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Title: Le Grand Écart
Author: Cocteau, Jean
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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JEAN COCTEAU

LE GRAND ÉCART

ROMAN

_Tout riait de travers._
_Cap de B. E._

1923

SEPTIÈME ÉDITION

LIBRAIRIE STOCK

Delamain, Boutelleau & Cie, Paris

--7, RUE DU VIEUX-COLOMBIER--



I


Jacques Forestier pleurait vite. Le cinématographe, la mauvaise
musique, un feuilleton, lui tiraient des larmes. Il ne confondait pas
ces fausses preuves du cœur avec les larmes profondes. Celles-là
paraissent couler sans motif.

Comme il cachait ses petites larmes dans l'ombre d'une loge ou seul
avec un livre et que les vraies larmes sont rares il passait pour un
homme insensible et spirituel. Sa réputation d'homme spirituel venait
d'une rapidité d'esprit. Il appelait des rimes d'un bout à l'autre du
monde pour les joindre de telle sorte qu'elles parussent avoir rimé
toujours. Par rimes, nous entendons: n'importe quoi.

Il poussait brutalement les noms propres, les visages, les actes, les
propos timides, et les envoyait au bout d'eux-mêmes. Cette manière lui
valait la réputation de menteur.

Ajoutons qu'il admirait les beaux corps et les belles figures, à quelque
sexe qu'ils appartinssent. Cette dernière singularité lui faisait prêter
de mauvaises mœurs; car les mauvaises mœurs sont la seule chose que les
gens prêtent sans réfléchir.

N'ayant pas l'apparence qu'il eût souhaitée, ne répondant pas au type
idéal qu'il se formait d'un jeune homme, Jacques n'essayait plus de
rejoindre ce type dont il se trouvait trop loin. Il enrichissait
faiblesses, tics et ridicules jusqu'à les sortir de la gêne. Il les
portait, volontiers, au premier plan.

À cultiver une terre ingrate, à forcer, à embellir de mauvaises herbes,
il avait pris quelque chose de dur qui ne s'accordait guère avec sa
douceur.

Ainsi, de mince qu'il était, s'était-il fait maigre; de nerveux, écorché
vif. Coiffant difficilement une chevelure jaune plantée en tous sens, il
la portait hirsute.

Du reste, cette apparence, aussi anti-artificielle que possible,
procurait les avantages de l'artifice, masquant un goût bourgeois de
l'ordre, un désintéressement maladif qu'il tenait de son père et la
mélancolie maternelle. Si un des habiles, féroces chasseurs parisiens le
dénichait, il devenait simple de lui tordre le cou. On le démoralisait
d'un mot.


Par mépris pour la supériorité primaire qui consiste à prendre le
contre-pied de l'esprit de sa classe, Jacques adoptait cet esprit, mais
d'une sorte si différente que les siens ne le pussent reconnaître leur.

En somme, il portait l'élégance suspecte: l'élégance animale. Cet
aristocrate, ce garçon du peuple, qui ne supporte ni l'aristocratie ni
la masse, mérite dix fois par jour la Bastille et la guillotine.

Il ne s'accommode ni de la droite ni d'une gauche qu'il trouve molle.
Seulement sa nature excessive n'envisage aucun juste milieu.

Aussi en vertu de l'axiome: _Les extrêmes se touchent_, se rêvait-il
une extrême-droite vierge, touchant à l'extrême-gauche au point de se
confondre avec elle, mais où il pût agir seul. Le fauteuil n'existe pas,
ou, s'il existe, personne ne l'occupe. Jacques s'y asseyait d'office et,
de là, regardait toute chose de la politique, de l'art, de la morale.

Il ne briguait aucune récompense. Les gens vous le reprochent.

Ceux qui briguent, parce que le désintéressement attire une certaine
chance qu'ils ne sauraient admettre dénuée de machinations. Ceux qui
récompensent, parce ce qu'on ne les sollicite pas.

Arriver. Jacques se demande à quoi on arrive. Bonaparte arrive-t-il au
Sacre ou à Sainte-Hélène? Un train qui fait parler de lui en déraillant
et en tuant ses voyageurs arrive-t-il? Arrive-t-il plus s'il arrive en
gare?

En cherchant plus haut le contour de Jacques, je le dénonce comme
parasite sur la terre.

En effet, où donc est le papier qui l'autorise à jouir d'un repas, d'un
beau soir, d'une fille, des hommes? Qu'il nous le montre. Toute la société
se dresse comme un agent-civil et le lui demande. Il se trouble. Il
balbutie. Il ne le trouve pas.

Ce jouisseur dont les pieds marchent solidement sur le plancher des
vaches, ce critique des paysages et des œuvres tient à la terre par un
fil.

Il est lourd comme le scaphandrier.

Jacques pioche au fond. Il le devine. Il y a pris ses habitudes. On ne le
remonte pas à la surface. On l'a _oublié._ Remonter, quitter le casque
et le costume, c'est le passage de la vie à la mort. Mais il lui arrive
par le tube un souffle irréel qui le fait vivre et le comble de nostalgie.


Jacques vit aux prises avec une longue syncope. Il ne se sent pas
stable. Il ne fonde pas, sauf par jeu. À peine s'il ose s'asseoir. Il est
de ces marins qui ne peuvent guérir du mal de mer.


Enfin, la beauté strictement physique affiche une façon arrogante d'être
partout chez soi. Jacques, en exil, la convoite. Moins elle est aimable,
plus elle l'émeut; son destin étant de s'y blesser toujours.

Il voit un bal derrière des vitres: cette race aux papiers en règle,
joyeuse de vivre, habitant son vrai élément et se passant de scaphandres.

Donc, sur les figures sans douceur, il amassera du songe.


Voilà ce que dénoncerait au graphologue idéal l'écriture de Jacques
Forestier, qui se regarde maintenant dans une armoire à glace.


Ne vous y trompez pas. Nous venons de peindre Jacques de face, mais ici
même son caractère ne se dessine encore que de profil; c'est pourquoi
nous parlons d'un graphologue idéal. Il faudrait qu'en dénouant des
jambages, il dénouât toute la ligne d'une vie. Jacques deviendra l'homme
qui précède à cause, en partie, de ce qui va suivre; et il lui arrivera
ce qui va suivre, en partie à cause de ce qui précède.


Les objets, les atomes prennent leur rôle au sérieux. Si cette glace
était distraite, sans doute Jacques pourrait-il entrer une jambe, puis
l'autre, se trouver sous un angle vital si neuf que rien ne permet de
l'envisager. Non. La glace joue serré. La glace est une glace. L'armoire
une armoire. La chambre une chambre, au deuxième étage, rue de
l'Estrapade.

Il pense encore à cet Anglais qui se suicide après avoir écrit: «_Trop
de boutons à boutonner et à déboutonner, je me tue._» Car Jacques
déboutonnait sa veste.

Attendre. Attendre quoi? Jacques aurait bien voulu attendre quelque
chose de net, simplifier son attente. Il ne croyait pas, ou il croyait
sous une forme si confuse que sa mère, le considérant comme un athée,
priait pour lui.

La croyance vague fait des âmes dilettantes. Or le dilettantisme est
un crime social. Il croyait trop. Il ne limitait pas ses croyances et ne
les précisait pas. Limiter ses croyances donne un état d'âme, comme
préciser et limiter ses goûts en art, donne un état d'esprit.


Il se regarda. Il s'infligeait ce spectacle. Nous sommes pleins de
choses qui nous jettent à la porte de nous-mêmes. Depuis l'enfance, il
ressentait le désir d'être ceux qu'il trouvait beaux et non de s'en faire
aimer. Sa propre beauté lui déplaisait. Il la trouvait laide.

Il lui restait des souvenirs de beauté humaine comme des blessures. Un
soir, à Mürren, par exemple. Au pied de la montagne, on boit vite une
bière froide qui vous fracasse les tempes à bout portant. Le funiculaire
part entre les mûriers.

Peu à peu, les oreilles se bouchent, le nez se débouche; on arrive.

Jacques avait onze ans. Il revoit un prêtre qui a perdu sa malle, le
demi-sommeil, l'hôtel embaumé de résine, l'arrivée sale dans le salon où
les dames font des patiences, où les messieurs fument et lisent les
journaux. Tout à coup, pendant la halte devant la cage de l'ascenseur,
l'ascenseur descend, dépose un couple. Un jeune homme et une jeune fille
aux figures sombres, aux yeux constellés, riant et découvrant des
mâchoires superbes.

La jeune fille porte une robe blanche avec une ceinture bleue. Le jeune
homme est en smoking. On entend un bruit de vaisselle et l'odeur de
cuisine empeste les corridors.

Une fois dans sa chambre qui ouvre sur un mur de glace, Jacques se
regarde. Il se compare au couple. Il voudrait mourir.

Dans la suite, il connut les jeunes gens. Tigrane d'Ybreo, fils d'un
Arménien du Caire, collectionnait les timbres et confectionnait
d'écœurantes sucreries sur une lampe à essence. Sa sœur Idgi portait des
robes neuves et des souliers éculés. Ils dansaient ensemble.

Les souliers éculés et les gâteaux de miel témoignaient d'une race
royale mais sordide. Jacques rêvait de cette cuisine et de ces trous. Il
les enviait. Il y voyait l'unique moyen de s'identifier à ces deux chats
sacrés. Il voulut collectionner des timbres, faire des caramels aux
amandes. Il usait artificiellement ses chaussures de tennis.

Idgi toussait. Elle était tuberculeuse. Tigrane se cassa la jambe au
patinage. Le père recevait des télégrammes. Un matin, ils partirent,
toussant, boitant, suivis d'un chien mystérieux comme l'Anubis.

Jacques toussait; sa mère devint folle d'inquiétude. Il lui laissa son
tourment. Il toussait par amour. Sur la route, il boitait en cachette.

Chaque soir, après dîner, assis dans un fauteuil de paille, il croyait
revoir Idgi avec sa robe de Sainte-Vierge dans le cadre éclairé de
l'ascenseur, entre le groom et Tigrane, montant au ciel soutenue par
les anges.

De onze à dix-huit ans, il se consuma comme le papier d'Arménie qui
brûle vite et ne sent pas bon.

Enfin, les voyages en Suisse cessèrent. Mme Forestier l'emmena des
lacs italiens à Venise.


Au bord du lac Majeur, il fit la rencontre d'un normalien qui annotait
Bergson et Taine. Il avait une moustache blonde, un binocle, et l'humour
de Barrés travesti. Son intelligence était en pointe. Il l'amincissait en
la savourant, comme un sucre d'orge. Ce disciple indiscipliné méprisait
les îles Borromées. Il les surnommait «Les sœurs Isola».

Sa boutade fut, pour Jacques, la première révélation du libre usage
qu'on peut faire de ses sens. Il admettait ces îles sans contrôle.


Un somptueux tir de foire, en miettes, c'est Venise le jour. La nuit,
elle est une négresse amoureuse, morte au bain avec ses bijoux de
pacotille.

Le soir de l'arrivée, la gondole de l'hôtel amuse comme une attraction
foraine. Ce n'est pas un véhicule ordinaire. Les parents, hélas, ne
l'entendent pas ainsi. Venise commencera demain. Ce soir, on ne monte
pas en gondole; on monte en omnibus. On compte les malles. On ne regarde
pas la ville qui ressemble aux coulisses de l'Opéra pendant l'entr'acte.

Le lendemain matin, Jacques vit la foule des touristes. Sur la place
Saint-Marc, prise au piège par ce décor théâtral, cette foule élégante
avoue ses moindres secrets, comme au bal masqué. L'impudence la plus
franche croise les âges et les sexes. Les plus timides y osent enfin
le geste ou le costume qu'ils souhaitaient honteusement à Londres ou à
Paris.

C'est un fait que le bal masqué démasque. On dirait un conseil de
réforme. Venise, à force de rampes, de projecteurs, montre les âmes
toutes nues.

Le tourment amoureux de Jacques prenait une tournure plus décevante
qu'à Mürren.

La nuit, sous la moustiquaire, il en tendait les guitares, les ténors.
Il soupçonnait des conciliabules. Il pleurait de n'être pas la ville.
Héliogabale, dans ses pires caprices, n'en exigeait pas tant.

Le normalien de Baveno passait par Venise. Il fit connaître à Jacques
un jeune journaliste et une danseuse. Ils sortirent souvent ensemble.

Une nuit que le journaliste accompagnait Jacques jusqu'à son hôtel.

--J'ai à Paris un milieu ignoble, dit-il. J'aime cette jeune fille qui
ne s'en doute pas. Au retour, il m'est impossible de reprendre mes
anciennes relations et, d'autre part, je sens que j'aurai du mal à
rompre.

--Mais... si Berthe vous aime (c'était le nom de la danseuse).

--Oh! elle ne m'aime pas. Vous devez le savoir. Du reste, je compte me
tuer dans deux heures.

Jacques le railla sur le suicide classique à Venise et lui souhaita
bonne nuit.

Le journaliste se suicida. La danseuse aimait Jacques. Il ne s'en était
pas aperçu et ne l'apprit que des années après, par une tierce personne.

Cet épisode lui donna un dégoût pour la poésie du paludisme. Il
emportait encore d'une promenade au jardin Eaden une fièvre intermittente
qui lui rappelait désagréablement son séjour.


Mme Forestier craignait les rhumes, les bronchites, les accidents de
voiture. Elle ne distinguait pas les dangers courus par l'esprit. Elle
laissait Jacques jouer avec eux.

Venise avait déçu Jacques comme un décor gondolé à force de servir, car
chaque artiste le dresse au moins pour un acte de sa vie.

Dans les musées, après deux heures de marche et d'attention, la
splendeur lui tombait à cheval sur les épaules.

Meurtri de fatigue, de crampes, il sortait, descendait les marches,
regardait le palazzo Dario saluer les loges d'en face comme une vieille
cantatrice, et rentrait à l'hôtel. Il admirait la force des couples qui
visitent Venise avec une activité d'insectes. Ceux qui la savent par cœur
et déjà ont plongé cent fois leur trompe dans les pollens d'or de
Saint-Marc y pilotent leurs nouvelles amours. Ce rôle de cicerone les
rajeunit. La seule halte consiste à s'asseoir dans une boutique, où
l'objet aimé achète des bijoux de verre, des volumes de Wilde et
Annunzio.

Comme nous, qui revenons sur elle, Jacques, aidé de sa petite fièvre,
se montait l'esprit contre cette ravissante maison close où les âmes
d'élite viennent s'assouvir.

Notre insistance même prouve combien il subissait un charme que
repoussait sa moitié d'ombre.


Moitié ombre, moitié lumière: c'est l'éclairage des planètes. Une
moitié du monde repose, l'autre travaille. Mais, de toute cette moitié
qui songe, émane une force mystérieuse.

Chez l'homme, il arrive que cette moitié de sommeil contredise sa moitié
active. La véritable nature y parle. Si la leçon profite, que l'homme
écoute et mette de l'ordre dans sa moitié de lumière, la moitié d'ombre
deviendra dangereuse. Son rôle changera. Elle enverra des miasmes. Nous
errons acques aux prises avec cette nuit du corps humain.

Pour l'instant, elle le garantissait, lui envoyait des contre-poisons,
des limes, des échelles de corde.



Tous les secours ne parviennent pas au but. Paris est une ville plus
sournoise que Venise, en ce sens qu'elle cache mieux ses pièges et
qu'elle est moins naïvement machinée. À Venise, on sait d'avance, comme
de certaines maisons, qu'il y a de l'eau, la chambre des miroirs, celle
de Véronèse, le Pont des Soupirs, des beautés fatiguées en chemise rose,
et qu'on risque d'y prendre du mal.

À Paris, comment se reconnaître?

Jacques, ce Parisien, ce privilégié, arrivait à Paris de province.

Il en était parti cinq mois avant, mais il avait franchi en route la
délicate ligne d'âge où l'esprit et le corps choisissent.

Sa mère croyait ramener la même personne, un peu distraite par des
panoramas italiens. Elle en ramenait une autre. Et c'est justement à
Venise que s'était produite cette mue. Jacques ne la constatait que par
un malaise. Il le mettait sur le compte du suicide et des commerces,
surpris, le soir, sous les arcades. En réalité, il laissait une peau
sèche flotter sur le Grand-Canal, une de ces peaux que les couleuvres
accrochent aux églantines, légères comme l'écume, ouvertes à la bouche
et aux yeux.



II


La carte de notre vie est pliée de telle sorte que nous ne voyons pas
une seule grande route qui la traverse, mais au fur et à mesure qu'elle
s'ouvre, toujours une petite route neuve. Nous croyons choisir et nous
n'avons pas le choix.


Un jeune jardinier persan dit à son prince:

--J'ai rencontré la mort ce matin. Elle m'a fait un geste de menace.
Sauve-moi. Je voudrais être, par miracle, à Ispahan ce soir.

Le bon prince prête ses chevaux. L'après-midi, ce prince rencontre la
mort.

--Pourquoi, lui demande-t-il, avez-vous fait ce matin, à notre
jardinier, un geste de menace?

--Je n'ai pas fait un geste de menace, répond-elle, mais un geste de
surprise. Car je le voyais loin d'Ispahan ce matin et je dois le prendre
à Ispahan ce soir.



Jacques préparait son baccalauréat. Ses parents, obligés de vivre une
année en Touraine après la perte d'un régisseur modèle, le mirent en
pension chez un professeur, M. Berlin, rue de l'Estrapade.

M. Berlin louait deux étages. Il se réservait le premier et groupait
les pensionnaires au deuxième, cinq chambres sur un corridor sordide,
éclairé par un bec de gaz qu'une pâte de poussière empêchait d'ouvrir
à fond.

La chambre de Jacques se trouvait prise entre celle de Mahieddine
Bachtarzi, fils d'un riche marchand de Saint-Eugène, qui est l'Auteuil
d'Alger, et celle d'un albinos: Pierre de Maricelles. En face, demeurait
un très jeune élève, au visage mou mais charmant. Il répondait au
pseudonyme de Petitcopain.

L'année précédente, en Sologne, lui et son frère cadet voulurent jouer
un tour à leur précepteur. Mais au moment où, déguisés en fantômes, ils
allaient entrer dans sa chambre, à minuit, la porte s'était ouverte et
leur mère était sortie en chemise, les cheveux épars. Le battant les
cachait. Elle traversa le vestibule, appuya son oreille contre la porte
de leur père, et revint, sans les voir, chez le précepteur.

Petitcopain ne devait jamais oublier la minute où ils se remirent au
lit, sans dire un mot.



La dernière chambre était celle du désordre. Là, dans un naufrage de
livres, de cahiers, de cravates, de chemises, de pipes, d'encre, de tubs,
d'éponges, de stylographes, de mouchoirs et de couvertures, campait
Peter Stopwell, champion du saut en longueur.

Mme Berlin était beaucoup plus fraîche que son mari, veuf d'un premier
mariage. Elle minaudait et croyait les élèves amoureux d'elle. Parfois,
elle entrait dans une des chambres où la hâte d'avoir dissimulé n'importe
quelle occupation étrangère au travail laissait à l'élève une pose
stupide. Elle dévisageait l'élève qui rougissait et elle éclatait de rire.

Elle déclamait Racine dans des lieux où il est convenable de se taire.
Un jour, les élèves l'entendirent, se devinant surprise, transformer sa
déclamation en une toux qui la conduisit progressivement au silence.

Un trait significatif de Mme Berlin était le suivant. Au début de leur
mariage, Berlin et elle avaient pris en pension, à la campagne, une
pianiste divorcée. Berlin rentrait chaque soir après le collège, par le
train de sept heures. Un soir, il dut rester en ville. Mme Berlin, très
peureuse, supplia la pianiste de coucher auprès d'elle. La pianiste fit
contre mauvaise fortune bon cœur et se transporta dans le lit du ménage.
Deux fois en une semaine Berlin découcha et sa femme renouvela sa demande.
La pianiste souhaitait le bonsoir à sa compagne, se tournait du côté du
mur, s'endormait, et, le lendemain matin, retournait vite dans sa
chambre.

Sept ans après, dans un cercle où la conversation roulait sur cette
pianiste et où chacun l'accusait d'avoir des mœurs suspectes, Mme Berlin
sourit mystérieusement et déclara qu'elle avait «tout lieu de croire»,
d'après une «expérience personnelle» que cette jeune femme était surtout
une «fanfaronne de vice».

Comédienne naïve, elle espérait, par exemple, donner le change
lorsqu'elle servait le thé tiède, en feignant de se brûler la langue.
«Ne buvez pas! s'écriait-elle. Attendez! Il est bouillant!»

Berlin regardait sa femme, ses élèves, la vie, d'un œil terne, derrière
des besicles.

Il portait une barbe blanche et des pantoufles. Son pantalon était
celui du comparse d'arrière lorsqu'on fait l'éléphant au cirque. Il
professait à la Sorbonne, jouait aux cartes au café Voltaire et rentrait
dormir. On abusait de cette somnolence pour réciter n'importe quoi et
bâcler les devoirs à coups de traductions.

La bonne achève ce tableau. Ce n'était jamais la même. On en changeait
tous les quinze jours, généralement parce qu'elle nettoyait une pendule
de Boule que M. Berlin remontait lui seul et ne souffrait point qu'on
touchât.

Les uns et les autres se réunissaient à midi et à huit heures autour
d'une table où Mme Berlin distribuait des viandes coriaces.

Son mari mangeait machinalement. Quelquefois il était secoué par un
hoquet sombre qui l'ébranlait comme une montagne de neige.


Peter Stopwell eût possédé la beauté grecque si le saut en longueur ne
l'avait étiré comme une photographie mal prise. Il sortait d'Oxford. Il
en tenait sa fatuité, ses boîtes de cigarettes, son cache-nez bleu
marine et une immoralité multiforme sous l'uniforme sportif. Petitcopain
l'aimait. Le dimanche, il portait jusqu'au Parc des Princes un sac
contenant le maillot d'athlétisme et le peignoir éponge.

Aimer et être aimé, voilà l'idéal. Pourvu, par exemple, qu'il s'agisse
de la même personne. Le contraire arrive souvent. Petitcopain aimait et
il était aimé. Seulement, il était aimé d'une élève de laboratoire et il
aimait Stopwell. Son amour l'ahurissait.

Il était victime des pénombres où les sens rencontrent le cœur.

Cet amour flattait Stopwell. Il n'en laissait rien voir. Il rabrouait
le pauvre petit. «Ça ne se fait pas», disait-il, en réponse aux moindres
caresses enfantines. Ou bien: «Vous n'êtes pas propre, vous savez.
Lavez-vous. Baignez-vous. Frictionnez-vous. Vous ne vous baignez jamais.
Si on ne se baigne pas on _sent mal._»

Souvent, les reproches de Stopwell étaient une manière de taquineries
anglaises. Mais Petitcopain ne connaissait que l'A B C du rire et des
larmes. Il ne comprenait pas. Il se croyait sale, vicieux et idiot.

Un soir que Petitcopain, assis au bord du lit où Peter Stopwell fumait,
lui posait religieusement sa main sur l'épaule, Stopwell le repoussa
et lui demanda s'il était une fille pour se pendre au cou des hommes.

Petitcopain fondit en larmes.

--Ah! dit Stopwell, en allumant une cigarette au mégot qu'il jeta
n'importe où, vous êtes toujours en train de supplier, de pleurer, de
frôler, de caresser. Vous feriez mieux de sortir avec des filles. On en
trouve pour cinquante centimes derrière le Panthéon.

Maricelles était sixième fils d'une famille de hobereaux chétifs. Sa
constipation maintenait interminablement cet albinos dans un endroit
qu'il rendait inaccessible. La règle était chez les Maricelles que la
seule patience doit résoudre de pareils problèmes, le plus jeune frère
étant mort d'une rupture d'anévrisme, pour avoir voulu forcer le destin.

--Vous autres Français, disait Stopwell à Petitcopain, vous aimez les
saletés. Molière ne parle que de purges.

Petitcopain baissait la tête et n'osait franchir le seuil ridicule.


Mahieddine Bachtarzi, Turc d'origine, arborait le tarbouche. Il en
possédait un rouge, un de fourrure grise, un d'astrakan. Il était grand,
gras, puéril. Ses cartes de visite portaient un titre étrange:


MAHIEDDINE BACHTARZI

_Inspecteur_


Il écrivait des poèmes, il respirait de l'éther. Un jour que l'odeur
d'éther devenait trop forte, Jacques entra chez lui et le trouva, son
tarbouche sur la tête, assis sur le rebord de la croisée ouverte, la
lèvre baveuse, se fermant la narine gauche d'une main et, de l'autre,
appuyant contre la droite un flacon de pharmacie. Sans entendre Jacques
il oscillait, assourdi parles cigales glacées de la drogue.


Était-ce là le milieu de rêve pour une mère délicate, redoutant les
microbes et les courants d'air?


Jacques venait, après quelques jours revêches, de prendre sa place
dans la boîte Berlin, lorsqu'un intermède tragicomique troubla le calme.
Petitcopain tomba malade, et d'une façon qui ne laissait aucun doute sur
l'origine de ses douleurs.

M. Berlin le confessa. Il sut que le pauvre enfant avait suivi les
conseils de Stopwell, à la lettre. Petitcopain sanglotait.

--C'est incroyable, s'écriait Mme Berlin. Mais il ne fallait pas que la
chose s'ébruitât.

Jacques allait chaque jour lui rendre visite. Un soir, d'une voix
blanche, Petitcopain le supplia de demander à Peter pourquoi il n'était
jamais venu dans sa chambre.

Stopwell, dans un nuage, annotait Auguste Comte.

--Pourquoi, dit-il, mais parce qu'il me dégoûte. Croyez-vous que je
veuille voir un garçon qui _se_ couche avec des filles malades. Moi je
ne _me_ couche avec personne.

--Vous êtes dur, murmura Jacques. Ce pauvre enfant; il vous demande peu
de chose...

--Peu de chose! Et si mon régiment me voyait pendant qu'il tripote mes
mains. Je suppose que vous perdez la tête.

Ce «et si mon régiment me voyait» fut dit comme le «et si ma mère me
voyait» d'une vierge.

Jacques s'apprêtait à sortir, lorsque Peter, ouvrant une boîte de
cigarettes, l'arrêta par la manche.

--Quoi? Vous retournez chez ce singe? À Oxford, nous les traitons comme
des domestiques. Laissez-le donc tranquille et restez chez moi.

Sa main empoignait Jacques avec une force herculéenne. Il le fit asseoir
sur sa malle.

Son geste avait-il suffi pour détacher un masque? Ainsi les roses
perdent leurs bonnes joues dès qu'on heurte le vase. Jacques vit une
figure inédite, sans le moindre flegme et toute nue.

Il se leva.

--Non, dit-il, Stopwell, il est tard. Il faut que j'écrive une lettre.

--À votre aise, mon vieux.

Stopwell, avec une adresse de tricheur, se détourna et montra sa figure
rhabillée, un masque neuf, maintenu par une cigarette.



En somme, Jacques n'était pas aimé de Petitcopain qui lui enviait les
fausses bonnes grâces de Stopwell. Stopwell le détestait et donnait le
change. Bachtarzi lui gardait rancune d'être entré pendant qu'il respirait
l'éther. Maricelles les méprisait tous, en bloc.

Restait le ménage Berlin.

Un mot juste de Jacques allumait parfois l'œil du professeur, à table,
et Mme Berlin, chargée par son mari des fonctions de surveillante,
s'attardait surtout dans sa chambre. Elle ne trouvait pas Stopwell
«galant». L'Arabe lui «faisait peur». Les autres étaient des mioches.

Un samedi soir où tous les élèves étaient sortis, soit dans leur
famille, soit au théâtre, Jacques, ayant mal à la gorge, resta seul sur
l'étage. Mme Berlin lui monta de la tisane, lui tâta les tempes et le
pouls. Jacques s'aperçut vite que la patronne accomplissait la
manœuvre de Stopwell; mais cette fois, au lieu que la froideur suffît
à éteindre le feu, elle l'activait, et insensiblement Mme Berlin
abandonnait son rôle de seconde mère.

Jacques feignait de n'y rien comprendre et, toussant, poussant les
plaintes d'un malade qui cherche le repos, voyait entre les cils Mme
Berlin, son esprit dérangé par le désir, comme, à droite, à gauche, son
ombre par la bougie, contre les cloisons de la chambre.

Enfin, avec une poigne étonnante, elle lui entraîna la main.

--Jacques! Jacques! murmura-t-elle alors, que faites-vous?

Un bruit de porte cochère le sauva. Mme Berlin lâcha prise, se
rajusta, s'envola.

Mahieddine rentrait du théâtre. Jacques l'entendit qui sifflait un
refrain à la mode. Il se trompait et recommençait la faute.

Le lendemain, Jacques n'osait regarder Mme Berlin à table. Elle, par
contre, le bravait, le rassurait, pardonnait.



Jacques vivait en pleine solitude et travaillait en vrai cancre. Que
sait-il? Rien. Sinon que chaque geste nous brouille avec nos semblables.
Il voudrait mourir de son mal de gorge. Mais il ne tousse presque plus.

Mahieddine lui propose d'aller ensemble à la Scala. Le dimanche et le
jeudi en matinée on loue une avant-scène pour très peu d'argent. Jacques
essaye d'être aimable. Il accepte. On débauche Petitcopain. Il reçoit des
sommes rondelettes de sa famille, qui habite le Nord.

C'est ainsi, le troisième dimanche, que Jacques rencontra la maîtresse
de Mahieddine: Louise Champagne.

Louise était plus connue que ses danses et mieux placée dans le
demi-monde que sur l'affiche. Elle faisait partie de ces femmes qui
touchent cinquante francs au théâtre et cinquante mille à la maison. Elle
dit à Jacques qu'il ne pouvait vivre seul et qu'elle lui procurerait une
amie: Germaine.

Cette fille en vogue jouait quatre rôles dans la revue qui tombait de
fatigue après trois cent cinquante représentations.

Germaine souriait très haut entre l'orchestre et le tambour. Sa beauté
penchait sur la laideur, mais comme l'acrobate sur la mort. C'était une
manière d'émouvoir.

Ce chien-et-loup attirait Jacques.

Hélas, l'espèce de liberté où nous sommes nous laisse entreprendre des
fautes qu'une plante, qu'un animal évitent. Avec la lampe de Louise,
Jacques reconnut son désir.

Après un premier contact dans sa loge, Louise se chargea de conclure et
pria Jacques de venir la voir le lendemain, chez elle, rue Montchanin.

Le lendemain, il sécha le cours, comme disent les potaches, y laissa
Mahieddine et courut au rendez-vous.


Il trouva Champagne déconfite. Il ne plaisait pas à Germaine. Elle lui
trouvait du charme. Il n'était pas son genre.

Louise se sentait triste d'avoir à transmettre de mauvaises nouvelles.

--Pauvre petit!

Elle lui caressait la nuque, lui pinçait le nez, bref, lui proposa sans
détours de devenir sa consolatrice.

Peter, Mme Berlin, passe encore. Un refus devenait plus difficile.
Louise Champagne était belle et le canapé sans issue. Ils trompèrent
l'Arabe.

Bachtarzi ne se doutait de rien et maudissait Germaine, car elle
possédait une automobile plus grosse que la voiturette de Louise, et
Mahieddine voyait déjà toute une existence de harem.

Un dimanche, Jacques passait dans les coulisses, devant la loge de
Germaine. Celle-ci l'appela, l'enferma et lui demanda pour quel motif,
après la démarche de Louise et sa réponse favorable, il avait tourné
casaque et poussé l'impolitesse jusqu'à la charger de lui en faire part.

Jacques resta stupéfait. Germaine vit que sa stupeur n'était pas feinte,
le cajola, le consola, et ne parla plus à Louise.

Jacques, prétextant qu'il lui répugnait de tromper Mahieddine, suivit
sa nouvelle conquête. Louise auprès de Mahieddine accusa Jacques de lui
avoir fait la cour. Elle refusait de le voir.

Les voisins de la rue de l'Estrapade vécurent étrangers l'un à l'autre.



III


L'art, principalement le pire, est à Paris un enlève-taches magique. Il
ne les lave pas, il les monte. Dès lors, une mauvaise réputation, mise en
vedette, devient aussi avantageuse qu'une bonne. Elle exige les mêmes
soins. Beaucoup de femmes entretenues se font immuniser par la scène. Le
théâtre est une taxe qu'elles payent. Mais il dérange leur industrie.

Après la cure de théâtre, Germaine et Louise se donnèrent vacances.
Elles les prirent longues. L'art ne les nourrissait pas.

Germaine avait un amant riche, si riche que son seul nom signifiait
richesse. Il s'appelait Nestor Osiris, comme une boîte de cigarettes. Son
frère Lazare entretenait Loute, sœur cadette de Germaine.

Germaine était tendre et volontiers eût envoyé Osiris au diable, mais
la sœur veillait au grain.

Elle vit Jacques d'un mauvais œil, malgré que de son côté elle trompât
Lazare avec un peintre. Elle savait que sa sœur n'apporterait aucune
prudence à ce manège et elle en redoutait les suites.

Elle ressemblait à Germaine comme au marbre son moulage en plâtre.
C'est dire qu'elles étaient pareilles, sauf tout.


Malgré l'atmosphère détestable qu'il respirait depuis sa crise, le cœur
de Jacques restait intact et capable d'ennoblir n'importe quoi.



Germaine tirait sa fraîcheur du fumier. Elle s'en repaissait avec une
gloutonnerie de rose; et, de même que la rose offre le spectacle d'une
bouche profonde qui puise son parfum chez les morts, de même son rire, ses
lèvres, ses joues, devaient leur éclat aux krachs de la Bourse.


L'indifférence d'un paysage nous donne beau jeu pour le mépriser. Venise
s'offrant, Jacques eût-il méprisé Venise?

Le cœur vit enfermé. De là viennent ses sombres élans et ses grands
désespoirs. Toujours prêt à fournir ses richesses, il est à la merci de
son enveloppe. Que sait-il, le pauvre aveugle? Il guette le moindre signe
qui le sortira de l'ennui. Mille fibres l'avertissent. L'objet pour lequel
on sollicite son concours en est-il digne? Peu importe. Il s'épuise avec
confiance et s'il reçoit l'ordre d'interrompre, il se crispe dans un
épuisement mortel.

Le cœur de Jacques venait de recevoir la permission de mettre en marche.
Il le fit avec la maladresse, la fougue d'un début.

Aussi Jacques craignit-il les premiers effets de ce cachet qui s'ouvre
en nous et lâche une drogue puissante.

Aussi vite que sur l'écran du cinématographe se succèdent une femme
petite parmi des groupes et le visage de cette femme en premier plan, six
fois grandeur nature, le visage de Germaine remplissait le monde,
obstruait l'avenir, masquait à Jacques, non seulement ses examens et ses
camarades, mais sa mère, son père, son propre individu. La nuit régnait
autour. Ajoutons que cette nuit dissimule Osiris.

Il existe un conte où des enfants cousent des pierres dans le ventre du
loup endormi. À son réveil, Jacques sentait une charge inconnue, un
déséquilibre, de quoi se noyer à l'exemple du loup, en se penchant sur
l'eau pour boire.

Germaine l'aimait, certes. Mais son petit cœur ne débutait pas. La partie
se présentait inégale.

Au cirque, une mère imprudente laisse son enfant se prêter à l'expérience
d'un magicien chinois. On le met dans un coffre. On ouvre le coffre; il
est vide. On referme le coffre. On l'ouvre; l'enfant apparaît et regagne
sa place. Or, ce n'est plus le même enfant. Personne ne s'en doute.



Un dimanche, Jacques vit sa mère. Elle vint le prendre à la pension.
N'ayant pas compris qu'elle ramenait un autre fils de Venise, comment
pouvait-elle sentir sa métamorphose récente? Elle trouva qu'il avait bonne
mine, bien qu'un peu maigre. C'était traduire en langage maternel sa
fatigue et le feu de ses joues.

Mme Forestier était myope et vivait dans le passé: deux raisons qui
l'empêchaient de se rendre un compte exact des choses présentes. Elle
adorait en son fils sa ressemblance avec une grand'mère, en son mari le
père de Jacques. Elle paraissait froide parce qu'elle poussait les
scrupules jusqu'à ne se lier avec personne, craignant ce qu'elle appelait
des toquades. Sa seule amie était morte. Elle vivait entre l'église, son
mari honnête et les craintes pour l'avenir de Jacques.

Seule avec lui, elle le harcelait de tendres critiques, mais avec les
étrangers ou avec son père, elle faisait son éloge.

Si nous effaçons M. Forestier, c'est qu'il s'effaçait lui-même. Jeune,
il souffrit d'un démon analogue au démon qui tourmente Jacques. Il
l'avait maté par l'étude et le mariage. Mais un démon se mate
difficilement. Cette nature droite s'atrophia. Elle se sentait toute de
travers. Or, M. Forestier devinait les troubles de Jacques, il les
reconnaissait, il se décourageait comme une victime du sarcome qui, ayant
guéri son mal à l'épaule, le voit réapparaître au genou.

--Alors, Jacques, dit sa mère, tu te portes bien?

--Oui, maman.

--Tu travailles?

--Oui, maman.

--Tes camarades?

--Quelconques. Un Arabe, un Anglais et deux gamins.

--Tu devrais profiter de vivre avec un Anglais pour apprendre sa langue.

Cette phrase emportait Jacques si loin de la réalité qu'il ne répondit
pas. D'habitude heureux d'accompagner sa mère dans ses courses, il lui
semblait que ce temps passé ensemble était du temps perdu.

Le mensonge l'ennuyait, enveloppait tout d'une atmosphère factice,
irrespirable. Ne pouvant raconter Germaine à sa mère, il préférait qu'elle
partît, qu'elle ne l'obligeât pas à mettre entre elle et lui des distances.

Il aimait.

Il ne souhaitait pas être Germaine. Il voulait la posséder. Pour la
première fois, son désir ne se manifestait pas sous forme de malaise.
Pour la première fois, il ne haïssait pas sa propre image. Il se croyait
guéri.



Le vague désir de la beauté nous tue.

Nous avons expliqué comment Jacques s'épuisait à désirer le vide. Car
n'est-ce pas le vide, ces corps et ces figures que notre regard traverse
follement sans les émouvoir.

Cette fois, le désir rencontrait une surface sensible et la réponse de
Germaine était l'image même de Jacques, comme l'écran délivre le film qui,
sans obstacle, n'épanouirait qu'une gerbe blanche. Jacques se voyait dans
ce désir et, pour la première fois, sa propre rencontre le bouleversait.
Il s'aimait chez Germaine. Il perdait conscience du personnage qu'il
développa dans la suite sans chercher à rejoindre son idéal.

Jusqu'à ce jour, les femmes auxquelles il plaisait ne lui plaisaient
pas. Il connaissait leur profil mou. Toutes les têtes du monde
appartiennent à quelques catégories. Il savait d'avance que certaines
brunes, hautes de buste, tomberaient amoureuses de lui.

Germaine n'était pas de la génération des grandes filles intimidantes
qui portent des noms de chevaux de courses. Mais elle avait ce quelque
chose d'inaccessible, de surnaturel, qui fait d'un marin sur le quai de
Naples ou d'une joueuse de tennis à Houlgate des souvenirs de tristesse.

Donc, un des mille passants s'était arrêté. Il le tenait dans son piège.
Il aimerait sur lui toutes les rues, toutes les villes le premier soir
qu'on y arrive, la température émouvante des ports, Idgi et Tigrane
d'Ybreo, le chien chacal, la troupe d'acrobates de Genève et l'écuyère
du cirque de Rome.

Ainsi réfléchissait-il sans relâche jusqu'au départ du train qui
emportait Mme Forestier à Tours.



IV


--Mais laisse donc, Loute, disait Germaine à sa sœur. Nestor ne
s'apercevra de rien. Il faut que tu nous présentes Jacques comme un ami
de ton peintre, (car le richomme savait son frère trompé, ce qui
divertissait son égoïsme)--Il adore être de la confidence, et nous
courrons moins de risques.

Osiris était prodigieusement crédule. Sa maîtresse flattait cette
sécurité en le mettant du complot contre Lazare.

Une des premières nuits que Nestor dormait étendu auprès d'elle, un
jeune comédien qu'elle aimait sonna, par suite d'une erreur de dates.

--Cache-toi, dit-elle à Osiris, c'est mon vieux.

Osiris se leva, ramassa ses affaires, entra dans un placard de robes, y
étouffa, tandis que Germaine recevait le jeune homme, et sortit, bouffi
d'orgueil.

Leur liaison datait de ce coup de maître. N'en concluez pas que cette
fille fût basse. Elle se défendait. Elle agissait sans calcul.



Toutes jeunes, sa sœur et elle rêvaient du Palais de Glace qu'elles
s'imaginaient être un palais de miroirs. Elles y entrèrent un dimanche
et en sortirent suivies d'une escorte d'hommes élégants. Un d'eux
débaucha Germaine.

Lorsqu'il la quitta, elle se plaça chez une modiste de Montmartre. Cette
modiste lui dit un jour: «Ma petite, on va me saisir après-demain. Garde
la boutique, je décampe.» Elle emportait ses perles et son linge.

Germaine resta, mit à la vitrine une pancarte annonçant que les chapeaux
de deux cents francs se vendaient vingt cinq, les écoula en une matinée,
les remplaça en montre par des chapeaux défraîchis trouvés dans la cave,
loua une charrette avec la somme, transporta les chaises, la table et la
psyché de la boutique dans la chambre qui lui appartenait encore et laissa
l'huissier prendre le reste.

Elle avait le démon de la rue. Elle n'en ressentait aucune honte.

Dînant avec Loute, Nestor et Lazare dans un restaurant à la mode, elle
renversa du vin. Le maître d'hôtel se précipita et déroula une toile cirée
sur la tache en attendant une nappe. Cette toile éveillait un souvenir
analogue chez les sœurs. Elles échangèrent un coup d'œil. Loute rougit,
mais Germaine s'écria:

--Oh! cette toile cirée! Je retrouve Belleville, la lampe, la soupe et
le père Râteau.

Leur nom réel était Râteau. Depuis Nestor, le père et la mère Râteau
n'étaient pas à plaindre. Ils possédaient une ferme charmante aux
environs de Paris.

Ces sœurs, la ferme Râteau, les Osiris, Jacques, sa famille, son rêve,
forment un mélange explosif. Pourtant, la destinée le compose. Elle aime
manier les hommes chimiquement.



Si les désirs de Jacques se cristallisaient et si nous approchions leur
multitude comme nous approchons Germaine, le résultat serait-il plus
avouable?

Narcisse s'aima. Pour ce crime les dieux le changèrent en fleur. Cette
fleur donne la migraine et son oignon ne fait même pas pleurer.
Méritait-il d'autres larmes?

L'histoire de notre Narcisse est plus complexe. Il aimait les eaux du
fleuve. Mais les fleuves coulent sans se soucier des baigneurs, des
arbres qu'ils reflètent. Leur désir est la mer. Ils la baisent au terme
d'un voyage perpétuel et s'y enfoncent voluptueusement.

Jacques sentait toujours la beauté humaine avoir, comme les fleuves, un
lit et un but. Elle passait, elle allait ailleurs. Un navire lève
l'ancre, un rideau de music-hall tombe, la famille Ybreo retourne à
ses dieux.

Il se rappelait Idgi lui disant, pendant un match de tennis, qu'il
ressemblait à Séti Ier. C'était le seul regard de fleuve dont il se
souvînt.

Cette fois l'eau stoppe, lui renvoie passionnément son reflet. Il trompe
la nier. Peut-être prend-il pour l'eau qui parlé une voix d'ondine. Mais
il n'analyse pas. Son cœur ne lui en laisse plus le loisir.



Nous avons dit que le cœur de Germaine était souvent mobilisé. Cette
habitude n'enlevait aucun enthousiasme à ses caprices. Elle aimait chaque
fois pour la première fois. Elle se demandait comment elle avait pu aimer
d'autres hommes et jouait sa partie nouvelle en montrant toutes ses
cartes. Elle ne cherchait pas à prolonger le feu en le garnissant de
cendres. Elle flambait le plus haut possible et le plus vite.

Son pouvoir de se mettre sincèrement dans un état primitif l'empêchait
d'opposer à l'élan de Jacques celui, machinal, d'une fille rompue à
l'exercice.

La tempête mélangeait leurs trésors, de quelque provenance qu'ils
fussent.

Car si Jacques avait beaucoup gaspillé mais apportait ses rêves,
Germaine qui avait beaucoup donné, avait beaucoup reçu. Elle ne
l'accueillait donc pas les mains vides.

Cette dernière phrase prête à double entente. Là encore l'élan
emportait Jacques au delà des scrupules. Le richomme serait un mari,
un mari trompé.

Germaine trouvait si légitime de tromper Nestor qu'elle n'en ressentait
pas l'ombre de gêne. L'inconscience est contagieuse. Jacques trouva
naturel le subterfuge qui consistait à jouer le rôle d'un ami du peintre.

Le dîner de rencontre l'amusa. Au dessert, Germaine, distraite, le
tutoya. Il était à sa droite.

--As-tu lu l'article de X...?

--_Tu pourrais me répondre_, ajouta-t-elle presque sans transition
en se retournant à gauche vers Nestor stupéfait, détroussé, décorné par
ce prodigieux coup de bonneteau. Ils rirent ensuite de l'alerte.

Osiris prit Jacques en affection. Il lui trouvait le sens du chiffre.
Un jugement aussi absurde venait de ce que Jacques l'écoutait. On
l'écoutait ou non. Il ne faisait que cette différence grossière entre les
hommes, n'ayant pas l'esprit qui nous désigne l'originalité de chacun.

Les vrais rendez-vous des jeunes gens étaient rue Daubigny, dans un
rez-de-chaussée sombre comme les toiles de ce peintre.

La garçonnière appartenait à Germaine. Elle prétexta qu'il lui fallait
un coin pour fuir les visites de Nestor. D'après ses explications, ce
coin tombait à pic, mais pour la première fois. Elle le croyait. Elle
craignait Mme Supplice, la concierge. Et non que la concierge pensât
«Encore un», mais qu'elle se choquât de ne l'y plus voir entrer seule.



Les caresses, même les plus profondes, ont une limite. Jacques,
quasiment vierge, essayait de satisfaire un désir illimité. La première
étreinte le déçut. À la longue, le vertige s'apaisant, son regard et son
esprit redevinrent agiles.

Alors, contemplant cette Desdémone à la renverse, mourante auprès de
l'oreiller, pâle à faire peur, les dents découvertes, il amoncelait des
souvenirs de honte sur sa figure et sortait d'elle comme un couteau.

Germaine distribuait vite ses caresses épanouies. C'était le luxe d'une
gerbe de fleuriste. La gerbe fanée, on en achète une autre. Jacques, lui,
prenait racine. Son amour anormal poussait normalement, lentement. Il
s'aimait, il aimait des voyages, il aimait trop de choses sur sa
maîtresse. Germaine n'aimait que son amoureux.



V


Cette existence nécessitait des stratagèmes rue de l'Estrapade, où
Jacques perdait les heures que Germaine et Osiris vivaient ensemble.

L'après-midi, il inventait un travail à la bibliothèque Sainte-Geneviève.

Cette bibliothèque est le prétexte des polissons du Quartier-Latin. Si
tous ceux qui doivent s'y rendre, s'y rendaient réellement, il faudrait
bâtir une aile. Réconcilié avec Mahieddine et avec Louise, Jacques
découchait une nuit sur quatre. L'Arabe et lui laissaient la porte cochère
entre-bâillé. Ils la refermaient à l'aube en revenant de chez leurs
maîtresses.

Louise recevait Mahieddine chez elle. Les deux complices se retrouvaient
devant la grille du Parc Monceau et attendaient le premier métropolitain.

Ce départ de guillotinés n'avait rien de drôle. Ils somnolaient parmi
les ouvrières qui se rendent au travail.



Duper le professeur, ne demandait pas grande malice. Il ne voyait rien
et ne voulait rien voir. L'exactitude des élèves à son cours et celle
des mensualités suffisant à ses exigences.

Sa femme, elle, voyait. Elle voyait de travers. Elle était convaincue
que Jacques, épris d'elle, incapable de tromper son maître, fuyait sa
présence et s'étourdissait avec des filles du Café Soufflet. Elle
approuvait l'Arabe de le surveiller.



Chaque dimanche, Stopwell trouvait un ressort mystérieux pour gagner
les épreuves de saut. En semaine, il était une loque, guettait le facteur
qui devait toujours lui apporter un chèque, vivait dans un nuage de pipe
et de théière. Son grand corps jonchait la chambre. Après dîner, il
passait un costume de foulard et s'endormait comme une masse, intoxiqué
de tabac.

Petitcopain servait ce despote avec le regard des jeunes filles qui
soignent les fous dans les hôpitaux. Il se partageait entre cet office et
le poste de guetteur, qu'il tenait au compte de Mahieddine.

Il n'en voulait pas à Peter. Il découvrait sous son attitude une foule
de faiblesses dont il ne comprenait pas la nature, mais à cause de quoi
il le devinait vulnérable. Il flairait, avec l'arôme du tabac blond, la
poésie de l'Angleterre.

Il aimait Stopwell comme les Latins subissent peu à peu la ville aux
joues de santé rose, au cœur de charbon noir, Londres, ce pavot qui
endort.

Il aimait chez lui du sommeil, un échiquier royal, des biches sur
l'herbe, des ducs qui épousent des actrices, des Chinois au bord de la
Tamise.

Les rares paroles de Stopwell étaient pour louer Oxford, paradis des
collèges et des boutiques, où se trouvent les meilleurs hellénistes et
les plus beaux gants du monde.



Le jeune Maricelles, à force d'espérer, assis près d'une lucarne, comme
une princesse dans sa tour, était tombé malade. Il se soignait au château
de Maricelles, par Maricelles Les-Maricelles, adresse suffisante pour
divertir les pensionnaires et défrayer la conversation à table.



Un mercredi de novembre que Germaine et Jacques avaient rendez-vous
avec Bachtarzi chez Louise, ils y virent une petite dame maigre, sans
chapeau, portant un pendentif d'émeraude, assise dans le salon. C'était
sa mère. Jacques reconnut avec stupeur Mme Supplice, la concierge de la
rue Daubigny. L'immeuble appartenait à un des ex-protecteurs de Louise.
Germaine ne lui en avait jamais ouvert la bouche.

--Bonjour, Madame, dit Germaine. Vous en avez une robe! Louise est là?

--Non, répondit la concierge d'une voix monotone, _mademoiselle n'est
pas encore rentrée._

Ils s'assirent. Ils toussèrent. Mais Mme Supplice s'apprivoisait vite.
Elle se lança dans un éloge de Mahieddine, qu'elle croyait prince turc.

Du reste, Mahieddine, assez timide en face des personnes de tête et qui
leur cachait sa littérature, perdait tout contrôle avec les fournisseurs
et les naïfs. On devinait à travers les phrases de Mme Supplice, débitées
sur une ligne sans points ni virgules, les contes qu'il devait lui conter
faute de pouvoir éblouir plus haut.

Jacques n'osait regarder Germaine. Il eût été bien surpris de voir
qu'elle ne riait pas. Elle souriait. Elle se leva.

--Brave mère Lili, s'écria-t-elle, toujours la même! et elle lui tapa
familièrement sur le genou.

Louise et Mahieddine rentrèrent. Ils paraissaient ennuyés de la
rencontre, Mahieddine surtout.



Un écrivain peut-il plier au milieu de son livre une histoire qui en
déborde? Oui, si cette histoire souligne un personnage. Or il importe
de souligner que Louise était bonne fille, mais une bonne fille
Supplice-Champagne.

Avant que notre livre ne débute, Louise dansait à l'Eldorado. Quatre
collégiens allaient l'y applaudir et lui lancer des bouquets de
violettes. Le premier janvier, ils voulurent lui donner un pendentif.
Le filou de la bande escamota une émeraude chez une vieille parente.
Il accepta naïvement qu'on tirerait au sort celui qui l'offrirait. Le
sort désigna le plus timide. Louise remercia d'une caresse. Ils se
dirent qu'une émeraude chez une actrice est une goutte d'eau dans
l'océan. Ils oubliaient que l'océan existe à force de gouttes d'eau.

Longtemps après l'épisode qui ferme notre livre, le timide, devenu
diplomate, rencontra Louise. On remua des souvenirs.

--Vous savez, dit-elle, la fausse émeraude? Je l'avais donnée à ma
mère. Elle la portait toujours. Elle a voulu être enterrée avec.

Le diplomate lui avoua le vol et que l'émeraude était véritable. Louise
pâlit.

--Pouvez-vous me le jurer? demanda-t-elle. Et il n'osa jurer parce
que Louise venait de prendre une figure de fossoyeur.


Revenons rue Montchanin.

Les deux couples fréquentaient un skating. Ils y allèrent. Ils
connaissaient les professeurs et le barman.

Un jeune homme au visage de blanchisseuse, qui portait une cape et un
collier de perles, se promenait entre les tables, souriait aux uns,
bousculait les autres, criait qu'il avait mal au cœur à force de tourner.
Sa voix apprise ressemblait aux courbes ridicules du modern-style.

Ce monstre se fût fait lapider n'importe où. Là, il était fétiche. On
le cajolait, on se sentait fier qu'il vous adressât la parole. Il serra
la main de Germaine et de Louise, fit aux hommes un geste de grande
coquette.

La moitié d'ombre de Jacques envoyait en vain à sa moitié de lumière
un esprit d'inconfort moral. Il avait adopté un rythme boiteux. Il s'y
complaisait. Il longeait les toits sans vertige, avec une démarche de
somnambule.

Le monstre leur accorda de s'asseoir une minute. D'une voix assez
éteinte maintenant, il estimait les bagues de Louise. Il montrait les
siennes. Il racontait des histoires de descente de police.

Quand tout bouge ensemble, rien ne bouge en apparence.

Pour que Jacques se rendît compte de sa paresse d'âme, il eût fallu
un point fixe. Qu'il imaginât, par exemple, son père ou sa mère
traversant le promenoir. Mais il agissait loin d'eux, loin de lui-même et
complaisamment accoudé sur l'eau sale.

Il eût senti du dégoût, seul dans un tel lieu. Mélangé à Germaine qui
parlait de plain-pied avec le fétiche, il ne se révoltait pas et se
laissait vivre.

L'orchestre jouait la danse à la mode.

La mode meurt jeune. C'est ce qui fait sa légèreté si grave. L'aplomb
du succès et la mélancolie de n'en plus avoir bientôt, magnifiaient cette
danse. Toutes ses notes devaient un jour trouer le cœur de Jacques. Ils
patinèrent.

Pendant une halte où le monstre exécutait un numéro, Louise poussa un
cri: Vous! et tous, détournant les yeux de la piste, virent Osiris,
jovial, appuyé sur sa canne, des reflets de globes électriques sur son
nez, son tube, sa perle de cravate.

--Moi, oui, mes enfants! moi. Et même assez satisfait. Depuis quelques
jours on m'accable de lettres anonymes qui racontent que Germaine passe
sa vie au skating avec un amant. J'ai voulu me rendre compte et je
constate que c'est faux. Voilà, termina-t-il, en posant sa main sur
l'épaule de Jacques,--car mon cher, entre nous, je ne veux pas vous dire
une chose désagréable (tous les goûts sont dans la nature), mais vous
n'êtes pas son type.

Il s'assit. Germaine le bourrait de coups de poing, le menaçait et
reprenait contenance.

--D'ailleurs, fit-il, en dépliant un porte-carte, il me semble
reconnaître l'écriture de Lazare. Peut-être qu'il se venge. Tenez, mon
petit Jacques, prenez ces lettres, étudiez-les. Vous autres, jeune
classe, on vous élève à la Rocambole. Vous devinerez mieux qu'un vieil
imbécile comme moi.

--On l'aime, son vieil imbécile? zézayait-il en chatouillant le menton
de Germaine, on l'aime?

Et Germaine, remontée sur sa bête, solide en selle, répondait:

--Non, on ne l'aime pas. On n'aime pas les mouchards.


La vie de Jacques ressemblait aux chambres jamais faites des femmes de
Montmartre qui se lèvent à quatre heures et passent un manteau sur leur
chemise pour descendre manger un plat.

Cet état de choses s'envenime toujours. Nestor ne montrait plus de
lettres, ne riait plus. Il ne soupçonnait pas Jacques, malgré des
accusations précises; il soupçonnait Germaine. L'amour-propre l'aveuglant,
il voulait bien admettre qu'elle le trompât avec un homme de sa corpulence
et de son âge, ce qu'il appelait naïvement son type, mais que ce fût avec
le petit Jacques lui coûtait trop cher à croire. Il ne s'y arrêtait pas
une seconde. Il lui faisait ses confidences et lui demandait de surveiller
Germaine.

--Je dois vivre à la Bourse et je travaille souvent la nuit. Suivez-la.
Ne la quittez pas. Rendez-moi ce service.

Maintenant, Nestor Osiris se livrait à des scènes. Il ne menaçait pas
encore; il cassait des objets d'art. Germaine avait remarqué qu'il lui
offrait, à chaque réconciliation, un animal de Copenhague. Ainsi
pouvait-il briser en brisant peu. Il évitait les potiches et les terres
cuites.

Lorsqu'il brisa un groupe de Saxe, Germaine comprit que le vaudeville
tournait au drame. Il forçait des tiroirs, cherchait des empreintes,
soudoyait des manucures, perdait la tête.

Un soir qu'il revenait de chez le dentiste, il trouva Germaine sur une
chaise longue. Il lui demanda si elle avait reçu des visites. Elle
répondit que non, qu'elle somnolait et lisait depuis le déjeuner. C'était
vrai.

Nestor sortit pendre sa pelisse au porte-manteau. Il reparut brandissant
une canne à bec d'écaille.

--Et ça! et ça! vociférait-il. Puisque ton monsieur laisse ses cannes
dans mon antichambre, je vais te corriger avec.

Germaine ferma son livre.

--Vous êtes fou, dit-elle. Sortez.

Le téléphone sonna.

--Ne touche pas au récepteur, criait Nestor. Si c'est l'homme à la
canne, c'est moi qui vais lui répondre.

Il s'agissait, en effet, de la canne. Le dentiste demandait à M. Osiris
s'il ne s'était pas trompé, car son client en trouvait une au chiffre
N. O. à la place de la sienne, un jonc à bec d'écaille.

Germaine eut le triomphe modeste. Cet épisode lui valut quatre jours
de paix.


Les frères Osiris chassaient le dimanche. Ils partaient la veille à
cinq heures. Germaine était donc libre. Ce samedi, Nestor resta,
sacrifiant la chasse. C'était une manière galante d'obtenir son pardon.

Germaine cacha sa déconvenue. Elle prévint Jacques. Il resterait
sagement rue de l'Estrapade et se coucherait tôt.

À neuf heures, Jacques lisait dans sa chambre ainsi que les autres
élèves, lorsqu'un coup de timbre timide retentit à la porte de l'étage.

Petitcopain qui servait de concierge, après avoir ouvert et chuchoté,
frappa chez Jacques. Il lui annonçait une visite. C'était Germaine. Elle
portait un sac. Jacques n'en revenait pas.

Un réflexe lui fit pousser du pied une vieille paire de chaussettes sous
la commode. Germaine riait de sa stupeur.

Elle s'ennuyait à table avec Nestor. Elle lui avait dit:

--Attends-moi; je vais dans la cuisine préparer une salade surprise.
Elle avait pris du linge, des objets de toilette et s'était sauvée par
l'escalier de service.

--Ne me gronde pas mon amour, suppliait-t-elle. Je suis libre, libre,
libre. Qu'il casse tout. Je t'emmène en voyage de noces.


Il arrive qu'une route offre des aspects tellement différents à l'aller
et au retour que le promeneur qui rentre croit se perdre. Un village dans
lequel on habite, vu soudain d'une colline, peut être pris pour un autre
village. Jacques, du fait de la présence de Germaine rue de l'Estrapade,
reconnaissait mal sa maîtresse et ne reconnaissait plus sa chambre.

Il lui fallut une minute pour admettre la proposition, savoir: prendre
le train et passer le dimanche dans la ferme des Râteau, partis pour le
Hâvre.

Après le premier choc, Jacques fut aussi enragé qu'elle. Ils baptisèrent
ce voyage: _Le Tour du Monde._ Il fallait que Jacques descendît voir la
patronne, lui annonçât qu'il sortait et ne rentrerait que le lundi matin
pour l'étude.

Ne voulant pas laisser Germaine dans sa chambre où Peter pouvait venir,
il l'enferma dans la chambre vide de Maricelles, avec une lampe et des
cigarettes. Là, on ne risquait rien.

À l'étage au-dessous, Jacques trouva le professeur et sa femme en train
de régler la pendule. Il fallut attendre qu'elle sonnât toutes les heures
et toutes les demies. Ensuite, Jacques, qui sortait chaque samedi soir,
annonça qu'il passerait le dimanche à la campagne chez un camarade.

Les Berlin permirent, pourvu que l'élève fit acte de présence dans le
cabinet de son maître, le lundi matin. Jacques remonta, délivra Germaine,
et ils firent les préparatifs.

Tout tenait dans un sac. Cette circonstance les ravit. Ils étouffaient
des fous-rires. Jacques, continuant à jouer au _Tour du Monde_ chuchota
qu'il faudrait prendre garde au passage devant la cabine d'un anglais
féroce, portant des favoris rouges, une sacoche de banknotes et un voile
en tulle de filets à papillons. Il les pistait depuis Liverpool et
complotait leur ruine.

Ils descendirent sans encombre, en usant une boîte d'allumettes et
trouvèrent le fiacre laissé par Germaine à l'angle de la rue Mouffetard.



VI


Pour exprimer ce voyage, il faudrait le charmant attirail d'un
prestidigitateur. Des drapeaux, des bouquets, des lanternes, des œufs,
des poissons rouges.

Germaine gardait son duvet par miracle. On l'avait souvent cueillie.
Jacques possédait contre la boue une protection pareille à cette graisse
qui fait que l'eau ne mouille pas les cygnes. Mais l'un et l'autre
croisaient les premiers arbres neigeux, les premières bêtes, comme un
noctambule qui rentre croise à cinq heures du matin les tombereaux des
Halles.

D'ailleurs, peu importe. Germaine avait une hérédité campagnarde. Elle
rejoignait un paradis perdu et Jacques n'était plus Jacques mais Germaine,
c'est à dire une des hautes charrettes si fraîches à l'aube, place de la
Concorde, lorsqu'elles bercent les maraîchers, endormis comme des rois
fainéants, sur leurs litières de choux et de roses.

Vraiment Germaine donnait le change. On était bien près de prendre le
prestidigitateur pour le printemps en personne, maniant ses ressorts et
ses double-fonds.

À Jacques qui supportait le fétiche du skating, comment ces fausses
primeurs n'eussent-elles pas semblé vraies?

_Mille routes desvoyent du blanc_, dit Montaigne, _une y va._ Jacques
allait au blanc. Il serrait Germaine, la réchauffait dans le wagon et se
livrait à des enfantillages.

Jacques se déplaisait, mais ne déplaisait pas. Germaine et lui formaient
un joli couple. On les prenait pour deux amoureux naïfs, en promenade.

Que de spontanéité, de surprises! Mais ces surprises, la pauvre fille ne
pouvait plus les tirer que de ses manches.

Jacques ne voyait pas davantage les ficelles que les enfants qui
applaudissent. Il est déjà beau de faire applaudir les enfants.

Germaine, rompue à ses vieux tours, croyait sincèrement cueillir des
montres et des colombes. L'illusionniste partageait les illusions du
public.

Aussi, ce voyage fut-il le seul bonheur aéré qu'ils eurent.

La ferme était petite. Germaine tutoyait les servantes et les vaches.
Elle marchait, mordillée par une troupe de jeunes chiens. Elle criait,
elle sautait, elle se décoiffait.

Ils déjeunèrent dans une salle où le feu était un incendie. Ils
mangèrent des nourritures propres qu'on ne mange jamais en ville. Seul
le fromage, savamment pourri dans une feuille de vigne, formait un vif
contraste avec les viandes et les crèmes blanches.

Après déjeuner, Germaine montra la chambre de son père, vieil ivrogne.
Il était impossible de le corriger de son vice.

Au milieu de cette chambre pendait un lustre en papier de toutes les
couleurs. On voyait sur la commode des photographies pâles de matelots,
de noces, et, sous une vitre, une demi-frégate collée contre des vagues
peintes en vert.

--Me voilà vierge, dit Germaine, tendant à Jacques un cadre de
coquillages. Il entourait un bébé nu.

Elle possédait sa chambre. Ils y couchèrent et s'y adorèrent pour la
dernière fois. Jacques le pressentait-il? Pas le moins du monde. Ni
Germaine. Ils avaient raison, puisque, dans la suite, ils devaient
souvent faire l'amour.


Ils partirent le surlendemain à l'aurore, sans fatigue. On entendait
les coqs contagieux prendre les uns aux autres comme les trous d'une
vaste girandole de gaz. Tout était glacé, mouillé, virginal. Germaine
portait crânement le nez rouge. Elle n'opposait pas une ride au matin
pur.


Elle avait découvert une ancienne photographie dans son armoire. Elle
y clignait des yeux de myope. Jacques trouvait cette grimace divine.
Germaine la lui donna.

Ils rapportaient en outre des œufs et du fromage. Ils firent réellement
le tour du monde.



Germaine avait oublié l'aspect des rues de Paris si tôt. Cette surprise
prolongea l'escapade. C'était reprendre ses habitudes sans tristesse. Les
cris des marchandes, les maigres coureurs à pied s'entraînant derrière
des cyclistes, les bonnes battant des carpettes aux fenêtres, les chevaux
qui fument, lui rappelaient son enfance.

Ils décidèrent qu'après l'étude Jacques viendrait déjeuner chez elle.
Ils prirent un taximètre, car elle voulut le reconduire.

Le chauffeur menait comme un fou, dérapait, escaladait les refuges.
Germaine et Jacques s'amusaient, s'embrassaient la bouche, se cognaient
les dents, étaient projetés en tous sens l'un contre l'autre.

À chaque nouvelle prouesse, le chauffeur se retournait, haussait les
épaules et leur clignait de l'œil.

Germaine déposa Jacques rue de l'Estrapade vers dix heures, après une
longue étreinte. Il regarda encore son gant s'agiter tandis que la
voiture reprenait sa course. Il arriva juste pour se changer et paraître
à l'heure exacte, comme Philéas Fog, avec ses condisciples, dans le
cabinet où M. Berlin essayait de leur apprendre la géographie.

Germaine entra dans un bureau de poste et téléphona chez elle. Joséphine
qui avait ordre de répondre à Osiris, le fameux soir, qu'elle n'avait pas
vu madame sortir, lui raconta la rage du pauvre homme, ses recherches,
ses prières, ses injures. Il avait brisé une glace et pleuré, car il
était superstitieux. Il avait passé le dimanche à guetter le téléphone,
les automobiles, à marcher de long en large. Enfin, le dimanche soir, il
dit avec calme:

--Joséphine, que madame rentre ou ne rentre pas, je la quitte. Vous
pourrez le lui annoncer de ma part. Vous me rangerez mes affaires. Je
lui abandonne le reste. Qu'elle en fasse ce qu'elle veut.

--Ouf! soupira Germaine. Bonne chance.

Elle savait qu'une belle fille ne reste jamais dans l'embarras.

En rentrant elle trouva sa sœur.

--Avais-je assez prédit ce qui arrive, s'écria Loute. Nestor ne veut
plus te revoir. Si on parle de toi, il crache.

--Qu'il crache, répondit Germaine. J'étouffe. Je rentre de la campagne
avec Jacques. Nestor sent le renfermé.

--Comment vas-tu vivre?

--Ne t'inquiète pas, ma petite. D'ailleurs, Nestor est un papier à
mouches; il colle. Je serais bien surprise qu'il n'essaye pas de
revenir.

Osiris revint si vite qu'il croisa Loute qui sortait. Germaine, s'étant
couchée, lui fit faire antichambre.

Lorsqu'il entra, il s'arrêta, s'inclina et vint s'asseoir sur une chaise
au pied du lit.

--Ma chère Germaine, commença-t-il...

--C'est un discours?

Il prit une pose.

--Ma chère Germaine... entre nous c'est fini, fi-ni. Je t'ai écrit une
lettre de rupture, mais comme je connais ta négligence et ta façon de
lire les lettres, je suis venu te la lire.

--Savez-vous, dit-elle, que vous dépassez les bornes du ridicule?

--C'est possible, poursuivit Nestor, mais vous écouterez ma lettre.

Il la tira de sa poche.

--Je ne l'écouterai pas.

--Vous l'écouterez.

--Non.

--Si.

--Non.

--Bien. Je vous la lirai tout de même.

Elle se boucha les oreilles et chantonna. Osiris, d'une voix d'homme
habitué à crier les cours de la Bourse, commença:

Ma pauvre petite folle...

Germaine éclata de rire.

--Madame rit, madame entend, remarqua Nestor. Donc je continue.

Mais, cette fois, Germaine chantait de toutes ses forces et la lecture
devint impossible. Nestor posa la lettre sur sa cuisse.

--C'est entendu, dit-il, je m'arrête...

Elle déboucha ses oreilles.

--Seulement (il agitait son index en signe de menace), je te préviens
que si tu ne me laisses pas lire, je pars. Et tu ne me reverras ja-mais.

--Puisque c'est ta lettre de rupture.

--Il y a rupture et rupture bredouilla cet homme qui possédait le génie
du chiffre, c'est à dire de la poésie, et qui était complètement idiot
en amour où la poésie n'existe pas.--Je désirais rompre gentiment,
convenablement, et tu me chasses. Si encore je te demandais des comptes!

--Je n'ai pas de comptes à te rendre, s'écria Germaine, que cette
comédie exaspérait, et si tu veux des comptes, en voilà: Oui, je te
trompe. Oui, j'ai un amant. Oui, je couche avec Jacques. Et à chaque
oui, elle tirait sur sa natte comme sur une sonnette.

--Par exemple! dit alors Osiris en se levant, reculant et clignant les
yeux comme un peintre.

Et il accusa Germaine de détourner les soupçons sur un gamin serviable,
d'espérer que lui, Osiris, courrait à sa recherche pendant qu'elle
recevrait son véritable amant. Il ajouta qu'il n'était pas dupe; qu'il
était peut-être l'homme riche qu'on roule, mais que c'était un métier
d'être riche; un métier dur, qui exerce l'œil.


Germaine admirait. Malgré le théâtre qui présente des personnages de
cette trempe, elle ne croyait pas qu'ils existassent.

--Vous êtes formidable, dit-elle, Nestor. Je couche avec Jacques.
D'ailleurs (on sonnait) le voilà sans doute. Il déjeune. Cachez-vous et
vous aurez la preuve.

Elle désirait rompre.

--Me cacher, ricana Osiris. C'est trop simple. Vous avez plus d'un tour
dans votre sac et vous ferez des signes. Je reste.

Et, comme on entendait un bruit de porte, la voix de Jacques à la
cantonade:--Mon cher Jacques, cria-t-il, savez-vous ce que Germaine
invente?

Jacques entra.

--Vous couchez avec elle!

Jacques, au contact de Germaine, apprenait ses ruses. D'un coup d'œil,
il comprit la scène et que sa maîtresse, morte de fatigue, avait vendu
la mèche.

--Du calme, dit-il, monsieur Osiris. Vous savez que Germaine est
taquine. Elle vous taquine parce qu'elle vous aime.

Il fit si bien, ce cœur pur, que Nestor resta déjeuner et ouvrit une
boîte de cigares.

Reines d'Egypte! dans cette boîte richement peinte, on dirait vos
petites momies avec des ceintures d'or.

Osiris mangeait, fumait, riait, et partit pour la Bourse.

Germaine boudait, reprochait à Jacques son adresse.

--Tu ne veux donc pas m'avoir seul?

--Je ne veux pas être responsable d'une chose si grave et que tu me la
reproches un jour.

La ferme, les laitages, les œufs étaient loin.



Lorsque Lazare interrogea son frère, Nestor lui tapa sur l'épaule.

--Germaine est une originale, dit-il; c'est son charme. Nous ne la
changerons pas. Elle était à sa ferme. Elle avait besoin de vaches. Nous
autres, hommes de Bourse, nous n'y comprenons rien. Loute est plus
simple, comment dirai-je... moins vive, moins pittoresque. Elle a,
d'ailleurs, ses qualités. Je garde Germaine.


Cet épisode eut l'apparence de mettre encore Osiris de la partie.
Insinuations, lettres anonymes le faisaient sourire d'un air supérieur
comme s'il connaissait un secret grâce auquel Germaine pouvait donner
prise aux mauvaises langues, mais à l'avantage de son riche amant.

Ce secret vague participait d'une supériorité de sa maîtresse, de son
amour de la nature, de l'élevage des chiens.

Lui demandait-on: «Où est Germaine?» Il répondait: «Je la laisse
très libre. Je ne m'en mêle pas.»

Loute était stupéfaite. Manquant d'aisance, de génie, elle trouvait sa
sœur très forte.



VII


Les choses traînaient toujours comme du linge sale, des boîtes, des
peignes dans une chambre d'hôtel. Jacques n'avait pas à souffrir de ce
désordre. Il ne le voyait plus. Il ne voyait que par sa maîtresse,
laquelle, depuis l'enfance, avait coutume de vivre ainsi.

Un nouvel élément vint ajouter au désordre.

Depuis trois semaines, Germaine recevait de mauvaises nouvelles de son
père. Elle ne l'aimait pas et brûlait les lettres.

--Tu sais, disait Louise, nous, c'est notre métier de sortir le soir.

Mais Germaine, se trouvant plus «convenable», méprisait un peu Louise,
et s'imaginait que dissimuler l'état du père Râteau la laisserait plus
libre. Elle feignait même de croire que sa mère exagérait, s'affolait
pour rien.

Un soir qu'elle s'habillait pour aller à une revue avec Jacques et
Osiris, Jacques trouva un télégramme mal caché sous le téléphone: _Père
se meurt viens urgence embrasse._ Elle le cachait afin de pouvoir se
rendre au théâtre. Jacques le lui montra en silence.

--Laisse, dit-elle en rougissant ses lèvres qu'elle frottait ensuite
l'une contre l'autre, j'irai demain.

Le père Râteau s'éteignit à onze heures, dans sa ferme, pendant
l'entr'acte.

Depuis quinze jours, Mme Râteau lui lisait _La Maison du Baigneur_, où
un plafond mécanique écrase Siete-Iglesias. Râteau mêlait ce chapitre et
la réalité. Il se croyait Iglesias et mourut, véritablement écrasé par
le plafond de sa chambre, se couchant par terre, plaçant sa figure de
profil, essayant de tenir le moins de place possible, devant sa femme
épouvantée.



M. Râteau léguait à sa femme ce qu'il tenait de sa fille et il exigeait
qu'on l'inhumât dans le caveau familial, au Père-Lachaise. Osiris
commanda un fourgon des pompes funèbres.

Loute était brouillée avec sa mère.

Comme Germaine refusait d'aller seule à la ferme chercher le corps,
Jacques demanda rue de l'Estrapade un congé exceptionnel. Nestor
prêterait sa voiture qui tenait mieux la route que la limousine. Le
fourgon les devança d'une demi-journée.

Ce voyage à la ferme ne valait pas l'autre. Le chauffeur avait une
petite glace lui permettant de voir dans son dos. Il importait qu'on se
méfiât.

Germaine organisait le retour. Elle aimait sa mère. Elle la logerait à
Paris une quinzaine. Elle louait au-dessus de son appartement trois
pièces qui servaient de garde-meuble. Ordre était donné de descendre
quelques meubles dans la lingerie et de garnir les trois pièces avec le
reste. Mme Râteau posséderait son petit chez soi.

Sa fille calculait, projetait, s'attendrissait.

Incapable de feindre, sauf avec Nestor, elle ne versait pas une larme
sur un père ivrogne qui l'avait trop battue. Elle voyait sa mère
délivrée.



Mme Râteau vint à leur rencontre. Elle pleurait; d'une main tenant un
mouchoir, de l'autre un éventail espagnol.

Depuis qu'elle ne travaillait plus elle se laissait pousser les ongles
et, ne sachant où mettre ses mains, ne quittait jamais cet éventail. Son
corps ressemblait au sac de loto. Elle avait des traits réguliers,
ordinaires, de la couperose et une perruque blanche accusant son teint
de juge anglais.

Sa fille présenta Jacques. La veuve leva sur lui l'œil des personnes
atteintes du mal de mer.

Le cercueil occupait la salle où le jeune couple avait déjeuné, lors
du _Tour du Monde._

Germaine se tira de son rôle avec tact. Elle décida que Mme Râteau
monterait dans l'automobile et que le fourgon suivrait.

Chaque fois que le mot fourgon était prononcé, Mme Râteau secouait la
tête et répétait:

--Un fourgon... un fourgon.

Le retour fut pitoyable. Germaine frappait aux vitres. Elle modérait le
chauffeur pour que M. Râteau pût suivre.

Tout à coup, elle se retourna, regarda par la lucarne et s'écria:

--Où est-il?

La route s'étendait à perte de vue, sans fourgon.

Ils firent halte et rebroussèrent chemin à la recherche du corps. On le
retrouva. Il était en panne sur une traverse. Il s'agissait de changer
une roue. Le cric fonctionnait mal. Jacques et le chauffeur durent se
mettre à la besogne.

Après une heure de lutte que Mme Râteau encourageait en hochant la
tête, fourbue de hoquet et de larmes, ils repartirent.

Par bonheur, le silence de Jacques énervait Germaine et elle le déposa
rue de l'Estrapade, ce qui fait que les conducteurs des pompes funèbres
purent un instant croire qu'ils conduisaient au Panthéon un mort
illustre.



Le deuil de Mme Râteau occupa les couturiers et les modistes en vogue.
Germaine, trouvant respectable d'avoir une mère veuve, la montra. Elle
la conduisit chez ses fournisseurs. Mme Râteau goûtait ce luxe. Partout
elle chiffonnait du crêpe. Elle en eut des robes, des peignoirs, des
mantelets, des toques, des capes et des capelines. D'ailleurs, elle
soignait son deuil et ne sortait jamais s'il menaçait de pleuvoir. Car,
disait-elle, _le crêpe, c'est déjeuner de soleil._

Mais, de même que sur les catafalques on n'hésite pas à poser une
gerbe de couleurs vives, Mme Râteau ne renonçait pas à son éventail.

Un dimanche que Germaine l'emmenait à Versailles infligeant à Jacques
cette corvée, le silence qui régna dans l'automobile jusqu'à la porte
du Bois de Boulogne lui permit d'étudier l'éventail.

Il représentait la mort de Gallito.


Rien ne ressemble plus à un coucher de soleil qu'une corrida. Le
taureau, inclinant gracieusement son cou puissant, son front large et
frisé d'Antinoüs, regardait la foule et enfonçait sa corne droite dans
le ventre du matador à la renverse. Au second plan, à gauche, un
picador, sur un cheval ensanglanté, pareil au Christ d'Espagne, car on
lui comptait les côtes, essayait de piquer la bête naïve qui secouait à
l'encolure un bouquet de banderilles. Un homme escaladait l'enceinte à
l'extrême gauche et, comme l'archer d'Egine qui, dit-on, tire à genoux
pour remplir un angle, un valet des arènes, bossu, remplissait l'extrême
droite avec sa bosse.


Jacques s'ennuyait. Le crêpe l'intimidait. Il n'osait prendre entre ses
jambes les genoux de Germaine.

--Gallito, se répétait-il stupidement... Gallito, Gai, gai, gai. Et ce
gai lui rappela les vers de Victor Hugo:


Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime,
Galamment, de l'arène à la Tour Magne, à Nîme.


Aussi, les récita-t-il, à mi-voix, comme on fredonne.

--Qu'est-ce que tu récites? interrogea Germaine.

--Rien. Je me rappelais deux vers de Victor Hugo.

--Recommence-les.


Gall, amant de la reine alla, tour magnanime,
Galamment, de l'arène à la Tour Magne, à Nîme.


—-Qu'est-ce que cela veut dire?

--Gall: un M. Gall, qui était l'amant de reine; alla: se rendit--tour
magnanime: randonnée... généreuse--galamment: chevaleresquement--de
l'arène, comme sur l'éventail de ta mère--à la tour Magne: une tour qui
s'appelle Magne--à Nîmes, la ville.

--Anime la ville?

--Non. Nîmes, Nîmes, la ville de Nîmes.

--Et alors?

--Alors, rien.

--Il s'est payé la tête du monde, Victor Hugo, le jour où il a écrit
ces vers.

--Mais c'est exprès, c'est une farce.

--Je ne la trouve pas drôle.

--Elle n'est pas faite pour être drôle.

--Je ne comprends plus.

--Ce sont deux vers pareils si on les écoute et différents si on les
regarde.

--Explique.

--Ces deux vers au lieu de rimer au bout, riment d'un bout à l'autre.

--Alors, ce ne sont pas des vers, si c'est la même chose.

--Mais ce n'est pas la même chose puisqu'ils racontent une chose
différente. C'est un tour de force.

--Je ne vois pas en quoi c'est un tour de force. J'en ferais à la
douzaine, des tours de force, s'il suffisait de répéter la même chose
deux fois de suite et de dire ce sont des vers.

--Voyons, ma petite Germaine, écoute; tu n'écoutes pas.

--Merci. Traite-moi d'imbécile.

--Oh! Germaine.

--N'en parlons plus, puisque je suis incapable de comprendre.

--Je n'ai jamais prétendu que tu étais incapable de comprendre. Tu me
demandes de t'expliquer ces vers. Je te les explique et tu te fâches...

--Moi, je me fâche. Par exemple! Je m'en moque de ton Victor Hugo.

--D'abord, Victor Hugo n'est pas à moi. Ensuite, je t'aime. Ces vers
sont stupides. N'en parlons plus.

-—Tu ne les trouvais pas stupides il y a une minute. Tu les trouves
stupides pour que je te laisse la paix.

--Nous ne nous sommes jamais disputés. Allons-nous le faire pour un
motif aussi ridicule?

--À ton aise. Je te questionne doucement et comme tu penses à autre
chose, que je te dérange, tu me donnes un morceau de sucre.

--Je ne te reconnais pas.

--Moi non plus.


Cette scène d'une qualité si basse, la première entre Germaine et
Jacques, se déroulait depuis le Bois de Boulogne. Après son «moi non
plus» Germaine se détourna et regarda les arbres. Mme Râteau
s'éventait toujours.

Ils arrivèrent à Versailles, goûtèrent à l'Hôtel des Réservoirs sans
que Germaine ni sa mère parlassent.

Pendant le retour, Germaine rompit le silence et, d'une voix soumise:

--Jacques, mon amour, ces vers...

--Oh!

--Veux-tu me les apprendre?

--Écoute. Je vais te les répéter en détail:

Gall-amant-de-la-reine-alla-tour-magnanime Galamment-de-l'arène-à-la
Tour Magne-à Nîme.

--Tu vois bien que c'est la même chose.

--Mais non.

--Tu dis mais non et tu ne prouves rien.

--Il n'y a rien à prouver. C'est un exemple célèbre.

--Il est célèbre?

--Oui.

--Très célèbre?

--Oui.

--Alors, comment se fait-il que je ne le connaisse pas?

--Parce que tu ne t'occupes pas de littérature.

--C'est ce que je disais. Je suis une idiote.

--Écoute, Germaine, tu es le contraire d'une idiote, mais aujourd'hui,
tu me fais peur. Tu essayes de me faire peur exprès.

--Il ne manquait plus que ça.

--Comme c'est triste de se blesser pour une histoire aussi niaise.

--Je ne te le fais pas dire.

--Assez. J'ai mal. Je demande le silence, à mon tour.

Ainsi continuèrent-ils jusqu'aux portes de s'enfoncer des épingles.
Alors Mme Râteau sortit de son mutisme.

--Voyez-vous, mes enfants, dit-elle, en repliant son éventail, tout
cela n'empêchait pas ce Gall d'être l'amant de la reine.

Ce mot d'une mère, atteste un sens parfait des réalités.

Mme Râteau parlait peu, mais bien. C'était soit: «Mon pauvre mari a
été nettoyé en une heure», soit: «Quoi? Monsieur Jacques, Paris
s'appelait Lutèce? Première nouvelle».

Comme elle louait une «superbe statue de Henri IV» Jacques lui demanda
machinalement si cette statue était équestre. Elle hésita, pour répondre:
«Comme ci, comme ça», définissant, du coup, le centaure.

Germaine se tenait les côtes. Mme Râteau se vexait. Jacques s'enlisait.



Le lendemain de l'affaire Gall, il se réveilla triste.

Comme un opéré pense à des boissons froides, comme un blessé de la
moëlle épinière qui ne peut plus s'asseoir dessine des chaises, il
songeait aux épouses discrètes qui aident le travail des hommes et
fondent une famille. Mais il repoussait cette soif d'eau fraîche
comme une soif d'alcool.



Une nuit, en étreignant Germaine, il lui chuchota qu'il souhaitait un
enfant. Germaine avoua que cette douceur lui était interdite.

--J'en aurais déjà un, dit-elle, si c'était possible. Je me console en
élevant des fox-terriers.

La pêche raconte son ver. Presque toutes en cachent. Pauvre Jacques; ce
serait grande imprudence que de changer son sort contre celui des bêtes
royales qu'il désire. Ne sentirait-on pas, à peine revêtue leur
apparence, outre les imperfections qui échappent aux yeux entre les
arbres d'un parc ou la fumée des bars, quelqu'infirmité profonde.

Ces poids successifs ne le détachaient en rien de Germaine. Au
contraire. Il la plaignait. Il se plaignait donc. Son amour grandissait
et somnolait comme un bébé qu'on berce.



Il y eut, chez Germaine, une suprise-partie. La bande Sucre-en-Poudre
vint goûter à l'improviste.

Sucre-en-Poudre comptait soixante ans et en paraissait vingt-cinq. Son
régime consistait à ne boire que du champagne et à ne jamais se coucher,
sauf avec des jockeys ou des professeurs de danse. Elle tenait une
fumerie d'opium. On y endossait des robes japonaises en crêpe de Chine.
On fumait, pêle-mêle, sur une descente de lit. On écoutait feu Caruso
chanter _Paillasse._

Ce joli monde cria, sauta, boxa.

Vers sept heures, tous s'entassèrent dans un panier à salade que
conduisait un chauffeur blanc, sourd, muet, aveugle, comme une statue
de cocaïne.

Jacques et Germaine montant chez Mme Râteau l'aperçurent, de dos,
assise. Seul l'éventail bougeait.

--Bonjour, maman.

--Bonjour, ma fille.

--Tu as une drôle de voix.

--Non... non.

--Si.

--Mais non...

--Mais si, Madame Râteau, vous avez une drôle de voix.

--Jacques le remarque, tu as quelque chose.

--Eh, bien, dit alors la veuve, puisque tu me pousses, j'avoue que je
trouve étrange qu'on donne des fêtes sans me prier de descendre.

--Mais, voyons, maman, tu n'y penses pas. D'abord tu es en deuil (sa
fille oubliait qu'elle partageait ce deuil), et ensuite, je ne peux
tout de même pas te faire rencontrer avec Mlle Sucre.


Cet extraordinaire prétexte ouvrit à Jacques une porte secrète. Car, de
même qu'une dame regarde un magazine sur la couverture duquel on voit
cette dame regarder ce magazine et ainsi de suite jusqu'à un certain
point où l'image s'arrête, faute de place, mais continue, de même, alors
que nous croyons être arrivés au fond d'une classe sociale, il en existe
encore une multitude capables de prononcer cette parole d'un roi: «Je me
trouve plus loin de ma sœur que ma sœur de son jardinier chef.»

Jacques acceptait tout cela. Il vivait trop en sa maîtresse pour juger
ses actes ou sa famille. Maintenant, c'est sa moitié sombre qui crache
comme une seiche des nuages d'encre sur sa moitié claire. Après lui
avoir envoyé des secours, elle l'aveugle doucement.



Louise s'offrait Mahieddine et Mahieddine Louise. Cet échange dépourvu
d'amour les rendait gais. Ils poursuivaient parallèlement au drame
Jacques-Germaine, une indécente partie de plaisir.

Louise recevait des chèques d'un prince étranger. Ce prince devait
régner et sortait peu de son futur royaume. Il venait pour ces
conférences où les grands se réunissent à Londres. Ensuite, il passait
quinze jours chez Louise. Il racontait les secrets d'Europe et comment
les rois puérils, parqués ensemble, se faisaient des mystifications et
changeaient les bottines devant les portes. Même il l'écrivait et Mme
Supplice disait souvent de sa voix d'extralucide:--Si jamais monseigneur
lâche Louison, elle portera ses lettres à la frontière. Je m'étonne qu'un
monseigneur écrive des choses pareilles. Elle les portera. Elle le tient.

En somme, Louise vivait libre, sauf aux grandes secousses politiques.

Le quinze de chaque mois, un officier à moustaches bleues entrait rue
Montchanin, claquait des talons et lui remettait une enveloppe.

Mahieddine admirait son uniforme par le vasistas du cabinet de toilette.

Un matin, vers six heures, que Mahieddine s'habillait pour rejoindre
Jacques, il eut l'idée d'une farce. Louise dormait. Il y avait sur la
table de nuit une boîte pleine de monnaie et de bagues. Cette farce,
plus ou moins drôle, consistait à laisser tomber bruyamment une pièce
sur les autres et à réveiller ainsi la dormeuse en jouant au couple
d'hôtel borgne.

Le sommeil possède son univers, ses géographies, ses géométries, ses
calendriers. Il arrive qu'il nous reporte avant le déluge. Alors nous
retrouvons une mystérieuse science de la mer. Nous nageons, et nous
croyons voler sans effort.

Les souvenirs de Louise ne remontaient pas si loin. Le bruit de la
pièce la tira d'une couche moins profonde du rêve.

--Gustave, soupira-t-elle, tu me laisseras de quoi déjeuner.

Elle soupirait dix ans avant.

Cet épisode émerveilla Mahieddine. Il riait seul dans la rue vide.
Jacques l'attendait. Il raconta ce que soulève une pièce qui tombe dans
un marécage endormi.

--Pauvre fille, dit Jacques, ne lui répète rien.

--Tu dramatises tout, criait Mahieddine. Tu as tort. Tu t'empoisonnes
l'existence.

Dans le métro, Jacques s'aperçut qu'il avait oublié son bracelet-montre.
Il ne voyait pas Germaine le lendemain. Le surlendemain, il alla rue
Daubigny, à dix heures pour le reprendre.

Mme Supplice n'était pas dans sa loge. Il enfonça la clef, tourna,
traversa le vestibule, ouvrit la porte. Que vit-il? Germaine et Louise.


Elles dormaient, enlacées comme des initiales, et même si curieusement
que les membres de l'une semblaient appartenir à l'autre. Imaginons la
reine de cœur sans robe.

En face de ces corps blancs épars sur le drap, Jacques devint stupide
comme Perrette devant son lait répandu. Fallait-il tuer? C'eût été fort
ridicule, et, en outre, un pléonasme. Il semblait impossible de faire ces
mortes plus mortes. Sauf que Germaine remuait sa bouche ouverte et que
Louise avait aux jambes des tics de chienne qui dort.

Une chose frappante était le naturel de ce spectacle.

On eût dit que les situations franches endimanchaient ces belles filles.
Grandies dans le vice, elles y trouvent un délassement.

D'où remontent ces deux noyées? Sans doute arrivent-elles de loin.
Toutes les vagues et toutes les lunes les roulent depuis Lesbos pour les
étaler là, sous une écume de dentelles et de mousseline.


Jacques se sentit tellement gauche qu'il pensa partir sans laisser de
traces. Mais comme Jésus ressuscite un pécheur, sa présence ressuscita
Louise.

--C'est toi, maman? dit-elle, les yeux entr'ouverts.

Elle les ouvrit, reconnut Jacques et secoua Germaine.

Il fallait sourire ou battre. Jacques murmura:

--C'est du propre.

--Quoi, du propre? cria Germaine. Tu préférerais que je te trompe avec
un homme.

Une femme de cette classe, si elle aime encore, cherche un mensonge.
Mais sans le comprendre, elle n'aimait plus. Depuis le dimanche de la
ferme, la chaudière éteinte, son cœur n'aimait que par habitude.

--Tu es jeune, conclut Louise en bâillant.

Jacques prit le bracelet-montre et se sauva.

Le sentiment de sa sottise lui apparut chez les Berlin. Après un sursaut
individuel, il revoyait sous l'angle de Germaine. Il avait rapporté sa
découverte à Mahieddine qui connaissait le commerce des amies.

--Tu te montes le bourrichon, dit-il. Les lois morales sont les règles
d'un jeu auquel chacun triche, et cela depuis que le monde est monde.
Nous n'y changerons rien. Va les rejoindre à quatre heures au skating.
J'ai un cours. J'irai vous prendre à six heures.

Jacques se rasa, contempla le portrait myope, se félicita d'avoir comme
rivaux un Osiris et une Louise, bâcla une version grecque et courut au
skating. On y donnait un gala au bénéfice d'une oeuvre de musiciens.



VIII


Le roller-skating était comble. La rumeur de Vésuve des patins sur le
béton remplissait les oreilles, même pendant les pauses. Un orchestre
nègre alternait avec un orgue mécanique. Les nègres se jetaient des
notes de trompette comme de la viande crue. Près de l'orgue qui vomissait
par derrière un escalier de carton, une dame en deuil écrivait sa
correspondance sur une petite table. Elle changeait les bandes. Une foule
triste tournait, chacun croyant avoir autour de lui le vide. Au sous-sol
on voyait un charmant tir en ardoises orné de pipes, de cibles rouges,
d'un cortège de lapins, de palmiers, de zouaves. Le jet d'eau sur quoi
sautille l'œuf était un tulipier dont le tireur coupe la tulipe. La dame
du tir se penchait et le refleurissait. Des hommes en chandail jouaient
au bowling. Du haut, ce bowling, entre deux musiques, faisait un bruit
sourd d'embauchoirs qu'on lance aux quatre coins de la chambre.

Sur le balcon du pourtour qui dominait la salle, leurs rubans affolés
par les ventilateurs, deux marins américains penchaient sur le gouffre
les profils de Dante et de Virgile.

Le décor était d'oriflammes et de projections.

Un numéro consistait en une rétrospective du cancan. Huit femmes,
survivantes de l'âgé d'or, secouaient un vrai poulailler sur des rythmes
d'Offenbach.

Quelquefois on ne distinguait que leurs jambes noires dans une literie
du Palais-Royal; quelquefois elles faisaient à pleines mains sauter leur
pied en l'air comme un bouchon de champagne et la mousse des dessous les
inondait. La naissance de Vénus, n'agite pas plus d'écume.

Cette danse touche le Parisien comme la corrida l'Espagnol. Elle
s'achève sur le grand écart, un groupe de carte transparente, où, cassant
son buste de cire, la vieille Môme Tour-Eiffel souriait, fendue en deux
jusqu'au cœur.


Malgré la bousculade, Jacques trouva les jeunes femmes assises. Leur
image d'idole hindoue à plusieurs membres le poursuivait. Il dut faire un
effort pour les démêler.

--Tiens, dit Germaine, c'est trop froid; prends mon verre.

Jacques buvait, heureux de mettre dans sa bouche une paille avec
laquelle Germaine avait bu, lorsqu'un choc défonça, contre la table, la
palissade qui entoure la piste. Des mains rouges saisirent le bourrelet
de peluche. Jacques leva les yeux. C'était Stopwell.

--Bonjour, Jacques! Vous excusez. Je patinais. Je vous ai reconnu. Je
tombe comme la foudre. Je ne savais pas que vous fréquentiez le skating.

--Mais, cria Jacques, à cause de l'orgue qui empêchait de s'entendre, si
vous le fréquentiez, vous, pourquoi ne vous y ai-je encore jamais vu?

--Je patinais ailleurs. Cette fois, je suis ici pour l'œuvre.

Il disparut sur la piste.

--Qui est-ce? demanda Germaine.

--C'est cet Anglais, ce terrible Anglais du _Tour du Monde._

--Invitez-le, dit Louise, il est seul; vous ne l'avez même pas prié de
s'asseoir à notre table.


C'est de la sorte que les nuages se groupent, que l'air fraîchit, que
les plantes s'inclinent, qu'une couleur de perle oriente l'eau.


Jacques chercha Stopwell et Stopwell vint s'asseoir entre Germaine et
Louise.

Comme dit Verlaine de Lucien Létinois: «_Il patinait merveilleusement._»
Il portait des knickerbockers, charmantes culottes anglaises qui se
bouclent sous le genou et retombent sur la jambe, des bas écossais, une
chemise molle, une cravate aux rayures de son club. Sa grâce, son aisance
frappèrent Jacques.

Il le voyait toujours dans la boîte Berlin et, comme une toile qui donne
peu de chose sans cadre, sans lumière, ne trouve sa force que
définitivement encadrée, contre un mur, sous un éclairage cru, Stopwell
prenait, au skating, un relief nouveau.

Germaine parla de l'élégance masculine. Jacques, agacé, prétendit que
tous les hommes anglais ont une élégance régimentaire et que l'élégance
française l'emporte par sa rareté même. Il cita l'accoutrement de tels
membres du Jockey-Club dont la singularité charmante n'appartient qu'à
eux. Il voulut faire comprendre la silhouette de feu le duc de
Montmorency, élimé, taché, emportant son gibus à table.

Il manqua son but. Le malheur qui s'approche prive un homme de tous
ses moyens.

Stopwell l'approuve. Stopwell parle. Il souligne ses fautes de français.
C'est la première fois qu'il parle. Chez les Berlin, il ne daigne.

Il parle de l'Angleterre. C'est un marin qui parle de son navire,
Jacques est juste; il le trouve noble. De son fauteuil d'extrême droite,
il s'incline. Il baisse la tête.

Maintenant Stopwell l'écrase d'une réponse indirecte. Il parle
d'élégance. Il coupe ses phrases de _vous savez_, gentils, terribles,
comme sa poignée de main.

--Il y a de la véritable élégance à Londres, vous savez, dit-il. En face
Rumpelmayer, par exemple, (il s'adresse aux femmes)... la petite échoppe
du chapelier Lock. C'est une chose très noire et très petite; si petite,
que les commis clouent les caisses dans la rue. Tout le charbon de
l'Angleterre (et Stopwell prend la voix de Lady Macbeth lorsqu'elle
prononce la phrase illustre: Tous les parfums de l'Arabie...), tout le
charbon de l'Angleterre a fait ce petit diamant. Derrière sa vitrine,
comme vous dites, on voit de très, très vieux couvre-chefs, des
couvre-chefs d'un siècle, blancs de poussière. M. Lock ne les brosse
jamais. Et si lord Ribblesdale essaye son chapeau... alors, vous savez...
c'est mag-ni-fique.

Il scande ce magnifique et appuie sur le mag et le fique en enfonçant
ses mains dans ses poches de pantalon, bourrées de chaînes et de clefs
en nickel.

Les femmes se taisent.

Germaine boit ses paroles. Ses yeux chavirent. Jacques est éperdu, car,
incorporé à cette femme qui se détache de lui sans transition, il se voit
diminuer à mesure qu'elle s'éloigne. Pareil au savetier des _Mille et une
Nuits_ il réintègre sa forme primitive. Il redevient ce qu'il était avant
leur amour.

Ce supplice physique et moral dépasse ses forces.

--Qu'avez-vous, mon petit Jacquot? demande Louise. Votre lèvre tremble.

Mais Germaine n'entend plus ni la question ni la réponse.

--Houp! ordonne Stopwell, qui se dresse sur ses roulettes, venez patiner
avec moi.

Germaine quitte la table et le suit comme une esclave.


Jacques regarde la piste. Elle 's'allonge et se courbe dans des miroirs
déformants. La musique aussi change comme quand on s'amuse à écouter
un orchestre en se bouchant et se débouchant les oreilles. Il voit Peter
et Germaine, moines du Gréco. Ils s'étirent, ils verdissent, ils montent
au ciel, pâmés, foudroyés par les lampes au mercure. Ensuite ils roulent
loin, très loin: une Germaine large, nabote; Stopwell devenu un fauteuil
Louis-Philippe qui lancerait ses pieds à droite et à gauche. Le bar
tangue. Louise approche le visage flou des films artistiques. Elle remue
la bouche et Jacques n'entend aucune parole.

Il n'est plus richement emboîté par la personne de Germaine. Il sent
ses os, ses côtes, ses cheveux jaunes, ses dents en pointe, ses taches
de rousseur, tout ce qu'il déteste et qu'il ne constatait plus.

Sous les projecteurs de la valse qui l'étrangle, Germaine et Stopwell
passent d'un bout du ring à l'autre, sur une jambe, les mains jointes,
dans la pose de l'aurige. Stopwell bombe le torse. Il se croit Achille.
Une seconde Jacques le trouve absurde et pense naïvement que Germaine va
s'en apercevoir, fuir, revenir seule, avouer que c'était une farce.

Louise n'est pas méchante, mais elle est femme. Elle se souvient. Elle
contemple complaisamment la victime.

Mahieddine arrive. Louise cligne de l'œil, abaisse les coins de la bouche
et désigne du menton le couple qui valse.

Mahieddine répond à ces grimaces explicatives par une autre qui consiste
à avancer la lèvre inférieure et à incliner la tête en ouvrant des yeux
énormes.

La tête coupée de Jacques roule sur sa poitrine.

--Rentre-le, dit Louise à son amant. Il va tourner de l'œil.

Jacques refuse. Il n'est pas de ceux qui partent. Il est de la race
maudite qui reste, qui boit la dernière goutte.

La valse cesse. Germaine et Stopwell rentrent en s'accrochant aux
chaises et aux consommateurs. Germaine tombe sur une grosse dame.
Elle rit. La dame l'insulte. Stopwell hausse les épaules. Le mari de la
dame se lève. La dame le calme et l'oblige à se rasseoir.

Jacques devine la scène. Tout cela n'est pas très au point.

Louise, avec le même geste du menton, et comme à un enterrement on
prévient l'ami bavard qu'il se trouve derrière un membre de la famille,
montre à Germaine le malheureux.

--Il se remettra, dit-elle.

Ce mot était humain dans le sens où la loi estime pitoyable la balle
que l'officier tire à bout portant sur un fusillé qui respire encore.

--Une cigarette? offre Stopwell.

Charmante attention des hautes œuvres.



La retraite jouée, ils sortirent. Ils montèrent dans l'automobile de
Germaine. Jacques hissé, ballotté, sans force, voyait à droite et à
gauche un décor trouble. Un profil: Mahieddine; l'Odéon, des affiches,
le Luxembourg, la taverne Gambrinus, le bassin. On reconduisait Stopwell.

L'automobile s'arrêta près du Panthéon. Stopwell descendit. Comme
Jacques restait à sa place:

--Allons, dit Germaine, tu dors? On arrive.

Il balbutia, sauta, rentra en silence avec Stopwell. Mahieddine
retournait chez Louise.

Peter regagna sa chambre et Jacques la sienne. Là, tombant à genoux
devant le lit, il évacua les larmes qui tendaient une loupe d'eau entre
ses cils et lui montraient un univers grotesque.



Jacques ne comprenait pas comment il pourrait vivre, se coucher, se
lever, se laver, travailler, continuer, avec une souffrance incroyable
et qui semblait à peine pouvoir s'endurer une heure.

Il s'excusa, ne dîna pas, se coucha. Il espérait la trêve du sommeil.



Le sommeil n'est pas à nos ordres. C'est un poisson aveugle qui monte
des profondeurs, un oiseau qui s'abat sur nous.

Il sentait nager le poisson en cercle, hors des limites. L'oiseau
fermait ses ailes, se posait au bord de l'insomnie, tournait le cou, se
lissait les plumes, piétinait, n'entrait pas.

Jacques retenait sa respiration d'oiseleur. Enfin, l'oiseau prenait son
élan, fuyait, et Jacques restait en face de l'impossible.

Impossible. C'était impossible. À cause de cette vitesse acquise du cœur
de Germaine, Jacques ne pouvait distinguer aucune transition.

Il avait vu, d'une seconde à l'autre, un visage à des kilomètres. Il
avait senti molle une main qui cherchait hier encore la sienne. Son
regard avait rencontré, à la place de l'œil qui câline, l'œil qui
inspecte.

Il se répétait: C'est impossible. Je rêve. Stopwell méprise les femmes
et feint le reste par une pose d'Oxford. Il est vierge. Il fait la
grimace dès qu'on parle d'amour physique. «Ça ne se fait pas», dit-il,
et il ajoute: «Comment peut-on se coucher avec les autres?»

Même si Germaine éprouve un caprice, elle rencontrera le vide.

Stopwell se méfie de la France. Sur l'autre bord de la Manche, son père
le pasteur, son équipe de foot-ball et son régiment le regardent.
L'alerte n'aura pas de suite.


Soudain, une épaisseur habite ses yeux. Ses mâchoires se contractent.
L'oiseau est dans le piège, le poisson dans le bocal. Il dort.

Il rêve. Il rêve qu'il ne rêve pas et que Stopwell, qui porte une jupe
d'Écossais, le force à croire qu'il rêve. Ensuite, il patine, il vole.
Il vole autour du skating où poussent des arbres. Stopwell cherche à
l'humilier, dit à Germaine qu'il rêve, qu'il ne vole pas réellement.
Germaine sautille auprès de Stopwell à l'aide d'une ombrelle. Cette
ombrelle leur sert de parachute. La jupe de Stopwell devient très longue,
avec une traîne.

Germaine, accompagnée par un orgue d'église, chante l'_Honorât
Silencieux._ Ce titre dépourvu de sens en possède un dans le rêve.

Jacques tombe. Il arrive au fond d'un trou de linge. Il est réveillé.
Il entend Mahieddine qui se couche. C'est donc le matin. Il se rendort.
Il retrouve le skating. Sa piste tourne. C'est ainsi que Stopwell a l'air
de patiner. Il dénonce le subterfuge à Germaine. Elle rit, l'embrasse.
Il est heureux.

Petitcopain le secoue pour l'étude. Il se lève, passe de l'eau froide
sur sa figure.

Un à un, comme des soldats à l'appel, ses souvenirs endormis se
réveillent et se rangent en peloton. Le souvenir du skating à son tour.
Mais à peine se trouve-t-il là, que les autres rapetissent. Lui seul
grandit, gonfle, devient colosse.

Les assassinés peuvent vivre sans comprendre leur blessure tant que le
couteau y reste. L'enlève-t-on? Le sang coule et les chairs travaillent.

L'eau froide ôte à Jacques le couteau.

Il décide, bien que Germaine dorme à cette heure, de courir se faire
embrasser, gronder, fermer sa plaie.


Au réveil, c'est en nous l'animal, la plante qui pensent. Pensée
primitive sans le moindre fard. Nous voyons un univers terrible, parce
que nous voyons juste. Peu après l'intelligence nous encombre
d'artifices. Elle apporte les petits jouets que l'homme invente pour
cacher le vide. C'est alors que nous croyons voir juste. Nous mettons
notre malaise sur le compte des miasmes du cerveau qui passe du rêve à
la réalité.


Jacques se rassurait. L'étude était à neuf heures. Il y serra la main
de Peter. À dix heures, il se jeta dans une automobile, acheta des
fleurs en route, et s'arrêta chez Germaine.

Joséphine ouvrit, surprise. Germaine dormait.

--Je la réveillerai, dit-il.

Jacques entra. Germaine, reportée en arrière par le songe, présentait
son ancien visage. Il le détaillait, se réjouissait. Il posa les fleurs
fraîches sur ses joues.

Elle était de ces personnes alertes qui se réveillent vite.

--C'est toi! dit-elle; tu n'es pas fou de déranger le monde à une heure
pareille.

--Je ne tenais plus, répondit-il. J'avais rêvé que tu me quittais. J'ai
sauté dans un fiacre.

Germaine n'hésite pas à briser un cœur. Elle partage avec les
domestiques cette opinion qu'une chose précieuse, brisée, se recolle.

--Tu n'as pas rêvé, mon bonhomme. Garde ton bouquet. Je suis franche.
J'aime Peter et il m'aime. Tu en trouveras douze qui me valent.
Laisse-moi dormir.

Elle se tourna vers le mur. Jacques se coucha par terre et sanglota.

--Dis donc, fit Germaine, ce n'est pas un hôpital, cette chambre. Je
déteste les hommes qui pleurent. Retourne rue de l'Estrapade et
travaille. Tu ne mènes pas l'existence d'un élève qui prépare des
examens.

Jacques suppliait. Elle avait pris cette paraffine, ce masque contre
les gaz, des gens qui n'aiment plus.

Elle mesurait l'amour de Jacques aux siennes. Elle pensait que cette
crise passerait en un jour. Elle sonna.

--Joséphine, apportez un peu de cognac à Monsieur Jacques.

Elle imitait le dentiste qui sait que l'extraction tourne le cœur,
provoque un ébranlement vite disparu.

Jacques buvait, pour lui plaire. Joséphine le souleva, lui donna son
feutre, sa canne, le poussa dehors, toujours comme le domestique du
dentiste. Il connaît les suites du choc opératoire mais doit introduire
un nouveau client qui s'impatiente.

De cette minute, la vie de Jacques fut voilée comme une roue de
bicyclette après une chuté, comme une plaque de photographie lorsqu'on
entr'ouvre l'appareil.

--Sois bon avec lui répétait Mme Berlin au professeur, il souffre.

--De quoi?

--Laisse. Les femmes devinent certaines choses.

Car elle poursuivait son roman.

Mahieddine continuant de voir Louise, ses départs et ses retours
déchiraient Jacques. Ce voisinage le consolait mal.

Attendre est la plus minutieuse occupation. Le cerveau, comme une ruche
le jour de l'essaimage, se vide et ne conserve que les éléments d'un
travail sans joie. Si nos sens frivoles le dérangent, les abeilles de la
douleur les paralysent. Il faut attendre, attendre, attendre; manger
machinalement pour donner des forces à l'usine des faux bruits, des faux
calculs, des faux souvenirs, des faux espoirs.

Que faisait Jacques? Il attendait.

Qu'attendait-il? Un miracle. Un signe de Germaine, un pneumatique.

Couché sur son lit, le cœur noué comme ces nœuds de marine que les
mouvements de la corde lâchent ou contractent, il guettait la porte
cochère, le télégraphiste qui monte les dépêches aux étages.

Il inventait les bruits de la voûte et de l'escalier. Les bruits
distincts s'évanouissaient dans le corridor.

Sortait-il? Il n'osait rentrer. Il demandait à la concierge:

--A-t-on monté un pneumatique pour moi?

--Non, Monsieur Forestier, répondait-elle.

Alors, il pensait que la concierge pouvait n'avoir pas vu le
télégraphiste. Il comptait jusqu'à douze sur chaque marche. Son esprit
crédule imaginait que, pendant cette opération, le pneumatique pourrait
naître sur sa table, spontanément.

Un matin, il le reçut. _Viens à cinq heures, chez Louise_, écrivait
Germaine, _j'ai à te parler._

Il l'embrassa, le plia, l'enferma contre la photographie myope et, même
dans la suite, ne le quitta jamais.

Comment patienter jusqu'à cinq heures?

Il remua, il parla, il tua un peu le temps qui le tuait beaucoup.

Stopwell l'évitait, ne le rencontrait qu'à table. Mahieddine le crut
guéri, Mme Berlin, héroïque. Ses amours avec Jacques lui apparaissaient
comme celles du duc de Nemours et de la princesse de Clèves.

À quatre heures, Jacques se rendit rue Montchanin.

Il y trouva les deux femmes. Louise feignait de se polir les ongles.
Germaine marchait de long en large. Elle portait une coiffure qui lui
découvrait les oreilles, des boucles d'oreilles, un visage neuf, un
costume tailleur à carreaux noirs et beiges que Jacques ne connaissait
pas.

--Assieds-toi, dit-elle. Tu sais ma franchise. Je ne suis pas de ces
femmes qui dissimulent. Stopwell ne veut pas... elle insista: il ne veut
pas que nous nous mettions ensemble sans que tu le saches et que tu
l'acceptes. J'avoue ne pas connaître beaucoup d'amis qui agiraient de
la sorte. Nous devons dîner ce soir à Enghien. Est-ce oui ou non?

--Allons... mon petit Jacques, dit Louise, en arrêtant son polissoir...
allons, un joli geste.

Elle ne se sentait pas mécontente.

Ce joli geste exaspéra Jacques. Il retrouva des forces pour répondre:

--Il n'y a pas de jolis gestes, Louise. Ce sont les ministres et les
dames patronnesses qui font de jolis gestes. Je m'incline. On n'empêche
pas les cœurs.


Il reste un espoir sous la guillotine, puisque si le couperet se
détraque, la justice fait grâce. Jacques espérait encore que sa grandeur
d'âme toucherait Germaine et la ramènerait à lui.

--Serrons-nous la main, dit-elle.

Il reconnut la poignée de main anglaise.

--Un peu de thé? demanda Louise.

--Non, Louise... non. Je rentre.

Il ferma les yeux. Sous ses paupières, à force d'avoir regardé la robe
de Germaine, il traduisait son damier en rouge, glissant lentement vers
la droite, se reformant à gauche et glissant encore.


Rue de l'Estrapade, Jacques frappa chez Stopwell.

--Stopwell, déclara-t-il, elle m'a tout avoué; elle est libre.

Peter crut-il qu'elle avait tout avoué, ou profita-t-il d'une occasion
pour donner le coup de lance?

--Nous sommes des gentlemen. Il faut que vous sachiez que je ne
soupçonnais pas qu'il y eût une femme dans la chambre de Maricelles.
J'entendais remuer. Je croyais surprendre Petitcopain.

Après ces phrases incompréhensibles, Jacques se retrouva dans le
corridor comme lorsqu'on _y est_ à colin-maillard et que des joueurs
vous étourdissent.

Mahieddine sortait. Jacques l'en empêcha et le cuisina. Il apprit que
le soir de Germaine rue de l'Estrapade, pendant le rite de la pendule,
Stopwell, prévenu par Petitcopain, entra chez Maricelles et s'excusa.
Germaine le retint, lui dit qu'elle attendait Jacques, l'interrogea sur
le nombre des élèves, le travail, les collèges d'Angleterre. Stopwell
trouvait que les collèges de France manquent de sport et lui demanda si
elle était sportive. Elle répondit que non. Elle se contentait du patinage
à roulettes. Elle indiqua leur skating.

--Je me sauve, s'écria Stopwell, car j'ai peur que Forestier ne remonte.
Il est susceptible, savez-vous. Il croirait que je suis venu exprès.
Promettez-moi de ne pas lui dire que j'ai ouvert cette porte.

Jacques se souvint de ses plaisanteries, de l'Anglais du _Tour du Monde._

Il réintégra sa chambre. Sur le plus propre de ses souvenirs, il venait
de trouver une tache.

Et voici où nous le rencontrons au commencement de ce livre. Il se
cambre. Il résiste. Redevenu Jacques, il se regarde dans le miroir.

Un miroir n'est pas l'eau de Narcisse; on n'y plonge pas. Jacques y
ppuie le front et son haleine cache cette figure pâle qu'il déteste.


Lunettes noires ou mélancolie éteignent les couleurs du monde; mais,
au travers, le soleil et la mort se peuvent regarder fixement.

Il envisagea donc le suicide sans grimace, comme un voyage de luxe.
Ces voyages paraissent irréels. On se force pour les préparatifs.

Jacques craignait les fins ignobles. Il revoyait le journaliste de
Venise, vert et joufflu. Il se rappelait un suicidé après les courses
de Maisons-Lafitte, au bord de la Seine, les tempes en marmelade, avec
des pieds de danseur à cause des remous de l'eau où il flottait à demi.

La veille, un docteur, locataire du cinquième, déplorait le nombre des
décès par les stupéfiants. Il racontait l'histoire d'une de ses clientes
lui téléphonant, la nuit, presque folle. Son amant, qu'elle croyait
endormi, était mort. Il avait prisé trop de poudre.

Le docteur arrive, habille le cadavre et le porte, bras-dessus
bras-dessous, dans un fiacre, jusqu'à une clinique complaisante, pour
sauver cette femme mariée, éteindre le scandale autour d'un nom
d'industriels connus.


Jacques se décide.


Il alla, vers onze heures du matin, au skating. La salle déserte
changeait d'air. Le barman balayait son bar. Jacques lui dit bonjour et,
fort rouge, commença:

--Vous savez que je ne me drogue jamais.

--Oui, monsieur Jacques, répondit le barman, qui connaissait la phrase
des novices.

--Vous en avez? C'est pour une Russe.

Le barman passa derrière sa caisse, tendit le cou pourvoir s'ils étaient
seuls, descendit d'un dressoir le Jéroboam qui l'ornait, ôta le fond
postiche et demanda:

--Combien en désirez-vous? Quatre grammes? douze grammes?

--Donnez-moi dix grammes.

Le barman compta dix petites enveloppes à vingt francs l'une, empocha
deux billets et recommanda la plus extrême prudence.

--Comptez sur moi, dit Jacques qui mit les doses dans sa poche, lui
serra la main et quitta le skating.

Pour sortir plus vite, il traversa la piste. Cette piste était sa Place
de Grève. Elle affermit sa résolution.

Il rentra tranquillement comme quelqu'un qui, possédant billet et place
de sleeping, n'a plus à se préoccuper des ennuyeux détails du voyage.



IX


Malgré la différence des classes, la vie nous emporte tous ensemble, à
grande vitesse, dans un seul train, vers la mort.

La sagesse serait de dormir jusqu'à cette gare terminus. Mais, hélas,
le trajet nous enchante, et nous prenons un intérêt si démesuré à ce qui
ne devrait nous servir que de passe-temps qu'il est dur, le dernier jour,
de boucler nos valises.

Pour peu que le couloir reliant les classes rapproche clandestinement
deux âmes et les mélange, la certitude que la fin du voyage ou que la
descente de l'une d'elles en route anéantira l'idylle, rend la
perspective du but intolérable. On voudrait de longues haltes en rase
campagne. On regarde la portière qui est, à cause du mouvement des fils
télégraphiques, une harpiste maladroite, travaillant un arpège et le
recommençant toujours.

On essaye de lire; on approche. On envie ceux qui, à la minute de
mourir, pensant comme Socrate au coiffeur pour Phédon et au coq pour
Esculape, mettent sans effroi leurs affaires en ordre.

Jacques, trop seul, se jetait du train en marche. Ou bien, peut-être,
ce scaphandrier qui étouffe dans le corps humain veut-il s'en dévêtir.
Il cherche le signal d'alarme.

Il se déshabilla, écrivît quelques lignes sur un bloc qu'il mit en
évidence et déplia les paquets de poudre.

Il les vida par le coin dans une vieille boîte de cigarettes. Le contenu
scintillait comme du mica.

Il avait sur un meuble, habitude prise chez Stopwell, une bouteille de
whisky, un siphon et un verre. Il versa du whisky, mélangea la poudre et
but d'une traite. Ensuite, il alla s'étendre.


L'invasion se fit de tous les côtés à la fois. Sa figure durcissait. Il
se souvint d'une sensation analogue chez le dentiste. Il touchait d'une
langue pâteuse des dents étrangères enchâssées dans du bois. Un froid de
chlorure d'éthyle vaporisait ses yeux et ses joues. Des vagues de chair
de poule parcouraient ses membres et s'arrêtaient autour du cœur qui
battait à se rompre. Ces vagues allant, venant, des orteils à la racine
des cheveux, imitaient la mer trop courte et qui ôte toujours à une plage
ce qu'elle donne à l'autre. Un froid mortel remplaçait les vagues; il
jouait, s'épanouissait, disparaissait et reparaissait, comme les dessins
de la moire.

Jacques sentait un poids de liège, un poids de marbre, un poids de
neige. C'était l'ange de la mort qui accomplissait son œuvre. Il se
couche à plat ventre sur ceux qui vont mourir, et pour les statufier
guette leur moindre distraction.

La mort l'envoie; on dirait ces ambassadeurs extraordinaires qui
épousent à la place des princes. Aussi le font-ils avec indifférence.

Un masseur n'est plus touché par la peau des jeunes femmes. L'ange
travaille froidement, cruellement, patiemment, jusqu'au spasme. Alors,
il s'envole.

Sa victime le devinait implacable, pareil au chirurgien qui donne le
chloroforme, aux boas qui, pour manger une gazelle, se dilatent peu à peu
comme une femme qui accouche.

«L'homme de neige... l'homme de neige...» Une rengaine confuse charmait
ses oreilles. On parle aux enfants de l'homme au sable, quand ils veulent
rester le soir avec les grandes personnes et perdent pied dans des
sommeils naïfs. Le menton qui leur touche la poitrine les réveille, les
ramène ahuris à la surface.

Jacques entendait une voix qui modulait: «L'homme de neige... de
neige... de neige...» Il ne fallait pas s'y laisser prendre et Jacques
faisait la planche, la tête en arrière, les oreilles sourdes plongées
seules dans l'élément inconnu. Car le travail de l'ange avait ceci de
terrible qu'étant illimité il se produisait dessus, dessous et à
l'intérieur. Il n'était pas brutal; l'ange se reposait et reprenait de
plus belle.

Entre la décision de se noyer, l'acte et les surprises qu'il réserve à
l'organisme, que de distances! Bien des faibles, à peine l'eau
entre-t-elle dans leurs narines, nagent, ou, ne sachant pas nager,
inventent désespérément la natation.

La peur gagnait Jacques. Il voulut prier, joindre les mains. Elles
étaient lourdes, intransportables.

Un bras mort sur lequel on a dormi se charge vite d'eau de Seltz; il
pétille et peut obéir. Les mains de Jacques demeuraient inertes.

Les mouvements qu'on exécute en aéroplane ne se constatent pas.
L'appareil reste immobile. Enfermé dans le casque et les lunettes,
on voit les maisons qui rapetissent et qui enflent, une ville morte que
son fleuve divise. Cette ville se balance ou dresse une carte d'atlas
contre un mur. Soudain, le looping nous la montre peinte au-dessus de nos
têtes. Ce jeu du monde autour des pilotes s'accompagne d'angoisse. Le
ventre s'évanouit. Les oreilles se bouchent. Le vertige traverse la
poitrine de son fil à couper le beurre. Il arrive d'atterrir en se
croyant à mille mètres d'altitude: on prend les bruyères pour une forêt.

Jacques, sur son lit, commençait à embrouiller ses symptômes avec les
phénomènes extérieurs. Les cloisons respiraient. Le bruit de la pendule
sortait tantôt de l'encrier, tantôt de l'armoire. La fenêtre était close
ou grande ouverte sur un ciel d'étoiles. Le lit glissait, penchait, se
tenait en équilibre instable. Il retombait et se recabrait lentement.

Le cerveau de Jacques devint plus lucide, malgré un murmure de ruche.
Il vit Tours, sa pauvre mère ouvrant la dépêche, se pétrifiant, son père
bouclant des sacs.

«Voilà la fin, pensa-t-il. La mort nous montre toute notre existence.»
Mais il ne voyait rien d'autre. Sa mère changeait de figure. C'était
Germaine. C'était Germaine ou sa mère. Puis Germaine seule, qu'il avait
un mal atroce à se rappeler. Il confondait sa bouche et ses yeux avec
les yeux et la bouche d'une Anglaise, une des bêtes de son désir,
entrevue au Casino de Lucerne. Le tout fut englouti par un édelweiss.
Il contemplait à la loupe cette petite étoile de mer en velours blanc
qui poussé sur les Alpes. Il avait neuf ans. On manqua le train de Genève
parce qu'il trépignait, qu'il voulait qu'on lui en achetât un.

Les souvenirs... se disait-il. Voilà les souvenirs.

Mais il se trompait. L'édelweiss termina la séance.


Les bêtes nocturnes se cachent le jour; un incendie les chasse de leurs
trous. La fin d'une corrida mêle le public des places de soleil et des
places d'ombre; le tumulte de la drogue mêlait en Jacques sa moitié
d'ombre et sa moitié de lumière. Il ressentait vaguement un dégoût, un
désastre étrangers au drame physique. Il ne se souvenait ni de son cœur
gaspillé, ni de ses semaines crapuleuses; il les vomissait comme un
ivrogne rejette le vin qu'il oublie avoir bu.


Jacques s'élève. Il perd ses bornes. Il voit le dessous des cartes. Il
n'a pas conscience du système qu'il bouleverse, mais il se pressent une
responsabilité. La nuit du corps humain possède ses nébuleuses, ses
soleils, ses terres, ses lunes. Un esprit moins esclave d'une matière
engourdie devine combien le mécanisme de l'univers est simple. S'il ne
l'était pas, il se détraquerait. Il est simple comme la roue. Notre mort
détruit des univers et les univers de notre ciel sont à l'intérieur d'un
personnage dont la taille déconcerte. Dieu contient-il le tout? Jacques
retombe.

Les spéculations de cette envergure sont fréquentes chez les intoxiqués.
Elles illusionnent bien des médiocres sur leur intelligence. Ils
s'imaginent résoudre les problèmes éternels.

Après une accalmie, les moires, les frissons, les crampes recommençaient.
Jacques se sentait de moins en moins de force pour la lutte. Des sources
de sueur trouaient son corps. Le cœur battait peu. Il le sentait battre
d'autant moins qu'il venait de battre trop. Il touchait des épaules sous
l'ange. Il enfonçait. L'eau montait plus haut que ses oreilles. Cette
phase fut interminable.

Jacques ne résistait plus.

--La... la... la... disait l'ange, vous voyez bien qu'on y arrive... que
ce n'est pas si pénible...

Jacques répondait:

--Oui... oui... c'est très facile, très facile..., attendait sans
révolte.

Enfin, pareil au voilier torpillé, devenu lourd comme un immeuble,
saluant et s'enfonçant de biais dans la mer, Jacques coula.


Il n'est pas mort.

L'ange exécute on ne sait quel contre-ordre.



Petitcopain revient d'un bal d'internes (son premier bal), à cinq heures
du matin, et, moitié pour prendre des allumettes, moitié pour établir la
preuve de son exploit, trouvant de la lumière sous la porte, entre chez
Jacques.

Il voit ce faux cadavre, le bloc sur lequel Jacques avait écrit, réveille
Mahieddine, Stopwell, les Berlin, le docteur du cinquième.

On fit des bouillottes, des cataplasmes. On frictionna Jacques. On lui
versa du café noir entre les dents. On ouvrit la fenêtre.

Mme Berlin, qui se croyait la cause du suicide, pleurait à chaudes
larmes. Berlin drapait une couverture sur ses épaules.

Les secours s'organisèrent. On chercha une garde. À huit heures, le
docteur affirma que Jacques était sauf.

À quoi devait-il de vivre? À un filou. Encore une fois, mais à rebours,
le sauvait sa moitié d'ombre. Le barman lui ayant vendu un mélange assez
inoffensif.



X


La convalescence fut longue, car le sang empoisonné lui donna la
jaunisse. Après la jaunisse se déclarèrent à la jambe gauche les
symptômes d'une névrite qui se dissipa. Il en aimait les blessures
aiguës qui seules distraient d'une idée fixe et que la médecine nomme
_exquises_, les admirant à l'égal d'une enluminure de missel.

Malgré la disparition décente du champion de saut, la rue de l'Estrapade
augmentait son épuisement.

Enfin, comme il devenait transportable, sa mère qui habitait l'hôtel et
le veillait depuis trente jours, assistée de Petitcopain, l'emporta en
Touraine.


C'est là que, désintoxiqué du poison et des remèdes, Jacques se réveille
une après-midi de février.

Le papier qui couvre sa chambre représente une vieille chasse à courre.
Les braises sont intenses, fourrées, zébrées, félines de loin, et
terribles si on approche, comme une figure de tigre. Sa mère tricote près
de la chaise-longue.

Jacques prolonge l'engourdissement. Il feint de sommeiller encore. Il
empêche ses souvenirs d'enfance de gêner ses souvenirs nouveaux.

Il pousse interminablement, maladroitement, des pièces d'échecs:
Germaine, Stopwell, Osiris, Jacques Forestier. Il corrige ses fautes,
combine des coups impossibles.

Ce jeu l'éreinte et lui gâche ses petites forces de convalescent. Après
quelques secondes, l'échiquier se brouille; Osiris, Stopwell, Germaine
l'entourent. Il est battu, toujours battu.

Jacques se demande s'il n'y a pas maldonne, si Germaine n'était pas une
contrefaçon de ses désirs, pipés par une ressemblance. Mais non. Le désir
ne trompe pas. Elle est bien de la race.

Car c'est une race sur la terre; une race qui ne se retourne pas, qui ne
souffre pas, qui n'aime pas, qui ne tombe pas malade; une race de diamant
qui coupe la race des vitres.

Jacques en adorait de loin le type. C'est la première fois qu'il s'y
frotte.

Que peuvent une Germaine, un Stopwell l'un contre l'autre? Mais Stopwell
peut rayer, jusqu'à l'âme, Petitcopain.

Race fleuve aussi. Petitcopain et Jacques sont de la race noyée. Jacques
s'en tire à bon compte. Un peu plus, il y restait. D'ailleurs, à quoi bon
le repêchage? Qu'un de ces fleuves coule, qu'une de ces pierres miroite,
il y courra fatalement.

Hé bien! non. Il luttera. La volonté change les lignes de nos mains. À
force de digues on détourne le sort. Ulysse s'attache; il s'attachera.
Dans un foyer, il fuira les sirènes. Il est facile de les reconnaître.
Si on décide de ne plus prêter une oreille crédule on découvre vite la
vulgarité de leur répertoire musical.

Le diamant, qu'est-ce? Un fils de charbonniers, devenu riche. Ne lui
sacrifions pas notre chance. Ni fleuve, ni diamant. L'eau molle et l'eau
dure n'auront plus ses larmes.

Ainsi Jacques se fait des mots. Il croit fixer un type, cerner l'ennemi,
le voir en face, ligoter le fantôme, se mettre en garde contre un danger
connu.

Les mots fleuve, diamant, vitre, sirène, sont des fétiches nègres. Mieux
vaudrait un signalement. Mais quel signalement? Le vrai monstre a
beaucoup trop de têtes différentes. Leur multitude cache son corps.

Jacques bouge, regarde sa mère en souriant. Elle se lève. Elle va faire
une maladresse charmante, avouer sa jalousie.

--Jacques, dit-elle, mon Jacques, il ne faut plus te tourmenter pour une
mauvaise femme.

Jacques lâche ses résolutions d'un seul coup. Il se contracte, se
révolte. Mme Forestier se rassoit. Il cherche sur la table un
porte-carte, l'ouvre, tire par bravade la photographie de Germaine.
Que voit-il? Une actrice. Il ferme les yeux. Sa martingale réapparaît. Il
s'y accroche, Sa mère pardonne et, pour rompre le silence:

--Tu te souviens d'Idgi d'Ybreo à Mürren?

Elle compte ses mailles...

--Le journal annonce sa mort au Caire.

Cette fois, Mme Forestier lâche son ouvrage. Jacques se renverse. Des
larmes coulent sur ses joues, des larmes profondes.

--Jacques... mon ange... s'écrie-t-elle. Qu'y a-t-il? Jacques!

Elle l'embrasse, l'enferme dans son châle. Il sanglote sans répondre.

Il voit un lit. Contre ce lit, le Dieu Anubis se dresse. Il a une tête
de chien. Il lèche une petite figure toute froide, toute noble, déjà
momifiée par la douleur.



ÉPILOGUE


Au bout du mois, Jacques se trouvait plus valide qu'avant sa maladie,
car le repos d'une maladie soigne les nerveux. Il lui fallait reprendre
ses études. On décida qu'il retournerait à Paris avec sa mère, qu'ils y
habiteraient en ménage et que Mme Forestier logerait un répétiteur.
Jacques avait suggéré ce système. Il se sentait encore trop déséquilibré
pour vivre sans appui. Il savait que sa mère et lui s'entremeurtriraient
sans doute, mais un point fixe d'amour, de respect, lui signalerait la
moindre dérive. Sa propre nature n'était pas assez droite pour l'avertir.
Elle penchait et dérivait sans secousses.

M. Forestier n'avait plus besoin de fil à plomb. Il donna sa femme à son
fils. Il irait les voir en mai.

Le matin du retour à Paris, Jacques, à son regret de n'y pas débarquer
seul, comprit combien la présence de Mme Forestier serait indispensable.
Il suffoquait. Il n'osait se mettre à la foule. Il entrait mal dans la
mer. Il la retrouvait froide et folle.

Mme Forestier devait aérer l'appartement, s'entendre avec du personnel,
ôter la lustrine et le camphre. Jacques la rejoindrait à sept heures pour
dîner en ville.

La rue excitait son corps guéri. Il se disait: J'ai les yeux ouverts. Je
regarde Paris comme je regardais Venise. Il faut des drames pour
m'éveiller.

Ensuite il retombait inerte sous un chaos d'immeubles, d'autobus,
d'enseignes, de barricades, de kiosques, de sifflets, de grondements
souterrains. Il se rappelait les jeunes gens de Balzac qui, en arrivant
à Paris, posent le pied sur le premier échelon d'une échelle d'or. Il ne
trouvait pas un engrenage où se faire mordre. Sur ce Paris léger, il
surnageait lourdement. Il était de l'huile sur de l'eau; une épave. Il
s'écœura.

Il fallait rendre visite à un précepteur possible que connaissait son
père, rue Réaumur. Par chance, le précepteur n'était pas à la maison.
Jacques laissa une carte.

Au moment où il passait devant la poste de la Bourse, un homme sortit
de sous terre. Il reconnut Osiris. Osiris sortant d'une nécropole creusée
sous un temple, c'était le dieu Osiris, figurant le passé. Le cœur de
Jacques battit à se rompre. Il pressa le pas.

--Hep! Jacques! Jacques!

Nestor l'appelait. Impossible de prendre le large.

--Où courez-vous? Par exemple! Si je m'attendais à vous voir. Germaine
m'avait dit que votre famille vous séquestrait à la campagne. Entre nous,
je vous traitais de lâcheur. Je me demandais ce que nous avions bien pu
vous faire. Vous nous avez brûlé la politesse.

Jacques bredouilla qu'il avait été très malade, qu'il arrivait de
Touraine, qu'il passait un jour à Paris.

--Un jour à Paris! Je ne vous lâche pas. Venez prendre le vermouth avec
moi.

Le bureau des Osiris était à quelques mètres, rue de Richelieu.

Pendant que Nestor ouvrait, se débarrassait, cherchait le vermouth et
les verres dans un placard, Jacques vit, sur la cheminée, une
photographie récente de Germaine. Ses yeux se remplirent de larmes.

--Vous avez bonne mine, mais vous êtes pâle; buvez, dit Nestor. Le
vermouth remonte les lymphatiques. Fumez-vous? Non. Moi je ne fume plus.
Je suis au régime. Regardez mon ventre.

Il s'installa dans un fauteuil de cuir et croisa les jambes, tenant son
pied de la main gauche, son verre de la main droite.

--Sacré Jack! Germaine avait beau me répéter que votre famille vous
forçait à partir en cinq sec, je me demandais si vous ne boudiez pas.
Sait-on jamais avec Germaine? Elle est si taquine. Elle sera bien contente
en apprenant que je vous ai vu. Vous connaissez notre dernière toquade,
notre grand favori? Non, c'est vrai, vous ne connaissez rien. Je vous le
donne en mille... Mahieddine! Oui, mon cher, Mahieddine. On ne jure plus
que par Mahieddine. Mahieddine est un poète. Mahieddine est beau. Vous
voyez qu'elle ne change pas.

Jacques n'attendait pas le nom de l'Arabe. Sa surprise réjouit Nestor.
Il se claquait le pied et riait.

--La mode tourne. J'en vois passer. J'en vois passer. Germaine fume des
cigarettes à l'ambre, elle mange du loucoume, elle brûle des pastilles
du sérail. Tout ce qui me dégoûte. Moi, je suis un vieil imbécile.
Mahieddine a toujours raison. Remarquez que si je lui imposais mon bazar
elle n'en voudrait pour rien au monde. Voilà la femme. Voilà Germaine.
Je la laisse libre. Nous ne la changerons pas.

--Et Louise?

--Louise? Germaine ne voit plus Louise. C'est une autre paire de
manches. Figurez-vous que Mahieddine ne couchait pas avec Louise. C'était
l'amour platonique. Alors Germaine lui a soufflé Mahieddine, et patati,
patata. On lui enlève son poète. Du reste, je ne suis pas fâché qu'elle
ne fréquente plus Louise. Encore un mic-mac. Imaginez qu'avant Mahieddine,
tout allait à l'Angleterre. Nous faisions du sport, nous jouions au golf,
nous montions à cheval, nous mangions du porridge, nous lisions le
_Times._ C'est à mourir de rire. Comme l'Angleterre était à l'ordre du
jour, il fallait un Anglais. Nous avons eu un Anglais; très agréable, du
reste. Vous le connaissez: Stopwell. Stopwell grand favori juste après
votre départ. Jacques nous tire sa révérence, il faut du neuf. Vous y
êtes? Paf. L'Angleterre a duré trente-sept jours. Une semaine après la
crise anglaise, elle découvre votre Stopwell. Un mois après la découverte,
je reçois des lettres anonymes. Germaine vous trompe... (vous connaissez
le style)... elle a une garçonnière rue Daubigny. Bon. Je veux bien. Je
marche. En revenant de la chasse j'arrive rue Daubigny. Je sonne. On
m'ouvre. Savez-vous qui je pince? Stopwell. Stopwell et Louise.
Parfaitement. Le pauvre Stopwell était rouge comme une tomate. Louise
riait aux larmes. La garçonnière est à elle, pour fuir l'Altesse qui
habite Paris incognito. Voyez comment les mauvaises langues se
renseignent. En rentrant chez moi, j'hésitais. Dois-je raconter à
Germaine? Avec elle, c'est pile ou face. Elle a pris la chose au tragique.
Elle croyait Stopwell vierge. Elle pleurait. Elle perdait sa mascotte,
son joujou, son dada, son Angleterre. J'ai eu beau défendre Stop, lui
dire que la chair est faible, que Louise... «Inutile. C'est un mufle.
Les hommes sont ignobles.» Et cœtera, et cœtera. Elle n'a pas voulu que
Stop remette les pieds à la maison. Elle criait que la maison n'était pas
un dancing qu'elle irait vivre seule à la ferme. Je vous jure que j'en ai
entendu.


Jacques écoutait, assez gêné. Quinte-Curce rapporte qu'Alexandre, au
contact des Barbares, s'imprégnait peu à peu de leurs défauts. Mais
Jacques, s'il avait attrapé, au contact de Germaine, un tour de main de
bonneteur, l'avait perdu. Il n'était plus le Jacques du _Tour du Monde._
Il ne pouvait admettre tant d'aveuglement. Il ressemblait au détective
qui, devinant le voleur sous la moustache du banquier, tâte la crosse
de son revolver. Il se demandait si Osiris ne raillait pas, ne savait pas,
ne préparait pas un mauvais coup.

Nestor continuait:

--Que voulez-vous, mon pauvre ami, elle est un diable, un vrai diable.
Je l'aime, et tant qu'elle ne me trompe pas, c'est le principal.

Jacques renversa du vermouth sur son fauteuil.

--Laissez, laissez, dit Osiris, peu importe.

Il faut qu'elle se distraie. Moi, je ne peux pas la distraire. Je la
loge, je l'habille, je la dorlote, mais j'ai la banque. J'ai la tête
pleine d'échéances. Si j'étais un Stopwell, un Mahieddine, je garderais
encore des ânes en Egypte.

Il se leva. Il tambourina sur les vitres.


Ces mots grandirent tellement cet homme aux yeux de Jacques qu'il se
recula pour le voir. Il se demanda s'il n'en distinguait pas que la base.
Il lui sembla qu'un Osiris de granit, assis sur cinq étages de morts,
souriait d'une hauteur incalculable, dans un ciel constellé de chiffres.

Osiris coupa le silence.

--Voilà, dit-il; voilà où nous en sommes. Voilà le résultat complet des
courses. Il faut que je sorte. Vous m'accompagnez? Où allez-vous? Je
vous dépose avec l'automobile.

Nestor prit son manteau et son tube. Non. Jacques reconnaissait le Nestor
crédule. Ses cornes n'étaient pas les cornes du bœuf Apis.


Dans l'antichambre, un jeune téléphoniste collait des timbres sur des
enveloppes.

--Que faites-vous, Jules? demanda Osiris. Vous collez des timbres de
cinquante centimes sur des lettres pour la ville?

--Je n'en avais pas d'autres sous la main, Monsieur Osiris, et j'ai
cru...

--Vous avez mal cru; je vous chasse.

Osiris montrait un visage inflexible. L'employé chancelait.

--N'insistez pas, cria Osiris. Vous passerez à la caisse. Je vous
chasse.

La porte claqua.

Dans l'escalier, Jacques revoyait la figure défaite de l'employé sans
place. Sous la voûte, sa décision était prise. Sur le trottoir:

--Monsieur Osiris, dit-il, je regrette, J'ai une course rue Réaumur.
Mais accordez-moi une grâce. Celle de Jules. Il vous coûtait un franc.
Vous êtes injuste. Pourquoi le renvoyez-vous?

--Pourquoi? (Osiris prit un temps). Parce que ÇA, mon cher Jacques, ÇA,
je peux éviter.

Puis, changeant de regard, il fit des caresses d'adieu. L'automobile
disparut.

Seul, place de la Bourse, Jacques écoutait encore le ÇA majuscule
d'Osiris; il voyait l'oriental lui tirer le revers du paletot en le
prononçant, comme on tire une oreille.

La phrase lui apparut vague, haute, mystérieuse. Il y retrouva le
sourire des colosses.

Sans doute ne renfermait-elle qu'un sens financier, ne donnait-elle
qu'un exemple de la méthode puissante des Osiris, capables d'apprendre
les plus lourdes pertes sans sourciller, pourvu qu'elles fussent
inévitables. Mais l'esprit de Jacques courait, amassait.

Il décida, sur cette phrase, coûte que coûte, de se bâtir le caractère,
de chausser du plomb, de prendre un uniforme.

Je flotte dans moi-même, pensait-il, et _ÇA, je peux éviter._ Le reste
à la grâce de Dieu.

Comme il tournait pour la quatrième fois autour de la Bourse, il vit,
derrière les grilles, l'ex-employé d'Osiris. Jules paraissait
prodigieusement gai. Il jouait aux barres avec les cyclistes de
l'agence Havas.

--Drôle de pays, murmura Jacques.

C'étaient les propres termes d'un ange qui visite le monde et dissimule
ses ailes sous une housse de vitrier.

Il ajouta:

--Sous quel uniforme cacherai-je mon cœur trop gros? II paraîtra
toujours.

Jacques se sentait redevenir sombre. Il savait bien que pour vivre sur
terre il faut en suivre les modes et le cœur ne s'y porte plus.



FIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Grand Écart" ***

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