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Title: Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)
Author: Saint-Victor, J. B. de (Jacques-Benjamin)
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.



IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARANCIÈRE.



  TABLEAU
  HISTORIQUE ET PITTORESQUE
  DE PARIS,

  DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.


  Dédié au Roi
  Par J. B. de Saint-Victor


  _Seconde Édition_,
  REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.


  QUATRE VOLUMES IN-8º, ET UN ATLAS IN-4º.
  TOME TROISIÈME.--DEUXIÈME PARTIE.


                       _Miratur molem..... magalia quondam._
                                                  ÆNEID., lib. I.



  PARIS,
  LIBRAIRIE CLASSIQUE-ÉLÉMENTAIRE,
  RUE DU PAON, Nº 8.

  M DCCC XXIV.



AVIS DE L'ÉDITEUR.


Une inadvertance de l'imprimeur, dont on s'est aperçu trop tard pour
pouvoir y porter remède, a produit une irrégularité dans la manière de
numéroter les pages adoptée jusqu'à présent dans cet ouvrage. Les
nombres, au lieu de _suivre_ dans cette seconde partie du troisième
volume ceux de la première, ainsi qu'il a été pratiqué dans les
première et seconde parties des deux volumes précédents, recommencent
par l'_unité_, comme si cette partie formoit un volume séparé.

Cette erreur est de peu d'importance sans doute; nous ajouterons même
que, vu le nombre considérable de pages que contient chacun de ces
volumes, cette manière de les numéroter est à la fois plus simple et
plus commode que la première.

Elle eût été adoptée dès le commencement, si nous avions pu nous faire
alors une juste idée de l'étendue que devoit avoir l'ouvrage. Au lieu
de suivre les divisions de la première édition, et de publier trois
volumes partagés en six parties, chacune de ces parties eût formé un
volume séparé, et celle-ci seroit le sixième.

Nous espérons que messieurs les Souscripteurs jugeront comme nous
qu'une erreur qui ne produit absolument aucun changement dans
l'économie du livre mérite à peine d'être remarquée.



TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.



QUARTIER SAINT BENOIT.

     Ce quartier est borné à l'orient par la rue du
     Pavé-de-la-Place-Maubert, le marché de ladite place, les rues de
     la Montagne-Sainte-Geneviève, Bordet, Moufetard, et de Lourcine
     exclusivement; au septentrion, par la rivière, y compris le
     Petit-Châtelet; à l'occident, par les rues du Petit-Pont et de
     Saint-Jacques inclusivement; et au midi, par l'extrémité du
     faubourg Saint-Jacques, jusqu'à la rue de Lourcine.

     On y comptoit, en 1789, cinquante-neuf rues, trois culs-de-sac,
     deux abbayes, deux églises collégiales, quatre paroisses, trois
     chapelles, quatre séminaires, six communautés d'hommes, quatre de
     filles et six couvents; deux écoles, dix-neuf colléges, un
     hôpital, deux places, etc.


PARIS SOUS LOUIS XIII ET SOUS LA MINORITÉ DE LOUIS XIV.

Il faut suivre avec attention le règne de Louis XIII: il n'a pas été,
selon nous, moins étrangement jugé par ses nombreux historiens que les
règnes qui l'ont précédé. La révolution, qui nous a appris à nous
tenir en garde contre leurs censures passionnées, nous apprendra de
même à nous méfier de leurs admirations niaises et de leurs jugements
superficiels. Comment en seroit-il autrement? Nous voyons de nos yeux
des catastrophes qu'ils n'avoient pas su prévoir, qu'il ne leur
appartenoit pas même de pouvoir imaginer. Il nous est donné de saisir
dans leur ensemble des faits qu'ils isoloient sans cesse les uns des
autres, qu'il leur arrivoit souvent de considérer comme de grands et
heureux résultats des vues purement humaines selon lesquelles la
société chrétienne étoit depuis si long-temps gouvernée; tandis que,
les considérant selon l'ordre de la Providence et dans les justes
rapports où ils sont placés, nous y découvrons à la fois et les effets
nécessaires de ces fausses doctrines que nous avons tant de fois
signalées, et les causes non moins fatales d'événements réservés aux
âges suivants, et dont nous étions destinés à subir les dernières
conséquences.

(1610.) Une partie de la grande chambre du parlement étoit assemblée
dans une des salles du couvent des Grands-Augustins, située dans cette
partie méridionale de Paris que nous décrivons maintenant[1]; et le
président de Blanc-Mesnil y tenoit l'audience du soir, lorsque le
bruit s'y répandit que Henri IV venoit d'être assassiné. Pendant ce
temps, les conseillers les plus intimes de la reine délibéroient déjà
avec elle sur les moyens de lui assurer la régence. Le moment étoit
favorable et même décisif, car le prince de Condé et le duc de
Soissons, les deux princes du sang qui avoient le plus de puissance et
de crédit, étoient alors absents de la cour. Aussi sut-elle en
profiter; et le parlement étoit encore dans le premier trouble où
l'avoit jeté cette fatale nouvelle, lorsque le duc d'Épernon, celui de
tous ces conseillers de Marie de Médicis qui, dans cette circonstance,
montra le plus de présence d'esprit et de résolution, y entra tout à
coup, et demanda avec hauteur, même d'un ton presque menaçant[2], que
cette princesse fût déclarée régente, séance tenante et sans
délibérer. Elle le fut en effet à l'instant même. Le lendemain, le roi
vint tenir son lit de justice où la régence fut confirmée; et aussitôt
commencèrent les troubles de cette orageuse minorité.

          [Note 1: Dans le quartier Saint-André-des-Arcs.]

          [Note 2: Il s'assit au banc des pairs, et montrant son épée,
          qu'il tenoit à la main: «Elle est encore dans le fourreau,
          dit-il; mais il faudra qu'elle en sorte, si l'on n'accorde
          pas, dans l'instant, à la reine-mère un titre qui lui est dû
          selon l'ordre de la nature et de la justice.»

                                     (Vie du duc d'Épernon, tom. II.)]

On forma un conseil de régence; et d'abord la plupart des grands
seigneurs et des officiers de la couronne prétendirent y avoir entrée.
Tandis que les ministres de la reine étoient occupés à satisfaire ou à
repousser ces prétentions, le comte de Soissons arriva à Paris, se
plaignant hautement qu'une affaire d'une aussi grande importance que
la régence du royaume eût été terminée sans sa participation, et
soutenant qu'un arrêt du parlement ne suffisoit point pour la
conférer; qu'elle ne pouvoit l'être que par le testament des rois, ou
par une déclaration faite de leur vivant, ou par l'assemblée des
états-généraux. Il fallut apaiser ce prince hardi et entreprenant: les
ministres y parvinrent en lui donnant une pension de cinquante mille
écus et le gouvernement de la Normandie.

Il fallut aussi calmer les alarmes des huguenots, qui n'avoient point
dans les conseillers de la régente la confiance qu'avoit fini par leur
inspirer le feu roi, et qui surtout étoient loin de les craindre
autant qu'ils l'avoient craint. On se hâta donc de publier une
déclaration qui confirmoit l'édit de Nantes dans toutes ses
dispositions. L'arrivée du duc de Bouillon dans la capitale avoit
suivi de près celle du comte de Soissons: son crédit étoit grand dans
le parti religionnaire dont il étoit considéré comme un des chefs
principaux; sa souveraineté de Sedan, ses alliances et ses
intelligences avec un grand nombre de princes étrangers, l'activité
de son esprit et son habileté, en faisoient un personnage considérable
et capable de se faire redouter. Il étoit arrivé assez tôt pour
assister au conseil dans lequel fut agitée la grande question de
savoir si l'on suivroit la politique du feu roi, qui n'avoit rassemblé
deux armées en Champagne et en Dauphiné, que pour soutenir les
entreprises des princes protestants contre la maison d'Autriche et les
projets de conquête du duc de Savoie sur le Milanois; ou si,
abandonnant un tel système, on conclueroit avec l'Espagne une alliance
solide, si nécessaire au repos de la chrétienté. Cet avis prévalut et
fit voir qu'il y avoit de bons esprits dans cette assemblée[3].
L'armée du Dauphiné fut dissoute; on conserva celle de Champagne; et
le duc de Bouillon, à qui l'on avoit promis, trop légèrement sans
doute, le commandement de cette armée[4], ne vit point sans un dépit
profond ses espérances trompées, et la préférence que l'on donna, dans
cette circonstance, au maréchal de la Châtre.

          [Note 3: Abandonné par la France, le duc de Savoie fut
          obligé de demander la paix au roi d'Espagne en suppliant;
          celui-ci, satisfait de l'avoir humilié, la lui accorda sans
          autres conditions. Certes, si l'on considère que le projet
          de ce duc étoit de s'aider du secours des François pour
          chasser les Espagnols du nord de l'Italie, cette conduite de
          Philippe II peut être citée comme un exemple de modération.]

          [Note 4: Elle fut destinée à porter secours, en cas de
          besoin, aux princes protestants d'Allemagne, qui
          prétendoient à la succession de Bergues et de Juliers, et
          aux états-généraux, qui appuyoient ces prétentions. La
          France ne sortoit point de cette politique qui lui faisoit
          ménager tous les partis.]

Mais ce qui inquiéta la régente plus vivement que tout le reste, ce
fut le retour du prince de Condé de l'exil volontaire où il s'étoit
condamné sous le feu roi[5]. Elle craignoit qu'il ne fût rentré en
France pour lui disputer la régence et s'emparer du gouvernement. Ses
craintes et celles de ses ministres furent telles à cet égard, qu'à
l'occasion de ce retour, l'ordre fut donné d'armer les bourgeois de
Paris, et que l'on créa pour les commander de nouveaux officiers qui
prêtèrent serment de fidélité à la reine[6]. De son côté, le prince
n'étoit pas sans méfiance et sans alarmes: il ne voulut entrer à Paris
que bien accompagné; sur l'invitation secrète qu'il leur en fit faire,
un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes allèrent au-devant de
lui et lui formèrent un cortége imposant, qui l'accompagna jusqu'au
Louvre, où il se rendit au moment même de son arrivée. Telles étoient
les dispositions des esprits, signes précurseurs et manifestes des
discordes qui alloient bientôt éclater.

          [Note 5: La passion insensée que Henri IV avoit conçue pour
          Marguerite de Montmorenci sa femme, l'avoit déterminé à
          prendre ce parti. Il sortit précipitamment de France en
          1609, emmenant la princesse avec lui, et se retira d'abord à
          Bruxelles, ensuite à Milan.]

          [Note 6: Tout le peuple parut disposé à soutenir ses
          intérêts; et l'on n'entendoit que ces mots dans les rues:
          «Nous ne reconnoissons que le roi et la reine.»]

Dès ces premiers moments de la régence, on commença à s'apercevoir de
l'empire absolu qu'exerçoient sur l'esprit de la reine Concini et sa
femme Éléonore Galigaï. Leur faveur sembloit croître de jour en jour;
rien ne s'obtenoit que par eux, rien ne se faisoit que par leur avis.
Tout plioit devant ces deux étrangers, et les princes du sang étoient
réduits eux-mêmes à rechercher leur amitié. Des querelles de cour, des
jalousies, des méfiances nouvelles furent les premiers résultats de
cette affection aveugle et impolitique de Marie de Médicis; et nous en
verrons bientôt de plus tristes effets.

(1611) Cette année fut remarquable par la disgrâce du duc de Sully,
depuis long-temps odieux à la cour, disgrâce que quelques-uns de son
parti, et même des plus considérables, avouèrent qu'il avoit bien
méritée[7]. Le plus grand nombre des protestants n'en jugea pas ainsi.
Ces sectaires qui savoient si bien mettre à profit ou les malheurs de
l'état ou la foiblesse de ceux qui le gouvernoient, ne pouvoient
laisser échapper l'heureuse occasion que leur offroit une minorité
pour recommencer leurs insolences et leurs mutineries. Cette même
année étoit justement celle où il leur étoit permis de se réunir en
assemblée générale afin de procéder à l'élection de deux députés qui
résidoient constamment pour eux auprès de la cour, et qu'ils
renouveloient tous les trois ans; elle se tint, comme à l'ordinaire,
à Saumur, et indépendamment des délégués de chaque église, qui
devoient légalement la former, on y vit arriver les ducs de La
Trimouille, de Bouillon, de Sully, de Rohan, MM. de Soubise, de La
Force, de Châtillon, et un grand nombre d'autres seigneurs des plus
considérables du parti. L'alarme se répandit bientôt à la cour,
lorsqu'on les vit, oubliant qu'ils n'étoient assemblés que pour
procéder à la nomination de leurs députés, proposer de nouvelles
formules de serment, répondre aux déclarations de la régente par des
cahiers de plaintes, et refuser de nommer ces députés jusqu'à ce que
l'on eût fait droit à leurs réclamations, dans lesquelles les intérêts
du duc de Sully ne furent point oubliés. La France entière partageoit
les alarmes de la cour, et craignoit de se voir replonger dans les
horreurs de ces guerres civiles si peu éloignées d'elle, et dont les
traces sanglantes n'étoient point encore effacées; et en effet, si
l'on en eût cru les plus violents, le parti entier eût, à l'instant
même, repris les armes et commencé les hostilités. Mais plusieurs
autres, qui exerçoient aussi une grande influence, étoient plus
modérés; quelques-uns même entretenoient des intelligences avec la
cour, entre autres le duc de Bouillon; et ce fut particulièrement à
ses efforts et à son habileté que l'on dut d'arrêter, au moyen de
quelques concessions nouvelles, leurs pernicieux desseins. Son zèle
toutefois étoit loin d'être désintéressé: la récompense qu'il en reçut
ne lui paroissant pas suffisante[8], il se repentit bientôt de ce
qu'il avoit fait; et c'est alors qu'on le vit, se tournant du côté du
prince de Condé, s'insinuer, par mille artifices, jusque dans sa
confiance la plus intime, et employer tout ce qu'il avoit de
ressources dans l'esprit pour aigrir ses mécontentements.

          [Note 7: Dès le jour de la mort de Henri IV, il avoit
          commencé à se rendre odieux et suspect à la cour, en
          refusant opiniâtrement de venir au Louvre, malgré les
          invitations pressantes et même les ordres de la reine-mère,
          pour aller se renfermer dans la Bastille, d'où il envoya
          enlever tout le pain qu'il put trouver aux halles et chez
          les boulangers, comme s'il eût eu le dessein d'y soutenir un
          siége. Si l'on en croit Bassompierre de qui nous tenons
          cette circonstance, il fit, ce même jour, une faute encore
          plus grave et qui ne fut pas oubliée: ce fut d'écrire au duc
          de Rohan son gendre, qui étoit alors à l'armée de Champagne,
          de marcher droit sur Paris avec six mille Suisses qu'il
          commandoit en qualité de colonel-général; et celui-ci
          s'étoit déjà avancé d'une journée, lorsque Sully le
          contremanda. On se plaignoit généralement de ses manières
          hautaines et inciviles, de son obstination à ne suivre que
          ses idées particulières; et tout en reconnoissant qu'il
          avoit fort accru l'épargne du feu roi, (bien que ce fût
          plutôt par un système de parcimonie que par une économie
          bien entendue), on l'accusoit de malversations dans
          l'exercice de sa charge, et l'on en citoit pour preuve la
          fortune immense qu'il avoit su se faire en très-peu de
          temps. Il répondit à cette accusation, la plus sensible pour
          lui et qu'on reproduisoit le plus souvent, par un mémoire
          dans lequel il rendoit compte au public du commencement et
          des progrès de sa fortune; mais il n'en est pas moins vrai
          de dire que, dans l'assemblée des protestants tenue à
          Saumur, la proposition ayant été faite de le soutenir, le
          duc de Bouillon représenta au duc de Rohan, qu'il ne jugeoit
          pas prudent que l'assemblée se déclarât si hautement en sa
          faveur; et que, _quelque grande que fût l'exactitude et la
          fidélité_ d'un surintendant des finances, il étoit difficile
          que l'_on ne trouvât pas quelque chose à redire à sa
          conduite_ lorsqu'on l'examinoit à la rigueur; et que si la
          cour le mettoit en jugement, elle trouveroit bientôt le
          moyen d'obliger M. de Sully à quitter tous ses emplois, en
          n'usant, pour y réussir, que des voies les plus juridiques
          et les plus légitimes. (Mém. du duc de Rohan.) Ajoutons que
          dans cette même assemblée et dans celles qui suivirent, ce
          même Sully se montra l'un des plus factieux et des plus
          fanatiques parmi ceux qui vouloient la guerre civile;
          qu'entêté comme il l'étoit de toutes les doctrines
          religieuses de sa secte, il en professoit aussi toutes les
          doctrines politiques, ainsi qu'il le prouva en maintes
          occasions, et principalement lorsque la mort de Henri IV
          l'eût dégagé de ces liens d'affection et de reconnoissance
          qui l'attachoient à ce grand roi. De tout ceci nous
          concluons, et sans nier toutefois qu'il ne fût recommandable
          par plusieurs qualités estimables, que Sully est fort
          au-dessous de la renommée qu'on lui a faite, renommée qu'il
          doit en grande partie à sa qualité de chaud protestant; et
          que pour valoir mieux que L'Hôpital, préconisé comme lui, et
          pour des raisons à peu près semblables, par la tourbe de nos
          libres penseurs, ce n'étoit cependant ni un génie supérieur
          ni un véritable homme d'état.]

          [Note 8: Il avoit la prétention, non-seulement d'entrer dans
          le ministère, mais d'y avoir la première place et de mener
          toutes les affaires.

                               (D'Estrées, _Mém. de la Rég._, p. 89.)]

(1612) Ils commencèrent à se manifester à l'occasion du mariage de
Louis XIII avec une infante d'Espagne: le contrat en fut signé le 22
août de cette année. Ce mariage, vivement désiré par le pape, et dont
les effets naturels devoient être de changer toute la politique de la
chrétienté, ne pouvoit être vu d'un bon oeil par le parti protestant;
et du reste, les esprits étoient, dès lors, tellement faussés sur tout
ce qui touchoit aux véritables rapports des sociétés que le
christianisme avoit réunies sous une loi commune, que plusieurs, même
parmi les catholiques, blâmoient aussi ce mariage comme ne devant
amener d'autre résultat que de fortifier en Allemagne la puissance de
la maison d'Autriche, et d'ôter à la France la confiance et l'appui
des princes protestants. Le prince de Condé et le comte de Soissons
adoptèrent ces idées: ce n'étoit qu'avec une extrême répugnance qu'ils
avoient donné leur consentement à ce mariage; la faveur de Concini,
qui n'avoit plus de bornes, aigrissoit encore leur mécontentement;
elle continuoit à remplir la cour de cabales et de divisions; et le
duc de Bouillon, attentif à profiter de toutes les fautes de la
régente, ne cessoit de répéter au prince de Condé qu'elle perdoit
l'état, et qu'il lui appartenoit, comme premier prince du sang, de
porter remède à un aussi grand mal; il lui montroit tous ces
mécontents qu'avoit faits l'aveugle prévention de Marie de Médicis
pour ce qu'il appeloit un _faquin de Florentin_, prêts à se réunir à
lui dans une si noble et si juste cause, lui offrant en même temps le
secours et l'appui du parti protestant, c'est-à-dire une armée de cent
mille hommes et les places fortes de France les mieux pourvues de
munitions et d'artillerie. Tout cela produisit enfin l'effet qu'il en
attendoit. (1614) Cette intrigue, conduite habilement et avec un tel
mystère que la reine et ses ministres n'en saisirent pas le moindre
fil et n'en eurent pas même le soupçon, éclata tout à coup par la
retraite des deux princes, que suivirent bientôt les ducs de Nevers,
de Longueville, de Mayenne, de La Trimouille, de Luxembourg, de Rohan,
et un grand nombre d'autres seigneurs. Le duc de Bouillon partit le
dernier; le duc de Vendôme, arrêté au moment où il se disposoit à
sortir de Paris, trouva bientôt le moyen de s'échapper; et tandis que
les autres confédérés se rassembloient dans la ville de Mézières, il
courut en Bretagne dans le dessein de faire soulever cette province
dont il étoit gouverneur.

Dans la situation critique où cette fuite des princes mettoit la
régente, le duc d'Épernon donna le conseil vigoureux de faire prendre,
à l'instant même, les armes à la maison du roi; de mettre le jeune
monarque à la tête de cette petite armée, et de poursuivre les princes
et seigneurs fugitifs avant qu'ils eussent eu le temps de rassembler
des troupes et d'organiser leur parti. De l'aveu même du prince de
Condé, ils étoient perdus si ce conseil eût été suivi; mais on préféra
négocier lorsqu'il falloit combattre. Aux manifestes du prince de
Condé, la reine répondit par des apologies; et sans que l'on eût tiré
l'épée de part et d'autre, cette première guerre fut terminée par le
traité de Sainte-Ménéhould, dans laquelle on accorda aux mécontents à
peu près tout ce qu'ils demandoient, ce qui ne produisit de leur part
et ne devoit en effet produire qu'une feinte soumission. Il fallut
même que le jeune roi fût mené en Bretagne pour forcer le duc de
Vendôme à mettre bas les armes; et il ne fût point rentré dans le
devoir, si une partie de la province n'eût refusé de se faire complice
de sa rébellion.

Quant aux protestants, ils se conduisirent, en cette circonstance, et
ceci est très-remarquable, comme s'ils eussent été réellement une
puissance indépendante, qui auroit eu des intérêts propres et
entièrement étrangers à ceux de l'état. Après avoir promis aux princes
d'être leurs auxiliaires contre la régente, ils avoient fait savoir à
celle-ci que, si elle vouloit les satisfaire, ils l'aideroient à
réduire les mécontents; puis, voyant que les deux partis vouloient la
paix, ils s'étoient retournés du côté de ceux-ci pour rallumer la
guerre. Renfermé dans la ville de Saint-Jean-d'Angeli dont, deux ans
auparavant, il avoit eu l'audace de s'emparer sans que la cour eût osé
lui demander raison d'un tel attentat, le duc de Rohan, protestant de
bonne foi et l'un des chefs les plus ardents de ce parti, dirigeoit
toutes ces manoeuvres, et étendant ses vues dans l'avenir, espéroit, à
la faveur de ces discordes intestines, lui faire regagner tout ce
qu'il avoit perdu.

Jusqu'à cette époque, la ville de Paris n'avoit pris aucune part à ces
divisions: elle étoit demeurée soumise à l'autorité de la régente; et
le parlement, que les princes avoient tenté d'entraîner dans leur
rébellion, n'avoit pas même voulu ouvrir les missives qu'ils lui
avoient adressées. La majorité du roi, déclarée dans un lit de justice
tenu le 20 octobre de cette année, sembloit devoir accroître encore
cette confiance du peuple et de ses magistrats dans une administration
qu'avoit confirmée, au milieu de cette grande solennité, la volonté
suprême du monarque. Les états-généraux, dont la convocation étoit un
des principaux articles du traité de Sainte-Ménéhould, indiqués
d'abord à Sens, transférés ensuite à Paris, ne produisirent rien qui
mérite d'être remarqué. Les princes essayèrent vainement de s'y rendre
maîtres des délibérations: ils n'y purent obtenir aucun crédit, et le
temps s'y passa en vaines altercations qui tournèrent au profit de
l'autorité.

(1615) Ce fut pendant ces états, les derniers que l'on ait tenus en
France, que commencèrent à paroître deux hommes destinés à jouer avant
peu et successivement le premier rôle dans le gouvernement, le sieur
Charles d'Albert de Luynes, qui entroit alors dans la faveur du roi et
à qui fut donné le gouvernement d'Amboise, dont un des articles du
traité de pacification obligeoit le prince de Condé à se démettre; et
Armand-Jean Du Plessis de Richelieu, évêque de Luçon, qui, dans la
présentation des cahiers, harangua le roi au nom du clergé[9].

          [Note 9: Il est cependant très-remarquable que, dans ces
          états-généraux, le clergé de France, parlant en corps et non
          sous l'influence de la puissance séculière, proposa au roi
          de recevoir le concile de Trente, lui déclarant «qu'il y
          alloit de l'honneur de Dieu et de celui de cette monarchie
          très-chrétienne, qui, depuis tant d'années, avec _un si
          grand étonnement des autres nations catholiques_, portoit
          cette _marque de_ DÉSUNION sur le front, etc.» (_Voy._ les
          Mémoires du clergé pour l'année 1615; l'_Anti-Febronius
          vindicatus_ de Zaccaria, tom. V, Épit. II, pag. 93; et De
          l'Église gallicane, par M. de Maistre, p. 5.) Celui qui
          porta la parole en cette occasion, fut, comme nous venons de
          le dire, ce même évêque de Luçon, ce Richelieu, _qui
          depuis_....!

          Il n'y a pas d'apparence que la demande que faisoient les
          évêques et archevêques, un moment rendus à leurs _véritables
          libertés_, fût favorablement accueillie par ce même pouvoir
          temporel qui tendoit sans cesse à accroître ses usurpations;
          mais elle fut d'abord violemment combattue par cette
          opposition _politiquement_ calviniste, dont les
          parlementaires avoient depuis long-temps répandu les maximes
          dans le troisième ordre qu'ils dirigeoient à leur gré. Ce
          fut donc le tiers-état qui s'opposa surtout à l'admission de
          ce concile, lequel fut rejeté, _quant à la discipline_, et à
          qui l'on voulut bien faire la faveur singulière de
          l'admettre, _quant au dogme_. Quels étoient les principaux
          meneurs de cette opposition du tiers-état? Écoutons l'abbé
          Fleury parlant à l'époque où il étoit désabusé de toutes ces
          dangereuses doctrines: «Ce furent, dit-il, des
          jurisconsultes profanes ou libertins qui, tout en faisant
          sonner le plus haut les libertés, y ont porté de rudes
          atteintes en poussant les droits du roi jusqu'à l'excès; qui
          inclinoient aux maximes des hérétiques modernes, et en
          exagérant les droits du roi et ceux des juges laïques ses
          officiers, ont fourni l'un des motifs qui empêchèrent la
          réception du concile de Trente.» (Sur les libertés de
          l'Église gallic., Opusc., p. 81.)]

Déçus des espérances qu'ils avoient fondées sur cette assemblée des
états-généraux, les princes recherchèrent l'appui du parlement et
l'excitèrent à demander des réformes dans l'administration. Cette
compagnie qui les avoit repoussés lorsqu'ils étoient en révolte
ouverte, les accueillit dès qu'ils lui offrirent les apparences d'une
résistance _légale_ à l'autorité, résistance dans laquelle elle se
voyoit appelée à paroître au premier rang, et qui alloit confirmer ses
anciennes prétentions à s'immiscer dans les affaires publiques.

S'étant donc assemblé le 28 mars, le parlement prit un arrêté par
lequel les princes, ducs, pairs et officiers de la couronne ayant
séance en la cour, étoient invités de s'y rendre pour donner leur avis
sur les propositions qu'il avoit résolu de faire «pour le service du
roi, le soulagement de ses sujets et le bien de l'état.»

On n'a pas besoin de dire que la reine, jalouse comme elle l'étoit de
son autorité, se trouva offensée au dernier point de cet arrêt. On
défendit aux princes de se rendre aux assemblées du parlement; la
démarche de cette compagnie fut déclarée attentatoire à l'autorité
royale; et les gens du roi, mandés le lendemain au Louvre, reçurent
l'ordre d'y apporter son arrêt et le registre de ses délibérations.

En donnant son registre, le parlement fit porter au roi quelques
paroles de soumission, protestant qu'il n'avoit prétendu ordonner la
convocation dont on se plaignoit que sous le _bon plaisir_ de sa
majesté. Cependant, comme il ne cessa point de demander une réponse à
ce sujet, et que cette demande devint même l'objet d'un nouvel arrêté
rendu solennellement le 9 avril suivant, l'ordre lui fut intimé
d'envoyer des députés au Louvre. Ces députés y furent très-mal reçus.
Le jeune prince, endoctriné par sa mère, débuta avec eux par des
paroles pleines d'aigreur. Le chancelier de Silleri, parlant ensuite
au nom du roi, leur défendit expressément de se mêler du gouvernement
de l'état, et surtout de faire désormais la moindre démarche pour
l'exécution de leur arrêt. Les députés répondirent par des
protestations d'une entière obéissance; et le lendemain, les chambres
assemblées n'en arrêtèrent pas moins qu'il seroit fait des
remontrances au roi sur les désordres de l'état. Ni les efforts ni les
menaces de la reine ne purent empêcher l'effet du nouvel arrêt. Leurs
remontrances, dressées par des commissaires, examinées dans plusieurs
séances tenues exprès par les chambres assemblées, furent lues le 26
mai dans une audience que le parlement demanda au roi. Dans ces
remontrances, où cette compagnie établissoit d'abord le droit qu'elle
avoit de prendre connoissance des affaires de l'état, elle attaquoit
indirectement l'alliance et le double mariage conclu avec l'Espagne,
et d'une manière plus marquée, la faveur extraordinaire dont jouissoit
un étranger, le maréchal d'Ancre[10], au préjudice des propres sujets
du roi, demandoit une meilleure administration des finances, proposoit
quelques dispositions favorables aux princes, et du reste répétoit une
partie des remontrances contenues dans les cahiers du tiers-état, lors
de la dernière assemblée des états-généraux. Toutes ces choses furent
écoutées avec beaucoup d'impatience de la part de la reine; et lorsque
la lecture en fut achevée, sa colère éclata sans mesure. La députation
fut renvoyée avec de grandes menaces; le lendemain 27 mai, un arrêt du
conseil, rendu contre les remontrances du parlement, ordonna qu'elles
seroient biffées de ses registres, en même temps que son arrêté du 28
mars; et des lettres-patentes lui furent expédiées pour qu'il eût à
enregistrer à l'instant même cet arrêt.

          [Note 10: Concini.]

Cependant cette affaire, qui occupoit alors tous les esprits et qui
sembloit devoir être poussée aux dernières extrémités, n'eut point les
suites fâcheuses qu'on auroit pu en attendre. Le parlement, voyant la
cour irritée à ce point, s'humilia sous l'autorité royale, ainsi que
c'étoit son usage quand il sentoit qu'il n'étoit pas le plus fort,
satisfait d'ailleurs d'avoir ainsi empêché de tomber en désuétude ses
anciennes prétentions à s'immiscer dans le gouvernement de l'état, et
retira ses remontrances. De son côté, la cour, sachant l'affection que
les peuples portoient à cette compagnie, ne parla plus ni de
l'enregistrement ni de l'exécution de son arrêté; mais, dès ce moment,
l'opinion publique, sur laquelle le parlement exerçoit une grande
influence, fut ébranlée; et la haine qu'inspiroit aux grands l'extrême
faveur du maréchal d'Ancre, se communiqua à toutes les classes de la
société, qui commencèrent à le considérer comme le seul auteur de
toutes les divisions de la cour, et de tous les maux dont la France
étoit affligée.

Un démêlé très-vif qu'il eût avec le duc de Longueville[11], dans
lequel celui-ci succomba, accrut encore cette haine générale dont il
étoit l'objet. Alors les princes, indignés de cet outrage, s'éloignent
une seconde fois de la cour, publient un manifeste sanglant,
particulièrement dirigé contre le favori, font traîner en longueur les
négociations que l'on a la foiblesse d'entamer avec eux, afin de se
donner le temps de rassembler des troupes, passent la Loire à la tête
d'une armée, font un traité avec les protestants, dont les alarmes
croissoient à mesure que l'époque du mariage du roi devenoit plus
prochaine; et la guerre civile semble prête à renaître. Du côté de la
cour, deux armées sont formées: l'une commandée par le maréchal de
Bois-Dauphin, et destinée à poursuivre celle des princes; l'autre sous
les ordres du duc de Guise, et couvrant la marche du roi, qui traversa
ainsi son royaume en bataille rangée pour aller à Bordeaux recevoir et
épouser l'infante d'Espagne. Le duc de Rohan, à la tête d'un corps de
protestants armés, osa s'avancer jusqu'à Tonneins, et, dans une
conférence qu'il eut avec des députés du roi, qui lui demandoient
raison de sa conduite, s'emporta en plaintes et en reproches dans
lesquels l'esprit de son parti se montroit tout entier[12]. Le conseil
de la régente sembla en cette circonstance recouvrer quelque vigueur:
il fut décidé que le duc de Rohan seroit déclaré ennemi de l'état; on
ôta à M. de La Force, qui s'étoit joint à lui, le gouvernement du
Béarn; les protestants reçurent l'ordre de mettre bas les armes, sous
peine d'être poursuivis comme rebelles et criminels de lèse-majesté;
enfin les deux armées royales furent réunies en une seule sous les
ordres du duc de Guise, pour aller à la rencontre de celle des
princes, qui étoit déjà entrée dans le Poitou, et l'accabler ainsi
sous des forces supérieures.

          [Note 11: Ce prince, qui avoit le gouvernement de la
          Picardie, avoit voulu s'opposer à quelques travaux que le
          maréchal d'Ancre projetoit de faire à la citadelle de la
          ville d'Amiens, dont il étoit gouverneur. Il n'avoit point
          réussi dans cette entreprise; et ayant voulu y mettre de la
          violence, les officiers préposés à la garde du château
          avoient repoussé la force par la force, et l'avoient obligé
          de faire retraite.]

          [Note 12: Il dit que les protestants s'étoient vus forcés de
          prendre les armes, parce qu'ils avoient vu le roi lever des
          troupes sans les y admettre, ce qui leur faisoit craindre
          qu'elles ne fussent destinées à agir contre eux; que
          l'assemblée de Grenoble les avoit exhortés _à se mettre en
          défense_ en cas que les députés qu'ils envoyoient au roi
          n'obtinssent pas de réponse favorable, et qu'en effet on
          n'avoit eu aucun égard aux demandes de ces députés; qu'on
          avoit publié en divers endroits du royaume que les mariages
          entre la France et l'Espagne _entraîneroient la ruine de la
          religion protestante_; que cette juste crainte étoit
          principalement ce qui leur avoit mis les armes à la main.]

(1616) Toutefois, au milieu de ces démonstrations guerrières qui
sembloient devoir annoncer des résultats décisifs, on négocioit
toujours; et la cour, toujours foible, étoit encore disposée à acheter
la paix. Des conférences ne tardèrent donc point à s'établir pour
parvenir à cette paix si vivement désirée; et elles le furent dans la
ville de Loudun. Les confédérés s'y rendirent, chacun avec des
intentions différentes, et uniquement occupé de ses intérêts
particuliers. Les princes et la plupart des mécontents catholiques
vouloient sincèrement la fin des troubles, et n'y mettoient d'autre
prix qu'un changement dans l'administration qui leur permît d'y
prendre part: là se bornoit leur ambition. Les chefs protestants
avoient des vues plus profondes: la paix ne leur convenoit point; ou
du moins s'ils consentoient à la faire, ce n'étoit qu'à des conditions
qu'on ne pouvoit leur accorder sans affoiblir l'autorité royale et en
avilir la majesté. Ne pouvant obtenir ces conditions insolentes, il
n'étoit point d'efforts qu'ils ne fissent auprès du prince de Condé et
de séductions qu'ils n'employassent pour le déterminer à rejeter les
propositions de la cour; mais celui-ci étoit las de la guerre civile,
et ce n'étoit point au profit des protestants qu'il avoit prétendu la
faire. Il signa donc un traité de paix qui lui assura ce qu'il
désiroit depuis long-temps, la place de président du conseil; et les
chefs protestants se virent ainsi dans la nécessité de le signer après
lui, bien qu'ils n'y trouvassent ni les avantages ni les sûretés
qu'ils prétendoient obtenir. Or, à moins de leur accorder
l'indépendance absolue, il étoit impossible de jamais les satisfaire.

Le roi prit la route de Paris immédiatement après la signature du
traité, et s'arrêta un moment à Blois, où il se fit dans le ministère
quelques changements attribués à l'influence du maréchal d'Ancre, qui
ne vouloit dans le conseil que des hommes qui lui fussent entièrement
dévoués[13]. Cependant les princes, retirés dans leurs terres ou dans
leurs gouvernements, ne sembloient pas fort empressés de reparoître à
la cour, comme s'ils eussent conçu quelques inquiétudes sur
l'exécution du traité. Enfin le duc de Longueville consentit à s'y
rendre sur les invitations pressantes de la reine; mais ce fut pour y
recommencer ses cabales contre elle et contre ses ministres, et avec
une telle violence, que cette princesse ne vit d'autre parti à prendre
que de tâcher de lui opposer le prince de Condé, qu'elle engagea plus
vivement encore à y revenir. Ce fut l'évêque de Luçon qui fut chargé
de cette négociation. Le prince y revint en effet, mais pour cabaler
aussi de son côté; et l'on put bientôt reconnoître que le traité de
Loudun loin d'apaiser les ressentiments les avoit accrus. De même que
les protestants n'étoient point satisfaits et ne pouvoient l'être,
parce qu'ils prétendoient à l'égalité avec les catholiques; de même
rien ne pouvoit contenter les princes, s'ils ne devenoient entièrement
maîtres des affaires; et ils se montrèrent bientôt, à l'occasion de
cette faveur extrême dont continuoit de jouir le maréchal d'Ancre,
plus susceptibles et plus jaloux qu'ils n'avoient encore été. Ils ne
manquoient aucune occasion de lui faire quelque affront, et
cherchoient par toutes sortes de moyens à accroître la haine populaire
dont il étoit déjà l'objet. L'autorité de la régente étoit attaquée de
toutes parts; et les appuis les plus fermes de son parti
l'abandonnoient peu à peu pour se ranger du côté des mécontents.
Ceux-ci tenoient des assemblées nocturnes[14] dans lesquelles ils
méditoient une révolution entière dans le gouvernement de l'état; et
le maréchal, instruit qu'on y avoit délibéré de le faire assassiner,
en fut alarmé au point de s'enfuir en quelque sorte de Paris. Mais en
s'éloignant de cette ville il conseilla à Marie de Médicis de faire
arrêter le prince de Condé que les factieux désignoient ouvertement
pour la remplacer dans la régence, et d'attaquer ainsi le mal dans sa
source. La reine vit en effet qu'elle n'avoit pas un moment à perdre,
et fit un effort sur elle-même pour prendre ce parti vigoureux. Le
prince, que la retraite du maréchal avoit rendu tout puissant et
auprès de qui se pressoit déjà la foule des courtisans, fut arrêté
dans le Louvre même, où l'on avoit su adroitement l'attirer; mais on
manqua les ducs de Vendôme, de Mayenne, de Bouillon, et leurs
principaux partisans. Presque tous s'échappèrent de Paris avec la plus
grande facilité; et telle étoit l'anarchie qui régnoit alors dans le
gouvernement, que plusieurs d'entre eux, s'étant rassemblés à la porte
Saint-Martin, y tinrent une espèce de conseil, dont le résultat fut de
rentrer dans la ville pour essayer d'y exciter un soulèvement en leur
faveur; mais le peuple n'y paroissant point disposé, ils se virent
enfin forcés de se retirer au nombre d'environ trois cents cavaliers,
qui allèrent se cantonner dans la ville de Soissons.

          [Note 13: Les sceaux furent ôtés au chancelier de Silleri,
          et donnés à Du Vair, premier président du parlement de
          Provence; et Puisieux, fils du chancelier, qui étoit
          secrétaire d'état, reçut, peu de temps après, l'ordre de
          quitter la cour.]

          [Note 14: À Saint-Martin-des-Champs et dans le faubourg
          Saint-Germain.]

Toutefois la haine des Parisiens pour le favori de la régente, et par
conséquent pour l'administration actuelle, s'étoit si souvent
manifestée, et par des signes si peu équivoques, que la princesse,
mère du prince de Condé, dès qu'elle eut appris le malheur arrivé à
son fils, crut pouvoir seule et malgré le départ des chefs du parti,
exciter une sédition; elle monta sur-le-champ en carrosse et parcourut
toutes les rues de Paris, accompagnée d'un groupe de gentilshommes à
cheval qui crioient: «Aux armes, messieurs de Paris, le maréchal
d'Ancre a fait tuer monsieur le prince de Condé, premier prince du
sang; aux armes, bons François, aux armes.» Elle alla ainsi jusqu'au
pont Notre-Dame, sans que sa présence ni les cris de ses gentilshommes
produisissent aucun effet. Les marchands fermèrent leurs boutiques,
mais le peuple demeura tranquille; on aperçut seulement une femme qui
essayoit de commencer une barricade auprès de Sainte-Croix-de-la-Cité.
Un cordonnier, nommé Picard, entièrement dévoué aux princes, et ennemi
déclaré de Concini, tenta aussi d'ameuter la populace, sur laquelle il
avoit beaucoup de crédit, et malgré tous ses efforts ne parvint à
réunir qu'une petite troupe mal armée, qui se dissipa d'elle-même en
un instant. Cependant quelques domestiques du prince, envoyés à
dessein dans les environs de la maison du maréchal, parvinrent à y
former un rassemblement, échauffèrent la multitude, et la poussèrent à
en briser les portes et à la piller. Le guet qui se présenta pour
arrêter le désordre fut repoussé; et le pillage, interrompu seulement
par la nuit, fut recommencé le lendemain, jusqu'à ce que la maison eût
été entièrement dévastée.

Ce fut alors que l'évêque de Luçon entra au conseil: le maréchal
d'Ancre, que le mauvais succès de cette confédération avoit rendu plus
puissant que jamais, mécontent de quelques ministres[15] dont l'avis
n'étoit pas que les princes fussent éloignés des affaires et qu'on les
traitât avec cette rigueur, avoit obtenu de la régente qu'ils fussent
renvoyés pour être remplacés par ses propres créatures; et Richelieu
étoit du nombre de ceux qui lui avoient montré le plus de dévouement.
Celui-ci fit voir d'abord ce qu'il étoit; et attribuant avec raison à
la foiblesse et à l'indécision du gouvernement, et les troubles
précédents et ceux qu'avoit fait naître cette nouvelle rébellion, il
conseilla de montrer plus de vigueur et d'employer pour l'étouffer
tout ce que la puissance royale avoit de force et de majesté. Son
conseil fut suivi: on commença par des exemples de sévérité dans Paris
même, où il se fit plusieurs exécutions de ceux qui cherchoient à y
enrôler des soldats pour le parti des princes. (1617) Trois armées
furent mises en campagne: l'une étoit sous les ordres du duc de Guise,
qui venoit de faire sa paix, et du maréchal de Themines; le maréchal
de Montigny commandoit la seconde, et la troisième avoit pour chef le
comte d'Auvergne, que l'on tira de la Bastille, où il étoit depuis
long-temps renfermé[16], pour l'opposer aux rebelles, et qui justifia
la grâce qu'on lui avoit accordée et la confiance que l'on avoit mise
en lui, en les battant partout où il les rencontra. Ces trois armées
agissoient simultanément sur tous les points où les princes avoient
établi leurs moyens de résistance[17]. Ainsi poursuivis de toutes
parts, ceux-ci se virent bientôt réduits aux dernières extrémités;
mais au moment où ils étoient prêts de succomber, une révolution de
cour les sauva.

          [Note 15: Il nomma Barbois contrôleur des finances à la
          place du président Jeannin, et l'évêque de Luçon fut fait
          secrétaire d'état.]

          [Note 16: Il étoit fils naturel de Charles IX. Henri IV
          l'avoit fait mettre à la Bastille pour être entré dans la
          conspiration du duc de Biron; et il étoit condamné à y finir
          ses jours.]

          [Note 17: Dans le Perche, dans le Maine, dans le
          Soissonnois, dans l'Île de France, dans la Champagne, dans
          le Berry, dans le Nivernois.]

Et en effet, pour profiter de semblables succès, il auroit fallu un
autre caractère que celui de Marie de Médicis: il n'y avoit en elle
que foiblesse et imprévoyance; les apparences de résolution qu'il lui
arrivoit quelquefois de montrer, n'étoient autre chose que
l'entêtement d'un esprit capricieux et borné; et elle le fit bien voir
dans cette obstination qu'elle mit à soutenir contre l'animadversion
publique ce Concini et sa femme, qu'elle avoit pour ainsi dire tirés
de sa domesticité, et qu'elle opposoit aveuglément, et en les
comblant sans cesse de nouvelles faveurs, à tant d'ennemis dont ces
faveurs scandaleuses accroissoient de jour en jour le nombre, et qui,
grands et petits, s'élevoient contre elle de toutes parts. On
s'indignoit à la fois et des richesses prodigieuses amassées par ces
deux étrangers aux dépens de la substance des peuples, et de voir les
princes du sang sacrifiés à de tels favoris; et de ce pouvoir sans
exemple que s'étoit arrogé un Italien de faire et défaire les
ministres en France, selon qu'ils étoient plus ou moins soumis à ses
caprices, et des instruments plus ou moins serviles de sa fortune et
de ses volontés. Ainsi prenoit sans cesse de nouvelles forces le parti
opposé à la régente; et ses ennemis les plus dangereux n'étoient pas
dans le camp des princes, mais à la cour même et jusque dans la
société la plus intime de son fils. Luynes possédoit toute la
confiance du jeune roi, et s'en servoit avec beaucoup d'adresse pour
discréditer sa mère auprès de lui et le déterminer à sortir enfin de
tutelle, à secouer un joug dont il devoit se sentir humilié, et qui
étoit devenu insupportable à ses sujets. Louis avoit pour le maréchal
d'Ancre une aversion naturelle qui ne contribua pas peu à lui faire
recevoir les impressions que vouloit lui donner son favori; celui-ci
venoit de former avec les princes une union secrète dont l'objet
étoit de perdre la reine et ses deux créatures: en même temps qu'il
disposoit le roi à voir ces princes d'un oeil plus favorable, il
continuoit de l'aigrir et de le prévenir contre sa mère, jusqu'à lui
persuader que ses jours n'étoient pas en sûreté auprès d'elle; et lui
montrant dans le maréchal d'Ancre le principal artisan des complots
qui s'ourdissoient contre son autorité et peut-être contre sa vie, il
parvint à en obtenir un ordre de le faire arrêter. Mais, n'ignorant
pas combien Concini s'étoit fait de partisans par ses bienfaits et ses
prodigalités, il jugea qu'en une telle entreprise, il n'y avoit de
sûreté pour lui que dans un assassinat, et fit ajouter à l'ordre de
l'arrêter celui de le _tuer en cas de résistance_, bien décidé à
interpréter ainsi le moindre mouvement ou la moindre parole qui lui
échapperoient au moment où l'on se saisiroit de lui.

Cette intrigue, bien que tramée dans le plus profond mystère, n'avoit
pu demeurer si secrète que quelques vagues indices n'en fussent
parvenus jusqu'à la reine et au maréchal. Elle en conçut des alarmes
assez vives pour avoir avec son fils plusieurs explications dans
lesquelles elle lui offrit d'abandonner entièrement la conduite des
affaires, et même de se rendre au parlement pour y faire une
abdication solennelle du pouvoir qu'elle exerçoit en son nom. Louis
fit voir en cette circonstance cette disposition naturelle qu'il
avoit à dissimuler ses vrais sentiments, l'un des traits les plus
marquants de son caractère: loin d'entrer dans les vues de sa mère, il
lui donna tous les témoignages de confiance et de satisfaction qui
pouvoient la rassurer, combattit le dessein qu'elle paroissoit former
de ne plus prendre part au gouvernement, et l'invita fortement à
vouloir bien continuer de servir de guide à sa jeunesse et à son
inexpérience. De son côté le maréchal avoit par intervalles de tristes
pressentiments: il songeoit quelquefois à se retirer de cette cour
orageuse où il n'avoit qu'un seul appui qui, d'un jour à l'autre,
pouvoit lui manquer, et à mettre hors de France sa vie et sa fortune
en sûreté. L'ambition de sa femme l'empêcha, disent les historiens, de
céder à cette heureuse inspiration.

Luynes toutefois ne précipita rien: il vouloit que le roi fût bien
affermi dans les résolutions qu'il lui avoit fait prendre. Le voyant
enfin tel qu'il désiroit qu'il fût, il s'occupa de chercher l'homme
propre à frapper un coup aussi hardi. Le baron de Vitri, capitaine des
gardes-du-corps, jouissoit d'une grande réputation de courage et
faisoit hautement profession de haïr et de mépriser le maréchal: ce
fut sur lui qu'il jeta les yeux. Vitri, sur l'ordre du roi qui lui fut
montré, accepta la commission de s'emparer de Concini, mort ou vif,
et s'étant associé quelques amis aussi déterminés que lui[18],
l'exécuta avec beaucoup de sang-froid et de résolution. Cette scène
tragique se passa le 24 avril, à six heures du matin, sur le petit
pont du Louvre, où le maréchal alloit entrer. Vitri l'arrêta de la
part du roi; et d'après ses instructions, regardant comme un acte de
résistance un mouvement que celui-ci fit en arrière et une exclamation
qui lui échappa, il le fit tuer sur-le-champ de trois coups de
pistolet[19]. Montant aussitôt dans la chambre du roi, il lui dit ce
qui avoit été fait; de là il se rendit dans l'appartement de la
maréchale, qui étoit voisin de celui de la reine, et lui signifia
l'ordre qu'il avoit de l'arrêter. Marie de Médicis fut à l'instant
même confinée dans son appartement; on lui ôta ses gardes, qui furent
remplacés par ceux du roi: celui-ci refusa de la voir, quelques
instances qu'elle pût faire pour obtenir cette entrevue; et elle
demeura seule et abandonnée, tandis que, dans l'appartement de son
fils, tout respiroit la joie et retentissoit d'acclamations[20]. À
l'exception de l'évêque de Luçon, dont la conduite, dans cette
position difficile, avoit été aussi adroite que mesurée, tous les
ministres nouveaux furent disgraciés et les anciens rappelés; à force
d'outrages et de mauvais traitements, on détermina la reine à demander
elle-même à se retirer de la cour; la ville de Blois fut désignée
pour le lieu de son exil; et tout fut réglé d'avance pour son entrevue
d'adieux avec son fils, et jusque dans les plus petites circonstances.
Les princes revinrent aussitôt à la cour, et justifièrent leur révolte
«par la nécessité où ils s'étoient trouvés de prendre les armes pour
s'opposer aux violences et pernicieux desseins du maréchal d'Ancre,
qui se servoit des forces du roi contre l'intérêt de sa majesté et
dans l'intention de les opprimer.» On souffrit que le corps de
celui-ci fût déterré par la populace, et qu'elle exerçât sur ce
cadavre les plus indignes outrages[21]; et la maréchale, condamnée à
mort par arrêt du parlement, fut exécutée en place de Grève le 8
juillet suivant[22]. Ainsi finit d'elle-même la guerre civile; et
cette révolution de cour fut aussi complète qu'il étoit possible de la
désirer.

          [Note 18: Les principaux étoient du Hallier son frère,
          Persan son beau-frère, Bournonville, Guichaumont, et Rigaud,
          exempt des gardes-du-corps.]

          [Note 19: Vitri avoit placé un garde-du-corps à la porte du
          Louvre pour épier le moment où le maréchal sortiroit de la
          maison qu'il avoit près de ce palais, avec ordre de le venir
          avertir aussitôt à la porte du grand cabinet du roi, où il
          l'attendoit. La garde remplit exactement sa commission:
          Vitri partit sur-le-champ, et prit avec lui en passant tous
          ceux qui l'attendoient, et fit une telle diligence, qu'il
          arriva près du maréchal lorsque celui-ci n'étoit encore que
          sur le Petit-Pont, où il lisoit une lettre. Comme Vitri
          étoit fort vif, peut-être seroit-il passé sans le voir, si
          du Hallier, qui le suivoit, ne lui eût dit: «_Monsieur,
          voilà M. le maréchal._»--«_Où est-il?_ reprit
          Vitri.»--«_Tenez, le voilà_, lui dit Guichaumont, et en même
          temps celui-ci lui tira le premier coup de pistolet. Les
          autres tirèrent aussi; mais on a toujours cru que
          Guichaumont l'avoit tué, parce qu'il tomba dès qu'il l'eut
          frappé. D'autres disent que Vitri, s'approchant de lui, le
          prit d'une main par le bras, et que, levant de l'autre son
          bâton de commandement, il lui déclara l'ordre qu'il avoit de
          l'arrêter. _Moi, prisonnier!_ reprit le maréchal en faisant
          un pas en arrière: et c'est alors que partirent les trois
          coups de pistolet. (_Mém. du marq. de Fontenay-Mareuil._)
          Plusieurs disent que Concini, se voyant attaqué, fit mine de
          vouloir tirer son épée pour se défendre; mais M. de Brienne
          assure, dans ses Mémoires, «qu'aucun de ceux qui en
          pouvoient rendre témoignage, n'en étoit convenu en
          particulier.»

          On remarque que parmi plus de trente gentilshommes qui
          l'accompagnoient, aucun d'eux ne mit l'épée à la main, à
          l'exception de Saint-Georges, qui depuis fut capitaine des
          gardes du cardinal de Richelieu; mais, voyant que les autres
          l'abandonnoient, il fut forcé de se retirer.]

          [Note 20: Les courtisans s'y rendoient en foule, et l'on fut
          obligé de mettre ce jeune prince sur un billard; afin qu'il
          fût plus à portée de voir ceux qui venoient lui rendre
          hommage, et d'en être vu.]

          [Note 21: Le corps du maréchal fut déposé d'abord dans la
          salle des portiers, ensuite dans le petit jeu de paume du
          Louvre. Il y resta jusqu'à neuf heures du soir, et fut porté
          ensuite à Saint-Germain-l'Auxerrois, où on l'enterra
          secrètement sous l'orgue, afin de cacher au peuple sa
          sépulture. Elle fut connue toutefois dès le lendemain, et
          quelques gens de la lie du peuple, ou dirigés par ses
          ennemis, ou poussés par leur propre fureur, s'attroupèrent
          dans l'église Saint-Germain, déterrèrent le cadavre et
          exercèrent sur lui mille indignités, aux cris redoublés de
          _vive le roi_. On le pendit à des potences qu'il avoit fait
          dresser lui-même, on lui arracha le coeur, on coupa sa chair
          par petits morceaux; ces mêmes potences, que l'on abattit,
          lui servirent de bûcher; et les cendres, ainsi que les
          débris de son cadavre, furent jetés dans la rivière.

          Quoiqu'on ne puisse justifier ce ministre de quelques abus
          de pouvoir dans le haut rang où la faveur l'avoit placé, il
          faut bien se garder de croire que ce fût un aussi méchant
          homme que l'a dépeint cette multitude de libelles, de
          déclarations, de remontrances, publiés alors par ses
          ennemis. Le maréchal d'Estrées, qui s'étoit jeté dans le
          parti des princes, et qui sans doute prit part d'abord à
          toutes ces calomnies, s'étonne, dans ses mémoires, des excès
          auxquels on s'étoit porté contre lui, et lui rend ainsi un
          témoignage qui ne sauroit être suspect: «Quand je fais
          réflexion, dit-il, sur les circonstances de la mort du
          maréchal d'Ancre, je ne la puis attribuer qu'à sa mauvaise
          destinée, ayant été conseillée par un homme qui avoit les
          inclinations fort douces; et comme il étoit lui-même
          _naturellement bienfaisant et qu'il avoit désobligé fort peu
          de personnes_, il falloit que ce fût _son étoile_ ou la
          nature des affaires qui eussent soulevé tant de monde contre
          lui.»]

          [Note 22: Dans l'arrêt qui la condamne, elle n'est point
          déclarée _sorcière_, comme plusieurs l'ont avancé, mais
          seulement criminelle de _lèse-majesté divine et humaine_,
          sans que son crime fût autrement spécifié. Au reste, il est
          certain qu'elle se défendit victorieusement sur toutes les
          accusations capitales qu'on éleva contre elle; et l'on ne
          peut s'empêcher de la considérer comme une victime immolée à
          la vengeance de ceux qui possédoient alors un pouvoir, dont
          elle et son mari avoient joui trop long-temps. Elle mourut
          avec un courage modeste, qui excita beaucoup de pitié et
          même d'attendrissement parmi tous ceux qui étoient accourus
          à ce triste spectacle.]

(1618) Le gouvernement prit dès ce moment une allure plus ferme; et le
pouvoir de celui qui succédoit au maréchal venant immédiatement du
roi, imposa davantage, fut d'abord moins envié et moins contesté. Mais
cela dura peu: le même esprit de mutinerie continuoit d'animer tous
ces grands impatients du joug. Peut-être s'étoit-il accru par
l'impunité et par cette espèce de triomphe qu'ils venoient de
remporter sur l'autorité. La reine-mère avoit été pour eux un objet de
haine, tant qu'elle avoit eu entre les mains cette autorité, qu'elle
refusoit de partager avec eux: ils devinrent ses partisans dès qu'elle
eut été abattue, et qu'ils eurent reconnu que par cet événement leur
position n'étoit point changée. Blessé des hauteurs de Luynes,
contrarié par lui dans quelques-unes de ses prétentions, le duc
d'Épernon écouta le premier les propositions que lui fit faire Marie
de Médicis, de former un parti pour la tirer de sa captivité, car elle
étoit véritablement prisonnière à Blois; et les protestations qu'elle
faisoit de vivre désormais entièrement éloignée des affaires, les
engagements solennels qu'elle offroit même de prendre à cet égard, ne
rassuroient point assez le roi et son favori, pour qu'ils cessassent
un seul instant d'exercer à son égard la plus rigoureuse surveillance.
L'intrigue fut conduite avec beaucoup de mystère et d'habileté: pour
en assurer le succès, d'Épernon feignit même un moment de se
réconcilier avec Luynes; et bientôt il eut rallié autour de lui assez
de mécontents pour tenter l'entreprise audacieuse de délivrer la reine
et de s'attaquer à l'autorité même du souverain.

(1619) Tout étant préparé, il sort de Metz, malgré l'ordre exprès que
le roi lui avoit donné d'y rester, et en même temps la reine se sauve de
Blois. Aussitôt tous les ennemis de Luynes se déclarent ses partisans;
on lève des troupes de part et d'autre; la mère et le fils éclatent
réciproquement en reproches, en plaintes, en récriminations; la guerre
commence. Mais à peine commencée, elle tourne en négociations, grâce aux
soins de l'évêque de Luçon, qui, par sa conduite également adroite et
mesurée, avoit su inspirer de la confiance au favori sans manquer à ce
qu'il devoit à la reine, de reconnoissance et d'attachement[23].
L'accommodement se fit, le roi vit sa mère à Tours, et tout s'y passa de
manière à faire croire que la réconciliation étoit sincère des deux
parts. Quant au duc d'Épernon, il y reçut, non des lettres de grâce pour
sa révolte, mais en quelque sorte des remerciements pour avoir levé des
troupes et augmenté les garnisons des places fortes de son gouvernement;
et il fut déclaré que, «l'ayant fait dans la persuasion que c'étoit
_pour le service du roi_, il n'y avoit rien qui ne dût être _agréable à
sa majesté_.» «Suppositions chimériques, dit un écrivain
contemporain[24], incapables de faire illusion à personne, et toutes
propres à rendre le gouvernement méprisable.» «Mais il y avoit
long-temps, ajoute le continuateur du père Daniel, que l'on étoit dans
l'habitude d'en user ainsi. C'étoit le style et l'usage du temps. Les
seigneurs révoltés n'auroient pu se résoudre à poser les armes, si on ne
leur eût offert que des lettres d'abolition. Ils ne vouloient pas être
traités en criminels dans les actes mêmes où on leur accordoit le pardon
de leurs crimes[25].»

          [Note 23: Ces marques d'attachement qu'il n'avoit cessé de
          lui donner depuis sa disgrâce, l'avoient fait exiler à
          Avignon; et ce fut Luynes lui-même qui le tira de son exil
          pour l'employer dans cette affaire; Richelieu y réussit de
          manière à satisfaire les deux partis.]

          [Note 24: Mém. chron., t. I.]

          [Note 25: Tom. XIII, in-4º, p. 250.]

Malgré les apparences de bon accord qu'avoit offertes leur entrevue,
la mère et le fils se séparèrent conservant au fond du coeur autant
d'aigreur et de méfiance l'un contre l'autre qu'auparavant. Le roi
retourna à Paris; la reine se retira dans son gouvernement. Ce n'étoit
point l'avis de l'évêque de Luçon: il vouloit qu'elle allât à la cour
pour y tenir tête à ses ennemis et essayer de regagner l'amour et
l'affection de son fils; d'autres, lui rappelant l'exil et la
captivité de Blois, lui conseilloient de demeurer dans un lieu où elle
pouvoit se faire craindre et se défendre si elle étoit attaquée: ce
fut ce dernier conseil qui fut suivi. Marie de Médicis continua de
correspondre avec son fils par des lettres où elle se montra plus
susceptible et plus jalouse que jamais. Luynes, craignant alors de sa
part quelque nouvelle entreprise, résolut de tirer enfin de sa prison
le prince de Condé, qui n'avoit point été jusqu'alors compris dans
l'amnistie accordée aux mécontents, parce qu'on avoit jugé plus
prudent de ne point rejeter encore au milieu d'eux un personnage de
cette importance: il l'en fit donc sortir dans l'intention de
l'opposer à la reine, et de la contenir au moyen d'un si puissant
auxiliaire. La nouvelle qu'elle en reçut ne parut pas d'abord lui être
désagréable; mais la déclaration qui accompagna sa délivrance et que
l'on publia quelques jours après[26], fut faite dans des termes qui
l'offensèrent au dernier point, et ce ne fut pas sans beaucoup de
peine que le roi et son favori parvinrent à l'apaiser.

          [Note 26: On y faisoit dire au roi «que l'audace de ceux qui
          avoient abusé de son nom et de son autorité, auroient porté
          les choses à une entière et déplorable confusion, si Dieu ne
          lui eût donné la force et le courage de les châtier; qu'un
          des plus grands maux qu'ils eussent procuré étoit la
          détention du prince de Condé, qui n'avoit eu d'autre cause
          que _les artifices_ et _les mauvais desseins_ de ceux qui
          vouloient joindre la ruine du prince à celle de l'état,
          ainsi que sa majesté l'avoit reconnu, après s'être
          soigneusement informé de tout ce qui avoit pu servir de
          prétexte à son emprisonnement.» Or, c'étoit attaquer
          ouvertement la reine, qui avoit elle-même fait arrêter le
          prince de Condé.]

Cependant celui-ci étoit arrivé plus rapidement encore que le
maréchal d'Ancre au comble de la faveur. Le roi venoit d'ériger pour
lui en duché-pairie, et sous le nom de Luynes, la terre de Maillé en
Touraine; lui et les siens étoient pour ainsi dire accablés de biens
et d'honneurs: aussi commença-t-il à devenir, de même que celui à qui
il avoit succédé dans ce pouvoir emprunté, un objet de haine et
d'envie pour les courtisans; et au milieu de cette cour turbulente et
séditieuse, plusieurs tournèrent de nouveau les yeux vers la
reine-mère, regardant la ville d'Angers, où elle exerçoit une sorte
d'autorité souveraine, comme un refuge contre ce qu'ils appeloient la
tyrannie du nouveau favori.

(1620) Le duc de Luynes, qui voyoit l'orage se former contre lui,
conçut le dessein d'attirer cette princesse à Paris, afin de la
surveiller de plus près. Des démarches furent faites auprès d'elle,
pour la déterminer à y revenir: elles furent inutiles, et Marie de
Médicis les repoussa avec d'autant plus de hauteur que son fils
s'étoit avancé jusqu'à Orléans avec toute sa maison, comme s'il eût
voulu employer la force pour l'y contraindre, dans le cas où l'on
n'auroit pu réussir par la négociation. Le duc de Luynes, qui désiroit
éviter la guerre civile, ne voulut pas pousser les choses plus loin,
et le roi revint à Fontainebleau.

Ce n'étoit au fond qu'un acte de modération: on crut y voir de la
foiblesse, et l'audace des mécontens s'en accrut. Enfin un complot
fut formé en faveur de la reine-mère, et éclata tout à coup par la
retraite ou la fuite de plusieurs princes du sang et d'un grand nombre
de seigneurs les plus considérables de la cour. Le duc de Mayenne fut
le premier qui sortit brusquement de Paris, sous prétexte qu'il n'y
étoit point en sûreté et qu'on avoit formé le projet de l'arrêter. Le
duc de Vendôme le suivit de près; le duc de Longueville se retira dans
son gouvernement de Normandie; le comte et la comtesse de Soissons
prirent la route d'Angers[27]; les ducs de Retz, de la Trémouille, de
Roannez, de Rohan, d'Épernon, de Nemours, etc., s'allèrent cantonner
dans les terres ou places fortes qu'ils possédoient en Bretagne, en
Normandie, en Poitou, en Saintonge, dans l'Angoumois. Presque toute
la noblesse de ces provinces s'étant déclarée pour la reine, son parti
parut d'abord formidable, et ses conseillers, dont la présomption
s'accroissoit encore par ces apparences si prospères, furent d'avis
que dans la position où elle se trouvoit et avec les espérances
qu'elle pouvoit concevoir, elle devoit faire la guerre et repousser
toute négociation.

          [Note 27: On avoit été prévenu de leur projet de départ, et
          le premier mouvement du roi avoit été de les faire arrêter.
          L'avis du président Jeannin fut qu'il valoit mieux les
          laisser partir, parce que, mal intentionnés comme ils
          l'étoient pour le service du roi, leur présence à Paris ne
          pouvoit qu'être dangereuse, et l'empêcheroit lui-même d'en
          sortir. Il représenta en outre qu'ils apporteroient dans la
          cour de la reine plus de trouble et de confusion que de
          profit et d'utilité; qu'il y avoit lieu de croire que tous
          les mécontents s'en iroient ainsi les uns après les autres;
          mais aussi qu'au premier qui reviendroit, les autres ne
          tarderoient point à le suivre. Cet avis prévalut; et, en
          effet, depuis que l'on gouvernoit au nom du roi, ces
          mutineries des princes, bien que dangereuses encore,
          commençoient à être moins redoutées.]

L'évêque de Luçon ne partageoit point cette confiance: son coup
d'oeil, plus perçant et plus sûr, avoit reconnu d'abord que tout
céderoit invinciblement à l'ascendant de l'autorité royale; que la
reine-mère, vis-à-vis de son fils, étoit dans une position bien moins
favorable que ne l'avoient été les princes vis-à-vis de la régente; et
que si ceux-ci n'avoient pu réussir dans leurs desseins, elle avoit
encore de moindres chances de succès. On ne l'écouta point; et
l'événement le justifia bientôt dans tout ce qu'il avoit pressenti.
Avec une rapidité qui rendit presque ridicule ce qui avoit d'abord
causé tant d'alarmes, le roi parcourut la Normandie à la tête de son
armée, sans y rencontrer la moindre résistance: partout les portes des
villes, que les mécontents avoient fermées, s'ouvrirent pour ainsi
dire d'elles-mêmes à son approche; et il entra ainsi en Anjou, comme
il auroit pu le faire au milieu de la paix la plus profonde. La
confusion se mit aussitôt dans le conseil de la reine; à peine ses
troupes firent-elles quelque résistance au pont de Cé; elles
résistèrent plus foiblement encore à l'attaque de la ville d'Angers,
qui fut emportée en quelques heures; et les négociations, qui
n'avoient été interrompues qu'un moment, devenant alors la seule
ressource de Marie de Médicis, un traité fut signé presque aussitôt
entre elle et son fils, dans lequel la cour commença à se montrer plus
ferme à l'égard des princes et des seigneurs révoltés[28], et dont le
résultat fut de la faire revenir enfin à la cour, ce que le duc de
Luynes vouloit par-dessus tout. L'évêque de Luçon fut un de ceux qui
contribuèrent le plus à la conclusion de ce traité.

          [Note 28: Il fut dit que S. M. vouloit bien leur accorder un
          pardon qu'ils ne méritoient pas, pourvu que, dans
          l'intervalle de huit jours après la paix, ils posassent les
          armes et rentrassent dans l'obéissance qu'ils lui devoient.
          On ajouta que le roi n'entendoit rendre à aucun de ces
          rebelles les charges et gouvernements dont il avoit disposé
          depuis leur révolte.]

La reine étoit réduite à désirer cette réconciliation: le duc de
Luynes, qui la lui faisoit accorder comme une faveur, la désiroit plus
ardemment encore. Ainsi étoit étouffée dans son germe une guerre
civile peu dangereuse sans doute, si l'on ne considère que ceux contre
qui on la faisoit, mais dont les conséquences lui causoient de justes
alarmes: car les protestants avoient toujours les yeux ouverts sur ce
qui se passoit. Ces intraitables factieux n'attendoient que de
nouveaux désastres pour lever l'étendard de la rébellion; et bien
qu'ils fussent également ennemis de tout ce qui portoit le nom de
catholique, ils étoient prêts à traiter avec tous les partis dès
qu'ils y trouveroient l'avantage du leur. Déjà en 1618, et au moment
où l'évasion de la reine du château de Blois sembloit leur offrir la
perspective de longs troubles, ils s'étoient soulevés dans le Béarn et
avoient insolemment refusé de restituer au clergé les biens dont ils
l'avoient dépouillé dans les anciennes guerres civiles, quoique l'édit
qui ordonnoit cette restitution leur assignât sur les domaines du roi
un revenu égal à celui des biens qu'on leur redemandoit. L'année
suivante, leur assemblée, qu'ils avoient tenue à Loudun, ne s'étoit
pas montrée moins violente et moins audacieuse que celle de Saumur; et
les choses y furent même poussées si loin, qu'on crut devoir les
menacer, s'ils ne se hâtoient de nommer leurs députés, de les traiter
comme criminels de lèse-majesté. Cette menace les effraya fort peu; et
ce qui prouva qu'ils avoient raison de ne s'en point effrayer, c'est
que l'on fut obligé d'en venir à négocier avec eux, et à employer,
pour les déterminer à se séparer, le crédit des principaux seigneurs
de leur parti[29]. Ils se séparèrent enfin, mais pleins de méfiance
dans les promesses de la cour et déterminés à résister, à opposer la
force à la force si l'on tentoit d'exécuter l'édit de Béarn, que,
depuis deux ans, la cour étoit obligée de suspendre. Le duc de Luynes
jugea très-bien qu'il étoit impossible de supporter plus long-temps de
semblables insolences sans que la majesté royale en fût dégradée, et
l'autorité souveraine en péril. Il étoit donc résolu d'humilier les
protestants. L'occasion de cette paix paroissoit favorable; il ne la
manqua pas: au lieu de retourner à Paris, le roi prit la route de
Bordeaux, et se rendant de sa propre personne dans le Béarn, il y fit
enregistrer son édit au parlement de Pau, et termina dans l'espace de
cinq jours et avec beaucoup de hauteur, tout ce qui avoit rapport à
ces contestations scandaleuses.

          [Note 29: On y employa le maréchal de Lesdiguères, le
          marquis de Châtillon et Du Plessis-Mornay, qui servirent
          utilement la cour en cette occasion.]

(1621) Ce fut pour les protestants le signal d'une révolte ouverte:
instruits qu'on ne s'arrêteroit point là, et que le dessein étoit pris
de les réduire enfin par la force, à peine le roi étoit-il parti,
qu'ils prirent les armes et commencèrent les hostilités dans le Béarn
même et dans le Vivarais. On les réprima, mais toutefois de manière à
les persuader qu'on les craignoit et qu'on n'osoit se porter contre
eux aux dernières extrémités. Pendant ce temps, le duc de Luynes,
poussant sa fortune aussi loin qu'elle pouvoit aller, se faisoit
nommer connétable de France, et avec une rare habileté, déterminoit
Lesdiguères, non-seulement à lui céder ses prétentions sur cette
dignité suprême de l'armée, mais encore à y accepter le second rang
après lui[30]. Ayant ainsi attaché cet illustre guerrier à la cause
royale et par des noeuds qu'il lui devenoit impossible de rompre, le
nouveau connétable cessa de feindre; et il fut décidé que l'on feroit
enfin sentir aux protestants révoltés tout le poids de l'autorité
royale.

          [Note 30: Il fut créé maréchal général des camps et armées.]

Il étoit temps en effet d'arrêter leur audace; et il étoit devenu
impossible de la supporter plus long-temps. Ces sectaires avoient
formé une nouvelle assemblée à La Rochelle; et cette assemblée y
continuoit ses délibérations, malgré les défenses du roi plusieurs
fois réitérées. Instruits des mesures de rigueur que l'on étoit résolu
de prendre contre eux, ils s'étoient déjà préparés à résister, ainsi
qu'on l'eût pu faire de puissance à puissance; et dans un réglement
qu'ils firent pour régulariser leurs préparatifs de défense, tout le
royaume fut partagé en cercles, dont chacun avoit son commandant
particulier, lequel devoit correspondre avec le commandant supérieur
de toutes les églises, essayant ainsi de constituer au sein de la
monarchie une sorte de république fédérative. L'assemblée de La
Rochelle poussa même l'insolence jusqu'à se créer un sceau particulier
avec lequel elle scelloit ses commissions et ses ordonnances; enfin
tout prit au milieu d'eux, non-seulement le caractère de la révolte,
mais celui de l'indépendance la plus absolue.

Toutefois ils étoient loin de pouvoir soutenir par des moyens
suffisants d'aussi grands desseins et des prétentions aussi hautaines:
leurs chefs étoient divisés entre eux; leur parti n'avoit réellement
de prépondérance que dans le Poitou, en Guienne, dans le Languedoc, et
généralement dans le midi de la France; partout ailleurs les
catholiques étoient les plus forts. Aussi, dès que Louis se fut mis en
campagne, rien ne résista; partout les protestants furent désarmés, et
dans le Poitou même sa marche ne fut arrêtée que par les villes de La
Rochelle et de Saint-Jean-d'Angely. Celle-ci fut bientôt forcée de se
rendre à discrétion, et M. de Soubise, qui y commandoit, se vit réduit
à la nécessité humiliante de venir demander pardon au roi à deux
genoux. Il étoit bien autrement difficile de s'emparer d'une place
telle que La Rochelle; mais du moins le duc d'Épernon, qui en
commandoit le siége, força-t-il les Rochellois à n'oser tenir la
campagne et à demeurer renfermés dans leurs murailles. Cependant le
roi continuoit sa marche victorieuse; tout plioit devant lui, et il
arriva à Agen le 10 août, n'ayant été de nouveau arrêté un moment que
par le siége de la petite ville de Clérac. Ce fut à ce siége que l'on
commença à faire des exécutions sur les rebelles. La place ayant été
forcée de se rendre sans condition, quatre de ses habitants furent
pendus, que l'on choisit parmi les plus considérables et les plus
mutins.

Ce fut à Agen que l'on décida que Montauban seroit assiégé; et c'étoit
devant cette ville que les armes du roi devoient recevoir leur premier
échec. Le siége en fut long et meurtrier: il y périt beaucoup de
noblesse; le duc de Mayenne y fut tué; et le duc de Luynes ayant
vainement tenté de ramener au roi le duc de Rohan, qui étoit alors
dans le Midi le chef suprême de son parti[31], il fallut lever ce
siége où l'armée royale s'étoit fort affoiblie, où surtout elle fut
humiliée; ce qui releva d'autant le courage et l'ardeur des
protestants, qui remuèrent aussitôt dans toutes les provinces et
attaquèrent sur plusieurs points, où d'abord ils n'avoient songé qu'à
se défendre. Le nouveau connétable montra, dans cette opération
militaire, le peu d'expérience qu'il avoit de la guerre; et pendant
tout le reste de cette campagne, dont les résultats n'eurent rien de
décisif, sa faveur commençant à baisser, peut-être une disgrâce
entière étoit-elle le dernier prix que son maître lui réservoit,
lorsqu'il mourut, le 14 décembre, d'une fièvre maligne qui l'emporta
en peu de jours, devant la petite ville de Monheur, dont le siége est
devenu mémorable par ce seul événement.

          [Note 31: Il ne voulut jamais consentir à faire une paix
          particulière pour lui et les siens, se montrant décidé à ne
          traiter que dans l'intérêt général de son parti. Il dit au
          duc de Luynes «que les guerres soutenues par les protestants
          avoient toujours été malheureuses dans leur commencement;
          mais que l'inquiétude de l'esprit françois, le
          mécontentement de ceux qui ne gouvernoient pas, et les
          _secours étrangers_ leur avoient toujours procuré les moyens
          de réparer leurs disgrâces.» C'étoit mettre le doigt sur la
          plaie de la France; et ces paroles remarquables prouvent que
          les protestants connoissoient les avantages de leur position
          et les changements que l'esprit de secte devoit apporter
          dans la politique de l'Europe, beaucoup mieux que leurs
          ennemis n'entendoient leurs propres intérêts.]

Plusieurs ont présenté ce personnage comme un homme de peu de mérite
et fort au-dessous de sa fortune. Nous en jugeons tout autrement: il
nous est impossible de ne pas reconnoître en lui, pendant le peu de
temps qu'il disposa du pouvoir, des vues, de l'adresse, de la fermeté;
et rien ne le prouve davantage que de voir ses plans suivis par
Richelieu, qui, dans tout ce qui concerne les protestants, ne fit
qu'achever ce que le duc de Luynes avoit commencé[32].

          [Note 32: Ce fut lui qui le premier conçut le projet de leur
          enlever leurs places fortes qui faisoient toute leur sûreté;
          et il avoit commencé à l'exécuter.]

Aucun des ministres qui marchoient à sa suite, n'avoit, ni dans son
caractère ni dans ses rapports avec le roi, ce qu'il falloit pour le
remplacer[33]: aussi firent-ils de vains efforts pour demeurer les
maîtres des affaires. Dirigée par l'évêque de Luçon, qui seul avoit
toute sa confiance, la reine-mère ne tarda point à rentrer dans le
conseil, où elle se conduisit avec une prudence et une modération qui
la remirent entièrement dans les bonnes grâces du roi. La cour étoit
alors de retour à Paris, et l'on y délibéroit sur le dernier parti à
prendre à l'égard des protestants: la question étoit de savoir si l'on
continueroit la guerre, ou s'il étoit plus avantageux de leur accorder
la paix. Le prince de Condé fit prévaloir le premier avis, vers lequel
le roi étoit naturellement porté; et en effet leur audace, depuis la
levée du siége de Montauban, n'avoit plus de frein: à Montpellier ils
s'étoient déclarés en révolte ouverte; ils avoient repris l'offensive
en Languedoc et en Guyenne, où ils assiégeoient les villes, pilloient
les églises, ravageoient les campagnes, et résistoient avec
acharnement aux troupes royales partout où elles se présentoient pour
les comprimer. M. de Soubise dévastoit le Poitou avec une armée de six
mille hommes; et la ville de La Rochelle, centre et boulevard de tout
le parti, levoit des soldats en son propre nom, et exerçoit
insolemment tous les droits de la souveraineté.

          [Note 33: Ces ministres étoient le cardinal de Retz, le
          comte de Schomberg et le marquis de Puisieux.]

(1622) La guerre étant donc résolue, le roi partit, accompagné de sa
mère, qui, ne voulant pas exposer à de nouvelles chances périlleuses
le crédit que les circonstances venoient de lui rendre, croyoit
prudent de ne point rester éloignée de lui. Le projet de Louis avoit
d'abord été de se rendre par Lyon dans le Languedoc: la désobéissance
du duc d'Épernon, qui refusa de sortir de ses gouvernements[34] pour
porter des secours aux troupes royales dans le Poitou, força ce prince
de prendre sa route par cette province. Il y trouva plus de
résistance que jusqu'alors les rebelles ne lui en avoient opposé: il
lui fallut livrer de nombreux combats; il assista de sa personne à
plusieurs siéges très-meurtriers, dans lesquels il commença à donner
des preuves de cette intrépidité extraordinaire qui lui étoit
naturelle; et que l'on doit encore considérer comme un des traits
frappants et singuliers d'un caractère où tant de foiblesses et si
étranges se laissoient apercevoir[35]. Tout cédant enfin à son courage
et à la supériorité de ses armes, il arriva avec son armée victorieuse
devant la ville de Montpellier, que le duc de Montmorenci tenoit
depuis long-temps bloquée et dont le siége lui étoit réservé. Ce fut
là qu'il apprit l'entrée en France d'un corps considérable d'Allemands
sous les ordres du comte de Mansfeld, qui, ne pouvant plus tenir en
Allemagne, où il s'étoit fait l'auxiliaire de l'électeur palatin
contre l'empereur[36], cherchoit un moyen d'en sortir et de faire
subsister ses soldats. C'étoient les ducs de Bouillon et de Rohan qui
l'avoient engagé à tenter cette invasion; et à ces traités sacriléges
qui appeloient ainsi l'étranger dans le sein du royaume pour les
soutenir dans leur rébellion, on pouvoit reconnoître les protestants.
Le duc de Lorraine lui ayant ouvert un passage à travers ses états,
Mansfeld entra en France par la Champagne; et l'alarme se répandit
bientôt jusqu'à Paris, où la reine-mère, qu'une indisposition avoit
d'abord retenue à Nantes, étoit retournée avec une partie du conseil,
et où elle commandoit en l'absence de son fils. Toutefois cette alarme
dura peu: plus habile à piller et à détruire qu'à commander une armée,
Mansfeld, qui d'abord avoit pu négocier avec le duc de Nevers envoyé
contre lui, et qui n'avoit pas su le faire à propos, vit son armée se
mutiner et se désorganiser au premier échec qu'elle éprouva; et à
peine entré dans nos provinces, fut forcé d'en sortir honteusement et
en fugitif. Pendant ce temps, la guerre continuoit avec acharnement
dans le Languedoc; les protestants se défendoient en désespérés dans
leurs villes; il falloit les prendre presque toutes d'assaut, et des
exécutions sanglantes étoient le prix de cette résistance furieuse et
obstinée.

          [Note 34: Rien ne prouve plus quelle étoit alors
          l'indocilité des grands que la conduite qu'il tint en cette
          occasion: non-seulement il refusa d'obéir à l'ordre du roi,
          prétendant que sa présence étoit absolument nécessaire dans
          ses gouvernements; mais il s'emporta jusqu'à maltraiter de
          paroles, et à plusieurs reprises, le gentilhomme qui avoit
          été chargé de lui faire connoître les intentions de sa
          majesté.]

          [Note 35: Bassompierre, qui en raconte plusieurs traits fort
          remarquables, ajoute qu'il n'avoit jamais connu d'homme plus
          brave que lui: «Le feu roi son père, dit-il, qui étoit dans
          l'estime que chacun sait, ne témoignoit pas pareille
          assurance.»]

          [Note 36: Cette guerre de l'empereur contre l'électeur
          palatin forme la première période de la fameuse guerre de
          trente ans, laquelle est désignée sous le nom de _période
          palatine_. Nous aurons bientôt occasion d'en reparler.]

Cependant, de l'un et de l'autre côté, on étoit las de la guerre et
inquiet de ses résultats. Les protestants connoissoient l'infériorité
de leurs forces, et voyoient que, dans une semblable lutte, ils
devoient finir par succomber. Louis n'étoit point sans s'apercevoir
que de semblables triomphes alloient à la ruine de son royaume; et
dans une guerre ainsi poussée à outrance, craignoit, de la part de ces
sectaires, les effets de leur fanatisme et de leur désespoir. Il avoit
essayé d'abord de les diviser, et déjà plusieurs de leurs principaux
chefs avoient consenti à faire leurs traités particuliers; mais ce fut
inutilement que l'on tenta de gagner le duc de Rohan; le plus
considérable de tous: il continua de rejeter et avec la même fermeté
toutes les offres qui lui furent faites tant pour lui que pour les
siens, et voulut un traité général. Il fallut céder; et Lesdiguères,
depuis peu connétable et à qui son retour à la foi catholique avoit
enfin valu cette dignité suprême, fut le principal négociateur de ce
nouveau traité, qui fut signé immédiatement après la reddition de la
ville de Montpellier. On y confirma l'édit de Nantes dans toutes ses
clauses; il y eut amnistie générale, et les protestants y conservèrent
à peu près toutes les anciennes concessions qu'ils avoient
successivement obtenues.

(1623, 24) C'est ici que les voies commencent à s'ouvrir pour
Richelieu, et qu'on le voit enfin paroître avec quelque éclat sur ce
grand théâtre de la cour, qu'il ne devoit plus quitter, où il alloit
bientôt occuper le premier rang et fixer tous les regards. Nous avons
vu comment, avec une adresse qui ne fut jamais sans dignité, il avoit
su se ménager entre les partis qui divisoient la cour, et se concilier
les ennemis de la reine sans manquer à ce qu'il lui devoit, et sans
perdre un seul instant les justes droits qu'il avoit à sa confiance et
à son attachement. Cette faveur dont il jouissoit auprès d'elle
s'accroissant de jour en jour, il dut aux sollicitations pressantes de
cette princesse d'être compris dans une promotion de cardinaux que fit
le pape Grégoire XV; et ce fut à Lyon, où le roi passa à son retour de
cette campagne, qu'il reçut de la main de sa majesté les insignes de
sa nouvelle dignité. La cour étoit alors troublée par les intrigues,
et les tracasseries des ministres, qui cherchoient à se supplanter les
uns les autres[37], divisés entre eux par leurs intérêts particuliers,
réunis dans un seul intérêt commun, qui étoit de ranimer l'ancienne
méfiance du roi contre sa mère, et d'empêcher que, rentrant au
conseil, elle n'y ramenât avec elle le nouveau cardinal dont ils
avoient déjà reconnu la supériorité, et qu'ils redoutoient tous comme
leur rival le plus dangereux. Ce fut un jeu pour celui-ci de renverser
des hommes aussi foibles et aussi malhabiles. Dirigée par un guide
d'un esprit si pénétrant et qui avoit une si profonde expérience de la
cour et du maître dont il s'agissoit de s'emparer, Marie de Médicis
reprit en peu de temps auprès de son fils le crédit qu'elle avoit
perdu; provoqua la disgrâce des Sillerys, qui étoient les deux
antagonistes de son favori; gagna le marquis de La Vieuville, qui
avoit toute la confiance du roi, ou plutôt le força, malgré ses
répugnances et les craintes que lui inspiroit Richelieu, à combattre
avec elle les préventions que le roi avoit contre celui-ci, et dans
cette dernière révolution qu'éprouvoit alors le ministère, à permettre
qu'enfin l'entrée du conseil lui fût ouverte. Par un dernier trait
d'habileté, Richelieu, qui étoit ainsi parvenu à se faire offrir la
place qu'il faisoit solliciter, feignit d'abord de refuser ce qu'il
désiroit avec tant d'ardeur; et tranquillisant ainsi tant d'esprits
ombrageux sur cette soif d'ambition dont il étoit dévoré, et dont il
avoit laissé entrevoir des indices que l'oeil du roi lui-même n'avoit
point laissé échapper, il prit d'abord la dernière place au conseil et
parut disposé pour long-temps à s'en contenter; mais les fautes que
commettoit La Vieuville ayant bientôt amené sa disgrâce, il arriva
que, dans un si court intervalle, aucun des ministres n'étoit déjà
plus en mesure de lui disputer la première; et dès ce moment commença
cette partie du règne de Louis XIII, que l'on peut à plus juste titre
appeler le règne de Richelieu.

          [Note 37: La place de surintendant des finances avoit été
          ôtée au comte de Schomberg et donnée au marquis de La
          Vieuville; les sceaux avoient été rendus au chancelier de
          Sillery, qui, se trouvant ainsi appuyé de son fils le
          marquis de Puisieux, avoit la prépondérance dans le conseil.
          La Vieuville souffroit impatiemment leur crédit; de là des
          brouilleries, des factions, des cabales et mille autres
          misères de cette espèce, qui leur furent également funestes
          à tous.]

Nous ne suivrons point cet homme extraordinaire dans tous les détails
de sa vie publique; ils sont immenses: les événements qui s'y
accumulent sont au nombre des plus célèbres et des plus éclatants que
présentent nos annales; ils ont rempli l'Europe, et l'histoire en est
tracée partout. Mais si les faits sont bien connus, il s'en faut que
la politique qui les fit naître ait été appréciée ce qu'elle est en
effet; que les conséquences en aient été bien saisies: c'est là ce qui
demande toute notre attention.

Jetons donc un coup d'oeil sur l'état de la société en France, tel que
nous le présentent ces premières années du règne de Louis XIII.

Cet état étoit au fond le même que sous les règnes précédents; et la
main vigoureuse de Henri IV, qui avoit un moment arrêté les progrès du
mal, étant venu à défaillir, tous les symptômes de dissolution sociale
avoient reparu. Les trois oppositions que nous avons déjà signalées
(les grands, les protestants, le parlement qui représentoit
l'opposition populaire) s'étoient à l'instant même relevées pour
recommencer leur lutte contre le pouvoir; et ce pouvoir que les
Guises, les derniers qui aient compris la monarchie chrétienne,
avoient vainement tenté de rattacher à l'autorité spirituelle par tous
les liens qui pouvoient le soutenir et le ranimer, s'obstinant à en
demeurer séparé, à chercher dans ses propres forces le principe et la
raison de son existence, ainsi assailli de toutes parts, se trouvoit
en péril plus qu'il n'avoit jamais été, étant remis entre les mains
d'une foible femme et d'un roi enfant.

Or, comme c'est le propre de toute corruption d'aller toujours
croissant lorsqu'une force contraire n'en arrête pas les progrès, il
est remarquable que ce que l'influence des Guises, aidée des
circonstances où l'on se trouvoit alors, avoit su conserver de
religieux dans la société _politique_, s'étoit éteint par degré, ne
lui laissant presque plus rien que ce qu'elle avoit de matériel.

Et en effet, sous les derniers Valois, au milieu du machiavélisme d'un
gouvernement qui avoit fini par se jeter dans l'indifférence
religieuse et dans tous les égarements qui en sont la suite, nous
avons vu se former, parmi les grands, un parti qui, sous le nom de
_politique_, s'étoit placé entre les catholiques et les protestants,
n'admettant rien autre chose que ce matérialisme social dont nous
venons de parler, et s'attachant au monarque uniquement parce qu'il
étoit le représentant de cet ordre purement matériel. Nous avons vu en
même temps un prince insensé préférer ce parti à tous les autres[38],
sa politique sophistique croyant y voir un moyen de combattre à la
fois l'opposition catholique qui vouloit modérer son pouvoir, et
l'opposition protestante qui cherchoit à le détruire.

          [Note 38: Henri III.]

Mais ce parti machiavélique n'avoit garde de s'arrêter là: des
intérêts purement humains l'avoient fait naître; il devoit changer de
marche au gré de ces mêmes intérêts. On le vit donc s'élever contre le
roi lui-même après avoir été l'auxiliaire du roi, s'allier tour à tour
aux protestants et aux catholiques, selon qu'il y trouvoit son
avantage; et l'État fut tourmenté d'un mal qu'il n'avoit point encore
connu. Aidés de la foi des peuples et de la conscience des grands, que
cette contagion n'avoit point encore atteints, ces Guises, qu'on ne
peut se lasser d'admirer, eussent fini par triompher de ce funeste
parti: le dernier d'eux étant tombé, il prédomina.

Chassé de la société politique, la religion avoit son dernier refuge
dans la famille et dans la société civile. En effet l'opposition
populaire étoit religieuse, et par plusieurs causes qui plus tard se
développeront d'elles-mêmes, devoit l'être long-temps encore; mais
par une inconséquence qui partoit de ce même principe de révolte
contre le pouvoir spirituel, principe qui avoit corrompu en France
presque tous les esprits, les parlementaires, véritables chefs du
parti populaire, refusant de reconnoître le caractère monarchique de
ce pouvoir et son infaillibilité, cette opposition étoit tout à la
fois religieuse et démocratique, c'est-à-dire également prête à se
soulever contre les papes et contre les rois; et elle devoit devenir
plus dangereuse contre les rois et les papes, à mesure que la foi des
peuples s'affoibliroit davantage: or, tout ce qui les environnoit
devoit de plus en plus contribuer à l'affoiblir.

Quant aux protestants, leur opposition doit être plutôt appelée une
véritable révolte: ou fanatiques ou indifférents (car ils étoient déjà
arrivés à ces deux extrêmes de leurs funestes doctrines), ils
s'accordoient tous en ce point qu'il n'y avoit point d'autorité qui ne
pût être combattue ou contestée, chacun d'eux mettant au-dessus de
tout sa propre autorité. C'étoient des républicains, ou plutôt des
démagogues qui conjuroient sans cesse au sein d'une monarchie.

Un principe de désordre animant donc ces trois oppositions (et nous
avons déjà prouvé que la seule résistance qui soit dans l'ordre de la
société, est celle de la loi divine, opposée par celui-là seul qui en
est le légitime interprète aux excès et aux écarts du pouvoir
temporel[39]; parce que, nous le répétons encore, et il ne faut point
se lasser de le redire, cette loi est également obligatoire pour celui
qui commande et pour ceux qui obéissent, devenant ainsi le seul joug
que puissent légalement subir les rois, et la source des seules vraies
libertés qui appartiennent aux peuples), par une conséquence
nécessaire de ce désordre, tout tendoit sans cesse dans le corps
social à l'anarchie, de même que dans le pouvoir il y avoit tendance
continuelle au despotisme, seule ressource qui lui restât contre une
corruption dont lui-même étoit le principal auteur. Pour faire rentrer
les peuples dans la _règle_, il auroit fallu que les rois s'y
soumissent eux-mêmes: ne le voulant pas, et n'ayant pas en eux-mêmes
ce qu'il falloit pour _régler_ leurs sujets, ils ne pouvoient plus que
les _contenir_. Né au sein du protestantisme, dont il avoit sucé avec
le lait les doctrines et les préjugés, peut-être Henri IV ne
possédoit-il pas tout ce qu'il falloit de lumières pour bien
comprendre la grandeur d'un tel mal, et sa politique extérieure, que
nous avons déjà expliquée, sembleroit le prouver[40]; peut-être
l'avoit-il compris jusqu'à un certain point, sans avoir su
reconnoître quel en étoit le véritable remède, ou, s'il connoissoit ce
remède, ne jugeant pas qu'il fût désormais possible de l'appliquer.
Quoi qu'il en soit, son courage, son activité, sa prudence, n'eurent
d'autre résultat que de lui procurer l'ascendant nécessaire pour
contenir ces résistances, ou rivales ou ennemies de son pouvoir; et
leur ayant imposé des limites que, tant qu'il vécut, elles n'osèrent
point franchir, il rendit à son successeur la société telle qu'il
l'avoit reçue des rois malheureux ou malhabiles qui l'avoient précédé.

          [Note 39: _Voy._ 1re partie de ce volume, p. 227 et Seqq.]

          [Note 40: _Voy._ 1re partie de ce volume, p. 432.]

Sous l'administration foible et vacillante d'une minorité succédant à
un règne si plein d'éclat et de vigueur, ces oppositions ne tardèrent
point à reparoître avec le même caractère, et ce que le temps y avoit
ajouté de nouvelles corruptions. De la part des grands, il n'y a plus
pour résister au monarque ni ces motifs légitimes, ni même ces
prétextes plausibles de conscience et de croyances religieuses qui,
sous les derniers règnes, les justifioient ou sembloient du moins les
justifier: ces grands veulent leur part du pouvoir; ils convoitent les
trésors de l'état; ils sont à la fois cupides et ambitieux. Aveugle
comme tout ce qui est passionné, cette opposition aristocratique
essaie de soulever en sa faveur l'opposition populaire, soit qu'elle
provoque une assemblée d'états-généraux, soit qu'elle réveille dans
le parlement cet ancien esprit de mutinerie et ces prétentions
insolentes qui, dès que l'occasion lui en étoit offerte, ne manquoient
pas aussitôt de se reproduire. On la voit s'allier à l'opposition
protestante avec plus de scandale qu'elle ne l'avoit fait encore; et,
se fortifiant de ces divisions, celle-ci marche vers son but avec
toute son ancienne audace, des plans mieux combinés, plus de chances
de succès, et ne traite avec tous les partis que pour assurer
l'indépendance du sien. Enfin la cour elle-même, ainsi assaillie de
toutes parts, ayant fini par se partager entre un jeune roi que ses
favoris excitoient à se saisir d'un pouvoir qui lui appartenoit, et sa
propre mère qui vouloit le retenir, le désordre s'accroissoit encore
de ces scandaleuses dissensions.

Et qu'on ne dise point que les mêmes désordres reparoissent à toutes
les époques où le gouvernement se montre foible, et qu'en France les
minorités furent toujours des temps de troubles et de discordes
intestines: ce seroit n'y rien comprendre que de s'arrêter à ces
superficies. Dans ces temps plus anciens, et, en apparence, plus
grossiers, les désordres que les passions politiques excitoient dans
la société n'avoient ni le même principe ni les mêmes conséquences: la
corruption étoit dans les coeurs plus que dans les esprits; et lorsque
ces passions s'étoient calmées, des croyances communes rétablissoient
l'ordre comme par une sorte d'enchantement, ramenant tout et
naturellement à l'unité[41]. On voyoit le régulateur suprême de la
grande société catholique, le père commun des fidèles (et les
témoignages s'en trouvent à presque toutes les pages de l'histoire),
s'interposant sans cesse entre des rois rivaux, entre des sujets
rebelles et des maîtres irrités. Sa voix puissante et vénérable
finissoit toujours par se faire entendre; et, grâce à son intervention
salutaire, cette loi divine et universelle qui est la vie des
sociétés, reprenoit toute sa puissance. Maintenant cette grande
autorité étoit presque entièrement méconnue: les croyances communes,
seul lien des intelligences, étoient impunément attaquées, minées de
toutes parts par le principe de l'hérésie protestante, dissolvant le
plus actif qui, depuis le commencement du monde, eût menacé
l'existence des nations; le pouvoir temporel s'étant privé de son seul
point d'appui, devenoit violent ne pouvant plus être fort, et se
conservoit ainsi pour quelque temps par ce qui devoit achever de le
perdre; de même, et par une conséquence nécessaire, l'obéissance dans
les sujets se changeoit en servitude, ce qui les tenoit toujours
préparés pour la révolte; et dès que cet ordre factice et matériel
étoit troublé, ce n'étoit plus d'une crise passagère, mais d'un
bouleversement total que l'État étoit menacé, et l'existence même de
la société étoit mise sans cesse en question.

          [Note 41: Sous les deux premières races, et particulièrement
          vers le déclin de la seconde, le désordre politique étoit
          aussi grand, plus grand peut-être qu'à aucune autre époque
          de la monarchie; et il y eut un moment où la dissolution de
          toutes les parties du corps social sembla être arrivée à son
          dernier période, et ne plus laisser aucun espoir. Quelle fut
          la puissance qui rendit tout à coup à cette monarchie, qui
          périssoit pour ainsi dire au sortir de l'enfance, cette vie
          prête à s'éteindre, et la lui rendit pour une longue suite
          de siècles? La religion, encore un coup, seul principe vital
          des sociétés, et dont la nation entière étoit en quelque
          sorte imprégnée. Ce fut elle qui, après avoir défendu les
          peuples contre les excès du pouvoir temporel, rendit à ce
          pouvoir lui-même l'énergie dont il avoit besoin, le préserva
          de ses propres fureurs, et lui indiqua les bornes dans
          lesquelles il eût dû se renfermer pour se maintenir, se
          fortifier, et tout coordonner autour de lui. Séparé depuis
          de l'autorité spirituelle, nous le voyons, sous la troisième
          race, décliner de nouveau, et plusieurs circonstances, dont
          la cause est encore dans cette même religion, rendent sa
          chute moins rapide et moins sensible; mais cette fois-ci il
          tombe pour ne se plus relever.]

Le mal étoit-il donc dès lors sans ressource; et ce germe de mort que
non-seulement la France, mais toute l'Europe chrétienne portoit dans
son sein, étoit-il déjà si actif et si puissant, qu'il fût devenu
impossible de l'étouffer? C'est là une question qu'il n'est donné
peut-être à personne de résoudre; mais, ce qui est hors de doute,
c'est qu'il appartenoit à la France, plus qu'à toute autre puissance
de la chrétienté, de tenter cette grande et sainte entreprise, de
donner au monde chrétien l'exemple salutaire de rentrer dans les
anciennes voies; et tout porte à croire que d'autres nations l'y
auroient suivie. Voilà que les circonstances portent à la tête des
affaires, à travers mille obstacles qu'il a su vaincre avec la plus
rare habileté, un homme d'une grande capacité et d'un grand caractère:
il a saisi d'une main ferme le timon de l'État; et pour la première
fois depuis le commencement du nouveau règne, les factions qui
l'agitent commencent à sentir le poids d'une volonté. Cet homme est un
prince de l'église: on doit croire qu'il est nourri de ses maximes,
qu'il en comprend la politique, que c'est sous son ministère que
s'arrêteront les progrès du mal, que s'opèrera peut-être une
révolution entière dans le système funeste qui, depuis deux siècles,
détruit la société. Rien de tout cela n'arrivera: cet esprit si
pénétrant demeurera sans intelligence pour toutes ces choses; cette
volonté si inflexible ne déploiera son énergie que pour fortifier et
accroître un si grand mal; cette activité si prodigieuse, que pour le
répandre partout et le rendre à jamais irrémédiable: Richelieu sera à
lui seul plus funeste à la société que tous ceux qui ont gouverné
avant lui.

Dès les commencements de son administration, il laissa entrevoir
quelle seroit sa politique relativement aux affaires générales de
l'Europe: mais il falloit se rendre le maître dans l'intérieur avant
de songer à exercer au dehors une véritable influence; et, destinés à
nous trouver presque toujours en contradiction avec les historiens qui
nous ont précédé, nous le louerons de ce qu'il fit pour y parvenir,
lorsque, sous ce rapport, la plupart d'entre eux l'ont dénigré[42]. Le
désordre étoit alors à son comble, et nous ne pouvons l'exprimer plus
vivement qu'en empruntant ses propres paroles. «Lorsque votre majesté,
dit-il au roi dans son testament politique[43], se résolut de me
donner en même temps et l'entrée de ses conseils et grande part à sa
confiance, je puis dire avec vérité que les huguenots partageoient
l'État avec elle; que les grands se conduisoient comme s'ils n'eussent
pas été ses sujets, et les plus puissants gouverneurs de province,
comme s'ils eussent été souverains en leurs charges... Je puis dire
que chacun mesuroit son mérite par son audace; qu'au lieu d'estimer
les bienfaits qu'ils recevoient de votre majesté par leur propre prix,
ils n'en faisoient cas qu'autant qu'ils étoient proportionnés au
déréglement de leur fantaisie; et que les plus entreprenants étoient
estimés les plus sages, et se trouvoient souvent les plus heureux.» Il
s'étoit proposé de remédier efficacement à de si grands abus; et il
avoit promis au roi d'employer toute son industrie et toute l'autorité
qui lui étoit confiée «pour ruiner le parti huguenot, rabaisser
l'orgueil des grands, réduire ses sujets dans les bornes de leur
devoir, et relever son nom dans les nations étrangères au point où il
devoit être[44].»

          [Note 42: En abattant les grands, il détruisit, dit-on,
          l'opposition aristocratique en France, et renversa ainsi la
          dernière barrière qui s'élevoit encore contre le despotisme
          de la cour. On se trompe: cette opposition de la noblesse
          s'étant faite toute matérielle, et ne pouvant plus être ni
          dirigée ni contenue par le principe religieux à qui seul il
          appartient de légitimer et coordonner toute puissance, soit
          qu'elle _commande_, soit qu'elle _résiste_, étoit devenue
          elle-même un principe d'anarchie, et par conséquent de
          destruction. Les faits le prouvent mieux que tous les
          raisonnements. Or, qui ne sait que, lorsque la société est
          arrivée à ce degré de corruption, l'anarchie ne peut être
          vaincue et comprimée que par le despotisme? Et sans doute,
          des deux maux celui-ci est le moindre, puisque tant qu'il a
          le pouvoir, le despote conserve l'état, par cela seul qu'il
          veut se conserver lui-même. Si Richelieu, devenu maître
          absolu sur les débris de tant de résistances purement
          anarchiques, eût cherché à modérer le pouvoir sans bornes
          qu'il avoit conquis, en adoptant une politique chrétienne
          dans un royaume chrétien, il n'est point de bons effets
          qu'il n'eût pu produire et d'éloges qu'on ne dût lui
          donner.]

          [Note 43: Première partie, ch. I.]

          [Note 44: _Test. polit._ Première partie, ch. I.]

Il marcha donc constamment vers ce double but avec un courage et une
persévérance que rien ne put ébranler, au milieu de périls et
d'obstacles qu'une âme aussi forte et une volonté aussi inflexible
pouvoient seules surmonter. Tant qu'il le jugea nécessaire, il
dissimula avec les huguenots, dont les révoltes et les insolences
alloient toujours croissant: pour pouvoir en finir avec ces sectaires,
il lui falloit terminer ou du moins suspendre les guerres extérieures
dont ils savoient si bien profiter, remettre l'ordre dans les
finances, relever la marine françoise, qui, dans une si grande
entreprise, lui devoit être un si puissant auxiliaire. Il y parvint;
et tout étant ainsi préparé, ses projets éclatèrent au milieu d'une
conspiration de la cour soulevée presque tout entière contre lui,
conspiration qui menaçoit sa vie et le roi lui-même des derniers
attentats[45]. Les chefs du complot, et parmi eux des princes du sang,
sont arrêtés[46]; ceux des conjurés qui avoient des gouvernements de
provinces en sont à l'instant même dépouillés; le duc d'Anjou, dont
ils avoient fait le prétexte et l'instrument de leurs machinations,
est forcé de se soumettre[47], et, dans la frayeur dont il est saisi,
déclare lui-même ses complices; un de ces grands, le prince de
Chalais, monte sur l'échafaud, et ses pareils commencent à reconnoître
que leurs rébellions ne sont pas privilégiées, que leurs personnes ne
sont pas inviolables. Ce coup, frappé à propos, en impose: le siége de
La Rochelle, qui n'eût jamais été entrepris si la terreur ne se fût
pas mise parmi les ennemis du cardinal, est commencé, poursuivi,
achevé sous la direction même du ministre, malgré toutes les
difficultés que présentoit une position jusque là jugée inexpugnable,
tous les dangers que faisoit renaître sans cesse une résistance
désespérée, et tous les obstacles qu'osoit y apporter encore cette
faction des grands qui ne vouloit pas que la ville fût prise, parce
que son ambition avoit besoin de l'existence des protestants. Ce
boulevard du protestantisme tombe enfin: alors tout prend dans cette
guerre, jusqu'alors si périlleuse, une marche prompte et décisive. Une
année se passe à peine que le parti huguenot est forcé partout de se
remettre à la discrétion du vainqueur, humilié par ses continuelles
défaites, dompté par le sac de ses villes, par le supplice de ses
chefs, réduit à vivre désormais tranquille et soumis au milieu de ses
forteresses démolies et ouvertes de toutes parts[48]. L'entrée
triomphante du cardinal dans Montauban fut la dernière scène de ce
grand événement.

          [Note 45: Gaston, duc d'Anjou et frère du roi, refusoit
          obstinément d'épouser mademoiselle de Montpensier. Le roi et
          la reine-mère s'étoient déclarés pour ce mariage; et le
          cardinal, dans l'intention de plaire à tous deux, en
          pressoit vivement la conclusion. Alors les diverses cabales
          de la cour, quoique divisées entre elles, attentives à tout
          ce qui pouvoit les faire sortir de l'état de dépendance où
          Richelieu avoit résolu de les réduire, se rassemblent,
          délibèrent, forment des complots; et dans ces complots il
          n'étoit question de rien moins que d'assassiner le ministre,
          de détrôner le roi, de l'enfermer dans un couvent comme
          imbécile, et de mettre à sa place son frère, à qui l'on
          auroit fait épouser la jeune reine Anne d'Autriche.]

          [Note 46: Entre autres le duc de Vendôme et son frère le
          grand prieur; le comte de Soissons n'évita la prison qu'en
          sortant précipitamment du royaume. Le maréchal d'Ornano fut
          renfermé à Vincennes, où il mourut; ce qui lui évita
          l'échafaud, où il auroit indubitablement suivi le prince de
          Chalais.]

          [Note 47: Il consentit à épouser mademoiselle de
          Montpensier; et ce fut à l'occasion de ce mariage qu'il prit
          le titre de duc d'Orléans, ayant reçu en apanage l'Orléanois
          et le pays Chartrain; et cet apanage fut un piége qu'on lui
          tendit pour le déterminer à sacrifier tous ceux qui
          l'avoient servi, ce qu'il fit sans la moindre difficulté.]

          [Note 48: C'est alors qu'il acheva d'exécuter le projet
          hardi et profondément conçu par Luynes, de faire démolir,
          non-seulement toutes les places fortes des protestants, mais
          encore d'abattre dans l'intérieur de la France toutes les
          fortifications qui y existoient encore. Ce fut là le coup
          mortel porté à la ligue protestante et à celle de la haute
          noblesse, toujours subsistante et toujours prête à de
          nouveaux attentats.]

Tout n'étoit pas fini pour l'heureux ministre: la cabale de la cour,
un moment déconcertée par des succès si éclatants, n'en devint que
plus furieuse et plus ardente contre lui, lorsqu'après l'événement de
la guerre de Mantoue[49], non moins glorieux pour les armes du roi,
elle le vit si avant dans la faveur de son maître, que tout pouvoir
lui étoit donné, et qu'il falloit que tout pliât sous ses volontés. La
reine-mère, qui l'avoit protégé tant qu'elle avoit cru trouver en lui
un instrument de cette ambition puérile dont elle étoit possédée de se
mêler sans cesse des intrigues du cabinet et des affaires de l'état,
se déclare dès ce moment son ennemie la plus acharnée. Gaston, que sa
qualité d'héritier du trône rendoit alors plus considérable qu'il ne
le fut depuis, unit ses ressentiments à ceux de sa mère: tout se
rallie autour de ces deux personnages éminents; le roi seul défend son
ministre; et cependant, poursuivi par les larmes et par les
emportements de la reine, il chancèle un moment, et l'on espère qu'il
va l'abandonner; Richelieu lui-même se croit perdu, et fait les
préparatifs de sa retraite. Tout change de face en un seul jour, que
l'histoire a rendu célèbre sous le nom de _journée des dupes_. Le
cardinal a avec le roi une entrevue qu'il croit la dernière: il en
sort plus puissant et plus redoutable que jamais; et, vainqueur de ses
ennemis, il sait profiter de la victoire. L'obstination et la conduite
imprudente de Marie de Médicis lui servent à aigrir contre elle
l'esprit de son fils, qui finit par s'en éloigner sans retour,
lorsqu'il la voit attirer la jeune reine dans son parti et mêler
l'Espagne à toutes ces querelles. Cependant la haine froide et
profondément calculée du ministre demandoit, au milieu de cette cour,
presque entière conjurée contre lui, une victime dont la chute y
répandît l'effroi et la consternation: le maréchal de Marillac fut
celle qu'il choisit. Celui-ci étoit coupable sans doute, mais non pas
assez pour porter sa tête sur un échafaud, si la vengeance du cardinal
ne l'eût poursuivi. Avant même qu'on l'eût arrêté, le garde-des-sceaux
son frère avoit déjà été disgracié et exilé. Le procès du maréchal,
qui fut long, n'étoit pas encore terminé[50], que Gaston, dont
Richelieu s'étoit ressaisi un moment par le moyen de ses favoris, se
déclare de nouveau contre lui au gré de ces mêmes favoris: les
ennemis du ministre croient enfin avoir trouvé une dernière occasion
de le perdre; et pour rendre cette occasion décisive, leurs conseils,
et particulièrement ceux de la reine-mère, poussent le foible prince à
faire un éclat, à quitter la cour et à se mettre ouvertement à la tête
du parti qui demandoit la disgrâce et l'exil de Richelieu. La cabale
s'agite alors avec plus de violence que jamais, et conçoit de cette
retraite les plus grandes espérances; il en fut autrement: ce que
Marie de Médicis avoit considéré comme un moyen de reprendre son
ancien ascendant, fut précisément ce qui acheva de la perdre. D'accord
avec son ministre, qui désormais le menoit à son gré, le roi exile sa
mère à Compiègne, où, de même qu'à Blois, elle est gardée à vue et
traitée en prisonnière. Tous ses confidents sont exilés ou arrêtés.
Gaston continuant de cabaler à Orléans, où il s'étoit renfermé, son
frère marche contre lui à la tête d'une armée, le suit dans sa fuite
jusqu'en Bourgogne, et le force à sortir de France et à se réfugier en
Lorraine. Le maréchal de Bassompierre, qui avoit trempé dans ce
dernier complot, est enfermé à la Bastille, où il seroit resté jusqu'à
la fin de ses jours, si Richelieu ne fût mort avant lui; le duc de
Guise, autre partisan de Gaston, se hâte de se retirer dans son
gouvernement, et n'évite qu'en s'exilant lui-même volontairement le
ressentiment du cardinal; enfin Marie de Médicis s'échappe de sa
prison, ou, pour mieux dire, l'habile ministre s'en débarrasse en la
laissant échapper. Elle se retire aux Pays-Bas, et quitte ainsi
follement la France, où il étoit bien résolu de ne la jamais laisser
rentrer. Dès ce moment la cour, déserte de tous ses ennemis, se peuple
de ses flatteurs et de ses créatures; Richelieu est maître absolu,
maître sans rivaux et sans contradicteurs: c'est alors qu'il achève de
se faire connoître, que son regard embrasse l'Europe, et que sa
funeste politique se développe à tous les yeux.

          [Note 49: L'empereur, le roi d'Espagne, le duc de Savoie et
          presque toute l'Italie s'étoient déclarés contre le duc de
          Nevers, Charles de Gonzague, héritier légitime du duché de
          Mantoue vacant par la mort du dernier duc, Vincent, mort en
          1627. Le cardinal détermina le roi à soutenir les droits du
          nouveau duc, et à se mettre lui-même à la tête de l'armée
          qu'il destinoit à l'établir dans la souveraineté dont
          vouloient l'exclure tant et de si puissants princes. Il y
          réussit complétement.]

          [Note 50: Richelieu le fit juger par des commissaires qui
          lui étoient entièrement dévoués, repoussant avec hauteur et
          même avec violence toutes les démarches que fit le parlement
          pour attirer à lui cette grande affaire. Le maréchal fut
          condamné à mort pour concussion: il ne fut en effet que trop
          prouvé que, sous ce rapport, il étoit loin d'être sans
          reproche; mais bien d'autres étoient coupables du même
          délit, que l'on ne songeoit point à inquiéter, et les agents
          qui l'avoient aidé dans les malversations qu'on lui
          reprochoit ne furent pas même décrétés. Sa mort excita la
          compassion des uns, l'indignation des autres; et il n'étoit
          personne alors qui ne fût persuadé que le jugement étoit
          inique et que le maréchal avoit été sacrifié à la haine et à
          la politique du premier ministre.]

Abaisser la maison d'Autriche, c'est-à-dire détruire autant qu'il
étoit en lui la seule puissance qui, de concert avec la France, pût
soutenir la société chrétienne, la défendre contre l'ennemi redoutable
dont elle étoit pressée de toutes parts, et qui pénétroit, pour ainsi
parler, jusque dans ses entrailles, tel étoit le projet qu'avoit
depuis long-temps conçu un prince de l'église catholique, apostolique
et romaine; et ce projet, il le poursuivit, comme tout ce qu'il
entreprenoit, avec une constance, une activité, une vigueur, que l'on
pourroit trouver admirables s'il s'étoit proposé un autre but, mettant
l'Europe en feu et la France elle-même en péril pour y réussir, et y
employant des moyens qui passent en perversité tous ceux que la
corruption des règnes précédents avoit pu imaginer.

Certes, la politique de la maison d'Autriche, au milieu de ces graves
circonstances, est loin de mériter des éloges: c'étoit celle de son
temps; et, pour nous servir d'une expression devenue fameuse de nos
jours, _elle marchoit avec son siècle_, et s'enfonçoit autant qu'il
étoit en elle dans les intérêts purement matériels de la société. Nous
avons fait voir quelle avoit été la folle ambition de Philippe II, sa
conduite cauteleuse envers la France, et, dans nos guerres de
religion, l'hypocrisie de son zèle religieux. Sous ses successeurs,
ces dispositions hostiles et cette marche insidieuse n'avoient point
changé: le cabinet d'Espagne surtout n'avoit point cessé, autant qu'il
étoit en lui, de fomenter nos discordes intestines, dans l'espoir
insensé d'en faire son profit. Mais, quoi qu'il en pût être de ses
fausses maximes et des artifices de sa politique, il n'en est pas
moins vrai de dire que, par la position où la Providence l'avoit
placée et malgré les fautes qu'elle n'avoit cessé de commettre, la
maison d'Autriche se trouvoit en Europe à la tête du parti catholique
et l'ennemie naturelle de tous ses ennemis. En Allemagne elle étoit
établie comme un boulevard de la chrétienté contre les protestants et
les sectateurs de Mahomet; et, tandis qu'elle y contenoit l'hérésie
protestante par la terreur de ses armes; que, s'étendant par-delà les
confins de l'Italie, elle l'empêchoit de pénétrer dans le centre même
de la société religieuse, ses tribunaux ecclésiastiques lui fermoient
l'entrée de la péninsule, et l'étouffoient à l'instant même dans son
germe, dès qu'elle osoit s'y montrer. Sans cesse attentifs à ce qui se
passoit au milieu du monde chrétien, les papes, dont l'oeil pénétrant
avoit saisi toute l'étendue du mal, mettoient dans cette royale
famille leurs plus chères espérances; et, portant d'un autre côté
leurs regards sur ces rois de France, qu'ils appeloient toujours les
fils aînés de l'Église, ils voyoient et avoient raison de voir, dans
l'union de ces deux puissances, le salut de la chrétienté. C'étoit
vers cette union salutaire que se portoient tous leurs désirs; c'étoit
pour la former qu'ils mettoient en jeu tous les ressorts de leur
politique, qu'ils employoient ce reste d'influence que le respect
humain leur avoit encore conservé dans les affaires générales de
l'Europe. Ils crurent un moment avoir atteint ce but par le mariage de
Louis XIII avec une infante; et, si la France eût eu à la tête de ses
affaires un autre homme que Richelieu, peut-être y seroient-ils
parvenus[51].

          [Note 51: Dans les brouilleries qui s'élevèrent entre la
          France et l'Espagne, au sujet de l'affaire de Mantoue, le
          duc de Savoie chargea son envoyé à Paris «de conférer en
          particulier avec M. le cardinal de Bérulle, en l'absence de
          M. le cardinal de Richelieu, et de lui remontrer combien il
          convenoit au service de Dieu, à la foi catholique et au bien
          de la France, de maintenir l'union des couronnes de France
          et d'Espagne, pour conduire à une heureuse fin _les
          entreprises commencées avec tant de prospérité et de
          gloire_.» (_Mercure franc._, t. XV, p. 504.) Il vouloit
          parler de la destruction de l'hérésie. On a de nombreux
          témoignages que cette opinion qu'énonçoit un prince
          chrétien, étoit alors partagée par tout ce qu'il y avoit
          d'honnêtes gens en France et dans la chrétienté.]

Mais depuis que ce royaume étoit gouverné par les maximes qui
tendoient à séparer sans cesse la politique de la religion, il ne
s'étoit point encore rencontré un esprit plus imbu de ces doctrines
dangereuses, plus habile à les réduire en système, plus ardent à les
mettre en pratique, que ce trop fameux ministre. Déjà, et dès le
commencement de son ministère, il avoit fait voir, dans l'affaire de
la Valteline, quels étoient ses principes politiques et dans quelles
voies il étoit résolu de marcher[52]; dès lors on l'avoit vu opposer
aux dangers qui menaçoient la religion catholique la _raison d'état_,
et donner sujet de faire au roi très-chrétien ce reproche que, tandis
que ses armes étoient employées d'un côté à détruire l'hérésie dans
son royaume, de l'autre, elles l'aidoient à se relever dans les pays
étrangers.

          [Note 52: Les Grisons, qui étoient protestants, réclamoient
          la souveraineté de la Valteline, alors au pouvoir de
          l'Espagne, et dont les habitants étoient catholiques. La
          France exigeoit que ce pays fût restitué à ceux qu'elle
          appeloit ses _légitimes_ souverains. Le roi d'Espagne et le
          pape objectoient avec juste raison que c'étoit en exposer la
          population entière à devenir hérétique, et proposoient tout
          autre parti plutôt que de les remettre sous la domination de
          leurs anciens maîtres. Richelieu ne voulut rien entendre,
          opposant toujours ce qu'il appeloit la _justice_ et le
          _droit des gens_ à l'intérêt de la religion, si visiblement
          menacée par une semblable restitution. Ébranlé par tout ce
          qu'il entendoit dire contre la résolution de son ministre,
          et peut-être aussi par le murmure de sa conscience, le roi
          convoqua à Fontainebleau, le 29 septembre 1625, une
          assemblée de prélats, de magistrats, de seigneurs de sa
          cour, afin de s'éclairer de leurs lumières sur le parti à
          prendre dans une affaire aussi importante et aussi délicate.
          L'opinion contraire y fut soutenue avec beaucoup de chaleur
          et de force; mais le cardinal mit plus d'opiniâtreté encore
          à soutenir la sienne, séparant sans cesse dans son discours
          _les affaires d'état de celles de la religion_; et ce fut
          son avis qui l'emporta, au grand scandale de tous les
          opposants.]

La maison d'Autriche, disent les apologistes de Richelieu, tendoit à
la monarchie universelle; il falloit arrêter une ambition qui n'avoit
plus de bornes. Cette accusation vague, si souvent répétée et si
légèrement crue parce qu'elle n'a été que foiblement contredite, tombe
d'elle-même dès que l'on considère avec un peu d'attention et la
situation de l'Europe et celle de cette famille souveraine. Placée en
Allemagne à la tête d'une confédération de petits souverains, sous la
condition expresse de protéger leurs droits et de garder leurs
constitutions, nul d'entre eux n'eût été disposé à l'aider dans ses
projets dont le résultat eût été de les asservir eux-mêmes; et
Ferdinand II venoit de l'éprouver, lorsque, après avoir abattu deux
ligues protestantes qui s'étoient formées contre lui, il s'étoit vu
arrêter dans ses projets de domination absolue par les électeurs
catholiques eux-mêmes, qui vouloient que l'empereur fût le protecteur
et non le maître de l'empire[53]. Impuissante de ce côté pour exécuter
des projets aussi gigantesques, que pouvoit-elle en Espagne, en Italie
et dans les Pays-Bas? On l'a vu sous Charles-Quint, lequel cependant
réunissoit sur sa tête toutes ces couronnes depuis divisées, lorsque,
après la bataille de Pavie, la France sembloit être réduite aux
dernières extrémités; on l'a vu, sous Philippe II, lorsqu'elle étoit
déchirée par les partis, et d'un bout à l'autre livrée à toutes les
horreurs de la guerre civile. Ni par leurs intrigues, ni par la force
de leurs armes, ces princes si habiles et si puissants n'avoient pu
venir à bout de se maintenir dans une seule de ses provinces.
Étoit-ce, lorsque le dernier coup venoit d'être porté dans ce royaume
au protestantisme, lorsque l'autorité royale y avoit repris toute sa
force au milieu des partis abattus, que l'on pouvoit sérieusement en
craindre la conquête par le roi d'Espagne? Non; cette crainte
chimérique eût été indigne de Richelieu: c'étoit un sujet ambitieux
qui vouloit se rendre nécessaire à son maître en concevant des projets
que lui seul sembloit capable d'exécuter; et c'étoit parce qu'il
n'avoit point d'autre conscience politique que celle des intérêts
matériels de la France, qu'il avoit conçu de semblables projets.

          [Note 53: Ce prince, aidé de la ligue catholique, dont le
          chef étoit le duc de Bavière, venoit de reconquérir la
          Bohème sur l'électeur palatin, qui avoit eu l'audace de
          profiter de la révolte de ses habitants pour s'en emparer et
          s'en faire déclarer roi. Ce fut là, ainsi que nous l'avons
          déjà dit (pag. 52), la première période de la guerre de
          trente ans, dite période _palatine_, laquelle, commencée en
          1618, finit en 1625. L'électeur palatin, qui s'étoit sauvé
          en Hollande, fut mis au ban de l'empire, et Tilly acheva
          d'écraser les princes protestants qui combattoient encore
          pour lui, même après sa retraite, dans un combat qu'il leur
          livra en 1623, près de Stadlo, dans l'évêché de Munster. La
          dignité d'électeur palatin fut alors donnée au duc de
          Bavière, et le Palatinat partagé entre lui et les Espagnols.
          Tout sembloit devoir être fini; mais l'empereur, enhardi par
          le succès, conçut des projets plus vastes: ses troupes se
          répandirent dans toute l'Allemagne; il fit des coups
          d'autorité qui inquiétèrent la ligue protestante; et la
          liberté du corps germanique parut menacée. Aussitôt il se
          forma une confédération nouvelle pour la défendre, à la tête
          de laquelle parut le roi de Danemarck. C'est la seconde
          période de cette même guerre, connue sous le nom de _période
          danoise_, qui commence en 1625 et finit en 1630. L'empereur
          y remporte des succès encore plus brillants et plus
          décisifs; et c'est alors que le fameux Walstein (ou
          Vallenstein) se montre, à la tête de ses armées, le plus
          habile et le plus heureux capitaine de l'Europe. Vainqueur
          une seconde fois, et plus puissant alors qu'il n'avoit
          jamais été, Ferdinand exerça quelque temps en Allemagne un
          pouvoir absolu, dont les princes protestants ressentirent
          seuls les atteintes, mais qui commença néanmoins à déplaire
          aux princes catholiques. Tant qu'il conserva réunies les
          forces imposantes qu'il avoit sur pied, ce mécontentement
          général n'osa point éclater: à peine les eut-il divisées,
          que la diète électorale, qu'il avoit rassemblée à Ratisbonne
          en 1630 pour obtenir d'elle l'élection de son fils à la
          dignité de roi des Romains, s'éleva contre lui, et le força
          par ses plaintes, et, même par ses menaces, à réformer une
          grande partie de ses troupes et à renvoyer leur général.
          Brulart de Léon, ambassadeur du roi de France, et le fameux
          père Joseph, capucin, envoyés à la diète par le cardinal de
          Richelieu, aidèrent les électeurs à obtenir ce triomphe sur
          l'empereur; et ainsi se préparèrent les voies qui devoient
          bientôt introduire le roi de Suède dans le sein de
          l'empire.]

Ainsi donc, cherchant de toutes parts des ennemis à la maison
d'Autriche et n'en trouvant point de plus ardents contre elle que les
princes protestants d'Allemagne; les voyant, dans ce moment même, plus
irrités que jamais contre l'empereur Ferdinand, qui usoit, plus
violemment peut-être que ne l'eût voulu une sage politique, des
avantages que lui donnoit cette suite continuelle de victoires[54]
qu'il devoit au génie de Walstein, et dont l'éclat étoit tel que le
souverain lui-même qui en recueilloit le fruit, étoit importuné de la
gloire de son sujet; s'apercevant que le mécontentement avoit gagné
jusqu'aux princes catholiques, que les entreprises et les manières
trop hautaines du chef de l'empire commençoient à alarmer pour leurs
propres priviléges, il jeta les yeux sur le roi de Suède qu'on lui
avoit représenté comme un homme supérieur, comme un chef propre à
rendre formidable la ligue nouvelle qu'il vouloit former contre
l'empereur. Bien qu'il ait cru devoir s'en défendre, lorsque la
clameur publique l'accusa d'avoir excité un prince protestant à entrer
à main armée dans un pays catholique, il est certain que ce fut
Richelieu lui-même qui l'y poussa, après avoir ménagé un accommodement
entre lui et Sigismond, roi de Pologne, qui lui disputoit la couronne
de Suède, et que ce prince entreprenant étoit venu chercher et
combattre jusque dans ses propres états. Par suite d'un traité signé
avec la France, Gustave aborda sur les côtes de la Poméranie le 24
juin 1630; et alors commença cette partie de la guerre de trente ans
qui est désignée sous le nom de _Période suédoise_.

          [Note 54: _Voyez_ la note de la page précédente.]

Qui n'en connoît les succès, les revers, les désastres effroyables? Le
héros de la Suède entra comme un torrent en Allemagne: la ligue
protestante à la tête de laquelle s'étoit mis l'électeur de Saxe,
après avoir un moment balancé à se joindre à lui, et comme si elle eût
craint de se donner un nouveau maître, finit par se rallier sous ses
drapeaux; et la ligue catholique étant demeurée indécise, rien ne
s'opposa d'abord à la marche du vainqueur. Il prend sa revanche du sac
de Magdebourg[55] à la bataille de Leipzic, où il remporte une
victoire complète sur le féroce Tilly. De là, tandis que les Saxons
pénétroient en Bohème et en Silésie, il parcourt rapidement les
provinces de Franconie, du Haut-Rhin, de Souabe et de Bavière, toutes
les villes lui ouvrant leurs portes, et tous les princes protestants
s'empressant de faire alliance avec lui. Il passe ensuite le Rhin à
Oppenheim, force le 15 avril 1632 le passage du Lech[56]; et le 17 mai
suivant il entre triomphant dans Munich. C'est alors que Ferdinand,
naguère au faîte de la puissance, est réduit à la dure extrémité de
s'humilier à son tour devant le sujet orgueilleux dont il avoit
abaissé l'orgueil; et Walstein lui fait acheter aux conditions les
plus dures la grâce qu'il veut bien lui faire de reprendre le
commandement de ses armées. Sa première opération est de chasser les
Saxons de la Bohème; puis il transporte le théâtre de la guerre en
Saxe, pour forcer le roi de Suède à quitter la Bavière. Bientôt les
deux armées ennemies sont en présence à Lutzen: la bataille s'engage;
Gustave est tué au premier choc; mais les Suédois n'en sont pas moins
vainqueurs; et Walstein, forcé de se retirer en Bohème, se contente
d'en défendre l'entrée à l'armée victorieuse. C'est alors que la
situation précaire où se trouvoit son souverain lui fait concevoir des
projets ambitieux que Richelieu favorise, et dont il auroit profité
sans la catastrophe tragique qui termina la vie de cet illustre
ambitieux. Instruit qu'il le trahissoit, et impuissant à faire punir
juridiquement un sujet devenu en quelque sorte le rival de son maître,
Ferdinand le fit assassiner à Egra le 25 février 1634. Le roi de
Hongrie paroît alors à la tête des armées impériales, et signale ses
premières armes par la victoire de Nordlingue, où il écrase l'armée
des confédérés. L'assemblée générale des états protestants, qui
s'alloit réunir à Francfort-sur-le-Mein pour renouveler l'alliance
avec la Suède, se dissipe d'elle-même à la première nouvelle de cette
défaite; l'électeur de Saxe, l'ennemi le plus acharné de Ferdinand,
est le premier à faire sa paix avec lui: et le traité de Prague, dans
lequel le chef de l'empire reprit une partie de son ancien ascendant,
ayant été accepté par la plupart des princes protestants, le parti
Suédois parut abattu et ruiné sans retour[57].

          [Note 55: Les habitants de Magdebourg, comptant sur
          l'assistance du roi de Suède, n'avoient voulu écouter aucune
          des sommations que leur avoit faites le général de
          l'empereur. La ville ayant été emportée d'assaut le 10 mai
          1631, Tilly l'abandonna à la fureur des soldats, qui
          passèrent presque tous les habitants au fil de l'épée. Tout
          y fut détruit de fond en comble, et il ne resta debout que
          la cathédrale et quelques cabanes de pêcheurs.]

          [Note 56: Tilly y reçut une blessure, dont il mourut trois
          jours après.]

          [Note 57: Le ministre suédois Oxenstirn fut si effrayé de
          cette défection générale de la ligue protestante, qu'il
          entra lui-même en négociation pour tâcher de faire
          comprendre la Suède dans le traité. Mais l'empereur ayant
          refusé d'avoir aucune communication directe avec le cabinet
          de Suède, et l'électeur ne faisant que des propositions peu
          acceptables, Oxenstirn rompit lui-même les conférences,
          jugeant plus avantageux aux intérêts de la Suède et à sa
          dignité, de voir son armée chassée de l'empire que de subir
          les conditions d'une paix déshonorante.]

Tant que ce parti avoit été triomphant, Richelieu, par un reste de
pudeur, avoit tenu secrète l'alliance contractée entre la France et le
chef de la ligue protestante; et, se renfermant dans une neutralité
apparente, il offroit aux princes catholiques de l'Allemagne qui
imploroient son secours contre un si terrible vainqueur, le partage de
cette neutralité que Gustave rendoit impossible par les conditions
intolérables auxquelles il vouloit la leur faire acheter. Dès que
l'artificieux ministre vit la cause des Suédois sur le point d'être
perdue, il leva le masque et se déclara ouvertement pour eux. Un
nouveau traité est signé à Compiégne, le 28 avril 1635, entre Louis
XIII et la reine Christine. La France traite en même temps avec les
États-Unis, rompant ainsi la trève que ceux-ci étoient prêts à
conclure avec l'Espagne; et chaque prince de l'union protestante est
appelé à faire avec Richelieu son traité particulier. Maître de la
Lorraine, dont il s'étoit emparé, n'ayant d'autre droit pour le faire
que celui du plus fort,[58] celui-ci porte la guerre tout à la fois
dans les Pays-Bas; dans les états héréditaires de l'Autriche, où il
envoie une armée auxiliaire des armées protestantes; en Italie où il
traite contre l'empereur avec les ducs de Savoie, de Parme et de
Mantoue[59]. L'Europe entière est embrasée; et des résultats décisifs
auroient pu seuls, même selon les règles de la politique humaine,
justifier le ministre qui avoit allumé ce feu qu'il ne lui étoit pas
donné de pouvoir éteindre. Ils furent loin de l'être: partout les
succès sont contestés, partout les revers suivent les victoires. Les
armées françoises entrent à diverses reprises dans le pays ennemi, et
sont obligées d'en sortir; les ennemis de leur côté pénètrent en
France sur plusieurs points, et les alarmes qu'ils causent se font
ressentir jusqu'à Paris[60]. La Bourgogne, la Picardie, la Guienne, le
Languedoc, sont tour à tour envahis et dévastés par les Impériaux ou
par les Espagnols; les armées françoises envahissent et dévastent à
leur tour les Pays-Bas, le Milanois, la Lorraine, la Franche-Comté, la
Catalogne, la Cerdagne et le Roussillon. Le Portugal secoue le joug de
l'Espagne et s'allie avec la France pour consolider l'indépendance
qu'il venoit d'acquérir[61]. Pendant toute la vie de Richelieu, et six
années encore après sa mort, l'Europe fut comme un vaste champ de
bataille où parurent tour à tour les plus grands hommes de guerre qui
eussent encore illustré les temps modernes[62], où l'on ne voit que
villes prises et reprises, que batailles tour à tour gagnées et
perdues, sans qu'il y ait un parti qui puisse décidément s'attribuer
la victoire; mais les peuples souffrent et achèvent de se
corrompre[63].

          [Note 58: Richelieu trouvoit mauvais qu'un prince catholique
          ne demeurât pas spectateur indifférent d'une lutte qui
          s'élevoit entre le chef de l'empire et un prince protestant.
          La cour de France étoit en outre irritée contre lui, à cause
          du mariage secret de la princesse Marguerite, sa soeur, avec
          le duc d'Orléans, mais fort injustement sans doute,
          puisqu'il offroit de consentir à la dissolution de ce
          mariage. Il s'engageoit en même temps à donner des garanties
          suffisantes de sa fidélité, demandant seulement que le roi
          n'exigeât point qu'il remît entre ses mains Nancy, capitale
          de ses états, ce qu'il ne pouvoit faire sans renoncer en
          même temps au titre de prince souverain. Richelieu ne voulut
          rien entendre; la ville fut assiégée et prise, moitié par
          force, moitié par artifice; et le duc se vit momentanément
          dépouillé de ses états.]

          [Note 59: Ce traité fut signé à Rivoli, en Piémont, le 11
          juillet 1635. Le principal commandement étoit donné au duc
          de Savoie; et des articles secrets régloient le partage du
          duché de Milan entre les ducs de Savoie et de Mantoue. Le
          roi de France se réservoit quelques places et districts du
          côté du Piémont.]

          [Note 60: La prise de Corbie (en 1635) y excita une telle
          frayeur, que l'on enrôla tous les laquais en état de porter
          les armes. Chaque propriétaire ou principal locataire de
          maison eut ordre de fournir un homme; tous les
          gentilshommes, maîtres d'hôtel et officiers servants du roi,
          furent cités pour se faire inscrire dans les vingt-quatre
          heures. Tout à Paris, de gré ou de force, devint soldat,
          comme si l'ennemi eût déjà été à ses portes; mais cette
          terreur ne dura qu'un moment.]

          [Note 61: Les Espagnols en furent chassés en 1640, et l'on
          proclama roi de Portugal, Jean IV, de la maison de Bragance.
          Le traité par lequel le nouveau roi fit alliance avec la
          France, fut signé à Paris, le premier juin 1641.]

          [Note 62: Avant sa mort, Tilly, Walstein, Gustave roi de
          Suède, le duc de Saxe Weymar, Jean Banier, Gustave Horn,
          Mercy, Jean de Werth, le maréchal d'Harcourt, le maréchal de
          Guébriant, etc.; après sa mort, Turenne, Merci, le duc
          d'Enghien, Piccolomini, Torstenson, Wrangel, Koenigsmarck,
          etc.]

          [Note 63: La guerre de trente ans ne finit qu'en 1648, sous
          le ministère du cardinal Mazarin. C'est le 24 octobre de
          cette année que fut signé à Munster et à Osnabruck le fameux
          traité de Westphalie, tant vanté par l'école de nos modernes
          diplomates. Nous aurons bientôt occasion d'en parler, et
          nous ferons voir que ce fut une paix aussi funeste que la
          guerre qui l'avoit précédée: on négocia comme on avoit
          combattu, pour le matériel de la société. Cette paix ne fut
          point générale, et la guerre continua entre la France et
          l'Espagne jusqu'à la paix des Pyrénées, conclue en 1659.]

Les progrès de cette corruption furent d'autant plus rapides, que ce
fut dans cette guerre fatale que parurent entièrement à découvert ces
ressorts de la politique des princes chrétiens, uniquement fondée sur
ce principe, qu'elle devoit être entièrement séparée de la religion,
tandis que le fanatisme, qui est le caractère de toutes les sectes
naissantes, produisoit parmi les princes protestants une sorte
d'unité. Ainsi donc, ceux-là tendoient sans cesse à se diviser entre
eux, parce qu'ils étoient uniquement occupés de leurs intérêts
temporels; et ceux-ci, bien que leurs doctrines dussent incessamment
offrir au monde ce matérialisme social dans ce qu'il a de plus
désolant et de plus hideux, trouvoient alors, dans l'esprit de secte
et dans une commune révolte contre les croyances catholiques, des
rapports nouveaux et jusqu'alors inconnus qui les lioient entre eux,
et de tous les coins de l'Europe attachoient à leurs intérêts
politiques tous ceux qui partageoient leurs doctrines. Avant la
réformation, les puissances du Nord étoient en quelque sorte
étrangères à l'Europe; dès qu'elles l'eurent embrassée, elles
entrèrent dans l'alliance protestante et, par une suite nécessaire,
dans le système général de la politique européenne. «Des états qui
auparavant se connoissoient à peine, dit un auteur protestant
lui-même[64], trouvèrent, au moyen de la réformation, un centre commun
d'activité et de politique qui forma entre eux des relations intimes.
La réformation _changea_ les rapports des citoyens entre eux et des
sujets _avec leurs princes_; elle changea les _rapports politiques_
entre les états. Ainsi un destin bizarre voulut que _la discorde qui
déchira l'église_ produisît un lien qui unît plus fortement les
_états_ entre eux[65].» Enfoncés dans ce matérialisme insensé, au
moyen duquel ils achevoient de se perdre et de tout perdre, ces mêmes
princes catholiques se croyoient fort habiles en se servant, au
profit de leur ambition, de ce fanatisme des princes protestants, ne
s'apercevant pas qu'il n'avoit produit entre eux cette sorte d'union
politique que par ce qu'il y avoit en lui de religieux, et que c'étoit
là un effet, singulier sans doute, mais naturel, inévitable même, de
ce qui restoit encore de _spirituel_ dans le protestantisme.

          [Note 64: Schiller.]

          [Note 65: L'auteur n'entend parler ici que des états
          protestants.]

Ainsi donc, chose étrange, ce qui appartenoit à l'unité se divisoit;
et il y avoit accord parmi ceux qui appartenoient au principe de
division. Déjà on en avoit eu de tristes et frappants exemples dans
les premières guerres que l'hérésie avoit fait naître en France: on
avoit vu des armées de sectaires y accourir de tous les points de
l'Europe au secours de leurs frères, chaque fois que ceux-ci en
avoient eu besoin; tandis que le parti catholique n'y obtenoit de
Philippe II que des secours intéressés, astucieusement combinés,
quelquefois aussi dangereux qu'auroient pu l'être de véritables
hostilités. La France en avoit souffert sans doute; mais, nous avons
vu aussi que cette politique perverse n'avoit point réussi à son
auteur.

L'histoire ne la lui a point pardonnée; cependant qu'il y avoit loin
encore de ces manoeuvres insidieuses à ce vaste plan conçu par une
puissance catholique, qui, dans cette révolution dont l'effet étoit de
séparer en deux parts toute la chrétienté, réunit d'abord tous ses
efforts pour comprimer chez elle l'hérésie qui y portoit le trouble et
la révolte; puis, devenue plus forte par le succès d'une telle
entreprise, ne se sert de cette force nouvelle que pour aller partout
ailleurs offrir son appui aux hérétiques, fortifier leurs ligues,
entrer dans leurs complots, légitimer leurs principes de rébellion et
d'indépendance[66], les aider à les propager dans toute la chrétienté,
indifférente aux conséquences terribles d'un système aussi pervers, et
n'y considérant que quelques avantages particuliers dont le succès
étoit incertain, dont la réalité même pouvoit être contestée! Voilà ce
que fit la France, ou plutôt ce que fit Richelieu après s'en être
rendu le maître absolu; tel est le crime de cet homme, crime le plus
grand peut-être qui ait jamais été commis contre la société.

          [Note 66: Voici comment s'exprime le duc d'Olivarès dans une
          de ces lettres, au moment où les armées françoises
          s'apprêtoient à entrer dans la Catalogne: «Si la nécessité
          d'une juste défense et l'_intérêt de la religion_ permettent
          quelquefois la vente des calices et des vases sacrés,
          pourquoi ne feroit-on pas des choses moins extraordinaires
          dans une occasion si pressante? il est constant que _partout
          où les François mettent le pied, la secte de Calvin y entre
          avec eux_; puisque l'État et la Religion _sont également
          menacés_, je dois parler sans déguisement, etc.» (Recueil
          d'Aubert, t. II, p. 365.)]

L'abaissement de la maison d'Autriche étoit devenu pour lui comme une
idée _fixe_ à laquelle étoient enchaînées toutes les facultés de son
esprit et toutes les forces de sa volonté. Rien ne put jamais l'en
faire départir, ni les chances douteuses d'une guerre où les revers et
les succès furent si long-temps balancés; ni les malheurs des
provinces qu'écrasoient les impôts après qu'elles avoient été
dévastées par les armées[67]; ni l'indignation des gens de bien qui
détestoient cette guerre impie, la considérant dès-lors comme le fléau
et le scandale de la chrétienté[68]; ni les exhortations paternelles
du chef de l'Église, qu'il ne se faisoit aucun scrupule de tromper et
de combattre comme _politique_, parce que, selon lui, la politique
n'avoit rien à démêler avec la religion[69]; ni son maître lui-même,
dont la conscience se réveilloit quelquefois pour s'élever contre les
iniquités d'un tel ministre[70], et à qui il avoit su persuader
qu'après l'avoir jeté dans de si grands périls et de si grands
embarras, lui seul étoit capable de l'en tirer[71]. Pour arriver à ce
but, il déployoit, ainsi que nous l'avons déjà dit, une activité et
des ressources qui tenoient du prodige: il avoit des agents et des
espions dans toutes les cours de l'Europe; il négocioit sans cesse
avec amis et ennemis[72]; il enseignoit la trahison aux grands[73],
il poussoit les petits à la révolte[74]; et ses manoeuvres pour
soutenir le parti puritain en Angleterre et pour exciter les
mécontents d'Écosse, doivent le faire considérer comme un des auteurs
de la révolution qui fit monter Charles Ier sur l'échafaud[75]. Toutes
ces entreprises inouïes qui étonnoient et troubloient l'Europe, il les
exécutoit au milieu des conspirations sans cesse renaissantes qui se
tramoient contre lui[76]; et lorsqu'on le croyoit perdu, c'étoit par
le supplice, l'exil ou l'emprisonnement des conspirateurs qu'il
apprenoit à ses ennemis à redouter un pouvoir que sembloient affermir
les dangers et les travaux. Tout finit donc par trembler devant lui;
et le parlement, qui fut à ses pieds jusqu'au dernier moment, en
murmurant sans doute, mais osant à peine faire entendre ses
murmures[77]; et le clergé qui, en vertu des _libertés gallicanes_,
continuoit de résister au pape chaque fois que l'occasion s'en
présentoit, et qui, en vertu des _servitudes_ auxquelles il s'étoit
volontairement réduit à l'égard du pouvoir temporel, ne savoit rien
opposer aux violences de ce ministre, à ses hauteurs, et accordoit
tous les subsides qu'il jugeoit à propos de lui demander[78]; et la
cour, qui avoit fini par l'honorer un peu plus que le monarque
lui-même; et les gens de guerre pour qui il étoit la source de toutes
faveurs et de tout avancement[79]; et la reine Anne d'Autriche
elle-même, qu'il traita en criminelle d'état, et força de s'accuser et
de demander grâce devant le roi son époux, pour avoir osé exprimer
dans quelques lettres le désir que la France fût débarrassée de son
ministre, et que la bonne intelligence fût enfin rétablie entre son
père et son mari[80]. Enfin tel étoit l'empire qu'il avoit pris sur
Louis XIII, qu'il le força, peu de semaines avant sa mort, à lui
sacrifier des serviteurs qu'il aimoit[81]; et que ce foible prince
recula devant la menace que lui fit de se retirer dans son
gouvernement du Hâvre, un homme qui étoit près de sortir de ce monde
pour aller dans l'autre rendre compte devant Dieu.

          [Note 67: La France, pendant le cours de cette guerre, eut
          presque toujours quatre armées en campagne; en 1638, elle en
          eut jusqu'à sept, sans compter sa flotte et ses galères.]

          [Note 68: L'opinion de tout ce qu'il y avoit en France
          d'honnête et d'éclairé, étoit que «Le cardinal n'avoit
          allumé la guerre en Europe que pour se rendre nécessaire et
          pour satisfaire son ambition, et que le roi rendroit compte
          à Dieu de tout le sang humain dont les villes et les
          provinces étoient inondées. On gémissoit sur le malheur des
          peuples; on étoit scandalisé des alliances contractées avec
          les puissances hérétiques; on déploroit le pillage des
          églises et l'oppression des catholiques d'Allemagne, etc.»
          (Continuat. du P. Daniel. T. XV, in-4º, p. 17.)]

          [Note 69: Le pape le considéroit, avec juste raison, comme
          le seul auteur de cette guerre qui désoloit la chrétienté,
          et voyoit avec douleur et ressentiment, sa médiation sans
          cesse rejetée par un prince de l'Église qui sembloit s'être
          fait le plus grand ennemi du saint-siége et de la religion.
          Celui-ci prenoit avec le saint Père, tour à tour, ou des
          manières soumises ou un ton menaçant, selon qu'il vouloit le
          tromper ou l'effrayer. Mazarin, qu'Urbain VIII avoit envoyé
          en France pour travailler à une paix si ardemment désirée,
          et dont Richelieu avoit su reconnoître la souplesse et
          l'habileté, lorsqu'il n'étoit encore que simple officier
          dans les troupes du pape, aidoit ce ministre dans toutes ces
          manoeuvres auprès de sa cour: ce fut là l'origine de sa
          fortune.]

          [Note 70: Il est remarquable que toute personne qui avoit su
          obtenir la confiance de Louis XIII dans l'intimité de la vie
          privée, parvenoit très-facilement à l'aigrir contre le
          cardinal. Il sembloit même qu'il n'attendît que de
          semblables occasions pour manifester l'impatience avec
          laquelle il supportoit un joug qu'il lui étoit impossible de
          briser. Richelieu, maître absolu de la France, ne vivoit
          auprès de son maître que d'alarmes et d'inquiétudes, et
          étoit obligé d'employer plus de soins et d'habileté pour
          venir à bout d'un favori, que pour tenir tête à tous les
          cabinets de l'Europe. Mlle de la Fayette et le P. Caussin,
          confesseur du roi, furent sur le point de renverser sa
          fortune; et si celui-ci eût été aussi expérimenté en
          intrigues de cour, qu'il avoit de droiture de coeur et
          d'esprit, il est probable qu'il seroit venu à bout du
          dessein qu'il avoit formé de délivrer la chrétienté de la
          tyrannie de Richelieu. Il ne s'agissoit que de présenter au
          roi une personne qu'il jugeât capable de succéder à ce
          ministre: «Mais, dit un écrivain du temps (Vittorio Siri),
          il n'y avoit seulement pas pensé, tant il étoit peu propre à
          mener une affaire de cette importance.» Ce qui fit qu'il
          succomba.]

          [Note 71: Il résulte des entretiens secrets et confidentiels
          qu'eut le roi avec le P. Caussin, que ce prince étoit
          persuadé que la guerre qu'il faisoit à l'Espagne étoit juste
          et nécessaire; que les sollicitations du pape devoient être
          comptées pour rien dans une affaire de cette nature; que la
          reine sa femme étoit stérile et n'avoit aucune affection
          pour lui; que la reine sa mère vouloit le détrôner pour
          mettre la couronne sur la tête de Monsieur; que la plupart
          des grands du royaume et des seigneurs de sa cour ne lui
          étoient point attachés; que plusieurs étoient disposés à le
          trahir pour secouer le joug de l'autorité royale qui leur
          étoit insupportable; qu'ils soulevoient le peuple contre
          lui, et que, _sans le cardinal, il auroit peine à se
          maintenir sur le trône_; qu'enfin son peuple n'étoit pas
          aussi malheureux, ni aussi surchargé d'impôts que les gens
          mal intentionnés pour le gouvernement affectoient de le
          publier; qu'après tout l'on n'étoit ni plus riche ni plus
          heureux dans les autres États de l'Europe, et qu'il _y avoit
          même du danger à laisser le peuple dans une trop grande
          abondance_. (Mém. Man. revu par le P. Caussin.) Le cardinal
          avoit même trouvé des théologiens et des canonistes en
          nombre suffisant pour tranquilliser sa conscience sur des
          alliances avec des princes protestants contre des princes
          catholiques, et lui persuader que de telles alliances
          n'étoient point contraires à la loi de Dieu, _surtout après
          les précautions que l'on avoit prises pour maintenir partout
          l'exercice public et tranquille de la véritable religion_.
          (Contin. du P. Daniel, tom. XV, in-4º, pag. 117.) Il pensoit
          aussi et déclare formellement dans son testament politique
          que «Le roi auroit pu accepter _avec justice_ l'alliance des
          Turcs qui lui avoit été plusieurs fois offerte.»]

          [Note 72: Il étoit persuadé qu'une négociation n'est jamais
          stérile, et que si elle ne produit aucun effet présent, on
          en retire toujours un avantage certain pour l'avenir. Aussi
          ne furent-elles jamais aussi fréquentes que sous son
          ministère. Il n'y avoit point de cour en Europe dont il ne
          connût parfaitement les intérêts, et à laquelle il ne fît
          faire sans cesse quelque proposition nouvelle pour en
          recueillir quelque fruit. À ses amis, il montroit la route
          qu'il falloit suivre, et se servoit habilement de leurs
          forces pour augmenter les siennes; à l'égard de ses ennemis,
          il leur tendoit à tous moment des piéges pour affoiblir leur
          puissance. On peut dire qu'au moyen de ces continuels
          artifices, il étoit devenu en quelque sorte le ministre de
          toutes les cours de l'Europe. (Voyez _Test. Polit._, 2e.
          part., chap. VI.)]

          [Note 73: Ayant su le projet ambitieux qu'avoit formé
          Walstein de quitter le service de l'empereur et de se faire
          roi de Bohème, il envoya auprès de lui un officier nommé
          Duhamel, pour lui offrir le secours et la protection du roi
          de France dans cette coupable entreprise.]

          [Note 74: Il se justifie, dans son testament politique,
          d'avoir excité le soulèvement des Catalans contre l'Espagne.
          Le fait est si odieux en lui-même, qu'il lui étoit
          impossible d'en convenir; mais comment croire qu'il n'ait
          pas été complice de ces rebelles, lorsqu'on le voit leur
          porter secours et négocier avec eux?]

          [Note 75: M. de Brienne ne peut s'empêcher d'en convenir, et
          ne le disculpe qu'en faisant remarquer «que les choses
          allèrent bien plus loin que le cardinal ne _l'avoit prévu_,
          et qu'il ne l'eût souhaité.»]

          [Note 76: Gaston, qui, jusqu'à la naissance du Dauphin,
          depuis Louis XIV, causa de si grands embarras au cardinal, à
          cause de l'importance que lui donnoit sa qualité d'héritier
          présomptif de la couronne, n'obtint cependant d'autres
          résultats de tant de cabales qu'il forma contre lui et de
          tant de projets mal conçus, que de sacrifier inutilement
          ceux qui avoient été assez imprudents pour se dévouer à sa
          passion et à ses intérêts. On sait quelle fut la catastrophe
          sanglante du duc de Montmorenci, dernier rejeton de son
          illustre race: bien d'autres, dans cette fatale apparition
          du prince en Languedoc, eussent partagé son sort, si la
          fuite ne les eût mis à couvert. Telle étoit la haine qu'on
          portoit à ce redoutable ministre, que, malgré la terreur
          dont il s'environnoit et dont il sembloit en quelque sorte
          se faire une sauvegarde, on ne cessa pas un seul instant, et
          jusqu'à ses derniers moments, de conspirer contre lui. Dans
          un complot de ce genre, très-profondément combiné,
          l'irrésolution de Gaston, qui, au moment de l'exécution,
          n'osa pas faire le geste que l'on attendoit comme signal,
          sauva seule Richelieu d'une mort qui sembloit inévitable. Si
          le comte de Soissons n'eût pas été tué à la bataille de la
          Marfée, la partie étoit liée à Paris avec un grand nombre de
          personnes à qui sa tyrannie étoit devenue
          insupportable[76-A]: sur la première nouvelle que l'on
          auroit eue des succès de l'armée espagnole, succès que l'on
          croyoit immanquables, on devoit s'emparer de la Bastille, où
          l'on avoit des intelligences, forcer le parlement à rendre
          un arrêt en faveur du prince; enlever à la fois tous les
          postes jusqu'au palais cardinal, établir des barricades dans
          les parties de la ville où le peuple se montreroit le plus
          échauffé, parvenir ainsi jusqu'au ministre que l'on auroit
          enlevé ou poignardé. Il arriva au contraire, par la mort du
          comte de Soissons, que MM. de Guise et de Bouillon, qui
          avoient pris parti pour lui, furent obligés, l'un de se
          soumettre aux conditions qu'on voulut lui imposer, l'autre
          d'aller chercher un refuge à Bruxelles. La conspiration de
          Cinqmars, la dernière qui ait menacé sa fortune et sa vie,
          sembloit plus dangereuse encore, puisqu'on ne peut guère
          douter que le roi lui-même ne fût d'accord avec les
          conspirateurs, c'est-à-dire qu'il n'eût donné une sorte de
          consentement à ce qu'on le délivrât de son ministre, même
          par les moyens les plus violents[76-B]. Cependant elle finit
          comme les autres par le supplice, l'exil ou l'emprisonnement
          des conjurés[76-C]. Le cardinal étoit alors mourant, et
          suivit de près ses dernières victimes dans la tombe.]

          [Note 76-A: L'abbé de Gondi, que nous verrons bientôt jouer
          un si grand rôle dans la guerre de la fronde, étoit entré
          dans cette conspiration.]

          [Note 76-B: Il n'y donna pas son consentement formel; mais,
          si l'on en croit Monglat, l'un des conjurés, il souffroit
          qu'on parlât devant lui du projet d'assassiner le cardinal,
          qu'on lui proposât même de l'approuver, et n'en témoignoit à
          son favori ni moins de confiance ni moins d'affection. Sans
          le traité que les chefs de ce complot avoient eu
          l'imprudence de signer avec l'Espagne, il est probable
          qu'ils auroient réussi. Ce fut la découverte de cette pièce
          qui les perdit. Louis XIII, dès qu'il en eut connoissance,
          les abandonna à Richelieu.]

          [Note 76-C: Le duc de Bouillon, qui s'y trouvoit encore
          impliqué, perdit cette fois sa principauté de Sedan, qu'il
          étoit parvenu à conserver dans la conspiration précédente.]

          [Note 77: Soit que, par mesures financières, il lui plût de
          créer de nouveaux offices, ou qu'il fît présenter des édits
          bursaux à l'enregistrement; soit qu'il jugeât à propos de
          faire juger par commissaires des accusés que cette cour de
          justice réclamoit comme appartenant à sa jurisdiction, ainsi
          qu'il arriva dans les affaires du maréchal de Marillac et du
          duc de la Valette, la moindre résistance qu'elle osoit lui
          opposer, lui attiroit à l'instant même les traitements les
          plus durs et les plus humiliants. Ses arrêts étoient cassés
          comme de juges _incompétents, interdits et sans pouvoirs_;
          ses députés étoient mandés au Louvre, où le roi, endoctriné
          par son ministre, ne les recevoit que la menace à la bouche,
          ne leur laissant d'autre parti que celui d'obéir à l'instant
          même, pour éviter qu'il ne se portât contre leur compagnie
          aux dernières extrémités; ce qui n'empêchoit que des lettres
          de cachets ne fussent très-souvent envoyées à ceux de ses
          membres qui s'étoient montrés les plus ardents dans la
          délibération, et qu'à la suite de ces appels ou de ces
          remontrances, il n'y en eût presque toujours quelques-uns de
          punis par l'exil ou par la prison.]

          [Note 78: Le parlement ayant déclaré nul le mariage de
          Gaston avec la princesse de Lorraine, ce prince en appela au
          pape, qui décida, sans s'arrêter aux subtilités qu'on lui
          opposoit touchant les irrégularités du contrat civil, que
          les lois particulières de la France ne pouvoient influer en
          aucune manière sur le sacrement, lequel dépendoit uniquement
          de l'institution de J. C. et des lois de l'Église; et que ce
          mariage, ayant été contracté selon toutes les règles
          prescrites par le concile de Trente, avoit tous les
          caractères qui le rendoient indissoluble. Le clergé de
          France _en pensa autrement_; et, dans une assemblée générale
          qu'il tint l'année suivante (en 1635), il fut établi que la
          coutume ancienne de France, relativement aux mariages des
          princes, devoit l'emporter sur une décision du pape en
          _matière de sacrements_, qu'un mariage qu'il avoit déclaré
          _valide_, ne l'étoit pas; et _cet avis prévalut_. Mais dans
          une autre assemblée de ce même clergé, que le cardinal
          convoqua à Mantes, en 1641, pour en obtenir un secours
          extraordinaire en raison des besoins extrêmes de l'état, les
          deux présidents et quelques évêques ayant opiné à ne pas
          accorder la somme entière qui étoit demandée, un commissaire
          du roi entra dans l'assemblée, et signifia aux opposants des
          lettres de cachet qui leur ordonnoient d'en sortir à
          l'instant même, et de se rendre incontinent dans leurs
          diocèses sans passer par Paris. On vota alors le subside tel
          que le ministre l'avoit réglé; et les orateurs du clergé
          admis à lui présenter leurs hommages, après avoir harangué
          le roi, épuisèrent pour le louer toutes les formules de
          l'adulation.]

          [Note 79: Pour lui plaire et réussir dans ce que l'on
          sollicitoit auprès de lui, il ne suffisoit point de se
          montrer dévoué au bien de l'état et de se dire le serviteur
          du roi, il falloit lui persuader que l'on étoit surtout son
          _serviteur_ et entièrement _dévoué_ à sa personne. C'étoit
          là ce que recommandoient par-dessus tout ses affidés à ceux
          à qui ils vouloient du bien.]

          [Note 80: Voilà au fond à quoi se réduisoit cette
          correspondance d'Anne d'Autriche avec l'Espagne,
          correspondance dont le cardinal fit tant de bruit, et à
          l'occasion de laquelle on procéda à l'égard de la reine de
          France comme on auroit pu le faire envers une personne
          coupable de haute trahison. Ses papiers furent saisis au
          Val-de-Grâce; on la menaça de faire mettre ses domestiques à
          la question, et elle fut obligée de s'avouer, par écrit,
          coupable envers son époux, d'intelligences avec les ennemis
          de l'état.]

          [Note 81: C'étoient quatre officiers des gardes qu'il
          prétendoit être entrés dans le complot de Cinqmars. Louis
          XIII, qui leur étoit fort attaché, refusa d'abord, et même
          avec emportement, d'accorder au cardinal leur renvoi et leur
          exil. Celui-ci insista avec plus de hauteur encore que son
          maître, et le roi céda. Tous reçurent en s'éloignant des
          témoignages de sa bienveillance. Trevelles, l'un d'eux,
          étoit à peine parti, qu'il lui envoya un gentilhomme lui
          dire de sa part qu'il n'avoit pu refuser son éloignement aux
          instances réitérées du cardinal, mais qu'il lui conservoit
          toujours la même amitié; qu'au reste son _exil ne seroit pas
          long_ (Richelieu mourut quelques semaines après cet
          événement); puis, n'osant pas montrer à son ministre à quel
          point il étoit affecté du sacrifice qu'il l'avoit forcé de
          lui faire, il fit tomber tout son ressentiment sur Chavigni,
          qui n'avoit été auprès de lui que le porteur de la demande
          de Richelieu.]

Tant qu'il vécut, les hérétiques, qu'il avoit comprimés plutôt
qu'abattus en France, n'osèrent remuer; et c'en fut même fini à jamais
de l'espèce de puissance politique qu'ils s'y étoient arrogée. Mais
comme ce prince de l'Église étoit en même temps le protecteur de
l'hérésie hors de France, il ne pensa pas un seul instant à l'empêcher
de se propager au milieu du royaume très-chrétien; indifférent à toute
licence des esprits et à tout désordre moral, pourvu que l'on se
courbât sous sa main de fer, et que l'ordre matériel ne fût point
troublé. Aussi arriva-t-il, par l'effet de cette politique scandaleuse
et par cette communication continuelle que tant de campagnes faites
sous les mêmes drapeaux établissoient entre les Français catholiques
et les protestants étrangers, que le nombre des sectaires et des
libres-penseurs s'accrut sous Louis XIII plus que sous aucun des
règnes qui l'avoient précédé, n'attendant que des circonstances plus
favorables pour exercer de nouveau leurs ravages et recommencer leurs
attaques contre la société. Nous ne tarderons point à les voir
reparoître sous d'autres formes, dans une position différente,
employant d'autres armes, et n'en marchant pas avec moins d'ardeur et
de persévérance vers le but qu'ils vouloient atteindre et qu'enfin ils
ont atteint. Alors ceux-là même qui avoient le plus conservé pour
Richelieu de cette vieille admiration que ne lui ont pas refusée
quelquefois les esprits les plus impatients de toute autorité
légitime[82], conviendront peut-être que nous ne l'avons point trop
sévèrement jugé, et ne pourront trouver pour lui d'autre excuse que de
dire qu'_il ne comprit point_ toute l'étendue du mal qu'il faisoit, ni
les suites qu'il devoit avoir. Nous sommes nous-même porté à croire
qu'il en est ainsi, bien que nous ne l'en considérions pas moins comme
un homme sans conscience et sans probité; et reconnoissant en lui,
ainsi que nous l'avons déjà fait, la force de la volonté, un esprit
subtil, actif, infatigable, nous lui refusons les vues profondes qui
font le véritable homme d'état; persuadé d'ailleurs qu'on ne peut
l'être dans aucune société sans être un homme religieux, et dans une
société chrétienne surtout, si l'on n'est en même temps un parfait
chrétien[83].

          [Note 82: Il est remarquable en effet que ce sont
          ordinairement les plus grands partisans de toutes les
          fausses libertés qui se montrent les plus grands
          enthousiastes des tyrans et des despotes, et nous en avons
          de notre temps des exemples qui sont faits pour étonner.
          C'est que ces hommes, qui ne craignent point de remuer la
          société jusque dans ses fondements pour réaliser les
          chimères de leur orgueil, effrayés bientôt des conséquences
          terribles de leurs entreprises et des orages qu'ils ont
          amassés sur leurs têtes, sentent le besoin du pouvoir, et
          l'appellent à leur secours. Il reparoît alors, mais autre
          qu'il n'avoit été, et s'en fait applaudir jusque dans ses
          plus grandes violences, parce que, s'il n'étoit violent, il
          ne pourroit les sauver des périls où les ont jetés leurs
          propres fureurs.]

          [Note 83: L'un des hommes à qui les grandes renommées en
          imposoient le moins, l'illustre comte de Maistre appelle
          Richelieu, «L'un des plus grands génies qui aient jamais
          veillé près d'un trône;» et lui donne ce magnifique éloge
          dans un livre où il peint, en traits aussi vifs
          qu'énergiques, le ravage qu'avoit fait en France la doctrine
          qui a séparé le pouvoir politique du pouvoir religieux. (_De
          l'Égl. Gallic._, p. 298.) Ceci ne prouve autre chose sinon
          que le génie même le plus vaste ne peut pas tout embrasser,
          et que l'oeil le plus pénétrant ne peut pas tout voir.]

Richelieu mourut à Paris dans son palais le 4 décembre 1642. Louis
XIII reçut la nouvelle de sa mort avec indifférence; et l'on ne tarda
point à s'apercevoir qu'il éprouvoit une satisfaction secrète d'être
délivré de cette servitude à laquelle un sujet audacieux avoit su
depuis si long-temps le réduire. Le jour même de sa mort, Mazarin
qu'il avoit recommandé au roi comme le personnage le plus propre à le
remplacer, entra au conseil pour y occuper, dès son entrée, la
première place. Rien ne fut changé du reste dans le ministère; et le
grand conseil, composé de tous les ministres, continua de tenir ses
séances comme à l'ordinaire; mais toutes les résolutions furent prises
dans un conseil secret où furent admis seulement trois ministres,
Mazarin, Chavigny et Desnoyers[84]. Là Louis XIII manifesta hautement
sa volonté très-décidée de gouverner lui-même et de ne plus se laisser
maîtriser par les agents de son autorité[85]. Il fit voir en même
temps qu'il étoit plus pitoyable pour ses peuples et plus
consciencieux dans sa politique qu'on n'avoit pu le penser, lorsque
Richelieu abusoit de son nom pour opprimer la France et troubler
l'Europe. Il étoit résolu d'apporter de prompts remèdes à tant de
maux[86]; mais le temps ne lui en fut pas laissé, et déjà atteint
d'une maladie mortelle lorsqu'il fut délivré de son ministre, il
mourut lui-même à St-Germain-en-Laye le 14 mai de l'année suivante,
laissant deux fils, Louis XIV, né le 5 septembre 1638,[87] et
Philippe, duc d'Anjou, né le 21 septembre 1640.

          [Note 84: Les deux autres secrétaires d'état étoient MM. de
          Brienne et de la Vrillière.]

          [Note 85: Desnoyers en fit bientôt la triste expérience, et
          fut renvoyé pour avoir voulu imiter le cardinal de Richelieu
          et essayé de conduire son maître.]

          [Note 86: «Ah! mon pauvre peuple, s'écria-t-il au lit de la
          mort, je lui ai bien fait du mal à raison des grandes et
          importantes affaires que je me suis vues sur les bras, et je
          n'en ai pas eu toujours toute la pitié que je devois, et
          telle que je l'ai depuis deux ans, ayant été partout en
          personne et vu de mes yeux toutes ses misères; mais, si Dieu
          veut que je vive encore, ce que je n'ai pas grand sujet de
          croire et beaucoup moins de souhaiter, la vie n'ayant rien
          qui me semble aimable, j'espère qu'en deux autres années je
          le pourrai mettre à son aise.» (_Mém. de madame de
          Motteville_, tom. I.)]

          [Note 87: La naissance de Louis XIV est due à un événement
          singulier. On sait l'éloignement, ou pour mieux dire
          l'espèce d'aversion que Louis XIII avoit conçue pour la
          reine: étant parti un jour de Versailles pour aller coucher
          à Saint-Maur, et passant par Paris, il lui plut de s'arrêter
          au couvent de la Visitation pour y rendre visite à Mlle. de
          la Fayette. Pendant cette visite, il survint un orage
          violent qui se prolongea jusqu'à la nuit, de manière que le
          roi se trouva embarrassé, voyant de la difficulté à
          continuer son voyage, et son appartement n'étant point tendu
          au Louvre. Guitaut, capitaine aux gardes, lui fit entendre
          que chez la reine il trouveroit un souper et un appartement
          tout préparé. Louis rejeta d'abord cette proposition; mais
          l'orage redoublant, il finit par l'accepter. Anne
          d'Autriche, mariée depuis vingt-deux ans, accoucha neuf mois
          après de son premier fils: elle n'en fut ni plus aimée, ni
          plus considérée de son mari.]

Si l'on excepte une émeute qui s'éleva dans Paris à l'occasion des
protestants,[88] et si l'alarme momentanée que lui causa la marche des
Espagnols en Picardie, lors de la prise de Corbie, cette capitale
n'éprouva sous ce règne aucune émotion qui mérite d'être remarquée.
Dans le calme dont elle ne cessa de jouir, ses faubourgs s'accrurent,
sa population augmenta; et, par une suite nécessaire de cet état de
repos dans un pays catholique, les fondations pieuses et charitables
s'y multiplièrent plus que sous la plupart des règnes précédents.
Cependant la police étoit toujours imparfaite; et l'on est étonné de
voir, sous un gouvernement aussi vigoureux, tant d'imprévoyance et de
désordre dans l'administration de la première ville du royaume. La
famine et la peste y emportèrent à différentes époques un grand nombre
d'habitans; plusieurs incendies y causèrent de grands ravages[89];
des bandes de voleurs la désolèrent[90]; et l'on ne voit point que les
magistrats, malgré tout leur zèle et tout leur dévouement, aient eu
entre les mains des moyens suffisants pour prévenir ou même pour
arrêter dans leur source de semblables fléaux. Sous ce règne, les rues
de Paris, depuis long-temps négligées et devenues presque
impraticables, furent entièrement repavées: l'on projeta même de
rendre navigables les fossés qui l'entouroient, et de faire construire
de nouveaux ponts pour la commodité du commerce; mais la grandeur du
projet et les dépenses considérables qu'il auroit exigées, le firent
abandonner.

          [Note 88: Elle fut excitée par la mort du duc de Mayenne,
          tué en 1621 au siége de Montauban. Le peuple de Paris, qui
          chérissoit ce prince, attaqua les religionnaires à leur
          retour de Charenton, où ils avoient un prêche, ce qui,
          depuis long-temps, étoit vu de très-mauvais oeil par la
          multitude. Ils furent assaillis en rentrant dans la ville, à
          coups de pierres; et l'on en tua plusieurs. Une troupe de
          ces furieux se porta ensuite à Charenton, où elle mit le feu
          au temple, et pilla les marchands qui étoient dans la cour.
          Ce tumulte, commencé à la porte Saint-Antoine, continua
          plusieurs jours dans l'enceinte même de Paris.]

          [Note 89: Le palais fut presque entièrement brûlé; plusieurs
          ponts s'écroulèrent par le même accident. La Sainte-Chapelle
          manqua aussi d'être consumée par les flammes.]

          [Note 90: Ces voleurs, auxquels on donna le nom de _filous_,
          étoient en si grand nombre, qu'ils repoussèrent plus d'une
          fois, et avec perte, les archers du guet. On ne parvint à
          les détruire qu'en ordonnant à tous les soldats, ouvriers et
          mendiants valides qui se trouvoient alors sans occupation,
          de sortir en vingt-quatre heures de la ville.]

(1643) Aigri contre la reine, à qui il croyoit avoir beaucoup de
reproches à faire; conservant surtout contre elle un profond
ressentiment de la part[91] qu'il l'accusoit d'avoir eue dans
l'affaire de Chalais; plus mécontent encore de son frère dont le
caractère foible, inconstant, et les continuelles mutineries lui
avoient causé tant de chagrins et de si fâcheux embarras, persuadé
d'ailleurs que l'un et l'autre étoient également incapables de
gouverner, Louis XIII auroit voulu pouvoir les exclure tous les deux
de la régence; et, avant la mort de Richelieu, il avoit déjà prononcé
cette exclusion à l'égard du duc d'Orléans, de la manière la plus dure
et la plus flétrissante pour lui. C'étoit une dernière satisfaction
qu'il sembloit donner à son ministre, mais se voyant lui-même sur le
point de mourir, et cherchant vainement quelque autre moyen de
pourvoir au gouvernement de l'état pendant la minorité de son fils, ce
fut pour lui une nécessité de revenir sur ses premières résolutions:
toutefois, il les modifia de manière à ne point laisser à son frère et
à sa femme un pouvoir trop absolu. Il nomma la reine régente, et
Gaston lieutenant-général du royaume; mais il institua en même temps
un conseil souverain de régence, sans lequel Anne d'Autriche ne
pouvoit rien décider. Le duc d'Orléans étoit le chef de ce conseil; en
cas d'absence, le prince de Condé le remplaçoit; et celui-ci étoit
remplacé par Mazarin[92]. La reine et Gaston jurèrent entre les mains
du roi de se conformer à ses dernières dispositions; le lendemain, 10
avril, sa déclaration à ce sujet fut enregistrée au parlement; et
Louis XIII rendit les derniers soupirs au milieu des intrigues et des
cabales qu'avoit déjà fait naître l'attente d'une révolution
très-prochaine dans les affaires.

          [Note 91: Voyez pag. 69. Il étoit toujours persuadé qu'elle
          avoit désiré sa mort pour épouser son frère le duc d'Anjou,
          et ne revint pas, même au lit de la mort, de cette funeste
          prévention.]

          [Note 92: Les autres membres dont ce conseil étoit composé
          étoient les sieurs Séguier, chancelier de France;
          Bouthillier, surintendant des finances, et son fils
          Chavigni, secrétaire-d'état.]

Et d'abord se rangèrent du parti de la reine tous ceux que la mort de
Richelieu avoit fait sortir de prison ou revenir de l'exil, ayant à
leur tête le duc de Beaufort, fils du duc de Vendôme; qui, dès
long-temps, lui avoit donné les marques du plus grand dévouement, et
en qui Anne d'Autriche avoit la confiance la plus entière[93]. Ce fut
là ce qu'on appela la cabale des _importants_, à cause des airs
d'autorité et de protection que se donnoient tous ceux qui y étoient
admis; et cette dénomination, qui jetoit sur eux une sorte de
ridicule, suffiroit seule pour prouver combien étoit foible et
incertain, dans ses premiers moments, le pouvoir de la régente. Les
plus brouillons, entre autres Potier, évêque de Beauvais,
prétendirent d'abord qu'il falloit emporter de vive force le pouvoir,
se persuadant qu'une simple déclaration de la reine suffiroit pour
annuler les restrictions que Louis XIII avoit mises à son influence
dans le gouvernement; d'autres plus prudents et plus expérimentés
prévinrent que l'on n'obtiendroit rien du parlement, si l'on ne se
présentoit à lui, muni du consentement des princes et des autres chefs
du conseil de régence. On négocia donc avec eux: on leur promit à tous
des dignités, des récompenses, et sous un autre titre, un pouvoir
aussi grand. Le prince de Condé accéda au traité par les instances de
sa femme, qui étoit dans l'intimité de la reine; le duc d'Orléans,
dont le favori, l'abbé de la Rivière, avoit été gagné, se laissa aller
plus facilement encore; et, dans le lit de justice que le jeune roi
tint le 18 mai, quatre jours après la mort de son père, Anne
d'Autriche obtint tout ce qu'elle voulut: elle fut déclarée régente,
tutrice sans restriction, et maîtresse de former un conseil à volonté.
Le cardinal Mazarin acheva de vaincre en cette circonstance les
préventions que la reine avoit d'abord conçues contre lui[94]. Sa
réputation d'habileté et d'expérience dans les affaires étoit grande:
c'étoit Richelieu lui-même qui l'avoit faite; ses manières prévenantes
et agréables firent le reste auprès d'une princesse qui n'étoit
insensible à aucune des petites vanités de son sexe. Il fut nommé
surintendant de l'éducation du roi, et, dans tous les points, la
déclaration de Louis XIII demeura sans effet. C'étoit la seconde fois
que le parlement disposoit ainsi souverainement de la régence, ce qui
enfla son orgueil et commença à lui persuader qu'il étoit en effet le
_tuteur des rois_.

          [Note 93: Il s'étoit montré assez dévoué à ses intérêts pour
          aimer mieux sortir de France que de faire au cardinal un
          aveu contraire aux intérêts de cette princesse. À son
          retour, la reine lui donna publiquement des marques
          très-vives de confiance et d'affection.]

          [Note 94: Quoiqu'il eût eu soin de l'instruire, avant la
          mort de Louis XIII, de tout ce qui se passoit dans le
          cabinet, prévoyant le temps où il pourroit avoir besoin de
          sa faveur, elle le considéroit néanmoins comme l'un des
          auteurs de la déclaration du roi au sujet de la régence.
          Dans cette circonstance il céda avec tant de facilité et de
          si bonne grâce les droits que cette déclaration pouvoit lui
          donner, que ce petit nuage fut bientôt dissipé. Il sut même
          persuader à la reine que cette déclaration, qui l'avoit si
          fort blessée, étoit au fond ce qui avoit pu être fait de
          plus avantageux pour son service: car, dans les dispositions
          où le roi étoit à son égard, il étoit probable qu'il eût
          pris, pour l'exclure du gouvernement, des mesures plus
          difficiles à rompre, si celles-ci n'eussent pas été
          adoptées.]

Aussitôt que sa régence eut été confirmée, Anne d'Autriche quitta le
Louvre, et vint avec ses fils habiter le palais cardinal, dont
Richelieu avoit fait don au roi par testament; c'est alors, comme nous
l'avons déjà dit, qu'il fut nommé _Palais-Royal_, et que l'on ouvrit,
sur les ruines de l'hôtel de Silleri, la place qui existe encore
devant la façade de ce monument[95].

          [Note 95: Voyez tom. I, 2e part., p. 872.]

Nous allons peindre un temps singulier, où les factions diverses qui
se disputent le pouvoir, sans être moins ambitieuses, ne peuvent plus
marcher aussi violemment à leur but, parce que, ni en elles-mêmes, ni
dans ce qui les environne, elles n'ont plus la force qu'elles avoient
eue autrefois; où l'intrigue, la souplesse, la ruse, toutes les
petites passions, sans en excepter la galanterie, viennent au secours
de leur foiblesse; où les femmes se trouvent mêlées à toutes les
affaires, pour leur donner souvent un aspect frivole et badin, auquel
ceux qui n'approfondissent rien, se sont laissés prendre: «La fronde
étoit plaisante», a dit le plus superficiel et sans doute le plus
brillant des écrivains du dix-huitième siècle[96]. Cet homme avoit le
coeur trop corrompu pour qu'il lui fût donné de comprendre ce que le
fond en avoit de triste et de sérieux. Quant à nous, nous voyons, dans
les troubles dont elle se compose, une suite nécessaire des désordres
qui l'ont précédée: elle nous offre une preuve de plus de cette marche
continuelle et progressive de la société vers sa dissolution, et la
démonstration la plus frappante peut-être des doctrines que nous avons
proclamées, et du principe unique sur lequel nous avons établi la
stabilité de l'ordre social. Mais pour bien faire comprendre
l'application nouvelle que nous allons faire de ce principe et de
cette doctrine, il convient de bien faire connoître les personnages de
ce drame politique aussi compliqué que bizarre, et de mettre autant de
clarté qu'il nous sera possible dans le récit des faits.

          [Note 96: Voltaire.]

La faveur inattendue de Mazarin, faveur qu'il sut conserver et
accroître par cette habileté, ces heureux dons de la nature, et ces
qualités de l'esprit qui l'avoient fait naître[97], fut la première
source des brouilleries de la cour. Les chefs de la cabale des
_importants_ aspiroient au ministère, et s'étoient crus un moment
assurés d'y parvenir: déçus de leurs espérances, furieux de se voir
supplantés par un étranger qui, selon eux, étoit venu leur enlever le
prix de leurs souffrances et de leur dévouement, ils réunirent tous
leurs efforts contre lui, renforcés bientôt par la duchesse de
Chevreuse et par le marquis de Châteauneuf[98], les derniers que l'on
vit reparoître, parmi ces amis ou serviteurs d'Anne d'Autriche qui
avoient subi les persécutions de Richelieu, et tous les deux bien plus
capables que l'évêque de Beauvais ou le duc de Beaufort, de diriger un
parti. Mazarin eut l'adresse de faire écarter Châteauneuf, qu'il
craignoit[99]; et la duchesse de Chevreuse se montra moins adroite que
passionnée en abusant, dès les premiers jours de son arrivée à la
cour, de cette ancienne affection que lui avoit conservée la reine,
pour satisfaire la haine qu'elle avoit contre la maison de Richelieu.
Elle ne fit pas attention que la prévoyance du ministre de Louis XIII
s'étendant jusques sur l'avenir des siens, qu'il supposoit devoir être
en butte après sa mort aux ressentiments de tous ceux qu'il avoit
maltraités pendant sa vie, il leur avoit préparé, par le mariage de sa
nièce Maillé de Brézé avec le duc d'Enghien, l'appui le plus solide
dans la maison de Condé; et que répandant alors sur cette maison les
biens, les honneurs, et lui donnant tout ce qu'il lui étoit possible
d'accorder d'autorité, il lui avoit ainsi laissé toute la force
nécessaire pour défendre et protéger ses alliés. L'acharnement que la
duchesse mit à poursuivre les neveux du cardinal, la hauteur avec
laquelle elle demanda leurs dépouilles pour ses amis et ses
protégés[100], soulevèrent contre elle et contre sa cabale la plus
grande partie de la cour. La princesse de Condé, qui étoit plus avant
qu'elle encore dans la faveur de la reine, et qui avoit contribué à
faire éloigner Châteauneuf[101], prit ouvertement la défense des
Richelieu; et Mazarin, qui ne croyoit pas que le moment fût venu de
rompre entièrement avec les _importants_, accorda peu de chose, et
donna pour le reste des promesses qu'il étoit bien résolu de ne point
tenir.

          [Note 97: «C'étoit, disoit le maréchal d'Estrées, qui
          l'avoit connu à Rome, l'homme du monde le plus agréable; il
          avoit l'art d'enchanter les hommes, et de se faire aimer par
          ceux à qui la fortune le soumettoit. Sa conversation étoit
          enjouée et abondante; il paroissoit sans prétention, et il
          faisoit semblant, fort habilement, de n'être pas habile.»
          (_Mém. de M. de Mottev._, tom. I.)]

          [Note 98: La duchesse de Chevreuse, impliquée dans l'affaire
          de la correspondance secrète de la reine avec l'Espagne,
          avoit été forcée de sortir précipitamment de France pour
          n'être pas arrêtée. Châteauneuf, qui étoit garde des sceaux
          en 1633, eut l'imprudence, Richelieu étant dangereusement
          malade, de laisser éclater le désir de le remplacer, et même
          la hardiesse d'y travailler. Instruit de ce qui s'étoit
          passé, le ministre le fit renfermer au château d'Angoulême,
          d'où il ne sortit qu'à la mort de son inexorable ennemi.]

          [Note 99: Il fit entendre à la reine que ces deux exilés se
          vantoient hautement de la gouverner et de conduire les
          affaires; qu'il distribuoient à l'avance les grâces, les
          emplois et les dignités. Anne d'Autriche, très-susceptible
          sur cet article, écrivit à Châteauneuf, qui s'en revenoit
          triomphant à la cour, qu'il eût à rester, jusqu'à nouvel
          ordre, dans sa maison de Mont-Rouge, près Paris.]

          [Note 100: Elle vouloit qu'on reprît au maréchal de la
          Meilleraie le gouvernement de Bretagne, qui lui avoit été
          donné après l'affaire de Chalais, et qu'on le rendît au duc
          de Vendôme; qu'on ôtât l'amirauté à la maison de Brézé pour
          en gratifier le duc de Beaufort; enfin, que le jeune duc de
          Richelieu fût dépouillé du gouvernement du Hâvre, qu'elle
          demandoit pour le prince de Marsillac, depuis duc de la
          Rochefoucauld.]

          [Note 101: Elle ne pouvoit lui pardonner d'avoir présidé à
          la condamnation du duc de Montmorenci son frère.]

Cependant tandis que l'on intriguoit à la cour, les armes de France
étoient de toutes parts victorieuses: la bataille de Rocroi, que le
duc d'Enghien venoit de gagner à l'âge de vingt-deux ans, avoit
détruit en un moment toutes les espérances que la maison d'Autriche
avoit pu fonder sur les agitations et la foiblesse presque toujours
inséparables d'une minorité; et les troupes espagnoles, qui avoient pu
espérer de pénétrer encore dans le coeur du royaume, se voyoient
attaquées dans leurs propres provinces, et réduites maintenant à une
pénible défensive. Tous les yeux se fixèrent aussitôt sur un prince
qui, à peine sorti de l'adolescence, effaçoit déjà l'éclat des plus
grands généraux; et lorsqu'il reparut dans cette cour, tout
resplendissant de gloire et entouré des jeunes compagnons de ses
exploits, les partis qui la divisoient se le disputèrent avec la plus
grande ardeur, et essayèrent d'entraîner en même temps vers eux la
troupe brillante dont il étoit accompagné.

Il sembloit naturel qu'il se rangeât du côté des alliés de sa maison:
la galanterie le jeta d'abord dans l'autre parti auquel appartenoit
déjà la jeune duchesse de Longueville sa soeur; et bientôt des
tracasseries de femmes le ramenèrent vers les siens. La duchesse de
Montbazon[102], à laquelle il adressoit des voeux qui n'étoient point
dédaignés, s'étoit permis, à l'égard de la duchesse de Longueville,
une de ces indiscrétions injurieuses que les femmes ne pardonnent
point[103]. Forcée d'en faire une réparation éclatante, elle ne put
dévorer cet affront, qui fut un triomphe pour les Condé; et son dépit
l'emportant au-delà de toutes les bornes, elle affecta de braver les
ordres de la reine et de violer les conditions qui lui avoient été
imposées: elle fut exilée. Les chefs de la cabale s'emportèrent
aussitôt contre Mazarin, qu'ils accusèrent d'être le principal auteur
de cette disgrâce, et imaginèrent des moyens nouveaux pour se
débarrasser de lui. La reine, obsédée de leurs cris, impatientée de
leurs remontrances indiscrètes et malignes sur les rapports trop
familiers peut-être qui existoient entre elle et son ministre, finit
par les considérer comme les seuls auteurs des bruits mortifiants pour
elle qui s'élevoient à ce sujet. Déjà aigrie contre ces censeurs
incommodes, le duc de Beaufort, qui s'étoit déclaré hautement et
ridiculement le champion de madame de Montbazon, acheva de l'irriter
par ses insolences brutales à son égard et par des menaces violentes
contre le cardinal, dont celui-ci craignoit ou du moins faisoit
semblant de craindre les effets, Anne d'Autriche crut enfin que la
dignité du trône ne lui permettoit pas de souffrir plus long-temps ces
insultes et ces mutineries. Entrant dans les craintes que lui
témoignoit Mazarin, elle en fit part au prince de Condé et au duc
d'Orléans, les intéressa à ses ressentiments, et, s'autorisant du
consentement qu'ils lui donnèrent, fit arrêter le 2 septembre et
renfermer à Vincennes ce même duc de Beaufort à qui, cinq mois
auparavant, elle avoit prodigué les marques les plus éclatantes de
confiance et d'attachement; la duchesse de Chevreuse, Châteauneuf et
un grand nombre d'autres reçurent l'ordre de s'éloigner de la cour;
l'évêque de Beauvais fut renvoyé dans son diocèse; et ainsi expira,
presque sans bruit, la cabale des _importants_.

          [Note 102: Elle avoit épousé le père de la duchesse de
          Chevreuse, et étoit à peu près du même âge que sa
          belle-fille.]

          [Note 103: La jeune princesse se retirant un jour d'une
          assemblée, il arriva que des lettres galantes furent
          trouvées sous ses pas. Ces lettres furent lues et commentées
          d'une manière très injurieuse pour elle; et, comme on la
          soupçonnoit d'un commerce secret avec Coligni, depuis duc de
          Châtillon, madame de Montbazon prononça, sans hésiter, que
          ces lettres étoient d'elle et de lui.]

(1644, 45, 46, 47) Ici commence ce qu'on appelle les beaux jours de la
régence; et ces beaux jours durèrent environ trois années. Grâce au
génie de Turenne et du duc d'Enghien, qui continuoient au dehors à
marcher de victoire en victoire, la France jouissoit au dedans d'une
sécurité profonde; et il y eut un moment de joie expansive dans la
nation, que tous les historiens du temps ont remarqué. Mazarin en
profita pour entrer plus avant encore dans la faveur de la reine, et
affermir sa fortune et son pouvoir contre les coups qui bientôt
alloient leur être portés: car cette ivresse de la France ne devoit
être que passagère. La guerre, pour être heureuse, n'en exigeoit pas
moins des dépenses extraordinaires, auxquelles il étoit impossible de
subvenir autrement que par des impôts. Les haines, les jalousies, les
prétentions ambitieuses qui avoient d'abord éclaté au milieu de cette
cour, en apparence si galante et si dissipée, continuoient de
fermenter dans le fond des coeurs, et, pour éclater de nouveau,
sembloient n'attendre qu'un moment plus favorable. Le crédit toujours
croissant de Mazarin ne leur laissoit point de repos; et déjà toutes
ces petites passions préludoient dans l'ombre, en ne laissant pas
échapper une seule occasion de répandre sur ce ministre un mépris et
un ridicule qui rejaillissoient jusque sur la régente. La ville
recevant insensiblement de la cour ces impressions fâcheuses, elles ne
tardèrent point à devenir populaires; et la haine fut bientôt générale
contre lui, sans qu'on pût dire au juste pourquoi on le haïssoit: le
prétexte qui devoit justifier cette haine ne tarda point à se
présenter.

«Malheureusement, dit le cardinal de Retz, Mazarin, disciple de
Richelieu, et de plus, né et nourri dans un pays où la puissance du
pape n'a point de bornes, crut que le mouvement rapide et violent
donné sous le dernier ministère étoit le naturel; et cette méprise fut
l'occasion de la guerre civile.» Nous pensons que cet habile fauteur
d'intrigues eût été fort embarrassé d'expliquer lui-même quel étoit ce
_naturel_ auquel il falloit que le ministre s'accommodât. Il n'y eut
point de _méprise_ en ceci; mais seulement le résultat inévitable de
la différence des positions et des caractères. Richelieu étoit altier,
violent, inflexible; il gouvernoit sous le nom du monarque absolu qui
lui avoit communiqué toute sa puissance: rien ne lui résista; tout se
courba devant lui. Mazarin avoit, de même que son prédécesseur, de la
pénétration, de l'habileté; mais son caractère étoit timide et
irrésolu. Essayant de remplacer par l'adresse et la ruse ce qui lui
manquoit en force et en volonté, il avoit en outre le désavantage de
conduire les affaires sous l'autorité incertaine d'une régence et au
milieu des embarras d'une minorité: l'opposition, qui avoit rendu si
orageuses les premières années de Louis XIII, sortit donc à l'instant
même de la longue inaction à laquelle ce terrible Richelieu avoit su
la réduire. C'est ainsi que s'explique très-_naturellement_ l'état
d'une société politique où tous les principes _naturels_, qui font la
vie sociale, étoient depuis long-temps méconnus.

Toutefois cette opposition qui, dès qu'elle sent que le pouvoir
foiblit, recommence à se soulever contre lui, n'a plus maintenant le
même caractère qu'elle avoit autrefois. Ce même homme qui y joua un
rôle si remarquable, va nous apprendre ce que le despotisme du règne
précédent l'avoit faite; et ses aveux à cet égard sont d'autant plus
précieux, que la naïveté en est extrême, et qu'il ne semble pas se
douter de la grande révélation qu'il va nous faire: «Ce signe de vie,
dit-il, dans le commencement presque imperceptible, ne se donne point
par Monsieur; il ne se donne point par M. le prince; il ne se donne
point par les grands du royaume; il ne se donne point par les
provinces: il se donne _par le parlement_, qui, jusqu'à notre siècle,
n'avoit jamais commencé de révolution, et qui certainement auroit
condamné, par des arrêts sanglants, celle qu'il faisoit lui-même, si
tout autre que lui l'eût commencée.»

Ce que Gondi appelle un _signe de vie_ est donné par le parlement, et
il semble s'en étonner! Que prouve cet étonnement sinon que ces
princes et ces grands, qui attendoient ce _signe de vie_ pour se
ranimer eux-mêmes et recommencer à troubler l'état, ne connoissoient
ni leur position, ni ce qu'ils alloient faire, ni ce qu'ils étoient en
effet devenus? Avant Richelieu, nous les avons vus formant à eux
seuls une opposition qui, dès qu'elle étoit mécontente, levoit des
armées, soulevoit les provinces, se cantonnoit dans les places fortes,
menaçant le pouvoir, transigeant avec lui et se faisant payer le prix
de sa rébellion. Une seconde opposition, non moins menaçante et plus
dangereuse encore, celle des protestants donnoit en quelque sorte la
main à la première, avoit comme elle ses armées et ses forteresses, et
toutes les deux réunies pouvoient tout oser et tout braver. Nous avons
vu comment le ministre de Louis XIII les abattit toutes deux; et en
effet elles étoient arrivées à ce point qu'elles menaçoient
l'existence même de la société, et qu'elles ne pouvoient plus être
souffertes. L'esprit dont elles avoient été animées survivoit sans
doute à leurs désastres; mais leur force matérielle étoit réellement
anéantie et sans retour. Ces villes fortifiées, ces châteaux forts
dont l'intérieur de la France avoit été hérissé, étant désormais
ouverts de toutes parts, l'une et l'autre opposition n'avoient plus ni
moyens pour commencer l'attaque, ni refuge après la défaite; et sans
aucun point de contact entre elles, divisées dans leurs propres
membres, elles étoient désormais incapables de rien entreprendre qui
pût troubler et alarmer le pouvoir. Il n'en étoit pas de même du
parlement: au milieu de ces orages politiques qui avoient tout
renversé autour de lui, il avoit su se conserver, parce que, dans la
marche sûre et prudente qu'il s'étoit tracée, en même temps qu'il se
créoit des droits politiques qui ne lui appartenoient pas, il avoit
toujours eu l'art de céder à propos, dès que la résistance lui avoit
semblé offrir quelque apparence de danger, se rendant par cela même
plus cher à la multitude qu'il s'étoit arrogé le droit de protéger et
de défendre, et accroissant de ses humiliations et de ses défaites, la
force morale qu'il tiroit de ces affections populaires. N'ayant point
d'autres moyens d'attaque et de défense que cette force morale qui,
lorsqu'elle n'avoit point d'appui étranger, sembloit devoir causer peu
d'ombrage; ne se montrant hostile contre le pouvoir politique que
lorsqu'il s'agissoit de soutenir ce qu'il appelloit les intérêts du
peuple, il se faisoit ensuite l'auxiliaire de ce même pouvoir contre
l'autorité spirituelle, dès que celui-ci avoit besoin de son secours,
lui rendant alors son esprit de révolte agréable, parce qu'il se
révoltoit avec lui; et se montrant ainsi flatteur et servile, lorsque
les circonstances ne lui étoient pas utiles ou favorables à être
insolent et mutin. Il n'avoit donc plié sous Richelieu que pour se
relever ensuite plein de vigueur et de vie, avec toutes ses
prétentions orgueilleuses, tous ses vieux préjugés, et ce qu'une si
longue contrainte avoit pu y ajouter d'aigreur et de ressentiment.
D'un côté, le pouvoir royal dans des mains où l'adresse s'efforçoit de
suppléer à la force, de l'autre, cette opposition toute populaire, et
plus forte que jamais de la faveur d'une multitude qui souffroit et
qui avoit été long-temps opprimée, voilà tout ce qui restoit de
_vivant_ dans l'état; et lorsque tout se complique en apparence, tout
se simplifie en effet. Le _roi_ et le _peuple_ sont seuls en présence
l'un de l'autre: et toute la suite des événements va nous prouver
qu'en effet rien n'a de force et de vie que selon qu'il se rallie au
peuple ou au roi.

Cependant les tracasseries et les intrigues de cour ne perdoient rien
de leur activité. Mazarin devoit en grande partie son élévation à
Chavigni: celui-ci abusa de cette espèce d'avantage qu'il croyoit
avoir sur le premier ministre; il se rendit avec lui difficile,
exigeant, et lui donna, dans le conseil, assez d'embarras et de
contrariétés, pour que celui-ci se crût obligé de l'en éloigner.
Chavigni avoit de l'audace et de l'habileté: lui et ses amis crièrent
à l'ingratitude; et il alla se cantonner pour ainsi dire dans le
parlement, où il trouva des partisans, parce que le ministre y avoit
des ennemis. Les présidents Longueil, Viole, de Novion et de
Blancmesnil se déclarèrent pour lui, entraînant après eux plusieurs
des plus brouillons parmi les conseillers; Châteauneuf, qui étoit
toujours relégué à Montrouge, se joignit à cette cabale, qui devint
assez inquiétante pour que Mazarin crût devoir s'en délivrer par un
coup d'autorité. Châteauneuf fut exilé en Berri, d'autres dans leurs
maisons de campagne; et Chavigni se vit réduit à se circonscrire dans
le gouvernement de Vincennes, qui lui avoit été donné par Richelieu.
Ces mesures étoient sans doute peu rigoureuses: elles n'en firent pas
moins beaucoup de mécontents, parce qu'elles furent considérées comme
des actes arbitraires.

(1648) L'embarras des finances, cette cause la plus fréquente des
révolutions, devoit bientôt faire naître des mécontentements plus
sérieux; et c'étoient là les fruits amers que la politique de
Richelieu avoit légués à ses successeurs. Nous avons dit que la guerre
d'Espagne, bien que les résultats continuassent d'en être heureux,
exigeoit des dépenses considérables: il falloit de l'argent pour la
soutenir; il en falloit pour fournir aux profusions d'une cour
prodigue et fastueuse; les sommes énormes qu'il avoit fallu donner au
duc d'Orléans, au prince de Condé et à plusieurs autres pour acheter
leur assistance ou payer leur fidélité, achevoient d'épuiser le
trésor; et une mauvaise administration confiée à des ministres qui
tous, sans en excepter Mazarin lui-même, ne paroissent pas avoir été
fort scrupuleux sur les moyens de s'enrichir, mettoit le comble à ces
désordres. La dépense se trouva donc bientôt dans une disproportion
effrayante avec la recette: pour combler ce _déficit_, le surintendant
Emery, traitant effronté, impitoyable, et en qui cependant le cardinal
avoit une entière confiance, inventoit tous les jours mille ressources
odieuses, quelquefois même ridicules. Le parlement qui avoit déjà
enregistré, non sans difficulté, plusieurs édits vexatoires[104], dont
il étoit l'auteur, retrouvant contre ce despotisme maladroit et
purement fiscal son ancien esprit de mutinerie, éclata enfin à
l'occasion du _tarif_, impôt qui établissoit une augmentation
considérable sur les droits des denrées qui entroient à Paris; et les
murmures de la population entière de cette capitale se mêlèrent aux
remontrances de ses magistrats. La cour, effrayée de ce commencement
de fermentation, retira le tarif, mais pour y substituer
impolitiquement des édits encore plus onéreux, et à un tel point, que
le parlement leur préféra encore ce premier édit qui fut modifié. Tout
cela ne se passa point sans assemblées des chambres, conférences avec
les ministres, députations vers la régente; il y eut des discours et
des écrits, dans lesquels les questions les plus graves et les plus
dangereuses sur les droits des peuples et des rois, sur le pouvoir
arbitraire et le pouvoir limité furent publiquement discutées. Les
têtes continuèrent à s'échauffer, et le peuple commença à s'attrouper
et à murmurer.

          [Note 104: Un vieil édit de 1548 défendoit de prolonger les
          faubourgs de Paris au-delà de certaines limites: Emery
          imagina de le tirer de la poussière, de faire toiser les
          constructions faites au-delà de ces limites, et de mettre à
          l'amende les délinquants. La _Paulette_ étoit un droit au
          moyen duquel, en payant chaque année un soixantième du prix
          d'achat, chaque magistrat laissoit à sa famille la propriété
          de sa charge; c'étoit une concession que le roi avoit faite
          à la magistrature par un bail qui se renouveloit tous les
          neuf ans: ce bail expirant, il exigea des cours souveraines,
          le parlement excepté, quatre années de leurs gages à titre
          de prêt. Il établit des charges nouvelles dont les noms
          n'étoient pas moins ridicules que les attributions:
          c'étoient des conseillers du roi, contrôleurs des bois de
          chauffage, des jurés crieurs de vin, des jurés vendeurs de
          foin, etc.]

La cour eut l'imprudence d'opposer la violence aux murmures: plusieurs
membres du parlement, plus hardis que les autres, furent enlevés et
transférés dans diverses prisons[105]; et, pour emporter de vive force
l'enregistrement, on conçut l'idée bizarre, et l'on donna ce signe de
foiblesse de conduire le jeune roi en robe d'enfant au parlement: il y
parut au moment où on l'y attendoit le moins, portant avec lui un
grand nombre d'édits, tous plus ruineux les uns que les autres; et sa
présence mit cette compagnie dans la nécessité de les vérifier.
L'avocat-général Talon s'éleva d'abord avec force contre une
semblable surprise, attentatoire à la liberté des suffrages. Le
lendemain, les maîtres des requêtes, à qui l'un de ces édits donnoit
douze nouveaux collègues, s'assemblent et prennent la résolution de ne
pas souffrir cette création nouvelle, dont l'effet étoit, tout à la
fois, de diminuer le prix des anciennes charges et de les rendre moins
honorables. Le même jour, les chambres assemblées commencent à
examiner tous les édits vérifiés. La régente et son ministre traitent
cet examen de révolte contre l'autorité royale; et, en même temps
qu'ils ordonnent la pleine et entière exécution de ces édits, le duc
d'Orléans et le prince de Conti sont chargés de porter, l'un à la
chambre des Comptes, l'autre à la cour des Aides, ceux qui
concernoient ces deux compagnies. C'est alors que le soulèvement
devint général: la cour des Aides députa vers la chambre des Comptes,
lui demandant de s'unir à elle pour la réformation de l'état; l'une et
l'autre s'assurèrent du grand Conseil; et le parlement, sur
l'invitation qu'elles lui en firent, donna aussitôt son arrêt
d'_union_ avec ces trois cours de justice. Il portoit «qu'on
choisiroit dans chaque chambre du parlement deux conseillers, qui
seroient chargés de conférer avec les députés des autres compagnies,
et qui feroient leur rapport aux chambres assemblées, lesquelles
ensuite ordonneroient ce qui conviendroit.»

          [Note 105: Les conseillers, le Comte et Gueslin; les
          présidents, Gaïan et Barillon.]

Le cardinal fit casser cet arrêt par le conseil[106]; et par une
imprudence nouvelle, ordonna encore l'enlèvement de deux
magistrats[107]. Le parlement, à qui la défense de s'assembler avec
les autres compagnies fut notifiée dans les termes les plus durs, n'y
répondit qu'en se réunissant le même jour avec elles, pour délibérer
sur l'ordonnance même du conseil. Cependant le peuple continuoit à
murmurer; il y eut même des voies de fait exercées contre des
officiers envoyés par la régente pour s'emparer de la feuille de
l'arrêt, et la cour commença enfin à concevoir quelques craintes. Elle
fit proposer des accommodements, que le parlement rejeta avec une
sorte de hauteur, parce qu'ils touchoient son intérêt particulier,
qu'il affectoit de négliger pour ne songer qu'au bien public; et,
comme l'effervescence populaire alloit toujours croissant, la régente,
bien plus encore par le danger dont elle étoit menacée que par les
remontrances et les délibérations de cette compagnie, crut devoir
céder, et permit enfin l'exécution de cet arrêt d'union qu'elle avoit
d'abord si fortement contesté. Alors les députés nommés par le
parlement et par les autres cours souveraines se réunirent dans la
_chambre de Saint-Louis_, et commencèrent à y tenir des assemblées
régulières. Toutefois la reine, en tolérant cette espèce de comité,
lui fit dire «que son intention étoit que les affaires s'y
expédiassent en peu de temps, pour le bien de l'état, surtout qu'il y
fût avisé aux moyens d'avoir de l'argent promptement.»

          [Note 106: Mazarin, qui n'avoit jamais bien pu prononcer le
          françois, ayant dit que cet arrêt d'_Ognon_ étoit
          attentatoire, ce seul mot le rendit ridicule; et, comme on
          ne cède jamais à ceux que l'on méprise, le parlement en
          devint plus entreprenant. (Voltaire.)]

          [Note 107: Turgot et d'Argonges, conseillers au grand
          conseil.]

Mais le parlement, devenu par ce triomphe plus audacieux, et plus
entreprenant, ne tint nul compte de cette injonction de la régente; et
ce qu'elle indiquoit à la chambre de Saint-Louis, comme l'objet
principal de ses délibérations, fut justement ce dont elle s'occupa le
moins. On la vit agir, dès les commencements, comme si elle eût été
appelée à partager le gouvernement de l'état: ce fut sur les affaires
publiques que roulèrent ses discussions, et même une sorte d'ordre
s'établit touchant la manière de les discuter. Les matières étoient
présentées à la chambre par un de ses membres: on les y examinoit avec
attention, on donnoit même une décision; mais cette décision étoit
ensuite portée aux chambres assemblées, dont la sanction devenoit
nécessaire pour lui donner de la validité. En dix séances, tout ce qui
concernoit le gouvernement, justice, finances, police, commerce, solde
des troupes, domaine du roi, état de sa maison, etc., fut soumis aux
délibérations de ce comité, et devint, par une suite nécessaire,
l'objet des délibérations du parlement. Ou par désoeuvrement ou par
curiosité, une foule de gens s'attroupoient dans les salles du palais,
et y passoient les journées entières à recueillir ce qui se disoit, y
mêlant leurs propres réflexions et les répandant ensuite au dehors.
Les projets de réforme et les moyens d'y parvenir devenoient la
matière de toutes les conversations; on s'en entretenoit dans les
boutiques, dans les ateliers, jusque dans les marchés et les places
publiques. Il devint à la mode de censurer le gouvernement et de
décrier les ministres, surtout le cardinal, devenu bientôt le
principal et presque le seul objet de l'animadversion de cette
multitude. Alors deux partis se formèrent, qui se distinguèrent l'un
de l'autre par des noms de factions: les partisans de la cour furent
appelés _Mazarins_, les autres reçurent le nom de _Frondeurs_; mot
alors bizarrement employé dans une telle acception[108], et dont le
nouveau sens a été depuis adopté dans la langue françoise. Enfin cette
manie de s'occuper des affaires de l'état passa de Paris dans les
provinces, et de toutes parts disposa les esprits à prendre part aux
troubles de cette capitale.

          [Note 108: En voici l'origine la plus vraisemblable: dans
          les premiers démêlés du parlement avec la cour, le duc
          d'Orléans assistoit souvent aux assemblées de cette
          compagnie, et sa présence et son esprit conciliateur y
          calmoient l'effervescence des opinions; mais ce calme ne
          duroit qu'un moment, et la chaleur revenoit dès qu'il étoit
          parti. Bachaumont[108-A], fils du président Lecogneux,
          plaisantant à ce sujet, dit un jour que «le parlement, se
          contenant ainsi à l'aspect du duc d'Orléans, ne ressembloit
          pas mal aux écoliers qui, rassemblés pour jouer à la fronde
          dans les fossés de la ville, se séparoient dès qu'ils
          voyoient le lieutenant civil ou les archers, et se
          réunissoient pour _fronder_ de nouveau aussitôt qu'ils
          étoient partis.» Il ajouta que, «maintenant que le duc étoit
          parti, il alloit bien _fronder_ l'opinion de son père.»
          L'allusion parut heureuse; le mot fût adopté, et ne tarda
          pas à devenir un signe de ralliement.]

          [Note 108-A: L'auteur du Voyage ingénieux, fait en
          communauté avec Chapelle, et qui les a immortalisés tous les
          deux à si peu de frais.]

Si nous pénétrons maintenant dans l'intérieur du parlement; si nous
rassemblons ce que les mémoires du temps nous peuvent fournir de
lumières sur les éléments dont il se composoit, sur l'esprit et les
passions dont il étoit animé, ils nous montrent, dans ses jeunes
conseillers, des têtes ardentes, déjà imbues de toutes ces vieilles
traditions de la magistrature, qui leur persuadoient qu'en s'asseyant
sur les fleurs de lis, ils étoient devenus les _protecteurs du
peuple_, et des censeurs du pouvoir, qui ne pouvoient être ni trop
sévères ni trop vigilants. Trouver ainsi une occasion de passer
subitement de l'étude aride des lois et des fonctions obscures de
juges civils ou criminels, à la mission importante de réformateurs de
l'état, au rôle brillant d'orateurs politiques, délibérant en
présence de la nation entière, attentive à leurs discours et charmée
de leur éloquence, leur sembloit un événement aussi heureux pour eux
que pour la France; et les illusions de leur amour-propre ajoutoient
encore à cet esprit de licence et à cette espèce d'enthousiasme
républicain dont ils étoient possédés. Parmi les magistrats à qui
l'âge avoit donné, dans les manières, plus de sérieux et de gravité,
un grand nombre, et même le plus grand nombre, n'avoit pas, pour
s'élever contre la cour et décrier le gouvernement, d'autres motifs
que ceux qui entraînoient cette jeunesse ardente et tumultueuse: la
haine du pouvoir et la manie de se rendre agréable à la multitude;
mais plusieurs d'entre eux, et quelques-uns de ceux-ci étoient
justement les plus habiles ou les plus influents, y joignoient des
ressentiments particuliers qui rendoient leurs dispositions hostiles
encore plus actives et plus dangereuses. Les présidents Potier de
Blancmesnil, Longueil de Maisons, Viole et Charton[109] étoient les
principaux dans cette classe de mécontents. Enfin, au milieu de cette
élite de ses magistrats qu'il considéroit comme les défenseurs nés de
ses franchises et de ses libertés, le peuple de Paris s'étoit fait une
espèce d'idole d'un vieux conseiller nommé Broussel. C'étoit un homme
d'un caractère ardent, d'un esprit borné; et, soit qu'il fût aigri
contre cette cour, qui l'avoit négligé ou dédaigné[110], soit qu'il se
laissât emporter par un zèle inconsidéré pour le bien public, on n'en
voyoit point, même parmi les plus jeunes et les plus fougueux, de plus
violent dans ses diatribes contre le ministère, ne manquant aucune
occasion de le censurer, de le mortifier, et se montrant surtout
intraitable lorsqu'il s'agissoit d'impôts: c'étoit là ce qui l'avoit
rendu cher à la multitude qui l'appeloit _son père_, et mettoit en lui
toutes ses espérances.

          [Note 109: Le président de Blancmesnil en vouloit au
          cardinal à cause de la disgrâce de l'évêque de Beauvais
          qu'il avoit supplanté; Longueil étoit piqué de ce qu'il ne
          pouvoit obtenir pour son frère une place de président, et
          pour lui-même celle de chancelier de la reine, qu'il
          sollicitoit; Viole épousoit la querelle de son ami Chavigny;
          Charton étoit un esprit turbulent et séditieux, qui
          détestoit les ministres par la seule raison qu'ils avoient
          le pouvoir. C'étoit, au reste, un homme très-médiocre. Il
          étoit connu par le sobriquet de président _je dis ça_, parce
          qu'il ouvroit et concluoit toujours ses avis par ces mots.]

          [Note 110: On assure que la cour auroit pu le gagner en
          donnant à son fils une compagnie aux gardes qu'il demandoit
          pour lui.]

On conçoit le parti que des brouillons et des ambitieux pouvoient
tirer d'une assemblée ainsi disposée, et dont l'influence étoit si
grande sur la population de Paris: aussi devint-elle aussitôt un
instrument de trouble et de discorde entre les mains de quelques
intrigans habiles, restes de la cabale des _importants_, et qui
crurent y trouver un moyen, les uns de parvenir au ministère, les
autres d'y rentrer, en forçant la reine à changer ses ministres. Les
principaux étoient Châteauneuf, Laigues, Fontrailles, Montrésor,
Saint-Ibal, Chavigni qui venoit de se joindre à eux, et
Jean-François-Paul de Gondi, alors coadjuteur de l'archevêque de
Paris, son oncle, décoré lui-même du titre d'archevêque de Corinthe,
depuis cardinal de Retz, et l'un des plus audacieux caractères et des
plus dangereux esprits qui aient jamais paru au milieu des factions
populaires. Pour exciter du désordre dans l'état, ils n'avoient point
de plus nobles motifs que ceux que nous venons de faire connoître;
mais ils se gardoient bien de les laisser même soupçonner à ces
fanatiques du bien public, dont ils feignoient de partager l'ardeur
patriotique, et qu'ils poussoient ainsi hors de toute mesure, pour
arriver au but qu'ils s'étoient proposé, et que, seuls et abandonnés à
eux-mêmes, il leur étoit impossible d'atteindre.

Au milieu de ces artisans d'intrigues et de cette assemblée si
ridiculement factieuse et turbulente, s'élevoit la figure imposante de
Matthieu Molé, premier président, personnage également remarquable par
la vigueur de son esprit et par la fermeté de son caractère, intrépide
au point d'étonner ses adversaires même les plus courageux, et de les
avoir plus d'une fois forcés au respect et à l'admiration. Quant à ses
principes et à ses opinions, c'étoit si l'on peut s'exprimer ainsi, le
beau idéal des doctrines parlementaires: il croyoit, et de la foi la
plus inébranlable, que la cour de justice du roi possédoit en effet
très-légitimement le droit qu'elle s'étoit arrogé de résister à
l'autorité royale, lorsque, _dans sa sagesse_, elle avoit reconnu que
celle-ci se trompoit ou qu'elle dépassoit volontairement les bornes
que lui prescrivoient les lois fondamentales du royaume. Mais il
convenoit en même temps que cette résistance devoit s'arrêter dans les
justes bornes au-delà desquelles elle eût attaquée le principe même de
la souveraineté, et compromis le salut de la monarchie; et c'est ainsi
que, cherchant long-temps cette balance chimérique des droits et des
devoirs, il trouva long-temps le secret de mécontenter les deux
partis: le parlement, parce que, autant qu'il étoit en lui, il
cherchoit à l'arrêter quand il le voyoit aller trop loin; les
ministres, parce qu'il exécutoit rigoureusement les mesures que sa
compagnie lui prescrivoit contre eux. Les uns l'accusoient d'être
vendu à la cour, les autres de favoriser les frondeurs; et il ne
sortit de cette position équivoque, où il lui étoit même impossible de
se maintenir, que lorsqu'il eut pris enfin la seule résolution
raisonnable que, dans de telles circonstances, il convint de prendre à
un homme de bien, celle de se ranger du côté de l'autorité. Toutefois,
avant d'en venir là, placé entre l'un et l'autre parti, fort de la
droiture de ses intentions et de son amour pour la paix, qui étoit
l'unique objet de tous ses désirs et de toutes ses sollicitudes, s'il
ne parvint pas à la procurer, il empêcha du moins le mal d'arriver à
cet excès qui auroit mis la monarchie en péril; et peut-être fut-elle
sauvée alors par ce grand et vertueux magistrat.

Cependant la chambre de Saint-Louis continuoit ses opérations; et ce
comité préparatoire offroit cet avantage aux chefs cachés de tous ces
mouvemens, qu'il leur devenoit ainsi facile de porter aux ministres
les coups les plus rudes sans qu'on pût soupçonner la main d'où ils
étoient partis; et, les attaquant aussi vivement qu'ils le jugeoient
nécessaire, de se mettre à l'abri de leurs ressentiments. C'étoit là
qu'étoient mystérieusement concertées toutes les propositions hardies
et toutes les questions désagréables que l'on élevoit à leur sujet:
les membres de cette chambre les examinoient d'abord, ainsi que nous
venons de le dire; et elles étoient ensuite présentées aux chambres
assemblées où on les discutoit publiquement: ainsi le premier auteur
demeuroit ignoré, et, suivant le plan qu'avoient formé les
boute-feux, le parlement se trouvoit de plus en plus compromis avec la
cour. C'est par cette voie que furent successivement proposés, la
suppression des intendants de provinces qui étoient odieux au peuple,
l'érection d'une chambre de justice destinée à faire rendre gorge aux
traitants, la confection d'un nouveau tarif pour les entrées de Paris,
un mode de paiement pour les rentes de l'hôtel de ville, et plusieurs
autres règlements de finances, bons peut-être en eux-mêmes, mais qui,
dans la circonstance présente, produisoient le pire de tous les
effets, celui de jeter l'alarme parmi les prêteurs, et au milieu des
circonstances les plus pressantes, d'enlever ainsi à l'état ses
dernières ressources. Vainement le duc d'Orléans, sur l'invitation que
lui en fit la reine, se rendit-il assidu aux assemblées du parlement
pour essayer de modérer par de justes représentations et par des
paroles conciliantes des prétentions si multipliées et si
intempestives; vainement le premier président l'aida-t-il de tous ses
efforts en faisant naître des délais, et profitant des moindres
prétextes pour rompre les assemblées ou en rendre les délibérations
inutiles: ni l'un ni l'autre ne gagnèrent rien sur ces esprits ardents
et opiniâtres. Cependant la pénurie des finances devenoit de jour en
jour plus effrayante; les coffres du roi étoient vides, les armées
n'étoient point payées, et l'on se voyoit menacé non-seulement de
perdre le fruit de tant de victoires qui devoient conduire à une paix
utile et glorieuse, sur laquelle l'ennemi, instruit de nos discordes
intestines, se rendoit déjà moins traitable, mais encore de voir de si
grands succès se changer en revers dont la suite eût été incalculable.

Dans de telles extrémités, la régente crut qu'en accordant au
parlement une partie de ses demandes, elle verroit finir ces
dangereuses tracasseries: on fit donc tenir le 31 juillet, un lit de
justice au jeune roi; le chancelier y lut une déclaration par laquelle
la cour faisoit des concessions sur toutes les propositions qui lui
avoient été présentées par le parlement; et la fin de son discours fut
une défense formelle de continuer les assemblées de la chambre de
Saint-Louis, et l'injonction aux magistrats de rentrer dans leurs
fonctions accoutumées, et de rendre la justice aux sujets du roi.

La cour achevoit ainsi de montrer sa foiblesse, et ses adversaires
n'en devinrent que plus hardis. La chambre de Saint-Louis cessa en
effet de s'assembler; mais les assemblées des chambres recommencèrent
dès le lendemain; et, malgré tout ce que put imaginer le premier
président pour l'empêcher, la délibération s'établit sur la
déclaration même du roi. Il fut arrêté que l'on feroit des
remontrances; et, tandis qu'on les rédigeoit, de nouveaux articles,
qui avoient été ou différés ou oubliés, furent mis sur le bureau.

Irritée au dernier point et ainsi poussée à bout, la régente se décida
enfin à employer d'autres moyens: la victoire de Lens, que le duc
d'Enghien, maintenant prince de Condé[111], venoit de remporter sur
les Espagnols, lui parut une occasion favorable pour rompre le charme
qui attachoit à la suite de quelques magistrats, une multitude qu'elle
voyoit en même temps transportée d'un tel succès; et, éblouie de la
gloire du jeune héros, elle se crut assez forte, après un si grand
événement, pour faire un exemple, abattre d'un seul coup l'audace du
parlement, et frapper de terreur les secrets auteurs de toutes ces
manoeuvres séditieuses.

          [Note 111: Le prince de Condé, son père, étoit mort le 26
          décembre 1646.]

Elle y eût réussi sans doute, si elle n'eût eu en tête un ennemi
encore plus actif et plus profond que son ministre n'étoit souple et
rusé. Gondi, ennemi de Mazarin, qui l'avoit desservi dans une
circonstance importante, mal vu à la cour, à laquelle il avoit d'abord
voulu s'attacher, et où celui-ci avoit su le rendre odieux, cherchoit
depuis long-temps, et ainsi que nous l'avons déjà dit, à faire son
profit des tempêtes publiques qui commençoient à s'élever autour de
lui, et dans lesquelles il n'avoit pas balancé à se jeter, comme dans
son propre élément. Prodige d'adresse et de dissimulation, tandis que
de sourdes libéralités lui gagnoient les coeurs des peuples, que, par
une apparence de zèle religieux et de sollicitude pastorale, il
captoit la confiance des classes plus élevées de la capitale, et que,
par des manoeuvres plus savantes encore, il échauffoit, dans des
assemblées mystérieuses, les esprits les plus turbulents et les plus
déterminés du parti[112], ce prélat affectoit de donner à la cour des
avis sincères et désintéressés sur les dangers qui l'environnoient,
exagérant le péril, et chargeant les portraits, afin de n'être pas
écouté; mais conservant, par cette conduite politique, une modération
convenable à son caractère d'archevêque, et nécessaire à la réussite
de ses projets. Il étoit ainsi parvenu à se rendre l'âme de la
faction, le centre de tous ses mouvements secrets, lorsque la régente,
croyant avoir bien pris toutes ses mesures, fit tout à coup enlever,
non pas avec mystère et dans le silence de la nuit, mais en plein
midi, au moment que l'on chantoit le _Te Deum_ pour le grand succès
que venoient de remporter les armes de France, trois des plus
opiniâtres parmi les membres du parlement, Charton, Blancmesnil et
Broussel. Charton s'esquiva; Blancmesnil fut conduit à Vincennes, et
le vieux Broussel emmené à Saint-Germain.

          [Note 112: Il avoue lui-même, dans ses mémoires, que depuis
          le 28 mars jusqu'au 25 août, il dépensa trente mille écus,
          qui faisoient alors une somme considérable, pour se créer
          des partisans. Il ajoute, qu'afin de s'attirer l'estime et
          la confiance du public, il voyoit souvent les curés de
          Paris, les invitoit à sa table, et les consultoit sur le
          gouvernement de son diocèse; montrant un grand zèle pour la
          décence du culte, la pompe des cérémonies, les saluts, les
          processions, assistant à tout, officiant souvent lui-même,
          et prêchant dans la cathédrale, les couvents et les
          paroisses. Sous ce rapport il est difficile de pousser plus
          loin le cynisme des aveux que ne le fait ce scandaleux
          prélat.]

L'esprit de révolte, jusqu'alors comprimé, sembloit n'attendre qu'un
acte de cette nature pour éclater avec toutes ses fureurs.
L'arrestation de Blancmesnil fit peu de sensation; mais celle du vieux
Broussel[113], cette idole du peuple, produisit une émotion générale.
On s'assembla dans les rues; on s'excita mutuellement, on cria de
toutes parts _aux armes_; les marchands, effrayés, fermèrent leurs
boutiques, et la face de Paris fut changée en un instant.

          [Note 113: La voiture qui l'enlevoit fut arrêtée et brisée
          par la populace, malgré la garde nombreuse qui
          l'environnoit. Broussel, jeté dans un autre carrosse que
          l'on rencontra par hasard, fut sur le point d'en être
          arraché par cette multitude, qui s'attachoit sans cesse à
          ses traces. Ce second carrosse se rompit encore, et le
          prisonnier eût été enlevé, si Guitaut, capitaine des gardes
          de la reine, n'eût envoyé le sien, dans lequel on le força
          d'entrer, et qui parvint enfin à gagner un relais placé près
          des Tuileries.]

Averti par ces cris, le coadjuteur, qui voyoit avec plaisir commencer
des troubles dans lesquels il devoit jouer un rôle si dangereux et si
brillant, jugeant nécessaire cependant de détruire les soupçons que la
cour avoit déjà conçus contre lui à ce sujet, sort de l'archevêché en
rochet et en camail pour aller trouver la reine, marche jusqu'au
Palais-Royal, au milieu d'une foule immense, qui demandoit Broussel
avec des hurlements de rage, y arrive, accompagné du maréchal de La
Meilleraie, qu'il avoit rencontré à la tête des gardes, près le
Pont-Neuf, cherchant à apaiser le tumulte, et que cette même populace
avoit forcé à la retraite. Il y montre toute l'étendue du mal, et le
maréchal confirme la peinture qu'il en fait. La reine et le cardinal
n'écoutèrent point d'abord de tels discours, venant d'un homme que
l'on regardoit comme l'auteur de la révolte; mais les avis, toujours
plus alarmants, se succédèrent avec tant de rapidité, qu'il fallut
enfin y penser sérieusement; et, parmi ceux qui s'en effrayèrent,
Mazarin n'étoit pas le moins effrayé. On tint une espèce de conseil
dont le résultat fut qu'il falloit rendre Broussel. Le coadjuteur
vouloit qu'on le rendît sur-le-champ: la reine exigeoit qu'avant tout
le peuple se séparât, et ce fut Gondi lui-même que l'on chargea de
porter à la multitude cette espèce de capitulation. Il sentit tout le
danger d'une semblable commission; mais il lui fallut céder, entraîné
d'ailleurs par le maréchal de La Meilleraie, qui voulut l'accompagner,
et dont l'emportement acheva de tout perdre. Tandis que le coadjuteur
s'avançoit à la rencontre des mutins, et s'apprêtoit à leur parler, le
maréchal se précipita vers eux d'un autre côté, à la tête des
chevau-légers de la garde, agitant son épée, et criant de toutes ses
forces: _Vive le roi! liberté à Broussel!_ Ce cri fut mal entendu, et
ce mouvement parut un signe d'hostilité. On lui répond en criant _aux
armes!_ il est assailli d'une grêle de pierres; et, perdant enfin
patience au bout de quelques moments, il tire et blesse mortellement,
vis-à-vis les Quinze-Vingts, un crocheteur qui, selon les uns, passoit
tranquillement ayant sa charge sur le dos, selon d'autres se montroit
le plus ardent parmi ceux dont il étoit environné. Alors la fureur du
peuple ne connut plus de bornes: l'insurrection s'étendit dans tous
les quartiers, et les environs du Palais-Royal furent dans un moment
remplis de gens armés. Le coadjuteur, porté par la foule jusqu'à la
Croix-du-Tiroir, y retrouva M. de La Meilleraie qui se défendoit avec
peine contre un gros de bourgeois postés dans la rue de l'Arbre-Sec.
Le prélat se jeta au milieu d'eux pour les séparer, et le maréchal fit
cesser le feu de sa troupe; mais, au même instant, un autre peloton de
séditieux, qui sortoit de la rue des Prouvaires, fit une décharge
très-brusque sur les chevau-légers. Fontrailles, qui étoit auprès du
maréchal, eut le bras cassé; un des pages du coadjuteur fut blessé, et
lui-même renversé d'un coup de pierre qui l'atteignit à la tête.
Enfin, ayant été reconnu au moment où un bourgeois, lui appuyant son
mousqueton sur la tempe, alloit lui faire sauter la cervelle, il fut
relevé, entouré avec de grandes acclamations; et, profitant avec
beaucoup de présence d'esprit de cette circonstance pour dégager le
maréchal, il marcha du côté des halles, entraînant avec lui toute
cette populace, tandis que M. de La Meilleraie effectuoit sa retraite
vers le Palais-Royal.

Ses exhortations, ses prières, ses menaces calment les esprits. La
foule qui l'avoit accompagné, et à laquelle s'étoient joints tous les
fripiers dont ce quartier fourmille, consent à déposer les armes;
mais, obstinés à ravoir Broussel, ils le ramènent vers le
Palais-Royal, où le maréchal de La Meilleraie, qui l'attendoit à la
barrière, le fait entrer et le présente à la reine comme son sauveur
et celui de l'État. Il y fut néanmoins accueilli avec un dédain
ironique, parce qu'on ne cessoit point de le considérer comme l'auteur
de la sédition qu'il avoit feint d'apaiser, et que la cour n'avoit
encore qu'une idée imparfaite de la grandeur du mal. Gondi en sortit,
la rage dans le coeur, et méditant des projets de vengeance. Cachant
toutefois son dépit à la populace qui l'attendoit, il soutint jusqu'au
bout le rôle de pacificateur qu'il avoit voulu prendre dans cette
journée; et, forcé de se faire monter sur l'impériale de sa voiture,
pour rendre compte à cette multitude du résultat de son ambassade, il
lui parla avec un ton pénétré des promesses positives que la reine
avoit données de la délivrance des prisonniers, promesses qu'il
regardoit comme sacrées, et qui ne laissoient plus aucun prétexte au
rassemblement. La nuit vint[114]; la cohue se dissipa, et Gondi rentra
chez lui, blessé et en proie aux plus vives inquiétudes. Cependant on
étoit si loin de se fier dans le public aux promesses de la reine, que
beaucoup de bourgeois restèrent en armes devant leurs portes, et que
des corps-de-garde furent distribués dans diverses parties de la
ville; on en posa même un à la barrière des Sergents, à dix pas des
sentinelles du Palais-Royal.

          [Note 114: Le coadjuteur dit, dans ses mémoires, qu'il n'eut
          pas beaucoup de peine à adoucir cette multitude, parce que
          l'heure du souper approchoit. «Cette circonstance,
          ajoute-t-il, paroîtra ridicule; mais elle est fondée, et
          j'ai observé qu'à Paris, dans les émotions populaires, les
          plus échauffés ne veulent pas ce qu'ils appellent _se
          désheurer_.»]

Les alarmes du coadjuteur et la méfiance du peuple n'étoient que trop
bien fondées: car, cette nuit même, on délibéroit, dans le conseil de
la régente, sur les moyens de se rendre maîtres le lendemain de
Paris[115]. Trois mécontents, Laigues, Montrésor et Argenteuil,
vinrent successivement trouver le prélat, et lui donner les avis les
plus sinistres sur les dispositions de la cour, qui, disoient-ils,
vouloit à la fois le punir de la révolte, et le perdre dans l'esprit
du peuple, en le faisant passer pour un des agents de ses promesses
fallacieuses. Il n'en falloit pas tant pour enflammer cet esprit
ardent et audacieux, pour le jeter dans les dernières extrémités. Il
déclare à ses amis que, le lendemain avant midi, il sera maître
lui-même de cette ville dont la cour prétend s'emparer, et commence
sur-le-champ l'exécution d'un plan de défense que ceux-ci regardèrent
d'abord comme le projet d'un insensé. Tandis que la régente et le
ministre faisoient mettre sous les armes toute la maison du roi; qu'on
introduisoit secrètement dans la ville quelques troupes cantonnées
dans les environs, et que l'avis étoit donné aux bons bourgeois sur
lesquels la cour croyoit pouvoir compter, de s'armer secrètement, les
agents de Gondi parcouroient la ville, en y répandant les bruits les
plus alarmants; lui-même se concertoit avec plusieurs colonels de
quartiers qui lui étoient dévoués, faisoit établir des pelotons de
leurs milices depuis le Pont-Neuf jusqu'au Palais-Royal, dans tous les
endroits où l'on avoit entendu dire que la cour devoit faire poster
des troupes, s'emparoit de la porte de Nesle, et faisoit commencer les
barricades. Le jour paroissoit à peine que le parlement étoit déjà
assemblé.

          [Note 115: On n'a jamais su précisément ce qui avoit été
          agité dans ce conseil; les uns disent qu'Anne d'Autriche
          vouloit casser tout ce qui avoit été fait dans le parlement,
          depuis les assemblées de la chambre de St. Louis; d'autres,
          qu'elle prétendoit casser le parlement lui-même, ou
          l'interdire et l'exiler. Il paroît certain du moins que tous
          ses desseins, quels qu'ils fussent, étoient violents.]

La cour ignoroit absolument toutes ces dispositions. À six heures du
matin, le chancelier Séguier sort de sa maison et prend la route du
Palais, où il devoit, suivant les uns, casser tout ce que le parlement
avoit fait jusque là, suivant d'autres, lui prononcer son interdiction
absolue. Sa voiture est arrêtée sur le quai de la Mégisserie, par les
chaînes déjà tendues; il est reconnu, entouré, menacé; des cris de
_mort_ se font entendre, et le poursuivent jusqu'au quai des
Augustins. Il se sauve, suivi de son frère, l'évêque de Meaux, et de
sa fille, la duchesse de Sully, dans l'hôtel du duc de Luynes; la
populace y pénètre après lui, le cherchant partout avec des cris
effroyables[116]. Un hasard presque miraculeux le dérobe aux
perquisitions de ces assassins. Le maréchal de La Meilleraie accourt
avec une troupe de cavaliers, et le délivre enfin de cette horrible
position. La foule, qui s'écarte un moment devant les soldats, plus
furieuse encore de voir sa proie lui échapper, se réunit de nouveau,
poursuit sa voiture jusqu'au Palais-Royal, l'accablant d'une grêle de
pierres et de balles: la duchesse de Sully en fut légèrement blessée
au bras; quelques gardes et un exempt de police sont tués.

          [Note 116: Il s'étoit jeté dans un petit cabinet, où, livré
          aux plus mortelles angoisses, il se confessoit à son frère,
          et se préparoit à la mort. Le lieu paroissant extrêmement
          abandonné, les mutins se contentèrent de frapper plusieurs
          coups contre la cloison, et d'écouter s'ils n'entendroient
          pas quelque bruit. Ils allèrent ensuite visiter d'autres
          appartements.]

Cette fureur se communique dans un instant à toute la ville: la
populace des faubourgs se précipite de toutes parts vers le palais et
la cité, où le gros du rassemblement étoit déjà formé. En moins de
deux heures près de treize cents barricades sont élevées dans Paris;
tous les dépôts d'armes sont ouverts ou forcés; l'air retentit des
plus horribles imprécations contre Mazarin et les autres ministres; la
reine elle-même n'est point ménagée. Les cris de _vive Broussel! vive
le coadjuteur!_ se mêlent à ces cris forcenés. Cependant le parlement,
assemblé tumultuairement, décidoit d'aller en corps redemander à la
régente ses membres arrêtés; et la cour faisoit solliciter alors ce
même coadjuteur qu'elle avoit outragé la veille, pour obtenir de lui
qu'il calmât la sédition. Il s'en défendit avec une douleur hypocrite,
et le parlement se mit en marche pour le Palais-Royal, au milieu des
acclamations d'une multitude qui abaissoit devant lui ses armes et
faisoit tomber ses barricades. Le premier président, Mathieu Molé,
marchoit à la tête de sa compagnie. Il parla à la reine avec beaucoup
de chaleur et d'éloquence, essayant de la convaincre qu'il n'y avoit
d'autre moyen de calmer une population entière, prête à se porter aux
dernières extrémités, que de rendre les prisonniers. La reine, d'un
caractère inflexible jusqu'à l'opiniâtreté, ne lui répondit que par
des reproches et par des menaces, et sortit brusquement pour ne pas en
entendre davantage. Molé et le président de Mesmes, qui avoient un
égal dévouement pour la cour, mais non pas le même courage, reviennent
et veulent tenter un dernier effort au moment où la compagnie
s'apprêtoit à sortir: ils rembrunissent encore les couleurs du
tableau, montrent Paris entier, armé, furieux, et sans frein, l'État
sur le penchant de sa ruine; ils n'obtiennent rien. Mazarin propose
seulement de rendre les prisonniers, si le parlement consent à ne plus
s'occuper de l'administration, et à se renfermer uniquement dans ses
fonctions judiciaires: la compagnie promet de s'assembler le soir
pour délibérer sur cette proposition; la cour est satisfaite de cette
promesse qui lui faisoit gagner du temps, ce qui étoit beaucoup pour
elle; et les magistrats commencent à défiler pour retourner au palais.

Le peuple, qui croyoit Broussel renfermé dans le Palais-Royal, et qui
s'attendoit à le voir ramené par le parlement, ne le voyant pas
reparoître, commença à murmurer dès la première barricade; les
murmures augmentèrent à la seconde; ils dégénérèrent à la troisième,
près de la croix du Tiroir, en menaces et en voies de fait. Un furieux
saisissant le premier président, et lui appuyant le bout d'un pistolet
sur le visage, «lui commande de retourner à l'instant, et de ramener
Broussel, ou le Mazarin et le chancelier en otage, s'il ne veut être
massacré lui et les siens.» Molé, calme et serein au milieu de cette
foule, qui grossissoit sans cesse autour de lui, l'accablant de
malédictions et d'outrages, ne donne pas le moindre signe de crainte
ni de foiblesse, répond aux cris de ces rebelles avec toute la dignité
d'un magistrat qui a le droit de les punir de leur rébellion, et
ralliant paisiblement sa compagnie, revient au petit pas vers le
Palais-Royal, au milieu de ce cortége de forcenés.

Il lui fallut essuyer ici de non moins rudes assauts. Anne d'Autriche,
que la colère avoit mise hors d'elle-même et entièrement aveuglée sur
le danger, s'indignoit que le parlement eût osé revenir après ce qui
s'étoit passé; et l'on prétend même qu'elle eut un moment la pensée de
faire arrêter quelques conseillers, pour lui répondre des fureurs de
la populace. Molé parla avec plus d'éloquence et de chaleur encore que
la première fois. Cinq ou six princesses qui se trouvoient dans le
cabinet, se jetèrent aux pieds de la reine; le duc d'Orléans, Mazarin
surtout, dont la frayeur étoit extrême, se joignirent à la foule
suppliante qui l'environnoit, et parvinrent enfin à lui arracher ces
paroles: «Eh bien! Messieurs du parlement, voyez donc ce qu'il est à
propos de faire.» Ces paroles sont saisies avec empressement: on fait
monter le parlement dans la grande galerie; il y tient séance,
délibère, et le résultat de la délibération est que la reine sera
remerciée de la liberté des prisonniers, et que, jusqu'aux vacances,
la compagnie ne s'occupera plus des affaires publiques, à l'exception
du paiement des rentes sur l'Hôtel-de-Ville et du tarif. Des lettres
de cachet sont délivrées; on prépare les carrosses du roi et de la
reine pour aller chercher Broussel et Blancmesnil, et le parlement
fait marcher ces carrosses devant lui comme un signe certain du
triomphe qu'il vient de remporter. Les passages alors lui sont
ouverts; et les acclamations qui l'avoient accompagné le matin, le
suivent encore jusqu'au palais.

Le peuple n'en resta pas moins armé toute la nuit et le lendemain,
jusqu'au retour de Broussel, qui ne parut à Paris que vers dix heures
du matin. Il y fut reçu avec tous ces transports frénétiques que la
multitude éprouve ordinairement pour ses idoles. Les barricades sont
rompues, les corps-de-garde se dispersent, et deux heures après, les
rues de Paris étoient libres et sa population paroissoit tranquille;
cependant il s'y conserva encore, pendant quelques jours, un reste de
fermentation qui continua de donner des inquiétudes à la reine et au
cardinal. Sur le moindre bruit qui se répandoit que des troupes
arrivoient dans les environs de Paris, des cris de fureur se faisoient
entendre de nouveau, tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre; à
ces cris se mêloient le cliquetis des armes, et quelquefois même des
salves de mousquetade. Mazarin, plus effrayé que jamais, demeura,
pendant ce temps, déguisé, botté, et tout prêt à partir, parce que,
disoit-on, le peuple étoit résolu de le prendre pour otage, et, si la
cour usoit de violence, d'exercer sur lui les plus terribles
représailles. On ne parvint à calmer cette multitude qu'en lui
témoignant une confiance sans réserve, en éloignant les troupes qui
lui portoient ombrage, et en réduisant la garde du roi à un très-petit
nombre de soldats. On conçoit combien une telle condescendance dut
coûter à la fierté de la régente.

La cour sembloit abattue, le parlement triomphoit; mais l'auteur
secret de tant de désordres, Gondi, étoit trop clairvoyant pour ne pas
prévoir que le retour seroit terrible, surtout pour lui, s'il ne se
procuroit des appuis plus solides que cette faveur inconstante du
peuple, et cette fougue momentanée du parlement, divisé lui-même en
plusieurs partis, et incapable de marcher long-temps dans les mêmes
voies. La feinte douceur que la reine et son ministre lui témoignèrent
le lendemain, les caresses dont ils l'accablèrent, ne firent que
l'affermir dans ces idées et dans sa résolution. Il savoit que le
vainqueur de Lens étoit mécontent de la cour, et surtout de Mazarin:
ce fut sur lui qu'il jeta les yeux; c'est lui qu'il résolut de faire
le soutien de son parti.

Le prince n'étoit point encore revenu de l'armée: il s'agissoit,
jusqu'à son retour, de maintenir la cour dans l'inaction, sans cesser
cependant d'entretenir l'animosité du peuple, ce que personne ne
savoit faire avec plus d'habileté que le coadjuteur[117]; et il y eût
réussi, si le parlement eût voulu entrer dans ses vues, si ce prélat
eût pu modérer les mouvements de cette compagnie, comme il savoit
exciter ceux de la multitude. Il avoit trouvé le moyen de s'introduire
dans les assemblées secrètes que tenoient quelques-uns de ses membres,
et c'étoit sous son influence que s'y préparoient les matières qui
devoient être présentées aux chambres assemblées, et que l'on y
convenoit de la manière dont elles seroient présentés: en ceci il
n'avoit d'autre intention que de tenir toujours la compagnie en
haleine. Mais, par une impétuosité qui rompit toutes ses mesures, le
parlement osa se proroger lui-même à l'approche des vacances sur
lesquelles la régente avoit compté; et insistant, malgré le refus
qu'elle en fit d'abord, la forcer en quelque sorte à lui accorder une
prolongation de service, sous prétexte d'affaires qui ne souffroient
aucun délai. Anne d'Autriche outrée de cette insolence, voyant
d'ailleurs s'accroître de jour en jour l'audace séditieuse de la
populace[118], prit enfin la résolution d'emmener le roi hors de
Paris, et d'employer, s'il le falloit, contre cette ville rebelle,
toutes les forces de la monarchie.

          [Note 117: Ses émissaires, et il en avoit une armée,
          répandoient partout que la reine avoit toujours le dessein
          d'assiéger Paris, et que les troupes qui devoient être
          employées à cette expédition, étoient déjà dans les
          environs; on assuroit que, parmi ces troupes, il y avoit des
          Flamands et des Suisses, qu'elle destinoit à faire une
          seconde St. Barthélemi; l'on faisoit en même temps circuler
          mystérieusement des prophéties qui annonçoient tous ces
          malheurs, et de plus, des maladies, des inondations, des
          fléaux de toute espèce, comme un juste châtiment du ciel,
          qu'attiroit aux peuples la corruption de son gouvernement;
          des colporteurs distribuoient sous le manteau, des libelles,
          des vers, des chansons, où la prévention d'Anne d'Autriche
          pour son ministre étoit présentée sous les couleurs les plus
          odieuses. Ainsi s'échauffoient les têtes, et plus peut-être
          que Gondi n'auroit voulu.]

          [Note 118: Les choses en vinrent au point que l'on osa lui
          manquer de respect dans les promenades publiques, faire
          retentir à ses oreilles les chansons faites contre elle, et
          la poursuivre dans les rues avec des huées.]

Tout fut préparé dans le plus profond mystère, et la cour partit tout
à coup pour Ruel le 13 septembre au matin. Dès qu'elle y fut arrivée,
Mazarin, qui, dans sa position, avoit le grand avantage de pouvoir
employer la force quand la ruse ne lui sembloit pas suffisante pour
arriver à ses fins, avoit cru devoir se délivrer par un moyen violent
de Chavigni et de Châteauneuf, qu'il considéroit comme les plus
dangereux de tous ses ennemis. Le premier fut constitué prisonnier à
Vincennes, dont il étoit gouverneur; le second fut de nouveau exilé.
Ce coup d'autorité exaspéra les esprits: les principaux frondeurs se
virent menacés, dans cette violence dont deux d'entre eux venoient
d'être les victimes; on cria à la tyrannie; pour la première fois,
Mazarin fut nommé, dans les opinions, avec les qualifications, les
plus injurieuses; on agita la question de savoir s'il ne conviendroit
pas de pourvoir à la sûreté publique en mettant des bornes à
l'exercice du pouvoir absolu sur la liberté des citoyens. Le parlement
fit prier les princes de se rendre dans son sein pour y délibérer sur
l'arrêt de 1617[119], qui, à l'occasion du maréchal d'Ancre,
défendoit, et ce _sous peine de la vie_, aux étrangers, de s'immiscer
dans le gouvernement de l'État; et, malgré un arrêt du conseil, donné
en cassation du sien, persista dans toutes ses conclusions. La reine,
de plus en plus irritée, se fait alors amener furtivement de Paris son
second fils, le duc d'Anjou, qu'une indisposition l'avoit forcée d'y
laisser: à peine cette nouvelle est-elle sue, que l'alarme se répand
de nouveau partout; le parlement donne ordre au prévôt des marchands
et aux échevins de pourvoir à l'approvisionnement et à la sûreté de la
ville; tout s'y dispose comme si elle étoit sur le point de soutenir
un siége; les bourgeois préparent leurs armes, et ne paroissent point
effrayés des hasards et des conséquences d'une guerre civile.

          [Note 119: Cet arrêt étoit renfermé dans les fameuses
          remontrances dont nous avons parlé à la page 18.]

Gondi, qui ne l'auroit point voulu sitôt parce qu'il ne jugeoit pas
que l'on y fût encore assez préparé, tout déconcerté qu'il étoit par
ce mouvement trop rapide du peuple et par cette folle conduite du
parlement, prenoit cependant ses mesures pour un événement qu'il
jugeoit inévitable; et il étoit prêt à faire partir pour Bruxelles un
négociateur chargé de traiter avec le comte de Fuensaldagne qui y
commandoit, et de le déterminer à faire marcher une armée espagnole au
secours de Paris, lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée du prince de
Condé, à laquelle il ne s'attendoit pas sitôt. C'étoit Anne d'Autriche
elle-même qui l'avoit appelé dans l'intention de s'en faire un appui
qu'elle ne croyoit pas pouvoir lui manquer. Mais Gondi, plus fécond
encore en ressources, et rassuré par ce retour même qui sembloit
devoir détruire toutes ses espérances, renonça aussitôt au projet
qu'il avoit formé du côté de l'Espagne, et conçut le dessein, plus
hardi peut-être, de disputer à la cour le héros sur lequel elle avoit
compté. Il vit le prince en secret, le trouva, au sujet de Mazarin,
tel qu'il le désiroit, sut lui persuader que tout le mal venoit de cet
entêtement que la reine mettoit à soutenir un tel ministre, et qu'il
falloit employer tous les moyens pour la forcer à l'abandonner. Le
prince tomboit d'accord avec lui sur tous ces points: abattre le
cardinal et gouverner peut-être à sa place lui sembloit une
perspective séduisante; mais les prétentions excessives et les
entreprises audacieuses du parlement l'effrayoient: «Je m'appelle
Louis de Bourbon, disoit-il, et je ne veux pas ébranler la couronne;»
comme si un instinct secret lui eût révélé qu'en effet il n'y avoit
plus rien désormais entre le roi et le parlement.

Dans l'espèce d'irrésolution où le jetoit cette situation des
affaires, il fut décidé qu'on prendroit un parti mitoyen; que, pour le
moment, le prince se présenteroit comme intermédiaire entre les deux
partis, et dans cet intervalle de repos qu'il auroit su faire naître,
travailleroit de tous ses efforts à dégoûter la reine de Mazarin, et
sinon à le précipiter tout à coup du haut rang où elle l'avoit élevé,
du moins à l'en laisser _glisser_, de manière qu'il devînt ensuite
facile de s'en débarrasser tout-à-fait. En conséquence de ce plan, qui
convint à Gondi parce qu'il lui faisoit gagner du temps, Condé
détourna la reine du projet qu'elle avoit formé d'attaquer Paris, et
lui proposa d'engager une conférence entre lui-même, le duc d'Orléans
et les députés du parlement. Cette conférence eut lieu à
Saint-Germain, où la cour s'étoit transportée; et Gondi, par une
démarche très-adroite, trouva le moyen d'en faire exclure le cardinal.
Elle commença le 25 septembre, et dura, à plusieurs reprises, jusqu'au
22 octobre. On y discuta, les uns après les autres, tous les articles
de l'arrêté du parlement; et tous, long-temps débattus, furent enfin
accordés jusqu'à celui _de la sûreté publique_[120], qui avoit le
plus offensé la cour, et au moyen duquel la liberté fut aussitôt
rendue à MM. de Châteauneuf et de Chavigni. Tout cela se fit d'abord
malgré la reine, qui auroit bien voulu que les princes ne se fussent
pas montrés si faciles; mais, après avoir vainement tenté de les
ramener à ces partis violents qu'elle étoit toujours disposée à
prendre, elle se radoucit tout à coup, par l'envie extrême qu'elle
avoit de voir cesser les assemblées du parlement. Enfin cette
déclaration fameuse qui portoit un si rude coup à l'autorité royale
fut enregistrée comme la compagnie l'avoit conçue et rédigée; les
chambres prirent leurs vacations, et la cour revint à Paris, où le roi
fut reçu de ce peuple aveugle et léger, avec les acclamations
ordinaires et les transports de la plus vive allégresse.

          [Note 120: Cet article par lequel on prétendoit borner
          l'exercice du pouvoir absolu sur la liberté des citoyens,
          étoit un résultat du mécontentement qu'avoient produit les
          emprisonnements faits depuis le commencement des troubles,
          et notamment celui de Chavigni. Le parlement demandoit qu'il
          ne fût pas permis de garder personne en prison plus de
          vingt-quatre heures, sans l'interroger. La cour opposoit de
          solides raisons à une demande qui ne prouvoit que le peu
          d'expérience de ceux qui le faisoient en affaires d'état;
          elle résista long-temps, et obtint enfin, avec beaucoup de
          peine, que ce terme seroit prolongé jusqu'à trois jours.
          Toutefois, la régente ne voulut jamais consentir à ce que
          cette restriction au pouvoir absolu, fût insérée dans la
          déclaration: elle dit que sa parole devoit suffire. Le
          prince de Condé fut d'avis que le parlement devoit s'en
          contenter; et depuis il eut lieu de s'en repentir.]

Le caractère même de cette paix présageoit son peu de durée. Elle
étoit trop désavantageuse à la régente pour qu'elle ne cherchât pas
d'abord à en éluder les conditions, ensuite à accabler des rebelles
qui avoient eu l'audace de traiter avec leur souverain et de prescrire
des bornes à son autorité. Ceux-ci sentoient tout le danger de leur
position, surtout Gondi, dont l'ambition n'avoit rien gagné à ce
dernier arrangement, et qui craignoit toujours le juste châtiment que
lui méritoient les barricades. Les yeux sans cesse attachés sur cette
cour qu'il avoit si profondément offensée, et sur les factieux
subalternes que dirigeoit son dangereux génie, cet artisan de
discordes n'attendoit que l'occasion favorable pour ourdir de nouveaux
complots. La disposition générale des esprits étoit telle qu'elle ne
pouvoit tarder à se présenter. (1649) Par une maladresse que rien ne
peut justifier, Mazarin, dès les premiers jours, avoit jugé à propos
de contrevenir aux articles les plus minutieux de cette déclaration,
que, dans la chaleur des partis, on regardoit comme une loi
fondamentale de l'État: c'en fut assez pour rallumer un feu mal
éteint. Les esprits les plus impétueux et les plus turbulents du
parlement demandèrent à grands cris l'assemblée des chambres, et ne
l'obtenant pas assez vite du premier président, s'assemblèrent
d'eux-mêmes, entraînèrent ainsi le reste de leurs confrères, et
recommencèrent leurs délibérations séditieuses. La reine, effrayée de
cette fermentation nouvelle, crut leur en imposer en y envoyant les
princes et les pairs; mais Gaston, toujours flottant entre les deux
partis, étoit peu attaché à ses intérêts; Condé mettoit dans ses
paroles et dans ses actions une hauteur, une véhémence qui n'étoient
propres qu'à aigrir les esprits; la plupart des grands respiroient la
faction. Dans cette journée mémorable, le premier de ces deux princes
parla vaguement et foiblement; le second s'emporta jusqu'à menacer un
conseiller[121] dont les clameurs l'importunoient. Le tumulte le plus
violent s'élève aussitôt dans l'assemblée; on oublie le respect que
l'on doit à son rang et à son caractère; il est forcé de faire une
sorte de réparation en protestant qu'il n'a eu l'intention de menacer
personne, et sort au milieu des cris insolents des jeunes conseillers
des enquêtes, la rage dans le coeur, et bien résolu à ne plus
s'exposer à de semblables avanies, «ne voulant pas, disoit-il, de
prince qu'il étoit, devenir bourgmestre de Paris.»

          [Note 121: Quatresous, conseiller aux enquêtes.]

C'est ainsi qu'il se lia plus fortement que jamais au parti de la
régente, dont Gondi avoit espéré une seconde fois le détacher. Mais
cet esprit si actif, si fécond en ressources, au moment même où Condé
lui échappoit, cherchoit déjà et trouvoit de nouveaux appuis. Les
divisions intestines qui agitoient la cour, et qu'il épioit avec soin
jusque dans leurs plus petits détails, celles surtout qui venoient
d'éclater dans la propre famille du prince, lui fournirent bientôt
tous les moyens nécessaires pour relever son parti, pour lui donner
même un nouvel éclat. Le prince de Conti, mécontent et jaloux d'un
frère dont la gloire l'offusquoit et qui l'accabloit de sa
supériorité; la duchesse de Longueville, soeur de ces deux princes,
qui croyoit avoir des raisons de haïr Condé après l'avoir tendrement
aimé; le duc de Longueville, furieux contre Mazarin, qui l'avoit bercé
de fausses espérances; le jeune Marsillac[122], amant de la duchesse,
maître absolu de son esprit et dont l'ambition étoit encore plus
grande que l'amour; tous ces esprits ardents ou irrités, animés encore
par l'éloquence insidieuse et entraînante du coadjuteur, et suivis de
cette foule de mécontents qui abondent toujours dans les cours, se
jetèrent dans son parti, promirent de rester à Paris, de le défendre
s'il étoit attaqué, s'abouchèrent avec les principaux chefs de la
faction parlementaire, les Viole, les Longueil, etc., qui leur
promirent tout au nom de leur compagnie; et tandis qu'ils espéroient
faire servir les mouvements aveugles du parlement à leurs propres
intérêts, se rendirent eux-mêmes les instruments des projets ambitieux
du coadjuteur.

          [Note 122: Depuis duc de La Rochefoucauld, l'auteur des
          Maximes.]

Sûr des moyens de défense, Gondi voulut commencer lui-même l'attaque.
Son ennemi étoit détesté: en accroissant chaque jour cette haine
populaire par des bruits absurdes et calomnieux[123] que personne ne
sut jamais mieux que lui faire circuler parmi la multitude, il voulut
y joindre encore le ridicule. Mazarin y prêtoit malheureusement
beaucoup. Le chansonnier Marigni[124] fut déchaîné contre lui, et
remplit Paris de ses ballades et de ses triolets. Les railleries les
plus piquantes, les sarcasmes les plus amers l'accablèrent de toutes
parts; les placards les plus diffamants couvroient toutes les
murailles, et la presse vomissoit chaque jour des libelles encore plus
horribles qui se distribuoient clandestinement. Tant d'outrages
rejaillissoient jusque sur la reine, qui n'étoit plus désignée dans le
public que par le sobriquet de _dame Anne_. Elle ne pouvoit faire un
pas dans Paris sans entendre retentir à ses oreilles quelques-uns de
ces vaudevilles insolents et grossiers, où sa vertu même n'étoit pas
épargnée. Enfin, ne pouvant plus supporter tant d'outrages, sentant
croître, de jour en jour, les embarras de sa position, à cause de
cette pénurie des finances que le parlement sembloit se faire un jeu
d'accroître par ses résistances, sûre du prince de Condé que ses
prières et ses larmes avoient achevé de fixer au soutien de sa cause,
parvenue à obtenir du duc d'Orléans qu'il ne s'opposeroit point au
projet qu'elle avoit formé, elle prit la résolution de sortir une
seconde fois de Paris, et d'exercer sur cette ville rebelle le
châtiment qu'elle avoit mérité.

          [Note 123: «La nuit de Noël devoit être éclairée par des
          feux aussi affreux que ceux de la Saint-Barthélemi; la reine
          avoit résolu de marquer ce saint temps par l'exécution la
          plus injuste et la plus sanglante; la ville seroit livrée au
          meurtre et au pillage; la vengeance des barricades et des
          autres révoltes feroit à jamais trembler la postérité.»]

          [Note 124: Carpentier de Marigni, fils du seigneur d'un
          village de ce nom, près de Nevers, fameux par son esprit
          satirique et mordant, et par le ton piquant de ses
          vaudevilles, genre de poésie dans lequel il n'avoit point
          alors d'égal.]

Cette sortie, préparée dans le mystère le plus profond, fut exécutée au
milieu de la nuit dans le plus grand désordre. Tous ceux qui devoient
accompagner le roi, avertis au moment même du départ, le suivirent dans
un trouble et avec des inquiétudes qui furent encore augmentées par
l'état de dénuement dans lequel la cour entière se trouva à son arrivée
à Saint-Germain. La reine, fière de l'appui de Condé, et méditant les
projets d'une vengeance qu'elle croyoit prompte et facile, montroit
seule de la fermeté et même une sorte de joie. À Paris, le premier
sentiment du peuple et du parlement fut celui de la consternation. Gondi
et ceux qui avoient son secret changèrent bientôt ces dispositions: ils
parvinrent à rendre quelque courage à cette compagnie, et dans un moment
surent faire passer la multitude de l'abattement à la fureur. On prit
les armes; on s'empara des portes; toutes les issues furent fermées à
ceux qui vouloient gagner Saint-Germain; on pilla leurs bagages; on
maltraita leurs gens; et ces excès furent autorisés par un arrêt du
parlement, qui, sans avoir égard à une lettre écrite par le roi au
prévôt des marchands[125], et dont la lecture fut faite dans sa première
assemblée, ordonna à ce magistrat de veiller à la sûreté publique et à
la garde des portes. Le lieutenant de police eut ordre en même temps
d'assurer l'approvisionnement de Paris et le passage de vivres.

          [Note 125: Le roi y déclaroit vaguement qu'il n'étoit sorti
          de Paris que sur la connoissance qu'il avoit eue des
          complots de quelques membres du parlement contre sa
          personne, et de leurs intelligences avec les ennemis. Il
          exhortoit les bourgeois à embrasser sa cause, et à l'aider
          dans sa vengeance contre les rebelles.]

Cependant ce parlement, regardé par le peuple comme la seule autorité
qu'il dût écouter, alors qu'il agissoit lui-même comme si cette
autorité eût été légitime, étoit livré aux plus cruelles perplexités,
et renfermoit déjà dans son sein tous les germes de foiblesse et de
division. Deux partis, l'un de factieux, l'autre de membres dévoués à
la cour, l'agitant en sens contraire, cherchoient, chacun de son
côté, à entraîner ceux de leurs confrères qui, étrangers à toutes les
passions, à tous les intérêts, ne vouloient que le bien public; et du
reste, se voyant ainsi isolés entre le peuple et la cour, tous
craignoient le nom de rebelles, et le déshonneur qui y étoit attaché.
Gondi, peu inquiet d'abord de ces incertitudes qu'il étoit sûr de
faire disparoître à l'instant où il montreroit les appuis illustres
qu'il avoit su donner à la révolte, commençoit lui-même à concevoir
les plus vives alarmes: le duc de Bouillon et le maréchal de La Mothe,
qui s'étoient aussi engagés avec les frondeurs, étoient restés à Paris
avec la duchesse de Longueville; mais le duc, époux de cette
princesse, parti de la Normandie dont il étoit gouverneur, au lieu de
se rendre dans cette capitale, avoit tourné court à Saint-Germain,
sans donner depuis de ses nouvelles; le prince de Conti, forcé par son
frère de suivre la cour, ne paroissoit point encore; et l'on n'étoit
pas moins inquiet de Marsillac, qui s'étoit rendu auprès du jeune
prince pour fortifier ses résolutions et favoriser sa fuite. Ces
alarmes, que partageoient les autres chefs de la faction, étoient
accrues par la conduite inégale du parlement, tantôt poussant l'audace
jusqu'à renvoyer sans les ouvrir de nouvelles lettres du roi qui lui
ordonnoient de se transporter à Montargis, tantôt foible au point
d'envoyer en quelque sorte demander grâce à Saint-Germain. Ses députés
s'y présentèrent sans avoir été appelés, tandis que Gondi, mandé à la
cour par un ordre formel du roi, faisoit arrêter sa voiture par le
peuple pour être dispensé de faire un voyage aussi périlleux. Ils y
furent mal reçus, renvoyés avec menaces, et cette rigueur impolitique
servit les factieux plus que tout le reste. Dès qu'on apprit qu'il n'y
avoit point de transaction à espérer, le désespoir donna du courage
aux plus foibles; et les chefs ne manquèrent pas de semer des bruits
alarmants dont l'effet fut d'accroître encore cette effervescence
générale. La chambre des comptes et la cour des aides, qui avoient
également député vers la cour, qui avoient éprouvé la même réception,
partagèrent les ressentiments du parlement; et tous les corps, à
l'exception du grand conseil, se réunirent dans le projet de se
défendre contre ce qu'ils appeloient la tyrannie du cardinal. Il n'y
eut qu'un cri contre lui, et c'est alors que fut rendu cet arrêt qui
le déclare «ennemi du roi et de l'État, perturbateur du repos public;
lui ordonne de se retirer le jour même de la cour, et dans huitaine du
royaume, enjoignant, passé ce temps, aux sujets du roi de lui _courre
sus_, et faisant défense à toute personne de le recevoir.» On ordonna
des subsides, on leva des soldats dans la populace de Paris, on nomma
même un général[126] à cette armée sans expérience et sans discipline.

          [Note 126: Le marquis de la Boulaye, que l'on croit avoir
          été de tout temps vendu au cardinal, et dont nous aurons
          occasion de parler par la suite.]

Cependant Gondi attendoit toujours avec la plus vive impatience les
véritables chefs qui devoient former et commander une aussi foible
milice. Sourdes intrigues, courses nocturnes, largesses populaires, il
n'avoit rien épargné pour allumer le feu de la sédition; le succès
avoit passé ses espérances, et des nouvelles satisfaisantes qu'il
reçut enfin de Marsillac achevoient de le rassurer, lorsque
l'événement le plus inattendu vint le jeter dans de nouveaux embarras.
Le duc d'Elboeuf, prince de la maison de Lorraine, poussé par l'amour
de l'intrigue et des nouveautés, surtout par son extrême indigence, se
croyant appelé à jouer sur ce théâtre le rôle des Guise et des
Mayenne, entra tout à coup à Paris avec ses trois fils, et vint offrir
ses services d'abord au corps de ville, où on le reçut avec les plus
vifs transports de joie, ensuite au parlement, où, malgré les efforts
des membres initiés aux secrets du coadjuteur, il sut entraîner tous
les esprits, et fut nommé sur-le-champ général en chef de l'armée
parisienne. Pendant que ces choses se passoient, les princes se
présentèrent enfin aux portes de la ville, qu'on eut beaucoup de peine
à leur ouvrir[127], et y entrèrent au milieu des préventions et des
méfiances du peuple, lequel ne pouvoit croire que la famille de Condé
pût venir prendre sincèrement sa défense. C'est ici qu'il faut admirer
les ressources prodigieuses du moteur secret de tant d'intrigues
ténébreuses. Si d'Elboeuf conservoit sa supériorité, Gondi n'étoit
plus rien: avec les princes il étoit tout; il falloit donc, sans
perdre de temps, abattre l'un et relever les autres. Aussitôt tous ses
agents secrets sont mis en mouvement pour décrier le nouveau général.
Marigni le chansonne; il est présenté sourdement dans le peuple comme
un traître qui s'est introduit dans Paris d'intelligence avec la cour,
à laquelle il est vendu; on lui suppose même une correspondance
secrète avec elle, et on la fait circuler. Pendant qu'on faisoit jouer
toutes ces machines, le coadjuteur parcouroit les rues de Paris ayant
Conti dans son carrosse, démarche qui annonçoit de la confiance,
calmoit le peuple, et l'accoutumoit à la vue du jeune prince. Lorsque
tout fut ainsi préparé, il le conduisit au parlement, où commencèrent
aussitôt les premières scènes d'une action théâtrale qu'il avoit
concertée avec tous les chefs de son parti. Le duc de Longueville se
présenta d'abord, offrant à la compagnie ses services, toute la
Normandie dont il étoit gouverneur, et la priant de trouver bon que,
pour sûreté de sa parole, il fît loger à l'Hôtel-de-Ville sa femme, sa
fille et son fils. Le duc de Bouillon parut ensuite, faisant les mêmes
protestations, mais donnant à entendre que c'étoit sous les ordres du
prince de Conti qu'il espéroit servir la cause commune. Le maréchal de
La Mothe offrit après lui ses services aux mêmes conditions. À mesure
que ces illustres personnages se succédoient, le prince d'Elboeuf
perdoit de sa considération et de ses partisans. C'est en vain qu'il
voulut élever la voix, et réclamer le rang suprême qui lui avoit été
accordé la veille: on ne l'écouta point; et il fut forcé de descendre,
avec les autres chefs, à celui de simple général sous le prince de
Conti, qui fut créé généralissime. En sortant du parlement, Gondi alla
chercher les duchesses de Bouillon et de Longueville, qu'il conduisit
lui-même comme en triomphe à l'Hôtel-de-Ville, au milieu des
acclamations d'une multitude immense attirée par la nouveauté d'un
spectacle, qui d'ailleurs achevoit de détruire toutes les méfiances.
La Bastille, que la cour n'avoit pas songé à mettre en état de
défense, fut sommée et prise le même jour[128] par capitulation; et la
guerre civile fut ainsi organisée, au gré du coadjuteur.

          [Note 127: Ils restèrent très-long-temps à la porte
          Saint-Honoré, où ils étoient arrivés au milieu de la nuit;
          il fallut que le coadjuteur et Broussel allassent haranguer
          les bourgeois pour les déterminer à les laisser entrer, ce
          qu'ils ne firent qu'avec de grandes difficultés, et lorsque
          le jour commençoit déjà à paroître.]

          [Note 128: Cette forteresse, qui auroit pu servir à
          inquiéter et à contenir la ville, avoit été laissée sans
          pain, sans munitions et avec une garnison de vingt-deux
          soldats, suffisante pour garder des prisonniers, mais non
          pour soutenir un siége. Du Tremblay, frère du célèbre père
          Joseph, qui en étoit gouverneur, la rendit après une
          première décharge de six canons qu'on avoit placés dans le
          jardin de l'arsenal, et priva ainsi du plaisir de voir un
          siége les dames de Paris, qui s'étoient fait apporter des
          chaises dans ce jardin pour assister à ce spectacle.]

Laigues, Vitri, Noirmoutier, Brissac, de Luynes, et un grand nombre
d'autres seigneurs, mécontents de la cour, et attirés par le nom d'un
prince du sang, vinrent grossir la foule des frondeurs. Ces nouveaux
venus furent chargés des levées, des fortifications, du soin d'exercer
les soldats, et reçurent divers départements dans les conseils que
l'on créa. Un personnage destiné à y jouer un plus grand rôle, le duc
de Beaufort, échappé depuis quelque temps de sa prison avec beaucoup
de bonheur et d'audace, ne tarda pas à les joindre. C'étoit un prince
d'un esprit borné, à la fois courageux et fanfaron, adoré de la
populace dont il avoit le langage et les manières, également méprisé
dans les deux partis, où il fut désigné sous le nom de _Roi des
Halles_, qu'il n'avoit que trop mérité. Gondi, commençant à
s'apercevoir qu'il gouvernoit difficilement le prince de Conti et la
duchesse de Longueville, sentit tout le parti qu'il pouvoit tirer de
cet instrument aveugle qui venoit de lui-même se jeter entre ses
mains. Il se l'attacha fortement, et par son moyen devint seul
puissant dans le peuple. On continuoit cependant les levées. Elles se
firent avec une telle facilité, que dans l'espace de deux jours on mit
sur pied une armée de douze mille hommes. Les biens de Mazarin furent
confisqués, vendus publiquement pour subvenir aux frais de la guerre;
et la recherche de ses meubles fit naître les délations et les
vexations les plus odieuses à l'égard d'un grand nombre de
particuliers. Le parlement, s'occupant, dès ces premiers moments, de
concentrer et de régulariser l'autorité, forma plusieurs chambres
administratives auxquelles furent attribuées toutes les diverses
branches de la police générale et particulière, ce qui réduisit les
généraux et le prince de Conti lui-même à une nullité presque absolue.
Une circulaire fut envoyée à tous les parlements et aux villes les
plus considérables, par laquelle on les invitoit à s'unir au parlement
et à la capitale pour _la délivrance_ du roi et l'expulsion de son
ministre; et l'on crut justifier suffisamment tant d'attentats contre
l'autorité légitime en envoyant à la cour des remontrances dans
lesquelles, après avoir renouvelé contre le cardinal toutes les
déclamations tant de fois répétées, le parlement déclaroit de nouveau
ne s'être soulevé que pour soustraire le roi et le peuple à son
insupportable tyrannie.

Tandis que toutes ces choses se passoient à Paris, la régente et son
ministre, déployant toute l'étendue de la puissance royale,
déclaroient le parlement criminel de lèse-majesté; et Condé se
préparoit, avec huit à neuf mille hommes, à en bloquer cinq cent mille
renfermés dans une ville immense et fortifiée. Mais cette poignée de
soldats étoit un débris de cette brave armée avec laquelle il avoit
remporté tant de victoires; et la multitude innombrable qui lui étoit
opposée, se composoit d'artisans, de laquais, de citadins amollis par
le repos et les plaisirs de la capitale. Le mépris profond qu'il avoit
pour de semblables ennemis l'avoit porté d'abord à s'emparer de tous
les postes qui servoient de communication avec les provinces d'où
Paris tiroit ses subsistances, formant ainsi le projet audacieux de
l'affamer, projet qu'un autre eût à peine osé concevoir avec une armée
de cinquante mille hommes. Forcé bientôt de se réduire à un plus petit
nombre de quartiers, pour ne pas s'exposer à être battu en détail, et
à voir fondre ainsi sa petite troupe, il se réduisit à trois postes,
Saint-Denis, Sèvre et Saint-Cloud, qu'il commit à la garde de ses
plus habiles officiers, tandis qu'à la tête d'une troupe légère,
toujours à cheval, il couroit de quartier en quartier, interceptant
quelques convois, brûlant quelques moulins, et donnant l'exemple d'une
activité et d'une vigilance admirables, pour produire malheureusement
d'assez médiocres effets. Quant à l'armée de la fronde, elle étoit
retenue dans la ville par ses chefs, non qu'ils manquassent de
courage, mais parce qu'ils savoient mieux que personne ce que valoit
cette lâche et indocile milice.

Ils se hasardèrent enfin à la faire sortir, à essayer s'ils ne
pourroient pas l'aguerrir dans quelques petits combats. C'est ici que
la fronde prend réellement un caractère plaisant et même ridicule que
tous les écrivains ont reconnu, mais dont ils ont fait une application
trop générale; c'est ici que l'esprit national se montre dans toute sa
piquante singularité. Les troupes parisiennes, pleines de jactance
dans leurs paroles, riches et élégantes dans leurs habillements,
sortoient en campagne, ornées de plumes et de rubans, pour jeter leurs
armes et fuir à toutes jambes vers la ville, lorsqu'elles
rencontroient le moindre escadron de l'armée royaliste. Elles y
rentroient au milieu des huées, des brocards, des traits malins de
toute espèce. On rioit de la gaucherie de leurs évolutions militaires.
Toujours battues lorsqu'elles osoient faire la moindre résistance, on
ne les consoloit de ces petits échecs que par de plus grandes risées.
L'entrée de quelques convois qu'on avoit pu dérober à la vigilance de
l'ennemi, passoit pour un grand triomphe, et l'on honoroit du titre de
bataille la plus petite escarmouche. Dans l'attaque de Charenton[129],
la seule affaire sérieuse de ce siége burlesque, la seule où Condé
éprouva de la résistance, et où ses soldats furent obligés de déployer
leur valeur, l'armée parlementaire, trois fois plus nombreuse que
celle des royalistes, s'ébranla si lentement pour aller au secours des
assiégés, qu'on voyoit encore son arrière-garde au milieu de la place
Royale, tandis que les autres corps, arrêtés sur les hauteurs de
Picpus, y contemploient tranquillement l'assaut et la prise de la
ville, sans oser seulement traverser la vallée de Fécamp, qui les
séparoit des royalistes. Une gaieté folle animoit les deux partis:
Marigni, Blot, le médecin Gui-Patin, Scarron, Mézerai, jeune alors,
inondoient Paris de chansons, de ballades, de pamphlets, où ils
déchiroient et plaisantoient tout le monde, royalistes et
parlementaires. Condé, d'un autre côté, si dédaigneux et si railleur,
réjouissoit la cour des sarcasmes amers qu'il lançoit sur ses
valeureux adversaires[130]. Les bons mots pleuvoient de tous les
côtés. Faisant allusion au prince de Conti son frère, qui étoit
contrefait et même un peu bossu, il fit un jour une profonde
salutation à un singe attaché dans la chambre du roi, lui donnant le
titre de _généralissime de l'armée parisienne_. La cavalerie que
fournirent les maisons les plus considérables de Paris fut nommée, par
les frondeurs eux-mêmes, _cavalerie des portes cochères_. Le régiment
de Corinthe, levé par le coadjuteur, ayant été battu dans une
rencontre, on appela cet échec _la première aux Corinthiens_. Vingt
conseillers créés par Richelieu, et dédaignés de leurs confrères,
ayant voulu effacer la honte de leur nouvelle création en fournissant
chacun un subside de 15,000 liv., n'en retirèrent d'autre avantage que
d'être appelés _les Quinze-Vingts_.

          [Note 129: Le prince s'étoit d'abord emparé de ce poste, et
          l'avoit ensuite abandonné. Les frondeurs, qui le jugèrent
          utile pour favoriser l'arrivée de leurs convois, le
          fortifièrent, et y jetèrent trois mille hommes de leurs
          moins mauvaises troupes, sous les ordres du marquis de
          Chanleu. Il fut tué dans l'attaque, après s'être défendu
          jusqu'à la dernière extrémité, et avoir refusé quartier.]

          [Note 130: Il disoit que toute cette guerre ne méritoit
          d'être écrite qu'en vers burlesques; il l'appeloit aussi _la
          guerre des pots de chambre_.]

Cependant, la prise de Charenton commença à diminuer un peu de cet
enivrement des frondeurs. Jusque-là Paris avoit nagé dans
l'abondance, tandis que la disette régnoit à Saint-Germain. Les
habitants des campagnes, sûrs d'être bien payés, profitoient de tous
les passages pour porter leurs denrées à la capitale; et les propres
soldats de Condé, attirés par le même appât, contribuoient eux-mêmes à
l'approvisionner. Mais lorsque le prince, maître de ce poste
important, eut pris des mesures pour resserrer davantage les assiégés,
les privations commencèrent à se faire sentir; la fatigue et le dégoût
succédèrent par degrés aux premiers mouvements d'enthousiasme, sinon
dans le peuple, du moins dans la classe des bourgeois aisés, qui seuls
supportoient tout le poids de la guerre. Accablés de subsides, exposés
aux insolences du peuple et aux vexations des soldats, ils soupiroient
après la paix, qui seule pouvoit leur rendre le repos et la
considération qu'ils avoient perdus. Il est inutile de dire que la
partie la plus saine du parlement, dominée et contenue par les
factieux, la désiroit avec la même ardeur. Quant aux généraux, pleins
en apparence d'une animosité commune contre le ministère, ils
n'avoient en effet d'autre but que leur intérêt particulier; et leur
mécontentement, né de l'oubli ou du dédain de la cour, étoit prêt à
cesser dès qu'elle se montreroit disposée à leur accorder ses faveurs.
Si l'on en excepte le coadjuteur et le duc de Beaufort, il n'en étoit
pas un seul qui n'eût avec elle quelque négociation secrète. La cour
elle-même fatiguée d'une guerre plus difficile à terminer qu'elle ne
l'avoit cru d'abord, et dont les suites pouvoient devenir
très-fâcheuses, n'étoit point éloignée maintenant de l'accommodement
qu'elle avoit d'abord refusé avec tant de hauteur; et ses émissaires,
secrètement répandus dans Paris, s'y abouchoient avec les chefs,
travailloient à y développer ces dispositions pacifiques, dont les
signes devenoient de jour en jour plus manifestes. Le regard perçant
de Gondi avoit pénétré tous ces mouvements divers, et saisi tout d'un
coup les dangers extrêmes d'une semblable situation. De tant d'appuis
qu'il croyoit avoir élevés à ses projets ambitieux, tous étoient sur
le point de lui manquer, à l'exception de ce peuple, qui étoit bien
plus dans les mains du parlement que dans les siennes, dont il
connoissoit la cruelle inconstance, et dont il avoit été forcé même de
partager la faveur avec le duc de Beaufort, ce qui la rendoit encore
plus incertaine. Un esprit aussi violent et aussi fier ne pouvoit
supporter l'idée d'une paix où, confondu dans la foule des
négociateurs, il n'eût joué que le rôle d'un factieux subalterne; et
ce parlement, ces chefs, auxquels il pouvoit encore opposer la
multitude, en devenoient les arbitres, si cette multitude venoit à
l'abandonner. Cependant, comme l'intérêt des généraux n'étoit pas le
même que celui des parlementaires; que ceux-ci désiroient la paix
uniquement pour l'amour d'elle, tandis que les autres feignoient de
vouloir la guerre pour devenir par son moyen maîtres des conditions du
traité, le coadjuteur avoit su, dans les premiers moments, les opposer
les uns aux autres avec son habileté accoutumée. D'abord, et malgré
toutes les difficultés que le premier président lui avoit opposées, il
avoit trouvé le moyen de prendre séance au parlement, comme substitut
de l'archevêque de Paris, son oncle, dont l'absence le servit ainsi
merveilleusement; et l'on conçoit l'avantage immense qu'en avoit tiré
un esprit aussi délié et aussi insinuant que le sien: en peu de temps
il s'y étoit rendu maître presque absolu des délibérations. Déjà
Talon, Molé, Mesmes, ayant osé hasarder quelques propositions
pacifiques, avoient été vivement combattus par le prince de Conti, et
forcés au silence par les clameurs des enquêtes[131]. Un héraut envoyé
par le roi, et qu'on auroit reçu venant de la part d'un ennemi, fut,
par un artifice de Gondi, et sous les prétextes les plus
frivoles[132], renvoyé sans réponse, sans même qu'on daignât ouvrir
ses paquets. Cependant son adresse et son crédit n'avoient pu empêcher
qu'on ne députât du moins vers la reine pour lui rendre raison d'un
procédé aussi inouï; et la manière affable dont les députés avoient
été reçus, le récit qu'ils firent à leur retour des bonnes
dispositions de la régente, avoient encore accru cette disposition à
la paix qui lui causoit de si vives alarmes: car, il faut le répéter,
toute la force de cet ambitieux et de ses adhérents, avoit été
jusqu'alors dans leur union avec le parlement; seuls ils n'étoient
rien, et la reine en étoit tellement convaincue, qu'elle écrivoit au
Prévôt des Marchands et aux Échevins: «Chassez le parlement de Paris;
et en même temps qu'il sortira par une porte, je rentrerai par
l'autre.» Une réconciliation sincère de cette compagnie avec la cour
ne leur eût pas été moins funeste, et les eût mis entièrement à la
discrétion d'Anne d'Autriche, qui n'étoit rien moins que disposée à
leur pardonner. Gondi sentit donc qu'il étoit perdu s'il ne cherchoit
un appui plus sûr, un pouvoir plus indépendant, plus disposé à
favoriser ses vues, et au moyen duquel il pût compromettre sans retour
le parlement avec la reine et son ministre.

          [Note 131: Cette chambre, presque toute composée de jeunes
          conseillers, étoit celle qui renfermoit le plus grand nombre
          de frondeurs.]

          [Note 132: Il fut long-temps à chercher comment on pourroit
          s'y prendre pour ne pas le recevoir, sans manquer de respect
          au roi; enfin, après y avoir long-temps rêvé, il trouva un
          moyen, et le fit présenter par Broussel. Celui-ci prétendit
          que l'envoi de ce héraut étoit un piége tendu par Mazarin,
          ces sortes de formalités ne s'observant qu'à l'égard des
          ennemis, et que le recevoir, c'étoit se déclarer ennemis du
          roi. Ce beau raisonnement parut sans réplique.]

Il ne pouvoit trouver un tel appui que dans les ennemis de l'état.
L'Espagne, qui ne demandoit pas mieux que de se mêler des affaires de
la France pour en accroître le désordre, n'avoit cessé de négocier
secrètement avec lui depuis le commencement des troubles; nous avons
vu qu'il avoit été sur le point de solliciter lui-même son secours, et
qu'il n'y avoit renoncé que lorsqu'il avoit pu espérer de faire cause
commune avec les princes. Maintenant que ceux-ci se faisoient des
intérêts différents des siens, il se détermina à donner plus de suites
à ces négociations. Les dispositions où se trouvoit cette puissance
les rendirent très-faciles; et le comte de Fuensaldagne, sur les
ouvertures que lui fit faire le coadjuteur, lui dépêcha, de l'aveu de
l'archiduc, un moine bernardin nommé Arnolfini, lequel arriva à Paris
muni d'un blanc-seing, que les chefs de la fronde pouvoient remplir à
volonté; mais c'étoit surtout Gondi qu'il avoit ordre d'écouter et
d'entraîner, s'il étoit possible, à se lier particulièrement et par
des engagements positifs.

Gondi étoit trop habile pour donner dans de semblables piéges; et ce
fut vainement que le duc de Bouillon, qui lui-même négocioit depuis
long-temps avec l'archiduc, tâcha de l'y déterminer. Il n'avoit garde
de se compromettre à ce point, lorsque d'un moment à l'autre la
politique de la cour pouvoit, ou par la levée du siége ou par le
renvoi de Mazarin, ôter tout prétexte à la guerre civile, et dans un
cas pareil ne lui laisser d'autre ressource que d'aller dans les
Pays-Bas jouer le rôle des exilés de la ligue, et servir, comme il le
dit lui-même, d'aumônier à l'archiduc. Il ne doutoit pas, et
l'événement prouva qu'il ne s'étoit point trompé, que ce duc de
Bouillon lui-même ne l'abandonnât sans le moindre scrupule, si la cour
consentoit jamais à lui rendre la principauté de Sedan dont elle
l'avoit dépouillé. Il osa donc concevoir le projet d'engager les
généraux et le parlement avec le gouverneur espagnol; sûr de pouvoir
ainsi continuer sans danger ses négociations clandestines, et, quelque
issue que prissent les affaires, de trouver l'impunité avec un si
grand nombre de coupables. Jamais intrigue ne fut mieux ourdie, ni
manoeuvres ne furent plus habilement conduites. Secrètement endoctriné
par Gondi et par ses deux associés le duc et la duchesse de Bouillon,
le moine que l'on avoit revêtu d'un habit de cavalier, et à qui l'on
avoit fabriqué des instructions, des harangues, des lettres remplies
de projets et des promesses les plus brillantes, prend le nom plus
imposant de don Joseph d'Illescas, et arrive la nuit avec grand
fracas chez le duc d'Elboeuf que l'on vouloit tromper d'abord, afin
qu'il aidât lui-même à tromper les autres. Celui-ci, qui se croit
aussitôt l'homme le plus considérable du parti, rassemble chez lui les
chefs, et leur présente cet envoyé avec une importance qui ne laisse
pas que d'amuser Gondi et Bouillon, tous les deux présents à cette
scène de comédie. Cette vue d'un émissaire d'une puissance ennemie,
venant leur proposer de traiter avec elle, sans la participation du
roi et peut-être contre lui, effaroucha d'abord quelques
parlementaires, qui assistoient à cette conférence: mais ce premier
moment de trouble et de surprise étant passé, on se mit à examiner le
parti qu'il étoit possible de tirer de l'intervention des Espagnols;
on convint de la marche à suivre; et il fut décidé que don Illescas
seroit présenté par le prince de Conti aux chambres assemblées.

Il le fut dès le lendemain 19 février, au moment même où les gens du
roi, revenus de leur voyage à la cour, rendoient compte de l'accueil
favorable qu'ils y avoient reçu. Ce fut vainement que le président de
Mesmes, interpellant le prince de Conti, voulut lui faire honte d'oser
demander pour un envoyé de l'archiduc une faveur qu'il avoit fait
refuser au héraut de son propre souverain: toute _la cohue_ du
parlement (c'est ainsi que Gondi lui-même appelle la chambre des
enquêtes), ameutée par ce chef expérimenté, s'éleva contre lui, et fit
tant par ses cris qu'il fallut céder, et que le faux don Illescas fut
introduit. Il prit place au banc du bureau et prononça un discours
dont la substance étoit «Que Mazarin avoit offert à l'Espagne une paix
avantageuse; mais que son maître, sachant combien ce ministre étoit
odieux à la nation, avoit jugé plus convenable à sa dignité de
s'adresser au parlement, le considérant comme le conseil et le tuteur
des rois; et que telle étoit la confiance qu'il avoit dans la sagesse
de cette illustre compagnie, qu'il la laissoit maîtresse des
conditions.» Bien qu'un tel exposé, dont le faux sautoit aux yeux, dût
rendre au moins suspecte la mission de ce personnage, il fut remercié;
et l'on décida qu'il seroit fait registre de son discours pour en
référer à la régente.

Pour les chefs des frondeurs c'étoit avoir beaucoup obtenu, quoiqu'en
apparence ce fût peu de chose; et avoir ainsi engagé le parlement à
écouter les Espagnols, actuellement en guerre ouverte avec la France,
c'étoit justifier d'avance tous les traités que Gondi et les siens
pourroient faire avec l'ennemi. Il fut lui-même étonné de son propre
succès: Molé, de Mesme, Talon et parmi les royalistes du parlement les
plus intègres et les plus éclairés en furent effrayés; ils virent
avec douleur l'ascendant que prenoient les brouillons dans leur
compagnie, et résolus de tout sacrifier pour déjouer leurs intrigues
et ramener la paix, tandis que l'envoyé espagnol retournoit auprès de
son maître pour lui rendre compte de l'heureux succès de sa mission,
le premier président demandoit des passe-ports à la cour pour se
rendre auprès d'elle à la tête d'une députation de la compagnie. Elle
étoit composée des gens du roi, du président de Mesmes et de huit
conseillers.

La reine et son ministre désiroient alors plus vivement que jamais
d'entrer en accommodement; et en effet la situation de leurs affaires
devenoit de jour en jour plus alarmante. Ces négociations des
frondeurs avec l'Espagne, toutes fâcheuses qu'elles étoient, les
inquiétoient peut-être moins que celles qui se faisoient de
Saint-Germain à Paris. Gaston, foible et ambitieux, se ménageant
toujours entre les partis, écoutoit alors secrètement Conti, la
duchesse de Longueville et Marsillac, qui, opposés depuis quelque
temps au coadjuteur, lui offroient de le mettre à la tête de leur
parti. Beaufort et Gondi ne lui faisoient pas des offres moins
séduisantes; et la régence étoit des deux côtés l'appât qu'on faisoit
surtout briller à ses yeux. Lui-même faisoit aussi sonder les chefs du
parlement pour savoir ce qu'il en pourroit espérer, s'il se décidoit
à embrasser leur cause; et quoiqu'il fût encore retenu par l'ascendant
de Condé, il pouvoit d'un moment à l'autre prendre une fatale
résolution. Si l'on jetoit les yeux sur les provinces, elles offroient
encore de plus grands sujets de crainte. Quelques-unes étoient
ouvertement révoltées, d'autres ébranlées et prêtes à entrer dans la
révolte; plusieurs commandants de places fortes, gagnés par les
frondeurs, paroissoient disposés à livrer l'entrée des frontières à
l'ennemi; enfin la défection incroyable de Turenne[133], jusque-là si
fidèle, bien que l'adresse et l'activité de Mazarin en eussent
sur-le-champ arrêté les plus fâcheux effets, redoubloit encore d'aussi
vives alarmes en faisant voir jusqu'où pouvoit s'étendre cet esprit de
vertige et de révolte. Les passe-ports furent donc accordés sans
difficulté aux députés du parlement.

          [Note 133: Il y fut entraîné par les suggestions du duc de
          Bouillon, son frère aîné, qui ne cessoit de lui représenter
          les affronts que leur maison avoit essuyés, et le
          délabrement causé dans leur fortune par la cession qu'ils
          avoient été forcés de faire de leur principauté de Sedan.
          Son armée, composée de ces braves Veymariens, long-temps
          l'effroi des Espagnols, séduite par l'argent que Mazarin sut
          répandre à propos au milieu d'elle, l'abandonna si
          complétement, qu'il se vit forcé de se sauver, lui sixième,
          d'abord chez la landgrave de Hesse, sa parente, ensuite en
          Hollande.]

Gondi excepté, les chefs n'avoient point calculé ce qui pouvoit
résulter d'une conférence entre la cour et le parlement. La députation
lui causoit, à lui seul, des inquiétudes; et ces inquiétudes ne furent
que trop justifiées. Les députés, reçus avec une rigueur apparente,
mais au travers de laquelle ils purent facilement démêler que la cour
ne demandoit pas mieux que d'entrer en accommodement, supprimèrent,
dans le rapport qu'ils firent de leur première entrevue, tout ce qui
étoit de nature à aigrir les esprits, et n'offrirent à leur retour que
des peintures agréables de la manière dont on les avoit accueillis, et
des ouvertures de paix qui leur avoient été faites. Le parlement ne
manqua pas de saisir ces premières lueurs d'espérance, et fit inviter
les généraux à venir en délibérer avec lui. Avant de s'y rendre ils
s'assemblèrent tumultuairement, et, suivant le succès plus ou moins
heureux de leurs négociations particulières avec la cour, se
montrèrent plus ou moins opposés à ces dispositions pacifiques de la
compagnie. Gondi, sans expliquer ses raisons, sut avec une adresse
merveilleuse les amener à son avis, qui étoit de laisser le parlement
faire des avances pour la paix jusqu'à la réponse de l'archiduc. Il
préféroit sans doute la guerre à une paix faite uniquement par cette
compagnie; mais il vouloit encore moins faire une telle guerre, et
surtout des alliances avec les ennemis de l'état, sans être soutenu
par un corps puissant et vénéré, qui seul pouvoit ôter à la rébellion
son caractère infâme et ses affreux dangers. Le peuple, qu'il
méprisoit autant qu'a jamais pu le faire aucun chef de parti, lui
sembloit un instrument dont il ne devoit user qu'avec les plus grandes
précautions, par cela même qu'il lui étoit alors possible d'en faire
tout ce qu'il auroit voulu. Anéantir par lui le parlement, c'étoit, en
lui ôtant son dernier frein, se livrer soi-même à ses caprices, et se
mettre à la merci des étrangers; s'en servir pour intimider cette
compagnie et diriger ses délibérations, c'étoit agir avec prudence,
habileté, et suivant les véritables intérêts de la faction. Tel étoit
le plan que s'étoit tracé cet esprit supérieur, et qu'il suivit
constamment tant que les autres chefs ne lui opposèrent pas des
obstacles invincibles. Tandis qu'il protégeoit contre la fureur
populaire ce même parlement assemblé pour accepter les conférences
offertes par la reine, il prenoit en même temps ses mesures pour le
forcer à les rompre dès qu'il le jugeroit à propos, non-seulement par
le soin qu'il avoit d'entretenir la multitude dans sa haine contre
Mazarin, mais encore en ôtant à la compagnie toute influence sur
l'armée, jusqu'alors enfermée dans la ville, et qu'il sut faire sortir
et camper hors des murs de Paris. C'est alors qu'il commença à parler
en maître, à faire trembler les modérés du parlement, à concevoir
l'espérance d'éterniser la guerre, ou du moins de n'être forcé à faire
qu'une paix utile et honorable.

Les conférences, dont Mazarin eut encore la mortification de se voir
exclu, ne tardèrent pas à s'ouvrir; et leurs commencements furent
très-orageux. Des deux côtés les prétentions étoient extrêmes. La cour
manquoit à ses promesses en resserrant plus que jamais les passages
qu'elle s'étoit engagée à laisser libres pendant toute la durée des
négociations, et le prince de Condé aigrissoit les esprits par une
hauteur déplacée. D'un autre côté le parlement, sous l'influence du
coadjuteur, rendoit des arrêts en faveur de Turenne, contre les
partisans de la cour, contre le cardinal; et les espérances de paix
sembloient s'éloigner de jour en jour davantage. Sur ces entrefaites
l'archiduc envoya un second député, et Gondi reconnut plus que jamais
combien il étoit difficile de suivre un plan tel que le sien avec des
hommes uniquement guidés par de petites passions et par de petits
intérêts. Le moment étoit décisif. Avant que les conférences eussent
amené aucun résultat, il falloit engager le parlement avec les
Espagnols, en donnant la paix générale intérieure et extérieure comme
le but unique de cette alliance audacieuse; et de cette manière on
paroit à tous les inconvénients[134]. Plus tard il falloit ou adopter
tout ce qu'auroient conclu les députés, ou se jeter dans les bras des
ennemis. Il ne fut point écouté. Les généraux, ou gagnés par l'argent
des Espagnols, ou dirigés par l'état plus ou moins heureux de leurs
rapports secrets avec la cour, signèrent avec l'archiduc un traité
partiel qui les mettoit dans une situation fausse et dangereuse. Ils
purent reconnoître peu de jours après quelle faute ils avoient faite:
car au moment même où les conférences sembloient prêtes à se rompre
par l'exagération des prétentions opposées, où l'influence des chefs,
et surtout de Gondi, sur le parlement, sembloit plus forte que jamais,
enfin lorsque les députés, dont les pouvoirs alloient expirer, étoient
sur le point de se retirer, on apprit tout à coup à Paris que le 11
mai, l'accommodement avoit été signé à Ruel par les princes, les
ministres, et tous les députés.

          [Note 134: C'est-à-dire qu'on se trouvoit quitte avec les
          Espagnols, s'ils ne se disposoient pas à la paix générale;
          qu'on pouvoit suivre à son gré les mouvements du parlement
          pour la paix particulière, ou rejeter cette paix, sous
          prétexte qu'elle ne devoit se faire qu'avec la paix
          générale, etc.]

Du côté de la cour, ce fut la crainte qu'inspiroit cette liaison des
frondeurs avec les ennemis de l'État, qui amena si brusquement une
telle détermination; du côté des députés, ce fut un dévouement
patriotique qui mérite d'être admiré. Ils ne se dissimuloient point le
danger extrême auquel ils alloient s'exposer; mais si les conditions
de cette paix étoient raisonnables et entroient dans l'intérêt
général, ils pouvoient espérer de la faire recevoir malgré les
factieux; et même dans le cas où ils auroient été désavoués, ils
affoiblissoient du moins la faction en faisant voir au parlement la
possibilité de traiter avec avantage, sans lier sa cause à des
intérêts étrangers. Tels furent les motifs qui firent conclure ce
traité, que Mazarin fut admis à signer, et dans lequel le parlement,
faisant la loi à la cour dans tout ce qui touchoit ses intérêts,
oublia entièrement ceux des généraux. Leur étonnement fut égal à leur
dépit lorsqu'ils apprirent un événement qui détruisoit en un moment
toutes leurs espérances; et cependant, tel étoit leur aveuglement sur
ces négociations fallacieuses dont la cour les amusoit depuis si
long-temps, que chacun d'eux, dans la crainte de se fermer toutes les
voies de conciliation qu'il croyoit s'être ouvertes, opina à rejeter
le dernier avis de Gondi, qui consistoit à forcer le parlement
d'entrer sur-le-champ dans l'alliance avec l'Espagne pour la paix
générale, ce qui étoit encore praticable, parce que rien n'étoit si
facile que de le forcer à désavouer ses députés. Ils aimèrent mieux
employer l'influence du peuple à faire rompre le traité conclu avec la
cour, pour en entamer un autre dans lequel ils fussent admis à faire
valoir leurs prétentions particulières. Ce fut vers ce but qu'ils
dirigèrent les délibérations dans la séance où les députés rendirent
compte à la compagnie du résultat de leur mission, séance à jamais
mémorable, où Molé arracha l'admiration de ses ennemis mêmes, par le
calme majestueux, le courage intrépide avec lequel il soutint la
violence des assauts que les factieux lui livrèrent dans l'intérieur
même du parlement, et les cris de mort qu'une populace furieuse
élevoit au dehors contre lui[135]. Les choses en vinrent au point que
les chefs même qui avoient ameuté cette populace se virent dans la
nécessité de protéger contre ses excès les députés qui avoient trahi
leur cause; et rien ne leur réussit des mesures qu'ils avoient prises
par cette difficulté qu'ils éprouvèrent sans cesse, et dont ils
faisoient en ce moment et plus que jamais la fâcheuse expérience,
d'engager le parlement aussi loin qu'ils auroient voulu, ce corps
s'arrêtant toujours, par une sorte d'instinct monarchique, au degré
qui séparoit la résistance au pouvoir de la révolte déclarée. Ces
chefs forcèrent sans doute les députés à retourner à la cour pour
modifier ce traité; mais tout ce qu'il en résulta pour eux, ce fut
d'être abandonnés par le peuple après l'avoir été par le parlement,
dès qu'on s'aperçut qu'ils n'avoient fait la guerre et ne vouloient
faire la paix que pour leur propre intérêt. La cour, les voyant ainsi
décriés et réduits, par la défection de l'armée de Turenne, à
l'impuissance la plus absolue, se moqua d'eux, et les paya presque
tous de vaines promesses. Gondi, qui ne demanda rien, qui ne fut pas
même compris nominativement dans cette paix honteuse où il avoit été
entraîné malgré lui, fut le seul cependant qui y gagna quelque chose,
parce qu'il conserva du moins avec Beaufort cette faveur populaire
qu'il réserva pour des temps meilleurs. Le parlement fit encore la loi
à son souverain[136]; mais Mazarin, que l'on avoit jugé si malhabile,
resta à son poste; les Espagnols reçurent des conjurés eux-mêmes le
signal de la retraite[137]; et l'on vit tout à coup au tumulte et aux
désordres des partis succéder un calme apparent pendant lequel chacun
se prépara à soutenir ou à exciter de nouveaux orages.

          [Note 135: Il recueillit les voix avec le plus grand
          sang-froid. On ne vit nul mouvement sur son visage, on
          n'aperçut aucune altération dans sa voix; et il prononça
          l'arrêt avec la même fermeté qu'il l'auroit fait dans une
          audience ordinaire. Comme la fureur de la populace sembloit
          devenir, de moment en moment, plus violente, malgré les
          efforts que Gondi, Beaufort et le président Novion avoient
          pu faire pour l'apaiser, on proposa au premier président,
          dont la vie étoit évidemment menacée, de s'échapper par le
          greffe; il s'y refusa constamment: «La cour, dit-il, ne se
          cache jamais; si j'étois assuré de périr, je ne commettrois
          pas cette lâcheté, qui ne serviroit d'ailleurs qu'à donner
          de la hardiesse aux séditieux: ils me trouveroient bien dans
          ma maison, s'ils imaginoient que je les eusse redoutés ici.»
          Il sortit donc au milieu de cette populace déchaînée,
          marchant d'un pas ferme et assuré. Un forcené lui ayant
          appuyé son pistolet sur le visage: «Quand vous m'aurez tué,
          lui dit-il sans s'émouvoir, il ne me faudra que six pieds de
          terre.» Il avoit même conservé en sortant assez de présence
          d'esprit pour adresser un mot piquant et railleur au
          coadjuteur, qui joignoit ses instances à celles de tout le
          parlement, et qui ne vit enfin d'autre moyen de le sauver
          que de le tenir embrassé, et de traverser ainsi avec lui les
          flots de la populace, tandis que le duc de Beaufort jouoit
          le même rôle auprès du président de Mesmes, dont la frayeur
          étoit aussi naïve et aussi forte, que le courage de Molé
          étoit extraordinaire et sublime.]

          [Note 136: Dans le premier traité, il avoit été dit que le
          parlement ne s'assembleroit point pendant l'année 1649.
          Cette défense fut supprimée, avec une promesse tacite du
          parlement de l'observer.]

          [Note 137: Ils s'étoient avancés jusqu'à Pont-à-Vere, près
          de Rheims, et de là s'étoient approchés de Guise, que même
          ils avoient fait investir.]

Gondi, comme nous venons de le dire, tiroit seul des avantages réels
de cette paix. Il avoit rejeté avec mépris les faveurs insidieuses et
mesquines de la cour, telles que le paiement de ses dettes, la
jouissance de quelques abbayes, etc. Ce n'étoit pas pour si peu de
chose qu'un homme de cette trempe avoit daigné conspirer: la pourpre
et le ministère, tels étoient les objets de sa vaste ambition.
Beaufort, qui n'avoit pu obtenir ce qu'il désiroit[138], étoit
toujours entre ses mains; et l'amour du peuple pour ce prince sembloit
s'augmenter encore de la haine qu'il portoit toujours à Mazarin. D'un
autre côté, la duchesse de Chevreuse revenue de son exil[139], par une
suite de ce mépris où étoit tombée l'autorité royale, liée avec le
coadjuteur par des rapports où l'amour n'avoit pas moins de part que
la politique, lui servoit d'intermédiaire pour renouer ses intrigues
avec l'Espagne, et même pour tromper Mazarin, dont elle avoit la
confiance, et à qui elle faisoit entrevoir la possibilité de l'attirer
à son parti. Gondi voyoit en outre un germe de division prêt à éclater
entre le ministre et Condé, et fondoit sur ces divisions de nouvelles
espérances. La haine publique pour son ennemi sembloit augmenter de
jour en jour, et il avoit grand soin de l'entretenir par ses
manoeuvres accoutumées. Les partisans de la cour étoient publiquement
et impunément insultés par les frondeurs[140]; et telle étoit leur
puissance, que, malgré cette paix solennellement jurée et la
soumission apparente qui en étoit résultée, Mazarin et la régente
n'osèrent rentrer à Paris qu'après avoir négocié leur retour avec les
chefs du parti. Gondi eut l'audace d'aller lui-même à Compiègne pour
en régler les conditions; et le roi rentra enfin dans sa capitale avec
les apparences d'un triomphe qui n'en imposa à personne, mais du moins
au milieu de ces acclamations d'amour qu'excita presque toujours parmi
les François la présence de leur légitime souverain.

          [Note 138: Il demandoit la surintendance des mers, que Condé
          ambitionnoit aussi de son côté.]

          [Note 139: On n'a point oublié que cette dame avoit été
          exilée au commencement de cette régence, pour être entrée
          dans les intrigues du duc de Beaufort; elle s'étoit retirée
          à Bruxelles, où elle avoit servi d'intermédiaire aux
          négociations des frondeurs avec l'Espagne. Gondi étoit
          amoureux de mademoiselle de Chevreuse sa fille, très-belle
          personne, qui, _si on l'en croit_, ne lui étoit point
          cruelle. Telles étoient les moeurs de ce prélat; et ce
          n'étoit point assez pour lui qu'elles fussent mauvaises, il
          a voulu en publiant ses mémoires, qu'elles devinssent
          scandaleuses.]

          [Note 140: C'est alors qu'arriva l'aventure de Jarsay, dont
          nous avons parlé dans le premier volume de cet ouvrage, 2e.
          partie, p. 947.]

Cette paix, loin de calmer les esprits, sembloit avoir donné un
nouveau degré d'activité à la haine, à l'intrigue, à toutes les
passions. Condé, fier, impétueux, trop ambitieux peut-être, ne voyoit
point de prix qui fût au-dessus de ses services; et Mazarin, effrayé
de cette ambition soutenue par un aussi grand caractère, sembloit ne
plus voir en lui qu'un sujet dangereux qui vouloit abuser de ce qu'il
avoit fait pour son maître. Les demandes exagérées du prince, tant
pour lui que pour ses créatures, étoient éludées aussi adroitement que
possible par le ministre; mais, se renouvelant sans cesse, elles lui
suscitoient chaque jour de nouveaux embarras. Celui-ci, pour échapper
à la protection trop redoutable du héros, voulut s'appuyer de
l'alliance de la maison de Vendôme, en mariant une de ses nièces au
duc de Mercoeur, auquel elle auroit porté en dot l'amirauté. Condé s'y
opposa hautement, et même avec des paroles outrageantes pour Mazarin.
La duchesse de Longueville, qui s'étoit rapprochée de son frère après
avoir été rejetée du parti des frondeurs, aigrissoit encore par ses
artifices des ressentiments dont elle espéroit profiter. Les troubles
de la Guienne et de la Provence, causés par l'orgueil et la tyrannie
des gouverneurs de ces deux provinces, le comte d'Alais et le duc
d'Épernon, mirent le comble à cette mésintelligence, par l'opposition
de vues et d'intérêts que firent éclater en cette circonstance le
prince et le cardinal, le prince soutenant le comte d'Alais, qui étoit
son parent, le cardinal refusant d'abandonner le duc d'Épernon à la
merci du parlement de Bordeaux. Enfin Mazarin ayant essayé de
brouiller son rival avec Gaston, au moyen d'une de ces fourberies qui
lui étoient si familières, Condé, poussé à bout, reconnut qu'un éclat
étoit nécessaire; toutefois plus habile et plus rusé qu'on n'auroit pu
l'attendre d'un caractère si altier et si violent, il sentit que son
intérêt n'étoit pas de perdre le ministre, mais de le subjuguer; et,
pour y parvenir, il employa des manoeuvres dignes de la politique
astucieuse de son ennemi. Sûr que le cardinal n'oseroit rien
entreprendre contre lui sans l'aveu de Gaston, il commence par
s'assurer de ce prince en gagnant l'abbé de La Rivière son favori. Il
s'attache plus fortement encore, par ses bienfaits et par ses
caresses, la duchesse de Longueville et le prince de Conti; il protége
ouvertement Chavigni, l'un des plus fougueux ennemis du ministre;
soutient avec chaleur les prétentions des ducs de Bouillon et de
Longueville, qui demandoient, l'un Sedan, l'autre le Pont-de-l'Arche,
qu'on leur avoit promis à la paix de Ruel; rompt enfin publiquement
avec Mazarin[141], et appelle autour de lui les frondeurs qu'il
méprisoit intérieurement, et qui, malgré la sécurité qu'ils
affectoient, étoient en ce moment fort abattus, et cherchoient de tous
côtés un appui contre les ressentiments et la vengeance de la cour.
Ils y volent, ivres de joie et d'espérances. Déjà Gondi et Beaufort ne
rêvent que soulèvements, séditions, guerre civile; les sarcasmes et
les libelles renaissent de toutes parts; Condé, jusque-là odieux aux
Parisiens, a presque la faveur populaire; on réforme d'avance l'état;
on change le ministère: Mazarin semble perdu sans ressource. Tout à
coup La Rivière[142], que l'adroit ministre a su gagner à son tour,
lui ramène le duc d'Orléans, dont l'esprit versatile et jaloux
commençoit déjà à s'inquiéter de la marche trop rapide du héros.
Gaston propose à Condé sa médiation: celui-ci, satisfait d'avoir jeté
l'effroi dans l'âme de Mazarin, l'accepte, se rend maître des
conditions du raccommodement[143], et dès qu'il a repris à la cour
toute son influence, abandonne brusquement les frondeurs, convaincus
alors, mais trop tard, qu'ils ont été ses dupes, qu'il en a fait les
vils instruments de son ambition.

          [Note 141: Il n'étoit sorte de mortifications qu'il ne se
          plût à lui faire essuyer. Un jour que le ministre soutenoit,
          avec plus de chaleur que de coutume, les droits de la
          couronne, qu'il prétendoit attaqués par Condé, celui-ci, lui
          passant la main sous le menton avec un sourire insultant, le
          quitta en lui disant, _adieu, Mars_. Après un souper, où ce
          prince et Gaston l'avoient accablé des plus sanglantes
          railleries, ils lui envoyèrent une lettre avec cette
          adresse: _À l'illustrissimo signor Faquino_.]

          [Note 142: Il lui laissoit entrevoir l'espérance du chapeau
          de cardinal. Tous les mémoires du temps s'accordent à
          peindre cet abbé de la Rivière, comme un des plus vils
          caractères de cette époque, ce qui n'est pas peu dire.]

          [Note 143: Ces conditions étoient telles que la nécessité
          seule pouvoit les faire accepter par la reine et par son
          ministre, jusqu'à ce qu'ils trouvassent l'occasion favorable
          de s'en dégager. Entre autres clauses, toutes très-dures et
          très-impérieuses, la reine s'obligeoit à ne disposer
          d'aucune charge, d'aucun bénéfice, à ne point lever
          d'armées, ni nommer de général, sans le consentement du
          prince.]

La fronde fut abattue par ce mépris du prince; et l'inaction dont elle
avoit espéré sortir, et dans laquelle cet abandon soudain l'avoit
replongée, alloit achever sa ruine. Personne ne le sentoit plus
vivement que Gondi; et s'il eût été possible de lui rendre son
activité, il savoit aussi tout ce qu'il pouvoit espérer de ce parti
puissant dans lequel on comptoit encore, outre la faction
parlementaire, une foule de seigneurs qu'à la signature de la paix
Mazarin avoit imprudemment négligés ou confondus dans la foule des
rebelles. Épiant sans cesse les occasions de le ranimer, le coadjuteur
avoit d'abord tenté, mais vainement, de donner un caractère séditieux
à une assemblée de la noblesse, convoquée sur le motif frivole d'une
distinction extraordinaire accordée à quelques personnes de la
cour[144]. N'ayant pu parvenir à en faire des états généraux, il vit
que tout étoit perdu si, continuant à jouer le rôle d'un vil
séditieux, de tribun sans aveu d'une populace révoltée, il ne trouvoit
le moyen, comme il le dit lui-même, _de se reprendre et se recoudre
pour ainsi dire avec le parlement_. Les vacations de cette compagnie,
la défense faite aux chambres de s'assembler, et à laquelle elles
s'étoient soumises par le traité, sembloient lui ôter à ce sujet toute
espérance: le malheur des temps ne tarda pas à lui en fournir
l'occasion la plus favorable qu'il pût désirer.

          [Note 144: Il s'agissoit des honneurs du tabouret accordés
          trop facilement à mesdames de Pons et de Marsillac. Cette
          faveur excita l'envie, et fit naître une nuée de
          prétendants.]

On voit qu'il est question ici de la fameuse affaire des rentiers.
Emeri, que, dès le commencement des troubles, Mazarin s'étoit vu forcé
par le cri public de dépouiller de la direction des finances, venoit
d'y rentrer non-seulement sans le moindre obstacle, mais même avec une
sorte de faveur; et son génie, plein de ressources, avoit su ranimer
le crédit public, et redonner quelque vie au trésor épuisé. Parmi les
opérations utiles qu'il crut nécessaire de faire pour adoucir la haine
populaire, le paiement des rentes sur l'Hôtel-de-Ville interrompu par
les troubles civils, lui parut devoir être avant tout rétabli. Les
adjudicataires, qu'un arrêt du conseil condamna, d'après cette
disposition, à payer toutes les semaines une somme considérable, s'y
refusèrent, et prouvèrent l'impossibilité où ils étoient de le faire
par la cessation presque absolue du paiement des impôts. Les rentiers,
décidés à jouir de tous les bénéfices de la loi, s'assemblent
aussitôt, et présentent requête à la chambre des vacations: ils
n'obtiennent que partie de ce qu'ils avoient demandé, et s'assemblent
de nouveau. Alors Gondi introduit parmi eux cinq à six frondeurs
subalternes qui ne tardent pas à dominer l'assemblée, et à la diriger
selon les vues du parti. On y propose la création de douze syndics
chargés de veiller aux intérêts du corps; on y arrête une députation
au coadjuteur et au duc de Beaufort, pour leur demander une protection
qu'ils n'avoient garde de refuser. Cette démarche solennelle et leur
réponse hypocrite ramènent à eux la multitude qui commençoit à les
négliger, et soutiennent l'audace des rentiers. La chambre des
vacations avoit défendu à ceux-ci de s'assembler: ils bravent ses
menaces, et présentent requête tant pour assurer l'état de leurs
syndics, que pour amener une assemblée générale des chambres, but
secret de tous ces mouvements toujours dirigés par les frondeurs.
Molé, dont l'oeil vigilant a pénétré toutes ces intrigues, veut faire
casser le syndicat; et ce dessein, à peine entrevu dans une assemblée
tenue chez lui, augmente encore l'effervescence des esprits. Une
révolte est sur le point d'éclater; et les membres du parlement, en
sortant de la séance, sont insultés par la populace. Cependant les
chefs, n'espérant pas réussir complètement par de tels moyens, et
sachant d'ailleurs que la cour étoit disposée à faire un coup
d'autorité en s'assurant des syndics les plus mutins et les plus
ardents, imaginèrent, pour achever d'émouvoir le peuple entier, une
imposture odieuse sans doute, mais très-habilement concertée. Il fut
décidé, dans un conciliabule tenu chez le président Bellièvre, l'un
des plus fougueux frondeurs, de supposer l'assassinat d'un des
syndics; et Joly, conseiller au châtelet, le plus turbulent de tous,
qui depuis fut attaché à la personne du coadjuteur[145], s'offrit pour
être le syndic assassiné. Les préparatifs de cette tragi-comédie se
firent chez Noirmoutiers[146]. Un gentilhomme, nommé d'Estainville,
désigné pour être l'assassin, perça d'un coup de pistolet l'habit de
Joly étendu sur un mannequin, et précisément à l'endroit où il falloit
qu'il le fût pour rendre l'assassinat vraisemblable. Joly passe en
carrosse le lendemain à sept heures et demie dans la rue des
Bernardins, baisse la tête à un signal convenu; le coup part, et la
balle, traversant la voiture, va tomber à dix pas de là pour y être
ramassée par le secrétaire de l'avocat-général Bignon, qui demeuroit à
quelque distance de là. Le prétendu meurtrier, muni d'un bon cheval,
se sauve à bride abattue. Joly, qui d'avance avoit eu soin de se faire
au bras une espèce de plaie, fait constater sa blessure par un
chirurgien du voisinage, et va se jeter dans son lit.

          [Note 145: Lorsqu'il fut cardinal de Retz. Ce Joly a écrit
          des mémoires dont Voltaire a dit justement qu'ils étoient à
          ceux de Gondi ce que le domestique est au maître.]

          [Note 146: Dans la maison où l'amiral Coligni avoit été
          assassiné, rue Béthisi.]

Les frondeurs aussitôt se répandent par la ville, criant de toutes
parts qu'on a voulu assassiner un syndic, et que ce premier crime
n'est que le prélude des plus sanglantes exécutions. Ils se réunissent
aux rentiers, et se précipitent à la Tournelle, demandent vengeance
d'un aussi horrible attentat. Cependant Mazarin a pénétré cette
intrigue ténébreuse, et songe déjà à la faire retomber sur ses
auteurs. Le tumulte étoit grand; il essaie de le rendre plus affreux
encore, d'exciter une sédition populaire, pour commettre Condé avec
les frondeurs, et détruire ainsi ses ennemis les uns par les autres.
L'agent qu'il met en jeu[147] pour cette manoeuvre ayant manqué son
coup, il prend la résolution d'employer les mêmes machinations que les
factieux, de les combattre avec leurs propres armes. Le même jour un
guet-apens est posté par son ordre dans la place Dauphine, le plus
près possible du Pont-Neuf, passage habituel du prince pour se rendre
au Palais-Royal, d'où il retournoit chaque jour vers minuit à l'hôtel
de Condé. On feint de s'alarmer de ce rassemblement; on envoie contre
lui le guet, avec lequel il a une sorte d'engagement. Les cavaliers
inconnus déclarent qu'ils sont là par ordre de M. de Beaufort: tout
semble annoncer un complot, et l'adresse du ministre sait si bien
ménager les apparences, que Condé, tout intrépide qu'il est, conçoit
quelques alarmes et consent, sur les sollicitations pressantes et
hypocrites dont il est obsédé, que son carrosse parte, occupé par un
seul laquais. La voiture passe sur le Pont-Neuf à onze heures du soir;
elle est entourée; un coup de pistolet part; le laquais est blessé.
Condé, enveloppé dans une trame aussi subtile, ne doute plus que les
chefs de la fronde n'aient voulu attenter à ses jours; et dès ce
moment, livré à toute l'ardeur de son bouillant caractère, il ne
respire plus que la plus terrible vengeance.

          [Note 147: Ce fut le marquis de La Boulaye, que nous avons
          déjà vu paroitre dans le premier siége de Paris, qui fut
          chargé par Mazarin, auquel il étoit secrètement vendu, de
          soulever la dernière populace, de se mettre à sa tête, et de
          pousser les choses au point de forcer le prince à déployer
          contre les mutins une force militaire. On ajoute, ce qui
          seroit horrible à croire, que cet agent avoit reçu l'ordre
          secret d'essayer de faire tuer Condé dans la mêlée; mais
          cette assertion n'est point suffisamment prouvée, et une
          telle atrocité n'étoit point dans le caractère du ministre.
          Quoi qu'il en soit, La Boulaye ne réussit point, et les
          chefs des frondeurs, qui reconnurent le piége, ne voulurent
          point le seconder.]

Tout Paris fut comme lui dans l'erreur; et le peuple, tout séditieux
qu'il pouvoit être, n'en étoit point alors au point d'applaudir à des
assassinats. Gondi et Beaufort, signalés comme les auteurs du crime,
d'accusateurs qu'ils étoient devenus accusés, perdent en un moment
toute leur faveur. Beaufort, abattu, veut fuir, se jeter dans une
place forte, c'est-à-dire s'avouer coupable. Gondi le retient, fait
passer dans son âme une partie de son courage, et tous les deux
décident de faire tête à l'orage. Ils se promènent sans suite dans la
ville, vont faire plusieurs visites au prince, qui refuse de les
recevoir, enfin affectent la tranquillité la plus profonde, tandis que
Condé, dirigé sans s'en douter par le cardinal, présentoit requête au
parlement pour que l'on informât sur l'entreprise tentée contre sa
personne. L'affaire de Joly fut mêlée avec celle-ci dans les
informations; on décréta de prise-de-corps plusieurs personnes, entre
autres La Boulaye, que Mazarin fit évader. Toutefois ses manoeuvres,
jusque là bien conduites, manquèrent tout à coup lorsque l'on
produisit les témoins qui venoient déposer contre les chefs de la
fronde. Il est probable qu'il avoit été impossible de s'en procurer
d'autres; mais c'étoient des hommes de la dernière classe du peuple,
dont plusieurs avoient été condamnés à des peines infamantes, et qui
d'ailleurs ne purent présenter que des allégations vagues et
entièrement dénuées de vraisemblance, contre ceux qu'ils venoient
accuser. La bassesse de ces misérables, qui furent convaincus d'être
espions à gage du ministre, révolta les juges et le peuple lui-même;
et cette circonstance, jointe à la sécurité que montroient les
accusés, commença à leur ramener les esprits. Ils essayèrent de
profiter de ces dispositions pour dessiller les yeux du prince; mais
Condé, aussi, imprudent qu'inflexible, déclara avec sa hauteur
ordinaire qu'il les poursuivroit jusqu'à ce qu'ils se fussent exilés
eux-mêmes de la capitale.

Cependant les accusés passoient alternativement de la crainte à
l'espérance. Les avocats-généraux, malgré tous les efforts de Molé, ne
trouvant contre eux aucune preuve valable, n'avoient pas cru devoir
les impliquer dans leur réquisitoire: ils se crurent délivrés de cette
affaire. Mais le procureur-général, gagné par la cour, promit de
lancer contre eux un décret: ils le surent, et se virent bientôt dans
le même embarras qu'auparavant. Le parti entier s'assembla chez le duc
de Longueville, et tous les avis y furent violents, à l'exception de
celui de Gondi, qui, leur montrant jusqu'à l'évidence la folie qu'il y
auroit à vouloir employer la force dans l'état où ils étoient réduits,
finit par les convaincre qu'il n'y avoit point d'autre voie de salut
que d'aller se défendre au parlement avec tout le courage de
l'innocence. Ils y allèrent en effet; et le coadjuteur, se servant à
propos de son audace et de son éloquence ordinaires, montra dans un
jour si éclatant toute l'absurdité des accusations, toute la bassesse
des témoins, que, malgré le décret qui dans cette séance mémorable fut
effectivement lancé contre lui et contre Beaufort[148], il adoucit
les membres qui lui étoient le plus opposés, ranima ceux qui tenoient
à son parti, et, sortant du palais au milieu des acclamations du
peuple, fut reconduit en triomphe à l'archevêché.

          [Note 148: Broussel y fut aussi compris.]

(1650) Ce furent alors les frondeurs qui demandèrent à grands cris le
jugement de leurs chefs, jugement auquel Mazarin mit tous les
retardements qu'il lui fut possible d'imaginer pour aigrir davantage les
deux partis. Les accusés récusèrent hautement Molé et son fils
Champlâtreux, qu'ils signalèrent comme leurs ennemis; ils récusèrent
aussi Condé comme leur accusateur, et tout à coup retirèrent leurs actes
de récusation, ce qui leur donna un grand air d'innocence, et ne
contribua pas médiocrement au succès de leur cause. Dans les
délibérations orageuses que fit naître cette grande affaire, Condé put
facilement s'apercevoir que son parti s'affoiblissoit de jour en jour;
et la défection de Gaston, qui jusqu'alors avoit fait cause commune avec
lui, acheva de détruire ses espérances, sans rien diminuer de sa fierté
et de son ardeur de vengeance. Au parlement, dans la ville, les deux
partis ne marchoient qu'armés et pour ainsi dire en ordre de
bataille[149]. À tous moments le sang étoit prêt à couler; et les
haines, aigries, envenimées par ce choc continuel des opinions dont la
grande chambre étoit le tumultueux théâtre, sembloient être devenues à
jamais irréconciliables. C'étoit là que le rusé ministre attendoit son
trop bouillant rival; c'étoit dans ces haines allumées par sa cauteleuse
adresse qu'il alloit trouver des ressources sûres pour se délivrer enfin
du plus humiliant esclavage. Il est trop vrai que l'orgueil et la
tyrannie de Condé ne pouvoient plus être supportés. Il révoltoit la cour
et la ville par ses hauteurs, dominoit insolemment dans le conseil,
maltraitoit les ministres, outrageoit la reine elle-même à laquelle il
étoit devenu odieux[150], et sembloit marcher ouvertement à
l'indépendance. Aussi imprudent qu'il étoit audacieux, en même temps
qu'il se brouilloit ouvertement avec la fronde, il poussoit à bout le
cardinal, qui, ne pouvant frapper à la fois les deux ennemis qui le
harceloient, se décida à abattre le plus dangereux. Il avoit fallu
surtout empêcher leur réunion, à laquelle rien n'eût pu résister; et
c'est en quoi l'on ne peut trop admirer la rare habileté de Mazarin.
Anne d'Autriche, profondément offensée, lui avoit permis de la venger;
et ce fut dans les frondeurs eux-mêmes que le ministre trouva les appuis
nécessaires pour assurer une vengeance qui n'alloit pas moins qu'à faire
arrêter son redoutable ennemi. Il parvient d'abord à détacher de lui
Gaston, qu'il éclaire sur la trahison de son favori La Rivière, depuis
long-temps vendu à Condé; il gagne le coadjuteur par madame de
Chevreuse, tandis que le prince, quoiqu'à demi détrompé sur l'affaire de
l'assassinat, continuoit à poursuivre celui-ci avec l'entêtement le plus
déraisonnable et surtout le plus impolitique. Ce qu'on auroit peine à
croire, si les discordes civiles n'offroient pas trop souvent des
exemples de ces révolutions singulières qu'amènent dans les événements
les passions et les intérêts, ce Gondi, qui naguère ne respiroit que la
révolte, que la cour regardoit comme un traître digne du dernier
supplice, est appelé par la reine pour être l'appui du trône contre un
héros qui jusque-là en avoit été le soutien et le défenseur. Il ose
aller aux entrevues qu'elle lui fait proposer, la voit ainsi que son
ministre, en est accueilli, fêté, caressé; règle les conditions
auxquelles il permet l'exécution de ce grand coup d'état; stipule pour
tous les chefs de son parti des récompenses qu'il refuse pour lui-même,
afin de conserver toujours son influence sur la multitude; se concerte
avec le ministre pour tromper Condé et l'attirer dans le piége;
abandonne enfin sans scrupule le duc de Longueville et le prince de
Conti, inutiles désormais à la fronde, et qu'il étoit prudent
d'envelopper dans la disgrâce du chef de leur maison. Mais, dans toutes
ces dispositions si habilement prises, il fut forcé de consentir à faire
un secret de l'entreprise à Beaufort dont on craignoit l'indiscrétion[151];
et l'amour-propre offensé de celui-ci ne le pardonna jamais au coadjuteur.

          [Note 149: Sous prétexte qu'il n'y avoit pas sûreté pour sa
          vie, Condé ne se rendoit au parlement qu'avec un cortége
          d'environ mille personnes, tant gentilshommes qu'officiers
          du roi. De son côté, le coadjuteur avoit fait venir de la
          province beaucoup de militaires et d'autres gentilshommes,
          qui, réunis aux frondeurs de Paris, lui formoient une
          escorte tout aussi redoutable. Les deux partis étoient
          confondus dans les salles du parlement. De tous ceux qui s'y
          rendoient, conseillers, ecclésiastiques ou laïcs, il n'en
          étoit presque pas un seul qui ne cachât sous sa robe un
          poignard ou une baïonnette; et cinq ou six fois par jour on
          les voyoit sur le point de s'égorger, quoiqu'ils
          s'accablassent de politesses. Ce fut à une de ces séances
          que, le coadjuteur s'étant muni comme les autres d'un
          poignard si maladroitement caché qu'on en voyoit passer le
          manche, quelqu'un s'écria plaisamment: _Voilà le bréviaire
          de monsieur le coadjuteur_.]

          [Note 150: Il osa lui tenir tête en plusieurs rencontres, et
          surtout à l'occasion du mariage du jeune duc de Richelieu
          qu'elle désapprouvoit. Jarsay ayant osé devenir amoureux de
          la reine, il trouva mauvais qu'elle en eût été offensée, et
          le prit ouvertement sous sa protection.]

          [Note 151: Comme ce prince ne cachoit rien à madame de
          Montbason, dont il étoit l'amant, on craignoit qu'elle
          n'allât redire ce qu'il lui auroit confié à Vigneul, attaché
          à la maison du prince de Condé, et qui étoit encore mieux
          avec elle que Beaufort.]

Les trois princes furent arrêtés au Palais-Royal, en plein jour, au
moment où ils alloient entrer au conseil. Ils le furent par la faute
de Condé, qui méprisa tous les avis qu'on lui faisoit passer de
toutes parts sur le coup qu'on méditoit contre lui[152]. Mais le
ministre en commit une plus grande encore en ne s'assurant pas, en
même temps, de toute la famille et des principaux amis de ce prince.
Naturellement éloigné des partis violents, il se contenta de faire
exiler les deux princesses à Chantilli[153]. La duchesse de
Longueville, Bouillon, Turenne, Grammont, une foule de gentilshommes
attachés à Condé, eurent le temps de se sauver dans les provinces,
essayant de les soulever en sa faveur. Parmi ses amis qui restèrent à
Paris, plusieurs l'abandonnèrent lâchement. Le jeune Boutteville seul,
par une témérité folle que l'amitié justifie, essaya d'émouvoir le
peuple en parcourant les rues, et en répandant le bruit que c'étoit
Beaufort que Mazarin venoit de faire arrêter. À ce nom adoré, la
fermentation devint générale; les bourgeois s'armèrent; et la cour
eût vu se renouveler les barricades, si Gondi, averti à temps de
l'erreur, ne se fût hâté de publier partout le nom du véritable
prisonnier. Beaufort lui-même parut à cheval suivi d'un nombreux
cortége; et le peuple, passant alors des plus vives alarmes à la joie
la plus effrénée, alluma des feux de joie et tira des coups
d'arquebuse pour célébrer un événement qui le délivroit du plus odieux
de ses ennemis.

          [Note 152: Mazarin lui fit signer à lui-même l'ordre de son
          arrestation, en lui disant qu'un certain Descoutures, témoin
          décisif dans son affaire contre les rentiers, venoit d'être
          arrêté hors de Paris; mais qu'il étoit à craindre que,
          lorsqu'on l'y amèneroit, il ne fut enlevé. Condé consentit à
          la demande que lui faisoit le ministre d'envoyer des troupes
          à sa rencontre, et signa l'ordre aux gendarmes et aux
          chevau-légers de conduire au château de Vincennes le
          prisonnier qu'on leur remettroit.]

          [Note 153: La princesse douairière, mère du prince, et la
          princesse de Condé, son épouse. Elles emmenèrent avec elles
          son fils, le duc d'Enghien, encore enfant.]

Dès le lendemain de la détention des princes, tous les grands du
royaume, les officiers de la couronne et les compagnies supérieures
furent mandés au Palais-Royal pour y entendre un long manifeste contre
Condé, que le cardinal accusa ouvertement d'aspirer à la tyrannie. Ce
manifeste, envoyé le jour suivant au parlement en forme de
déclaration, y fut enregistré sans la moindre difficulté. Il n'est pas
besoin de dire que Gondi et Beaufort furent à l'instant déchargés de
toutes les accusations qui avoient été portées contre eux.

Cependant la cour étoit loin de jouir avec une entière sécurité de
l'espèce de triomphe qu'elle venoit de remporter. Les princes étoient
à peine sur la route de Vincennes, que les frondeurs avoient inondé le
Palais-Royal, entourant la reine et l'accablant de leurs protestations
de fidélité. Elle avoit reçu leurs hommages avec un sang-froid au
travers duquel perçoient le mépris qu'elle ressentoit pour eux et la
méfiance qu'ils lui inspiroient. Pour un tyran dont elle venoit de se
délivrer, elle alloit peut-être se donner une foule de tyrans; et tout
la portoit à croire qu'elle n'avoit fait que changer d'esclavage. En
effet Mazarin, qui avoit cru respirer un moment, retomba bientôt dans
ses premières inquiétudes lorsqu'il vit l'adroit et vigilant Gondi
chercher avidement la confiance de Gaston, dont lui-même avoit fait
éloigner l'insignifiant favori, s'emparer entièrement de cet esprit
jaloux et pusillanime, et étayer son parti de l'appui d'un aussi grand
nom. Telle étoit leur situation fâcheuse et singulière, qu'une union
même momentanée étoit à peu près impossible entre de tels rivaux. Les
frondeurs ne pouvoient pas même avoir l'air de former la moindre
liaison avec Mazarin, sans perdre cette confiance de la multitude
qu'il leur étoit si important de conserver; et Mazarin, qui avoit tant
de raisons de se méfier d'eux, prétendoit les soumettre à toutes ses
volontés, en se montrant toujours prêt, s'ils osoient remuer, à
délivrer Condé, et à se réconcilier avec lui à leurs dépens. La
prompte pacification de la Normandie que la duchesse de Longueville
avoit vainement tenté de soulever, celle de la Bourgogne, qui parut
d'abord plus difficile parce que le prince y avoit un grand nombre de
partisans[154], et qui fut ensuite presque aussi rapide, augmentoient
encore l'assurance du ministre; et dans plusieurs circonstances il
s'essaya en quelque sorte avec les frondeurs en leur suscitant une
foule de petites contrariétés[155], en se servant du raccommodement
même de Gondi avec la cour pour le décrier dans l'esprit de la
multitude. Celui-ci de son côté, parant rapidement les coups que le
cardinal commençoit à lui porter, le montroit à tous les mécontents
comme un despote insolent que rien ne pouvoit plus contenir depuis
qu'il avoit mis une partie de la famille royale dans les fers, et
parloit déjà de demander de nouveau son expulsion en même temps que la
liberté des princes. Il n'en falloit pas tant pour faire trembler
Mazarin, qui reconnut alors la nécessité de ménager un parti qu'il ne
pouvoit encore braver impunément, et se rapprocha de son ennemi avec
toutes ces feintes caresses qu'il prodiguoit ici très-inutilement,
puisqu'il savoit bien que Gondi n'en pouvoit jamais être la dupe.
Celui-ci se prêta sans peine à ce rapprochement, dans la crainte que
des divisions si promptement manifestées n'augmentassent le nombre des
partisans de Condé, qui déjà commençoient à remuer; et tous les deux,
se payant de mensonges et de flatteries, se nourrissant de méfiance,
conclurent une sorte de paix factice que l'un et l'autre se
promettoient bien de rompre dès que leur intérêt le demanderoit.

          [Note 154: Il étoit gouverneur de Bourgogne, et aussitôt
          après la paix de Ruel, il avoit fait un voyage dans ce
          gouvernement, où il avoit gagné tous les esprits par ses
          caresses et ses libéralités. Toutefois la province fut
          conservée au roi par la fidélité et le courage de l'avocat
          général Millotet.]

          [Note 155: Il voulut modifier l'amnistie accordée dans les
          dernières conférences à tous ceux qui avoient participé aux
          désordres commis depuis la paix; il chercha à brouiller
          Gondi avec les rentiers en suspendant leurs paiements, et en
          cherchant à faire regarder le prélat comme l'auteur de cette
          suspension.]

Pendant que ces choses se passoient à Paris, les princesses, gardées à
vue dans leur retraite de Chantilli, avoient trouvé le moyen
d'échapper à leurs surveillants par le secours d'un serviteur du
prince, nommé Lénet[156]; et, tandis que la plus jeune, réfugiée à
Montrond avec le duc d'Enghien, s'y entouroit des partisans de son
mari, et se préparoit à soutenir par les armes une cause si sacrée
pour elle, la princesse douairière, introduite furtivement à Paris, y
faisoit connoître son arrivée en paroissant tout à coup au parlement,
auquel elle présentoit requête pour la délivrance de son fils. Elle
n'obtint rien, malgré l'assistance de Molé, qui désiroit avec ardeur
la réunion de la famille royale; et Gaston, montrant une fermeté dont
le principe n'étoit point en lui-même, non-seulement fit rejeter sa
demande, mais encore la força de sortir de la capitale, et de se
retirer dans le nouveau lieu d'exil qui lui avoit été désigné[157].
Alors la jeune princesse lève l'étendard de la révolte, se concerte
avec les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld, retirés, l'un dans
la vicomté de Turenne, l'autre dans le Poitou; entre dans la Guienne,
où les germes de mécontentement, loin d'être étouffés, sembloient
s'accroître de jour en jour davantage par l'arrogance intolérable de
d'Épernon, si impolitiquement maintenu dans ce gouvernement; y
entraîne les esprits déjà disposés à se soulever; paroît devant
Bordeaux, dont les portes lui sont ouvertes, où elle est reçue avec
transport par le peuple et par la bourgeoisie, qui étoient contre le
gouverneur, où l'audace et les manoeuvres de Lénet forcent le
parlement à consacrer tout ce qu'elle entreprend de concert avec les
ducs[158] contre l'autorité du roi; rassemble des troupes; fait un
traité avec les Espagnols, qui se présentent aussitôt pour profiter de
ces nouveaux troubles, tandis que la duchesse de Longueville et
Turenne, réfugiés dans Stenai sur les frontières du Luxembourg,
traitoient de leur côté avec eux, et formoient une armée dont ce grand
capitaine prenoit le commandement en se donnant le titre singulier de
_lieutenant-général de l'armée du roi pour la liberté des princes_.
Ainsi Mazarin se trouva placé entre les frondeurs qui commençoient à
l'insulter dans Paris, et des partis armés qui le menaçoient aux deux
extrémités du royaume.

          [Note 156: Il avoit été procureur au parlement de Dijon
          avant de s'attacher au prince. C'étoit un homme plein
          d'audace et de ressources, qui joua au siége de Bordeaux un
          rôle presque aussi remarquable que Gondi au siége de Paris.
          Il a laissé des mémoires où l'on trouve des détails curieux
          et qui lui appartiennent.]

          [Note 157: Elle se retira à Châtillon-sur-Loing, près de la
          duchesse de Châtillon, et y mourut le 2 décembre de la même
          année.]

          [Note 158: Toutefois le parlement, d'accord avec la haute
          bourgeoisie, refusa d'abord l'entrée de la ville à ceux-ci,
          à moins qu'ils ne congédiassent un gros corps de noblesse et
          de troupes réglées dont ils étoient accompagnés, craignant,
          avec juste raison, que, s'ils admettoient dans leur ville un
          parti armé, ils n'en fussent bientôt maîtrisés et menés plus
          loin qu'ils ne voudroient. La Rochefoucauld et Bouillon
          furent donc forcés de se loger dans les faubourgs; mais,
          comme ils entroient tous les jours dans la ville, sous
          prétexte d'aller faire leur cour à la princesse, leurs
          intrigues soutenues par celles de Lénet furent conduites si
          habilement, qu'ils finirent par s'y faire recevoir avec
          leurs troupes.]

Turenne, dont l'intention étoit de tout tenter pour l'enlèvement des
princes, dressa son plan en conséquence, et contre le gré des
Espagnols. Après avoir côtoyé quelque temps la frontière pour
inquiéter toutes les places et mieux cacher son dessein, il entra tout
à coup en France, et commença ses opérations par le siége du Catelet
qu'il emporta en peu de jours. Guise, qu'il alla aussitôt investir,
opposa plus de résistance, et donna au cardinal le temps de lui porter
des secours. Ce ministre avoit senti d'abord tout le danger d'un tel
mouvement sur une frontière si voisine de la capitale, lorsque d'un
autre côté des provinces entières se soulevoient; et son premier soin
fut d'y porter à l'instant toutes les forces dont il pouvoit disposer.
Le maréchal Duplessis-Praslin, chargé de diriger cette opération, le
fit avec beaucoup de bonheur et d'habileté. Il sembloit que Turenne,
dans sa révolte, eût perdu tout son génie: il fut vaincu par un homme
ordinaire, et l'armée espagnole leva honteusement le siége de Guise.

Ce triomphe de Mazarin jeta l'alarme parmi les frondeurs. Ils
craignirent qu'il ne devînt trop puissant, qu'il ne secouât enfin leur
joug s'il parvenoit à pacifier la Guienne; et dès ce moment toutes
leurs manoeuvres eurent pour but de l'en empêcher. Le ministre les
devina, et les trompa cette fois-ci complétement. On leur sacrifia le
chancelier Séguier, dont il se méfioient, et les sceaux furent donnés
au marquis de Châteauneuf, ami intime de la duchesse de Chevreuse;
plusieurs d'entre eux reçurent des grâces dont ils furent satisfaits;
le cardinal feignit d'entrer dans toutes leurs vues, sut ainsi leur
inspirer assez de sécurité pour qu'ils laissassent le roi partir pour
Fontainebleau; et, dès qu'il l'eut tiré de leurs mains, la cour
entière, suivie d'un corps nombreux de troupes, s'avança rapidement
vers la Guienne, et vint mettre le siége devant Bordeaux.

Furieux d'avoir été pris pour dupes, les chefs du parti se préparèrent
à prendre leur revanche, et ils y réussirent. Pendant la durée du
siége, qui fut long, meurtrier, et dans lequel les Bordelois
montrèrent plus de courage et d'ardeur que n'avoient fait les
Parisiens, le parlement de cette ville envoya des députés à celui de
la capitale: Gondi crut dès-lors entrevoir, dans cet événement, le
moyen de rendre les frondeurs maîtres du traité qui pourroit résulter
entre le roi et la province révoltée; mais jamais peut-être il n'eut
plus besoin de toutes les ressources de son génie, parce que jamais sa
position n'avoit été plus embarrassante. Nous avons dit que les amis
de Condé s'agitoient sourdement en sa faveur: le duc de Nemours et la
duchesse de Châtillon, qui dirigeoient tous leurs mouvements, étoient
déjà parvenus à se faire des partisans nombreux jusque dans le
parlement; et leurs espérances s'accrurent encore par cette députation
qui, dans la médiation qu'elle venoit solliciter à Paris, ne séparoit
point les intérêts des princes de ceux de la ville de Bordeaux. Opposé
à leur délivrance par un intérêt très-puissant, non moins opposé à
tout ce qui pouvoit accroître l'ascendant du ministre, il falloit que
Gondi sût à la fois arrêter la fougue du parlement, que la plus petite
circonstance pouvoit entraîner à faire inconsidérément tout ce que
demandoient les députés; inspirer assez de fermeté à Gaston pour le
déterminer à s'emparer de la médiation, à tenir la balance égale entre
les partis, en séparant les deux questions, et surtout y mettre assez
d'adresse pour que le parlement, contenu et dirigé par ce prince, ne
fût point choqué de l'influence qu'il exerçoit sur ses délibérations.
Grâce à ses manoeuvres, tout réussit au gré de ses voeux. Malgré les
efforts et les intrigues des ducs et de la princesse, les Bordelois,
fatigués d'un siége dont le résultat ne pouvoit manquer de leur être
funeste, acceptèrent la paix proposée d'accord avec Gaston, sans
insister davantage sur la liberté des princes; et la cour, en même
temps qu'elle recevoit la loi des frondeurs par l'organe du duc
d'Orléans, se vit forcée de traiter d'égal à égal avec une ville
rebelle qu'elle auroit voulu punir de sa rébellion. La princesse,
libre par le traité de se choisir une retraite, sortit de Bordeaux au
moment où le roi y fit son entrée. Bouillon et La Rochefoucauld, qui
avoient fait preuve, dans cet événement, d'une conduite et d'un
courage dignes d'une meilleure cause, n'y gagnèrent autre chose que
d'être nommés dans une amnistie accordée généralement à tous les
fauteurs de la révolte.

Cet avantage, que Gondi venoit de remporter à force d'intrigue et
d'activité, changeoit du reste peu de chose à ce qu'il y avoit de faux
et d'embarrassant dans sa position. Son union politique avec la cour
lui avoit fait perdre une partie de sa faveur populaire; parmi les
principaux frondeurs, les uns étoient gagnés par les libéralités de
Mazarin, d'autres flottoient entre les partis au gré de leurs
intérêts; il n'y avoit guère que les moins considérables qui lui
fussent sincèrement attachés. Il avoit à la vérité une ressource en
apparence plus sûre dans Gaston, dont ses artifices avoient
entièrement subjugué le foible caractère; mais cette foiblesse même
lui faisoit craindre justement qu'à tous moments il ne lui échappât.
D'un autre côté la cour, qu'il venoit d'outrager même en ayant l'air
de la servir, qui le regardoit avec raison comme l'artisan caché de
l'affront qu'elle venoit d'essuyer, revenoit à Paris plus irritée que
jamais contre lui; et le ministre, croyant pouvoir plus facilement
l'attaquer dans l'état de foiblesse où lui-même s'étoit réduit, ne
dissimuloit plus ses dispositions hostiles contre ce dangereux rival.
Il l'accusoit ouvertement, non-seulement d'être l'auteur secret du
traité honteux de Bordeaux, mais encore d'avoir concerté avec Turenne
certaines négociations insidieuses proposées par les Espagnols pendant
son absence[159]; il le noircissoit secrètement auprès des partisans
des princes, leur faisant entendre qu'il ne tenoit pas à lui qu'on ne
prît à leur égard les plus horribles résolutions; il insinuoit en même
temps à Gaston que son nouveau favori cherchoit uniquement à se
raccommoder avec la cour en le trahissant. Ainsi placé entre un prince
inconstant et pusillanime dont le frêle appui menaçoit à chaque
instant de s'écrouler, et un ministre, non moins astucieux que lui,
qui, d'un moment à l'autre, pouvoit, pour le perdre entièrement,
ouvrir aux princes leur prison, et se réunir de nouveau avec eux, qui
même en avoit fait entrevoir plus d'une fois le dessein, Gondi, qui
avoit affecté le désintéressement le plus complet dans une intrigue
populaire, vit bien qu'il falloit suivre une autre marche, dans une
intrigue purement de cabinet, et qu'il n'avoit d'autre ressource
contre un aussi redoutable ennemi que cette haute dignité, depuis si
long-temps l'objet secret de son ambition, qui seule pouvoit le mettre
à l'abri de ses coups, en le faisant marcher de pair avec lui.
Profitant donc, et sans perdre un moment, de cette faveur de Gaston
qu'il possédoit encore tout entière, de ce reste de vigueur que
conservoit encore son parti, il afficha hautement ses prétentions au
chapeau de cardinal, après avoir persuadé aux chefs de la fronde
qu'ils étoient aussi intéressés que lui à la demande qu'il faisoit de
cette dignité, laquelle devenoit dans ses mains leur sauve-garde à
tous; et se servant contre Mazarin lui-même des armes avec lesquelles
celui-ci avoit voulu le combattre, il lui fit craindre, s'il éprouvoit
un refus, qu'il ne se réunît aussitôt au parti des princes, comme il
en étoit vivement sollicité.

          [Note 159: Comme ils craignoient que leur entrée en France
          ne soulevât les peuples contre eux, ils étoient revenus à ce
          projet de paix générale déjà mis en avant pendant le siége
          de Paris, tant pour couvrir leurs desseins que pour
          brouiller ensemble les frondeurs et Mazarin. Ils ne
          réussirent qu'en partie, parce que, contre leur attente, les
          conférences qu'ils avoient proposées furent acceptées, ce
          qui les força à lever le masque.]

Mazarin, épouvanté d'une telle menace, sentit plus que jamais combien
il étoit fâcheux pour lui de n'avoir pas ces précieux otages
entièrement en sa puissance. Depuis quelque temps ils n'étoient plus à
Vincennes: une entreprise très-hardie que Turenne avoit faite pour les
délivrer[160], un complot formé dans le même dessein par leurs plus
dévoués partisans, avoient déterminé à les transporter dans quelque
lieu plus sûr. Gondi eût bien voulu qu'on les eût renfermés à la
Bastille, dont le gouverneur étoit dévoué à la fronde; le ministre
avoit au contraire proposé de les faire conduire au Hâvre-de-Grace,
dont il étoit entièrement le maître, et les difficultés insurmontables
que firent naître des prétentions si opposées, avoient déterminé à
adopter la proposition faite par Gaston de les transférer à Marcoussy,
château-fort situé à six lieues de Paris, près de Montlhéry. Il
arriva, par cette complication d'intrigues que resserroient sans cesse
tant de passions et d'intérêts divers, que Mazarin imagina de mettre à
profit ce désir immodéré qu'avoit Gondi d'obtenir le cardinalat, pour
effectuer une translation nouvelle de ces illustres prisonniers,
tandis que Gondi lui-même crut, en donnant au ministre l'espoir de
cette translation, parvenir à lever tous les obstacles qui
s'opposoient à sa nomination. Laigues, Beaufort, la duchesse de
Chevreuse furent employés tour à tour dans cette négociation; on
distribua les rôles et dans le conseil de la reine et parmi ces agents
de la fronde, comme dans une comédie; Gaston vînt lui-même à
Fontainebleau, bien endoctriné par Gondi, qui, connoissant toute sa
foiblesse, ne l'avoit toutefois laissé partir qu'à regret. En effet
il soutint mal son personnage: vaincu par les prières et les caresses
de la reine, ébloui par les promesses mensongères de Mazarin, il signa
l'ordre de cette translation tant désirée avant d'avoir pris toutes
les précautions suffisantes. À peine cette signature importante lui
eut-elle été arrachée, que les princes, tirés de Marcoussy, furent
conduits précipitamment dans le château du Hâvre; Mazarin, maître
alors de sa proie, ne garda plus aucune mesure, et refusa positivement
le chapeau qu'attendoit le coadjuteur.

          [Note 160: Ses troupes s'avancèrent jusqu'à dix lieues de
          Paris: il avoit dans cette ville des intelligences avec le
          duc de Nemours et le comte de Tavannes; et si ses ordres
          eussent-été ponctuellement exécutés, il n'est pas douteux
          qu'il eût enlevé les princes.]

C'étoit une sorte de triomphe qu'il remportoit sur ses ennemis; mais
ce triomphe devoit lui coûter cher. Gondi, poussé à bout, se décida
enfin à écouter les partisans des princes; Laigues et la duchesse de
Chevreuse, joués comme lui par Mazarin, entrèrent dans tous ses
ressentiments, et l'aidèrent de toutes leurs forces dans cette
nouvelle machination. Elle fut conduite avec l'adresse et l'activité
que l'on pouvoit attendre de ces habiles conjurés. Gaston, qu'il étoit
si difficile d'entraîner à un parti décisif, fut persuadé par Laigues,
et permit de tout faire; Gondi se rapprocha du garde des sceaux
Châteauneuf, qu'il haïssoit, dont il étoit détesté, mais qui désiroit
autant que lui la perte de Mazarin, dont il ambitionnoit les
dépouilles. Il eut des entrevues secrètes avec la princesse
Palatine[161], qu'on voit paroître pour la première fois sur ce
théâtre d'intrigues, et qui depuis y joua un des rôles les plus
importants. Cette femme extraordinaire, d'un esprit aussi pénétrant,
aussi délié que le coadjuteur, mais d'un caractère plus noble et plus
franc, s'étoit attachée à la cause des princes, avoit obtenu leur
confiance entière, et dirigeoit alors tout le parti attaché à leurs
intérêts. Elle avoua à Gondi qu'elle n'attendoit leur liberté que des
frondeurs, de lui surtout. Les rapports singuliers qu'ils démêlèrent
aussitôt dans leurs vues et dans le tour de leur esprit, les
disposèrent d'abord favorablement l'un à l'égard de l'autre, et la
négociation n'éprouva entre eux ni lenteur ni difficultés; les
difficultés véritables se trouvoient dans le plan à suivre pour
tromper la cour, prête à prendre l'alarme dès qu'elle verroit
l'apparence sérieuse d'une union entre les deux partis. Pour y
parvenir, les amis des princes[162] furent eux-mêmes trompés. Le duc
de Beaufort et madame de Montbason, gagnée, suivant l'usage, à prix
d'argent, parurent les premiers. Ce prince signa d'abord un traité
partiel, qui fit croire à Mazarin que les chefs des frondeurs, divisés
entre eux, négocioient surtout sans l'aveu et sans l'appui de Gaston.
Les autres chefs réunis signèrent ensuite un second traité. Lorsque
tout fut ainsi préparé, on arracha au foible Gaston sa signature; de
leur côté les princes accordèrent tout ce qu'on leur demanda[163], et,
sans perdre un moment, les frondeurs commencèrent à exécuter le plan
que Gondi avoit concerté.

          [Note 161: Anne de Gonzague de Clèves, princesse de Mantoue
          et de Montferrat, comtesse Palatine du Rhin, également
          fameuse par ses intrigues politiques, sa galanterie, sa
          conversion et les austérités de sa pénitence.]

          [Note 162: Cette cabale de Condé, composée de ce que la cour
          avoit de plus brillant en jeunes gens de qualité, avoit reçu
          le nom de cabale des _Petits-maîtres_, mot qui est resté
          dans la langue françoise, comme ceux de _Frondeurs_ et
          d'_Importants_.]

          [Note 163: On stipuloit, dans ces traités, le mariage de
          mademoiselle d'Orléans, fille de Gaston, avec le jeune duc
          d'Enghien, en même temps qu'on rappeloit le mariage déjà
          projeté de mademoiselle de Chevreuse avec le prince de
          Conti. On promettoit de faire revivre, en faveur du duc
          d'Orléans, l'office de connétable de France. Gondi devoit
          avoir le chapeau de cardinal, etc.]

Un événement qui arriva, pendant ces négociations mystérieuses put
convaincre le cardinal des dispositions où étoient à son égard ses
irréconciliables ennemis. La voiture du duc de Beaufort fut arrêtée à
dix heures du soir au milieu de la rue Saint-Honoré par une bande de
brigands. Un de ses gentilshommes nommé Saint-Egland, qui alloit le
chercher dans cette voiture à l'hôtel Montbason, ayant voulu faire
quelque résistance, fut tué par ces misérables, qui ne cherchoient
qu'à voler, et qui se sauvèrent dès qu'ils virent arriver du secours.
Aussitôt le parti entier jeta les hauts cris, attribuant ce meurtre à
Mazarin, qui, disoit-on, avoit eu l'intention de faire poignarder le
duc lui-même[164]. Le jugement de plusieurs de ces assassins, qu'on
arrêta peu de temps après, et dont les aveux ne laissèrent aucun doute
sur le véritable caractère de cet assassinat, ne fit point cesser
leurs clameurs; et Beaufort osa se plaindre de leur exécution comme
d'un attentat nouveau, dont le but étoit d'ensevelir à jamais un
secret aussi important. Une telle calomnie, soutenue avec une si
grande obstination, auroit dû sans doute déterminer Mazarin à rester à
Paris, pour conjurer ce nouvel orage; mais, d'un autre côté, les
progrès des Espagnols en Champagne sembloient justifier les plaintes
qu'on élevoit contre lui de toutes parts, d'avoir dégarni cette
frontière pour faire la guerre de Guienne, et sacrifié ainsi l'intérêt
de l'État à ses inimitiés particulières. Il pensa donc qu'un succès
militaire, en apaisant ces murmures, lui fourniroit en même temps le
moyen d'abattre ses ennemis sans retour; et formant un corps de
troupes d'environ douze mille hommes, qu'il fit marcher du côté de
Rhétel, sous les ordres du maréchal Duplessis-Praslin, il partit peu
de temps après pour en diriger lui-même les opérations.

          [Note 164: La cour, dans sa défense, fit courir le bruit que
          ce prétendu assassinat n'étoit qu'une _Joliade renforcée_.]

Jusqu'ici, dans cette suite de nouvelles manoeuvres, Gondi ne s'étoit
servi que de son habileté: il falloit maintenant y joindre l'activité
et l'audace, et l'on sait ce qu'il pouvoit faire en ce genre. Il
prépara donc, pour la rentrée du parlement, une suite de scènes bien
liées entre elles, dont la première fut jouée le jour même de la
mercuriale[165]. On y présenta, au nom de la princesse de Condé, une
requête par laquelle elle demandoit que son mari et les deux autres
prisonniers fussent amenés au Louvre, et gardés par un officier de la
maison du roi; que le procureur-général fût mandé pour déclarer s'il
avoit quelque chose à proposer contre leur innocence; que, dans le cas
contraire, ils fussent mis sur-le-champ en liberté. Le secret de la
nouvelle association avoit été si bien gardé, que Molé lui-même, qui
désiroit toujours la réunion de la famille royale, mais qui la vouloit
par des voies légitimes, appuya fortement cette requête, bien persuadé
qu'elle ne venoit que des amis des princes, et étant loin de penser
que Gondi pût y avoir la moindre part. La délibération fut remise,
tout d'une voix, au 20 décembre. Cependant la reine, alarmée, fit
défendre par les gens du roi de s'occuper de cette affaire, et, dans
la séance du 7, l'avocat-général Talon, après avoir fait son rapport
sur cette défense, venoit de donner des conclusions en conséquence,
lorsqu'on apporta une autre requête par laquelle mademoiselle de
Longueville demandoit aussi la liberté de son père. On en avoit à
peine achevé la lecture qu'un grand bruit se fit entendre à la porte
de la grand'chambre: c'étoit des Roches, capitaine des gardes du
prince de Condé, qui vouloit entrer et présenter à la compagnie une
lettre des trois prisonniers, par laquelle ils demandoient, ou qu'on
leur fît leur procès, ou qu'on leur rendît la liberté. Molé,
commençant à soupçonner quelque manoeuvre, et doutant de la validité
de cette lettre, s'opposa, malgré les clameurs des enquêtes, à
l'admission de l'envoyé; il invoqua les formes avec sa fermeté
ordinaire, et son avis l'emporta. Cependant la lettre, après avoir
passé par le parquet, fut reconnue pour authentique, et des Roches la
présenta. Les gens du roi concluoient à ce qu'elle fût rejetée, ainsi
que les deux requêtes; mais, sans statuer sur leurs conclusions, on
remit la délibération au lendemain. Une lettre de cachet, envoyée par
la reine, ordonna de la suspendre pendant huit jours; le parlement ne
lui en accorda que quatre, sans égard pour l'état d'indisposition
réelle où se trouvoit cette princesse, et qu'elle avoit donné pour
prétexte de cette suspension. La délibération reprit donc son cours;
les déclamations contre le ministre recommencèrent; et bien que
Gaston, d'accord avec Gondi, eût refusé d'assister aux séances, afin
de donner le change à la cour, qui, si elle l'eût vu déclaré
tout-à-fait contre elle, auroit pu prendre un parti, et traiter
elle-même avec les princes, la violence des opinions, loin de se
ralentir, sembla augmenter de moment en moment. Le jour qu'on avoit
choisi pour porter les derniers coups approchoit, lorsque la nouvelle
de la victoire de Rhétel vint, comme un coup de foudre, frapper tous
les esprits. Cette ville avoit été prise, ou plutôt achetée à prix
d'argent par le cardinal; Turenne et les Espagnols venoient d'être
entièrement défaits par le maréchal Duplessis; et Mazarin, qui
s'attribuoit audacieusement toute la conduite de cette campagne
brillante, s'apprêtoit à revenir triomphant à Paris.

          [Note 165: Le 2 décembre.]

Tout sembloit perdu. Gaston, les amis des princes, les frondeurs,
étoient attérés; Gondi seul, devenu plus audacieux par l'excès même du
péril, résolut de tenir tête à l'orage. Le jour même où ce succès fut
annoncé au parlement, tout en témoignant la joie qu'il en ressentoit,
il osa joindre à son discours insidieux une demande plus formelle que
jamais de la liberté des princes: ceci commença à relever les
courages. Le jour suivant il alla plus loin, et donnant à Mazarin,
pour le mieux décrier, tout l'honneur de la victoire, il s'attacha à
démontrer l'imprudence extrême qu'il y avoit eu à risquer une bataille
dont la perte eût ouvert aux ennemis le coeur même du royaume, et
amené le bouleversement et la perte totale de la France. Présentés
sous cette face, les succès de Mazarin devinrent presque pour lui un
sujet de blâme et d'accusation; à ces reproches, que Gondi lui
adressoit publiquement, il joignoit avec plus de succès encore une
foule de calomnies sourdement répandues dans le peuple et parmi ses
partisans, ou pour aigrir les haines, ou pour accroître les terreurs.
Tout alla au gré de ses désirs. Les acclamations recommencèrent à son
entrée et à sa sortie du palais; et l'arrêt qui intervint enfin après
tant de délibérations, arrêt dans lequel la personne du ministre ne
fut point épargnée, ordonna des remontrances à la reine pour demander
la liberté des princes, et une députation au duc d'Orléans pour le
prier d'interposer à cet effet son autorité. Mazarin arriva le
lendemain à Paris.

(1651) Son entrée eut un appareil triomphal; mais les courtisans seuls
y prirent part, et ce triomphe fut renfermé dans les murs du
Palais-Royal. Cependant la reine, un peu rassurée par la présence de
son ministre, refusa d'abord de recevoir les députés du parlement,
alléguant toujours pour prétexte le mauvais état de sa santé. Ces
lenteurs firent gagner quelques jours; mais enfin il fallut les
recevoir et écouter ces remontrances: elles furent présentées par
Molé, qui, n'étant pas encore suffisamment éclairé sur les manoeuvres
de Gondi et la connivence secrète du duc d'Orléans, les prononça avec
une vigueur et une liberté dont la cour entière fut choquée. La reine
essaya encore de gagner du temps; mais forcée enfin de s'expliquer par
les impatiences du parlement, elle fit une réponse dure et chagrine,
dans laquelle elle déclara qu'il ne falloit point compter sur la
liberté des princes que tous leurs partisans n'eussent mis bas les
armes[166] et que Stenai ne fût rentré au pouvoir du roi.

          [Note 166: On y désignoit particulièrement Turenne et la
          duchesse de Longueville.]

Alors le coadjuteur, voyant arriver le moment décisif, dirige tous ses
efforts vers Gaston, qu'il veut faire éclater, lui montrant Mazarin,
qui soupçonnoit déjà leurs projets, sur le point peut-être de les
faire avorter, en traitant lui-même avec les princes. Il en arrache
enfin la permission de prononcer son nom dans la délibération qui
devoit avoir lieu sur la réponse de la reine. L'effet en fut
prodigieux: à peine Gondi a-t-il déclaré _au nom de son altesse_
qu'elle est disposée à s'unir à la compagnie pour la délivrance de ses
cousins, que les acclamations les plus vives s'élèvent de toutes
parts. La plus grande partie du parlement, se précipitant hors de la
grand'chambre, vole vers le Luxembourg, pour remercier le prince de
cette faveur signalée. La cour est consternée; son effroi redouble
lorsqu'elle voit Gaston, animé d'un courage qu'il empruntoit à tous
ceux qui l'environnoient, et surtout à son favori, rassembler les
quarteniers de la ville, et leur ordonner de tenir leurs armes prêtes
pour le service du roi; mander Châteauneuf, Le Tellier, le maréchal de
Villeroi; déclarer hautement aux premiers qu'il n'ira point au
Palais-Royal, qu'il n'assistera à aucun conseil tant que la reine sera
sous l'influence d'un ministre abhorré de la nation; charger le
dernier de lui répondre de la personne du roi; enfin commander en
maître absolu et déployer, dans toute son étendue, le caractère d'un
lieutenant-général du royaume.

Mazarin surtout étoit dans un effroi qui tenoit du délire. La cour
essaya aussitôt d'entamer des négociations avec le duc. On lui promit
formellement la délivrance des princes, et l'on fit même partir devant
lui, pour le Hâvre, ceux qui devoient la négocier[167]. On lui offrit
pour lui-même tout ce qu'il voudroit demander; on alla même jusqu'à
proposer le mariage d'une de ses filles avec le roi. La reine,
connoissant tout l'empire qu'elle avoit sur lui, sollicitoit vivement
la faveur de le voir, de l'entretenir un seul instant; mais Gondi, qui
redoutoit plus que tout le reste un semblable entretien, lui fit
éviter tous ces piéges, et surtout celui-là. Gaston refusa donc
obstinément de rien entendre, et demanda avant toutes choses l'exil de
Mazarin. Alors la régente et son ministre, parvenus au dernier degré
de fureur contre l'artisan d'une trame si funeste et si perfide,
imaginèrent de détourner sur lui l'orage élevé sur leurs têtes, et de
le faire accuser en plein parlement. Servien[168], Châteauneuf, sont
appelés pour les aider dans cette manoeuvre; Molé, outré d'avoir été
joué par le coadjuteur[169], et toujours guidé par cette même ardeur
de voir la paix s'établir enfin parmi les membres de la famille
royale, leur prête son ministère; et tous réunis fabriquent contre
Gondi une pièce très-violente, dans laquelle il étoit accusé des plus
horribles complots, de complots qui n'alloient pas moins qu'à mettre
le royaume en combustion, pour assouvir son ambition insatiable. Cette
pièce, débitée d'abord solennellement devant les députés du parlement
mandés au Palais-Royal, fut lue quelques instants après dans la
grand'chambre par le premier président lui-même devant Gaston, qui,
depuis sa déclaration, y paroissoit pour la première fois, et venoit
par sa présence achever ce que les frondeurs avoient si heureusement
commencé. La surprise fut extrême; et comme il arrive toujours dans
les grandes assemblées, où le moindre incident qu'on n'a pas prévu
peut troubler les esprits et changer la marche des choses, ce coup
porté au coadjuteur alloit peut-être renverser tous ses projets, en
donnant une face nouvelle à la délibération: c'est alors que,
rassemblant tout ce qu'il avoit de sang-froid, d'éloquence et
d'intrépidité, il prononça ce discours, aussi adroit qu'énergique,
dans lequel, ne répondant à l'accusation intentée contre lui que par
un prétendu passage de Cicéron qu'il venoit de composer lui-même
sur-le-champ[170], il rétablit la question principale qui devoit
faire l'objet de la délibération du parlement, savoir, la liberté des
princes et l'exclusion de Mazarin. Les esprits furent à l'instant même
ramenés vers lui. Ce fut vainement que la reine, au milieu même de la
séance, fit encore conjurer Gaston de venir la trouver; que Molé,
Talon, joignirent à ses prières les plus vives instances, les
exhortations les plus pathétiques, un seul coup d'oeil de Gondi suffit
pour maintenir le foible prince; il ne cessa de refuser, sous prétexte
qu'il n'y avoit point de sûreté pour lui au Palais-Royal; et après
quelques efforts impuissants du parti attaché au gouvernement, l'avis
du coadjuteur forma l'arrêt.

          [Note 167: Lionne et le maréchal de Grammont; mais Gaston
          savoit très-bien qu'ils étoient partis sans aucunes
          propositions, et simplement avec l'assurance qu'on les
          enverroit par le courrier suivant.]

          [Note 168: Surintendant des finances, l'un des
          plénipotentiaires de la paix de Munster.]

          [Note 169: La cour le trompoit également en lui persuadant,
          pour le faire agir, qu'elle étoit prête à donner la liberté
          aux princes. Il le dit formellement au parlement, et se vit
          ensuite désavoué, après le mauvais succès de l'accusation
          élevée contre Gondi.]

          [Note 170: Cet habile factieux savoit que rien ne donne un
          air d'autorité comme une citation faite à propos, parce
          qu'elle offre sur-le-champ à l'esprit un point de
          comparaison qui fixe ses incertitudes; et cet effet doit
          être surtout très-grand au milieu des opinions flottantes
          d'une assemblée qui délibère. Voici ce passage, qu'il
          composa, dit-il, du latin le plus pur qu'il lui fut possible
          d'imaginer: _In difficillimis reipublicæ temporibus urbem
          non deserui; in prosperis nihil de publico delibavi; in
          desperatis nihil timui_.]

La cour se vit alors pressée de toutes parts: le clergé avoit déjà
envoyé une députation à la reine pour solliciter également la
délivrance des princes. Gaston excita la noblesse, qui s'étoit
assemblée l'année précédente, à s'assembler de nouveau, et à faire de
cette délivrance l'objet principal de ses délibérations. La reine,
dont les alarmes redoublent, croit alors devoir prendre des
précautions pour sa sûreté: le duc s'en plaint hautement dans le
parlement, comme d'un outrage fait à la fidélité qu'il conserve au
roi, et la compagnie lui donne à l'instant même, en sa qualité de
lieutenant du royaume, tout pouvoir sur les maréchaux de France et sur
tous les corps militaires. Plusieurs séances orageuses se succèdent,
dans lesquelles Molé, toujours d'accord avec la cour, est accablé
d'outrages, parce qu'il cherche à gagner du temps. On demande à grands
cris l'exécution de l'arrêt; et Gaston ne veut point absolument
communiquer avec la reine que la lettre de cachet pour délivrer les
prisonniers ne soit expédiée. Anne, désespérée, concerte avec son
ministre une ruse dont celui-ci surtout espéroit un grand succès, et
qui montra seulement l'extrémité à laquelle tous les deux étoient
réduits. Au moment où l'on s'y attendoit le moins, Mazarin quitte
Paris, va s'établir à Saint-Germain, et se flatte ainsi d'avoir ôté à
Gaston tout prétexte de se refuser à cette entrevue, qui sembloit à la
cour entière l'événement décisif. Le prince eût cédé sans doute, si
Gondi, devenu le maître absolu de toutes ses pensées et de toutes ses
actions, ne l'eût rendu inébranlable sur cet article important. Il
s'obstine donc à ne vouloir rien entendre que les princes ne soient
délivrés. Cependant cette évasion du cardinal fait naître des
inquiétudes: on croit y voir le projet d'enlever de nouveau le roi de
sa capitale, et l'on prend à ce sujet les précautions les plus
insultantes pour la reine. Elle croit calmer les esprits en faisant
porter au parlement une promesse verbale de renvoyer le ministre: le
vague de cette promesse produit l'effet contraire; il accroît leur
effervescence, et un arrêt rendu au milieu du plus affreux tumulte,
renouvelant celui qui, deux ans auparavant, avoit proscrit Mazarin,
ordonne qu'il sera chassé de France, qu'il en sortira avant quinze
jours avec tous ses parents et domestiques, permettant à tout le
monde, passé ce délai, de _lui courre sus_. C'est alors une nécessité
pour cette princesse de signer la lettre qui ratifie une délivrance si
ardemment désirée.

Elle la signa toutefois avec une facilité qui pouvoit étonner dans un
caractère aussi inflexible que le sien: c'est qu'alors elle étoit
réellement décidée à se soustraire à la tyrannie qui l'opprimoit, et
que tout étoit préparé pour sa fuite. Gaston en est averti, et retombe
dans ses incertitudes: l'idée de retenir son roi prisonnier
l'épouvante. L'audacieux Gondi, qui le voit balancer, se charge seul
de l'événement. Il fait monter Beaufort à cheval; le maréchal de La
Mothe, Laigues, Coligni, Tavannes, Nemours, imitent son exemple. On se
saisit de toutes les portes qui avoisinent le Palais-Royal, et l'on y
fait, à l'entrée et à la sortie, les perquisitions les plus sévères.
Les bourgeois prennent les armes; la demeure du souverain est cernée
par les patrouilles des frondeurs; et ces factieux ont l'insolence
d'en violer l'entrée, de pénétrer, au milieu de la nuit, jusque dans
la chambre du jeune prince, pour s'assurer par leurs propres yeux
qu'il est bien en leur puissance. La reine, voyant toutes les issues
fermées, veut s'échapper par la rivière: elle la trouve couverte de
bateaux armés qui sont prêts à la repousser. Lorsque tant d'attentats
sont consommés, Gondi, par son ascendant irrésistible, entraîne Gaston
au parlement, et malgré les reproches amers, les plaintes éloquentes
de Molé, lui fait tout approuver. La reine est forcée de désavouer le
projet de sa fuite, et les députés, qui devoient aller ouvrir aux
princes les portes de leur prison, reçoivent l'ordre de partir; mais
avant qu'ils fussent arrivés au Hâvre, les princes étoient déjà
délivrés.

C'étoit à Mazarin lui-même qu'ils devoient leur liberté. Tant que ce
ministre avoit espéré ou l'entrevue de la reine avec Gaston, ou son
évasion de Paris, il étoit resté aux environs de cette capitale,
décidé, dès qu'il verroit la moindre apparence de succès, à s'emparer
des trois prisonniers, et à les transférer dans quelque lieu plus sûr
que le Hâvre[171]. Les mauvaises nouvelles qu'il reçut, et qui lui
furent confirmées par la reine elle-même, le déterminèrent à
s'éloigner; et il dirigea ses pas vers la prison des princes,
incertain encore s'il exécuteroit son projet, ou si, prévenant les
frondeurs, il essaieroit de se faire auprès d'eux un mérite d'une
liberté qu'il leur accorderoit sans conditions[172]. Plusieurs ont
prétendu que Mazarin eût pris le premier de ces deux partis, s'il eût
pu entrer au Hâvre avec son escorte; mais, forcé par le gouverneur de
la laisser hors de la ville, il n'eut plus d'autre ressource que le
dernier; et s'humiliant devant les princes plus qu'il n'étoit
convenable, quelle que fût sa situation, il alla lui-même leur
annoncer qu'ils étoient libres. Ceux-ci le reçurent avec un mépris que
Condé poussa même jusqu'à l'insulte; et tandis que le ministre sortoit
de France pour aller se confiner à Bruyll, sur les terres de
l'électeur de Cologne, les princes s'avancèrent rapidement vers Paris,
où ils firent, peu de jours après, une sorte d'entrée triomphale. Le
peuple, toujours aveugle et inconstant, alluma des feux de joie pour
leur délivrance, aussi stupidement qu'il l'avoit fait pour leur
captivité. Leur entrevue avec Gaston, Beaufort, Gondi, etc., se passa
en effusions de tendresse; ils ne virent qu'un moment, et avec une
contrainte et une froideur remarquables, la régente qui les attendoit
en tremblant; le parlement les reçut tous les trois, principalement
Condé, avec les plus vifs transports d'allégresse; et ce prince,
maintenant soutenu d'un parti formidable contre une reine qui sembloit
désormais sans appui, parut être un moment ce qui avoit toujours été
le voeu secret de son ambition, l'arbitre suprême de l'État.

          [Note 171: À Brest, dont le gouverneur étoit entièrement à
          sa disposition.]

          [Note 172: Les frondeurs n'avoient pu leur en sauver une
          extrêmement désagréable, laquelle étoit de ne rentrer dans
          leurs gouvernements qu'à la majorité du roi.]

Cependant cette ambition, contraire aux intérêts des frondeurs,
laissoit déjà entrevoir un germe de divisions qu'une main habile
pouvoit développer; et Mazarin, du fond de sa retraite, où son oeil
pénétrant veilloit sans cesse sur ses ennemis, où sa politique
artificieuse dirigeoit seule encore tous les conseils de la cour,
n'avoit garde de le laisser échapper. Condé ne vouloit point d'égal;
les frondeurs étoient décidés à ne point souffrir de maître; et tous
étoient également avides du pouvoir: il en résulta que, dès le
commencement, cette espèce de prépondérance que le prince prétendit
s'arroger sur le parti excita la jalousie de tout le monde. Lui-même
ne tarda pas à ne considérer ceux qui l'environnoient que comme autant
d'obstacles à sa grandeur; et la reine, ayant saisi cette disposition
où il se trouvoit, hasarda, pour l'attirer vers elle, des avances qui
ne furent ni reçues ni absolument rejetées, mais qui commencèrent à
l'ébranler. Gondi s'en aperçut aussitôt dans une séance du parlement,
où il vit ce prince applaudir et donner sa voix à un avis qui, à
l'occasion de Mazarin, tendoit à exclure du ministère tous les
cardinaux, tant étrangers que françois, ce qui étoit visiblement
dirigé contre lui.

Toutefois il sut encore parer ce coup qu'on vouloit lui porter; et le
garde des sceaux Châteauneuf l'aida puissamment dans cette
circonstance, parce qu'il avoit les mêmes vues et les mêmes intérêts.
Mais l'arrivée subite de la duchesse de Longueville à Paris, de cette
femme dont on a dit si justement qu'après avoir été l'_héroïne_ du
parti, elle en étoit devenue l'_aventurière_, excita plus vivement les
alarmes du coadjuteur. Elle étoit revenue plus audacieuse encore par
sa révolte même; et tandis que Turenne, fatigué du rôle honteux
qu'elle lui avoit fait jouer, rentroit en grâce auprès de la régente,
et lui vouoit une fidélité qui désormais ne devoit plus se démentir,
la duchesse, se précipitant de nouveau dans le chaos des intrigues,
essayoit de reprendre sur son frère l'ascendant qu'elle avoit perdu;
et, sans montrer un désir bien vif de le voir se rapprocher de la
cour, manifestoit ses mauvaises dispositions à l'égard des frondeurs,
en cherchant à rompre le mariage depuis si long-temps projeté entre le
prince de Conti et mademoiselle de Chevreuse. La cour, qui, par
d'autres motifs, craignoit autant qu'elle les séductions de la fille
et le caractère audacieux et intrigant de la mère, n'épargnoit rien
pour arriver au même but; et la princesse Palatine, négociatrice
secrète employée par la régente pour éblouir et ramener Condé, étaloit
à ses yeux tout ce qui pouvoit flatter ses projets ambitieux. À son
gouvernement de Bourgogne on ajoutoit celui de Guienne; la Provence
devoit être donnée au prince de Conti; ses principaux serviteurs
obtenoient, à proportion, des récompenses aussi magnifiques[173]; en
un mot, tout ce qu'il demandoit lui étoit sur-le-champ accordé.

          [Note 173: La Rochefoucauld devoit avoir le gouvernement de
          Blayes, avec la lieutenance générale de la Guienne.]

Cette facilité extrême, et même maladroite, auroit dû lui faire
soupçonner quelque piége caché sous des amorces aussi brillantes: loin
d'avoir la moindre méfiance, il se livre inconsidérément à ces
promesses fallacieuses[174]; cherche des prétextes pour retarder
l'union projetée avec la duchesse de Chevreuse; trompe et humilie à la
fois madame de Montbason[175]; et continuant cependant à se ménager
entre la cour et les frondeurs, il exige, avant d'abandonner ceux-ci,
la disgrâce de Châteauneuf qu'il haïssoit[176]. Pour lui complaire, on
donne les sceaux à Molé, qui garde en même temps sa place de premier
président; et Chavigni, odieux à la reine, mais entièrement dévoué au
prince, sort de l'exil où il languissoit depuis long-temps, pour venir
reprendre sa place au conseil. À la nouvelle du renvoi de Châteauneuf,
le duc d'Orléans laisse éclater son dépit, sans pouvoir toutefois s'en
prendre ouvertement à Condé, qui dissimule encore quelque temps avec
lui, mais qui laisse enfin échapper son secret dans une conférence où
le duc avoit réuni les chefs des deux frondes pour délibérer sur ces
mutations, dans lesquelles il voyoit une violation de ses droits, et
même une sorte d'insulte faite à sa personne. Gondi et plusieurs
autres proposèrent des partis vigoureux que Condé désapprouva
hautement, et que le timide Gaston put bientôt se repentir de n'avoir
pas suivis: car, dès le lendemain, le prince se croyant sûr de la
cour, et ne voyant pas d'ailleurs la possibilité de se maintenir plus
long-temps entre les deux partis, leva le masque en rompant
brusquement, et même d'une manière outrageante, avec madame de
Chevreuse.

          [Note 174: Le cardinal de Retz pense que ces négociations
          étoient faites de bonne foi: cela pouvoit être de la part de
          la reine, qui suivoit aveuglément tous les conseils de
          Mazarin; mais en examinant la suite des événements, il est
          impossible de croire que, dès le commencement, ce ministre
          n'ait pas voulu tromper Condé.]

          [Note 175: On ne peut s'empêcher de dire que la manière dont
          il la trompa étoit indigne non seulement d'un prince, mais
          d'un homme qui auroit eu le moindre sentiment de probité.
          Elle avoit remis, de confiance, à la princesse Palatine une
          obligation de cent mille écus que Condé avoit souscrite à
          son profit lorsqu'il avoit été question d'obtenir, pour sa
          délivrance, la signature de Beaufort. Celle-ci la donna au
          prince, qui la déchira, et se moqua ensuite de madame de
          Montbason.]

          [Note 176: Il étoit odieux à toute sa maison, pour avoir
          présidé, ainsi que nous l'avons déjà dit, à la condamnation
          de Montmorenci, frère de la princesse, lequel avoit été
          décapité sous le règne précédent, pour crime de haute
          trahison.]

Les frondeurs sembloient perdus, surtout Gondi. En horreur à la cour,
qu'il venoit de trahir; sans pouvoir auprès du peuple, à qui son
alliance passagère avec elle l'avoit rendu justement suspect; ne
pouvant compter sur un prince tel que Gaston; négligé de ses propres
partisans, comme un intrigant subalterne, désormais inutile à leurs
intérêts, il ne sembloit pas que rien pût le tirer d'une situation
aussi critique; et la résolution qu'elle lui fit prendre, bien qu'elle
fût, dans de telles circonstances, la seule qui pût encore le sauver,
n'en prouva pas moins l'extrémité fâcheuse à laquelle il étoit réduit.
Trop prudent pour engager avec Condé une lutte inutile et téméraire,
il se retira tout à coup du monde et des affaires, se renferma à
l'archevêché, affecta de n'avoir plus de relations qu'avec des
chanoines et des curés, parut uniquement occupé des fonctions de son
sacré ministère; et cependant dans cette retraite forcée, dont les
frondeurs s'étonnoient, qui excitoit les risées de ses ennemis, il
entretenoit un commerce régulier avec Gaston et Châteauneuf, alloit
toutes les nuits à l'hôtel de Chevreuse, répandoit dans le peuple des
bruits alarmants sur les négociations du prince avec la cour, faisoit
de son palais une espèce de château-fort, où il étoit à l'abri de
toute entreprise violente que l'on auroit voulu tenter contre sa
personne, et attendoit ainsi pour reparoître sur la scène, les
événements que la fortune pourroit faire naître en sa faveur, puisque
son génie n'avoit plus le pouvoir de les provoquer.

Le succès justifia sa conduite, et fit passer pour politique profonde
ce qui n'étoit sans doute que l'oeuvre de la nécessité. Mazarin, comme
nous l'avons dit, et comme tout semble le prouver, n'avoit poussé la
reine à tant d'avances à l'égard de Condé, ne lui avoit fait faire
tant de concessions que pour abattre une seconde fois cet implacable
ennemi. Il venoit de le brouiller plus fortement que jamais avec les
frondeurs, dont l'appui l'auroit rendu si redoutable; il se garda bien
de détruire ceux-ci comme il eût pu si facilement le faire dans le
premier moment de leur consternation, les réservant pour lui porter
encore de nouveaux coups. Condé s'enveloppa de lui-même dans une trame
si subtilement ourdie, en se séparant une seconde fois de la fronde
avant d'avoir entièrement achevé ses arrangements avec la cour. Cette
faute le mit dans une situation équivoque. En même temps qu'elle
nuisoit au succès de ses négociations[177], elle le forçoit de ménager
encore Gaston, qui, toujours guidé secrètement par le coadjuteur,
feignit de se réconcilier avec Chavigni, en demandant toutefois qu'on
lui fît le sacrifice de Molé. Condé, par une ingratitude que rien ne
peut excuser, abandonna celui-ci, qui rendit les sceaux et ne lui
pardonna jamais. Ce fut après lui avoir suscité un tel ennemi que
Mazarin crut le moment favorable pour éclater. Dans une lettre qu'il
écrivit aussitôt à la reine, il n'eut pas de peine à lui démontrer que
ces avantages énormes accordés à un prince d'un tel caractère
exposoient l'autorité royale aux plus grands dangers; il le lui fit
voir avant peu maître absolu du royaume, si elle avoit l'imprudence
impardonnable de lui céder elle-même ses plus riches provinces; et,
plutôt que de traiter à des conditions aussi funestes, il l'exhorta,
au nom du salut de la France et de son propre fils, à se servir des
frondeurs, à mettre Gondi lui-même à la tête des affaires, en le
nommant premier ministre. Il n'en falloit pas tant pour déterminer une
princesse si ombrageuse sur le pouvoir; et, la nuit même qui suivit la
réception de cette lettre, le coadjuteur, réveillé brusquement par le
maréchal Duplessis, apprit, non sans le plus grand étonnement,
l'épouvante que le prince causoit à la régente, et la proposition
inattendue que Mazarin l'avoit engagée à lui faire, et qu'elle lui
faisoit effectivement, de lui donner la première place dans le
gouvernement.

          [Note 177: En effet la cour commença aussitôt à faire naître
          des difficultés pour gagner du temps, et bien établir
          l'intrigue qu'on venoit de former pour sa perte.]

Il n'étoit pas aussi facile d'abuser Gondi que le prince de Condé. Il
reconnut aussitôt la ruse: il vit que Mazarin, dont l'intention ne
pouvoit être de lui céder si philosophiquement ses honneurs et son
pouvoir, ne vouloit créer ici qu'un fantôme de ministre, ou pour
perdre entièrement le prince, ou pour le mettre dans la nécessité
absolue de recourir à lui, et qu'alors son premier soin seroit de
briser l'ouvrage de ses mains, ce qu'il feroit sans peine d'un
coadjuteur de Paris. La dignité seule de cardinal pouvoit mettre Gondi
hors des atteintes d'un si dangereux adversaire. Il résolut donc de
refuser le ministère, et de profiter de cette heureuse circonstance
pour obtenir la pourpre. Son plan s'arrange aussitôt dans sa tête: il
voit la reine en secret, promet de se dévouer tout entier à sa cause,
sous la condition expresse de pouvoir continuer à déchirer
publiquement Mazarin, seul moyen de reprendre son autorité dans le
peuple et parmi les frondeurs; s'engage à lui ramener Gaston, à forcer
Condé de sortir de Paris, et pour prix de ces services obtient la
promesse positive du cardinalat. Il fut convenu, dans cette entrevue
fameuse, que Châteauneuf seroit rappelé et nommé à la place que le
coadjuteur venoit de refuser. La haine que tous les deux lui portoient
sembloit les pousser à l'élever si haut pour avoir le plaisir de l'en
précipiter. La princesse palatine, qui s'étoit rangée du parti de la
reine, que, dès ce moment elle n'abandonna plus, fut chargée par elle
d'être l'intermédiaire entre le cardinal et le coadjuteur.

Gondi instruit d'abord Gaston d'une révolution aussi inespérée; et
sortant tout à coup de sa retraite, comme s'il y eût été forcé par
l'amour du bien public et par la situation critique des affaires,
commence aussitôt l'exécution de ses promesses en alarmant secrètement
les frondeurs sur les prétentions extraordinaires de Condé, sur les
correspondances mystérieuses et continuelles de la reine avec le
cardinal, montrant la guerre civile comme le résultat inévitable d'une
telle ambition et d'une telle opiniâtreté. Tout change en un moment:
une querelle de plume s'établit entre la grande et la petite fronde,
dans laquelle la première a tout l'avantage. Dans le parlement, le
coadjuteur déconcerte Condé, qui savoit ses liaisons nouvelles avec la
cour, en criant plus haut que lui contre Mazarin; et, s'ennuyant des
lenteurs, propose à la reine de le faire arrêter par l'autorité de
Gaston. Elle n'ose prendre un parti aussi violent: sur son refus, il
revient au projet de le forcer à lui céder la place, et, pour y
parvenir, affecte de suivre régulièrement les séances du parlement,
avec un cortége aussi nombreux et aussi redoutable que celui du
prince, éclairant sa conduite, attaquant ses avis, déclamant contre
ses prétentions. Cette lutte audacieuse continue pendant trois mois,
irrite, exaspère l'impétueux Condé. Excité encore par sa soeur, par
quelques amis avides de nouveaux désordres, il entame avec l'Espagne
de secrètes négociations. La reine en a connoissance, et délibère une
seconde fois de le faire arrêter. Condé, qui en est averti[178], croit
d'abord que ce n'est qu'une feinte, et s'abstient seulement d'aller au
Palais-Royal. Cependant la réflexion ne tarda pas à lui faire
reconnoître qu'il court un danger véritable au milieu de tant
d'ennemis dont il est entouré, flottant entre les brouilleries et les
raccommodements, ne jouissant que d'un crédit précaire, à la merci des
caprices d'un peuple dont il étoit si facile de lui enlever la faveur,
et des résolutions d'une compagnie où ses partisans n'étoient pas les
plus nombreux. Malgré son intrépidité naturelle, il commence à
s'alarmer; ses amis se réunissent pour accroître ses alarmes; il finit
par se persuader que sa liberté est réellement menacée, sort de Paris
comme un fugitif, et va se renfermer dans sa maison de Saint-Maur.

          [Note 178: On prétend que ce fut la reine qui, par le
          conseil du coadjuteur, lui fit donner elle-même cet avis,
          parce qu'elle ne vouloit effectivement que le pousser à
          sortir de Paris.]

Gondi, qui n'attendoit que son départ pour donner à ses intrigues le
dernier degré d'activité, ne manqua pas de le présenter aussitôt sous
les couleurs les plus odieuses, comme un acte de rébellion qui
annonçoit les plus sinistres projets. Toutes ces impressions furent
reçues; et Condé, qui écrivit aussitôt au parlement pour expliquer les
motifs d'une démarche aussi étrange, ne fut écouté qu'avec la plus
grande défaveur. Tout succédoit au gré de la cour, si Gaston n'eût
montré, dans cette circonstance importante, ses indécisions
accoutumées. Elles épouvantèrent la reine, qui, malgré les conseils
toujours vigoureux du coadjuteur, n'osa dans ces premiers moments
prendre un parti décisif contre son ennemi. Gaston, à son tour, voyant
qu'elle balançoit, crut qu'elle ménageoit, peut-être à ses dépens, un
accommodement avec Condé, et se hâta de faire secrètement des avances
à celui-ci. Dans ce moment même arrivèrent des lettres de Mazarin,
qui, fixant les irrésolutions de la reine, la déterminèrent à s'unir
ouvertement avec le duc et à éclater contre le prince. Gondi est
chargé d'en faire la proposition à son maître; mais il étoit trop
tard, et quoiqu'il sentît bien la faute qu'il avoit faite, faute dont
il fit l'aveu à son favori, le timide Gaston n'osa jamais rompre les
nouveaux engagements qu'il venoit de contracter avec un rival dont le
génie faisoit trembler le sien. Condé, trouvant une force nouvelle
dans une telle foiblesse, du fond de sa retraite demandoit avec
hauteur le renvoi de Tellier, Lionne et Servien, créatures du
cardinal, et qu'il appeloit par dérision les _sous-ministres_. Le duc,
n'osant s'y opposer, descendit jusqu'à la prière pour le déterminer à
se désister d'une demande que la reine regardoit comme le plus grand
des outrages. Il fut inébranlable. Ce fut vainement que Gondi, dans
plusieurs séances du parlement où cette question fut agitée, essaya,
par tous les moyens que put lui suggérer son adresse et son éloquence,
de vaincre les inconcevables irrésolutions de Gaston; celui-ci
persista dans son dessein ridicule de ménager à la fois et la reine et
Condé, et par cette conduite versatile trouva le secret de les
mécontenter tous les deux. Les sous-ministres furent renvoyés, sur
l'avis secret de Mazarin; mais la reine, par le mépris que lui
inspiroit Gaston, se fortifia dans la résolution de ne point céder à
Condé; et celui-ci, enhardi par les avances du duc et par les terreurs
qu'il lui inspiroit, osa bientôt braver la cour et revenir à Paris.

Sa situation à Saint-Maur étoit en effet assez embarrassante. Une
foule nombreuse de ses anciens partisans s'étoit d'abord rassemblée
autour de lui; mais presque tous avoient disparu lorsqu'ils eurent
reconnu que son intention étoit de les engager trop avant. Turenne
l'avoit abandonné, parce qu'il s'ennuyoit de la rébellion; Bouillon,
parce qu'il croyoit trouver plus de sûreté dans le parti de la cour;
le duc de Longueville, par lassitude; et La Rochefoucauld, si
maltraité dans la dernière guerre, ne cherchoit qu'à lui inspirer des
sentiments pacifiques. D'un autre côté, le renvoi des sous-ministres
ne laissoit plus aucun prétexte à son éloignement. Sa soeur, le prince
de Conti, Nemours, étoient les seuls qui l'excitassent à la guerre.
Naturellement porté aux partis violents et décisifs, il les écoutoit
volontiers; mais, dans l'impuissance absolue où il se trouvoit alors
de suivre un tel conseil, il se trouva heureux que cette foiblesse
extrême de Gaston, toujours balançant entre lui et la cour, lui
fournît le moyen de rentrer à Paris sans danger. Il y revint donc
brusquement; et, avec son audace accoutumée, se rendit au parlement,
où il n'eut aucun succès, de là chez Gaston, qui, dissimulant le
chagrin que lui causoit son retour, se montra plus foible qu'il
n'avoit jamais été.

La reine, indignée d'une telle lâcheté, s'adressa alors à Gondi, le
sommant de lui tenir la parole qu'il lui avoit donnée, de s'opposer
aux entreprises du prince. L'intérêt du coadjuteur étoit sans doute de
ne pas violer une semblable promesse: il se mit donc en mesure de la
remplir, et, quelques jours après, parut au parlement avec un cortége
aussi nombreux que celui de Condé. De tels moyens n'étoient pas faits
pour intimider ce caractère intrépide: aussitôt le prince augmenta
lui-même sa suite, qu'il rendit plus effrayante encore que magnifique;
il parla plus hardiment que jamais dans le parlement contre les
liaisons de la régente avec Mazarin; il affecta de se tenir éloigné du
Palais-Royal, ou de n'en approcher que pour étaler aux yeux de la cour
le cortége insolent dont il étoit sans cesse accompagné; enfin les
choses en vinrent au point que la reine, outrée de son audace et de
cette foiblesse désespérante du duc d'Orléans, exigea de Gondi qu'il
se déclarât ouvertement contre Condé, et qu'il la servît même contre
la volonté de Gaston.

Il s'y décida, et la volonté ferme du favori finit par entraîner celle
du maître. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il employa d'abord
contre le prince un moyen dont la cour avoit usé peu de temps
auparavant pour le perdre lui-même: Châteauneuf, qui, d'après les
arrangements pris, devoit bientôt rentrer au ministère; Molé, que tant
de raisons rendoient contraire à Condé, furent appelés dans un
conseil, où l'on dressa contre lui une pièce qui le peignoit sous les
traits les plus odieux; et certes, pour lui donner tous les caractères
d'un rebelle, il n'y avoit malheureusement qu'à rassembler les faits.
Le parlement, la chambre des comptes, la cour des aides, le corps de
ville furent mandés au palais par députés, et y entendirent d'abord la
lecture de cette foudroyante Philippique. Condé, alarmé, veut se
justifier dans la séance du lendemain, et interpelle Gaston de venir à
son secours: Gaston s'y refuse, et Gondi, qui lui a inspiré le courage
de risquer ce refus, l'y fait persister, malgré les sollicitations
pressantes de son impérieux rival. Cependant le duc, tout en refusant
de l'accompagner, se laisse arracher un écrit, dans lequel il a l'air
de justifier le prince des inculpations dirigées contre lui, et
principalement de ses intelligences avec les Espagnols, intelligences
qui n'étoient que trop réelles, et plus actives que jamais en ce
moment, à cause du péril où il croyoit se trouver. Muni de cette
pièce, Condé vole à la grand'chambre, et en même temps qu'il y
renouvelle son apologie, accuse ouvertement le coadjuteur d'être
l'auteur des calomnies présentées par la reine contre lui. Celui-ci
réplique avec une hauteur qui put passer pour téméraire: car si Condé
eût voulu relever une parole outrageante qui lui étoit échappée,
Gondi, mal accompagné ce jour là, eût peut-être couru risque de la
vie. Le prince ne le fit point, ou par mépris, ou par grandeur d'âme.
Son ennemi n'éprouva d'autre désagrément que d'être hué en sortant par
le parti opposé; et, échappé à ce danger, alla se préparer à en braver
le surlendemain de plus grands. La reine l'y excita elle-même, et
concerta avec lui tous les préparatifs de cette journée fameuse. Elle
mit à sa disposition une partie des troupes de la garde; les habitants
du pont Saint-Michel et du pont Notre-Dame, vendus à ce chef de parti,
reçurent l'ordre de se tenir prêts au premier signal; ils eurent un
mot de ralliement; Gondi alla la veille reconnoître le champ de
bataille, marquer les postes, et la grand'chambre prit l'aspect d'une
ville assiégée. L'audacieux prélat y arriva le premier, entouré de
tous ses amis; Condé ne tarda pas à s'y rendre avec des forces à peu
près égales. Gaston, résolu à se déclarer pour le vainqueur, affecta
de garder la neutralité en se renfermant dans son palais.

On s'étoit assemblé pour délibérer sur l'accusation portée contre le
prince. Son impatience ne lui permit pas de laisser entamer la
délibération; et dès qu'il eut pris place, il commença à se plaindre
de cet appareil menaçant dont les avenues du palais et la
grand'chambre elle-même offroient le spectacle extraordinaire, et
lança à Gondi un trait piquant que celui-ci releva sur-le-champ avec
une insolence qui mit le prince hors de lui-même. Il répliqua par un
propos menaçant; Gondi y répondit par une bravade plus insolente
encore. Dans un moment, comme si cette parole eût été le signal du
combat, l'assemblée entière se lève avec un bruit effroyable, chacun
court se ranger auprès de son chef, les présidents se jettent entre
ces deux troupes, toutes les deux armées, et prêtes à s'élancer l'une
sur l'autre; ils pressent, ils conjurent, ils supplient; ils demandent
surtout que l'on fasse disparoître cette foule de gens qui entourent
le sanctuaire de la justice, les armes à la main. Condé cède le
premier, et ordonne à La Rochefoucauld de faire retirer ses amis;
Gondi sort de son côté pour donner également aux siens le signal de la
retraite: au tumulte que l'on vient d'apaiser dans la grand'chambre
succède tout à coup dans la grand'salle un tumulte plus affreux
encore, dès que le coadjuteur y paroît. À sa vue, quelques partisans
du prince tirent l'épée en criant _au Mazarin!_ ceux de Gondi en font
autant: dans un moment, les deux troupes, jusqu'alors confondues, se
séparent, se forment sur deux files, se mesurent de l'oeil, sont
prêtes à se précipiter l'une sur l'autre, agitant, avec la fureur la
plus effrénée, des sabres, des épées, des pistolets; le sang va
couler. La présence d'esprit de Crénan, capitaine des gardes du prince
de Conti, et de Laigues, son ami, qui étoit dans le parti opposé,
arrêta un massacre dont les suites étoient incalculables, et pouvoient
amener la destruction entière de Paris. Il fut convenu que les deux
partis crieroient ensemble _vive le roi!_ sans rien ajouter. La salle
retentit aussitôt de ce cri unanime; on remet l'épée dans le fourreau,
et les partis se confondent comme auparavant.

Pendant que ces choses se passoient, Gondi couroit un affreux danger.
Dès qu'il avoit vu briller les armes, il avoit cherché à rentrer dans
le parquet des huissiers: La Rochefoucauld, maître de la porte, le
saisit au passage, le serra entre les deux battants, criant à ses amis
de se dépêcher de le tuer, tandis qu'un misérable de la dernière
classe du peuple qui l'avoit poursuivi, le voyant ainsi engagé entre
la grand'salle et le parquet, levoit un poignard pour l'en frapper.
Les amis du duc eurent horreur de sa proposition, et refusèrent de lui
prêter un aussi infâme ministère; l'assassin fut contenu de l'autre
côté par d'Auvilliers; et Champlâtreux entrant presqu'au même instant
dans le lieu où se passoit cet odieux événement, repoussa La
Rochefoucauld avec indignation, et délivra le prélat[179]. La scène se
prolongea dans la grand'chambre, où les deux ennemis rentrèrent
ensemble, en s'accablant d'injures.[180] Le désordre alloit peut-être
renaître avec des suites plus affreuses, lorsqu'enfin persuadés par
les ardentes supplications du premier président et des gens du roi,
les deux chefs consentirent à faire sortir leurs créatures, l'un par
les degrés de la Sainte-Chapelle, l'autre par le grand escalier. Cette
foule étoit à peine dissipée, que la compagnie se sépara.

          [Note 179: L'action de Champlâtreux étoit d'autant plus
          digne d'éloges, qu'il avoit été de tout temps l'ennemi de
          Gondi et l'ami de Condé. Du reste, on est forcé de convenir
          que l'auteur des Maximes commit ici une action atroce,
          qu'aucun ressentiment ne peut justifier.]

          [Note 180: Le coadjuteur se plaignit de ce que La
          Rochefoucauld avoit voulu le faire assassiner. «Traître,
          répondit celui-ci, je me soucie peu de ce que tu
          deviennes.»--«Tout beau! La Franchise, notre ami, repartit
          le prélat; vous êtes un poltron; et je suis un prêtre: le
          duel nous est défendu.» _La Franchise_ étoit le nom de
          guerre que l'on donnoit, dans la fronde, au duc de La
          Rochefoucauld; et Gondi avoue que ce fut à tort qu'il
          l'appela _poltron_. «Je mentis, dit-il, car il est
          assurément fort brave.» Ce qui n'empêche pas que ce qu'il
          avoit fait ne fût fort lâche.]

Gondi reconnut alors qu'il s'étoit trop avancé, que la lutte étoit
trop inégale entre lui et un prince du sang du caractère de Condé.
L'impossibilité de la soutenir plus long-temps sans s'exposer aux plus
grands dangers, le détermina à user du conseil que lui donna Gaston,
de se faire défendre par la reine d'assister aux séances du
parlement[181]. Cependant Condé, maître du champ de bataille,
continuoit de demander hautement raison de l'écrit publié contre lui,
et faisoit rendre des arrêts en sa faveur; Gaston restoit toujours
dans son indécision accoutumée; et la reine, après avoir long-temps
refusé de s'expliquer sur les remontrances que lui adressoit la
compagnie, tant en faveur du prince que contre les liaisons qu'elle
continuoit d'avoir avec Mazarin, commençoit à mollir sensiblement, et
paroissoit disposée à entrer dans tous les accommodements qu'on lui
proposoit. Mais la face des choses alloit changer encore plus
rapidement que jamais: cette douceur affectée n'étoit qu'une feinte
conseillée par Mazarin lui-même pour gagner du temps, et atteindre une
époque solennelle qui devoit nécessairement produire une grande
révolution dans la situation des partis. Cette époque étoit celle de
la majorité du roi. Condé, qui n'étoit point la dupe de ces vaines
apparences, ne voyoit arriver qu'avec effroi un événement qui alloit
accroître les forces de ses ennemis de tout le prestige attaché à
l'autorité royale. Il eût dû le prévoir sans doute; mais
l'imprévoyance étoit le vice radical de presque tout ce qui se faisoit
alors, et l'on a pu remarquer que les plus habiles étoient sans cesse
occupés à combattre ce qu'il y avoit de faux dans leur position. À
mesure que ce moment fatal approchoit, le prince sentoit redoubler ses
terreurs; mille soupçons funestes l'agitoient; pour peu que le peuple
eût semblé ému du spectacle imposant qu'on alloit étaler à ses yeux,
on pouvoit profiter de cette impression pour l'arrêter de nouveau, et
abattre ainsi son parti. Plusieurs indices porteroient à croire qu'on
en avoit conçu le dessein: il est certain du moins qu'il en eut la
crainte; et, déterminé par un motif si puissant à ne point assister à
la majorité, il écrivit au roi pour s'en excuser, et sortit de Paris
la veille même du jour consacré à cette grande cérémonie.

          [Note 181: Cette défense, à laquelle Molé prit part, sans
          savoir que Gondi la désirât, lui valut de la part de
          celui-ci de très-vifs remerciements, dont le premier
          président fut touché. Ce fut là le commencement d'une amitié
          mutuelle que la belle action de Champlâtreux avoit déjà
          préparée, et qui, de part et d'autre, se maintint
          constamment et sans la moindre altération.]

Tandis qu'elle se faisoit avec une pompe que commandoit la politique,
et que rien encore n'avoit égalé, le prince étoit à Trie, où il
essayoit inutilement d'entraîner le duc de Longueville dans sa
révolte. Le chagrin qu'il en conçut s'accrut encore par la nouvelle
des changements opérés, le jour même de la majorité, dans le
ministère, changements qui, bien qu'arrangés depuis long-temps[182],
sembloient n'avoir été faits que pour le braver. Dans les perplexités
où le jetoient et le fâcheux état du présent et l'incertitude plus
fâcheuse encore de l'avenir, il revint, malgré les instigations
continuelles de ses amis, à des sentiments plus modérés, et résolut de
tenter encore son accommodement avec la cour. Une perfidie de Gaston
empêcha l'exécution de ce projet, qui sans doute eût épargné à la
France une longue suite de malheurs. Condé lui avoit envoyé un nouveau
plan de pacification, et étoit allé attendre sa réponse à
_Angerville_, en Gâtinois: le duc, dont l'intérêt n'étoit pas de le
voir revenir, forcé cependant de lui répondre, et de ménager les
apparences, lui envoya un courrier, qui, se trompant à dessein[183],
d'après l'ordre secret qu'il en avoit reçu, alla d'abord à
_Angerville_ en Beauce, et ne se rendit au lieu indiqué que
vingt-quatre heures après le départ de l'impatient Condé. Furieux de
voir ses avances méprisées, aigri encore par les avis que lui donnoit
Chavigni de ne point se fier aux promesses de la cour, sans cesse
excité par son conseil, qui ne cessoit de lui répéter que, dès qu'il
auroit tiré l'épée, tout seroit à ses pieds; encouragé surtout par les
marques d'attachement que lui prodigua la ville de Bourges, où il
venoit de se retirer, ce prince ne voulut rien entendre, lorsqu'on lui
apporta dans cette ville, de la part de la reine, des conditions aussi
favorables qu'il pouvoit les désirer. Lénet fut envoyé en Espagne pour
achever les traités ébauchés avec l'archiduc; Nemours alla prendre le
commandement des troupes renfermées dans Stenai; et, suivi de La
Rochefoucauld, Condé prit la route de la Guienne, avec l'espoir, en
apparence très-fondé, de soulever toutes les provinces environnantes.

          [Note 182: Châteauneuf, qu'il détestoit, fut nommé premier
          ministre, comme il avoit été convenu entre la reine et le
          coadjuteur; on rendit les sceaux à Molé; La Vieuville fut
          mis à la tête des finances, et l'on éloigna du conseil
          Chavigni, qui étoit dévoué au prince.]

          [Note 183: Voltaire prétend que ce fut la reine qui envoya
          ce courrier, et qu'il se trompa sans dessein. C'est une
          erreur que démentent la plupart des mémoires du temps.]

L'effet ne répondit point à son attente; et son génie militaire, sa
prodigieuse activité ne purent faire que de nouvelles levées ne
fussent pas vaincues par de vieux soldats que lui-même avoit aguerris.
Le comte d'Harcourt, qu'on envoya d'abord à sa poursuite, eut
constamment l'avantage sur lui; mais Condé, qui, à la place de son
ennemi, l'eût entièrement détruit si celui-ci eût été à la sienne, ne
se laissa pas même entamer; et la marche de ce grand général jusqu'à
Bordeaux doit être considérée, vu l'insuffisance de ses moyens, comme
un de ses plus hauts faits militaires. À peine fut-il arrivé dans
cette ville, que la cour pensa à marcher sur ses pas; mais, pour
exécuter ce projet, il falloit le consentement des frondeurs, surtout
celui de Gondi. Elle l'obtint, en lui montrant pour prix de sa
fidélité le don immanquable du chapeau[184], premier objet de tous ses
désirs. L'aveu de Gaston suivit nécessairement le sien; mais le
coadjuteur ne poussa point la complaisance jusqu'à abandonner ce
prince à la reine, qui désiroit vivement l'emmener avec elle. Il ne
pourroit dominer un personnage de ce caractère qu'en le gardant auprès
de lui; et d'ailleurs l'intérêt de Gaston étoit de rester à Paris,
puisqu'il n'ignoroit pas que Mazarin, quoique absent, continuoit seul
à gouverner la cour.

          [Note 184: Il n'avoit encore que la nomination de France à
          cette place éminente, nomination qui pouvoit être révoquée.]

Ici les intrigues se compliquent plus que jamais, et la situation de
chaque parti semble devenir plus embarrassante. Le coadjuteur, sur une
simple promesse, avoit laissé la reine échapper de ses mains; c'étoit
une grande faute, car il résultoit de la position nouvelle de cette
princesse qu'elle pouvoit ou rappeler son ministre ou faire la paix
avec Condé, pour écraser ensuite les frondeurs. Si elle s'arrêtoit au
premier parti, en se déclarant pour elle, Gondi se perdoit dans
l'esprit de Gaston, le peuple l'abandonnoit entièrement, et la bonne
foi de Mazarin devenoit la seule garantie de la récompense qu'il
attendoit; s'il la prévenoit dans le second, en déterminant Gaston à
recevoir à l'instant même les avances que le prince ne cessoit de lui
faire, sa nomination étoit aussitôt révoquée, et sa fortune rejetée de
nouveau dans tous les hasards des troubles politiques. Dans un tel
état de choses, toute résolution ferme et absolue sembloit
dangereuse[185]: cette indécision de son maître, qui l'avoit si
souvent désespéré, se trouva propre à le servir. Il résolut, et rien
n'étoit plus aisé sans doute, de maintenir Gaston toujours flottant
entre la cour et Condé, toujours négociant avec l'un et l'autre, de
manière à inspirer à la reine assez de crainte pour qu'elle jugeât
imprudent de trop s'avancer, assez de confiance pour qu'elle ne crût
pas nécessaire de rien précipiter. Tandis qu'il espéroit gagner ainsi
l'époque qui devoit faire confirmer sa nomination au cardinalat, il
affectoit de se montrer plus fidèle que jamais à la cour, en
maintenant le parlement dans ses mauvaises dispositions à l'égard de
Condé, en laissant même enregistrer un arrêt du conseil, qui le
déclaroit lui et ses adhérents criminels de lèse-majesté, si dans
l'espace d'un mois ils n'avoient déposé les armes; et rien en effet ne
pouvoit mieux remplir ses vues que d'achever de brouiller ainsi la
régente avec le prince, sans enlever entièrement à celui-ci l'espoir
de s'unir de nouveau avec Gaston. D'un autre côté, l'ambition de
Châteauneuf le servoit au gré de tous ses voeux, en suscitant sans
cesse des obstacles au retour de Mazarin, retour que ce ministre
craignoit peut-être plus que Gondi lui-même, puisqu'il devoit être
nécessairement le signal de sa disgrâce. À force de souplesse,
d'activité dans son travail, d'intrigues de toute espèce, il étoit peu
à peu parvenu à rendre moins pénible à la reine l'absence du cardinal;
il avoit même conçu quelque espoir de l'en détacher tout-à-fait en
créant un simulacre de premier ministre dans la personne du prince
Thomas de Savoie, parent de cette princesse, ce qu'elle avoit vu avec
une sorte de complaisance. Cependant, par un retour singulier, Condé
se voyoit réduit à désirer le rappel de son ennemi, n'imaginant plus
que ce seul moyen de forcer Gaston à revenir à lui, et à lui rendre
ainsi le parlement, la capitale et toutes les grandes villes du
royaume. Tel étoit le but d'une foule de négociations insidieuses
qu'il conduisoit à la fois à Bruyll, à Paris, à la cour, et dont
Gourville[186] étoit l'agent infatigable.

          [Note 185: Il avoit pensé à former un _tiers-parti_ en
          provoquant l'union des parlements et des grandes villes, et
          en mettant Gaston à leur tête. Il est hors de doute qu'il se
          fût ainsi rendu formidable, et que c'eût été alors une
          nécessité de satisfaire son ambition. Mais Gaston fut
          épouvanté de l'audace d'un tel projet; et Gondi dit que
          lui-même en eut quelque scrupule, pensant au bouleversement
          horrible qu'il pouvoit amener dans le royaume: preuve
          nouvelle qu'il n'y avoit plus réellement dans l'état que
          deux puissances, le peuple et le roi.]

          [Note 186: Cet homme, également remarquable par son audace
          et par ses talents, qui, de simple valet de chambre du duc
          de La Rochefoucauld, étoit devenu l'ami, le confident et
          l'un des agents les plus nécessaires de Condé, avoit formé,
          quelque temps auparavant, de concert avec son maître, le
          projet hardi et dangereux d'enlever Gondi, pour soustraire
          Gaston à son invincible influence. Il forma son plan, et le
          conduisit avec autant de prudence que d'habileté. Gondi
          devoit être saisi et entraîné hors de Paris en sortant de
          chez madame de Chevreuse, qui habitoit l'hôtel de
          Longueville, rue Saint-Thomas-du-Louvre. Ce fut un hasard
          presque miraculeux qui le sauva.]

De toutes ces dispositions diverses, dont aucune n'échappoit à l'oeil
pénétrant de Mazarin, une seule lui causoit de sérieuses alarmes:
c'étoit le refroidissement de jour en jour plus marqué qu'il
découvroit dans la correspondance de la régente. Ces indices, toujours
croissants, lui firent enfin reconnoître qu'il étoit perdu s'il
tardoit un seul moment à rentrer en France: aussitôt toutes les
créatures qu'il avoit à la cour furent mises en mouvement auprès de la
reine pour la ramener à son ancien attachement, et tandis qu'on
ranimoit ainsi, sans beaucoup d'efforts, une affection dont les
traces étoient si profondes, le cardinal se préparoit à donner un
grand éclat à son retour, en essayant d'entamer avec les Espagnols des
négociations pour la paix générale, et d'acheter au duc de Lorraine la
petite armée qu'il mettoit en quelque sorte à l'enchère de toutes les
puissances de l'Europe[187]. N'ayant pu réussir dans ces deux projets,
il en forma un troisième, moins brillant peut-être, mais sans doute
plus utile à ses intérêts: ce fut de gagner les commandants des places
frontières, et de les décider à lui fournir chacun une partie de leurs
troupes, d'en former une armée et de se présenter au roi avec ce
renfort. Il y parvint avec beaucoup de promesses et un peu d'argent.
Huit mille hommes furent ainsi réunis auprès de Sedan, et le maréchal
d'Hocquincourt, qui d'ailleurs en avoit l'ordre secret de la cour,
consentit à les commander[188]. Mazarin avoit eu, pendant cet
intervalle, assez de pouvoir pour se faire donner, par le roi
lui-même, un ordre très-pressant de revenir, et, muni de cette pièce
importante, il se prépara à rentrer en France à la tête de cette
petite armée.

          [Note 187: Charles IV, chassé deux fois de ses états, alors
          envahis par les François, erroit dans l'Europe, à la tête
          d'une armée de dix mille hommes, seul reste de sa première
          grandeur, et dont il trafiquoit avec tous les souverains,
          combattant tour à tour pour les partis les plus opposés;
          suivant qu'il étoit plus ou moins payé.]

          [Note 188: Ce maréchal est le même qui, servant le parti des
          frondeurs pendant le siége de Paris, écrivoit à madame de
          Montbason ce billet fameux: _Péronne est à la belle des
          belles_. Par un retour qui n'est que trop commun dans cette
          guerre singulière, il montroit alors à la cour le plus
          entier dévouement; et dans cette circonstance, il poussa la
          flatterie envers Mazarin jusqu'à faire prendre à ses troupes
          l'écharpe verte, qui étoit la livrée de ce ministre. Chaque
          chef avoit alors ses couleurs et sa livrée: les troupes de
          Condé portoient l'isabelle; celles de Gaston le bleu; celles
          d'Espagne, qui vinrent après, le rouge; les royalistes
          portoient l'écharpe blanche.]

La nouvelle inattendue de ce retour fut un coup de foudre pour Gondi:
c'est alors qu'il reconnut la faute irréparable qu'il avoit faite de
laisser la régente sortir de Paris; cette faute, ainsi qu'il le dit
lui-même avec une confusion profonde, étoit _des plus lourdes,
palpable, impardonnable_; elle changeoit toute la face des affaires;
et le seul parti qui lui restoit à prendre étoit d'en atténuer autant
que possible les effets. Vainement donc la régente fit mille
tentatives pour obtenir de lui, au sujet de ce retour projeté du
cardinal, un consentement d'où dépendoit entièrement celui de Gaston;
il ne voulut rien écouter. Il exhala son dépit en reproches et en
menaces, et remplissant l'âme de Gaston de toute l'ardeur dont il
étoit lui-même enflammé, il l'entraîna sur-le-champ au parlement, où
recommencèrent aussitôt et avec une fureur nouvelle toutes les scènes
que la haine contre ce ministre, l'intérêt, la crainte, toutes les
passions y avoient si souvent et depuis si long-temps excitées.
Plusieurs séances très-orageuses se succédèrent en peu de jours et se
terminèrent par un arrêt terrible contre Mazarin, dans lequel on
défendoit aux commandants de place, aux maires et échevins des villes,
de lui livrer passage, où l'on ordonnoit des députations au roi, pour
lui présenter ce retour comme une calamité publique.

La cour, prenant alors une marche nouvelle parce qu'en effet sa
situation n'étoit plus la même, au lieu de chercher désormais à
arrêter les excès du parlement, prit la résolution de l'abandonner à
lui-même, persuadée avec raison que l'anarchie poussée au dernier
période ne pouvoit manquer d'être favorable au retour de l'autorité.
En conséquence de ces dispositions nouvelles, Molé, dont la fermeté ne
pouvoit plus lui être utile, fut appelé auprès du roi, dans la crainte
que, s'il restoit à Paris, le duc d'Orléans ne s'emparât des sceaux.
Il partit, emmenant avec lui le surintendant et toute la chancellerie.
Beaucoup de personnes de qualité suivirent son exemple, et quittèrent
la capitale, comme un séjour désormais mal assuré. Bouillon et
Turenne, que Gaston vouloit faire arrêter, se sauvèrent, par
l'assistance même de Gondi[189]; Laigues et Noirmoutiers se rangèrent
du côté de la cour; la duchesse de Chevreuse elle-même, détachée du
coadjuteur par la jalousie que lui causoient ses liaisons avec la
princesse Palatine, suivit le même parti. Ces départs successifs
jetoient l'alarme dans Paris: Gaston l'augmentoit encore par la
violence de ses procédés. Avant le départ du premier président, il
avoit excité clandestinement une émeute de la plus vile populace,
s'imaginant donner ainsi à la cour une preuve de l'horreur que les
Parisiens avoient pour le ministre exilé; ces misérables avoient osé
assiéger la maison de Molé, et l'intrépide magistrat les avoit
dissipés par sa seule présence. À peine fut-il parti, que le duc,
retournant au parlement, où les esprits aigris, irrités par le
désordre des séances précédentes, étoient préparés à tous les excès, y
annonça comme certain, ce qui jusqu'alors n'avoit été qu'un événement
probable, le retour de Mazarin; et les dispositions de la cour
tellement favorables à ce retour, qu'elle-même l'avoit ordonné. À ces
mots, la faction poussa des cris de rage; les opinions les plus
violentes, les plus désordonnées se succédèrent avec les mouvements
les plus impétueux; et du sein de ce fracas de paroles sortit enfin
cet arrêt fameux qui, déclarant de nouveau le cardinal criminel de
lèse-majesté, perturbateur du repos public, proscrivoit sa tête et
fixoit même le prix de cette proscription[190]. Des conseillers furent
nommés pour aller sur la frontière armer les communes, et élever
partout des obstacles à son passage; un autre arrêt, adressé à tous
les parlements, les invita à prendre les mêmes mesures contre cet
ennemi de l'état. Cependant, chose vraiment remarquable, au milieu de
tant d'attentats contre le ministre, l'autorité royale commençoit à
faire sentir son ascendant; un roi majeur imposoit à ces brouillons,
qui jusque-là avoient suivi aveuglément l'impulsion de leurs chefs. Ce
fut donc vainement que Gaston et Gondi, qui sentoient que des arrêts
étoient bien peu de chose contre une armée, essayèrent d'entraîner le
parlement à lever des contributions, et à soudoyer des troupes pour
s'opposer efficacement à la rentrée du cardinal. Cette proposition fut
rejetée d'une voix presque unanime, comme attentatoire à l'autorité du
souverain. Ainsi on reconnoissoit cette autorité et on l'outrageoit
tout à la fois, par une contradiction qui confondoit ceux mêmes qui se
livroient à des démarches si inconsidérées[191].

          [Note 189: Le prélat avoit été chargé lui-même de les
          arrêter; mais, n'ayant pu se résoudre à trahir à ce point
          l'amitié, il les fit avertir secrètement de sa commission,
          et leur laissa le temps de sortir de Paris. Gaston, à qui il
          eut la confiance de l'avouer quelques jours après, ne lui en
          sut aucun mauvais gré.]

          [Note 190: Cette proscription fut calquée sur celle de
          l'amiral Coligni. L'histoire du président de Thou ayant
          appris qu'elle avoit été portée à la somme de 50,000 écus,
          la tête de Mazarin fut mise au même prix; et il fut ordonné
          qu'on prélèveroit cette somme sur la vente de sa
          bibliothèque. Toutefois le peuple sembla ne point partager
          ici la passion violente de ses magistrats. L'arrêt fut
          tourné en ridicule, et Marigni fit afficher dans Paris une
          répartition des 150,000 livres; tant pour qui couperoit le
          nez au cardinal, tant pour une oreille, tant pour un oeil,
          tant pour qui le feroit eunuque, etc.]

          [Note 191: Gondi reprochant un jour ces contradictions au
          procureur-général Talon: «Que voulez-vous, répondit
          celui-ci, nous ne savons plus ce que nous faisons; _nous
          sommes hors des grandes règles_.» Mot dont il ne sentoit pas
          lui-même toute la force: car il y avoit long-temps qu'on
          s'étoit mis en France hors des _grandes règles_ d'une
          société chrétienne; et le despotisme du règne qui venoit de
          finir, et l'anarchie qui signaloit les commencements du
          nouveau règne, étoient des conséquences de ce long
          égarement.]

(1652.) Cependant Mazarin s'avançoit en France, protégé par son armée;
et le maréchal d'Hocquincourt lui frayoit un passage, culbutant sans
peine les foibles milices que les commissaires du parlement avoient
rassemblées contre lui. Sur les avis qu'il recevoit de sa marche et de
ses succès, le parlement continuoit à rendre des arrêts
contradictoires; protestant hautement contre le retour du ministre,
même après une déclaration du roi, qui faisoit connoître que ce retour
étoit son ouvrage, refusant l'offre que lui faisoit Condé de ses
services contre l'ennemi commun, éludant sans cesse les propositions
de Gaston, qui ne cessoit de demander la création d'une force
militaire imposante, et l'union avec les autres parlements. La
conduite bizarre de cette compagnie jetoit le duc et Gondi dans un
embarras inexprimable: le premier, plus jaloux que jamais des qualités
brillantes de son illustre rival, eût préféré sans doute de continuer
à flotter entre les partis; mais la nullité absolue à laquelle le
réduisoient de tels arrêts ne lui montroit plus d'autre ressource que
dans cette jonction avec Condé, pour laquelle il avoit une si grande
répugnance: car de former lui-même une _tiers-parti_, de lever de son
côté l'étendard de la révolte, l'idée seule l'en faisoit frémir, et
toute l'éloquence de son favori, qui avoit formé le plan de ce
tiers-parti[192], ne put jamais l'y déterminer.

          [Note 192: _Voy._ pag. 268.]

Celui-ci étoit dans une position plus embarrassante encore, par ses
engagements avec la cour, qui l'empêchoient d'entrer dans cette union
déjà méditée entre le prince et le duc d'Orléans, par ses vues
secrètes d'ambition qui lui rendoient Mazarin odieux et son retour
insupportable, par la difficulté qu'il trouvoit à empêcher entre les
deux princes un rapprochement dont la nécessité devenoit pour Gaston
de jour en jour plus évidente. Il étoit impossible sans doute qu'il
se tirât complétement de ce labyrinthe inextricable où la force des
événements l'avoit engagé; mais il fit du moins tout ce qu'il étoit
possible de faire. Prévoyant que le premier soin de Mazarin, à son
retour, seroit d'empêcher sa promotion au cardinalat, il intrigua à la
cour de Rome; et, profitant de l'aversion naturelle que le pontife
avoit pour ce ministre, qu'il avoit connu dans sa jeunesse et dont il
avoit su apprécier l'esprit intrigant et le caractère artificieux, il
fit hâter sa nomination qui fut déclarée la veille même du jour où
l'on reçut de la cour l'ordre qui la révoquoit. Ménageant toujours la
reine pour ne pas se fermer toutes les voies au ministère, il
remplissoit la promesse qu'il lui avoit faite de ne point s'unir
lui-même avec Condé, et la forçoit en quelque sorte à ne pas trouver
mauvais qu'il laissât Gaston suivre ce parti, le seul en effet qu'il
lui fût possible de prendre. Enfin, quoique sa nouvelle dignité, dont
la source étoit inconnue au plus grand nombre, offrît mille moyens à
ses ennemis de calomnier ses intentions, de le présenter comme vendu à
la cour et à Mazarin, il conserva la faveur du duc, parce que celui-ci
connoissoit tout le mystère de cette conduite, vraiment inexplicable
aux yeux du public. Pour jouer plus sûrement tant de rôles différents,
Retz, (c'est ainsi que nous nommerons désormais le nouveau cardinal)
affecta, dès ce moment, de n'en plus jouer aucun. Sa haute dignité ne
lui permettoit plus de paroître aux séances du parlement[193]: il
saisit avec joie une si favorable occasion de s'absenter entièrement
de ces assemblées, qui, comme il le dit lui-même, «n'étoient plus que
des cohues non-seulement ennuyeuses, mais insupportables.» Il courut
pour la seconde fois se renfermer à l'archevêché; et, dans cette
retraite, commandée par la plus subtile politique, conseiller secret
de Gaston, qu'il dirigeoit dans ses nouveaux rapports même en évitant
de les partager, il attendoit ainsi, et en quelque sorte sans danger,
le moment où il pourroit reparoître sur la scène, libre d'y jouer
alors le personnage qui lui sembleroit le plus convenable à ses
intérêts.

          [Note 193: Le cérémonial romain défendoit aux cardinaux de
          se trouver à aucune cérémonie publique jusqu'à ce qu'ils
          eussent _reçu le bonnet_; d'ailleurs cette dignité ne
          donnant aucun rang dans le parlement que lorsqu'on y suivoit
          le roi, Retz n'auroit pu y siéger qu'en qualité de
          coadjuteur, et n'y avoit place qu'au-dessous des ducs et
          pairs, ce qui n'étoit pas compatible avec les prétentions
          des membres du sacré collége.]

Turenne, Mazarin et les deux princes, vont maintenant occuper sur
cette scène les premiers rangs. L'arrivée du ministre à Poitiers, où
résidoit alors la cour, avoit fait disparoître aussitôt tous ses
concurrents. L'ambitieux Châteauneuf s'étoit vu forcé de se retirer
pour aller mourir dans l'exil; et le prince Thomas étoit retombé dans
la nullité la plus absolue. Mazarin, soit qu'il possédât au suprême
degré l'heureux don de captiver les esprits, soit que, suivant la
belle expression de Bossuet, il fût «devenu nécessaire, non-seulement
par l'importance de ses services, mais encore par des malheurs _où
l'autorité souveraine étoit engagée_,» avoit eu l'art de se rendre
aussi agréable au jeune roi qu'il l'avoit jamais été à sa mère, et
dirigeoit ainsi les affaires avec une puissance plus absolue peut-être
qu'auparavant. Gaston, qui venoit enfin de se déclarer ouvertement
pour Condé, avoit formé une petite armée, destinée, sous les ordres de
Beaufort, à agir de concert avec les troupes espagnoles et françoises
que Nemours amenoit de Flandre pour le service du prince[194].
Celui-ci entra en France sans éprouver la moindre résistance, parce
que les troupes du roi étoient divisées; et, s'avançant jusqu'à
Mantes, son dessein étoit de prendre le chemin de la Guienne, afin de
renfermer la cour entre ses troupes et celles avec lesquelles
manoeuvroit Condé. Mais la régente ne lui en laissa pas le temps: elle
avoit maintenant d'aussi fortes raisons pour revenir à Paris et y
combattre l'ascendant d'une faction qui menaçoit d'entraîner tout le
royaume, qu'elle en avoit eu pour le quitter avant l'arrivée du
cardinal; et, laissant assez de troupes au comte d'Harcourt pour tenir
Condé en échec dans la Guienne et l'empêcher d'en sortir, elle revint
côtoyant la Loire, protégée par une armée inférieure en forces à celle
de Nemours, et dont le commandement fut partagé entre Turenne et le
maréchal d'Hocquincourt. Cette armée, après avoir repris, presque sans
coup férir, la ville d'Angers, que le duc de Rohan avoit soulevée un
moment en faveur du prince, s'avança jusqu'à Blois et sembla menacer
Orléans. Cette ville étoit le chef-lieu de l'apanage de Gaston.
Devoit-il en fermer les portes aux troupes du roi? C'étoit là une
action hardie dont, en sa qualité de prince, les suites
l'effrayoient[195]; et c'en étoit assez pour le faire retomber dans
ses anciennes perplexités. Enfin il se décida à y envoyer
_Mademoiselle_, sa fille aînée, pour y soutenir ses partisans contre
ceux de la cour: elle partit, la tête exaltée sur la mission dont elle
étoit chargée[196], et entra à Orléans par une brèche que lui
ouvrirent quelques habitants, les autorités locales ayant refusé de la
recevoir. La possession d'Orléans ouvroit à l'armée des frondeurs les
provinces d'outre-Loire, et l'armée royale étoit encore trop foible
pour s'opposer à leurs progrès; mais la mésintelligence des chefs
l'empêcha de profiter de cet avantage, et sauva ainsi la cour d'un
très-grand danger, Nemours voulant absolument que les deux armées
réunies se rapprochassent de Condé pour lui porter secours, Beaufort,
d'après les ordres secrets de Gaston et de Retz, refusant de passer
la Loire et d'abandonner ainsi Paris aux entreprises de l'armée
royaliste[197]. Des chefs la discorde passa aux officiers, de ceux-ci
aux soldats, à un tel point que plus d'une fois les troupes des deux
princes furent sur le point de se charger; et, profitant de ces
divisions, l'armée du roi remontoit la Loire, mettant toujours cette
rivière entre elle et l'armée des frondeurs.

          [Note 194: Lorsque cette armée, composée d'environ 12000
          hommes, entra en France, il s'éleva un cri dans le parlement
          contre une alliance aussi manifeste avec les ennemis de
          l'état. Gaston soutint en pleine assemblée que ces troupes
          étoient allemandes et non espagnoles, et qu'elles étoient à
          sa solde: «Je voulus, dit Gondi, lui faire honte d'une
          manière de parler si contraire aux vérités les plus connues.
          Il répondit en se moquant de moi: Le monde veut être
          trompé.»]

          [Note 195: On lui représentoit qu'après tout ce qu'il avoit
          fait, après avoir traité avec Condé et avec les ennemis de
          l'état, outragé la reine et son ministre, il n'y avoit plus
          à délibérer. «Nous autres princes, disoit-il à Gondi, nous
          comptons les paroles pour rien; mais nous n'oublions jamais
          les actions. La reine ne se souviendroit pas demain à midi
          de toutes mes déclamations contre le cardinal, si je voulois
          le souffrir demain matin; mais si mes troupes tirent un coup
          de mousquet, elle ne me le pardonnera jamais.»]

          [Note 196: On lui avoit persuadé que, si elle rendoit
          quelque service important au prince de Condé, jamais il ne
          feroit la paix, qu'il n'y mît pour condition son mariage
          avec le roi. Elle partit de Paris habillée en amazone, et
          accompagnée de mesdames de Fiesque et de Fronténac, qu'on
          appeloit ses _maréchales-de-camp_. Son père, qui connoissoit
          le tour romanesque de son esprit, dit en la voyant partir:
          «Cette chevalière seroit bien ridicule, si le bon sens de
          mesdames de Fiesque et de Fronténac ne la soutenoit.»]

          [Note 197: «Un prétendu démenti, que M. de Beaufort
          prétendit, assez légèrement, avoir reçu, produisit, dit le
          coadjuteur, un prétendu soufflet que M. de Nemours ne reçut
          aussi, au dire de bien des gens, qu'en imagination. C'étoit
          au moins, ajoute-t-il, un de ces soufflets problématiques,
          dont il est parlé dans les petites lettres de Port-Royal.»
          Celui-ci fondit sur l'autre l'épée à la main, et l'on eut
          beaucoup de peine à les séparer. Toutefois les excuses et
          les larmes de Beaufort parurent l'apaiser; mais il garda de
          cette aventure un ressentiment profond, qui éclata peu de
          temps après, comme nous aurons bientôt occasion de le dire.]

Pendant que toutes ces choses se passoient, la situation de Condé dans
la Guienne devenoit de jour en jour plus mauvaise. C'étoit vainement
que son audace et son génie luttoient, avec de misérables recrues,
contre l'excellente armée du comte d'Harcourt: ses prodiges de valeur
et de conduite ne faisoient que reculer une ruine qui sembloit
inévitable; et, se voyant sans ressource de ce côté par la foiblesse
extrême à laquelle il étoit réduit, il prévoyoit également de l'autre
une perte assurée, s'il ne trouvoit un moyen d'étouffer des discordes
dont l'effet eût été de détruire une armée, désormais son unique
espérance. Sa présence pouvoit seule rétablir l'ordre: il se décide à
partir; et, laissant le prince de Conti et la duchesse de Longueville
se disputer entre eux, et fomenter dans Bordeaux d'obscures cabales,
il traverse une grande partie de la France, déguisé, au travers d'une
foule de dangers dont le récit a un air presque romanesque, et arrive
inopinément aux avant-postes de son armée, lorsque la mésintelligence
entre Beaufort et Nemours étoit parvenue au dernier degré. À son
aspect, le courage du soldat est ranimé: Montargis, dont le siége
avoit été décidé, puis abandonné, ouvre ses portes à la première
sommation. Maître de cette ville, Condé forme le projet de surprendre
l'armée royale, dont les deux chefs s'étoient séparés à cause de la
disette des fourrages. Il marche pendant une nuit obscure sur une
partie de cette armée cantonnée près de Bléneau, et commandée par le
maréchal d'Hocquincourt, tombe sur ses quartiers, trop éloignés les
uns des autres, les enlève presque sans résistance, jette le désordre
et l'épouvante parmi ses troupes, et, sur le point de remporter une
victoire complète, se la voit arracher par Turenne, dont les belles
manoeuvres sauvent l'armée royale et la cour, qu'il avoit déjà
sauvées à l'attaque du pont de Gergeau[198]. Cependant ce succès,
quoique imparfait, jette un si grand éclat sur les armes de Condé,
qu'il croit pouvoir quitter sans danger le commandement de ses
troupes[199] et se rendre à Paris, où les avis secrets de Chavigni le
pressoient de venir pour déjouer, disoit-il, les intrigues de Retz,
dont l'ascendant sur Gaston devenoit de jour en jour plus dangereux,
et tendoit à le mettre entièrement hors de sa dépendance. Il est
certain que ni le duc ni son confident ne se soucioient de le voir
dans la capitale; qu'ils prirent, pour l'empêcher d'y arriver[200],
des mesures que Gaston n'eut pas ensuite le courage de soutenir; et
que, sans le bruit de ses exploits, qui l'avoit précédé, le prince
n'eût peut-être pas trouvé les portes ouvertes pour le recevoir.

          [Note 198: Cette attaque du pont de Gergeau avoit eu lieu
          pendant la marche de l'armée royale au-dessus d'Orléans;
          Turenne soutint, lui seizième, tout l'effort de quatre
          bataillons du régiment de l'Altesse, tandis que ses
          travailleurs élevoient derrière lui une barricade. Beaufort,
          qui commandoit cette attaque à l'insu de Nemours, et qui y
          fit marcher toute son armée, fut forcé de se retirer avec
          une très-grande perte. De là l'explication entre les deux
          beaux-frères, qui eut des suites si outrageantes et depuis
          si funestes.]

          [Note 199: Il les laissa sous les ordres de Tavannes, Valon
          et Clinchamp; mais, quels que fussent les talents de ces
          officiers, ils ne pouvoient le remplacer que bien
          imparfaitement, et ce fut une faute très-grande d'avoir
          quitté son armée dans des circonstances qui pouvoient lui
          devenir si favorables.]

          [Note 200: Ils sollicitèrent une assemblée de
          l'hôtel-de-ville, qui députa ensuite vers Gaston, pour lui
          dire «qu'il paroissoit contre l'ordre que M. le prince
          entrât dans la ville avant de s'être justifié sur la
          déclaration enregistrée contre lui au parlement.» Gaston
          répondit dans le sens de la députation, et rétracta sa
          réponse, lorsqu'il eut vu les mouvements de la populace
          ameutée par Chavigni.]

Il y entra au milieu des applaudissements de la populace, que Chavigni
avoit su émouvoir en sa faveur, mais avec l'improbation unanime de
tous les corps de Paris, qui ne pouvoient voir, sans en être indignés,
cet air de triomphe dans un sujet qui venoit de tailler en pièces une
partie de l'armée de son roi. Quoique Gaston eût avec lui toutes les
apparences d'une intelligence parfaite, et affectât même de
l'accompagner partout, le prince fut froidement reçu au parlement, à
la chambre des comptes, à la cour des aides; partout on lui reprocha,
du moins indirectement, l'état de rébellion dans lequel il sembloit
persister contre l'autorité légitime, et il ne put obtenir des
chambres assemblées que des arrêts nouveaux contre Mazarin:
l'autorisation qu'il demandoit de lever des troupes et de l'argent lui
fut refusée. Une assemblée de l'hôtel-de-ville, où il espéroit
dominer, ne lui fut guère plus favorable; et, sur l'invitation qu'il
lui fit d'écrire aux principales villes du royaume pour former une
_union_ avec la capitale, il fut seulement arrêté qu'il seroit fait
une députation au roi pour le supplier de donner la paix à son peuple.

La cour eût pu tirer un grand parti de cette disposition des esprits,
si elle ne se fût trop hâtée de manifester la ferme résolution de
maintenir le cardinal contre la haine publique, qui ne cessoit de le
poursuivre; mais une déclaration du roi envoyée sur ces entrefaites au
parlement, par laquelle il étoit sursis à tous les arrêts rendus
contre son ministre, et que la compagnie avoit ordre d'enregistrer
sur-le-champ, ramena, presque malgré eux, vers le prince un grand
nombre de ceux que le devoir commençoit à en éloigner. Les membres du
parlement, même les plus vertueux, dominés par l'esprit de corps, ne
vouloient pas que Mazarin pût se relever sur les débris de leurs
arrêts. L'exemple de cette grande corporation entraîna toutes les
autres; Condé entendit un cri unanime s'élever contre ce nom abhorré;
et les Parisiens oublièrent un moment le rebelle pour ne voir en lui
que l'ennemi du cardinal. Toutefois, malgré cette espèce de succès, il
étoit loin encore de dominer dans Paris. Les honnêtes gens, las de la
guerre civile, le voyoient avec d'autant plus de peine, que ses
partisans essayoient de l'y faire régner par la terreur, excitant à
toutes sortes de désordres cette populace qu'ils avoient soulevée.
Retz aigrissoit encore ce mécontentement par toutes les intrigues qui
lui étoient familières. Ainsi Condé, placé au milieu de tant
d'intérêts divers, dont aucun ne s'accordoit entièrement avec les
siens, ne se soutenoit réellement dans la capitale que par la haine
que l'on portoit à Mazarin. Toutefois ses égards et ses déférences lui
gagnèrent entièrement Gaston, qui lia enfin sa fortune à la sienne,
sans renoncer toutefois à écouter les conseils du coadjuteur.

Pendant ce temps, l'armée royaliste se rapprochoit de Paris en
exécutant divers mouvements, dont le but étoit de rompre les
communications de Condé avec l'armée des confédérés. Celle-ci, chassée
de Montargis par la disette des fourrages, alla se renfermer dans
Étampes. Ce fut alors que Turenne, chargé seul du commandement des
troupes royales, dont l'existence avoit été de nouveau compromise par
les imprudences de d'Hocquincourt, fit faire à l'armée royale un
mouvement qui la plaça entre Paris et l'armée rebelle, et déploya
cette belle suite de manoeuvres qui accrurent encore sa réputation
militaire, et le montrèrent à l'Europe comme un digne rival de Condé.
Tandis qu'il assiégeoit Étampes, vaillamment défendue par Tavannes, et
qu'il poursuivoit ce siége au milieu des contrariétés de toute espèce
que lui suscitoit la misère profonde des peuples et de la cour[201],
le duc de Lorraine, cet illustre aventurier dont nous avons déjà
parlé, entra en France avec son armée vagabonde; et, laissant partout
des traces horribles de son passage, vint camper auprès de Dammartin,
à sept lieues de Paris. Déjà vendu à Mazarin, il feignit de passer
tout à coup dans le parti des princes, qui allèrent au-devant de lui,
le comblèrent de caresses, et le reçurent dans Paris même avec les
plus grands honneurs. Le peuple imbécile, dont il venoit de dévaster
les campagnes, l'applaudit à son entrée, en même temps que le
parlement refusoit de le recevoir dans son sein, le traitant
publiquement d'ennemi de l'État. Mais, également insensible aux
honneurs et aux outrages, uniquement avide d'argent, il continua dans
Paris même de négocier avec la cour, et, après s'être fait chèrement
payer par elle sa retraite, se fit payer encore par les princes pour
rester, se conduisant, dit Talon[202], «comme un bandit qui n'a ni
foi ni loi, ni probité quelconque.» Turenne, que le traité conclu avec
lui avoit déterminé à lever le siége d'Étampes, et dont sa trahison
dérangeoit tous les plans, se conduisit avec tant de sang-froid et
d'habileté dans cette circonstance périlleuse qui devoit perdre un
général ordinaire, qu'au lieu de se trouver enfermé entre les deux
armées ennemies, comme on en avoit formé projet, il vint lui-même
assiéger le camp de l'étranger, et le força à se retirer en Flandre,
suivant ses premiers engagements. On ne peut exprimer la fureur des
princes et des Parisiens à cette fatale nouvelle: Condé surtout étoit
consterné; il savoit trop la guerre pour ne pas avoir déjà reconnu
que, dans la circonstance où il se trouvoit, elle ne pouvoit lui
offrir aucune chance favorable sans un tel auxiliaire, et cette
retraite sembloit anéantir toutes ses espérances.

          [Note 201: Les campagnes, ravagées par les soldats,
          n'offroient, dans tous les lieux où avoient passé les
          armées, que le spectacle d'une entière destruction. La
          cessation absolue du paiement des impôts avoit réduit la
          cour elle-même à une indigence qui semble à peine croyable,
          et souvent le roi manquoit des choses les plus nécessaires à
          la vie. Les troupes étoient dénuées de tout, et ne vivoient
          que de pillage; les blessés mouroient souvent faute de soins
          et de nourriture.]

          [Note 202: Il ne semble pas que, dans l'invasion de ses
          états, on se fût conduit envers lui avec plus de justice et
          de probité. Dans un système de politique extérieure commencé
          par Richelieu et continué par son élève Mazarin, on n'avoit
          pas le droit de reprocher à qui que ce fût de _n'avoir ni
          foi ni loi_.]

Du reste les négociations ne lui réussissoient pas plus que les armes.
Mazarin avoit su l'y engager depuis quelque temps par les conseils de
Chavigni, qui sans doute étoit dès-lors livré à la cour et au
ministre; et, consommé comme il l'étoit dans l'art de séduire et de
tromper, on peut juger quel parti le cardinal sut tirer de ces
négociations pour amuser et diviser les partis. Il est peu de
spectacle plus curieux que le manége dont la cour fut alors le
théâtre. Dès que Condé eut commencé à négocier, Gaston envoya aussitôt
des négociateurs. Le parlement, de son côté, arrêta des remontrances;
et tous d'accord sur un seul point, l'expulsion de Mazarin et
l'éloignement des troupes royales, se présentoient sur tous les autres
avec des intérêts entièrement opposés. Ce n'étoit des deux côtés
qu'entrevues, conférences, demandes, promesses, manoeuvres de toute
espèce, dans lesquelles on se jouoit mutuellement; où souvent les
négociateurs eux-mêmes traitoient contre les intérêts de ceux qui les
avoient envoyés. Condé se présentoit avec des prétentions
exorbitantes: Mazarin, sans les rejeter positivement, avoit grand soin
de leur donner de la publicité pour les faire traverser par Retz et
Gaston; sur les remontrances adressées par le parlement, le roi
l'invitoit à lui faire une députation solennelle pour traiter de la
paix concurremment avec les princes; et les princes, effrayés d'une
démarche qui, de même qu'au siége de Paris, pouvoit rendre cette
compagnie maîtresse des conditions du traité, traversoient, autant
qu'il étoit en eux, les rapports qu'elle prétendoit se créer avec la
cour. Les partisans de la guerre les aidoient dans cette manoeuvre:
Beaufort soulevoit la populace; les magistrats, qui n'avoient plus un
Molé à leur tête, poursuivis, maltraités à la sortie de leurs séances,
de jour en jour plus orageuses, n'osoient plus s'assembler; une
anarchie complète régnoit dans Paris; et cependant la cour, moins
traitable que jamais depuis l'éloignement du duc de Lorraine, tandis
qu'elle embarrassoit tous les partis dans des piéges si adroitement
tendus, profitoit du temps précieux qu'elle leur faisoit perdre pour
concentrer toutes les forces dont elle pouvoit disposer, préparer des
opérations militaires plus décisives, et finir la guerre d'un seul
coup.

Quoique Condé eût donné au parlement une parole solennelle de tenir
ses troupes toujours à dix lieues de la capitale, cependant, sous
prétexte que la cour, après avoir pris le même engagement, ne l'avoit
pas rempli, il ne s'étoit fait aucun scrupule de violer sa promesse en
s'emparant de Charenton, du pont de Neuilly et de Saint-Cloud. Après
la retraite du duc de Lorraine, ce prince avoit rassemblé le gros de
son armée dans ce dernier village, étendant son camp jusqu'à Surène,
tandis que Turenne, renforcé par un corps de troupes considérable que
le maréchal de La Ferté lui avoit amené de la Lorraine, étoit venu
occuper Chevrette, à une lieue de Saint-Denis, de manière que la
rivière seule séparoit les deux armées. Avec des forces si supérieures
à celles de Condé, il jugea qu'il lui seroit facile de l'anéantir s'il
pouvoit le placer entre l'armée royale et les murs de Paris, parce que
les intelligences que la cour avoit su se procurer dans cette ville où
le désordre étoit à son comble[203], lui donnoient l'assurance que
jamais les portes ne s'en ouvriroient pour frayer un passage à l'armée
rebelle. Pour exécuter ce grand dessein, Turenne avoit fait construire
un pont de bateaux à Épinay; et le succès en eût été immanquable, si
le coup d'oeil perçant de Condé n'eût saisi d'abord tout son plan et
reconnu le danger extrême où il alloit se trouver: car une armée
double de la sienne, se partageant en deux, pouvoit tout à la fois
venir d'un côté l'attaquer dans son camp, et de l'autre le tenir en
échec au pont de Saint-Cloud, ce qui auroit rendu sa défaite
inévitable. Il prit donc sur-le-champ la résolution de sortir d'une
situation aussi périlleuse, de gagner Charenton avec sept à huit mille
hommes qui lui restoient, et de s'y poster sur cette langue de terre
qui fait la jonction de la Seine avec la Marne. Deux chemins y
conduisoient: l'un, plus long et plus sûr, c'étoit de traverser Meudon
et la plaine de Grenelle, de longer les faubourgs Saint-Germain et
Saint-Marcel, pour passer ensuite la Seine à l'endroit où est
l'hôpital général. Mais il auroit fallu faire remonter par Paris un
pont de bateaux; et il étoit incertain que les bourgeois voulussent le
permettre; alors Condé se seroit vu forcé de se replier sur le
faubourg Saint-Germain, et il ne devenoit pas impossible qu'un combat
ne s'y engageât avec les troupes royalistes sous les fenêtres mêmes du
Luxembourg, et que Gaston, foudroyé par l'artillerie du roi dans son
propre palais, ne se décidât brusquement à faire sa paix avec la cour.
L'autre chemin, plus court, en passant à travers le bois de Boulogne
et en défilant presque à la vue de l'ennemi, le long des faubourgs
Saint-Honoré, Saint-Denis, Saint-Martin, étoit aussi plus dangereux.
Ce fut ce dernier que Condé se vit forcé de suivre. Il leva son camp
au milieu de la nuit, espérant, par l'activité de ses mouvements,
prévenir ceux de l'ennemi; mais il avoit en tête un général qui, de
même que lui, ne se laissoit pas facilement surprendre. Turenne,
instruit de sa marche au moment même où son armée commençoit à
s'ébranler, détache aussitôt quelques escadrons pour le harceler dans
sa retraite, et ces troupes légères sont bientôt suivies de toute
l'armée royale. Des hauteurs de Montfaucon, où Condé, dès le point du
jour, avoit su entraîner Gaston qui paroissoit alors disposé à faire
un grand effort en sa faveur, les deux princes virent les troupes
confédérées s'étendant depuis Charenton, où l'avant-garde étoit déjà
arrivée, jusqu'au faubourg Saint-Denis. De ce côté l'arrière-garde,
plusieurs fois chargée et rompue par les escadrons royalistes, se
rallioit avec peine, s'efforçant de gagner le faubourg Saint-Antoine,
tandis que l'armée royale s'avançoit, développant ses rangs et se
mettant en bataille dans la plaine située entre Saint-Denis et Paris.
À cette vue Gaston, tremblant, court se renfermer dans son palais; et
Condé, bien convaincu que la retraite est maintenant tout-à-fait
impossible, fait replier son avant-garde sur le corps de bataille qui
n'étoit pas encore sorti du premier des deux faubourgs, s'empare des
barrières et de quelques foibles retranchements élevés peu de temps
auparavant par les Parisiens[204], place son canon et ses troupes à
l'entrée des trois principales rues[205], et attend ainsi de pied
ferme l'effort de l'ennemi. Turenne, dont l'artillerie n'étoit point
encore arrivée, balance d'abord à l'attaquer, et s'y détermine enfin
sur l'ordre exprès qu'il en reçoit de Mazarin[206]. Tavannes,
Clinchamp, Valon, Nemours sont opposés à Navailles, à Saint-Maigrin, à
Turenne lui-même; Condé est partout. Tandis que des deux côtés on se
prépare au combat, la reine, à genoux dans l'église des Carmélites de
Saint-Denis, élève ses mains vers le Dieu des armées pour le succès de
sa juste cause; le roi, suivi du cardinal et de toute sa cour, gagne
les hauteurs de Charonne et de Menil-Montant, d'où ses regards
embrassent tous les mouvements des deux armées; et les Parisiens,
craignant également et royalistes et confédérés, ferment leurs portes
et se rangent aussi comme spectateurs sur leurs murailles.

          [Note 203: La populace étoit pour Condé, mais la plupart des
          colonels de quartiers suivoient le parti de la cour; il y
          eut même, dit-on, un projet formé par Guénegaud, trésorier
          de l'épargne, pour livrer la porte du Temple à l'armée
          royale.]

          [Note 204: Pour se défendre du brigandage des Lorrains.]

          [Note 205: Les rues de Charonne, de Charenton et du faubourg
          Saint-Antoine.]

          [Note 206: Mazarin, le voyant ainsi balancer, craignit que
          cette incertitude ne fût le fruit de quelque intelligence
          secrète avec le prince, et lui envoya l'ordre exprès
          d'attaquer, «comme si, dit Turenne lui-même, il n'y avoit
          qu'à avancer pour défaire les ennemis.»]

Ainsi commença ce fameux combat du faubourg Saint-Antoine, où, sur un
espace très-resserré et avec un très-petit nombre de troupes, les deux
généraux firent des prodiges d'habileté et de valeur, qui ajoutèrent
encore un nouvel éclat à leur haute renommée. Condé surtout, attaqué
par des forces supérieures dans une circonstance qui sembloit devoir
être décisive, exalté par le péril extrême qu'il couroit, se surpassa
lui-même, parut être au-dessus d'un mortel. Suivi d'un gros de
gentilshommes et du régiment de l'Altesse, on le voyoit se porter dans
tous les postes avec la rapidité de l'éclair, rétablir le combat,
ramener la victoire. À chaque instant les barricades sont forcées, et,
dès qu'il paroît, regagnées. Turenne lui-même, déjà parvenu jusqu'à
l'abbaye Saint-Antoine, perd, à son aspect, tout le terrein dont il
s'est emparé, et sa valeur tranquille est forcée de céder à ce
bouillant courage. Des flots de sang coulent des deux côtés; mais les
pertes de l'armée royale sont à l'instant réparées, et celles de Condé
l'épuisent de moment en moment davantage. Ses plus braves officiers
sont tués à ses côtés; l'ennemi étant parvenu à se loger dans les
maisons qui bordent l'entrée du faubourg, ce n'est plus qu'au milieu
d'un feu croisé et au travers d'une grêle de balles qu'il est possible
d'arriver jusqu'aux barricades: les soldats refusent de braver une
mort qui semble inévitable; leurs chefs qu'ils abandonnent s'y
précipitent seuls, et sous ce feu meurtrier disputent à des bataillons
entiers ces foibles retranchements[207]. C'est alors que la situation
de l'armée confédérée devient à chaque instant plus critique. Gaston,
tour à tour agité par la crainte et par la jalousie, n'ose sortir du
Luxembourg ni prendre un parti; Retz, qui craint plus encore une
victoire de Condé que sa défaite, reste tranquille à l'archevêché.
C'est en vain que quelques amis du prince réunis autour du duc
essaient de l'ébranler, il paroît inflexible. Cependant le danger
étoit à son comble: sur tous les points où Condé ne paroissoit pas,
ses troupes étoient repoussées, enfoncées; cet escadron redoutable qui
l'avoit accompagné partout, qui avoit fait avec lui tant de prodiges
de valeur, étoit presque entièrement détruit; le soldat, épuisé de
fatigue, tomboit dans le découragement et molissoit dans sa
résistance; les rues étoient encombrées de cadavres. Cependant les
guichets de la porte Saint-Antoine ne s'ouvroient que pour laisser
entrer les blessés; tout sembloit perdu, et la lassitude que cette
résistance opiniâtre avoit aussi causée à l'ennemi retardoit seule de
quelques instants cette perte assurée. Mademoiselle, dont la tête
romanesque se monte à la vue des dangers que court un héros; que
l'ambition et la vanité animent peut-être autant que cette noble
pitié, vole au Luxembourg, se jette aux pieds de son père, emploie les
larmes, les caresses, les plus ardentes supplications, parvient enfin
à lui arracher l'ordre qui doit faire le salut du prince et de son
armée, traverse Paris au milieu des flots d'un peuple que le spectacle
déplorable de tant de morts et de mourants[208] commençoit à soulever,
voit dans la Bastille même Condé qui paroît devant elle dans un
affreux désordre et livré au plus grand désespoir, lui montre son
ordre et fait à l'instant même ouvrir les portes. Le héros, rassuré,
va préparer sa retraite, et l'effectue avec autant de sang-froid qu'il
avoit montré d'ardeur dans la bataille, au moment même où Turenne,
renforcé par le corps du maréchal La Ferté, se préparoit à le tourner
et à l'enfermer entre son armée et les murailles de la ville. Les
troupes du prince passent au milieu de Paris, gagnent les faubourgs
Saint-Marceau et Saint-Victor, et, s'étendant le long de la rivière
des Gobelins, mettent la Seine entre elles et l'armée royale.
Cependant l'arrière-garde, qui faisoit ferme encore sur la rive
droite, est inquiétée par la cavalerie ennemie: alors Mademoiselle
fait pointer sur elle le canon de la Bastille; ses décharges réitérées
jettent le désordre dans cette cavalerie, la forcent à regagner la
campagne, et les derniers débris de l'armée du prince doivent leur
salut à cette action violente et audacieuse[209].

          [Note 207: Le duc de Nemours y reçut treize coups de feu
          dans ses armes, et La Rochefoucauld un coup au-dessus des
          yeux, qui lui fit perdre la vue pendant quelque temps.]

          [Note 208: Parmi les personnages de distinction qui furent
          tués, tant d'un côté que de l'autre, dans cette sanglante
          affaire, on compte Saint-Maigrin, Mancini, neveu du
          cardinal, Flamarens, La Roche-Griffard; les comtes de
          Castries et de Bossut, Tauresse, du nom de Montmorenci, etc.
          Guitaut, Jarsay, Valon, Clinchamp, Coigny, Melun, de Foix et
          une foule d'autres furent blessés.]

          [Note 209: À la dernière volée, le cardinal, faisant
          allusion à la passion démesurée qu'avoit la princesse
          d'épouser le roi, dit en riant: «Voilà un boulet de canon
          qui vient de tuer son mari.» Le président Hénault a raison
          de dire que, pour hasarder cette action plus que hardie,
          elle avoit obtenu un ordre de Gaston, conservé dans la
          bibliothèque du roi; mais il faut avouer en même temps
          qu'elle avoit sollicité cet ordre, et qu'elle contribua plus
          que personne à le faire exécuter.]

La cour avoit compté sur une victoire plus complète, et la gloire du
vaincu effaçoit presque celle du vainqueur[210]. Cependant Condé,
qu'une action si brillante rendoit plus cher à ses partisans, et
faisoit admirer de ceux même qui ne l'aimoient pas, voulut profiter de
l'éclat qu'elle jetoit sur lui pour tenter un coup hardi qui le rendît
maître absolu de Paris, où son autorité continuoit d'être foible et
précaire, espérant se procurer ainsi une paix plus avantageuse, ou de
nouveaux moyens de continuer la guerre. Il ne s'agissoit pas moins que
de s'emparer des suffrages dans la prochaine assemblée de
l'Hôtel-de-Ville, d'y faire déposer le gouverneur de Paris, le prévôt
des marchands et la plupart des échevins qui lui étoient contraires,
pour les remplacer par Beaufort, Broussel et autres gens à sa
dévotion. Le duc d'Orléans, qu'il avoit su entraîner dans ce projet,
devoit être nommé lieutenant-général du royaume; il recevoit, lui, le
titre de généralissime des armées, et la ville signoit un traité avec
les princes. Ce plan étoit hardi; mais, pour en rendre le succès
immanquable, Condé méditoit le projet plus hardi encore, mais plus
difficile, de faire sortir de Paris ce Retz dont le génie continuoit
d'obséder Gaston et luttoit sans cesse contre le sien. C'étoit le
matin même du jour désigné pour l'assemblée, et au moyen d'une émeute
populaire secrètement préparée par ses nombreux agents, que devoit
être frappé ce coup décisif. Le cardinal, saisi dans l'archevêché,
d'où il affectoit toujours de ne point sortir, eût été conduit hors de
la ville, avec défense d'y rentrer sous peine de la vie; Condé
entraînoit ensuite à l'Hôtel-de-Ville Gaston abattu et tremblant, et,
dans le premier trouble où cette violence eût jeté les esprits, il
auroit pu en effet tout demander et tout obtenir. Cette manoeuvre, si
bien concertée, manqua par les moyens mêmes qui devoient la faire
réussir. Les émissaires du prince, mêlés à la populace qu'ils avoient
rassemblée dès la pointe du jour sur le Pont-Neuf et dans la place
Dauphine, avoient imaginé, pour se reconnoître, de mettre des bouquets
de paille à leurs chapeaux. Ce signe est remarqué et devient dans un
moment celui de tous les factieux. Ils forcent tous ceux qu'ils
rencontrent à l'arborer sans distinction de rang, de sexe, ni d'âge.
Les esprits s'échauffent par cette manie même, la sédition s'accroît
et semble s'étendre sur la ville entière. Gaston, qui en ignore
l'auteur, s'imagine qu'elle est préparée contre Condé lui-même, et,
malgré tous les efforts que celui-ci fait pour lui échapper, le
retient au Luxembourg jusqu'à l'heure de l'assemblée. Ils s'y rendent;
mais la première partie du projet manqué fait avorter l'autre. Ils
trouvent à l'Hôtel-de-Ville une résistance qu'ils n'attendoient pas;
on n'y parle que d'obéissance au roi, dont on vient de recevoir une
lettre[211], et les princes eux-mêmes sont interpellés par le
maréchal de l'Hôpital, gouverneur de la ville, pour savoir s'ils ne
sont pas également disposés à obéir. Ils sortent outrés de dépit, et
traversant la place de Grève, où malheureusement cette populace
ameutée et toujours guidée par les mêmes chefs les avoit suivis sans
dessein, il leur échappe de dire assez haut pour être entendus que
l'_Hôtel-de-Ville est rempli de Mazarins_. Cette parole imprudente,
recueillie, commentée, vole dans un moment de bouche en bouche. Les
émissaires de Condé croient y reconnoître le signal qu'ils attendoient
depuis si long-temps, et dirigent aussitôt la fureur du peuple contre
ses magistrats. La place retentit du cri d'_union_ plusieurs fois
répété; et ces clameurs sont suivies de plusieurs coups de fusils
tirés par les plus furieux dans les vitres de la salle d'assemblée;
les archers qui gardoient les portes ont l'imprudence d'y répondre par
une décharge dont plusieurs mutins sont tués ou blessés. C'est le
signal du plus horrible désordre: ces portes, que l'on a fermées, sont
dans un moment ou enfoncées ou livrées aux flammes; la foule s'y
précipite, et alors commence une scène de désolation, où l'on ne voit
plus que des victimes et des bourreaux. On égorge dans les salles de
l'Hôtel-de-Ville; ceux qui peuvent en échapper sont massacrés sur la
place; quelques-uns rachètent leur vie à prix d'argent; d'autres
cherchent à gagner les toits, ou à se cacher dans les coins les plus
obscurs. La soif du pillage, qui se mêle à celle du sang, en fait
découvrir plusieurs, et cette découverte étend et prolonge le carnage.
Nul moyen de porter du secours; les rues circonvoisines étoient
barricadées et gardées par ces furieux. Déjà la flamme, après avoir
dévoré une partie de l'Hôtel-de-Ville, s'étend jusqu'à l'église
Saint-Jean-en-Grève, et menace tout le quartier. On n'entend que des
cris de fureur ou de désespoir; et c'est dans ce moment seulement que
les princes sont avertis du désastre que leur imprudence a causé.
Gaston épouvanté veut y envoyer Condé; il refuse, et propose Beaufort,
plus accoutumé que lui à apaiser la populace. Mademoiselle s'offre
d'elle-même quelques moments après, et tous les deux, non sans quelque
effroi pour eux-mêmes et de longues hésitations, parviennent, vers
minuit, jusqu'au théâtre de cette horrible boucherie, qui étoit cessée
lorsqu'ils y arrivèrent. Ils entrèrent dans l'Hôtel-de-Ville et mirent
en sûreté ceux qui s'y étoient cachés. Leur dévouement trop tardif
n'eut pas d'autre effet.

          [Note 210: Ses louanges retentissoient partout, et jusque
          dans le camp ennemi. «Ah! madame, dit Turenne à la reine,
          vous ne m'aviez envoyé que contre un prince de Condé, et
          j'en ai trouvé mille; je n'avois pas besoin de le chercher,
          je le trouvois toujours à ma rencontre.»]

          [Note 211: Dans cette lettre, le roi déclarant aux officiers
          municipaux qu'il étoit content de leur conduite, parce qu'il
          savoit que l'armée rebelle avoit été introduite dans Paris
          malgré eux (ce qui étoit vrai), les exhortoit à persévérer
          dans ces sentiments de fidélité, et à remettre l'assemblée à
          huitaine.]

Il n'y a point de preuves certaines que Condé fût l'auteur de ce
massacre; et quoique ce soit un préjugé fâcheux contre lui que
l'indifférence avec laquelle il en reçut la nouvelle, et le refus
qu'il fit d'aller arrêter le mal, son caractère, que l'on trouve
toujours noble et généreux, même au milieu de ses plus grandes
erreurs, semble repousser jusqu'au soupçon d'un crime où il y auroit
eu autant de bassesse que d'atrocité. Il n'en est pas moins vrai qu'il
en fut accusé, et que ce malheureux événement acheva de ruiner
entièrement ses affaires: à l'admiration qu'avoient inspirée ses
exploits succéda tout à coup l'horreur profonde que l'on éprouve pour
les tyrans. Comme eux, Condé régna dans Paris, par la terreur. Les
citoyens consternés, se renfermèrent chez eux; le parlement et
l'Hôtel-de-Ville restèrent presque déserts; et au milieu d'un petit
nombre de magistrats, ou vendus à son parti, ou subjugués par la
crainte, le prince put impunément faire les changements qu'il avoit
projetés. Beaufort fut gouverneur de Paris, Broussel, prévôt des
marchands. Cependant la misère du peuple étoit à son comble[212]; une
soldatesque effrénée ravageoit la campagne; et leurs chefs, pour la
retenir dans une cause injuste, étoient forcés de fermer les yeux sur
ses excès; la famine commençoit à se faire sentir dans la ville; tout
enfin annonçoit une révolution prochaine, qui, pour être un peu
retardée par l'effet de ces mesures tyranniques, n'en paroissoit pas
moins inévitable.

          [Note 212: Le moindre pain valoit huit sous la livre; il n'y
          avoit plus ni police, ni frein, ni subordination. Enhardi
          par l'exemple des soldats qui pilloient les environs de la
          ville et qui vendoient publiquement leur butin, le peuple
          sembloit épier l'occasion de commencer un pillage dans Paris
          même; ceux qui auroient pu le contenir, bons bourgeois ou
          magistrats, se cachoient ou trouvoient le moyen de
          s'échapper, malgré les gardes que l'on avoit mis aux portes
          pour empêcher de sortir de la ville.]

En effet Paris, depuis cette époque jusqu'à la fin de ces malheureux
troubles, présente l'image de la plus horrible confusion. Retz,
réveillé tout à coup par cette scène sanglante, de l'espèce de
sécurité dans laquelle il sembloit plongé, instruit peut-être du
danger qu'il avoit couru, sortit de sa retraite, et reparut avec un
appareil formidable[213], prêt à disputer à Condé cette puissance
absolue qu'il sembloit s'arroger, déclamant contre les horreurs qui
venoient de se passer, et attirant ainsi vers lui tous ceux qui
gémissoient de la nouvelle tyrannie. Avec les intérêts les plus
opposés, les deux princes, affectant l'union la plus parfaite, se
faisoient donner par le parlement ces titres de lieutenant général du
royaume et de généralissime des armées qu'ils avoient tant
ambitionnés; mais les arrêts de cette compagnie, reçus maintenant avec
mépris dans la France entière, tournés en ridicule dans Paris même,
étoient cassés sur-le-champ par des arrêts de la cour, qui en
faisoient voir toute l'absurdité[214]. Gaston demandoit de l'argent
pour lever des troupes; et d'après ses demandes, on ordonnoit des
impôts que tout le monde refusoit de payer. Il fut résolu de former un
conseil pour la nouvelle autorité qu'on venoit d'établir: dans cette
formation, des disputes sur les préséances donnèrent lieu à des scènes
ou tragiques ou scandaleuses; Nemours provoqua Beaufort à un duel,
dont il fut lui-même la victime[215]; Condé donna un soufflet au comte
de Rieux, qui le lui rendit[216]. C'est ainsi que, de jour en jour, le
parti des princes perdoit de son autorité et de sa considération. D'un
autre côté la cour n'étoit guère moins embarrassée: elle savoit que
Fuensaldagne et le duc de Lorraine s'apprêtoient à rentrer en France
pour soutenir de nouveau les rebelles; et forcée de quitter les
environs de Paris, elle ne savoit où se retirer. Turenne releva seul
les courages abattus, et détermina le roi à se réfugier, non en
Bourgogne, comme Mazarin en avoit donné le conseil pusillanime, mais
seulement à Pontoise, tandis que, portant son armée du côté de
Compiègne, il alloit observer la marche de l'ennemi. Toutefois la
correspondance n'en continuoit pas moins entre le roi et le parlement;
et, dans ces rapports entre le maître et les sujets, le renvoi de
Mazarin étoit le seul prétexte qu'ils donnassent du refus d'obéissance
à ses ordres. Pour les pousser à bout, le jeune prince promet et
annonce le départ prochain de son ministre: aussitôt Condé, qui
craint avec raison un piége caché sous cette promesse, se réunit à
Gaston pour la décréditer comme une ruse nouvelle du cardinal; et tous
les deux déclarent en plein parlement ne pouvoir désarmer que l'ennemi
de l'état ne soit hors du royaume. Cette déclaration rompt toutes les
communications entre le roi et cette compagnie: elle a même l'audace
de rappeler ses députés, qui avoient reçu l'ordre de se rendre au lieu
où la cour résidoit. Alors le monarque, déployant enfin le caractère
trop long-temps méconnu de l'autorité souveraine, rend un arrêt par
lequel il transfère à Pontoise le parlement de Paris, interdisant à
ses membres tout acte de leur juridiction jusqu'à ce qu'ils y fussent
réunis.

          [Note 213: Il plaça des soldats dans l'archevêché et dans
          les maisons voisines; il fit des amas de vivres, de
          munitions, et garnit de grenades les tours de la
          cathédrale.]

          [Note 214: Le parlement refusoit d'obéir aux ordres du roi,
          parce qu'il le disoit prisonnier de Mazarin; et en même
          temps il lui demandoit, pour rentrer sous son obéissance, de
          renvoyer le ministre qui le tenoit en captivité.]

          [Note 215: On a prétendu que la véritable cause de ce duel
          étoit une rivalité d'amour dont madame de Châtillon[215-A]
          étoit l'objet. On peut croire aussi que le ressentiment de
          l'outrage qu'il avoit essuyé à Orléans n'étoit point encore
          éteint dans le coeur de Nemours. Ils se battirent derrière
          l'hôtel Vendôme, cinq contre cinq. Nemours apporta lui-même
          les épées et les pistolets, et chargea ceux-ci de sa propre
          main. Quand il en présenta un à Beaufort, celui-ci fit
          encore un dernier effort pour l'arrêter: «Ah! mon frère! lui
          cria-t-il affectueusement, qu'allons-nous faire? pourquoi
          nous égorger? quelle honte! Oublions le passé et vivons bons
          amis.--Ah! coquin, répondit Nemours, tu trembles! Il faut
          que l'un de nous deux reste sur la place.» Beaufort, après
          avoir reçu son feu, le tua roide de trois balles, qui le
          percèrent au-dessus de la mamelle, au moment même où, jetant
          son pistolet, ce furieux se précipitoit sur lui l'épée à la
          main. Le marquis de Villars, l'un des seconds de Nemours,
          tua son adversaire Héricourt, qu'il n'avoit jamais vu
          auparavant.]

          [Note 215-A: Elle partageoit depuis long-temps ses faveurs
          entre Nemours et Condé. Ce dernier en étoit passionnément
          amoureux.]

          [Note 216: Plusieurs disent au contraire que ce fut le comte
          de Rieux qui, dans la chaleur de la dispute, osa faire le
          premier un geste menaçant que le duc d'Orléans punit
          seulement par quelques jours de prison, et dont, dans tout
          autre temps, Condé eût tiré une vengeance plus éclatante.]

Quatorze à quinze d'entre eux trouvèrent le moyen de sortir de la
ville sous divers déguisements, et de se rendre à Pontoise, où ils
furent installés par Molé. Le parlement de Paris ne manqua pas de
rendre sur-le-champ un arrêt qui déclaroit nul et illégitime le
nouveau parlement: celui-ci lui répondit par un arrêt non moins
violent, et sans doute mieux fondé, puisqu'il étoit soutenu de
l'autorité royale. Au milieu de ces débats entre les deux parlements,
Mazarin préparoit la scène qui devoit enfin terminer cette guerre
funeste et scandaleuse. En gagnant du temps, en opposant sans cesse
les uns aux autres tous les intérêts, toutes les passions, il avoit
allumé entre ses ennemis des méfiances que rien ne pouvoit guérir, des
haines que rien ne pouvoit calmer. Réduits, par leurs discordes
intestines, au dernier état de foiblesse, les rebelles ne trouvoient
un reste de force que dans la haine commune qu'ils lui portoient, et
dans l'union apparente qu'elle produisoit entre eux. Il résolut de
leur enlever cette dernière ressource; et son éloignement de la cour,
si fâcheux pour lui dans un temps où les partis divers étoient dans
toute leur vigueur, devenoit maintenant un coup de la plus adroite
politique. La mort subite du duc de Bouillon[217], dont les talents
supérieurs, l'ambition, l'activité pouvoient seuls l'inquiéter pendant
sa retraite momentanée, acheva de le décider. Jamais comédie ne fut
jouée avec plus d'adresse et de naturel. Le parlement de Pontoise,
d'accord avec le cardinal et la régente, demanda son expulsion dans
des termes non moins énergiques que celui de Paris. Mazarin lui-même
pria le roi à mains jointes de le laisser partir; et après avoir
établi dans le ministère un ordre tel que personne ne pût avoir la
pensée d'envahir une place qu'il ne quittoit que pour quelques
instants, il sortit de France une seconde fois, le 19 août, et se
retira à Sedan, d'où il continua de conduire toutes les affaires.

          [Note 217: Il étoit alors parvenu auprès de la reine à une
          faveur assez grande pour donner à Mazarin de véritables
          inquiétudes.]

Ce qu'il avoit prévu ne manqua pas d'arriver: ce départ acheva
très-rapidement la révolution déjà commencée dans les esprits. Dès que
la nouvelle en fut répandue à Paris, le parlement entier montra
ouvertement la ferme résolution de se soumettre à un monarque qui
daignoit faire les premiers pas, et engagea les princes à accéder à
son acte de soumission. Jamais ils ne s'étoient trouvés dans une
position plus embarrassante; et cet exil de Mazarin, si long-temps le
prétexte de leur révolte, étoit en effet l'événement le plus fâcheux
qui pût alors leur arriver. N'osant se compromettre par un refus, ils
feignirent d'entrer dans les vues de la compagnie, mais avec des
restrictions qui leur laissoient en effet la faculté d'accepter ou de
refuser, se proposant intérieurement de combattre encore, et d'obtenir
du succès de leurs armes une paix telle qu'ils la vouloient avoir. La
cour, se fortifiant de plus en plus de la foiblesse de ses ennemis,
tint ferme, et ne voulut entendre de leur part aucunes conditions
particulières. Condé, dont les avances et les propositions avoient été
plus mal reçues que celles de Gaston, essaya de nouveau d'agiter le
parlement; mais il n'inspiroit plus la même terreur: on osa le
contredire; et l'acte de soumission fut arrêté.

Ce fut pour les princes une nécessité d'y souscrire; mais ils le
firent purement par politique: car dans ce moment même ils attendoient
le duc de Lorraine, qui rentroit en France de concert avec
Fuensaldagne, et que l'or de l'Espagne avoit entièrement gagné à leur
parti. Tous les deux y vinrent en effet, chacun avec une armée; mais
les ruses politiques de Mazarin déterminèrent le général espagnol à se
retirer[218], et les belles opérations militaires de Turenne
paralysant tous les efforts du prince lorrain, et de Condé
réunis[219], portèrent ainsi le dernier coup à la faction chancelante
de celui-ci. Retz alors voyant que la paix étoit inévitable, que tout
y tendoit invinciblement, fait prendre à Gaston le seul parti qui fût
convenable dans la situation désespérée des choses, celui d'essayer de
se rendre l'arbitre de cette paix tant souhaitée, et de se donner tout
le mérite du retour du roi dans sa capitale. Il se charge de cette
mission délicate, et qui, dans la circonstance où il se trouvoit,
n'étoit pas sans danger pour lui, part pour Compiègne à la tête d'une
députation du clergé, y est reçu mieux qu'il n'espéroit[220], mais ne
réussit point dans l'objet de son voyage. La cour, qui, quelques mois
auparavant, eût accepté ses propositions avec empressement, se voyoit
actuellement dans une situation à pouvoir reconquérir ses droits, sans
grâces ni conditions; elles furent donc refusées, jusqu'à celle que
faisoit le duc d'Orléans de se retirer à Blois, pourvu qu'une amnistie
honorable assurât son état, celui des princes et de leurs partisans;
et ce furent les amis du cardinal, Servien, Le Tellier, Ondeley, qui,
se méfiant de la facilité de la reine, empêchèrent le succès de cette
négociation.

          [Note 218: Il imagina d'écrire de Sedan au duc de Lorraine
          une lettre tournée en forme de réponse, comme s'il y avoit
          eu entre eux un commencement de négociation. Il y discutoit
          des propositions d'accommodements, accordoit celle-ci,
          refusoit celle-là, et finissoit par dire que si Charles
          s'opiniâtroit à refuser les offres de la cour, elle sera
          forcée de traiter avec Condé, trouvant moins fâcheux pour
          elle de se livrer à un prince du sang que d'exposer le
          royaume à une invasion. Le courrier, porteur de cette
          dépêche, eut ordre de se laisser prendre par les Espagnols.
          Fuensaldagne, l'ayant lue, en conclut qu'il seroit
          impolitique de rendre Condé trop redoutable à la reine; et
          complétement dupe de cette ruse, au lieu de joindre le duc
          de Lorraine, il se contenta de lui envoyer quelque cavalerie
          et ramena son armée en Flandres.]

          [Note 219: Trompée par les artifices de Charles, qui
          négocioit toujours en avançant vers Paris, la reine avoit
          ordonné à Turenne de ne point l'inquiéter dans sa marche.
          Celui-ci, dont le coup d'oeil étoit plus pénétrant, aima
          mieux désobéir et courir les dangers de sa désobéissance,
          que de risquer de tout perdre. Il continua à serrer de près
          l'armée du duc; et n'ayant pu empêcher la jonction de ses
          troupes avec celles des princes qui avoient pris ensemble
          leur campement sur les bords de la Seine et de la Marne,
          près d'Albon, il se plaça devant elles, dans une position
          avantageuse, près de Villeneuve-Saint-George, derrière un
          bois, et dans l'angle que forme la rivière d'Yères à son
          confluent avec la Seine. Les deux armées restèrent en
          présence tout le mois de septembre, tandis que l'on
          continuoit de négocier. Turenne les tint ainsi en échec tant
          qu'il le crut nécessaire, et jusqu'à ce qu'il eût rempli son
          objet, qui étoit de fatiguer les Parisiens par le séjour au
          milieu d'eux de ces soldats étrangers, pillards et
          indisciplinés, d'amuser les princes par ces négociations que
          l'on traînoit en longueur, de les discréditer, et d'achever
          d'en détacher le peuple et ses chefs. Quand il vit les
          choses arrivées au point où il les vouloit, il décampa sans
          livrer bataille, ce qui étoit l'objet de tous les voeux du
          prince de Condé, et le laissa étonné et désespéré de sa
          retraite.]

          [Note 220: Il reçut alors le chapeau des mains du roi; sans
          cette cérémonie, si long-temps et si prudemment différée,
          qui seule l'établissoit réellement cardinal françois, il se
          seroit déclaré, dit-on, pour Condé, qu'il ne combattoit que
          contre son gré, et dont le parti vainqueur eût pu le
          conduire au ministère.]

Gaston, voyant ses avances rebutées, éclata d'abord en plaintes et en
menaces, puis retombant bientôt dans ses indécisions accoutumées,
fournit ainsi à ses ennemis tous les moyens nécessaires pour réussir
sans son secours. Quant à Condé, le mauvais succès de ses armes avoit
achevé de lui faire perdre toute considération à Paris. La haine et le
mépris pour son parti y étoient parvenus au dernier degré; les
Espagnols et les Lorrains étoient publiquement insultés par la
populace; chaque jour lui apprenoit la défection de quelques-uns des
siens, même de ceux sur lesquels il avoit le plus compté. Dans ce
naufrage général, chacun pensoit à ses propres intérêts: la fureur de
négocier s'étoit emparée de tout le monde; et la route de Compiègne à
Paris étoit en quelque sorte couverte de négociateurs qui alloient et
venoient, sous divers déguisements, recevoir des réponses ou porter
des conditions. Au milieu de cette population immense et exaspérée
contre lui, Condé en vint au point de craindre pour sa propre sûreté.
Se voyant donc sans espoir du côté de la cour; excité par ceux qui
s'étoient sincèrement attachés à sa fortune à écouter les propositions
brillantes que lui faisoient les Espagnols; entraîné par cette passion
qu'il avoit pour la guerre, et par cette hauteur de caractère qui ne
lui permettoit pas de plier sous un ministre qu'il avoit si long-temps
et si publiquement dédaigné, il se résolut enfin à sortir de France,
et se jetant dans les bras des ennemis de son pays, il prit, le 18
octobre, avec le duc de Lorraine, le chemin de la Flandre par la
Picardie.

Le jour de son départ fut pour la capitale un jour d'allégresse.
L'imprudent Gaston en triompha lui-même, se persuadant que sa retraite
alloit le rendre maître absolu du traité que Paris se disposoit à
faire avec son souverain; mais la cour étoit désormais trop puissante
pour daigner seulement l'écouter, et lui trop foible, même pour
diriger les soumissions de la ville envers elle. Délivrés de ce reste
de terreur que leur inspiroit encore Condé, le parlement,
l'Hôtel-de-Ville, toutes les grandes corporations résolurent de faire
leur paix particulière, sans s'embarrasser beaucoup du désir que le
duc témoigna d'être seul chargé de ce soin, et des efforts qu'il fit
pour mettre obstacle à leur dessein. Le clergé avoit commencé, les
autres suivirent. Toutes les députations furent accueillies avec
douceur et bonté, à l'exception de celles du parlement et de
l'Hôtel-de-Ville, la cour les considérant comme interdits, et ne
reconnoissant d'autre parlement que celui qu'elle avoit assemblé à
Pontoise. L'un et l'autre firent bientôt leur paix en annulant
d'eux-mêmes toutes les dispositions séditieuses qu'ils avoient
successivement prises: élection irrégulière d'un gouverneur et
d'échevins anti-royalistes, création d'un conseil d'union, concession
du titre de lieutenant-général au duc d'Orléans, et de généralissime
au prince de Condé; et en attendant qu'ils fussent reçus en corps,
leurs membres se mêlèrent aux députés des autres corporations. La
cour, alors à Mantes, s'avança jusqu'à Saint-Germain, où Sa Majesté,
sur les humbles supplications que lui firent les députés de revenir à
Paris, promit d'y faire incessamment son entrée.

Enfin, trois jours après, le 21 octobre, le monarque rentra dans sa
capitale par la porte Saint-Honoré, dans tout l'appareil de sa
puissance, et au milieu des acclamations unanimes d'un peuple fatigué
de sa révolte et plein d'espérances pour l'avenir. Gaston fut exilé à
Blois, où Beaufort le suivit; Mademoiselle n'attendit pas l'ordre du
roi, et se retira dans ses terres. Les duchesses de Chevreuse et de
Montbason reçurent défense de paroître à la cour, et partirent pour
leurs châteaux. Sur la menace qu'on lui fit de le faire pendre s'il se
laissoit assiéger, le fils du vieux Broussel se hâta de rendre la
Bastille. Dès le lendemain de son arrivée, le roi tint au Louvre un
lit de justice auquel furent également appelés les conseillers de
Paris et ceux de Pontoise; dix à douze seulement des premiers avoient
reçu l'ordre de quitter Paris. Dans ce lit de justice, le roi fit
enregistrer un édit qui interdisoit au parlement toute délibération
sur le gouvernement de l'état et sur les finances, ainsi que toutes
procédures contre les ministres qu'il lui plairoit de choisir.

Retz, bien accueilli d'abord, plutôt par l'inquiétude que pouvoit
causer encore sa popularité que par le souvenir de ce qu'il avoit fait
pour la paix, à laquelle il n'avoit en effet contribué qu'en ne s'y
opposant pas, pouvoit profiter de cette position heureuse où tant de
circonstances inespérées l'avoient placé, pour assurer à jamais son
avenir. Mais cet esprit inquiet et turbulent étoit en quelque sorte
ennemi du repos; en sortant du Louvre, où il s'étoit trouvé au moment
même de l'arrivée du roi, il étoit allé conseiller encore la révolte
à Gaston prêt à partir pour son exil. La reine, instruite de cette
nouvelle manoeuvre, ne pensa d'abord à s'en venger qu'en l'éloignant
de Paris, et lui fit faire à ce sujet des propositions où il crut voir
de la foiblesse[221]: elles accrurent son audace; il s'aveugla au
point de croire qu'il pouvoit imposer des conditions; et s'environnant
d'une escorte de ses partisans, qui le mettoit à l'abri d'un coup de
main, se confiant en ce qu'il croyoit avoir conservé d'ascendant sur
une multitude qui lui avoit été si long-temps dévouée, il prétendit
traiter avec la cour de puissance à puissance, et poussa l'insolence
au point que le dessein fut pris de l'arrêter et même de l'attaquer à
main armée, si l'on ne pouvoit autrement s'en emparer. On ne fut point
obligé d'en venir à ces extrémités: lui-même, par excès de confiance,
se laissa prendre à un piége que lui tendit Mazarin; sur la foi d'un
traité entamé avec ce ministre, il se relâcha de ses précautions, vint
au Louvre moins accompagné, et y fut arrêté le 19 décembre. Le peuple,
dont on avoit craint quelque mouvement en sa faveur, le vit conduire à
Vincennes sans témoigner la moindre émotion[222]. Ainsi finit Gondi,
moins habilement sans doute qu'il n'avoit commencé.

          [Note 221: Elle lui offrit l'ambassade de Rome, cent mille
          écus pour payer ses dettes, une pension de cinquante mille
          écus, et une pareille somme pour former ses équipages.]

          [Note 222: La mort de son oncle l'ayant rendu, pendant sa
          prison, archevêque de Paris, on lui demanda sa démission
          pour prix de sa liberté; il la donna, ou feignit de la
          donner. En attendant qu'elle eût été ratifiée à Rome, il fut
          transféré au château de Nantes, d'où il se sauva. Il erra
          ensuite en Espagne, en Flandres, à Rome, en Allemagne,
          tandis que ses partisans, et particulièrement un curé de la
          Magdelaine qu'il avoit fait son grand-vicaire, soutenoient
          ses droits avec autant de talent que d'intrépidité. Si Gondi
          les eût secondés par une conduite régulière et par plus de
          persévérance, il est probable qu'il seroit rentré en France
          encore archevêque de Paris; mais il se lassa de l'exil et
          transigea. On lui donna de grosses abbayes en échange de son
          archevêché; il fixa sa demeure en Lorraine, paya ses dettes
          à la longue par de strictes économies; obtint, sur la fin de
          sa vie, la permission de revenir à Paris, y passa ses
          derniers jours dans un petit cercle d'amis qui charmoient la
          douceur de son commerce et l'agrément de sa conversation; et
          y mourut dans les sentiments de piété les plus édifiants.]

(1653) Mazarin attendoit tranquillement l'accomplissement de toutes
ces mesures qu'il commandoit et dirigeoit du fond de sa retraite, pour
venir reprendre, avec plus de puissance que jamais, le gouvernement de
la France. Turenne et les principaux officiers de l'armée le reçurent
aux frontières et l'accompagnèrent dans sa marche triomphale jusqu'à
Paris, où son entrée, qu'il y fit le 3 février, fut celle d'un
souverain qui, après avoir visité dans une paix profonde les provinces
de son royaume, vient réjouir sa capitale de son retour.

Le roi étoit allé lui-même au-devant de l'heureux ministre hors des
murs de la ville; et les Parisiens se montrèrent aussi extrêmes dans
les hommages qu'ils lui rendirent qu'ils l'avoient été dans les
outrages dont ils l'avoient accablé. Ils lui donnèrent à
l'Hôtel-de-Ville une fête, dans laquelle lui furent prodigués tous les
honneurs jusqu'alors réservés au souverain; il jeta de l'argent au
peuple, qui répondit à ses largesses par mille acclamations; et l'on
dit que, surpris lui-même d'un changement si grand et si subit, il
conçut un grand mépris pour une nation qui se montroit si inconstante
et si légère. S'il en est ainsi, il faut s'en étonner: Mazarin
avoit-il donc si peu d'expérience des choses humaines; et pouvoit-il
ignorer que, dans tous les temps et dans tous les lieux, les peuples,
abandonnés à eux-mêmes, furent toujours ce que les Parisiens venoient
de se montrer? S'il en étoit autrement, ils n'auroient pas besoin
d'être conduits; et la société d'ici-bas seroit tout autre que Dieu
n'a voulu qu'elle fût. Ceux qui les gouvernent ne doivent donc point
les mépriser, puisqu'ils ne sont que ce qu'il leur est impossible de
ne pas être: leur devoir est de les bien conduire, s'ils ne veulent
devenir eux-mêmes véritablement dignes de mépris; et de se rappeler
sans cesse que ces peuples sont entre leurs mains comme un dépôt qui
leur a été confié, et dont il leur sera demandé un compte
très-rigoureux.

Plus que jamais affermi dans cet empire qu'il avoit su prendre sur la
reine-mère, et trouvant dans le jeune roi un élève docile, qui, tant
qu'il vécut, n'osa pas même essayer de régner et se reposa sur lui de
la conduite de toutes les affaires, Mazarin, dès ce moment et jusqu'à
la fin de sa vie, gouverna la France en maître absolu. Il y avoit
encore à Bordeaux quelques restes de faction fomentés par le prince de
Conti et par la duchesse de Longueville: ce fut un jeu pour lui de les
apaiser. Ce parlement, qui avoit mis sa tête à prix, aussi souple
maintenant sous sa main qu'il l'avoit été sous celle de Richelieu, sur
l'ordre qu'il reçut de son nouveau maître et ainsi que le coadjuteur
l'avoit prédit, fit le procès à ce même prince de Condé dont un si
grand nombre de ses membres avoient été les complices, le dépouilla de
tous ses emplois, charges, gouvernements, et le condamna à mort comme
criminel de lèse-majesté. Mazarin vécut ainsi huit années depuis son
retour à Paris, assez heureux pour avoir pu achever, par le traité des
Pyrénées et par le mariage de Louis XIV, le grand ouvrage de cette
paix européenne qu'il avoit commencée par le traité de Westphalie;
assez puissant pour avoir pu impunément accumuler d'immenses
richesses, en achevant, pour y parvenir, de combler le désordre des
finances; faisant en quelque sorte de la fortune publique sa propre
fortune et celle des siens, avec un scandale dont jusqu'à lui
peut-être il n'y avoit point eu d'exemple; et au moyen de cette espèce
de brigandage, élevant sa famille aux plus hautes alliances, la
faisant entrer dans des maisons souveraines, et même dans la maison
royale de France. Il mourut en 1661, dans ce comble de prospérité et
de gloire, laissant, comme homme d'état, une réputation équivoque, et
cette idée généralement répandue qu'il devoit moins sa fortune à son
génie qu'à son adresse et aux circonstances singulières qui l'avoient
si heureusement servi. «Donnez-moi le roi de mon côté, deux jours
durant, disoit le cardinal de Retz, et vous verrez si je suis
embarrassé.» Ce mot, d'un grand sens, nous semble de tout point
applicable à Mazarin: ainsi s'expliquent les retours inespérés de
cette fortune, qui, au milieu de tant d'obstacles faits pour l'abattre
sans retour, se relevoit sans cesse au moyen de cette prédilection
inexplicable dont Anne d'Autriche étoit en quelque sorte possédée pour
cet étranger, prédilection que sembloient accroître les traverses
qu'elle éprouvoit à cause de lui, et dont on étoit d'autant plus
étonné et confondu qu'on cherchoit vainement à comprendre comment il
avoit pu la mériter.

Dans sa politique extérieure, Mazarin se montra un digne élève de
Richelieu, en achevant ce que son maître avoit commencé. Comme il
importe de faire connoître en quel état il laissa cette Europe qu'il
prétendoit avoir pacifiée, nous allons jeter un coup d'oeil rapide sur
ce qui se passoit hors des frontières de la France, et pendant les
premières années de la régence, et pendant celles où elle fut agitée
et affoiblie par la guerre civile.

(De 1643 à 1648.) La bataillé de Rocroi, gagnée par le duc d'Enghien,
à peine sorti de l'adolescence, avoit jeté un grand éclat sur les
commencements de la régence; et ce premier succès si brillant avoit
été suivi de plusieurs autres moins décisifs, lorsque la défaite de
Randzau, à Tudelingue, força notre armée d'Allemagne à rétrograder et
à se mettre à couvert derrière le Rhin. Turenne, que l'on appela alors
de l'Italie pour rétablir l'honneur de nos armes, vint en prendre le
commandement, et marcha de nouveau en avant, accompagné du jeune
vainqueur de Rocroi. Tous les deux remportèrent ensemble la victoire
non moins fameuse de Fribourg, qui les rendit maîtres de tout le cours
du fleuve qu'ils venoient de traverser. Pendant ce temps, le duc
d'Orléans s'emparoit en Flandres de Gravelines; le maréchal de Brézé
battoit la flotte espagnole à la vue de Carthagène; le fameux général
suédois Torstenson conquéroit avec une rapidité qui tenoit du prodige,
toute la Chersonnèse cimbrique, couronnoit ses marches savantes et ses
manoeuvres admirables par la victoire de Niemeck, où il tailla en
pièces l'armée impériale commandée par Gallas; remportoit bientôt
après une victoire nouvelle à Tabor sur tous les généraux réunis de
l'empereur, et portoit, jusque dans le sein de l'Autriche, la terreur
de son nom et de ses armes. En Catalogne, la France avoit d'abord
éprouvé des revers, puis obtenu quelques avantages qui lui
fournissoient les moyens de s'y soutenir. En Savoie on se battoit
également avec des alternatives de succès et de revers.

Ce fut immédiatement après la bataille de Tabor que Turenne se laissa
surprendre par Merci, et fut battu à Mariendal par sa faute, et cette
faute est la seule qu'il ait commise en toute sa carrière militaire.
Elle est réparée par le duc d'Enghien, qui quitte l'armée de Champagne
pour voler à son secours, et gagne la bataille de Nortlingue, dans
laquelle Merci fut tué. On voit, dans cette guerre, ce prince
paroître, pour ainsi dire à la fois, sur tous les points menacés.
Après avoir vaincu à Nortlingue, il retourne en Flandres partager les
succès du duc d'Orléans, et met le comble à ses exploits par la prise
de Furnes et de Dunkerque. Il fut moins heureux l'année suivante en
Catalogne, où il échoua au siége de Lérida.

Cependant, au milieu de tant d'opérations militaires, dans lesquelles
l'avantage étoit visiblement pour la France et pour ses alliés,
l'Espagne négocioit avec les Hollandois, ses anciens sujets; et
ceux-ci, n'ayant nul égard à l'engagement qu'ils avoient pris de ne
rien conclure avec cette puissance sans l'aveu de la France, avoient
fait avec elle, en 1648, un traité de paix qui releva ses espérances,
et lui permit de reprendre l'offensive[223]. Sûr de n'avoir plus de
diversion à craindre de ce côté, l'archiduc Léopold, frère de
l'empereur, pénétra dans la Flandre, où il prit plusieurs villes, et
sut se maintenir, malgré les efforts des armées françoises pour l'en
chasser; tandis que Turenne, qui, depuis deux ans et faute de
secours, n'avoit rien fait de remarquable en Allemagne, rentroit en
France par suite du traité de neutralité fait avec l'électeur de
Bavière, traité qui n'empêcha pas celui-ci de se réunir à l'empereur,
dès qu'il eut été délivré de la crainte que lui inspiroient les armées
françoises. C'est alors que les succès toujours croissants de
l'archiduc furent arrêtés, ou pour mieux dire détruits sans retour,
par la victoire décisive de Lens, que remporta sur lui le prince de
Condé. Dans le cours de cette même année 1648, commença à Paris la
guerre civile, et fut signé à Munster le traité de Westphalie.

          [Note 223: Ce qui avoit indisposé les Hollandois contre la
          France, c'est que, dans une négociation entamée en 1646 avec
          l'Espagne, Mazarin avoit proposé l'échange des Pays-Bas
          catholiques et de la Franche-Comté contre la Catalogne et le
          Roussillon[223-A]. Ce projet étoit de nature à les
          inquiéter; ils considéroient avec raison le voisinage de la
          France comme beaucoup plus redoutable pour eux que celui des
          Espagnols; et en effet, les Pays-Bas, sous la domination
          d'une puissance éloignée et que tant de guerres avoient
          fatiguée et épuisée, devenoient pour eux une barrière contre
          la prépondérance naissante de la France, et déjà visible à
          tous les yeux.]

          [Note 223-A: Voyez les art. 3 et 4 de ce traité dans le P.
          Bougeant. (_Hist. des guerres et des négociat._, t. II, p.
          368.)]

Depuis qu'une guerre si longue et si acharnée, allumée par la
politique coupable de Richelieu, embrasoit et désoloit l'Europe, bien
des tentatives avoient été faites pour lui rendre la paix. Les
premières ouvertures d'une pacification générale avoient été tentées
par le pape, en 1636. Il offroit sa médiation aux puissances
belligérantes, et la ville de Cologne pour lieu des conférences.
L'empereur et le roi d'Espagne y envoyèrent des députés, et invitèrent
la France à répondre, de concert avec eux, à l'appel du souverain
pontife. Elle se garda bien de le faire, sûre que les Suédois et les
Hollandois ne consentiroient point à négocier sous la médiation du
chef de l'église catholique, et ne voyant, dans de telles
conférences, que l'inconvénient de se séparer de ses alliés: ce fut au
contraire pour elle un motif nouveau de resserrer l'alliance qu'elle
avoit contractée avec la Suède; et les deux puissances prirent, en
1638, l'engagement formel de n'entrer dans aucune négociation pour la
paix, sans leur mutuel consentement.

Forcé de renoncer à l'espoir d'une pacification générale, l'empereur
conçut alors le projet de traiter avec les princes et états de
l'empire, sans la participation des puissances étrangères, et une
diète fut convoquée à cet effet à Ratisbonne; mais elle ne lui procura
point le résultat qu'il en vouloit obtenir, les princes protestants
ayant refusé les conditions de l'amnistie qu'il leur avoit proposée.

Il revint alors à son premier dessein d'une négociation pour la paix
générale, en cessant d'y faire intervenir le pape, dont la médiation
eût rendu, à l'égard des puissances protestantes, tout moyen de
conciliation impraticable. Le médiateur fut le roi de Danemarck; et un
traité préliminaire, signé à Hambourg, décida que le congrès se
tiendroit en même temps à Munster et à Osnabruck, en Westphalie.
L'ouverture en fut fixée au 25 mars 1642. Toutefois, il se passa
encore plus d'une année avant que ces préliminaires eussent été
ratifiés, les chances variables de la guerre changeant elles-mêmes
d'un jour à l'autre les dispositions des souverains. Enfin, toutes
les difficultés étant levées, le congrès s'ouvrit le 11 juillet 1643,
dans les deux villes qui avoient été désignées; et toutes les
puissances intéressées dans cette grande querelle y envoyèrent
successivement leurs ministres. Il ne s'étoit point encore vu en
Europe une réunion de tant de négociateurs, ambassadeurs, députés, au
nom de tant de nations différentes qu'il s'en trouva à ce fameux
congrès de Westphalie.

Les ministres de France[224], qui y étoient arrivés les derniers,
s'apercevant que la crainte de déplaire à l'empereur empêchoit
plusieurs princes de l'empire d'y envoyer leurs plénipotentiaires,
écrivirent, de concert avec les ministres de Suède, une circulaire à
tous ces princes, pour les inviter à prendre part aux délibérations,
afin de défendre _leur liberté civile et religieuse_ contre les
attentats de la maison d'Autriche, qui, disoient-ils, ne cessoit
d'aspirer à la monarchie universelle. Tel étoit l'esprit dans lequel
ces négociateurs du roi très-chrétien venoient à ce congrès. Ce fut
vainement que l'empereur témoigna son mécontentement d'une lettre, ou
plutôt d'un libelle dont les expressions étoient si déplacées et si
choquantes, et s'opposa à cette admission de tous les états de
l'empire à traiter avec lui et avec les puissances, la déclarant
attentatoire à sa dignité et contraire à ses intérêts. Les ministres
de France et de Suède insistèrent, soutenant qu'il y alloit, pour les
moindres de ces états, comme pour les plus considérables,
non-seulement de leur liberté et de leurs biens, mais encore _de leur
religion_, qui étoit _ce qu'ils avoient de plus cher_; et l'empereur,
déconcerté par la victoire que Torstenson venoit en ce moment même de
remporter à Jancowits[225], se vit obligé de céder à cette
proposition, vraiment inconcevable, si l'on considère par qui et en
quels termes elle étoit présentée. Ces difficultés et mille autres qui
vinrent encore entraver les préliminaires, retardèrent l'ouverture des
conférences jusqu'aux premiers jours de l'année 1646. Les ministres
des puissances catholiques étoient établis à Munster, et ceux des
princes protestants à Osnabruck.

          [Note 224: C'étoit Claude de Mesmes, comte d'Avaux, et Abel
          Servien, comte de la Roche-des-Aubiers: celui-ci étoit
          l'homme de confiance de Mazarin. Des dissensions s'étant
          élevées entre ces deux plénipotentiaires, la cour se décida
          à envoyer au congrès, en 1645, un premier plénipotentiaire,
          dans la personne d'un prince du sang: ce fut Henri
          d'Orléans, duc de Longueville, que nous avons vu jouer
          depuis un des premiers rôles dans la guerre de la fronde.]

          [Note 225: En 1645.]

Il est impossible de suivre ici, même sommairement, la marche
tortueuse et compliquée de ces négociations dans lesquelles, depuis
le plus grand jusqu'au plus petit, tous les princes, protestants et
catholiques, vouloient sûreté pour leurs intérêts, garantie pour leurs
envahissements; où la vérité et l'erreur traitoient sur le pied de
l'égalité la plus parfaite. La France y gagna les villes de Metz,
Toul, Verdun, Pignerol, Brisac, le landgraviat de la haute et basse
Alsace[226], et la préfecture des dix villes impériales qui y étoient
situées. La Suède partagea la Poméranie avec la maison de
Brandebourg[227]; et les autres princes de l'empire, alliés des deux
hautes puissances, obtinrent, suivant leur mérite, le prix de leur
félonie[228]. Ce fut, du reste, la partie du traité la plus facile à
régler. Relativement aux états protestants, ce que l'on appeloit les
_griefs de religion_ présenta de bien plus grandes difficultés. Ce fut
vainement que les plénipotentiaires impériaux tentèrent d'en renvoyer
la solution à une assemblée particulière: les Suédois, soutenus par
les ministres de France, exigèrent qu'ils fussent discutés en plein
congrès; et c'est dans la discussion de ces griefs, et dans les
concessions qui en furent la suite, qu'il faut chercher le véritable
esprit de la politique européenne, telle que la réforme l'avoit faite,
telle qu'elle n'a point cessé d'être jusqu'à la révolution, telle
qu'elle est encore, et plus perverse peut-être, malgré cette terrible
leçon.

          [Note 226: Au sujet de la cession de cette province, il fut
          question de savoir si elle seroit cédée en toute propriété
          au roi de France et en la détachant de l'empire germanique,
          ou s'il devoit consentir à la tenir à titre de fief, avec
          voix et séance à la diète. Les plénipotentiaires françois
          discutèrent dans un Mémoire qu'ils envoyèrent en cour, les
          avantages de l'un et de l'autre mode de posséder, et
          parurent pencher pour le second, vu qu'ils y voyoient pour
          leur souverain la possibilité _d'être un jour élevé à la
          dignité impériale_; et ces mêmes hommes ne manquoient point,
          à toute occasion, de crier contre l'ambition de la maison
          d'Autriche et contre sa tendance à la monarchie
          universelle.]

          [Note 227: L'électeur de Brandebourg prétendoit à l'entière
          possession de cette province, en vertu des traités de
          confraternité passés entre ses prédécesseurs et les anciens
          ducs de Poméranie, dont la maison venoit de s'éteindre en
          1637, par la mort du dernier d'entre eux, Bogislas XIV. On
          lui accorda un dédommagement pour la partie de cette
          province que l'on donnoit à la Suède.]

          [Note 228: Ce que l'on remarqua le plus en ce genre, furent
          les avantages faits à la landgrave douairière de
          Hesse-Cassel, qui s'étoit montrée la plus acharnée contre le
          parti catholique, et dont les troupes n'avoient pas manqué
          une seule occasion d'exercer leurs fureurs contre les
          possessions du clergé. Elle fit monter très-haut ses
          prétentions, et le comte d'Avaux lui-même les jugea
          exorbitantes. Mais elle rencontra un zélé protecteur dans le
          duc de Longueville, qui trouva très-bon qu'on sécularisât
          pour cette princesse hérétique un grand nombre d'évêchés, et
          répondit à l'évêque d'Osnabruck, qui lui représentoit ce
          qu'il y avoit de scandaleux dans de semblables concessions,
          qui d'ailleurs étoient fort au-delà des droits qu'elle
          pouvoit légitimement faire valoir: «Il faut faire beaucoup
          en faveur d'une dame _aussi vertueuse_ que madame la
          landgrave; pourquoi, Messieurs, surmontez-vous vous-mêmes,
          et donnez toute satisfaction à Madame en ce qu'elle désire.»
          (_Trait. de paix_, t. I, p. 160.)]

C'est dans ce fameux traité de Westphalie, devenu le modèle des
traités presque innombrables qui ont été faits depuis, qu'il est
établi plus clairement qu'on ne l'avoit encore fait jusqu'alors, qu'il
n'y a de réel dans la société que _ses intérêts matériels_; et qu'un
prince ou un homme d'état est d'autant plus habile qu'il traite avec
plus d'insouciance ou de dédain tout ce qui est étranger à ces
intérêts. La France, et c'est là une honte dont elle ne peut se laver,
ou plutôt, osons le dire (car le temps des vains ménagements est
passé) un crime dont elle a subi le juste châtiment, la France y parut
pour protéger et soutenir, de tout l'ascendant de sa puissance, cette
égalité de droits en matière de religion que réclamoient les
protestants à l'égard des catholiques. On établit une année que l'on
nomma _décrétoire_ ou _normale_ (et ce fut l'année 1624) laquelle fut
considérée comme un terme moyen qui devoit servir à légitimer
l'exercice des religions, la jurisdiction ecclésiastique, la
possession des biens du clergé, tels que la guerre les avoit pu faire
à cette époque; les catholiques demeurant sujets des princes
protestants, par la raison que les protestants restoient soumis aux
princes catholiques. Si, dans cette année _décrétoire_, les
catholiques avoient été privés dans un pays protestant de l'exercice
_public_ de leur religion, ils devoient s'y contenter de l'exercice
_privé_, à moins qu'il ne plût au prince d'y introduire ce que l'on
appelle le _simultané_, c'est-à-dire l'exercice des deux cultes à la
fois[229]. Tous les états de l'empire obtinrent en même temps un droit
auquel on donna le nom de _réforme_: et ce droit de _réformer_ fut la
faculté d'introduire leur propre religion dans les pays qui leur
étoient dévolus; ils eurent encore celui de forcer à sortir de leur
territoire ceux de leurs sujets qui n'avoient point obtenu, dans
l'année décrétoire, l'exercice public ou privé de leur culte, leur
laissant seulement la liberté d'aller où bon leur sembleroit, ce qui
ne laissa pas même que de faire naître depuis des difficultés. Le
corps évangélique étant en minorité dans la diète, il fut arrêté que
la pluralité des suffrages n'y seroit plus décisive dans les
discussions religieuses. Les commissions ordinaires et extraordinaires
nommées dans son sein, ainsi que la chambre de justice impériale,
furent composées d'un nombre égal de protestants et de catholiques:
il n'y eût pas jusqu'au conseil aulique, propre conseil de l'empereur
et résidant auprès de sa personne, où il ne se vît forcé d'admettre
des protestants, de manière à ce que, dans toute cause entre un
protestant et un catholique, il y eût des juges de l'une et de l'autre
religion. La France, encore un coup, la France catholique soutint ou
provoqua toutes ces nouveautés inouïes et scandaleuses; et ses
négociateurs furent admirés comme des hommes d'état transcendants; et
le traité de Westphalie fut considéré comme le chef-d'oeuvre de la
politique moderne.

          [Note 229: Ceux qui n'avoient eu, pendant l'année
          décrétoire, l'exercice ni public ni privé de leur religion,
          n'obtinrent qu'une tolérance purement civile; c'est-à-dire
          qu'il leur fut libre de vaquer aux devoirs de leur religion
          dans l'intérieur de leurs familles et de leurs maisons. En
          quoi la _dévotion privée_ différa de l'_exercice privé_, qui
          renfermoit l'idée d'une assemblée ou d'une réunion de
          plusieurs familles pour assister ensemble aux pratiques du
          culte.]

Quant à la suprématie du chef de l'empire, elle ne fut plus qu'un vain
simulacre, par le privilége qui fut accordé à tous les princes de
l'empire de contracter, _sans son aveu_, telle alliance qu'il leur
plairoit avec des puissances étrangères, et au moyen de la clause qui
transporta à la diète le droit, jusqu'alors exercé par le conseil
aulique, de _proscrire_ les princes pour cause de désobéissance ou de
trahison. Ainsi furent réduits les empereurs à être, ou à peu de chose
près, les présidents d'un gouvernement fédératif; ainsi la diète, que
jusqu'à cette époque ils convoquoient rarement et seulement lorsqu'il
leur étoit impossible de s'en passer, devint bientôt permanente à
Ratisbonne, où elle n'a point cessé d'être assemblée depuis 1663
jusque en 1806. C'est alors que la dissolution subite et si
facilement opérée du corps germanique a prouvé par une dernière
catastrophe, précédée de tant d'autres que nous ferons successivement
connoître, ce qu'étoit ce traité de Westphalie, plus funeste encore
aux vassaux qu'il avoit affoiblis et divisés en leur donnant
l'indépendance, qu'au souverain qu'il avoit dépouillé de ses
prérogatives et rendu impuissant à les protéger.

Le pape protesta contre ce traité impie et scandaleux, qu'il n'eût pu
reconnoître sans renoncer à sa foi et à sa qualité de chef de l'Église
universelle. L'Espagne refusa également d'y accéder, à cause de la
cession de l'Alsace qu'on y avoit faite à la France; et, ainsi que
nous l'avons déjà dit, la paix ne fut réellement conclue qu'entre la
France, l'empereur, la Suède, et les princes et états de l'empire,
alliés ou adhérents des uns et des autres. La France et l'Espagne
continuèrent la guerre, celle-ci ayant pour auxiliaire le duc de
Lorraine, la première étant assistée de la Savoie et du Portugal.

(De 1648 à 1659) Les troubles de la fronde, qui éclatoient au moment
où la paix venoit d'être signée à Munster, et cet avantage immense
qu'avoit obtenu l'Espagne de détacher les Hollandois de l'alliance de
sa rivale, lui fournirent d'abord les moyens de soutenir avec plus
d'égalité une guerre que jusqu'alors le génie de Condé et de Turenne
avoit rendue pour elle si pénible et si difficile. Toutefois, malgré
les embarras de ses dissensions intestines et la défection de ses
meilleurs généraux, les succès de la France balancèrent encore ceux de
ses ennemis; et l'on continua long-temps de se battre sur tous les
points de ces mêmes frontières, si long-temps le théâtre de tant de
batailles sanglantes et stériles, sans obtenir de part et d'autre
aucun résultat décisif. Condé lui-même, en passant dans le camp
ennemi, n'y porta point ce bonheur qui jusqu'alors ne l'avoit pas un
seul instant abandonné; parce qu'en effet il ne joua, dans les armées
espagnoles, qu'un rôle secondaire qui ne lui permit pas d'y fixer la
victoire. Enfin Turenne l'emporta: ses manoeuvres habiles la firent
passer et pour toujours sous les drapeaux de la France. Dans les
campagnes mémorables de ce grand capitaine, qui se succédèrent depuis
1654 jusqu'en 1658, les lignes d'Arras furent forcées, la prise de
Quesnoi et de Landreci ouvrit aux armées françoises l'entrée des
Pays-Bas espagnols; il gagna la bataille des Dunes, prit Dunkerque,
Furnes, Dixmude, Oudenarde, Menin, Ypres, etc., et ne fut arrêté dans
cette suite non interrompue de succès que par la paix des Pyrénées,
signée en 1659, paix fallacieuse, qui, portant en elle-même un germe
de guerres nouvelles, laissa à peine aux peuples le temps de
respirer.


ORIGINE DU QUARTIER.

Avant la clôture de Philippe-Auguste, les anciens plans nous
représentent ce quartier comme un grand espace de terrain au milieu
duquel s'élevoient quelques églises entourées de terres labourées, de
vignes et autres cultures qui appartenoient ou aux réguliers qui
desservoient ces églises ou à d'autres particuliers. Les plus
remarquables de ces cultures étoient les clos _Garlande_, _Bruneau_,
et _Mauvoisin_. On verra par la suite comment ils se couvrirent
successivement d'habitations, avant et après que l'enceinte eût été
élevée.

Cette enceinte de Philippe-Auguste renfermoit, dans ce quartier, tout
l'espace qui s'étend depuis la rivière jusqu'au haut de la rue
Saint-Jacques; et, traversant la ligne où est maintenant la rue qui en
a reçu le nom de rue des Fossés-Saint-Jacques, elle alloit gagner
celle de Saint-Victor. Toutefois le terrain qu'elle embrassoit ne
formoit pas le tiers de l'emplacement qu'occupe aujourd'hui le
quartier Saint-Benoît.


LE PETIT-CHÂTELET.

La plupart des historiens de Paris, en parlant du Petit-Pont, au bout
duquel cette forteresse étoit bâtie, l'ont confondu avec le pont
méridional que fit construire Charles-le-Chauve; et, par une suite de
cette méprise, ils ont pris la tour qui se trouvoit à l'extrémité de
celui-ci pour celle du Petit-Pont. D'autres ont avancé que ce Châtelet
avoit été élevé pour arrêter les violences des écoliers, ce qui n'est
pas une moins grande erreur. C'en est une également de croire qu'il
ait anciennement servi de prison, comme il en servoit dans les
derniers temps.

Ce qu'il y a de certain, ce qui est prouvé par les monuments les plus
authentiques, c'est que les deux seuls ponts qui servoient d'entrée à
Paris dans les premiers temps, et lorsque la ville tout entière étoit
renfermée dans la Cité, étoient terminés chacun par une forteresse qui
servoit de porte et qui en défendoit l'entrée. D. Félibien avance[230]
que celle-ci, entièrement détruite par les Normands, ne fut rebâtie
que quatre cent cinquante ans après, sous Charles V, et ceux qui ont
écrit d'après lui ont adopté cette opinion. Cependant cet auteur cite
lui-même des titres qui en prouvent la fausseté: le premier est un
accord fait en 1222 entre Philippe-Auguste, l'évêque et l'église de
Paris[231], dans lequel il est fait mention d'un dédommagement accordé
par le roi pour l'enceinte du Châtelet du Petit-Pont. Il dit ensuite,
en parlant de l'inondation de l'année 1296, que le _Châtelet du
Petit-Pont fut renversé_[232]; et ce fait il l'avoit sans doute
recueilli dans un vieux registre de Saint-Germain, intitulé _Rotulum_,
où il étoit consigné[233].

          [Note 230: Hist. de Paris, t. I, p. 3.]

          [Note 231: _Ibid._, p. 265.]

          [Note 232: _Ibid._, p. 467.]

          [Note 233: _Chron. manusc._ de Du bruel, fol. 15, Vº.]

Le Petit-Châtelet fut reconstruit en 1369. C'étoit une construction
très-massive, d'un aspect désagréable, et percée par le milieu d'une
ouverture étroite et très-obscure[234]. Tel qu'il étoit, on le jugea
digne cependant de servir de demeure au prévôt de Paris, auquel il fut
spécialement affecté en 1402 par le roi Charles VI; et dans l'acte qui
en donnoit la jouissance à ce magistrat, il étoit qualifié
d'habitation très-honorable, _honorabilis mansio_. On en a fait depuis
une prison, et il a servi à cet usage jusqu'au moment de sa
destruction, arrivée plusieurs années avant la révolution[235].

          [Note 234: _Voy._ pl. 150.]

          [Note 235: Dans un tarif fait par saint Louis, dit
          Saint-Foix, pour régler les droits de péage qui étoient dus
          à l'entrée de Paris sous le Petit-Châtelet, on lit que le
          marchand qui apportera un singe pour le vendre paiera quatre
          deniers; que si le singe appartient à un _joculateur_, cet
          homme, en le faisant jouer et danser devant le péager, sera
          quitte du péage, tant dudit singe que de tout ce qu'il aura
          apporté pour son usage. De là vient le proverbe, _payer en
          monnoie de singe, en gambades_. Un autre article porte que
          les _jongleurs_ seront aussi quittes de tout péage en
          chantant un couplet de chanson devant le péager.]

Sa démolition fut ordonnée pour l'avantage de l'Hôtel-Dieu, qui avoit
besoin de s'agrandir, et qui fit en effet construire de nouveaux
bâtiments sur une partie de l'emplacement qu'avoit occupé cette
forteresse. Ces constructions furent élevées sur les plans de M. de
Saint-Far, architecte du roi pour les hôpitaux civils.


LE PRIEURÉ DE SAINT-JULIEN-LE-PAUVRE.

La haute antiquité de ce monument le met au nombre de ceux dont
l'origine présente le plus d'obscurité; et sur de telles difficultés les
historiens n'offrent guère que des conjectures plus ou moins
vraisemblables. Celles de plusieurs auteurs qui lui donnent pour
titulaire saint Jean-de-Brioude, dont ils prétendent que saint Germain
d'Auxerre apporta des reliques à Paris, en feroient remonter la
fondation jusqu'au commencement du cinquième siècle. Du Breul veut même
qu'avant cette dédicace, qu'il ne regarde que comme la seconde, cette
église ait été consacrée à saint Julien, évêque du Mans, célèbre par sa
grande charité envers les pauvres[236]. Mais un autre critique, l'abbé
Chastelain[237], dit qu'il s'agit ici de saint Julien-l'Hospitalier, et
son opinion paroît la plus vraisemblable. Il est certain qu'il y avoit
anciennement dans les faubourgs, et près des portes des villes, des
hospices pour les pauvres et pour les pèlerins; et, si l'on en avoit
élevé un près de la porte méridionale de Paris, il est assez naturel de
croire que c'étoit saint Julien-le-Pauvre et l'Hospitalier qu'on lui
avoit choisi pour patron. Du reste, quelques titres, à la vérité fort
récents, prouvent que c'étoit en effet une maison hospitalière, et nous
citerons entre autres un arrêt de 1606, pour la reddition des comptes de
plusieurs hôpitaux, entre lesquels on nomme Saint-Julien-le-Pauvre[238].

          [Note 236: Page 293.]

          [Note 237: _Mart. Rom._, p. 108 et 109.]

          [Note 238: Reg. de la ville, fol. 519.]

Grégoire de Tours est le plus ancien auteur qui ait parlé de cette
église; et plusieurs circonstances de son récit prouvent qu'elle
existoit ayant l'année 580[239]. Telle est la seule date authentique que
l'on puisse donner de son antiquité. Elle fut ensuite au nombre des
églises dont Henri Ier fit don à la cathédrale, donation de laquelle du
Boulai[240] a conclu qu'elle fut appelée _Fille de Notre-Dame_ (_Filia
Basilicæ Parisiensis_). Ce qui a pu causer son erreur, c'est que, dans
un acte sans date, qui toutefois ne peut être plus ancien que le
douzième siècle[241], on trouve qu'alors cette église avoit passé, on ne
sait comment, entre les mains de deux laïques[242], qui la donnèrent au
monastère de Notre-Dame-de-Long-Pont, près Montlhéri; mais on ne voit à
aucune époque que l'église Notre-Dame de Paris y ait placé des
chanoines, comme elle l'avoit fait à Saint-Étienne et à Saint-Benoît, ce
qui prouve qu'elle ne l'a pas long-temps possédée.

          [Note 239: Lib. VI, cap. 17; et lib. IX, cap. 6.]

          [Note 240: _Hist. univ._, t. I, pag. 402.]

          [Note 241: Cart. Longip., fol. 110.]

          [Note 242: Étienne de Vitri et Hugues de Munteler.]

L'église de Saint-Julien-le-Pauvre, telle qu'elle a subsisté jusque
dans les derniers temps, paroît avoir été rebâtie vers l'époque où
elle fut donnée aux religieux de Long-Pont; et l'on pense que c'est
alors qu'elle fut qualifiée prieuré. Au siècle suivant, l'université
choisit ce lieu pour y tenir ses assemblées, qu'elle transféra ensuite
aux Mathurins, puis au collége de Louis-le-Grand.

En 1655, ce prieuré fut réuni à l'Hôtel-Dieu par un traité passé entre
les administrateurs de cette maison et les religieux de Long-Pont.
Cette union, confirmée par une bulle du pape, donnée en 1658, ne fut
cependant entièrement consommée que par des lettres-patentes que le
roi n'accorda qu'en 1697. La chapelle fut alors desservie par un
chapelain à la nomination de la paroisse Saint-Séverin[243].

          [Note 243: L'église de Saint-Julien-le-Pauvre a été démolie
          pendant la révolution.]


_Chapelle de Saint-Blaise et de Saint-Louis._

Cette chapelle étoit située à côté de Saint-Julien-le-Pauvre, dont
elle dépendoit. Les maçons et les charpentiers y établirent leur
confrérie en 1476. Elle fut rebâtie en 1684: cependant, comme elle
menaçoit ruine, on jugea à propos de la démolir vers la fin du siècle
dernier, et le service en fut transféré dans la chapelle
Saint-Yves[244].

          [Note 244: Outre la confrérie établie dans cette chapelle,
          l'église de Saint-Julien-le-Pauvre étoit le lieu de
          rassemblement de celles de Notre-Dame-des-Vertus, des
          couvreurs, des marchands papetiers, des fondeurs; et l'on y
          faisoit les catéchismes et retraites des Savoyards, fondés
          par l'abbé de Pontbriand.]


LA CHAPELLE SAINT-YVES.

La fondation de cette chapelle suivit de très-près la canonisation du
personnage auquel elle étoit consacrée: car l'acte par lequel il est
mis au rang des saints est de l'année 1347; et l'on voit que dès
1348[245] quelques particuliers de la province de Tours et du duché de
Bretagne, désirant former entre eux une confrérie en son honneur,
obtinrent de Foulques de Chanac, évêque de Paris, la permission de
faire bâtir une chapelle ou une église collégiale sous son nom.
D'autres titres nous apprennent que cette confrérie avoit un cimetière
près de son église, lequel fut béni, en 1357, par l'évêque de
Tréguier. Comme saint Yves, indépendamment du cours complet d'études
qu'il avoit fait dans l'Université de Paris, s'étoit rendu très-habile
dans l'étude du droit civil qu'il étoit allé étudier à Orléans, son
église ou chapelle fut acquise, on ignore à quelle époque, par une
confrérie composée d'avocats et de procureurs, qui l'a conservée
jusque dans les derniers temps. Ils choisissoient l'un d'entre eux
tous les deux ans pour en inspecter les desservants. Il y avoit aussi
deux gouverneurs honoraires, dont l'un étoit ecclésiastique et
inamovible; l'autre, laïc, lequel changeoit tous les trois ans.

          [Note 245: Du Breul, p. 586.]

Il y avoit dans cette église plusieurs chapellenies à la présentation
des confrères, mais toutes d'un très-modique revenu. Les chanoines de
Saint-Benoît étoient les curés primitifs de Saint-Yves[246].

          [Note 246: Cette chapelle a été entièrement démolie.]


LES CARMES.

Nous nous garderons bien de parler de cette prétention singulière
qu'avoient les Carmes de faire remonter leur origine jusqu'aux
prophètes Élie et Élisée, ni des discussions trop vives et peut-être
un peu bizarres qui, vers la fin du dix-septième siècle, s'élevèrent à
ce sujet entre ces religieux et les continuateurs de Bollandus. Si
l'on peut alléguer que deux papes (Pie V et Grégoire XIII) permirent à
cet ordre de prendre pour patrons ces deux grands personnages de la
Bible, et approuvèrent un office destiné à célébrer leur fête, dans
lequel Élie étoit reconnu pour _fondateur et instituteur de l'ordre
des Carmes_, il faut avouer en même temps qu'un bref d'Innocent XII,
donné en 1698, impose sagement un silence absolu sur l'institution
primitive de cet ordre, et sur sa succession depuis Élie et Élisée
jusqu'à nous. Tout ce que l'on sait de positif à ce sujet, c'est qu'au
douzième siècle il y avoit en Syrie quelques solitaires qui s'étoient
retirés sur le Mont-Carmel, où ils vivoient sans aucune règle
particulière[247]. Ils en reçurent une, vers le commencement du siècle
suivant, du B. Albert, patriarche de Jérusalem[248], et cette règle,
approuvée, en 1224, par Honorius III, fut depuis mitigée et confirmée
par plusieurs souverains pontifes.

          [Note 247: Ces ermites s'étoient, dès le principe, revêtus
          d'un costume uniforme composé d'une robe brune, par-dessus
          laquelle ils portoient un manteau blanc; mais comme ce
          manteau étoit la marque distinctive des seigneurs sarrasins,
          ils se virent forcés d'y faire des changements, et le
          mélangèrent de noir et de blanc. Cette bigarrure, que
          conservèrent ceux que saint Louis amena à Paris, leur fit
          donner le nom de _Barrés_; nom qu'ils communiquèrent à une
          rue du quartier Saint-Paul, qui le porte encore
          aujourd'hui.]

          [Note 248: Papebroch. 8 avril, p. 778 et 786.]

Saint Louis, comme nous l'avons déjà dit, amena en France, à son
retour de la Terre-Sainte, quelques religieux du Mont-Carmel. Ils y
arrivèrent avec lui en 1254, et dès 1259 on les voit établis dans
l'emplacement qu'ils cédèrent depuis aux Célestins[249]. Il est
probable que, n'étant alors qu'au nombre de six, ils n'eurent dans le
principe qu'une petite chapelle particulière; mais un acte de ce
temps-là semble prouver que la dévotion des fidèles, qui accouroient
de tous côtés dans la demeure de ces nouveaux cénobites, les mit
bientôt dans la nécessité de s'agrandir.

          [Note 249: _Voy._ t. II, 2e part., p. 935.]

Cependant ils ne tardèrent pas à se dégoûter d'une habitation que les
fréquents débordements de la rivière rendoient extrêmement incommode.
Pendant une grande partie de l'année ils ne pouvoient sortir de chez
eux qu'en bateau, et se trouvoient d'ailleurs dans un éloignement de
l'Université, qui doubloit encore pour eux ces incommodités. Dans une
situation aussi désagréable, les Carmes s'adressèrent à
Philippe-le-Bel, et ne l'implorèrent point en vain. Ce prince, par ses
lettres du mois d'avril 1309, leur donna une maison, située rue de la
Montagne-Sainte-Geneviève[250]; ils obtinrent, en 1310, du pape
Clément V, la permission d'y bâtir un nouveau couvent; et comme cette
maison n'étoit pas encore assez spacieuse pour contenir tous ces
religieux, dont le nombre s'étoit considérablement augmenté,
Philippe-le-Long leur donna, en 1317, une autre maison voisine de la
première, laquelle avoit issue dans la grande rue Sainte-Geneviève et
dans celle de Saint-Hilaire, aujourd'hui rue des Carmes. Au moyen de
ces donations, ils se trouvèrent en état de faire construire une
chapelle et des bâtiments plus vastes et plus commodes que ceux qu'ils
vouloient abandonner. Quant à leur ancienne demeure, ils obtinrent, en
1318, du pape Jean XXII, la permission de la vendre; et l'on sait
qu'elle fut acquise par Jacques Marcel, qui la donna ensuite aux
Célestins.

          [Note 250: Plusieurs historiens ont prétendu qu'il y avoit
          en cet endroit une chapelle de Notre-Dame, antérieure à la
          translation de ces religieux. Cette opinion est dépourvue de
          toute autorité; il n'est point fait mention de cette
          chapelle dans les chartes de Philippe-le-Bel et de
          Philippe-le-Long; et si elle eût existé, ces religieux ne se
          fussent point adressés au pape Jean XXII pour obtenir la
          permission de construire une église ou oratoire, ainsi que
          les autres bâtiments réguliers.]

Toutefois la chapelle qu'ils venoient d'élever, et qu'ils dédièrent
sous l'invocation de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, se trouva bientôt trop
petite pour contenir l'affluence toujours croissante des fidèles qui
s'y rendoient de tous les côtés. Ils firent alors commencer, à côté de
cette chapelle, l'église que l'on voyoit encore dans les derniers
temps. Les libéralités de Jeanne d'Évreux, troisième femme et alors
veuve de Charles-le-Bel[251], leur fournirent les moyens d'en achever
promptement la construction; et elle fut dédiée, le 16 mars 1353, sous
l'invocation de la sainte Vierge, par le cardinal Gui de Boulogne, en
présence de cette reine et de ses nièces les reines de France et de
Navarre.

          [Note 251: Cette princesse, par son testament fait en 1349,
          laissa et donna, pour _l'oeuvre du Moustier de Notre-Dame du
          couvent des Carmelistes_, sa couronne, la fleur de lis
          qu'elle eut à ses noces, sa ceinture et ses tressons
          d'orfévrerie. Ces joyaux étoient garnis d'une grande
          quantité de perles, de diamants et d'autres pierres
          précieuses. À ce don elle ajouta celui de 1500 florins d'or
          à l'écu, et voulut que ses pierreries fussent vendues, pour
          que le prix en fût appliqué sur-le-champ aux bâtiments et
          ornements de l'église.]

Ils achetèrent ensuite, en concurrence avec les administrateurs du
collége de Laon, une partie de l'ancien collége de Dace, qu'ils
enclavèrent dans leur couvent. Leurs bâtiments s'accrurent encore
depuis de diverses acquisitions qu'ils firent dans le voisinage,
principalement de celle d'un certain nombre de maisons de la rue de la
Montagne-Sainte-Geneviève, qu'ils ont fait reconstruire.

L'église de ce monastère étoit vaste, mais d'une construction
irrégulière, puisqu'elle se composoit de l'ancienne chapelle et de la
nouvelle église, dédiée en 1353. La dévotion au scapulaire y attiroit
un grand concours de peuple le second samedi de chaque mois, afin de
gagner les indulgences qui y étoient attachées.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES CARMES.

     SCULPTURES.

     Sur le maître-autel, décoré de beaux marbres, que Louis XIV
     avoit donnés à ces religieux, mais dont la composition étoit
     d'un très-mauvais goût, on voyoit un groupe composé de quatre
     figures, et représentant la Transfiguration. Le tabernacle étoit
     formé d'un globe autour duquel rampoit un serpent, et que
     surmontoit un Christ attaché à la croix, le tout en bronze doré.


     SÉPULTURES.

     Dans cette église et dans le cloître avoient été inhumés:

     Oronce Finé, savant mathématicien, professeur au collége de M{e}
     Gervais, mort en 1555.

     Gilles Corrozet, libraire de Paris, et auteur d'une description
     de cette ville, qui passe pour la première qu'on en ait faite.
     Son épitaphe apprenoit qu'il étoit mort en 1568.

     Félix Buy, religieux de cette maison, et célèbre théologien, mort
     en 1687.

     Louis Boulenois, avocat au parlement de Paris, auteur de
     plusieurs ouvrages de jurisprudence, mort en 1762. Ses cendres et
     celles de son épouse avoient été recueillies dans un riche
     mausolée que leur avoient élevé leurs enfants. Ce monument,
     exécuté par un sculpteur nommé _Poncet_, se composoit d'un
     sarcophage porté sur un piédestal, et surmonté d'une urne de
     porphyre. On voyoit auprès la Justice éplorée, et les médaillons
     des deux époux étoient attachés à une pyramide qui couronnoit
     toute cette composition[252].

          [Note 252: Ce tombeau a été détruit. On a rendu les
          portraits des deux époux à la famille.]

     La famille des Chauvelin avoit aussi sa sépulture dans cette
     église.

Le cloître étoit fort grand, et environné d'arcades gothiques. Des
peintures exécutées sur ses murailles, et qui étoient au nombre des
plus anciennes de ce genre qu'il y eût à Paris, représentoient les
vies des prophètes Élie et Élisée. On y lisoit aussi l'histoire de
l'ordre, écrite en vieilles rimes françoises. Les curieux avoient
soin de se faire montrer une chaire de pierre pratiquée dans le mur,
qui avoit servi anciennement aux professeurs de théologie de cet
ordre, et dans laquelle on prétend qu'_Albert-le-Grand_, _saint
Bonaventure_ et _saint Thomas_ ont donné des leçons publiques.

La bibliothèque étoit composée d'environ douze mille volumes[253].

          [Note 253: L'église des Carmes a servi, pendant plusieurs
          années, d'atelier pour une manufacture d'armes: depuis elle
          a été détruite, et sur son emplacement on a élevé un marché.
          _Voy._ à la fin du quartier, l'article _monuments
          nouveaux_.]


LA COMMANDERIE DE SAINT-JEAN-DE-LATRAN.

C'étoit une propriété de l'ordre de Malte, qui, comme nous l'avons
déjà dit, remplaça celui des Templiers, et fut mis en possession de
tous ses biens; toutefois il étoit possesseur de cette maison avant la
destruction de ces religieux. Ces deux ordres avoient été institués
pour l'utilité des pèlerins qui alloient visiter les lieux saints,
mais avec cette différence que les Templiers, autrement dits _frères
de la Milice du Temple_, se contentoient d'assurer les passages, de
conduire et de défendre sur la route ces pieux voyageurs, tandis que
les _frères Hospitaliers de Jérusalem_ s'engageoient à leur donner
l'hospitalité et à leur procurer tous les secours que pouvoit exiger
leur situation. L'institution de ces derniers avoit même précédé de
quelque temps celle des Templiers: cependant il n'y a point de preuves
qu'ils aient eu avant ceux-ci un établissement à Paris; et quelques
efforts que fasse l'abbé Lebeuf[254] pour reculer le plus possible
cette antiquité, les raisonnements qu'il présente à ce sujet,
combattus avec beaucoup de force par Jaillot, ne sont point appuyés de
titres qui soient antérieurs à l'année 1171, époque que Sauval donne
aussi pour la fondation de Saint-Jean-de-Latran. Du reste, ce surnom
de _Latran_, qui est celui d'une basilique de Rome, ne fut donné à
leur chapelle que dans le courant du seizième siècle: jusque-là, leur
maison avoit été nommée _Saint-Jean-de-Jérusalem_ et _l'Hôpital de
Jérusalem_.

          [Note 254: T. I, p. 236.]

Cette commanderie occupoit un très-grand espace de terrain qui
s'étendoit jusqu'à la rue des Noyers. Il se composoit d'une grande
maison où demeuroit le commandeur, d'une immense tour carrée qui
paroît avoir été destinée autrefois à recevoir les pèlerins, et d'une
grande quantité de maisons très-mal bâties, où logeoient toutes sortes
d'artisans qui y jouissoient du droit de franchise, de même que les
habitants de l'enclos du Temple. L'église, qui paroissoit avoir été
bâtie dès le temps de l'établissement, étoit desservie par un
chapelain de l'ordre de Malte, et servoit de paroisse à tous ceux qui
habitoient l'enceinte de la commanderie[255].

          [Note 255: L'église de Saint-Jean-de-Latran, qui existoit
          encore il y a quelques années, est aujourd'hui à moitié
          démolie, et l'on travaille en ce moment à achever cette
          démolition; les bâtiments sont occupés par des
          particuliers.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-JEAN-DE-LATRAN.

     SCULPTURES.

     Derrière le maître-autel, une Vierge, de la main d'_Anguier_
     aîné.


     TOMBEAUX.

     Dans le choeur on voyoit le mausolée de Jacques de Souvré,
     grand-prieur de France, exécuté par le même sculpteur[256].

          [Note 256: Le Commandeur est représenté nu dans la partie
          supérieure du corps, et à moitié couché sur son tombeau. Il
          s'appuie, du bras gauche, sur un fragment de rocher; l'autre
          bras est soutenu par un génie en pleurs. Son casque, sa
          cuirasse et le reste de son armure sont déposés à ses pieds.
          L'exécution de ces figures manque de vigueur et de
          sentiment, les formes en sont dépourvues de caractère, les
          draperies sont lourdes; au total c'est de la sculpture
          extrêmement médiocre[256-A].]

          [Note 256-A: Ce monument, déposé aux Petits-Augustins, y
          étoit soutenu par deux cariatides qui appartenoient au
          tombeau du président de Thou. Nous aurons occasion d'en
          parler.]

     Dans une chapelle attenant à l'église on lisoit l'épitaphe d'un
     particulier nommé Huard, mort en 1553, après avoir fait le tour
     du monde.

     Jacques de Bethem, dernier archevêque de Glascow en Écosse,
     ambassadeur en France pendant quarante-deux ans, et l'un des
     fondateurs du collége des Écossois, avoit sa sépulture dans cette
     église.

Cette commanderie pouvoit rapporter 12,000 livres de rente. L'hôtel
_Zone_, situé dans le faubourg Saint-Marcel, et la maison de la
_Tombe-Isoire_[257], sise hors des murs, étoient au nombre de ses
dépendances.

          [Note 257: _Voy._ 1re part. de ce vol., p. 622 et t. II, 1re
          part., p. 458.]


L'ÉGLISE COLLÉGIALE ET PAROISSIALE DE SAINT-BENOÎT.

L'origine de cette église se perd dans la nuit des temps, et cette
obscurité qui l'environne a porté plusieurs historiens à exagérer
encore son antiquité. Du Breul, Sauval et plusieurs autres[258] ont
prétendu qu'elle avoit été bâtie dès le temps de saint Denis, et
consacrée à la Sainte-Trinité par cet apôtre des Gaules. Adrien de
Valois[259] soutient au contraire qu'on n'a aucune preuve que cette
église existât avant l'an 1000: ces deux opinions sont également
éloignées de la vérité. Il existe une charte de Henri Ier[260], le
premier monument sans doute qui en fasse mention, par laquelle ce
monarque donne au chapitre de Notre-Dame plusieurs églises situées
dans le faubourg de Paris, dont quelques-unes avoient été décorées du
titre d'abbayes, entre autres celles de Saint-Étienne, de
Saint-Séverin et de Saint-Bacque, «lesquelles, ajoute cet acte,
étoient depuis long-temps au pouvoir de ses prédécesseurs et au sien;»
«_nostræ potestati et antecessorum nostrorum_ antiquitùs
_mancipatas_.» Cette église de Saint-Bacque est celle qui porte
aujourd'hui le nom de Saint-Benoît, et le mot _antiquitùs_ prouve
évidemment qu'elle existoit avant l'an 1000. Il paroît même par le
diplôme de Henri Ier que la cathédrale, à laquelle il rendit cette
église, avoit eu sur elle, dans les siècles précédents, quelques
droits de supériorité que l'invasion des Normands lui avoit fait
perdre. Du reste ce nom de Saint-Bacque qu'elle portoit, et qu'il ne
faut point séparer de celui de Saint-Serge, parce que l'église a de
tout temps fêté ensemble ces deux saints martyrisés en Syrie, fait
penser à Jaillot qu'il faut reculer l'origine du monument dont nous
parlons jusqu'au sixième ou du moins jusqu'au septième siècle.

          [Note 258: Du Breul, p. 257.--Sauval, t. I, p. 410.
          _Chronol. hist. des curés de Saint-Benoît_, p. 4.]

          [Note 259: De Basil. Paris, p. 480 et 482.]

          [Note 260: Bibliot. du Roi, manusc. 5185, cc.]

Dans le douzième, on trouve cette église désignée sous le nom de
Saint-Benoît, ainsi que l'aumônerie ou l'hôpital voisin, dans lequel
se sont depuis établis les Mathurins. Cependant il ne faut pas que
cette dénomination porte à croire, avec quelques historiens, qu'elle
ait été autrefois une abbaye desservie par des religieux de
Saint-Benoît. Il n'existe aucune preuve qu'il y ait jamais eu en cet
endroit un monastère de Bénédictins; on n'y conservoit aucune relique
de saint Benoît; sa fête n'y étoit pas même anciennement célébrée; et
l'abbé Lebeuf[261] a prouvé jusqu'à l'évidence que le nom de _Benoît_
n'étoit autre chose que celui de Dieu, _Benedictus Deus_. Dans nos
anciens livres d'église et de prières, on lit _la benoîte Trinité_, et
_Dominica benedicta_, _l'office Saint-Benoît_, _l'autel
Saint-Benoît_, pour dire le dimanche de la Trinité, l'autel de la
Trinité, etc. Ce n'est qu'au treizième siècle que l'on commença à
accréditer cette fausse opinion qui fit regarder l'église de
Saint-Benoît comme une ancienne abbaye de religieux de son ordre, et
lui fit donner pour patron ce fameux abbé du Mont-Cassin.

          [Note 261: T. I, p. 212.]

Les historiens de Paris sont également peu d'accord sur l'époque où la
chapelle de Saint-Benoît, devenue collégiale après la donation de
Henri Ier, réunit à ce titre celui de paroisse, par l'admission d'un
chapelain chargé d'administrer les sacrements. L'un d'eux a avancé que
cette érection d'un curé n'eut lieu qu'en 1183. Jaillot prouve le
contraire par une lettre d'Étienne, abbé de Sainte-Geneviève, au pape
Luce III, mort en 1185, dans laquelle, parlant en faveur de Simon,
_chapelain_ de Saint-Benoît[262], il se plaint de ce qu'il est
inquiété par quelques chanoines qui lui disputent certains droits
contre l'_usage ancien_ observé tant par lui que par ses
_prédécesseurs_. Il est donc évident que, dès que le chapitre
Notre-Dame fut en possession de l'église Saint-Benoît, il y fit
exercer les fonctions curiales, peut-être pendant quelque temps par
des chanoines qui se succédoient tour à tour, mais bientôt après par
un prêtre ou chapelain, qui en fut spécialement chargé.

          [Note 262: Il n'est pas douteux que, par les mots
          _capellarius_, _presbyter_, _capicerius_, _sacerdos ecclesiæ
          N_, on a toujours entendu le curé.]

On ignore pourquoi le chevet de cette église, contre l'usage établi,
étoit autrefois tourné à l'occident. Cette situation lui fit donner le
nom de Saint-Benoît le _bestournet_, _le bétourné_, _le
bestorné_[263], et ce nom, qui veut dire _mal tourné_, _renversé_ (_S.
Benedictus malé versus_) se trouve dans tous les actes du treizième
siècle. Cette église ayant été en partie reconstruite sous le règne de
François Ier, plusieurs de nos historiens ont prétendu que l'autel fut
alors placé à l'orient, et que c'est à partir de cette époque qu'elle
fut appelée Saint-Benoît le _bien tourné_; mais il est certain que
cette dénomination est plus ancienne, sans qu'on puisse en déterminer
positivement la cause; et plusieurs actes des quatorzième et quinzième
siècles, cités par Jaillot et l'abbé Lebeuf, désignent déjà ce
monument avec cette dernière épithète: _Sanctus Benedictus_ benè
_versus_.

          [Note 263: Cartul. S. Genev. et Sorbon., fol. 57.]

Excepté les piliers du choeur au côté septentrional, qui paroissent
être un reste des premières constructions, le portail et tout ce qu'il
y a de plus ancien dans cette église ne passe pas le règne de François
Ier. Le sanctuaire ne fut rebâti que vers la fin du dix-septième
siècle (en 1680), et alors, pour accroître l'aile méridionale, on y
renferma une rue qui communiquoit de la rue Saint-Jacques au cloître.
Le reste de l'église fut, à cette époque, réparé sur les dessins et
sous la conduite d'un architecte nommé Beausire. La balustrade de fer
qui régnoit au pourtour du choeur, l'oeuvre et le clocher furent faits
dans le même temps. On prétend que les pilastres corinthiens qui
décorent le rond-point ont été exécutés d'après les dessins de
Perrault[264].

          [Note 264: _Voy._ pl. 151.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-BENOÎT.

     TABLEAUX.

     Sur l'autel de la chapelle de la paroisse, une descente de croix;
     par _Sébastien Bourdon_.

     Dans la chapelle des fonts, le baptême de N. S., par _Hallé_.

     Deux autres tableaux peints sur bois, représentant saint Denis et
     saint Étienne; par un peintre inconnu.

     Dans la chapelle de la Vierge, et sur les lambris, des peintures
     représentant la vie de cette sainte mère du Sauveur.

     Deux tableaux représentant, l'un saint Joseph, l'autre l'ange qui
     conduit le jeune Tobie; par un peintre inconnu.


     SCULPTURES.

     Sous une voûte, au fond d'une chapelle, à gauche en entrant, un
     Christ au tombeau, avec les trois Maries, saint Joseph
     d'Arimathie, etc.

     La cuvette des fonts baptismaux. Cette cuvette, d'une pierre
     blanche et dure, est bordée d'ornements arabesques d'un travail
     très-élégant et très-délicat, et portée sur un socle carré,
     enrichi de bas-reliefs d'une exécution qui n'est point inférieure
     à celle des ornements. Elle porte la date de 1547; et tout
     annonce en effet que c'est un ouvrage du plus beau temps de la
     sculpture moderne[265].

          [Note 265: Ce monument, dont aucun historien de Paris
          n'avoit fait mention, a été déposé aux Petits-Augustins.]


     TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

     Dans cette église avoient été inhumés:

     Jean Dorat, professeur royal de langue grecque, surnommé le
     Pindare français, mort en 1588.

     René Chopin, savant jurisconsulte, mort en 1606.

     Pierre Brulard, seigneur de Crosne et de Genlis, secrétaire
     d'état, mort en 1608.

     Guillaume Château, habile graveur, mort en 1683.

     Jean-Baptiste Cotelier, professeur de langue grecque et habile
     théologien, mort en 1686.

     Claude Perrault, célèbre architecte, mort en 1688.

     Jean Domat, avocat du roi au présidial de Clermont, célèbre
     jurisconsulte, mort en 1696.

     Charles Perrault, frère de Claude, auteur des Contes de Fées, et
     du Parallèle des anciens et des modernes, mort en 1703.

     Gérard Audran, l'un des plus célèbres graveurs de son siècle,
     mort en 1703.

     Marie-Anne des Essarts, femme de Frédéric Léonard, le plus riche
     libraire de son temps, morte en 1706. Son mari lui avoit fait
     élever un petit monument, exécuté par _Vancleve_, sur les dessins
     d'_Oppenor_[266].

          [Note 266: Il n'existe point au Musée des Petits-Augustins.]

     Jean-Foy Vaillant, médecin, et savant antiquaire, mort en 1706.
     (Son épitaphe est au Musée des Petits-Augustins.)

     Le comédien Michel Baron, mort en 1729.

Le chapitre de Saint-Benoît étoit composé de six chanoines nommés par
un pareil nombre de chanoines de Notre-Dame, à qui appartenoit cette
nomination; d'un curé et de douze chapelains choisis par le chapitre.
Les chapellenies y étoient assez nombreuses.

Cette église, suivant l'ancien usage des collégiales, avoit son
cloître, dans lequel on entroit encore, dans les derniers temps, par
trois ouvertures anciennement fermées de portes. Ce cloître étoit
vaste, et l'on y portoit, après la moisson et les vendanges, les
redevances en grains et en vins affectées à ces chanoines; le chapitre
Notre-Dame y avoit aussi une grange pour déposer celles qu'il
percevoit dans les environs, et l'on y tenoit un marché public dans le
temps de la récolte. Il faut ajouter aussi que la justice temporelle
s'y exerçoit, et qu'il y avoit une prison.


CIRCONSCRIPTION.

L'étendue de la paroisse Saint-Benoît formoit une figure assez
irrégulière. Ce qu'elle avoit à l'orient et vers le nord consistoit dans
le côté gauche de la place Cambrai, en entrant par la fontaine,
jusqu'aux trois dernières maisons de la rue Saint-Jean-de-Latran; elle
avoit au côté droit de cette place, toutes les maisons jusqu'à l'ancien
collége de Cambrai exclusivement; quelques maisons en descendant la rue
Saint-Jean-de-Beauvais, jusque vis-à-vis l'École de Droit; puis le côté
gauche de la rue des Noyers, à partir de celle des Anglois et en allant
à la rue Saint-Jacques; ensuite toutes les maisons qui suivent à gauche
en remontant cette même rue jusque vers le collége Du Plessis. Elle
reprenoit à la porte du collége des Jésuites, et continuoit à gauche
jusqu'à la rue Saint-Étienne-des-Grès, où elle finissoit avant la
chapelle du collége des Cholets. Du collége de Lisieux, elle revenoit à
la rue Saint-Jacques, qu'elle continuoit des deux côtés jusqu'à
l'Estrapade, se prolongeant du côté gauche jusqu'au milieu de la place,
et du côté droit jusqu'aux Filles de la Visitation. Revenant à la rue
Saint-Hyacinte, elle en avoit les deux côtés dans la partie supérieure,
et de même dans la rue Saint-Thomas. Elle enfermoit ensuite le clos des
Jacobins, la rue de Cluni, le collége du même nom et ses dépendances, la
rue des Cordiers, celle des Poirées, la rue de Sorbonne en grande
partie, la Sorbonne, et toutes les maisons placées entre le coin de la
rue des Maçons jusqu'à celui de la rue Saint-Jacques, qu'elle remontoit
ensuite jusqu'à celle des Cordiers.

Au couchant, elle renfermoit le collége de Dainville et ses
dépendances; en descendant la rue de la Harpe, tout ce qui est à
gauche jusqu'au coin de la rue Serpente exclusivement, ce qui comprend
une partie de la rue des Deux-Portes et de celle de Pierre-Sarrazin.
Elle avoit en outre, dans la rue des Carmes, un écart composé de
quatre à cinq maisons.


L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-HILAIRE.

On ne trouve aucuns monuments qui puissent fournir quelques lumières
sur l'origine de cette église. L'abbé Lebeuf[267] pense qu'il faut en
attribuer la construction au chapitre Saint-Marcel, propriétaire par
succession d'une partie du clos Bruneau, et qui s'étoit acquis par-là
le droit de nomination à cette cure, à laquelle il a effectivement
présenté dès l'an 1200. Cette conjecture semble donc assez
vraisemblable; mais lorsqu'il ajoute que la situation de cette église
près de celle de Sainte-Geneviève pourroit faire penser que Clovis,
qui se croyoit redevable à l'intercession de saint Hilaire de la
victoire qu'il avoit remportée sur Alaric, auroit fait bâtir en cet
endroit un oratoire sous son nom, il ne présente qu'une opinion vague
et qui n'est fondée sur aucune autorité.

          [Note 267: T. I, p. 206.]

Le plus ancien titre qui parle de cette église est la bulle d'Adrien
IV, de 1158: elle y est appelée chapelle de Saint-Hilaire-du-Mont,
_capella sancti Hilarii de Monte_. Jaillot pense que les chanoines de
Saint-Marcel et de Sainte-Geneviève, dont les seigneuries étoient
limitrophes, avoient pu faire entre eux divers échanges, et que
c'étoit peut-être à ce titre que les premiers possédoient une partie
du clos Bruneau; que la chapelle de Saint-Hilaire aura servi aux
vassaux de Saint-Marcel, trop éloignés de cette basilique; enfin que
la population de ce territoire s'étant successivement accrue, cette
chapelle, de même que celle de Saint-Hippolyte, aura été érigée en
paroisse. Elle fut rebâtie en 1300, reconstruite et augmentée vers
1470, réparée de nouveau et décorée au commencement du siècle dernier
par les soins et les libéralités de M. Jollain, l'un des curés de
cette paroisse.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-HILAIRE.

     TABLEAUX.

     Sur le maître-autel, une Nativité; par un peintre inconnu.

     Dans la chapelle de la Vierge, deux tableaux représentant saint
     Jean et saint Joseph; par _Belle_.


     SÉPULTURES.

     Dans cette église avoit été inhumé Patrice Maginn, docteur en
     droit, et premier aumônier de la reine d'Angleterre, mort en
     1683.

Il y avoit dans cette paroisse une chapellenie instituée par un bedeau
de l'université nommé _Hamon Lagadon_. Le chapitre de Saint-Marcel
nommoit à la cure[268].

          [Note 268: L'église de Saint-Hilaire a été détruite.]


CIRCONSCRIPTION.

Le territoire de cette paroisse, resserré entre celui de
Saint-Étienne-du-Mont et celui de Saint-Benoît, étoit très-circonscrit.
Il est remarquable qu'il étendoit sa juridiction sur le collége
d'Harcourt, situé derrière la rue de la Harpe, parce qu'avant la
construction de ce collége, ce lieu étoit habité par des vassaux de
Saint-Marcel. Le collége des Lombards dépendoit aussi de cette
paroisse.


L'ABBAYE ROYALE SAINTE-GENEVIÈVE.

Plus un monument est ancien, plus il excite la curiosité; et c'est
alors surtout, comme il nous est arrivé si souvent de nous en
plaindre, qu'il est plus difficile de la satisfaire. Les commencements
de notre monarchie sont des temps de désordre et d'ignorance; les
révolutions fréquentes qui en marquent le cours interrompirent plus
d'une fois la suite des traditions, causèrent la destruction ou la
perte de presque tous les titres qui pouvoient jeter quelques lueurs
au milieu de ces profondes ténèbres; et ce manque absolu d'autorités
se fait sentir surtout lorsqu'il est question des choses qui se sont
passées sous la première race. Cependant quelque obscurité qui
environne les événements de ces temps reculés, il n'est personne qui
ignore, et la tradition en est venue jusqu'à nous, que l'abbaye
Sainte-Geneviève fut fondée par Clovis Ier, sur une colline au
sud-est de Paris, et dans un lieu qui servoit de cimetière public;
mais nos historiens ne sont d'accord ni sur l'année où cette église a
été bâtie, ni sur l'époque des changements survenus dans les noms
qu'elle a portés, ni même sur l'état de ceux qui furent choisis
d'abord pour la desservir.

Cependant, quant à l'année de sa fondation, ces historiens ne
diffèrent entre eux que depuis l'an 499 jusqu'à 511, c'est-à-dire d'un
intervalle d'environ douze ans[269]. Il est certain que, dès la fin de
l'année 496, Clovis avoit été baptisé, et que la plus grande partie
des François avoit, à son exemple, embrassé le christianisme; mais on
ne trouve aucun titre qui prouve que, vers cette époque, et même
pendant les dix années qui la suivirent, ce prince ait fait bâtir
d'église à Paris ni même en France. On sait que la guerre qu'il avoit
déclarée à Gondebaud, roi de Bourgogne, les alliances qu'il
contractoit avec d'autres souverains, et une foule de soins non moins
importants l'occupoient alors tout entier; de manière que, sans
pouvoir également offrir de preuves positives d'aucune autre date, il
nous paroît plus vraisemblable de reculer cette fondation jusqu'à
l'année 508, après la fameuse bataille qu'il livra, près de Poitiers,
au roi des Visigoths, Alaric II. Trois historiens, Aimoin, Roricon et
Frédégaire[270], rapportent qu'à la prière de Clotilde ce monarque
avoit fait voeu, s'il revenoit vainqueur, de bâtir une église sous
l'invocation de saint Pierre. La bataille fut livrée en 507; Clovis y
tua Alaric de sa propre main, et revint l'année suivante à Paris,
qu'il choisit alors pour la capitale de ses états. Il nous semble
qu'aucune époque ne peut être plus convenable pour y placer la
fondation de l'église de Sainte-Geneviève. Elle fut nommée dans le
principe tantôt l'église de Saint-Pierre, tantôt la basilique des SS.
Apôtres[271]. Nous dirons plus bas quand et à quelle occasion on la
consacra à la patronne de Paris.

          [Note 269: Corrozet place cette fondation en 499; Du Breul,
          Sauval, Delamarre, le P. Daniel, l'abbé Fleuri en 500; les
          historiens de Paris en 509; les auteurs du _Gallia
          christiana_ un peu avant 511, etc.]

          [Note 270: Aim. lib. 1, cap. 10; Gesta franc. Roric. lib. 4;
          Fredeg. schol. epit. cap. 25.]

          [Note 271: Greg. Tur. lib. III. cap. 18, et lib. IV. cap.
          1.--_Ibid._ lib. II, cap. 43, etc.]

Le nom de _basilique_, dont se sert Grégoire de Tours en parlant de
cette église, a fait penser qu'elle avoit d'abord été desservie par
des religieux. Les noms de _monastère_, _d'abbé_, _de frères_, par
lesquels les vieux titres désignent sans cesse et l'église et ceux qui
la desservoient, mais surtout le témoignage d'un ancien livre, qui
déclare formellement qu'elle avoit été bâtie pour y faire observer _la
religion de l'ordre monastique_[272], semble fortifier cette opinion
que les savants du premier ordre, dom Mabillon, l'abbé Fleuri, l'abbé
Lebeuf, le P. Dubois, etc., ont embrassée.

          [Note 272: _Ubi religio monastici ordinis vigeret._ Telles
          sont les propres expressions d'un passage de la vie de
          sainte Bathilde, où l'on parle de la fondation faite par la
          reine Clotilde de la basilique de Saint-Pierre.]

Jaillot, qui, sans avoir une science aussi universelle que ces hommes
célèbres, avoit certainement plus approfondi ces matières qu'aucun
d'entre eux, ose s'élever seul contre leur sentiment. D'abord il n'a
pas de peine à prouver que ces noms de _basilique_, de _monastère_,
donnés à l'église, de _frères_ et d'_abbé_, dont sont qualifiés les
desservants, ont été mille fois employés pour désigner les chapitres,
les églises, la cathédrale elle-même; l'histoire de Paris en offre
mille exemples. Le passage de la vie de sainte Bathilde présente plus
de difficultés, et cependant il nous semble qu'il en a heureusement
triomphé; ses raisonnements qu'il sait fortifier d'exemples et
d'autorités, sans rien offrir d'absolument décisif, nous portent à
croire que ces desservants, soumis à la règle, à la vie _monastique_,
n'étoient autre chose, dès l'origine, qu'un collége de chanoines
séculiers.

Ces chanoines subsistèrent dans le même état jusqu'au douzième
siècle; et pendant ce long espace de temps on les voit sans cesse
l'objet d'une protection spéciale de la part des rois de France et des
plus grands princes. Un diplôme du roi Robert, de 997, confirme les
donations qui leur ont été faites, en ajoute de nouvelles, leur donne
le droit de nommer leur doyen[273], de disposer de leurs prébendes.
Par une charte donnée en 1035, Henri Ier se déclare le protecteur de
_la vénérable congrégation des chanoines de Sainte-Geneviève_. Une
autre charte, datée de 1040 ou environ, contient d'autres donations
faites en leur faveur par Geoffroi Martel, comte d'Anjou; des bulles
de divers papes confirment tous ces priviléges, etc.; mais en 1148 il
se fit un changement notable dans leur administration intérieure:
Eugène III, qui occupoit alors le trône pontifical, et qu'un événement
fâcheux avoit forcé de se réfugier en France dès l'année précédente,
étoit depuis quelque temps informé du relâchement qui existoit dans
cette communauté; peut-être même pensoit-il déjà à y introduire la
réforme. Une scène scandaleuse, qui se passa sous ses propres yeux,
dans l'église de Sainte-Geneviève[274], le confirma dans cette
résolution, que le peu de séjour qu'il fit en France l'empêcha
toutefois d'exécuter lui-même. Louis-le-Jeune, entrant dans ses vues,
en confia le soin à Suger, qu'il venoit de nommer régent de son
royaume avant son départ pour la Terre-Sainte. Cette réforme n'eut
point lieu, suivant toutes les apparences: car on voit l'année
suivante (en 1148) le même pape Eugène former d'abord le projet de
substituer à ces chanoines huit religieux de l'ordre de Cluni, et
ensuite, vaincu par les prières et les représentations qu'ils lui
firent, se contenter d'introduire dans leur maison douze chanoines de
Saint-Victor[275], qui opérèrent enfin cette réforme si nécessaire.
C'est ainsi que les chanoines de Sainte-Geneviève, de séculiers qu'ils
étoient, devinrent réguliers.

          [Note 273: Outre le doyen, elle avoit encore deux autres
          dignitaires, dont l'un étoit le préchantre et l'autre le
          chancelier. Sous Louis-le-Gros, on y comptoit au moins vingt
          prébendes, dont plusieurs étoient possédées par des
          ecclésiastiques très-qualifiés. La considération dont
          jouissoit le chapitre de Sainte-Geneviève étoit telle, que,
          pendant plus d'un siècle, nos rois furent dans l'usage de
          connoître par eux-mêmes des causes et affaires de tous les
          chanoines en particulier. Mais ce qu'il y a de plus
          remarquable, c'est que dès-lors ce chapitre, à l'imitation
          de la cathédrale, avoit ses écoles, où les lettres
          florissoient, et que son chancelier y avoit les mêmes
          attributions que celui de Notre-Dame. Il en résulta que
          lorsque l'Université se fut étendue jusque sur le territoire
          de cette église, ce chancelier eut naturellement sur les
          écoliers la même inspection que l'autre avoit sur eux, hors
          de la terre de Sainte-Geneviève.]

          [Note 274: Le pape étant allé à la basilique des SS. Apôtres
          pour y célébrer la messe, il arriva qu'après qu'il se fut
          retiré dans la sacristie, ses officiers voulurent s'emparer
          d'un riche tapis que les chanoines avoient étendu sous les
          pieds du pontife. Ils prétendoient qu'un ancien usage leur
          donnoit le droit de l'enlever. Les domestiques de l'abbaye
          voulurent aussi l'avoir. Les deux partis commencèrent par
          s'arracher le tapis des mains, avec des injures et des cris;
          ils en vinrent bientôt aux coups, et le tumulte fut si
          grand, que le roi, qui n'étoit pas encore sorti de l'église,
          ayant cru devoir se présenter pour rétablir l'ordre, fut
          lui-même frappé dans la foule par les domestiques de
          l'abbaye.]

          [Note 275: Annal. manusc. de Sainte-Geneviève, fol. 275.]

Piganiol pense que ce fut vers cette année, et à l'occasion du
changement qui survint alors dans cette abbaye, qu'elle prit le nom de
Sainte-Geneviève. C'est une erreur: Jaillot cite des actes des
septième et huitième siècles, dans lesquels elle est déjà désignée
sous les noms de Saint-Pierre et de Sainte-Geneviève; et dès le
neuvième on la trouve sous le nom seul de cette sainte. On sait
qu'elle y avoit sa sépulture; et la vénération que les Parisiens
avoient conservée pour cette illustre protectrice de leur ville, les
miracles qui s'opéroient à son tombeau, ont dû naturellement amener
très-vite un pareil changement. Il y a de nombreux exemples de ces
mutations, dans lesquelles la dévotion particulière d'un peuple, même
d'une classe de citoyens, a fait préférer le nom d'un patron à celui
du titulaire d'une église.

La réforme se soutint parmi les chanoines de Sainte-Geneviève jusqu'à
ces guerres funestes qui désolèrent les règnes de Charles VI et
Charles VII, et jetèrent le désordre dans les monastères comme dans
toutes les autres parties de la société. La discipline régulière fut
dès-lors entièrement anéantie dans cette abbaye, et ce n'est que sous
le règne de Louis XIII qu'on pensa à la rétablir. Afin d'y parvenir,
ce prince, après la mort de Benjamin de Brichanteau, évêque de Laon,
qui en étoit abbé, crut devoir y nommer, de son autorité et pour cette
fois seulement, le cardinal de La Rochefoucauld, sous la condition
qu'il y établiroit la réforme. Pour se conformer aux intentions du
roi, cette Éminence ne trouva point de moyen plus efficace que d'y
faire entrer, en 1624, le père Faure avec douze religieux de la
réforme que ce même père venoit d'établir dans la maison de
Saint-Vincent de Senlis. La réforme de Sainte-Geneviève achevée en
1625, confirmée par des lettres patentes de 1626, et par une bulle
d'Urbain VIII donnée en 1634, fut entièrement consolidée, cette même
année, par l'élection du père Faure comme abbé coadjuteur de cette
abbaye, et supérieur général de la congrégation. C'est à cette époque
qu'il faut fixer la triennalité des abbés de Sainte-Geneviève, la
primatie de cette abbaye chef de l'ordre, et le titre qu'on lui a
donné de _chanoines réguliers de la congrégation de France_.

L'église de Sainte-Geneviève ne présente pas dans ses antiquités
moins d'obscurités et d'incertitudes que son clergé. On ne peut pas
assurer que l'édifice bâti par Clovis et par sainte Clotilde subsistât
encore lorsqu'en 857 les Normands, qui, depuis douze ans, n'avoient
pas cessé de ravager les bords de la Seine, débarquèrent dans la
plaine de Paris, et mirent le feu à cette basilique, ainsi qu'à toutes
les autres églises, excepté celles de Saint-Vincent et de Saint-Denis,
qui furent rachetées de ces barbares à prix d'argent. Peut-être
avoit-elle été déjà reconstruite au huitième siècle, en même temps que
cette dernière. Ce qu'il y a de certain, c'est que les murailles de
l'édifice que détruisirent les Normands subsistèrent encore en partie,
quoiqu'en très-mauvais état, jusque vers l'an 1190. Elles furent alors
réparées par Étienne, qui en étoit abbé; et ces réparations, dont une
partie a subsisté jusque dans les derniers temps, étoient encore
très-visibles sur le côté extérieur et méridional de la nef. Suivant
l'abbé Lebeuf, cette partie extérieure de la carcasse étoit un débris
des constructions qui existoient même du temps des barbares. Quant à
tout le travail du dedans, piliers, voûtes, petites colonnades, on y
reconnoissoit le caractère de l'architecture gothique du treizième
siècle; mais leur disposition singulière, l'élévation des ailes et
leur peu de largeur, la ceinture du sanctuaire formée en rotonde,
sembloient prouver que la nouvelle église avoit été rebâtie sur les
anciens fondements; et un pilier, placé près de la porte qui
communiquoit avec l'église Saint-Étienne, indiquoit par son chapiteau
plus ancien de deux siècles, que le sol de ce monument avoit été
relevé. Les trois portiques[276] du frontispice étoient aussi du
treizième siècle. Enfin les constructions de la tour qui servoit de
clocher annonçoient deux époques: la partie inférieure étoit du
onzième siècle, l'autre avoit été réparée[277] à la fin du quinzième,
sous le règne de Charles VIII.

          [Note 276: Dans les premiers temps, suivant l'auteur de la
          vie de sainte Geneviève, cette église n'avoit qu'un seul
          portique, où étoient simplement peintes les histoires des
          patriarches, des prophètes, des martyrs et des confesseurs.
          La sculpture ne fut employée que long-temps après pour ces
          sortes de représentations, et lorsqu'en élargissant les
          églises on jugea à propos d'élargir aussi et d'exhausser les
          portiques.]

          [Note 277: _Voy._ pl. 152. Le tonnerre étoit tombé sur
          l'abbaye, et y avoit causé de grands dommages; le clocher
          avoit été renversé, les cloches avoient été fondues, et
          plusieurs endroits de la maison endommagés.]

Lorsque les desservants de l'abbaye Sainte-Geneviève s'étoient vus
menacés de la première invasion des Normands, avant de quitter leur
monastère, ils avoient eu soin d'ouvrir le tombeau de leur sainte
patronne, d'en enlever les reliques et de les transporter dans les
terres de l'abbaye, où ils les tinrent cachées. Quand le calme fut
rétabli, ils s'empressèrent de les rapporter; et chaque fois que les
barbares revenoient, on emportoit de nouveau ce précieux dépôt. Ce
tombeau, d'où ils avoient tiré ses ossements, étoit renfermé dans une
_crypte_, ou chapelle souterraine qui servoit également de sépulture à
saint Prudence, à saint Céran, évêques de Paris, et à plusieurs autres
saints personnages morts en odeur de sainteté. Les corps de ceux-ci y
furent laissés; et ce n'est que lorsqu'on eut relevé les ruines de
l'ancienne voûte, calcinée par le feu des barbares, qu'on tira de
terre ces sépulcres, et qu'on les rassembla dans la _crypte_, qui fut
alors réparée. Elle fut depuis entièrement rebâtie, et extrêmement
ornée par les soins du cardinal de La Rochefoucauld: la voûte en étoit
soutenue par des piliers de marbre; l'on y descendoit par de beaux
escaliers symétriquement placés aux deux côtés de la porte du choeur,
et près d'un jubé découpé en pierre avec beaucoup de délicatesse. Dans
cette chapelle souterraine, on voyoit encore le tombeau de sainte
Geneviève, mais il n'y restoit plus rien de ses reliques. Depuis qu'on
les en avoit tirées, elles n'étoient point sorties de la châsse qui
avoit servi à les transporter; et cette châsse avoit été placée dans
l'église supérieure.

La crypte contenoit cinq autres chapelles. Il y en avoit encore un grand
nombre dans l'église supérieure et dans le cloître. La plupart furent
détruites ou changées de forme par le cardinal de La Rochefoucauld,
lorsque dans le siècle dernier il fit réparer l'église et la maison. La
plus remarquable de celles qui furent conservées étoit une grande et
belle chapelle située au côté méridional du cloître, et connue dans
l'ancien temps sous le nom de _Notre-Dame-de-la-Cuisine_, parce qu'elle
étoit effectivement placée auprès de la cuisine de l'abbaye. Elle avoit
été construite par ce même abbé Étienne à qui l'on devoit les
réparations de l'église, et portoit, depuis environ deux cents ans, le
nom de _Notre-Dame-de-la-Miséricorde_.

C'étoit au pied de l'autel de cette chapelle que le chanoine de
Sainte-Geneviève, chancelier de l'Université, donnoit le bonnet de
maître-ès-arts.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE ET DE L'ABBAYE SAINTE-GENEVIÈVE.

     TABLEAUX.

     Dans la nef, quatre grands tableaux, dont trois représentoient
     des voeux de la ville de Paris, et le quatrième ses actions de
     grâces pour la convalescence de Louis XV. Ces tableaux avoient
     été peints par _de Troy_ père et fils, _Largillière_ et _de
     Tournière_.

     Dans la sacristie, plusieurs tableaux, parmi lesquels on
     remarquoit un _Ecce Homo_ et une Notre-Dame-de-Douleur, exécutés
     en tapisserie.

     Dans le réfectoire, qui étoit très-vaste, la multiplication des
     pains; par _Clermont_.

     Dans la chapelle de Notre-Dame-de-la-Miséricorde, plusieurs
     tableaux, sans noms d'auteurs.

     Dans une très-grande salle, nommée la salle des Papes, les
     portraits d'un grand nombre de souverains pontifes, et quelques
     tableaux.

     Sur la coupole de la bibliothèque, l'apothéose de saint Augustin,
     par _Restout_ père, et un morceau de perspective peint sur un des
     murs; par _La Joue_.


     SCULPTURES.

     Sur le maître-autel, un riche tabernacle de forme octogone, dont
     les quatre faces principales étoient ornées de colonnes
     composites de brocatelle antique, avec bases et chapiteaux de
     bronze doré; le tout couronné d'un dôme que surmontoit une croix
     d'ambre. Ce tabernacle, rapporté en pierres rares et précieuses,
     telles que jaspes, agates, lapis, grenats, etc., avoit été fait
     aux frais du cardinal de La Rochefoucauld.

     À côté de cet autel, les statues de saint Pierre et de saint Paul
     en métal doré.

     Au milieu du choeur, un lutrin d'une composition élégante et
     ingénieuse: il étoit à trois faces, et entouré de trois anges
     touchant une triple lyre, qui servoit de point d'appui à l'aigle.
     Le dessin de ce morceau étoit attribué à _Lebrun_.

     Un candélabre donné par la ville, et orné de ses armes, de celles
     du roi et de celles de l'abbaye; par _Germain_.

     Près de la porte par laquelle les chanoines entroient dans le
     choeur, sous deux arcades enfoncées, deux figures en terre cuite,
     représentant Jésus-Christ dans le tombeau et ressuscité; par
     _Germain Pilon_[278].

          [Note 278: Ces figures, de la proportion seulement de quinze
          à dix-huit pouces, ont été déposées au Musée des
          Petits-Augustins.]

     Dans le vestibule du couvent, quatre statues représentant les
     prophètes.

     Dans la galerie dite l'_oratoire_, une Nativité en plomb bronzé.


     TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

     _Dans l'église._

     Derrière le maître-autel, la châsse qui renfermoit le corps de
     sainte Geneviève. Cette châsse, que plusieurs historiens de Paris
     ont faussement attribuée à saint Éloi[279], étoit de vermeil
     doré, d'un travail gothique, couverte de pierreries dues à la
     piété et à la libéralité de nos rois. Elle étoit soutenue par
     quatre statues de vierges plus grandes que nature, portées
     elles-mêmes sur des colonnes d'un marbre antique et rare; un
     bouquet de diamants d'un très-grand prix couronnoit ce monument:
     c'étoit un don de la reine Anne d'Autriche, mère de Louis XIV.

          [Note 279: Deux cents ans avant l'invasion des Normands, et
          lorsque le corps de la sainte étoit encore dans son tombeau,
          saint Éloi avoit effectivement orné ce monument d'ouvrages
          d'orfévrerie, c'est-à-dire de quelques rinceaux d'or et
          d'argent qui formoient au-dessus une espèce de petit
          édifice. Il fallut les enlever pour ouvrir ce tombeau; et
          les précieuses reliques, transportées dans un coffre de
          bois, y restèrent jusqu'au treizième siècle, sans autres
          décorations que quelques feuilles d'argent dont on imagina
          de le couvrir. Enfin, en 1240, un particulier nommé Godfroy
          donna une somme pour la construction d'une nouvelle châsse;
          son exemple fut imité par d'autres, et c'est alors que l'on
          construisit ce précieux ouvrage, dans lequel il entra,
          dit-on, cent quatre-vingt-treize marcs d'argent et sept
          marcs et demi d'or. L'orfèvre qui l'avoit fait se nommoit
          _Bonard_. La translation du corps de la sainte s'y fit le 22
          octobre 1242.]

     Au milieu, le cénotaphe de Clovis. Ce monument, sur lequel étoit
     couchée la statue de ce prince en marbre blanc, remplaçoit un
     tombeau plus simple, et d'une pierre plus commune, tel qu'on
     avoit coutume de les faire pour les rois de la première race; une
     inscription latine apprenoit qu'il avoit été élevé sur les ruines
     de l'autre par l'abbé et le chapitre de Sainte-Geneviève.

     Derrière le choeur, une châsse renfermant les reliques de sainte
     Clotilde. Cette reine avoit d'abord été inhumée près des degrés
     du grand autel. On ignore en quel temps ces reliques furent
     levées, mais la châsse n'étoit que de l'année 1539, époque à
     laquelle on en fit la translation. Clotilde sa fille, femme
     d'Amalaric, roi des Visigoths, les jeunes fils de Clodomir,
     assassinés par Childebert et Clotaire, avoient été également
     inhumés dans cette église.

     Dans une chapelle près de la sacristie, le tombeau du cardinal de
     La Rochefoucauld, abbé commandataire de cette église, mort en
     1645. Ce monument a été exécuté par un sculpteur nommé _Philippe
     Buyster_[280].

          [Note 280: Le cardinal y est représenté à genoux sur un
          coussin, les mains jointes. Un génie, sur lequel Saint-Foix
          s'est fort égayé, soutient la queue de son manteau, et l'on
          ne peut s'empêcher de convenir que c'est là en effet une
          imagination fort ridicule. L'exécution de ces figures est
          froide et sèche; le dessin en est pauvre, et d'une grande
          incorrection; c'est de la sculpture très-médiocre. (Déposé
          aux Petits-Augustins.)]

     Sur un des piliers de la nef, le buste du célèbre Descartes, et
     une épitaphe qui apprend que les restes de ce philosophe, mort en
     Suède en 1650, ont été transportés dans cette église dix-sept ans
     après sa mort.

     Près de ce monument, et du même côté, avoit été déposé le coeur
     de Jacques Rohault, son disciple, et l'un des plus grands
     mathématiciens de son siècle, ce qu'indiquoit une inscription
     composée par Santeuil.

     Le fameux boucher Goy, l'un des chefs de la faction des
     _Cabochiens_ sous Charles VI, avoit été inhumé dans cette église.


     _Dans la chapelle souterraine._

     Le tombeau de sainte Geneviève. Il étoit en marbre, sans aucun
     ornement, et entouré de grilles de fer.

     Les tombeaux de saint Prudence et de saint Céran, évêques de
     Paris; leurs reliques en avoient été tirées dans le treizième
     siècle. Sainte Alde ou Aude, compagne de sainte Geneviève, avoit
     été inhumée dans cette même chapelle.


     _Dans la chapelle Notre-Dame-de-la-Miséricorde._

     Le tombeau de Joseph Foulon, abbé de Sainte-Geneviève, mort en
     1607. On y voyoit la représentation en bronze doré de ce prélat,
     revêtu de ses habits pontificaux[281].

          [Note 281: Cette figure passoit pour avoir été exécutée par
          _Germain Pilon_. Elle n'existe point aux Petits-Augustins.]

     Celui de Benjamain de Brichanteau, évêque de Laon, et successeur
     de Foulon, mort en 1619.


     _Dans le chapitre._

     Plusieurs tombes de marbre blanc renfermant les corps des trois
     premiers abbés de la réforme; du P. Faure, premier abbé, mort en
     1644; de François Boulart, deuxième abbé, mort en 1667; du P.
     Blanchart, troisième abbé, mort en 1675. À côté avoit été inhumé
     le P. Lallemant, religieux de cette communauté, recteur et
     chancelier de l'Université, personnage aussi recommandable par
     ses talents que par ses vertus: il est mort en 1673.


     _Dans le petit cimetière._

     Nicolas Lefèvre, prêtre, sous-précepteur du roi d'Espagne
     Philippe V, des ducs de Bourgogne et de Berri, directeur des
     filles de Sainte-Anne, personnage d'une vertu éminente, mort en
     1706.

L'ancien cloître de cette abbaye, qui tomboit en ruine, avoit été
reconstruit à la moderne en 1744[282]. Il étoit soutenu d'un côté par
des colonnes doriques; la porte d'entrée de la maison et le péristyle
qui le précédoit, avoient été bâtis au commencement du même siècle,
sur les dessins du père de Creil, religieux de cette communauté. Il
étoit aussi l'auteur du grand escalier, que l'on admiroit pour la
hardiesse de sa coupe. La galerie dite l'_Oratoire_, ornée de
pilastres corinthiens, présentoit alternativement des figures de
demi-relief en plomb doré, et des tableaux offrant divers sujets de la
vie de la sainte Vierge.

          [Note 282: Ces constructions ayant occasionné des fouilles
          dans les terres du préau, on y trouva un très-grand nombre
          de cercueils de pierre qui contenoient encore des
          squelettes, mais pas une seule inscription.]

La bibliothèque, qui n'existoit pas encore lorsque le cardinal de La
Rochefoucauld fut nommé abbé commandataire de Sainte-Geneviève, étoit
devenue, par degrés, l'une des plus considérables et des plus
curieuses de Paris. Les PP. Fronteau et Lallemant, qu'on doit en
regarder comme les fondateurs, y rassemblèrent en peu d'années sept à
huit mille volumes. Le P. Dumolinet l'augmenta considérablement, et y
ajouta un cabinet d'antiquités, composé en grande partie de ce qu'il y
avoit de plus rare dans celui du fameux Peiresc. Enfin le legs que M.
Le Tellier, archevêque de Reims, fit à cette maison de sa belle
bibliothèque, et les acquisitions successives que l'on ne cessoit de
faire, avoient tellement accru cette magnifique collection, qu'au
commencement de la révolution on y comptoit environ quatre-vingt mille
volumes et deux mille manuscrits. Elle étoit placée dans une galerie
construite en forme de croix, et surmontée d'un dôme. Ce bâtiment, qui
existe encore, a, dans la plus grande dimension, cinquante-trois
toises de longueur. Les côtés de la croix sont inégaux, et c'étoit
pour faire disparoître aux yeux cette irrégularité qu'on avoit peint
sur le mur de l'un d'eux le morceau de perspective dont nous avons
déjà parlé. Cette bibliothèque étoit alors ornée des bustes en marbre
ou en plâtre de plusieurs hommes illustres. On y voyoit ceux de
Colbert, de Louvois, du chancelier Le Tellier, de Jules Hardouin,
Mansart, d'Arnauld, etc., exécutés par Girardon, Coisevox, Coustou,
etc.

Le cabinet de curiosités, bâti en 1753, deux ans avant la
bibliothèque, faisoit suite à ce monument. Il renfermoit une grande
quantité de morceaux précieux d'histoire naturelle, des antiquités
étrusques, grecques, égyptiennes, romaines; une collection de
médailles anciennes et modernes, dont plusieurs parties étoient
complètes, et qui jouissoit de la plus grande estime parmi les
antiquaires, etc., etc.[283]

          [Note 283: La bibliothèque de Sainte-Geneviève existe encore
          et continue d'être ouverte au public.]

L'abbaye de Saint-Geneviève relevoit immédiatement du saint-siége; ses
abbés portoient, depuis 1256, les ornements pontificaux, et leur
autorité s'étendoit sur un grand nombre d'églises paroissiales
dépendantes de cette abbaye; ils jouirent même pendant long-temps de
tous les droits épiscopaux sur la paroisse de Saint-Étienne-du-Mont.
On sait que, dans les grandes calamités publiques, on descendoit la
châsse de la patronne de Paris pour la porter processionnellement à
Notre-Dame; à cette procession[284] où assistoient les cours
supérieures et tout le clergé de Paris, les religieux de
Sainte-Geneviève marchoient pieds nus, prenant la droite sur le
chapitre de l'église métropolitaine, comme leur abbé la prenoit en
cette occasion sur l'archevêque de Paris.

          [Note 284: Cette procession fut faite, pour la première
          fois, en 1229, à l'occasion de la maladie _des Ardents_.
          (Voy. t. I, prem. part., pag. 288.)]


_Palais de Clovis._

Une ancienne tradition veut que Clovis ait fait bâtir un palais en
même temps que la basilique de Saint-Pierre; et cette tradition,
adoptée par une foule d'historiens de Paris, se trouve confirmée par
le témoignage de l'auteur des annales manuscrites de Sainte-Geneviève,
qui lui-même étoit membre de cette abbaye. Sauval va plus loin: il
prétend que _de son temps on a détruit la chambre de Clotilde_; et peu
d'années avant la révolution, on dit qu'il existoit encore un bâtiment
appelé _la chambre de Clovis_. Cependant ces assertions vagues ne
forment point un corps de preuves suffisantes pour persuader que
Clovis eût fait bâtir un palais si proche des _Thermes_, qu'il
habitoit, sans qu'il en restât aucun vestige ni dans les archives de
Sainte-Geneviève ni dans les monuments que nous ont laissés les
historiens du moyen âge. Entre plusieurs objections très-fortes qu'il
seroit possible d'élever contre l'existence de ce monument, il en est
une surtout qui nous semble décisive, et on la tire d'un passage de
Grégoire de Tours, qui, rendant compte d'un concile[285], où il avoit
lui-même assisté, et qui fut tenu en 577 dans la basilique de
Saint-Pierre, dit que Chilpéric reçut les évêques, et leur offrit un
repas dans un endroit construit à la hâte et couvert de feuillages:
_Stabat rex juxta tabernaculum ex ramis factum..... et erat ante
scamnum pane desuper plenum, cum diversis ferculis._ «Chilpéric, dit
Jaillot, respectoit trop les évêques pour les recevoir dans une
semblable tente s'il eût eu un palais dans le voisinage; et, s'il fit
construire ce pavillon, ce ne fut que pour leur éviter la peine de
venir jusqu'au palais des Thermes, quoique peu éloigné du lieu de leur
assemblée.» Il n'y a donc rien de plus incertain que l'existence de ce
palais de Clovis.

          [Note 285: Lib. V, cap. 18. Il fut encore tenu deux autres
          conciles dans cette église, en 573 et 615.]


_Chapelle de Saint-Michel et porte papale._

Il n'en est pas ainsi de la chapelle Saint-Michel: elle a réellement
existé. C'étoit, comme nous l'avons déjà dit, l'usage d'en bâtir une
dans les cimetières, sous le vocable de cet archange; et tout s'accorde
à prouver que, dans les premiers siècles de notre monarchie, la montagne
Sainte-Geneviève étoit un lieu destiné aux sépultures[286]. Cette
chapelle fut vraisemblablement érigée peu de temps après la grande
basilique, et aura eu le même sort lors de l'invasion des Normands.
L'abbé Lebeuf[287] la place au-delà de la porte du monastère qui
regardoit le sud-ouest; et les annales de Sainte-Geneviève que nous
venons de citer disent qu'elle étoit située près la porte qui regardoit
la campagne.

          [Note 286: Prudence, huitième évêque de Paris, y fut enterré
          en 400.]

          [Note 287: T. II, p. 381.]

Sans nous déterminer pour l'un ou pour l'autre de ces deux situations,
nous remarquerons que, dans la dernière, qui est le lieu que depuis on
a nommé l'_Estrapade_, on voyoit encore au dix-septième siècle la
place d'une porte qu'on appeloit la _porte papale_, et dont l'origine
et le nom ont fort exercé la sagacité de nos antiquaires. Parmi ces
opinions diverses, nous préférons encore celle de Jaillot, qui pense
que cette porte fut ouverte à l'instar de ces portes dorées dont parle
du Cange[288], et qu'elle le fut pour faire honneur au pape Eugène
III, lorsqu'il vint à Sainte-Geneviève en 1147. On en ouvrit une
semblable dans les murs de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, lorsqu'en
1163 le pape Alexandre III y vint faire la dédicace de l'église.

          [Note 288: Dans ses _notes_ sur l'histoire de la prise de
          Constantinople par les François en 1204, écrite par Geoffroi
          de Villehardouin: «_Portæ aureæ_, dit-il, _dictæ, in
          majoribus civitatibus, portæ præcipuæ per quas solemnes
          ingressus vel processus fieri solebant_.»]


_Bailliage de Sainte-Geneviève._

Les chanoines de Sainte-Geneviève, étant seigneurs d'une partie du
quartier où étoit située leur abbaye, avoient un bailliage qui
connoissoit de toutes causes, tant civiles que criminelles, dans
l'étendue de son ressort, et dont les appels se relevoient au
parlement. Il tenoit ses audiences dans une maison voisine de
l'église.


ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT

Il n'y a rien de certain sur l'origine de cette paroisse, à laquelle on
a successivement donné les noms de _Notre-Dame_, de _Saint-Jean_ du
Mont, et enfin de _Saint-Étienne_. Il paroît que, dans le principe, les
fonctions curiales s'exerçoient dans l'église même de Sainte-Geneviève,
pour le petit nombre de personnes qui habitoient alors les environs de
l'abbaye. Lorsque, par les derniers traités faits avec les Normands, on
se vit entièrement à l'abri de leurs incursions, le bourg de
Sainte-Geneviève, abandonné en même temps que l'église, ne tarda pas à
se repeupler; alors le service se fit dans la chapelle Notre-Dame[289],
située dans la crypte ou église souterraine; ce qui dura jusqu'au règne
de Philippe-Auguste. La clôture ordonnée par ce prince ayant engagé les
Parisiens à construire des édifices dans les clos de vignes et sur les
terrains incultes renfermés dans cette nouvelle enceinte, le nombre des
habitants de la paroisse du Mont s'accrut à un tel point, qu'il devint
absolument nécessaire de faire bâtir une nouvelle église paroissiale.
L'abbé de Sainte-Geneviève et les chanoines abandonnèrent à cet effet un
terrain contigu à leur église, sur lequel on construisit une chapelle
destinée à servir de paroisse, mais qui faisoit tellement partie de
l'église de l'abbaye, que l'on n'y entroit que par une porte percée
dans le mur méridional, laquelle a subsisté jusque dans les derniers
temps; et que les fonts baptismaux sont encore restés environ quatre
cents ans dans la grande église. On ne sait pas précisément à quelle
époque ni pour quelles raisons le nouvel édifice fut dédié sous le nom
de Saint-Étienne. Jaillot prétend qu'il fut bâti ou du moins commencé du
temps de l'abbé Galon, mort en 1223.

          [Note 289: La paroisse en prit le nom, et le changea en
          celui de Saint-Jean, nom que prit aussi la chapelle. On
          l'appeloit vulgairement paroisse _du Mont_.]

Ce fut cette grande augmentation d'habitants qui fit naître la
contestation qui s'éleva entre les abbés de Sainte-Geneviève et
l'évêque de Paris. Les premiers vouloient soustraire la paroisse du
Mont à la dépendance de l'ordinaire, et l'évêque soutenoit la validité
de sa juridiction. Ces débats, où intervint le pape Urbain III, furent
terminés en 1202, par une transaction dans laquelle il fut convenu que
l'abbé présenteroit à l'évêque les sujets qu'il destineroit à
desservir les églises paroissiales dépendantes de son abbaye; accord
que suivirent des concessions et des échanges qui parurent satisfaire
également les deux parties contractantes[290].

          [Note 290: L'évêque soumit à la paroisse du Mont tous ceux
          qui feroient bâtir dans le clos Bruneau et dans le clos
          Mauvoisin. L'abbé et les chanoines cédèrent à l'évêque la
          chapelle Sainte-Geneviève dans la Cité, et abandonnèrent la
          prébende et la vicairie qu'ils avoient à Notre-Dame.]

Cette église subsista ainsi jusqu'en 1491, que le nombre toujours
croissant des paroissiens détermina à y faire de nouvelles
augmentations. L'abbé de Sainte-Geneviève céda à cet effet une portion
de l'infirmerie qui se trouvoit au chevet de l'église; et si l'on en
juge par le caractère de l'architecture, il ne paroît pas qu'il y soit
rien resté de l'ancien bâtiment. Les constructions en furent
commencées, du côté de l'orient, vers les premières années du règne de
François Ier. En 1538, l'église fut augmentée des chapelles et de
l'aile de la nef du côté de Sainte-Geneviève. On bâtit, en 1606, la
chapelle de la communion et les charniers. Enfin le grand et le petit
portail, dont la reine Marguerite de Valois posa la première pierre en
1610, ne furent achevés que sept ans après, ce qui paroît prouvé par
les deux inscriptions qui y étoient gravées, lesquelles portoient la
date de 1617.

L'architecture de Saint-Étienne-du-Mont a joui d'une grande
réputation. La coupe extraordinaire et aussi adroite que hardie de son
jubé et des deux escaliers qui y conduisent y attiroit les curieux.
Ces escaliers sont à jour, et l'on voit le dessous des marches
tournant autour d'une colonne, et portées en l'air par encorbellement.
Les voûtes, non moins remarquables, sont ornées de tout ce que l'art
de la coupe des pierres peut offrir de plus recherché. On admiroit
aussi la sculpture de la frise du portique, qui, bien qu'un peu
confuse, tient cependant du style antique et des riches ornements de
l'architecture romaine[291].

          [Note 291: _Voy._ pl. 153 et 154.]

Cette église possédoit en outre de précieux monuments des arts, et
renfermoit d'illustres sépultures.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT.

     TABLEAUX.

     Dans la chapelle Saint-Pierre, près de la sacristie, cet apôtre
     ressuscitant Tabithe; par _Le Sueur_.

     La vie de saint Étienne, exécutée en tapisseries sur les dessins
     de ce grand artiste et de _La Hire_, autre peintre célèbre. Les
     dessins, au nombre de dix-neuf, en étoient conservés dans la
     salle d'assemblée des marguilliers.

     De très-beaux vitraux, peints par _Pinaigrier_, et qui formoient
     une des plus riches collections qui soient sorties du pinceau de
     cet artiste[292].

          [Note 292: Ces vitraux sont déposés au Musée des
          Petits-Augustins.]


     SCULPTURES.

     Au pourtour du choeur, les statues des douze apôtres. Celles de
     saint Philippe, de saint André et de saint Jean l'Évangéliste
     étoient de la main de _Germain Pilon_.

     Derrière le choeur, trois bas-reliefs de ce grand sculpteur,
     incrustés dans le mur, dont le plus grand offroit Jésus-Christ au
     jardin des Olives, et ses apôtres endormis; les deux autres,
     beaucoup plus petits, représentoient saint Pierre et saint Paul.

     Sous une voûte pratiquée dans le passage de cette église à celle
     de Sainte-Geneviève, le tombeau du Christ et les trois Maries,
     grandes comme nature. Ce monument étoit encore attribué à
     _Germain Pilon_[293].

          [Note 293: Ces ouvrages de Germain Pilon n'ont point été
          déposés aux Petits-Augustins.]

     La chaire du prédicateur, exécutée par _Claude l'Estocard_, sur
     les dessins de _La Hire_. Les panneaux, ornés de bas-reliefs,
     sont séparés les uns des autres par des Vertus assises; et une
     grande statue de Samson soutient la masse entière de la chaire.
     Sur l'abat-voix est un ange qui tient deux trompettes, et semble
     appeler les fidèles[294].

          [Note 294: Cette belle chaire est encore dans l'église, où
          elle est toujours restée.]

     Le jubé, porté par une voûte surbaissée, est orné de très-bonnes
     sculptures par Biard père. Il faut aussi remarquer, au milieu de
     la voûte de la croisée, une clef pendante de plus de deux toises
     de saillie, et du travail le plus délicat.


     SÉPULTURES.

     Dans cette église ont été inhumés:

     Blaise Vigenere, traducteur de plusieurs ouvrages anciens, mort
     en 1596.

     Nicolas Thognet, habile chirurgien, mort en 1642.

     Jean Perrau, professeur au collége royal, mort en 1645.

     Pierre Perrault, avocat au parlement, père des deux Perrault si
     connus dans le dix-septième siècle, mort en 1669. Le monument que
     lui avoient élevé ses fils représentait un génie en pleurs
     éteignant un flambeau. Il avoit été exécuté par _Girardon_[295].

          [Note 295: Ce monument n'est point aux Petits-Augustins.]

     Eustache Le Sueur, l'un des plus grands peintres de l'école
     françoise, mort en 1655.

     Jean-Baptiste Morin, médecin et professeur royal de
     mathématiques, mort en 1656.

     Antoine Le Maître, l'un des membres de la société de Port-Royal,
     mort dans cette maison en 1658.

     Issac Le Maître de Saci, son frère, mort dans la même maison en
     1684.

     L'illustre Jean Racine, mort en 1699, et d'abord enterré dans le
     cimetière de Port-Royal, comme il l'avoit demandé par son
     testament. Lorsqu'on détruisit cette maison, son corps fut exhumé
     et transféré, avec les corps de MM. Le Maître, à
     Saint-Étienne-du-Mont, où ils furent déposés dans les caves de la
     chapelle Saint-Jean-Baptiste[296].

          [Note 296: Les cendres de ce grand poëte ont été respectées,
          et sont restées à Saint-Étienne.]

     Blaise Pascal, l'un des grands écrivains dont s'honore la France,
     mort en 1662[297]. Il étoit enterré auprès du choeur, derrière la
     chapelle de la Vierge; et son épitaphe gravée sur une table de
     marbre blanc, étoit attachée vis-à-vis sur un pilier.

          [Note 297: On a également laissé le corps de cet homme
          célèbre dans son sépulcre; son épitaphe est au Musée des
          Petits-Augustins.]

     Pierre Barbay, professeur en philosophie dans l'Université de
     Paris, mort en 1664.

     François Pinsson, avocat au parlement, auteur de plusieurs
     ouvrages, mort en 1691.

     Jean Gallois, abbé de Saint-Martin-de-Core, de l'Académie
     françoise, et professeur de grec au collége Royal, mort en 1707.

     Jean Miron, docteur en théologie de la faculté de Paris et de la
     société de Navarre.

     Dans le cimetière:

     Simon Piètre, médecin célèbre.

     Pierre Petit, poëte latin estimé, mort en 1687.

     Joseph Pitton de Tournefort, célèbre botaniste, mort en 1708,
     etc.

La cure de Saint-Étienne-du-Mont a continué jusqu'aux derniers temps
d'être à la nomination de l'abbé de Sainte-Geneviève, qui y nommoit
toujours un religieux de sa congrégation.


CIRCONSCRIPTION

Le principal territoire de cette paroisse étoit divisé comme suit.

1º. Elle avoit la place devant l'église dite le carré
Sainte-Geneviève; la rue Saint-Étienne-des-Grès jusqu'au collége de
Lisieux d'un côté, de l'autre jusqu'à celui des Cholets inclusivement;
puis, du même côté, les rues de Reims, des Chiens, des Cholets, des
Sept-Voies, des Amandiers, la rue Juda et la rue entière de la
Montagne.

2º. Dans la rue Saint-Jacques, commençant à droite au-dessous du
collége des Jésuites, elle continuoit jusqu'au dessous de la rue du
Cimetière-Saint-Benoît; dans la place Cambrai, elle avoit le collége
du même nom, le collége Royal, la rue Saint-Jean-de-Latran à droite
jusqu'à la rue Fromentel, et deux maisons à gauche; les deux côtés de
la rue Saint-Jean-de-Beauvais presque en entier, et quelques maisons
dans la rue Saint-Hilaire.

3º. Dans la rue des Noyers, les deux côtés de cette rue lui
appartenoient en grande partie, ainsi que le couvent des Carmes, et le
bas de leur rue jusque derrière le collége de Beauvais. Elle avoit
ensuite toute la place Maubert, et la rue des Lavandières jusqu'à la
rue des Anglois.

4º. Son territoire prenoit ensuite à droite de l'entrée de la rue
Galande, et continuoit jusqu'à l'ancienne chapelle Saint-Blaise
exclusivement. Il embrassoit les deux côtés de la rue du Fouare,
plusieurs maisons également des deux côtés dans la rue de la Bûcherie,
en allant à celle Saint-Julien, et s'étendoit jusqu'au bout oriental
de la rue des Bernardins, ce qui renfermoit la rue Perdue, la rue de
Bièvre et le commencement de celle de Saint-Victor. Cette paroisse
continuoit d'avoir le côté droit de cette rue jusqu'à celle de
Versailles, dont elle avoit aussi le côté droit, renfermant ainsi les
rues du Bon-Puits, du Paon, du Mûrier et de Saint-Nicolas, qui toutes
aboutissent à la rue Traversine, qu'elle possédoit également. De là
elle regagnoit la rue Clopin, qu'elle renfermoit tout entière, et se
prolongeoit dans la rue des Fossés-Saint-Victor, à commencer au côté
droit de la rue des Boulangers; puis remontant, elle renfermoit tout
le haut de la première de ces deux rues avec toutes celles qui y
aboutissent dans cette partie.

5º. Dans la rue Mouffetard, elle avoit une partie du côté droit de
cette rue en descendant, à partir de la seconde rue Contrescarpe, et
de même le côté gauche jusqu'à la rue Copeau, dont elle avoit aussi la
gauche jusqu'à la Pitié. Cette paroisse possédoit en outre un bout de
la rue des Fossés-Saint-Jacques, la seconde rue Contrescarpe, les
rues du Puits-qui-parle, du Cheval-Vert, des Poules; tout le carré des
Filles Sainte-Aure dans la rue Neuve-Sainte-Geneviève; l'autre côté de
la même rue jusqu'à celle du Pot-de-Fer. Enfin elle avoit la rue des
Postes depuis le cul-de-sac des Vignes jusqu'au clos de la Visitation.

6º. Elle avoit de plus, dans Paris, l'hôtel de Cluni et les maisons
qui y touchoient. Hors de Paris, du côté de Vaugirard, la ferme de
Grenelle, ancienne propriété des chanoines de Sainte-Geneviève[298].

          [Note 298: L'église Saint-Étienne-du-Mont est encore
          aujourd'hui une des paroisses de Paris.]


_La Communauté des Filles Sainte-Geneviève._

Cette communauté n'étoit point, comme quelques personnes l'ont pensé,
un démembrement de celle que mademoiselle Blosset avoit formée, et qui
fut réunie aux Miramiones. Cette institution, absolument étrangère à
l'autre, n'avoit pour objet que l'instruction des jeunes filles
pauvres, et formoit ce qu'on appelle communément _école de charité_.
Les filles qui se réunirent pour la composer furent placées rue de la
Montagne-Sainte-Geneviève, dans une maison appartenant à l'abbaye; et
cet établissement, fait en 1670, fut dû aux soins de M. Beurrier,
alors curé de Saint-Étienne-du-Mont. Vers la fin du siècle dernier,
il étoit administré par des filles tirées de la maison de la rue
Saint-Maur[299].

          [Note 299: Les bâtiments de cette communauté sont occupés
          par des particuliers.]


LA NOUVELLE ÉGLISE SAINTE-GENEVIÈVE.

Lorsqu'en 1744 on reconstruisit le cloître de Sainte-Geneviève, prêt à
tomber en ruines, quelque indispensable que fût cette reconstruction,
l'état de dégradation complète dans lequel étoit l'église demandoit
peut-être des réparations encore plus urgentes. Toutefois l'abbé et
les chanoines attendirent jusqu'en 1754 pour présenter au roi une
requête, dans laquelle, après avoir peint le délabrement toujours
croissant de cet édifice, délabrement devenu tel à cette époque qu'il
menaçoit la sûreté des fidèles, ils démontroient la nécessité de bâtir
une église nouvelle, et l'impossibilité où ils étoient de le faire
sans de puissants secours. Leur demande fut favorablement accueillie;
on saisit même avec empressement cette occasion d'élever enfin dans
Paris un monument digne de la patronne d'une ville aussi célèbre. Le
roi parut regarder une telle entreprise comme une chose qui devoit
contribuer à illustrer son règne; et, pour assurer aux frais
considérables qu'elle alloit entraîner un fonds suffisant et
invariable, on établit sur les billets de loterie un impôt d'un
cinquième, dont le produit fut entièrement réservé à la reconstruction
de l'église de Sainte-Geneviève. Le terrain qu'on lui destina fut béni
par l'abbé le 1er août 1758; et l'église souterraine qu'il fallut
bâtir, quoique retardée par les obstacles qu'offrit le peu de solidité
du terrain[300], fut achevée dans l'année 1763. L'église supérieure
étoit déjà élevée à une certaine hauteur, lorsqu'en 1764 Louis XV vint
solennellement y poser la première pierre.

          [Note 300: On y trouva des puits au nombre de plus de cent
          cinquante, dont plusieurs avoient jusqu'à quatre-vingts
          pieds de profondeur. On présuma qu'ils avoient été creusés,
          dans des temps très-reculés, par des potiers de terre qui
          habitoient ce quartier, et qui trouvoient en cet endroit les
          matières avec lesquelles ils faisoient de très-belles
          poteries, dont on a découvert en même temps de nombreux
          fragments.]

Cette église fut commencée sur les dessins et sous la conduite de J.
G. Soufflot, architecte. Cet artiste, qui venoit d'achever ses études
en Italie, changea, dans la disposition générale et dans l'ordonnance
de cet édifice, le système d'architecture alors en usage à Paris: il
employa des colonnes isolées et d'un grand diamètre, tant à
l'extérieur qu'à l'intérieur, et présenta un plan dont la nouveauté,
la grâce et la légèreté réunirent tous les suffrages: l'effet en fut
tel, qu'on alla jusqu'à croire qu'il avoit surpassé dans cette
composition tout ce que les Grecs et les Romains ont produit de plus
élégant et de plus magnifique.

Ce plan consiste en une croix grecque de trois cent quarante pieds de
long y compris le péristyle, sur deux cent cinquante de large hors
oeuvre[301], au centre de laquelle s'élève un dôme de soixante-deux
pieds huit pouces de hauteur, que supportoient intérieurement quatre
piliers si légers, qu'à peine apercevoit-on leurs massifs au milieu du
jeu de toutes les colonnes isolées qui composent les quatre nefs de la
croix[302]. Ce système de construction élégante et légère est continué
dans les voûtes de l'édifice, où l'on a pratiqué des lunettes évidées
avec beaucoup d'art, et qui donnent en quelque sorte l'apparence de la
délicatesse gothique à ces voûtes circulaires, opposées les unes aux
autres dans des sens différents, et produisant, par le passage et les
oppositions de la lumière, des effets agréables et variés. Que l'on
ajoute à cela la fraîcheur d'une exécution toute nouvelle, la
blancheur et l'éclat d'une pierre fine et choisie, une distribution
heureuse d'ornements de sculpture, on pourra se faire une idée du
spectacle ravissant dont on jouit pendant quelques mois, lorsque les
échafauds qui avoient si long-temps masqué ces voûtes disparurent, et
laissèrent se développer tout ce bel ensemble d'architecture[303]. On
peut dire que Paris entier se porta dans la nouvelle église:
l'enthousiasme étoit à son comble, et Soufflot passoit déjà pour avoir
conçu et exécuté le plus beau monument de l'architecture moderne. Il
ne restoit plus à faire que le pavement en marbre, dernière opération
qui alloit achever de donner à cette basilique la richesse convenable,
et dessiner avec plus de netteté les lignes de ce plan magnifique,
lorsque des fractures multipliées, commençant à se manifester aux
quatre piliers du dôme et aux colonnes les plus voisines, jetèrent
l'alarme, et firent connoître que le poids et la poussée de cette
masse, suspendue sur de trop frêles soutiens, agissoient déjà depuis
long-temps, et par leur chute soudaine menaçoient d'écraser tout
l'édifice.

          [Note 301: _Voy._ pl. 167.]

          [Note 302: La hauteur, depuis le pavé jusqu'au cadre de la
          lunette pratiquée dans le milieu de la voûte, est de cent
          soixante-dix pieds. La châsse de Sainte-Geneviève devoit
          être placée au centre de ce dôme, de manière à être aperçue
          de tous les points de l'église.]

          [Note 303: _Voy._ pl. 156.]

Il fallut donc, et sans perdre un moment, renoncer à la jouissance que
procuroit ce beau spectacle d'architecture, jouissance commune en
Italie, mais très-rare en France, et encombrer de nouveau par des
cintres, des étais, des échafauds, un monument que l'on avoit pu
croire achevé, après un travail non interrompu de plus de quarante
années, et une dépense de plus de quinze millions.

Le mal que l'on venoit de reconnoître avoit déjà été prévu et annoncé
depuis long-temps par d'habiles constructeurs; et plusieurs causes
avoient concouru à le produire. 1º Le peu d'empatement que
présentoient les masses des quatre piliers du dôme aux parties
supérieures, trop étendues en superficie; 2º le procédé vicieux adopté
pour la pose des pierres dont ces piliers étoient formés; 3º
l'ébranlement causé à la masse entière de l'édifice pendant le
ragrément de toutes les parties de l'intérieur[304]; 4º la qualité
aigre et cassante de la pierre employée à la construction de ces
piliers, qui, bien que très-dure, se fend et s'écrase ensuite
facilement sous la charge.

          [Note 304: On y avoit employé jusqu'à deux cents ouvriers à
          la fois, ce qui avoit pu imprimer une sorte de mouvement et
          d'accélération de chute à cette masse suspendue sur des
          points d'appui trop légers, et vicieux dans le mode de leur
          construction.]

On s'assura du reste que les fondations étoient bonnes, et n'avoient
point tassé d'une manière sensible; que l'église souterraine, dont le
sol est à dix-huit pieds au-dessous de celui de la nef supérieure,
étoit construite de manière à résister à la pression et à tout le
poids des constructions supérieures; que le dôme et les trois coupoles
dont il est couvert offroient la même solidité dans leur construction;
que nul effet fâcheux ne s'y étoit manifesté, malgré la rupture des
pierres des piliers intermédiaires au dôme et à l'église basse, en
sorte qu'il fut bien constaté que la construction vicieuse de ces
piliers étoit la seule cause du mal.

Ces points bien reconnus, le problème à résoudre étoit de trouver les
moyens de prévenir les accidents et l'accroissement du tassement, sans
nuire au système de décoration intérieure, et sans addition de
massifs, de piliers ou de colonnes, dont l'effet eût été de détruire
l'harmonie du plan et l'heureux effet des voûtes. La direction de ces
travaux, tant pour l'étaiement que pour les réparations et additions
de résistance jugées nécessaires, fut confiée à M. Rondelet, qui n'a
point cessé d'en suivre l'exécution depuis l'année 1770; qui a
présidé lui-même à la construction des trois coupoles, avec un soin et
une intelligence auxquels on ne sauroit donner trop d'éloges, ne
négligeant rien de ce qui pouvoit compléter et présenter dans tous ses
développements possibles la conception de Soufflot.

Les opérations combinées de cet habile constructeur, tant pour
l'étaiement des arcades au moyen de doubles cintres de sa composition,
exécutés partie en charpente et partie en maçonnerie, que pour
remplacer les pierres cassées, sans causer d'ébranlements ni de
secousses, sans aucun refoulement dangereux, ont conservé ou plutôt
rendu aux arts et à la piété des fidèles ce monument du dernier
siècle, sans que la décoration primitive en ait été sensiblement
altérée.

Mais quel que soit l'heureux résultat de cette restauration, l'église
de Sainte-Geneviève mérite-t-elle d'être considérée comme un
chef-d'oeuvre de l'art; et la réflexion ne doit-elle pas un peu
diminuer de l'admiration qu'elle inspira d'abord? Ne se mêle-t-il
point quelques défauts aux beautés supérieures dont on fut frappé à la
première vue? C'est ce qu'il convient d'examiner.

Il n'est sans doute, dans l'aspect général de Paris, aucun point de
perspective plus élégant et plus majestueux que cette belle colonnade
du dôme, s'élevant avec sa coupole sur toute la partie sud-est de la
ville, et se groupant avec les maisons et les monuments des quartiers
Saint-Marcel et Saint-Benoît; mais si l'on s'approche pour considérer
en détail ce qui a tant frappé dans l'ensemble, ce dôme et la
combinaison de sa masse avec celle du portail ne satisferont plus au
même degré le connoisseur d'un goût délicat et sévère: on trouvera
qu'il ne repose pas avec assez de grandeur et d'harmonie sur l'attique
qui lui sert de soubassement; que sa base, trop rétrécie, est loin
d'offrir cette masse imposante et vigoureuse que présentent à
l'extérieur les mosquées de Constantinople et même les dômes de
Saint-Pierre de Rome et de Saint-Paul de Londres; enfin que les
colonnes du dehors, fuselées par des mains barbares, ont été tellement
amaigries dans leur partie inférieure, qu'une faute aussi grossière ne
peut provenir que d'une erreur considérable dans l'appareil.

Si l'on porte ensuite ses regards sur le portail, on ne peut
disconvenir qu'il ne présente un parti noble et grand: un seul ordre,
couronné d'un fronton d'une immense proportion, rappelle d'abord le
portique du Panthéon à Rome, dont Soufflot a visiblement voulu
produire une imitation sur une plus grande échelle: heureux si la
prétention de faire mieux que son modèle, de rendre plus parfaite
encore cette belle production de l'antique, ne l'eût jeté dans des
erreurs dont le résultat a été d'en altérer les admirables
proportions! Que de fautes il a faites qu'il étoit si facile d'éviter!
On est d'abord choqué de la maigreur de ses entrecolonnements, et l'on
voit aussitôt que ce défaut n'existeroit pas s'il eût placé deux
colonnes de plus sous le fronton, au lieu de les reléguer en
arrière-corps aux angles du péristyle[305]. Groupées dans ce petit
espace d'une manière confuse, elles ont en outre l'inconvénient de
produire des ressauts et des profils multipliés qui tiennent au style
vicieux de l'école, et présentent une disparate désagréable dans un
monument où l'on a voulu imiter la simplicité de l'antique.

          [Note 305: Ce péristyle est composé de vingt-deux colonnes
          d'ordre corinthien, de cinq pieds et demi de diamètre, de
          cinquante-huit pieds de hauteur, y compris base et
          chapiteaux. _Voy._ pl. 155.]

On ne peut nier aussi que la hauteur du fronton ne soit excessive: sa
masse semble disputer avec celle des colonnes, et les écraser de son
poids énorme[306]. Les chapitaux trop allongés et les revers pesants
des feuilles doivent paroître d'une forme bien lourde et bien
grossière si on les compare avec la proportion mâle et la taille
savante des chapitaux du Panthéon. Les cannelures des colonnes
manquent de pureté dans leurs profils; les ornements qui décorent ce
péristyle sont d'un mauvais choix; en un mot ce portail, dans sa masse
et dans ses détails, ne présente qu'une copie dégénérée du plus noble
modèle.

          [Note 306: Il a cent vingt pieds de base sur environ
          vingt-quatre pieds de haut.]

«On ne peut le dissimuler, dit l'habile architecte à qui nous avons
emprunté la plus grande partie de ces idées[307], Soufflot n'avoit
point assez approfondi l'étude de l'antique dans le portique dont il
vouloit reproduire l'effet. On doit lui savoir gré sans doute de
n'avoir employé qu'un seul grand ordre, de s'être affranchi de la
vieille routine, en offrant cet aspect majestueux de colonnes isolées
et d'un grand diamètre; mais il faut le blâmer de n'avoir pas suivi
les justes proportions de ce système antique qu'il vouloit faire
revivre. Peut-être seroit-il plus juste de l'en plaindre: car on peut
dire que, sous le rapport de ce genre d'étude, l'art étoit encore chez
nous dans l'enfance; on avoit encore cette fausse idée qu'il falloit
apporter ce que l'on appeloit du _goût_ dans le perfectionnement de
ces rigides proportions, et ajouter de la _grâce_ à ces formes
sévères. Une présomption mal entendue ne les plaçoit point au premier
rang qui leur appartient; on n'avoit point encore moulé ces beaux
ornements dont la collection choisie brille dans nos musées, et l'on
pensoit qu'il suffisoit d'un dessin ou de l'oeuvre de _Desgodets_,
pour recréer à l'instant tous ces beaux détails des monuments de
l'ancienne Rome. Quant à ceux de la Grèce, ils n'étoient absolument
connus que de nom. Imbus de semblables préjugés, et privés d'éléments
aussi nécessaires, les artistes d'alors étoient sans doute dans
l'impossibilité de mieux faire; on ne peut faire un crime à Soufflot
de n'avoir pas su ce que tout le monde ignoroit à l'époque où il
bâtissoit, et ces fautes, qu'il n'eût pas faites dans un temps
meilleur, sont absolument indépendantes de son talent[308].»

          [Note 307: Feu M. Legrand.]

          [Note 308: La destination de ce monument fut changée pendant
          la révolution: on le consacra, sous le nom de Panthéon
          françois, à la sépulture des Grands Hommes, et l'on sait
          quels hommes y furent alors enterrés. (Voy. l'article
          _monuments nouveaux_.)]


LES FRÈRES PRÊCHEURS OU DOMINICAINS, DITS LES JACOBINS.

Ce fut au milieu des croisades entreprises contre les Albigeois, dont
l'hérésie dangereuse n'étoit autre chose que l'ancienne erreur des
Manichéens, que l'ordre dont nous parlons prit son origine. Tandis que
la puissance temporelle cherchoit à arrêter par les armes un mal dont
les progrès rapides menaçoient la tranquillité des états, saint
Dominique essayoit de ramener, par l'onction de ses paroles, ces
malheureux égarés. Le succès qu'obtinrent ses prédications lui fit
naître la pensée de s'associer quelques personnes animées du même
zèle, et d'en former un ordre religieux destiné à la propagation de la
foi. Les membres du nouvel institut devoient s'attacher spécialement à
prêcher aux peuples les vérités saintes et immuables de l'évangile, à
les soutenir autant par leurs exemples que par leurs discours, à
convaincre les hérétiques et à les ramener par la force de la
persuasion. Cet ordre fut approuvé en 1216 par Honorius III, sous le
titre de _Frères Prêcheurs_. Dès l'année suivante, saint Dominique
envoya quelques-uns de ses disciples à Paris: ils y arrivèrent le 12
septembre 1217, se logèrent dans une maison près Notre-Dame, entre
l'Hôtel-Dieu et la rue l'Évêque, et y demeurèrent jusqu'à l'année
suivante. Alors ils obtinrent de la libéralité de Jean Barastre, doyen
de Saint-Quentin, une maison près des murs, et une chapelle du titre
de Saint-Jacques, laquelle avoit été attachée à un hôpital institué
pour les pèlerins, et qu'on appeloit l'_hôpital Saint-Quentin_. C'est
de cette chapelle que la rue Saint-Jacques a pris son nom, et que les
Dominicains ont été appelés _Jacobins_, non-seulement à Paris, mais
dans toute l'étendue du royaume.

Ce premier établissement des Frères Prêcheurs dans la capitale n'a
point été raconté de la même manière par nos historiens. Plusieurs y
ont mêlé une foule de petites circonstances dont la fausseté est
évidente, et qui, du reste, sont trop peu importantes pour mériter
d'être discutées. Nous les passerons donc sous silence, et nous
continuerons, dans ce récit, de nous attacher, comme nous l'avons
toujours fait jusqu'à présent, aux autorités les plus graves et aux
opinions les plus vraisemblables.

Quoique les Jacobins eussent été mis en possession, dès l'année 1218,
de la chapelle et de l'hôpital du doyen de Saint-Quentin, il paroît
qu'ils n'avoient point encore acquis le droit d'y célébrer l'office,
du moins publiquement: car on trouve que vers ce temps-là un de leurs
religieux étant décédé fut enterré à Notre-Dame-des-Vignes; mais en
1221 ils jouissoient déjà de la permission d'avoir une église et un
cimetière qui leur avoient été accordés dès l'année précédente par le
chapitre de Notre-Dame. Ce fut aussi cette même année que l'Université
renonça en leur faveur au droit qu'elle pouvoit avoir sur la chapelle
Saint-Jacques[309], sous la condition toutefois de certaines prières
qu'ils seroient tenus de dire, de services qu'ils feroient célébrer,
et stipulant en outre que si quelque membre de cette compagnie
choisissoit sa sépulture chez les Jacobins, il seroit inhumé dans le
chapitre, si c'étoit un théologien; dans le cloître, s'il étoit membre
d'une autre faculté.

          [Note 309: _Hist. univ._, t. III, p. 105.]

Saint Louis, auquel la plupart des religieux sont redevables de leur
établissement à Paris, combla ceux-ci de ses bienfaits: il fit achever
l'église qu'ils avoient commencée, bâtir le dortoir et les écoles, et
leur donna deux maisons dans la rue de l'Hirondelle. De là l'erreur de
Sauval, qui avance quelque part que les Jacobins doivent leur
fondation à ce monarque[310]. Diverses donations qu'il suppose leur
avoir été faites à cette même époque paroissent également suspectes,
et l'on ne voit point qu'avant 1281 leur territoire ait reçu aucun
accroissement. Dans cette année ils firent l'acquisition de quelques
maisons sises près de leur couvent[311], acquisition pour laquelle
ils obtinrent des officiers municipaux un acte d'amortissement, et que
confirma aussitôt Philippe-le-Hardi.

          [Note 310: T. I, p. 410.]

          [Note 311: _Livre Rouge de l'hôtel-de-Ville_, fol. 112, vº.
          Ces maisons sont celles qui étoient contiguës au collége de
          Cluni, et celles qui donnoient sur la rue Saint-Jacques,
          touchant à la voûte Saint-Quentin, où est aujourd'hui
          l'entrée de ce côté-là.

                                                           (JAILLOT.)]

Le cimetière, l'infirmerie et l'un des dortoirs de cette maison
étoient situés au-delà de l'enceinte de Philippe-Auguste. Louis X,
quelques-uns disent Philippe-le-Long, voulant accroître le terrein
qu'ils possédoient déjà, leur donna toute la partie du mur qui régnoit
le long de leur couvent, et les deux tours qui se trouvoient dans cet
espace, concession qui leur procura la facilité d'étendre de ce côté
leurs bâtiments; mais lorsqu'en 1358 on eut pris la résolution de
creuser un fossé autour de l'enceinte méridionale, ce fut une
nécessité d'abattre ces nouvelles constructions. Alors, pour
indemniser les Jacobins de cette perte, Charles V acheta des religieux
de Bourgmoyen, près de Blois, la maison et les jardins qu'ils
possédoient à Paris, et les donna aux Jacobins, francs et quittes de
toutes redevances. Il paroît que cette maison occupoit une grande
partie du terrain dont se composa depuis le jardin de ces Pères. Quant
aux jardins des religieux de Bourgmoyen, ils sont aujourd'hui couverts
des maisons qui forment les rues Saint-Dominique et Saint-Thomas,
comme nous aurons occasion de le dire en parlant du quartier du
Luxembourg.

Les Jacobins obtinrent encore de Louis XII l'ancien parloir aux
Bourgeois[312], et une ruelle qui régnoit le long du mur de la ville.
On voit dans les registres de la ville que, «le 5 août suivant, la
ville s'opposa à cette concession, attendu, dit-elle, que c'est son
propre héritage, et qu'il y a une tour hors les murailles qui pourroit
nuire à la ville si lesdits frères en étoient possesseurs, étant deux
cents religieux de toutes nations.» Il ne paroît pas que cette
réclamation ait empêché l'effet de la donation.

          [Note 312: Ce lieu, destiné aux assemblées des officiers
          municipaux, est appelé, dans des lettres du roi Jean de
          1350, _Parlamentum_, _seu Parlatorium Burgensium_ (Livre
          Rouge de l'Hôtel-de-Ville, fol. 17, vº). Quant à la ruelle,
          nommée _Coupe-Gorge_, à cause des accidents fréquents qui y
          arrivoient, Sauval et d'autres l'ont confondue avec la rue
          de _Coupe-Gueule_, située entre la rue de Sorbonne et celle
          des Maçons.]

Le cloître de ces religieux fut reconstruit, en 1556, des libéralités
d'un riche bourgeois nommé Hennequin. En l'an 1563, ils firent rebâtir
leurs écoles, qui tomboient en ruines, au moyen des aumônes que leur
procura un jubilé que le pape Pie IV leur avoit accordé à cette
intention.

L'enceinte de ce couvent renfermoit un assez grand terrain; mais les
bâtiments, presque tous d'un gothique très-grossier, et la plupart
sans symétrie, n'avoient rien qui méritât d'être remarqué. Il en étoit
de même de l'église, dont le vaisseau étoit vaste, mais sans
proportion et sans régularité. Elle étoit partagée en deux dans toute
sa longueur, comme celle que l'ordre possédoit à Toulouse.

Ce qui méritoit d'attirer l'attention, c'étoit le nombre considérable
d'illustres personnages qui avoient été inhumés dans cette église, ou
dont on y avoit déposé le coeur ou les entrailles. On y comptoit
non-seulement les plus grands noms de la France, mais encore des
princes du sang, des rois et des reines, entre autres les trois chefs
des branches royales de Valois, d'Évreux et de Bourbon. Du reste elle
étoit peu riche en tableaux et autres monuments des arts.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES JACOBINS.

     TABLEAUX.

     Sur le maître autel, un très-beau tableau qui leur fut donné par
     le cardinal Mazarin, représentant la naissance de la Vierge, et
     attribué par les uns à _Sébastien del Piombo_, par d'autres, au
     _Valentin_[313]. La décoration de cet autel, enrichi de colonnes
     en marbre d'ordre corinthien, étoit également due aux libéralités
     de ce ministre.

          [Note 313: Ce tableau avoit été transporté, vers les
          derniers temps, dans la salle des exercices, connue sous le
          nom d'_Écoles de Saint-Thomas_.]

     Dans l'église, une Descente de croix, d'une belle exécution, sans
     nom d'auteur.

     Au-dessus de la chaire, un saint Thomas prêchant; par _Élisabeth
     Chéron_.


     SÉPULTURES.

     Dans cette église avoient été inhumés:

     Charles de France, comte de Valois, chef de la branche de ce nom,
     laquelle a régné deux cent soixante années.

     Charles de Valois, comte d'Alençon, second fils de Charles de
     France. Il fut la tige des comtes d'Alençon.

     Agnès de France, septième fille de Jean de France, duc de
     Normandie.

     Louis de France, comte d'Évreux, et chef de la branche de ce nom.

     Robert de France, comte de Clermont en Beauvoisis, sixième fils
     de saint Louis, et chef de la branche de Bourbon.

     Louis Ier, duc de Bourbon, fils de Robert de France, comte de
     Clermont et de la Marche.

     Marguerite de Bourbon, fille de Robert, et première femme de Jean
     de Flandre, comte de Namur.

     Pierre, duc de Bourbon et comte de la Marche, fils de Louis Ier.

     Louis IIIe du nom, fils puîné de Louis IIe du nom, duc de
     Bourbon.

     Béatrix de Bourbon, fille de Louis Ier et de Marie de Hainaut. On
     voyoit sa figure debout, et appuyée contre un pilier du
     sanctuaire, avec son épitaphe au-dessus[314]. Elle avoit en outre
     son tombeau dans la nef, à main gauche.

          [Note 314: Cette statue, en pierre de liais, se voit aux
          Petits-Augustins; le masque est en albâtre.]

     Anne de Bourbon, fille de Jean Ier, comte de la Marche, de
     Vendôme et de Castres.

     Philippe d'Artois, fils aîné de Robert, comte d'Artois; et
     Blanche sa femme, fille du duc de Bretagne.

     Gaston, comte de Foix, premier du nom.

     Clémence, fille de Charles Martel, roi de Hongrie, et seconde
     femme de Louis X, roi de France.

     Cette église possédoit en outre:

     Le coeur de Philippe III, dit le Hardi, roi de France et fils de
     saint Louis.

     Celui de Pierre de France, comte d'Alençon, cinquième fils de
     saint Louis.

     Celui de Charles IV, roi de France.

     Celui de Philippe III, dit le Sage, roi de Navarre, fils de Louis
     de France, comte d'Évreux.

     Celui de Charles de France, roi de Naples et de Sicile, frère de
     saint Louis.

         Les entrailles de Philippe V, dit le Long,}
                                                   } tous les deux
                                                   } rois de France.
         Celles de Philippe VI,  dit de Valois,    }

     Devant le maître-autel étoit la tombe de Humbert de la
     Tour-du-Pin, deuxième du nom, Dauphin de Viennois, mort à
     Clermont en Auvergne, en odeur de sainteté, en 1355[315].

          [Note 315: Il se consacra à Dieu après la mort de son fils,
          qui s'étoit noyé dans l'Isère; céda ses états à Philippe VI;
          entra dans l'ordre de Saint-Dominique; fut successivement
          prêtre, patriarche d'Alexandrie, et administrateur perpétuel
          de l'évêché de Reims. Après sa mort son corps fut transporté
          à son couvent de Paris, et enterré auprès de Clémence, reine
          de France, et soeur de sa mère. Sa tombe étoit composée de
          quatre grandes plaques de cuivre jetées en moule. Il y étoit
          représenté revêtu des habits de son ordre, la chape plus
          courte que sa robe. Il avoit la mitre, les gants, le pallium
          qui descendoît jusqu'à ses pieds, et tenoit sous son bras
          gauche le bâton de la croix patriarcale.]

     Au-dessus de la porte du Revestiaire, la statue du cardinal Gui
     de Malsec à genoux devant un crucifix.

     Dans les chapelles et dans diverses autres parties de l'église
     avoient été inhumés plusieurs autres personnages remarquables,
     savoir:

     Dans la chapelle de Saint-Thomas ou des Bourbons, les PP. Nicolas
     Coeffeteau et Noël Alexandre, tous les deux de l'ordre des Frères
     Prêcheurs, et célèbres par leur profonde érudition.

     Sous une tombe, devant la chapelle de la Passion, Pierre de la
     Palue, religieux de Saint-Dominique et patriarche de Jérusalem.

     Dans la nef, devant les orgues, trois générales perpétuelles des
     Béguines de Paris, Agnès d'Orchies, Jeanne La Bricharde et Jeanne
     Roumaine.

     Aussi dans la nef, Jean Passerat, professeur d'éloquence au
     collége royal, et George Critton, Écossois, docteur en droit
     civil et canonique, et professeur royal en langue grecque et
     latine[316].

          [Note 316: Les bustes de ces deux personnages accompagnoient
          leurs monuments.]

     Dans l'aile où étoit située la chapelle du Rosaire, Nicolas de
     Paris, substitut du procureur-général du parlement.

     Auprès de l'oeuvre de la confrérie du Rosaire[317], Claude Dormy,
     évêque de Boulogne-sur-Mer, auparavant moine de Cluni, et prieur
     de Saint-Martin-des-Champs. Il étoit représenté à genoux sur la
     porte d'une chapelle[318].

          [Note 317: La dévotion à la confrérie du Rosaire attiroit
          dans cette église un grand concours de peuple, tous les
          premiers dimanches du mois. La reine Anne d'Autriche engagea
          Louis XIII à y entrer, et y fit inscrire Louis XIV, son
          fils, encore au berceau. Depuis cette époque la coutume
          s'étoit introduite d'y faire inscrire les enfants de France
          peu de temps après leur naissance.]

          [Note 318: La statue de ce prélat avoit été déposée aux
          Petits-Augustins.]

     Près de cette chapelle, Pierre de Rostrenan, chambellan du roi
     Charles VII. Sa figure en albâtre étoit couchée sur sa tombe.

     Jean Clopinel, dit de Meung, continuateur du roman de la Rose,
     avoit été aussi inhumé dans ce couvent, mais on ignore si ce fut
     dans l'église ou dans le cloître, etc., etc.

L'église des Jacobins, qui, depuis long-temps, menaçoit ruine, avoit
été abandonnée par ces religieux, quelques années avant la
révolution; et l'office divin se célébroit dans la salle des
exercices, connue sous le nom d'_Écoles de Saint-Thomas_. Ces écoles,
situées à côté de l'église, avoient été commencées aux dépens du P.
Jean Binet, docteur en théologie, et religieux de cet ordre, mort en
1550. On y remarquoit une chaire revêtue de marbre, dans laquelle
étoit, dit-on, renfermée celle qui avoit servi à saint Thomas d'Aquin.
La salle principale étoit ornée de plusieurs représentations des plus
grands personnages de l'ordre, parmi lesquels on distinguoit les
portraits de saint Dominique, de Pierre de Tarentaire, pape sous le
nom d'Innocent V, et de Hugues de Saint-Cher, cardinal du titre de
Sainte-Sabine.

La bibliothèque, composée de quinze à seize mille volumes, contenoit
plusieurs manuscrits d'ouvrages de piété, légués par saint Louis à ces
religieux.

L'ordre de Saint-Dominique est un des plus illustres qu'il y ait eu
dans l'église. Sans parler d'une foule de savants, aussi
recommandables par leurs vertus que par leurs lumières, qui sont
sortis de ses écoles, ou qui ont travaillé dans le silence de ses
cloîtres, il compte parmi ses membres douze saints canonisés et
plusieurs béatifiés; quatre papes, Innocent V, Benoît XI, Pie V et
Benoît XIII; cinquante-huit cardinaux, vingt-trois patriarches; tous
les maîtres du sacré Palais, depuis saint Dominique, qui fut le
premier en 1217; vingt-huit confesseurs de nos rois, et quarante-deux
des rois d'Espagne[319].

          [Note 319: Les bâtiments des Jacobins ont été détruits en
          grande partie: l'église, qui existe encore, sert de
          magasin.]


L'ÉGLISE COLLÉGIALE DE SAINT-ÉTIENNE-DES-GRÈS.

Les Historiens de Paris ne sont d'accord ni sur l'origine de cette
église, ni sur l'étymologie du surnom qui lui a été donné; il est peu
de monuments qui aient exercé davantage leur sagacité. Quelques-uns
ont avancé que saint Denis l'Aréopagite avoit célébré les saints
mystères dans un oratoire qu'il avoit lui-même dédié en cet endroit
sous l'invocation de saint Étienne, et en ont conclu que le véritable
surnom étoit des _Grecs_, parce que ce saint et ses disciples étoient
venus d'Athènes dans les Gaules. D'autres, rejetant cette tradition
très-incertaine, ont pensé, mais sans en apporter des preuves
meilleures, que ce surnom venoit de quelques degrés qu'il falloit
monter pour entrer dans cette église, et qu'on devoit dire _S.
Stephanus de gradibus_. Plusieurs prétendent que cette église, étant
située à la sortie de la ville, a été appelée ainsi, _ab egressu
urbis_, et qu'il convient d'écrire Saint-Étienne-_d'Egrès_. Il n'est
pas moins difficile d'adopter cette dernière explication: car c'est un
fait incontestable que l'édifice en question étoit renfermé dans
l'enceinte de Philippe-Auguste.

Enfin l'abbé Lebeuf[320], s'appuyant sur les cartulaires de
Sainte-Geneviève et de Sorbonne, dans lesquels l'église de
Saint-Étienne est nommée _de gressis_ et _de gressibus_, donne sur
cette dénomination _des grès_ deux opinions très-plausibles, et qui
ont été adoptées par Jaillot. Il pense que ce nom peut venir des
_grès_ ou bornes posées dans cette rue, pour marquer les limites des
seigneuries, du roi, de l'abbaye Sainte-Geneviève et autres, ou d'une
famille _de Grèz_, connue au treizième siècle, laquelle possédoit, au
nom du roi, un pressoir et vignoble sur le bord de la rue
Saint-Étienne. Il cite en effet plusieurs actes dans lesquels il est
fait mention de cette famille; mais il n'en est aucun d'où l'on
puisse conclure que son nom ait été ajouté à celui de l'église avant
le commencement du treizième siècle.

          [Note 320: T. I, p. 226.]

Sur l'ancienneté de son origine il n'y a pas moins de variété dans les
opinions. Il faut d'abord rejeter celle de du Breul et autres qui
attribuent son érection à saint Denis l'Aréopagite: elle n'est appuyée
sur aucune preuve, pas même sur des conjectures vraisemblables. L'abbé
Lebeuf[321] se contente de dire que cet édifice existoit dans le
septième siècle, et cite à ce sujet le testament d'une dame nommée
Hermentrude, qui désigne l'église Saint-Étienne parmi celles
auxquelles elle distribue des legs; mais il est combattu par Jaillot:
celui-ci prétend ne reconnoître dans cette église Saint-Étienne que
l'ancienne église-mère, laquelle, comme on sait, étoit originairement
sous l'invocation de ce saint. Ce critique rejette également
l'interprétation qu'Adrien de Valois donne à un passage des annales de
saint Bertin, au moyen duquel il prétend prouver que cette église fut
rachetée, en 857, des fureurs des Normands, qui livroient alors aux
flammes tous les édifices dont Paris étoit environné. Il n'a pas de
peine ensuite à prouver que ce n'est point de ce monument, mais de la
cathédrale qu'il est question dans le poëme d'Abbon, lorsque cet
auteur dit qu'en 886 le corps de saint Germain fut reporté dans la
basilique de Saint-Étienne, martyr. Toutefois, en regardant comme
incomplètes toutes ces preuves apportées par divers historiens de
l'existence de l'église Saint-Étienne à ces différentes époques,
Jaillot est loin d'en conclure qu'il n'y avoit pas alors quelque
chapelle de ce nom dans les faubourgs. Il est certain que le
territoire sur lequel elle est située appartenoit à la cathédrale
avant l'invasion des Normands; il est probable en outre que ce
territoire entra dans la transaction faite avec ces barbares, et du
reste l'existence de cette église et sa dépendance de l'église-mère
sont constatées, dans le siècle suivant, par des actes présentés par
ce critique comme les premiers qui en parlent avec authenticité.

          [Note 321: T. I, p. 223.]

Au commencement du onzième siècle, les malheurs des temps et les
troubles de l'état avoient fait abandonner plusieurs églises; le
service divin ne s'y faisoit plus régulièrement, et les biens qu'elles
possédoient avoient été usurpés. Un clerc, nommé Girauld, jouissoit
des églises de Saint-Étienne, de Saint-Julien, de Saint-Séverin et de
Saint-Bache (Saint-Benoît). On voit par une charte sans date[322],
mais qui doit avoir été donnée entre 1031 et 1050, que sur la demande
d'Imbert, évêque de Paris, Henri Ier, qui régnoit alors, accorda la
propriété de ces églises à la cathédrale, toutefois sous la réserve
des droits de Girauld, qui continua d'en jouir jusqu'à sa mort. C'est
donc à cette époque qu'il convient de fixer l'origine de Saint-Étienne
comme église collégiale. Elle étoit, comme nous l'avions déjà
dit[323], l'une des _quatre-filles_ de Notre-Dame, et son desservant
avoit rang parmi les prêtres cardinaux qui assistoient l'évêque à
l'autel les jours de Noël, de Pâques et de l'Assomption.

          [Note 322: Pastor. A, p. 596; B, p. 93; D. 56; _Gall.
          christ._, t. VII; _Instrum._, col. 31.]

          [Note 323: _Voy._ t. I, prem. part., p. 361.]

Il ne paroît pas que, dans ces premiers temps, le clergé en ait été
nombreux: le chapitre de Notre-Dame commettoit un chanoine pour avoir
soin de cette église, qui, jusqu'en 1187, ne fut desservie que par
deux prêtres; mais depuis cette année jusqu'à 1250, le nombre des
membres de cette collégiale s'accrut successivement, de manière
qu'elle se composa dès lors de onze chanoines et d'un chefcier, qui
fut élu, pour la première fois, dans cette dernière année[324]. Ils se
maintinrent ainsi jusqu'à la fin. Les chanoines et le chefcier étoient
à la nomination de deux chanoines de Notre-Dame, en vertu du droit
attaché à leur prébende, et il y avoit de plus un chapelain que
nommoit le chapitre de Saint-Étienne-des-Grès.

          [Note 324: Pastor. A, p. 654.]

Les bâtiments de cette église n'avoient d'ancien que le côté où étoit
la chapelle de Notre-Dame-de-Délivrance: plusieurs piliers qui
existoient encore dans cette partie de l'édifice et la tour
paroissoient être de la fin du onzième siècle. Le portail étoit plus
moderne d'environ cent ans; le reste, construit à diverses époques
beaucoup moins reculées, se trouvoit masqué par une foule de
constructions irrégulières élevées entre le portail extérieur et
l'église, et servant de logements aux membres du chapitre et aux gens
attachés à leur service. Ce portail extérieur avoit été, suivant les
apparences, bâti dans le dix-septième siècle[325].

          [Note 325: _Voy._ pl. 157.]

On raconte que saint François-de-Sales, encore étudiant à Paris,
venoit souvent prier dans cette chapelle de la Vierge dont nous venons
de parler.

Il y fut institué, en 1533, une confrérie qui depuis devint célèbre,
et à laquelle deux papes (Grégoire XIII et Clément VIII) attachèrent
de grandes indulgences.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-ÉTIENNE-DES-GRÈS.

     Sur la droite du maître-autel, un tableau représentant la
     Vierge, et l'Enfant-Jésus caressant saint Jean-Baptiste; par un
     peintre inconnu.

     Sur la tranche d'un bénitier de marbre, placé au pied d'un des
     piliers de l'orgue, on lisoit une inscription grecque
     _récurrente_[326], copiée sans doute d'après les bénitiers de la
     croisée de Notre-Dame, où elle se trouvoit également gravée, mais
     beaucoup plus anciennement. Elle étoit conçue en ces termes:

      [Grec: NIPSÔN ANOMÊMATA MÊ MONAN OPSIN].

                           1626.

                Lava peccata non solam faciem.

          [Note 326: C'est-à-dire qu'elle pouvoit être lue également
          de gauche à droite et de droite à gauche.]

On prétend que cette inscription étoit primitivement gravée sur le
bénitier de l'église de Sainte-Sophie à Constantinople[327].

          [Note 327: L'église Saint-Étienne-des-Grès a été détruite.]


LA CHAPELLE SAINT-SYMPHORIEN.

Cette chapelle, qui fut détruite dans le dix-septième siècle, étoit
située dans la rue des Cholets, vis-à-vis le collége qui porte le même
nom. Son origine, sur laquelle on n'a aucun renseignement, devoit
être fort ancienne, car il en est fait mention dans le testament
d'Hermentrude. On la trouve citée depuis dans la charte de
Philippe-Auguste de 1185, et dans le cartulaire de Sainte-Geneviève à
la date de 1220. Sauval dit qu'elle subsistoit encore de son temps; il
devoit ajouter aussi qu'il l'avoit vu détruire, car il n'est mort
qu'en 1670, et alors il y avoit huit ans que cette chapelle, tombant
en ruines, avoit été vendue au collége de Montaigu, par contrat du 2
septembre 1662.

La chapelle Saint-Symphorien avoit été bâtie au milieu d'un clos de
vignes qui s'étendoit jusqu'à Notre-Dame-des-Champs (les Carmélites).
Ce vignoble appartenoit au roi et à différents seigneurs. D'anciens
titres nous apprennent que le monarque avoit, entre l'église
Saint-Étienne et le collége de Lisieux, un pressoir, dans lequel on
portoit le vin qui se recueilloit au clos _des Mureaux_. Ce clos,
situé au faubourg Saint-Jacques, étoit nommé, au treizième siècle,
_Murelli_, dans le suivant _de Murellis_, aliàs _de Cuvron_. On
donnoit le nom de _clos Saint-Étienne_ aux vignes plantées près de
cette église.


LES RELIGIEUSES DE LA VISITATION DE SAINTE-MARIE.

Nous avons déjà parlé de l'origine de ces religieuses et de leur
établissement à Paris en 1619[328]. Leur nombre s'étant
considérablement augmenté dès le commencement, ce fut une nécessité de
chercher presque aussitôt un lieu convenable pour y fonder un nouveau
monastère et y établir une colonie de ces saintes filles. L'archevêque
de Paris leur en accorda la permission en 1623. Elles achetèrent en
conséquence, au faubourg Saint-Jacques, une maison dite _Saint-André_,
avec quelques bâtiments et jardins qui l'environnoient, et firent
disposer le tout dans la forme propre à y recevoir une communauté. Ce
second établissement, dans lequel elles entrèrent le 13 août 1626,
fut confirmé par des lettres patentes données en 1660.

          [Note 328: _Voy._ t. II, 2e part., p. 1249.]

La maison du faubourg Saint-Jacques étant devenue, dans le courant du
siècle dernier, l'une des plus considérables de l'ordre, ces dames se
trouvèrent dans une situation assez prospère pour penser à faire
reconstruire leur église en entier et une partie de leurs bâtiments.
Ce projet fut exécuté quelques années avant la révolution. L'église,
qui existe encore, est petite, mais d'une architecture élégante[329].
Le portail en est simple et de bon goût.

          [Note 329: _Voy._ pl. 158. Elle a été rendue au culte.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE LA VISITATION.

     Sur le maître-autel, dédié à saint François-de-Sales, un tableau
     représentant ce saint évêque; par _Le Brun_.

     Dans un des bas-côtés, à droite, la Visitation; par _Suvée_.

     Dans le bas-côté, à gauche, le tableau des Sacrés-Coeurs; par
     _Mauperin_.

     Ces dames possédoient en outre plusieurs tableaux de _La Fosse_,
     renfermés dans l'intérieur de leur maison.


LE SÉMINAIRE SAINT-MAGLOIRE.

C'étoit dans l'origine un hôpital connu sous le nom de
Saint-Jacques-du-Haut-Pas. On ne sait rien de positif ni sur l'origine
des religieux qui le desservoient, ni sur l'époque de leur
établissement à Paris. Le P. Helyot[330] nous présente cet ordre comme
une société de laïcs qui, au douzième siècle, et à l'exemple des
religieux appelés _Pontifices_ ou faiseurs de ponts, s'étoient voués à
l'occupation pénible de faciliter aux pèlerins les passages difficiles
des rivières, et faisoient eux-mêmes les ponts et bacs destinés à cet
usage. Il dit qu'ils portoient, comme marque distinctive, un marteau
figuré sur la manche gauche de leur habit; que cet institut, ayant été
favorisé, forma une espèce de congrégation religieuse, dont le
chef-lieu fut le grand hôpital de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, au
diocèse de Lucques en Italie. Quelques historiens en ont fait un ordre
militaire; d'autres prétendent qu'ils étoient chanoines réguliers. La
première opinion sembleroit la plus probable, parce qu'en effet le
chef de l'ordre prenoit le titre de commandeur.[331] Jaillot
conjecture qu'ils étoient établis à Paris dès le douzième siècle; et
que c'est d'eux qu'il est question dans une donation faite, en 1183,
par Philippe-Auguste de tout ce qui lui appartenoit sous Montfaucon;
d'autres historiens ne pensent pas que l'hôpital du Haut-Pas ait été
fondé avant l'année 1286. Quelques-uns même, tels que Sauval et D.
Félibien, reculent cette fondation jusqu'au quatorzième siècle; mais
des titres authentiques en constatoient l'existence dès 1260[332].

          [Note 330: _Hist. des Ordr. rel._, t. II, p. 280.]

          [Note 331: L'abbé Lebeuf, t. I, p. 246.]

          [Note 332: L'abbé Lebeuf, t. I, p. 247.]

Ces hospitaliers, ne trouvant pas en France l'occasion de rendre aux
fidèles les services auxquels ils s'étoient obligés par leur institut,
cherchèrent quelque autre moyen de leur devenir utiles, et le trouvèrent
dans l'érection d'un hôpital, où ils reçurent les pèlerins des deux
sexes, et leur prodiguèrent tous les secours de l'humanité et de la
religion. L'utilité de cette nouvelle institution fut si vivement
sentie, que, malgré la suppression de cet ordre faite en 1459 par Pie II
et la réunion de ses revenus à celui de Notre-Dame de Bethléem, on
résolut de le conserver en France. Antoine Canu, qui en étoit commandeur
en 1519, fit rebâtir l'hôpital et reconstruire une plus grande église,
qui fut dédiée, par François Poncher, évêque de Paris, sous le nom de
Saint-Raphaël archange et de Saint-Jacques-le-Majeur. Les choses
restèrent dans le même état jusqu'au milieu du siècle suivant, que cet
hôpital fut mis dans la main du roi, sans qu'on en sache la raison. On
trouve qu'en 1554 il fut destiné, par un arrêt du conseil, à recevoir
les soldats blessés, et qu'en 1561 le roi en faisoit acquitter les
charges.

Nous avons déjà dit qu'en 1572 un ordre de Catherine de Médicis fit
transférer à Saint-Jacques-du-Haut-Pas les religieux de
Saint-Magloire[333]. Cette translation, qui ne s'opéra que
difficilement, et contre le gré de ces religieux, fit naître parmi eux
des dégoûts, y produisit un relâchement si marqué, que M. de Gondi,
évêque de Paris et abbé de ce monastère[334], se crut obligé de
recourir à l'autorité du parlement, qui, par son arrêt du 13 février
1586, ordonna que cette abbaye seroit réformée, et nomma des
commissaires à cet effet. Cette réforme eut tout le succès que l'on
pouvoit désirer; mais le nombre des religieux diminua successivement,
et à un tel point, que M. Henri de Gondi, cardinal de Retz et évêque
de Paris, jugea qu'il ne pouvoit trouver ni un lieu ni une
circonstance plus favorable pour établir un séminaire qu'il avoit
depuis quelque temps résolu de former. Il obtint à cet effet des
lettres-patentes du mois de juillet 1618, qui autorisèrent la
fondation de ce séminaire, et y appliquèrent le produit de la mense
conventuelle.

          [Note 333: _Voy._ tom. I, 2e part., p. 583.]

          [Note 334: Dès 1480 l'abbaye Saint-Magloire étoit possédée
          en commande. Catherine de Médicis, long-temps avant la
          translation, avoit demandé la suppression du titre et de la
          dignité abbatiale, et l'union des revenus à l'évêché de
          Paris, ce qui fut accordé par une bulle de Pie IV en 1564,
          et confirmé, en 1575, par une autre bulle de Grégoire XIII.]

Ce fut aux PP. de l'Oratoire que ce prélat jugea à propos de confier
la direction du nouvel établissement: ils furent chargés d'instruire
et d'entretenir douze ecclésiastiques, à sa nomination et à celle de
ses successeurs. L'événement justifia pleinement la sagesse d'un tel
choix; et de cette école, recommandable par la science et la piété de
ses directeurs, on a vu, dans l'espace de près de deux siècles, sortir
une foule de sujets distingués, dont plusieurs ont été l'ornement de
l'Église, et en ont rempli les premières dignités.

Ce fut le 16 mars 1620 que fut passée la transaction entre les PP. de
l'Oratoire et les religieux de Saint-Magloire: il fut convenu que
ceux-ci pourroient rester dans la maison, qu'ils y jouiroient chacun
d'une pension de 414 livres, et de la prébende de l'église Notre-Dame,
qu'on avoit affectée à leur mense. Le dernier de ces religieux y
mourut en 1669.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.

     Sur le maître-autel, un tableau représentant l'Annonciation; sans
     nom d'auteur.

     Dans la nef, plusieurs autres tableaux médiocres, ou copiés
     d'après de bons maîtres.

La bibliothèque, composée de dix-huit à vingt mille volumes,
renfermoit les manuscrits de M. de Saint-Marthe sur les grandes
maisons de France[335].

          [Note 335: Ce séminaire est maintenant occupé par
          l'institution des Sourds-Muets.]


L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-JACQUES-DU-HAUT-PAS.

Cette église doit le nom qu'elle porte à la chapelle de l'hôpital dont
nous venons de parler. Vers le milieu du quinzième siècle, les
habitants des faubourgs Saint-Jacques et Saint-Michel, trop éloignés
des églises Saint-Médard, Saint-Hippolyte et Saint-Benoît, leurs
paroisses, avoient sollicité l'érection de cette chapelle en
succursale. Cette demande, après quelques contestations, leur fut
accordée en 1566; et la sentence de l'official qui ordonna cette
érection remit la nomination du chapelain qui devoit résider à
Saint-Jacques-du-Haut-Pas aux curés et vicaires perpétuels des églises
que nous venons de nommer.

Les Bénédictins de Saint-Magloire ayant été transférés, en 1572, dans
la maison des Hospitaliers de Saint-Jacques, il arriva que l'office de
ces religieux devant se dire à certaines heures, se rencontroit
souvent avec celui de la succursale, ce qui, des deux côtés, devint
également incommode, et détermina les paroissiens à faire bâtir une
nouvelle chapelle à côté de l'ancienne. Elle fut commencée en 1584, et
l'on en bénit le cimetière le 10 mai de la même année.

Dès l'époque de l'érection de cette succursale, le prêtre qui la
desservoit avoit pris le titre de curé; plusieurs actes cités par
Jaillot le lui donnent, et il paroît que cette cure étoit alors à la
nomination du trésorier de la Sainte-Chapelle. Cependant la chapelle
de Saint-Jacques-du-Haut-Pas n'étoit point encore une paroisse en
titre; et ce titre elle ne le dut qu'à l'augmentation rapide des
habitants de ce quartier. Cette augmentation devint telle, que, dès
1603, on forma le projet de faire bâtir une église plus vaste, ce qui
toutefois ne fut exécuté qu'en 1630, parce qu'une foule d'obstacles en
traversèrent jusque-là l'exécution. La première pierre en fut posée,
le 2 septembre de cette année, par Monsieur, frère de Louis XIII; et
ce fut alors seulement que les habitants obtinrent l'érection de leur
église en paroisse, ce qui ne fut accordé toutefois qu'après de
longues contestations, et sous la condition de certaines redevances
aux curés des diverses églises dont la chapelle Saint-Jacques étoit
auparavant dépendante. Il fut aussi ordonné que cette cure seroit à
l'avenir à la présentation alternative du chapitre Saint-Benoît et du
curé de Saint-Hippolyte.

Toutefois les travaux de la nouvelle église, commencés avec beaucoup
d'ardeur, restèrent suspendus, faute de secours, jusqu'en 1675; et à
cette époque on n'avoit encore construit que le choeur de l'église que
nous voyons aujourd'hui. On en dut la continuation à madame
Anne-Geneviève de Bourbon, princesse du sang, duchesse douairière de
Longueville, qui s'étoit retirée aux Carmélites. Elle posa la première
pierre de la tour et du portail le 19 juillet de cette année, et ses
libéralités furent d'un grand secours à la fabrique pour en achever la
construction; mais il est juste de dire que la plus grande partie de
la dépense fut faite par les paroissiens. Il est peu d'exemples dans
cette histoire d'un zèle de piété plus unanime et plus touchant. Les
carriers, qui étoient en grand nombre dans le quartier, fournirent
gratuitement toute la pierre dont cette église est pavée, et les
ouvriers employés à sa construction voulurent donner chacun un jour
de leur travail par semaine. Ces deux parties de l'église, le portail,
décoré de quatre colonnes doriques, et la tour, d'une forme carrée,
furent construits sur les dessins de l'architecte Guittard, membre de
l'académie, et achevés en 1684. On commença en 1688 la chapelle de la
Vierge située dans le fond du choeur[336].

          [Note 336: _Voy._ pl. 159. Cette église a été rendue au
          culte.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-JACQUES-DU-HAUT-PAS.

     TABLEAUX.

     Sur le dernier pilier de la nef, à droite, près de la croisée, le
     martyre de saint Barthélemi; par _La Hire_[337].

          [Note 337: Ce fut, dit-on, ce tableau qui commença la
          réputation de cet habile peintre.]

     Vis-à-vis la chaire, un Christ; par _Lelu_.

     Sur la porte de la sacristie, une Nativité et un saint Pierre
     dans la prison; sans nom d'auteur.

     Sur l'autel de la Vierge, une Assomption; dans une chapelle à
     gauche, le mariage de la Vierge; également sans nom d'auteur.


     SÉPULTURES.

     Dans cette église et dans le cimetière avoient été inhumés:

     Jean Duverger de Haurane, abbé de Saint-Cyran, mort en 1643.

     Jean-Dominique Cassini, célèbre astronome, mort en 1712.

     Philippe de La Hire, habile géomètre, et fils du peintre de ce
     nom, mort en 1718.

     Jean Desmoulins, curé de cette paroisse, et l'un des plus dignes
     pasteurs dont puisse s'honorer l'église de Paris, mort en 1732.


CIRCONSCRIPTION.

L'étendue de cette paroisse ne peut pas être facilement désignée du
côté de la campagne, et par conséquent il est difficile de bien
établir ses limites avec Saint-Hippolyte; mais on peut faire observer
que, du côté de la ville, son territoire étoit limitrophe avec
Saint-Séverin vers les Chartreux; puis avec Saint-Cosme et
Saint-Benoît, en commençant, après la porte Saint-Jacques, à la rue
Saint-Dominique qu'elle avoit tout entière.


_Cour et Hôpital Sainte-Geneviève._

Un peu en deçà de cette église, on voyoit une maison très-ancienne et
mal bâtie, dont la porte étoit décorée d'une statue de sainte
Geneviève. Jaillot est le seul de nos historiens qui en ait fait
connoître l'ancienne destination. Elle avoit été acquise, en 1604, par
M. Léonard Thuillier, proviseur du collége des Lombards, ainsi que le
clos _Gaudron_ auquel elle confinoit, dans l'intention d'en faire un
asile pour les pauvres. Ayant obtenu, en 1610, l'autorisation de la
puissance temporelle, il y fit construire une chapelle, et y établit
un hôpital, qu'il légua aux marguilliers de Saint-Jacques-du-Haut-Pas
par son testament du 2 janvier 1617. Nous ignorons à quelle époque
cette institution cessa d'exister; mais dans le siècle dernier les
Feuillants et le curé de Saint-Jacques occupoient la plus grande
partie de cette maison.


LA COMMUNAUTÉ DES FILLES SAINTE-AURE.

Cette communauté fut établie en 1687 par M. Gardeau, curé de
Saint-Étienne-du-Mont[338]. Sa première intention avoit été uniquement
de procurer un asile et la subsistance à plusieurs jeunes filles de sa
paroisse que la misère avoit plongées dans le libertinage. Il les
avoit réunies dans une maison de la rue des Poules, sous la protection
d'un saint prêtre de son clergé, nommé Labitte, lequel avoit donné la
première idée de cet établissement. Il fut d'abord fondé sous le nom
de sainte Théodore. Quelque temps après, M. de Harlai ayant jugé à
propos de donner un autre directeur à ces filles, il s'en fallut peu
que ce changement n'amenât la destruction de la communauté. Le plus
grand nombre d'entre elles refusa de reconnoître son autorité; elles
sortirent même de la maison, sans garder aucune mesure de bienséance.
Il fallut toute la prudence et toute la douceur de ce nouveau
directeur (M. Lefevre)[339] pour ramener une partie de ce troupeau
dispersé. De ces restes qu'il avoit si heureusement réunis, il forma
la communauté de Sainte-Aure, qu'il plaça dans une maison commode, rue
Neuve-Sainte-Geneviève. Leur chapelle fut bénite en 1700, et M. le
cardinal de Noailles donna des constitutions à ces filles en 1705. M.
Lefevre ne se contenta pas de leur procurer des secours spirituels, il
affermit encore leur établissement par plusieurs acquisitions qu'il
fit pour leur communauté, et par la construction d'une église plus
vaste, commencée en 1707. Le roi fit expédier, en 1723, des
lettres-patentes en leur faveur[340].

          [Note 338: Sauval, t. I, p. 658 et 714.]

          [Note 339: Son mérite et ses talents le firent choisir
          depuis pour être sous-précepteur des enfants de France.]

          [Note 340: Les bâtiments de cette communauté sont occupés
          maintenant par une pension.]

Vers la fin du siècle dernier, ces filles avoient embrassé la clôture
et la règle de saint Augustin: elles prenoient le titre de
_religieuses de Sainte-Aure, adoratrices du sacré coeur de Jésus_.


LES ORPHELINES DU SAINT ENFANT JÉSUS ET DE LA MÈRE DE PURETÉ.

Tel est le titre de cette communauté, et non celui des _Cent Filles_,
que plusieurs nomenclateurs lui ont donné. L'abbé Lebeuf dit «qu'elle
fut fondée vers 1710, pour de pauvres orphelines de la campagne.»[341]
Piganiol recule cette date jusqu'à 1735. Jaillot prétend que cet
établissement est antérieur de plusieurs années à la première de ces
deux dates, et qu'il prit naissance vers 1700, par le soin de quelques
personnes pieuses qui le commencèrent dans le cul-de-sac des Vignes,
sous la protection de l'archevêque et des officiers municipaux. La
maison qu'occupoient ces orphelines avoit été prise à loyer; elles en
firent l'acquisition en 1711, ainsi que d'une autre maison voisine, et
y firent construire des classes, un réfectoire et une chapelle.
L'acquisition fut amortie, et l'établissement confirmé par
lettres-patentes en 1717. Plusieurs personnes charitables y fondèrent
des places qui restèrent à la nomination de leurs familles[342].

          [Note 341: T. II, p. 418.]

          [Note 342: Entre autres, M. Cabou, conseiller au grand
          conseil, et mademoiselle Ferret.]

Outre les filles que la charité y plaçoit, on en recevoit d'autres avec
de bonnes recommandations, moyennant une pension modique. Il suffisoit,
pour être admise dans cette maison, qu'une fille fût orpheline de père
ou de mère, de la ville ou de la campagne: elle pouvoit y entrer dès
l'âge de sept ans, et y demeurer jusqu'à vingt. Dans le commencement de
l'établissement, la direction et l'administration en avoient été
confiées à des filles pieuses, qui formoient entre elles une société
purement séculière; mais en 1754 on leur substitua des filles de la
communauté de Saint-Thomas-de-Villeneuve[343].

          [Note 343: Cette maison est occupée maintenant par une
          communauté de dames de Charité.]


_Communauté de Saint-Siméon-Salus._

Dans le même cul-de-sac, et presque vis-à-vis la maison des
Orphelines, étoit une pension pour les femmes ou filles tombées en
démence, à laquelle on avoit donné le titre de communauté de
_Saint-Siméon-Salus_. On y avoit ménagé une petite chapelle sous
l'invocation de ce saint, qui cacha, par un excès d'humilité, de
grandes vertus sous les apparences de la folie et de l'extravagance.
Elle fut construite en 1696. Les malades qu'on y renfermoit étoient
traités avec un soin extrême, et tous les moyens possibles étoient
employés pour procurer leur guérison.


LES FILLES SAINTE-PERPÉTUE.

Cette communauté de filles, qui a cessé de subsister environ vingt ans
avant la révolution, habitoit une maison située dans la rue de la
Vieille-Estrapade. Elles devoient leur établissement au zèle de la
demoiselle Grivot, qui les avoit instituées en 1688, et placées rue
Neuve-Saint-Étienne[344]. L'objet de leur institut étoit d'instruire
les jeunes filles et de leur apprendre, avec les principes de la
religion, tous les travaux convenables à leur sexe. M. de Noailles,
qui protégeoit spécialement cet établissement, à cause de son utilité,
transféra les filles Sainte-Perpétue dans la maison que la communauté
de Saint-François-de-Sales venoit d'abandonner, pour aller habiter la
place du Puits-de-l'Ermite. Elles la tinrent à loyer jusqu'au moment
de leur suppression, dont nous ignorons les causes. À l'exception de
Jaillot, aucun historien moderne n'a fait mention de cette communauté.

          [Note 344: Sauval, t. II, p. 706.]


LES RELIGIEUSES DE LA PRÉSENTATION NOTRE-DAME.

Sauval et ceux qui l'ont suivi ont parlé fort inexactement de ce
prieuré perpétuel de Bénédictines mitigées[345]. Voici les faits tels
qu'ils ont été rétablis par Jaillot: «Quelques religieuses de cet
ordre avoient tenté de former un établissement à Paris sans avoir pu
obtenir la permission, lorsque madame Marie Courtin, veuve du sieur
Billard de Carouge, voulant favoriser sa nièce, religieuse de l'abbaye
d'Arcisse, forma le projet de fonder dans cette capitale un couvent de
cet ordre, dont cette religieuse eût été prieure perpétuelle. Elle
proposa en conséquence aux Bénédictines dont nous avons déjà parlé, de
se réunir à cette nièce, nommée Catherine Bachelier, et lui fit, en
conséquence de cette réunion, une donation entre-vifs de 900 livres de
rente, dont celle-ci devoit jouir conjointement avec sa petite
communauté. Le contrat fut passé en 1649; et, en conséquence de cette
donation, Jean-François de Gondi, archevêque de Paris, permit à ces
religieuses de s'établir dans une maison qu'elles avoient déjà louée
rue des Postes, sous la condition qu'après la mort de la soeur
Bachelier, leur prieure seroit triennale. La division se mit bientôt
entre elles; l'archevêque fut obligé de les séparer dès l'année
suivante, et permit à la soeur Bachelier de s'établir ailleurs. Elle
se plaça dans la rue d'Orléans, au faubourg Saint-Marcel, avec une
compagne qu'elle avoit amenée d'Arcisse; et madame de Carouge ayant
bien voulu élever jusqu'à la somme de 2,000 livres la rente qu'elle
lui avoit accordée, cette religieuse se vit en état de demander la
confirmation de son établissement, ce qui lui fut accordé par des
lettres patentes de 1656.

          [Note 345: T. I, p. 661.]

Cette communauté s'étant assez rapidement augmentée, et les lieux
qu'elle occupoit se trouvant trop resserrés, elle acheta, en 1671, une
maison et un jardin d'environ deux arpents dans la rue des Postes, où
elle avoit pris son origine. Cette maison leur fut cédée par M.
Olivier, greffier civil et criminel de la cour des aides, moyennant
une rente de 615 livres, et sous la condition qu'on recevroit dans la
communauté une fille pour être religieuse de choeur, laquelle ne
paieroit que 200 livres de rente. Il s'en réserva la nomination, sa
vie durant, et après lui à ses enfants seulement, à l'exclusion de
leurs descendants[346].

          [Note 346: Les bâtiments de cette communauté sont occupés
          par une pension.]


LES RELIGIEUSES DE NOTRE-DAME DE CHARITÉ, DITES LES FILLES DE
SAINT-MICHEL.

À l'exception de Jaillot, aucun de nos historiens n'a fait mention de
cette communauté. Elle fut instituée par le P. Eudes, de l'Oratoire,
dont nous aurons bientôt occasion de parler. Son zèle, qui avoit déjà
éclaté dans une utile et pieuse fondation, voulut se signaler de
nouveau en rassemblant dans un asile commun quelques-unes de ces
malheureuses victimes que la misère ou la séduction précipite dans le
libertinage, et que le repentir seul ne pourroit en arracher, si la
charité ne venoit à leur secours, et ne leur procuroit les ressources
indispensables pour se maintenir dans ces salutaires dispositions. Il
jugea nécessaire de leur faire garder la clôture, et confia le soin de
leur conduite à des personnes pieuses, et qu'il crut douées d'assez de
discernement pour s'acquitter dignement d'une tâche aussi difficile.

Cet établissement fut commencé à Caen le 25 novembre 1641. Mais le P.
Eudes eut bientôt acquis la conviction qu'il ne pourroit atteindre
complétement le but qu'il s'étoit proposé, qu'en le faisant diriger
par des religieuses qui se consacreroient spécialement à cette oeuvre
de charité. Il sollicita donc et obtint, en 1642, des lettres-patentes
par lesquelles il lui fut permis de rassembler à Caen une communauté
de religieuses qui feroient profession de la règle de saint Augustin,
et dont l'occupation particulière seroit d'instruire les filles
pénitentes qui voudroient se mettre sous leur conduite. Le P. Eudes
choisit les religieuses de la Visitation pour former les sujets de ce
nouvel institut: il rédigea les statuts et les règlements que devoient
observer les religieuses pénitentes, et voulut que, quoique logées
dans le même monastère, elles fussent séparées de celles qui les
dirigeoient, surtout qu'elles ne pussent jamais être reçues à faire
profession, quelque solide que pût être leur conversion, accordant
toutefois, dans le cas d'une vocation décidée, qu'on leur procurât des
facilités pour entrer dans d'autres couvents. À l'égard de celles qui
n'étoient point appelées au cloître, elles devoient être rendues à
leurs parents, ou placées avantageusement, après avoir été
suffisamment instruites. M. Leroux de Langrie, président au parlement
de Normandie, se déclara fondateur de l'établissement; il fut
approuvé, en 1666, par le pape Alexandre VII, et se répandit bientôt
en Bretagne, où il se forma successivement trois maisons. Ce fut du
monastère de Guingamp qu'on fit venir quelques-unes de ces religieuses
pour diriger la maison des Filles de la Magdeleine, dont nous avons
déjà parlé[347]. M. le cardinal de Noailles, touché du zèle que ces
saintes filles mirent dans l'exercice de ces pénibles fonctions,
frappé du talent particulier qu'elles avoient pour conduire ce
troupeau encore indocile; convaincu d'ailleurs de la triste nécessité
de multiplier de semblables asiles dans une aussi grande ville que
Paris, résolut de leur procurer un second établissement dans cette
capitale. S'étant associé, pour cette oeuvre pieuse, une charitable
personne (mademoiselle Marie-Thérèse Le Petit de Vernon de
Chausserais), ils achetèrent conjointement, le 3 avril 1724, une
grande maison et un jardin dans la rue des Postes; et la même année
ces filles y furent établies. Ce prélat leur obtint en même temps des
lettres-patentes qui furent confirmées en 1741 et en 1764. Leur
chapelle fut bénite sous le nom de saint Michel.

          [Note 347: _Voy._ t. II, 2e part., p. 709.]

Conformément à leur institut, les filles pénitentes qui s'y
présentoient volontairement, ou qu'on y renfermoit en vertu d'ordres
supérieurs, étoient logées dans des bâtiments séparés de ceux des
religieuses, et il y en avoit d'autres destinés aux jeunes demoiselles
dont on leur confioit l'éducation[348].

          [Note 348: Cette maison est maintenant habitée par des
          particuliers.]


_Communauté de Sainte-Anne-la-Royale._

Au dix-septième siècle il y avoit dans la rue des Postes un autre
monastère que Sauval a confondu avec celui des Bénédictines de la
Présentation; c'étoient les Augustines qui s'y étoient établies, en
1640, sous le titre de _Sainte-Anne-la-Royale_, titre qu'elles avoient
pris en reconnoissance des bienfaits d'Anne d'Autriche, à qui elles
devoient la maison qu'elles occupoient dans cette rue, et dans
laquelle ces filles sont restées jusqu'en 1680. Alors, faute de
revenus et de moyens suffisants pour se maintenir, elles furent
obligées de la céder à leurs créanciers, et de se disperser dans
d'autres communautés. Cette maison fut adjugée au sieur de Sainte-Foi,
par décret du 19 mars 1689.


LES RELIGIEUSES URSULINES.

L'éducation des jeunes filles, si importante chez les nations
chrétiennes où les femmes jouissent d'une si grande influence dans la
société, fut long-temps très-imparfaite parmi nous; et l'on peut dire
même qu'avant l'établissement de l'ordre des Ursulines, on n'avoit
point conçu sur un si grand objet un système complet et régulier. Cet
ordre fut institué dans l'année 1537 par la B. _Angèle_, qui habitoit
la ville de Bresse en Lombardie. Ce ne fut dans le principe qu'une
congrégation de filles et de femmes qui se vouoient à la pratique de
toutes les vertus chrétiennes, et s'occupoient spécialement de
l'instruction des jeunes personnes de leur sexe. Cet institut fut
confirmé en 1544, par Paul III, sous le nom de _Compagnie de
Sainte-Ursule_, et Grégoire XIII l'approuva de nouveau en 1572. Ces
filles vivoient alors séparément dans leurs maisons; mais dans la
suite plusieurs se réunirent, pratiquant la vie commune, sans
toutefois faire de voeux ni garder de clôture. Elles ne tardèrent pas
à s'introduire en France; et Françoise de Bermont, l'une d'entre
elles, avec la permission de Clément VIII, établit, en 1594, une
congrégation d'Ursulines à Aix en Provence, où leur réputation
s'accrut encore et contribua à augmenter le nombre de leurs maisons.
Il arriva que, peu de temps après, mademoiselle Acarie, ayant formé le
projet de créer à Paris un couvent de Carmélites réformées, et n'ayant
pu le mettre à exécution, conçut le dessein, plus utile peut-être,
d'employer les personnes qu'elle avoit rassemblées, à l'instruction
gratuite des jeunes filles. Madame l'Huillier, veuve de M. Leroux de
Sainte-Beuve, voulut coopérer à cette oeuvre charitable, se déclara
fondatrice du nouvel établissement, et logea ces filles, en 1608,
dans une maison qu'elle avoit louée au faubourg Saint-Jacques.
Françoise de Bermont fut alors appelée par elle de son monastère de
Provence, et vint à Paris avec une de ses compagnes pour conduire la
nouvelle communauté et lui donner la règle qu'elle observoit.

L'ordre qu'elle y établit fit sentir à la fondatrice que son institut
deviendroit d'une utilité bien plus grande, si ces filles consentoient
à être de véritables religieuses, et joignoient aux voeux ordinaires
celui de se consacrer à l'instruction des personnes de leur sexe. Les
ayant trouvées toutes dans des dispositions favorables à ses vues,
elle acheta quelques vieux bâtiments dans le faubourg Saint-Jacques,
et une grande place vide, faisant partie du clos de Poteries, lequel
s'étendoit jusqu'au cul-de-sac de la rue des Postes, et jusqu'à la rue
de Paradis. Les lieux réguliers y furent construits en peu de temps;
on célébra la première messe dans la chapelle le 29 septembre 1610, et
les Ursulines en prirent possession le 11 octobre suivant. L'année
d'après, le roi autorisa cet établissement par un simple brevet; mais
dès que la fondation en eut été consolidée par l'engagement que prit
madame de Sainte-Beuve de payer 2,000 livres de rente pour l'entretien
de douze religieuses, on eut recours aux deux puissances pour en
assurer la stabilité. Le roi accorda des lettres-patentes,
enregistrées le 12 septembre 1612, et le pape Paul V permit, dans la
même année, d'ériger cette communauté en corps de religion, sous le
titre de Sainte-Ursule, et sous la règle réformée de Saint-Augustin.

Dès que l'on eut obtenu la bulle qui faisoit de la communauté des
Ursulines une maison religieuse et régulière, on pria l'abbesse de
Saint-Étienne de Soissons de se transporter à Paris avec quelques-unes
de ses compagnes, pour former aux exercices du cloître les personnes
qui voudroient embrasser le nouvel institut. Elle arriva dans cette
ville le 11 juillet 1612 avec quatre religieuses, et quatre mois
après, le jour de Saint-Martin, elle donna l'habit à douze novices.
Leur nombre s'étant en très-peu de temps considérablement augmenté, la
fondatrice fit jeter les fondements d'une nouvelle église, dont la
première pierre fut posée par la reine Anne d'Autriche le 22 juin
1620; elle fut achevée en 1627, et a subsisté jusque dans les derniers
temps de la monarchie.

Cette maison a été le berceau ou le modèle de toutes celles qui se
sont établies depuis dans les diverses provinces du royaume et dans
les autres états de l'Europe. L'ordre entier étoit divisé en onze
provinces, et celle de Paris contenoit quatorze monastères. Les
services éminents qu'il rendoit, services dont l'utilité étoit
généralement sentie, avoient fait multiplier ses établissements au
point qu'on en comptoit plus de trois cents dans l'étendue de la
France[349].

          [Note 349: Les bâtiments des Ursulines ont été démolis.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.

     TABLEAUX.

     Sur le maître-autel, décoré d'un très-riche tabernacle,
     l'Annonciation; par _Van Mol_, élève de Rubens.

     À gauche du maître-autel, un saint Joseph, sans nom d'auteur, et
     un autre tableau représentant sainte Angèle, qui instruit des
     enfants; par _Robin_.


     SÉPULTURES.

     Dans le choeur avoit été inhumée madame de Sainte-Beuve,
     fondatrice de ce monastère, morte en 1630.

     Dans l'église on voyoit la tombe de Jean de Montreuil, conseiller
     du roi, et son résident en Angleterre et en Écosse, mort en 1651.


LES BÉNÉDICTINS ANGLOIS.

Jaillot est le seul qui nous ait laissé des renseignements exacts sur
l'établissement en France de ces religieux; les autres historiens, en
parlent à peine, n'en ont pas même donné de dates certaines. La
persécution violente excitée par Henri VIII contre les catholiques, un
moment suspendue sous le règne trop court de Marie, s'étant renouvelée
avec une force nouvelle lorsque Élisabeth fut montée sur le trône, les
Bénédictins anglois, de même que tous les autres ministres du culte
romain, se virent dans la nécessité de se cacher, de se disperser, et
d'aller chercher un asile hors de l'Angleterre. On les reçut en
Espagne et en Italie; vers la fin du règne de cette princesse, ils
firent une tentative pour rentrer dans leur pays, et y faire revivre
leur congrégation: elle n'eut point le succès qu'ils en avoient
d'abord espéré. Forcés, par les lois sanguinaires de Jacques VI,
successeur d'Élisabeth, de s'expatrier une seconde fois, ils se
retirèrent à Dieulouard en Lorraine, et formèrent en même temps un
établissement à Douai, qui étoit alors sous la domination espagnole.
C'est vers ce temps-là (en 1611) qu'ils furent appelés par Marie de
Lorraine, abbesse de Chelles, pour diriger son monastère, et qu'elle
conçut le projet de leur procurer un établissement à Paris, tant pour
y former des sujets propres à veiller sur sa communauté, que pour
faire des missions en Angleterre.

Elle en fit venir six, qu'elle plaça d'abord, en 1615, au collége de
Montaigu, et ensuite dans le faubourg Saint-Jacques; mais le refus
qu'ils firent, en 1618, de se prêter à une nouvelle translation, les
brouilla avec leur bienfaitrice, et tarit la source de ses
libéralités. Dans l'extrémité où ils se trouvèrent alors réduits, ces
religieux furent secourus par le P. Gabriel Gifford, alors chef des
trois congrégations, italienne, espagnole et angloise, qu'on avoit
réunies, en 1617, sous le nom de _Congrégation Bénédictine angloise_;
il pourvut à leurs besoins, et loua pour eux, rue de Vaugirard, une
maison qui se trouve aujourd'hui comprise dans les bâtiments du
Luxembourg. Six ans et demi après, ils furent transférés dans la rue
d'Enfer; ils logèrent ensuite dans une maison que les Feuillantines
avoient habitée; enfin le P. Gifford, étant devenu archevêque de
Reims, acheta pour eux, au même endroit, trois maisons avec jardin,
sur l'emplacement desquels on construisit le monastère qu'ils ont
occupé jusque dans les derniers temps.

Ces religieux obtinrent, en 1642, de l'archevêque de Paris, la
permission de s'y établir et de célébrer l'office divin dans leur
chapelle, ce qui fut confirmé par des lettres-patentes de Louis XIV.
Ce prince, qui les protégeoit, leur en accorda bientôt de nouvelles,
par lesquelles il leur permit de posséder des bénéfices de leur ordre
ainsi que les religieux nés dans son royaume, et attribua au grand
conseil la connoissance de toutes les affaires qui pouvoient les
concerner. En 1674, on démolit l'ancienne maison et la salle qui leur
servoit de chapelle, pour construire de nouveaux bâtiments et
commencer l'église qui existoit encore de nos jours. La première
pierre en fut posée par mademoiselle Marie-Louise d'Orléans, depuis
reine d'Espagne, et le roi contribua à la dépense, d'une somme de
7,000 fr. Cette église fut achevée et bénite le 28 février 1677, sous
le titre de _Saint-Edmond_, roi d'East-Angles, c'est-à-dire de la
partie orientale d'Angleterre. Le P. Schirburne, alors prieur de la
maison de Paris, à qui l'on devoit en grande partie ces constructions,
ayant été élu général de sa congrégation, voulut ajouter encore à ses
bienfaits en sollicitant l'union à cette communauté de son prieuré de
Saint-Étienne de Choisi-au-Bac, ce qui fut accordé et exécuté[350].

          [Note 350: Les bâtiments de cette maison servent d'atelier à
          une manufacture de coton.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.

     TABLEAUX.

     Sur le maître-autel, orné de colonnes corinthiennes, un tableau
     représentant saint Edmond, roi d'Angleterre et martyr; sans nom
     d'auteur.

     Dans une des petites chapelles, une Vierge peinte par _Louise de
     Bavière_, abbesse de Maubuisson, petite-fille de Jacques Ier, roi
     d'Angleterre.


     SCULPTURES.

     Dans cette église étoit déposé le corps de Jacques II, roi de la
     Grande-Bretagne, mort à Saint-Germain-en-Laye, le 6 septembre
     1701, ainsi que celui de Louise-Marie Stuart, sa fille, morte au
     même endroit le 18 avril 1712.

     La maison de Fitz-James avoit aussi sa sépulture dans cette
     église.


LES RELIGIEUSES FEUILLANTINES

Le pape Sixte V, en approuvant la réforme exécutée par le P. Jean de
La Barrière dans son abbaye de Feuillants, de l'ordre de Cîteaux, lui
avoit permis, par sa bulle du 13 novembre 1587, d'établir des
monastères de l'un et de l'autre sexe. Les premières Feuillantines,
fondées près de Toulouse suivant les uns, à Montesquiou de Volvestre,
diocèse de Rieux, suivant les autres, furent transférées dans la
première de ces deux villes, le 12 mai 1599. Il paroît que les
Feuillants ne se montrèrent pas dans le principe disposés à leur
procurer de nouveaux établissements: car ils se refusèrent obstinément
à toutes les offres qui leur furent faites à ce sujet, et ce monastère
fut le seul qu'elles possédèrent jusqu'en 1622. À cette époque, madame
Anne Gobelin, veuve de M. d'Estourmel de Plainville, capitaine d'une
compagnie des Gardes-du-corps, forma le projet d'attirer des
Feuillantines à Paris; et prévoyant les difficultés qu'elle alloit
éprouver de la part des Pères Feuillants, elle eut assez de pouvoir
pour déterminer la reine Anne d'Autriche à écrire à ces religieux,
assemblés alors à Pignerol dans leur chapitre général. Cette lettre,
que le chapitre reçut comme un ordre honorable, eut tout l'effet qu'on
en attendoit. Le 30 juillet de cette même année 1622, les supérieurs
firent partir de Toulouse six religieuses, qui arrivèrent à Paris au
mois de novembre suivant, et descendirent chez les Carmélites, d'où
elles furent conduites processionnellement, par les Feuillants de
Paris, dans la maison qui leur étoit destinée. Elle avoit été achetée
dès 1620 par leur bienfaitrice, et, pendant cet intervalle, disposée
d'une manière convenable à recevoir une communauté. Des
lettres-patentes confirmèrent l'établissement, et madame d'Estourmel
acheva de le consolider par un don de 27,000 livres, et une rente de
2,000 liv. qu'elle lui assura.

La chapelle de ce monastère fut changée, au commencement du siècle
suivant, en une église dont le portail, construit par un architecte
nommé Marot, présentoit la forme pyramidale et les ornements
d'architecture en usage à cette époque. Quelques historiens de Paris
en ont dit beaucoup de mal: nous ignorons pourquoi, car il n'est pas
certainement le plus mauvais de ceux qui ont été construits dans le
même système[351]. La maison fut en même temps réparée, et toutes ces
dépenses se firent au moyen du bénéfice d'une loterie qui leur fut
accordée par arrêt du conseil du 29 mars 1713[352].

          [Note 351: _Voy._ pl. 167.]

          [Note 352: Les bâtiments de cette communauté sont en partie
          détruits, en partie habités par des particuliers.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES FEUILLANTINES.

     Sur le maître-autel, enrichi de colonnes composites, une copie de
     la fameuse Sainte-Famille de _Raphaël_, qui décoroit les
     appartements de Versailles.


LES FILLES DE LA PROVIDENCE.

Cet utile établissement reconnoissoit pour fondatrice madame Marie
Lumague, veuve de M. François de Polallion, gentilhomme ordinaire du
roi et conseiller d'état. Cette dame, qu'une piété sublime avoit
associée à toutes les oeuvres de charité de S. Vincent-de-Paule, son
directeur, conçut le projet de retirer du libertinage les jeunes
personnes de son sexe que la séduction ou la misère avoient pu y
engager, et de prévenir la chute de celles qui étoient sur le point de
s'y précipiter. Les fondements de cette charitable institution furent
jetés en 1630 dans une maison qu'elle possédoit à Fontenay; peu de
temps après madame de Polallion transféra sa communauté naissante à
Charonne. Elle y prospéra tellement qu'en 1643 elle étoit déjà
composée de cent filles. C'est alors que Louis XIII, dont elle avoit
attiré l'attention, permit à ces filles de venir se fixer à Paris, lui
accordant, avec cette permission, la faculté de recevoir des
donations, et tous les priviléges dont jouissent les maisons royales.
Cette communauté reçut, par les mêmes lettres-patentes, le nom de
_Maison de la providence de Dieu_.

Toutefois il ne paroît pas que ces filles aient pensé alors à profiter
de la faveur que le roi leur avoit accordée: car en 1647 elles
habitoient encore Charonne. On les voit enfin, dans le courant de
cette année, venir occuper, rue d'Enfer, une maison qui fut depuis
renfermée dans celle des Feuillants. Vincent-de-Paule qu'on regarde
avec raison comme le second instituteur de cette maison, et qui en fut
nommé directeur, n'eut point de repos qu'il ne leur eût procuré un
emplacement plus vaste et plus commode. Ce fut à sa sollicitation que
la reine Anne d'Autriche se déclara protectrice de la communauté de la
Providence. Elle avoit acheté, en 1651, de l'Hôtel-Dieu, une maison
fort spacieuse, qui avoit été destinée à recevoir les pestiférés, et
qu'on nommoit l'_hôpital de la Santé_: on la partagea en deux parts,
dont une fut comprise dans les jardins du Val-de-Grâce, et l'autre
donnée aux Filles de la Providence. Elles en prirent possession le 11
juin 1652, ainsi que d'une chapelle sous l'invocation de saint Roch et
de saint Sébastien, que l'Hôtel-Dieu y avoit fait construire, et qu'on
a depuis ornée et agrandie. Le B. Vincent-de-Paule leur donna alors
des statuts, qu'elles ont conservés jusqu'à la fin, avec de
très-légers changements.

Cette maison étoit administrée par une supérieure qu'on élisoit tous
les trois ans, et qui faisoit signer les registres de recette et de
dépense à une dame séculière agréée par l'archevêque, laquelle avoit
la qualité de directrice et protectrice de la communauté. Les
personnes qui la composoient ne faisoient que des voeux simples.
Consacrées depuis long-temps uniquement à l'éducation des jeunes
personnes, ce qui n'avoit pas été le premier but de leur institution,
elles ne cessèrent point de remplir dignement cet important ministère
jusqu'au moment qui a détruit tous ces asiles d'innocence et de piété,
qu'il sera si difficile de refaire ce qu'ils ont été[353].

          [Note 353: On a établi une fonderie dans cette maison.]

L'utilité de cet établissement avoit engagé M. de Harlai à en
former de semblables dans l'île Saint-Louis, sur la paroisse
Saint-Germain-l'Auxerrois, et à la Ville-Neuve; mais ils ne purent se
maintenir, et, long-temps avant la révolution, ils avoient déjà cessé
d'exister.


LES CARMÉLITES.

La maison qu'habitoient ces religieuses avoit été autrefois un prieuré
que les anciens titres nomment indifféremment _Notre-Dame-des-Vignes_
et _Notre-Dame-des-Champs_. La grande antiquité de cette maison a fait
renaître, à son sujet, ces conjectures déjà hasardées par plusieurs
de nos historiens sur tant de monuments dont l'origine se perd
également dans la nuit des temps: on a prétendu que saint Denis y
avoit célébré les saints mystères. Cette tradition, qu'on ne peut
soutenir d'aucune espèce d'autorité, n'est cependant pas dépourvue de
quelque vraisemblance: car alors ce lieu étoit solitaire; éloigné de
la ville; et l'apôtre des Gaules, ainsi que le troupeau qu'il avoit
formé, persécutés par les idolâtres, devoient en effet chercher les
lieux écartés pour adorer le vrai Dieu et le prier en commun. Mais ce
qu'on ne peut s'empêcher de trouver ridicule, c'est que cette manie
d'érudition ait porté quelques antiquaires à voir dans cet ancien
édifice un temple dédié, à Mercure selon les uns, à Cérès ou à Isis
selon les autres. Cette opinion singulière n'avait d'autres fondements
que l'examen très-imparfait d'une statue placée sur le pignon de
l'église et qui subsistoit encore dans les derniers temps. Ils
prétendoient y reconnoître les attributs de ces divinités du
paganisme, jusque-là que des pointes de fer placées autour de sa tête
pour empêcher les oiseaux de s'en approcher et la garantir de leurs
ordures, leurs sembloient des épis de blé, qui, comme on sait, sont au
nombre des symboles de Cérès. Cependant des savants plus raisonnables,
après avoir examiné plus attentivement cette figure, reconnurent
qu'elle représentoit tout simplement l'archange saint Michel[354]
tenant une balance, dont les bassins contenoient chacun une tête
d'enfant; ce monument, dont l'antiquité paroissoit assez grande,
n'avoit été mis qu'en 1605 à la place qu'il occupoit.

          [Note 354: Nous avons déjà dit plusieurs fois que sa statue
          se plaçoit ordinairement dans les cimetières, et que dans la
          plupart il y avoit un oratoire sous son nom. L'abbé Lebeuf
          ayant trouvé en cet endroit un moulin qui subsistoit encore
          à la fin du siècle dernier, et qu'on nommoit le moulin _de
          la Tombe-Isoire_ (t. I, p. 230), en a conclu que ce nom ne
          signifioit, par corruption, qu'un assemblage de tombes.
          Jaillot ne trouve aucun titre qui puisse faire penser qu'on
          ait jamais employé le mot de _Tombe-isoire_ pour désigner un
          cimetière, et sans daigner s'arrêter à réfuter la fable d'un
          géant nommé Isore, que l'on supposoit enterré en ce lieu, il
          rapporte plusieurs actes dans lesquels il a lu _apud tumbam
          Ysore_, et prouve que c'étoit le nom d'une famille encore
          connue au seizième siècle, et qui occupoit une grande maison
          aboutissant à la place Maubert. (Cens. de Sainte-Geneviève,
          de 1540, fol. 15.)]

L'abbé Lebeuf en a conclu que ce lieu avoit été d'abord occupé par un
oratoire de Saint-Michel, qu'avoit ensuite remplacé la chapelle de
Notre-Dame-des-Champs; et citant à ce sujet l'acte d'une donation
faite, en 994, aux religieux de Marmoutier, par Raynauld, évêque de
Paris, il en infère que, dès ce temps-là, ces religieux étoient
établis dans cette chapelle. Jaillot nous paroît avoir très-solidement
réfuté cette opinion, fondée sur une fausse interprétation de divers
passages de cet acte, et présume avec plus de vraisemblance que
l'époque de l'établissement de ces religieux à Notre-Dame-des-Champs
ne peut être fixée plus loin que l'an 1084, parce que c'est alors
seulement qu'elle leur fut donnée par _Adam Payen_ et _Gui Lombard_,
qui la tenoient _de leurs ancêtres_[355]; donation dont les
cartulaires de ces religieux offroient les actes les plus
authentiques. Il rejette également l'opinion de Du Breul, Lemaire et
leurs copistes, qui avancent que cette église fut rebâtie sous le
règne du roi Robert; et d'accord ici avec le savant qu'il vient de
combattre, il pense que la crypte[356] ou chapelle souterraine n'est
pas d'un gothique plus ancien que le douzième siècle, et que le
portail est au plus du treizième.

          [Note 355: Cart. B. M. de Campis, fol. 34.]

          [Note 356: On assuroit, par tradition, dans le couvent des
          Carmélites, qu'il y avoit sous cette crypte, située au fond
          de l'église, une autre cave encore plus basse; ce qui
          sembleroit indiquer des restes de sépulcres romains.
          Peut-être est-ce en ce lieu souterrain que saint Denis
          rassembloit les fidèles. Son image ou celle de saint Martin
          de Tours étoit sculptée sur le trumeau de la grande porte;
          et les six grandes statues placées aux deux côtés du
          portique représentoient sensiblement Moïse, Aaron, David,
          Salomon et deux autres prophètes.

                                                            (LEBEUF.)]

L'établissement du collége de Marmoutier, fait au commencement du
quatorzième siècle, et dont nous aurons bientôt occasion de parler,
diminua considérablement le nombre des religieux qui habitoient
Notre-Dame-des-Champs; cependant ils continuèrent d'y rester jusqu'à
la fin du seizième. Alors on s'entretenoit dans l'Europe entière des
effets prodigieux opérés par la réforme que sainte Thérèse avoit
introduite dans l'ordre des Carmélites, réforme dont les progrès
avoient été si rapides, qu'en 1580, dix-huit ans après son premier
établissement à Avila, cette réforme s'étoit déjà répandue dans toute
l'Espagne; et que, malgré les mortifications et les austérités
prescrites par cette sainte fille, on comptoit plus de trente-deux
couvents, tant d'hommes que de femmes qu'elle-même avoit établis. Dès
cette époque, le pape Grégoire XIII avoit séparé cet institut des
Carmes mitigés, et en avoit fait ainsi un nouvel ordre dans l'Église.
La réputation de sainteté qu'il avoit acquise, fit naître à madame
Avrillot, épouse de M. Acarie, maître des requêtes, et à quelques
autres personnes de piété, le projet de faire venir des religieuses
carmélites à Paris. Les troubles dont la France fut agitée sous le
règne de Henri III en suspendirent quelque temps l'exécution. Elle
devint bientôt plus facile par la protection de la princesse Catherine
d'Orléans-Longueville, qui voulut bien accepter le titre de fondatrice
du couvent qu'on procureroit à Paris à ces religieuses, et promit de
le doter de 2,400 livres de rente. On jeta les yeux sur le prieuré de
Notre-Dame-des-Champs, où il n'y avoit plus que quatre religieux, et
qui, moyennant une modique dépense, pouvoit être disposé de manière à
recevoir convenablement la nouvelle communauté. Le cardinal de
Joyeuse, abbé commendataire de Marmoutier, donna son consentement sans
aucune difficulté; et les religieux qui voulurent d'abord résister,
furent obligés de céder à l'ordre que le roi leur fit intimer les 14
et 20 février 1603. Dès l'année précédente, ce prince avoit donné son
approbation à l'établissement des Carmélites; et le pape Clément VIII
consentit non-seulement à la formation d'un monastère, mais d'un ordre
entier, dont le couvent de Paris seroit le chef-lieu. Les choses étant
ainsi disposées, M. de Bérulle, conseiller et aumônier du roi, depuis
instituteur des prêtres de l'Oratoire et cardinal, obtint en Espagne,
du général des Carmes, six religieuses, qui en partirent le 29 août
1604, et entrèrent le 17 octobre suivant dans le couvent qu'on leur
avoit fait préparer[357]. Cet ordre se répandit aussi rapidement en
France qu'en Espagne, et à la fin du dix-huitième siècle, on en
comptoit soixante-deux monastères dans le royaume. Ces religieuses
furent appelées d'abord _Carmelines_ ou _Thérésiennes_: on leur donna
depuis le nom de _Carmélites_, comme plus conforme à l'étymologie
latine.

          [Note 357: _Voy._ pl. 167.]

L'église de ce couvent étoit riche en monuments des arts, et au nombre
de celles que les curieux et les étrangers visitoient avec le plus
d'empressement.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES CARMÉLITES.

     TABLEAUX.

     La nef et le sanctuaire étoient ornés de douze tableaux, placés
     sous chaque vitrage, et dans l'ordre suivant:

     À gauche, à partir de l'autel, 1º Jésus-Christ ressuscité,
     apparoissant aux trois femmes; par _Laurent de La Hire_;

     2º Jésus-Christ dans le désert servi par les anges; par _Le
     Brun_;

     3º Jésus-Christ sur le bord du puits de Jacob, s'entretenant avec
     la Samaritaine, par _Stella_;

     4º L'Entrée triomphante de Jésus-Christ dans Jérusalem; par
     _Laurent de La Hire_;

     5º Jésus-Christ chez Simon le Pharisien, par _Le Brun_;

     6º Le Miracle des cinq pains, par _Stella_.

     À droite, également à partir de l'autel, 1º l'Adoration des
     Bergers;

     2º La Descente du Saint-Esprit sur les Apôtres;

     3º L'Assomption de la Vierge;

     4º L'Adoration des Mages;

     5º La Présentation au temple;

     6º La Résurrection du Lazare.

     Le second, le troisième et le sixième de ces tableaux étoient de
     _Philippe de Champagne_, les trois autres avoient été exécutés
     dans l'école de ce peintre.

     Dans la chapelle de la Magdeleine, un tableau représentant cette
     célèbre pécheresse, par _Le Brun_[358].

          [Note 358: Ce tableau, maintenant déposé, ainsi que
          plusieurs autres de cette église, dans le Musée du roi, a
          été à la fois l'objet d'éloges outrés et de contes
          ridicules. C'est encore un préjugé assez généralement
          répandu qu'il offre l'image de madame de La Vallière, et que
          jamais Le Brun n'a rien fait de plus beau. Cependant il n'y
          a pas, dans cette figure, le moindre rapport de ressemblance
          avec les portraits bien authentiques de cette dame célèbre;
          et du reste, ce tableau, loin d'être un des meilleurs de
          l'artiste, peut être justement mis au rang de ses plus
          médiocres. L'expression manque de vérité; l'attitude est
          maniérée et théâtrale; il y a de l'exagération dans la
          couleur. Du reste, c'est ainsi que l'on a long-temps jugé,
          parmi nous, les productions des beaux-arts, sans goût, sans
          méthode, sans aucunes connoissances positives.]

     Sur les panneaux de cette même chapelle, plusieurs tableaux de
     l'école de ce peintre.

     Dans la chapelle de Sainte-Thérèse, le songe de saint Joseph; par
     _Philippe de Champagne_.

     Sur les lambris, la vie entière de ce saint, par _Jean-Baptiste
     de Champagne_, son neveu.

     Sur l'autel, une sainte Thérèse, sans nom d'auteur.

     Dans la troisième chapelle, sainte Geneviève, par _Le Brun_.

     Sur les lambris, plusieurs traits de la vie de cette sainte, par
     _Verdier_.

     En face du choeur des religieuses, l'Annonciation, par _Le
     Guide_.

     Les voûtes étoient enrichies d'une grande quantité de peintures à
     fresque, par _Philippe de Champagne_. On y remarquoit, entre
     autres, un Christ placé entre la Vierge et saint Jean, qui
     paroissoit être sur un plan perpendiculaire, quoiqu'il fût
     horizontal. Le trait de ce morceau avoit été donné, dit-on, à
     Champagne par un mathématicien très-habile, nommé _Desargues_.

     Sur une petite porte en dehors de l'église, on voyoit une
     Annonciation peinte en grisaille, et attribuée au même peintre.


     SCULPTURES.

     Sur l'attique du maître-autel, magnifiquement décoré de colonnes
     de marbre avec chapiteaux et modillons de bronze doré[359], un
     grand bas-relief aussi de bronze doré, représentant
     l'Annonciation, par _Anselme Plamen_.

          [Note 359: Cette décoration, ainsi que les peintures de la
          voûte, étoit due aux libéralités de la reine Marie de
          Médicis.]

     Sur le même autel, deux anges en bronze, par _Perlan_.

     Sur le tabernacle, exécuté en orfèvrerie, et auquel on avoit
     donné la forme de l'arche d'alliance, un bas-relief représentant
     l'Annonciation[360].

          [Note 360: On y exposoit, une ou deux fois par an, un grand
          soleil enrichi de pierreries du plus grand prix.]

     Sur la grille qui séparoit la nef du sanctuaire, un Christ de
     bronze doré, regardé comme un des plus beaux ouvrages de _Jacques
     Sarrasin_.

     Sur l'entablement d'une tribune placée au-dessus de la porte
     d'entrée, saint Michel foudroyant le démon, sculpture exécutée
     d'après les dessins du peintre _Stella_.

     Dans la chapelle de la Magdeleine, la statue en marbre du
     cardinal de Bérulle, par _Jacques Sarrasin_[361]. Le piédestal
     étoit orné de deux bas-reliefs, par _l'Estocart_[362].

          [Note 361: Le cardinal est représenté à genoux, les mains
          croisées sur sa poitrine, et dans l'attitude de la prière.
          L'exécution de cette figure est lourde et molle dans toutes
          ses parties. Les bas-reliefs sont au nombre de trois, dont
          deux sur les faces latérales représentent les sacrifices de
          l'ancienne et de la nouvelle loi; l'autre, sur le devant de
          la plinthe, offre les armes du cardinal. Ils nous ont paru
          d'un meilleur style, et plusieurs parties en sont même
          traitées avec une sorte de délicatesse. (Déposé aux
          Petits-Augustins.)]

          [Note 362: Tous les embellissements de cette chapelle
          avoient été faits par les libéralités de l'abbé Le Camus.]


     SÉPULTURES.

     Dans cette église avoient été inhumés:

     Marguerite Tricot, femme de Louis Lavocat, dame d'atours de la
     princesse de Condé, morte en 1651.

     François Vautier, premier médecin du roi, mort en 1652.

     Pierre de Bullion, abbé de Saint-Faron, mort en 1659.

     Julie d'Angennes, duchesse de Montausier, morte en 1671.

     Trois filles de Henri-Charles de Lorraine et de Marie de
     Brancas-Villars, nées jumelles, et mortes presqu'en naissant en
     1671.

     Le duc de Montausier, mort en 1690.

     Édouard le Camus, prêtre, l'un des bienfaiteurs de cette maison,
     mort en 1674.

     Antoine de Varillas, historiographe de France, mort en 1696.

     Philippe Hecquet, docteur en médecine de la faculté de Paris,
     mort en 1737[363].

          [Note 363: L'épitaphe de ce savant homme, trop longue pour
          être rapportée ici, avoit été composée par Rollin.]

     Le coeur du maréchal de Turenne, le coeur d'Anne-Marie
     Martinozzi, princesse de Conti.

Quoique les Carmélites eussent été établies et fixées à
Notre-Dame-des-Champs, on ne leur en donna cependant pas les revenus.
Le titre de prieuré subsista jusqu'en 1671, qu'il fut réuni, avec les
biens qui en dépendoient, au séminaire d'Orléans.

C'est dans ce monastère que Louise-Françoise de La Baume Le Blanc,
duchesse de La Vallière, se retira, lorsque l'heureuse inconstance de
Louis XIV, qu'elle avoit si tendrement aimé, lui eut rendu le séjour
de la cour insupportable; et c'est là que, sous le nom de _soeur
Louise de la Miséricorde_, elle se livra, pendant trente-six ans, à
toutes les austérités de la règle et de la pénitence. Elle y mourut
en 1710.


L'ABBAYE ROYALE DU VAL-DE-GRÂCE.

C'étoit un monastère de filles de la réforme de Saint-Benoît,
originairement situé dans une vallée près de Bièvre-le-Châtel, ce qui
lui avoit fait donner le nom de _Vauparfond_ et _Valprofond_. Les
monuments qui font mention de cette abbaye ne passent pas le
commencement du douzième siècle; mais on a quelque raison de croire
qu'elle existoit dès le milieu du précédent[364]. Des lettres-patentes
de Charles VIII, de l'année 1487, nous apprennent que le Valprofond
étoit de fondation royale, et que la reine Anne de Bretagne, l'ayant
pris sous sa protection, voulut qu'il s'appelât à l'avenir
_Notre-Dame-du-Val-de-la-Crèche_. Ce fut cette même princesse qui en
sollicita la réforme, laquelle y fut introduite en 1514 par Étienne
Poncher, évêque de Paris. On y voit les abbesses déclarées
triennales, devenir perpétuelles en 1576, et se soumettre de nouveau à
la triennalité en 1618. Ce fut vers cette époque qu'une foule de
considérations extrêmement pressantes, telles que la situation
désagréable de l'abbaye du Val, la vétusté de ses bâtiments, et les
dangers imminents dont ils étoient menacés par de fréquentes
inondations, firent naître le projet d'en transférer les religieuses à
Paris. En 1621 on avoit déjà acheté à cet effet une grande place dans
le faubourg Saint-Jacques, avec une maison appelée _le fief de Valois_
ou _le Petit-Bourbon_, lorsque la reine Anne d'Autriche se déclara
fondatrice du nouveau monastère, fit rembourser la somme de 36,000
liv., prix de l'acquisition, et ordonna la disposition des lieux, de
manière que les religieuses du Val-de-Grâce purent y entrer le 20
septembre de la même année. La reine y fit ajouter depuis quelques
bâtiments et un nouveau cloître, dont elle posa la première pierre le
3 juillet 1624.

          [Note 364: Gall. Christ., t. VII, inst. col. 196.]

Toutefois, malgré l'affection particulière que Anne d'Autriche avoit
conçue pour cette maison, elle ne put, dans ces premiers temps, lui en
donner que de foibles témoignages. Le cardinal de Richelieu vivoit
encore; et l'on sait que tant que vécut ce ministre, elle n'eut ni le
pouvoir d'accorder des grâces, ni même le crédit d'en faire obtenir.
La mort de Louis XIII, qui ne survécut que cinq mois au cardinal,
l'ayant mise à la tête de l'administration du royaume, une de ses
premières pensées fut d'accomplir le voeu qu'elle avoit fait, dans des
temps moins heureux, de bâtir à Dieu un temple magnifique, s'il
faisoit cesser une stérilité de vingt-deux ans. Ce voeu avoit été
exaucé, et l'obligation où elle étoit de le remplir lui devint
d'autant plus agréable, qu'elle y trouvoit en même temps une occasion
de donner au monastère du Val-de-Grâce une marque éclatante de cette
affection qu'elle lui portoit. Il fut donc résolu que l'église et le
monastère seroient rebâtis avec la plus grande magnificence: les
fondements du nouvel édifice furent ouverts le 21 février 1645, et le
1er avril, le jeune roi Louis XIV y posa la première pierre dans le
plus grand appareil[365]. Les troubles qui agitèrent la minorité de ce
prince suspendirent bientôt les travaux commencés; mais ils furent
repris en 1655. Monsieur, frère unique du roi, mit la première pierre
au couvent; et ces bâtiments, si solides et si étendus, furent
continués avec tant d'activité, qu'ils étoient achevés au commencement
de 1662, et que l'église put être bénie en 1665.

          [Note 365: Dans cette pierre fut encastrée une médaille d'or
          de trois pouces et demi de diamètre, pesant un marc trois
          onces, sur laquelle est d'un côté le portrait de Louis XIV,
          porté par la reine sa mère, avec cette inscription: _Anna,
          Dei gratiâ, Francorum et Navarræ regina regens, mater
          Ludovici XIV, Dei gratiâ, Franciæ et Navarræ regis
          christianissimi_. Au revers sont gravés le portail et la
          façade de l'église, et autour est écrit: _Ob gratiam diù
          desiderati regii et secundi partûs_. Au bas sont marqués le
          jour et l'année de la naissance de Louis XIV. _Quinto
          septembris_ 1638.]

Le célèbre architecte François Mansard fournit les dessins de ce grand
édifice, et fut chargé de son exécution, qu'il conduisit jusqu'à neuf
pieds au-dessus du sol. Il perdit alors la faveur de la reine, parce
que, dit-on, il ne voulut rien changer à son plan, dont l'achèvement
eût coûté des sommes considérables[366], et beaucoup au-dessus de la
dépense qu'on vouloit faire pour ce monument. Jacques Le Mercier
remplaça Mansard, et conduisit ces constructions jusqu'à la corniche
du premier ordre, tant intérieur qu'extérieur; c'est à cette époque
que les travaux furent interrompus. Ils furent repris en 1654, sous la
direction de Pierre Le Muet, architecte alors en réputation, auquel on
associa depuis Gabriel Le Duc, qui arrivoit d'Italie, où il avoit
fait, dit-on, de longues études sur l'architecture des temples. Il
étoit impossible que chacun de ces architectes n'eût pas la prétention
d'y mettre un peu du sien; et dès-lors on ne doit pas être surpris de
trouver dans le style et dans les ornements des diverses parties
quelques discordances, suites inévitables de ce changement successif
de direction. Il faut plutôt s'étonner qu'il n'ait pas produit des
effets plus fâcheux: car le monument en général est exécuté avec
beaucoup de soin et de précision; la sculpture intérieure, faite par
les frères Anguier, est très-délicate et très-achevée; partout on a
déployé une magnificence dont notre description ne pourra pas sans
doute embrasser tous les détails, ni donner une idée complète et
satisfaisante.

          [Note 366: Piqué du traitement qu'il venoit d'éprouver,
          Mansard, pour s'en venger, engagea M. Henri du Plessis
          Guénégaud, secrétaire d'état, à faire bâtir, dans son
          château de Frêne, à sept lieues de Paris, une chapelle, dans
          laquelle cet architecte exécuta en petit le dessin qu'il
          avoit conçu pour le Val-de-Grâce. Les historiens de Paris,
          accoutumés à juger les objets d'arts sur parole, et d'après
          les réputations bien ou mal fondées, n'ont pas manqué de
          dire que c'étoit le chef-d'oeuvre de l'architecture
          françoise. La vérité est que ce monument, dont la partie la
          plus remarquable est un dôme sur pendentifs, n'offre rien
          d'extraordinaire que la singularité de l'exécution sur une
          si petite échelle: il n'a que dix-huit pieds de diamètre. Le
          plan n'en est pas même très-heureux.]

Les édifices qui composent l'abbaye du Val-de-Grâce consistent
principalement en plusieurs grands corps de logis et une belle église,
surmontée d'un dôme très-riche et très-élevé. La cour qui sert
d'entrée présente une ligne de constructions de vingt-cinq toises de
largeur. Aux deux côtés sont deux ailes de bâtiments flanqués de deux
pavillons carrés qui donnent sur la rue, de laquelle le monastère est
séparé par une grille de fer régnant de l'un à l'autre pavillon. Au
fond de la cour et au centre de ces constructions s'élève sur un
perron de quinze marches le portail de la grande église, orné d'un
portique que soutiennent huit colonnes corinthiennes. Au-dessus de ce
premier ordre s'en élève un second, formé de colonnes composites, et
raccordé avec le premier par de grands enroulements placés aux deux
côtés. Dans le tympan du fronton étoient les armes de France
écartelées d'Autriche avec une couronne fermée[367].

          [Note 367: _Voy._ pl. 160.]

Les colonnes du premier portique sont accompagnées de deux niches
contenant les statues de saint Benoît et de sainte Scholastique,
toutes les deux en marbre. Sur la frise on lisoit cette inscription:

     _Jesu nascenti Virginique matri._

Les deux niches se trouvent répétées dans le second ordre, mais sans
statues.

Le dôme, d'une belle proportion, est, à l'extérieur, couvert de lames
de plomb avec des plates-bandes dorées. Un campanille le surmonte: il
est entouré d'une balustrade de fer, et porte un globe de métal, sur
lequel s'élève une croix, qui fait le couronnement de tout l'ouvrage.

L'intérieur de ce monument, lequel présente une longueur de vingt-cinq
toises dans oeuvre, non compris la chapelle du Saint-Sacrement[368],
sur treize toises de largeur dans la croisée du dôme, est orné de
pilastres corinthiens à cannelures; ces pilastres, qui séparent les
arcades de la nef, se prolongent dans l'intérieur du dôme, où ils
semblent servir d'appui à quatre grands arcs-doubleaux, au-dessus
desquels régne un entablement continu que surmonte un ordre de
pilastres corinthiens accouplés. Le dôme qui s'élève au-dessus a dix
toises et demie de largeur sur vingt toises quatre pieds de hauteur
sous clef[369].

          [Note 368: Cette chapelle, placée derrière le chevet du dôme
          de l'église, étoit enfermée dans une enceinte particulière
          par des murs de clôture de neuf pieds de hauteur, et
          destinée uniquement aux religieuses. Le grand autel élevé
          entre cette chapelle et la nef étoit double, et disposé de
          manière que ces filles pouvoient y recevoir la communion et
          adorer le Saint-Sacrement sans être vues des personnes du
          dehors.]

          [Note 369: _Voy._ pl. 161.]

Dans l'arc du fond opposé à la nef se présente le grand autel, exécuté
sur les dessins de Gabriel Le Duc. Il est décoré de six grandes
colonnes torses en marbre, revêtues de bronze, et fait à l'imitation
de celui de Saint-Pierre de Rome, ce qui fut ensuite répété dans
toutes les églises où l'on voulut déployer une grande richesse de
décoration. Au-dessus se dessine un entablement couronné d'un
baldaquin, et sur chaque colonne sont des anges portant des
encensoirs; d'autres anges plus petits semblent se jouer dans les
festons qui lient ensemble toutes les parties de ce couronnement. Ils
tiennent des cartels où sont écrits quelques versets du _Gloria in
excelsis_. Les anges, le baldaquin et tous les autres ornements sont
dorés au mat ou d'or bruni.

Dans l'enfilade de la croisée du dôme, sur la droite, se trouve la
chapelle Sainte-Anne, dans laquelle étoient déposés les coeurs des
princes et princesses de la famille royale[370]; à gauche étoit placé
le choeur des religieuses, séparé du dôme par une grille de fer.

          [Note 370: Le premier qui y fut déposé fut celui de madame
          Anne-Élisabeth de France, première fille de Louis XIV, morte
          en 1662; Anne d'Autriche voulut aussi donner le sien aux
          religieuses du Val-de-Grâce, comme une dernière marque de
          son affection; et depuis, cet usage a toujours subsisté pour
          tous les princes et princesses de la maison royale. On
          disposa en conséquence un caveau au-dessous de cette
          chapelle; il fut revêtu de marbre, et au milieu de la
          chapelle, tendue en velours noir rehaussé d'armoiries
          d'argent, on éleva une estrade surmontée d'un dais, où ces
          portions de leurs dépouilles mortelles furent long-temps
          exposées avant d'être inhumées dans le caveau. Le 17 janvier
          1696, un ordre du roi les y fit descendre, à l'exception de
          ceux d'Anne d'Autriche et du duc d'Orléans, qui restèrent
          dans la chapelle.]

La grande voûte de la nef, l'intérieur des arcs-doubleaux qui
soutiennent le dôme, sont enrichis d'une foule de sculptures,
ornements d'architecture, médaillons, bas-reliefs, que la main des
frères Anguier a su rendre dignes de la majesté du lieu[371]; les
marbres les plus précieux ont été employés au pavement de l'église, et
disposés en compartiments qui répondent à ceux de la voûte; enfin la
fresque qui couvre le plafond du dôme met le comble à la magnificence
de ce beau monument. Ce morceau de peinture, l'un des plus grands de
ce genre qui existe en Europe, représente la gloire des élus dans le
ciel[372], et contient plus de deux cents figures de proportion
colossale. C'est du reste un ouvrage d'un très-rare mérite; et ce qui
le rend plus admirable encore, c'est que Pierre Mignard, qui en est
l'auteur, le conçut et l'exécuta dans l'espace de treize mois. Il
passe pour son chef-d'oeuvre, et Molière l'a célébré dans un poëme que
le peintre dut sans doute regarder comme la récompense la plus
glorieuse de ses travaux. Toutes les inscriptions qu'on y lit encore
furent placées sous la direction de Quenel, alors intendant de tous
les édifices royaux. Depuis, pour ces sortes de compositions, on a
consulté l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

          [Note 371: La voûte de la chapelle offre, dans six
          médaillons, les têtes de la sainte Vierge, de saint Joseph,
          de sainte Anne, de saint Joachim, de sainte Élisabeth, de
          saint Zacharie. On y voit en outre des figures d'anges
          chargés de cartels, avec des inscriptions et des
          hiéroglyphes relatifs à ces divers personnages.

          Aux quatre angles du dôme, dans quatre médaillons, sont les
          quatre Évangélistes, accompagnés d'anges portant également
          des inscriptions dans des cartels. Sur les arcades des neuf
          chapelles, dont trois sont sous le dôme et six dans la nef,
          des figures allégoriques présentent les divers attributs de
          la Vierge, tels que la Patience, la Pauvreté, l'Humilité,
          l'Innocence, la Virginité, la Prudence, la Justice, la
          Piété, etc., etc.]

          [Note 372: Dans la partie la plus élevée de la composition
          on voit un ange qui tient ouvert le livre des sceaux, où
          sont écrits les noms des élus. De côté et d'autre, des
          saints distribués par groupes, patriarches, apôtres,
          martyrs, vierges, confesseurs, etc., sont abîmés dans la
          contemplation de la majesté divine, etc.

          Dans la partie inférieure, la reine Anne d'Autriche est
          représentée conduite par sainte Anne et par saint Louis au
          pied du trône de l'Éternel, et lui offrant le plan du dôme
          qu'elle vient de construire. Vers le point le plus élevé de
          la voûte la vue se perd dans les espaces infinis des cieux.]

Telle est l'église du Val-de-Grâce, dont le portique, avec ses deux
ordres, son double fronton, ses enroulements, son dôme entouré de
consoles et de pilastres, n'obtiendroit pas sans doute aujourd'hui les
éloges qu'on lui prodigua dans un temps où l'architecture des temples
étoit toute en décorations postiches et théâtrales; mais qui, malgré
tous ses défauts, n'en est pas moins un monument dont l'aspect frappe,
éblouit, par l'adresse avec laquelle tant de parties incohérentes
sont combinées, tant au dehors qu'au dedans, pour former un ensemble
harmonieux, et par ce luxe d'ornements qui y répand la magnificence
sans rien ôter à la majesté[373].

          [Note 373: L'église du Val-de-Grâce est une de celles qui
          ont le moins souffert de la révolution, quoique sa
          destination ait changé: car le couvent est maintenant un
          hôpital militaire, et l'église un dépôt d'effets destinés à
          ce genre d'hôpitaux. Toutefois des mesures ont été prises
          pour la conservation du pavement en marbre et de
          l'architecture, au moyen d'un plancher superposé et de
          cloisons qui les préservent. L'autel principal et son riche
          baldaquin sont également garantis et conservés.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DU VAL-DE-GRÂCE.

     TABLEAUX.

     Au-dessus de la porte de l'église, une descente de croix; par
     _Lucas de Leyde_.

     Dans la chapelle du Saint-Sacrement, plusieurs tableaux dont les
     sujets ne sont pas indiqués; par _Philippe et Jean-Baptiste de
     Champagne_.


     SCULPTURES.

     Dans les niches du portail, les statues en marbre de saint Benoît
     et de sainte Scholastique; par _François Anguier_.

     Sous le baldaquin du grand autel, une crèche en marbre, composée
     des trois figures, l'Enfant-Jésus, la sainte Vierge et saint
     Joseph, grandes comme nature. Ce groupe, exécuté par le même
     sculpteur, passe pour un de ses meilleurs ouvrages.

     Derrière cette figure, un tabernacle en forme de niche, soutenu
     par douze petites colonnes, et orné d'un bas-relief représentant
     une descente de croix; par le même.

     Une quantité innombrable de reliquaires d'or et d'argent, et de
     riches ornements donnés à ce monastère par la reine Anne
     d'Autriche, parmi lesquels on distinguoit un soleil d'or émaillé
     et enrichi de pierreries, d'un prix très-considérable.


     SÉPULTURES.

     Outre les coeurs des princes de la famille royale déposés dans
     cette église, et dont le nombre s'élevoit, en 1780, à plus de
     quarante, elle contenoit les restes de plusieurs autres
     personnages considérables, savoir:

     Dans les murailles de la vieille église, les entrailles d'Honorat
     de Beauvilliers, comte de Saint-Agnan, mort en 1662.

     Dans le cloître, du côté du chapitre:

     Les entrailles de Marie de Luxembourg, duchesse de Mercoeur,
     morte en 1623.

     Le corps de Jeanne de l'Escouet, veuve de Charles de Beurges,
     seigneur de Seury, etc., morte en 1631.

     Le coeur de Philippine de Beurges, leur fille, morte en 1636.

     Le coeur de César du Cambout, marquis de Coislin, etc., tué au
     siége d'Aire en 1641.

     Le corps de Bénédicte de Gonzague, abbesse d'Avenay, morte en
     1637.

     Le corps de Constance de Blé d'Uxelles, abbesse de Saint-Menou,
     morte en 1648.

     Le corps de la princesse Bénédicte, duchesse de Brunswick, mère
     de la princesse Amélie Wilhelmine, femme de l'empereur Joseph
     Ier, morte en 1730.

Indépendamment de cette faveur particulière accordée au monastère du
Val-de-Grâce, de recevoir en dépôt une partie des restes mortels de la
famille royale, cette maison avoit obtenu de Louis XIV des armes
écartelées de France et d'Autriche, surmontées d'une couronne fermée,
avec permission de les faire sculpter ou peindre tant au dehors qu'au
dedans de ses bâtiments, même de les faire graver pour servir de scel
au monastère et à l'ordre entier. Les lettres-patentes expédiées à ce
sujet sont de 1664. D'autres lettres-patentes de la même année
accordèrent à ces religieuses le droit de franchise en faveur des
artisans, qui occupoient des maisons qu'elles avoient fait construire
sur un emplacement de quatre cent soixante-douze toises, qu'elles
avoient nommé _cour Saint-Benoît_. Ces priviléges étoient les mêmes
que ceux dont jouissoient les gens de métier établis dans le fief de
Saint-Jean-de-Latran, auquel cet établissement étoit contigu.

La reine Anne d'Autriche, toujours occupée du bien-être de ses filles
adoptives[374], avoit déjà augmenté le terrain de leur monastère par
l'acquisition faite, en 1651, aux administrateurs de l'Hôtel-Dieu, de
l'ancien hôpital de _la Santé_; elle fit aussi plusieurs fondations
dans cette maison, et lui procura l'union et la mense de l'abbaye de
Saint-Corneille de Compiègne[375].

          [Note 374: Son attachement pour elles étoit si grand,
          qu'elle se fit faire, dans la clôture de leur monastère, un
          appartement et un oratoire, où elle se retiroit
          très-souvent, surtout dans les grandes fêtes de l'année. On
          compte que, depuis le commencement de sa régence jusqu'à sa
          mort, elle y passa cent quarante-six nuits.]

          [Note 375: Cette union fut autorisée et confirmée par le
          roi, à la charge de recevoir gratuitement douze demoiselles;
          nombre qui fut depuis réduit à six.]


LES FILLES SAINTE-AGATHE.

Cette communauté, qui avoit adopté la règle de Cîteaux, étoit aussi
connue sous le nom de _filles de la Trappe_ ou _du Silence_. Les
religieuses qui la composoient s'établirent d'abord, vers 1697[376],
dans la rue Neuve-Sainte-Geneviève, près la rue du Puits-qui-Parle.
L'année suivante, la maison qu'elles occupoient ayant été vendue par
décret, elles allèrent se loger au village de la Chapelle, où elles ne
purent former un établissement. On les voit ensuite revenir à Paris,
s'associer avec la demoiselle Guinard, qui occupoit alors, dans la rue
de Lourcines, l'hôpital de Sainte-Valère, et s'en séparer peu de temps
après pour aller habiter deux maisons contiguës qu'elles venoient
d'acquérir dans la rue de l'Arbalète. Elles y demeurèrent depuis
l'année 1700 jusqu'en 1753, que l'archevêque de Paris jugea à propos
de supprimer cette communauté. Les filles de Sainte-Agathe
s'occupoient principalement de l'éducation des jeunes demoiselles.

          [Note 376: Sauval, t. I, p. 649.]


LES CAPUCINS.

Nous avons déjà parlé de l'origine et de l'établissement de ces
religieux à Paris[377]. Godefroy de La Tour leur ayant légué, en 1613,
par son testament, une grande maison et un jardin au faubourg
Saint-Jacques, M. Molé, président au parlement, en prit possession, la
même année, en qualité de syndic de ces religieux, et leur obtint des
lettres-patentes qui autorisoient ce nouvel établissement. La grange
de cette maison fut d'abord disposée de manière à servir de chapelle à
ces pères, jusqu'à ce que les libéralités de M. de Gondi, évêque de
Paris, les eussent mis en état de faire construire l'église qui existe
encore à présent. Elle fut bénite, au nom de ce prélat, par son neveu
Jean-François de Gondi, alors doyen de Notre-Dame, et depuis premier
archevêque de Paris; M. de Harlai, archevêque de Rouen, la dédia
ensuite sous le titre de l'_Annonciation de la Sainte Vierge_. Cette
église n'a rien que de très-simple dans sa construction. La maison
servoit de noviciat aux religieux de cet ordre dans la province de
Paris[378].

          [Note 377: _Voy._ t. I, 2e part., p. 992.]

          [Note 378: Cette maison sert maintenant d'hôpital pour les
          maladies vénériennes.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.

     Deux tableaux représentant, l'un la Présentation au Temple,
     l'autre l'Annonciation; par _Lebrun_.


L'HOSPICE SAINT-JACQUES-DU-HAUT-PAS.

Cet hospice, destiné à recevoir des malades, avoit été construit, peu
d'années avant la révolution, par les soins de M. Cochin, curé de la
paroisse Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Il contenoit dix-huit lits pour
les femmes et seize pour les hommes. Les soeurs de la Charité, qui en
avoient la direction, y recevoient en outre des pensionnaires
infirmes, lesquels pouvoient être admis dans cette maison au nombre de
vingt à vingt-cinq.

Ce petit édifice, qui existe encore, construit sur les dessins de M.
Vieilh, architecte, se compose d'un corps de logis et de deux
pavillons en retour. Le milieu est occupé par un portail orné de deux
colonnes doriques, avec attique et fronton. Toute cette composition
est de bon goût, et réunit la simplicité à l'élégance[379].

          [Note 379: _Voy._ pl. 162. Cette maison, maintenant connue
          sous le nom d'hospice _Cochin_, a été rendue à sa première
          destination.]


L'OBSERVATOIRE ROYAL.

L'observatoire est un des monuments qui attestent avec le plus d'éclat
le goût de Louis XIV pour tout ce qui, dans les sciences et les arts,
avoit de la grandeur et de l'utilité. Parmi les savants et les grands
artistes en tous genres que ses caresses et ses libéralités alloient
chercher dans toutes les parties de l'Europe, le célèbre
Jean-Dominique Cassini, le premier astronome de son temps, fut un de
ceux qu'il désira le plus d'attirer dans ses états. En même temps
qu'il faisoit négocier auprès de lui pour le déterminer à quitter
l'Italie, ce prince ordonna que l'on choisît un lieu propre à la
construction d'un édifice où l'on pût commodément faire toutes les
observations astronomiques. Claude Perrault donna les dessins, et
dirigea les travaux de ce monument, dont les fondations furent posées
au mois d'août 1667, et qui fut achevé en 1672. Sa construction est
faite avec un très-grand soin, et avec ce luxe d'appareil que l'on
remarque au péristyle du Louvre, bâti par le même architecte.

L'échelle de ce bâtiment est grande, et son aspect imposant: la
simplicité de son ordonnance et des membres d'architecture qui en
forment les détails, les dimensions élevées de ses murs et de ses
ouvertures, tout annonce un édifice public du premier ordre sur un
terrain néanmoins assez resserré.

La masse principale du plan est un carré auquel on a ajouté des tours
octogones sur deux angles, et un avant-corps sur une des faces. Ce
carré est disposé de manière que les deux faces latérales sont
exactement parallèles, et les deux autres perpendiculaires au
méridien, qui en fait l'axe, et qui est tracé sur le plancher d'une
grande salle au centre de l'édifice. Cette disposition parut heureuse
pour un monument destiné à l'astronomie; mais la suite ne confirma pas
cette opinion qu'on en avoit d'abord conçue. Les bâtiments même
n'étoient pas encore totalement achevés, que déjà plusieurs astronomes
avoient remarqué de graves défauts dans leur construction. Le ministre
Colbert, qui, dit-on, en fut averti, chargea Cassini, qui venoit
d'arriver de Bologne, de s'entendre avec l'architecte pour en diriger
l'exécution de la manière la plus favorable aux travaux astronomiques;
mais, soit qu'il fût arrivé trop tard, soit que Perrault montrât de
la répugnance à modifier son projet, le bâtiment se continua, et fut
achevé sur les mêmes dessins[380].

          [Note 380: _Voy._ pl. 163 et 166.]

Les fondations furent difficiles à établir, à cause de la profondeur
des carrières sur lesquelles on vouloit les asseoir; et ce ne fut
qu'en les comblant de massifs considérables que l'on parvint à donner
à ce monument l'extrême solidité, qui en est une des qualités les plus
remarquables. Sa construction est toute en pierres posées par assises
réglées, et qui règnent au pourtour de l'édifice; on n'y a employé ni
fer ni bois: tous les planchers, tous les escaliers y sont voûtés en
pierres, et appareillés avec le soin le plus recherché. Une
plate-forme couvroit originairement tout l'édifice, et permettoit d'en
parcourir le sommet; mais les eaux ayant pénétré la terrasse et
endommagé les voûtes, il fallut refaire en entier la couverture, pour
empêcher la dégradation totale du monument, ce qui fut exécuté en
1787. Cette couverture est maintenant divisée en plusieurs parties de
comble, et entourée d'un mur d'appui. De là on peut contempler la
voûte du ciel dans toute l'étendue de l'horizon.

Six pièces, de formes différentes, composent la distribution
intérieure, et ont leurs ouvertures exposées aux différents points du
ciel. Cependant, malgré les pompeux éloges donnés à ce monument par la
plupart de nos historiens, on est forcé de l'avouer, sous le rapport
de convenance, aucun édifice n'étoit moins propre à sa destination. Il
a fallu construire en dehors, et attenant à ce bâtiment colossal,
ainsi que sur la plate-forme, de petits cabinets pour y placer les
instruments destinés aux travaux habituels des physiciens et des
astronomes. Tout ce faîte extérieur ne contenoit pas une seule petite
pièce commode où l'on pût faire sûrement et tranquillement une série
d'observations; et ce n'est guère que depuis quelques années qu'on a
su en rendre l'intérieur habitable, et même le pourvoir de tous
instruments nécessaires pour les travaux des astronomes.

Cassini avoit fait tracer sur le plancher de l'une des tours un
planisphère terrestre de vingt-sept pieds de diamètre: depuis
long-temps on ne l'y voit plus. On avoit aussi pratiqué dans toutes
les voûtes, au centre du bâtiment, des ouvertures de trois pieds de
diamètre, et correspondant entre elles depuis la couverture jusqu'au
fond des caves souterraines pratiquées sous l'édifice; la première
intention étoit de s'en servir pour des observations astronomiques;
mais on y a éprouvé des difficultés qui ont forcé d'y renoncer: elles
n'ont été utiles qu'à mesurer les degrés d'accélération de la chute
des corps, et à faire la vérification des grands baromètres.

Ces ouvertures pénètrent jusqu'au fond de ces caves au travers d'un
escalier fait en vis, et composé de trois cent soixante marches, ce
qui forme en tout, depuis le sommet, un puits de vingt-huit toises de
profondeur. Ces caves servent à faire des expériences sur les
congélations et les réfrigérations, à déterminer les divers degrés de
l'humidité, du sec, du chaud, du froid. Elles s'étendent fort au loin
dans les carrières voisines, et ont des parties où l'eau se pétrifie.
Plus de cinquante rues percées dans des carrières y forment une espèce
de labyrinthe. Partie de ces caves est revêtue de maçonnerie, d'autres
sont simplement taillées dans le tuf.

La plupart des salles de cet édifice offrent cette particularité
remarquable, qu'une personne parlant très-bas près de l'un des murs,
ses paroles parviennent à l'oreille d'une autre personne placée près
du mur opposé, sans que ceux qui occupent le milieu de la pièce
puissent rien entendre de ce qu'elles disent. Ce phénomène
d'acoustique, qui dépend de la forme elliptique des voûtes, est trop
connu maintenant pour que nous croyions devoir l'expliquer. Sous la
voûte de la salle du nord, un aéromètre indique la force des vents;
cette salle est ornée de peintures représentant les saisons et les
signes du zodiaque: on y voit aussi les portraits des plus célèbres
astronomes.

La façade de l'Observatoire, du côté du septentrion, est couronnée
d'un fronton où sont sculptées les armes du roi. L'avant-corps de
celle du midi offre deux trophées astronomiques, et ce sont les seuls
ornements de sculpture qu'il y ait sur ce monument.

Une machine, dite cuvette de jauge, donne la mesure de l'eau pluviale
qui tombe chaque année.


COLLÉGES, ÉCOLES, SÉMINAIRES.

_Écoles de Médecine_ (rue de la Bûcherie.)

On ne peut douter qu'il n'y ait eu des médecins à Paris dès le
commencement de la monarchie; mais il n'est pas facile de déterminer
l'époque à laquelle ils formèrent un corps et furent agrégés à
l'Université. Duboulai veut que Charlemagne lui-même ait fait entrer
cette étude au nombre de celles qui étoient en vigueur dans l'école
palatine[381], tandis que d'autres écrivains[382] reculent jusqu'au
règne de Charles VII l'origine de cette corporation. Ces deux opinions
sont également éloignées de la vérité. Il y a des preuves certaines
qu'on se livroit à l'étude publique de la médecine dès le commencement
du douzième siècle, qu'anciennement cette faculté étoit
ecclésiastique, et que ses membres étoient obligés de garder le
célibat, ce que l'on peut aisément concevoir, si l'on réfléchit que,
dans le moyen âge, à l'exception d'un très-petit nombre de personnes,
il n'y avoit que le clergé qui s'adonnât à l'étude et qui cultivât les
sciences et les arts. Toutefois comme la profession de médecin, plus
lucrative qu'aucune autre, faisoit négliger l'étude de la théologie,
un décret du concile de Reims, tenu en 1131, défendit aux moines et
aux chanoines d'étudier la médecine; et dans celui de Tours, en 1163,
Alexandre III déclara qu'il falloit regarder comme excommuniés les
religieux qui sortoient de leurs cloîtres pour apprendre l'art de
guérir. L'étude du droit civil fut comprise dans le même anathème.

          [Note 381: _Hist. univ. Paris._, t. II, p. 572.]

          [Note 382: Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux.]

Sous le règne de Philippe-Auguste les médecins étoient déjà reçus dans
les nations académiques qui formoient l'Université; mais on ne voit
pas qu'il y eût alors un lieu particulier affecté aux écoles de
médecine. Différents actes de ces temps prouvent que les cours s'en
faisoient dans le domicile des professeurs. Le nombre des écoliers
s'étant augmenté, on loua des maisons particulières pour les y
rassembler, sans qu'on puisse déterminer au juste dans quel endroit
ces écoles étoient situées[383].

          [Note 383: Jaillot n'adopte point l'opinion, avancée par
          plusieurs, qu'on enseignoit alors la médecine dans les
          écoles de la cathédrale, et même à l'entrée de l'église. «On
          a pu, dit-il, s'assembler et prendre des décisions près le
          bénitier, _ad cupam B. M. inter duas cupas_, sans qu'on
          doive en conclure qu'on y donnoit des leçons. Il en est de
          même de l'église de Sainte-Geneviève-la-Petite (des
          Ardents), de Saint-Éloi, de Saint-Julien-le-Pauvre, des
          Bernardins, des Mathurins, de Saint-Yves, etc. Tous ces
          endroits ne me paroissent point devoir être considérés comme
          des écoles, mais comme des lieux d'assemblée de la faculté,
          ou pour traiter des affaires de son corps, ou pour faire
          des actes de religion.»]

Nous avons déjà dit que ce fut au milieu du treizième siècle que les
facultés composant le corps de l'Université se formèrent en compagnies
distinctes, et eurent des écoles spécialement affectées à leurs études
particulières. La théologie dut les siennes à Robert Sorbon; les
professeurs de droit établirent les leurs au clos Bruneau (rue
Saint-Jean-de-Beauvais), et la faculté des arts resta rue du Fouare.
Comme il n'existe aucun acte qui indique alors un établissement
particulier pour l'école de médecine, on peut croire qu'elle demeura
encore unie à cette dernière faculté dans les anciennes écoles de
cette même rue, et rien ne prouve en effet qu'elle ait changé de
domicile jusqu'à l'année 1454, que, dans une assemblée tenue près des
bénitiers de Notre-Dame, elle résolut d'établir une école où tous ses
cours publics seroient réunis. On ne voit point que ce projet ait
alors reçu son exécution; mais dans une seconde assemblée tenue en
1469 il fut décidé, qu'on achèteroit, rue de la Bûcherie, une maison
appartenant aux Chartreux, et voisine d'une autre dont la faculté
étoit déjà propriétaire. L'acquisition fut faite en 1472; mais la
disposition des lieux s'opéra lentement, et ce ne fut qu'en 1505 qu'on
y tint les écoles. L'achat successif de terrains et de maisons
circonvoisines procura à la faculté les moyens de faire pratiquer tous
les logements nécessaires, et d'avoir un jardin où l'on cultiva les
plantes médicinales. L'amphithéâtre fut établi en 1617 dans une maison
contiguë à ce jardin, et qui faisoit le coin de la rue du Fouare et de
celle de la Bûcherie, et subsista ainsi jusqu'en 1744, que la faculté,
voyant qu'il tomboit en ruine, en fit construire un nouveau[384].
Cette dernière salle, de forme ronde, est terminée par une coupole;
son pourtour est garni de gradins où se placent les étudiants; huit
colonnes doriques y soutiennent une corniche sur laquelle règne un
balcon.

          [Note 384: En 1678, la plus grande partie des bâtiments
          avoit été refaite ou réparée par les bienfaits de M. Lemasle
          des Roches, chantre et chanoine de l'église de Paris.]

La première chapelle, achevée en 1502, fut démolie en 1529, et
remplacée par une autre, qu'on transféra encore, en 1695, dans un
endroit différent.

Quelques années avant la révolution, les écoles avoient été
transportées rue Saint-Jean-de-Beauvais, aux anciennes Écoles de
Droit; mais les démonstrations anatomiques se faisoient toujours à
l'amphithéâtre de la rue de la Bûcherie. C'étoit là aussi que la
faculté tenoit ses assemblées, dans une salle au premier étage, ornée
des portraits de tous ses doyens[385], et de plain-pied avec la
chapelle.

          [Note 385: Le doyen de la faculté de médecine étoit élu tous
          les ans, le premier samedi d'après la Toussaint; mais on le
          continuoit ordinairement deux années dans sa charge. C'étoit
          lui qui indiquoit les assemblées, qui présidoit et concluoit
          à la pluralité des voix. Il avoit sa place au tribunal du
          recteur de l'Université, et y donnoit sa voix au nom de sa
          faculté. L'érection des professeurs se faisoit le même jour
          que celle des doyens.]


_Collége de Picardie_ (rue du Fouare).

On comptoit autrefois dans cette rue quatre écoles pour les quatre
nations de l'Université; et c'est pourquoi, dans plusieurs titres du
treizième siècle, elle est appelée de l'_École_ et des _Écoliers_. La
nation de Picardie est la seule qui continua d'y demeurer jusque vers
la fin du siècle dernier. En 1487, elle avoit obtenu la permission d'y
faire construire une chapelle, qui fut dédiée, en 1506, sous
l'invocation de la sainte Vierge, de saint Nicolas et de sainte
Catherine.

Saint Guillaume Berruyer, que la nation de France honoroit comme son
patron, étoit celui d'une chapelle qu'il y avoit autrefois dans cette
rue. Il y a bien de l'apparence que c'étoit la chapelle des écoles de
cette nation: elle ne subsiste plus depuis long-temps.


_Collége de Cornouaille_ (rue du Plâtre).

La première fondation de ce collége fut faite en 1317[386], et non en
1380, comme plusieurs l'ont avancé, par Galeran Nicolas ou Nicolaï dit
de Grève, clerc de Bretagne, qui, par son testament, laissa le tiers
de ses biens aux pauvres écoliers du diocèse de Cornouaille ou
Quimper-Corentin, faisant leur cours d'études à Paris. Ses exécuteurs
testamentaires n'accomplirent sa volonté qu'en 1321, et fondèrent
alors cinq bourses, qu'ils laissèrent à la nomination de l'évêque de
Paris. Ce prélat approuva le nouvel établissement en 1323; et ces
boursiers, qui n'avoient point de domicile, furent placés dans le
collége que Geoffroi du Plessis venoit de fonder[387]. Les choses
restèrent en cet état jusqu'en 1380, que Jean de Guistri,
maître-ès-arts et en médecine, né dans le diocèse de Cornouaille,
acheta, dans la rue du Plâtre, une maison, où il logea les cinq
boursiers ses compatriotes, ajoutant à ce bienfait celui de fonder
quatre bourses nouvelles[388]; ses exécuteurs testamentaires
trouvèrent dans ses biens de quoi en créer une cinquième, et il fut
décidé que le nouveau collége seroit appelé collége _de Cornouaille_.

          [Note 386: _Voy._ Jaillot, quart. Saint-Benoît, p. 193.]

          [Note 387: Hist. de Paris, t. III, p. 490.]

          [Note 388: L'un des nouveaux boursiers devoit être prêtre,
          et avoir 6 sous par semaine; les autres 4 sous, comme ceux
          de la première fondation.]

Un principal de ce collége, nommé Duponton, y fonda deux autres
bourses en 1443; et en 1709 il y en eut encore une dernière, que l'on
dut aux libéralités de M. Valot, conseiller au parlement et chanoine
de Notre-Dame. Ce collége fut réuni, en 1763, à celui de
Louis-le-Grand.


_Collége de Lisieux_ (rue Saint-Jean-de-Beauvais).

Il doit, suivant tous nos historiens[389], son origine à Gui de
Harcour, évêque de Lisieux, qui laissa pour cet effet 1000 livres
par son testament, et 100 livres pour le logement de vingt-quatre
boursiers étudiant dans la faculté des arts: cet acte est de 1336.
Au commencement du siècle suivant, Guillaume d'Estouteville, aussi
évêque de Lisieux, fonda un autre collége sous le nom de _Torchi_,
avec l'intention de le placer dans des maisons situées rue
Saint-Étienne-des-Grès, qu'il avoit achetées de l'abbaye
Sainte-Geneviève. Cependant, comme l'exécution de cette dernière
partie du projet n'eut pas lieu sur-le-champ, il en est résulté sur
la date de la fondation quelques difficultés, qu'il est facile de
lever, en supposant, ce qui est très-vraisemblable, que Guillaume
d'Estouteville établit d'abord ses boursiers dans le collége de
Lisieux, fondé par Gui de Harcour, et acheta en même temps les
maisons où il vouloit les loger; que sa mort, arrivée en 1414,
ne lui ayant pas laissé le temps de les y établir, Estoud
d'Estouteville, son frère et son exécuteur testamentaire, se chargea
de remplir sa dernière volonté, ce qui toutefois ne fut exécuté
qu'en 1422. On voit en effet, à cette époque, douze théologiens et
vingt-quatre artiens réunis dans ce collége, qui fut, par arrêt de
la cour, nommé _de Torchi_[390], dit de Lisieux. Les douze
théologiens étoient de la fondation de MM. d'Estouteville, et les
vingt-quatre artiens étoient certainement ceux que Gui de Harcour
avoit fondés; ce qui d'ailleurs est démontré par un arrêt du 19 juin
1430.

          [Note 389: Du Breul, pag. 692.--Hist. de Par., t. I, pag.
          592.]

          [Note 390: Le nom de _Torchi_ étoit celui d'une terre
          appartenant à cette famille.]

La chapelle de ce collége fut bâtie des deniers de l'abbé de Fescamp,
sous l'invocation de saint Sébastien. La nomination des bourses
appartenoit à ses successeurs et aux évêques de Lisieux. Le principal
et le procureur étoient élus par les boursiers théologiens, le premier
à vie, le second pour un an.

Comme le terrain qu'occupoient les bâtiments de ce collége entroit
dans le dessin de la place qui devoit être ouverte devant la nouvelle
église Sainte-Geneviève, et que cependant son ancienneté sembloit
exiger qu'il fût conservé, il fut ordonné, par arrêt du 7 septembre
1763, qu'il seroit transféré dans le collége de Louis-le-Grand, ce qui
fut alors exécuté; mais des raisons particulières firent changer cet
arrangement, comme nous ne tarderons pas à le dire[391].

          [Note 391: Sauval fait mention d'un collége établi dans
          cette rue, et qui existoit encore en 1410; on le nommoit
          collége de _Suesse_, c'est-à-dire de Danemarck. Jaillot
          pense que ce pouvoit être celui de _Dace_, dont nous avons
          parlé à l'article du collége de Laon.

          Il y avoit encore dans cette même rue, et près de
          Saint-Jean-de-Latran, un autre collége nommé le collége de
          _Tonnerre_. Un acte de 1406 nous apprend qu'il avoit été
          fondé par l'abbé et par les religieux de
          Saint-Jean-en-Vallée. Quant à son nom, il le devoit à l'abbé
          lui-même, lequel se nommoit Richard de Tonnerre. On ignore
          en quel temps ce collége a cessé d'exister.

          La chapelle existe encore, ainsi que les bâtiments; ils sont
          occupés par des particuliers.]


_Collége des Lombards_ (rue des Carmes).

On trouve aussi ce collége sous le nom de collége de _Tournai_ ou
d'_Italie_. Tous nos historiens s'accordent à lui reconnoître quatre
fondateurs, tous domiciliés à Paris, André Ghini, Florentin,
successivement évêque de Tournai, d'Arras et cardinal; François de
l'Hôpital, bourgeois de Modène; Jean Reinier, bourgeois de Pistoie; et
Manuel Rolland, de Plaisance. Mais la date de la fondation a fait
naître des discussions trop minutieuses pour que nous croyions devoir
les rapporter; on en peut toutefois conclure que l'acte n'en fut fait
que en 1333[392], quoique les écoliers fussent établis depuis trois
ans dans l'hôtel de l'évêque de Tournai, ce qui justifie la date de
1330, que portoit l'inscription gravée sur la porte de ce collége.
André Ghini établit quatre bourses pour des Florentins; le sieur
l'Hôpital, trois pour des écoliers du Modenois; Reinier, trois pour
ceux de Pistoie; Rolland, une pour un étudiant de Plaisance: à défaut
de sujets nés dans ces provinces, on devoit admettre indifféremment
des élèves italiens, sous la condition qu'ils céderoient la place
aussitôt qu'il s'en présenteroit avec toutes les qualités que
demandoit la fondation. Les aspirants devoient être clercs, et n'avoir
pas 20 livres de rente pour être admis; on nomma trois proviseurs ou
directeurs de ce collége; les fondateurs les mirent sous la protection
de l'abbé de Saint-Victor et du chancelier de Notre-Dame; enfin il fut
stipulé que la maison où ils demeuroient, située au mont
Saint-Hilaire, seroit appelée _Maison des pauvres écoliers italiens de
la charité de la bienheureuse Marie_.

          [Note 392: Hist. de Par., t. III, p. 427.]

Ce collége fut peu à peu abandonné, et deux causes y contribuèrent:
d'un côté, la modicité des bourses, insuffisantes pour procurer aux
élèves les besoins de première nécessité, dégoûta les Italiens de
s'expatrier; de l'autre, les Universités nombreuses qui se formèrent
dans leur propre pays leur procurèrent des ressources assez grandes
pour qu'ils ne fussent plus obligés d'aller chercher l'instruction
chez une nation étrangère. Les bâtiments qu'ils avoient occupés
tomboient en ruines, et alloient devenir tout-à-fait inhabitables,
lorsque deux prêtres irlandois, le sieur Maginn et Kelli, formèrent le
dessein de les faire réparer en faveur des prêtres et des étudiants de
leur nation.

Dès l'année 1623, Louis XIII avoit permis aux Irlandois de recevoir
des legs et des donations dont l'objet devoit être de leur procurer
la facilité de faire leurs études à Paris. Louis XIV avoit confirmé
cette permission en 1672, en y ajoutant celle d'acheter une maison qui
pût leur servir d'hospice. Celle dont ils firent l'acquisition étoit
située rue d'Enfer, et ils y ont demeuré jusqu'en 1685. Ce fut pendant
cet intervalle que les sieurs Maginn et Kelli jetèrent les yeux sur le
collége des Lombards, espérant en faire une habitation plus commode
pour leurs compatriotes; mais les trois proviseurs, qui l'habitoient
encore, refusèrent d'abord de leur en céder la propriété, et se
contentèrent de nommer onze Irlandois aux bourses vacantes depuis
plusieurs années. Cette nomination fut confirmée en 1677; mais comme
il étoit à craindre que ces nouveaux boursiers ne fussent inquiétés
par des Italiens qui auroient pu venir réclamer leurs anciens droits,
MM. Maginn et Kelli proposèrent de faire réédifier ce collége à leurs
frais, sous la condition qu'ils en seroient proviseurs leur vie
durant, et que ces places seroient toujours occupées à l'avenir par
des sujets de leur nation; proposition qui fut acceptée, et que de
nouvelles lettres-patentes confirmèrent en 1681. La reconstruction de
ce collége fut exécutée en conséquence de cette transaction; et M.
Maginn lui légua en outre 2,500 livres de rente.

Malgré tous ces arrangements, il y eut, le 22 mars 1696, un acte
d'association des boursiers irlandois à ceux du collége des Grassins.
Un arrêt du parlement les renvoya, en 1710, au collége des Lombards.
Toutefois cette association n'avoit eu lieu que pour les étudiants
seulement, et ne comprenoit point ceux qui, après avoir fini leurs
études, faisoient les préparations nécessaires pour pouvoir remplir
dignement les fonctions de missionnaires en Irlande. Cette distinction
fut consacrée par un autre arrêt du 20 mars 1728; ainsi cette maison
devoit être à la fois considérée comme un séminaire et un collége:
c'étoient deux communautés réunies.

On y comptoit, en 1776, cent prêtres et environ soixante clercs
étudiants, dont le plus petit nombre payoit une très-modique pension:
la charité des fidèles faisoit le reste. À cette époque les clercs
irlandois furent transférés dans la rue du Cheval-Vert, comme nous le
dirons ci-après.

Quelques années auparavant, les bâtiments du collége des Lombards
avoient été réparés, et la chapelle avoit été reconstruite par la
libéralité de M. de Vaubrun[393]. Son porche, de forme elliptique, et
décoré de colonnes et de pilastres ioniques, avec entablement, avoit
été élevé sur les dessins de Boscry, architecte[394].

          [Note 393: Guillaume Postel professa autrefois dans le
          collége des Lombards, et avec tant de célébrité, qu'on
          raconte que la grand'salle de cette maison, ne pouvant
          contenir la foule de ceux qui venoient l'entendre, il étoit
          obligé de les faire descendre dans la cour, et de leur
          donner leçon par une des fenêtres.]

          [Note 394: Ce collége est maintenant habité par des
          particuliers: la chapelle sert de magasin.]


     CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE.

     Sur le maître-autel, un tableau représentant une Assomption; par
     _Jeaurat_.

Ce collége étoit possesseur d'une petite bibliothèque.


_Collége de Dormans-Beauvais_ (rue Saint-Jean-de-Beauvais).

Ce collége doit sa fondation à Jean de Dormans, cardinal, évêque de
Beauvais et chancelier. Il acheta, en 1365, les maisons que le collége
de Laon avoit d'abord occupées, et cinq ans après y établit un maître,
un sous-maître, un procureur et douze boursiers, nés dans la paroisse
de Dormans en Champagne, ou, à leur défaut, dans le diocèse de
Soissons. En 1371 et 1372, il fonda successivement douze nouvelles
bourses, parmi lesquelles trois furent destinées à des écoliers pris
dans les villages de Buisseul et d'Athis, au diocèse de Reims, et une
quatrième à un religieux prêtre de l'abbaye de Saint-Jean-des-Vignes.
La chapelle, dont Charles V voulut bien poser la première pierre, fut
construite aux frais de Miles de Dormans, neveu du fondateur, et
dédiée, en 1380, sous l'invocation de saint Jean l'Évangéliste. Il y
fonda quatre chapelains et deux clercs. Nos historiens parlent d'un
nouveau chapelain et de cinq autres boursiers, fondés à diverses
époques par différents particuliers.

La collation de toutes les places avoit été réservée au frère et au
neveu du fondateur: l'abbé de Saint-Jean-des-Vignes éleva à ce sujet
quelques contestations, qui furent terminées par un concordat,
homologué en 1389, qui, laissant la collation de la bourse du
religieux de Saint-Jean-des-Vignes à l'abbé, transportoit à la cour du
parlement tous les droits du fondateur après la mort de Guillaume de
Dormans, son neveu. Depuis, le premier président et deux commissaires
de cette cour ont toujours eu l'administration de ce collége.

Vers le commencement du seizième siècle, les professeurs qui
enseignoient dans les écoles de la rue du Fouare s'étant retirés dans
les colléges, celui de Beauvais tint des écoles publiques, et s'unit
par la suite (en 1597) au collége de Presle, pour l'exercice des
classes, ce qui subsista jusqu'en 1699, que cet exercice entier resta
au seul collége de Beauvais. Depuis, les arrangements qui devoient
incorporer le collége de Lisieux à celui de Louis-le-Grand n'ayant pu
avoir leur entier effet, le collége de Beauvais fut choisi pour
prendre la place que l'autre y devoit occuper, et les maisons qui lui
appartenoient furent données au collége de Lisieux.


     CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE.

     TABLEAUX.

     Sur le maître-autel, saint Jean l'Évangéliste dans l'île de
     Pathmos; par _Lebrun_.


     TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

     Au milieu du choeur, deux statues en cuivre sur un tombeau de
     marbre représentant Miles de Dormans, évêque de Meaux et
     archevêque de Sens, mort en 1405; et un autre évêque inconnu.

     Six statues en pierre, représentant:

     Jean de Dormans, chancelier de l'église de Beauvais, mort en
     1380.

     Bernard de Dormans, chambellan de Charles V, mort en 1381.

     Renaud de Dormans, chanoine de Paris, maître des requêtes de
     l'hôtel, etc., mort en 1380.

     Jeanne Baube, femme de Guillaume de Dormans, et mère des trois
     personnages dont nous venons de parler, morte en 1405.

     Jeanne de Dormans sa fille, mariée à Pierre de Rochefort et à
     Philibert de Paillart, morte en 1407.

     Yde de Dormans, sa seconde fille, mariée à Robert de Nesle, morte
     en 1379[395].

          [Note 395: Deux de ces statues avoient été déposées au Musée
          des Petits-Augustins.]

Plusieurs savants et saints personnages ont professé dans ce collége.
Saint François Xavier y donna des leçons de philosophie en 1531. Le
cardinal Arnauld d'Ossat fut aussi du nombre de ses professeurs; et
dans le siècle dernier l'administration en fut successivement remplie
par deux hommes très-recommandables, le célèbre M. Rollin et M.
Coffin.


_Collége de Presles_ (rue des Carmes).

Nous avons déjà parlé de la fondation de ce collége à l'article du
collége de Laon[396]. Nous avons dit comment les boursiers de ces deux
établissements, réunis dans la même maison, ayant jugé à propos de se
séparer, cette séparation, arrivée en 1333, produisit deux colléges
particuliers. Ce changement fut autorisé par le pape Clément VI; et
Philippe-le-Long, qui le confirma, voulut en même temps gratifier le
collége dont nous parlons de vingt-quatre arpents de bois dans les
forêts du Loup et de la Muette. Raoul de Presles, qui en étoit
fondateur, traita alors avec Gui de Laon du logement que les deux
colléges avoient d'abord occupé, en lui faisant un contrat de 24 liv.
de rente, et à ce moyen resta dans l'établissement, tandis que les
boursiers de l'autre collége alloient se loger au clos Bruneau. Mais,
quelque temps après, le collége de Beauvais, qui venoit d'être fondé
dans la rue voisine, sur un terrain contigu à celui du collége de
Presles, eut besoin à son tour de quelques bâtiments pour les écoles
publiques qui s'y tenoient. On entra dans des arrangements nouveaux,
au moyen desquels les cours publics furent partagés: il y eut quatre
classes et quatre professeurs dans chacun des deux colléges, ce qui
subsista jusqu'en 1699, que l'exercice entier des classes fut cédé au
collége de Beauvais.

          [Note 396: _Voy._ prem. part. de ce volume, p. 600.]

Le collége de Presles, fondé pour de pauvres écoliers du diocèse de
Soissons, étoit composé de treize boursiers et de deux chapelains
choisis parmi eux. Les chapelains devoient être nommés par les
boursiers, et ceux-ci par la communauté. En 1704 on réduisit le nombre
des boursiers à huit; et en 1763 ce collége fut réuni à celui de
l'Université.


_Collége de Tréguier_ (place Cambrai).

Une inscription qu'on lisoit sur la porte de ce collége portoit qu'il
avoit été fondé en 1400, et Sauval, ainsi que ses copistes, avoient
adopté cette date, qui ne pouvoit être que celle d'une reconstruction,
car il est certain qu'il doit son origine à Guillaume de Coatmohan,
grand-chantre de l'église de Tréguier, qui, par son testament du 20
avril 1325, le fonda pour huit boursiers, pris dans sa famille ou dans
le diocèse de Tréguier. Les statuts que l'on fit pour ce collége en
1411 lui donnèrent de la réputation, et déterminèrent Olivier Doujon,
docteur en droit, à y fonder, l'année suivante, six bourses nouvelles.
Enfin, en 1575, ce collége fut considérablement augmenté par l'union
qui lui fut faite du collége de Karembert. Celui-ci, qui portoit aussi
le nom de Laon, parce qu'il avoit été crée pour des sujets de ce
diocèse, étoit situé près de Saint-Hilaire. Du reste, nous ignorons
par qui et à quelle époque il avoit été établi. Un M. de Kergroades,
qui paroît avoir été parent du fondateur, et dont le consentement fut
nécessaire pour opérer cette union, ne le donna qu'en se réservant la
nomination des deux seules bourses qui y subsistoient encore. Ceci
dura jusqu'en 1610, que le roi fit acheter le collége de Tréguier,
pour élever le collége Royal sur son emplacement.


_Le collége de Cambrai_ ou _des Trois-Évêques_ (même place).

Il faut rectifier ce qui a été dit de ce collége par la plupart des
historiens de Paris, qui le présentent comme ayant eu à la fois trois
fondateurs. La vérité est qu'il fut institué en 1348, par une
disposition testamentaire de Guillaume d'Auxonne, évêque de Cambrai,
et ensuite d'Autun. Ce prélat, possesseur d'une maison et de jardins
situés dans cet endroit, avoit formé le projet d'y fonder un collége,
et d'affecter à cet établissement cette portion de ses biens: il
chargea de l'exécution de ce projet Hugues de Pomare, évêque de
Langres, par son testament du 13 octobre 1344; mais celui-ci mourut
avant d'avoir pu remplir ses intentions. Il arriva en même temps que
Hugues d'Arci, évêque de Laon, et depuis archevêque de Reims, mourut
aussi sans avoir pu exécuter une fondation semblable qu'il s'étoit
également proposée. Alors les exécuteurs testamentaires de ces trois
prélats imaginèrent de se réunir, et instituèrent le collége dont nous
parlons ici: c'est pour cette raison qu'il est souvent nommé collége
_des Trois-Évêques_. L'acte qui contient cette donation est rapporté
par Félibien sous la date de 1348[397]. Mais la manière dont il est
conçu semble prouver que ce collége renfermoit déjà des étudiants, et
par conséquent que le premier établissement étoit antérieur.

          [Note 397: Hist. de Par., t. III, p. 431.]

La maison et les jardins que Guillaume d'Auxonne avoit laissés étoient
plus que suffisants pour loger les boursiers; on prit sur les biens
des autres fondateurs ce qui étoit nécessaire pour fournir à leur
subsistance, ce qui produisit un fonds de 200 liv. de rente. On voit
par les statuts que ce collége étoit composé d'un maître, d'un
chapelain faisant l'office de procureur, et de sept boursiers. Ceux-ci
étoient à la nomination du chancelier de l'église de Paris, auquel le
chapelain, nommé lui-même par les anciens boursiers, les présentoit.

En 1612, le roi ayant voulu faire l'acquisition du collége de Cambrai
pour la construction des bâtiments du collége Royal, les commissaires
de sa majesté passèrent un acte portant qu'après l'achèvement de cet
édifice, le principal et les boursiers du collége détruit y seroient
logés; que la chapelle qu'on y bâtiroit deviendroit leur propriété;
qu'il seroit fait un fonds de 1000 liv. de rente pour leurs dommages
et intérêts; enfin qu'on n'abattroit les constructions que jusqu'à la
grande porte, de manière qu'ils pussent continuer à y loger jusqu'à ce
que le bâtiment qu'on leur destinoit fût en état de les recevoir.
Cette portion d'édifice fut conservée plus long-temps qu'on ne l'avoit
cru, parce qu'alors le collége Royal ne fut pas fini, et les boursiers
de celui de Cambrai ne cessèrent point d'y demeurer jusqu'à leur
réunion au collége de Louis-le-Grand.

Deux professeurs de la faculté de droit et le professeur de droit
françois, dont la chaire avoit été fondée en 1680 par Louis XIV,
donnèrent des leçons dans le collége de Cambrai jusqu'à la
construction des nouvelles écoles près de Sainte-Geneviève.


_Collége-Royal_ (même place).

On a déjà pu voir dans cet ouvrage à quel dessein et dans quelles
circonstances François Ier fonda cet établissement si digne d'un grand
monarque. Il en avoit conçu l'idée dès le commencement de son règne, et
son intention étoit de le placer à l'hôtel de Nesle (aujourd'hui le
collége Mazarin); mais la guerre et les événements qui la suivirent en
firent d'abord remettre l'exécution, et d'autres projets succédèrent
ensuite à ceux-ci. En rapprochant et en conciliant les dates diverses
que nos historiens ont données à cette fondation, on trouve que le roi,
après avoir manifesté, en 1529, ses intentions pour la construction de
ce collége, fixa, dès 1530, le nombre et les honoraires des professeurs
qu'il nomma et institua l'année suivante. Cette fondation, vraiment
royale, devoit répondre à la magnificence d'un prince qui mettoit en
tout de la noblesse et de la grandeur: douze professeurs en langue
hébraïque, grecque et latine, devoient recevoir par an 200 écus d'or
pour honoraires, être logés dans ce collége, et y donner des leçons
gratuites à six cents écoliers. Les circonstances n'ayant pas permis de
construire les édifices projetés, les professeurs continuèrent
d'enseigner dans les salles du collége de Cambrai et dans d'autres
colléges. Mais si on en excepte cette partie du projet, toutes les
autres clauses en furent remplies scrupuleusement; et même François Ier,
faisant plus qu'il n'avoit promis, et voulant donner une preuve
éclatante de l'affection particulière qu'il portoit à cette institution,
donna, en 1542, aux professeurs la qualité de conseillers du roi, le
droit de _committimus_[398], et les fit mettre sur l'état comme
_commensaux_[399] de sa maison. C'est à ce titre qu'ils continuèrent
jusqu'à la fin de prêter serment entre les mains du grand-aumônier.

          [Note 398: Le _committimus_ étoit un droit que le roi
          accordoit aux officiers de sa maison et à qui il lui
          plaisoit, de plaider en première instance aux requêtes du
          palais ou de l'hôtel, dans les matières personnelles,
          possessoires ou mixtes, et d'y faire envoyer ou évoquer
          celles où ils avoient intérêt.]

          [Note 399: Les _commensaux_ étoient les officiers des
          maisons du roi, de la reine, des enfants de France, des
          princes du sang. Au droit de _committimus_, ils joignoient
          celui d'être exempts de corvée, de guet et de garde. Ils
          avoient droit de préséance sur les juges des seigneurs,
          droits honorifiques dans les églises avant les marguilliers,
          etc., etc.]

François Ier avoit fondé les chaires royales pour les savants les plus
célèbres, sans aucune distinction de régnicoles et d'étrangers; et vu
le sage parti qu'il avoit pris de consulter sans cesse, dans
l'exécution de son projet, les hommes distingués dans les sciences et
les lettres qui remplissoient sa cour, il avoit été assez heureux pour
ne faire que de très-bons choix. Ses successeurs n'y portèrent pas
sans doute la même attention, et plus d'une fois des hommes médiocres
usurpèrent dans cet illustre corps des places qui n'appartenoient
qu'au vrai mérite; cependant la succession des maîtres y présente plus
de noms célèbres que dans aucun autre corps littéraire; et l'on peut
assurer qu'il n'en est aucun qui, à nombre égal, ait produit autant
d'ouvrages sur toutes les parties des connoissances humaines. Henri II
y fonda une nouvelle chaire d'éloquence latine; Charles IX, une de
philosophie grecque et latine, et une de chirurgie; Henri III, une de
langue arabe. Ce monarque avoit pris solennellement l'engagement de
mettre à exécution le projet de François Ier relativement à la
construction des bâtiments où devoient se réunir les professeurs, et à
la dotation du nouveau collége; mais les guerres civiles et les
malheurs dans lesquels elles le jetèrent, le réduisirent bientôt à ne
pouvoir plus même payer les gages de ces professeurs. Leur fidélité
n'en fut point ébranlée, et pendant tous les orages de la ligue, ils
restèrent invariablement attachés à ce prince et à son successeur
Henri IV, qui en fut instruit, et qui se déclara leur plus zélé
protecteur. Le duc de Sulli partagea ces sentiments de bienveillance
de son maître; et ce fut à sa sollicitation et à celle du cardinal du
Perron, que ce prince prit la résolution de faire enfin construire les
logements et les écoles qui leur étoient nécessaires. Il fut décidé
qu'on abattroit le collége de Tréguier qui menaçoit ruine, et que sur
cet emplacement on feroit élever un bâtiment de trente-trois toises de
long sur vingt de large. On devoit y pratiquer quatre grandes salles,
et disposer l'étage supérieur pour y placer la bibliothèque royale de
Fontainebleau. Il étoit même question d'y établir une imprimerie, des
ateliers pour les artistes, et de doter cette maison de dix mille écus
de rente. La mort funeste de ce grand roi suspendit l'exécution d'un
projet aussi magnifique, mais ne le détruisit pas entièrement. Trois
mois après, Louis XIII, accompagné de la reine sa mère, vint poser la
première pierre de la seule aile de ce bâtiment qui alors ait été
entièrement achevée; c'étoit celle qui avoit été destinée pour loger
la bibliothèque. Les troubles de la régence ayant bientôt fait cesser
les travaux, on y pratiqua trois salles, qui servirent d'écoles aux
professeurs; mais ils n'eurent ni logements ni augmentation de gages.

Henri IV avoit fondé dans ce collége une chaire d'anatomie et de
botanique; Louis XIII en créa une seconde de langue arabe et une de
droit canon; Louis XIV y ajouta une chaire de langue syriaque, une
seconde de droit canon, et une de droit françois. C'est à quoi se
bornèrent les bienfaits de ce monarque, protecteur magnifique des
sciences et des lettres, mais qui probablement ne sentit pas de quelle
importance étoit le seul établissement où les jeunes gens, après le
cours ordinaire des études, pussent trouver des guides sûrs pour se
perfectionner dans tout genre de science ou de littérature auquel ils
voudroient se livrer. Cependant la situation des professeurs devenoit
de jour en jour plus fâcheuse: réduits, vers la fin de ce règne, à un
petit nombre d'auditeurs, brouillés depuis long-temps avec
l'Université, qui répandoit contre eux de fâcheuses impressions dans
l'esprit des élèves, mal payés de modiques appointements qui n'étoient
plus en rapport avec les besoins de la vie, ils étoient sur le point
d'abandonner leurs travaux, lorsqu'à l'avénement de Louis XV, le duc
de La Vrillière, qui avoit alors la direction de ce collége, proposa
au conseil un plan qui fut adopté, et empêcha la ruine d'un
établissement si utile et si important. Il consistoit à faire rentrer
dans le sein de l'Université les professeurs royaux, qui n'auroient
jamais dû en être séparés, et par conséquent à leur donner une part
dans le produit des messageries affecté aux besoins de cette
compagnie. L'exécution de ce plan ranima les exercices du collége
Royal; et quelques changements utiles dans la destination de plusieurs
chaires qui étoient doubles ou triples dans des genres d'enseignements
peu suivis, même tout-à-fait abandonnés, donnèrent le moyen d'y faire
professer de nouvelles branches de science et de littérature, sans
charger le trésor de dépenses nouvelles, de manière qu'il y eut dans
le collége Royal, outre l'inspecteur chargé de veiller à la
discipline, vingt professeurs, dont les attributions furent fixées,
par un arrêt du conseil de 1773, dans l'ordre suivant:

  Une chaire pour l'hébreu et le syriaque.
  Une ------ pour l'arabe.
  Une ------ pour le turc et le persan.
  Une ------ pour le grec.
  Une ------ pour l'éloquence latine.
  Une ------ pour la poésie.
  Une ------ pour la littérature françoise.
  Une ------ pour la géométrie.
  Une ------ pour l'astronomie.
  Une ------ pour la mécanique.
  Une ------ pour la physique.
  Une ------ pour la médecine pratique.
  Une ------ pour la physique expérimentale.
  Une ------ pour l'anatomie.
  Une ------ pour la chimie.
  Une ------ pour l'hist. naturelle.
  Une ------ pour le droit canon.
  Une ------ pour le droit de la nature et des gens.
  Une ------ pour l'histoire et la morale.
  Une ------ pour les mathématiques, fondée par Ramus.

Sur les nouveaux fonds accordés au collége Royal, on avoit trouvé le
moyen de distraire une somme suffisante pour la réparation des
constructions déjà faites; mais cette institution laissoit toujours à
désirer un bâtiment qui pût contenir à la fois les écoles et des
logements convenables pour les professeurs. La reconstruction totale
en fut arrêtée en 1774, la première année du règne de Louis XVI; et M.
le duc de La Vrillière posa la première pierre du nouveau bâtiment le
22 mars de la même année. Cet édifice, construit sur les dessins de M.
Chalgrin, présente l'ordonnance noble et simple d'un corps de logis
flanqué de deux pavillons en retour, qu'unit entre eux une double
grille avec un portail surmonté d'un fronton. Il n'y a que des éloges
à donner au caractère d'architecture choisi par l'artiste, et à la
manière dont il a exécuté cette conception[400].

          [Note 400: _Voy._ pl. 164 et 166.]


_Collége du Plessis-Sorbonne_ (rue Saint-Jacques).

Ce collége doit son nom à Geoffroi du Plessis, notaire apostolique et
secrétaire de Philippe-le-Long. Il le fonda, en 1317[401], pour
quarante étudiants pris dans les diocèses de Tours, Saint-Malo, Reims,
Sens, Évreux et Rouen, et donna pour cet établissement différents
revenus, et une maison avec cours, jardins et vergers, située rue
Saint-Jacques, et qui s'étendoit jusqu'à la rue Fromentel et à celle
des Cholets, nommée alors Saint-Symphorien[402]. Il y avoit déjà dans
cette maison une chapelle de la Sainte-Vierge, et au-dessus de la
porte un oratoire sous le nom de Saint-Martin. Le collége en prit le
nom de _Saint-Martin-du-Mont_, et le fondateur, qui se réserva la
collation des bourses, et la faculté de faire par la suite les
changements qu'il jugeroit à propos, établit pour supérieurs de cet
établissement les évêques d'Évreux et de Saint-Malo, l'abbé de
Marmoutier, le chancelier de l'église de Paris, et le maître
particulier du collége.

          [Note 401: La bulle de confirmation donnée par le pape Jean
          XXII n'est que du 30 juillet 1322; mais Jaillot a prouvé que
          le collége existoit avant cette époque, et dès 1317.]

          [Note 402: Il affecta vingt bourses aux artiens, dix aux
          philosophes, et dix aux théologiens ou étudiants en droit
          canon. Les petites bourses étoient fixées à 2 sous par
          semaine, celles des philosophes à 4 sous, et celles des
          théologiens à 6 sous. Le fondateur établit en même temps
          trois chapelains, dont les bourses étoient les mêmes que
          celles des théologiens, et le maître ou principal eut 8 sous
          par semaine.]

Quelque temps après, Geoffroi du Plessis fonda le collége de
Marmoutier à côté de celui de Saint-Martin; et quoi qu'en aient dit Du
Breul et Corrozet, l'acte de fondation[403] prouve qu'il ne changea
point les dispositions déjà faites en faveur de ce dernier collége
pour accroître les avantages de sa nouvelle fondation. Sur quatre
maisons qu'il possédoit encore dans ce même endroit, il se réserva, sa
vie durant, la plus grande, qui donnoit sur la rue Chartière, et fit
don des trois autres à l'abbaye de Marmoutier: il n'y eut de commun
entre ces deux colléges que la chapelle que l'on bâtissoit.

          [Note 403: Jaillot, quart. S. Ben., p. 115.]

S'étant ensuite fait religieux dans cet ordre, auquel il avoit
témoigné une affection si particulière, Geoffroi profita de la faculté
qu'il s'étoit réservée par l'acte de fondation, et soumit les deux
colléges à l'abbé de Marmoutier, qui depuis en fut le seul
administrateur; puis, par son testament, réduisit à vingt-cinq bourses
les quarante qu'il avoit d'abord fondées. Ce collége de Marmoutier
subsista jusqu'en 1637, que la réforme introduite dans cette abbaye le
rendit inutile. Les bâtiments en furent vendus aux Jésuites en 1641,
pour accroître le collége de Louis-le-Grand.

À l'égard de celui de Saint-Martin-du-Mont, il ne tarda pas à prendre
le nom de son fondateur: car, dans tous les actes de l'abbaye de
Sainte-Geneviève qui le concernent, il n'est indiqué, dès le
quatorzième siècle, que sous le titre de collége du Plessis. La
modicité de ses revenus occasionna une diminution successive de ses
boursiers; mais quoiqu'il se soutînt encore par la réputation que lui
avoit acquise sa discipline et le mérite de ses professeurs, ses
bâtiments menaçoient ruine au commencement du dix-septième siècle, et
l'établissement étoit loin d'avoir en lui-même des ressources
suffisantes pour les réparer, lorsque des circonstances heureuses
vinrent tout à coup les lui procurer. Le cardinal de Richelieu avoit
eu besoin de l'emplacement du collége de Calvi pour la construction de
l'église de Sorbonne. L'équité ne permettoit pas de le détruire sans
le remplacer; aussi ce ministre ordonna-t-il, par son testament, qu'il
seroit bâti un autre collége sur le terrain enclavé entre les rues de
Sorbonne, des Noyers et des Maçons; mais les dépenses énormes
qu'auroit entraînées l'exécution d'un semblable projet en firent
changer les dispositions. En conséquence il fut convenu que les
héritiers du cardinal feroient unir un collége à la maison de
Sorbonne, et qu'ils paieroient une certaine somme pour les bâtiments
ou réparations qu'on seroit obligé d'y faire. On jeta les yeux sur
celui du Plessis, non, comme l'ont pensé quelques auteurs, à cause de
la conformité de son nom avec celui du cardinal[404], mais parce
qu'alors l'abbaye de Marmoutier étoit possédée par un neveu de cette
Éminence (Amador Jean-Baptiste de Vignerod), et qu'on espéroit avoir
plus facilement son consentement que celui de tout autre. Il céda en
effet, sans aucune difficulté, son droit de supériorité sur ce collége
à la maison de Sorbonne, ainsi que tous les biens et revenus qui en
dépendoient, réservant seulement la collation des bourses, dont deux
seroient à la présentation de l'évêque d'Évreux, et deux à celle de
l'évêque de Saint-Malo. Par l'acte passé à cet effet en 1646, la
maison de Sorbonne fut tenue d'entretenir à ses frais les bâtiments,
et de faire instruire les boursiers sous la direction et
l'administration d'un principal et d'un procureur, qui seroient
docteurs ou bacheliers. C'est depuis cette époque que ce collége fut
appelé du Plessis-Sorbonne. Il soutint d'ailleurs jusqu'à la fin son
ancienne renommée, et il n'en étoit aucun dans toute l'Université où
la discipline scolastique fût mieux observée, et qui eût produit un
plus grand nombre d'élèves distingués.

          [Note 404: On sait qu'il se nommoit du Plessis-Richelieu.]

Dans les derniers temps, les bourses, réduites au nombre de dix, et
extrêmement médiocres, étoient à la nomination du roi[405].

          [Note 405: Il sert maintenant de logement à des professeurs
          de la nouvelle Université.]


_Le collége de Louis-le-Grand_ (même rue).

Sans perdre de temps à discuter divers petits faits relatifs à la
fondation de ce collége, et sur lesquels nos historiens ne sont pas
d'accord, nous dirons simplement que l'institut des Jésuites, auquel
on en doit l'établissement, ayant été approuvé, en 1540 et 1549, par
deux bulles de Paul III, S. Ignace de Loyola, fondateur de _la Société
de Jésus_, envoya sur-le-champ quelques-uns de ses disciples à Paris.
Plusieurs personnes prétendent que, dès 1540, ils demeuroient au
collége du Trésorier, et en 1542 à celui des Lombards. La première de
ces deux assertions paroît dépouillée de preuves; quant au collége des
Lombards, ils ne tardèrent pas à le quitter pour aller loger dans
l'hôtel de Clermont, qui appartenoit au cardinal du Prat. Cette
Éminence mit à les servir un vif intérêt, leur procura, avec le
logement, une honnête subsistance, et, ce qui n'étoit pas moins
important pour eux, la protection du cardinal de Lorraine. Ce fut par
les soins de celui-ci qu'ils obtinrent, en 1551, des lettres-patentes
par lesquelles Henri II permettoit leur établissement, mais à Paris
seulement. Les oppositions de l'évêque, du parlement et de
l'université suspendirent l'effet de cette faveur; soutenus par les
Guises, qui gouvernoient entièrement Catherine de Médicis et son fils
François II, les Jésuites se voyoient sur le point de triompher de ces
obstacles, lorsque la mort du jeune monarque vint leur susciter des
obstacles nouveaux. Malgré les différentes lettres de jussion
adressées au parlement par Charles IX, la cour jugea qu'avant de les
vérifier il étoit à propos de renvoyer les Jésuites devant l'assemblée
générale du clergé, qui se tint à Poissi en 1561, pour y faire
approuver leur institut. C'est là qu'ils furent enfin admis en France
sous certaines conditions, à titre de société et de collége; et comme
le parlement ne consentit à l'enregistrement qu'en 1562, c'est cette
dernière date qu'on peut regarder comme celle du véritable
établissement légal des Jésuites à Paris; celui de leur collége est
encore postérieur, quoique Dubreul et ceux qui l'ont suivi en marquent
l'institution en 1550.

Le projet du cardinal du Prat avoit toujours été de procurer à ces
pères un collége à Paris; et ce fut dans cette intention qu'à sa mort,
arrivée en 1560, il leur laissa plusieurs legs considérables,
indépendamment des donations qu'il leur avoit déjà faites. Dès qu'ils
en eurent obtenu la possession, jaloux de remplir l'intention du
fondateur, ils cherchèrent un emplacement convenable, et achetèrent en
1563 un grand hôtel situé dans la rue Saint-Jacques, et connu sous le
nom de la _cour de Langres_[406]. Cette acquisition fut amortie en
1564. Alors, munis de la simple permission du recteur de l'Université,
et des lettres de scolarité qu'il leur fit expédier la même année, ils
commencèrent à ouvrir leurs cours, et donnèrent à leur maison le nom
de _collége de Clermont de la Société de Jésus_. Mais à peine
avoient-ils commencé à professer qu'un nouveau recteur leur défendit
l'exercice des classes, défense contre laquelle ils crurent devoir
s'élever, et qui les jeta dans de nouveaux embarras et dans
d'interminables contestations. Heureusement pour eux la cause fut
appointée; et ces pères, en attendant la décision, se trouvèrent
autorisés à continuer les leçons publiques qu'ils avoient commencées.
Les talents supérieurs et la célébrité des professeurs qu'ils
employoient attirèrent bientôt dans leur collége un si grand nombre
d'écoliers, tant externes que pensionnaires, qu'il fallut penser à en
augmenter les bâtiments. Les Jésuites achetèrent à cet effet plusieurs
maisons voisines en 1578 et 1582. Ils firent, dans cette dernière
année, construire une chapelle, dont la première pierre fut posée par
Henri III. Tous ces édifices furent reconstruits en 1628.

          [Note 406: Il étoit ainsi nommé parce qu'il avoit appartenu
          à Bernard de La Tour, évêque de Langres.]

Ce collége s'est successivement agrandi par l'acquisition d'une ruelle
et de quelques autres maisons, mais principalement par celle du
collége de Marmoutier, dont nous avons déjà parlé, et du collége du
Mans, dont ils ne prirent possession qu'en 1682, cinquante-sept ans
après le marché qu'ils en avoient fait. Ils y furent autorisés par un
arrêt du conseil de cette même année. Louis XIV, qui confirma cette
acquisition par ses lettres-patentes, voulut en payer le prix de ses
propres deniers[407]; et, pour mettre le comble à ses bienfaits, il
leur fit expédier des lettres nouvelles, par lesquelles il déclaroit
le collége des jésuites de fondation royale. Même avant cette dernière
faveur, ces pères avoient déjà ôté l'inscription placée sur leur porte
principale, _Collegium Claromontanum Societatis Jesu_, pour y
substituer celle de _Collegium Ludovici Magni_.

          [Note 407: Il fit donner à cet effet la somme de 53,156
          livres.]

Les jésuites continuèrent de professer dans ce collége, rivalisant de
zèle et de succès avec les plus célèbres institutions de l'Université,
jusqu'en 1763, époque de la destruction de leur ordre, événement qui
fut si fatal à la France et à toute la chrétienté. Alors les bâtiments
qu'ils avoient occupés furent donnés à l'Université par
lettres-patentes de la même année, pour y tenir ses assemblées et
former un collége général, auquel ont été réunis les boursiers de tous
les colléges où il n'y avoit pas plein et entier exercice[408].

          [Note 408: La translation du collége de Lisieux y avoit déjà
          été ordonnée en 1762; celle du collége de Beauvais le fut en
          1763. Voici les noms des autres colléges réunis à celui de
          Louis-le-Grand:

            Le collége de Notre-Dame, dit des Dix-Huit.
            -------- des Bons-Enfants.
            -------- du Trésorier.
            -------- des Cholets.
            -------- de Bayeux.
            -------- de Laon.
            -------- de Presle.
            -------- de Narbonne.
            -------- de Cornouaille.
            -------- d'Arras.
            -------- de Tréguier.
            -------- de Bourgogne.
            -------- de l'Ave-Maria.
            -------- d'Autun.
            -------- de Cambrai.
            -------- de Justice.
            -------- de Roissi.
            -------- de Maître-Gervais.
            -------- de Dainville.
            -------- de Fortet.
            -------- de Chanac.
            -------- de Reims.
            -------- de Séez.
            -------- du Mans.
            -------- de Sainte-Barbe.
            -------- de Grand-Mont.]

Le temporel de ce collége étoit régi par une administration dont les
membres, nommés par le roi, avoient pour président le grand-aumônier[409].

          [Note 409: Le collége de Louis-le-Grand est maintenant un
          des cinq colléges royaux de Paris.]


     TABLEAUX.

     Sur le maître-autel, trois tableaux, représentant, l'un,
     Jésus-Christ au milieu des docteurs; les deux autres, saint
     Charlemagne et saint Louis; par _Restout_.


_Collége des Cholets_ (rue des Cholets).

Nos historiens, qui varient beaucoup entre eux sur la date de la
fondation de ce collége, s'accordent tous à dire que le cardinal Jean
Cholet, légat en France, avoit légué, par son testament, en 1289, une
somme de 6000 liv., pour fournir aux frais de la croisade publiée
contre Pierre d'Aragon; qu'étant mort le 2 août 1292, et la guerre
étant terminée, ses exécuteurs testamentaires employèrent cette somme
à l'établissement d'un collége. Il est assez difficile de croire qu'en
1289 Jean Cholet ait destiné une somme quelconque au succès d'une
expédition contre un prince qui étoit mort quatre ans avant la date de
ce testament; quoi qu'il en soit, une partie de ses biens fut
effectivement employée à cette fondation. Jean de Bulles, archidiacre
du Grand-Caux dans l'église de Rouen, et l'un des exécuteurs du
testament de cette Éminence, offrit la maison où il demeuroit,
vis-à-vis la chapelle Saint-Symphorien, et même en céda gratuitement
la moitié, ce qui lui mérita d'être considéré comme second fondateur
de ce collége. Il faut, suivant Jaillot, fixer cet événement à l'année
1291. On joignit bientôt à cette première acquisition celle d'une
maison voisine, et les droits d'indemnité en furent payés à l'abbaye
Sainte-Geneviève en 1295, seconde date qui a induit en erreur le plus
grand nombre de ceux qui ont parlé de cette fondation.

Ce collége avoit été fondé seulement pour seize boursiers
théologiens; mais les exécuteurs testamentaires étant morts, le
cardinal Le Moine, qui leur fut substitué, confirma les statuts,
ajouta quatre boursiers dont l'emploi étoit de célébrer l'office
divin, et fit acheter une maison adjacente pour y placer vingt
boursiers grammairiens. Tous ces boursiers devoient être pris dans les
diocèses d'Amiens et de Beauvais.

Quoique le cardinal eût nommé quatre chapelains, cependant il n'y
avoit point de chapelle dans ce collége, et l'office se faisoit dans
celle de Saint-Symphorien. Ce fut seulement en 1504 que, du
consentement de l'évêque et de l'abbé de Sainte-Geneviève, on en fit
bâtir une qui fut dédiée sous l'invocation de sainte Cécile, en
mémoire du fondateur, cardinal, prêtre du titre de sainte Cécile. Le
collége des Cholets, qui étoit sans exercice, fut réuni, en 1763, à
celui de l'Université[410].

          [Note 410: Ce collége, dont il reste encore des parties,
          offre sur sa façade des sculptures gothiques qui n'ont point
          encore été remarquées, et qui sont au nombre des plus
          élégantes et des plus délicates qu'il y ait à Paris. Ses
          portes, tellement basses qu'elles excèdent à peine la
          hauteur d'un homme, présentent encore une singularité
          très-remarquable[410-A].]

          [Note 410-A: _Voy._ pl. 166.]


_Collége et communauté de Sainte-Barbe_ (rue de Reims).

Ce sont deux établissements différents formés dans le même lieu, mais
dans des temps divers. Plusieurs de nos historiens se sont trompés sur
la date de la fondation du collége, qu'ils font moins ancienne qu'elle
ne l'est de plus de cent ans. L'abbé Lebeuf, qui la place avec raison
en 1430, prétend que ce collége n'entra en plein exercice que vers
1500. Cependant, si l'on en croit D. Félibien[411], Jean Hubert,
docteur en droit canon, qui le fonda sur un emplacement pris à cens de
l'abbaye Sainte-Geneviève[412], y plaça dès le principe des
professeurs amovibles: on en a compté jusqu'à quatorze, dont neuf
enseignoient les humanités, quatre la philosophie, et un la langue
grecque. Toutefois on ne trouve point qu'il eût de dotation dès son
origine; et on le considéroit moins alors comme un collége proprement
dit que comme une maison louée par des professeurs qui donnoient des
leçons générales dans les salles, et recevoient dans les chambres
quelques élèves auxquels ils accordoient des soins particuliers. Cet
établissement portoit dès-lors le nom de _Sainte-Barbe_.

          [Note 411: Hist. de Paris, t. II, pag. 1047.]

          [Note 412: Ce territoire, d'abord planté de vignes, avoit
          depuis été occupé par l'hôtel et les jardins des évêques de
          Châlons, et par un hôtel contigu appelé le _Château-Fêtu_.]

Il arriva, en 1556, que Robert Dugast, aussi docteur régent en droit
canon, ayant acquis les quatre cinquièmes de cette maison, forma le
projet d'y établir un collége régulier. Par l'acte de cette fondation,
daté de cette même année, il institua un principal, un chapelain et un
procureur, tous les trois prêtres ou sur le point de l'être, et qui
devoient être des diocèses d'Évreux, de Rouen, de Paris ou d'Autun. La
nomination des boursiers, qui étoient au nombre de quatre, fut
réservée au plus ancien conseiller-clerc du parlement, au chancelier
de l'église et université de Paris, et au doyen des professeurs en
droit. Les biens qu'il affecta à cet établissement furent amortis par
des lettres de Henri II, données dans la même année 1556.

Il paroît certain qu'il y eut dans ce collége un plein exercice,
lequel y subsista jusqu'à ces temps malheureux de nos guerres de
religion, où tant d'institutions furent altérées ou détruites. Il fut
alors interrompu, et les leçons n'y ont jamais été rétablies. La
mauvaise situation des affaires de ce collége le força même, dans le
siècle suivant, de vendre à l'Université une partie de son
emplacement, pour acquitter les dettes qu'il avoit contractées. Par
cet acte, qui est de 1687, cette compagnie s'engagea à lui payer la
somme de 48,750 livres, tant pour le libérer de ses créanciers, que
pour lui procurer les moyens de bâtir une chapelle[413].

          [Note 413: Elle fut construite en 1694, et bénite la même
          année.]

Ce fut vers ce temps-là que se forma la communauté annexée depuis à ce
collége. Un docteur de Sorbonne, nommé Germain Gillot, avoit sacrifié
une partie considérable de sa fortune pour fournir à la subsistance
d'un certain nombre d'étudiants qu'il faisoit élever dans différents
colléges. M. Thomas Durieux, aussi docteur de Sorbonne, l'un des
élèves de M. Gillot, et son successeur dans cet acte de charité,
voyant l'Université devenir propriétaire de la plus grande partie du
collége de Sainte-Barbe, profita de cette occasion pour en louer les
bâtiments, ainsi que ceux qui étoient restés à ce collége, et y
rassembla en 1588 tout son petit troupeau sous le nom de _Communauté
de Sainte-Barbe_. Depuis, ayant été nommé principal du collége du
Plessis, cet homme respectable se trouva dans une situation à donner
des soins encore plus assidus à ses enfants d'adoption, qui venoient
prendre des leçons dans ce collége, et qui n'ont point cessé d'y être
reçus jusque dans les derniers temps.

L'institution de Sainte-Barbe se faisoit tellement remarquer par la
sévérité de sa discipline et par le succès de ses études, que, dans
le siècle dernier, elle attira l'attention du monarque. Louis XV
voulant en 1730 donner à ce collége des marques éclatantes d'une
protection spéciale, daigna s'attribuer la nomination à la
supériorité, qu'il réunit avec la principalité du collége du Plessis,
sous l'inspection particulière de l'archevêque de Paris. Au moment de
la révolution, la communauté de Sainte-Barbe étoit encore composée,
indépendamment des anciens boursiers, de trente-six théologiens,
auxquels étoient attachés un supérieur local et trois maîtres chargés
des conférences; de quarante-huit philosophes, sous un supérieur local
et quatre maîtres; enfin de cent douze humanistes, conduits par douze
maîtres particuliers.

Saint Ignace de Loyola, qu'on nommoit alors _Inigo_, avoit fait ses
études dans ce collége. On y a vu professer plusieurs hommes célèbres,
entre autres, Jean-François Fernel, premier médecin de Henri II, et
George Buchanan, poëte et historien.


_Le collége de Coqueret_ (rue Chartière).

Il y a une telle obscurité répandue sur l'origine de ce collége, qu'il
étoit impossible d'assurer même qu'il ait jamais existé. Du
Breul[414], copié par Piganiol et autres, nous apprend seulement que
Nicole Cocquerel (ou plutôt Coqueret) avoit tenu de petites écoles
dans la basse-cour de l'hôtel de Bourgogne; qu'il vendit ce lieu à
Simon Dugast; et que celui-ci eut pour successeur dans la principalité
du collége Robert Dugast, son neveu, fondateur du collége de
Sainte-Barbe. Ce récit, qui souffre lui-même beaucoup de
difficultés[415], n'est pas suffisant sans doute pour éclaircir
l'histoire d'un établissement dans lequel on ne voit, pendant
plusieurs siècles, ni principal ni boursiers. Dès 1571 la maison avoit
été saisie: elle fut depuis judiciairement vendue une seconde fois, et
n'a point cessé d'appartenir à des particuliers. À la fin du siècle
dernier, il n'en restoit plus qu'un petit bâtiment rue Chartière, dans
lequel s'étoit établie une manufacture de carton.

          [Note 414: Liv. II, p. 732.]

          [Note 415: Le testament du sieur Coqueret est de 1463, et le
          collége de Sainte-Barbe ne fut fondé qu'en 1556.]


_Collége de Reims_ (rue des Sept-Voies).

Ce collége doit son origine à Gui de Roye, archevêque de Reims, qui en
ordonna la fondation par son testament, en 1409, année de sa
mort[416]. On voit par cet acte que l'intention de ce prélat étoit
d'y mettre, par préférence, des sujets nés dans les terres affectées à
la mense archiépiscopale de Reims, dans sa terre de Roye, ou dans
celle de Murel. Cette disposition testamentaire, contestée d'abord par
ses héritiers, fut maintenue par une transaction qu'ils passèrent avec
les écoliers de Reims[417], alors étudiants à Paris, et qui étoient
destinés à remplir les bourses. Ceux-ci firent en conséquence
l'acquisition de l'hôtel de Bourgogne, qui leur fut vendu le 12 mai
1412 par Philippe, comte de Nevers et de Rhétel. En 1414 on institua
un maître particulier, un chapelain et un procureur dans ce collége.
Les troubles qui agitèrent Paris quelques années après pensèrent
l'anéantir presqu'au moment où il venoit d'être établi; en 1418 il fut
pillé, presque détruit, et demeura désert jusqu'en 1443, que Charles
VII le rétablit, et y annexa le collége de Rhétel qui tomboit en
ruines.

          [Note 416: Il périt malheureusement à Voltri, en allant au
          concile de Pise, le 8 juin de cette même année.]

          [Note 417: À la tête de leurs noms on lit celui du fameux
          Jean _Gerson_, chancelier de l'Université.]

Ce collége de Rhétel n'étoit ni voisin de celui de Reims, ni contigu,
comme l'ont dit plusieurs auteurs: il étoit situé dans la rue des
Poirées. Gaultier de Launoi l'avoit créé pour les écoliers du
Rhételois, et Jeanne de Bresle y avoit fondé depuis quatre bourses
pour des écoliers du comté de Porcien. Lors de l'union, presque tout
le revenu de ce collége étoit dissipé; alors il n'y avoit même plus de
boursiers.

Cette union soutint pendant quelque temps le collége de Reims, dont
l'administration supérieure passa entre les mains de l'archevêque.
Toutefois il tomba successivement dans un état si misérable, qu'en
1699 il étoit déjà sans boursiers, et qu'en 1720 il n'y restoit que
deux officiers. M. le cardinal de Mailli, archevêque de Reims,
entreprit alors de le rétablir, et chargea de ce soin M. Le Gendre,
chanoine de Notre-Dame, qui dressa des statuts, établit dans ce
collége un principal, un chapelain, et trouva le moyen d'y réunir huit
boursiers pris dans les lieux désignés par les fondateurs. En 1745 on
en reconstruisit la façade, et en 1763 il fut réuni à celui de
l'Université.


_Collége de la Merci_ (même rue).

Presque tous nos historiens ont placé l'érection de ce collége en
1520. Jaillot lui donne cinq ans de plus d'ancienneté. Il dit que
Nicolas Barrière, bachelier en théologie, et procureur général de
l'ordre de la Merci, désirant procurer aux religieux de son ordre la
facilité d'étudier à Paris, traita avec Alain d'Albret, comte de
Dreux, d'une place et d'une masure qui faisoient partie de son hôtel,
et que le contrat en fut passé à Dreux le 15 mai 1515[418]. Cet
établissement n'eut pas une longue durée; car dès 1611 il n'y avoit
plus dans la maison qu'un seul religieux, et la chapelle abandonnée
étoit entièrement découverte. Ce collége, dans le siècle dernier,
n'étoit plus qu'un hospice de la maison de cet ordre établie rue du
Chaume[419].

          [Note 418: Hist. univ., t. VI, p. 72.]

          [Note 419: _Voy._ t. II, 2e part., p. 993.]


_Collége de Fortet_ (même rue).

Pierre Fortet, chanoine de l'église de Paris, avoit ordonné, par son
testament du 12 août 1391, la fondation d'un collége où il y auroit un
principal et huit boursiers[420], et destiné pour l'emplacement de
cette institution une maison appelée _les Caves_, située au bout de la
rue des Cordiers; mais il ne voulut point que ce projet fût réalisé de
son vivant, et mourut en 1394, laissant ce soin à ses exécuteurs
testamentaires.

          [Note 420: Quatre devoient être d'Aurillac, sa patrie, ou du
          diocèse de Saint-Flour; et quatre de la ville de Paris.]

Ceux-ci offrirent au chapitre Notre-Dame la commission de remplir la
volonté du testateur: le chapitre l'accepta, et ne trouvant pas la
maison léguée propre à établir un collége, il acquit, en 1397, de M.
de Listenoi, seigneur de Montaigu, une maison qu'il possédoit rue des
Sept-Voies, et la fit disposer telle qu'elle devoit être pour une
semblable institution. On nomma le principal, les boursiers, et on
leur donna des statuts le 10 avril de la même année.

Aux bourses fondées originairement dans ce collége plusieurs
particuliers en ajoutèrent successivement onze nouvelles. Dès l'an
1560 les bâtiments en avoient été reconstruits: on l'augmenta encore
depuis, en y joignant l'hôtel des évêques de Nevers et celui de
Marli-le-Châtel[421].

          [Note 421: C'est dans le collége de Fortet que furent tenues
          les premières assemblées de la Ligue. (_Voy._ prem. part. de
          ce volume, pag. 271.)]

La chapelle étoit sous l'invocation de saint Geraud, en son vivant
seigneur d'Aurillac[422].

          [Note 422: Les bâtiments de ce collége forment maintenant
          plusieurs maisons particulières.]


_Collége de Montaigu_ (même rue).

Il est redevable de sa fondation à la maison des Aycelin, plus connue
sous le nom de Montaigu, illustre par son ancienneté et par les
dignités qui furent la preuve et la récompense de ses services. Gilles
Aycelin, archevêque de Rouen et garde des sceaux, en fut le premier
fondateur. Propriétaire de plusieurs maisons dans les rues des
Sept-Voies et de Saint-Symphorien, il chargea, par son testament du 13
décembre 1314, Albert Aycelin, évêque de Clermont, son héritier, de
loger de pauvres écoliers dans une partie de ces bâtiments, et de
louer ou de vendre les autres pour fournir à leur subsistance.

L'évêque de Clermont se conforma aux volontés de son oncle, et soutint
cet établissement jusqu'à sa mort, arrivée en 1328. Gilles et Pierre
Aycelin ses frères furent alors chargés de le diriger; mais les
circonstances où ils se trouvoient[423] ne leur permirent point de
s'en occuper, et ce collége resta pendant près de quarante ans privé
de chef et de protecteur. Cependant les biens destinés à la fondation
se dissipoient, les bâtiments tomboient en ruines, lorsque Pierre
Aycelin, qui, de prieur de Saint-Martin-des-Champs, étoit devenu
successivement évêque de Nevers, de Laon, cardinal et ministre d'état,
voulut, par ses bienfaits, relever cette institution d'une ruine qui
sembloit inévitable, et fonda six boursiers, dont deux devoient être
prêtres, et les quatre autres clercs étudiants en droit canon ou en
théologie.

          [Note 423: Pierre étoit entré dans l'ordre de Saint-Benoît,
          et Gilles étoit alors employé dans des négociations
          importantes.]

Cette fondation, portée dans le testament du cardinal de Laon, daté
du 7 novembre 1387, fut d'abord attaquée par Louis Aycelin de Montaigu
de Listenoi son neveu; mais il ne tarda pas à se rétracter, ce qu'il
fit à la sollicitation de son oncle maternel, Bernard de La Tour,
évêque de Langres, et du cardinal de Thérouenne, et consentit à
l'exécution des volontés du testateur, sous la condition que ce
collége porteroit le nom de Montaigu, que les armes de cette maison
seroient placées sur la porte principale, et que les boursiers,
suivant l'intention du cardinal de Laon, seroient pris, de préférence,
dans le diocèse de cette ville.

Les statuts, dressés en 1402 par Philippe de Montaigu, évêque d'Évreux
et de Laon, et l'un des exécuteurs testamentaires du cardinal,
soumirent ce collége à l'autorité du chapitre de Notre-Dame, et d'un
des descendants du fondateur; mais, soit que l'inspection en eût été
négligée, soit que la modicité des revenus n'eût pas permis de faire
les dépenses nécessaires pour les réparations, avant la fin du siècle
les bâtiments menaçoient, pour la seconde fois, d'une ruine prochaine,
et il ne restoit plus aucune ressource pour les réparer.

Tel étoit l'état déplorable de ce collége, auquel, dit un
historien[424], il restoit à peine 11 sous de rente, lorsque le
chapitre Notre-Dame en donna, en 1483, la principauté au célèbre Jean
Standonc[425]. Il parvint, par son zèle et par des travaux assidus, à
soutenir cet établissement, ou, pour mieux dire, il en fut le second
fondateur. Un projet grand et utile se présenta d'abord à sa pensée:
ce fut d'y former une société d'ecclésiastiques capables de remplir
toutes les fonctions du saint ministère, d'instruire la jeunesse et
d'annoncer les vérités de l'évangile par toute la terre. Ses
ressources étoient loin d'égaler son dévouement et sa charité: il en
trouva dans la pieuse libéralité de l'amiral de Graville et du vicomte
de Rochechouart. Les offres que ces deux seigneurs firent au chapitre
de Notre-Dame, de rétablir les bâtiments, de faire construire une
chapelle, d'y fonder deux chapelains, et d'entretenir douze boursiers,
furent acceptées avec reconnoissance, et ratifiées par un acte du 16
avril 1494; l'année suivante, le service divin fut célébré dans la
nouvelle chapelle qu'on venoit de faire construire.

          [Note 424: M. Crévier.]

          [Note 425: _Voy._ t. II, 2e part., pag. 907.]

Ces boursiers devoient faire un corps séparé de ceux qui formoient le
collége: car Jean Standonc n'avoit voulu créer cette communauté qu'en
faveur des pauvres; et en effet les réglements qu'il fit annoncent
l'extrême pauvreté et la vie austère de ceux qui la composoient. Dans
les commencements, ils alloient aux Chartreux recevoir avec les
indigents le pain que ces religieux faisoient distribuer à la porte de
leur monastère; la nourriture qu'on leur donna ensuite consistoit en
pain, légumes, oeufs ou harengs, le tout en très-petite quantité. Ils
ne mangeoient jamais de viande, ne buvoient point de vin. Leur
habillement se composoit d'une cape de drap brun très-grossier, fermée
par devant, et d'un camail fermé devant et derrière; ce qui les fit
appeler les _pauvres capettes de Montaigu_.

Il paroît, par les réglements, qu'il y avoit alors dans cette
communauté quatre-vingt-quatre pauvres écoliers, en l'honneur des
douze apôtres et des soixante-douze disciples, de plus le maître,
appelé le _père_ ou _ministre des pauvres_, le procureur et deux
correcteurs. Ces officiers devoient être présentés par le prieur des
Chartreux, et constitués par le grand-pénitencier de l'église de
Paris.

L'austérité de ces statuts fut adoucie depuis, principalement par un
nouveau réglement homologué au parlement en 1744, en vertu duquel les
boursiers furent dispensés de réciter certains offices, et obtinrent
la permission de faire gras à midi seulement: le soir, ils ne
prenoient qu'une collation très-frugale.

Le collége de Montaigu s'augmenta depuis considérablement par les
libéralités de plusieurs personnes, et par les acquisitions que ces dons
lui permirent de faire des hôtels ou colléges du Mont-Saint-Michel, de
Vezelai, etc., et de celui des évêques d'Auxerre. Ce collége étoit de
plein exercice; et dans les derniers temps le nombre des bourses
s'élevoit à près de soixante[426].

          [Note 426: Ce collége est maintenant changé en maison
          d'arrêt.]


_Le collége d'Hubant_ ou _de l'Ave-Maria_ (rue de la
Montagne-Sainte-Geneviève).

Ce collége fut fondé, en 1336, par Jean de Hubant, conseiller du roi,
dans une maison qu'il avoit achetée du monarque lui-même dès 1327. Il
y établit et fonda quatre bourses en faveur de quatre pauvres
étudiants, affectant à leur entretien une maison située rue des
Poirées, une autre sise au cloître Sainte-Geneviève, et la troisième
partie des dîmes du territoire de Sormillier. L'abbé, le prieur de
Sainte-Geneviève et le grand-maître du collége de Navarre furent
nommés pour faire exécuter cette fondation.

Jaillot pense qu'elle fut faite dans la maison de la rue
Sainte-Geneviève, où ce collége resta établi jusqu'au moment de sa
réunion. Cependant le censier de Sainte-Geneviève de 1380 n'en parle
point à l'article de cette rue; mais à celui de la rue des
_Almandiers_ on lit: «Les écoliers de Hubant, pour leur maison à
l'Image-Notre-Dame......... tenant d'un côté à Jean de Chevreuse,
d'autre, au jardin du comte de Blois.» On voit par le même censier
qu'ils avoient deux autres maisons joignant celle-ci, et une troisième
vis-à-vis. Quant au nom de l'_Image-Notre-Dame_ que portoit celle que
nous venons de citer, il lui fut donné parce qu'au-dessus de la porte
il y avoit une figure de la Vierge, aux pieds de laquelle étoient
écrits ces deux premiers mots de la salutation angélique, _Ave Maria_;
cette inscription ne tarda pas à devenir le nom du collége, et fit
presque oublier celui du fondateur.

Ce collége avoit été réuni à celui de l'Université.


_Collége des Grassins_ (rue des Amandiers).

Il doit son origine à M. Pierre Grassin, sieur d'Ablon, conseiller au
parlement: ce magistrat laissa, par son testament du 16 octobre 1569,
une somme de 30,000 livres, laquelle devoit être employée selon la
disposition de M. Thierri Grassin, son frère et son exécuteur
testamentaire, et par le conseil de M. Le Cirier, évêque d'Avranches,
à fonder un collége de pauvres; ou s'il le trouvoit plus convenable, à
bâtir sur l'eau une maison pour les pauvres malades. En cas que son
fils vînt à mourir sans enfants, la somme destinée à cette fondation
devoit être doublée. Celui-ci ne survécut pas long-temps à son père,
et augmenta la fondation de 1200 liv. L'exécuteur testamentaire,
Thierri Grassin, s'étant décidé à faire bâtir un collége, acheta, le
26 avril 1571, de M. de Mesmes, une partie de l'hôtel d'Albret,
consistant en une grande maison et deux petites contiguës à la
première. Les 1er et 15 mai suivants, il acheta encore quatre autres
maisons voisines. À ces acquisitions, qui remplissoient les intentions
des fondateurs, il ajouta ses propres bienfaits, et acheva de
consolider cet établissement en lui léguant sa bibliothèque, et
environ 3,000 livres de rente.

Les bâtiments de ce collége ne furent achevés qu'en 1574, quoique la
première acquisition pût en faire remonter l'origine jusqu'en 1571,
date qu'a donnée de préférence l'abbé Lebeuf. La chapelle fut bénite
en 1578, sous l'invocation de la Vierge.

En 1696 on transporta, comme nous l'avons déjà dit, dans ce collége la
fondation faite quelques années auparavant dans celui des Lombards, en
faveur des pauvres étudiants irlandois. Ils y restèrent jusqu'en
1710, qu'un arrêt du parlement les fit retourner dans leur premier
domicile.

La fondation primitive du collége des Grassins avoit été faite pour un
principal, un chapelain, six grands boursiers et douze petits: vers la
fin du dix-septième siècle, le mauvais état du temporel de cette
maison mit dans la nécessité de suspendre douze de ces bourses,
jusqu'au moment où l'acquittement des dettes permettroit de les
rétablir. Ce moment fut accéléré par les libéralités de M. Pierre
Grassin, seigneur d'Arci, directeur général des monnoies de France,
libéralités qui furent assez grandes pour rendre à ce collége toute
son ancienne splendeur. Les bourses, destinées de préférence aux
pauvres écoliers de Sens et des environs, étoient à la collation de
l'archevêque de cette ville[427].

          [Note 427: Ce collége, dont la chapelle existe encore, est
          maintenant habité par des particuliers.]


     CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE.

     TABLEAUX.

     Sur le maître-autel, Notre Seigneur bénissant des petits enfants;
     par _Hallé_.

     Sur la porte de la sacristie, la Résurrection du fils de la veuve
     de Naïm; par _Simon Vouet_.

     Vis-à-vis, le Départ de Tobie; par _Lebrun_.

Le collége des Grassins étoit de plein exercice.


_Écoles de droit_ (place Sainte-Geneviève).

On sait que les Francs, devenus maîtres de cette partie des Gaules à
laquelle ils ont donné leur nom, continuèrent de s'y gouverner par
leurs lois et leurs coutumes, laissant aux peuples conquis les lois
sous lesquelles ils avoient vécu depuis la conquête de Jules-César.

C'est un préjugé généralement reçu que tous ces peuples vivoient sous
la loi romaine: cependant nous apprenons, d'un écrivain presque
contemporain[428], qu'il y avoit alors dans les Gaules bien d'autres
codes, et que la multiplicité des lois et des priviléges personnels y
étoit telle, que ce n'étoit pas seulement une région ou une cité qui
se partageoit en plusieurs législations, mais que, dans l'intérieur
même d'une maison, il ne se trouvoit pas souvent deux personnes qui
vécussent sous la même loi. Il n'est pas besoin de dire qu'il s'agit
ici, non des lois politiques qui établissent la forme du gouvernement,
mais de ces lois purement civiles qui règlent la possession des biens,
la manière de les acquérir et de les perdre, la forme des procédures,
la grandeur relative des crimes, les moyens de les réparer et de les
punir, la capacité ou l'incapacité des personnes pour remplir telles
ou telles fonctions, l'âge auquel on commençoit à jouir de ses droits
comme membre de la société, la nature des alliances, etc.

          [Note 428: Agobard. lib. adv. Gundob. legem., cap. 4.]

Toutefois au milieu de ces lois conservées aux vaincus, celles que
l'empereur Théodose avoit rassemblées au cinquième siècle, et qui se
composoient de toutes les ordonnances portées par ses prédécesseurs,
étoient en effet les plus généralement répandues; et nous apprenons de
Grégoire de Tours que l'on faisoit étudier trois choses aux enfants de
qualité, Virgile, l'arithmétique, et les lois Théodosiennes[429].

          [Note 429: Hist., lib. IV, cap. 42.--C'est lorsque l'on
          examine avec attention le récit des historiens
          contemporains, et ces divers codes sous lesquels étoient
          régis tous ces peuples et conquis et conquérants qui
          habitoient les Gaules, que l'on est en quelque sorte
          confondu de cet excès d'ignorance ou de mauvaise foi qui a
          fait naître depuis peu à quelques pédants politiques l'idée
          bizarre de les diviser en deux castes, séparées l'une de
          l'autre par des barrières à jamais insurmontables, dont
          l'une, sous le nom de _Francs_, se composoit de maîtres ou
          plutôt de tyrans orgueilleux et cruels; l'autre, sous celui
          de _Gaulois_, d'esclaves ou plutôt d'ilotes réduits à peu
          près à la condition des bêtes de somme. Or, il est
          remarquable que, dans tout ce qui concernoit la police
          générale et surtout dans les choses que l'état de
          civilisation plus avancé des Gaulois rendoit nouvelles pour
          les Francs, ceux-ci eurent le plus souvent recours aux lois
          et à la police des Romains: c'est ce qu'atteste un écrivain
          qui vivoit cent ans après la conquête[429-A].

          Ce seroit encore une grande erreur de croire que la loi
          romaine ne fit que des bourgeois, des prêtres et des
          plébéïens. Elle faisoit aussi des familles nobles, puisque,
          par diverses dispositions de son code, elle faisoit des
          familles militaires, et que ces dispositions ne furent point
          abrogées. Mais comme les circonstances n'étoient plus les
          mêmes, que la situation des peuples avoit plus de fixité et
          de tranquillité que dans ces temps désastreux, où l'empire
          penchant vers sa ruine et se trouvant entamé et déchiré de
          toutes parts, tous grands et petits étoient indistinctement
          forcés de prendre les armes; ceux qui n'appartenoient pas
          aux familles militaires rentrèrent naturellement dans
          l'ordre civil d'où ils étoient momentanément sortis, et ces
          familles, les seules où l'on eût le privilége d'être soldat
          en naissant, continuèrent seules de suivre leur ancienne
          profession et furent aussi les seules qui transmirent ce
          droit et cette obligation à leurs enfants.

          Ainsi ces soldats romains qui, au rapport de Procope, se
          donnèrent, avec leurs drapeaux et les pays qu'ils gardoient,
          aux Armoriques et aux Germains, conservèrent les moeurs,
          l'habillement et les lois de leur pays; mais ne cessèrent
          point d'être soldats. Le récit de Procope prouve au
          contraire qu'ils continuèrent de l'être, et qu'ils
          conservèrent et léguèrent à leurs descendants les avantages
          et les honneurs qui étoient attachés à la condition
          militaire[429-B]. Ainsi s'explique le passage de Grégoire de
          Tours, déjà cité; c'est de la jeune noblesse _romaine_ qu'il
          veut parler, lorsqu'il dit que l'étude des lois
          _Théodosiennes_ étoit une des parties principales de son
          éducation. Certes les barbares n'étudioient point les codes
          romains dont ils n'avoient que faire; les ridicules
          _doctrinaires_ que nous venons de signaler n'oseroient le
          soutenir et reculeroient eux-mêmes devant une pareille
          absurdité.]

          [Note 429-A: Agathias. _Voy._ encore t. I, prem. part., p.
          55 et 56.]

          [Note 429-B: _Voy._ t. II, 2e part, p. 801.]


Quant aux conquérants, ils vivoient sous le régime de leurs propres
lois, lois également très-nombreuses et très-variées, mais qui
néanmoins, sous les noms divers de _Salique_, _Gombette_, ou
_Ripuaire_, présentent toutes ce caractère commun à la jurisprudence
de ces peuples barbares, qu'il y a _composition_ pour toute espèce de
violation de la loi, c'est-à-dire que tout délit, de quelque nature
qu'il puisse être, y est évalué et _amendable_ en argent.

Charlemagne n'osa point toucher à ce code que les Francs considéroient
comme le titre le plus précieux de leur noblesse et la sauve-garde de
leurs libertés. Tous ses efforts tendirent seulement à le rendre moins
imparfait; et tel fut l'objet de ses fameux _capitulaires_, qui ne
présentent point, ainsi que plusieurs l'ont pensé, une législation
nouvelle, les premiers n'étant en grande partie que des recueils
d'interprétations des anciennes lois, et, comme s'exprime l'archevêque
Hincmar, d'arrêts rendus sur contestations en matières de lois. On y
trouve aussi des explications et des répétitions de lois déjà
établies, des réglements de police, des dispositions temporaires sur
l'administration de l'état, etc. Ce n'est que dans le dernier que l'on
voit enfin paroître des lois nouvelles et la réformation de celles qui
les avoient précédées.

Toutefois, il ne faut pas croire que le monarque promulguât ces lois
nouvelles de sa propre et seule volonté, et selon son bon plaisir: ce
n'étoit que dans le _plaid général_ et du consentement _de tous_ que
se faisoient ces _capitules_, et qu'ils acquéroient force de loi[430].
Louis-le-Débonnaire et Charles-le-Chauve, qui y firent de nombreuses
additions, y observèrent ces mêmes formalités, qui en étoient la
sanction nécessaire et sans laquelle ils eussent été de nul effet. La
noblesse françoise vécut sous cette législation, jusqu'à l'époque où,
le vasselage dégénérant de sa première institution, on vit commencer
l'anarchie féodale et la souveraineté usurpée des grands et des petits
vassaux.

          [Note 430: _Cap. excerp. ex Leg. Longip._, cap.
          49.--Charlemagne répondit à un comte qui l'avoit consulté
          sur une loi dont l'interprétation sembloit lui offrir
          quelques difficultés «Si vos doutes portent sur la loi
          Salique, _adressez-vous à notre plaid général_.»]

Cependant les lois Théodosiennes, promulguées en 438, avoient été
augmentées dans le siècle suivant par Justinien Ier. Il y joignit
d'abord, en 534, les décisions des jurisconsultes sur diverses
matières de législation; en 541, il y ajouta les nouvelles
constitutions publiées sous son règne; et cette compilation nouvelle,
devenue la loi écrite de tous les peuples soumis à son autorité, fut
connue sous le nom de _Pandectes_ ou _Digeste_.

Cette collection, négligée dans l'Orient même, aussitôt après la mort
de Justinien[431], perdue dans la suite des temps, et entièrement
oubliée, fut retrouvée en 1133, au siége de la ville d'Amalfi par
l'empereur Lothaire II. Les Pisans, qui avoient concouru à la prise de
cette ville, demandèrent ce manuscrit pour toute récompense des
services qu'ils avoient rendus: ils l'obtinrent; et les Pandectes,
revues et mises en ordre par un savant jurisconsulte allemand[432],
furent, peu de temps après, enseignées publiquement à Ravenne et à
Boulogne. De ces écoles fameuses la connoissance s'en répandit bientôt
dans l'Europe entière; et l'on peut fixer au milieu du douzième siècle
l'époque à laquelle elles s'introduisirent parmi nous.

          [Note 431: L'empereur Basile et ses successeurs firent une
          autre compilation de lois sous le nom de _Basiliques_. Dans
          l'Occident, et particulièrement dans la partie des Gaules où
          l'on suivoit le droit écrit, on ne connoissoit que le Code
          Théodosien, les Institutes de Caïus et l'Édit perpétuel.]

          [Note 432: Irnerius.]

Ce n'est point ici le lieu d'examiner si ce fut un bien ou un mal pour
la chrétienté que l'adoption qui s'y fit des maximes de cette
jurisprudence romaine, née au sein du paganisme, développée et
perfectionnée sous le despotisme militaire d'empereurs, dont ceux-là
même qui étoient chrétiens entendoient mal l'esprit et la politique du
christianisme: nous dirons seulement que l'enthousiasme fut grand en
France pour le code Justinien; on s'empressa de l'étudier, et cette
étude du droit civil romain devint si générale, que l'Université en
conçut des alarmes. Ainsi que nous l'avons déjà dit, les
ecclésiastiques étant presque les seuls qui, dans le moyen âge,
s'adonnassent aux lettres, et eussent quelque teinture des sciences,
on craignit que cette étude, plus recherchée et par conséquent plus
lucrative, ne les détournât de celle du droit canon, que cette
compagnie considéroit avec raison comme beaucoup plus importante; et,
pour en arrêter les progrès, elle crut nécessaire de réclamer
l'autorité des papes et des conciles. Celui de Tours, tenu en 1163, se
contenta d'interdire cette étude aux gens d'église; mais Honorius III
alla plus loin, et défendit d'enseigner le droit civil à qui que ce
fût, sous les peines civiles et canoniques les plus sévères.

Si l'on en croit Rigord, les défenses de ce pape ne furent pas
exactement observées. Du reste, quoiqu'elles ne s'étendissent point
sur le droit canon, et que ses professeurs fussent dès-lors agrégés à
l'Université, on ne trouve point qu'ils eussent encore de lieu affecté
pour donner leurs leçons. Ce n'est que vers la fin du quatorzième
siècle qu'il est fait mention d'écoles de droit situées rue
Saint-Jean-de-Beauvais. Sauval dit qu'elles furent établies, en 1384,
par Gilbert et Philippe-Ponce, au lieu même où depuis logea Robert
Étienne. Si cette anecdote est vraie, il en faut conclure que ces
écoles ont été transportées depuis de l'autre côté de la rue: car la
maison qu'elles occupoient encore dans le siècle dernier étoit située
vis-à-vis celle de ce célèbre imprimeur. Du Breul s'est contenté de
dire qu'il y avoit de grandes et de petites écoles, et qu'en 1464 le
bâtiment fut réparé de bonnes murailles, dont la toise ne coûtoit que
16 sous. Jaillot ajoute qu'en 1495 il avoit été augmenté de deux
masures et d'un jardin, qu'on acheta du chapitre Saint-Benoît.

Comme les actes qui font mention de ces écoles ne disent point
positivement qu'on y enseignât le droit civil, il est probable que la
défense faite par le Saint-Siége continuoit d'y être observée, et
qu'on n'y enseignoit que le droit canon. Toutefois cette défense
n'étoit que pour la ville de Paris seulement; et les élèves, après
avoir pris dans cette ville leurs degrés dans cette dernière science,
alloient étudier le droit civil dans les provinces, où cette étude
étoit sinon autorisée, du moins tolérée. En 1563 et 1568, on voit le
parlement permettre de professer à Paris le droit civil, et cette
permission cesser dès 1572; enfin Louis XIV, par son édit du mois
d'avril 1679, ordonna que les leçons publiques du droit romain
seroient rétablies, et l'année suivante, ce monarque voulut qu'à
l'avenir il y eût un professeur en droit françois dans chaque
université.

Cette faculté, la seconde de l'Université, étoit composée de six
professeurs en droit civil et canonique, d'un professeur en droit
françois et de douze docteurs agrégés. Ils continuèrent à occuper les
écoles de la rue Saint-Jean-de-Beauvais jusque vers la fin du
dix-huitième siècle; mais ces écoles, qui d'ailleurs étoient
très-incommodes, menaçant ruine de toutes parts, on prit la résolution
d'en construire de nouvelles, et sur un plan plus digne d'une si
grande institution. Elles furent élevées au côté gauche de la grande
place ouverte devant la nouvelle église Sainte-Geneviève, et sur les
dessins de Soufflot. C'est un grand bâtiment de très-belle apparence,
dont la façade est ornée de quatre colonnes ioniques, qui soutiennent
un fronton triangulaire, portant dans son tympan les armes du roi.
L'architecte, par une innovation qui ne doit pas sembler heureuse, a
jugé à propos de donner la forme d'une courbe rentrée à toute la
façade de ce monument.

Après une messe solennelle, célébrée à Sainte-Geneviève le 24 novembre
1772, et un discours public prononcé par l'un des professeurs, la
faculté des droits, ayant à sa tête le doyen d'honneur et les
docteurs honoraires, prit possession de ces nouvelles écoles, dans
lesquelles elle commença dès le lendemain tous ses exercices[433].

          [Note 433: Ce monument n'a point changé de destination.]


     CURIOSITÉS DES ÉCOLES DE DROIT.

     TABLEAUX.

     Dans la grand'salle, au premier, le portrait en pied de Louis XV,
     revêtu de ses habits royaux.

     Dans la salle des examens, le grand plan de Paris; par l'abbé de
     _La Grive_.


     SCULPTURES.

     Le buste en marbre de M. de Trudaine, et les portraits de
     plusieurs autres magistrats.


_Le séminaire des Clercs irlandois_ (rue du Cheval-Vert).

Jean Lée, prêtre irlandois échappé à la persécution de la reine
Élisabeth, étant venu se réfugier à Paris avec six écoliers de sa
nation, fut reçu avec eux au collége de Montaigu; ceci arriva en 1578.
Le nombre de ces réfugiés s'étant bientôt augmenté, on les transféra
au collége de Navarre, qu'ils quittèrent encore pour aller occuper une
maison qu'avoit louée pour eux, au faubourg Saint-Germain, le
président l'Escalopier. Nous avons dit comment, en 1677, ils furent
établis avec les prêtres irlandois au collége des Lombards, où ils
restèrent jusqu'en 1776, époque à laquelle ils vinrent occuper, rue du
Cheval-Vert, une maison plus commode, qu'ils durent au zèle et à la
libéralité de leur supérieur, M. l'abbé Kelly.

Le but de cet établissement étoit de former à l'état ecclésiastique de
jeunes Irlandois, pour les mettre en état de faire ensuite des
missions dans leur pays.

La chapelle, bâtie sur les dessins de M. Bellanger, architecte, est
d'une grande simplicité. Au-dessus une grande salle servoit de
bibliothèque[434].

          [Note 434: Cette maison est encore occupée par des prêtres
          de cette nation.]


_La communauté des Eudistes_ (rue des Postes).

La plupart de nos historiens de Paris ont oublié de parler de cette
communauté, dont l'existence n'est pas même indiquée sur la plus
grande partie des plans. C'étoit une congrégation de prêtres séculiers
instituée sous le nom de _Jésus_ et de _Marie_ par le P. Eudes, dont
nous avons déjà parlé. Il en avoit puisé l'esprit et conçu le dessein
dans la congrégation de l'Oratoire, dont il étoit membre, et destina
ces prêtres à diriger les séminaires et à faire des missions. Son
projet reçut sa première exécution à Caen, où il fut autorisé par des
lettres-patentes données en 1643.

La double utilité de cet institut engagea quelques personnes pieuses à
appeler les Eudistes à Paris; et M. de Harlai approuva, en 1651, la
donation qu'on leur fit de la moitié d'une maison située près de
l'église Saint-Josse qu'ils desservirent pendant quelque temps, et
dont l'un d'eux fut même nommé curé. Mais cette maison ayant été
vendue, ils acquirent en 1703 celle dont nous parlons, et dans
laquelle ils demeurèrent jusque dans les derniers temps. Toutefois
leur intention ne fut d'abord que de s'en servir comme d'un hospice:
car on les voit, depuis cette époque, établis dans la cour du palais,
et chargés de desservir la basse Sainte-Chapelle.

Ce ne fut qu'en 1727 qu'ils vinrent habiter la rue des Postes, et que
le concours des deux puissances leur procura enfin un établissement
permanent. Un décret de l'archevêque de Paris du 28 juillet 1773 les y
maintint sous le titre de communauté et de séminaire pour les jeunes
gens de cette congrégation; et il leur fut permis en conséquence
d'acquérir jusqu'à 6,000 livres de rente.

     Le maître-autel de la chapelle étoit décoré d'un Christ; sans nom
     d'auteur.


_Séminaire Anglois_ (même rue).

Ce séminaire fut établi en 1684 par quelques prêtres anglois, sous le
nom et l'invocation de _saint Grégoire-le-Grand_. Les lettres-patentes
données à cet effet par Louis XIV sont datées de cette année, et
portent la permission d'établir une communauté d'ecclésiastiques
séculiers anglois. L'archevêque de Paris y joignit son consentement en
1685.

La chapelle de ce séminaire, extrêmement petite, n'offroit rien de
remarquable.


_Séminaire du Saint-Esprit et de l'Immaculée Conception_ (même rue).

Cet institut doit son existence à M. Claude-François Poullart des
Places, prêtre du diocèse de Rennes. Convaincu que le manque de
ressources empêchoit souvent de jeunes étudiants d'entrer dans les
séminaires, et de suivre leur vocation, ce pieux ecclésiastique en aida
d'abord quelques-uns, et conçut ensuite le projet de les réunir en
communauté. Cet établissement, dont la charité et l'humilité étoient la
base, et auquel plusieurs personnes respectables s'empressèrent de
coopérer, fut formé en 1703 rue Neuve-Sainte-Geneviève. M. Poullart
voulut qu'on ne reçût dans son séminaire que des jeunes gens capables
d'étudier en philosophie ou en théologie; et qu'après le temps destiné à
cette étude ils pussent encore résider deux ans dans cette maison, pour
se préparer complètement aux fonctions du sacerdoce. Du reste il exigea
qu'ils ne prissent aucun degré, qu'ils renonçassent à l'espoir des
dignités ecclésiastiques, qu'ils se bornassent à servir dans les pauvres
paroisses, dans les postes déserts ou abandonnés, pour lesquels les
évêques ne trouvoient presque point de sujets, enfin à faire des
missions tant dans le royaume que dans nos colonies.

Cet établissement parut si utile, qu'il ne tarda pas à obtenir de
puissantes protections: le clergé, assemblé en 1723, lui assigna une
pension. Il en obtint une autre du roi en 1726, avec des lettres de
confirmation. Placé d'abord, comme nous venons de le dire, rue
Neuve-Sainte-Geneviève, il fut transféré en 1731 dans la rue des
Postes, au moyen d'un legs de 40,000 livres que M. Charles Le Baigue,
prêtre habitué de Saint-Médard, avoit fait à ce séminaire par son
testament du 17 septembre 1723. Avec cette somme ils achetèrent
d'abord une maison à laquelle ils firent depuis des réparations et des
augmentations considérables. La première pierre des bâtiments neufs
fut posée en 1769 par M. de Sartine.

La façade de ces bâtiments avoit été construite sur les dessins de M.
Chalgrin; il étoit aussi l'architecte de la chapelle, dont l'intérieur
étoit décoré d'un ordre ionique[435].

          [Note 435: Cette communauté a été rétablie; les bâtiments
          des deux établissements précédents sont occupés maintenant
          par des pensions ou par des particuliers.]


     CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE.

     SCULPTURES.

     Sur la porte extérieure, un bas-relief représentant des
     missionnaires qui instruisent des nègres; par _Duret_.

     Dans l'intérieur, deux autres bas-reliefs; par le même.

     Dans la salle des exercices, une Assomption; par _Adam_ cadet.

Une salle pratiquée au-dessus de la nef contenoit la bibliothèque.

Cette maison étoit chargée de fournir les missionnaires des colonies
de Cayenne et du Sénégal.


_Collége de Pharmacie et jardin des Apothicaires_, (rue de
l'Arbalète).

Nous avons fait mention, dans le quartier précédent, d'un hôpital
institué par le sieur Houel, dans la maison connue sous le nom de
Sainte-Valère, et des événements qui en changèrent peu à peu la
destination; on a vu que le jardin qu'il avoit formé vis-à-vis cet
établissement et destiné à la culture des plantes médicinales, avoit
été conservé: les apothicaires et les épiciers, qui, dans le
dix-septième siècle, ne formoient encore qu'une seule communauté,
acquirent, en 1626, la propriété de ce jardin, et le 2 décembre de la
même année achetèrent la maison située rue de l'Arbalète, ce qui leur
procura les moyens d'ouvrir leur entrée principale sur cette rue, et
d'y faire construire le bâtiment qui existe encore aujourd'hui. Les
pharmaciens devinrent ensuite les seuls maîtres de l'établissement,
qui fut érigé en collége. Une inscription en lettres d'or sur une
table de marbre noir apprenoit que cette érection avoit été faite en
1777.

Il y avoit dans ce collége six professeurs, qui, pendant les trois
mois d'été, y donnoient des leçons publiques sur la chimie, la
botanique et l'histoire naturelle; et tous les ans le lieutenant
général de police y distribuoit solennellement des médailles[436] aux
élèves qui s'étoient le plus distingués dans ces études.

          [Note 436: Ces prix avoient été fondés par M. Le Noir,
          dernier lieutenant de police.]

Cette maison possédoit un très-joli cabinet d'histoire naturelle, un
laboratoire de chimie, une bibliothèque, etc. Elle étoit aussi décorée
de sculptures et de tableaux. Dans le jardin, les plantes étoient
distribuées suivant la méthode de Tournefort[437].

          [Note 437: Cet établissement n'a point changé de
          destination.]


     CURIOSITÉS.

     TABLEAUX.

     Dans la grande salle, au-dessus de la porte, Louis XIV donnant le
     poids marchand au corps des épiciers; sans nom d'auteur.

     Sur la cheminée, Hélène et Ménélas arrivant en Égypte; et
     recevant du roi de cette contrée plusieurs plantes médicinales;
     par _Vouet_.

     Les portraits en médaillons de MM. Rouelle frères, chimistes
     renommés.

     Au pourtour de la salle, les portraits des anciens gardes de la
     communauté des épiciers et apothicaires.


     SCULPTURES.

     Entre deux croisées de la même salle, le buste de M. Le Noir.


_École des Savoyards_ (rue Saint-Étienne-des-Grès).

Cette école de charité, établie en 1732, étoit due au zèle et à la
charité de M. l'abbé de Pontbriand. S'étant avisé un jour d'interroger
sur la religion un Savoyard déjà avancé en âge, qui venoit de lui
rendre quelque service, il le trouva d'une ignorance si profonde des
vérités les plus importantes, qu'il résolut aussitôt de travailler à
l'instruction de ces pauvres gens. Plusieurs personnes charitables
auxquelles il communiqua son projet l'approuvèrent, et voulurent y
prendre part. Ils se partagèrent aussitôt les divers faubourgs où
étoient établies les chambrées des Savoyards[438], leur annoncèrent
les bonnes dispositions où l'on étoit pour eux, et trouvèrent dans ces
malheureux tant de docilité et de reconnoissance, que l'on put
commencer aussitôt les catéchismes que l'on vouloit instituer. Les
premiers se firent à Saint-Benoît; et bientôt, vu le grand éloignement
des différents quartiers où les Savoyards étoient logés, on en établit
de nouveaux dans plusieurs paroisses de Paris; à Saint-Merri, pour les
Savoyards du Marais; au séminaire des Missions-Étrangères, pour ceux
du faubourg Saint-Germain; à Saint-Sauveur, pour le faubourg
Saint-Laurent, la place des Victoires et la porte Saint-Martin.

          [Note 438: Ils habitoient les faubourgs. Ceux de l'évêché de
          Genève, qui étoient les plus nombreux, logeoient dans le
          faubourg Saint-Marceau; ceux de Saint-Jean-de-Maurienne,
          dans le faubourg Saint-Laurent; ceux de l'archevêché de
          Moutier en Tarentaise, dans le Marais, etc. Ils étoient
          distribués par chambrées, dont chacune, composée de huit à
          dix Savoyards, étoit conduite par un chef, qui remplissoit
          auprès de ces enfants les fonctions d'économe et de tuteur.
          Chacun d'eux avoit sa place marquée dans Paris, où il se
          rendoit de grand matin; et le soir en rentrant, ce qui avoit
          été gagné dans la journée étoit mis dans une boîte commune
          nommée _tirelire_, que l'on n'ouvroit que lorsque la somme
          étoit assez considérable pour être employée utilement aux
          besoins de la petite société. Cette police des Savoyards
          s'est maintenue pendant la révolution, et subsiste encore
          aujourd'hui.]

À ces leçons, les charitables instituteurs voulurent bien ajouter des
prix pour entretenir l'émulation. La première distribution s'en fit
rue Saint-Étienne-des-Grès, dans la chapelle de l'ancien collége de
Lisieux. La charité des gens de bien qui habitoient ces divers
quartiers fournissoit abondamment à ces dépenses. Bientôt on jugea
qu'il étoit possible d'étendre les bienfaits de cette institution sur
les pauvres enfants des diverses provinces du royaume; on y reçut des
Auvergnats, des Limousins, des Normands, des Gascons, etc., etc., ce
qui rendit les catéchismes plus nombreux, et donna lieu d'établir une
nouvelle école dans la paroisse de la Magdeleine au faubourg
Saint-Honoré.


HÔTELS.

_Hôtel de Bourgogne_ (rue des Sept-Voies).

Cet hôtel, dont la plus grande partie servit à former le collége de
Reims, appartenoit, dans le treizième siècle, aux ducs de Bourgogne.
Il fut uni à la couronne, ainsi que leur duché, sous le règne du roi
Jean; mais ce prince jugea à propos de se réserver l'hôtel, lors de
l'investiture qu'il donna à son fils Philippe-le-Hardi des domaines et
de la souveraineté de ce duché. Charles V son frère lui rendit cette
habitation en 1364. On trouve que dix ans auparavant elle étoit
occupée par les religieuses de Poissi, que la guerre avoit obligées de
venir chercher un asile à Paris. En 1402, Philippe donna cet hôtel à
son troisième fils Philippe, comte de Nevers et de Rhétel, qui le
vendit aux écoliers de Reims en 1412.


_Hôtel d'Albret_ (même rue).

Cet hôtel, dont une très-petite portion fit le collége de la Merci,
appartenoit anciennement aux comtes de Blois. Il subsiste encore à
côté du collége de la Merci une partie de cette maison, laquelle a
retenu le nom de _cour d'Albret_.


_Petit-Bourbon_ (rue du Faubourg-Saint-Jacques).

Nous avons dit à l'article du Val-de-Grâce qu'on en transféra les
religieuses dans une maison appelée le _Petit-Bourbon_. Elle se
nommoit auparavant le fief ou le séjour de Valois, nom qu'elle devoit
à Charles de Valois, fils de Philippe-le-Hardi, auquel elle
appartenoit au commencement du quatorzième siècle. Depuis elle passa
dans la maison de Bourbon; et au seizième siècle elle faisoit partie
des propriétés du connétable de Bourbon, sur lequel elle fut
confisquée, avec tous ses autres biens. Louise de Savoie, ayant obtenu
la permission d'aliéner ces biens jusqu'à la concurrence de 12,000
livres de rente, donna, en 1528, le séjour de Bourbon à Jean
Chapelain, son médecin. Ses descendants le vendirent aux religieuses
du Val-de-Grâce.


_Autres hôtels._

Dans ce même quartier étoient situés les hôtels suivants, qui tous ont
été détruits, et sur lesquels nous n'avons pu nous procurer aucun
détail.

  Hôtel des évêques de Nevers, rue des Amandiers.

  ------  des abbés de Pontigni, rue des Anglois.

  ------  de Jean Gannai, chancelier de France,
             rue de l'Arbalète.

  ------  des abbés de Saint-Benoît-sur-Loire,
             rue de la Grande et de la Petite-Bretonnerie.

  ------  de Vezelai, du Mont       }
             Saint-Michel[439],     }
                                    }
  ------  des évêques d'Auxerre,    }
             de Coutances,          }  rue des Cholets.
             du Mans, de            }
             Senlis, de Langres,    }
             de Châlons[440].       }

  ------  des abbés de Saint-Jean-des-Vignes,
             rue Saint-Jacques, près la chapelle
             Saint-Yves.

  ------  des évêques de Nevers en 1380, rue
             Judas.

  ------  de Marli-le-Châtel, rue des Sept-Voies.

          [Note 439: Ces deux hôtels sont compris aujourd'hui dans le
          collége de Montaigu.]

          [Note 440: Le collége de Sainte-Barbe a été bâti sur
          l'emplacement de cet hôtel.]


FONTAINES.

_Fontaine Saint-Benoît_ ou _de la place Cambray._

Cette fontaine, située à l'entrée de la place Cambray et vis-à-vis
l'église Saint-Benoît, a été construite vers l'an 1624.


_Fontaine de Sainte-Geneviève._

Cette fontaine est située dans la partie la plus élevée de la
montagne.


_Fontaine du Pot-de-Fer._

Elle s'élève au coin de la rue Moufetard et de celle dont elle a pris
le nom.


_Fontaine des Carmélites._

Elle a été construite dans la rue du Faubourg-Saint-Jacques et à
l'entrée du couvent dont elle porte le nom.

Ces quatre fontaines reçoivent leurs eaux de l'aqueduc d'Arcueil.


_Porte Saint-Jacques._

Cette porte étoit située à l'extrémité de la rue du même nom, près du
carrefour auquel aboutissent les rues du Faubourg-Saint-Jacques,
Saint-Hyacinthe et des Fossés-Saint-Jacques.

Elle fut construite lors de l'enceinte de Philippe-Auguste, et abattue
en 1684[441].

          [Note 441: _Voy._ pl. 147.]


BARRIÈRES.

Il n'y a que deux barrières dans toute l'étendue de ce quartier:

  La barrière de la Santé.
  La barrière Saint-Jacques[442].

          [Note 442: Cette dernière se nomme maintenant barrière
          d'Arcueil.]


RUES ET PLACES DU QUARTIER SAINT-BENOÎT.

_Rue des Amandiers._ Elle aboutit d'un côté à la rue des Sept-Voies,
et de l'autre à celle de la Montagne-Sainte-Geneviève; dès le
treizième siècle elle portoit ce nom, dont on n'a pu découvrir
l'étymologie. On disoit également rue des _Almandiers_, de
_l'Allemandier_ et des _Amandiers_.

_Rue des Anglois._ Elle traverse de la rue Galande dans celle des
Noyers, et étoit connue sous ce nom dès le treizième siècle. Sauval
insinue qu'il lui a été donné à cause du long séjour que les Anglois
ont fait à Paris[443]. Jaillot prouve qu'une telle opinion ne peut
être admise, parce que cette rue étoit ainsi nommée plus de deux
siècles avant le règne de Charles VI. Sans prétendre en donner la
véritable étymologie, il pense qu'il seroit plus vraisemblable de
l'attribuer aux Anglois que la célébrité de l'Université de Paris
engageoit à venir faire leurs études dans cette ville, et dont le
nombre étoit en effet si considérable, qu'ils formèrent une des quatre
_nations_ dont ce grand corps étoit composé.

          [Note 443: T. I, p. 109.]


_Rue de l'Arbalète._ Elle aboutit d'un côté à la rue Moufetard, de
l'autre, à celle des Charbonniers. On lit dans les titres de
Saint-Geneviève qu'au quatorzième siècle elle s'appeloit _rue des
Sept-Voies_[444], et qu'au milieu du seizième on la nommoit _rue de la
Porte de l'Arbalète_, autrement _des Sept-Voies_. Il y avoit dans
cette rue une maison dite de l'Arbalète, qui faisoit le coin de la rue
des Sept-Voies, et c'est là qu'il faut chercher sans doute
l'étymologie de ces diverses dénominations.

          [Note 444: Cens. de 1380.]

_Rue du Cimetière-Saint-Benoît._ Elle aboutit d'un côté à la rue
Saint-Jacques, de l'autre à la rue Fromentel, et doit son nom au
cimetière Saint-Benoît, auquel elle conduisoit en 1615. On agrandit ce
cimetière en même temps qu'on en supprima un autre qui occupoit une
partie de la place Cambrai. Quelques nomenclateurs donnent à cette rue
la dénomination de _rue Breneuse_; un autre dit qu'elle s'appeloit _de
l'Oseroie_ en 1300. Guillot en indique effectivement une sous ce nom,
et l'abbé Lebeuf pense aussi qu'elle est représentée par
celle-ci[445]. Jaillot produit plusieurs titres qui lui font croire
qu'anciennement cette rue n'étoit point distinguée de celle de
Fromentel, dont elle fait la continuation; et celle-ci se prolongeoit
alors sous le même nom jusqu'à la rue Saint-Jacques. Quant à la rue de
l'_Oseroie_, il conjecture que ce pouvoit être une ruelle comprise
dans l'église Saint-Benoît, et sur l'emplacement de laquelle ont été
construites les chapelles de la nef[446].

          [Note 445: T. II, p. 569.]

          [Note 446: Chronol. hist. des cur. de S. Ben., p. 26 et 27.]

_Rue de Biron._ Cette rue, qui donne d'un côté rue du
Faubourg-Saint-Jacques, de l'autre dans celle de la Santé, étoit
encore sans nom en 1772. Elle a pris depuis celui qu'elle porte
aujourd'hui.

_Rue des Bourguignons._ Cette rue, qui donne d'un bout dans la rue du
Faubourg-Saint-Jacques, et de l'autre dans celle de Lourcine, étoit
anciennement nommée _rue de Bourgogne_. Sur plusieurs plans on ne la
fait commencer qu'au coin de la rue de la Santé, ou, pour mieux dire,
au bout du carrefour où étoit autrefois placée la _croix de la sainte
Hostie_[447]; et toute la partie antérieure jusqu'à la rue
Saint-Jacques y est nommée _rue des Capucins_. C'étoit par cette rue
ou chemin, et le long des murs du Val-de-Grâce, que devoit passer le
boulevard ou cours planté d'arbres dont on avoit résolu en 1704,
d'environner la ville, et qui depuis a été tracé et exécuté à une
assez grande distance de ce premier emplacement[448].

          [Note 447: Cette croix fut érigée en 1668, en réparation
          d'un sacrilége commis dans l'église Saint-Martin, cloître
          Saint-Marcel. Au mois de juillet, trois voleurs s'étant
          introduits dans cette église rompirent le tabernacle,
          emportèrent le saint ciboire, et dispersèrent les hosties.
          Ils furent arrêtés, et déclarèrent qu'ils avoient enveloppé
          une de ces hosties dans un linge, et l'avoient jetée près
          des murs du Val-de-Grâce. Elle y fut heureusement trouvée,
          et levée avec les cérémonies requises, à la suite desquelles
          M. l'archevêque ordonna une procession solennelle et
          expiatoire, où il assista nu-pieds et l'étole derrière le
          dos. On éleva ensuite la croix dont nous parlons, et tous
          les ans le clergé de la paroisse s'y rendoit
          processionnellement.]

          [Note 448: Il y a dans cette rue un cul-de-sac nommé
          d'_Hautefort_. C'est l'ouverture d'une rue projetée en 1724
          et non continuée, laquelle devoit traverser de celle des
          Bourguignons dans la rue des Lyonnois.]

_Rue de la Grande et de la Petite-Bretonnerie._ Ces deux rues
parallèles se réunissoient l'une à l'autre, et avoient leur entrée par
la rue Saint-Jacques; c'étoit, à proprement parler, une rue qui
tournoit autour de plusieurs maisons. Sauval dit qu'anciennement elle
se nommoit _rue du Puits_[449]; et Jaillot la trouve, au commencement
du quinzième siècle, sous le nom de _rue aux Bretons_; mais, dès le
seizième, elle est désignée sous la double dénomination qui lui est
restée. Ces deux rues avoient été ouvertes sur un fief qui appartenoit
aux religieuses de Long-Champs; et l'on trouve qu'en 1661 le roi
permit aux filles de la congrégation de Charonne, dont il vouloit
favoriser l'établissement, de former un marché dans cet endroit[450].

          [Note 449: T. I, p. 121.]

          [Note 450: Ces rues ont été depuis supprimées, pour
          faciliter l'entrée de la place Sainte-Geneviève.]

_Rue de la Bûcherie._ Elle commence à la rue du Petit-Pont, et finit à
celle du Pavé-de-la-Place-Maubert. Sauval dit qu'elle devoit son nom à
un port aux bûches qu'il y avoit auprès en 1415[451]. Jaillot prouve
que ce port existoit en cet endroit bien des siècles avant cette
époque; et, sans nier que le nom de cette rue en tire son étymologie,
il pense qu'elle pourroit bien aussi avoir reçu cette dénomination de
quelques boucheries établies anciennement en ce lieu. Au reste ces
deux étymologies sont également constatées par des titres de
Sainte-Geneviève du treizième siècle, dans lesquels on lit: _Vicus de
Boucharia et Buscharia_, etc. Cette rue avoit été ouverte au bas d'un
clos fort étendu qu'on appeloit le clos Mauvoisin, dont nous aurons
bientôt occasion de parler; et, dès le sixième siècle, elle étoit
couverte de maisons jusqu'à la rue du Fouare seulement. En 1202 le
clos Mauvoisin ayant été donné à cens, sous la condition d'y bâtir, la
rue fut successivement continuée jusqu'à son extrémité, opération qui
cependant n'étoit pas encore terminée à la fin du siècle suivant[452].

          [Note 451: T. I, p. 121.]

          [Note 452: Plusieurs titres de l'archevêché font mention
          d'une ruelle qui donnoit dans cette rue, et qu'on nommoit,
          en 1490, _ruelle du Lion-Pugnais_, et en 1508, du
          _Trou-Punais_. Ce dernier nom étoit commun aux fossés ou
          cloaques où se perdoient les eaux et les immondices, qui de
          là étoient portées à la rivière. Jaillot pense que cette
          ruelle est la descente vis-à-vis la rue des Rats, qu'on
          appeloit _les Petits-Degrés_.]

_Place Cambrai._ Elle fut ouverte, au commencement du dix-septième
siècle, sur une partie de la rue Saint-Jean-de-Latran, qui s'étendoit
jusqu'à la rue Saint-Jacques, et sur un terrain qui servoit
anciennement de cimetière. On le nommoit _le Grand Cimetière_, _le
Cimetière de Cambrai_, _le Cimetière de l'Acacias_; _le Cimetière du
Corps-de-garde_. Ces différents noms venoient de la _terre de
Cambrai_, ainsi appelée parce que la maison de l'évêque de Cambrai,
convertie depuis en collége, y étoit située; d'un acacia qu'on y avoit
planté, et d'un corps-de-garde voisin.

_Rue des Capucins_[453]. Ce n'étoit, au siècle dernier, qu'un chemin
qui conduisait de la rue du Faubourg-Saint-Jacques à celle de la
Santé. On la nommoit ainsi parce qu'elle régnoit le long de l'enclos
des Capucins.

          [Note 453: Cette rue est maintenant nommée _rue Méchin_,
          dans une de ses parties. Celle qui va du faubourg
          Saint-Jacques au Champ-des-Capucins a conservé son ancien
          nom.]

_Rue des Carmes._ Elle aboutit d'un côté à la rue des Noyers, et de
l'autre à celle du mont Saint-Hilaire. Comme elle a été ouverte, ainsi
que celle de Saint-Jean-de-Beauvais, sur le clos Bruneau, on lui en a
souvent donné le nom. Elle portoit aussi celui de _Saint-Hilaire_,
parce qu'elle aboutissoit à cette église, et c'est ainsi qu'elle est
dénommée dans des actes de 1317 et 1372. Son dernier nom lui vient du
couvent des Carmes qui y étoit situé.

_Rue du Carneau._ C'est une ruelle qui descend de la rue de la
Bûcherie à la rivière, et que presque tous nos plans ont figurée sans
lui donner aucun nom. Jaillot prétend cependant que, dès le treizième
siècle, elle étoit connue sous celui de _la Poissonnerie_, puis de _la
Place au Poisson_ dans le dix-septième; plus anciennement elle
s'appeloit _rue des Porées_. C'est ainsi qu'elle est indiquée dans le
rôle des taxes de 1313, et dans un compte de 1398, rapporté par
Sauval[454].

          [Note 454: T. III, p. 263.]

_Rue des Charbonniers._ Elle fait la continuation de la rue de
l'Arbalète, et aboutit à celle des Bourguignons. Son nom lui vient
d'un lieu voisin dit _les Charbonniers_, dont il est question
plusieurs fois dans le terrier du roi de 1540.

_Rue Chartière._ Elle aboutissoit d'un côté à la rue du Puits-Certain,
de l'autre à celle de Reims. Sauval dit qu'en 1300 elle s'appeloit _de
la Charretière_[455]. Guillot écrit _de la Chareterie_, et l'on trouve
dans d'autres titres _de la Charrière_[456], _de la Chartrière_ et
_des Charettes_.

          [Note 455: T. I, p. 124.]

          [Note 456: Hist. de Par., t. III, p. 392.]

_Rue du Cheval-Vert_[457]. Elle traverse de la rue des Postes à celle
de la Vieille-Estrapade. Si l'on en excepte un seul plan, celui de
Nolin, publié en 1699, où elle est appelée _rue du Chevalier_, on
trouve le premier nom dans tous les actes, et notamment dans les
censiers de Sainte-Geneviève, qui en font mention dès 1603. Elle fut
fermée en 1646, sans qu'on en sache les raisons, et rouverte depuis,
sans que l'époque de cette ouverture soit désignée. Son nom lui vient
probablement de quelque enseigne.

          [Note 457: On la nomme maintenant _rue des Irlandois_.]

_Rue des Chiens._ Elle aboutit d'un côté à la rue des Sept-Voies, et
de l'autre à celle des Cholets. Sauval[458] et ses copistes prétendent
que le bas peuple avoit changé les deux dernières lettres du nom de
cette rue, parce qu'elle étoit solitaire et malpropre. Jaillot pense
au contraire que cette dénomination ordurière étoit la plus ancienne,
et fut changée en celle _des Chiens_, qu'elle portoit déjà avant le
milieu du dix-septième siècle. Guillot indique dans sa nomenclature
une _rue du Moine_, que l'abbé Lebeuf croit être celle-ci; Jaillot,
qui en doute, entame à ce sujet une longue discussion, qui n'éclaircit
nullement cette question si peu importante[459].

          [Note 458: T. I, p. 125.]

          [Note 459: On la nomme aujourd'hui rue _Jean-Hubert_.]

_Rue des Cholets._ Cette rue donne d'un côté dans la rue
Saint-Étienne-des-Grés, de l'autre dans celle de Reims, et doit son
nom au collége qu'on y a bâti. Auparavant on la nommoit
_Saint-Symphorien_ et _Saint-Symphorien-des-Vignes_. Cette dernière
dénomination venoit de ce que le carré que forme cette rue avec celle
de Reims, des Sept-Voies et de Saint-Étienne-des-Grés, étoit un clos
planté de vignes. On la trouve aussi indiquée sous les noms de _petite
rue Sainte-Barbe_ et de _rue des Vignes_.

_Rue d'Écosse._ Elle aboutit d'un côté à la rue du Mont-Saint-Hilaire,
et de l'autre à celle du Four. Guillot n'en fait point mention,
quoiqu'elle existât déjà de son temps. En 1313 on la nommoit _rue au
Chauderon_, de l'enseigne d'une maison qui subsistoit encore en 1636;
mais, dès le seizième siècle, on l'appeloit rue d'Écosse. Robert dit
qu'elle a porté le nom de _rue des Trois-Crémaillères_.

_Rue Saint-Étienne-des-Grés._ Elle donne d'un bout dans la rue
Saint-Jacques, de l'autre sur la Place-Sainte-Geneviève. Dès 1230,
elle est désignée sous ce nom dont nous avons fait connoître
l'étymologie en parlant de l'église qui le lui a donné.

_Rue de la Vieille-Estrapade._ Elle est située entre la
Place-de-Fourci et celle de l'Estrapade; et cette dernière place qui
lui a donné ce nom, l'avoit reçu parce que, pendant long-temps, on y
avoit fait subir aux soldats le supplice de l'estrapade, dont
l'appareil fut depuis transporté au marché aux chevaux. Avant cette
époque, cette rue se nommoit _rue des Fossés-Saint-Marceau_, ayant été
ouverte sur les fossés de la ville.

_Rue du Fouare._ Elle aboutit d'un côté à la rue Galande, de l'autre à
celle de la Bûcherie. Ce nom est une altération de celui de _feurre_,
c'est-à-dire de paille, dans notre ancien langage; aussi, dans tous
les vieux titres, cette rue est-elle appelée _vicus Straminis_, _vicus
Straminum_, _via Straminea_. On voit dans un cartulaire de
Sainte-Geneviève[460] qu'en 1202 Matthieu de Montmorenci, seigneur de
Marli, et Mathilde de Garlande sa femme, donnèrent leur vigne appelée
le clos Mauvoisin (c'est le même que celui de Garlande), à cens, à
plusieurs particuliers, à la charge d'y bâtir. Ainsi se formèrent les
rues Galande, du Fouare et autres qui se trouvent entre la rue de la
Bûcherie et la Place-Maubert. Nous avons déjà dit comment, sous
Philippe-Auguste, il s'établit de nouvelles écoles dans celle dont
nous parlons. Elle reçut le nom qu'elle porte encore aujourd'hui,
parce que les écoliers, suivant l'usage qui s'observoit alors,
étoient, par respect pour leurs maîtres, assis par terre sur de la
paille, dont on jonchoit les écoles.

          [Note 460: Fol. 190.]

Les anciens titres prouvent que la rue du Fouare étoit fermée à ses
deux extrémités; et l'on croit que c'étoit pour empêcher le passage
des voitures, dont le bruit auroit pu incommoder et distraire les
étudiants.

_Rue du Four._ Elle donne d'un côté dans la rue des Sept-Voies, de
l'autre dans celle d'Écosse, dont elle n'est pas même distinguée sur
les anciens plans. Cependant le cartulaire de Sainte-Geneviève de 1248
en fait mention sous le nom de _Vicus_ et de _ruella Furni_; Guillot
la nomme _du Petit-Four, qu'on appelle le Petit-Four-Saint-Ylaire_. On
lui avoit donné ce nom parce que le four banal, qui appartenoit à
l'église Saint-Hilaire, y étoit situé.

_Rue et place de Fourci._ Elles sont situées entre la rue de la
Vieille-Estrapade et celle des Fossés-Saint-Victor. Sur la plupart
de nos plans cette rue n'est pas distinguée de celle des
Fossés-Saint-Marceau ou Vieille-Estrapade. Elle doit son nom à M.
Henri de Fourci, président aux enquêtes et prévôt des marchands,
qui, en exécution d'un arrêt du conseil du 17 avril 1685, fit
combler les fossés et aplanir le terrain, beaucoup plus escarpé
alors qu'il ne l'est aujourd'hui.

_Rue Fromentel._ Elle aboutit d'un côté à la rue du
Mont-Saint-Hilaire, vis-à-vis le Puits-Certain, et de l'autre à celle
du Cimetière-Saint-Benoît. Ce nom est une abréviation de celui de
_Froid-Mantel_, ainsi qu'il est indiqué dans le cartulaire de
Sainte-Geneviève de 1243: _vicus qui dicitur Frigidum-Mantellum_. On
trouve dans celui de Sorbonne, en 1250, _vicus Frigidi-Mantelli_;
_Fretmantel_, aliàs _Brunel_ en 1313. Dans tous les actes des siècles
suivants on lit _Fresmantel_, _Froit-Mantel_ et _Fromentel_[461].

          [Note 461: Au coin de cette rue est une maison dont quelques
          historiens ont parlé, à cause de la statue de Henri IV qu'on
          y voyoit encore à la fin du siècle dernier. L'abbé Lebeuf
          dit (t. I, p. 208) que «la tradition est que Gabrielle
          d'Estrées, duchesse de Beaufort, y a logé, et y a reçu
          quelquefois ce prince.» Il adopte cette tradition, et
          critique Piganiol, qui place l'hôtel de cette duchesse dans
          la rue Fromenteau, près le Louvre. Jaillot croit devoir le
          combattre, parce qu'il ne trouve rien qui puisse autoriser
          une semblable opinion. «Il est plus vraisemblable, dit-il,
          que l'hôtel de la duchesse de Beaufort étoit dans la rue
          Fromenteau, près le Louvre, que dans la rue Fromentel, près
          Saint-Hilaire, cette dernière maison n'annonçant rien, par
          sa structure ni par son étendue, qui puisse faire présumer
          qu'elle ait été occupée par Gabrielle d'Estrées; d'ailleurs
          je n'ai trouvé aucun titre où la rue Fromentel soit appelée
          Fromenteau, quoique celle-ci ait porté le nom de la
          première.»]

_Rue Galande._ Elle commence au carrefour Saint-Séverin, et aboutit à
la place Maubert. Ce nom est visiblement une altération de celui de
Garlande, que portoit une famille très-connue au onzième siècle. Le
clos Mauvoisin, comme nous l'avons dit plus haut, faisoit partie de la
seigneurie de Garlande; le cartulaire de Sainte-Geneviève renfermoit
une transaction de l'an 1225, qui nous apprenoit que c'est sur le
terrain de ce clos qu'au commencement du treizième siècle furent
percées les rues Galande, des Trois-Portes, des Rats et du Fouare, en
vertu d'un accensement fait en 1202 par Matthieu de Montmorenci et
Mathilde de Garlande sa femme[462]. Ce clos appartenoit dans le
principe à l'abbaye Sainte-Geneviève, qui[463] l'avoit donné en fief à
ce seigneur, à la charge que ceux qui y bâtiroient seroient de la
paroisse du Mont. Nous avons déjà remarqué qu'en 1118 Étienne de
Garlande avoit donné une partie des vignes de ce clos pour la
dotation de la chapelle Saint-Agnan[464]: il faut ajouter qu'en 1134
Louis-le-Gros approuva cette donation, sous la réserve de 18 den. de
cens[465], d'où il faut conclure que ce clos étoit en partie dans la
_directe_ du roi et en partie dans celle de Sainte-Geneviève.

          [Note 462: Gall. christ., t. VII, inst. col. 225.]

          [Note 463: Pigan., t. VI, p. 108.]

          [Note 464: _Voy._ t. I, prem. part., p. 280.]

          [Note 465: Past. A, fol. 583; B, 873; D, 206 et 306.]

_Carré Sainte-Geneviève._ On appelle ainsi la place qui étoit devant
les églises de Sainte-Geneviève et de-Saint-Étienne-du-Mont. Elle
avoit été formée d'une partie de l'ancien cloître, qui fut donnée à
cens en 1355 pour y bâtir les maisons qu'on y voit aujourd'hui. Ce
cloître étoit fermé par des portes au bout des rues des Sept-Voies,
des Amandiers et des Prêtres.

_Place Sainte-Geneviève._ La construction de la nouvelle église
Sainte-Geneviève a donné naissance à cette nouvelle place, formée de
la destruction des rues de la Grande et de la Petite-Bretonnerie, et
de la démolition de plusieurs édifices.

_Rue Neuve-Sainte-Geneviève._ Elle aboutit d'un côté à la place de
Fourci, de l'autre à la rue des Postes. Elle doit ce nom au clos de
Sainte-Geneviève, sur lequel elle a été ouverte[466].

          [Note 466: Il y avoit autrefois trois ruelles dans cette
          rue: la première n'est désignée par aucun nom, à moins que
          ce ne soit celle qu'on trouve dans les titres sous celui de
          _ruelle Chartière_. Les deux autres se nommoient, l'une,
          _rue Sainte-Apolline_, l'autre, _ruelle de la Sphère_. C'est
          sur cette dernière et sur la partie d'un jeu de paume qui
          portoit le même nom, que fut bâtie la maison des Filles de
          Sainte-Aure.]

_Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève._ Nous avons déjà parlé de cette
rue au quartier de la place Maubert. La petite partie qui dépend de
celui-ci étoit comprise dans le cloître Sainte-Geneviève, qui, de ce
côté, commençoit au bout de la rue des Amandiers. Dans ce petit espace
se trouvoit une ruelle sans bout, ou cul-de-sac, dont il restoit
encore des vestiges dans le siècle dernier[467].

          [Note 467: Cens. de S. Genev. de 1540.]

_Cul-de-sac Gloriette._ Il dépendoit de ce quartier, quoiqu'il fût
situé à l'extrémité de la rue de la Huchette, comprise dans le
quartier Saint-André-des-Arcs. Ce cul-de-sac doit son nom au fief
Gloriette, sur lequel il avoit été percé, et qui l'avoit communiqué
également à la boucherie établie en cet endroit au quinzième siècle.
Sa situation sur le bord de la rivière, qui le rendoit propre à
l'écoulement du sang des animaux, lui fit donner le nom de
_Trou-Punets_ ou _Punais_, qu'il porte dans plusieurs actes de ce
temps-là. Le lieu qu'y occupoit la boucherie, laquelle existoit encore
dans le siècle dernier, étoit une maison qui servoit auparavant de
bureau pour recevoir le péage du Petit-Pont. En 1382 on en prit une
partie pour faire une nouvelle tour au Petit-Châtelet[468].

          [Note 468: À côté de ce cul-de-sac étoit une ruelle
          _descendante de la boucherie de Gloriette-en-Seine_, telle
          est sa seule désignation dans un acte de 1492. Le terrier du
          roi de 1540 l'appelle _ruelle des Étuves_.]

_Rue du Mont-Saint-Hilaire_ ou _du Puits-Certain_. Cette rue donne
d'un côté dans les rues Saint-Jean-de-Beauvais et Chartière, de
l'autre dans celles des Carmes et des Sept-Voies. Elle n'étoit d'abord
désignée le plus souvent que sous le nom général de _clos Bruneau_:
c'étoit celui du territoire sur lequel elle est située; mais dès le
treizième siècle on lui donnoit déjà le nom qu'elle porte aujourd'hui.
On l'appelle aussi vulgairement _rue du Puits-Certain_, à cause du
puits public situé à l'entrée de cette rue, lequel fut construit par
les soins et aux dépens de Robert Certain, curé de Saint-Hilaire. Du
reste cette rue doit son dernier nom à l'église paroissiale qu'on y
avoit élevée[469].

          [Note 469: Dans cette rue est un cul-de-sac appelé
          _Bouvard_: c'étoit, dans l'origine, un chemin qui descendoit
          de la Montagne dans la rue des Noyers, et qui coupoit le
          clos Bruneau en deux parties. Quoi qu'en dise l'abbé Lebeuf
          (t. I, p. 206), il paroît que cette ruelle n'existoit pas
          dans le treizième siècle, Guillot et le rôle des taxes de ce
          temps-là n'en parlent pas. Dans les siècles suivants on la
          trouve désignée d'abord sous le nom de _Longue-Allée_,
          ensuite sous ceux de _Josselin_, _Jousselin_, _Jusseline_,
          _Saint-Hilaire_. Jaillot pense que son dernier nom de
          _Bouvard_, ainsi, que celui de la _cour des Boeufs_, qui
          n'en est pas très-éloigné, est dû aux bouchers de la
          Montagne, qui mettoient leurs boeufs dans ces deux endroits.
          (Ce cul-de-sac est aujourd'hui fermé.)]

_Rue Jacinthe._ Elle traverse de la rue Galande dans celle des
Trois-Portes. Elle a même été long-temps confondue avec cette dernière
sur les plans et dans les censiers de Sainte-Geneviève. On l'a aussi
appelée _ruelle Augustin_.

_Rue Saint-Jacques._ Elle commence au coin des rues Saint-Séverin et
Galande, et finit à l'ancienne porte, au coin des rues Saint-Hyacinthe
et des Fossés-Saint-Jacques. Au douzième siècle cette rue n'avoit
point de nom particulier: on l'appeloit simplement _vicus Magnus_,
_Major vicus_, _major vicus parvi Pontis_. Dans le siècle suivant, une
chapelle de Saint-Jacques lui fit prendre le nom de cet apôtre, et le
donna également aux religieux qui s'y établirent. Elle reçut aussi
dans ses diverses parties les noms des églises qui en étoient les plus
voisines. On trouve en 1263[470]: _Magnus vicus Sancti Jacobi
Prædicatorum_; en 1250, 1258 et 1268, _Magnus vicus Sancti Stephani
de Gressibus_; en 1273, _magnus vicus prope Sanctum Benedictum le
Bestournet_; en 1298, _Magnus vicus ad caput ecclesiæ Sancti
Severini_; _grant rue_, _grant rue outre le Petit-Pont_, _grant rue
vers Saint-Mathelin_, _grant rue Saint-Benoît_, etc.; enfin _grand rue
Saint-Jacques_.

          [Note 470: Cartul. Sorb., fol. 28.]

_Rue du Faubourg-Saint-Jacques._ Elle fait la continuation de
la rue Saint-Jacques depuis les rues Saint-Hyacinthe et
des Fossés-Saint-Jacques jusqu'à la barrière et au nouveau
boulevard[471].

          [Note 471: Cette rue étoit anciennement traversée par
          plusieurs rues, et contenoit quelques culs-de-sacs, qui,
          même avant la révolution, ne subsistoient plus qu'en partie.

          1º. La _rue de Paradis_. Elle étoit située à côté du passage
          qui conduisoit aux Ursulines. Son premier nom étoit _rue
          Notre-Dame-des-Champs_[471-A]; on la nomma ensuite _ruelle
          Jean-le-Riche_ et _Neuve-Jean-Richer_[471-B], _des
          Poteries_, _de Saint-Séverin_. Le nom de Paradis vient d'une
          enseigne. (Cette rue, élargie maintenant par la démolition
          du couvent qui en étoit voisin, est appelée rue des
          Ursulines.)

          2º. Les culs-de-sac des Ursulines et des Feuillantines:
          c'étoient deux passages qui conduisoient aux monastères de
          ces religieuses. Le premier est entré dans la nouvelle rue
          des Ursulines, l'autre est détruit sans qu'il en reste
          aucune trace.

          3º. La _rue des Marionnettes_. Elle étoit ouverte en face du
          passage des Carmélites, et aboutissoit à la rue de
          l'Arbalète. On la trouve dans les censiers de
          Sainte-Geneviève sous les noms du _Mariollet_ et du
          _Marjollet_. Jaillot pense que ce nom lui vient d'un
          marmouzet placé sur la porte d'une grande maison qui servoit
          de boucherie. Ce marmouzet étoit appelé la Tête-Noire. Les
          jardins de cette maison, composés de cinq arpents, entrèrent
          dans le territoire des Feuillantines; la rue fut fermée, et
          la partie qui donnoit dans celle de l'Arbalète fut accordée
          par la ville aux filles de la Providence. (Il ne reste plus
          de vestiges de cette rue.)

          4º. Le cul-de-sac ou passage des Carmélites, qui se
          prolongeoit ci-devant jusque dans la rue d'Enfer.

          5º. La _rue des Samsonnets_. Cette rue, partant du coin des
          murs du Val-de-Grâce, alloit aboutir dans la rue des
          Bourguignons, au champ des Capucins. On la trouve sous les
          noms de _rue du Samsonnet-à-la-Croix_ et _du
          Puits-de-l'Orme_. En 1636 elle s'appeloit _rue de l'Égout_,
          parce qu'elle servoit en effet à cet usage. Vers cette
          époque, les protestants avoient dans cette rue un prêche,
          qu'on appeloit vulgairement _Temple de Jérusalem_[471-C].
          Elle étoit fermée depuis long-temps, et est aujourd'hui
          entièrement détruite.

          6º. Enfin la _ruelle Saint-Jacques-du-Haut-Pas_, qui
          traversoit de la rue du Faubourg dans celle d'Enfer: ce
          passage se fermoit la nuit par deux portes grillées.]

          [Note 471-A: Sauval, t. I, p. 255.]

          [Note 471-B: Cens. de S. Genev.]

          [Note 471-C: Reg. de la ville, fol. 238.]

_Rue des Fossés-Saint-Jacques._ Cette rue, qui commence à l'endroit
où étoit l'ancienne porte qui sépare la ville des faubourgs, aboutit à
l'Estrapade. Son nom vient des fossés sur lesquels elle a été bâtie.

_Rue Jean-de-Beauvais._ Elle aboutit d'un côté à la rue des Noyers, de
l'autre à celles de Saint-Jean-de-Latran et du Mont-Saint-Hilaire.
Sans nous arrêter à relever l'erreur de Sauval[472], qui la confond
avec la rue de Beauvais située près du Louvre, nous dirons qu'elle
prit d'abord le nom d'un ancien clos de vignes appelé dans les titres
_clausum Brunelli_, _clos Burniau_, _Brunel_ et _Bruneau_, au travers
duquel elle fut percée, et qu'elle le portoit encore au milieu du
quinzième siècle; celui de Beauvais n'est pas si ancien, et a excité
de longues discussions parmi les antiquaires. Les uns veulent qu'il
vienne de la chapelle de Beauvais, dédiée sous l'invocation de saint
Jean-Baptiste; l'autre d'un libraire nommé Jean de Beauvais, dont la
maison étoit située au coin de cette rue. Cette question est si peu
importante, que nous ne voulons ni exposer les raisons alléguées pour
et contre, ni faire un choix dans ces deux opinions[473].

          [Note 472: T. I, p. 125.]

          [Note 473: Il y avoit autrefois dans cette rue un passage
          qu'on nommoit _petite ruelle de Saint-Jean-de-Latran_, et
          qui conduisoit à l'enclos de la maison du même nom.]

_Rue Saint-Jean-de-Latran._ Elle aboutissoit d'un côté au haut de la
rue Saint-Jean-de-Beauvais, de l'autre à la place Cambrai. On
l'appeloit anciennement _rue de l'Hôpital_, à cause des
_Hospitaliers_ qui s'y établirent au douzième siècle. C'est par la
même raison qu'au quatorzième elle étoit désignée sous les noms de
_rue Saint-Jean-de-l'Hôpital_, _Saint-Jean-de-Jérusalem_ et enfin
_Saint-Jean-de-Latran_.

_Rue Judas._ Elle traverse de la rue des Carmes à celle de la
Montagne-Sainte-Geneviève. Ce nom est ancien; les cartulaires de
Sainte-Geneviève de 1243 et 1248 indiquent déjà cette rue, _vicus
Jude_. On peut présumer qu'il y demeuroit des Juifs au douzième
siècle.

_Rue-Saint-Julien-le-Pauvre._ Elle aboutit d'un côté à la rue Galande,
de l'autre à celle de la Bûcherie. Ce seroit une des plus anciennes de
Paris, si, dès l'origine, on avoit donné ce nom au chemin qui
conduisoit à l'église Saint-Julien; mais il n'y avoit, dans ces temps
reculés, que quelques maisons éparses de ce côté, qui depuis, s'étant
multipliées et rapprochées, ont enfin formé la rue dont nous parlons.

_Rue des Lavandières._ Cette rue donne d'un côté dans la rue des
Noyers, et aboutit de l'autre à la place Maubert. Elle devoit son nom
aux lavandières que la proximité de la rivière avoit engagées à se
placer dans ce quartier. Les titres en font mention, dans le treizième
siècle, sous les noms de _vicus et ruella Lotricum_[474]. Guillot et
le rôle des taxes de 1313 l'appellent _rue à Lavandières_ et _aux
Lavandières_. Ce nom n'a pas varié.

          [Note 474: Cart. de S. Genev. de 1243; Cart. Sorbon. de
          1259.]

_Rue des Lionnois._ Elle aboutit d'un côté à la rue des Charbonniers,
et de l'autre à celle de Lourcine. Cette rue fut percée au
commencement du dix-septième siècle.

_Rue Maillet_[475]. Cette rue, ouverte depuis 1780, donne d'un côté
dans la rue du Faubourg-Saint-Jacques, de l'autre dans celle d'Enfer.

          [Note 475: Elle se nomme maintenant _rue Cassini_.]

_Rue des Noyers._ Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-Jacques, de
l'autre à la place Maubert. Le nom qu'elle porte lui fut donné à cause
de quelques noyers plantés au bas du clos Bruneau, dans l'endroit où
elle est située. Sauval[476] prétend qu'elle a porté le nom de
Saint-Yves, et n'en donne aucune preuve: on la trouve, au contraire,
dans tous les titres sous sa première dénomination, qu'elle paroît
avoir toujours conservée. Elle est appelée successivement, dès le
treizième siècle, _vicus de Nuceriis_ et _Nucum_; _vicus Nucium_;
_vicus de Nucibus_[477].

          [Note 476: T. I, p. 153.]

          [Note 477: Cart. de S. Genev. de 1243.]

_Rue de l'Observatoire_[478]. Elle règne le long de l'enceinte dans
laquelle on a construit le monument auquel elle doit sa dénomination.
Ce n'étoit encore, au siècle dernier, qu'un chemin sans nom: ce n'est
que depuis peu d'années qu'on a enfin inscrit à ses extrémités celui
qu'elle porte aujourd'hui.

          [Note 478: Cette rue est maintenant fermée d'un côté. La
          partie qui donne dans la rue du Faubourg-Saint-Jacques forme
          un cul-de-sac nommé de _Longue Avoine_.

          À côté de ce cul-de-sac on a percé une rue nouvelle qui
          aboutit au boulevard. Elle se nomme _rue Le Clerc_.]

_Rue du Plâtre._ Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-Jacques, de
l'autre à celle des Anglois, et doit son nom à une plâtrière qu'on y
avoit ouverte dès le treizième siècle. Il n'a varié jusqu'à présent
que dans la manière de l'écrire, et non dans sa signification. En 1247
et 1254 on trouve _vicus Plastrariorium... Domus Radulphi Plastrarii_;
_vicus Plastrariorium_ et _Plasteriorum_ en 1250; _rue de la
Platrière_, en 1300; _à Plastriers_ et _des Plastriers_ au même
siècle; enfin _rue du Plastre_ au quinzième et depuis[479].

          [Note 479: Cart. Sorb., fol. 64 et 123.--Pastor. A, p.
          709.--Nécrol. de N. D., 16 juin.]

_Rue du Petit-Pont._ Elle commence au Petit-Châtelet, et finit au bout
des rues Galande et Saint-Séverin. Quoiqu'elle portât très-anciennement
ce nom, et que, dans tous les actes des douzième et treizième siècles
qui la concernent, on lise _vicus Parvi Pontis_, Jaillot cependant la
trouve désignée, en 1230, sous celui de _rue Neuve_, _vicus Novus_[480].

          [Note 480: Arch. de S. Germ.-des-Prés.]

_Rue des Trois-Portes._ Elle aboutit d'un côté à la rue des Rats, de
l'autre à celle du Pavé-de-la-Place-Maubert. Elle portoit ce nom dès
le treizième siècle; on lui donna depuis celui d'_Augustin_, et le
censier de Sainte-Geneviève l'indique ainsi: _Ruelle Augustin, dite
des Trois-Portes_. L'abbé Lebeuf a donné de ce dernier nom une
étymologie qui ne semble pas juste; Jaillot qui la combat, prouve que
la véritable origine de cette dénomination vient de ce qu'il n'y avoit
que trois maisons dans cette rue, et par conséquent trois portes. Les
autorités qu'il cite à ce sujet paraissent sans réplique[481].

          [Note 481: Quart. S. Ben., p. 197.]

_Rue des Postes._ Elle commence à l'Estrapade, et finit à la rue de
l'Arbalète. Son premier nom étoit _rue des Poteries_; et l'étymologie
de ce nom, qui a fort exercé les antiquaires, nous semble avoir été
heureusement expliquée par Jaillot[482]. «Dans tous les titres de
Sainte-Geneviève, dit-il, l'endroit où cette rue est située est nommé
_le clos des Poteries_, _le clos-des-Métairies_. Il étoit planté en
vignes qui _avoient été baillées, à la charge de payer_ le tiers-pot
_en vendange de redevance seigneuriale_.» Voilà donc la véritable
origine du nom de clos des Poteries. On le lui donnoit encore, quoique
les vignes eussent été arrachées, et qu'on y eût bâti des maisons. Les
terres labourées qu'on substitua aux vignes lui firent donner celui de
_clos des Métairies_. Quant à la rue, dès le seizième siècle son nom
primitif étoit altéré, car, dans le terrier du roi de 1540, elle est
appelée _rue des Poteries_, et maintenant _des Postes_[483].

          [Note 482: Quart. S. Ben., p. 198.]

          [Note 483: Il y avoit autrefois dans cette rue deux ruelles
          qui y aboutissoient, et qui ne subsistent plus. On les
          appeloit _Chartière_ et _de la Sphère_.

          Il y avoit aussi deux autres rues, changées depuis en
          cul-de-sac. La première se nommoit anciennement
          _Saint-Séverin_, _des Poteries-des-Vignes_ et _de la Corne_.
          Sa situation entre les murs de plusieurs communautés et des
          rues désertes en ayant rendu le passage extrêmement
          dangereux, on la fit fermer, et elle prit alors le nom de
          _cul-de-sac de Coupe-Gorge_. Plusieurs accidents qui y
          arrivèrent encore depuis ce changement déterminèrent enfin à
          la détruire tout-à-fait, et le terrain en fut donné à ceux
          dont les jardins y aboutissoient. Ce cul-de-sac s'étendoit
          autrefois jusqu'à la rue des Marionnettes, et comprenoit la
          _rue du Puits-de-la-Ville_, qui avoit été en partie cédée
          aux filles de la Providence.

          Le second cul-de-sac, qui formoit une rue, laquelle
          aboutissoit à la précédente, existe encore, et se nomme le
          _cul-de-sac des Vignes_. Cette rue traversoit celle des
          Postes, et s'étendoit du côté opposé jusqu'à la rue
          Neuve-Sainte-Geneviève. Elle devoit son nom au clos de
          vignes sur lequel elle avoit été ouverte. Cependant on lit
          dans un terrier de Sainte-Geneviève, de 1603, qu'auparavant
          on l'appeloit _rue Saint-Étienne_, _Neuve-Saint-Étienne_,
          _clos des Poteries_; et qu'alors il y avoit un cimetière
          destiné aux pestiférés.]

_Rue du Pot-de-Fer._ Elle traverse de la rue des Postes dans la rue
Moufetard. Le terrier de Sainte-Geneviève de 1603 l'appelle _rue du
Bon Puits_, à présent dite _du Pot-de-Fer_. Plus anciennement elle se
nommoit _rue des Prêtres_. Son dernier nom lui vient d'une enseigne.
Sauval et d'autres disent qu'elle s'appeloit autrefois _rue du
Bon-Qutto_[484]; c'est sans doute une faute d'impression.

          [Note 484: T. I, p. 159.]

_Rue des Poules._ Elle aboutit à la Vieille-Estrapade et à la rue du
Puits-qui-Parle. Elle fut nommée ainsi en 1605[485]; auparavant on
l'appeloit _rue du Châtaignier_. C'étoit dans cette rue que les
protestants avoient autrefois leur cimetière. Un contrat passé en 1635
l'indique sous le nom de _rue du Mûrier_, dite _des Poules_.

          [Note 485: Cens. de Ste. Genev., fol. 103.]

_Rue des Prêtres._ Elle traverse de la rue Bordet au carré
Sainte-Geneviève. En 1248 on l'appeloit _vicus Monasterii_. Guillot la
nomme _petite ruellette Saint-Geneviève_. On la trouve aussi sous le
nom de _rue du Moutier_. Enfin on l'a nommée rue des Prêtres, et ces
deux noms sont relatifs à l'église où elle conduit, et aux prêtres qui
s'y sont logés.

_Rue du Puits-qui-Parle._ Elle aboutit d'un côté à la rue
Neuve-Sainte-Geneviève, et de l'autre à celle des Postes. On lui a
donné le nom qu'elle porte à cause du puits d'une maison qui fait le
coin de cette rue et de celle des Poules, lequel formoit un écho. Les
censiers de Sainte-Geneviève l'indiquent sous ce nom dès 1588. Rien ne
prouve qu'anciennement elle ait été appelée _rue des Rosiers_, comme
l'avancent Sauval et quelques autres[486].

          [Note 486: T. I, p. 160.]

_Rue-du-Puits-de-la-Ville._ Elle est depuis long-temps fermée à ses
deux extrémités. Nous venons de dire que c'étoit la continuation de la
rue de la Poterie et de celle des Vignes. Elle devoit ce nom à un
_regard_ pour les eaux qu'on y avoit pratiqué.

_Rue des Rats._ Cette rue donne d'un côté dans la rue Galande, de
l'autre dans celle de la Bûcherie. Guillot la désigne sous le nom de
_rue d'Arras_; et le plus ancien censier de Sainte-Geneviève, sous
celui des Rats. Ainsi elle est antérieure au règne de Charles VI, sous
lequel Sauval prétend qu'elle fut ouverte[487]. Son dernier nom lui
vient d'une enseigne.

          [Note 487: _Ibid._]

_Rue de Reims._ Elle aboutit d'un côté à la rue des Sept-Voies, de
l'autre à celle des Cholets. On l'appeloit, au commencement du
treizième siècle, _rue au duc de Bourgogne_; et on la trouve encore
désignée sous le même titre dans le censier de Sainte-Geneviève de
1540.

_Rue de la Santé._ Elle commence au champ des Capucins, et aboutit à
la barrière. On ne la connoissoit autrefois que sous le nom de _chemin
de Gentilli_. Elle doit celui qu'elle porte aujourd'hui à l'hôpital
qui y étoit situé.

_Rue des Sept-Voies._ Cette rue donne d'un côté dans la rue
Saint-Étienne-des-Grés, et de l'autre dans celle du Mont-Saint-Hilaire;
dès le douzième siècle on la nommoit ainsi: _apud Septem vias_[488]. On
trouve en effet sept rues qui aboutissent au milieu ou aux extrémités de
celle-ci. Guillot l'appelle _rue de Savoie_; c'est sans doute pour la
rime, car on ne trouve aucun titre qui fasse mention d'un hôtel ou de
quelque autre propriété des ducs de Savoie en cet endroit[489].

          [Note 488: Cart. S. Gen., p. 83.]

          [Note 489: Dans cette rue est un passage nommé _cour des
          Boeufs_, qui communique de la rue des Sept-Voies à celle de
          la Montagne-Sainte-Geneviève. Au seizième siècle on
          l'appeloit _rue aux Boeufs_. Cette rue existoit dès le
          quatorzième, mais ne portoit alors aucun nom. La demeure de
          quelques bouchers, et les étables dans lesquelles ils
          mettoient leurs boeufs lui ont fait donner cette
          dénomination, qui n'a pas varié.]


MONUMENTS NOUVEAUX

_Et réparations faites aux anciens monuments depuis 1789._

_Église Sainte-Geneviève._ Ce monument sacré, dont les
révolutionnaires avoient fait le temple de la déesse _Raison_ et les
catacombes de leurs grands hommes, vient enfin d'être rendu à sa
destination primitive. Les emblèmes hideux dont ses murs étoient
couverts ont été effacés; la croix brille sur le sommet de son dôme et
décore son fronton.

Dans l'intérieur elle ne présente encore que des murs entièrement nus
et des autels dépouillés d'ornements: espérons qu'on reconnoîtra qu'il
est impossible de la laisser long-temps encore dans un tel état sans
manquer à toutes les convenances. Cette église est maintenant
desservie par les prêtres des missions de France.

_Église Saint-Étienne-du-Mont._ Cette église a été décorée de deux
nouveaux tableaux: la lapidation de saint Étienne, par M. Abel Pujol,
très-beau morceau, qui a commencé sa réputation; un tableau de M.
Grenier, représentant un des actes de la vie de sainte Geneviève. L'un
et l'autre ont été donnés par la ville à cette église, en 1819.

_Le Séminaire Saint-Magloire._ On a démoli l'église, augmenté les
bâtiments destinés aux sourds-muets, et élargi le passage qui
communique avec la rue d'Enfer, pour y pratiquer une rue nouvelle.

_Saint-Jacques-du-Haut-Pas._ Cette église a obtenu de la munificence
de la ville un nouveau tableau représentant un Christ au tombeau. Le
dessin en est médiocre; mais la manière dont il est peint rappelle la
grande école des peintres italiens, que son auteur paroît vouloir
imiter. Ce tableau a été donné en 1819.

_L'Observatoire._ En avant de ce bâtiment, ont été construits deux
pavillons qui servent de logement au concierge. De l'un à l'autre de
ces pavillons règne une grille de fer qui sert d'entrée; et une avenue
plantée d'arbres se prolonge depuis cette grille jusqu'à celle du
jardin du Luxembourg.

_Collége de Henri IV._ Il a été placé dans les bâtiments de
Sainte-Geneviève, auxquels on a ajouté de nouvelles constructions,
principalement du côté de la rue _Clovis_.

_Filles de la Présentation de Notre-Dame._ Les bâtiments de cette
communauté qui, depuis quelques années, ont été considérablement
augmentés, sont occupés par le nouveau collége de Sainte-Barbe,
aujourd'hui l'un des plus florissants de l'Université.

_Marché des Carmes._ Sur le terrain qu'occupoient l'église et le
couvent de ces religieux, on a élevé un nouveau marché destiné à
remplacer l'ancien marché de la place Maubert.

Ce monument forme un carré long, percé de grandes arcades, dont trois
sont ouvertes sur chaque face, et servent d'entrée. On en compte
extérieurement treize sur les grands côtés, onze sur les petits;
intérieurement sept sur cinq, formant également un carré long qui sert
de cour, et au milieu duquel on a élevé une fontaine. La composition
en est simple: un bassin circulaire reçoit l'eau d'un socle carré sur
lequel on a sculpté en creux deux navires antiques, deux cornes
d'abondance, des guirlandes de fruits, des caducées. Sur l'une des
faces est écrit le mot _Abondance_, sur l'autre le mot _Commerce_. Un
double Hermès offrant deux têtes qui supportent un panier de fruits,
couronne cette composition.

Au-dessus des arcades ont été pratiquées des ouvertures
carrées-longues pour aérer le bâtiment. Le toit, qui a peu
d'élévation, est couvert de tuiles rondes; l'ensemble de cette
construction a le caractère qu'il doit avoir: c'est un très-beau
morceau d'architecture.


RUES NOUVELLES.

_Rue Cassini._ Voyez rue _Maillet_.

_Rue Clovis._ Elle est percée sur une partie du terrain qu'occupoit
l'ancienne église Sainte-Geneviève.

_Rue Jean-Hubert._ Voyez rue _des Chiens_.

_Rue Leclerc._ Voyez rue de _l'Observatoire_.

_Rue Méchin._ Voyez rue _des Capucins_.

_Rue d'Ulm._ Elle commence à la rue de la Vieille-Estrapade, et
aboutit à celle des Ursulines.

_Rue des Ursulines._ Elle a été formée de l'ancien cul-de-sac qui
portoit le même nom; et s'ouvrant sur la rue du Faubourg
Saint-Jacques, elle vient aboutir à la rue d'Ulm, avec laquelle elle
forme un équerre.

_Rue du Val-de-Grâce._ Elle est percée en face du portail de l'église
de ce couvent, et communique de la rue du Faubourg-Saint-Jacques à la
rue d'Enfer.



QUARTIER S.-ANDRÉ-DES-ARCS.

     Ce quartier est borné à l'orient par les rues du Petit-Pont et
     Saint-Jacques exclusivement; au septentrion par la rivière,
     depuis la place qu'occupoit le petit Châtelet jusqu'au coin de la
     rue Dauphine; à l'occident par la rue Dauphine inclusivement; et
     au midi par les rues Neuve-des-Fossés-Saint-Germain-des-Prés, des
     Francs-Bourgeois et des Fossés-Saint-Michel ou de Saint-Hyacinthe
     exclusivement, jusqu'au coin des rues Saint-Jacques et
     Saint-Thomas.

     On y comptoit, en 1789, quarante-sept rues, trois culs-de-sac,
     trois églises paroissiales, cinq communautés d'hommes, treize
     colléges dont douze sans exercice, la Sorbonne, l'Académie royale
     de chirurgie, etc.


ORIGINE DU QUARTIER.

Jusqu'au règne de Philippe-Auguste, les anciens plans nous
représentent ce quartier, ainsi que les deux précédents, comme un
espace de terrain ou vague ou couvert de diverses cultures, mais
presque sans aucun bâtiment. Ces terres appartenoient en grande partie
à l'abbaye Saint-Germain; et ce fut à l'occasion de l'enceinte élevée
par ce prince et des contestations qu'elle fit naître entre l'évêque
et ce monastère, que fut bâtie l'église Saint-André, à laquelle cette
portion de la ville doit le nom qu'elle a porté jusqu'au moment de la
révolution.

Ce quartier, borné, ainsi que nous venons de le dire, à l'occident par
la rue Dauphine jusqu'à la porte dite de Buci, étoit ensuite
circonscrit par les murailles de la nouvelle enceinte jusqu'à la porte
Saint-Michel, où se faisoit sa jonction avec le quartier Saint-Benoît.
Les descriptions particulières des monuments et des rues qui le
composent feront connoître comment il est successivement parvenu à
l'état où nous le voyons aujourd'hui[490].

          [Note 490: Si l'on en excepte la porte de Nesle, qui faisoit
          partie du quartier Saint-Germain, le quartier
          Saint-André-des-Arcs contenoit les trois dernières portes de
          l'enceinte méridionale de Philippe-Auguste, savoir: les
          portes Saint-Michel, Saint-Germain et de Buci. La porte
          Saint-Jacques appartenoit au quartier Saint-Benoît; celle de
          Saint-Victor et de la porte Bordelle au quartier de la place
          Maubert. Une vignette, que nous avons donnée (_Voy._ pl.
          147), représente ces six portes, levées d'après le plan de
          Paris exécuté en tapisserie sous Charles IX; ainsi que
          l'ancienne porte Saint-Bernard. La porte de Nesle, qui est
          la huitième et dernière, se trouve dans une des vues du
          Louvre et dans la vue extérieure de l'hôtel qui lui a donné
          son nom.]


LES GRANDS-AUGUSTINS.

Les religieux de cette maison sont ainsi appelés pour n'être pas
confondus avec les religieux du même ordre établis à Paris, et
qu'on nomme Augustins-Réformés de la province de Bourges, ou
_Petits-Augustins_, et Augustins-Réformés ou _Petits-Pères_[491].
Ces religieux, dans leur origine, n'étoient connus que sous le nom
d'_Ermites de Saint-Augustin_; mais il faut absolument rejeter
l'opinion qui fait remonter leur institution jusqu'à ce Père de
l'église, opinion adoptée et soutenue par quelques personnes qui
pensoient, très-mal à propos, que le mérite principal d'un ordre
étoit dans son antiquité ou dans la célébrité de son fondateur. Au
douzième siècle, c'est-à-dire environ sept cents ans après la mort
de saint Augustin, on voit se former en Italie quelques
congrégations d'ermites, qui d'eux-mêmes prennent le titre que nous
venons de citer: c'est tout ce qu'il est possible de savoir
d'authentique sur le premier établissement de cet ordre. La plus
ancienne de ces congrégations est celle des _Jean-Bonites_, ainsi
appelés parce qu'ils eurent pour instituteur le B. Jean-Bon de
Mantoue. Ils furent approuvés et mis sous la règle de Saint-Augustin
par une bulle d'Innocent IV, du 17 janvier 1244. D'autres ermites
prirent leur nom du lieu où ils s'étoient établis, comme les
_Brittiniens_ et les _Fabals_, quelques-uns de la forme de leurs
habits, tels que les _Sachets_[492]. Innocent IV avoit inutilement
tenté de rassembler sous une seule règle toutes ces petites
congrégations de différents ordres, ou pour mieux dire qui n'étoient
d'aucun: Alexandre IV, son successeur, fut plus heureux; et dès l'an
1256, ces ermites, réunis en chapitre général, s'étant soumis à la
règle de Saint-Augustin, élurent pour chef de l'ordre Lanfranc
Septala, général des Jean-Bonites. On fit des réglements; l'ordre
fut divisé en quatre provinces, et une bulle du 13 avril de la même
année confirma tous ces actes du chapitre.

          [Note 491: _Voy._ t. II, prem. part., p. 214.]

          [Note 492: Leur habillement avoit la forme d'un sac.]

Quelques auteurs fixent à l'année suivante l'établissement des
Augustins à Paris, et veulent en faire honneur à saint Louis.
Cependant, si l'on en excepte un legs modique de 15 livres une fois
payées, que ce prince leur laissa par son testament, on ne voit pas
qu'il ait donné aucune charte de fondation en leur faveur[493]. Mais
les archives de ces pères offroient sur ce point des renseignements
certains, qui ont été recueillis par Jaillot, et que nous rapporterons
d'après lui, en les débarrassant toutefois de leurs détails trop
fastidieux. D'après des lettres de l'official de Paris, du mois de
décembre 1259, il paroît que ces pères achetèrent d'une dame de cette
ville une maison accompagnée d'un jardin, et située au-delà de la
porte Montmartre, maison dans laquelle, suivant l'acte, ils étoient
déjà établis. Ce terrain comprenoit alors à peu près l'espace renfermé
aujourd'hui entre les rues Montmartre, des Vieux-Augustins, de la
Jussienne et Soli. Ils obtinrent la permission d'y bâtir une chapelle,
qui fut dédiée sous le titre de Saint-Augustin. Il y a dans les actes
de l'Université des preuves que dès-lors ils avoient été admis dans
cette compagnie.

          [Note 493: Hist. Univ., t. III, p. 393.]

Cet ordre prenant de jour en jour de la consistance et de nouveaux
accroissements, le chapitre général qui se tint à Padoue en 1281
désigna les maisons de Padoue, de Bologne et de Paris pour servir de
colléges. Les Augustins de cette dernière ville étoient, comme nous
venons de le dire, logés hors de ses murs, et, afin de remplir leur
nouvelle destination, ce fut pour eux une nécessité de changer de
demeure. On les voit d'abord, en 1285, acquérir du chapitre Notre-Dame
et de l'abbaye Saint-Victor _une maison en forme d'école_, et environ
six arpents et demi de terre au lieu dit le _clos du Chardonnet_[494];
et peu de temps après, une grande maison d'un particulier nommé Jean
de Granchia. En 1286 Philippe-le-Bel leur accorda l'usage des
murailles et des tourelles depuis la rivière de Bièvre jusqu'au chemin
public[495]; ils acquirent, en 1287, de M. Rodolphe de Roie, une autre
maison située dans la rue Saint-Victor; et sur ces emplacements
réunis, ces pères élevèrent, en 1289, les bâtiments nécessaires à une
communauté, un cloître et une chapelle. La maison qu'ils avoient
occupée dans le quartier Montmartre leur étant devenue inutile, fut
vendue, et nous ne croyons pas nécessaire de rapporter les longues
discussions entamées à ce sujet par nos antiquaires, discussions dont
l'objet est de savoir si ce fut en 1293 ou en 1301 que cette vente fut
définitivement achevée.

          [Note 494: Cet endroit s'appeloit alors la terre de
          Notre-Dame, autrement dite de M. Pierre de Lamballe.]

          [Note 495: Cette petite rivière passoit alors le long de la
          rue Saint-Victor, comme nous l'avons déjà prouvé prem. part.
          de ce vol., p. 628.]

La nouvelle habitation des Augustins, quoique fort spacieuse et
commode par sa proximité des écoles, ne tarda pas à déplaire à ces
religieux, parce que le lieu étoit si solitaire, que les aumônes ne
pouvoient suffire à leur subsistance. Cet inconvénient devenant de
jour en jour plus fâcheux, Gilles de Rome[496], un de leurs religieux,
alors confesseur de Philippe-le-Bel, crut devoir employer la faveur
dont ce prince l'honoroit à leur procurer un logement plus convenable.
Une circonstance heureuse se présenta, et il sut en profiter: nous
avons déjà parlé d'une de ces petites congrégations d'ermites de
l'ordre de Saint-Augustin, nommée _Sachets_, ou _frères de la
Pénitence de Jésus-Christ_. Ils étoient les seuls qui, lors de
l'assemblée du chapitre de 1256, se fussent obstinément refusés à la
réunion; et saint Louis, qui les protégeoit, les ayant fait venir à
Paris en 1261, leur avoit fait don d'une maison avec ses dépendances,
située sur la paroisse Saint-André-des-Arcs. Le trésor des chartes,
qui fournit la preuve de cette donation, prouve encore que le pieux
monarque y avoit ajouté de nouveaux bienfaits: il augmenta le terrain
de ces religieux d'une maison et d'une tuilerie voisine de leur
monastère, et paya en outre plusieurs sommes à l'abbaye
Saint-Germain-des-Prés, pour des droits de cens et quelques autres
parties de terrain qu'elle avoit consenti à leur céder.

          [Note 496: Il se rendit célèbre dans son ordre, dont il fut
          depuis général.]

Toutefois cette faveur de saint Louis ne leur procura qu'une
tranquillité momentanée; et le concile de Lyon, tenu en 1274, ayant
supprimé tous les religieux qui n'avoient point de revenus fixes, à
l'exception des dominicains, des frères mineurs et des carmes, il ne
resta plus aux _Sachets_ aucune espérance de se maintenir dans leur
établissement. L'autorité à l'ombre de laquelle ils existoient, et
l'austérité de leur vie, les y soutinrent encore pendant quelques
années; et ce ne fut qu'en 1293 que Philippe-le-Bel donna
définitivement leur maison aux Augustins[497]. Du Breul a prétendu
qu'ils la cédèrent volontairement, alléguant la pauvreté de leur
ordre, qui ne leur permettoit plus de _tenir ledit lieu_[498]; mais il
y a des preuves très-fortes qu'ils opposèrent, au contraire, beaucoup
de résistance à leur dépossession, et que ce ne fut qu'après six mois
de délais et de débats qu'ils consentirent enfin à remettre les clefs
de leur maison.

          [Note 497: Manus. de S. Germ., C. 453, p. 257 et 260.]

          [Note 498: Page 353.]

Les Augustins ne vinrent cependant pas s'établir dans cette dernière
demeure, immédiatement après la retraite des Sachets. Soit qu'ils
n'eussent pas trouvé dans la charité des fidèles les ressources
nécessaires pour former aussitôt leur nouvel établissement, soit que
la lenteur des formalités indispensables pour leur en assurer la
possession eût retardé l'effet de la concession qui leur avoit été
faite, il est certain qu'ils ne commencèrent à faire bâtir sur le quai
qu'au mois d'août 1299. Le terrain qu'ils occupoient au _Chardonnet_
fut vendu au cardinal Le Moine, et servit, comme nous l'avons déjà
dit, d'emplacement au collége qui portoit le nom de ce prélat.

Les Sachets avoient une chapelle qui faisoit l'angle du quai et de la
rue des Grands-Augustins, et à qui sa situation sur le bord de la
Seine avoit fait donner le nom de _Notre-Dame-de-la-Rive_; les
Augustins s'en servirent d'abord, et quelques titres nous apprennent
qu'ils célébrèrent ensuite l'office dans une salle voisine du cloître,
laquelle étoit appelée _le Chapitre_. Enfin Charles V, qui s'étoit
déclaré leur protecteur, commença à faire construire l'église qui a
subsisté jusque dans les derniers temps. Toutefois la différence qu'on
remarquoit dans le caractère de ses constructions prouve qu'elle
n'avoit point été entièrement bâtie sous le règne de ce prince. On ne
construisit alors que le choeur et l'aile depuis la rue des Augustins
jusqu'à la petite porte qui s'ouvroit sur le quai, et cette partie du
bâtiment, commencée en 1368, ne fut probablement achevée qu'en 1393,
époque à laquelle on posa la couverture de l'église. On ne peut du
reste fixer les dates de l'achèvement total de ce monument, qui
n'étoit point voûté, et dont la structure étoit extrêmement
grossière[499].

          [Note 499: _Voy._ pl. 177. Du Breul, Piganiol et leurs
          copistes ont inféré de ce que la dédicace de cette église
          n'avoit été faite que soixante treize ans après, en 1453,
          qu'elle avoit été rebâtie à cette dernière époque. Nous
          avons déjà fait voir que cette cérémonie, qui n'est point
          essentielle, et qui même n'a jamais été faite dans plusieurs
          églises du premier ordre, ne peut rien prouver relativement
          à l'époque de leur construction.]

Le portail extérieur du couvent, situé sur le quai des Augustins,
donnoit entrée dans une petite cour où étoient pratiquées, d'un côté
la grande porte intérieure du couvent, de l'autre le portail de
l'église, lequel n'avoit rien de remarquable.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES GRANDS-AUGUSTINS.

     TABLEAUX.

     Sur l'un des côtés du choeur, sept grands tableaux, représentant:

     1º. Le sacrement de l'Eucharistie et toutes les figures de
     l'ancien Testament qui s'y rapportent; par un peintre inconnu.

     2º. Une promotion de l'ordre du Saint-Esprit sous Henri III,
     instituteur et fondateur; par _Vanloo_.

     3º, 4º, 5º et 6º. La même cérémonie sous les quatre rois ses
     successeurs, en quatre tableaux, savoir: Henri IV, par _de Troye_
     fils; Louis XIII, par _Philippe de Champagne_; Louis XIV et
     Louis XV, par _Vanloo_.

     7º. Saint Pierre guérissant les malades en les couvrant de son
     ombre; par _Jouvenet_.

     Dans la chapelle du Saint-Esprit, sur l'autel, la Descente du
     Saint-Esprit sur la Vierge et sur les Apôtres; par _Jacob Bunel_.

     Dans la sacristie, une Adoration des Rois; par _Bertholet
     Flemaël_.

     Au-dessus de la chaire, le martyre de saint Thomas de Cantorbéry;
     par un peintre inconnu.


     SCULPTURES.

     Sur le maître-autel, dont la décoration se composoit de huit
     colonnes corinthiennes de marbre brèche violette, disposées sur
     un plan courbe, et soutenant une coupole, un bas-relief
     représentant le Père Éternel dans sa gloire; le tout exécuté
     d'après les dessins de _Le Brun_[500].

          [Note 500: Ces colonnes sont entrées dans la décoration de
          la grande galerie du Musée.]

     Sur la chaire, des bas-reliefs très-estimés, et qui passoient
     pour être de la main de _Germain Pilon_.

     Dans le cloître, la statue de saint François, modèle en terre
     cuite, exécuté par ce sculpteur célèbre[501].

          [Note 501: Saint François y est représenté en extase, à
          genoux sur un rocher, les bras étendus, la tête penchée et
          le regard élevé vers le ciel. Cette sculpture, traitée avec
          l'élégance et le sentiment que l'on admire dans tous les
          ouvrages de ce grand sculpteur, avoit été également déposée
          au Musée des Petits-Augustins.]

     Au bas de la chaire, deux bas-reliefs du temps de la renaissance
     de l'art, représentant, 1º la Prédication de saint Jean; 2º
     Jésus-Christ et la Samaritaine[502].

          [Note 502: Ces morceaux, touchés avec sentiment, et bien
          qu'incorrects, annonçant un bon style, avoient été déposés
          aux Petits-Augustins.]

     Sur la porte de l'église, la statue de Charles V, et sur celle du
     cloître une image de saint Augustin, faite, dit-on, sur les
     dessins de _Champagne_.

     Sur la porte d'entrée du monastère, du côté du quai, la statue
     de la Vierge entre celles de Philippe-le-Bel et de Louis
     XIV[503].

          [Note 503: Toutes ces statues ont été détruites, ainsi que
          le plus grand nombre de celles qui décoroient l'entrée des
          églises.]

     La menuiserie du choeur étoit très-estimée, et les stalles
     passoient pour un chef-d'oeuvre de sculpture en bois.


     TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

     Dans ce monastère avoient été inhumés:

     Dans la petite cour, devant la porte intérieure du couvent, Raoul
     de Brienne, comte d'Eu et de Guines, connétable de France, lequel
     eut la tête tranchée dans l'hôtel de Nesle, l'an 1351.

     Dans l'église, Gilles de Rome, général des Augustins, mort en
     1316.

     Isabeau de Bourgogne, femme de Pierre de Chambely, seigneur de
     Neauphle, morte en 1323.

     Jeanne de Valois, femme de Robert d'Artois, morte en 1363.

     Jean Sapin, l'un des conseillers du parlement qui furent pendus à
     Orléans par les calvinistes en 1562.

     Remy Belleau, poëte françois, mort en 1577[504].

          [Note 504: L'épitaphe de ce poëte se conserve au Musée des
          Petits-Augustins.]

     Gui du Faur, sieur de Pibrac, célèbre par ses quatrains, mort en
     1584.

     Près de la sacristie, sous une table de marbre, les entrailles de
     François de Rohan, archevêque de Lyon, et de Diane de Rohan, sa
     nièce, femme de François de La Tour-Landry, comte de Châteauroux,
     morte en 1585.

     Près du grand autel, Jacques de Sainte-Beuve, fameux théologien,
     mort en 1677.

     Dans la nef, en face de la chapelle de la Vierge, Jacques de La
     Fontaine, seigneur de Malgenestre, mort en 1652. Sa statue étoit
     adossée à un pilier[505].

          [Note 505: Ce monument a été détruit.]

     Près de la chaire du prédicateur, Eustache du Caurroy, musicien
     célèbre du temps de Charles IX, Henri III et Henri IV, mort en
     1609.

     Dans la chapelle de Saint-Nicolas-de-Tolentin, Pierre Dussayez,
     baron de Poyer, mort en 1548.

     Dans une petite chapelle, derrière celle du Saint-Esprit, le
     célèbre historien Philippe de La Clite de Comines, mort en
     1509.--Hélène de Chambes, son épouse, et Jeanne de La Clite de
     Comines, leur fille, épouse de René de Brosse, comte de
     Penthièvre, morte en 1564[506].

          [Note 506: Philippe de Comines et sa femme sont représentés
          sur ce monument à mi-corps, ce qui les fait supposer à
          genoux sur deux prie-dieu enfoncés dans le tombeau. Ces
          figures, en pierre de liais, et d'un gothique très-grossier,
          sont remarquables par les couleurs et la dorure dont elles
          sont couvertes. Il paroît que c'étoit l'usage d'enluminer
          ainsi les statues dans le quinzième siècle, et les tombeaux
          de Paris en offrent d'autres exemples. Suivant la mode du
          temps, Philippe de Comines porte ses armoiries brodées sur
          son habit.

          La figure de Jeanne de Comines est en albâtre, et couchée,
          les mains jointes, sur son tombeau. On remarque déjà un
          progrès sensible dans l'exécution de cette figure.
          Quoiqu'elle ait encore beaucoup de la roideur gothique,
          cependant plusieurs parties de la draperie sont d'une
          imitation vraie et d'un assez bon style. La tête présente
          avec beaucoup de naturel le portrait d'une personne morte.
          On voit enfin, dans toute cette sculpture, la simplicité
          naïve qui précède toujours les beaux temps de l'art, et
          semble les préparer. (Déposé aux Petits-Augustins, avec une
          partie des arabesques qui décoroient cette chapelle.)]

     Dans la chapelle de Charlet, Pierre de Quiqueran, évêque de
     Senèz, mort en 1550. On voyoit sa statue à genoux sur son
     tombeau[507].

          [Note 507: Ce monument n'existe plus.]

     Dans la chapelle suivante, Honoré Barentin, conseiller d'état,
     mort en 1639, et Anne Duhamel, sa femme, morte dans la même
     année. Leurs bustes étoient placés sur une tombe de marbre
     noir[508]; plusieurs autres personnes de leur famille avoient été
     inhumées dans la même chapelle.

          [Note 508: Ces deux bustes, d'une sculpture médiocre, sont
          déposés aux Petits-Augustins.]

     Dans la chapelle Saint-Charles, Charles Brulart de Léon,
     ambassadeur de France dans plusieurs cours de l'Europe, mort en
     1649. Son buste, en marbre blanc, étoit placé sur un piédestal de
     marbre noir[509].

          [Note 509: Ce buste est d'un travail sec et dur. (Déposé aux
          Petits-Augustins.)]

     Dans la chapelle suivante, Jérôme Tuillier, procureur-général de
     la chambre des comptes, mort en 1633; et Élisabeth Dreux, son
     épouse, morte en 1619. Leur tombeau, en pierre, étoit surmonté
     d'un ange en marbre blanc, tenant dans ses mains une tête de
     mort[510].

          [Note 510: Le monument de ces deux personnages a été
          détruit.]

     Dans la chapelle Saint-Augustin, sur une grande table de marbre
     blanc étoit gravée l'épitaphe du célèbre généalogiste Bernard
     Chérin, mort en 1785. Son portrait, en bronze et en médaillon,
     étoit placé au-dessus[511].

          [Note 511: On voit ce petit monument encastré dans un des
          murs du cloître des Petits-Augustins. Il est, sous tous les
          rapports, de la plus détestable exécution.]

     Dans un coin de cette chapelle, deux statues, en marbre blanc,
     agenouillées, offraient les images de Nicolas de Grimonville,
     baron de l'Archant, capitaine des gardes de Henri III et Henri
     IV, mort en 1592, et de Diane de Vivonne, sa femme[512].

          [Note 512: Ces deux statues, d'une sculpture très-médiocre,
          sont déposées dans les magasins du même Musée. (Presque tous
          les personnages que nous venons de mentionner avoient des
          épitaphes que l'on trouve rapportées très en détail dans
          Piganiol.)]

La bibliothèque, placée dans une très-belle salle, étoit composée
d'environ vingt-cinq mille volumes. Elle possédoit quelques manuscrits
curieux, et l'on y voyoit deux beaux globes de _Coronelli_.

Les religieux de ce monastère, objets particuliers de la protection de
nos souverains, en avoient obtenu les distinctions les plus
honorables: ils avoient été qualifiés _chapelains du roi_, et en
exerçoient les fonctions, certains jours de l'année, à la
Sainte-Chapelle; ils jouissoient en outre de plusieurs autres
priviléges très-avantageux. Ce fut dans leur église que Henri III
institua l'ordre du Saint-Esprit, le 1er janvier 1579; et depuis elle
fut désignée pour toutes les cérémonies de cet ordre[513]. Ce prince y
reçut celui de la Jarretière en 1585, et y établit sa fameuse
confrérie des Pénitents. Elle avoit été choisie par le parlement pour
la procession générale qui se faisoit tous les ans en mémoire de la
réduction de Paris sous Henri IV. Le clergé de France tenoit ses
assemblées dans le couvent; et dans diverses occasions le parlement,
la chambre des comptes, le châtelet et des commissaires du conseil y
ont aussi tenu des séances; etc. Enfin cinq salles, que les curieux ne
manquoient pas de visiter, étoient destinées aux chevaliers du
Saint-Esprit, et décorées de leurs portraits. Leurs archives y étoient
déposées.

          [Note 513: Dans les salles où s'assembloient les chevaliers,
          on voyoit les portraits de tous ceux qui y avoient été reçus
          depuis l'origine de l'institution.]

Cette maison servoit de collége aux religieux des quatre provinces de
l'ordre[514]. Elle a fourni, dans tous les temps, des sujets
recommandables par leurs vertus, des théologiens éclairés, d'habiles
prédicateurs, et des écrivains distingués[515].

          [Note 514: Le premier chant du Lutrin offre le vers suivant,
          dans le discours de la Discorde:

              «J'aurai fait soutenir un siége aux Augustins!»

          Ce qu'il est impossible d'entendre si l'on ne connoît
          l'anecdote suivante, publiée par M. Brossette.

          «Les Augustins de ce couvent nommoient, tous les deux ans,
          en chapitre, trois de leurs religieux bacheliers, pour faire
          leur licence en Sorbonne, où ils avoient trois places
          fondées à cet effet. En 1658, le P. Célestin Villiers,
          prieur de ce couvent, voulant favoriser quelques bacheliers,
          en fit nommer neuf pour les licences suivantes. Ceux qui
          s'en virent exclus par cette élection prématurée se
          pourvurent au parlement, qui ordonna que l'on feroit une
          autre nomination en présence de quelques-uns de ses membres
          qu'il désigna: les religieux refusèrent d'obéir; et la cour
          se vit obligée d'employer la force pour faire exécuter son
          arrêt. Tous les archers furent mandés; on investit leur
          maison, et l'on essaya d'en enfoncer les portes; mais ce fut
          inutilement, parce que ces pères, prévoyant ce qui alloit
          arriver, les avoient fait murer. Les archers se virent donc
          forcés de tenter d'autres moyens, et tandis que les uns
          montoient sur les toits des maisons voisines pour tâcher de
          pénétrer dans le couvent, d'autres travailloient à faire une
          ouverture dans les murailles du jardin, du côté de la rue
          Christine. Alors les Augustins, qui avoient fait provision
          d'armes de toute espèce, sonnèrent le tocsin, se mirent en
          défense, et commencèrent à tirer d'en bas sur les
          assiégeants. Ceux-ci tirèrent à leur tour sur les moines,
          dont deux furent tués et plusieurs blessés. Cependant la
          brèche étant devenue praticable, ces pères, dans un danger
          aussi imminent, osèrent y apporter le saint Sacrement,
          espérant que l'aspect de cet objet vénérable glaceroit tout
          à coup le courage des assiégeants; mais voyant qu'on n'en
          continuoit pas moins de tirer sur eux, ils demandèrent à
          capituler; et l'on donna des otages de part et d'autre. Le
          premier article de la capitulation portoit qu'ils auroient
          la vie sauve, à condition qu'ils abandonneroient la brèche,
          et ouvriroient leurs portes. Les commissaires du parlement
          étant entrés dans le monastère, firent sur-le-champ arrêter
          et conduire à la Conciergerie onze religieux. Mais
          vingt-sept jours après, le cardinal Mazarin, ennemi du
          parlement, les fit mettre en liberté, et reconduire à leur
          couvent dans les carrosses du roi. Leurs confrères allèrent
          les recevoir en procession, des palmes à la main, chantant
          le _Te Deum_ et sonnant toutes les cloches.]

          [Note 515: L'église et le couvent des Grands-Augustins ont
          été entièrement démolis. Sur l'espace qu'ils occupoient on a
          élevé une halle pour la vente du gibier et de la volaille.]


LA COMMUNAUTÉ DES FRÈRES CORDONNIERS.

Cette association fut formée, en 1645, par les soins du baron de
Renti. Ce vertueux gentilhomme, animé de la charité la plus ardente et
d'un zèle infatigable pour les progrès de la religion, avoit déjà
procuré des instructions chrétiennes aux pauvres passants qu'on
retiroit à l'hôpital Saint-Gervais; il voulut associer au même
bienfait les artisans que l'ignorance et les mauvaises moeurs qui en
sont la suite entraînoient à profaner le dimanche et les fêtes par
leurs débauches, et à mener en tout une vie grossière et scandaleuse.
Pour arriver à un but aussi louable, il ne dédaigna point de
s'associer un cordonnier du duché de Luxembourg, nommé Henri-Michel
Buch. La probité intacte de cet homme, son exactitude à remplir ses
devoirs, sa douceur et son humanité l'avoient fait nommer le _bon
Henri_. Encouragé par son vertueux protecteur, il parvint à rassembler
quelques personnes de son état qui parurent disposées à suivre ses
exemples. M. de Renti, conjointement avec M. Coquerel, docteur de
Sorbonne, leur donna des réglements, et la petite communauté commença
ses exercices. Les tailleurs se joignirent à eux peu de temps après;
mais depuis ces deux communautés se séparèrent, et continuèrent
chacune de leur côté, à observer ces statuts qu'elles avoient adoptés,
ce qui s'est pratiqué exactement jusque dans les derniers temps. Ces
frères travailloient et mangeoient en commun, récitoient certaines
prières à des heures réglées, ne chantoient que des psaumes ou des
cantiques, et donnoient aux pauvres tout le superflu de leurs
profits[516].

          [Note 516: Cette communauté a existé jusqu'au moment de la
          révolution.]


L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-ANDRÉ-DES-ARCS.

Nous avons déjà raconté succinctement les débats qui s'élevèrent entre
l'abbé de Saint-Germain et l'évêque de Paris[517], à l'occasion de la
nouvelle clôture que Philippe-Auguste avoit fait élever au midi de sa
capitale. Pierre de Nemours, qui gouvernoit alors l'église de Paris,
saisit avec ardeur cette occasion de faire revivre, sur la portion du
territoire de l'abbaye Saint-Germain, que l'on venoit de renfermer
dans la ville, des prétentions que ses prédécesseurs avoient plusieurs
fois tenté de faire valoir, mais toujours inutilement, soit qu'on
respectât en ceci la mémoire de saint Germain, qui avoit lui-même
exempté cette abbaye de la juridiction épiscopale, soit qu'on fût bien
aise de mettre quelques bornes au pouvoir des évêques de cette ville,
pouvoir dont les rois commençoient à se montrer contrariés et jaloux.
Le chapitre de Notre-Dame s'unit au prélat pour réclamer la
juridiction de l'église mère sur tout ce qui se trouvoit compris dans
la nouvelle enceinte; et l'archiprêtre de Saint-Séverin prétendit en
même temps faire entrer toute cette partie dans sa paroisse. Jean de
Vernon, alors abbé de Saint-Germain, ses religieux et le curé de
Saint-Sulpice s'y opposèrent, et réclamèrent l'autorité du souverain
pontife; mais malheureusement pour eux ils n'attendirent point sa
décision, et consentirent à remettre à des arbitres le jugement de
cette affaire. Ceux-ci, par leur sentence du mois de janvier 1210,
prononcèrent en faveur de l'évêque, à qui ils accordèrent toute
juridiction dans la ville, ne la conservant à l'abbé que hors des
murs; mais, par une sorte de compensation, ils déclarèrent que cet
abbé continueroit de jouir de la justice dans tout son territoire,
soit sur la paroisse de Saint-Séverin, soit au dehors; et par le même
acte on lui accorda la faculté de faire construire, dans l'espace de
trois ans, une ou deux églises paroissiales, et d'en nommer les
curés[518]. En conséquence de cette transaction, Jean de Vernon fit
bâtir les églises de Saint-André et de Saint-Côme: elles furent
achevées en 1212, et les abbés eurent la nomination de ces deux cures
jusqu'en 1345, que ce droit fut cédé à l'Université.

          [Note 517: _Voy._ t. I, 2e part., p. 502.]

          [Note 518: L'évêque fut tenu de lui payer 40 sous de rente
          pendant lesdites trois années. Quant au curé de
          Saint-Sulpice, pour le dédommager de la perte des dîmes que
          lui causoit ce retranchement, l'abbé de Saint-Germain eut
          l'option de lui payer 40 sous de rente tant qu'il vivroit,
          ou de lui faire donner chaque jour un pain blanc et une
          pinte de vin, tels qu'on les donnoit à ses religieux.]

Tous nos historiens prétendent qu'au lieu même où fut bâtie l'église
Saint-André étoit, au sixième siècle, une chapelle de _Saint-Andéol_;
et en effet il en est fait mention dans la charte de fondation de
Saint-Germain en 558, et dans une vie de _saint Doctrovée_, écrite par
Gislemar vers la fin du onzième siècle. Cependant l'abbé Lebeuf et
Jaillot combattent cette opinion; et les raisons sur lesquelles ils
établissent leur doute sont soutenues de plus de recherches et
d'érudition que n'en mérite une question aussi peu importante. Les
recherches qu'a faites ce dernier critique sur l'origine du surnom de
cette église sont sans doute plus utiles et plus curieuses: il prétend
que d'abord elle n'en eut point, et qu'en effet cette addition étoit
inutile, puisqu'elle étoit alors, et qu'elle a été jusqu'à la fin la
seule basilique qui existât sous l'invocation de cet apôtre. En 1220,
elle est appelée dans un acte, _S. Andreas in Laaso_; en 1254, 1260,
1261, 1274, on lit _S. Andreas de Assiciis_, _de Arciciis_, _de
Assibus_, _de Arsiciis_; et _S. Andreas_ sans aucun surnom dans la
transaction passée, en 1272, entre Philippe-le-Hardi et l'abbaye
Saint-Germain[519]. Il est vrai qu'un titre de 1284 l'offre pour la
première fois avec le surnom _de Arcubus_; mais comme les noms de
_Assiciis_ et _Arciciis_ ont été donnés au territoire de Laas dès
1194, ce critique ne doute point que le nom _des Arcs_ ne vienne
originairement de ce nom de _Laas_, qu'on a successivement altéré et
corrompu; il réfute du reste les conjectures de D. Félibien et de
l'abbé Lebeuf, qui veulent que le vrai surnom soit des _Ars_, et qui
prétendent en trouver l'origine dans l'incendie fait par les Normands
de tous les dehors de la Cité, et principalement des édifices bâtis
sur la rive méridionale, qui étoit alors très-peuplée.

          [Note 519: Archiv. de S. Germ.--Cartul. Sorb.--Hist. de
          l'abb. S. Germ. Preuves, p. 65.]

À l'égard des autres explications hasardées sur cette étymologie,
lesquelles supposent que le surnom des _Arts_ a été donné à cette
église, parce qu'elle étoit située à l'entrée du territoire de
l'Université; des _Arcs_, parce qu'on fabriquoit autrefois des armes
de cette espèce dans son voisinage, ou qu'il y avoit, à peu de
distance, des arcades et un jardin dans lequel on s'exerçoit à tirer
de l'arc, elles ne paroissoient avoir aucun fondement, et ne méritent
pas d'être sérieusement réfutées[520].

          [Note 520: Quelques auteurs, pour autoriser cette dernière
          dénomination, ont établi dans ce quartier une manufacture
          entière d'armes. Près de Saint-André on faisoit, disent-ils,
          les _arcs_; dans la rue de la Vieille-Bouclerie on forgeoit
          les _boucliers_, et les flèches se faisoient dans la rue des
          _Sajettes_. Nous ferons voir que la rue de la
          Vieille-Bouclerie avoit un autre nom, et que celle du
          Cimetière-Saint-André n'a jamais été nommée des _Sajettes_
          ou _Sagettes_, mais des _Sachettes_, nom d'une communauté de
          pauvres filles qui s'y étoient établies.]

L'église de Saint-André offroit, comme tous les monuments gothiques de
Paris, des constructions de diverses époques, et de différents
caractères. Le fond du sanctuaire annonçoit un gothique du
commencement du treizième siècle; le reste étoit bien postérieur, et
le portail avoit été reconstruit, ainsi que beaucoup d'autres parties,
en 1660, sur les dessins d'un architecte nommé Gamard. La tour pouvoit
avoir été bâtie en 1500; et l'on y voyoit encore, au-dehors de
l'escalier, la marque des coups de mousquets qu'on y avoit tirés au
temps des troubles de Paris. Les niches et statues qui ornoient sa
partie latérale le long de la rue du Cimetière ne pouvoient pas avoir
été faites avant le seizième siècle[521].

          [Note 521: _Voy._ pl. 169.]

Il est remarquable que cette église étoit, avec celle de
Saint-Sulpice, le seul monument de ce genre qui ne fût pas attaché à
des maisons particulières. Elle étoit isolée et bordée de passages
publics sur ses quatre côtés.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-ANDRÉ-DES-ARCS.

     TABLEAUX.

     Dans le choeur, dix tableaux, dont quatre qui représentoient les
     Évangélistes, étoient de la main de _Restout_; le cinquième, par
     _Hallé_, offroit une image de saint André; les cinq autres
     étoient d'un peintre nommé _Samson_.

     Dans les deux petites chapelles attenant la grille du choeur, un
     saint Pierre et une sainte Geneviève; par _Jeaurat_.

     Au-dessus de la chaire du prédicateur, un saint André, sans nom
     d'auteur, lequel avoit servi de modèle, dans les derniers temps,
     au dessin de la bannière[522].

          [Note 522: Sur l'un des vitraux de l'église, on voyoit une
          peinture singulière, représentant Jésus-Christ foulé comme
          des raisins par un pressoir, avec cette sentence d'Isaïe en
          caractères gothiques du seizième siècle: _Quare rubrum est
          indumentum tuum? Torcular calcavi solus._]


     SCULPTURES.

     Dans la chapelle de la Vierge, sa statue en marbre; par
     _Francin_.

     Au-dessus de l'oeuvre, un médaillon en marbre représentant saint
     André, donné à cette église par Armand Arouet, frère de Voltaire.

     Attenant l'oeuvre, un petit monument représentant la Religion qui
     foule aux pieds un cadavre ou squelette embarrassé dans son
     linceul, et arraché de son tombeau[523].

          [Note 523: Ce monument, exécuté seulement en plâtre, a été
          démoli lors de la destruction de l'église.]


     TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

     Dans cette église avoient été inhumés:

     À l'entrée du choeur, Anne-Marie Martinozzi, princesse de Conti,
     morte en 1672[524].

          [Note 524: Le mausolée élevé à cette princesse offroit une
          figure de demi-bosse en marbre blanc, accompagnée des
          attributs qui caractérisent la Foi, l'Espérance et la
          Charité. Ce monument, exécuté par _Girardon_, a été détruit
          pendant la révolution.]

     Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, son fils aîné, mort en
     1685.

     François-Louis de Bourbon, prince de Conti, son second fils, mort
     en 1709[525].

          [Note 525: Le tombeau de ce prince étoit surmonté d'un grand
          bas-relief représentant une _Minerve_ appuyée d'une main sur
          un lion, et de l'autre soutenant son portrait en médaillon.
          Ce monument, dont la composition est inconvenante, et
          l'exécution de la dernière médiocrité, est déposé aux
          Petits-Augustins.]

     Dans la nef, auprès de l'oeuvre, Jean-Baptiste Ravot d'Ombreval,
     conseiller du roi, etc., mort en 1699.

     Gilbert Mauguin, président en la cour des monnoies, mort en 1674.

     Dans la chapelle de MM. de Thou, Christophe de Thou, premier
     président du parlement, mort en 1582[526].

          [Note 526: Le buste de ce magistrat est placé aux
          Petits-Augustins, dans un renfoncement circulaire qui se
          trouve au milieu d'une espèce de décoration faite avec les
          débris de la chapelle que sa famille possédoit à
          Saint-André-des-Arcs. La tête est traitée avec beaucoup de
          chaleur et de vérité. C'est un morceau de sculpture
          très-recommandable. Les génies et les vertus qui
          l'accompagnoient ont été détruits ainsi que les armoiries.]

     Jacques-Auguste de Thou, président à mortier au parlement de
     Paris, historien célèbre, mort en 1617[527].

          [Note 527: Au bas de la décoration dont nous venons de
          parler, et sur une tombe ornée d'un bas-relief en bronze,
          est la statue du président. Il est représenté à genoux
          devant un prie-dieu, revêtu d'un grand manteau fourré
          d'hermine. Le bas-relief présente plusieurs figures
          allégoriques, entre lesquelles on distingue la Justice et la
          muse de l'histoire transmettant le nom de Jacques-Auguste de
          Thou à la postérité. Toute cette sculpture, exécutée par
          _François Anguier_, est d'un bon faire, et peut être comptée
          parmi les meilleurs ouvrages de cet artiste[527-A].]

          [Note 527-A: Sous le bas-relief étoient placées deux
          cariatides d'un très-beau travail, et exécutées par le même
          sculpteur. On les voyoit également au Musée des
          Petits-Augustins, mais attachées au tombeau du commandeur de
          Souvré. Il ne se peut rien imaginer de plus absurde et de
          plus inconvenant que cette idée de composer des monuments
          avec les débris d'autres monuments, et c'est cependant le
          spectacle choquant qui se présentait aux yeux à chaque pas
          que l'on faisoit dans ce Musée, dont l'arrangement
          présentoit tous les caractères de l'ignorance, de la
          prétention et du mauvais goût.]

     Marie de Barbançon Cani, sa première femme, morte en 1601.

     Gasparde de La Châtre, sa seconde femme, morte en 1627[528].

          [Note 528: Les statues de ces deux dames, exécutées, la
          première par _Barthélemi Prieur_, la seconde par _Anguier_,
          sont placées sur deux piédestaux en avant du monument de
          leur époux. Ces sculptures sont également dignes d'éloges,
          tant pour la pose que pour l'exécution.]

     Dans la chapelle Saint-Antoine, Pierre Séguier, président au
     parlement de Paris, mort en 1580.

     Pierre Séguier, son petit-fils, maître des requêtes, mort en
     1638[529].

          [Note 529: Son buste est aussi conservé aux
          Petits-Augustins; c'est de la sculpture la plus médiocre. On
          voit dans le même Musée des débris de la chapelle de cette
          famille, parmi lesquels on remarque deux anges en albâtre,
          exécutés avec beaucoup de sentiment, et dont le faire
          annonce l'école de Jean Goujon.]

     Dans d'autres parties de la nef et des chapelles avoient été
     inhumés plusieurs autres personnages distingués, tels que:

     André Duchesne, célèbre par ses recherches sur l'histoire de
     France, mort en 1640.

     Pierre d'Hozier, savant généalogiste, mort en 1660.

     Robert Nanteuil, très-habile graveur, mort en 1678.

     Le Nain de Tillemont, l'un des plus savants ecclésiastiques de
     son temps, mort en 1637.

     Louis Cousin, président en la cour des monnoies, et de l'Académie
     françoise, mort en 1707.

     Antoine Houdard de La Mothe, de l'Académie françoise, mort en
     1731.

     Claude Léger, curé de cette paroisse, personnage recommandable
     par sa charité et par ses vertus[530].

          [Note 530: La reconnoissance de ses paroissiens avoit élevé
          à ce pasteur respectable un monument qui a été détruit
          pendant les jours révolutionnaires. Il y étoit représenté
          revêtu d'une aube et d'une étole, et descendant avec calme
          au tombeau, appuyé sur la Religion. La Charité éplorée étoit
          assise au bas du sarcophage. Derrière la grotte qui
          renfermoit sa tombe, un groupe de fidèles sembloit pleurer
          une mort si regrettable; le tout étoit surmonté d'une
          pyramide, symbole de l'immortalité. Ce mausolée avoit été
          exécuté en stuc par M. _Delaître_.]

     Joli de Fleuri, procureur-général du parlement.

     L'abbé Le Batteux, littérateur distingué, mort en 1780[531].

          [Note 531: Son monument se compose d'un bas-relief en marbre
          blanc, où l'on voit une femme éplorée, à genoux et
          s'appuyant sur une urne cinéraire. Un médaillon suspendu à
          une pyramide qui s'élève au-dessus de cette composition
          offre le portrait du défunt, avec cette simple inscription:
          _Amicus amico._ Le tout exécuté par un sculpteur nommé
          _Broche_. (Déposé aux Petits-Augustins.)]

     Dans le cimetière:

     Charles du Moulin, savant jurisconsulte, mort en 1566.

     Henri d'Aguesseau, père du chancelier, mort en 1716.


CIRCONSCRIPTION.

Le territoire de la paroisse Saint-André commençoit dans la rue
Hautefeuille, au coin de celle du Battoir. Il renfermoit tout le carré
formé par un des côtés de cette rue et par la rue entière des
Poitevins. Il continuoit ce même côté gauche de la rue Hautefeuille
jusqu'à l'église. Au-delà il renfermoit tout le côté gauche de la rue
Saint-André, depuis le chevet de l'église jusqu'à la place du
Pont-Saint-Michel, le côté gauche de cette place et la moitié des
maisons bâties sur le pont du même côté. De là, en revenant au quai
des Augustins, cette paroisse avoit la rue de Hurepoix et tout le quai
jusqu'au collége des Quatre-Nations exclusivement, espace dans lequel
étoit comprise une grande partie de la rue Guénégaud. Elle avoit aussi
les rues de Nevers et d'Anjou en entier, et presque toute la rue
Dauphine.

Elle embrassoit en outre la rue Contrescarpe, partie de la rue
Saint-André jusqu'au chevet de l'église, ce qui renfermoit, du côté de
la rivière, les rues Christine, des Augustins, de Savoie, Pavée,
Gilles-Coeur, de l'Hirondelle; de l'autre, celle de l'Éperon en
entier, le cul-de-sac de la Cour-de-Rohan, et enfin la rue du
Cimetière-Saint-André.

Parmi plusieurs chapelles fondées dans cette église, et dont l'abbé
Lebeuf a donné le détail, il falloit remarquer celle de Saint-Nicolas,
la plus grande et la plus riche de l'église, laquelle reconnoissoit
pour fondateur le fameux Jacques Cottier, médecin de Louis XI.


_Hospice de charité de la paroisse Saint-André-des-Arcs._

Cet hospice, fondé par le dernier curé de cette paroisse, M. Desbois
de Rochefort, étoit situé dans la rue des Poitevins, et consacré au
service des pauvres malades de son arrondissement. Ils y étoient reçus
au nombre de huit, quatre hommes et quatre femmes. On y faisoit aussi
travailler les petites filles indigentes de la paroisse, au nombre de
vingt-cinq; et tous ces soins étoient remplis par quatre soeurs de la
Charité, qui trouvoient encore le temps de visiter les malades du
dehors et de faire les petites écoles.


ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-SÉVERIN.

Il n'est point de monument dont l'origine soit plus incertaine, et ait
produit plus d'opinions diverses parmi nos historiens. Les uns
prétendent que cette église occupe la place d'une chapelle dédiée sous
le nom de saint Clément, pape; d'autres veulent qu'elle ait été, dès sa
fondation, sous le nom de saint Séverin, abbé d'Agaune, que Clovis fit
venir à Paris, afin d'obtenir par son intercession la guérison d'une
maladie grave dont il étoit tourmenté depuis deux années. Ceux-ci
croient, au contraire, que ce fut un pieux solitaire, lequel portoit le
même nom, et s'étoit retiré, du temps de Childebert Ier, dans une
cellule près de la porte méridionale, qui fit construire cette chapelle
sous le titre déjà énoncé du pape saint Clément. Ceux-là conjecturent
que cette église n'étoit qu'un baptistère ou chapelle de
Saint-Jean-Baptiste, dépendante du monastère ou basilique de
Saint-Julien-le-Pauvre. Enfin, il en est qui pensent que c'est à la
place de cette église qu'existoit autrefois un monastère de
Saint-Séverin, et qu'il y avoit un peu plus loin une chapelle de
Saint-Martin. Nous avons déjà réfuté cette dernière opinion, en parlant,
dans le dixième quartier, de la basilique de Saint-Laurent[532]. Parmi
les autres, il en est plusieurs qui ne méritent aucune attention, parce
qu'elles ne sont soutenues d'aucune autorité. Par exemple, le culte de
saint Clément n'a été public en France que long-temps après la mort de
saint Séverin _le Solitaire_; il n'y a pas un seul titre qui puisse
faire seulement soupçonner que l'église Saint-Séverin ait été une
dépendance de Saint-Julien-le-Pauvre, ni qu'elle lui ait servi de
baptistère; et plusieurs actes, tels que le diplôme de Henri Ier, que
nous avons plusieurs fois cité, semblent prouver le contraire, en
parlant de ces deux églises dans des termes qui supposent une parfaite
égalité. Enfin, s'il faut choisir entre les deux seules opinions
vraisemblables, que le titulaire de cette église est ou saint Séverin
d'Agaune, ou saint Séverin _le Solitaire_, le peu de séjour que fit le
premier à Paris semble devoir faire pencher la balance en faveur du
second, qui y demeura long-temps, édifiant ses habitants par l'exemple
et le spectacle de ses vertus. La charte de Henri Ier, qui désigne cette
église sous le nom de Saint-Séverin-_le-Solitaire_, vient à l'appui de
cette opinion[533]; et, dans les dernières années de la monarchie, on en
avoit été tellement frappé, que sa fête y étoit célébrée avec toutes les
solennités usitées pour les Saints titulaires, quoique le nom plus
fameux de l'abbé d'Agaune eût fait prévaloir depuis long-temps son culte
dans cette église.

          [Note 532: _Voy._ t. II, 2e part., p. 739.]

          [Note 533: Vales. de Basil. Paris., cap. XIV.]

Jaillot, qui adopte cette idée, pense qu'après la mort de ce saint
homme on aura bâti sur son tombeau une chapelle, dont la dévotion des
fidèles rendit bientôt l'accroissement nécessaire. Elle aura ensuite
éprouvé, comme beaucoup d'autres édifices, les fureurs des Normands
dans le neuvième siècle. C'est alors que le corps du Saint fut levé,
et qu'on transporta ses reliques à la cathédrale, où elles sont
restées. Cependant il y a apparence que l'église, où jusque-là elles
avoient été conservées, n'avoit point été entièrement détruite par ces
barbares, puisqu'elle est énoncée dans la charte de Henri Ier au
nombre de celles qu'il donne à l'église de Paris. Il est présumable
qu'elle fut rebâtie après le décès du prêtre Girauld[534], auquel on
en avoit laissé la jouissance sa vie durant, et que la population de
ce quartier s'étant rapidement augmentée, l'église fut érigée en cure,
avec le titre d'_archiprêtre_ pour celui qui la desservoit, titre qui
lui donnoit la prééminence sur tous les curés de son district[535].
Quoi qu'il en soit, l'acte le plus ancien qui fasse mention de la cure
de Saint-Séverin est de 1210[536].

          [Note 534: _Voy._ p. 422 de cette deuxième partie.]

          [Note 535: Elle avoit été pendant long-temps presque
          l'unique paroisse de tout le canton méridional de Paris,
          puisque les paroisses Saint-André, Saint-Côme,
          Saint-Étienne, Saint-Sulpice et Saint-Jacques n'existoient
          point encore.]

          [Note 536: C'est une sentence arbitrale rendue entre
          l'évêque, son chapitre et l'archiprêtre de Saint-Séverin
          d'une part; l'abbé de Saint-Germain, ses religieux et le
          curé de Saint-Sulpice de l'autre, pour la fixation de la
          juridiction spirituelle de l'abbaye Saint-Germain, et celle
          de l'étendue de la paroisse Saint-Séverin.]

Cette église a été rebâtie et agrandie à différentes époques. Dès l'an
1347 le pape Clément VI avoit accordé des indulgences pour faciliter
sa reconstruction. Elle fut augmentée en 1489, et le 12 mai de cette
année on posa la première pierre de l'aile droite et des chapelles qui
sont derrière le sanctuaire[537]. Les autres parties, telles que la
tour, la nef et le choeur étoient plus anciennes d'un siècle environ,
et d'un gothique assez délicat. L'abbé Lebeuf prétend que ses vitraux
étoient les premiers où l'on eût dessiné des armoiries de
famille[538].

          [Note 537: Ce sanctuaire a été bâti sur l'emplacement d'un
          hôtel acheté par la fabrique, et qui avoit appartenu à
          l'abbé et aux religieux des Eschallis, ordre de Cîteaux,
          diocèse de Sens.]

          [Note 538: _V._ pl. 170. L'église Saint-Séverin a été rendue
          au culte.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-SÉVERIN.

     TABLEAUX.

     Sur le maître-autel, une copie de la Cène; par _Philippe de
     Champagne_.

     Dans une chapelle, un saint Joseph et une sainte Geneviève; par
     le même.

     Dans la chapelle des Brinons, saint Pierre délivré de sa prison;
     par _Bosse_.

     Dans la chapelle Saint-Michel, cet Archange; par _Monnet_.

     Dans la chapelle des Fonts, le Baptême de Notre-Seigneur; sans
     nom d'auteur.


     SCULPTURES.

     Dans la chapelle du cimetière, le buste en marbre d'Étienne
     Pasquier.

     Au sixième pilier du côté de la rue, une vierge en bois placée à
     mi-corps dans une chaire de prédicateur. Dans cet endroit étoit
     autrefois une chapelle de la Vierge[539].

          [Note 539: Ces sculptures ne se trouvent point au Musée des
          Petits-Augustins.]

     La décoration du maître-autel, composée de huit colonnes de
     marbre, avec coupole, ornements en bronze doré, etc., avoit été
     exécutée par _Baptiste Tuby_, d'après les dessins de _Le Brun_.


     TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

     Dans cette église ont été inhumés:

     Étienne Pasquier, avocat-général de la chambre des comptes, connu
     par ses recherches sur l'histoire de France, mort en 1615.

     Scévole et Louis de Sainte-Marthe, frères jumeaux, et tous les
     deux historiographes de France, morts, le premier en 1650, le
     second en 1656.

     Louis Moréri, auteur du Dictionnaire qui porte ce nom, mort en
     1680.

     Eustache Le Noble, écrivain fécond, et plus célèbre par ses
     aventures que par ses écrits, mort en 1711.

     Louis-Elie Dupin, docteur de Sorbonne, auteur de plusieurs
     ouvrages, mort en 1719.

     Pierre Grassin, conseiller du roi, fondateur du collége des
     Grassins.

     Dans la chapelle des Brinons, plusieurs membres de cette famille,
     à commencer par Yves Brinon, examinateur, de par le roi, au
     châtelet de Paris, et procureur au parlement, mort en 1529. La
     famille des Gilbert-de-Voisins avoit aussi sa sépulture dans
     cette chapelle, etc., etc.

     Dans le cimetière avoit été inhumé le marquis de Ségur,
     gouverneur du pays de Foix, etc., mort en 1737.

     Au milieu de ce cimetière, on voyoit autrefois un tombeau élevé,
     fermé par une grille de fer, sur lequel étoit la figure d'un
     homme couché, soutenant sa tête avec sa main, et le coude appuyé
     sur des livres. Ce tombeau renfermoit le corps d'un jeune
     seigneur allemand nommé Ennon, gouverneur de la ville de Emda,
     qui mourut à Paris, en 1545 pendant le cours de ses études[540].

          [Note 540: Ce fut dans ce cimetière, et dans l'année 1474,
          que les médecins et chirurgiens de Paris firent, pour la
          première fois, l'opération de la pierre, que jusqu'alors on
          n'avoit osé tenter sur un homme vivant. L'essai s'en fit sur
          un franc-archer qui venoit d'être condamné à la potence pour
          vol. Elle réussit très-bien. «Il fut recousu, et par
          l'ordonnance du roi, très-bien pansé, et tellement qu'en
          quinze jours il fut guéri, et eut rémission de ses crimes
          sans dépens, et il lui fut même donné de l'argent.»]


CIRCONSCRIPTION.

L'étendue de cette paroisse présentoit une forme oblongue, accompagnée
de quelques branches. Le corps principal se composoit du petit
Châtelet, des rues du Petit-Pont, Saint-Julien-le-Pauvre, du Plâtre,
de la Parcheminerie, des Prêtres, de Boute-Brie, du Foin, des Maçons,
auxquelles il falloit ajouter la place de Sorbonne, la rue
Neuve-de-Richelieu, les rues Serpente, Percée, Poupée, Mâcon, de la
Bouclerie, de la Huchette, Zacharie et Saint-Séverin.

Les branches se formoient des rues qui n'entroient qu'en partie dans
cette paroisse, et qui en marquoient les limites; savoir, partie du côté
gauche et du côté droit de la rue de la Bûcherie et de la rue Galande;
le côté droit de la rue des Anglois; partie de la rue des Noyers; les
deux côtés de la rue Saint-Jacques dans une certaine étendue; le couvent
des Mathurins et quelques maisons dans la rue du même nom; deux maisons
dans la rue de Sorbonne; la rue de la Harpe à gauche, jusqu'à la rue
Neuve-de-Richelieu, à droite jusqu'à la rue Serpente; partie des rues
d'Enfer, de Hautefeuille et Saint-André-des-Arcs; une seule maison dans
la rue Sarrasin.

Il y avoit dans cette église un assez grand nombre de chapelles
fondées à diverses époques, et dont l'abbé Lebeuf a donné le détail.
Ce même auteur prétend que c'est une des premières églises de Paris où
l'on ait vu des orgues; il y en avoit dès le règne du roi Jean[541].

          [Note 541: Avant qu'on eût refait la porte de cette église
          du côté de la rue Saint-Séverin, on en voyoit une
          très-ancienne, et presque entièrement couverte de fers de
          cheval. Une tradition disoit que cette entrée ayant été
          ouverte sur l'emplacement d'une maison qui appartenoit à un
          maréchal ferrant, emplacement dont il fit généreusement don
          à la fabrique, ces fers avoient été placés pour conserver le
          souvenir de ce bienfait. Jaillot, qui rejette cette
          explication comme un bruit populaire dépouillé de tout
          fondement, pense qu'ils avoient été successivement attachés
          à cette porte par des voyageurs, en l'honneur de saint
          Martin, l'un des patrons de cette église. C'étoit un ancien
          usage d'invoquer particulièrement ce Saint au commencement
          d'un voyage. Ceux qui faisoient cette dévotion attachoient
          un fer de cheval à la chapelle ou au portail de l'église;
          souvent même ils poussoient leur pieuse superstition jusqu'à
          faire marquer les chevaux avec la clef de saint Martin,
          pour les préserver de tout accident.]


_Les Filles de Sainte-Marthe._

La maison et le presbytère de cette communauté, destinée à
l'instruction des pauvres filles, avoit son entrée dans la rue des
Prêtres-Saint-Séverin, où est aussi la principale entrée de l'église
paroissiale dont nous venons de parler.


LES RELIGIEUX DE LA SAINTE-TRINITÉ DE LA RÉDEMPTION DES CAPTIFS, DITS
LES MATHURINS.

Cet ordre fut institué par Jean de Matha et par Félix de Valois, ainsi
nommé du lieu de sa naissance ou de celui de sa demeure. La pieuse
simplicité d'un ancien historien a voulu répandre sur l'origine de
cette fondation quelque chose de miraculeux, l'appuyer sur des
visions, sur des révélations dont nous croyons inutile de parler[542].
Il est plus vraisemblable qu'il dut son établissement à la pitié
qu'inspira aux deux fondateurs l'état malheureux auquel étoient
réduits les chrétiens que le mauvais succès des croisades avoit rendus
esclaves des Sarrasins. Jean de Matha conçut le premier le projet de
consacrer sa vie à chercher les moyens de racheter ces pauvres
captifs; et Félix de Valois, à qui il le communiqua, s'associa avec
joie à une aussi charitable entreprise. Une bulle du pape Innocent III
autorisa, en 1198, le nouvel institut; une seconde le confirma en
1199; et, dix ans après, ce même pontife donna à Jean de Matha la
maison et l'église de Saint-Thomas sur le mont Célius. Cet ordre, qui
ne tarda pas à s'introduire en France, s'y étendit par la protection
de Philippe-Auguste, et par les libéralités de plusieurs personnages
d'une haute distinction. Gaucher III de Chastillon donna d'abord à ces
religieux un terrain propre à bâtir un monastère; mais le nombre de
ceux qui se présentoient pour embrasser la règle nouvelle devenant
trop considérable pour qu'il leur fût possible de se loger dans un
lieu aussi resserré, ce seigneur ajouta au don qu'il leur avoit déjà
fait, celui du lieu même où les deux fondateurs avoient concerté
ensemble pour la première fois le dessein de racheter les captifs. Cet
endroit, nommé _Cerfroid_, est situé entre Gandelu et la Ferté-Milon,
sur les confins du Valois.

          [Note 542: Rob. Guaguinus, in vitâ Philip. Aug.]

On ne sait point précisément en quelle année les Trinitaires vinrent
s'établir à Paris; mais on voit par un acte de l'année 1209 qu'à cette
époque ils y avoient déjà une maison[543]. Ils occupoient un hôpital
ou aumônerie, appelée de _Saint-Benoît_; et un acte capitulaire de
leur chapitre général, tenu à Cerfroid, en 1230[544], semble prouver
qu'ils devoient cette demeure à la libéralité de l'évêque et du
chapitre de Paris. La chapelle de cette aumônerie étoit sous le titre
de Saint-Mathurin, dont elle possédoit quelques reliques: c'est de là
que les religieux de la Sainte-Trinité en prirent le nom, qu'ils
communiquèrent ensuite à la rue dans laquelle ils demeuroient, et à
toutes les maisons de leur ordre établies en France.

          [Note 543: Du Breul, p. 491.]

          [Note 544: Hist. eccl. Paris, t. I, p. 127.]

Les bâtiments de cette maison furent augmentés peu à peu par les
libéralités de saint Louis et de Jeanne, fille du comte de Vendôme,
ainsi que par les acquisitions successives que firent les religieux.
Le cloître, construit en 1219, par les soins d'un de leurs
_ministres_[545], fut rebâti vers la fin du quinzième siècle, par
Robert Gaguin, qui étoit aussi ministre ou général de l'ordre. Il fut
encore reconstruit vers la fin du dix-huitième siècle. Ce même général
avoit aussi fait rebâtir, agrandir et décorer l'église, dont l'ancien
portail, élevé en 1406, étoit tourné du côté de la rue Saint-Jacques.
Il fut détruit en 1610 pour élargir la rue, et en 1613 on acheva les
bâtiments qui jusqu'alors étoient restés imparfaits. On n'y entroit
alors que par une petite porte qui a subsisté jusqu'aux derniers temps
dans la rue des Mathurins. Enfin on construisit, en 1729, un nouveau
portail et une cour fermée par une grille[546].

          [Note 545: C'est ainsi que l'on nommoit le général des
          Mathurins.]

          [Note 546: Ces constructions furent faites sur l'emplacement
          de quelques maisons dans lesquelles on avoit placé deux
          étaux de boucherie et une halle aux parchemins. Les
          libraires avoient eu leur chambre syndicale en cet endroit
          depuis 1679 jusqu'en 1726. La halle avoit été accordée à
          l'Université dès 1291, et les Mathurins avoient obtenu le
          privilége de la boucherie en 1554.]

L'Université tenoit ses assemblées dans une salle de cette maison
depuis le treizième siècle. Mais elle les transféra en 1764 au collége
de Louis-le-Grand, dont la possession venoit de lui être accordée.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES MATHURINS.

     TABLEAUX.

     Sur le maître-autel, une Assomption; sans nom d'auteur. Sur les
     côtés, deux religieux de l'ordre, peints en grisaille, et sur les
     panneaux de menuiserie placés au-dessus des stalles du choeur, la
     vie de saint Jean de Matha et du B. Félix de Valois, en dix-neuf
     tableaux; par _Théodore Van Tulden_, élève de Rubens.

     Plusieurs grands tableaux placés dans la nef; sans nom d'auteurs,
     et exécutés aux frais de Louis Petit, général de l'ordre.


     SCULPTURES.

     Sur le couronnement du tabernacle, lequel étoit richement décoré
     de pilastres et de bronzes dorés, un ange tenant les chaînes de
     deux captifs agenouillés sur les angles de l'entablement.

     Sur l'entablement de la grille qui séparoit la nef du choeur,
     deux figures d'anges; par _Guillain_.


     SÉPULTURES.

     Dans cette église avoient été inhumés:

     Robert Gaguin, historien du quinzième siècle, vingtième général
     de l'ordre, mort en 1501[547].

          [Note 547: Sa tête, conservée dans un vase de faïence, étoit
          déposée à la bibliothèque du couvent.]

     Jean de Sacro Bosco, célèbre mathématicien.

     François Balduni, savant jurisconsulte.

     Sur la droite du cloître de cette maison, à côté d'une petite
     statue de la Vierge, on trouvoit une tombe plate sur laquelle
     étoient représentés deux hommes enveloppés dans des suaires.
     Autour de la tombe étoit gravée l'épitaphe suivante:

          _Hìc subtùs Jacent Leodegarius_ du Moussel _de Normaniâ, et
          Olivarius_ Bourgeois _de Britanniâ oriundi, clerici
          scholares, quondam ducti ad justitiam sæcularem, ubi
          obierunt, restituti honorificè, et hìc sepulti. Anno Domini
          1408 die 16 mensis maii_[548].

          [Note 548: Sur une table de bronze encastrée dans la
          muraille, une inscription françoise, gravée en relief,
          offroit ce qui suit:

               «Ci-dessous gisent Léger du Moussel et Olivier
               Bourgeois, jadis clercs-écoliers, étudiants en
               l'Université de Paris, exécutés à la justice du roi
               notre sire, par le prévôt de Paris, l'an 1407, le
               vingt-sixième jour d'octobre, pour certains cas à eux
               imposés; lesquels, à la poursuite de l'Université,
               furent restitués et amenés au parvis Notre-Dame, et
               rendus à l'évêque de Paris, comme clercs, et au recteur
               et député de l'Université, comme suppôts d'icelle, à
               très-grande solennité, et de là en ce lieu-ci furent
               amenés, pour être mis en sépulture, l'an 1408, le
               seizième jour de mai, et furent lesdits prévôts et son
               lieutenant démis de leurs offices, à ladite poursuite,
               comme plus à plein appert par lettres-patentes et
               instruments sur ce cas. Priez Dieu qu'il leur pardonne
               leurs péchés. Amen.»

          Ces deux écoliers étoient coupables de meurtres et de vols
          sur le grand chemin. Le prévôt de Paris, Guillaume de
          Tignonville, les fit arrêter. L'Université les réclama,
          prétendant que cette affaire devoit être portée devant la
          justice ecclésiastique. Le prévôt, sans s'embarrasser de ces
          oppositions, fit pendre les deux criminels. L'Université
          cessa aussitôt tous ses exercices; et pendant plus de quatre
          mois il n'y eut dans Paris ni leçons ni sermons, pas même le
          jour de Pâques. Comme le conseil du roi ne se laissoit point
          ébranler, elle protesta qu'elle abandonneroit le royaume, et
          iroit s'établir dans les pays étrangers, où l'on
          respecteroit ses priviléges: cette menace fit impression. Le
          prévôt fut condamné à détacher du gibet les deux écoliers.
          Après les avoir baisés sur la bouche, il les fit mettre sur
          un chariot couvert de drap noir, et marcha à la suite
          accompagné de ses sergents et archers, des curés de Paris et
          des religieux. Ils furent ainsi conduits, comme le dit
          l'inscription, d'abord au parvis Notre-Dame, de là aux
          Mathurins, où le recteur les reçut de ses mains, et les fit
          inhumer honorablement. Le prévôt de Paris fut destitué de sa
          charge; mais ayant été nommé par le roi premier président de
          la chambre des comptes, moyennant le pardon qu'il vint
          demander à l'Université, il obtint qu'elle ne s'opposeroit
          point à son installation. (SAINTE-FOIX.)]

La bibliothèque de ces chanoines réguliers étoit composée de cinq à
six mille volumes, parmi lesquels il se trouvoit quelques manuscrits
précieux[549].

          [Note 549: L'église des Mathurins a été entièrement démolie.
          Les bâtiments sont habités par des particuliers.]


PALAIS DES THERMES.

Dans la rue de la Harpe, et un peu en-deçà des Mathurins, au fond de
la cour d'une vieille maison qui avoit autrefois pour enseigne une
croix de fer, on trouve le monument le plus ancien de Paris, reste
d'un vaste édifice élevé du temps des Romains, et connu sous le nom de
_palais des Thermes_. On ne sait pas précisément par qui ni en quel
temps il fut bâti; mais il est certain que Julien l'Apostat y a
demeuré, et qu'il y faisoit son séjour lorsqu'il fut proclamé
empereur. Ce fut aussi quelquefois l'habitation de nos rois de la
première et de la seconde race; et sa dégradation ne commença sans
doute que lorsqu'ils eurent transféré leur résidence dans la cité, et
fait bâtir à la pointe de l'île le vaste bâtiment connu sous le nom de
_Palais_[550].

          [Note 550: Les Thermes furent alors appelés le _Vieux
          Palais_.]

Ce fragment d'édifice est presque carré, si l'on en excepte
l'avant-salle qui précède la grande pièce. En face de l'entrée est une
grande niche circulaire, accompagnée de deux autres, plus petites,
moins profondes et quadrangulaires. De chaque côté les murs latéraux
présentent un enfoncement dont on ignore l'objet. La salle, dont la
hauteur est de quarante pieds au-dessus du sol actuel de la rue de la
Harpe, se prolonge dans une dimension de cinquante-huit pieds de long
sur cinquante-six de large. Elle est percée de quatre croisées, dont
deux sont bouchées; la troisième ne l'est qu'à moitié; et la
quatrième, ouverte en forme d'arcade, y introduit une belle lumière:
celle-ci est pratiquée en face de l'entrée, au-dessus de la grande
niche, et précisément sous le cintre de la voûte. Cette partie de
l'édifice, comme dans presque tous les thermes de Rome, est faite en
voûte d'arête, genre de couverture peu dispendieux et de la plus
grande solidité, parce que toutes les poussées y sont divisées, et
que par conséquent il ne s'y opère aucun travail[551]. Aux quatre
angles on voit encore des débris de chapiteaux faits en forme de
poupes de navire, lesquels servoient sans doute de couronnement à des
pilastres qui ont été détruits[552].

          [Note 551: Si quelque chose pouvoit le démontrer, ce seroit
          sans doute la durée extraordinaire de cette construction,
          quoique tout semble concourir à sa ruine. On n'apprendra
          point sans étonnement que, depuis un grand nombre d'années,
          un jardin avoit été pratiqué, et existoit encore, il y a peu
          de temps, sur la voûte de cette salle. Un petit chemin pavé,
          d'environ trois pieds, étoit pratiqué dans tout son
          pourtour, et l'on avoit chargé le milieu d'une couche de
          terre végétale de trois à quatre pieds d'épaisseur environ,
          portant à nu sur les reins de la voûte d'arête dont nous
          venons de parler. Ainsi cette voûte recevoit continuellement
          les eaux pluviales et celles de l'arrosement journalier des
          légumes, arbres, arbustes, cultivés en pleine terre sur sa
          surface extérieure, et n'en paroissoit point sensiblement
          altérée. Cependant elle n'est composée que d'un blocage de
          briques et de moellons, liés entre, eux par un mortier
          composé de chaux et de sable de Paris.]

          [Note 552: _Voy._ pl. 177.]

La construction des murs de cet édifice se compose de six rangées de
moellons, formant des bandes, que séparent les unes des autres quatre
rangées de briques, qui chacune ont un pouce à quinze lignes seulement
d'épaisseur. Les joints pratiqués entre ces briques sont également
d'un pouce de largeur, de manière que les quatre briques forment avec
eux une épaisseur de huit pouces. Deux rangs de briques avec les
moellons placés au milieu occupent un espace d'environ quatre pieds
six pouces. Les moellons ont de quatre à cinq pouces de hauteur.

Ce genre de construction étoit habituellement celui des Romains; et on
le retrouve dans un grand nombre d'édifices, à Rome et dans toute
l'Italie. Ce modèle, que le temps a respecté au milieu de Paris, y est
malheureusement trop peu connu et mériteroit d'être imité. Il nous
offre la solution de ce problème que s'étoient proposé les architectes
de l'antiquité, de faire de grands et solides édifices avec des
matériaux communs et de peu de valeur: c'est ce qu'on ne sait plus
faire aujourd'hui.

Les murs de cette salle étoient recouverts d'une couche de stuc qui
avoit trois, quatre et même cinq pouces d'épaisseur. On en voit encore
quelques débris: le reste paroît avoir cédé plutôt à la main des
hommes qu'aux ravages du temps.

Quelle place occupoit dans l'ensemble des Thermes de Julien cette
belle salle que nous venons de décrire? c'est ce qu'il n'est pas
facile de décider en la voyant ainsi séparée de l'immense édifice[553]
dont elle faisoit partie. Les thermes des anciens se composoient
d'une multitude de pièces qui toutes n'étoient point destinées à
l'usage des bains; et, pour assigner à celle-ci son emploi précis, il
faudroit la considérer dans son rapport avec de semblables pièces des
thermes de Rome; il faudroit surtout rétablir, sur les indications des
fondations et des ruines adjacentes, l'ensemble approximatif des
salles contiguës. Le plan des Thermes n'existe dans aucun des grands
ouvrages qui ont traité de cette partie des monuments antiques: la
première restitution s'en trouve dans le deuxième volume des
Antiquités de la France par M. Clérisseau; et l'idée qu'il en donne
est assez satisfaisante, sans qu'on puisse toutefois s'assurer que
c'en soit là le véritable plan.

          [Note 553: Ce palais s'étendoit jusque dans la rue des
          Mathurins, et l'hôtel de Cluni a été bâti sur l'emplacement
          d'une partie de ses constructions, comme nous le dirons en
          son lieu.]

Sous l'édifice que nous décrivons, on a découvert un double rang en
hauteur de caves en berceaux, ou plutôt de larges conduits de neuf
pieds dans toutes leurs dimensions. Il y avoit ainsi trois berceaux
parallèles séparés par des murs de quatre pieds d'épaisseur et se
communiquant par des portes de trois à quatre pieds de large. Le
premier rang de ces voûtes se trouve à dix pieds au-dessous du sol; on
y descend par quinze marches. Le second rang est dix pieds plus bas.
Quant à la longueur de ces routes souterraines, elle est inconnue, et
l'on ne pénètre pas au-delà de quatre-vingt-six pieds, à cause des
décombres qui en interceptent l'issue. Les voûtes en sont composées de
briques, de pierres plates et de blocages à bain de mortier; la
construction des murs est en petits moellons durs de six pouces de
long sur quatre pouces d'épaisseur; le mortier introduit dans les
joints a depuis six lignes jusqu'à un pouce[554].

          [Note 554: L'an 1544, en fouillant près de la porte
          Saint-Jacques pour faire un rempart contre l'armée de
          Charles-Quint, on découvrit les aqueducs souterrains qui
          amenoient l'eau d'Arcueil aux Thermes. Deux de leurs voûtes
          existoient encore en 1724. On en a trouvé de nombreuses
          correspondances dans plusieurs caves des maisons de ce
          quartier. Il y en a dans une petite cour du bâtiment des
          Mathurins; et l'on y voit une inscription moderne indiquant
          qu'il s'étoit fait anciennement un enfoncement près de ce
          lieu, et que cet enfoncement avoit fait découvrir un conduit
          souterrain communiquant à la salle des Thermes.]

«Quand on pense, dit un habile architecte[555], avec quelle avidité on
recueille les moindres renseignements sur des ruines lointaines, avec
quel empressement on dessine de toutes parts des débris de
constructions romaines, moins curieux et moins bien conservés que
celui dont nous parlons, il y a lieu de s'étonner du peu de soin qu'on
a apporté jusqu'à présent, soit à la conservation de ce monument, soit
à sa publication. Plusieurs projets avoient été présentés à ce sujet
avant la révolution: le gouvernement paroissoit disposé à faire un
choix parmi ces projets[556], lorsque nos troubles civils vinrent
tout arrêter. Il seroit à souhaiter que l'attention se portât de
nouveau sur ce précieux débris, et qu'un édifice riche en souvenirs,
fécond en leçons de tous genres pour l'art de bâtir, fût enfin
désobstrué dans ses abords, fouillé dans ses fondations et soustrait
aux agents destructeurs qui de toutes parts travaillent à sa
ruine[557].»

          [Note 555: M. Legrand.]

          [Note 556: Peu de temps avant la révolution, M. le baron de
          Breteuil, ministre de Paris, avoit chargé M. Verniquet de
          figurer sur un plan tous les restes de ces anciennes
          constructions, et de publier le résultat de ce travail: les
          troubles qui survinrent en empêchèrent l'exécution. On avoit
          aussi proposé de faire de cette salle, restaurée et dégagée
          de tous ses alentours, un _Muséum_ d'architecture et de
          construction.]

          [Note 557: Ce voeu vient d'être rempli. _Voy._ l'art.
          _Monuments nouveaux_, _etc._]


LES PRÉMONTRÉS.

Personne n'ignore que l'institution de cet ordre de chanoines
réguliers est due au zèle pieux de saint Norbert. Barthélemi, évêque
de Laon, qui connoissoit les talents et les vertus de cet homme
apostolique, l'avoit appelé près de lui pour l'aider à introduire la
réforme parmi les chanoines de Saint-Martin, qui habitoient sa ville
épiscopale. Le succès n'ayant pas répondu à ses efforts, saint
Norbert, qui vouloit se livrer à la vie pénitente et contemplative, se
retira dans un vallon de la forêt de Couci, que l'on nommoit
_Prémontré_. Une chapelle de Saint-Jean-Baptiste qu'il trouva dans ce
lieu, et que les religieux de Saint-Vincent-de-Laon, à qui elle
appartenoit, avoient abandonnée, lui fit naître le projet de
s'associer quelques personnes, et d'établir en cet endroit un
monastère[558]. L'évêque Barthélemi, entrant dans ses vues, fit
l'acquisition du vallon et de la chapelle, qu'il donna en 1120 à saint
Norbert; et cette même année celui-ci jeta les fondements d'un ordre
régulier, qu'il mit sous la règle de Saint-Augustin, et dont treize
chanoines firent profession le jour de Noël en 1121[559]. L'ordre
s'accrut assez rapidement; et dans le siècle suivant, Jean, abbé de
Prémontré, voulant que ses religieux joignissent à la sainteté de leur
vie une science suffisante pour instruire les fidèles qu'ils
édifioient, prit la résolution de faire établir pour son ordre un
collége à Paris. Il y acquit en conséquence plusieurs maisons dans
les années 1252, 1255, 1256 et 1286[560]. On voit par une bulle
d'Urbain IV, adressée à Renaud de Corbeil, évêque de Paris, que ces
religieux obtinrent en 1263 la permission d'avoir un autel
portatif[561]; mais on n'a pu découvrir dans quel temps on leur permit
d'élever une chapelle. Celle qu'on leur avoit accordée fut démolie en
1618, et l'on bâtit alors à la place l'église qui a subsisté jusqu'à
la fin du dernier siècle. Elle fut dédiée sous l'invocation de
_Saint-Jean-Baptiste_ et de _Sainte-Anne_. En 1672 on y fit plusieurs
changements, et la nef fut agrandie par la suppression d'une maison
située entre cette église et la rue Hautefeuille.

          [Note 558: Bibl. Præmonstrat., p. 372.--Hist. de Par., t. I,
          p. 338.]

          [Note 559: Fleuri.--Hist. ecclés., liv. 67, nº 17.]

          [Note 560: 1º Rue Hautefeuille, une grande maison appelée la
          maison _Pierre-Sarrasin_; 2º des religieuses de
          Saint-Antoine, la seigneurie et la censive sur neuf maisons
          situées rue des _Étuves_; 3º une autre maison contiguë aux
          précédentes; 4º une grange avec un jardin. Toutes ces
          acquisitions, amorties par Philippe-le-Bel en 1294,
          formoient un carré environné de quatre rues, ce qui fit
          donner, au rapport de Du Breul, le nom d'_île_ à leur
          terrain[560-A]. (Bib. Præmonst., p. 582 et seqq.)]

          [Note 560-A: On appeloit effectivement _île de maisons_ un
          canton environné de quatre rues, ou une grande maison
          isolée. Sur ces quatre rues qui entouroient les Prémontrés,
          deux ont été depuis long-temps détruites.]

          [Note 561: Du Breul, p. 585.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES PRÉMONTRÉS.

     SCULPTURES.

     Sur le maître-autel, décoré de colonnes ioniques accouplées et
     chargées d'ornements d'assez mauvais goût, deux anges de grandeur
     naturelle, soutenant un petit temple placé au-dessus du
     tabernacle.

     Dans deux niches et sur l'arrière-corps, deux autres statues
     également de grandeur naturelle; le tout sans nom d'auteur.

     Dans l'église, qui n'avoit rien de remarquable sous le rapport de
     l'architecture, la menuiserie des orgues, des stalles et la
     grille du choeur passoient pour d'assez bons ouvrages.

La maison des Prémontrés à Paris portoit le titre de _prieuré_, et
étoit destinée à servir de collége aux jeunes chanoines de leur ordre.
Elle a produit un grand nombre de sujets distingués, qui ont été
l'ornement et la lumière de l'église[562].

          [Note 562: Les bâtiments des Prémontrés sont maintenant
          occupés par des artistes et des particuliers.]


ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-CÔME ET SAINT-DAMIEN.

En parlant de l'église Saint-André-des-Arcs nous avons fait connoître
l'origine de celle-ci. Ces deux églises furent érigées dans le même
temps en paroisse, et cédées à l'Université en 1345. On ne sait si
celle-ci fut reconstruite dans le siècle suivant, mais on trouve que
la dédicace en fut faite en 1426.

L'église de Saint-Côme étoit petite, et néanmoins suffisante au
très-petit nombre de ses paroissiens: elle n'avoit rien dans sa
construction qui fût digne d'être remarqué[563].

          [Note 563: Auprès de cette église, laquelle, quoique
          resserrée de tous les côtés, avoit un cimetière et un
          charnier, on avoit construit, en 1561, un petit bâtiment où,
          le premier lundi de chaque mois, plusieurs chirurgiens
          visitoient les pauvres malades qui se présentoient. Cet
          usage, suivant l'abbé Lebeuf, remontoit jusqu'à saint Louis.
          (Elle sert maintenant d'atelier à un menuisier.)]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-CÔME.

     Sur le maître-autel, décoré de colonnes corinthiennes, une
     Résurrection; par _Houasse_.

     Dans la chapelle des fonts, un bas relief; sans nom d'auteur.


     TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

     Dans cette église avoient été inhumés:

     Nicoles de Beze, seigneur de la Selle, archidiacre d'Étampes,
     etc., etc., oncle du fameux Théodore de Beze, mort en 1543[564].

          [Note 564: On voyoit dans la nef ses armes gravées sur sa
          tombe, et peintes sur un des vitraux. Un petit cadre de
          bois, attaché à un pilier, offroit plusieurs épitaphes
          écrites sur parchemin, et composées en son honneur par
          Théodore de Beze. Elles ont été copiées dans le
          _Ménagiana_.]

     Charles Loiseau, savant jurisconsulte, mort en 1628.

     Pierre Dupuy, conseiller au parlement et garde de la bibliothèque
     du roi, mort en 1651.

     Jacques Dupuy son frère, prieur de Saint-Sauveur, et également
     garde de la bibliothèque, mort en 1656.

     Jacques-Omer Talon, avocat-général au parlement, mort en 1648.

     Omer Talon, aussi avocat-général au parlement dans le temps de la
     Fronde, mort en 1652.

     Denis Talon, président à mortier au parlement, mort en 1698.

     (Plusieurs autres membres de cette famille avoient leur sépulture
     dans la même église.)

     Jacques Bazin, marquis de Bezons, maréchal de France, gouverneur
     de Cambrai, etc., mort en 1733.

     Claude d'Espence, savant théologien, recteur de l'Université,
     etc., mort en 1571[565].

          [Note 565: Sur une colonne de pierre, près de la porte de la
          sacristie, on voyoit sa statue à genoux, en habit de
          docteur. (Ce monument a été détruit.)]

     Denis Bouthilier, avocat célèbre.

     François Bouthilier de Chavigny, évêque de Troyes, mort en 1731.

     François de La Peyronie, premier chirurgien du roi, mort en
     1747[566], etc., etc.

          [Note 566: Le monument qui lui avoit été élevé aux frais des
          maîtres chirurgiens de Paris n'existe point au Musée des
          Petits-Augustins; il étoit adossé au premier pilier de
          l'église, et offroit le buste de ce savant homme, soutenu
          par la figure allégorique de la Prudence. Ce morceau avoit
          été exécuté par _Vinache_.]


CIRCONSCRIPTION.

Les limites de cette paroisse ont excité, dans le dix-septième siècle,
de vives contestations qu'il seroit fastidieux de rapporter. Il paroît
qu'elle s'étendoit réellement d'un côté jusqu'aux confins de celle de
Saint-Benoît; qu'elle avoit le terrain qui entouroit la porte
Saint-Michel depuis le lieu dit anciennement le _Parloir-aux-Bourgeois_
jusque vis-à-vis la rue de Vaugirard. Une transaction qu'elle fit avec
l'abbaye Saint-Germain lui enleva quelques maisons dans les rues d'Enfer
et Vaugirard, pour l'agrandir d'un autre côté, de manière que, dans les
derniers temps, elle se renfermoit dans les rues suivantes:

À partir de l'église, elle avoit le côté droit de la rue de la Harpe,
à l'exception du collége d'Harcourt; partie de la place Saint-Michel
et de la rue Sainte-Hyacinthe, des deux côtés; la rue Saint-Thomas; la
gauche de la rue d'Enfer jusqu'à celle de Saint-Dominique; le côté
droit de la rue Sainte-Catherine; en revenant, le côté droit de la rue
des Fossés-de-Monsieur-le-Prince jusqu'à celle de l'Observance,
qu'elle renfermoit en entier avec le couvent des Cordeliers; partie de
la rue qui portoit ce nom, des deux côtés; la rue du Paon tout entière
avec son cul-de-sac; partie de la rue du Jardinet et de celle du
Battoir; la rue Mignon tout entière.


L'ACADÉMIE ROYALE DE CHIRURGIE.

L'importance et la beauté du monument consacré aux travaux de cette
société savante nous déterminent à intervertir ici l'ordre naturel de
cet ouvrage, qui semble lui assigner sa place parmi les écoles et les
colléges. Cette exception, que nous avons déjà faite pour plusieurs
maisons religieuses, sera renouvelée encore dans ce même quartier, en
faveur de l'église et de la maison de Sorbonne.

La chirurgie fut d'abord en honneur dans l'Europe entière lors de la
renaissance des lettres, parce que, dans la pratique comme dans la
théorie, ceux qui exerçoient l'art de guérir l'avoient d'abord réunie
à la médecine; mais elle tomba bientôt dans un profond avilissement,
lorsque, par un dédain absurde, les médecins jugèrent à propos de la
séparer de leur art, et de l'abandonner comme une profession purement
mécanique, à la main des barbiers, qu'ils se contentoient de diriger
dans les opérations chirurgicales et dans l'application des remèdes
extérieurs. Cet arrangement bizarre la perdit sans ressource en
Allemagne et en Italie, où elle avoit d'abord brillé du plus grand
éclat. Il n'en fut pas de même en France, parce que, long-temps avant
l'époque qui ramena les sciences et les arts en Occident, les
chirurgiens formoient déjà un corps savant, à la vérité uniquement
occupé de l'art chirurgical, mais à qui l'on avoit du moins accordé le
droit d'unir la théorie à la pratique. Ce fut Jean Pitard, chirurgien
de Saint-Louis, qui le premier pensa à réunir une société de gens de
sa profession, à laquelle pût s'attacher la confiance publique que le
charlatanisme d'une foule d'empiriques avoit alors fort indisposée
contre l'art de la chirurgie. Il obtint d'abord de ce prince, en sa
qualité de chirurgien du roi au Châtelet, une charte qui lui donnoit
le pouvoir d'examiner et d'approuver, dans toute l'étendue de la
ville, prévôté et vicomté de Paris, tous ceux qui voudroient y exercer
l'art de la chirurgie. Cette charte fut bientôt suivie d'une
permission de former un corps de chirurgiens, pour lequel il fit des
statuts et des réglements. Ce corps toutefois ne fut entièrement
établi qu'en 1278, sous le titre de _confrérie_; on en confirma pour
lors les priviléges, et la nouvelle confrérie fut mise sous
l'invocation de Saint-Côme et de Saint-Damien. Cette compagnie
n'étoit alors composée que de gens lettrés et d'une capacité éprouvée;
et une suite d'ordonnances de nos rois, depuis Philippe-le-Bel jusqu'à
Charles VI[567], a pour objet de maintenir une juste sévérité dans
l'examen de ceux qui se destinoient à exercer la chirurgie. En 1436,
on trouve que le corps des chirurgiens fut agrégé à l'Université: ils
avoient déjà adopté la pieuse et ancienne coutume introduite depuis
long-temps parmi les médecins, de donner des consultations gratuites à
l'entrée des églises. Un des statuts de la confrérie portoit qu'ils
s'assembleroient le premier lundi de chaque mois à Saint-Côme, pour
examiner les pauvres malades qui se présenteroient, et leur fournir
les médicaments qui leur seroient nécessaires. Ce fut en conséquence
de cette disposition que les curé et marguilliers de cette paroisse
firent construire, vers 1561, au bas de leur église, un bâtiment
destiné à cette oeuvre de charité.

          [Note 567: Livre Rouge vieux du Châtelet, fol. 14, 15, 36 et
          91.--Rech. de Pasquier, liv. IX, chap. 30, 31 et 32.--1º
          Reg. des chart. à la Chamb. des Compt., fol. 33, 46 et
          58.--Du Boulay, t. IV, p. 671 _et suiv._]

Cependant, l'orgueil ou la jalousie des médecins pensa détruire une
aussi sage institution; et il ne tint pas à eux que la chirurgie ne
retombât parmi nous dans l'avilissement complet où elle étoit chez
nos voisins: car, après de longues dissensions, dont l'objet étoit de
soutenir des prétentions déraisonnables, la faculté de médecine, par
une imitation honteuse des médecins étrangers, appela les barbiers à
l'exercice de la chirurgie, les initia ensuite aux grandes opérations
de l'art, et parvint enfin à les faire unir au corps des chirurgiens.
Le mépris dans lequel cette indigne alliance le fit tomber fut tel,
qu'un arrêt solennel le dépouilla, en 1660, de tous les honneurs
littéraires. Cependant, par une espèce de prodige, la théorie s'y
conserva; une suite d'hommes aussi habiles que courageux transmit
fidèlement les traditions, l'art fit chaque jour de nouveaux progrès,
et ces progrès devinrent si remarquables, que le gouvernement sentit
enfin qu'il étoit aussi juste qu'honorable de rétablir la chirurgie
dans son état primitif. Une loi rendue en 1724 ordonna d'abord
l'établissement de cinq professeurs royaux pour enseigner la théorie
et la pratique de l'art; en 1731, l'académie royale de chirurgie fut
formée dans l'association de Saint-Côme; enfin, en 1743, cette
agrégation humiliante des chirurgiens-barbiers fut entièrement
supprimée; et l'arrêt qui ordonnoit leur suppression, mettant la
chirurgie au nombre des arts libéraux, et lui en accordant tous les
honneurs, droits et prérogatives, assimile le collége des chirurgiens
au collége Royal, et à celui de Louis-le-Grand.

L'augmentation de la confrérie et l'association des barbiers avoient
forcé d'accroître les bâtiments qui lui étoient destinés. On avoit
acheté quelques maisons voisines, élevé en 1671 un amphithéâtre
anatomique, ajouté en 1706 une salle et de nouveaux bâtiments; mais
toutes ces additions n'empêchant pas ce local d'être incommode et
insuffisant, La Martinière, premier chirurgien de Louis XV, demanda
l'emplacement du collége de Bourgogne, situé dans la même rue, pour y
élever un plus vaste bâtiment. Il l'obtint; le collége fut démoli, et
sur ce terrain on construisit l'école de chirurgie dont il nous reste
à parler. Le roi en posa la première pierre en 1769, et l'exécution en
fut confiée à M. Gondouin, architecte qui ne s'étoit encore fait
connoître par aucuns travaux importants.

Un style pur, noble, simple, et qui ne ressembloit en rien à tout ce
qui se bâtissoit alors, attira tous les yeux, réunit tous les
suffrages. Les gens de l'art y reconnurent la majesté de
l'architecture romaine, dépouillée de ses riches superfluités, et
rapprochée de la simplicité des monuments de la Grèce.

Cet édifice se compose de quatre corps de bâtiments, formant une cour
de onze toises de profondeur sur seize de largeur; la façade sur la
rue en a trente-trois; un péristyle de quatre rangs de colonnes réunit
les deux ailes: le bâtiment du fond est un amphithéâtre éclairé par en
haut, et qui peut contenir douze cents personnes. Dans les deux ailes
sont placées les diverses salles de démonstration et d'administration:
elles renferment en outre un grand cabinet d'anatomie humaine, un
autre de pièces anatomiques modelées en cire, une bibliothèque
publique, une collection de tous les instruments employés dans la
chirurgie.

La décoration extérieure consiste, dans toute l'étendue de la façade
et au pourtour de la cour, en un ordre ionique qui n'excède pas la
hauteur du rez-de-chaussée; au fond est un péristyle de six colonnes
corinthiennes d'un plus grand module, couronné d'un fronton, dans le
tympan duquel un bas-relief offre la Théorie et la Pratique se donnant
la main, et jurant sur l'autel d'Esculape de demeurer unies pour le
soulagement de l'humanité. Sur le mur du fond, dans la partie la plus
élevée, cinq médaillons offrent les portraits de cinq chirurgiens
célèbres[568].

          [Note 568: Jean Pitard, Ambroise Paré, George Maréchal,
          François de La Peyronie, et Jean-Louis Petit.]

Le mérite de ce péristyle, bien supérieur à toutes les décorations de
ce genre que peuvent offrir d'autres monuments de la capitale,
consiste principalement dans le juste rapport des parties avec
l'ensemble. Les colonnes posent seulement sur quelques marches élevées
au-dessus du sol, et ne sont point anéanties dans leur effet, comme
dans le fameux péristyle du Louvre, par un soubassement d'une hauteur
excessive. La masse de l'entablement et du fronton qui le couronne ne
présente pas, comme au péristyle de Sainte-Geneviève, dont les
colonnes sont placées à de trop grands intervalles, un poids énorme
qui fatigue l'oeil. Rapprochées ici les unes des autres dans une juste
proportion, on voit qu'elles supportent sans effort le couronnement de
cet élégant édifice.

Le grand bas-relief placé au-dessus de la porte représente, dans une
composition allégorique, le Gouvernement accordant des grâces et des
priviléges à la chirurgie; il est accompagné de la Sagesse et de la
Bienfaisance: le génie des arts lui présente le plan de l'école.
Toutes ces sculptures, extrêmement médiocres, sont de _Berruer_.

Pour l'intérieur du monument, l'architecte a adopté un genre de
décoration qui peut remplacer avantageusement la sculpture: c'est la
peinture à fresque. On voit dans l'escalier la statue d'Hygie, déesse
de la santé; dans une salle du rez-de-chaussée, six figures imitant
le bas-relief; dans l'amphithéâtre un grand morceau en grisaille,
offrant un sujet allégorique, le tout exécuté par _Gibelin_.
Au-dessous de ce dernier tableau sont les bustes des deux fondateurs
de l'académie de chirurgie, La Peyronie et La Martinière, tous les
deux de la main de _Le Moine_. Cette école possédoit autrefois une
statue de Louis XV par _Tassaer_.

Il est peu d'édifices conçus avec autant de goût et distribués aussi
heureusement que celui-ci. La critique, réduite à ne pouvoir attaquer
que certains détails de la décoration extérieure, est forcée de se
taire en considérant l'ensemble élégant et majestueux du monument.
Placé dans une rue étroite, il étoit impossible autrefois de jouir du
développement de sa façade; la démolition de l'église des Cordeliers a
formé devant lui une place vague qui en détruit également
l'effet[569].

          [Note 569: M. Goudouin lui-même avoit été chargé, dit-on, de
          ceindre cette place d'une décoration d'architecture composée
          de constructions utiles et analogues au monument principal.
          Sa mort a arrêté l'achèvement de ce projet, auquel il avoit
          donné un commencement d'exécution par l'érection d'une
          fontaine d'un très-beau style, et dont nous ne tarderons
          point à parler. (_Voy._ l'article _Monuments nouveaux_,
          etc.)]

L'académie de chirurgie, dirigée par le ministre de Paris, se
composoit d'un président, premier chirurgien du roi; d'un directeur,
d'un vice-directeur et de plusieurs autres officiers tirés des
quarante conseillers qui formoient le comité perpétuel de l'académie.
Il y avoit vingt adjoints à ce comité; tous les autres maîtres en
chirurgie du collége étoient académiciens libres.

Dix-sept professeurs donnant tous les jours des leçons sur les
diverses parties de la chirurgie, étoient distribués de la manière
suivante:

  Deux pour la physiologie.
  Deux pour la pathologie chirurgicale.
  Deux pour l'hygiène.
  Deux pour l'anatomie.
  Deux pour les opérations.
  Deux pour les maladies des yeux.
  Deux pour les accouchements.
  Un pour la chimie.
  Deux pour l'école pratique de
  dissection.

Cette compagnie avoit une assemblée publique, dans laquelle elle
distribuoit des prix fondés par plusieurs de ses membres les plus
célèbres[570].

          [Note 570: La destination de ce monument est devenue commune
          aux écoles de médecine et de chirurgie.]


LES CORDELIERS.

Cet ordre religieux, institué en 1208 par saint François, près d'Assise
en Ombrie, et approuvé l'année suivante, fit des progrès si rapides,
qu'au premier chapitre, tenu en 1219, on comptoit déjà plus de cinq
mille députés. Ils avoient d'abord pris le nom de _Prédicateurs de la
Pénitence_, mais leur instituteur voulut, par humilité, qu'ils
s'appelassent _Frères Mineurs_; il ordonna même que le chef ou général
de l'ordre ne prît que le simple titre de ministre. Nos historiens
s'accordent à fixer leur arrivée à Paris de 1216 à 1217[571]; mais
Jaillot présume qu'il y a ici quelque erreur: car il en résulteroit que
ces religieux seroient restés treize à quatorze ans à Paris sans
établissement fixe, puisque c'est seulement en 1230 qu'ils se fixèrent
dans le lieu qu'ils ont occupé jusque dans les derniers temps. Cet
emplacement leur fut cédé à titre de _prêt_ par l'abbé et le couvent
Saint-Germain, sous la condition qu'ils ne pourroient avoir ni chapelle
publique, ni cimetière, ni cloches pour appeler les fidèles au service
divin, et que si par la suite ils venoient à quitter cette demeure, le
couvent de Saint-Germain rentreroit dans la propriété des lieux cédés,
et des augmentations qu'on y auroit faites. Telle est la forme de l'acte
de concession[572]; mais Jaillot prétend et prouve, ce nous semble,
très-bien que ce prétendu _prêt_ étoit une cession véritable que l'on
avoit déguisée sous ce titre, pour ne pas violer en apparence le voeu de
pauvreté absolue si rigoureusement ordonné par saint François à ses
religieux; et qu'en effet ce fut saint Louis qui acheta de l'abbaye tout
ce qu'elle paroissoit prêter aux Cordeliers. Plusieurs actes cités par
lui viennent à l'appui de son opinion.

          [Note 571: Du Breul, p. 514.--Sauval, t. I., p. 630.--Hist.
          de Par., t. I, p. 284.--Piganiol, t. VII, p. 1, etc.]

          [Note 572: Du Breul, p. 515.--Hist. de Par., t. III, p.
          115.]

Les religieux de Saint-Germain ne tardèrent pas à se relâcher de ces
conditions sévères qu'ils avoient imposées d'abord aux frères mineurs;
et dès 1240 on voit que non-seulement ils leur permirent d'avoir une
église, un cimetière et des cloches, mais encore qu'ils consentirent en
leur faveur à l'aliénation de deux pièces de terre que des personnes
pieuses vouloient acquérir pour eux, dont l'une étoit contiguë à leur
couvent, et l'autre située au-delà des murs. Saint Louis se chargea de
faire bâtir leur église, et y consacra une partie de l'amende de dix
mille livres, à laquelle il avoit condamné Enguerrand de Couci[573].
Elle ne fut dédiée que le 6 juin 1262, sous le titre de
_Sainte-Magdeleine_. Depuis, ces religieux firent encore, sur les terres
de l'abbé de Saint-Germain, diverses acquisitions que celui-ci voulut
bien leur amortir; et en 1298, Philippe-le-Hardi leur donna la rue qui
régnoit le long des murs, depuis la porte d'Enfer jusqu'à celle de
Saint-Germain. Mais dans le siècle suivant, la nécessité où l'on se
trouva de fortifier la ville, lors de la prison du roi Jean, ayant forcé
d'abattre les maisons qu'ils avoient bâties sur ce terrain, et de
détruire une partie de leurs vignes pour creuser des fossés, Charles V
crut devoir les en dédommager en leur donnant la propriété de deux
maisons situées rue de la Harpe et de Saint-Côme, qu'il avoit achetées
des religieux de Molême; et de ses propres deniers fit construire pour
eux de grandes écoles et plusieurs autres bâtiments. Ils reçurent à
différentes époques des marques non moins éclatantes de la générosité de
plusieurs illustres personnages. Ce fut Anne de Bretagne qui fit
rebâtir leur réfectoire, lequel avoit cent soixante-douze pieds de long
sur quarante-trois de large. Un incendie, arrivé en 1580, ayant détruit
leur église presque de fond en comble[574], elle fut reconstruite sur
les mêmes fondements par les libéralités de Henri III, des chevaliers du
Saint-Esprit et autres personnes de considération. On commença les
travaux en 1582. En 1585 le choeur fut fini, et dédié sous l'invocation
de _Sainte-Magdeleine_. Les largesses du président de Thou, de son fils
Jacques-Auguste de Thou et de quelques autres, fournirent les moyens de
continuer la nef, qui fut achevée en 1606. En 1672 on bâtit la chapelle
du tiers-ordre de Saint-François, laquelle fut dédiée sous le nom de
_Sainte-Élisabeth_; enfin, en 1673, ces religieux firent reconstruire
leur cloître et élever au-dessus de vastes dortoirs. On mit alors sur la
porte cette inscription: _le grand couvent de l'observance de
Saint-François_, 1673[575]. Toutefois ces bâtiments ne furent achevés
que dix ans après.

          [Note 573: _Voy._ t. I, 2e part., p. 771.]

          [Note 574: Cet incendie arriva par l'imprudence d'un
          religieux qui s'endormit la nuit dans l'église, où il
          vouloit achever de dire l'office, après avoir attaché une
          bougie allumée au lambris de la chapelle de
          Saint-Antoine-de-Padoue. Il y avoit, dans cette chapelle une
          grande quantité d'_ex-voto_ en cire: le feu y prit, et se
          communiqua partout avec tant de rapidité et de violence, que
          dans un moment l'église entière fut embrasée. Les cloches
          furent fondues; le choeur, la nef, une partie du cloître
          furent ravagés par les flammes, qui détruisirent aussi un
          grand nombre de tombeaux[574-A].]

          [Note 574-A: Ces tombeaux, la plupart en marbre noir,
          offroient l'effigie, en marbre blanc ou en albâtre, des
          illustres personnages qui y avoient été inhumés. La mémoire
          nous en a été conservée par Corrozet, le premier qui ait
          imaginé d'écrire un livre sur Paris. Nous croyons devoir
          transcrire ici la liste qu'il en donne, laquelle a été
          négligée par le plus grand nombre de nos historiens.

          Marie, reine de France, femme de Philippe, fils de saint
          Louis, morte en 1321.

          Jeanne, reine de France et de Navarre, femme de
          Philippe-le-Bel, fondatrice du collége de Navarre, morte en
          1304. (Au-dessous de son tombeau étoit le monument d'un
          prince et d'une princesse, tenant chacun un coeur dans leurs
          mains, et sans épitaphe.)

          Jeanne, reine de France et de Navarre, morte en 1329. Le
          coeur de Philippe-le-Long, son époux, mort en 1321.

          Le coeur de Jeanne, reine de France et de Navarre, femme de
          Charles-le-Bel, morte en 1370.

          Le coeur de Blanche de France, fille de Philippe-le-Long,
          morte religieuse de Longchamp en 1358.

          Mahaut, fille du comte de Saint-Paul, femme de Charles,
          comte de Valois, fils de Philippe-le-Hardi, morte en 1358.
          (Près de Mahaut étoit une autre princesse en habit de
          religieuse, et sans épitaphe.)

          Madame _Ainznée_, fille du roi de Castille. (Le reste de
          l'épitaphe étoit rompu.)

          Blanche de France, fille de saint Louis, femme de..... (Le
          reste de l'épitaphe étoit aussi rompu; mais c'étoit sans
          doute la princesse Blanche qui épousa Ferdinand de La Cerda,
          fils d'Alphonse X, roi de Castille, car l'autre princesse
          Blanche, également fille de saint Louis, ne fut point
          mariée.)

          Louis de Valois, fils de Charles, comte de Valois et de
          Mahaut, mort en 1329.

          Un prince, un chevalier, une dame, un comte et une comtesse,
          sans épitaphe.

          Louis _Amnez_, fils de Robert, comte de Flandre, mort en
          1522.

          Pierre de Bretagne, fils de Jean duc de Bretagne, et de
          Blanche, fille de Thibaut roi de Navarre.

          Charles, comte d'Étampes, frère de Jeanne, reine de France
          et de Navarre, mort en 1336.]

          [Note 575: Au sujet de cette inscription, nous croyons
          devoir remarquer que les frères Mineurs, appelés
          _Cordeliers_, à cause de la corde qui leur servoit de
          ceinture, étoient anciennement _Conventuels_; mais en 1502
          on introduisit chez eux une réforme, qui fut nommée
          l'_Observance_, ce qui servit à les distinguer des autres
          religieux du même ordre. Cependant, en 1771, un bref du pape
          réunit les _Conventuels_ et les _Observantins_ existants en
          France, sous l'autorité du général des Conventuels.]

L'église des cordeliers passoit pour une des plus grandes de Paris:
c'étoit un immense vaisseau de trois cent vingt pieds de long sur plus
de quatre-vingt-dix de large, sans compter les chapelles des
bas-côtés. Le bâtiment n'en étoit point voûté, mais seulement plafonné
d'une charpente dont la couleur enfumée par le temps y répandoit une
grande obscurité et la rendoit d'un aspect désagréable; mais elle
contenoit un assez grand nombre d'illustres sépultures qui la
rendoient digne de l'attention des curieux[576].

          [Note 576: L'église des Cordeliers a été entièrement
          démolie. Une partie du cloître, qui existe encore, sert
          d'hospice à l'École de Médecine.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES CORDELIERS.

     TABLEAUX.

     Sur le maître-autel, décoré d'un très-beau tabernacle en marbre,
     la Nativité de Notre-Seigneur; par _Franck_.

     Dans la chapelle des Gougenot, une Annonciation; par _Vien_.

     Dans une frise qui régnoit autour de la salle du chapitre, des
     têtes de cardinaux, patriarches, généraux, saints et saintes de
     l'ordre de Saint-François, peintes dans de petits compartiments.


     SCULPTURES.

     Dans deux niches qui accompagnoient le jubé, les statues de saint
     Pierre et de saint Paul.

     Dans la chapelle des Gougenot, sur le devant de l'autel, un
     bas-relief en pierre de liais représentant l'ensevelissement de
     Notre-Seigneur; par _Jean Goujon_. (Ce morceau de sculpture
     venoit de la démolition de l'ancien jubé de
     Saint-Germain-l'Auxerrois)[577].

          [Note 577: Ce bas-relief, que tous les historiens ont cru de
          bronze parce qu'il étoit noirci par le temps, et qu'ils ont
          faussement attribué à _Germain Pilon_, se trouve maintenant
          encastré dans le soubassement du tombeau du cardinal de
          Bourbon, déposé aux Petits-Augustins. C'est un morceau
          charmant où éclate toute la grâce, tout le sentiment de Jean
          Goujon. On peut le mettre au nombre de ses meilleurs
          ouvrages, et des chefs-d'oeuvre de la sculpture françoise.]

     Sur le portail de l'église, du côté de la rue de l'Observance,
     une statue de saint Louis, estimée des antiquaires, et que l'on
     disoit très-ressemblante.


     TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

     Dans cette église ont été inhumés:

     Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, connétable de France,
     décapité en place de Grève le 19 décembre 1475.

     Derrière le choeur et à côté du grand autel, Pierre Filhol,
     archevêque d'Aix, lieutenant général du roi au gouvernement de
     Paris, mort en 1540. (Sa statue étoit couchée sur son
     tombeau)[578].

          [Note 578: Ce monument ne se trouve point au Musée des
          Petits-Augustins.]

     Albert Pio, prince de Carpi, mort à Paris en 1535. (Il étoit
     représenté en bronze, à demi couché sur son tombeau)[579].

          [Note 579: Cette sculpture, exécutée par _Paul Ponce_, a
          dans le style quelque chose d'un peu barbare; mais on y
          remarque une belle pose, une draperie large et bien jetée,
          le caractère ferme et hardi de l'école de Michel-Ange. Au
          total c'est un bon ouvrage.]

     Alexandre de Hales, religieux de cet ordre, dit le docteur
     irréfragable et maître de saint Thomas et de saint Bonaventure,
     mort en 1245.

     Jean de La Haye, du même ordre, prédicateur ordinaire d'Anne
     d'Autriche, mort en 1661.

     Bernard de Beon et du Massé, seigneur de Bouteville, conseiller
     et lieutenant du roi, etc., mort en 1607.

     André Thevet, cosmographe de quatre rois, mort en 1590.

     François de Belleforêt, écrivain du seizième siècle, mort en
     1583.

     Dans une chapelle, Gilles-le-Maître, premier président au
     parlement de Paris, mort en 1562. (On voyoit sa statue sur son
     tombeau)[580].

          [Note 580: Ce monument n'est point aux Petits-Augustins.]

     Dans la chapelle de Gondi, don Antoine, prétendu roi de Portugal,
     mort en 1595.

     Don Diego Bothelh, seigneur portugais qui s'étoit attaché à sa
     fortune, mort en 1607.

     Dans la chapelle des Longueil, plusieurs membres de cette
     famille, entre autres Antoine de Longueil, évêque de
     Saint-Pol-de-Léon, mort en 1500. (Sa statue étoit couchée sur une
     tombe placée dans l'épaisseur du mur)[581].

          [Note 581: Cette statue a été détruite.]

     Dans la chapelle des Besançon, plusieurs magistrats de ce nom et
     des familles de Bullion et de Lamoignon, qui en descendent. (Dans
     cette chapelle on voyoit sur un tombeau de marbre noir le buste
     de M. de Bullion, surintendant des finances, mort en 1640)[582].

          [Note 582: Ce buste, exécuté par _Anguier_, n'est pas
          dépourvu de mérite. (Déposé aux Petits-Augustins.)]

     Dans la chapelle des Briçonnet, plusieurs membres de cette
     famille illustre dans la magistrature. (Quatre bustes chargés
     d'inscriptions offroient les images de quatre d'entre eux[583],
     et à l'un des piliers on voyoit un squelette qui tenoit entre
     ses mains l'épitaphe de Catherine Briçonnet, épouse d'Adrien du
     Drac, morte en 1680.)

          [Note 583: Ces bustes, qui sont tous de la plus mauvaise
          exécution, se voient dans le même Musée. Le squelette et
          l'épitaphe n'existent plus.]

     Vis-à-vis la chapelle du Saint-Sépulcre, Jean de Rouen, savant
     professeur de langues anciennes, mort en 1615.

     Dans la chapelle Sainte-Élisabeth, Claude-Françoise de Pouilly,
     marquise d'Esne, etc., femme d'Alexandre, marquis de Redon, etc.,
     morte en 1672.

     Dans la chapelle des Gougenot, plusieurs membres de cette
     famille, et entre autres l'abbé Gougenot, prieur de Maintenay,
     associé libre de l'académie de peinture et sculpture, mort en
     1767[584].

          [Note 584: Ce buste est également déposé aux
          Petits-Augustins, ainsi qu'un médaillon ovale représentant
          le père et la mère de ce personnage.]

     Plusieurs autres familles distinguées, telles que celles des
     Aîmeret, des Riantz-Villeray, des Hardi-la-Trousse, des La
     Palu-Bouligneux, des Vertamon, des Faucon-de-Ris, etc., avoient
     leurs sépultures dans cette église.

     Dans la salle du chapitre:

     Sous une tombe plate, Nicolas de Lyre, docteur en théologie,
     religieux Cordelier, et l'un des plus savants hommes de son
     siècle, mort en 1340.

Le couvent des Cordeliers occupoit un très-vaste emplacement, mais se
composoit d'un mélange de bâtiments anciens et sans symétrie, et de
bâtiments modernes et réguliers. Le cloître étoit le plus vaste et le
plus beau qu'il y eût à Paris. Le réfectoire, les dortoirs méritoient
d'être vus. La bibliothèque, composée d'environ vingt-quatre mille
volumes, étoit répartie en deux grandes pièces et trois cabinets. On y
conservoit des manuscrits précieux donnés à cette maison par saint
Louis, qui, comme on sait, légua ses livres, par égale portion, à ces
pères et aux Jacobins de la rue Saint-Jacques. Ils possédoient aussi
une collection de manuscrits grecs qui leur avoit été donnée par Marie
de Médicis.

Deux confréries fameuses, celle du tiers ordre de Saint-François et
celle du Saint-Sépulcre avoient été établies ou transportées dans
l'église de ce couvent: saint Louis fut de la dernière, laquelle
existoit avant l'arrivée des Cordeliers à Paris. C'étoit aussi dans
une des salles de leur maison que se tenoient régulièrement, deux fois
par an, les assemblées des chevaliers de l'ordre royal de
Saint-Michel.

Ce monastère servoit de collége aux jeunes religieux de l'ordre qui
venoient à Paris étudier la théologie. Parmi le grand nombre de ceux
qui s'y sont illustrés, on distingue Alexandre de _Hales_, saint
_Bonaventure_, Nicolas _de Lyre_, Jean _Duns_, dit _Scot_, surnommé le
_docteur subtil_, etc. Cet ordre a aussi donné à l'église quelques
papes et plusieurs cardinaux[585].

          [Note 585: En 1502 le cardinal d'Amboise avoit jugé à propos
          d'introduire la réforme dans plusieurs couvents dont les
          désordres causoient du scandale et commençoient même à
          donner de l'inquiétude. Les Cordeliers et les Jacobins
          surtout attirèrent son attention; mais ces derniers,
          auxquels il fit d'abord signifier l'ordre du pape,
          refusèrent d'obéir. Le cardinal, indigné, envoya une troupe
          de gens-d'armes avec ordre de chasser du couvent tous les
          Jacobins réfractaires. Ceux-ci se barricadèrent, et,
          soutenus de quelques écoliers, se défendirent assez
          long-temps. Forcés néanmoins de céder dans cette première
          attaque, ils osèrent revenir avec un renfort de douze cents
          écoliers, qui les remit en possession de leur couvent, d'où
          on ne put les chasser qu'en formant un nouveau siége. Les
          Jacobins de la réforme de Hollande vinrent les remplacer.

          L'aventure des Cordeliers a un caractère encore plus
          singulier: ils refusoient également la réforme que des
          Cordeliers observantins, placés dans leur maison, vouloient
          leur donner, lorsque le cardinal jugea à propos de leur
          envoyer deux évêques qui avoient déjà été chargés de la
          réforme des Jacobins. Avertis de leur visite, ces religieux
          exposent le saint Sacrement sur l'autel, et commencent à
          chanter des psaumes, des hymnes, des cantiques, fatiguent
          les deux prélats, qui d'abord n'osent les interrompre,
          redoublent leurs chants lorsque ceux-ci veulent leur imposer
          silence, et les forcent enfin à sortir de leur église. Les
          réformateurs revinrent le lendemain, accompagnés du prévôt
          de Paris, de plusieurs autres magistrats et de cent archers,
          avec ordre de chasser les Cordeliers, s'ils faisoient la
          moindre résistance. On les trouva, comme la veille,
          rassemblés dans leur église, où ils essayèrent encore de
          recommencer leurs chants scandaleux; mais on les fit taire,
          et la réforme se fit. Ils obtinrent seulement qu'elle ne fût
          point faite par les Cordeliers observantins, mais par
          dix-huit Cordeliers pris dans divers couvents. Dans le
          siècle suivant, où ils eurent encore besoin d'être rappelés
          à l'observation de leur règle, on tenta vainement de faire
          entrer chez eux des Récollets. Ils s'y refusèrent
          obstinément, et les obligèrent à se retirer en se réformant
          eux-mêmes.]


LA SORBONNE.

Cette belle institution devoit son origine à Robert, dit de _Sorbon_
ou _Sorbonne_, lieu de sa naissance, situé dans le Rhételois. Né dans
l'obscurité, il étoit parvenu par sa science et par ses vertus à
mériter l'estime et les faveurs de saint Louis, dont il fut le
chapelain et non le confesseur, comme quelques-uns l'ont avancé. Dans
ce haut degré de fortune, Robert se ressouvint des obstacles que sa
pauvreté avoit apportés à ses études, et surtout des difficultés qu'on
éprouvoit à parvenir au doctorat quand on étoit né comme lui
absolument sans biens. Ce fut pour aplanir ces difficultés qui
pouvoient enlever à l'Église un grand nombre d'habiles défenseurs,
qu'il forma le dessein d'établir une société d'ecclésiastiques
séculiers qui, vivant en commun et dégagés de toute inquiétude sur les
besoins de la vie, ne seroient occupés que du soin d'étudier et de
donner gratuitement des leçons. Du Boulai et ceux qui l'ont suivi ne
nous présentent ce collége que comme un établissement fondé en faveur
de seize pauvres écoliers; mais le titre seul qu'il portoit prouve le
contraire: on voit qu'il s'appeloit dès le principe la _Communauté des
pauvres maîtres_, et que ses membres étoient, quelques années après,
désignés ainsi: _Pauperes magistri de vico ad portas_[586]. «C'étoit,
dit l'historien de l'Université[587], aux pauvres que Robert
prétendoit fournir des secours. La pauvreté étoit l'attribut propre de
la maison de Sorbonne; elle en a conservé long-temps la réalité avec
le titre, et depuis même que les libéralités du cardinal de Richelieu
l'ont enrichie, elle a toujours retenu l'épithète de _Pauvre_, comme
son premier titre de noblesse.» Elle la conserva jusque dans les
derniers temps, et les actes publics l'ont toujours qualifiée
_pauperrima domus_, exemple rare et vraiment admirable d'humilité
chrétienne, humilité dont son fondateur lui avoit du reste fourni le
modèle: car on ne voit point qu'il ait voulu faire porter son nom à ce
collége, et l'on sait qu'il se contenta du titre de _Proviseur_, plus
simple alors qu'il ne l'est aujourd'hui.

          [Note 586: Cart. Sorb. ad. ann. 1274.]

          [Note 587: Crévier, t. I, p. 495.]

Nos historiens ont extrêmement varié sur l'époque de la fondation de
cet établissement; et la plupart, rapportant les lettres de concession
accordées par saint Louis et datées de Paris l'an 1250, n'ont pas fait
attention en adoptant cette date qu'alors saint Louis étoit en Afrique
depuis deux ans, et par conséquent qu'elle ne pouvoit être qu'une
erreur de copiste. L'abbé Ladvocat, docteur et bibliothécaire de ce
collége, est tombé dans une erreur à peu près semblable, lorsque,
d'après des inscriptions gravées dans la maison même de Sorbonne, il
fixe cette fondation à l'année 1253, puisque saint Louis ne revint en
France que l'année suivante. Il a du reste reconnu cette erreur; et en
examinant avec attention tous les actes relatifs à la fondation de la
Sorbonne, il faut, avec raison, la reculer jusqu'à l'année 1256.

Une erreur plus grave est celle de Piganiol[588], qui présente comme
fondateur de cette maison Robert de Douai, chanoine de Senlis et
médecin de la reine Marguerite de Provence. Il cite à ce sujet le
testament de ce personnage; mais, s'il l'avoit lu avec attention, il
eût reconnu d'abord que ce titre, daté de 1258, est postérieur à
l'érection du collége, ensuite que le testateur n'a d'autre intention,
en faisant un legs, que d'augmenter une fondation déjà faite. Robert
de Douai fut le bienfaiteur de la nouvelle institution et non son
fondateur; et ce titre il le partagea avec Guillaume de Chartres,
chanoine de cette ville, Guillaume de Némont, chanoine de Melun, tous
deux chapelains de saint Louis, et même avec ce prince, qui, malgré
toutes les libéralités dont il combla ce collége, n'en fut jamais
appelé le fondateur[589].

          [Note 588: T. VI, p. 321.]

          [Note 589: L'inscription rapportée par la plupart des
          historiens de Paris indique seulement que c'est sous _son
          règne_ que la Sorbonne fut fondée: _Ludovicus, rex
          Francorum_, SUB QUO _fundata fuit domus Sorbonæ_.]

Si nous reprenons l'histoire de cette fondation, nous trouvons que
Robert de Sorbonne, ayant acquis ou échangé avec saint Louis quelques
maisons dans la rue Coupe-Gueule et dans la rue voisine[590], y fit
bâtir les premiers édifices de son collége et une chapelle. Il acquit
ensuite de Guillaume de Cambrai ce qui restoit de terrain et de maisons
jusqu'à la rue des Poirées; et, considérant que l'établissement qu'il
venoit de former n'étoit destiné que pour des théologiens, il imagina de
faire élever sur une partie de l'emplacement qu'il venoit d'acquérir un
collége dans lequel on enseigneroit les humanités et la philosophie, et
où l'on prépareroit ainsi des élèves propres à entrer dans les écoles de
Sorbonne. Ce collége, achevé en 1271, reçut le nom de _Calvi_ ou la
_Petite-Sorbonne_; la chapelle, dédiée d'abord à la _sainte Vierge_, fut
rebâtie en 1326, et mise, en 1347, sous la même invocation et sous
celle de _sainte Ursule_ et de ses compagnes, dont l'église célébroit la
fête le 21 octobre, jour de la dédicace.

          [Note 590: Cette rue n'est pas nommée dans les actes, mais
          elle paroît être celle que l'on nomme aujourd'hui _rue de
          Sorbonne_. Saint Louis permit à Robert de la faire fermer à
          ses extrémités, ce qui lui fit donner le nom de _rue des
          Deux-Portes_, comme nous le dirons ci-après.]

Les choses restèrent en cet état jusqu'au ministère du cardinal de
Richelieu. Ce ministre, qui aimoit tout ce qui avoit de l'éclat, pensa
qu'il feroit une chose utile pour sa gloire s'il faisoit rebâtir avec
une magnificence digne de lui le collége dans lequel il avoit étudié
la théologie. L'architecte _Le Mercier_, qui avoit déjà bâti pour lui
le Palais-Royal, fut chargé de lui présenter un plan, tant pour la
construction d'une église que pour celle des bâtiments qui devoient
l'accompagner. La première pierre de la maison[591] fut posée en 1627
par l'archevêque de Rouen; il posa lui-même celle de l'église en 1635.
Cependant elle ne fut achevée que long-temps après sa mort, en 1653,
comme le constatoit une inscription attachée au portail du côté de la
cour.

          [Note 591: La maison de Sorbonne se compose de trois grands
          corps de logis, flanqués dans leurs encoignures par quatre
          gros pavillons, le tout environnant une cour qui a la forme
          d'un carré long. Trente-sept professeurs avoient le droit
          d'y être logés.]

Cette église, dont l'architecture a été présentée par tous les
historiens de Paris comme un chef-d'oeuvre digne de la plus grande
admiration, se compose du côté de la place d'un portail décoré de
deux ordres corinthien et composite élevés l'un sur l'autre, et assez
semblable pour la masse à celui du Val-de-Grâce. Du côté de la cour,
l'édifice est également terminé par un portail qui n'a qu'un seul
ordre; il est élevé sur des marches, couronné d'un fronton, et, à
quelques égards, conçu d'après le système du portique du Panthéon à
Rome; mais l'espacement inégal des colonnes et leur accouplement aux
angles de cette construction nuisent beaucoup à sa beauté. Le reste de
cette façade, ouverte par deux étages de croisées, manque de
caractère; la multiplicité des corps et des profils en détruit
l'effet, et lui donne autant l'air d'un palais que d'une église. Au
milieu de ces deux morceaux d'architecture s'élève un dôme dont les
campanilles trop petites ne donnent point à l'ensemble cette forme
pyramidale qui rend si agréable l'aspect de Saint-Pierre de Rome et de
Saint-Paul de Londres. Au total, il y a plus de richesse et de
prétention que de véritable beauté dans cette composition.

L'intérieur, décoré d'un ordre de pilastres couronné par une corniche,
étoit remarquable par l'éclat des marbres qui brilloient dans le
pavement et dans les deux autels placés en face de chaque portail,
ainsi que par les belles peintures que Philippe de Champagne avoit
exécutées dans quelques parties du dôme; mais les curieux y
admiroient surtout le mausolée du cardinal de Richelieu, lequel
passoit pour le chef-d'oeuvre de Girardon[592].

          [Note 592: _Voy._ les pl. 173, 174, 175.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE LA SORBONNE.

     TABLEAUX.

     Au-dessus du grand autel, le Père Éternel dans une gloire; par
     _Le Brun_.

     Dans une des petites chapelles pratiquées dans l'épaisseur des
     piliers du dôme, la prédication de saint Antoine; par
     _Noël-Nicolas Coypel_.

     Dans une autre, saint Hilaire, évêque de Poitiers; par le même.

     Dans une troisième, saint Paul recouvrant la vue; par _Brenet_.
     Dans les pendentifs du dôme, les quatre Pères de l'église, peints
     à fresque par _Philippe de Champagne_.

     Dans la grande salle des actes, les portraits des papes depuis
     Benoît XIV, donnés successivement à la Sorbonne par chacun des
     pontifes régnant; ceux de Louis XV, du roi Stanislas, de Louis
     XVI et de quelques proviseurs de la maison, depuis le cardinal de
     Richelieu.

     Dans la bibliothèque, le portrait en pied du cardinal; celui de
     Michel Le Masle, son secrétaire; un portrait très-ressemblant du
     célèbre Érasme, et ceux de plusieurs autres hommes célèbres.


     SCULPTURES.

     Sur le grand autel, construit d'après les dessins de _Bullet_, et
     décoré de six colonnes corinthiennes avec bases et chapiteaux de
     bronze doré, un Christ de marbre blanc de six à sept pieds de
     proportion sur un fond de marbre noir; par _Michel Anguier_.

     Sur le fronton qui couronnoit cette ordonnance, deux anges; par
     _Tuby_ et _Vancleve_.

     Entre les colonnes, une statue de la Vierge en marbre; par
     _Louis Le Comte_; un saint Jean l'Évangéliste; par _Cadène_.

     Entre les pilastres de la nef, les statues des douze Apôtres et
     plusieurs anges de grandeur naturelle; par _Berthelot_ et
     _Guillain_