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Title: Paris Anecdote - Avec une préface et des notes par Charles Monselet
Author: d'Anglemont, Alexandre Privat
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Paris Anecdote - Avec une préface et des notes par Charles Monselet" ***

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                            PARIS ANECDOTE

      Il a été tiré 50 exemplaires numérotés sur papier du Japon.

                [Illustration: AL. PRIVAT D’ANGLEMONT.

                       Imp. A. Clément. Paris.]



                         A. PRIVAT D’ANGLEMONT


                            PARIS ANECDOTE

                     AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES

                                  PAR

                           CHARLES MONSELET

          _ÉDITION ILLUSTRÉE DE CINQUANTE DESSINS A LA PLUME_

                             PAR J. BELON

                ET D’UN PORTRAIT DE PRIVAT D’ANGLEMONT

                GRAVÉ A L’EAU-FORTE PAR R. DE LOS RIOS

                            [Illustration]

                                 PARIS

                    P. ROUQUETTE, LIBRAIRE-ÉDITEUR

                    55-57, Passage Choiseul, 55-57


                             M DCCC LXXXV



                     ALEXANDRE PRIVAT D’ANGLEMONT


_Je l’ai beaucoup connu. On le voyait dans les cafés, dans les
cabarets et plus encore dans les rues. C’était un grand diable de
créole, la tête couverte d’une chevelure épaisse et laineuse à la
façon d’Alexandre Dumas, avec lequel les gens du peuple lui trouvaient
une sorte de ressemblance; vêtu en toute saison d’un paletot qui
n’appartenait à aucune couleur ni à aucune mode, gai en tant que la
chasse perpétuelle à la pièce de cent sous comporte la gaieté, hâbleur
autant que M. de Crac et le baron de Münchhausen à la fois._

_On le disait homme de lettres, et en cela on avait un peu raison;
il s’était frotté aux jeunes gens de son époque, particulièrement à
ceux dont il avait été le condisciple au collège Henri IV, mais la
littérature n’a jamais été sa principale occupation, excepté dans
les années qui précédèrent sa mort. Sa principale occupation a été
de vaguer par les rues et de s’attabler, comme a dit son camarade
Delvau, à la table d’hôte du hasard; puis encore d’être le plus parfait
noctambule qu’on ait vu florir sous le dôme étoilé de Paris._

_Il existe plusieurs variétés de noctambules: d’abord, les noctambules
de profession, tels que les maraîchers, les bouchers, les marchands
de poisson; ensuite, les noctambules par nécessité, c’est-à-dire
ceux qui n’ont ni feu ni lieu; enfin, les noctambules par goût, par
distraction, par plaisir. C’est à ce dernier ordre qu’appartenait
Privat d’Anglemont, et naturellement, comme tous les noctambules, il
avait établi son quartier général aux Halles, et principalement dans
cette partie souverainement pittoresque qu’on appelle le_ CARREAU
DES HALLES, _où s’élève la fontaine des Innocents, toute éclairée
dans la nuit de mille lueurs tremblotantes. Certes, comme tout le
monde, Privat consentait à vivre dans le jour et à supporter le contact
des humains, mais il était gauche et décontenancé sous les rayons du
soleil, surtout du soleil du boulevard. Il ne commençait réellement à
vivre qu’aux premiers becs de gaz; alors seulement il s’animait, et,
comme par une force inconnue, il se trouvait tout à coup transporté
au beau milieu des Halles, roi dans son royaume comme un autre duc de
Beaufort ou, plus modestement, comme un petit-fils de Vadé._

_Il connaissait tous les cabaretiers par leurs noms, depuis le premier
jusqu’au dernier, et tous les cabaretiers l’aimaient et prêtaient
l’oreille à ses sornettes, surtout les cabaretières. Il obtenait d’eux
ou d’elles un bouillon à force d’éloquence ou par quelques-uns de ces
expédients inoffensifs qui remontent à Saint-Amant. Un de ses grands
moyens de séduction était les billets de spectacle qu’il se procurait
auprès des secrétaires de théâtre. Je l’ai vu décrocher un souper avec
une loge d’Opéra-Comique._

_On s’étonne qu’un homme né à la Martinique ait pu se créer cette vie
factice._

_Et ce n’était pas une heure ou deux qu’il passait à la Halle, c’était
la nuit tout entière, et toutes les nuits. Et, lorsqu’il avait fouillé
tous les cabarets depuis Paul Niquet jusqu’au vieux Rince-bec, il lui
arrivait encore de rabattre sur la mère Pierre._

_Mᵐᵉ Pierre n’était rien moins que la fameuse concierge de l’hôtel
Colbert, rue du Croissant. Sa loge était surtout fréquentée
par les ouvriers typographes du_ SIÈCLE, _du_ CHARIVARI,
_etc., etc. Mᵐᵉ Pierre, ou plutôt la mère Pierre, comme on l’appelait
généralement, avait été amenée, par la bonté et la sociabilité de son
caractère, à faire un petit commerce de vin et d’aliments, où l’on
était assuré de trouver à toute heure de la nuit soit une tranche de
jambon, soit une salade d’œufs durs, soit le classique triangle de
fromage de Brie. Quelquefois même, la mère Pierre gardait pour son
Benjamin Privat un restant de ragoût ou de foie aux carottes, car
la fascination de Privat s’exerçait même sur la mère Pierre; aussi
trônait-il dans cette loge, et avait-il fini par y entraîner quelques
écrivains, d’ailleurs assez faciles à entraîner, comme Émile de la
Bédollière, Guichardet, Lherminier, Fernand Desnoyers, etc._

_Est-ce à dire que Privat d’Anglemont fût gourmand ou ivrogne? Loin
de là. S’il vivait de la sorte, c’était uniquement pour ne pas
rentrer chez lui. Avec cette existence, on comprend qu’il ait fini
par conquérir une notoriété presque universelle. On demandait à voir
Privat, on se le montrait chez Baratte ou chez Bordier._

_Une nuit, comme il se promenait dans la plaine de Montrouge, il fut
arrêté par des voleurs. «Mais, leur dit-il en éclatant de rire, je
suis Privat!» En entendant ce nom célèbre comme synonyme de misère,
les voleurs se mirent à rire aussi fort que lui, et, vu l’heure
avancée, crurent pouvoir inviter le bohème à souper avec eux. Privat
trouva bizarre d’accepter. Les quatre filous, parmi lesquels était
une femme habillée en homme, comme Rosalinde, le conduisirent près
d’une cahute abandonnée, où ils avaient mis leurs provisions. On but
du champagne sous les astres, on fuma longuement; et, en contant ses
belles histoires, Privat enchanta ses hôtes de rencontre. Ils voulaient
même le revoir et prendre rendez-vous avec lui, mais il leur répondit
spirituellement: «N’engageons pas l’avenir!_[A]»

_A la fin, il vint un moment où il sentit qu’il pouvait tirer parti des
choses bizarres qu’il avait vues et des milieux étranges qu’il avait
traversés, et de ses observations il fit quelques articles de journaux
qui eurent un certain succès. Il les réunit plus tard en un volume dont
nous publions aujourd’hui une édition définitive, après l’avoir revu
avec soin._

_Privat n’avait qu’un volume dans le ventre, mais ce volume lui
survivra; il a déjà la valeur des chapitres de Saint-Foix et de
Mercier, car la plupart des quartiers et des mœurs qu’il décrit ont
disparu._

_Nous aurions voulu y ajouter quelques-uns des vers qu’il a publiés
dans sa jeunesse; voici un sonnet sur Mᵐᵉ Du Barry qu’il a reproduit à
satiété:_

    Vous étiez du bon temps des robes à paniers,
    Des manchons, des bichons, des abbés, des rocailles,
    Des gens spirituels, polis et cavaliers,
    Des filles, des soupers, des marquis, des ripailles.

    Moutons poudrés à blanc, poètes familiers,
    Vieux Sèvres et biscuits, charmantes antiquailles,
    Amours dodus, pompons de rubans printaniers,
    Meubles de bois de rose et caprices d’écailles,

    Le peuple a tout broyé dans sa rude fureur.
    Vous seule avez pleuré, vous seule avez eu peur,
    Vous seule avez trahi votre fraîche noblesse.

    Les autres souriaient sur les noirs tombereaux,
    Et tués sans colère ils mouraient sans faiblesse.
    Mais vous seule étiez femme en ce temps de héros.

_Ce sonnet est d’une belle allure, mais j’en ai entendu contester la
paternité à Privat. Je souligne à ce sujet une note très précise du_
PARNASSE SATIRIQUE DU XIXᵉ SIÈCLE: «_M. A. Privat d’Anglemont
n’a guère plus fait ses vers qu’Églé, belle et poète, ne faisait les
siens. Il était doué d’une excessive sensibilité littéraire qui le
poussait à produire sous son nom celles des poésies de ses amis dont le
succès pouvait être douteux. On a de lui des vers de M. Baudelaire, des
vers de M. de Banville et des vers de M. Gérard de Nerval._»

_Cette note, comme toutes celles du_ PARNASSE SATIRIQUE,
_est de feu Poulet-Malassis, le libraire le plus érudit que j’aie
connu et dont la véracité ne saurait être suspectée, car il a vécu
pendant plusieurs années de la vie de Privat et de ses compagnons.
Cette vie appartient à la tradition parlée plus qu’à la tradition
écrite, c’est-à-dire qu’on a beaucoup raconté Privat et qu’on l’a très
peu biographié. Théodore de Banville s’est cependant chargé de cette
besogne l’an dernier, mais on connaît les procédés de Banville et son
invincible besoin d’idéalisation. Il a fait de Privat quelque chose
comme un grand d’Espagne, fabuleusement beau, riche et prodigue,
étincelant d’esprit, intarissable de verve, héroïque, presque un
demi-dieu, et il a allumé des feux de Bengale dans le fond de son
pantalon troué._

_Eh bien! non, Privat n’était pas ce que l’éblouissante imagination de
Théodore de Banville voudrait nous montrer: c’était un bohème, le type
le plus complet du bohème, tel que le comprend la foule. Les anecdotes
pullulent sur son compte; il y en a de charmantes, celle entre autres
de Pothey, qui est bien près d’être un chef-d’œuvre_:

«_Un matin, en passant dans la rue Saint-André-des-Arts, l’envie
me prit de monter chez Alexandre Privat d’Anglemont. Je le trouvai
achevant sa toilette et prêt à sortir._

«_Comment vas-tu, mon vieil ami?_

--_Peuh! je m’embête!_

--_Quoi! m’écriai-je tout effrayé, tu es malade?_

--_Non, mais je m’embête..._

--_Allons donc! il faut chasser cela; je ne te quitte pas. Viens avec
moi, et nous essayerons de dissiper ce vilain mal._»

_Nous descendîmes. Devant le passage du Commerce, j’aperçus Méry qui
s’en allait tout emmitouflé sous les plis de son vaste manteau, malgré
les ardeurs du soleil de juillet._

«_Joseph! mon bon Joseph!_

--_Qu’est-ce que c’est?_

--_Une aventure bien extraordinaire, mon cher Joseph! Privat s’embête._

--_Privat?... C’est impossible... Est-ce vrai, Privat?_

--_C’est vrai._

--_Alors, mes enfants, je vais avec vous, et nous chercherons quelque
distraction._»

_Le chapeau sur les yeux, les mains dans les poches de sa longue
redingote, une cravate tortillée autour du cou, les jambes passées
dans un pantalon à pied qui se perdait dans d’énormes souliers, Balzac
arpentait la rue Dauphine._

«_Honoré! s’écria Méry._

--_Bonjour, amis, je vais chez la duchesse..._

--_Pas du tout; tu vas à l’Odéon faire répéter ta pièce; mais il te
faut rester avec nous._

--_Et pourquoi cela? demanda Balzac._

--_Parce que Privat s’embête, et qu’il est impossible de le laisser
dans cet état._

--_Privat s’embête?... Mais alors je vous accompagne, et j’abandonne ma
répétition._»

_En ce moment, une bonne grosse figure réjouie passa par la portière
d’un fiacre, et une voix s’exclama_:

«_Je vous y prends, ingrats! Vous flânez dans les rues et vous
m’oubliez. Avez-vous donc juré de ne plus franchir mon seuil? Je vous
attends tous à dîner demain soir. C’est convenu, n’est-ce pas? Au
revoir, à demain!_

--_Écoute, mon cher Dumas, écoute donc!_

--_Non, je suis pressé; à demain, sans faute!_

--_Mais, mon bon Alexandre, tu ne sais pas la triste nouvelle?_

--_Quelle nouvelle?_

--_Privat s’embête, et nous sommes tous désespérés._

--_Si Privat s’embête, répondit Dumas redevenu sérieux, laissez-moi
payer ma voiture, et je suis des vôtres._»

_Au coin du Pont-Neuf, nous rencontrâmes Alfred de Musset qui causait
avec Eugène Delacroix. En quelques mots, nous les mîmes au courant de
cette invraisemblable histoire._

«_Mais moi aussi je m’embête, murmura le doux poète._

--_Vous, mon cher Alfred, ce n’est pas la même chose, dit Delacroix
avec vivacité; vous en avez l’habitude. Mais pour Privat, c’est bien
différent._

--_Allons donc», fit Musset avec résignation._

_En marchant à l’aventure, nous avions traversé le pont et gagné la
place des Trois-Maries, quand Dumas nous arrêta en étendant ses deux
grands bras._

«_Attention! dit-il, nous sommes sauvés: j’aperçois Eugène Sue qui
mange des prunes chez la mère Moreau._»

_Ganté de frais, vêtu avec l’élégance la plus correcte, Eugène
consommait coup sur coup les noix, les prunes et autres fruits confits._

«_J’étudie», fit-il avec un fin sourire en nous voyant envahir son
refuge._

_Le chinois qu’il portait à sa bouche lui échappa des doigts quand il
connut le but de notre visite. Il semblait atterré, et longtemps il
réfléchit en silence._

«_Je crois avoir trouvé, dit-il enfin; pour moi, je ne puis rien faire,
mais je pense que Bouchot peut nous tirer d’embarras._

--_C’est vrai! s’exclama l’assemblée avec unisson; allons trouver
Bouchot._»

_L’artiste terminait son chef-d’œuvre, les_ FUNÉRAILLES DE
MARCEAU. _Absorbé par son travail, il était vivement surexcité,
et il n’aimait point qu’on le dérangeât. Perché en haut de sa double
échelle, il peignait avec une contention la plus extrême quand toute la
bande fit invasion dans son atelier. Sa fureur devint sans bornes._

«_Allez-vous bien vite sortir d’ici, sacripants! Voulez-vous tourner
les talons et déguerpir immédiatement?_

--_Mon bon Bouchot..., fit Méry._

--_A la porte!_

--_Mon cher François..., dit Balzac._

--_File! file!_

--_Mais saperlote! reprit Delacroix d’un ton sec, vous ne savez donc
pas que Privat s’embête?_»

_La colère du peintre s’éteignit subitement. Il déposa sa palette et
ses brosses, et descendit quatre à quatre les degrés de son échelle, en
répétant_:

«_Eh quoi! Privat s’embête?_»

_Et, de sa plus douce voix, Bouchot ajouta_:

«_Mes chers amis, cela ne peut durer plus longtemps... J’ai gagné
14,000 francs, je les prends, et nous allons essayer de distraire notre
pauvre camarade._»

_Le lendemain matin, les 14,000 francs étaient dépensés. Privat ne
s’embêtait plus, et tout le monde était content._»

_Quand bien même cette historiette ne servirait qu’à démontrer la
sympathie qui entourait Privat, nous ne devions pas oublier de la
mentionner ici._

_Cependant il n’était pas non plus à l’abri de la moquerie; j’en
citerai un exemple tiré d’un petit livre oublié_:

«_L’hiver dernier, un soir, M. Privat d’Anglemont faisait le whist de
l’ambassadeur d’Angleterre. La gracieuse duchesse de B..., dont les
incroyables cheveux d’or sont la gloire du faubourg Saint-Germain,
s’était approchée du fauteuil de notre élégant écrivain. «On dit que
vous faites de très jolis vers, Monsieur d’Anglemont...» murmura-t-elle
de sa voix la plus blonde. Le whist terminé, plusieurs autres
charmantes femmes, parmi lesquelles nous citerons la jeune princesse
Lugdanoff, se joignirent à la duchesse de B... pour engager M. Privat
d’Anglemont à réciter quelqu’un de ses délicieux sonnets, auxquels
son organe musical ajoute un charme de plus. Après s’être fait un peu
prier, mais pas plus qu’il ne faut pour rester dans les traditions, le
poète s’accouda contre la cheminée, et, passant légèrement ses doigts
dans les boucles parfumées qui gênaient son front, il commença_:

    Pauvre Dupuy, marchand d’vin malheureux,
    Que de gouapeurs trompèr’nt ta confiance!
    Tu n’avais pas assez de méfiance,
    Ils t’ont fait voir le tour comme des gueux! etc., etc.

«_Cette ballade, qui n’a pas moins de cent soixante vers, enleva tous
les suffrages. La petite marquise de C..., femme de notre consul à
Lisbonne, pinça bien un peu les lèvres, mais cette moue passa inaperçue
au milieu de l’enthousiasme général[B]._»

_Comment finit Privat? Par l’hôpital, par les hôpitaux. C’était prévu._

_Dans son livre des_ DERNIERS BOHÈMES, _M. Firmin Maillard
raconte un trait touchant à propos des obsèques de Privat. «Il mourut,
dit-il, en pleine connaissance de lui-même, et je me rappelle encore la
tête ébouriffée de Michel Masson nous apprenant avec douleur que nous
n’irions pas à l’église, la volonté de Privat ayant été expresse sur ce
point. Et quand le convoi fut arrivé au boulevard extérieur, je vis
avec stupeur Baptiste, le garçon de la brasserie des Martyrs, nu-tête,
en petite veste, souliers décolletés et tablier relevé à la ceinture,
se glisser dans le cortège. «Vous m’excuserez, me dit-il en arrivant
au cimetière, si je suis venu en costume, mais le patron n’a pas voulu
me donner de permission, et j’ai dû m’échapper... J’aurais mieux aimé
perdre ma place que de ne pas accompagner jusqu’au bout un homme comme
celui-là!_»

                                                     CHARLES MONSELET.



[Illustration]



LES INDUSTRIES INCONNUES



I

LA LOUEUSE DE VOITURES A BRAS ET SA REMISE.


Ne vous est-il point arrivé, en vous promenant dans Paris, un jour de
fête, par exemple, de vous demander comment toute cette population
peut faire pour vivre? Puis, vous livrant mentalement aux douceurs de
la statistique, cette science si chère aux flâneurs et aux savants,
si vous avez calculé combien la grande cité contient de maçons, de
rentiers, de charcutiers, d’avocats, de charpentiers, de médecins, de
bijoutiers, de forts de la halle, de banquiers, en un mot d’hommes
exerçant au grand jour, par devant la société et la loi, des
professions avouées et inscrites dans le Dictionnaire de l’Académie,
n’avez-vous pas toujours trouvé des masses énormes de gens auxquels
vous ne pouviez assigner aucun état, aucun emploi, aucune industrie?

Eh bien! tous ces gens-là composent la grande famille des existences
problématiques, que, suivant les statisticiens patentés, MM.
Parent-Duchatelet, Moreau Jonnès, Frégier, on évalue à soixante-dix
mille; c’est-à-dire que chaque matin il y a à Paris soixante-dix mille
personnes de tout âge qui ne savent ni comment elles mangeront, ni où
elles se coucheront. Et cependant tout ce monde-là finit par manger,
ou à peu près. Comment font-elles? C’est leur secret, secret souvent
terrible, que divulguent les tribunaux.

Mais nous n’avons rien à dire des classes dangereuses; nous laissons
aux hommes sérieux le soin d’en parler dans de gros livres que personne
ne lit, mais que l’Académie couronne. Nous ne voulons que vous donner
une idée de l’esprit ingénieux du Parisien, en passant en revue la
race pauvre, laborieuse, intelligente, qui a su se créer une industrie
honnête répondant aux divers besoins du public.

Dans nos excursions à travers le douzième arrondissement, nous avons
vu des choses si surprenantes que nous n’avons pu résister au désir
de les livrer à la curiosité des lecteurs. Ils verront que bien des
gens entreprennent de longs voyages, des courses périlleuses, pour
trouver des choses extraordinaires, lorsque, à leur porte, à une course
d’omnibus de leur foyer, le nouveau, le bizarre, l’extraordinaire, se
rencontrent à chaque pas.

Les mœurs patriarcales de l’âge d’or, la finesse du sauvage, la naïveté
du nègre de la côte de Guinée, sont des choses communes. Levaillant, le
capitaine Cook, René Caillié, n’ont rien observé de plus curieux dans
leurs voyages aux pays sans nom que ce que nous avons vu dans certains
quartiers de Paris.

Il existe derrière le Collège de France, entre la bibliothèque
Sainte-Geneviève, les bâtiments de l’ancienne École normale, le
collège Sainte-Barbe et la rue Saint-Jean-de-Latran, tout un gros
pâté de maisons connu sous le nom de Mont-Saint-Hilaire. Ce quartier
ressemble beaucoup à un gigantesque échiquier: il est tout emmêlé
de petites rues sales et étroites, qui se coupent à angle droit et
forment de tout petits carrés de maisons adossées les unes aux autres.
Dans cet îlot, long d’une centaine de mètres sur quarante de largeur,
on trouve une dizaine de rues toutes vieilles, noires et tortueuses.
Le Mont-Saint-Hilaire est le point culminant de ce qu’on est convenu
d’appeler le quartier Latin; c’est l’extrême limite du pays de la
science et de la Montagne-Sainte-Geneviève, dont il est séparé par une
rue et quelques maisons.

Mais quelle différence de mœurs, de population et d’industries!
Car Paris a cela de merveilleux que les habitudes de la population
d’une rue ne ressemblent pas plus à celles des habitants de la rue
voisine que les mœurs du Lapon ne ressemblent à celles des peuples de
l’Amérique du Sud. Vous tournez un coin de rue, et l’aspect change,
la population aussi. Les goûts, la manière d’être, les travaux, les
industries, rien ne se ressemble. Les habitants de la rue Meslay
sont aussi différents de ceux de la rue Saint-Martin que les mœurs
douces des petits rentiers de la rue Copeau[C] diffèrent des coutumes
bruyantes de leurs voisins de la rue Mouffetard.

Un étranger qui aurait passé un jour dans la rue du Croissant sans en
sortir, qu’on enfermerait dans une voiture pour lui faire faire un long
détour et le déposer dans la rue du Sentier, ne croirait jamais que ces
deux rues correspondent ensemble.

C’est ce qui fait l’incomparable supériorité de Paris sur toutes les
villes du monde. C’est cette physionomie multiple qui captive tous les
gens qui ont vu notre bonne ville. C’est ce kaléidoscope continuel qui
charme tant l’observateur et met un si profond regret au cœur de tous
ceux que leurs affaires forcent à quitter notre vieille cité.

Faisons un tour sur les hauteurs de l’Université, et nous y trouverons
deux quartiers jumeaux, les monts Sainte-Geneviève et Saint-Hilaire.
Autant la Montagne-Sainte-Geneviève est bruyante, criarde, tapageuse,
flâneuse, déguenillée, autant son voisin, le Mont-Saint-Hilaire,
est calme, tranquille, laborieux et propre. Les maisons sont aussi
vieilles, aussi tremblotantes d’un côté que de l’autre; mais celles
du Mont-Saint-Hilaire ont un aspect vénérable qui leur donne l’air de
bons vieillards, tandis que les autres font l’effet de vieilles femmes
ivrognesses titubant sur leurs jambes amaigries. Les derniers reflets
de la truanderie s’aperçoivent encore à la Montagne-Sainte-Geneviève.
Les ombres sévères des vieux scolastiques semblent planer incessamment
sur le Mont-Saint-Hilaire, à l’ombre des grands murs de tous les
établissements scientifiques accumulés dans ce petit coin de Paris.

L’enfant de la première prendra une hotte de chiffonnier pour contenter
ses goûts de bohème et vaguer constamment dans les rues, ou bien il
choisira un métier bruyant pour chanter en chœur, se disputer et
faire le lundi en nombreuse compagnie. Celui du second choisira une
profession tranquille, sans marteau, qu’il pourra exercer en _chambre_.
L’un sera débardeur, porteur aux halles, garçon marchand de vin,
servant de maçon; l’autre sera relieur, cordonnier, fabricant de boîtes
et de menus objets en carton. En un mot, ce sont presque deux peuples
de race et de nature différentes.

Le Mont-Saint-Hilaire appartient tout entier à ces petites industries
inconnues qui, en le faisant vivre, donnent à l’ouvrier la liberté et
l’indépendance. L’esprit ingénieux et libre de l’enfant de Paris s’y
est développé sous toutes ses faces. La petite fabrique y a pris des
développements excessifs. Toutes les maisons renferment des inventeurs
auxquels il ne manque qu’un plus grand théâtre pour devenir célèbres.
C’est le véritable microcosme du humain. Le fondateur des boutiques
de galette sur le boulevard, le précurseur du brillant pâtissier du
Gymnase, le fameux M. _Coupe-Toujours_, qui a laissé de si solides
souvenirs à tous les estomacs sexagénaires, l’homme qui durant vingt
ans a occupé toutes les bouches de la République, du premier Empire
et de la Restauration, était originaire du Mont-Saint-Hilaire. Il a
fait une immense fortune à vendre des parts de galette à un sou sur le
boulevard Saint-Martin. Aujourd’hui l’astre du Gymnase a fait pâlir
son étoile. Il n’y a plus guère que quelques familles du Marais qui
se souviennent de cette gloire déchue, et qui font encore venir, aux
grands jours de gala, les jours de cidre et de marrons, le gâteau, si
cher aux enfants de Paris, de la modeste boutique de cette ancienne
renommée. Les gamins et les grisettes de notre temps dédaignent sa pâte
feuilletée. M. Napoléon Richard, l’inventeur du café avec petit verre
à deux sous la demi-tasse, vulgairement connu sous le nom d’_Estaminet
des pieds humides_, était également un enfant de ce quartier. M.
_Coupe-Toujours_ avait fait ses études au fameux _Puits-Certain_, au
coin de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, une des plus vieilles maisons
de pâtisserie du monde, car sa renommée remonte au XIVᵉ siècle, et ses
pâtés chauds sont encore aujourd’hui aussi en vogue qu’au beau temps de
nos aïeux. Jamais les propriétaires n’y passent plus de dix années pour
faire fortune. Jugez, d’après cela, de la prodigieuse quantité de pâtés
au veau et au jambon que doivent consommer les estomacs parisiens.

Lorsqu’un homme d’une ville de province a fait fortune à Paris en
vendant n’importe quoi, en exerçant n’importe quelle profession,
tous ses compatriotes s’empressent de l’imiter; ils embrassent cette
profession ou vendent ce n’importe quoi. Le premier Auvergnat qu’a vu
Paris y a dû ramasser des écus en vendant de la vieille ferraille, et
le premier Normand en achetant des vieux habits, vieux galons. Depuis
ce temps, temps immémorial, tous les Auvergnats sont marchands de
ferraille et tous les Normands brocantent de vieux habits.

La grande révolution de 1789, en changeant la population du
Mont-Saint-Hilaire, qui était alors occupé par les étudiants des
diverses Facultés, y a porté des ouvriers. L’un d’eux a fait ses
affaires, comme on dit aujourd’hui, en inventant un petit commerce de
détail. Depuis ce temps, tous les enfants du quartier veulent aussi
inventer quelque chose pour faire leurs affaires, comme les inventeurs
de la galette et du café à deux sous.

Cela se comprend: l’homme, en apparence, n’est qu’un singe
perfectionné, beaucoup plus méchant, plus traître, plus laid, mais
infiniment moins malin que le singe, quoi qu’en dise Buffon, et même
Boileau.

Après avoir visité la Montagne-Sainte-Geneviève en tous sens, quelques
membres de la commission du douzième et moi, nous nous promenions dans
ces rues calmes, mais affreuses, comme dans une oasis. Nous éprouvions
ce bien-être que doit éprouver tout voyageur, après avoir été aveuglé,
étouffé, presque englouti par les sables du désert, en arrivant à la
fontaine, sous un bosquet d’arbres parfumés, verdoyants, plein d’ombre,
de silence et de fraîcheur. Nous nous sentions heureux, nos poitrines
étaient moins oppressées, la vie revenait; nous retrouvions enfin les
hommes, la civilisation, l’existence.

Notre tâche n’était pas remplie: nous devions visiter encore
quelques-uns de ces logements, voir les habitants, les interroger. A la
première maison, nous remarquons cette enseigne:

                Mᵐᵉ LECŒUR, LOUEUSE DE VOITURES A BRAS.
                         LES PREND EN REMISE.

Une remise de voitures à bras! c’était assez curieux pour des
touristes! nous entrâmes.

Figurez-vous une grande cour entourée de hangars, encombrée de roues,
de boîtes, d’essieux, de bâches. Ces boîtes, longues de 1 mètre 40
centimètres, étaient les voitures. Mᵐᵉ Lecœur est une femme de trente
ans, grande, grasse, brune, tout à fait désirable, qui rit plus souvent
qu’_à son tour_, pour montrer des dents éblouissantes. Elle a de jolies
mains, de jolis pieds, de beaux yeux, des bras superbes, qu’elle fait
voir avec une complaisance à nulle autre pareille. Elle aime à causer,
surtout avec les _messieurs bien_. En moins d’un quart d’heure elle
nous avait confié tous les secrets de son industrie.

Elle loue les charrettes pour déménagements cinq sous l’heure, et les
charrettes des _quatre saisons_ dix sous la journée. Ainsi il est très
rare que les petits marchands passants, criant les légumes dans la rue,
soient propriétaires des petites voitures qu’ils poussent devant eux;
généralement ils les louent. Lorsque par hasard ils ont assez d’avances
pour se procurer un numéro, ils remisent la nuit chez la _belle_ Mᵐᵉ
Lecœur. Cette location se fait à forfait. Si le marchand sort à trois
ou quatre heures du matin pour aller à la halle, il paye un sou de plus
par jour; s’il ne vient qu’après le soleil levé, il ne paye que deux
francs vingt-cinq centimes par mois, ou six liards par jour.

Comme nous nous récriions sur ce prix exorbitant de cinq sous l’heure,
Mᵐᵉ Lecœur, qui, quoique riant toujours à belles dents, a cependant
réponse à tout, nous dit:

«Comment! cinq sous l’heure, c’est trop cher! Ah bien! mais c’est dans
l’intérêt des Savoyards: ça les empêche de flâner, et ça contente les
pratiques.

--C’est très bien pour des bourgeois; mais ces pauvres revendeurs,
leur faire payer dix sous par jour une chose qui vous coûte peut-être
vingt francs une fois confectionnée!

--Oui! mais vous ne comptez pas les patentes, les numéros et les
fourrières. Et puis ces marchands-là font les _panés_ (pauvres); mais
il ne faut pas les croire: il n’y en a pas un qui ne mette de côté au
moins une pièce de trente sous tous les jours!»

Comme nous voulions calculer à peu près ses bénéfices journaliers, elle
nous dit:

«Oh! je n’y vais pas par quatre chemins: le remisage des autres me
paye mes frais au bout de l’année. Quant à mes cinquante voitures,
elles rapportent chaque soir à la maison leurs petites trois pistoles
et demie, comme disent les _charabias_. Quand j’en aurai une centaine,
et cela arrivera avec du temps et de l’économie, je pourrai marier mes
filles, s’il m’en vient jamais.»

Comme nous nous étonnions des bénéfices énormes de Mᵐᵉ Lecœur:

«Qu’est-ce que c’est que cela, nous dit-elle, auprès de ce que gagne la
mère Brichard! Vous vous étonnez de ce qu’une femme seule gagne sa vie!
La mère Brichard a son mari, ses garçons, qui, loin de l’aider, lui
coûtent les yeux de la tête. Malgré ça, elle gagne de l’or, et sa fille
Annette est un bon parti: elle pourrait la marier avec un avocat; mais
elle aime mieux la faire travailler, et lui acheter une bonne place à
la halle le jour qu’elle la mariera à quelque bon ouvrier, qui de ce
jour-là se croira rentier et se fera nourrir par sa femme.»

Il est à remarquer, en effet, que dans cette classe la majeure partie
des hommes mariés à des marchandes ou à de bonnes ouvrières ne font
rien ou presque rien. C’est à peine s’ils aident leur femme dans
ses travaux; ils passent leur journée au cabaret, à godailler, se
grisent, rentrent chez eux toujours entre deux vins. Les malheureuses
femmes se trouvent encore heureuses lorsque, sur une observation, ces
hommes brutaux ne répondent pas par des voies de fait, qui finissent
presque toujours à la police correctionnelle ou sur les bancs de la
cour d’assises. Pour les femmes, le prototype de l’élégance, de la
distinction, de l’esprit, est l’avocat, soit à cause de la cravate
blanche inhérente à cette classe de citoyens, soit à cause de la
robe noire et de la parole à l’heure, qui ont encore beaucoup de
prestige sur ces imaginations. Cependant l’influence du barreau est
contre-balancée par celle du pharmacien, qui est le _nec plus ultra_ de
la science et du savoir; il leur apparaît dans son officine, entouré de
bocaux verts, rouges et bleus, comme une espèce de magicien, de mire du
moyen âge.

Mᵐᵉ Lecœur voulut bien s’offrir pour nous conduire chez la mère
Brichard, sa voisine.



[Illustration]



II

LE FABRICANT D’ASTICOTS.


En sortant de sa maison, nous rencontrâmes un vieillard rouge en
couleur, une véritable _trogne du père Trinquefort_, un amant de la
dive bouteille, comme on disait jadis; un ami de la treille, comme
disent encore les guinguettiers. Mᵐᵉ Lecœur le salua légèrement de
la main. Le père Salin, c’est son nom, répondit à ce signe amical
par la plus profonde révérence. Nous avons su depuis qu’il était son
locataire, car Mᵐᵉ Lecœur est _principale_ de la maison dont sa remise
occupe la cour. Elle a, comme on voit, plusieurs cordes à son arc;
aussi emploie-t-elle une femme de ménage à six francs par mois.

«Que fait M. Salin? demanda M...

--Oh! il n’est pas au bureau de l’Assistance publique! (Être au bureau
est une honte pour un homme, dans ces quartiers de travailleurs.)
C’est un homme qui gagne _joliment_ sa vie: il est FABRICANT
D’ASTICOTS.»

Nous avouons que nous ne nous y attendions pas. Cette industrie nous
parut exorbitante. Le fabricant d’asticots dépassait de cent coudées
notre imagination. Nous craignions de n’avoir pas bien entendu, mais
certainement nous ne comprenions pas. Il nous fallait une explication.

«Fabricant d’asticots! dis-je avec surprise.

--Mais oui... Vous savez bien ces petits vers qui servent à pêcher.

--Je sais. Mais comment les fabrique-t-il?

--Ah voilà! Ce n’est peut-être pas trop propre, cet état-là, mais on y
gagne sa vie. Il y a à Paris plus de deux mille pêcheurs à la ligne:
beaucoup de gamins et pas mal de bons bourgeois établis ou retirés des
affaires. Le père Salin a fait connaissance avec ceux-ci sur le bord
de l’eau. Il leur fait des asticots pour amorcer toute l’année. Pour
cela il a loué tout le haut de la maison, un ancien pigeonnier. Il y
met macérer des charognes de chiens et de chats que lui fournissent
les chiffonniers. Quand c’est en putréfaction, les vers s’y mettent;
le père Salin les recueille dans des boîtes de fer-blanc qu’on nomme
_calottées_, et il les vend jusqu’à quarante sous la calottée. Vous
voyez que ce n’est pas bien malin à fabriquer. Mais dame! il faut un
fier odorat pour faire ce métier-là! Tout le monde ne le pourrait pas.
Aussi ses journées sont-elles très bonnes au commencement de la saison:
il ne gagne jamais moins de dix à quinze francs par jour, et tout le
reste de l’année sept à huit francs. Mais ça n’a pas d’ordre, ça aime
trop à _lever le coude_ (boire).

--Cependant, lorsque les eaux sont hautes, on ne pêche guère; il doit
souvent chômer pendant l’hiver?

--Au contraire, c’est son meilleur temps, parce qu’alors il élève
des vers pour les rossignols, ce qui est un excellent métier, dont
il a presque le monopole. C’est propre, c’est facile, cela rapporte
beaucoup. Il suffit de prendre de la recoupe (petit son), qu’on mêle
avec de la farine et de vieux morceaux de bouchons; on les laisse
couver dans de vieux bas de laine, et les _asticots rouges_ naissent
tout seuls. Cela se vend dix sous le cent. Généralement les amateurs de
rossignols sont de vieilles femmes riches et des bourgeois qui ont des
métiers tranquilles: les bouquinistes, les relieurs, les tailleurs à
façon. Tous ces gens-là payent bien et comptant: il suffit donc d’avoir
une dizaine de pratiques possédant chacune trois ou quatre oiseaux pour
vivre bien à son aise et payer une femme de ménage. S’il n’aimait pas
tant la boisson, le père Salin pourrait être propriétaire tout comme un
autre; mais il mourra à l’hôpital, il est trop _artiste_.»

[Illustration]



[Illustration]



III

    UN MOT SUR LES ARTISTES POPULAIRES.--LA CUISEUSE DE LÉGUMES.--UN
    RENTIER A CINQ FRANCS DE CAPITAL.--LE TZIGAN MUSICIEN.


Nous vous avons conduit dans un monde étrange, que vous ne connaissez
pas, dont vous comprenez à peine le langage, car ce monde-là a un
lexique à lui, des mots qui lui appartiennent en propre, et nous vous
en devons l’explication toutes les fois qu’ils se présenteront sous
notre plume.

«Il est trop artiste!» a dit Mᵐᵉ Lecœur. Être artiste veut dire ici:
jeter l’argent par les fenêtres, le dépenser à tort et à travers sans
compter, boire de ci et de là, courir la fillette, chanter, rire
toujours, en un mot être un gai boute-en-train, un enfant de la joie,
un Roger-Bontemps. En effet, dans ces quartiers, on ne connaît, en fait
d’artistes, que les peintres en décors de boutiques et les musiciens
d’orchestres de barrières, gens engendrant le moins qu’ils peuvent la
mélancolie et ne crachant pas du tout sur le jus de la treille. Ils
gagnent facilement leur vie, ils travaillent le moins possible, ils
sont passablement payés! aussi dépensent-ils leur argent beaucoup plus
vivement qu’ils ne le gagnent.

Braves gens au demeurant, cœurs loyaux, toujours prêts à rendre service
à tout le monde indistinctement; bons, charitables, mais flâneurs,
paresseux avec délices; ne refusant jamais une partie de plaisir,
en proposant toujours, ils ont le mot pour rire et ils chantent
agréablement la romance égrillarde et la chanson bachique.

Ils sont très aimés du peuple, parce qu’ils sont bons drilles et
passent pour des farceurs qui n’ont pas froid aux yeux. La plus
belle partie du genre humain les estime fort, car, après tout, ils
forment la haute aristocratie des classes laborieuses. Ils ne sont pas
encore bourgeois, ils ne sont déjà plus ouvriers; ils se trouvent sur
l’extrême limite, et servent pour ainsi dire de chaînon pour relier
les deux castes. Ils sont indépendants, libres et fiers; ils n’ont ni
patrons ni bourgeois, ce qui est beaucoup.

Nous avons rencontré dans ce monde-là des vertus touchantes, des
délicatesses exquises. Laissez-nous vous raconter l’histoire du chef
d’orchestre du théâtre de M. Morin. Cet homme est âgé de cinquante
et quelques années; c’est un petit vieillard, au visage triste et
réfléchi, plein de résignation. L’œil est doux et intelligent, on
voit que cet homme pense et qu’il est bon. Il est toujours vêtu de
noir; ses habits, quoique vieux, sont d’une propreté militaire. Il
fait peu de gestes, il parle bas et semble écouter avec plaisir son
interlocuteur, tout en donnant audience à ses pensées. Il est d’une
politesse méticuleuse; il a plutôt l’air d’un homme de chiffres et de
calcul que d’un homme d’inspiration. Il est né en Savoie; il se nomme
Brosset. Il partit de son pays à l’âge de huit ans pour venir chercher
fortune à Paris; il était avec son frère. Ils jouaient de la vielle,
en demandant un petit sou, le long de la route. Après un voyage qui
dura bien longtemps, hélas! pour de pauvres petites jambes de dix
ans, ils entrèrent dans la grande ville. Là leur sort devait changer,
car, à peine la barrière franchie, la première chose qui se présenta
à leurs yeux était un portefeuille bien ventru, bien rebondi, ayant
tous les airs d’un meuble de bonne maison. Nos deux petits Savoyards
s’empressèrent de cacher leur trouvaille à tous les yeux; retirés dans
un coin, ils l’examinèrent: elle contenait dix beaux mille francs en
billets de banque, et d’autres papiers, tels que lettres de change,
billets à ordre, etc., etc., et toute la série des papiers timbrés
paraphés de noms solvables. «Ah! mon Dieu! s’écria Brosset aussitôt
qu’il eut apprécié la valeur de sa trouvaille, il doit être bien
malheureux celui qui a perdu un pareil trésor! Il faut le retrouver et
lui rendre son bien.»

Les deux frères ne prirent aucun repos qu’ils n’eussent trouvé le
propriétaire du portefeuille perdu. C’était un riche commerçant. Ce
beau trait de probité le toucha; il prit les deux enfants, leur fit
faire des études, apprendre la musique, et leur procura ainsi tous les
moyens de gagner honorablement leur vie. Il ne voulut pas que ce fait
demeurât inconnu; il le fit raconter dans tous les journaux du temps,
en citant l’âge et les noms des deux frères. Brosset depuis lors eut
bien des succès, car il est excellent musicien; il a couru le monde
d’un bout à l’autre, mais il a toujours conservé le journal qui relate
ce fait, encadré dans sa chambre, parce que, dit-il, il lui rappelle le
temps de sa misère et le souvenir de la reconnaissance qu’il doit à son
bienfaiteur. Malheureusement, le nom de ce dernier nous échappe; nous
ne pouvons l’accoler ici à celui de l’obligé.

Ainsi le père Salin est artiste par la seule raison que, sans boutique,
sans patente, sans frais, il gagne sa vie sans avoir besoin de
personne, et qu’il vit tout à fait à sa guise, se renfermant dans sa
spécialité.

Nous arrivâmes chez la mère Brichard. Sa boutique est un immense
fourneau: figurez-vous deux bassines gigantesques où l’on pourrait
faire cuire un bœuf entier avec ses cornes et ses autres agréments;
une cheminée comme on n’en voit plus que dans les provinces les plus
éloignées, et, au milieu de tout cela, Mᵐᵉ Brichard et sa fille, Mˡˡᵉ
Annette. L’une préside à la cuisine, l’autre à la vente des artichauts.
La mère Brichard est une femme de quarante-cinq ans environ, grosse,
ronde, courte, un type de bœuf de labour, de cheval de trait. Elle
est active, remuante, toujours en mouvement; elle va, vient, crie,
rit, parle, chante, travaille, tout cela à la fois; elle ne perd pas
un moment et dit cinquante paroles de trop à chaque phrase. Sa fille,
Mˡˡᵉ Annette, est blonde, jolie, avec de beaux yeux bleus; elle semble
timide, et ne parle qu’avec la plus grande réserve.

Ce que Mᵐᵉ Lecœur aurait expliqué en cinq minutes, la mère Brichard,
grâce à ses phrases incidentes, mit une bonne heure à nous le dire.
Pendant la saison, elle achète les artichauts sur pied aux champs, et
à la halle par voitures. Elle choisit les plus beaux, qu’elle vend aux
fruitières pour les maisons bourgeoises; les petits sont mangés à la
poivrade; elle fait cuire tous les autres pour son commerce. Elle en
fournit à presque tous les petits marchands à charrettes qui les crient
par la ville. Le prix de l’achat en gros et sur une grande échelle
est si minime qu’il paraît presque incroyable: il varie de un à six
centimes. Lorsqu’ils sont cuits et livrés aux crieurs, la mère Brichard
gagne deux centimes. Il va sans dire que ceux qui sont vendus au détail
aux passants et aux bourgeois procurent un bénéfice triple.

Pendant l’automne et l’hiver, son matériel lui sert à fournir de
légumes cuits, oseille, chicorée, épinards, une partie des fruitières
et des marchandes de la halle. Elle fait outre cela des poires et des
pommes cuites pour les détaillants.

«Pourquoi ceux-ci ne font-ils pas cuire leurs légumes eux-mêmes?

--Cela leur coûterait plus cher que de les acheter tout cuits, nous
répondit la mère Brichard: ils ne sont pas outillés, et le matériel
coûte très cher. Ce métier-là, il faut le faire en grand ou ne pas
s’en mêler: on y perdrait son temps et son argent. Dans notre partie,
il faut savoir d’avance, à un centime près, sa dépense pour chauffage,
entretien, loyer, temps, et tout le reste: il n’y a pas de petites
économies; il ne faut rien perdre, pas un charbon, pas une minute de
feu. Si je nourris des lapins, c’est pour profiter de mes épluchures.»

Au commencement du printemps, elle fait des œufs rouges et entreprend
par adjudication ceux des coquetiers en gros. Elle a toujours, en
toutes saisons, quelque chose à vendre aux petits marchands ambulants,
parce qu’elle tient avant tout à conserver ses pratiques, et elle ne
veut pas les déshabituer de venir à sa maison faire leurs provisions.

Pendant que nous causions avec Mᵐᵉ Brichard, nous entendîmes un grand
caquetage à la porte. La rue, devant l’établissement, avait l’aspect de
la rue du Coq-Saint-Honoré au moment de l’exposition du jour de l’an
de la maison Alphonse Giroux[D]. Seulement, au lieu des beaux cochers
fourrés, poudrés, luisants, c’étaient de pauvres femmes en guenilles,
de jeunes filles portant la glorieuse livrée du travail, et des petites
charrettes à bras à la place des fringants équipages. C’était l’heure
d’une _cuite_, Mᵐᵉ Brichard allait commencer sa vente de l’après-midi,
celle de deux heures, moment où les ouvriers des fabriques font leur
second déjeuner.

La mère Brichard fournissait aux demandes, Mˡˡᵉ Annette recevait
l’argent. Toutes ces femmes payaient sans discuter, sans mot dire.
C’est que la mère Brichard n’entend pas raillerie à l’article du
crédit. Elle préférerait faire crier par les rues toutes ses cuites à
sa fille Annette que de faire deux sous d’_œil_ (crédit).

«Cependant, lui dis-je, ces pauvres femmes ne doivent pas toujours
avoir l’argent à la poche?

--Elles savent bien où en trouver. Est-ce qu’il n’y a pas dans ce
quartier M... _Vautour_, un brave _Auverpin_ (Auvergnat), qui a fait
ses affaires, et chez qui elles savent qu’il y en a toujours?

--Oui, mais à quelles conditions?

--Oh! c’est un bien brave homme, allez! Il aime à obliger le pauvre
monde. Il leur donne cinq francs tous les _matins_, et elles lui
rapportent cent cinq sous tous les _soirs_.

--Cinq sous d’intérêt pour cinq francs et pour douze heures! Mais c’est
exorbitant!

--Il leur rend service!

--Ah! vous appelez cela un service! Si M... _Vautour_ prête aux mêmes
conditions à celles qui travaillent pendant la nuit, c’est-à-dire cinq
francs à six heures du soir pour avoir cinq francs cinq sous à six
heures du matin, un écu lui rapporte _cent quatre-vingt-deux francs
cinquante centimes_ par an, et chacune de ces pauvres marchandes lui
donne par an quatre-vingt-onze francs vingt-cinq centimes d’intérêt,
ce qui fait que son argent est prêté à _dix-huit cent vingt-cinq_ pour
cent.

--Diantre! fit Mᵐᵉ Lecœur, mais c’est assez bien placer sa monnaie.

--Mais oui, c’est un assez bon métier, dit la mère Brichard; ça vaut
mieux que de se brûler le tempérament à faire bouillir un tas de choses.

--Savez-vous qu’avec cent francs ainsi placés, c’est-à-dire vingt
pièces de cent sous, cet homme si bienfaisant, ce protecteur des
pauvres, se ferait _dix-huit cent deux_ francs de revenu par an?

--Bon Dieu! le vieux coquin!» s’écrièrent toutes les femmes.

Puis on n’y pensa plus. Mais nous autres nous y pensions et nous
disions: En supposant que cet honnête philanthrope, cet homme honoré,
respecté, vénéré dans son quartier, soit un homme d’ordre, un homme qui
travaille, un homme venu à Paris, comme la plupart de ses compatriotes,
pour s’amasser un petit _boursicaut_, afin d’acheter un morceau de
terre dans la Limagne; si cet ami de l’humanité ne dépense pas ses
cinq francs et leurs intérêts, que devient alors le célèbre calcul des
grains de blé multipliés sur les cases de l’échiquier? Tous les quatre
jours il a un franc. Il prête généreusement à toutes les femmes qui lui
sont recommandées et dont répondent ses pratiques, et Dieu sait combien
il y a dans notre ville de gens qui accepteraient ces conditions
pour avoir le droit de travailler! En faisant le calcul des intérêts
composés, au bout de l’année il se trouve avoir gagné avec _une pièce
de cinq francs_ 3,900,000 francs, ou 780,000 pièces de cinq francs.

Faisons maintenant un calcul plus facile, pour ceux qui n’auraient pas
le temps d’additionner jour par jour pendant la durée d’une année de
365 jours.

Cinq francs, avons-nous dit, à cinq sols (25 centimes) d’intérêt par
jour, rapportent 91 francs 25 centimes par année. Si dans l’année
suivante on se sert de la somme _gagnée_ pour ce même commerce, aux
mêmes conditions, on obtient 1665 fr. 31 cent., plus une fraction. La
troisième année lui rapportera une somme de 30,391 fr. 90 centimes,
plus une fraction. La quatrième année le trouvera à la tête de 654,652
fr. 17 centimes, plus fraction. Enfin la cinquième année donnera la
somme énorme de 11,947,402 fr. 10 cent. et fraction. A la septième
année, le capital accumulé surpasserait considérablement la totalité
de la monnaie circulant en France[E].

Et l’on parle de l’usure qui ronge nos campagnes, du paysan saigné
à blanc, ruiné! Hélas! voilà ce qui se fait à Paris, au centre de
la ville, dans tous les quartiers populeux. Abordez, dans la rue,
n’importe quelle petite marchande criant ses légumes: si vous savez lui
inspirer de la confiance, en lui parlant son langage, elle vous donnera
l’adresse d’un de ces vampires qui s’attachent à l’existence du pauvre
et sucent son sang jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Il y a dans Paris peut-être mille sociétés de bienfaisance se
partageant toutes les paroisses. De jeunes femmes du monde, des fils de
famille, des hommes haut placés, vont chaque jour visiter les pauvres
à domicile, leur porter du linge, du bois, des habits, du pain. C’est
très bien: il n’est rien au monde que nous respections à l’égal de la
charité, c’est une vertu toute divine.

Mais est-ce assez que de donner?

Ne devrait-il pas y avoir aussi une société qui encourageât le travail?

Ne serait-ce pas une grande et belle œuvre que celle qui délivrerait de
l’usure ces malheureux travailleurs?

Et pour cela il ne faudrait qu’une simple mise de fonds de quelques
centaines de francs: car jamais, de mémoire de marchande, ces
misérables usuriers n’ont perdu une seule pièce de cinq francs. Celle
qui ne leur rapporterait pas, le soir, la somme prêtée le matin,
serait montrée au doigt et vilipendée dans tout le quartier.

Nous prions M. l’abbé Mullois, dont nous avons lu avec intérêt les
livres sur la charité, de prendre notre idée en considération.

Vous concevez qu’après avoir découvert des choses si extraordinaires:
une loueuse de voitures à bras qui se faisait 12 à 15,000 livres de
rentes; une cuiseuse de légumes des quatre saisons qui bénéficiait de
25 à 30,000 francs par an; un philosophe élevant des vers pour les
rossignols et des asticots pour la pêche qui gagnait autant qu’un chef
de division et beaucoup plus que de célèbres feuilletonistes; enfin un
monsieur auprès duquel nos plus illustres banquiers n’étaient que des
philanthropes, nous ne pouvions nous arrêter dans nos pérégrinations:
nous avions rencontré l’incroyable, nous voulions de l’impossible.

Nous avions rencontré les musiciens errants, les joueurs d’orgue,
les montreurs de singes et d’animaux vivants;--il y a là des maisons
qui sont de véritables ménageries,--les impresarii de marionnettes
y établissent leurs quartiers généraux. Ceux-ci ont importé toute
une industrie dans la rue du Clos-Bruneau. Ils y font vivre toute
une population, population curieuse, douce, bonne, presque artiste,
qui rappelle de loin certains personnages des _Contes fantastiques_
d’Hoffmann. Elle est toute employée à la fabrication des fantoccini.
Il y a d’abord le sculpteur en bois qui fait les têtes. Il est à la
fois peintre et perruquier; il travaille dans le commun et dans le
_soigné_. Il vend ses têtes jeunes, dans le _soigné_, de 2 à 4 francs;
celles de vieillards à barbe et cheveux blancs, de 10 à 15 francs; une
perruque simple, 12 sous; avec agréments et frisure, pour femme ou pour
chevalier Louis XIII, 2 francs. A côté de lui se trouve l’habilleuse
qui fait les costumes; on lui fournit les étoffes; lorsqu’elle
travaille pour un spectacle bien établi, comme celui de M. Morin, rue
Saint-Jean-de-Beauvais[F], elle gagne 2 francs par jour, _sans se
donner trop de mal_. Puis viennent les cordonnières, celles qui font
les souliers de satin pour les marionnettes danseuses et les bottes
chamois pour les chevaliers. Les souliers se vendent 4 sous la paire,
les bottes 15 sous. Enfin le véritable magicien de ce monde, celui qui
_ensecrète_ les bouisbouis. _Ensecréter un bouisbouis_ consiste à lui
attacher tous les fils qui doivent servir à le faire mouvoir sur le
théâtre: c’est ce qui doit compléter l’illusion. Il faut une certaine
science pour bien ensecréter, car celui qui est chargé de faire
danser la marionnette doit ne jamais pouvoir se tromper et ne prendre
jamais un fil pour un autre, faire remuer un bras pour une jambe; la
disposition de l’ensecrètement doit être telle qu’en voyant les fils
détachés, celui qui a l’habitude de ces exercices doit dire: «Celui-ci
sert aux bras, celui-là aux jambes.»

Dans vos promenades d’été à travers les bois, vous êtes-vous
quelquefois arrêté sous la tonnelle, dans un de ces délicieux cabarets
des environs de Paris, où les clématites, les volubilis, les capucines
et les gobéas semblent se disputer à qui vous donnera l’ombre la
plus fraîche et le parfum le plus suave; où la brise arrive douce et
parfumée; où les oiseaux, se piquant d’amour-propre, vous chantent à
qui mieux mieux leurs plus délicieuses cavatines? Et là, avez-vous été
tout à coup réveillé par des chants barbares qui ont fait s’envoler à
la fois les rêves et les oiseaux?

Vous avez rencontré devant vos yeux un vieillard, au teint basané,
à l’œil fauve, aux haillons picaresques, raclant avec un morceau de
plume sur une mandoline bizarre, une manière de guzzla, quelque chose
rappelant l’origine de la musique, une espèce d’écaille de tortue,
comme devait être la lyre du poète Orphée.

C’est un tzigan de la Valachie, un bohémien comme nous disons; un
Zingari, un Gypsy, comme disent les autres. Cet homme a une histoire.
Il est né à Bucharest; il était serf au service d’un boyard quelconque.
Ce seigneur avait fait ses études à Paris; il retourna dans son
pays avec les idées françaises. Son premier soin, en rentrant sur
ses propriétés, fut de faire brûler, devant les paysans, tous les
instruments de supplices, knout, batogues (baguettes), cordes, nerfs
de bœuf. Les paysans, voyant cet autodafé, ne comprirent qu’une
chose, c’est que leur jeune seigneur les faisait libres, c’est qu’il
abolissait le travail obligé. Car qu’est-ce que la liberté pour un
tzigan de Valachie ou un nègre de l’Amérique, si ce n’est le droit
de ne rien faire? On se mit à se promener, à jouer de la guzzla, à
danser toute la journée. Les premiers jours, le Valaque crut qu’on
lui faisait fête, que chacun célébrait à sa manière l’avènement des
idées progressives. Mais bientôt il s’aperçut de l’erreur de tous ces
braves gens; et, pour les réintégrer dans les saines idées des amis de
l’ordre, il leur donna à chacun un petit morceau de papier, en les
priant de le porter au chef de la police de Bucharest.

Ces morceaux de papier étaient autant de bons pour cinquante coups de
knout à se faire administrer par les valets de ville.

Le moyen était dur; mais il paraît qu’il était bon, car, dès le
lendemain, chacun se remit au travail, et, pendant un mois, personne
n’eut un reproche à subir: les travaux étaient exécutés avec une
exactitude merveilleuse. Mais, le mois suivant, on commença à se
relâcher: les dos étaient cicatrisés; on oubliait le terrible exemple
du mois précédent; on baguenaudait; chacun en prenait à son aise.
Il fallut revenir aux petits morceaux de papier, aux bons de knout.
L’ordre rentra dans l’atelier. Notre jeune homme, reconnaissant
l’excellence de son invention, ne trouva rien de mieux que d’assembler
tous les premiers du mois ses serfs, et, de même qu’ici on fait la
paye, on leur remettait à chacun un de ces terribles petits bons; qu’il
fût content ou non, qu’on eût travaillé ou flâné, qu’on eût bien ou mal
fait, c’était une affaire réglée, le premier du mois on recevait son
petit morceau de papier.

Notre homme, qui était plus avancé que les autres, se fatigua de ce
régime. Un jour, il prit sa guzzla sous son bras, tout ce qu’il put
enlever sur son dos, et il partit à la grâce de Dieu, ne sachant où il
allait. Mais, étant chez son maître, il avait entendu parler de Paris.
Paris! Qu’est-ce que cela pouvait être? N’était-ce pas le pays où
s’allume le soleil? N’était-ce pas la terre promise par les prophètes
aux bienheureux de toutes religions? C’était la ville des plaisirs,
du bon vin, des arts et de la liberté: que fallait-il de plus à notre
maugrabin? Il aimait toutes ces belles choses-là. Il partit pour la
patrie de ces beaux rêves.

Vous dire comment il fit les six cents lieues qui séparent Paris de la
Valachie, cela serait toute une odyssée. Il eut quelques bonnes veines
et beaucoup de misères. Il rencontra une troupe de bohémiens, il courut
avec eux les foires d’Allemagne en qualité de musicien. Enfin ils
arrivèrent sur les bords du Rhin; il contemplait déjà cette terre de
France tant désirée, il s’y voyait arpentant les grandes routes. Mais,
hélas! l’homme propose et Dieu dispose.

Il comptait sans la gendarmerie, cette noble institution qui existe
partout, même en Allemagne; ses compagnons, qui ne laissaient jamais
rien traîner, avaient trop emprunté aux bons Germains pendant leur
lourd sommeil de bière. On s’était fâché, la troupe fut appréhendée
au corps. Ce qu’on lui reprocha, on n’en saura jamais rien. Toujours
est-il que notre tzigan ne revit le Rhin et la terre française que
six longues et sans doute bien tristes années après sa première
contemplation.

Tant qu’il fut en Alsace, tout allait pour le mieux; il avait appris la
langue allemande pendant son long séjour en Saxe. Mais, dès qu’il eut
quitté ces contrées, il se trouva dans une position identique à celle
de la Sarrasine de la légende, la mère de saint Thomas Becket, nous
croyons, qui partit de son beau pays d’Orient pour venir en Angleterre
chercher un amant volage, en ne sachant que deux mots de la langue
d’Occident, Londres et Becket. Le tzigan avait un désavantage sur elle
encore: il n’en savait qu’un, Paris!

Enfin, à force de demander, il arriva. Le soir de son entrée, se
croyant encore dans les plaines de la Roumanie, il se coucha sans
souper sur le premier banc qui se présenta. Une patrouille passa; on
l’interrogea, lui et sa compagne de voyage, une jeune et belle gypsy
qu’il avait ramenée d’Allemagne. Ils répondirent en allemand, on les
conduisit à la préfecture. L’interprète du lieu leur dit que, s’ils
demandaient une médaille de chanteurs des rues, on pourrait les rendre
à la liberté.

Le lendemain, ils commencèrent donc leur nouvel état. La femme était
jeune et jolie, elle faisait la quête. On est toujours généreux avec
une jolie femme. L’homme amusait par ses grimaces et son instrument
inconnu. Dans la journée ils posaient chez les peintres pour augmenter
leur revenu. Il y a de cela quarante ans. L’homme chante toujours
et joue toujours de la guzzla. La femme s’est faite tireuse de
cartes; elle vend des noix et des coquilles dorées dans lesquelles
sont enfermés les arrêts du destin. Vous devez l’avoir vue aux
Champs-Élysées. C’est une vieille femme au teint bistré, à l’œil noir,
édentée, refrognée, ridée comme une pomme de l’année dernière. Paris
leur a porté bonheur, ils sont aujourd’hui propriétaires!

Oui, propriétaires! et de deux maisons encore! Deux maisons sises
à Paris, dans le quartier de Lourcine, deux maisons _louées à la
semaine_, rapportant deux mille huit cents francs.

Louées à la semaine! Nous avons souligné ces mots, parce que beaucoup
de nos lecteurs ne savent peut-être pas que cette mode anglaise est
encore un emprunt fait aux vieilles coutumes de la France, coutume
barbare, qui s’est perpétuée dans les quartiers pauvres, comme tout ce
qui est laid et cruel. Le dimanche, les propriétaires viennent faire
la ronde chez tous leurs locataires, recevoir leur argent ou donner
congé dans les vingt-quatre heures. De cette façon, les mois n’ont que
vingt-huit jours pour eux; ils ont inventé des années de treize mois.
C’est ingénieux et productif.

Notre tzigan est sans pitié pour les mauvais payeurs. Que si on lui
parle de l’état qu’il continue d’exercer: «Qu’appelez-vous demander
l’aumône? dit notre homme en se drapant dans ses haillons. Je suis
musicien, on paye mon talent; est-ce que Paganini demandait l’aumône
quand il donnait un concert?»

[Illustration]



[Illustration]



IV

    L’ARLEQUIN.--L’EMPLOYÉ AUX YEUX DE BOUILLON.--LES LOUEURS DE
    VIANDES.--LE PEINTRE DE PATTES DE DINDONS.--LE BOULANGER EN VIEUX,
    ETC.


J’ai dit que des membres de la commission centrale des propriétaires
et habitants du douzième arrondissement m’avaient prêté le concours
de leur expérience et me guidaient à la recherche des étrangetés qui
n’appartiennent qu’à cette zone de Paris. Mais il commençait à se
faire tard, la nuit s’avançait à grands pas; de fumeuses chandelles
s’égouttaient en longues stalactites au fond de toutes les boutiques:
mes compagnons me quittèrent. Resté seul, je m’adressai à un des
industriels de la localité que j’avais visités le matin. Il voulut bien
m’accompagner.

«Savez-vous, me dit-il, comment mange une partie de cette population?

--Je connais, répondis-je, le plat de viande à deux sols et de légumes
à cinq centimes, et j’ai entendu parler du _hasard de la fourchette_ et
du bouillon à _jet continu_.

--Oui, mais ce que vous ignorez, c’est que les ouvriers qui ont du
travail mangent seuls le plat à deux sols; les autres se nourrissent
tout simplement chez le _Bijoutier_.

--Le _bijoutier_! qu’est-ce donc? Serait-ce par hasard la fameuse soupe
au caillou dont on m’a tant parlé dans mon enfance?

--Non; suivez-moi un moment, et vous verrez. Si vous avez des nausées,
ne vous en prenez qu’à votre curiosité, et surtout bornez-vous à
raconter ce que vous aurez vu; vous n’avez pas besoin de rien exagérer
pour apitoyer utilement sur le sort de ces malheureux et appeler sur
eux l’attention des gens compétents.»

Nous descendions une de ces petites rues raides dont les pavés, appuyés
les uns contre les autres, semblent se faire la courte échelle pour
monter jusqu’au Mont-Saint-Hilaire. A la rue des Noyers, mon cicerone
me dit:

«Visitons d’abord les alentours du marché. Voici la mère Maillard:
c’est une _bijoutière_ ou marchande d’_arlequins_. Je ne sais pas
trop l’origine du mot _bijoutier_, mais l’_arlequin_ vient de ce
que ses plats sont composés de pièces et de morceaux assemblés au
hasard, absolument comme l’habit du citoyen de Bergame. Ces monceaux
de viande que vous voyez là sont très copieux, et cependant ils se
vendent un sou, indistinctement. Ce bon marché n’a rien d’étonnant.
La mère Maillard a passé un traité avec les laveurs de vaisselle de
presque tous les grands restaurants. Ces hommes, qui sont relégués
dans une étuve où, d’un bout de l’année à l’autre, ils restent soumis
à une chaleur de soixante à quatre-vingts degrés centigrades, ont
généralement vingt-cinq francs d’appointements fixes par mois; mais ils
se font de quatre à cinq cents francs par mois avec les restes, qui
leur appartiennent.

«Ce qu’on appelle en termes du métier les rogatons, c’est-à-dire tous
les morceaux que la pratique laisse dans les assiettes, se vendent
par seaux. C’est là ce qu’achète la mère Maillard, et c’est avec cela
qu’elle compose ses _arlequins_. Le seau vaut trois francs. On y
trouve de tout, depuis le poulet truffé et le gibier jusqu’au bœuf aux
choux. Les ortolans, si on en mange à Paris, y coudoient familièrement
le modeste beefsteak. Les eaux grasses, les os, les rognures, les
épluchures, se vendent à part; la graisse se met dans de petits barils,
elle est achetée par les fabricants de lampions pour les illuminations,
à raison de sept francs le baril. C’est un prix fait, comme les petits
pâtés. Mais il y a là un terrible revers de la médaille: ces hommes
ne peuvent jamais durer plus de trois ans à faire leur métier; ils se
cuisent, ils finissent par ne plus avoir de sang. C’est une espèce de
glu, quelque chose comme de la confiture de groseilles, qui coule dans
leurs veines. Les verriers, les chauffeurs de machines, sont dans un
doux printemps auprès de ces pauvres diables, qui tous, pareils à des
jockeys _entraînés_ au moment des courses, sont d’une maigreur vraiment
épique.

«La mère Maillard _travaille_ tous ces _rogatons_; elle les assemble,
elle les assortit, elle les approprie et les vend aux gens aisés pour
les animaux domestiques, et aux pauvres pour leur nourriture.

--C’est triste.

--Je n’en disconviens pas. Quant aux os, je vais vous dire ce qu’on en
fait. Avant d’arriver chez le marchand de noir animal, le tabletier ou
le fabricant de boutons, ils sont cuits deux ou trois fois. D’abord le
boucher les vend quatre sous la livre, sous le nom de _réjouissance_,
aux bourgeois et aux grands restaurants, pour faire des consommés;
ceux-ci les cèdent au rabais aux traiteurs de quatrième ordre, qui
en font des potages gras pour leurs abonnés; enfin ces derniers les
repassent aux gargotiers, qui en composent une espèce d’eau chaude,
qu’ils colorent à grand renfort de carottes, d’oignons brûlés, de
caramel et de toutes sortes d’ingrédients. Or, comme ces ingrédients
ne peuvent donner ce que recherchent les amateurs, c’est-à-dire des
_yeux_ au bouillon, un spéculateur habile a inventé l’_employé aux
yeux de bouillon_. Voici à peu près comme cela se pratique: un homme
prend une cuillerée d’huile de poisson dans sa bouche, au moment où
doivent arriver les pratiques, à l’heure de l’_ordinaire_, et, serrant
les lèvres en soufflant avec force, il lance une espèce de brouillard
qui, en tombant dans la marmite, forme les yeux qui charment tant les
consommateurs. Un habile _employé aux yeux de bouillon_ est un homme
très recherché dans les établissements de ce genre.

--Mais cela doit avoir un goût détestable!

--Eh! mon Dieu! le goût ne se développe que par la pratique. Comment
voulez-vous que des gens habitués aux arlequins de la mère Maillard
deviennent des gourmets? L’eau-de-vie, d’ailleurs, leur a brûlé le
palais.

--Heureusement, ajoutai-je, les viandes que nous voyons pendues aux
vitres de ces gargotes me semblent belles et bonnes.

--Ces viandes ne sont là que pour le coup d’œil.

--Comment! pour le coup d’œil?

--Oui: ces quartiers de bœuf, de mouton et de veau pendus aux vitres
des marchands de soupe ne leur appartiennent pas: ce sont des _viandes
louées_.

--Des viandes louées! De qui et pourquoi?

--Pour servir de montre, pour achalander la boutique. Ces gens-là
vendent le plat de viande dix sols au plus, trois sols au moins; ils
ne peuvent donc employer que de basses viandes. Et que voyez-vous
chez eux? de magnifiques filets, de superbes gigots, de succulentes
entrecôtes. S’ils donnaient cela à leurs pratiques, ils se ruineraient.
Ils s’entendent donc avec des bouchers qui, moyennant redevance,
consentent à leur louer quelquefois même des animaux entiers. Le loueur
les reprend quand il en a besoin.

--C’est encore une industrie qui m’était inconnue. Je ne soupçonnais
pas le _Loueur de viandes_. Cependant, dans nos visites rue Traversine
et Clos-Bruneau, nous avons vu çà et là bouillir le pot-au-feu.

--Je le sais bien; mais alors c’est du pot-au-feu de _rognures et
d’abats_.

--En vérité, les exploitants doivent être aussi pauvres que les
chalands.

--C’est une erreur: ils gagnent beaucoup d’argent, et certains qui ont
commencé avec des sous comptent aujourd’hui par louis. Les filles de la
mère Maillard sont toutes quatre établies dans de bonnes boutiques.
Leur mère a des succursales dans tous les marchés de Paris, et elle
vend en gros à ses concurrentes.

--Il me semble entendre un conte fantastique.

--Eh bien! tout cela n’est rien. Si vous voulez me suivre, je vais
vous présenter au Rothschild du quartier, au millionnaire qui fait la
hausse et la baisse dans sa partie. Vous allez voir le père Chapellier,
_Boulanger en vieux_ comme Mᵐᵉ Maillard est _Traiteur en vieux_.»

Le père Chapellier est un homme d’une soixantaine d’années environ. Son
établissement est sans contredit le Creusot du microcosme industriel
de ces quartiers si ingénieux. De tous les inventeurs que nous avons
visités, le père Chapellier est celui qui fait preuve de la plus grande
imagination. Il faut être presque un homme de génie pour tirer des
croûtes de pain tant de choses extraordinaires et leur faire produire
les choses qu’elles produisent.

En 1815, le père Chapellier revint à Paris, car il a été soldat, comme
tous les Français de son âge. La réquisition était venue le prendre
à dix-huit ans pour en faire un guerrier. A l’armée, il avait appris
à tirer des coups de fusil, à échanger proprement un coup de sabre,
à tuer avec élégance les ennemis; mais on ne lui avait rien enseigné
qui pût le faire vivre. Il n’avait pas d’état, et à Paris le meilleur
ouvrier, l’homme le plus habile, s’il n’a pas deux ou trois cordes à
son arc pour les circonstances difficiles, risque fort de mourir de
faim pendant une grande partie de l’année. Enfin, ne sachant que faire,
le brave soldat de l’armée d’Espagne se fit _Ravageur_.

Encore une industrie qu’on ne connaîtra bientôt plus.

On donnait ce nom à des hommes qui, lorsque les rues avaient un
seul ruisseau au milieu, y fouillaient avec un morceau de bois pour
en retirer les clous de chevaux, les morceaux de fer ou de cuivre;
quelquefois, mais rarement, ils y trouvaient des pièces de monnaie.
Leur récolte se vendait à la livre chez les marchands de ferraille.
Les journées d’un _ravageur_, même des plus actifs, étaient fort
minimes; mais, en y joignant des commissions, l’ouverture des portières
de voitures le soir, et la planche faisant pont les jours de grandes
averses, on pouvait en vivre très mal. L’Administration municipale,
sous prétexte qu’ils déchaussaient les pavés, a défendu l’industrie du
ravageur, qui, d’ailleurs, devait être tuée par le système des rues à
dos d’âne, avec deux ruisseaux sous les trottoirs. Aujourd’hui, il n’y
a plus que les vieux Parisiens qui se souviennent de ce métier, et même
de la planche sur laquelle ils passaient pour ne pas se mouiller les
pieds.

Chapellier rencontra quelques anciens camarades revenant de l’armée;
il eut honte de son état, quoiqu’il n’eût aucun préjugé et qu’il se
fût souvent répété le fameux proverbe parisien: _Il n’y a pas de sot
métier, il n’y a que de sottes gens._ Il renonça au _ravage_ pour
entrer chez un chiffonnier en gros de la Montagne-Sainte-Geneviève. Il
devint _Trilleur_.

Lorsque vous voyez un de ces braves philosophes des faubourgs portant
crânement son _cabriolet_ sur le dos, ou une pauvre femme pliée
sous son _cachemire d’osier_, vous ne pouvez vous figurer tout ce
que renferment ces hottes pleines. Là se voient tous les débris de
la création et de l’industrie: vieux os, tessons de verres, peaux
d’animaux, chiffons de laine, de linge, de coton et de papier, loques
de parures de fêtes et débris de festins, rogatons de toutes sortes,
épaves recueillies sur toutes les côtes de la civilisation.

Le chiffonnier insouciant, gagnant sa vie au jour le jour, dormant
sur le coin d’une table de cabaret, n’ayant le plus souvent ni feu ni
lieu, vend sa récolte journalière aux hauts commerçants de la partie.
Ceux-ci se chargent de la diviser, de mettre tous les objets de même
nature ensemble, de les garder en magasin, jusqu’à ce qu’une occasion
favorable de vente se présente. Ils emploient pour cette besogne des
hommes et des femmes que l’on nomme trilleurs. Ces malheureux vivent
douze heures de la journée dans une atmosphère empestée, à laquelle
les exhalaisons des amphithéâtres d’anatomie ne sont pas comparables.
Le salaire du _trillage_[G] n’était guère plus élevé que le gain du
ravageur; mais, du moins, Chapellier travaillait à couvert; il n’était
plus exposé à rougir en rencontrant ses anciens camarades. A ceux qui
lui demandaient ce qu’il faisait, il pouvait répondre: «Je travaille
chez un négociant», et, s’ils lui proposaient de l’aller voir, il
disait: «Le patron nous défend de recevoir des visites à l’atelier.»
Bref, il fit ce métier six mois; mais, habitué à vivre au grand air et
à prendre beaucoup d’exercice, il dépérissait; le mauvais air le rendit
malade. Il fut obligé de demander à la charité publique un lit pour se
faire traiter.

A l’hôpital, il fit connaissance avec un _gaveur de pigeons_, qui lui
proposa de le présenter à son patron, riche marchand de volaille de la
Vallée. Il fut admis. Son nouveau métier consistait à se remplir la
bouche de graines ou de pois, à ouvrir le bec des jeunes pigeons et à
leur ingurgiter le tout dans l’œsophage. «La chose vous paraît simple,
nous dit-il, mais vous ne pouvez vous figurer combien il est fatigant
de _gaver_ ainsi deux ou trois cents pigeons en une heure.»

Le père Chapellier gagnait quarante sous par jour à ce métier. Son
ambition n’était pas satisfaite. En regardant autour de lui, il vit que
les marchandes de volaille qui ne vendaient pas leur provision tout de
suite étaient obligées d’en baisser le prix d’un quart par chaque jour
de retard, de telle sorte qu’elles arrivaient même à la vendre à perte,
quoique la marchandise eût la même apparence de fraîcheur que si elle
venait d’être tuée. Et pourtant aucune cuisinière ne s’y trompait. Il
s’inquiéta de ce prodige; on lui répondit que c’était uniquement parce
que les pattes des dindes, qui étaient noires et brillantes le jour de
leur mort, prenaient des tons de plus en plus grisâtres à mesure qu’on
s’éloignait de ce moment.

Il n’en fallait pas plus à un homme de génie. Chapellier rentra chez
lui et se mit à composer un vernis qui pût conserver aux gallinacés,
bien des jours après leur trépas, ce lustre brillant qui orne leurs
pattes et constate leur valeur auprès des gourmets. Deux jours après
la révélation qui lui avait été faite, il revint triomphalement au
marché; il pouvait s’écrier: _Eurèka._ Il expliqua et expérimenta sa
découverte: toutes les commères s’y trompaient elles-mêmes. On fit des
essais; on présenta de la volaille à pattes vernies aux plus fines
cuisinières: elles se laissèrent prendre aux apparences. L’invention
fut adoptée. Le père Chapellier reçut des marchandes, sur toute
volaille peinte, la moitié du quart qu’elles auraient perdu à la vendre
avec ses pattes ternies.

Le métier de _Peintre de pieds de dindons_ était assez lucratif, mais
il fallait trop de surveillance pour se faire payer. Et puis l’ambition
du père Chapellier n’était pas encore satisfaite: il n’avait pas, ce
qui était le but de sa vie, un établissement à lui, _son_ petit _dada_,
traînant sa petite carriole. Vous voyez qu’il y a déjà loin du modeste
ravageur, demandant simplement à gagner sa vie, au _brillant coloriste_
devenu la Providence des dames de tout le marché. Aussi vendit-il son
secret et sa clientèle à un ami moyennant 1,000 francs. Ce successeur
est aujourd’hui retiré avec de belles rentes, ce qui ne fait l’éloge ni
de la sincérité des marchandes de volaille, ni de la perspicacité des
cordons bleus, ni de la délicatesse du palais des Parisiens.

«Je voulais _m’établir_, me dit le père Chapellier. Mille professions
se présentaient. Je ne pouvais passer devant une boutique sans envier
le sort de celui que j’y voyais installé. J’interrogeais tout le
monde; chacun me donnait un conseil; chaque soir j’arrêtais un plan,
qui était abandonné le lendemain. Je me croyais né tantôt pour être
fruitier, tantôt pour être traiteur, tantôt pour être marchand de
vin. Mais je connaissais mes capacités absorbantes, et j’avais peur
de manger et de boire mon fonds. Et puis j’avais trop d’amis, et les
crédits m’effrayaient. Il me fallait donc quelque chose qui ne fût pas
de consommation immédiate. Enfin j’allai voir mon premier patron, dans
l’intention de m’associer avec lui. Savez-vous combien il me demanda
pour m’intéresser à ses affaires?

--Non; vos 1,000 francs, peut-être?

--Vous n’en approchez pas; il me demanda 50,000 francs comptant.

--Diantre! 50,000 francs pour être chiffonnier en gros!

--Aujourd’hui cela ne m’étonne plus, je connais le métier: on peut
y devenir facilement millionnaire, et mon patron l’est devenu deux
fois. C’est néanmoins à lui que je dois le _petit bien-être_ dont
je jouis. J’étais arrivé dans ses magasins au moment de la vente du
matin, c’est-à-dire lorsque les chiffonniers errants viennent débiter
leur hottée. On les paye toujours au comptant; il n’y a pas de crédit
dans ce métier-là: ces pauvres gens ont besoin du prix de leur journée
pour vivre. Une chose me frappa: ce fut la grande quantité de morceaux
de pain qu’ils avaient en leur possession. Je les questionnai; je
sus comment tous ces rogatons leur arrivaient et comment ils s’en
défaisaient. J’eus l’idée de m’établir _boulanger en vieux_ et de
vendre en gros ce que les autres vendaient en détail.»

Le père Chapellier venait, en effet, de trouver la route qui devait
le mener à la fortune. Il ne perdit pas de temps. Le jour même, il
fit acquisition d’un petit bidet et d’une charrette; il loua une
grande pièce dans un des anciens collèges si nombreux dans ces vieux
quartiers, et il alla voir tous les garçons de cuisine des grands
établissements scolaires du douzième arrondissement. Ceux-ci étaient
habitués depuis de longues années à donner leurs morceaux de pain aux
chiffonniers: ils crurent avoir affaire à un fou; ils acceptèrent
toutefois ses propositions.

Le succès que notre homme obtint auprès des cuistres de collège ne fit
que l’encourager: il résolut d’accaparer toutes les croûtes de pain de
la ville, de façon à ne pas laisser de place à un concurrent. Il vit
tous les laveurs de vaisselle des restaurants grands et petits, il
s’entendit avec les chiffonniers, et fit à chacun des avantages qu’il
ne pouvait rencontrer nulle autre part. Lorsque toutes ses précautions
furent bien prises, un matin il s’établit à la halle avec des
bourriches vides et de gros sacs pleins autour de lui. Au-dessus de sa
tête on lisait cet écriteau: _Croûtes de pain à vendre._ Le spéculateur
connaissait son Paris; il savait que la population parisienne qui
fréquente les barrières a pour la gibelotte de lapin un goût tout
particulier. Or, pour élever des lapins, même sans avoir la bizarre
ambition de M. Maldant de s’en faire 3,000 francs de rentes, il faut,
outre les choux, beaucoup de pain. Les poules qu’on engraisse pour la
consommation sont aussi presque exclusivement nourries avec les miettes
de la desserte parisienne. Les chiens et tous les animaux domestiques
en absorbent également des quantités prodigieuses.

Le père Chapellier, qui vendait sa bourriche pleine 6 sous,
c’est-à-dire beaucoup meilleur marché que le pain de munition, eut
bientôt attiré à lui tous les éleveurs de la grande et de la petite
banlieue. Au bout d’un mois, il put, en comptant son bénéfice,
constater qu’il avait eu une idée extrêmement fructueuse.

Il avait presque doublé son fonds, et cependant il n’avait pas encore
donné à son commerce toute l’extension possible: il était seul; il ne
pouvait faire sa récolte aux quatre coins de Paris avec la promptitude
dont elle avait besoin pour être réellement productive. Il ne pouvait
paraître sur le marché que tous les deux jours, et il fallait
absolument y prendre place tous les matins. Il aurait bien pris un
aide, mais sa maison n’était pas encore suffisamment établie, et, en
divulguant son secret, il pouvait se susciter un concurrent dangereux.
Enfin il se souvint d’un proverbe qu’il avait souvent entendu répéter
par les Italiens enrôlés dans son régiment, et que nous avons arrangé
ainsi: «Qui va _piano_ va _sano_.» Il se dit: «Puisque tout un peuple
se conduit d’après cet axiome, il doit être bon.»

«Que vous dirai-je? continua le père Chapellier: chaque jour je passais
de nouveaux marchés avec les tables d’hôte, les cafés, les chefs de
grandes maisons, les cuisiniers, et même les sœurs de communautés
religieuses; tous les matins je voyais augmenter ma clientèle. Quatre
mois après ma première apparition à la halle, j’avais trois chevaux et
trois voitures continuellement occupés; nous étions en 1820. Je voyais
venir le moment où je pourrais me retirer à la campagne et jouir en
paix de mes épargnes. Vous savez que c’est là la _toquade_ de tous
les Parisiens; ils se figurent, eux qui sont nés dans des rues où le
ruisseau tient plus de place que le pavé, qu’ils ne pourront être
heureux que sur le bord des claires fontaines, dans des prés émaillés
de fleurs. Tous ceux qui l’ont essayé se sont ennuyés à périr, et ils
se sont hâtés de revenir ici contempler la belle nature dans la rue
Saint-Jacques ou dans la rue de La Harpe. J’ai eu cette folie-là aussi.
J’en suis guéri. Mais je lui rends grâces, car c’est elle qui m’a
poussé à donner de l’extension à mes affaires.»

Dans son commerce, le père Chapellier se trouvait nécessairement
en rapport avec les cuisinières, les bouchers et les charcutiers,
tous grands amateurs de chiens. Peu à peu il s’initia aux secrets
de ces diverses professions; il apprit que tous ces hommes usaient
des quantités considérables de chapelure pour les côtelettes, les
gratins, etc. La chapelure, qui se fait avec du pain sec pilé ou râpé,
se vendait 8 sous la mesure. Cette mesure était d’une capacité un peu
moindre que le litre. Il s’établit _fabricant de chapelure_. Il en
livra le litre, mesure légale, pour 6 sous. Cette baisse de prix lui
attira tous les consommateurs. En moins de six mois, il dut encore se
procurer des chevaux et prendre des ouvriers.

«Monsieur Chapellier, lui dis-je, vous êtes comme les ambitieux,
insatiable.

--Que voulez-vous? je ne suis pas meilleur que les autres. Je
commandais une escouade; je voulus une armée. Quand je l’eus, cette
armée, eh bien! elle m’ennuya; je désirai avoir autre chose.»

En effet, à son commerce de _boulanger en vieux_, à sa fabrique de
chapelure, cet homme de génie joignit bientôt une fabrique de _croûtes
pour la soupe_.

Dans les morceaux que lui livraient ses vendeurs, il avait vu des
croûtes de deux espèces: de bonnes et de gâtées. Il avait bien eu la
pensée de les diviser et d’en faire des lots séparés; mais le gain ne
lui parut pas assez réel pour s’y arrêter. Il aima mieux inventer une
nouvelle industrie. Il fit des _croûtes au pot_.

Vous avez vu chez les épiciers de ces morceaux de pain croustillants
que les ménagères achètent avec empressement les jours de pot-au-feu.
Eh bien! défiez-vous de ces choses si appétissantes dans les potages
gras; défiez-vous des soupes au pain des petits restaurants;
défiez-vous surtout des purées aux croûtons. Tout cela sort de la
fabrique du père Chapellier; tout cela est le reliquat du pain
distribué aux enfants dans les collèges, les pensionnats et les
séminaires; tout cela provient de morceaux que vous avez laissés, il y
a quinze jours, sur le coin de votre table. Heureusement, dit-on, le
feu purifie tout.

Ces espèces d’éponges noircies se vendent moins cher que le pain
ordinaire. Aussi la consommation qu’on en fait dans les petits ménages,
chez les petits gargotiers des halles, pour la soupe et le café au
lait, est-elle prodigieuse. Cette fabrication forme la meilleure part
du revenu de M. Chapellier. Il a établi aux environs de la barrière
Saint-Jacques des fours qui ne refroidissent jamais, et où sont empilés
des milliers de livres de pain, qui servent tant à la _chapelure_
qu’aux _croûtes au pot_. Une multitude d’ouvriers, hommes, femmes et
enfants, sont occupés à piler et à râper la marchandise à la sortie du
four. On met de côté les parties carbonisées, dont on fait du _noir de
pain_ pour blanchir les dents. Cette poudre est ensuite passée au tamis
de soie et vendue aux parfumeurs comme poudre dentifrice.

Rien n’est plus curieux que les magasins du père Chapellier. Ce sont
d’immenses pièces où il arrive à chaque instant des montagnes de pain.
On _trille_ toutes ces croûtes. A droite sont les mannes destinées
aux hommes; à gauche, celles qu’on destine aux lapins. Tout cela se
fait avec un ordre et une propreté extrêmes. De jeunes filles font les
paquets de _croûtes au pot_, après les avoir pesées, et des enfants
tout noirs, semblables aux jeunes nègres des colonies, emplissent de
grandes boîtes de poudre. Le propriétaire est parmi ses travailleurs,
commandant, causant, riant, plaisantant.

Je sortais émerveillé de ma conversation avec ce modeste homme de
génie.

«Le père Chapellier est donc bien riche? demandai-je à mon
introducteur.--Malgré tout ce que lui ont mangé les femmes, il ne
connaît pas sa fortune.--Ce qui veut dire sans doute qu’il a trois ou
quatre mille francs de rente?--Allons donc! Le chevalier Langlois,
dont vous voyez les belles voitures dorées porter dans tout Paris des
allumettes et du cirage, a quatre-vingt mille francs de rentes. Il a
donné cent mille francs à chacune de ses filles en les mariant. Le père
Chapellier n’a pas d’enfants, et son métier est bien meilleur que celui
de M. Langlois.»

Je me rendis à cette raison, mais en n’admettant que la première moitié
du proverbe de M. Chapellier: «Il n’y a pas de sot métier», et je ne
pus m’empêcher d’ajouter: «Si ce n’est tous ceux qui s’adressent à
l’intelligence, au lieu de s’adresser à l’estomac.»

[Illustration]



[Illustration]



V

    LE MARCHAND DE FEU.--LES BRICOLEURS.--LES RÉVEILLEURS.--L’ANGE
    GARDIEN.--LE FAVORI DE LA DÉESSE.--LES CONTREMARQUES JUDICIAIRES.


Après avoir étudié Paris dans tous les sens, j’en suis arrivé à
formuler ainsi le fond de ma croyance: «Si on me disait qu’il existe
dans quelque rue éloignée un homme qui fait des manches à couteaux avec
les vieilles lunes, je le croirais.»

Paris a usé toutes mes facultés d’étonnement. Je ne fais plus de
commentaires; je regarde, j’écoute, et je dis: «C’est possible.»
J’ai tout vu dans mes courses à travers la cité des misères; j’y ai
rencontré des hommes de génie, des Colombs qui, pour manger le jour
et dormir la nuit à couvert, sont obligés chaque matin de découvrir
quelque nouvelle Amérique.

Dans mes précédents articles, je vous ai parlé du _boulanger en vieux_.
Je continue la galerie. Le premier portrait qui se présente est celui
du _marchand de feu_.

M. Jannier est un homme de trente-cinq ans, à large poitrine, aux
cheveux rejetés en arrière comme une crinière de lion. Le visage est
franc et ouvert. Il porte toujours des habits de velours à larges
basques, des paletots-sacs et de larges pantalons à la hussarde. En
le voyant passer, un vieux Parisien physionomiste le prendrait plus
volontiers pour un sculpteur ornemaniste que pour un commerçant. _Il a
l’air artiste_, et il aime les arts. Dans sa jeunesse il a tant soit
peu _cabotiné_; mais, l’âge lui ayant mûri la raison, il a renoncé à
Satan, à ses pompes et à ses œuvres. Il aime certes encore les théâtres
du boulevard, les mélodrames et les vaudevilles pleurnicheurs, mais son
rêve est ailleurs: il veut faire fortune.

M. Jannier rêve le bien-être, la _demi-fortune_ avec un cheval pour
aller voir à son aise, dans _sa_ stalle prise à l’avance, _ses_
comédiens chéris. Son ambition suprême, son utopie, c’est de réunir,
dans une villa blanche à volets verts, sous _sa_ tonnelle, MM.
Surville, Francisque jeune, Saint-Ernest et Chilly, ses plus anciennes
admirations, et de connaître à la ville MM. Lacressonnière et Deshayes,
ce qui lui permettrait peut-être de tutoyer MM. Christian et Ernest
Vavasseur, des Folies, et de saluer en plein jour les dames de théâtre
sur le boulevard. C’est là le mobile qui a fait agir notre inventeur,
l’étoile qui l’a conduit à la découverte.

Les dames des halles et marchés, qui restent toute une journée exposées
à l’intempérie des saisons, se servent toutes, pendant sept mois de
l’année, de chaufferettes en bois doublées de tôle et de ces horribles
petits pots en grès qu’on nomme des _gueux_. Elles les posent sur
leurs genoux pour se réchauffer les doigts. Ces dames faisaient faire
leur chaufferette et leur gueux chaque matin, et souvent deux fois
par jour, chez les charbonniers voisins. Elles payaient les deux
feux trois sous, et souvent elles étaient obligées d’attendre le bon
plaisir et le réveil de messieurs les Auvergnats. Ces messieurs étaient
indispensables, ils dormaient leur grasse matinée.

M. Jannier _bricolait_ à la halle, c’est-à-dire qu’il y faisait à peu
près tout ce qu’on voulait, qu’il était au service de qui désirait
l’occuper, qu’il était porteur, commissionnaire, et qu’il remplaçait,
au besoin, messieurs les forts, lorsque le faix était trop lourd pour
l’échine de ces privilégiés. M. Jannier donc avait remarqué, pendant
ses longues nuits passées à attendre l’ouvrage, la négligence de ces
hauts barons du commerce de charbon. Il résolut de les supplanter. Il
avait une idée, idée féconde, qui, bien dirigée, devait inévitablement
conduire son inventeur à cette _demi-fortune_ tant rêvée, à cette
stalle si enviée.

Il se dit: «Je ne puis arriver à mon but qu’en donnant meilleur et à
plus bas prix, qu’en allant complaisamment au-devant de la pratique au
lieu de l’attendre couché. Les Auvergnats garnissent les chaufferettes
avec du poussier de charbon, qui peut être dangereux; il me faut
trouver quelque chose d’inoffensif, qui donne autant de chaleur et
brûle plus longtemps.» Il réfléchit, il chercha, il fit des essais,
enfin il trouva la _motte carbonisée_!

Il avait barres sur les fournisseurs, il pouvait afficher partout:
«Plus de maux de tête!» M. Jannier était inventeur, ses concurrents
n’étaient que de vulgaires marchands. M. Jannier avait du génie, il
était dans le progrès, tandis qu’eux ils restaient dans la routine.

Vers la fin de l’hiver de 1836, alors que les dames de la halle
n’usaient plus de feu que pendant les longues attentes nocturnes, et
qu’elles n’arrivaient qu’au moment où les charrettes des maraîchers,
jardiniers et montreuils (marchands de fruits) débouchaient sur le
carreau, il s’approcha des groupes, prit part aux conversations,
plaisanta agréablement ces dames, qui se laissaient faire la loi par
les _charabias_. On le connaissait pour un bon enfant, on le laissa
dire; enfin il leur fit insidieusement cette question:

«Que penseriez-vous d’un homme qui n’est ni Auverpin ni Charabia, et
qui chaque matin vous ferait votre chaufferette, à votre place, sans
que vous vous dérangeassiez, sans que vous eussiez à vous en occuper,
et qui serait à vos ordres à toutes les heures du jour et de la nuit?

--Nous dirions: «Celui-là est un bon garçon; il ferait notre affaire et
la sienne.»

--Eh bien! ce garçon-là, ce sera moi, car je m’établis _marchand de
feu_ l’hiver prochain.»

Une idée nouvelle, un homme voulant faire autrement qu’on n’avait
jamais fait, souleva un _tolle_ général, un haro universel. Avant que
personne sût ce qu’était l’affaire, on en avait décidé l’exécution
impossible, les essais même inutiles; il n’y fallait plus songer. M.
Jannier subit toutes les plaisanteries, tous les mots ironiques, avec
le calme du génie. Il était fort, car il était confiant en lui-même; il
laissa passer l’orage. «Se chauffera bien qui se chauffera le dernier»,
se disait-il.

Dès le lendemain, il loua là-bas, sur les bords de la Bièvre, presque
dans les champs, rue Croulebarbe, une espèce de masure abandonnée,
un toit et une grande pièce entourée de murailles. Là, avec quatre
pavés pris dans les terrains vagues, un étouffoir de tôle acheté
d’occasion, il commença son établissement. Il s’était placé en plein
douzième arrondissement, au centre des tanneries, afin d’avoir sa
matière première sous la main. Une petite charrette à bras lui servait
au transport de ses achats, et un grand coffre de bois doublé de
fer-blanc servait de magasin aux marchandises fabriquées. Avec ce
modeste matériel, M. Jannier se mit à la besogne. Il établit un courant
d’air dans sa chambre; les pavés lui servaient de fourneau. Il jouait
sa fortune sur une carte; il était parti à la grâce de Dieu, comme ces
hardis marins qui vont à la recherche des mondes inconnus. Il n’avait
avec lui que son courage et sa bonne volonté. Il commençait avec 600
francs en beaux écus sonnants.

Pendant tout l’été, il passait ses journées dans son laboratoire, sans
vêtements, subissant à peu près la température du pain dans un four de
boulanger. Tout autre y serait mort; mais il était tenace, courageux,
entreprenant; il voulait avoir raison des rieurs. Malgré ses travaux
du jour, M. Jannier n’avait jamais cessé d’aller à la halle aider les
marchands pendant la nuit. Il y faisait l’ouvrage de trois hommes
de première force; mais il s’était solennellement promis de ne pas
toucher au capital consacré à son établissement, et il fallait vivre
chaque jour.

Vers la fin de l’été, il construisit un fourgon doublé intérieurement
et extérieurement de forte tôle. Il l’adapta aux roues de sa charrette
à bras, et, dès que les premiers froids se firent sentir, par une nuit
fraîche et bien étoilée de la fin de septembre, il apparut tout à coup
sur le carreau des Innocents, traînant derrière lui quelque chose de
noir qui avait toutes les apparences d’un coffre de deuil. Au moment où
on s’y attendait le moins, on entendit tout à coup ce cri bizarre, qui
fit retourner toutes les têtes:

«Feu! feu à vendre! Voici le marchand de feu! Mesdames, approvisionnez
vos chaufferettes! Voici le marchand de feu!»

Sa voix mâle et sonore avait traversé le marché de la rue Saint-Denis à
la Halle aux Draps. Un immense éclat de rire accueillit ce cri bizarre,
qui venait augmenter la collection des cris de la rue. Mais il avait
excité la curiosité, on s’approchait, on voulait voir, on voulait
savoir. Les plus hardies d’entre les marchandes se hasardèrent à lui
demander de voir sa marchandise. Lui, toujours galant et conservateur
fidèle des traditions de la chevalerie française, il s’empressa de
leur montrer l’intérieur du fourgon, qui semblait une fournaise
ardente. Elles firent _faire_ leurs chaufferettes pour un sou, et dès
le lendemain elles se chargeaient, en caquetant, de lui rendre inutile
toute publicité. On ne parla plus dans les halles que du nouveau
commerçant. La mode vint de se faire faire sa chaufferette et son gueux
par le marchand de feu, qui était si gai, si bon enfant, qui avait
toujours le mot pour rire.

Aujourd’hui, M. Jannier emploie quinze à vingt vieilles femmes à sa
fournaise; elles carbonisent des mottes tous les jours de l’année,
hiver comme été. Il a quatre vigoureux chevaux percherons qui traînent,
non plus des voitures doublées en tôle, mais des espèces de locomotives
en fer battu, qui ont des noms inscrits en lettres noires sur des
plaques de cuivre: _Vulcain_, _Polyphème_, _Cyclope_, _Lucifer_,
absolument comme les machines d’un chemin de fer. Ces voitures
distribuent du feu à toutes les femmes des halles et marchés de Paris,
depuis le faubourg Saint-Antoine et le Temple jusqu’aux faubourgs
Saint-Germain et Saint-Honoré. Outre cela, il fournit les chaufferettes
des vieillards de plusieurs grandes maisons de refuge, et, si
l’administration de l’Assistance publique mettait en adjudication la
fourniture du feu aux femmes de la Salpêtrière et aux vieillards de
Bicêtre, M. Jannier soumissionnerait, et son rêve, qui est déjà aux
trois quarts réalisé, se trouverait surpassé. Il pourrait recevoir à
sa table chaque jour MM. Deshayes, Saint-Ernest, Christian, Ernest
Vavasseur, venir voir jouer ces messieurs dans _sa_ loge prise au
bureau de location, et s’y faire mener, non pas dans _sa_ demi-fortune,
mais bien dans une bonne et douce calèche traînée par deux beaux
chevaux du Mecklembourg.

Certes, il y a des fortunes immenses à la halle, mais il ne faut pas
croire pour cela qu’il suffise d’approcher du carreau des Innocents et
d’avoir une idée pour à l’instant voir les croûtes de pain et le feu de
mottes se changer en or. Là aussi il y a les vaincus de la fête, les
Pierres qui roulent en n’amassant point de mousse. Il gravite autour
des marchés une infinité de pauvres hères qui ne gagnent leur pain
qu’avec des peines infinies et qu’en l’arrosant de leur sueur. Ceux
dont nous parlions tout à l’heure, les _Bricoleurs_, par exemple, sont
des gens actifs, entreprenants, hardis, qui ne reculent devant aucun
travail, qui s’offrent pour tout faire, qui portent des fardeaux à
assommer un bœuf, font dix lieues avant le lever du soleil, sont prêts
à toute course, à toute commission, à tout labeur connu ou inconnu. Ils
n’épargnent ni leurs bras ni leur corps; ils sont dévoués, probes; ils
ont toutes les qualités qui distinguent l’honnête homme, et cependant
ils ne recueillent pour tant de qualités qu’un salaire souvent
insuffisant.

La _Réveilleuse_, qui passe toutes les nuits à parcourir en tous sens
les quartiers de Paris pour aller réveiller les marchands, les forts,
les porteurs et les acheteurs de la halle, n’a que dix centimes par
personne et par nuit. Souvent il lui faut héler sa pratique pendant un
quart d’heure avant de recevoir une réponse. Pour peu qu’un coup de
_picton_ de trop se soit égaré dans le gosier de l’abonné, il s’endort
la tête lourde; la pauvre réveilleuse est obligée de monter trois ou
quatre étages pour l’arracher aux douceurs du lit. Elle est reçue par
des grognements, des bourrades. Rien ne l’émeut: elle a sa conscience
pour elle; elle sent qu’elle fait son devoir, et elle sourit encore à
ceux qui l’injurient, persuadée qu’elle est que le lendemain ils la
remercieront de son insistance.

L’état de réveilleuse est un des plus durs et des plus fatigants de
tous ceux qui s’exercent aux alentours des halles et marchés, et
néanmoins c’est un des moins rétribués. Jadis les réveillés donnaient
aux réveilleuses de quatre à six sous; mais, aujourd’hui que les
affaires vont bien, que les loyers augmentent, la concurrence s’en est
mêlée, et, quoique les somptueuses bâtisses de la rue de Rivoli aient
éloigné du quartier presque toute la population des halles, il y a
des réveilleuses qui s’offrent à dix centimes, et qui sont obligées,
pour satisfaire leurs pratiques, de se transporter jusqu’au fond des
faubourgs bien avant l’heure qui leur est désignée. Auparavant, lorsque
l’agglomération existait dans le quartier Saint-Denis, une bonne
réveilleuse (car là comme partout il y a des gens qui ont du talent,
qui sont plus ou moins appréciés; les voix claires et perçantes,
par exemple, sont surtout recherchées), une bonne réveilleuse,
disions-nous, pouvait avoir jusqu’à quinze et vingt clients, ce qui lui
faisait une journée de trente à quarante sols par jour, sans compter
les bonis, plus les ménages des réveillés, qui lui étaient presque
toujours octroyés. Aujourd’hui, il est presque impossible, avec la
dissémination causée par les démolitions nouvelles, d’en réunir plus de
cinq ou dix. C’est donc un état perdu, pour le moment du moins.

L’_Ange gardien_ semble devoir subir le sort des réveilleuses; il a
beaucoup perdu de son importance avec les démolitions, mais il lui
reste une ressource: il se retire aux barrières, où il aura encore de
l’ouvrage pendant de longues années.

Mais, à propos, qu’est-ce qu’un ange gardien? Je vais vous l’expliquer.
On nomme ainsi un homme qui est préposé, chez les marchands de vin et
dans les cabarets en renom, à la surveillance des ivrognes. Il les
prend sous sa protection, il les reconduit chez eux, et il en répond au
cabaretier qui les a confiés à ses bons soins. Il doit les défendre, au
besoin les coucher, en un mot ne les quitter qu’alors qu’ils sont en
sûreté, loin de la portée des voleurs dits _au poivrier_, gens sans
foi, sans croyance, qui dévalisent les ivrognes, sans respect pour le
dieu Bacchus, dont ils sont les fervents adorateurs.

N’est pas ange gardien qui veut. On ne peut se figurer toutes les
qualités qui lui sont demandées. Il passe un examen où plus d’un
bachelier échouerait. Un bon ange gardien doit être sobre; sans cela il
boirait avec son protégé, et tout serait perdu.

Les ivrognes veulent toujours boire, même alors qu’ils ne peuvent plus
porter leur vin. Et il n’y a pas de femme désirant une parure, de
solliciteur demandant une place, qui emploient plus de détours, plus
de paroles doucereuses, plus de flatteries que l’ivrogne. Il devine
toutes les insinuations, toutes les câlineries des coquettes les
mieux exercées, pour arriver à son but. L’ange doit demeurer ferme,
impassible, ne se laisser induire en aucune tentation, aller droit son
chemin, n’accédant à aucune prière, ne se laissant intimider par aucune
menace. Il doit être brave, en effet, car il faut qu’il tienne tête à
ceux qui ont _le vin mauvais_, qu’il soit toujours prêt à se jeter au
milieu de la rixe lorsque le client se livre à ses ébattements sur les
épaules de quelque passant peu endurant. Et puis, de quelle patience ne
doit-il pas être doué pour comprendre et réfuter toutes les divagations
que suggère le vin dans ces cerveaux exaltés, en délire, qui semblent
jouer aux propos interrompus? Il doit savoir flatter la manie de son
compagnon, entrer dans ses vues, le comprendre, s’en faire écouter et
l’intéresser par une conversation vive et animée. C’est alors qu’il
rendrait des points à tous les diplomates pour la finesse, l’à-propos
de ses reparties, et sa façon de plaider le faux pour arriver au vrai.
A toutes ces qualités morales l’ange gardien doit joindre les qualités
physiques les plus remarquables. S’il n’est adroit, vigoureux, ingambe,
il devient impropre à remplir ses fonctions, car il lui faut souvent
emporter son homme sur ses épaules pour l’arracher aux tentations et
aux collisions si fréquentes aux barrières et à la halle.

Eh bien, toutes ces qualités, toutes ces vertus (car, si nous n’avons
pas compté la probité la plus stricte, c’est que les anges gardiens la
jugent si naturelle chez eux qu’ils n’en parlent même pas), ces périls
qu’ils affrontent, tous ces ennuis qu’ils subissent, sont cotés comme
les fonds à la Bourse. Ces hommes, qui sont si bien nommés, ne gagnent
souvent pas de quoi s’entretenir. Chez les marchands de vin, où se
réunissent les véritables ivrognes, aux _renommées_, aux _goguettes_
(maisons où l’on chante), il est établi qu’un homme qui ne peut plus se
tenir doit être reconduit. Pour cela, il donne ce qu’il veut à son ange
gardien, qui se fie à la générosité du buveur; mais celui-ci ne peut
jamais donner moins de cinquante centimes: c’est une règle établie, une
convention adoptée, à laquelle personne ne manque.

Celui qui refuserait d’acquitter cette dette serait renié par ses
confrères, car il porterait préjudice à la sûreté de tous. En effet,
dès qu’un homme est mis entre les mains d’un ange, eût-il 100 francs
dans ses poches, le lendemain en se réveillant il est certain de les
trouver tels qu’il les y avait mis. On ne se souvient pas, de mémoire
d’ivrogne, d’un seul buveur qui ait été dépouillé ou qui ait eu à se
plaindre des procédés de son ange gardien, car à toutes les qualités
énumérées plus haut il faut encore joindre la politesse.

Généralement ils sont nourris par les marchands de vin qui les
emploient, auxquels ils rendent de menus services, et qui les en
récompensent en leur donnant par-ci par-là un morceau à manger.

L’ange gardien est ordinairement une espèce de poète, un rêveur, qui
aime la vie contemplative; c’est le lazzarone de Paris: il se contente
de peu et vit dans ses rêves à la recherche d’un inconnu quelconque.
Sa journée ordinaire ne monte jamais à plus de trente ou quarante
sous; mais il a ses dimanches et ses jours de réunion. Les habitués
le respectent et sont pleins d’attentions pour lui. Ils ne commandent
jamais un repas sans l’inviter à y prendre place. Il vit heureux de
cette considération et fier de sa conscience pure et sans tache. Il
ne fait pas d’économies, mais il se crée de bonnes relations pour les
mauvais jours. On en cite deux qui ont été portés sur le testament
d’un riche ivrogne, ancien banquier, qui fréquentait le cabaret de
l’_Arrosoir_, à Montparnasse, et qui, malgré ses rentes et sa passion
pour le vin à six, avait su garder au fond de son cœur assez de
reconnaissance pour se souvenir, à son lit de mort, des deux pauvres
diables qui lui avaient tant de fois épargné le dangereux bonheur de
coucher dans les champs.

A côté de ces bonnes, belles, fortes et franches natures, pourquoi
placer ce petit homme à jambes grêles et à gros ventre, cet esprit
faux, cauteleux, chicaneur, âpre au gain, cet être amphibie, moitié
avocat, moitié accusé? C’est qu’ici, comme partout, tout est contraste,
tout est antithèse. Nous allons entrer dans le monde qui ne vit que le
code à la main et qui étudie sans cesse la manière de poser le pied
entre ses paragraphes, sans jamais marcher sur un article criminel.
C’est ce qu’ils nomment, dans leur argot, faire _suer Thémis_, et les
praticiens qui exercent l’état, qui vivent des conseils qu’ils donnent
pour faire éviter les rigueurs de la loi, prennent le nom de _Favoris
de la déesse_. Ces gens connaissent le code mieux qu’ils n’ont jamais
su le catéchisme; ils en savent le fort et le faible, ils en ont étudié
tous les détours, et ils se promènent à l’aise dans le labyrinthe
des lois. Certes, leur industrie n’est pas parfaitement honorable;
un bourgeois de la rue Saint-Denis ou un fabricant du faubourg n’y
destinera pas ses fils, et nous ne la consignons ici que parce que nous
désirons autant que possible faire de ces études une galerie complète.

Une façon d’huissier marron, d’homme d’affaires ténébreux, plus
retors qu’un procureur, tient son cabinet chez un marchand de vin
du quai aux Fleurs, au milieu des tables de marbre, dont l’une lui
est réservée. Lorsque je pénétrai dans ce cabinet, toutes ces tables
étaient occupées. Je m’emparai de la seule libre. Je vis que cette
action si simple semblait produire un effet inaccoutumé dans l’endroit.
On me regardait en dessous; toute la race des _rats du palais_ qui
fréquentent l’établissement, praticiens, recors, grossoyeurs d’études
de bas étage, gratte-notes, en un mot toute l’aimable engeance
commençait à murmurer. En effet, j’avais fait une école; j’avais eu
l’imprudence de m’asseoir à la TABLE DE M. AUGUSTE.

M. Auguste est le mamamouchi, le grand vizir, l’homme saint de
l’établissement. Il est choyé, envié, admiré; on rit de ses bons mots.
Il y entre en triomphateur. On se lève, on se découvre à son approche.
Comme Jupiter, il fait trembler tout ce peuple en fronçant le sourcil.
Heureusement pour ma pauvre personne, j’étais en compagnie d’un homme
qui avait l’insigne honneur de connaître M. Auguste. Sans cela on me
faisait un mauvais parti.

Lorsque M. Auguste fit son entrée triomphale, il nous regarda d’un œil
courroucé; mais bientôt, ayant reconnu mon compagnon, il s’avança vers
nous d’un air souriant. Tous ces gens qui attendaient un éclat, qui
étaient prêts à nous courir sus, changèrent de physionomie comme par
enchantement. M. Auguste ne nous avait-il pas salués?

M. Auguste est un homme de trente-cinq à quarante ans; il a une
physionomie qui ne prévient nullement en sa faveur. Il a de gros yeux
vert de mer à fleur de tête qui sont faux, une bouche fausse, un faux
sourire, un faux toupet blond albinos. Nous l’avons dit, ses jambes
sont grêles et son ventre est gros. Il est tout de noir habillé, il
singe autant qu’il peut la tenue des gens du palais. Mais tout cela est
vieux et râpé, car M. Auguste s’habille au _décroche-moi ça_, ce qui
veut dire en français: chez le fripier.

Mon compagnon avait jugé à propos, pour délier la langue de cet
important personnage, de l’inviter à déjeuner. M. Auguste jouit d’un
remarquable coup de fourchette; mais il a un verre superbe; au café,
je m’aperçus qu’il devait être un des enfants les plus distingués de
Paris, car ce n’est qu’au septième ou huitième petit verre qu’il daigna
nous donner quelques renseignements sur son _truc_, le métier qui le
fait vivre.

M. Auguste est un ancien clerc de province. Il est venu à Paris sans
sou ni maille; il a été marchand de contremarques à la porte des
théâtres du boulevard, où il a connu beaucoup de flâneurs et de petits
rentiers, gens désœuvrés qui ne savent jamais comment franchir l’abîme
immense qui sépare le déjeuner du dîner, la lecture du journal de
l’ouverture des théâtres. Un jour qu’il se promenait dans le palais,
il vit beaucoup de ces bons citadins qui stationnaient à la queue du
public des tribunaux et qui faisaient mille gentillesses aux gardes
municipaux pour les attendrir et tâcher de pénétrer dans le sanctuaire
de la justice. M. Auguste, qui est un homme à expédient, vit là une
source de fortune. Il avait une idée.

Dès ce moment il passa ses journées à courir dans les corridors du
palais, accostant toutes les personnes qu’il voyait sortir des cabinets
de messieurs les magistrats instructeurs. Il se proposait pour conduire
les témoins à la caisse, afin d’y toucher les deux francs que la
justice alloue à tous ceux qui viennent la renseigner. Lorsque le
témoin avait reçu son argent, et qu’après avoir offert soit un canon
de vin, soit une demi-tasse à M. Auguste, il voulait le quitter pour
vaquer à ses affaires, celui-ci l’apitoyait en lui contant quelque
histoire bien larmoyante, bien pathétique; il savait encore se faire
donner quelques sous pour sa peine. D’autres fois, le témoin dédaignait
la rétribution; alors M. Auguste changeait sa batterie: il inventait un
autre conte, il implorait sa pitié; il lui demandait son assignation en
lui disant qu’il était père d’une nombreuse famille. On lui abandonnait
facilement ce morceau de papier inutile. C’est en collectionnant toutes
ces citations et assignations que M. Auguste a fondé le magasin qui le
fait vivre.

Aujourd’hui, M. Auguste vit comme un chanoine; il est devenu une
autorité dans le bas peuple du palais; il gagne beaucoup d’argent. Il
loue des citations en témoignage aux curieux pour les faire entrer aux
cours d’assises et aux chambres correctionnelles les jours de procès
curieux. Les gardes municipaux qui sont de planton aux portes des
tribunaux ont pour consigne de ne laisser passer que les personnes
assignées. Ils ne lisent jamais les assignations; il suffit donc
qu’on se présente hardiment avec un papier timbré pour qu’ils vous
laissent passer, car, du moment qu’on a le _papier_, la consigne est
sauve. M. Auguste avait observé cela; aussi a-t-il su en profiter. Il
sait par cœur la liste des affaires à juger; il connaît les jours où
les premiers sujets du barreau et de la magistrature debout doivent
prendre la parole; et ces jours-là, dès sept heures du matin, il est
à son poste avec sa liasse de citations et d’assignations périmées.
Il les loue ordinairement 1 franc pour la séance. On le connaît; il
a ses habitués; on ne paye qu’après qu’on est placé; mais on est
obligé de laisser en nantissement 5 francs, qu’il ne remet qu’après la
restitution de son papier.

«Et vous gagnez beaucoup d’argent à ce métier-là? lui demandai-je.

--C’est selon les procès; celui de Laroncière m’a rapporté jusqu’à
100 francs par jour; j’étais obligé d’envoyer un de mes clercs dans
la salle pour redemander mes assignations. J’ai loué la même citation
jusqu’à dix fois en une séance. Soufflard n’a pas mal donné; la bande
de _Poil-de-Vache_ était bonne, mais ne valait pas les _habits noirs_.

--Et les affaires politiques?

--Cela dépend des personnages. Les complots m’ont laissé d’ailleurs
d’excellents souvenirs; les procès de presse furent d’un assez joli
rapport. Les cris séditieux valaient moins. Quant aux crimes, aux
infanticides, aux faux, aux vols de confiance, c’est chanceux.

--D’après ce que je vois, en lisant les détails d’un assassinat, vous
savez combien il vous rapportera.

--Il y a crime et crime; c’est la position de l’accusé qui fait tout.
S’il est jeune et féroce, il devient intéressant; c’est très bon.
Si c’est un homme qui a simplement tué sa femme ou un passant dans
la rue, ça ne vaut absolument rien. Les maris jaloux et farouches
amènent des dames. Mais parlez-moi de ces gaillards qui coupent leur
maîtresse en morceaux! qui l’attendent le soir dans une allée, la
poignardent et tirent un coup de pistolet à leur rival! à la bonne
heure! c’est du nanan! Ils ont un public à eux, on les lorgne, on
leur envoie des albums pour y écrire deux mots, ils posent devant un
parterre de femmes. S’ils sont tant soit peu jolis garçons et que
l’affaire prenne plusieurs audiences, la seconde journée double ma
recette. Si le jugement se prononce la nuit, je suis obligé de donner
des contremarques. La nuit est très propice aux drames judiciaires,
le beau sexe s’y crée des fantômes. C’est si intéressant, un scélérat
passionné qui égorge proprement la femme qu’il aime! il y a de quoi
en rêver quinze jours. On envie le sort de la victime, on voudrait
être aimé ainsi une fois, rien que pour en essayer. Ah! Lacenaire!
nous ne trouverons malheureusement pas de sitôt son pareil! Il faisait
des vers, Monsieur! s’écria M. Auguste d’un air moitié d’admiration
et moitié de regret. Il était galant, intéressant, il s’exprimait
bien. Encore deux affaires comme la sienne, et je me retirais dans mes
terres. Ah! si le huis clos n’existait pas pour certains attentats!
quelle source de fortune! je serais millionnaire. Tout le monde en
veut: c’est le fruit défendu.»

Une espèce de pleutre ballottant dans un immense habit noir boutonné
jusqu’au col, et dont les jambes flageolaient, vint interrompre M.
Auguste au milieu de ses regrets. C’était son clerc. Cet homme le
remplace lorsqu’il y a plusieurs affaires intéressantes le même jour;
il lui recrute des clients, il lui procure des affaires, car M. Auguste
joint à son industrie celle de défenseur officieux aux justices de
paix; il fait en outre des mémoires et des pétitions aux ministres.

Le _Détripé_, il est ainsi surnommé, a plusieurs cordes à son arc. Dès
qu’un crime est commis, il se transporte sur les lieux; il recueille
tous les bruits, il raconte les détails, il a soin de dire son nom et
son adresse dans les cabarets environnants, il répète cent fois ces
détails, il en invente au besoin, on les redit, cela arrive jusqu’aux
magistrats instructeurs; on le fait appeler, il raconte ce qu’il a
entendu dire; il fait une déposition insignifiante. On le renvoie,
mais il a ses quarante sols: c’est toujours ça de gagné. Du reste, il
jurerait, au besoin, sur l’Évangile, devant Dieu et les hommes, après
avoir vu un chien de chasse étrangler un lapin, que c’est le lapin
qui a commencé, qu’il avait tous les torts, et que ce n’est qu’à son
mauvais naturel qu’il doit sa triste fin.

Ce maître Jacques n’ose faire concurrence à son maître, car celui-ci
maintenant ne mendie plus les assignations: il les achète et les paye
plus cher que le caissier du palais. Il ne souffre pas de rivaux; il
leur fait une guerre acharnée. Il a fait sa petite pelote, comme il
dit; il espère bientôt pouvoir se retirer à la campagne pour y former
souche d’honnêtes gens.

Quand nous quittâmes M. Auguste, il nous regarda d’une façon
triomphante, et il dit à ses admirateurs: «Je les ai _épatés_, les
bourgeois!»

Il avait raison, en effet: nous étions émerveillés.

[Illustration]



[Illustration]



VI

    CORRESPONDANCE.--LES FÊTES ET FOIRES.--LES JEUX.--LE 90.--LE LAPIN
    IMMORTEL.--LE PATISSIER AMBULANT.


Un journaliste ne manque jamais de recevoir beaucoup de lettres,
affranchies ou non, signées ou anonymes, de compliments ou d’injures,
lorsqu’il a entrepris une série d’articles sur un sujet quelconque.
En voici deux entre celles qui nous sont parvenues à propos de nos
_Industries inconnues_:

«Monsieur,

    «Je lis avec le plus grand plaisir les articles que vous publiez
    dans le journal _le Siècle_, qui est mon journal. Vous voulez faire
    une galerie originale de tous les commerces que nous inventons
    chaque jour, nous, pauvres gens jetés au hasard sur le pavé de
    Paris. Ce que vous avez dit jusqu’à ce jour est vrai, bien étudié
    et compris. Presque tous ces industriels me sont connus, et
    quelques-uns sont mes amis.

    «J’ai cependant une observation à vous faire. Peut-être vous
    paraîtra-t-elle juste.

    «Lorsque vous avez parlé de mon ami Chapellier, le boulanger en
    vieux, vous avez dit: «Le père Chapellier a su tirer des croûtes de
    pain tout ce qu’on en pouvait tirer.»

    «Cela n’est pas exact. Il n’est peut-être pas d’industrie au monde
    autour de laquelle un homme ne trouve à ramasser sa vie. On peut
    penser à tout, embrasser d’un coup d’œil toutes les branches qui
    viennent se rattacher à l’arbre principal, mais on ne les cultivera
    pas toutes. Le temps, la place, les outils, la patience, manquent.
    Puis vous ne pouvez vous figurer quelle est la force de cet
    axiome: «Il faut que tout le monde vive.» Rien ici-bas ne se fait
    qu’en vertu de ce principe. Le fabricant de bijouterie qui, après
    avoir brûlé ses cendres et les balayures de son atelier, vend les
    cendres des cendres au laveur de cendres sait parfaitement bien
    qu’il y a encore de l’or dans ce qu’il vend, mais il se dit: «Il
    faut que tout le monde vive.» Puis il n’a pas l’admirable patience
    de l’Auvergnat, il n’est pas outillé, il n’a pas d’emplacement
    convenable pour faire le lavage lui-même; il perdrait trop de temps
    à l’entreprendre.

    «Il en est de même partout. En littérature, après le romancier,
    qui trouve le sujet, esquisse les caractères, décrit les lieux,
    donne la vie aux personnages, les fait marcher, parler, agir, en
    un mot écrit un livre, vient l’auteur dramatique, qui transporte
    tout cela au théâtre sous une autre forme. Le premier auteur eût
    pu faire la pièce lui-même, mais il n’est pas en relation avec les
    directeurs, et d’ailleurs il n’est pas outillé pour le théâtre, il
    ne connaît pas les _ficelles_ de la scène. Il abandonne donc son
    œuvre à qui veut la prendre: il faut que tout le monde vive.

    «Examinez, cherchez, et vous trouverez toujours une glane dans les
    champs déjà moissonnés. Quelqu’un qui voudrait bien s’en donner la
    peine vivrait même des huissiers, qui vivent aux dépens de tout le
    monde, et ce ne serait ni la moins curieuse ni la moins productive
    des _industries inconnues_.

    «Moi, Monsieur, qui écris ces lignes, j’ai trouvé ma glane dans le
    champ du père Chapellier, j’en vis depuis une vingtaine d’années,
    et je n’ai pas à me plaindre de mon sort. Si je ne suis pas un
    capitaliste comme mon heureux ami, je suis du moins un notable
    commerçant dans le genre. Si vous voulez me faire l’honneur de
    venir me voir, je vous montrerai mes fours, je vous expliquerai
    mes moulins; je crois que vous aussi vous pourrez trouver à glaner
    quelques bonnes observations dans mon champ.

    «Agréez, Monsieur, etc.

                                                           «HÉBARD.»


Nous nous sommes donc rendu derrière ce vieux collège Henri IV, où
nous avons passé les dix plus belles années de notre vie, pour visiter
l’usine de M. Hébard. Un grand gaillard, qui portait pardieu bien le
gilet rouge distinctif des valets de grande maison, vint nous demander
ce que nous voulions.

«Je désire voir M. Hébard.

--Il est dans sa bibliothèque; si monsieur veut me dire son nom,
j’aurai l’honneur de l’annoncer.»

Tout se fait dans les formes; mais nous sommes habitués aux surprises.
Quelques instants après, un homme d’une cinquantaine d’années vint à
notre rencontre. Il était vêtu d’une vareuse rouge et d’un pantalon de
molleton à pied. C’était M. Hébard.

Si les Parisiens, qui, à l’exemple de Voiture, ont la prétention de
deviner la profession d’un passant rien qu’à sa démarche, rencontraient
notre industriel se promenant un jour au Luxembourg, nous sommes
certain qu’ils pourraient s’attirer la même réponse que celle qu’on fit
au poète du XVIIᵉ siècle, lequel, voyant un jour un homme en carrosse
qui passait sur le Cours-la-Reine, l’aborda en disant: «Monsieur, j’ai
parié que vous êtes un receveur aux gabelles.--Monsieur, lui répondit
le quidam, pariez que vous êtes une bête, et vous gagnerez.»

En effet, jamais homme n’a moins eu le physique de son emploi que M.
Hébard: il est petit, un peu replet; il a les mains blanches, le visage
pâle et blanc, comme tous les hommes qui mènent une vie sédentaire, et
certainement le physionomiste moderne voudrait voir dans M. Hébard un
homme de bureau, un professeur ou un savant, et non pas un homme de
travail manuel et d’invention commerciale.

Nous l’avons dit, presque jamais ces hommes qui cherchent si
péniblement la fortune n’aiment l’argent pour le bien-être qu’il
procure; ils veulent la fortune, non pas pour la fortune, mais pour
satisfaire un caprice, pour avoir quelque chose qui leur a fait envie
chez un autre qu’ils ont connu il y a vingt ans. M. Hébard, lui, doit
son énergie à un voisin qui possédait une bibliothèque. M. Hébard y
passait sa journée et ses soirées à lire Voltaire. Un jour il lui
arriva à peu près ce qui arrive dans le conte des _Deux Voisins_. L’un
deux avait des livres et un ménage très mal monté; l’autre avait au
contraire un très beau ménage, mais pas le plus petit livre. Un soir
celui-ci cria à travers la cloison: «Voisin, prêtez donc un livre, je
ne puis dormir.--Mes livres ne sortent pas, répondit celui-là; venez
lire chez moi tant que vous voudrez.» Quelques jours après, ce fut le
tour du bibliophile de s’écrier: «Voisin, mon feu ne veut s’allumer;
prêtez-moi votre soufflet.--Venez souffler chez moi tant que vous
voudrez, répondit l’autre, mon soufflet ne sort pas de chez moi.»

Or, dès qu’il se fut brouillé avec son voisin, M. Hébard se dit: «Moi
aussi, j’aurai mon Voltaire!» Et il se mit à travailler pour se le
procurer. Mais, âgé de quinze ans, il n’était que petit _patronnet_
chez un _regrattier_. Les regrattiers sont les pâtissiers qui
fabriquent les chaussons aux pommes, les brioches sans beurre et les
gâteaux sans sucre qu’on vend aux écoliers et aux gamins de Paris. Il
gagnait, pourboires compris, vingt-cinq sous par semaine. M. Hébard
était nourri à la boutique, et ses parents, qui étaient portiers d’un
hôtel d’étudiants dans la rue Saint-Jacques, le logeaient. Pour se
procurer les quatre-vingts volumes de Voltaire, édition Touquet, à un
franc soixante-quinze centimes le volume, il fallait donc deux années
d’économie. M. Hébard ne se sentit pas ce courage. Il abandonna son
métier pour se faire _camelot_, c’est-à-dire marchand de bimbeloteries
dans les foires et fêtes publiques. Il y portait de la bijouterie
fausse. Pendant trois étés, il fit les départements de la Seine,
Seine-et-Marne, Seine-et-Oise. Ses affaires prospérèrent au delà de ses
espérances. Mais ce qui lui profita beaucoup plus que son commerce,
c’est qu’il y apprit tous les stratagèmes que les marchands forains
mettent en pratique pour vivre. Il connut leurs besoins, leurs façons
d’acheter, de vendre, et il y conçut une idée excellente: aussi
manqua-t-elle de l’envoyer passer cinq ans à Sainte-Pélagie. On y
enfermait encore les prisonniers pour dettes. Il voulut fonder à Paris
une sorte d’entrepôt où tous les _camelots_ s’approvisionneraient de
marchandises. L’affaire ne réussit pas; il dut faire faillite, et le
Voltaire ne fut pas encore acheté de cette fois.

Pendant les trois années d’ensuite, il accompagna les hercules, les
femmes phénomènes, les disloqués, les avaleurs d’épées, les mangeurs
de feu, les dentistes, les escamoteurs, les banquistes, les nains,
les géants, les enfants à deux têtes, les veaux à quatre cornes, et
tous les charmants spectacles qui réjouissent les yeux du peuple le
plus spirituel du monde dans les jours de réjouissances. Il s’était
acquis une certaine réputation dans le _boniment_, la _postiche_
et la _parade_. On nomme ainsi le prologue que les saltimbanques
jouent devant leur baraque pour allécher le public en _l’amusant aux
bagatelles de la porte_, et qui finit invariablement ainsi: «Entrez,
Messieurs, Mesdames, entrez; vous y verrez ce que vous n’avez jamais
vu; et cela ne coûte que 2 sous. 2 sous! il faudrait ne pas avoir 2
sous dans sa poche, etc.»

M. Hébard, qui était Parisien, qui savait son boulevard du Temple par
cœur, imitait les comiques à la mode, faisait des grimaces, parlait
fort et captivait l’attention des _combrousiers_: c’est ainsi que les
forains nomment les paysans. Aussi Gringalet était-il fort recherché
par les Bilboquets du temps.

C’est tout un monde à part, nous disait-il, que la population des
forains; il serait très curieux de les étudier. Figurez-vous qu’il y
a là des familles entières qui n’ont jamais habité dans des maisons;
les enfants naissent, vivent, grandissent et meurent dans ces longues
et larges voitures qu’on rencontre souvent sur les routes, et dans
lesquelles ils couchent, font leur cuisine et transportent tout leur
mobilier. Ils se marient entre eux, et les nouveaux conjoints ne font
que passer d’une voiture dans une autre. Un enfant n’a pas deux ans
qu’on lui a déjà assoupli les reins pour lui apprendre la dislocation
et les _sauts de carpe_. Il fait ses exercices d’agilité, il danse
la danse des œufs, à l’âge où les autres enfants font à peine leurs
dents. Ce petit être, à dix ans, connaît à fond toutes les roueries
qu’on n’apprend dans le monde que par une longue pratique de la vie,
et la fréquentation assidue des _sociétés_ les moins _mêlées_. Lorsque
les autres balbutient papa, maman, et jouent à la poupée, lui, il
_entortille déjà le pétrousquin en faisant la manche_ (il sait attraper
le public en faisant la quête). C’est pitié de voir ces vieux enfants
qui raisonnent de tout et avalent le _canon_ comme des hommes. Les gens
du monde croient qu’Eugène Sue a exagéré les caractères de Bamboche
et de Basquine. Non, le profond moraliste n’a fait qu’atténuer, au
contraire, ce que ces mœurs nomades ont d’horrible. Il faut avoir un
corps de fer, un cœur d’acier, une âme de bronze, pour vivre de cette
vie-là.

Vient ensuite le _truqueur_. On appelle ainsi tous ces gens qui passent
leur vie à courir de foire en foire, de village en village, n’ayant
pour toute industrie qu’un petit jeu de hasard. Cela s’appelle
_passe-carreau_, le _chandelier_, etc. Le jeu du _chandelier_ consiste
à abattre un chandelier de feutre sur lequel on a mis I
sol. Le joueur, armé d’une longue baguette, doit d’un seul coup faire
tomber ces deux objets hors de l’assiette qui les supporte. On joue
ordinairement un lapin, de l’argent ou des macarons. Cet exercice
paraît fort simple au premier abord, et le truqueur l’exécute avec une
telle facilité que tout le monde veut essayer. On s’entête à gagner,
les paris s’engagent entre le marchand et le joueur, et bientôt
celui-ci quitte la place le gousset à sec.

Il est tel industriel de ce genre qui part au printemps, emportant un
lapin dont, à la fin de la campagne, il fait une excellente gibelotte.
Pendant les six mois du beau temps, il gagne de quoi passer grassement
son hiver. Voici la mise de fonds: un chandelier en feutre, deux sous;
une assiette, trois sous; un lapin, trente sous. Quant à la baguette,
il la cueille au premier aulne qu’il rencontre sur son chemin.
Ajoutons-y le sou à mettre sur le chandelier: total, trente-six sols.
C’est avec ce capital qu’il vit, qu’il nourrit sa femme, qu’il élève
plusieurs enfants, et qu’il finira par acheter quelque beau domaine.
Il y a peu de financiers, même à la Bourse de Paris, qui sachent mieux
_faire suer_ leur argent.

Dans certains pays, les fêtes sont organisées par des particuliers.
Ces pays-là sont la terre promise des banquiers du _biribi_, du
_passe-carreau_ et du _chandelier_. On charge ordinairement de la
surveillance de la foire le garde champêtre du lieu ou un des gardes du
plus riche propriétaire. Alors les _truqueurs_ font ce qu’ils nomment
une _bouline_, c’est-à-dire une collecte entre eux, et ils chargent
un compère de distraire le surveillant, de l’emmener à l’écart, de
l’inviter et de le griser. Alors, malheur aux pauvres _pétrousquins_
(particuliers) qui s’aventurent à jouer! ils sont rançonnés sans
merci. Une sentinelle veille pendant ce temps avec mission de signaler
l’approche fortuite de la maréchaussée: la gendarmerie a tant de
préjugés!

Si vous vous êtes promené dans une fête de village, vous avez dû jouer
au _quatre-vingt-dix_. Ce jeu est une espèce de loto, et l’un des
spectateurs se charge de remplir l’office du destin: il plonge la main
dans un sac et en retire le numéro qui doit faire un heureux. On y
gagne ordinairement de la porcelaine. Vous y voyez des déjeuners, des
vases superbes, de belles pendules, etc. Le quatre-vingt-dix a droit
à une pièce au choix du gagnant, mais ce gagnant est presque toujours
un ami sûr, un _compère_, qui emporte son gain, fait le tour de la
tente et remet l’objet gagné à son premier et seul propriétaire, le
banquiste. Quelquefois celui-ci offre à son compère, devant tout le
monde, de le reprendre pour cent cinquante ou deux cents francs. Le
compère n’a garde de refuser, et on lui compte la somme. Le public,
alléché par un tel gain, passe sa soirée à tirer des numéros, et s’en
retourne chez lui, emportant des coquetiers, deux ou trois verres
communs et des tasses dépareillées. Le tour est fait, le _combrousier_
a été _mis dedans_.

Il existe dans les foires des environs de Paris une boutique de
porcelaines véritablement luxueuse; on y voit de tout, des vases
d’église et des glaces dignes de figurer dans le boudoir d’une
petite-maîtresse; les mille caprices de la mode y chatoient, coffrets
ornés de médaillons ciselés et verres de Bohême. La boutique est
tenue par une _dame_ agréable et sa _demoiselle_, qui est charmante.
Lorsqu’elles arrivent dans un village, en demandant au maire la
permission d’étaler, elles commencent par faire un don de cent à deux
cents francs aux pauvres de la paroisse. Cela fait du bruit dans le
pays; la _dame_ et sa _demoiselle_ assistent à la grand’messe et
n’ouvrent leur boutique qu’après l’office divin. Cela fait très bien.
La haute société du lieu s’empresse d’accourir au magasin de ces
dames: les femmes pour voir une personne si pieuse, les jeunes gens
pour contempler les beaux yeux de la demoiselle. La partie s’engage;
c’est à qui restituera en détail la somme si généreusement donnée aux
pauvres. Et voilà comment il se fait que la _dame_ possède aujourd’hui
deux maisons sur le pavé de Paris et que la _demoiselle_ a dû l’an
dernier épouser un notaire. Parlez-nous de la philanthropie! c’est le
meilleur placement qu’on ait encore trouvé. Demandez à messieurs tels
et tels, qui se sont fait de si bonnes rentes en visitant les pauvres
prisonniers.

Donc M. Hébard traversait tout ce monde-là, mais en philosophe
observateur. Il était un peu poète, et faisait des couplets; un peu
orateur, et composait des parades; un peu acteur, et jouait ses œuvres;
et cela en continuant de rêver à son Voltaire. Enfin, un jour, jour
à jamais mémorable, la troupe d’acrobates à laquelle appartenait M.
Hébard donnait ses représentations à Montargis. Un régiment qui passait
fit sa grande halte sur la place de la ville. Il menait à sa suite
tout son attirail de guerre, et notamment un petit four ambulant. M.
Hébard, qui se connaissait en fours, voulut voir celui-ci. Il l’examina
et s’en fit expliquer tout le mécanisme. Il eut affaire à un homme
qui, par amour-propre, lui donna tous les renseignements possibles.
C’était le boulanger du corps. Ce soldat-boulanger était un noble, de
très haute naissance, dont la famille avait été ruinée et dispersée
par les événements. Ne sachant que faire, sans état, sans ressources,
il s’était fait soldat pour vivre, croyant gagner l’épaulette en six
mois; mais son éducation était trop négligée, et on le relégua à la
manutention des vivres. Là il devint boulanger, et excellent boulanger.
En 18.. il était donc attaché comme maître boulanger à un régiment de
ligne. Nous le reverrons bientôt. Mais revenons.

M. Hébard vit tout de suite une belle fortune dans ce simple four de
campagne. En remontant sur son estrade pour faire sa dernière parade,
il feuilletait déjà dans son imagination les premières pages de son
Voltaire, édition Touquet. En effet, en revenant à Paris, le premier
soin de notre voltairien fut de courir chez les fabricants de tôle et
de se faire construire un appareil semblable à celui qu’il avait admiré
la veille à Montargis.

Le dimanche suivant, il s’établissait dans une des avenues des
Champs-Élysées. C’était le temps de la vogue de M. _Coupe-Toujours_, le
marchand de galette du boulevard Saint-Martin. M. Hébard, d’après ce
principe que tout état laisse une glane pour quelqu’un, se mit à glaner
sur M. _Coupe-Toujours_. Il se fit _fabricant de galette ambulant_;
il courut les fêtes et les foires, traînant toujours derrière lui son
_établissement_. Il eut un moment de grande vogue; mais, voyant qu’il
était menacé d’une nombreuse concurrence, au lieu de s’y opposer, il se
mit à faire fabriquer des fours pareils au sien, et les vendit à qui en
voulut; puis, avec son juste instinct, sentant que l’affaire ne pouvait
durer, il laissa cette industrie, devenue vulgaire, pour se faire
fabricant de pain d’épice commun.

Au premier coup d’œil, faire du pain d’épice ne paraît pas être une
grande innovation. Les Champenois de Reims sont réputés pour fabriquer
le meilleur; mais le faire à si bon marché que personne ne puisse
rivaliser avec vous, voilà la malice. Il fallait trouver quelque
prodige de la chimie qui remplaçât la farine de seigle, comme les
gargotiers de la barrière savent remplacer, dit-on, le bœuf par du
cheval et le lapin par du chat.

Or, un homme vendait des croûtes de pain à un prix qui ne permettait
pas de supposer que jamais ce qu’il vendait fût sorti de la boutique
d’un boulanger. C’est là qu’il fallait frapper. Le _prodige de la
chimie_ était de faire redevenir cet ex-pain farine. C’est à ce
problème que s’arrêta M. Hébard. Il fit des essais de toute sorte;
enfin, en soumettant ce pain à la chaleur d’un _bain-marie_ dans un
four construit exprès, il réussit à le sécher assez pour qu’en passant
sous la meule d’un moulin de son invention, il fût ramené à sa forme
première, c’est-à-dire à l’état de farine.

Ce procédé trouvé, M. Hébard était maître de la place de Paris; il
pouvait fournir du pain d’épice commun aux marchands ambulants, à ceux
qui pour deux sous donnent aux enfants plus d’un demi-kilo de cette
_friandise_. Comme il vendait sa marchandise à cinquante pour cent de
rabais sur tous les autres fabricants, il eut bientôt la pratique de
tous les _truqueurs_ qui tiennent ces petits jeux de tourniquet où l’on
gagne à tout coup. Ses anciens confrères devinrent ses clients.

Décidément, M. Hébard avait conquis son Voltaire.

Mais, hélas! il en est des livres comme de l’appétit, qui vient en
mangeant: plus on en a, plus on désire en avoir, et l’on finit par
passer à l’état de bibliomane. Et c’est alors le vrai moment où on
cesse de lire.

C’est ce qui arrive aujourd’hui à M. Hébard; il a une magnifique
bibliothèque, des livres précieux, dix éditions de Voltaire dans tous
les formats; mais il ne les ouvre jamais. Il passe des journées à les
ranger sur des rayons de chêne, et ses soirées dans les salles de vente
pour en augmenter incessamment le nombre.

«Si vous ne lisez plus, lui demandai-je, pourquoi achetez-vous tant de
livres?

--Hélas! Monsieur, la nature humaine est ainsi faite. Ce sont les
gens qui digèrent le moins bien qui se font servir les meilleurs
dîners, comme ce sont les plus vieux sultans qui possèdent les plus
nombreux harems. J’ai de la fortune; personne ne pouvait glaner sur mon
industrie. La nature m’a donné la manie des livres en compensation. Les
librairies sont ma caisse d’amortissement. Il faut bien que tout le
monde vive!»

[Illustration]



[Illustration]



VII

    LE PÈRE PUTATIF.--LES VIEUX RUBANS.--L’ATELIER DES ÉCLOPÉES.--LE
    BERGER EN CHAMBRE.--UN DERNIER MOT SUR LES ANGES GARDIENS.


Il y avait chez M. Hébard un homme robuste, quoique grisonnant, à l’œil
ouvert, à la parole brève. Il était boutonné dans une longue redingote
bleue; il portait la moustache en brosse et l’impériale longue de trois
pouces. Pour celui-ci, il n’y avait pas moyen de s’y tromper: tout le
monde, en le voyant, même sans habit militaire, eût deviné qu’il avait
été soldat.

Il se nomme le comte de ***: c’est l’ancien soldat, maître boulanger
d’un régiment de ligne, auquel M. Hébard doit sa fortune. En sortant
du service, il s’est souvenu de sa connaissance de Montargis, et il
est venu à Paris; sa première visite, avant d’arrêter un logement, fut
pour son ami de hasard, qu’il croyait trouver tirant le diable par la
queue. Jugez de son bonheur, lorsqu’au lieu de ce qu’il pensait il
trouva le bien-être et l’aisance. M. Hébard, qui possède entre autres
vertus la reconnaissance poussée à sa quatrième puissance, reçut son
homme, comme on dit, à bras ouverts. Le soldat-boulanger avait 300
francs de pension pour ses services: c’était suffisant pour le tabac.
Mais il lui fallait un emploi pour vivre. Le fabricant de pain d’épice
lui offrit un logement et la table pendant le temps qu’il mettrait à
chercher une place. L’ami accepta, comme de juste; il accepta même avec
empressement, promettant de se mettre en course dès le lendemain. Les
places sont rares, fort rares, il paraît, à Paris, car il y a quinze
ou dix-huit ans de cela, et l’ami n’a pas encore trouvé à employer ses
talents, et il demeure toujours dans la même chambre; il y est toujours
en camp volant, car il doit toujours se mettre en quête d’un emploi
demain.

M. le comte de *** gagna bientôt de l’argent, il eut une industrie très
lucrative: il se fit _père putatif_! il _reconnaît_ les enfants qui
n’ont pas de père officiel.

Étant en garnison à Givet, un jeune officier du régiment de M. le comte
de *** séduisit une jeune fille. Il appartenait à une famille noble et
riche; sa fortune dépendait d’un oncle qui n’aurait jamais souffert
une mésalliance. L’amant heureux savait que la moindre infraction aux
préjugés aristocratiques de son oncle serait une exhérédation. Pendant
ce temps, la jeune fille se désolait; elle voulait un nom pour son
enfant. L’officier lui disait bien qu’Eugène, Alfred, Arthur, étaient
des noms charmants, et qu’en y joignant Didier, Bertrand ou Martin, on
pouvait faire un homme complet, ayant deux patrons intercédant pour lui
dans le Ciel, et toutes les apparences d’une famille comme beaucoup de
bourgeois de la plus fine bourgeoisie. Mais la belle ne voulait rien
entendre; elle voulait un nom sérieux, avec une particule nobiliaire
pour le moins.

Que faire en telle occurrence? Un jour qu’il était de semaine, on
fit l’appel devant lui. Tout à coup il entendit le nom superbement
historique du soldat-boulanger. Il se fit présenter le soldat porteur
d’un si beau nom; il le combla de bienfaits en lui payant une goutte
à la cantine. Il s’inquiéta de sa famille, lui fit des offres de
services; enfin, après bien des détours, il finit par lui proposer de
le substituer en ses lieu et place et de lui faire présenter le marmot
à venir chez monsieur le maire.

Notre homme fit des objections; mais le jeune officier sut mettre fin à
ses scrupules en lui glissant trois louis dans la main, lui promettant
une égale somme pour le jour de la présentation. Monsieur le comte
n’avait jamais soupçonné qu’il pût y avoir des objections contre de
pareils arguments: il ferma la main et ne dit plus mot.

Le soir, l’officier se présentait devant sa larmoyante victime et lui
disait que son fils serait en possession d’un titre de comte, qu’il
serait reconnu et porterait un des plus vieux noms de France. Cette
nouvelle fit merveille: car, malgré toutes nos révolutions, les femmes
tiennent encore énormément à la noblesse. Le prestige de l’aristocratie
nobiliaire s’est complètement conservé dans les arrière-boutiques.

Quelques mois après, les cloches de Givet sonnaient à toutes volées:
on baptisait le jeune vicomte Olivier de ***. Il va sans dire que
l’officier était parrain.

L’histoire fit du bruit; toutes les filles de Givet qui devenaient
mères voulaient avoir aussi leur petit vicomte; de sorte qu’on ne
voyait que notre soldat aux mairies de la petite ville et des environs.
M. le comte de *** ne pouvait suffire aux demandes; il était toujours
en fête, il menait une vie de carnaval. Il ne sortait d’un repas de
naissance que pour assister à un banquet de baptême.

Il reconnaissait même au rabais, car il s’était fait cette réflexion
bien simple: «Lorsque je serai vieux, je me retirerai tout bonnement
chez le plus riche de mes enfants, et il ne sera pas assez barbare pour
chasser son vieux père. C’est donc un morceau de pain, un morceau de
brioche, que je ménage pour ma vieillesse.»

Dans toutes les villes où le régiment tint garnison, le comte de ***
continua son métier. On avait fini par en faire une plaisanterie dans
le régiment. On l’appelait même lorsque les mères ne réclamaient
point de nom de famille. Le métier était bon, notre homme ne refusait
jamais. Enfin il prit son congé en laissant nos départements, du nord
au midi, peuplés de deux ou trois cents jeunes vicomtes ou vicomtesses;
il arriva dans la grande ville, ayant la ceinture bien garnie, et
rencontrant la Providence au fond du faubourg Saint-Marceau, sous les
traits du brave M. Hébard.

A cette époque, des fils de famille qui ne se sentaient de goût pour
aucun état, ni pour la diplomatie, ni pour la magistrature, ni pour
l’administration, ni pour la politique, avaient adopté la carrière des
armes pour faire dire à leur famille: «Mon fils fait quelque chose: il
est militaire, en garnison dans tel endroit.» Ce qui peut se traduire
ainsi: «Il fume des cigares et il fait des parties de piquet au café de
telle sous-préfecture.» A la mort de ces parents fâcheux qui croient
qu’un jeune homme doit s’occuper, nos officiers n’avaient rien de plus
pressé que d’envoyer leur démission au ministre de la guerre et de
revenir à Paris. Ils contèrent à leurs amis les Parisiens l’histoire du
comte et de sa très nombreuse progéniture. On en rit beaucoup; puis on
n’y pensa plus.

Mais, à peu près à cette même époque, un jeune baron allemand, homme
d’ailleurs fort spirituel, menant grand train et tout à fait à la mode,
fit la folie de reconnaître un fils qu’une femme des plus légères lui
attribuait. Il voulait, disait-il, faire élever cet enfant avec tous
les soins possibles pour savoir ce que pouvait devenir un plant de
lorette transplanté en d’autres climats.

Cette reconnaissance mit tout le camp des lorettes en révolution.
C’était un cri général, c’était à qui d’entre ces dames aurait son
petit baron. On n’entendait plus qu’un cri de la rue Laffitte à la
barrière Blanche: «Je veux un nom pour mon enfant!» Ce cri devenait
monotone, car ces demoiselles le poussaient même pour des effets
rétroactifs. Déjà la foule des fils de famille, qui n’étaient pas
ravis du tout de cette sempiternelle même note, commençait à éviter
la société des camélias avec un soin tout particulier, et ils
s’ennuyaient, lorsqu’un des officiers du régiment découvrit l’adresse
du soldat-boulanger. L’honneur était sauf, le nom était trouvé, ces
dames pouvaient être tranquillisées. On leur annonça cette grande
nouvelle avec pompe. Elles cessèrent leurs cris, et la joie reparut,
comme par enchantement, dans tout le quartier; les soupers retrouvèrent
leurs chansons, les gosiers leur soif; l’ordre fut rétabli. Quant à
monsieur le comte, il vit renaître ses beaux jours de fête, recommencer
son perpétuel carnaval. On était obligé de le retenir d’avance, car il
reconnaissait aussi l’arriéré.

Chaque jour, donc, les chances du repos de sa vieillesse augmentaient,
car sa progéniture se propageait dans toutes les classes, et cette
originale spéculation augmentait chaque jour de deux ou trois noms
l’annuaire nobiliaire du royaume de France.

Mais, hélas! l’homme propose et Dieu dispose. M. le comte de *** avait
compté sans son hôte. Un jour, jamais personne ne s’y serait attendu,
un homme, tout de noir habillé, absolument comme le page de Mᵐᵉ
Marlborough, mais plus vieux et plus cravaté, arriva chez M. Hébard.

C’était un notaire royal.

Il demandait M. le comte de ***; il voulait lui parler en particulier
pour des affaires d’intérêt. Monsieur le comte venait d’hériter d’un
parent de province, d’un noble inconnu, qui lui laissait 120,000
livres. C’était la manne du ciel tombant aux Hébreux dans le désert.
Pendant huit jours, M. de *** ne sortit pas des cabarets; il déserta
les mairies; il dédaigna les mères éplorées, les pères embarrassés, les
enfants abandonnés; il ne voulait plus rien, il ne demandait plus rien;
il rêva pour lui-même les joies ineffables de la paternité: une femme,
un ménage, des enfants portant son beau nom, de droit, pour de bon.

Malheureusement, pendant quinze jours, le nom du comte avait été
affiché à la quatrième page de tous les journaux; on y lisait une
annonce conçue à peu près en ces termes:

«Mᵉ X..., notaire à Paris, rue de..., prie M. le comte de *** de passer
à son étude pour affaire d’héritage.»

Ces deux lignes en mignonne n’avaient point été lues par celui à qui
elles s’adressaient; mais elles avaient frappé d’autres personnes,
des indifférents. Ces gens en avaient parlé; le bruit s’en répandit;
l’héritage fit comme la boule de neige poussée par des enfants, qui
grossit en avançant. Au bout de huit jours, il montait à plusieurs
millions. Alors, tout à coup, M. de *** vit assiéger sa porte par
une nuée de jeunes garçons et de jeunes filles, qui certes n’avaient
jamais pensé à lui avant l’alléchante annonce, et qui tous venaient lui
témoigner leurs sentiments filiaux. Ils arrivaient par cargaisons de
tous les coins de la France, les uns le bâton de voyage à la main, en
blouse, en sabots; les autres pommadés, vernis, cirés, astiqués, comme
des gravures de mode. Il n’y avait entre eux qu’une similitude, c’était
la fin de leur conversation: ils demandaient tous quelques billets de
mille francs pour s’établir.

Monsieur le comte se trouvait fort embarrassé; quelques-uns de ses
bons fils avaient été clercs d’avoués, de notaires ou d’huissiers en
province; ceux-là étaient les plus insupportables; ils avaient étudié
la loi, ils connaissaient le Code, ils menaçaient de faire valoir leurs
droits à la pension alimentaire. Le pauvre soldat-boulanger était
ahuri, abruti, il ne savait que répondre. Ce qui lui avait paru une
bonne plaisanterie lui apparaissait sous son vrai jour, c’est-à-dire la
chose la plus grave qui se puisse imaginer. Il avait voulu jouer avec
la loi, qui ne rit jamais; elle l’étreignait dans ses serres et lui
meurtrissait sa vie.

Enfin, voilà comment, à bout de ressources, ayant de la paternité
par-dessus la tête, il alla consulter un homme de loi, qui lui
conseilla de faire à M. Hébard une donation entre vifs qui seule
pouvait lui rendre le repos. Le conseil était bon, il le suivit.

Et voilà pourquoi il se dit chaque jour: «Demain j’irai chercher un
emploi», et comment, depuis dix-huit ans, il demeure avec son vieil ami.

«Monsieur,

    _Tout se vend à Paris, excepté les rognures de soie et les vieux
    rubans, car on n’a pas encore su en tirer parti._

    «Telle est la phrase que je trouve imprimée dans le journal _le
    Siècle_, au milieu d’un article signé de votre nom.

    «On ne peut pas tout savoir. Rien que dans cette phrase, il y a
    trois grosses erreurs. Permettez-moi de vous les noter:

    «1º Si par rognures vous entendez les morceaux de coupons de soie,
    ou _gardannes_, vous ne vous êtes pas inquiété d’une branche fort
    lucrative de l’industrie parisienne.

    «Ces rognures sont défilées, peignées, mises en bottes et revendues
    à des fabricants qui en font de très magnifiques étoffes. Cela
    se vend encore pour rassortiment aux femmes qui ont besoin de
    raccommoder des robes neuves auxquelles il est arrivé des accidents.

    «2º Si au contraire vous entendez par rognures les morceaux qui
    restent aux couturières et tailleuses de robes, après qu’elles ont
    fait leur office, vous vous trompez encore. Ces morceaux, qui
    sont grands comme les deux mains, se vendent en balles dans les
    provinces; ils servent aux ménagères des petites villes à faire
    de ces couvre-pieds multicolores qui font la joie des femmes de
    la campagne et charment les ennuis des longs jours de la vie des
    champs. Vous n’êtes pas sans en avoir rencontré dans vos voyages:
    c’est fort laid, cela attire l’œil, chatoie, éblouit et finit
    toujours par agacer les nerfs. Mais on aime cela en province, on le
    trouve de bon goût. Et des goûts et des couleurs, vous le savez, on
    ne peut discuter.

    «3º Enfin, si vous entendez par rognures ces petits morceaux, ces
    bandes, ces lisérés que l’on détache d’une robe lorsqu’elle est
    trop large ou trop longue, ou lorsqu’on ne peut pas assembler deux
    lés, cela se vend, cela se livre; cela rentre dans ma partie.

    «Je vais donc avoir l’honneur de vous expliquer mon industrie, qui
    en vaut bien une autre. C’est moi qui ai eu l’honneur d’inventer
    les édredons de soie, et je vis de mon métier depuis plus de
    quarante ans.

    «Je n’ai jamais eu, comme beaucoup de vos industriels, le bonheur
    d’avoir ma matière première pour rien. On me l’a toujours vendue,
    et je l’ai toujours payée comptant. Et cependant, avant moi, on
    jetait à la borne tous ces rogatons. Mais les femmes sont plus
    curieuses, plus intéressées que ne le sont les hommes. Dès qu’elles
    voient qu’une d’entre elles s’occupe spécialement d’une chose,
    elles veulent savoir pourquoi; et, si elles aperçoivent le moindre
    commerce, elles préfèrent brûler ce qui peut leur servir que de
    le donner pour rien. C’est là un trait caractéristique de notre
    sexe. Enfin tant il est que j’ai su faire quelque chose de ce qui
    ne servait à rien. Aujourd’hui j’occupe une douzaine d’ouvrières,
    toutes bossues, percluses, contrefaites. Je préfère celles-là:
    elles sont moins distraites, elles ne sont tourmentées ni par
    l’envie d’aller au bal ni par l’heure des rendez-vous. Je suis
    certaine au moins qu’à huit heures du soir il ne se trouvera pas
    tout un bataillon de godelureaux en faction devant ma porte. Mes
    employées sont toutes sages, rangées, exactes: elles sont assez
    laides pour cela.

    «Leur travail est d’ailleurs facile, monotone, mais peu fatigant.
    Un enfant de quatre ans le pourrait faire aussi bien que la
    meilleure ouvrière. Il ne consiste qu’à faire de la charpie avec
    des rubans, à défiler des rognures de soie. Tous ces fils, réunis,
    enfermés dans une enveloppe de soie, font des édredons doux,
    légers et chauds. Ils se vendent surtout au Temple, où quelquefois
    les marchandes les mêlent avec de l’édredon véritable pour les
    acheteurs inexpérimentés.

    «J’ai l’honneur, etc.

                                                         «Veuve BARON.»

    «_P.-S._ Si vous aviez un moment à perdre, venez visiter ma maison;
    je me ferai un véritable plaisir de vous montrer mes produits.»

Je n’eus garde de manquer une aussi bonne occasion. J’allai voir Mᵐᵉ
veuve Baron. C’est une aimable vieille de soixante ans qui a pris
son parti; elle rit de son âge et plaisante fort agréablement de ses
lunettes à branches d’argent. Elle n’a qu’un regret, c’est d’avoir
été veuve trop tard, alors qu’il n’y avait plus moyen de profiter des
bénéfices de son veuvage.

Son mari était marchand d’habits; il avait un bon établissement à
la rotonde du Temple; mais, comme le Sganarelle du _Médecin malgré
lui_, il mangeait une partie de ce qu’il gagnait et buvait toutes les
autres. Il lui laissait trois enfants sur les bras, sans avoir même
l’attention de lui dire de les poser à terre. Mais le côté par lequel
il ressemblait le plus au personnage de Molière était le côté de la
brutalité. Chaque fois qu’il rentrait avec son _jeune homme_ (un peu
gris), il n’écoutait rien, il ne voulait rien entendre; si sa femme le
querellait, il la battait; si elle ne disait mot, cela le taquinait,
il s’écriait: «Je suis un gueux, un scélérat, un infâme coquin! J’ai
encore écrasé un grain aujourd’hui. Tu le vois bien. (Elle se taisait.)
Mais parleras-tu? Ah! elle a juré de me faire mourir!» Et, prenant son
bâton, il la battait jusqu’à ce que tout le quartier, attiré par les
cris de la malheureuse, vînt la lui arracher des mains. Si les enfants
criaient, s’ils avaient faim et froid, cet aimable époux prenait _sa
bête à deux fins_ (c’est ainsi qu’il nommait sa canne, parce qu’elle
lui servait à faire taire et à faire crier sa femme), et il lui
administrait une correction. De façon que, n’importe comment, qu’elle
fût gaie ou triste, bien portante ou malade, Mᵐᵉ Baron savait en se
réveillant le matin ce qui l’attendait le soir, car son mari n’aimait
pas à changer ses habitudes: il s’enivrait tous les jours, et par
conséquent il battait sa femme tous les soirs.

Enfin cet homme charmant fut appelé à rendre ses comptes au tribunal
suprême. Un soir qu’il avait rencontré des amis, il fêta tant, tant,
tant et si bien cette heureuse rencontre, qu’il ne reconnut plus sa
maison; il entra dans la première allée qui se présenta, il prit
l’escalier de la cave pour celui des étages supérieurs, il dégringola
trente marches sur la tête. Le dieu qui, dit-on, protège les ivrognes,
se trouvait sans doute occupé ailleurs en ce moment-là, il ne put
venir au secours d’un de ses plus fervents adorateurs: il en fut que,
lorsqu’on arriva au bruit, on ne trouva plus que feu Baron. L’âme, qui
devait avoir un petit peu des défauts du corps, folâtrait sans doute
parmi les tonneaux.

Mᵐᵉ Baron était veuve avec trois petites filles; l’aînée avait dix
ans à peine. Aussitôt les créanciers, les huissiers, envahirent son
domicile; ils arrivaient tous munis de grimoires incroyables. La
pauvre veuve n’y comprit rien, comme de juste; mais toujours est-il
que, six semaines après la mort de l’aimable Baron, elle se trouvait
sans un sou, ruinée, dépouillée, n’ayant que les yeux pour pleurer et
les bras pour vivre; encore ces bras étaient-ils occupés à porter son
dernier-né, enfant encore à la mamelle. Elle avait vingt-huit ans, mais
elle avait tant souffert qu’on lui en eût donné quarante à première vue.

Cependant il fallait vivre et faire vivre ces malheureuses petites
créatures qui s’accrochaient à sa jupe de deuil. Une femme du monde
qu’un malheur aussi complet aurait atteinte eût sans doute réuni
ses dernières hardes, fait un paquet du tout pour emprunter le plus
possible au mont-de-piété, puis, après avoir vécu quelques jours en se
rassasiant de sa douleur, elle eût embrassé ses enfants, fait sa prière
et allumé le réchaud. Mais Mᵐᵉ Baron n’était pas de ces femmes-là,
elle avait été mieux trempée; elle sortait de cette vigoureuse race du
peuple qui ne connaît pas le désespoir, qui renfonce ses larmes de peur
de fatiguer ses yeux pour le travail. Elle était d’un caractère actif,
vaillant, entreprenant, ne sachant pas ce que pouvait être un labeur
trop dur. Elle prit le sac, la médaille de son mari, et se mit à
courir les rues en criant: «Vieux chapeaux, chiffons à vendre!» Pendant
ses longues et pénibles courses, sa fille aînée soignait ses deux
sœurs. Elle fit ce dur métier deux ans durant. Comme toutes les grandes
découvertes, elle ne dut la sienne qu’au hasard.

Un jour, elle avait laissé quelques rubans aux enfants pour jouer à la
poupée pendant son absence. Les petites s’étaient amusées à défiler
tous ces chiffons, à en faire un tas. En revenant au domicile, Mᵐᵉ
Baron vit ces dégâts; elle les prit; en voyant la légèreté de la soie,
une idée lui jaillit soudain, et les faux édredons furent trouvés. Elle
continua son commerce de vieux chapeaux, en recommandant à sa fille
aînée d’exercer ses petites sœurs à défiler des rubans et de conserver
précieusement les soies. Ce travail amusait beaucoup les enfants.
Ils faisaient merveille et gagnaient leur vie en faisant joujou.
Lorsqu’elle put en réunir assez pour faire un édredon, elle le porta au
Temple. La chose y fut très goûtée. Elle s’entendit alors avec toutes
les marchandes à la toilette de cette nécropole de la mode, et elle
organisa son atelier.

L’atelier de Mᵐᵉ Baron a véritablement toutes les apparences d’un
établissement orthopédique; elle n’avait rien exagéré dans sa lettre.
C’est vraiment pitié de voir toutes ces pauvres estropiées tournant des
mécaniques à peigner, dévidant, filant. Ce spectacle nous rappelait la
compagnie des borgnes, boiteux, bancroches, levée par sir John Falstaff
avec l’argent du roi Henri. Mais cet intérieur respire la paix, le
calme et l’aisance. Mᵐᵉ Baron, bonne grosse mère, trône majestuesement
sur son fauteuil de cuir, au milieu de son infirmerie; elle encourage
les unes, aide les autres, donne des conseils, taille, coupe, rogne,
chante et parle tout à la fois. Elle explique les machines faites par
son beau-fils le mécanicien avec une lucidité parfaite.

«Donnez de la publicité à mon affaire, Monsieur, nous disait-elle,
donnez-lui-en beaucoup; cela peut rendre service à quelque pauvre
femme, la sauver du désespoir et l’aider à élever ses enfants.

--Mais vous allez vous créer des concurrentes?

--Tant mieux! quand il y en a pour un, il y en a pour deux; plus il y
aura de gens qui vivront, plus le bon Dieu sera content, puisqu’il nous
envoie ici pour faire le plus de bien que nous pouvons.»

Un grand penseur, un poète, a dit: «Les meilleurs cœurs sont ceux qui
ont le plus souffert.»

Mᵐᵉ Baron nous prouve que ce grand poète est un grand observateur.
Elle se console de ses douleurs passées en obligeant tout le monde, en
attirant autour d’elle toutes les pauvres ouvrières déshéritées que
leur laideur fait repousser des autres ateliers, où l’on veut plaire
à la pratique. Elle souffre leurs caprices, leur mauvaise humeur,
l’aigreur de leur caractère, sans cesse irrité par les quolibets de la
foule ignorante et cruelle, et elle a encore de douces paroles pour les
consoler, les encourager, les aider à la patience. Si ce n’est pas là
de la grande et vraie charité, ma foi, nous ne nous y connaissons plus.

       *       *       *       *       *

Avez-vous rencontré dans vos promenades aux boulevards extérieurs,--si
toutefois vous vous promenez aux boulevards extérieurs,--un homme
grand, robuste, coiffé d’un chapeau de feutre à larges bords, vêtu
d’une blouse recouverte d’une limousine? Il mène devant lui quatre ou
cinq chèvres paître dans les terrains vagues des environs de Paris.
Cet homme se nomme Jacques Simon; il est originaire de Bourganeuf. Il
habite au cinquième étage dans une des plus noires maisons de la rue
d’Écosse, derrière le Collège de France; il exerce la profession de
_berger en chambre_.

Lorsque Jacques Simon vint à Paris, il avait seize ans. Il servait les
maçons; mais sa santé chancelante ne lui permit point de _travailler
de son état_; il devint quelque chose comme garçon de bureau chez une
espèce de financier qui faisait de la littérature et des prophéties.
Il était chargé d’attendre, de recevoir les clients et de les faire
patienter. Que peut faire un garçon de bureau en son bureau, à moins
qu’il ne lise? M. Simon lut, il lut beaucoup; mais il lisait Florian,
Ducray-Duminil et tous les naïfs romanciers de la fin du dernier
siècle. Il ne rêva plus que petits moutons plus blancs que la neige
et bergers céladons. Il se promenait avec une houlette enrubannée de
couleurs roses, et, dans ses jours de carnaval, il s’habillait en
personnage de Watteau. Il croyait que tout ce qu’il lisait _était
arrivé_. Il se maria avec ses illusions. Sur ces entrefaites, il fit
à peu près comme tout le monde, il prit la première femme qu’il crut
aimer. Sa femme était féconde, trop féconde, car, à sa première couche,
deux enfants virent le jour.

Simon avait des économies. Il lisait La Calprenède. Mais les choses
allèrent de mieux en mieux. Mᵐᵉ Simon eut l’année suivante une autre
couche heureuse: elle mit au monde trois beaux garçons. Les journaux
annoncèrent que la mère et les enfants se portaient bien; l’Assistance
publique s’en inquiéta, elle envoya deux chèvres à la pauvre mère pour
l’aider à nourrir son intéressante famille. Huit jours après, la pauvre
femme était morte; et les pauvres petits, malgré tous les soins des
voisins, suivirent leur mère quelques jours après. Croyez donc les
journaux, après cela! Le coup fut terrible au cœur du pauvre Jacques
Simon: il conserva la chambre de sa femme telle que celle-ci l’avait
laissée; il loua un grenier pour ses chèvres, et dès ce jour il se crut
Némorin.

L’étable au cinquième étage de Jacques Simon est une des choses
les plus incroyables de Paris; elle est emménagée comme une ferme
du Limousin. Le pauvre homme y passe ses nuits couché près de ses
chèvres, sur leur litière; il vit avec elles et pour ainsi dire pour
elles. Son troupeau augmente chaque saison: il ne vend ses chevreaux
qu’en pleurant le sort qui leur est réservé. Mais, pour nourrir ses
deux premiers enfants, il doit travailler. Les dames du quartier, qui
connaissent cette grande infortune, le protègent: elles lui achètent
son lait, et elles aident ainsi ce pauvre fou. Sa folie est si douce,
si paisible, si triste, si résignée, qu’on ne le quitte jamais sans se
sentir les paupières humides.

Jacques Simon est une des originalités parisiennes, et c’en est une des
plus intéressantes, car c’est certainement la plus infortunée.

Depuis que nous avons parlé des _Anges gardiens_, ces messieurs se
sont piqués d’honneur; ils ont fait faire un grand progrès à leur
profession. Nous sommes heureux de savoir que c’est à notre publicité
que ce progrès est dû. Ils ont établi de petites voitures à bras,
espèce de civières à roues, où les ivrognes sont couchés tout à fait à
leur aise. Ils peuvent ainsi regagner leur domicile sans accidents et
sans encombre.

Nous profitons de cette occasion pour remercier MM. Chérot, Couëlsse,
Roche, Leprévost, anges gardiens de la barrière du Montparnasse, de
la lettre toute gracieuse qu’ils nous ont écrite pour nous féliciter
d’avoir rendu justice à leur profession si éminemment philanthropique.

[Illustration]



[Illustration]



VIII

    FABRIQUE DE CAFÉ A DEUX SOUS LA TASSE.--MANUFACTURE DE
    PIPES CULOTTÉES.--LE DEVINEUR DE RÉBUS.--L’ÉLEVEUR DE
    FOURMIS.--L’EXTERMINATEUR DE CHATS.--LE FABRICANT DE CRÊTES DE
    COQ.--LE PÊCHEUR DE BUISSONS.--LA LOUEUSE DE SANGSUES.--LES SOURIS
    BLANCHES ET LES RATS BLANCS.


Voulez-vous faire fortune? Oui, n’est-ce pas? Eh bien, ayez une
spécialité, soyez _spécialiste_.

M. Demerville est spécialiste. En 1846, il sortait de l’armée, où il
avait été sous-officier instructeur de cavalerie. Il rentrait dans
Paris comme Gil Blas, léger d’argent et plein d’espérance, regardant
de quel côté venait le vent, voulant travailler, mais ne sachant que
faire. Tandis qu’il s’orientait, ses économies s’épuisaient, et les
araignées allaient tisser leur fil au fond de sa cassette, lorsque
l’idée lui vint de s’établir _cafetier_. Il n’avait plus que 500 francs.

Il loua dans la rue des Anglais, près de la place Maubert, une boutique
de 200 francs par an, qu’il meubla de quelques planches recouvertes de
zinc, en forme de comptoir, d’un petit poêle de fonte, d’un brûloir,
d’un moulin, d’une vingtaine de tasses, d’autant de cuillers, et le
matériel fut complet. Là, en tacticien habile, il livra, moyennant
deux sous la tasse, un café excellent. Les amateurs firent queue à la
porte de son établissement. Aujourd’hui M. Demerville est propriétaire;
il demeure chez lui, rue Ménilmontant; il a des succursales dans tous
les quartiers de Paris, il en établit à toutes les barrières, mais
tout se fabrique à la rue Ménilmontant, d’où chaque jour il part 3,000
litres de café qui sont distribués dans toutes les annexes. C’est une
chose très curieuse à voir que cet office central. Les chaudières,
les filtres et les récipients tiennent tout un corps de bâtiment. On
cacherait facilement trois grenadiers dans une seule de ces cafetières.
Les ustensiles qui servent à transporter le café de la fabrique aux
succursales sont grands comme des tonneaux de cognac. La cheminée de
l’établissement joute avec les obélisques de briques des fabriques
d’alentour. C’est une activité, un va-et-vient effrayant. Quant au
débit, figurez-vous une boutique de 12 mètres de long, partagée en deux
par une immense table; d’un côté sont les servants, de l’autre les
consommateurs. Les tasses sont rangées en bataille sur le marbre de
la table; dans chacune est placé un morceau de sucre blanc, pesant 15
grammes. La pratique n’a qu’à commander pour être servie à l’instant
même. Le dimanche, lorsque le temps est beau, il se vend quelque
chose comme 5 à 6,000 tasses. Les Auvergnats, entre autres, sont
d’excellentes pratiques: ils y vont ordinairement par troupes, et ils
n’en sortent qu’après que chacun a payé sa tournée, de façon que chacun
absorbe jusqu’à 10 et 15 demi-tasses. Il faut des estomacs d’Auvergne
pour résister à de pareilles libations.

M. Demerville est un homme essentiellement probe. Il fonde des
établissements propres et convenables, en confie la gérance à ses
ouvriers et leur donne une part énorme dans le bénéfice, puisqu’il
ne leur compte le litre de café que dix-huit centimes, mais il garde
l’établissement à son nom pour, en cas de sophistication, pouvoir en
disposer à son gré.

       *       *       *       *       *

Nous ne quitterons pas les bords du canal sans signaler la _Manufacture
de pipes culottées_. Ce sont deux commerçants, presque des érudits,
qui, par une invention très ingénieuse, pourraient fournir en quelques
heures des pipes culottées à toute l’armée d’Orient. Encore des
_spécialistes_.

Le culottage des pipes en grand vient de donner le coup de mort à toute
une classe de petits industriels, les culotteurs de pipes en détail.
En vous promenant le long des quais, vous rencontriez une légion de
bohémiens se prélassant gravement au soleil en aspirant la fumée de
leur pipe. Vous vous demandiez alors comment tous ces lazzaroni de
Paris, sales, déguenillés, pouvaient passer leur temps à fumer, sans
rien faire. C’est que leur occupation consistait précisément à fumer.
Ils recevaient d’un entrepreneur, en échange d’une pipe bien culottée,
noircie sans suif, sans matière étrangère et sans procédé, vingt
centimes de tabac, une pipe neuve et vingt centimes en monnaie. Ils
pouvaient exécuter ainsi deux de ces chefs-d’œuvre par jour. Produit
net, 40 centimes, qu’ils employaient ainsi:

Un arlequin (viande mêlée de légumes et autres ingrédients)      10 c.

Un canon de quelque chose de violet, ayant nom vin                    10

Pain ou pommes de terre en chemise, une livre                         10

Coucher dans un garni au dortoir, sur l’_édredon de
  trois pieds_ (c’est ainsi qu’on nomme la paille)               10 c.

On ne peut pas réduire la vie matérielle à de plus minimes proportions.
Eh bien! aujourd’hui, c’est un métier mort: l’industrie l’a tué.
On fumera dans des pipes culottées par un procédé chimique, lequel
consiste à les tremper dans une décoction de tabac après les avoir
légèrement fait chauffer.

Les pipes de ce genre sont aussi _parfumées_ que les anciennes, et
l’emportent en élégance, en régularité, en propreté surtout. Cette
étrange manufacture occupe dix ouvriers gagnant cinq francs et vingt
ouvrières payées à raison de trois francs. Elle expédie chaque jour
cinq à six caisses de mille pipes en province, et Paris en garde autant
pour lui seul.

Mais voici venir un _spécialiste_ bien autrement curieux. Nous voulons
parler de celui qui gagne sa vie à deviner les rébus, les charades et
les logogriphes que certains journaux proposent à l’intellect de leurs
abonnés. Dans les quartiers de Paris habités par les petits rentiers,
il y a des cafés, des estaminets et des pensions bourgeoises où, quand
ces problèmes ont paru dans la feuille du matin, il règne une agitation
extraordinaire. Chacun croit avoir deviné.

On pérore, on crie, on parie, on s’échauffe, on dispute même, et
l’on finit par en appeler aux lumières du maître de l’établissement.
Qu’on juge de son embarras s’il ne peut trancher la difficulté par
une explication positive. Heureusement notre industriel, qui connaît
son Paris, qui a remarqué ce goût effréné du petit rentier pour le
rébus, a imaginé d’en vivre. Il s’est donc constitué l’Œdipe universel.
Les jours de rébus, il fait sa tournée de grand matin, il visite
tous les endroits de ce genre, donne secrètement, par écrit, au
maître de la maison, l’explication qui doit mettre tous les habitués
d’accord, et reçoit cinq sous pour prix de cette pacifique mission.
Sa clientèle, qui prit naissance au Marais, a gagné peu à peu les
quartiers circonvoisins. Maintenant il est obligé d’employer un homme
pour distribuer ses explications. Il se fait ainsi une cinquantaine de
francs par rébus. Or, il y en a trois par semaine, ce qui lui procure
une somme de six cents francs par mois.

Le talent divinatoire de ce spécialiste eût été fort utile, il y a
quelques années, aux voisins d’une maison de la rue Bichat. Tous ces
voisins étaient littéralement dévorés, ils ne cessaient de se gratter,
ils en perdaient l’épiderme et le derme: la lèpre semblait s’être
abattue dans le quartier. Une enquête eut lieu, et l’on découvrit enfin
que ladite maison était occupée entièrement par Mˡˡᵉ Rose, _éleveuse de
fourmis_.

Mˡˡᵉ Rose est une femme de quarante-deux ans; elle a l’aspect terrible;
sa figure et ses mains sont tannées comme si elles avaient été
préparées par un habile ouvrier en peau de chagrin; elle porte des
brassards, elle est vêtue de buffle, comme les archers de la ballade,
et, malgré cette armure, elle est rongée elle-même par ses élèves; les
ingrats! Mais elle est arrivée à un tel état d’insensibilité, son cuir
est tellement durci, racorni, qu’elle a son lit au milieu de ses sacs
de marchandise, et que leur morsure n’a plus aucun effet sur elle.
Aussi, lorsque la police visita son établissement, elle parut très
étonnée et dit:

«Comment peut-on se plaindre de ces petites bêtes? Voyez, je vis au
milieu d’elles, et je ne m’en sens pas plus mal. Il faut que l’on m’en
veuille. Le monde est si méchant!»

Elle fut néanmoins obligée de transporter son étrange pensionnat dans
une maison parfaitement isolée, située hors barrière.

Mˡˡᵉ Rose entretient des correspondants dans les départements où il y
a de grandes forêts; elle donne à chacun de ses employés 2 francs par
jour. Elle en a jusqu’en Alsace, et ne reçoit jamais moins, par jour,
de dix sacs, grands comme des sacs à farine.

Nous avons causé avec Mˡˡᵉ Rose. Elle est fière de son industrie.

«Je suis, dit-elle, la seule personne qui l’exerce convenablement, car
je suis la seule qui ait étudié les mœurs et les habitudes des fourmis.
Je sais les faire pondre à volonté, leur faire produire dix fois plus
qu’elles ne produisent dans l’état de nature. Pour cela, je les place
dans une chambre où j’entretiens continuellement un poêle de fonte
chauffé à rouge, et je les laisse faire leur nid où elles veulent. Il
ne faut pas les contrarier. Elles demandent beaucoup de soins. Plus
vous les comblez de procédés, plus elles vous rapportent.

--Mais que diable faites-vous de tous les œufs que vous récoltez avec
tant de soin?

--Je les vends aux pharmaciens; j’en fournis le Jardin des Plantes
et en général la plupart des faisanderies des environs de Paris. Les
jeunes faisans sont très friands de cette nourriture.

--Et que gagnez-vous à cela?

--Dame! Monsieur, à présent encore, je ne donnerais pas mes journées
pour trente francs, bénéfice net. Mais ce commerce est bien tombé! Du
temps des _nobles_, quand feu ma mère, à qui j’ai succédé, l’exerçait,
c’était un bien meilleur métier. Mais que voulez-vous gagner avec les
bourgeois d’à présent? Est-ce que ça sait faire la différence entre le
faisan et le coq de basse-cour? Ah! ne me parlez pas des révolutions!»

Le père Matagatos est tout le contraire de Mˡˡᵉ Rose: c’est un
véritable docteur Pangloss, pour lequel tout est pour le mieux dans
le meilleur des mondes possibles. Il est gai, bon vivant, insoucieux
et rieur. C’est un Pyrénéen venu à Paris par curiosité, et qui a
pris la grande ville en amour. Mais à Paris, comme partout, il faut
travailler pour vivre. Le père Matagatos, qui aime la vie libre, les
longues flâneries et les clairs de lune, s’est fait chiffonnier, mais
uniquement pour se donner une _position sociale_ et pour avoir le droit
de porter une hotte: il dédaigne le chiffon. Sa véritable industrie
consiste à exterminer les chats, comme le dit son surnom, qui est
composé de deux mots catalans. Vous l’avez certainement rencontré, pour
peu qu’il vous soit arrivé de flâner la nuit dans les rues de Paris.
C’est un homme grand, fort, à la barbe noire et touffue, aux cheveux
coupés à la malcontent, qui chantonne toujours et porte fièrement son
crochet. Il est constamment suivi de deux petits terriers anglais de la
plus belle espèce. Ce sont ses approvisionneurs. Ils ont été instruits
à happer tous les chats noctambules qui se trouvent sur leur passage.
Jamais Ralph ne rapporte sa proie vivante. Sobrono est plus généreux:
il n’ensanglante pas sa victoire; il rapporte à son maître l’animal
vaincu, et c’est Ralph qui l’achève sans pitié.

«Le chat a cela de particulier, dit le père Matagatos, que tout en est
bon. La peau se vend aux fourreurs, qui en font de la martre zibeline,
fourrure très à la mode en ce temps de manchonomanie, où depuis la
grande dame jusqu’à la grisette tout le monde veut avoir un manchon. Il
n’a de concurrent sérieux sur l’article fourrure que le lapin blanc,
qui depuis quelques années a été baptisé du nom d’hermine. Quant à la
chair, j’en ai le placement; je connais les bons endroits. Mais il faut
des précautions: les vaudevillistes ont rendu le peuple des barrières
excessivement méfiant à l’endroit de la gibelotte. Il en est arrivé à
ce point de scepticisme qu’il lui faut toujours voir les têtes pour en
prendre sa portion de six sous.

--Cette exigence doit porter une grave atteinte à votre marchandise,
car rien ne ressemble moins à une tête de lapin qu’une tête de chat.

--C’était là un inconvénient, je n’en disconviens pas, mais on a su y
remédier. Ah! il vous faut des têtes pour manger des lapins qui vous
sont livrés cuits et gibelottés au prix de 2 fr. 50 c., et que, moi,
je vends 20 sous? Eh bien! mes enfants, vous en aurez, des têtes, et
plus que vous n’en voudrez. J’ai donc entrepris le commerce des peaux
de lapin à domicile, je me suis entendu avec toutes les cuisinières du
rayon dans lequel j’exerce ostensiblement mon métier de chiffonnier, je
leur prends toutes leurs peaux, à une seule condition, c’est qu’elles
me livreront la tête avec la dépouille. Vous comprenez l’usage que j’en
fais. Chaque livraison de chat est accompagnée d’une tête de lapin.
De là la parfaite confiance que les pratiques de certains gargotiers
composant ma clientèle accordent aux gibelottes dont on les régale.
Que de gens mangent ainsi de ma chasse sans s’en douter! Ce n’est pas
ma faute: j’étais né chasseur. Dans mon pays je poursuivais l’ours et
l’isard. A Paris il n’y a pas de tout ça. Je chasse à ma manière. Ici
Ralph, ici Sobrono, mes bons amis! vous faites vivre votre maître, vous
lui rapportez une quinzaine de francs chaque matin. Mais tenez, puisque
vous vous intéressez à ces choses-là, je vais vous présenter un de mes
amis; venez jusqu’à la cité Saint-Maur, vous verrez son établissement.»

L’ami de l’exterminateur de la race féline, le père Lecoq, est un
spécialiste qui n’a pas craint de se faire le rival de la nature.
Il fabrique tout bonnement des _crêtes de coq_! Encore est-ce par
modestie qu’il se dit rival de la nature; c’est tout simplement pour ne
pas humilier cette bonne mère, car elle est loin de travailler aussi
proprement que lui. Ses œuvres, à elle, sont pleines d’incorrections,
tandis que le père Lecoq fait de l’art, «et l’art, dit-il, c’est la
nature perfectionnée par le génie de l’homme. La nature fait du marbre,
l’homme fait la statue; la nature produit une femme, l’homme produit la
Vénus de Milo, l’idéal, ce qui n’existera jamais. Visitez toutes les
basses-cours de l’Anjou et du Maine; regardez tous les coqs, examinez
leurs crêtes: pas une ne ressemble aux autres; elles sont toutes plus
ou moins entachées de défauts impardonnables, qui feraient rire au nez
de l’artiste qui les copierait. Voyez les miennes, au contraire: si
les coqs pouvaient les admirer, ils mourraient tous de chagrin de n’en
avoir pas d’aussi belles. Voyez comme c’est dentelé, taillé, coupé,
proportionné, parfait!»

Le père Lecoq (il a adopté ce sobriquet) habite une maison qui semble
faite à souhait pour son industrie. Après l’avoir visitée, on ne sait
lequel est le plus original, de l’homme ou du domicile. C’est une
de ces grandes villes en abrégé qu’on rencontre dans les quartiers
industrieux, et qu’on nomme _cours_. Il y en a une quinzaine de
semblables dans le faubourg du Temple. Ces _cours_ renferment toute
une population. On dirait d’une ruche humaine. Celle qu’a choisie
le père Lecoq est une des plus curieuses. Le propriétaire, qui est
un grand fabricant, y a établi une machine à vapeur pour son usine;
mais, voulant y attirer de petits fabricants, il a fait traverser tous
ses rez-de-chaussée, c’est-à-dire une longueur de cent et quelques
mètres, par l’arbre de sa machine, de sorte qu’il loue à chacun de
ses locataires, avec le logement, une courroie à laquelle ils peuvent
adapter une machine. M. Lecoq a donc une courroie à sa disposition. Il
nous en a détaillé tout le mécanisme.

«J’avais trente ans, nous dit-il; je revenais de mes voyages dans
les Cordillères, j’avais visité et parcouru le Japon, j’avais mangé
à peu près tout ce que les hommes peuvent manger. Lorsque j’arrivai
en France, je fus humilié de la pauvreté de la cuisine de mon pays
auprès de celle des contrées que nous traitons orgueilleusement de
barbares. En effet, sauf nos rares gibiers et les huit ou dix espèces
d’animaux domestiques, nous voilà réduits à nos fades poissons de
rivière, à notre piètre marée, aux œufs et aux légumes, comme des
nonnettes. Qu’est-ce que nos tables les plus somptueuses auprès d’un
repas chinois, japonais ou indien, où vous voyez figurer toute
l’échelle zoologique, depuis les pattes d’éléphants jusqu’aux œufs
d’oiseaux-mouches, depuis les grillades de baleine jusqu’à la friture
de goujon et les beignets de pisquettes? Pouvons-nous seulement
comparer notre art culinaire à celui des Romains, où il fallait dix
mille poulets pour faire un vol-au-vent convenable dans un dîner de
cinquante patriciens? On ne se servait que des crêtes; on engraissait
les esclaves avec le reste, en attendant qu’on les envoyât à leur tour
engraisser les murènes. Apicius, Lucullus, à la bonne heure! voilà
des hommes qui savaient manger! il fallait à leur appétit fatigué des
ragoûts de cervelles de paon, et d’énormes pâtés de haricots de coq.

«Je résolus donc de rendre à mes concitoyens toutes ces choses dont la
description nous paraît aujourd’hui fantastique. Je me mis à penser.
Une demi-heure après, je pouvais, moi aussi, m’écrier, comme Archimède:
_Eurèka._

«Je fis faire ma machine, je dessinai mes emporte-pièce, et deux jours
après j’étais établi où vous me voyez. Il y a trente-neuf ans de cela.
Ma fortune est faite; je n’ai plus rien à désirer. Je pourrais, comme
les autres, vivre grassement de mes revenus, me faire servir des repas
comme j’en ai tant fait faire aux autres dans ma vie. Mais non, j’ai
consacré mon existence au bonheur de mes concitoyens, je poursuivrai
jusqu’au bout.»

Ainsi parla M. Lecoq. Or, voici comment il entend le bonheur de ses
concitoyens. Il a calculé que chaque matin il n’entre dans Paris que
vingt-cinq à trente mille poulets. Dix mille au moins de ces tristes
victimes sont servies sur les tables bourgeoises, et les quinze autres
mille deviennent la proie des restaurateurs, pâtissiers, rôtisseurs,
etc. Ces poulets n’offrent guère que douze mille crêtes qui puissent
servir aux ragoûts. Tous ceux qui sont servis dans les repas de famille
possèdent cet ornement naturel, et cependant, commandez n’importe où
une coquille de crêtes de coq et un vol-au-vent, on vous les fournira.
Comment cela se fait-il? Même en supposant que tous les poulets
arrivant à Paris soient à l’instant même _décrétés_, cela ne suffirait
pas encore à la consommation. Il en est de même de ce qu’on nomme en
termes culinaires le haricot de coq.

C’est là le secret du père Lecoq, c’est là que commence son rôle de
bienfaiteur de l’humanité.

Il a inventé la crête et le haricot de coq artificiels.

Il prend un palais de bœuf, de mouton ou de veau, mais il préfère le
bœuf. Après l’avoir blanchi à l’eau bouillante, il le fait macérer
pendant quarante-huit heures, puis il détache la chair de la voûte
palatine, de façon à ne rien endommager. Cette chair est ensuite
portée sous un balancier, et, au moyen d’un emporte-pièce, il fait
ses crêtes de coq, plus parfaites en effet que celles de la nature.
Les connaisseurs se trompent eux-mêmes aux produits de M. Lecoq; et
cependant il est un moyen de les reconnaître: la crête de coq pour de
bon, celle de la maladroite nature, a des papilles sur les deux faces,
tandis que celle de l’art n’en présente que d’un côté.

Cela se vend 15 centimes la douzaine aux pâtissiers, restaurateurs,
revendeurs, etc., et 20 c. aux cuisinières bourgeoises.

Pour ce qui est du haricot de coq, ce mets se fabrique de la même
façon, à l’emporte-pièce. C’est le ris de veau et la cervelle de mouton
qui servent de matière première.

M. Lecoq est étonné qu’on ne lui ait pas encore élevé une statue,
mais il se résigne au sort des inventeurs de génie, qui ne sont
véritablement appréciés qu’après leur mort.

M. Deshaies est un spécialiste non moins remarquable que les
précédents. Né à Paris, qu’il n’a jamais quitté, il est _charmeur_ de
serpents, comme un Birman, un Malais ou un nègre de Mozambique. Quand
on lui demande comment il a acquis ce talent, il répond modestement:
«Dans les livres.»

Le père Deshaies a chez lui une collection complète de tous les
reptiles des forêts de France; il forme commerce d’amitié avec eux, il
les nourrit, les soigne, les choie, les dorlote; il leur a fabriqué
de petits nids bien chauds, bien commodes, afin de leur procurer
toutes leurs aises. C’est là son industrie. Il vend des _anguilles de
buissons_, comme on dit en langage populaire, à certains gargotiers qui
en font d’excellentes matelotes.

«Une fois écorchée, dit-il, l’anguille de buissons vaut les meilleures
anguilles de rivière.»

Le père Deshaies passe donc toute la belle saison à courir les
bois comme un trappeur. Il a d’ailleurs les mœurs et l’allure d’un
personnage de Cooper. Il rit silencieusement, il ne parle jamais qu’à
voix basse, comme s’il avait peur de faire fuir sa proie. Sa marche
est légère, ses bras surtout semblent toujours écarter les branches
avec précaution; son œil est fin, perçant et lumineux. Tous ses sens
sont excessivement développés: il rendrait des points à Bas-de-Cuir
lui-même pour l’ouïe et l’odorat; son instinct est prodigieux: il
devine le voisinage d’une couleuvre. Il n’est pas jusqu’à son costume
qui ne semble copié sur les œuvres du romancier américain. Il porte de
hautes guêtres de cuir, une culotte de velours couleur vert-bouteille,
une espèce de sarrau en peau de bique, et sa petite tête de fouine est
recouverte d’un chapeau à larges bords. Il a toujours à sa ceinture une
serpe, qui est sa seule arme.

«Votre métier doit être bien fatigant? lui disions-nous.

--Pas plus que la chasse, Monsieur, qui est un plaisir pour beaucoup
de gens. Quant à moi, je trouve de l’agrément à exercer ma profession;
j’étais né pour cela; c’est une âme d’Ogibéwas, égarée à Paris, qui
s’est logée dans mon corps. J’aime les bois, la solitude; je passe ma
nuit aussi commodément couché au pied d’un chêne, sur le gazon, que
dans le meilleur lit du monde.

--Et gagnez-vous beaucoup à cela?

--Il y a dans Paris cinq cents marchands d’anguilles de rivière qui
vivent tous bien ou à peu près. Je leur fais concurrence avec mes
anguilles de buissons. Je n’ai point à me plaindre de la Providence: le
serpent n’est jamais ce qui manque ici-bas.

--C’est peu rassurant pour les gourmets.

--Eh! Monsieur, si vous ne voulez pas être trompé, il faut vous
résigner à vivre de côtelettes de mouton. Deux de vos savants, MM.
Payen et Chevalier, ont publié de gros volumes sur la sophistication
des matières alimentaires, et ils n’ont pas dit la moitié de ce qui
existe.»

       *       *       *       *       *

Dans un de nos précédents articles, nous avons parlé du fabricant de
pain d’épice, qui, bien avant les savants, avait inventé la glucose
ou sucre de pain, dont il se sert pour fabriquer sa marchandise, sans
que la betterave ou la canne aient rien à y voir. Aujourd’hui, nous
avons visité Mᵐᵉ Badeuil, qui, elle aussi, a devancé la science d’une
vingtaine d’années. Tandis que l’Assistance publique établit des
bassins pour faire dégorger les sangsues, tandis qu’on publie de tous
côtés des mémoires plus ou moins illisibles sur ce sujet, Mᵐᵉ Badeuil,
une simple garde-malade, en a fait une industrie des plus productives.

Elle est loueuse de sangsues.

Mᵐᵉ Badeuil a le cœur sensible; elle aime les bêtes et les gens, elle
est la providence des chiens abandonnés et des personnes malades. Elle
ne peut pas voir souffrir un être animé. C’est pour cela qu’elle a fait
quelque chose pour les sangsues, ces pauvres petites bêtes qui font
tant de bien à l’homme et qui en sont si mal récompensées!

«Monsieur, me dit-elle, si les sangsues font du bien aux riches, elles
ne peuvent pas faire du mal au petit monde, à moins que les riches ne
s’en posent par luxe, pour s’amuser. Je me suis donc dit qu’il fallait
que tout le monde pût jouir de sangsues. Aussi, au lieu de jeter à
la borne celles que j’avais posées à mes malades, je les gardais en
cachette, je les soignais, je les faisais dégorger. J’en possède
beaucoup maintenant, et je les loue; elles ne font de mal à personne,
et voilà.

--Oui. Mais comment les faites-vous dégorger pour qu’elles ne soient
pas insalubres?

--C’est mon secret. Mais je vais vous le dire tout de même. Je prends
une bonne poignée de sel de cuisine, et je la leur jette sur le dos;
je les laisse se débarbouiller un instant dedans; elles se dégonflent;
alors je les mets dans une cuvette qui est percée d’un petit trou
au fond, et que je recouvre d’un tamis; je place tout ça sous une
fontaine, et je laisse couler pendant une heure, jusqu’à ce qu’elles
ne jettent plus de sang; mais voilà le vrai moment: je prends de la
cendre de bois tiède, je les roule dedans entre deux linges, jusqu’à
ce qu’elles ne tachent plus du tout, et je recommence le bain à l’eau
courante; c’est fini, je suis certaine qu’elles sont à jeun quand, une
heure après, je les remets dans leur bocal.

--Et vous vous en servez dès le lendemain?

--Oh! que nenni! il faut leur faire suivre un traitement. Trois jours
après, je prends un pain de terre glaise, je le pétris bien, j’en fais
une boule creuse, et j’y enferme ces petites bêtes. J’y pratique une
quantité de petits trous, et j’enveloppe le tout d’un linge mouillé
pour que la terre ne durcisse pas. Mes sangsues voient le jour, elles
veulent y courir, elles font des efforts, elles s’allongent pour passer
par les minces ouvertures, et elles finissent ainsi par se dégorger
complètement elles-mêmes. Quand je les retrouve sur mon linge, elles
sont saines et vides comme si elles venaient de naître. On peut les
appliquer à n’importe qui sans danger. Mais moi, comme je ne veux pas
les fatiguer, je les mets dans un bocal particulier; j’inscris la date
dessus, et chacune ne sert qu’à son tour. Il n’y a pas de passe-droit
ici. Vous voyez: j’en ai plus de deux mille. Il y en a qui sont ici
depuis plus de dix ans; elles sont aussi bonnes que le premier jour.
Mes sangsues de rencontre en valent de toutes neuves.

--Combien faites-vous payer la location?

--Presque rien: je ne demande que trente sous pour quinze sangsues et
la pose. Vous pensez bien que je ne les confie à personne, ces pauvres
petites bêtes. Mes sangsues ne vont pas en ville sans leur maîtresse.»

Il paraît que l’expérience a donné raison aux savants, qui soutiennent
que le dégorgement des sangsues est praticable. Le conseil des hôpitaux
a fait abattre les magnifiques mûriers du jardin des Miramionnes pour y
faire construire des bassins. Nous avons lu cinq ou six rapports faits
sur ce sujet; nous ne savons quel est le système qui est adopté. En
tout cas nous recommandons celui de Mᵐᵉ Badeuil, qui nous semble bon
et mérite quelque considération, si toutefois un succès de vingt-neuf
années peut avoir quelque valeur aux yeux des savants.

       *       *       *       *       *

M. Patry est un bon vieillard qui vit tranquille, cultivant, rue
Mouffetard, un petit coin de jardin, au fond de trois ou quatre cours.
Là vous verrez six grandes tonnes doublées de zinc et huit ou dix
boîtes grillées. Les unes servent de logement aux rats blancs, les
autres aux souris blanches. Ces petites familles sont bien élevées,
bien dressées. Le père Patry vous vend les individus apprivoisés,
instruits, ou bien à l’état de nature, si vous voulez vous donner le
plaisir de faire leur éducation. Il ne s’en sépare qu’avec douleur; il
vous recommande d’en avoir bien soin; il vous donne des instructions
sur la manière de les soigner, de leur former le caractère, de
développer leur intelligence, et il ne les livre qu’à bon escient. Il
prendrait presque des renseignements sur votre moralité et vos moyens
d’existence avant que de lâcher un de ses élèves.

C’est que le père Patry est un homme d’ordre; il fut électeur bien
avant l’abolition du cens. Il descend d’une famille d’éleveurs; ses
ancêtres ont eu l’honneur de fournir des souris blanches à S. M.
Marie-Antoinette et à Mesdames, tantes du roi. Encore une victime des
révolutions! Aujourd’hui, hélas! les marchands de savon à détacher et
les Savoyards qui chantent la _Catarina_ composent la majeure partie de
sa clientèle.

La race des destructeurs est fort nombreuse à Paris. Voyez les
murailles, ce ne sont qu’affiches menaçantes: _Destruction
des punaises._--_Mort aux rats._--_Plus de fourmis._--_Plus
d’insectes._--_Breuvages contre les mouches_, etc. Mais la race
zoophile est pour le moins aussi nombreuse: les éleveurs pullulent.
Nous avons l’éleveur de pigeons; l’éducateur de hannetons;
l’instructeur de serins, de hiboux, de chouettes; le professeur de
langue pour les perroquets, les pies, les sansonnets; le professeur de
musique à l’usage de la gent ailée, pinsons, chardonnerets, rossignols;
l’amateur de fauvettes, de bengalis, etc., etc. Tous ces gens-là vivent
plus ou moins mal de leur état, mais enfin ils vivent, ils se logent,
mangent, sans avoir recours à l’Assistance publique.

[Illustration]



[Illustration]



IX

    LE PROFESSEUR D’OISEAUX.--LA BOUILLIE POUR LES CHATS.--LA FAMILLE
    MEURT-DE-SOIF.--LA MÈRE MOSKOW.--LES RIBOUIS ET LES DIX-HUIT.--LA
    ZESTEUSE.--UN DERNIER MOT SUR LE BERGER EN CHAMBRE.--LE FABRICANT
    D’OS DE JAMBONNEAUX.--LE MARCHAND DE FUMÉE.--ALLUMETTES CHIMIQUES
    DEUXIÈME QUALITÉ.--LE CANARDIER.--LE FABRICANT DE CODES.--UN POÈTE
    LYRIQUE VIVANT DE SON ÉTAT.


Monsieur Beaufils est un vieillard presque infirme, qui ne parle que
rarement, mais qui siffle presque sans cesse. Son établissement est une
immense volière; on n’y voit de tous côtés que rossignols, canaris et
sansonnets. Les cages se pressent contre les murailles; il y en a sur
tous les meubles; d’autres sont appendues au plafond, et les fenêtres
en sont encombrées; il y en a partout; c’est un ramage étourdissant,
assourdissant.

Au milieu de la pièce est un dais sous lequel se place M. le professeur
Beaufils pour procéder à sa leçon musicale. Il prend une petite
serinette sur ses genoux, et, avec un sérieux imperturbable, il régale
ses élèves du _Carillon de Dunkerque_, de _Portrait charmant_, de _Il
pleut, il pleut, bergère_, etc.

Un serin ordinaire coûte 30 sols. Le serin hollandais vaut jusqu’à 3
francs; mais, lorsqu’il a passé par les mains de M. Beaufils, qui a
perfectionné son éducation, son prix s’élève au quadruple pour les
amateurs.

M. Beaufils prend des pensionnaires et fait des éducations
particulières en ville. A cet effet, il loue des serins parfaitement
stylés que la pratique enferme avec l’élève qu’il s’agit d’éduquer.
Les classes d’un serin intelligent durent six semaines ou deux mois.
Après ce temps, il chante convenablement deux ou trois airs; il est
passé ténor ou soprano dans son espèce. Pour faire ainsi des Roger ou
des Alboni et des Frezzolini, M. Beaufils traite à forfait, moyennant 5
francs pour une éducation complète, ou bien 10 sous par semaine pour la
location du professeur.

La pension de M. Beaufils est située dans une des rues qui avoisinent
le Temple; il a choisi ce quartier parce que les dames du marché et
toutes les ouvrières qui travaillent pour elles sont folles d’oiseaux
depuis qu’Eugène Sue, avec sa Rigolette, a mis les serins à la mode.

Du reste, on ne saurait croire combien, les chevaux exceptés, les
animaux sont choyés par la population ouvrière de Paris. Il y a des
gens qui s’imposent des privations pour mieux nourrir un chien, un
chat, un perroquet, une pie, etc. De là certaines industries spéciales.
Nous savons une famille nombreuse dont tous les membres sont ramasseurs
et reconducteurs d’animaux. Chaque jour des affiches promettent
vingt-cinq, cinquante et même cent francs de récompense pour des
King-Charles, des perruches et des épagneuls perdus. Combien d’hommes
et de femmes se perdraient pour lesquels on ne promettrait pas cent
sous!

La nourriture seule des chats dans les quartiers populeux est une
branche de petit commerce. Elle fait vivre, entre autres, Bernier et sa
jeune famille. Bernier est ce qu’on nomme un homme intéressant; il fait
de la _bouillie pour les chats_ dans la véritable acception du mot.
C’est un enfant de l’Auvergne. Il était charbonnier; un accident l’a
obligé de quitter cette position sociale pour celle que nous venons de
dire.

Il est établi dans un bon quartier de travailleurs; chaque maison ayant
ses chiens et ses chats, il se mit à fabriquer de la bouillie pour
les uns, de la pâtée pour les autres, en y joignant un petit commerce
de mou de veau. Sa réputation s’établit bientôt dans l’arrondissement
sur des bases solides; la vogue était venue frapper à sa porte.
Maintenant, dans les environs du Temple, un chat ou un chien favori
passerait pour être maltraité si son dîner ne venait de chez Bernier,
le Véfour du genre. Bernier fait même des envois dans les quartiers
les plus éloignés, et plus d’un angora de comtesse et d’un bichon de
marquise envoient chaque matin leurs valets faire emplette de pâture à
sa modeste boutique. Elle a pour enseigne: _A l’ancienne et véritable
renommée de la nourriture des animaux._ Car, il faut le dire, bien des
gens ont essayé de faire concurrence à ce Brillat-Savarin de la gent
quadrupède. Son enseigne est une protestation contre le plagiat.

       *       *       *       *       *

Puisque nous sommes dans le quartier du Temple, disons quelques mots
de la dernière incarnation de l’habit noir, du gilet de soie et de la
botte vernie. C’est là que, de chute en chute, ils arrivent où vont
toutes choses, au pays de l’inconnu.

Lorsqu’un habit a descendu tous les degrés de la toilette, que du
tailleur il a passé au client, puis à son valet ou à son portier, puis
au marchand de vieux habits, puis à quelque fashionable de barrière,
il arrive au Temple, cette nécropole du costume parisien. Là on le
retourne, on le rapièce, on le refait; mais il lui reste une phase
à parcourir avant d’être vendu aux fabriques des environs de Paris
qui font l’engrais de laine. Cette dernière phase, c’est aux frères
Meurt-de-Soif qu’il la doit.

Ce nom de Meurt-de-Soif n’est pas, comme on pourrait le croire, un nom
inventé par la plaisanterie parisienne. La famille Meurt-de-Soif existe
réellement; elle a son domicile dans le sixième arrondissement; sa
spécialité est l’achat des vieux habits au lot, presque au poids, le
rapiéçage et la revente aux barrières.

A la bonne heure! voilà l’extrême limite du bon marché. La vente des
frères Meurt-de-Soif se fait à la criée, au rabais, sur une table,
le soir, à la lueur des torches. Là vous avez un véritable habit des
ateliers d’Humann, un véritable gilet de chez Blanc, un véritable
pantalon coupé par Morbach, en un mot, un véritable habillement de
fashionable; pour combien? pour trois francs le tout! Et, par-dessus
le marché, l’esprit et l’érudition des Meurt-de-Soif. Rien de plus
drolatique que leur _boniment_. En voici un échantillon:

«Regardez, Messieurs: cet habit a appartenu à un prince russe et lui
a valu la conquête d’une danseuse de la Grande-Chaumière. Il a fait
ensuite l’admiration de tous les habitués de la Closerie-des-Lilas,
sur le dos d’un artiste pédicure très connu. C’est aussi avec cet
habit que le valet de chambre d’un milord a enlevé une figurante des
Délassements, qui le prenait pour son maître. Il nous est arrivé parce
que ce dernier s’est ruiné à payer des chinois à sa dulcinée. Eh bien!
moi, malgré tous ces glorieux souvenirs, malgré toutes ces conquêtes
qui lui sont dues, je vous le donne pour trois francs. Trois francs!
Avis aux hommes à bonnes fortunes!»

L’habit est mis à prix trois francs, mais après descend peu à peu
jusqu’à trente sous. Le pantalon se vend ensuite un franc, et le gilet
cinquante centimes.

Au surplus, les clients de la famille Meurt-de-Soif sont aussi souvent
les vendeurs que les acheteurs. Quand ils _se nippent_, ce n’est
généralement que pour quelques jours. Ils se défont volontiers le lundi
de ce qu’ils ont acquis le dimanche. Les vêtements en question font
souvent la navette: ils retournent souvent de l’acheteur aux marchands,
des marchands aux acheteurs, et toujours ainsi, _usque ad_, etc. Il en
est qui sont revenus vingt fois chez ces derniers, et sur lesquels ils
ont toujours fait des bénéfices.

La mère Moskow est le complément habituel des frères Meurt-de-Soif.
C’est une ancienne vivandière de la grande armée, qui loue du linge
blanc, ou à peu près. Elle loue une chemise par semaine pour vingt
centimes, pourvu qu’on rende celle qui a été portée. Si on veut avoir
son linge _à soi_, on paye cinquante centimes, et l’on en devient
légitime propriétaire.

La mère Moskow court particulièrement les ventes de vieux linge, et
c’est avec les vieux draps qu’elle compose les incroyables sacs qu’elle
prête ou vend sous la qualification de chemises neuves. De même que
la famille Meurt-de-Soif, la mère Moskow a un atelier où elle emploie
une vingtaine de femmes qui représentent à elles toutes l’âge du
monde moderne. Elles sont occupées à coudre, à tailler, à rapiécer, à
assembler. Jamais les habits d’Arlequin n’ont été composés de plus de
pièces et de morceaux.

La mère Moskow entreprend aussi les fournitures de layettes et de
trousseaux dans le même genre.

A la suite des deux industries précédentes, il convient de ranger celle
du fabricant de _dix-huit_. On nomme ainsi le _riboui_. Le _riboui_
n’est pas tout à fait un savetier, c’est plus et moins; de même que
le dix-huit n’est pas un soulier remonté ou ressemelé, c’est plutôt
un soulier redevenu neuf: de là vient son nom grotesque de dix-huit,
ou deux fois neuf. Le dix-huit se fait avec les vieilles empeignes et
les vieilles tiges de bottes, qu’on remet sur de vieilles semelles
retournées, assorties, et qui, au moyen de beaucoup de gros clous,
finissent par figurer tant bien que mal une chaussure. Cela se vend
sans aucune garantie, à la grâce de Dieu. La durée est généralement
de huit jours. Quant au prix, il varie de quinze à vingt sols. C’est
fort cher, eu égard au résultat, et les économistes ne manqueront pas
de conseiller de préférence de belles et bonnes chaussures de vingt à
trente francs. Ce conseil ressemble à l’ordonnance de ce médecin qui,
ayant à traiter un malheureux épuisé par la misère et la faim, lui
prescrivait, au dire de l’auteur des _Béotiens_[H], de boire du vin de
Bordeaux, de manger des viandes succulentes et d’aller chaque jour se
promener au bois de Boulogne à cheval.

       *       *       *       *       *

Si maintenant nous voulons entrer dans les arts d’agrément, dans
l’article fantaisie, dans l’_utile dulci_, comme disaient les Latins,
nous ferons une visite à Mᵐᵉ Vanard, qui a su réunir ces deux choses si
difficiles dans une seule industrie. Mᵐᵉ Vanard est _zesteuse_.

C’est une touchante histoire que celle de cette jeune et jolie femme
restée veuve et sans fortune à dix-huit ans. Son mari s’est tué à
la besogne pour donner à sa femme le bien-être et le luxe. Il avait
établi une petite distillerie où il travaillait à condition pour les
parfumeurs et les confiseurs.

Pendant le peu de jours heureux que ces deux époux passèrent ensemble,
Mᵐᵉ Vanard, à force de voir travailler son mari, avait fini par
surprendre quelques-uns des secrets de la science chimique; elle
pouvait le remplacer près de ses alambics pendant ses absences. Aussi
voulut-elle, quoique inconsolable, continuer son commerce. Elle se
souvint que celui qu’elle regrettait, lorsqu’ils se permettaient, le
dimanche, le petit dîner chez le traiteur, lui avait dit à propos
de citron: «Un homme intelligent, avec ce qui se jette à Paris de
pareilles écorces, pourrait faire sa fortune.»

Mᵐᵉ Vanard avait de l’intelligence; elle prit un panier à son bras et
s’en alla rôder dans la rue Montorgueil, cette patrie des huîtres.
Quand les chiffonniers avaient passé et retourné tous les tas de
détritus pour y chercher leur récolte, elle commençait la sienne.
Les garçons limonadiers et restaurateurs, voyant une jolie femme qui
venait chaque matin butiner où tant d’autres avaient passé avant elle,
s’inquiétèrent de ce qu’elle cherchait si attentivement et promirent de
lui mettre de côté les précieuses écorces. Après les limonadiers vint
le tour des balayeurs de théâtres.

Bref, Mᵐᵉ Vanard finit par fonder un atelier et prit à sa solde des
_ramasseurs_ et des _ramasseuses_. C’est cet atelier que nous avons
visité. Figurez-vous une pièce immense, toute tapissée de claies en
osier du sol au plafond, et sur ces claies des myriades d’écorces
d’oranges, des monceaux de pelures de citrons. Au milieu de cette
pièce, autour d’une longue table, une vingtaine de jeunes ouvrières,
chantant, babillant, sont occupées à _zester_ ces écorces. Elles les
empilent dans des sacs, dans des boîtes, dans de grandes caisses. Ainsi
préparée, la pelure change de nom et devient zeste. Cette matière est
pesée, empaquetée, expédiée dans tout Paris, dans toute la France, et
même jusqu’à l’étranger, où elle se transforme encore, change de nom
et devient curaçao de Hollande, sirop de limon, orangeade, citronnade,
limonade, essence de citron, etc. Telle est l’industrie qui a fait la
fortune d’une femme charmante, aimant les arts et la littérature, ayant
maintenant sa loge aux Français, aux Italiens et à l’Opéra une fois par
semaine.

Voici une autre veuve, moins jeune, moins jolie, moins élégante, moins
intelligente aussi, qui a trouvé moyen de faire une belle fortune là
où personne n’avait vu que de grossières vétilles. Mᵐᵉ veuve Thibaudeau
s’est établie _fermière de balayage_. Vous tous, excellents citadins,
vous payez pour faire balayer vos escaliers; Mᵐᵉ Thibaudeau paye au
contraire pour balayer ceux des autres.

Certes, Mᵐᵉ Thibaudeau n’est pas née avec un goût tout particulier pour
le balayage, comme on dit que les poètes naissent avec la passion des
vers, et les rôtisseurs avec celle de la broche. Non, c’est par raison
qu’elle s’y est adonnée.

Mᵐᵉ Thibaudeau exerçait la modeste profession de concierge. Elle tirait
le cordon d’une maison sise à Paris, rue du Temple. Cette maison était
occupée tout entière par deux fabricants, tous deux bijoutiers. Or, par
un hiver très rude, elle eut l’idée économique de brûler, dans un vieux
chaudron qui lui servait d’âtre, tous les détritus que lui fournirait
son balai. L’idée était doublement bonne. Elle s’aperçut que ce qu’elle
avait regardé jusque-là comme une vile poussière devenait, mêlé avec
des mottes et du charbon de terre, un excellent combustible. Puis,
les beaux jours étant venus, Mᵐᵉ Thibaudeau voulut faire la toilette
d’été à son ménage. Elle prit son vieux chaudron et le débarrassa de
ses cendres. Mais jugez de sa surprise, lorsqu’au lieu d’une cendre
ordinaire, s’envolant au vent, elle trouva quelque chose de résistant
qui semblait soudé au fond de l’ustensile, et qui, de temps en temps,
jetait des reflets jaunes. Elle fit examiner ce résidu: c’était de
l’or. Mᵐᵉ Thibaudeau avait découvert la pierre philosophale; elle avait
retrouvé la science des Nicolas Flamel, des Paracelse et des Balsamo.

Elle prit dès lors à ferme le balayage des escaliers dans les maisons
habitées par des bijoutiers en or, tant et si bien qu’avec les
bénéfices qu’elle en retira elle put entreprendre concurremment une
autre industrie non moins lucrative: elle achète d’immenses terrains
aux environs de Paris et y fait construire des villages suisses. Elle
en revend ensuite les chalets à des marchands de la rue Saint-Denis qui
peuvent y chanter tous les dimanches: _Arrêtons-nous ici, l’aspect de
ces montagnes_, etc.

       *       *       *       *       *

Nous avons signalé dans un de nos précédents articles l’industrie
singulièrement champêtre de M. Simon, qui mène paître ses troupeaux
à Paris, dans les vertes prairies qu’il possède au cinquième étage
d’une maison du faubourg Saint-Hilaire. M. Simon a réclamé contre la
qualification de _berger en chambre_ que nous lui avons donnée: c’est
_nourrisseur_ qu’il eût fallu dire. Soit! Nous profiterons de cette
rectification pour ajouter quelques détails à ceux que nous vous avons
donnés.

M. Simon s’habille en paysan; il porte des sabots et une blouse grise;
il ressemble donc à Jean Guettré de Pierre Dupont plus qu’à un Colin
d’opéra-comique. Nous n’avons pas remarqué la moindre houlette dans sa
_bergerie_, ou plutôt dans sa _nourrisserie_. Mais, en revanche, sa
conversation est fleurie comme un couplet de Dupaty; il parle rose et
aurore; ses comparaisons sont florianesques et parfumées. Il a pris
Némorin et Céladon au sérieux.

Lorsque nous entrâmes dans son étable, après avoir monté
quatre-vingt-dix marches, nous nous arrêtâmes étonné: il nous semblait
être dans une de ces belles fermes des montagnes d’Écosse, où tout est
si bien rangé qu’on se croirait plutôt dans une bibliothèque d’amateur
que dans une écurie.

L’étable de M. Simon est composée de deux longues salles, partagées en
_boxes_, comme disent les _gentlemen_. Dans chacune de ces cages il se
trouve une chèvre. Il y en a cinquante-deux. Au-dessus de la mangeoire,
à l’endroit où sont ordinairement les râteliers à foin dans les écuries
de chevaux, est placée une façon d’armoire en bois blanc, ciré, verni;
c’est là que M. Simon enferme la nourriture de son élève. On lit en
grosses lettres des inscriptions du genre de celles-ci:

_Mélie Morvanguilotte._--Nourrie à la carotte pour Mᵐᵉ..., attaquée
d’une maladie de foie.

_Marie Noël_, née à l’étable (1851), de Jeannette et de
Marius.--Nourrie de foin ioduré pour le fils de M..., sang pauvre.

Puis viennent les observations. Nous ne vous citerons pas les noms
des maladies que M. Simon traite par le lait de chèvre, ni les termes
scientifiques qu’il emploie pour déguiser les médicaments qu’il fait
avaler à ces pauvres bêtes pour les faire servir de pharmacie vivante
à ses clients. Nous ne sommes ni médecin ni chimiste, nous ne pouvons
donc rien dire de cette pratique; mais ce que nous pouvons affirmer,
c’est que, si le sort, au lieu de jeter à Paris un berger en chambre
au cinquième étage, eût placé M. Simon dans une bonne ferme du pays de
Caux, il eût certainement disputé à M. Cornet l’honneur de fournir à
Paris ses bœufs gras, et à M. Estancelin celui d’envoyer au concours
des porcs de la grosseur des bœufs.

La température rigoureuse de cet hiver a fait naître deux petites
industries nouvelles. Tous les soirs, pendant la gelée, des ouvriers
maréchaux se tenaient avec une lanterne et leurs outils sur les quais,
aux abords des ponts, sur les boulevards, et ferraient à glace, pour un
prix minime, tous les chevaux des cochers qui ramenaient du monde des
théâtres ou des soirées.

De leur côté, les charretiers de louage se portaient aux endroits
difficiles de la ville, et, quand arrivait une voiture pesamment
chargée, ils proposaient un cheval en aide pour quelques sous.

Mais voici venir M. Oscar Mithat, avec sa grande entreprise de
fourniture d’os de jambonneaux. Celui-ci entre dans la carrière, mais
il y entre à la façon des maîtres, en accaparant un genre de commerce.

Nous pourrions faire ici un savant travail de statistique, et prouver
que le nombre des jambonneaux mangés à Paris dépasse des deux tiers au
moins le nombre des porcs qui s’y consomment. Aussi, avant l’avènement
de M. Oscar Mithat, lorsqu’on mangeait un jambonneau dans un atelier,
on en laissait l’os au gamin qui allait faire l’acquisition; il le
rapportait au charcutier, qui lui remettait deux sous en échange. Donc
le jambonneau se fabrique; donc cette épaule est un prodige d’anatomie,
un _chef-d’œuvre_ que tout bon charcutier doit exécuter pour être
reçu compagnon dans son art. Il y a à Paris des os qui servent depuis
dix, vingt ans, qui chaque matin sortent garnis de la boutique, et y
rentrent le soir absolument dénudés.

Eh bien! ces beaux jours sont passés pour le gamin et l’apprenti. M.
Oscar Mithat se charge de fournir à dix sous la douzaine tous les os de
jambonneaux dont on peut avoir besoin dans la consommation parisienne.

Le père Cotin, lui, vend de la fumée, autrement dit de la _suie
tamisée_. L’an dernier, il a fait pour cent mille francs d’affaires
avec l’Amérique; seulement, et d’après ses livres, il a donné plus de
vingt mille francs d’argent à ses _tamiseuses_ et trente mille francs
aux Savoyards qui lui vendent sa matière première.

Près des magasins de M. Cotin, que les propriétaires ont relégué hors
Paris, sous prétexte qu’il noircissait tout dans leurs maisons, nous
avons vu une enseigne que nous livrons à la sagacité de nos lecteurs.
La voici:

_Berouley aîné, fabricant d’allumettes chimiques_ DE DEUXIÈME
QUALITÉ. _Gros et détail._

Pourquoi de deuxième qualité? La réponse nous manque. M. Berouley
serait-il, par hasard, l’inventeur des fameuses allumettes dont parle
Arnal dans les _Cabinets particuliers_? Toujours est-il que son
enseigne nous a plongé dans un océan de suppositions.

Place maintenant au célèbre Édouard, le _canardier_ par excellence, le
roi des crieurs publics.

Tout le monde connaît M. Édouard; tout Paris a admiré aux abords des
théâtres un homme à l’allure athlétique, à la voix de stentor, à l’œil
fin, au sourire gracieux, qui hurle pendant six heures consécutives:
«Voilà ce qui vient de paraître!» et qui vous vend une petite brochure
imprimée depuis plus d’un an. Mais n’est pas canardier qui veut. Il
faut savoir allécher son public. M. Édouard n’a pas de rival. Il
vend les petits livres de M. Émile Jaeglé, le Duranton du canard.
Jusqu’à présent, les libraires du quartier Latin, malgré toute leur
imagination, n’avaient pu trouver que trente-six Codes. M. Jaeglé en a
trouvé un trente-septième: c’est le _Code des portiers_.

Voici comment M. Édouard le vend au peuple de Paris.

«Le _Code des portiers_ ou la tranquillité des locataires. Il faut voir
ça, Messieurs, connaître ses droits. Si vous avez un mauvais portier,
envoyez-le-moi: je suis le grand redresseur de torts, le Cabrion des
Pipelets, la terreur de la loge; tous les cordons m’ont été envoyés par
ces sultans de la porte cochère pour me pendre. Je les ai dédaignés,
parce que je veux rendre service à mes concitoyens. Voyez cela, lisez;
il y a là de quoi vous faire frémir. Prenez le _Code des portiers_,
et, rien qu’en sachant que vous l’avez dans votre poche, le vôtre vous
ouvrira au premier coup de marteau, même après minuit, etc., etc.»

Outre le _Code des portiers_, M. Jaeglé a publié toute une série de
petits guides à un sou. Il y a le _Code des gens mariés_, le _Code de
l’ouvrier_, le _Code du domestique_, le _Code de la prévoyance_, même
le _Code des morts_. Sous une forme légère, il a eu l’idée, ingénieuse
du reste, de répandre dans le peuple la connaissance des lois que
chacun est censé connaître et que personne ne connaît.

Nous laisserons dormir en paix les morts, dont le Code ne nous a
pas paru d’une utilité bien réelle, et celui des portiers, qui nous
fait peur; mais nous dirons que celui de l’ouvrier est une œuvre
sérieuse. Dans un petit traité clair et succinct, M. Jaeglé a su
rappeler au travailleur tous ses droits et tous ses devoirs. Il lui
enseigne à aimer la patrie, à respecter la loi, à protéger ses droits.
Si l’on vendait à bon marché, dans les villes et les villages, de
petits livres bien rédigés sur des sujets de morale, d’histoire, de
science pratique, contenant, en outre, quelques notions usuelles de
législation, d’agriculture, de jardinage, etc., ces livres exerceraient
une favorable influence.

Si nous avons rencontré çà et là des industries qui nous ont étonné,
celle de M. Mathieu Leblanc nous a véritablement stupéfié.

M. Mathieu Leblanc est poète lyrique, et il vit de son état!

M. Mathieu est un petit homme maigre, nerveux, chétif, toujours
strictement vêtu de noir. Il marche courbé, fait des grimaces en
parlant, et se regarde dans les glaces lorsqu’il lit ses vers, qu’il ne
comprend pas toujours lui-même. Il est né à Alby. Il a dans ses cartons
deux ou trois tragédies et vingt ou trente comédies. Il s’est fait le
chantre de toutes les gloires, de tous les événements, de tous les
avènements. Dès qu’un air réussit au théâtre, il en fait une chanson
populaire. Il chante pour dîner, pour souper, pour boire et pour
dormir. Il chante les mariages et les baptêmes, les établissements en
vogue et les catastrophes.

Voici un échantillon de son savoir-faire en poésie. Mˡˡᵉ Déjazet a eu
un grand succès en chantant le _Vin à quat’ sous_; M. Mathieu Leblanc a
fait sur le même air le _Roi des Auverpins_:

      Le roi des Auverpins
      A fini sa carrière,
      Et de peaux de lapins
      On a couvert sa bière.
    Venez tous, marchands de coco,
    Vendeurs d’habits et porteurs d’eau,
    Venez célébrer les destins
    Du fameux roi des Auverpins.

C’est avec des vers de cette force que M. Mathieu Leblanc a résolu cet
insoluble problème:

M. Mathieu Leblanc est _poète lyrique_, et il vit de son état!!!

[Illustration]



[Illustration]



LA CHILDEBERT

DOCUMENTS POUR SERVIR A L’HISTOIRE DES TRAVERS, DES IDÉES, DES GLOIRES
ET DES RIDICULES DU XIXᵉ SIÈCLE.


Le marteau municipal ou privé abat chaque jour quelque fragment
de la vieille cité parisienne. Il faut se hâter d’en esquisser la
biographie, si l’on veut que ces ruines d’un autre âge ne disparaissent
pas complètement de la mémoire des hommes, comme de la surface du
sol. Au premier rang des vieux édifices de ce genre nous n’hésitons
pas à placer une immense masure que vient de faire disparaître le
prolongement de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice jusqu’à la place
Saint-Germain-des-Prés, à travers l’îlot de la rue Sainte-Marguerite,
et qui, exclusivement habitée par des poètes, des prosateurs, des
dramaturges, des peintres, des sculpteurs, des architectes et des
rapins, exerçait, depuis cinquante ans et plus, sur les arts, les
lettres, les théâtres, les idées, les mœurs, le langage et les modes,
une influence prépondérante dont peu de critiques se sont doutés, et
qu’il n’est pas sans intérêt de constater au moment même où elle cesse.

La grande et puissante bicoque dont nous parlons avait été bâtie
sur une partie des jardins de l’abbaye Saint-Germain, qui furent
vendus comme propriété nationale en 1793. C’était un vaste capharnaüm
composé de chambres de garçon depuis le premier jusqu’aux combles. La
plupart de ces pièces avaient été converties en ateliers par de jeunes
artistes. On ne peut se figurer le nombre de gens devenus célèbres qui
les ont habitées successivement.

Cette maison était située place Saint-Germain-des-Prés, rue Childebert,
nº 9, d’où lui était venu le nom dédaigneux de _la Childebert_.

Grâce à sa proximité de l’Institut, de l’école des Beaux-Arts, du
musée du Louvre et de celui du Luxembourg, grâce surtout à la modicité
du prix de ses loyers, dès le temps de David, alors que l’illustre
conventionnel régnait en despote sur les arts, la Childebert était
devenue le quartier général des novateurs. Les élèves de Lethière
notamment s’y étaient réfugiés et y formaient déjà une colonie
révolutionnaire. Et l’art d’alors était divisé en deux camps: l’école
de David et celle de Lethière.

Lethière était mulâtre de la Guadeloupe; il était fort mauvaise tête,
très brave, très peu endurant. Après une querelle qu’il eut au Café
Militaire de la rue Saint-Honoré, et dans laquelle il eut le malheur
de tuer et de blesser très grièvement plusieurs officiers, il dut
quitter Paris, et, grâce à la protection du prince Lucien Bonaparte, il
fut nommé directeur de l’école de peinture à Rome; son atelier, où il
se faisait autant d’assauts d’armes que de peinture, fut fermé, et ses
élèves furent envoyés, par ordre, dans tous les autres ateliers.

En perdant l’atelier de Lethière, les habitants de la Childebert
perdirent les plus spirituels et les plus turbulents de leurs alliés.
Mais ils se recrutèrent bientôt de troupes fraîches: nous voulons
parler des paysagistes qui osaient renoncer au paysage historique,
copier tout bonnement la nature, abandonner, par exemple, la fabrique
romaine, au fond, à gauche, l’olivier sacramentel et le ciel d’Italie
beurre frais, pour les remplacer par les arbres du bois d’Aulnay et
le ciel brumeux des environs de Paris. Leurs tentatives soulevèrent
naturellement un haro universel. Voici comment les traitait la critique
du temps: «Ces jeunes gens ont entrepris une croisade contre le beau,
ils foulent aux pieds tout ce que _nous autres vieillards_, qui n’avons
pas de goût (douce ironie), nous avons respecté. Ils se mettent sur le
bord d’une mare, avec un moulin en perspective et Charenton dans le
fond, et ils étudient!...» Mais qu’attendre de gens «qui peignent la
pipe et le cigare à la bouche, et qui ne vous abordent sur _leur_ place
des Petits-Augustins que puant le tabac, empestant l’eau-de-vie, ainsi
que les pandours ivres? O Poussin! ô Claude Lorrain! que diraient vos
grandes ombres? etc., etc.» Cet anathème était signé de M. de Jouy,
l’auteur des _Hermites_, membre de l’Académie française et _défenseur
des saines doctrines_.

La Childebert était alors occupée par Boilly, qui a laissé tant
de charmantes compositions; Menjaud, auteur de l’_Avare puni_;
Pierre Audoin, graveur; Gassiès, élève de David, qui avait abandonné
l’histoire pour peindre des intérieurs: le musée du Louvre possède
l’intérieur de l’église de Saint-Prix peint par lui; Pagnest, auteur
du portrait de M. Nanteuil qu’on admire au musée français; Clodion (le
jeune), le sculpteur érotique, qui aujourd’hui est regardé comme un
des plus agréables talents de l’école moderne; les amateurs le mettent
tout à côté de Prud’hon[I]; Cochereau, autre peintre d’intérieur,
autre renégat de l’école de David, et enfin Debucourt, qui a laissé
de charmantes caricatures dans le genre de Carle Vernet, et qui a
perfectionné la gravure en faisant imprimer des planches à deux ou
trois tons, imitant l’aquarelle, et qu’on touchait après. Cette
découverte importante comme art et comme industrie a enrichi bien des
éditeurs et bien des fabricants, et Christophe Leblond est mort à
l’hôpital en 1741. C’est toujours la même histoire. On a fait honneur
aux Anglais de toutes ces inventions qui appartiennent à des Français;
seulement nos voisins s’en sont emparés et les ont perfectionnées.

Cependant l’Empire avait fait place à la Restauration, et toutes les
imaginations demandaient aux lettres, à la philosophie et aux arts,
l’aliment que la guerre ne leur offrait plus. Les _coloristes_ et les
_fantaisistes_ s’étaient organisés dans le tohu-bohu des innovations
qu’on tentait dans tous les genres. Ils avaient inventé une sorte de
moyen âge abricot, avec des crevés et des manches à gigots, inspiré par
la _Gaule poétique_ de M. de Marchangy, les romans de M. d’Arlincourt
et toute la littérature boursouflée et royaliste du temps: car, par
haine des Grecs et des Romains de l’Empire, ceux-là s’étaient faits
royalistes. Leur invention n’était qu’une réminiscence; elle avait
déjà vu le jour lorsque, «partant pour la Syrie, le jeune et beau
Dunois à la Vierge Marie consacrait tant d’exploits». M. Revoil,
peintre de l’école de Lyon, avait exécuté les plus beaux modèles du
genre. Le musée du Luxembourg possédait encore, il y a tout au plus
un an, deux très remarquables échantillons de ce faire: c’étaient la
_Convalescence de Bayard_ et un autre trait de la vie du chevalier sans
peur et sans reproche. Nous ne savons ce qu’ils sont devenus, mais
nous les regretterions beaucoup si on les avait relégués dans quelque
grenier, car ils représentent parfaitement le temps où les _preux_, les
_destriers_, les _troubadours_, étaient devenus à la mode; le temps des
épées courtes avec un trèfle à la pointe et une petite croix en cuivre
à la poignée; le temps des justaucorps de satin, des écharpes à la
couleur des dames et des lyres en bandoulière; le temps où l’on mourait
si galamment pour sa dame, son roi et son Dieu, le tout sur un air de
Blangini ou de Romagnesi.

Heureusement Géricault, qui, dans sa jeunesse, avait beaucoup fréquenté
la Childebert, vint faire diversion à toute cette mascarade en ramenant
l’art à des données possibles. Ses trois tableaux, le _Chasseur_,
le _Cuirassier_, le _Naufrage de la Méduse_, furent une véritable
révolution. Bientôt après parut M. Eugène Delacroix, et la peinture fut
sauvée.

M. Paul Delaroche et tous ceux qui firent la première campagne du
_romantisme_ habitaient la Childebert. Ils riaient des partisans du
genre chevalier-troubadour-abricot, comme ceux-ci avaient ri des
Grecs et des Romains. Toutes leurs charges étaient faites contre les
_Almanzors_ et les _amants d’Élodie_. Pour eux, les plus farouches
novateurs du règne impérial étaient devenus des _perruques_, des
_rococos_, des _céladons_. Ainsi vont les écoles, et ils devaient
bientôt se voir surpasser eux-mêmes dans leurs hardiesses les plus
téméraires.

C’était le temps des Hellènes; on ne parlait plus que de Grecs, on ne
peignait plus que des Grecs; les expositions n’étaient pleines que de
massacres de Grecs et de tueries de Turcs. Tous les poètes avaient
fait rimer Hellènes avec Athènes au pluriel; tout le monde voulait,
à l’exemple de Byron, aller mourir dans quelque Missolonghi; mais
on n’avait garde de partir. M. de Lamartine avait fait paraître ses
_Méditations_, et M. Victor Hugo préparait ses _Orientales_. Talma
était mort. On bâillait à se décrocher la mâchoire aux tragédies; on
riait aux mélodrames de Pixérécourt et de Victor Ducange. C’était
partout une inquiétude extrême; chacun voulait faire du neuf à tout
prix. Les écoles étaient abandonnées, les traditions perdues. Bref,
tout faisait présager une grande révolution dans les arts. Enfin M.
Defauconpret donna les premières traductions de Walter Scott. Que
de folies n’a-t-il pas engendrées à son tour! Mais du moins il nous
délivra des Hellènes.

La seconde campagne du romantisme commença: ce fut celle des
pourpoints, des justaucorps, des hauts-de-chausses mi-partis, ce que
dans le langage de l’époque on nomma la _couleur locale_. MM. Scheffer,
Saint-Evre, Durupt, Auvray, furent les porte-drapeaux de la nouvelle
croisade, et les frères Johannot, Tony et Alfred, et les deux Dévéria,
Alfred et Eugène, en furent les trompettes. On jura haine à tous les
devanciers.

La Childebert devint naturellement le quartier général des agresseurs.
Les exaltés s’y réunissaient une ou deux fois par semaine; on s’y
donnait le mot d’ordre, on y prenait solennellement l’engagement
d’_échigner_ tel ou tel individu, on y dressait les listes de
proscription.

On dédaigna tout ce qui s’était passé depuis le règne de Louis XIII.
Il n’y avait de bonne littérature que celle qui n’avait pas été
souillée par les règles d’Aristote et de Boileau. A la très grande
rigueur, on admettait encore Théophile de Viau, et peut-être Molière et
Corneille; mais Racine, Boileau, Voltaire et tous les poètes du XVIIᵉ
et du XVIIIᵉ siècle étaient traités de _rococos_ et de _perruques_. On
n’y parlait plus le français des encyclopédistes et de ceux qui ont
régularisé notre langue. On s’était fait une espèce de jargon imitant,
autant que l’érudition des interlocuteurs le permettait, le _vieil
langaige_ de messires Rabelais, Froissart et Monstrelet. On ne disait
plus le peuple, mais le _populaire_; beaucoup, mais _moult_; monsieur,
mais _messire_ ou _monseigneur_. Le fond de toute cette linguistique
se trouvait dans quelques jurons plus ou moins bien appropriés aux
personnalités. Ainsi on entendait souvent le fils du portier, qu’une
vocation plus ou moins réelle avait jeté dans un atelier, jurer par sa
_foi de gentilhomme_. Un autre qui, de sa vie, n’avait jamais porté
que des gilets de drap, et dont les innocentes mains n’avaient jamais
manié, en fait d’acier, que les couteaux de fer de la gargote de Mᵐᵉ
veuve Chamfort, s’écriait dans ses moments d’enthousiasme: _Par mon
armure de Milan!_ Les _Tête et sang!_ les _Malédiction!_ étaient d’un
usage quotidien. Nous nous souvenons d’avoir entendu un de nos parents
les plus proches, chez un restaurateur où le garçon ne le servait
pas assez promptement, s’écrier: _Par ma lance de Mathew Dunster,
tavernier du diable!_ Un jour, un de ces messieurs étant tombé dans la
rue, la tête porta sur le trottoir, et il se fit une horrible blessure
au-dessus de l’œil. Malgré la douleur et le sang qui l’inondait, il ne
dit que ces mots: «Ah! Messeigneurs, je me suis crevé l’œil.»

C’est aujourd’hui un homme grave.

Voici comment se passaient les séances du cénacle. Un poète se levait,
déployait son manuscrit et commençait:

    J’aime les nuits brumeuses
    Et le temps lourd des soirs.
    J’aime...

UNE VOIX. Dis donc, Phœbus, passe-moi le tabac.

AUTRE VOIX. Par les griffes de Satan, laissez lire le
ménestrel!

PREMIÈRE VOIX. Je me tais; mais est-ce un lai, un virelai, ou
quelque ballade bien sombre, dont nous serons ragoûtés?

LE POÈTE, _recommençant_. C’est une ballade.

    J’aime les nuits brumeuses
    Et le temps lourd des soirs.

UNE AUTRE VOIX. Ah! tête et sang! il n’y a plus d’eau-de-vie!

Le poète furieux repliait son manuscrit, traitait ses amis de _cagots_,
de _francs-mitoux_ ou de _truands_, et il remettait son œuvre en poche,
en disant que tous ces gens-là étaient indignes «de _brouter les
verselets purpurins qu’une douce imaginative_ formait en son cerveau».
Puis on se cotisait pour faire venir du tabac et des petits verres.

La _couleur locale_ consistait surtout à faire dire au personnage le
nom de toutes les fabriques d’où sortaient les objets dont il parlait
et à faire connaître de quelle matière étaient faits ces objets. On
disait: _ma bonne dague d’acier_, _mon pourpoint de brocart_, _mon
justaucorps de Venise_, absolument comme si aujourd’hui on faisait dire
à un acteur: «Donnez-moi mes bottes de cuir, ma canne de bois, mon
habit de drap, ma redingote de Sedan, mes gants de Paris, ma cravate
de Lyon et ma chemise de Hollande.» Quant au _style coloré_, c’était
à peu de chose près le même procédé. Ainsi, on disait sans rire:
«Son haut-de-chausses, mi-parti jaune et rouge, disparaissait sous
des bottes de cuir de Flandre de couleur grise, et, en frappant les
dalles sonores de la grand’salle de vieux chêne, ses éperons d’argent
résonnaient à chaque pas.»

Cela avait un succès immense; c’était d’un _haut goût littéraire_.

Ces jeunes gens, les membres du cénacle de la Childebert, poussaient
l’amour du moyen âge si loin que, pour se donner un air encore plus
gothique, ils falsifiaient leurs extraits de baptême, ils torturaient
leurs noms de famille. Les Jean devenaient _Jehan_, les Pierre
_Petrus_, les Louis _Loys_. On tournait et on retournait tellement
son nom qu’on parvenait toujours à y introduire un _h_ ou un _k_,
car les _c_ n’existaient plus. Ceux que le hasard avait traités par
trop bourgeoisement sur leurs actes de l’état civil n’hésitaient pas
à abandonner leur nom de famille et en adoptaient un bien ronflant,
datant au plus tard du XIVᵉ siècle. Par notre foi de gentilhomme!
ils riraient bien si, aujourd’hui qu’ils sont tous devenus des gens
sérieux, on leur présentait certaines pages qu’ils ont écrites alors
sous leurs noms goths, huns ou visigoths.

Les costumes subirent cette même influence. Qui ne se souvient d’avoir
vu alors dans les rues de Paris des jeunes gens vêtus de pourpoints et
coiffés de toquets de velours? Qui ne se souvient de tous les vêtements
bizarres qui précédèrent la révolution de Juillet? Après le succès
d’_Henri III_, d’Alexandre Dumas, on porta des barbes à la Saint-Mégrin
et des chapeaux à la Bussy-Leclerc. Chaque pièce en vogue, chaque livre
nouveau, amenaient de la sorte une extravagance nouvelle. Walter Scott
avait mis l’Écosse à la mode; lord Byron nous avait valu l’invasion des
Grecs; Victor Hugo fit des Turcs en publiant les _Orientales_. On avait
porté les cheveux longs d’une aune, tombant droits et raides jusque sur
l’épaule, à la roi Jean, à la Charles VI, à la Louis XII. Un beau matin
on vit apparaître des exaltés avec la tête presque rasée, à la façon
des Têtes rondes. On se donnait l’air pirate, on marchait à la forban.
L’Espagne eut son tour; on ne rêva que señoras, sérénades, balcons
et fenêtres grillées; on se déguisa en personnages de Zurbaran et de
Velasquez.

Or, pendant ce temps, il y avait à la Childebert, au milieu de toute
cette cohue, un artiste modeste, homme d’esprit et de raison, nommé
Bouginier, qui ne partageait nullement toutes ces billevesées. Il ne se
passionnait pas chaque matin pour une nouvelle idole, il se contentait
de travailler à sa guise et d’étudier consciencieusement son art. De
temps en temps, il se permettait même quelques mots assez piquants
à l’adresse des _sires_ et _seigneurs_. C’était là un crime qu’on ne
pouvait lui pardonner. Bouginier fut mis au ban, on le honnit, on lui
fit toutes les charges imaginables, et, comme la nature l’avait doué
d’autant de nez que d’esprit, de talent et de bon sens, M. Fourreau[J]
s’avisa un jour de faire sa caricature. Elle eut un succès immense.
Dantan jeune la reproduisit en terre avec cette verve ingénieuse dont
il a depuis donné tant de preuves: il la spiritualisa pour ainsi
dire; et, dès ce moment, M. Bouginier devint populaire. La charge en
sculpture, qui avait été oubliée, reparaissait rajeunie, fraîche,
accorte et pleine de grâce. Elle devait, entre les mains de son
rénovateur, prendre un essor qu’elle n’avait jamais eu.

En moins de quinze jours, tous les murs de Paris eurent leur Bouginier;
les romantiques de la Childebert commencèrent cette _scie_ par
vengeance, les gamins de Paris la continuèrent par désœuvrement. Paris
ne possédait pas un seul pan de muraille qui n’eût son Bouginier. Il
fallait en doter la province. C’était au commencement de l’été. La
plupart des artistes entreprenaient leurs pèlerinages. On promettait de
se rejoindre, mais où? mais comment?

«Ma foi, dit un des premiers partants à ceux qui devaient partir plus
tard, nous sortirons par la barrière d’Italie. Regardez les murailles
le long de la route: vous y trouverez votre itinéraire.»

Ils partirent en effet, et, quinze jours après, une seconde caravane
se mit en marche. Quel chemin prendre? La première chose qu’ils
aperçurent sur la muraille, à côté de la barrière, ce fut un superbe
Bouginier avec un doigt indiquant la route de Fontainebleau. Ils
suivirent ces indications, qu’ils trouvèrent tout le long de la route,
et qui les conduisirent à Lyon, à Avignon et à Marseille. Arrivés là,
ils avaient la mer devant eux. On avait sans doute tracé la charge
indicatrice sur les eaux du port, mais le flot avait tout effacé.
Comment faire? Or, voici qu’en passant dans la Cannebière, un des
voyageurs retrouve tout à coup le fil d’Ariane. M. Bouginier était là,
frappant de ressemblance et le doigt appuyé complaisamment sur le mot
«Malte», écrit sur l’enseigne d’un bureau de départ. Il n’en fallait
pas davantage. On prit passage sur le premier navire en partance pour
l’ancien séjour des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. On trouva
là, sur les murs de la Douane, le même signe conducteur et le doigt
indiquant Alexandrie. On le retrouva en Égypte sur les pyramides.
Enfin, après trois mois, les deux bandes se réunirent dans les ruines
de Thèbes, au moment même où l’avant-garde était en train d’y tracer le
nez et la main convenus et d’écrire: «Suez.»

Le dénouement de cette charge se voit encore à Paris, place du Caire,
où M. Berthier, architecte, ayant été chargé de faire une façade au
passage, bâtit une maison égyptienne de l’ordre d’architecture de
Karnac, et perpétua cette plaisanterie en plaçant à la frise, au milieu
de divinités égyptiennes, le plus beau et peut-être le seul Bouginier
qui survive dans les rues de la capitale. Quant à la petite charge
en plâtre de M. Dantan, elle se trouve dans toutes les collections
d’amateurs.

La révolution de Juillet arriva au milieu des grandes disputes des
classiques et des romantiques. Elle vint faire diversion à cette
nouvelle querelle des anciens et des modernes. Les habitants de la
Childebert se divisèrent en _Bousingots_ et en _Jeune-France_.

Les premiers adoptèrent l’habit de conventionnel, le gilet à la Marat
et les cheveux à la Robespierre; ils s’armèrent de gourdins énormes,
se coiffèrent de chapeaux de cuir bouilli ou de feutres rouges, et
portèrent l’œillet rouge à la boutonnière.

Les seconds conservèrent leurs pourpoints, leurs barbes fourchues,
leurs cheveux buissonneux.

Les Bousingots et les Jeune-France n’avaient de commun que leur haine
du _bourgeois_, qu’ils appelèrent génériquement _épicier_. La société
ne se divisa plus, à leurs yeux, qu’en _bourgeois_ et en _artistes_,
les _épiciers_ et les _hommes_. L’antagonisme était flagrant, et
Bousingots et Jeune-France passèrent le jour à inventer des épithètes
désagréables à l’adresse de leurs communs adversaires, et la nuit à
imaginer des tours qui troublassent leur sommeil.

Cette métamorphose ne devait pas être la dernière, et Jeune-France et
Bousingots procédèrent bientôt à leur vingtième incarnation.

Les uns, les Jeune-France, se transformèrent en _blasés_, en
_rêveurs_, en _poitrinaires_; ils éprouvèrent tous du _vague à
l’âme_, des _tristesses sombres_; ils étaient marqués du _sceau
de la fatalité_. On ne peut se figurer toutes les tortures qu’ils
s’infligèrent pour se donner _l’œil sombre et le teint pâle_. Il y en
eut même qui ne reculèrent pas devant le moyen ordinaire des jeunes
filles qui désirent conserver l’élégance de leur taille: ils firent
d’effroyables consommations de vinaigre et de cornichons. Enfin la
plupart se convertirent au néo-catholicisme, avec Gustave Drouineau
et M. Roux-Lavergne. Comme il leur fallait toujours imiter une époque
quelconque de notre histoire, ils se firent jansénistes, illuminés,
quiétistes, et traitèrent les Pères de l’Église comme ils avaient fait
précédemment de Voltaire et de Racine. Seulement le jargon mystique
avait remplacé le jargon du moyen âge; ils étaient plus ridicules, et
voilà tout le progrès.

Quant aux autres, ils avaient bien adopté aussi l’air intéressant,
le visage pâle et les yeux sombres, surtout après les grands succès
d’_Antony_ et d’_Angèle_; ils n’avaient aucune répugnance à porter
un poignard à tête de mort dans leur poche, des habits de couleur
sombre, une face de déshérité et des cheveux de maudit. Mais il ne
leur convenait pas de se munir d’un cilice et d’aller s’agenouiller
des heures entières sur la dalle froide des nefs gothiques. Les
Bousingots, à peu près dégrisés de leurs théories littéraires et
artistiques, tout en conservant les cheveux longs à la Buridan, ou
coupés court à la _malcontent_, tournèrent leur encensoir du côté
de la beauté, de la jeunesse, du vin et de la bière. Ils se firent
_viveurs_, _matérialistes_, et, pour caractériser cette vingt et unième
incarnation, prirent le noble nom de _Badouillards_.

Avec chaque incarnation, le style changeait, l’esprit s’identifiait
avec la situation. Les Badouillards furent les premiers à brûler ce
qu’ils avaient adoré: ils devinrent les ennemis irréconciliables du
moyen âge et de son jargon. Ils trouvèrent les côtés ridicules de la
mode d’hier. Tout devint _de Tolède_, même le beefsteak aux pommes de
terre. Il n’était pas rare d’entendre un jeune homme dire au garçon qui
le servait chez le restaurateur: «Donnez-moi du fromage de Brie, mais
du Brie de Tolède.» Les mots _bon_, _excellent_, _exquis_, _beaucoup_,
etc., étaient remplacés dans ce nouveau lexique par ces deux seuls
mots: _de Tolède_.

Quant au reste de la langue, on se bornait à retrancher la dernière
consonnance pour y substituer la syllabe _mar_. On disait _épicemar_
pour épicier, _boulangemar_ pour boulanger, _cafemar_ pour café. Ainsi
de suite. C’était de l’esprit dans ce temps-là. Il est vrai que nos
pères ont tous ri à se tordre en mettant le mot _turlurette_ à la fin
de chaque couplet de chanson, et nous-mêmes nous sommes longtemps
amusés de ce refrain si connu _La rifla, fla, fla_, etc. Que signifiait
_mar_? Que voulait dire _turlurette_? Absolument la même chose que _La
rifla, fla, fla_. Personne n’a jamais pu le savoir.

Quant aux mœurs des Badouillards, elles différaient de celles des
Jeune-France. Pour être bon Badouillard, il fallait passer trois ou
quatre nuits au bal, déjeuner toute la journée et courir en costume de
masque dans tous les cafés du quartier Latin jusqu’à minuit, heure où
s’ouvraient les bals des Variétés, du Palais-Royal et de Musard. On
appelait cela du bonheur _à grand orchestre_. Cela dura jusqu’en 1838,
époque où l’école fantaisiste absorba Jeune-France et Badouillards. La
haine seule du _bourgeois_ survécut à cette dernière transformation.
La Childebert continua à faire une rude guerre à l’_épicier_ dans tous
les genres. MM. Drolling, peintre, et Labrousse, architecte, y avaient
établi leurs ateliers d’élèves, c’est-à-dire leurs camps. Que de fois,
par exemple, les habitants du quartier, réveillés au milieu de la nuit
par des bruits inconnus chez tous les peuples civilisés, regardaient
aux fenêtres de l’infernale maison et se disaient avec une piteuse
résignation: «Allons, nous ne dormirons pas cette nuit: il y a fête à
la Childebert!»

La Childebert était alors éclairée _a giorno_, depuis le premier
jusqu’au belvédère, et l’on voyait passer devant les fenêtres
des fantômes d’hommes et de femmes, dans des costumes étranges,
indescriptibles, le tout criant, hurlant, gesticulant et gambadant.

C’est pendant une de ces fêtes qu’un paysagiste aujourd’hui célèbre,
ayant frappé à la porte d’un de ses amis et ne recevant pas de réponse,
n’imagina rien de mieux, pour vaincre cet obstacle, que d’y mettre
le feu à l’aide d’un tas de copeaux. Ce commencement d’incendie fut
regardé à la Childebert comme une des meilleures plaisanteries dont
elle eût été le théâtre.

Les habitants du lieu ne se contentaient pas de troubler leurs
voisins pendant la nuit; ils inventaient encore mille moyens de les
effrayer pendant la journée. Ainsi, un jour les élèves de M. Drolling
s’emparèrent d’un énorme dogue blanc, la terreur du quartier, le
peignirent en léopard, lui attachèrent une casserole à la queue et le
lâchèrent sur la place. L’animal, effrayé, prit sa course à travers les
rues du faubourg Saint-Germain; les passants se sauvèrent en jetant
des cris, les boutiques se fermèrent, et pendant une heure ce fut une
panique indicible dans tout l’arrondissement.

Une autre fois, au moment de la grand’messe, les fidèles qui se
rendaient à l’église Saint-Germain-des-Prés trouvèrent la place envahie
par une troupe de Bédouins, fumant de longues pipes orientales.
C’étaient les hôtes de la Childebert, enveloppés dans leurs
couvertures, qui venaient se chauffer au soleil, sur le trottoir opposé
à l’église, au grand ébahissement des paroissiennes.

L’extérieur de la Childebert ressemblait à une immense cage à poulets,
mais l’intérieur était plus horrible encore. L’escalier s’effondrait,
les carreaux étaient disloqués, les murailles crasseuses et humides.
L’été, il fallait être à l’épreuve de la peste pour l’habiter.

A chaque étage, on rencontrait des modèles des deux sexes en costumes
de Faunes, d’Hamadryades, d’Adam et d’Ève, se rendant d’un atelier à
l’autre.

Le séjour en était impossible à tout ce qui n’était pas artiste. Il
fallait une prudence extrême aux bourgeois qui y venaient faire _tirer_
leurs portraits pour en sortir sans avoir subi quelque mauvaise charge.
Une des plus communes était celle-ci, lorsque posait tranquillement une
épicière:

«N’est-ce pas ici qu’on a besoin d’un saint Jérôme?» s’écriait un
modèle nu en ouvrant brusquement la porte.

De mémoire d’homme, Mᵐᵉ Legendre, la propriétaire, qui avait acheté la
maison en 1795 pour une liasse d’assignats équivalant à la somme de
vingt-cinq francs de notre monnaie actuelle, n’avait fait la moindre
réparation à sa propriété. Elle laissait tout aller de mal en pis en
disant:

«Après moi, on fera ce qu’on voudra; c’est toujours assez bon pour des
gens qu’on a tant de difficultés à faire payer.»

Aussi la maison faisait-elle eau de toutes parts, et, si l’édilité
parisienne n’en avait pas fait acquisition, elle eût fini par être
dévorée par les punaises. Une nuit, M. Signol avait fini par
abandonner son lit à leur voracité, se contentant d’un simple matelas
jeté au milieu de la chambre. Elles le suivirent courageusement. Le
lendemain, M. Signol acheta de la mélasse et en barbouilla le carreau
tout autour de son matelas. Mais voyez l’astuce des punaises! elles
grimpèrent au plafond, se posèrent juste au-dessus de leur victime et
se laissèrent tomber sur elle. M. Signol se déclara vaincu.

Malgré l’horreur de Mᵐᵉ Legendre pour les réparations, il y eut
cependant un homme qui sut la forcer à faire remettre dix ardoises
sur le toit de sa maison. Cet homme est Émile Lapierre, l’élégant
paysagiste. Mais, pour arriver à cela, il lui fallut faire des prodiges
d’imagination; il lui fallut une volonté à dessécher le Zuyderzée.
Lapierre était un des bons locataires de la Childebert: il payait
son terme. Une nuit, toutes les cataractes du ciel s’épanchèrent sur
les toits de Paris. Les jeunes toits résistèrent, les vieux furent
transpercés. En se réveillant, Lapierre fut tout étonné de se trouver
couché au milieu d’une mare. Il cria. La portière monta.

«Eh! que faites-vous donc, Monsieur?

--Vous le voyez bien, je me noie; allez me chercher un bateau.

--Monsieur, il n’y en a pas dans le quartier.

--Eh bien, dites à la propriétaire de venir voir le bassin qu’elle me
loue à la place de la chambre que je lui paye, moi.

--C’est vrai, Monsieur: vous êtes peut-être notre seul locataire exact
au terme; mais vous savez bien que ce n’est pas la peine, madame ne se
dérangera pas.

--Ah! Madame ne se dérangera pas! Je sais alors ce qui me reste à
faire.»

Le lendemain Lapierre avait descellé trois carreaux du sol; il avait
pratiqué un grand trou; il faisait monter chez lui tous les porteurs
d’eau de la fontaine d’Erfurt et leur ordonnait de vider leurs seaux
sur le parquet.

Les Auvergnats n’y pouvaient rien comprendre; ils ouvraient de grands
yeux et essayaient en vain d’emplir ce nouveau tonneau des Danaïdes;
mais, comme on les paya très bien, ils offrirent de revenir à la
charge. Lapierre refusa. Mais le tour du voisin de l’étage inférieur
était venu de croire à un renouvellement du déluge universel; il
pleuvait chez Aimé Millet, le sculpteur; il poussa des cris d’aigle. La
portière remonta.

«Madame, jetez-moi la perche; appelez les maîtres nageurs!

--Tiens! tiens! tiens! fit la portière, c’est encore pire que chez M.
Lapierre.

--Ce que vous dites là est peut-être neuf, mais ce n’est pas consolant.»

Cependant on monta chez Lapierre pour vérifier le fait; on y trouva les
porteurs d’eau exerçant consciencieusement leurs fonctions de Danaïdes.

«Que faites-vous là, Monsieur Lapierre? demanda la portière.

--Il fait chaud; c’est très agréable de prendre un bain froid à
domicile; je n’ai pas voulu être le seul à me procurer ce plaisir dans
la maison; j’y fais participer les amis.»

Et voilà comment Lapierre fit remettre dix ardoises au toit de la
Childebert par Mᵐᵉ Legendre, propriétaire.

Aujourd’hui, la Childebert a vécu: elle est remplacée par une rue[K].
Les maçons, en la démolissant, ont trouvé dans les cheminées des choses
étranges, qu’ils n’avaient jamais vues nulle part. Après un long
examen, les savants s’aperçurent que ces choses, qui n’appartenaient à
aucun règne connu, étaient simplement des torchis de pinceaux et des
raclures de palettes amoncelées; ces détritus avaient formé un corps
plus dur que le marbre.

Nous citerons encore, parmi les hôtes aujourd’hui illustres de
l’ancienne Childebert, les frères Leprince, peintres de genre; Louis
Boulanger, auteur de _Mazeppa_; MM. Schopin et Signol, élèves de Rome;
M. Garnier, graveur, auteur du _Moïse_ et des _Aveugles_ de Géricault;
Dulong, peintre d’un grand talent; Bouchot, mort si jeune, après avoir
laissé un chef-d’œuvre, _les Funérailles de Marceau_; enfin Français,
Baron, Nanteuil (Célestin), Aimé Millet, le charmant sculpteur; Marcel
Verdier; Auvray, peintre de mérite, mort à trente-deux ans; Gabriel
Montaland, un des meilleurs ornemanistes de notre époque; mais nous
nous arrêtons: la nomenclature serait trop longue.

La Childebert devait occuper le monde, même après sa disparition. Les
ouvriers, en abattant ses murs, trouvèrent sous une épaisse couche
de plâtre, au fond d’une armoire, une médaille très effacée par la
rouille. MM. Adrien de Longpérier et de Saulcy furent chargés de
la déchiffrer. Ils émirent chacun une opinion. Deux numismates en
ont toujours chacun une. On appela M. Duchalais; il se trouva d’une
troisième opinion. Enfin M. Langlois, le plus jeune de tous les
collecteurs de vieux sous, lut ce qui suit:

                             LÉGISLATEURS
                    SOUVENEZ-VOUS QUE CETE (_sic_)
                 MÉDAILLE FUT FRAPPÉ (_sic_) AVEC LES
                          FERS DE LA BASTILLE
                                PAR LE
                            PATRIOTE PALOY
                       VAINQUEUR DE LA BASTILLE

Cette quatrième opinion paraît être la bonne jusqu’à présent; mais nul
ne peut répondre de l’avenir: il peut pousser un nouveau numismate. On
voit des choses si extraordinaires, même à Paris.

[Illustration]



[Illustration]



LES OISEAUX DE NUIT

LA HALLE DE PARIS A LA LUMIÈRE DU GAZ.


A partir de minuit, heure terrible ou charmante, si l’on en croit les
poètes d’opéra-comique, heure des amants, des voleurs, des joueurs et
des fruitiers, le vaste espace compris entre la pointe Saint-Eustache
et la rue de la Ferronnerie, la halle, en un mot, s’anime et se
remplit de mouvement, de tumulte et de vacarme: le sabbat de notre
civilisation commence. C’est un contraste étrange, plein de terreurs
et d’enseignements. Tout le Paris honnête sommeille. La halle veille
seule. Les fenêtres, ces yeux des maisons, se sont éteintes peu à
peu; le silence s’est emparé du reste de la ville. Mais pénétrez, si
vous en avez l’audace, dans ce qu’on nomme le carreau des Innocents:
tout change; c’est un pêle-mêle de maraîchers, de porteurs, de
paysans, de revendeurs de fruits et de légumes, de forts de la halle,
d’inspecteurs, de sergents de ville, de cuisiniers. Les jurons
s’entre-choquent; les cris se répondent d’un bout à l’autre du marché;
les hommes, les chevaux, les charrettes, se croisent, se heurtent,
s’injurient.

Puis de tous les cabarets d’alentour partent des chansons grossières,
des cliquetis de bouteilles brisées, des bruits de chocs de verres,
des interpellations bizarres, des propos nauséabonds. Tous les timbres
de la voix humaine, depuis les plus aigus jusqu’aux plus graves, se
confondent pour former le tapage le plus assourdissant que jamais
oreille humaine ait pu supporter.

Votre nerf olfactif n’est pas affecté moins désagréablement. Il y a là
des émanations si multiples, des mélanges d’odeurs si hétérogènes, que
vous tombez bientôt dans un état très voisin de l’apoplexie. Les fleurs
aux suaves parfums gisent à côté de bottes d’oignons; les violettes se
cachent sous des tas de choux; la rose s’épanouit parmi les carottes;
les fruits enfin sont entassés pêle-mêle avec les plantes médicinales
et sont arrosés quelquefois par la boue du même ruisseau.

Du reste, il faut avoir exploré les environs de cet immense bazar
végétal pour se faire une idée de toutes les misères et de tous
les vices qui dévorent et dégradent une partie de la population.
Rassemblez toutes vos forces, assurez votre cœur contre le dégoût, et
hasardez-vous, en observateur, en philosophe, chez les marchands de vin
et surtout chez les liquoristes qui ont la permission d’ouvrir leurs
bouges pendant toute la nuit. Chacun de ces cabarets a sa physionomie,
sa réputation, ses _excentrics_, ses habitués, ses fidèles, qui ne vont
guère autre part. Voici, par exemple, la lanterne triangulaire de Paul
Niquet; nous lui devons la priorité: quand un homme a su se créer un
nom, dans quelque industrie que ce soit, cet homme a nécessairement
dépensé une plus grande somme d’intelligence et d’activité que ses
confrères.

On pénètre dans cet établissement par une allée étroite, longue et
humide. Le pavé est le même que celui de la rue: c’est du grès de
Fontainebleau; mais il est tellement piétiné par les nombreux clients
que la rue Saint-Denis et la rue Saint-Martin, aux jours des grands
dégels, peuvent passer en comparaison pour d’agréables promenades. Les
habitués déposent le long des murs leurs hottes et leurs fardeaux pour
arriver jusqu’à la salle principale, nous devrions dire tout simplement
hangar, car cette boutique n’est qu’une ancienne petite cour sur
laquelle on a posé un vitrage. Elle est meublée de deux comptoirs en
étain, où se débitent de l’eau-de-vie, du vin, des liqueurs, des fruits
à l’eau-de-vie, et toute cette innombrable famille d’abrutissants que
le peuple a nommés dans son énergique langage _casse-poitrine_. En
face de ces comptoirs, contre le mur et fixé par des supports en fer,
est un banc de chêne où se reposent les consommateurs. C’est là qu’ils
font la sieste, c’est là qu’entre deux rondes de police ils essayent
un peu de sommeil, au milieu des cris, des vociférations, des disputes
de ceux qui se tiennent debout devant le comptoir. On vante le sommeil
de Napoléon la veille d’Austerlitz et celui de Turenne sur l’affût
d’un canon, je ne sais plus à quelle bataille; mais qu’est-ce que ces
somnolences inquiètes, agitées, auprès du lourd et profond sommeil
de ces parias, obligés, la plupart, de voler même le moment de repos
qu’ils prennent à la dérobée: car il est défendu de dormir dans le
cabaret de Paul Niquet; il faut consommer, se tenir debout et parler,
ou bien la police, qui ne dort jamais, enlève les dormeurs et leur
fournit un lit au poste de la halle aux draps.

Les comptoirs, lourds et massifs, sont chargés de brocs, de fioles
et de bouteilles de toutes formes, portant des étiquettes bizarres:
_Parfait amour_, _Délices des dames_, etc., ornées de petites gravures
grotesquement coloriées, dont quelques-unes représentent Napoléon,
les bras croisés sur la poitrine; celles-là renferment naturellement
la _Liqueur des braves_. On y voit aussi un affreux buste, barbu et
empanaché, que les érudits du lieu disent figurer le _Béarnais_. Le
nom tout pastoral du mélange qu’il renferme est celui-ci: _Petit-lait
d’Henri IV._ Du reste, pour dix centimes, on vous servira là un verre
de liqueur de la Martinique, signée de Mᵐᵉ Anfoux ou de Mᵐᵉ Goodman,
aussi bien qu’une goutte d’absinthe. L’étiquette seule changera. Le
trois-six restera le même à peu de chose près.

Par un passage étroit, on arrive à une petite salle située derrière
le comptoir: c’est le salon de conversation, un lieu d’asile ouvert
seulement aux initiés, aux grands habitués, aux buveurs émérites, à
ceux qui ont depuis bien des années laissé leur raison au fond d’un
poisson de _camphre_.

Trois longues tables et des bancs de bois composent le mobilier; les
murs sont blanchis à la chaux. L’architecture de ce bouge est bossue,
tordue, renfrognée; on y voit des angles rentrants, des excavations
et des proéminences sans motif. Tout cela a l’air d’une réunion
de morceaux hybrides, étonnés de s’être rencontrés après quelque
épouvantable cataclysme. Il devait se trouver des pièces ainsi faites
au milieu des ruines de la Pointe-à-Pitre, après le tremblement de
terre. Dès la porte, on est saisi à la gorge par une odeur fade,
chaude, nauséabonde, imprégnée de miasmes humides, qui soulève le
cœur; c’est une puanteur qui est particulière à cette société immonde;
elle donne un formel démenti à la science, en prouvant que l’homme
peut vivre sans respirer. Là on rencontre des parias de toute sorte:
des chiffonniers et des chiffonnières, des poètes et des musiciens
incompris, des ménétriers de barrière, des Paganini de ruisseau, des
domestiques qui ne cherchent pas de place, des soldats _en bordée_,
des _grinches de la petite pègre_; c’est un pandémonium bizarre, qui
n’a pas encore eu les honneurs d’une fidèle monographie. Les uns
dorment abrutis devant des verres d’eau-de-vie, abattus sur la table
ou blottis dans des coins comme des animaux immondes; d’autres causent
_philosophiquement_ à voix basse. C’est triste et lugubre comme une
veillée de mort. Les garçons passent comme des ombres au milieu de ces
rangs serrés; ils portent des verres de forme hideuse, qui semblent
des seaux de puits et scintillent de couleurs insolites; la forme en
est menaçante; les coupes où les anciens buvaient la ciguë ne devaient
pas être autrement faites; on voit qu’ils contiennent quelque chose de
terrible: c’est un poison cent fois plus horrible au goût que tous ceux
décrits par la toxicologie, que tous ceux inventés par les Borgia et
les Exili du moyen âge. Il tue l’âme, il absorbe toutes les facultés;
il est délétère, il brûle, il corrode le corps, il éteint la mémoire,
il annule tous les sens. De l’homme le plus fort, le mieux organisé,
il fait en quelques mois un squelette, un animal, une brute.

Car il existe à la halle toute une population d’êtres vraiment
problématiques. Ce sont des gens qui ne dorment jamais, ou du moins
qui ne se couchent jamais dans un lit. Leur vie est une longue suite
d’aujourd’huis, ils n’ont de lendemain que le jour où, ramassés par
quelque patrouille de sûreté, ils sont jetés dans un lit d’hôpital pour
y mourir. Le bien-être, même celui de l’Assistance publique, les tue.
La nuit, ils vivent du débris des festins des heureux de la terre,
ils rongent les os comme des chiens, et se contentent des croûtes et
des restes qu’on jette à la borne. Le jour, ils s’accroupissent dans
l’angle de quelque cabaret, accoudés sur une table, l’œil morne, les
joues hâves et pendantes, l’âme affaissée dans leur corps abruti, et
ils dorment effrayants, les yeux ouverts.

A côté de tous ces gens en haillons, quel est ce vieillard si frais,
si rose, si propret, qui semble un gras chanoine égaré dans ce séjour
de damnés? C’est un poète bergerade, c’est un faiseur de bucoliques,
c’est un rêveur de prairies et de fleurs, c’est un Dorat perdu dans ces
égouts. Il se nomme Huard. Il était maçon, il est aujourd’hui garçon
chez Sallé, l’heureux successeur de Paul Niquet. Le père Huard est né
poète comme tant d’autres sont nés hommes d’État. Il fait des vers
comme certains font des lois, sans trop savoir au juste ce que c’est.
Il avoue naïvement n’avoir jamais étudié, mais avec _le simple bon
sens_ on arrive à tout. Deux fois Bicêtre lui a charitablement offert
ses appartements gratuits, et Charenton lui a donné l’hospitalité, et
cela parce qu’il a de l’intelligence et de l’esprit, parce qu’il se
sent tourmenté par le démon de la poésie, parce que, bien avant tant
d’autres, il avait osé jeter un regard sur les misères de l’espèce
humaine. Huard était un précurseur, il prêchait dans le désert; on le
prit pour un fou, on l’emprisonna, on le persécuta; il eut, comme tous
les apôtres, les honneurs du martyre.

Rien de plus touchant que d’entendre raconter par ce brave homme
l’entrevue qu’il eut avec un de nos meilleurs écrivains. «Ah! Monsieur,
dit-il, en voilà un, un vrai, un de la bonne roche! Il a écouté mes
vers sans rire, lui!»

Le père Huard n’a qu’un malheur, c’est de faire des poèmes didactiques,
descriptifs, et bucoliques surtout. Il aime trop les vers, surtout
les siens. Avouons pourtant qu’au milieu de ce fouillis d’odes, de
chansons, d’élégies, de pastorales, d’églogues, il se trouve parfois
des pensées neuves et hardies, enchâssées dans une belle forme. La
conversation du père Huard est amusante, colorée, toute remplie
d’images, et toujours enveloppée d’un certain mysticisme qui semble
agrandir sa pensée et la rend pour ainsi dire visible. Nous lui
demandâmes si parfois le doute n’était pas venu le saisir au milieu
des fatigues de son pénible état, au milieu de tous ces êtres infimes,
incapables de le comprendre. Il nous répondit avec une emphase assez
voisine de l’amphigouri: «Ai-je douté quand je me suis assis pour la
première fois à cette fête intellectuelle, au milieu des hasards de
l’hiver et sous les nuages menaçants? Est-ce que je ne savais pas qu’au
delà de ces sombres vapeurs brille l’astre immortel dont les rayons ne
sont que voilés? Lorsque je suis entré ici pour vivre dans cette boue,
est-ce que je ne savais pas que plus haut il y a des champs d’azur et
de lumière, dont nos yeux sont destinés à contempler la splendeur?
Que m’importe cette race désolée qui m’entoure, ces hommes dévastés,
ces cerveaux sans idées? Je n’ignore pas qu’avec la génération future
la vie reviendra s’épanouir et fleurir dans ces corps décharnés,
que l’idée jaillira sous ces crânes épais, où fermente secrètement
l’éternelle fécondité de la nature. Aussi je patiente, et j’espère.»

On comprendrait volontiers Charenton si l’on ne découvrait pas une âme
noble et pleine de foi, d’espérance et de résignation, sous le fatras
prétentieux de cet honnête homme. Tous les êtres dégradés qui étaient
là l’écoutaient la bouche béante sans comprendre une seule de ses
paroles. Après l’avoir entendu, nous sommes sorti moins désespérant de
l’humanité, de ce bouge où tout le reste avait été pour nous horreur et
dégoût.

Il nous fallait de l’air; nous étouffions dans cette atmosphère fétide;
la tristesse de l’âme nous avait saisi; le bruit nous était nécessaire.
La nuit s’avançait, et il nous restait encore bien des choses à voir:
car les premières scènes qui s’étaient passées sur le carreau des
halles n’avaient été que le prologue du grand marché, qui prend tout
son développement à quatre heures du matin.

L’aspect de la place a changé; la population n’est plus la même.
Voici venir les paysans; voici les costumes des habitants de la
Picardie et de la Normandie; voici les femmes des environs de Paris
avec leurs mouchoirs rouges enveloppant le bonnet blanc, avec leurs
jupes bariolées, leurs manteaux de laine blanche, aux capuchons de
velours noir; voici venir la limousine grise et jaune rayée de bleu des
rouliers. La langue qu’on parle n’est qu’un patois composé de vingt
autres patois, qui ne se parle qu’à la halle, dans les transactions de
fruitières à maraîchers, ne se comprend nulle autre part et n’existe
dans le monde que l’espace de quelques heures par nuit, de deux à
quatre heures du matin, à Paris, au centre du monde civilisé. C’est
un ancien idiome qui doit avoir quelques rapports avec celui dont se
servent les riverains de la Méditerranée, et avec celui des trafiquants
de l’Archipel des Antilles, jargons sans couleur, sans poésie, secs et
pauvres, faits principalement pour le trafic de l’argent, dont ils ont
le son métallique.

Après une nuit passée dans les cloaques dont nous avons parlé plus haut
et au milieu de ces êtres immondes à qui l’ivresse arrache de temps
en temps de sinistres confidences, on se sent heureux et soulagé de
respirer cet air tout imprégné de senteurs balsamiques; on contemple
avec admiration la vigoureuse santé de ces vaillantes filles des
campagnes; on revient peu à peu aux sentiments humains. Le ciel semble
plus beau, plus étoilé; l’aube vient blanchir les toits des maisons;
la halle a l’air d’une foire de campagne; le commerce honnête, réel, a
remplacé la Cour des Miracles.

Tout à coup de tous les cabarets voisins partent des cris d’oiseaux
de proie, des hurlements de bêtes fauves; on entend encore dans les
cabinets quelques lambeaux de chansons hideuses: ce sont les oiseaux
de la nuit qui quittent leurs repaires, honteux de voir le soleil, et
prennent leur volée çà et là. Ici, ce sont des figures patibulaires;
là, de jeunes femmes pour qui, chose étonnante, ces nuits honteuses
semblent n’avoir pas de fatigue, et qui ne laissent qu’à regret la
ténébreuse orgie qu’elles recommenceront la nuit suivante. L’honnête
ouvrier qui va à son travail les salue de quolibets en passant. Les
hommes sont tout honteux de ces huées; ils ont comme une vague horreur
de ce qu’ils ont fait. Mais les femmes, au contraire, semblent fières
de leur abjection; elles bravent le mépris tête haute et renvoient
quolibets pour quolibets. Le sens moral est complètement éteint chez
elles. De tous les êtres de la création, la femme est toujours le pire
quand elle n’est pas le meilleur.

[Illustration]



[Illustration]



LA VILLA DES CHIFFONNIERS


Là-bas, bien loin, au fond d’un faubourg impossible, plus loin que le
Japon, plus inconnu que l’intérieur de l’Afrique, dans un quartier
où personne n’a jamais passé, il existe quelque chose d’incroyable,
d’incomparable, de curieux, d’affreux, de charmant, de désolant,
d’admirable. On vous a parlé de carbets de Caraïbes, d’ajoupas de
nègres marrons, de wigwams de sauvages, de tentes d’Arabes; rien
ne ressemble à cela. C’est plus extraordinaire que tout ce qu’on
peut dire. Les camps de Tartares doivent être des palais auprès. Et
cependant cette chose, qui ferait frissonner un habitant de la rue
Vivienne, est dans Paris, à deux pas du chemin de fer d’Orléans, à dix
minutes du Jardin des Plantes, à la barrière des Deux-Moulins en un mot.

Cela a nom la cité Doré, non par antiphrase, mais parce que M. Doré,
chimiste distingué, est propriétaire du terrain. Vu d’en haut, c’est
une réunion de cabanes à lapins où logent des chrétiens. Vu de près,
c’est douteux, mais après tout c’est consolant. C’est une ville dans
une ville, c’est un peuple égaré au milieu d’un autre peuple. La
cité ne ressemble pas plus à l’autre Paris que Canton ne ressemble à
Copenhague. C’est la capitale de la misère se fourvoyant au milieu de
la contrée du luxe; c’est la république de Saint-Marin au centre des
États d’Italie; c’est le pays du bonheur, du rêve, du laisser-aller,
posé par le hasard au cœur d’un empire despotique.

Laissez-moi vous dire ce que j’ai vu, ce qui m’a été dit, ce que j’ai
observé. Attendez-vous à voir du laid, mais ne lâchez pas trop la bride
à votre imagination: elle pourrait se figurer de l’horrible, quand
ce n’est que triste; de la pastorale, quand ce n’est qu’un rayon de
soleil; des larmes, des gémissements, des grincements de dents, quand
il y a joie, bonheur et gaieté. Il ne sera question ni de voleurs,
ni d’assassins, ni de tapis-francs. Tout cela se passera en famille,
au sein de la pauvreté honnête et travailleuse, jamais au milieu du
dénûment hideux. En un mot, nous allons vous conduire dans une colonie
de propriétaires, les plus pauvres de tous les propriétaires du monde
entier peut-être, et non parmi la race vivant au jour le jour, dans des
garnis sans nom dans aucune langue.

Le château de Bellevue, qui a servi jadis de siège à la société
connue, au temps de la Restauration et pendant les premières années
du règne de Louis-Philippe, sous le nom de Brasserie anglaise, est
situé au carrefour formé par les cinq rues ou chemins qui arrivent
à la barrière des Deux-Moulins. Une pareille entreprise, montée sur
une grande échelle, devait occuper un grand espace et nécessiter de
vastes constructions: aussi le propriétaire d’alors, le lord amiral
C..., fut-il obligé, pour loger ses nombreux chevaux et ses cuves, de
faire abattre presque tous les arbres qui ombrageaient un des plus
beaux parcs de Paris: il avait douze cents mètres de superficie. Malgré
tous ces sacrifices, l’entreprise périclita; château et parc furent
vendus à la criée et achetés par M. Doré, le propriétaire actuel.
Les constructions, telles qu’écuries, ateliers, furent démolies. Et
ce parc, jadis si beau, si ombreux, si fleuri, devint une manière de
marais qui n’était plus séparé du chemin de ronde de la ville que
par une simple haie vive à laquelle les gamins du quartier faisaient
en une heure autant de trouées qu’en réclamaient les besoins du jeu
du _berger_ ou de _cache-cache_. Le maraîcher, qui ne pouvait rien
récolter sur son terrain, se fatigua bientôt de planter des salades
et de petites raves pour les retrouver arrachées ou foulées aux pieds
des enfants. Il abandonna cette terre ravagée, dont la surveillance
était fort difficile, pour ne pas dire impossible, à cause des mœurs du
voisinage, et le pauvre parc ne fut plus qu’un simple terrain vague.

En 1848, M. Doré eut l’idée de diviser sa propriété pour la louer par
lots aux bourgeois de Paris, qui, comme on sait, ont une passion toute
particulière pour le jardinage. Ils louent à cet effet de petits carrés
de terre trois fois grands comme un mouchoir dans quelque faubourg
éloigné, et tous les dimanches ils vont, accompagnés de leur famille,
jouer à l’horticulteur dans leur jardinet. L’affiche _Terrain à vendre
ou à louer au mètre_ se pavanait au vent depuis quelques jours, quand
M. Doré, qui s’attendait à y voir entrer pour le moins quelque Némorin
de la rue Saint-Denis ou un Daphnis et une Chloé du quartier du Temple,
vit apparaître un chiffonnier de la plus belle espèce, hotte au dos,
crochet à la main. Sa surprise était grande, mais elle redoubla lorsque
notre homme lui dit qu’il venait pour louer du terrain. Aux questions
du propriétaire il répondit qu’il voulait se bâtir une maison de
campagne pour lui et sa famille. Le bail fut passé pour dix mètres de
terrain, à raison de cinquante centimes le mètre par an.

C’était un homme laborieux, intelligent, plein de courage. Dès l’aube
du jour suivant, il était à l’ouvrage, entouré de sa nombreuse famille.
Ils creusaient les fondations de leur villa champêtre, ils achetaient,
à cinquante centimes le tombereau, des garnis de démolition, et
quelques jours après ils se mettaient bravement à édifier. Mais, hélas!
l’architecte improvisé n’était guère habile, les travaux marchaient
lentement, et l’impatience était grande: on voulait prendre possession
de la propriété, on avait déjà la fièvre qu’a tout homme qui acquiert
une terre, fièvre qui ne se guérit que par l’usage de la propriété.
Avant tout il faut que tout honnête acquéreur taille, rogne, remue sa
terre, gâte son jardin, plante à tort et à travers pour qu’il croie à
sa propriété. Notre famille de chiffonniers était atteinte de cette
maladie. Ils voulaient demeurer chez eux. Mais à cela il y avait un
grand empêchement: c’est qu’il n’y avait pas de maison. La belle saison
verdoyait, l’air était chaud. Ma foi, tant pis! à la guerre comme à
la guerre. On planta une manière de tente sur le terrain, et toute
la famille se mit à habiter sous la tente en plein Paris, absolument
comme si elle se fût trouvée dans les déserts de la Syrie ou dans les
forêts de l’Amérique. Diogène, qui a dû être quelque peu chiffonnier
dans Athènes, sa lanterne le prouve d’ailleurs suffisamment, avait bien
habité dans un tonneau.

Au bout de trois mois, la maison était construite de fond en comble.
Le toit était posé. Ce toit avait été fait avec de vieilles toiles
goudronnées sur lesquelles on avait posé de la terre battue. Au
printemps suivant, on planta des clématites, des capucines et des
volubilis sur ce toit, de façon que, lorsque vint l’été, la famille
semblait habiter dans un nid parfumé.

Cette merveille fut visitée par les confrères; chacun envia le bonheur
du chiffonnier propriétaire qui, pour cinq francs de loyer par an et
une dépense une fois faite de cent écus environ, se trouvait posséder
en propre une charmante villa, en plein soleil, au grand air. Chacun
voulut avoir aussi son coin: on se disputa le terrain; le parc de
Bellevue fut bientôt converti en un vaste chantier. Une ville nouvelle
s’y bâtissait. C’était à qui édifierait son palais le plus promptement.
On se piquait d’amour-propre, on se stimulait, les baraques semblaient
sortir de dessous terre comme par enchantement. Les rues, les places,
étaient marquées. Il y avait cinq avenues, deux places, celle de la
Cité et celle du Rond-Point, le carrefour Dumathrat, un passage, le
passage Doré. Tout cela est en miniature comme toute la cité. En voyant
ces petites maisons, ces petites places, ces petites rues, on se
croirait volontiers dans une ville de Lilliputiens; on est tout étonné
d’y rencontrer des hommes et des femmes de la taille ordinaire.

A la fin de l’été de 1849, tout allait pour le mieux; la plupart des
maisons avaient des toits. Oh! ces toits, voilà bien le chef-d’œuvre
du génie humain! On ne peut se figurer l’imagination qu’il a fallu
déployer pour arriver à poser ce faîte si nécessaire: car les
décombres, cela se vend dix sous le tombereau, c’est connu. Presque
tout le monde sait très mal le métier de maçon, c’est-à-dire que
tout homme peut, à la très grande rigueur, monter un mur de quelques
mètres d’élévation; mais pour couvrir il faut employer des tuiles, des
ardoises ou du zinc; toutes ces marchandises sont fort coûteuses, et
tout le monde ne sait pas les manier. L’expérience de la terre et de la
toile goudronnée faite par le premier habitant de l’endroit n’avait pas
réussi. L’eau avait détrempé la terre; elle était devenue trop lourde,
elle avait crevé la toile. Il fallait trouver quelque chose de nouveau
et de moins coûteux. C’est alors qu’un chiffonnier eut une idée sublime!

A Paris tout se vend, excepté le vieux fer-blanc; il fallait donc
employer le vieux fer-blanc, qui est très abondant, surtout depuis que
presque toutes les caisses de marchandises exportées sont doublées
avec des feuilles de ce métal. On se mit à ramasser ce que les autres
dédaignaient, de façon qu’aujourd’hui la majeure partie des maisons de
la cité sont recouvertes en fer-blanc. Dans les premiers temps, elles
ont l’air d’être coiffées de casques d’argent. Mais quand, à la suite
des pluies, la rouille s’y est mise, cela produit le plus déplorable
effet; cela donne à ces pauvres demeures une apparence hideuse de niche
à chien.

Là il y a comme partout, dans toute réunion d’hommes, un homme
supérieur. Celui-ci a nom Cambronne, tout comme le brave général
de la garde impériale. Il n’est ni propriétaire ni locataire de la
cité: il s’y est implanté. Un de ses amis lui offrit l’hospitalité un
soir; depuis ce temps, il y est resté. Il est tout, maçon, couvreur,
charpentier, menuisier; il rend des services à tout le monde; il a
su se rendre indispensable. Aussi on le choie, on le recherche, on
s’empresse autour de lui. C’est l’artiste de l’endroit; il chante, il
conte, il est gai buveur, joyeux compagnon, bon garçon, conseiller
prudent; rien ne se décide sans lui. Il est tout à la fois juge
de paix, avocat, notaire, avoué. Il égaye les plus tristes, et on
l’aime à cause de sa bonté, de sa douceur et de toutes les qualités
d’un cœur franc et généreux. Il apaise les querelles, réconcilie les
ménages brouillés et donne à tous l’exemple de la bienveillance:
car, dit-il, il n’est pas de ménage de dix personnes propriétaire
d’un château à la cité Doré qui ne trouve plus pauvre qu’eux. C’est
de lui qu’est l’invention des toitures en fer-blanc. Cambronne est
réellement un homme remarquable; placé dans une autre sphère, nous ne
doutons pas qu’il ne s’y fût distingué et qu’il ne fût parvenu à s’y
faire remarquer. Au lieu de cela, les circonstances en ont fait un
chiffonnier philosophe.

Tout allait pour le mieux, la petite république vivait en paix, quand
il arriva un spéculateur. Hélas! où ne s’en trouve-t-il pas? Celui-ci
était un _limousinier_ (maçon qui dresse les murs). Il avait des
avances: il loua un terrain pour y bâtir; puis, voyant l’empressement
qu’on mettait à louer la cité, il acquit plusieurs lots, y construisit
des maisons, et aujourd’hui qu’il a quarante francs de loyer par
an, il se fait plus de cinquante francs par semaine à sous-louer ses
bâtisses. Il fait payer vingt-cinq francs par semaine une maison et
une avant-cour. Aussi est-il devenu réellement propriétaire: car il a
acheté de M. Doré, à raison de vingt francs le mètre, tout l’espace
qu’occupent ses bicoques. Cet homme est peut-être un homme heureux, de
ceux qui réussissent toujours dans tout ce qu’ils entreprennent, de
la famille de ces millionnaires comme nous en connaissons tous, qui
sont arrivés à Paris avec un _petit écu_; il a comme tous ces gens-là
l’activité et le vouloir; qu’y aurait-il d’étonnant de voir une grande
fortune prenant pour point de départ la villa des chiffonniers?

Ainsi, en moins de quatre ans, voici tout un quartier qui s’est bâti,
peuplé, régularisé, sans avoir coûté un seul sou à la ville de Paris;
des gens qui habitaient des rues infectes, des logements où ils ne
pouvaient ni bouger ni respirer, qui aujourd’hui sont propriétaires et
ont presque tous des magasins ou des hangars pour déposer leur récolte
de chiffons et d’os. Ils ont de l’air, une vue admirable, dans un
quartier sain. Aussi avons-nous remarqué que presque tous les enfants
de la cité sont superbes de force et de santé. Ils n’ont plus ces mines
souffreteuses, ces corps rachitiques, des pauvres petits êtres de la
Montagne-Sainte-Geneviève, par exemple. Ce bien-être n’a pas moins
influé sur les parents. Ils sont meilleurs, ils s’entendent beaucoup
mieux, et l’on ne voit jamais dans l’endroit ces scènes de sauvagerie,
ni ces ivrognes traînant dans le ruisseau, que l’on rencontre si
souvent dans d’autres parties de ce malheureux douzième arrondissement.
Nous l’avons souvent dit: assainir, c’est moraliser, et les faits
sont là pour prouver ce que nous avançons. Depuis l’origine de la
cité, la garde n’y est jamais venue, il n’y a jamais eu de bataille,
et M. Doré n’a jamais été obligé d’aller réclamer un des habitants
ramassé ivre dans la rue. Ces braves gens se conduisent honnêtement,
en bons pères de famille; jamais ville habitée par des rentiers n’a
été plus paisible. Ce semblant de propriété leur a donné des habitudes
d’ordre qu’ils étaient loin de posséder avant. Ainsi, jamais ils ne
sont en retard pour les loyers, et celui qui refuserait de payer ou qui
mettrait de la mauvaise volonté serait montré au doigt.

Et cependant, parmi quelques bons ouvriers qui gagnent facilement
leur vie, combien de misères! On chercherait vainement le nom des
états de la plupart de ces gens. Ces noms ne sont d’aucune langue,
et, lorsqu’ils vous les ont dits, vous êtes encore à leur demander
l’explication, et souvent, après cette explication, vous ne comprenez
pas encore: il vous faut des détails précis. Par exemple, un homme qui
vous dirait qu’il est _brûleur de mottes_, en seriez-vous bien plus
avancé? Non. Eh bien! c’est l’état de Mᵐᵉ Favreau, ex-cantinière de
la grande armée: elle carbonise des mottes pour fournir du feu aux
chaufferettes des vieilles femmes de l’hospice de la Salpêtrière. Elle
fait cet état d’un bout de l’année à l’autre, c’est-à-dire qu’elle vit
dans une atmosphère insupportable, auprès de laquelle le climat du
Sénégal doit être un printemps éternel. L’intérieur du four de cette
malheureuse, car c’est beaucoup plus un four qu’une maison, est une des
choses les plus navrantes que nous ayons jamais vues dans nos longues
excursions dans le douzième arrondissement, et cependant Dieu sait ce
qui nous a passé sous les yeux dans ce malheureux quartier!

Nous ne décrirons pas, c’est impossible; il faut voir pour croire. Mais
ce que nous avons remarqué, ce que nous ne pouvons nous empêcher de
dire, c’est l’immense résignation de tout ce peuple en guenilles; c’est
cette philosophie latente que renferment toutes ces âmes fortement
trempées; c’est cette fraternité pratique qu’exercent entre eux tous
ces malheureux. Un seul fait nous servira d’exemple. En 1850, la femme
d’un chiffonnier, un des plus pauvres de la cité, accoucha de trois
jumeaux. Le phénomène fit du bruit, les journaux en parlèrent, la
charité privée s’en émut, on envoya des layettes à la pauvre mère;
mais elle n’en avait plus besoin: les habitants de la cité s’étaient
cotisés, ils avaient fourni aux nouveau-nés tout ce qu’il leur fallait,
et les autres mères nourrices s’étaient offertes généreusement pour les
allaiter. L’administration de l’Assistance publique n’en envoya pas
moins deux chèvres à la mère pour l’encourager à garder ses enfants.
Ceux-ci sont morts. La mère était naturellement héritière de ses
enfants. Aujourd’hui elle vend du lait de chèvre aux dames du quartier,
ce qui a porté un certain bien-être dans ce pauvre ménage. Mais une
chose touchante, c’est le récit qu’elle fait des soins que lui ont
prodigués ses voisins, «qui, dit-elle, n’entraient jamais chez nous les
mains vides».

Si nous avons parlé si longuement de la cité Doré, c’est que nous y
trouvons non seulement une des curiosités les plus extraordinaires de
ce Paris inconnu que nous avons essayé d’esquisser ici, mais encore
une excellente institution, une idée qui peut devenir fructueuse.
Ce simulacre de propriété, en attachant ces malheureux au sol, les
garantit contre les mauvaises pensées et les mauvais conseils de la
misère, tout en donnant aux classes élevées une sécurité qu’elles ne
peuvent avoir avec l’agglomération de pauvres, de vagabonds et de
mendiants, qui se fait dans les garnis de ces quartiers infects: car,
nous sommes obligé de l’avouer, partout où nous avons eu occasion de
l’observer, nous avons vu le laid engendrer le mal.

[Illustration]



[Illustration]



VOYAGE DE DÉCOUVERTE

DU BOULEVARD A LA COURTILLE

PAR LE FAUBOURG DU TEMPLE


I

«Les idées ne meurent jamais, les créanciers non plus», a dit un
comique du dernier siècle. Il aurait pu ajouter: «Les habitudes
populaires ont le même privilège.» La Courtille n’existe plus, la
Courtille est morte; Belleville vit, vive Belleville!

Les jours de fête, les dimanches et les lundis, les lundis surtout,
on est étonné de voir la foule immense qui monte le faubourg du Temple
pour courir vers la barrière. Et cependant Belleville a perdu les
plus beaux fleurons de sa couronne. Le bois de Romainville avec ses
parties d’âne, le parc Saint-Fargeau, si cher aux grisettes, les prés
Saint-Gervais, ces délices des petits bourgeois, se sont convertis
en rues, places et carrefours; les maisons y ont poussé à la place
des verts gazons, des arbres séculaires et des lilas fleuris. L’île
d’Amour, ce séjour enchanté où s’étaient noués tant de nœuds éphémères,
par une singulière ironie, est devenue une mairie; on s’y marie pour
de bon, et cela sans rire. Le Sauvage, ce bal qui fait époque dans le
souvenir des Parisiens, est devenu une bonne, digne et honnête maison
bourgeoise; le Grand-Vainqueur a disparu, et tant d’autres. A peine
si Desnoyers et Favié daignent encore donner asile aux amateurs de la
chorégraphie exagérée; les guinguettes, les cabarets chantants, ont
subi le sort des bastringues et des bals champêtres. Aujourd’hui il n’y
a guère plus d’arbres et de jardins dans la bonne ville de Belleville
que dans la rue Saint-André-des-Arts. Les paysans de cette campagne
sont des employés de ministère et des rentiers. La civilisation a
agi ici comme dans l’Amérique du Nord; en avançant elle a chassé
les sauvages devant elle. Il y avait jadis des cultivateurs qui
plantaient quelques groseilliers et quelques cerisiers pour récolter
des procès-verbaux faits aux Parisiens qui, le dimanche, s’aventuraient
dans ces contrées; ils ont été porter leur industrie plus loin, au delà
des fortifications. Le juge de paix de la commune n’a plus à juger les
grisettes qui _chipaient_ des fleurs, ni les gamins qui gobaient des
raisins; de même que ses confrères des douze premiers arrondissements,
il n’entend plus que les plaintes des créanciers acharnés et les
doléances des débiteurs récalcitrants.

Et cependant Belleville est toujours cher aux Parisiens de l’empereur
Julien. Ceux-là montent toujours gaiement à la barrière; s’ils ne
rencontrent plus les lieux qui firent la joie de leurs pères, ils
en parlent, ils content la chronique courtillaise, ils décrivent la
fameuse descente du mercredi des cendres, les plaisirs du temps jadis,
et ils sont heureux; ils ont fait des preuves d’érudition lorsqu’ils
vous disent qu’il y a trente ans, c’était un trait de courage que
de remonter le faubourg jusqu’à la rue Saint-Maur, à onze heures du
soir; ils nagent dans la joie quand ils ont narré toutes les lugubres
histoires du canal du Temple, qui n’a rien à envier au canal Orfano
à Venise. Les eaux noirâtres du nôtre ont caché presque autant de
cadavres.


II

Mais, puisque nous voulons parler du faubourg du Temple, parlons-en; ne
prenons pas le chemin des écoliers, ne cherchons pas midi à quatorze
heures.

Savez-vous pourquoi le faubourg du Temple est un des plus gais, des
plus vivants et des moins pauvres de Paris? C’est qu’il tient au
boulevard du Temple, qui touche au marché du Temple, c’est-à-dire aux
endroits où le peuple s’amuse, où il travaille, où il s’habille, où
il s’enrichit. Aussi est-ce un des quartiers les plus amalgamés de
la ville. Voyez donc: le bourgeois y coudoie l’ouvrier, le comédien,
le peintre en décors; par là le sculpteur, l’employé, l’auteur
dramatique, vivent à leur aise, au centre de leurs affaires. C’est tout
un petit monde que cette grande montée qui commence par un boulevard
et finit par un boulevard. C’est une sorte de pays libre, de quartier
latin de la rive droite. Chacun y vit indépendant, à sa guise, sans que
l’œil du voisin vienne interroger son domicile.

En partant du café Hainselin, rendez-vous des rentiers, et de la
boutique de Bertrand, le marchand de vin, où vont souper les comédiens
des petits théâtres et ces dames leurs admiratrices, jusqu’au fruitier
et au pâtissier qui occupent les deux dernières maisons du côté de la
barrière, l’homme le moins initié à la vie parisienne doit s’apercevoir
facilement, au nombre des boutiques où l’on boit et où l’on mange,
qu’il parcourt un chemin conduisant à un pays de bombances toujours
renouvelées. Toutes les maisons ont leur gargote, leur laiterie, leur
établissement de bouillon, leur rogomiste, leur marchand de liqueurs,
prunes et chinois; toutes ont leur commerce de vins, leur café, leur
charcutier, leur épicier, leur restaurant et leur tabagie. N’est-ce
pas un morceau des Flandres? Et tout ce monde de victuailles fait
des affaires, s’enrichit, élève ses enfants, paye ses loyers, malgré
la dureté des temps. Dans ce pays pantagruélique, les femmes portent
des robes à volants, vont au spectacle, et resplendissent fraîchement
coiffées derrière leur comptoir tous les soirs. Donc le faubourg
du Temple est un bon faubourg; il donne la vie rabelaisienne à ses
habitants, et Dieu sait où l’on rencontrerait son pareil.

Demandez plutôt à Pessenelle, l’heureux successeur de Passoir. Le
faubourg est démoli, le marteau municipal abat un quartier entier. Tous
les commerçants se désolent; il leur faut porter au loin leurs dieux
lares, se refaire une clientèle. S’appuyant sur la réputation du Véfour
du quartier, Passoir a dit: «Tu n’iras pas plus loin!» et l’abatis
vient s’arrêter à sa maison. On lui fait un coin; il aura une entrée
par deux rues. Sont-ce les gens qui ont du bonheur, ou les maisons qui
portent bonheur aux gens?

Tel est le _to be or not to be_ de toutes fortunes parisiennes.


III

Le père Passoir, le fondateur de cette grande réputation culinaire,
était d’abord simple marchand de vin, mais c’était un homme très
original et que nous donnerions volontiers en exemple à tous les
commerçants de Paris. Il avait l’originalité de servir ce qu’on lui
demandait.

Riez tant que vous voudrez, mais essayez, demandez ce que vous désirez:
après avoir reconnu les innombrables difficultés que vous aurez à
vaincre, vous verrez que nous ne nous avançons pas trop en disant que
le père Passoir était un franc original.

Lorsqu’il commença à donner à déjeuner aux entrepreneurs de bâtiments,
ses plus assidues pratiques, on lui demandait un filet de bœuf! Et lui,
très intelligent, servait un filet. Ses confrères riaient à se tenir
les côtes de sa trop grande naïveté.

«Mais, lui disait-on, avec du faux filet, ou de la culotte bien
préparée, on remplace avantageusement le filet. Fais comme nous,
apprends ton état.

--Puisqu’il y a quelque chose dans le bœuf qu’on nomme filet, et qu’on
me demande du filet, je sers du filet.

--Bah! tu n’es qu’un maladroit, un gâte-métier, tu t’en repentiras.

--Nous verrons, reprenait naïvement le bonhomme, chacun fait son
commerce comme il l’entend.»

Il en était de même partout; avec de la chicorée on faisait du café;
avec tel amalgame savamment combiné, avec une mixture quelconque, on
remplaçait très gentiment le vin, fût-ce même le bordeaux, qui ne
demandait qu’un peu de violette pour tromper les palais les mieux
exercés.

Le vieux marchand laissait dire et laissait faire. Quant à lui, il
n’employait que des marchandises de première qualité, achetées aux
meilleurs comptoirs. On voulait du café, il servait du moka; son rhum
lui venait de la Jamaïque, son eau-de-vie de Cognac, ses vins du Médoc,
ou de Beaune, ou d’Épernay. Encore savait-il faire un bon choix.

Qu’est-il arrivé de cette façon naïve d’agir? C’est qu’aujourd’hui le
père Passoir, honoré, respecté, vit grassement de ses rentes; il fait
chaque jour sa partie de piquet chez Hainselin, libre de tout souci.
Deux ou trois autres fortunes ont été faites dans la maison qu’il a
fondée, tandis que les autres, les conseillers, courent encore la
pratique et voient leurs têtes blanchir dans leurs boutiques solitaires.

Y aurait-il vraiment quelque avantage à être honnête dans ce monde?
Espérons-le, grand Dieu! quand ce ne serait que pour qu’il se
rencontre encore quelques commerçants qui entendent le commerce comme
ce doyen de l’aloyau et du ragoût de mouton.


IV

Avant de passer le canal, puisque je dois vous guider, nous devons nous
arrêter au _Crocodile_, à la maison Doistan.

Vous qui venez étudier les mœurs parisiennes, il faut aller au _Croco_.

Là se réunissent, de trois à cinq heures, une partie de ceux qui
vivent du théâtre. Vous y rencontrerez depuis le petit auteur jusqu’au
souffleur, l’acteur et le machiniste, le musicien et le garçon
d’accessoires. Tout ce monde-là vient fraternellement y chercher de
soi-disant appétits. Aussi n’entend-on de tous côtés que cet éternel
cri:

«Edmond, une absinthe!»

Edmond est un jeune gars dégourdi, qui a fait son apprentissage au
milieu de cette foule artiste. Il va, il vient, il connaît chacun
par son nom et l’interpelle sans façon. Il s’intéresse aux parties
de piquet, donne des conseils aux joueurs, et prend tant de part aux
fluctuations du besi ou du remse qu’il oublie de verser son absinthe.

Oh! l’absinthe! encore une des plaies de notre époque. On ne peut
se figurer le nombre de gens de talent qui s’abrutissent, perdent
la mémoire, s’empoisonnent, se tuent le plus gaiement du monde avec
cette terrible liqueur d’alcool et de vert-de-gris que nous envoie
Pontarlier. De l’aveu de tout le monde, l’absinthe est dangereuse et
n’a aucune des vertus qu’on lui attribue, et cependant, chaque année,
la consommation de ce poison augmente d’une façon effrayante, chaque
jour offre quelque nouvel exemple de ses vertus délétères. Qu’importe!
on en boit de plus en plus. C’est l’attrait du gouffre; il attire
l’imprudent qui ose mesurer ses profondeurs. Notre génération s’est
fatiguée de vivre par la tête, elle veut vivre par le ventre; elle
s’ennuie, elle ne veut plus penser, elle s’étourdit en croyant se
distraire. Voilà pourquoi elle s’adonne à l’absinthe et au cigare. En
cela elle ressemble aux Orientaux adonnés au haschisch et à l’opium.
Elle ne boit plus, ce plaisir s’en est allé avec la chanson et la
causerie, elle s’enivre et elle hurle. Le vin ne pouvant suffire à ces
tempéraments brûlés, ils se sont jetés sur l’alcool et l’absinthe. Nous
sommes mornes et taciturnes, ou bavards, stupides, diseurs de riens; la
gaieté et l’esprit nous ont décidément quittés, effrayés de nos cris.

Au Crocodile,--à propos, on n’a jamais su pourquoi on avait ainsi
baptisé l’établissement, c’est une fantaisie d’_absinthier_,--au
Crocodile donc, si l’esprit-de-vin seul y abonde, on y a du moins un
avantage, c’est de n’y point rencontrer de buveurs bruyants, de n’y
entendre ni cris ni gros mots. On s’y grise, on y exagère même un peu
le mot griser; mais enfin tout cela se fait en gens civilisés qui
savent vivre.

Si nous voulions nous y arrêter au lieu de poursuivre notre route, et
de faire une pause au cabaret des croque-morts, nous écririons tout un
article sur la physionomie de ce cabaret qui ne laissera pas de devenir
aussi célèbre dans l’histoire de notre siècle que la Pomme-de-Pin et
la Bouteille-d’Or le sont dans les deux derniers siècles. Ainsi le
nom de M. Doistan passera à la postérité, à côté de ceux des grandes
réputations qui s’enivrent chez lui.

Quel honneur! pour qui?


V

Dans dix ans, combien en restera-t-il de ceux que nous coudoyons
aujourd’hui sur le boulevard et sur les quais? Tout change, tout
passe, le son des cloches funèbres nous l’annonce; nos cercueils sont
prêts, ils attendent leur proie. Le nombre des victimes ne diminuera
pas, l’expérience journalière est là qui nous le dit. Mais il n’y a
pas de ville où le spectacle de la mort fasse moins d’impression; on
est accoutumé aux enterrements, qui veut être pleuré après sa mort
ne doit pas mourir à Paris. L’on y regarde passer un convoi avec une
indifférence vraiment superbe.

Cela se passe assez gaiement dans le monde (dialogue entendu).

«Vous savez, dit une dame, ce pauvre M. Bernard est mort.--Pique.

--Je coupe, cœur.--Que me dites-vous là? C’est épouvantable!

--Vous jouez trèfle, Madame.--C’était un honnête homme; de quoi est-il
mort?

--Carreau.--Il s’est avisé de mourir subitement.

--Je reprends.--C’est encore heureux, ses héritiers n’auront pas de
médecins à payer.--Et passe carreau.»

Et la partie continue, M. Bernard et ses vertus alternant avec les
atouts et l’impériale d’as. Certes, ce n’était pas à cet honnête
citadin qu’on s’intéressait le plus. Il est vrai que la même
indifférence attend ces mêmes joueurs, demain peut-être.

Le célèbre Bichat, auteur du livre de _la Vie et la Mort_, a une
rue qui porte son nom au faubourg du Temple. C’est là qu’est située
l’administration générale des Pompes funèbres, en face de la rue
Corbeau, près l’hôpital Saint-Louis. On chercherait vainement des noms,
un voisinage, mieux appropriés à la chose. Les voitures sortent par la
rue Alibert. Encore un médecin. Cela ne semble-t-il pas une lugubre
ironie?

Le rendez-vous des croque-morts est chez un marchand de vin, au coin
de la rue Corbeau! Ah! nous nous plaignions tout à l’heure de notre
gaieté qui s’en va; c’est là qu’on rit, c’est là qu’on chante, c’est
là qu’on s’amuse. Le croque-mort est d’un naturel grivois, il aime le
vin, le jeu, les belles, comme un choriste de _Robert le Diable_; il
les chante à tue-tête, et, quand l’ouvrage va bien, il les fête avec
joie et plaisir. Il plaisante avec grâce, il conte la gaudriole, il
sait l’histoire de toutes ses pratiques; il répète gaiement son refrain
habituel:

    Monsieur le mort, laissez-vous faire,
    Il ne s’agit que du salaire.

Car il sait calculer. Il faut bien vivre, hélas! Si l’on ne meurt pas
plus gaiement à Paris qu’ailleurs, on y enterre du moins avec joie.
Cela fait toujours plaisir.


VI

Figurez-vous une grande, immense salle, peuplée d’une population tout
de noir habillée, absolument comme les quatre-z-officiers de M. de
Marlborough. Les tables sont aussi de marbre noir, sans doute pour ne
point jurer avec les costumes des consommateurs. L’aspect général du
lieu est d’ailleurs convenablement lugubre, et il faut tout l’esprit
de messieurs les croque-morts pour l’égayer un peu. Ma foi, la vie des
gueux mérite d’être observée de près; on y découvre de la franchise, et
les passions qui sont à nu ont une originalité piquante.

Nous avons assisté au fameux souper de la Toussaint. Il faut l’avouer,
cela ne se passe pas autrement que dans les autres corporations, fût-ce
même celle des agents de change. C’est aussi bruyant, les propos n’y
ont pas de suite, et les convives semblent, comme partout ailleurs, se
deviner plutôt que de converser ensemble: seulement, au lieu des vins
frappés à la glace et servis dans des carafes de cristal taillé, ce
sont des brocs qu’on porte et du cachet _noir_ qu’on demande. Mais,
hélas! là aussi ils ne font que paraître sur la table, et ils ne sont
déjà plus. Les dames, car elles assistent à cette agape fraternelle,
ne cèdent en rien leur part aux hommes, elles boivent, fument, mangent
et allaitent leurs enfants tout à la fois. Les chiens mêmes sont de la
partie, et c’est à qui leur fournira la pâtée la plus abondante. Ces
braves gens aiment singulièrement leurs chiens; ils les embrassent et
leur parlent avec une affection sentimentale que n’a pas la plus jolie
femme pour son King-Charles.

Ces gens ont le bonheur de ne connaître ni la dissimulation ni
l’hypocrisie. A la moindre contradiction, le visage des femmes se
tuméfiait, une autre parlait avec emportement; mais les hommes cédaient
constamment à la voix de ces femmes. Ce n’est pas à dire pour cela que
la soirée se soit passée sans rixes, sans combats et sans horions;
non, plus d’un œil a dû porter le lendemain l’empreinte des mains
vigoureuses qui le rencontrèrent sur leur passage. Mais cela se passait
en famille, et, une dame ayant pris un homme au collet et le secouant
si vigoureusement, son voisin calma tout à coup sa colère en lui disant:

«Assieds-toi, c’est une femme qui parle.»

Puis vinrent les chansons à boire et les rondes de table. Les femmes
criaient des airs surannés, et les hommes écoutaient. Ces chants
étaient pour la plupart composés d’une multitude de mots bizarres,
espèce d’argot à l’usage de certains chansonniers de ces derniers
temps. Ils avaient un caractère de liberté absolue, et leur idiome
grossier rendait facilement toutes leurs idées. Ce langage est précis,
énergique, et se fait parfaitement comprendre.

Le repas dura plus de deux heures, non comme des affamés, mais comme
des gens qui s’amusent. Tout se consomme à Paris; la chimie a beau
décomposer les aliments frelatés et nous parler de ses gaz; l’estomac
robuste ne connaît pas tous ces nouveaux systèmes, vrais ou faux,
utiles ou erronés. La délicatesse ne régnait pas parmi eux, mais il y
avait profusion. Eux qu’on ne croirait devoir commander à personne,
ils se faisaient servir d’une voix impérative, et le garçon était
vertement admonesté lorsqu’il n’avait pas répondu à la voix d’une de
ces dames ensevelisseuses.

Les petits brocs se succédaient sans interruption, on en demandait de
tous côtés jusqu’à dix à la fois, les litres d’eau-de-vie se montraient
aux deux bouts de la table, tout s’emmêlait, les conversations et les
verres, les chansons et les disputes; on jurait, on criait, les chiens
hurlaient, les enfants piaillaient, c’était un tohu-bohu à ne plus rien
comprendre: on dansait et l’on tombait sous la table. Étourdi du bruit
et suffoqué d’une odeur désagréable, nauséabonde, de viande, de vin et
de ménagerie, je quittai la place.


VII

Un peu plus bas, chez Soulier, est une population bien autrement
curieuse: ce sont les CARAPATAS OU MARINS DE LA VIERGE MARIE,
parce qu’ils ne courent jamais aucun danger; espèce de race amphibie
qui ne vit que sur les canaux. Les voyageurs étonnent beaucoup nos
bons badauds en leur disant qu’en Chine il existe une race d’hommes
qui naissent, vivent et meurent sur l’eau, qui n’a d’autre domicile
que son bateau. Il faut entendre les lamentations qui se poussent à
propos de la misère de ces intéressants Chinois; comme on les plaint!
que leur sort est affreux! Dieu! leurs femmes! hélas! leurs pauvres
enfants! Cela fend le cœur; rien que d’y penser, madame est émue, sa
sensibilité se révolte, sa générosité met le nez à la fenêtre, et elle
pose gravement son nom, celui de son mari, ceux de ses enfants, elle
force sa bonne à mettre le sien sur une des innombrables listes de
cette fantastique souscription, qu’on promène depuis cent ans d’un bout
de l’Europe à l’autre, pour le rachat des malheureux petits Chinois.

Comment peut-il y avoir encore des Chinois plus ou moins intéressants à
racheter, quand, avec l’argent qu’on a donné, on aurait pu acheter la
Chine entière? Ceci est un mystère qu’il ne ferait peut-être pas bon
de trop approfondir. Ne faut-il pas que chacun vive de son état, même
lorsqu’il s’occupe d’œuvres pies?

En France, on adore les misères d’outre-mer, on n’a de larmes que pour
les misères transatlantiques, la philanthropie aime beaucoup à décrire
ce qu’elle n’a jamais vu. Cela pose, cela fait une réputation, cela
coûte très peu, et cela rapporte beaucoup. Quant aux choses navrantes
que nous avons sous les yeux, aux enfants qui meurent de faim près du
cadavre de leur mère, morte de besoin, aux vieillards sans lit et sans
pain, relégués dans des greniers infects, aux infirmes, aux aveugles,
à toute cette race de gueux parlant notre langue, vêtus de lambeaux,
montrant leur face hideuse à tous les coins, on les abandonne à la
charité publique. C’est assez bon pour de telles gens, ne rapportant
jamais ni honneurs ni profits.

A Paris nous avons une population entière pour le moins aussi curieuse
que toute la nation chinoise à la fois. Elle ne connaît aussi que
ses bateaux, elle s’y marie, elle y meurt, elle y vit. Ce sont les
Carapatas. Il est vrai qu’elle travaille avec courage, qu’elle ne
demande jamais rien à personne, et qu’elle ne fait pas racheter ses
enfants, qui sont tous gras et joufflus, bien portants et joyeux,
espiègles et mutins. Que diable voulez-vous qu’on soit intéressant avec
cela? Et d’ailleurs pourquoi est-elle si près de nous? Est-ce qu’on
regarde ce qu’on coudoie à chaque instant?

Les mœurs des Carapatas sont des mœurs à part qui ne ressemblent à
aucunes mœurs connues à terre. Ce sont les hommes de l’eau, ils ne
comprennent qu’elle, ils l’aiment d’un amour sincère; n’est-ce pas elle
qui les fait vivre et leur fait boire du vin? Ils sont plus fanatiques
de l’eau que les matelots. Ils s’ennuient dès qu’ils ont mis le pied
hors de leurs bateaux; ils savent à peine le nom des villes qu’ils
traversent; mais ils connaissent les cabarets, car leur profond amour
de l’eau ne nuit nullement à celui qu’ils professent pour le vin.
Pour eux, les villes sont le grand Saint-Martin, le Soleil-d’Or, le
Cheval-Blanc, l’endroit où l’on vend _du meilleur_.

On est vraiment étonné lorsqu’on voit ces immenses bateaux du Mans,
grands comme des bateaux de l’État, conduits par un homme et sa
famille, composée d’une femme et de deux ou trois enfants en bas âge,
traverser les écluses, traînés par un seul homme, venir prendre quai
devant un de ces nombreux magasins du canal du Temple, vastes comme des
villes.


VIII

A côté du Carapata, actif et laborieux, voici venir, le dimanche,
l’Estelle et le Némorin de la rue Saint-Denis. Ce sont de bons et
paisibles boutiquiers, des ouvriers tranquilles, qui louent dans le
haut du faubourg, dans une de ces maisons connues sous le nom de
Cours, un petit carré de jardin, grand deux fois comme un mouchoir de
poche, et qu’ils viennent cultiver de leurs mains. C’est-à-dire qu’ils
y transplantent des fleurs achetées aux divers marchés aux fleurs de
Paris. A dix lieues à la ronde, on ne connaît de fleurs que celles qui
s’achètent à Paris, pour orner les parcs et jardins de la campagne.

Le petit bourgeois est fanatique de son petit jardin et de ses petites
plantes, elles lui coûtent cent fois plus d’argent à soigner que s’il
les achetait chaque samedi au quai pour les faire transporter le
dimanche à son petit carré de terre. Il est obligé de payer un homme
pour les arroser, heureux encore quand il n’est pas obligé de payer un
porteur d’eau pour emplir ses arrosoirs. Mais aussi avec quelle joie ne
revêtira-t-il pas la blouse et le chapeau de paille, le dimanche, pour
y conduire sa famille et ses amis? C’est avec un véritable sentiment
d’orgueil qu’il offrira un bouquet de deux ou trois fleurs aux dames
de sa société. Et quel bonheur incompréhensible de pouvoir dire chaque
jour à son voisin: «Voici un beau temps pour _ma_ vigne; _mon_ poirier
se ressentira de cette chaleur; j’aurais pourtant besoin de monter à
_mon_ jardin pour voir si _mon_ jardinier a arrosé _mon_ rosier et
_mes_ œillets»: car la plupart de ces propriétaires ont plutôt des
propriétés pour en parler que pour en jouir. C’est pour eux une vanité
satisfaite, un moyen de causer avec leurs amis et de leur faire envie.
Que n’envie-t-on pas aux autres, hélas! J’ai connu un officier qui a
passé toute sa vie à envier à un sergent invalide un vigoureux coup
de sabre que lui avait donné, en plein visage, un cuirassier russe à
Eylau. Il se trouvait malheureux d’avoir été trente ans militaire sans
avoir pu recevoir un aussi beau coup de bancal.

Le Parisien passe son existence à rêver le bonheur des champs, les
clairs ruisseaux et l’innocence du village. Il travaille vingt ans pour
s’acheter une petite maison blanche à volets verts, dans quelqu’une
de ces agglomérations qu’on fait par souscription aux environs de
Paris; puis, lorsque ses vœux sont bien accomplis, qu’il n’a plus rien
à désirer, il se met à regretter le ruisseau bourbeux de sa rue, le
mal du pays s’empare de lui; il se défait à n’importe quel prix de
son cottage, et il revient tout triomphant faire sa partie de dominos
au café de son quartier. Il dit pis que pendre de la vie de ces pays
monotones, des bois et du champêtre, du village et des villageois, et
il s’écrie en se rengorgeant:

«Enfin, je n’ai trouvé le calme qu’au sein des villes, au milieu du
bruit.» Heureux de son antithèse, il jure, mais un peu tard, qu’on ne
l’y prendra plus: car il est guéri de sa folie.


IX

Et, ma foi! il a parfaitement raison. Il n’y a personne au monde qui
ait moins les goûts champêtres que moi. Je préfère un coin du ciel vu
par la fenêtre d’une mansarde aux plus beaux paysages. Je ne comprends
la belle nature qu’au Luxembourg ou bien au Jardin des Plantes. Quant à
la campagne, Ménilmontant et Montmartre sont mes montagnes, les bois
de Vincennes et de Boulogne mes forêts. Mon rêve n’a jamais été de
vivre parmi les poules et les canards, je les préfère à la Vallée tout
préparés. Quand on a vécu dans cette atmosphère de Paris, au milieu de
cette lutte incessante, il vous faut le bruit, le tapage et l’animation
des grandes foules.

Aussi conçois-je très bien que le Parisien pur sang regrette tous
les vieux et bruyants usages de sa bonne ville, qui tendent chaque
jour à s’effacer de plus en plus. En effet, qu’est devenu notre bon
vieux carnaval avec ses cavalcades, ses chie-en-lit en guenilles, ses
plaisanteries, qui toutes étaient au gros sel avec accompagnement
de moutarde? Et les attrapes, ces bêtises du peuple de Paris, qui
consistaient à appliquer aux mantelets noirs des vieilles femmes qui
sortent des prières de quarante heures des plaques blanches en forme
de rats, à leur attacher des morceaux de drap ou de papier rouge;
et ces pièces de monnaie clouées au pavé; enfin, tout ce qu’on peut
imaginer de plus bête divertissait infiniment tous ces grands enfants.
N’oublions cependant pas la plaisanterie du marmot, qui se faisait à
tous les carrefours. On fagotait un enfant postiche, il avait le dos
tourné, le corps baissé; il semblait vouloir ramasser à terre une pomme
tombée de sa main; vous passiez, et, voyant l’attitude embarrassée
de l’enfant, vous ramassiez la pomme et la lui présentiez. Aussitôt
vous étiez en butte à mille quolibets, plus saugrenus les uns que les
autres. C’était là un des grands plaisirs du peuple le plus spirituel
du monde. Des attrapes, il y en a de toutes sortes. On se souvient de
l’éternel homme en chemise, moutardier ambulant, que suivaient d’autres
masques, s’empressant, avec des morceaux de boudin, d’aller puiser de
la moutarde au derrière de cette chemise. Et les cris perçaient la nue,
on applaudissait à toutes ces plaisanteries. Ce n’était peut-être pas
très attique, mais cela faisait rire.

La grande chose du carnaval était la promenade en voiture et les
chevauchées du boulevard, qui devaient se retrouver le lendemain à la
descente de la Courtille. Ah! la descente de la Courtille, c’étaient
là les véritables bacchanales du peuple français! Quelle cohue, quelle
mêlée! que de cris, que de bruit! des pyramides d’hommes et de femmes
grimpés sur des calèches, s’apostrophant d’un côté de la rue à l’autre,
toute une ville dans une rue. Aussi quelles poussées, quelles orgies!
Ah! oui, rappelons nos souvenirs et parlons-en!


X

En perdant la descente de la Courtille, le carnaval populaire a perdu
son plus beau fleuron. C’était une folie, une frénésie, nous le voulons
bien; mais c’est de cela qu’on pouvait dire, sans crainte d’être taxé
d’exagération, que _tout Paris y était_. Tout le monde disait: «C’est
infâme, c’est ignoble»; mais le plus beau monde, les duchesses en
dominos et les impures court-vêtues, dans leurs atours débraillés, les
courtisanes en poissardes effrontées, et les bourgeoises en paysannes
ou en laitières suisses, s’empressaient, dès quatre heures du matin,
de quitter les salons de l’Opéra, les bals de souscription, ceux des
théâtres, et même, faut-il le dire, les bals officiels, pour y courir.

C’était la bacchanale moderne; on en parlait tant et tant qu’on venait
de province et de l’étranger pour y assister. Il n’y avait pas de
beau carnaval sans une bruyante descente de la Courtille; toutes les
fenêtres étaient louées un mois à l’avance, on les payait un prix fou.
Jamais cérémonie officielle, défilant le long du boulevard, ne pourra
lutter avec cette grande fête annuelle de la population parisienne.
Que de familles ont vécu des mois entiers et payé leur loyer d’une
année avec la location de leurs fenêtres! Les propriétaires des grands
terrains du faubourg, qui n’était presque bâti que jusqu’un peu
au-dessus du canal, faisaient construire des tentes et des estrades
pour ce jour-là. C’était la foire du quartier; en ce jour de bombance
et d’orgie, les cabarets regorgeaient de monde, il y en avait partout,
même sur les toits; on ne voyait que des têtes, et tout cela criait,
hurlait, s’aspergeait de vin. Les voitures montaient chargées de
masques, et mettaient trois heures pour aller du boulevard à la
barrière. Longchamps était dépassé de cent coudées.

Cette fête était tellement populaire que les ouvriers économisaient
sur leur paye pendant toute l’année pour bien finir leur carnaval. On
se jetait des bonbons d’une voiture à l’autre; puis venait le tour des
œufs pleins de farine: car les patronnets et les marmitons, au lieu
de briser les œufs dont ils se servent dans leur métier, y faisaient
un simple petit trou par lequel s’échappait le contenu, puis ils
remplissaient les écailles de farine et les vendaient beaucoup plus
cher qu’ils n’avaient coûté à leurs patrons. C’était une industrie qui
rapportait des sommes folles à tous les gamins des restaurants et des
pâtisseries.

Mais, quand on avait épuisé ces œufs d’attrape, comme il fallait encore
se jeter quelque chose, c’était de nécessité, on se jetait à la tête
des œufs frais ou non frais, tant pis pour ceux qui les attrapaient.
D’autres aspergeaient les piétons avec des sacs de farine blanchissant
tous les passants; ceux qui n’avaient pas le moyen de se procurer de
la farine ou de la poudre répondaient avec du plâtre; puis venait le
tour des projectiles: les pommes cuites commençaient, on dévalisait en
un instant les charrettes des marchands ambulants, les boutiques des
fruitières; les fruits et les légumes crus succédaient, on se canardait
avec tout ce qui tombait sous la main, jusqu’à la boue des ruisseaux.
C’était une véritable guerre intestine; bienheureux si quelque malin,
emporté par son ardeur, n’envoyait pas des pierres et des tessons de
bouteilles. Cependant justice était bientôt faite de pareilles gens.
Un fort de la halle, déguisé en poissarde, ou quelque hardi gaillard,
en costume de prince espagnol, descendait de son char, se posait en
vengeur et corrigeait l’enthousiaste sur l’heure et sur le lieu. Il
était tacitement défendu de se fâcher, mais il était permis de se
horionner.

C’était aussi le temps de ce qu’on appelait les _engueulements_. On
s’engueulait d’une voiture à l’autre, de fenêtres à voitures, de
piétons à fenêtres; chaque société avait son ou sa forte-en-gueule,
espèce de crécelle à poumons d’acier chargée de répondre à tout le
monde, d’arrêter la foule par ses propos de haut goût et les dialogues
grivois qui s’établissaient entre camarades. Car le suprême du genre
était de diviser la bande dans deux voitures et de s’échanger les
_plus jolies choses_ du monde en une sorte de conversation et de
style poissard. On se donnait la réplique comme au théâtre, et jouait
une pièce gratis pour les badauds de la rue. Ces conversations se
composaient et s’apprenaient par cœur longtemps à l’avance. On trouve
encore sur les quais certains exemplaires du _Catéchisme poissard, ou
l’Art de s’engueuler proprement en société sans se fâcher_, qui, s’ils
ne sont pas très spirituels, sont du moins curieux comme genre de
littérature populaire et quelquefois fort drôles. Cela se vendait par
milliers d’exemplaires dans les rues pendant toute la durée du carnaval.

C’était une sorte de langage par assonnances, n’ayant aucune prétention
à la raison, exagérant les rimes, imitant de très loin le vers, et
dont Vadé fut l’inventeur au dernier siècle. Un de nos plus spirituels
écrivains, M. Léon Gozlan, en a fait une fort heureuse imitation dans
une pièce jouée aux Variétés en 1848 ou 49.


XI

Le carnaval riche, celui qui s’est promené pendant les trois jours
gras en voiture à quatre chevaux sur le boulevard, s’emparait au
petit jour du restaurant des _Vendanges de Bourgogne_, dont on avait
loué les salons et les cabinets longtemps à l’avance. C’était devant
les fenêtres de l’établissement qu’on venait surtout parader pour
voir le fameux milord l’Arsouille. La maison était située au coin du
canal, à la place où se trouve aujourd’hui Soulier, marchand de vin,
renommé dans tout le quartier pour ses escargots à la bourguignonne.
Elle était immense; on a bâti sur son emplacement cinq ou six grandes
maisons à six étages avec cours.

Là, le combat changeait d’aspect, on jetait des dragées et des oranges
aux dames, on inondait les hommes avec des flots de champagne et l’on
répondait aux projectiles par des écailles d’huîtres et des assiettes
encore pleines des morceaux du déjeuner: car la mode était dans ce
temps-là de tout casser après chaque repas, vaisselle et meubles, et de
tout jeter par la fenêtre, en faisant voler les vitres dans la rue. Le
traiteur en était quitte pour ne servir ce jour-là que les assiettes
ébréchées et les plats écornés qu’il portait sur la carte comme sortant
de chez le porcelainier. C’était une façon commode de renouveler son
mobilier à peu de frais.

Un jour, le père Passoir eut toute la devanture de sa boutique enfoncée
par une cavalcade entière qui y entra et vint se faire servir le
champagne à cheval, au milieu de sa salle, en brisant tout ce qu’elle
rencontrait, tables de marbre, glaces et verrerie.

Personne ne fut effrayé, personne ne s’y opposa; on était habitué à
ces excentricités, et l’on savait que les fils du premier Empire ne
marchandaient jamais leurs plaisirs et ne faisaient pas d’économies.
Ils se ruinaient le plus gaiement et le plus bruyamment possible. Ils
avaient hérité de leurs pères d’une prodigalité géante, et ils en
usaient en vrais fous qu’ils étaient. Nous n’étions pas encore arrivés
aux jeunes gens rangés, calculateurs, et croupiers de la Bourse.

C’était une nouvelle société qui prenait possession de la France; elle
s’amusait à corps perdu, sans arrière-pensée, en véritable vainqueur.
La révolution de Juillet venait d’avoir lieu, on était si heureux
d’être libre qu’on ne pensait qu’à jouir de cette bonne liberté.


XII

On se ruinait pour se costumer, on mettait tout au Mont-de-piété, sans
penser au lendemain. Ah! bien, oui, demain, disait-on, il ne viendra
jamais; amusons-nous d’abord, nous verrons après. On était dans un
enivrement que tout le monde partageait. Les riches faisaient des
folies, les pauvres les imitaient, personne n’avait rien à se reprocher.

Un artiste aujourd’hui très célèbre partit le samedi avec tout
l’atelier où il travaillait; les deux premiers jours, ils dépensèrent
tout leur argent. Il fallait cependant faire mardi gras et enterrer
mercredi des Cendres. Comment faire? Il n’y avait qu’une visite à
_ma tante_ qui pût vaincre la difficulté. On fit un paquet général
des hardes de toute la bande, et l’on alla frapper à la porte du
commissionnaire au Mont-de-piété. Il prêta; on s’amusa à la Courtille
tout le jour, on dansa toute la nuit, on fit la pose obligée chez
Olivari et chez Passoir en descendant le lendemain. Mais il fallait
aller travailler le jeudi. C’était là le difficile; comment se rendre à
l’atelier? Tout le monde était, qui en paillasse, qui en pierrot, cet
autre en malin; l’un avait pris un costume poissard, et cet autre une
longue soutane de frère ignorantin: car, après 1830, on se déguisait
beaucoup en Basile, en haine des jésuites; ces imprudents travaillaient
à la frise de la Madeleine.

Leur frère ignorantin fut leur providence; il se dévoua, il alla
chercher de l’ouvrage, il eut le bonheur d’en trouver, et la rue fut
fort étonnée de voir tout un atelier de sculpteurs, de ciseleurs et de
modeleurs travailler sans relâche huit jours durant en grands costumes
de masques. On fit tant et si bien qu’en huit jours chacun put rentrer
dans son vêtement habituel et renvoyer le costume au loueur. Ce fut
encore le digne frère qui se présenta pour rapporter l’ouvrage et
courir bien vite au grand clou de la rue de Paradis. Lorsqu’il revint,
c’était fête. On était délivré de la prison du carnaval.

Vous croyez peut-être que cette leçon leur profita! Baste! trois
semaines après, ils faisaient la mi-carême, et notre artiste passait
huit jours à la Madeleine en Turc d’enseigne; il avait recommencé la
même fête.


XIII

Un nommé Olivari, de Marseille, ancien figurant danseur du Cirque,
avait établi un restaurant au faubourg à l’enseigne du _Bœuf
provençal_. Lui aussi, c’était un original. Il avait la manie de
faire fortune pour voyager et voir du monde. C’était d’ailleurs un
très aimable garçon; il avait su attirer chez lui la société des
artistes. Aux jours de folle orgie, il faisait une concurrence souvent
avantageuse aux _Vendanges_ et à la maison Passoir: car les sociétés
qui occupaient ces trois maisons étaient très distinctes. Passoir
avait les entrepreneurs, les commerçants en goguette et les riches
Israélites du quartier; on s’y connaissait, on se réunissait là en
voisins. Les _Vendanges_ étaient occupées, comme nous l’avons dit,
par les fils de famille, ceux que les bourgeois nomment des bourreaux
d’argent; et Olivari avait ses artistes peintres, comédiens, gens
de lettres. C’était, comme on le pense bien, un assaut de folies et
d’excentricités entre les trois genres de consommateurs. Si les uns
avaient plus d’argent, les autres avaient plus d’esprit.

Un jour, un grand seigneur s’avisa de jeter de l’argent au peuple du
balcon des _Vendanges_. Ce fut une cohue hideuse à voir dans la rue:
des furieux, des enragés, le visage sanglant et couvert de boue, se
précipitèrent sur le pavé à se rompre bras et jambes, pour ramasser la
pièce de monnaie n’importe où elle était tombée, fût-ce même sous les
pieds des chevaux. C’était une masse qui tombait et se relevait comme
des énormes marteaux de fer qu’on voit dans les forges et qui écrasent
tout sur leur passage.

La chose eut un succès immense; c’était là tout à fait une plaisanterie
aristocratique; aussi toute la matinée ne vit-on que des imitateurs
des largesses de milord l’Arsouille, car tout ce qu’on faisait
d’excentrique était à l’instant attribué au _lord Arsouille_. «On
ne prête qu’aux riches», dit un proverbe qui, par hasard, n’est pas
menteur.

Les habitués de Passoir, ne voulant pas rester en arrière, brisèrent la
devanture de la boutique et se mirent à verser à boire gratis à tous
ceux qui voulaient. Alors ceux d’Olivari firent dresser toutes les
tables, parer tous les salons et les cabinets, et, arrêtant le monde de
force dans le faubourg, ils offrirent un déjeuner et un bal forcé à
tous les masques qu’ils purent rencontrer.

On voit que d’un côté et de l’autre on savait faire danser les écus et
jeter passablement l’argent par les fenêtres.


XIV

Tout est bien changé. Olivari est mort, les _Vendanges_ ont disparu,
Passoir est un bon bourgeois, sa seule maison garde son immense
renommée. Mais les excentricités de l’ex-danseur lui ont fait une telle
réputation qu’on en parlera longtemps encore dans le quartier, où il a
laissé les meilleurs souvenirs. Sa manie de voyager était poussée si
loin que, lorsque les affaires allaient bien, il prenait de l’argent,
et, sous le prétexte d’aller à Bercy ou à l’Entrepôt faire ses achats,
il partait; deux, trois, et parfois six mois s’écoulaient sans qu’on
eût de ses nouvelles. Sa femme ne s’en inquiétait pas, elle faisait ses
affaires, tenait son comptoir, gourmandait son chef et ses garçons,
remplaçait même avec avantage son mari. Elle le connaissait et était,
dès longtemps, habituée à ses escapades.

Si on lui demandait des nouvelles du volage, elle répondait naïvement:
«Je ne sais pas s’il est en Espagne ou bien à Marseille, peut-être en
Angleterre.»

Olivari rentrait un beau matin, était fort étonné de ne pas voir son
couvert à la table du déjeuner, se faisait donner une assiette, prenait
place, mangeait comme quatre, et il n’y avait pas d’autre explication,
tout était dit. Jamais sa femme ne lui fit un reproche, jamais il ne
lui dit quels pays il avait visités dans ses excursions. Ils faisaient
ainsi le meilleur ménage connu.


XV

Notre voyageur était d’une adresse presque incroyable; il excellait
dans tous les exercices du corps; c’était une façon de chevalier de
Saint-Georges.

Un jour, l’idée lui vint, après avoir lu sans doute le célèbre livre
de M. Maldan, _l’Art d’élever les lapins et de s’en faire 3,000 livres
de rente_, d’acheter une petite maison dans le haut du faubourg,
avec un petit jardin, presque sur le mur de ronde, d’en faire une
sorte de salle d’armes et d’y élever des lapins. Il n’avait cependant
pas, il faut le dire, la prétention affichée par le célèbre écrivain
Maldan. Il voulait seulement posséder un petit pied-à-terre, un petit
vide-bouteille, pour se distraire avec ses amis en cassant de temps en
temps le col à un de ses élèves après un assaut.

Pendant quelque temps, les lapins croissaient et multipliaient à
plaisir; il les comptait chaque jour; il les caressait d’un œil de
propriétaire; il les soignait et les choyait. Ses lapins faisaient sa
joie, quand, un jour, il s’aperçut que le nombre avait diminué; les
plus beaux, les plus gros, avaient disparu. Il s’en inquiéta; il crut
qu’ils avaient creusé un terrier; mais, malgré toutes ses recherches,
il ne put rien découvrir. Quelques jours après, le même phénomène se
renouvela. Cela devenait fantastique.

Olivari, qui était brave, voulut éclaircir le fait; il établit un affût
et vint passer la nuit près de la cabane aux lapins.

Il y avait déjà trois jours que duraient ses veillées, quand une nuit
il vit un grand et solide gaillard enjamber son mur et venir sans
façon, en prenant bien son temps, choisir parmi ses chers élèves ceux
qui lui convenaient le mieux. Il sortit furieux de sa cachette, et,
prenant le voleur par le bras, il lui dit:

«Ah! misérable, c’est toi qui voles mes lapins! Je pourrais te livrer à
la justice, mais non, tu me ferais encore perdre mon temps à témoigner.
Tiens, gredin, défends ta vie, car je veux me faire justice moi-même.»

En disant ces mots, il jetait une épée au voleur, se mettait en garde
et attaquait. Mais le gredin était un gaillard qui avait fait un
congé aux compagnies de discipline: il y avait été prévôt de pointe,
contre-pointe, canne et chausson; il maniait l’épée en vrai soudard; il
chargea notre propriétaire, qui rompit et s’aperçut qu’il avait affaire
à forte partie. Mais, par un dégagement heureux, il perça l’épaule
de son adversaire; celui-ci poussa un cri, laissa tomber son épée en
demandant merci. Olivari, en vainqueur généreux, voulait simplement
le jeter à la porte après sa victoire. Hélas! le vaincu avait perdu
toute connaissance; il était couché inanimé sur le terrain, et le
sang sortait à gros bouillons de ses plaies. Voici notre homme bien
embarrassé; il transporte son voleur dans sa maison et s’occupe de le
faire revenir à lui; puis il fallut le panser: on ne peut cependant pas
jeter un chrétien tout sanglant sur le pavé.

Si Olivari était bon tireur, maître en fait d’armes, il était très
mauvais chirurgien, si bien qu’il passa toute la nuit auprès de son
voleur à essayer tous les moyens d’arrêter l’hémorragie. Au jour, il
fut bien heureux de lui remettre un louis dans la main, en lui disant:

«Va-t’en te faire pendre ailleurs.

--Ah! Monsieur, s’écria le gredin, vous êtes un brave homme, et, si
dorénavant on vous vole vos lapins, les voleurs auront affaire à moi.

--Je te remercie de ta bonne intention, mais je jure que sera bien fin
celui qui me prendra à vouloir encore me faire justice moi-même et à
élever des lapins.»

Le lendemain, en effet, on lisait, en tête de la carte du jour du
BŒUF PROVENÇAL: _Gibelotte de lapin._ Les élèves du patron
avaient été sacrifiés, ils lui coûtaient trois fois le prix de ceux
qu’on achète au marché.


XVI

Un article intitulé _le Faubourg du Temple_ serait parfaitement
incomplet, si on ne parlait pas des célèbres _bals Chicard_, qui,
pendant cinq ou six ans, ont tant occupé Paris, la province et
l’étranger; si on ne s’occupait pas de l’ancienne Courtille et de ses
salons, des grandes batailles qui s’y donnaient et faisaient la joie de
nos devanciers, et enfin des personnages célèbres qui fréquentaient le
lieu. Et d’ailleurs il a été trop souvent, dans ce travail, question de
milord l’Arsouille pour que nous ne fassions pas faire à nos lecteurs
la connaissance de ce personnage fantastique, qui pendant dix ans
occupa tous les bourgeois de Paris, et qui aujourd’hui encore est resté
à l’état légendaire.

[Illustration]

[Illustration]


XVII

LE BAL CHICARD

Faut-il nous écrier avec l’aigle de Meaux: «Le carnaval se meurt,
Chicard est mort?

--Non, non, Chicard n’est pas mort, car il vit encore», nous
répond tout un chœur de joyeux drilles; Chicard, le grand Chicard,
l’homme-danse, l’époux, en pas mal de noces, de la Terpsichore
faubourienne, le successeur direct des Jérôme Carré et des Cadet
Buteux, ce digne écuyer de Vadé et de Désaugiers, l’amant chéri de
Manon Giroux et de Fanchonnette, ne meurt pas ainsi. Petit bonhomme
vit encore; seulement petit bonhomme est passé à l’état de personnage
burlesque et légendaire. Il a laissé un nom, mais qui sait ce qu’il a
fait? Quelques érudits à peine. On est obligé de chercher son histoire
dans les livres, absolument comme s’il s’agissait de ce bon M. de La
Palisse. Et Chicard vit encore!

Tout le monde sait du moins que M. de La Palisse est mort, qu’il est
mort de maladie, et qu’un quart d’heure avant sa mort il était encore
en vie.

Mais Chicard! où est Chicard? A-t-il eu un chantre de ses hauts faits,
comme le vaillant guerrier du XIVᵉ siècle? Non, il n’a même pas eu
l’honneur d’une complainte comme le sire de Framboisy. Et Chicard vit
encore!

O ingratitude humaine! ô gloire! ô renommée! Allons, poètes, à vos
étaux, aux établis, limez, rabotez un chant, une chanson, un poème, une
ode, un sonnet, n’importe quoi; mais chantez Chicard! il a fait assez
danser les autres, ceux de la saison dernière. Eh quoi! êtes-vous donc
si dédaigneux de nos gloires que vous n’ayez pas encore songé à couler
cette grande figure moderne dans l’or de votre poésie? Chicard est-il
donc appelé à partager le sort des inventeurs? Chicard, l’inventeur du
cancan, sera-t-il méconnu comme Quinquet, Salomon de Caus, l’inventeur
de la canne-flûte et celui du gaz à brûler? N’aura-t-il jamais sa
statue?


XVIII

Mais, si Chicard n’est pas mort, son bal est bien mort et enterré.
Si sa gloire a survécu, c’est grâce aux commis-voyageurs, et non aux
poètes ingrats qui n’ont pas su le chanter.

Chicard qui est romantique, Chicard qui a inventé des mots proscrits
de l’Institut! Ouvrez la dernière, la plus récente édition du
dictionnaire, et cherchez; vous ne trouverez jamais.

«_Chic_, subs. masc., fém. (prononcez _chick_): beau, bien fait,
élégant; on dit: Un homme a du chic quand il se met bien. Ce peintre
a du chic (Coquille), il fait bien. On l’emploie quelquefois
adjectivement; ainsi on dit: C’est une femme chiquée (Veuillot),
c’est-à-dire pleine d’élégance, ballonnée de crinoline et peinte au
pastel.»

Et l’adjectif _chicard_ n’ayant pour superlatif que _chicandard_,
et tous leurs dérivés, croyez-vous que vous les trouverez dans ce
sempiternel lexique, toujours en arrière de cent ans de la langue qu’il
doit enseigner?


XIX

C’est assez nous amuser aux bagatelles de la porte. Entrons dans
ce bal, qui est devenu aujourd’hui un sujet curieux d’études
archéologiques.

Mais comment décrire l’ensemble de cette réunion vraiment unique qui a
fait pâlir les nuits de Venise, et les orgies du XVIᵉ siècle, et toutes
les réunions du temps de la Régence? Imaginez, inventez, accouplez
des myriades de voix, des cris, des chants, des vociférations, des
hurlements, de l’argot, des épithètes qui volent comme des flèches d’un
bout de la salle à l’autre, des tapages à rendre sourds les habitués
de tous les concerts du monde, des trépignements, des contorsions,
une pantomime sans nom, un pandémonium continu de figures tour à tour
rouges, blanches, violettes, tatouées, jaunes, vertes, bleues, des
poses saugrenues, impossibles, des tours de force, des sauts de carpe
à faire mourir d’envie tous les saltimbanques; l’un marche sur les
mains, l’autre fait la cabriole, celui-ci exécute un saut périlleux; en
voici un autre qui contrefait la grenouille; son vis-à-vis, exagérant
sur lui, produit une roue irréprochable, tandis que le voisin se livre
au grand écart; et les quadrilles où chatoient mille couleurs, des
plumets, des casques, des flammes, des fleurs; c’est une folie, un
éclat de rire qui dure une nuit, un tohu-bohu, une sarabande que Dante
et Milton n’ont point osé décrire dans leurs enfers; c’est surhumain,
démoniaque, quelque chose comme une danse macabre, si jamais on a
dansé cette danse apocryphe; c’est un tableau qu’il faut renoncer
à peindre, dont rien ne pourrait donner une idée; à peine si la
photographie pourrait saisir quelques-uns de ces aspects multiformes;
mais reproduirait-elle ces masques animés par le vin de Champagne et
ces physionomies rayonnantes au reflet du punch et de mille voluptés?
Que vous dirai-je? C’est une ronde du sabbat qui commence, voilà le bal
Chicard.


XX

On rencontrait à ce bal le plus incroyable pêle-mêle de nuances
sociales, le plus curieux méli-mélo, des têtes impossibles à accoupler
ensemble, des contrastes déguisés et inexplicables. A côté de tout ce
que la littérature produisait de plus fantaisiste, les ateliers de
plus échevelé, l’art de plus abracadabrant, la jeunesse de plus gai,
la bohème de plus insouciant et Paris de plus spirituel, on voyait des
publicistes graves, des banquiers ennuyeux et des philosophes gourmés.
Là, tout était nivelé, c’était le temple de l’égalité; on était fondu
dans l’immense tourbillon de costumes et de quadrilles: le galop
effaçait toutes les catégories, toutes les conditions, et rapprochait
tous les ordres.

Plus d’un homme haut placé dans la politique venait en catimini
assister à la saturnale. On cite un des hommes les mieux posés de
France qui venait régulièrement chaque année faire son pèlerinage
au bal Chicard. C’était pour lui un article de foi, une tradition
irrésistible. Il venait s’y délasser de ses lourds travaux, en riant,
chaque année, des nouvelles créations, des imbroglios imprévus, en
étudiant ces physionomies inédites et toujours amusantes.

Des hommes éminents mendiaient la faveur de leurs secrétaires, des
professeurs flattaient leurs élèves, des gens politiques faisaient
la cour aux petits employés, des industriels renommés souriaient aux
commis, les oncles pardonnaient à leurs neveux, pour obtenir, avec
leur protection, une lettre de _monsieur_ Chicard plus gros que le
bras. Tout le monde en voulait: l’Anglais passait la Manche, le Russe
quittait l’Italie, l’Allemand oubliait le chemin de sa brasserie, pour
accourir à Paris, et venir humblement présenter leurs hommages au grand
homme, afin d’obtenir une de ses bienheureuses invitations.

Pendant deux mois on faisait à la rue Jean-Jacques-Rousseau un service
spécial pour _monsieur_ Chicard. Il lui arrivait de tous les coins du
monde les lettres les plus flatteuses, les sollicitations les plus
obséquieuses. Heureux celui qui pouvait lui dire: «Monsieur, je suis le
cousin de votre apothicaire!»

Oh! si Chicard voulait nous laisser un jour fouiller dans sa collection
d’autographes, quelle bonne fortune pour vous, chers amis lecteurs!

Si l’agiotage actuel avait été de mise dans ce temps-là, nul doute
qu’on n’eût coté à la Bourse les invitations aux bals Chicard. Ces bals
ont cessé à temps; ce n’est du moins pas l’ennui qui les a tués.


XXI

Mais les grands personnages, les étudiants rieurs, les publicistes
graves, les rapins échevelés, les industriels enrichis, les commis
joyeux, les étrangers ahuris, les littérateurs fantaisistes, les oncles
indulgents et les clercs de notaire dansants, tout cela ne forme que la
moitié du public d’un bal; l’autre moitié, et la plus belle, où Chicard
va-t-il la prendre? Quelles sont les femmes assez grecques, assez
Pompadour, assez humanitaires, pour être constamment à la hauteur de
cette chorégraphie, de cette passion, de cette littérature?

Chicard, en grand éclectique qu’il était et qu’il est encore, sans
doute, aujourd’hui, prenait ses danseuses partout et nulle part. Il les
choisissait tantôt dans le magasin de la lingère, tantôt au comptoir
des cafés, tantôt dans les coulisses des théâtres....

Dans les quartiers retirés on trouve encore quelques débris de ces
nuits dantesques, qui conservent avec orgueil leurs lettres et les
montrent ainsi que des parchemins constatant qu’ils sont de race.


XXII

Après tout, le bal Chicard n’était qu’un bal de souscription, et encore
un bal dans les _prix doux_: il ne coûtait de bourse déliée que 10
francs d’entrée, le souper compris. Mais on n’y allait pas pour souper,
on y allait pour cette _chicorée_ où chacun prenait place vers le
milieu de la nuit.

Ces 10 francs étaient le droit que l’on payait à l’organisateur pour
avoir le droit de bourgeoisie, place au lustre et aux quadrilles. Le
restaurateur n’y aurait pas fait ses frais, s’il n’avait pas su ce que
pouvait entraîner à sa suite une pareille solennité carnavalesque; à
peine s’il eût traité le monde baroque de ces nuits exhilarantes avec
le respect qu’il témoignait aux bourgeois en goguette et aux noces de
boutiquiers qui fréquentaient ses salons.

On se pressait, on se foulait dans ces vastes salons des _Vendanges de
Bourgogne_, surtout pour contempler à son aise l’Olympe grotesque qui
se déroulait sous les yeux des spectateurs ébahis. En effet, c’est au
bal Chicard que l’on doit d’avoir débarrassé le carnaval des pêcheurs
napolitains, des arlequins, des turcs, des paillasses, des pierrots,
des princes espagnols, des troubadours et des chevaliers abricots qui
encombraient tous les bals. Ceci est un service rendu à la gaieté, au
bon goût et à l’imagination française, qu’on ne doit pas oublier.

Au bal Chicard, tous ces costumes, ces oripeaux, ces paillettes, s’y
trouvaient, mais réhabilités par l’imagination. Des adeptes avaient
su renchérir encore sur la cocasserie des costumes traditionnels du
mélodrame moyen âge. Ils avaient laissé bien loin derrière eux les
inventions de M. d’Arlincourt, ils avaient dépassé le _Solitaire_
de cent coudées et enterré la _Gaule poétique_ de cet excellent M.
Marchangy à deux cents pieds sous terre. Cela tenait du prodige, mais
cela était. Ils avaient tué le ridicule sous la parodie. N’est-ce pas
un tour de force?

Gavarni a légué à la postérité, dans un admirable album de dessins
comme lui seul en sait faire, toute cette parodie grotesque, mais
spirituelle; depuis Chicard, coiffé de ce casque si attendrissant et si
élégiaque qui avait coiffé M. Marty au temps glorieux du _Solitaire_,
alors qu’avec une voix de tonnerre il pleurait son Élodie, la vierge
du couvent, la colombe des ruines, l’ange d’Unterwald, jusqu’au
_Çovage sivilizé_, cette création du genre, et _Flouman_, le banquier,
et Balochard, ce type nouveau, et Silène, le servant de Bacchus, et
Pétrin, en un mot toute la grande famille.

Nous renvoyons nos lecteurs à l’album du bal Chicard.


XXIII

Nous avouons franchement n’avoir jamais été au bal Chicard; nous sommes
donc obligé de faire ici un travail d’archéologue, c’est-à-dire de
prendre le plus proprement possible à tous les écrivains qui en ont
parlé leur meilleure description. Nous prendrons tant notre bien où
nous le trouverons que le public finira peut-être par dire que nous
empruntons un peu celui des autres. Jules Janin, Léon Gozlan, Albéric
Second, Taxile Delord, Altaroche, et vous tous qui avez parlé de ce
bal, ne dites rien, ne réclamez pas, saluez seulement; c’est votre
esprit qui va passer, reconnaissez-vous.


XXIV

L’orchestre a donné le signal, c’est le moment le plus intéressant,
et quel orchestre! Dix pistolets solo, quatre grosses caisses, trois
cymbales, douze cornets à piston, six violons et une cloche. Au
premier coup de ce carillon, de ce branle-bas, de ce tocsin, la foule
s’est élancée: que fait-elle au milieu du tourbillon de poussière que
soulèvent ses pas? quelle danse exécute-t-elle? Est-ce la sarabande, la
pavane, la gavotte, la farandole, la percheronne de nos pères? Est-ce
le poème épique auquel les bayadères ont donné le nom de pas? Est-ce la
cachucha, cette espèce d’ode à Priape, que l’on danse en Espagne, au
lieu de chanter?


XXV

Certes, la chahut, comme on la dansait alors, était quelque chose
de hideux, de monstrueux, mais c’était la mode, avant d’arriver au
_cancan_ parisien, c’est-à-dire à cette danse élégante, décemment
lascive lorsqu’elle est bien dansée. Chicard, à vrai dire, n’a rien
inventé, mais il a perfectionné, et, en parodiant la chahut, en
l’exagérant, il en a montré toutes les faces honteuses, il l’a tuée.
Il ne fut, en un mot, qu’un précurseur, un démolisseur, le Voltaire de
la vieille danse; mais le révolutionnaire, le fondateur devait arriver
plus tard, et ce fut le célèbre Brididi. Aujourd’hui, le cancan en
l’école moderne triomphe, la chahut n’est plus guère connue que des
titis des Funambules.

Chicard a fait son temps, Brididi règne; les _Vendanges_ sont mortes,
vive le bal Musard!

Cependant remontons un moment dans ces salons, le moment de se mettre à
table est arrivé.

Ce n’est point le fin souper de la Régence, ce n’est pas non plus
celui de Trimalcion; c’est là seulement qu’on pouvait rencontrer par
hasard, égaré, nous ne savons comment, un tout petit brin de cet esprit
national qui fait notre gloire. Mais la grosse charge, la bêtise
exhilarante, y régnaient en maîtresses. Tout, même les mots, y était
assaisonné au gros sel; cela faisait boire.

Alors venaient les chansons, la parole graveleuse, la charge chantée
par les poètes et les troubadours du lieu. Mais le vin et la chanson
ont volcanisé les têtes, le champagne produit son effet; c’est ici
que commence la grande orgie de la Vénus pandémonie; filles, femmes,
grisettes, veuves, dames galantes, tout se mêle, tout se confond, tout
est en délire. C’est le moment où les bacchantes de Thrace entrent
en scène; la morale est en péril: laissons parler un des écrivains
spirituels de ce temps-ci, il décrit _de visu_.

«... Quelques bergères faciles ont toléré les familiarités indiscrètes,
quelques couples hardis prennent des poses excessivement mythologiques,
d’autres sont sur le point de faire tableau. Une voix a crié
d’éteindre les lustres, il ne resterait plus qu’à nous esquiver, si, à
un coup d’œil de Chicard, la musique n’éclatait de nouveau.

       *       *       *       *       *

«L’orchestre roule comme le tonnerre sur les flots soulevés, et, à
chaque éclat de la foudre musicale, la tempête recommence plus ardente,
plus furieuse, plus échevelée, jusqu’à ce que la voix de Dieu se
fasse entendre par l’intermédiaire du cadran, et dise à ces vagues
indomptées: «Vous n’irez pas plus loin.» Quelquefois, au milieu de
cette frénésie, les fichus s’en vont, les corsages craquent, les jupons
se déchirent; malheur à celle qui voudrait s’arrêter en chemin pour
réparer le désordre de sa toilette, l’impitoyable galop passerait sur
elle comme une trombe et la foulerait aux pieds. Qui songe, d’ailleurs,
à sa toilette dans un pareil moment? Qu’importe ce que les périls de
la danse pourront livrer aux regards d’appas inattendus, de trésors
cachés? Un peu plus ou un peu moins de nudité ne fait rien à l’affaire;
d’ailleurs, tous ces danseurs sont trop artistes pour s’en apercevoir;
il n’y a guère que les gardes municipaux sur qui ces sortes de choses
fassent encore quelque impression; et tout garde municipal qui se
présenterait aux _Vendanges de Bourgogne_ serait immédiatement conduit
au violon. Laissez donc passer ces tailles que le lacet ne retient
plus, ces bras dont nulle gaze ne cache les contours; on ne songe plus
à toutes ces bagatelles. Demain seulement toutes ces femmes si belles,
si fraîches la veille, se demanderont d’où vient la pâleur de leur
teint, la maigreur de leur bras; elles chercheront à savoir ce qui a
pu les vieillir ainsi en un instant, sans songer qu’elles se sont
livrées, pendant toute une nuit, à ce minotaure moderne qui s’appelle
le _galop Chicard_.»


XXVI

Vous le voyez, le bal Chicard n’avait pas été créé _ad usum Delphini_,
et, cependant, voilà ce qui pendant six ans fit tressaillir tous les
provinciaux et tous les étrangers. Les mères le redoutaient pour
leur fils à l’égal de l’enfer, et, lorsqu’on prononçait ce seul nom,
Chicard, en province, les jeunes filles se voilaient.

Eh bien! autant que j’ai pu, d’après les livres et les renseignements
fournis par des amis, je vous ai fait assister au bal Chicard, et vous
savez à peu près ce qui s’y passait. Jugez et prononcez vous-mêmes;
quant à moi, depuis longtemps, j’ai adopté pour principe de ne plus
louer ni blâmer, abritant mon indulgence derrière ce vieil adage de la
sagesse des nations: _Chacun prend son plaisir où il le trouve._

[Illustration]

[Illustration]


XXVII

MILORD L’ARSOUILLE

(LORD S.....)

Nous l’avons dit, c’était un temps où l’on voulait s’amuser, on ne
pensait même qu’à cela. Les pères avaient trop fait la guerre, avaient
trop travaillé, pour que les fils pensassent à gagner de l’argent.
Ils savaient que les caisses paternelles étaient bien fournies; et
puis, que leur importait de se ruiner! Une société nouvelle prenait
possession de la France; elle avait besoin de s’étourdir, elle était
encore ahurie de sa victoire, elle faisait du bruit pour que l’on
parlât d’elle, elle voulait prouver qu’elle aussi savait bien faire
les choses. Les bourgeois d’alors jetaient leur argent avec autant
d’insouciance que les grands seigneurs d’autrefois. _O quantum mutatus!_

Un homme de beaucoup d’esprit, un noble lord, un pair d’Angleterre, ou
à peu près, s’était jeté au milieu de la foule; il était à lui seul
plus excentrique, plus débraillé, plus ardent au plaisir, que tous
nos Français nés malins à la fois; il avait les imaginations les plus
amusantes. L’établissement qui avait le bonheur de le posséder parmi
ses habitués était certain de faire fortune.

C’est qu’aussi tous les gens à sa suite, tous ceux qui n’ont aucune
idée originale pour dépenser leur argent, étaient on ne peut plus
heureux de s’accrocher d’une façon ou d’autre à ce poète de plaisir,
qui avait des inventions à revendre. Puis, venaient derrière lui,
en second ordre, tous ces bons garçons, gens d’esprit et de gaieté,
inventeurs de mots et de drôleries, qui savent chanter, rire et boire,
mais qui ont un malheur: ils n’ont pas le sol.

Milord, riche à millions de rentes, bon vivant, généreux comme un roi
d’Espagne, ainsi que disait Bocage dans _Don Juan de Marana_, les
adoptait. Il voulait une cour autour de lui, il avait eu l’immense
bon sens de la composer jeune, gaie, amusante, folle, spirituelle,
insouciante.

Avec lui, jamais d’ennuis, jamais un moment de tristesse; on était
là pour s’amuser, il fallait s’amuser coûte que coûte; il suffisait
d’avoir un esprit original, une gaieté à tous crins, pour avoir près
de ce noble étranger droit au pain, au sel et au vin: aussi sa royauté
était-elle rayonnante, pétillante, bruyante, riante et des plus
tolérantes.

Il aimait la jeunesse et la vie, et le plus âgé de ses commensaux
n’avait pas vingt-cinq ans; le moins spirituel pouvait être diplomate
de la vieille roche, et descendait, de près ou de loin, de Talleyrand.

Depuis la cour du bon roi René de Provence, on n’avait jamais vu une
telle réunion de gens amusants.


XXVIII

Dans les derniers jours de la Restauration et dans les premiers jours
du gouvernement de Juillet, on vivait beaucoup pour vivre. Heureux
temps!!! On faisait des farces, les mystifications étaient encore
presque à la mode; on tenait à prouver hautement, ouvertement, qu’on
avait de l’esprit. On chantait encore, on racontait l’historiette avec
grâce, et, lorsqu’on ne savait ni conter ni chanter, on agissait, on
faisait en action ce que les autres inventaient. Il y avait les gens
d’esprit d’action, et les gens d’esprit d’imagination.

Milord réunissait les deux qualités.

C’était un homme accompli, jeune, gai, fort, spirituel et immensément
riche; il avait donc toutes les qualités requises pour l’existence
qu’il menait à grandes guides.

On conçoit donc facilement qu’un homme ainsi taillé devait engendrer
des jaloux à chaque pas. En effet, c’est qu’il n’y avait pas moyen de
lutter avec lui. Il écrasait ses rivaux par son luxe extraordinaire
et par ses colossales excentricités; ses millions avaient bientôt
raison de tous les imprudents qui osaient se mesurer à sa colossale
réputation.

Mais, cependant, une lutte devait nécessairement s’établir: la jeunesse
parisienne était humiliée de se voir vaincue par un fils de la perfide
Albion, car cette naïveté s’employait encore dans la conversation. Le
_Constitutionnel_ avait jeté cette locution dans notre langue. Aussi
nos jeunes gens conspiraient sourdement contre cet étranger venu des
bords brumeux de la Tamise.

La nécessité est mère du génie, dit-on; ils inventèrent alors
l’association, quoique aucune des théories sociales qui ont depuis tant
préconisé cette excellente idée n’existât encore à l’état populaire.

On vit partout se former des sociétés de plaisir; les jeunes gens
se cotisaient pendant toute une année, ils formaient des tontines,
créaient des tirelires, pour faire concurrence à milord l’Arsouille
pendant les trois grandes journées du carnaval. Ils voulaient, ne
fût-ce qu’un jour, lutter à armes égales avec cet étranger, et lui
prouver que les écus de l’Angleterre ne pourront jamais abattre
l’esprit et l’entrain français.


XXIX

Les étudiants, qui n’ont jamais cédé à personne en fait de folies,
formèrent la société des _Badouillards_[L].

Ah! c’étaient de rudes jouteurs que ceux-ci! On passait des examens
pour être admis dans cette société, absolument comme pour se faire
recevoir docteur en médecine ou licencié en droit; seulement, ces
épreuves-là devaient être un peu plus dangereuses et fatigantes que
celles qu’on subit aux facultés.

1º L’aspirant devait faire preuve de force et d’agilité, car il était
alors convenu qu’il ne pouvait y avoir de bonne fête sans coups de
poing et horions.

2º Il devait fréquenter assidûment les salles d’escrime, de boxe et
chausson, canne, bâton, savate, tirs, etc., etc.

3º Il devait avoir prouvé authentiquement son courage dans une ou
plusieurs rencontres.

4º A la Chaumière et aux bals de l’Odéon, on devait l’avoir distingué,
entre tous, par ses grâces chorégraphiques et sa façon élégante
d’_engueuler_ le pékin.

5º Il jurait haine aux bourgeois, à leur sommeil et à leur repos, en
fournissant un répertoire de chants et chansons politiques, érotiques
et autres, à faire trembler toute une ville de province.

6º Il devait passer une nuit au bal.

On se préparait à cette épreuve, car c’était la grande, l’épreuve
solennelle, la nuit d’armes, par un dîner des plus copieux, suivi de
force libations de champagne, punch, café, _pousse-café_, _rincettes_,
_sur-rincettes_, bière et _pousse-le-tout_. Cela durait jusqu’à minuit,
puis on entrait au bal. Là, encore, il ne devait rien refuser, il était
tenu de faire tout ce que faisaient les vieux initiés. Le lendemain
au déjeuner, il était tenu d’engueuler tous ceux qui se présentaient
devant lui.

Vous croyez peut-être que c’est fini, qu’après de tels exploits on n’a
plus qu’à gagner son lit, à le faire bassiner et à se tenir cinq ou six
jours à la tisane, à redouter une pleurésie ou une pneumonie? ah! bien
oui!

L’impétrant passait la journée costumé, courant de cafés en cafés,
jouant au billard, courtisant les _belles_, et, le soir, on
recommençait la même vie que la veille. Il ne devait se coucher que la
troisième nuit à minuit. Ainsi il avait passé deux jours et deux nuits
à subir son épreuve. Lorsqu’il n’était pas tombé sous la table, qu’il
ne s’était endormi sur aucune banquette de café, qu’il n’avait reculé
devant aucune proposition faite par les vieux, alors, mais seulement
alors, on prononçait le _dignus est intrare_.

Il était proclamé _Badouillard_.


XXX

Et il y en avait dix, vingt, de ces sociétés: on citait les _Pur-sang_,
les Bousingots, les Infatigables, etc., et tant d’autres dont les
noms nous échappent. Celles-ci étaient composées de fils de famille,
d’artistes et même de négociants, car tout le monde avait alors les
mêmes goûts; tout le monde se tuait en riant à gorge déployée.

C’était le temps où Eug. G...[M] rencontrait un de ses amis et lui
disait:

«Ah! je suis fatigué, voilà cinq jours que je suis en malin, cela
m’ennuie; je vais me mettre en bergère.»

Ces hommes-là étaient de fer; N. D. A...[N], un des grands noms du
premier Empire, partit le jeudi gras de chez lui, déguisé en postillon.
Il passa les trois premiers jours du carnaval monté sur le premier
cheval d’une voiture à six chevaux, et ne rentra que le mercredi des
cendres à trois heures, après avoir passé toutes les nuits à danser et
toutes les journées à festoyer.

Vous dire ce que pouvait coûter une fête aussi prolongée, les usuriers
seuls peuvent le savoir.


XXXI

Cependant, plus on conspirait contre la prépondérance de milord
l’Arsouille, plus il redoublait de soins pour se bien entourer. Il
appelait à lui tous les viveurs connus. Dès qu’un homme se faisait une
réputation, soit comme fort en gueule, soit comme buveur émérite ou
danseur de premier ordre, il savait se l’accaparer. Il avait un talent
exquis pour mettre chacun en sa lumière et le faire briller à son tour.

Lorsque sa voiture, attelée de six chevaux, accompagnée de piqueurs
donnant de la trompe et de courriers enrubannés, montait le boulevard,
c’était un grand hourra, comme aux jours de feu d’artifice, quand part
des Tuileries la fusée-signal. On s’arrêtait, on se pressait, on se
bousculait pour voir passer la mascarade modèle. Tous les gens de la
suite, les cavaliers, les amazones, les cavalcades et les voitures de
masques lui faisaient cortège; ils étaient glorieux de faire croire
au bon public massé sur les trottoirs, aux femmes qui paradaient dans
les calèches des deux files, et même aux municipaux, qu’ils faisaient
partie de cette aristocratique saturnale. Et lui, calme et tranquille
comme un dieu antique, il inondait de bonbons et de dragées tous ses
obscurs admirateurs.

Les autres venaient bien après; ils avaient aussi des étendards
frissonnants, des costumes superbes, des chevaux chamarrés, des
orchestres entiers les accompagnaient, cent clairons et cornets à
piston leur sonnaient des tintamarres; hélas! on les laissait passer,
si on ne les huait.

Ce n’était pas milord l’Arsouille: lui seul était populaire, lui seul
avait la vogue, lui seul savait captiver cette foule, parce que lui
seul était original, lui seul était inventeur.

On cite un jeune homme très riche, une sorte de parvenu, qui est allé
mourir en Italie de désespoir de n’avoir pu détrôner le grand monarque
du carnaval. Les excentricités de milord l’Arsouille n’ont pas duré
plus de trois ou quatre ans.

Le jeune enrichi qui se ruinait pour lutter avec lui, voyant que le
grand maître se retirait volontairement de la lice, se dit:

«Il quitte la partie, son règne finit, le mien commence.»

Il ne savait pas, l’ambitieux, ce que coûte la gloire. Il ne savait pas
combien il est difficile de persuader un peuple, combien il faut de
temps pour le déshabituer d’un nom qui lui est familier. Certes, ni les
excentricités ni les dépenses ne lui firent faute: il savait prendre
toutes les précautions imaginables pour bien faire savoir que c’était
bien lui et non pas un autre qui s’amusait. Dès le matin il exposait sa
voiture devant son hôtel, ses amis se montraient à toutes les fenêtres
en costume, ils buvaient du champagne _coram populo_; leur déjeuner se
faisait au bruit de douze trompes de chasse sonnant des fanfares.

Ah! bah! efforts superflus, précautions inutiles! à peine avait-il
dépassé sa maison de dix pas, ses affidés, placés à tous les coins
du boulevard, avaient beau dire: «C’est la voiture de M. un tel», on
s’arrêtait, on admirait son luxe et tout le monde s’écriait:

«C’est milord l’Arsouille! Vive milord l’Arsouille!» exclamaient les
gamins.

Arrivé au boulevard Poissonnière, Paris entier disait avoir vu milord
l’Arsouille, et M. un tel demeurait toujours aussi inconnu le jour
de sa folie que la veille. Il était écrasé par la grande renommée du
fondateur, comme tous les généraux et maréchaux, quoique ayant gagné
des batailles, sont englobés par le peuple dans la gloire impériale.
C’est Napoléon qui a tout fait, qui a tout vaincu le même jour, en
Autriche et en Espagne.

Enfin, dégoûté, ennuyé, se plaignant de l’ingratitude publique, le
jeune homme se retira en Italie, où il est mort, rêvant encore à cette
popularité qu’il n’avait pu atteindre. A la vallée de Josaphat, nous ne
serions pas étonné d’entendre une voix clamant:

«Milord l’Arsouille, rends-moi ma gloire que tu as usurpée!!!» Et ce
sera celle de M. un tel, qui ne sera pas encore consolé de ses déboires
parisiens.


XXXII

L’excentricité était à l’ordre du jour, parce que dans ce temps-là on
était jeune pour de bon, sans arrière-pensée, sans calcul. Aussi comme
on s’amusait de bon cœur! Les bals, il y en avait partout, et tous plus
gais les uns que les autres.

Il suffisait qu’il y eût là une de ces bandes joyeuses pour leur donner
un entrain que nous ne connaissons plus.

Les Variétés jouissaient d’une réputation immense, milord y avait son
quartier général.

C’est là que s’est passée la fameuse histoire de l’Ève moderne.

C’étaient les plaisirs du temps. Cela fit sensation, il est vrai. On
s’occupait tant d’art et de plastique à cette époque-là!


XXXIII

Après la vogue des Variétés, vint celle des bals du théâtre du
Palais-Royal. Le Palais-Royal, avec ses galeries, ses nombreux
restaurants, ses cafés, était bien fait pour donner asile à une société
aussi viveuse. Là au moins on pouvait déjeuner tout un jour sans
déranger personne. Dès longtemps les habitants du lieu étaient habitués
à tous les dérèglements de la fantaisie parisienne. On sortait de
table après boire pour courir se placer devant le tapis vert; et, si
la chance était favorable, on venait reprendre ses places avant que le
cabinet fût desservi par les garçons restaurateurs.

Un jour, une des bandes joyeuses déjeuna comme on savait le faire dans
ce bon temps des estomacs d’acier. On mangea tout le jour, on but une
partie de la soirée, enfin on se rendit au trente et quarante.

Il y avait, parmi les plus spirituels convives, un jeune pair de
France; celui-là était à sa quatrième nuit; il ronflait dans un coin
à assourdir le bourdon de Notre-Dame. C’était vraiment conscience
d’interrompre un si joli sommeil d’ivrogne: aussi fut-il décidé
qu’on le laisserait dormir pendant que les autres iraient tenter le
sort. Mais notre homme, qui ne dormait que bercé par le bruit des
conversations de ses amis, fut bientôt réveillé dès qu’il n’entendit
plus le murmure monotone des voix. Se voyant seul, il appelle, le
garçon arrive.

«Où sont mes amis?

--Ces messieurs sont partis.

--Où ont-ils été?

--Ils ne l’ont pas dit.

--Alors, vite une voiture.

--Eh! Monsieur, nous n’en avons pas pu trouver une seule pour ramener
ces dames. Il est trois heures du matin, c’est aujourd’hui mercredi des
cendres; les cochers ne se sont pas couchés depuis cinq ou six jours,
ils profitent de cette nuit pour se reposer.

--Ils ont, ma foi, raison; je vais en faire autant. Mon manteau,
bonsoir.»

Arrivé dans la rue, notre gentilhomme se trouva les jambes raides; la
fatigue l’empêchait de mettre un pied devant l’autre, lorsqu’il avisa
un chiffonnier, qu’il héla ainsi:

«Hé! l’ami, veux-tu gagner vingt francs?

--Parbleu! que faut-il faire pour cela?

--Il faut me prendre dans ta hotte et me porter chez moi.

--Si ce n’est que cela, montez, et en route.»

Notre gentilhomme ne se le fit pas dire deux fois; à peine fut-il
établi les pieds de ci, la tête de là, qu’il entonna d’une voix de
stentor cette romance qui faisait fureur:

    Entre dans ma tartane,
    Jeune Grecque à l’œil noir,
    Tu seras ma sultane,
    Mon bonheur, mon espoir.

Arrivé à l’hôtel, les domestiques attendaient monsieur le comte; mais,
comme il fallait pousser l’excentricité jusqu’au bout, il fit monter
le philosophe nocturne dans son appartement et se fit servir du punch
par son valet de chambre. Porteur et porté en burent tant, tant, tant,
que bientôt ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre en causant
politique.

Et voilà comme il se fit que le jeudi matin du carême-prenant de l’an
de grâce 1831, Mᵐᵉ la comtesse D..., voulant voir si son fils, qui
était parti depuis huit jours, était rentré, le trouva couché sur un
tapis dans les bras d’un frère et ami.


XXXIV

Maintenant, milord l’Arsouille n’est pas encore mort dans le souvenir
du peuple, seulement il est passé à l’état légendaire. C’est pour
la nouvelle génération un prince Rodolphe, une sorte de redresseur
de torts, doué d’une force herculéenne, qui, dans son jeune temps,
parcourait les cabarets en protégeant les faibles ou châtiant les
méchants.

Quand un homme avait commis une lâcheté en abusant de sa force, milord
arrivait, lui administrait une correction d’importance, et lui donnait
de l’argent pour se faire soigner s’il était blessé. Quant à lui, il a
abattu tous les forts et purgé la Courtille de tous les batailleurs,
les monstres et les mangeurs de nez.

Nous ne serions pas étonné qu’un jour on ne confondît milord
l’Arsouille avec Hercule, Thésée, Jason et tous les destructeurs de
monstres de l’antiquité.

Ainsi, nous avons monté ensemble le faubourg du Temple; j’ai sans
doute oublié beaucoup de choses dans cette esquisse; mais j’ai voulu
vous amuser un seul moment, cher lecteur. Si j’y ai réussi, je dois en
remercier mes bons amis Boutin et Marchand, ces spirituels artistes
que vous avez applaudis tant de fois à la Porte-Saint-Martin, et
qui ont bien voulu me conter à peu près toutes les choses amusantes
que contiennent ces articles. Encore merci aux écrivains dont les
spirituels articles m’ont guidé.

[Illustration]



[Illustration]



PARIS INCONNU


I

Il existe un fait curieux et qu’il est bon de constater par ce
temps de _statisticomanie_ où nous vivons. La misère hideuse, sale,
crasseuse, fainéante, vicieuse, se cache dans les bas-fonds de Paris,
dans les rues humides, noires, encaissées dans la Cité, au faubourg
Saint-Marceau, sur les bords de la Bièvre, autour de l’Hôtel de ville,
dans l’enchevêtrement inextricable de petites rues tortueuses que le
marteau de l’édilité vient heureusement de faire disparaître; tandis
que la misère remuante, honnête, travailleuse, artiste, si nous pouvons
nous exprimer ainsi, cherche l’air, les plateaux élevés, les sommets
des montagnes qui encaissent la ville. La montagne Sainte-Geneviève,
la butte Saint-Claude, les Deux-Moulins, sont occupés par les
chiffonniers, les ravageurs, les gens qui exercent les mille petites
industries de la fantaisie parisienne. Les abords de la place Maubert,
les rues du bas de la rue Saint-Jacques, sont habités par cette race
patibulaire, hâve, sombre, rachitique, qui fait la désolation de toute
capitale, et qu’on est convenu d’appeler, nous ne savons pas pourquoi,
les bons pauvres. Autant le chiffonnier est gai, gouailleur, chanteur,
insouciant, autant le bon pauvre est triste, désolé, morose, ennuyeux.
L’un boit, rit, plaisante, se porte bien, se donne des airs casseurs;
l’autre se fait petit, parle bas, est cagot, ivrogne en cachette,
malingre, hypocrite; le peuple, qui est bon juge, dit du chiffonnier:
«C’est un bon _zig_, il peut faire ce qu’il veut de son argent: il
lui coûte assez cher à gagner.» De l’autre, il vous dira: «C’est un
_faignant_, il ne se remue pas.» Ne pas se remuer, c’est le _nec plus
ultra_ de la fainéantise, car le contraire peut se traduire par cette
maxime de La Fontaine:

    Travaillez, prenez de la peine,
    C’est le fonds qui manque le moins.

En effet, s’il est un ouvrier qui se donne du mal, qui se remue,
c’est bien le chiffonnier; il fait tout ce qu’il peut pour gagner
honorablement sa vie par le travail; tandis que l’autre, confiant
en la charité publique, laisse doucement couler sa vie, attendant
nonchalamment les dons du bureau de l’administration de l’Assistance;
intrépide au repos, il fait des efforts inouïs pour se rendre
complètement inutile.

Nous avons eu souvent occasion, pour nos études particulières et pour
des missions que nous confiaient des personnes charitables, de voir
de près toutes les classes nécessiteuses que renferme Paris, et, nous
ne pouvons nous le dissimuler, nous nous sentons une propension toute
particulière pour le chiffonnier. C’est là, en effet, que nous avons
rencontré le plus de probité, de courage, de volonté, de philosophie.
Nous y avons trouvé des types uniques, des caractères à part qui
semblent avoir adopté instinctivement pour devise ce précepte d’Horace:
_Sperat infestis, metuit secundis bene præparatum pectus._

Généralement le chiffonnier vit par bande; il n’est jamais seul, il
aime la société parce qu’il est causeur, parleur, conteur. Dès que l’un
d’eux a découvert une maison ou un terrain à louer, tous les autres
le viennent visiter et finissent bientôt par former une colonie, un
clan, une famille, une espèce de société de secours, où ils s’aident
généreusement quand viennent les mauvais jours. C’est ce qui est arrivé
pour la maison de la mère Marré.

[Illustration]

[Illustration]


II

LA MÈRE MARRÉ

A l’extrémité de la rue Grange-aux-Belles, sur la colline qui domine
le canal Saint-Martin, l’hôpital Saint-Louis, à deux pas de nos
splendides boulevards, au milieu des riches usines des faubourgs du
Temple et Saint-Martin, au centre du quartier le plus peuplé et le
plus travailleur de Paris, s’élève une grande bâtisse blanche de
quatre étages ayant toutes les apparences, mais, hélas! rien que les
apparences, du confort; son aspect est même, il faut le dire, guilleret
et fort plaisant. En un mot, c’est une maison de celles qu’on nomme
convenables. C’est la demeure de la mère Marré.

La mère Marré? _That is the question._

Feu M. Marré, car il y a cinq ou six ans que ce digne citoyen est parti
pour rendre ses comptes au Juge éternel, était un ancien militaire, un
vieux de la vieille, un vrai dur à cuire. Il avait attiré autour de lui
tous les débris de la vieille armée qui exerçaient à Paris les petites
professions des abords des barrières, tels que marchands de gâteaux,
d’allumettes chimiques, de radis noirs, de cahiers de chansons, de
lacets, fils et aiguilles. Sa maison avait l’air d’une succursale de
la caserne des vétérans; on n’y parlait que de guerres, de batailles,
de marches forcées, de redoutes emportées, de batteries enlevées, de
canons encloués. Les soirées du coin du feu y étaient des veillées
d’armes. Assis autour du poêle de la chambre, plus d’un commensal s’y
croyait au bivouac de la Bérésina ou de Leipzig. On y jugeait les
généraux, les maréchaux, les brigades et les régiments. Chacun avait
servi avec les plus braves, et le tout finissait par des disputes, des
gros mots, des jurons, quelquefois des horions échangés en l’honneur
d’un des corps de la grande armée.

Tout est bien changé maintenant. Les vieux ont suivi leur ancien au
tribunal suprême; c’est à peine si, par-ci par-là, on y rencontre
encore quelques débris de notre gloire. La mère Marré a pris le
gouvernement de la maison, et tout n’en marche que mieux. Elle a la
victoire en horreur; les _succès_, les _Français_, les _guerriers_, les
_lauriers_, lui donnent des nausées. Elle a tant et tant entendu parler
d’Eylau, Wagram, Austerlitz, Moskowa, qu’elle raconterait ces grandes
pages de l’histoire impériale comme le ferait un écrivain stratégique
bien renseigné.

La mère Marré a soixante-cinq ans; c’est une femme de petite taille,
replète, alerte, à l’œil fin et narquois, à la voix nasillarde,
toujours grognonnant, de mauvaise humeur, au demeurant la meilleure
femme du monde, d’un cœur d’or, un véritable diamant au milieu d’un
faisceau d’épines. Il s’agit de savoir la prendre, voilà tout.
Elle compatit à toutes les douleurs, car elle a tant vu de misères
poignantes qu’elle a fini, la bonne nature, par sympathiser avec le
malheur, comme tant d’autres ne sympathisent qu’avec la fortune et le
bonheur.

La mère Marré est une femme d’une activité incroyable: à minuit, on la
voit assise dans son vieux fauteuil près de la porte cochère; à trois
heures du matin, on la retrouve à son poste, l’œil au guet, surveillant
ses nombreux locataires au moment de leur sortie. La case de la mère
Marré, car ce n’est ni une chambre, ni une loge, ni un salon, ni une
pièce, ni un logis, la case donc de la mère Marré est une véritable
ménagerie, compliquée d’une volière: chiens, chats, serins, pinsons,
tourterelles, chardonnerets, moineaux francs et friquets y vivent en
parfaite intelligence, y ont signé un traité de paix. Depuis la mort
de son pauvre Augustin, elle a reporté toutes ses affections sur les
pauvres petites bêtes qui, du moins, ne se soûlent pas et ne font pas
enrager leur maîtresse.

[Illustration]

[Illustration]


III

LE PÈRE MOSCOU

Il se passe les scènes les plus curieuses dans le bouge de la mère
Marré; elle est toujours en dispute avec ses locataires pour leur
faire payer leur loyer, qu’ils acquittent par petits acomptes. Le père
Moscou surtout lui donne un _mal de galère_. Le père Moscou est le
vieil enfant gâté de la mère Marré, il était l’intime de son pauvre
défunt; aussi, malgré toutes ses _frasques_, l’aime-t-elle toujours.
Dès deux heures et demie on entend la voix du vieux soldat chiffonnier
fredonnant de toute la force de ses poumons d’acier:

    Si vous passez sur la place Vendôme,
    N’oubliez pas le grand vainqueur des rois!

Il est fièrement campé sur sa jambe nerveuse, le bonnet de police
crânement posé sur l’oreille; il porte sa hotte en vrai troupier fini,
comme jadis il portait son sac de soldat; il semble manier une poignée
d’épée en faisant voltiger son crochet entre ses doigts. Malgré ses
soixante-dix ans il a conservé son allure militaire, ses airs de
grognard troubadour, et son aplomb de vainqueur de l’Europe coalisée.

La mère Marré l’arrête au passage:

«Ah! le beau chanteur, et mes dix sols, quand me les donneras-tu,
mes dix sols, vieux sac à vin? Ça ne peut pas durer comme ça, je ne
paye pas les impôts avec des sornettes, et le propriétaire avec des
chansons, moi. Il me faut de l’argent, à moi: ah! mais, ou pas de clef.

--Allons, vieille, pas de mots inutiles; il y aura à la Saint-Marengo
quarante ans que tu me dis la même chose, et je suis toujours ici. Que
ferais-tu sans ton petit Moscou, ton ami, ton chéri?

--C’est bon, c’est bon, je ne me contente plus de belles paroles, moi,
il me faut des espèces.

--Cependant...

--Il m’en faut.

--Je n’en ai pas, la vieille... crème des bonnes femmes. Déclare-moi en
faillite, fais-moi faire banqueroute, déshonore ton vieil ami, cloue
son nom au pilori, envoie-le à Clichy, pour dix sols qu’il te doit
après quarante ans de location. Mais je te l’ai payée, ta baraque;
allons, ouvre, et ne fais pas de peine à celui qui a l’honneur d’être
ton très humble et très obéissant serviteur, Antoine-Joseph Dallaud,
dit Moscou la Bravoure.»

Il profite du moment où la mère Marré a le dos tourné, il allonge le
bras, tire le cordon et sort en chantant:

    La victoire est à nous! zim, boum, boum!

La pauvre vieille le regarde s’éloigner et dit:

«Cet être-là fait de moi ce qu’il veut.»

En effet, le père Moscou est le seul débiteur de la maison, personne
n’oserait faire attendre sa semaine à la mère Marré: car elle loue
indifféremment à la semaine, au jour, au mois et au terme, et il y
a des gens qui y sont logés au jour depuis vingt ans et plus. Mais
chez le père Moscou, c’est un principe. Il laisse toujours une petite
queue chez tous ses fournisseurs pour, dit-il, avoir des gens qui le
regretteront et penseront à lui après sa mort.

Sa journée commence à trois heures du matin; il fouille de droite et de
gauche tous les tas d’ordures sur son passage, jusqu’à ce qu’il arrive
à _sa_ rue, aux bons tas qui lui sont réservés: car Moscou, étant connu
pour sa probité, a _ses_ clients et _ses_ maisons. Les portiers lui
gardent les paniers des bonnes, à condition qu’il jettera tous les
détritus à la borne avant le passage des boueux de la salubrité et
avant l’arrivée des lanciers du préfet de police; c’est ainsi qu’il
nomme les balayeurs embrigadés. En quelques minutes, il a visité tous
ces paniers, supputé la valeur de chaque objet: les papiers, chiffons,
tessons, tout lui sert, tout lui est bon. A huit heures, sa hottée
pleine, il va au faubourg du Temple prendre son rang à la queue du
restaurant Passoir.

C’est encore là une coutume toute parisienne, qui, malheureusement,
tend chaque jour à disparaître et qu’il faudrait cependant conserver.
Les anciennes maisons de traiteurs, celles qui datent de trois
ou quatre générations, ont l’habitude de faire distribuer chaque
jour aux malheureux tous les restes de victuailles laissés par les
consommateurs; elles ont la pudeur de ne pas tirer un bénéfice de
ce qu’elles ont une fois déjà vendu. Mais la spéculation moderne
est venue, elle a tout changé, maintenant; on a trouvé un moyen de
tirer profit de ces rogatons, on les livre à forfait aux marchands
d’arlequins, qui revendent aux pauvres ce qui leur appartient en
toute justice. Les successeurs de M. Passoir ont religieusement et
charitablement conservé le vieil usage; de la desserte de leurs tables
ils nourrissent plusieurs familles. C’est une bonne action qui n’a pas
besoin d’être louée, c’est là un exemple qui devrait être suivi par
tous les restaurateurs, qui ainsi auraient les bénéfices d’une charité
toute gratuite.

Le père Moscou est un des plus fervents habitués de ces distributions
matinales. Il vient y chercher son pain quotidien. Sa journée est finie
lorsque celle des autres commence; lorsque Paris, s’éveillant, ouvre à
peine ses boutiques, et que les quartiers riches reposent encore tout
entiers dans le calme et le silence, il regagne ses _appartements_ en
fredonnant quelque vieille marche militaire, il est fier et heureux, il
a la vie assurée pour vingt-quatre heures; le roi n’est pas son cousin,
il porte dans sa hotte assez de marchandises pour boire tout un jour.

Son triage fait, il entonne le refrain: _A demain les affaires_
SÉRIEUSES, et il monte à la barrière de la Chopinette,
à l’enseigne du _Petit Pot gris_. Là, il trouve nombreuse compagnie:
c’est la petite bourse des chiffonniers; c’est dans ce cabaret
qu’on discute le prix du chiffon, du papier, des os, des tessons de
bouteilles, marchandises qui, pour n’être pas portées aux mercuriales
des journaux de commerce, ne sont pas moins soumises à la hausse et à
la baisse comme toutes les autres, et excitent la cupidité de plus d’un
spéculateur.

[Illustration]

[Illustration]


IV

TAPIS-FRANCS

Dès que Moscou a déjeuné, vidé chopine, pris son café, son pousse-café,
sa rincette et sa sur-rincette, et qu’il connaît le cours de sa
marchandise, il commence à vivre, dit-il, c’est-à-dire qu’il se rend
à l’_Abattoir_ pour se rafraîchir. L’_Abattoir_ est une sorte de cave
enfumée, sombre, basse, humide, sans air, que le soleil n’a jamais été
assez audacieux pour visiter; ses murs squalides suintent la misère
et la puanteur, ses tables boiteuses et ses bancs éclopés servent de
dortoir à toute une population d’êtres abrutis, n’ayant plus conscience
de leur existence, ni rien d’humain. C’est un des spectacles les
plus navrants qui se puissent voir qu’une réunion de ces pauvres
idiots brûlés par les liqueurs fortes, annihilés par la débauche, qui
ne pensent plus, agissent mécaniquement comme des automates, vous
regardent avec de gros yeux ternes hébétés, et n’ont même plus assez
d’intelligence pour comprendre ce que vous leur dites. Ils ne mangent
pas, l’eau-de-vie suffit à tous leurs besoins animaux; ils vivent on
ne sait comment; un matin on les trouve morts au coin d’une borne ou
bien au fond de quelque bouge, et personne ne s’inquiète de ce qu’ils
sont devenus; ils ont disparu comme l’insecte qu’emporte la bourrasque,
sans qu’on s’en émeuve. Il faut un tempérament de fer pour résister
aux influences délétères de cette _eau-de-mort_ qu’on débite aux
alentours des barrières. Et le _Grand-Saint-Nicolas_, l’estaminet des
pégossiers, et l’_Abattoir_ sont peut-être les plus dangereux de ces
débits, et cependant les plus fréquentés, parce que les gouttes y sont
très copieuses, c’est-à-dire qu’ils tuent en moins de temps que leurs
confrères.

Lorsque le père Moscou a absorbé une dizaine de tournées de cet
horrible breuvage, ivre de poison déguisé sous le nom d’eau-de-vie, il
regagne en chancelant son pauvre gîte, se jette sur le tas de paille
maculé qui compose son mobilier, et s’endort en fredonnant son refrain
favori:

    Si vous passez sur la place Vendôme, etc., etc.

Le lendemain, il recommencera; de longues années s’écouleront
toujours semblables, toujours accompagnées des mêmes joies, des mêmes
souffrances; il ne sera jamais plus heureux ni plus malheureux un
jour que l’autre, il aura toujours froid en décembre, il grillera
en juin, sans se plaindre, sans murmurer, sans accuser le sort,
sans maudire les heureux de ce monde, mais ayant toujours une parole
compatissante pour ceux qui souffrent de la faim et de la maladie, une
larme pour ceux qui _passent l’arme à gauche_. Et c’est là l’existence
de milliers d’individus qui chaque jour foulent le pavé de la grande
ville. Parmi eux il se trouve des hommes jeunes et vigoureux, d’autres
qui ont occupé des positions élevées dans le monde; des femmes
jeunes et quelquefois belles, qui vivent avec une résignation toute
philosophique, s’habituent à la misère et meurent sans avoir jamais
envié ce qu’elles voient aux autres, mais aussi souvent sans avoir
pensé un seul moment à l’abjection de leur position. L’eau-de-vie leur
a, dès l’enfance, anéanti l’intelligence.

[Illustration]

[Illustration]


V

L’ARISTOCRATIE DE LA CHIFFE

Quelquefois, lorsque les bras manquent dans les usines d’alentour, les
industriels viennent demander des hommes de bonne volonté à la maison
de la mère Marré, où ils sont certains de rencontrer beaucoup de monde,
car il n’y a pas moins de trois cents locataires dans les chambrées
de la vieille femme. S’il fait mauvais, s’il pleut, par exemple, ils
trouveront quelques rares individus qui daigneront peut-être leur
donner un coup de main; mais, dès que le beau temps reviendra, au
moindre rayon de soleil, ils s’envoleront comme une nichée d’oiseaux
aux premiers jours du printemps, en disant:

«Nous aimons mieux chiffonner, vivre à notre guise, en liberté, au
grand air, comme de vrais animaux que nous sommes.»

Un goujat, un marmiton est fier de son métier, dit Pascal; il en est
de même du chiffonnier qui aime son industrie, parce qu’elle lui
donne droit au vagabondage dans les rues de Paris qu’il adore, où il
vit dans une indépendance complète, sans soucis du lendemain, sans
souvenirs du passé, à la grâce de Dieu, se fiant aux bonnes âmes et à
la multiplicité des publications littéraires, et bénissant la fécondité
toujours croissante des auteurs dramatiques, des romanciers et des
écrivains qui fournissent de quoi ne pas mourir de faim.

Aussi y a-t-il une espèce d’aristocratie dans la _chiffe_, ils comptent
leur noblesse par génération; il y a des chiffonniers de naissance et
des parvenus; ceux-là sont fiers de leurs ancêtres, ils en parlent avec
une espèce d’orgueil; il n’est pas rare d’entendre un de ces hommes
bizarres vous dire en relevant la tête:

«Dans notre famille on porte la hotte de père en fils; il n’y a jamais
eu d’ouvriers. Chez nous on a le fusil sur l’épaule ou le crochet à la
main.»

En effet, il y a des familles entières qui, depuis six générations,
exercent cet étrange métier. Lorsqu’un des fils part pour l’armée,
tous les parents, jusqu’aux cousins les plus éloignés et leurs amis,
se réunissent pour faire la conduite au jeune soldat; ils font une
quête entre eux, qui lui est remise au moment de la séparation, et tous
les mois ils lui envoient régulièrement une petite somme pour l’aider
à charmer les ennuis de la garnison. Dès qu’il a fini son temps, en
revenant dans ses foyers, mot un peu prétentieux pour désigner les
bouges où gît cette population, le jeune soldat, libéré du service,
change son havresac contre une hotte; il redevient chiffonnier
comme devant; ils s’accouplent chiffonniers et chiffonnières; ils
donnent le jour à de jeunes chiffonniers, qui, à leur tour, seront
glorieux de prouver un jour aux populations à venir que bon sang ne
peut mentir; ils mourront la hotte au dos, le crochet à la main, en
explorant quelque monceau d’immondices. L’ambition n’est pas encore
venue troubler la cervelle de ces braves gens et leur faire rêver
pour leurs fils des positions plus élevées que celle des parents.
Ils n’ambitionnent ni le doctorat, ni le notariat, ni l’étude
d’avoué ou d’huissier, ni ce fameux barreau qui mène à tout, disent
les vaudevillistes, et qui, en résumé de compte, a produit plus
d’existences déclassées que de gens arrivés. Ils ne se laissent point
leurrer par les apparences, ils sont trop philosophes pratiques pour
cela; d’ailleurs ils connaissent les goûts de leurs enfants; ils savent
qu’en chassant le naturel violemment, ils ne feront que précipiter son
retour au grand galop.

Devenu vieux et infirme, le chiffonnier n’ira pas à l’hôpital, ses
voisins ne le souffriraient pas; ils l’assisteront, ils feront des
collectes pour lui donner le nécessaire, ils se priveront pour lui
procurer quelques petites douceurs. C’est à qui lui portera du tabac,
des pipes et le demi-setier d’eau-de-vie, qui est, pour ces natures
brûlées, d’une nécessité plus immédiate que le pain. Le chiffonnier pur
sang a horreur de l’Assistance publique; il regarde comme un déshonneur
d’être inscrit au Bureau de bienfaisance. Il proclame tout haut à qui
veut l’entendre que tout homme, à moins qu’il ne soit infirme, doit
gagner sa vie, nourrir sa famille, élever ses enfants jusqu’à leur
première communion. Après, ils s’arrangeront; ils feront comme les
autres.

[Illustration]

[Illustration]


VI

LE GÉNÉRAL

Mais, place! place! voici venir le général, l’antagoniste du père
Moscou, son rival, mais son meilleur ami; il est monté sur son grand
cheval, la bataille sera rude.

Le général est un vieillard de soixante ans, grand, maigre, allongé,
qui marche toujours pensif et la tête baissée, semblant se conformer
à sa triste pensée; il parle peu parce qu’il réfléchit beaucoup,
dit-il. Lorsqu’il fait seller son grand cheval pour partir au pays des
chimères, c’est à peine s’il daigne adresser la parole aux valets qui
lui offrent le coup de l’étrier.

_Seller son cheval_ veut dire pour le général avaler quinze ou vingt
grands verres d’eau-de-vie, qui vont joindre une dizaine de litres de
vin qu’il a absorbés pendant sa journée en faisant ses courses avec
les amis. Il ne boit jamais que debout, devant le comptoir; il n’y a
que les ivrognes qui s’assoient au cabaret, dit-il; c’est un principe
arrêté chez lui. Son heure arrivée, à la nuit close, il fait sa tournée
de rogomiste en rogomiste; il arrive au pont de Venise du faubourg du
Temple vers minuit et demi; c’est là qu’il livre ses batailles.

Avec une gravité imperturbable, il pose sa hotte contre une borne; il
est absorbé; il ne voit plus les passants attardés qui le regardent
avec curiosité; il se frappe le front, selon qu’il est mécontent
ou satisfait de l’inspection qu’il vient de passer de son armée
imaginaire; il s’écrie:

«Tant pis! nous attaquerons. Dieu protège nos armes! Tudieu! ils sont
à nous. Soldats! imitez votre général et vous ferez votre devoir;
l’affaire sera chaude, mais j’ai confiance en ce courage dont vous
m’avez donné tant de preuves.»

Il compose son état-major avec tous les noms des boutiquiers qu’il lit
sur les noms d’alentour, noms qu’il sait par cœur. D’ailleurs, les
liquoristes, les marchands de vin qui lui font crédit sont toujours
ses généraux de division et ses chefs de corps. Une heure sonne, la
bataille commence, voilà notre chiffonnier général pour deux heures.

«Commandant Renard, prenez deux escadrons de hussards et allez faire
une reconnaissance jusqu’à ce bouquet de chênes, qui domine cette
colline à notre droite, tandis que vous, Général Briant, vous vous
porterez avec toute votre division sur le village, vous n’attaquerez
qu’après avoir reçu des ordres formels. D’ailleurs, vous serez soutenus
par la brigade Germain, qui tiendra le ravin, et par le régiment léger
du colonel Vessier, qui a dû s’emparer des hauteurs et dont j’attends
des nouvelles.»

Puis il monte sur la passerelle, fait une lorgnette de sa main, regarde
tout autour de lui:

«Rien, rien; le colonel aurait-il été prévenu par l’ennemi? Non,
c’est impossible, nous aurions entendu sa fusillade!--Ah! voici la
division Briant qui s’étend dans la plaine.--Braves enfants!--Votre
général salue ceux d’entre vous qui ne répondront pas à l’appel de ce
soir!--Oh! la gloire! la gloire!--Mais que vois-je? un aide de camp;
il est blessé. Eh bien?--Le colonel Vessier a emporté la hauteur à la
baïonnette.--C’est bien, je suis content. Où est donc mon porte-cartes?
Firmin! Firmin! prends le nom du capitaine, je ne l’oublierai pas.--Le
canon... (_Il écoute._) Un, deux, trois, et un quatrième coup
double.--Ceci m’annonce que le deuxième corps d’armée commandé par le
général Boyer est en ligne devant l’ennemi.--Tout va bien.--Maintenant
c’est à moi, qui réponds à la patrie de toutes ces têtes, de tous ces
braves et beaux régiments, c’est à moi de faire mon devoir en ménageant
la vie de tous.»

Une des horloges de l’hôpital Saint-Louis sonne. «C’est le moment, dit
le général. Le signal donné d’un hôpital, mauvais présage, un Romain
reculerait... Non, c’est que ce soir nos ennemis encombreront les
vastes salles de douleurs.»

Il se recueille un moment comme pour prier, et il retourne prendre son
poste d’observation sur le Rialto du faubourg Saint-Antoine; un moment
après, il redescend, consulte une vieille carte géographique posée sur
une borne; il prend son crochet d’une main ferme et s’écrie d’une voix
puissante: «Vous, Monsieur, attaquez le bois; emparez-vous-en, coûte
que coûte. Vous, Monsieur, vous soutiendrez le général Briant avec
toutes vos forces, et vous, Colonel, à la tête du pont... Lieutenant,
à cheval! portez ceci au général Briant... C’est l’ordre d’attaquer,
Messieurs... A vos postes, et souvenez-vous que la patrie compte sur
vous.»

Pendant quelques minutes, il parcourt les bords du canal, il descend
sur la berge, il examine, remonte l’escalier de la passerelle, puis
s’écrie:

«Deux régiments pour enlever cette redoute... Allons, enfants, je vous
envoie à la gloire et à l’immortalité, car on saura que c’est vos
invincibles drapeaux qui ont les premiers été plantés au milieu de ces
bouches à feu meurtrières.--En avant, à la baïonnette!--Grand Dieu!
ils sont repoussés! Général Roumy, assemblez toute votre cavalerie et
jetez-la sur ces insolents; culbutez-moi ça... chargez.--Oh! nous n’en
viendrons donc pas à bout?--Qu’on amène l’artillerie, et vous, Général
Prévost, faites jeter un pont sur ce bras de rivière, je me charge de
conduire toute ma réserve.»

Enfin la bataille est engagée sur toute la ligne, canons et caissons
roulants font crier leurs essieux, cavalerie, infanterie et artillerie,
tous se mêlent, se culbutent, se tuent, le général passe le pont du
canal; il se remue, marche, court, avance, recule, puis il pousse un
grand cri et s’assied sur une borne.

«Encore une victoire! dit-il; oh! la guerre, le sang! Demain, que de
mères éplorées! que de familles en deuil! que d’amantes et de femmes
veuves! Seigneur! Seigneur! que celui qui le premier a porté sur la
terre ce terrible fléau soit maudit à jamais! Parcourons ce vaste
champ de carnage et donnons à chacun les éloges qui lui sont dus.»

Il reprend tranquillement sa hotte et continue sa récolte de
chiffonnier comme si de rien n’était. Il se croit sans doute revêtu
de son brillant uniforme, distribuant ses récompenses et ses
encouragements à ses troupes rangées sur le champ de bataille conquis
par elles.

C’est là un fait psychologique bien curieux à observer. Voici un homme
qui n’a jamais eu le bonheur d’avoir un mauvais numéro et de servir.
Lorsqu’il est à jeun, il ne parle jamais ni de victoires ni de gloire;
il ne pense même pas à l’état militaire, et, dès qu’il est ivre, il
ne rêve que victoires et conquêtes, batailles et combats. Quelle
révolution se fait-il donc dans son cerveau? Par quelles transitions ce
bonhomme si pacifique arrive-t-il à ces idées de mort, de haine et de
carnage? C’est là un problème que nous laissons à résoudre aux membres
de l’Académie des sciences morales.

[Illustration]

[Illustration]


VII

LA PÉNITENCE

Le général ne se grise qu’à ses heures; depuis deux ans que nous
habitons le faubourg du Temple, nous avons eu occasion d’assister
à plus de vingt de ses victoires, soit au canal, soit au marché
Saint-Martin. Enfin nous avons fini par causer avec lui quelques soirs
où il n’était pas monté sur son grand cheval de bataille.

Un soir, nous le rencontrâmes; il était encore plus pensif que de
coutume; il était tristement assis sur un des bancs du boulevard
Saint-Martin.

«Eh bien, Général, quelles nouvelles? Il fait beau temps pour une
bataille, ce soir, n’est-ce pas?

--Ne m’en parlez pas, j’ai mal agi aujourd’hui, je m’en veux.

--Grand Dieu! mais qu’avez-vous donc fait?

--Je me suis ivrogné hors de mes heures, dans la journée, c’est ignoble!

--Bah! bah! avec un verre de vin ça s’oubliera.

--Non, Monsieur; certes, je ne suis pas de ceux qui disent: «Je ne me
soûlerai plus», ça me serait impossible; je manquerais à mon serment
tous les jours; c’est absolument comme si je disais: «Je veux un autre
nez.» Mais je croyais être arrivé à ne me griser qu’à mes heures,
la nuit, quand les gamins sont couchés, qu’ils ne peuvent plus nous
suivre. Aujourd’hui, je suis rentré chez moi avec tout un collège à ma
suite: c’est niais, c’est ignoble; je me punirai, je ne boirai pas de
huit jours.

--Comment ferez-vous?

--Oh! c’est facile, je n’ai pas de crédit, pas d’argent; je ne
travaillerai pas, il ne m’en viendra pas: je serai sobre forcément.»

Ainsi le général s’imposait lui-même sa pénitence, et il l’exécutait
jusqu’au bout.

[Illustration]

[Illustration]


VIII

L’ABSOLUTION

Il tint son serment; mais, le neuvième jour ou plutôt la neuvième nuit,
il galopa tellement sur son grand cheval qu’à minuit on le trouva
ivre, endormi au milieu de la rue du Faubourg-du-Temple; il n’avait
pu regagner son domicile. Un acteur sortant de son théâtre le trouva
là gisant. Il en eut pitié et le releva pour le mettre au coin d’une
borne, de peur qu’il ne fût écrasé par les voitures. Le général, se
sentant remuer, se réveilla tout à coup. «Que me veut-on? dit-il.

--On ne vous veut rien, mais vous pouvez être écrasé là où vous êtes.

--Tiens, c’est vrai! vous êtes un bon diable, vous. Nous allons prendre
une goutte ensemble.

--Non, je n’ai pas soif; rentrez chez vous.

--Je tiens à vous remercier; vous boirez ce que vous voudrez.

--Je ne veux rien.

--Vous ne voulez rien? vous faites le fier!»

L’artiste s’éloignait à ces mots.

«Ah! vous me refusez! eh bien, je veux vous donner des remords; je me
recouche là, on m’écrasera, et ce sera votre faute.»

Et il se recoucha; l’artiste revint le relever, et il fallut passer par
où il voulait, c’est-à-dire entrer chez le marchand de vin avec lui,
car il s’était déjà rendormi.

Voilà le général au moral et au physique. Quant à ses antécédents,
personne ne les connaît; personne ne sait d’où il vient ni ce qu’il a
fait jadis. Il n’est pas chiffonnier de naissance, il parle français
avec pureté, il est poli, bien élevé; on voit que cet homme a dû avoir
été autre chose que ce qu’il est. Quant aux mille histoires qu’on lui a
fabriquées, nous n’en croyons pas un mot.

[Illustration]

[Illustration]


IX

PROBITÉ DES CHIFFONNIERS

Nous avons fini notre dernier article en parlant des secours que
les chiffonniers se donnaient entre eux, en citant quelques traits
de probité et d’orgueil de cette classe; mais nous ne nous sommes
peut-être pas assez étendu sur l’article probité, car devant les
tribunaux on ne rencontre jamais de chiffonniers proprement dits:
ce sont des recéleurs, des marchands de bric-à-brac qui prennent ce
_titre_, et non de véritables enfants de la _chiffe_.

Du reste, c’est une chose remarquable, en parcourant les statistiques
des bagnes pendant les quinze dernières années, il n’est que trois
professions qu’on n’y voie pas figurer; ce sont les huissiers,
les comédiens et les chiffonniers: les trois professions les plus
calomniées des temps modernes.

Le chiffonnier est l’ami de l’ordre; il respecte l’autorité qui du
reste le tolère, et d’assez bonne grâce, et l’a souvent soutenu contre
les projets de certains spéculateurs qui ne tendaient à rien moins
qu’à anéantir cette intéressante profession bohémienne. Ce sentiment
de soumission et ce respect apparent tiennent d’ailleurs à plusieurs
causes. D’abord sa position vis-à-vis de l’administration de la police
qui, pour lui accorder sa médaille, exige plus de garanties que pour
un inspecteur général. Il lui faut des certificats de toutes sortes,
de bonne vie et mœurs, de bonne conduite, des quittances de loyer et
enfin des _papiers_. Ce mot de papier semble bien innocent au premier
abord, mais il cache son jeu; il est terrible, gros de menaces et de
difficultés; il est inexplicable, multiforme, multilogue; il ne veut
rien dire, il signifie tout. Dans notre civilisation un homme qui n’a
pas de papiers est un homme perdu.

Qu’est-ce que le papier? Personne ne l’a jamais su. C’est un des termes
de cette terrible langue administrative que personne ne parle et ne
comprend, et qui s’écrit sur de si vilaines petites feuilles de papier,
entachées du timbre qui coûte si cher.

Enfin pour être chiffonnier reconnu, patenté, médaillé, il faut
n’avoir jamais subi de condamnation, et presque fournir un examen de
conscience, pour être digne d’entrer dans ce noble corps. Aussi vous
disent-ils avec fierté:

«N’exerce pas notre métier qui veut! il faut être des bons.»

La probité de cette classe est proverbiale; chaque jour on voit de ces
hommes en guenilles venir porter chez les commissaires de police des
objets d’une grande valeur, des couverts d’argent, des montres, des
bourses et des portefeuilles qu’ils trouvent dans leurs fouilles. Ces
faits se renouvellent si fréquemment que l’Administration a décidé
qu’une récompense, médaille ou argent, nous ne savons, serait accordée
aux auteurs de ces actes de probité.

Toutes les semaines, depuis quelque temps, le _Moniteur_ insère sous le
titre d’_Épaves parisiennes_ une longue liste d’objets trouvés dans les
rues. Les cochers de voitures, les garçons de café et de restaurant et
les chiffonniers sont ceux qui figurent le plus fréquemment parmi les
personnes qui viennent faire la déclaration du dépôt.

Pour nous donner un exemple de la probité de ces industriels, le
propriétaire d’un de ces immondes bouges connus à tort sous le nom de
garnis nous racontait qu’un jour il s’était commis un vol dans son
_hôtel_: on avait volé à un vieux mendiant _deux paquets d’allumettes_.
On fit des recherches, on bouleversa la maison, on ne put découvrir
le voleur; six mois se passèrent; on ne pensait plus à ce _crime_,
lorsqu’un matin un jeune chiffonnier, qui n’était plus locataire de la
maison depuis plus d’un terme, vint le trouver dans son _cabinet_ et
lui dit:

«Monsieur Jean, j’ai des remords; j’ai perdu le sommeil; je ne peux pas
vivre ainsi. J’ai commis un crime; il faut que vous m’aidiez à réparer,
autant que je puis, le mal que j’ai fait. C’est moi qui ai volé les
allumettes de ce pauvre père X... Voici 5 francs que j’ai économisés:
prenez-les; désintéressez la victime; mais, je vous en prie, ne me
déshonorez pas; qu’on ne sache jamais que c’est moi qui suis le voleur.»

Le logeur fut très embarrassé à son tour; enfin, le soir, il assembla
ses locataires et leur dit:

«Vous vous souvenez de Z...? Il a hérité; et, comme il n’a pas oublié
les amis, voici 2 francs qu’il a remis pour qu’on boive à sa santé.»

Puis il glissa les trois autres francs dans la main du vieux mendiant.
Il faut avouer que ce logeur était un homme bien ingénieux et surtout
plein d’imagination. Il avait passé tout un jour à trouver ce
subterfuge.

[Illustration]

[Illustration]


X

MONSIEUR BASTIEN.--SON ÉCOLE

Avant de quitter pour jamais la maison de la mère Marré, nous devons
dire un mot de M. Bastien, l’instituteur sans diplôme.

Jadis le chiffonnier vivait dans une ignorance complète; le papier,
pour lui, n’avait qu’une valeur mercantile. Aujourd’hui il s’est
piqué d’honneur, il a voulu marcher avec le _siècle des lumières_.
Il s’est senti le besoin de savoir ce que pouvaient dire ces loques
qu’il entassait pêle-mêle dans sa hotte. Il a voulu faire comme
tout le monde, il a envoyé ses enfants à l’école; et lui-même il a
tâché, autant que faire se pouvait, de réparer la négligence de ses
parents; il s’est mis à apprendre à lire, il suit la politique dans
les journaux, il discute la question d’Orient et les opérations de la
Baltique.

M. Bastien, qui est un homme d’intelligence et d’initiative, a vu tout
le parti qu’il pouvait tirer de cette fureur de connaître et s’est
établi maître d’école, sans brevet du gouvernement. A huit heures du
soir, moment où les travaux du jour ont cessé, les magasins n’étant
pas encore fermés, ceux de la soirée ne commençant qu’à dix heures, la
nichée de la maison Marré est complète; M. Bastien descend dans la cour
et fait entendre ce cri: «Les amis, les amis, à l’école, à l’école!»

Quelques instants après, jeunes filles, hommes, femmes, petits garçons
et vieillards, viennent se mettre sur deux rangs en silence.

M. Bastien passe l’inspection de sa troupe, compte ses élèves, frappe
deux coups dans ses mains, et l’on entre en classe. C’est un grand
hangar, une sorte d’écurie. Au milieu de la salle il y a deux tonneaux
sur lesquels est posée une grande planche qui sert de chaire au
professeur. Les élèves sont assis qui sur de la paille, qui sur des
escabeaux, d’autres sur des bancs formés de deux piquets fichés en
terre et d’une barre transversale.

A un signal donné par le moniteur, tout le monde se lève, et M. Bastien
fait son entrée triomphale. On se découvre, on salue; les dames font
la révérence. Le professeur s’incline devant son auditoire et fait
la prière en latin, ne vous en déplaise. Au signal du moniteur, tout
le monde se rassied, et M. Bastien commence sa leçon par la lecture
à haute voix en commun, puis chacun lit à son tour, et les élèves se
reprennent entre eux, comme _à la mutuelle_.

C’est un spectacle curieux que de voir professer M. Bastien, avec
quelle gravité il rappelle à l’ordre les insubordonnés, et combien
il est pénétré de son importance. Une chose non moins curieuse, c’est
le respect des disciples pour le maître. Tout ce qu’il dit est parole
d’Évangile; M. Bastien est un savant; il y a soixante et dix ans qu’il
sait lire; il n’a pas oublié! N’importe ce que vous lui présentez,
livres, journaux, écriture, lettre, il lit tout couramment, sans
tâtonner!

La bibliothèque de M. Bastien se compose d’une vieille grammaire de
Lhomond mise à la réforme par quelque écolier mutin et tapageur, d’un
almanach de Napoléon, par Marco de Saint-Hilaire, et du _Guide de
l’ouvrier_, par Émile Jacglé, le législateur des carrefours. Après la
leçon de lecture, M. Bastien commente ce code en miniature; il enseigne
à chacun ses droits et ses devoirs envers la société, les patrons, le
gouvernement et l’Église. Puis il finit par quelques petites anecdotes
de troupiers. Lorsque la mère Marré n’a pas été sage, qu’elle a trop
crié, qu’elle a _tarabusté_ par trop ses locataires, M. Bastien égaye
l’auditoire en lisant quelques articles du _Code des portiers_, du même
législateur, précieux cadeau fait à l’école par le père Moscou, qui
est inflexible sur ses droits, dont il veut jouir dans leur plénitude:
il ne paye pas son loyer pour rien. M. Bastien ne manque jamais de
terminer sa lecture comique par cette facétieuse observation:

«Messieurs, remercions M. Jacglé d’avoir composé cet ouvrage; il était
bien nécessaire, il paraît, pour mettre un frein à la tyrannie de M.
et de Mᵐᵉ Ducordon, puisqu’il a été vendu à cent mille exemplaires.
Faut-il qu’il y ait du monde qui ait eu à se plaindre de cet aimable
couple!»

Il se lève; il récite une prière en latin que je soupçonne être un
distique emprunté à Horace. Mais le pauvre vieillard l’aura trouvé
dans un livre en épigraphe; il a vu que c’était du latin: donc ce doit
être une prière, se sera-t-il dit. Il frappe dans ses mains; on reprend
les rangs, le moniteur en tête; on sort en silence et l’on ne se sépare
que dans la cour, après une admonition et sur un signal du maître.

M. Bastien, ne voulant pas compromettre sa dignité de professeur, ne
chiffonne plus depuis six ans; il est d’ailleurs vieux, infirme et
presque aveugle. Son école et la lecture du journal de la veille,
qu’il fait tous les jours à haute voix depuis le titre jusqu’au nom de
l’imprimeur, lui rapportent à peu près de quoi vivre, deux francs par
jour, sans compter les nombreuses gouttes qu’on lui offre à l’Abattoir.
M. Bastien tient son public au courant de tout ce qui s’imprime pour ou
contre les chiffonniers. Nous ne désespérons pas qu’un de ces soirs,
cet article tombant de chez un abonné du _Figaro_ dans la hotte d’un
de ces philosophes nocturnes, M. Bastien n’en fasse la lecture à son
auditoire. Ayant fait tous nos efforts pour être vrai, nous réclamons
son indulgence.

[Illustration]



TABLE DES MATIÈRES


                                                                   Pages

ALEXANDRE PRIVAT D’ANGLEMONT                                           1


LES INDUSTRIES INCONNUES.

I. La Loueuse de voitures à bras et sa remise                         13

II. Le Fabricant d’asticots                                           23

III. Un Mot sur les artistes populaires.--La Cuiseuse de
légumes.--Un Rentier à cinq francs de capital.--Le
Tzigan musicien                                                       26

IV. L’Arlequin.--L’Employé aux yeux de bouillon.--Les
Loueurs de viandes.--Le Peintre de pattes de dindons.--Le
Boulanger en vieux, etc.                                              42

V. Le Marchand de feu.--Les Bricoleurs.--Les Réveilleurs.--L’Ange
gardien.--Le Favori de la déesse.--Les
Contremarques judiciaires                                             58

VI. Correspondance.--Les Fêtes et Foires.--Les Jeux.--Le 90.--Le
Lapin immortel.--Le Pâtissier ambulant                                77

VII. Le Père putatif.--Les Vieux Rubans.--L’Atelier des
éclopées.--Le Berger en chambre.--Un Dernier Mot
sur les anges gardiens                                                90

VIII. Fabrique de café à deux sous la tasse.--Manufacture
de pipes culottées.--Le Devineur de rébus.--L’Éleveur
de fourmis.--L’Exterminateur de chats.--Le Fabricant
de crêtes de coq.--Le Pêcheur de buissons.--La Loueuse
de sangsues.--Les Souris blanches et les Rats blancs                 107

IX. Le Professeur d’oiseaux.--La Bouillie pour les chats.--La
Famille Meurt-de-Soif.--La Mère Moskow.--Les
Ribouis et les Dix-huit.--La Zesteuse.--Un Dernier
Mot sur le berger en chambre.--Le Fabricant d’os de
jambonneaux.--Le Marchand de fumée.--Allumettes
chimiques deuxième qualité.--Le Canardier.--Le Fabricant
de Codes.--Un Poète lyrique vivant de son état                       125


LA CHILDEBERT                                                        141

LES OISEAUX DE NUIT                                                  163

LA VILLA DES CHIFFONNIERS                                            173

VOYAGE DE DÉCOUVERTE DU BOULEVARD À LA COURTILLE PAR
LE FAUBOURG DU TEMPLE                                                185


PARIS INCONNU                                                        241

La Mère Marré                                                        244
Le Père Moscou                                                       247
Tapis-francs                                                         252
L’Aristocratie de la chiffe                                          255
Le Général                                                           259
La Pénitence                                                         263
L’Absolution                                                         266
Probité des chiffonniers                                             268
Monsieur Bastien.--Son école                                         272


                                 PARIS

                     IMPRIMERIE JOUAUST ET SIGAUX

                         RUE SAINT-HONORÉ, 338

                            [Illustration]


                        Typ. A. Lahure. Paris.


NOTES:

[A] MES SOUVENIRS, par Th. de Banville; 1 volume, 1882.

[B] LA LORGNETTE LITTÉRAIRE, dictionnaire des grands et des petits
auteurs de mon temps. 1857.

[C] Aujourd’hui Lacépède.

[D] Maison de riches jouets d’enfants, aujourd’hui transplantée
boulevard des Capucines. (C. M.)

[E] Suivra qui pourra Privat d’Anglemont dans ses calculs! Pour moi, je
m’y suis cassé la tête. (C. M.)

[F] J’ai vainement cherché à savoir ce qu’étaient M. Morin et ce
spectacle. (C. M.)

[G] La véritable orthographe serait _triage_. (C. M.)

[H] LOUIS DESNOYERS. Article célèbre paru dans les _Cent-et-un_. (C. M.)

[I] Il faut faire bon marché des opinions artistiques de Privat.

[J] J’ai vainement interrogé les contemporains sur ce M. Fourreau. (C.
M.)

[K] La rue Gozlin. (C. M.)

[L] Il a déjà été question des _Badouillards_ au chapitre de la
Childebert. Privat se répétait quelquefois. (C. M.)

[M] Eugène Guinot.

[N] Napoléon d’Abrantès.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Paris Anecdote - Avec une préface et des notes par Charles Monselet" ***

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