casées dans un
livre où chaque malheur avait son compte, comme chez un marchand les
débiteurs divers. Lorsqu’il y avait doute sur une famille, sur un homme
à secourir, le magistrat trouvait à ses ordres les renseignements de
la police de sûreté. Lavienne, domestique fait pour le maître, était
son aide-camp. Il dégageait ou renouvelait les reconnaissances du
Mont-de-Piété, et courait aux endroits les plus menacés pendant que
son maître travaillait au Palais. De quatre à sept heures du matin
en été, de six à neuf heures en hiver, cette salle était pleine de
femmes, d’enfants, d’indigents, auxquels Popinot donnait audience.
Il n’était nullement besoin de poêle en hiver; la foule abondait si
drûment que l’atmosphère devenait chaude: seulement Lavienne mettait de
la paille sur le carreau trop humide. A la longue, les bancs étaient
devenus polis comme de l’acajou verni; puis, à hauteur d’homme, la
muraille avait reçu je ne sais quelle sombre peinture appliquée par les
haillons et les vêtements délabrés de ces pauvres gens. Ces malheureux
aimaient tant Popinot que, quand, avant l’ouverture de sa porte, ils
étaient attroupés vers le matin en hiver, les femmes se chauffant
avec des _gueux_, les hommes se brassant pour s’échauffer, jamais un
murmure n’avait troublé son sommeil. Les chiffonniers, les gens à état
nocturne connaissaient ce logis, et voyaient souvent le cabinet du
magistrat éclairé à des heures indues. Enfin les voleurs disaient en
passant: _Voilà sa maison_, et la respectaient. Le matin appartenait
aux pauvres, le milieu du jour aux criminels, le soir aux travaux
judiciaires.

Le génie d’observation que possédait Popinot était donc nécessairement
_bifrons_: il devinait les vertus de la misère, les bons sentiments
froissés, les belles actions en principe, les dévouements inconnus,
comme il allait chercher au fond des consciences les plus légers
linéaments du crime, les fils les plus ténus des délits, pour en tout
discerner. Le patrimoine de Popinot valait mille écus de rente. Sa
femme, sœur de monsieur Bianchon le père, médecin à Sancerre, lui en
avait apporté deux fois autant. Elle était morte depuis cinq ans,
et avait laissé sa fortune à son mari. Comme les appointements de
juge-suppléant ne sont pas considérables, et que Popinot n’était juge
en pied que depuis quatre ans, il est facile de deviner la cause de
sa parcimonie dans tout ce qui concernait sa personne ou sa vie, en
voyant combien ses revenus étaient médiocres, combien grande était
sa bienfaisance. D’ailleurs l’indifférence en fait de vêtements, qui
signalait en Popinot l’homme préoccupé, n’est-elle pas la marque
distinctive de la haute science, de l’art cultivé follement, de la
pensée perpétuellement active! Pour achever ce portrait, il suffira
d’ajouter que Popinot était du petit nombre des juges du Tribunal de
la Seine auxquels la décoration de la Légion-d’Honneur n’avait pas été
donnée.

Tel était l’homme que le Président de la deuxième Chambre du Tribunal,
à laquelle appartenait Popinot, rentré depuis deux ans parmi les juges
civils, avait commis pour procéder à l’interrogatoire du marquis
d’Espard, sur la requête présentée par sa femme afin d’obtenir une
interdiction.

La rue du Fouarre, où fourmillaient tant de malheureux de si grand
matin, devenait déserte à neuf heures et reprenait son aspect sombre
et misérable. Bianchon pressa donc le trot de son cheval, afin de
surprendre son oncle au milieu de son audience. Il ne pensa pas sans
sourire à l’étrange contraste que produirait le juge auprès de madame
d’Espard; mais il se promit de l’amener à faire une toilette qui ne le
rendît pas trop ridicule.

--Mon oncle a-t-il seulement un habit neuf? se disait Bianchon en
entrant dans la rue du Fouarre, où les croisées du parloir jetaient une
pâle lumière. Je ferai bien, je crois, de m’entendre là-dessus avec
Lavienne.

Au bruit du cabriolet, une dizaine de pauvres surpris sortirent de
dessous le porche et se découvrirent en reconnaissant le médecin; car
Bianchon, qui traitait gratuitement les malades que lui recommandait
le juge, n’était pas moins connu que lui des malheureux assemblés
là. Bianchon aperçut son oncle au milieu du parloir, dont les bancs
étaient en effet garnis d’indigents qui présentaient les grotesques
singularités de costume à l’aspect desquelles s’arrêtent en pleine
rue les passants les moins artistes. Certes, un dessinateur, un
Rembrandt, s’il en existait un de nos jours, aurait conçu là l’une
de ses plus magnifiques compositions en voyant ces misères naïvement
posées et silencieuses. Ici la rugueuse figure d’un austère vieillard
à barbe blanche, au crâne apostolique, offrait un saint Pierre tout
fait. Sa poitrine, découverte en partie, laissait voir des muscles
saillants, indice d’un tempérament de bronze qui lui avait servi de
point d’appui pour soutenir tout un poème de malheurs. Là une jeune
femme donnait à téter à son dernier enfant pour l’empêcher de crier,
en en tenant un autre, âgé de cinq ans environ, entre ses genoux. Ce
sein dont la blancheur éclatait au milieu des haillons, cet enfant à
chairs transparentes, et son frère, dont la pose révélait un avenir
de gamin, attendrissaient l’âme par une sorte d’opposition à demi
gracieuse avec la longue file de figures rougies par le froid, au
milieu de laquelle apparaissait cette famille. Plus loin une vieille
femme, pâle et froide, présentait ce masque repoussant du paupérisme
en révolte, prêt à venger en un jour de sédition toutes ses peines
passées. Il y était aussi l’ouvrier jeune, débile, paresseux, de qui
l’œil plein d’intelligence annonçait de hautes facultés comprimées
par des besoins vainement combattus, se taisant sur ses souffrances,
et près de mourir faute de rencontrer l’occasion de passer entre
les barreaux de l’immense vivier où s’agitent ces misères qui
s’entre-dévorent. Les femmes étaient en majorité; leurs maris, partis
pour leurs ateliers, leur laissaient sans doute le soin de plaider la
cause du ménage avec cet esprit qui caractérise la femme du peuple,
presque toujours la reine dans son taudis. Vous eussiez vu sur toutes
les têtes des foulards déchirés, des robes bordées de boue, des fichus
en lambeaux, des casaquins sales et troués, mais partout des yeux
qui brillaient comme autant de flammes vives. Réunion horrible, dont
l’aspect inspirait d’abord le dégoût, mais qui bientôt causait une
sorte de terreur au moment où l’on apercevait que, purement fortuite,
la résignation de ces âmes, aux prises avec tous les besoins de la vie,
était une spéculation fondée sur la bienfaisance. Les deux chandelles
qui éclairaient le parloir vacillaient dans une espèce de brouillard
causé par la puante atmosphère de ce lieu mal aéré.

Le magistrat n’était pas le personnage le moins pittoresque au milieu
de cette assemblée. Il avait sur la tête un bonnet de coton roussâtre.
Comme il était sans cravate, son cou, rouge de froid et ridé, se
dessinait nettement au-dessus du collet pelé de sa vieille robe de
chambre. Sa figure fatiguée offrait l’expression à demi stupide que
donne la préoccupation. Sa bouche, pareille à celle de tous ceux qui
travaillent, s’était ramassée comme une bourse dont on a serré les
cordons. Son front contracté semblait supporter le fardeau de toutes
les confidences qui lui étaient faites: il sentait, analysait et
jugeait. Attentif autant qu’un prêteur à la petite semaine, ses yeux
quittaient ses livres et ses renseignements pour pénétrer jusqu’au for
intérieur des individus qu’il examinait avec la rapidité de vision par
laquelle les avares expriment leurs inquiétudes. Debout derrière son
maître, prêt à exécuter ses ordres, Lavienne faisait sans doute la
police et accueillait les nouveaux venus en les encourageant contre
leur propre honte. Quand le médecin parut, il se fit un mouvement sur
les bancs. Lavienne tourna la tête et fut étrangement surpris de voir
Bianchon.

--Ah! te voilà, mon garçon, dit Popinot en se détirant les bras. Qui
t’amène à cette heure?

--Je craignais que vous ne fissiez aujourd’hui, sans m’avoir vu,
certaine visite judiciaire au sujet de laquelle je veux vous entretenir.

--Eh! bien, reprit le juge en s’adressant à une grosse petite femme qui
restait debout près de lui, si vous ne me dites pas ce que vous avez,
je ne le devinerai pas, ma fille.

--Dépêchez-vous, lui dit Lavienne, ne prenez pas le temps des autres.

--Monsieur, dit enfin la femme en rougissant et baissant la voix de
manière à n’être entendue que de Popinot et de Lavienne, je suis
_marchande des quatre saisons_, et j’ai mon petit dernier pour lequel
je dois les mois de nourrice. Donc j’avais caché mon pauvre argent...

--Eh! bien, votre homme l’a pris? dit Popinot en devinant le dénoûment
de la confession.

--Oui, monsieur.

--Comment vous nommez-vous?

--La Pomponne.

--Votre mari?

--Toupinet.

--Rue du Petit-Banquier? reprit Popinot en feuilletant son registre. Il
est en prison, dit-il en lisant une observation en marge de la case où
ce ménage était inscrit.

--Pour dettes, mon cher monsieur.

Popinot hocha la tête.

--Mais, monsieur, je n’ai pas de quoi garnir ma brouette, le
propriétaire est venu hier et m’a forcée de le payer, sans quoi j’étais
à la porte.

Lavienne se pencha vers son maître et lui dit quelques mots à l’oreille.

--Eh! bien, que vous faut-il pour acheter votre fruit à la Halle?

--Mais, mon cher monsieur, j’aurais besoin, pour continuer mon
commerce, de... oui, j’aurais bien besoin de dix francs.

Le juge fit un signe à Lavienne, qui tira d’un grand sac dix francs et
les donna à la femme pendant que le juge inscrivait le prêt sur son
registre. A voir le mouvement de joie qui fit tressaillir la marchande,
Bianchon devina les anxiétés par lesquelles cette femme avait été sans
doute agitée en venant de sa maison chez le juge.

--A vous, dit Lavienne au vieillard à barbe blanche.

Bianchon tira le domestique à part, et s’enquit du temps que prendrait
cette audience.

--Monsieur a eu deux cents personnes ce matin, en voici encore
quatre-vingts _à faire_, dit Lavienne; monsieur le docteur aurait le
temps d’aller à ses premières visites.

--Mon garçon, dit le juge en se retournant et saisissant Horace par
le bras, tiens, voici deux adresses ici près, l’une rue de Seine, et
l’autre rue de l’Arbalète. Cours-y. Rue de Seine, une jeune fille vient
de s’asphyxier, et tu trouveras rue de l’Arbalète un homme à faire
entrer à ton hôpital. Je t’attendrai pour déjeuner.

Bianchon revint au bout d’une heure. La rue du Fouarre était déserte,
le jour commençait à poindre, son oncle remontait chez lui, le dernier
pauvre de qui le magistrat venait de panser l’âme s’en allait, le sac
de Lavienne était vide.

--Eh! bien, comment vont-ils? dit le juge au docteur en montant
l’escalier.

--L’homme est mort, répondit Bianchon, la jeune fille s’en tirera.

Depuis que l’œil et la main d’une femme y manquaient, l’appartement où
demeurait Popinot avait pris une physionomie en harmonie avec celle du
maître. L’incurie de l’homme emporté par une pensée dominante imprimait
son cachet bizarre en toutes choses. Partout une poussière invétérée,
partout dans les objets ces changements de destination dont l’industrie
rappelait celle des ménages de garçon. C’était des papiers dans des
vases de fleurs, des bouteilles d’encre vides sur les meubles, des
assiettes oubliées, des briquets phosphoriques convertis en bougeoirs
au moment où il fallait faire une recherche, des déménagements
partiels commencés et oubliés, enfin tous les encombrements et les
vides occasionnés par des pensées de rangement abandonnées. Mais
le cabinet du magistrat, particulièrement remué par ce désordre
incessant, accusait sa marche sans haltes, l’entraînement de l’homme
accablé d’affaires, poursuivi par des nécessités qui se croisent. La
bibliothèque était comme au pillage, les livres traînaient, les uns
empilés le dos dans les pages ouvertes, les autres tombés les feuillets
contre terre; les dossiers de procédure disposés en ligne, le long du
corps de la bibliothèque, encombraient le parquet. Ce parquet n’avait
pas été frotté depuis deux ans. Les tables et les meubles étaient
chargés d’_ex voto_ apportés par la misère reconnaissante. Sur les
cornets en verre bleu qui ornaient la cheminée se trouvaient deux
globes de verre, à l’intérieur desquels étaient répandues diverses
couleurs mêlées, ce qui leur donnait l’apparence d’un curieux produit
de la nature. Des bouquets en fleurs artificielles, des tableaux où le
chiffre de Popinot était entouré de cœurs et d’immortelles décoraient
les murs. Ici des boîtes en ébénisterie prétentieusement faites, et
qui ne pouvaient servir à rien. Là, des serre-papiers travaillés
dans le goût des ouvrages exécutés au bagne par les forçats. Ces
chefs-d’œuvre de patience, ces _rébus_ de gratitude, ces bouquets
desséchés donnaient au cabinet et à la chambre du juge l’air d’une
boutique de jouets d’enfant. Le bonhomme se faisait des _memento_ de
ces ouvrages, il les emplissait de notes, de plumes oubliées et de
menus papiers. Ces sublimes témoignages d’une charité divine étaient
pleins de poussière, sans fraîcheur. Quelques oiseaux parfaitement
empaillés, mais rongés par les mites, se dressaient dans cette forêt
de colifichets où dominait un angora, le chat favori de madame Popinot
à laquelle un naturaliste sans le sou l’avait restitué sans doute avec
toutes les apparences de la vie, payant ainsi par un trésor éternel
une légère aumône. Quelque artiste du quartier, de qui le cœur avait
égaré les pinceaux, avait également fait les portraits de monsieur et
de madame Popinot. Jusque dans l’alcôve de la chambre à coucher se
voyaient des pelotes brodées, des paysages en point de marque, et des
croix en papier plié dont les fioritures décelaient un travail insensé.
Les rideaux de fenêtres étaient noircis par la fumée, et les draperies
n’avaient plus aucune couleur. Entre la cheminée et la longue table
carrée sur laquelle travaillait le magistrat, la cuisinière avait servi
deux tasses de café au lait sur un guéridon. Deux fauteuils d’acajou
garnis en étoffe de crin attendaient l’oncle et le neveu. Comme le
jour intercepté par les croisées n’arrivait pas jusqu’à cette place,
la cuisinière avait laissé deux chandelles dont la mèche démesurément
longue formait champignon, et jetait cette lumière rougeâtre qui fait
durer la chandelle par la lenteur de la combustion; découverte due aux
avares.

--Cher oncle, vous devriez vous vêtir plus chaudement quand vous
descendez à ce parloir.

--Je me fais scrupule de les faire attendre ces pauvres gens! Eh! bien,
que me veux-tu, toi?

--Mais je viens vous inviter à dîner demain chez la marquise d’Espard.

--Une de nos parentes? demanda le juge d’un air si naïvement préoccupé
que Bianchon se mit à rire.

--Non, mon oncle, la marquise d’Espard est une haute et puissante dame,
qui a présenté une requête au tribunal, à l’effet de faire interdire
son mari, et vous avez été commis...

--Et tu veux que j’aille dîner chez elle! Es-tu fou? dit le juge en
saisissant le code de procédure. Tiens, lis donc l’article qui défend
au magistrat de boire et de manger chez l’une des parties qu’il doit
juger. Qu’elle vienne me voir si elle a quelque chose à me dire, ta
marquise. Je devais en effet aller demain interroger son mari, après
avoir examiné l’affaire pendant la nuit prochaine. Il se leva, prit un
dossier qui se trouvait sous un serre-papier à portée de sa vue, et dit
après avoir lu l’intitulé: Voici les pièces. Puisque cette haute et
puissante dame t’intéresse, dit-il, voyons la requête!

Popinot croisa sa robe de chambre dont les pans retombaient toujours
en laissant sa poitrine à nu; il trempa ses mouillettes dans son café
refroidi, et chercha la requête qu’il lut en se permettant quelques
parenthèses et quelques discussions auxquelles son neveu prit part.

«A monsieur le Président du Tribunal civil de Première Instance du
département de la Seine, séant au Palais de Justice.

»Madame Jeanne-Clémentine-Athénaïs de Blamont-Chauvry, épouse de
monsieur Charles-Maurice-Marie Andoche, comte de Nègrepelisse, marquis
d’Espard (Bonne noblesse), propriétaire; ladite dame d’Espard demeurant
rue du Faubourg-Saint-Honoré, nº 104, et ledit sieur d’Espard, rue de
la Montagne-Sainte-Geneviève, nº 22 (Ah! oui, monsieur le président m’a
dit que c’était dans mon quartier!), ayant Mᵉ Desroches pour avoué,»

--Desroches! un petit faiseur d’affaires, un homme mal vu du Tribunal
et de ses confrères, qui nuit à ses clients!

--Pauvre garçon! dit Bianchon, il est malheureusement sans fortune, et
il se démène comme un diable dans un bénitier, voilà tout.

»A l’honneur de vous exposer, monsieur le président, que depuis une
année les facultés morales et intellectuelles de monsieur d’Espard,
son mari, ont subi une altération si profonde, qu’elles constituent
aujourd’hui l’état de démence et d’imbécillité prévu par l’article 486
du Code civil, et appellent au secours de sa fortune, de sa personne,
et dans l’intérêt de ses enfants qu’il garde près de lui, l’application
des dispositions voulues par le même article;

»Qu’en effet l’état moral de monsieur d’Espard, qui, depuis quelques
années, offrait des craintes graves fondées sur le système adopté par
lui pour le gouvernement de ses affaires, a parcouru, pendant cette
dernière année surtout, une déplorable échelle de dépression; que
la volonté, la première, a ressenti les effets du mal, et que son
anéantissement a laissé monsieur le marquis d’Espard livré à tous les
dangers d’une incapacité constatée par les faits suivants:

»Depuis long-temps tous les revenus que procurent les biens du marquis
d’Espard passent, sans causes plausibles et sans avantages, même
temporaires, à une vieille femme de qui la laideur repoussante est
généralement remarquée, et nommée madame Jeanrenaud, demeurant tantôt
à Paris, rue de La Vrillière, numéro 8; tantôt à Villeparisis, près
Claye, département de Seine-et-Marne, et au profit de son fils, âgé de
trente-six ans, officier de l’ex-garde impériale, que, par son crédit,
monsieur le marquis d’Espard a placé dans la garde royale en qualité
de chef d’escadron au premier régiment de cuirassiers. Ces personnes,
réduites en 1814 à la dernière misère, ont successivement acquis des
immeubles d’un prix considérable, entre autres et dernièrement un hôtel
Grande rue Verte, où le sieur Jeanrenaud fait actuellement des dépenses
considérables afin de s’y établir avec la dame Jeanrenaud sa mère, en
vue du mariage qu’il poursuit; lesquelles dépenses s’élèvent déjà à
plus de cent mille francs. Ce mariage est procuré par les démarches du
marquis d’Espard auprès de son banquier, le sieur Mongenod, duquel il a
demandé la nièce en mariage pour ledit sieur Jeanrenaud, en promettant
son crédit pour lui obtenir la dignité de baron. Cette nomination a eu
lieu effectivement par ordonnance de Sa Majesté en date du 29 décembre
dernier, sur les sollicitations du marquis d’Espard, ainsi qu’il peut
en être justifié par Sa Grandeur monseigneur le Garde des Sceaux, si le
tribunal jugeait à propos de recourir à son témoignage;

»Qu’aucune raison, _même prise parmi celles que la morale et la loi
réprouvent également_, ne peut justifier l’empire que la dame veuve
Jeanrenaud a pris sur le marquis d’Espard, qui, d’ailleurs, la voit
très-rarement; ni expliquer son étrange affection pour ledit sieur
baron Jeanrenaud, avec qui ses communications sont peu fréquentes:
cependant leur autorité se trouve être si grande, que chaque fois
qu’ils ont besoin d’argent, fût-ce même pour satisfaire de simples
fantaisies, cette dame ou son fils...»

--Hé! hé! _raison que la morale et la loi réprouvent!_ Que veut nous
insinuer le clerc ou l’avoué? dit Popinot.

Bianchon se mit à rire.

«... cette dame _ou son fils_ obtiennent sans aucune discussion du
marquis d’Espard ce qu’ils demandent, et, à défaut d’argent comptant,
monsieur d’Espard signe des lettres de change négociées par le sieur
Mongenod, lequel a fait offre à l’exposante d’en témoigner;

»Que d’ailleurs, à l’appui de ces faits, il est arrivé récemment, lors
du renouvellement des baux de la terre d’Espard, que les fermiers
ayant donné une somme assez importante pour la continuation de leurs
contrats, le sieur Jeanrenaud s’en est fait faire immédiatement la
délivrance;

»Que la volonté du marquis d’Espard a si peu de concours à l’abandon
de ces sommes, que quand il lui en a été parlé il n’a point paru
s’en souvenir; que, toutes les fois que des personnes graves l’ont
questionné sur son dévouement à ces deux individus, ses réponses ont
indiqué une si entière abnégation de ses idées, de ses intérêts, qu’il
existe nécessairement en cette affaire une cause occulte sur laquelle
l’exposante appelle l’œil de la justice, attendu qu’il est impossible
que cette cause ne soit pas criminelle, abusive et tortionnaire,
ou d’une nature appréciable par la médecine légale, si toutefois
cette obsession n’est pas de celles qui rentrent dans l’abus des
forces morales, et qu’on ne peut qualifier qu’en se servant du terme
extraordinaire de _possession_...»

--Diable! reprit Popinot, que dis-tu de cela, toi, docteur? Ces
faits-là sont bien étranges.

--Ils pourraient être, répondit Bianchon, un effet du pouvoir
magnétique.

--Tu crois donc aux bêtises de Mesmer, à son baquet, à la vue au
travers des murailles?

--Oui, mon oncle, dit gravement le docteur. En vous entendant lire
cette requête, j’y pensais. Je vous déclare que j’ai vérifié, dans
une autre sphère d’action, plusieurs faits analogues, relativement à
l’empire sans bornes qu’un homme peut acquérir sur un autre. Je suis,
contrairement à l’opinion de mes confrères, entièrement convaincu
de la puissance de la volonté, considérée comme une force motrice.
J’ai vu, tout compérage et charlatanisme à part, les effets de cette
_possession_. Les actes promis au _magnétiseur_ par le _magnétisé_
pendant le sommeil ont été scrupuleusement accomplis dans l’état de
veille. La volonté de l’un était devenue la volonté de l’autre.

--Toute espèce d’acte?

--Oui.

--Même criminel?

--Même criminel.

--Il faut que ce soit toi pour que je t’écoute.

--Je vous en rendrai témoin, dit Bianchon.

--Hum! Hum! fit le juge. En supposant que la cause de cette prétendue
_possession_ appartînt à cet ordre de faits, elle serait difficile à
constater et à faire admettre en justice.

--Je ne vois pas, si cette dame Jeanrenaud est affreusement laide
et vieille, quel autre moyen de séduction elle pourrait avoir, dit
Bianchon.

--Mais, reprit le juge, en 1814, époque à laquelle la séduction aurait
éclaté, cette femme devait avoir quatorze ans de moins; si elle a
été liée dix ans auparavant avec monsieur d’Espard, ces calculs de
date nous reportent à vingt-quatre ans en arrière, époque à laquelle
la dame pouvait être jeune, jolie, et avoir conquis, par des moyens
fort naturels, pour elle aussi bien que pour son fils, sur monsieur
d’Espard, un empire auquel certains hommes ne savent pas se soustraire.
Si la cause de cet empire semble répréhensible aux yeux de la justice,
il est justifiable aux yeux de la nature. Madame Jeanrenaud aura pu se
fâcher du mariage contracté probablement vers ce temps par le marquis
d’Espard avec mademoiselle de Blamont-Chauvry; et il pourrait n’y avoir
au fond de ceci qu’une rivalité de femme, puisque le marquis ne demeure
plus depuis long-temps avec madame d’Espard.

--Mais cette laideur repoussante, mon oncle?

--La puissance des séductions, reprit le juge, est en raison directe
avec la laideur; vieille question! D’ailleurs, et la petite vérole,
docteur? Mais continuons.

«Que dès l’année 1815, pour fournir aux sommes exigées par ces deux
personnes, monsieur le marquis d’Espard est allé se loger avec ses deux
enfants rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, dans un appartement dont
le dénûment est indigne de son nom et de sa qualité (On se loge comme
on veut!); qu’il y détient ses deux enfants, le comte Clément d’Espard,
et le vicomte Camille d’Espard, dans les habitudes d’une vie en
désaccord avec leur avenir, avec leur nom et leur fortune, que souvent
le manque d’argent est tel, que récemment le propriétaire, un sieur
Mariast, fit saisir les meubles garnissant les lieux; que quand cette
voie de poursuite fut effectuée en sa présence, le marquis d’Espard
a aidé l’huissier, qu’il a traité comme un homme de qualité, en lui
prodiguant toute les marques de courtoisie et d’attention qu’il aurait
eues pour une personne élevée au-dessus de lui en dignité...»

L’oncle et le neveu se regardèrent en riant.

«Que, d’ailleurs, tous les actes de sa vie, en dehors des faits
allégués à l’égard de la dame veuve Jeanrenaud et du sieur baron
Jeanrenaud son fils, sont empreints de folie; que, depuis bientôt dix
ans, il s’occupe si exclusivement de la Chine, de ses coutumes, de ses
mœurs, de son histoire, qu’il rapporte tout aux habitudes chinoises;
que, questionné sur ce point, il confond les affaires du temps, les
événements de la veille, avec les faits relatifs à la Chine; qu’il
censure les actes du gouvernement et la conduite du Roi, quoique
d’ailleurs il l’aime personnellement, en les comparant à la politique
chinoise.

»Que cette monomanie a poussé le marquis d’Espard à des actions dénuées
de sens; que, contre les habitudes de son rang et les idées qu’il
professait sur le devoir de la noblesse, il a entrepris une affaire
commerciale pour laquelle il souscrit journellement des obligations
à terme qui menacent aujourd’hui son honneur et sa fortune, attendu
qu’elles emportent pour lui la qualité de négociant, et peuvent, faute
de payement, le faire déclarer en faillite; que ces obligations,
contractées envers les marchands de papier, les imprimeurs, les
lithographes et les coloristes, qui ont fourni les éléments nécessaires
à cette publication intitulée: _Histoire pittoresque de la Chine_, et
paraissant par livraisons, sont d’une telle importance, que ces mêmes
fournisseurs ont supplié l’exposante de requérir l’interdiction du
marquis d’Espard afin de sauver leurs créances...»

--Cet homme est un fou, s’écria Bianchon.

--Tu crois cela, toi! dit le juge. Il faut l’entendre. Qui n’écoute
qu’une cloche n’entend qu’un son.

--Mais il me semble....., dit Bianchon.

--Mais il me semble, dit Popinot, que si quelqu’un de mes parents
voulait s’emparer de l’administration de mes biens, et qu’au lieu
d’être un simple juge, de qui les collègues peuvent examiner tous les
jours l’état moral, je fusse duc et pair, un avoué quelque peu rusé,
comme est Desroches, pourrait dresser une requête semblable contre moi.

«Que l’éducation de ses enfants a souffert de cette monomanie, et
qu’il leur a fait apprendre, contrairement à tous les usages de
l’enseignement, les faits de l’histoire chinoise qui contredisent les
doctrines de la religion catholique, et leur a fait apprendre les
dialectes chinois...»

--Ici Desroches me paraît drôle, dit Bianchon.

--La requête a été dressée par quelque premier clerc qui n’était pas
très Chinois, dit le juge.

«Qu’il laisse souvent ses enfants dénués des choses les plus
nécessaires; que l’exposante, malgré ses instances, ne peut les voir;
que le sieur marquis d’Espard les lui amène une seule fois par an; que,
sachant les privations auxquelles ils sont soumis, elle a fait de vains
efforts pour leur donner les choses les plus nécessaires à l’existence,
et desquelles ils manquaient...»

--Oh! madame la marquise, voici des farces. Qui prouve trop ne prouve
rien. Mon cher enfant, dit le juge en laissant le dossier sur ses
genoux, quelle est la mère qui jamais a manqué de cœur, d’esprit,
d’entrailles, au point de rester au-dessous des inspirations suggérées
par l’instinct animal? Une mère est aussi rusée pour arriver à ses
enfants qu’une jeune fille peut l’être pour conduire à bien une
intrigue d’amour. Si ta marquise avait voulu nourrir ou vêtir ses
enfants, le diable ne l’en aurait, certes, pas empêchée! hein? Elle est
un peu trop longue, cette couleuvre, pour un vieux juge! Continuons!

«Que l’âge auquel arrivent lesdits enfants exige, dès à présent, qu’il
soit pris des précautions pour les soustraire à la funeste influence de
cette éducation, qu’il y soit pourvu selon leur rang, et qu’ils n’aient
point sous les yeux l’exemple que leur donne la conduite de leur père;

»Qu’à l’appui des faits présentement allégués, il existe des preuves
dont le tribunal obtiendra facilement la répétition: maintes fois
monsieur d’Espard a nommé le juge de paix du douzième arrondissement
un mandarin de troisième classe; il a souvent appelé les professeurs
du collége Henri IV des _lettrés_ (Ils s’en fâchent!). A propos des
choses les plus simples, il a dit que cela ne se passait pas ainsi en
Chine; il fait, dans le cours d’une conversation ordinaire, allusion
soit à la dame Jeanrenaud, soit à des événements arrivés sous le règne
de Louis XIV, et demeure alors plongé dans une mélancolie noire: il
s’imagine parfois être en Chine. Plusieurs de ses voisins, notamment
les sieurs Edme Becker, étudiant en médecine, Jean-Baptiste Frémiot,
professeur, domiciliés dans la même maison, pensent, après avoir
pratiqué le marquis d’Espard, que sa monomanie, en tout ce qui est
relatif à la Chine, est une conséquence d’un plan formé par le sieur
baron Jeanrenaud et la dame veuve sa mère pour achever l’anéantissement
des facultés morales du marquis d’Espard, attendu que le seul service
que paraît rendre à monsieur d’Espard la dame Jeanrenaud est de lui
procurer tout ce qui a rapport à l’empire de la Chine;

»Qu’enfin l’exposante offre de prouver au Tribunal que les sommes
absorbées par les sieur et dame veuve Jeanrenaud, de 1814 à 1828, ne
s’élèvent pas à moins d’un million de francs.

»A la confirmation des faits qui précèdent, l’exposante offre
à monsieur le Président le témoignage des personnes qui voient
habituellement monsieur le marquis d’Espard, et dont les noms et
qualités sont désignés ci-dessous, parmi lesquelles beaucoup l’ont
suppliée de provoquer l’interdiction de monsieur le marquis d’Espard,
comme le seul moyen de mettre sa fortune à l’abri de sa déplorable
administration, et ses enfants loin de sa funeste influence.

»Ce considéré, monsieur le Président, et vu les pièces ci-jointes,
l’exposante requiert qu’il vous plaise, attendu que les faits qui
précèdent prouvent évidemment l’état de démence et d’imbécillité de
monsieur le marquis d’Espard, ci-dessus nommé, qualifié et domicilié,
ordonner que, pour parvenir à l’interdiction d’icelui, la présente
requête et les pièces à l’appui seront communiquées à monsieur le
procureur du Roi, et commettre l’un de messieurs les juges du tribunal
à l’effet de faire le rapport au jour que vous voudrez bien indiquer,
pour être sur le tout par le Tribunal statué ce qu’il appartiendra, et
vous ferez justice,» etc.

--Et voici, dit Popinot, l’ordonnance du Président qui me commet! Eh!
bien, que veut de moi la marquise d’Espard? Je sais tout. J’irai demain
avec mon greffier chez monsieur le marquis, car ceci ne me paraît pas
clair du tout.

--Écoutez, mon cher oncle, je ne vous ai jamais demandé le moindre
petit service qui eût trait à vos fonctions judiciaires; eh! bien, je
vous prie d’avoir pour madame d’Espard une complaisance que mérite sa
situation. Si elle venait ici, vous l’écouteriez?

--Oui.

--Eh! bien, allez l’entendre chez elle: madame d’Espard est une femme
maladive, nerveuse, délicate, qui se trouverait mal dans votre nid à
rats. Allez-y le soir, au lieu d’y accepter à dîner, puisque la loi
vous défend de boire et de manger chez vos justiciables.

--La loi ne vous défend-elle pas de recevoir des legs de vos morts? dit
Popinot croyant apercevoir une teinte d’ironie sur les lèvres de son
neveu.

--Allons mon oncle, quand ce ne serait que pour deviner le vrai de
cette affaire, accordez-moi ma demande? Vous viendrez là comme juge
d’instruction, puisque les choses ne vous semblent pas claires.
Diantre! l’interrogatoire de la marquise n’est pas moins nécessaire que
celui de son mari.

--Tu as raison, dit le magistrat, elle pourrait bien être la folle.
J’irai.

--Je viendrai vous prendre: écrivez sur votre agenda: _Demain soir à
neuf heures chez madame d’Espard_. Bien, dit Bianchon en voyant son
oncle notant le rendez-vous.

Le lendemain soir, à neuf heures, le docteur Bianchon monta le poudreux
escalier de son oncle, et le trouva travaillant à la rédaction de
quelque jugement épineux. L’habit demandé par Lavienne n’avait pas été
apporté par le tailleur, en sorte que Popinot prit son vieil habit
plein de taches et fut le Popinot _incomptus_ dont l’aspect excitait
le rire sur les lèvres de ceux auxquels sa vie intime était inconnue.
Bianchon obtint cependant de mettre en ordre la cravate de son oncle
et de lui boutonner son habit, il en cacha les taches en croisant les
revers des basques de droite à gauche et présentant ainsi la partie
encore neuve du drap. Mais en quelques instants le juge retroussa son
habit sur sa poitrine par la manière dont il mit ses mains dans ses
goussets en obéissant à son habitude. L’habit, démesurément plissé
par-devant et par-derrière, forma comme une bosse au milieu du dos, et
produisit entre le gilet et le pantalon une solution de continuité par
laquelle se montra la chemise. Pour son malheur, Bianchon ne s’aperçut
de ce surcroît de ridicule qu’au moment où son oncle se présenta chez
la marquise.

Une légère esquisse de la vie de la personne chez laquelle se rendaient
en ce moment le docteur et le juge est ici nécessaire pour rendre
intelligible la conférence que Popinot allait avoir avec elle.

Madame d’Espard était, depuis sept ans, très à la mode à Paris, où
la Mode élève et abaisse tour à tour des personnages qui, tantôt
grands, tantôt petits, c’est-à-dire tour à tour en vue et oubliés,
deviennent plus tard des personnes insupportables comme le sont tous
les ministres disgraciés et toutes les majestés déchues. Incommodes
par leurs prétentions fanées, ces flatteurs du passé savent tout,
médisent de tout, et, comme les dissipateurs ruinés, sont les amis de
tout le monde. Pour avoir été quittée par son mari vers l’année 1815,
madame d’Espard devait s’être mariée au commencement de l’année 1812;
ses enfants avaient donc nécessairement, l’un quinze et l’autre treize
ans. Par quel hasard une mère de famille, âgée d’environ trente-trois
ans, était-elle à la mode? Quoique la Mode soit capricieuse et que nul
ne puisse à l’avance désigner ses favoris, que souvent elle exalte la
femme d’un banquier ou quelque personne d’une élégance et de beauté
douteuses, il doit sembler surnaturel que la Mode eût pris des allures
constitutionnelles en adoptant la _présidence d’âge_. Ici la Mode
avait fait comme tout le monde, elle acceptait madame d’Espard pour
une jeune femme. La marquise avait trente-trois ans sur les registres
de l’état civil, et vingt-deux ans le soir dans un salon. Mais combien
de soins et d’artifices! Des boucles artificieuses lui cachaient les
tempes. Elle se condamnait chez elle au demi-jour en faisant la malade
afin de rester dans les teintes protectrices d’une lumière passée à
la mousseline. Comme Diane de Poitiers, elle pratiquait l’eau froide
pour ses bains; comme elle encore, la marquise couchait sur le crin,
dormait sur des oreillers de maroquin pour conserver sa chevelure,
mangeait peu, ne buvait que de l’eau, combinait ses mouvements afin
d’éviter la fatigue, et mettait une exactitude monastique dans les
moindres actes de sa vie. Ce rude système a, dit-on, été poussé jusqu’à
l’emploi de la glace au lieu d’eau et jusqu’aux aliments froids par
une illustre Polonaise qui, de nos jours, allie une vie déjà séculaire
aux occupations, aux mœurs de la petite-maîtresse. Destinée à vivre
autant que vécut Marion de Lorme, à laquelle des biographes accordent
cent trente ans, l’ancienne Vice-Reine de la Pologne montre, à près
de cent ans, un esprit et un cœur jeunes, une gracieuse figure, une
taille charmante; elle peut dans sa conversation où les mots pétillent
comme les sarments au feu comparer les hommes et les livres de la
littérature actuelle, aux hommes et aux livres du dix-huitième siècle.
De Varsovie, elle commande ses bonnets chez Herbault. Grande dame, elle
a le dévouement d’une petite fille; elle nage, elle court comme un
lycéen, et sait se jeter sur une causeuse aussi gracieusement qu’une
jeune coquette; elle insulte la mort et se rit de la vie. Elle étonna
jadis l’empereur Alexandre, et peut aujourd’hui surprendre l’empereur
Nicolas par la magnificence de ses fêtes. Elle fait encore verser des
larmes à quelque jeune homme épris, car elle a l’âge qu’il lui plaît
d’avoir. Enfin, elle est un véritable conte de fée, si toutefois elle
n’est pas la fée du conte. Madame d’Espard avait-elle connu madame
Zayoncsek? voulait-elle la recommencer? Quoi qu’il en soit, la marquise
prouvait la bonté de ce régime, son teint était pur, son front n’avait
point de rides, son corps gardait, comme celui de la bien-aimée de
Henri II, la souplesse, la fraîcheur, attraits cachés qui ramènent
et fixent l’amour auprès d’une femme. Les précautions si simples
de ce régime indiqué par l’art, par la nature, peut-être aussi par
l’expérience, trouvaient d’ailleurs en elle un système général qui les
corroborait. La marquise était douée d’une profonde indifférence pour
tout ce qui n’était pas elle; les hommes l’amusaient, mais aucun d’eux
ne lui avait causé ces grandes excitations qui remuent profondément les
deux natures et brisent l’une par l’autre. Elle n’avait ni haine ni
amour. Offensée, elle se vengeait froidement et tranquillement, à son
aise, en attendant l’occasion de satisfaire la mauvaise pensée qu’elle
conservait sur quiconque s’était mal posé dans son souvenir. Elle ne
se remuait pas, ne s’agitait point; elle parlait, car elle savait
qu’en disant deux mots une femme peut faire tuer trois hommes. Elle
s’était vue quittée par monsieur d’Espard avec un singulier plaisir:
n’emmenait-il pas deux enfants qui, pour le moment, l’ennuyaient, et
qui, plus tard, pouvaient nuire à ses prétentions? Ses amis les plus
intimes, comme ses adorateurs les moins persévérants, ne lui voyant
aucun de ces bijoux à la Cornélie qui vont et viennent en avouant sans
le savoir l’âge d’une mère, tous la prenaient pour une jeune femme.
Les deux enfants, de qui la marquise paraissait tant s’inquiéter dans
sa requête, étaient aussi bien que leur père inconnus du monde comme
le passage nord-est est inconnu des marins. Monsieur d’Espard passait
pour un original qui avait abandonné sa femme sans avoir contre elle le
plus petit sujet de plainte. Maîtresse d’elle-même à vingt-deux ans,
et maîtresse de sa fortune, qui consistait en vingt-six mille livres
de rente, la marquise hésita long-temps avant de prendre un parti, et
de décider son existence. Quoiqu’elle profitât des dépenses que son
mari avait faites dans son hôtel, qu’elle gardât les ameublements,
les équipages, les chevaux, enfin toute une maison montée, elle mena
d’abord une vie retirée pendant les années 16, 17 et 18, époque à
laquelle les familles se remettaient des désastres occasionnés par les
tourmentes politiques. Appartenant d’ailleurs à l’une des maisons les
plus considérables et les plus illustres du faubourg Saint-Germain,
ses parents lui conseillèrent de vivre en famille, après la séparation
forcée à laquelle la condamnait l’inexplicable caprice de son mari. En
1820, la marquise sortit de sa léthargie, parut à la cour, dans les
fêtes et reçut chez elle. De 1821 à 1827, elle tint un grand état de
maison, se fit remarquer par son goût et par sa toilette; elle eut son
jour, ses heures de réception; puis elle s’assit bientôt sur le trône
où précédemment avaient brillé madame la vicomtesse de Beauséant, la
duchesse de Langeais, madame Firmiani, laquelle, après son mariage avec
monsieur de Camps, avait résigné le sceptre aux mains de la duchesse
de Maufrigneuse, à qui madame d’Espard l’arracha. Le monde ne savait
rien de plus sur la vie intime de la marquise d’Espard. Elle paraissait
devoir demeurer long-temps à l’horizon parisien, comme un soleil près
de se coucher, mais qui ne se coucherait jamais. La marquise s’était
étroitement liée avec une duchesse non moins célèbre par sa beauté
que par son dévouement à la personne d’un prince alors en disgrâce,
mais habitué à toujours entrer en dominateur dans les gouvernements à
venir. Madame d’Espard était également l’amie d’une étrangère près de
laquelle un illustre et rusé diplomate russe analysait les affaires
publiques. Enfin une vieille comtesse accoutumée à battre les cartes
du grand jeu politique l’avait maternellement adoptée. Pour tout homme
à haute vue, madame d’Espard se préparait ainsi à faire succéder une
sourde, mais réelle influence, au règne public et frivole qu’elle
devait à la mode. Son salon prenait une consistance politique. Ces
mots: _Qu’en dit-on chez madame d’Espard? Le salon de madame d’Espard
est contre telle mesure_, commençaient à se répéter par un assez
grand nombre de sots pour donner à son troupeau de fidèles l’autorité
d’une coterie. Quelques blessés politiques, pansés, chatouillés par
elle, tels que le favori de Louis XVIII, qui ne pouvait plus se faire
prendre en considération, et d’anciens ministres près de revenir au
pouvoir, la disaient aussi forte en diplomatie que l’était à Londres
la femme de l’ambassadeur russe. La marquise avait plusieurs fois
donné, soit à des députés, soit à des pairs, des mots et des idées qui
de la tribune avaient retenti en Europe. Elle avait souvent bien jugé
de quelques événements sur lesquels ses habitués n’osaient émettre un
avis. Les principaux personnages de la cour venaient jouer au whist
chez elle le soir. Elle avait d’ailleurs les qualités de ses défauts.
Elle passait pour être discrète et l’était. Son amitié paraissait être
à toute épreuve. Elle servait ses protégés avec une persistance qui
prouvait qu’elle tenait moins à se faire des créatures qu’à augmenter
son crédit. Cette conduite était inspirée par sa passion dominante,
la vanité. Les conquêtes et les plaisirs auxquels tiennent tant de
femmes, lui semblaient à elle des moyens: elle voulait vivre sur tous
les points du plus grand cercle que puisse décrire la vie. Parmi les
hommes encore jeunes auxquels l’avenir appartenait et qui se pressaient
dans ses salons aux grands jours, se remarquaient messieurs de Marsay,
de Ronquerolles, de Montriveau, de la Roche-Hugon, de Sérizy, Ferraud,
Maxime de Trailles, de Listomère, les deux Vandenesse, du Châtelet,
etc. Souvent elle admettait un homme sans vouloir recevoir sa femme,
et son pouvoir était assez fort déjà pour imposer ces dures conditions
à certaines personnes ambitieuses telles que deux célèbres banquiers
royalistes, messieurs de Nucingen et Ferdinand du Tillet. Elle avait
si bien étudié le fort et le faible de la vie parisienne, qu’elle
s’était toujours conduite de façon à ne laisser à aucun homme le
moindre avantage sur elle. On aurait pu promettre une somme énorme
d’un billet ou d’une lettre où elle se serait compromise, sans en
pouvoir trouver un seul. Si la sécheresse de son âme lui permettait de
jouer son rôle au naturel, son extérieur ne la servait pas moins bien.
Elle avait une taille jeune. Sa voix était à commandement souple et
fraîche, claire, dure. Elle possédait éminemment les secrets de cette
attitude aristocratique par laquelle une femme efface le passé. La
marquise connaissait bien l’art de mettre un espace immense entre elle
et l’homme qui se croit des droits à la familiarité après un bonheur
de hasard. Son regard imposant savait tout nier. Dans sa conversation,
les grands et beaux sentiments, les nobles déterminations paraissaient
découler naturellement d’une âme et d’un cœur pur; mais elle était en
réalité tout calcul, et bien capable de flétrir un homme maladroit
dans ses transactions, au moment où elle transigerait sans honte au
profit de ses intérêts personnels. En essayant de s’attacher à cette
femme, Rastignac avait bien deviné le plus habile des instruments: mais
il ne s’en était pas encore servi; loin de pouvoir le manier, il se
faisait déjà broyer par lui. Ce jeune _condottiere_ de l’intelligence,
condamné, comme Napoléon, à toujours livrer bataille en sachant qu’une
seule défaite était le tombeau de sa fortune, avait rencontré dans sa
protectrice un dangereux adversaire. Pour la première fois de sa vie
turbulente, il faisait une partie sérieuse avec un partner digne de
lui. Dans la conquête de madame d’Espard il apercevait un ministère.
Aussi la servait-il avant de s’en servir: dangereux début.

L’hôtel d’Espard exigeait un nombreux domestique, le train de la
marquise était considérable. Les grandes réceptions avaient lieu
au rez-de-chaussée, mais la marquise habitait le premier étage
de sa maison. La tenue d’un grand escalier magnifiquement orné,
des appartements décorés dans le goût noble qui jadis respirait à
Versailles, annonçaient une immense fortune. Quand le juge vit la
porte cochère s’ouvrant devant le cabriolet de son neveu, il examina
par un rapide coup d’œil la loge, le suisse, la cour, les écuries, les
dispositions de cette demeure, les fleurs qui garnissaient l’escalier,
l’exquise propreté des rampes, des murs, des tapis, et compta les
valets en livrée qui, au coup de cloche, arrivèrent sur le palier. Ses
yeux, qui, la veille, sondaient au fond de son parloir la grandeur des
misères sous les vêtements boueux du peuple, étudièrent avec la même
lucidité de vision l’ameublement et le décor des pièces par lesquelles
il passa, pour y découvrir les misères de la grandeur.

--Monsieur Popinot.--Monsieur Bianchon.

Ces deux noms furent dits à l’entrée du boudoir où se trouvait la
marquise, jolie pièce récemment remeublée et qui donnait sur le
jardin de l’hôtel. En ce moment, madame d’Espard était assise dans
un de ces anciens fauteuils _rococo_ que MADAME avait mis à la mode.
Rastignac occupait près d’elle, à sa gauche, une chauffeuse dans
laquelle il s’était établi comme le _primo_ d’une dame italienne.
Debout, à l’angle de la cheminée, se tenait un troisième personnage.
Ainsi que le savant docteur l’avait deviné, la marquise était une
femme d’un tempérament sec et nerveux: sans son régime, son teint eût
pris la couleur rougeâtre que donne un constant échauffement; mais
elle ajoutait encore à sa blancheur factice par les nuances et les
tons vigoureux des étoffes dont elle s’entourait ou avec lesquelles
elle s’habillait. Le brun-rouge, le marron, le bistre à reflets d’or,
lui allaient à merveille. Son boudoir, copié sur celui d’une célèbre
lady alors à la mode à Londres, était en velours couleur de tan; mais
elle y avait ajouté de nombreux agréments dont les jolis dessins
atténuaient la pompe excessive de cette royale couleur. Elle était
coiffée comme une jeune personne, en bandeaux terminés par des boucles
qui faisaient ressortir l’ovale un peu long de sa figure; mais autant
la forme ronde est ignoble, autant la forme oblongue est majestueuse.
Les doubles miroirs à facettes qui allongent ou aplatissent à volonté
les figures donnent une preuve évidente de cette règle applicable à la
physiognomonie. En apercevant Popinot qui s’arrêta sur la porte comme
un animal effrayé, tendant le cou, la main gauche dans son gousset, la
droite armée d’un chapeau dont la coiffe était crasseuse, la marquise
jeta sur Rastignac un regard dans lequel la moquerie était en germe.
L’aspect un peu niais du bonhomme s’accordait si bien avec sa grotesque
tournure, avec son air effaré, qu’en voyant la figure contristée de
Bianchon, qui se sentait humilié dans son oncle, Rastignac ne put
s’empêcher de rire en détournant la tête. La marquise salua par un
geste de tête, et fit un pénible effort pour se soulever dans son
fauteuil où elle retomba non sans grâce, en paraissant s’excuser de son
impolitesse sur une débilité jouée.

En ce moment, le personnage qui se trouvait debout entre la cheminée et
la porte salua légèrement, avança deux chaises en les présentant par un
geste au docteur et au juge; puis, quand il les vit assis, il se remit
le dos contre la tenture, et se croisa les bras. Un mot sur cet homme.
Il est de nos jours un peintre, Decamps, qui possède au plus haut degré
l’art d’intéresser à ce qu’il représente à vos regards, que ce soit une
pierre ou un homme. Sous ce rapport, son crayon est plus savant que son
pinceau. Qu’il dessine une chambre nue et qu’il y laisse un balai sur
la muraille; s’il le veut, vous frémirez: vous croirez que ce balai
vient d’être l’instrument d’un crime et qu’il est trempé de sang; ce
sera le balai dont s’est servie la veuve Bancal pour nettoyer la salle
où Fualdès fut égorgé. Oui, le peintre ébouriffera le balai comme l’est
un homme en colère, il en hérissera les brins comme si c’était vos
cheveux frémissants; il en fera comme un truchement entre la poésie
secrète de son imagination et la poésie qui se déploiera dans la vôtre.
Après vous avoir effrayé par la vue de ce balai, demain il en dessinera
quelque autre auprès duquel un chat endormi, mais mystérieux dans son
sommeil, vous affirmera que ce balai sert à la femme d’un cordonnier
allemand pour se rendre au Broken. Ou bien ce sera quelque balai
pacifique auquel il suspendra l’habit d’un employé au Trésor. Decamps a
dans son pinceau ce que Paganini avait dans son archet, une puissance
magnétiquement communicative. Eh! bien, il faudrait transporter dans le
style ce génie saisissant, ce _chique_ du crayon pour peindre l’homme
droit, maigre et grand, vêtu de noir, à longs cheveux noirs, qui resta
debout sans mot dire. Ce seigneur avait une figure à lame de couteau,
froide, âpre, dont le teint ressemblait aux eaux de la Seine quand elle
est trouble et qu’elle charrie les charbons de quelque bateau coulé.
Il regardait à terre, écoutait et jugeait. Sa pose effrayait. Il était
là, comme le célèbre balai auquel Decamps a donné le pouvoir accusateur
de révéler un crime. Parfois, la marquise essaya durant la conférence
d’obtenir un avis tacite en arrêtant pendant un instant ses yeux sur
ce personnage; mais quelque vive que fût la muette interrogation, il
demeura grave et roide, autant que la statue du Commandeur.

Le bon Popinot, assis au bord de sa chaise, en face du feu, son
chapeau entre les jambes, regardait les candélabres dorés en or
moulu, la pendule, les curiosités entassées sur la cheminée,
l’étoffe et les agréments de la tenture, enfin tous ces jolis riens
si coûteux dont s’entoure une femme à la mode. Il fut tiré de sa
contemplation bourgeoise par madame d’Espard qui lui disait d’une voix
flûtée:--Monsieur, je vous dois un million de remercîments...

--Un million de remercîments, se dit le bonhomme en lui-même, c’est
trop, il n’y en a pas un.

--..... Pour la peine que vous daignez...

--Daignez! pensa-t-il, elle se moque de moi.

--....... Daignez prendre en venant voir une pauvre plaideuse, trop
malade pour pouvoir sortir...

Ici le juge coupa la parole à la marquise en lui jetant un regard
d’inquisiteur par lequel il examina l’état sanitaire de la pauvre
plaideuse.--Elle se porte comme un charme! se dit-il.

--Madame, répondit-il en prenant un air respectueux, vous ne me devez
rien. Quoique ma démarche ne soit pas dans les habitudes du Tribunal,
nous ne devons rien épargner pour arriver à la découverte de la vérité
dans ces sortes d’affaires. Nos jugements sont alors déterminés moins
par le texte de la loi, que par les inspirations de notre conscience.
Que je cherche la vérité dans mon cabinet ou ici, pourvu que je la
trouve, tout sera bien.

Pendant que Popinot parlait, Rastignac serrait la main à Bianchon, et
la marquise faisait au docteur une petite inclination de tête pleine de
gracieuses faveurs.

--Quel est ce monsieur? dit Bianchon à l’oreille de Rastignac en lui
montrant l’homme noir.

--Le chevalier d’Espard, le frère du marquis.

--Monsieur votre neveu m’a dit, répondit la marquise à Popinot, combien
vous aviez d’occupations, et je sais déjà que vous êtes assez bon
pour vouloir cacher un bienfait, afin de dispenser vos obligés de la
reconnaissance. Il paraît que ce tribunal vous fatigue extrêmement.
Pourquoi ne double-t-on pas le nombre des juges?

--Ah! madame, _ça n’est pas l’embarras_, dit Popinot, ça n’en serait
pas plus mal. Mais quand ça se fera, les poules auront des dents.

En entendant cette phrase, qui allait si bien à la physionomie du juge,
le chevalier d’Espard le toisa d’un coup d’œil, et eut l’air de se
dire: Nous en aurons facilement raison.

La marquise regarda Rastignac, qui se pencha vers elle.

--Voilà, lui dit-il, comment sont faits les gens chargés de prononcer
sur les intérêts et sur la vie des particuliers.

Comme la plupart des hommes vieillis dans un métier, Popinot se
laissait volontiers aller aux habitudes qu’il y avait contractées,
habitudes de pensée d’ailleurs. Sa conversation sentait le juge
d’Instruction. Il aimait à questionner ses interlocuteurs, à les
presser entre des conséquences inattendues, à leur faire dire plus
qu’ils ne voulaient en faire savoir. Pozzo di Borgo s’amusait, dit-on,
à surprendre les secrets de ses interlocuteurs, à les embarrasser
dans ses piéges diplomatiques: il déployait ainsi, par une invincible
accoutumance, son esprit trempé de ruse. Aussitôt que Popinot eut,
pour ainsi dire, toisé le terrain sur lequel il se trouvait, il jugea
qu’il était nécessaire d’avoir recours aux finesses les plus habiles,
les mieux déguisées et les mieux entortillées, en usage au Palais pour
surprendre la vérité.

Bianchon demeurait froid et sévère comme un homme qui se décide à subir
un supplice en taisant ses douleurs; mais intérieurement, il souhaitait
à son oncle le pouvoir de marcher sur cette femme comme on marche sur
une vipère: comparaison que lui inspirèrent la longue robe, la courbe
de la pose, le col allongé, la petite tête et les mouvements onduleux
de la marquise.

--Eh! bien, monsieur, reprit madame d’Espard, quelle que soit ma
répugnance à faire de l’égoïsme, je souffre depuis trop long-temps pour
ne pas souhaiter que vous la finissiez promptement. Aurai-je bientôt
une solution heureuse?

--Madame, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour la terminer,
dit Popinot d’un air plein de bonhomie. Ignorez-vous la cause qui a
nécessité la séparation existant entre vous et le marquis d’Espard?
demanda le juge en regardant la marquise.

--Oui, monsieur, répondit-elle en se posant pour débiter un récit
préparé. Au commencement de l’année 1816, monsieur d’Espard, qui,
depuis trois mois, avait tout à fait changé d’humeur, me proposa
d’aller vivre auprès de Briançon, dans une de ses terres, sans avoir
égard à ma santé, que ce climat aurait ruinée, sans tenir compte de
mes habitudes; je refusai de le suivre. Mon refus lui inspira des
reproches si mal fondés, que dès ce moment, j’eus des soupçons sur la
rectitude de son esprit. Le lendemain il me quitta, me laissant son
hôtel, la libre disposition de mes revenus, et alla se loger rue de la
Montagne-Sainte-Geneviève, en emmenant mes deux enfants.

--Permettez, madame, dit le juge en interrompant, quels étaient ces
revenus?

--Vingt-six mille livres de rente, répondit-elle en parenthèse. Je
consultai sur-le-champ le vieux monsieur Bordin pour savoir ce que
j’avais à faire, reprit-elle; mais il paraît que les difficultés sont
telles pour ôter à un père le gouvernement de ses enfants, que j’ai dû
me résigner à demeurer seule à vingt-deux ans, âge auquel beaucoup de
jeunes femmes peuvent faire des sottises. Vous avez sans doute lu ma
requête, monsieur; vous connaissez les principaux faits sur lesquels je
me fonde pour demander l’interdiction de monsieur d’Espard?

--Avez-vous fait, madame, demanda le juge, des démarches auprès de lui
pour obtenir vos enfants?

--Oui, monsieur; mais elles ont été toutes inutiles. Il est bien cruel
pour une mère d’être privée de l’affection de ses enfants, surtout
quand ils peuvent donner des jouissances auxquelles tiennent toutes les
femmes.

--L’aîné doit avoir seize ans, dit le juge.

--Quinze! répondit vivement la marquise.

Ici Bianchon regarda Rastignac. Madame d’Espard se mordit les lèvres.

--En quoi l’âge de mes enfants vous importe-t-il?

--Ha! madame, dit le juge sans avoir l’air de faire attention à la
portée de ses paroles, un jeune garçon de quinze ans et son frère, âgé
sans doute de treize ans, ont des jambes et de l’esprit, ils pourraient
venir vous voir en cachette; s’ils ne viennent pas, ils obéissent à
leur père et pour lui obéir en ce point il faut l’aimer beaucoup.

--Je ne vous comprends pas, dit la marquise.

--Vous ignorez peut-être, répondit Popinot, que votre avoué prétend
dans votre requête que vos chers enfants sont très-malheureux près de
leur père...

Madame d’Espard dit avec une charmante innocence:--Je ne sais pas ce
que l’avoué m’a fait dire.

--Pardonnez-moi ces inductions, mais la justice pèse tout, reprit
Popinot. Ce que je vous demande, madame, est inspiré par le désir de
bien connaître l’affaire. Selon vous, monsieur d’Espard vous aurait
quittée sur le prétexte le plus frivole. Au lieu d’aller à Briançon,
où il voulait vous emmener, il est resté à Paris. Ce point n’est pas
clair. Connaissait-il cette dame Jeanrenaud avant son mariage?

--Non, monsieur, répondit la marquise avec une sorte de déplaisir
visible seulement pour Rastignac et pour le chevalier d’Espard.

Elle se trouvait blessée d’être mise sur la sellette par ce juge, quand
elle se proposait d’en pervertir le jugement; mais, comme l’attitude
de Popinot restait niaise à force de préoccupation, elle finit par
attribuer ses questions au génie _interrogant_ du bailli de Voltaire.

--Mes parents, dit-elle en continuant, m’ont mariée à l’âge de seize
ans avec monsieur d’Espard, de qui le nom, la fortune, les habitudes
répondaient à ce que ma famille exigeait de l’homme qui devait être mon
mari. Monsieur d’Espard avait alors vingt-six ans, il était gentilhomme
dans l’acception anglaise de ce mot; ses manières me plurent, il
paraissait avoir beaucoup d’ambition, et j’aime les ambitieux, dit-elle
en regardant Rastignac. Si monsieur d’Espard n’avait pas rencontré
cette dame Jeanrenaud, ses qualités, son savoir, ses connaissances
l’auraient porté, selon le jugement de ses amis d’alors, au
gouvernement des affaires; le roi Charles X, alors MONSIEUR, le tenait
haut dans son estime, et la pairie, une charge à la cour, une place
élevée l’attendaient. Cette femme lui a tourné la tête et a détruit
l’avenir de toute une famille.

--Quelles étaient alors les opinions religieuses de monsieur d’Espard?

--Il était, dit-elle, il est encore d’une haute piété.

--Vous ne pensez pas que madame Jeanrenaud ait agi sur lui au moyen du
mysticisme?

--Non, monsieur.

--Vous avez un bel hôtel, madame, dit brusquement Popinot en retirant
ses mains de ses goussets, et se levant pour écarter les basques de
son habit et se chauffer. Ce boudoir est fort bien, voilà des chaises
magnifiques, vos appartements sont bien somptueux; vous devez gémir en
effet, en vous trouvant ici, de savoir vos enfants mal logés, mal vêtus
et mal nourris. Pour une mère, je n’imagine rien de plus affreux!

--Oui, monsieur. Je voudrais tant procurer quelques plaisirs à ces
pauvres petits que leur père fait travailler du matin au soir à ce
déplorable ouvrage sur la Chine!

--Vous donnez de beaux bals, ils s’y amuseraient, mais ils y
prendraient peut-être le goût de la dissipation; cependant leur père
pourrait bien vous les envoyer une ou deux fois par hiver.

--Il me les amène au jour de l’an et le jour de ma naissance. Ces
jours-là, monsieur d’Espard me fait la grâce de dîner avec eux chez moi.

--Cette conduite est bien singulière, dit Popinot en prenant l’air d’un
homme convaincu. Avez-vous vu cette dame Jeanrenaud?

--Un jour, mon beau-frère, qui, par intérêt pour son frère...

--Ah! monsieur, dit le juge en interrompant la marquise, est le frère
de monsieur d’Espard?

Le chevalier s’inclina sans dire une parole.

--Monsieur d’Espard, qui a suivi cette affaire, m’a menée à l’Oratoire
où cette femme va au prêche, car elle est protestante. Je l’ai vue,
elle n’a rien d’attrayant, elle ressemble à une bouchère; elle est
extrêmement grasse, horriblement marquée de la petite vérole; elle a
les mains et les pieds d’un homme, elle louche, enfin c’est un monstre.

--Inconcevable! dit le juge en paraissant le plus niais de tous les
juges du royaume. Et cette créature demeure ici près, rue Verte, dans
un hôtel! Il n’y a donc plus de bourgeois!

--Un hôtel où son fils a fait des dépenses folles.

--Madame, dit le juge, j’habite le faubourg Saint-Marceau, je ne
connais pas ces sortes de dépenses: qu’appelez-vous des dépenses folles?

--Mais, dit la marquise, une écurie, cinq chevaux, trois voitures, une
calèche, un coupé, un cabriolet.

--Cela coûte donc _gros_? dit Popinot étonné.

--Énormément, dit Rastignac en l’interrompant. Un train pareil demande
pour l’écurie, pour l’entretien des voitures et l’habillement des gens,
entre quinze et seize mille francs.

--Croyez-vous, madame? demanda le juge d’un air surpris.

--Oui, au moins, répondit la marquise.

--Et l’ameublement de l’hôtel a dû coûter encore _gros_?

--Plus de cent mille francs, répondit la marquise qui ne put s’empêcher
de sourire de la vulgarité du juge.

--Les juges, madame, reprit le bonhomme, sont assez incrédules,
ils sont même payés pour l’être, et je le suis. Monsieur le baron
Jeanrenaud et sa mère auraient, si cela est, étrangement spolié
monsieur d’Espard. Voici une écurie qui, selon vous, coûterait seize
mille francs par an. La table, les gages des gens, les grosses dépenses
de maison devraient aller au double, ce qui exigerait cinquante ou
soixante mille francs par an. Croyez-vous que ces gens, naguère si
misérables, puissent avoir une si grande fortune? Un million donne à
peine quarante mille livres de rente.

--Monsieur, le fils et la mère ont placé les fonds donnés par monsieur
d’Espard en rentes sur le grand-livre, quand elles étaient à 60 ou 80.
Je crois que leurs revenus doivent monter à plus de soixante mille
francs. Le fils a d’ailleurs de très-beaux appointements.

--S’ils dépensent soixante mille francs, dit le juge, combien
dépensez-vous donc?

--Mais, répondit madame d’Espard, à peu près autant.

Le chevalier fit un mouvement, la marquise rougit, Bianchon regarda
Rastignac; mais le juge prit un air de bonhomie qui trompa madame
d’Espard. Le chevalier ne prit plus aucune part à la conversation, il
vit tout perdu.

--Ces gens, madame, dit Popinot, peuvent être traduits devant le juge
extraordinaire.

--Telle était mon opinion, reprit la marquise enchantée. Menacés de la
police correctionnelle, ils auraient transigé.

--Madame, dit Popinot, quand monsieur d’Espard vous quitta, ne vous
donna-t-il pas une procuration pour gérer et administrer vos biens?

--Je ne comprends pas le but de ces questions, dit vivement la
marquise. Il me semble que si vous preniez en considération l’état où
me met la démence de mon mari, vous devriez vous occuper de lui et non
de moi.

--Madame, dit le juge, nous y arrivons. Avant de confier à vous ou à
d’autres l’administration des biens de monsieur d’Espard, s’il était
interdit, le tribunal doit savoir comment vous avez gouverné les
vôtres. Si monsieur d’Espard vous avait remis une procuration, il vous
aurait témoigné de la confiance, et le tribunal apprécierait ce fait.
Avez-vous eu sa procuration? Vous pourriez avoir acheté, vendu des
immeubles, placé des fonds?

--Non, monsieur; il n’est pas dans les habitudes des Blamont-Chauvry
de faire le commerce, dit-elle, vivement piquée dans son orgueil
nobiliaire et oubliant son affaire. Mes biens sont restés intacts, et
monsieur d’Espard ne m’a pas donné de procuration.

Le chevalier mit la main sur ses yeux pour ne pas laisser voir la
vive contrariété que lui faisait éprouver le peu de prévoyance de sa
belle-sœur, qui se tuait par ses réponses. Popinot avait marché droit
au fait malgré les détours de son interrogatoire.

--Madame, dit le juge en montrant le chevalier, monsieur, sans doute,
vous appartient par les liens du sang? nous pouvons parler à cœur
ouvert devant ces messieurs.

--Parlez, dit la marquise étonnée de cette précaution.

--Hé! bien, madame, j’admets que vous ne dépensiez que soixante mille
francs par an, et cette somme semblera bien employée à qui voit vos
écuries, votre hôtel, votre nombreux domestique, et les habitudes d’une
maison dont le luxe me semble supérieur à celui des Jeanrenaud.

La marquise fit un geste d’assentiment.

--Or, reprit le juge, si vous ne possédez que vingt-six mille francs
de rente, entre nous soit dit, vous pourriez avoir une centaine de
mille francs de dettes. Le tribunal serait donc en droit de croire
qu’il existe dans les motifs qui vous portent à demander l’interdiction
de monsieur votre mari un intérêt personnel, un besoin d’acquitter
vos dettes, si... vous... en... aviez. Les sollicitations qui m’ont
été faites m’ont intéressé à votre situation, examinez-la bien,
confessez-vous. Il serait encore temps, dans le cas où mes suppositions
seraient justes, d’éviter le scandale d’un blâme qu’il serait dans
les attributions du tribunal d’exprimer dans les _attendu_ de son
jugement, si vous ne rendiez pas votre position nette et claire. Nous
sommes forcés d’examiner les motifs des demandeurs aussi bien que
d’écouter les défenses de l’homme à interdire, de rechercher si les
requérants ne sont pas guidés par la passion, égarés par des cupidités
malheureusement trop communes...

La marquise était sur le gril de Saint-Laurent.

--... Et j’ai besoin d’avoir des explications à ce sujet, disait le
juge. Madame, je ne demande pas à compter avec vous, mais seulement à
savoir comment vous avez suffi à un train de soixante mille livres de
rente, et cela depuis quelques années. Il est beaucoup de femmes qui
accomplissent ce phénomène dans leur ménage, mais vous n’êtes pas de
ces femmes-là. Parlez, vous pouvez avoir des moyens fort légitimes,
des grâces royales, quelques ressources dans les indemnités récemment
accordées; mais, dans ce cas, l’autorisation de votre mari eût été
nécessaire pour les recueillir.

La marquise était muette.

--Songez, dit Popinot, que monsieur d’Espard peut vouloir se défendre,
et son avocat aura le droit de rechercher si vous avez des créanciers.
Ce boudoir est fraîchement meublé, vos appartements n’ont pas le
mobilier que vous laissait, en 1816, monsieur le marquis. Si, comme
vous me faisiez l’honneur de me le dire, les ameublements sont
coûteux pour des Jeanrenaud, ils le sont encore plus pour vous, qui
êtes une grande dame. Si je suis juge, je suis homme, je puis me
tromper, éclairez-moi. Songez aux devoirs que la loi m’impose, aux
recherches rigoureuses qu’elle exige alors qu’il s’agit de prononcer
l’interdiction d’un père de famille qui se trouve dans toute la force
de l’âge. Aussi excuserez-vous, madame la marquise, les objections que
j’ai l’honneur de vous soumettre, et sur lesquelles il vous est facile
de me donner quelques explications. Quand un homme est interdit pour le
fait de démence, il lui faut un curateur; qui serait le curateur?

--Son frère, dit la marquise.

Le chevalier salua. Il y eut un moment de silence qui fut gênant pour
ces cinq personnes en présence. En se jouant, le juge avait découvert
la plaie de cette femme. La figure bourgeoisement bonasse de Popinot,
de qui la marquise, le chevalier et Rastignac étaient disposés à rire,
avait acquis à leurs yeux sa physionomie véritable. En le regardant
à la dérobée, tous trois apercevaient les mille significations de
cette bouche éloquente. L’homme ridicule devenait un juge perspicace.
Son attention à évaluer le boudoir s’expliquait: il était parti de
l’éléphant doré qui soutenait la pendule pour questionner ce luxe, et
venait de lire au fond du cœur de cette femme.

--Si le marquis d’Espard est fou de la Chine, dit Popinot en montrant
la garniture de cheminée, j’aime à voir que les produits vous en
plaisent également. Mais peut-être est-ce à monsieur le marquis que
vous devez les charmantes chinoiseries que voici, dit-il en désignant
de précieuses babioles.

Cette raillerie de bon goût fit sourire Bianchon, pétrifia Rastignac,
et la marquise mordit ses lèvres minces.

--Monsieur, dit madame d’Espard, au lieu d’être le défenseur d’une
femme placée dans la cruelle alternative de voir sa fortune et
ses enfants perdus, ou de passer pour l’ennemie de son mari, vous
m’accusez! vous soupçonnez mes intentions! Avouez que votre conduite
est étrange...

--Madame, répondit vivement le juge, la circonspection que le
tribunal apporte en ces sortes d’affaires vous aurait donné, dans
tout autre juge, un critique peut-être moins indulgent que je ne le
suis. D’ailleurs, croyez-vous que l’avocat de monsieur d’Espard sera
très-complaisant? Ne saura-t-il pas envenimer des intentions qui
peuvent être pures et désintéressées? Votre vie lui appartiendra, il la
fouillera sans mettre à ses recherches la respectueuse déférence que
j’ai pour vous.

--Monsieur, je vous remercie, répondit ironiquement la marquise.
Admettons pour un moment que je doive trente mille, cinquante mille
francs, ce serait d’abord une bagatelle pour les maisons d’Espard et
de Blamont-Chauvry; mais si mon mari ne jouit pas de ses facultés
intellectuelles, serait-ce un obstacle à son interdiction?

--Non, madame, dit Popinot.

--Quoique vous m’ayez interrogée avec un esprit de ruse que je ne
devais pas supposer chez un juge, dans une circonstance où la franchise
suffisait pour tout apprendre, reprit-elle, et que je me regarde comme
autorisée à ne plus rien dire, je vous répondrai sans détour que mon
état dans le monde, que tous ces efforts faits pour me conserver des
relations sont en désaccord avec mes goûts. J’ai commencé la vie par
demeurer long-temps dans la solitude; mais l’intérêt de mes enfants a
parlé, j’ai senti que je devais remplacer leur père. En recevant mes
amis, en entretenant toutes ces relations, en contractant ces dettes,
j’ai garanti leur avenir, je leur ai préparé de brillantes carrières
où ils trouveront aide et soutien; et, pour avoir ce qu’ils ont acquis
ainsi, bien des calculateurs, magistrats ou banquiers payeraient
volontiers tout ce qu’il m’en a coûté.

--J’apprécie votre dévouement, madame, répondit le juge. Il vous
honore, et je ne blâme en rien votre conduite. Le magistrat appartient
à tous: il doit tout connaître, il lui faut tout peser.

Le tact de la marquise et son habitude de juger les hommes lui firent
deviner que monsieur Popinot ne pourrait être influencé par aucune
considération. Elle avait compté sur quelque magistrat ambitieux,
elle rencontrait un homme de conscience. Elle songea soudain à
d’autres moyens pour assurer le succès de son affaire. Les domestiques
apportèrent le thé.

--Madame a-t-elle d’autres explications à me donner? dit Popinot en
voyant ces apprêts.

--Monsieur, lui répondit-elle avec hauteur, faites votre métier:
interrogez monsieur d’Espard, et vous me plaindrez, j’en suis
certaine... Elle releva la tête en regardant Popinot avec une fierté
mêlée d’impertinence, le bonhomme la salua respectueusement.

--Il est gentil, ton oncle, dit Rastignac à Bianchon. Il ne comprend
donc rien, il ne sait donc pas ce qu’est la marquise d’Espard, il
ignore donc son influence, son pouvoir occulte sur le monde? Elle aura
demain chez elle le Garde des Sceaux...

--Mon cher, que veux-tu que j’y fasse, dit Bianchon, ne t’ai-je pas
prévenu? Ce n’est pas un homme coulant.

--Non, dit Rastignac, c’est un homme à couler.

Le docteur fut forcé de saluer la marquise et son muet chevalier pour
courir après Popinot, qui, n’étant pas homme à demeurer dans une
situation gênante, trottinait dans les salons.

--Cette femme-là doit cent mille écus, dit le juge en montant dans le
cabriolet de son neveu.

--Que pensez-vous de l’affaire?

--Moi, dit le juge, je n’ai jamais d’opinion avant d’avoir tout
examiné. Demain, de bon matin, je manderai madame Jeanrenaud
par-devant moi, dans mon cabinet, à quatre heures, pour lui demander
des explications sur les faits qui lui sont relatifs, car elle est
compromise.

--Je voudrais bien savoir la fin de cette affaire.

--Eh! mon Dieu, ne vois-tu pas que la marquise est l’instrument de
ce grand homme sec qui n’a pas soufflé mot. Il y a un peu de Caïn
chez lui, mais du Caïn qui cherche sa massue dans le Tribunal, où,
malheureusement, nous avons quelques épées de Caïn.

--Ah! Rastignac, s’écria Bianchon, que fais-tu dans cette galère?

--Nous sommes accoutumés à voir de ces petits complots dans les
familles: il ne se passe pas d’année qu’il n’y ait des jugements de
non-lieu sur des demandes en interdiction. Dans nos mœurs, on n’est
pas déshonoré par ces sortes de tentatives; tandis que nous envoyons
aux galères un pauvre diable pour avoir cassé la vitre qui le séparait
d’une sébile pleine d’or. Notre code n’est pas sans défauts.

--Mais les faits de la requête?

--Mon garçon, tu ne connais donc pas encore les romans judiciaires que
les clients imposent à leurs avoués? Si les avoués se condamnaient à
ne présenter que la vérité, ils ne gagneraient pas l’intérêt de leurs
charges.

Le lendemain, à quatre heures après midi, une grosse dame, qui
ressemblait assez à une futaille à laquelle on aurait mis une robe et
une ceinture, suait et soufflait en montant l’escalier du juge Popinot.
Elle était à grand’peine sortie d’un landau vert qui lui seyait à
merveille: la femme ne se concevait pas sans le landau, ni le landau
sans la femme.

--C’est moi, mon cher monsieur, dit-elle en se présentant à la porte
du cabinet du juge, madame Jeanrenaud, que vous avez demandée ni plus
ni moins que si elle était une voleuse. Ces paroles communes furent
prononcées d’une voix commune, scandée par les sifflements obligés
d’un asthme, et terminée par un accès de toux. Quand je traverse les
endroits humides, vous ne sauriez croire comme je souffre, monsieur. Je
ne ferai pas de vieux os, sauf votre respect. Enfin me voilà.

Le juge resta tout ébahi à l’aspect de cette prétendue maréchale
d’Ancre. Madame Jeanrenaud avait une figure percée d’une infinité de
trous, très-colorée, à front bas, un nez retroussé, une figure ronde
comme une boule; car chez la bonne femme tout était rond. Elle avait
les yeux vifs d’une campagnarde, l’air franc, la parole joviale, des
cheveux châtains retenus par un faux bonnet sous un chapeau vert orné
d’un vieux bouquet d’oreilles-d’ours. Ses seins volumineux excitaient
le rire en faisant craindre une grotesque explosion à chaque tousserie.
Ses grosses jambes étaient de celles qui font dire d’une femme, par les
gamins de Paris, qu’elle est bâtie sur pilotis. La veuve avait une robe
verte garnie de chinchilla, qui lui allait comme une tache de cambouis
sur le voile d’une mariée. Enfin chez elle tout était d’accord avec son
dernier mot:--Me voilà.

--Madame, lui dit Popinot, vous êtes soupçonnée d’avoir employé la
séduction sur monsieur le marquis d’Espard pour vous faire attribuer
des sommes considérables.

--De quoi, de quoi? dit-elle, la séduction! mais, mon cher monsieur,
vous êtes un homme respectable, et d’ailleurs, comme magistrat, vous
devez avoir du bon sens, regardez-moi? Dites-moi si je suis femme à
séduire quelqu’un. Je ne peux pas nouer les cordons de mes souliers ni
me baisser. Voilà vingt ans que, Dieu merci, je ne peux pas mettre de
corset sous peine de mort violente. J’étais mince comme une asperge à
dix-sept ans, et jolie, je puis vous le dire aujourd’hui. J’ai donc
épousé Jeanrenaud, un brave homme, conducteur de bateaux de sel. J’ai
eu mon fils, qui est un beau garçon: il est ma gloire; et, sans me
mépriser, c’est mon plus bel ouvrage. Mon petit Jeanrenaud était un
soldat flatteur pour Napoléon et l’a servi dans la garde impériale.
Hélas! la mort de mon homme, qui a péri noyé, m’a fait une révolution:
j’ai eu la petite vérole, je suis restée deux ans dans ma chambre sans
bouger, et j’en suis sortie grosse comme vous voyez, laide à perpétuité
et malheureuse comme les pierres... Voilà mes séductions!

--Mais, madame, quels sont donc alors les motifs que peut avoir
monsieur d’Espard pour vous avoir donné des sommes?...

--_Im_menses, monsieur, dites le mot, je le veux bien; mais quant aux
motifs, je ne suis pas autorisée à les déclarer.

--Vous auriez tort. En ce moment sa famille, justement inquiète, va le
poursuivre...

--Dieu de Dieu! dit la bonne femme en se levant avec vivacité,
serait-il donc susceptible d’être tourmenté à mon égard? le roi des
hommes, un homme qui n’a pas son pareil! Plutôt qu’il lui arrive le
moindre chagrin, et j’oserais dire un cheveu de moins sur la tête, nous
rendrons tout, monsieur le juge. Mettez cela sur vos papiers. Dieu de
Dieu! je cours dire à Jeanrenaud ce qu’il en est. Ah! voilà du propre!

Et la petite vieille se leva, sortit, roula par les escaliers, et
disparut.

--Elle ne ment pas, celle-là, se dit le juge. Allons, je saurai tout
demain, car demain j’irai chez le marquis d’Espard.

Les gens qui ont dépassé l’âge auquel l’homme dépense sa vie à tort et
à travers connaissent l’influence exercée sur les événements majeurs
par des actes en apparence indifférents, et ne s’étonneront pas de
l’importance attachée au petit fait que voici. Le lendemain Popinot eut
un coryza, maladie sans danger, connue sous le nom impropre et ridicule
de _rhume de cerveau_. Incapable de soupçonner la gravité d’un délai,
le juge, qui se sentit un peu de fièvre, garda la chambre et n’alla
pas interroger le marquis d’Espard. Cette journée perdue fut, dans
cette affaire, ce que fut, à la journée des Dupes, le bouillon pris
par Marie de Médicis, qui, retardant sa conférence avec Louis XIII,
permit à Richelieu d’arriver le premier à Saint-Germain et de ressaisir
son royal captif. Avant de suivre le magistrat et son greffier chez le
marquis d’Espard, peut-être est-il nécessaire de jeter un coup d’œil
sur la maison, sur l’intérieur et les affaires de ce père de famille
représenté comme un fou dans la requête de sa femme.

Il se rencontre çà et là dans les vieux quartiers de Paris plusieurs
bâtiments où l’archéologue reconnaît un certain désir d’orner la
ville, et cet amour de la propriété qui porte à donner de la durée aux
constructions. La maison où demeurait alors monsieur d’Espard, rue de
la Montagne-Sainte-Geneviève, était un de ces antiques monuments bâtis
en pierre de taille, et qui ne manquaient pas d’une certaine richesse
dans l’architecture; mais le temps avait noirci la pierre, et les
révolutions de la ville en avaient altéré le dehors et le dedans. Les
hauts personnages, qui jadis habitaient le quartier de l’Université,
s’en étant allés avec les grandes institutions ecclésiastiques, cette
demeure avait abrité des industries et des habitants auxquels elle ne
fut jamais destinée. Dans le dernier siècle, une imprimerie en avait
dégradé les parquets, sali les boiseries, noirci les murailles, et
détruit les principales dispositions intérieures. Autrefois l’hôtel
d’un cardinal, cette noble maison était aujourd’hui livrée à d’obscurs
locataires. Le caractère de son architecture indiquait qu’elle avait
été bâtie durant les règnes de Henri III, de Henri IV et de Louis
XIII, à l’époque où se construisaient aux environs les hôtels Mignon,
Serpente, le palais de la princesse Palatine et la Sorbonne. Un
vieillard se souvenait de l’avoir entendu, dans le dernier siècle,
nommer l’hôtel Duperron. Il paraissait vraisemblable que cet illustre
cardinal l’avait construite ou seulement habitée. Il existe en effet
à l’angle de la cour un perron composé de plusieurs marches, par
lequel on entre dans la maison; et l’on descend au jardin par un
autre perron construit au milieu de la façade intérieure. Malgré les
dégradations, le luxe déployé par l’architecte dans les balustrades
et dans la tribune de ces deux perrons annonce la naïve intention de
rappeler le nom du propriétaire, espèce de calembour sculpté que se
permettaient souvent nos ancêtres. Enfin, à l’appui de cette preuve,
les archéologues peuvent voir dans les tympans qui ornent les deux
principales façades quelques traces de cordons du chapeau romain.
Monsieur le marquis d’Espard occupait le rez-de-chaussée, sans doute
afin d’avoir la jouissance du jardin, qui pouvait passer dans ce
quartier pour spacieux, et se trouvait à l’exposition du midi, deux
avantages qu’exigeait impérieusement la santé de ses enfants. La
situation de la maison, dans une rue dont le nom indique la pente
rapide, procurait, à ce rez-de-chaussée, une assez grande élévation
pour qu’il n’y eût jamais d’humidité. Monsieur d’Espard avait dû louer
son appartement pour une très-modique somme, les loyers étant peu
chers à l’époque où il vint dans ce quartier, afin d’être au centre
des colléges et de surveiller l’éducation de ses enfants. D’ailleurs,
l’état dans lequel il prit les lieux où tout était à réparer avait
nécessairement décidé le propriétaire à se montrer fort accommodant.
Monsieur d’Espard avait donc pu, sans être taxé de folie, faire chez
lui quelques dépenses pour s’y établir convenablement. La hauteur
des pièces, leur disposition, leurs boiseries dont les cadres seuls
subsistaient, l’agencement des plafonds, tout respirait cette grandeur
que le Sacerdoce a imprimée aux choses entreprises ou créées par
lui, et que les artistes retrouvent aujourd’hui dans les plus légers
fragments qui en subsistent, ne fût-ce qu’un livre, un habillement,
un pan de bibliothèque, ou quelque fauteuil. Les peintures ordonnées
par le marquis offraient ces tons bruns aimés par la Hollande, par
l’ancienne bourgeoisie parisienne, et qui fournissent aujourd’hui de
beaux effets aux peintres de genre. Les panneaux étaient tendus de
papiers unis qui s’accordaient avec les peintures. Les fenêtres avaient
des rideaux d’étoffe peu coûteuse, mais choisie de manière à produire
un effet en harmonie avec l’aspect général. Les meubles étaient rares
et bien distribués. Quiconque entrait dans cette demeure ne pouvait
se défendre d’un sentiment doux et paisible, inspiré par le calme
profond, par le silence qui y régnait, par la modestie et par l’unité
de la couleur, en donnant à cette expression le sens qu’y attachent les
peintres. Une certaine noblesse dans les détails, l’exquise propreté
des meubles, un accord parfait entre les choses et les personnes,
tout amenait sur les lèvres le mot _suave_. Peu de personnes étaient
admises dans ces appartements habités par le marquis et ses deux fils,
dont l’existence pouvait sembler mystérieuse à tout le voisinage. Dans
un des corps de logis en retour sur la rue, au troisième étage, il
existe trois grandes chambres qui restaient dans l’état de délabrement
et de nudité grotesque où les avait mises l’imprimerie. Ces trois
pièces, destinées à l’exploitation de l’Histoire pittoresque de la
Chine, étaient disposées de manière à contenir un bureau, un magasin
et un cabinet où se tenait monsieur d’Espard pendant une partie de
la journée, car après le déjeuner, jusqu’à quatre heures du soir,
le marquis demeurait dans son cabinet, au troisième étage, pour
surveiller la publication qu’il avait entreprise. Les personnes
qui venaient le voir le trouvaient habituellement là. Souvent, au
retour de leurs classes, ses deux enfants montaient à ce bureau.
L’appartement du rez-de-chaussée formait donc un sanctuaire où le
père et ses fils demeuraient depuis le dîner jusqu’au lendemain. Sa
vie de famille était ainsi soigneusement murée. Il avait pour tout
domestique une cuisinière, vieille femme depuis long-temps attachée à
sa maison, et un valet de chambre âgé de quarante ans, qui le servait
avant qu’il n’épousât mademoiselle de Blamont. La gouvernante des
enfants était restée près d’eux. Les soins minutieux dont témoignait
la tenue de l’appartement annonçaient l’esprit d’ordre, le maternel
amour que cette femme déployait pour les intérêts de son maître dans
la conduite de sa maison et dans le gouvernement des enfants. Graves
et peu communicatifs, ces trois braves gens semblaient avoir compris
la pensée qui dirigeait la vie intérieure du marquis. Ce contraste
entre leurs habitudes et celles de la plupart des valets constituait
une singularité qui jetait sur cette maison un air de mystère, et qui
servait beaucoup la calomnie à laquelle monsieur d’Espard donnait
lui-même prise. Des motifs louables lui avaient fait prendre la
résolution de ne se lier avec aucun des locataires de la maison. En
entreprenant l’éducation de ses enfants, il désirait les garantir de
tout contact avec des étrangers. Peut-être aussi voulut-il éviter les
ennuis du voisinage. Chez un homme de sa qualité, par un temps où le
libéralisme agitait particulièrement le quartier latin, cette conduite
devait exciter contre lui de petites passions, des sentiments dont la
niaiserie n’est comparable qu’à leur bassesse, et qui engendraient
des commérages de portiers, des propos envenimés de porte à porte,
ignorés de monsieur d’Espard et de ses gens. Son valet de chambre
passait pour être un jésuite, sa cuisinière était une sournoise, la
gouvernante s’entendait avec madame Jeanrenaud pour dépouiller le fou.
Le fou était le marquis. Les locataires arrivèrent insensiblement à
taxer de folie une foule de choses observées chez monsieur d’Espard,
et passées au tamis de leurs appréciations sans qu’ils y trouvassent
des motifs raisonnables. Croyant peu au succès de sa publication sur
la Chine, ils avaient fini par persuader au propriétaire de la maison
que monsieur d’Espard était sans argent, au moment même où, par un
oubli que commettent beaucoup de gens occupés, il avait laissé le
receveur des contributions lui envoyer une contrainte pour le payement
de sa cote arriérée. Le propriétaire avait alors réclamé, dès le 1er
janvier, son terme par l’envoi d’une quittance que la portière s’était
amusée à garder. Le 15 un commandement avait été signifié, la portière
l’avait tardivement remis à monsieur d’Espard, qui prit cet acte pour
un malentendu, sans croire à de mauvais procédés de la part d’un homme
chez lequel il demeurait depuis douze ans. Le marquis fut saisi par un
huissier pendant que son valet de chambre allait porter l’argent du
terme chez son propriétaire. Cette saisie, insidieusement racontée aux
personnes avec lesquelles il était en relation pour son entreprise,
en avait alarmé quelques-unes, qui doutaient déjà de la solvabilité
de monsieur d’Espard, à cause des sommes énormes que lui soutiraient,
disait-on, le baron Jeanrenaud et sa mère. Les soupçons des locataires,
des créanciers et du propriétaire étaient d’ailleurs presque justifiés
par la grande économie que le marquis apportait dans ses dépenses. Il
se conduisait en homme ruiné. Ses domestiques payaient immédiatement
dans le quartier les plus menus objets nécessaires à la vie, et
agissaient comme des gens qui ne veulent pas de crédit; s’ils eussent
demandé quoi que ce fût sur parole, ils auraient peut-être éprouvé des
refus, tant les commérages calomnieux avaient obtenu de créance dans
le quartier. Il est des marchands qui aiment celles de leurs pratiques
qui les payent mal, quand ils ont avec elles des rapports constants;
tandis qu’ils en haïssent d’excellentes qui se tiennent sur une ligne
trop élevée pour leur permettre des accointances, mot vulgaire mais
expressif. Les hommes sont ainsi. Dans presque toutes les classes,
ils accordent au compérage ou à des âmes viles qui les flattent les
facilités, les faveurs refusées à la supériorité qui les blesse quelle
que soit la manière dont elle se révèle. Le boutiquier qui crie contre
la cour a ses courtisans. Enfin les façons du marquis et celles de
ses enfants devaient engendrer de mauvaises dispositions chez leurs
voisins, et les porter insensiblement à un degré de malfaisance
auquel les gens ne reculent plus devant une lâcheté quand elle nuit à
l’adversaire qu’ils se sont créé. Monsieur d’Espard était gentilhomme,
comme sa femme était une grande dame: deux types magnifiques, déjà si
rares en France que l’observateur peut y compter les personnes qui
en offrent une complète réalisation. Ces deux personnages reposent
sur des idées primitives, sur des croyances pour ainsi dire innées,
sur des habitudes prises dès l’enfance, et qui n’existent plus. Pour
croire au sang pur, à une race privilégiée, pour se mettre par la
pensée au-dessus des autres hommes, ne faut-il pas, dès sa naissance,
avoir mesuré l’espace qui sépare les patriciens du peuple? Pour
commander, ne faut-il pas ne point avoir connu d’égaux? Ne faut-il
pas enfin que l’éducation inculque les idées que la nature inspire
aux grands hommes à qui elle a mis une couronne au front avant que
leur mère n’y puisse mettre un baiser? Ces idées et cette éducation ne
sont plus possibles en France, où depuis quarante ans le hasard s’est
arrogé le droit de faire des nobles en les trempant dans le sang des
batailles, en les dorant de gloire, en les couronnant de l’auréole du
génie; où l’abolition des substitutions et des majorats, en émiettant
les héritages, force le noble à s’occuper de ses affaires au lieu de
s’occuper des affaires de l’État, et où la grandeur personnelle ne peut
plus être qu’une grandeur acquise après de longs et patients travaux:
ère toute nouvelle. Considérée comme un débris de ce grand corps nommé
la féodalité, monsieur d’Espard méritait une admiration respectueuse.
S’il se croyait par le sang au-dessus des autres hommes, il croyait
également à toutes les obligations de la noblesse; il possédait les
vertus et la force qu’elle exige. Il avait élevé ses enfants dans ses
principes, et leur avait communiqué dès le berceau la religion de sa
caste. Un sentiment profond de leur dignité, l’orgueil du nom, la
certitude d’être grands par eux-mêmes, enfantèrent chez eux une fierté
royale, le courage des preux et la bonté protectrice des seigneurs
châtelains; leurs manières en harmonie avec leurs idées, et qui eussent
paru belles chez des princes, blessaient tout le monde rue de la
Montagne-Sainte-Geneviève, pays d’égalité s’il en fût, où l’on croyait
d’ailleurs monsieur d’Espard ruiné, où, depuis le plus petit jusqu’au
plus grand, tout le monde refusait les priviléges de la noblesse à un
noble sans argent, par la raison que chacun les laisse usurper aux
bourgeois enrichis. Ainsi, le défaut de communication entre cette
famille et les autres personnes existait au moral comme au physique.

Chez le père aussi bien que chez les enfants, l’extérieur et l’âme
étaient en harmonie. Monsieur d’Espard, alors âgé d’environ cinquante
ans, aurait pu servir de modèle pour exprimer l’aristocratie nobiliaire
au dix-neuvième siècle. Il était mince et blond, sa figure avait
cette distinction native dans la coupe et dans l’expression générale
qui annonçait les sentiments élevés; mais elle portait l’empreinte
d’une froideur calculée qui commandait un peu trop le respect. Son
nez aquilin, tordu dans le bout, de gauche à droite, légère déviation
qui n’était pas sans grâce; ses yeux bleus, son front haut, assez
saillant aux sourcils pour former un épais cordon qui arrêtait la
lumière en ombrant l’œil, indiquaient un esprit droit, susceptible
de persévérance, une grande loyauté, mais donnaient en même temps
un air étrange à sa physionomie. Cette cambrure du front aurait pu
faire croire en effet à quelque peu de folie, et ses épais sourcils
rapprochés ajoutaient encore à cette apparente bizarrerie. Il avait les
mains blanches et soignées des gentilshommes, ses pieds étaient étroits
et hauts. Son parler indécis, non-seulement dans la prononciation qui
ressemblait à celle d’un bègue, mais encore dans l’expression des
idées, sa pensée et sa parole produisaient dans l’esprit de l’auditeur
l’effet d’un homme qui va et vient, qui, pour employer un mot de la
langue familière, tatillonne, touche à tout, s’interrompt dans ses
gestes, et n’achève rien. Ce défaut, purement extérieur, contrastait
avec la décision de sa bouche pleine de fermeté, avec le caractère
tranché de sa physionomie. Sa démarche un peu saccadée seyait à sa
manière de parler. Ces singularités contribuaient à confirmer sa
prétendue folie. Malgré son élégance, il était pour sa personne d’une
économie systématique, et portait pendant trois ou quatre ans la même
redingote noire, brossée avec un soin extrême par son vieux valet de
chambre. Quant à ses enfants, tous deux étaient beaux et doués d’une
grâce qui n’excluait pas l’expression d’un dédain aristocratique.
Ils avaient cette vive coloration, cette fraîcheur de regard, cette
transparence dans la chair qui dénonce des mœurs pures, l’exactitude
dans le régime, la régularité des travaux et des amusements. Tous deux
avaient des cheveux noirs et des yeux bleus, le nez tordu comme celui
de leur père; mais peut-être leur mère leur avait-elle transmis cette
dignité du parler, du regard et de la contenance, héréditaire chez
les Blamont-Chauvry. Leur voix fraîche comme le cristal possédait le
don d’émouvoir et cette mollesse qui exerce de si grandes séductions;
enfin, ils avaient la voix qu’une femme aurait voulu entendre après
avoir reçu la flamme de leurs regards. Ils conservaient surtout la
modestie de leur fierté, une chaste réserve, un _noli me tangere_, qui,
plus tard, aurait pu paraître un effet du calcul, tant cette contenance
inspirait l’envie de les connaître. L’aîné, le comte Clément de
Nègrepelisse, entrait dans sa seizième année. Depuis deux ans il avait
quitté la jolie petite veste anglaise que conservait encore son frère,
le vicomte Camille d’Espard. Le comte, qui depuis environ six mois
n’allait plus au collége Henri IV, était vêtu comme un jeune homme
adonné aux premiers bonheurs que procure l’élégance. Son père n’avait
pas voulu lui faire faire inutilement une année de philosophie, il
tâchait de donner à ses connaissances une sorte de lien par l’étude des
mathématiques transcendantes. En même temps le marquis lui apprenait
les langues orientales, le droit diplomatique de l’Europe, le blason,
et l’histoire aux grandes sources, l’histoire dans les chartes, dans
les pièces authentiques, dans les recueils d’ordonnances. Camille était
entré récemment en Rhétorique.

Le jour où Popinot se proposa de venir interroger monsieur d’Espard,
fut un jeudi, jour de congé. Avant que leur père ne s’éveillât, sur
les neuf heures, les deux frères jouaient dans le jardin. Clément se
défendait mal contre les instances de son frère qui désirait aller au
tir pour la première fois, et qui lui demandait d’appuyer sa demande
auprès du marquis. Le vicomte abusait toujours un peu de sa faiblesse,
et prenait souvent plaisir à lutter avec son frère. Tous deux se mirent
donc à se quereller et à se battre en jouant comme des écoliers. En
courant dans le jardin, l’un après l’autre, ils firent assez de bruit
pour éveiller leur père qui se mit à sa fenêtre, sans être aperçu par
eux, grâce à la chaleur du combat. Le marquis se plut à considérer ses
deux enfants qui s’entrelaçaient comme deux serpents, et montraient
leurs têtes animées par le déploiement de leurs forces: leurs
visages étaient blancs et roses, leurs yeux lançaient des éclairs,
leurs membres se tordaient comme des cordes au feu; ils tombaient,
se relevaient, se reprenaient comme deux athlètes dans un cirque,
et causaient à leur père un de ces bonheurs qui récompenserait les
plus vives peines d’une vie agitée. Deux personnes, l’une au second,
l’autre au premier étage de la maison, regardèrent dans le jardin, et
dirent aussitôt que le vieux fou s’amusait à faire battre ses enfants.
Aussitôt plusieurs têtes parurent aux fenêtres; le marquis les aperçut,
dit un mot à ses fils, qui tout à coup grimpèrent à la fenêtre,
sautèrent dans sa chambre, et Clément obtint aussitôt la permission
demandée par Camille. Il ne fut bruit dans la maison que du nouveau
trait de folie du marquis.

Quand Popinot se présenta vers midi, accompagné de son greffier, à la
porte où il demanda monsieur d’Espard, la portière le conduisit au
troisième étage, en lui racontant comme quoi monsieur d’Espard, pas
plus tard que ce matin, avait fait battre ses deux enfants, et riait,
comme un monstre qu’il était, en voyant le cadet qui mordait l’aîné
jusqu’au sang, et comment sans doute il voulait les voir se détruire.

--Demandez-moi pourquoi! ajouta-t-elle, il ne le sait pas lui-même.

Au moment où la portière disait au juge ce mot décisif, elle l’avait
amené sur le palier du troisième étage, en face d’une porte placardée
d’affiches qui annonçaient les livraisons successives de l’Histoire
pittoresque de la Chine. Ce palier fangeux, cette rampe sale, cette
porte où l’imprimerie avait laissé ses stigmates, cette fenêtre
délabrée et les plafonds où les apprentis s’étaient plu à dessiner
des monstruosités avec la flamme fumeuse de leurs chandelles, les
tas de papiers et d’ordures amoncelés dans les coins, à dessein ou
par insouciance; enfin tous les détails du tableau qui s’offrait aux
regards s’accordaient si bien avec les faits allégués par la marquise
que, malgré son impartialité, le juge ne put s’empêcher d’y croire.

--Vous y êtes, messieurs, dit la portière, voilà la manifacture où les
Chinois mangent de quoi nourrir tout le quartier.

Le greffier regarda le juge en souriant, et Popinot eut quelque peine à
conserver son sérieux. Tous deux entrèrent dans la première chambre, où
se trouvait un vieil homme qui sans doute faisait à la fois le service
d’un garçon de bureau, d’un garçon de magasin et d’un caissier. Ce
vieillard était le maître Jacques de la Chine. De longues planches, sur
lesquelles étaient entassées les livraisons publiées, garnissaient les
murs de cette chambre. Au fond, une cloison en bois et en grillage,
intérieurement ornée de rideaux verts, formait un cabinet. Une chatière
destinée à recevoir ou à donner les écus indiquait le siége de la
caisse.

--Monsieur d’Espard? dit Popinot en s’adressant à cet homme vêtu d’une
blouse grise.

Le garçon du magasin ouvrit la porte de la seconde chambre, où le
magistrat et son greffier aperçurent un vieillard vénérable, à
chevelure blanche, simplement vêtu, décoré de la croix de Saint-Louis,
assis devant un bureau, et qui cessa de comparer des feuilles coloriées
pour regarder les deux survenants. Cette pièce était un bureau modeste,
rempli de livres et d’épreuves. Il s’y trouvait une table en bois noir,
où sans doute venait travailler une personne absente en ce moment.

--Monsieur est monsieur le marquis d’Espard? dit Popinot.

--Non, monsieur, répondit le vieillard en se levant. Que désirez-vous
de lui? ajouta-t-il en s’avançant vers eux, et témoignant par son
maintien des manières élevées et des habitudes dues à l’éducation d’un
gentilhomme.

--Nous voudrions lui parler d’affaires qui lui sont entièrement
personnelles, répondit Popinot.

--D’Espard, voici des messieurs qui te demandent, dit alors ce
personnage en entrant dans la dernière pièce où le marquis était au
coin de la cheminée occupé à lire les journaux.

Ce dernier cabinet avait un tapis usé, les fenêtres étaient garnies de
rideaux en toile grise, il n’y avait que quelques chaises en acajou,
deux fauteuils, un secrétaire à cylindre, un bureau à la Tronchin, puis
sur la cheminée une méchante pendule et deux vieux candélabres. Le
vieillard précéda Popinot et son greffier, leur avança deux chaises,
comme s’il était le maître du logis, et monsieur d’Espard le laissa
faire. Après des salutations respectives pendant lesquelles le juge
observa le prétendu fou, le marquis demanda naturellement quel était
l’objet de cette visite. Ici Popinot regarda le vieillard et le marquis
d’un air assez significatif.

--Je crois, monsieur le marquis, répondit-il, que la nature de
mes fonctions et l’enquête qui m’amène exigent que nous soyons
seuls, quoiqu’il soit dans l’esprit de la loi que, dans ce cas, les
interrogatoires reçoivent une sorte de publicité domestique. Je suis
Juge au Tribunal de Première Instance du département de la Seine, et
commis par monsieur le Président pour vous interroger sur les faits
articulés dans une requête en interdiction présentée par madame la
marquise d’Espard.

Le vieillard se retira. Quand le juge et son justiciable furent seuls,
le greffier ferma la porte, s’établit sans cérémonie au bureau à la
Tronchin où il déroula ses papiers et prépara son procès-verbal.
Popinot n’avait pas cessé de regarder monsieur d’Espard, il observait
l’effet produit sur lui par cette déclaration, si cruelle pour un
homme plein de raison. Le marquis d’Espard, dont la figure était
ordinairement pâle comme le sont les figures des personnes blondes,
devint subitement rouge de colère; il eut un léger tressaillement,
s’assit, posa son journal sur la cheminée, et baissa les yeux. Il
reprit bientôt la dignité du gentilhomme et contempla le juge, comme
pour chercher sur sa physionomie les indices de son caractère.

--Comment, monsieur, n’ai-je pas été prévenu d’une semblable requête?
lui demanda-t-il.

--Monsieur le marquis, les personnes dont l’interdiction est requise
n’étant pas censées jouir de leur raison, la signification de la
requête est inutile. Le devoir du Tribunal est de vérifier, avant tout,
les allégations des requérants.

--Rien n’est plus juste, répondit le marquis. Eh! bien, monsieur,
veuillez m’indiquer la manière dont je dois me conduire....

--Vous n’avez qu’à répondre à mes demandes, en n’omettant aucun détail.
Quelque délicates que soient les raisons qui vous auraient porté à agir
de manière à donner à madame d’Espard le prétexte de sa requête, parlez
sans crainte. Il est inutile de vous faire observer que la magistrature
connaît ses devoirs, et qu’en semblable occurrence le secret le plus
profond...

--Monsieur, dit le marquis dont les traits accusèrent une douleur
vraie, si de mes explications il résultait un blâme de la conduite
tenue par madame d’Espard, qu’en adviendrait-il?

--Le Tribunal pourrait exprimer une censure dans les motifs de son
jugement.

--Cette censure est-elle facultative? Si je stipulais avec vous, avant
de vous répondre, qu’il ne sera rien dit de blessant pour madame
d’Espard au cas où votre rapport me serait favorable, le Tribunal
aurait-il égard à ma prière?

Le juge regarda le marquis, et ces deux hommes échangèrent alors des
pensées d’une égale noblesse.

--Noël, dit Popinot à son greffier, retirez-vous dans l’autre pièce. Si
vous êtes utile, je vous rappellerai.--Si, comme je suis en ce moment
disposé à le croire, il se rencontre en cette affaire des malentendus,
je puis vous promettre, monsieur, que, sur votre demande, le Tribunal
agirait avec courtoisie, reprit-il en s’adressant au marquis quand le
greffier fut sorti. Il est un premier fait allégué par madame d’Espard,
le plus grave de tous, et sur lequel je vous prie de m’éclairer, dit
le juge après une pause. Il s’agit de la dissipation de votre fortune
au profit d’une dame Jeanrenaud, veuve d’un conducteur de bateaux,
ou plutôt au profit de son fils le colonel, que vous auriez placé,
pour qui vous auriez épuisé la faveur dont vous jouissiez auprès du
Roi, enfin envers lequel vous auriez poussé la protection jusqu’à lui
procurer un bon mariage. La requête donne à penser que cette amitié
dépasse en dévouement tous les sentiments, même ceux que la morale
réprouve...

Une rougeur subite colora le visage et le front du marquis, il lui
vint même des larmes aux yeux, ses cils furent humectés; puis un juste
orgueil réprima cette sensibilité qui, chez un homme, passe pour de la
faiblesse.

--En vérité, monsieur, répondit le marquis d’une voix altérée, vous me
jetez dans une étrange perplexité. Les motifs de ma conduite étaient
condamnés à mourir avec moi..... Pour en parler, je dois vous découvrir
des plaies secrètes, vous livrer l’honneur de ma famille, et, chose
délicate que vous apprécierez, parler de moi. J’espère, monsieur,
que tout sera secret entre nous. Vous saurez trouver dans les formes
judiciaires un mode qui permette de rédiger un jugement sans qu’il y
soit question de mes révélations....

--Sous ce rapport, tout est possible, monsieur le marquis.

--Monsieur, dit monsieur d’Espard, quelque temps après mon mariage,
ma femme avait fait de si grandes dépenses, que je fus obligé d’avoir
recours à un emprunt. Vous savez quelle fut la situation des familles
nobles pendant la Révolution? Il ne m’avait point été permis d’avoir
d’intendant ni d’homme d’affaires. Aujourd’hui les gentilshommes sont
à peu près tous forcés de faire eux-mêmes leurs affaires. La plupart
de mes titres de propriété avaient été rapportés du Languedoc, de la
Provence ou du Comtat à Paris par mon père qui craignait, avec assez de
raison, les recherches que les titres de famille, et ce qu’on nommait
alors les parchemins des privilégiés, attiraient à leurs propriétaires.
Nous sommes Nègrepelisse en notre nom. D’Espard est un titre acquis
sous Henri IV par une alliance qui nous a donné les biens et les titres
de la maison d’Espard, à la condition de mettre en abîme sur nos armes
l’écusson des d’Espards, vieille famille du Béarn, alliée à la maison
d’Albret par les femmes: _d’or, à trois pals de sable, écartelé d’azur
à deux pates de griffon d’argent onglées de gueules posées en sautoir,
avec le fameux:_ DES PARTEM LEONIS _pour devise._ Aux jours de cette
alliance, nous perdîmes Nègrepelisse, petite ville aussi célèbre dans
les guerres de religion, que le fut alors celui de mes ancêtres qui en
portait le nom. Le capitaine de Nègrepelisse fut ruiné par l’incendie
de ses biens, car les protestants n’épargnèrent pas un ami de Montluc.
La Couronne fut injuste envers monsieur de Nègrepelisse, il n’eut ni
le bâton de maréchal, ni gouvernement, ni indemnités; le roi Charles
IX, qui l’aimait, mourut sans avoir pu le récompenser; Henri IV moyenna
bien son mariage avec mademoiselle d’Espard, et lui procura les
domaines de cette maison; mais tous les biens des Nègrepelisse avaient
déjà passé dans les mains des créanciers. Mon bisaïeul le marquis
d’Espard fut, comme moi, mis assez jeune à la tête de ses affaires
par la mort de son père, lequel après avoir dissipé la fortune de sa
femme, ne lui laissa que les terres substituées de la maison d’Espard,
mais grevées d’un douaire. Le jeune marquis d’Espard se trouva donc
d’autant plus gêné qu’il avait une charge à la cour. Particulièrement
bien vu de Louis XIV, la faveur du roi fut un brevet de fortune. Ici,
monsieur, fut faite sur notre écusson une tache inconnue, horrible, une
tache de boue et de sang, que je suis occupé à laver. Je découvris ce
secret dans les titres relatifs à la terre de Nègrepelisse, et dans des
liasses de correspondances.

En ce moment solennel, le marquis parlait sans bégaiement, il ne lui
échappait aucune des répétitions qui lui étaient habituelles; mais
chacun a pu observer que les personnes qui, dans les choses ordinaires
de la vie, sont affectées de ces deux défauts, s’en débarrassent au
moment où quelque passion vive anime leur discours.

--La révocation de l’édit de Nantes eut lieu, reprit-il. Peut-être
ignorez-vous, monsieur, que, pour beaucoup de favoris, ce fut une
occasion de fortune. Louis XIV donna aux grands de sa cour les terres
confisquées sur les familles protestantes qui ne se mirent pas en
règle pour la vente de leurs biens. Quelques personnes en faveur
allèrent, comme on disait alors, à la chasse aux protestants. J’ai
acquis la certitude que la fortune actuelle de deux familles ducales se
compose de terres confisquées sur de malheureux négociants. Je ne vous
expliquerai point, à vous, homme de justice, les manœuvres employées
pour tendre des piéges aux réfugiés qui avaient de grandes fortunes à
emporter: qu’il vous suffise de savoir que la terre de Nègrepelisse
composée de vingt-deux clochers et de droits sur la ville; que celle
de Gravenges, qui jadis nous avait appartenu, se trouvaient entre
les mains d’une famille protestante. Mon grand-père y rentra par la
donation que lui en fit Louis XIV. Cette donation reposait sur des
actes marqués au coin d’une épouvantable iniquité. Le propriétaire
de ces deux terres croyant pouvoir rentrer en France, avait simulé
une vente et allait en Suisse rejoindre sa famille, qu’il y avait
envoyée tout d’abord. Il voulait sans doute profiter de tous les délais
accordés par l’ordonnance, afin de régler les affaires de son commerce.
Cet homme fut arrêté par un ordre du gouverneur, le fidéicommissaire
déclara la vérité, le pauvre négociant fut pendu, mon père eut les deux
terres. J’aurais voulu pouvoir ignorer la part que mon aïeul prit à
cette intrigue; mais le gouverneur était son oncle maternel, et j’ai lu
malheureusement une lettre par laquelle il le priait de s’adresser à
Déodatus, mot convenu entre les courtisans pour parler du Roi. Il règne
dans cette lettre, à propos de la victime, un ton de plaisanterie qui
m’a fait horreur. Enfin, monsieur, les sommes envoyées par la famille
réfugiée pour racheter la vie du pauvre homme furent gardées par le
gouverneur, qui n’en dépêcha pas moins le négociant.

Le marquis d’Espard s’arrêta.

--Ce malheureux se nommait Jeanrenaud, reprit-il. Ce nom doit vous
expliquer ma conduite. Je n’ai pas pensé, sans une vive douleur, à la
honte secrète qui pesait sur ma famille. Cette fortune permit à mon
grand-père d’épouser une Navarreins-Lansac, héritière des biens de
cette branche cadette, beaucoup plus riche alors que ne l’était la
branche aînée de Navarreins. Mon père se trouva dès lors un des plus
considérables propriétaires du royaume. Il put épouser ma mère, qui
était une Grandlieu de la branche cadette. Quoique mal acquis, ces
biens nous ont étrangement profité! Résolu de promptement réparer le
mal, j’écrivis en Suisse, et n’eus de repos qu’au moment où je fus
sur la trace des héritiers du protestant. Je finis par savoir que les
Jeanrenaud, réduits à la dernière misère, avaient quitté Fribourg, et
qu’ils étaient revenus habiter la France. Enfin, je découvris dans
monsieur Jeanrenaud, simple lieutenant de cavalerie sous Bonaparte,
l’héritier de cette malheureuse famille. A mes yeux, monsieur, le droit
des Jeanrenaud était clair. Pour que la prescription s’établisse, ne
faut-il pas que les détenteurs puissent être attaqués? A quel pouvoir
les réfugiés se seraient-ils adressés? leur tribunal était là-haut, ou
plutôt, monsieur, le tribunal était là, dit le marquis en se frappant
le cœur. Je n’ai pas voulu que mes enfants pussent penser de moi ce
que j’ai pensé de mon père et de mes aïeux; j’ai voulu leur léguer
un héritage et des écussons sans souillure, je n’ai pas voulu que la
noblesse fût un mensonge en ma personne. Enfin, politiquement parlant,
les émigrés qui réclament contre les confiscations révolutionnaires
doivent-ils garder encore des biens qui sont le fruit de confiscations
obtenues par des crimes? J’ai rencontré chez monsieur Jeanrenaud et
chez sa mère une probité revêche: à les entendre, il semblait qu’ils
me spoliassent. Malgré mes instances, ils n’ont accepté que la valeur
qu’avaient les terres au jour où ma famille les reçut du Roi. Ce prix
fut arrêté entre nous à la somme de onze cent mille francs, qu’ils
me laissèrent la facilité de payer, à ma convenance, sans intérêts.
Pour obtenir ce résultat, j’ai dû me priver de mes revenus pendant
long-temps. Ici, monsieur, commença la perte de quelques illusions que
je m’étais faites sur le caractère de madame d’Espard. Quand je lui
proposai de quitter Paris et d’aller en province, où avec la moitié
de ses revenus, nous pourrions vivre honorablement, et arriver ainsi
plus promptement à une restitution dont je lui parlai, sans lui dire
la gravité des faits, madame d’Espard me traita de fou. Je découvris
alors le vrai caractère de ma femme: elle eût approuvé sans scrupule la
conduite de mon grand-père, et se serait moquée des huguenots; effrayé
de sa froideur, de son peu d’attachement pour ses enfants, qu’elle
m’abandonnait sans regret, je résolus de lui laisser sa fortune, après
avoir acquitté nos dettes communes. Ce n’était pas d’ailleurs à elle
à payer mes sottises, me dit-elle. N’ayant plus assez de revenus pour
vivre et pourvoir à l’éducation de mes enfants, je me décidai à les
élever moi-même, à en faire des hommes de cœur et des gentilshommes.
En plaçant mes revenus dans les fonds publics, j’ai pu m’acquitter
beaucoup plus promptement que je ne l’espérais, car je profitai des
chances que présenta l’augmentation des rentes. En me réservant quatre
mille livres pour mes fils et moi, je n’aurais pu payer que vingt mille
écus par an, ce qui aurait exigé près de dix-huit années pour achever
ma libération, tandis que dernièrement j’ai soldé mes onze cent mille
francs dus. Ainsi, j’ai le bonheur d’avoir accompli cette restitution
sans avoir causé le moindre tort à mes enfants. Voilà, monsieur, la
raison des payements faits à madame Jeanrenaud et à son fils.

--Ainsi, dit le juge en contenant l’émotion que lui donnait ce récit,
madame la marquise connaissait les motifs de votre retraite?

--Oui, monsieur.

Popinot fit un haut-le-corps assez expressif, se leva soudain et ouvrit
la porte du cabinet.

--Noël, allez-vous-en, dit-il à son greffier. Monsieur, reprit le
juge, quoique ce que vous venez de me dire suffise pour m’éclairer, je
désirerais vous entendre relativement aux autres faits allégués en
la requête. Ainsi, vous avez entrepris ici une affaire commerciale en
dehors des habitudes d’un homme de qualité.

--Nous ne saurions parler de cette affaire ici, dit le marquis en
faisant signe au juge de sortir.--Nouvion, reprit-il en s’adressant au
vieillard, je descends chez moi, mes enfants vont revenir, tu dîneras
avec nous.

--Monsieur le marquis, dit Popinot sur l’escalier, ceci n’est donc pas
votre appartement?

--Non, monsieur. J’ai loué ces chambres pour y mettre les bureaux de
cette entreprise. Voyez, reprit-il en montrant une affiche, cette
histoire est publiée sous le nom d’un des plus honorables libraires de
Paris, et non par moi.

Le marquis fit entrer le juge au rez-de-chaussée en lui disant:--Voici
mon appartement, monsieur.

Popinot fut naturellement ému par la poésie plutôt trouvée que cherchée
qui respirait sous ces lambris. Le temps était magnifique, les fenêtres
étaient ouvertes, l’air du jardin répandait au salon des senteurs
végétales; les rayons du soleil égayaient et animaient les boiseries
un peu brunes de ton. A cet aspect, Popinot jugea qu’un fou serait peu
capable d’inventer l’harmonie suave qui le saisissait en ce moment.

--Il me faudrait un appartement semblable, pensait-il. Vous quitterez
bientôt ce quartier? demanda-t-il à haute voix.

--Je l’espère, répondit le marquis; mais j’attendrai que mon plus
jeune fils ait fini ses études, et que le caractère de mes enfants
soit entièrement formé, avant de les introduire dans le monde et près
de leur mère; d’ailleurs, après leur avoir donné la solide instruction
qu’ils possèdent, je veux la compléter en les faisant voyager dans
les capitales de l’Europe, afin de leur faire voir les hommes et les
choses, et les habituer à parler les langues qu’ils ont apprises.
Monsieur, dit-il en faisant asseoir le juge dans le salon, je ne
pouvais vous entretenir de la publication sur la Chine devant un vieil
ami de ma famille, le comte de Nouvion, revenu de l’émigration sans
aucune espèce de fortune, et avec qui j’ai fait cette affaire, moins
pour moi que pour lui. Sans lui confier les motifs de ma retraite, je
lui dis que j’étais ruiné comme lui, mais que j’avais assez d’argent
pour entreprendre une spéculation dans laquelle il pouvait s’employer
utilement. Mon précepteur fut l’abbé Grozier, qu’à ma recommandation
Charles X nomma son bibliothécaire à la bibliothèque de l’Arsenal, qui
lui fut rendue quand il était MONSIEUR. L’abbé Grozier possédait des
connaissances profondes sur la Chine, sur ses mœurs et ses coutumes;
il m’avait fait son héritier à un âge où il est difficile qu’on ne se
fanatise pas pour ce que l’on apprend. A vingt-cinq ans je savais le
chinois, et j’avoue que je n’ai jamais pu me défendre d’une admiration
exclusive pour ce peuple, qui a conquis ses conquérants, dont les
annales remontent incontestablement à une époque beaucoup plus reculée
que ne le sont les temps mythologiques ou bibliques; qui, par ses
institutions immuables, a conservé l’intégrité de son territoire, dont
les monuments sont gigantesques, dont l’administration est parfaite,
chez lequel les révolutions sont impossibles, qui a jugé le beau idéal
comme un principe d’art infécond, qui a poussé le luxe et l’industrie
à un si haut degré que nous ne pouvons le surpasser en aucun point,
tandis qu’il nous égale là où nous nous croyons supérieurs. Mais,
monsieur, s’il m’arrive souvent de plaisanter en comparant à la Chine
la situation des états européens, je ne suis pas Chinois, je suis
un gentilhomme français. Si vous aviez des doutes sur la finance de
cette entreprise, je puis vous prouver que nous comptons deux mille
cinq cents souscripteurs à ce monument littéraire, iconographique,
statistique et religieux, dont l’importance a été généralement
appréciée, nos souscripteurs appartiennent à toutes les nations de
l’Europe, nous n’en avons que douze cents en France. Notre ouvrage
coûtera environ trois cents francs, et le comte de Nouvion y trouvera
six à sept mille livres de rente pour sa part, car son bien-être fut
le secret motif de cette entreprise. Pour mon compte, je n’ai en vue
que la possibilité de donner à mes enfants quelques douceurs. Les cent
mille francs que j’ai gagnés, bien malgré moi, payeront leurs leçons
d’armes, leurs chevaux, leur toilette, leurs spectacles, leurs maîtres
d’agrément, les toiles qu’ils barbouillent, les livres qu’ils veulent
acheter, enfin toutes ces petites fantaisies que les pères ont tant
de plaisir à satisfaire. S’il avait fallu refuser ces jouissances à
mes pauvres enfants si méritants, si courageux dans le travail, le
sacrifice que je fais à notre nom m’aurait été doublement pénible.
En effet, monsieur, les douze années pendant lesquelles je me suis
retiré du monde pour élever mes enfants m’ont valu l’oubli le plus
complet à la cour. J’ai déserté la carrière politique, j’ai perdu
toute ma fortune historique, toute une illustration nouvelle que je
pouvais léguer à mes enfants; mais notre maison n’aura rien perdu, mes
fils seront des hommes distingués. Si la pairie m’a manqué, ils la
conquerront noblement en se consacrant aux affaires de leur pays, et
lui rendront de ces services qui ne s’oublient pas. Tout en purifiant
le passé de notre maison, je lui assurais un glorieux avenir: n’est-ce
pas avoir accompli une belle tâche quoique secrète et sans gloire?
Avez-vous maintenant, monsieur, quelques autres éclaircissements à me
demander?

En ce moment le bruit de plusieurs chevaux retentit dans la cour.

--Les voici, dit le marquis.

Bientôt les deux jeunes gens, de qui la mise était à la fois élégante
et simple, entrèrent dans le salon, bottés, éperonnés, gantés, agitant
gaiement leur cravache. Leur figure animée rapportait la fraîcheur du
grand air, ils étaient étincelants de santé. Tous deux vinrent serrer
la main de leur père, échangèrent avec lui, comme entre amis, un coup
d’œil plein de muette tendresse, et saluèrent froidement le juge.
Popinot regarda comme tout à fait inutile d’interroger le marquis sur
ses relations avec ses fils.

--Vous êtes-vous bien amusés? leur demanda le marquis.

--Oui, mon père. J’ai, pour la première fois, abattu six poupées en
douze coups! dit Camille.

--Où êtes-vous allés vous promener?

--Au bois où nous avons vu notre mère.

--S’est-elle arrêtée?

--Nous allions si vite en ce moment, qu’elle ne nous a sans doute pas
vus, répondit le jeune comte.

--Mais alors pourquoi n’êtes-vous pas allé vous présenter?

--J’ai cru remarquer, mon père, qu’elle n’est pas contente de se voir
abordée par nous en public, dit Clément à voix basse. Nous sommes un
peu trop grands.

Le juge avait l’oreille assez fine pour entendre cette phrase, qui
attira quelques nuages sur le front du marquis. Popinot se plut à
contempler le spectacle que lui offraient le père et les enfants. Ses
yeux, empreints d’une sorte d’attendrissement, revenaient sur la figure
de monsieur d’Espard, de qui les traits, la contenance et les manières
lui représentaient la probité sous sa plus belle forme, la probité
spirituelle et chevaleresque, la noblesse dans toute sa beauté.

--Vous, vous voyez, monsieur, lui dit le marquis en reprenant son
bégaiement, vous voyez que la justice, que la justice peut entrer ici,
ici, à toute heure; oui, à toute heure ici. S’il y a des fous, s’il y a
des fous, ce ne peut être que les enfants, qui sont un peu fous de leur
père, et le père qui est très-fou de ses enfants; mais c’est une folie
de bon aloi.

En ce moment la voix de madame Jeanrenaud se fit entendre dans
l’antichambre, et la bonne femme entra dans le salon malgré les
observations du valet de chambre.

--Je ne vais pas par quatre chemins, moi! criait-elle. Oui, monsieur
le marquis, dit-elle en faisant un salut à la ronde, il faut que je
vous parle à l’instant même. Parbleu! je suis venue encore trop tard,
puisque voilà monsieur le juge criminel.

--Criminel! dirent les deux enfants.

--Il y avait de bien bonnes raisons pour que je ne vous trouvasse pas
chez vous, puisque vous étiez ici. Ah, bah! la justice est toujours
là quand il s’agit de mal faire. Je viens, monsieur le marquis, vous
dire que je suis d’accord avec mon fils de tout vous rendre, puisqu’il
y va de notre honneur, qui est menacé. Mon fils et moi, nous aimons
mieux tout vous restituer que de vous causer le plus léger chagrin.
En vérité, faut être bête comme des pots sans anse pour vouloir vous
interdire...

--Interdire notre père? crièrent les deux enfants en se serrant contre
le marquis. Qu’y a-t-il?

--Chut, madame! dit Popinot.

--Mes enfants, laissez-nous, dit le marquis.

Les deux jeunes gens allèrent au jardin.

--Madame, dit le juge, les sommes que monsieur le marquis vous a
remises vous sont légitimement dues, quoiqu’elles vous aient été
données en vertu d’un principe de probité très-étendu. Si les gens qui
possèdent des biens confisqués de quelque manière que ce soit, même
par des manœuvres perfides, étaient, après cent cinquante ans, obligés
à des restitutions, il se trouverait en France peu de propriétés
légitimes. Les biens de Jacques Cœur ont enrichi vingt familles nobles,
les confiscations abusives prononcées par les Anglais au profit de
leurs adhérents, quand l’Anglais possédait une partie de la France,
ont fait la fortune de plusieurs maisons princières. Notre législation
permet à monsieur le marquis de disposer de ses revenus à titre gratuit
sans qu’il puisse être accusé de dissipation. L’interdiction d’un
homme se base sur l’absence de toute raison dans ses actes; mais ici
la cause des remises qui vous sont faites est puisée dans les motifs
les plus sacrés, les plus honorables. Ainsi vous pouvez tout garder
sans remords et laisser le monde mal interpréter cette belle action.
A Paris, la vertu la plus pure est l’objet des plus sales calomnies.
Il est malheureux que l’état actuel de notre société rende la conduite
de monsieur le marquis sublime. Je voudrais, pour l’honneur de notre
pays, que de semblables actes y fussent trouvés tout simples; mais
les mœurs sont telles que je suis forcé, par comparaison, de regarder
monsieur d’Espard comme un homme auquel il faudrait décerner une
couronne au lieu de le menacer d’un jugement d’interdiction. Pendant
tout le cours d’une longue vie judiciaire, je n’ai rien vu ni entendu
qui m’ait plus ému que ce que je viens de voir et d’entendre. Mais il
n’y a rien d’extraordinaire à trouver la vertu sous sa plus belle forme
alors qu’elle est mise en pratique par des hommes qui appartiennent
à la classe la plus élevée. Après m’être expliqué de cette manière,
j’espère, monsieur le marquis, que vous serez certain de mon silence,
et que vous n’aurez aucune inquiétude sur le jugement à intervenir,
s’il y a jugement.

--Eh! bien, à la bonne heure, dit madame Jeanrenaud, en voilà un de
juge! Tenez, mon cher monsieur, je vous embrasserais si je n’étais pas
si laide; vous parlez comme un livre.

Le marquis tendit sa main à Popinot, et Popinot y frappa doucement de
la sienne en jetant à ce grand homme de la vie privée un regard plein
d’harmonies pénétrantes, auquel le marquis répondit par un gracieux
sourire. Ces deux natures si pleines, si riches, l’une bourgeoise
et divine, l’autre noble et sublime, s’étaient mises à l’unisson
doucement, sans choc, sans éclat de passion, comme si deux lumières
pures se fussent confondues. Le père de tout un quartier se sentait
digne de presser la main de cet homme deux fois noble, et le marquis
éprouvait au fond de son cœur un mouvement qui l’avertissait que la
main du juge était une de celles d’où s’échappent incessamment les
trésors d’une inépuisable bienfaisance.

--Monsieur le marquis, ajouta Popinot en le saluant, je suis heureux
d’avoir à vous dire que, dès les premiers mots de cet interrogatoire,
j’avais jugé mon greffier inutile. Puis il s’approcha du marquis,
l’entraîna dans l’embrasure d’une croisée et lui dit:

--Il est temps que vous rentriez chez vous, monsieur; je crois qu’en
cette affaire madame la marquise a subi des influences que vous devez
combattre dès aujourd’hui.

Popinot sortit, se retourna plusieurs fois dans la cour et dans la rue,
attendri par le souvenir de cette scène. Elle appartenait à ces effets
qui s’implantent dans la mémoire pour y refleurir à certaines heures où
l’âme cherche des consolations.

--Cet appartement me conviendrait bien, se dit-il en arrivant chez lui.

Le lendemain, vers dix heures du matin, Popinot, qui la veille avait
rédigé son rapport, s’achemina au Palais dans l’intention de faire
prompte et bonne justice. Au moment où il entrait au vestiaire pour y
prendre sa robe et mettre son rabat, le garçon de salle lui dit que
le Président du Tribunal le priait de passer dans son cabinet, où il
l’attendait. Popinot s’y rendit aussitôt.

--Bonjour, mon cher Popinot, lui dit le magistrat en l’emmenant dans
l’embrasure de la fenêtre.

--Monsieur le Président, s’agit-il d’une affaire sérieuse?

--Une niaiserie, dit le Président. Le Garde des sceaux, avec lequel
j’ai eu l’honneur de dîner hier, m’a pris à part dans un coin. Il
avait su que vous étiez allé prendre le thé chez madame d’Espard, dans
l’affaire de laquelle vous avez été commis. Il m’a fait entendre qu’il
était convenable que vous ne siégiez point dans cette cause...

--Ah! monsieur le Président, je puis affirmer que je suis sorti de
chez madame d’Espard au moment où le thé fut servi; d’ailleurs ma
conscience...

--Oui, oui, dit le Président, le Tribunal tout entier, la Cour, le
Palais vous connaissent. Je ne vous répéterai pas ce que j’ai dit de
vous à Sa Grandeur; mais vous savez: _la femme de César ne doit pas
être soupçonnée_. Aussi ne faisons-nous pas de cette niaiserie une
affaire de discipline, mais une question de convenance. Entre nous, il
s’agit moins de vous que du Tribunal.

--Mais, monsieur le Président, si vous connaissiez l’espèce, dit le
juge en essayant de tirer son rapport de sa poche.

--Je suis persuadé d’avance que vous avez apporté dans cette affaire la
plus stricte indépendance. Et moi-même, en province, simple juge, j’ai
souvent pris bien plus qu’une tasse de thé avec les gens que j’avais à
juger; mais il suffit que le Garde des sceaux en ait parlé, que l’on
puisse causer de vous, pour que le Tribunal évite une discussion à ce
sujet. Tout conflit avec l’opinion publique est toujours dangereux
pour un Corps constitué, même quand il a raison contre elle, parce
que les armes ne sont pas égales. Le journalisme peut tout dire,
tout supposer; et notre dignité nous interdit tout, même la réponse.
D’ailleurs j’en ai conféré avec votre Président, et monsieur Camusot
vient d’être commis sur la récusation que vous allez donner. C’est
une chose arrangée en famille, car je vous demande votre récusation
comme un service personnel, et en revanche, vous aurez la croix de la
Légion-d’Honneur qui vous est depuis si long-temps due, j’en fais mon
affaire.

En voyant monsieur Camusot, un juge récemment appelé d’un Tribunal du
ressort à celui de Paris et qui s’avança pour le saluer, Popinot ne
put retenir un sourire ironique. Ce jeune homme blond et pâle, plein
d’ambition cachée, semblait prêt à pendre et à dépendre, au bon plaisir
des rois de la terre, les innocents aussi bien que les coupables et à
suivre l’exemple des Laubardemont plutôt que celui des Molé. Popinot se
retira en saluant le Président et le juge, et dédaigna de relever la
mensongère accusation portée contre lui.


  Paris, février 1836.



[Illustration: IMP. E. MARTINET.

  CÉSAR BIROTTEAU.

  Habituellement en parlant il se croisait les mains derrière le dos.

                                                    (CÉSAR BIROTTEAU.)]



  HISTOIRE
  DE LA GRANDEUR ET DE LA DÉCADENCE
  DE
  CÉSAR BIROTTEAU
  MARCHAND PARFUMEUR, ADJOINT AU MAIRE DU DEUXIÈME ARRONDISSEMENT
  DE PARIS, CHEVALIER DE LA LÉGION-D’HONNEUR, ETC.


  A MONSIEUR ALPHONSE DE LAMARTINE
  _Son admirateur_
  DE BALZAC.


I.

CÉSAR A SON APOGÉE

Durant les nuits d’hiver, le bruit ne cesse dans la rue Saint-Honoré
que pendant un instant; les maraîchers y continuent, en allant à
la Halle, le mouvement qu’ont fait les voitures qui reviennent du
spectacle ou du bal. Au milieu de ce point d’orgue qui, dans la grande
symphonie du tapage parisien, se rencontre vers une heure du matin, la
femme de monsieur César Birotteau, marchand parfumeur établi près de
la place Vendôme, fut réveillée en sursaut par un épouvantable rêve.
La parfumeuse s’était vue double, elle s’était apparu à elle-même en
haillons, tournant d’une main sèche et ridée le bec de canne de sa
propre boutique, où elle se trouvait à la fois et sur le seuil de
la porte et sur son fauteuil dans le comptoir; elle se demandait
l’aumône, elle s’entendait parler à la porte et au comptoir. Elle
voulut saisir son mari et posa la main sur une place froide. Sa
peur devint alors tellement intense qu’elle ne put remuer son cou
qui se pétrifia: les parois de son gosier se collèrent, la voix lui
manqua; elle resta clouée sur son séant, les yeux agrandis et fixes,
les cheveux douloureusement affectés, les oreilles pleines de sons
étranges, le cœur contracté mais palpitant, enfin tout à la fois en
sueur et glacée au milieu d’une alcôve dont les deux battants étaient
ouverts. La peur est un sentiment morbifique à demi, qui presse si
violemment la machine humaine que les facultés y sont soudainement
portées soit au plus haut degré de leur puissance, soit au dernier de
la désorganisation. La Physiologie a été pendant long-temps surprise de
ce phénomène qui renverse ses systèmes et bouleverse ses conjectures,
quoiqu’il soit tout bonnement un foudroiement opéré à l’intérieur,
mais, comme tous les accidents électriques, bizarre et capricieux dans
ses modes. Cette explication deviendra vulgaire le jour où les savants
auront reconnu le rôle immense que joue l’électricité dans la pensée
humaine. Madame Birotteau subit alors quelques-unes des souffrances
en quelque sorte lumineuses que procurent ces terribles décharges de
la volonté répandue ou concentrée par un mécanisme inconnu. Ainsi
pendant un laps de temps, fort court en l’appréciant à la mesure de nos
montres, mais incommensurable au compte de ses rapides impressions,
cette pauvre femme eut le monstrueux pouvoir d’émettre plus d’idées,
de faire surgir plus de souvenirs que dans l’état ordinaire de ses
facultés elle n’en aurait conçu pendant toute une journée. La poignante
histoire de ce monologue peut se résumer en quelques mots absurdes,
contradictoires et dénués de sens comme il le fut.

--Il n’existe aucune raison qui puisse faire sortir Birotteau de mon
lit! Il a mangé tant de veau que peut-être est-il indisposé? Mais
s’il était malade, il m’aurait éveillée. Depuis dix-neuf ans que nous
couchons ensemble dans ce lit, dans cette même maison, jamais il ne lui
est arrivé de quitter sa place sans me le dire, pauvre mouton! Il n’a
découché que pour passer la nuit au corps-de-garde. S’est-il couché ce
soir avec moi? Mais oui, mon Dieu, suis-je bête!

Elle jeta les yeux sur le lit, et vit le bonnet de nuit de son mari qui
conservait la forme presque conique de la tête.

--Il est donc mort! Se serait-il tué? Pourquoi? reprit-elle. Depuis
deux ans qu’ils l’ont nommé adjoint au maire, il est _tout je ne sais
comment_. Le mettre dans les fonctions publiques, n’est-ce pas, foi
d’honnête femme, à faire pitié? Ses affaires vont bien, il m’a donné
un châle. Elles vont mal peut-être? Bah! je le saurais. Sait-on jamais
ce qu’un homme a dans son sac? ni une femme non plus? ça n’est pas un
mal. Mais n’avons-nous pas vendu pour cinq mille francs aujourd’hui!
D’ailleurs un adjoint ne peut pas se faire mourir soi-même, il connaît
trop bien les lois. Où donc est-il?

Elle ne pouvait ni tourner le cou, ni avancer la main pour tirer un
cordon de sonnette qui aurait mis en mouvement une cuisinière, trois
commis et un garçon de magasin. En proie au cauchemar qui continuait
dans son état de veille, elle oubliait sa fille paisiblement endormie
dans une chambre contiguë à la sienne, et dont la porte donnait au pied
de son lit. Enfin elle cria:--Birotteau! et ne reçut aucune réponse.
Elle croyait avoir crié le nom, et ne l’avait prononcé que mentalement.

--Aurait-il une maîtresse? Il est trop bête, reprit-elle. D’ailleurs,
il m’aime trop pour cela. N’a-t-il pas dit à madame Roguin qu’il ne
m’avait jamais fait d’infidélité, même en pensée. C’est la probité
venue sur terre, cet homme-là. Si quelqu’un mérite le paradis, n’est-ce
pas lui? De quoi peut-il s’accuser à son confesseur? il lui dit des
_nunu_. Pour un royaliste qu’il est, sans savoir pourquoi, par exemple,
il ne fait guère bien mousser sa religion. Pauvre chat, il va dès
huit heures en cachette à la messe, comme s’il allait dans une maison
de plaisir. Il craint Dieu, pour Dieu même: l’enfer ne le concerne
guère. Comment aurait-il une maîtresse? il quitte si peu ma jupe qu’il
m’en ennuie. Il m’aime mieux que ses yeux, il s’aveuglerait pour moi.
Pendant dix-neuf ans, il n’a jamais proféré de parole plus haut que
l’autre, parlant à ma personne. Sa fille ne passe qu’après moi. Mais
Césarine est là, Césarine! Césarine! Il n’a jamais eu de pensée qu’il
ne me l’ait dite. Il avait bien raison, quand il venait au PETIT
MATELOT, de prétendre que je ne le connaîtrais qu’à l’user. Et plus
là!... voilà de l’extraordinaire.

Elle tourna péniblement la tête et regarda furtivement à travers sa
chambre, alors pleine de ces pittoresques effets de nuit qui font le
désespoir du langage, et semblent appartenir exclusivement au pinceau
des peintres de genre. Par quels mots rendre les effroyables zigzags
que produisent les ombres portées, les apparences fantastiques des
rideaux bombés par le vent, les jeux de la lumière incertaine que
projette la veilleuse dans les plis du calicot rouge, les flammes que
vomit une patère dont le centre rutilant ressemble à l’œil d’un voleur,
l’apparition d’une robe agenouillée, enfin toutes les bizarreries qui
effraient l’imagination au moment où elle n’a de puissance que pour
percevoir des douleurs et pour les agrandir. Madame Birotteau crut voir
une forte lumière dans la pièce qui précédait sa chambre, et pensa
tout à coup au feu; mais en apercevant un foulard rouge, qui lui parut
être une mare de sang répandu, les voleurs l’occupèrent exclusivement,
surtout quand elle voulut trouver les traces d’une lutte dans la
manière dont les meubles étaient placés. Au souvenir de la somme qui
était en caisse, une crainte généreuse éteignit les froides ardeurs
du cauchemar; elle s’élança tout effarée, en chemise, au milieu de sa
chambre, pour secourir son mari, qu’elle supposait aux prises avec des
assassins.

--Birotteau! Birotteau! cria-t-elle enfin d’une voix pleine d’angoisses.

Elle trouva le marchand parfumeur au milieu de la pièce voisine, une
aune à la main et mesurant l’air, mais si mal enveloppé dans sa robe
de chambre d’indienne verte, à pois couleur chocolat, que le froid lui
rougissait les jambes sans qu’il le sentît, tant il était préoccupé.
Quand César se retourna pour dire à sa femme:--Eh bien! que veux-tu,
Constance? son air, comme celui des hommes distraits par des calculs,
fut si exorbitamment niais, que madame Birotteau se mit à rire.

--Mon Dieu, César, es-tu original comme ça! dit-elle. Pourquoi me
laisses-tu seule sans me prévenir? J’ai manqué mourir de peur, je ne
savais quoi m’imaginer. Que fais-tu donc là, ouvert à tous vents? Tu
vas t’enrhumer comme un loup. M’entends-tu, Birotteau?

--Oui, ma femme, me voilà, répondit le parfumeur en rentrant dans la
chambre.

--Allons, arrive donc te chauffer, et dis-moi quelle lubie tu as,
reprit madame Birotteau en écartant les cendres du feu, qu’elle
s’empressa de rallumer. Je suis gelée. Étais-je bête de me lever en
chemise! Mais j’ai vraiment cru qu’on t’assassinait.

Le marchand posa son bougeoir sur la cheminée, s’enveloppa dans sa
robe de chambre, et alla chercher machinalement à sa femme un jupon de
flanelle.

--Tiens, mimi, couvre-toi donc, dit-il. Vingt-deux sur dix-huit,
reprit-il en continuant son monologue, nous pouvons avoir un superbe
salon.

--Ah çà, Birotteau, te voilà donc en train de devenir fou? rêves-tu?

--Non, ma femme, je calcule.

--Pour faire tes bêtises, tu devrais bien au moins attendre le jour,
s’écria-t-elle en rattachant son jupon sous sa camisole pour aller
ouvrir la porte de la chambre où couchait sa fille.

--Césarine dort, dit-elle, elle ne nous entendra point. Voyons,
Birotteau, parle donc. Qu’as-tu?

--Nous pouvons donner le bal.

--Donner un bal! nous? Foi d’honnête femme, tu rêves, mon cher ami.

--Je ne rêve point, ma belle biche blanche. Écoute, il faut toujours
faire ce qu’on doit relativement à la position où l’on se trouve.
Le gouvernement m’a mis en évidence, j’appartiens au gouvernement;
nous sommes obligés d’en étudier l’esprit et d’en favoriser les
intentions en les développant. Le duc de Richelieu vient de faire
cesser l’occupation de la France. Selon monsieur de La Billardière,
les fonctionnaires qui représentent la ville de Paris doivent se faire
un devoir, chacun dans la sphère de ses influences, de célébrer la
libération du territoire. Témoignons un vrai patriotisme qui fera
rougir celui des soi-disant libéraux, ces damnés intrigants, hein?
Crois-tu que je n’aime pas mon pays? Je veux montrer aux libéraux, à
mes ennemis, qu’aimer le roi, c’est aimer la France!

--Tu crois donc avoir des ennemis, mon pauvre Birotteau?

--Mais oui, ma femme, nous avons des ennemis. Et la moitié de nos amis
dans le quartier sont nos ennemis. Ils disent tous: Birotteau a la
chance, Birotteau est un homme de rien, le voilà cependant adjoint,
tout lui réussit. Eh bien! ils vont être encore joliment attrapés.
Apprends la première que je suis chevalier de la Légion-d’Honneur: le
roi a signé hier l’ordonnance.

--Oh! alors, dit madame Birotteau tout émue, faut donner le bal, mon
bon ami. Mais qu’as-tu donc tant fait pour avoir la croix?

--Quand hier monsieur de La Billardière m’a dit cette nouvelle, reprit
Birotteau embarrassé, je me suis aussi demandé, comme toi, quels
étaient mes titres; mais en revenant j’ai fini par les reconnaître
et par approuver le gouvernement. D’abord, je suis royaliste, j’ai
été blessé à Saint-Roch en vendémiaire, n’est-ce pas quelque chose
que d’avoir porté les armes dans ce temps-là pour la bonne cause?
Puis, selon quelques négociants, je me suis acquitté de mes fonctions
consulaires à la satisfaction générale. Enfin, je suis adjoint, le roi
accorde quatre croix au corps municipal de la ville de Paris. Examen
fait des personnes qui, parmi les adjoints, pouvaient être décorées,
le préfet m’a porté le premier sur la liste. Le roi doit d’ailleurs me
connaître: grâce au vieux Ragon, je lui fournis la seule poudre dont il
veuille faire usage; nous possédons seuls la recette de la poudre de
la feue reine, pauvre chère auguste victime! Le maire m’a violemment
appuyé. Que veux-tu? Si le roi me donne la croix sans que je la lui
demande, il me semble que je ne peux la refuser sans lui manquer à
tous égards. Ai-je voulu être adjoint? Aussi, ma femme, puisque nous
avons le vent en pompe, comme dit ton oncle Pillerault quand il est
dans ses gaietés, suis-je décidé à mettre chez nous tout d’accord avec
notre haute fortune. Si je puis être quelque chose, je me risquerai
à devenir ce que le bon Dieu voudra que je sois, sous-préfet, si tel
est mon destin. Ma femme, tu commets une grave erreur en croyant
qu’un citoyen a payé sa dette à son pays après avoir débité pendant
vingt ans des parfumeries à ceux qui venaient en chercher. Si l’État
réclame le concours de nos lumières, nous les lui devons, comme nous
lui devons l’impôt mobilier, les portes et fenêtres, _et cætera_.
As-tu donc envie de toujours rester dans ton comptoir? Il y a, Dieu
merci, bien assez long-temps que tu y séjournes. Le bal sera notre fête
à nous. Adieu le détail, pour toi s’entend. Je brûle notre enseigne
de LA REINE DES ROSES, j’efface sur notre tableau CÉSAR BIROTTEAU,
MARCHAND PARFUMEUR, SUCCESSEUR DE RAGON, et mets tout bonnement
_Parfumeries_ en grosses lettres d’or. Je place à l’entresol le
bureau, la caisse, et un joli cabinet pour toi. Je fais mon magasin de
l’arrière-boutique, de la salle à manger et de la cuisine actuelles.
Je loue le premier étage de la maison voisine, où j’ouvre une porte
dans le mur. Je retourne l’escalier, afin d’aller de plain-pied d’une
maison à l’autre. Nous aurons alors un grand appartement meublé _aux
oiseaux_! Oui, je renouvelle ta chambre, je te ménage un boudoir, et
donne une jolie chambre à Césarine. La demoiselle de comptoir que tu
prendras, notre premier commis et ta femme de chambre (oui, madame,
vous en aurez une!) logeront au second. Au troisième, il y aura la
cuisine, la cuisinière et le garçon de peine. Le quatrième sera notre
magasin général de bouteilles, cristaux et porcelaines. L’atelier de
nos ouvrières dans le grenier! Les passants ne verront plus coller les
étiquettes, faire des sacs, trier des flacons, boucher des fioles. Bon
pour la rue Saint-Denis; mais rue Saint-Honoré, fi donc! mauvais genre.
Notre magasin doit être cossu comme un salon. Dis donc, sommes-nous
les seuls parfumeurs qui soient dans les honneurs? N’y a-t-il pas
des vinaigriers, des marchands de moutarde qui commandent la garde
nationale, et qui sont très-bien vus au château? Imitons-les, étendons
notre commerce, et en même temps poussons-nous dans les hautes sociétés.

--Tiens, Birotteau, sais-tu ce que je pense en t’écoutant? Eh bien!
tu me fais l’effet d’un homme qui cherche midi à quatorze heures.
Souviens-toi de ce que je t’ai conseillé quand il a été question de
te nommer maire: ta tranquillité avant tout! «Tu es fait, t’ai-je
dit, pour être en évidence, comme mon bras pour faire une aile de
moulin. Les grandeurs seraient ta perte.» Tu ne m’as pas écoutée, la
voilà venue notre perte. Pour jouer un rôle politique, il faut de
l’argent, en avons-nous? Comment, tu veux brûler ton enseigne qui a
coûté six cents francs, et renoncer à la Reine des Roses, à ta vraie
gloire? Laisse donc les autres être des ambitieux. Qui met la main
à un bûcher en retire de la flamme, est-ce vrai? la politique brûle
aujourd’hui. Nous avons cent bons mille francs, écus, placés en dehors
de notre commerce, de notre fabrique et de nos marchandises? Si tu veux
augmenter ta fortune, agis aujourd’hui comme en 1793: les rentes sont
à soixante-douze francs, achète des rentes. Tu auras dix mille livres
de revenu, sans que ce placement nuise à nos affaires. Profite de ce
revirement pour marier notre fille, vends notre fonds et allons dans
ton pays. Comment, pendant quinze ans, tu n’as parlé que d’acheter _les
Trésorières_, ce joli petit bien près de Chinon, où il y a des eaux,
des prés, des bois, des vignes, deux métairies, qui rapporte mille
écus, dont l’habitation nous plaît à tous deux, que nous pouvons avoir
encore pour soixante mille francs, et monsieur veut aujourd’hui devenir
quelque chose dans le gouvernement? Souviens-toi donc de ce que
nous sommes, des parfumeurs. Il y a seize ans, avant que tu n’eusses
inventé la DOUBLE PATE DES SULTANES et l’EAU CARMINATIVE, si l’on était
venu te dire: «Vous allez avoir l’argent nécessaire pour acheter les
Trésorières» ne te serais-tu pas trouvé mal de joie? Eh bien! tu peux
acquérir cette propriété, dont tu avais tant envie que tu n’ouvrais
la bouche que de ça, maintenant tu parles de dépenser en bêtises un
argent gagné à la sueur de notre front, je peux dire le nôtre, j’ai
toujours été assise dans ce comptoir par tous les temps comme un pauvre
chien dans sa niche. Ne vaut-il pas mieux avoir un pied à terre chez
ta fille, devenue la femme d’un notaire de Paris, et vivre huit mois
de l’année à Chinon, que de commencer ici à faire de cinq sous six
blancs, et de six blancs rien. Attends la hausse des fonds publics, tu
donneras huit mille livres de rente à ta fille, nous en garderons deux
mille pour nous, le produit de notre fonds nous permettra d’avoir les
Trésorières. Là, dans ton pays, mon bon petit chat, en emportant notre
mobilier qui vaut gros, nous serons comme des princes, tandis qu’ici
faut au moins un million pour faire figure.

--Voilà où je t’attendais, ma femme, dit César Birotteau. Je ne suis
pas assez bête encore (quoique tu me croies bien bête, toi!) pour ne
pas avoir pensé à tout. Écoute-moi bien. Alexandre Crottat nous va
comme un gant pour gendre, et il aura l’étude de Roguin; mais crois-tu
qu’il se contente de cent mille francs de dot (une supposition que nous
donnions tout notre avoir liquide pour établir notre fille, et c’est
mon avis. J’aimerais mieux n’avoir que du pain sec pour le reste de mes
jours, et la voir heureuse comme une reine, enfin la femme d’un notaire
de Paris, comme tu dis). Eh bien! cent mille francs ou même huit mille
livres de rente ne sont rien pour acheter l’étude à Roguin. Ce petit
Xandrot, comme nous l’appelons, nous croit, ainsi que tout le monde,
bien plus riches que nous ne le sommes. Si son père, ce gros fermier
qui est avare comme un colimaçon, ne vend pas pour cent mille francs de
terres, Xandrot ne sera pas notaire, car l’étude à Roguin vaut quatre
ou cinq cent mille francs. Si Crottat n’en donne pas moitié comptant,
comment se tirerait-il d’affaire? Césarine doit avoir deux cent mille
francs de dot; et je veux nous retirer bons bourgeois de Paris avec
quinze mille livres de rentes. Hein! Si je te faisais voir ça clair
comme le jour, n’aurais-tu pas la margoulette fermée?

--Ah! si tu as le Pérou...

--Oui, j’ai, ma biche. Oui, dit-il en prenant sa femme par la taille et
la frappant à petits coups, ému par une joie qui anima tous ses traits.
Je n’ai point voulu te parler de cette affaire avant qu’elle ne fût
cuite; mais, ma foi, demain je la terminerai, peut-être. Voici: Roguin
m’a proposé une spéculation si sûre qu’il s’y met avec Ragon, avec ton
oncle Pillerault et deux autres de ses clients. Nous allons acheter
aux environs de la Madeleine des terrains que, suivant les calculs de
Roguin, nous aurons pour le quart de la valeur à laquelle ils doivent
arriver d’ici à trois ans, époque à laquelle, les baux étant expirés,
nous deviendrons maîtres d’exploiter. Nous sommes tous six par portions
convenues. Moi je fournis trois cent mille francs, afin d’y être pour
trois huitièmes. Si quelqu’un de nous a besoin d’argent, Roguin lui
en trouvera sur sa part en l’hypothéquant. Pour tenir la queue de la
poêle et savoir comment frira le poisson, j’ai voulu être propriétaire
en nom pour la moitié qui sera commune entre Pillerault, le bonhomme
Ragon et moi. Roguin sera sous le nom d’un monsieur Charles Claparon,
mon co-propriétaire, qui donnera, comme moi, une contre-lettre à ses
associés. Les actes d’acquisition se font par promesses de vente sous
seing privé jusqu’à ce que nous soyons maîtres de tous les terrains.
Roguin examinera quels sont les contrats qui devront être réalisés, car
il n’est pas sûr que nous puissions nous dispenser de l’enregistrement
et en rejeter les droits sur ceux à qui nous vendrons en détail, mais
ce serait trop long à t’expliquer. Les terrains payés, nous n’aurons
qu’à nous croiser les bras, et dans trois ans d’ici nous serons riches
d’un million. Césarine aura vingt ans, notre fonds sera vendu, nous
irons alors à la grâce de Dieu modestement vers les grandeurs.

--Eh bien! où prendras-tu donc tes trois cent mille francs? dit madame
Birotteau.

--Tu n’entends rien aux affaires, ma chatte aimée. Je donnerai les
cent mille francs qui sont chez Roguin, j’emprunterai quarante mille
francs sur les bâtiments et les jardins où sont nos fabriques dans le
faubourg du Temple, nous avons vingt mille francs en portefeuille; en
tout, cent soixante mille francs. Reste cent quarante mille autres,
pour lesquels je souscrirai des effets à l’ordre de monsieur Charles
Claparon, banquier; il en donnera la valeur, moins l’escompte. Voilà
nos cent mille écus payés: _qui a terme ne doit rien_. Quand les
effets arriveront à échéance, nous les acquitterons avec nos gains. Si
nous ne pouvions plus les solder, Roguin me remettrait des fonds à cinq
pour cent, hypothéqués sur ma part de terrain. Mais les emprunts seront
inutiles: j’ai découvert une essence pour faire pousser les cheveux,
une _Huile Comagène_! Livingston m’a posé là-bas une presse hydraulique
pour fabriquer mon huile avec des noisettes qui, sous cette forte
pression, rendront aussitôt toute leur huile. Dans un an, suivant mes
probabilités, j’aurai gagné cent mille francs, au moins. Je médite une
affiche qui commencera par: _A bas les perruques!_ dont l’effet sera
prodigieux. Tu ne t’aperçois pas de mes insomnies, toi! Voilà trois
mois que le succès de l’HUILE DE MACASSAR m’empêche de dormir. Je veux
couler _Macassar_!

--Voilà donc les beaux projets que tu roules dans ta caboche depuis
deux mois, sans vouloir m’en rien dire. Je viens de me voir en
mendiante à ma propre porte, quel avis du ciel! Dans quelque temps, il
ne nous restera que les yeux pour pleurer. Jamais tu ne feras ça, moi
vivante, entends-tu, César? Il se trouve là-dessous quelques manigances
que tu n’aperçois pas, tu es trop probe et trop loyal pour soupçonner
des friponneries chez les autres. Pourquoi vient-on t’offrir des
millions? Tu te dépouilles de toutes tes valeurs, tu t’avances au-delà
de tes moyens, et si ton _huile_ ne prend pas, si l’on ne trouve pas
d’argent, si la valeur des terrains ne se réalise pas, avec quoi
paieras-tu tes billets? est-ce avec les coques de tes noisettes? Pour
te placer plus haut dans la société, tu ne veux plus être en nom, tu
veux ôter l’enseigne de la Reine des Roses, et tu vas faire encore tes
salamalecs d’affiches et de prospectus qui montreront César Birotteau
au coin de toutes les bornes et au-dessus de toutes les planches, aux
endroits où l’on bâtit.

--Oh! tu n’y es pas. J’aurai une succursale sous le nom de Popinot,
dans quelque maison autour de la rue des Lombards, où je mettrai le
petit Anselme. J’acquitterai ainsi la dette de la reconnaissance envers
monsieur et madame Ragon, en établissant leur neveu, qui pourra faire
fortune. Ces pauvres Ragonnins m’ont l’air d’avoir été bien grêlés
depuis quelque temps.

--Tiens, ces gens-là veulent ton argent.

--Mais quelles gens donc, ma belle? Est-ce ton oncle Pillerault
qui nous aime comme ses petits boyaux et dîne avec nous tous les
dimanches? Est-ce ce bon vieux Ragon, notre prédécesseur, qui voit
quarante ans de probité devant lui, avec qui nous faisons notre boston?
Enfin serait-ce Roguin, un notaire de Paris, un homme de cinquante-sept
ans, qui a vingt-cinq ans de notariat? Un notaire de Paris, ce serait
la fleur des pois, si les honnêtes gens ne valaient pas tous le même
prix. Au besoin, mes associés m’aideraient! Où donc est le complot, ma
biche blanche? Tiens, il faut que je te dise ton fait! Foi d’honnête
homme, je l’ai sur le cœur.

Tu as toujours été défiante comme une chatte! Aussitôt que nous avons
eu pour deux sous à nous dans la boutique, tu croyais que les chalands
étaient des voleurs.

Il faut se mettre à tes genoux afin de te supplier de te laisser
enrichir! Pour une fille de Paris, tu n’as guère d’ambition! Sans tes
craintes perpétuelles, il n’y aurait pas eu d’homme plus heureux que
moi!

Si je t’avais écoutée, je n’aurais jamais fait ni la _Pâte des
Sultanes_, ni l’_Eau carminative_. Notre boutique nous a fait vivre,
mais ces deux découvertes et nos savons nous ont donné les cent
soixante mille francs que nous possédons clair et net!

Sans mon génie, car j’ai du talent comme parfumeur, nous serions de
petits détaillants, nous tirerions le diable par la queue pour _joindre
les deux bouts_, et je ne serais pas un des notables négociants qui
concourent à l’élection des juges au tribunal de commerce, je n’aurais
été ni juge ni adjoint. Sais-tu ce que je serais? un boutiquier comme
a été le père Ragon, soit dit sans l’offenser, car je respecte les
boutiques, le plus beau de notre nez en est fait!

Après avoir vendu de la parfumerie pendant quarante ans, nous
posséderions, comme lui, trois mille livres de rente; et au prix où
sont les choses dont la valeur a doublé, nous aurions, comme eux, à
peine de quoi vivre. (De jour en jour, ce vieux ménage-là me serre le
cœur davantage. Il faudra que j’y voie clair, et je saurai le fin mot
par Popinot, demain!)

Si j’avais suivi tes conseils, toi qui as le bonheur inquiet et qui te
demandes si tu auras demain ce que tu tiens aujourd’hui, je n’aurais
pas de crédit, je n’aurais pas la croix de la Légion-d’Honneur, et
je ne serais pas en passe d’être un homme politique. Oui, tu as beau
branler la tête, si notre affaire se réalise, je puis devenir député
de Paris. Ah! je ne me nomme pas César pour rien, tout m’a réussi.

C’est inimaginable, au dehors chacun m’accorde de la capacité; mais
ici, la seule personne à laquelle je veux tant plaire que je sue sang
et eau pour la rendre heureuse, est précisément celle qui me prend pour
une bête.

Ces phrases, quoique scindées par des repos éloquents et lancées comme
des balles, ainsi que font tous ceux qui se posent dans une attitude
récriminatoire, exprimaient un attachement si profond, si soutenu, que
madame Birotteau fut intérieurement attendrie; mais elle se servit,
comme toutes les femmes, de l’amour qu’elle inspirait pour avoir gain
de cause.

--Eh bien! Birotteau, dit-elle, si tu m’aimes, laisse-moi donc être
heureuse à mon goût. Ni toi, ni moi, nous n’avons reçu d’éducation;
nous ne savons point parler, ni faire un _serviteur_ à la manière des
gens du monde, comment veut-on que nous réussissions dans les places
du gouvernement? Je serai heureuse aux Trésorières, moi! J’ai toujours
aimé les bêtes et les petits oiseaux, je passerai très-bien ma vie à
prendre soin des poulets, à faire la fermière. Vendons notre fonds,
marions Césarine, et laisse ton _Imogène_. Nous viendrons passer les
hivers à Paris, chez notre gendre, nous serons heureux, rien ni dans la
politique ni dans le commerce ne pourra changer notre manière d’être.
Pourquoi vouloir écraser les autres? Notre fortune actuelle ne nous
suffit-elle pas? Quand tu seras millionnaire, dîneras-tu deux fois?
as-tu besoin d’une autre femme que moi? Vois mon oncle Pillerault! il
s’est sagement contenté de son petit avoir, et sa vie s’emploie à de
bonnes œuvres. A-t-il besoin de beaux meubles, lui? Je suis sûre que tu
m’as commandé le mobilier: j’ai vu venir Braschon ici, ce n’était pas
pour acheter de la parfumerie.

--Eh bien! oui, ma belle, tes meubles sont ordonnés, nos travaux vont
être commencés demain et dirigés par un architecte que m’a recommandé
monsieur de La Billardière.

--Mon Dieu, s’écria-t-elle, ayez pitié de nous!

--Mais tu n’es pas raisonnable, ma biche. Est-ce à trente-sept ans,
fraîche et jolie comme tu l’es, que tu peux aller t’enterrer à Chinon?
Moi, Dieu merci, je n’ai que trente-neuf ans. Le hasard m’ouvre une
belle carrière, j’y entre. En m’y conduisant avec prudence, je puis
faire une maison honorable dans la bourgeoisie de Paris, comme cela
se pratiquait jadis, fonder les Birotteau, comme il y des Keller, des
Jules Desmarets, des Roguin, des Cochin, des Guillaume, des Lebas,
des Nucingen, des Saillard, des Popinot, des Matifat qui marquent ou
qui ont marqué dans leurs quartiers. Allons donc! Si cette affaire-là
n’était pas sûre comme de l’or en barres...

--Sûre!

--Oui, sûre. Voilà deux mois que je la chiffre. Sans en avoir l’air, je
prends des informations sur les constructions, au bureau de la ville,
chez des architectes et chez des entrepreneurs. Monsieur Rohault, le
jeune architecte qui va remanier notre appartement, est désespéré de ne
pas avoir d’argent pour se mettre dans notre spéculation.

--Il y aura des constructions à faire, il vous y pousse pour vous
gruger.

--Peut-on attraper des gens comme Pillerault, comme Charles Claparon et
Roguin? Le gain est sûr comme celui de la Pâte des Sultanes, vois-tu?

--Mais, mon cher ami, qu’a donc besoin Roguin de spéculer, s’il a sa
charge payée et sa fortune faite? Je le vois quelquefois passer plus
soucieux qu’un ministre d’État, avec un regard en dessous que je n’aime
pas: il cache des soucis. Sa figure est devenue, depuis cinq ans, celle
d’un vieux débauché. Qui te dit qu’il ne lèvera pas le pied quand il
aura vos fonds en main? Cela s’est vu. Le connaissons-nous bien? Il a
beau depuis quinze ans être notre ami, je ne mettrais pas la main au
feu pour lui. Tiens, il est punais et ne vit pas avec sa femme, il doit
avoir des maîtresses qu’il paie et qui le ruinent; je ne trouve pas
d’autre cause à sa tristesse. Quand je fais ma toilette, je regarde à
travers les persiennes, je le vois rentrer à pied chez lui, le matin,
revenant d’où? personne ne le sait. Il me fait l’effet d’un homme qui
a un ménage en ville, qui dépense de son côté, madame du sien. Est-ce
la vie d’un notaire? S’ils gagnent cinquante mille francs et qu’ils
en mangent soixante, en vingt ans on voit la fin de sa fortune, on se
trouve nus comme de petits saint Jean; mais comme on s’est habitué
à briller, on dévalise ses amis sans pitié: charité bien ordonnée
commence par soi-même. Il est intime avec ce petit gueux de du Tillet,
notre ancien commis, je ne vois rien de bon dans cette amitié. S’il n’a
pas su juger du Tillet, il est bien aveugle; s’il le connaît, pourquoi
le choye-t-il tant? tu me diras que sa femme aime du Tillet? eh bien!
je n’attends rien de bon d’un homme qui n’a pas d’honneur à l’égard
de sa femme. Enfin les possesseurs actuels de ces terrains sont donc
bien bêtes de donner pour cent sous ce qui vaut cent francs! Si tu
rencontrais un enfant qui ne sût pas ce que vaut un louis, ne lui en
dirais-tu pas la valeur? Votre affaire me fait l’effet d’un vol, à moi,
soit dit sans t’offenser.

--Mon Dieu! que les femmes sont quelquefois drôles, et comme elles
brouillent toutes les idées! Si Roguin n’était rien dans l’affaire, tu
me dirais: Tiens, tiens, César, tu fais une affaire où Roguin n’est
pas; elle ne vaut rien. A cette heure, il est là comme une garantie, et
tu me dis...

--Non, c’est un monsieur Claparon.

--Mais un notaire ne peut pas être en nom dans une spéculation.

--Pourquoi fait-il alors une chose que lui interdit la loi? Que me
répondras-tu, toi qui ne connais que la loi?

--Laisse-moi donc continuer. Roguin s’y met, et tu me dis que l’affaire
ne vaut rien? Est-ce raisonnable? Tu me dis encore: Il fait une chose
contre la loi. Mais il s’y mettra ostensiblement s’il le faut. Tu
me dis maintenant: Il est riche. Ne peut-on pas m’en dire autant à
moi? Ragon et Pillerault seraient-ils bien venus à me dire: Pourquoi
faites-vous cette affaire, vous qui avez de l’argent comme un marchand
de cochons?

--Les commerçants ne sont pas dans la position des notaires, dit madame
Birotteau.

--Enfin, ma conscience est bien intacte, dit César en continuant.
Les gens qui vendent, vendent par nécessité; nous ne les volons pas
plus qu’on ne vole ceux à qui on achète des rentes à soixante-quinze.
Aujourd’hui, nous acquérons les terrains à leur prix d’aujourd’hui;
dans deux ans, ce sera différent, comme pour les rentes. Sachez,
Constance-Barbe-Joséphine Pillerault, que vous ne prendrez jamais César
Birotteau à faire une action qui soit contre la plus rigide probité, ni
contre la loi, ni contre la conscience, ni contre la délicatesse. Un
homme établi depuis dix-huit ans être soupçonné d’improbité dans son
ménage!

--Allons, calme-toi, César! Une femme qui vit avec toi depuis ce temps
connaît le fond de ton âme. Tu es le maître, après tout. Cette fortune,
tu l’as gagnée, n’est-ce pas? elle est à toi, tu peux la dépenser.
Nous serions réduites à la dernière misère, ni moi ni ta fille nous
ne te ferions un seul reproche. Mais écoute: quand tu inventais ta
Pâte des Sultanes et ton Eau Carminative, que risquais-tu? des cinq à
six mille francs. Aujourd’hui, tu mets toute ta fortune sur un coup de
cartes, tu n’es pas seul à le jouer, tu as des associés qui peuvent se
montrer plus fins que toi. Donne ton bal, renouvelle ton appartement,
fais dix mille francs de dépense, c’est inutile, ce n’est pas ruineux.
Quant à ton affaire de la Madeleine, je m’y oppose formellement. Tu
es parfumeur, sois parfumeur, et non pas revendeur de terrains. Nous
avons un instinct qui ne nous trompe pas, nous autres femmes! Je
t’ai prévenu, maintenant agis à ta tête. Tu as été juge au tribunal
de commerce, tu connais les lois, tu as bien mené ta barque, je te
suivrai, César! Mais je tremblerai jusqu’à ce que je voie notre fortune
solidement assise, et Césarine bien mariée. Dieu veuille que mon rêve
ne soit pas une prophétie!

Cette soumission contraria Birotteau, qui employa l’innocente ruse à
laquelle il avait recours en semblable occasion.

--Écoute, Constance, je n’ai pas encore donné ma parole; mais c’est
tout comme.

--Oh! César, tout est dit, n’en parlons plus. L’honneur passe avant la
fortune. Allons, couche-toi, mon cher ami, nous n’avons plus de bois.
D’ailleurs, nous serons toujours mieux au lit pour causer, si cela
t’amuse. Oh! le vilain rêve! Mon Dieu! se voir soi-même! Mais c’est
affreux! Césarine et moi, nous allons joliment faire des neuvaines pour
le succès de tes terrains.

--Sans doute l’aide de Dieu ne nuit à rien, dit gravement Birotteau.
Mais l’essence de noisettes est aussi une puissance, ma femme! J’ai
fait cette découverte comme autrefois celle de la Double Pâte des
Sultanes, par hasard: la première fois en ouvrant un livre, cette
fois en regardant la gravure d’Héro et Léandre. Tu sais, une femme
qui verse de l’huile sur la tête de son amant, est-ce gentil? Les
spéculations les plus sûres sont celles qui reposent sur la vanité,
sur l’amour-propre, l’envie de paraître. Ces sentiments-là ne meurent
jamais.

--Hélas! je le vois bien.

--A un certain âge, les hommes feraient les cent coups pour avoir des
cheveux, quand ils n’en ont pas. Depuis quelque temps, les coiffeurs me
disent qu’ils ne vendent pas seulement le _Macassar_, mais toutes les
drogues bonnes à teindre les cheveux, ou qui passent pour les faire
pousser. Depuis la paix, les hommes sont bien plus auprès des femmes,
et elles n’aiment pas les chauves, hé! hé! mimi! La demande de cet
article-là s’explique donc par la situation politique. Une composition
qui vous entretiendrait les cheveux en bonne santé se vendrait comme
du pain, d’autant que cette Essence sera sans doute approuvée par
l’Académie des Sciences. Mon bon monsieur Vauquelin m’aidera peut-être
encore. J’irai demain lui soumettre mon idée, en lui offrant la gravure
que j’ai fini par trouver après deux ans de recherches en Allemagne.
Il s’occupe précisément de l’analyse des cheveux. Chiffreville, son
associé pour sa fabrique de produits chimiques, me l’a dit. Si ma
découverte s’accorde avec les siennes, mon Essence serait achetée par
les deux sexes. Mon idée est une fortune, je le répète. Mon Dieu, je
n’en dors pas. Eh! par bonheur, le petit Popinot a les plus beaux
cheveux du monde. Avec une demoiselle de comptoir qui aurait des
cheveux longs à tomber jusqu’à terre et qui dirait, si la chose est
possible sans offenser Dieu ni le prochain, que l’huile Comagène (car
ce sera décidément une huile) y est pour quelque chose, les têtes des
grisons se jetteraient là-dessus comme la pauvreté sur le monde. Dis
donc, mignonne, et ton bal? Je ne suis pas méchant, mais je voudrais
bien rencontrer ce petit drôle de du Tillet, qui _fait le gros_ avec sa
fortune, et qui m’évite toujours à la Bourse. Il sait que je connais un
trait de lui qui n’est pas beau. Peut-être ai-je été trop bon avec lui.
Est-ce drôle, ma femme, qu’on soit toujours puni de ses bonnes actions,
ici-bas s’entend! Je me suis conduit comme un père envers lui, tu ne
sais pas tout ce que j’ai fait pour lui.

--Tu me donnes la chair de poule rien que de m’en parler. Si tu
avais su ce qu’il voulait faire de toi, tu n’aurais pas gardé le
secret sur le vol des trois mille francs, car j’ai deviné la manière
dont l’affaire s’est arrangée. Si tu l’avais envoyé en police
correctionnelle, peut-être aurais-tu rendu service à bien du monde.

--Que prétendait-il donc faire de moi?

--Rien. Si tu étais en train de m’écouter ce soir, je te donnerais un
bon conseil, Birotteau, ce serait de laisser ton du Tillet.

--Ne trouverait-on pas extraordinaire de voir exclu de chez moi un
commis que j’ai cautionné pour les premiers vingt mille francs avec
lesquels il a commencé les affaires? Va, faisons le bien pour le bien.
D’ailleurs, du Tillet s’est peut-être amendé.

--Il faudra mettre tout cen dessus dessous ici.

--Que dis-tu donc avec ton cen dessus dessous? Mais tout sera rangé
comme un papier de musique. Tu as donc déjà oublié ce que je viens
de te dire relativement à l’escalier et à ma location dans la maison
voisine que j’ai arrangée avec le marchand de parapluies, Cayron? Nous
devons aller ensemble demain chez monsieur Molineux, son propriétaire,
car j’ai demain des affaires autant qu’en a un ministre...

--Tu m’as tourné la cervelle avec tes projets, lui dit Constance, je
m’y brouille. D’ailleurs, Birotteau, je dors.

--Bonjour, répondit le mari. Écoute donc, je te dis bonjour parce que
nous sommes au matin, mimi. Ah! la voilà partie, cette chère enfant!
Va, tu seras richissime, ou je perdrai mon nom de César.

Quelques instants après, Constance et César ronflèrent paisiblement.

Un coup d’œil rapidement jeté sur la vie antérieure de ce ménage
confirmera les idées que doit suggérer l’amicale altercation des deux
principaux personnages de cette scène. En peignant les mœurs des
détaillants, cette esquisse expliquera d’ailleurs par quels singuliers
hasards César Birotteau se trouvait adjoint et parfumeur, ancien
officier de la garde nationale et chevalier de la Légion-d’Honneur.
En éclairant la profondeur de son caractère et les ressorts de sa
grandeur, on pourra comprendre comment les accidents commerciaux que
surmontent les têtes fortes deviennent d’irréparables catastrophes
pour de petits esprits. Les événements ne sont jamais absolus, leurs
résultats dépendent entièrement des individus: le malheur est un
marche-pied pour le génie, une piscine pour le chrétien, un trésor pour
l’homme habile, pour les faibles un abîme.

Un closier des environs de Chinon, nommé Jacques Birotteau, épousa la
femme de chambre d’une dame chez laquelle il faisait les vignes; il
eut trois garçons, sa femme mourut en couches du dernier, et le pauvre
homme ne lui survécut pas long-temps. La maîtresse affectionnait sa
femme de chambre; elle fit élever avec ses fils l’aîné des enfants de
son closier, nommé François, et le plaça dans un séminaire. Ordonné
prêtre, François Birotteau se cacha pendant la révolution et mena
la vie errante des prêtres non assermentés, traqués comme des bêtes
fauves, et pour le moins guillotinés. Au moment où commence cette
histoire, il se trouvait vicaire de la cathédrale de Tours, et n’avait
quitté qu’une seule fois cette ville, pour venir voir son frère César.
Le mouvement de Paris étourdit si fort le bon prêtre qu’il n’osait
sortir de sa chambre; il nommait les cabriolets _des petits fiacres_,
et s’étonnait de tout. Après une semaine de séjour, il revint à Tours,
en se promettant de ne jamais retourner dans la capitale.

Le deuxième fils du vigneron, Jean Birotteau, pris par la milice, gagna
promptement le grade de capitaine pendant les premières guerres de la
révolution. A la bataille de la Trébia, Macdonald demanda des hommes de
bonne volonté pour emporter une batterie, le capitaine Jean Birotteau
s’avança avec sa compagnie et fut tué. La destinée des Birotteau
voulait sans doute qu’ils fussent opprimés par les hommes ou par les
événements partout où ils se planteraient.

Le dernier enfant est le héros de cette scène. Lorsqu’à l’âge de
quatorze ans César sut lire, écrire et compter, il quitta le pays,
vint à pied à Paris chercher fortune avec un louis dans sa poche. La
recommandation d’un apothicaire de Tours le fit entrer, en qualité de
garçon de magasin, chez monsieur et madame Ragon, marchands parfumeurs.
César possédait alors une paire de souliers ferrés, une culotte et
des bas bleus, son gilet à fleurs, une veste de paysan, trois grosses
chemises de bonne toile et son gourdin de route. Si ses cheveux
étaient coupés comme le sont ceux des enfants de chœur, il avait les
reins solides du Tourangeau; s’il se laissait aller parfois à la
paresse en vigueur dans le pays, elle était compensée par le désir de
faire fortune; s’il manquait d’esprit et d’instruction, il avait une
rectitude instinctive et des sentiments délicats qu’il tenait de sa
mère, créature qui, suivant l’expression tourangelle, était un _cœur
d’or_. César eut la nourriture, six francs de gages par mois, et fut
couché sur un grabat, au grenier, près de la cuisinière. Les commis,
qui lui apprirent à faire les emballages et les commissions, à balayer
le magasin et la rue, se moquèrent de lui tout en le façonnant au
service, par suite des mœurs boutiquières, où la plaisanterie entre
comme principal élément d’instruction. Monsieur et madame Ragon lui
parlèrent comme à un chien. Personne ne prit garde à sa fatigue,
quoique le soir ses pieds meurtris par le pavé lui fissent un mal
horrible et que ses épaules fussent brisées. Cette rude application
du _chacun pour soi_, l’évangile de toutes les capitales, lui fit
trouver la vie de Paris fort dure. Le soir, il pleurait en pensant
à la Touraine où le paysan travaille à son aise, où le maçon pose sa
pierre en douze temps, où la paresse est sagement mêlée au labeur; mais
il s’endormait sans avoir le temps de penser à s’enfuir, car il avait
des courses pour la matinée et obéissait à son devoir avec l’instinct
d’un chien de garde. Si par hasard il se plaignait, le premier commis
souriait d’un air jovial.

--Ah! mon garçon, disait-il, tout n’est pas rose à la Reine des Roses,
et les alouettes n’y tombent pas toutes rôties; faut d’abord courir
après, puis les prendre, enfin, faut avoir de quoi les accommoder.

La cuisinière, grosse Picarde, prenait les meilleurs morceaux pour
elle, et n’adressait la parole à César que pour se plaindre de monsieur
ou de madame Ragon, qui ne lui laissaient rien à voler. Vers la fin du
premier mois, cette fille, obligée de garder la maison un dimanche,
entama la conversation avec César. Ursule décrassée sembla charmante
au pauvre garçon de peine, qui, sans le hasard, allait échouer sur le
premier écueil caché dans sa carrière. Comme tous les êtres dénués
de protection, il aima la première femme qui lui jetait un regard
aimable. La cuisinière prit César sous sa protection, et il s’ensuivit
de secrètes amours que les commis raillèrent impitoyablement. Deux
ans après, la cuisinière quitta très-heureusement César pour un jeune
réfractaire de son pays caché à Paris, un Picard de vingt ans, riche de
quelques arpents de terre, qui se laissa épouser par Ursule.

Pendant ces deux années, la cuisinière avait bien nourri son petit
César, lui avait expliqué plusieurs mystères de la vie parisienne en
la lui faisant examiner d’en bas, et lui avait inculqué par jalousie
une profonde horreur pour les mauvais lieux dont les dangers ne lui
paraissaient pas inconnus. En 1792, les pieds de César trahi s’étaient
accoutumés au pavé, ses épaules aux caisses, et son esprit à ce qu’il
nommait _les bourdes_ de Paris. Aussi, quand Ursule l’abandonna,
fut-il promptement consolé, car elle n’avait réalisé aucune de ses
idées instinctives sur les sentiments. Lascive et bourrue, pateline et
pillarde, égoïste et buveuse, elle froissait la candeur de Birotteau
sans lui offrir aucune riche perspective. Parfois, le pauvre enfant se
voyait avec douleur lié par les nœuds les plus forts pour les cœurs
naïfs à une créature avec laquelle il ne sympathisait pas. Au moment
où il devint maître de son cœur, il avait grandi et atteint l’âge de
seize ans. Son esprit, développé par Ursule et par les plaisanteries
des commis, lui fit étudier le commerce d’un regard où l’intelligence
se cachait sous la simplesse: il observa les chalands, demanda dans les
moments perdus des explications sur les marchandises dont il retint
les diversités et les places; il connut un beau jour les articles, les
prix et les chiffres mieux que ne les connaissaient les nouveaux venus;
monsieur et madame Ragon s’habituèrent dès lors à l’employer.

Le jour où la terrible réquisition de l’an II fit maison nette chez
le citoyen Ragon, César Birotteau, promu second commis, profita de la
circonstance pour obtenir cinquante livres d’appointements par mois, et
s’assit à la table des Ragon avec une jouissance ineffable. Le second
commis de _la Reine des Roses_, déjà riche de six cents francs, eut
une chambre où il put convenablement serrer dans des meubles long-temps
convoités les nippes qu’il s’était amassées. Les jours de décadi, mis
comme les jeunes gens de l’époque à qui la mode ordonnait d’affecter
des manières brutales, ce doux et modeste paysan avait un air qui le
rendait au moins leur égal, et il franchit ainsi les barrières qu’en
d’autres temps la domesticité eût mises entre la bourgeoisie et lui.
Vers la fin de cette année, sa probité le fit placer à la caisse.
L’imposante citoyenne Ragon veillait au linge du commis, et les deux
marchands se familiarisèrent avec lui.

En vendémiaire 1794, César, qui possédait cent louis d’or, les échangea
contre six mille francs d’assignats, acheta des rentes à trente francs,
les paya la veille du jour où l’échelle de dépréciation eut cours à
la Bourse, et serra son inscription avec un indicible bonheur. Dès ce
jour, il suivit le mouvement des fonds et des affaires publiques avec
des anxiétés secrètes qui le faisaient palpiter au récit des revers ou
des succès qui marquèrent cette période de notre histoire. Monsieur
Ragon, ancien parfumeur de Sa Majesté la reine Marie-Antoinette, confia
dans ces moments critiques son attachement pour les tyrans déchus à
César Birotteau. Cette confidence fut une des circonstances capitales
de la vie de César. Les conversations du soir, quand la boutique était
close, la rue calme et la caisse faite, fanatisèrent le Tourangeau qui,
en devenant royaliste, obéissait à ses sentiments innés. Le narré des
vertueuses actions de Louis XVI, les anecdotes par lesquelles les deux
époux exaltaient les mérites de la reine, échauffèrent l’imagination
de César. L’horrible sort de ces deux têtes couronnées, tranchées à
quelques pas de la boutique, révolta son cœur sensible et lui donna
de la haine pour un système de gouvernement à qui le sang innocent ne
coûtait rien à répandre. L’intérêt commercial lui montrait la mort du
négoce dans le maximum et dans les orages politiques, toujours ennemis
des affaires. En vrai parfumeur, il haïssait d’ailleurs une révolution
qui mettait tout le monde à la Titus et supprimait la poudre. La
tranquillité que procure le pouvoir absolu pouvant seule donner la vie
à l’argent, il se fanatisa pour la royauté. Quand monsieur Ragon le
vit en bonne disposition, il le nomma son premier commis et l’initia
au secret de la boutique de la Reine des Roses, dont quelques chalands
étaient les plus actifs, les plus dévoués émissaires des Bourbons, et
où se faisait la correspondance de l’Ouest avec Paris. Entraîné par
la chaleur du jeune âge, électrisé par ses rapports avec les Georges,
les La Billardière, les Montauran, les Bauvan, les Longuy, les Manda,
les Bernier, les du Guénic et les Fontaine, César se jeta dans la
conspiration que les royalistes et les terroristes réunis dirigèrent au
13 vendémiaire contre la Convention expirante.

César eut l’honneur de lutter contre Napoléon sur les marches de
Saint-Roch, et fut blessé dès le commencement de l’affaire. Chacun
sait l’issue de cette tentative. Si l’aide-de-camp de Barras sortit
de son obscurité, Birotteau fut sauvé par la sienne. Quelques amis
transportèrent le belliqueux premier commis à la Reine des Roses, où il
resta caché dans le grenier, pansé par madame Ragon, et heureusement
oublié. César Birotteau n’avait eu qu’un éclair de courage militaire.
Pendant le mois que dura sa convalescence, il fit de solides réflexions
sur l’alliance ridicule de la politique et de la parfumerie. S’il
resta royaliste, il résolut d’être purement et simplement un parfumeur
royaliste, sans jamais plus se compromettre, et s’adonna corps et âme à
sa partie.

Au 18 brumaire, monsieur et madame Ragon, désespérant de la cause
royale, se décidèrent à quitter la parfumerie, à vivre en bons
bourgeois, sans plus se mêler de politique. Pour recouvrer le prix de
leur fonds, il leur fallait rencontrer un homme qui eût plus de probité
que d’ambition, plus de gros bon sens que de capacité, Ragon proposa
donc l’affaire à son premier commis. Birotteau, maître à vingt ans de
mille francs de rente dans les fonds publics, hésita. Son ambition
consistait à vivre auprès de Chinon quand il se serait fait quinze
cents francs de rente, et que le premier consul aurait consolidé la
dette publique en se consolidant aux Tuileries. Pourquoi risquer son
honnête et simple indépendance dans les chances commerciales? se
disait-il. Il n’avait jamais cru gagner une fortune si considérable,
due à ces chances auxquelles on ne se livre que pendant la jeunesse;
il songeait alors à épouser en Touraine une femme aussi riche que lui
pour pouvoir acheter et cultiver _les Trésorières_, petit bien que,
depuis l’âge de raison, il avait convoité, qu’il rêvait d’augmenter, où
il se ferait mille écus de rente, où il mènerait une vie heureusement
obscure. Il allait refuser quand l’amour changea tout à coup ses
résolutions en décuplant le chiffre de son ambition.

Depuis la trahison d’Ursule, César était resté sage, autant par crainte
des dangers que l’on court à Paris en amour que par suite de ses
travaux. Quand les passions sont sans aliment, elles se changent en
besoin; le mariage devient alors, pour les gens de la classe moyenne,
une idée fixe; car ils n’ont que cette manière de conquérir et de
s’approprier une femme. César Birotteau en était là. Tout roulait sur
le premier commis dans le magasin de la Reine des Roses: il n’avait
pas un moment à donner au plaisir. Dans une semblable vie les besoins
sont encore plus impérieux: aussi la rencontre d’une belle fille, à
laquelle un commis libertin eût à peine songé, devait-elle produire
le plus grand effet sur le sage César. Par un beau jour de juin, en
entrant par le pont Marie dans l’île Saint-Louis, il vit une jeune
fille debout sur la porte d’une boutique située à l’encoignure du
quai d’Anjou. Constance Pillerault était la première demoiselle d’un
magasin de nouveautés nommé _le Petit-Matelot_, le premier des magasins
qui depuis se sont établis dans Paris avec plus ou moins d’enseignes
peintes, banderoles flottantes, montres pleines de châles en
balançoire, cravates arrangées comme des châteaux de cartes, et mille
autres séductions commerciales, prix fixes, bandelettes, affiches,
illusions et effets d’optique portés à un tel degré de perfectionnement
que les devantures de boutiques sont devenues des poèmes commerciaux.
Le bas prix de tous les objets dits Nouveautés qui se trouvaient au
Petit-Matelot lui donna une vogue inouïe dans l’endroit de Paris le
moins favorable à la vogue et au commerce. Cette première demoiselle
était alors citée pour sa beauté, comme depuis le furent la Belle
Limonadière du café des Mille-Colonnes et plusieurs autres pauvres
créatures qui ont fait lever plus de jeunes et de vieux nez aux
carreaux des modistes, des limonadiers et des magasins, qu’il n’y a de
pavés dans les rues de Paris. Le premier commis de la Reine des Roses,
logé entre Saint-Roch et la rue de la Sourdière, exclusivement occupé
de parfumerie, ne soupçonnait pas l’existence du Petit-Matelot; car
les petits commerces de Paris sont assez étrangers les uns aux autres.
César fut si vigoureusement féru par la beauté de Constance qu’il entra
furieusement au Petit-Matelot pour y acheter six chemises de toile,
dont il débattit long-temps le prix, en se faisant déplier des volumes
de toiles, non plus ni moins qu’une Anglaise en humeur de marchander
(_shopping_). La première demoiselle daigna s’occuper de César en
s’apercevant, à quelques symptômes connus de toutes les femmes, qu’il
venait bien plus pour la marchande que pour la marchandise. Il dicta
son nom et son adresse à la demoiselle, qui fut très-indifférente à
l’admiration du chaland après l’emplette. Le pauvre commis avait eu
peu de chose à faire pour gagner les bonnes grâces d’Ursule, il était
demeuré niais comme un mouton; l’amour l’enniaisant encore davantage,
il n’osa pas dire un mot, et fut d’ailleurs trop ébloui pour remarquer
l’insouciance qui succédait au sourire de cette sirène marchande.

Pendant huit jours il alla tous les soirs faire faction devant le
Petit-Matelot, quêtant un regard comme un chien quête un os à la porte
d’une cuisine, insoucieux des moqueries que se permettaient les commis
et les _demoiselles_, se dérangeant avec humilité pour les acheteurs
ou les passants, attentifs aux petites révolutions de la boutique.
Quelques jours après il entra de nouveau dans le paradis où était son
ange, moins pour y acheter des mouchoirs que pour lui communiquer une
idée lumineuse.

--Si vous aviez besoin de parfumeries, mademoiselle, je vous en
fournirais bien tout de même, dit-il en la payant.

Constance Pillerault recevait journellement de brillantes propositions
où il n’était jamais question de mariage; et, quoique son cœur fût
aussi pur que son front était blanc, ce ne fut qu’après six mois
de marches et de contremarches, où César signala son infatigable
amour, qu’elle daigna recevoir les soins de César, mais sans
vouloir se prononcer: prudence commandée par le nombre infini de
ses serviteurs, marchands de vins en gros, riches limonadiers et
autres qui lui faisaient les yeux doux. L’amant s’était appuyé sur
le tuteur de Constance, monsieur Claude-Joseph Pillerault, alors
marchand quincaillier sur le quai de la Ferraille, qu’il avait fini
par découvrir en se livrant à l’espionnage souterrain qui distingue
le véritable amour. La rapidité de ce récit oblige à passer sous
silence les joies de l’amour parisien fait avec innocence, à taire les
prodigalités particulières aux commis: melons apportés dans la primeur,
fins dîners chez Vénua suivis du spectacle, parties de campagne en
fiacre le dimanche. Sans être joli garçon, César n’avait rien dans sa
personne qui s’opposât à ce qu’il fût aimé. La vie de Paris et son
séjour dans un magasin sombre avaient fini par éteindre la vivacité
de son teint de paysan. Son abondante chevelure noire, son encolure
de cheval normand, ses gros membres, son air simple et probe, tout
contribuait à disposer favorablement en sa faveur. L’oncle Pillerault,
chargé de veiller au bonheur de la fille de son frère, avait pris des
renseignements: il sanctionna les intentions du Tourangeau. En 1800,
au joli mois de mai, mademoiselle Pillerault consentit à épouser César
Birotteau, qui s’évanouit de joie au moment où, sous un tilleul, à
Sceaux, Constance-Barbe-Joséphine l’accepta pour époux.

--Ma petite, dit monsieur Pillerault, tu acquiers un bon mari. Il a le
cœur chaud et des sentiments d’honneur: c’est franc comme l’osier et
sage comme un Enfant-Jésus, enfin le roi des hommes.

Constance abdiqua franchement les brillantes destinées auxquelles,
comme toutes les filles de boutique, elle avait parfois rêvé: elle
voulut être une honnête femme, une bonne mère de famille, et prit la
vie suivant le religieux programme de la classe moyenne. Ce rôle allait
d’ailleurs bien mieux à ses idées que les dangereuses vanités qui
séduisent tant de jeunes imaginations parisiennes. D’une intelligence
étroite, Constance offrait le type de la petite bourgeoise dont les
travaux ne vont pas sans un peu d’humeur, qui commence par refuser ce
qu’elle désire et se fâche quand elle est prise au mot, dont l’inquiète
activité se porte sur la cuisine et sur la caisse, sur les affaires
les plus graves et sur les reprises invisibles à faire au linge, qui
aime en grondant, ne conçoit que les idées les plus simples, la petite
monnaie de l’esprit, raisonne sur tout, a peur de tout, calcule tout
et pense toujours à l’avenir. Sa beauté froide, mais candide, son air
touchant, sa fraîcheur, empêchèrent Birotteau de songer à des défauts
compensés d’ailleurs par cette délicate probité naturelle aux femmes,
par un ordre excessif, par le fanatisme du travail et par le génie de
la vente. Constance avait alors dix-huit ans et possédait onze mille
francs. César, à qui l’amour inspira la plus excessive ambition, acheta
le fonds de la Reine des Roses et le transporta près de la place
Vendôme, dans une belle maison. Agé de vingt et un ans seulement, marié
à une belle femme adorée, possesseur d’un établissement dont il avait
payé le prix aux trois quarts, il dut voir et vit l’avenir en beau,
surtout en mesurant le chemin fait depuis son point de départ. Roguin,
notaire des Ragon, le rédacteur du contrat de mariage, donna de sages
conseils au nouveau parfumeur en l’empêchant d’achever le payement du
fonds avec la dot de sa femme.

--Gardez donc des fonds pour faire quelques bonnes entreprises, mon
garçon, lui avait-il dit.

Birotteau regarda le notaire avec admiration, prit l’habitude de le
consulter, et s’en fit un ami. Comme Ragon et Pillerault, il eut
tant de foi dans le notariat, qu’il se livrait alors à Roguin sans
se permettre un soupçon. Grâce à ce conseil, César, muni des onze
mille francs de Constance pour commencer les affaires, n’eût pas
alors échangé son _avoir_ contre celui du premier Consul, quelque
brillant que parût être l’_avoir_ de Napoléon. D’abord, Birotteau
n’eut qu’une cuisinière, il se logea dans l’entresol situé au-dessus
de sa boutique, espèce de bouge assez bien décoré par un tapissier, et
où les nouveaux mariés entamèrent une éternelle lune de miel. Madame
César apparut comme une merveille dans son comptoir. Sa beauté célèbre
eut une énorme influence sur la vente, il ne fut question que de la
belle madame Birotteau parmi les élégants de l’Empire. Si César fut
accusé de royalisme, le monde rendit justice à sa probité; si quelques
marchands voisins envièrent son bonheur, il passa pour en être digne.
Le coup de feu qu’il avait reçu sur les marches de Saint-Roch lui
donna la réputation d’un homme mêlé aux secrets de la politique et
celle d’un homme courageux, quoiqu’il n’eût aucun courage militaire au
cœur et nulle idée politique dans la cervelle. Sur ces données, les
honnêtes gens de l’arrondissement le nommèrent capitaine de la garde
nationale, mais il fut cassé par Napoléon qui, selon Birotteau, lui
gardait rancune de leur rencontre en vendémiaire. César eut alors à bon
marché un vernis de persécution qui le rendit intéressant aux yeux des
opposants, et lui fit acquérir une certaine importance.

Voici quel fut le sort de ce ménage constamment heureux par les
sentiments, agité seulement par les anxiétés commerciales.

Pendant la première année, César Birotteau mit sa femme au fait de
la vente et du détail des parfumeries, métier auquel elle s’entendit
admirablement bien; elle semblait avoir été créée et mise au monde
pour ganter les chalands. Cette année finie, l’inventaire épouvanta
l’ambitieux parfumeur: tous frais prélevés, en vingt ans à peine
aurait-il gagné le modeste capital de cent mille francs, auquel il
avait chiffré son bonheur. Il résolut alors d’arriver à la fortune
plus rapidement et voulut d’abord joindre la fabrication au détail.
Contre l’avis de sa femme, il loua une baraque et des terrains dans
le faubourg du Temple, et y fit peindre en gros caractères: FABRIQUE
DE CÉSAR BIROTTEAU. Il débaucha de Grasse un ouvrier avec lequel il
commença de compte à demi quelques fabrications de savon, d’essences et
d’eau de Cologne. Son association avec cet ouvrier ne dura que six mois
et se termina par des pertes qu’il supporta seul. Sans se décourager,
Birotteau voulut obtenir un résultat à tout prix, uniquement pour ne
pas être grondé par sa femme, à laquelle il avoua plus tard qu’en ce
temps de désespoir la tête lui bouillait comme une marmite, et que
plusieurs fois, n’était ses sentiments religieux, il se serait jeté
dans la Seine. Désolé de quelques expériences infructueuses, il flânait
un jour le long des boulevards en revenant dîner, car le flâneur
parisien est aussi souvent un homme au désespoir qu’un oisif. Parmi
quelques livres à six sous étalés dans une manne à terre, ses yeux
furent saisis par ce titre jaune de poussière: _Abdeker_ ou _l’Art
de conserver la Beauté_. Il prit ce prétendu livre arabe, espèce de
roman fait par un médecin du siècle précédent, et tomba sur une page
où il s’agissait de parfums. Appuyé sur un arbre du boulevard pour
feuilleter le livre, il lut une note où l’auteur expliquait la nature
du derme et de l’épiderme, et démontrait que telle pâte ou tel savon
produisait un effet souvent contraire à celui qu’on en attendait, si la
pâte et le savon donnaient du ton à la peau qui voulait être relâchée,
ou relâchaient la peau qui exigeait des toniques. Birotteau acheta ce
livre où il vit une fortune. Néanmoins, peu confiant dans ses lumières,
il alla chez un chimiste célèbre, Vauquelin, auquel il demanda tout
naïvement les moyens de composer un double cosmétique qui produisît
des effets appropriés aux diverses natures de l’épiderme humain. Les
vrais savants, ces hommes si réellement grands en ce sens qu’ils
n’obtiennent jamais de leur vivant le renom par lequel leurs immenses
travaux inconnus devraient être payés, sont presque tous serviables et
sourient aux pauvres d’esprit. Vauquelin protégea donc le parfumeur,
lui permit de se dire l’inventeur d’une pâte pour blanchir les mains
et dont il lui indiqua la composition. Birotteau appela ce cosmétique
la Double Pâte des Sultanes. Afin de compléter l’œuvre, il appliqua le
procédé de la pâte pour les mains à une eau pour le teint qu’il nomma
l’Eau Carminative. Il imita dans sa partie le système du Petit-Matelot,
il déploya, le premier d’entre les parfumeurs, ce luxe d’affiches,
d’annonces et de moyens de publication que l’on nomme peut-être
injustement charlatanisme.

La Pâte des Sultanes et l’Eau Carminative se produisirent dans
l’univers galant et commercial par des affiches coloriées, en tête
desquelles étaient ces mots: _Approuvées par l’Institut!_ Cette
formule, employée pour la première fois, eut un effet magique.
Non-seulement la France, mais le continent fut pavoisé d’affiches
jaunes, rouges, bleues, par le souverain de la Reine des Roses qui
tenait, fournissait et fabriquait, à des prix modérés, tout ce qui
concernait sa partie. A une époque où l’on ne parlait que de l’Orient,
nommer un cosmétique quelconque Pâte des Sultanes, en devinant la
magie exercée par ces mots dans un pays où tout homme tient autant à
être sultan que la femme à devenir sultane, était une inspiration qui
pouvait venir à un homme ordinaire comme à un homme d’esprit; mais
le public jugeant toujours les résultats, Birotteau passa d’autant
plus pour un homme supérieur, commercialement parlant, qu’il rédigea
lui-même un prospectus dont la ridicule phraséologie fut un élément
de succès: en France, on ne rit que des choses et des hommes dont
on s’occupe, et personne ne s’occupe de ce qui ne réussit point.
Quoique Birotteau n’eût pas joué sa bêtise, on lui donna le talent
de savoir faire la bête à propos. Il s’est retrouvé, non sans peine,
un exemplaire de ce prospectus dans la maison Popinot et compagnie,
droguistes, rue des Lombards. Cette pièce curieuse est au nombre de
celles que, dans un cercle plus élevé, les historiens intitulent
_pièces justificatives_. La voici donc:


    DOUBLE PATE DES SULTANES ET EAU CARMINATIVE
    DE CÉSAR BIROTTEAU,
    _DÉCOUVERTE MERVEILLEUSE_
    APPROUVÉE PAR L’INSTITUT DE FRANCE.

  _Depuis long-temps une pâte pour les mains et une eau pour le
  visage, donnant un résultat supérieur à celui obtenu par l’Eau
  de Cologne dans l’œuvre de la toilette, étaient généralement
  désirées par les deux sexes en Europe. Après avoir consacré de
  longues veilles à l’étude du derme et de l’épiderme chez les deux
  sexes, qui, l’un comme l’autre, attachent avec raison le plus
  grand prix à la douceur, à la souplesse, au brillant, au velouté
  de la peau, le sieur Birotteau, parfumeur avantageusement connu
  dans la capitale et à l’étranger, a découvert une Pâte et une
  Eau à juste titre nommées, dès leur apparition, merveilleuses
  par les élégants et par les élégantes de Paris. En effet, cette
  Pâte et cette Eau possèdent d’étonnantes propriétés pour agir
  sur la peau, sans la rider prématurément, effet immanquable des
  drogues employées inconsidérément jusqu’à ce jour et inventées
  par d’ignorantes cupidités. Cette découverte repose sur la
  division des tempéraments qui se rangent en deux grandes classes
  indiquées par la couleur de la Pâte et de l’Eau, lesquelles sont
  roses pour le derme et l’épiderme des personnes de constitution
  lymphatique, et blanches pour ceux des personnes qui jouissent
  d’un tempérament sanguin._

  _Cette Pâte est nommée_ Pâte des Sultanes, _parce que cette
  découverte avait déjà été faite pour le sérail par un médecin
  arabe. Elle a été approuvée par l’Institut sur le rapport de
  notre illustre chimiste_ VAUQUELIN, _ainsi que l’Eau établie sur
  les principes qui ont dicté la composition de la Pâte._

  _Cette précieuse Pâte, qui exhale les plus doux parfums, fait
  donc disparaître les taches de rousseur les plus rebelles,
  blanchit les épidermes les plus récalcitrants, et dissipe les
  sueurs de la main dont se plaignent les femmes non moins que les
  hommes._

  L’Eau Carminative _enlève ces légers boutons qui, dans certains
  moments, surviennent inopinément aux femmes, et contrarient leurs
  projets pour le bal; elle rafraîchit et ravive les couleurs en
  ouvrant ou fermant les pores selon les exigences du tempérament;
  elle est si connue déjà pour arrêter les outrages du temps que
  beaucoup de dames l’ont, par reconnaissance, nommée_ L’AMIE DE LA
  BEAUTÉ.

  _L’Eau de Cologne est purement et simplement un parfum banal sans
  efficacité spéciale, tandis que la_ Double Pâte des Sultanes
  _et_ l’Eau Carminative _sont deux compositions opérantes, d’une
  puissance motrice agissant sans danger sur les qualités internes
  et les secondant; leurs odeurs essentiellement balsamiques et
  d’un esprit divertissant réjouissent le cœur et le cerveau
  admirablement, charment les idées et les réveillent; elles sont
  aussi étonnantes par leur mérite que par leur simplicité; enfin,
  c’est un attrait de plus offert aux femmes, et un moyen de
  séduction que les hommes peuvent acquérir._

  _L’usage journalier de l’Eau dissipe les cuissons occasionnées
  par le feu du rasoir; elle préserve également les lèvres de la
  gerçure et les maintient rouges; elle efface naturellement à la
  longue les taches de rousseur et finit par redonner du ton aux
  chairs. Ces effets annoncent toujours en l’homme un équilibre
  parfait entre les humeurs, ce qui tend à délivrer les personnes
  sujettes à la migraine de cette horrible maladie. Enfin_, l’Eau
  Carminative, _qui peut être employée par les femmes dans toutes
  leurs toilettes, prévient les affections cutanées en ne gênant
  pas la transpiration des tissus, tout en leur communiquant un
  velouté persistant._

  _S’adresser, franc de port, à_ monsieur CÉSAR BIROTTEAU,
  _successeur de Ragon, ancien parfumeur de la reine
  Marie-Antoinette, à la Reine des Roses, rue Saint-Honoré, à
  Paris, près la place Vendôme._


  Le prix du pain de Pâte est de trois livres, et celui de la
  bouteille est de six livres.


  Monsieur César Birotteau, pour éviter toutes les contrefaçons,
  prévient le public que la Pâte est enveloppée d’un papier portant
  sa signature, et que les bouteilles ont un cachet incrusté dans
  le verre.


Le succès fut dû, sans que César s’en doutât, à Constance qui lui
conseilla d’envoyer l’Eau Carminative et la Pâte des Sultanes par
caisses à tous les parfumeurs de France et de l’étranger, en leur
offrant un gain de trente pour cent, s’ils voulaient prendre ces deux
articles par _grosses_. La Pâte et l’Eau valaient mieux, en réalité
que les cosmétiques analogues et séduisaient les ignorants par la
distinction établie entre les tempéraments: les cinq cents parfumeurs
de France, alléchés par le gain, achetèrent annuellement chez Birotteau
chacun plus de trois cents grosses de Pâte et d’Eau, consommation qui
lui produisit des bénéfices restreints quant à l’article, énormes par
la quantité. César put alors acheter les bicoques et les terrains
du faubourg du Temple, il y bâtit de vastes fabriques et décora
magnifiquement son magasin de la Reine des Roses; son ménage éprouva
les petits bonheurs de l’aisance, et sa femme ne trembla plus autant.

En 1810, madame César prévit une hausse dans les loyers, elle poussa
son mari à se faire principal locataire de la maison où ils occupaient
la boutique et l’entresol, et à mettre leur appartement au premier
étage. Une circonstance heureuse décida Constance à fermer les yeux
sur les folies que Birotteau fit pour elle dans son appartement. Le
parfumeur venait d’être élu juge au tribunal de commerce. Sa probité,
sa délicatesse connue et la considération dont il jouissait lui
valurent cette dignité qui le classa désormais parmi les notables
commerçants de Paris. Pour augmenter ses connaissances, il se leva
dès cinq heures du matin, lut les répertoires de jurisprudence et
les livres qui traitaient des litiges commerciaux. Son sentiment du
juste, sa rectitude, son bon vouloir, qualités essentielles dans
l’appréciation des difficultés soumises aux sentences consulaires, le
rendirent un des juges les plus estimés. Ses défauts contribuèrent
également à sa réputation. En sentant son infériorité, César
subordonnait volontiers ses lumières à celles de ses collègues
flattés d’être si curieusement écoutés par lui: les uns recherchèrent
la silencieuse approbation d’un homme censé profond, en sa qualité
d’écouteur; les autres, enchantés de sa modestie et de sa douceur,
le vantèrent. Les justiciables louèrent sa bienveillance, son esprit
conciliateur, et il fut souvent pris pour arbitre en des contestations
où son bon sens lui suggérait une justice de cadi. Pendant le temps que
durèrent ses fonctions, il sut se composer un langage farci de lieux
communs, semé d’axiomes et de calculs traduits en phrases arrondies qui
doucement débitées sonnaient aux oreilles des gens superficiels comme
de l’éloquence. Il plut ainsi à cette majorité naturellement médiocre,
à perpétuité condamnée aux travaux, aux vues du terre à terre. César
perdit tant de temps au tribunal, que sa femme le contraignit à refuser
désormais ce coûteux honneur.

Vers 1813, grâce à sa constante union et après avoir vulgairement
cheminé dans la vie, ce ménage vit commencer une ère de prospérité que
rien ne semblait devoir interrompre. Monsieur et madame Ragon, leurs
prédécesseurs, leur oncle Pillerault, Roguin le notaire, les Matifat,
droguistes de la rue des Lombards, fournisseurs de la Reine des Roses,
Joseph Lebas, marchand drapier, successeur des Guillaume, au _Chat qui
pelote_, une des lumières de la rue Saint-Denis, le juge Popinot, frère
de madame Ragon, Chiffreville, de la maison Protez et Chiffreville,
monsieur et madame Cochin, employés au Trésor et commanditaires des
Matifat, l’abbé Loraux, confesseur et directeur des gens pieux de cette
coterie, et quelques autres personnes, composaient le cercle de leurs
amis. Malgré les sentiments royalistes de Birotteau, l’opinion publique
était alors en sa faveur, il passait pour être très-riche, quoiqu’il
ne possédât encore que cent mille francs en dehors de son commerce. La
régularité de ses affaires, son exactitude, son habitude de ne rien
devoir, de ne jamais escompter son papier et de prendre au contraire
des valeurs sûres à ceux auxquels il pouvait être utile, son obligeance
lui méritaient un crédit énorme. Il avait d’ailleurs réellement gagné
beaucoup d’argent; mais ses constructions et ses fabriques en avaient
beaucoup absorbé. Puis sa maison lui coûtait près de vingt mille
francs par an. Enfin l’éducation de Césarine, fille unique idolâtrée
par Constance autant que par lui, nécessitait de fortes dépenses. Ni
le mari ni la femme ne regardaient à l’argent quand il s’agissait de
faire plaisir à leur fille dont ils n’avaient pas voulu se séparer.
Imaginez les jouissances du pauvre paysan parvenu, quand il entendait
sa charmante Césarine répétant au piano une sonate de Steibelt ou
chantant une romance; quand il la voyait écrire correctement la langue
française, lire Racine père et fils, lui en expliquer les beautés,
dessiner un paysage ou faire une sépia! revivre dans une fleur si
belle, si pure, qui n’avait pas encore quitté la tige maternelle, un
ange enfin dont les grâces naissantes, dont les premiers développements
avaient été passionnément suivis, admirés! une fille unique, incapable
de mépriser son père ou de se moquer de son défaut d’instruction,
tant elle était vraiment _jeune fille_. En venant à Paris, César
savait lire, écrire et compter, mais son instruction en était restée
là, sa vie laborieuse l’avait empêché d’acquérir des idées et des
connaissances étrangères au commerce de la parfumerie. Mêlé constamment
à des gens à qui les sciences, les lettres étaient indifférentes, et
dont l’instruction n’embrassait que des spécialités; n’ayant pas de
temps pour se livrer à des études élevées, le parfumeur devint un homme
pratique. Il épousa forcément le langage, les erreurs, les opinions
du bourgeois de Paris qui admire Molière, Voltaire et Rousseau sur
parole, qui achète leurs œuvres sans les lire; qui soutient que l’on
doit dire _ormoire_, parce que les femmes serraient dans ces meubles
leur _or_ et leurs robes autrefois presque toujours en moire, et que
l’on a dit par corruption _armoire_. Pottier, Talma, mademoiselle Mars,
étaient dix fois millionnaires et ne vivaient pas comme les autres
humains: le grand tragédien mangeait de la chair crue, mademoiselle
Mars faisait parfois fricasser des perles, pour imiter une célèbre
actrice égyptienne. L’Empereur avait dans ses gilets des poches en
cuir pour pouvoir prendre son tabac par poignées, il montait à cheval
au grand galop l’escalier de l’orangerie de Versailles. Les écrivains,
les artistes mouraient à l’hôpital par suite de leurs originalités;
ils étaient tous athées, il fallait bien se garder de les recevoir
chez soi. Joseph Lebas citait avec effroi l’histoire du mariage de
sa belle-sœur Augustine avec le peintre Sommervieux. Les astronomes
vivaient d’araignées. Ces points lumineux de leurs connaissances en
langue française, en art dramatique, en politique, en littérature, en
science, expliquent la portée de ces intelligences bourgeoises. Un
poète, qui passe rue des Lombards, peut en y sentant quelques parfums
rêver l’Asie; il admire des danseuses dans une chauderie en respirant
du vétiver; frappé par l’éclat de la cochenille, il y retrouve les
poèmes brahamiques, les religions et leurs castes; en se heurtant
contre l’ivoire brut, il monte sur le dos des éléphants, dans une
cage de mousseline, et y fait l’amour comme le roi de Lahore. Mais le
petit commerçant ignore d’où viennent et où croissent les produits sur
lesquels il opère. Birotteau parfumeur ne savait pas un iota d’histoire
naturelle ni de chimie. En regardant Vauquelin comme un grand homme,
il le considérait comme une exception, il était de la force de cet
épicier retiré qui résumait ainsi une discussion sur la manière de
faire venir le thé:--Le thé ne vient que de deux manières, _par
caravane_ ou _par le Havre_, dit-il d’un air finaud. Selon Birotteau,
l’aloès et l’opium ne se trouvaient que rue des Lombards. L’eau de
rose prétendue de Constantinople se faisait, comme l’eau de Cologne à
Paris. Ces noms de lieux étaient des bourdes inventées pour plaire aux
Français qui ne peuvent supporter les choses de leur pays. Un marchand
français devait dire sa découverte anglaise, afin de lui donner de la
vogue, comme en Angleterre un droguiste attribue la sienne à la France.
Néanmoins, César ne pouvait jamais être entièrement sot ni bête: la
probité, la bonté jetaient sur les actes de sa vie un reflet qui les
rendait respectables, car une belle action fait accepter toutes les
ignorances possibles. Son constant succès lui donna de l’assurance. A
Paris, l’assurance est acceptée pour le pouvoir dont elle est le signe.
L’ayant apprécié durant les trois premières années de leur mariage, sa
femme fut en proie à des transes continuelles: elle représentait dans
cette union la partie sagace et prévoyante, le doute, l’opposition, la
crainte; comme César y représentait l’audace, l’ambition, l’action,
le bonheur inouï de la fatalité. Malgré les apparences, le marchand
était trembleur, tandis que sa femme avait en réalité de la patience
et du courage. Ainsi un homme pusillanime, médiocre, sans instruction,
sans idées, sans connaissances, sans caractère, et qui ne devait point
réussir sur la place la plus glissante du monde, arriva, par son esprit
de conduite, par le sentiment du juste, par la bonté d’une âme vraiment
chrétienne, par amour pour la seule femme qu’il eût possédée, à passer
pour un homme remarquable, courageux et plein de résolution. Le public
ne voyait que les résultats. Hors Pillerault et le juge Popinot,
les personnes de sa société, ne le voyant que superficiellement,
ne pouvaient le juger; d’ailleurs, les vingt ou trente amis qui se
réunissaient entre eux disaient les mêmes niaiseries, répétaient les
mêmes lieux communs, se regardaient tous comme des gens supérieurs
dans leur partie. Les femmes faisaient assaut de bons dîners et de
toilettes; chacune d’elles avait tout dit en disant un mot de mépris
sur son mari; madame Birotteau seule avait le bon sens de traiter le
sien avec honneur et respect en public: elle voyait en lui l’homme
qui, malgré ses secrètes incapacités, avait gagné leur fortune, et
dont elle partageait la considération. Seulement, elle se demandait
parfois ce qu’était le monde, si tous les hommes prétendus supérieurs
ressemblaient à son mari. Sa conduite ne contribuait pas peu à
maintenir l’estime respectueuse accordée au marchand dans un pays où
les femmes sont assez portées à déconsidérer leurs maris et à s’en
plaindre.

Les premiers jours de l’année 1814, si fatale à la France impériale,
furent signalés chez eux par deux événements peu marquants dans tout
autre ménage, mais de nature à impressionner des âmes simples comme
celles de César et de sa femme, qui, en jetant les yeux sur leur passé,
n’y trouvaient que des émotions douces. Ils avaient pris pour premier
commis un jeune homme de vingt-deux ans, nommé Ferdinand du Tillet. Ce
garçon, qui sortait d’une maison de parfumerie où l’on avait refusé de
l’intéresser dans les bénéfices, et qui passait pour un génie, se remua
beaucoup pour entrer à la Reine des Roses, dont les êtres, les forces
et les mœurs intérieures lui étaient connus. Birotteau l’accueillit et
lui donna mille francs d’appointements, avec l’intention d’en faire son
successeur. Ferdinand eut sur les destinées de cette famille une si
grande influence, qu’il est nécessaire d’en dire quelques mots.

D’abord, il se nommait simplement Ferdinand, son nom de famille. Cette
anonymie lui parut un immense avantage au moment où Napoléon pressa
les familles pour y trouver des soldats. Il était cependant né quelque
part, par le fait de quelque cruelle et voluptueuse fantaisie. Voici
le peu de renseignements recueillis sur son état civil. En 1793, une
pauvre fille du Tillet, petit endroit situé près des Andelys, était
venue accoucher nuitamment dans le jardin du desservant de l’église
du Tillet, et s’alla noyer après avoir frappé aux volets. Le bon
prêtre recueillit l’enfant, lui donna le nom du saint inscrit au
calendrier ce jour-là, le nourrit et l’éleva comme son enfant. Le
curé mourut en 1804, sans laisser une succession assez opulente pour
suffire à l’éducation qu’il avait commencée. Ferdinand, jeté dans
Paris, y mena une existence de flibustier dont les hasards pouvaient
le mener à l’échafaud ou à la fortune, au barreau, dans l’armée, au
commerce, à la domesticité. Ferdinand, obligé de vivre en vrai Figaro,
devint commis-voyageur, puis commis parfumeur à Paris, où il revint
après avoir parcouru la France, étudié le monde, et pris son parti
d’y réussir à tout prix. En 1813, il jugea nécessaire de constater
son âge et de se donner un état civil, en requérant au tribunal des
Andelys un jugement qui fît passer son acte de baptême des registres du
presbytère sur ceux de la mairie, et il y obtint une rectification en
demandant qu’on y insérât le nom de du Tillet, sous lequel il s’était
fait connaître, autorisé par le fait de son exposition dans la commune.
Sans père ni mère, sans autre tuteur que le procureur impérial, seul
dans le monde, ne devant de comptes à personne, il traita la Société de
Turc à More en la trouvant marâtre: il ne connut d’autre guide que son
intérêt, et tous les moyens de fortune lui semblèrent bons. Ce Normand,
armé de capacités dangereuses, joignait à son envie de parvenir les
âpres défauts reprochés à tort ou à raison aux natifs de sa province.
Des manières patelines faisaient passer son esprit chicanier, car
c’était le plus rude ferrailleur judiciaire; mais s’il contestait
audacieusement le droit d’autrui, il ne cédait rien sur le sien; il
prenait son adversaire par le temps, il le lassait par une inflexible
volonté. Son principal mérite consistait en celui des Scapins de la
vieille comédie: il possédait leur fertilité de ressources, leur
adresse à côtoyer l’injuste, leur démangeaison de prendre ce qui
était bon à garder. Enfin il comptait appliquer à son indigence le
mot que l’abbé Terray disait au nom de l’État, quitte à devenir plus
tard honnête homme. Il avait une activité passionnée, une intrépidité
militaire à demander à tout le monde une bonne comme une mauvaise
action, en justifiant sa demande par la théorie de l’intérêt personnel.
Il méprisait trop les hommes en les croyant tous corruptibles, il était
trop peu délicat sur le choix des moyens en les trouvant tous bons, il
regardait trop fixement le succès et l’argent comme l’absolution du
mécanisme moral pour ne pas réussir tôt ou tard. Un pareil homme, placé
entre le bagne et des millions, devait être vindicatif, absolu, rapide
dans ses déterminations, mais dissimulé comme un Cromwell qui voulait
couper la tête à la Probité. Sa profondeur était cachée sous un esprit
railleur et léger. Simple commis parfumeur, il ne mettait point de
bornes à son ambition; il avait embrassé la Société par un coup d’œil
haineux en se disant:--Tu seras à moi! il s’était juré à lui-même de ne
se marier qu’à quarante ans. Il se tint parole.

Au physique, Ferdinand était un jeune homme élancé, de taille agréable
et de manières mixtes qui lui permettaient de prendre au besoin le
diapason de toutes les sociétés. Sa figure chafouine plaisait à la
première vue; mais plus tard, en le pratiquant, on y surprenait des
expressions étranges qui se peignent à la surface des gens mal avec
eux-mêmes, ou dont la conscience grogne à certaines heures. Son teint
très-ardent sous la peau molle des Normands avait une couleur aigre.
Le regard de ses yeux vairons doublés d’une feuille d’argent était
fuyant, mais terrible quand il l’arrêtait droit sur sa victime. Sa
voix semblait éteinte comme celle d’un homme qui a long-temps parlé.
Ses lèvres minces ne manquaient pas de grâce; mais son nez pointu,
son front légèrement bombé trahissaient un défaut de race. Enfin ses
cheveux, d’une coloration semblable à celle des cheveux teints en noir,
indiquaient un métis social qui tirait son esprit d’un grand seigneur
libertin, sa bassesse d’une paysanne séduite, ses connaissances d’une
éducation inachevée, et ses vices de son état d’abandon.

Birotteau apprit avec le plus profond étonnement que son commis
sortait très-élégamment mis, rentrait fort tard, allait au bal chez
des banquiers ou chez des notaires. Ces mœurs déplurent à César: dans
ses idées, les commis devaient étudier les livres de leur maison,
et penser exclusivement à leur partie. Le parfumeur se choqua de
niaiseries, il reprocha doucement à du Tillet de porter du linge trop
fin, d’avoir des cartes sur lesquelles son nom était gravé ainsi: F.
DU TILLET; mode dans sa jurisprudence commerciale qui appartenait
exclusivement aux gens du monde. Ferdinand était venu chez cet Orgon
dans les intentions de Tartuffe: il fit la cour à madame César, tenta
de la séduire, et jugea son patron comme elle le jugeait elle-même,
mais avec une effrayante promptitude. Quoique discret, réservé, ne
disant que ce qu’il voulait dire, du Tillet dévoila ses opinions sur
les hommes et la vie, de manière à épouvanter une femme timorée qui
partageait les religions de son mari, et regardait comme un crime de
causer le plus léger tort au prochain. Malgré l’adresse dont usa madame
Birotteau, du Tillet devina le mépris qu’il inspirait. Constance, à
qui Ferdinand avait écrit quelques lettres d’amour, aperçut bientôt un
changement dans les manières de son commis, qui prit avec elle des airs
avantageux, pour faire croire à leur bonne intelligence. Sans instruire
son mari de ses raisons secrètes, elle lui conseilla de renvoyer
Ferdinand. Birotteau se trouva d’accord avec sa femme en ce point.
Le renvoi du commis fut résolu. Trois jours avant de le congédier,
par un samedi soir, Birotteau fit le compte mensuel de sa caisse, et
y trouva trois mille francs de moins. Sa consternation fut affreuse,
moins pour la perte que pour les soupçons qui planaient sur trois
commis, une cuisinière, un garçon de magasin et des ouvriers attitrés.
A qui s’en prendre? madame Birotteau ne quittait point le comptoir.
Le commis chargé de la caisse était un neveu de monsieur Ragon, nommé
Popinot, jeune homme de dix-neuf ans, logé chez eux, la probité même.
Ses chiffres, en désaccord avec la somme en caisse, accusaient le
déficit et indiquaient que la soustraction avait été faite après la
balance. Les deux époux résolurent de se taire et de surveiller la
maison. Le lendemain dimanche, ils recevaient leurs amis. Les familles
qui composaient cette espèce de coterie se festoyaient à tour de rôle.
En jouant à la bouillotte, Roguin le notaire mit sur le tapis de vieux
louis que madame César avait reçus quelques jours auparavant d’une
nouvelle mariée, madame d’Espard.

--Vous avez volé un tronc, dit en riant le parfumeur.

Roguin dit avoir gagné cet argent chez un banquier à du Tillet, qui
confirma la réponse du notaire, sans rougir. Le parfumeur, lui, devint
pourpre. La soirée finie, au moment où Ferdinand alla se coucher,
Birotteau l’emmena dans le magasin, sous prétexte de parler affaire.

--Du Tillet, lui dit le brave homme, il manque trois mille francs à ma
caisse, et je ne puis soupçonner personne; la circonstance des vieux
louis semble être trop contre vous pour que je ne vous en parle point;
aussi ne nous coucherons-nous pas sans avoir trouvé l’erreur, car après
tout ce ne peut être qu’une erreur. Vous pouvez bien avoir pris quelque
chose en compte sur vos appointements.

Du Tillet dit effectivement avoir pris les louis. Le parfumeur alla
ouvrir son grand livre, le compte de son commis ne se trouvait pas
encore débité.

--J’étais pressé, je devais faire écrire la somme par Popinot, dit
Ferdinand.

--C’est juste, dit Birotteau bouleversé par la froide insouciance du
Normand qui connaissait bien les braves gens chez lesquels il était
venu dans l’intention d’y faire fortune.

Le parfumeur et son commis passèrent la nuit en vérifications que le
digne marchand savait inutiles. En allant et venant, César glissa
trois billets de banque de mille francs dans la caisse en les collant
contre la bande du tiroir, puis il feignit d’être accablé de fatigue,
parut dormir et ronfla. Du Tillet le réveilla triomphalement et afficha
une joie excessive d’avoir éclairci l’erreur. Le lendemain, Birotteau
gronda publiquement le petit Popinot, sa femme, et se mit en colère
à propos de leur négligence. Quinze jours après, Ferdinand du Tillet
entra chez un agent de change. La parfumerie ne lui convenait pas,
dit-il, il voulait étudier la banque. En sortant de chez Birotteau, du
Tillet parla de madame César de manière à faire croire que son patron
l’avait renvoyé par jalousie. Quelques mois après, du Tillet vint
voir son ancien patron, et réclama de lui sa caution pour vingt mille
francs, afin de compléter les garanties qu’on lui demandait dans une
affaire qui le mettait sur le chemin de la fortune. En remarquant la
surprise que Birotteau manifesta de cette effronterie, du Tillet fronça
le sourcil et lui demanda s’il n’avait pas confiance en lui. Matifat et
deux négociants en affaires avec Birotteau remarquèrent l’indignation
du parfumeur qui réprima sa colère en leur présence. Du Tillet était
peut-être redevenu honnête homme, sa faute pouvait avoir été causée par
une maîtresse au désespoir ou par une tentative au jeu, la réprobation
publique d’un honnête homme allait jeter dans une voie de crimes et de
malheurs un homme encore jeune et peut-être sur la voie du repentir.
Cet ange prit alors la plume et fit un aval sur les billets de du
Tillet en lui disant qu’il rendait de grand cœur ce léger service à un
garçon qui lui avait été très-utile. Le sang lui montait au visage en
faisant ce mensonge officieux. Du Tillet ne soutint pas le regard de
cet homme, et lui voua sans doute en ce moment cette haine sans trêve
que les anges des ténèbres ont conçue contre les anges de lumière. Du
Tillet tint si bien le balancier en dansant sur la corde roide des
spéculations financières, qu’il resta toujours élégant et riche en
apparence avant de l’être en réalité. Dès qu’il eut un cabriolet, il
ne le quitta plus; il se maintint dans la sphère élevée des gens qui
mêlent les plaisirs aux affaires, en faisant du foyer de l’Opéra la
succursale de la Bourse, les Turcarets de l’époque. Grâce à madame
Roguin, qu’il connut chez Birotteau, il se répandit promptement parmi
les gens de finance les plus haut placés. En ce moment, Ferdinand du
Tillet était arrivé à une prospérité qui n’avait rien de mensonger.
Au mieux avec la maison Nucingen où Roguin l’avait fait admettre, il
s’était lié promptement avec les frères Keller, avec la haute banque.
Personne ne savait d’où lui venaient les immenses capitaux qu’il
faisait mouvoir, mais chacun attribuait son bonheur à son intelligence
et à sa probité.

La restauration fit un personnage de César, à qui naturellement le
tourbillon des crises politiques ôta la mémoire de ces deux accidents
domestiques. L’immutabilité de ses opinions royalistes, auxquelles il
était devenu fort indifférent depuis sa blessure, mais dans lesquelles
il avait persisté par décorum, le souvenir de son dévouement en
vendémiaire lui valurent de hautes protections, précisément parce
qu’il ne demanda rien. Il fut nommé chef de bataillon dans la garde
nationale, quoiqu’il fût incapable de répéter le moindre mot de
commandement. En 1815, Napoléon, toujours ennemi de Birotteau, le
destitua. Durant les cent jours, Birotteau devint _la bête noire_
des libéraux de son quartier; car en 1815 seulement, commencèrent
les scissions politiques entre les négociants, jusqu’alors unanimes
dans leurs vœux de tranquillité dont les affaires avaient besoin. A
la seconde restauration, le gouvernement royal dut remanier le corps
municipal. Le préfet voulut nommer Birotteau maire. Grâce à sa femme,
le parfumeur accepta seulement la place d’adjoint qui le mettait moins
en évidence. Cette modestie augmenta beaucoup l’estime qu’on lui
portait généralement et lui valut l’amitié du maire, monsieur Flamet de
La Billardière. Birotteau, qui l’avait vu venir à la Reine des Roses au
temps où la boutique servait d’entrepôt aux conspirations royalistes,
le désigna lui-même au préfet de la Seine, qui le consulta sur le choix
à faire. Monsieur et madame Birotteau ne furent jamais oubliés dans les
invitations du maire. Enfin madame César quêta souvent à Saint-Roch,
en belle et bonne compagnie. La Billardière servit chaudement
Birotteau quand il fut question de distribuer au corps municipal
les croix accordées, en appuyant sur sa blessure reçue à Saint-Roch,
sur son attachement aux Bourbons et sur la considération dont il
jouissait. Le ministère qui voulait, tout en prodiguant la croix de
la Légion-d’Honneur afin d’abattre l’œuvre de Napoléon, se faire
des créatures et rallier aux Bourbons les différents commerces, les
hommes d’art et de science, comprit donc Birotteau dans la prochaine
promotion. Cette faveur, en harmonie avec l’éclat que jetait Birotteau
dans son arrondissement, le plaçait dans une situation où durent
s’agrandir les idées d’un homme à qui jusqu’alors tout avait réussi. La
nouvelle que le maire lui avait donnée de sa promotion fut le dernier
argument qui décida le parfumeur à se lancer dans l’opération qu’il
venait d’exposer à sa femme afin de quitter au plus vite la parfumerie,
et s’élever aux régions de la haute bourgeoisie de Paris.

César avait alors quarante ans. Les travaux auxquels il se livrait dans
sa fabrique lui avaient donné quelques rides prématurées, et avaient
légèrement argenté la longue chevelure touffue que la pression de son
chapeau lustrait circulairement. Son front, où, par la manière dont
ils étaient plantés, ses cheveux dessinaient cinq pointes, annonçait
la simplicité de sa vie. Ses gros sourcils n’effrayaient point, car
ses yeux bleus s’harmoniaient par leur limpide regard toujours franc
à son front d’honnête homme. Son nez cassé à la naissance et gros du
bout lui donnait l’air étonné des gobe-mouches de Paris. Ses lèvres
étaient très-lippues, et son grand menton tombait droit. Sa figure,
fortement colorée, à contours carrés, offrait, par la disposition des
rides, par l’ensemble de la physionomie, le caractère ingénuement
rusé du paysan. La force générale du corps, la grosseur des membres,
la carrure du dos, la largeur des pieds, tout dénotait d’ailleurs le
villageois transplanté dans Paris. Ses mains larges et poilues, les
grasses phalanges de ses doigts ridés, ses grands ongles carrés eussent
attesté son origine, s’il n’en était pas resté des vestiges dans toute
sa personne. Il avait sur les lèvres le sourire de bienveillance que
prennent les marchands quand vous entrez chez eux; mais ce sourire
commercial était l’image de son contentement intérieur et peignait
l’état de son âme douce. Sa défiance ne dépassait jamais les affaires,
sa ruse le quittait sur le seuil de la Bourse ou quand il fermait son
grand livre. Le soupçon était pour lui ce qu’étaient ses factures
imprimées, une nécessité de la vente elle-même. Sa figure offrait
une sorte d’assurance comique, de fatuité mêlée de bonhomie qui le
rendait original à voir en lui évitant une ressemblance trop complète
avec la plate figure du bourgeois parisien. Sans cet air de naïve
admiration et de foi en sa personne, il eût imprimé trop de respect; il
se rapprochait ainsi des hommes en payant sa quote part de ridicule.
Habituellement en parlant il se croisait les mains derrière le dos.
Quand il croyait avoir dit quelque chose de galant ou de saillant, il
se levait imperceptiblement sur la pointe des pieds, à deux reprises,
et retombait sur ses talons lourdement, comme pour appuyer sur sa
phrase. Au fort d’une discussion on le voyait quelquefois tourner sur
lui-même brusquement, faire quelques pas comme s’il allait chercher
des objections et revenir sur son adversaire par un mouvement brusque.
Il n’interrompait jamais, et se trouvait souvent victime de cette
exacte observation des convenances, car les autres s’arrachaient la
parole, et le bonhomme quittait la place sans avoir pu dire un mot.
Sa grande expérience des affaires commerciales lui avait donné des
habitudes taxées de manies par quelques personnes. Si quelque billet
n’était pas payé, il l’envoyait à l’huissier, et ne s’en occupait
plus que pour recevoir le capital, l’intérêt et les frais, l’huissier
devait poursuivre jusqu’à ce que le négociant fût en faillite; César
cessait alors toute procédure, ne comparaissait à aucune assemblée de
créanciers, et gardait ses titres. Ce système et son implacable mépris
pour les faillis lui venaient de monsieur Ragon qui, dans le cours
de sa vie commerciale, avait fini par apercevoir une si grande perte
de temps dans les affaires litigieuses, qu’il regardait le maigre et
incertain dividende donné par les concordats comme amplement regagné
par l’emploi du temps qu’on ne perdait point à aller, venir, faire des
démarches et courir après les excuses de l’improbité.

--Si le failli est honnête homme et se refait, il vous payera, disait
monsieur Ragon. S’il reste sans ressource et qu’il soit purement
malheureux, pourquoi le tourmenter? si c’est un fripon, vous n’aurez
jamais rien. Votre sévérité connue vous fait passer pour intraitable,
et comme il est impossible de transiger avec vous, tant que l’on peut
payer, c’est vous qu’on paye.

César arrivait à un rendez-vous à l’heure dite, mais dix minutes après
il partait avec une inflexibilité que rien ne faisait plier; aussi son
exactitude rendait-elle exacts les gens qui traitaient avec lui.

Le costume qu’il avait adopté concordait à ses mœurs et sa physionomie.
Aucune puissance ne l’eût fait renoncer aux cravates de mousseline
blanche dont les coins brodés par sa femme ou sa fille lui pendaient
sous le cou. Son gilet de piqué blanc boutonné carrément descendait
très-bas sur son abdomen assez proéminent, car il avait un léger
embonpoint. Il portait un pantalon bleu, des bas de soie noire et des
souliers à rubans dont les nœuds se défaisaient souvent. Sa redingote
vert-olive toujours trop large, et son chapeau à grands bords lui
donnaient l’air d’un quaker. Quand il s’habillait pour les soirées du
dimanche, il mettait une culotte de soie, des souliers à boucles d’or,
et son infaillible gilet carré dont les deux bouts s’entrouvraient
alors afin de montrer le haut de son jabot plissé. Son habit de drap
marron était à grands pans et à longues basques. Il conserva, jusqu’en
1819, deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement, mais il ne
mettait la seconde que quand il s’habillait.

Tel était César Birotteau, digne homme à qui les mystères qui
président à la naissance des hommes avaient refusé la faculté de juger
l’ensemble de la politique et de la vie, de s’élever au-dessus du
niveau social sous lequel vit la classe moyenne, qui suivait en toute
chose les errements de la routine: toutes ses opinions lui avaient été
communiquées, et il les appliquait sans examen. Aveugle mais bon, peu
spirituel mais profondément religieux, il avait un cœur pur. Dans ce
cœur brillait un seul amour, la lumière et la force de sa vie; car son
désir d’élévation, le peu de connaissances qu’il avait acquises, tout
venait de son affection pour sa femme et pour sa fille.

Quant à madame César, alors âgée de trente-sept ans, elle ressemblait
si parfaitement à la Vénus de Milo que tous ceux qui la connaissaient
virent son portrait dans cette belle statue quand le duc de Rivière
l’envoya. En quelques mois, les chagrins passèrent si promptement leurs
teintes jaunes sur son éblouissante blancheur, creusèrent et noircirent
si cruellement le cercle bleuâtre où jouaient ses beaux yeux verts,
qu’elle eut l’air d’une vieille madone; car elle conserva toujours, au
milieu de ses ruines, une douce candeur, un regard pur quoique triste,
et il fut impossible de ne pas la trouver toujours belle femme, d’un
maintien sage et plein de décence. Au bal prémédité par César, elle
devait jouir d’ailleurs d’un dernier éclat de beauté qui fut remarqué.

Toute existence a son apogée, une époque pendant laquelle les causes
agissent et sont en rapport exact avec les résultats. Ce midi de la
vie, où les forces vives s’équilibrent et se produisent dans tout
leur éclat, est non-seulement commun aux êtres organisés, mais encore
aux cités, aux nations, aux idées, aux institutions, aux commerces,
aux entreprises qui, semblables aux races nobles et aux dynasties,
naissent, s’élèvent et tombent. D’où vient la rigueur avec laquelle
ce thème de croissance et de décroissance s’applique à tout ce qui
s’organise ici-bas? car la mort elle-même a, dans les temps de fléau,
son progrès, son ralentissement, sa recrudescence et son sommeil.
Notre globe lui-même est peut-être une fusée un peu plus durable que
les autres. L’Histoire, en redisant les causes de la grandeur et de
la décadence de tout ce qui fut ici-bas, pourrait avertir l’homme
du moment où il doit arrêter le jeu de toutes ses facultés; mais ni
les conquérants, ni les acteurs, ni les femmes, ni les auteurs n’en
écoutent la voix salutaire.

César Birotteau, qui devait se considérer comme étant à l’apogée de sa
fortune, prenait ce temps d’arrêt comme un nouveau point de départ. Il
ne savait pas, et d’ailleurs ni les nations, ni les rois n’ont tenté
d’écrire en caractères ineffaçables la cause de ces renversements dont
l’histoire est grosse, dont tant de maisons souveraines ou commerciales
offrent de si grands exemples. Pourquoi de nouvelles pyramides ne
rappelleraient-elles pas incessamment ce principe qui doit dominer la
politique des nations aussi bien que celle des particuliers: _Quand
l’effet produit n’est plus en rapport direct ni en proportion égale
avec sa cause, la désorganisation commence_? Mais ces monuments
existent partout, c’est les traditions et les pierres qui nous parlent
du passé, qui consacrent les caprices de l’indomptable Destin, dont la
main efface nos songes et nous prouve que les plus grands événements
se résument dans une idée. Troie et Napoléon ne sont que des poèmes.
Puisse cette histoire être le poème des vicissitudes bourgeoises
auxquelles nulle voix n’a songé, tant elles semblent dénuées de
grandeur, tandis qu’elles sont au même titre immenses: il ne s’agit pas
d’un seul homme ici, mais de tout un peuple de douleurs.

En s’endormant, César craignit que le lendemain sa femme ne lui fît
quelques objections péremptoires, et s’ordonna de se lever de grand
matin pour tout résoudre. Au petit jour, il sortit donc sans bruit,
laissa sa femme au lit, s’habilla lestement et descendit au magasin,
au moment où le garçon en ôtait les volets numérotés. Birotteau, se
voyant seul, attendit le lever de ses commis, et se mit sur le pas
de sa porte en examinant comment son garçon de peine nommé Raguet
s’acquittait de ses fonctions, et Birotteau s’y connaissait! Malgré le
froid, le temps était superbe.

--Popinot, va prendre ton chapeau, mets tes souliers, fais descendre
monsieur Célestin, nous allons causer tous deux aux Tuileries, dit-il
en voyant descendre Anselme.

Popinot, cet admirable contrepied de du Tillet, et qu’un de ces heureux
hasards qui font croire à la Providence avait mis auprès de César,
joue un si grand rôle dans cette histoire qu’il est nécessaire de le
profiler ici. Madame Ragon était une demoiselle Popinot. Elle avait
deux frères. L’un, le plus jeune de la famille, se trouvait alors juge
suppléant au tribunal de première instance de la Seine. L’aîné avait
entrepris le commerce des laines brutes, y avait mangé sa fortune, et
mourut en laissant à la charge des Ragon et de son frère le juge qui
n’avait pas d’enfants, son fils unique, déjà privé d’une mère morte en
couches. Pour donner un état à son neveu, madame Ragon l’avait mis dans
la parfumerie en espérant le voir succéder à Birotteau. Anselme Popinot
était petit et pied-bot, infirmité que le hasard a donnée à lord Byron,
à Walter Scott, à monsieur de Talleyrand, pour ne pas décourager ceux
qui en sont affligés. Il avait ce teint éclatant et plein de taches
de rousseur qui distingue les gens dont les cheveux sont rouges; mais
son front pur, ses yeux de la couleur des agates gris-veiné, sa jolie
bouche, sa blancheur et la grâce d’une jeunesse pudique, la timidité
que lui inspirait son vice de conformation réveillaient à son profit
des sentiments protecteurs: on aime les faibles. Popinot intéressait.
Le petit Popinot, tout le monde l’appelait ainsi, tenait à une famille
essentiellement religieuse, où les vertus étaient intelligentes, où la
vie était modeste et pleine de belles actions. Aussi l’enfant, élevé
par son oncle le juge, offrait-il en lui la réunion des qualités qui
rendent la jeunesse si belle: sage et affectueux, un peu honteux,
mais plein d’ardeur, doux comme un mouton, mais courageux au travail,
dévoué, sobre, il était doué de toutes les vertus d’un chrétien des
premiers temps de l’Église.

En entendant parler d’une promenade aux Tuileries, la proposition la
plus excentrique que pût faire à cette heure son imposant patron,
Popinot crut qu’il voulait lui parler d’établissement; le commis pensa
soudain à Césarine, la véritable reine des Roses, l’enseigne vivante de
la maison et de laquelle il s’éprit le jour même où, deux mois avant
du Tillet, il était entré chez Birotteau. En montant l’escalier, il
fut donc obligé de s’arrêter, son cœur se gonflait trop, ses artères
battaient trop violemment; il descendit bientôt suivi de Célestin, le
premier commis de Birotteau. Anselme et son patron cheminèrent sans mot
dire vers les Tuileries. Popinot avait alors vingt et un ans, Birotteau
s’était marié à cet âge, Anselme ne voyait donc aucun empêchement
à son mariage avec Césarine, quoique la fortune du parfumeur et la
beauté de sa fille fussent d’immenses obstacles à la réussite de vœux
si ambitieux; mais l’amour procède par les élans de l’espérance, et
plus ils sont insensés, plus il y ajoute foi; aussi plus sa maîtresse
se trouvait loin de lui, plus ses désirs étaient-ils vifs. Heureux
enfant qui, par un temps où tout se nivelle, où tous les chapeaux se
ressemblent, réussissait à créer des distances entre la fille d’un
parfumeur et lui, rejeton d’une vieille famille parisienne! malgré
ses doutes, ses inquiétudes, il était heureux: il dînait tous les
jours auprès de Césarine! Puis en s’appliquant aux affaires de la
maison, il y mettait un zèle, une ardeur qui dépouillait le travail
de toute amertume; en faisant tout au nom de Césarine, il n’était
jamais fatigué. Chez un jeune homme de vingt ans, l’amour se repaît de
dévouement.

--Ce sera un négociant, il parviendra, disait de lui César à madame
Ragon en vantant l’activité d’Anselme au milieu des _mises_ de la
fabrique, en louant son aptitude à comprendre les finesses de l’art, en
rappelant l’âpreté de son travail dans les moments où les expéditions
donnaient, et où, les manches retroussées, les bras nus, le boiteux
emballait et clouait à lui seul plus de caisses que les autres commis.

Les prétentions connues et avouées d’Alexandre Crottat, premier
clerc de Roguin, la fortune de son père, riche fermier de la Brie,
formaient des obstacles bien grands au triomphe de l’orphelin; mais ces
difficultés n’étaient cependant point encore les plus âpres à vaincre:
Popinot ensevelissait au fond de son cœur de tristes secrets qui
agrandissaient l’intervalle mis entre Césarine et lui. La fortune des
Ragon, sur laquelle il aurait pu compter, était compromise; l’orphelin
avait le bonheur de les aider à vivre en leur apportant ses maigres
appointements. Cependant il croyait au succès! Il avait plusieurs fois
saisi quelques regards jetés avec un apparent orgueil sur lui par
Césarine; au fond de ses yeux bleus, il avait osé lire une secrète
pensée pleine de caressantes espérances. Il allait donc, travaillé par
son espoir du moment, tremblant, silencieux, ému, comme pourraient
l’être en semblable occurrence tous les jeunes gens pour qui la vie est
en bourgeon.

--Popinot, lui dit le brave marchand, ta tante va-t-elle bien?

--Oui, monsieur.

--Cependant elle me paraît soucieuse depuis quelque temps, y aurait-il
quelque chose qui clocherait chez elle? Écoute-moi, garçon, faut pas
trop faire le mystérieux avec moi, je suis quasi de la famille, voilà
vingt-cinq ans que je connais ton oncle Ragon. Je suis entré chez lui
en gros souliers ferrés, arrivant de mon village. Quoique l’endroit
s’appelle _les Trésorières_, j’avais pour toute fortune un louis d’or
que m’avait donné ma marraine, feu madame la marquise d’Uxelles, une
parente à monsieur le duc et madame la duchesse de Lenoncourt, qui sont
de nos pratiques. Aussi ai-je prié tous les dimanches pour elle et pour
toute sa famille; j’envoie en Touraine à sa nièce, madame de Mortsauf,
toutes ses parfumeries. Il me vient toujours des pratiques par eux,
comme, par exemple, monsieur de Vandenesse, qui prend pour douze cents
francs par an. On ne serait pas reconnaissant par bon cœur, on devrait
l’être par calcul: mais je te veux du bien sans arrière-pensée et pour
toi.

--Ah! monsieur, vous aviez, si vous me permettez de vous le dire, une
fière caboche!

--Non, mon garçon, non, cela ne suffit point. Je ne dis pas que
ma caboche n’en vaille pas une autre, mais j’avais de la probité,
_mordicus_! mais j’ai eu de la conduite, mais je n’ai jamais aimé que
ma femme. L’amour est un fameux _véhicule_, un mot heureux qu’a employé
hier monsieur de Villèle à la tribune.

--L’amour! dit Popinot. Oh! monsieur, est-ce que.....

--Tiens, tiens, voilà le père Roguin qui vient à pied par le haut de la
place Louis XV, à huit heures. Qu’est-ce que le bonhomme fait donc là?
se dit César en oubliant Anselme Popinot et l’huile de noisette.

Les suppositions de sa femme lui revinrent à la mémoire, et, au lieu
d’entrer dans le jardin des Tuileries, Birotteau s’avança vers le
notaire pour le rencontrer. Anselme suivit son patron à distance, sans
pouvoir s’expliquer le subit intérêt qu’il prenait à une chose en
apparence si peu importante; mais très-heureux des encouragements qu’il
trouvait dans le dire de César sur ses souliers ferrés, son louis d’or
et l’amour.

Roguin, grand et gros homme bourgeonné, le front très-découvert, à
cheveux noirs, ne manquait pas jadis de physionomie; il avait été
audacieux et jeune, car de petit-clerc il était devenu notaire; mais,
en ce moment, son visage offrait, aux yeux d’un habile observateur,
les tiraillements, les fatigues de plaisirs cherchés. Lorsqu’un homme
se plonge dans la fange des excès, il est difficile que sa figure ne
soit pas fangeuse en quelque endroit; aussi les contours des rides, la
chaleur du teint étaient-ils, chez Roguin, sans noblesse; au lieu de
cette lueur pure qui flambe sous les tissus des hommes contenus et leur
imprime une fleur de santé, l’on entrevoyait chez lui l’impureté d’un
sang fouetté par des efforts contre lesquels regimbe le corps. Son nez
était ignoblement retroussé, comme celui des gens chez lesquels les
humeurs, en prenant la route de cet organe, produisent une infirmité
secrète qu’une vertueuse reine de France croyait naïvement être un
malheur commun à l’espèce, n’ayant jamais approché d’autre homme que
le roi d’assez près pour reconnaître son erreur. En prisant beaucoup
de tabac d’Espagne, Roguin avait cru dissimuler son incommodité, il
en avait augmenté les inconvénients qui furent la principale cause de
ses malheurs. N’est-ce pas une flatterie sociale un peu trop prolongée
que de toujours peindre les hommes sous de fausses couleurs, et de ne
pas révéler quelques-uns des vrais principes de leurs vicissitudes, si
souvent causées par la maladie? Le mal physique, considéré dans ses
ravages moraux, examiné dans ses influences sur le mécanisme de la vie,
a peut-être été jusqu’ici trop négligé par les historiens des mœurs.
Madame César avait bien deviné le secret du ménage. Dès la première
nuit de ses noces, la charmante fille unique du banquier Chevrel
avait conçu pour le pauvre notaire une insurmontable antipathie, et
voulut aussitôt requérir le divorce. Trop heureux d’avoir une femme
riche de cinq cent mille francs sans compter les espérances, Roguin
avait supplié sa femme de ne pas intenter une action en divorce, en
la laissant libre et se soumettant à toutes les conséquences d’un
pareil pacte. Madame Roguin, devenue souveraine maîtresse, se conduisit
avec son mari comme une courtisane avec un vieil amant. Roguin trouva
bientôt sa femme trop chère, et, comme beaucoup de maris parisiens,
il eut un second ménage en ville. D’abord contenue dans de sages
bornes, cette dépense fut médiocre. Primitivement, Roguin rencontra,
sans grands frais, des grisettes très-heureuses de sa protection;
mais, depuis trois ans, il était rongé par une de ces indomptables
passions qui envahissent les hommes entre cinquante et soixante ans,
et que justifiait l’une des plus magnifiques créatures de ce temps,
connue dans les fastes de la prostitution sous le sobriquet de la
belle Hollandaise, car elle allait retomber dans ce gouffre où sa
mort l’illustra. Elle avait été jadis amenée de Bruges à Paris par un
des clients de Roguin, qui, forcé de partir par suite des événements
politiques, lui en fit présent en 1815. Le notaire avait acheté pour sa
belle une petite maison aux Champs-Élysées, l’avait richement meublée
et s’était laissé entraîner à satisfaire les coûteux caprices de
cette femme, dont les profusions absorbèrent sa fortune. L’air sombre
empreint sur la physionomie de Roguin, et qui se dissipa quand il vit
son client, tenait à des événements mystérieux où se trouvaient les
secrets de la fortune si rapidement faite par du Tillet. Le plan formé
par du Tillet changea dès le premier dimanche où il put observer chez
son patron la situation respective de monsieur et madame Roguin. Il
était venu moins pour séduire madame César que pour se faire offrir
la main de Césarine en dédommagement d’une passion rentrée, et il
eut d’autant moins de peine à renoncer à ce mariage qu’il avait cru
César riche et le trouvait pauvre. Il espionna le notaire, s’insinua
dans sa confiance, se fit présenter chez la belle Hollandaise, y
étudia dans quels termes elle était avec Roguin, et apprit qu’elle
menaçait de remercier son amant s’il lui rognait son luxe. La belle
Hollandaise était de ces femmes folles qui ne s’inquiètent jamais d’où
vient l’argent ni comment il s’acquiert, et qui donneraient une fête
avec les écus d’un parricide. Elle ne pensait jamais le lendemain à
la veille. Pour elle, l’avenir était son après-dîner, et la fin du
mois l’éternité, même quand elle avait des mémoires à payer. Charmé
de rencontrer un premier levier, du Tillet commença par obtenir de la
belle Hollandaise qu’elle aimât Roguin pour trente mille francs par
an au lieu de cinquante mille, service que les vieillards passionnés
oublient rarement. Après un souper très-aviné, Roguin s’ouvrit à du
Tillet sur sa crise financière. Ses immeubles étant absorbés par
l’hypothèque légale de sa femme, il avait été conduit par sa passion à
prendre dans les fonds de ses clients une somme déjà supérieure à la
moitié de sa charge. Quand le reste serait dévoré, l’infortuné Roguin
se brûlerait la cervelle, car il croyait diminuer l’horreur de la
faillite en imposant la pitié publique. Du Tillet aperçut une fortune
rapide et sûre qui brilla comme un éclair dans la nuit de l’ivresse,
il rassura Roguin et le paya de sa confiance en lui faisant tirer ses
pistolets en l’air.

--En se hasardant ainsi, lui dit-il, un homme de votre portée ne doit
pas se conduire comme un sot et marcher à tâtons, mais opérer hardiment.

Il lui conseilla de prendre dès à présent une forte somme, de la lui
confier pour être jouée avec audace dans une partie quelconque, à
la Bourse, ou dans quelque spéculation choisie entre les mille qui
s’entreprenaient alors. En cas de gain, ils fonderaient à eux deux
une maison de banque où l’on tirerait parti des dépôts, et dont les
bénéfices lui serviraient à contenter sa passion. Si la chance tournait
contre eux, Roguin irait vivre à l’étranger au lieu de se tuer, parce
que _son_ du Tillet lui serait fidèle jusqu’au dernier sou. C’était
une corde à portée de main pour un homme qui se noyait, et Roguin
ne s’aperçut pas que le commis parfumeur la lui passait autour du
cou. Maître du secret de Roguin, du Tillet s’en servit pour établir
à la fois son pouvoir sur la femme, sur la maîtresse et sur le mari.
Prévenue d’un désastre qu’elle était loin de soupçonner, madame Roguin
accepta les soins de du Tillet, qui sortit alors de chez le parfumeur,
sûr de son avenir. Il n’eut pas de peine à convaincre la maîtresse
de risquer une somme, afin de ne jamais être obligée de recourir à
la prostitution s’il lui arrivait quelque malheur. La femme régla
ses affaires, amassa promptement un petit capital, et le remit à un
homme en qui son mari se fiait, car le notaire donna d’abord cent
mille francs à son complice. Placé près de madame Roguin de manière à
transformer les intérêts de cette belle femme en affection, du Tillet
sut lui inspirer la plus violente passion. Ses trois commanditaires lui
constituèrent naturellement une part; mais, mécontent de cette part,
il eut l’audace, en les faisant jouer à la Bourse, de s’entendre avec
un adversaire qui lui rendait le montant des pertes supposées, car il
joua pour ses clients et pour lui-même. Aussitôt qu’il eut cinquante
mille francs, il fut sûr de faire une grande fortune; il porta le
coup d’œil d’aigle qui le caractérise dans les phases où se trouvait
alors la France: il joua la baisse pendant la campagne de France, et
la hausse au retour des Bourbons. Deux mois après la rentrée de Louis
XVIII, madame Roguin possédait deux cent mille francs, et du Tillet
cent mille écus. Le notaire, aux yeux de qui ce jeune homme était un
ange, avait rétabli l’équilibre dans ses affaires. La belle Hollandaise
dissipait tout, elle était la proie d’un infâme cancer, nommé Maxime de
Trailles, ancien page de l’empereur. Du Tillet découvrit le véritable
nom de cette fille en faisant un acte avec elle. Elle se nommait Sarah
Gobseck. Frappé de la coïncidence de ce nom avec celui d’un usurier
dont il avait entendu parler, il alla chez ce vieil escompteur, la
providence des enfants de famille, afin de reconnaître jusqu’où
pourrait aller sur lui le crédit de sa parente. Le Brutus des usuriers
fut implacable pour sa petite-nièce, mais du Tillet sut lui plaire en
se posant comme le banquier de Sarah, et comme ayant des fonds à faire
mouvoir. La nature normande et la nature usurière se convinrent l’une
à l’autre. Gobseck se trouvait avoir besoin d’un homme jeune et habile
pour surveiller une petite opération à l’étranger.

Un Auditeur au Conseil d’État, surpris par le retour des Bourbons,
avait eu l’idée, pour se bien mettre en cour, d’aller en Allemagne
racheter les titres des dettes contractées par les princes pendant
leur émigration. Il offrait les bénéfices de cette affaire, pour lui
purement politique, à ceux qui lui donneraient les fonds nécessaires.
L’usurier ne voulait lâcher les sommes qu’au fur et à mesure de l’achat
des créances, et les faire examiner par un fin représentant. Les
usuriers ne se fient à personne, ils veulent des garanties; auprès
d’eux, l’occasion est tout: de glace quand ils n’ont pas besoin d’un
homme, ils sont patelins et disposés à la bienfaisance quand leur
utilité s’y trouve. Du Tillet connaissait le rôle immense sourdement
joué sur la place de Paris par les Werbrust et Gigonnet, escompteurs
du commerce des rues Saint-Denis et Saint-Martin, par Palma, banquier
du faubourg Poissonnière, presque toujours intéressés avec Gobseck. Il
offrit donc une caution pécuniaire en se faisant accorder un intérêt
et en exigeant que ces messieurs employassent dans leur commerce
d’argent les fonds qu’il leur déposerait: il se préparait ainsi des
appuis. Il accompagna monsieur Clément Chardin des Lupeaulx dans un
voyage en Allemagne qui dura pendant les Cent-Jours, et revint à la
seconde restauration, ayant plus augmenté les éléments de sa fortune
que sa fortune elle-même. Il était entré dans les secrets des plus
habiles calculateurs de Paris, il avait conquis l’amitié de l’homme
dont il était le surveillant, car cet habile escamoteur lui avait
mis à nu les ressorts et la jurisprudence de la haute politique. Du
Tillet était un de ces esprits qui entendent à demi-mot, il acheva
de se former pendant ce voyage. Au retour, il retrouva madame Roguin
fidèle. Quant au pauvre notaire, il attendait Ferdinand avec autant
d’impatience qu’en témoignait sa femme, la belle Hollandaise l’avait
de nouveau ruiné. Du Tillet questionna la belle Hollandaise, et ne
retrouva pas une dépense équivalente aux sommes dissipées. Du Tillet
découvrit alors le secret que Sarah Gobseck lui avait si soigneusement
caché, sa folle passion pour Maxime de Trailles, dont les débuts dans
sa carrière de vices et de débauche annonçaient ce qu’il fut, un de ces
garnements politiques nécessaires à tout bon gouvernement, et que le
jeu rendait insatiable. En faisant cette découverte, du Tillet comprit
l’insensibilité de Gobseck pour sa petite-nièce. Dans ces conjectures,
le banquier du Tillet, car il devint banquier, conseilla fortement à
Roguin de garder une poire pour la soif, en embarquant ses clients
les plus riches dans une affaire où il pourrait se réserver de fortes
sommes, s’il était contraint à faillir en recommençant le jeu de la
Banque. Après des _hauts_ et des _bas_, profitables seulement à du
Tillet et à madame Roguin, le notaire entendit enfin sonner l’heure
de sa _déconfiture_. Son agonie fut alors exploitée par son meilleur
ami. Du Tillet inventa la spéculation relative aux terrains situés
autour de la Madeleine. Naturellement les cent mille francs déposés
par Birotteau chez Roguin, en attendant un placement, furent remis à
du Tillet qui, voulant perdre le parfumeur, fit comprendre à Roguin
qu’il courait moins de dangers à prendre dans ses filets ses amis
intimes.--Un ami, lui dit-il, conserve des ménagements jusque dans
sa colère. Peu de personnes savent aujourd’hui combien peu valait à
cette époque une toise de terrain autour de la Madeleine, mais ces
terrains allaient nécessairement être vendus au-dessus de leur valeur
momentanée à cause de l’obligation où l’on serait d’aller trouver des
propriétaires qui profiteraient de l’occasion; or du Tillet voulait
être à portée de recueillir les bénéfices sans supporter les pertes
d’une spéculation à long terme. En d’autres termes, son plan consistait
à tuer l’affaire pour s’adjuger un cadavre qu’il savait pouvoir
raviver. En semblable occurrence, les Gobseck, les Palma, les Werbrust
et Gigonnet se prêtaient mutuellement la main; mais du Tillet n’était
pas assez intime avec eux pour leur demander leur aide; d’ailleurs il
voulait si bien cacher son bras tout en conduisant l’affaire, qu’il
pût recueillir les profits du vol sans en avoir la honte; il sentit
donc la nécessité d’avoir à lui l’un de ces mannequins vivants nommés
dans la langue commerciale _hommes de paille_. Son joueur supposé de
la Bourse lui parut propre à devenir son âme damnée, et il entreprit
sur les droits divins en créant un homme. D’un ancien commis-voyageur,
sans moyens ni capacité, excepté celle de parler indéfiniment sur toute
espèce de sujet en ne disant rien, sans sou ni maille, mais pouvant
comprendre un rôle et le jouer sans compromettre la pièce; plein de
l’honneur le plus rare, c’est-à-dire capable de garder un secret et
de se laisser déshonorer au profit de son commettant, du Tillet fit
un banquier qui montait et dirigeait les plus grandes entreprises,
le chef de la maison Claparon. La destinée de Charles Claparon était
d’être un jour livré aux juifs et aux pharisiens, si les affaires
lancées par du Tillet exigeaient une faillite, et Claparon le savait.
Mais, pour un pauvre diable qui se promenait mélancoliquement sur les
boulevards avec un avenir de quarante sous dans sa poche quand son
camarade du Tillet le rencontra, les petites parts qui devaient lui
être abandonnées dans chaque affaire furent un Eldorado. Ainsi son
amitié, son dévouement pour du Tillet corroborés d’une reconnaissance
irréfléchie, excités par les besoins d’une vie libertine et décousue,
lui faisaient dire _amen_ à tout. Puis, après avoir vendu son honneur,
il le vit risquer avec tant de prudence, qu’il finit par s’attacher
à son ancien camarade, comme un chien à son maître. Claparon était
un caniche fort laid, mais toujours prêt à faire le saut de Curtius.
Dans la combinaison actuelle, il devait représenter une moitié des
acquéreurs des terrains comme César Birotteau représenterait l’autre.
Les valeurs que Claparon recevrait de Birotteau seraient escomptées
par un des usuriers de qui du Tillet pouvait emprunter le nom, pour
précipiter Birotteau dans les abîmes d’une faillite, quand Roguin lui
enlèverait ses fonds. Les syndics de la faillite agiraient au gré
des inspirations de du Tillet qui, possesseur des écus donnés par le
parfumeur et son créancier sous différents noms, ferait liciter les
terrains et les achèterait pour la moitié de leur valeur en payant avec
les fonds de Roguin et le dividende de la faillite. Le notaire trempait
dans ce plan en croyant avoir une bonne part des précieuses dépouilles
du parfumeur et de ses co-intéressés; mais l’homme à la discrétion
duquel il se livrait devait se faire et se fit la part du lion. Roguin,
ne pouvant poursuivre du Tillet devant aucun tribunal, fut heureux de
l’os à ronger qui lui fut jeté, de mois en mois, au fond de la Suisse
où il trouva des beautés au rabais. Les circonstances, et non une
méditation d’auteur tragique inventant une intrigue, avaient engendré
cet horrible plan. La haine sans désir de vengeance est un grain tombé
sur du granit; la vengeance vouée à César, par du Tillet, était donc
un des mouvements les plus naturels, ou il faut nier la querelle des
anges maudits et des anges de lumière. Du Tillet ne pouvait sans de
grands inconvénients assassiner le seul homme dans Paris qui le savait
coupable d’un vol domestique, mais il pouvait le jeter dans la boue
et l’annihiler au point de rendre son témoignage impossible. Pendant
long-temps sa vengeance avait germé dans son cœur sans fleurir, car
les gens les plus haineux font à Paris très-peu de plans, la vie y est
trop rapide, trop remuée; il y a trop d’accidents imprévus; mais aussi
ces perpétuelles oscillations, en ne permettant pas la préméditation,
servent une pensée tapie au fond du cœur qui guette leurs chances
fluviatiles. Quand Roguin avait fait sa confidence à du Tillet, le
commis y entrevit vaguement la possibilité de détruire César, et il
ne s’était pas trompé. Sur le point de quitter son idole, le notaire
buvait le reste de son philtre dans la coupe cassée, il allait tous
les jours aux Champs-Élysées et revenait chez lui de grand matin.
Ainsi la défiante madame César avait raison. Dès qu’un homme se résout
à jouer le rôle que du Tillet avait donné à Roguin, il acquiert les
talents du plus grand comédien, il a la vue d’un lynx et la pénétration
d’un voyant, il sait magnétiser sa dupe; aussi le notaire avait-il
aperçu Birotteau long-temps avant que Birotteau ne le vît, et quand le
parfumeur le regarda, il lui tendait déjà la main de loin.

--Je viens d’aller recevoir le testament d’un grand personnage qui n’a
pas huit jours à vivre, dit-il de l’air le plus naturel du monde; mais
l’on m’a traité comme un médecin de village, on m’a envoyé chercher en
voiture, et je reviens à pied.

Ces paroles dissipèrent un léger nuage de défiance qui avait obscurci
le front du parfumeur, et que Roguin entrevit; aussi le notaire se
garda-t-il bien de parler de l’affaire des terrains le premier, car il
voulait porter le dernier coup à sa victime.

--Après les testaments, les contrats de mariage, dit Birotteau, voilà
la vie. Et à propos de cela, quand épousons-nous la Madeleine? Hé! hé!
papa Roguin, ajouta-t-il en lui tapant sur le ventre.

Entre hommes la prétention des plus chastes bourgeois est de paraître
égrillards.

--Mais si ce n’est pas aujourd’hui, répondit le notaire d’un air
diplomatique, ce ne sera jamais. Nous craignons que l’affaire ne
s’ébruite, je suis déjà vivement pressé par deux de mes plus riches
clients qui veulent se mettre dans cette spéculation. Aussi est-ce
à prendre ou à laisser. Passé midi, je dresserai les actes et vous
n’aurez la faculté d’y être que jusqu’à une heure. Adieu. Je vais
précisément lire les minutes que Xandrot a dû me dégrossir pendant
cette nuit.

--Eh! bien, c’est fait, vous avez ma parole, dit Birotteau en courant
après le notaire et lui frappant dans la main. Prenez les cent mille
francs qui devaient servir à la dot de ma fille.

--Bien, dit Roguin en s’éloignant.

Pendant l’instant que Birotteau mit à revenir auprès du petit Popinot,
il éprouva dans ses entrailles une chaleur violente, son diaphragme se
contracta, ses oreilles tintèrent.

--Qu’avez-vous, monsieur? lui demanda le commis en voyant à son maître
le visage pâle.

--Ah! mon garçon, je viens de conclure par un seul mot une grande
affaire, personne n’est maître de ses émotions en pareil cas.
D’ailleurs tu n’y es pas étranger. Aussi, t’ai-je amené ici pour y
causer plus à l’aise, personne ne nous écoutera. Ta tante est gênée, à
quoi donc a-t-elle perdu son argent? dis-le-moi.

--Monsieur, mon oncle et ma tante avaient leurs fonds chez monsieur de
Nucingen, ils ont été forcés de prendre en remboursement des actions
dans les mines de Wortschin qui ne donnent pas encore de dividende, et
il est difficile à leur âge de vivre d’espérance.

--Mais avec quoi vivent-ils?

--Ils m’ont fait le plaisir d’accepter mes appointements.

--Bien, bien, Anselme, dit le parfumeur en laissant voir une larme qui
roula dans ses yeux, tu es digne de l’attachement que je te porte.
Aussi vas-tu recevoir une haute récompense de ton application à mes
affaires.

En disant ces paroles, le négociant grandissait autant à ses propres
yeux qu’à ceux de Popinot; il y mit cette bourgeoise et naïve emphase,
expression de sa supériorité postiche.

--Quoi! vous auriez deviné ma passion pour...

--Pour qui? dit le parfumeur.

--Pour mademoiselle Césarine.

--Ah! garçon, tu es bien hardi, s’écria Birotteau. Mais garde bien ton
secret, je te promets de l’oublier, et tu sortiras de chez moi demain.
Je ne t’en veux pas; à ta place, diable! diable! j’en aurais fait tout
autant. Elle est si belle!

--Ah, monsieur! dit le commis qui sentait sa chemise mouillée tant il
se tressuait.

--Mon garçon, cette affaire n’est pas l’affaire d’un jour: Césarine
est sa maîtresse, et sa mère a ses idées. Ainsi rentre en toi-même,
essuie tes yeux, tiens ton cœur en bride, et n’en parlons jamais. Je
ne rougirais pas de t’avoir pour gendre: neveu de monsieur Popinot,
juge au tribunal de première instance; neveu des Ragon, tu as le droit
de faire ton chemin tout comme un autre: mais il y a des _mais_,
des _car_, des _si_! Quel diable de chien me lâches-tu là dans une
conversation d’affaire! Tiens, assieds-toi sur cette chaise, et que
l’amoureux fasse place au commis. Popinot, es-tu homme de cœur? dit-il
en regardant son commis. Te sens-tu le courage de lutter avec plus fort
que toi, de te battre corps à corps?...

--Oui, monsieur.

--De soutenir un combat long, dangereux...

--De quoi s’agit-il?

--De couler l’huile de Macassar! dit Birotteau, se dressant en pied
comme un héros de Plutarque. Ne nous abusons pas, l’ennemi est fort,
bien campé, redoutable. L’huile de Macassar a été rondement menée.
La conception est habile. Les fioles carrées ont l’originalité de la
forme. Pour mon projet, j’ai pensé à faire les nôtres triangulaires;
mais je préférerais, après de mûres réflexions, de petites bouteilles
de verre mince clissées en roseau; elles auraient un air mystérieux, et
le consommateur aime tout ce qui l’intrigue.

--C’est coûteux, dit Popinot. Il faudrait tout établir au meilleur
marché possible, afin de faire de fortes remises aux détaillants.

--Bien, mon garçon, voilà les vrais principes. Songes-y bien,
l’huile de Macassar se défendra! elle est spécieuse, elle a un
nom séduisant. On la présente comme une importation étrangère, et
nous aurons le malheur d’être de notre pays. Voyons, Popinot, te
sens-tu de force à tuer Macassar? D’abord tu l’emporteras dans les
expéditions d’outre-mer: il paraît que Macassar est réellement aux
Indes, il est plus naturel alors d’envoyer le produit français aux
Indiens que de leur renvoyer ce qu’ils sont censés nous fournir. A toi
les pacotilleurs! Mais il faut lutter à l’étranger, lutter dans les
départements! Or l’huile de Macassar a été bien affichée, il ne faut
pas se déguiser sa puissance, elle est poussée, le public la connaît.

--Je la coulerai, s’écria Popinot l’œil en feu.

--Avec quoi? lui dit Birotteau. Voilà bien l’ardeur des jeunes gens.
Écoute-moi donc jusqu’au bout.

Anselme se mit comme un soldat au port d’armes devant un maréchal de
France.

--J’ai inventé, Popinot, une huile pour exciter la pousse des cheveux,
raviver le cuir chevelu, maintenir la couleur des chevelures mâles et
femelles. Cette essence n’aura pas moins de succès que ma pâte et mon
eau; mais je ne veux pas exploiter ce secret par moi-même, je pense à
me retirer du commerce. C’est toi, mon enfant, qui lanceras mon huile
_Comagène_ (du mot _coma_, mot latin qui signifie cheveux, comme me l’a
dit monsieur Alibert, médecin du roi. Ce mot se trouve dans la tragédie
de Bérénice, où Racine a mis un roi de Comagène, amant de cette belle
reine si célèbre par sa chevelure, lequel amant, sans doute par
flatterie, a donné ce nom à son royaume! Comme ces grands génies ont de
l’esprit! ils descendent aux plus petits détails).

Le petit Popinot garda son sérieux en écoutant cette parenthèse
saugrenue, évidemment dite pour lui qui avait de l’instruction.

--Anselme, j’ai jeté les yeux sur toi pour fonder une maison de
commerce de haute droguerie, rue des Lombards, dit Birotteau. Je
serai ton associé secret, je te baillerai les premiers fonds. Après
l’huile Comagène, nous essaierons de l’essence de vanille, de l’esprit
de menthe. Enfin, nous aborderons la droguerie en la révolutionnant,
en vendant ses produits concentrés au lieu de les vendre en nature.
Ambitieux jeune homme, es-tu content?

Anselme ne pouvait répondre, tant il était oppressé, mais ses yeux
pleins de larmes répondaient pour lui. Cette offre lui semblait dictée
par une indulgente paternité qui lui disait: Mérite Césarine en
devenant riche et considéré.

--Monsieur, répondit-il enfin en prenant l’émotion de Birotteau pour de
l’étonnement, moi aussi je réussirai!

--Voilà comme j’étais, s’écria le parfumeur, je n’ai pas dit un autre
mot. Si tu n’as pas ma fille, tu auras toujours une fortune. Eh! bien,
garçon, qu’est-ce qui te prend?

--Laissez-moi espérer qu’en acquérant l’une j’obtiendrai l’autre.

--Je ne puis t’empêcher d’espérer, mon ami, dit Birotteau touché par le
ton d’Anselme.

--Eh! bien, monsieur, puis-je dès aujourd’hui prendre mes mesures pour
trouver une boutique afin de commencer au plus tôt?

--Oui, mon enfant. Demain nous irons nous enfermer tous deux à la
fabrique. Avant d’aller dans le quartier de la rue des Lombards, tu
passeras chez Livingston, pour savoir si ma presse hydraulique pourra
fonctionner demain. Ce soir, nous irons, à l’heure du dîner, chez
l’illustre et bon monsieur Vauquelin pour le consulter. Ce savant s’est
occupé tout récemment de la composition des cheveux, il a recherché
quelle était leur substance colorante, d’où elle provenait, quelle
était la contexture des cheveux. Tout est là, Popinot. Tu sauras mon
secret, et il ne s’agira plus que de l’exploiter avec intelligence.
Avant d’aller chez Livingston, passe chez Pieri Bénard. Mon enfant, le
désintéressement de monsieur Vauquelin est une des grandes douleurs
de ma vie: il est impossible de lui rien faire accepter. Heureusement
j’ai su par Chiffreville qu’il voulait une Vierge de Dresde, gravée
par un certain Muller, et, après deux ans de correspondance en
Allemagne, Bénard a fini par la trouver sur papier de Chine, avant la
lettre: elle coûte quinze cents francs, mon garçon. Aujourd’hui, notre
bienfaiteur la verra dans son antichambre en nous reconduisant, car
elle doit être encadrée, tu t’en assureras. Nous nous rappellerons
ainsi à son souvenir, ma femme et moi, car quant à la reconnaissance,
voilà seize ans que nous prions Dieu, tous les jours, pour lui. Moi,
je ne l’oublierai jamais; mais, Popinot, enfoncés dans la science,
les savants oublient tout, femmes, amis, obligés. Nous autres, notre
peu d’intelligence nous permet au moins d’avoir le cœur chaud. Ça
console de ne pas être un grand homme. Ces messieurs de l’Institut,
c’est tout cerveau, tu verras, vous ne les rencontrez jamais dans
une église. Monsieur Vauquelin est toujours dans son cabinet ou dans
son laboratoire, j’aime à croire qu’il pense à Dieu en analysant ses
ouvrages. Voilà qui est entendu: je te ferai les fonds, je te laisserai
la possession de mon secret, nous serons de moitié, sans qu’il soit
besoin d’acte. Vienne le succès! nous arrangerons nos flûtes. Cours,
mon garçon, moi je vais à mes affaires. Écoute donc, Popinot, je
donnerai dans vingt jours un grand bal, fais-toi faire un habit,
viens-y comme un commerçant déjà calé...

Ce dernier trait de bonté émut tellement Popinot, qu’il saisit la
grosse main de César et la baisa. Le bonhomme avait flatté l’amoureux
par cette confidence, et les gens épris sont capables de tout.

--Pauvre garçon, dit Birotteau en le voyant courir à travers les
Tuileries, si Césarine l’aimait! mais il est boiteux, il a les cheveux
de la couleur d’un bassin, et les jeunes filles sont si singulières, je
ne crois guère que Césarine... Et puis sa mère veut la voir la femme
d’un notaire. Alexandre Crottat la fera riche: la richesse rend tout
supportable, tandis qu’il n’y a pas de bonheur qui ne succombe à la
misère. Enfin, j’ai résolu de laisser ma fille maîtresse d’elle-même
jusqu’à concurrence d’une folie.

Le voisin de Birotteau était un petit marchand de parapluies,
d’ombrelles et de cannes, nommé Cayron, Languedocien, qui faisait de
mauvaises affaires, et que Birotteau avait obligé déjà plusieurs fois.
Cayron ne demandait pas mieux que de se restreindre à sa boutique et de
céder au riche parfumeur les deux pièces du premier étage, en diminuant
d’autant son bail.

--Eh! bien, voisin, lui dit familièrement Birotteau en entrant chez
le marchand de parapluies, ma femme consent à l’augmentation de notre
local! Si vous voulez, nous irons chez monsieur Molineux à onze heures.

--Mon cher monsieur Birotteau, reprit le marchand de parapluies, je ne
vous ai jamais rien demandé pour cette cession, mais vous savez qu’un
bon commerçant doit faire argent de tout.

--Diable! diable! répondit le parfumeur, je n’ai pas des mille et des
cents. J’ignore si mon architecte, que j’attends, trouvera la chose
praticable. Avant de conclure, m’a-t-il dit, sachons si vos planchers
sont de niveau. Puis il faut que monsieur Molineux consente à laisser
percer le mur, et le mur est-il mitoyen? Enfin j’ai à faire retourner
chez moi l’escalier, pour changer le palier afin d’établir le
plain-pied. Voilà bien des frais, je ne veux pas me ruiner.

--Oh! monsieur, dit le Méridional, quand vous serez ruiné, le soleil
sera venu coucher avec la terre, et ils auront fait des petits.

Birotteau se caressa le menton en se soulevant sur la pointe des pieds
et retombant sur ses talons.

--D’ailleurs, reprit Cayron, je ne vous demande pas autre chose que de
me prendre ces valeurs-là...

Et il lui présenta un petit bordereau de cinq mille francs composé de
seize billets.

--Ah! dit le parfumeur en feuilletant les effets, de _petites broches_,
deux mois, trois mois...

--Prenez-les moi à six pour cent seulement, dit le marchand d’un air
humble.

--Est-ce que je fais l’usure? dit le parfumeur d’un air de reproche.

--Mon Dieu, monsieur, je suis allé chez votre ancien commis du Tillet;
il n’en voulait à aucun prix, sans doute pour savoir ce que je
consentirais à perdre.

--Je ne connais pas ces signatures-là, dit le parfumeur.

--Mais nous avons de si drôles de noms dans les cannes et les
parapluies, c’est des colporteurs!

--Eh! bien, je ne dis pas que je prenne tout, mais je m’arrangerai
toujours des plus courts.

--Pour mille francs qui se trouvent à quatre mois, ne me laissez
pas courir après les sangsues qui nous tirent le plus clair de nos
bénéfices, faites-moi tout, monsieur. J’ai si peu recours à l’escompte,
je n’ai nul crédit, voilà ce qui nous tue nous autres petits
détaillants.

--Allons, j’accepte vos broches, Célestin fera le compte. A onze
heures, soyez prêt. Voici mon architecte, monsieur Grindot, ajouta
le parfumeur en voyant venir le jeune homme avec lequel il avait
pris la veille rendez-vous chez monsieur de La Billardière. Contre
la coutume des gens de talent, vous êtes exact, monsieur, lui dit
César en déployant ses grâces commerciales les plus distinguées. Si
l’exactitude, suivant un mot du Roi, homme d’esprit autant que grand
politique, est la politesse des rois, elle est aussi la fortune des
négociants. Le temps, le temps est de l’or, surtout pour vous artistes.
L’architecture est la réunion de tous les arts, je me suis laissé dire
cela. Ne passons point par la boutique, ajouta-t-il en montrant la
fausse porte cochère de sa maison.

Quatre ans auparavant, monsieur Grindot avait remporté _le grand prix_
d’architecture, il revenait de Rome après un séjour de trois ans aux
frais de l’État. En Italie le jeune artiste songeait à l’art, à Paris
il songeait à la fortune. Le gouvernement peut seul donner les millions
nécessaires à un architecte pour édifier sa gloire; en revenant de
Rome, il est si naturel de se croire Fontaine ou Percier que tout
architecte ambitieux incline au ministérialisme: le pensionnaire
libéral, devenu royaliste, tâchait donc de se faire protéger par les
gens influents. Quand un _grand prix_ se conduit ainsi, ses camarades
l’appellent un intrigant. Le jeune architecte avait deux partis
à prendre; servir le parfumeur ou le mettre à contribution. Mais
Birotteau l’adjoint, Birotteau le futur possesseur par moitié des
terrains de la Madeleine, autour de laquelle tôt ou tard il se bâtirait
un beau quartier, était un homme à ménager. Grindot immola donc le
gain présent aux bénéfices à venir. Il écouta patiemment les plans,
les redites, les idées d’un de ces bourgeois, cible constante des
traits, des plaisanteries de l’artiste, éternel objet de ses mépris,
et suivit le parfumeur en hochant la tête pour saluer ses idées. Quand
le parfumeur eut bien tout expliqué, le jeune architecte essaya de lui
résumer à lui-même son plan.

--Vous avez à vous trois croisées de face sur la rue, plus la croisée
perdue sur l’escalier et prise par le palier. Vous ajoutez à ces
quatre croisées les deux qui sont de niveau dans la maison voisine en
retournant l’escalier pour aller de plain-pied dans tout l’appartement,
du côté de la rue.

--Vous m’avez parfaitement compris, dit le parfumeur étonné.

--Pour réaliser votre plan, il faut éclairer par en haut le nouvel
escalier, et ménager une loge de portier sous le socle.

--Un socle...

--Oui, c’est la partie sur laquelle reposera...

--Je comprends, monsieur.

--Quant à votre appartement, laissez-moi carte blanche pour le
distribuer et le décorer. Je veux le rendre digne...

--Digne! Vous avez dit le mot, monsieur.

--Quel temps me donnez-vous pour opérer ce changement de décor?

--Vingt jours.

--Quelle somme voulez-vous jeter à la tête des ouvriers? dit Grindot.

--Mais à quelle somme pourront monter ces réparations?

--Un architecte chiffre une construction neuve à un centime près,
répondit le jeune homme; mais comme je ne sais pas ce que c’est que
d’enfiler un bourgeois...... pardon! monsieur, le mot m’est échappé; je
dois vous prévenir qu’il est impossible de chiffrer des réparations et
des rhabillages. A peine en huit jours arriverais-je à faire un devis
approximatif. Accordez-moi votre confiance: vous aurez un charmant
escalier éclairé par le haut, orné d’un joli vestibule sur la rue, et
sous le socle...

--Toujours ce socle...

--Ne vous en inquiétez pas, je trouverai la place d’une petite loge de
portier. Vos appartements seront étudiés, restaurés avec amour. Oui,
monsieur, je vois l’art et non la fortune! Avant tout, ne dois-je pas
faire parler de moi pour arriver? Selon moi, le meilleur moyen est de
ne pas tripoter avec les fournisseurs, de réaliser de beaux effets à
bon marché.

--Avec de pareilles idées, jeune homme, dit Birotteau d’un ton
protecteur, vous réussirez.

--Ainsi, reprit Grindot, traitez directement avec vos maçons, peintres,
serruriers, charpentiers, menuisiers. Moi je me charge de régler leurs
mémoires. Accordez-moi seulement deux mille francs d’honoraires, ce
sera de l’argent bien placé. Laissez-moi maître des lieux demain à midi
et indiquez-moi vos ouvriers.

--A quoi peut se monter la dépense à vue de nez? dit Birotteau.

--Dix à douze mille francs, dit Grindot. Mais je ne compte pas le
mobilier, car vous le renouvelez sans doute. Vous me donnerez l’adresse
de votre tapissier, je dois m’entendre avec lui pour assortir les
couleurs, afin d’arriver à un ensemble de bon goût.

--Monsieur Braschon, rue Saint-Antoine, a mes ordres, dit le parfumeur
en prenant un air ducal!

L’architecte écrivit l’adresse sur un de ces petits souvenirs qui
viennent toujours d’une jolie femme.

--Allons, dit Birotteau, je me fie à vous, monsieur. Seulement,
attendez que j’aie arrangé la cession du bail des deux chambres
voisines et obtenu la permission d’ouvrir le mur.

--Prévenez-moi par un billet ce soir, dit l’architecte. Je dois passer
la nuit à faire mes plans, et nous préférons encore travailler pour les
bourgeois à travailler pour le roi de Prusse, c’est-à-dire pour nous.
Je vais toujours prendre les mesures, les hauteurs, la dimension des
tableaux, la portée des fenêtres...

--Nous arriverons au jour dit, reprit Birotteau, sans quoi, rien.

--Il le faudra bien, dit l’architecte. Les ouvriers passeront les
nuits, on emploiera des procédés pour sécher les peintures; mais ne
vous laissez pas enfoncer par les entrepreneurs, demandez-leur toujours
le prix d’avance, et constatez vos conventions!

--Paris est le seul endroit du monde où l’on puisse frapper de pareils
coups de baguette, dit Birotteau en se laissant aller à un geste
asiatique digne des _Mille et une Nuits_. Vous me ferez l’honneur de
venir à mon bal, monsieur. Les hommes à talent n’ont pas tous le dédain
dont on accable le commerce, et vous y verrez sans doute un savant du
premier ordre, monsieur Vauquelin de l’Institut! puis monsieur de La
Billardière, monsieur le comte de Fontaine, monsieur Lebas, juge, et le
président du Tribunal de Commerce; des magistrats: monsieur le comte de
Granville de la Cour royale et monsieur Popinot du Tribunal de première
instance, monsieur Camusot du Tribunal de Commerce, et monsieur Cardot
son beau-père... enfin peut-être monsieur le duc de Lenoncourt, premier
gentilhomme de la chambre du roi. Je réunis quelques amis autant...
pour célébrer la délivrance du territoire... que pour fêter ma...
promotion dans l’ordre de la Légion-d’Honneur...

Grindot fit un geste singulier.

--Peut-être... me suis-je rendu digne de cette... insigne... et...
royale... faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant
pour les Bourbons sur les marches de Saint-Roch au 13 vendémiaire, où
je fus blessé par Napoléon. Ces titres...

Constance, vêtue en matin, sortit de la chambre à coucher de Césarine
où elle s’était habillée; son premier coup d’œil arrêta net la verve de
son mari, qui cherchait à formuler une phrase normale pour apprendre
avec modestie ses grandeurs au prochain.

--Tiens, mimi, voici monsieur _de_ Grindot, jeune homme distingué
d’autre part, et possesseur d’un grand talent. Monsieur est
l’architecte que nous a recommandé monsieur de La Billardière, pour
diriger nos _petits_ travaux ici.

Le parfumeur se cacha de sa femme pour faire un signe à l’architecte en
mettant un doigt sur ses lèvres au mot petit, et l’artiste comprit.

--Constance, monsieur va prendre les mesures, les hauteurs; laisse-le
faire, ma bonne, dit Birotteau qui s’esquiva dans la rue.

--Cela sera-t-il bien cher? dit Constance à l’architecte.

--Non, madame, six mille francs, à vue de nez...

--A vue de nez! s’écria madame Birotteau. Monsieur, je vous en prie,
ne commencez rien sans un devis et des marchés signés. Je connais les
façons de messieurs les entrepreneurs: six mille veut dire vingt mille.
Nous ne sommes pas en position de faire des folies. Je vous en prie,
monsieur, quoique mon mari soit bien le maître chez lui, laissez-lui le
temps de réfléchir.

--Madame, monsieur l’adjoint m’a dit de lui livrer les lieux dans vingt
jours, et si nous tardons, vous seriez exposés à entamer la dépense
sans obtenir le résultat.

--Il y a dépenses et dépenses, dit la belle parfumeuse.

--Eh! madame, croyez-vous qu’il soit bien glorieux pour un architecte
qui veut élever des monuments de décorer un appartement? Je ne descends
à ce détail que pour obliger monsieur de La Billardière, et si je vous
effraie...

Il fit un mouvement de retraite.

--Bien, bien, monsieur, dit Constance en rentrant dans sa chambre, où
elle se jeta la tête sur l’épaule de Césarine. Ah! ma fille! ton père
se ruine! Il a pris un architecte qui a des moustaches, une royale, et
qui parle de construire des monuments! Il va jeter la maison par les
fenêtres pour nous bâtir un Louvre. César n’est jamais en retard pour
une folie; il m’a parlé de son projet cette nuit, il l’exécute ce matin.

--Bah! maman, laisse faire à papa, le bon Dieu l’a toujours protégé,
dit Césarine en embrassant sa mère et se mettant au piano pour montrer
à l’architecte que la fille d’un parfumeur n’était pas étrangère aux
beaux-arts.

Quand l’architecte entra dans la chambre à coucher, il fut surpris
de la beauté de Césarine, et resta presque interdit. Sortie de sa
chambrette en déshabillé du matin, Césarine, fraîche et rose comme
une jeune fille est rose et fraîche à dix-huit ans, blonde et mince,
les yeux bleus, offrait au regard de l’artiste cette élasticité, si
rare à Paris, qui fait rebondir les chairs les plus délicates, et
nuance d’une couleur adorée par les peintres le bleu des veines dont
le réseau palpite dans les clairs du teint. Quoique vivant dans la
lymphatique atmosphère d’une boutique parisienne où l’air se renouvelle
difficilement, où le soleil pénètre peu, ses mœurs lui donnaient
les bénéfices de la vie en plein air d’une Transtévérine de Rome.
D’abondants cheveux, plantés comme ceux de son père et relevés de
manière à laisser voir un cou bien attaché, ruisselaient en boucles
soignées, comme les soignent toutes les demoiselles de magasin à qui
le désir d’être remarquées a inspiré les minuties les plus anglaises
en fait de toilette. La beauté de Césarine n’était ni la beauté d’une
lady, ni celle des duchesses françaises, mais la ronde et rousse beauté
des Flamandes de Rubens. Elle avait le nez retroussé de son père, mais
rendu spirituel par la finesse du modelé, semblable à celui des nez
essentiellement français, si bien _réussis_ chez Largillière. Sa peau,
comme une étoffe pleine et forte, annonçait la vitalité d’une vierge.
Elle avait le beau front de sa mère, mais éclairci par la sérénité
d’une fille sans soucis. Ses yeux bleus, noyés dans un riche fluide,
exprimaient la grâce tendre d’une blonde heureuse. Si le bonheur ôtait
à sa tête cette poésie que les peintres veulent absolument donner
à leurs compositions en les faisant un peu trop pensives, la vague
mélancolie physique dont sont atteintes les jeunes filles qui n’ont
jamais quitté l’aile maternelle lui imprimait alors une sorte d’idéal.
Malgré la finesse de ses formes, elle était fortement constituée: ses
pieds accusaient l’origine paysanne de son père, car elle péchait par
un défaut de race et peut-être aussi par la rougeur de ses mains,
signature d’une vie purement bourgeoise. Elle devait arriver tôt ou
tard à l’embonpoint. En voyant venir quelques jeunes femmes élégantes,
elle avait fini par attraper le sentiment de la toilette, quelques
airs de tête, une manière de parler, de se mouvoir, qui jouaient
la femme comme il faut et tournaient la cervelle à tous les jeunes
gens, aux commis, auxquels elle paraissait très-distinguée. Popinot
s’était juré de ne jamais avoir d’autre femme que Césarine. Cette
blonde fluide qu’un regard semblait traverser, prête à fondre en
pleurs pour un mot de reproche, pouvait seule lui rendre le sentiment
de la supériorité masculine. Cette charmante fille inspirait l’amour
sans laisser le temps d’examiner si elle avait assez d’esprit pour le
rendre durable; mais à quoi bon ce qu’on nomme à Paris l’_esprit_,
dans une classe où l’élément principal du bonheur est le bon sens et
la vertu? Au moral, Césarine était sa mère un peu perfectionnée par
les superfluités de l’éducation: elle aimait la musique, dessinait au
crayon noir la _Vierge à la Chaise_, lisait les œuvres de mesdames
Cottin et Riccoboni, Bernardin de Saint-Pierre, Fénelon, Racine. Elle
ne paraissait jamais auprès de sa mère dans le comptoir que quelques
moments avant de se mettre à table, ou pour la remplacer en de rares
occasions. Son père et sa mère, comme tous ces parvenus empressés de
cultiver l’ingratitude de leurs enfants en les mettant au-dessus d’eux,
se plaisaient à déifier Césarine, qui, heureusement, avait les vertus
de la bourgeoisie et n’abusait pas de leur faiblesse.

Madame Birotteau suivait l’architecte d’un air inquiet et solliciteur,
en regardant avec terreur et montrant à sa fille les mouvements
bizarres du mètre, la canne des architectes et des entrepreneurs, avec
laquelle Grindot prenait ses mesures. Elle trouvait à ces coups de
baguette un air conjurateur de fort mauvais augure, elle aurait voulu
les murs moins hauts, les pièces moins grandes, et n’osait questionner
le jeune homme sur les effets de cette sorcellerie.

--Soyez tranquille, madame, dit l’artiste en souriant, je n’emporterai
rien.

Césarine ne put s’empêcher de rire.

--Monsieur, dit Constance d’une voix suppliante en ne remarquant même
pas le quiproquo de l’architecte, allez à l’économie, et, plus tard,
nous pourrons vous récompenser...

Avant d’aller chez monsieur Molineux, le propriétaire de la maison
voisine, César voulut prendre chez Roguin l’acte sous signature privée
qu’Alexandre Crottat avait dû lui préparer pour cette cession de bail.
En sortant, Birotteau vit du Tillet à la fenêtre du cabinet de Roguin.
Quoique la liaison de son ancien commis avec la femme du notaire rendît
assez naturelle la rencontre de du Tillet à l’heure où se faisaient
les traités relatifs aux terrains, Birotteau s’en inquiéta, malgré son
extrême confiance. L’air animé de du Tillet annonçait une discussion.

--Serait-il dans l’affaire? se demanda-t-il par suite de sa prudence
commerciale. Le soupçon passa comme un éclair dans son âme. Il se
retourna, vit madame Roguin, et la présence du banquier ne lui parut
plus alors si suspecte.--Cependant, si Constance avait raison? se
dit-il. Suis-je bête d’écouter des idées de femme! J’en parlerai
d’ailleurs à mon oncle ce matin. De la cour Batave, où demeure ce
monsieur Molineux, à la rue des Bourdonnais il n’y a qu’un saut.

Un défiant observateur, un commerçant qui dans sa carrière aurait
rencontré quelques fripons, eût été sauvé; mais les antécédents de
Birotteau, l’incapacité de son esprit peu propre à remonter la chaîne
des inductions par lesquelles un homme supérieur arrive aux causes,
tout le perdit. Il trouva le marchand de parapluies en grande tenue,
et s’en allait avec lui chez le propriétaire, quand Virginie, sa
cuisinière, le saisit par le bras.

--Monsieur, madame ne veut pas que vous alliez plus loin...

--Allons, s’écria Birotteau, encore des idées de femme!

--.... Sans prendre votre tasse de café qui vous attend.

--Ah! c’est vrai. Mon cousin, dit Birotteau à Cayron, j’ai tant de
choses en tête que je n’écoute pas mon estomac. Faites-moi le plaisir
d’aller en avant, nous nous retrouverons à la porte de monsieur
Molineux, à moins que vous ne montiez pour lui expliquer l’affaire,
nous perdrons ainsi moins de temps.

Monsieur Molineux était un petit rentier grotesque, qui n’existe
qu’à Paris, comme un certain lichen ne croît qu’en Islande. Cette
comparaison est d’autant plus juste que cet homme appartenait à une
nature mixte, à un Règne Animo-végétal qu’un nouveau Mercier pourrait
composer des cryptogames qui poussent, fleurissent ou meurent sur,
dans ou sous les murs plâtreux de différentes maisons étranges et
malsaines où ces êtres viennent de préférence. Au premier aspect,
cette plante humaine, ombellifère, vu la casquette bleue tubulée qui
la couronnait, à tige entourée d’un pantalon verdâtre, à racines
bulbeuses enveloppées de chaussons en lisière, offrait une physionomie
blanchâtre et plate qui certes ne trahissait rien de vénéneux. Dans
ce produit bizarre vous eussiez reconnu l’actionnaire par excellence,
croyant à toutes les nouvelles que la Presse périodique baptise de son
encre, et qui a tout dit en disant: Lisez le journal! Le bourgeois
essentiellement ami de l’ordre, et toujours en révolte morale avec le
pouvoir auquel néanmoins il obéit toujours, créature faible en masse
et féroce en détail, insensible comme un huissier quand il s’agit de
son droit, et donnant du mouron frais aux oiseaux ou des arêtes de
poisson à son chat, interrompant une quittance de loyer pour seriner
un canari, défiant comme un geôlier, mais apportant son argent pour
une mauvaise affaire, et tâchant alors de se rattraper par une crasse
avarice. La malfaisance de cette fleur hybride ne se révélait en effet
que par l’usage; pour être éprouvée, sa nauséabonde amertume voulait la
coction d’un commerce quelconque où ses intérêts se trouvaient mêlés
à ceux des hommes. Comme tous les Parisiens, Molineux éprouvait un
besoin de domination, il souhaitait cette part de souveraineté plus
ou moins considérable exercée par chacun et même par un portier, sur
plus ou moins de victimes, femme, enfant, locataire, commis, cheval,
chien ou singe, auxquels on rend par ricochet les mortifications
reçues dans la sphère supérieure où l’on aspire. Ce petit vieillard
ennuyeux n’avait ni femme, ni enfant, ni neveu, ni nièce; il rudoyait
trop sa femme de ménage pour en faire un souffre-douleur, car elle
évitait tout contact en accomplissant rigoureusement son service.
Ses appétits de tyrannie étaient donc trompés; pour les satisfaire,
il avait patiemment étudié les lois sur le contrat de louage et sur
le mur mitoyen; il avait approfondi la jurisprudence qui régit les
maisons à Paris dans les infiniment petits des tenants, aboutissants,
servitudes, impôts, charges, balayages, tentures à la Fête-Dieu, tuyaux
de descente, éclairage, saillies sur la voie publique, et voisinage
d’établissements insalubres. Ses moyens et son activité, tout son
esprit passait à maintenir son état de propriétaire au grand complet
de guerre; il en avait fait un amusement, et son amusement tournait en
monomanie. Il aimait à protéger les citoyens contre les envahissements
de l’illégalité; mais les sujets de plainte étaient rares, sa passion
avait donc fini par embrasser ses locataires. Un locataire devenait
son ennemi, son inférieur, son sujet, son feudataire; il croyait avoir
droit à ses respects, et regardait comme un homme grossier celui qui
passait sans rien dire auprès de lui dans les escaliers. Il écrivait
lui-même ses quittances, et les envoyait à midi le jour de l’échéance.
Le contribuable en retard recevait un commandement à heure fixe. Puis
la saisie, les frais, toute la cavalerie judiciaire allait aussitôt,
avec la rapidité de ce que l’exécuteur des hautes œuvres appelle _la
mécanique_. Molineux n’accordait ni terme, ni délai, son cœur avait un
calus à l’endroit du loyer.

--Je vous prêterai de l’argent si vous en avez besoin, disait-il à un
homme solvable, mais payez-moi mon loyer, tout retard entraîne une
perte d’intérêts dont la loi ne nous indemnise pas.

Après un long examen des fantaisies capriolantes des locataires qui
n’offraient rien de normal, qui se succédaient en renversant les
institutions de leurs devanciers, ni plus ni moins que des dynasties,
il s’était octroyé une charte, mais il l’observait religieusement.
Ainsi, le bonhomme ne réparait rien, aucune cheminée ne fumait,
ses escaliers étaient propres, ses plafonds blancs, ses corniches
irréprochables, les parquets inflexibles sur leurs lambourdes, les
peintures satisfaisantes; la serrurerie n’avait jamais que trois
ans, aucune vitre ne manquait, les fêlures n’existaient pas, il ne
voyait de cassures au carrelage que quand on quittait les lieux,
et il se faisait assister pour les recevoir d’un serrurier, d’un
peintre-vitrier, gens, disait-il, fort accommodants. Le preneur était
d’ailleurs libre d’améliorer; mais si l’imprudent restaurait son
appartement, le petit Molineux pensait nuit et jour à la manière de
le déloger pour réoccuper l’appartement fraîchement décoré; il le
guettait, l’attendait et entamait la série de ses mauvais procédés.
Toutes les finesses de la législation parisienne sur les baux, il les
connaissait. Processif, écrivailleur, il minutait des lettres douces
et polies à ses locataires; mais au fond de son style comme sous sa
mine fade et prévenante se cachait l’âme de Shylock. Il lui fallait
toujours six mois d’avance, imputables sur le dernier terme du bail, et
le cortége des épineuses conditions qu’il avait inventées. Il vérifiait
si les lieux étaient garnis de meubles suffisants pour répondre du
loyer. Avait-il un nouveau locataire, il le soumettait à la police
de ses renseignements, car il ne voulait pas certains états, le plus
léger marteau l’effrayait. Puis, quand il fallait passer bail, il
gardait l’acte et l’épelait pendant huit jours en craignant ce qu’il
nommait les _et cætera_ de notaire. Sorti de ses idées de propriétaire,
Jean-Baptiste Molineux paraissait bon, serviable; il jouait au boston
sans se plaindre d’avoir été soutenu mal à propos; il riait de ce qui
fait rire les bourgeois, parlait de ce dont ils parlent, des actes
arbitraires des boulangers qui avaient la scélératesse de vendre à faux
poids, de la connivence de la police, des héroïques dix-sept députés de
la Gauche. Il lisait le BON SENS du curé Meslier et allait à la messe,
faute de pouvoir choisir entre le déisme et le christianisme; mais il
ne rendait point le pain bénit et plaidait alors pour se soustraire
aux prétentions envahissantes du clergé. L’infatigable pétitionnaire
écrivait à cet égard des lettres aux journaux que les journaux
n’inséraient pas et laissaient sans réponse. Enfin il ressemblait à un
estimable bourgeois qui met solennellement au feu sa bûche de Noël,
tire les rois, invente des poissons d’avril, fait tous les boulevards
quand le temps est beau, va voir patiner, et se rend à deux heures sur
la terrasse de la place Louis XV les jours de feu d’artifice, avec du
pain dans sa poche, pour être _aux premières loges_.

La Cour Batave, où demeurait ce petit vieillard, est le produit
d’une de ces spéculations bizarres qu’on ne peut plus s’expliquer
lorsqu’elles sont exécutées. Cette construction claustrale, à arcades
et galeries intérieures, bâtie en pierres de taille, ornée d’une
fontaine au fond, une fontaine altérée qui ouvre sa gueule de lion
moins pour donner de l’eau que pour en demander à tous les passants,
fut sans doute inventée pour doter le quartier Saint-Denis d’une sorte
de Palais-Royal. Ce monument, malsain, enterré sur ses quatre lignes
par de hautes maisons, n’a de vie et de mouvement que pendant le jour,
il est le centre des passages obscurs qui s’y donnent rendez-vous
et joignent le quartier des halles au quartier Saint-Martin par la
fameuse rue Quincampoix, sentiers humides, où les gens pressés gagnent
des rhumatismes; mais la nuit aucun lieu de Paris n’est plus désert,
vous diriez les catacombes du commerce. Il y a là plusieurs cloaques
industriels, très-peu de Bataves et beaucoup d’épiciers. Naturellement
les appartements de ce palais marchand n’ont d’autre vue que celle
de la cour commune où donnent toutes les fenêtres, en sorte que les
loyers sont d’un prix minime. Monsieur Molineux demeurait dans un des
angles, au sixième étage, par raison de santé: l’air n’était pur qu’à
soixante-dix pieds au-dessus du sol. Là, ce bon propriétaire jouissait
de l’aspect enchanteur des moulins de Montmartre en se promenant dans
les chenaux où il cultivait des fleurs, nonobstant les ordonnances de
police relatives aux jardins suspendus de la moderne Babylone. Son
appartement était composé de quatre pièces, non compris ses précieuses
_anglaises_ situées à l’étage supérieur: il en avait la clef, elles lui
appartenaient, il les avait établies, il était en règle à cet égard. En
entrant, une indécente nudité révélait aussitôt l’avarice de cet homme:
dans l’antichambre, six chaises de paille, un poêle en faïence, et sur
les murs tendus de papier vert-bouteille, quatre gravures achetées à
des ventes; dans la salle à manger, deux buffets, deux cages pleines
d’oiseaux, une table couverte d’une toile cirée, un baromètre, une
porte-fenêtre donnant sur ses jardins suspendus et des chaises d’acajou
foncées de crin; le salon avait de petits rideaux en vieille étoffe de
soie verte, un meuble en velours d’Utrecht vert à bois peint en blanc.
Quant à la chambre de ce vieux célibataire, elle offrait des meubles
du temps de Louis XV, défigurés par un trop long usage et sur lesquels
une femme vêtue de blanc aurait eu peur de se salir. Sa cheminée était
ornée d’une pendule à deux colonnes entre lesquelles tenait un cadran
qui servait de piédestal à une Pallas brandissant sa lance: un mythe.
Le carreau était encombré de plats pleins de restes destinés aux chats,
et sur lesquels on craignait de mettre le pied. Au-dessus d’une commode
en bois de rose un portrait au pastel (Molineux dans sa jeunesse). Puis
des livres, des tables où se voyaient d’ignobles cartons verts; sur une
console, feu ses serins empaillés; enfin un lit d’une froideur qui en
eût remontré à une carmélite.

César Birotteau fut enchanté de l’exquise politesse de Molineux, qu’il
trouva en robe de chambre de molleton gris, surveillant son lait posé
sur un petit réchaud en tôle dans le coin de sa cheminée et son eau de
marc qui bouillait dans un petit pot de terre brune et qu’il versait à
petites doses sur sa cafetière. Pour ne pas déranger son propriétaire,
le marchand de parapluies avait été ouvrir la porte à Birotteau.
Molineux avait en vénération les maires et les adjoints de la ville
de Paris, qu’il appelait _ses officiers municipaux_. A l’aspect du
magistrat, il se leva, resta debout, la casquette à la main, tant que
le grand Birotteau ne fut pas assis.

--Non, monsieur, oui, monsieur, ah! monsieur, si j’avais su avoir
l’honneur de posséder au sein de mes modestes pénates un membre du
corps municipal de Paris, croyez alors que je me serais fait un devoir
de me rendre chez vous, quoique votre propriétaire ou--sur le point--de
le--devenir. Birotteau fit un geste pour le prier de remettre sa
casquette.--Je n’en ferai rien, je ne me couvrirai pas que vous ne
soyez assis et couvert si vous êtes enrhumé; ma chambre est un peu
froide, la modicité de mes revenus ne me permet pas... A vos souhaits,
monsieur l’adjoint.

Birotteau avait éternué en cherchant ses actes. Il les présenta, non
sans dire, pour éviter tout retard, que monsieur Roguin notaire les
avait rédigés à ses frais.

--Je ne conteste pas les lumières de monsieur Roguin, vieux nom bien
connu dans le notariat parisien; mais j’ai mes petites habitudes, je
fais mes affaires moi-même, manie assez excusable, et mon notaire
est...

--Mais notre affaire est si simple, dit le parfumeur habitué aux
promptes décisions des commerçants.

--Si simple! s’écria Molineux. Rien n’est simple en matière de
location. Ah! vous n’êtes pas propriétaire, monsieur, et vous n’en
êtes que plus heureux. Si vous saviez jusqu’où les locataires poussent
l’ingratitude, et à combien de précautions nous sommes obligés. Tenez,
monsieur, j’ai un locataire...

Molineux raconta pendant un quart d’heure comment monsieur Gendrin,
dessinateur, avait trompé la surveillance de son portier, rue
Saint-Honoré. Monsieur Gendrin avait fait des infamies dignes d’un
Marat, des dessins obscènes que la police tolérait, attendu la
connivence de la police! Ce Gendrin, artiste profondément immoral,
rentrait avec des femmes de mauvaise vie et rendait l’escalier
impraticable! plaisanterie bien digne d’un homme qui dessinait des
caricatures contre le gouvernement. Et pourquoi ces méfaits?... parce
qu’on lui demandait son loyer le quinze! Gendrin et Molineux allaient
plaider, car, tout en ne payant pas, l’artiste prétendait rester dans
son appartement vide. Molineux recevait des lettres anonymes où Gendrin
sans doute le menaçait d’un assassinat, le soir, dans les détours qui
mènent à la Cour Batave.

--Au point, monsieur, dit-il en continuant, que monsieur le préfet
de police, à qui j’ai confié mon embarras... (j’ai profité de la
circonstance pour lui toucher quelques mots sur les modifications à
introduire dans les lois qui régissent la matière) m’a autorisé à
porter des pistolets pour ma sûreté personnelle.

Le petit vieillard se leva pour aller chercher ses pistolets.

--Les voilà, monsieur! s’écria-t-il.

--Mais, monsieur, vous n’avez rien à craindre de semblable de ma part,
dit Birotteau regardant Cayron auquel il sourit en lui jetant un regard
où se peignait un sentiment de pitié pour un pareil homme.

Ce regard, Molineux le surprit, il fut blessé de rencontrer une
semblable expression chez un officier municipal, qui devait protéger
ses administrés. A tout autre, il l’aurait pardonnée, mais il ne la
pardonna pas à Birotteau.

--Monsieur, reprit-il d’un air sec, un juge consulaire des plus
estimés, un adjoint, un honorable commerçant ne descendrait pas à ces
petitesses, car ce sont des petitesses! Mais, dans l’espèce, il y a un
percement à faire consentir par votre propriétaire, monsieur le comte
de Grandville, des conventions à stipuler pour le rétablissement du
mur à fin de bail; enfin, les loyers sont considérablement bas, ils se
relèveront, la place Vendôme gagnera, elle gagne! la rue de Castiglione
va se bâtir! Je me lie... je me lie...

--Finissons, dit Birotteau stupéfait, que voulez-vous? je connais assez
les affaires pour deviner que vos raisons se tairont devant la raison
supérieure, l’argent! Eh! bien, que vous faut-il?

--Rien que de juste, monsieur l’adjoint. Combien avez-vous de temps à
faire de votre bail?

--Sept ans, répondit Birotteau.

--Dans sept ans, que ne vaudra pas mon premier? reprit Molineux. Que
ne louerait-on pas deux chambres garnies dans ce quartier-là? plus de
deux cents francs par mois, peut-être! Je me lie, je me lie par un
bail. Nous porterons donc le loyer à quinze cents francs. A ce prix, je
consens à faire distraction de ces deux chambres du loyer de monsieur
Cayron que voilà, dit-il en jetant un regard louche au marchand, je
vous les donne à bail pour sept années consécutives. Le percement sera
à votre charge, sous la condition de me rapporter l’approbation et
désistement de tous droits de monsieur le comte de Grandville. Vous
aurez la responsabilité des événements de ce petit percement, vous ne
serez point tenu de rétablir le mur pour ce qui me concerne, et vous me
donnerez comme indemnité cinq cents francs dès à présent: on ne sait ni
qui vit ni qui meurt, je ne veux courir après personne pour refaire le
mur.

--Ces conditions me semblent à peu près justes, dit Birotteau.

--Puis, dit Molineux, vous me compterez sept cent cinquante francs,
_hic et nunc_, imputables sur les six derniers mois de la jouissance,
le bail en portera quittance. Oh! j’accepterai de petits effets, causés
_valeur en loyers_ pour ne pas perdre ma garantie, à telle date qu’il
vous plaira. Je suis rond et court en affaires. Nous stipulerons que
vous fermerez la porte sur mon escalier où vous n’aurez aucun droit
d’entrée.... à vos frais.... en maçonnerie. Rassurez-vous, je ne
demanderai point d’indemnité pour le rétablissement à la fin du bail;
je la regarde comme comprise dans les cinq cents francs. Monsieur, vous
me trouverez toujours juste.

--Nous autres commerçants ne sommes pas si pointilleux, dit le
parfumeur, il n’y aurait point d’affaire possible avec de telles
formalités.

--Oh! dans le commerce, c’est bien différent, et surtout dans la
parfumerie, où tout va comme un gant, dit le petit vieillard avec un
sourire aigre. Mais, monsieur, en matière de location, à Paris, rien
n’est indifférent. Tenez, j’ai eu un locataire, rue Montorgueil....

--Monsieur, dit Birotteau, je serais désespéré de retarder votre
déjeuner: voilà les actes, rectifiez-les, tout ce que vous me demandez
est entendu; signons demain, échangeons aujourd’hui nos paroles, car
demain mon architecte doit être maître des lieux.

--Monsieur, reprit Molineux en regardant le marchand de parapluies,
il y a le terme échu, monsieur Cayron ne veut pas le payer, nous le
joindrons aux petits effets pour que le bail aille de janvier en
janvier. Ce sera plus régulier.

--Soit, dit Birotteau.

--Le sou pour livre au portier....

--Mais, dit Birotteau, vous me privez de l’escalier, de l’entrée, il
n’est pas juste...

--Oh! vous êtes locataire, dit d’une voix péremptoire le petit Molineux
à cheval sur le principe, vous devez les impositions des portes et
fenêtres et votre part dans les charges. Quand tout est bien entendu,
monsieur, il n’y a plus aucune difficulté. Vous vous agrandissez
beaucoup, monsieur, les affaires vont bien?

--Oui, dit Birotteau. Mais le motif est autre. Je réunis quelques amis
autant pour célébrer la délivrance du territoire que pour fêter ma
promotion dans l’ordre de la Légion-d’Honneur...

--Ah! ah! dit Molineux, une récompense bien méritée!

--Oui, dit Birotteau. Peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne
et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant
pour les Bourbons sur les marches de Saint-Roch, au 13 vendémiaire, où
je fus blessé par Napoléon; ces titres....

--Valent ceux de nos braves soldats de l’ancienne armée. Le ruban est
rouge, parce qu’il est trempé dans le sang répandu.

A ces mots, pris du _Constitutionnel_, Birotteau ne put s’empêcher
d’inviter le petit Molineux, qui se confondit en remercîments et se
sentit prêt à lui pardonner son dédain. Le vieillard reconduisit son
nouveau locataire jusqu’au palier en l’accablant de politesses. Quand
Birotteau fut au milieu de la Cour Batave avec Cayron, il regarda son
voisin d’un air goguenard.

--Je ne croyais pas qu’il pût exister des gens si infirmes! dit-il en
retenant sur ses lèvres le mot _bête_.

--Ah! monsieur, dit Cayron, tout le monde n’a pas vos talents.
Birotteau pouvait se croire un homme supérieur en présence de monsieur
Molineux; la réponse du marchand de parapluies le fit sourire
agréablement, et il le salua d’une façon royale.

--Je suis à la Halle, se dit Birotteau, faisons l’affaire des noisettes.

Après une heure de recherches, Birotteau, renvoyé des dames de la
Halle à la rue des Lombards, où se consommaient les noisettes pour les
dragées, apprit par ses amis les Matifat que _le fruit sec_ n’était
tenu en gros que par une certaine madame Angélique Madou, demeurant rue
Perrin-Gasselin, seule maison où se trouvassent la véritable aveline de
Provence et la vraie noisette blanche des Alpes.

La rue Perrin-Gasselin est un des sentiers du labyrinthe carrément
enfermé par le quai, la rue Saint-Denis, la rue de la Ferronnerie et
la rue de la Monnaie, et qui est comme les entrailles de la ville. Il
y grouille un nombre infini de marchandises hétérogènes et mêlées,
puantes et coquettes, le hareng et la mousseline, la soie et les miels,
les beurres et les tulles, surtout de petits commerces dont Paris ne
se doute pas plus que la plupart des hommes ne se doutent de ce qui
se cuit dans leur _pancréas_, et qui avaient alors pour sangsue un
certain Bidault dit Gigonnet, escompteur, demeurant rue Grenétat. Là,
d’anciennes écuries sont habitées par des tonnes d’huile, les remises
contiennent des myriades de bas de coton; là se tient _le gros_ des
denrées vendues en détail aux halles. Madame Madou, ancienne revendeuse
de marée, jetée il y a dix ans dans _le fruit sec_ par une liaison avec
l’ancien propriétaire de son fonds, et qui avait long-temps alimenté
les commérages de la Halle, était une beauté virile et provoquante,
alors disparue dans un excessif embonpoint. Elle habitait le
rez-de-chaussée d’une maison jaune en ruines, mais maintenue à chaque
étage par des croix en fer. Le défunt avait réussi à se défaire de ses
concurrents et à convertir son commerce en monopole; malgré quelques
légers défauts d’éducation, son héritière pouvait donc le continuer de
routine, allant et venant dans ses magasins qui occupaient des remises,
des écuries et d’anciens ateliers où elle combattait les insectes avec
succès. Elle n’avait ni comptoir, ni caisse, ni livres; elle ne
savait ni lire, ni écrire, et répondait par des coups de poing à une
lettre, en la regardant comme une insulte. Au demeurant bonne femme,
haute en couleur, ayant sur la tête un foulard par-dessus son bonnet,
se conciliant par son verbe d’ophicléide l’estime des charretiers qui
lui apportaient ses marchandises et avec lesquels ses _castilles_
finissaient par une bouteille _de petit blanc_. Elle ne pouvait avoir
aucune difficulté avec les cultivateurs qui lui expédiaient ses fruits,
ils correspondaient avec de l’argent comptant, seule manière de
s’entendre entre eux, et la mère Madou les allait voir pendant la belle
saison. Birotteau aperçut cette sauvage marchande au milieu de sacs de
noisettes, de marrons et de noix.

--Bonjour, ma chère dame, dit Birotteau d’un air léger.

--_Ta chère_, dit-elle. Hé! mon fils, tu me connais donc pour avoir eu
des rapports agréables? Est-ce que nous avons gardé des rois ensemble?

--Je suis parfumeur et de plus adjoint au maire du deuxième
arrondissement de Paris; ainsi, comme magistrat et consommateur, j’ai
droit à ce que vous preniez un autre ton avec moi.

--Je me marie quand je veux, dit la virago, je ne consomme rien à
la mairie et ne fatigue pas les adjoints. Quant à ma pratique, _a_
m’adore, et je _leux_ parle à mon idée. S’ils ne sont pas contents, ils
vont se faire enfiler _alieurs_.

--Voilà les effets du monopole! se dit Birotteau.

--Popole! c’est mon filleul: il aura fait des sottises; venez-vous pour
lui, mon respectable magistrat? dit-elle en adoucissant sa voix.

--Non, j’ai eu l’honneur de vous dire que je venais en qualité de
consommateur.

--Eh bien! comment te nommes-tu, mon gars? Je t’ai pas _core_ vu venir.

--Avec ce ton-là, vous devez vendre vos noisettes à bon marché? dit
Birotteau qui se nomma et donna ses qualités.

--Ah! vous êtes le fameux Birotteau qu’a une belle femme. Et combien en
voulez-vous de ces sucrées de noisettes, mon cher amour?

--Six mille pesant.

--C’est tout ce que j’en ai, dit la marchande en parlant comme une
flûte enrouée. Mon cher monsieur, vous n’êtes pas dans les fainéants
pour marier les filles et les parfumer! Que Dieu vous bénisse, vous
avez de l’occupation. Excusez du peu! Vous allez être une fière
pratique, et vous serez inscrit dans le cœur de la femme que j’aime le
mieux au monde, la chère madame Madou.

--Combien vos noisettes?

--Pour vous, mon bourgeois, vingt-cinq francs le cent, si vous prenez
le tout.

--Vingt-cinq francs, dit Birotteau, quinze cents francs! Et il m’en
faudra peut-être des cent milliers par an.

--Mais voyez donc la belle marchandise, cueillie sans souliers!
dit-elle en plongeant son bras rouge dans un sac d’avelines. Et pas
creuse! mon cher monsieur. Pensez donc que les épiciers vendent leurs
mendiants vingt-quatre sous la livre, et que sur quatre livres ils
mettent plus d’une livre de noisettes _eu_ dedans. Faut-il que je
perde sur ma marchandise pour vous plaire? Vous êtes gentil, mais vous
ne me plaisez pas _core_ assez pour ça! S’il vous en faut tant, on
pourra faire marché à vingt francs, car faut pas renvoyer un adjoint,
ça porterait malheur aux mariés! Tâtez-donc la belle marchandise, et
lourde! Il ne faut pas les cinquante à la livre! c’est plein, le ver
n’y est pas!

--Allons, envoyez-moi six milliers pour deux mille francs et à
quatre-vingt-dix jours, rue du Faubourg-du-Temple, à ma fabrique,
demain de grand matin.

--On sera pressé comme une mariée. Eh! bien, adieu, monsieur le maire,
sans rancune. Mais si ça vous était égal, dit-elle en suivant Birotteau
dans la cour, j’aime mieux vos effets à quarante jours, car je vous
fais trop bon marché, je ne peux pas core perdre l’escompte! Avec ça
qu’il a le cœur tendre, le père Gigonnet, il nous suce l’âme comme une
araignée sirote une mouche.

--Eh! bien, oui, à cinquante jours. Mais nous pèserons par cent livres,
afin de ne pas avoir de creuses. Sans cela, rien de fait.

--Ah! le chien, il s’y connaît, dit madame Madou. On ne peut pas lui
refaire le poil. C’est ces gueux de la rue des Lombards qui lui ont
dit ça! ces gros loups-là s’entendent tous pour dévorer les pauvres
_igneaux_.

L’agneau avait cinq pieds de haut et trois pieds de tour, elle
ressemblait à une borne habillée en cotonnade à raies et sans ceinture.

Le parfumeur, perdu dans ses combinaisons, méditait en allant le long
de la rue Saint-Honoré sur son duel avec l’huile de Macassar, il
raisonnait ses étiquettes, la forme de ses bouteilles, calculait la
contexture du bouchon, la couleur des affiches. Et l’on dit qu’il n’y
a pas de poésie dans le commerce! Newton ne fit pas plus de calculs
pour son célèbre binôme que Birotteau n’en faisait pour l’_Essence
Comagène_, car l’Huile redevint Essence, il allait d’une expression
à l’autre sans en connaître la valeur. Toutes les combinaisons se
pressaient dans sa tête, et il prenait cette activité dans le vide pour
la substantielle action du talent. Dans sa préoccupation, il dépassa
la rue des Bourdonnais et fut obligé de revenir sur ses pas en se
rappelant son oncle.

Claude-Joseph Pillerault, autrefois marchand quincaillier à l’enseigne
de la Cloche-d’Or, était une de ces physionomies belles en ce qu’elles
sont: costume et mœurs, intelligence et cœur, langage et pensée,
tout s’harmoniait en lui. Seul et unique parent de madame Birotteau,
Pillerault avait concentré toutes ses affections sur elle et sur
Césarine, après avoir perdu, dans le cours de sa carrière commerciale,
sa femme et son fils, puis un enfant adoptif, le fils de sa cuisinière.
Ces pertes cruelles l’avaient jeté dans un stoïcisme chrétien, belle
doctrine qui animait sa vie et colorait ses derniers jours d’une
teinte à la fois chaude et froide comme celle qui dore les couchers du
soleil en hiver. Sa tête maigre et creusée, d’un ton sévère, où l’ocre
et le bistre étaient harmonieusement fondus, offrait une frappante
analogie avec celle que les peintres donnent au Temps; mais en le
vulgarisant, les habitudes de la vie commerciale avaient amoindri chez
lui le caractère monumental et rébarbatif exagéré par les peintres,
les statuaires et les fondeurs de pendules. De taille moyenne,
Pillerault était plutôt trapu que gras, la nature l’avait taillé pour
le travail et la longévité, sa carrure accusait une forte charpente,
car il était d’un tempérament sec, sans émotion d’épiderme; mais non
pas insensible. Pillerault, peu démonstratif, ainsi que l’indiquaient
son attitude calme et sa figure arrêtée, avait une sensibilité tout
intérieure, sans phrase ni emphase. Son œil, à prunelle verte mélangée
de points noirs, était remarquable par une inaltérable lucidité. Son
front, ridé par des lignes droites et jauni par le temps, était petit,
serré, dur, couvert par des cheveux d’un gris argenté, tenus courts et
comme feutrés. Sa bouche fine annonçait la prudence et non l’avarice.
La vivacité de l’œil révélait une vie contenue. Enfin la probité, le
sentiment du devoir, une modestie vraie lui faisaient comme une auréole
en donnant à sa figure le relief d’une belle santé. Pendant soixante
ans, il avait mené la vie dure et sobre d’un travailleur acharné.
Son histoire ressemblait à celle de César, moins les circonstances
heureuses. Il avait été commis jusqu’à trente-deux ans, ses fonds
étaient engagés dans son commerce au moment où César employait ses
économies en rentes; enfin, il avait subi le maximum, ses pioches et
ses fers avaient été mis en réquisition. Son caractère sage et réservé,
sa prévoyance et sa réflexion mathématique avaient agi sur sa _manière
de travailler_. La plupart de ses affaires s’étaient conclues sur
parole, et il avait rarement eu des difficultés. Observateur comme tous
les gens méditatifs, il étudiait les gens en les laissant causer; il
refusait alors souvent des marchés avantageux pris par ses voisins,
qui plus tard s’en repentaient en se disant que Pillerault flairait
les fripons. Il préférait des gains minimes et sûrs à ces coups
audacieux qui mettaient en question de grosses sommes. Il tenait les
plaques de cheminée, les grils, les chenets grossiers, les chaudrons
en fonte et en fer, les houes et les fournitures du paysan. Cette
partie assez ingrate exigeait un travail mécanique excessif. Le gain
n’était pas en raison du labeur, il y avait peu de bénéfice sur ces
matières lourdes, difficiles à remuer, à emmagasiner. Aussi avait-il
cloué bien des caisses, fait bien des emballages, déballé, reçu bien
des voitures. Aucune fortune n’était ni plus noblement gagnée, ni plus
légitime, ni plus honorable que la sienne. Il n’avait jamais surfait,
ni jamais couru après les affaires. Dans les derniers jours, on le
voyait fumant sa pipe devant sa porte, regardant les passants et voyant
travailler ses commis. En 1814, époque à laquelle il se retira, sa
fortune consistait d’abord en soixante-dix mille francs qu’il plaça sur
le grand livre, et dont il eut cinq mille et quelques cents francs de
rente; puis en quarante mille francs payables en cinq ans sans intérêt,
le prix de son fonds, vendu à l’un de ses commis. Pendant trente-trois
ans, en faisant annuellement pour cent mille francs d’affaires, il
avait gagné sept pour cent de cette somme, et sa vie en absorbait
cinq. Tel fut son bilan. Ses voisins, peu envieux de cette médiocrité,
louaient sa sagesse sans la comprendre. Au coin de la rue de la Monnaie
et de la rue Saint-Honoré se trouve le café David, où quelques vieux
négociants allaient comme Pillerault prendre leur café le soir. Là,
parfois l’adoption du fils de sa cuisinière avait été le sujet de
quelques plaisanteries, de celles qu’on adresse à un homme respecté,
car il inspirait une estime respectueuse, sans l’avoir cherchée, la
sienne lui suffisait. Aussi, quand il perdit ce pauvre jeune homme, y
eut-il plus de deux cents personnes au convoi, qui allèrent jusqu’au
cimetière. En ce temps, il fut héroïque. Sa douleur contenue comme
celle de tous les hommes forts sans faste, augmenta la sympathie du
quartier pour ce _brave homme_, mot prononcé pour Pillerault avec un
accent qui en étendait le sens et l’ennoblissait.

La sobriété de Claude Pillerault, devenue habitude, ne put se plier aux
plaisirs d’une vie oisive, quand, au sortir du commerce, il rentra dans
ce repos qui affaisse tant le bourgeois parisien; il continua son genre
d’existence et anima sa vieillesse par ses convictions politiques qui,
disons-le, étaient celles de l’extrême gauche. Pillerault appartenait
à cette partie ouvrière agrégée par la révolution à la bourgeoisie.
La seule tache de son caractère était l’importance qu’il attachait
à sa conquête: il tenait à ses droits, à la liberté, aux fruits de
la révolution; il croyait son aisance et sa consistance politique
compromises par les jésuites dont les libéraux annonçaient le secret
pouvoir, menacées par les idées que le _Constitutionnel_ prêtait à
Monsieur. Il était d’ailleurs conséquent avec sa vie, avec ses idées;
il n’y avait rien d’étroit dans sa politique, il n’injuriait point
ses adversaires, il avait peur des courtisans, il croyait aux vertus
républicaines: il imaginait Manuel pur de tout excès, le général Foy
grand homme, Casimir Périer sans ambition, Lafayette un prophète
politique, Courier bon homme. Il avait enfin de nobles chimères. Ce
beau vieillard vivait de la vie de famille, il allait chez les Ragon
et chez sa nièce, chez le juge Popinot, chez Joseph Lebas et chez
les Matifat. Personnellement quinze cents francs faisaient raison de
tous ses besoins. Quant au reste de ses revenus, il l’employait à de
bonnes œuvres, en présents à sa petite-nièce: il donnait à dîner quatre
fois par an à ses amis chez Roland, rue du Hasard, et les menait au
spectacle. Il jouait le rôle de ces vieux garçons sur qui les femmes
mariées tirent des lettres de change à vue pour leurs fantaisies: une
partie de campagne, l’Opéra, les Montagnes-Beaujon. Pillerault était
alors heureux du plaisir qu’il donnait, il jouissait dans le cœur des
autres. Après avoir vendu son fonds, il n’avait pas voulu quitter le
quartier où étaient ses habitudes, et il avait pris rue des Bourdonnais
un petit appartement de trois pièces au quatrième dans une vieille
maison.

De même que les mœurs de Molineux se peignaient dans son étrange
mobilier, de même la vie pure et simple de Pillerault était révélée
par les dispositions intérieures de son appartement composé d’une
antichambre, d’un salon et d’une chambre. Aux dimensions près, c’était
la cellule du chartreux. L’antichambre, au carreau rouge et frotté,
n’avait qu’une fenêtre ornée de rideaux en percale à bordures rouges,
des chaises d’acajou garnies de basane rouge et de clous dorés; les
murs étaient tendus d’un papier vert-olive et décorés du Serment des
Américains, du portrait de Bonaparte en premier consul, et de la
Bataille d’Austerlitz. Le salon, sans doute arrangé par le tapissier,
avait un meuble jaune à rosaces, un tapis, la garniture de cheminée en
bronze sans dorures, un devant de cheminée peint, une console avec un
vase à fleurs sous verre, une table ronde à tapis sur laquelle était
un porte-liqueurs. Le neuf de cette pièce annonçait assez un sacrifice
fait aux usages du monde par le vieux quincaillier qui recevait
rarement. Dans sa chambre, simple comme celle d’un religieux ou d’un
vieux soldat, les deux hommes qui apprécient le mieux la vie, un
crucifix à bénitier placé dans son alcôve frappait les regards. Cette
profession de foi chez un républicain stoïque émouvait profondément.
Une vieille femme venait faire son ménage, mais son respect pour les
femmes était si grand qu’il ne lui laissait pas cirer ses souliers,
nettoyés par abonnement avec un décrotteur. Son costume était simple
et invariable. Il portait habituellement une redingote et un pantalon
de drap bleu, un gilet de rouennerie, une cravate blanche, et des
souliers très-couverts; les jours fériés, il mettait un habit à boutons
de métal. Ses habitudes pour son lever, son déjeuner, ses sorties, son
dîner, ses soirées et son retour au logis étaient marquées au coin
de la plus stricte exactitude, car la régularité des mœurs fait la
longue vie et la santé. Il n’était jamais question de politique entre
César, les Ragon, l’abbé Loraux et lui, car les gens de cette société
se connaissaient trop pour en venir à des attaques sur le terrain du
prosélytisme. Comme son neveu et comme les Ragon, il avait une grande
confiance en Roguin. Pour lui, le notaire de Paris était toujours un
être vénérable, une image vivante de la probité. Dans l’affaire des
terrains, Pillerault s’était livré à un contre-examen qui motivait la
hardiesse avec laquelle César avait combattu les pressentiments de sa
femme.

Le parfumeur monta les soixante-dix-huit marches qui menaient à la
petite porte brune de l’appartement de son oncle, en pensant que
ce vieillard devait être bien vert pour toujours les monter sans
se plaindre. Il trouva la redingote et le pantalon étendus sur le
porte-manteau placé à l’extérieur; madame Vaillant les brossait et
frottait pendant que ce vrai philosophe enveloppé dans une redingote
en molleton gris déjeunait au coin de son feu, en lisant les débats
parlementaires dans le _Constitutionnel_ ou _Journal du Commerce_.

--Mon oncle, dit César, l’affaire est conclue, on va dresser les actes.
Si vous aviez cependant quelques craintes ou des regrets, il est encore
temps de rompre.

--Pourquoi romprai-je? l’affaire est bonne, mais longue à réaliser,
comme toutes les affaires sûres. Mes cinquante mille francs sont à la
Banque, j’ai touché hier les derniers cinq mille francs de mon fonds.
Quant aux Ragon ils y mettent toute leur fortune.

--Eh! bien, comment vivent-ils?

--Enfin, sois tranquille, ils vivent.

--Mon oncle, je vous entends, dit Birotteau vivement ému et serrant les
mains du vieillard austère.

--Comment se fera l’affaire? dit brusquement Pillerault.

--J’y serai pour trois huitièmes, vous et les Ragon pour un huitième;
je vous créditerai sur mes livres jusqu’à ce qu’on ait décidé la
question des actes notariés.

--Bon! Mon garçon, tu es donc bien riche, pour jeter là trois cent
mille francs? Il me semble que tu hasardes beaucoup en dehors de
ton commerce, n’en souffrira-t-il pas? Enfin cela te regarde. Si tu
éprouvais un échec, voilà les rentes à quatre-vingts, je pourrais
vendre deux mille francs de mes consolidés. Prends-y garde, mon garçon:
si tu avais recours à moi, ce serait la fortune de ta fille à laquelle
tu toucherais là.

--Mon oncle, comme vous dites simplement les plus belles choses! vous
me remuez le cœur.

--Le général Foy me le remuait bien autrement tout-à-l’heure! Enfin,
va, conclus: les terrains ne s’envoleront pas, ils seront à nous pour
moitié; quand il faudrait attendre six ans, nous aurons toujours
quelques intérêts, il y a des chantiers qui donnent des loyers, on
ne peut donc rien perdre. Il n’y a qu’une chance, encore est-elle
impossible, Roguin n’emportera pas nos fonds...

--Ma femme me le disait pourtant cette nuit, elle craint.

--Roguin emporter nos fonds, dit Pillerault en riant, et pourquoi?

--Il a, dit-elle, trop de sentiment dans le nez, et, comme tous les
hommes qui ne peuvent pas avoir de femmes, il est enragé pour...

Après avoir laissé échapper un sourire d’incrédulité, Pillerault alla
déchirer d’un livret un petit papier, écrivit la somme, et signa.

--Tiens, voilà sur la Banque un bon de cent mille francs pour Ragon et
pour moi. Ces pauvres gens ont pourtant vendu à ton mauvais drôle de du
Tillet leurs quinze actions dans les mines de Wortschin pour compléter
la somme. De braves gens dans la peine, cela serre le cœur. Et des gens
si dignes, si nobles, la fleur de la vieille bourgeoisie enfin! Leur
frère Popinot le juge n’en sait rien, ils se cachent de lui pour ne pas
l’empêcher de se livrer à sa bienfaisance. Des gens qui ont travaillé,
comme moi, pendant trente ans.

--Dieu veuille donc que l’Huile Comagène réussisse, s’écria Birotteau,
j’en serai doublement heureux. Adieu, mon oncle, vous viendrez dîner
dimanche avec les Ragon, Roguin et monsieur Claparon, car nous
signerons tous après-demain, c’est demain vendredi, je ne veux faire
d’af...

--Tu donnes donc dans ces superstitions-là?

--Mon oncle, je ne croirai jamais que le jour où le fils de Dieu fut
mis à mort par les hommes est un jour heureux. On interrompt bien
toutes les affaires pour le 21 janvier.

--A dimanche, dit brusquement Pillerault.

--Sans ses opinions politiques, se dit Birotteau en redescendant
l’escalier, je ne sais pas s’il aurait son pareil ici-bas, mon oncle.
Qu’est-ce que lui fait la politique? il serait si bien en n’y songeant
pas du tout. Son entêtement prouve qu’il n’y a pas d’homme parfait.

--Déjà trois heures, dit César en entrant chez lui.

--Monsieur, vous prenez ces valeurs-là? lui demanda Célestin en
montrant les broches du marchand de parapluies.

--Oui, à six, sans commission.--Ma femme, apprête tout pour ma
toilette, je vais chez monsieur Vauquelin, tu sais pourquoi. Une
cravate blanche surtout.

Birotteau donna quelques ordres à ses commis, il ne vit pas Popinot,
devina que son futur associé s’habillait, et remonta promptement dans
sa chambre où il trouva la Vierge de Dresde magnifiquement encadrée,
selon ses ordres.

--Eh! bien, c’est gentil, dit-il à sa fille.

--Mais, papa, dis donc que c’est beau, sans quoi l’on se moquerait de
toi.

--Voyez-vous cette fille qui gronde son père. Eh! bien, pour mon goût
j’aime autant Héro et Léandre. La Vierge est un sujet religieux qui
peut aller dans une chapelle; mais Héro et Léandre, ah! je l’achèterai,
car le flacon d’huile m’a donné des idées...

--Mais, papa, je ne te comprends pas.

--Virginie, un fiacre, cria César d’une voix retentissante quand il
eut fait sa barbe et que le timide Popinot parut en traînant le pied à
cause de Césarine.

L’amoureux ne s’était pas encore aperçu que son infirmité n’existait
plus pour sa maîtresse. Délicieuse preuve d’amour que les gens à qui le
hasard inflige un vice corporel quelconque peuvent seuls recueillir.

--Monsieur, dit-il, la presse pourra manœuvrer demain.

--Eh! bien, qu’as-tu, Popinot? demanda César en voyant rougir Anselme.

--Monsieur, c’est le bonheur d’avoir trouvé une boutique,
arrière-boutique, cuisine et des chambres au-dessus et des magasins
pour douze cents francs par an, rue des Cinq-Diamants.

--Il faut obtenir un bail de dix-huit ans, dit Birotteau. Mais allons
chez monsieur Vauquelin, nous causerons en route.

César et Popinot montèrent en fiacre aux yeux des commis étonnés de
ces exorbitantes toilettes et d’une voiture anormale, ignorants qu’ils
étaient des grandes choses méditées par le maître de la Reine des Roses.

--Nous allons donc savoir la vérité sur les noisettes, se dit le
parfumeur.

--Des noisettes? dit Popinot.

--Tu as mon secret, Popinot, dit le parfumeur, j’ai lâché le mot
_noisette_, tout est là. L’huile de noisette est la seule qui ait de
l’action sur les cheveux, aucune maison de parfumerie n’y a pensé.
En voyant la gravure d’Héro et de Léandre, je me suis dit: Si les
anciens usaient tant d’huile pour leurs cheveux, ils avaient une raison
quelconque, car les anciens sont les anciens! malgré les prétentions
modernes, je suis de l’avis de Boileau sur les anciens. Je suis parti
de là pour arriver à l’huile de noisette, grâce au petit Bianchon,
l’élève en médecine, ton parent; il m’a dit qu’à l’école ses camarades
employaient l’huile de noisette pour activer la croissance de leurs
moustaches et favoris. Il ne nous manque plus que la sanction de
l’illustre monsieur Vauquelin. Éclairés par lui, nous ne tromperons
pas le public. Tout à l’heure j’étais à la Halle, chez une marchande
de noisettes, pour avoir la matière première, dans un instant, je
serai chez l’un des plus grands savants de France pour en tirer la
quintessence. Les proverbes ne sont pas sots, les extrêmes se touchent.
Vois, mon garçon! le commerce est l’intermédiaire des productions
végétales et de la science. Angélique Madou récolte, monsieur Vauquelin
extrait, et nous vendons une essence. Les noisettes valent cinq sous la
livre, monsieur Vauquelin va centupler leur valeur, et nous rendrons
service peut-être à l’humanité, car si la vanité cause de grands
tourments à l’homme, un bon cosmétique est alors un bienfait.

La religieuse admiration avec laquelle Popinot écoutait le père de sa
Césarine stimula l’éloquence de Birotteau, qui se permit les phrases
les plus sauvages qu’un bourgeois puisse inventer.

--Sois respectueux, Anselme, dit-il en entrant dans la rue où demeurait
Vauquelin, nous allons pénétrer dans le sanctuaire de la science. Mets
la Vierge en évidence, sans affectation, dans la salle à manger, sur
une chaise. Pourvu que je ne m’entortille pas dans ce que je veux dire,
s’écria naïvement Birotteau. Popinot, cet homme me fait une impression
chimique, sa voix me chauffe les entrailles et me cause même une légère
colique. Il est mon bienfaiteur, et dans quelques instants, Anselme, il
sera le tien.

Ces paroles donnèrent froid à Popinot, qui posa ses pieds comme s’il
eût marché sur des œufs, et regarda d’un air inquiet les murailles.
Monsieur Vauquelin était dans son cabinet, on lui annonça Birotteau.
L’académicien savait le parfumeur adjoint au maire et très en faveur,
il le reçut.

--Vous ne m’oubliez donc pas dans vos grandeurs, dit le savant, mais de
chimiste à parfumeur, il n’y a que la main.

--Hélas! monsieur, de votre génie à la simplicité d’un bon homme
comme moi, il y a l’immensité. Je vous dois ce que vous appelez mes
grandeurs, et ne l’oublierai ni dans ce monde, ni dans l’autre.

--Oh! dans l’autre, dit-on, nous serons tous égaux, les rois et les
savetiers.

--C’est-à-dire les rois et les savetiers qui se seront saintement
conduits, dit Birotteau.

--C’est votre fils, dit Vauquelin en regardant le petit Popinot hébété
de ne rien voir d’extraordinaire dans le cabinet où il croyait trouver
des monstruosités, de gigantesques machines, des métaux volants, des
substances animées.

--Non, monsieur, mais un jeune homme que j’aime et qui vient implorer
une bonté égale à votre talent; n’est-elle pas infinie, dit-il d’un
air fin. Nous venons vous consulter une seconde fois, à seize ans de
distance, sur une matière importante, et sur laquelle je suis ignorant
comme un parfumeur.

--Voyons, qu’est-ce?

--Je sais que les cheveux occupent vos veilles, et que vous vous livrez
à leur analyse! pendant que vous y pensiez pour la gloire, j’y pensais
pour le commerce.

--Cher monsieur Birotteau, que voulez-vous de moi? l’analyse des
cheveux? Il prit un petit papier. Je vais lire à l’Académie des
sciences un mémoire sur ce sujet. Les cheveux sont formés d’une
quantité assez grande de mucus, d’une petite quantité d’huile blanche,
de beaucoup d’huile noir-verdâtre, de fer, de quelques atomes d’oxyde
de manganèse, de phosphate de chaux, d’une très-petite quantité de
carbonate de chaux, de silice et de beaucoup de soufre. Les différentes
proportions de ces matières font les différentes couleurs des cheveux.
Ainsi les rouges ont beaucoup plus d’huile noir-verdâtre que les autres.

César et Popinot ouvraient des yeux d’une grandeur risible.

--Neuf choses, s’écria Birotteau. Comment! il se trouve dans un cheveu
des métaux et des huiles? il faut que ce soit vous, un homme que je
vénère, qui me le dise pour que le croie. Est-ce extraordinaire? Dieu
est grand, monsieur Vauquelin.

--Le cheveu est produit par un organe folliculaire, reprit le grand
chimiste, une espèce de poche ouverte à ses deux extrémités; par l’une
elle tient à des nerfs et à des vaisseaux, par l’autre sort le cheveu.
Selon quelques-uns de nos savants confrères, et parmi eux monsieur de
Blainville, le cheveu serait une partie morte expulsée de cette poche
ou crypte que remplit une matière pulpeuse.

--C’est comme qui dirait de la sueur en bâton, s’écria Popinot à qui le
parfumeur donna un petit coup de pied dans le talon.

Vauquelin sourit à l’idée de Popinot.

--Il a des moyens, n’est-ce pas? dit alors César en regardant Popinot.
Mais, monsieur, si les cheveux sont mort-nés, il est impossible de les
faire vivre, nous sommes perdus! le prospectus est absurde; vous ne
savez pas comme le public est drôle, on ne peut pas venir lui dire...

--Qu’il a un fumier sur la tête, dit Popinot voulant encore faire rire
Vauquelin.

--Des catacombes aériennes, lui répondit le chimiste en continuant la
plaisanterie.

--Et mes noisettes qui sont achetées, s’écria Birotteau sensible à la
perte commerciale. Mais pourquoi vend-on des...?

--Rassurez-vous, dit Vauquelin en souriant, je vois qu’il s’agit de
quelque secret pour empêcher les cheveux de tomber ou de blanchir.
Écoutez, voilà mon opinion sur la matière après tous mes travaux.

Popinot dressa les oreilles comme un lièvre effrayé.

--La décoloration de cette substance morte ou vive est, selon moi,
produite par l’interruption de la sécrétion des matières colorantes, ce
qui expliquerait comment dans les climats froids le poil des animaux à
belles fourrures pâlit et blanchit pendant l’hiver.

--Hem? Popinot.

--Il est évident, reprit Vauquelin, que l’altération des chevelures est
due à des changements subits dans la température ambiante...

--Ambiante, Popinot! retiens, retiens, cria César.

--Oui, dit Vauquelin, au froid et au chaud alternatifs, ou à des
phénomènes intérieurs qui produisent le même effet. Ainsi probablement
les migraines et les affections céphalalgiques absorbent, dissipent ou
déplacent les fluides générateurs. L’intérieur regarde les médecins.
Quant à l’extérieur, arrivent vos cosmétiques.

--Eh! bien, monsieur, dit Birotteau, vous me rendez la vie. J’ai songé
à vendre de l’huile de noisette, en pensant que les anciens faisaient
usage d’huile pour leurs cheveux, et les anciens sont les anciens, je
suis de l’avis de Boileau. Pourquoi les athlètes oignaient-ils...

--L’huile d’olive vaut l’huile de noisette, dit Vauquelin qui
n’écoutait pas Birotteau. Toute huile est bonne pour préserver le bulbe
des impressions nuisibles aux substances qu’il contient en travail,
nous dirions en dissolution, s’il s’agissait de chimie. Peut-être
avez-vous raison? l’huile de noisette possède, m’a dit Dupuytren, un
stimulant. Je chercherai à connaître les différences qui existent entre
les huiles de faine, de colza, d’olive, de noix, etc.

--Je ne me suis donc pas trompé, dit Birotteau triomphalement, je me
suis rencontré avec un grand homme. Macassar est enfoncé! Macassar,
monsieur, est un cosmétique donné, c’est-à-dire vendu et vendu cher,
pour faire pousser les cheveux.

--Cher monsieur Birotteau, dit Vauquelin, il n’est pas venu deux onces
d’huile de Macassar en Europe. L’huile de Macassar n’a pas la moindre
action sur les cheveux, mais les Malaises l’achètent au poids de l’or à
cause de son influence conservatrice sur les cheveux, sans savoir que
l’huile de baleine est tout aussi bonne. Aucune puissance ni chimique
ni divine...

--Oh! divine... ne dites pas cela, monsieur Vauquelin.

--Mais, cher monsieur, la première loi que Dieu suive est d’être
conséquent avec lui-même: sans unité, pas de puissance...

--Ah, vu comme ça...

--Aucune puissance ne peut donc faire pousser de cheveux à des chauves,
de même que vous ne teindrez jamais sans danger les cheveux rouges
ou blancs; mais en vantant l’emploi de l’huile, vous ne commettrez
aucune erreur, aucun mensonge, et je pense que ceux qui s’en serviront
pourront conserver leurs cheveux.

--Croyez-vous que l’Académie royale des sciences voudrait approuver....

--Oh! il n’y a pas là la moindre découverte, dit Vauquelin. D’ailleurs,
les charlatans ont tant abusé du nom de l’Académie que vous n’en seriez
pas plus avancé. Ma conscience se refuse à regarder l’huile de noisette
comme un prodige.

--Quelle serait la meilleure manière de l’extraire? par la décoction ou
par la pression? dit Birotteau.

--Par la pression entre deux plaques chaudes, l’huile sera plus
abondante; mais obtenue par la pression entre deux plaques froides,
elle sera de meilleure qualité. Il faut l’appliquer, dit Vauquelin avec
bonté, sur la peau même et non s’en frotter les cheveux, autrement
l’effet serait manqué.

--Retiens bien ceci, Popinot, dit Birotteau dans un enthousiasme qui
lui enflammait le visage. Vous voyez, monsieur, un jeune homme qui
comptera ce jour parmi les plus beaux de sa vie. Il vous connaissait,
vous vénérait, sans vous avoir vu. Ah! il est souvent question de vous
chez moi, le nom qui est toujours dans les cœurs arrive souvent sur les
lèvres. Nous prions, ma femme, ma fille et moi, pour vous, tous les
jours, comme on le doit pour son bienfaiteur.

--C’est trop pour si peu, dit Vauquelin gêné par la verbeuse
reconnaissance du parfumeur.

--Ta, ta, ta! fit Birotteau, vous ne pouvez pas nous empêcher de vous
aimer, vous qui n’acceptez rien de moi. Vous êtes comme le soleil, vous
jetez la lumière, et ceux que vous éclairez ne peuvent rien vous rendre.

Le savant sourit et se leva, le parfumeur et Popinot se levèrent aussi.

--Regarde, Anselme, regarde bien ce cabinet. Vous permettez, monsieur?
vos moments sont si précieux, il ne reviendra peut-être plus ici.

--Eh! bien, êtes-vous content des affaires? dit Vauquelin à Birotteau,
car enfin nous sommes deux gens de commerce...

--Assez bien, monsieur, dit Birotteau se retirant vers la salle à
manger où le suivit Vauquelin. Mais pour lancer cette huile sous le nom
d’Essence Comagène, il faut de grands fonds...

--Essence et Comagène sont deux mots qui hurlent. Appelez votre
cosmétique Huile de Birotteau. Si vous ne voulez pas mettre votre nom
en évidence, prenez-en un autre. Mais voilà la Vierge de Dresde. Ah!
monsieur Birotteau, vous voulez que nous nous quittions brouillés.

--Monsieur Vauquelin, dit le parfumeur en prenant les mains du
chimiste, cette rareté n’a de prix que par la persistance que j’ai mise
à la chercher, il a fallu faire fouiller toute l’Allemagne pour la
trouver sur papier de Chine et avant la lettre, je savais que vous la
désiriez, vos occupations ne vous permettaient pas de vous la procurer,
je me suis fait votre commis-voyageur; agréez donc, non une méchante
gravure, mais des soins, une sollicitude, des pas et démarches qui
prouvent un dévouement absolu. J’aurais voulu que vous souhaitassiez
quelques substances qu’il fallût aller chercher au fond des précipices,
et venir vous dire: Les voilà! Ne me refusez pas. Nous avons tant de
chances pour être oubliés, laissez-moi me mettre moi, ma femme, ma
fille et le gendre que j’aurai, tous sous vos yeux. Vous vous direz en
voyant la Vierge: Il y a de bonnes gens qui pensent à moi.

--J’accepte, dit Vauquelin.

Popinot et Birotteau s’essuyèrent les yeux, tant ils furent émus de
l’accent de bonté que mit l’académicien à ce mot.

--Voulez-vous combler votre bonté? dit le parfumeur.

--Qu’est-ce? fit Vauquelin.

--Je réunis quelques amis... Il se souleva sur les talons, en prenant
néanmoins un air humble... Autant pour célébrer la délivrance
du territoire, que pour fêter ma nomination dans l’ordre de la
Légion-d’Honneur...

--Ah! dit Vauquelin étonné.

--Peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne et royale faveur
en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons
sur les marches de Saint-Roch au treize vendémiaire, où je fus blessé
par Napoléon. Ma femme donne un bal dimanche dans vingt jours, venez-y,
monsieur? Faites-nous l’honneur de dîner avec nous ce jour-là. Pour
moi, ce sera recevoir deux fois la croix. Je vous écrirai bien à
l’avance.

--Eh! bien, oui, dit Vauquelin.

--Mon cœur se gonfle de plaisir, s’écria le parfumeur dans la rue.
Il viendra chez moi. J’ai peur d’avoir oublié ce qu’il a dit sur les
cheveux, tu t’en souviens, Popinot?

--Oui, monsieur, et dans vingt ans je m’en souviendrais encore.

--Ce grand homme! quel regard et quelle pénétration! dit Birotteau.
Ah! il n’en a fait ni une ni deux, du premier coup, il a deviné nos
pensées, et nous a donné les moyens d’abattre l’huile de Macassar. Ah!
rien ne peut faire pousser les cheveux, Macassar, tu mens! Popinot,
nous tenons une fortune. Ainsi, demain, à sept heures, soyons à la
fabrique, les noisettes viendront et nous ferons de l’huile, car il a
beau dire que toute huile est bonne, nous serions perdus si le public
le savait. S’il n’entrait pas dans notre huile un peu de noisette et
de parfum, sous quel prétexte pourrions-nous la vendre trois ou quatre
francs les quatre onces!

--Vous allez être décoré, monsieur, dit Popinot. Quelle gloire pour...

--Pour le commerce, n’est-ce pas, mon enfant?

L’air triomphant de César Birotteau, sûr d’une fortune, fut remarqué
par ses commis qui se firent des signes entre eux, car la course en
fiacre, la tenue du caissier et du patron les avaient jetés dans les
romans les plus bizarres. Le contentement mutuel de César et d’Anselme
trahi par des regards diplomatiquement échangés, le coup d’œil plein
d’espérance que Popinot jeta par deux fois à Césarine annonçaient
quelque événement grave et confirmaient les conjectures des commis.
Dans cette vie occupée et quasi claustrale, les plus petits accidents
prenaient l’intérêt que donne un prisonnier à ceux de sa prison.
L’attitude de madame César, qui répondait aux regards olympiens de son
mari par des airs de doute, accusait une nouvelle entreprise, car en
temps ordinaire madame César aurait été contente, elle que les succès
du détail rendaient joyeuse. Par extraordinaire, la recette de la
journée se montait à six mille francs: on était venu payer quelques
mémoires arriérés.

La salle à manger et la cuisine éclairée par une petite cour, et
séparée de la salle à manger par un couloir où débouchait l’escalier
pratiqué dans un coin de l’arrière-boutique, se trouvaient à
l’entresol, où jadis était l’appartement de César et de Constance;
aussi la salle à manger où s’était écoulée la lune de miel
avait-elle l’air d’un petit salon. Durant le dîner, Raguet, le
garçon de confiance, gardait le magasin; mais au dessert les commis
redescendaient au magasin, et laissaient César, sa femme et sa fille
achever leur dîner au coin du feu. Cette habitude venait des Ragon,
chez qui les anciens us et coutumes du commerce, toujours en vigueur,
maintenaient entre eux et les commis l’énorme distance qui jadis
existait entre les _maîtres_ et les _apprentis_. Césarine ou Constance
apprêtait alors au parfumeur sa tasse de café qu’il prenait assis dans
une bergère au coin du feu. Pendant cette heure César mettait sa femme
au fait des petits événements de la journée, il racontait ce qu’il
avait vu dans Paris, ce qui se passait au faubourg du Temple, les
difficultés de sa fabrication.

--Ma femme, dit-il quand les commis furent descendus, voilà certes une
des plus importantes journées de notre vie! Les noisettes achetées, la
presse hydraulique prête à manœuvrer demain, l’affaire des terrains
conclue. Tiens, serre donc ce bon sur la Banque, dit-il en lui
remettant le mandat de Pillerault. La restauration de l’appartement
décidée, notre appartement augmenté. Mon Dieu! j’ai vu, Cour Batave, un
homme bien singulier! Et il raconta monsieur Molineux.

--Je vois, lui répondit sa femme en l’interrompant au milieu d’une
tirade, que tu t’es endetté de deux cent mille francs?

--C’est vrai, ma femme, dit le parfumeur avec une fausse humilité.
Comment paierons-nous cela, bon Dieu? car il faut compter pour rien
les terrains de la Madeleine destinés à devenir un jour le plus beau
quartier de Paris.

--Un jour, César.

--Hélas! dit-il en continuant sa plaisanterie, mes trois huitièmes ne
me vaudront un million que dans six ans. Et comment payer deux cent
mille francs? reprit César en faisant un geste d’effroi. Eh! bien, nous
les paierons cependant avec cela, dit-il en tirant de sa poche une
noisette prise chez madame Madou, et précieusement gardée.

Il montra la noisette entre ses deux doigts à Césarine et à Constance.
Sa femme ne dit rien, mais Césarine intriguée dit en servant le café à
son père:--Ah! çà, papa, tu ris?

Le parfumeur, aussi bien que ses commis, avait surpris pendant le dîner
les regards jetés par Popinot à Césarine, il voulut éclaircir ses
soupçons.

--Eh! bien, fifille, cette noisette est cause d’une révolution au
logis. Il y aura, dès ce soir, quelqu’un de moins sous notre toit.

Césarine regarda son père en ayant l’air de dire: _Que m’importe!_

--Popinot s’en va.

Quoique César fût un pauvre observateur et qu’il eût préparé sa
dernière phrase autant pour tendre un piége à sa fille que pour arriver
à sa création de la maison A. POPINOT et COMPAGNIE, sa tendresse
paternelle lui fit deviner les sentiments confus qui sortirent du cœur
de sa fille, fleurirent en roses rouges sur ses joues, sur son front,
et colorèrent ses yeux qu’elle baissa. César crut alors à quelques
paroles échangées entre Césarine et Popinot. Il n’en était rien: ces
deux enfants s’entendaient, comme tous les amants timides, sans s’être
dit un mot.

Quelques moralistes pensent que l’amour est la passion la plus
involontaire, la plus désintéressée, la moins calculatrice de toutes,
excepté toutefois l’amour maternel. Cette opinion comporte une erreur
grossière. Si la plupart des hommes ignorent les raisons qui font
aimer, toute sympathie physique ou morale n’en est pas moins basée sur
des calculs faits par l’esprit, le sentiment ou la brutalité. L’amour
est une passion essentiellement égoïste. Qui dit égoïsme, dit profond
calcul. Ainsi, pour tout esprit frappé seulement des résultats, il
peut sembler, au premier abord, invraisemblable ou singulier de voir
une belle fille comme Césarine éprise d’un pauvre enfant boiteux
et à cheveux rouges. Néanmoins, ce phénomène est en harmonie avec
l’arithmétique des sentiments bourgeois. L’expliquer sera rendre
compte des mariages toujours observés avec une constante surprise et
qui se font entre de grandes, de belles femmes et de petits hommes,
entre de petites, de laides créatures et de beaux garçons. Tout homme
atteint d’un défaut de conformation quelconque, les pieds-bots, la
claudication, les diverses gibbosités, l’excessive laideur, les taches
de vin répandues sur la joue, les feuilles de vigne, l’infirmité
de Roguin et autres monstruosités indépendantes de la volonté des
fondateurs, n’a que deux partis à prendre: ou se rendre redoutable ou
devenir d’une exquise bonté; il ne lui est pas permis de flotter entre
les moyens termes habituels à la plupart des hommes. Dans le premier
cas, il y a talent, génie ou force: un homme n’inspire la terreur que
par la puissance du mal, le respect que par le génie, la peur que par
beaucoup d’esprit. Dans le second cas, il se fait adorer, il se prête
admirablement aux tyrannies féminines, et sait mieux aimer que n’aiment
les gens d’une irréprochable corporence.

Élevé par des gens vertueux, par les Ragon, modèles de la plus
honorable bourgeoisie, et par son oncle le juge Popinot, Anselme avait
été conduit, et par sa candeur et par ses sentiments religieux, à
racheter son léger vice corporel par la perfection de son caractère.
Frappés de cette tendance qui rend la jeunesse si attrayante, Constance
et César avaient souvent fait l’éloge d’Anselme devant Césarine;
mesquins d’ailleurs, ils étaient grands par l’âme et comprenaient
bien les choses du cœur. Ces éloges trouvèrent de l’écho chez une
jeune fille qui, malgré son innocence, lut dans les yeux si purs
d’Anselme un sentiment violent, toujours flatteur, quels que soient
l’âge, le rang et la tournure de l’amant. Le petit Popinot devait
avoir beaucoup plus de raison qu’un bel homme d’aimer une femme. Si
la femme était belle, il en serait fou jusqu’à son dernier jour, son
amour lui donnerait de l’ambition, il se tuerait pour rendre sa femme
heureuse, il la laisserait maîtresse au logis, il irait au devant de
la domination. Ainsi pensait Césarine involontairement et pas aussi
cruement, elle entrevoyait à vol d’oiseau les moissons de l’amour et
raisonnait par comparaison: le bonheur de sa mère était devant ses
yeux, elle ne souhaitait pas d’autre vie, son instinct lui montrait
dans Anselme un autre César perfectionné par l’éducation, comme elle
l’était par la sienne: elle rêvait Popinot maire d’un arrondissement,
et se plaisait à se peindre quêtant un jour à sa paroisse comme sa
mère à Saint-Roch. Elle avait fini par ne plus s’apercevoir de la
différence qui distinguait la jambe gauche de la jambe droite chez
Popinot, elle eût été capable de dire: Mais boite-t-il? Elle aimait
cette prunelle si limpide, et s’était plu à voir l’effet que produisait
son regard sur ces yeux qui brillaient aussitôt d’un feu pudique et
se baissaient mélancoliquement. Le premier clerc de Roguin, doué de
cette précoce expérience due à l’habitude des affaires, Alexandre
Crottat, avait un air moitié cynique, moitié bonasse qui révoltait
Césarine, déjà révoltée par les lieux communs de sa conversation. Le
silence de Popinot trahissait un esprit doux, elle aimait le sourire
à demi mélancolique que lui inspiraient d’insignifiantes vulgarités;
les niaiseries qui le faisaient sourire excitaient toujours quelque
répulsion chez elle, ils souriaient ou se contristaient ensemble. Cette
supériorité n’empêchait pas Anselme de se précipiter à l’ouvrage, et
son infatigable ardeur plaisait à Césarine, car elle devinait que
si les autres commis disaient: «Césarine épousera le premier clerc
de monsieur Roguin,» Anselme pauvre, boiteux et à cheveux roux, ne
désespérait pas d’obtenir sa main. Une grande espérance prouve un grand
amour.

--Où va-t-il? demanda Césarine à son père en essayant de prendre un air
indifférent.

--Il s’établit rue des Cinq-Diamants! et ma foi! à la grâce de Dieu,
dit Birotteau dont l’exclamation ne fut comprise ni par sa femme, ni
par sa fille.

Quand Birotteau rencontrait une difficulté morale, il faisait comme
les insectes devant un obstacle, il se jetait à gauche ou à droite; il
changea donc de conversation en se promettant de causer de Césarine
avec sa femme.

--J’ai raconté tes craintes et tes idées sur Roguin à ton oncle, il
s’est mis à rire, dit-il à Constance.

--Tu ne dois jamais révéler ce que nous nous disons entre nous, s’écria
Constance. Ce pauvre Roguin est peut-être le plus honnête homme du
monde, il a cinquante-huit ans et ne pense plus sans doute...

Elle s’arrêta court en voyant Césarine attentive, et la montra par un
coup d’œil à César.

--J’ai donc bien fait de conclure, dit Birotteau.

--Mais tu es le maître, répondit-elle.

César prit sa femme par les mains et la baisa au front. Cette réponse
était toujours chez elle un consentement tacite aux progrès de son mari.

--Allons, s’écria le parfumeur en descendant à son magasin et parlant
à ses commis, la boutique se fermera à dix heures. Messieurs, un coup
de main! Il s’agit de transporter pendant la nuit tous les meubles
du premier au second! Il faut mettre, comme on dit, les petits pots
dans les grands, afin de laisser demain à mon architecte les coudées
franches.

--Popinot est sorti sans permission, dit César en ne le voyant pas. Eh!
mais, il ne couche pas ici, je l’oubliais. Il est allé, pensa-t-il, ou
rédiger les idées de monsieur Vauquelin, ou louer sa boutique.

--Nous connaissons la cause de ce déménagement, dit Célestin en parlant
au nom des deux autres commis et de Raguet, groupés derrière lui. Nous
sera-t-il permis de féliciter monsieur sur un honneur qui rejaillit sur
toute la boutique... Popinot nous a dit que monsieur...

--Hé! bien, mes enfants, que voulez-vous! on m’a décoré. Aussi
non-seulement à cause de la délivrance du territoire, mais encore pour
fêter ma promotion dans la Légion-d’Honneur, réunissons-nous nos amis.
Je me suis peut-être rendu digne de cette insigne et royale faveur en
siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour la cause royale
que j’ai défendue... à votre âge, sur les marches de Saint-Roch, au
treize vendémiaire; et, ma foi, Napoléon, dit l’empereur, m’a blessé!
J’ai été blessé à la cuisse encore, et madame Ragon m’a pansé. Ayez du
courage, vous serez récompensés! Voilà, mes enfants, comme un malheur
n’est jamais perdu.

--On ne se battra plus dans les rues, dit Célestin.

--Il faut l’espérer, dit César, qui partit de là pour faire une
mercuriale à ses commis, et il la termina par une invitation.

La perspective d’un bal anima les trois commis, Raguet et Virginie
d’une ardeur qui leur donna la dextérité des équilibristes. Tous
allaient et venaient chargés par les escaliers sans rien casser ni
rien renverser. A deux heures du matin, le déménagement était opéré.
César et sa femme couchèrent au second étage. La chambre de Popinot
devint celle de Célestin et du second commis. Le troisième étage fut un
garde-meuble provisoire.

Possédé de cette magnétique ardeur que produit l’affluence du fluide
nerveux et qui fait du diaphragme un brasier chez les gens ambitieux
ou amoureux agités par des grands desseins, Popinot si doux et si
tranquille avait piaffé comme un cheval de race avant la course, dans
la boutique, au sortir de table.

--Qu’as-tu donc? lui dit Célestin.

--Quelle journée! mon cher, je m’établis, lui dit-il à l’oreille, et
monsieur César est décoré.

--Vous êtes bien heureux, le patron vous aide, s’écria Célestin.

Popinot ne répondit pas, il disparut poussé comme par un vent furieux,
le vent du succès!

--Oh! heureux, dit à son voisin qui vérifiait des étiquettes un commis
occupé à mettre des gants par douzaines, le patron s’est aperçu
des yeux que Popinot fait à mademoiselle Césarine, et comme il est
très-fin, le patron, il se débarrasse d’Anselme; il serait difficile de
le refuser, rapport à ses parents. Célestin prend cette rouerie pour de
la générosité.

Anselme Popinot descendait la rue Saint-Honoré et courait rue des
Deux-Écus, pour s’emparer d’un jeune homme que sa _seconde vue_
commerciale lui désignait comme le principal instrument de sa fortune.
Le juge Popinot avait rendu service au plus habile commis-voyageur de
Paris, à celui que sa triomphante loquèle et son activité firent plus
tard surnommer l’_illustre_. Voué spécialement à la Chapellerie et à
l’_Article Paris_, ce roi des voyageurs se nommait encore purement et
simplement Gaudissart. A vingt-deux ans, il se signalait déjà par la
puissance de son magnétisme commercial. Alors fluet, l’œil joyeux,
le visage expressif, une mémoire infatigable, le coup d’œil habile à
saisir les goûts de chacun, il méritait d’être ce qu’il fut depuis,
le roi des commis-voyageurs, le _Français_ par excellence. Quelques
jours auparavant, Popinot avait rencontré Gaudissart qui s’était dit
sur le point de partir; l’espoir de le trouver encore à Paris venait
donc de lancer l’amoureux sur la rue des Deux-Écus, où il apprit que le
voyageur avait retenu sa place aux Messageries. Pour faire ses adieux
à sa chère capitale, Gaudissart était allé voir une pièce nouvelle
au Vaudeville: Popinot résolut de l’attendre. Confier le placement
de l’huile de noisette à ce précieux metteur en œuvre des inventions
marchandes, déjà choyé par les plus riches maisons, n’était-ce
pas tirer une lettre de change sur la fortune. Popinot possédait
Gaudissart. Le commis-voyageur, si savant dans l’art d’entortiller
les gens les plus rebelles, les petits marchands de province, s’était
laissé entortiller dans la première conspiration tramée contre les
Bourbons après les Cent-Jours. Gaudissart, à qui le grand air était
indispensable, se vit en prison sous le poids d’une accusation
capitale. Le juge Popinot, chargé de l’instruction, avait mis
Gaudissart hors de cause en reconnaissant que son imprudente sottise
l’avait seule compromis dans cette affaire. Avec un juge désireux
de plaire au pouvoir ou d’un royalisme exalté, le malheureux commis
allait à l’échafaud. Gaudissart, qui croyait devoir la vie au juge
d’instruction, nourrissait un profond désespoir de ne pouvoir porter à
son sauveur qu’une stérile reconnaissance. Ne devant pas remercier un
juge d’avoir rendu la justice, il était allé chez les Ragon se déclarer
homme-lige des Popinot.

En attendant, Popinot alla naturellement revoir sa boutique de la
rue des Cinq-Diamants, demander l’adresse du propriétaire, afin de
traiter du bail. En errant dans le dédale obscur de la grande Halle, en
pensant aux moyens d’organiser un rapide succès, Popinot saisit, rue
Aubry-le-Boucher, une occasion unique et de bon augure avec laquelle il
comptait régaler César le lendemain. En faction à la porte de l’hôtel
du Commerce, au bout de la rue des Deux-Écus, vers minuit, Popinot
entendit, dans le lointain de la rue de Grenelle, un vaudeville final
chanté par Gaudissart, avec accompagnement de canne significativement
traînée sur les pavés.

--Monsieur, dit Anselme en débouchant de la porte et se montrant
soudain, deux mots?

--Onze, si vous voulez, dit le commis-voyageur en levant sa canne
plombée sur l’agresseur.

--Je suis Popinot, dit le pauvre Anselme.

--Suffit, dit Gaudissart en le reconnaissant. Que vous faut-il? de
l’argent? absent par congé, mais on en trouvera. Mon bras pour un duel?
tout à vous, des pieds à l’occiput. Et il chanta:

    _Voilà, voilà
    Le vrai soldat français!_

--Venez causer avec moi dix minutes, non pas dans votre chambre, on
pourrait nous écouter, mais sur le quai de l’Horloge, à cette heure
il n’y a personne, dit Popinot, il s’agit de quelque chose de plus
important.

--Ça chauffe donc, marchons!

En dix minutes, Gaudissart, maître des secrets de Popinot, en avait
reconnu l’importance.

    _Paraissez, parfumeurs, coiffeurs et débitants!_

s’écria Gaudissart en singeant Lafon dans le rôle du Cid. Je vais
empaumer tous les boutiquiers de France et de Navarre. Oh! une idée!
J’allais partir, je reste, et vais prendre les commissions de la
parfumerie parisienne.

--Et pourquoi?

--Pour étrangler vos rivaux, innocent! En ayant leurs commissions,
je puis faire boire de l’huile à leurs perfides cosmétiques, en ne
parlant et ne m’occupant que de la vôtre. Un fameux tour de voyageur!
Ah! ah! nous sommes les diplomates du commerce. Fameux! Quant à votre
prospectus, je m’en charge. J’ai pour ami d’enfance Andoche Finot, le
fils du chapelier de la rue du Coq, le vieux qui m’a lancé dans le
voyage pour la Chapellerie. Andoche, qui a beaucoup d’esprit, il a
pris celui de toutes les têtes que coiffait son père, il est dans la
littérature, il fait les petits théâtres au _Courrier des Spectacles_.
Son père, vieux chien plein de raisons pour ne pas aimer l’esprit, ne
croit pas à l’esprit: impossible de lui prouver que l’esprit se vend,
qu’on fait fortune dans l’esprit. En fait d’esprit, il ne connaît
que le trois-six. Le vieux Finot prend le petit Finot par famine.
Andoche, homme capable, mon ami d’ailleurs, et je ne fraye avec les
sots que commercialement, Finot fait des devises pour le Fidèle Berger
qui paie, tandis que les journaux où il se donne un mal de galérien
le nourrissent de couleuvres. Sont-ils jaloux dans cette partie-là!
C’est comme dans l’_article Paris_. Finot avait une superbe comédie
en un acte pour mademoiselle Mars, la plus fameuse des fameuses, ah!
en voilà une que j’aime! Eh! bien, pour se voir jouer, il a été forcé
de la porter à la Gaîté. Andoche connaît le Prospectus, il entre
dans les idées du marchand, il n’est pas fier, il limousinera notre
prospectus _gratis_. Mon Dieu, avec un bol de punch et des gâteaux on
les régalera, car, Popinot, pas de farces: je voyagerai sans commission
ni frais, vos concurrents paieront, je les dindonnerai. Entendons-nous
bien. Pour moi, ce succès est une affaire d’honneur. Ma récompense est
d’être garçon de noces à votre mariage! J’irai en Italie, en Allemagne,
en Angleterre! J’emporte avec moi des affiches en toutes les langues,
les fais apposer partout, dans les villages, à la porte des églises, à
tous les bons endroits que je connais dans les villes de province! Elle
brillera, elle s’allumera, cette huile, elle sera sur toutes les têtes.
Ah! votre mariage ne sera pas un mariage en détrempe, mais un mariage
à la barigoule! Vous aurez votre Césarine ou je ne m’appellerai pas
l’ILLUSTRE! nom que m’a donné le père Finot, pour avoir fait réussir
ses chapeaux gris. En vendant votre huile, je reste dans ma partie,
la tête humaine; l’huile et le chapeau sont connus pour conserver la
chevelure publique.

Popinot revint chez sa tante, où il devait aller coucher, dans une
telle fièvre, causée par sa prévision du succès, que les rues lui
semblaient être des ruisseaux d’huile. Il dormit peu, rêva que ses
cheveux poussaient follement, et vit deux anges qui lui déroulaient,
comme dans les mélodrames, une rubrique où était écrit: _Huile
Césarienne_. Il se réveilla, se souvenant de ce rêve, et résolut de
nommer ainsi l’huile de noisette, en considérant cette fantaisie du
sommeil comme un ordre céleste.

César et Popinot furent dans leur atelier au faubourg du Temple, bien
avant l’arrivée des noisettes; en attendant les porteurs de madame
Madou, Popinot raconta triomphalement son traité d’alliance avec
Gaudissart.

--Nous avons l’illustre Gaudissart, nous sommes millionnaires, s’écria
le parfumeur en tendant la main à son caissier de l’air que dut prendre
Louis XIV en accueillant le maréchal de Villars au retour de Denain.

--Nous avons bien autre chose encore, dit l’heureux commis en sortant
de sa poche une bouteille à forme écrasée en façon de citrouille et
à côtes; j’ai trouvé dix mille flacons semblables à ce modèle, tout
fabriqués, tout prêts, à quatre sous et six mois de terme.

--Anselme, dit Birotteau contemplant la forme mirifique du flacon, hier
(il prit un ton grave), dans les Tuileries, oui, pas plus tard qu’hier,
tu disais: Je réussirai. Moi, je dis aujourd’hui: Tu réussiras! Quatre
sous! six mois de terme! une forme originale! Macassar branle dans le
manche, quelle botte portée à l’huile de Macassar! Ai-je bien fait de
m’emparer des seules noisettes qui soient à Paris! où donc as-tu trouvé
ces flacons?

--J’attendais l’heure de parler à Gaudissart et je flânais...

--Comme moi jadis, s’écria Birotteau.

--En descendant la rue Aubry-le-Boucher j’aperçois chez un verrier
en gros un marchand de verres bombés et de cages, qui a des magasins
immenses, j’aperçois ce flacon... Ah! il m’a crevé les yeux comme une
lumière subite, une voix m’a crié: Voilà ton affaire!

--Né commerçant! Il aura ma fille, dit César en grommelant.

--J’entre, et je vois des milliers de ces flacons dans des caisses.

--Tu t’en informes?

--Vous ne me croyez pas si _gniolle_, s’écria douloureusement Anselme.

--Né commerçant, répéta Birotteau.

--Je demande des cages à mettre des petits Jésus de cire. Tout en
marchandant les cages, je blâme la forme de ces flacons. Conduit à
une confession générale, mon marchand avoue de fil en aiguille que
Faille et Bouchot, qui ont manqué dernièrement, allaient entreprendre
un cosmétique et voulaient des flacons de forme étrange; il se
méfiait d’eux, il exige moitié comptant; Faille et Bouchot dans
l’espoir de réussir lâchent l’argent, la faillite éclate pendant la
fabrication; les syndics, sommés de payer, venaient de transiger avec
lui en laissant les flacons et l’argent touché, comme indemnité d’une
fabrication prétendue ridicule et sans placement possible. Les flacons
coûtent huit sous, il serait heureux de les donner à quatre, Dieu
sait combien de temps il aurait en magasin une forme qui n’est pas de
vente.--Voulez-vous vous engager à en fournir par dix mille à quatre
sous? je puis vous débarrasser de vos flacons, je suis commis chez
monsieur Birotteau. Et je l’entame, et je le mène, et je domine mon
homme, et je le chauffe, et il est à nous.

--Quatre sous, dit Birotteau. Sais-tu que nous pouvons mettre l’huile
à trois francs et gagner trente sous en en laissant vingt à nos
détaillants?

--L’huile Césarienne, cria Popinot.

--L’huile Césarienne?... ah! monsieur l’amoureux, vous voulez flatter
le père et la fille. Eh! bien soit, va pour l’huile Césarienne! les
Césars avaient le monde, ils devaient avoir de fameux cheveux.

--César était chauve, dit Popinot.

--Parce qu’il ne s’est pas servi de notre huile, on le dira! A trois
francs l’huile Césarienne, l’huile de Macassar coûte le double.
Gaudissart est là, nous aurons cent mille francs dans l’année, car nous
imposons toutes les têtes qui se respectent de douze flacons par an,
dix-huit francs! Soit dix-huit mille têtes? cent quatre-vingt mille
francs. Nous sommes millionnaires.

Les noisettes livrées, Raguet, les ouvriers, Popinot, César en
épluchèrent une quantité suffisante, et il y eut avant quatre heures
quelques livres d’huile. Popinot alla présenter le produit à Vauquelin,
qui fit présent à Popinot d’une formule pour mêler l’essence de
noisette à des corps oléagineux moins chers et la parfumer. Popinot
se mit aussitôt en instance pour obtenir un brevet d’invention et de
perfectionnement. Le dévoué Gaudissart prêta l’argent pour le droit
fiscal à Popinot qui avait l’ambition de payer sa moitié dans les frais
d’établissement.

La prospérité porte avec elle une ivresse à laquelle les hommes
inférieurs ne résistent jamais. Cette exaltation eut un résultat
facile à prévoir. Grindot vint, il présenta le croquis colorié d’une
délicieuse vue intérieure du futur appartement orné de ses meubles.
Birotteau séduit consentit à tout. Aussitôt les maçons donnèrent les
coups de pic qui firent gémir la maison et Constance. Son peintre
en bâtiments, monsieur Lourdois, un fort riche entrepreneur qui
s’engageait à ne rien négliger, parlait de dorures pour le salon. En
entendant ce mot, Constance intervint.

--Monsieur Lourdois, dit-elle, vous avez trente mille livres de rente,
vous habitez une maison à vous, vous pouvez y faire ce que vous voulez;
mais nous autres...

--Madame, le commerce doit briller et ne pas se laisser écraser
par l’aristocratie. Voilà d’ailleurs monsieur Birotteau dans le
gouvernement, il est en évidence...

--Oui, mais il est encore en boutique, dit Constance devant ses commis
et les cinq personnes qui l’écoutaient; ni moi, ni lui, ni ses amis, ni
ses ennemis ne l’oublieront.

Birotteau se souleva sur la pointe des pieds en retombant sur ses
talons à plusieurs reprises, les mains croisées derrière lui.

--Ma femme a raison, dit-il. Nous serons modestes dans la prospérité.
D’ailleurs, tant qu’un homme est dans le commerce, il doit être
sage en ses dépenses, réservé dans son luxe, la loi lui en fait une
obligation, il ne doit pas se livrer _à des dépenses excessives_. Si
l’agrandissement de mon local et sa décoration dépassaient les bornes,
il serait imprudent à moi de les excéder, vous-même vous me blâmeriez,
Lourdois. Le quartier a les yeux sur moi, les gens qui réussissent ont
des jaloux, des envieux! Ah! vous saurez cela bientôt, jeune homme,
dit-il à Grindot; s’ils nous calomnient, ne leur donnez pas au moins
lieu de médire.

--Ni la calomnie, ni la médisance ne peuvent vous atteindre, dit
Lourdois, vous êtes dans une position hors ligne et vous avez une si
grande habitude du commerce que vous savez raisonner vos entreprises,
vous êtes _un malin_.

--C’est vrai, j’ai quelque expérience des affaires; vous savez
pourquoi notre agrandissement? Si je mets un fort dédit relativement à
l’exactitude, c’est que...

--Non.

--Hé! bien, ma femme et moi nous réunissons quelques amis autant pour
célébrer la délivrance du territoire que pour fêter ma promotion dans
l’ordre de la Légion-d’Honneur.

--Comment, comment! dit Lourdois, ils vous ont donné la croix?

--Oui; peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne et royale
faveur en siégeant au tribunal consulaire, et en combattant pour la
cause royale au treize vendémiaire, à Saint-Roch, où je fus blessé par
Napoléon. Venez avec votre femme et votre demoiselle...

--Enchanté de l’honneur que vous daignez me faire, dit le libéral
Lourdois. Mais vous êtes un farceur, papa Birotteau; vous voulez être
sûr que je ne vous manquerai pas de parole, et voilà pourquoi vous
m’invitez. Eh! bien, je prendrai mes plus habiles ouvriers, nous ferons
un feu d’enfer pour sécher les peintures; nous avons des procédés
dessiccatifs, car il ne faut pas danser dans un brouillard exhalé par
le plâtre. On vernira pour ôter toute odeur.

Trois jours après, le commerce du quartier était en émoi par l’annonce
du bal que préparait Birotteau. Chacun pouvait d’ailleurs voir les
étais extérieurs nécessités par le changement rapide de l’escalier,
les tuyaux carrés en bois par où tombaient les décombres dans des
tombereaux qui stationnaient. Les ouvriers pressés qui travaillaient
aux flambeaux, car il y eut des ouvriers de jour et des ouvriers de
nuit, faisaient arrêter les oisifs, les curieux dans la rue, et les
commérages s’appuyaient sur ces préparatifs pour annoncer d’énormes
somptuosités.

Le dimanche indiqué pour la conclusion de l’affaire, monsieur et madame
Ragon, l’oncle Pillerault, vinrent sur les quatre heures, après vêpres.
Vu les démolitions, disait César, il ne put inviter ce jour-là que
Charles Claparon, Crottat et Roguin. Le notaire apporta le _Journal des
Débats_, où monsieur de La Billardière avait fait insérer l’article
suivant:


  «_Nous apprenons que la délivrance du territoire sera fêtée avec
  enthousiasme dans toute la France, mais à Paris les membres
  du corps municipal ont senti que le moment était venu de
  rendre à la capitale cette splendeur qui, par un sentiment de
  convenance, avait cessé pendant l’occupation étrangère. Chacun
  des maires et des adjoints se propose de donner un bal: l’hiver
  promet donc d’être très-brillant; ce mouvement national sera
  suivi. Parmi toutes les fêtes qui se préparent, il est beaucoup
  question du bal de monsieur Birotteau, nommé chevalier de la
  Légion-d’Honneur, et si connu par son dévouement à la cause
  royale. Monsieur Birotteau, blessé à l’affaire de Saint-Roch,
  au treize vendémiaire, et l’un des juges consulaires les plus
  estimés, a doublement mérité cette faveur._»


--Comme on écrit bien aujourd’hui, s’écria César. L’on parle de nous
dans le journal, dit-il à Pillerault.

--Eh! bien, après, lui répondit son oncle à qui le _Journal des Débats_
était particulièrement antipathique.

--Cet article nous fera peut-être vendre de la Pâte des Sultanes et
de l’Eau Carminative, dit tout bas madame César à madame Ragon sans
partager l’ivresse de son mari.

Madame Ragon, grande femme sèche et ridée, au nez pincé, aux lèvres
minces, avait un faux air d’une marquise de l’ancienne cour. Le tour de
ses yeux était attendri sur une assez grande circonférence, comme ceux
des vieilles femmes qui ont éprouvé des chagrins. Sa contenance sévère
et digne, quoique affable, imprimait le respect. Elle avait d’ailleurs
en elle ce je ne sais quoi d’étrange qui saisit sans exciter le rire,
et que sa mise, ses façons expliquaient: elle portait des mitaines,
elle marchait en tout temps avec une ombrelle à canne, semblable à
celle dont se servait la reine Marie-Antoinette à Trianon; sa robe,
dont la couleur favorite était ce brun-pâle nommé feuille morte,
s’étalait aux hanches par des plis inimitables, et dont les douairières
d’autrefois ont emporté le secret. Elle conservait la mantille noire
garnie de dentelles noires à grandes mailles carrées; ses bonnets, de
forme antique, avaient des agréments qui rappelaient les déchiquetures
des vieux cadres sculptés à jour. Elle prenait du tabac avec cette
exquise propreté et en faisant ces gestes dont peuvent se souvenir les
jeunes gens qui ont eu le bonheur de voir leurs grand’tantes et leurs
grand’mères remettre solennellement des boîtes d’or auprès d’elles sur
une table, en secouant les grains de tabac égarés sur leur fichu.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

  LE SIEUR RAGON.

  Était un petit homme de cinq pieds au plus, à figure de
  casse-noisette..... et souriant toujours.

                                                    (CÉSAR BIROTTEAU.)]

Le sieur Ragon était un petit homme de cinq pieds au plus, à figure de
casse-noisette, où l’on ne voyait que des yeux, deux pommettes aiguës,
un nez et un menton; sans dents, mangeant la moitié de ses mots, d’une
conversation pluviale, galant, prétentieux et souriant toujours du
sourire qu’il prenait pour recevoir les belles dames que différents
hasards amenaient jadis à la porte de sa boutique. La poudre dessinait
sur son crâne une neigeuse demi-lune bien ratissée, flanquée de deux
ailerons, que séparait une petite queue serrée par un ruban. Il portait
l’habit bleu-barbeau, le gilet blanc, la culotte et les bas de soie,
des souliers à boucles d’or, des gants de soie noire. Le trait le plus
saillant de son caractère était d’aller par les rues tenant son chapeau
à la main. Il avait l’air d’un messager de la chambre des pairs, d’un
huissier du cabinet du roi, d’un de ces gens qui sont placés auprès
d’un pouvoir quelconque de manière à recevoir son reflet tout en
restant fort peu de chose.

--Eh! bien, Birotteau, dit-il d’un air magistral, te repens-tu, mon
garçon, de nous avoir écoutés dans ce temps-là? Avons-nous jamais douté
de la reconnaissance de nos bien-aimés souverains?

--Vous devez être bien heureuse, ma chère petite, dit madame Ragon à
madame Birotteau.

--Mais oui, répondit la belle parfumeuse toujours sous le charme de
cette ombrelle à canne, de ces bonnets à papillon, des manches
justes et du grand fichu _à la Julie_ que portait madame Ragon.

--Césarine est charmante. Venez ici, la belle enfant, dit madame Ragon
de sa voix de tête et d’un air protecteur.

--Ferons-nous les affaires avant le dîner? dit l’oncle Pillerault.

--Nous attendons monsieur Claparon, dit Roguin, je l’ai laissé
s’habillant.

--Monsieur Roguin, dit César, vous l’avez bien prévenu que nous dînions
dans un _méchant_ petit entresol...

--Il le trouvait superbe il y a seize ans, dit Constance en murmurant.

--Au milieu des décombres et parmi les ouvriers.

--Bah! vous allez voir un bon enfant qui n’est pas difficile, dit
Roguin.

--J’ai mis Raguet en faction dans la boutique, on ne passe plus par
notre porte; vous avez vu tout démoli, dit César au notaire.

--Pourquoi n’avez-vous pas amené votre neveu? dit Pillerault à madame
Ragon.

--Le verrons-nous? demanda Césarine.

--Non, mon cœur, dit madame Ragon. Anselme travaille, le cher enfant,
à se tuer. Cette rue sans air et sans soleil, cette puante rue des
Cinq-Diamants m’effraie; le ruisseau est toujours bleu, vert ou noir.
J’ai peur qu’il y périsse. Mais quand les jeunes gens ont quelque chose
en tête! dit-elle à Césarine en faisant un geste qui expliquait le mot
_tête_ par le mot _cœur_.

--Il a donc passé son bail, demanda César.

--D’hier et par-devant notaire, reprit Ragon. Il a obtenu dix-huit ans,
mais on exige six mois d’avance.

--Eh! bien, monsieur Ragon, êtes-vous content de moi? fit le parfumeur.
Je lui ai donné là le secret d’une découverte..... enfin!

--Nous vous savons par cœur, César, dit le petit Ragon en prenant les
mains de César et les lui pressant avec une religieuse amitié.

Roguin n’était pas sans inquiétude sur l’entrée en scène de Claparon,
dont les mœurs et le ton pouvaient effrayer de vertueux bourgeois: il
jugea donc nécessaire de préparer les esprits.

--Vous allez voir, dit-il à Ragon, à Pillerault et aux dames, un
original qui cache ses moyens sous un mauvais ton effrayant; car, d’une
position très-inférieure, il s’est fait jour par ses idées. Il prendra
sans doute les belles manières à force de voir les banquiers. Vous le
rencontrerez peut-être sur le boulevard ou dans un café, godaillant,
débraillé, jouant au billard: il a l’air du plus grand flandrin...
Eh! bien, non; il étudie, et pense alors à remuer l’industrie par de
nouvelles conceptions.

--Je comprends cela, dit Birotteau; j’ai trouvé mes meilleures idées en
flânant, n’est-ce pas, ma biche?

--Claparon, reprit Roguin, regagne alors pendant la nuit le temps
employé à chercher, à combiner des affaires pendant le jour. Tous ces
gens à grand talent ont une vie bizarre, inexplicable. Eh! bien, à
travers ce décousu, j’en suis témoin, il arrive à son but: il a fini
par faire céder tous nos propriétaires, ils ne voulaient pas, ils se
doutaient de quelque chose, il les a mystifiés, il les a lassés, il est
allé les voir tous les jours, et nous sommes, pour le coup, les maîtres
du terrain.

Un singulier _broum! broum!_ particulier aux buveurs de petits verres
d’eau-de-vie et de liqueurs fortes annonça le personnage le plus
bizarre de cette histoire, et l’arbitre visible des destinées futures
de César. Le parfumeur se précipita dans le petit escalier obscur,
autant pour dire à Raguet de fermer la boutique que pour faire à
Claparon ses excuses de le recevoir dans la salle à manger.

--Comment donc! mais on est très-bien là pour _chiquer les lég_... pour
chiffrer, veux-je dire, les affaires.

Malgré les habiles préparations de Roguin, monsieur et madame Ragon,
ces bourgeois de bon ton, l’observateur Pillerault, Césarine et sa mère
furent d’abord assez désagréablement affectés par ce prétendu banquier
de la haute volée.

A l’âge de vingt-huit ans environ, cet ancien commis-voyageur ne
possédait pas un cheveu sur la tête, et portait une perruque frisée
en tire-bouchons. Cette coiffure exige une fraîcheur de vierge, une
transparence lactée, les plus charmantes grâces féminines; elle
faisait donc ressortir ignoblement un visage bourgeonné, brun rouge,
échauffé comme celui d’un conducteur de diligence, et dont les rides
prématurées exprimaient par les grimaces de leurs plis profonds et
plaqués une vie libertine dont les malheurs étaient encore attestés
par le mauvais état des dents et les points noirs semés dans une
peau rugueuse. Claparon avait l’air d’un comédien de province qui
sait tous les rôles, fait la parade, sur la joue duquel le rouge ne
tient plus, éreinté par ses fatigues, les lèvres pâteuses, la langue
toujours alerte, même pendant l’ivresse, le regard sans pudeur, enfin
compromettant par ses gestes. Cette figure, allumée par la joyeuse
flamberie du punch, démentait la gravité des affaires. Aussi fallut-il
à Claparon de longues études mimiques avant de parvenir à se composer
un maintien en harmonie avec son importance postiche. Du Tillet avait
assisté à la toilette de Claparon, comme un directeur de spectacle
inquiet du début de son principal acteur, car il tremblait que les
habitudes grossières de cette vie insoucieuse ne vinssent à éclater à
la surface du banquier.--Parle le moins possible, lui avait-il dit.
Jamais un banquier ne bavarde: il agit, pense, médite, écoute et pèse.
Ainsi, pour avoir bien l’air d’un banquier, ne dis rien, ou dis des
choses insignifiantes. Éteins ton œil égrillard et rends-le grave, au
risque de le rendre bête. En politique, sois pour le gouvernement, et
jette-toi dans les généralités, comme: _Le budget est lourd. Il n’y
a pas de transactions possibles entre les partis. Les libéraux sont
dangereux. Les Bourbons doivent éviter tout conflit. Le libéralisme est
le manteau d’intérêts coalisés. Les Bourbons nous ménagent une ère de
prospérité, soutenons-les, si nous ne les aimons pas. La France a fait
assez d’expériences politiques_, etc. Ne te vautre pas sur toutes les
tables, songe que tu as à conserver la dignité d’un millionnaire. Ne
renifle pas ton tabac comme fait un invalide; joue avec ta tabatière,
regarde souvent à tes pieds ou au plafond avant de répondre, enfin
donne-toi l’air profond. Surtout défais-toi de ta malheureuse habitude
de toucher à tout. Dans le monde, un banquier doit paraître las de
toucher. Ah çà! tu passes les nuits, les chiffres te rendent brute, il
faut rassembler tant d’éléments pour lancer une affaire! tant d’études!
Surtout dis beaucoup de mal des affaires. Les affaires sont lourdes,
pesantes, difficiles, épineuses. Ne sors pas de là et ne spécifie rien.
Ne va pas à table chanter tes farces de Béranger, et ne bois pas trop.
Si tu te grises, tu perds ton avenir. Roguin te surveillera; tu vas te
trouver avec des gens moraux, des bourgeois vertueux, ne les effraie
pas en lâchant quelques-uns de tes principes d’estaminet.

Cette mercuriale avait produit sur l’esprit de Charles Claparon un
effet pareil à celui que produisaient sur sa personne ses habits neufs.
Ce joyeux sans-souci, l’ami de tout le monde, habitué à des vêtements
débraillés, commodes, et dans lesquels son corps n’était pas plus
gêné que son esprit dans son langage, maintenu dans des habits neufs
que le tailleur avait fait attendre et qu’il essayait, roide comme un
piquet, inquiet de ses mouvements comme de ses phrases, retirant sa
main imprudemment avancée sur un flacon ou sur une boîte, de même qu’il
s’arrêtait au milieu d’une phrase, se signala donc par un désaccord
risible à l’observation de Pillerault. Sa figure rouge, sa perruque
à tire-bouchons égrillards démentaient sa tenue, comme ses pensées
combattaient ses dires. Mais les bons bourgeois finirent par prendre
ces continuelles dissonances pour de la préoccupation.

--Il a tant d’affaires, disait Roguin.

--Les affaires lui donnent peu d’éducation, dit madame Ragon à Césarine.

Monsieur Roguin entendit le mot et se mit un doigt sur les lèvres.

--Il est riche, habile et d’une excessive probité, dit-il en se
baissant vers madame Ragon.

--On peut lui passer quelque chose en faveur de ces qualités-là, dit
Pillerault à Ragon.

--Lisons les actes avant le dîner, dit Roguin, nous sommes seuls.

Madame Ragon, Césarine et Constance laissèrent les contractants,
Pillerault, Ragon, César, Roguin et Claparon, écouter la lecture que
fit Alexandre Crottat. César signa, au profit d’un client de Roguin,
une obligation de quarante mille francs, hypothéqués sur les terrains
et les fabriques situés dans le faubourg du Temple; il remit à Roguin
le bon de Pillerault sur la Banque, donna sans reçu les vingt mille
francs d’effets de son portefeuille et les cent quarante mille francs
de billets à l’ordre de Claparon.

--Je n’ai point de reçu à vous donner, dit Claparon, vous agissez de
votre côté chez monsieur Roguin comme nous du nôtre. Nos vendeurs
recevront chez lui leur prix en argent, je ne m’engage pas à autre
chose qu’à vous faire trouver le complément de votre part avec vos cent
quarante mille francs d’effets.

--C’est juste, dit Pillerault.

--Eh! bien, messieurs, rappelons les dames, car il fait froid sans
elles, dit Claparon en regardant Roguin comme pour savoir si la
plaisanterie n’était pas trop forte.

--Mesdames! Oh! mademoiselle est sans doute votre demoiselle, dit
Claparon en se tenant droit et regardant Birotteau, eh! bien, vous
n’êtes pas maladroit. Aucune des roses que vous avez distillées ne peut
lui être comparée, et peut-être est-ce parce que vous avez distillé des
roses que...

--Ma foi, dit Roguin en interrompant, j’avoue ma faim.

--Eh! bien, dînons, dit Birotteau.

--Nous allons dîner par-devant notaire, dit Claparon en se rengorgeant.

--Vous faites beaucoup d’affaires, dit Pillerault en se mettant à table
auprès de Claparon avec intention.

--Excessivement, par grosses, répondit le banquier; mais elles sont
lourdes, épineuses, il y a les canaux. Oh! les canaux! Vous ne vous
figurez pas combien les canaux nous occupent! et cela se comprend.
Le gouvernement veut des canaux. Le canal est un besoin qui se fait
généralement sentir dans les départements et qui concerne tous les
commerces, vous savez! Les fleuves, a dit Pascal, sont des chemins
qui marchent. Il faut donc des marchés. Les marchés dépendent de la
terrasse, car il y a d’effroyables terrassements, le terrassement
regarde la classe pauvre, de là les emprunts qui en définitive sont
rendus aux pauvres! Voltaire a dit: _Canaux, canards, canaille!_ Mais
le gouvernement a ses ingénieurs qui l’éclairent; il est difficile de
le mettre dedans, à moins de s’entendre avec eux, car la Chambre!...
Oh! monsieur, la Chambre nous donne un mal! elle ne veut pas comprendre
la question politique cachée sous la question financière. Il y a
mauvaise foi de part et d’autre. Croirez-vous une chose? Les Keller,
eh! bien, François Keller est un orateur, il attaque le gouvernement
à propos de fonds, à propos de canaux. Rentré chez lui, mon gaillard
nous trouve avec nos propositions, elles sont favorables, il faut
s’arranger avec ce gouvernement _dito_, tout à l’heure insolemment
attaqué. L’intérêt de l’orateur et celui du banquier se choquent, nous
sommes entre deux feux! Vous comprenez maintenant comment les affaires
deviennent épineuses, il faut satisfaire tant de monde: les commis, les
chambres, les antichambres, les ministres...

--Les ministres? dit Pillerault qui voulait absolument pénétrer ce
coassocié.

--Oui, monsieur, les ministres.

--Eh! bien, les journaux ont donc raison, dit Pillerault.

--Voilà mon oncle dans la politique, dit Birotteau, monsieur Claparon
lui fait bouillir du lait.

--Encore de satanés farceurs, dit Claparon, que ces journaux. Monsieur,
les journaux nous embrouillent tout: ils nous servent bien quelquefois,
mais ils me font passer de cruelles nuits; j’aimerais mieux les passer
autrement; enfin j’ai les yeux perdus à force de lire et de calculer.

--Revenons aux ministres, dit Pillerault espérant des révélations.

--Les ministres ont des exigences purement gouvernementales.
Mais qu’est-ce que je mange là, de l’ambroisie? dit Claparon en
s’interrompant. Voilà de ces sauces qu’on ne mange que dans les maisons
bourgeoises, jamais les gargotiers...

A ce mot, les fleurs du bonnet de madame Ragon sautèrent comme des
béliers. Claparon comprit que le mot était ignoble, et voulut se
rattraper.

--Dans la haute Banque, dit-il, on appelle _gargotiers_ les chefs
de cabarets élégants, Véry, les Frères Provençaux. Eh! bien, ni ces
infâmes gargotiers ni nos savants cuisiniers ne nous donnent de sauces
moelleuses; les uns font de l’eau claire acidulée par le citron, les
autres font de la chimie.

Le dîner se passa tout entier en attaques de Pillerault qui cherchait à
sonder cet homme et qui ne rencontrait que le vide, il le regarda comme
un homme dangereux.

--Tout va bien, dit Roguin à l’oreille de Charles Claparon.

--Ah! je me déshabillerai sans doute ce soir, répondit Claparon qui
étouffait.

--Monsieur, lui dit Birotteau, si nous sommes obligés de faire de la
salle à manger le salon, c’est que nous réunissons dans dix-huit jours
quelques amis autant pour célébrer la délivrance du territoire...

--Bien, monsieur; moi, je suis aussi l’homme du gouvernement.
J’appartiens, par mes opinions, au _statu quo_ du grand homme qui
dirige les destinées de la maison d’Autriche, un fameux gaillard!
Conserver pour acquérir, et surtout acquérir pour conserver... Voilà
le fond de mes opinions, qui ont l’honneur d’être celles du prince de
Metternich.

--Que pour fêter ma promotion dans l’ordre de la Légion-d’Honneur,
reprit César.

--Mais, oui, je sais. Qui donc m’a parlé de cela? les Keller ou
Nucingen?

Roguin, surpris de tant d’aplomb, fit un geste admiratif.

--Eh! non, c’est à la Chambre.

--A la Chambre, par monsieur de La Billardière, demanda César.

--Précisément.

--Il est charmant, dit César à son oncle.

--Il lâche des phrases, des phrases, dit Pillerault, des phrases où
l’on se noie.

--Peut-être me suis-je rendu digne de cette faveur..., reprit Birotteau.

--Par vos travaux en parfumerie, les Bourbons savent récompenser tous
les mérites. Ah! tenons-nous-en à ces généreux princes légitimes, à
qui nous allons devoir des prospérités inouïes... Car, croyez-le bien,
la Restauration sent qu’elle doit jouter avec l’Empire; elle fera des
conquêtes en pleine paix, vous verrez des conquêtes!...

--Monsieur nous fera sans doute l’honneur d’assister à notre bal! dit
madame César.

--Pour passer une soirée avec vous, madame, je manquerais à gagner des
millions.

--Il est décidément bien bavard, dit César à son oncle.

Tandis que la gloire de la parfumerie, à son déclin, allait jeter ses
derniers feux, un astre se levait faiblement à l’horizon commercial. Le
petit Popinot posait à cette heure même les fondements de sa fortune,
rue des Cinq-Diamants. La rue des Cinq-Diamants, petite rue étroite où
les voitures chargées passent à grand’peine, donne rue des Lombards
d’un bout, et de l’autre rue Aubry-Boucher, en face la rue Quincampoix,
rue illustre du vieux Paris, où l’histoire de France en a tant
illustré. Malgré ce désavantage, la réunion des marchands de drogueries
la rend précieuse, et, sous ce rapport, Popinot n’avait pas mal choisi;
mais sa maison, la seconde du côté de la rue des Lombards, était si
sombre que, par certaines journées, il y fallait de la lumière en plein
jour. Il avait pris possession, la veille au soir, des lieux les plus
noirs et les plus dégoûtants. Son prédécesseur, marchand de mélasse
et de sucre brut, avait laissé les stigmates de son commerce sur les
murs, dans la cour et dans les magasins. Figurez-vous une grande et
spacieuse boutique à grosses portes ferrées, peintes en vert-dragon,
à longues bandes de fer apparentes, ornées de clous dont les têtes
ressemblaient à des champignons, garnie de grilles treillissées en
fil de fer renflées par en bas comme celles des anciens boulangers,
enfin dallée en grandes pierres blanches, la plupart cassées, les
murs jaunes et nus comme ceux d’un corps-de-garde. Après venaient une
arrière-boutique et une cuisine, éclairées sur la cour; enfin, un
second magasin en retour qui jadis devait avoir été une écurie. On
montait, par un escalier intérieur pratiqué dans l’arrière-boutique,
à deux chambres éclairées sur la rue, où Popinot comptait mettre sa
caisse, son cabinet et ses livres. Au-dessus des magasins étaient trois
chambres étroites adossées au mur mitoyen, ayant vue sur la cour, et où
il se proposait de demeurer. Trois chambres délabrées, qui n’avaient
d’autre aspect que celui de la cour irrégulière, sombre, entourée de
murailles, où l’humidité, par le temps le plus sec, leur donnait l’air
d’être fraîchement badigeonnées; une cour, entre les pavés de laquelle
il se trouvait une crasse noire et puante laissée par le séjour des
mélasses et des sucres bruts. Une seule de ces chambres avait une
cheminée, toutes étaient sans papier et carrelées en carreaux. Depuis
le matin, Gaudissart et Popinot, aidés par un ouvrier colleur que le
commis-voyageur avait déniché, tendaient eux-mêmes un papier à quinze
sous dans cette horrible chambre, peinte à la colle par l’ouvrier. Un
lit de collégien à couchette de bois rouge, une mauvaise table de nuit,
une commode antique, une table, deux fauteuils et six chaises, donnés
par le juge Popinot à son neveu, composaient l’ameublement. Gaudissart
avait mis sur la cheminée un trumeau garni d’une méchante glace achetée
d’occasion. Vers huit heures du soir, assis devant la cheminée où
brillait une falourde allumée, les deux amis allaient entamer le reste
de leur déjeuner.

--Arrière le gigot froid! ceci ne convient pas à une pendaison de
crémaillère, cria Gaudissart.

--Mais, dit Popinot en faisant sonner dans son gousset les vingt francs
qu’il gardait pour payer le prospectus, je...

--Je... dit Gaudissart en mettant une pièce de quarante francs sur son
œil.

Un coup de marteau retentit alors dans la cour naturellement solitaire
et sonore du dimanche, jour où les industriels se dissipent et
abandonnent leurs laboratoires.

--Voilà le fidèle de la rue de la Poterie. Moi, reprit l’illustre
Gaudissart, _j’ai!_ et non pas _je!_

En effet, un garçon suivi de deux marmitons apporta dans trois mannes
un dîner orné de six bouteilles de vin choisies avec discernement.

Mais comment ferons-nous pour manger tant de choses? dit Popinot.

--Et l’homme de lettres, s’écria Gaudissart. Finot connaît les _pompes_
et les vanités, il va venir, enfant naïf! muni d’un prospectus
ébouriffant. Le mot est joli, hein? Les prospectus ont toujours soif:
il faut arroser les graines si l’on veut des fleurs. Allez, esclaves,
dit-il aux marmitons en se drapant, voilà de l’or.

Il leur donna dix sous par un geste digne de Napoléon, son idole.

--Merci, monsieur Gaudissart, répondirent les marmitons plus heureux de
la plaisanterie que de l’argent.

--Toi, mon fils, dit-il au garçon qui restait pour servir, il est une
portière, elle gît dans les profondeurs d’un antre où parfois elle
cuisine, comme jadis Nausicaa faisait la lessive, par pur délassement.
Rends-toi près d’elle, implore sa candeur, intéresse-la, jeune homme,
à la chaleur de ces plats. Dis-lui qu’elle sera bénie, et surtout
respectée, très-respectée par Félix Gaudissart, fils de Jean-François
Gaudissart, petit-fils des Gaudissart, vils prolétaires fort anciens,
ses aïeux. Marche et fais que tout soit bon, sinon je te flanque un Ut
majeur dans ton Saint-Luc!

Un autre coup de marteau retentit.

--Voilà le spirituel Andoche, dit Gaudissart.

Un gros garçon assez joufflu, de taille moyenne et qui, des pieds à la
tête, ressemblait au fils d’un chapelier, à traits ronds où la finesse
était ensevelie sous un air gourmé, se montra soudain. Sa figure,
attristée comme celle d’un homme ennuyé de misère, prit une expression
d’hilarité quand il vit la table mise et les bouteilles. Au cri de
Gaudissart, son pâle œil bleu pétilla, sa grosse tête creusée par sa
figure kalmouque alla de droite à gauche, et il salua Popinot d’une
manière étrange, sans servilité ni respect, comme un homme qui ne se
sent pas à sa place et ne fait aucune concession. Il commençait alors
à reconnaître en lui-même qu’il ne possédait aucun talent littéraire;
il pensait à rester dans la littérature en exploiteur, à y monter sur
l’épaule des gens spirituels, à y faire des affaires au lieu d’y faire
des œuvres mal payées. En ce moment, il avait épuisé l’humilité des
démarches et l’humiliation des tentatives; il allait, comme les gens de
haute portée financière, se retourner et devenir impertinent par parti
pris. Mais il lui fallait une première mise de fonds, Gaudissart la
lui avait montrée à toucher dans la mise en scène de l’huile Popinot.

--Vous traiterez pour son compte avec les journaux, mais ne le rouez
pas, autrement nous aurions un duel à mort; donnez-lui-en pour son
argent!

Popinot regarda l’_auteur_ d’un air inquiet; les gens vraiment
commerciaux considèrent un auteur avec un sentiment où il entre de
la terreur, de la compassion et de la curiosité. Quoique Popinot
eût été bien élevé, les habitudes de ses parents, leurs idées, les
soins bêtifiants d’une boutique et d’une caisse avaient modifié
son intelligence en la pliant aux us et coutumes de sa profession,
phénomène que l’on peut observer en remarquant les métamorphoses subies
à dix ans de distance par cent camarades sortis à peu près semblables
du collége ou de la pension. Andoche accepta ce saisissement comme une
profonde admiration.

--Eh, bien! avant le dîner, coulons à fond le prospectus, nous pourrons
boire sans arrière-pensée, dit Gaudissart. Après le dîner, on lit mal,
la langue aussi digère.

--Monsieur, dit Popinot, un prospectus est souvent toute une fortune.

--Et souvent, dit Andoche, la fortune n’est qu’un prospectus.

--Ah! très-joli, dit Gaudissart. Ce farceur d’Andoche a de l’esprit
comme les quarante.

--Comme cent, dit Popinot stupéfait de cette idée.

L’impatient Gaudissart prit le manuscrit et lut à haute voix et avec
emphase: HUILE CÉPHALIQUE!

--J’aimerais mieux _Huile Césarienne_, dit Popinot.

--Mon ami, dit Gaudissart, tu ne connais pas les gens de province: il y
a une opération chirurgicale qui porte ce nom-là, et ils sont si bêtes
qu’ils croiraient ton huile propre à faciliter les accouchements; et de
là pour les ramener aux cheveux, il y aurait trop de tirage.

--Sans vouloir défendre mon mot, dit l’auteur, je vous ferai observer
que _Huile Céphalique_ veut dire huile pour la tête, et résume vos
idées.

--Voyons? dit Popinot impatient.

Voici le prospectus tel que le commerce le reçoit par milliers encore
aujourd’hui. (_Autre pièce justificative._)


[Illustration:

  MÉDAILLE D’OR A L’EXPOSITION DE 1819.

  HUILE
  CÉPHALIQUE.

  BREVETS D’INVENTION ET DE PERFECTIONNEMENT.]

  _Nul cosmétique ne peut faire croître les cheveux, de même que
  nulle préparation chimique ne les teint sans danger pour le
  siége de l’intelligence. La science a déclaré récemment que les
  cheveux étaient une substance morte, et que nul agent ne peut les
  empêcher de tomber ni de blanchir. Pour prévenir la Xérasie et
  la Calvitie, il suffit de préserver le bulbe d’où ils sortent de
  toute influence extérieure atmosphérique, et de maintenir à la
  tête la chaleur qui lui est propre._ L’HUILE CÉPHALIQUE, _basée
  sur ces principes établis par l’Académie des sciences, produit
  cet important résultat, auquel se tenaient les anciens, les
  Romains, les Grecs et les nations du Nord auxquelles la chevelure
  était précieuse. Des recherches savantes ont démontré que les
  nobles, qui se distinguaient autrefois à la longueur de leurs
  cheveux, n’employaient pas d’autre moyen; seulement leur procédé,
  habilement retrouvé par A. Popinot, inventeur de_ L’HUILE
  CÉPHALIQUE, _avait été perdu._

  _Conserver au lieu de chercher à provoquer une stimulation
  impossible ou nuisible sur le derme qui contient les bulbes,
  telle est donc la destination de_ L’HUILE CÉPHALIQUE. _En effet,
  cette huile, qui s’oppose à l’exfoliation des pellicules, qui
  exhale une odeur suave, et qui, par les substances dont elle
  est composée, dans lesquelles entre comme principal élément
  l’essence de noisette, empêche toute action de l’air extérieur
  sur les têtes, prévient ainsi les rhumes, le coryza, et toutes
  les affections douloureuses de l’encéphale en lui laissant
  sa température intérieure. De cette manière, les bulbes qui
  contiennent les liqueurs génératrices des cheveux ne sont jamais
  saisies ni par le froid, ni par le chaud. La chevelure, ce
  produit magnifique, à laquelle hommes et femmes attachent tant de
  prix, conserve alors, jusque dans l’âge avancé de la personne qui
  se sert de_ L’HUILE CÉPHALIQUE, _ce brillant, cette finesse, ce
  lustre qui rendent si charmantes les têtes des enfants._

  LA MANIÈRE DE S’EN SERVIR _est jointe à chaque flacon et lui sert
  d’enveloppe._


  MANIÈRE DE SE SERVIR DE L’HUILE CÉPHALIQUE.

  _Il est tout à fait inutile d’oindre les cheveux; ce n’est pas
  seulement un préjugé ridicule, mais encore une habitude gênante,
  en ce sens que le cosmétique laisse partout sa trace. Il suffit
  tous les matins de tremper une petite éponge fine dans l’huile,
  de se faire écarter les cheveux avec le peigne, d’imbiber les
  cheveux à leur racine de raie en raie, de manière à ce que la
  peau reçoive une légère couche, après avoir préalablement nettoyé
  la tête avec la brosse et le peigne._

  _Cette huile se vend par flacon, portant la signature de
  l’inventeur pour empêcher toute contrefaçon, et du prix de_ TROIS
  FRANCS, _chez A. POPINOT, rue des Cinq-Diamants, quartier des
  Lombards, à Paris._

  ON EST PRIÉ D’ÉCRIRE FRANCO.

  _Nota._ La maison A. Popinot tient également les huiles de la
  droguerie, comme néroli, huile d’aspic, huile d’amande douce,
  huile de cacao, huile de café, de ricin et autres.


--Mon cher ami, dit l’illustre Gaudissart à Finot, c’est parfaitement
écrit. Saquerlotte, comme nous abordons la haute science! nous ne
tortillons pas, nous allons droit au fait. Ah! je vous fais mes
sincères compliments, voilà de la littérature utile.

--Le beau prospectus, dit Popinot enthousiasmé.

--Un prospectus dont le premier mot tue Macassar, dit Gaudissart en
se levant d’un air magistral pour prononcer les paroles suivantes
qu’il scanda par des gestes parlementaires: On--ne--fait pas--pousser
les cheveux! On--ne les--teint pas--sans danger! Ah! ah! là est le
succès. La science moderne est d’accord avec les habitudes des anciens.
On peut s’entendre avec les vieux et avec les jeunes. Vous avez
affaire à un vieillard: «Ah! ah! monsieur, les anciens, les Grecs, les
Romains avaient raison et ne sont pas aussi bêtes qu’on veut le faire
croire!» Vous traitez avec un jeune homme: «Mon cher garçon, encore
une découverte due aux progrès des lumières, nous progressons. Que ne
doit-on pas attendre de la vapeur, des télégraphes et autres! Cette
huile est le résultat d’un rapport de monsieur Vauquelin!» Si nous
imprimions un passage du mémoire de monsieur Vauquelin à l’Académie
des sciences, confirmant nos assertions, hein! Fameux! Allons, Finot,
à table! Chiquons les légumes! Sablons le champagne au succès de notre
jeune ami!

--J’ai pensé, dit l’auteur modestement, que l’époque du prospectus
léger et badin était passée; nous entrons dans la période de la
science, il faut un air doctoral, un ton d’autorité pour s’imposer au
public.

--Nous chaufferons cette huile-là, les pieds me démangent et la langue
aussi. J’ai les commissions de tous ceux qui font dans les cheveux,
aucun ne donne plus de trente pour cent; il faut lâcher quarante pour
cent de remise, je réponds de cent mille bouteilles en six mois.
J’attaquerai les pharmaciens, les épiciers, les coiffeurs! et en leur
donnant quarante pour cent, tous enfarineront leur public.

Les trois jeunes gens mangeaient comme des lions, buvaient comme des
Suisses, et se grisaient du futur succès de l’_Huile céphalique_.

--Cette huile porte à la tête, dit Finot en souriant.

Gaudissart épuisa les différentes séries de calembours sur les mots
huile, cheveux, tête, etc. Au milieu des rires homériques des trois
amis, au dessert, malgré les toasts et les souhaits de bonheur
réciproques, un coup de marteau retentit et fut entendu.

--C’est mon oncle! Il est capable de venir me voir, s’écria Popinot.

--Un oncle? dit Finot, et nous n’avons pas de verre!

--L’oncle de mon ami Popinot est un juge d’instruction, dit Gaudissart
à Finot; il ne s’agit pas de le mystifier, il m’a sauvé la vie. Ah!
quand on s’est trouvé dans la passe où j’étais, en face de l’échafaud,
où: «Kouik, et adieu les cheveux!» fit-il en imitant le fatal couteau
par un geste, on se souvient du vertueux magistrat auquel on doit
d’avoir conservé la rigole par où passe le vin de Champagne! On s’en
souvient ivre-mort. Vous ne savez pas, Finot, si vous n’aurez pas
besoin de monsieur Popinot. Saquerlotte, il faut des saluts, et des six
à la livre encore.

Le vertueux juge d’instruction demandait en effet son neveu à la
portière: en reconnaissant la voix, Anselme descendit un chandelier à
la main pour éclairer.

--Je vous salue, messieurs, dit le magistrat.

L’illustre Gaudissart s’inclina profondément; Finot examina le juge
d’un œil ivre, et le trouva passablement ganache.

--Il n’y a pas de luxe, dit gravement le juge en regardant la chambre;
mais, mon enfant, pour être quelque chose de grand il faut savoir
commencer par n’être rien.

--Quel homme profond, dit Gaudissart à Finot.

--Une pensée d’article, dit le journaliste.

--Ah! vous voilà, monsieur, dit le juge en reconnaissant le
commis-voyageur. Et que faites-vous ici?

--Monsieur, je veux contribuer de tous mes petits moyens à la fortune
de votre cher neveu. Nous venons de méditer sur le prospectus de son
huile, et vous voyez en monsieur l’auteur de ce prospectus qui nous
paraît un des plus beaux morceaux de cette littérature de perruques.
Le juge regarda Finot.--Monsieur, dit Gaudissart, est monsieur Andoche
Finot, un des jeunes hommes les plus distingués de la littérature, qui
fait dans les journaux du gouvernement la haute politique et les petits
théâtres, un ministre en chemin d’être auteur.

Finot tirait Gaudissart par le pan de sa redingote.

--Bien, mes enfants, dit le juge à qui ces paroles expliquèrent
l’aspect de la table où se voyaient les restes d’un régal bien
excusable.--Mon ami, dit le juge à Popinot, habille-toi, nous irons ce
soir chez monsieur Birotteau. Je lui dois une visite. Vous signerez
votre acte de société, que j’ai soigneusement examiné. Comme vous
aurez la fabrique de votre huile dans les terrains du faubourg du
Temple, je pense qu’il doit te faire bail de l’atelier, et peut avoir
des représentants, les choses bien en règle évitent des discussions.
Ces murs me paraissent humides, Anselme, élève des nattes de paille à
l’endroit de ton lit.

--Permettez, monsieur le juge d’instruction, dit Gaudissart avec la
patelinerie d’un courtisan, nous avons collé nous-mêmes les papiers
aujourd’hui, et... ils... ne sont pas... secs.

--De l’économie! bien, dit le juge.

--Écoutez, dit Gaudissart à l’oreille de Finot, mon ami Popinot est un
jeune homme vertueux, il va chez son oncle, allons achever la soirée
chez ma tante.

Le journaliste montra la doublure de la poche de son gilet. Popinot vit
le geste, il glissa vingt francs à l’auteur de son prospectus. Le juge
avait un fiacre au bout de la rue, il emmena son neveu chez Birotteau.
Pillerault, monsieur et madame Ragon, Roguin faisaient un boston,
et Césarine brodait un fichu, quand le juge Popinot et Anselme se
montrèrent. Roguin, le vis-à-vis de madame Ragon, auprès de laquelle se
tenait Césarine, remarqua le plaisir de la jeune fille quand elle vit
entrer Anselme; et par un signe il la montra rouge comme une grenade à
son premier clerc.

--Ce sera donc la journée aux actes? dit le parfumeur quand après les
salutations le juge lui eut dit le motif de sa visite.

César, Anselme et le juge allèrent au second, dans la chambre
provisoire du parfumeur, discuter le bail et l’acte de société dressé
par le magistrat. Le bail fut consenti pour dix-huit années afin de
le faire concorder à celui de la rue des Cinq-Diamants, circonstance
minime en apparence, mais qui plus tard servit les intérêts de
Birotteau. Quand César et le juge revinrent à l’entresol, le magistrat,
étonné du bouleversement général et de la présence des ouvriers un
dimanche chez un homme aussi religieux que le parfumeur, en demanda la
cause, et le parfumeur l’attendait là.

--Quoique vous ne soyez pas mondain, monsieur, vous ne trouverez pas
mauvais que nous célébrions la délivrance du territoire. Ce n’est pas
tout; si je réunis quelques amis, c’est aussi pour fêter ma promotion
dans l’ordre de la Légion-d’Honneur.

--Ah! fit le juge qui n’était pas décoré.

--Peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne et royale faveur
en siégeant au tribunal... Oh! consulaire. Et en combattant pour les
Bourbons sur les marches...

--Oui, dit le juge.

--De Saint-Roch, au treize vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon.

--Volontiers, dit le juge. Si ma femme n’est pas souffrante, je
l’amènerai.

--Xandrot, dit Roguin sur le pas de la porte à son clerc, ne pense en
aucune manière à épouser Césarine, et dans six semaines tu verras que
je t’ai donné un bon conseil.

--Pourquoi? dit Crottat.

--Birotteau, mon cher, va dépenser cent mille francs pour son bal, il
engage sa fortune dans cette affaire des terrains malgré mes conseils.
Dans six semaines ces gens-là n’auront pas de pain. Épouse mademoiselle
Lourdois, la fille du peintre en bâtiments, elle a trois cent mille
francs de dot, je t’ai ménagé ce pis-aller! Si tu me comptes seulement
cent mille francs en achetant ma charge, tu peux l’avoir demain.

Les magnificences du bal que préparait le parfumeur, annoncées par les
journaux à l’Europe, étaient bien autrement annoncées dans le commerce
par les rumeurs auxquelles donnaient lieu les travaux de jour et de
nuit. Ici l’on disait que César avait loué trois maisons, là il faisait
dorer ses salons, plus loin le repas devait offrir des plats inventés
pour la circonstance; par-là, les négociants, disait-on, n’y seraient
pas invités, la fête était donnée pour les gens du gouvernement; par
ici, le parfumeur était sévèrement blâmé de son ambition, et l’on se
moquait de ses prétentions politiques, on niait sa blessure! Le bal
engendrait plus d’une intrigue dans le deuxième arrondissement; les
amis étaient tranquilles, mais les exigences des simples connaissances
étaient énormes. Toute faveur amène des courtisans. Il y eut bon
nombre de gens à qui leur invitation coûta plus d’une démarche.
Les Birotteau furent effrayés par le nombre des amis qu’ils ne se
connaissaient point. Cet empressement effrayait madame Birotteau,
son air devenait chaque jour de plus en plus sombre à l’approche de
cette solennité. D’abord, elle avouait à César qu’elle ne saurait
jamais quelle contenance tenir, elle s’épouvantait des innombrables
détails d’une pareille fête: où trouver l’argenterie, la verrerie, les
rafraîchissements, la vaisselle, le service? Et qui donc surveillerait
tout? Elle priait Birotteau de se mettre à la porte des appartements
et de ne laisser entrer que les invités, elle avait entendu raconter
d’étranges choses sur les gens qui venaient à des bals bourgeois en
se réclamant d’amis qu’ils ne pouvaient nommer. Quand, dix jours
auparavant, Braschon, Grindot, Lourdois et Chaffaroux, l’entrepreneur
en bâtiment, eurent affirmé que l’appartement serait prêt pour le
fameux dimanche du dix-sept décembre, il y eut une conférence risible
le soir, après dîner, dans le modeste petit salon de l’entresol,
entre César, sa femme et sa fille, pour composer la liste des invités
et faire les invitations, que le matin un imprimeur avait envoyées
imprimées en belle anglaise, sur papier rose, et suivant la formule du
code de la civilité puérile et honnête.

--Ah! çà, n’oublions personne, dit Birotteau.

--Si nous oublions quelqu’un, dit Constance, il ne s’oubliera pas.
Madame Derville, qui ne nous avait jamais fait de visite, est débarquée
hier au soir en quatre bateaux.

--Elle était bien jolie, dit Césarine, elle m’a plu.

--Cependant avant son mariage elle était encore moins que moi, dit
Constance, elle travaillait en linge, rue Montmartre, elle a fait des
chemises à ton père.

--Eh! bien, commençons la liste, dit Birotteau, par les gens les plus
huppés. Écris, Césarine: Monsieur le duc et madame la duchesse de
Lenoncourt...

--Mon Dieu! César, dit Constance, n’envoie donc pas une seule
invitation aux personnes que tu ne connais qu’en qualité de
fournisseur. Iras-tu inviter la princesse de Blamont-Chauvry, encore
plus parente à feu ta marraine, la marquise d’Uxelles, que le duc de
Lenoncourt? Inviterais-tu les deux messieurs de Vandenesse, monsieur
de Marsay, monsieur de Ronquerolles, monsieur d’Aiglemont, enfin tes
pratiques? Tu es fou, les grandeurs te tournent la tête.

--Oui, mais monsieur le comte de Fontaine et sa famille. Hein! celui-là
venait sous son nom de GRAND-JACQUES, avec LE GARS, qui était monsieur
le marquis de Montauran, et monsieur de La Billardière, qui s’appelait
LE NANTAIS, à la Reine des Roses, avant la grande affaire du treize
vendémiaire. C’était alors des poignées de main! mon cher Birotteau, du
courage! faites-vous tuer comme nous pour la bonne cause! Nous sommes
d’anciens camarades de conspirations.

--Mets-le, dit Constance; car, si monsieur de La Billardière et son
fils viennent, il faut qu’ils trouvent à qui parler.

--Écris, Césarine, dit Birotteau.

_Primo_, monsieur le préfet de la Seine: il viendra ou ne viendra pas,
mais il commande le corps municipal: _à tout seigneur tout honneur!_

Monsieur de La Billardière et son fils, maire. Mets le chiffre des
invités au bout.

Mon collègue monsieur Granet, l’adjoint, et sa femme. Elle est bien
laide, mais c’est égal, on ne peut pas s’en dispenser!

Monsieur Curel de l’Abranchet, le colonel de la garde nationale, sa
femme et ses deux filles. Voilà ce que je nomme les autorités. Viennent
les gros bonnets!

Monsieur le comte et madame la comtesse de Fontaine, et leur fille
mademoiselle Émilie de Fontaine.

--Une impertinente qui me fait sortir de ma boutique pour lui parler à
la portière de sa voiture, quel que soit le temps, dit madame César. Si
elle vient, ce sera pour se moquer de nous.

--Alors elle viendra peut-être, dit César, qui voulait absolument du
monde. Continue.

--Monsieur le comte et madame la comtesse de Granville, mon
propriétaire, la plus fameuse caboche de la Cour royale, dit Derville.

--Ha! çà, monsieur de La Billardière me fait recevoir chevalier demain
par monsieur le comte de Lacépède lui-même. Il est convenable que je
coule une invitation pour bal et dîner au Grand-Chancelier.

Monsieur Vauquelin. Mets bal et dîner, Césarine. Et, pour ne pas les
oublier, tous les Chiffreville et les Protez.

Monsieur et madame Popinot, juge au Tribunal de la Seine.

Monsieur et madame Thirion, huissier du cabinet du roi, les amis des
Ragon.

--César, n’oublie pas le petit Horace Bianchon, le neveu de monsieur
Popinot et cousin d’Anselme.

--Ah bouiche! Césarine a bien mis un quatre au bout des Popinot.

Monsieur et madame Rabourdin, le chef de bureau de monsieur de La
Billardière.

Monsieur Cochin, du même ministère, sa femme et leur fils, les
commanditaires des Matifat, et monsieur, madame et mademoiselle
Matifat, puisque nous y sommes.

--Les Matifat, dit Césarine, ont fait des démarches pour monsieur et
madame Colleville, monsieur et madame Thuilier; leurs amis, et les
Saillard.

--Nous verrons, dit César.

Notre agent de change, monsieur et madame Jules Desmarets.

--Ce sera la plus belle du bal, celle-là! dit Césarine; elle me plaît,
oh! mais, plus que toute autre.

--Derville et sa femme.

--Mets donc monsieur et madame Coquelin, les successeurs de mon oncle
Pillerault, dit Constance. Ils comptent si bien en être que cette
pauvre petite femme fait faire par ma couturière une superbe robe de
bal: pardessous de satin blanc, robe de tulle brodée en fleurs de
chicorée. Encore un peu, elle aurait pris une robe lamée comme pour
aller à la cour. Si nous manquions à cela, nous aurions en eux des
ennemis acharnés.

--Mets, Césarine; nous devons honorer le commerce, nous en sommes.

Monsieur et madame Roguin.

--Maman, madame Roguin mettra sa rivière, tous ses diamants et sa robe
de malines.

--Monsieur et madame Lebas, dit César.

Puis monsieur le président du tribunal de commerce, sa femme et ses
deux filles. Je les oubliais dans les autorités.

Monsieur et madame Lourdois et leur fille.

Monsieur Claparon, banquier, monsieur du Tillet, monsieur Grindot,
monsieur Molineux, Pillerault et son propriétaire, monsieur et madame
Camusot, les riches marchands de soie, avec leurs deux fils, celui de
l’École Polytechnique et l’avocat, qui va être nommé juge. Monsieur
Cardot et ses enfants. Tiens! et les Guillaume, rue du Colombier, le
beau-père de Lebas, deux vieilles gens qui feront tapisserie; Alexandre
Crottat, Célestin...

--Papa, n’oubliez pas monsieur Andoche Finot et monsieur Gaudissart,
deux jeunes gens qui sont très-utiles à monsieur Anselme.

--Gaudissart? il a été _pris de justice_. Mais c’est égal; il part
dans quelques jours et va voyager pour notre huile, mets! Quant au
sieur Andoche Finot, que nous est-il?

--Monsieur Anselme dit qu’il deviendra un personnage, il a de l’esprit
comme Voltaire.

--Un auteur? tous athées.

--Mettez-le, papa; il n’y a pas déjà tant de danseurs. D’ailleurs le
beau prospectus de votre huile est de lui.

--Il croit à notre huile, dit César, mets-le, chère enfant.

--Je mets aussi mes protégés, dit Césarine.

--Mets monsieur Mitral, mon huissier; monsieur Haudry, notre médecin,
pour la forme, il ne viendra pas.

--Il viendra faire sa partie, dit Césarine.

--Ha! çà, j’espère, César, que tu inviteras au dîner monsieur l’abbé
Loraux?

--Je lui ai déjà écrit, dit César.

--Oh! n’oublions pas la belle-sœur de Lebas, madame Augustine de
Sommervieux, dit Césarine. Pauvre petite femme, elle est bien
souffrante, elle se meurt de chagrin, nous a dit Lebas.

--Voilà ce que c’est que d’épouser des artistes, s’écria le parfumeur.
Regarde donc ta mère qui s’endort, dit-il tout bas à sa fille. Là, là,
bien le bonsoir, madame César.

--Hé! bien, dit César à Césarine, et la robe de ta mère?

--Oui, papa, tout sera prêt. Maman croit n’avoir qu’une robe de crêpe
de Chine, comme la mienne; la couturière est sûre de ne pas avoir
besoin de l’essayer.

--Combien de personnes? dit César à haute voix en voyant sa femme
rouvrir ses paupières.

--Cent neuf avec les commis, dit Césarine.

--Où mettrons-nous tout ce monde-là? dit madame Birotteau. Mais enfin,
après ce dimanche-là, reprit-elle naïvement, il y aura un lundi.

Rien ne peut se faire simplement chez les gens qui montent d’un
étage social à l’autre. Ni madame Birotteau, ni César, ni personne
ne pouvait s’introduire sous aucun prétexte au premier étage. César
avait promis à Raguet, son garçon de magasin, un habillement neuf pour
le jour du bal, s’il faisait bonne garde et s’il exécutait bien sa
consigne. Birotteau, comme l’empereur Napoléon à Compiègne lors de la
restauration du château pour son mariage avec Marie-Louise d’Autriche,
voulait ne rien voir partiellement, il voulait jouir _de la surprise_.
Ces deux anciens adversaires se rencontrèrent encore une fois, à leur
insu, non sur un champ de bataille, mais sur le terrain de la vanité
bourgeoise. Monsieur Grindot devait donc prendre César par la main et
lui montrer l’appartement, comme un cicerone montre une galerie à un
curieux. Chacun dans la maison avait d’ailleurs inventé _sa surprise_.
Césarine, la chère enfant, avait employé tout son petit trésor, cent
louis, à acheter des livres à son père. Monsieur Grindot lui avait un
matin confié qu’il y aurait deux corps de bibliothèque dans la chambre
de son père, laquelle formait cabinet, une surprise d’architecte.
Césarine avait jeté toutes ses économies de jeune fille dans le
comptoir d’un libraire, pour offrir à son père: Bossuet, Racine,
Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Montesquieu, Molière, Buffon, Fénelon,
Delille, Bernardin de Saint-Pierre, La Fontaine, Corneille, Pascal, La
Harpe, enfin cette bibliothèque vulgaire qui se trouve partout et que
son père ne lirait jamais. Il devait y avoir un terrible mémoire de
reliure. L’inexact et célèbre artiste Thouvenin avait promis de livrer
les volumes le seize à midi. Césarine avait confié son embarras à son
oncle Pillerault, et l’oncle s’était chargé du mémoire. La surprise de
César à sa femme était une robe de velours cerise garnie de dentelles,
dont il venait de parler à sa fille, sa complice. La surprise de madame
Birotteau pour le nouveau chevalier consistait en une paire de boucles
d’or et un solitaire en épingle. Enfin il y avait pour toute la famille
la surprise de l’appartement, laquelle devait être suivie dans la
quinzaine de la grande surprise des mémoires à payer.

César pesa mûrement quelles invitations devaient être faites en
personne et quelles portées par Raguet, le soir. Il prit un fiacre, y
mit sa femme enlaidie d’un chapeau à plumes et du dernier châle donné,
le cachemire qu’elle avait désiré pendant quinze ans. Les parfumeurs en
grande tenue s’acquittèrent de vingt-deux visites dans une matinée.

César avait fait grâce à sa femme des difficultés que présentait au
logis la confection bourgeoise des différents comestibles exigés
par la splendeur de la fête. Un traité diplomatique avait eu lieu
entre l’illustre Chevet et Birotteau. Chevet fournissait une superbe
argenterie, qui rapporte autant qu’une terre par sa location; il
fournissait le dîner, les vins, les gens de service commandés par un
maître-d’hôtel d’aspect convenable, tous responsables de leurs faits et
gestes. Chevet demandait la cuisine et la salle à manger de l’entresol
pour y établir son quartier-général, il devait ne pas désemparer pour
servir un dîner de vingt personnes à six heures, et à une heure du
matin un magnifique ambigu. Birotteau s’était entendu avec le café de
Foy pour les glaces frappées en fruit, servies sur de jolies tasses,
cuillers en vermeil, plateaux d’argent. Tanrade, autre illustration,
fournissait les rafraîchissements.

--Sois tranquille, dit César à sa femme en la voyant un peu trop
inquiète l’avant-veille, Chevet, Tanrade et le café de Foy occuperont
l’entresol, Virginie gardera le second, la boutique sera bien fermée.
Nous n’aurons plus qu’à nous carrer au premier.

Le seize à deux heures, monsieur de La Billardière vint prendre César
pour le mener à la Chancellerie de la Légion-d’Honneur, où il devait
être reçu chevalier par monsieur le comte de Lacépède avec une dizaine
d’autres chevaliers. Le maire trouva le parfumeur les larmes aux
yeux: sa femme venait de lui faire la surprise des boucles d’or et du
solitaire.

--Il est bien doux d’être aimé ainsi, dit-il en montant en fiacre,
en présence de ses commis attroupés, de Césarine et de Constance qui
regardaient César en culotte de soie noire, en bas de soie, et le
nouvel habit bleu barbeau sur lequel allait briller le ruban qui, selon
Molineux, était trempé dans le sang.

Quand César rentra pour dîner, il était pâle de joie, il regardait sa
croix dans toutes les glaces, car dans sa première ivresse il ne se
contenta pas du ruban, il fut glorieux sans fausse modestie.

--Ma femme, dit-il, monsieur le grand-chancelier est un homme charmant;
il a, sur un mot de La Billardière, accepté mon invitation. Il vient
avec monsieur Vauquelin. Monsieur de Lacépède est un grand homme, oui,
autant que monsieur Vauquelin; il a fait quarante volumes! Mais aussi
est-ce un auteur pair de France. N’oublions pas de lui dire: Votre
seigneurie, ou Monsieur le comte.

--Mais mange donc, lui dit sa femme. Il est pire qu’un enfant, ton
père, dit Constance à Césarine.

--Comme cela fait bien à ta boutonnière, dit Césarine. On te portera
les armes, nous sortirons ensemble.

--On me portera les armes partout où il y aura des factionnaires.

En ce moment, Grindot descendit avec Braschon. Après dîner, monsieur,
madame et mademoiselle pouvaient jouir du coup d’œil des appartements,
le premier garçon de Braschon achevait d’y clouer quelques patères, et
trois hommes allumaient les bougies.

--Il faut cent vingt bougies, dit Braschon.

--Un mémoire de deux cents francs chez Trudon, dit madame César dont
les plaintes furent arrêtées par un regard du chevalier Birotteau.

--Votre fête sera magnifique, dit Braschon.

César ne comprit pas ce que voulait dire le riche tapissier de la rue
Saint-Antoine. Braschon fit onze tentatives inutiles pour être invité,
lui, sa femme, sa fille, sa belle-mère et sa tante. Braschon devint
l’ennemi de Birotteau. Sur le pas de la porte, il l’appela monsieur le
chevalier.

Birotteau se dit en lui-même:--Déjà les flatteurs! L’abbé Loraux m’a
bien engagé à ne pas donner dans leurs piéges et à rester modeste. Je
me souviendrai de mon origine.

La répétition générale commença. César, sa femme et Césarine sortirent
de la boutique et entrèrent chez eux par la rue. La porte de la maison
avait été refaite dans un grand style, à deux vantaux, divisés en
panneaux égaux et carrés, au milieu desquels se trouvait un ornement
architectural de fonte coulée et peinte. Cette porte, devenue si
commune à Paris, était alors dans toute sa nouveauté. Au fond du
vestibule, se voyait l’escalier divisé en deux rampes droites entre
lesquelles se trouvait ce socle dont s’inquiétait Birotteau, et qui
formait une espèce de boîte où l’on pouvait loger une vieille femme.
Ce vestibule dallé en marbre blanc et noir, peint en marbre, était
éclairé par une lampe antique à quatre becs. L’architecte avait uni la
richesse à la simplicité. Un étroit tapis rouge relevait la blancheur
des marches de l’escalier en liais poli à la pierre ponce. Un premier
palier donnait une entrée à l’entresol. La porte des appartements était
dans le genre de celle sur la rue, mais en menuiserie.

--Quelle grâce! dit Césarine. Et cependant il n’y a rien qui saisisse
l’œil.

--Précisément, mademoiselle, la grâce vient des proportions exactes
entre les stylobates, les plinthes, les corniches et les ornements;
puis je n’ai rien doré, les couleurs sont sobres et n’offrent point de
tons éclatants.

--C’est une science, dit Césarine.

Tous entrèrent alors dans une antichambre de bon goût, parquetée,
spacieuse, simplement décorée. Puis venait un salon à trois croisées
sur la rue, blanc et rouge, à corniches élégamment profilées, à
peintures fines, où rien ne papillotait. Sur une cheminée en marbre
blanc à colonnes était une garniture choisie avec goût, elle n’offrait
rien de ridicule, et concordait aux autres détails. Là régnait
enfin cette suave harmonie que les artistes seuls savent établir en
poursuivant un système de décoration jusque dans les plus petits
accessoires, et que les bourgeois ignorent, mais qui les surprend. Un
lustre à vingt-quatre bougies faisait resplendir les draperies de soie
rouge, le parquet avait un air agaçant qui provoqua Césarine à danser.
Un boudoir vert et blanc donnait passage dans le cabinet de César.

--J’ai mis là un lit, dit Grindot en dépliant les portes d’une alcôve
habilement cachée entre les deux bibliothèques. Vous ou madame vous
pouvez être malade, et alors chacun a sa chambre.

--Mais cette bibliothèque garnie de livres reliés. Oh! ma femme! ma
femme! dit César.

--Non, ceci est la surprise de Césarine.

--Pardonnez à l’émotion d’un père, dit-il à l’architecte en embrassant
sa fille.

--Mais faites, faites donc, monsieur, dit Grindot. Vous êtes chez vous.

Dans ce cabinet dominaient les couleurs brunes, relevées par des
agréments verts, car les plus habiles transitions de l’harmonie liaient
toutes les pièces de l’appartement l’une à l’autre. Ainsi la couleur
qui faisait le fond d’une pièce servait à l’agrément de l’autre, _et
vice versa_. La gravure d’Héro et Léandre brillait sur un panneau dans
le cabinet de César.

--Toi, tu paieras tout cela, dit gaiement Birotteau.

--Cette belle estampe vous est donnée par monsieur Anselme, dit
Césarine.

Anselme aussi s’était permis une surprise.

--Pauvre enfant, il a fait comme moi pour monsieur Vauquelin.

La chambre de madame Birotteau venait ensuite. L’architecte y
avait déployé des magnificences de nature à plaire aux braves gens
qu’il voulait empaumer, car il avait tenu parole en étudiant cette
_restauration_. La chambre était tendue en soie bleue, avec des
ornements blancs, le meuble était en casimir blanc avec des agréments
bleus. Sur la cheminée en marbre blanc, la pendule représentait la
Vénus accroupie sur un beau bloc de marbre; un joli tapis en moquette,
et d’un dessin turc, unissait cette pièce à la chambre de Césarine,
tendue en perse et fort coquette: un piano, une jolie armoire à glace,
un petit lit chaste à rideaux simples, et tous les petits meubles
qu’aiment les jeunes personnes. La salle à manger était derrière la
chambre de Birotteau et celle de sa femme, on y entrait par l’escalier,
elle avait été traitée dans le genre dit Louis XIV, avec la pendule de
Boulle, les buffets de cuivre et d’écaille, les murs tendus en étoffe
à clous dorés. La joie de ces trois personnes ne saurait se décrire,
surtout quand, en revenant dans sa chambre, madame Birotteau trouva sur
son lit sa robe de velours cerise garnie en dentelles que lui offrait
son mari, et que Virginie y avait apportée en revenant sur la pointe
des pieds.

--Monsieur, cet appartement vous fera beaucoup d’honneur, dit Constance
à Grindot. Nous aurons cent et quelques personnes demain soir, et vous
recueillerez les éloges de tout le monde.

--Je vous recommanderai, dit César. Vous verrez _la tête_ du commerce,
et vous serez connu dans une seule soirée plus que si vous aviez bâti
cent maisons.

Constance émue ne pensait plus à la dépense ni à critiquer son mari.
Voici pourquoi. Le matin, en apportant Héro et Léandre, Anselme
Popinot, à qui Constance accordait une haute intelligence et de grands
moyens, lui avait affirmé le succès de l’Huile Céphalique auquel il
travaillait avec un acharnement sans exemple. L’amoureux avait promis
que, malgré la rondeur du chiffre auquel s’élèveraient les folies de
Birotteau, dans six mois ces dépenses seraient couvertes par sa part
dans les bénéfices donnés par l’huile. Après avoir tremblé pendant
dix-neuf ans, il était si doux de se livrer un seul jour à la joie, que
Constance promit à sa fille de n’empoisonner le bonheur de son mari par
aucune réflexion, et de s’y laisser aller tout entière. Quand, vers
onze heures, monsieur Grindot les quitta, elle se jeta donc au cou de
son mari et versa quelques pleurs de contentement en disant:--César!
ah! tu me rends bien folle et bien heureuse.

--Pourvu que cela dure, n’est-ce pas? dit en souriant César.

--Cela durera, je n’ai plus de crainte, dit madame Birotteau.

--A la bonne heure, dit le parfumeur, tu m’apprécies enfin.

Les gens assez grands pour reconnaître leurs faiblesses avoueront
qu’une pauvre orpheline qui, dix-huit ans auparavant, était première
demoiselle au Petit-Matelot, île Saint-Louis, qu’un pauvre paysan
venu de Touraine à Paris avec un bâton à la main, à pied, en souliers
ferrés, devaient être flattés, heureux, de donner une pareille fête
pour de si louables motifs.

--Mon Dieu, je perdrais bien cent francs, dit César, pour qu’il nous
vînt une visite.

--Voilà monsieur l’abbé Loraux, dit Virginie.

L’abbé Loraux se montra. Ce prêtre était alors vicaire de
Saint-Sulpice. Jamais la puissance de l’âme ne se révéla mieux qu’en
ce saint prêtre, dont le commerce laissa de profondes empreintes dans
la mémoire de tous ceux qui le connurent. Son visage rechigné, laid
jusqu’à repousser la confiance, avait été rendu sublime par l’exercice
des vertus catholiques: il y brillait par avance une splendeur céleste.
Une candeur infusée dans le sang reliait ses traits disgracieux,
et le feu de la charité purifiait les lignes incorrectes par un
phénomène contraire à celui qui, chez Claparon, avait tout animalisé,
dégradé. Dans ses rides se jouaient les grâces des trois belles vertus
humaines, l’Espérance, la Foi, la Charité. Sa parole était douce,
lente et pénétrante. Son costume était celui des prêtres de Paris,
il se permettait la redingote d’un brun marron. Aucune ambition ne
s’était glissée en ce cœur pur, que les anges durent apporter à Dieu
dans sa primitive innocence. Il fallut la douce violence de la fille
de Louis XVI pour faire accepter une cure de Paris, encore une des
plus modestes, à l’abbé Loraux. Il regarda d’un œil inquiet toutes ces
munificences, sourit à ces trois commerçants enchantés et hocha sa tête
blanchie.

--Mes enfants, leur dit-il, mon rôle n’est pas d’assister à des fêtes,
mais de consoler les affligés. Je viens remercier monsieur César,
vous féliciter. Je ne veux venir ici que pour une seule fête, pour le
mariage de cette belle enfant.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

  Jamais toilette n’alla mieux à madame César.

                                                    (CÉSAR BIROTTEAU.)]

Après un quart d’heure, l’abbé se retira, sans que le parfumeur ni sa
femme osassent lui montrer les appartements. Cette apparition grave
jeta quelques gouttes froides dans la joie bouillante de César. Chacun
se coucha dans son luxe, en prenant possession des bons jolis petits
meubles qu’il avait souhaités. Césarine déshabilla sa mère devant
une toilette à glace en marbre blanc. César s’était donné quelques
superfluités dont il voulut user aussitôt. Tous s’endormirent en se
représentant par avance les joies du lendemain. Après être allées à la
messe et avoir lu leurs vêpres, Césarine et sa mère s’habillèrent
sur les quatre heures, après avoir livré l’entresol au bras séculier
des gens de Chevet. Jamais toilette n’alla mieux à madame César que
cette robe de velours cerise, garnie en dentelles, à manches courtes
ornées de jockeis: ses beaux bras, encore frais et jeunes, sa poitrine
étincelante de blancheur, son col, ses épaules d’un si joli dessin,
étaient rehaussés par cette riche étoffe et par cette magnifique
couleur. Le naïf contentement que toute femme éprouve à se voir dans
toute sa puissance donna je ne sais quelle suavité au profil grec de
la parfumeuse, dont la beauté parut dans toute sa finesse de camée.
Césarine, habillée en crêpe blanc, avait une couronne de roses blanches
sur la tête, une rose à son côté; une écharpe lui couvrait chastement
les épaules et le corsage; elle rendit Popinot fou.

--Ces gens-là nous écrasent, dit madame Roguin à son mari en parcourant
l’appartement.

La notaresse était furieuse de ne pas être aussi belle que madame
César, car toute femme sait toujours en elle-même à quoi s’en tenir sur
la supériorité ou l’infériorité d’une rivale.

--Bah! ça ne durera pas long-temps, et bientôt tu éclabousseras la
pauvre femme en la rencontrant à pied dans les rues, et ruinée! dit
Roguin bas à sa femme.

Vauquelin fut d’une grâce parfaite; il vint avec monsieur de Lacépède,
son collègue de l’Institut, qui l’était allé prendre en voiture. En
voyant la resplendissante parfumeuse, les deux savants tombèrent dans
le compliment scientifique.

--Vous avez, madame, un secret que la science ignore, pour rester ainsi
jeune et belle, dit le chimiste.

--Vous êtes ici un peu chez vous, monsieur l’académicien, dit
Birotteau. Oui, monsieur le comte, reprit-il en se tournant vers le
grand-chancelier de la Légion-d’Honneur, je dois ma fortune à monsieur
Vauquelin. J’ai l’honneur de présenter à Votre Seigneurie monsieur le
président du tribunal de commerce. C’est monsieur le comte de Lacépède,
pair de France, un des grands hommes de la France; il a écrit quarante
volumes, dit-il à Joseph Lebas qui accompagnait le président du
tribunal.

Les convives furent exacts. Le dîner fut ce que sont les dîners de
commerçants, extrêmement gai, plein de bonhomie, historié par de
grosses plaisanteries qui font toujours rire. L’excellence des mets,
la bonté des vins furent bien appréciées. Quand la société rentra
dans les salons pour prendre le café, il était neuf heures et demie.
Quelques fiacres avaient amené d’impatientes danseuses. Une heure
après, le salon fut plein, et le bal prit un air de raout. Monsieur
de Lacépède et monsieur Vauquelin s’en allèrent, au grand désespoir
de Birotteau, qui les suivit jusque sur l’escalier en les suppliant
de rester, mais en vain. Il réussit à maintenir monsieur Popinot le
juge et monsieur de La Billardière. A l’exception de trois femmes
qui représentaient l’Aristocratie, la Finance et l’Administration:
mademoiselle de Fontaine, madame Jules, madame Rabourdin, et dont
l’éclatante beauté, la mise et les manières tranchaient au milieu
de cette réunion, les autres femmes offraient à l’œil des toilettes
lourdes, solides, ce je ne sais quoi de cossu qui donne aux masses
bourgeoises un aspect commun, que la légèreté, la grâce de ces trois
femmes faisaient cruellement ressortir. La bourgeoisie de la rue
Saint-Denis s’étalait majestueusement en se montrant dans toute la
plénitude de ses droits de spirituelle sottise. C’était bien cette
bourgeoisie qui habille ses enfants en lancier ou en garde national,
qui achète Victoires et Conquêtes, le Soldat laboureur, admire le
Convoi du pauvre, se réjouit le jour de garde, va le dimanche dans une
maison de campagne à soi, s’inquiète d’avoir l’air distingué, rêve aux
honneurs municipaux; cette bourgeoisie jalouse de tout, et néanmoins
bonne, serviable, dévouée, sensible, compatissante, souscrivant pour
les enfants du général Foy, pour les Grecs dont elle ignore les
pirateries, pour le Champ-d’Asile au moment où il n’existe plus, dupe
de ses vertus et bafouée pour ses défauts par une société qui ne la
vaut pas, car elle a du cœur précisément parce qu’elle ignore les
convenances; cette vertueuse bourgeoisie qui élève des filles candides
rompues au travail, pleines de qualités que le contact des classes
supérieures diminue aussitôt qu’elle les y lance, ces filles sans
esprit parmi lesquelles le bonhomme Chrysale aurait pris sa femme;
enfin une bourgeoisie admirablement représentée par les Matifat, les
droguistes de la rue des Lombards, dont la maison fournissait la
Reine des Roses depuis soixante ans. Madame Matifat, qui avait voulu
se donner un air digne, dansait coiffée d’un turban et vêtue d’une
lourde robe ponceau lamée d’or, toilette en harmonie avec un air
fier, un nez romain et les splendeurs d’un teint cramoisi. Monsieur
Matifat, si superbe à une revue de garde nationale, où l’on apercevait
à cinquante pas son ventre rondelet sur lequel brillaient sa chaîne
et son paquet de breloques, était dominé par cette Catherine II de
comptoir. Gros et court, harnaché de besicles, maintenant le col de
sa chemise à la hauteur du cervelet, il se faisait remarquer par sa
voix de basse-taille et par la richesse de son vocabulaire. Jamais il
ne disait Corneille, mais le sublime Corneille! Racine était le doux
Racine. Voltaire! oh! Voltaire, le second dans tous les genres, plus
d’esprit que de génie, mais néanmoins homme de génie! Rousseau, esprit
ombrageux, homme doué d’orgueil et qui a fini par se pendre. Il contait
lourdement les anecdotes vulgaires sur Piron, qui passe pour un homme
prodigieux dans la bourgeoisie. Matifat, passionné pour les acteurs,
avait une légère tendance à l’obscénité. Parfois madame Matifat, en
le voyant prêt à conter, lui disait: «Mon gros, fais attention à ce
que tu vas nous dire.» Elle le nommait familièrement son gros. Cette
volumineuse reine des drogues fit perdre à mademoiselle de Fontaine
sa contenance aristocratique, l’orgueilleuse fille ne put s’empêcher
de sourire en lui entendant dire à Matifat:--Ne te jette pas sur les
glaces, mon gros! c’est mauvais genre.

Il est plus difficile d’expliquer la différence qui distingue le
grand monde de la bourgeoisie qu’il ne l’est à la bourgeoisie de
l’effacer. Ces femmes, gênées dans leurs toilettes, se savaient
endimanchées et laissaient voir naïvement une joie qui prouvait que
le bal était une rareté dans leur vie occupée; tandis que les trois
femmes qui exprimaient chacune une sphère du monde étaient alors
comme elles devaient être le lendemain, elles n’avaient pas l’air
de s’être habillées exprès, elles ne se contemplaient pas dans les
merveilles inaccoutumées de leurs parures, ne s’inquiétaient pas de
leur effet, tout avait été accompli quand devant leur glace elles
avaient mis la dernière main à l’œuvre de leur toilette de bal; leurs
figures ne révélaient rien d’excessif, elles dansaient avec la grâce
et le laisser-aller que des génies inconnus ont donnés à quelques
statues antiques. Les autres, au contraire, marquées au sceau du
travail, gardaient leurs poses vulgaires et s’amusaient trop; leurs
regards étaient inconsidérément curieux, leurs voix ne conservaient
point ce léger murmure qui donne aux conversations du bal un piquant
inimitable; elles n’avaient pas surtout le sérieux impertinent qui
contient l’épigramme en germe, ni cette tranquille attitude à laquelle
se reconnaissent les gens habitués à conserver un grand empire sur
eux-mêmes. Aussi madame Rabourdin, madame Jules et mademoiselle de
Fontaine, qui s’étaient promis une joie infinie de ce bal de parfumeur,
se dessinaient-elles sur toute la bourgeoisie par leurs grâces molles,
par le goût exquis de leurs toilettes et par leur jeu, comme trois
premiers sujets de l’Opéra se détachent sur la lourde cavalerie des
comparses. Elles étaient observées d’un œil hébété, jaloux. Madame
Roguin, Constance et Césarine formaient comme un lien qui rattachait
les figures commerciales à ces trois types du grand monde. Comme
dans tous les bals, il vint un moment d’animation où les torrents
de lumière, la joie, la musique et l’entrain de la danse causèrent
une ivresse qui fit disparaître ces nuances dans le _crescendo_ du
_tutti_. Le bal allait devenir bruyant, mademoiselle de Fontaine voulut
se retirer; mais quand elle chercha le bras du vénérable Vendéen,
Birotteau, sa femme et sa fille accoururent pour empêcher la désertion
de toute l’aristocratie de leur assemblée.

--Il y a dans cet appartement un parfum de bon goût qui vraiment
m’étonne, dit l’impertinente fille au parfumeur, et je vous en fais mon
compliment.

Birotteau était si bien enivré par les félicitations publiques qu’il ne
comprit pas; mais sa femme rougit et ne sut que répondre.

--Voilà une fête nationale qui vous honore, lui disait le royaliste
monsieur Camusot, le marchand de soieries de la rue des Bourdonnais.

--J’ai vu rarement un si beau bal, disait monsieur de La Billardière, à
qui un mensonge officieux ne coûtait rien.

Birotteau prenait tous les compliments au sérieux.

--Quel ravissant coup d’œil! et le bon orchestre! Nous donnerez-vous
souvent des bals? lui disait madame Lebas.

--Quel charmant appartement! c’est de votre goût? lui disait madame
Desmarets.

Birotteau osa mentir en lui laissant croire qu’il en était
l’ordonnateur. Césarine, qui devait être invitée pour toutes les
contredanses, connut combien il y avait de délicatesse chez Anselme.

--Si je n’écoutais que mon désir, lui dit-il à l’oreille en sortant de
table, je vous prierais de me faire la faveur d’une contredanse; mais
mon bonheur coûterait trop cher à notre mutuel amour-propre.

Césarine, qui trouvait que les hommes marchaient sans grâce quand ils
étaient droits sur leurs jambes, voulut ouvrir le bal avec Popinot.
Popinot, enhardi par sa tante, qui lui avait dit d’oser, osa parler de
son amour à cette charmante fille pendant la contredanse, mais en se
servant de détours que prennent les amants timides.

--Ma fortune dépend de vous, mademoiselle.

--Et comment?

--Il n’y a qu’un espoir qui puisse me la faire faire.

--Espérez.

--Savez-vous bien tout ce que vous venez de dire en un seul mot? reprit
Popinot.

--Espérez la fortune, dit Césarine avec un sourire malicieux.

--Gaudissart! Gaudissart! dit après la contredanse Anselme à son ami
en lui pressant le bras avec une force herculéenne, réussis, ou je me
brûle la cervelle. Réussir, c’est épouser Césarine, elle me l’a dit, et
vois comme elle est belle!

--Oui, elle est joliment ficelée, dit Gaudissart, et riche. Nous allons
la frire dans l’huile.

La bonne intelligence de mademoiselle Lourdois et d’Alexandre Crottat,
successeur désigné de Roguin, fut remarquée par madame Birotteau,
qui ne renonça pas sans de vives peines à faire de sa fille la femme
d’un notaire de Paris. L’oncle Pillerault, qui avait échangé un salut
avec le petit Molineux, alla s’établir dans un fauteuil auprès de la
bibliothèque: il regarda les joueurs, écouta les conversations, et vint
de temps en temps voir à la porte des corbeilles de fleurs agitées que
formaient les têtes des danseuses au moulinet. Sa contenance était
celle d’un vrai philosophe. Les hommes étaient affreux, à l’exception
de du Tillet, qui avait déjà les manières du monde; du jeune La
Billardière, petit fashionable en herbe; de monsieur Jules Desmarets
et des personnages officiels. Mais parmi toutes les figures plus ou
moins comiques auxquelles cette assemblée devait son caractère, il s’en
trouvait une particulièrement effacée comme une pièce de cent sous
républicaine, mais que le vêtement rendait curieuse. On a deviné le
tyranneau de la Cour Batave, paré de linge fin jauni dans l’armoire,
exhibant aux regards un jabot à dentelle de succession attaché par un
camée bleuâtre en épingle, portant une culotte courte en soie noire
qui trahissait les fuseaux sur lesquels il avait la hardiesse de se
reposer. César lui montra triomphalement les quatre pièces créées par
l’architecte au premier de sa maison.

--Hé, hé! c’est affaire à vous, monsieur, lui dit Molineux. Mon premier
ainsi garni vaudra plus de mille écus.

Birotteau répondit par une plaisanterie, mais il fut atteint comme
d’un coup d’épingle par l’accent avec lequel le petit vieillard avait
prononcé cette phrase.

--Je rentrerai bientôt dans mon premier, cet homme se ruine! tel était
le sens du mot _vaudra_ que lança Molineux comme un coup de griffe.

La figure pâlotte, l’œil assassin du propriétaire frappèrent du Tillet,
dont l’attention avait été d’abord excitée par une chaîne de montre
qui soutenait une livre de diverses breloques sonnantes, et par un
habit vert mélangé de blanc, à collet bizarrement retroussé, qui
donnaient au vieillard l’air d’un serpent à sonnettes. Le banquier vint
donc interroger ce petit usurier pour savoir par quel hasard il se
gaudissait.

--Là, monsieur, dit Molineux en mettant un pied dans le boudoir, je
suis dans la propriété de monsieur le comte de Grandville; mais ici,
dit-il en montrant l’autre, je suis dans la mienne; car je suis le
propriétaire de cette maison.

Molineux se prêtait si complaisamment à qui l’écoutait que, charmé de
l’air attentif de du Tillet, il se dessina, raconta ses habitudes, les
insolences du sieur Gendrin, et ses arrangements avec le parfumeur,
sans lesquels le bal n’aurait pas eu lieu.

--Ah! monsieur César vous a réglé ses loyers, dit du Tillet, rien n’est
plus contraire à ses habitudes.

--Oh! je l’ai demandé, je suis si bon pour mes locataires!

--Si le père Birotteau fait faillite, se dit du Tillet, ce petit drôle
sera certes un excellent syndic. Sa pointillerie est précieuse; il
doit, comme Domitien, s’amuser à tuer les mouches quand il est seul
chez lui.

Du Tillet alla se mettre au jeu, où Claparon était déjà par son ordre:
il avait pensé que, sous le garde-vue d’un flambeau de bouillotte,
son semblant de banquier échapperait à tout examen. Leur contenance
en face l’un de l’autre fut si bien celle de deux étrangers, que
l’homme le plus soupçonneux n’aurait pu rien découvrir qui décelât
leur intelligence. Gaudissart, qui savait la fortune de Claparon,
n’osa point l’aborder en recevant du riche commis-voyageur le regard
solennellement froid d’un parvenu qui ne veut pas être salué par
un camarade. Ce bal, comme une fusée brillante, s’éteignit à cinq
heures du matin. Vers cette heure, des cent et quelques fiacres qui
remplissaient la rue Saint-Honoré, il en restait environ quarante. A
cette heure, on dansait la boulangère et les cotillons, qui plus tard
furent détrônés par le galop anglais. Du Tillet, Roguin, le comte de
Grandville, Jules Desmarets jouaient à la bouillotte. Du Tillet gagnait
trois mille francs. Les lueurs du jour arrivèrent, firent pâlir les
bougies, et les joueurs assistèrent à la dernière contredanse. Dans
ces maisons bourgeoises, cette joie suprême ne s’accomplit pas sans
quelques énormités. Les personnages imposants sont partis; l’ivresse du
mouvement, la chaleur communicative de l’air, les esprits cachés dans
les boissons les plus innocentes ont amolli les callosités des vieilles
femmes qui, par complaisance, entrent dans les quadrilles et se prêtent
à la folie d’un moment; les hommes sont échauffés, les cheveux défrisés
s’allongent sur les visages, et leur donnent de grotesques expressions
qui provoquent le rire; les jeunes femmes deviennent légères,
quelques fleurs sont tombées de leurs coiffures. Le Momus bourgeois
apparaît suivi de ses farces! Les rires éclatent, chacun se livre à
la plaisanterie en pensant que le lendemain le travail reprendra ses
droits. Matifat dansait avec un chapeau de femme sur la tête: Célestin
se livrait à des charges. Quelques dames frappaient dans leurs mains
avec exagération quand l’ordonnait la figure de cette interminable
contredanse.

--Comme ils s’amusent! disait l’heureux Birotteau.

--Pourvu qu’ils ne cassent rien, dit Constance à son oncle.

--Vous avez donné le plus magnifique bal que j’aie vu, et j’en ai vu
beaucoup, dit du Tillet à son ancien patron en le saluant.

Dans l’œuvre des huit symphonies de Beethoven, il est une fantaisie,
grande comme un poème, qui domine le final de la symphonie en _ut_
mineur. Quand, après les lentes préparations du sublime magicien si
bien compris par Habeneck, un geste du chef d’orchestre enthousiaste
lève la riche toile de cette décoration, en appelant de son archet
l’éblouissant motif vers lequel toutes les puissances musicales ont
convergé, les poètes dont le cœur palpite alors comprendront que le
bal de Birotteau produisait dans sa vie l’effet que produit sur leurs
âmes ce fécond motif, auquel la symphonie en _ut_ doit peut-être sa
suprématie sur ses brillantes sœurs. Une fée radieuse s’élance en
levant sa baguette. On entend le bruissement des rideaux de soie
pourpre que des anges relèvent. Des portes d’or sculptées comme
celles du baptistère florentin tournent sur leurs gonds de diamant.
L’œil s’abîme en des vues splendides, il embrasse une enfilade de
palais merveilleux d’où glissent des êtres d’une nature supérieure.
L’encens des prospérités fume, l’autel du bonheur flambe, un air
parfumé circule! Des êtres au sourire divin, vêtus de tuniques blanches
bordées de bleu, passent légèrement sous vos yeux en vous montrant des
figures surhumaines de beauté, des formes d’une délicatesse infinie.
Les amours voltigent en répandant les flammes de leurs torches! Vous
vous sentez aimé, vous êtes heureux d’un bonheur que vous aspirez sans
le comprendre en vous baignant dans les flots de cette harmonie qui
ruisselle et verse à chacun l’ambroisie qu’il s’est choisie. Vous êtes
atteint au cœur dans vos secrètes espérances qui se réalisent pour un
moment. Après vous avoir promené dans les cieux, l’enchanteur, par la
profonde et mystérieuse transition des basses, vous replonge dans le
marais des réalités froides, pour vous en sortir quand il vous a donné
soif de ses divines mélodies, et que votre âme crie: Encore! L’histoire
psychique du point le plus brillant de ce beau finale est celle des
émotions prodiguées par cette fête à Constance et à César. Collinet
avait composé de son galoubet le finale de leur symphonie commerciale.
Fatigués, mais heureux, les trois Birotteau s’endormirent au matin dans
les bruissements de cette fête, qui, en constructions, réparations,
ameublements, consommations, toilettes et bibliothèque remboursée
à Césarine, allait, sans que César s’en doutât, à soixante mille
francs. Voilà ce que coûtait le fatal ruban rouge mis par le roi à la
boutonnière d’un parfumeur. S’il arrivait un malheur à César Birotteau,
cette dépense folle suffisait pour le rendre justiciable de la police
correctionnelle. Un négociant est dans le cas de la banqueroute simple
s’il fait des dépenses jugées excessives. Il est peut-être plus
horrible d’aller à la sixième chambre pour de niaises bagatelles ou des
maladresses, qu’en cour d’Assises pour une immense fraude. Aux yeux de
certaines gens, il vaut mieux être criminel que sot.


II.

CÉSAR AUX PRISES AVEC LE MALHEUR.

Huit jours après cette fête, dernière flammèche du feu de paille d’une
prospérité de dix-huit années près de s’éteindre, César regardait
les passants, à travers les glaces de sa boutique, en songeant à
l’étendue de ses affaires qu’il trouvait lourdes! Jusqu’alors tout
avait été simple dans sa vie; il fabriquait et vendait, ou achetait
pour revendre. Aujourd’hui l’affaire des terrains, son intérêt dans
la maison A. POPINOT ET COMPAGNIE, le remboursement de cent soixante
mille francs jetés sur la place, et qui allaient nécessiter ou des
trafics d’effets qui déplairaient à sa femme, ou des succès inouïs
chez Popinot, effrayaient ce pauvre homme par la multiplicité des
idées, il se sentait dans la main plus de pelotons de fil qu’il n’en
pouvait tenir. Comment Anselme gouvernerait-il sa barque? Birotteau
traitait Popinot comme un professeur de rhétorique traite un élève, il
se défiait de ses moyens, et regrettait de n’être pas derrière lui. Le
coup de pied qu’il lui avait allongé pour le faire taire chez Vauquelin
explique les craintes que le jeune négociant inspirait au parfumeur.
Birotteau se gardait bien de se laisser deviner par sa femme, par
sa fille ou par son commis; mais il était alors comme un simple
canotier de la Seine à qui, par hasard, un ministre aurait donné le
commandement d’une frégate. Ces pensées formaient comme un brouillard
dans son intelligence peu propre à la méditation, et il restait debout,
cherchant à y voir clair. En ce moment apparut dans la rue une figure
pour laquelle il éprouvait une violente antipathie, et qui était celle
de son deuxième propriétaire, le petit Molineux. Tout le monde a fait
de ces rêves pleins d’événements qui représentent une vie entière, et
où revient souvent un être fantastique chargé de mauvaises commissions,
le traître de la pièce. Molineux semblait à Birotteau chargé par le
hasard d’un rôle analogue dans sa vie: cette figure avait grimacé
diaboliquement au milieu de la fête, en en regardant les somptuosités
d’un œil haineux. En le revoyant, César se souvint d’autant plus des
impressions que lui avait causées ce petit _pingre_, un mot de son
vocabulaire, que Molineux lui fit éprouver une nouvelle répulsion en se
montrant soudain au milieu de sa rêverie.

--Monsieur, dit le petit homme de sa voix atrocement anodine, nous
avons bâclé si lestement les choses que vous avez oublié d’approuver
l’écriture sur notre petit sous-seing.

Birotteau prit le bail pour réparer l’oubli. L’architecte entra, salua
le parfumeur et tourna d’un air diplomatique autour de lui.

--Monsieur, lui dit-il enfin à l’oreille, vous savez combien les
commencements d’un métier sont difficiles; vous êtes content de moi,
vous m’obligeriez beaucoup en me comptant mes honoraires.

Birotteau, qui s’était dégarni en donnant son portefeuille et son
argent comptant, dit à Célestin de faire un effet de deux mille francs
à trois mois d’échéance, et de préparer une quittance.

--J’ai été bien heureux que vous prissiez à votre compte le terme du
voisin, dit Molineux d’un air sournoisement goguenard. Mon portier est
venu me prévenir ce matin que le juge-de-paix apposait les scellés par
suite de la disparition du sieur Cayron.

--Pourvu que je ne sois pas pincé de cinq mille francs, pensa Birotteau.

--Il passait pour très-bien faire ses affaires, dit Lourdois qui venait
d’entrer pour remettre son mémoire au parfumeur.

--Un commerçant n’est à l’abri des revers que quand il est retiré, dit
le petit Molineux en pliant son acte avec une minutieuse régularité.

L’architecte examina ce petit vieux avec le plaisir que tout artiste
éprouve en voyant une caricature qui confirme ses opinions sur les
bourgeois.

--Quand on a la tête sous un parapluie, on pense généralement qu’elle
est à couvert s’il pleut, dit l’architecte.

Molineux étudia beaucoup plus les moustaches et la royale que la figure
de l’architecte en le regardant, et il le méprisa tout autant que
monsieur Grindot le méprisait. Puis il resta pour lui donner un coup de
griffe en sortant. A force de vivre avec ses chats, Molineux avait dans
sa manière comme dans ses yeux quelque chose de la race féline.

En ce moment Ragon et Pillerault entrèrent.

--Nous avons parlé de notre affaire au juge, dit Ragon à l’oreille
de César: il prétend que, dans une spéculation de ce genre, il nous
faudrait une quittance des vendeurs et réaliser les actes, afin d’être
tous réellement propriétaires indivis...

--Ah! vous faites l’affaire de la Madeleine, dit Lourdois, on en parle,
il y aura des maisons à construire!

Le peintre qui venait se faire promptement régler trouva son intérêt à
ne pas presser le parfumeur.

--Je vous ai remis mon mémoire à cause de la fin de l’année, dit-il à
l’oreille de César, je n’ai besoin de rien.

--Eh! bien, qu’as-tu, César? dit Pillerault en remarquant la surprise
de son neveu qui, stupéfait par la vue du mémoire, ne répondait ni à
Ragon ni à Lourdois.

--Ah! une vétille, j’ai pris cinq mille francs d’effets au marchand
de parapluies mon voisin, qui fait faillite. S’il m’avait donné des
valeurs mauvaises, je serais gobé comme un niais.

--Il y a pourtant long-temps que je vous l’ai dit, s’écria Ragon: celui
qui se noie s’accrocherait à la jambe de son père pour se sauver, et
il le noie avec lui. J’en ai tant observé, de faillites! on n’est pas
précisément fripon au commencement du désastre, mais on le devient par
nécessité.

--C’est vrai, dit Pillerault.

--Ah! si j’arrive jamais à la Chambre des Députés, ou si j’ai quelque
influence dans le gouvernement... dit Birotteau se dressant sur ses
pointes et retombant sur ses talons.

--Que feriez-vous? dit Lourdois, car vous êtes un sage.

Molineux, que toute discussion sur le Droit intéressait, resta dans la
boutique; et comme l’attention des autres rend attentif, Pillerault et
Ragon, qui connaissaient les opinions de César, l’écoutèrent néanmoins
aussi gravement que les trois étrangers.

--Je voudrais, dit le parfumeur, un tribunal de juges inamovibles avec
un ministère public jugeant au criminel. Après une instruction, pendant
laquelle un juge remplirait immédiatement les fonctions actuelles
des agents, syndics et juge-commissaire, le négociant serait déclaré
_failli réhabilitable_ ou _banqueroutier_. Failli réhabilitable, il
serait tenu de tout payer; il serait alors le gardien de ses biens, de
ceux de sa femme; car ses droits, ses héritages, tout appartiendrait à
ses créanciers; il gérerait pour leur compte et sous une surveillance;
enfin, il continuerait les affaires en signant toutefois: _un tel,
failli_, jusqu’au parfait remboursement. Banqueroutier, il serait
condamné, comme autrefois, au pilori dans la salle de la Bourse, exposé
pendant deux heures, coiffé du bonnet vert. Ses biens, ceux de sa femme
et ses droits seraient acquis aux créanciers, et il serait banni du
royaume.

--Le commerce serait un peu plus sûr, dit Lourdois, et l’on regarderait
à deux fois avant de faire des opérations.

--La loi actuelle n’est point suivie, dit César exaspéré; sur cent
négociants, il y en a plus de cinquante qui sont de soixante-quinze
pour cent au-dessous de leurs affaires, ou qui vendent leurs
marchandises à vingt-cinq pour cent au-dessous du prix d’inventaire,
et qui ruinent ainsi le commerce.

--Monsieur est dans le vrai, dit Molineux, la loi actuelle laisse trop
de latitude. Il faut ou l’abandon total ou l’infamie.

--Eh! diantre, dit César, un négociant, au train dont vont les choses,
va devenir un voleur patenté. Avec sa signature, il peut puiser dans la
caisse de tout le monde.

--Vous n’êtes pas tendre, monsieur Birotteau, dit Lourdois.

--Il a raison, dit le vieux Ragon.

--Tous les faillis sont suspects, dit César exaspéré par cette petite
perte qui lui sonnait aux oreilles comme le premier cri de l’_hallali_
à celles d’un cerf.

En ce moment le maître-d’hôtel apporta la facture de Chevet. Puis un
patronnet de Félix, un garçon du café de Foy, la clarinette de Collinet
arrivèrent avec les mémoires de leurs maisons.

--Le quart d’heure de Rabelais, dit Ragon en souriant.

--Ma foi, vous avez donné une belle fête, dit Lourdois.

--Je suis occupé, dit César à tous les garçons qui laissèrent les
factures.

--Monsieur Grindot, dit Lourdois en voyant l’architecte pliant un effet
que signa Birotteau, vous vérifierez et réglerez mon mémoire, il n’y a
qu’à toiser, tous les prix sont convenus par vous au nom de monsieur
Birotteau.

Pillerault regarda Lourdois et Grindot.

--Des prix convenus d’architecte à entrepreneur, dit l’oncle à
l’oreille du neveu, tu es volé.

Grindot sortit, Molineux le suivit et l’aborda d’un air mystérieux.

--Monsieur, lui dit-il, vous m’avez écouté, mais vous ne m’avez pas
entendu, je vous souhaite un parapluie.

La peur saisit Grindot. Plus un bénéfice est illégal, plus l’homme y
tient; le cœur humain est ainsi fait. L’artiste avait en effet étudié
l’appartement avec amour, il y avait mis toute sa science et son
temps, il s’y était donné du mal pour dix mille francs et se trouvait
la dupe de son amour-propre, les entrepreneurs eurent peu de peine
à le séduire. L’argument irrésistible et la menace bien comprise
de le desservir en le calomniant furent moins puissants encore que
l’observation faite par Lourdois sur l’affaire des terrains de la
Madeleine: Birotteau ne comptait pas y bâtir une seule maison, il
spéculait seulement sur le prix des terrains. Les architectes et les
entrepreneurs sont entre eux comme un auteur avec les acteurs, ils
dépendent les uns des autres. Grindot, chargé par Birotteau de stipuler
les prix, fut pour les gens du métier contre les bourgeois. Aussi trois
gros entrepreneurs, Lourdois, Chaffaroux et Thorein le charpentier,
le proclamèrent-ils _un de ces bons enfants avec lesquels il y a du
plaisir à travailler_. Grindot devina que les mémoires sur lesquels
il avait une part seraient payés, comme ses honoraires, en effets, et
le petit vieillard venait de lui donner des doutes sur leur paiement.
Grindot allait être impitoyable, à la manière des artistes, les gens
les plus cruels à l’encontre des bourgeois.

Vers la fin de décembre, César eut pour soixante mille francs de
mémoires. Félix, le café de Foy, Tanrade et les petits créanciers qu’on
doit payer comptant, avaient envoyé trois fois chez le parfumeur.
Dans le commerce, ces niaiseries nuisent plus qu’un malheur, elles
l’annoncent. Les pertes connues sont définies, la panique ne connaît
pas de bornes. Birotteau vit sa caisse dégarnie. La peur saisit alors
le parfumeur, à qui jamais pareille chose n’était arrivée durant sa vie
commerciale. Comme tous les gens qui n’ont jamais eu à lutter pendant
long-temps contre la misère et qui sont faibles, cette circonstance
vulgaire dans la vie de la plupart des petits marchands de Paris porta
le trouble dans la cervelle de César. Le parfumeur donna l’ordre à
Célestin d’envoyer les factures chez ses pratiques; mais avant de le
mettre à exécution, le premier commis se fit répéter cet ordre inouï.
Les clients, noble terme alors appliqué par les détaillants à leurs
pratiques et dont César se servait malgré sa femme, qui avait fini par
lui dire: Nomme-les comme tu voudras, pourvu qu’ils paient! ses clients
donc étaient des personnes riches avec lesquelles il n’y avait jamais
de pertes à essuyer, qui payaient à leur fantaisie, et chez lesquelles
César avait souvent cinquante ou soixante mille francs. Le second
commis prit le livre des factures et se mit à copier les plus fortes.
César redoutait sa femme. Pour ne pas lui laisser voir l’abattement que
lui causait le _simoon_ du malheur, il voulut sortir.

--Bonjour, monsieur, dit Grindot en entrant avec cet air dégagé
que prennent les artistes pour parler des intérêts auxquels ils se
prétendent absolument étrangers. Je ne puis trouver aucune espèce
de monnaie avec votre papier, je suis obligé de vous prier de me
l’échanger contre des écus, je suis l’homme le plus malheureux de
cette démarche, mais je ne sais pas parler aux usuriers, je ne
voudrais pas colporter votre signature, je sais assez de commerce pour
comprendre que ce serait l’avilir; il est donc dans votre intérêt de...

--Monsieur, dit Birotteau stupéfait, plus bas, s’il vous plaît, vous me
surprenez étrangement.

Lourdois entra.

--Lourdois, dit Birotteau souriant, comprenez-vous?...

Birotteau s’arrêta. Le pauvre homme allait prier Lourdois de prendre
l’effet de Grindot en se moquant de l’architecte avec la bonne foi
du négociant sûr de lui-même: il aperçut un nuage sur le front de
Lourdois, il frémit de son imprudence. Cette innocente raillerie était
la mort d’un crédit soupçonné. En pareil cas, un riche négociant
reprend son billet, et il ne l’offre pas. Birotteau se sentait la tête
agitée comme s’il eût regardé le fond d’un abîme taillé à pic.

--Mon cher monsieur Birotteau, dit Lourdois en l’emmenant au fond du
magasin, mon mémoire est toisé, réglé, vérifié, je vous prie de me
tenir l’argent prêt demain. Je marie ma fille au petit Crottat, il lui
faut de l’argent, les notaires ne négocient point, d’ailleurs on n’a
jamais vu ma signature.

--Envoyez après-demain, dit fièrement Birotteau qui compta sur
les paiements de ses mémoires. Et vous aussi, monsieur, dit-il à
l’architecte.

--Et pourquoi pas tout de suite? dit l’architecte.

--J’ai la paie de mes ouvriers au faubourg, dit César qui n’avait
jamais menti.

Il prit son chapeau pour sortir avec eux. Mais le maçon, Thorein et
Chaffaroux l’arrêtèrent au moment où il fermait la porte.

--Monsieur, lui dit Chaffaroux, nous avons bien besoin d’argent.

--Eh! je n’ai pas les mines du Pérou, dit César impatienté qui s’en
alla vivement à cent pas d’eux.--Il y a quelque chose là-dessous.
Maudit bal! tout le monde vous croit des millions. Néanmoins l’air de
Lourdois n’était pas naturel, pensa-t-il, il y a quelque anguille sous
roche.

Il marchait dans la rue Saint-Honoré sans direction, en se sentant
comme dissous, et se heurta contre Alexandre au coin d’une rue, comme
un bélier ou comme un mathématicien absorbé par la solution d’un
problème en aurait heurté un autre.

--Ah! monsieur, dit le futur notaire, une question: Roguin a-t-il donné
vos quatre cent mille francs à monsieur Claparon?

--L’affaire s’est faite devant vous, monsieur Claparon ne m’en a
fait aucun reçu... mes valeurs étaient à... négocier... Roguin a pu
lui remettre... mes deux cent quarante mille francs d’écus... nous
devons... il a été dit qu’on réaliserait définitivement les actes de
vente... Monsieur Popinot le juge prétend... La quittance... Mais...
Pourquoi cette question?

--Pourquoi puis-je vous faire une semblable question? Pour savoir si
vos deux cent quarante mille francs sont chez Claparon ou chez Roguin.
Roguin était lié depuis si long-temps avec vous, il aurait pu par
délicatesse les avoir remis à Claparon, et vous l’échapperiez belle!
mais suis-je bête! il les emporte avec l’argent de monsieur Claparon,
qui heureusement n’avait encore envoyé que cent mille francs. Roguin
est en fuite, il a reçu de moi cent mille francs sur sa charge, dont je
n’ai pas la quittance, je les lui ai donnés comme je vous confierais
ma bourse. Vos vendeurs n’ont pas reçu un liard, ils sortent de chez
moi. L’argent de votre emprunt sur vos terrains n’existait ni pour
vous ni pour votre prêteur, Roguin l’avait dévoré comme vos cent
mille francs... qu’il... n’avait plus depuis long-temps... Ainsi vos
cent derniers mille francs sont pris, je me souviens d’être allé
les toucher à la Banque. Les pupilles de César se dilatèrent si
démesurément qu’il ne vit plus qu’une flamme rouge.--Vos cent mille
francs sur la Banque, mes cent mille francs sur sa charge, cent mille
francs à monsieur Claparon, voilà trois cent mille francs de sifflés,
sans les vols qui vont se découvrir. On désespère de madame Roguin,
monsieur du Tillet a passé la nuit près d’elle. Il l’a échappé belle,
lui! Roguin l’a tourmenté pendant un mois pour le fourrer dans cette
affaire des terrains, et heureusement il avait tous ses fonds dans
une spéculation avec la maison Nucingen. Roguin a écrit à sa femme
une lettre épouvantable! je viens de la lire. Il tripotait les fonds
de ses clients depuis cinq ans, et pourquoi? pour une maîtresse, la
belle Hollandaise; il l’a quittée quinze jours avant de faire son coup.
Cette gaspilleuse était sans un liard, on a vendu ses meubles, elle
avait signé des lettres de change. Afin d’échapper aux poursuites,
elle s’était réfugiée dans une maison du Palais-Royal où elle a été
assassinée hier au soir par un capitaine. Elle a été bientôt punie par
Dieu, elle qui certes a dévoré la fortune de Roguin. Il y a des femmes
pour qui rien n’est sacré, dévorer une charge de notaire! Madame Roguin
n’aura de fortune qu’en usant de son hypothèque légale, tous les biens
du gueux sont grevés au delà de leur valeur. La charge est vendue
quatre cent mille francs! Moi qui croyais faire une bonne affaire, et
qui commence par payer l’étude cent mille francs de plus, je n’ai pas
de quittance, il y a des faits de charge qui vont absorber charge et
cautionnement, les créanciers croiront que je suis son compère si je
parle de mes cent mille francs, et quand on débute, il faut prendre
garde à sa réputation. Vous aurez à peine trente pour cent. A mon âge,
boire un pareil bouillon! Un homme de cinquante-neuf ans payer une
femme!... le vieux drôle! Il y a vingt jours qu’il m’a dit de ne pas
épouser Césarine, vous deviez être bientôt sans pain, le monstre!

Alexandre aurait pu parler pendant long-temps, Birotteau était debout,
pétrifié. Autant de phrases, autant de coups de massue. Il n’entendait
plus qu’un bruit de cloches mortuaires, de même qu’il avait commencé
par ne plus voir que le feu de son incendie. Alexandre Crottat, qui
croyait le digne parfumeur fort et capable, fut épouvanté par sa pâleur
et par son immobilité. Le successeur de Roguin ne savait pas que le
notaire emportait plus que la fortune de César. L’idée du suicide
immédiat passa par la tête de cet homme si profondément religieux. Le
suicide est dans ce cas un moyen de fuir mille morts, il semble logique
de n’en accepter qu’une. Alexandre Crottat donna le bras à César et
voulut le faire marcher, ce fut impossible: ses jambes se dérobaient
sous lui comme s’il eût été ivre.

--Qu’avez-vous donc? dit Crottat. Mon brave monsieur César, un peu de
courage! ce n’est pas la mort d’un homme! D’ailleurs, vous retrouverez
quarante mille francs, votre prêteur n’avait pas cette somme, elle ne
vous a pas été délivrée, il y a lieu à plaider la rescision du contrat.

--Mon bal, ma croix, deux cent mille francs d’effets sur la place, rien
en caisse. Les Ragon, Pillerault... Et ma femme qui voyait clair!

Une pluie de paroles confuses qui réveillaient des masses d’idées
accablantes et des souffrances inouïes tomba comme une grêle en hachant
toutes les fleurs du parterre de la Reine des Roses.

--Je voudrais qu’on me coupât la tête, dit enfin Birotteau, elle me
gêne par sa masse, elle ne me sert à rien.

--Pauvre père Birotteau, dit Alexandre, mais vous êtes donc en péril?

--Péril!

--Eh! bien, du courage, luttez.

--Luttez! répéta le parfumeur.

--Du Tillet a été votre commis, il a une fière tête, il vous aidera.

--Du Tillet?

--Allons, venez!

--Mon Dieu! je ne voudrais pas rentrer chez moi comme je suis, dit
Birotteau. Vous qui êtes mon ami, s’il y a des amis, vous qui m’avez
inspiré de l’intérêt et qui dîniez chez moi, au nom de ma femme,
promenez-moi en fiacre, Xandrot, accompagnez-moi. Le notaire désigné
mit avec beaucoup de peine dans un fiacre la machine inerte qui avait
nom César.--Xandrot, dit-il d’une voix troublée par les larmes, car en
ce moment les larmes tombèrent de ses yeux et desserrèrent un peu le
bandeau de fer qui lui cerclait le crâne, passons chez moi, parlez pour
moi à Célestin. Mon ami, dites-lui qu’il y va de ma vie et de celle de
ma femme. Que sous aucun prétexte personne ne jase de la disparition de
Roguin. Faites descendre Césarine et priez-la d’empêcher qu’on ne parle
de cette affaire à sa mère; elle doit se défier de nos meilleurs amis,
Pillerault, les Ragon, tout le monde.

Le changement de la voix de Birotteau frappa vivement Crottat qui
comprit l’importance de cette recommandation. La rue Saint-Honoré
menait chez le magistrat; il remplit les intentions du parfumeur, que
Célestin et Césarine virent avec effroi sans voix, pâle et comme hébété
au fond du fiacre.

--Gardez-moi le secret de cette affaire, dit le parfumeur.

--Ah! se dit Xandrot, il revient! je le croyais perdu.

La conférence d’Alexandre Crottat et du magistrat dura long-temps: on
envoya chercher le président de la chambre des notaires; on transporta
partout César comme un paquet, il ne bougeait pas et ne disait mot.
Vers sept heures du soir, Alexandre Crottat ramena le parfumeur chez
lui. L’idée de comparaître devant Constance rendit du ton à César.
Le jeune notaire eut la charité de le précéder pour prévenir madame
Birotteau que son mari venait d’avoir une espèce de coup de sang.

--Il a les idées troubles, dit-il en faisant un geste employé pour
peindre l’embrouillement du cerveau, il faudrait peut-être le saigner
ou lui mettre les sangsues.

--Cela devait arriver, dit Constance à mille lieues d’un désastre, il
n’a pas pris sa médecine de précaution à l’entrée de l’hiver, et il se
donne, depuis deux mois, un mal de galérien, comme s’il n’avait pas son
pain gagné.

César fut supplié par sa femme et par sa fille de se mettre au lit, et
l’on envoya chercher le vieux docteur Haudry, médecin de Birotteau. Le
vieux Haudry était un médecin de l’école de Molière, grand praticien et
ami des anciennes formules de l’apothicairerie, droguant ses malades
ni plus ni moins qu’un médicastre, tout consultant qu’il était. Il
vint, étudia le _facies_ de César, ordonna l’application immédiate
de sinapismes à la plante des pieds: il voyait les symptômes d’une
congestion cérébrale.

--Qui a pu lui causer cela? dit Constance.

--Le temps humide, répondit le docteur à qui Césarine vint dire un mot.

Il y a souvent obligation pour les médecins de lâcher sciemment des
niaiseries afin de sauver l’honneur ou la vie des gens bien portants
qui sont autour du malade. Le vieux docteur avait vu tant de choses,
qu’il comprit à demi-mot. Césarine le suivit sur l’escalier en lui
demandant une règle de conduite.

--Du calme et du silence, puis nous risquerons des fortifiants quand la
tête sera dégagée.

Madame César passa deux jours au chevet du lit de son mari, qui lui
parut souvent avoir le délire. Mis dans la belle chambre bleue de
sa femme, il disait des choses incompréhensibles pour Constance, à
l’aspect des draperies, des meubles et de ses coûteuses magnificences.

--Il est fou, disait-elle à Césarine en un moment où César s’était
dressé sur son séant et citait d’une voix solennelle les articles du
Code de commerce par bribes.

--Si les dépenses sont jugées excessives, ôtez les draperies!

Après trois terribles jours, pendant lesquels la raison de César fut
en danger, la nature forte du paysan tourangeau triompha; sa tête fut
dégagée; monsieur Haudry lui fit prendre des cordiaux, une nourriture
énergique, et, après une tasse de café donnée à temps, le négociant fut
sur ses pieds. Constance fatiguée prit la place de son mari.

--Pauvre femme, dit César quand il la vit endormie.

--Allons, papa, du courage! Vous êtes un homme si supérieur que vous
triompherez. Ce ne sera rien. Monsieur Anselme vous aidera.

Césarine dit d’une voix douce ces vagues paroles que la tendresse
adoucit encore, et qui rendent le courage aux plus abattus, comme les
chants d’une mère endorment les douleurs d’un enfant tourmenté par la
dentition.

--Oui, mon enfant, je vais lutter; mais pas un mot à qui que ce soit au
monde, ni à Popinot qui nous aime, ni à ton oncle Pillerault. Je vais
d’abord écrire à mon frère: il est, je crois, chanoine, vicaire d’une
cathédrale; il ne dépense rien, il doit avoir de l’argent. A mille écus
d’économie par an, depuis vingt ans, il doit avoir cent mille francs.
En province, les prêtres ont du crédit.

Césarine, empressée d’apporter à son père une petite table et tout ce
qu’il fallait pour écrire, lui donna le reste des invitations imprimées
sur papier rose pour le bal.

--Brûle tout ça! cria le négociant. Le diable seul a pu m’inspirer de
donner ce bal. Si je succombe, j’aurai l’air d’un fripon. Allons, pas
de phrases.


  LETTRE DE CÉSAR A FRANÇOIS BIROTTEAU.

    _Mon cher frère_,

  _Je me trouve dans une crise commerciale si difficile, que je
  te supplie de m’envoyer tout l’argent dont tu pourras disposer,
  fallût-il même en emprunter._

    _Tout à toi_, CÉSAR.

  _Ta nièce Césarine, qui me voit écrire cette lettre pendant
  que ma pauvre femme dort, se recommande à toi et t’envoie ses
  tendresses._


Ce _post-scriptum_ fut ajouté à la prière de Césarine qui porta la
lettre à Raguet.

--Mon père, dit-elle en remontant, voici monsieur Lebas qui veut vous
parler.

--Monsieur Lebas, s’écria César effrayé comme si son désastre le
rendait criminel, un juge!

--Mon cher monsieur Birotteau, je prends trop d’intérêt à vous, dit
le gros marchand drapier en entrant, nous nous connaissons depuis
trop long-temps, nous avons été élus tous deux juges la première fois
ensemble, pour ne pas vous dire que Gigonnet, un usurier, a des effets
de vous passés à son ordre, _sans garantie_, par la maison Claparon.
Ces deux mots sont non-seulement un affront, mais encore la mort de
votre crédit.

--Monsieur Claparon désire vous parler, dit Célestin en se montrant,
dois-je le faire monter?

--Nous allons savoir la cause de cette insulte, dit Lebas.

--Monsieur, dit le parfumeur à Claparon en le voyant entrer, voici
monsieur Lebas, juge au tribunal de commerce et mon ami....

--Ah! monsieur est monsieur Lebas, dit Claparon en interrompant, je
suis enchanté de la circonstance, monsieur Lebas du tribunal, il y a
tant de Lebas, sans compter _les hauts et les bas_...

--Il a vu, reprit Birotteau en interrompant le bavard, les effets que
je vous ai remis, et qui, disiez-vous, ne circuleraient pas. Il les a
vus avec ces mots: _sans garantie_.

--Eh! bien, dit Claparon, ils ne circuleront pas en effet, ils sont
entre les mains d’un homme avec qui je fais beaucoup d’affaires, le
père Bidault. Voilà pourquoi j’ai mis sans garantie. S’ils avaient dû
circuler, vous les auriez faits à son ordre directement. Monsieur le
juge va comprendre ma situation. Que représentent ces effets? un prix
d’immeuble, payé par qui? par Birotteau. Pourquoi voulez-vous que je
garantisse Birotteau par ma signature? Nous devons payer, chacun de
notre côté, notre part dans cedit prix. Or, n’est-ce pas assez d’être
solidaire vis-à-vis de nos vendeurs? Chez moi, la règle commerciale
est inflexible: je ne donne pas plus inutilement ma garantie que je
ne donne quittance d’une somme à recevoir. Je suppose tout. Qui signe
paie. Je ne veux pas être exposé à payer trois fois.

--Trois fois! dit César.

--Oui, monsieur, reprit Claparon. Déjà j’ai garanti Birotteau à
nos vendeurs, pourquoi le garantirai-je encore au banquier? Les
circonstances où nous sommes sont dures, Roguin m’emporte cent mille
francs. Ainsi, déjà ma moitié de terrains me coûte cinq cent mille au
lieu de quatre cent mille francs. Roguin emporte deux cent quarante
mille francs à Birotteau. Que feriez-vous à ma place, monsieur Lebas?
mettez-vous dans ma peau. Je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous,
plus que je ne connais monsieur Birotteau. Suivez bien. Nous faisons
une affaire ensemble par moitié. Vous apportez tout l’argent de votre
part, moi je règle la mienne en mes valeurs; je vous les offre,
vous vous chargez, par une excessive complaisance, de les convertir
en argent. Vous apprenez que Claparon, banquier, riche, considéré,
j’accepte toutes les vertus du monde, que le vertueux Claparon se
trouve dans une faillite pour six millions à rembourser; irez-vous,
en ce moment-là même, mettre votre signature pour garantir la mienne?
Vous seriez fou! Eh! bien, monsieur Lebas, Birotteau est dans le cas
où je suppose Claparon. Ne voyez-vous pas que je puis alors payer aux
acquéreurs comme solidaire, être tenu de rembourser encore la part de
Birotteau jusqu’à concurrence de ses effets, si je les garantissais, et
sans avoir...

--A qui? demanda le parfumeur en interrompant.

--Et sans avoir sa moitié de terrains, dit Claparon sans tenir compte
de l’interruption, car je n’aurais aucun privilége; il faudrait donc
encore l’acheter! Donc je puis payer trois fois.

--Rembourser à qui, demandait toujours Birotteau.

--Mais au tiers-porteur, si j’endossais et qu’il vous arrivât un
malheur.

--Je ne manquerai pas, monsieur, dit Birotteau.

--Bien, dit Claparon. Vous avez été juge, vous êtes habile commerçant,
vous savez que l’on doit tout prévoir, ne vous étonnez donc pas que je
fasse mon métier.

--Monsieur Claparon a raison, dit Joseph Lebas.

--J’ai raison, reprit Claparon, raison commercialement. Mais cette
affaire est territoriale. Or, que dois-je recevoir, moi?... de
l’argent, car il faudra donner de l’argent à nos vendeurs. Laissons
de côté les deux cent quarante mille francs que monsieur Birotteau
trouvera, j’en suis sûr, dit Claparon en regardant Lebas. Je venais
vous demander la bagatelle de vingt-cinq mille francs, dit-il en
regardant Birotteau.

--Vingt-cinq mille francs, s’écria César en se sentant de la glace au
lieu de sang dans les veines. Mais, monsieur, à quel titre?

--Hé! mon cher monsieur, nous sommes obligés de réaliser les ventes
par-devant notaire. Or, relativement au prix, nous pouvons nous
entendre entre nous; mais avec le fisc, votre serviteur! Le fisc ne
s’amuse pas à dire des paroles oiseuses, il fait crédit de la main à
la poche, et nous avons à lui cracher quarante-quatre mille francs de
droits cette semaine. J’étais loin de m’attendre à des reproches en
venant ici, car, pensant que ces vingt-cinq mille francs pouvaient vous
gêner, j’avais à vous annoncer que, par le plus grand des hasards, je
vous ai sauvé...

--Quoi? dit Birotteau en faisant entendre ce cri de détresse auquel
aucun homme ne se trompe.

--Une misère! les vingt-cinq mille francs d’_effets sur divers_
que Roguin m’avait remis à négocier, je vous en ai crédité sur
l’enregistrement et les frais dont je vous enverrai le compte; il y a
la petite négociation à déduire, vous me redevrez six ou sept mille
francs.

--Tout cela me semble parfaitement juste, dit Lebas. A la place de
monsieur, qui me paraît très-bien entendre les affaires, j’agirais de
même envers un inconnu.

--Monsieur Birotteau ne mourra pas de cela, dit Claparon, il faut plus
d’un coup pour tuer un vieux loup; j’ai vu des loups avec des balles
dans la tête courir comme..., et, pardieu, comme des loups.

--Qui peut prévoir une scélératesse semblable à celle de Roguin?
dit Lebas autant effrayé du silence de César que d’une si énorme
spéculation étrangère à la parfumerie.

--Il s’en est peu fallu que je ne donnasse quittance de quatre cent
mille francs à monsieur, dit Claparon, et j’étais _fumé_. J’avais
remis cent mille francs à Roguin la veille. Notre confiance mutuelle
m’a sauvé. Que les fonds fussent à l’étude, ou fussent chez moi
jusqu’au jour des contrats définitifs, la chose nous semblait à tous
indifférente.

--Il aurait mieux valu que chacun gardât son argent à la Banque
jusqu’au moment de payer, dit Lebas.

--Roguin était la Banque pour moi, dit César. Mais il est dans
l’affaire, reprit-il en regardant Claparon.

--Oui, pour un quart, sur parole, répondit Claparon. Après la sottise
de lui laisser emporter mon argent, il y en a une plus pommée, ce
serait de lui en donner. S’il m’envoie mes cent mille francs, et
deux cent mille autres pour sa part, alors nous verrons! Mais il se
gardera bien de me les envoyer pour une affaire qui demande cinq ans de
pot-bouille avant de donner un premier potage. S’il n’emporte, comme
on le dit, que trois cent mille francs, il lui faut bien quinze mille
livres de rente pour vivre convenablement à l’étranger.

--Le bandit!

--Eh! mon Dieu, une passion a conduit là Roguin, dit Claparon. Quel est
le vieillard qui peut répondre de ne pas se laisser dominer, emporter
par sa dernière fantaisie? Personne de nous, qui sommes sages, ne
sait comment il finira. Un dernier amour, eh! c’est le plus violent.
Et si _nous_ sommes _gobés_, n’est-ce pas notre faute? Comment ne
nous sommes-nous pas défiés d’un notaire qui se mettait dans une
spéculation? Tout notaire, tout agent de change, tout courtier faisant
une affaire, est suspect. La faillite est pour eux une banqueroute
frauduleuse, ils iraient en cour d’assises, ils préfèrent alors aller
dans une cour étrangère. Je ne ferai plus pareille école. Eh! bien,
nous sommes assez faibles pour ne pas faire condamner par contumace
des gens chez qui nous sommes allés dîner, qui nous ont donné de beaux
bals, des gens du monde, enfin! Personne ne se plaint, on a tort.

--Grand tort, dit Birotteau: la loi sur les faillites et sur les
déconfitures est à refaire.

--Si vous aviez besoin de moi, dit Lebas à Birotteau, je suis tout à
vous.

--Monsieur n’a besoin de personne, dit l’infatigable bavard chez qui du
Tillet avait lâché les écluses après y avoir mis l’eau, car Claparon
répétait une leçon qui lui avait été très-habilement soufflée par du
Tillet. Son affaire est claire: la faillite de Roguin donnera cinquante
pour cent de dividende, à ce que le petit Crottat m’a dit. Outre ce
dividende, monsieur Birotteau retrouve quarante mille francs que son
prêteur n’avait pas; puis il peut emprunter sur ses propriétés. Or,
nous n’avons à payer deux cent mille francs à nos vendeurs que dans
quatre mois. D’ici là, monsieur Birotteau paiera ses effets, car
monsieur ne devait pas compter sur ce que Roguin a emporté pour les
acquitter. Mais quand même monsieur Birotteau serait un peu serré...
eh! bien, avec quelques circulations, il arrivera.

Le parfumeur avait repris courage en entendant Claparon analyser
son affaire, et la résumer en lui traçant pour ainsi dire son plan
de conduite. Aussi, sa contenance devint-elle ferme et décidée, et
conçut-il une grande idée des moyens de cet ancien voyageur. Du Tillet
avait jugé à propos de se faire croire victime de Roguin par Claparon.
Il avait remis cent mille francs à Claparon pour les donner à Roguin,
qui les lui avait rendus. Claparon inquiet jouait son rôle au naturel,
il disait à quiconque voulait l’entendre que Roguin lui coûtait cent
mille francs. Du Tillet n’avait pas jugé Claparon assez fort, il lui
croyait encore trop de principes d’honneur et de délicatesse pour lui
confier ses plans dans toute leur étendue, il le savait incapable de le
deviner.

--Si notre premier ami n’est pas notre première dupe, nous n’en
trouverions pas une seconde, dit-il à Claparon le jour où recevant des
reproches de son proxénète commercial il le brisa comme un instrument
usé.

Monsieur Lebas et Claparon s’en allèrent ensemble.

--Je puis m’en tirer, se dit Birotteau. Mon passif en effets à payer
s’élève à deux cent trente-cinq mille francs, à savoir soixante-quinze
mille francs pour ma maison, et cent soixante-quinze mille francs pour
les terrains. Or, pour suffire à ces paiements, j’ai le dividende
Roguin qui sera peut-être de cent mille francs, je puis faire annuler
l’emprunt sur mes terrains, en tout cent quarante. Il s’agit de gagner
cent mille francs avec l’Huile Céphalique, et d’atteindre, avec
quelques billets de service, ou par un crédit chez un banquier, le
moment où j’aurai réparé la perte, et où les terrains arriveront à leur
plus-value.

Une fois que dans le malheur un homme peut se faire un roman
d’espérance par une suite de raisonnements plus ou moins justes avec
lesquels il bourre son oreiller pour y reposer sa tête, il est souvent
sauvé. Beaucoup de gens ont pris la confiance que donne l’illusion
pour de l’énergie, et peut-être l’espoir est-il la moitié du courage.
Aussi la religion catholique en a-t-elle fait une vertu. L’espérance
n’a-t-elle pas soutenu beaucoup de faibles, en leur donnant le temps
d’attendre les hasards de la vie? Résolu d’aller chez l’oncle de sa
femme exposer sa situation avant de chercher des secours ailleurs,
Birotteau ne descendit pas la rue Saint-Honoré jusqu’à la rue des
Bourdonnais sans éprouver des angoisses ignorées et qui l’agitèrent
si violemment qu’il crut sa santé dérangée. Il avait le feu dans les
entrailles. En effet, les gens qui sentent par le diaphragme souffrent
là, de même que les gens qui perçoivent par la tête ressentent des
douleurs cérébrales. Dans les grandes crises, le physique est atteint
là où le tempérament a mis pour l’individu le siége de la vie: les
faibles ont la colique, Napoléon s’endort. Avant de monter à l’assaut
d’une confiance en passant par dessus toutes les barrières de la
fierté, les gens d’honneur doivent avoir senti plus d’une fois au
cœur l’éperon de la nécessité, cette dure cavalière! Aussi Birotteau
s’était-il laissé éperonner pendant deux jours avant de venir chez son
oncle, il ne se décida même que par des raisons de famille: en tout
état de cause, il devait expliquer sa situation au sévère quincaillier.
Néanmoins, en arrivant à la porte, il ressentit cette intime
défaillance que tout enfant a éprouvée en entrant chez un dentiste;
mais ce défaut de cœur embrassait la vie dans son entier, au lieu
d’embrasser une douleur passagère. Birotteau monta lentement. Il trouva
le vieillard lisant le _Constitutionnel_ au coin de son feu, devant
la petite table ronde où était son frugal déjeuner: un petit pain, du
beurre, du fromage de Brie et une tasse de café.

--Voilà le vrai sage, dit Birotteau en enviant la vie de son oncle.

--Eh! bien, lui dit Pillerault en ôtant ses besicles, j’ai su hier au
café David l’affaire de Roguin, l’assassinat de la belle Hollandaise
sa maîtresse! J’espère que, prévenu par nous qui voulions être
propriétaires réels, tu es allé prendre quittance de Claparon.

--Hélas! mon oncle, tout est là, vous avez mis le doigt sur la plaie.
Non.

--Ah! bouffre, tu es ruiné, dit Pillerault en laissant tomber son
journal que Birotteau ramassa quoique ce fût le _Constitutionnel_.

Pillerault fut si violemment frappé par ses réflexions que sa figure de
médaille et de style sévère se bronza comme le métal sous un coup de
balancier: il demeura fixe, regarda sans la voir la muraille d’en face
au travers de ses vitres, en écoutant le long discours de Birotteau.
Évidemment il entendait et jugeait, il pesait le pour et le contre
avec l’inflexibilité d’un Minos qui avait passé le Styx du commerce en
quittant le quai des Morfondus pour son petit troisième étage.

--Eh! bien, mon oncle? dit Birotteau qui attendait une réponse après
avoir conclu par une prière de vendre pour soixante mille francs de
rentes.

--Eh! bien, mon pauvre neveu, je ne le puis pas, tu es trop fortement
compromis. Les Ragon et moi nous allons perdre chacun nos cinquante
mille francs. Ces braves gens ont vendu par mon conseil leurs actions
dans les mines de Vortschin: je me crois obligé, en cas de perte, non
de leur rendre le capital, mais de les secourir, de secourir ma nièce
et Césarine. Il vous faudra peut-être du pain à tous, vous le trouverez
chez moi...

--Du pain, mon oncle?

--Eh! bien, oui, du pain. Vois donc les choses comme elles sont: _tu ne
t’en tireras pas_. De cinq mille six cents francs de rentes, je pourrai
distraire quatre mille francs pour les partager entre vous et les
Ragon. Ton malheur arrivé, je connais Constance, elle travaillera comme
une perdue, elle se refusera tout, et toi aussi, César!

--Tout n’est pas désespéré, mon oncle.

--Je ne vois pas comme toi.

--Je vous prouverai le contraire.

--Rien ne me fera plus de plaisir.

Birotteau quitta Pillerault sans rien répondre. Il était venu chercher
des consolations et du courage, il recevait un second coup moins fort
à la vérité que le premier; mais au lieu de porter sur la tête, il
frappait au cœur: le cœur était toute la vie de ce pauvre homme. Il
revint après avoir descendu quelques marches.

--Monsieur, dit-il d’une voix froide, Constance ne sait rien,
gardez-moi le secret au moins. Et priez les Ragon de ne pas m’ôter chez
moi la tranquillité dont j’ai besoin pour lutter contre le malheur.

Pillerault fit un signe de consentement.

--Du courage, César, ajouta-t-il, je te vois fâché contre moi, mais
plus tard tu me rendras justice en pensant à ta femme et à ta fille.

Découragé par l’opinion de son oncle auquel il reconnaissait une
lucidité particulière, César tomba de toute la hauteur de son espoir
dans les marais fangeux de l’incertitude. Quand, dans ces horribles
crises commerciales, un homme n’a pas une âme trempée comme celle de
Pillerault, il devient le jouet des événements: il suit les idées
d’autrui, les siennes, comme un voyageur court après des feux follets.
Il se laisse emporter par le tourbillon au lieu de se coucher sans le
regarder quand il passe, ou de s’élever pour en suivre la direction en
y échappant. Au milieu de sa douleur, Birotteau se souvint du procès
relatif à son emprunt. Il alla rue Vivienne, chez Derville, son avoué,
pour commencer au plus tôt la procédure, dans le cas où l’avoué
verrait quelque chance de faire annuler le contrat. Le parfumeur trouva
Derville enveloppé dans sa robe de chambre en molleton blanc, au coin
de son feu, calme et posé, comme tous les avoués rompus aux plus
terribles confidences. Birotteau remarqua pour la première fois cette
froideur nécessaire, qui glace l’homme passionné, blessé, pris par la
fièvre de l’intérêt en danger, et douloureusement atteint dans sa vie,
dans son honneur, dans sa femme et ses enfants, comme l’était Birotteau
racontant son malheur.

--S’il est prouvé, lui dit Derville après l’avoir écouté, que le
prêteur ne possédait plus chez Roguin la somme que Roguin vous faisait
lui prêter, comme il n’y a pas eu délivrance d’espèces, il y a lieu à
rescision: le prêteur aura son recours sur le cautionnement, comme vous
pour vos cent mille francs. Je réponds alors du procès autant qu’on
peut en répondre, il n’y a pas de procès gagné d’avance.

L’avis d’un si fort jurisconsulte rendit un peu de courage au
parfumeur, qui pria Derville d’obtenir jugement dans la quinzaine.
L’avoué répondit que peut-être il aurait avant trois mois un jugement
qui annulerait le contrat.

--Dans trois mois! dit le parfumeur qui croyait avoir trouvé des
ressources.

--Mais, tout en obtenant une prompte mise au rôle, nous ne pouvons
pas mettre votre adversaire à votre pas: il usera des délais de la
procédure, les avocats ne sont pas toujours là; qui sait si votre
partie adverse ne se laissera pas condamner par défaut? On ne marche
pas comme on veut, mon cher maître! dit Derville en souriant.

--Mais au tribunal de commerce? dit Birotteau.

--Oh! dit l’avoué, les juges consulaires et les juges de première
instance sont deux sortes de juges. Vous autres, vous sabrez les
affaires! Au palais nous avons des formes. La forme est protectrice
du droit. Aimeriez-vous un jugement à brûle-pourpoint qui vous ferait
perdre vos quarante mille francs? Eh! bien, votre adversaire, qui va
voir cette somme compromise, se défendra. Les délais sont les chevaux
de frise judiciaires.

--Vous avez raison, dit Birotteau qui salua Derville et sortit la mort
dans le cœur.

--Ils ont tous raison. De l’argent! de l’argent! criait le parfumeur
par les rues en se parlant à lui-même, comme font tous les gens
affairés de ce turbulent et bouillonnant Paris, qu’un poète moderne
nomme une cuve. En le voyant entrer, celui de ses commis qui allait
partout présentant les mémoires lui dit que, vu l’approche du jour de
l’an, chacun rendait l’acquit de la facture et la gardait.

--Il n’y a donc d’argent nulle part, dit le parfumeur à haute voix dans
la boutique.

Il se mordit les lèvres, ses commis avaient tous levé la tête vers lui.

Cinq jours se passèrent ainsi, cinq jours pendant lesquels Braschon,
Lourdois, Thorein, Grindot, Chaffaroux, tous les créanciers non réglés
passèrent par les phases caméléonesques que subit le créancier avant
d’arriver de l’état paisible où le met la confiance aux couleurs
sanguinolentes de la Bellone commerciale. A Paris, la période
astringente de la défiance est aussi rapide à venir que le mouvement
expansif de la confiance est lent à se décider: une fois tombé dans le
système restrictif des craintes et des précautions commerciales, le
créancier arrive à des lâchetés sinistres qui le mettent au-dessous
du débiteur. D’une politesse doucereuse, les créanciers passèrent au
rouge de l’impatience, aux pétillements sombres des importunités, aux
éclats du désappointement, au froid bleu d’un parti pris, et à la noire
insolence de l’assignation préparée. Braschon, ce riche tapissier du
faubourg Saint-Antoine qui n’avait pas été invité au bal, sonna la
charge en créancier blessé dans son amour-propre: il voulait être
payé dans les vingt-quatre heures; il exigeait des garanties, non des
dépôts de meubles, mais une hypothèque inscrite après les quarante
mille francs sur les terrains du faubourg. Malgré la violence de leurs
réclamations, ils laissèrent encore quelques intervalles de repos
pendant lesquels Birotteau respirait. Au lieu de vaincre ces premiers
tiraillements d’une position difficile par une résolution forte, César
usa son intelligence à empêcher que sa femme, la seule personne qui
pût le conseiller, ne les connût. Il faisait sentinelle sur le seuil
de sa porte, autour de sa boutique. Il avait mis Célestin dans le
secret de sa gêne momentanée, et Célestin examinait son patron d’un
regard aussi curieux qu’étonné: à ses yeux, César s’amoindrissait,
comme s’amoindrissent dans les désastres les hommes habitués au
succès et dont toute la force consiste dans l’acquis que donne la
routine aux moyennes intelligences. Sans avoir l’énergique capacité
nécessaire pour se défendre sur tant de points menacés à la fois,
César eut cependant le courage d’envisager sa position. Pour la fin
du mois de décembre et le quinze janvier, il lui fallait, tant pour
sa maison que pour ses échéances, ses loyers et ses obligations au
comptant, une somme de soixante mille francs, dont trente mille pour
le trente décembre; toutes ses ressources en donnaient à peine vingt
mille; il lui manquait donc dix mille francs. Pour lui, rien ne parut
désespéré, car il ne voyait déjà plus que le moment présent, comme les
aventuriers qui vivent au jour le jour. Avant que le bruit de sa gêne
ne devînt public, il résolut donc de tenter ce qui lui paraissait un
grand coup, en s’adressant au fameux François Keller, banquier, orateur
et philanthrope, célèbre par sa bienfaisance et par son désir d’être
utile au commerce parisien, en vue d’être toujours à la Chambre un des
députés de Paris. Le banquier était libéral, Birotteau était royaliste;
mais le parfumeur le jugea d’après son cœur, et trouva dans la
différence des opinions un motif de plus pour obtenir un compte. Au cas
où des valeurs seraient nécessaires, il ne doutait pas du dévouement
de Popinot, auquel il comptait demander une trentaine de mille francs
d’effets, qui aideraient à atteindre le gain de son procès, offert en
garantie aux créanciers les plus altérés. Le parfumeur expansif, qui
disait sur l’oreiller à sa chère Constance les moindres émotions de
son existence, qui y puisait du courage, qui y cherchait les lumières
de la contradiction, ne pouvait s’entretenir de sa situation ni avec
son premier commis, ni avec son oncle, ni avec sa femme. Ses idées lui
pesaient doublement. Mais il aimait mieux souffrir que de jeter ce
brasier dans l’âme de sa femme. Ce généreux martyr voulait lui raconter
le danger quand il serait passé. Peut-être reculait-il devant cette
horrible confidence. La peur que lui inspirait sa femme lui donnait
du courage. Il allait tous les matins entendre une messe basse à
Saint-Roch, et il prenait Dieu pour confident.

--Si, en rentrant de Saint-Roch chez moi, je ne trouve pas de soldat,
ma demande réussira. Ce sera la réponse de Dieu, se disait-il après
avoir prié Dieu de le secourir.

Et il était heureux de ne pas rencontrer de soldat. Cependant il
avait le cœur trop oppressé, il lui fallut un autre cœur où il pût
gémir. Césarine, à laquelle il s’était déjà confié lors de la fatale
nouvelle, eut tout son secret. Il y eut entre eux des regards jetés
à la dérobée, des regards pleins de désespoir et d’espoir étouffés,
des invocations lancées avec une mutuelle ardeur, des demandes et des
réponses sympathiques, des lueurs d’âme à âme. Birotteau se faisait
gai, jovial pour sa femme. Constance faisait-elle une question, bah!
tout allait bien, Popinot, auquel César ne pensait pas, réussissait!
l’huile s’enlevait! les effets Claparon seraient payés, il n’y avait
rien à craindre. Cette fausse joie était effrayante. Quand sa femme
était endormie dans ce lit somptueux, Birotteau se dressait sur son
séant, il tombait dans la contemplation de son malheur. Césarine
arrivait parfois alors en chemise, un châle sur ses blanches épaules,
pieds nus.

--Papa, je t’entends, tu pleures, disait-elle en pleurant elle-même.

Birotteau fut dans un tel état de torpeur après avoir écrit la lettre
par laquelle il demandait un rendez-vous au grand François Keller que
sa fille l’emmena dans Paris. Il aperçut seulement alors dans les rues
d’énormes affiches rouges, et ses regards furent frappés par ces mots:
HUILE CÉPHALIQUE.

Pendant les catastrophes occidentales de la Reine des Roses, la maison
A. Popinot se levait radieuse dans les flammes orientales du succès.
Conseillé par Gaudissart et par Finot, Anselme avait lancé son huile
avec audace. Deux mille affiches avaient été mises depuis trois
jours aux endroits les plus apparents de Paris. Personne ne pouvait
éviter de se trouver face à face avec l’Huile Céphalique et de lire
une phrase concise, inventée par Finot, sur l’impossibilité de faire
pousser les cheveux et sur le danger de les teindre, accompagnée de la
citation du Mémoire lu à l’Académie des sciences par Vauquelin; un vrai
certificat de vie pour les cheveux morts promis à ceux qui useraient de
l’Huile Céphalique. Tous les coiffeurs de Paris, les perruquiers, les
parfumeurs avaient décoré leurs portes de cadres dorés, contenant un
bel imprimé sur papier vélin, en tête duquel brillait la gravure d’Héro
et de Léandre réduite, avec cette assertion en épigraphe: _Les anciens
peuples de l’antiquité conservaient leurs chevelures par l’emploi de
l’Huile Céphalique._

--Il a inventé les cadres permanents, l’annonce éternelle! se dit
Birotteau qui demeura stupéfait en regardant la devanture de la
Cloche-d’Argent.

--Tu n’as donc pas vu chez toi, lui dit sa fille, un cadre que
monsieur Anselme est venu lui-même apporter, en déposant à Célestin
trois cents bouteilles d’huile?

--Non, dit-il.

--Célestin en a déjà vendu cinquante à des passants, et soixante à des
pratiques!

--Ah! dit César.

Le parfumeur, étourdi par les mille cloches que la misère tinte aux
oreilles de ses victimes, vivait dans un mouvement vertigineux; la
veille, Popinot l’avait attendu pendant une heure, et s’en était allé
après avoir causé avec Constance et Césarine, qui lui dirent que César
était absorbé par sa grande affaire.

--Ah! oui, l’affaire des terrains.

Heureusement Popinot, qui depuis un mois n’était pas sorti de la rue
des Cinq-Diamants, passait les nuits et travaillait les dimanches à la
fabrique, n’avait vu ni les Ragon, ni Pillerault, ni son oncle le juge.
Il ne dormait que deux heures, le pauvre enfant! il n’avait que deux
commis, et au train dont allaient les choses il lui en faudrait bientôt
quatre. En commerce, l’occasion est tout. Qui n’enfourche pas le succès
en se tenant aux crins manque sa fortune. Popinot se disait qu’il
serait bien reçu quand, après six mois, il dirait à sa tante et à son
oncle: «Je suis sauvé, ma fortune est faite!» bien reçu de Birotteau
quand il lui apporterait trente ou quarante mille francs pour sa part,
après six mois. Il ignorait donc la fuite de Roguin, les désastres et
la gêne de César, il ne put dire aucune parole indiscrète à madame
Birotteau. Popinot promit à Finot cinq cents francs par grand journal,
et il y en avait dix! trois cents francs par journal secondaire, et
il y en avait dix autres! s’il y était parlé, trois fois par mois, de
l’Huile Céphalique. Finot vit trois mille francs pour lui dans ces
huit mille francs, son premier enjeu à jeter sur le grand et immense
tapis vert de la Spéculation! Il s’était donc élancé comme un lion
sur ses amis, sur ses connaissances; il habitait alors les bureaux de
rédaction, il se glissait au chevet du lit de tous les rédacteurs, le
matin; et le soir il arpentait les foyers de tous les théâtres.--Pense
à mon huile, cher ami, je n’y suis pour rien, affaire de camaraderie,
tu sais! Gaudissart, un bon vivant. Telle était la première et la
dernière phrase de tous ses discours. Il assaillit le bas de toutes
colonnes finales aux journaux où il fit des articles en en laissant
l’argent aux rédacteurs. Rusé comme un figurant qui veut passer acteur,
alerte comme un saute-ruisseau qui gagne soixante francs par mois,
il écrivit des lettres captieuses, il flatta tous les amours-propres,
il rendit d’immondes services aux rédacteurs en chef, afin d’obtenir
ses articles. Argent, dîners, platitudes, tout servit son activité
passionnée. Il corrompit avec des billets de spectacle les ouvriers
qui, vers minuit, achèvent les colonnes des journaux en prenant
quelques articles dans les petits faits, toujours prêts, les _en cas_
du journal. Finot se trouvait alors dans l’imprimerie, occupé comme
s’il avait un article à revoir. Ami de tout le monde, il fit triompher
l’Huile Céphalique de la pâte de Regnauld, de la Mixture Brésilienne,
de toutes les inventions qui, les premières, eurent le génie de
comprendre l’influence du journalisme et l’effet de piston produit sur
le public par un article réitéré. Dans ce temps d’innocence, beaucoup
de journalistes étaient comme les bœufs, ils ignoraient leurs forces,
ils s’occupaient d’actrices, de Florine, de Tullie; de danseuses,
des Mariette, etc. Ils régentaient tout, et ne ramassaient rien. Les
prétentions d’Andoche ne concernaient ni une actrice à faire applaudir,
ni une pièce à faire jouer, ni ses vaudevilles à faire recevoir, ni
des articles à faire payer; au contraire, il offrait de l’argent en
temps utile, un déjeuner à propos; il n’y eut donc pas un journal qui
ne parlât de l’Huile Céphalique, de sa concordance avec les analyses
de Vauquelin, qui ne se moquât de ceux qui croient que l’on peut faire
pousser les cheveux, qui ne proclamât le danger de les teindre. Ces
articles réjouissaient l’âme de Gaudissart, qui s’armait de journaux
pour détruire les préjugés, et faisait sur la province ce que depuis
les spéculateurs ont nommé, d’après lui, _la charge à fond de train_.
Dans ce temps-là, les journaux de Paris dominaient les départements
_encore sans organes_, les malheureux! Les journaux y étaient donc
sérieusement étudiés, depuis le titre jusqu’au nom de l’imprimeur,
ligne où pouvaient se cacher les ironies de l’opinion persécutée.
Gaudissart, appuyé sur la presse, eut d’éclatants succès dès les
premières villes où donna sa langue. Tous les boutiquiers de province
voulaient des cadres et des imprimés à gravure d’Héro et Léandre. Finot
dirigea contre l’huile de Macassar cette charmante plaisanterie qui
faisait tant rire aux Funambules, quand Pierrot prend un vieux balai
de crin dont on ne voit que les trous, y met de l’huile de Macassar,
et rend ainsi le balai forestièrement touffu. Cette scène ironique
excitait un rire universel. Plus tard, Finot racontait gaiement que,
sans ces mille écus, il serait mort de misère et de douleur. Pour
lui, mille écus étaient une fortune. Dans cette campagne, il devina,
lui, le premier, le pouvoir de l’Annonce, dont il fit un si grand et
si savant usage. Trois mois après, il fut rédacteur en chef d’un petit
journal, qu’il finit par acheter et qui fut la base de sa fortune. De
même que la charge à fond de train faite par l’illustre Gaudissart,
le Murat des voyageurs, sur les départements et les frontières, fit
triompher commercialement la maison A. Popinot, de même elle triompha
dans l’opinion, grâce au famélique assaut livré aux journaux et qui
produisit cette vive publicité également obtenue par la Mixture
Brésilienne et la Pâte de Regnauld. A son début, cette prise d’assaut
de l’opinion publique engendra trois succès, trois fortunes, et valut
l’invasion des mille ambitions descendues depuis en bataillons épais
dans l’arène des journaux où elles créèrent les annonces payées,
immense révolution! En ce moment, la maison _A. Popinot et compagnie_
se pavanait sur les murs et dans toutes les devantures.

Incapable de mesurer la portée d’une pareille publicité, Birotteau
se contenta de dire à Césarine: «Ce petit Popinot marche sur mes
traces!» sans comprendre la différence des temps, sans apprécier
la puissance des nouveaux moyens d’exécution dont la rapidité,
l’étendue, embrassaient beaucoup plus promptement qu’autrefois le monde
commercial. Birotteau n’avait pas mis le pied à sa fabrique depuis son
bal: il ignorait le mouvement et l’activité que Popinot y déployait.
Anselme avait pris tous les ouvriers de Birotteau, il y couchait; il
voyait Césarine assise sur toutes les caisses, couchée dans toutes les
expéditions, imprimée sur toutes les factures; il se disait: Elle sera
ma femme! quand, la chemise retroussée jusqu’aux coudes, habit bas, il
enfonçait rageusement les clous d’une caisse, à défaut de ses commis en
course.

Le lendemain, après avoir étudié pendant toute la nuit tout ce qu’il
devait dire et ne pas dire à l’un des grands hommes de la haute banque,
César arriva rue du Houssaye, et n’aborda pas, sans d’horribles
palpitations, l’hôtel du banquier libéral qui appartenait à cette
opinion accusée, à si juste titre, de vouloir le renversement des
Bourbons. Le parfumeur, comme tous les gens du petit commerce parisien,
ignorait les mœurs et les hommes de la haute banque. A Paris, entre
la haute banque et le commerce, il est des maisons secondaires,
intermédiaire utile à la Banque, elle y trouve une garantie de plus.
Constance et Birotteau, qui ne s’étaient jamais avancés au delà de
leurs moyens, dont la caisse n’avait jamais été à sec et qui gardaient
leurs effets en portefeuille, n’avaient jamais eu recours à ces
maisons de second ordre; ils étaient, à plus forte raison, inconnus
dans les hautes régions de la Banque. Peut-être est-ce une faute de
ne pas se fonder un crédit même inutile: les avis sont partagés sur
ce point. Quoi qu’il en soit, Birotteau regrettait beaucoup de ne pas
avoir émis sa signature. Mais, connu comme adjoint et comme homme
politique, il crut n’avoir qu’à se nommer et entrer; il ignorait
l’affluence quasi-royale qui distinguait l’audience de ce banquier.
Introduit dans le salon qui précédait le cabinet de l’homme célèbre à
tant de titres, Birotteau s’y vit au milieu d’une société nombreuse
composée de députés, écrivains, journalistes, agents de change, hauts
commerçants, gens d’affaires, ingénieurs, surtout de familiers qui
traversaient les groupes et frappaient d’une façon particulière à la
porte du cabinet où ils entraient par privilége.--Que suis-je au milieu
de cette machine? se dit Birotteau, tout étourdi par le mouvement de
cette forge intellectuelle où se manutentionnait le pain quotidien de
l’opposition, où se répétaient les rôles de la grande tragi-comédie
jouée par la Gauche. Il entendait discuter à sa droite la question de
l’emprunt pour l’achèvement des principales lignes de canaux proposé
par la direction des ponts-et-chaussées, et il s’agissait de millions!
A sa gauche, des journalistes à la curée de l’amour-propre du banquier
s’entretenaient de la séance d’hier et de l’improvisation du patron.
Durant deux heures d’attente, Birotteau aperçut trois fois le banquier
politique, reconduisant à trois pas au delà de son cabinet des hommes
considérables. François Keller alla jusqu’à l’antichambre pour le
dernier, le général Foy.--Je suis perdu! se dit Birotteau dont le cœur
se serra.

Quand le banquier revenait à son cabinet, la troupe des courtisans, des
amis, des intéressés l’assaillait comme des chiens qui poursuivent une
jolie chienne. Quelques hardis roquets se glissaient malgré lui dans
le sanctuaire. Les conférences duraient cinq minutes, dix minutes, un
quart d’heure. Les uns s’en allaient contrits, les autres affichaient
un air satisfait ou prenaient des airs importants. Le temps s’écoulait,
Birotteau regardait avec anxiété la pendule. Personne ne faisait la
moindre attention à cette douleur cachée qui gémissait sur un fauteuil
doré au coin de la cheminée, à la porte de ce cabinet où résidait la
panacée universelle, le crédit! César pensait douloureusement qu’il
avait été un moment chez lui roi, comme cet homme était roi tous les
matins, et il mesurait la profondeur de l’abîme où il était tombé.
Amère pensée! Combien de larmes rentrées durant cette heure passée
là! Combien de fois Birotteau supplia Dieu de lui rendre cet homme
favorable, car il lui trouvait, sous une grosse enveloppe de bonhomie
populaire, une insolence, une tyrannie colérique, une brutale envie de
dominer qui épouvantait son âme douce. Enfin, quand il n’y eut plus que
dix ou douze personnes, Birotteau se résolut, quand la porte extérieure
du cabinet grognerait, de se dresser, de se mettre au niveau du grand
orateur en lui disant: Je suis Birotteau! Le grenadier qui s’élança le
premier dans la redoute de la Moskowa ne déploya pas plus de courage
que le parfumeur n’en rassembla pour se livrer à cette manœuvre.

--Après tout, je suis son adjoint, se dit-il en se levant pour décliner
son nom.

La physionomie de François Keller devint accorte, il voulut évidemment
être aimable, il regarda le ruban rouge du parfumeur, se recula, ouvrit
la porte de son cabinet, lui montra le chemin, et resta pendant quelque
temps à causer avec deux personnes qui s’élancèrent de l’escalier avec
la violence d’une trombe.

--Decazes veut vous parler, dit l’une des deux.

--Il s’agit de tuer le pavillon Marsan! le roi voit clair, il vient à
nous! s’écria l’autre.

--Nous irons ensemble à la chambre, dit le banquier en rentrant dans
l’attitude de la grenouille qui veut imiter le bœuf.

--Comment peut-il penser aux affaires de banque? se demanda Birotteau
tout bouleversé.

Le soleil de la supériorité scintillait, éblouissait le parfumeur
comme la lumière aveugle les insectes qui veulent un jour doux ou les
demi-ténèbres d’une belle nuit. Sur une immense table il apercevait le
budget, les mille imprimés de la chambre, les volumes du _Moniteur_
ouverts, consultés et marqués pour jeter à la tête d’un ministre ses
précédentes paroles oubliées et lui faire chanter la palinodie aux
applaudissements d’une foule niaise, incapable de comprendre que les
événements modifient tout. Sur une autre table, des cartons entassés,
les mémoires, les projets, les mille renseignements confiés à un homme
dans la caisse duquel toutes les industries naissantes essayaient de
puiser. Le luxe royal de ce cabinet plein de tableaux, de statues,
d’œuvres d’art; l’encombrement de la cheminée, l’entassement des
intérêts nationaux ou étrangers amoncelés comme des ballots, tout
frappait Birotteau, l’amoindrissait, augmentait sa terreur et lui
glaçait le sang. Sur le bureau de François Keller gisaient des liasses
d’effets, de lettres de change, de circulaires commerciales. Keller
s’assit et se mit à signer rapidement les lettres qui n’exigeaient
aucun examen.

--Monsieur, à quoi dois-je l’honneur de votre visite? lui dit-il.

A ces mots, prononcés pour lui seul par cette voix qui parlait à
l’Europe, pendant que cette main avide allait sur le papier, le
pauvre parfumeur eut comme un fer chaud dans le ventre. Il prit un
air agréable que le banquier voyait prendre depuis dix ans à ceux qui
avaient à l’entortiller d’une affaire importante pour eux seuls, et qui
déjà lui donnait barre sur eux. François Keller jeta donc à César un
regard qui lui traversa la tête, un regard napoléonien. L’imitation du
regard de Napoléon était un léger ridicule que se permettaient alors
quelques parvenus qui n’ont même pas été le billon de leur empereur.
Ce regard tomba sur Birotteau, homme de la droite, séide du pouvoir,
élément d’élection monarchique, comme un plomb de douanier qui marque
une marchandise.

--Monsieur, je ne veux pas abuser de vos moments, je serai court. Je
viens pour une affaire purement commerciale, vous demander si je puis
obtenir un crédit chez vous. Ancien juge au tribunal de commerce et
connu à la banque, vous comprenez que, si j’avais un portefeuille
plein, je n’aurais qu’à m’adresser là où vous êtes régent. J’ai eu
l’honneur de siéger au tribunal avec monsieur le baron Thibon, chef
du comité d’escompte, et il ne me refuserait certes pas. Mais je n’ai
jamais usé de mon crédit ni de ma signature; ma signature est vierge,
et vous savez combien alors une négociation présente de difficultés...

Keller agita la tête, et Birotteau prit ce mouvement pour un mouvement
d’impatience.

--Monsieur, voici le fait, reprit-il. Je me suis engagé dans une
affaire territoriale, en dehors de mon commerce...

François Keller, qui signait toujours et lisait, sans avoir l’air
d’écouter César, tourna la tête et lui fit un signe d’adhésion qui
l’encouragea. Birotteau crut son affaire en bon chemin, et respira.

--Allez, je vous entends, lui dit Keller avec bonhomie.

--Je suis acquéreur pour moitié des terrains situés autour de la
Madeleine.

--Oui, j’ai entendu parler chez Nucingen de cette immense affaire
engagée par la maison Claparon.

--Eh! bien, reprit le parfumeur, un crédit de cent mille francs,
garanti par ma moitié dans cette affaire, ou par mes propriétés
commerciales, suffirait à me conduire au moment où je réaliserai
des bénéfices que doit donner prochainement une conception de pure
parfumerie. S’il était nécessaire, je vous couvrirais par des effets
d’une nouvelle maison, la maison Popinot, une jeune maison qui...

Keller parut se soucier fort peu de la maison Popinot, et Birotteau
comprit qu’il s’engageait dans une mauvaise voie; il s’arrêta, puis,
effrayé du silence, il reprit:--Quant aux intérêts, nous...

--Oui, oui, dit le banquier, la chose peut s’arranger, ne doutez pas
de mon désir de vous être agréable. Occupé comme je le suis, j’ai
les finances européennes sur les bras, et la chambre prend tous mes
moments, vous ne serez pas étonné d’apprendre que je laisse étudier une
foule d’affaires à mes bureaux. Allez voir, en bas, mon frère Adolphe,
expliquez-lui la nature de vos garanties; s’il approuve l’opération,
vous reviendrez avec lui demain ou après-demain à l’heure où j’examine
à fond les affaires, à cinq heures du matin. Nous serons heureux et
fiers d’avoir obtenu votre confiance, vous êtes un de ces royalistes
conséquents dont on peut être l’ennemi politique, mais dont l’estime
est flatteuse...

--Monsieur, dit le parfumeur exalté par cette phrase de tribune, je
suis aussi digne de l’honneur que vous me faites que de l’insigne et
royale faveur... Je l’ai méritée en siégeant au tribunal consulaire et
en combattant...

--Oui, reprit le banquier, la réputation dont vous jouissez est un
passe-port, monsieur Birotteau. Vous ne devez proposer que des affaires
faisables, vous pouvez compter sur notre concours.

Une femme, la femme de Keller, une demoiselle de Gendreville, ouvrit
une porte que Birotteau n’avait pas vue.

--Mon ami, j’espère te voir avant la chambre, dit-elle.

--Il est deux heures, s’écria le banquier, la bataille est entamée.
Excusez-moi, monsieur, il s’agit de culbuter un ministère... Voyez mon
frère.--Il reconduisit le parfumeur jusqu’à la porte du salon et dit à
l’un de ses gens:--Menez monsieur chez monsieur Adolphe.

A travers le labyrinthe d’escaliers où le guidait un homme en livrée
vers un cabinet moins somptueux que celui du chef de la maison, mais
plus utile, le parfumeur, à cheval sur un si, la plus douce monture
de l’espérance, se caressait le menton en trouvant de très-bon augure
les flatteries de l’homme célèbre. Il regrettait qu’un ennemi des
Bourbons fût si gracieux, si capable, si grand orateur. Plein de
ces illusions, il entra dans un cabinet nu, froid, meublé de deux
secrétaires à cylindre, de mesquins fauteuils, orné de rideaux
très-négligés et d’un maigre tapis. Ce cabinet était à l’autre ce
qu’est une cuisine à la salle à manger, la fabrique à la boutique. Là
s’éventraient les affaires de banque et de commerce, s’analysaient les
entreprises et s’arrachaient les prélèvements de la banque sur tous
les bénéfices des industries jugées profitables. Là se combinaient
ces coups audacieux par lesquels les Keller se signalèrent dans le
haut commerce, et par lesquels ils se créaient pendant quelques jours
un monopole rapidement exploité. Là s’étudiaient les défauts de la
législation, et se stipulaient sans honte ce que la Bourse nomme _les
parts à goinfre_, commissions exigées pour les moindres services,
comme d’appuyer une entreprise de leur nom et de la créditer. Là
s’ourdissaient ces tromperies fleuretées de légalité qui consistent
à commanditer sans engagement des entreprises douteuses, afin d’en
attendre le succès et de les tuer pour s’en emparer en redemandant
les capitaux dans un moment critique: horrible manœuvre dont tant
d’actionnaires ont été victimes. Les deux frères s’étaient distribué
leurs rôles. En haut, François, homme brillant et politique, se
conduisait en roi, distribuait les grâces et les promesses, se rendait
agréable à tous. Avec lui tout était facile; il engageait noblement
les affaires, il grisait les nouveaux débarqués et les spéculateurs
de fraîche date avec le vin de sa faveur et sa capiteuse parole, en
leur développant leurs propres idées. En bas, Adolphe excusait son
frère sur ses préoccupations politiques, et il passait habilement le
râteau sur le tapis; il était le frère compromis, l’homme difficile.
Il fallait donc avoir deux paroles pour conclure avec cette maison
perfide. Souvent le gracieux oui du cabinet somptueux devenait un non
sec dans le cabinet d’Adolphe. Cette suspensive manœuvre permettait
la réflexion, et servait souvent à amuser d’inhabiles concurrents. Le
frère du banquier causait alors avec le fameux Palma, le conseiller
intime de la maison Keller, qui se retira à l’apparition du parfumeur.
Quand Birotteau se fut expliqué, Adolphe, le plus fin des deux frères,
un vrai loup-cervier, à l’œil aigu, aux lèvres minces, au teint aigre,
jeta sur Birotteau, par-dessus ses lunettes et en baissant la tête,
un regard qu’il faut appeler le regard du banquier, et qui tient de
celui des vautours et des avoués: il est avide et indifférent, clair et
obscur, éclatant et sombre.

--Veuillez m’envoyer les actes sur lesquels repose l’affaire de la
Madeleine, dit-il, là gît la garantie du compte, il faut les examiner
avant de vous l’ouvrir et de discuter les intérêts. Si l’affaire est
bonne, nous pourrons, pour ne pas vous grever, nous contenter d’une
part dans les bénéfices au lieu d’un escompte.

--Allons, se dit Birotteau en revenant chez lui, je vois ce dont il
s’agit. Comme le castor poursuivi, je dois me débarrasser d’une partie
de ma peau. Il vaut mieux se laisser tondre que de mourir.

Il remonta ce jour-là chez lui, très-riant, et sa gaieté fut de bon
aloi.

--Je suis sauvé, dit-il à Césarine, j’aurai un crédit chez les Keller.

Le vingt-neuf décembre seulement, Birotteau put se trouver dans le
cabinet d’Adolphe Keller. La première fois que le parfumeur revint,
Adolphe était allé visiter une terre à six lieues de Paris, que le
grand orateur voulait acheter. La seconde fois, les deux Keller étaient
en affaire pour la matinée: il s’agissait de soumissionner un emprunt
proposé aux Chambres, ils priaient monsieur Birotteau de revenir le
vendredi suivant. Ces délais tuaient le parfumeur. Mais enfin ce
vendredi se leva. Birotteau se trouva dans le cabinet, assis au coin de
la cheminée, au jour de la fenêtre, et Adolphe Keller à l’autre coin.

--C’est bien, monsieur, lui dit le banquier en lui montrant les actes,
mais qu’avez-vous payé sur les prix des terrains?

--Cent quarante mille francs.

--Argent?

--Effets.

--Sont-ils payés?

--Ils sont à échoir.

--Mais si vous avez surpayé les terrains, eu égard à leur valeur
actuelle, où serait notre garantie? elle ne reposerait que sur la
bonne opinion que vous inspirez et sur la considération dont vous
jouissez. Les affaires ne reposent pas sur des sentiments. Si vous
aviez payé deux cent mille francs, en supposant qu’il y ait cent mille
francs de donnés en trop pour s’emparer des terrains, nous aurions bien
alors une garantie de cent mille francs pour répondre de cent mille
francs escomptés. Le résultat pour nous serait d’être propriétaires de
votre part en payant à votre place, il faut alors savoir si l’affaire
est bonne. Attendre cinq ans pour doubler ses fonds, il vaut mieux les
faire valoir en banque. Il y a tant d’événements! Vous voulez faire une
circulation pour payer des billets à échoir, manœuvre dangereuse! on
recule pour mieux sauter. L’affaire ne nous va pas.

Cette phrase frappa Birotteau comme si le bourreau lui avait mis sur
l’épaule son fer à marquer, il perdit la tête.

--Voyons, dit Adolphe, mon frère vous porte un vif intérêt, il m’a
parlé de vous. Examinons vos affaires, dit-il en jetant au parfumeur un
regard de courtisane pressée de payer son terme.

Birotteau devint Molineux, dont il s’était moqué si supérieurement.
Amusé par le banquier, qui se complut à dévider la bobine des pensées
de ce pauvre homme, et qui s’entendait à interroger un négociant
comme le juge Popinot à faire causer un criminel, César raconta ses
entreprises: il mit en scène la Double Pâte des Sultanes, l’Eau
Carminative, l’affaire Roguin, son procès à propos de son emprunt
hypothécaire dont il n’avait rien reçu. En voyant l’air souriant et
réfléchi de Keller, à ses hochements de tête, Birotteau se disait: «Il
m’écoute! je l’intéresse! j’aurai mon crédit!» Adolphe Keller riait
de Birotteau comme le parfumeur avait ri de Molineux. Entraîné par la
loquacité particulière aux gens qui se laissent griser par le malheur,
César montra le vrai Birotteau: il donna sa mesure en proposant comme
garantie l’Huile Céphalique et la maison Popinot, son dernier enjeu. Le
bonhomme, promené par un faux espoir, se laissa sonder, examiner par
Adolphe Keller, qui reconnut dans le parfumeur une ganache royaliste
près de faire faillite. Enchanté de voir faillir un adjoint au maire de
leur arrondissement, un homme décoré de la veille, un homme du pouvoir,
Adolphe dit alors nettement à Birotteau qu’il ne pouvait ni lui ouvrir
un compte ni rien dire en sa faveur à son frère François, le grand
orateur. Si François se laissait aller à d’imbéciles générosités en
secourant les gens d’une opinion contraire à la sienne et ses ennemis
politiques, lui, Adolphe, s’opposerait de tout son pouvoir à ce qu’il
fît un métier de dupe, et l’empêcherait de tendre la main à un vieil
adversaire de Napoléon, un blessé de Saint-Roch. Birotteau exaspéré
voulut dire quelque chose de l’avidité de la haute banque, de sa
dureté, de sa fausse philanthropie; mais il fut pris d’une si violente
douleur qu’il put à peine balbutier quelques phrases sur l’institution
de la Banque de France où les Keller puisaient.

--Mais, dit Adolphe Keller, la Banque ne fera jamais un escompte qu’un
simple banquier refuse.

--La Banque, dit Birotteau, m’a toujours paru manquer à sa destination
quand elle s’applaudit, en présentant le compte de ses bénéfices, de
n’avoir perdu que cent ou deux cent mille francs avec le commerce
parisien, elle en est la tutrice.

Adolphe se prit à sourire en se levant par un geste d’homme ennuyé.

--Si la Banque se mêlait de commanditer les gens embarrassés sur la
place la plus friponne et la plus glissante du monde financier, elle
déposerait son bilan au bout d’un an. Elle a déjà beaucoup de peine
à se défendre contre les circulations et les fausses valeurs, que
serait-ce s’il fallait étudier les affaires de ceux qui voudraient se
faire aider par elle!

--Où trouver dix mille francs qui me manquent pour demain, samedi
TRENTE? se disait Birotteau en traversant la cour.

Suivant la coutume, on paie le _trente_ quand le trente et un est un
jour férié.

En atteignant la porte cochère, les yeux baignés de larmes, il vit à
peine un beau cheval anglais en sueur qui arrêta net à la porte un des
plus jolis cabriolets qui roulassent en ce moment sur le pavé de Paris.
Il aurait bien voulu être écrasé par ce cabriolet, il serait mort par
accident, et le désordre de ses affaires eût été mis sur le compte
de cet événement. Il ne reconnut pas du Tillet qui, svelte et dans
une élégante mise du matin, jeta les guides à son domestique et une
couverture sur le dos en sueur de son cheval pur sang.

--Et par quel hasard ici? dit du Tillet à son ancien patron.

Du Tillet le savait bien, les Keller avaient demandé des renseignements
à Claparon qui, s’en référant à du Tillet, avait démoli la vieille
réputation du parfumeur. Quoique subitement rentrées, les larmes du
pauvre négociant parlaient énergiquement.

--Seriez-vous venu demander quelques services à ces arabes, dit du
Tillet, ces égorgeurs du commerce, qui ont fait des tours infâmes,
hausser les indigos après les avoir accaparés, baisser le riz pour
forcer les détenteurs à vendre le leur à bas prix afin de tout avoir
et tenir le marché, qui n’ont ni foi, ni loi, ni âme? Vous ne savez
donc pas ce dont ils sont capables? Le Havre, Bordeaux et Marseille
vous en diront de belles sur leur compte. La politique leur sert à
couvrir bien des choses, allez! Aussi les exploité-je sans scrupule!
Promenons-nous, mon cher Birotteau! Joseph! promenez mon cheval, il a
trop chaud. Diable! c’est un capital que mille écus. Et il se dirigea
vers le boulevard.--Voyons, mon cher patron, car vous avez été mon
patron, avez-vous besoin d’argent? Ils vous ont demandé des garanties,
les misérables. Moi je vous connais, je vous offre de l’argent sur
vos simples effets. J’ai fait honorablement ma fortune avec des
peines inouïes; je suis allé la chercher en Allemagne, la fortune! Je
puis vous le dire aujourd’hui: j’ai acheté les créances sur le roi à
soixante pour cent de remise, alors votre caution m’a été bien utile,
et j’ai de la reconnaissance, moi! Si vous avez besoin de dix mille
francs, ils sont à vous.

--Quoi, du Tillet, s’écria César, est-ce vrai? ne vous jouez-vous pas
de moi? Oui, je suis un peu gêné, mais ce n’est rien.

--Je le sais, l’affaire de Roguin, répondit du Tillet. Hé! j’y suis
de dix mille francs qu’il m’a empruntés pour s’en aller; mais madame
Roguin me les rendra sur ses reprises. Je lui ai conseillé de ne pas
faire la sottise de donner sa fortune pour payer des dettes faites
pour une fille. Ce serait bon si elle acquittait tout, mais comment
favoriser certains créanciers au détriment des autres? Vous n’êtes
pas un Roguin, je vous connais, dit du Tillet, vous vous brûleriez la
cervelle plutôt que de me faire perdre un sou. Venez, nous voilà rue du
Mont-Blanc, montez chez moi.

Le parvenu prit plaisir à faire passer son ancien patron par ses
appartements au lieu de le mener dans ses bureaux, et il le conduisit
lentement afin de lui laisser voir une belle et somptueuse salle à
manger, garnie de tableaux achetés en Allemagne, deux salons d’une
élégance et d’un luxe que Birotteau n’avait encore admirés que chez le
duc de Lenoncourt. Ses yeux furent éblouis par des dorures, des œuvres
d’art, des bagatelles folles, des vases précieux, par mille détails qui
faisaient bien pâlir le luxe de l’appartement de Birotteau; et sachant
le prix de sa folie, il se disait:--Il a donc des millions!

Il entra dans une chambre à coucher auprès de laquelle celle de madame
Birotteau lui parut être ce que le troisième étage d’une comparse est à
l’hôtel d’un premier sujet de l’Opéra. Le plafond était en satin violet
rehaussé par des plis de satin blanc. Une descente de lit en hermine se
dessinait sur les couleurs violacées d’un tapis du Levant. Les meubles,
les accessoires offraient des formes nouvelles et d’une recherche
extravagante. Le parfumeur s’arrêta devant une ravissante pendule de
l’Amour et Psyché qui venait d’être faite pour un banquier célèbre et
dont du Tillet avait obtenu le seul exemplaire qui existât avec celui
de son confrère. Enfin ils arrivèrent à un cabinet de petit-maître
élégant, coquet, sentant plus l’amour que la finance. Madame Roguin
avait sans doute offert, pour reconnaître les soins donnés à sa
fortune, un coupoir en or sculpté, des serre-papiers en malachite
garnis de ciselures, tous les coûteux colifichets d’un luxe effréné.
Le tapis était un tapis belge d’une étonnante richesse. Du Tillet fit
asseoir au coin de sa cheminée le pauvre parfumeur ébloui, surpris,
confondu.

--Voulez-vous déjeuner avec moi?

Il sonna. Vint un valet de chambre mieux mis que Birotteau.

--Dites à monsieur Legras de monter, puis allez dire à Joseph de
rentrer ici, vous le trouverez à la porte de la maison Keller, vous
entrerez dire chez Adolphe Keller qu’au lieu d’aller le voir je
l’attendrai jusqu’à l’heure de la Bourse. Faites-moi servir et tôt!

Ces phrases stupéfièrent le parfumeur.

--Il fait venir ce redoutable Adolphe Keller, il le siffle comme un
chien! lui, du Tillet?

Un tigre, gros comme le poing, vint déplier une table que Birotteau
n’avait pas vue tant elle était mince, et y apporta un pâté de foie
gras, une bouteille de vin de Bordeaux, toutes les choses recherchées
qui n’apparaissaient chez Birotteau que deux fois par trimestre, aux
grands jours. Du Tillet jouissait. Sa haine contre le seul homme qui
eût le droit de le mépriser s’épanouissait si chaudement que Birotteau
lui fit éprouver la sensation profonde que causerait le spectacle d’un
mouton se défendant contre un tigre. Il lui passa par le cœur une idée
généreuse; il se demanda si sa vengeance n’était pas accomplie, et
flottait entre les conseils de la clémence réveillée et ceux de la
haine assoupie.

--Je puis anéantir commercialement cet homme, pensait-il; j’ai droit de
vie et de mort sur lui, sur sa femme qui m’a roué, sur sa fille dont
la main m’a paru dans un temps toute une fortune. J’ai son argent,
contentons-nous de le laisser nager au bout de la corde que je tiendrai.

Les honnêtes gens manquent de tact, ils n’ont aucune mesure dans le
bien, parce que pour eux tout est sans détour ni arrière-pensée:
Birotteau consomma son malheur, il irrita le tigre, le perça au cœur
sans le savoir, il le rendit implacable par un mot, par un éloge, par
une expression vertueuse, par la bonhomie même de la probité. Quand le
caissier vint, du Tillet lui montra César.

--Monsieur Legras, apportez-moi dix mille francs et un billet de cette
somme fait à mon ordre et à quatre-vingt-dix jours par monsieur qui est
monsieur Birotteau, vous savez son adresse?

Du Tillet servit du pâté, versa un verre de vin de Bordeaux au
parfumeur qui, se voyant sauvé, se livrait à des rires convulsifs;
il caressait sa chaîne de montre, ne mettait une bouchée dans sa
bouche que quand son ancien commis lui disait:--Vous ne mangez pas?
Il dévoilait ainsi la profondeur de l’abîme où la main de du Tillet
l’avait plongé, d’où elle le retirait, où elle pouvait le replonger.
Lorsque le caissier revint, qu’après avoir signé l’effet, César sentit
les dix billets de banque dans sa poche, il ne se contint plus. Un
instant auparavant, son quartier, la banque allaient savoir qu’il ne
payait pas, et il lui fallait avouer sa ruine à sa femme; maintenant,
tout était réparé! Le bonheur de la délivrance égalait en intensité les
tortures de la défaite, ses yeux s’humectèrent malgré lui.

--Qu’avez-vous donc, mon cher patron? dit du Tillet. Ne feriez-vous
pas pour moi demain ce que je fais aujourd’hui pour vous? N’est-ce pas
simple comme bonjour?

--Du Tillet, dit avec emphase et gravité le bonhomme en se levant et
prenant la main de son ancien commis, je te rends toute mon estime.

--Comment l’avais-je perdue? dit du Tillet si vigoureusement atteint au
sein de sa prospérité qu’il rougit.

--Perdue... pas précisément, dit le parfumeur foudroyé par sa bêtise,
on m’avait dit des choses sur votre liaison avec madame Roguin. Diable!
prendre la femme d’un autre...

--Tu bats la breloque, mon vieux, pensa du Tillet en se servant d’un
mot de son premier métier. En se disant cette phrase, il revenait à
son projet d’abattre cette vertu, de la fouler aux pieds, de rendre
méprisable sur la place de Paris l’homme vertueux et honorable par
lequel il avait été pris la main dans le sac. Toutes les haines,
politiques ou privées, de femme à femme, d’homme à homme, n’ont pas
d’autre fait qu’une semblable surprise. On ne se hait pas pour des
intérêts compromis, pour une blessure, ni même pour un soufflet; tout
est réparable! Mais avoir été saisi en flagrant délit de lâcheté, le
duel qui s’ensuit entre le criminel et le témoin du crime ne se termine
que par la mort de l’un ou de l’autre.

--Oh! madame Roguin, dit railleusement du Tillet; mais n’est-ce pas au
contraire une plume dans le bonnet d’un jeune homme? Je vous comprends,
mon cher patron: on vous aura dit qu’elle m’avait prêté de l’argent.
Eh! bien, au contraire, je lui rétablis sa fortune étrangement
compromise dans les affaires de son mari. L’origine de ma fortune est
pure, je viens de vous la dire. Je n’avais rien, vous le savez! Les
jeunes gens se trouvent parfois dans d’affreuses nécessités. On peut
se laisser aller au sein de la misère. Mais si l’on a fait, comme la
République, des emprunts forcés, eh! bien, on les rend, on est alors
plus probe que la France.

--C’est cela, dit Birotteau. Mon enfant... Dieu... N’est-ce pas
Voltaire, qui a dit:

    Il fit du repentir la vertu des mortels.

--Pourvu, reprit du Tillet encore assassiné par cette citation, pourvu
qu’on n’emporte pas la fortune de son voisin, lâchement, bassement,
comme, par exemple, si vous veniez à faire faillite avant trois mois et
que mes dix mille francs fussent flambés...

--Moi faire faillite, dit Birotteau qui avait bu trois verres de vin
et que le plaisir grisait. On connaît mes opinions sur la faillite! La
faillite est la mort d’un commerçant, je mourrais!

--A votre santé, dit du Tillet.

--A ta prospérité, repartit le parfumeur. Pourquoi ne vous
fournissez-vous pas chez moi?

--Ma foi, dit du Tillet, je l’avoue, j’ai peur de madame César, elle
me fait toujours une impression! et si vous n’étiez pas mon patron, ma
foi! je...

--Ah! tu n’es pas le premier qui la trouve belle, et beaucoup l’ont
désirée, mais elle m’aime! Eh! bien, du Tillet, reprit Birotteau, mon
ami, ne faites pas les choses à demi.

--Comment?

Birotteau expliqua l’affaire des terrains à du Tillet qui ouvrit de
grands yeux et complimenta le parfumeur sur sa pénétration, sur sa
prévision, en vantant l’affaire.

--Eh! bien, je suis bien aise de ton approbation, vous passez pour une
des fortes têtes de la Banque, du Tillet! Cher enfant, vous pouvez m’y
procurer un crédit afin d’attendre les produits de l’Huile Céphalique.

--Je puis vous adresser à la maison Nucingen, répondit du Tillet en se
promettant de faire danser toutes les figures de la contredanse des
faillis à sa victime.

Ferdinand se mit à son bureau pour écrire la lettre suivante:


  A MONSIEUR LE BARON DE NUCINGEN.

    A Paris.

    «_Mon cher baron_,

  «_Le porteur de cette lettre est monsieur César Birotteau,
  adjoint au maire du deuxième arrondissement et l’un des
  industriels les plus renommés de la parfumerie parisienne; il
  désire entrer en relation avec vous. Faites de confiance tout ce
  qu’il veut vous demander; en l’obligeant, vous obligez_

    »_Votre ami_,

    »F. DU TILLET.»


Du Tillet ne mit pas de point sur l’i de son nom. Pour ceux avec
lesquels il faisait des affaires, cette erreur volontaire était un
signe de convention. Les recommandations les plus vives, les chaudes
et favorables instances de sa lettre ne signifiaient rien alors. Cette
lettre, où les points d’exclamation suppliaient, où du Tillet se
mettait à genoux, était arrachée par des considérations puissantes;
il n’avait pas pu la refuser; elle devait être regardée comme non
avenue. En voyant l’i sans point, son ami donnait alors de l’eau
bénite de cour au solliciteur. Beaucoup de gens du monde et des
plus considérables sont joués ainsi comme des enfants par les gens
d’affaires, par les banquiers, par les avocats, qui tous ont une double
signature, l’une morte, l’autre vivante. Les plus fins y sont pris.
Pour reconnaître cette ruse, il faut avoir éprouvé le double effet
d’une lettre chaude et d’une lettre froide.

--Vous me sauvez, du Tillet! dit César en lisant cette lettre.

--Mon Dieu! dit du Tillet, allez demander de l’argent, Nucingen
en lisant mon billet vous en donnera tant que vous en voudrez.
Malheureusement mes fonds sont engagés pour quelques jours; sans cela,
je ne vous enverrais pas chez le prince de la haute banque, car les
Keller ne sont que des pygmées auprès du baron de Nucingen: il eût été
Law, s’il n’était pas Nucingen. Avec ma lettre vous serez en mesure
le quinze janvier, et nous verrons après. Nucingen et moi nous sommes
les meilleurs amis du monde, il ne voudrait pas me désobliger pour un
million.

--C’est comme un aval, se dit en lui-même Birotteau qui s’en alla
pénétré de reconnaissance pour du Tillet. Eh! bien, se disait-il, un
bienfait n’est jamais perdu! Et il philosophait à perte de vue. Une
pensée aigrissait son bonheur. Il avait bien pendant quelques jours
empêché sa femme de mettre le nez dans les livres, il avait rejeté la
caisse sur le dos de Célestin en l’aidant, il avait pu vouloir que sa
femme et sa fille eussent la jouissance du bel appartement qu’il leur
avait arrangé, meublé; mais, ces premiers petits bonheurs épuisés,
madame Birotteau serait morte plutôt que de renoncer à voir par
elle-même les détails de sa maison, à tenir, suivant son expression,
_la queue de la poêle_. Birotteau se trouvait au bout de son latin;
il avait usé tous ses artifices pour lui dérober la connaissance des
symptômes de sa gêne. Constance avait fortement improuvé l’envoi des
mémoires, elle avait grondé les commis, et accusé Célestin de vouloir
ruiner sa maison, croyant que Célestin seul avait eu cette idée.
Célestin s’était laissé gronder par ordre de Birotteau. Madame César
aux yeux des commis, gouvernait le parfumeur, car il est possible
de tromper le public, mais non les gens de sa maison sur celui qui
a la supériorité réelle dans un ménage. Birotteau devait avouer sa
situation à sa femme, car le compte avec du Tillet allait vouloir une
justification. Au retour, Birotteau ne vit pas sans frémir Constance à
son comptoir, vérifiant le livre d’échéances et faisant sans doute le
compte de caisse.

--Avec quoi paieras-tu demain? lui dit-elle à l’oreille quand il
s’assit à côté d’elle.

--Avec de l’argent, répondit-il en tirant ses billets de Banque et en
faisant signe à Célestin de les prendre.

--Mais d’où viennent-ils?

--Je te conterai cela ce soir. Célestin, inscrivez, fin mars, un billet
de dix mille francs, ordre du Tillet.

--Du Tillet, répéta Constance frappée de terreur.

--Je vais aller voir Popinot, dit César. C’est mal à moi de ne pas
encore être allé le visiter chez lui. Vend-on de son huile?

--Les trois cents bouteilles qu’il nous a données sont parties.

--Birotteau, ne sors pas, j’ai à te parler, lui dit Constance en
prenant César par le bras et l’entraînant dans sa chambre avec une
précipitation qui dans toute autre circonstance eût fait rire.--Du
Tillet, dit-elle quand elle fut seule avec son mari, et après s’être
assurée qu’il n’y avait que Césarine avec elle, du Tillet qui nous a
volé mille écus! Tu fais des affaires avec du Tillet, un monstre... qui
voulait me séduire, lui dit-elle à l’oreille.

--Folie de jeunesse, dit Birotteau devenu tout à coup esprit fort.

--Écoute, Birotteau, tu te déranges, tu ne vas plus à la fabrique. Il y
a quelque chose, je le sens! Tu vas me le dire, je veux tout savoir.

--Eh! bien, dit Birotteau, nous avons failli être ruinés, nous l’étions
même encore ce matin, mais tout est réparé.

Et il raconta l’horrible histoire de sa quinzaine.

--Voilà donc la cause de ta maladie, s’écria Constance.

--Oui, maman, s’écria Césarine. Va, mon père a été bien courageux. Tout
ce que je souhaite est d’être aimée comme il t’aime. Il ne pensait qu’à
ta douleur.

--Mon rêve est accompli, dit la pauvre femme en se laissant tomber
sur sa causeuse au coin de son feu, pâle, blême, épouvantée. J’avais
prévu tout. Je te l’ai dit dans cette fatale nuit, dans notre ancienne
chambre que tu as démolie, il ne nous restera que les yeux pour
pleurer. Ma pauvre Césarine! je...

--Allons, te voilà, s’écria Birotteau. Ne vas-tu pas m’ôter le courage
dont j’ai besoin.

--Pardon, mon ami, dit Constance en prenant la main de César et la lui
serrant avec une tendresse qui alla jusqu’au cœur du pauvre homme.
J’ai tort, voilà le malheur venu, je serai muette, résignée et pleine
de force. Non, tu n’entendras jamais une plainte. Elle se jeta dans les
bras de César, et y dit en pleurant: Courage, mon ami, courage. J’en
aurais pour deux s’il en était besoin.

--Mon huile, ma femme, mon huile nous sauvera.

--Que Dieu nous protége, dit Constance.

--Anselme ne secourra-t-il donc pas mon père? dit Césarine.

--Je vais le voir, s’écria César trop ému par l’accent déchirant de sa
femme qui ne lui était pas connue tout entière même après dix-neuf ans.
Constance, n’aie plus aucune crainte. Tiens, lis la lettre de du Tillet
à monsieur de Nucingen, nous sommes sûrs d’un crédit. J’aurai d’ici
là gagné mon procès. D’ailleurs, ajouta-t-il en faisant un mensonge
nécessaire, nous avons notre oncle Pillerault, il ne s’agit que d’avoir
du courage.

--S’il ne s’agissait que de cela, dit Constance en souriant.

Birotteau, soulagé d’un grand poids, marcha comme un homme mis en
liberté, quoiqu’il éprouvât en lui-même l’indéfinissable épuisement
qui suit les luttes morales excessives où se dépense plus de fluide
nerveux, plus de volonté, qu’on ne doit en émettre journellement, et où
l’on prend pour ainsi dire sur le capital d’existence. Birotteau était
déjà vieilli.

La maison A. Popinot, rue des Cinq-Diamants, avait bien changé depuis
un mois. La boutique était repeinte. Les casiers rechampis et pleins
de bouteilles réjouissaient l’œil de tout commerçant qui connaît les
symptômes de la prospérité. Le plancher de la boutique était encombré
de papier d’emballage, le magasin contenait de petits tonneaux de
différentes huiles dont la commission avait été conquise à Popinot
par le dévoué Gaudissart. Les livres et la comptabilité, la caisse,
étaient au-dessus de la boutique et de l’arrière-boutique. Une vieille
cuisinière faisait le ménage de trois commis et de Popinot. Popinot
habitait le coin de sa boutique, dans un comptoir fermé par un vitrage,
et se montrait avec un tablier de serge, de doubles manches en toile
verte, la plume à l’oreille, quand il n’était pas plongé dans un tas
de papiers, comme au moment où vint Birotteau et où il dépouillait son
courrier, plein de traites et de lettres de commande. A ces mots: Eh!
bien, mon garçon? dits par son ancien patron, il leva la tête, ferma sa
cabane à clef, et vint d’un air joyeux, le bout du nez rouge, car il
n’y avait pas de feu dans sa boutique dont la porte restait ouverte.

--Je craignais que vous ne vinssiez jamais, répondit Popinot d’un air
respectueux.

Les commis accoururent voir le grand homme de la parfumerie, l’adjoint
décoré, l’associé de leur patron. Ces muets hommages flattèrent le
parfumeur. Birotteau, naguère si petit chez les Keller, éprouva le
besoin de les imiter; il se caressa le menton, sursauta vaniteusement à
l’aide de ses talons, en disant ses banalités.

--Eh! bien, mon ami, se lève-t-on de bonne heure, lui demanda-t-il.

--Non, l’on ne se couche pas toujours, dit Popinot, il faut se
cramponner au succès...

--Eh! bien, que disais-je? mon huile est une fortune.

--Oui, monsieur, mais les moyens d’exécution y sont pour quelque chose:
je vous ai bien monté votre diamant.

--Au fait, dit le parfumeur, où en sommes-nous? Y a-t-il des bénéfices?

--Au bout de vingt jours, s’écria Popinot, y pensez-vous? L’ami
Gaudissart n’est en route que de treize jours, et a pris une chaise de
poste sans me le dire. Oh! il est bien dévoué, nous devons beaucoup
à mon oncle! Les journaux, dit-il à l’oreille de Birotteau, nous
coûteront douze mille francs.

--Les journaux, s’écria l’adjoint.

--Vous ne les avez donc pas lus?

--Non.

--Vous ne savez rien alors, dit Popinot.

--Vingt mille francs d’affiches, cadres et impressions; cent mille
bouteilles achetées, tout est sacrifice en ce moment. La fabrication se
fait sur une grande échelle. Si vous aviez mis le pied au faubourg où
j’ai souvent passé les nuits, vous auriez vu un petit casse-noisette de
mon invention qui n’est pas piqué des vers. Pour mon compte, j’ai fait
ces cinq derniers jours dix mille francs rien qu’en commissions sur les
huiles de droguerie.

--Quelle bonne tête, dit Birotteau en posant sa main sur les cheveux du
petit Popinot et les remuant comme si Popinot était un bambin. Je l’ai
deviné. Plusieurs personnes entrèrent.--A dimanche, nous dînons chez ta
tante Ragon, dit Birotteau qui laissa Popinot à ses affaires en voyant
que la chair fraîche qu’il était venu sentir n’était pas découpée.
Est-ce extraordinaire! Un commis devient négociant en vingt-quatre
heures, pensait Birotteau qui ne revenait pas plus du bonheur et de
l’aplomb de Popinot que du luxe de du Tillet. Anselme vous a pris un
petit air pincé, quand je lui ai mis la main sur la tête, comme s’il
était déjà François Keller.

Birotteau n’avait pas songé que les commis le regardaient, et qu’un
maître de maison a sa dignité à conserver chez lui. Là, comme chez du
Tillet, le bonhomme avait fait une sottise par bonté de cœur, et faute
de retenir un sentiment vrai, bourgeoisement exprimé, César aurait
blessé tout autre homme qu’Anselme.

Ce dîner du dimanche chez les Ragon devait être la dernière joie
des dix-neuf années heureuses du ménage de Birotteau, joie complète
d’ailleurs. Ragon demeurait rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice,
à un deuxième étage, dans une antique maison de digne apparence,
dans un vieil appartement à trumeaux où dansaient les bergères en
paniers et où paissaient les moutons de ce dix-huitième siècle dont
les Ragon représentaient si bien la bourgeoisie grave et sérieuse,
à mœurs comiques, à idées respectueuses envers la noblesse, dévouée
au souverain et à l’église. Les meubles, les pendules, le linge, la
vaisselle, tout était patriarcal, à formes neuves par leur vieillesse
même. Le salon, tendu de vieux damas, orné de rideaux en brocatelle,
offrait des duchesses, des bonheurs du jour, un superbe Popinot,
échevin de Sancerre, peint par Latour, le père de madame Ragon, un
bonhomme excellent en peinture, et qui souriait comme un parvenu dans
sa gloire. Au logis, madame Ragon se complétait par un petit chien
anglais de la race de ceux de Charles II, qui faisait un merveilleux
effet sur son petit sofa dur, à formes _rococo_, qui, certes, n’avait
jamais joué le rôle du sofa de Crébillon. Parmi toutes leurs vertus,
les Ragon se recommandaient par la conservation de vieux vins arrivés
à un parfait dépouillement, et par la possession de quelques liqueurs
de madame Anfoux, que des gens assez entêtés pour aimer sans espoir,
disait-on, la belle madame Ragon lui avaient apportées des îles.
Aussi leurs petits dîners étaient-ils prisés! Une vieille cuisinière,
Jeannette, servait les deux vieillards avec un aveugle dévouement,
elle aurait volé des fruits pour leur faire des confitures! Loin de
porter son argent aux caisses d’épargne, elle le mettait sagement
à la loterie, espérant apporter un jour le gros lot à ses maîtres.
Le dimanche où ses maîtres avaient du monde, elle était, malgré ses
soixante ans, à la cuisine pour surveiller les plats, à la table pour
servir avec une agilité qui eût rendu des points à mademoiselle Mars
dans son rôle de Suzanne du _Mariage de Figaro_. Les invités étaient
le juge Popinot, l’oncle Pillerault, Anselme, les trois Birotteau, les
trois Matifat et l’abbé Loraux. Madame Matifat, naguère coiffée en
turban pour danser, vint en robe de velours bleu, gros bas de coton
et souliers de peau de chèvre, des gants de chamois bordés de peluche
verte et un chapeau doublé de rose, orné d’oreilles d’ours. Ces dix
personnes furent réunies à cinq heures. Les vieux Ragon suppliaient
leurs convives d’être exacts. Quand on les invitait, on avait soin
de les faire dîner à cette heure, car ces estomacs de soixante-dix
ans ne se pliaient point aux nouvelles heures prises par le bon ton.
Césarine savait que madame Ragon la placerait à côté d’Anselme: toutes
les femmes, même les dévotes et les sottes, s’entendent en fait
d’amour. La fille du parfumeur s’était donc mise de manière à tourner
la tête à Popinot. Sa mère, qui avait renoncé, non sans douleur, au
notaire, lequel jouait dans sa pensée le rôle d’un prince héréditaire,
contribua, non sans d’amères réflexions, à cette toilette. Constance
descendit le pudique fichu de gaze pour découvrir un peu les épaules
de Césarine et laisser voir l’attachement du col qui était d’une
remarquable élégance. Le corsage à la grecque, croisé de gauche à
droite, à cinq plis, pouvait s’entrouvrir et montrer de délicieuses
rondeurs. La robe mérinos gris de plomb à falbalas bordés d’agréments
verts lui dessinait nettement la taille qui ne parut jamais si fine
ni si souple. Ses oreilles étaient ornées de pendeloques en or
travaillé; ses cheveux relevés à la chinoise permettaient au regard
d’embrasser les suaves fraîcheurs d’une peau nuancée de veines, où
la vie la plus pure éclatait aux endroits mats. Enfin, Césarine
était si coquettement belle que madame Matifat ne put s’empêcher de
l’avouer, sans s’apercevoir que la mère et la fille avaient compris
la nécessité d’ensorceler le petit Popinot. Birotteau ni sa femme,
ni madame Matifat, ne troublèrent la douce conversation que les deux
enfants enflammés par l’amour tinrent à voix basse dans une embrasure
de croisée où le froid déployait ses bises fenestrales. D’ailleurs,
la conversation des grandes personnes s’anima quand le juge Popinot
laissa tomber un mot sur la fuite de Roguin, en faisant observer que
c’était le second notaire qui manquait, et que pareil crime était
jadis inconnu. Madame Ragon, au mot de Roguin, avait poussé le pied de
son frère, Pillerault avait couvert la voix du juge, et tous deux lui
montraient madame Birotteau.

--Je sais tout, dit Constance d’une voix à la fois douce et peinée.

--Eh bien! dit madame Matifat à Birotteau qui baissait humblement la
tête, combien vous emporte-t-il? s’il fallait écouter les bavardages,
vous seriez ruiné.

--Il avait à moi deux cent mille francs. Quant aux quarante qu’il m’a
fait imaginairement prêter par un de ses clients dont l’argent était
dissipé, nous sommes en procès.

--Vous le verrez juger cette semaine, dit Popinot. J’ai pensé que
vous ne m’en voudriez pas d’expliquer votre situation à monsieur le
président; il a ordonné la communication des papiers de Roguin dans la
Chambre du Conseil, afin d’examiner depuis quelle époque les fonds du
prêteur étaient détournés et les preuves du fait allégué par Derville,
qui a plaidé lui-même pour vous éviter des frais.

--Gagnerons-nous? dit madame Birotteau.

--Je ne sais, répondit Popinot. Quoique j’appartienne à la Chambre
où l’affaire est portée, je m’abstiendrai de délibérer quand même on
m’appellerait.

--Mais peut-il y avoir du doute sur un procès si simple? dit
Pillerault. L’acte ne doit-il pas faire mention de la livraison des
espèces, et les notaires déclarer les avoir vu remettre par le prêteur
à l’emprunteur? Roguin irait aux galères s’il était sous la main de la
justice.

--Selon moi, répondit le juge, le prêteur doit se pourvoir contre
Roguin sur le prix de la charge et du cautionnement; mais en des
affaires encore plus claires, quelquefois, à la Cour royale, les
conseillers se trouvent six contre six.

--Comment, mademoiselle, monsieur Roguin s’est enfui? dit Popinot
entendant enfin ce qui se disait. Monsieur César ne m’en a rien dit,
moi qui donnerais mon sang pour lui...

Césarine comprit que toute la famille tenait dans ce _pour lui_, car si
l’innocente fille eût méconnu l’accent, elle ne pouvait se tromper au
regard qui l’enveloppa d’une flamme pourpre.

--Je le savais bien, et je le lui disais, mais il a tout caché à ma
mère et ne s’est confié qu’à moi.

--Vous lui avez parlé de moi dans cette circonstance, dit Popinot; vous
lisez dans mon cœur, mais y lisez-vous tout?

--Peut-être.

--Je suis bien heureux, dit Popinot. Si vous voulez m’ôter toute
crainte, dans un an je serai si riche que votre père ne me recevra plus
si mal quand je lui parlerai de notre mariage. Je ne vais plus dormir
que cinq heures par nuit....

--Ne vous faites pas de mal, dit Césarine avec un accent inimitable en
jetant à Popinot un regard où se lisait toute sa pensée.

--Ma femme, dit César en sortant de table, je crois que ces jeunes gens
s’aiment.

--Eh! bien, tant mieux, dit Constance d’un son de voix grave, ma fille
serait la femme d’un homme de tête et plein d’énergie. Le talent est la
plus belle dot d’un prétendu.

Elle se hâta de quitter le salon et d’aller dans la chambre de madame
Ragon. César avait dit pendant le dîner quelques phrases qui avaient
fait sourire Pillerault et le juge, tant elles accusaient d’ignorance,
et qui rappelèrent à cette malheureuse femme combien son pauvre mari se
trouvait peu de force à lutter contre le malheur. Constance avait des
larmes sur le cœur, elle se défiait instinctivement de du Tillet, car
toutes les mères savent le _Timeo Danaos et dona ferentes_, sans savoir
le latin. Elle pleura dans les bras de sa fille et de madame Ragon sans
vouloir avouer la cause de sa peine.

--C’est nerveux, dit-elle.

Le reste de la soirée fut donné aux cartes par les vieilles gens, et
par les jeunes à ces délicieux petits jeux dits innocents, parce qu’ils
couvrent les innocentes malices des amours bourgeois. Les Matifat se
mêlèrent des petits jeux.

--César, dit Constance en revenant, va dès le trois chez monsieur le
baron de Nucingen, afin d’être sûr de ton échéance du quinze long-temps
à l’avance. S’il arrivait quelque anicroche, est-ce du jour au
lendemain que tu trouverais des ressources?

--J’irai, ma femme, répondit César qui serra la main de Constance et
celle de sa fille en ajoutant: Mes chères biches blanches, je vous ai
donné de tristes étrennes!

Dans l’obscurité du fiacre, ces deux femmes, qui ne pouvaient voir le
pauvre parfumeur, sentirent des larmes tombées chaudes sur leurs mains.

--Espère, mon ami, dit Constance.

--Tout ira bien, papa, monsieur Anselme Popinot m’a dit qu’il verserait
son sang pour toi.

--Pour moi, reprit César, et pour la famille, n’est-ce pas? dit-il en
prenant un air gai.

Césarine serra la main de son père, de manière à lui dire qu’Anselme
était son fiancé.

Pendant les trois premiers jours de l’année, il fut envoyé deux
cents cartes chez Birotteau. Cette affluence d’amitiés fausses, ces
témoignages de faveur sont horribles pour les gens qui se voient
entraînés par le courant du malheur. Birotteau se présenta trois fois
vainement à l’hôtel du fameux banquier royaliste, le baron de Nucingen.
Le commencement de l’année et ses fêtes justifiaient assez l’absence
du financier. La dernière fois, le parfumeur pénétra jusqu’au cabinet
du banquier, où le premier commis lui dit que monsieur de Nucingen,
rentré à cinq heures du matin d’un bal donné par les Keller, ne pouvait
pas être visible à neuf heures et demie. Birotteau sut intéresser à
ses affaires le premier commis, auprès duquel il resta près d’une
demi-heure à causer. Dans la journée, ce ministre de la maison Nucingen
lui écrivit que le baron le recevrait le lendemain, 12, à midi. Quoique
chaque heure apportât une goutte d’absinthe, la journée passa avec une
effrayante rapidité. Le parfumeur vint en fiacre et se fit arrêter à
un pas de l’hôtel dont la cour était encombrée de voitures. Le pauvre
honnête homme eut le cœur bien serré à l’aspect des splendeurs de cette
maison célèbre.

--Il a pourtant liquidé deux fois, se dit-il en montant le superbe
escalier garni de fleurs, en traversant les somptueux appartements par
lesquels la baronne Delphine de Nucingen s’était rendue célèbre. La
baronne avait la prétention de rivaliser les plus riches maisons du
faubourg Saint-Germain, où elle n’était pas encore admise. Le baron
déjeunait avec sa femme. Malgré le nombre de gens qui l’attendaient
dans ses bureaux, il dit que les amis de du Tillet pouvaient entrer à
toute heure. Birotteau tressaillit d’espérance en voyant le changement
qu’avait produit le mot du baron sur la figure d’abord insolente du
valet de chambre.

--_Bartonnez-moi, ma tchaire_, dit le baron à sa femme se levant et
faisant une petite inclination de tête à Birotteau, _mé meinnesir ête
eine ponne reuyaliste hai l’ami drai eindime te ti Dilet. Taillurs,
monsir hai atjouint ti tussième arrontussement et tonne tes palles
d’ine manifissence hassiatique, ti feras sans titte son gonnaissance
afec plésir._

--Mais je serais très-flattée d’aller prendre des leçons chez madame
Birotteau, car Ferdinand... (Allons, pensa le parfumeur, elle le nomme
Ferdinand tout court) nous a parlé de ce bal avec une admiration
d’autant plus précieuse qu’il n’admire rien. Ferdinand est un critique
sévère, tout devait être parfait. En donnerez-vous bientôt un autre?
demanda-t-elle de l’air le plus aimable.

--Madame, de pauvres gens comme nous s’amusent rarement, répondit le
parfumeur en ignorant si c’était raillerie ou compliment banal.

--_Meinnesir Crintod a tiriché la rezdoration te fos habbardements_,
dit le baron.

--Ah! Grindot! un joli petit architecte qui revient de Rome, dit
Delphine de Nucingen, j’en raffole, il me fait des dessins délicieux
sur mon album.

Aucun conspirateur géhenné par le questionnaire à Venise ne fut plus
mal dans les brodequins de la torture que Birotteau ne l’était dans ses
vêtements. Il trouvait un air goguenard à tous les mots.

--_Nîs tonnons essi te bêtîs palles_, dit le baron en jetant un regard
inquisitif sur le parfumeur. _Vis foyez ke tît lai monte san melle!_

--Monsieur Birotteau veut-il déjeuner sans cérémonie avec nous? dit
Delphine en montrant sa table somptueusement servie.

--Madame la baronne, je suis venu pour affaires et suis...

--_Vis!_ dit le baron. _Montame, bermeddez-vis te barler t’iffires?_

Delphine fit un petit mouvement d’assentiment en disant au
baron:--Allez-vous acheter de la parfumerie? Le baron haussa les
épaules et se retourna vers César au désespoir.

--_Ti Dilet breind lei plis fiffe eindéred à vus_, dit-il.

--Enfin, pensa le pauvre négociant, nous arrivons à la question.

--_Afec sa leddre, vis affez tan mâ mêsson eine grétid ki n’ai limidé
ke bar lais pornes te ma brobre forteine..._

Le baume exhilarant que contenait l’eau présentée par l’ange à Agar
dans le désert devait ressembler à la rosée que répandirent dans les
veines du parfumeur ces paroles semi-françaises. Le fin baron, pour
avoir des motifs de revenir sur des paroles bien données et mal
entendues, avait gardé l’horrible prononciation des juifs polonais qui
se flattent de parler français.

--_Et visse aurez eine gomde gourand. Foici gommend nîs brocèterons_,
dit avec une bonhomie alsacienne le bon, le vénérable et grand
financier.

Birotteau ne douta plus de rien, il était commerçant et savait que ceux
qui ne sont pas disposés à obliger n’entrent jamais dans les détails de
l’exécution.

--_Che ne vis abbrendrai bas qu’aux crants gomme aux betits, la Panque
temante troisses zignadires. Tonc fous ferez tis iffits à l’ordre
te nodre ami ti Dilet, et chi les enferrai leu chour même afec ma
zignardire à la Panque, et fis aurez à quadre hires le mondant tis
iffits que vis aurez siscrits lei madin, ai au daux te la Panque.
Tcheu ne feux ni quemmission, ni haissegomde, rienne, gar ch’aurai
lé bonhire te vis êdre acréaple... Mais che mede eine gontission!_
dit-il en effleurant son nez de son index gauche par un mouvement d’une
inimitable finesse.

--Monsieur le baron, elle est accordée d’avance, dit Birotteau qui crut
à quelque prélèvement dans ses bénéfices.

--_Eine gontission à laguelle chaddache lei plis grant brisse, barceque
che feusse kè montame ti Nichinguenne brenne, gomme ille la titte, tei
leizons te montame Pirôdôt._

--Monsieur le baron, ne vous moquez pas de moi, je vous en supplie!

--_Meinnesire Pirôdôt_, dit le financier d’un air sérieux, _cesde
gonfeni, fis nisse infiderez à fodre brochain pal. Mon femme est
chalousse, ille feut foir fos habbardements, tond on li ha titte eine
pienne tcheneralle._

--Monsieur le baron!

--_Oh! si vis nis refoussez, boind de gomde! vis êdes en crant fafure.
Vi! che sais ké visse affiez le bréfet te la Seine ki a ti fenir._

--Monsieur le baron!

--_Vis affiez La Pillartière, ein chendilomne ortinaire te la champre,
pon Fentéheine gomme vis ki fis edes faite plesser... ô quand de Cheint
Roqque._

--Au 13 vendémiaire, monsieur le baron!

--_Visse affiez meinnesire te Lasse-et-bette, meinnesire Fauqueleine te
l’Agatemî..._

--Monsieur le baron!

--_Hé! terteifle, ne zoyez pas si motesde, monsir l’atjouinde, ché
abbris ké le roa affait tite ké fodre palle....._

--Le roi? dit Birotteau qui n’en put savoir davantage.

Il entra familièrement un jeune homme dans l’appartement, et dont le
pas, reconnu de loin par la belle Delphine de Nucingen, l’avait fait
vivement rougir.

--_Ponchour, mon cher te Marsay!_ dit le baron de Nucingen, _brenez ma
blace; il y a, m’a-t-on tite, ein monte fu tans mais bourreaux. Che
sais bourqui! les mines te Wortschinne tonnent teux gabitaux de rendes!
Vi, chai ressi les gomdes! Visse affez cend mille lifres de rende te
plis, matame ti Nichinnkeine. Vi pirrez acheder tis chindires ei odres
papiaulles pour edre choli, gomme zi vis en affiez pesouin._

--Grand Dieu! les Ragon ont vendu leurs actions! s’écria Birotteau.

--Qu’est-ce que ces messieurs? demanda le jeune élégant en souriant.

--_Foilà_, dit monsieur de Nucingen en se retournant, car il atteignait
déjà la porte, _elle me semple que ces bersonnes... Te Marsay, cezi
ai mennesire Pirôdôt, vodre barfumire, ki tonne tes palles t’eine
manniffissensse hassiatique, ai ke lei roa ha tégorai..._

De Marsay prit son lorgnon et dit:--Ah! c’est vrai, je pensais que
cette figure ne m’était pas inconnue. Vous allez donc parfumer vos
affaires de quelque vertueux cosmétique, les huiler...

--_Ai Pien, ces Rakkons_, reprit le baron en faisant une grimace
d’homme mécontent, _afaient eine gomde chaise moi, che les ai faforissé
t’eine fordine, et ils n’ont bas si l’addentre ein chour te plis._

--Monsieur le baron! s’écria Birotteau.

Le bonhomme trouvait son affaire extrêmement obscure, et, sans saluer
la baronne ni de Marsay, il courut après le banquier. Monsieur de
Nucingen était sur la première marche de l’escalier, le parfumeur
l’atteignit au bas quand il entrait dans ses bureaux. En ouvrant la
porte, monsieur de Nucingen vit un geste désespéré de cette pauvre
créature qui se sentait enfoncer dans un gouffre, et il lui dit: _Eh
pien! c’esde andenti? foyesse ti Dilet, ai harranchez tit affec li._
Birotteau crut que de Marsay pouvait avoir de l’empire sur le baron, il
remonta l’escalier avec la rapidité d’une hirondelle, se glissa dans la
salle à manger où la baronne et de Marsay devaient encore se trouver:
il avait laissé Delphine attendant son café à la crème. Il vit bien
le café servi, mais la baronne et le jeune élégant avaient disparu.
Le valet de chambre sourit à l’étonnement du parfumeur qui descendit
lentement les escaliers. César courut chez du Tillet qui était, lui
dit-on, à la campagne, chez madame Roguin. Le parfumeur prit un
cabriolet et paya pour être conduit aussi promptement que par la poste
à Nogent-sur-Marne. A Nogent-sur-Marne, le concierge lui apprit que
_Monsieur et Madame_ étaient repartis à Paris. Birotteau revint brisé.
Lorsqu’il raconta sa tournée à sa femme et à sa fille, il fut stupéfait
de trouver sa Constance, ordinairement perchée comme un oiseau de
malheur sur la moindre aspérité commerciale, lui donner les plus douces
consolations et lui affirmer que tout irait bien.

Le lendemain, Birotteau se trouva dès sept heures dans la rue de du
Tillet, au petit jour, en faction. Il pria le portier de du Tillet
de le mettre en rapport avec le valet de chambre de du Tillet en
glissant dix francs au portier. César obtint la faveur de parler au
valet de chambre de du Tillet, et lui demanda de l’introduire auprès
de du Tillet aussitôt que du Tillet serait visible, et il glissa deux
pièces d’or dans la main du valet de chambre de du Tillet. Ces petits
sacrifices et ces grandes humiliations, communes aux courtisans et
aux solliciteurs, lui permirent d’arriver à son but. A huit heures
et demie, au moment où son ancien commis passait une robe de chambre
et secouait les idées confuses du réveil, bâillait, se détortillait,
demandant pardon à son ancien patron, Birotteau se trouva face à face
avec le tigre affamé de vengeance dans lequel il voyait son seul ami.

--Faites, faites, dit Birotteau.

--Que voulez-vous, _mon bon César_? dit du Tillet.

César livra, non sans d’affreuses palpitations, la réponse et les
exigences du baron de Nucingen à l’inattention de du Tillet, qui
l’entendait en cherchant son soufflet, en grondant son valet de
chambre sur la maladresse avec laquelle il allumait son feu. Le
valet de chambre écoutait, César ne l’apercevait pas, mais il le vit
enfin, s’arrêta confus et reprit au coup d’éperon que lui donna du
Tillet:--Allez, allez, je vous écoute! dit le banquier distrait. Le
bonhomme avait sa chemise mouillée. Sa sueur se glaça quand du Tillet
dirigea son regard fixe sur lui, lui laissa voir ses prunelles d’argent
tigrées par quelques fils d’or, en le perçant jusqu’au cœur par une
lueur diabolique.

--Mon cher patron, la Banque a refusé des effets de vous passés par la
maison Claparon à Gigonnet, _sans garantie_; est-ce ma faute? Comment
vous, vieux juge consulaire, faites-vous de pareilles boulettes? Je
suis avant tout banquier. Je vous donnerai mon argent, mais je ne
saurais exposer ma signature à recevoir un refus de la Banque; je
n’existe que par le crédit, nous en sommes tous là. Voulez-vous de
l’argent?

--Pouvez-vous me donner tout ce dont j’ai besoin?

--Cela dépend de la somme à payer! Combien vous faut-il?

--Trente mille francs.

--Beaucoup de tuyaux de cheminées sur la tête, fit du Tillet en
éclatant de rire.

En entendant ce rire, le parfumeur, abusé par le luxe de du Tillet,
voulut y voir le rire d’un homme pour qui la somme était peu de chose,
il respira.

Du Tillet sonna.

--Faites monter mon caissier.

--Il n’est pas arrivé, monsieur, répondit le valet de chambre.

--Ces drôles-là se moquent de moi! il est huit heures et demie, on doit
avoir fait pour un million d’affaires à cette heure-ci.

Cinq minutes après, monsieur Legras monta.

--Qu’avons-nous en caisse?

--Vingt mille francs seulement. Monsieur a donné l’ordre d’acheter pour
trente mille francs de rente au comptant, payables le quinze.

--C’est vrai, je dors encore.

Le caissier regarda Birotteau d’un air louche et sortit.

--Si la vérité était bannie de la terre, elle confierait son dernier
mot à un caissier, dit du Tillet. N’avez-vous pas un intérêt chez le
petit Popinot qui vient de s’établir? dit-il après une horrible pause
pendant laquelle la sueur emperla le front du parfumeur.

--Oui, dit naïvement Birotteau, croyez-vous que vous pourriez
m’escompter sa signature pour une somme importante?

--Apportez-moi cinquante mille francs de ses acceptations, je vous les
ferai faire à un taux raisonnable chez un certain Gobseck, très-doux
quand il a beaucoup de fonds à placer, et il en a.

Birotteau revint chez lui navré, sans s’apercevoir que les banquiers se
le renvoyaient comme un volant sur des raquettes; mais Constance avait
déjà deviné que tout crédit était impossible. Si déjà trois banquiers
avaient refusé, tous devaient s’être questionnés sur un homme aussi en
vue que l’adjoint, et conséquemment la Banque de France n’était plus
une ressource.

--Essaye de renouveler, dit Constance, et va chez monsieur Claparon,
ton co-associé, enfin chez tous ceux à qui tu as remis les effets du
quinze, et propose des renouvellements. Il sera toujours temps de
revenir chez les escompteurs avec du papier Popinot.

--Demain le treize! dit Birotteau tout à fait abattu.

Suivant l’expression de son prospectus, il jouissait de son tempérament
sanguin qui consomme énormément par les émotions ou par la pensée,
et qui veut absolument du sommeil pour réparer ses pertes. Césarine
l’amena dans le salon et lui joua pour le récréer le _Songe de
Rousseau_, très-joli morceau d’Hérold. Constance travaillait auprès
de lui. Le pauvre homme se laissa aller la tête sur une ottomane, et
toutes les fois qu’il levait les yeux sur elle, il la voyait un doux
sourire sur les lèvres; il s’endormit ainsi.

--Pauvre homme! dit Constance, à quelles tortures il est réservé,
pourvu qu’il y résiste.

--Eh! qu’as-tu, maman? dit Césarine en voyant sa mère en pleurs.

--Chère fille, je vois venir une faillite. Si ton père est obligé de
déposer son bilan, il faudra n’implorer la pitié de personne. Mon
enfant, sois préparée à devenir une simple fille de magasin. Si je te
vois prendre ton parti courageusement, j’aurai la force de recommencer
la vie. Je connais ton père, il ne soustraira pas un denier,
j’abandonnerai mes droits, on vendra tout ce que nous possédons. Toi,
mon enfant, porte demain tes bijoux et ta garde-robe chez ton oncle
Pillerault, car tu n’es obligée à rien.

Césarine fut saisie d’un effroi sans bornes en entendant ces paroles
dites avec une simplicité religieuse. Elle forma le projet d’aller
trouver Anselme, mais sa délicatesse l’en empêcha.

Le lendemain, à neuf heures, Birotteau se trouvait rue de Provence, en
proie à des anxiétés tout autres que celles par lesquelles il avait
passé. Demander un crédit est une action toute simple en commerce.
Tous les jours, en entreprenant une affaire, il est nécessaire de
trouver des capitaux; mais demander des renouvellements est, dans la
jurisprudence commerciale, ce que la Police Correctionnelle est à
la Cour d’Assises, un premier pas vers la faillite, comme le Délit
mène au Crime. Le secret de votre impuissance et de votre gêne est en
d’autres mains que les vôtres. Un négociant se met pieds et poings liés
à la disposition d’un autre négociant, et la charité n’est pas une
vertu pratiquée à la Bourse. Le parfumeur, qui jadis levait un œil si
ardent de confiance en allant dans Paris, maintenant affaibli par les
doutes, hésitait à entrer chez le banquier Claparon, il commençait à
comprendre que chez les banquiers le cœur n’est qu’un viscère. Claparon
lui semblait si brutal dans sa grosse joie, et il avait reconnu chez
lui tant de mauvais ton, qu’il tremblait de l’aborder.--Il est plus
près du peuple, il aura peut-être plus d’âme! Tel fut le premier
mot accusateur que la rage de sa position lui dicta. César puisa sa
dernière dose de courage au fond de son âme, et monta l’escalier d’un
méchant petit entresol, aux fenêtres duquel il avait guigné des rideaux
verts jaunis par le soleil. Il lut sur la porte le mot _Bureaux_ gravé
en noir sur un ovale en cuivre; il frappa, personne ne répondit, il
entra. Ces lieux plus que modestes sentaient la misère, l’avarice ou
la négligence. Aucun employé ne se montra derrière les grillages en
laiton placés à hauteur d’appui sur des boiseries de bois blanc non
peint qui servaient d’enceinte à des tables et à des pupitres en bois
noirci. Ces bureaux déserts étaient encombrés d’écritoires où l’encre
moisissait, de plumes ébouriffées comme des gamins, tortillées en forme
de soleils; enfin, couverts de cartons, de papiers, d’imprimés, sans
doute inutiles. Le parquet du passage ressemblait à celui d’un parloir
de pension, tant il était râpé, sale et humide. La seconde pièce, dont
la porte était ornée du mot CAISSE, s’harmoniait avec les sinistres
facéties du premier bureau. Dans un coin il se trouvait une grande
cage en bois de chêne treillissée en fil de cuivre, à chatière mobile,
garnie d’une énorme malle en fer, sans doute abandonnée aux cabrioles
des rats. Cette cage, dont la porte était ouverte, contenait encore
un bureau fantastique, et son fauteuil ignoble, troué, vert, à fond
percé, dont le crin s’échappait, comme la perruque du patron, en mille
tire-bouchons égrillards. Cette pièce, évidemment autrefois le salon de
l’appartement avant qu’il ne fût converti en bureau de banque, offrait
pour principal ornement une table ronde revêtue d’un tapis en drap
vert autour de laquelle étaient de vieilles chaises en maroquin noir
et à clous dédorés. La cheminée, assez élégante, ne présentait à l’œil
aucune des morsures noires que laisse le feu, sa plaque était propre,
sa glace injuriée par les mouches avait un air mesquin, d’accord avec
une pendule en bois d’acajou qui provenait de la vente de quelque vieux
notaire et qui ennuyait le regard, attristé déjà par deux flambeaux
sans bougie et par une poussière gluante. Le papier de tenture, gris de
souris, bordé de rose, annonçait par des teintes fuligineuses le séjour
malsain de quelques fumeurs. Rien ne ressemblait davantage au salon
banal que les journaux appellent _Cabinet de rédaction_. Birotteau,
craignant d’être indiscret, frappa trois coups brefs à la porte opposée
à celle par laquelle il était entré.

--Entrez! cria Claparon, dont la tonalité révéla la distance que sa
voix avait à parcourir et le vide de cette pièce où le parfumeur
entendait pétiller un bon feu, mais où le banquier n’était pas.

Cette chambre lui servait en effet de cabinet particulier. Entre
la fastueuse audience de Keller et la singulière insouciance de ce
prétendu grand industriel, il y avait toute la différence qui existe
entre Versailles et le wigham d’un chef de Hurons. Le parfumeur avait
vu les grandeurs de la banque, il allait en voir les gamineries. Couché
dans une sorte de bouge oblong pratiqué derrière le cabinet, et où
les habitudes d’une vie insoucieuse avaient abîmé, perdu, confondu,
déchiré, encrassé, ruiné tout un mobilier à peu près élégant dans sa
primeur, Claparon, à l’aspect de Birotteau, s’enveloppa dans sa robe de
chambre crasseuse, déposa sa pipe, et tira les rideaux du lit avec une
rapidité qui fit suspecter ses mœurs par l’innocent parfumeur.

--Asseyez-vous, monsieur, dit le banquier.

Claparon sans perruque et la tête enveloppée dans un foulard mis de
travers, parut d’autant plus hideux à Birotteau que la robe de chambre
en s’entr’ouvrant laissa voir une espèce de maillot en laine blanche
tricotée, rendue brune par un usage infiniment trop prolongé.

--Voulez-vous déjeuner avec moi? dit Claparon en se rappelant le bal
du parfumeur et voulant autant prendre sa revanche que lui donner le
change par cette invitation.

En effet une table ronde débarrassée à la hâte de ses papiers, accusait
une jolie compagnie en montrant un pâté, des huîtres, du vin blanc, et
les vulgaires rognons sautés au vin de Champagne figés dans leur sauce.
Devant le foyer à charbon de terre, le feu dorait une omelette aux
truffes. Enfin deux couverts et leurs serviettes tachées par le souper
de la veille eussent éclairé l’innocence la plus pure. En homme qui se
croyait habile, Claparon insista malgré les refus de Birotteau.

--Je devais avoir quelqu’un, mais ce quelqu’un s’est dégagé, s’écria
le malin voyageur de manière à se faire entendre d’une personne qui se
serait ensevelie dans ses couvertures.

--Monsieur, dit Birotteau, je viens uniquement pour affaire, et je ne
vous tiendrai pas long-temps.

--Je suis accablé, répondit Claparon en montrant un secrétaire à
cylindre et des tables encombrées de papiers, on ne me laisse pas un
pauvre moment à moi. Je ne reçois que le samedi, mais pour vous, cher
monsieur, on y est toujours! Je ne trouve plus le temps d’aimer ni
de flâner, je perds le sentiment des affaires qui pour reprendre son
vif veut une oisiveté savamment calculée. On ne me voit plus sur les
boulevards occupé à ne rien faire. Bah! les affaires m’ennuient, je ne
veux plus entendre parler d’affaires, j’ai assez d’argent et n’aurai
jamais assez de bonheur. Ma foi! je veux voyager, voir l’Italie! Oh
chère Italie! belle encore au milieu de ses revers, adorable terre où
je rencontrerai sans doute une Italienne molle et majestueuse! j’ai
toujours aimé les Italiennes! Avez-vous jamais eu une Italienne à vous?
Non. Eh! bien, venez avec moi en Italie. Nous verrons Venise, séjour
des doges, et bien mal tombée aux mains intelligentes de l’Autriche où
les arts sont inconnus! Bah! laissons les affaires, les canaux, les
emprunts et les gouvernements tranquilles. Je suis bon prince quand
j’ai le gousset garni. Tonnerre! voyageons.

--Un seul mot, monsieur, et je vous laisse, dit Birotteau. Vous avez
passé mes effets à monsieur Bidault.

--Vous voulez dire Gigonnet, ce bon petit Gigonnet, un homme coulant...
comme un nœud.

--Oui, reprit César. Je voudrais... et en ceci je compte sur votre
honneur et votre délicatesse...

Claparon s’inclina.

--Je voudrais pouvoir renouveler....

--Impossible, répondit nettement le banquier, je ne suis pas seul
dans l’affaire. Nous sommes réunis en conseil, une vraie Chambre,
mais où l’on s’entend comme des larrons en foire. Ah! diable! nous
délibérons. Les terrains de la Madeleine ne sont rien, nous opérons
ailleurs. Eh! cher monsieur, si nous ne nous étions pas engagés dans
les Champs-Élysées, autour de la Bourse qui va s’achever, dans le
quartier Saint-Lazare et à Tivoli, nous ne serions pas, comme dit le
gros Nucingen, dans les _iffires_. Qu’est-ce que c’est donc que la
Madeleine? une petite souillon d’affaire. Prrr! nous ne _carottons_
pas, mon brave, dit-il en frappant sur le ventre de Birotteau et lui
serrant la taille. Allons, voyons, déjeunez, nous causerons, reprit
Claparon afin d’adoucir son refus.

--Volontiers, dit Birotteau. Tant pis pour le convive, pensa le
parfumeur en méditant de griser Claparon afin d’apprendre quels étaient
ses vrais associés dans une affaire qui commençait à lui paraître
ténébreuse.

--Bon! Victoire! cria le banquier.

A ce cri parut une vraie Léonarde attifée comme une marchande de
poisson.

--Dites à mes commis que je n’y suis pour personne, pas même pour
Nucingen, les Keller, Gigonnet et autres!

--Il n’y a que monsieur Lempereur de venu.

--Il recevra le beau monde, dit Claparon. Le fretin ne passera pas la
première pièce. On dira que je médite un coup... de vin de Champagne.

Griser un ancien commis-voyageur est la chose impossible. César avait
pris la verve du mauvais ton pour les symptômes de l’ivresse, quand il
essaya de confesser son associé.

--Cet infâme Roguin est toujours avec vous, dit Birotteau, ne
devriez-vous pas lui écrire d’aider un ami qu’il a compromis, un homme
avec lequel il dînait tous les dimanches et qu’il connaît depuis vingt
ans?

--Roguin?... un sot! sa part est à nous. Ne soyez pas triste, mon
brave, tout ira bien. Payez le quinze, et la première fois nous
verrons! Quand je dis nous verrons... (un verre de vin!) les fonds
ne me concernent en aucune manière. Ah! vous ne paieriez pas, je ne
vous ferais point la mine, je ne suis dans l’affaire que pour une
commission sur les achats et pour un droit sur les réalisations,
moyennant quoi je manœuvre les propriétaires... Comprenez-vous? vous
avez des associés solides, aussi n’ai-je pas peur, mon cher monsieur.
Aujourd’hui les affaires se divisent! Une affaire exige le concours de
tant de capacités! Mettez-vous avec nous dans les affaires! Ne carottez
pas avec des pots de pommade et des peignes: mauvais! mauvais! Tondez
le public, entrez dans la Spéculation.

--La spéculation? dit le parfumeur, quel est ce commerce?

--C’est le commerce abstrait, reprit Claparon, un commerce qui restera
secret pendant une dizaine d’années encore, au dire du grand Nucingen,
le Napoléon de la finance, et par lequel un homme embrasse les
totalités des chiffres, écrème les revenus avant qu’ils n’existent,
une conception gigantesque, une façon de mettre l’espérance en coupes
réglées, enfin une nouvelle Cabale! Nous ne sommes encore que dix
ou douze têtes fortes initiées aux secrets cabalistiques de ces
magnifiques combinaisons.

César ouvrait les yeux et les oreilles en essayant de comprendre cette
phraséologie composite.

--Écoutez, dit Claparon après une pause, de semblables coups veulent
des hommes. Il y a l’homme à idées qui n’a pas le sou, comme tous les
gens à idées. Ces gens-là pensent et dépensent, sans faire attention
à rien. Figurez-vous un cochon qui vague dans un bois à truffes! Il
est suivi par un gaillard, l’homme d’argent, qui attend le grognement
excité par la trouvaille. Quand l’homme à idées a rencontré quelque
bonne affaire, l’homme d’argent lui donne alors une tape sur l’épaule
et lui dit: Qu’est-ce que c’est que ça? Vous vous mettez dans la
gueule d’un four, mon brave, vous n’avez pas les reins assez forts;
voilà mille francs, et laissez-moi mettre en scène cette affaire.
Bon! le banquier convoque les industriels. Mes amis, à l’ouvrage! des
prospectus! la blague à mort! On prend des cors de chasse et on crie
à son de trompe: Cent mille francs pour cinq sous! ou cinq sous pour
cent mille francs, des mines d’or, des mines de charbon. Enfin tout
l’_esbrouffe_ du commerce. On achète l’avis des hommes de science
ou d’art, la parade se déploie, le public entre, il en a pour son
argent, la recette est dans nos mains. Le cochon est chambré sous son
toit avec des pommes de terre, et les autres se chafriolent dans les
billets de banque. Voilà, mon cher monsieur. Entrez dans les affaires.
Que voulez-vous être? cochon, dindon, paillasse ou millionnaire?
Réfléchissez à ceci: je vous ai formulé la théorie des emprunts
modernes. Venez me voir, vous trouverez un bon garçon toujours jovial.
La jovialité française, grave et légère tout à la fois, ne nuit pas
aux affaires, au contraire! Des hommes qui trinquent sont bien faits
pour se comprendre! Allons! encore un verre de vin de Champagne? il est
soigné, allez! Ce vin est envoyé par un homme d’Épernay même, à qui
j’en ai bien fait vendre, et à bon prix. (J’étais dans les vins.) Il se
montre reconnaissant et se souvient de moi dans ma prospérité. C’est
rare.

Birotteau, surpris de la légèreté, de l’insouciance de cet homme à qui
tout le monde accordait une profondeur étonnante et de la capacité,
n’osait plus le questionner. Dans l’excitation brouillonne où l’avait
mis le vin de Champagne, il se souvint cependant d’un nom qu’avait
prononcé du Tillet, et demanda quel était et où demeurait monsieur
Gobseck, banquier.

--En seriez-vous là, mon cher monsieur? dit Claparon. Gobseck est
banquier comme le bourreau de Paris est médecin. Son premier mot est
le cinquante pour cent; il est de l’école d’Harpagon: il tient à votre
disposition des serins des Canaries, des boas empaillés, des fourrures
en été, du nankin en hiver. Et quelles valeurs lui présenteriez-vous?
Pour prendre votre papier nu, il faudrait lui déposer votre femme,
votre fille, votre parapluie, tout, jusqu’à votre carton à chapeau, vos
socques (vous donnez dans le socque articulé), pelles, pincettes et le
bois que vous avez dans vos caves: Gobseck, Gobseck? vertu du malheur!
qui vous a indiqué cette guillotine financière?

--Monsieur du Tillet.

--Ah! le drôle, je le reconnais. Nous avons été jadis amis; et si nous
nous sommes brouillés à ne pas nous saluer, croyez que ma répulsion est
fondée: il m’a laissé lire au fond de son âme de boue, et il m’a mis
mal à mon aise pendant le beau bal que vous nous avez donné: je ne puis
pas le sentir avec son air fat. Parce qu’il a une notaresse! J’aurai
des marquises, moi, quand je voudrai, et il n’aura jamais mon estime,
lui! Ah! mon estime est une princesse qui ne le gênera jamais dans son
lit. Vous êtes un farceur, dites donc, gros père, nous flanquer un bal
et deux mois après demander des renouvellements! Vous pouvez aller
très-loin. Faisons des affaires ensemble. Vous avez une réputation,
elle me servira. Oh! du Tillet était né pour comprendre Gobseck. Du
Tillet finira mal sur la place. On le dit le _mouton_ de ce vieux
Gobseck, il ne peut pas aller loin. Gobseck est dans le coin de sa
toile, tapi comme une vieille araignée qui a fait le tour du monde. Tôt
ou tard, _zut!_ l’usurier le sifflera comme moi ce verre de vin. Tant
mieux! Du Tillet m’a joué un tour... oh! un tour pendable.

Après une heure et demie employée à des bavardages qui n’avaient aucun
sens, Birotteau voulut partir en voyant l’ancien commis-voyageur prêt
à lui raconter l’aventure d’un représentant du peuple à Marseille,
amoureux d’une actrice qui jouait le rôle de la BELLE ARSÈNE et que le
parterre royaliste sifflait.

--«Il se lève, dit Claparon, et se dresse dans sa loge: _Artè qui l’a
siblée... eu!... Si c’est oune femme, je l’amprise; si c’est oune
homme, nous se verrons, si c’est ni l’un ni l’autte, que le troun di
Diou le cure!..._ Savez-vous comment a fini l’aventure?

--Adieu, monsieur, dit Birotteau.

--Vous aurez à venir me voir, lui dit alors Claparon. La première
broche _Cayron_ nous est revenue avec protêt et je suis endosseur, j’ai
remboursé. Je vais envoyer chez vous, car les affaires avant tout.

Birotteau se sentit atteint aussi avant dans le cœur par cette
froide et grimacière obligeance que par la dureté de Keller et par
la raillerie allemande de Nucingen. La familiarité de cet homme et
ses grotesques confidences allumées par le vin de Champagne avaient
flétri l’âme de l’honnête parfumeur qui crut sortir d’un mauvais
lieu financier. Il descendit l’escalier, se trouva dans les rues,
sans savoir où il allait. Il continua les boulevards, atteignit la
rue Saint-Denis, se souvint de Molineux, et se dirigea vers la cour
Batave. Il monta l’escalier sale et tortueux que naguère il avait monté
glorieux et fier; il se souvint de la mesquine âpreté de Molineux,
et frémit d’avoir à l’implorer. Comme lors de la première visite du
parfumeur, le propriétaire était au coin de son feu, mais digérant son
déjeuner; Birotteau lui formula sa demande.

--Renouveler un effet de douze cents francs? dit Molineux en exprimant
une railleuse incrédulité. Vous n’en êtes pas là, monsieur. Si vous
n’avez pas douze cents francs le quinze pour payer mon billet, vous
renverrez donc ma quittance de loyer impayée? Ah! j’en serais fâché,
je n’ai pas la moindre politesse en fait d’argent, mes loyers sont
mes revenus. Sans cela avec quoi paierais-je ce que je dois? Un
commerçant ne désapprouvera pas ce principe salutaire. L’argent ne
connaît personne; il n’a pas d’oreilles, l’argent; il n’a pas de cœur,
l’argent. L’hiver est rude, voilà le bois renchéri. Si vous ne payez
pas le quinze, le seize un petit commandement à midi. Bah! le bonhomme
Mitral, votre huissier, est le mien, il vous enverra son commandement
sous enveloppe avec tous les égards dus à votre haute position.

--Monsieur, je n’ai jamais reçu d’assignation pour mon compte, dit
Birotteau.

--Il y a commencement à tout, dit Molineux.

Consterné par la dureté du vieillard, le parfumeur fut abattu, car
il entendit le glas de la faillite tintant à ses oreilles. Chaque
tintement réveillait le souvenir des dires que sa jurisprudence
impitoyable lui avait suggérés sur les faillis. Ses opinions se
dessinaient en traits de feu sur la molle substance de son cerveau.

--A propos, dit Molineux, vous avez oublié de mettre sur vos effets
_valeur reçue en loyers_, ce qui peut conserver mon privilége.

--Ma position me défend de rien faire au détriment de mes créanciers,
dit le parfumeur hébété par la vue du précipice entr’ouvert.

--Bon, monsieur, très-bien, je croyais avoir tout appris en matière de
location avec messieurs les locataires. J’apprends par vous à ne jamais
recevoir d’effets en paiement. Ah! je plaiderai, car votre réponse dit
assez que vous manquerez à votre signature. L’espèce intéresse tous les
propriétaires de Paris.

Birotteau sortit dégoûté de la vie. Il est dans la nature de ces
âmes tendres et molles de se rebuter à un premier refus, de même
qu’un premier succès les encourage. César n’espéra plus que dans le
dévouement du petit Popinot, auquel il pensa naturellement en se
trouvant au marché des Innocents.

--Le pauvre enfant, qui m’eût dit cela, quand il y a six semaines aux
Tuileries, je le lançais?

Il était environ quatre heures, moment où les magistrats quittent le
palais. Par hasard, le Juge d’Instruction était venu voir son neveu. Ce
juge, l’un des esprits les plus perspicaces en fait de morale, avait
une seconde vue qui lui permettait de voir les intentions secrètes, de
reconnaître le sens des actions humaines les plus indifférentes, les
germes d’un crime, les racines d’un délit: il regarda Birotteau sans
que Birotteau s’en doutât. Le parfumeur, contrarié de trouver l’oncle
auprès du neveu, lui parut gêné, préoccupé, pensif. Le petit Popinot,
toujours affairé, la plume à l’oreille, fut comme toujours à plat
ventre devant le père de sa Césarine. Les phrases banales dites par
César à son associé parurent au juge être les paravents d’une demande
importante. Au lieu de partir, le rusé magistrat resta chez son neveu
malgré son neveu, car il avait calculé que le parfumeur essaierait de
se débarrasser de lui en se retirant lui-même. Quand Birotteau partit,
le juge s’en alla, mais il remarqua Birotteau flânant dans la partie
de la rue des Cinq-Diamants qui mène à la rue Aubry-le-Boucher. Cette
minime circonstance lui donna des soupçons sur les intentions de César,
il sortit alors rue des Lombards, et quand il eut vu le parfumeur
rentré chez Anselme, il y revint promptement.

--Mon cher Popinot, avait dit César à son associé, je viens te demander
un service.

--Que faut-il faire? dit Popinot avec une généreuse ardeur.

--Ah! tu me sauves la vie, s’écria le bonhomme heureux de cette chaleur
de cœur qui scintillait au milieu des glaces où il voyageait depuis
vingt-cinq jours.

--Il faudrait me régler cinquante mille francs en comptant sur ma
portion de bénéfices, nous nous entendrions pour le payement.

Popinot regarda fixement César, César baissa les yeux. En ce moment, le
juge reparut.

--Mon enfant... Ah! pardon, monsieur Birotteau! Mon enfant, j’ai oublié
de te dire...

Et par le geste impérieux de magistrat, le juge attira son neveu dans
la rue, et le força, quoiqu’en veste et tête nue, à l’écouter en
marchant vers la rue des Lombards.

--Mon neveu, ton ancien patron pourrait se trouver dans des affaires
tellement embarrassées, qu’il lui fallût en venir à déposer son bilan.
Avant d’arriver là, les hommes qui comptent quarante ans de probité,
les hommes les plus vertueux, dans le désir de conserver leur honneur,
imitent les joueurs les plus enragés; ils sont capables de tout:
ils vendent leurs femmes, trafiquent de leurs filles, compromettent
leurs meilleurs amis, mettent en gage ce qui ne leur appartient pas;
ils vont au jeu, deviennent comédiens, menteurs; ils savent pleurer.
Enfin, j’ai vu les choses les plus extraordinaires. Toi-même as
été témoin de la bonhomie de Roguin, à qui l’on aurait donné le bon
Dieu sans confession. Je n’applique pas ces conclusions rigoureuses
à monsieur Birotteau, je le crois honnête; mais s’il te demandait de
faire quoi que ce soit qui fût contraire aux lois du commerce, comme de
souscrire des effets de complaisance et de te lancer dans un système
de _circulations_, qui, selon moi, est un commencement de friponnerie,
car c’est la fausse monnaie du papier, promets-moi de ne rien signer
sans me consulter. Songe que si tu aimes sa fille il ne faut pas,
dans l’intérêt même de ta passion, détruire ton avenir. Si monsieur
Birotteau doit tomber, à quoi bon tomber vous deux? N’est-ce pas vous
priver l’un et l’autre de toutes les chances de ta maison de commerce
qui sera son refuge?

--Merci, mon oncle: à bon entendeur salut, dit Popinot, à qui la
navrante exclamation de son patron fut alors expliquée.

Le marchand d’huiles fines et autres rentra dans sa sombre boutique, le
front soucieux. Birotteau remarqua ce changement.

--Faites-moi l’honneur de monter dans ma chambre, nous y serons mieux
qu’ici. Les commis, quoique très-occupés, pourraient nous entendre.

Birotteau suivit Popinot, en proie aux anxiétés du condamné entre la
cassation de son arrêt ou le rejet de son pourvoi.

--Mon cher bienfaiteur, dit Anselme, vous ne doutez pas de mon
dévouement, il est aveugle. Permettez-moi seulement de vous demander si
cette somme vous sauve entièrement, si ce n’est pas seulement un retard
à quelque catastrophe, et alors à quoi bon m’entraîner? Il vous faut
des billets à quatre-vingt-dix jours. Eh! bien, dans trois mois, il me
sera certes impossible de les payer.

Birotteau, pâle et solennel, se leva, regarda Popinot.

Popinot épouvanté s’écria:--Je les ferai si vous voulez.

--Ingrat! dit le parfumeur, qui usa du reste de ses forces pour jeter
ce mot au front d’Anselme comme une marque d’infamie.

Birotteau marcha vers la porte et sortit. Popinot, revenu de la
sensation que ce mot terrible produisit sur lui, se jeta dans
l’escalier, courut dans la rue, mais il ne trouva point le parfumeur.
L’amant de Césarine entendit toujours ce formidable arrêt, il eut
constamment sous les yeux la figure décomposée du pauvre César: il
vécut enfin, comme Hamlet, avec un épouvantable spectre à ses côtés.

Birotteau tourna dans les rues de ce quartier comme un homme ivre.
Cependant il finit par se trouver sur le quai, le suivit et alla
jusqu’à Sèvres, où il passa la nuit dans une auberge, insensé de
douleur. Sa femme effrayée n’osa le faire chercher nulle part. En
semblable occurrence, une alarme imprudemment donnée est fatale. La
sage Constance immola ses inquiétudes à la réputation commerciale;
elle attendit pendant toute la nuit, entremêlant ses prières aux
alarmes. César était-il mort? Était-il allé faire quelque course en
dehors de Paris, à la piste d’un dernier espoir? Le lendemain matin,
elle se conduisit comme si elle connaissait les raisons de cette
absence; mais elle manda son oncle et le pria d’aller à la Morgue,
en voyant qu’à cinq heures Birotteau n’était pas revenu. Pendant ce
temps, la courageuse créature était à son comptoir, sa fille brodait
auprès d’elle. Toutes deux, le visage composé, ni triste ni souriant,
répondaient au public. Quand Pillerault revint, il revint accompagné
de César. Au retour de la Bourse, il l’avait rencontré dans le
Palais-Royal, hésitant à monter au jeu. Ce jour était le quatorze. A
dîner, César ne put manger: son estomac, trop violemment contracté,
rejetait les aliments. L’après-dîner fut encore horrible. Le négociant
éprouva, pour la centième fois, une de ces affreuses alternatives
d’espoir et de désespoir qui, en faisant monter à l’âme toute la gamme
des sensations joyeuses et la précipitant à la dernière des sensations
de la douleur, usent ces natures faibles. Derville, avoué de Birotteau,
vint et s’élança dans le salon splendide où madame César retenait
de tout son pouvoir son pauvre mari qui voulait aller se coucher
au cinquième étage: «pour ne pas voir les monuments de ma folie!»
disait-il.

--Le procès est gagné, dit Derville.

A ces mots, la figure crispée de César se détendit, mais sa joie
effraya l’oncle Pillerault et Derville. Les femmes sortirent
épouvantées pour aller pleurer dans la chambre de Césarine.

--Je puis emprunter alors, s’écria le parfumeur.

--Ce serait imprudent, dit Derville, ils interjettent appel, la Cour
peut réformer le jugement; mais en un mois nous aurons arrêt.

--Un mois!

César tomba dans un assoupissement dont personne ne tenta de le tirer.
Cette espèce de catalepsie retournée, pendant laquelle le corps vivait
et souffrait, tandis que les fonctions de l’intelligence étaient
suspendues, ce répit donné par le hasard fut regardé comme un bienfait
de Dieu par Constance, par Césarine, par Pillerault et Derville qui
jugèrent bien. Birotteau put ainsi supporter les déchirantes émotions
de la nuit. Il était dans une bergère au coin de la cheminée; à
l’autre se tenait sa femme qui l’observait attentivement, un doux
sourire sur les lèvres, un de ces sourires qui prouvent que les femmes
sont plus près que les hommes de la nature angélique, en ce qu’elles
savent mêler une tendresse infinie à la plus entière compassion,
secret qui n’appartient qu’aux anges aperçus dans quelques rêves
providentiellement semés à de longs intervalles dans la vie humaine.
Césarine, assise sur un petit tabouret, était aux pieds de sa mère, et
frôlait de temps en temps avec sa chevelure les mains de son père en
lui faisant une caresse où elle essayait de mettre les idées que dans
ces crises la voix rend importunes.

Assis dans son fauteuil comme le chancelier de l’Hospital est dans le
sien au péristyle de la Chambre des Députés, Pillerault, ce philosophe
prêt à tout, montrait sur sa figure cette intelligence gravée au front
des sphinx égyptiens, et causait avec Derville à voix basse. Constance
avait été d’avis de consulter l’avoué dont la discrétion n’était pas
à suspecter; ayant son bilan écrit dans sa tête, elle avait exposé sa
situation à l’oreille de Derville. Après une conférence d’une heure
environ, tenue sous les yeux du parfumeur hébété, l’avoué hocha la tête
en regardant Pillerault.

--Madame, dit-il avec l’horrible sang-froid des gens d’affaires, il
faut déposer. En supposant que, par un artifice quelconque, vous
arriviez à payer demain, vous devez solder au moins trois cent mille
francs, avant de pouvoir emprunter sur tous vos terrains. A un passif
de cinq cent cinquante mille francs, vous opposez un actif très-beau,
très-productif, mais non réalisable, vous succomberez dans un temps
donné. Mon avis est qu’il vaut mieux sauter par la fenêtre que de se
laisser rouler dans les escaliers.

--C’est mon avis aussi, mon enfant, dit Pillerault.

Derville fut reconduit par madame César et par Pillerault.

--Pauvre père, dit Césarine qui se leva doucement pour mettre un baiser
sur le front de César. Anselme n’a donc rien pu? demanda-t-elle quand
son oncle et sa mère revinrent.

--Ingrat! s’écria César frappé par ce nom dans le seul endroit vivant
de son souvenir, comme une touche de piano dont le marteau va frapper
sa corde.

Depuis le moment où ce mot lui fut jeté comme un anathème, le petit
Popinot n’avait pas eu un moment de sommeil, ni un instant de
tranquillité. Le malheureux enfant maudissait son oncle, il était allé
le trouver. Pour faire capituler cette vieille expérience judiciaire,
il avait déployé l’éloquence de l’amour, espérant séduire l’homme sur
qui les paroles humaines glissaient comme l’eau sur une toile, un juge!

--Commercialement parlant, lui dit-il, l’usage permet à l’associé
gérant de régler une certaine somme à l’associé commanditaire par
anticipation sur les bénéfices, et notre société doit en réaliser. Tout
examen fait de mes affaires, je me sens les reins assez forts pour
payer quarante mille francs en trois mois! La probité de monsieur César
permet de croire que ces quarante mille francs vont être employés à
solder ses billets. Ainsi les créanciers, s’il y a faillite, n’auront
aucun reproche à nous adresser! D’ailleurs, mon oncle, j’aime mieux
perdre quarante mille francs que de perdre Césarine. Au moment où je
parle, elle est sans doute instruite de mon refus, et va me mésestimer.
J’ai promis de donner mon sang pour mon bienfaiteur! Je suis dans
le cas d’un jeune matelot qui doit sombrer en tenant la main de son
capitaine, du soldat qui doit périr avec son général.

--Bon cœur et mauvais négociant, tu ne perdras pas mon estime, dit
le juge en serrant la main de son neveu. J’ai beaucoup pensé à ceci,
reprit-il, je sais que tu es amoureux-fou de Césarine, je crois que tu
peux satisfaire aux lois du cœur et aux lois du commerce.

--Ah! mon oncle, si vous en avez trouvé le moyen, vous me sauvez
l’honneur.

--Avance à Birotteau cinquante mille francs en faisant un acte de
réméré relatif à ses intérêts dans votre huile, qui est devenue comme
une propriété; je te rédigerai l’acte.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

  ANSELME POPINOT.

  Anselme retourna chez lui, fit pour cinquante mille francs de
  billets.

                                                    (CÉSAR BIROTTEAU.)]

Anselme embrassa son oncle, retourna chez lui, fit pour cinquante mille
francs d’effets, et courut de la rue des Cinq-Diamants à la place
Vendôme, en sorte qu’au moment où Césarine, sa mère et leur oncle
Pillerault regardaient le parfumeur, surpris du ton sépulcral avec
lequel il avait prononcé ce mot: Ingrat! en réponse à la question de sa
fille, la porte du salon s’ouvrit et Popinot parut.

--Mon cher et bien-aimé patron, dit-il en s’essuyant le front
baigné de sueur, voilà ce que vous m’avez demandé. Il tendit les
billets.--Oui, j’ai bien étudié ma position, n’ayez aucune peur, je
payerai, sauvez, sauvez votre honneur!

--J’étais bien sûre de lui, s’écria Césarine en saisissant la main de
Popinot et la serrant avec une force convulsive.

Madame César embrassa Popinot, le parfumeur se dressa comme un juste
entendant la trompette du jugement dernier, il sortait comme d’une
tombe! Puis il avança la main par un mouvement frénétique pour saisir
les cinquante papiers timbrés.

--Un instant, dit le terrible oncle Pillerault en arrachant les billets
de Popinot, un instant:

Les quatre personnages qui composaient cette famille, César et sa
femme, Césarine et Popinot, étourdis par l’action de leur oncle et par
son accent, le regardèrent avec terreur déchirant les billets et les
jetant dans le feu qui les consuma, sans qu’aucun d’eux ne les arrêtât
au passage.

--Mon oncle!

--Mon oncle!

--Mon oncle!

--Monsieur!

Ce fut quatre voix, quatre cœurs en un seul, une effrayante unanimité.
L’oncle Pillerault prit le petit Popinot par le cou, le serra sur son
cœur et le baisa au front.

--Tu es digne de l’adoration de tous ceux qui ont du cœur, lui dit-il.
Si tu aimais ma fille, eût-elle un million, n’eusses-tu rien que ça (il
montra les cendres noires des effets), si elle t’aimait, vous seriez
mariés dans quinze jours. Ton patron, dit-il en désignant César, est
fou. Mon neveu, reprit le grave Pillerault en s’adressant au parfumeur,
mon neveu, plus d’illusions: on doit faire les affaires avec des écus
et non avec des sentiments. Ceci est sublime, mais inutile. J’ai passé
deux heures à la Bourse, tu n’as pas pour deux liards de crédit; tout
le monde parlait de ton désastre, de renouvellements refusés, de tes
tentatives auprès de plusieurs banquiers, de leurs refus, de tes
folies, six étages montés pour aller trouver un propriétaire bavard
comme une pie afin de renouveler douze cents francs, ton bal donné pour
cacher ta gêne. On va jusqu’à dire que tu n’avais rien chez Roguin.
Selon vos ennemis, Roguin est un prétexte. Un de mes amis, chargé
de tout apprendre, est venu confirmer mes soupçons: chacun pressent
l’émission des effets Popinot; tu l’as établi tout exprès pour en faire
une planche à billets. Enfin, toutes les calomnies et les médisances
que s’attire un homme qui veut monter un bâton de plus sur l’échelle
sociale roulent à cette heure dans le commerce. Tu colporterais
vainement pendant huit jours les cinquante billets de Popinot sur
tous les comptoirs; tu essuyerais d’humiliants refus; personne n’en
voudrait: rien ne prouve le nombre auquel tu les émets, et l’on
s’attend à te voir sacrifiant ce pauvre enfant pour ton salut. Tu
aurais détruit en pure perte le crédit de la maison Popinot. Sais-tu ce
que le plus hardi des escompteurs te donnerait de ces cinquante mille
francs? Vingt mille, vingt mille, entends-tu? En commerce, il est des
instants où il faut pouvoir se tenir devant le monde trois jours sans
manger, comme si l’on avait une indigestion, et le quatrième on est
admis au garde-manger du crédit. Tu ne peux pas vivre ces trois jours,
tout est là. Mon pauvre neveu, du courage, il faut déposer ton bilan.
Voici Popinot, me voilà, nous allons, aussitôt tes commis couchés,
travailler ensemble afin de t’éviter ces angoisses.

--Mon oncle, dit le parfumeur en joignant les mains.

--César, veux-tu donc arriver à un bilan honteux où il n’y ait pas
d’actif? Ton intérêt chez Popinot te sauve l’honneur.

César, éclairé par ce fatal et dernier jet de lumière, vit enfin
l’affreuse vérité dans toute son étendue, il retomba sur sa bergère,
de là sur ses genoux, sa raison s’égara, il redevint enfant; sa femme
le crut mourant, elle s’agenouilla pour le relever; mais elle s’unit à
lui, quand elle lui vit joindre les mains, lever les yeux et réciter
avec une componction résignée en présence de son oncle, de sa fille et
de Popinot la sublime prière des catholiques.

«_Notre père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que
votre règne arrive, que votre sainte volonté soit faite dans la
terre comme dans le ciel_, DONNEZ-NOUS NOTRE PAIN QUOTIDIEN, _et
pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont
offensés. Ainsi soit-il!_»

Des larmes vinrent aux yeux du stoïque Pillerault, Césarine accablée,
en larmes, avait la tête penchée sur l’épaule de Popinot pâle et raide
comme une statue.

--Descendons, dit l’ancien négociant au jeune homme en lui prenant le
bras.

A onze heures et demie, ils laissèrent César aux soins de sa femme et
de sa fille. En ce moment, Célestin, le premier commis, qui durant ce
secret orage avait dirigé la maison, monta dans les appartements et
entra au salon. En entendant son pas, Césarine courut lui ouvrir pour
qu’il ne vît pas l’abattement du maître.

--Parmi les lettres de ce soir, dit-il, il y en avait une venue de
Tours, dont l’adresse était mal mise, ce qui a produit du retard. J’ai
pensé qu’elle est du frère de monsieur, et ne l’ai pas ouverte.

--Mon père, cria Césarine, une lettre de mon oncle de Tours.

--Ah! je suis sauvé, cria César. Mon frère! mon frère! dit-il en
baisant la lettre.


  RÉPONSE DE FRANÇOIS A CÉSAR BIROTTEAU.

    Tours, 17 courant.

«Mon bien-aimé frère, ta lettre m’a causé la plus vive affliction.
Après l’avoir lue, je suis allé offrir à Dieu le saint sacrifice de
la messe à ton intention, en l’intercédant par le sang que son fils,
notre divin Rédempteur, a répandu pour nous, de jeter sur tes peines un
regard miséricordieux. Au moment où j’ai prononcé mon oraison _Pro meo
fratre Cæsare_, j’ai eu les yeux pleins de larmes en pensant à toi, de
qui, par malheur, je suis séparé dans les jours où tu dois avoir besoin
des secours de l’amitié fraternelle. Mais j’ai songé que le digne
et vénérable monsieur Pillerault me remplacera sans doute. Mon cher
César, n’oublie pas au milieu de tes chagrins que cette vie est une vie
d’épreuves et de passage; qu’un jour nous serons récompensés d’avoir
souffert pour le saint nom de Dieu, pour sa sainte église, pour avoir
observé les maximes de l’Évangile et pratiqué la vertu; autrement les
choses de ce monde n’auraient point de sens. Je te redis ces maximes,
en sachant combien tu es pieux et bon, parce qu’il peut arriver aux
personnes qui, comme toi, sont jetées dans les orages du monde et
lancées sur la mer périlleuse des intérêts humains, de se permettre
des blasphèmes au milieu des adversités, emportés qu’ils sont par la
douleur. Ne maudis ni les hommes qui te blesseront, ni Dieu qui mêle à
son gré de l’amertume à ta vie. Ne regarde pas la terre, au contraire,
lève toujours les yeux au ciel: de là viennent des consolations pour
les faibles, là sont les richesses des pauvres, là sont les terreurs du
riche...

--Mais Birotteau, lui dit sa femme, passe donc cela, et vois s’il
nous envoie quelque chose.

--Nous la relirons souvent, reprit le marchand en essuyant ses larmes
et entr’ouvrant la lettre d’où tomba un mandat sur le trésor royal.
J’étais bien sûr de lui, pauvre frère, dit Birotteau en saisissant le
mandat. «..... Je suis allé chez madame de Listomère, reprit-il en
lisant d’une voix entrecoupée par les pleurs, et sans lui dire le motif
de ma demande, je l’ai priée de me prêter tout ce dont elle pouvait
disposer en ma faveur, afin de grossir le fruit de mes économies. Sa
générosité m’a permis de compléter une somme de mille francs, je te
l’adresse en un mandat du receveur-général de Tours sur le Trésor.»

--La belle avance! dit Constance en regardant Césarine.

«En retranchant quelques superfluités dans ma vie, je pourrai rendre
en trois ans à madame de Listomère les quatre cents francs qu’elle
m’a prêtés, ainsi ne t’en inquiète pas, mon cher César. Je t’envoie
tout ce que je possède dans le monde, en souhaitant que cette somme
puisse aider à une heureuse conclusion de tes embarras commerciaux,
qui sans doute ne seront que momentanés. Je connais ta délicatesse, et
veux aller au devant de tes objections. Ne songe ni à me donner aucun
intérêt de cette somme, ni à me la rendre dans un jour de prospérité
qui ne tardera pas à se lever pour toi, si Dieu daigne entendre les
prières que je lui adresserai journellement. D’après ta dernière reçue
il y a deux ans, je te croyais riche, et pensais pouvoir disposer de
mes économies en faveur des pauvres; mais maintenant, tout ce que
j’ai t’appartient. Quand tu auras surmonté ce grain passager de ta
navigation, garde encore cette somme pour ma nièce Césarine, afin que,
lors de son établissement, elle puisse l’employer à quelque bagatelle
qui lui rappelle un vieil oncle dont les mains se lèveront toujours
au ciel pour demander à Dieu de répandre ses bénédictions sur elle et
sur tous ceux qui lui seront chers. Enfin, mon cher César, songe que
je suis un pauvre prêtre qui va à la grâce de Dieu comme les alouettes
des champs, marchant dans mon sentier, sans bruit, tâchant d’obéir aux
commandements de notre divin Sauveur, et à qui conséquemment il faut
peu de chose. Ainsi, n’aie pas le moindre scrupule dans la circonstance
difficile où tu te trouves, et pense à moi comme à quelqu’un qui t’aime
tendrement. Notre excellent abbé Chapeloud, auquel je n’ai point dit ta
situation, et qui sait que je t’écris, m’a chargé de te transmettre
les plus aimables choses pour toutes les personnes de ta famille et te
souhaite la continuation de tes prospérités. Adieu, cher et bien-aimé
frère, je fais des vœux pour que, dans les conjonctures où tu te
trouves, Dieu te fasse la grâce de te conserver en bonne santé, toi, ta
femme et ta fille; je vous souhaite à tous patience et courage en vos
adversités

    »FRANÇOIS BIROTTEAU,

    »Prêtre, vicaire de l’église cathédrale et paroissiale de
    Saint-Gatien de Tours.»


--Mille francs! dit madame Birotteau furieuse.

--Serre-les, dit gravement César, il n’a que cela. D’ailleurs, ils sont
à notre fille, et doivent nous faire vivre sans rien demander à nos
créanciers.

--Ils croiront que tu leur as soustrait des sommes importantes.

--Je leur montrerai la lettre.

--Ils diront que c’est une frime.

--Mon Dieu, mon Dieu, cria Birotteau terrifié. J’ai pensé cela de
pauvres gens qui sans doute étaient dans la situation où je me trouve.

Trop inquiètes de l’état où se trouvait César, la mère et la fille
travaillèrent à l’aiguille auprès de lui, dans un profond silence. A
deux heures du matin, Popinot ouvrit doucement la porte du salon et
fit signe à madame César de descendre. En la voyant, son oncle ôta ses
besicles.

--Mon enfant, il y a de l’espoir, lui dit-il, tout n’est pas perdu;
mais ton mari ne résisterait pas aux alternatives des négociations
à faire et qu’Anselme et moi nous allons tenter. Ne quitte pas ton
magasin demain, et prends toutes les adresses des billets; nous avons
jusqu’à quatre heures. Voici mon idée. Ni monsieur Ragon ni moi ne
sommes à craindre. Supposez maintenant que vos cent mille francs
déposés chez Roguin aient été remis aux acquéreurs, vous ne les auriez
pas plus que vous ne les avez aujourd’hui. Vous êtes en présence de
cent quarante mille francs souscrits à Claparon, que vous deviez
toujours payer en tout état de cause; ainsi ce n’est pas la banqueroute
de Roguin qui vous ruine. Je vois, pour faire face à vos obligations,
quarante mille francs à emprunter tôt ou tard sur vos fabriques et
soixante mille francs d’effets Popinot. On peut donc lutter, car
après vous pourrez emprunter sur les terrains de la Madeleine. Si
votre principal créancier consent à vous aider, je ne regarderai pas
à ma fortune, je vendrai mes rentes, je serai sans pain. Popinot sera
entre la vie et la mort; quant à vous, vous serez à la merci du plus
petit événement commercial. Mais l’huile rendra sans doute de grands
bénéfices. Popinot et moi nous venons de nous consulter, nous vous
soutiendrons dans cette lutte. Ah! je mangerai bien gaiement mon pain
sec si le succès poind à l’horizon. Mais tout dépend de Gigonnet et des
associés Claparon. Popinot et moi, nous irons chez Gigonnet de sept à
huit heures, et nous saurons à quoi nous en tenir sur leurs intentions.

Constance se jeta tout éperdue dans les bras de son oncle, sans autre
voix que des larmes et des sanglots. Ni Popinot ni Pillerault ne
pouvaient savoir que Bidault dit Gigonnet, et Claparon étaient du
Tillet sous une double forme, que du Tillet voulait lire dans les
Petites-Affiches ce terrible article:

  «Jugement du tribunal de commerce qui déclare le sieur
  César Birotteau, marchand parfumeur, demeurant à Paris, rue
  Saint-Honoré, nº 397, en état de faillite, en fixe provisoirement
  l’ouverture au 16 janvier 1819. Juge-commissaire, monsieur
  Gobenheim-Keller. Agent, monsieur Molineux.»

Anselme et Pillerault étudièrent jusqu’au jour les affaires de César.
A huit heures du matin, ces deux héroïques amis, l’un vieux soldat,
l’autre sous-lieutenant d’hier, qui ne devaient jamais connaître que
par procuration les terribles angoisses de ceux qui avaient monté
l’escalier de Bidault dit Gigonnet, s’acheminèrent, sans se dire un
mot, vers la rue Grenétat. Ils souffraient. A plusieurs reprises,
Pillerault passa sa main sur son front.

La rue Grenétat est une rue où toutes les maisons, envahies par une
multitude de commerces, offrent un aspect repoussant; les constructions
y ont un caractère horrible, l’ignoble malpropreté des fabriques y
domine. Le vieux Gigonnet habitait le troisième étage d’une maison
dont toutes les fenêtres étaient à bascule et à petits carreaux sales.
Son escalier descendait jusque sur la rue. Sa portière était logée à
l’entresol, dans une cage qui ne tirait son jour que de l’escalier
et d’une échappée sur la rue. Excepté Gigonnet, tous les locataires
exerçaient un état. Il venait, il sortait continuellement des ouvriers.
Les marches étaient donc revêtues d’une couche de boue dure ou
molle, au gré de l’atmosphère, et où séjournaient des immondices.
Sur ce fétide escalier, chaque palier offrait aux yeux les noms du
fabricant écrits en or sur une tôle peinte en rouge et vernie, avec
des échantillons de ses chefs-d’œuvre. La plupart du temps, les portes
ouvertes laissaient voir la bizarre union du ménage et de la fabrique,
il s’en échappait des cris et des grognements inouïs, des chants,
des sifflements qui rappelaient l’heure de quatre heures chez les
animaux du Jardin des Plantes. Au premier se faisaient, dans un taudis
infect, les plus belles bretelles de l’article Paris. Au second se
confectionnaient, au milieu des plus sales ordures, les plus élégants
cartonnages qui parent au jour de l’an les montres de Suisse. Gigonnet
mourut riche de dix-huit cent mille francs dans le troisième de cette
maison, sans qu’aucune considération eût pu l’en faire sortir, malgré
l’offre de madame Saillard, sa nièce, de lui donner un appartement dans
un hôtel de la place Royale.

--Du courage, dit Pillerault en tirant le pied de biche pendu par un
cordon à la porte grise et propre de Gigonnet.

Gigonnet vint ouvrir lui-même, et les deux parrains du parfumeur, en
lice dans le champ des faillites, traversèrent une première chambre
correcte et froide, sans rideaux aux croisées. Tous trois s’assirent
dans la seconde où se tenait l’escompteur devant un foyer plein de
cendres au milieu desquelles le bois se défendait contre le feu.
Popinot eut l’âme glacée par les cartons verts de l’usurier, par la
rigidité monastique de ce cabinet aéré comme une cave; il regarda d’un
air hébété le petit papier bleuâtre semé de fleurs tricolores collé sur
les murs depuis vingt-cinq ans, et reporta ses yeux attristés sur la
cheminée ornée d’une pendule en forme de lyre, et des vases oblongs en
bleu de Sèvres richement montés en cuivre doré. Cette épave, ramassée
par Gigonnet dans le naufrage de Versailles où la populace brisa
tout, venait du boudoir de la reine; elle était accompagnée de deux
chandeliers du plus misérable modèle en fer battu.

--Je sais que vous ne pouvez pas venir pour vous, dit Gigonnet, mais
pour le grand Birotteau. Eh? bien, qu’y a-t-il, mes amis?

--Je sais qu’on ne vous apprend rien, ainsi nous serons brefs, dit
Pillerault: vous avez des effets ordre Claparon?

--Oui.

--Voulez-vous échanger les cinquante premiers mille contre des effets
de monsieur Popinot que voici, moyennant escompte, bien entendu.

Gigonnet ôta sa terrible casquette verte qui semblait née avec lui,
montra son crâne couleur beurre frais dénué de cheveux, fit sa grimace
voltairienne et dit:--Vous voulez me payer en huile pour les cheveux,
quéque j’en ferais?

--Quand vous plaisantez, il n’y a qu’à tirer ses grègues, dit
Pillerault.

--Vous parlez comme un sage que vous êtes, lui dit Gigonnet avec un
sourire flatteur.

--Eh! bien, si j’endossais les effets de monsieur Popinot? dit
Pillerault en faisant un dernier effort.

--Vous êtes de l’or en barre, monsieur Pillerault, mais je n’ai pas
besoin d’or, il me faut seulement mon argent.

Pillerault et Popinot saluèrent et sortirent. Au bas de l’escalier, les
jambes de Popinot flageolaient encore sous lui.

--Est-ce un homme? dit-il à Pillerault.

--On le prétend, fit le vieillard. Souviens-toi toujours de cette
courte séance, Anselme! Tu viens de voir la Banque sans la mascarade de
ses formes agréables. Les événements imprévus sont la vis du pressoir,
nous sommes le raisin, et les banquiers sont les tonneaux. L’affaire
des terrains est sans doute bonne, Gigonnet veut étrangler César pour
se revêtir de sa peau: tout est dit, il n’y a plus de remède. Voilà la
Banque, n’y recours jamais.

Après cette affreuse matinée où, pour la première fois, madame
Birotteau prit les adresses de ceux qui venaient chercher leur argent
et renvoya le garçon de la Banque sans le payer, à onze heures, cette
courageuse femme, heureuse d’avoir sauvé ces douleurs à son mari,
vit revenir Anselme et Pillerault qu’elle attendait en proie à de
croissantes anxiétés: elle lut sa sentence sur leurs visages. Le dépôt
était inévitable.

--Il va mourir de douleur, dit la pauvre femme.

--Je le lui souhaite, dit gravement Pillerault; mais il est si
religieux que, dans les circonstances actuelles, son directeur, l’abbé
Loraux, peut seul le sauver.

Pillerault, Popinot et Constance attendirent qu’un commis fût allé
chercher l’abbé Loraux avant de présenter le bilan que Célestin
préparait à la signature de César. Les commis étaient au désespoir, ils
aimaient leur patron. A quatre heures, le bon prêtre arriva, Constance
le mit au fait du malheur qui fondait sur eux, et l’abbé monta comme un
soldat monte à la brèche.

--Je sais pourquoi vous venez, s’écria Birotteau.

--Mon fils, dit le prêtre, vos sentiments de résignation à la
volonté divine me sont depuis long-temps connus; mais il s’agit de
les appliquer: ayez toujours les yeux sur la croix, ne cessez de la
regarder en pensant aux humiliations dont le Sauveur des hommes fut
abreuvé, combien sa passion fut cruelle, vous pourrez supporter ainsi
les mortifications que Dieu vous envoie...

--Mon frère l’abbé m’avait déjà préparé, dit César en lui montrant la
lettre qu’il avait relue et qu’il tendit à son confesseur.

--Vous avez un bon frère, dit monsieur Loraux, une épouse vertueuse
et douce, une tendre fille, deux vrais amis, votre oncle et le cher
Anselme, deux créanciers indulgents, les Ragon, ces bons cœurs
verseront incessamment du baume sur vos blessures et vous aideront
à porter votre croix. Promettez-moi d’avoir la fermeté d’un martyr,
d’envisager le coup sans défaillir.

L’abbé toussa pour prévenir Pillerault qui était dans le salon.

--Ma résignation est sans bornes, dit César avec calme. Le déshonneur
est venu, je songe à la réparation.

La voix du pauvre parfumeur et son air surprirent Césarine et le
prêtre. Cependant rien n’était plus naturel. Tous les hommes supportent
mieux un malheur connu, défini, que les cruelles alternatives d’un sort
qui, d’un instant à l’autre, apporte ou la joie excessive ou l’extrême
douleur.

--J’ai rêvé pendant vingt-deux ans, je me réveille aujourd’hui mon
gourdin à la main, dit César redevenu paysan tourangeau.

En entendant ces mots, Pillerault serra son neveu dans ses bras.
César aperçut sa femme, Anselme et Célestin. Les papiers que tenait
le premier commis étaient bien significatifs. César contempla
tranquillement ce groupe où tous les regards étaient tristes mais amis.

--Un moment! dit-il en détachant sa croix qu’il tendit à l’abbé
Loraux. Vous me la rendrez quand je pourrai la porter sans honte.
Célestin, ajouta-t-il en s’adressant à son commis, écrivez ma démission
d’adjoint. Monsieur l’abbé vous dictera la lettre, vous la daterez du
quatorze, et la ferez porter chez monsieur de La Billardière par Raguet.

Célestin et l’abbé Loraux descendirent. Pendant environ un quart
d’heure, un profond silence régna dans le cabinet de César. Sa fermeté
surprenait sa famille. Célestin et l’abbé revinrent, César signa sa
démission. Quand l’oncle Pillerault lui présenta le bilan, le pauvre
homme ne put réprimer un horrible mouvement nerveux.

--Mon Dieu, ayez pitié de moi, dit-il en signant la terrible pièce et
la tendant à Célestin.

--Monsieur, dit alors Anselme Popinot, sur le front nuageux duquel il
passa un lumineux éclair. Madame, faites-moi l’honneur de m’accorder la
main de mademoiselle Césarine.

A cette phrase, tous les assistants eurent des larmes aux yeux, excepté
César qui se leva, prit la main d’Anselme, et, d’une voix creuse, lui
dit:--Mon enfant, tu n’épouseras jamais la fille d’un failli.

Anselme regarda fixement Birotteau, et lui dit:--Monsieur, vous
engagez-vous, en présence de toute votre famille, à consentir à notre
mariage, si mademoiselle m’agrée pour mari, le jour où vous serez
relevé de votre faillite?

Il y eut un moment de silence pendant lequel chacun fut ému par les
sensations qui se peignirent sur le visage affaissé du parfumeur.

--Oui, dit-il enfin.

Anselme fit un indicible geste pour prendre la main de Césarine, qui la
lui tendit, et il la baisa.

--Vous consentez aussi? demanda-t-il à Césarine.

--Oui, dit-elle.

--Je suis donc enfin de la famille, j’ai le droit de m’occuper de ses
affaires, dit-il avec une expression bizarre.

Anselme sortit précipitamment pour ne pas montrer une joie qui
contrastait trop avec la douleur de son patron. Anselme n’était pas
précisément heureux de la faillite, mais l’amour est si absolu, si
égoïste! Césarine elle-même sentait en son cœur une émotion qui
contrariait son amère tristesse.

--Puisque nous y sommes, dit Pillerault à l’oreille de Césarine,
frappons tous les coups.

Madame Birotteau laissa échapper un signe de douleur et non
d’assentiment.

--Mon neveu, dit Pillerault en s’adressant à César, que comptes-tu
faire?

--Continuer le commerce.

--Ce n’est pas mon avis, dit Pillerault. Liquide et distribue ton
actif à tes créanciers, ne reparais plus sur la place de Paris. Je me
suis souvent supposé dans une position analogue à la tienne... (Ah! il
faut tout prévoir dans le commerce! le négociant qui ne pense pas à la
faillite est comme un général qui compterait n’être jamais battu, il
n’est négociant qu’à demi.) Moi, je n’aurais jamais continué. Comment!
toujours rougir devant des hommes à qui j’aurais fait tort, recevoir
leurs regards défiants et leurs tacites reproches? Je conçois la
guillotine!... un instant, et tout est fini. Mais avoir une tête qui
renaît et se la sentir couper tous les jours, est un supplice auquel
je me serais soustrait. Beaucoup de gens reprennent les affaires
comme si rien ne leur était arrivé! tant mieux! ils sont plus forts
que Claude-Joseph Pillerault. Si vous faites au comptant, et vous y
êtes obligé, on dit que vous avez su vous ménager des ressources; si
vous êtes sans le sou, vous ne pouvez jamais vous relever. Bonsoir!
Abandonne donc ton actif, laisse vendre ton fonds et fais autre chose.

--Mais quoi? dit César.

--Eh! dit Pillerault, cherche une place. N’as-tu pas des protections?
le duc et la duchesse de Lenoncourt, madame de Mortsauf, monsieur de
Vandenesse; écris-leur, vois-les, ils te caseront dans la Maison du Roi
avec quelque millier d’écus; ta femme en gagnera bien autant, ta fille
peut-être aussi. La position n’est pas désespérée. A vous trois, vous
réunirez près de dix mille francs par an. En dix ans, tu peux payer
cent mille francs, car tu ne prendras rien sur ce que vous gagnerez:
tes deux femmes auront quinze cents francs chez moi pour leurs
dépenses, et, quant à toi, nous verrons!

Constance et non César médita ces sages paroles. Pillerault se dirigea
vers la Bourse, qui se tenait alors sous une construction provisoire en
planches et en pans de bois, formant une salle ronde où l’on entrait
par la rue Feydeau. La faillite du parfumeur en vue et jalousé, déjà
connue, excitait une rumeur générale dans le haut commerce, alors
constitutionnel. Les commerçants libéraux voyaient dans la fête de
Birotteau une audacieuse entreprise sur leurs sentiments. Les gens de
l’opposition voulaient avoir le monopole de l’amour du pays. Permis
aux royalistes d’aimer le roi, mais aimer la patrie était le privilége
de la gauche: le peuple lui appartenait. Le pouvoir avait eu tort
de se réjouir, par ses organes, d’un événement dont les libéraux
voulaient l’exploitation exclusive. La chute d’un protégé du château,
d’un ministériel, d’un royaliste incorrigible qui, le 13 vendémiaire,
insultait la liberté en se battant contre la glorieuse révolution
française, cette chute excitait les cancans et les applaudissements de
la Bourse. Pillerault voulait connaître, étudier l’opinion. Il trouva,
dans un des groupes les plus animés, du Tillet, Gobenheim-Keller,
Nucingen, le vieux Guillaume et son gendre Joseph Lebas, Claparon,
Gigonnet, Mongenod, Camusot, Gobseck, Adolphe Keller, Palma,
Chiffreville, Matifat, Grindot et Lourdois.

--Eh! bien, quelle prudence ne faut-il pas, dit Gobenheim à du Tillet,
il n’a tenu qu’à un fil que mes beaux-pères n’accordassent un crédit à
Birotteau!

--Moi, j’y suis de dix mille francs qu’il m’a demandés il y a quinze
jours, je les lui ai donnés sur sa simple signature, dit du Tillet.
Mais il m’a jadis obligé, je les perdrai sans regret.

--Il a fait comme tous les autres, votre neveu, dit Lourdois à
Pillerault, il a donné des fêtes! Qu’un fripon essaie de jeter de la
poudre aux yeux pour stimuler la confiance, je le conçois; mais un
homme qui passait pour la crème des honnêtes gens recourir aux roueries
de ce vieux charlatanisme auquel nous nous prenons toujours!

--Comme des bêtes, dit Gobseck.

--N’ayez confiance qu’à ceux qui vivent dans des bouges, comme
Claparon, dit Gigonnet.

--_Hé pien_, dit le gros baron Nucingen à du Tillet, _fous afez fouli
meu chouer eine tire han m’enfoyant Piroddôt. Che ne sais pas birquoi_,
dit-il en se tournant vers Gobenheim, le manufacturier, _el n’a pas
enfoyé brentre chez moi zinguande mille francs, che les lui aurais
remisse._

--Oh! non, dit Joseph Lebas, monsieur le baron. Vous deviez bien savoir
que la Banque avait refusé son papier, vous l’avez fait rejeter dans le
comité d’escompte. L’affaire de ce pauvre homme, pour qui je professe
encore une haute estime, offre des circonstances singulières...

La main de Pillerault serrait celle de Joseph Lebas.

--Il est impossible, en effet, dit Mongenod, d’expliquer ce qui arrive,
à moins de croire qu’il y ait, cachés derrière Gigonnet, des banquiers
qui veulent tuer l’affaire de la Madeleine.

--Il lui arrive ce qui arrivera toujours à ceux qui sortent de leur
spécialité, dit Claparon en interrompant Mongenod. S’il avait monté
lui-même son Huile Céphalique au lieu de venir nous renchérir les
terrains dans Paris en se jetant dessus, il aurait perdu ses cent mille
francs chez Roguin, mais il n’aurait pas failli. Il va travailler sous
le nom de Popinot.

--Attention à Popinot, dit Gigonnet.

Roguin, selon cette masse de négociants, était _l’infortuné Roguin_,
le parfumeur était _ce pauvre Birotteau_. L’un semblait excusé
par une grande passion, l’autre semblait plus coupable à cause
de ses prétentions. En quittant la Bourse, Gigonnet passa la rue
Perrin-Gasselin avant de revenir rue Grenétat, et vint chez madame
Madou, la marchande de fruits secs.

--Ma grosse mère, lui dit-il avec sa cruelle bonhomie, eh! bien,
comment va notre petit commerce?

--A la douce, dit respectueusement madame Madou en présentant son
unique fauteuil à l’usurier avec une affectueuse servilité qu’elle
n’avait eue que pour _le cher défunt_.

La mère Madou, qui jetait à terre un charretier récalcitrant ou trop
badin, qui n’eût pas craint d’aller à l’assaut des Tuileries au dix
octobre, qui goguenardait ses meilleures pratiques, capable enfin de
porter sans trembler la parole au roi au nom des dames de la Halle,
Angélique Madou recevait Gigonnet avec un profond respect. Sans force
en sa présence, elle frissonnait sous son regard âpre. Les gens du
peuple trembleront encore long-temps devant le bourreau, Gigonnet
était le bourreau de ce commerce. A la Halle, nul pouvoir n’est plus
respecté que celui de l’homme qui fait le cours de l’argent. Les autres
institutions humaines ne sont rien auprès. La justice elle-même se
traduit aux yeux de la Halle par le commissaire, personnage avec lequel
elle se familiarise. Mais l’usure assise derrière ses cartons verts,
l’usure implorée la crainte dans le cœur, dessèche la plaisanterie,
altère le gosier, abat la fierté du regard et rend le peuple
respectueux.

--Est-ce que vous avez quelque chose à me demander? dit-elle.

--Un rien, une misère, tenez-vous prête à rembourser les effets
Birotteau, le bonhomme a fait faillite, tout devient exigible, je vous
enverrai le compte demain matin.

Les yeux de madame Madou se concentrèrent d’abord comme ceux d’une
chatte, puis vomirent des flammes.

--Ah! le gueux! ah! le scélérat! il est venu lui-même ici me dire qu’il
était adjoint, me monter des couleurs! Matigot, ça va comme ça, le
commerce! Il n’y a plus de foi chez les maires, le gouvernement nous
trompe. Attendez, je vais aller me faire payer, moi...

--Hé, dans ces affaires-là, chacun s’en tire comme il peut, chère
enfant! dit Gigonnet en levant sa jambe par ce petit mouvement sec
semblable à celui d’un chat qui veut passer un endroit mouillé, et
auquel il devait son nom. Il y a de gros bonnets qui pensent à retirer
leur épingle du jeu.

--Bon! bon! je vais retirer ma noisette. Marie-Jeanne! mes socques et
mon cachemire de poil de lapin: et vite, ou je te réchauffe la joue par
une giroflée à cinq feuilles.

--Ça va s’échauffer dans le haut de la rue, se dit Gigonnet en se
frottant les mains. Du Tillet sera content, il y aura du scandale dans
le quartier. Je ne sais pas ce que lui a fait ce pauvre diable de
parfumeur, moi j’en ai pitié comme d’un chien qui se casse la patte. Ce
n’est pas un homme, il n’est pas de force.

Madame Madou déboucha, comme une insurrection du faubourg
Saint-Antoine, sur les sept heures du soir à la porte du pauvre
Birotteau qu’elle ouvrit avec une excessive violence, car la marche
avait encore animé ses esprits.

--Tas de vermine, il me faut mon argent, je veux mon argent! Vous me
donnerez mon argent, ou je vais emporter des sachets, des brimborions
de satin, des éventails, enfin de la marchandise pour mes deux mille
francs! A-t-on jamais vu des maires voler les administrés! Si vous ne
me payez pas, je l’envoie aux galères, je vais chez le procureur du
roi, le tremblement de la justice ira son train! Enfin, je ne sors pas
d’ici sans ma monnaie.

Elle fit mine de lever les glaces d’une armoire où étaient des objets
précieux.

--La Madou prend, dit à voix basse Célestin à son voisin.

La marchande entendit le mot, car dans les paroxismes de passion les
organes s’oblitèrent ou se perfectionnent selon les constitutions, elle
appliqua sur l’oreille de Célestin la plus vigoureuse tape qui se fût
donnée dans un magasin de parfumerie.

--Apprends à respecter les femmes, mon ange, dit-elle, et à ne pas
chiffonner le nom de ceux que tu voles.

--Madame, dit madame Birotteau sortant de l’arrière-boutique où se
trouvait par hasard son mari que l’oncle Pillerault voulait emmener,
et qui, pour obéir à la loi, poussait l’humilité jusqu’à vouloir se
laisser mettre en prison; madame, au nom du ciel, n’ameutez pas les
passants.

--Eh! qu’ils entrent, dit la femme, je _leux_ y dirai la chose,
histoire de rire! Oui, ma marchandise et mes écus ramassés à la sueur
de mon front servent à donner vos bals. Enfin, vous allez vêtue comme
une reine de France avec la laine que vous prenez à des pauvres
_igneaux_ comme moi! Jésus! ça me brûlerait les épaules, à moi, du bien
volé; je n’ai que du poil de lapin sur ma carcasse, mais il est à moi!
Brigands de voleurs, mon argent ou...

Elle sauta sur une jolie boîte en marqueterie où étaient de précieux
objets de toilette.

--Laissez cela, madame, dit César en se montrant, rien ici n’est à moi,
tout appartient à mes créanciers. Je n’ai plus que ma personne, et si
vous voulez vous en emparer, me mettre en prison, je vous donne ma
parole d’honneur (une larme sortit de ses yeux) que j’attendrai votre
huissier et ses recors...

Le ton et le geste en harmonie avec l’action firent tomber la colère de
madame Madou.

--Mes fonds ont été emportés par un notaire, et je suis innocent des
désastres que je cause, reprit César; mais vous serez payée avec le
temps, dussé-je mourir à la peine et travailler comme un manœuvre, à la
Halle, en prenant l’état de porteur.

--Allons, vous êtes un brave homme, dit la femme de la Halle. Pardon
de mes paroles, madame; mais faut donc que je me jette à l’eau, car
Gigonnet va me poursuivre, et je n’ai que des valeurs à dix mois pour
rembourser vos damnés billets.

--Venez me trouver demain matin, dit Pillerault en se montrant, je vous
arrangerai votre affaire à cinq pour cent, chez un de mes amis.

--Quien! c’est le brave père Pillerault. Eh! mais, il est votre oncle,
dit-elle à Constance. Allons, vous êtes d’honnêtes gens, je ne perdrai
rien, est-ce pas? A demain, vieux, dit-elle à l’ancien quincaillier.

César voulut absolument demeurer au milieu de ses ruines, en disant
qu’il s’expliquerait ainsi avec tous ses créanciers. Malgré les
supplications de sa nièce, l’oncle Pillerault approuva César, et le
fit remonter chez lui. Le rusé vieillard courut chez monsieur Haudry,
lui expliqua la position de Birotteau, obtint une ordonnance pour
une potion somnifère, l’alla commander et revint passer la soirée
chez son neveu. De concert avec Césarine, il contraignit César à
boire comme eux. Le narcotique endormit le parfumeur qui se réveilla,
quatorze heures après, dans la chambre de son oncle Pillerault, rue
des Bourdonnais, emprisonné par le vieillard qui couchait, lui, sur
un lit de sangle dans son salon. Quand Constance entendit rouler le
fiacre dans lequel son oncle Pillerault emmenait César, son courage
l’abandonna. Souvent nos forces sont stimulées par la nécessité de
soutenir un être plus faible que nous. La pauvre femme pleura de se
trouver seule chez elle avec sa fille, comme elle aurait pleuré César
mort.

--Maman, dit Césarine en s’asseyant sur les genoux de sa mère, et la
caressant avec ces grâces chattes que les femmes ne déploient bien
qu’entre elles, tu m’as dit que si je prenais bravement mon parti, tu
trouverais de la force contre l’adversité. Ne pleure donc pas, ma chère
mère. Je suis prête à entrer dans quelque magasin, et je ne penserai
plus à ce que nous étions. Je serai comme toi dans ta jeunesse, une
première demoiselle, et tu n’entendras jamais une plainte ni un regret.
J’ai une espérance. N’as-tu pas entendu monsieur Popinot?

--Le cher enfant, il ne sera pas mon gendre...

--Oh! maman...

--Il sera véritablement mon fils.

--Le malheur, dit Césarine en embrassant sa mère, a cela de bon qu’il
nous apprend à connaître nos vrais amis.

Césarine finit par adoucir le chagrin de la pauvre femme en jouant
auprès d’elle le rôle d’une mère. Le lendemain matin, Constance alla
chez le duc de Lenoncourt, un des premiers gentilshommes de la chambre
du roi, et y laissa une lettre par laquelle elle lui demandait une
audience à une certaine heure de la journée. Dans l’intervalle, elle
vint chez monsieur de La Billardière, lui exposa la situation où la
fuite du notaire mettait César, le pria de l’appuyer auprès du duc, et
de parler pour elle, ayant peur de mal s’expliquer. Elle voulait une
place pour Birotteau. Birotteau serait le caissier le plus probe, s’il
y avait à distinguer dans la probité.

--Le roi vient de nommer le comte de Fontaine à une direction générale
dans le ministère de sa maison, il n’y a pas de temps à perdre.

A deux heures, La Billardière et madame César montaient le grand
escalier de l’hôtel de Lenoncourt, rue Saint-Dominique, et furent
introduits chez celui de ses gentilshommes que le roi préférait, si
tant est que le roi Louis XVIII ait eu des préférences. Le gracieux
accueil de ce grand seigneur, qui appartenait au petit nombre des vrais
gentilshommes que le siècle précédent a légués à celui-ci, donna de
l’espoir à madame César. La femme du parfumeur se montra grande et
simple dans la douleur. La douleur ennoblit les personnes les plus
vulgaires, car elle a sa grandeur, et pour en recevoir du lustre, il
suffit d’être vrai. Constance était une femme essentiellement vraie. Il
s’agissait de parler au roi promptement. Au milieu de la conférence,
on annonça monsieur de Vandenesse, et le duc s’écria:--Voilà votre
sauveur! Madame Birotteau n’était pas inconnue à ce jeune homme, venu
chez elle une ou deux fois pour y demander de ces bagatelles souvent
aussi importantes que de grandes choses. Le duc expliqua les intentions
de La Billardière. En apprenant le malheur qui accablait le filleul de
la marquise d’Uxelles, Vandenesse alla sur-le-champ avec La Billardière
chez le comte de Fontaine, en priant madame Birotteau de l’attendre.
Monsieur le comte de Fontaine était, comme La Billardière, un de ces
braves gentilshommes de province, héros presque inconnus qui firent
la Vendée. Birotteau ne lui était pas étranger, il l’avait vu jadis
à la Reine des Roses. Les gens qui avaient répandu leur sang pour la
cause royale jouissaient à cette époque de priviléges que le Roi tenait
secrets pour ne pas effaroucher les Libéraux. Monsieur de Fontaine, un
des favoris de Louis XVIII, passait pour être dans toute sa confidence.
Non-seulement le comte promit positivement une place, mais il vint chez
le duc de Lenoncourt, alors de service, pour le prier de lui obtenir un
moment d’audience dans la soirée, et de demander pour La Billardière
une audience de Monsieur, qui aimait particulièrement cet ancien
diplomate vendéen. Le soir même, monsieur le comte de Fontaine alla
des Tuileries chez madame Birotteau lui annoncer que son mari serait,
après son concordat, officiellement nommé à une place de deux mille
cinq cents francs à la Caisse d’Amortissement, tous les services de la
maison du roi se trouvant alors chargés de nobles surnuméraires avec
lesquels on avait pris des engagements. Ce succès n’était qu’une partie
de la tâche de madame Birotteau. La pauvre femme alla rue Saint-Denis,
au _Chat qui pelote_, trouver Joseph Lebas. Pendant cette course,
elle rencontra dans un brillant équipage madame Roguin, qui sans
doute faisait des emplettes. Ses yeux et ceux de la belle notaresse se
croisèrent. La honte que la femme heureuse ne put réprimer en voyant la
femme ruinée donna du courage à Constance.

--Jamais je ne roulerai carrosse avec le bien d’autrui, se dit-elle.

Bien reçue de Joseph Lebas, elle le pria de procurer à sa fille une
place dans une maison de commerce respectable. Lebas ne promit rien;
mais huit jours après, Césarine eut la table, le logement et mille
écus dans la plus riche maison de nouveautés de Paris, qui fondait un
nouvel établissement dans le quartier des Italiens. La caisse et la
surveillance du magasin étaient confiées à la fille du parfumeur, qui,
placée au-dessus de la première demoiselle, remplaçait le maître et la
maîtresse de la maison. Quant à madame César, elle alla le jour même
chez Popinot lui demander de tenir chez lui la caisse, les écritures
et le ménage. Popinot comprit que sa maison était la seule où la femme
du parfumeur pourrait trouver les respects qui lui étaient dus et une
position sans infériorité. Le noble enfant lui donna trois mille francs
par an, la nourriture, son logement qu’il fit arranger, et prit pour
lui la mansarde d’un commis. Ainsi la belle parfumeuse, après avoir
joui pendant un mois des somptuosités de son appartement, dut habiter
l’effroyable chambre, ayant vue sur la cour obscure et humide, où
Gaudissart, Anselme et Finot avaient inauguré l’Huile Céphalique.

Quand Molineux, nommé Agent par le tribunal de commerce, vint prendre
possession de l’actif de César Birotteau, Constance, aidée par
Célestin, vérifia l’inventaire avec lui. Puis la mère et la fille
sortirent, à pied, dans une mise simple, et allèrent chez leur oncle
Pillerault sans retourner la tête, après avoir demeuré dans cette
maison le tiers de leur vie. Elles cheminèrent en silence vers la rue
des Bourdonnais, où elles dînèrent avec César pour la première fois
depuis leur séparation. Ce fut un triste dîner. Chacun avait eu le
temps de faire ses réflexions, de mesurer l’étendue de ses obligations
et de sonder son courage. Tous trois étaient comme des matelots
prêts à lutter avec le mauvais temps, sans se dissimuler le danger.
Birotteau reprit courage en apprenant avec quelle sollicitude de grands
personnages lui avaient arrangé un sort; mais il pleura quand il sut
ce qu’allait devenir sa fille. Puis, il tendit la main à sa femme
en voyant le courage avec lequel elle recommençait la vie. L’oncle
Pillerault eut pour la dernière fois de sa vie les yeux mouillés à
l’aspect du touchant tableau de ces trois êtres unis, confondus dans un
embrassement au milieu duquel Birotteau, le plus faible des trois, le
plus abattu, leva la main en disant: Espérons!

--Pour économiser, dit l’oncle, tu logeras avec moi, garde ma chambre
et partage mon pain. Il y a long-temps que je m’ennuie d’être seul, tu
remplaceras ce pauvre enfant que j’ai perdu. D’ici, tu n’auras qu’un
pas pour aller, rue de l’Oratoire, à ta Caisse.

--Dieu de bonté, s’écria Birotteau, au fort de l’orage une étoile me
guide.

En se résignant, le malheureux consomme son malheur. La chute
de Birotteau se trouvait dès lors accomplie, il y donnait son
consentement, il redevenait fort.

Après avoir déposé son bilan, un commerçant ne devrait plus s’occuper
que de trouver une oasis en France ou à l’étranger pour y vivre sans
se mêler de rien, comme un enfant qu’il est: la loi le déclare mineur
et incapable de tout acte légal, civil et civique. Mais il n’en est
rien. Avant de reparaître, il attend un sauf-conduit que jamais ni
juge-commissaire ni créancier n’ont refusé, car s’il était rencontré
sans cet _exeat_, il serait mis en prison, tandis que, muni de cette
sauvegarde, il se promène en parlementaire dans le camp ennemi, non
par curiosité, mais pour déjouer les mauvaises intentions de la loi
relativement aux faillis. L’effet de toute loi qui touche à la fortune
privée est de développer prodigieusement les fourberies de l’esprit.
La pensée des faillis, comme de tous ceux dont les intérêts sont
contre-carrés par une loi quelconque, est de l’annuler à leur égard.
La situation de mort civil, où le failli reste comme une chrysalide,
dure trois mois environ, temps exigé par les formalités avant d’arriver
au congrès où se signe entre les créanciers et le débiteur un traité
de paix, transaction appelée Concordat. Ce mot indique assez que la
concorde règne après la tempête soulevée entre des intérêts violemment
contrariés.

Sur le vu du bilan, le tribunal de commerce nomme aussitôt un
juge-commissaire qui veille aux intérêts de la masse des créanciers
inconnus et doit aussi protéger le failli contre les entreprises
vexatoires de ses créanciers irrités: double rôle qui serait
magnifique à jouer, si les juges-commissaires en avaient le temps.
Ce juge-commissaire investit un agent du droit de mettre la main sur
les fonds, les valeurs, les marchandises, en vérifiant l’actif porté
dans le bilan; enfin le greffe indique une convocation de tous les
créanciers, laquelle se fait au son de trompe des annonces dans les
journaux. Les créanciers faux ou vrais sont tenus d’accourir et de se
réunir afin de nommer des syndics provisoires qui remplacent l’agent,
se chaussent avec les souliers du failli, deviennent par une fiction
de la loi le failli lui-même, et peuvent tout liquider, tout vendre,
transiger sur tout, enfin fondre la cloche au profit des créanciers,
si le failli ne s’y oppose pas. La plupart des faillites parisiennes
s’arrêtent aux syndics provisoires, et voici pourquoi.

La nomination d’un ou plusieurs syndics définitifs est un des actes
les plus passionnés auxquels puissent se livrer des créanciers altérés
de vengeance, joués, bafoués, turlupinés, attrapés, dindonnés, volés
et trompés. Quoiqu’en général les créanciers soient trompés, volés,
dindonnés, attrapés, turlupinés, bafoués et joués, il n’existe pas
à Paris de passion commerciale qui vive quatre-vingt-dix jours. En
négoce, les effets de commerce savent seuls se dresser, altérés de
paiement, à trois mois. A quatre-vingt-dix jours tous les créanciers
exténués de fatigue par les marches et contre-marches qu’exige une
faillite dorment auprès de leurs excellentes petites femmes. Ceci
peut aider les étrangers à comprendre combien en France le provisoire
est définitif: sur mille syndics provisoires, il n’en est pas cinq
qui deviennent définitifs. La raison de cette abjuration des haines
soulevées par la faillite va se concevoir. Mais il devient nécessaire
d’expliquer aux gens qui n’ont pas le bonheur d’être négociants le
drame d’une faillite, afin de faire comprendre comment il constitue à
Paris une des plus monstrueuses plaisanteries légales, et comment la
faillite de César allait être une énorme exception.

Ce beau drame commercial a trois actes distincts: l’acte de l’Agent,
l’acte des Syndics, l’acte du Concordat. Comme toutes les pièces de
théâtre il offre un double spectacle: il a sa mise en scène pour le
public et ses moyens cachés, il y a la représentation vue du parterre
et la représentation vue des coulisses. Dans les coulisses sont le
failli et son Agréé, l’avoué des commerçants, les Syndics et l’Agent,
enfin le Juge-Commissaire. Personne hors Paris ne sait, et personne à
Paris n’ignore qu’un juge au tribunal de commerce est le plus étrange
magistrat qu’une Société se soit permis de créer. Ce juge peut craindre
à tout moment sa justice pour lui-même. Paris a vu le président de son
tribunal être forcé de déposer son bilan. Au lieu d’être un vieux
négociant retiré des affaires et pour qui cette magistrature serait
la récompense d’une vie pure, ce juge est un commerçant surchargé
d’énormes entreprises, à la tête d’une immense maison. La condition
_sine quâ non_ de l’élection de ce juge, tenu de juger les avalanches
de procès commerciaux qui roulent incessamment dans la capitale, est
d’avoir beaucoup de peine à conduire ses propres affaires. Ce tribunal
de commerce, au lieu d’avoir été institué comme une utile transition
d’où le négociant s’élèverait sans ridicule aux régions de la noblesse,
se compose de négociants en exercice, qui peuvent souffrir de leurs
sentences en rencontrant leurs parties mécontentes, comme Birotteau
rencontrait du Tillet.

Le Juge-Commissaire est donc nécessairement un personnage devant
lequel il se dit beaucoup de paroles, qui les écoute en pensant à ses
affaires et s’en remet de la chose publique aux syndics et à l’agréé,
sauf quelques cas étranges et bizarres, où les vols se présentent avec
des circonstances curieuses, et lui font dire que les créanciers ou le
débiteur sont des gens habiles. Ce personnage, placé dans le drame,
comme un buste royal dans une salle d’audience, se voit le matin, entre
cinq et sept heures, à son chantier, s’il est marchand de bois; dans sa
boutique, si, comme jadis Birotteau, il est parfumeur, ou le soir après
dîner, entre la poire et le fromage, d’ailleurs toujours horriblement
pressé. Ainsi ce personnage est généralement muet. Rendons justice à la
loi: la législation, faite à la hâte, qui régit la matière a lié les
mains au Juge-Commissaire, et dans plusieurs circonstances il consacre
des fraudes sans les pouvoir empêcher comme vous l’allez voir.

L’Agent, au lieu d’être l’homme des créanciers, peut devenir l’homme du
débiteur. Chacun espère pouvoir grossir sa part en se faisant avantager
par le failli, auquel on suppose toujours des trésors cachés. L’Agent
peut s’utiliser des deux côtés, soit en n’incendiant pas les affaires
du failli, soit en attrapant quelque chose pour les gens influents:
il ménage donc la chèvre et le chou. Souvent un Agent habile a fait
rapporter le jugement, en rachetant les créances et en relevant le
négociant, qui rebondit alors comme une balle élastique. L’Agent se
tourne vers le râtelier le mieux garni, soit qu’il faille couvrir les
plus forts créanciers et découvrir le débiteur, soit qu’il faille
immoler les créanciers à l’avenir du négociant. Ainsi, l’acte de
l’_Agent_ est l’acte décisif. Cet homme, ainsi que l’Agréé, joue la
grande utilité dans cette pièce où, l’un comme l’autre, ils n’acceptent
leur rôle que sûrs de leurs honoraires. Sur une moyenne de mille
faillites, l’Agent est neuf cent cinquante fois l’homme du failli.
A l’époque où cette histoire eut lieu, presque toujours les Agréés
venaient trouver le Juge-Commissaire et lui présentaient un Agent à
nommer, le leur, un homme à qui les affaires du négociant étaient
connues et qui saurait concilier les intérêts de la masse et ceux de
l’homme honorable tombé dans le malheur. Depuis quelques années, les
juges habiles se font indiquer l’Agent que l’on désire, afin de ne pas
le prendre, et tâchent d’en nommer un quasi-vertueux.

Pendant cet acte se présentent les créanciers, faux ou vrais, pour
désigner les syndics _provisoires_ qui sont, comme il est dit,
_définitifs_. Dans cette assemblée électorale, ont droit de voter ceux
auxquels il est dû cinquante sous comme les créanciers de cinquante
mille francs: les voix se comptent et ne se pèsent pas. Cette
assemblée, où se trouvent les faux électeurs introduits par le failli,
les seuls qui ne manquent jamais à l’élection, proposent pour candidats
les créanciers parmi lesquels le Juge-Commissaire, président sans
pouvoir, est _tenu_ de choisir les syndics. Ainsi, le Juge-Commissaire
prend presque toujours de la main du failli les Syndics qu’il lui
convient d’avoir: autre abus qui rend cette catastrophe un des plus
burlesques drames que la justice puisse protéger. L’homme honorable
tombé dans le malheur, maître du terrain, légalise alors le vol qu’il a
médité. Généralement le petit commerce de Paris est pur de tout blâme.
Quand un boutiquier arrive au dépôt de son bilan, le pauvre honnête
homme a vendu le châle de sa femme, a engagé son argenterie, a fait
flèche de tout bois et a succombé les mains vides, ruiné, sans argent
même pour l’Agréé, qui se soucie fort peu de lui.

La loi veut que le concordat qui remet au négociant une partie de sa
dette et lui rend ses affaires soit voté par une certaine majorité de
sommes et de personnes. Ce grand œuvre exige une habile diplomatie
dirigée au milieu des intérêts contraires qui se croisent et se
heurtent, par le failli, par ses syndics et son agréé. La manœuvre
habituelle, vulgaire, consiste à offrir, à la portion de créanciers qui
fait la majorité voulue par la loi, des primes à payer par le débiteur
en outre des dividendes consentis au concordat. A cette immense fraude
il n’est aucun remède. Les trente tribunaux de commerce qui se sont
succédé les uns aux autres le connaissent pour l’avoir pratiqué.
Éclairés par un long usage, ils ont fini dernièrement par se décider à
annuler les effets entachés de fraude, et comme les faillis ont intérêt
à se plaindre de cette _extorsion_, les juges espèrent moraliser ainsi
la faillite, mais ils arriveront à la rendre encore plus immorale: les
créanciers inventeront quelques actes encore plus coquins, que les
juges flétriront comme juges, et dont ils profiteront comme négociants.

Une autre manœuvre extrêmement en usage, à laquelle on doit
l’expression de _créancier sérieux et légitime_, consiste à créer
des créanciers, comme du Tillet avait créé une maison de banque, et
d’introduire une certaine quantité de Claparons, sous la peau desquels
se cache le failli qui, dès lors, diminue d’autant le dividende des
créanciers véritables, et se crée ainsi des ressources pour l’avenir,
tout en se ménageant la quantité de voix et de sommes nécessaires
pour obtenir son concordat. Les _créanciers gais et illégitimes_ sont
comme de faux électeurs introduits dans le Collége Électoral. Que
peut faire le créancier _sérieux et légitime_ contre _les créanciers
gais et illégitimes_? s’en débarrasser en les attaquant! Bien. Pour
chasser l’intrus, le créancier _sérieux et légitime_ doit abandonner
ses affaires, charger un Agréé de sa cause, lequel Agréé, n’y gagnant
presque rien, préfère _diriger_ des faillites et mène peu rondement ce
procillon. Pour débusquer le créancier _gai_, besoin est d’entrer dans
le dédale des opérations, de remonter à des époques éloignées, fouiller
les livres, obtenir par autorité de justice l’apport de ceux du faux
créancier, découvrir l’invraisemblance de la fiction, la démontrer aux
juges du tribunal, plaider, aller, venir, chauffer beaucoup de cœurs
froids; puis, faire ce métier de don Quichotte à l’endroit de chaque
créancier _illégitime et gai_, lequel, s’il vient à être convaincu de
_gaieté_, se retire en saluant les juges et dit:--Excusez-moi, vous
vous trompez, je suis _très-sérieux_. Le tout sans préjudice des droits
du Failli, qui peut mener le don Quichotte en Cour royale. Durant ce
temps, les affaires du don Quichotte vont mal, il est susceptible de
déposer son bilan.

Morale: Le débiteur nomme ses Syndics, vérifie ses créances et arrange
son Concordat lui-même.

D’après ces données, qui ne devine les intrigues, tours de Sganarelle,
inventions de Frontin, mensonges de Mascarille et sacs vides de Scapin
que développent ces deux systèmes? Il n’existe pas de faillite où il
ne s’en engendre assez pour fournir la matière des quatorze volumes de
_Clarisse Harlove_ à l’auteur qui voudrait les décrire. Un seul exemple
suffira. L’illustre Gobseck, le maître des Palma, des Gigonnet, des
Werbrust, des Keller et des Nucingen, s’étant trouvé dans une faillite
où il se proposait de rudement mener un négociant qui l’avait su rouer,
reçut en effets à échoir après le concordat, la somme qui, jointe à
celle des dividendes, formait l’intégralité de sa créance. Gobseck
détermina l’acceptation d’un concordat qui consacrait soixante-quinze
pour cent de remise au failli. Voilà les créanciers joués au profit
de Gobseck. Mais le négociant avait signé les effets illicites de sa
raison sociale en faillite; il put appliquer à ces effets la déduction
de soixante-quinze pour cent. Gobseck, le grand Gobseck, reçut à peine
cinquante pour cent. Il saluait toujours son débiteur avec un respect
ironique.

Toutes les opérations engagées par un failli dix jours avant sa
faillite pouvant être incriminées, quelques hommes prudents ont soin
d’entamer certaines affaires avec un certain nombre de créanciers dont
l’intérêt est, comme celui du failli, d’arriver à un prompt concordat.
Des créanciers très-fins vont trouver des créanciers très-niais ou
très-occupés, leur peignent la faillite en laid et leur achètent
leurs créances la moitié de ce qu’elles vaudront à la liquidation, et
retrouvent alors leur argent par le dividende de leurs créances, et la
moitié, le tiers ou le quart gagné sur les créances achetées.

La faillite est la fermeture plus ou moins hermétique d’une maison où
le pillage a laissé quelques sacs d’argent. Heureux le négociant qui
se glisse par la fenêtre, par le toit, par les caves, par un trou, qui
prend un sac et grossit sa part! Dans cette déroute, où se crie le
sauve-qui-peut de la Bérésina, tout est illégal et légal, faux et vrai,
honnête et déshonnête. Un homme est admiré s’il _se couvre_. Se couvrir
est s’emparer de quelques valeurs au détriment des autres créanciers.
La France a retenti des débats d’une immense faillite éclose dans une
ville où siégeait une Cour Royale, et où les magistrats en comptes
courants avec les faillis s’étaient donné des manteaux en caoutchouc
si pesants que le manteau de la justice en fut troué. Force fut, pour
cause de suspicion légitime, de déférer le jugement de la faillite dans
une autre Cour. Il n’y avait ni juge-commissaire, ni agent, ni cour
souveraine possible dans l’endroit où la banqueroute éclata.

Cet effroyable gâchis commercial est si bien apprécié à Paris, qu’à
moins d’être intéressé dans la faillite pour une somme capitale, tout
négociant, quelque peu affairé qu’il soit, accepte la faillite comme
un sinistre sans assureurs, passe la perte au compte des «_profits
et pertes_,» et ne commet pas la sottise de dépenser son temps; il
continue à brasser ses affaires. Quant au petit commerçant, harcelé par
ses fins de mois, occupé de suivre le char de sa fortune, un procès
effrayant de durée et coûteux à entamer l’épouvante; il renonce à voir
clair, imite le gros négociant, et baisse la tête en réalisant sa perte.

Les gros négociants ne déposent plus leur bilan, ils liquident à
l’amiable: les créanciers donnent quittance en prenant ce qu’on leur
offre. On évite alors le déshonneur, les délais judiciaires, les
honoraires d’agréés, les dépréciations de marchandises. Chacun croit
que la faillite donnerait moins que la liquidation. Il y a plus de
liquidations que de faillites à Paris.

L’acte des Syndics est destiné à prouver que tout Syndic est
incorruptible, qu’il n’y a jamais entre eux et le failli la moindre
collusion. Le parterre, qui a été plus ou moins syndic, sait que
tout Syndic est un créancier _couvert_. Il écoute, il croit ce qu’il
veut, et arrive à la journée du concordat, après trois mois employés
à vérifier les créances passives et les créances actives. Les Syndics
Provisoires font alors à l’assemblée un petit rapport dont voici la
formule générale:

«Messieurs, il nous était dû à tous en bloc un million; nous avons
dépecé notre homme comme une frégate sombrée: les clous, les fers,
les bois, les cuivres ont donné trois cent mille francs. Nous avons
donc trente pour cent de nos créances. Heureux d’avoir trouvé cette
somme quand notre débiteur pouvait ne nous laisser que cent mille
francs, nous le déclarons un Aristide, nous lui votons des primes
d’encouragement, des couronnes, et proposons de lui laisser son actif,
en lui accordant dix ou douze ans pour nous payer cinquante pour cent
qu’il daigne nous promettre. Voici le concordat, passez au bureau,
signez-le!

A ce discours, les heureux négociants se félicitent et s’embrassent.
Après l’homologation de ce concordat, le failli redevient négociant
comme devant; on lui rend son actif, il recommence ses affaires,
sans être privé du droit de faire faillite des dividendes promis,
arrière-petite-faillite qui se voit souvent, comme un enfant mis au
jour par une mère neuf mois après le mariage de sa fille.

Si le Concordat ne prend pas, les créanciers nomment alors des Syndics
définitifs, prennent des mesures exorbitantes en s’associant pour
exploiter les biens, le commerce de leur débiteur, saisissant tout ce
qu’il aura, la succession de son père, de sa mère, de sa tante, etc.
Cette rigoureuse mesure s’exécute au moyen d’un contrat d’union.

Il y a donc deux faillites: la faillite du négociant qui veut ressaisir
les affaires, et la faillite du négociant qui, tombé dans l’eau,
se contente d’aller au fond de la rivière. Pillerault connaissait
bien cette différence. Il était, selon lui, comme selon Ragon, aussi
difficile de sortir pur de la première que de sortir riche de la
seconde. Après avoir conseillé l’abandon général, il alla s’adresser
au plus honnête Agréé de la place pour le faire exécuter en liquidant
la faillite et remettant les valeurs à la disposition des créanciers.
La loi veut que les créanciers donnent, pendant la durée de ce drame,
des aliments au failli et à sa famille. Pillerault fit savoir au
Juge-Commissaire qu’il pourvoirait aux besoins de sa nièce et de son
neveu.

Tout avait été combiné par du Tillet pour rendre la faillite une agonie
constante à son ancien patron. Voici comment. Le temps est si précieux
à Paris, que généralement dans les faillites, de deux Syndics, un
seul s’occupe des affaires. L’autre est pour la forme: il approuve,
comme le second notaire dans les actes notariés. Le Syndic agissant se
repose assez souvent sur l’Agréé. Par ce moyen, à Paris, les faillites
du premier genre se mènent si rondement que, dans les délais voulus
par la loi, tout est bâclé, ficelé, servi, arrangé! En cent jours, le
Juge-Commissaire peut dire comme le ministre: L’ordre règne à Varsovie.

Du Tillet voulait la mort commerciale du parfumeur. Aussi le nom des
Syndics nommés par l’influence de du Tillet fut-il significatif pour
Pillerault. Monsieur Bidault, dit Gigonnet, principal créancier, devait
ne s’occuper de rien; Molineux, le petit vieillard tracassier qui ne
perdait rien, devait s’occuper de tout. Du Tillet avait jeté à ce petit
chacal ce noble cadavre commercial à tourmenter en le dévorant.

Après l’assemblée où les créanciers nommèrent le syndicat, le petit
Molineux rentra che