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Title: Le fourbe
Author: Boulenger, Marcel
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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LE FOURBE



DU MÊME AUTEUR


ROMANS ET CONTES

_La Femme baroque.--Le Page.--La Croix de Malte.--Couplées.--Au
pays de Sylvie.--Souvenirs du marquis de Floranges.--L'Amazone
blessée.--Les Doigts de fée.--Le Pavé du roi.--Mes Relations.--Le
Marché aux fleurs._


VARIA

_Les Quatre Maladies du style.--La Querelle de
l'orthographe.--Lettres de Chantilly.--Nos Élégances.--Opinions
choisies.--Introduction à la Vie comme-il-faut.--Cours de Vie
Parisienne._


 Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays,
 y compris la Suède, la Russie, la Norvège, la Hollande et le Danemark.

 S'adresser pour traiter à la Librairie PAUL OLLENDORFF, 50, Chaussée
 d'Antin, Paris.

[Illustration: Marcel Boulenger]



  MARCEL BOULENGER

  LE FOURBE

  _ROMAN_

  PARIS

  _Société d'Éditions littéraires et Artistiques_

  LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF

  50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50

  Copyright by Marcel Boulenger, 1914.



  IL A ÉTÉ TIRÉ A PART:

  _cinq exemplaires sur papier de Hollande
  cinq cents exemplaires sur Vélin du Marais
  numérotés à la presse._

  EXEMPLAIRE Nº 316

[Illustration]



LE FOURBE


_Il arrive que mon ami Denis Claudion vienne parfois à Paris, pour
quelques jours._

_Denis, bien qu'il ait mon âge, préside une imposante société
anglaise qui fabrique des explosifs de guerre en Ecosse, près
d'Aberdeen: c'est un personnage considérable, sans cesse occupé
d'affaires émouvantes avec le War Office et l'Amirauté, sinon avec
les pays balkaniques, ou le Chili, l'Argentine, le Brésil. Il
vend de quoi détruire des millions d'hommes, et faire éclater la
vieille Europe ou sauter la jeune Amérique._

_Nul doute que Denis n'eût préféré demeurer en France: mon
camarade n'apprécie point les Anglais, les jugeant paresseux.
Toutefois il se félicite d'habiter là-bas tout l'hiver, à cause
d'une passion qu'il a. Après quoi, d'avril à septembre, il se rend
volontiers en Champagne, où sa mère vit retirée. A cette époque,
Denis traverse souvent Paris: nous passons ensemble quelques
riantes soirées, et c'est un des cordiaux plaisirs de l'été._

_J'admire et j'aime ce diable de Denis, que je connais depuis
l'enfance. Que dirais-je de lui, sinon qu'il est parfait?... Eh
bien, oui, voilà donc un homme parfait. Faudra-t-il trembler si
longtemps avant que d'oser employer un mot pareil? Denis est
parfait. Denis est terrible._

_Au collège de Reims déjà, brillant élève et de forte santé, il
dépensait en monsieur l'argent que ses parents ne mesuraient
guère à un héritier si flatteur, et la façon galante et tendre
dont il baisait la main de sa mère m'émerveillait. Un lundi
matin, tous les potaches, ses condisciples, furent bouleversés
par certain tourbillon vertigineux qui grondait au loin dans la
rue: ce n'était autre qu'une voiture automobile, et nous n'en
avions encore jamais aperçu. En outre, prodige plus grand encore,
notre camarade se trouvait au volant, il menait lui-même, de sa
petite poigne de page, le char formidable. L'esprit tout écumant
de rhétorique, tel que j'étais alors, je crus voir en personne
le jeune chef dont Machiavel écrit qu'il doit se révéler à la
fois homme et bête, prêt au bond comme au geste, selon l'exemple
illustre d'Achille nourri par le centaure Chiron._

_Aujourd'hui, la vie de Denis Claudion, esq.,_ _est comme réglée
au compas: il s'en moque le premier, d'ailleurs. Le réconfortant
compagnon! Et que les bars, où il m'entraîne, lui vont bien, à ce
garçon si rude et si content!_

_Je crois qu'il y a une élégance propre aux tavernes, et
imposée par elles. Le décor y est de demi-gala: tout y brille
correctement, depuis l'acajou, les cristaux et les verreries
irisées par la fumée des cigares; depuis ces hauts tabourets au
sommet desquels le plus fade buveur semble un stylite perché sur
des roseaux; depuis cette barre de cuivre, placée à trois pouces
de terre, et qui contraint quiconque à bien poser ses pieds, l'un
élevé légèrement, l'autre portant sur le sol, comme dans les
nobles portraits d'autrefois; et jusqu'à cet imposant buffet,
enfin, contre lequel il faut bien que le pire maladroit s'accoude
avec une nonchalance ravissante, faisant figure de dilettante
qui est entré en passant et ne s'installe pas, mais jouera un
instant avec son verre ou sa cigarette, et presque aussitôt s'en
ira... Et puis, que boit-on? De la topaze liquide, des élixirs de
chrysoprase, présentés en des gobelets éblouissants, sinon en de
légers calices où le barman, par coquetterie, pique une paille. On
voudrait manier ça vulgairement que l'on n'y parviendrait pas._

_Or Denis faisait merveille, un cock-tail entre les doigts: il
s'animait et parlait sans réserve._ _Notre amitié, vieille de
vingt ans et plus, nous grisait un peu._

_--Ah! François, me disait-il, mon bon ami François, j'ignore ce
que je vaudrais pour l'un de ces écoute-s'il-pleut qui rêvent à
tant de choses. Mais en somme, je crois que jusqu'à ce jour ma
vie a réussi. Nos ouvriers d'Aberdeen ne sont pas malheureux,
que je sache. Jamais la moindre grève, là-bas. Ma vieille maman
ne se plaint pas de moi, j'imagine. Je gagne de l'argent, et en
gagnerais bien davantage encore, ne fussent le_ general manager
_et toutes sortes d'administrateurs. Enfin, bon patriote, je me
suis une fois cassé le bras aux manœuvres, et une autre fois le
pied sur un terrain d'aviation militaire, en service commandé.
Donc, ma vie n'échoue point, tout compte fait. Or, d'où vient
cela? De ce que je n'ai jamais perdu mes efforts, ni mon temps.
De ce que je ne pense pas, enfin, et suis un rustre, et voire un
sauvage._

_--Ne prends plus de cock-tails, Denis._

_--Tu crois que je déraisonne? En aucune façon. J'exagère
seulement: mais c'est là un procédé de conversation, destiné à
provoquer ingénieusement l'indignation de celui qui écoute; après
quoi l'on rectifie ce que l'on vient de dire. Si tu te montres
délicat et modéré du premier coup, qui t'écoutera? Personne...
Enfin, je voulais dire que je ne pense pas dès que cela ne_
_m'est plus pratiquement utile, voilà. Veux-tu que je recherche
si c'est vraiment Dieu qui me pousse à ouvrir la porte, lorsqu'il
me faut sortir? Non pas: je songerai plutôt à ne pas oublier mon
revolver, si je sais qu'une canaille me guette dans la rue, comme
à sourire de mon mieux si c'est un ami qui m'attend au jardin.
Quoi de plus simple? Tirer sur l'ennemi, et être bon pour l'ami...
Ah! par exemple, tuer autrui bien raide, ou le rendre adroitement
heureux, voilà le difficile; et c'est là que les penseurs
s'arrêtent, pour laisser travailler les bonnes têtes modestes...
Oui, travailler, faire des choses, se mettre tout de suite en
marche vers le but! Loin d'envoyer sans trêve les ambassadeurs en
congrès, commencer la guerre immédiatement, et débuter par les
obus..._

_--De ton usine._

_--Parbleu!... Va, il est tonique et sain, mon système! Agis
d'abord, agis toujours, crois-moi. Vive le grand Empereur,
lorsqu'en 1815, vaincu, écrasé, traqué, réfugié à la Malmaison
et presque en fuite déjà, il convoquait le vieux Monge pour
le consulter sur les moyens d'aller explorer le Pôle ou les
Tropiques; et quand, peu de jours après, entendant près de
Rueil quelque canonnade, le Héros montait incontinent dans ses
appartements, puis en redescendait bientôt, botté, éperonné,
la redingote grise au dos, en ordonnant_ _au général Becker:
«Courez dire à Paris que je demande à tenter encore de repousser
l'ennemi, non plus comme empereur, mais comme un général dont le
nom et la réputation pourraient malgré tout changer la face des
choses!...» Foin des temporisateurs, foin des penseurs, «sujets
à leurs opinions », selon qu'écrivait un rogomme de jadis! Les
meilleurs ne parviennent au juste qu'à expliquer à peu près ce que
les autres ont fait. On ne peut trouver à ces bavardages qu'un
plaisir d'un art bien pauvre. Mieux vaut chercher ailleurs la
beauté palpitante, poignante!... Barman, faites-nous deux autres
cock-tails.»_

_Quand mon ami prononçait ce mot: «La beauté», il n'y avait là,
pour lui, rien de vague. Il savait. Il vous eût déclaré sans
hésiter, de la voix de Polyeucte confessant sa foi: «La beauté
exacte, irréprochable, l'Elle-même Beauté se trouve à Rome et à
Naples, dans les musées d'antiques; toutefois elle y est immobile
et fixée dans le bronze et le marbre: au lieu qu'elle vit et
bondit dans mes chenils de lévriers!» Et voilà._

_Si Denis Claudion habitait l'Angleterre durant les six mois
d'automne et d'hiver, ses affaires, ainsi qu'on le pourrait
croire, ne l'y contraignaient pas seules, mais bien plutôt les
lévriers de courses, qui le ravissaient dans une sorte d'extase.
Il en possédait près de cent dans_ _son chenil célèbre, les
envoyait courir par tous les comtés d'Angleterre, et passait des
journées d'ivresse à les surveiller, contempler et sélectionner.
Lorsqu'en 1907, il avait gagné la fameuse Waterloo Cup dans les
prairies d'Altcar, avec son chien Claude Silvère, l'orgueil et la
joie l'eussent fait mourir: telle avait été, de son propre aveu,
la plus violente émotion de sa vie. Je tenais de lui deux beaux
chiens, Claude Marsyas et Claude Marion, devenus plus simplement
Marsyas et Marion chez moi._

_Il y avait plaisir à voir Denis palper d'une main savante les
muscles herculéens de ses champions: «Tu vois, faisait-il, c'est
la beauté divine: le plus haut point de grâce, uni au plus haut
point de force. La sveltesse et la puissance. L'athlète enfin,
selon Lysippe et Praxitèle. L'être irréprochable: le voilà, il
existe!»_

_Denis m'est souvent venu voir à Chantilly, où ma profession me
contraint à loger, avant que de retourner en Champagne. Nous
avons fait de longues promenades, par mes forêts ivres d'été. Il
nous fallait trotter alors, ou prendre le galop pour échapper à
la danse guerrière des mouches. Que de bêtes, partout! Le bois
fourmillait, frémissait, sursautait, les oiseaux se défiaient à
chanter._

_--Moque-toi bien de moi, François, traite-moi de maniaque!
s'écriait mon ami. Mais il_ _faut agir, agir!... Regarde autour
de nous: quels combats entre toutes ces bestioles qui veulent
vivre, et pour cela s'entre-tuent! Combien de duels sous l'herbe
et dans les branches, combien d'agressions, de pirateries, quelle
razzia universelle! La guerre est sublime, je suis heureux de
vendre les explosifs effroyables!... Si la force prime le droit?
Est-ce que je sais! Voila un problème bien niais. En réalité, le
fait accompli a force de loi, parce que c'est un fait, et qu'on en
a peur. Il ne faut pas tergiverser...»_

_Ayant dit, Denis partait au trot, un bon trot bien rythmé, bien
droit devant soi. Après quoi, il reprenait en ces termes_:

_--Mes chiens, oui, mes chiens enseignent une morale à qui les
aime. Dans le parc ou au château, les voici qui flânent, jonchent
l'herbe ou les tapis, leurs cols de cygnes élevés paisiblement,
comme s'ils fussent installés dans une loge princière, pour
le spectacle: et leurs yeux fardés se ferment peu à peu...
Mais qu'un gibier passe au loin, et soudain jetés debout, nos
courtisans se changent en rapaces! Ils se ruent, leurs pieds
griffent le sol jusqu'à s'arracher les ongles, ils se rompraient
les os pour tourner plus court sur leur proie qui fuit! Puis,
ont-ils saisi--parfois à l'horizon--celle-ci entre leurs crocs
terribles... peuh! ils la laissent là, elle est morte, c'est fini,
ça ne les intéresse plus. Ils n'avaient_ _voulu que courir,
saisir et tuer, bref agir, encore une fois, agir, et avec quelle
soudaineté folle, quel élan furieux, grâce à quel grand vol
d'aigle! Voilà, François, comment il faut se comporter. La plus
radieuse époque du monde dut être le quattrocento des condottières
cuirassés d'or, le siècle de ces irrésistibles tyrans italiens,
qui, menacés chaque jour du poignard et du poison, régnaient
pourtant coûte que coûte... N'a-t-on pas bien su convoiter et
vivre au temps des Vinci et des Sforza, des Michel-Ange et des
Malatesta?_

_--Mais, Denis, faisais-je, ce fut là une période atroce! Tes
princes du quattrocento en usaient ainsi que des bandits et
des scélérats: ils mentaient sans cesse. Pas un de ces bâtards
couronnés qui ne se fût fait un jeu de violer sa parole..._

_--Allons donc! dis qu'ils rusaient. Dès qu'elle est nécessaire
et belle, la ruse devient permise à quiconque se sent assez de
bravoure pour la mener à bien. Il rusait, le condottière qui
jurait en étendant sur la Bible sa main chargée de bagues: puis il
entrait dans la ville par surprise et celle-ci, sous son règne,
se couvrait d'œuvres d'art. Il rusait autrefois, le fort Ulysse,
quand il détournait ses ennemis par les stratagèmes périlleux. Ils
rusaient, les petits Spartiates, d'un sang si fier, qui devaient
dérober_ _leur nourriture, et se voyaient battus jusqu'au sang
lorsqu'ils se laissaient prendre._

_--Hélas! il rusait aussi, le Père jésuite, qui, ayant fait à
son supérieur le sacrifice de sa réputation même, captait sans
vergogne un héritage, pour la plus grande gloire de l'Ordre._

_--Oui, il rusait, et faisait bien! Il risquait gros: découvert,
il affrontait la honte. Soldat d'une cohorte active entre
toutes, fondée en plein siècle de_ virtù, _le valeureux Père
jésuite accomplissait parfaitement son devoir quasi militaire.
Il perpétrait une entreprise, comme fait à la guerre l'éclaireur
astucieux, sur l'ordre de son capitaine, pour la plus grande
gloire de la patrie. L'honnête et peut-être héroïque Père
jésuite, qui avait la foi, travaillait de toute âme à se montrer
industrieux, pour la gloire de Dieu! Qu'y a-t-il à reprocher là?
Et quoi de plus magnifique, au contraire? Une ruse intrépide,
c'est encore du combat: et la noblesse du but emporte tout!»_

_Sur le quai de la gare, lorsque Denis regagnait ensuite Paris, je
regardais mon ami marcher de long en large. Ses bottes foulaient
le sol posément. Son pardessus jeté sur l'épaule, il respirait la
santé, la force et la patience._

_Or il se peut que cette espèce de gladiateur m'ait, sans qu'il
s'en fût douté, poussé à prendre un parti dans la plus douloureuse
angoisse de_ _ma vie. Même si simples en effet, de telles
harangues troublent à la longue, et l'on s'en souvient._

_Une fois donc, je me suis vu si malheureux, et surtout une telle
souffrance m'entourait, me pressait, j'avais fait tant de mal
enfin, qu'un moment vint où, n'en pouvant plus, je me suis dit:
«Halte! Fût-ce au prix de ton sang, tu ne dois pas aller plus
loin. Tu vas tout réparer maintenant: et non pas demain, mais
sur-le-champ, au plus vite. Allons, suivant les rudes principes de
Denis Claudion, il faut agir--tout de suite!»_

_Il se trouva que pour agir promptement, utilement et bien, un
seul moyen s'offrait à moi: et c'était une ruse--ruse impudente,
impie, laborieuse, ingrate! Une énergie de tous les instants
m'était nécessaire pour la soutenir sans défaillance. Force me
fut de mentir jusqu'au pied des autels. Il est un cœur exquis et
martyrisé qui se fût rompu de stupeur et d'effroi, si l'on m'eût
jamais percé à jour. Il est un amour que j'ai dû ruiner aussi, et
cet amour, c'était toute ma vie; un bonheur--le mien--que j'ai mis
en miettes; une existence--la mienne encore--que j'ai condamnée au
désespoir sans rémission, et pis, à la vieillesse._

_Cependant, il n'importe! J'ai fait mon devoir, j'en suis sûr.
Peut-être me suis-je un moment cabré_ _devant ce mensonge
immense. Mais le rustique Denis m'eût dit que cette faiblesse
n'était point selon la_ virtù. _Je crus plus d'une fois entendre
sa voix sereine, qui répétait: «Une belle ruse, une belle
action...»_

_Pour occuper l'affreuse tristesse qui m'étreint désormais, et ne
cessera plus, j'ai raconté mon histoire. Voici, ma confession.
Celui qui l'ouvrira peut être assuré de lire ici la vérité, sans
ornements ni chansons. On lui présente un document, on le voudrait
net et nu._



Je devine pourtant que l'on va sourire, je sais que l'on se
moquera, que dès l'abord un mauvais air littéraire empoisonnera
mes confidences. L'on dira: «Ah! oui, encore, comme tant d'autres,
comme tous les autres, en Italie...»

Pourtant, c'est là, c'est à Rome que j'ai rencontré
Marie-Dorothée, marquise Gianelli.

J'aurais bien voulu que c'eût été ailleurs! Il y a nombre
de raffinés qui se soumettent voluptueusement à toutes les
traditions: rien de choquant pour eux à aimer sans rémission
dans les lieux consacrés à l'amour depuis tant de siècles. Ils
s'épanouissent à Florence, succombent à Venise, et goûtent ensuite
comme il faut la tristesse à Versailles: dommage que Cythère se
trouve on ne sait où, ils s'y rendraient afin d'y être tendres.

Mais je ne leur ressemble pas. Dût-on me tenir pour un paysan,
j'ai toujours peur que l'on ne bluffe, comme on dit au poker, je
crains jusqu'au boniment des choses inanimées, et me méfie des
plus merveilleux décors, dès qu'ils sont illustres, ou qu'ils
environnent une femme. Jugera-t-on de mon trouble, et de mon
dépit, quand je vis s'avancer la marquise Gianelli précisément
sous les oliviers de la villa Médicis?

Dans ce bois miraculeux!... Ah! c'en était trop. Ces oliviers,
piliers pressés et retordus, forment un temple sombre où le pire
étourdi se tait, dès l'entrée. Après cela, que l'on se figure
une femme, fût-elle médiocrement belle, passant sous cette voûte
auguste de feuilles, parmi cette musique secrète, rompant à peine
le silence mélodieux du bosquet vénérable et recueilli comme une
église, et néanmoins ouvert à tous les parfums, à tous les soupirs
de mai? Car c'était à la fin du printemps, et déjà le soleil d'été
brûlait Rome.

Or Mme la marquise Gianelli n'était pas médiocrement belle. Je la
connaissais, l'ayant aperçue dix ans auparavant, au cours d'une
fête donnée par Mgr l'archevêque de Nancy. En ce temps-là, il
y avait encore un archevêque logé somptueusement sur la place
Stanislas, à Nancy. J'étudiais alors à l'École des Eaux et Forêts.
Un grand nombre d'ouvriers italiens--on sait qu'il s'en trouve
beaucoup, émigrés en Lorraine--venaient d'être victimes d'un
accident de mine: plusieurs se voyaient condamnés à l'hôpital.
Ainsi qu'il faisait souvent, l'archevêque, très secourable,
avait organisé chez lui une petite fête de charité pour soulager
ces malheureux. C'était un dimanche: toute occasion de mettre
des gants frais, et de paraître au milieu des dames, semble
une précieuse aubaine à des exilés de province, et les fêtes
charitables de l'archevêque ne nous attiraient pas moins que les
galas de la préfecture et les bals de la garnison: un jeune homme,
sous l'orme du mail, aime à murmurer, d'un air obsédé, qu'il va
trop dans le monde, qu'il n'en peut plus.

Nous allions donc pénétrer dans l'archevêché, quelques camarades
et moi, et déjà préparions-nous les pièces de cent sous qu'il
nous faudrait donner à des jeunes filles charmantes en échange de
fleurs et de bibelots affreux, quand une grande automobile fermée
arriva, vis-à-vis de nous sur la place, prit à droite, se trompa,
hésita un instant, tourna enfin et vint s'arrêter à grand bruit
sous nos yeux. On sait que la place Stanislas est la plus noble
du monde, sans aucun doute: le virage de cette auto ralentie,
majestueuse, eut une allure quasi officielle et royale, vous
eussiez cru qu'un souverain en allait sortir, une fois la portière
ouverte par le valet de l'archevêché... Et en effet, ce fut bien
une princesse qui parut!

Quelle merveille! Une grande femme, excessivement mince, vêtue
de blanc et de gris, et qui portait magnifiquement, au-dessus
d'un long col de cygne, le visage même de Napoléon Bonaparte
adolescent, Bonaparte jeune et noir capitaine à Toulon; mêmes
sourcils admirables, cachant à demi les yeux clairs, même nez sec
et droit, même menton bien ciselé, un peu plus fin cependant, même
bouche serrée, même sourire enchanteur également, mêmes cheveux
sombres enfin, tombant sur les sourcils et les oreilles, car
cette dame émouvante était coiffée singulièrement, ou du moins
semblait telle, en ce temps où ce n'étaient partout que chevelures
blondes, bouclées, relevées et tarabiscotées. Ajoutons qu'un
détail néanmoins brisait la ressemblance: les images populaires
montrent le jeune Bonaparte allant toujours pensif, le front
baissé; au lieu que notre surprenante personne s'avançait en
tenant haut sa tête de médaille, ou plutôt de camée. Elle marchait
comme on danse, sur un rythme régulier, avec une souplesse, une
dignité, une grâce déconcertantes: démarche étudiée, eût-on cru,
ainsi qu'un pas de menuet ou la pavane; et pourtant, au bout d'un
instant, il n'y paraissait plus, elle avait l'air tout naturel à
se mouvoir ainsi. Enfin tous les parfums des Mille et une Nuits
la suivaient comme une traîne, comme une nuée divine, comme une
écharpe de Circé.

Nous nous enquîmes du nom que portait cette magicienne, égarée
à Nancy, en ce dimanche indifférent et pâle d'automne, où Mgr
l'archevêque organisait sans éclat une fête de charité. L'on nous
répondit que la dame s'appelait la marquise Gianelli, et qu'elle
voyageait. Sans doute, apprenant par hasard l'incident de la
mine, était-elle venue apporter son obole aux italiens sinistrés,
ses compatriotes. Toutefois, on lui marqua beaucoup d'estime, le
clergé s'empressa, Monseigneur lui-même l'accueillit avec grande
faveur.

--C'est, me dit d'une voix émue l'une des dames vendeuses, la
femme d'un marquis du monde noir, là-bas.

Le «monde noir»!... Ces deux mots vous ont un air, en province,
on y croit... Et puis, «là-bas»... Ah! «là-bas», mais c'était
cette Rome où je n'étais encore jamais allé à cette époque,
Rome enivrante, vénérable, écrasée sous sa gloire, impératrice
endormie parmi des ruines et des jardins, la Rome excitante et
irrésistible enfin de cet _Enfant de volupté_, que nous avions
tous lu au collège comme un bréviaire de tous les raffinements!
L'étonnante, l'imprévue et poignante apparition qui marchait si
harmonieusement là, sous nos yeux, et qui embaumait alentour,
était donc une marquise de ce troublant «monde noir» dont parlent
les romanciers, sinon les historiens, et elle venait de Rome, où
vécut et cavalcada l'incomparable poète et dandy Andréa Sperelli!

On me présenta, plus mort que vif. Que balbutiai-je? Des
niaiseries touchant Rome et l'Italie, sans doute, il ne m'en
souvient plus: et je voulais en outre paraître assuré, je
bredouillais avec arrogance, hélas! en vrai béjaune que j'étais...
Pourtant, je me rappelle l'attention de ses yeux, mi-émeraude,
mi-turquoise, posés sur ma pauvre personne, et que dis-je,
posés!--fixés plutôt, en vrais connaisseurs! Oui, la marquise
Gianelli avait parfaitement expertisé du regard, si l'on peut
ainsi parler, le jeune forestier qui tâchait sottement, avec la
plus gauche aisance, de lui faire la conversation, devant tout
Nancy aux écoutes, croyait-il.

Enfin, ouvrant ses lèvres, en un sourire éblouissant, sur ses
dents fraîches et carrées, la marquise Gianelli me dit:

--Votre uniforme vert et gris est ravissant.

Puis elle ajouta très gracieusement:

--Et votre ville aussi. Je n'étais jamais venue en Lorraine. La
place Stanislas est un vrai parterre... Portez-vous toujours ce
costume?

Elle reprit:

--Je pars demain, en auto. Je retrouverai le marquis en
Champagne... Les arcs de triomphe, à Nancy, feraient croire que
des cortèges vont toujours passer dans les rues.

Elle eût ainsi pu continuer sans fin: je ne répondais plus, je
n'y songeais même pas... Immobile et charmé, j'écoutais sa voix!
La marquise Gianelli avait de l'accent, mais comment préciser
lequel? Nullement italien, non plus que français, ni d'aucune
nation connue. Elle chantait en parlant, voilà: mais elle chantait
positivement, et l'on eût au besoin pu reproduire au piano la
mélopée délicieuse de chacune de ses phrases. Joignez qu'elle
s'exprimait en un français parfait, où ne manquaient même pas
certaines négligences du boulevard. Qui se fût imaginé que la
marquise Gianelli n'eût pas vu le jour au bord de la Seine? Elle
ne roulait aucunement ses _r_. Elle modulait seulement son langage
sur quelques véritables notes de musique, et il n'y a point de
Parisienne qui eût osé courir ce risque, de crainte que l'on ne
se moquât: mais la marquise ne s'en avisait guère, ni moi qui
l'écoutais, je le répète, stupéfait et comme en extase.

Puis, qu'arriva-t-il?... Rien... Je ne sais plus... Des fâcheux
survinrent, se firent nommer à leur tour avec la timide
suffisance qui est du bon ton en province. La marquise Gianelli,
circonvenue, m'échappa, puis quitta bientôt l'archevêché, et je
ne la revis plus... Sans doute ai-je lu bien souvent, non sans
quelque bref et poignant souvenir, son nom dans les journaux; de
même ai-je rencontré son portrait en feuilletant des magazines.
Ainsi qu'à tout le monde, sa liaison fameuse et tapageuse avec
l'illustre Stéphane Courrière me fut connue. Mais je ne retrouvai
plus sur la route un peu terne que j'ai depuis lors suivie, cette
femme si prestigieuse qui, dans une fête provinciale de charité,
m'était autrefois apparue comme la reine scintillant jadis aux
yeux du pauvre Jacques Bonhomme, bien au-dessus de sa guenille,
plus loin encore de ses rêves!

Or, c'était à présent la même épiphanie qui de nouveau s'avançait
là, devant moi, dans l'allée sonore, sous la voûte verte! Elle
marchait de son pas régulier, balancé, pareil à une danse; elle
parlait de cette voix lente et curieusement musicale, semblable à
un chant; ses boucles sombres, comme à Nancy, tombaient sur son
front et ses tempes; ses yeux clairs luisaient sous ses sourcils
joints; et déjà le bois, autour d'elle, embaumait...

Qui ne connaît la profonde émotion où Rome vous jette, pour rien,
parce qu'on y vit seulement, parce qu'on y respire cet air lourd
de gloire et chargé de beauté? Il fallait donc me trouver ainsi,
soudain, en l'un des sublimes jardins de la Ville Éternelle,
face à face avec cette femme entrevue une fois presque en songe,
cette femme d'une race évidemment supérieure à mon humble race,
cette femme destinée aux puissants de la terre ou aux grands
artistes, cette femme de luxe!... A la lettre, mon cœur se
crispait, et tandis que la marquise Gianelli s'en venait, presque
en dansant, presque en chantant, souriante et exhalant tous les
parfums du ciel et de la terre, vers le banc où j'étais assis,
il me sembla que j'eusse attendu l'arrêt du Destin. J'avais beau
me dire: «Allons donc! Pure crise de souvenir et d'imagination,
genre «Stendhal en voyage», c'est du délire romain. Il est doux
de s'y abandonner, mais élégant de savoir ce que cela vaut...»
La marquise Gianelli mettait mes idées en déroute, mes pauvres
petites idées factieuses, bientôt mesquines, puis anéanties, puis
envolées!

Deux messieurs l'escortaient, dont l'un, Fernand Luzot,
pensionnaire de l'Académie de France, me connaissait un peu.
L'autre, un homme grisonnant et très mal mis, se promenait les
mains derrière le dos, en mâchonnant un bout de cigarette éteinte;
la marquise semblait lui témoigner de la déférence.

--Tiens! s'écria Fernand Luzot, en m'apercevant tout à coup, vous
voici donc à Rome? Et vous vous glissez ainsi, sans me prévenir, à
la villa Médicis, dans mon propre jardin!... Madame, permettez que
je vous présente M. François Simonin, l'un de mes excellents amis.
M. Simonin mérite toute votre sympathie. Il s'occupe en effet des
arbres, que vous aimez tant: il les soigne et les gouverne. Il est
seigneur dans nos forêts françaises.

Je rectifiai, assez bêtement:

--Oh! seigneur, c'est beaucoup trop dire... Inspecteur adjoint,
cela suffit bien.

--Diable!... Toujours deux galons?

--Non, trois. Mais cela n'intéresse pas beaucoup...

Pourtant, la marquise me regardait en souriant vaguement: elle
semblait chercher. Ajoutons qu'elle m'examinait, des pieds à la
tête, d'un regard paisiblement, impudemment expert, un regard dont
je me souvenais, que j'avais vu déjà.

--Trois galons d'argent! reprit Fernand Luzot... Voilà un joli
ton sur votre uniforme vert et gris. Quel chemin depuis Nancy! Un
intrigant, madame!...

A ces derniers mots néanmoins, le visage de la marquise Gianelli
venait de s'éclairer:

--Mais, monsieur, fit-elle de sa voix pareille à celles
qu'entendit seul Ulysse, lié sur son vaisseau, ne nous sommes-nous
jamais rencontrés?

--Si, madame, à Nancy. Il y a près de dix ans.

--Je me rappelle très bien Nancy, et la place Stanislas, et
l'archevêché.

Elle n'ajouta point: «Et vous.» Cependant, j'eusse été décoré sur
le front des troupes pour avoir conquis une ville, que ma fierté
n'eût pas été plus grande!

Sur quoi, Fernand Luzot crut devoir me nommer aussi à leur
compagnon. J'appris ainsi que ce dernier n'était rien de moins que
le célèbre professeur Gatti, directeur des fouilles du Palatin.

--M. François Simonin, mon ami...

Dieux justes! en quoi cela pouvait-il importer à M. le professeur
Gatti, que je m'appelasse Simonin ou autrement, et que Fernand
Luzot me tînt pour son ami? Il ne me regarda même point, et sans
ôter de sa bouche la cigarette éteinte qu'il y oubliait, M.
Domenico Gatti reprit un entretien dont j'avais dû rompre le cours:

--Ces fragments insignifiants de bas-relief, madame, que l'on
nous a montrés tout à l'heure, et dont M. le commandeur Carolus
Duran fait grand état, sont d'une basse époque. Il est difficile
de ne pas les trouver infectés d'alexandrinisme. Je reconnais
là, d'ailleurs, le zèle extraordinaire des messieurs directeurs
d'instituts étrangers, dont Rome est pleine...

S'il faut tout avouer, je n'entendis pas clairement le discours,
pourtant fort intéressant, de M. le professeur Gatti. Toute mon
attention s'attachait aux yeux, aux lèvres, à la haute et fine
silhouette de la marquise Gianelli, à la façon dont elle ornait
divinement l'allée, le bois, l'univers entier, me semblait-il.

Je n'oserais prétendre qu'elle-même eût suivi parfaitement le
professeur Gatti dans tous ses développements, car sur une
phrase encore plus amère de celui-ci touchant les entreprises
inqualifiables de l'Autriche dans le domaine archéologique, la
marquise m'a dit:

--Vous viendrez me voir? J'habite près de Saint-Pierre. Nous
parlerons de Nancy.

Mais le professeur goûtait peu cette dissipation:

--N'est-ce pas, madame?...» lui demanda-t-il brusquement, à la
façon dont le maître interpelle en classe l'élève distrait, et lui
ordonne à l'improviste: «Continuez, Un Tel!... Où en sommes-nous?»

Toutefois, il en fallait bien d'autres, sans doute, pour
déconcerter la marquise! A ma profonde surprise, elle répliqua
sans se troubler:

--Assurément, mon cher Gatti. Votre point de vue est le bon.
D'ailleurs, on agirait bien mieux en se remettant à vous pour
toutes ces questions. C'est ce que je disais justement à M.
Simonin.»

Comme elle mentait bien! Mais je n'eus pas le loisir de m'en
trouver surpris, tant je fus exquisement sensible à cette secrète
et savoureuse petite familiarité: pour si peu que ce fût, elle
venait de me faire complice de son mensonge!... Je crois qu'à ce
moment-là, exactement, j'ai commencé de l'aimer.



Il me faut bien, maintenant, parler de Stéphane Courrière.

Ce n'est pas facile. On me reprochera, en effet, soit de rééditer
des faits que tout le monde sait, soit de rapporter des anecdotes
légendaires, ou moins encore, des commérages. Notre illustre
Stéphane Courrière est tellement connu, on l'a tant étudié,
commenté, glorifié, chanté, que sa physionomie est populaire à
l'égal des plus notoires visages de nos ministres tout-puissants,
ou de nos comédiens considérables, et voire du président de la
République en personne. Ce ne sera rien apprendre à quiconque lira
ces pages, que lui décrire les traits de ce maître incontesté
du théâtre en vers, grâce auquel la langue française a résonné
mélodieusement sur toutes les scènes du monde. Dirai-je qu'il
appartient, depuis douze ans et plus, à l'Académie française,
qu'il a gagné des millions, qu'il est commandeur de la Légion
d'honneur, gorgé de dignités, rassasié d'hommages nationaux--et
que pourtant il n'a point encore atteint la cinquantaine?

Ajouterai-je qu'il est fort élégant, qu'il surveille ses gestes,
ses paroles, son sourire, et s'habille comme un dandy? Non,
laissons cela, c'est puéril; et la jalousie me pousserait bientôt
à faire des réserves ridicules.

Rappellerai-je plutôt sa prodigieuse et déconcertante carrière
dramatique, ses premiers succès, _l'Escarpolette_, et _Comment
dire?_ puis cette mélancolique et tendre féerie, _Peau d'Ane_;
ce retentissant drame de cape et d'épée, ensuite, _Sa voix_, où
Courrière chantait le charme rude et âpre de l'Océan, la vie
furieuse des corsaires malouins, et l'indomptable Duguay-Trouin
hanté, à travers mille aventures folles, par la voix d'une Sirène,
qu'il poursuivit sur toutes les mers? Après quoi, dans _Je veux_,
Courrière a dépeint, en strophes parfois déchirantes, la profonde
foi politique des révolutionnaires russes, leur invincible, leur
atroce énergie, et l'exode lamentable vers la Sibérie terrible.
Enfin, ce fut le grand, l'immense et foudroyant triomphe, _les
Sabots_, hymne enthousiaste à l'épopée des armées jacobines,
promenant la France victorieuse par le monde, jusqu'à l'éclosion
du Consul miraculeux, que l'on voyait debout, vivace et sublime,
dans le frémissement de tout un peuple en armes!

Jamais, de mémoire humaine, pareil délire n'avait bouleversé salle
de théâtre! A la répétition générale, à la première, le public
trépigna, acclama, hurla de plaisir, perdit la tête. _Les Sabots_
furent joués tout un hiver, repris partout, applaudis jusqu'en
Amérique, jusqu'en Australie, jusque dans les grandes Indes.
Stéphane Courrière devint le plus considérable poète dramatique
des deux mondes.

La pièce qu'il donna deux ans après _les Sabots_ était une satire
ingénieuse de plusieurs extravagances contemporaines: elle se
nommait _le Masque blanc_. Le carnaval vénitien y bondissait avec
beaucoup de grâce. Mais un acte montrait le fameux souper que
fit Candide, à Venise, avec les six rois détrônés: l'on voulut
discerner là un pamphlet politique contre les combistes, et
Stéphane Courrière, qui n'y songeait pas trop, se trouva vilipendé
par les uns, non moins que brandi, si l'on peut dire, par les
autres.

Ces vicissitudes lui déplurent, car il sentait en lui rire un
poète impatient plutôt que gronder quelque âpre et obstiné tribun.
Aussi revint-il à des sujets moins inquiétants, et le goût se
prenant alors au Grand Siècle, ce ne fut bientôt un secret pour
personne que Stéphane Courrière préparât une _Bérénice_... Cette
pièce, nous l'avons applaudie, depuis: nous en avons aimé
la tristesse et la vénusté, les coquetteries secrètes de Mme
Henriette, tantôt mourante, le conflit délicat de M. Racine et de
M. Corneille, les vanités terribles de Versailles et la gloire
sauvage du Grand Roi... Stéphane Courrière est un poète d'une
adresse inouïe.

Évoquerai-je donc une fois de plus, et au risque de maintes
redites, cette carrière surprenante, cette vie bien courte encore,
et néanmoins resplendissante?

Mais plutôt faudrait-il noter, si l'on veut tracer un portrait de
tous points fidèle, que l'heureux dramaturge Stéphane Courrière
est aussi le frère glorieux d'Adolphe Courrière, directeur de _la
Journée_. Qui n'a lu, au moins une fois dans sa vie, _la Journée?_
On tient ce grand et grave journal, paraissant à six heures,
pour un des organes officieux de la République: et de fait, il
est l'ami des ministères stables, et l'ennemi des autres; sa
prudence extrême ressemble au fin du fin de la sagesse, et si le
mot «opportunisme» ne se trouvait désuet et usé, le journal _la
Journée_ en eut fait sa devise. Aussi habile à discerner la vogue
politique qu'à la suivre d'un peu loin, avec une ruse majestueuse,
ce quotidien considérable et abondamment illustré atteint au
plus gros chiffre de tirage, et son influence pèse d'un grand
poids en haut lieu, puisque l'on nomme ainsi les ministères,
l'Élysée, et autres temples voués à des divinités redoutables,
telles que directeurs, ministres, présidents, éminences grises, et
_monsignori_ de bureau.

Les yeux du vieil Adolphe Courrière pétillaient de malice, quand
il parlait de son cadet illustre. Stéphane, tout académicien qu'il
fût, avait toujours dix ans de moins qu'Adolphe, et celui-ci le
protégeait encore. On peut même dire qu'au début le journaliste
s'était diverti à ouvrir au poète maintes portes, dont la serrure
eût résisté peut-être un peu davantage, n'eût été le puissant et
mystérieux appui. Avec quel art le succès éclatant de _Sa voix_,
et le prodigieux triomphe des _Sabots_, n'avaient-ils pas été
présentés comme un épanouissement du nouvel esprit national et
guerrier, que ne gâtait du moins nulle tendresse réactionnaire!
L'on en avait presque fait une victoire remportée sur la frontière
lorraine... En réalité, les frères Courrière se comptaient parmi
les cent ou cent cinquante roitelets qui règnent en France,
nonobstant cette différence entre eux que Stéphane tenait cour
et représentait beaucoup, à Paris comme à l'étranger, alors
qu'Adolphe ne quittait jamais son Vatican, à savoir le cabinet
directorial de _la Journée_.

Parle-t-on politique à Stéphane: «Demandez à mon frère, répond-il.
Voyez Adolphe, c'est sa partie.» Et si l'on effleure devant
ce dernier le chapitre difficile des débats dramatiques: «Je
n'entends rien à ces questions, fait innocemment Adolphe.
Interrogez le poète Stéphane, un vieux routier.» Or il est
pourtant certain qu'Adolphe Courrière connaît à merveille les
coulisses, et tous les artifices du métier. Le directeur de _la
Journée_ démontrerait parfaitement pourquoi telle pièce échouera
ou tel théâtre fera faillite. De même que l'auteur des _Sabots_
vous expliquera pareillement, sans guère se tromper, comment une
interpellation parlementaire portera son fruit ou ne sera qu'un
coup d'épée, sinon de baguette, dans l'eau. Aucun d'eux n'avoue
tous ses talents. C'est très habile.

Mais quoi! vais-je ergoter avec mesquinerie, insinuer, paraître
marchander l'estime à cet homme prestigieux, à ce prince des
lettres, dont la gloire brillante et le charme insolent ont pesé,
en somme, sur ma vie tout entière? Allons donc! je me suis juré de
dire en mes confidences toute la vérité. Écrivons donc franchement
que Stéphane Courrière est un poète vigoureux, fécond, qu'il ne
recherche pas la grâce choisie et simple, mais qu'il a rencontré
des vers éclatants, des vers de bravoure, dans _les Sabots_; que
_Sa voix_ est un poème plein de langueurs créoles; qu'on trouve
des épigrammes turbulentes, et le plus paré des rêves mis en
scène dans _le Masque blanc_; que _Bérénice_ frémit de tendresse,
on l'a vu par la suite... Enfin confessons que Marie-Dorothée,
marquise Gianelli, ne pouvait certes aimer nul homme qui fût plus
digne d'elle--hélas! pas même moi, surtout pas moi!

Allons plus loin, avouons tout: Stéphane Courrière ne fait pas
seulement figure de poète national, voire mondial. On n'envie pas
un poète, à la vérité; on soupire, des lèvres, on murmure avec une
fausse extase: «Ah! Un Tel est aimé des dieux... En naissant, il
reçut le don divin!...» Mais on s'en moque, au fond, du don divin.
Si par contre on apprend qu'à n'en pas douter, cet Un Tel est un
raffiné, d'une immense culture, qui lit le grec, qui disputerait
avec M. Salomon Reinach touchant l'épigraphie latine, ou avec le
professeur Gatti lui-même au sujet des fouilles palatines; si en
même temps l'on voit que cet érudit a les ongles soignés, qu'il
fait des mots, qu'il cause, et secoue sur ses précieux Elzévirs
un mouchoir parfumé--eh! bien, n'est-ce pas intolérable, pour
le coup? Les dieux nous accordent Virgile pour rival: mais non
Pétrone!... J'ai bien haï ce Stéphane Courrière. Et ma haine
n'avait rien de beau.

Sa légende elle-même m'a fait souffrir. Cependant je la savais
fausse presque en tous points: bientôt je n'ai plus ignoré que
Stéphane Courrière ne possédât ni yacht splendide ancré dans la
baie de Naples, ni villa royale à Frascati, ni palais prodigieux à
Rome; j'ai constaté de mes yeux que deux laquais ne le suivaient
pas en tous lieux, qu'il dormait la nuit, et veillait pendant le
jour; qu'un orchestre de virtuoses ne jouait point en sourdine
tant que duraient ses repas; qu'il ne dictait nullement ses vers
au cours de ses promenades en automobile, et que chaque mois
une maîtresse abandonnée ne venait aucunement se suicider sous
son balcon... Tel était mon enfantillage, que cette dernière
sottise surtout m'avait été pénible. La réputation de séducteur
inévitable, qui précédait partout Stéphane Courrière, m'opprimait,
m'offensait. Pourquoi? Parce que je n'étais qu'un homme, un
homme grossier... Ou parce que là résidait, sans nul doute, un
peu de l'empire exercé par le poète illustre et charmant sur
Marie-Dorothée, que j'aimais.

La marquise Gianelli ne cachait guère sa liaison, du reste. Aussi
bien celle-ci était-elle publique, ou peu s'en fallait-il. Afin
d'accueillir plus aisément l'une, très belle, et l'autre, très
glorieux, tous deux d'un heureux effet dans les «Mondanités» des
journaux, on affectait de ne remarquer que leur amitié ancienne et
paisible, de maître à disciple, eût-on dit. Mais ni lui, ni elle,
pourtant, ne se contraignaient fort. Le poète Stéphane parlait des
femmes assez librement.

--Sans nos belles amies, me déclarait-il la première fois qu'il me
vit, nous connaîtrions plus de pays, nous voyagerions davantage,
nous mènerions la vie magnifique des aventuriers de mer et de
terre, celle des anciens coureurs de routes, pilleurs d'îles ou
gueux de forêts... Je me vois très bien l'escopette au poing. Mais
on nous enchaîne devant la bûche de nos foyers: une fée nous y
visite, ou c'est Cendrillon qui chante... Vous êtes heureux, vous,
monsieur, qui vivez parmi les arbres: vous y suivez l'automne,
l'hiver, les saisons. Dans ces coupes que vous avez préparées
et soignées, comme un laboureur son champ, il doit vous sembler
que le printemps naît, pour ainsi dire, sous vos doigts. C'est
un métier que j'eusse adoré: faire jaillir les bourgeons, et
ruisseler les feuilles!... Aimez-vous les pins et les cyprès? Ils
forment la plus fine ciselure de l'Italie, la dernière coquetterie
des monts romains et toscans, les suprêmes égratignures de
l'orfèvre. Pourtant les peupliers dont vous avez la garde, là-bas,
chez nous, frissonnent mieux au moindre vent, c'est certain...

Stéphane Courrière s'exprimait avec une éloquence étonnamment
aisée: l'on sentait que les mots ne lui manquaient jamais,
arrivant au contraire en foule à ses lèvres, habitué qu'il était
à les pourchasser, unir et désunir, à les faire manœuvrer comme
des régiments bien entraînés, danser comme des corps de ballet,
ou voltiger en vrais acrobates. Sa voix s'élevait, autoritaire
et captieuse, l'une de ces voix qui ont accoutumé de résonner
ordinairement seules, dans le silence agréable de toutes les
autres qui se sont tues, une voix qui peut prendre son temps pour
prononcer les mots à sa guise, qui s'atténuera s'il lui plaît,
ou bien insistera sans ombre de gêne sur certaines paroles du
vocabulaire noble ou «poétique»; ainsi eût parlé un roi parmi sa
cour, si jamais roi eût témoigné, à ce point, d'intelligence, de
littérature et d'esprit.

Le poète se trouvait étendu très joliment dans un fauteuil,
une jambe croisée par-dessus l'autre, agitant l'un de ses
pieds chaussé d'un escarpin de cour. C'était le soir, dans un
appartement du Grand Hôtel, où il accueillait quelques intimes. La
marquise Gianelli m'avait, à la lettre, ordonné de venir: «Je veux
absolument que vous le connaissiez. Je lui ai parlé de vous: il
sera content de vous voir, et vous serez séduit, vous ne pourrez
pas résister... Personne ne peut résister... Venez me prendre
chez moi, monsieur Simonin, à dix heures.»

Et en effet, le poète m'avait reçu en souriant: «Je sais, je
sais... M. François Simonin soigne les bois, et il ne dédaigne
même pas celui où errent les Muses. M. Simonin est un lettré, on
m'a dit... Qu'il soit le bienvenu ici.»

Puis il m'avait comme environné de phrases avenantes, flatteuses,
il aimait à plaire évidemment, quel que fût le personnage
infime dont il fallût gagner la sympathie. A cet instant encore
il parlait pour moi seul, en dépit de ses autres hôtes. Et
j'admirais, charmé autant que désespéré, non seulement son
élocution délicieuse, pittoresque et fleurie, mais encore ses
yeux spirituels et son visage rasé comme celui d'un causeur de la
grande époque, l'un de ceux qui eussent disputé jadis ici même, à
Rome, avec le président de Brosses. Stéphane Courrière grisonnait,
mais il avait la silhouette fort jeune et le sourire fréquent.

--Peut-être, me dit-il, avez-vous lu l'_Hortulus_ symbolique de
Conrad de Haimbourg? Ce brave homme nous a décrit le mystique
langage des arbres. Seulement je m'y perds: à peine si, en
réalité, je sais exactement ce qu'est un cèdre... Que n'ai-je,
comme vous, monsieur Simonin, la connaissance de toutes les
essences dont les vieux jardiniers composaient jadis un beau parc,
ou ce qu'ils nommaient si joliment un jardin de propreté, par
opposition au jardin fruitier, au jardin potager et au jardin à
fleurs! Tenez, un désir me tient, c'est de voir une yeuse. Ah!
qu'est-ce donc enfin que cet arbre au nom mystérieux, à la fois
sombre et souple, perfide et bizarre

    ... _vitiosæ ilicis_,

disait votre prédécesseur Virgile, forestier admirable. Comment
est-ce fait, une yeuse? Voilà bien des années que je me le
demande. Ne m'en montrerez-vous pas quelqu'une? Quoi?... Ce ne
serait qu'un chêne-vert?... Hélas, je n'ai jamais aperçu non plus
de chêne-vert, s'il faut tout avouer...»

Cet homme-là m'étourdissait. Alors que, par courtoisie sans doute,
il ne m'entretenait que de sylviculture--seul sujet où je me
connusse bien, devait-il penser--je ne trouvais presque rien à
lui répondre, tant je l'observais avidement, tant je remarquais
ses mains mobiles, ses légers tics de physionomie, et jusqu'à ses
gestes les plus furtifs. A peine si j'ai saisi l'occasion de lui
adresser au moins quelques compliments tout professionnels sur la
fameuse tirade des _Sabots_, au cours de laquelle il avait évoqué,
avec un lyrisme abondant et splendide, tous les arbres français,
dans le bois desquels furent taillées ces galoches immortelles
qui conquirent le monde.

--«Je me suis documenté quand j'étais gamin, répliqua-t-il,
en courant les buissons. Mais _les Sabots_, bah! je n'y songe
plus. Ce fut une gaîté de jeunesse... Dans _Bérénice_, bientôt,
j'essaierai de montrer un peu, au loin, les bosquets de notre
Versailles. Cependant, monsieur Simonin, que sais-je si j'y
parviendrai? Le plan de ma pièce n'est même pas encore fait: un
plan s'écrit en prose, et la prose est difficile...»

Le poète Stéphane Courrière, de l'Académie française, se renversa
plus mollement encore dans son fauteuil, au risque de froisser
sans remède son smoking exquis, et d'un ton véritablement accablé:

--«Du reste, _Bérénice_ ne verra sans doute jamais le jour: la
marquise Gianelli m'empêche de travailler.»

Stupéfait devant cette indiscrétion qui me parut alors cynique,
j'allais détourner poliment la conversation, quand Marie-Dorothée,
s'entendant nommer, s'avança vers nous:

--«Comment, cher ami, demanda-t-elle comme en chantant, je vous
empêche, moi, de travailler?»

Courrière sourit, et me répondit, sans s'adresser à la marquise:

--«Eh! oui, la marquise m'empêche: elle me promène, dans sa Rome!»

Encore un peu, il eût soupiré: «Elle me sort, elle me montre, elle
se fait gloire de moi...»

Mais Marie-Dorothée ne s'est point troublée pour cette bagatelle:

--«C'est, répliqua-t-elle, que je suis si fière de votre amitié!»

Or il en allait toujours ainsi: ni la marquise, ni Courrière ne
dissimulaient davantage leur liaison bien connue. J'en demeurais
aussi surpris que secrètement choqué, et même outragé, mon amour
aidant! J'étais accoutumé à plus de pudeur et à quelque secret,
chez nous, en France. D'autant qu'il y avait un marquis Giacomo
Gianelli, colonel d'un régiment de bersagliers à Turin: il avait
épousé naguère Marie-Dorothée, et en vivait aujourd'hui séparé,
mais non divorcé toutefois. Aussi bien la fortune du singulier
ménage n'était-elle point à lui, qui se contentait de sa solde,
s'il en fallait croire la renommée.

Que de trouble, que d'étrangetés! Mais dans cette Rome
ensorceleuse et magique, où tout acquiert un goût plus puissant
et quelque saveur inconnue dans le reste du monde, bientôt
Marie-Dorothée de nouveau répandait autour d'elle grâce, musique,
parfum, cependant que Stéphane Courrière se reprenait à
étinceler, à lancer des phrases d'or et des paradoxes, à chatoyer,
à mousser: et je ne tardais guère, grisé par ce scintillement et
charmé par ces incantations, à me figurer que j'eusse abordé par
fortune en certain pays plus lointain et plus riche que le mien,
en une contrée voisine de celle où eurent lieu les Mille et une
Nuits. Ainsi, jadis, quelque novice de Malte, arrivé tout droit de
sa Normandie ou de son Poitou, touchait, émerveillé, les côtes de
Chypre, du Prêtre-Jean, de Trébizonde, la rive du Grand-Turc et
les palais d'Armide.



Il n'y a pas d'être au monde dont je me sois plus méfié que de
Marie-Dorothée.

Je m'en suis méfié douloureusement, et presque méchamment, pendant
plus de huit jours. Ce n'est rien, dira-t-on, que huit jours: et
sans doute, au cours d'une vie paisible, une semaine est bientôt
passée. Mais il faut songer que, malgré toute ma volonté, malgré
toute ma résistance, j'aimais la marquise Gianelli au point de
la guetter par les rues où je savais qu'elle dût passer, de la
suivre, en me cachant, dans ses promenades. Or, pendant les
journées et les nuits qu'illumine, assombrit ou nuance un jeune
amour, alors qu'on s'est dit à soi-même, comme en jetant les
cartes: «Eh bien! voilà, c'est fait: je l'aime. J'ai perdu...» on
dévide millimètre par millimètre le fil de sa vie. J'ai passé par
les émotions d'une année peut-être, en huit jours, tandis que je
doutais de Marie-Dorothée.

Pourquoi j'en doutais? Mais parce qu'elle était trop belle, en
tous points, parce qu'elle avait lu trop de livres, parce qu'elle
parlait trop bien, trop juste, parce qu'elle se montrait trop
parfaitement émue devant une statue antique ou quelque lambeau du
grand décor, là-bas, émue sans un demi-ton d'exagération ni de
vulgarité; parce qu'elle témoignait d'une intelligence extrême,
d'une noblesse d'âme humiliante, d'une indifférence irritante
envers les mille et une mesquineries quotidiennes; parce qu'elle
semblait née dans la pourpre enfin--et parce que j'étais Français
de race pure, moi!

Or vous obtiendrez bien d'un barbare qu'il s'incline avec un
crédule respect devant certaines personnes d'élite. Les étrangers
sont habitués à la tyrannie et à la superstition; ils admettent
le règne souverain d'une femme exceptionnelle, s'ils ont une
fois reconnu qu'elle est telle. Mais chez nous, il y a plus
de turbulence. Nous sommes impertinents, nous classons nos
compagnes, et notamment les plus jolies, dans la seconde partie
de l'humanité, celle qui ne vaut pas la première, où nous nous
plaçons par contre. Puis au lieu de nous émerveiller devant les
miracles, nous commençons par en rire, afin de les combattre.
Nous avons cette fierté, cette vivacité, cette humeur. Un vent de
fronde passe toujours sur nous.

Si bien qu'une femme très séduisante, très élégante, en même
temps que douée d'un cerveau égal aux meilleurs des nôtres--oh!
attention, voici qui dépasse le niveau convenu. Méfiance et
raillerie. Que signifie ce coup d'État? Devons-nous reconnaître si
vite le droit divin chez un être ordinaire, et plus qu'ordinaire,
une femme, une créature pareille à tant d'autres qui, depuis des
siècles innombrables, excitent notre tendresse méprisante? N'y
a-t-il pas quelque cabotinage, quelque piperie, quelque faux or
en tout son prestige?... Et nous nous protégeons, au hasard. Nos
ironies s'en vont au-devant, en patrouille, et notre doute se pose
en sentinelle. «Qui va là?» Le mot de passe, il faut toujours que
ce soit: «Une petite femme». Sinon, nous voici prêts à la défense,
c'est-à-dire la moquerie aux lèvres: attitude nationale, et
d'ailleurs non sans grâce.

Ainsi vécus-je pendant toute une semaine, auprès de
Marie-Dorothée. A plusieurs reprises, j'allai lui rendre visite:
elle me recevait volontiers en son étrange logis du Transtévère,
mi-palais, mi-hôtel moderne, et plus que moderne. Un grand gars
y veillait dans l'antichambre, une manière de suisse orné d'une
lévite à boutons écussonnés, tel qu'il dut s'en trouver jadis aux
portes de ces belles Romaines dont M. de Stendhal admirait l'âme
naïve, non moins qu'orageuse. Mais c'était une petite femme de
chambre mise selon le dernier goût, et parlant trois ou quatre
langues avec l'accent «palace», qui venait dire si madame était
visible. Le vestibule, imposant, s'ouvrait sur une galerie parée
de fresques et supportée par des colonnes, que des _monsignori_
et des officiers à tricornes eussent peuplée à souhait; pourtant
celle-ci donnait passage vers un petit boudoir à tentures crème,
à meubles ici de laque pourpre, là d'ébène, supportant des
roses couleur d'ivoire, massées dans des coupes d'onyx, boudoir
aujourd'hui classique et reproduit dans tout Paris, mais qui
alors était une nouveauté devançant de beaucoup la mode. Dans
telle chambre, rien que des lampes à huile et des bougies: un
sanctuaire. A côté, par contre, une salle de bains ruisselante
d'électricité, où l'eau chaude fusait de tous les points, pour peu
qu'on y portât la main: le lavatory de Robert Houdin. Et partout,
même contraste: 1810 et 1920.

Marie-Dorothée portait chez elle des tuniques d'intérieur faites
d'étoffes comme impalpables, indéfinissables, et qui semblaient
plutôt peintes que tissées... Franchement, ce palais bizarre, ces
robes exquises, mais exquises avec tant de préméditation, tout
cela était-il pour rassurer un homme qui se méfie, qui se dit:
«Voilà sans doute, voilà peut-être une comédienne, dont le talent
est grand, et qui s'entend comme personne à sa mise en scène, mais
enfin rien qu'une comédienne... Est-ce une femme seulement, cet
être prestigieux? Cela vous a-t-il un cœur? Cela aime-t-il?»

Avant que de sonner au seuil de la marquise Gianelli, la première
fois que je m'y présentai, j'avais passé par les Antiques du
Vatican. Je crus devoir lui en parler. Mais aux premiers mots:

--«Comment menez-vous votre vie, me demanda-t-elle, en
France? Racontez-moi. Avez-vous beaucoup à travailler? A qui
commandez-vous?... Si vous veillez sur de grands bois, ce doit
être fatigant. Vous faites des tournées? Je suppose qu'on ne vous
réveille pas la nuit?

--Et pourquoi la nuit?

--Mais je ne sais pas. Un homme très occupé, pour moi, c'est un
homme qu'on éveille en sursaut, à minuit.

--Ma fonction n'est pas si terrible. J'ai mes tournées à
accomplir, oui...

--En plein hiver?»

Il me fallut lui donner cent détails, touchant les mois inconnus
des citadins, les brumes de décembre, de janvier, les gelées, les
premières feuilles, exposer l'état des routes dans la forêt de
Lyons, où j'avais passé plus de six années, résumer mon humble
carrière administrative, dire en quelle autre province j'avais
séjourné, nommer Chantilly, où je venais d'être établi, décrire
mes soucis quotidiens, ma maison, dénombrer mes parents, ma
famille, apprécier mes amis:

--«J'en ai peu, fis-je.

--Mais pourquoi?

--Parce que je ne peux pas les retrouver. Ils doivent être quelque
part, mais il ne m'est pas facile de les joindre. Mes anciens
condisciples de Nancy, mes collègues, m'ennuient fort: des
fonctionnaires, mi-ingénieurs, mi-régisseurs... Je ne vous dirai
pas qu'ils manquent de conversation: ils n'en ont que trop. Quant
aux lettrés, que j'aimerais connaître, comment les approcher? Ils
me tiendraient pour un raseur. Vous savez ce qu'ils appellent
«raseur»: c'est quiconque leur parle un peu attentivement, quand
ce quiconque n'est pas, comme ils disent, de la partie... Ah! les
«intellectuels», ainsi qu'on les nomme quand on les déteste, les
«intellectuels» sont bien dédaigneux, bien sévères... Pour un
modeste officier de l'État, dès qu'il a lu deux ou trois bouquins
par-ci, par-là, les amis se cachent.

--Pourtant, il y a les femmes.

--Les femmes? Ce sont toujours des femmes, par conséquent allez
donc les traiter en camarades! Elles vous répondent bien: «Oui,
mon vieux...» en souriant très cordialement, mais leur sourire est
joli, et elles le savent. Alors, adieu, la camarade!...

--Moi, je pourrais, cependant...

--Vous, madame!»

Je la regardai. Elle était charmante, toute baignée de grâce.
Nul doute qu'elle ne vît clairement mon amour, qui se trahissait
malgré moi, par cent nuances de la voix et du regard, dont
certainement je ne me sentais pas maître: elle venait donc de
me répondre sans loyauté. Elle avait prononcé une phrase de
coquetterie. Or, la coquetterie est un jeu: on ne se met point
tout à coup à jouer, entre honnêtes gens, si l'on ne s'est prévenu
auparavant, si l'on ne s'est adressé au moins un certain petit
signal. Jouer ainsi, brusquement, équivaut à lâcher un calembour
au plein milieu d'une conversation délicate. Voilà un vrai manque
de tact, ou une espèce de brutalité, qui ne saura jamais me faire
rire. J'étais fâché, piqué. Évidemment, Marie-Dorothée me tenait
pour bien peu de chose: mais pourquoi, après tout? Son amant
était un grand poète, soit. Néanmoins, me connaissant à peine,
devait-elle, sans plus ample informé, me juger bon pour un pauvre
petit jeu de coquetterie?

--«Madame, lui dis-je, je vous jure que je vous parle en toute
confiance. J'éprouve pour vous une admiration profonde. Ne
me traitez pas comme un enfant. Causons avec la plus entière
simplicité, voulez-vous?»

Propos saugrenu, presque grossier, et tellement fat! A peine
venait-il de m'échapper, que j'en avais déjà honte. Mais loin de
se montrer choquée, la marquise Gianelli, par un geste imprévu et
tout spontané, me prit la main:

--«Et moi, vous ne savez pas comme je vous estime. J'ai aussi
compris ce que vous valez. Soyez mon ami. Si, soyez-le...
Regardez mes yeux: est-ce que je mens? Sont-ce là les yeux d'une
trompeuse, ou d'une coquette? Venez me voir très souvent, tant
que vous voudrez. Nous parlerons des choses qui nous intéressent.
Apprenez-moi encore votre vie, comme tout à l'heure, dites-moi
ce que vous faites, là-bas, à toute heure du jour... Apaisez
ce regard noir et inquiet... Nous allons boire du porto, tous
les deux... J'ai été un peu bébête: je vous demande pardon, mon
camarade... Voulez-vous plutôt de l'asti? Oui, je sonne pour de
l'asti: nous allons faire la fête!»

Elle souriait, et son sourire illuminait tout! Et sa voix chantait
de plus belle... Cependant, sa main longue, nerveuse et sèche
avait, en quelque sorte, laissé comme un gant sur la mienne: et
je n'osais bouger, craignant de rompre l'enchantement.

Bientôt, levant sa coupe pleine:

--«A votre santé, fit-elle, mon camarade.»

Je bus en riant, mais sans répondre.

--«Vous ne voulez pas, reprit-elle, m'appeler votre amie, votre
camarade?

--Je voudrais. Seulement...

--Tenez, je vais vous donner une preuve de sans-façon: ainsi, vous
ne douterez plus... Eh bien, sauvez-vous, filez!

--Parce que?

--Parce que M. Courrière va venir, qu'il doit, m'a-t-il dit,
me lire une scène de _Bérénice_, et que s'il trouve un tiers,
il boudera et ne lira rien... Allons, est-ce agir en toute
cordialité, ça, oui ou non?...»

Oui, parbleu, bien sûr!...

Mais pour cette «cordialité» là, j'ai vraiment souhaité la mort de
Marie-Dorothée--ou la mienne.



    «Cher Monsieur et Camarade,

«Vous avez quitté mon logis, hier, d'un air presque fâché, en
tout cas avec une physionomie bien contrainte. Vous en êtes-vous
aperçu, vous avez presque claqué la porte. Pourquoi? Parce que je
vous ai dit que M. Courrière souhaiterait sans doute d'être seul,
afin de me lire ses vers.

«Je ne veux pas croire à cette impatience, qui ne serait pas très
facile à justifier. Venez me voir aujourd'hui, si vous ne vous
sentez plus choqué. Si au contraire vous boudez, alors, à bientôt
seulement, mais je le regretterai beaucoup.

    «MARIE-DOROTHÉE GIANELLI.»

Tel fut le billet que je reçus, le matin qui suivit cette journée.
Je le tins longuement entre mes doigts, je l'ai caressé: il
vivait! L'écriture droite et nette ressemblait plutôt à celle
d'un homme. Mais le papier charmant me parfumait la main, et les
lèvres.

J'ai réfléchi, je me suis dit: «Comme tu t'abuses bien toi-même!
Tu n'es pourtant pas un étourdi, non plus qu'un écolier. Voilà
une femme qui te traite exactement ainsi qu'un page qu'on renvoie
dès qu'il gêne, ou comme un abbé du matin, reçu à la toilette
pour entendre les nouvelles, en attendant le cavalier en titre.
Tu n'es rien que ça, devant elle, et tu t'en rends compte. Quoi
de plus naturel, d'ailleurs? Pourquoi serais-tu davantage? Et
cependant tu demeures stupide et souriant, et ton cœur saute dans
ta poitrine, parce qu'un mot de cette dame,--un mot assez bien
tourné, assez clair et court, il est vrai--te parvient au réveil.
Tu te rappelles surtout l'intérêt très marqué de ses yeux, son air
de curiosité vraiment sincère, alors que tu lui racontais ta vie
quotidienne en France, alors que tu lui décrivais ta famille et
les soucis de ton emploi...»

Eh! oui, je me flattais certainement en songeant que la sympathie
seule, et non la pure courtoisie, avait poussé Marie-Dorothée
à me poser tant de questions précises, ainsi qu'à écouter mes
réponses, comme si elles lui eussent apporté quelque agrément
ou quelque imprévu. Je me rappelais pourtant bien que Stéphane
Courrière, lui aussi, m'avait parlé de mon métier, d'arbres, de
coupes, de bûcherons, des forêts nues et menaçantes en hiver.
C'était un principe de conversation sans doute, adopté par l'un
et par l'autre, principe fort poli du reste, qui les poussait à
entretenir autrui du sujet spécial où chacun en son genre pût
s'étendre et briller... Mais justement, qu'il était donc aisé de
comparer la distraction si négligente du poète écoutant à peine
mes propos insignifiants, et la vivacité de Marie-Dorothée! «Et
alors?... Et après cela?...» me disait celle-ci. Je trottais,
là, sous son regard perçant, ou galopais à travers les bois
solitaires, mon cheval pointait les oreilles au passage d'une
biche, la hache frappait au loin contre un chêne. Elle m'avait vu,
suivi, elle m'avait...

Parbleu! elle se souciait bien que je fusse mort ou vivant, à
cette heure! Néanmoins, durant un instant, nous avions, tout en
bavardant, comme flotté côte à côte à la dérive, elle et moi, sur
un beau fleuve aux bords lointains, mystérieux, un fleuve puissant
et doux. Ne fût-ce qu'une minute, j'ai dû ne pas déplaire à cette
femme merveilleuse, et placée si fort au-dessus de moi. Simple
passant, inconnu, touriste, humble fonctionnaire, j'entendis
pourtant la marquise Gianelli me demander:

--«Vous vous ennuyez souvent, peut-être, en compulsant vos plans
et vos chiffres, en écrivant des rapports... En ces heures-là,
vous n'êtes pas triste?»

Et tout son visage, à ce moment, avait ajouté: «Je souhaite
vivement que vous ne soyez pas triste...» Je l'ai vu, de mes yeux
vu, je l'ai senti, je l'ai presque entendu.

Bref, je tremblais de tendresse devant ce billet, que je relus
cent fois. La journée me sembla cruelle. Vers six heures enfin,
je courus au Transtévère. Le suisse du vestibule me mettait
au supplice avec ses lenteurs et son cérémonial. Tandis qu'il
achevait une longue phrase italienne, exprimant sa déférente
incertitude touchant la présence de la signora au logis, une porte
s'ouvrit tout à coup, et Stéphane Courrière apparut, la main
tendue. Il était ravissant: figure gaie, heureuse, veston coupé
à miracle, et le mouchoir hors de la poche, comme une fleur. Ce
grison marquait vingt ans.

--«Ah! monsieur Simonin, s'écria-t-il, hâtez-vous, on vous
attend... La marquise Gianelli est maussade. Moi, je n'ai pu la
distraire. Allez lui faire votre cour. Comme jadis à la Place
Royale, l'heure des ruelles a sonné: la carte du Tendre est
dépliée. Mais les vieux galants comme moi la lisent mal: il y faut
de jeunes yeux. Montez, montez vite!»

Et il s'en fut, joyeux, gracieux, léger, cordialement dédaigneux,
plein de la plus révoltante bienveillance.

--«Bonjour, mon camarade,» me dit Marie-Dorothée...

Mais son ton démentait ses paroles: elle n'avait nulle envie de
plaisanter, ni de jouer à l'amitié brusquée, comme la veille.

--«Vous avez un ennui, lui demandai-je, une tristesse?

--Ah! cela s'aperçoit donc à ce point?

--C'est que je vous regarde bien, madame. Vous avez des
yeux changeants: tantôt on les voit très clairs, couleur
d'aigue-marine; tantôt ils foncent, sous vos sourcils, et vont
jusqu'au bleu sombre, jusqu'au gris «dreadnought». Aujourd'hui,
ils m'apparaissent de cette terrible nuance-là.

--Ce n'est pas sans raison.»

Je ne me suis jamais connu fort timide. Pourtant cette étrangère,
cette magicienne me causait une appréhension telle, que je n'osais
même pas lui dire: «Qu'y a-t-il? Que vous a-t-on fait? Parlez-moi.
Je vous aime avec une sorte de fureur, et jusqu'à l'extase. Vous
ne le voyez donc pas? Personne au monde ne pourra vous consoler,
ni vous écouter aussi dévotement que moi, compatir à la moindre de
vos peines...»

Pas un seul mot de ces phrases ne sortit de mes lèvres: j'étais
bien trop ému! Et cependant Marie-Dorothée, à mon inexprimable
stupeur, me dit très doucement, sur un ton de bonté, presque de
tendresse:

--«Je sais, oui, je le sais bien...

--Comment, vous savez... Mais quoi donc?... Vous savez que je
vous...

--Chut!... Ne le dites pas. Vous me le direz plus tard, si vous
n'avez pas changé, oui, plus tard, quand vous me connaîtrez mieux.
Attendez. Aujourd'hui, voyez-vous, ce serait un aveu hâtif, un
aveu volé. Et puis il nous gênerait tous deux par la suite. Je ne
pourrais plus vous voir aussi souvent, ni sans arrière-pensée...
Ne le dites pas. Ne dites rien...»

Mais j'étais déjà debout, je voulais partir sur-le-champ!

--«Non, restez, supplia-t-elle... Restez même plus longtemps à
Rome que vous ne deviez le faire. Je vous conjure de rester...

--Pour être malheureux sans espoir, pour contempler le bonheur
d'un autre? Pour me taire durement, maintenant que vous savez...
Non, c'est au-dessus de mes forces. Adieu, madame.

--Pas ce ton-là, pas cette voix... Dites: Mon amie... Si,
dites-le, essayez, c'est la seconde fois que je vous le demande.
J'ai besoin d'un ami et d'un frère, un frère un peu incestueux,
là, c'est entendu... Mais qu'y a-t-il?»

Il y avait que, malgré moi, je la croyais le génie, la fée du
mensonge, le Mensonge même incarné! Or, je contemplais avidement
ses yeux à présent éclaircis, pareils à de l'eau absolument nette:
sans nul doute possible, elle disait la vérité pure, en cet
instant. Oui, elle devait la dire...

D'une voix encore un peu troublée, mais gentille, elle ajouta en
souriant à demi:

--«Asseyez-vous là paisiblement, mon confident difficile, et
causons. Je vois qu'il faut vous donner des gages de confiance,
sinon vous vous méfierez sans cesse. Oh! mais vous n'êtes pas
commode... Eh bien, je vais vous raconter des choses, comme
si je me parlais à moi-même. Je vais vous livrer mes secrets.
Sentez-vous bien, au moins, que cela me fait plaisir?»

Je tombai sur sa main, plutôt que je ne la pris, et la baisai avec
un respect inquiet et une sorte de transport, un mélange inouï de
remords et d'amour! Aussi bien ne m'a-t-elle pas repoussé, comme
si c'eût été tout naturel.

Après quoi, elle retira cette main, dont elle eut bientôt besoin
pour faire des gestes, tant son récit, déjà, l'intéressait,
l'emportait!... De qui m'eût-elle parlé, sinon de Stéphane
Courrière?

Elle me narra par le menu, non sans une franchise infiniment
modeste et touchante, comment elle l'avait connu, puis presque
aussitôt aimé à en mourir. Un soir, après le succès assez orageux
et discuté du _Masque blanc_, on avait annoncé dans un salon de
Paris où elle se trouvait: «M. Stéphane Courrière». Elle pensait
voir une sorte de poète pour dames, sur la foi des portraits
publiés à chaque instant. Ce fut un joli causeur, très éloquent et
fort gai, qui entra. Il ne tarda guère à remarquer Marie-Dorothée,
se fit présenter:

--«Vous ressemblez trait pour trait, madame, au jeune Bonaparte,
celui que M. de Chateaubriand voulait bien admirer. Qui ne
croirait à quelque ressemblance de famille?

--Mon père, monsieur, fut l'un des petits-neveux du maréchal
Rimbourg, prince de La Canée, et il s'est trouvé que ma grand'mère
paternelle nommait pour ancêtre une Bonaparte, avouée seulement,
il est vrai.

--Le sang des Napoléonides a fleuri autrefois dans cette orchidée
des îles, la divine Borghèse. Voici donc qu'il nous a maintenant
donné un iris impérial, et c'est vous.»

Longtemps, le poète avait déployé pour Marie-Dorothée toutes les
caresses de ses paroles souriantes et variées. Il avait prétendu
séduire aussi le commandant Gianelli, présent à cette soirée: il
lui avait parlé d'Annibal.

--«M. Courrière est un original, avait déclaré ensuite
l'officier: mais il méprise notre art militaire.»

Puis l'amour avait magnifiquement suivi sa route. Faisant fi
de toute entrave, prête à rompre avec le monde entier, s'il le
fallait, Marie-Dorothée s'était dévouée, livrée, liée comme une
reine vaincue derrière le char triomphal du poète, tramée en
esclave sur ses pas, sur sa trace.

--«Je l'ai passionnément, furieusement aimé, me dit-elle. Je
l'aime encore. Je suis heureuse de vivre en un temps qui a produit
Stéphane Courrière. Il m'a trompée vingt fois, délaissée et
bafouée... oui, bafouée! Peut-être m'eût-il livrée en spectacle,
au besoin... Mais je lui pardonne, parce qu'il m'a montré la
Beauté, et que chaque jour il la fait jaillir des moindres
choses. Je servirai toujours, si je le puis, son œuvre et sa
renommée... Pourtant je souffre comme la dernière des mendiantes
auprès de lui. Je ne compte pour rien à ses yeux. Il estime
que tout dévouement lui est dû. Il n'est qu'un tyran ivre de
courtisaneries, et qu'un monstre de vanité...

--Mon amie, ma pauvre amie...

--Oui, pauvre!... Qu'un jour je vienne à le gêner en quoi que ce
soit, et il me jettera là, ainsi qu'un fruit gâté... Je ne suis
pas heureuse, François, et j'ai besoin que quelqu'un m'aime,
allez!... Tout le monde s'écarte, tout le monde veut me laisser
seule dans l'univers avec lui, croirait-on... Mais pas vous,
dites, pas vous?»

Je m'étais levé, bouleversé, défaillant presque de pitié. Sans
même y penser, je pris dans mes bras Marie-Dorothée qui pleurait.
Je n'ai pas effleuré de mes lèvres un seul de ses cheveux.
Tout autant qu'elle sanglotait, mon cœur vacillait, la tête me
tournait: c'est qu'elle m'avait par mégarde appelé de mon nom tout
court, «François»... Je frissonne en évoquant cette minute-là.



Je n'entendais ni ne voyais, en quittant le palais du Transtévère.
J'allais, ivre d'émotion, et comme fou de surprise. Je marchais
droit devant moi dans la rue, et m'arrêtai n'importe où pour dîner.

Mais enfin, pourquoi, pourquoi?... Qu'étais-je, en somme,
devant la divine marquise Gianelli? Comment me jugeait-elle
exactement, moi qui l'avais vue passer une fois, voilà plus de
dix ans, dans une sorte de rêve, et qui depuis lors n'avais
plus jamais rien imaginé d'aussi parfait? Est-ce qu'elle avait
senti cela? Oui, sans doute. Si fine, elle devinait la parole
qu'on réprime, le sentiment dont on se défend; elle lisait le
regard d'autrui. Cachiez-vous un secret? Elle y touchait avec de
mystérieuses antennes... Ah! je l'aimais au point que les larmes
m'en vinssent aux yeux, sans autre cause. J'aurais voulu l'avoir
toujours connue, avoir joué avec elle toute enfant, l'entendre
familièrement en son logis, la surprendre au matin, le visage
en désordre et les cheveux dénoués... Et que dis-je? non pas la
surprendre, mais me trouver là, pâlir d'aise en l'approchant à
toute minute, en avoir le droit!

Amie intime et compagne d'un poète chargé de gloire, le plus
séduisant, quoique le plus ingrat aussi de tous les hommes, elle
m'avait cependant fait l'honneur, elle m'avait causé le plaisir
vertigineux de se pencher vers moi, et de m'appeler, pauvre
passant que j'étais! Marie-Dorothée Rimbourg...

Ici, un aveu. Je le dois. J'aimerais pouvoir affirmer que nulle
trace de vanité ne m'effleura, mais j'entends la plus chétive de
toutes, la plus mesquine... Je me suis juré de dire la vérité: il
m'en coûte... Enfin, voici: Marie-Dorothée, marquise Gianelli,
c'était un nom, un titre gracieux; mais les noms séduisants
foisonnent en Italie, et le marquisat y est une parure pour les
jolies femmes, on n'y songe guère. On dit: «le chevalier Un
Tel», «la comtesse, la marquise Une Telle», de même que l'on
dirait: «l'aimable signore», «la charmante, la délicieuse signora
X.». Rien de plus. A peine m'en étais-je aperçu... En revanche,
Marie-Dorothée, née Rimbourg, arrière-petite-nièce du maréchal
Rimbourg, Marie-Dorothée, image miraculeuse de Bonaparte au siège
de Toulon, et fleur perdue, fleur imprévue de l'arbre impérial,
Marie-Dorothée Napoléonide enfin, si peu que ce fût!... Je
voudrais croire qu'un reflet de chamarrure ou qu'un écho lointain
de fanfare ne m'eussent pas un instant ébloui et charmé.

L'Empereur!... A chacun sa religion: la mienne est parmi les
hommes! Ces mots seuls: L'Empereur, le grand Empire français,
m'étreignent le cœur, et tout mon être tremble de stupeur si
j'imagine seulement le Héros chevauchant, les sourcils joints et
le geste irrésistible. Toutefois n'allons pas plus loin: mort
le dieu, l'émotion s'arrête, à moins de déraison, qui me fâche
tant chez autrui. D'où vient alors ce trouble secret dont je me
trouvai brusquement saisi, et je dirais pincé au cœur, lorsque
Marie-Dorothée m'apprit par hasard qu'une goutte du sang Bonaparte
lui courait dans les veines? Je ne l'en aimai point davantage,
certes. Pourtant je me suis répété tout bas: «L'Empereur!...» Et
j'éprouvais, cette fois, moins de piété que de satisfaction. Y
aura-t-il un snob pour me lancer la première pierre?

Quoi qu'il en fût, j'achevai de dîner avec une hâte fébrile, et me
remis en route, mais non plus à l'aventure maintenant. Je savais
où trouver le soir Fernand Luzot. Depuis un an que ce bon garçon
habitait Rome, il avait contracté envers la solitude une haine
d'autant plus vive que les jeunes Romaines lui semblaient plus
aimables. Il rendait chaque soir visite à l'une d'elles, dont il
était épris. Elle se nommait Battistina, couturière.

--«Nue, déclarait Luzot, c'est une déesse!»

Et de fait, le geste au moins et la démarche de Battistina avaient
de la noblesse. Démarche d'autant plus olympienne que nul soulier
n'en corrompait le rythme ni la langueur, Battistina traînant le
plus souvent de tristes savates. Geste imposant aussi, bien qu'il
brandît parfois les pincettes, non sans d'horribles imprécations.
Un grand sujet de dispute entre le peintre et son amie avait
trait aux bains: elle prétendait n'en pas prendre, il voulait l'y
contraindre, cela causait d'affreuses bagarres, et enseignait à
Luzot de belles injures en italien.

Néanmoins, ce soir-là, une paix charmante régnait en leur logis.
Une humble petite lampe y luttait mal contre le clair de lune
éblouissant, versé à flots par la fenêtre ouverte. Comme par les
plus douces soirées d'été, on entendait passer un peuple heureux
en bas, dans la rue. Battistina et son ami mangeaient en souriant
des raisins secs, et buvaient une innocente bouteille de capri.

--«Bah! fit Luzot, quel bon vent vous amène? Donne un verre,
Battistina. Monsieur que tu vois est Français: mais il parle
italien mieux que moi.

--Ce n'est pas difficile.

--Voyez l'impolie!... Est-ce que je t'ai demandé ton avis? Est-ce
que je me mêle de juger en fait de robes, moi? Garde donc tes
sornettes, ravaudeuse...»

Et déjà les yeux leur sortaient de la tête, selon la coutume; mais
je coupai court au tapage en questionnant Fernand Luzot dès les
premières phrases.

--«La marquise Gianelli? me répondit-il. Elle vous inquiète, à ce
que je vois? Mais vous savez, rien à faire: elle est folle de son
poète.»

Battistina ne comprenait pas le français. Ayant néanmoins entendu
les mots «marquise Gianelli», elle s'écria:

--«C'est la maîtresse du signor Courrière! Tout le monde le sait.
Du reste, elle se coiffe mal: elle a l'air d'une noyée.

--Et toi tu ressembles à une vraie sorcière, ma parole! repartit
Luzot indigné. Qui t'interroge? Regarde tes mèches de gypsie!...

--Je dîne demain, fis-je, chez Mme Gianelli.

--Vous m'y verrez.

--Connaissez-vous le colonel, mon cher Luzot?

--Le colonel Gianelli?... Faites-en votre deuil, il ne sera
sûrement pas du dîner. Je ne l'ai jamais vu, quant à moi. Mais
il y a un portrait en grand uniforme, à l'hôtel du Transtévère,
dans un petit fumoir où personne ne va: c'est un gaillard maigre
et blond, à courte moustache. Très Italien du Nord: l'air froid,
volontairement froid, autant qu'il y paraisse sur cette horrible
croûte. Il s'est bien conduit...

--Des campagnes?

--Il s'est bien conduit dans son ménage. Il a été très discret,
et très digne. Il est vrai qu'il n'y avait pas d'enfants: d'autre
part, sa femme tenait tout l'argent de la communauté. Quand il a
constaté le règne du poète, il est parti, et maintenant, il vit
modestement de sa solde à Turin. D'autres auraient provoqué le
séducteur, causé du bruit et des scandales: cette Battistina,
tenez, par exemple.

--Qu'est-ce que tu dis?

--Je dis que tu ferais peur au diable, vaurienne!... Viens
m'embrasser.

--Tu n'as pas tes dames de la société, pour ça?»

Au bout d'un instant, je revins à mon sujet:

--«Vous saviez, Luzot, que Mme Gianelli fût une Rimbourg!

--Famille du prince de La Canée, famille plus qu'impériale, mon
cher, impériale par choix. La Du Barry était plus vraiment royale,
ayant été choisie par le roi en personne, que la reine de France,
élue par les ministres. Mais pas de potins.

--La Du Barry ne s'en froissera pas.»

Et j'ajoutai à tout hasard, pour savoir:

--«Ni les aïeux de Mme Gianelli.

--Oh! ses aïeux... Il ne s'agit que de sa grand'mère, qui naquit
d'une façon bien romanesque, paraît-il, dans les anciens États du
Pape, à Tivoli.»

Sur quoi, le peintre m'apprit en effet comment l'une des plus
proches parentes de l'Empereur eût pu dire avec précision sans
doute quel jour et à quelle heure était venue au monde, de père
putatif et de mère inconnue, la petite Adélaïde-Clémence-Pauline,
qui, plus tard, devint l'épouse légitime et grandement dotée de
Tiberge Rimbourg, grand-père de Marie-Dorothée.

Fernand Luzot, songeant--déjà--à de futures commandes et à des
portraits bien payés, connaissait à merveille le répertoire
mondain de Rome: il put donc me donner aussi force détails
touchant les ascendants immédiats de la marquise Gianelli. Son
père avait fait dans la banque une puissante fortune. Vers 1895
il était mort, laissant d'abord un fils établi en Russie, puis
Marie-Dorothée âgée de quinze ans, et sa veuve Sophie Rimbourg,
née Doneff, étrange idole slave chargée de bijoux, ancienne
cantatrice. Sophie Doneff avait promené sa fille dans l'Europe
entière: enfin, l'ayant mariée au marquis Gianelli, cette vieille
dame imposante et un peu toquée s'en était allée abriter ses
cheveux blancs auprès de son fils aîné Serge Rimbourg, qui
vivait patriarcalement en Crimée, au milieu d'une demi-douzaine
d'enfants. Un autre frère était mort tout jeune, et Marie-Dorothée
détestait Serge, beaucoup plus âgé qu'elle: celui-ci le lui
rendait bien.

--«Mais, dit Luzot, rien de tout cela n'est un mystère. Mme
Gianelli aime à parler des siens. Elle vous racontera sa famille,
quand vous voudrez.»

Battistina, cependant, ne se tenait pas de dépit à force
d'entendre ainsi ce nom de Gianelli passer et repasser dans notre
entretien. Tout à coup, changeant de ton et de visage, elle
s'approcha de nous:

--«La signora est riche, fit-elle d'une voix flatteuse. Elle
possède des vingtaines de robes. Si toutefois elle a besoin d'une
personne qui taille, coud, raccommode, je suis là, je viendrai
bien au Transtévère...»

Ne pouvant lutter, la sage Battistina recherchait l'alliance:
diplomatie classique. Les grands cabinets de l'Europe n'en ont
point d'autre. Cette simple fille pensait comme naguère M. Crispi.

Quand je me retrouvai dans la nuit éblouissante de lune, je
m'accusai désespérément: qu'avais-je besoin d'aller ainsi parler
si librement de Marie-Dorothée devant le peintre et cette fille?
Je croyais, la porte fermée, les entendre rire.

--«Le pauvre signore!» goguenardait grossièrement Battistina, sans
doute.

Mais quoi! Longeant le mur d'un jardin, je demeurai longuement
pour écouter un rossignol qui s'égosillait, caché dans un cyprès.
Était-il discret, celui-là? Au contraire, l'ingénu chantait ses
amours à tue-tête, les criait jusqu'au ciel: et Rome tout entière
se taisait, Rome sa complice. Et rien ne me parut plus harmonieux
ni plus raisonnable.



On servit des truffes entourées de lardons, et si grosses qu'on
les eût prises pour des cailles.

--«J'aurais préféré, dit Marie-Dorothée, vous offrir de vrais
oiseaux, tirés dans la campagne romaine. Il y en a des milliers,
du côté de la mer, et qui sont excellents.

--Je les ai chassés, il y a cinq ou six ans, durant toute une
saison, avec mon ami Cyril Durnham, s'écria Maurice Chennevière.
Nous habitions une espèce de ferme, d'où l'on entendait les
vagues, par le mauvais temps. Autrement, il n'y avait que des
mouches, et de sales mouches. Le soir, nous dormions sous des
moustiquaires. Cyril avait envoyé un antique porto et du brandy
dans cette ferme: mais il fallait les défendre presque à coups de
carabine contre le fermier.»

Le nombre d'aventures par lesquelles avait passé l'élégant Maurice
Chennevière était prodigieux. L'on ne comprenait pas comment un
homme d'apparence aussi jeune pouvait avoir déjà tant vécu, si
dangereusement, et dans tant de pays divers. Il avait fréquenté
des lords et des rajahs, des boïards et des caciques, des émirs
et des grands d'Espagne tombés dans la misère, des tyrans nègres
et des princes albanais en révolte, le roi des cow-boys et la
reine des gitanes. Il avait surtout beaucoup connu Gustave Aymard
et Jules Verne. D'ailleurs une partie de ses voyages se trouvait
réelle, et il contait comme personne, imitant avec grâce le bruit
du vent sur la pampa, le mouvement de l'aigle qui plane, le geste
du gaucho braquant son revolver, l'effroi du malheureux surpris
par l'orage au désert. Un vrai compagnon d'Ulysse. Stéphane
Courrière l'aimait extrêmement.

Outre ces deux convives, il y avait à dîner chez la marquise
Gianelli le jeune peintre Fernand Luzot, M. le professeur Gatti
et sa femme, M. et Mme Napier, de passage à Rome, la comtesse
Alessandri, le député Fata et moi-même. Le professeur Gatti était
placé en face de la maîtresse de maison, Stéphane Courrière et
l'imbécile Napier à la droite et à la gauche de celle-ci. Fernand
Luzot occupait l'un des bouts de la table, et je me trouvais à
l'autre, à côté de la terrible Mme Napier.

M. Alphonse Napier, sénateur de l'Oise, avait été ministre de
l'Agriculture, une fois dans sa vie, et il était tombé en même
temps que le cabinet éphémère dont il faisait partie, sans que
l'on n'eût plus jamais fait appel, depuis lors, à sa suffisance
ni à son incroyable naïveté. La perte de ce portefeuille le
remplissait d'une rancœur inguérissable, et Isabelle Napier, son
épouse, cuvait de son côté une haine universelle et multiforme.
C'était un couple atroce: mais ils recevaient tout Paris, étant
fort riches et dépourvus d'enfants, contrairement à l'excellente
comtesse Alessandri qui, pauvre, et mère de cinq filles,
d'ailleurs triomphalement mariées, voyait toute la société de Rome
défiler dans son salon exigu, chaque semaine. Les détestables
dîners de la comtesse Alessandri étaient fort courus, tant
celle-ci s'agitait, écrivait, téléphonait, explorait tous les
hôtels, avec un sourire sans cesse épanoui sur sa grosse bonne
figure. Pas une vedette ne débarquait à Rome, sans que la comtesse
Alessandri ne fît l'impossible pour l'avoir à dîner: et l'on
allait chez elle par curiosité, afin de voir entrer les étrangers.

Faut-il ajouter que Mme Napier s'estimait très déplacée chez une
personne aussi aventureuse que la marquise Gianelli, dans la même
salle à manger que cette Alessandri, si bruyante, à son avis, si
commune, que ce Gatti, un vrai rustre, disait-elle, terrorisant
sa pauvre femme, que ce polichinelle de Courrière, que ce ridicule
petit Fata, et autres fantoches? Toutefois le sénateur éprouvait
une terreur maladive des journaux, et ménageait le poète Stéphane,
par crainte de déplaire à son frère Adolphe Courrière, directeur
tout-puissant de _la Journée_.

Ce fut encore Fernand Luzot à qui je dus, par la suite,
cette belle documentation. Un étrange et tout nouveau Luzot
paraissait dans le monde: autant, chez Battistina, je l'avais vu
débraillé, en manches de chemise et sablant le capri, autant,
chez Marie-Dorothée, il m'apparut poli, poncé, un peu froid,
l'air anglo-saxon. Cet homme-là sera riche à trente ans, décoré
aussitôt, et membre de l'Institut sans plus attendre. Nul autre
que lui ne peindra officiellement un jour le président de la
République: et sa paroisse, à Paris, sera tout près du Bois.

--«Ne dit-on pas déjà que ce jeune homme a du talent? me demanda
Mme Napier en déplissant ses lèvres étroitement serrées.

--Madame, il fera peut-être un jour votre portrait.

--Non, je ne suis pas bon modèle: j'aurais trop peur de m'ennuyer
pendant les poses.»

Cependant un précieux vin de Bourgogne paraissait sur la table,
et le maître d'hôtel, portant sa bouteille comme un enfant dans
son berceau d'osier, murmurait tendrement à l'oreille de chacun:
«Chambertin?» Ce qui, prononcé à l'italienne, devenait presque
inquiétant. Le député Fata refusa ce breuvage inconnu.

--«Vous avez tort, dit Stéphane Courrière, vous avez grand tort,
monsieur Fata, de mépriser la noblesse. En qualité de démocrate
ardent, vous devriez y être sensible, pourtant. Ainsi le veut
la tradition de tout bon gouvernement populaire: l'aristocratie
en est exclue, mais on l'y vénère d'autant plus. En cette
bouteille que l'on vous présente, il y a trente ans de noblesse
individuelle, héroïquement gagnée à endurer l'exil au fond d'une
triste cave, et combien de générations d'aïeux bourguignons,
combien de quartiers!...»

Le petit député Fata comprit à ces mots qu'il s'agissait d'un
bourgogne illustre. Il eut honte de cette ignorance, mais déjà, en
orateur habile, il trouvait la parade, et, prêt à la polémique, il
combattait.

--«Mon cher maître, fit-il doucement de sa voix la plus captieuse,
vous jetez sur toutes choses les couleurs variées de la poésie.
Cependant un simple soldat politique, comme moi, ne voit pas si
loin: je me suis seulement juré--c'est un vœu, bête comme un
vœu!--de ne jamais boire une goutte d'un vin étranger, sauf ceux
que l'on récolterait à Trieste, à Nice, en Corse et en Tunisie,
quoique ceux-là ne vaillent rien, si même il y en a!... Affaire
électorale, vous comprenez, service commandé.

--Ah! quelle espièglerie!» s'écria la bonne comtesse Alessandri,
vaguement inquiète.

M. Napier, toutefois, haïssait le chauvinisme, ayant fait toute
sa carrière dans l'horreur du sabre et l'effroi des batailles. En
même temps, il crut devoir défendre le pays qu'il représentait
officiellement, pour ainsi dire, contre les propos impertinents
de ce petit députaillon des Pouilles, annexant ainsi d'un seul
coup, avec Trieste, nos Alpes-Maritimes, notre Corse et les terres
beylicales. Il procéda par voie d'allusion.

--«Cher monsieur, fit-il, les vendanges seront surtout bonnes à
Trieste, il me semble.»

La comtesse Alessandri poussa des cris:

--«Ah! charmant! le mot est un régal!

--Il n'est pas absolument urgent, déclara le professeur Gatti, de
reprendre Trieste tout de suite. Nos pères ne sont jadis arrivés
à tenir le monde qu'en s'appliquant successivement à une seule
chose à la fois, et en l'accomplissant à merveille. L'Italie a
hérité de l'antique Rome un sol plein de merveilles: il convient
d'abord de les en tirer jusqu'au dernier caillou, et de terminer
notamment les fouilles palatines. Après il sera temps de songer
aux conquêtes. Je parle ainsi en bon bourgeois, qui fait d'abord
valoir son bien, avant que d'en acheter d'autres. Mais les
jeunes gens sont extraordinaires: ils ne songent qu'à porter des
uniformes.

--Il vous en faudrait un, Gatti.

--Je n'en suis point dépourvu, madame, et me mets en tenue pour
aller au Quirinal. Pourtant le roi se moque de moi, dès qu'il me
voit ainsi. Il dit que j'ai l'air d'un vieux major allemand.

--C'est ridicule», décréta Mme Napier.

Au fait, qu'est-ce donc qui était ridicule? Les uniformes civils,
le jugement du roi, ou les vieux majors prussiens? Mme Napier ne
savait trop: mais que ce fût ridicule, à tout hasard, au juger,
point de doute!

--«J'ai vu de ces vieux majors à Hambourg, dit Maurice
Chennevière. L'un de mes amis, qui commandait la place, là-bas,
m'a fait dîner avec plusieurs de ces guerriers. Ils étaient
trapus, robustes, congestionnés, barbus et magnifiques.

--Comme l'Hercule ivre du musée de Parme, ajouta Fernand Luzot.
Burckhardt, dans son _Cicerone_, constate avec une charmante
pudeur que l'Hercule ivre lui semble trahir--ce sont là ses
propres mots--une force bien différente de celle qui accomplit
les douze travaux. Tout de même il fera bon tirer sur cette
truandaille, cet automne, dans les champs de Lorraine.»

Fernand Luzot ne souhaitait pas si fort la guerre, mais il en
parlait volontiers, ayant observé qu'une phrase énergique tient
parfaitement lieu d'esprit: or, il aimait à briller. A chaque
succès de conversation, le prix de ses toiles futures montait, il
le croyait du moins.

Par contre, le sénateur Napier tolérait avec peine ce douloureux
sujet d'entretien. Il s'exclama, plein de pitié, que la violence
avait fait son temps en Europe, et que l'Allemagne allait
incessamment s'entendre avec la France:

--«Et tant mieux, conclut le prophète, car nous ne faisons plus
d'enfants. Notre armée fond chaque année. Il n'y aura bientôt
plus dans les régiments que les officiers, quatre hommes et la
cantinière.

--Ils s'arrangeront! fit gaîment le député des Pouilles.
D'ailleurs la qualité seule importe: chaque peuple devrait
surveiller étroitement son élevage national, et avoir l'œil sur
les bambins. Votre Société d'Encouragement pour l'amélioration
de la race chevaline, en France, est admirable. Vous êtes bien
ingrats de n'avoir pas encore élevé quelque statue à ce fameux
lord Seymour qui la fonda. Il faudrait, à Paris, à Rome, à Madrid,
partout, des Sociétés analogues pour l'amélioration de la race
humaine. Les hommes de pur sang seraient sélectionnés par les
épreuves publiques, inscrits au _stud book_, et leurs produits
élevés aux frais de l'État.

--Alors, adieu l'amour, pour les pauvres athlètes!

--On n'est pas beau pour s'amuser, madame!»

Malingre et chétif, le député avait prononcé ces derniers mots
avec une sorte de férocité; mais il la corrigea bien vite par un
sourire:

--«Non plus que laid, hélas!»

Néanmoins, le professeur Gatti discutait déjà sérieusement:

--«Avant votre lord Seymour, il y avait eu Lycurgue: il professait
déjà les idées de M. Fata, et prétendait créer du pur sang,
lui aussi. Et Lucien, pareillement, fut partisan des épreuves
publiques: il prétendait, dans son _Anacharsis_, que, forcés de
paraître nus aux yeux des «pelousards», si l'on peut parler ainsi,
les athlètes avaient à cœur d'être aussi admirables que possible,
et prenaient à l'envi les plus belles attitudes. On obtenait là
des chefs de famille excellents, parbleu! Et même Aristote ne
voulait pas que l'on admît les artisans comme citoyens, ni pères
de citoyens, parce que leur métier sédentaire les empêchait de se
développer à souhait. Voilà des éleveurs, au moins, voilà de bons
sportsmen, ainsi que vous dites. On n'a rien inventé... Mais c'est
une question de savoir si le meilleur modèle humain est celui du
Méléagre, plus svelte et léger que trapu, ou celui du Doryphore,
beaucoup plus robuste et plus lourd. Sur les frises du palais
d'Auguste...

--Rien de plus affreux, grand Dieu, qu'un lutteur!» soupira la
comtesse Alexandri. Pour cette bonne dame, un athlète ne pouvait
ressembler à un marbre: c'était au contraire un vagabond obèse en
maillot troué, qui faisait la quête autour d'un vieux tapis, après
avoir soulevé des poids faux.

Stéphane Courrière, tout en roulant dans le sucre des fraises de
Chanaan, ne demeura point sans avis touchant l'élevage humain:

--«Tout dépend des mères, fit-il. Une Amazone, entendez une femme
à épaules larges, à petits seins, aux hanches à peine accusées,
genre «merveilleuse» du Directoire, va nous donner de bons joueurs
de football. Une Diane, un peu moins solide, fera des cavaliers à
fine taille, des lieutenants de Saumur. Une Aphrodite, à la fois
gracile et potelée, du modèle aimé sous le Second Empire, produira
des jeunes premiers pour le théâtre des Capucines ou l'Athénée.
Ceux-ci seront plus appréciés sans doute...

--Non!...» répondit Marie-Dorothée.

Or notez que, depuis le début de cette controverse, la marquise
Gianelli n'avait soufflé mot: elle n'entendait même pas, eût-il
semblé. Elle surveillait le service, observait si les roses,
disposées en bouquets plats et en guirlandes sur la nappe, ne
s'effeuillaient pas trop vite, si les fruits qui s'y entremêlaient
avec art pourraient être aisément enlevés et offerts; si les vins
et les plats passaient à souhait, si chacun était bien servi. Une
bonne hôtesse se pique de tout voir, et prévoir... Et puis, voici
que soudain elle répliquait dans la conversation, et avec quelle
netteté, quelle compétence inattendue!

--«Non pas, fit-elle, les jeunes premiers que vous dites ne
remporteront nullement un tel succès, du moins auprès des femmes
qui savent regarder. Ce sont là, mon cher Courrière, des idées
qui datent de Capoul: croyez-vous qu'elles durent toujours?
Une artiste, une dilettante est plus difficile: il nous faut
le modèle, pectoraux carrés, vaste poitrine, taille étroite,
ventre plat et musclé, en forme de lyre. Force extrême et grande
sveltesse, enfin. Puis la tête petite et les cheveux plantés bas:
un Lysippe...»

Stéphane Courrière se mit à rire, et ne cessa plus de décocher des
méchancetés.

Quant à moi, rentré le soir en ma chambre d'hôtel, je m'examinai
dans la glace: mon visage dur n'était certes pas régulier, et ne
pouvait séduire. Mais j'avais le crâne plus petit que vaste, les
cheveux plantés non loin des sourcils, les muscles en relief, la
taille... Eh! de l'assez bon Lysippe, mais oui... Marie-Dorothée
discernait donc la ligne sous l'habit? C'était pour cela que je
lui plaisais, à cette raffinée? Alors, elle m'avait en vérité
jugé, ou plutôt mensuré, comme l'on fait d'une bête au marché? Je
me rappelai, non sans plaisir, ce regard étrangement scrutateur
et attentif que j'avais surpris jadis à Nancy, et plusieurs fois
depuis, attaché sur ma personne...

La fatuité d'un homme est prompte autant que sournoise.



Combien j'aime les romans mondains! Non pas ceux que j'ai vus,
mais ceux que composent d'habiles et charmants écrivains. Ce
sont nos Amadis. Des bergers et des bergères s'y adorent dans
l'oisiveté. L'auteur ne nous dit pas précisément: mes héros sont
riches et ne font rien: il est bien trop adroit. Toutefois on
devine que toute une foule de valets de chambre, d'intendants
et de fournisseurs empressés gravite et bourdonne autour de ces
personnages, qui ne se quittent qu'à leur heure, afin de se
retrouver presque aussitôt, car leurs automobiles silencieuses
ont vite fait de les déposer sur tous les points du XVIe
arrondissement, et jusqu'au fond de nos plus lointaines provinces.

Mais moi, j'écris ces pages pour dire la vérité, l'étrange et
rugueuse vérité. Il y a une question d'argent. J'aimais avec
passion Marie-Dorothée. Je l'aimais à la façon éperdue d'un petit
commis de Quimper ou de Béthune dévorant des yeux, sur le mail,
la diva en tournée... Je me sentais plus familier, toutefois,
puisqu'elle me témoignait de la sympathie, et mieux, beaucoup
mieux encore, de l'amitié, puisqu'elle daignait... Est-ce qu'elle
n'avait pas indiqué, et même assez brutalement... non, un peu
nettement, sans plus... ou plutôt non, avec cette désinvolture de
reine, cette liberté d'esprit bien compréhensible... enfin est-ce
qu'elle ne tolérait pas que je fusse très assidu auprès d'elle?
Mais Courrière, l'odieux et délicieux arbitre des élégances
choisies, le maître que servait Marie-Dorothée avec tant de
ferveur? Certes, elle était à sa dévotion: pourtant elle avait
un corps, elle voulait peut-être d'autres caresses, qui sait?...
Seulement...

Seulement mon mince carnet de chèques se trouvait épuisé. En
outre, j'étais fonctionnaire. Une mission officielle m'avait
d'abord conduit à Vallombrosa. J'avais gagné Rome ensuite, un peu
en fraude. Une prolongation de congé m'avait permis de demeurer
encore huit jours supplémentaires: mais c'en était fait des
vacances, présentement. Il me fallait retourner à mes arbres, à
mes forêts, à mes gardes. Cent affaires insignifiantes, néanmoins
urgentes, me rappelaient: une montagne de papiers devait s'élever
peu à peu sur mon bureau, mon atroce bureau, ma table de travail,
et par là de torture. Car surveiller la vie puissante de mes
bois, leur imposer l'hygiène et la discipline, nulle tâche
ne me semblait plus douce ni plus auguste: mais correspondre
avec des importuns, mais avoir à trancher toutes sortes de
niais litiges!... Qu'y a-t-il au monde de plus pénible que
l'âpreté maussade d'un paysan, d'un hobereau, sinon l'ombrageuse
susceptibilité d'un scribe? Tout cela m'attendait là-bas, dans le
Nord, dans mon pays: impossible de différer, maintenant.

--«Si, si fait, je dois absolument partir, dis-je à Marie-Dorothée.

--Vous ne viendrez même pas demain goûter dans les jardins de la
villa d'Este? J'en ai la permission. L'on dresse une table dans ce
grand bosquet à droite, vous savez? Les aiguières de cristal, les
coupes, les fruits, le linge frais, imaginez cela qui se détache
sur le feuillage sombre, c'est très joli.

--Certainement! Et encore vous ne dites pas tout. Vous ne dites
pas que vous aurez fait auparavant quelque étonnante promenade
en automobile à travers la campagne romaine, entre des aqueducs
ruinés et des monuments écroulés parmi les herbes...»

Le regard de Marie-Dorothée brilla de malice: elle avait compris
aussitôt où j'en voulais venir, et elle modula véritablement ses
réponses comme les versets d'une cantilène. Je pense qu'elle
s'est bien jouée de moi durant un instant:

--«Oui, donc, mon cher, nous irons nous promener avant de goûter.
Nous passerons par la villa d'Hadrien. Nous reverrons l'allée de
cyprès, le bizarre jardin sauvage...

--La vallée de Tempé...

--Nous nous assiérons à Canope, au beau milieu des folles
avoines...

--Et vos invités ajouteront à la saveur du paysage par leurs
propos à la fois érudits et ingénieux... Car c'est ainsi qu'on
goûte l'Italie, depuis M. Renan et Anatole France...

--Je crois bien! Et quels invités je vais avoir!...

--Je les vois d'ici, madame. Ils sont classiques: un vieil
épigraphiste disert, probablement, et un jeune membre de l'École
de Rome, pour lui donner la réplique; puis, par contraste,
un jeune cavalier épris de chevaux et de clubs, et quelque
prince romain au nom harmonieux; en outre, deux ou trois jolies
femmes qui, buvant l'asti avec beaucoup de grâce, amèneront
irrésistiblement ces messieurs à deviser d'amour comparé...

--Cher!... et vous oubliez donc le meilleur: le monsignore
indispensable?...

--Où avais-je la tête!... Enfin, le maître lui-même...

--Stéphane?

--Oui, Stéphane, puisqu'il faut le nommer si familièrement.

--Vous pensez qu'il viendra?

--Mais sans doute.»

Ici toute gaîté s'éteignit dans les yeux de Marie-Dorothée. Elle
me répondit doucement:

--«Vous teniez donc à me citer Stéphane. Eh bien, il n'est pas du
tout sûr qu'il vienne: au contraire, même, vu que la Clarke reçoit.

--La Clarke?

--Eh! oui, cette Peau-Rouge, mon cher, qui avait épousé
morganatiquement l'infant Philippe, avant que le moribond ne
succombât à la tuberculose et à la pourriture... Percy Clarke,
enfin, ou plutôt l'infante Pia, depuis son baptême et son gracieux
mariage...

--Mais quelle colère!

--Moi?... La Clarke, la Pia, si vous voulez, sait à peine lire.
Est-ce que je crains cette Barbare, qui fait semblant de dire son
chapelet toute la journée, parce qu'elle veut plaire à la cour
d'Espagne, et qui récolte les gens de lettres afin d'avoir un
salon à Paris? Est-ce qu'elle peut se dévouer à Stéphane? Est-ce
qu'elle entend seulement, quand il lui parle? Mais elle applaudit;
elle tient à le montrer chez elle. Voilà qui la flatte: il ira. Je
ne suis pas conviée, vous le supposez bien.

--Alors, vous fuyez Rome, demain?... Vous fuyez M. Courrière?

--Non, mon ami, je ne fuis pas: je n'en ai ni l'envie, ni le
droit. Je vous ai déjà dit que je suis la servante de sa gloire et
l'esclave de son génie... Seulement, quand une peine un peu plus
sensible m'arrive, je cherche à moins y songer, je vais ailleurs,
s'il m'est possible. Vous ne consentez donc pas à m'aider? Je vous
l'ai pourtant demandé sans fierté, dites?... Avouez-le maintenant,
donc, je vous prie...»

Déjà, elle chantait de nouveau. Son parfum noyait la pièce.
C'était la fin d'une ardente après-midi: l'on voyait par la
fenêtre un cyprès plein d'oiseaux se dresser dans l'air du soir,
comme une torche éteinte, mais encore palpitante et grésillante,
ayant brûlé tout le jour. Marie-Dorothée me fixait de ses yeux
d'aigue-marine, et ses gestes avaient repris leur ballet lent et
fascinant... O paix délicieuse des palais romains, si vastes, au
seuil desquels tous les bruits s'évanouissent!

--«J'ai souhaité, poursuivait-elle, je souhaite votre amitié. Mais
c'est par égoïsme, oui, je vous le dis, c'est par pur égoïsme.
Vous m'êtes très utile: vous... comment dire?... vous prenez
le plus droit chemin pour aller d'une pensée à l'autre: j'aime
cela. Quand le maréchal Rimbourg donnait des ordres, il devait
les formuler et les expliquer ainsi. C'est pourquoi il a conquis
le monde, derrière l'Empereur. Mais ma mère vénérable... ah! si
vous la voyiez jamais: c'est elle qui suit des allées en huit
et en zigzags pour changer d'idées! J'ai passé mon enfance dans
un vrai labyrinthe, à côté d'elle: un labyrinthe somptueux, du
reste, et plein de fleurs, plein de rêves. Vous savez, les rêves,
la confusion, le trouble, les brumes et la tempête, nous appelons
cela le _soumbour_, en russe... Or, vous me tirez du _soumbour_,
quand je regarde vos yeux qui se méfient, si j'écoute votre parole
bien articulée, sans hésitation ni coquetteries. Qu'on ait l'air
de connaître très exactement ce qu'on veut et ce qu'on fera,
j'aime... Vous semblez bien portant, svelte et robuste, un bon
athlète, ça aussi, François, j'aime... Moi, malgré le _soumbour_,
je définis très bien ce qui me plaît: mais ce n'est pas toujours
la même chose... Vous êtes un homme.»

Je fronçais les sourcils, je contrefaisais celui que l'on n'aura
pas avec des louanges aussi élémentaires--voire avec des mensonges
si effrontés. Mais tout bas je songeais: «Elle dit ce qu'elle
pense, avec une impudeur d'Amazone!... C'est très hardi: c'est
bien d'elle...» Et je souriais du fond des yeux, sous mon front
sévère. Marie-Dorothée s'en apercevait à merveille.

--«Alors, François, vous goûterez avec moi, demain, à la villa
d'Este?»

Sans répondre absolument, je lui demandai:

--«Comment vous nomment donc ceux qui sont très... sans façon avec
vous? Marie-Dorothée? Non: cérémonieux et trop long...»

Amusée, elle m'a dit:

--«Mais, donc, le maître vous hante, cher?... Allons, sachez
qu'il m'a donné tour à tour les noms de ses héroïnes. Je fus
Florise et Dorimène, Peau d'Ane et Iœssa la Sirène, Olga, Martine,
Isabelle, et même Bérénice... Dorothée, c'est un peu slave, un peu
_soumbour_, n'est-ce pas? Marie, voilà mon nom français. Demain,
vous aurez le droit de m'appeler Marie, à la villa, Marie d'Este...

--Marie tout court.

--Si vous voulez.»

Je ne promis point de venir, quand je la quittai, sur ces derniers
mots. Cependant, j'avais cédé, je restais encore. Allais-je lui
obéir sans trêve, et passer à Rome toute ma vie? Je songeais aux
exilés, j'évoquai le mélancolique M. de Galandot, le triste Du
Bellay:

    Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine...

Hélas! «l'ardoise fine» et «le clos de ma pauvre maison» me furent
cruellement rappelés, quand je rentrai à mon hôtel. Une lettre
d'Yvonne, ma femme, m'y attendait: notre petite Hélène toussait,
elle était assez souffrante, Yvonne s'inquiétait, et me mandait à
Chantilly.

Une courte lettre d'excuse à la marquise Gianelli, et le lendemain
matin, j'étais parti.



Car je suis marié en effet. Pourquoi ne l'ai-je pas dit encore?
Quiconque lira ces pages me fera bien l'honneur de croire que
je n'ai pas eu dessein de préparer ainsi quelque facile coup de
théâtre. Pense-t-on que je vais mettre en scène l'histoire de ma
vie, ainsi qu'une grosse comédie?

Toutefois l'espèce d'enchantement où m'avait endormi
Marie-Dorothée, depuis plus de trois semaines, était tel que je
n'avais pas seulement songé à Yvonne, pas plus, en vérité, que si
elle eût été quelque cousine lointaine ou une amie en voyage. Non
que je ne l'aimasse beaucoup, et même avec tendresse: mais quoi!
ferait-on grand état d'une figurante, vêtue de simple laine, dans
le cortège de la reine Cléopâtre? Ainsi m'apparaissait Yvonne.
On répondra que la suivante est gracieuse, qu'elle porte bien la
guirlande ou l'aiguière, et que sous sa paupière baissée se cache
un regard peut-être divin. Ah! certes, j'en conviens: cependant
la fille de Ptolémée est là, dans la première barque, et chacun
demeure muet d'amour sur la rive, quand elle a passé, sans même
entendre les cithares, ni prendre garde aux fleurs tombées des
galères et fuyant au fil de l'eau. J'avais oublié Yvonne tout à
fait.

Il y avait, il est vrai, notre petite Hélène. J'emportais dans
mon nécessaire de voyage son portrait, et toute la douceur du
monde me semblait groupée comme un bouquet autour de ce visage
en miniature qui me regardait gravement, au fond de son cadre
de cuir. Hélène était un bébé sage et pensif, qui riait déjà
délicatement, comme sa mère. Rien qu'à évoquer cette minuscule
figure aux yeux surpris, ce bout d'être si fragile et si confiant,
je m'épanouissais d'aise. Mes mains déjà, d'instinct, se faisaient
plus prudentes, et mes bras s'arrondissaient pieusement: je
berçais ma fille en souvenir, je la portais. Je l'adorais.

Néanmoins, voilà, c'était un bébé, une toute petite chose qui ne
parlait pas encore. Hélène avait seize mois. Il n'y a guère de
degrés, mais il y a des époques dans l'affection d'un père, et
si mon cœur battait à l'unisson quand je sentais vivre contre ma
poitrine mon enfant merveilleuse, mon esprit par contre attendait,
paisible. Je n'éprouvais aucun doute, parbleu! Hélène comprenait
et sentait déjà tant de nuances!... Cependant je savais bien
que le miracle commençait à peine. Plus tard, elle serait une
fillette attentive, elle questionnerait sans cesse; puis une jeune
demoiselle secrète et avisée, clairvoyante, redoutable; enfin
une femme ironique et généreuse tout à la fois. Seulement le
moment n'était pas encore venu: patience. Sa mère lui suffisait
bien, pour l'instant, à cette petite. Je l'aimais fortement,
profondément, mais sans me presser, tout homme entendra cette
distinction-là. Si Hélène eût été un garçon, peut-être me fussé-je
montré plus impatient... Peut-être.

Aussi bien la lettre d'Yvonne ne me causait-elle aucun souci réel.
La petite toussait, avait éprouvé quelque malaise, mais voilà
tout. Le médecin ne prévoyait rien d'alarmant, loin de là: et je
suivais mes rêves sans trop d'inquiétude, alors que les Apennins
rouges et décharnés, et vers le soir des plaines charmantes
s'enchâssaient tour à tour dans la fenêtre du wagon.

Si pourtant le hasard m'eût donné plutôt un fils! Quel
chef-d'œuvre j'eusse fait de cet enfant! Une fille échappe
beaucoup à son père. Un jour elle pourra lui dire: «Tu ne sais
pas, tu ne nous connais pas, tu n'es pas une femme...» A mon
garçon, au contraire, j'eusse déclaré sans crainte: «Écoute, mon
petit, j'ai passé par ce chagrin, j'ai affronté tel péril. moi,
tout comme toi. Tu suis mes étapes, car j'ai voyagé longuement
dans la vie: j'ai vu, j'étais là, telle chose m'advint.»

J'aurais mené mon fils en Italie, chaque année. Il fût venu
s'émouvoir à Venise d'abord et sur les lacs, jeune Fortunio non
hors de pages encore, et tout écumant de romantisme. Puis, mon
bachelier eût pris ensuite le chemin de Florence et de Rome;
il eût disserté avec un pédantisme délicieux sur l'histoire de
l'art, en découvrant Taine et Bourget, et _le Lys rouge_, et
d'Annunzio: autant de Jules Verne pour les raffinés de dix-sept
ans. Avec quel plaisir j'eusse entendu le petit me déclarer un
beau matin, non sans une assurance à mériter des calottes: «Ce qui
me fatigue chez Renan, mon cher papa... En quoi je trouve Barrès
naïf, c'est...» Fraîcheur exquise de l'impertinence!... Enfin, mon
béjaune fût retourné, certain automne, en quelque petite ville
autour de Naples ou en Sicile, mais sans moi, cette fois. Après
quoi il m'eût parlé de Stendhal et des femmes avec un air capable:
de «notre» Stendhal... Et en même temps, voici que le gamin me
faisait des dettes, ayant perdu aux courses son louis de semaine...

Car il allait aux courses! Et cela se conçoit, d'ailleurs,
montant à cheval comme il montait... Le joli, le hardi cavalier!
Quel cœur, quelle ardeur devant les rivières et les haies!...
Excellent en plus d'un sport d'ailleurs, lisant son Horace à livre
ouvert avec cela, et prompt à froncer le sourcil, gai, solide,
jeune enfin, glorieusement jeune!...

Parbleu! il était bien certain qu'à la boxe ou au football près,
ma petite Hélène pouvait atteindre à ces mêmes vertus. Cependant,
une femme... plus tard... sait-on bien ce qui se passe en ces
têtes étranges?... Marie-Dorothée, par exemple.

Le train roulait, roulait toujours. La nuit tombait quand il entra
en Lombardie...

Si la guerre avait été déclarée, si l'on eût mobilisé, et que
je fusse ainsi parti soudain pour l'aventure prévue, mais vague
et terrible du combat, j'eusse éprouvé ces mêmes sentiments
qui m'étreignaient le cœur durant tout ce voyage: qu'allais-je
trouver là-bas? En revanche, que laissais-je derrière moi,
sinon l'émotion, le bonheur, un pays plein de grâce, l'amour,
Marie-Dorothée: ma chère Marie... Rien ne m'assurait que je dusse
jamais la revoir. Je songeais: «Qu'y puis-je?...» et des larmes
cuisantes me montaient aux yeux.

Le train m'emportait cependant. J'étais mobilisé. Je me suis
conduit en bon soldat.



Dès mon arrivée à Chantilly, j'eus l'impression qu'il se passait
quelque chose de mauvais. Yvonne ne m'attendait pas à la gare.
A la porte de la cour, mes deux chiens Marsyas et Marion
m'accueillirent avec une cordialité sauvage, mais personne non
plus n'était là, sinon Victor, mon domestique. Il souriait
largement.

--«Tout va bien, Victor?

--Eh! oui, monsieur. Tout ne va pas plus mal.»

Ne pas aller plus mal, telle était la plus rassurante des phrases
pour le pessimiste Victor. Néanmoins il était singulier que nul ne
mît seulement le nez à la fenêtre.

Très troublé, je montai d'un trait à la chambre d'Hélène. Sur le
palier, la nourrice me pria de me taire: l'enfant dormait. Or
elle était étrange, ma petite fille, couchée sur le dos, rouge,
fiévreuse, respirant rapidement et avec peine, les ailes du nez
battantes... A cet instant, Yvonne entra à son tour, un doigt sur
sa bouche: elle me fit signe de la suivre sans bruit.

--«Eh bien, Yvonne, qu'est-ce qu'il y a?... Comment va-t-elle?»

Ma femme posa sur moi un instant, un court instant, ses yeux
mordorés, perspicaces et comme découragés de tout, à force
d'examiner tout; elle me considéra jusqu'au cœur, me parut-il,
durant un dixième de seconde, et dit d'une voix froide, oui,
positivement froide:

--«Pneumonie.

--Hein?... Mon Dieu!... En est-on sûr?»

C'était comme si l'on m'eût dit: «Guillotine... Condamnée.» La
chambre avait vacillé à ma vue: et davantage encore à cause de ce
ton précis et calme... Terrible nature d'Yvonne! Elle se montrait
le plus souvent, de la sorte, glaciale à vous tuer: puis, soudain,
on ne savait quoi passait en elle, montant du cœur, la brisait
net, et la forçait, ainsi qu'en ce moment même, à éclater en
sanglots!... Voici que la pauvre pleurait maintenant, pleurait
sans fin contre mon épaule, exhalant enfin son atroce angoisse,
contenue depuis la veille. Et je l'écoutais, fou de chagrin, non
moins que de terreur!...

Pneumonie! Ce mot est effrayant: et appliqué à un bébé si
tendre, qu'un rien fane et plie!... Le médecin avait prononcé ce
redoutable diagnostic la veille, après qu'Hélène s'était montrée
frissonnante et claquant des dents, prise d'un point de côté, et
son délicat visage empourpré à chaque instant par une toux pénible.

--«D'ailleurs le docteur va venir, fit Yvonne... Tu lui parleras.»

Sur quoi elle ajouta:

--«Je vais voir si elle s'éveille.

--Yvonne... mon pauvre petit... écoute... nous avons du chagrin...
Tu pleures: moi aussi, tu vois. N'oublie pas que je suis là. Quand
tu souffres, viens me le dire: je voudrais tant être ton grand et
seul ami... Je ferai du moins ce que je pourrai... Peut-on entrer,
maintenant, près d'Hélène?»

J'étais si haletant, si douloureusement et profondément ému,
qu'Yvonne se sentit touchée peut-être au tréfonds de l'âme. Elle
me donna en cette minute tout son cœur martyrisé, je le crois,
elle me prit et m'étreignit la main. Cependant, comme j'allais
serrer contre moi ce pauvre être déchiré, je m'aperçus que ses
lèvres bougeaient: selon sa coutume, elle récitait tout bas une
ardente prière... Hélas! nous n'étions déjà plus ensemble.

Quand le médecin revint, je l'interrogeai seul, d'homme à homme.

--«C'est grave, docteur?

--Je souhaite que non. La pneumonie apparaît assez violente et
bien caractérisée. Cependant, ne vous tourmentez pas trop: chez
un enfant, ce n'est là qu'une crise qui, presque toujours, se
termine brusquement, comme elle est venue. Il est probable que
d'ici sept ou huit jours, la fièvre tombera tout à coup, et la
convalescence commencera. Vous n'avez d'ici là qu'à continuer les
bains, la potion pour le cœur...

--Mais enfin comment cette abominable maladie a-t-elle pu naître
aussi vite? Est-ce que la petite était souffrante depuis quelque
temps déjà? On ne m'a rien dit: je serais arrivé immédiatement.
On n'a pas bien agi, docteur: me laisser tout ignorer, à moi qui
voyageais, confiant, tranquille!... N'y a-t-il eu du moins nulle
imprudence commise? Avouez-le-moi sans réserve.

--Pas la moindre imprudence, je vous l'affirme. Voyez-vous,
je comprends trop votre chagrin, toutefois il ne faut accuser
personne. L'enfant a eu un rhume, un simple rhume, elle a toussé.

--Ça, je l'ai su.

--Eh bien, c'est tout. La pneumonie s'est déclarée soudain hier,
point de côté, grosse fièvre, cela se passe toujours ainsi. Il
n'y a pas lieu de s'affoler, je pense. La maladie suit son cours
normal.»

Quelques phrases encore, et le médecin se retira.



... Et le médecin se retira.

J'entendrai toujours son automobile démarrer dans la rue... «La
maladie, avait-il déclaré, suit son cours normal...»

Impitoyables formules des médecins! Quoi! Qu'est-ce que signifient
ces mots-là, pour un père qui tremble: «Son cours normal...»? Cela
veut dire aussi bien que la crise mènera normalement et sans ombre
d'accident le malade à la mort. Pourquoi non?

N'avais-je pas entendu, voilà exactement sept mois, retentir ces
mêmes paroles à mon oreille alors qu'on opéra Yvonne? Vivrais-je
mille ans, que je me rappellerais cette horrible scène. Depuis que
notre petite avait vu le jour, Yvonne s'était sentie souffrante:
elle ne pouvait rester longtemps debout, éprouvait des douleurs,
marchait avec peine, redoutait les secousses des voitures. Des
troubles extrêmement pénibles la tourmentaient, des névralgies
affreuses, et surtout une irritabilité incroyable, une tristesse
inouïe, des sautes d'humeur bien étranges chez une femme aussi
secrète et impassible, en apparence du moins.

Un jour--nous étions alors à Lyons-la-Forêt--Victor arriva, un peu
solennel, à la mairie, où je me trouvais pour quelque affaire:

--«Pardon... Mais que Monsieur revienne tout de suite à la maison.

--Qu'est-ce qu'il y a, Victor?

--Madame est malade.

--Hein?... Quoi, voyons, expliquez-vous: un accident? Mon Dieu!...

--Non, non, que Monsieur se dépêche.»

J'accourus, bouleversé... Yvonne gisait sur son lit, blanche comme
les draps. Si elle n'eût parlé presque aussitôt, je l'eusse crue
morte. Sa voix, sa chère voix, d'où venait-elle? Ce n'était plus
qu'un gémissement, atroce à entendre, un souffle:

--«Tu vois, fit-elle, tu vois comme je suis.»

Grâce au plus grand effort peut-être de toute ma vie, je me suis
contraint à sourire, coûte que coûte, et m'approchai en tâchant de
plaisanter. Je l'ai embrassée, j'ai dit:

--«Eh bien, ma petite Yvon, eh bien... mais c'est un malaise,
il passera... Le médecin va calmer ça, allons!... Demain, ou
après-demain, il n'y paraîtra plus.»

Or le médecin s'est présenté dans l'instant même. Moins d'une
heure après, il me prenait à part:

--«Monsieur, nous nous trouvons devant une menace pressante de
péritonite. Le péril n'est sans doute pas immédiat, mais en tout
cas il est latent, et peut-être prochain. D'abord de la métrite
infectieuse puerpérale, devenue chronique, et pour laquelle je
me suis inquiété déjà souvent. Puis la maladie, comme je le
prévoyais, a suivi son cours normal, et nous avons rencontré
cette double salpingo-ovarite, également chronique: en voici une
poussée particulièrement aiguë, et non sans quelque danger très
sérieux, à moins que nous ne nous résolvions à une intervention
chirurgicale, qui me paraît indispensable. Je vous demanderai une
consultation...»

Tel fut, dans les mêmes termes, l'avis des savants consultés, le
lendemain, tandis qu'Yvonne reposait, un peu plus calme déjà.

--«Et à la suite de l'intervention? demandai-je aux docteurs.

--Ensuite?... Eh! parbleu, convalescence, puis guérison.»

Cependant, le plus considérable et, si l'on peut dire, le plus
«gradé» des médecins devait me prévenir:

--«Votre bébé se trouve heureusement en un parfait état de
santé. C'est un grand bonheur pour vous d'avoir vu naître cette
charmante et vigoureuse fillette... bonheur qui, hélas! ne saurait
se reproduire après l'opération inévitable, dont nous devons
décider au plus vite, je vous le répète avec l'assentiment de ces
messieurs... l'opération inévitable.

--Ah! docteur... ma pauvre femme... si je vous comprends bien...
ne pourra donc plus être mère ensuite?... C'est cela, c'est bien
cela que vous me dites?

--Oui, malheureusement, monsieur.»

Ces paroles m'avaient atterré. Une grande part de l'avenir
s'écroulait là, d'un coup, comme un palais splendide qui,
brusquement, se fût à demi effondré sous mes yeux!

Sans doute, un instant après je ne songeai plus qu'à Yvonne en
perdition si le chirurgien tardait seulement. Et sans doute aussi
l'opération réussit à merveille, et moins de cinq semaines après,
ma femme souriante s'asseyait devant sa fenêtre ouverte au bon
soleil: si bien que je ne tardai pas à l'emmener, à l'installer
à Chantilly, où m'appelait mon nouveau poste... Mais pouvais-je
tout bas m'empêcher de penser que jamais, jamais plus nous ne
reverrions à la maison un second être fragile aux yeux étonnés,
pareils à ceux de notre petite Hélène, et qu'Yvonne était en somme
estropiée, oui, estropiée...

Elle ne l'ignorait pas davantage, la malheureuse, la douloureuse
et silencieuse mère. Mais il n'en paraissait rien, ou guère. Elle
se contentait de reporter sur sa fille--sa fille unique--une
tendresse plus passionnée encore, plus dévouée, plus attentive,
plus frémissante!

Et maintenant...

Hélas! et maintenant!... «Pneumonie... La maladie suivait son
cours normal... Dans sept ou huit jours...»



Après la mort affreuse de notre pauvre petite Hélène, Yvonne fut
très malade durant deux ou trois semaines. Elle avait failli se
briser de douleur, et moi-même, anéanti par le chagrin, vieilli,
découragé de tout, je dus la conduire en Bretagne, auprès de son
père, pour sa convalescence--si l'on peut ainsi nommer l'espèce de
prostration où vécut Yvonne pendant quelque temps. Elle mangeait,
respirait, répondait si on lui parlait: mais elle ne paraissait
pas accomplir en réalité ces actions. Elle avait l'air de se
trouver à peine dans le lieu où elle était cependant: il semblait
qu'on l'aperçût à travers un voile. La catastrophe atroce avait
éteint chez Yvonne le petit feu caché, l'étincelle qui fait la vie.

Je souffrais cruellement de la voir ainsi, et cette anxiété
venait se joindre à mon horrible peine. Certains n'ont pas craint
d'écrire qu'à deux l'on supporte mieux le désespoir, et qu'il
s'atténue. Oui, si l'on osait s'en parler mutuellement, si l'on
en traitait ensemble, ainsi qu'on fait du désespoir des autres,
sujet de commisération et de conversation. Mais loin d'agir ainsi,
l'on craint la moindre dissonance, et jusqu'au plus léger défaut
de douceur: si bien que l'on se tait en se regardant souffrir.
L'on se murmure quelquefois: «Pauvre petite... Mon ami...» Des
mots trop courts, trop pauvres, qui ne disent presque rien, et qui
font éclater en larmes... pas assez fort.

Avec Yvonne, il ne m'était déjà guère facile de partager une joie,
tant je sentais de réflexions, de commentaires, d'arrière-pensées
peut-être étranges, à coup sûr inconnues, qui s'empressaient sous
son front, comme les abeilles dans la ruche. Mais qu'était-ce, de
vouloir s'approcher seulement de sa tristesse! Elle me faisait
peur, en vérité, elle m'imposait, cette femme douloureuse
et muette. Je la voyais déchirée, et je l'embrassais alors
pieusement, de toute mon âme. Mais je ne lui eusse pas demandé:
«Qu'est-ce qui te fait le plus de peine?...» Elle m'eût regardé
de ses yeux châtains, sans répondre. Et surtout, Yvonne ne m'eût
jamais posé aucune question pareille, elle! A vouloir violer ce
cœur si délicat, on eût fini par avoir l'air d'un rustre. Moitié
gêne, moitié crainte, je me réservais.

Mais il m'en coûtait!

Quand Yvonne avait commencé à manger un peu, à pouvoir supporter
la vue du jour, un bruit dans la rue, ma présence même--Dieu! je
conserverai toute ma vie l'impression de sa chère main brûlante,
à mon retour du cimetière, tandis que son visage en pleurs se
détournait sur l'oreiller, pour ne plus me voir, pour ne plus voir
personne, ni rien--quand il avait été possible enfin qu'on la
descendît au jardin, sa cousine Thérèse Gervonier m'avait dit:

--«Il faudrait l'envoyer auprès de son père, en Bretagne. L'air de
la mer lui ferait du bien. Et puis elle le souhaite.

--Elle veut aller chez M. Leguel?

--Oui... autant que la pauvre peut avoir envie de quelque chose...
Je crois qu'elle aimerait se rendre à Quiberon.

--Elle vous l'a dit?

--Mon Dieu, à peu près... Interrogez-la.

--Oh! non... Non. Je m'y prendrai mieux: je lui proposerai
moi-même de partir, de faire un séjour là-bas. De cette manière,
il lui paraîtra que je la pousse à s'accorder ce qu'elle désire...
Pourtant, c'est bizarre, vous savez, Thérèse.

--Quoi donc?»

Je plaignais de tout mon cœur Thérèse Gervonier à cause de sa
laideur. C'était une cousine éloignée d'Yvonne, une modeste et
sainte femme, d'ailleurs, qui depuis vingt-cinq ans formait
l'ardent dessein d'entrer au couvent, mais n'avait encore pu
en trouver le temps, parce qu'elle soignait les malades. Elle
avait le goût, la vocation de soigner: si bien qu'étant pauvre,
elle s'était décidée à devenir effectivement garde-malade
professionnelle. Nul doute qu'elle n'y gagnât sa vie, car son
expérience était longue et sa patience infinie. Yvonne l'admirait,
la vénérait presque. Je lui gardais, quant à moi, toute gratitude
pour les précautions admirables dont elle avait entouré ma femme
opérée, puis ma petite fille, et puis Yvonne encore, hélas!
Cependant il y avait en elle je ne sais quoi... Bah! ma contrainte
légère en face de Thérèse Gervonier provenait plutôt de ce que
je m'habituais mal à la traiter tantôt comme la garde, tantôt
ainsi que la cousine d'Yvonne. Et aussi bien m'attristait-elle
par sa disgrâce physique, cette grosse fille, dont je ne saurais
aujourd'hui encore dire si elle a trente-cinq ou cinquante-cinq
ans. Bien que doux et favorable, son rire la défigurait.

Or ce qu'elle m'apprenait là me surprenait assez. Yvonne à
Quiberon, chez M. Leguel? Mais mon beau-père n'était certainement
pas capable d'endormir la douleur de sa fille. Il ne pouvait
toucher à une plaie avec ses gros doigts... J'essayai de
l'indiquer à Thérèse, en termes convenables.

--«Nous sommes au milieu d'août, me répondit-elle. Le climat de
l'océan vaudra mieux pour une convalescence. A Chantilly, ce n'est
pas si tonique... Et puis Yvonne aime beaucoup son père.

--Bon, parfait... Moi, n'est-ce pas, Thérèse, je veux ce qu'Yvonne
veut, naturellement. Cependant M. Leguel ne cesse de courir entre
Saint-Nazaire et Nantes, entre le Croisic et Belle-Ile. Il ne
parle qu'hôtels, villas, exploitations de plages, casinos et
lignes de bateaux. Ou bien alors il fait de grosses plaisanteries.
Est-ce un réconfort pour une femme qui souffre?... D'autre part,
il ne m'est plus possible de quitter Chantilly, sinon pour
quelques jours à peine. Je ne me suis déjà que trop absenté cette
année.

--J'irai là-bas, je crois qu'Yvonne a l'intention que j'y aille...
si vous voulez.

--Eh!... vous n'en doutez pas, ma bonne Thérèse.

--Nous jouerons aux cartes. Je la promènerai. Je lui occuperai son
temps, un petit mois.

--Sans doute... Toutefois mon beau-père est bien agité, et non
moins bavard, hein? Enfin, si elle a besoin de tapage...

--Le bruit distrait.

--C'est vrai, après tout.

--D'ailleurs, notre pauvre chère petite trouve heureusement
quelques consolations dans sa grande piété.

--Oui.

--Le ciel n'abandonne jamais entièrement ceux qui se remettent à
lui. Yvonne est de ceux-là. Ayons confiance.

--Certes.»

Je vis Yvonne après cet entretien:

--«Il est pénible d'être un bureaucrate, lui dis-je. Me voilà
prisonnier. Je ne puis aller où je veux.»

Ses lèvres sinueuses et tristes se sont décloses:

--«Qui te retient?

--Mais toi, Yvonne. Mon regret n'est que de ne pas voyager avec
toi. J'aimerais te conduire à la mer, tiens, en Bretagne...
Une idée! Je te mène chez ton père, à Quiberon, et j'irai t'y
reprendre dans un mois. Thérèse t'accompagnerait probablement bien
volontiers: demandons-le-lui. Cela va?»

Que deviendrait-elle, en Bretagne, dans la villa de son terrible
père, qui était l'un de ces fâcheux à rude franchise, toujours
étonnés de leur propre vertu. L'on ne rencontre que trop de ces
gaillards. Ils prétendent avoir «le cœur sur la main», mais vous
assomment avec cette main fermée comme un poing. Des sots. Le bel
exploit que de se dire un incorruptible, quand un rien de bonté
vaudrait tellement mieux!

Puis M. Leguel n'aimait pas à risquer son argent. Néanmoins il
s'intéressait à de petites affaires, ayant placé quelques sous
dans les hôtels de la côte, ayant commandité pour sa mince part
les bateaux de Belle-Ile à Quiberon. Ces humbles affaires lui
emplissaient le cerveau de projets et de fumées... Toute l'année,
il habitait Saint-Nazaire. Mais Quiberon, où il possédait une
villa, retentissait l'été du vacarme que causaient sa voix, ses
opinions, ses combinaisons financières, sa cordialité importune.

Il allait s'écrier, en apercevant Yvonne:

--«Comme tu as mauvaise mine, ma petite! Nous te ferons passer ça,
ici.»

Et allez donc!... Toutefois, Yvonne l'aimait, c'était son père, et
je n'avais qu'à me tenir coi, comme à sembler l'aimer aussi.

Yvonne partit donc le 16 août, en compagnie de Thérèse Gervonier
et de moi. Je les installai toutes deux à Quiberon, chez M.
Leguel. Vers la mi-septembre, je retournai les chercher.

--«La chère petite fait un tour le long de la grève... Comme elle
sera contente!» s'écria Thérèse Gervonier, qui battait des cartes
devant la fenêtre ouverte. Sur quoi, elle m'apprit que M. Leguel
se trouvait absent depuis deux jours: il était tellement dommage
que je fusse ainsi arrivé à l'improviste!

L'automne venait de naître tout doucement: la mer se plaignait à
mi-voix, attristée par la chute du jour et la pluie prochaine.
J'aperçus bientôt Yvonne qui cheminait à pas lents, emmitouflée
dans son voile noir.

--«Ah! fit-elle... François!»

Et elle tomba dans mes bras. Un instant après elle remuait les
lèvres: sa prière... Cette âme charmante remerciait Dieu de toute
chère émotion, sans lui reprocher jamais les pires.

Nous tenant par le bras, nous allâmes nous promener assez loin. Au
delà des villas, à Quiberon, il est une petite plage entièrement
déserte. L'on s'y croirait au commencement du monde: rien que
les dunes, les roches, le sable vierge, des coquilles légères,
la mer qui se roule en liberté, le vent qui souffle. Parfois une
hirondelle solitaire y arrive du fond du ciel, vole en silence,
va, vient, vire, s'ébat: elle est chez elle.

Nous nous sommes assis longtemps sur cette grève où montait la
nuit. Les galères d'Ulysse n'allaient-elles point doubler le cap,
et jeter l'ancre?... Je tenais Yvonne par le bras, tendrement,
délicieusement. Je lui dis que Chantilly me semblait bien vide,
que peut-être maintenant fallait-il rentrer, que le feuillage se
rouillait, que c'était déjà la saison des feux de fagots dans la
cheminée, des brumes en forêt...

--«Nous partirons demain, si tu veux» murmura Yvonne.

Et je frissonnais de pitié, car j'évoquais devant mes yeux, ainsi
qu'elle-même à coup sûr le faisait en cette minute, la chambre
close, la chambre muette où notre petite Hélène n'était plus.

--«Nous partirons...» reprit Yvonne, sans lever la tête.

A ce moment, l'angélus tinta, je ne sais où: le son lointain
s'émietta sur la plage comme du cristal fragile et fin. Yvonne se
leva soudain:

--«Revenons, fit-elle. Je voudrais entrer un instant à l'église.»

Ce fut encore ce mot qu'elle me dit, la pauvre blessée, quand
nous approchâmes du seuil où l'attendait l'affreux souvenir, à
Chantilly. Elle me serra les doigts dans sa main tremblante:

--«Attends, supplia-t-elle tout bas, attends un peu! Je ne
peux pas... Il faut qu'avant j'aille prier... Mon Dieu, quelle
tristesse! Attends encore, François...»

La voiture passa notre porte, et je la regardai, fou d'émotion,
qui pénétrait courbée dans l'église, suivie par Thérèse Gervonier.



Eh bien, oui, suivie par Thérèse Gervonier, quoi de plus naturel?
Yvonne entrait à l'église. Sa cousine, sa garde, dont la dévotion
était sincère et même touchante, y pénétrait derrière elle, il n'y
avait rien de si simple.

Bien entendu.

Et d'ailleurs, n'étais-je pas accoutumé à voir Yvonne suivie
sans cesse par une cousine, une tante, une marraine, une parente
amie? Suivie ou précédée, aussi bien, entourée enfin, encadrée,
environnée. Il n'était pas de tribu patriarcale plus unie que la
famille Leguel-Quériou. Souvent on rencontre, sur les chemins
menant aux villages, des jeunes filles qui vont par groupes: elles
se donnent parfois le bras, et si la soirée est belle, il arrive
qu'elles chantent. Joignez à cela quelque joli tournant de route,
un parfum qui passe. J'avais aperçu de la sorte Yvonne pour la
première fois au bord de la forêt de Lyons, par un tendre jour
d'été: quatre cousines riaient autour d'elle, et toutes les cinq
chantaient sous la feuillée.

A vrai dire, c'était _la Valse bleue_ que ces demoiselles
fredonnaient. Et puis, elles étaient bel et bien en contravention,
vu qu'ayant entrepris de boire du thé, elles venaient de couper
effrontément un fagot de bois, et s'apprêtaient à y mettre
l'allumette, afin de faire bouillir leur eau.

--«Mais, mesdemoiselles, vous allez brûler la forêt!»

Silence, stupeur, gêne. La plus jolie, avec ses paupières
baissées, était celle qui se nommait Yvonne, je l'ai su depuis.
Bientôt les parents survenaient, ainsi que l'institutrice, portant
la boîte de thé, les tasses, les gâteaux: tout un _camping_. Je
me nommai, l'on s'expliqua, bref tout fut arrangé, et l'on me
corrompit pour un verre de porto.

Verre deux fois savoureux, qui me permit une visite de
remerciement au logis des cousines, près de Gournay. Yvonne
Leguel se trouvait là, délicate, frêle, et déjà silencieuse.
J'appris bientôt qu'elle avait eu le chagrin de perdre sa mère,
deux ans auparavant: et depuis, elle vivait chez les Quériou
innombrables, ses parents maternels, ou confiée aux bons soins
d'une extraordinaire quantité de Leguel, car son père voyageait
sans cesse, pour ses affaires... De quel ton effrayant M. Leguel
ne prononçait-il pas ces deux mots émouvants: «Mes affaires»!

D'autres se fussent découragés, peut-être, à voir celle qu'ils
aimaient toujours défendue par une file d'amies intimes ou quelque
ligne serrée de parentes à la mode de Bretagne. Cependant j'y
trouvai du charme, au contraire: aucune coquetterie, ici, je
ne fais pas figure de Valmont, mais il est dans la nature des
hommes qu'ils se piquent devant la difficulté. Un simple veneur,
au bois, aime à séparer d'une troupe d'animaux--il dit «d'une
harde»--le gibier qu'il chasse: je me plus instinctivement, et
comme un innocent hobereau bien plutôt qu'à la manière de Lauzun,
à «déharder» Yvonne.

Puis, qui ne se rappellerait malgré soi ces chromos charmants,
où l'on voit des fillettes de Hollande faire la chaîne au pied
d'un moulin? Il y eut peut-être aussi la complicité d'un imagier
plein de grâce, Maurice Boutet de Monvel, qui avait charmé ma
prime jeunesse avec ses petites personnes rangées en flûte de Pan
sur les pages d'album... Et qui sait, si ce ne fut même à cause
des _girls_, mais oui, des simples _girls_ de music-hall? Je me
trouvais au collège quand j'aperçus les premières: c'était alors
une grande nouveauté. Il me sembla que les Grâces elles-mêmes
m'apparaissaient, les Six Grâces, les Douze Grâces, les Grâces
sans nombre!... Il n'est encore qu'un souvenir d'enfance, si
modeste qu'il semble, pour parfumer vraiment toute la vie. Je ne
pouvais presque jamais parler à Yvonne: mais je la voyais en rêve
tourbillonner dans une ronde sans fin, exquise qu'elle était parmi
ses compagnes inévitables, et la ronde finie, j'éprouvais le désir
d'embrasser la plus belle, comme dans la chanson. Je me résolus à
demander sa main.

--«J'ai horreur, lui dis-je un beau soir, bien sincèrement horreur
de l'Opéra-Comique, et plus encore de l'Opéra. Je n'aime pas
davantage les concerts, où l'on entend une musique très difficile
à écouter pour un simple forestier comme moi. Le Théâtre-Français
m'ennuie tout autant, avec ses comédiens considérables.

--Mais, monsieur Simonin, vous ne quittez pas ces concerts, cet
Opéra-Comique, et ce Théâtre-Français.

--Dites que vous m'y rencontrez toujours, mademoiselle.

--En effet.

--Si vous m'y rencontrez, c'est que j'ai soin de vous demander
chaque dimanche où vous comptez aller, avec vos tantes ou vos
cousines, au cours de la semaine. Et ces jours-là, je roule sur
la ligne de l'Ouest, dans le train qui mène de Lyons à Paris, puis
y ramène, hélas!... Oui, hélas! parce que je suis très malheureux,
quand je quitte le lieu où vous êtes, parce que je vous aime, et
parce que... si vous voulez...»

Elle voulut bien, et je priai mon parrain, Auguste Simonin, de
venir à Paris afin de voir M. Leguel, entre deux trains, puisque
cet homme affairé se trouvait toujours en route. Ma seule surprise
fut que le soir où j'appris à Yvonne que je l'aimais, ainsi que
cet autre soir où, nous trouvant seuls par hasard, je lui donnai
le premier baiser, elle détourna les yeux.

--«Vous ne m'aimerez jamais, Yvonne?»

Elle se tut un instant, puis me répondit en souriant:

--«Mais depuis le jour du thé, en forêt de Lyons, je pense à vous.
Je vous attendais.»

Plus tard, je murmurai:

--«Toute ma vie, Yvonne, toute ma vie...»

Elle devint glaciale encore, durant un moment... Ah! pauvre
petite, c'est qu'elle adressait une action de grâces, je l'ai
compris par la suite: et j'aurais peut-être dû, ingrat que
j'étais, me jeter à ses pieds... Mais une femme qui prie tout bas
inspire d'abord du respect.

Laissons là mes entrevues avec M. Leguel. Je n'étais pas bien
riche, Yvonne non plus: nos dots unies firent néanmoins une
petite somme qui nous permettait la vie paisible. Cependant mon
titre officiel surtout enchantait mon futur beau-père: je l'eusse
très vivement contrarié en paraissant à l'église, le jour du
mariage, sans être revêtu de mon uniforme vert.

--«Ce serait grand dommage, mon cher François, faisait-il, vous
qui avez une taille d'officier de cavalerie!»

Il eût proféré sur le même ton: «Vous, mon enfant, qui sautez si
bien à la corde!»

Sur quoi, il m'emmenait à la brasserie pour souper «en
garçons», ainsi qu'il disait à Yvonne en clignant de l'œil. Il
discourait: «Dans la vie, mon cher... Le bonheur d'Yvonne...
Mes occupations...» Je m'aperçus tout de suite que ses propos
n'étaient jamais utiles: et je pris dès lors l'habitude de lui
répondre machinalement, ainsi qu'on fait «Dieu vous bénisse!»
lorsqu'un voisin vient d'éternuer. Nous sommes bien d'accord, mon
beau-père et moi.

Cependant, si les grappes de cousines et le bataillon des
parentes, tant jeunes que vieilles, m'avaient au début diverti, je
m'en trouvai bientôt las, une fois marié. A tout instant, Yvonne
quittait pour la journée Lyons-la-Forêt, où nous habitions:

--«Tu rentreras pour dîner?

--Mais oui.

--Cela ne te donne pas beaucoup de temps pour rester à Paris.

--Oh! je vais seulement passer une heure chez les Quériou
d'Auteuil, une heure chez ma marraine Stéphanie.»

Elle ne pouvait se priver de ses deux familles. Tout l'été, Yvonne
coulait des journées entières à cartonner chez ses cousines de
Gournay: durant ce temps, moi qui haïssais les cartes, je courais
la forêt à cheval, à bicyclette, à pied, pour mon plaisir autant
que pour mon service. Yvonne ne montait point à cheval, et ne
tint pas à s'y habituer. La bicyclette l'ennuyait. Elle m'eût à
la rigueur suivi dans mes randonnées à pied: mais de quoi causer?
Les sujets où la religion jouait un rôle étaient interdits. Quant
aux autres, il s'établit vite une certaine gêne entre nous:
quoique instruite et d'intelligence extraordinairement nette et
fine, ma femme ne comprenait pas tout. Ainsi les mots n'avaient
pour elle aucune poésie. Elle qui prêtait tant de prestige aux
phrases des prières, n'en attribuait aucun à toutes les autres:
on ne lui avait appris, quand elle était petite, qu'à révérer les
textes sacrés; un texte profane n'avait point la même importance,
à beaucoup près. Yvonne dut penser assez vite que je n'étais pas
sérieux. Sur quoi, elle abaissait ses paupières sur ses yeux
pensifs: à quoi bon s'expliquer? C'est d'ailleurs impossible...
Et elle se remettait à jouer aux cartes.

Hélas, il m'eût au contraire fallu la plus vive compagne, et la
plus «allante», comme on dit, pour vivre aux champs! Une femme qui
eût aimé gaîment, sans prudence, et entrepris chaque chose avec un
optimisme de sauvage, une femme aussi qui se fût montrée naïve,
confiante, bavarde et fougueuse: et l'on sait bien que tout cela
ne veut pas dire une sotte, loin de là, mais un être jeune. Une
lecture, un mot, une chevauchée, des caresses, voilà qui fouette
également un sang bien rouge et des nerfs tout neufs. Mais Yvonne
ne concevait ni la vie, ni l'amour d'une manière si extravagante:
son démon ne l'y poussait point.

Je ne m'en avisai pas tout de suite. Aux premiers jours, j'ai
pensé: «C'est la réserve charmante d'une vierge». Et il était
vrai. Ma jeune femme avait voulu, pour sa lune de miel, aller
à Belle-Ile: les Quériou étaient de vieille souche bretonne,
et pareillement les Leguel. Le seul aspect d'Yvonne elle-même
évoquait le poème admirable: «... au bord d'une mer sombre,
hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît
à peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les
algues et les coquillages coloriés qu'on trouve au fond des
baies solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur, et la
joie même y est un peu triste; mais des fontaines d'eau froide y
sortent du rocher, et les yeux des jeunes filles y sont comme ces
vertes fontaines où, sur des fonds d'herbes ondulées, se mire le
ciel...» Les yeux d'Yvonne n'étaient d'ailleurs ni verts, ni gris,
mais châtains: des feuilles d'automne, et non des herbes vives,
emplissaient la fontaine.

Fine et jolie Bretagne, berceau d'Yvonne, et sa vraie patrie!
Chaque année les touristes s'y pressent, et les peintres
l'encombrent; il y a même des espèces de chantres qui inventent
des complaintes romanesques. Un étourdi sera persuadé que les
Bretons craignent de rencontrer les fées sur la lande, qu'ils
prendraient «leur fusil, Grégoire...» pour un oui ou un non,
qu'ils contemplent l'Océan en pensant à des choses obscures, et
que tout à l'heure ils se partageront la soupe d'un air grave,
presque tragique... La Bretagne! murmure-t-on, la Bretagne!... et
déjà la voix baisse et s'assombrit.

La vérité est bien plus simple. Il n'y a pas en France de contrée
si douce. Le même vent terrible qui, là-bas, a bondi sur un âpre
golfe, s'en vient flatter ensuite, bien loin, l'église accroupie
parmi les poules et les herbes, et se meurt au seuil d'une petite
maison des champs, devant laquelle se balancent deux roses.

Terre délicate! On n'y étouffe guère, et il n'y gèle presque
jamais. Les fleurs du Midi poussent autour des clochers. Les
paysannes vont par les grèves ou les prés, divinement coiffées.
Pas une tristesse dans leurs yeux, mais nulle grosse gaieté non
plus. Les hommes ne crient, ni ne s'injurient, et parlent assez
bas, d'une voix bien modulée: l'accent breton n'a rien de lourd,
il chante... Et des cloches, partout, sans cesse, comme à Florence.

Nous passâmes un mois exquis à Belle-Ile. Je l'aimais tant, cette
petite! Puis ce mois de juillet était torride et bouleversé: de
quoi perdre un peu la tête, fût-on Yvonne. Nous avons vu, par
l'ouragan, des bateaux de pêche qui rentraient tout ruisselants,
tout rugueux, et comme honteux de rapporter deux sardines et un
homard chétif, au lieu du panier qu'emplissaient naguère jusqu'au
bord les poissons d'argent ou les crustacés biscornus. Nous avons
vu des gaillards ivres, le dimanche soir, ivres avec décence
pourtant: ils psalmodiaient modestement des chansons qui n'étaient
point laides... J'ai aussi vu Yvonne décoiffée par le vent, à la
pointe d'un cap. Je l'ai entendue qui riait comme une folle, un
peu prise de cidre, après un déjeuner à l'auberge. Je l'ai même
surprise, sur la grève éblouissante et déserte de Port-Donnant,
qui pataugeait dans une flaque d'eau: et le soleil dorait ses
jambes nues...

Ah! toute sa frêle jeunesse sera restée là-bas, dans le silence
voluptueux de Port-Donnant. Notre bonheur est enfoui sous ce sable
d'or.



A son insu, Yvonne eut un grand ennemi: ce fut le souvenir de Luce
Baudry.

Luce Baudry?... Oh! moins que rien: une fille de Nancy, une
cousette qui avait mal tourné. C'était la maîtresse d'un
lieutenant de dragons, fort joli garçon qui attendait la guerre
d'un jour à l'autre, son paquetage toujours prêt et ses éperons
chaussés. Il fumait sa cigarette, et sautait des barres de deux
mètres, en souhaitant chaque matin de charger devant son peloton,
jusqu'à ce que mort s'ensuivît: un cavalier allègre et charmant.
Il me disait sans cesse:

--«Luce n'a pas grand'chose pour elle. Mais elle est si tendre!»

Jamais, en effet, femme plus patiente, plus affable, ni plus
prévenante ne vécut auprès de moi. Elle préférait tout de suite,
en souriant, chaque chose que j'aimais. Elle s'écriait en ouvrant
un livre: «Comme c'est beau!» parce que le livre m'avait plu, et
prétendait dormir au concert, puisque je n'entendais rien à la
musique, non plus qu'elle d'ailleurs. Elle épousait mes querelles,
soignait mon linge avec un plaisir évident, et se fût peut-être
jetée au feu, si seulement j'avais passé devant. Puis, que de
caresses! J'en reçus plus encore, il me semble, que je n'en donnai.

Douce, mais froide Yvonne, ma chère femme, quelle n'était pas
votre discrétion, au contraire! Au moindre nuage qui passait entre
nous, je nommais aigrement «pauvreté» cette réserve. Combien j'ai
manqué d'indulgence, peut-être!

J'avais frappé d'étonnement la pauvre Luce lors d'un rallie,
aux environs de Nancy. Un cheval admirable m'ayant été prêté,
j'arrivai devant le lieutenant son ami, bien par hasard: et ce fut
tout aussitôt que la jeune femme me donna des preuves d'attention.

--«Couvrez-vous, s'écria-t-elle avec crainte. Si vous alliez
prendre un rhume!»

C'était déjà de l'amour: Luce s'inquiétait, me dorlotait sans
plus attendre. Yvonne m'eût bien soigné fort malade, mais
il m'eût fallu le devenir, et gravement, avant qu'elle n'y
songeât. Parbleu! il ne s'agit pas qu'une femme tienne lieu de
bonne d'enfant; rien, certes, de moins désirable que le bol et
la potion, la bouillotte et le cache-nez qu'une gouvernante,
fût-elle éprise, vous apporte. Néanmoins, toute précaution
nous touche: et Luce y joignait toujours cent baisers, au lieu
qu'Yvonne...

Le lieutenant, qui n'y tenait qu'à peine, m'abandonna la petite
Luce volontiers. Il ne me souvient pas d'avoir passé quelques mois
pendant lesquels la vie m'ait parue si courte. Mon amie nouvelle
me choyait, me gâtait, me couvait. A la vérité, nous mangions
des pommes de terre avec du pain sec, les jours de congé, car je
n'avais que quelques sous dans ma bourse d'étudiant. Mais Luce
s'arrangeait de tout.

Du vivant de mes parents, quand j'étais un petit bonhomme aux
écoutes à mon bout de table, je me rappelle que l'on parla devant
moi, pendant tout un dîner, d'une certaine cousine Laure; elle
avait, paraît-il, adoré prodigieusement son mari, un vrai monstre
pourtant, boiteux et à demi borgne, en outre assez crapuleux;
elle l'avait adoré jusqu'à la folie, jusqu'au dévouement sublime,
jusqu'à s'être fait tuer sur la même barricade que lui, pendant la
Commune. A la fin de la conversation, et en manière de conclusion,
mon père, qui était un homme paisible et réfléchi, prononça
simplement: «Cette Laure avait un gros tempérament.» Ce sont là
formules concises, qu'un enfant n'oublie guère, et qui lui donnent
beaucoup à penser.

Or il est bien certain que Luce également... Enfin, elle était
douée, elle aussi, tout comme la cousine Laure. Yvonne n'avait
rien de ces énergumènes.

Énergumènes, sans doute: car, il faut bien le dire, Luce exagérait
un peu la tendresse. Un dimanche soir, son ancien ami le
lieutenant vint passer la soirée avec nous. C'était en juillet, et
il faisait très chaud: nous dînâmes dans un cabaret de banlieue,
sous une tonnelle, au son d'un pauvre orchestre. Le lieutenant,
qui se sentait triste, parla d'autrefois, sans nulle retenue
d'ailleurs, et à la cavalière. Joignez que trombones et violons
jouaient au loin des danses bien triviales, pourtant langoureuses.
Dans la demi-obscurité du soir, je pris la taille de Luce: mais
j'y rencontrai la main du lieutenant. La jeune femme goûtait à
l'excès, on le voit, la moindre émotion. C'était trop peut-être...
Nous regagnâmes Nancy en silence, un peu confus, et je ne les
revis jamais, ni l'un, ni l'autre.

J'ai quelque honte d'avoir laissé revivre le souvenir de cette
fille à propos d'Yvonne. C'est une complaisance qui ne fait guère
honneur à mon goût. Mais la mémoire de cette simple Luce me hante
souvent... Ah! plutôt le refrain d'un fifre des rues, parfois,
pour danser du moins sans souci, que le silence qui inquiète, ou
certains chuchotements dont on se méfie!



Peut-être, du reste, ne suis-je pas juste envers Yvonne. Elle
m'a fait tant souffrir par sa tristesse glacée, et par cet air
continuel de ne rien me reprocher, mais d'avoir mieux ailleurs--à
l'église notamment!

Aussi bien, c'était vrai. Je ne pouvais presque rien pour elle:
je demeurais respectueux et consterné devant son immense douleur.
Comment la soulager vraiment, et qu'eussé-je fait, quand je me
trouvais là moi-même sans force ni courage? La chambre vide où
notre petite fille avait vécu demeurait close, comme un tombeau,
dans la maison. Nous ne savions y entrer sans trembler, et d'autre
part, y changer seulement quoi que ce fût nous eût semblé une
impiété, pis encore, une profanation. Le babil et les cris des
autres enfants nous rompaient le cœur.

Je m'efforçais de l'occuper, de l'envoyer à Paris, et de lui créer
d'humbles obligations. Elle me répondait:

--«Oui... J'écrirai au _Printemps_.

--Mais, Yvonne, mieux vaudrait y aller toi-même.

--Je ne peux pas.

--Tu peux très bien, voyons. La belle affaire que de prendre le
train tantôt!

--Ce n'est pas cela. Seulement le rayon où tu m'envoies est à côté
des costumes d'enfants. Combien de fois suis-je montée là!...
Aujourd'hui, c'est plus fort que moi, ça me serre le cœur.

--Oh! ma pauvre petite!... pardon! N'en parlons plus... Pardon!

--Tu ne savais pas.»

Elle était devenue plus pâle, elle avait vieilli sous son crêpe;
un abîme s'ouvrait parfois au fond de ses yeux qui fonçaient:
jamais elle ne me fut si chère. J'aurais tout donné pour détourner
un peu sa pensée.

--«Veux-tu voyager? Nous irons où bon te semblera.

--Et tes bois? Et ton métier?

--Rien ne sera perdu. Je demanderai un congé.

--D'ailleurs, à quoi bon? Qu'il soit italien ou espagnol ou russe,
la vue seule d'un bébé me fait de la peine. Nous ne trouverions
pas un pays sans marmots, n'est-ce pas? Autant rester ici.»

J'essayai encore de l'emmener dans mes tournées. J'attelais mon
cheval de chasse à un méchant tilbury.

--«Je vais te conduire, lui ai-je dit un jour, au manoir Mondu.

--Qu'est-ce que cela? Tu ne m'en as jamais parlé.

--Un vrai manoir, tu verras, élevé avec des branchages et de la
terre sur le domaine des Mondu. Ce sont des bûcherons, toute une
famille, grand-père, fils et petits-fils, avec les femmes. Voilà
des gars! Ils arrivent dans un canton immense, vous y dressent
leur maison en un tournemain, lâchent leurs poules, leur chèvre,
leur chien, et en quelques mois, à eux seuls, ils vous ont aménagé
une coupe telle qu'on n'en apercevrait pas une autre dans toute la
province. Leur domaine, c'est le taillis, tantôt ici, tantôt là.
De vrais sauvages, quoi! des faunes, mais des faunes géomètres:
on les abandonnerait dans une forêt vierge, que, deux ans après,
celle-ci se trouverait par miracle divisée en beaux carrés clairs
ou foncés, comme un échiquier. Viens voir le camp de ces hommes
des bois.»

Ce que nous appelions ainsi le «manoir Mondu» se trouvait alors
assez loin, dans les côtes d'Orléans. Quand nous approchâmes de la
taille où travaillait la tribu, nous aperçûmes tout d'abord deux
fillettes et un gamin déguenillé--le petit Poucet sans doute--qui,
serpe en main, nettoyaient des branches. Plus loin, Mondu le père,
aidé de son fils aîné, attaquait un arbre. Mondu l'aïeul enfin,
Mondu le chenu, s'occupait à lier des fagots. Assise devant la
maison, Mme Mondu reprisait une culotte, cependant qu'une autre
fille étendait du linge rapiécé sur les buissons voisins. De ci,
de là, picoraient des poules en liberté, de bienheureuses poules
bocagères qui tôt ou tard reviendront à l'état sauvage, à force de
vivre en plein bois, et s'envoleront comme des faisanes. Attachée
à un piquet, la chèvre piétinait un peu de foin, cependant qu'un
cochon grognonnait dans sa cachette, on ne savait où. Quant à la
maison, imaginez une sorte de métairie basse, à un étage, faite
en mottes d'herbes: un tuyau de poêle, qui semblait en ribote,
perçait le toit, et il y avait même deux prétentieuses fenêtres,
ornées de vitres. Et le silence--n'eussent été les coups de
hache--un grave et paisible silence autour de tout cela.

Yvonne, charmée, adressa quelques mots de bienvenue à Mme Mondu:

--«A la bonne heure, vous gouvernez une vraie ferme.

--Nous manquons de tout, répondit celle-ci qui se plaignait
machinalement. On mange un sou de bidoche chaque fois qu'on perd
une dent.

--Vous avez bonne mine.

--Oh! pour gras, ça, on ne l'est guère. Le cochon non plus ne
profite pas. Mon gars Roger a les joues rouges, mais il est sécot
comme une brique. Et le père Mondu, regardez-le là-bas, madame.

--Il est bien droit.

--Il ne peut seulement fermer les doigts, tant qu'ils sont noués.
Ça flotte, la nuit, dans la cambuse.

--Ça flotte?

--Oui, à force d'eau qui pousse aux murs, sous les pieds, partout.
Le canton est un vrai marais: ce n'est pas notre poêle qui ferait
rentrer la boue, bien sûr.»

Yvonne s'attristait, émue par tant de plaintes, que d'ailleurs la
bûcheronne débitait du ton le plus indifférent.

--«Alors, l'année n'est donc pas bonne, madame Mondu?

--Oh, non... Mais ça se maintient tout de même. Ici, on n'est pas
mangé par le cabaret au moins. Les hommes votent pareil: ils ne se
chamaillent pas. Puis j'ai mes gosses, ça court dans la taille...
Roger, Marthe, venez ici, saligoins!... La petite est farouche...
Les gosses, il n'y a pas plus embarras, mais on leur donne
toujours du solide qu'on a, n'est-ce pas, madame?»

Yvonne a glissé 5 francs dans la main du petit Poucet qui
accourait, tout ébouriffé. Mais elle m'a murmuré, les larmes aux
yeux: «Sauvons-nous, sauvons-nous tout de suite: je ne veux pas
que cet enfant me regarde...»

Une autre fois, nous fûmes à pied jusqu'à l'antique maison de
Commelle, dont Yvonne avait aimé naguère les portes en ogive
et les chambres voûtées. Le garde Laribout habitait ce logis
séculaire et planté comme un vieux soldat inébranlable à la pointe
des étangs, le long du bois.

La belle-mère de Laribout, nommée Mme Chevallier, avait toujours
éprouvé de l'humiliation parce que sa fille Paula ne s'était
alliée qu'à un simple garde: car Mme Chevallier avait de
l'instruction, et elle parlait en souriant d'un air tout à fait
comme il faut.

--«Ah, madame, fit-elle, c'est malheureux que ma fille ne
soye justement pas là. Assoyez-vous donc, madame. Si monsieur
l'inspecteur veut bien prendre une chaise aussi... Vous devez
trouver que c'est bien petit, ici. C'est quasi branlant, par le
fait. Il faut vous dire que Laribout ne gagne pas des mille et des
cent, n'est-ce pas: si ma fille m'aurait écouté, elle n'aurait
jamais fait ça. Enfin, on passe le temps tout de même, nous trois
et les moutards...»

Puis, affûtant ses lèvres, et très femme du monde, Mme Chevallier
ajouta:

--«A propos, madame, et votre petite fille, elle va toujours
bien?... Voilà un beau bébé!...»

Je tenais par le bras Yvonne toute en larmes, pour revenir vers
Chantilly, à travers la forêt où le jour déjà baissait. Je guidais
une femme défaite, à demi folle de désespoir, et qui titubait, qui
se traînait.

--«Yvonne, aie pitié aussi de moi: tu me fais mal, enfin, je
souffre également... Yvonne!

--C'est vrai, mais je n'en peux plus... je n'en peux plus...»

Éperdu, j'eus spontanément l'idée, une fois rentré au logis, de
courir chez M. l'abbé Duregard, premier vicaire de la paroisse.

--«Monsieur l'abbé, suppliai-je, je vous demande instamment de
venir à mon secours! Il n'y a plus à espérer qu'en vous. Ma
femme est chez elle, anéantie par le chagrin: aujourd'hui, une
circonstance malheureuse lui a rappelé cruellement notre deuil. Je
suis moi-même trop à plaindre, je ne trouve que lui dire, et me
sens impuissant, terrassé... Voulez-vous aller la voir, vous, et
lui parler?

--Monsieur, j'appartiens à tous ceux qui m'appellent, et me rends
de ce pas auprès de Mme Simonin. Mais je ne saurai que prier pour
elle: je n'obtiendrai pas beaucoup de calme, sans doute, alors que
votre affection y échoue.

--Yvonne est très pieuse, vous l'exhorterez au nom de Dieu, avec
toute l'autorité qu'un prêtre seul peut avoir à ses yeux, vous
l'apaiserez, j'en suis certain, monsieur l'abbé; je le sais...
Venez vite!»

Moins d'une heure après, en effet, M. l'abbé Duregard, quittant
Yvonne dont la douleur s'endormait peut-être, demandait à me voir.

--«Je crois, me dit-il, que Mme Simonin aurait besoin de n'être
jamais seule. Elle se ronge dans la solitude.

--Hélas! je fais de mon mieux: cependant, ma profession me prend
du temps. Puis je dois aller souvent à Paris: elle ne veut bouger
d'ici... Du reste, dans l'état de tristesse où je me trouve
moi-même...

--Assurément, il lui faudrait une sorte de dame de compagnie.
N'avait-elle pas une parente, dont elle n'eut qu'à se louer
récemment, à ce qu'elle m'a dit, lors de sa longue maladie?

--Thérèse Gervonier, sa cousine et garde-malade. Voici deux
semaines qu'elle nous a quittés. Mais je la rappellerai, vous avez
raison, Yvonne ne doit pas demeurer seule un instant.»

Évidemment, il n'y a que trop sujet parfois de songer à l'argent.
Nous n'étions pas riches, Yvonne et moi, au point de prendre
sans compter une dame de compagnie. D'autre part, comment priver
Thérèse du profit qu'elle eût trouvé ailleurs? Il est vrai que
nous n'avions pas d'enfant--que nous n'en aurions plus jamais...

Je décidai d'envoyer aussitôt une dépêche à Thérèse, et remerciai
vivement l'abbé.

Celui-ci toutefois ne partait pas encore. Il se leva, prit son
chapeau, le tourna une fois entre ses doigts, et ajouta, la main
déjà sur la porte:

--«Mme Simonin se trouvera bien d'avoir auprès d'elle une personne
qui l'encourage à prier en toute confiance...»

Ah, bon! M. l'abbé Duregard désirait savoir si Thérèse était
bonne chrétienne. Désir trop légitime... Ne l'avait-il donc pas
distinguée à l'église? Je le rassurai en lui apprenant l'histoire
de notre humble cousine, et sa vocation religieuse toujours
contrariée. Nous nous quittâmes très bons amis.

Je montai quatre à quatre pour dire à Yvonne que nous allions
décidément rappeler sa cousine. Je savais lui faire plaisir...
Cependant, je dus attendre un peu, car elle était en prière. Je
me tus. Je devins morne et froid, et vraiment je savais à peine
pourquoi.



La bonne Thérèse Gervonier se réinstalla donc parmi nous, et y
demeura pour des appointements minimes... Et puis la vie coula,
coula, comme un fleuve pâle entre des rives unies. L'hiver s'est
avancé tristement.

Peu à peu, Yvonne reprit l'habitude d'aller presque chaque jour
à Paris visiter l'une ou l'autre de ses cousines innombrables:
elle jouait au bridge inlassablement, soit ici, soit là. De retour
au logis, elle trouvait Thérèse et ses propos tranquilles. Ces
dames disaient le _Benedicite_, l'on se mettait à table, et il
arrivait parfois qu'Yvonne sourît devant son assiette fumante, le
dos au feu. J'attendais ces minces sourires, ainsi qu'on guette en
février les perce-neige.

Nous faisions scrupuleusement maigre le vendredi, et l'observâmes
aussi la veille de Noël. Toute la vie, chez nous, devint réglée,
et comme liturgique. Cependant que les mauvaises pluies, la neige
et les gelées consternaient la terre, je sentais passer le temps
d'après le calendrier: ainsi ai-je su que l'Avent s'achevait, que
l'Épiphanie était proche, et bientôt la Chandeleur. J'apprenais
du même coup qu'Yvonne avait gagné quelque morne tournoi de
bridge chez les Quériou d'Auteuil, ou réussi chez la marraine
Stéphanie l'un de ces «sans-atout» dont on parle longtemps... Ah!
bienheureux ces jeux de cartes, et bénis, doublement bénis soient
ces offices et ces pieuses pratiques, qui ont distrait Yvonne!
La Noël, le jour de l'An, ce sont pour chacun des fêtes; pour ma
femme et pour moi, qu'évoquaient donc ces tristes dates, sinon le
souvenir atroce de quelques jouets que nous n'avions pas achetés,
et d'un rire adorablement frais que nous n'avions pas entendu, que
nous n'entendrions plus jamais!

Grâce au murmure monotone et si doux de la dévotion, grâce à
l'indulgence inaltérable d'Yvonne envers ce Dieu qui pourtant
l'avait si affreusement châtiée, et grâce au train-train des jours
enfin, elle parlait, elle répondait à ce qu'on lui disait: elle
vivait un peu, au moins. Il me parut que ce fût un miracle. Je
fis présent à ma femme d'un très beau chapelet, et j'eus plaisir
à dîner une fois la semaine avec M. l'abbé Duregard. C'était un
homme intelligent et adroit: il discutait de politique extérieure
avec une invincible logique, et de politique intérieure sans
obstination, bien qu'il fût officiellement réactionnaire. Puis il
aimait les jardins, et m'en eût remontré touchant la faune des
parcs.

Qu'écrirais-je à mon sujet, durant tout ce temps? Rien, sinon
que ce fut bien l'un des plus interminables hivers de ma vie.
Yvonne était peut-être un peu moins malheureuse, et certes nul
ne s'en est plus profondément réjoui que moi, on n'en doutera
pas. Cependant, nous sommes doubles ou triples, probablement: il
y a toujours on ne sait quel monstre qui fait en nous des gestes
étranges. Ce monstre indomptable et sournois, une vraie bête, et
dangereuse, m'a plus d'une fois chuchoté tout bas: «Il n'y a pas
à dire que tu sois pour quelque chose dans cette détente de ta
femme... La religion, oui, la religion que tu ne partages pas;
les prières, en dehors desquelles tu te trouves; les cousines,
les perpétuelles tantes, marraines, amies vénérables qui, par
contre, t'ennuient jusqu'à la torture, et que tu ne vois guère; le
bridge au besoin, que tu ignores... Quant à toi-même, quant à ta
présence, ton action, ton bon vouloir--néant, mon ami, néant! Ta
femme t'aime bien, cela va de soi, et, j'y consens, elle t'aime
encore davantage. Mais tout ce qu'il y a de vraiment tendre en son
cœur est réservé pour Dieu, et ne se dévoile qu'à l'église...»

Bah! je haussais l'épaule, et eusse voulu chasser hors de moi, à
coups de fouet, l'obscur démon qui pensait ainsi.

Cependant je fuyais autant que possible mon logis et mon propre
deuil: ma petite enfant perdue, Hélène, ma fille... Je courus
les routes comme un chemineau lamentable: gardes, cantonniers et
bûcherons me voyaient surgir de tous côtés, à l'improviste. Jamais
forêt ne fut mieux surveillée.

Puis je gagnais Paris sous le moindre prétexte. Je retrouvais
d'anciens amis. On me revit à la salle d'armes: je me brisais de
fatigue, mes nerfs s'en trouvaient bien.

Février vint enfin, presque tiède... Et puis, je crois que La
Fontaine me débaucha. Je m'étais repris à lire avec passion, et
j'adorais le dix-septième siècle: Chantilly m'y ramenait sans
cesse. Or La Fontaine avait été jadis maître des eaux, et même
capitaine des chasses: autant dire que le «bonhomme» exerçait
à Château-Thierry ce même métier que je faisais à Chantilly.
Il siégeait à l'audience une fois la semaine, l'épée au
côté--n'avons-nous pas aussi le sabre et l'uniforme?--il expédiait
des rapports, surveillait les sergents des forêts, avait soin des
coupes, visitait les rivières et les étangs, faisait appliquer
les règles de chasse et de pêche. Travail énorme, et perpétuelles
randonnées: et pourtant, n'a-t-il pas bien flâné, notre poète
exquis, occupé à tourner des contes ou à polir des fables tout en
présidant à des ventes de glandée, et rêvant de Psyché dans le
temps qu'il gourmandait les manants pris en maraude sous futaie?

Je fus toujours, en ce qui me concerne, fort scrupuleux touchant
les devoirs de ma charge. Néanmoins, comment ne me fussé-je pas
dit qu'il y eût bonne grâce à flâner, de même qu'avait fait
M. de La Fontaine en ses garderies de Champagne? Me suis-je
proposé d'imiter celui-ci, révérence parler? Un tel rapprochement
serait encore plus sot qu'impertinent... Pourtant, d'avoir songé
seulement à la vie si molle de Jean de La Fontaine, maître des
Eaux et «courtisan des Muses» à travers bois, c'était déjà une
tentation, ou quelque piège du renouveau en ce mois de mars
traître et fiévreux, tour à tour glacial et plein de douceurs
bizarres.

A la fin de ces jours plus longs, je rentrais sans me presser,
au pas de mon cheval: et ce fut ainsi que le souvenir de
Marie-Dorothée renaquit tout doucement en moi, à cette époque même
où partout déjà les branches se dressaient, charmantes.



Marie-Dorothée, lors de mon deuil, m'avait envoyé d'Italie un
long télégramme, suivi d'une lettre très affectueuse. Qu'eussé-je
répondu dans l'état où je me trouvais? C'était à moi d'écrire sans
doute: mais rien que la pensée d'avoir à me rappeler des images
de luxe et de grâce m'était pénible, et pis, impossible. Je ne
songeais qu'à Yvonne écrasée de peine, et je n'étais qu'à mon
chagrin.

Je n'en aimais pas moins le souvenir de Marie-Dorothée, cependant.
Toutefois un ouragan m'avait emporté, la vague m'avait roulé
comme un fétu. Il me fallait d'abord revenir à la surface, puis
nager longtemps sur la mer calmée, avant que de retrouver le sens
d'abord, ensuite mes rêves. Ce n'est pas dans la tempête que l'on
entend chanter les Sirènes.

Donc, pendant de longs mois, le silence... Après quoi, le 16
mars exactement, au courrier de onze heures, je tressaillis en
apercevant l'écriture harmonieuse et droite de Marie-Dorothée sur
une enveloppe timbrée de Paris. J'ouvris--je tremblais déjà--et je
lus ceci:

«Mon camarade, voulez-vous me rendre visite à l'hôtel Marceau, où
j'habite? Si vous pensez encore un peu à moi, venez, car je suis
bien malheureuse, et me sens très seule. Avant sept heures, vous
me trouverez.»

Dès le lendemain, comme sonnaient cinq heures, je me présentais
avenue Marceau, à l'adresse indiquée: je n'ai pas pu attendre
davantage, et pourquoi l'eussé-je fait, d'ailleurs? Si
Marie-Dorothée éprouvait quelque peine, allais-je lui mesurer mes
humbles consolations? C'eût été les mettre à bien haut prix. Puis,
il me tardait de la revoir, et le cœur me manquait presque en
demandant que l'on m'annonçât auprès d'elle.

L'on vint m'appeler, enfin, on me guida... La marquise Gianelli
occupait un petit appartement dans l'hôtel. Salon-boudoir Empire,
vert et or, tout battant neuf. Mais sur tous ces meubles «acajou
de palace» vivaient doucement des violettes... et le parfum,
l'irrésistible parfum flottait, comme à la villa Médicis, voilà
dix mois, comme au Transtévère, comme dans Rome tout entière, le
puissant, le beau parfum de Marie-Dorothée!

La porte s'ouvrit, et ce fut le chant, après le parfum:

--«Enfin, je vous revois donc!... Vous avez été bien cruellement
frappé, et j'ai pensé à vous de tout cœur, vous n'en doutez pas,
n'est-ce pas, cher, vous n'en doutez pas?... N'est-ce pas?...
Maintenant, vous me voyez bien à plaindre aussi.»

J'étais si ému que je ne pris même point sa main tendue vers moi.

--«Eh bien, fit-elle, vous voici fâché? Vous ne voulez pas me
donner la main?

--Oh! pardon...

--J'aurais voulu me trouver près de vous. Je l'ai été par
l'affection.

--Laissons cela, n'en parlons pas... Je vous remercie
profondément. Mais faisons le silence, hélas! sur la grande
douleur de ma vie... Et puis ce n'est pas moi qui dois être en
cause: c'est vous... Eh bien, allons, dites-moi... Qu'est devenue
Rome? Enfin, que vous a-t-on fait?

--Beaucoup de peine, mon ami.

--Le poète?»

Déjà les yeux de Marie-Dorothée se remplissaient de larmes: ces
aigues-marines défaillaient, s'enfonçaient, se noyaient. J'en
éprouvai comme un vertige.

--«Vous a-t-il quittée?... Où est-il?

--Il vogue sur la mer Égée, il erre autour de Chypre, de Samos,
de Rhodes... La Clarke, vous savez, cette infâme Pia, cette
milliardaire intrigante, cette Pia me l'a pris, enlevé sur son
yacht...

--Comme cela, enlevé? On n'enlève plus, du moins on n'enlève pas
un homme.

--Cher, un homme ordinaire, non. Mais Stéphane est une proie. Un
tel poète, et tout le rêve, toutes les splendeurs qui sont sous
son front, toute la gloire qu'il représente: c'est une proie,
cela, et un butin magnifique... De même que s'il s'agissait,
pour vous, de la plus belle femme de la terre, et de la plus
universellement admirée!... Eh bien, moi, au prix d'un dévouement
d'esclave, je gardais tout ce trésor, qui m'appartenait... La Pia
me l'a volé! Elle a enlevé le magicien sur son yacht, mais oui,
vous dis-je, enlevé, comme une pirate! Cette femme est un vrai
chef de pirates. On devrait lui donner la chasse, et couler son
bateau!...»

Colère et haine! Marie-Dorothée tuait mille fois du regard le
spectre de l'infante, maintenant. Elle ne pleurait plus, mais
un pli furieux coupait son front du haut en bas, et ses yeux
étincelants luisaient terriblement sous ses sourcils joints. Vous
eussiez dit Bonaparte menaçant le roi d'Angleterre.

Ce fut moi qui tentai de la faire sourire un peu, cette Amazone.
Je lui remontrai que sans doute la Pia se lasserait, et le poète
plus vite encore:

--«On s'en va tout confiant, on part pour une longue croisière.
Celle-ci, pense-t-on, durera trois mois, six mois. Et puis,
un beau matin, l'on n'en peut plus, d'entendre sans cesse la
même voix qui s'exclame toujours de la même façon devant les
paysages. On est ennuyé d'avoir en face de soi ce visage d'hôte
milliardaire, visage pas toujours avenant, qui sait? ni de bonne
humeur. Une femme qui est fatiguée quand il faut sortir, qui
a soif alors qu'il n'y a rien à boire, qui a des lubies, des
caprices, probablement... Alors on abandonne tout à coup cette
nouvelle Ariane à la prochaine escale. On la plante là, elle et
son bateau, et l'on revient par le premier train ou le premier
paquebot. Croyez-vous que la conversation de l'infante Pia soit
si nourrie? Je ne l'ai jamais approchée, mais c'est peut-être une
Américaine comme tant d'autres, et qui ne songe qu'à déplacer le
plus d'eau possible en arrivant dans un port?...»

Je voulais flatter Marie-Dorothée en supposant qu'aucune rivale
ne pouvait l'égaler, au moins quant à la culture: et d'ailleurs,
c'était vrai, apparemment.

Elle ne m'a point dit: «Vous êtes charitable et gentil. Cela me
fait du bien d'entendre des paroles affectueuses.» Mais en me
rendant compliment pour flatterie: «Vous avez toujours la même
voix si nette. J'aime à ce qu'on me parle ainsi français.» Et les
yeux d'acier s'éclairaient. J'étais ému, elle aussi... Cependant
nous insistions sur nos mérites, et le ridicule fût venu. Je
changeai d'entretien--elle savait bien pourquoi--et lui posai cent
questions:

--«Où en est le monument de Victor-Emmanuel, à Rome? Qu'avez-vous
fait depuis un an? Votre suisse magnifique règne-t-il toujours
dans l'antichambre? Et la petite camériste à l'accent
anglo-mondial? Comme elle doit se trouver chez elle, à l'hôtel
Marceau!... Et le grand cyprès que l'on voit de votre boudoir:
quelle pièce de feu d'artifice, à chaque soleil couchant!»

Notre conversation s'anima, s'égaya. Le beau rire qu'avait
Marie-Dorothée! Elle me raconta mille anecdotes irrévérentes et
comiques touchant l'illustre professeur Gatti, orgueilleux et rude
comme Diogène, «Gatti le Chien», ainsi qu'elle l'appelait. On
apporta du thé, du porto.

--«Mais où est l'asti d'antan!...

--Ah! vous vous rappelez?

--Je me rappelle jusqu'à la moindre chose qui vous concerne. Je
sais comment vous étiez habillée tel jour, à telle heure...

--Si je vous faisais passer un examen, nous verrions ça.

--Chiche, madame!»

L'examen eut lieu. J'y triomphai. D'une certaine robe, j'ai dit:
«Cette toilette-ci, que vous portiez à la villa Borghèse, était
joyeusement bariolée de blanc, de noir et de vert cru: un très
joli Arlequin pour amuser les enfants.

--J'aurais tant aimé cela! me répondit-elle... Mon cher François,
laissez-moi vous confier une chose: vous qui savez si cruellement,
pauvre ami, ce qu'est l'amour paternel, vous ne vous figurez
pas quelle mère j'aurais faite! Vous comprenez, pour moi, avoir
un petit... Mais c'est, ce fut le rêve de toute ma vie! Si le
colonel... oui, le marquis Gianelli, enfin, mon mari, m'avait
donné un fils, je crois que je serais actuellement à Turin, et je
présiderais des bals pour la garnison. Quant à Stéphane...

--Eh bien, en effet, pourquoi non?...

--Cher, je ne suis peut-être pas élue. Ce n'est pas mon destin.
D'ailleurs Stéphane ne veut pas. Il craint le scandale. Oui, cet
homme qui est parti, mêlé en vrai bouffon à la cour impure de la
Pia, cet homme-là craint le scandale... Mais comme je l'aurais
élevé, soigné, amusé, embelli, mon petit, ou ma petite!...
Voyez-vous, François, celui qui aurait été son père m'eût paru un
être sacré.

--Le poète, justement.

--Certes!... Est-ce que vous croyez à l'hérédité? Moi, j'y crois.
Il n'y a pas de père au monde qui m'eût paru plus admirable que
le poète Stéphane Courrière. Songez donc, s'il avait seulement
légué à son descendant une parcelle de lui-même! J'aurais cru à
cet enfant-là comme la Vierge à son fils. Je me fusse dévouée à
lui, corps et âme. Ses nuits auraient été mes nuits, je n'aurais
plus vécu qu'afin qu'il eût bonne mine... A défaut du poète,
j'aurais du moins voulu un homme bien dessiné.»

L'impudeur de Marie-Dorothée était prodigieuse et particulière.
Non que ses propos fussent jamais regrettables, ni que sa tenue
prêtât au moindre reproche. Cependant elle vous avait une manière
de parler du genre humain, parfois, en le traitant tellement à la
façon d'un bétail qu'on prend ou qu'on laisse, dont on usera, si
le modèle est bon, mais qui peut aller à la boucherie, si la ligne
est fâcheuse ou les aplombs suspects; elle jugeait si paisiblement
autrui selon qu'un aficionado estime le taureau, ou un homme
de courses le «deux ans» qui débute; puis elle s'exprimait si
gravement, si posément sur les sujets les plus délicats, qu'elle
dépassait d'un seul coup, de bien loin et sans même s'en douter,
toutes les bornes de la décence. Elle atteignait à une sorte de
chaste effronterie, et de cynisme sans péché.

En homme vulgaire, moi, en vrai plébéien, je me sentis un peu
gêné.

Elle me regarda, surprise, et fit:

--«Certes, un homme régulier, un bon modèle. Vous souvient-il d'un
dîner, chez moi, où le député Fata parlait de fonder une Société
d'encouragement pour l'amélioration de la race humaine?... A
propos de ce dîner, que devient Maurice Chennevière? La dernière
fois que je l'ai vu, il ne se proposait rien de moins que d'aller
au Pôle.

--Lui? N'en croyez rien. Tout l'hiver, il a bien tranquillement
chassé avec l'équipage de Chantilly; je l'ai vu deux ou trois
fois: il n'avait pas l'air d'un homme qui va faire des choses plus
héroïques.»

Bref, nous avons bavardé très tard ainsi. Tout à coup, j'ai
sursauté:

--«Une heure et demie que je suis là!... Mon train est manqué.

--Vous prendrez le suivant.

--Si je veux l'avoir, il faut que je parte.»

Mais depuis que je m'étais ainsi brusquement dit: «Eh! c'est
l'heure: tu vas t'en aller...» une sorte de tremblement intérieur
m'avait saisi. Blotti dans la tiédeur et la douceur, je devais
donc maintenant retrouver la rue, le bruit, le chemin de fer? Je
sentis soudain le désir violent et presque furieux, irrésistible
en tout cas, de m'attacher plus étroitement à Marie-Dorothée,
et vraiment une sorte d'incantation m'enivrait tout bas: «Mais
dis-lui, me faisait une voix secrète, mais dis-lui donc que tu
l'aimes, mais dis-lui, allons, puisque c'est vrai, puisque c'est
fou, comme tu l'aimes!» Je n'éprouvai aucune peine à parler, mes
lèvres s'ouvrirent toutes seules:

--«Vous savez que je vous aime toujours, comme là-bas.

--Là-bas, je n'en étais pas sûre...

--Mais si, vous le saviez, vous l'aviez bien vu.

--Pourquoi êtes-vous si pâle?... François, je suis contente de
vous retrouver.

--Vous auriez dû m'appeler plus tôt.

--Je n'osais pas, vous étiez si malheureux!

--Nous nous consolerons l'un l'autre désormais...

--Ah! cher... Allez-vous-en, maintenant. Allez, vous me plaisez,
François. J'ai confiance en vous.

--Quand reviendrai-je?

--Quand vous voudrez. Téléphonez-moi demain. Téléphonez, ou
écrivez, ou venez, donnez-moi des nouvelles tous les jours. J'ai
besoin d'un ami plus que jamais... Non, pas les lèvres: les mains,
tenez... Demain, à demain.»

Je me suis presque sauvé, mais en riant, et vraiment éperdu
de joie, d'émotion! Toute la poésie et la grâce du monde me
semblaient écloses en cette pièce où vivait Marie. Car je
l'appelai dorénavant Marie, à la française.

Quand je revins à Chantilly, je dis à Yvonne:

--«J'ai manqué le train. Je rendais visite à la marquise Gianelli,
tu sais, cette dame qui a si grand air, et chez qui j'ai dîné
à Rome: une amie de Fernand Luzot, je t'en ai parlé. Stéphane
Courrière, son seigneur et maître, l'a quittée pour l'infante
Pia... Comme elle me racontait tout ce drame, j'ai laissé passer
l'heure.»

Ma femme répliqua sans humeur:

--«J'ai dîné sans t'attendre, avec Thérèse.

--Il ne faut jamais m'attendre... La marquise Gianelli viendra un
jour ici. Tu verras qu'elle est très belle.

--Qu'elle ne vienne toujours pas avant la semaine prochaine: je ne
serais pas là. J'ai trois bridges, mardi, mercredi et samedi.

--Vendredi, alors?

--Non, je vais au sermon de Mgr Bardin, l'ami de l'abbé Duregard.

--Et jeudi?

--Je peux moins que jamais.

--Où vas-tu donc?

--Au cimetière, puis à l'église. Hélène est morte un jeudi, tu le
sais bien.»



Marie vint en effet...

Marie, ma chère Marie! A Rome, pour la première fois, elle m'avait
promis de n'être plus pour moi que Marie, si je consentais à me
rendre le lendemain à la villa d'Este: hélas! le soir même j'avais
dû partir.

Puis, à Paris, dès ma seconde visite, qui fut tendre, gaie,
délicieuse, j'avais ainsi nommé ma grande et somptueuse amie.

--«Pour Stéphane, m'avait-elle répondu, j'étais en dernier lieu la
reine Bérénice.

--_Invitam dimisit!_»

Je m'attendais à ce qu'elle ajoutât: «_Sed non invitus!_» Ne
savait-elle pas le latin? J'étais surpris qu'elle ignorât quoi
que ce fût: je la croyais non pas une femme savante, mais une fée
capable de tout. Il me semble que j'avais entièrement perdu la
tête... Marie! Nom commun, nom de campagne, nom de la servante
qui va rentrer les poules ou porter un billet chez la voisine,
nom de chez nous, combien il m'a paru sentir la rosée, la fumée
des villages, la menthe et le muguet, ce joli nom de rien qui ne
servait qu'à moi!

Car pour tout autre, pensais-je, la marquise Gianelli ne
s'avançait qu'entourée de scandale et de légende, comme une
courtisane chargée de panaches, de joyaux et d'orfroi. Pour Yvonne
elle-même, je me figurais que l'aspect seul de mon amie eût évoqué
à la fois le sang des Napoléonides, la slave indolence des Doneff,
la noblesse pontificale et romanesque des Gianelli, le glorieux
reflet du grand poète Courrière enfin... Je doute cependant que
Marie-Dorothée, que Marie, soit apparue si ornée devant les yeux
de la froide Yvonne.

--«Cette dame viendra à la maison? m'avait demandé celle-ci.

--Mais oui... Pourquoi non? Elle désire t'être présentée. Cela te
contrarie?

--Du tout.

--Elle connaît à peine Chantilly. Je lui ai promis de la guider
aux étangs; elle veut y faire une promenade, voir Senlis et
revenir par la forêt d'Halatte.

--C'est toi qui lui as dessiné cette excursion? Était-il
indispensable qu'elle passât par notre logis?

--Si cela t'ennuie en quoi que ce soit, Yvonne, je dirai que tu es
souffrante.

--Non, non, inutile. Cela ne m'ennuie en rien. Mon crêpe n'égaiera
pas Mme Gianelli, voilà tout.»

Cependant Yvonne se contraignait à merveille, dès qu'il le
fallait. Elle n'aimait guère les étrangers, enclins à troubler sa
tristesse. Pourtant son rang d'épouse l'engageait à recevoir en
souriant quiconque était amené par moi chez elle: et aussitôt que
son devoir matrimonial pouvait, comme en cette circonstance, être
nettement défini, elle n'y eût point failli pour tout au monde.
Était-ce, d'ailleurs, seulement par crainte de pécher ainsi contre
ses obligations chrétiennes? Était-ce par un scrupule secret
d'affection? Mystère.

Elle accueillit donc fort bien la marquise Gianelli, qui arriva
de très bonne heure, après le déjeuner. Il est vrai qu'aussitôt
entrée, celle-ci parut incroyablement à son aise, dégagée,
gracieuse, se mit incontinent à causer sans effort ni contrainte,
bref eut l'air de recevoir Yvonne chez Yvonne elle-même. Et moi,
en tout ceci? J'étais horriblement gêné. Je craignais que l'une ne
s'ennuyât, que l'autre ne gardât le silence... que sais-je?

Je crois du reste que j'eus grand tort. A propos de l'hiver en
forêt et de la neige, la marquise Gianelli décrivit les domaines
immenses de son frère Serge en Crimée; elle nous dépeignit sa
mère vénérable, Sophie Doneff, la majesté que dégageait cette
vieille extravagante en chacun de ses gestes, et puis ses
traîneaux, ses serviteurs tremblants, encore presque esclaves.
Les courses de Chantilly lui rappelèrent la figure souriante de
son père, le millionnaire banquier, qui avait eu des chevaux
illustres, une casaque souvent victorieuse. Au sujet de la
garnison de Senlis, elle disserta sur les innombrables uniformes
militaires qu'elle avait vus à travers toute l'Europe.

--«Les bersagliers du colonel Gianelli, fit-elle, ont bonne
allure. Leurs sombres plumes de coq se jouent avec une grâce
sévère, guerrière, quand le vent souffle tout à coup, dans Turin,
à l'angle d'un palais de marbre, flambant neuf. C'est la force
austère de la jeune Italie.»

Car elle parlait volontiers de son mari, sans nul embarras, avec
une courtoise tranquillité. «Le colonel», ainsi qu'elle le nommait.

Les Condé du château, les d'Orléans, le duc d'Aumale l'amenèrent
à évoquer l'Empereur et le maréchal Rimbourg, Wagram, Austerlitz,
victoires dont celui-ci prit sa part.

--«J'ai visité l'île de Malte et La Canée, où mon aïeul entra aux
côtés du général Bonaparte, alors maigriot, noir et pointu, comme
un jeune aigle. Le futur prince de La Canée n'était en ce temps
qu'un mince sergent brûlé par le soleil, et non moins anguleux
que son petit compagnon Bonaparte. Un Marseillais, le soldat
Rimbourg. Il y eut tout un vol de faucons méditerranéens qui
s'est abattu sur l'Europe à la suite du grand Aigle. Ils avaient
tous des regards d'oiseau de proie. J'ai fait voler des autours
et des faucons sur des perdrix en Algérie, lorsque mes parents
m'y emmenèrent en voyage autrefois: j'étais toute enfant, et les
terribles yeux de ces oiseaux pirates me faisaient peur.»

Comme je nommais ensuite par hasard La Bruyère et Théophile de
Viau, qui vécurent à Chantilly, puis lord Seymour et les dandys
des premiers derbys, aux élégances un peu laborieuses, la marquise
Gianelli se prit à juger nos grâces d'aujourd'hui, la presse qui
les cultive, les mœurs des gens de lettres et des journaux, le
courrier des théâtres, la vie des coulisses, tout ce que lui avait
appris sur ce point l'expérience combinée de deux Courrière. Du
théâtre, elle glissa vers la politique, toucha au Parlement, à la
rupture du Concordat, cita des cardinaux, dit qu'elle avait vu le
Pape.

--«Ce n'est pas, fit-elle, une aussi belle figure que Léon XIII.
Le dessin de sa bouche a moins de caractère, et son front moins
d'intelligence. Il eût fait un bon prélat dans une petite ville.
N'est-ce pas qu'il ne semble nullement de la même race?»

Pour excuser sans doute des propos si hardis, Yvonne priait tout
bas, sans remuer les lèvres, je le voyais fort bien dans ses yeux.
Quand la marquise Gianelli eut posé sa question, Yvonne répondit
simplement:

--«Il est le Pape.»

Rien de plus uni que le son de sa voix: mais par sa netteté même
et sa brève simplicité, cette réplique détonna au point que
Marie-Dorothée, si sensible, s'arrêta net.

Dix minutes après, elle se levait.

--«Vous ne voulez pas nous accompagner, madame? Nous ferons un
tour dans Senlis, où je ne suis jamais allée. Avant six heures,
vous serez rentrée. Avec l'auto, nous irons vite.»

Mais Yvonne se rendait à Paris. Elle ne pouvait s'en dispenser.

--«Votre femme est très jolie, fit la marquise Gianelli, quand
nous fûmes tous deux, côte à côte, dans l'auto bien close.

--Oui, répondis-je, très jolie.

--Elle est extrêmement pieuse, n'est-ce pas? Elle pratique?

--Davantage encore depuis la mort de notre petite: et rien de plus
profond, ni de plus sincère que sa dévotion. Rien de plus noble.

--Eh! sans doute... Vous l'aimez beaucoup?

--Je la place très haut, je la chéris, et la plains de toute mon
âme.

--Mais vous l'aimez d'amour?

--Marie!...»

Oh! j'étais choqué, humilié, fâché! Quoi? encore une fois, Marie
se montrait coquette? Elle savait parfaitement qui je préférais,
qui j'aimais d'amour, et de quel amour irrésistible: et elle
voulait de nouveau se l'entendre dire, aux dépens de la pauvre
Yvonne? Elle prétendait par conséquent triompher insolemment et
brutalement?... Peuh! Dorothée Rimbourg, petite-fille de soudards
et de cosaques, quel grossier trophée avez-vous donc cherché là?
Fi donc!

Cependant elle a deviné sa faute, car voici qu'elle s'est penchée
sur moi, contre mon épaule, et m'a supplié tout à coup, d'une voix
bouleversée:

--«Excusez-moi, François. Je viens d'être si bête! Mais
voyez-vous, il ne faut pas m'en vouloir. La vue de votre femme, si
jolie, si douce et si triste, et puis votre maison arrangée pour
le bien-être et l'intimité, vos papiers sur la table, vos chiens,
les cannes et le fouet dans l'antichambre, toute cette vie de
famille dont je ne fais pas partie, moi, moi qui suis si seule, et
si malheureuse... François!...»

C'est vrai qu'elle était toute seule au monde, maintenant. Elle
entretenait quelques relations à Paris, rendait certaines visites
et dînait en ville; mais son abandon néanmoins faisait pitié,
et fors mon amitié, nulle tendresse ne se tendait vers elle.
Lui fallait-il retourner près de sa mère imposante, théâtrale
et toquée, chez ce frère Serge qui la méprisait et l'exécrait?
Allait-elle implorer le pardon du colonel?... Non, Stéphane
Courrière parti, le dieu envolé, il ne lui restait plus que moi.

Pourtant, elle m'avait froissé. Je le lui fis entendre:

--«Vous n'êtes pas heureuse, et je n'ai pas cette vanité de croire
que je vous consolerai. Toutefois, je vous aime à en mourir,
Marie: seulement pas une de nos paroles ne doit même offenser de
loin le souvenir si douloureux d'Yvonne. Vous me parliez de ma
maison, d'une vie de famille: avez-vous oublié qu'il y avait un
enfant l'année dernière chez moi? Personne au monde...

--Mais, François, voilà justement ce qui me fait si mal, à moi
aussi! Vous avez cet immense chagrin en commun, votre femme et
vous. Vous vous rejoindrez toujours dans ce deuil. Vous êtes unis
par cette plaie, la même blessure saigne au fond de vous deux:
tandis que moi, ah! qui donc se soucie de ce que mon rêve est en
miettes, mon passé inutile, mon avenir lamentable? Est-ce que j'ai
la consolation d'un petit, moi, dites?... Seule, seule, toute
seule...»

Comme elle pleurait, maintenant! Mon Dieu, cette femme dont
je m'étais autrefois tant méfié, et que j'avais supposée si
comédienne, elle était là, défaite et toute en larmes sur mon
épaule, à présent: et quelle humilité dans ses sanglots d'amante
dédaignée! Je frissonnais de passion et de charité.

Tout près, tout près, joue contre joue, j'ai tâché de l'apaiser,
tout à fait comme une pauvre enfant. Hélas! je savais encore
comment parler aux enfants... Je lui ai promis--avec quelle
ardente foi!--de lui consacrer ma vie, du moins presque entière,
de l'entourer de précautions, d'amour infini, de soins, de lui
faire oublier peut-être que le grand poète vivait, qu'il était
ailleurs. Je jurai de n'évoquer le passé qu'à son gré, et avec
respect... Je lui répétai mille fois qu'elle était le plus grand
et vraiment l'unique émerveillement de ma vie... Puis, de la joue,
nous avons fini par glisser aux lèvres l'un de l'autre.

Nous ne sommes point allés visiter Senlis, ce jour-là. L'auto
avait passé la chaussée des étangs, et roulait doucement par la
forêt, sur de mauvais chemins. En un carrefour, nous descendîmes,
et marchâmes longtemps sous bois: le ciel gris et doux rendait,
par contraste, plus aigus encore les bourgeons, comme plus
délicate la verdure d'hier.

--«Il faut rentrer, François.

--Déjà... Vous me reconduisez à Chantilly, du moins?

--Certes, mais je vous poserai aux premières maisons. Je ne veux
plus entrer chez vous, ni même passer devant votre porte. Cela me
fait trop de peine, de m'en retourner toute seule en vous laissant
là.

--Oh! voyons, je vous ai dit... Pourquoi...

--François, c'est parce que je vous aimerai.»

Jusqu'à ce qu'elle s'éloignât sur la route de Paris, après cela,
nous n'avons plus prononcé une seule parole. Quant à moi, je ne
l'aurais pas pu: tout vacillait, les arbres tournaient.

Lorsque j'ai revu Yvonne, le soir:

--«Comment as-tu trouvé la marquise Gianelli? lui demandai-je.

--Belle, et mise à ravir.

--N'est-ce pas?... Nous avons fait un grand tour: nous avons passé
par la Table, les étangs, Orry, Montgrésin, Pontarmé... Devine à
quelle heure...»

Mais Yvonne est sortie de la pièce. Elle n'a point claqué la
porte. Elle n'a ni haussé les épaules, ni pincé les lèvres, ni
boudé, ni rien autre. Quand elle rentra, même, elle souriait.
Seulement, me laissant au beau milieu de mon récit, elle est
paisiblement sortie de la pièce, voilà.



Trois semaines après, j'arrivai un beau jour à l'Hôtel Marceau,
décidé à faire un coup d'éclat. Une farouche intrépidité se lisait
sur mon visage, et j'admirai ma contenance énergique, reflétée par
les glaces dans le hall d'entrée.

Marie logeait toujours en ce palace. En vérité, elle ne savait où
habiter, hésitant à vendre ou démeubler son palais du Transtévère,
afin de s'installer dans Paris, et répugnant d'autre part à
regagner Rome, car trop de souvenirs cruels l'y attendaient, sans
parler peut-être de ce qu'elle eût laissé ici, de moi enfin... Qui
peut dire?... En tout cas, l'on allait bien voir! J'étais un homme
qui étouffait d'amour, et non un soupirant que l'on amuse!

Quand je pénétrai, froidement résolu, dans le boudoir d'acajou,
Marie écrivait--en russe!--à sa mère vénérable. Sa robe tailleur
orange et noire, telle une grande orchidée, rehaussait tous les
tons de la pièce: et ses mèches brunes tombaient sur ses joues et
son front, jusqu'à lui cacher presque les yeux, clairs comme des
turquoises parmi tant d'ombre. En m'apercevant, elle posa sa plume
et sourit:

--«Comme vous voilà sévère! fit-elle.

--Sévère, non, mais déterminé.

--Mon Dieu, qu'y a-t-il donc?

--Je viens vous annoncer une grande nouvelle: j'ai découvert, vous
ne l'ignorez pas, quatre pièces charmantes, dont trois ont vue sur
le Palais-Royal. Et c'est un jardin délicieux que ce calme et doux
Palais-Royal, pour qui le contemple de sa fenêtre.

--Ah! certes. C'est la place Saint-Marc à Paris, M. de Régnier
l'a dit. Elle rappelle aussi d'innombrables palais romains, et un
peu la place de la Carrière à Nancy, vous rappelez-vous? On peut
encore songer à des coins de Versailles, si l'on y tient.

--Eh bien, le logis que j'ai déniché s'ouvre sur le magnifique
balcon à pilastres qui court au quatrième étage, tout le long du
Palais-Royal. Un grand vase de pierre sculptée s'y profile dans le
ciel. En bas les charmilles du jardin sont pleines d'oiseaux. Des
pigeons volent çà et là autour des arbres taillés et du panache
d'eau, parmi les festons et les astragales des façades.

--Ce doit être très joli, au moindre rayon de soleil.

--Mais sous la pluie aussi! Il n'y a ni bruit, ni poussière, point
de voitures qui passent, aucun cri de la rue. Seulement quelques
jeux d'enfants... Le soir enfin, vient la paix exquise, et la
nuit, c'est le silence: un parc... Au petit matin, du silence
encore, mais avec le jour tout neuf, les pierrots, les fauvettes,
et la gerbe d'eau qui chante, épanouie dans la solitude...

--Rien de si ravissant, du moins en plein Paris. Pourquoi me dire
tout cela, pourtant, d'un ton si menaçant?

--Ces quatre pièces sont meublées, Marie. Leur arrangement est
très simple, mais gentil; je n'ai pu mieux faire.

--Bon, je suis sûre que vous y avez apporté beaucoup de goût.»

Elle se moquait sous cape, et je le sentais bien. Presque furieux,
je repris:

--«Vous le saurez!

--Eh! quoi donc?

--Si je fus un tapissier adroit, parbleu! Car vous allez venir
dans cet appartement minuscule, qui est le vôtre. Ici, je ne
puis me présenter sans quelque apparat, non plus qu'éviter les
commentaires d'autrui. Au lieu que là-bas, vous seriez chez
vous, Marie, et je pourrais vous y rendre visite sans mettre le
concierge, les chasseurs et tout l'hôtel dans la confidence...
Songez que, depuis des semaines déjà, nous n'avons pas causé si
doucement qu'à Chantilly, dans votre auto.

--En effet.

--Et j'attends, si vous saviez comme j'attends que cette intimité
se renouvelle!... Aujourd'hui, c'est dit, j'ai juré de parler net,
et de vous supplier enfin... Marie!...

--Allons, c'est dit.»

Je pensai tomber de mon haut.

--«Mais, repris-je tout interdit, ai-je bien compris?... C'est
irrévocable? Vous viendrez?

--Oui.

--Sans faute?... Mon Dieu!... Quand viendrez-vous?

--Demain.

--Demain!»

Elle me fixait en riant sans détour, maintenant.

--«Demain, murmurai-je stupéfait, à trois heures, à quatre heures?

--A trois heures.»

Sur quoi, elle s'égaya plus franchement encore, et il y avait de
quoi: car j'étais ridicule, et tout semblable à quiconque, s'étant
rué contre une porte avec un grand fracas, l'aurait précisément
trouvée ouverte, bien simplement.



Je ne me suis jamais négligé. Cela s'est trouvé ainsi: je n'y
eus aucun mérite. Mon père était le régisseur d'un grand domaine
en Champagne. Il occupait quelques pièces dans l'aile du château
commandant les terres, les bois et les vignes. Les maîtres de ce
château n'y venaient guère, et j'ai passé mes primes années à
vagabonder parmi les allées du parc splendide, comme à travers
les vestibules et les galeries magnifiques, aux volets clos, de
la demeure princière. J'avais perdu ma mère encore enfant, tout
juste après qu'elle m'eût appris à lire: et je me trouvai seul,
bien jeune, occupé à me rouler dans la boue avec des galopins,
en revenant de l'école voisine, à marauder par les sentes et les
chemins de ferme, les semis et les potagers, les sillons et les
boqueteaux. Après quoi, je passais sous une grille imposante,
suivais une avenue taillée pour les carrosses, franchissais des
douves, et j'étais chez moi.

Ou du moins, je me figurais être chez moi. Mon père me défendait
de vaguer dans les pièces du château: mais l'excellent homme
était très occupé. Allez donc surveiller un gamin qui rôde! Les
salons, les chambres étaient fermés à clef: bon! je volais les
clefs, et me croyais à la fois le prince Charmant et Ali-Baba en
cette énorme maison où les tapisseries, les moulures dorées, les
serrures trop hautes, les vieux cadres luisaient mystérieusement
dans le demi-jour que filtraient les persiennes cadenassées. Je
m'aventurais comme un voleur sur les parquets infinis, qui me
faisaient peur en gémissant affreusement. Et c'est la tête pleine
de fantasmagories qu'ensuite je m'en retournais dénicher des
merles.

De toutes ces clefs défendues, celles dont je m'emparai le
plus assidûment, le plus passionnément, plus tard, furent les
clefs de la bibliothèque. J'étais alors pensionnaire au collège
de Reims; j'emportais les livres en cachette, et combien de
centaines de volumes n'ai-je point lus ainsi, tant à l'abri de mes
dictionnaires, en étude, que pendant mes jours de vacances! Les
châtelains possédaient là une considérable quantité d'ouvrages
classiques bien reliés, des traductions, des mélanges, des «ana»,
et tout un amas d'ouvrages modernes, depuis Hugo jusqu'à Renan,
depuis Musset et Dumas père jusqu'à Stendhal, jusqu'à Mérimée et
Daudet, et même jusqu'aux Goncourt. La collection s'arrêtait vers
1885.

Les maîtres du logis savaient-ils seulement qu'ils possédassent
tant de livres? Si parfois ils venaient camper au château avec un
grand fracas, ils ne songeaient qu'aux lièvres, aux perdreaux,
et se fussent bien gardés de jamais ouvrir ces armoires vitrées,
devant lesquelles courait une haute échelle à roulettes. Mais
je m'en avisais pour eux, dès qu'ils étaient repartis. Je pus
m'acheter même quelques-uns des volumes qui manquaient: et je ne
sais si mon père, ancien sous-officier, me fit plus de plaisir
quand il me donna une paire d'éperons, dès que je fus capable de
monter un poney rétif et difficile, laissé là au dressage par les
châtelains, ou bien en ce jour où, sur ma demande, il m'ouvrit un
crédit de vingt francs chez un bouquiniste de Reims. Car j'acquis,
pour mes vingt francs, certains romans qui m'ont grisé: je faisais
figure alors, il faut le dire, d'un béjaune plein de fatuité, et
ce n'était pas sans coquetterie que je serrais ma ceinture, et
plantais sur l'oreille mon képi de collégien.

En outre, ayant été élevé en plein air, aux champs, un sang bien
rouge coulait en moi, j'avais des poumons et des muscles, je
connus la gloire athlétique sur les pelouses du football, non
moins que l'aviron en main ou l'épée au poing. Bref, à dix-sept
ans, j'avais rang de champion, tout autant que de dilettante, au
milieu de trente bacheliers provinciaux. Plaisante qui voudra,
c'était un succès.

Quand mourut mon pauvre père, je préparais déjà l'École
forestière; je m'y trouvais encore alors que l'héritage, pourtant
mince, d'une tante me permit de vivre sans gêne à Nancy. Était-ce
le moment de tout laisser aller? Au contraire, et par élégance,
je prétendis d'autant mieux demeurer l'un de ceux-là dont les
intellectuels disent en fronçant le sourcil: «C'est un gymnaste»,
tandis que les hobereaux murmurent avec mépris: «Il lit beaucoup».

Néanmoins cette humble prétention n'allait pas loin. Je me suis
seulement applaudi de n'avoir jamais vécu trop inculte, lorsque
j'ai rencontré sur ma route la marquise Gianelli. Il me parut en
effet que je l'adorais notamment à cause de son bel esprit et
de ses paroles fleuries, reflet évident de cette éloquence dont
Adolphe Courrière lui avait montré l'exemple et laissé le secret.
Je savais donc apprécier cette intelligence inaccoutumée, vivace
et presque déconcertante: Marie, pour moi, c'était la radieuse
courtisane Imperia, trônant parmi les humanistes, les mécènes
romains du quattrocento. Je me répétais complaisamment: «Je la
suis pas à pas ainsi que je me fusse jadis attaché au cortège
d'Imperia!» Et je m'échauffais, me félicitais. J'allais même
jusqu'à m'inquiéter parfois: «Ne l'aimerais-je que de tête, par
hasard?...»

O le plaisant scrupule! Il ne dura pas longtemps, après que Marie
fut deux ou trois fois venue, simple et souriante, en ce petit
logis du Palais-Royal... Mais je ne sais comment indiquer cela...
Enfin la plus belle statue d'Aphrodite égalait à peine Marie, car
celle-ci révélait une pureté plus suave encore en sa jambe si
longue, si fine, si douce, et le contour de sa hanche s'élevait
ainsi que gonfle une jeune fleur, au-dessus de sa tige: et tout
était parfait en ce chef-d'œuvre.

Toutefois, c'eût été peu que sa beauté. Il y avait son approche...
La moindre dentelle qu'elle portait semblait vivre de plaisir.
L'air n'était que parfum, s'il l'avait touchée. Sa chair soyeuse
et veloutée ensorcelait la main. Chacun de ses adroits mouvements
caressait tout d'abord. Surpris, intimidé, envoûté, j'en vins au
point de souffrir, si je devais passer une journée seulement loin
d'elle, de même qu'un pauvre morphinomane ne peut se priver de son
cher poison, sous peine de mort, pense-t-il. J'eus bientôt besoin
de voir et d'entendre ma compagne Marie, comme une plante a besoin
d'eau. Absente, elle était là encore près de moi, les cheveux en
désordre. Je refermais mes doigts vides sur l'épaule délicate
qui me manquait... Certes non, ce n'était pas, ce n'était plus un
amour de tête.

Il me semble même qu'avant ce premier rendez-vous j'ignorais
encore tout d'elle, et je fus bien la proie d'une seconde passion,
étrangement méticuleuse et maniaque, cette fois. Gorgé d'amour,
mais non rassasié, je questionnais souvent Marie:

--«Tu es heureuse?»

Elle répliquait en riant: «Mais oui!» Et sans nul doute, c'était
de bonne foi. Marie-Dorothée, marquise Gianelli, n'eût pas fait
semblant d'être satisfaite, comme une petite bourgeoise.



Et cela dura des semaines, des mois. L'été fut triste et mouillé,
les charmilles du Palais-Royal se dressaient sous la pluie,
coquettes et solitaires, ou frissonnaient au vent d'un juillet
sournois, qui déjà se préparait à l'automne. Marie voulut aller
sur une plage pour quelque dix jours: je l'y suivis. Après quoi,
elle gagna Pierrefonds: j'y fus à chaque instant.

Un beau jour d'août--le seul peut-être qui fut beau, cette saison,
et je me rappelle encore le visage exalté, illuminé qu'avait
Marie!--on me pria d'attendre un instant dans la villa. Marie
arriva bientôt de la forêt, conduisant elle-même un cheval très
ardent, attelé à sa voiture légère. Elle entra au salon, radieuse.

--«Ah! François!... J'ai dû sortir, je ne pouvais tenir en place,
et j'ai fait atteler cette bête qui me fatigue: j'avais besoin
de mouvement et d'efforts, pour me dépenser joyeusement, je suis
trop contente... François, vous savez... il n'y a plus de doute,
maintenant... Enfin!

--Mais quoi?

--Eh bien, mais je suis enceinte donc!»

Une bouffée d'émotion violente m'envahit, le sang me sauta
aux joues! Marie me tomba dans les bras: ce fut l'un des plus
poignants baisers que nous échangeâmes.

Presque aussitôt dégrisé, d'ailleurs, le souvenir d'Yvonne en
deuil me remplit de pitié. J'eus peur... Marie l'a-t-elle senti?

--«Qu'y a-t-il? interrogea-t-elle... Tu n'es plus heureux? Tu as
des regrets?»

Tout bas, je me suis lâchement dit: «Bah! Yvonne n'en saura rien,
après tout.» Et voulant trouver une excuse à cette angoisse qui
m'avait soudain crispé les traits, je demandai, du reste assez
lourdement:

--«Que pensera de cela le poète, Marie?»

Mais l'effet de cette simple question fut prodigieux! Marie
bondit, puis, éclatant du plus beau rire, elle me répliqua tout
d'un trait, la voix haletante et triomphale, la tête renversée,
la poitrine soulevée, Ménade victorieuse ou Amazone étouffant
d'insolence et d'orgueil:

--«Stéphane?... Stéphane peut bien encore répandre trente
chefs-d'œuvre par le monde, il n'aura toujours pas fait celui-là!
Non, il ne m'a pas donné d'enfant, lui!... Et puis, Stéphane,
peuh! il contemple aujourd'hui la mer à Biarritz, toujours à
la suite de son infante yankee... Écoute, François, je dis la
vérité des vérités, je te révèle tout, absolument tout, en cet
instant: tu me plais depuis que je t'ai vu à Rome, ton amour
m'a profondément touchée. Peut-être Stéphane m'aurait-il encore
reconquise, cependant--oui, j'ai l'audace de te l'avouer, tu
vois!--s'il fût venu m'implorer... Mais depuis que je suis sûre,
à présent, d'avoir cet enfant-là, il n'y a plus que ce gosse au
monde qui compte, tout le reste est fini, enterré, aboli! C'est
comme si je n'avais pas seulement vécu jusqu'à ce jour... Je ne
te dis même pas que je n'aime plus Stéphane: il n'existe plus
désormais, rien n'existe que mon petit, mon beau petit!...»

Puis, se calmant, elle reprit gentiment, poliment: «Notre petit.»

Elle eut même la bonté d'ajouter: «Cette naissance ne pourra
rien te faire oublier, mon pauvre et cher François. Tu as eu
déjà--hélas!--une fille. C'est un autre bébé qui t'arrive, voilà
tout: tu lui réserveras bon accueil, cependant, n'est-ce pas?

--Oh! Marie, en doutes-tu?

--Enfin, tu es encore triste, ou fâché?

--Non pas. Seulement, je songe un peu... Tu m'as dit qu'il n'y
aurait plus rien ici-bas que ce petit, ou cette petite... Parole
pleine de mélancolie pour moi... Dame!»

Marie se mit à rire:

--«Oh! toi, tu es le père».

Oui...

Mais, tout de même, «le» père... Je me rappelai certains de ses
regards qui parfois m'avaient mesuré des pieds à la tête, regards
d'éleveur plutôt que d'amie, et j'en souffris... Bah! je souffrais
de tout, ce jour-là.

Quand Marie revint à Paris, l'automne était fait. Parmi les arbres
rouillés et dépouillés du Palais-Royal, les pigeons ne savaient où
percher: ils voletaient comme des oiseaux perdus. Ce jardin, ce
cloître plutôt, parut d'ailleurs trop mélancolique à la marquise
Gianelli, qui, exultante et rajeunie, finit par louer un petit
hôtel blotti dans le fond d'un jardin, à Auteuil: elle le meubla
très gaîment, à la Groult, sans négliger d'en faire peinturlurer
les pièces minuscules, selon la mode, en vert épinard, jaune
papier d'épicier, rose corail et bleu terrible. Elle ne songeait
qu'à rire.

Dès ce jour, Marie se soucia de layettes et de berceau, elle se
soigna, se surveilla comme une fleur rare, comme un phénomène
prodigieux, s'écouta vivre. Tout l'amusait: elle était d'une
humeur bienheureuse, d'une bienveillance universelle. Ayant
lu dans les journaux italiens que le régiment de Gianelli,
revenant de Tripolitaine, avait été reçu en grande pompe à Turin,
n'écrivit-elle pas au colonel pour le féliciter de s'être
couvert de gloire sous le soleil d'Afrique? Elle ne rêvait que de
réconciliations et d'embrassades.

Le colonel répondit par une carte digne et très froide.
Heureusement, car ses effusions, en un tel cas, eussent gêné
quiconque: mais non pas Marie.



Comment Yvonne a-t-elle connu ma liaison avec la marquise Gianelli?

Hélas! on détourne, on distrait une femme affairée, ou passionnée,
ou frivole, une femme enfin qu'assiègent mille soucis de plaisir
ou des entreprises mondaines. Une jeune mère a ses enfants, elle
dit: «Les cours... fraulein... brevet supérieur... gymnastique
suédoise... le professeur de mon petit garçon...» Tout le reste
peut faire sourire ce gracieux chef d'état-major.

Mais Yvonne, qu'avait-elle qui l'occupât? Plus rien. Son pauvre
cœur était en miettes: morte l'enfant, perdu le mari... Oh! non,
cependant, il ne fallait pas dire: perdu. J'aimais infiniment
ma femme délicate: elle le savait sans doute. Mais depuis si
longtemps nous avions secrètement divorcé, elle et moi. Un baiser
nous eût presque choqués, c'était bien trop intime: et puis y
tenait-elle? Si l'on veut, nous habitions la même maison: mais
supposez que nous y avions chacun notre jardin, le sien menant à
l'église, comme un clos de curé, le mien dévalant, bien loin de
là, jusqu'à Auteuil en pente folle!... Ce qu'Yvonne, encore une
fois, n'ignorait pas.

Eussé-je pu le lui cacher?... Et par quel miracle d'habileté, donc?

Voici qu'Yvonne rentre au logis. Elle revient de Paris. En chemin
de fer, elle aura lu quelque roman, et notez que son goût la porte
aux plus prudents comme aux mieux déduits. Toute œuvre fougueuse,
toute escapade de l'esprit lui déplaît: une livre de rêveries lui
tomberait aussitôt des mains. Car elle est réfléchie, modeste, et
poursuit sa pensée au petit point, si l'on peut dire, ainsi qu'on
brode.

A Paris, qu'aura-t-elle fait? Des courses, peut-être, mais
sûrement elle aura pris le thé avec les Quériou, sinon telles ou
telles de ses parentes et amies d'enfance: jugez des commérages!
Yvonne n'est ni méchante, ni niaisement crédule: toutefois elle
répond, puisqu'on lui parle, et par conséquent elle examine,
pèse et juge--un peu vite, sans doute--tant de scandales dont on
l'entretient.

Au lieu d'apprécier autrui, aura-t-elle, selon sa coutume, joué
longuement au poker ou au bridge? On dit que ce ne sont point là
des jeux de hasard: mettons que l'un enseigne à pressentir le
mensonge, quand l'autre apprend à se souvenir des moindres choses.

S'agit-il du matin, passé à Chantilly? Yvonne se sera promenée
sur la pelouse, au parc ou dans la forêt: seule, en ce cas,
puisqu'elle ne voit personne, et ne tolère que sa cousine Thérèse
Gervonier. Or, seule, elle aura supputé, retourné sans trêve ses
chagrins, tous ses chagrins; de même avec Thérèse, probablement,
et je voudrais être plus assuré que si mon nom fut alors
prononcé, cette Thérèse l'entoura de commentaires sympathiques
et rassurants. Vingt fois, en effet, la vieille fille s'est
trahie: elle exècre et méprise la marquise Gianelli, qu'elle nomme
évidemment «mon adultère», sinon pis.

Reste l'église. Là, Yvonne songe à son salut: entendez qu'elle
médite sur ses péchés--hélas! quels sont-ils?... ils n'ont
guère de nom, sans doute. Veut-on qu'elle se défende aussi de
méditer touchant les fautes du prochain, celles notamment qui
la concernent, et entre toutes, touchant les miennes? Pour peu
qu'elle y ait apporté le soin qu'elle met à débrouiller ses
propres scrupules, voilà toutes mes précautions bien inutiles!

A cette femme attentive et fine, rendue plus frémissante encore
par la douleur, par la solitude, par la piété, pouvais-je, on le
voit, cacher le but de mes voyages à Paris, devenus de plus en
plus fréquents, et voire quotidiens, si mon service le permettait?
Souvent j'y passais la nuit. Pourquoi donc? Yvonne n'insistait pas.

De quelle façon, aussi, contraindre mon visage à quelque
expression d'intérêt, chez moi, lorsque Thérèse parlait ou
qu'Yvonne m'observait? J'étais fréquemment la proie des diables
bleus, et surtout des roses: je m'abandonnais à ceux-ci, une
ivresse irrésistible me faisait plus d'une fois--comme on
dit--sourire aux anges... Ce sourire s'éteignait sous le regard
d'Yvonne.

Il m'arrivait de décrire ceci ou cela que j'avais vu avec la
marquise Gianelli, et l'on sentait bien en mes paroles qu'un
compagnon mystérieux manquait à soutenir le récit, en affirmant:
«Mais parfaitement. Nous étions là, telle chose nous advint...»

Enfin--et ceci fut certes le plus grave--le nom de «l'absente»
disparut entièrement de nos entretiens. D'un commun accord, nous
n'avons plus cité, à mon foyer, ni Marie, ni Marie-Dorothée, ni
la marquise Gianelli, ni même la maîtresse illustre de Stéphane
Courrière. Ce fut comme si elle eût été morte. Mieux encore, nous
n'avons plus soufflé mot de ce qui, près ou loin, la touchait: la
Tripolitaine cessa de nous intéresser, les troupes italiennes
furent comme abolies; mon voyage à Rome... mais avais-je donc
été à Rome? Et dans la Ville Éternelle, y avait-il un «monde
noir», un quartier nommé le Transtévère, un certain palais dans
ce quartier? Au besoin, ce vocable suspect, «un palais», ne fut
plus prononcé. Le professeur Gatti, la comtesse Alessandri, mon
camarade Fernand Luzot, existaient-ils en vérité, les avais-je
positivement rencontrés? Il n'y eut pas jusqu'à Stéphane
Courrière, sa personne, ses pièces, mais surtout sa vie, qui ne se
fussent changés en sujets brûlants, et tout aussitôt prohibés, de
conversation.

Un jour, le vieil Adolphe Courrière vint sonner à ma porte, vers
onze heures du matin. Il m'avait fait prévenir la veille par
téléphone: je l'attendais. Une visite d'Adolphe Courrière, dans
ma maison! Quoi! ce vieillard fameux autant qu'omnipotent, le
directeur sérénissime de _la Journée_, cet homme considérable
sur le boulevard, au Parlement, partout, le grand consolideur
de ministères, l'un des révérends augures de notre Bourse, ce
potentat secret, ou plutôt discret, ce conseiller, ce chanoine
de la République--chez moi!... Il fallait que l'affaire fût
d'importance.

Or, point du tout. Il s'en venait bonnement me consulter, m'a-t-il
déclaré tout d'abord.

--«Il y a dans les papiers de Lovenjoul, encore non classés, près
de trente ou quarante lettres que j'adressai vers 1861, alors
jeune reporter, à M. de Girardin, mon patron. J'étais curieux
de revoir ces chiffons de jeunesse, dont le conservateur--cela
se comprend assez--ne peut se séparer... Ah! monsieur, que
d'impétuosité dans ma vertu politique en 1861! La mauvaise humeur
des jeunes gens est bien entreprenante. Puis, avec le premier
rhumatisme, naît la modestie.»

M. Courrière parlait d'un ton paisible, en puissant chef, et tout
en prêtant à ses phrases un tour perpétuellement et, en quelque
sorte, gravement espiègle: il s'y croyait forcé, comme tant
d'hommes notoires de cette génération pour qui Gambetta fut un
espoir de jeunesse, le général Boulanger une gaîté de l'âge mûr,
et Renan l'enchantement, le délice et le maître de toute la vie.

--«Me trouvant à Chantilly, poursuivit-il, j'ai souhaité d'avoir
recours à vos lumières...»

Protestations, compliments, politesses... Bref, M. Courrière
m'apprit que _la Journée_ s'aviserait peut-être d'entreprendre
une campagne: le testament du duc d'Aumale était absurdement
conçu; toute une partie infiniment vaste de la forêt pouvait être
vendue par l'Institut; tant que celui-ci vendrait à de grands
propriétaires qui traceraient des parcs, il n'y aurait rien de
gâté dans le paysage, mais que penser des menues concessions et
des villas du genre Le Pecq ou Asnières, toujours à craindre? Dès
lors, il s'agissait de demander que l'État, ou à son défaut une
entreprise particulière, prît à bail ou achetât d'un coup, si
c'était possible, l'immense partie de forêt en question... Or,
quel en était le rendement, l'avenir, que pensais-je d'un tel
projet?

--«Il est absurde, concluait M. Courrière, comme tous les projets.
Mais quel est son degré d'extravagance?»

D'ailleurs il s'en moquait bien, je l'ai déduit par la suite: son
seul but ayant été, sans aucun doute, de me citer l'Institut,
puis tout naturellement l'Académie française, et par là son frère
Stéphane. A ce nom, le badinage du vieillard se fit encore plus
diligent, mais aussi plus bourru, c'est-à-dire plus tendre.

--«Figurez-vous, me dit-il d'une voix à la bonhomme, que le cher
garçon va se marier.»

Réprimai-je mal quelque mouvement? Il est possible. M. Courrière
reprit en souriant de plus belle:

--«Oui... La nouvelle n'est pas officielle encore, loin de là.
Toutefois il n'y a plus nul secret, Stéphane épousera l'infante
Pia. Elle a bien de la grâce, il l'aime... La cour d'Espagne
tergiverse encore, mais elle cédera. Il ne s'agit que de savoir
si ma future belle-sœur gardera son titre d'altesse. Quant à
Stéphane, étant déjà prince des poètes français, il ne peut
recevoir d'avancement... Négociations compliquées, cependant, et
qu'un rien peut troubler!»

Ah! bien, j'avais compris, maintenant. Peut-être flatté--il
faut tout prévoir--ou peut-être intéressé pour quelque autre
raison moins simple, le directeur de _la Journée_ tenait à ce
que son frère épousât l'infante, née Clarke et milliardaire:
il était venu me prier indirectement d'agir auprès de la
marquise Gianelli--notre liaison, hélas! n'étant plus un secret
pour personne--afin que celle-ci ne causât ni catastrophe, ni
scandale...

Bientôt M. Courrière se leva, me dit au revoir, me prit les mains
affectueusement.

--«Envoyez-moi votre avis à _la Journée_, touchant cette affaire
du testament d'Aumale. Nous en recauserons. J'en conférerai
pareillement avec l'Institut, où Stéphane n'est pas sans crédit,
ni moi sans amitiés, ainsi qu'avec le petit Malestan, votre
ministre à l'Agriculture: c'est moi, savez-vous bien, qui ai lancé
cet enfant-là!»

Parfait. De plus en plus clair. Si la marquise Gianelli faisait du
tapage, je risquais ma place. Bah! je crois, heureusement, qu'elle
n'y songeait guère. Je lui dirais demain: «Stéphane se marie.» Et
elle me répondrait, en extase: «Vous savez, François, notre fils a
remué.

--Stéphane, vous dis-je, épouse l'infante.

--Car c'est un fils, j'en suis sûre...»

Oui, M. Courrière pouvait être bien tranquille. Force m'était, par
galanterie, de ne rien lui confier qui le rassurât, mais il dut
lire sur mon visage que je n'éprouvais nulle inquiétude. Nous nous
quittâmes, lui et moi, comme des amis de vingt ans.

Au déjeuner, j'ai tenté de raconter à Yvonne cette émouvante
visite:

--«Devineras-tu, fis-je, qui sort d'ici?... Adolphe Courrière,
oui, Adolphe Courrière en personne, le directeur de _la Journée_.
Au cours d'un entretien à propos de la forêt et du testament
d'Aumale, il m'a appris une nouvelle sensationnelle, un mariage
curieux, oui, très curieux: celui du poète Stéphane, son frère,
avec l'infante Pia...»

Pourtant je n'allai pas plus avant, car la mine d'Yvonne était
telle que je craignis de l'entendre me dire: «Cela m'est égal.
Garde pour toi ces histoires-là.» Une gêne extrêmement pénible
s'ensuivit, et dès lors l'infante, _la Journée_, Adolphe
Courrière, l'Académie, devinrent à leur tour des sujets défendus.

C'est ainsi que nous avons pris, peu à peu, l'habitude de nous
taire.



Ai-je assez souffert!

Pendant des mois et des mois, déjeuner, dîner, vivre en face d'un
fantôme muet, ou presque, quand chaque regard, chaque minute et
chaque seconde de silence forment autant de reproches!

J'arrivais, la tête ivre de Marie, de sa voix musicale, de son
accent tout-puissant, de sa maternité, de sa fougue, de ses
richesses d'âme--puis me trouvais soudain en face d'une femme
serrée, murée, douloureuse, que je plaignais, que j'aimais avec
pitié, et dont l'attitude me disait si net: «Tu la quittes,
n'est-ce pas? Son odeur traîne encore sur toi... Si j'avais, non
plus même mon enfant pour me consoler, mais seulement l'espoir
d'en revoir quelque jour un autre... Or, ma fraîche petite fille,
c'est fini... et plus jamais, maintenant... Cependant, toi, d'où
viens-tu?»

Allais-je parfois éclater, m'accuser, et plaider au moins pour
moi?... Inutile. Yvonne déjà murmurait une prière, ou partait
pour l'église. La leçon était complète: «Tu vois, semblait-elle
ainsi me déclarer, tu vois comment je daigne te répondre, et où je
me réfugie; laisse-moi, allons, ne prononce même pas un mot, et
retourne là-bas, puisque tu oublies tout.»

Quelle torture, mon Dieu!

Or Yvonne souffrait peut-être davantage encore. Non débridée,
sa plaie l'empoisonnait. Un jour, j'entrai par mégarde dans une
pièce, où elle se trouvait seule: elle pleurait.

--«Eh bien, Yvonne?... Mais qu'y a-t-il?... Tu es mal...?»

Je voulais dire: «Tu es malheureuse?» Je n'ai même pas pu.

Mon lévrier Marsyas m'avait suivi dans la chambre: meilleur et
plus simple, il est allé poser tout doucement sa fine tête sur
les genoux d'Yvonne. Il n'en fallait guère plus, peut-être...
Seulement, moi, j'ai craint la gêne, l'incertitude, une
maladresse, l'air sournois: enfin, j'ai craint... Et ces larmes
pourtant, il me parut qu'elles eussent coulé sur mon propre
visage, et l'eussent brûlé comme du feu!

Le soir, Thérèse Gervonier vint à ma rencontre sur la pelouse
de Chantilly. Telle n'était point sa coutume, certes, et je me
sentis encore plus inquiet que surpris:

--«Rien de fâcheux à la maison? m'écriai-je du plus loin qu'elle
put m'entendre... Yvonne n'est pas malade?»

Elle accourait aussi vite que le lui permettait sa corpulence.
J'aperçus bientôt une expression d'embarras maussade sur ses
traits:

--«Écoutez... euh... voici, je voulais vous dire... Bref, dans
l'antichambre, j'ai ramassé cette lettre qui traînait sur les
dalles... Elle se trouve encore dans son enveloppe, quoique
celle-ci ait été ouverte. Je ne l'ai pas lue!.. Elle sera tombée
de votre poche.»

Je devins assez rouge, encore que l'on ne me déconcerte pas
très facilement: car c'était une lettre de Marie, lettre bien
familière, hélas!

--«Mais, Thérèse, il n'y avait qu'à remettre cette missive sur mon
bureau, et voilà tout.

--Oh! non... Pensez donc... Enfin, quelque autre aurait pu la
prendre.

--Pourquoi supposez-vous?... Vous l'avez lue!

--Pas du tout. Je ne lirais jamais, même par mégarde, un papier
couvert de cette écriture, Dieu m'en garde!

--Vous la connaissez, Thérèse, cette fameuse écriture?

--Ah! Sainte Vierge, oui!... Et je serais bien la seule, à la
maison, qui l'ignorerais.»

Bon gré, mal gré, il me fallut remercier Thérèse Gervonier. Je
songeais cependant aux larmes d'Yvonne: le motif en était trop
clair, parbleu!



Revenant de Paris avec M. l'abbé Duregard, nous parlions un jour
des divorces. M. l'abbé Duregard est un homme jeune encore,
quarante ans peut-être, que l'on verra sous peu curé d'une grosse
paroisse, bientôt évêque, et tout à l'heure archevêque, sinon
cardinal: j'ai confiance en son avenir. Il n'y a rien en effet de
si dispos, ni de si sain, ni de mieux agencé que son intelligence,
où les moindres ressorts jouent sans faute comme sans bruit.

--«L'Église, monsieur l'abbé, condamne les divorces, et elle
est trop sage pour s'être trompée. Avouez cependant que les
annulations en tiennent lieu.

--Mais non, parce qu'elles sont très rares.

--Vous voulez dire qu'on les compte par centaines.

--Mettons cent cas de conscience, très délicats à débrouiller.
Vous avez par contre des milliers de divorces: je rends hommage
aux magistrats, néanmoins ils ont tant d'affaires!

--Où est la différence, quant aux jugements rendus? Les
annulations pourraient devenir aussi fréquentes, et non moins
étranges, que nos divorces: elles ont déjà débuté dans cette
mauvaise voie. Sans manquer à la déférence, je crois, mon cher
abbé, qu'on peut en convenir.»

Et notre discussion, pour cordiale et courtoise qu'elle fût
demeurée, s'anima beaucoup. En riant, nous nous jetions
mutuellement à la tête, d'un côté tant d'annulations scandaleuses,
et par ailleurs tant de divorces bouffons. Soudain, et comme
l'abbé disputait avec la plus gaillarde âpreté, je lui dis:

--«Voyez en Italie: ils n'ont pas le divorce, mais comme ils
s'en passent bien! Le code italien n'admet qu'un seul cas de
dissolution d'un mariage, à savoir la mort d'un des conjoints.
Cependant, là-bas, quand le problème est trop difficile, voici
tout justement l'annulation à quoi l'on songe aussitôt.

--Nos tribunaux ecclésiastiques s'occupent de cas bien définis.

--Allons donc!... Tenez, prenons un exemple: une femme, très
riche, a épousé, outre les Alpes, un homme pauvre, ou qui du
moins n'a pour vivre que sa solde, que son traitement, si vous
voulez. Or, depuis six, sept ans ou davantage, ils n'habitent plus
ensemble...»

Eh! mais ici, avec quelle adresse et quelle preste autorité M.
l'abbé ne m'a-t-il pas tout net coupé la parole!

--«Mon Dieu, vous savez, comme disait l'hôtelier Madei, que j'ai
connu à Rome: «Plus de roses, point de sécateur...» Vous ai-je
déjà parlé de cet étonnant et charmant Madei? Figurez-vous qu'en
plein carême...»

Et les anecdotes de se succéder l'une à l'autre, vivement,
allègrement. Il n'y avait pas à s'y méprendre: malgré toute
l'agitation de notre entretien, l'abbé avait immédiatement rompu
les chiens, dès que j'avais voulu faire allusion à Marie et au
colonel Gianelli. Donc, M. Duregard, confident et confesseur
d'Yvonne, se trouvait au courant de ma liaison.

Bien mieux, je me rappelai cette autre fois où, tandis que nous
devisions de la détestable invasion étrangère en France, j'avais
entrepris de défendre les femmes cosmopolites, qui unissent en
elles plusieurs races: «Les métèques simples, déclarais-je, sont
bien plus néfastes, à cause de leurs âmes plus différentes de la
nôtre, plus marquées et moins souples. Ainsi une femme un peu
russe, un peu italienne, un peu française aussi...»

Or, juste à ce moment, M. l'abbé Duregard m'avait interrompu.

--«Ma grand'tante, fit-il, était Danoise. C'est à elle que je
dois les quelques mots de cette langue dont je connais le sens et
la prononciation. Avez-vous entendu un dialogue en danois?»

Et comme Yvonne entrait dans la pièce:

--«De quoi parliez-vous? avait-elle demandé.

--Du Danemark», s'était hâté de répliquer l'abbé.

Point de doute, il savait à merveille. Tout le monde savait. Et
Yvonne?... Je l'offensais, je la peinais, je l'humiliais, elle
gravissait un long calvaire... Mais pourquoi jamais un mot, sinon
une plainte, une effusion?...

--«Yvonne est la discrétion même», me répétait continuellement,
avec admiration, Thérèse Gervonier.

--«Elle est excessivement fragile, me confia un jour son
médecin... Je la trouve usée, minée, consumée, et ses nerfs me
semblent à bout. Un rien lui ferait bien du mal.»



Le Bois de Boulogne, qui n'est plus qu'un pauvre square entre
des maisons, s'émeut dès le premier printemps. A peine fait-il
un peu moins froid qu'il laisse aller ses bourgeons, si mous, si
pâles, et voici déjà qu'il apparaît tout fardé, quand nos forêts
n'en sont encore qu'à s'alanguir, et nos bosquets des champs qu'à
nous donner des fleurs. Marie aimait beaucoup l'émoi de Paris,
à cet instant qui ne dure guère: elle se couvrait de fourrures,
et allait voir au Ranelagh, ou tout autour du champ de courses
d'Auteuil, comment les jeunes feuilles se dépliaient en grelottant
sous le soleil de mars. Elle recherchait la solitude, craignant
de se montrer, elle naguère si svelte; car son bébé allait venir
sous peu, dans une semaine peut-être. Et tout en marchant, elle
souriait et faisait des rêves.

Je l'accompagnais dans ses promenades aussi souvent qu'il m'était
possible. Un jour nous cheminions ainsi le long de cette mare
d'Auteuil, fameuse jadis, mais inconnue aujourd'hui, sinon des
convalescents, de quelques amoureux, et de certains provinciaux
des villages voisins, La Muette, Boulainvilliers, etc.

--«Il faut, François, me disait Marie, que ce petit, ou cette
petite sache plus tard plusieurs langues: nous autres Russes, nous
sommes donc tous polyglottes, vraiment, et cela vient de ce que
l'on nous habitue au français, puis à l'allemand, à l'italien, à
l'anglais, dès l'enfance. Quand j'étais une bambine, ma mère me
faisait offrir absolument du pain sec pour mon dessert, dès que je
bégayais en russe; mais j'avais des gâteaux et des fruits, si je
les demandais en français, en italien ou en allemand: tu penses
si j'ai vite connu ces phrases-là! Un jour, j'ai demandé à table:
«Mami, je veux, s'il vous plaît, que vous me donniez un peu de
café.» Et j'ai ajouté: «Bougre!» ainsi que je l'entendais dire au
valet de chambre, qui venait de Paris. Ma mère vénérable ignorait
ce mot: mais elle fut enchantée, parce qu'il était français: et
j'ai eu mon café. Une autre fois, je voulais une goutte de cognac:
si tu savais ce que j'ai dit à ma maman ravie, pour l'obtenir! Je
fis donc ainsi défiler tous les gros mots du valet de chambre, par
gourmandise, et c'est pourquoi aujourd'hui encore le langage des
voyous, cher, me rappelle des souvenirs de confitures.

--Avec le jeune personnage qu'on attend, l'on devra se méfier,
s'il emploie la même méthode, diable!

--Oh! je sais donc maintenant comment on dit tous les vilains mots
en italien, en russe et en français.

--Pas seulement les vilains, Marie charmante.

--Oui, j'ai été très bien élevée.

--On a eu tant de peine!

--On a fait ce qu'on a pu.»

Nous plaisantions, nous étions très gais. Marie s'appuyait un peu
lourdement à mon bras, et je veillais comme un jeune époux sur sa
démarche ralentie et sur son corps deux fois précieux. Soudain,
rompant une de ses phrases chantantes, elle m'a dit:

--«Mais, quoi donc?... Tu es tout pâle... Qu'est-ce qu'il y a?»

Il y avait que dans l'allée menant au petit lac, j'apercevais
Yvonne, là, devant nous, s'avançant à notre rencontre, entre
Thérèse Gervonier et l'une des cousines Quériou, d'Auteuil! Elle
nous avait certainement vus, car elle était devenue plus blanche
que moi-même, en même temps qu'elle avait saisi la manche de
Thérèse, comme pour se cramponner avant de tomber.

Reculer n'était pas possible: il fallait s'affronter, et que
devais-je faire? M'arrêter, évidemment, expliquer que la marquise
Gianelli se trouvait un peu souffrante, que je lui donnais le
bras afin de l'aider à marcher: mais Marie avait-elle l'air d'une
femme malade, avec cette physionomie heureuse et ce rire mal
éteint? Puis, comment allait se comporter Yvonne?... Et si elle se
trouvait mal, car elle était réellement livide, elle me faisait
peur. Elle s'était infailliblement aperçue de l'état de Marie:
et alors, le souvenir d'Hélène... Mon Dieu, que j'eusse voulu
disparaître à l'instant, écrasé, en cette minute horrible!

Quant à Marie, elle était bien tranquille. Voici qu'elle allait
déjà vers Yvonne, résolue à la plus paisible cordialité. Sans
doute elle s'apprêtait à dire tout uniment, en son incroyable,
innocente et déconcertante impudence: «Bonjour, chère madame.
Votre mari a la bonté d'accompagner jusqu'en ces lieux sauvages
une femme qui se cache, et se cachera pendant une semaine
encore...»

Cependant Yvonne coupa court à tout cela. J'ai vu la pauvre femme,
plus morte que vive, étreignant follement le poignet de Thérèse,
je l'ai vue passer devant nous en baissant la tête, sans saluer,
sans reconnaître--et son frêle dos, tout courbé, semblait au point
de se briser, quand je me retournai sur elle, tandis qu'elle
s'éloignait. J'étais dans une espèce d'épouvante!

Ma chère Marie saisit ma main. Certes, elle fut très belle, en
cette minute, et l'on pourrait même dire très bonne.

--«Je comprends fort bien, me dit-elle, que Mme Simonin ait voulu
ne pas me voir. Je serai bientôt mère, alors qu'elle a perdu
cruellement son enfant. Va au plus vite la retrouver, François,
et la consoler. Ne lui dis pas que je suis fâchée, ce ne serait
pas vrai. Ne lui laisse même pas croire que je l'ai remarquée. A
moins qu'elle n'ait voulu positivement m'offenser... Mais je lui
pardonne. Je conçois, certes, combien elle doit souffrir.»

Que de magnanimité! C'en était un peu trop, peut-être, et
Marie ne me jouait-elle pas quelque comédie de noblesse? Mais
non, pourtant, sa voix trahissait tant de sérénité radieuse et
béatement hautaine!

Lorsque, de retour à Chantilly, je demandai Yvonne, Thérèse me
dit d'un air outragé que sa cousine était au lit, malade, qu'elle
avait condamné sa porte, ne sortirait de sa chambre ni pour
dîner, ni pour déjeuner, et qu'elle ne consentait à admettre
personne--«personne»!--auprès d'elle.

Après tout, je suis son mari: j'aurais bien eu le droit de
renvoyer cette Thérèse à ses potions ou à son crochet, et d'entrer
quand même. Je ne l'ai point osé, pourtant: j'avais honte!

Le lendemain, même consigne, le surlendemain pareillement. Trois
jours, quatre jours se passèrent: Yvonne se cloîtrait. Le médecin
me confia: «Ce n'est pas qu'elle ait grand'chose: tout son
organisme se trouve comme surmené. Ne la contrariez pas. Elle fait
une fièvre nerveuse, qui s'éteindra.»

A la sixième rebuffade, néanmoins, n'y tenant plus, je répliquai
brutalement à Thérèse:

--«Assez, maintenant! Je suis chez moi, je pense, et j'entrerai.»

Or, Yvonne n'était point au lit, comme je croyais, mais étendue
sur sa chaise longue, en peignoir: ses yeux marron avaient envahi
tout son visage émacié, si bien qu'on les distinguait seuls, au
premier abord, et qu'ils semblaient immenses, fixes et presque
insoutenables.

A peine si j'eus le cœur de parler:

--«Yvonne... je ne t'ai pas revue, depuis... enfin, tu sais,
depuis le jour... au Bois...»

Elle fronça douloureusement les sourcils:

--«Qui te parle de ce jour?... T'ai-je demandé la moindre
explication?

--Je veux pourtant te la donner. C'est si simple... La marquise
Gianelli est enceinte, elle aura revu malgré tout son poète...»

Yvonne bondit, se leva presque.

--«Ne mens pas! Pourquoi mentir? Qui t'interroge? C'est
stupide!...»

Puis, se laissant aller sur les coussins:

--«C'est stupide, oui... Et cela me fait encore plus de peine...
Je ne te prie pas de me dire tes secrets. D'ailleurs, tu n'as pas
de secrets. Je devine toute ton existence, et tu le sais bien: tu
m'as trompée et abandonnée à l'époque la plus atroce de ma vie...

--Non, Yvonne, oh! non, pas cela: je ne t'ai pas abandonnée! Je
n'aurais demandé qu'à demeurer ce que je fus pour toi, un instant,
quand nous nous sommes mariés, en Bretagne. T'en souviens-tu
seulement?... Mais c'est toi qui m'as éloigné par ta froideur
inouïe.

--Je me suis toujours montrée bonne épouse.

--Oui, mais... évidemment, ce n'est pas de ta faute... tu ne sais
pas aimer, ma petite Yvonne, tu n'as jamais une tendresse, une
caresse... Tu ne t'es jamais épanchée que tout bas, à l'église et
sur ton prie-Dieu!»

Elle se cacha la figure dans les mains. Quelle brute j'étais,
pourtant! Venu pour m'approcher d'elle, pour l'apaiser un peu,
s'il était possible, voici que je la tourmentais davantage. Je
m'assis contre sa chaise longue:

--«Mais tout cela ne fait rien. Écoute, Yvonne... Tu es organisée
d'une certaine manière, moi d'une autre. J'ai pu rencontrer des
amitiés plus... semblables à moi-même... ou moins discrètes...
Mais je te le jure devant ton Dieu, à qui tu t'es remise, je n'ai
pas un seul moment cessé de te chérir profondément. Ah! tu peux me
croire. Je pèse mes mots, en honnête homme!»

Ma voix s'est-elle altérée? Ai-je frémi, tant la vérité me sortait
par tous les pores: car si, d'une part, j'idolâtrais Marie,
d'autre part ma femme délicate et blessée m'était en effet si
chère, et me tenait tellement au cœur--oui, certes!--ainsi qu'un
autre cœur saignant et palpitant!... Bref, Yvonne s'est sentie
touchée, ou bien elle a puisé quelque calme dans l'invocation
qu'elle venait de prononcer là, les mains sur ses yeux. Elle
reprit plus doucement:

--«Oui, tu es de bonne foi, je le crois... D'ailleurs je ne te
ferai pas de reproches. La Providence est juste. J'ai dû mériter
un peu de ces épreuves... Il y a des femmes qui aiment sans doute
avec une frénésie... Cela m'échappe. On ne parle pas comme on
veut: moi, les mots... certains mots... ils m'intimident... ils se
gonflent dans ma gorge, et ils y restent. Ils seraient pourtant
bien montés de mon âme tout de même... Tu as l'air de me reprocher
ma piété...

--Non, Yvonne, mais non! Au contraire, et souvent je l'envie.

--Tu ne comprends pas ce que nous appelons l'oraison, nous autres,
les tristes: ce sont des phrases toujours pareilles, qu'on répète
machinalement, mais si tu savais comme on se laisse aller, sans
qu'il soit besoin de paroles, et comme on se jette aux bras du bon
Dieu, pour le remercier... de tout, de tout ce qu'il nous envoie,
et pour crier qu'on a confiance, qu'on le sait là! Ah! c'est de
l'amour, cela!...»

Parbleu! la froide Yvonne ignorait presque tout de l'autre amour,
celui qui est puissant, aventureux et sublime! Il n'y avait rien à
lui répondre, je me suis tu. Elle poursuivit:

--«Du reste, à quoi bon ces vieilles choses? Il faut me laisser,
François. Je ne vais pas causer un drame: ce n'est pas de mon
goût. Il ne saurait être question de divorce, car je suis bonne
chrétienne, ni même de séparation: je continuerai d'habiter ici.
Seulement je ne veux plus te voir, ni te parler. Nous ne prendrons
plus nos repas ensemble.

--Tu es bien dure!... Enfin, pourquoi...

--Tu me demandes vraiment pourquoi?

--Sans doute. Tu disais tout à l'heure avoir deviné ma vie, et
jusqu'ici tu ne m'avais pas habitué...»

Elle s'est tout à coup dressée, à ces mots:

--«Est-ce la même souffrance pour moi, maintenant? Tout récemment
encore, je savais ta liaison, oui... Mais à présent je verrai
toujours une figure d'enfant auprès de toi, puisque la marquise
Gianelli... Tais-toi! Pas de mensonges!... Cet enfant, ce sera le
tien, le tien--et pas le mien, car je l'ai perdue, moi, ma petite
fille! Je n'avais qu'une pauvre petite, ma toute jolie petite, et
elle m'a été reprise. Tu pourras regarder un autre enfant. Il te
consolera. Mais jamais plus, moi... Et cela, je ne peux pas, je
ne peux pas... Il me semblera toujours que tu m'apportes le babil
d'un autre bébé, et ses rires. Il faut m'épargner cela, qui est
au-dessus de mes forces...»

Elle pleurait misérablement. Et j'étais comme à l'agonie: je ne
ramenais de toutes parts, sur moi, qu'un vrai manteau de glace.
Tout se perdait dans la nuit: Hélène morte, l'enfant nouveau,
l'horreur de torturer la mère douloureuse, la femme si fragile,
ensuite mon bel amour, Marie et sa joie provocante... Yvonne leva
les yeux un instant:

--«Et puis cette femme, qui t'aura donné un fruit de ton sang, ton
propre sang! Un enfant, qui vient de toi!»

Le silence--atroce!

--«Moi, ajouta-t-elle, maintenant, je suis infirme.»

Elle retomba, les mains jointes, priant de toute son âme.



A deux jours de là, on m'appelait au téléphone:

--«C'est un garçon!... Venez vite.»

J'arrivai chez Marie, en proie au plus singulier mélange de
malaise et d'émotion. Après des années de soins et de soucis,
après qu'on a pris mille peines afin de parfaire, autant qu'il
est possible, le corps et l'âme d'un jeune éphèbe, ou voire d'un
simple galopin qui déjà traîne ses culottes à l'école, certes l'on
peut déclarer fièrement: «Je contemple mon héritier, mon propre
enfant.» Mais on ne se sent pas au même degré le père d'un bébé,
et surtout qui vient de naître. On se trouve au plus l'associé de
la maman, et encore un associé qui ne travaille guère, une sorte
de simple commanditaire.

Ajoutons qu'ici mon cas était pire, car enfin, ne passant même
point franchement pour l'auteur responsable et avoué de l'enfant,
je jouais bien plutôt le rôle d'un complice à demi caché... Ce
qui ne m'empêchait point d'avoir le cœur bouleversé, et de l'aimer
d'avance, ce petit. Je souriais, je défaillais presque à la pensée
du premier cri que j'entendrais--et tout bas, humble et déchiré,
je demandais pardon de ma joie au souvenir de ma petite Hélène et
à Yvonne, que je n'avais pas revue.

Dès le vestibule, Romilda, la femme de chambre, me dit d'un air
radieux:

--«Il est _souperbe_!»

Je montai quatre à quatre. La garde vint me chercher.

--«Tout s'est passé à merveille, et le docteur est enchanté.»

J'entrai enfin. Marie était couchée, et riait doucement.
Elle avait vraiment l'aspect d'une belle idole, au milieu de
ses dentelles, une merveilleuse idole de cire pâle, aux yeux
éblouissants toutefois et comme en extase.

La garde s'était retirée, nous étions seuls. Je me penchai sur les
fines lèvres exsangues.

--«Il est à côté, fit Marie. Va le voir.»

La petite chose rougeaude, grimaçante et fragile reposait dans
son berceau, que surveillait une fraîche nourrice. Voilà donc
mon fils!... J'eusse tant voulu oublier qu'une fois déjà je
m'étais dit, devant un autre berceau tout pareil: «Et c'est là ma
fille!...»

Un moment, cet être minuscule déplissa un peu la peau de son
visage boursouflé: alors apparurent des prunelles plutôt obscures
et quelques cils foncés, ainsi que sont les miens!

--«Tu as remarqué? me demanda Marie. Il a tes yeux.»

Je crois qu'elle mit vraiment beaucoup d'amour dans cette phrase.
Il s'y trouvait du moins une douceur immense, et les larmes les
plus exquises de ma vie, peut-être, me sont venues sous les
paupières.

De ces larmes aussi, j'ai bien demandé pardon, secrètement, à
Yvonne en deuil, qui souffrait, là-bas.

Et pourtant...



Les devoirs s'affrontent et se combattent, on le sait. «Fais
ceci», dit l'un. «Au contraire, fais cela!» ordonne l'autre
aussitôt. Il en est un, le plus urgent peut-être, en tout cas
le plus doux: «Cause le moins de peine possible à ceux qui
t'entourent...» Combien de fois me suis-je répété, dans ma
détresse, ces paroles toutes frissonnantes de pitié?

Yvonne se tenait parole: pendant un mois et plus, je ne l'ai pas
vue. Elle prenait ses repas dans sa chambre: nulle surprise,
d'ailleurs, n'en pouvait venir aux domestiques, car ceux-ci
n'ignoraient point que leur maîtresse, de santé très délicate,
eût besoin de grandes précautions. Or je travaillais le matin, ou
courais les bois; je déjeunais à tout moment, en deux minutes,
d'un œuf à la coque et d'une côtelette; et je dînais à neuf
heures, en arrivant de Paris--quand je rentrais pour dîner. Un tel
régime était bizarre autant qu'incommode, si bien que je prenais
mes repas tout seul. Voilà du moins ce qu'autrui devait penser,
ou ce qu'il lui eût été permis de penser, s'il se fût trouvé
bienveillant.

Mais il ne l'était point. Chantilly est un bourg élégant, situé
dans le plus gracieux pays de France. Toutefois, on y a établi
un golf, où viennent chaque jour se désennuyer les hobereaux de
Senlis, qui étouffent de niaiserie, et les propriétaires des
belles demeures élevées parmi ces bois charmants. Ces derniers
n'ont pas une conversation fort abondante, si bien qu'il y a
pour eux une grande consolation à pouvoir relever de quelques
fermes jugements, touchant la conduite du prochain, leurs
propos habituels sur les cousinages, les mariages et le malheur
des temps. Du golf et des châteaux, les calomnies vont tout
naturellement à la cuisine, puis chez l'épicier, la mercière et
le sacristain: c'est là sans doute que Thérèse Gervonier les
recueillait.

Car j'étais dorénavant un objet de honte et de scandale pour
la pauvre fille: le dégoût éclatait dans ses yeux, dès qu'elle
m'apercevait. Quelles horreurs ne débitait-on pas sur mon compte,
sans nul doute, «dans le pays», ainsi que disaient les commères!

Puis j'étais fonctionnaire, et fonctionnaire envié: point encore
quadragénaire, et déjà inspecteur adjoint, trois galons d'argent
sur mon uniforme, s'il vous plaît; une place privilégiée à
quarante minutes de Paris... Il ne faut pas tenter le diable: il
est trop piquant, pour plus d'un, de relater les coquineries et
voire les crimes qualifiés d'un intendant de la République et d'un
officier de l'Institut de France. Ce sont là de jolies anecdotes,
qu'il suffit de conter sur un certain ton amer et résigné pour
paraître finement fronder l'État.

Enfin l'une des cousines Quériou jouait au golf. Elle
entraînait souvent Yvonne à prendre le thé devant les
_links_ de Vineuil, où les dames de Chantilly tenaient leurs
parlements. La grande réserve d'Yvonne et son bon esprit lui
valaient l'absolution--millionnaire ou titrée, elle eût atteint
l'estime--de quelques hautes matrones. Mais si l'on voulait bien
oublier ainsi, avec une extrême bonne grâce, qu'Yvonne ne fût
qu'une pauvre petite dame, assez triste et pas trop riche, de
quelles poignées de mains trop chaleureuses et impitoyablement
compatissantes ne devait-elle pas, la malheureuse, payer cette
terrible bienveillance! Au golf comme partout, n'est-ce pas, on
n'a rien pour rien.

Bref, par ma faute, que je fusse présent ou absent, que l'on fît
indirectement allusion à ma personne et à la passion radieuse
qui ensorcelait ma vie, ou que l'on en parlât tout cru, Yvonne
souffrait toujours davantage--et je n'y pouvais rien.

Non!... Car enfin, devais-je rompre avec Marie?

Ah! peut-être... Un rigoriste, une «tête ronde» dira qu'il l'eût
fallu. Je me le disais à moi-même tout le jour. Je me déclarais:
«Marie n'a plus besoin de toi: elle a son fils, maintenant. Tu as
accompli ta besogne auprès d'elle, ton rôle est terminé. Le petit
sera riche et bien soigné... Tu peux à présent te retirer, mon
garçon, et rentrer dans ta maison dévastée.»

Bon, mais qu'eût pensé de moi la belle marquise Gianelli, pour qui
toutes les gênes entravant le commun des mortels étaient comme
abolies? Je me fusse donc un jour présenté devant elle, et je lui
eusse adressé la parole en ces termes: «Madame, vous êtes pour moi
ce qu'il y a sur terre de plus noble, de plus tendre et de plus
charmant. A mes yeux, vous planez au-dessus du monde. En outre
vous m'avez fait l'honneur de me donner un fils de votre sang, et
vous voulez même bien me témoigner avec sincérité, je le crois,
à moi forestier obscur et infime, un peu de cet amour qui combla
naguère les vœux d'un poète illustre. Il ne serait pas un homme,
d'âme un peu relevée, pas un artiste digne de ce nom, pas un
délicat qui n'enviât mon bonheur... Néanmoins, je vous quitte, je
vous abandonne, vous et notre enfant.

--Mais, me répondrait-elle, vous ai-je fourni quelque sujet de
plainte?

--Pas le moindre, bien au contraire... N'importe, je vous laisse,
à cause d'Yvonne, ma femme.

--Pourtant, ai-je jamais parlé d'elle, sinon en sa faveur, alors
que je vous aime, et qu'elle n'en a pas moins, malgré tout, la
meilleure part, puisqu'elle habite sans cesse à tes côtés, ingrat,
puisqu'elle porte ton nom, et puisque tu la chéris profondément,
je ne l'ignore pas...

--Certes. Toutefois, je te laisserai, ainsi que notre enfant.

--Tu nous sacrifieras!... Mais quelle femme irrésistible me
préfères-tu donc là? Elle t'aura prodigué des marques bien
éclatantes d'amour?

--Rien de cela. C'est un être malheureux et contracté, incapable
d'une caresse. Elle vit, elle a vécu entourée de dévotes et de
femmes sans prix.

--Alors, il faut que tu ne m'aimes plus.»

Moi?... Ne plus aimer Marie! Jamais au contraire je ne l'avais
aussi parfaitement idolâtrée! Il y avait un air, autour d'elle,
qui m'était plus indispensable que l'atmosphère voluptueuse des
belles îles pour les bêtes de ces terres lointaines.

Enfin, après avoir longtemps tenu de tels dialogues imaginaires,
je prenais le train pour Auteuil. Je n'étais pas plus tôt entré
chez Marie, au fond de son jardin grand comme un mouchoir et brodé
de mille tulipes, que je tombais en pleine joie. La cuisinière, la
femme de chambre Romilda, le valet de chambre, l'homme d'écurie
et la nourrice formaient un parti dans lequel on prétendait, non
sans s'attendrir, que le bébé ressemblait incroyablement à sa
mère. Une autre faction, composée du chauffeur et de la jeune miss
anglaise, affirmait que le petit avait sans doute certain air de
famille, rappelant fort la marquise Gianelli, mais qu'à première
vue pourtant l'on songeait surtout au père: et le piquant, c'était
que ce père, on ne le nommait point, par une sorte de convenance.

--«N'est-ce pas, monsieur, me disait la miss, que c'est tout le
portrait du père?

--Mon Dieu, ma chère Frida, il a peut-être les yeux noirs, voilà
tout: en quoi il a bien tort, d'ailleurs.

--Je ne trouve pas, répondait-elle. Mon fiancé aussi avait les
yeux comme le charbon.»

Frida, la miss, était Wurtembergeoise, et se trouvait douée de
cet accent «palace», qui se transforme si aisément en tout ce
que l'on peut souhaiter de plus sympathiquement anglais. Elle
évoquait sans cesse la mémoire de son fiancé, mort au Cameroun,
«dans une exploration», disait-elle fièrement: mais entendez dans
l'armée prussienne, enfin sous le casque à pointe. Frida, mince,
menue et vive, semblait extraordinairement jeune: néanmoins,
vêtue désormais en _nurse_, elle était devenue la gouvernante du
petit, et surveillait la nourrice, solide et austère gaillarde
qui semblait avoir, en réalité, presque deux fois l'âge de cette
_nurse_ pour rire.

Quant à Marie elle-même, posée entre les deux partis en lutte,
elle trahissait tantôt celui-ci, tantôt celui-là, selon son humeur
du moment: mais tout son cœur était avec le camp de Frida.

--«Et pourtant, affirmait la femme de chambre Romilda, le
_bambino_, quand il veut téter, se fâche déjà comme madame quand
elle attend!

--Je ne crie cependant pas, Romilda, ni ne pleure, que je sache.

--Madame croit cela.»

Cette Romilda était familière, et souriait toujours: Marie
l'aimait beaucoup, et la destinait, elle aussi, au service
particulier du bébé, car un enfant ne doit avoir autour de son
berceau que des visages heureux. Elle considérait avec effroi
l'air si grave de la nourrice: et j'en venais à prendre celle-ci
presque en grippe, moi aussi.

Enfin, tout l'hôtel charmant d'Auteuil ressemblait maintenant
assez bien à une _nursery_: il n'était plein que de hautes
chaises, de voitures à bras, de «moïses», de jouets et de hochets.
Quatre pièces au moins en avaient été repeintes des plus fraîches
couleurs: des frises puériles et ravissantes, représentant des
bergeries et des soldats de bois, couraient sur les murs. Il
n'était question que d'antisepsie, de laitages, de promenades
savamment réglées, et l'on n'entendait que gazouillements divers,
roulades imprévues, voix caressantes qui s'efforçaient d'égayer le
précieux petit être enrubanné et couvert de dentelles.

Le baptême prochain prenait les proportions d'un événement
immense. Devant la loi, l'enfant devait, vaille que vaille, se
nommer Gianelli, les parents n'étant pas divorcés: mais quel
serait le prénom?

--«Mon grand-père, disait Marie, s'appelait Tiberge, ainsi que le
maréchal, prince de La Canée. C'est là un nom légendaire dans ma
famille. Je veux que mon fils le porte: il en est digne.

--Déjà!

--Je sais donc ce que je dis. Mon fils s'appellera Tiberge. Mais
je veux aussi qu'il s'appelle François.

--Une fantaisie.

--Caprice. Il faut me passer ça.

--Passons... Par conséquent Tiberge-François.

--Ce n'est vraiment pas tout. Il s'appellera encore Marie, comme
sa mère.

--Marie-Dorothée, en ce cas.

--Inutile de plaisanter... Marie, voilà, Marie tout court.
C'est un nom qui me fait songer à beaucoup de tendresse, cher,
Marie-Dorothée n'évoque pour moi rien d'aussi doux.»

Que pouvais-je répondre, quand mon cœur se gonflait comme un fruit
gorgé de sève? Marie, ma compagne, ma femme, ma vraie femme,
certainement!

Et bientôt elle reprenait:

--«Puis, dans un an ou deux, je mènerai notre Tiberge en Russie,
afin de montrer à sa grand'mère combien il sera beau!»

       *       *       *       *       *

Eh bien donc, me fallait-il détruire d'un coup tout ce bonheur?

Et comment, d'ailleurs, qu'eussé-je dit? Ceci, peut-être: «Adieu,
je ne t'aime plus, ma chère, je ne suis plus en goût.»

Outre l'atroce mensonge, la goujaterie n'eût pas été trop laide,
en effet.



Vers le temps où l'on commença de promener plus longuement
Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils, voici ce qui arriva.

Yvonne avait un jour pris le parti de reparaître à table. Je ne
sais pourquoi, et l'on pense bien qu'elle ne me l'a pas dit. Il
ne m'est permis que de supposer, mais j'imagine qu'une si longue
retraite aura semblé un peu «théâtre» à son goût très pur. Elle
avait un cœur étrangement susceptible, que le romanesque blessait.

Il se peut aussi qu'elle ait une bonne fois haussé pieusement
les épaules, en songeant que toutes ces fadaises n'importent
guère au salut, en somme, et que les pires contraintes sont des
mortifications particulières, dont une bonne chrétienne doit
plutôt remercier le ciel que d'en témoigner à autrui une rancune
exagérée. Encore une fois, cela m'échappe. J'ai toujours presque
tout ignoré d'Yvonne, hélas!

Quoi qu'il en fût, je vis un matin trois couverts dans la salle à
manger.

--«Il y a du monde? ai-je demandé à la femme de chambre.

--Madame a dit de mettre son couvert et celui de Mlle Gervonier.

--Ah?... Bien.»

Et peu après Yvonne est entrée, suivie de Thérèse. Mon premier
mouvement eût été de me jeter vers elle, et de lui crier:
«Merci!...» Je crois que j'avais la voix étranglée et les lèvres
tremblantes... Mais je me sentis tellement saisi de voir ma femme
si pâle et si vieillie--elle n'avait pas vingt-sept ans!--que je
demeurai muet sur place.

Elle me dit légèrement, en détournant les yeux: «Bonjour,
François», et s'assit sans plus attendre. Puis nous parlâmes du
temps, de la forêt, des gardes, des maisons que l'on bâtissait
près de la gare. Ce fut seulement après dix minutes, peut-être,
qu'elle fit, en enchaînant deux phrases: «Il valait mieux déjeuner
et dîner à table. C'était trop incommode pour le service.» Et rien
de plus.

Vers le dessert, je signalais d'imbéciles coupes d'arbres, que la
commune de Lamorlaye ne cessait d'ordonner çà et là.

--«Il y a, disais-je, tout un rang de saules charmants et de
peupliers qui est vendu. Ils vont y mettre la cognée. Vous
devriez aller voir ce pré une dernière fois, avant ses funérailles.

--Nous irons. Tu photographieras les condamnés, Thérèse: c'est un
souvenir.»

A ce mot de photographie, je dressai l'oreille. Il me parut
d'ailleurs qu'il régnât un peu d'embarras autour de la table.
Ainsi, Thérèse faisait maintenant de la photographie? Elle
possédait un appareil?... Rien de si naturel, assurément.
Toutefois je n'en avais encore jamais entendu parler.

N'importe, le fait ne présentait nulle gravité, et presque
aussitôt je n'y songeai plus. Nous causâmes ensuite d'une route
neuve, des incendies de Chantilly, des pompiers, que sais-je?...
Après quoi, Yvonne me quitta, toujours calme, toujours froide--et
bientôt je roulais vers Auteuil.

Là je trouvai Marie en contemplation: assise sur un fauteuil bas,
elle regardait, émerveillée, le poupon Tiberge qui pleurnichait
doucement sur les bras de sa nourrice. Vêtue d'un peignoir cerise
brodé et doublé de violet évêque, elle étincelait dans cette
chambre jaune et blanche, elle avait l'air d'un Roi Mage en prière.

--«Je suis donc si contente, me dit-elle, parce que Tiberge sera
certainement beau. Mais oui, il sera beau! Je l'ai tant voulu,
d'ailleurs, qu'il soit splendide! Vous verrez, cher--à cause
de la nourrice, elle ne me tutoyait pas--vous verrez quelle
merveille, et chacun verra, plus tard. Il sera de ceux qu'il faut
aimer aussitôt qu'ils paraissent: car l'âme des humains s'inscrit
très clairement sur leur visage, et il faut être bien étourdi,
ou regarder bien mal, pour prétendre qu'on ne doit pas juger les
gens sur la mine... Tiberge ressemblera peut-être à son aïeul le
grand maréchal--ou à l'Empereur! Dès maintenant, d'ailleurs, on le
remarque.

--Je n'en suis pas surpris.

--Vous prononcez cela avec votre insupportable petit ton démodé...
Oui, M. Adolphe Courrière aussi, qui est très vieux, se moque
toujours... Mais interrogez nounou que voici, tenez! Demandez-lui
si, pas plus tard qu'avant-hier, une dame n'a pas sollicité qu'on
lui laissât faire la photographie de Tiberge. Répondez, nounou.»

De nouveau, ce mot me frappa singulièrement: voici donc la seconde
fois qu'il me surprenait ainsi, aujourd'hui même.

La nourrice offensée me regarda sévèrement:

--«Pourquoi donc que Monsieur ne veut pas croire ce que Madame
lui dit? C'est vrai comme le bon Dieu que sur une pelouse de la
Muette, au Bois, une dame était en train de prendre des photos,
avec un kodak, et que moi, je marchais de long en large avec bébé,
dans sa voiture, et Mlle Frida. Et comme nous regardions la dame,
qui venait d'arriver là derrière, elle s'est présentée devers
nous, très poliment: «Mademoiselle, qu'elle a fait à la miss,
voici un beau bébé. Voulez-vous que je le photographie?» Mlle
Frida, du premier coup, était interloquée. Mais moi, j'ai jugé
qu'on trouvait le petit tout beau, et que Madame serait contente,
et je lui ai arrangé son voile pour qu'on tire bien ses veux, vu
que c'est ce qu'il a de mieux.»

J'étais bouleversé par un étrange soupçon.

--«Tout de même, nounou, vous n'auriez pas dû. Quelqu'un, en
somme, que vous ne connaissiez pas... Et comment était-elle, cette
personne? Décrivez-la-moi.

--Monsieur, c'était une bonne dame très bien. Ah! bien sûr, pas
mise comme Madame, ni aussi plaisante... Mais très bien.

--Grosse?

--Pas une astèque non plus. Elle était comme qui dirait trois fois
moi. Une femme d'âge, ainsi qu'elle, enfin dans les cinquante, ne
peut pas avoir des côtes à ce qu'on lui voie les foies, Monsieur
doit bien le comprendre.»

Semblais-je donc à ce point troublé, que Marie me demanda gaîment
si, à mon tour, je craignais que l'on n'enlevât déjà Tiberge, par
amour?

Ma première course, le lendemain matin, fut de descendre chez le
plus proche photographe de Chantilly, qui demeurait à côté de mon
logis. Je pris un air bien détaché:

--«C'est vous, lui demandai-je, qui développez les clichés de Mlle
Gervonier?»

Je tremblais qu'il ne me répondît négativement, ou qu'il n'éludât
la question. Or, à mon grand soulagement, il sourit avec
complaisance:

--«Mais oui, monsieur l'inspecteur, certainement.

--Je voudrais une épreuve de ce cliché fait tout récemment, et qui
représente un bébé dans sa voiture. Vous avez encore la pellicule?
Montrez-la-moi, je vous dirai si c'est bien celle-là.

--Je viens d'en tirer plusieurs pour Mlle Gervonier. Veuillez
attendre un moment...»

Il était parti vers son laboratoire. Certes, Thérèse connaîtrait
ma démarche: eh bien! je la prierais une bonne fois de cesser ses
besognes de police privée, et voilà tout! Son intérêt n'était
pas d'insister, non plus que celui d'Yvonne: pourquoi risquer un
éclat, ou quelque scandale?

Le photographe revint bientôt, me tendant le cliché: en effet,
voici Tiberge parmi ses dentelles, je reconnaissais ses yeux
clignotants sous son front surpris, sa minuscule bouche ouverte...

Tout à coup, je me suis sauvé, laissant une vague commande
au photographe: j'aurais sangloté sous ses yeux! Ainsi donc,
secrètement, humblement, lamentablement, la pauvre Yvonne envoyait
faire par fraude le portrait de ce petit, afin de le voir au
moins, et qui sait? de chercher sans doute quelque douloureuse
ressemblance...

Une fois de plus, le chagrin m'étouffait. Je me sentais comme
écartelé. Je souffrais trop.

Ce fut, je crois, ce jour-là que je me résolus bien fermement à
mettre un terme à ce douloureux martyre. Le calvaire d'Yvonne
n'avait que trop duré: et moi-même, je n'en pouvais plus. Mais
d'autre part, il eût été indigne que Marie se vît abandonnée, ou
injustement offensée... Que faire, enfin?

--«Une ruse, m'eût peut-être répondu mon brutal ami Denis
Claudion, une belle ruse, une terrible et cruelle ruse... s'il le
faut!»



J'assistai le lendemain au baptême de Tiberge, mon fils. J'y
assistai en invité, car je ne m'y trouvais ni comme père, ni
même--par décence--comme parrain. Le député Fata, de passage
à Paris, et grand ami de la marquise Gianelli, avait accepté
de remplir cet office. Quant à la marraine, elle n'était autre
qu'Isabelle Rameau, la créatrice inoubliable de la Solange des
_Sabots_: elle et Marie s'aimaient extrêmement.

Mme Isabelle, charmée de jouer un vrai rôle ailleurs qu'à la
scène, s'était honnêtement vêtue de violet et d'amarante, et
souriait de toutes ses dents si fraîches sous un petit pétase
de tulle également violet, qu'ornait une rose Jacqueminot. Mme
Isabelle apportait une bonhomie joyeuse à contrefaire la maman,
donnant des avis à la nurse et plaisantant avec la nourrice, ce
qui ne l'empêcha point de réciter son credo avec une gravité
saisissante pendant la cérémonie.

Par contre, le député Fata se fût trouvé fort empêché d'en
faire autant, n'ayant eu que trop loisir d'oublier les textes
sacrés durant les cinq ou six années qu'il avait consacrées à
une politique terriblement anticléricale au Parlement italien.
Néanmoins, un peu ému de se voir debout et tête nue dans une
église, il tint à y surprendre quiconque par son recueillement, et
ce fut même à grand'peine qu'il ne pleura point par moments. En
somme, pleurer n'est pas voter.

Quant à Marie, elle avait retrouvé sa démarche de déesse qui
danse, et la ligne admirablement heureuse et svelte de ses hanches
qu'étreignait et soulignait une ceinture blanche, serrant sa robe
à fines rayures. Autour de son cou charmant, elle avait noué un
foulard rouge, qui lui servait de col: une _cow-girl_.

Faut-il aussi décrire Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils?
C'était bien l'enfant Jésus tel qu'on le promènerait dans une
procession à Séville ou à Tolède: dentelles, guipures et festons,
un vrai reposoir! Pauvre petit! il ne cria seulement pas une fois,
mais se montra paisible en ses atours splendides. Je crois, oui,
je crois avoir rencontré plusieurs fois le regard stupéfait de
ses yeux mobiles, ses yeux décidément bien noirs à présent...
Me suis-je trompé, mais il m'a semblé même qu'il me regardait
volontiers: il est vrai que je guettais si jalousement la moindre
trace d'attention au fond de ces pupilles légères!

--«Un bien beau jour! murmura, tout attendri, le parrain à mon
oreille... Ces cérémonies me touchent jusqu'au fond du cœur.

--Ce qui ne vous empêche pas, monsieur Fata, de parler contre
elles.

--Non pas, non pas!... Je veux seulement que le Saint-Père
vienne voter, à Rome, comme le premier citoyen de son quartier,
voyez-vous. Je suis un esprit évangélique, au contraire: or il
faut rendre à César tout ce qui est à César. Mais le son d'une
cloche me donne les larmes, et si je me rappelais toutes les
prières, je les réciterais avec les bonnes femmes de l'Agro. Ce
serait pour le plaisir.»

Après le baptême, il y eut un goûter à Auteuil. Marie avait
orné sa table avec des fleurs corail et blanches. D'un bout à
l'autre couraient des guirlandes de cerises, et sur la nappe des
branches d'orchidées candides semblaient s'élever au milieu de
pivoines pressées, puis retomber et neiger mollement en ces coupes
écarlates. Je prétendis rappeler poliment à Mme Isabelle son
fameux costume incarnat du premier acte des _Sabots_. Mais elle
poussa de véritables cris d'horreur, et sa figure se bouleversa:

--«Oh! surtout, n'allez pas me parler théâtre!»

Et ce fut avec une sorte de passion qu'elle se lança dans une
appréciation fiévreuse de différents modèles pour les voitures
d'enfant.

Cependant la vue de tout ce rouge, marié triomphalement à tant de
blanc, excitait beaucoup l'esprit ardent du député Fata:

--«Ce sont les couleurs mêmes qui déshonoraient le visage de
Sylla, quand ce dernier faisait le siège d'Athènes. Tous ces
_greculi_ montaient sur les murailles, et insultaient le terrible
général en le comparant à une mûre roulée dans la farine... Lui,
cependant, prit la ville, et fit bien.»

Fata nourrissait en effet une haine furieuse contre les Grecs,
avec lesquels il déclarait que l'Italie devait en finir une bonne
fois. «Des schismatiques!» répétait-il avec mépris.

Quand Fata m'eut exposé tout ce qu'il souhaitait pour le
remaniement de la Méditerranée--je crois qu'il voulait Nice, entre
autres, et peut-être Marseille,--et que Mme Isabelle eut dit à
Marie tout ce qu'elle savait touchant les voitures d'enfant, les
bouillies, les premiers pas et les premières dents, le moment vint
de se séparer: ce ne fut pas toutefois sans avoir admiré une fois
de plus les cadeaux offerts à Tiberge au sujet de son baptême.
La marraine et le parrain s'étaient montrés généreux, et j'avais
fait de mon mieux. Toutefois un détail intrigua beaucoup: quelque
anonyme avait envoyé une timbale et un coquetier d'or; les deux
précieux bibelots reposaient mystérieusement sur un coin de la
table. Et chacun de se récrier: «Mais quelle merveille!»

--«Cela vient d'Italie», répondit simplement Marie.

Ces mots m'ont beaucoup troublé. Ayant laissé partir Mme Isabelle
avec le député, j'interrogeai Marie:

--«Ce n'est pas un envoi de Turin, apparemment? Y a-t-il un secret?

--Pas le moindre. C'est moi qui ai apporté ici ces deux
brimborions. Seulement, si quelqu'un veut croire à un don du
colonel Gianelli, eh bien... que ce quelqu'un y croie! Je ne dirai
pas le contraire. Je ne dirai rien.

--Enfin, ni Mme Isabelle Rameau, ni Fata ne vont pourtant
s'imaginer que le colonel est le père de leur filleul.

--Ils savent bien la vérité. Je leur ai dit: «Je vis séparée de
mon mari, vous ne l'ignorez pas, mais je m'adresse à votre amitié
pour baptiser un fils, qui s'appellera Gianelli, puisque je n'ai
pu divorcer, selon la loi. Ne me posez aucune autre question.»
Ils se sont montrés discrets et affectueux. Je leur en suis
profondément reconnaissante.

--N'empêche que cette timbale, que ce coquetier...

--Mon Dieu, François, combien tu es modeste pour Tiberge! Moi, je
veux qu'il ait tout ce qu'il peut avoir au monde. Et il aura en
effet tout ce qui dépendra de moi. Je suis, grâce à mon bien-aimé
père, déjà riche: alors je vais tâcher de devenir encore plus
riche, pour Tiberge. Je lui donnerai plus tard tous les maîtres
possibles, et les plus habiles: il acquerra toutes les sciences,
tous les talents. Je m'efforcerai qu'il connaisse aussi tous les
bonheurs, mon fils admirable!... Et afin que sa naissance même
ne lui soit reprochée, tu vois que je cherche déjà à laisser
entendre--au hasard, tant pis!--que le colonel le verrait sans
colère, puisqu'il adresse de Turin un cadeau... ou du moins je
permets qu'on le croie... Mais, tiens, son baptême!... Tu me sais
libérée de toute croyance. Je m'étonne devant quiconque a la foi:
cela ne me semble pas concevable. Pourtant voici mon fils baptisé
chrétiennement, afin qu'il ne puisse même pas me faire grief
plus tard de lui avoir épargné cette cérémonie, si un jour il y
tient... s'il veut aller à l'église...

--Et ce que Tiberge voudra, Dieu le voudra?

--Ah!... peut-être. Je mènerai Tiberge à la messe, comme je le
conduirai en Sorbonne, et comme aussi aux courses et au stade, à
Rome et en Sicile, que sais-je!... Je le ferai exactement heureux:
et je désire qu'il choisisse la façon dont il préférera être
heureux, donc, cher François... Eh bien, qu'as-tu, maintenant?»

Ce que j'avais? Un grand malaise, un grand chagrin, ou plutôt un
découragement immense. Je me sentais si loin de ce petit, mon
fils, à qui l'on préparait une vie nomade, éclatante! Tout cela
m'échapperait, passerait bien au-dessus de moi, et s'envolerait au
delà de mon pauvre coin de France. Je flairais de nouveau, parmi
les rêves que faisait Marie pour l'avenir, cette bouffée de «bon
plaisir» russe, d'art cosmopolite et de luxe raffiné, qui eussent
bien mieux convenu au fils du poète mondial Stéphane Courrière,
qu'à celui d'un forestier obscur et modeste... Et cependant, mon
premier enfant étant mort, celui-ci, un jour... le second...
Hélas! on me le prendra sans cesse. Il ne pourra même pas me
nommer.

Et Marie?... Marie-Dorothée, Marie, mon souvenir éblouissant,
ma compagne merveilleuse, mon amie de prix, ma femme, ma seule
femme... car l'autre!... Avec quel enchantement je m'abandonnais
à la musique adorable de ses _donc_, de ses _exactement_, de ses
_cher_, au bercement de son accent, à sa fantaisie, à ses belles
mains... Mais, qu'espérer d'elle, à présent que Tiberge était
né, sinon son affection parfaite et quelques riantes caresses,
quand son caprice le voudrait? J'allais par conséquent passer ma
vie agenouillé devant cette insoucieuse idole--alors qu'Yvonne
douloureuse pleurait, pleurait, par notre faute, et à chaque
minute, par notre faute encore, évoquait le deuil irréparable...

Allons! assez, maintenant! Je me rappelai encore les paroles de
cette sympathique brute de Denis Claudion: «Agis! N'hésite pas,
commence immédiatement, lève-toi, et au travail!...» Et puis ces
mots également: «Une belle ruse, une audacieuse ruse de guerre...
le courage indomptable qu'il faut pour la poursuivre jusqu'au
bout, et la mener à bien!...»

Puisque je ne pouvais, sous peine de vilenie, quitter Marie,
et puisque, d'autre part, il m'était intolérable de torturer
davantage Yvonne--eh bien! il me fallait donc prendre mon parti.
Marie, profondément aimée, me tenait par toutes les fibres de
l'âme et toutes les papilles de la peau. Et il y avait Tiberge...
Bon! le sacrifice serait atroce, et j'en mourrais, à la longue...
Mais je n'avais qu'à revoir un instant les yeux flétris d'Yvonne
et ses traits de martyre, sa silhouette déjà cassée, son pas
furtif sur le chemin du cimetière... Marie, d'autre part, berçait
son fils--notre fils--entre ses bras, elle n'avait plus besoin de
moi: mon devoir était auprès d'Yvonne... «Agis, lève-toi!...» Mais
oui. Le temps de m'essuyer les yeux, et me voici.

Pourtant, Yvonne ne m'aime plus d'amour, depuis longtemps, et ma
tendresse pour elle s'est changée en pitié. J'ai prononcé le mot
abominable: «C'est mon devoir...» En outre, elle est fine: elle va
hausser l'épaule, ou se méfier.

Oui, mais elle est pieuse aussi. Et nous verrons bien.

Et Marie, il faudra donc la quitter, malgré la vilenie?...

A moins cependant qu'elle ne me chasse elle-même, ou ne s'en aille
la première, railleuse, en détournant la tête...

Et Tiberge?

Mon petit enfant!... Ah! sa mère l'emmènera, il vivra très
heureux, très riche... Au lieu que l'aînée, hélas!... toute pâle
et menue entre deux brassées de fleurs...

Allons, c'est dit, à la besogne! Sans témoin, devant ma seule
conscience, pour cette douloureuse et close Yvonne, je renonce
à tout ce que je préfère ici-bas, je me barre sur la liste des
heureux, je m'exécute de ma propre main. Ma volonté est forte et
affûtée, comme une épée. Je vais faire, avec cette arme-là, tout
ce que je dois faire. Et je commence sur-le-champ.

Je marque la date: 18 juin, au soir. Aussitôt rentré à Chantilly,
j'ai pris dans ma bibliothèque un excellent ouvrage, paru cette
semaine, sur les jardins à la française, et l'ai fait porter à
M. l'abbé Duregard, avec un mot pour engager celui-ci à lire
en ses moments perdus ce volume traitant d'une matière qu'il
entendait parfaitement. De fait, M. Duregard, premier vicaire de
Chantilly, connaissait mieux que quiconque les plantes de parc et
la décoration des parterres: il m'avait vingt fois surpris à ce
sujet.



L'abbé Duregard me remercia cordialement. Il eut bientôt lu ce
livre, dont nous parlâmes avec plaisir, en nous promenant de
long en large sur la pelouse de Chantilly, en vue du parc. Fils
d'un entrepreneur, l'abbé eût à merveille transformé tout un
canton en parc, établi des terrasses, creusé des tranchées, fait
courir partout sous le sol un subtil réseau d'eaux, et quant aux
plantations, c'eût été son triomphe. Hâtons-nous d'ajouter qu'il
eût joui de ce triomphe avec modestie. L'abbé était un très bon
prêtre, qui mettait tout à son rang: les choses divines d'abord,
puis la charité, la politique, les personnalités, puis les jardins
et les forêts, les animaux, et lui-même enfin. Malgré cette
parfaite humilité, cependant, il ne levait pas les yeux au ciel
afin de proclamer son indignité. Non, tenez l'abbé Duregard pour
un homme doué de qualités simples et fortes. Il avait trente-cinq
ans à peu près, une carrure et des yeux perçants. Ajoutons qu'il
s'en servait, et regardait bien.

Je n'eus pas à faire connaissance avec lui. Tant à table, chez
moi, qu'au cours de plusieurs rencontres, nous avions fréquemment
traité à cœur ouvert, et gaîment, maintes questions inoffensives,
telles que sylviculture, fantaisies d'autrui, carrières, fortunes,
et politique surtout: tous entretiens sans danger, même le
dernier, entre interlocuteurs qui font attention aux paroles dont
ils usent, ce qui n'est point si difficile.

Néanmoins deux sujets demeuraient réservés, à savoir la charité,
que l'abbé pratiquait à merveille, mais dont il ne soufflait mot;
et la religion, touchant laquelle il n'eût toléré qu'à regret
la moindre retenue dans ses propos. Or il savait que je n'avais
pas la foi. Je n'éprouvais seulement pas un soupçon de curiosité
envers ceux qui croyaient. Ils me semblaient des manières de
dilettantes, peut-être un peu aigris, dont il n'eût pas été
convenable de constater l'obstination, devenue vénérable par la
force des siècles et une immémoriale poésie; ou plutôt ils me
produisaient l'effet de byzantins qui conservaient un intéressant
trésor de traditions; ou encore je les voyais comme des puristes,
en quelque sorte, parlant une langue savante, mais d'une syntaxe
assez archaïque et vainement compliquée. D'autres fois aussi, ils
me représentaient un parti politique, et une force dans l'État.

Quant à moi, je n'aurais jamais pu réciter un Credo qui durait
si longtemps, voilà tout. Il y avait trop d'articles de foi,
trop de noms propres, trop d'histoires saintes. Cette Providence
était méticuleuse à mon gré, elle établissait son compte, elle
demandait des arrhes... D'autre part, j'admirais si humblement
la bonté, le courage et la patience--les trois vertus sublimes
des héros--que je me révoltais, indigné, contre la vile notion du
Paradis. Eh quoi! une récompense, une si exacte récompense, un
prix d'excellence payable en béatitudes et en contemplations?...
Comme s'il y avait rien de plus noble au monde qu'un acte
d'abnégation accompli par volonté pure, et devant le seul tribunal
de sa fierté!... Mais un Paradis? Pauvre idéal de salariés ou de
prêteurs à la petite semaine.

Joignez que la nécessité d'une religion révélée ne me semblait
pas indispensable à ce que le monde vivant pût aller son
train... Aussi bien, vais-je ici contrefaire le penseur? Non,
justes dieux! Est-ce que ça compte, l'intelligence, en face de
l'émotion toute-puissante? Est-ce qu'un raisonnement a la moindre
importance, quand le cœur sursaute et frissonne? Si, l'espace
d'un instant seulement, j'eusse soudain frémi d'amour ou de
charité dans le silence d'une chapelle, j'aurais ensuite trouvé
cent raisons pour une, parbleu! de m'expliquer l'intervention
divine, et son rôle, fût-ce le plus personnel, dans nos affaires
d'ici-bas: l'esprit est un bon serviteur, dès que le cœur a parlé.

Mais jamais, à aucune époque de ma vie, je n'avais ressenti
apparence d'émotion ni devant un autel, ni sous la voûte d'une
église. Bien pis, je n'aimais pas les églises: entendez que je
ne les aimais point d'amour, bien que je comprisse leur beauté.
J'aurais pu définir ce qu'il est juste et raisonnable d'admirer
dans une cathédrale: mais cette beauté ne m'était pas agréable.
L'ayant saluée respectueusement, je n'y revenais pas. Je n'avais
nul plaisir à voir une ogive: il faut bien appeler les choses par
leur nom.

Assurément les clochers de campagne chantent leurs prières avec
des voix d'anges dans les parfums du crépuscule. Et d'ailleurs les
clochers font partie des arbres, de la brume, des champs, du ciel:
ils jouent avec les nuages et les hirondelles, ils sont divins.
Mais à l'intérieur de l'église, sous le clocher, quelle tristesse,
et que de contraintes!

Il me souvenait encore de certaines minutes, tant à Rome qu'en
Sicile ou à Pestum, et à Ostie, ailleurs encore: devant ces
poignants vestiges, devant des marbres où souriait et s'élevait
depuis des siècles, et pour l'éternité, toute la beauté du monde,
comme je me sentis trembler, en proie au démon de la perfection,
la gorge contractée, les artères battantes!... Un rien, une nuance
seulement de cette fièvre sacrée, que j'eusse éprouvée un jour
devant un autel, et le lendemain peut-être, j'entendais la messe.

Toutefois un tel miracle ne s'était pas produit. L'odeur des
églises, les saints de plâtre, les dévotes et leurs yeux furieux,
tout me repoussait. Et la religion ne m'apportait rien que
langueur, ennui, légendes monotones, étrangetés. L'abbé Duregard,
répétons-le, était très avisé: il avait deviné sans peine mon
déplaisir. D'autre part, il n'eût point aisément consenti à parler
des choses divines avec réserve: de sorte que par courtoisie, nous
n'abordions aucun sujet qui pût nous amener à cette extrémité.
Si jusqu'à présent je m'étais félicité de cette double prudence,
il m'en coûtait à cette heure. Comment donc engager l'abbé dans
l'entretien que je souhaitais?

Nous regardions le petit château, celui du seizième siècle, si
délicatement découpé, et posé sur l'eau comme un coffret:

--«Joli bibelot, n'est-ce pas, monsieur l'abbé?

--Dommage qu'il ne se trouve pas au milieu du parc.

--Ah! oui, la symétrie, l'ordre, la règle, l'imitation de
Notre-Maître Le Nôtre... Vous avez bien raison, d'ailleurs, et Le
Nôtre est le dieu des jardins. Mais lui-même a dessiné celui-ci.

--Il ne pouvait mieux faire.

--Certes. Et puis, le grand gala des parterres et des façades, le
bal des statues, la procession des charmilles, le carrousel des
bosquets, il faut laisser toutes ces splendeurs à Versailles. Dans
notre Valois, un peu de laisser-aller ne nuit pas: le pays porte
volontiers ses parcs de guingois sur les collines, et ses châteaux
négligemment piqués parmi les bois. C'est une contrée ombreuse et
gracieuse, où l'apparat ne convient guère. De même la Bretagne,
tenez... Monsieur l'abbé, connaissez-vous la Bretagne?

--J'avais un oncle à Saint-Brieuc. J'ai parfois été le voir, quand
j'étais gamin, avant d'entrer au séminaire.

--La côte admirable! A droite, Saint-Malo, Cancale! A gauche,
Bréhat, Ploumanach, Trégastel, le fouillis des îles et des
rochers, entre lesquels s'est si adroitement glissée la mer!...
J'ai naguère longé cette côte déchiquetée, autour de Lannion
et de Tréguier. Mélancolique Tréguier, blottie à l'ombre de sa
petite cathédrale rose, qui est «pauvrette et ancienne»...
Mais quel burlesque monument l'on a élevé au pauvre Renan! Le
malheureux s'affaisse, obèse et fatigué, sous une Athènè de
bronze, raide comme un lampadaire. Mieux eût valu ne laisser,
comme témoin de son passé breton, que sa petite et simple villa de
Perros-Guirec... Je souhaite que les circonstances vous envoient
un jour dans ce coin de Bretagne; il est varié, fin et doux, comme
notre Valois, mais bien plus triste pourtant.

--Je le souhaite également, vous m'en donnez l'envie. Souffrez
cependant que je ne vous promette pas d'éprouver la même émotion
que vous en évoquant les souvenirs d'un des plus grands ennemis
qu'ait eus l'Église.»

Déjà l'abbé se fâchait un peu, ou du moins il se mettait en garde:
mais n'ayant amené le nom de Renan qu'afin de me faire contredire,
tout s'ensuivait selon mes vœux, et je repris en souriant:

--«Il est vrai que le grand exégète argumenta très adroitement.
Mais que vous importe, monsieur l'abbé? Renan est mort, et sa
pensée s'affaiblira--comme toute pensée humaine--sinon son charme.
Or l'Église est éternelle, ne l'enseignez-vous pas?... Je crois
que tout en condamnant son œuvre, le meilleur chrétien peut
rendre hommage à son talent. Puis n'a-t-il pas des circonstances
atténuantes? Nous savons de lui plus d'une page qu'un évêque ne
renierait pas. Rappelez-vous ce capucin qui disait de Renan, comme
celui-ci le raconte lui-même: «Il a écrit sur Jésus autrement
qu'on ne doit; mais il a bien parlé de saint François d'Assise.
Saint François le sauvera.»

Cependant je m'embrouillais, je faisais fausse route. L'abbé
retenait visiblement ses paroles. Je l'entendis seulement
murmurer--et ce murmure n'était dicté que par la politesse, afin
d'éviter un silence désobligeant:

--«De mauvais jeux intellectuels.»

Depuis peu d'années, le mot «intellectuel» s'est transformé en
blâme, presque en offense: l'on en use pour qualifier plus que
sévèrement l'intelligence, aussitôt que celle-ci n'aboutit pas aux
conclusions que l'on préférerait.

Allons! l'abbé se méfiait décidément de moi: j'avais une
détestable note dans sa pensée, et si j'eusse persisté à le
vouloir entretenir, dès le début, des plus hautes inquiétudes
humaines, il m'eût instinctivement traité en adversaire; ce qu'il
ne fallait précisément pas.

Aussi ai-je changé de route, pour m'approcher de lui. J'ai pris un
chemin bien plus court, et le bon. Sans insister, laissant là tous
les livres, j'en revins aux voyages. Je lui dis que j'avais visité
Auray, un jour de pèlerinage. C'était le conduire à me citer
Lourdes, où je n'ignorais point qu'il s'était rendu, voici deux ou
trois ans. Il me décrivit très volontiers la basilique, la grotte,
les hôtels, la foule des pèlerins, les malades.

L'abbé m'observait sans qu'il y parût, tout en discourant.

--«J'ai vu, me dit-il, une jeune fille laisser là ses béquilles.
Son père pleurait de joie. C'était un spectacle extrêmement
émouvant.»

Or mon visage se révélait à cette minute comme éperdu d'attention:
j'écoutais l'abbé, sinon de toutes mes oreilles, au moins de tous
mes yeux.

Nous convînmes de faire ensemble, assez souvent, un tour en forêt.



On me dira: «Mais voilà bien des histoires. Quoi! faut-il tant
de préparatifs pour se convertir? Il en va plus simplement. Sans
s'estimer à si haut prix, un chrétien qui revient à la foi de son
enfance, s'agenouille tout bonnement, un beau jour, dans la plus
humble des chapelles, puis demande au prêtre le plus proche de
l'entendre en confession, et c'est tout. Pas tant de finesses ni
de cérémonies. Un directeur, attentif et expérimenté, un pénitent
modeste non moins que repentant, et l'œuvre de salut commence. La
porte de l'église est sans verrous, il n'y a qu'à la pousser, elle
s'ouvre aussitôt, et ne fait aucun bruit.»

Oui, certes. Toutefois je voulais justement que mon retour
au bercail--l'on s'exprimerait ainsi--ne se fît pas avec une
telle bonhomie. Tant d'innocence, ici, n'était pas mon fait. Je
sentais que si je fusse allé sans plus d'ambages trouver l'abbé
Duregard en lui disant: «J'éprouve un grand trouble, et l'église
m'attire», il eût paisiblement classé mon cas parmi les heureuses
nouvelles, et après en avoir rendu grâces à la Providence, eût
observé sur ce point la discrétion ecclésiastique, qui est si
parfaite, si aisée, si élégante même, à force de naturel. Ce qui
venait à l'encontre de tous mes souhaits.

Au lieu que l'abbé allait me porter aux nues, s'il avait assisté,
heure par heure, aux étapes de ma conversion. Non afin de s'en
attribuer le mérite, assurément: l'abbé Duregard avait l'âme trop
haute, encore une fois, pour s'attarder aux pauvres mouvements
de la vanité, celle-ci fût-elle la moins frivole et la plus
justifiée. Mais sans doute penserait-il voir la main divine qui
me poussait petit à petit vers le port: et ce serait, de sa part,
faire œuvre pie que de constater cette merveille, et que de s'en
féliciter. Ce serait seconder les desseins de Dieu que de suivre
avec ferveur le beau travail spirituel qui allait s'accomplir
en moi, jour après jour. Le coup de théâtre se fût-il produit
en quelques heures? Bon, le lendemain déjà, l'on n'y songeait
plus guère: tandis que l'abbé devrait trembler longtemps pour
la conversion du pécheur, en observant celle-ci qui germait peu
à peu, jusqu'à éclater enfin sous ses yeux. Certainement il ne
croirait pas que ses prières seules pussent secourir ma faiblesse.
Dès lors, ne recommanderait-il pas aussi l'égaré que j'étais aux
oraisons de Thérèse Gervonier, par exemple? Et Thérèse, que ne
serait-elle pas capable de confier ensuite à Yvonne, sous le sceau
du secret?

En un mot, quelque brusque événement frappe, s'impose, c'est un
fait accompli, on l'enregistre, et l'on attend du nouveau. Par
contre, l'on s'émeut devant ce qui monte à l'horizon et s'y colore
doucement: ainsi la buée dont naîtra tout le crépuscule, d'où
sortiront l'orage et son fracas, ou qui nous donnera le frisson de
l'aube, suivi du jour en sa fleur.

C'est au cours de nos promenades avec l'abbé Duregard que j'ai
surtout tâché d'amener ce dernier à deviner mes inquiétudes. Il me
souvient du _Voyage autour de ma chambre_, comme de tant d'autres
«voyages» analogues, ceux-ci autour d'un fauteuil, ceux-là autour
d'une table ou d'un encrier: les auteurs de ces récits y font
mention de toutes choses, et philosophent de la sorte sur Dieu,
l'homme et le monde à propos d'une mouche, d'un crayon, d'un
verre d'eau ou d'un bâton de cire à cacheter. Ce genre est usé;
cependant j'intitulerais volontiers «Voyage autour du champ de
courses»--à Chantilly, on dit «la pelouse»--les péripéties de
ma conversion; j'entends les péripéties morales, toutes celles
enfin qui ne pouvaient échapper à l'abbé, et non seulement ne le
pouvaient, mais encore ne le devaient.

Le voyage autour de la pelouse... que de littérature, et que
d'apprêts! Ah! soit, mais y avait-il ombre de sincérité en ce que
je tentais là?... Oui, pourtant, car il y avait ma fatigue et ma
tristesse, quand je rentrais au logis. Il y avait mon bel amour
compromis et souillé par des fourberies. Il y avait mon petit
Tiberge perdu, et mes larmes secrètes, ma douleur inavouable... O
ma conscience et ma fierté, je vous offre tout cela, tout cela!

Le 27 juin, j'ai ramassé sur la pelouse une rose encore fraîche.
Elle avait dû choir tout à l'heure d'un corsage ou d'une main
gantée: elle embaumait. Je la fis voir à l'abbé:

--«Voici la parure du pays, monsieur l'abbé. Je ne dis pas cela
parce que c'est une rose. Un nénufar ou un œillet m'inspireraient
la même pensée: mais j'appelle cette fleur ainsi, à cause de la
grâce qu'elle avait là, sur notre chemin, toute seule. Il ne faut
rien de plus sous le ciel du Valois. Que les cascades de plantes
folles retombent et bondissent au soleil d'Espagne, de l'Orient
ou des Tropiques! Qu'il y ait des palais surchargés de pierraille
à Naples, et des Himalayas dans les grandes Indes! Mais ici nos
paysans sont plus délicats: le décor d'une campagne toujours fine
a dû leur aiguiser le goût. Voyez leurs maisons, aux alentours,
à Montgrésin, à Pontarmé, à Saint-Nicolas, comme c'est simple!
Quatre murs, et un rosier qui grimpe au portail, voilà tout. Sinon
un rosier, mettez une glycine, ou un cep de vigne. Même à Senlis,
les vieux hôtels ne sont ainsi parés que d'un bout de dentelle,
leur balcon. Au loin les prés ondulent, le ruisseau serpente
sous les saules, et la forêt bleue s'arrête courtoisement devant
l'herbe ou le blé. L'on ne peut orner une telle contrée, sinon
avec une fleur de place en place--par exemple cette rose, tenez,
tombée d'aventure à nos pieds, sur la pelouse.»

L'abbé me fit remarquer qu'il y avait des horreurs dans Chantilly.

--«On bâtit des villages, des maisons à étages. On laisse des
papiers gras dans la forêt. L'hôtel Condé a déshonoré la pelouse.

--Bon! un grossier maçon nous a infligé ce palace, et de la
canaille touriste se croit tout permis chez nous, j'en conviens:
mais avant de gâter tout à fait le domaine, bien du temps
passera, cependant! Et puis, si vous voulez humer le vrai parfum
du pays, il faut surtout errer dans les villages, et suivre les
lisières des bois, enjamber la Thève et la Nonette sur les ponts
ébréchés... Connaissez-vous Loisy?

--Loisy, près d'Ermenonville? Non pas. Je ne connais que
Chantilly. Pour nous autres, l'univers s'arrête aux potagers de
nos paroissiens.

--Loisy est un hameau de vingt bicoques. Gérard de Nerval y fait
vivre sa paysanne invraisemblable, nommée Sylvie, en même temps
qu'il dépeint le pays avec une poétique inexactitude. Mais elles
sont néanmoins charmantes, les vingt bicoques de Loisy: chacune
porte sa rose, sa vigne ou sa glycine. Et je pense que certaines
aussi, l'automne venu, arborent un jabot d'écarlate, j'entends
de vigne vierge... Eh bien, monsieur l'abbé, j'admire toute
cette harmonie. Il y a pourtant un bel ordre dans le monde, et
les rustres «coupeurs de terre» s'y soumettent eux-mêmes, sans y
prendre garde, quand ils construisent leurs cabanes dans le style
de leur terroir...»

Mon compagnon ne me répondit point qu'il estimât juste et
raisonnable de penser ainsi: mais je voyais son visage approuver à
la muette. Il semblait content, sans même que le soleil léger de
ce jour y fût pour rien. Au bout d'un instant, j'ai repris gaîment:

--«La marquise de M. de Fontenelle lui déclarait jadis qu'il y
avait trop d'affectation à vouloir, comme certains astrologues
de ce temps-là, exempter la terre de tourner autour du soleil.
De l'affectation... Je n'en trouve pas moins, aujourd'hui, à
prétendre exempter cette même planète d'être vraiment fort bien
organisée. Le bon Dieu est très artiste.»

Bel esprit. Mais du même coup, bon esprit, en somme, devait
également juger l'abbé.

Le mois de juillet n'arrivait pas encore en son milieu, qu'un
soir, avant l'angélus, j'en venais à dire en présence de M.
Duregard:

--«Il faut, voyez-vous, nourrir une indulgence profonde pour les
attachements coupables. Le premier mouvement poussant quiconque
aux genoux d'une femme peut être blâmé, certes. Mais ensuite,
par quels liens noués et renoués ne se trouve-t-on pas engagé!
Un homme voudrait parfois rompre: il ne saurait le faire sans
briser une âme qui ne comprendra rien à ce châtiment. Certaines
brutalités semblent bien hasardeuses pour une conscience un peu
réfléchie. Il y a parfois la tendre innocence des enfants, dont on
se voit responsable, et leur sourire, qui arrête tout. Le devoir
n'est pas aisé à discerner. Vous avez dû parfois connaître, en
confession, combien on souffre parmi de telles angoisses, et comme
le plus orgueilleux ou le plus sage a souvent besoin d'un conseil
et d'un ami!»

Pouvais-je parler plus clairement? D'autant que ma peine, hélas!
n'était que trop certaine, et que l'émotion dont tremblait ma
voix ne mentait pas, cette fois!

D'autre part, il eût été gênant que je me fusse montré plus
explicite devant M. l'abbé Duregard, qui venait familièrement chez
moi, et dînait à ma table sous le regard toujours triste d'Yvonne.
Il ne m'eût même point permis de pousser davantage ma confidence:
car le prêtre seul, ici, pouvait dorénavant m'écouter dans le
mystère du confessionnal, et si j'éprouvais tellement le besoin
d'un conseil... Les prières toutefois nous séparaient--du moins,
l'abbé le croyait.

Comme l'août naissait, je nommais déjà celui-ci «mon cher ami».
Lui-même me convoquait à nos promenades. Je crois qu'il eût alors
volontiers tenté de me convertir. Peut-être impatienté que je
fisse grand état de connaissances artistiques ou littéraires qu'il
était loin d'avoir, ou peut-être afin de me convaincre--car tout
arrive--par le prestige de l'esprit, il me conseillait certaines
lectures des maîtres de l'Église: ce qui se nomme des lectures
pieuses.

Or, pour tout avouer, je ne faisais qu'entr'ouvrir les livres
qu'il m'apportait ainsi. Rien au monde ne m'ennuie, ne m'est plus
indifférent, et au besoin ne m'irrite comme une lecture de ce
genre. La théologie m'échappe, la piété ne s'adresse pas à moi, et
tout le reste me semble vague. Après un instant de plaisir très
vif que m'auront causé le ton inimitable des écrivains religieux,
leur allure sublime, leur éloquence nombreuse, leurs précautions
et leur exquise politesse--je parle des meilleurs--je me fâche
presque aussitôt à ne rencontrer rien de précis en tant de pages.
Ne fût le respect, je laisserais là l'ouvrage sans en tourner
seulement deux feuillets. Cependant j'en parcourais au moins un
chapitre, et nous en causions, l'abbé et moi. Nous feignions--lui
moins que moi, mais n'ayant pas goûté aux plaisirs adorables des
Muses, connaissait-il bien toute son illusion?--nous feignions
donc tous deux une gratitude confidentiellement attendrie
envers l'écrivain sacré, et une sorte de dilection supérieure,
inaccessible aux esprits hâtifs, brusques ou futiles.

Une fois, tout en marchant dans l'étroite sente d'Avilly, entre
deux cloisons de verdure, je m'arrêtai net, et déclarai soudain à
l'abbé:

--«Je ne suis séduit que par les jansénistes. Convenons-en, je me
sens près d'eux, près d'eux seuls.»

M. l'abbé Duregard était un gaillard solide et carré, comme les
ouvriers dont il descendait. Seule, la vive lumière de ses yeux si
intelligents purifiait son visage rustique. Il me souvient qu'il
a croisé tout à coup derrière le dos ses mains mal équarries, en
m'entendant parler ainsi des sombres jansénistes, moi, un homme
dissipé, après tout, et dont la vie offrait certain scandale, si
l'on voulait se montrer austère.

La sente que nous suivions côtoyait un parc français, jalousement
clos: à travers les grilles moussues, l'on apercevait des
charmilles, des ronds-points, des statues bocagères, une vallée
pour nymphes et sylvains. C'était un lieu précisément où évoquer
très bien, par un crochet de la pensée, Port-Royal et les grands
Messieurs: mais je ne sais si l'abbé saisit cette réminiscence
fugace et, avouons-le, historique plutôt que naturelle. Il
paraissait seulement surpris, et même frappé:

--«Vraiment, observa-t-il, je n'aurais pas cru qu'une doctrine si
hautaine, quoiqu'elle eût été soutenue par des saints, eût de quoi
séduire...

--Un mécréant frivole.

--Pourquoi frivole?... Enfin vous me voyez un peu étonné.

--A tort. Il y a dans la foi janséniste un grand attrait de
beauté. Se proclamer si fort aux pieds de Dieu, que les œuvres
mêmes, celles-ci fussent-elles les plus hautes, ne seront rien
pour le salut, hors de la grâce--quelle sublime attitude dans
l'humilité chrétienne, mon cher abbé! C'est une doctrine héroïque
et princière, c'est la foi dangereuse, la religion périlleuse et
altière du risque!

--Et de l'orgueil, peut-être.

--Oui, peut-être... Aussi bien, ce qui m'attire, dans le
jansénisme, vous le confierai-je? c'est le rôle tout-puissant
qu'y joue la grâce divine. Mon cher abbé, je suis non seulement
préoccupé, mais positivement hanté par cette question de la grâce.
Il y a là une puissance qui écrase. La grâce qui brusquement et
irrésistiblement se manifeste... Mystère admirable!»

Je ne gagerais pas que l'abbé n'eût point prié pour moi tout
particulièrement, ce soir-là.

Je ne dis pas non plus qu'il n'ait jamais pressenti quelque
soupçon d'énigme, parfois, dans mon cas. Encore un coup, l'abbé
Duregard était très clairvoyant et d'imagination courte, donc
difficile à abuser. Mais quoi! il était aussi grandement pieux.
Les bonnes volontés, a-t-il sans doute pensé, viennent à Dieu par
toutes les voies, et même par les pires: prenons toujours cette
âme-ci, la Providence y verra clair.

Admettons que ma conversion eût paru miraculeuse à cet esprit
paisible. Et supposons qu'il se soit rappelé en secret le grand
mot de Montaigne: «Quant aux miracles, je n'y touche jamais...»



Une après-midi, ma surprise fut grande en arrivant chez la
marquise Gianelli. Depuis quelque temps, je m'imposais de m'y
montrer un peu moins assidu. Chaque matin, je m'éveillais abattu
et contraint: le jour me pesait. Quelque chose, ou plutôt
quelqu'un me manquait: Marie... J'aurais voulu l'avoir là sans
cesse, m'asseoir contre elle, dans l'ombre savoureuse et comme
précieuse, qui s'allongeait à ses pieds ainsi qu'un grand lévrier
bleu. J'eusse tremblé de joie à l'espoir de sentir, au cours des
nuits silencieuses, s'élever son souffle léger tout près de mon
bras. Quel émoi, si je l'eusse rencontrée en sa chambre ou la
mienne, dans le désordre du saut de lit, les cheveux en tempête
sur les yeux, pareille au jeune Bonaparte après le passage
d'Arcole! J'imaginais le toucher si doux de son épaule ou de son
cou, sur quoi fût au hasard tombée ma main, ainsi, en rêvant, le
matin...

Or, dans la minute même où mon tourment était le pire, il me
fallait songer aux discours que je tiendrais afin justement de
sembler moins irréfléchi dans ma tendresse, aux gestes de prudence
dont je ferais à mon amie la mélancolique surprise... Comme si
j'eusse exprès taché d'encre ou de poussière mon pourpoint de
cavalier servant!

Marie n'était-elle pas également la mère de notre enfant?... Et
avec quelle passion elle le soignait et l'adorait, mon fils!...
Pourtant j'habituais mes lèvres à prononcer déjà: «Mon fils
illégitime.» Je dirais un jour, et peut-être devant elle: «Mon
bâtard.» Je parlerais d'adultère, de scandale et de communion
pascale. Peu à peu, je m'entraînais à bien penser. C'est de
cela encore que je souffrais, sitôt les yeux ouverts, dans
l'accablement de chaque réveil, le regard envolé vers le riant
souvenir de Tiberge--et fixé sur le portrait de la petite absente
qui, du fond de son cadre couronné de buis, me faisait signe, elle
aussi, avec ses pauvres lèvres au fusain et ses yeux de papier.

Une après-midi, donc, alors que sous des prétextes--mais on a vu
pourquoi--je n'avais pas sonné depuis trois jours, sinon quatre,
à la porte de la marquise Gianelli, je demeurai fort étonné en
pénétrant dans le jardin de poupée qui cachait cette demeure en
miniature. Un son de mandoline, en effet, sortait de la maison par
les fenêtres ouvertes... Bizarre!

Mais plus étrange encore que ce concert imprévu fut le spectacle
qui m'attendait au salon. Tiberge était là, rose et ahuri, ornant
les genoux de la nourrice. A côté de celle-ci, sur une chaise
basse, se tenait la petite nurse, Frida, ses mains gentiment
croisées sur sa jupe d'alpaga beige, et semblable, avec son col
et ses manchettes rabattus, à la plus sage élève du couvent, dans
la classe des grandes. En face, un guitariste et un mandoliniste
bourdonnaient d'accord. Près d'eux se tenait un mince éphèbe
rasé, aux cheveux comme laqués et rejetés en arrière, et au teint
mi-bronzé, mi-verdâtre: celui d'un jeune conquistador qui se
fût perdu l'estomac dans les grands bars. Ce jeune homme était
mis avec une recherche singulière: un vrai compère de revue.
Enfin, au milieu de la pièce, Marie-Dorothée en personne, vêtue
d'une exquise robe blanche, brodée de fleurs orangées, dansait
le tango avec un monsieur qui souriait sous ses deux centimètres
réglementaires de moustache: et je reconnus sans peine en ce
dernier le visage populaire de M. Henri Berri du Jonc, notre dandy
national.

Qui ne connaît Henri Berri du Jonc? On demandera peut-être ce que
c'est qu'un dandy. On ne sait pas. Ce mot-là court les journaux.
Quand un monsieur s'habille avec étude, et n'est cependant pas
très riche, quand il n'a ni chevaux de course, ni chevaux de
polo, ni yacht, ni grandes chasses à tir, ni grosses automobiles,
quand il s'adonne seulement aux sports pas trop chers, qu'il ne
craint pas de faire des visites, et qu'avec cela il lit un livre
de temps en temps, on déclare que c'est un dandy. Les gens de
lettres se donnent un grand air de désinvolture en usant de ce
terme qui, imprimé, ne fait pas si mal, mais qui dans la réalité
ne correspond à rien que de vague. Ainsi, l'on qualifiait de la
sorte Henri Berri du Jonc, parce qu'on le rencontrait toujours
ganté. Avec cela il était on ne peut plus «ancienne France». Par
goût de la plus vieille tradition, il avait effacé les deux _y_
de son nom, Henry Berry, et les avait remplacés par des _i_.
On l'entendait fredonner _Pauvre Jacques_, et des couplets de
Béranger... Quel dandy!

Néanmoins il était légendaire dans les revues de fin d'année, où
il personnifiait l'élégance et le bon ton. Marie, en m'apercevant,
cessa de danser, se mit à rire, et fit les présentations:

--«Je n'ai donc pas besoin, n'est-ce pas, cher, de vous nommer
M. Henri Berri du Jonc? Il a la bonté de me faire répéter le
tango, que vient de m'apprendre en quatre journées M. Torrez ici
présent, mon professeur.»

Adolfo Torrez inclina froidement, et à peine, son visage aux
cheveux bleus: se figure-t-on qu'un homme aussi considérable,
dont le temps valait un prix fou, allait imprimer des plis à son
étui-jaquette en commettant des gestes empressés ou précipités?
Adolfo Torrez, professeur de tango, maxixe et autres danses du
jour, donnait les leçons les plus chères de Paris: c'est dire
qu'il n'avait pas de saluts à perdre.

Tout au contraire, Henri Berri du Jonc m'avait déjà serré la
main avec une chaleur affectueuse: la cordialité a beaucoup
d'allure, ainsi qu'en témoignent les plus grands seigneurs. L'œil
étincelant--le panache, le sang!--il me disait d'une voix de
théâtre, aussi bien timbrée que brillamment insignifiante:

--«Vous le voyez, monsieur, nous travaillons notre menuet. Car
danser le tango comme la marquise Gianelli, c'est véritablement
danser un menuet, un de ces menuets pimpants que nos spirituelles
aïeules savaient rendre si ravissant, si fringant, si...

--M. Berri du Jonc est un poète, fit gaiement Marie.

--Oh! madame, quelle ironie! Je ne suis, malheureusement, qu'un
pauvre diable: mais j'avoue que j'adore la danse, à condition
qu'elle conserve cette élégance, ce cachet, ce... comment dire
cela?...

--Ce je ne sais quoi.

--Voilà! Vous avez trouvé le mot: ce je ne sais quoi du temps
jadis, qui avait tant de charme à Versailles, au Louvre, dans
les Trianon... Ah! le je ne sais quoi de France--et Henri Berri
du Jonc faisait claquer ses doigts--voilà le trésor que nous
ne devons pas laisser perdre! Or le tango me semble une danse
triste...

--C'est une danse volouttoueuse, corrigea sévèrement le jeune
professeur, mais volouttoueuse pas dans les gestes, jamais dans
les gestes: dans l'intention seulement elle est, si on y pense, et
on ne doit pas y penser. Le tango n'est pas triste. D'ailleurs, on
vient de le recevoir en Angleterre. Lady Fonsburn et lord Perham
le dansent aussi bien que moi. Et tout Londres veut maintenant
l'apprendre.»

Argument sans réplique, on le sentait, dans l'opinion du petit
Argentin... Berri du Jonc, avec un air de galanterie éclatante,
répliqua en affirmant que la marquise Gianelli seule, ou l'une
des seules, avait rendu au pauvre tango ce... ce je ne sais quoi,
décidément, dont nos pères, moins sombres que nous...

Etc!... Les deux jeunes gens enfin partis, après le thé, et
Tiberge remporté dans sa chambre, je demandai à Marie depuis quand
elle avait appris le tango.

--«Mais depuis que je ne vous ai vu, c'est-à-dire depuis quatre
grands jours.

--Trois.

--Quatre, François. Je les ai donc fort bien comptés.

--Et fort bien employés.

--Oui, le tango en quatre jours, ce n'est pas trop mal. Tout
dépend pourtant de la façon dont on s'y prend. S'il ne s'agit que
de chalouper... Adolfo Torrez dit «chalouper», cher, avec tant de
mépris!... s'il ne s'agit donc que de chalouper ça sans cérémonie,
ce n'est pas difficile, bien sûr. Guère compliqué non plus, de
l'esquisser à la façon des gens si empesés, vous savez, et qui
dansent sans danser... Moi, j'ai voulu arriver à la perfection, en
quatre journées. Aussi ai-je travaillé sans repos avec Torrez. Et
j'ai fait demander à ce fameux Berri du Jonc qu'il vînt m'essayer.
Il est venu. Je donnerai un dîner pour le remercier.

--Pour le payer.

--Oh! il ne faut pas faire des mots cruels sur lui. D'abord, c'est
à la vieille mode, les mots cruels. On se moque tout doucement,
maintenant. Et puis il danse bien, ce Berri du Jonc. N'est-ce pas
que cela n'allait pas mal, avec lui? Et avec Torrez? Il fait
mieux valoir la danseuse, il est le plus merveilleux tangueur du
monde: et il le sait! Notre travail n'était-il pas bon?»

Certes, il m'avait paru délicieux, leur travail! Que d'aisance,
que de souplesse, quelle lenteur légère, quel rythme puissant
et néanmoins si discret, quelle langoureuse précision, quelle
espèce de modération passionnée! J'en voulais au tango de ce
que je l'ignorais, et de ce qu'il m'eût fallu l'apprendre, ce
qui représentait une embarrassante et fastidieuse étude, pour
quiconque n'a plus dix-sept ans; mais j'y reconnaissais toutefois
une grâce assez étrange, ni trop, ni trop peu inaccessible,
qui convenait admirablement à nos contemporains entreprenants
et pressés. Or il est certain que Marie se jouait parmi toutes
ces figures chorégraphiques comme une allégorie de la Danse en
personne...

Cependant, je me scellai les lèvres, et me jurai de ne point le
lui dire. Il entrait dans mon caractère nouveau de haïr toute
fantaisie, non moins que tout mouvement de jeunesse: et je
déclarerais dorénavant avec un sourire châtié que le tango, par
exemple, était une manière de frénésie à laquelle, en Argentine,
on se livre après boire... Aussi bien étais-je à demi sincère,
ayant le cœur douloureusement serré en constatant que peu à peu
l'étranger, qu'autrui, que «l'ennemi» enfin, semblait investir la
marquise Gianelli, et la maison où reposait mon fils--et le sien.

--«L'important, poursuivit-elle, c'est de ne point se tortiller
comme une grosse gitane, et en même temps de ne pas circuler
niaisement, presque sans bouger... Mais cela ne t'intéresse pas,
tout cela, homme des bois, homme sauvage.»

Je fis ici mon sourire châtié.

--«J'avoue qu'une femme intelligente, cultivée, raisonnable...

--Une femme de mon âge...

--Enfin, une vraie femme, me paraît, au premier abord, devoir
connaître des soucis plus intéressants... Apprendrez-vous aussi la
maxixe et la «Très moutarde»?

--Ne boudez pas, François. Ne boude pas... Je ne me suis pas mise
au tango comme cela, tout d'un coup, et sans nulle cause. J'avais
une raison.

--Bah!

--C'était pour amuser Tiberge... Oui, nous avons remarqué, la
nourrice, la nurse et moi, qu'il adorait voir danser, et surtout
me voir danser. Tu as remarqué, tout à l'heure: pas un cri, pas un
pleur, pendant toute la leçon. C'est chaque fois ainsi. On l'amène
là, il écoute la musique, il me regarde, et il est très content.
Je danse pour lui. Salomé en fit autant sous les yeux d'Hérode.
Tiberge vaut bien ce vieux roi de la Bible, je suppose.»

Je demeurai muet. Qui eût songé à cela? Et si Marie dansait devant
son fils afin de le divertir, que pouvais-je dès lors y trouver
à reprendre? Je sentais bien qu'il en serait toujours ainsi, et
qu'elle lui donnerait le bal et les violons durant toute sa vie.
Allons, rien de mieux, je n'allais pas lui reprocher de distraire
notre petit. Force me fut de trouver quelque autre sujet de
déplaisir.

--«D'où connaissez-vous ce Berri du Jonc? De partout? Oui, oui, je
sais bien, c'est une relation de «season» parisienne... Encore,
passe pour lui... Mais ce petit Argentin de Montmartre, qui doit
priser la cocaïne, à voir la mine qu'il a..

--C'est le plus réputé des maîtres à danser.

--Sans doute: il n'en est pas moins curieux de rencontrer autour
de la marquise Gianelli, qui inspira les rêves d'un grand poète,
cette écume des restaurants de nuit. Il semblerait à peine plus
étrange que l'on se mît à jouer du mirliton comme à lancer des
serpentins dans votre salon.

--Croyez-vous que cela ferait rire Tiberge?

--J'y songerai.

--Comme vous êtes amer et lugubre, cher! C'est un peu ennuyeux.
Cela ne vous réussit guère de ne pas me voir. Entrerez-vous en
religion bientôt, donc?»

Cette fois, l'occasion m'était cruellement offerte: je la saisis,
les yeux fermés, comme un martyr se fût jeté au feu.

--«Mais, Marie, pourquoi riez-vous?... Entrer en religion,
évidemment, je n'y songe point: je n'en serais pas digne.
Cependant je mentirais si je disais que j'évoque aussi
distraitement que par le passé mes souvenirs de catéchisme, voilà.

--Oh! voilà... vraiment, voilà tout? Il n'y a rien d'autre que
vous me cachiez? Quelle humeur affreuse! Vous avez la migraine ou
les diables bleus, ou bien vous aurez éprouvé une contrariété, une
déception, certainement... Seriez-vous fâché parce que vous ne
savez pas le tango, par hasard?

--Non pas fâché, et votre tango n'est pas mon fait... Mon
inquiétude vient de plus loin, hélas!... Eh bien, oui, je vous
confesse que je me sens triste à mourir, et surtout bouleversé
par une obscure voix dont je n'entends que trop les questions.
J'éprouve certains doutes, je suis très malheureux...»

Marie me regarda bien en face, entre les deux yeux:

--«François, tu m'aimes moins! Avoue-le, dis-le, j'aime mieux
cela.»

Grands dieux! Je lui criai la vérité:

--«Je t'aime éperdument, profondément, de toutes les forces de mon
cœur, Marie!»

Après quoi, par le plus grand effort d'énergie dont je fusse
capable, je me suis violemment rappelé mon devoir, et j'ai ajouté:

--«Seulement, je suis tourmenté, en ce moment, par une crise...

--De regrets, peut-être?

--Non, de conscience.»

Marie se leva brusquement, à ces mots. J'eus peur soudain de ce
qu'elle allait faire ou dire:

--«Mon amie, qu'est-ce qu'il y a?... Où vas-tu?»

Elle me répondit en quittant la pièce:

--«Il est cinq heures moins cinq. On doit donner le bain de
Tiberge à cinq heures. Je vais voir si la nourrice est bien
exacte.»

Et elle ajouta en riant de ses belles dents saines:

--«A chacun sa conscience, n'est-ce pas?»

Bientôt grisonnant que j'étais, j'eus la honte, cette nuit-là,
d'étouffer des sanglots dans mon oreiller--d'humbles sanglots
d'amour, de vrais sanglots d'écolier!



Cependant je m'étais rendu à la messe.

Un dimanche matin, j'ai vu Yvonne descendre au jardin, gantée, et
comme d'habitude ce jour-là, habillée un peu plus mélancoliquement
encore. Car telle est sa tristesse que, voulant faire honneur à
Dieu, elle met ses robes les plus mornes, comme pour dire: «Vous
m'avez infligé cette croix, ô mon Dieu qui m'avez repris tout ce
que j'aimais. Vous m'avez rendue misérable et lamentable. Or en ce
dimanche où je vous glorifie solennellement, je me pare de tout
mon chagrin, et je l'apporte au pied de vos autels. Regardez-moi,
mon Dieu, irréparablement malheureuse ainsi que vous m'avez faite.
Je présente à tous les yeux mon deuil immense et soumis, comme
un exemple bien chétif, mais hautement affirmé, d'humilité et de
résignation.»

Il se peut qu'Yvonne forme cette pensée d'adoration et de douceur
infinies. De même se peut-il qu'elle se soit machinalement
revêtue de n'importe quelle toilette, pourvu que celle-ci se
fût trouvée moins riante que les autres, ainsi qu'il sied à une
sage chrétienne allant à l'église: on le sait, les yeux châtains
d'Yvonne étaient impénétrables. Au fond de leur chagrin couvait
soit un incendie, soit à peine une étincelle.

Elle traversa donc notre petit jardin. Thérèse Gervonier la
suivait, pareille à une grosse bonne d'enfant. Ah! la pauvre
Yvonne, combien elle semblait vacillante, avec ses épaules minces,
combien elle marchait débile et penchée entre les deux chiens,
Marsyas et Marion, qui l'accompagnaient gaîment, en bondissant,
jusqu'à la porte de la rue! Et je savais, moi, que quiconque l'eût
regardée au visage, se fût arrêté sur place, stupéfait: car cette
jeune femme accusait l'âge mûr, et au delà, l'âge flétri.

Enfin la porte de la rue s'ouvrit, puis se referma au nez de
Marsyas et de Marion qui, désappointés, les oreilles couchées, et
les yeux mi-clos, demeurèrent longtemps immobiles: «Comme c'est
stupide et malveillant, semblaient-ils penser, de ne pas nous
avoir emmenés! A quoi cela sert-il? Où ont-elles pu aller, avec
leurs gants, leurs petits livres, et leurs jupes qu'il ne fallait
pas salir? En voilà des histoires, et des puérilités!»

Au bout de quelque temps cependant, Marsyas et Marion se
retournèrent subitement, de même que touchés par une baguette
de magicien: je venais de paraître au jardin, et déjà ils me
sautaient presque aux épaules, se poursuivaient en rond dans
l'étroit espace, gambadaient, aboyaient:

--«Ah! te voilà! exprimaient-ils. Te voilà, enfin! Avec toi, au
moins, c'est sérieux, on va faire des choses intéressantes, on va
sortir. Tu n'as pas les colliers ni la laisse dans les mains, mais
tu vas aller les chercher, nous avons confiance. Quelles courses,
tout à l'heure, sur la pelouse! On boulera les fox, on rattrapera
tout ce qui se sauvera! Et puis, dans la forêt, il y aura de
l'écureuil, de l'oiseau, du lièvre. Quelle ivresse! Et qui sait,
malgré cette laisse idiote... Mais quoi, qu'est-ce qui te prend
aussi, toi? Tu ne nous emmènes pas non plus? Qu'est-ce qu'il y a
donc, ce matin?»

Infortunés Marsyas et Marion, il y avait la messe, il y aurait
dorénavant la messe tous les dimanches, à la même heure, il
faudrait vous y faire. Les hommes fantasques allaient prier, ce
matin-là: et encore votre patronne s'y rendait-elle de bonne foi,
poussée par la ferveur de son âme croyante. Mais votre maître,
ô bons et simples chiens, qu'eussiez-vous pensé de votre maître
vénérable, dispensateur souverain des pâtées et des sorties, si
vous aviez pu deviner qu'il vous laissait cruellement au jardin
dans l'unique intention d'aller contrefaire le repenti, et se
donner en spectacle? O jolis êtres ingénus, vous lui ferez accueil
sans rancune, à votre maître difficile à comprendre, quand il
reviendra de sa messe: vous le bousculerez joyeusement, vous le
regarderez de vos yeux tendres, et en vérité il aura malgré tout
mérité ce regard-là, bien que vous ignoriez pourquoi, ô cœurs
honnêtes, ô bêtes charmantes!

Dans l'église, je me suis placé en l'un des bas-côtés, près de
la porte. Yvonne ne tourna pas une fois la tête: eût-elle été
seule, qu'elle ne m'eût pas seulement vu. Mais Thérèse passait
l'inspection, en revanche: elle prétendait apparemment savoir
si chacune ou chacun suivait bien l'office, et si quelque
impertinente ne serait pas venue, par hasard, avec un chapeau trop
simple, une robe d'un ton trop net ou une figure d'une beauté trop
indécente. Il y a en effet un protocole pour le dimanche matin,
auquel il ne s'agit pas de manquer: Thérèse en connaissait les
moindres nuances.

Or je n'étais pas arrivé depuis cinq minutes que cette vigilante
fidèle m'avait aperçu.

Hâtons-nous d'ajouter que tout en surveillant l'église, Thérèse
écoutait pourtant la messe avec piété, et ne se fût pas
scandaleusement retournée pour constater jusqu'à quel point
je m'inclinais au moment de l'élévation: mais bientôt après,
en s'asseyant de nouveau, elle s'assurait rapidement de ma
contenance, et je dus lui causer un extrême dépit en me retirant
un peu avant l'_Ite, missa est_, car elle eût probablement observé
avec dilection si je me signais ou non, si je prenais de l'eau
bénite, et de quel air, et si j'avais enfin, en descendant les
marches du perron devant l'église, cette physionomie correctement
paisible, non moins que discrètement allègre, qui a sa place
aussi dans le protocole du dimanche matin. Prétendais-je par
hasard faire de la fantaisie, tout nouveau et jeune paroissien que
j'étais?... Oh! non.

Je suppose que la surprise de Thérèse fut extraordinaire, et
qu'elle dut, après la messe, se répandre en commentaires sans fin.
Yvonne l'a-t-elle écoutée distraitement, ou en proie à quelque
espoir secret, sinon à de la méfiance au contraire? Je ne sais, et
rien n'a pu me le laisser soupçonner, ce jour-là ni les suivants.
Au déjeuner, elle se montra indifférente et lointaine, comme à son
ordinaire. Elle ne fit même pas semblant de ne pas m'avoir vu à
l'église.

--«Tu as entendu, me dit-elle tranquillement, le sermon de M. le
curé. C'est un saint homme, mais il n'a pas le don de la parole.
Il se répète, et sa phrase a souvent bien du mal à venir au bout.
J'espère qu'une autre fois tu entendras M. l'abbé Duregard. Notre
ami prêche très bien, c'est l'avis général.

--J'irai tout exprès.»

Sur quoi, un silence, et l'on parla d'autre chose. Thérèse
elle-même n'ajouta rien: elle réprimait cependant cent allusions
diverses. La curiosité l'eût tuée. Sa figure informe brillait de
satisfaction comme d'étonnement: mais la réserve, la froideur
d'Yvonne la glaçaient.

Le dimanche suivant, je fus encore à la messe, pris fort bien
l'eau bénite, et fis parfaitement tout ce que je devais faire.
Le regard de Thérèse changea dans la semaine: il s'éclaircit
positivement. Je m'en sentais même touché. Il s'en fallait
pourtant qu'Yvonne s'apprivoisât; mais quoi! allais-je manquer de
patience, ainsi qu'une femmelette nerveuse, au début à peine de
mon entreprise? Allons donc, j'étais plus robuste.

Un jour, je rencontrai Thérèse seule au jardin. Elle caressait
Marsyas, et même--malgré ma défense--lui avait apporté des
friandises. Le beau chien cependant, ayant savouré ces miettes
délectables, agitait fort négligemment sa longue queue: cette dame
peu agile, qui jamais ne le menait en forêt non plus que jouer
sur la pelouse, lui inspirait une sympathie toute alimentaire,
et pleine d'un secret mépris. Quant à moi, il en allait bien
autrement, et Marsyas s'arrondit à ma vue, appelant aussitôt
Marion qui sortit du chenil:

--«Comme ils vous aiment! fit Thérèse gracieusement.

--Pourtant je leur impose souvent d'affreuses déceptions. Je les
abandonne, je sors sans eux. Dimanche matin, ils ont hurlé pendant
un quart d'heure. A cent mètres d'ici, je les entendais encore.»

Si Thérèse n'eût été qu'une enfant de seize ans, toute frêle et
effarouchée, j'écrirais qu'elle rougit d'émoi en même temps que de
plaisir à ces mots. Du moins baissa-t-elle les yeux, et me dit:

--«C'est quand vous avez été à la messe?»

Après quoi, elle ajouta, craintive:

--«Est-ce que vous irez aussi dimanche prochain?

--Mais oui.»

Toutefois elle avait si évidemment quelque chose à exprimer
encore, quelque chose qui lui semblait embarrassant, ou intimidant
à l'excès... Je l'aidai.

--«Eh bien, voyons, Thérèse, qu'y a-t-il donc? Parlez. Est-ce que
je vous fais peur?

--Mon Dieu... c'est que dimanche prochain, voilà... nous avons une
grande fête.

--Oui, c'est l'Assomption, je le sais.

--Et alors, puisque vous irez à la messe... ah! c'est vous-même
qui l'avez annoncé...

--Allons, c'est entendu. Cela vous contrarie, peut-être?

--Non, juste ciel!... Seulement, est-ce que... oh! pour ce
jour-là seulement!... est-ce que vous ne pourriez pas... revêtir
votre uniforme... oui, enfin, venir en tenue à la grand'messe de
l'Assomption?...»

Thérèse s'arrêta, interdite et sans voix. Quant à moi, je lui
promis ce qu'elle voulut. Les dévotes virent mon uniforme vert
et gris, et en jasèrent longuement. Il me faut même noter que je
surpris une ou deux fois, pendant le déjeuner, les yeux d'Yvonne
arrêtés, furtifs et un peu effarés, sur ce costume inaccoutumé.
Certes elle ne me posa, à moi, nulle question: mais elle
s'interrogea beaucoup, à ce qu'il me parut.



Tiberge passait toutes ses journées au Bois de Boulogne, entouré
de sa cour, entendez sa mère, la petite nurse, la nourrice, le
chauffeur, l'auto, la voiture pliante, un matériel considérable
de campement, et moi-même enfin, qui venais parfois vers quatre
heures. Si j'avais payé de mes deniers tout ce luxe--et comment
l'eussé-je fait?--j'aurais peut-être pu me prendre, à la rigueur,
pour une manière de consort: mais à la vérité, c'était plutôt le
chauffeur qui eût figuré dans ce rôle. On le consultait touchant
certaines difficultés d'ordre topographique; il représentait, au
moins durant les trajets, le pouvoir exécutif, il logeait dans
la place, portait un dolman d'une coupe «militaire fantaisie».
Ajoutons qu'il était paisible et jovial. Au contraire, j'arrivais
de loin, moi, pressé, hâtif, plus ou moins soucieux, je ne servais
à rien. La marquise Gianelli m'accueillait avec une sereine
négligence: quand Tiberge était là, il n'y avait d'important que
les mouches, qui eussent pu le gêner.

Toutefois, le petit ne se trouvait pas toujours présent. On le
rentrait, on l'endormait, et parfois le soir d'été venait, au son
monotone et voluptueux de la pluie sur les branches, ou dans le
muet cantique du crépuscule, déjà trop court. C'était l'heure du
dîner: de loin en loin, dans Paris déserté, les fenêtres ouvertes
s'éclairaient. Je baisais la main de Marie:

--«Au revoir, amie heureuse.

--Au revoir. A demain!»

A ces mots, je parlais de téléphone, d'affaires à régler, d'une
tournée en quelque canton lointain, des nouvelles du petit.

--«Bon, disait Marie, entendu. Tu vas manquer ton train. C'est la
vie...

--Que veux-tu dire?

--Pas grand'chose, va... Tu auras les nouvelles. Au revoir.»

«Pas grand'chose»!... Cela signifiait, et je le savais bien: «Tu
ne m'aimes plus, tu te lasses...» Mais pouvait-elle savoir que je
me mettais presque le couteau sous la gorge pour lui témoigner
tant de froideur?

En outre, ce «pas grand'chose» exprimait, à la russe cette fois,
et je ne l'entendais pas moins: «Oui, tu ne m'aimes plus, mais
qu'est-ce que ça fait, après tout? Tu m'as donné un fils, je ne
voulais que cela. Je t'ai choisi parce que tu étais sympathique
et d'un bon modèle. Maintenant, tu peux bien t'en aller, François
Simonin, je n'ai plus besoin de toi. Quand j'aimerai à être
aimée, je pourrai trouver ailleurs des athlètes bien réguliers,
ou, si j'ai ce caprice, de grands artistes m'adoreront, quand ce
ne serait que mon poète, un jour, qui sait?... D'ailleurs, j'ai
Tiberge, et je suis riche. Non, tu ne représentes pas grand'chose,
mon petit forestier français. Le maréchal mon aïeul m'eût bien
grondée peut-être, de t'avoir choisi, ainsi que l'Empereur
grondait sa sœur merveilleuse Pauline Borghèse, lorsqu'elle
s'était laissée aller à quelque nouvelle escapade...»

Mon Dieu, Marie eût-elle soupçonné que je pressentais ces paroles,
comme si elle les eût effectivement prononcées devant moi, et que
j'en demeurais tout palpitant de désespoir et d'angoisse, une fois
sa porte fermée?

Je demeurais assez rarement auprès d'elle, maintenant, passé
huit heures du soir. Une fois pourtant, le crépuscule était si
mauve, si moelleux et si chaud, que Marie me demanda: «Reste. Tu
t'excuseras.»

Le moyen de refuser toujours? Je l'eusse blessée, à la fin, ce que
surtout je voulais éviter. Je suis donc demeuré, et nous dînâmes
au Bois. Nous avions choisi le coin le plus secret, presque un
bosquet, dans un restaurant à tziganes: mais à peine si l'on
entendait ceux-ci, et dès qu'ils se taisaient, la brise chuchotait
en retournant doucement les feuilles. Nous avons commandé des mets
légers, et un joli vin d'or: notre fête galante commença très bien.

Nous ne parlions pas volontiers, ordinairement, de Stéphane
Courrière: il le fallut pourtant, ce soir-là, car les journaux
annonçaient la mise en répétition de sa _Bérénice_.

--«Ah! Bérénice! modula Marie... Je l'ai tant aimée, cher, cette
belle princesse des Juifs. Stéphane en parlait avec une tendresse
merveilleuse. Souvent, j'ai cru la voir, portée en litière sur la
Voie Sacrée: un cortège d'esclaves hébreux l'entourait, et elle
avait les yeux fardés depuis le nez jusqu'aux tempes. Mais ses
épaules étaient un peu voûtées, et elle ployait comme un iris.
Stéphane dit qu'elle eût été bien redoutable dans un harem.

--Mais je croyais que l'héroïne de la pièce était Madame
Henriette, la belle-sœur du Grand Roi?

--Sans doute, la scène se trouve à Versailles, et la vraie
Bérénice n'a que faire ici. Elle n'est qu'un symbole. Pourtant, on
verra Corneille et Racine, et aussi des nymphes et des bergers,
des précieuses et des guerriers, que sais-je encore! Du moins en
était-il ainsi naguère. Ce n'est d'ailleurs pas mon secret, et je
ne dois souffler mot de cette _Bérénice_, sinon pour souhaiter son
succès... Et donc, tu le souhaites aussi, n'est-il pas vrai? Tu
n'es pas jaloux, maintenant? Cher, un jaloux, ah!...»

Et elle chassait de sa main déliée, semblait-il, des vapeurs
offensantes, une fumée horrible.

--«En effet, pourquoi jaloux, répondis-je? Le passé est mort, et
moi-même n'ai que trop d'autres sujets de trouble. L'apothéose de
_Bérénice_ n'a d'ailleurs pas besoin de mes vœux, que je forme de
grand cœur: le succès ne fait pas question.

--Stéphane a de grands ennemis. Son mariage manqué avec la Clarke
lui cause du tort.

--Il n'épouse plus l'infante?

--Euh... cela traîne et languit, cela échouera, et l'on se moque.
Isabelle Rameau et Henri Berri du Jonc, qui étaient à Deauville et
à Dieppe, m'ont dit que l'on se moquait. Si Stéphane avait réussi,
ce serait une alliance diplomatique et adorable, cher. Comme il
n'aboutit à rien, c'est un projet ridicule, maladroit, et même
déshonorant. Il est du reste réellement affreux, ce projet... Mais
_Bérénice_ contient des mots qui arrêtent le cœur.»

Un silence. La brise, les feuilles: l'orage montait. Marie leva sa
coupe, et but.

--«Il fait chaud, François, donne-moi la main. Tu trembles?...
Sais-tu ce que nous devrions faire? Isabelle Rameau a invité
Tiberge à venir chez elle, dans son château de Grainville, près de
Louviers.

--Avec toi, Marie, peut-être?

--Avec nous, si tu veux. Installe-toi pour huit jours, quinze
jours à Grainville. Ne devais-tu pas prendre tes vacances en
septembre, justement? Isabelle sera contente. Nous verrons là
poindre l'automne. Nous chasserons, nous passerons ensemble toutes
les journées... Dieux! ce coup de vent! Nous reviendrons sous
une trombe d'eau, tout à l'heure, heureusement que nous avons
l'auto... Allons, est-ce convenu? J'écris à Isabelle?»

Hélas! il me fallait donc encore refuser. Coûte que coûte, je
fournis la plus pauvre excuse, et tandis que Marie tenait encore
ma main frémissante:

--«Je ne puis quitter Chantilly, cette année. Non, en vérité. Je
suis trop patraque, trop mal en point.

--En voici la première nouvelle.

--Je ne t'en ai rien dit jusqu'ici, par gêne et par discrétion.
Mais chaque matin, comme chaque nuit, je suis saisi de vertiges
et d'angoisse, de fièvre, de maux de tête insoutenables. Un rien
m'attriste pendant des heures et me hante. J'ai vu mon ami le
docteur Marbois: il a parlé de neurasthénie et de soins urgents,
dont le premier serait d'éviter le surmenage, et jusqu'à la plus
légère fatigue. Dans ces conditions, le déplacement de Grainville,
non: faire des frais continuels d'amabilité, d'esprit, une
conversation perpétuelle avec la maîtresse de maison, non, non!»

A la lueur des petits abat-jour roses, Marie me regardait avec
beaucoup plus de dédain encore que de dépit. Un vague éclair qui
eut lieu très loin, on ne savait où, peut-être en rêve, parut
cependant délivrer en elle la bête captive. Je n'entrevis celle-ci
qu'un instant, mais face à face:

--«Je te plains, fit-elle d'une voix qui ne chantait presque
plus. Il est fâcheux d'être malade, et plus fâcheux encore de
se sentir déchu. Stéphane, tiens, malgré ses cheveux gris, sait
toute l'année tenir à jour une correspondance immense, faire ses
visites, poursuivre de longs projets très nuancés, courir de tous
côtés, parler, lancer mille épigrammes, se maintenir léger et
pimpant, et nous donner ses chefs-d'œuvre en même temps. Il est
doué.»

Elle agitait ses doigts pointus, ses griffes.

Me regardant aux yeux, elle déclara encore: «C'est vrai que tu
n'as plus bonne mine.»

Autrement dit: «Tu as baissé de valeur, mon garçon. S'il fallait
te revendre, j'y perdrais.»

Mais n'importe, je pardonnais à Marie ses paroles cruelles:
ne les avais-je pas provoquées? N'avais-je point déçu et joué
vilainement cette maîtresse tant aimée, devant qui j'eusse voulu
vivre prosterné? Ainsi le lazzarone des quais de Naples qui, ayant
donné des sous faux à la «Santissime» qu'il adore, lui pardonne
secrètement ensuite tous les fléaux dont elle l'accable, la
maudite!



L'automne n'est d'abord qu'un sourire un peu plus triste du ciel.
Puis tout s'attendrit, et la nature s'abandonne, comme Phèdre
frappée d'amour. Une feuille se détache et tournoie, les autres
suivront...

--«Voici la mauvaise saison, dit l'abbé Duregard.

--Pourquoi mauvaise? L'automne produit des fruits, des crépuscules
et des émotions: nous inaugurons la période des troubles. Quand
les bois se rouillent, les cœurs battent plus vite, et vous savez
bien, vous qui avez des pénitentes, que les chemins tapissés d'or
mènent à la perdition. C'est-à-dire que tous les confessionnaux
devraient être enguirlandés de feuilles mortes et de vigne vierge.

--Dans les paroisses riches, il est vrai que l'automne met les
âmes en péril, et je ne sais pourquoi.

--On fait de la langueur, comme on fait en hiver de la bronchite.

--A condition pourtant qu'on ait des rentes. Votre langueur est un
luxe, que les petites gens ne se permettent pas. Tenez, voici, de
l'autre côté de ce mur, la maison du garde Fary, qui a six enfants
et dont le beau-père a filé, emportant le magot du ménage: allez
donc demander à ce brave garçon s'il est sensible à la ronde des
feuilles, ainsi qu'on dit. Mme Fary mouche ses mioches et leur
distribue des taloches, avant de regarder si la brume est grise ou
bleue sur son potager. Et le père Duche, qui couche dans la forêt,
le croyez-vous occupé d'autre chose que de savoir s'il fera froid
et s'il y aura de la boue, le soir venu, sous le viaduc où il a
établi son domicile en plein vent?

--Ce vieux faune n'est pas un être humain: c'est une bête du bois,
et presque un arbre.

--Pas plus que le père Duche, aucun paysan, croyez-moi, n'est
sensible à ce fameux charme de septembre ou d'octobre. On
n'éprouve ces sentiments de première qualité qu'à partir de 6.000
francs de rentes minimum.

--Vous n'aurez donc jamais eu à confesser de pauvres filles que
les vendanges auront troublées?

--Oh! les vendanges! Pourquoi pas aussi les premiers labours? Non,
allez, il n'y a pas aux champs de défaillances si compliquées.
Tant qu'on ne songe pas à faire des bouquets en mariant des
fleurs aux feuilles mortes, la faute peut être grave, mais la
malice petite.

--Bref, le péché commence à la rose d'automne.

--Apparemment. Et je vous assure qu'hors certains arrondissements
de Paris et quelques lieux de villégiatures, la somme
des tristesses, des inquiétudes et des fautes demeure
égale--hélas!--en toute saison.

--Vous m'en voyez plus que surpris.»

Nous devisions ainsi dans le parc, et à ces mots nous traversions,
l'abbé Duregard et moi, un vaste et rond carrefour que
surveillaient, du fond de leurs niches, quelques bustes de marbre.
Les bosquets n'étaient plus verts, mais tigrés, sinon tout à fait
roux, et ces têtes de marbre et de mousse semblaient me dire:
«Eh bien, nous t'écoutons, nous te guettons... Sans doute, nous
garderons ton secret, mais oseras-tu bien parler comme tu veux le
faire?...»

Je repris: «Certes, mon cher abbé, vous m'en voyez très surpris.
J'aurais cru que l'automne eût jeté chacun en toutes les
tentations, et au besoin dans l'angoisse. Mais c'est probablement
raisonner comme ces enfants qui jugent le monde en faiblesse,
parce qu'eux-mêmes ont un rhume ou mal à la tête.»

L'abbé me parut hésiter un instant. Puis je pense qu'il prit son
parti, et me regardant bien en face, de ses yeux intelligents et
rudes:

«--Vous souffrez donc beaucoup, mon ami?

--Oui... beaucoup.

--Vous parliez d'angoisse...

--Elle m'étreint! Je me sens comme déchiré. D'une part il y a tout
ce que j'aime, d'autre part tout ce que j'ai aimé. Cette torture
devient au-dessus de mes forces.

--Il y aurait un refuge. Je vous dirais: Celui qui console
toujours ne s'est jamais refusé à qui l'appelait de toute son
âme... Mais vous n'avez pas la foi.

--Je n'en sais rien!»

L'abbé s'arrêta, presque tremblant. Son regard me perçait, me
fouillait, me brûlait comme une flamme, comme le regard même de
ma propre conscience. Je me raidis sous ce feu ennemi, et ces
mots ne me sont pas sortis spontanément des lèvres, mais je les
y amenai un par un, ainsi que des captifs à peine liés et encore
frémissants du combat:

--«Je n'en sais rien!... Le doute le plus poignant m'assiège
depuis un mois. Vingt fois j'ai cru que Dieu m'avait parlé. Vingt
fois une voix de l'enfance m'a crié tout bas: Agenouille-toi, le
salut est là!... J'éprouve souvent une émotion puissante, immense,
il me semble que la Grâce m'environne, sinon qu'elle m'ait
touché...»

Mon ami se taisait. Il avait maintenant la tête penchée et les
mains dans les manches: il était le prêtre, et il méditait.

Au bout d'un instant: «Voici, fit-il, il n'est qu'une voie qui
s'ouvre à vous, et même il faut dire: à nous. Je peux bien vous
l'avouer maintenant: depuis nombre de semaines, votre salut est
le sujet quotidien, et mieux, continuel, de mes pensées et de mes
prières. Je connais, ou je prévois peut-être quelque infime partie
de vos chagrins, que je devine cruellement lourds, mon pauvre ami;
je crois aussi discerner assez, avec l'aide de Dieu, quel est
votre devoir, redoutable, et qui sait? déchirant... N'en doutez
pas, la Providence prendra pitié d'une épreuve si longue. D'autre
part, je sens--et avec quelle pieuse et tendre terreur!--que Dieu
vous sollicite: c'est donc que déjà vous l'avez retrouvé... Les
mots me manquent ici pour exprimer mon attente, mon espoir: j'ai
tant demandé au ciel que votre cœur s'ouvre tout grand à la belle
lumière!... Mais je ne saurais vous parler dans ce parc et parmi
ces statues, vous parler du moins comme je veux, ni comme je dois
le faire. Quant aux douloureuses vicissitudes parmi lesquelles
vous vous débattez, il en est, vous le savez, que je ne puis
entendre qu'en confession... Eh bien, voulez-vous que nous nous
séparions à cette place? Nous irons chacun de notre côté, moi
priant pour vous avec plus de ferveur que jamais, et vous restant
avec vous-même, et avec Dieu: puis, demain ou après-demain, vous
viendrez me trouver à l'église, et c'est le pasteur spirituel
alors qui vous écoutera... Vous vous serez longuement interrogé,
et vous aurez déjà--qui sait?--fléchi sous la Grâce divine... Eh
bien, le voulez-vous?...»

Une émotion réelle m'avait saisi, à voir l'abbé vraiment
frissonner d'anxiété. Une fois de plus j'admirai cet homme modeste
et fort, tout embrasé de piété, et qui tendait si ardemment vers
son idéal, très saint, très haut... Quant à moi, je visais aussi
le mien, très pur et très net: et je voulais l'atteindre!

Je pris la main de l'abbé Duregard, et la serrai avec une
gratitude infiniment affectueuse: et nous nous quittâmes, ainsi
qu'il le voulait, au milieu du grand parc.

--«Au revoir, fit-il, je vous attends là-bas.»

Il suffisait. Qu'était-il besoin d'ajouter la question que je
posai alors? Ne savais-je pas ce qu'allait répondre l'abbé?... A
merveille, au contraire, et j'imagine que seul un dernier sursaut
d'orgueil, sinon de sottise, me contraignit, vraiment presque
malgré moi, à demander puérilement:

--«Je devrai, n'est-ce pas, réciter le _Confiteor_, avec... avec
tous ses articles de foi?»

A cette phrase, l'abbé tressaillit. Puis, de sa voix un peu
rauque, impérieuse et grave, il prononça:

--«Certainement, et de tout votre cœur.»

Pourquoi n'a-t-il pas dit: «Comme de tout votre esprit»?... Il n'y
songea point, sans doute, ceci suivant cela.

Après quoi, je le vis s'en aller, les épaules carrées, le pas
sonore, de la démarche d'un soldat sans reproche qui s'est bien
conduit. Son visage seulement se tournait vers le sol: c'est qu'il
priait.

Et je demeurai...

Mais le long de ces charmilles où le mol automne chantait, je ne
pensai qu'à Marie, qu'à Tiberge, qu'à Rome, qu'aux jardins d'Este
ou de Frascati, orfévris par septembre, octobre... Je rêvais à mon
petit: «Aura-t-il plus tard, pensais-je, l'accent bien français?»

Et ma confession prochaine, et ce _Confiteor_?... Bah! c'était
depuis longtemps tout réfléchi.



Quand la reine de Saba s'en fut trouver l'ermite Antoine, des
parfums la précédaient, puis des coureurs, tout un cortège.

Lorsque Stéphane Courrière revint à Paris, après sa longue
absence, il eut des coureurs innombrables qui l'annoncèrent en
tous lieux, à savoir les journalistes; et son escorte était le
souvenir sonore de mille et mille vers, et sa gloire chatoyante,
et son prestige bigarré.

Il avait laissé l'infante Pia regagner l'Espagne. L'épouserait-il
décidément? Ou bien, après la première de _Bérénice_,
retournerait-il se mettre à ses pieds comme le premier de ses
courtisans? Ou encore, dédaignant à présent l'alliance auguste,
mais indigne des Muses, allait-il reprendre dans Paris son rang
de poète national et de charmeur indiscuté, quitte à jeter bien
loin de lui le diadème doré de l'Altesse Royale, pareil au dieu
Bacchus alors que celui-ci, en riant, lança jusqu'au ciel, parmi
les étoiles, la couronne de la pauvre Ariane? Ainsi naquit jadis
une constellation... Or, que deviendrait à son tour, aujourd'hui,
l'aventure de l'infante? Des vers, sans doute? Ou quelque pièce
éclatante? Ou simplement un mot, un petit mot, à colporter sous le
manteau?

Les journaux, par allusions plus ou moins claires, posaient ces
questions, et bien d'autres. Dès que l'on eut annoncé la mise en
répétitions de _la Princesse Bérénice_--car tel était le titre
véritable de la pièce--l'on commença dans les feuilles à publier
des notes, des informations, des articles, des photographies: et
celles-ci, d'ailleurs maquillées, foisonnaient, de même que les
articles passaient toute mesure, soit en bien, soit en mal, de
même que les informations ne tenaient pas debout, de même que les
notes accusaient la plus ingénieuse fantaisie.

Tantôt l'on voyait, sur les feuilles ou dans les magazines,
Stéphane Courrière en manteau de voyage, débarquant à Paris: un
nègre portait sa valise, onze chiens l'accompagnaient, et il était
déjà reconnu ainsi qu'acclamé dans la gare même par une compagnie
de joueurs de football, partant en déplacement. Tantôt on le
montrait chez lui, en costume d'intérieur, un faucon familier sur
le poing. Il était figuré ici de profil, là de face, ailleurs de
trois quarts, ailleurs encore de dos. On le faisait parler sans
trêve et sans fin. L'on décrivait ses costumes innombrables--un
«incroyable», un muscadin!--son service de table, son bureau,
ses cigarettes. Des interviews relataient ses opinions, toutes
paradoxales, bien entendu, à propos de danse ou de service en
campagne, des couturiers ou de la République, de Mistinguett ou
de la tombe de Shelley, du prolongement de la rue de Rennes ou
des candidatures académiques. On révélait qu'il allait repartir
pour régler un ballet à Saint-Pétersbourg ou diriger les fouilles
d'Olympie, qu'il serait nommé directeur du Théâtre-Français ou
secrétaire d'État aux Beaux-Arts... et que ne savait-on encore!

Le Théâtre de la Madeleine, qui montait la _Bérénice_ avec un
luxe inouï, et avait engagé, en vue de cette pièce, des sommes
considérables, exploitait à son gré--comme il est juste--le nom
de son auteur, et organisait une publicité non moins considérable
que retorse et variée. Le poète n'y pouvait rien, et du reste s'en
souciait peu, habitué qu'il était à ce que sa personne soulevât en
tous lieux un émoi véritable et la rumeur publique: il répandait
partout autour de lui un peu de scandale, en effet, et toutes les
nuances du sourire, depuis celui qui s'empresse jusqu'à celui
qui raille. Marie m'a toujours dit qu'il haussait les épaules,
et consentait à parcourir jusqu'au bout les seuls articles qui
fussent très bien écrits: en somme, il lisait peu les journaux.

Marie aussi prétendait regarder fort négligemment les gazettes:
elle avait appris jadis de Courrière lui-même la grâce de ces
nonchalances, et il est vrai que, surtout depuis la venue de
Tiberge, plus d'une fois les feuilles du jour demeuraient
intactes, et point même dépliées sur les tables. Cependant elles
étaient innombrables, ces feuilles: la marquise Gianelli en
recevait dix, vingt, illustrées ou non, italiennes ou françaises,
russes même, de tous formats et de tout genre, sans préjudice
des revues et des périodiques. Pourquoi donc cet attachement à
des journaux bien inutiles, si l'on ne daignait même pas les
ouvrir?... Mais depuis quelque temps, l'on daignait: les gazettes,
mieux que dépliées, chiffonnées, jonchaient les meubles, et
Marie-Dorothée Gianelli, jadis l'amie avenante, bien-disante et
notoire de Stéphane Courrière, apprenait assidûment que son poète
avait--dans la ville même où elle vivait--dîné en telle ou telle
maison, qu'il s'était rendu dans un «thé-tango», qu'il avait
offert un goûter ici, en telle circonstance, un souper là, en
telle compagnie... Et ceci chaque jour.

Ce n'était pas que Marie fît grand cas de ces paperasses. Elle
plaisantait au contraire, prenait Tiberge dans ses bras, le
berçait, et cherchait à le faire jouer avec les gazettes:

--«Toi, mon petit, disait-elle, tu t'en moques, hein, des théâtres
et des répétitions sensationnelles? Et tu as donc bien raison,
va, car tout ça, c'est des histoires de grandes personnes. Ne les
écoute jamais, plus tard, elles te rendraient un peu bêta, mon
joli tout petit.»

Après quoi, elle confectionnait pour notre fils des cocotes et
des bateaux pointus. Toutefois les magazines illustrés--où se
trouvaient si souvent reproduits les portraits du poète--ne
servaient point à fabriquer ces joujoux d'une minute, vu le papier
qui en était trop épais, déclarait Marie, et collait aux doigts.

--«La _Bérénice_, faisait-elle, c'est une belle jeune femme que
j'ai connue grande comme une bambine, et encore mieux, avant même
qu'elle ne fût née, pendant qu'on la concevait. Elle m'intéresse.
Mon Tiberge admirable est mon enfant: mais j'ai veillé sur les
premiers pas vacillants de _Bérénice_.»

Un jour, la marquise Gianelli me demanda: «Iras-tu cette semaine,
en tant qu'officier de l'Institut et notabilité du pays de Sylvie,
à l'inauguration du musée de Chaalis?»

En effet, le château de Chaalis, légué récemment à l'Institut,
allait être ouvert au public, et une cérémonie d'inauguration
devait avoir lieu bientôt. Chaalis ne se trouvait qu'à quelques
lieues de Chantilly, il était naturel que je m'y rendisse.
Fête presque intime d'ailleurs, autant que l'on puisse ainsi
qualifier une telle journée: les invités de l'Institut seraient,
paraît-il, choisis et peu nombreux; Mme Isabelle Rameau, de la
Comédie-Française, dirait des vers; et M. Stéphane Courrière,
parlant au nom de l'Académie, ferait un discours. Ses collègues
l'avaient dès longtemps pressenti: or, malgré le souci de ses
répétitions, et bien qu'en outre il dînât en ville chaque soir,
il avait eu la coquetterie de ne pas refuser. Qu'était-ce pour
lui qu'un discours? Presque rien, des fariboles, une causerie: du
moins voulait-il qu'on le crût.

--«Je serais contente, ajouta Marie, d'entendre Isabelle, qui
m'offre une place. Et cela m'amusera d'écouter, perdue dans la
foule, la voix de Stéphane s'élever, solennelle... Iras-tu seul à
Chaalis, François?

--Mais... oui. Pourquoi?

--Parce qu'aussitôt après la cérémonie, nous pourrons nous sauver
incognito, à la manière de Cendrillon quittant le bal, et je te
reconduirai jusqu'aux portes de Chantilly... Donc, cher, cela
est-il convenu ainsi?»

C'était me donner à comprendre: «Je ne parlerai pas à Stéphane
Courrière, il ne me verra même pas.» Elle avait réponse à tout,
même à ce qui n'était pas seulement formulé. Bref, nous décidâmes
d'aller à Chaalis: quant à moi, du reste, j'y étais en quelque
manière obligé.

La réunion fut assez jolie. Il y avait un buffet, l'Institut
recevait en son nouveau château. Devant des petites dames et des
douairières empanachées, mélangées à des professeurs gantés, à
des historiens du «faubourg» et à des dilettantes genre «seizième
arrondissement», Isabelle Rameau récita, non sans pompe, un
poème d'une froide emphase, dans lequel étaient chantés, selon
le goût du jour, la décentralisation, la province, l'inaltérable
attachement aux traditions du foyer, l'escadron de Saint-Georges,
l'aviation, la grande mémoire de la testatrice, et même aussi la
majesté des bois. On applaudit beaucoup cet à-propos dû à l'un des
poètes officiels de l'État: mais l'on se réservait avec émoi pour
le discours de Stéphane Courrière.

Enfin le poète parut dans la galerie noire de monde. Son habit
d'académicien, cambré coquettement et pincé à miracle, lui prêtait
l'air charmant d'un jeune premier aux cheveux légèrement couverts
de poudre, afin qu'ils rendissent un peu moins étrange cette tenue
charmante et surannée, dont l'épée, ceignant une taille si svelte,
semblait pouvoir être au besoin tirée, pour défendre une dame.

Son visage subtil riait à tous au-dessus de la rouge cravate de
commandeur, qu'un costumier, plutôt que la Chancellerie, devait
lui avoir livrée, tant elle lui seyait bien. Jamais encore
je n'avais ainsi vu Stéphane Courrière en tous ses atours,
sinon sur les photographies et les gravures des journaux qui,
privées de couleur et de vie, étonnent moins. Non sans cuisante
jalousie--cuisante et peu digne, avouons-le--je me comparai à ce
gracieux seigneur: il me sembla que je ne fusse vraiment rien,
sauf un fonctionnaire triste... Allons, en somme, n'était-ce pas
justement cela qu'il fallait?

Quand le poète, arrivé à l'instant en automobile, se montra, toute
l'assistance frissonna d'aise. Quelques railleries coururent çà
et là, mais elles étaient affectueuses: une fois de plus, la
popularité de Stéphane Courrière se témoignait par une tendre
malveillance.

--«Quoi! fit quelqu'un près de moi, le bicorne et l'épée, pour une
réunion à la campagne? Le grand gala aux champs?

--Comme le paon.

--Ou le coq du village. Va-t-il se marier tout à l'heure?

--Peut-être se remarier, en tout cas... Dame! regardez donc là-bas
cette belle personne qui cause avec Isabelle Rameau: vous ne
reconnaissez pas la marquise Gianelli?»

Je changeai de place.

Stéphane Courrière, très disert, parlait à merveille, je ne le
savais que trop. Il se plaisait à commencer de longues périodes,
d'où il s'évadait avec grâce: à peine s'il consultait son papier,
comme négligemment oublié sur la table, devant lui, et dès que
l'enthousiasme le saisissait, l'on eût cru qu'il improvisât en
réalité. On l'applaudissait avec délire: il eût peut-être, nouveau
Lamartine, soulevé le peuple, s'il l'eût voulu. Mais il visait à
des suffrages moins impurs, disait-il.

Son discours fut adroit, lumineux et caressant. Sa parole ailée,
diaprée, effleura toutes choses: elle papillonnait.

Après le juste tribut d'hommages à la défunte châtelaine, Stéphane
Courrière exprima l'enchantement de ce Chaalis au Bois dormant, le
rêve perpétuel des étangs, la grandiose horreur des sables et des
landes où jadis le fol Charles VI a sans doute vu, tel un affreux
présage, le cerf au collier d'or bondir par la bruyère désolée.

Il traça le plus suave tableau de la vie monacale dans l'abbaye,
au moyen âge. Les ruines admirables de l'église et les débris
des monuments conventuels lui inspirèrent, touchant le progrès,
d'heureuses pensées: «Qui donc à cette heure, en France, pourrait
ne pas porter ses yeux, et en souriant, vers l'avenir? Même
naguère blessé, même déchiré, il est d'un peuple sain qu'il
s'avance toujours! Ne se montrèrent-ils pas bien dignes de
demeurer esclaves, ces antiques prisonniers Grecs autrefois
mutilés par les Perses, et qui, par crainte d'exciter une
injurieuse pitié, par lassitude peut-être, refusèrent de suivre
Alexandre, et sont ignominieusement demeurés dans leurs mauvais
petits champs d'Asie?

«C'est affaire à quelques curieux, bien rares et bien pervers,
s'ils sont exquis, de contempler sans cesse l'ensorcelant passé,
de s'en griser, d'errer parmi les ruines où ils cherchent et
trouvent des fleurs, ainsi que de se détourner avec ennui au
passage des paquebots dans leurs Venises idéales. Bien plutôt ces
chimériques armeraient-ils quelque lente galère ou une caravelle,
à défaut du Bucentaure, et l'on verrait s'incliner doucement leurs
nefs oisives vers les ports que nul trafic n'éveille, heureux
encore si partout les Sirènes ne repoussent loin de terre ces
bateaux lourds seulement de rêves, comme elles éloignèrent, chanta
Camoëns, les vaisseaux portugais du havre où veillait la trahison,
au moyen de leurs beaux seins qu'elles appuyaient contre la proue!»

Après quoi, et non sans un ravissant illogisme, le poète, parlant
des abbés de Chaalis, se complut à tracer le portrait du plus
fameux entre tous, de ce cardinal de Ferrare, Hippolyte d'Este,
qui déploya ses grâces aux cours de François Ier, d'Henri II
et de ses fils. Ce fut avec amour qu'il dépeignit cette figure
si séduisante et si fine d'humaniste, de politique délié, de
dilettante. En quels termes presque pieux n'évoqua-t-il point ce
prélat tout enivré d'art indiquant de la main à Mme d'Étampes,
maîtresse royale, combien divinement s'élevait le cou de la Vénus
de Cnide, apportée en France par le Primatice!

--«Le cardinal d'Este nous était venu de cette Italie où la vue
seule d'un noble visage, en ce temps-là, emportait l'estime, où
le Pape proclamait sa confiance en Benvenuto Cellini à cause
de l'heureuse physionomie qu'avait celui-ci et de son glorieux
aspect. Avant que d'aller achever son âge à Tivoli, devant les
terrasses sublimes de sa belle villa, n'imaginerons-nous pas le
cardinal d'Este faisant un jour collation parmi ses moines de
Chaalis, au bord des étangs? Le voici, numismate, grammairien,
bibliophile, amateur d'art, homme de cour, homme de luxe, devisant
de Platon ou de Sénèque avec ces bonnes gens, qui n'y entendaient
guère, ou bien, tout en partageant quelque figue, laissant luire
un camée de Sicile à son doigt... On l'a dit d'un autre humaniste:

_A vederlo a tavola, cosi antico comme era, era una gentilezza[1]._

[Note 1: «Le voir de la sorte à table, tout à l'antique,
c'était un vrai plaisir.»]

Stéphane Courrière prononçait parfaitement l'italien, et se
félicitait de le parler avec pureté. A ces derniers mots, où
sonnait le meilleur accent, il dirigea comme involontairement son
regard vers Marie, dont les minces narines m'ont paru frémir à
cette brise venue du Transtévère et de l'Agro, de Naples et de
Toscane, de loin, de bien loin, de là-bas...

Elle s'est montrée d'ailleurs impeccable: Stéphane achevait
à peine son discours et, toute l'assistance étant debout,
les applaudissements crépitaient et les murmures d'extase
bourdonnaient encore, que déjà Marie se trouvait à mon côté:
«Venez-vous?» fit-elle à mi-voix.

Dans l'auto qui volait sur la grand'route, dans la nuit descendue,
nous n'avons pas prononcé beaucoup de paroles. Comme les amants
qui ont trop à se dire, ou qui au contraire songent chacun de son
côté, nous nous tenions la main--et je me taisais. Marie demeurait
silencieuse aussi: je n'en voudrais pas jurer, mais il se peut
qu'elle ait dormi... Du moins lui ai-je vu plusieurs fois, et
longtemps, les yeux clos. Était-ce du sommeil, après tout?... Ce
que je sais bien, c'est qu'elle souriait.

Lorsque _la Princesse Bérénice_ fut jouée enfin--avec quel
fracas!--Marie n'assista point à la générale, et rendit à Isabelle
Rameau la loge que celle-ci lui avait adressée, de la part de
l'auteur évidemment. La pièce obtint le triomphe, d'une part, et
d'autre part souleva les furieux dédains que l'on sait. Marie
s'y rendit seule, dès la seconde, et me dit simplement: «Mais
oui, j'ai pleuré: moins pourtant que si _Bérénice_ eût été toute
nouvelle pour moi. Car j'en savais des scènes entières par cœur,
donc, cher François.»

En même temps, elle écartait du doigt l'une de ses boucles
sombres, sur sa joue:

--«Qu'est-ce, lui demandai-je, que cette bague dont le chaton est
vide? Je ne l'ai pas encore vue.»

Elle l'ôta, me la donna: «Une bague romaine, que Stéphane tenait
du professeur Gatti... il me l'a envoyée après la générale de
_Bérénice_, en souvenir. Pouvais-je refuser?... Oh! presque rien,
un soupçon d'or, et la pierre est perdue. Mais la lettre qui
l'accompagnait lui donne du prix.

--Une lettre du poète?

--Oui. La voici.»

Et prenant dans un tiroir un billet calligraphié et signé par
Courrière, Marie me le tendit. Je lus ces lignes:

«Cette bague porte les lettre BER. REG. gravées en son or léger.
A-t-elle appartenu à la vraie Bérénice, alors que celle-ci était
à Césarée, _florens ætate formaque_? Le chaton a-t-il jadis
enserré le diamant célèbre dont parle Juvénal, et qui fut plus
précieux pour avoir étincelé au doigt fuselé de la reine des
Juifs? N'importe, voulez-vous l'accepter comme un souvenir de ma
_Princesse Bérénice_, bien moins belle, mais qui ce soir a gagné
la bataille, et qui vous doit tant?

    «STÉPHANE COURRIÈRE.»

Du latin, Juvénal, le professeur Gatti, les fouilles, une bague
antique, le triomphe sur la scène, les discours, l'Académie,
l'éloquence, les vers sonores, la gloire... Ah! Marie-Dorothée.
vous oublierez l'injure de l'infante, et la fuite, et l'offensante
croisière!

Moi, par contre, je n'oublie rien, rien, pas un mot d'une seule
phrase, pas une seule note du chant. Je me rappelle les épaules
nues de Marie, Tiberge radieux et balbutiant... Et aussi les yeux
pâles d'Hélène, et Yvonne, et que le piètre latin désormais, pour
moi, ce sera celui du paroissien, et qu'il m'ennuie--et que je
souffre!



Ma première confession avait eu lieu fort simplement. J'étais
venu, je m'étais agenouillé, j'avais dit ce qu'il fallait dire--et
voilà.

Deux ou trois femmes s'étaient trouvées près du confessionnal:
elles avaient fait à Dieu, qu'elles priaient, la politesse de ne
pas se retourner plusieurs fois.

Quant à moi, nulle angoisse n'avait surpris ma volonté en cette
étrange circonstance: ni romanesque incertitude, ni extase. Je
n'avais douté, ni ne m'étais perdu en des rêves orageux, non
plus que je ne m'étais senti déconcerté. J'avais résolument
accompli mon devoir, sans autre souci que de n'y commettre aucune
faute. Je m'étais surtout souvenu du collège et du catéchisme de
persévérance, ce qui n'allait pas sans ennui. D'ailleurs, pourquoi
me fussé-je troublé? Je n'avais point la foi, et n'éprouvais rien,
hormis la crainte de ne pas tromper assez bien.

L'abbé s'était révélé à moi comme le plus avisé et le plus
admirable père spirituel.

--«Vous direz, murmura-t-il, le _Confiteor_. Vous en avez pesé les
termes. Récitez-le de toute votre âme.»

Il ne m'interrogeait point, il ne me demandait en aucune façon:
«Le réciterez-vous sans réserve mentale ni arrière-pensée?» Il me
chuchotait seulement avec la plus ferme douceur: «Faites ceci,
dites cela», de ce ton qui signifie: «Nous pensons de même,
maintenant, c'est entendu: par conséquent, vous allez faire
ceci, dire cela.» Et son regard, derrière la grille, ne pouvait
rencontrer celui de mes yeux baissés.

«Voici, ô mon Dieu, songeait-il sans doute, voici donc un enfant
prodigue. Est-il bien repenti? N'importe, qu'il entre toujours...
Qui sait s'il ne restera pas à jamais dans la chaleur du foyer?»

Où l'abbé Duregard, en tout cas, témoigna de la plus merveilleuse
et sainte autorité, en quoi il me confondit par son aisance,
comme par sa gaîté, ce fut lors de notre première rencontre après
la confession. J'avais fait amende honorable pour toutes les
fautes de ma vie; lui-même avait exigé une promesse formelle de
rupture avec mon passé--oh! non pas exigé en termes rigoureux,
mais enfin, sans absolument me contraindre à répondre, il avait
supposé à haute voix, à mi-voix plutôt, que j'allais lui
faire cette promesse, que je la lui faisais. Il m'avait parlé,
lui qui était du même âge que moi, comme un conseiller chargé
d'expérience, presque comme un maître, tout rempli d'infinies
précautions que se fût montré celui-ci--et aujourd'hui, j'avais
l'étonnement de le retrouver riant, allègre, tout occupé de
son journal et des élections prochaines: ses yeux mêmes ne se
rappelaient rien. Ainsi, après leur être apparu émouvant et sacré,
tout brillant d'or sous la chasuble, aux clartés des cierges,
ainsi se faisait-il reconnaître des fidèles ensuite, dans la
rue, tandis qu'il saluait l'un ou l'autre, dispos, robuste,
paisible, et balançant sur ses jambes solides sa soutane où la
marmaille des pauvres s'était frottée le matin, en y laissant
mille taches. L'abbé Duregard était bien vraiment «l'homme qu'il
faut en la place qui convient», selon l'expression des Anglais. Je
l'admirais, et j'avais toute confiance en lui.

Il s'en doutait bien, d'ailleurs.

Je le reconduisis un soir jusqu'à la porte qui donnait sur la
pelouse, à travers mon jardin. Il était six heures, le vent
faisait rage, et l'hiver s'annonçait.

--«L'on n'y voit goutte, dis-je à l'abbé. Attention au buis, à
droite, et garez-vous du sapin, là, devant vous. J'aurais dû
prendre la lanterne.

--Mais... je vois, je vois à peu près, merci... Que de soins! Vous
me rendez confus.

--C'est qu'il ne faudrait pas vous casser la tête, ni même vous
fouler le pied. Vos paroissiens ont besoin de vous.

--Je leur appartiens.

--Pas également. Vous préférez les pauvres: allez, on vous connaît.

--Je voudrais être utile à tout le monde, et comme tout le
monde... Au fait...»

Ah! au fait... L'abbé, ainsi du reste que moi-même, songeait
longtemps et assidûment aux mêmes choses.

--«Au fait, n'oubliez pas le chemin de l'église, mon cher ami.
Parmi mes plus ferventes prières, il y a quotidiennement celle
par quoi j'appelle le jour prochain, j'espère, où vous vous serez
remis plus entièrement encore entre les mains de Dieu.»

Pour le coup, mon cœur se crispa, et j'ai mal réprimé un mouvement
que l'on ne vit point, dans la nuit. Je comprenais bien,
parbleu! ce qu'entendait l'abbé par ces mots vagues, à savoir la
communion... Eh! quoi! déjà?... Certes. j'y étais décidé, je n'en
avais pas peur. Pourtant... pourtant!...

Il y eut un court silence. Enfin:

--«Je songe à ce que vous me dites, fis-je, et ce n'est pas sans
me troubler. En suis-je digne?... Cependant je prends désormais
conseil de mon directeur, et suivrai tous ses avis.»

Mais auparavant, hélas!... auparavant il me fallait aller faire
mes adieux à Tiberge.



Car c'était à Tiberge surtout qu'il me fallait faire mes adieux.
Marie... Marie, eh bien! elle était femme, et je l'avais tenue
dans mes bras: nous avions des souvenirs, et les aurions toujours,
quoi qu'il en fût. Et puis, quand elle poursuivrait son poète
jusqu'à la Chine, les paquebots vont et viennent, et reviennent...

Non que j'eusse alors une pensée inavouée de reprise ou de
rancœur, non que je me fusse accroché des ongles à mon bel amour
déjà perdu: non, non! J'étais en deuil de mon bonheur et de ma
jeunesse: adieu tout cela, je l'apportais aux pieds d'Yvonne tant
de fois blessée par ma faute, par ma très grande faute... Mais
Tiberge, le pauvre petit!

Bien sûr, je le reverrais. Toutefois, ce serait un garnement
fumant déjà la cigarette, ou bien compassé avant l'âge, sournois
peut-être... Comment serait-il élevé? Me donnerait-il le
bonjour en russe, en italien, en anglais? Plus tard encore, ne
rencontrerais-je plus qu'un jeune viveur rêvant courses et tirage
à cinq, ou bien un penseur de petite revue, qui réciterait ses
vers chez les douairières, dans les palais de Venise ou les hôtels
de Passy? Pourrais-je seulement lui parler? Il m'échapperait.
Qui sait même si le colonel, alors sans doute général Gianelli,
n'en ferait pas un _marchesino_, lieutenant de l'armée italienne?
Il était en somme son père devant la loi: et s'il venait à s'y
attacher, l'ayant aperçu par hasard? Tout arrive.

C'est qu'il serait sans aucun doute beau et charmant, mon joli
petit, né si Français au village d'Auteuil, d'une mère en qui
coulait le sang des Rimbourg, et d'un père forestier du pays
de Sylvie! Or, qu'est-ce que les étrangers en feraient? Et ce
Courrière lui-même, n'allait-il pas lui servir quelque jour de
tuteur? Mais il me renierait plus tard, Tiberge!

J'attendis l'heure et le jour où je fus certain de ne pas trouver
Marie au Bois, alors que l'on promenait le bébé, après le
déjeuner: et je m'y rendis, le cœur battant.

De très loin, j'aperçus un groupe installé autour d'une voiture
d'enfant, auprès de l'automobile arrêtée: voici le mécanicien,
la nurse Frida, la nourrice, et dans la voiture, un gros paquet
blanc, d'où sortait le visage rose de mon petit gars. Sauf ce
marmot pensif et ravissant, qui me regardait avec une sorte de
grave dédain, chacun parut surpris de me voir à pareille heure, et
surtout seul.

--«Je ne crois pas que Madame sorte aujourd'hui, me dit
obligeamment Frida.

--Madame m'a commandé pour cinq heures seulement, ajouta le
mécanicien.»

Ils songeaient tous: «Vous pouvez aller la rejoindre: elle est à
la maison.» Mais je n'en avais qu'à mon fils, en cet instant.

Frida reprit: «Monsieur vient voir comme il est beau, aujourd'hui,
et comme il a bonne mine?» En même temps, de ses doigts déliés,
elle écartait doucement le bord du bonnet. Cependant la nourrice
contemplait ces manœuvres sans bienveillance. Je lui demandai:

--«Voulez-vous me prêter votre petit, nounou?

--Que Monsieur fasse attention que c'est son heure de dormir. Il
ne faut pas que Monsieur l'énerve: il serait _mousu_ toute la
journée.»

On me posa néanmoins le bébé sur les bras: combien me parurent
légers mon fils et son destin!

--«Ça ne pèse guère, fis-je.

--Monsieur trouve?» répliqua la nourrice outragée.

Cependant Tiberge me considérait, sembla-t-il, avec moins de
mépris. Ses mains en miniature étaient affectueuses déjà: l'une
d'elles s'empara du revers de mon pardessus et s'y cramponna, ce
qui m'emplit puérilement d'émotion et d'orgueil. Cher bambin, si
frais, si sain, et qui savait presque sourire! Mes yeux se sont
remplis de larmes, tandis que je le portais et le berçais, allant
de-ci, de-là, de long en large. A la fin, je lui fis peur sans
doute, car au bout de quelques minutes, il se mit à crier: je l'ai
rendu à la nourrice. Adieu, mon petit, ne pleure plus, ne pleure
plus...

--«Alors, Madame est chez elle?

--Mais oui, monsieur, presque sûrement.»

Je me sauvai sans tourner la tête. Je courus presque vers Auteuil:
autant terminer tout de suite, et brusquer tout!

J'entrai, le visage bouleversé sans doute--et je me contenais
pourtant de tout mon pouvoir, je me forçais au calme, j'aurais
même voulu paraître glacial--car Marie me demanda aussitôt:

--«Qu'y a-t-il? Un accident? Ce n'est pas Tiberge?...

--Non, non.

--Ah! je respire. J'ai toujours peur quand il est ainsi sorti sans
moi.

--Il s'agit seulement de nous.

--Eh bien, qu'est-ce qui arrive?

--Il ne faut plus que rien arrive.

--Tu veux me quitter, François?»

La soudaineté d'une telle réponse me déconcerta: j'étais venu afin
de prononcer précisément cette phrase atroce, mais je ne pensais
pas qu'elle dût venir si vite! Tout vacilla sous mes yeux, et je
mis mes mains dans mes poches, car elles tremblaient.

--«Il ne faut pas dire cela, ai-je repris d'une voix encore mal
assurée. Il ne faut surtout pas user de mots rudes et hostiles. Te
quitter!... Comme si je te haïssais, Marie! Mais pas un instant,
depuis le début de notre chère union, je n'ai cessé de t'aimer
avec une sorte d'idolâtrie. Tu représentes pour moi toute la
beauté, tout le charme et toute la grâce du monde...

--Cher François, je ne comprends donc rien à cette scène.
Qu'est-ce que tu as maintenant, en vérité?

--Je suis très malheureux. Tu sentiras...

--Écoute... Oh! si, écoute, laisse-moi parler la première. Ce que
je vais tout de suite te dire est bien aussi important que tes ...
étrangetés! Je ne sais pas ce que tu te proposes de me reprocher:
mais d'avance je tiens à affirmer très haut que, du jour où je
me suis donnée, je n'ai pas eu une minute de défaillance en
ma tendresse pour le père de Tiberge. Tu entends bien cela?
Retiens-le. Aucun de tes griefs--que j'ignore encore--ne peut
être fondé. Je vis heureuse du compagnon que j'ai choisi, je ne
souhaite rien au delà.

--Mais... je n'ai pas ombre de grief... Pourquoi le supposer?

--Parce que je te croyais jaloux de Stéphane. Tu semblais si
troublé, l'autre jour, par cette pauvre bague de Bérénice, humble
souvenir, avoue-le, et bien naturel.

--Tout naturel, certes. C'était une pensée charmante du poète,
elle ne m'étonne aucunement. Je ne formule pas la plus légère
plainte: tu t'es montrée irréprochable... Ce qui me torture n'est
point arrivé par ta faute.

--Enfin, voyons!... Parle à présent. Il t'aura bien fallu une
raison grave pour me quitter.»

La quitter! Encore ce mot affreux qui sonnait comme un glas.

--«Non, non, Marie, pas te quitter! Il n'est pas question de
cette... horrible contrainte! Non!... Mais je souhaiterais... il
faut...

--Eh bien, est-ce donc si extraordinaire?

--Peut-être non, je ne sais plus... Voilà, il faut que je vienne
moins ici.

--Ah! tu vois bien!

--Il faut que petit à petit notre liaison se change en amitié
durable et confiante, mais apaisée, mais calme, mais bien loin
de toute pensée d'amour. Je dois me rendre auprès de toi dans un
autre esprit...

--Au jour de l'An, et aux anniversaires.»

Marie-Dorothée était fière, et je ne l'ai pas vue souvent pleurer.
En cette circonstance, surtout, elle est seulement devenue très
pâle. Son ton s'est fait plus bas, plus net: il ne chantait plus.

--«Pourquoi m'offenser? Tu assures n'avoir aucun grief. En ce cas,
tu me blesses, et à moins que tu ne sois devenu fou... Tu as un
motif caché: dis-le.»

Alors, je le lui dis, le motif qui me contraignait à ne plus la
voir que rarement, je le lui récitai plutôt tout d'un trait, comme
une leçon apprise d'avance:

--«Accuse-moi, Marie, j'aurais dû depuis longtemps t'avertir...
J'ai manqué de confiance et de courage: et en cela j'ai péché,
comme en tant d'autres choses... Voici plus d'un mois que la foi
m'est venue. Elle m'a d'abord tenté, puis s'est insinuée en moi
doucement, lentement, irrésistiblement. La Grâce m'a touché enfin,
je fus aveuglé par cette clarté!...»

C'était comme si j'eusse tout à coup parlé une langue inconnue, le
lapon, le mandchou: Marie me regardait avec stupeur.

--«Comment?... Comment?... Que dis-tu? La foi?...

--Oui, j'ai repoussé et détesté tout un passé d'erreur et
d'incrédulité... Je me suis confié aux mains de mon directeur.

--Et c'est lui qui, pendant un mois, t'a peu à peu détaché de moi?

--Marie, par pitié, ne me rends pas la tâche trop pénible, ni le
devoir trop douloureux!

--C'est lui qui t'a ordonné de m'abandonner?

--Mais je ne t'abandonne pas! Au contraire, je ne t'ai jamais
plus ardemment aimée. Toutefois, je t'aime désormais en Dieu,
et mon espoir profond est de te conduire un jour à partager ma
bienheureuse soumission. Est-il donc monstrueux de demander le
droit de te parler sans feinte, comme à la plus tendrement choyée
des sœurs? La Providence m'a accordé, à moi indigne, le don de
croire. Je la supplie d'élire aussi ton âme charmante...»

Toutefois, la voix me manqua, je n'en pus dire davantage: Marie me
faisait presque peur. Elle sembla se parler à elle-même:

--«Se moque-t-il de moi?... Enfin, François, entends-tu bien les
mots que tu me dis, le sermon que tu me débites?

--J'exprime le plus sincère et le plus cher de mes vœux.

--Eh bien... Eh bien...»

Elle éclata soudain:

--«Eh bien, et Tiberge, en tout ceci... et Tiberge!»

Je répliquai doucement:

--«Tu le formeras, j'espère, ainsi qu'un bon chrétien.»

Mais j'étais atterré. Les yeux de Marie avaient passé de la
stupeur au chagrin--puis au mépris:

--«Mon mari, le colonel, avait un oncle archevêque. Ce prélat
blâma un jour en chaire, à Turin, l'affection--qu'il appelait
«folle»!--de quelques mères pour leurs enfants... Non, je ne crois
pas que je forme mon fils selon cet archevêque-là... Mon fils sera
d'ailleurs ce qu'il voudra, le cher petit... Bah! tout cela, ce
sont des paroles bien graves...»

Du mépris, Marie passait maintenant au «qu'importe!»: encore un
peu, elle allait au sarcasme, et se fût mise à rire.

--«Cela m'intéresse, François, que tu sois devenu un saint. Tu vas
essayer de me convertir?

--On aurait vu de plus grands miracles.

--Donc il faudra venir en vérité chaque jour, cher, pour tenter
cette grande entreprise. Tu ne peux plus abandonner Auteuil.

--Mais je n'y ai jamais songé. Une amitié, telle que je la rêve,
demande plus de soins encore que l'amour.

--C'est toute mon éducation à faire.»

Comme j'allais lui baiser la main, en la quittant, elle l'ôta de
mes lèvres, avec un air choqué:

--«Oh! François, mais ce n'est pas convenable, y penses-tu
bien?...»

       *       *       *       *       *

Lorsque je rentrai à Chantilly, avant le dîner, il pleuvait. Je
traversai néanmoins la pelouse à pied, pour gagner mon logis:
j'avais la tête en feu, et de tels sanglots me montaient à la
gorge que je voulais pouvoir pleurer à mon aise, si je n'y pouvais
tenir, dans la nuit aveugle et sourde.

Comme je marchais ainsi, glissant en la boue gluante, et trempé
par l'averse de novembre, je voyais au loin clignoter des lumières
dans les maisons. Je distinguais vaguement mes fenêtres:

--«Je vais remonter là, me disais-je, où Yvonne vit froidement,
tristement, où l'humble et morne foyer, où la lampe mélancolique
m'attendent...»

Et j'ajoutais: «Et je vais m'enfermer là... m'y enterrer.»

Un mot encore: c'était mon devoir. Mot horrible!... Mot
tout-puissant, par contre, irrésistible et âpre, mot pareil à
ces dieux hideux ou féroces que certains sauvages adorent, et
pour lesquels, sans une plainte, ils s'immolent eux-mêmes sur des
autels, ou meurent en héros dans les combats.

Les lignes tracées par l'écriture bien connue me semblaient crier,
hurler sur le papier! J'avais tenu pendant cinq minutes cette
lettre entre mes doigts sans oser l'ouvrir.

--«... Pardonne-moi, François, mais tu sais qui je suis, et
que je ne mens pas. Nous ne sommes plus d'accord: mieux vaut
nous séparer. Notre union finirait mal. Notre amour deviendrait
hypocrite. Mesquinerie!

«D'ailleurs, mon départ pour Rome n'est pas définitif. J'emmène
là-bas notre Tiberge: il s'y trouvera tout aussi bien qu'ici,
et l'air du Pincio, de la villa Borghèse ou des jardins du
Transtévère vaudra bien, pour ses petits poumons, celui du Bois
de Boulogne ou des Champs-Élysées. Mais tu le reverras autant de
fois que tu viendras à Rome, et ce sera souvent, je le demande.
Moi-même, je retournerai volontiers vers Paris, j'y conduirai
souvent mon fils.

«Voici donc une séparation très atténuée. Mais, François, je te
jure qu'elle est nécessaire. Après ta sortie, je suis demeurée
bien longtemps atterrée, presque anéantie. Un rêve s'écroulait: je
n'avais plus confiance en toi, un autre homme m'avait parlé par ta
bouche. Qu'est-ce que ce chrétien, révélé soudain, qui me juge et
se juge lui-même selon des règles dont je ne sens pas la valeur?

«Je ne discute point la foi: elle t'est venue, c'est bien.
Seulement, moi, qui ne la partage pas, elle m'étonne. Nous ne
saurions plus avoir aucun idéal en commun, mon cher François.
Et puis, ton directeur de conscience me gêne: il me semblerait
toujours assis en tiers entre nous.

«Tes nouveaux scrupules, je ne puis les concevoir, et je
craindrais sans cesse dorénavant de te scandaliser. Comment
essaierions-nous seulement de causer, à l'avenir? La religion est
au bout de tout, pour les croyants. Il n'y aurait plus entre nous
qu'une âpre controverse. Allons-nous donc nous quereller, à la
façon de la canaille qui se dispute au cabaret pour sa politique?

«Je t'ai bien aimé, François, à Rome--oui, à Rome--à Pierrefonds,
à Auteuil. Tu es le père de Tiberge, et je n'oublie ni ta
délicatesse, ni les heures...»

La lettre m'échappa, tomba sur le tapis.

Aussi bien, je ne pouvais plus lire, je ne voyais plus... Ainsi,
c'en était fait. Elle me congédiait. Elle ouvrait les mains, et
me laissait aller. Elle repartait, en haussant les épaules, pour
là-bas... Et je l'avais voulu!

Ce jour même, un peu plus tard, j'ai rencontré l'abbé Duregard.
Derechef il me conseilla de me joindre, sans plus tarder, au
nombre des fidèles qui s'agenouillent à la Sainte Table, et dès
le lendemain, je fis ce qu'il souhaitait. J'ai choisi, pour cet
acte public, la messe matinale à laquelle ne manquait jamais de se
rendre quotidiennement Thérèse Gervonier.



Marie... Marie...

L'immense rêve! Depuis que je la vis miraculeusement passer, comme
un être surhumain, à Nancy; depuis qu'elle incarna pour moi, au
fond de cette Lorraine, la grâce, la noblesse, le prestige...

Et quand je l'ai retrouvée à Rome, soudain! Il me sembla que
je changeais de planète. Je n'étais pas si naïf: l'on m'avait
parlé des belles cosmopolites et de leur tumulte, ainsi que de
Stéphane Courrière, poète lauré comme Pétrarque, et seigneur
inimitable. Pourtant, combien j'ai voluptueusement perdu la tête
dans cette compagnie dorée! Je quittais ma forêt, mes coupes, mon
train-train: et l'on m'a gorgé brusquement de tous les philtres,
environné de toutes les sorcelleries!...

Puis les extases, les caresses, et Tiberge enfin, le cher petit...
Tout cela!

Oui, mais à côté de ces fleurs et de ces gemmes, et de cet océan
de parfums, il y avait toujours, toujours Yvonne en deuil, et
pliée par le chagrin...



Le matin où j'avais définitivement fait acte de fidèle, je laissai
Thérèse sortir de l'église avant moi, puis je pris un autre chemin
et gagnai la forêt, en laquelle m'appelaient certains travaux.
Je ne me souciais guère, en effet, que cette grosse dévote me
posât maintes questions gênantes, ou s'attendrît à grand fracas,
à moins qu'elle n'affectât par contre une discrétion encore plus
redoutable: car la réserve même de Thérèse Gervonier, en toute
occasion délicate, faisait encore du tapage. Elle ne savait jamais
comment bien se taire: et Dieu sait pourtant qu'elle eût pu
l'apprendre, depuis si longtemps qu'elle vivait familièrement avec
Yvonne!

Celle-ci, à la bonne heure, connaissait le secret du silence.
Sans ombre de doute, elle avait suivi de près les étapes nuancées
de ma conversion. Tant par certains changements--car elle était
bien fine--dans mes moindres propos, qu'à cause de mes entretiens
continuels avec l'abbé, ou de tels ou tels mots échappés çà et
là, Yvonne avait pu se douter de la transformation qui s'était
opérée en moi: transformation assez lente pour qu'aucune surprise
ne fût venue brusquer cette âme craintive et bientôt méfiante. En
outre elle m'avait vu presque chaque dimanche à la messe... Et
cependant, pas un encouragement secret, ni quelque fugitive parole
ne m'avaient seulement une fois laissé comprendre: «Oui, oui, je
n'ignore pas que la Providence fait son œuvre. L'heure sonnera
peut-être où tu détesteras en chrétien ta vie passée. Tu quitteras
ta maîtresse, il le faudra bien. Tu n'auras plus deux foyers,
si ta conversion est sincère; mais tu rentreras dans ta maison,
celle où ta fille est morte, et où je la pleure toujours, moi qui
n'aurai plus jamais d'enfant. Quant à l'autre petit, dont je ne
suis pas la mère, il vivra riche, on l'adorera, on le choiera, et
tu le laisseras aller... J'en aurai tant souffert, François!»

Yvonne pensait évidemment tout cela, et certes elle se
réjouissait, bonne croyante, à voir une âme reconquise, et l'une
des âmes qui la touchaient davantage. Néanmoins, je n'en fus
averti par quoi que ce fût, ni le plus furtif des gestes, ni
même un hochement de tête, un battement des cils, rien enfin,
rien!... Et depuis que je connaissais Yvonne, il en allait ainsi.
Dissimulation? Pudeur maladive et folle? Ou plutôt n'était-ce pas
que son cœur à l'agonie n'avait plus battu qu'à peine, après que
nous avions perdu notre fillette?

Cependant il me faut dire que le jour de ma communion, j'ai
rencontré les yeux d'Yvonne. Quand je me suis assis pour
déjeuner--j'arrivais en retard, et les deux femmes se trouvaient à
table--j'ai prononcé d'abord quelques mots vagues touchant la bise
ou des dégâts de gibier, dont on m'avait rebattu les oreilles ce
matin-là. Je me servais, je rompais mon pain. Soudain, je levai
les yeux: Yvonne me regardait... Et il y avait--oh! oui, j'en suis
sûr!--une émotion profonde sous ces paupières, qui se fermèrent
bien vite, effaçant la vision exquise--une émotion douce et sans
doute heureuse, telle que je ne pensais plus en voir jamais se
trahir sur le visage si las et si clos.

Inondé de joie, bouleversé, j'ai dû baisser la tête: debout, je
crois que le sol m'eût manqué.

Après le déjeuner, Yvonne se rendit au cimetière: c'était son
jour, le jeudi. Par chance, elle y alla seule. Aussi bien, Thérèse
l'eût-elle accompagnée, que j'eusse attendu quelque occasion
meilleure, voilà tout.

J'ai suivi ma femme sur la pelouse, et l'ai rejointe un peu avant
qu'elle n'entrât dans le cimetière.

--«Ah! fit-elle d'une voix que je reconnus mal... Tu vas par là?

--Je t'accompagne.»

En même temps, je passai mon bras sous le sien. Qu'elle était
mince, à présent! Elle grelottait, en outre.

--«Tu as froid?

--Non.

--Je croyais...»

Cependant le vent glacé nous faisait courber la tête: nous avions
l'air d'un couple qui tout à l'heure sera vieux, et qui commence
à frissonner en se serrant, quand l'hiver vient. Je portais sur
le dos une grosse pèlerine: d'instinct, j'en eusse enveloppé les
épaules d'Yvonne, afin de la protéger contre la rafale, contre
tout! Je lui aurais dit: «N'aie plus peur, appuie-toi, confie-toi,
ma petite Yvonne, laisse, laisse-toi aller...» Mais je craignais
de sembler théâtral: un rien nous eût blessés tous deux.

Dans le cimetière carré, nous connaissions, elle et moi, le plus
court chemin. Nous fûmes à la tombe en un moment: Yvonne s'y
agenouilla, les doigts éperdument joints. D'habitude, je demeurais
debout. Mais ce jour-là, je me suis agenouillé, moi aussi...

Yvonne ne priait plus. Elle ne prononçait même plus de paroles
tout bas: mais les yeux levés, en extase, elle semblait contempler
un miracle, celui qui se produisait là, tout contre elle, à son
côté.

Elle se releva enfin, et par un geste charmant, posa sur moi sa
main légère:

--«François! balbutia-t-elle... Notre petite...»

Nous nous sommes étreints longuement, et nous pleurions, l'un
près, tout près de l'autre, enfin!

Puis nous revînmes du même pas vers la maison, en nous tenant par
le bras, et parlant de ceci ou cela, affectueusement.

Si, le soir, Yvonne a remercié Dieu du fond de l'âme pour ma
conversion, j'adressai, moi aussi, mes profondes actions de grâces
à tout ce qui m'a formé la volonté, et cloué au fond du cœur ce
commandement des hommes: «Fais ce que dois--et fais-le bien.»



L'on aura la bonté de croire que je ne lis jamais les _Mondanités_
dans les journaux. Non que je les méprise, car il ne faut
dédaigner le Paradis de personne, mais enfin je me trouve ainsi
disposé que je nourris d'autres rêves.

Cependant, cette fois, un nom aperçu par hasard étincela pour
moi sur la page de la gazette: on faisait connaître, dans les
«Déplacements» des abonnés, que Mme la marquise Gianelli venait de
quitter Paris pour Rome.

Belle, trop belle Marie-Dorothée, insoucieuse Gianelli, tu allais
donc t'avancer encore, ainsi que l'on danse, parmi les jardins des
villas exquises, et parler de nouveau, comme une autre chanterait,
sous les plafonds peints des palais, là-bas! Tu allais fouler le
sol de la Ville Éternelle, ta vraie patrie, en traînant ton parfum
comme un manteau... Hélas, Marie, moi qui t'aime si âprement,
et qui suis ici, morne, les pieds chaussés de mes gros souliers
campagnards, le bâton à la main, prêt à faire tout à l'heure mon
humble métier au bois, tout seul, sous le ciel chargé de neige!

J'ai tourné la page...

Mais voici les _Théâtres_, maintenant... Bon! autre nouvelle:
au cours d'une soirée de gala à l'ambassade de France, un acte
de _la Princesse Bérénice_--le plus tendre et le plus brillant,
le troisième enfin--serait joué le mois prochain à Rome par de
nouveaux interprètes, dont Mme Isabelle Rameau.

Ah! Isabelle, l'amie très chère de Marie-Dorothée? Il fallait que
la marquise Gianelli fût au moins pour un peu dans ce projet.
Celle-ci se montrerait donc au Palais Borghèse, resplendissante
et scandaleuse ainsi qu'une nouvelle Imperia. Elle serait alors
publiquement réconciliée avec son poète, et quant au scandale,
bah!... la gloire de Stéphane, l'invitation de l'ambassade--où le
vieil Adolphe Courrière n'était pas sans compter des amis, dont le
ministre de France lui-même, apparemment--puis l'antique palais
du Transtévère, une grande fortune, des toilettes... Seul, sans
doute, le colonel Gianelli s'obstinerait-il à se rappeler qu'il y
avait eu scandale en effet--et encore, sait-on jamais?

Et Tiberge allait grandir parmi ces fêtes. Adulé par les
courtisans de la marquise et de Stéphane, il mènerait une enfance,
puis une adolescence inimitables. L'esprit paré, le corps
robuste, la fleur aux lèvres, la canne aux doigts, il serait
prince de la jeunesse, le beau petit! Il deviendrait poète,
artiste, séducteur d'état, soldat, diplomate, tribun du peuple ou
_monsignore_ au Vatican, tout ce qui le tenterait, tout ce qui
l'amuserait! Les songes lointains qui m'avaient ébloui, c'est lui
qui les vivrait un jour; les visions qui ne m'étaient apparues
qu'un instant, deviendraient pour lui les décors familiers;
il aurait les chevaux, les yachts, les parcs, les soupers
inoubliables, les reparties savantes ou joyeuses, les propos qui
cinglent ou caressent, il divertirait son âme charmante en courant
la Sicile, l'Asie, d'autres terres encore; il manierait les coupes
rares, les livres divins, les molles chevelures...

Un coup léger, la porte tourne sans bruit: c'est Yvonne, c'est ma
femme. Elle fait tout ce qu'elle peut pour sourire.

--«Oui, c'est moi... Regarde dehors, François.

--Eh bien?

--Eh bien, tu ne vois donc pas? Il vient de neiger: cela n'a pas
duré cinq minutes, et c'est presque tout blanc... Veux-tu sortir?»

Yvonne, venir me chercher pour sortir? Une telle initiative! Je me
sentis infiniment ému, intimidé au besoin.

--«Sortir, ma petite Yvonne?... Sortir seuls?

--Avec les chiens.

--Et Thérèse?

--Elle est à l'église... D'ailleurs, un grand secret que je
t'apprends: Thérèse nous quitte. Elle s'est enfin décidée, et
entre une bonne fois au couvent. Ce fut l'idéal de toute sa vie,
tu ne l'ignores pas?

--Mais... tu vas t'ennuyer, sans elle.

--Non, ma foi, non. Je n'en ai plus besoin... Je ne suis plus du
tout malade.»

Un petit silence. J'entendais mon cœur battre. Yvonne reprit
encore, la première:

--«Alors... on sort?

--Bien sûr.

--Je mets mon chapeau. J'ai de bonnes guêtres. Appelle les chiens.»

Je fus vite au jardin. Du chenil ouvert, Marsyas et Marion
jaillirent comme deux diables d'une boîte, et déjà ils
enguirlandaient de bonds et de tourbillons leur patronne Yvonne,
qui s'en venait, tête penchée, dans la petite allée.

Chère Yvonne! Ses lèvres remuaient, murmurant l'une de ces
prières perpétuelles... Mais c'était à présent, je le savais, une
prière moins triste. Aussi bien, nous nous trouvions complices
aujourd'hui: loin de nous séparer, la religion nous unissait.

Je me mis au pas d'Yvonne: nous allions marcher quelque temps,
nous irions à la Fosse-à-Biches, où j'avais affaire.

--«Marsyas! Marion!... Allons, ici, deux fous!... Sinon, la
laisse!...»

Et nous nous engageâmes gaillardement, en braves époux, sur
l'immense pelouse recouverte de neige... Le blanc, deuil
d'enfant... Les cloches de l'église sonnaient, pour quelque mort
sans doute: ce n'était pas très gai; mais, en s'éloignant peu à
peu, le son diminuait, en somme, et l'on s'y habituait, l'on s'y
habituait...


FIN


3763.--Tours, Imprimerie E. ARRAULT et Cie.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le fourbe" ***

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