Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: En ménage
Author: Huysmans, J.-K. (Joris-Karl)
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "En ménage" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



  J.-K. HUYSMANS

  EN MÉNAGE

  NEUVIÈME MILLE

  PARIS
  BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
  EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1922
  Tous droits réservés



EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, rue de Grenelle, Paris

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

PUBLIÉS DANS LA _BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER_

  Les Soeurs Vatard (10e mille)           1 vol.
  A Rebours (27e mille)                   1 vol.

_En collaboration avec Émile Zola, Guy de Maupassant, H. Céard,
L. Hennique, Paul Alexis:_

  Les Soirées de Médan (34e mille)        1 vol.


Paris.--Imp. A. DAVY et Fils Aîné, 52, rue Madame.



EN MÉNAGE



I


Leurs cigares charbonnaient et puaient comme des fumerons.

Tout en rattachant sa culotte qui s'était déboutonnée, Cyprien s'écria:

--Rester, pendant deux heures, dans un coin, regarder des pantins qui
sautent, salir des gants et poisser des verres, se tenir constamment sur
ses gardes, s'échapper, lorsqu'à l'affût du gibier dansant, la maîtresse
de maison braconne au hasard des pièces, si tu appelles cela, malgré
l'habitude que tu en peux avoir depuis que l'on t'a marié, des choses
agréables, eh bien! tu n'es pas difficile!

André haussa les épaules et, crachant le jus de tabac qui lui poivrait
la bouche, dit simplement:

--Peuh, on s'y fait!

Il y eut un instant de silence. Ils marchaient lentement, côte à côte,
quand minuit sonna. Deux horloges entremêlaient leurs coups; l'une, au
loin, vibrait doucement, en retard d'une seconde sur l'autre; la plus
proche découpait, nettement, presque gaiement son heure.

La rue que les deux jeunes gens suivaient était déserte et leurs pas
retentissaient avec un bruit clair sur le trottoir. Tantôt leurs ombres
se brisaient le long des boutiques fermées, tantôt les précédaient ou
les suivaient, étalées à plat sur les dalles, pâles à certains moments,
foncées à d'autres. Souvent elles s'enchevêtraient, se confondaient,
s'unissaient des épaules, ne formaient plus qu'un tronc ramifié de bras
et de jambes, surmonté de deux têtes; parfois elles s'isolaient, se
ramassaient sous leurs pieds ou s'allongeaient démesurément et se
décapitaient dans le renfoncement des portes.

Il y avait, dans le ciel, comme un éboulement de talus noirs. Au-dessus
des maisons dont les toits les tranchaient durement, de grands nuages
roulaient ainsi que des fumées d'usine, puis, dans ces blocs immenses de
nuées, d'énormes brèches s'ouvraient et des pans de ciel étoilés de feux
blancs scintillaient, éteints bientôt par le voile opaque des nuées
rampantes.

Éclairés par des becs de gaz, allumés de loin en loin, des murs
frappaient des coups crus dans l'ombre. Le trottoir était sec, sillonné
de rigoles par places et la soudure de ses dalles se détachait, en noir.
Près de la chaussée, une bonde d'égout, un tampon de fonte quadrillé,
percé au milieu de son orbe, d'un trou, étincelait à certaines arêtes
plus aiguisées par le frottement des bottes. Des épaves de cuisine, des
trognons de légumes et des morceaux d'affiches, s'empuraient dans une
flaque. Un rat se faufilait dans le tuyau d'une gargouille.

Lorsqu'André et Cyprien eurent atteint le bout de cette rue et qu'ils
arrivèrent dans une autre, vivante encore et plus éclairée, la demie
tintait. Un marchand de vins s'apprêtait à fermer ses vitres. Au fond de
la boutique, dans une salle cloisonnée de carreaux dépolis, un garçon
couvrait un billard et essuyait avec un torchon les marques de craie
laissées près des bandes; un autre, dans la première pièce, vu de dos,
l'échine courbée, le cou et les reins remuant avec le dandinement d'un
volatile, rinçait des bouteilles au-dessus d'un cuveau; un troisième
charroyait deux moitiés de tonnes plantées de lauriers roses, et deux
ronds sales marquaient sur le trottoir la place où elles étaient mises.

Le patron se préparait à laver à grande eau son seuil. Un baquet entre
les jambes, il bâillait, s'étirant, les bras en l'air, les poings
fermés, et, derrière lui, sa femme, le râble aplati sur une banquette,
la poitrine écroulée sur le rebord du comptoir, gourmandait les garçons,
s'épilait les poils du nez, apurait ses comptes.

La rue était presque silencieuse; deux sergents de ville se promenaient,
mélancoliques, parlant bas, s'arrêtaient par moment et reprenaient leur
marche; au loin, une équipe de vidangeurs cinglant les chevaux attelés
aux barriques numérotées, aux carrioles bondées de tuyaux et de pompes,
passa, nauséabonde, dans un sourd roulement.

Le bruit devenait plus confus et plus faible. L'on entendit encore le
sautillement grêle d'un fiacre qui parut, les feux allumés, le cocher
endormi sous son chapeau de cuir bouilli blanc pareil à un seau de
toilette, le menton dans le cou, le fouet au repos, les rosses
exténuées, trébuchant, faisant cahoter la guimbarde sur la chaussée,
puis le bruit s'effaça, le vacarme des volets qu'on pose s'éteignit, le
quartier s'endormait, tout se tut.

Cyprien continuait à rognonner dans sa barbe; il s'exaspérait de plus en
plus, après la soirée qu'il avait subie. Il attaquait les boissons, les
femmes, prétendait que le punch avait été acheté, tout fait, chez un
épicier et coupé d'eau pour le désinfecter; il niait le charme des
fillettes tapotant de la musique ou becquetant des glaces, il se moquait
du maître de la maison, debout, près du piano, chargé d'exécuter des
sourires et il reprenait:

--Ah! elles sont jolies les soirées de ton oncle! une vraie bousculade
de salle à bagages! il n'y a que les gens qui graissent les cartes qui
aient le droit de s'asseoir! et ils sont là, avec des têtes dont les
cheveux ont fui, des compresses blanches autour du cou, des ventres
enflés, sanglés dans des pantalons tendus, retenant les envois d'une
digestion pénible! et le salon, avec sa tapisserie de vieilles dames qui
dorment le long d'un mur ou jacassent le nez sur un verre, et l'averse
des conversations, la fluée des sornettes, la pluie sans fin des polkas
et des valses! et tout, tout, et cette troupe d'imbéciles qui invitent
des robes roses ou blanches à secouer leurs plis! et les jeunes filles
donc! ces adorables récipients de chairs neuves où les vices transvasés
des mères se rajeunissent! ah oui, parlons-en! il faut les voir quand
elles remuent du pilon leurs jupes! le mouchoir sur les genoux et la
moue au bec, elles sont là, se tortillant sur leur chaise, échangeant
derrière les entrechats de l'éventail des ricochets de niaiseries
sordides, chuchotant comme des galopines en classe, s'envolant tout à
coup avec l'affreux bavardage des perruches qu'on lâche! puis, c'est le
plongeon des graves révérences, c'est le nez qui se fripe et le dentier
qui flambe, c'est des oui, maman, c'est des non, ma chère, c'est des
patati, c'est des patata, c'est des rires fûtés, des éclats discrets...
les jeunes filles! je les ai observées ce soir, tiens, les v'là:
physiquement: un éventaire de gorges pas mûres et de séants factices;
moralement: une éternelle morte-saison d'idées, un fumier de pensées
dans une caboche rose! oui, les v'là, celles qu'on me destine, espérant
qu'un jour viendra où, lassé de lire dans mon lit et d'y fumer
tranquillement ma pipe, j'accepterai la misère d'un coucher à deux,
l'insomnie ou le ronflement d'un autre, les coups de coude et les coups
de pieds, la fatigue des caresses exigées, l'ennui des baisers prévus!

André souriait.

--Ah bien mais, dit-il, c'est très simple alors.--Conséquence de tes
théories: la mise en fourrière de toutes les passions, l'apothéose de la
fille publique--les cabinets à trois sous de l'amour!--et par-dessus le
marché, la glorification de la femme de ménage qui vous chipe la bougie
et le sucre!

Oui, c'est amusant d'allumer des paradoxes, mais il est un moment où les
feux de Bengale sont mouillés et ratent!--On ne rit plus alors--je me
suis marié, parfaitement, parce que ce moment-là était venu, parce que
j'étais las de manger froid, dans une assiette en terre de pipe, le
dîner apprêté par la femme de ménage ou la concierge.--J'avais des
devants de chemise qui bâillaient et perdaient leurs boutons, des
manchettes fatiguées--comme celles que tu as là, tiens--j'ai toujours
manqué de mèches à lampes et de mouchoirs propres.--L'été, lorsque je
sortais, le matin, et ne rentrais que le soir, ma chambre était une
fournaise, les stores et les rideaux étant restés baissés à cause du
soleil; l'hiver c'était une glacière, sans feu, depuis douze heures.
J'ai senti alors le besoin de ne plus manger de potages figés, de voir
clair quand tombait la nuit, de me moucher dans des linges propres,
d'avoir frais ou chaud suivant la saison.--Et tu en arriveras là, mon
bonhomme; voyons, sincèrement, là, est-ce une vie que d'être comme
j'étais et comme toi, tu es encore? est-ce une vie que d'avoir le coeur
perpétuellement barbouillé par les crasses des filles; est-ce une vie
que de désirer une maîtresse lorsqu'on n'en a pas, de s'ennuyer à périr
quand on en possède une, d'avoir l'âme à vif quand elle vous lâche et de
s'embêter plus formidablement encore quand une nouvelle vous la
remplace? Oh non, par exemple! Bêtise pour bêtise, le mariage vaut
mieux. Ça vous affadit les convoitises et émousse les sens? eh bien,
quand ça n'aurait que cet avantage-là! et puis, et puis, mon cher, c'est
une caisse d'épargnes où l'on se place des soins pour ses vieux jours!
c'est le droit de soulager ses rancunes sur le dos d'un autre, de se
faire plaindre au besoin et aimer parfois!

Ah! s'il existait un émétique qui vous fasse rendre toutes les vieilles
tendresses qu'on a là-dedans! certes, ce serait le rêve, mais comme
c'est impossible, le plus sage est encore de risquer la chance, de
tenter d'être heureux avec une femme qu'on suppose avoir été bien élevée
et qu'on croit honnête.--Mais diable, je commence à lâcher des tirades
comme toi, et avec toutes ces discussions, il est une heure moins vingt,
je vais te souhaiter le bonsoir et rentrer chez moi.

Cyprien ne paraissait guère disposé à gagner son lit.

--Tu as bien le temps, disait-il, les autres fois lorsque tu vas en
soirée et que ta femme n'étant pas grippée t'accompagne, tu ne reviens
jamais de chez les Désableau avant trois heures. Hein? avoue que tu as
eu une fière chance de m'avoir rencontré, dans cette salle de chauffe,
je t'ai obligé à prendre la fuite. C'est trois heures que je t'ai
données, rends-moi l'une des trois et viens faire un tour.

--Oh! dit André, je t'en donnerais bien huit ou dix, si je n'étais pas
aussi fatigué. Je devais aller, pour mon roman, voir l'effet d'un
abattoir au petit jour et j'ai prévenu ma femme qu'elle n'ait pas à
m'attendre demain avant onze heures, mais je renonce, malgré tout, à la
promenade, je suis moulu, j'ai froid et puis il va pleuvoir, viens,
allons nous coucher.

Mais Cyprien ne se tenait pas pour battu; il insistait, appuyant sur la
paresse de son ami qui ne parviendrait jamais, une autre fois, à se
lever d'aussi bonne heure.

André en convenait. Il le savait parbleu bien, puisqu'il avait justement
choisi le jour où, ne se couchant pas, il serait debout, dès l'aube!
mais Cyprien débita ses raisonnements en pure perte, son ami tint bon,
continua son chemin et arriva devant sa maison. Là il fit vibrer le
timbre et s'accota au mur, attendant que la porte s'ouvrît, écoutant au
loin l'appel aigre de la sonnette, le coup mat du cordon, le craquement
du vantail, prêt à céder.--Le portant avait été inutilement tiré--alors
il lança un carillon qui dansa dans la nuit et le pêne lâchant la
serrure, claqua. Il serra la main de Cyprien et referma la porte.

Il frottait une allumette, se défiant du paillasson, du décrotte-pieds
qui faisaient saillie à la première marche et il montait rapidement avec
la hâte de l'individu qui se rôtit les doigts et ne serait pas fâché de
se mettre à l'aise.

Il doublait les enjambées, suivant d'une main la rampe, et le mur en
volute de l'escalier brillait avec ses jaspures de faux marbre, dans
l'ombre, à mesure que le vent attisait l'allumette ou l'éteignait
presque.

A chaque palier, les boutons de cuivre des portes étincelaient, puis,
aussitôt que la flamme était morte et que le bois se consumait en
braise, un point rouge se piquait sur le vernis des murs.

Lorsqu'il fut entré dans l'antichambre et qu'il eut pris un bougeoir
placé sur un piédouche, il s'avança avec précaution, craignant de
réveiller sa femme. Il eut beau marcher sur la pointe des pieds, ses
bottines craquèrent.

Il s'arrêta soudain, étonné, entendant un heurt amorti, comme un objet
qui tombe sur une chose molle, comme un choc de talons nus sur un tapis.
Il pensa que sa femme était plus souffrante ou qu'elle se relevait pour
chercher un mouchoir ou satisfaire un besoin autre, mais une rumeur
effarée, un chuchotement de paroles suffoquées par l'angoisse, des mots
prononcés presque haut, puis balbutiés avec un ton de prière, d'autres,
à peine distincts, comme mâchés par des dents qui se serrent, lui
arrivèrent.

Il appréhenda un malheur, franchit le salon, s'élança dans la chambre,
vit, près du lit défait, un homme en chemise, affolé, tournant,
culbutant les meubles, tirant à lui un fauteuil pour s'abriter, empêché
par une chaise placée derrière. La femme étrangla un cri, se renversa,
stupide, les yeux agrandis, hagarde.

André étouffa un nom de Dieu!

On sentait, dans la pièce, une déroute effroyable, une panique immense.
L'homme ne bougeait, respirant à peine, la femme frissonnait, éperdue,
appuyée sur le bord du lit, les jambes et les seins à l'air, la main
droite pendante, la gauche cramponnée au drap.

Tous restaient immobiles, muets. Alors dans le grand silence de la
chambre, la main d'André, tenant la bougie, trembla et la bobêche tapant
la plate-forme de cuivre tinta doucement.

Ce bruit léger sembla secouer la stupeur accablée de la femme; elle eut
un long soupir, voulut parler, chercha la salive, n'en trouva pas,
remonta sa chemise, cacha sa gorge.

André avait déposé le flambeau sur une table; il semblait indécis, se
promenait de long en large, s'arrêtait crispé, blême, dévisageant sa
femme. Le bruit plus vif, plus amorti de ses pas, selon qu'il se
rapprochait, marchant sur le plancher ou s'éloignait, foulant un tapis,
s'entendait seul.

Un filet de vent venait d'une croisée poussée contre et faisait fignoler
et couler la bougie. Une azalée, dans un cache-pot de faïence, se
défleurait, éparpillant gouttes à gouttes sur les bouquets réséda d'une
carpette ses pétales tachés de sang; un jupon, jeté sur le dos d'une
chaise, descendit lentement, s'étala ainsi qu'une mare blanche sur le
parquet. Une odeur pénétrante de femme dont les bras sont nus emplissait
la pièce, une bouffée très fine de frangipane vint s'y mêler, évoquant
les soins discrets des toilettes galantes, les luxes, perdus depuis le
mariage et retrouvés maintenant, des eaux teintées d'opale qui baignent
les bleus roseaux imprimés dans le fond des larges cuvettes.

Lorsqu'André interrompait sa marche, la pendule jasait clairement,
jetant son tictac monotone, coupé net par la plainte d'un meuble, par la
corde d'un store qui frappait aux vitres.

André fit un pas, s'arrêta devant sa femme. Il s'efforçait d'être calme,
mais les mots saccadaient, passant par sa voix tremblée.

--Une heure du matin, dit-il; il est temps que pour sauver les
apparences, Monsieur se rhabille et parte.

Le Monsieur eut un geste vague. La femme plia encore les épaules, sa
main s'ouvrit et le drap qu'elle pressait se détendit, doucement, comme
un linge humide.

--Allons, Monsieur, poursuivit André, il faut en finir, je n'ai nul
intérêt, moi, à contempler vos formes, la situation est suffisamment
ridicule, mettons-y un terme.

Ah! quand on songe, reprit-il..., il est vrai qu'à force d'avoir étudié
les femmes et d'avoir acquis pour elles un sacré mépris, on finit par où
les nigauds commencent! mais je parle et le temps s'écoule. Ah! pour
Dieu! en voilà assez; vous êtes prêt, n'est-ce pas?

Le jeune homme enfilait son pantalon, et sa chemise, mal tassée,
faisait, dans sa culotte, des bosses au derrière. Il boutonna son gilet
à peine, mit ses bottines et son habit. Une fois vêtu, il reprit un peu
d'assurance, il regarda le mari, en face, ânonna quelques mots sans
suite et tâta dans la poche de sa redingote.

--Vous cherchez une carte de visite, dit André, on ne la trouve jamais
lorsqu'on en a besoin, c'est comme un fait exprès. Mais, peu importe,
votre nom de famille m'est indifférent; quant à votre prénom, ma femme
doit le connaître, et, au cas où elle ignorerait votre adresse, vous
pourrez la lui envoyer demain, pour qu'elle aille vous rejoindre si bon
lui semble. Maintenant, prenez votre chapeau et partons.

Le jeune homme se défiait, malgré tout, craignant une embûche. Il
appréhendait que le mari ne l'obligeât à passer devant, et la
perspective de s'enfoncer, à tâtons, dans le noir, lui souriait peu.
Mais André le précéda, la bougie au poing. Ils descendaient lentement,
n'échangeant plus une parole. Arrivé au bas de l'escalier, près des
pommes en verre de la rampe, André se retourna et, haussant le
chandelier, dit simplement:

--Prenez garde, Monsieur, il y a une marche; et il ajouta: Je vous
préviens pour que vous ne tombiez pas, ça ferait du bruit.

Il frappa au carreau de la concierge, la porte s'ouvrit et il la referma
sur le dos du jeune homme qui eut un long soupir de soulagement et
murmura:

--Cristi! j'ai eu une fière chance de m'en être tiré comme cela!



II


Oui, Cyprien avait raison. C'est folie quand, n'étant pas riche, on peut
néanmoins, en se gênant, manger chez soi et être presque servi, que
d'aller contracter mariage! Il aurait dû laisser ces tracas-là aux
pauvres! En tisonnant des bûches, les soirs d'hiver, alors qu'engourdi
dans son fauteuil, il hésitait à se lever pour s'étendre dans un lit
froid, André se l'était répété souvent, se tâtant, se débattant contre
l'idée qui lui revenait chaque fois qu'il avait passé la soirée seul, en
finir à jamais avec sa vie de garçon, troublée par des appétences
charnelles, par des besoins de câlineries et de tendresses.

Il n'aimait point les enfants, ne jugeait pas qu'il fût utile d'en
procréer, craignait, en vertu de cet axiome que ce sont les gens pas
riches qui en ont le plus, d'engrosser de dix en dix mois sa femme, et,
cependant, les misérables ennuis des ménages mal faits, des concierges
qui sont pochards et ne retournent pas le lit, l'avaient jeté, comme il
l'avouait à Cyprien, sur les gluaux d'une famille, en quête d'un gendre.

Il avait épousé sa femme sans entrain, sans joie. Quand il l'avait
connue, elle était comme la plupart des jeunes filles, insignifiante;
elle jouait du piano, copiait des Boucher et des Greuze sur des fonds
d'assiettes, possédait avec cela une grâce apprêtée chez elle, une
distinction pincée au dehors; somme toute, elle pouvait être sortie,
sans honte, gardée chez soi, sans lassitude. C'est égal, il avait été
bête! Elle avait des yeux noirs, allumés dans le fond, les yeux d'une
maîtresse, qui, jadis, l'avait prodigalement trompé. Il aurait dû se
défier, savoir que, lorsqu'on est décidé à accoler son nom à celui d'une
autre, sous le grillage d'une mairie, on devrait avoir pu jauger la
parfaite capacité de sottise ou la profonde inertie des sens de celle
qu'on épouse! et, debout, les poings serrés, il souffrait, pensant à sa
femme, s'étonnant de n'avoir pas découvert, dans certains plis de
visage, dans certains mots, les tempêtes qui couvaient sous son calme
froid.

Maintenant, il hésitait sur le parti qu'il fallait prendre. «J'ai évité
un scandale dans la maison, c'était l'important, disait-il. Si je
retourne près de ma femme, je vais subir des averses de giries et de
pleurs et je serai peut-être encore assez naïf, dans ce cas-là, pour lui
pardonner! ou bien, je devrai écouter d'invraisemblables excuses ou des
insolences, je ne pourrai faire autrement alors que de l'étrangler. Les
deux rôles sont également stupides. D'un autre côté, ne rien dire,
rester, c'est un enfer, c'est le feu aux poudres à un moment donné,
c'est, un jour, à table, devant une bonne, la révélation forcée de nos
haines, c'est la réunion, le lendemain, de tout le quartier devisant sur
mes malheurs, c'est le colportage, du boucher chez la fruitière, des
évènements de cette nuit, dénaturés et grossis.» Et il revenait, au
milieu de ses hésitations, à ce parti qui lui était apparu, le premier,
alors que, délivré du Monsieur, il remontait l'escalier: reprendre son
existence d'autrefois, rayer deux années de sa vie, s'efforcer d'oublier
dans le travail les souvenirs irritants que lui laisserait sa femme.

Il s'affermissait, de plus en plus, dans cette résolution. Il eut un
geste brusque, mit de l'ordre dans ses papiers, déchira les uns, consuma
les autres et il demeurait, mélancolique, s'intéressant, pendant une
seconde, aux étincelles qui couraient dans la cheminée, au vent qui
faisait tressaillir les cendres et soulevait l'amas noir et rouge des
paperasses brûlées. Puis, il soupirait, ficelait des livres,
fouillonnait dans une commode, mettait du linge, en paquet, sur un
fauteuil. Il lui fallut chercher sa valise, serrée dans un cabinet de
débarras, près de la cuisine, et, doucement, il poussa la porte, prêtant
l'oreille, n'entendant aucun bruit, ayant presque peur de rencontrer sa
femme.

Quand il entra dans la cuisine, il resta, stupide, devant les reliefs du
repas; les deux assiettes, avec les fourchettes et les couteaux jetés
dessus, en croix, l'émurent; il revit devant ces vaisselles torchées,
devant ces deux verres où ils avaient bu, le tête à tête du dernier
dîner, l'adorable mouvement de sa femme, relevant sa manche et servant
la sauce, toute une intimité d'intérieur à l'aise dont il n'avait jamais
soupçonné la fin.

Il décrocha sa valise et, amolli, troublé, il retourna chez lui,
écoutant, espérant presque un hoquet, un cri, qui le forceraient à
s'occuper de sa femme, à courir près d'elle. Un immense silence
emplissait la maison. André rentra dans son cabinet. Un irrémédiable
désordre s'étalait dans cette pièce. Les tiroirs à moitié tirés d'une
commode regorgeaient de tricots et de linges; des chemises, se
confondant, les unes avec les autres, tendaient leurs manches,
écartaient leurs cols, gisaient, la tête en bas, pliées comme sur une
charnière, éplorées et grotesques avec leurs bras et leur ventre vides,
leur poitrine ouverte et creusée jusqu'au dos; des cravates rayaient
d'un mince filet noir la flanelle jaune des gilets, des gants
allongeaient leurs doigts glacés, couleur de poussière et de mauve, sur
la toile bise des caleçons, sur le blanc crémeux des foulards de soie.

La bougie descendait jusqu'à sa collerette de verre. Les tiroirs du
bureau, mal repoussés, cassaient en deux des papiers et des élastiques
qui avaient enveloppé les liasses, étaient tombés sur le parquet et
avaient repris leur forme ronde.

André écarta les rideaux. Les stores étaient baissés. La lueur du petit
jour, filtrant au travers des lames, couchait, à d'égales distances, des
barres de bleu pâle sur le plancher, reculait, dans la glace, les murs,
éveillait, à certains points, la dorure des cadres, rendait d'un blanc
plus cru la mousseline pendue aux fenêtres, tout le blanc azuré du
linge. André regarda, en face de lui, les vitres closes des maisons,
l'immobilité des rideaux placés derrière. Le silence ininterrompu de la
cour lui parut lugubre; il revint dans la pièce, demeura mal à l'aise
devant cette mare de lumière qui s'épandait de plus en plus, triste
comme un lever de lune, bleuissante et blanchie comme elle. Il se vit
dans la glace, les joues hâves et les yeux culottés de bistre. Il
apprêta sa malle à la hâte et, la tenant d'une main, il ferma, de
l'autre, son cabinet, et arrivé dans l'antichambre, il tourna le loquet
de la porte. Là, il se sentit défaillir. Le regret qui l'avait poigné,
dans la cuisine, l'étreignit de nouveau, lui fit presque jaillir les
larmes des yeux. Le bien-être qu'il quittait, ainsi, tout à coup, le
navra. Cette porte sur l'escalier lui ouvrit un horizon de misères sans
bornes; il évoqua sur ce palier l'abandon de tout un avenir de gaieté et
de paix, la vie de ses dix-huit ans qu'il fallait revivre à trente ans
passés, la confiance et l'espoir en moins, l'estomac délabré et des
besoins de confortable en plus.

La porte remuait doucement. Lui, la malle à ses pieds, restait immobile,
envahi par des lâchetés croissantes. Ah! si sa femme s'était précipitée,
les cheveux au vent, en chemise, lui avait enlacé le cou, fermé la
bouche avec les mains, étouffé seulement un semblant de larmes, il
aurait jeté d'un coup de pied sa malle!

Il eut subitement une lucidité d'esprit. Il se figura, après cette scène
ridicule, les réflexions qui lui seraient venues. Il se représenta
toutes les hontes du cocuage subi, les défiances qui l'assailleraient
maintenant, au moindre mot; il eut une vision des aigreurs qui
s'échangeraient au-dessus d'une table, des raccommodements convenus,
tacitement, d'avance, dans les oreillers, des embarras de certains
tête-à-tête, des maladresses innocemment lâchées, des rancunes qui en
résulteraient pour l'un comme pour l'autre.

--Eh! je deviens idiot, à la fin, dit-il. J'ai le choix entre aller
gifler ma femme ou ficher mon camp. Il empoigna sa malle, descendit,
franchit la porte cochère entrebâillée, s'achemina lentement vers le
logis de Cyprien.

L'air, la marche, lui faisaient du bien. Il enleva son chapeau pour
avoir plus frais et un petit vent but les gouttes de sueur qui lui
perlaient aux tempes. Il n'avait plus maintenant qu'une vague
perception, qu'un souvenir confus des incidents de cette nuit. Il déposa
sa valise sur le trottoir, la reprit, ayant simplement hâte d'arriver
parce qu'elle était lourde. Il dut s'arrêter de nouveau, la changer de
main, se reposer encore.

Les rues étaient désertes. Le ciel semblait taché de pâtés d'encre et
barbouillé de cendre pour les faire sécher. Au loin, une balayeuse, la
tête enfoncée dans une marmotte, les sabots bourrés de paille,
s'appuyait sur le manche d'une pelle; à ses côtés, un boueux, la pipe au
bec et la goutte au nez, ratissait un monceau d'ordures; un ouvrier
passa, le paletot jeté sur la blouse, l'épaule gauche plus haute que
l'épaule droite, par suite de l'habitude qu'ont la plupart des gens du
peuple de porter toujours leurs outils et leur pain sous le même bras;
une voiture de laitier, lancée à fond de train, fit feu sur les pavés.
André se servit de sa malle comme d'un siège, regarda si par hasard un
fiacre ne viendrait point, réfléchit qu'à Paris il est presque
impossible, lorsqu'on n'habite pas près d'une gare, de trouver une
voiture à cinq heures et demie du matin, et, se décidant enfin à se
lever, se roidissant contre la fatigue, il emballa d'un coup la trotte,
monta chez Cyprien, frappa, refrappa, jusqu'à ce qu'un clappement de
savates devînt distinct.

Cyprien entrebâilla la porte, demeura stupéfait, bredouilla quelques
mots, courut se remettre sous les couvertures, et, là, se frottant les
yeux, il balbutia:

--Ah çà, comment, c'est toi?

André tomba dans un fauteuil.

--Peux-tu me donner asile, pendant quelques jours, jusqu'à ce que j'aie
arrêté une chambre, dit-il?

L'autre fit signe que oui, et, se frottant les cheveux, complètement
ahuri, il s'écria:

--Mais qu'est-ce qu'il y a, bon dieu!

Alors André se leva.

--Il y a, que j'ai surpris un homme chez ma femme, cette nuit,
comprends-tu?

Cyprien eut un sursaut, laissa tomber ses bras et assis comme il était
sur son séant, il se tourna tout d'une pièce, du côté d'André.

--Pas possible, dit-il!

Mais son ami le regardait, en hochant la tête. Ils se dévisagèrent sans
souffler mot.

--Tu as tué le Monsieur? demanda enfin Cyprien.

--Non.

--Tu as bien fait,--ta femme non plus, j'espère?

--Pas davantage.

--Allons, tant mieux. C'est un ami le Monsieur que tu as surpris?

--Non, c'est un Monsieur que je ne connais pas.

--C'est moins ennuyeux, murmura Cyprien.

Ils se turent.

André qui était, comme bien des gens nerveux, sujet pour la moindre
contrariété à d'horribles douleurs d'entrailles, quitta la chambre.

Elle est bien bonne! se dit Cyprien et il sourit un peu, pensa que cette
aventure ne contrariait en aucune façon sa manière de voir, puis il
s'indigna tout de même, trouva bête qu'un homme fort se fût ainsi fait
duper par une femme qu'il considérait comme une pimbêche et comme une
niaise.

Quand son ami revint, le visage décomposé et la main au ventre, il sauta
du lit, lui offrit un verre de rhum, et l'écouta raconter, points par
points, la scène.

--Mon pauvre vieux, s'écria-t-il, ça ne nous change guère! Après les
maîtresses qui nous turlupinaient, c'est maintenant les légitimes!--Ah!
je sais bien, c'est plus embêtant--mais quoi?--ça ne prouve qu'une
chose, c'est qu'amours de distinction et amours de rebut, c'est kif-kif,
ça se lézarde et ça croule! Va, faut en prendre son parti, mon cher,
dans la vie, on n'a rien à soi. On loge ses affections dans des meublés,
jamais dans une chambre qui vous appartienne! Dame, oui, j'en conviens,
c'est dur; on voudrait avoir son petit lopin de bonheur et en être seul
propriétaire! Ah! mon ami, ce sont des rêves de paysan qu'on ne réalise
pas!--mais, voyons comment allons-nous nous organiser? le plus simple
serait de louer un lit, nous l'installerions, là, près de la fenêtre, tu
déplierais les lames du paravent et tu serais comme chez toi, hein,
qu'en penses-tu?

--La première chose à faire, dit lentement André, c'est de chercher un
petit logement. Je reprendrai les meubles qui m'appartiennent, mes
bibelots de garçon; il faudra aussi que je retrouve mon ancienne femme
de ménage, Mélanie; j'ignore son adresse par exemple, mais puisqu'elle
passait son temps chez une blanchisseuse de la rue des Quatre-Vents, je
saurai facilement où elle demeure. Je te demanderai seulement un
service, je ne veux plus remettre les pieds chez moi, j'établirai une
liste des objets à garder, je retiendrai aujourd'hui une voiture et tu
iras, toi-même, chez moi, surveiller l'emballage des bibelots et des
meubles.

Et il poursuivit, en se frottant fiévreusement les mains:

--Oh! que j'ai donc hâte que tout cela soit terminé! j'ai encore de la
veine tout de même, c'est le demi-terme, je louerai facilement une
chambre. Allons, voilà qui est décidé! je vais recommencer ma vie de
garçon; baste! au fond, tu es dans le vrai, je n'étais malheureux que
par ma faute; je m'étais forgé un tas d'idées, la solitude, le manque de
baisers propres, le silence, le soir, dans le lit, le réveil sans
gaminades, tout un idéal de fleuriste! c'est égal, cela finit tout de
même bêtement quand on y songe!

Il se tut, puis il pensa qu'il serait convenable de s'intéresser aux
travaux de son hôte; il regarda un tableau placé sur un chevalet:

--Eh bien, mais, ça va! s'écria-t-il, puis il écouta, sans les entendre,
les explications de son ami et, obsédé de nouveau par son malheur, il
reprit:

--C'est étonnant, si tu l'avais vue il y a quinze jours quand elle a
flanqué congé à la bonne qui découchait. Elle est sévère, ma femme! moi,
je faisais remarquer que cette fille cuisinait bien, ne rechignait
devant aucun ouvrage, qu'il était absurde de la renvoyer pour des
escapades qui, au demeurant, ne nous gênaient pas. Ma femme m'a toisé!
j'étais évidemment pour elle, un homme sans moeurs, je me suis tu, la
bonne a reçu son compte; cela a mieux valu, ajouta-t-il plus bas, nous
n'avons pu en engager une autre, de sorte qu'au moins pour cette nuit...

Cyprien lui coupa la parole. Ses vieilles rancunes contre les femmes se
réveillaient. Ah! elles ne sont pas bons enfants, clama-t-il. On ne leur
demanderait pourtant que ça!--Oui, mais pour être bon enfant, il faut
avoir été beaucoup roulé, comme toi et moi, par exemple. Nous, nous nous
estimons heureux quand nos convoitises se bornent à n'être pas
satisfaites! nous sommes les gens qui nous contentons des à peu près.
Lorsque nous ne recevons pas de tuiles sur la tête, nous sommes pleins
de joie, et c'est miracle pourtant quand avec un idéal aussi court il ne
nous tombe pas sur la caboche de formidables gnons! André l'approuvait
d'un geste navré.

--Si je vidais ma malle, finit-il par dire, nous pourrions ensuite
déjeuner et je commencerais mes courses.

Cyprien opina du bonnet et sortit pour chercher des victuailles.

André se mit à déballer son linge. Il ressentait le vague accablé, la
brouille de cervelle d'un individu qui, après avoir été presque assommé,
reprend connaissance. Il rangea ses chemises sur une table, réunit ses
livres et il lissait leurs couvertures avec la main, dépliait leurs
cornes, défripait les feuilles froissées par le voyage.

--En voilà un qui a joliment ennuyé ma femme, pensait-il; quant à
celui-là, je ne le lui ai même pas prêté, quel chef-d'oeuvre!--Et il se
promettait de le lire, se reprochait d'avoir si longtemps négligé son
art.--Ah! bien, elle en avait des moues, le soir, lorsqu'il voulait
travailler!--Et il frissonnait, songeant à cette moue qui ridulait si
joliment le coin des lèvres. Il jeta le reste de ses volumes, en tas, ne
voulant plus voir leurs titres, tentant d'échapper aux souvenirs qui lui
revenaient, un à un. à propos de chaque objet. Sa femme avait touché à
tous, raccommodé les uns, acheté les autres, feuilleté tel livre,
parcouru tel autre, les jours où calmement elle lui disait: Donne-moi
quelque chose à lire, prenait un volume, l'ouvrait, et, le lui rendant,
faisait: Pouh! ce n'est pas amusant!

Il essaya de se soustraire à son ménage, tâcha d'ensevelir le présent,
se tendit l'esprit à se rappeler mille détails de sa vie de garçon qui
pourraient maintenant lui être utiles. Il méditait une réorganisation
d'intérieur, s'ingéniait à éviter d'avance les misères qui se ruent dans
les logements sans femme; il remuait des décombres de souvenirs et alors
que leur évocation lui souriait, par une évolution presque insensible de
pensée, son existence d'homme marié lui sautait devant les yeux et
s'établissait, là, à demeure. Il se sentait repris de colères furieuses,
d'irritants dépits, plus exaspéré peut-être par cette hantise qu'il ne
pouvait chasser que par la cause même qui la faisait naître.

Puis, comme ces joujous d'enfants où une sentinelle, après avoir décrit
des courbes sur un plateau, revient forcément à l'endroit d'où elle est
partie, sa pensée, après mille circuits, s'arrêta net au point exact, à
la façon dont sa femme l'avait dupé. Son orgueil blessé saigna, sa rage
s'accrut, il s'étonna, pendant une minute, de n'avoir pas étranglé
l'amant de sa femme.

Cyprien rentra chargé de paquets; ils dressèrent la table. Le peintre
attaquait vigoureusement l'assiette assortie, s'enfournait de la hure et
des miches de pain et lappait sec. André chipotait, mangeait du bout des
dents, s'ingurgitait de grands coups d'eau rougie pour faire couler la
viande, mais les morceaux lui restaient dans la gorge; il repoussa,
dégoûté, l'assiette.

--Je ne peux pas avaler, dit-il.

Le mazagran qu'un cafetier monta le réconforta un peu.

Cyprien avait bâfré et pinté comme quatre; il se renversait un peu sur
sa chaise et éprouvait le bien-être des appétits repus. Il voyait tout
en rose, pour l'instant, et chiffonnant sa serviette, il répétait, de
temps à autre, en regardant son camarade: «Tiens, ce pauvre vieux!» et
il regrettait de ne pouvoir dîner avec lui; il était, par
extraordinaire, de corvée, le soir, un dîner de famille, un de ces
dîners où l'on se réunit, une fois l'an, pour débiter d'ineptes
gaudrioles et choquer des verres.

André se taisait; d'un côté, il préférait s'isoler. Cyprien le gênait.
Il commençait à oublier la situation cruelle de son ami, ne comprenait
pas que possédé par une idée fixe, André ne pouvait admettre que lui,
Cyprien, ne fût pas également contrit. Avec l'égoïsme des gens qui
souffrent, André pensait, en effet, que le peintre se désintéressait
trop des douleurs d'autrui. Les encouragements que Cyprien lui avait
jetés, comme un morceau de sucre pour le faire tenir en place: «Du
courage, ma vieille, ça ne sera rien, tu travailleras mieux maintenant
que tu es libre, à quoi cela te sert-il de te désoler, puisque tu n'y
peux rien?» l'exaspéraient. Il eût voulu que Cyprien marchât sur la
pointe des pieds, comme dans ces chambres de malades, où l'on fortifie
le patient avec un simple regard et une poignée de main.
Malheureusement, Cyprien était incapable d'apaiser un chagrin
quelconque. Comme la plupart des célibataires, il ne jugeait point
d'ailleurs que les misères conjugales des autres méritassent une pitié
bien longue. Il admettait plus facilement qu'un monsieur abandonné par
une maîtresse se désespérât et fût plaint qu'un mari trompé par sa
femme. Celui-là devait s'y attendre, pourquoi s'était-il marié? Il
haïssait d'ailleurs la bourgeoise dont la corruption endimanchée
l'horripilait; il n'avait d'indulgence que pour les filles qu'il
déclarait plus franches dans leur vice, moins prétentieuses dans leur
bêtise.

André ne fut donc point fâché d'être laissé seul, mais, d'un autre côté,
la solitude l'effrayait; il se savait assailli à l'avance par
l'obsession de son infortune, puis il était mal à l'aise, énervé,
souffrant.

Ils se décidèrent enfin à quitter la place. André prit son chapeau, et
mu par cette idée superstitieuse qu'il ne pourrait étouffer tout à fait
les souvenirs cuisants, revivre réellement sa vie d'autrefois qu'en
retournant habiter son ancien quartier, il s'achemina, lentement, au
travers des rues qui relient la rue Royale à la rue Cambacérès.

Alors, commença pour lui une longue pérégrination à la recherche des
locaux vides. Il marcha, le nez en l'air, en déchiffrant des écriteaux.
Il tourna, pendant des heures, le bec de cane des loges, reçut, en plein
visage, l'âcre bouffée des mirotons, l'odeur du cuir qu'on rafistole, la
senteur de roussi des fers qui repassent le drap.

Dans certaines maisons, la loge était fermée, il tapait au carreau,
allait dans la cour, en quête du concierge, ne l'apercevait pas,
s'adressait à une vieille femme qui, rentrant dans le vestibule d'où
elle sortait, criait du bas de l'escalier: Monsieur Baptiste, on vous
demande! Une voix arrivait d'en haut: Me v'là! et de lointains coups de
plumeau s'approchaient, descendant en même temps qu'un bruit lourd de
bottes.

Il ne découvrait aucun logis acceptable dans les prix doux. Il ne
trouvait que des appartements somptueux, très chers et des portiers
hautains, des caves insalubres, tapissées d'ignoble papier, pavées de
carreaux rouges, ornées de cheminées en plâtre peint. Il écoutait le
boniment du montreur qui essayait d'enfoncer le client, affirmait que
des familles entières avaient vécu en bonne santé dans ces cambuses, ne
les avaient quittées que malgré elles et les regrettaient encore.

André était courbaturé, moulu. Il s'attardait dans les pièces où
restaient des chaises, s'asseyait, les mains sur les genoux et les yeux
vagues, entendait le concierge, debout, remuant des clés dans les poches
de son tablier bleu, battant sa petite réclame, amorçant le denier à
Dieu.

--Oh! c'est une maison tranquille ici, vous savez, chacun est chez soi,
pas d'ennuis, pas de cancans et il citait les gens du dessous, essayait
pour la circonstance de laver leur linge sale, parlait des autres,
énumérait les professions graves, semblait pris de pudeur lorsqu'il
n'énonçait pas des titres ronflants, glissait vite sur le nom de
certains de ses locataires, ne les faisait suivre d'aucune mention, puis
il ouvrait la fenêtre du logement, toute grande, invitait André à
s'approcher, lui vantait le point de vue de la cour, transformée en un
jardin de mannezingue.

Et André se levait, se penchait sur la balustrade, assistait, au fond
d'un puisard, à la lente agonie d'un géranium. Il contemplait les quatre
murs, blanchis au lait de chaux, le carré du ciel sombre, le fond
dégoûtant du trou. Le portier disait: c'est gentil, hein? montrait des
boules de couleur accrochées dans du lierre, des plates-bandes, bordées
de buis et plantées de bâtons noirs, représentant des rosiers qui
avaient perdu leur sève.

Et André rentrait dans la chambre, recevait sur la tête une nouvelle
douche, finissait par s'enfuir, affirmant qu'il reviendrait et donnerait
une réponse. Il avait parcouru déjà plusieurs rues, escaladé des cinq
étages, enfilé des rez-de-chaussée, sondé des milliers de placards,
relevé toutes les trappes des cheminées, apprécié les incommodités de
nombre de cabinets et de cuisines, quand il visita, rue Cambacérès, dans
une maison de bonne apparence, un petit logement composé de deux pièces
minuscules, d'une salle à manger moyenne, d'un cabinet de toilette grand
comme un torchon, d'une cuisine et de lieux passables. Il y avait aussi
une terrasse et le tout valait mille francs. Ce n'était pas cher pour le
quartier, puis le local était libre et pouvait être occupé de suite.
André l'arrêta.

Une certaine quiétude lui vint maintenant qu'il s'était assuré un gîte.
Il se rendit à une succursale de la maison Bailly, située dans la même
rue, et retint une voiture de déménagement pour le surlendemain.

Il avait faim. La fatigue et la marche avaient comme émoussé l'aigu de
ses ennuis. Il était presque joyeux, lorsqu'il avisa un petit mastroque,
derrière la vitrine duquel se tuméfiait un melon grandi dans de
l'alcool.

Des rangées de bouteilles avec des capsules de plomb sur la tête et des
étoiles allumées au milieu du ventre, formaient le demi-cercle,
enveloppaient deux étages de bondons meurtris, des vinaigrettes
persillées de boeuf froid, des ratas figés aux navets, des tôt-faits
avec des plaques noires de brûlé, godant sur leur bourbe jaune.

Dans une gamelle de fer, un riz au lait entamé croulait; des oeufs,
couleur de vin, emplissaient un saladier à fleur; un lapin, ouvert sur
un plat, les quatre pattes en l'air, étalait le violet visqueux de son
foie sur sa carcasse lavée de vermillon très pâle. Une muraille de bols,
emmanchés les uns dans les autres, une tour de soucoupes, bordées de
bleu, s'élevaient précédées devant les carreaux de la devanture, d'un
ancien bocal de prunes à l'eau-de-vie, plein d'eau, où des glaïeuls
affalés laissaient tremper leurs tiges.

André s'assit devant une table vide. En attendant qu'on lui apportât la
soupe, il regarda la salle. C'était une pièce assez grande, ornée de
becs de gaz et d'abat-jour verts, d'un poêle de fonte, d'un comptoir
peint en faux acajou, à filets ombrés, garni d'un vase de verre bleu
plein de fleurs, de mesures d'étain, posées en flûte de pan, d'un tronc
en nickel, d'un chat bâillant et d'une écritoire. Derrière ce meuble des
rayons s'étageaient, supportant des litres décachetés, une théière en
porcelaine, des tasses blanches avec trois pieds et une anse écarlates,
et des initiales salement dédorées au centre. Une glace encastrée au
milieu des rayons reflétait le haut du bouquet, marinant dans le vase
bleu, le tuyau zigzaguant du poêle, trois patères inoccupées, fichées au
mur, la doublure éraillée d'un paletot, le luisant d'un chapeau gras.
Sur une petite table, dans un coin, un fromage de Bourgogne, le ventre
entaillé, s'effondrait sous l'attaque d'un millier de mouches; près des
casiers où se tassaient des serviettes munies de ronds, une huche
contenait des pains grêles et mous qui touchaient presque à une cage
accrochée au plafond. Cette cage était vide par suite d'un décès, et une
seiche l'habitait, seule, pendue au bout d'un fil.

Cet établissement tenait de l'auberge de campagne et de la crêmerie du
Paris pauvre. Le patron, en manches de chemise, l'estomac en avant comme
une bosse, le nez en trompette, se gobergeait, la serviette au bras,
traînant, dans une boue de crachat et de sable, des pantoufles tapissées
de dominos et de jeux de cartes.

Des bruits de vaisselles et de chaudrons, des chants de fritures et des
plaintes de roux s'échappaient de la porte toujours battante de la
cuisine. Des grésillements furieux de viandes sautées dans la poêle, de
biftecks jutant sur un gril, de subites vapeurs rouges, de fétides
fumées bleues arrivaient par moment. De sourdes disputes, des voix
brèves de patrons ahurissant leurs domestiques, s'entendaient à toute
minute.

Une servante fluette, pâle, la mine douloureuse et idiote, vacillait,
minée par d'inépuisables flueurs blanches. Une autre trimbalait de la
cuisine à l'office et de l'office à la cuisine des piles d'assiettes,
avait l'air somnambulesque, ne semblait pas se rendre compte de
l'importance de la tâche qui lui était confiée.

André commençait à s'impatienter; on ne lui apportait toujours pas sa
soupe. Il était las de regarder ces gens qui l'entouraient; tous se
connaissaient; il était tombé dans une sorte de pension de famille, dans
un râtelier où s'empiffrait un monde étrange. Il y avait des groupes
discrets, causant à mi-voix, étouffant leur rire derrière leur
serviette; il y en avait des hâbleurs, débagoulant, tout haut, des
plaisanteries massives, accaparant l'attention avec leurs ébats.

Très familier avec ses clients, le patron se rigolait, criant: Ah! elle
est bien bonne! hurlait, avec calme, soudain: un fricandeau au jus, un
filet sauce tomate, un!

André avalait le vermicelle qu'on s'était enfin décidé à lui servir. A
sa gauche, deux commères piochaient dans un plat de tripes, puisaient
dans une queue de rat et vidaient des verres. Les coudes sur la table,
elles se faisaient de mutuels salamalecs pour une cuillerée de sauce,
causaient comme de bonnes mamans, débinaient une voisine, plaignaient
leur concierge dont le ventre avait enflé en mangeant des moules.

André commençait à se ragaillardir, mais une coterie, installée près du
poêle, éteignait avec son vacarme le brouhaha des autres groupes.

Un coiffeur pérorait, émettait des vérités de cette force: Quand on a de
l'argent, on vous tire des coups de chapeau, sans ça, quand on a, comme
moi, placé tout son saint-frusquin dans des fonds qui ne rapportent pas,
on vous chante: «Marie, trempe ton pain, Marie, trempe ton pain.» Du
reste, toutes les fois que j'ai acheté des valeurs, elles baissaient le
lendemain; je ne pourrais pas me l'interdire d'ailleurs, il me faut des
émotions!

Les camarades se délectaient, lui versaient à boire et lui, avec ses
yeux capotés, son air de glorieux crétin, reprenait: Moi, j'aime le
sexe; pour que je puisse m'en passer, il faudrait que je sois comme le
merle qui siffle après ses enfants; et, faisant par un calembour
allusion à son métier, il ajouta: Je ne serais toujours pas un merle
vif, je serais un merle lent.

Des fusées de joie partirent, d'incompréhensibles gaietés saluèrent
cette bordée de sottises.

André avait hâte de prendre son chapeau, de fuir, mais le service ne se
pressait guère. Il avait réduit de moitié un rosbif très dur et
abandonné le reste, il réclamait maintenant une oseille qui n'arrivait
point.

Il demanda au patron qui jubilait d'une façon stupide, s'il avait un
journal. Le _Siècle_ était en mains. On lui apporta les _Petites
Affiches_. Il essaya de s'absorber dans cette lecture, de s'isoler de la
joie de ces tables, de se boucher les oreilles aux jacasses stridentes
de ces imbéciles; il les entendait quand même. Il se força à lire trois
pages de cette feuille, s'arrêta devant une annonce qui offrait comme
une occasion superbe, par suite d'une liquidation de famille, une dot de
dix-huit mille francs et une orpheline; il resta pensif. Le mot _pressé_
qui figurait entre parenthèses, au bas de cette réclame, déroula devant
lui des perspectives infinies d'ordures. Il y vit de courtes échéances
d'accouchements, des ventres grossis après un mois de mariage. Il songea
aux déboires qu'éprouverait avec cette orpheline l'honnête benêt qui se
laisserait happer. Celui-là avait des chances d'épouser une vierge qui
aurait longuement turpidé dès son bas âge! et il pensait: c'est déjà si
difficile de n'être pas berné quand on connaît la famille et que l'on a
vécu, pendant des mois, avec sa fiancée. Qui aurait jamais pu croire que
sa femme à lui l'aurait trompé? Une fois de plus, il était revenu au
point de départ de ses pensées, aux misères de son ménage. Il voulut, à
tout prix, secouer ces souvenirs. Il se contraignait maintenant à
regarder ses voisins, à les écouter.

Un fausset aigu lui vrillait l'oreille. Le coiffeur était parti, sans
même qu'il s'en fût aperçu. Un monsieur qui avait au-dessus d'une barbe
rouge un nez barré par des lunettes d'or, s'était installé à sa place,
et il expliquait à un tout jeune homme le mystère des dents.

Celui-ci écarquillait les yeux, l'écoutait dévotement, voulant sans
doute s'établir dans cette partie.

--Le plus clair de votre recette, disait le monsieur, c'est la pose des
fausses dents. Elles se fabriquent en Angleterre et se vendent au
passage Choiseul. Là, il y a un sérieux bénéfice, pensez donc, vous
pouvez demander dix francs par dent et cela coûte dix sous, sans bout de
gencive en caoutchouc et un franc avec gencive.

--Il y en a des roses et des brunes, n'est-ce pas, interrompit
timidement le jeune homme? moi, j'aimerais mieux les roses.

--Tiens! vous n'êtes pas mou! les brunes, ce sont des gencives de
pauvres! elles valent moins cher, mais l'on en vend plus, repartit
l'autre.

Le jeune adepte en bâillait d'étonnement.

--Et les dentiers en hippopotame? hasarda-t-il

L'homme aux lunettes d'or leva les bras au ciel.--Ça, c'est de la
sculpture! songez donc, il faut tailler la dent en plein ivoire, mettre
des montures d'or, cela coûte des prix fous! et il continuait à
expliquer la cuisine de son métier, avouait pratiquer sur les chicots de
ses malades d'inutiles opérations et profiter de l'abasourdissement
douloureux où ces gens se trouvaient pour leur vendre à haut prix ses
dentifrices.

André pensa que c'était trop subir d'affligeantes révélations. Son
oseille était mangée. Il insista furieusement pour avoir sa note, refusa
de commander un dessert, paya la somme de un franc quarante centimes et
il ouvrait la porte quand du fond de la salle où quelques gens
s'éternisaient devant des petits verres, une voix convaincue dit
simplement:

--Les femmes, c'est des bien pas grand'chose!

André ferma la porte, songeant avec une certaine mélancolie que, dans
tout l'insipide bavardage qu'il avait entendu, cette pensée était
peut-être la seule qui fût profonde, qui fût vraie.



III


Vers les neuf heures, Cyprien s'étira et se fit remarquer qu'il avait la
bouche mauvaise. Il ne fut pas surpris du reste, ayant ardemment
trinqué, la veille, à la santé de sa famille.

Il grogna, toussa, et, secoué par l'irrémédiable pituite des fumeurs de
cigarettes, il cracha, dans son pot, avec des hauts de coeur.

André se réveilla au bruit; il eut un bâillement sonore.

--Tu vas bien? lança Cyprien entre deux hoquets,

--Pas mal, et toi? répliqua André. Il s'était mis sur son séant et
repliait plusieurs lames du paravent.

--Je glaviote, comme tu vois, répondit Cyprien, et il apparut, la face
terreuse, les yeux bouffis, montrant ses salières d'homme maigre, sous
le col déboutonné de la chemise. Il roula une cigarette, l'alluma,
demanda à son ami s'il avait trouvé un logement, la veille.

André lui rendit compte de l'emploi de sa journée et il ajouta:

--Je vais aller, aujourd'hui, à la recherche de mon ancienne bonne.

--Eh bien, je t'accompagne, s'écria le peintre. J'ai besoin de respirer.
Ça ne va pas ce matin. J'ai le coeur en compote. Ce n'est pas pour dire,
mais les familles sont bien inconséquentes! elles vous lèguent tous les
vices héréditaires de leur santé et, de plus, elles vous fichent sur la
terre sans le sou! Au bout de deux générations, je ne sais vraiment pas
ce qui peut rester d'un estomac qui va, se détraquant à mesure qu'on le
repasse à ses successeurs! Ça devient de la jolie filasse! On en est
réduit à boire de ce jus-là! Et Cyprien, sautant de sa couche, but,
coups sur coups, de pleins verres d'eau.

--Si je me levais? dit André, sans conviction.

--Tu ne ferais pas mal, riposta le peintre.

Une fois debout et sa toilette achevée, André se donna un coup de
brosse, et, précéda sur le palier Cyprien qui fermait la porte.

André ne souffla mot pendant la route. Il voulait éviter d'avance les
questions indiscrètes de la bonne qu'il avait congédiée, la veille même
de son mariage. Il était évident qu'elle demanderait des nouvelles de
Madame, désirerait connaître les motifs de la rupture, éprouverait le
besoin de s'apitoyer sur le sort de son ancien maître. André était
résolu à lui raconter simplement que sa femme voyageait, pour cause de
maladie, dans les pays chauds.

--Ce n'est pas très fort ce que j'ai inventé, se dit-il, mais enfin,
étant donnée la bêtise de Mélanie, c'est suffisant.

Il en était là de ses réflexions, lorsqu'ils atteignirent la rue des
Quatre-Vents. La boutique qu'ils cherchaient était située dans une
encoignure, badigeonnée de noir du haut en bas, ornée de filets et de
lettres jaune-serin. C'était une blanchisserie écloppée modèle, une
cabine fumeuse, pavoisée de trois bonnets à choux, pendus dans une
montre. Près d'une porte sur les vitres de laquelle des doigts avaient
dessiné des 8 dans la poussière, un vieillard paralytique et gâteux
était assis sur un fauteuil percé d'un trou et humait l'air. Quand il
vit les jeunes gens s'avancer vers lui, il baissa la tête et, avant même
qu'ils eussent parlé, il saliva copieusement sur son linge et murmura, à
voix basse, d'un ton où il y avait du désespoir et de la confidence: Je
ne sais pas moi... je ne sais pas...

Ce vieillard était lugubre et puait.

André et Cyprien entrèrent. Dans la boutique, au fond, une fillette, la
mine abrutie, s'amusait à faire griller sur la bouche du poêle, un de
ses cheveux et lorsqu'il se recroquevillait, elle l'approchait de son
nez et semblait se complaire à en flairer l'odeur.

André lui exposa le motif de sa visite. Elle ricana et parut encore plus
hébétée. Heureusement que la patronne survint.

--Faudra, dit-elle, si vous tenez à parler à Mélanie, que vous alliez
jusqu'au nº 46 de la rue Duvivier au Gros-Caillou, c'est là qu'elle
habite, mais si vous voulez l'attendre, elle sera ici dans une heure au
plus; elle fait un ménage, dans le quartier et elle s'amène toujours
chez moi pour tailler une bavette avant de retourner chez elle.

Ils résolurent de se présenter à l'heure dite et comme ils étaient
désoeuvrés, ils flânèrent sous l'Odéon. L'examen des livres nouveaux fut
terminé vite.

--Si nous nous promenions au Luxembourg? proposa Cyprien.

Ils franchirent la grille de la rue de Vaugirard.

--Hein? crois-tu, disait le peintre, en avons-nous laissé des souvenirs
dans ce jardin! quel malheur tout de même qu'on les ait changés, avec
les allées, de place! Tiens, montons sur la grande terrasse; on a oublié
de lui rafistoler sa robe et de la pommader.

Et il marchait tranquillement, les mains derrière le dos, salivant de
gauche à droite, sans besoin, reprenant:

--C'est égal, voilà un endroit où, après une enfance giflée, j'ai eu une
jeunesse bien détroussée par les femmes! c'est là que j'ai rencontré,
pour la première fois, Héloïse, tu sais, la grosse mémère blonde--ah!
non, c'est vrai, tu ne l'as pas connue, toi!--eh bien, mon cher, elle
était pleine de pitié pour mes seize ans; elle me chipait toutes mes
pièces blanches et comme je n'avais point la figure d'un homme
satisfait, elle me disait, en face, posément:

--Ce n'est pas moi qui vous trouble?

Elle me grugeait angéliquement, était pour moi maternelle et digne. Je
l'ai souvent regrettée quand j'en ai eu d'autres.

Ils étaient arrivés sur la terrasse et ils se promenaient de long en
large.

Ils passaient et repassaient sans cesse devant deux statues. Cyprien
dissimulait mal le dégoût qu'elles lui inspiraient. Il s'arrêtait
devant, contemplait avec des gestes excessifs une Anne d'Autriche,
portant dans une main, un papier roulé, une serviette à musique pour
jeune fille et, dans l'autre, un sceptre semblable à ces gratte-dos
qu'on vend chez les tablettiers et les parfumeurs. Elle était soufflée,
avait des poches sous les yeux, l'air grognon, ne possédait ni gorge, ni
derrière, semblait, en fin de compte, une reine de lavoir qui ne serait
pas encore soûle.

L'autre arborait peut-être un port moins imposant et une mine plus
canaille, s'il était possible. Étiquetée: «Anne de Bretagne, reine de
France, 1476-1514»; elle tenait une corde entre de grands doigts gonflés
et mous comme des boudins blancs; pas plus de gorge et de derrière que
la précédente. Avec son pif en trompette, ses lèvres en rebord de vase,
son ventre mastoc et son allure arsouille, on l'eût prise pour une
marinière qui va haler une barque.

--Ce n'est toujours pas avec des bergères comme celles-là qu'on
corrompra la jeunesse qui rôde ici, dit Cyprien. Ce sont des bobonnes de
maisons suspectes ces princesses-là!--Il regarda, sur les socles, les
noms des sculpteurs, fut étonné qu'ils ne portassent point la signature
de Maindron, jugea ces oeuvres dignes de l'auteur de _Velléda_, une
statue vraiment surprenante.

André s'était installé sur un banc. Le jardin était presque désert.
L'heure n'était pas encore venue où des dames assises se vantent
mutuellement les belles qualités de leurs garçons qui se jettent, en une
allée plus loin, du sable dans les yeux et se pincent. Les petites
filles ne se pavanaient pas encore, étalant des pantalons brodés, des
jupons blancs, faisant les dédaigneuses, dévisageant de haut les enfants
de leur âge qui les invitent à jouer, répondant non si la robe est fanée
et le manteau pas neuf.

Dix heures sonnaient. Entre des arbres, çà et là, en groupe, la
marmaille des pauvres commençait à braire.

André et Cyprien dessinaient avec leurs cannes des ronds sur la terre.
Ils ne parlaient plus, écoutaient, dans le silence du jardin, les cris
aigus des mômes, le craquement du gravier sous les pas, le son éloigné
d'une trompe.

Ils sentaient autour d'eux un silence enveloppé de bruit; la rumeur des
rues avoisinantes s'étendait, apaisée et lointaine, se mourait, dans les
allées, proches des grilles. Quelques moineaux pépiaient par endroits;
par d'autres, des pigeons sautillaient sur des vases de fleurs; partout
des traces de clous de souliers se voyaient dans le sable.

Cyprien, les coudes sur ses genoux, la tête entre les mains, sifflotait,
contemplant la barre sale des maisons, derrière les arbres, le dôme du
Panthéon, arrondissant sa calotte grise sur le bleu-lin du ciel, coupé,
net, plus bas, par une ligne d'eau, une ligne formée par des toitures en
zinc, frappées de lumière.

Aucun promeneur sur la terrasse. A cent pas environ, des fillettes
d'ouvriers sautaient à la corde, le chapeau tombé en arrière et retenu
au cou, par un élastique. Elles criaient: «Anaïs, du vinaigre! du
vinaigre!» et montraient sous leurs jupes relevées, de petits mollets
blancs et des pieds très longs.

--Voilà, murmurait André, les yeux fixés sur les cailloux; c'était le
temps où l'on recevait dix sous de sa famille, par semaine, afin
d'acheter chez le concierge du bahut, des suçons ou du chocolat; le
temps où, les jours de promenade, le jeudi, lorsqu'on faisait halte sur
cette terrasse, l'on n'entamait plus de parties de visa, pour parler des
femmes. Ça nous met joliment loin, dis donc?

--Près de vingt-cinq ans en arrière, répondit Cyprien. Ce n'est pas
d'aujourd'hui que nous nous connaissons, hein? Je te vois encore arriver
à la pension. Tu pleurais comme une madeleine;--tu n'étais pourtant pas
à plaindre, toi; tu avais une famille qui assiégeait sans arrêt le
parloir; presque tous les dimanches tu lâchais le bazar. Moi, j'étais
régulièrement collé. Dieu de Dieu! j'ai froid dans le dos, lorsque je
songe à la tristesse de la cour, vide ce jour-là, au navrement sans
borne de l'étude, avec le pion vautré dans sa chaire, embêté, maussade,
rêvant à des ribotes de billards et de petits verres, se vengeant de ses
ennuis sur nous, nous empêchant de sortir quand on levait la main pour
aller aux lieux!

--Ah bien, reprit André, si tu t'imagines que les jours de congé étaient
plus gais au dehors! toute ma journée, à moi, était gâtée par
l'appréhension de la rentrée, le soir. Ma famille consultait sa montre.
«Il faut se dépêcher, disait ma mère, l'heure avance.» Je quittais la
table, après le second plat, j'emportais mon dessert dans ma poche, et
alors, après les recommandations et les embrassades, j'étais reconduit
par Irma, la bonne. Les rues pleines de monde me serraient le coeur. Je
voyais des enfants qui s'attardaient devant des boutiques criblées de
lumière. J'enviais la misère des mioches du peuple qui galopinaient sur
les trottoirs. Ceux-là étaient libres! moi, je devais presser le pas,
afin d'arriver à l'heure. O les rues, ce soir-là! la rumeur des cafés
remplis de monde, les affiches des théâtres qui me semblaient inviter à
des bonheurs inouïs, tout cela me jetait la mort dans l'âme! J'essayais
de marcher moins vite, mais la bonne avait hâte de se débarrasser de
moi, pour aller rejoindre, sans doute, un amoureux. Elle doublait les
enjambées, nous étions enfin devant la triste loge où Piffard veillait
derrière les vitres d'une cage. Dès que je mettais les pieds dans cette
salle, un grand froid me tombait sur les épaules, comme si j'étais entré
dans une cave; le dos de la bonne qui partait me donnait envie de
pleurer et de fuir. Tu te souviens, on regagnait le dortoir; le pion
vous menaçait d'une privation de sortie pour le dimanche suivant parce
que nos talons sonnaient trop fort. L'on se déchaussait et, sans
pantoufles, dans ce dortoir éclairé comme pour une veillée mortuaire,
sinistre avec sa rangée blanche de lits, l'on se coulait au plus vite
dans les draps, et l'on entendait les autres rentrer, aller près des
pots rangés le long des fenêtres, pisser tant qu'ils avaient, chuchoter
sous les menaces du pion gueulant dans ses couvertures.

Dire qu'il s'est trouvé des gens pour prétendre qu'on regrettait plus
tard le temps du collège! Ah non! par exemple. Si malheureux que je
puisse être, je préférerais crever que de recommencer cette vie de
caserne, subir la tyrannie des poings plus gros que les miens, la
rancune ignoble des pions!

--Les pions! tiens, parlons-en de ceux-là! Apitoyons-nous un peu sur
leur sort. Leur vie est dure? Soit. C'est une existence atroce que de
surveiller et de faire éclore les vices d'un tas de polissons, de se
lever et de se coucher avec eux, à des heures stupides? eh bien, après?
A part un ou deux qui attendent, dans ce dépôt, des jours meilleurs, je
n'ai connu que des absinthiers, des gens travaillés par ces maladies qui
se traitent spécialement devant les cours d'assises! A propos, te
rappelles-tu Bourdat, dit «il faut que je sors»--c'est comme cela qu'il
parlait sa langue celui-là!--te le rappelles-tu, avec son costume de
misère, traîné dans tous les caboulots et les débits de prunes, son
chapeau galeux et pelé, sa moustache limoneuse, son menton fleuri de
boutons de vin, ses yeux qui suaient des luxures sales? Il embrassait
ceux qui n'avaient pas de barbe, raflait nos sous, confisquait notre
tabac pour le fumer, vendait les livres qu'il nous empruntait, se
soûlait comme un fifre et nous obligeait à payer deux francs pour une
levée de consigne. Celui-là était un des plus remarquables
échantillons...

--C'était le meilleur de tous, jeta Cyprien. Lorsqu'on n'avait pas
d'argent pour racheter sa privation de sortie, il vous accordait un
crédit de deux jours. Gouape au fond de l'âme, je ne dis pas, mais une
gouape bonhomme. C'est le seul, ma foi, pour lequel j'ai gardé un peu
d'estime!

Et ils alternaient, l'un l'autre, à mesure que les souvenirs leur
revenaient. C'était maintenant la nourriture toujours la même à des
jours fixés: le gigot au suif et les haricots à l'eau tiède du lundi; le
veau et le plâtreux fromage blanc de tous les mardis, les carottes à la
sauce rousse, l'oseille du jeudi qui rendait malade, le macaroni sans
parmesan et sans gruyère, la purée des pois mal concassés, les pommes de
terre sautées dans de la graisse noire; puis, ils songeaient à
l'abominable souffrance des soirs d'étude, l'hiver, où l'on s'endormait
brisé par la chaleur lourde du poêle et des gaz, réveillé en sursaut par
le pion, par un camarade qui vous cognait le coude; ils songeaient à
l'attente anxieuse de l'heure où l'on ferme ses dictionnaires, où l'on
se met, au son d'une cloche, en rang dans la neige, où l'on peut enfin
s'étendre sur un lit de glace, dans un dortoir ouvert, par raison
d'hygiène, du matin au soir, et ils se rappelaient, tous les deux, le
grelottement du déshabillage, les chaussettes gardées pour avoir moins
froid, l'étendue du caban et de la tunique sur la couchette. On
s'endormait, et, le lendemain, à cinq heures et demie, un domestique
vous arrachait au lit chaud, avec l'horrible vacarme d'une brosse qu'il
tapait entre les rayons du casier aux chaussures.

L'été, c'était peut-être plus épouvantable encore. Tous les quinze
jours, le samedi, on se lavait les pieds, dans le réfectoire; mais,
d'aucuns en repuaient le soir même et une odeur fade, une douceur sûre à
faire vomir, s'envolait de certaines couches, flottait dans la pièce
entière.

Et ça se prolongeait ainsi, pendant des mois, pendant des années; on
quittait une classe pour entrer dans une autre; on étudiait sur des
livres neufs; on devait admirer les lourdes balivernes d'Horace, le
fatras stupéfiant d'Homère, réciter du Racine et du Virgile, du Cicéron
et du Boileau, passer en revue tout le solennel ennui des époques
classiques, copier des 100 et des 1000 vers, n'apprendre, au demeurant,
rien qui fût utile; et, les semaines se suivaient, les unes après les
autres, apportant la même pâture mal assaisonnée, la même eau rougie ou
la même eau pure; les jours s'écoulaient, également tristes, entre la
désolation du lundi matin où l'on se réveillait, consterné par la
perspective d'une semaine à vivre et l'espérance qui vous prenait, le
jeudi, d'atteindre enfin le dimanche.

Les seules lueurs qui brillaient, dans cette nuit sans fin
d'embêtements, se montraient, vers le mois de Juillet, à l'approche des
grandes vacances, alors que la discipline se relâchant un peu, on
collait, au plafond, avec une boulette de papier mâché, la figure des
pions découpés dans des morceaux de papier et de carton peint.

Et l'aspect même du pensionnat où ils avaient vécu ensemble leur
apparaissait: les deux préaux, celui des petits et celui des grands,
séparés par une grille de bois, les quatre latrines, surmontées d'une
horloge, la fontaine où l'on se donnait tant de coliques, à force d'y
puiser de l'eau, les trois acacias dont on mangeait les fleurs, le
hangar de la grande cour, avec une chapelle dessus et une cabane à porcs
en dessous, les classes entourant la petite cour, les dortoirs s'élevant
jusqu'aux toits, avec leurs grandes fenêtres voilées de rideaux blancs,
la cuisine dans les sous-sols, avec deux lucarnes grillagées, à ras de
terre, le parloir où l'on apprenait le violon et le piano, et, en face
des dortoirs, encore deux étages de classe avec un escalier suspendu
pour y grimper.

Des nausées venaient à André qui se reportait à son ancienne étude, avec
ses gradins, ses mauvais pupitres de bois noir, tailladés, creusés
d'initiales à coups de couteau, percés de trous de pitons pour les
cadenas et il revoyait nettement, la pièce, les bancs, les rayons
courant autour pour ranger les Alexandre et les Quicherat, les deux becs
à gaz dont les verres claquaient quand on crachait dessus; il se
souvenait des interminables disputes, des jalousies féroces pour
conquérir une place, en haut de la salle, près du poêle et loin du pion,
des vilenies qui se commettaient afin d'obtenir un pupitre moins
endommagé, plus facile à clore; mais une figure dominait, comme dans une
apothéose de dégoûtation, la cour, la salle, les maîtres, la figure du
marchand de soupe, beuglant d'une voix énorme, giflant à tour de bras,
laissant le chaton de sa bague imprimé en rouge sur les joues. Il le
revoyait avec son ventre prodigieux, sa tête de veau, ses bras
d'hercule, il se rappelait ses viles finasseries, ses grossiers
mensonges, l'exhibition qu'il faisait d'un livre contenant des portraits
d'hommes, chimériquement ravagés par la syphilis. Tiens, tu vois, l'ami,
disait-il, tu deviendras comme cela si tu continues à t'amuser avec tes
petits camarades; et, il vous gravait l'infecte image dans la tête, à
coups répétés de calottes.

Et Cyprien et André aidaient leur mémoire, l'un l'autre. Ils se
remémoraient les caresses disputées des lapins, les cigarettes fumées
dans les lieux, la religion imposée à coups de pensums, les envies
douloureuses des orphelins qu'aucun ami, aucun correspondant ne venait
chercher, les supplices des infirmes, raillés par toute une classe,
bousculés, battus, sans pouvoir se défendre, les malheurs des bâtards
dont on injuriait les mères, l'infamie du pion qui fermait les yeux
parce que les assaillants étaient ses favoris et ses choux-choux.

Et d'autres, d'autres souvenirs se réveillaient encore: les peurs
terribles, les fuites au cri répété de «vesse, vesse, v'là le pion!» le
charivari, dans les rues, lorsqu'on se dirigeait vers le collège, la
mère «Ça Pue», une marchande près de Saint-Sulpice, qui se dressait,
hurlante, quand on mollardait dans ses poires cuites ou sur ses
volailles, «Pichi», un marchand de curiosités de la rue de Grenelle que
ce surnom rendait comme fou, et les plaisanteries sinistres: les papiers
roulés, pliés en deux, durs, lancés, au moyen d'un élastique, dans le
bas ventre des chevaux qui s'élançaient, menaçaient de briser leurs
voitures, d'écraser les passants et tout, tout, les appréhensions
terribles lorsqu'on partait pour le lycée sans savoir ses leçons,
l'infernale pluie des retenues et des consignes, les gronderies de la
famille, les emportements du marchand de soupe!

--Quelle ordure que tous ces pensionnats! finit par dire André, et
Cyprien était bien de son opinion, il en crachait de mépris sur le
sable.

--Et pourtant, reprit-il, après un silence--avouons que nous avons eu de
bons moments dans ce jardin. Les jours où nous étions bouche-trous au
concours, nous mangions sur ce banc la tranche de pâté traditionnelle et
nous vidions la topette de vin nichée dans le filet. En avons-nous fumé
des cigarettes trop mouillées, derrière ces arbres!--Et il désignait, au
loin, des massifs tachés de rouge et de jaune par des fleurs, des
taillis ouverts par un coup de vent, laissant voir par les éclaircies
tremblantes de leurs feuilles des étoiles de ciel bleu--et il ajouta,
comme conclusion: le Luxembourg est bien encore le seul pan de terre
ratissé auquel je m'intéresse!

André chassait mélancoliquement les cailloux avec sa canne.

--C'est toute ma jeunesse, une jeunesse d'humiliation et de panne qui
est là, disait-il. Avec une mère veuve et sans le sou, une bourse au
lycée, un rabais à la pension, je ne pouvais réclamer quand la viande
putridait et que des cafards submergés dansaient dans l'abondance. Ah!
j'étais sûr de mon affaire! lorsque le domestique portait au patron les
assiettes et lui soufflait, à mi-voix, le nom des élèves qu'il allait
servir, l'assiette me revenait avec des rogatons et des boules de
graisse, des arêtes ou des os! je mangeais peu et mal et j'étais
régulièrement désigné pour réciter la prière.--Avec cela, des punitions,
en veux-tu, en voilà--100 vers pour les autres et 500 pour moi. Pas de
compliments, quand j'étais premier, un air rogue lorsque j'étais
troisième--méprisant et furieux si j'étais onzième.--Des pièces et des
béquets à toutes mes bottines. Des gilets taillés dans les vieux gilets
qu'un oncle abandonnait à ma mère, pour moi,--un uniforme de dimanche
toujours fané, faute de pouvoir en renouveler les pièces. Les camarades
riches me lâchaient à la porte du bahut, les jours de sortie, parce que
je n'avais pas, comme eux, des cravates d'azur et des cols droits.--Je
ne salivais pas sur des manilles, moi! je suçais des bouts coupés à un
sou. Voilà ce que je vois, lorsque je me retourne, un cortège lamentable
de misères et d'insultes, des tombereaux de voirie, des vices de maisons
centrales et des chiourmes abjectes!

Et cependant, je n'étais ni un crétin, ni un chahuteur--non--je n'étais
rien--j'étais médiocre simplement.--Je ne paressais guère; l'on ne
pouvait, en bonne conscience, me reprocher que des lectures interdites
derrière mon pupitre, des contes de la Fontaine que je considérais alors
comme un grand poète. Ça a continué ainsi, indéfiniment. Les années
s'abattaient sur les années, les pions s'usaient et étaient remplacés
par d'autres, le maître de pension prenait de l'âge et frappait moins
fort, les murs de l'étude devenaient plus maculés et plus gluants, les
gradins s'affaissaient et se creusaient de plus en plus, et la vie
continuait à être la même, stupéfiante et morne.

Il est vrai qu'une fois mon bachot passé, ça n'a guère été plus
ragoûtant. J'ai dû donner des leçons de latin dans une famille de la rue
d'Anjou. Il s'agissait d'allonger l'intelligence irréparablement courte
d'un gommeux. L'héritage de l'oncle est enfin venu, lorsque ma mère
était morte à la peine. Dieu de Dieu! quel tas de boue l'on remue quand
on se reporte en arrière.

--Oh! répliqua Cyprien, il n'est même pas besoin de penser à ses années
de collège, pour qu'il vous tombe sur la tête de pleins baquets d'eau de
vaisselle.

--Je n'ai pas à aller si loin, moi, je n'ai qu'à évoquer le souvenir de
mes anciennes maîtresses, de Céline Vatard, entr'autres, et me voilà
servi!--Et, quand on songe que j'avais trois cents francs de rentes à
manger par mois et que j'ai boulotté le capital avec des cocottes, sous
le prétexte de mieux les peindre!--je devais regagner avec le tableau ce
que me coûtait la peau du modèle--fichue spéculation!--je n'ai rien
appris.--Mes toiles ont été refusées à tous les salons et ne se sont pas
vendues. Je les ai chez moi encore et il y a beau temps que les
originaux ont été achetés et que je ne les ai plus!--Enfin, ce qui me
console, c'est que si notre sort n'est pas digne d'envie, celui de nos
anciens copains de collège ne me paraît pas l'être beaucoup plus--à ce
que j'en sais du moins--et il citait un nom:

Letousey, par exemple, celui qui lança au pion qui voulait le rosser,
cette apostrophe mémorable: «si t'approches, je te casse la dent qui te
fait schlinguer!» il est, m'a-t-on affirmé, employé à 1,800 francs dans
un ministère.

--De la dêche! répliquait André.--Une femme, sans doute--des
enfants--logement au cinquième--lampe de pétrole--buffet de faux
chêne--piano d'acajou.--La femme a nourri, elle-même, par
économie--seins déformés.--Le dimanche, roulement du dernier né dans une
petite voiture, remisée, le soir, au bas des escaliers. Des nuits
occupées à surveiller les dents de lait qui poussent.--Avec cela,
travail opiniâtre d'aiguille; prise dans le haut du pantalon, du drap
nécessaire pour coudre une pièce au bas. De la dêche! ou bien la mariée
cascade!

--Et Degagnac, tu te souviens? reprenait-il; ce maniaque qui avait la
vue basse parce que sa nourrice était myope--c'est lui qui le disait du
moins.--Degagnac, l'homme qui a tété le lait de la cécité, que diable
est-il devenu?

--Je ne sais pas, répondait Cyprien.--Celui-là a dû séduire la bonne de
sa mère et il vit maritalement avec.

A l'heure où les vieux concubinages sortent des allées, le soir, on le
verrait sûrement, dans un quartier vague, accolé à un monstre gras,
tétant un cigare de cinq centimes, causant avec les portiers, à cheval
sur des chaises, devant leurs portes.

Et un tel? et tel autre? et des noms défilaient,--des figures tantôt
précises, tantôt vagues, à peine tracées, passaient, une à une. André se
rappelait celle-ci, Cyprien plus. Cyprien revoyait encore celle-là et
André la cherchait en vain. Aucun, dans tous ceux dont ils évoquaient
l'image, n'apparaissait, dans une auréole de richesse et de
bien-être.--Un seul faisait exception, le plus bête de tous, le fils
d'un marchand de couleurs.--Celui-là s'était enrichi dans la céruse et
dépensait ses revenus à boire des chopes et à parier aux courses.

--Tout cela, ce n'est pas consolant, dis donc, murmura Cyprien--et, avec
cela, pas d'échappées, pas de vues! Un long mur de débine partout.--Les
anciens amis, les camarades que l'on rencontre, les connaissances que
l'on salue, tous accablés par des stations dans les gargotes par des
amours rationnées, par des postulations vers des femmes qui
appartiennent aux autres! partout, des arias avec le propriétaire, des
transes aux approches du terme! partout, une éternelle et irrévocable
dêche! Tiens, regarde, voilà un jeune homme qui passe; le paletot est
presque neuf, mais les bottines sont blettes, les élastiques ont joué,
les talons tournent, les tirants ne sont plus. La cravate est longue
pour cacher la chemise. O les devants malades! je les connais les
devants qu'on épluche, tous les matins, les ouvertures qui bâillent, les
boutons qu'on attache tous ensemble, au-dessous du plastron, par un bout
de fil, pour ne pas les perdre. Et encore, faudrait lui voir le dessous
à ce Monsieur-là!... Du linge que la crasse aumône! des fonds de
culottes minces comme des pelures d'oignons, tannés et roussis comme
elles, des chaussettes durant quinze jours, avec des plis noirs au
talon, des zébrures de sépia sur le cou-de-pied, des pointes couleur
terre! Et, en voilà encore d'autres, reprit-il, après un moment de
silence, qui la feront mijoter et cuire la misère, que c'en sera une
vraie bouillie! et il montrait du doigt des enfants qui s'étaient
rassemblés peu à peu, et vagabondaient sur la terrasse.

Alors ils regardèrent, sans plus dire mot, des mioches avec des chemises
s'envolant des pantalons, des épaules en pente, des mines rachitiques,
des trous secs de scrofules au cou; ils s'apitoyèrent presque devant des
rouleaux de chairs rouges, empaquetés dans des langes, tenus par des
galopines, des rouleaux gigotants d'où s'échappaient des cris, de
l'urine, des larmes. Plus loin, c'était un grand garçon, efflanqué et
pâle, à l'époque de la mue, avec des jambes trop longues et une voix
bizarre, qui brutalisait un plus petit, décoré sur sa blouse, d'une
croix en plomb, et, en face d'eux, juste, trois petites filles moulaient
des pâtés dans des seaux de fer peint. Elles étaient accroupies, leur
tournaient le dos, et elles se levaient et s'abaissaient, en mesure,
découvrant des petits derrières bien fendus au milieu et blancs.

Onze heures sonnèrent. André eut un soubresaut.

--Allons retrouver Mélanie, dit-il; et puis, j'en ai assez, moi, du
Luxembourg; c'est un bain de tristesse que ce jardin là! que le diable
t'emporte, toi et tes souvenirs d'enfance! Viens, filons; et ils
descendirent de la terrasse dans les allées qui bordent les parterres,
enserrés de grilles, devant le Sénat.

Ils marchaient vite, croisaient un prêtre ronchonnant sur un bouquin
relié de drap noir, un homme se rendant à son travail, le nez dans un
journal; ils longeaient les files d'ouvriers étendus sur des bancs,
fumant des cigarettes, s'épuçant la main sous la blouse, frôlaient un
vieillard tapant sa pipe, pleine de cendre, sur la caisse verdâtre d'un
oranger, suivaient des yeux les reins tout remués de jeunes ouvrières, à
peu près honnêtes sans doute, car elles se pressaient, portant encore
leur manger dans un sac de cuir. André hâtait le pas, écartait un
moutard qui se dirigeait vers le bassin, un bateau minuscule au bras,
sacrait après une polissonne qui lui lançait son cerceau dans les
jambes.

--Dépêchons, répétait-il, je tiens à ne pas rater Mélanie.

Ils arrivèrent enfin devant la boutique.

--Asseyez-vous, une minute, dit la blanchisseuse aux deux jeunes gens.
Mélanie est à côté chez la voisine, je vas la chercher.

Ils prirent des chaises. Le vieillard avait été remisé, en un lit, dans
la salle du fond et on l'entendait geindre. Ils virent qu'on lui
frottait le coccyx avec des couennes de lard, pour empêcher qu'il ne
s'écorchât. Une vieille femme sortait de l'arrière-boutique et jetait,
près de la mécanique, au bas d'un monceau de linge, les tronçons usés de
cette charcuterie.

Trois ouvrières tripotaient des chemises. L'apprentie était assise, sur
une chaise, les pieds sur les barreaux, les genoux relevés. Elle
marmottait tout bas, l'oeil perdu. A un moment, elle dit,
inconsciemment, presque haut: je n'entends pas mes moutons!

Les ouvrières s'arrêtèrent de travailler et crièrent en choeur: en v'là
une sale arpette! tu nous embêtes avec tes moutons, toi!--fallait rester
avec eux!--Le vieillard s'agitait, à côté, dans sa couchette. Ses bras
qu'il pouvait encore remuer se cognaient à l'étroit contre la cloison.
Il jurait d'une voix sourde. Une ouvrière s'en fut le consoler.--Allons,
mon oncle en voilà assez, n'est-ce pas? si vous ne vous tenez pas
tranquille, vous n'aurez pas de sucre dans votre vin!--et des plaintes
d'enfant grondé s'entendaient: est-ce que je sais, moi..., je ne sais
pas...

--C'est votre oncle? demanda Cyprien, à la femme.

L'autre secoua la tête. Il n'était l'oncle de personne. On l'avait
recueilli, simplement, parce qu'il avait des rentes.

--C'est seulement dommage que ce vieux cochon-là en ait placé une partie
en viager, remarqua judicieusement une des repasseuses.

Cyprien ne crut pas utile de répondre à cette réflexion. L'arpette
l'étonnait d'ailleurs; jamais il n'avait vu autant de rousseurs sur un
visage, des bras plus rouges et des mains plus noires. Il fut tiré de sa
contemplation par l'arrivée de Mélanie qui demeura stupéfiée devant son
maître.

--Bonjour, Monsieur André, dit-elle enfin. Monsieur va toujours bien? et
elle regardait s'il n'avait pas un crêpe à son chapeau. N'en apercevant
point, elle concluait sans doute que la bourgeoise n'était pas morte,
comme elle l'avait cru.

André la prit à part, lui raconta que sa femme était très malade,
qu'elle ne pouvait revenir à Paris d'ici longtemps. Il coupa court aux
jérémiades que Mélanie jugeait de bon goût de pleurnicher et il lui
proposa simplement ainsi qu'autrefois trente-cinq francs et la
nourriture pour préparer son manger et nettoyer ses pièces. Elle
hésitait. C'est que j'ai plusieurs ménages, finit-elle par dire. Elle
accepta pourtant, déclara par exemple qu'elle ne pourrait entrer à son
service, avant le commencement de l'autre mois. André voulait qu'elle
vînt, dans trois jours, au moment même où il emménagerait. Elle s'y
refusa, ne pouvant ainsi abandonner ses clients dont elle entama
l'éloge. André l'interrompit, accepta ses conditions, lui donna son
adresse, se souvint qu'elle était mariée, s'enquit de l'état de santé du
sergent de ville, son époux, coupa court encore aux longs détails
qu'elle commençait et, sorti, dans la rue, oubliant tout à coup la
tristesse qu'il avait agitée, il prit le bras de Cyprien et,
ragaillardi, il lui disait:

--Ouf! je respire! j'entrevois la côte. Dans une huitaine, je serai
presque réinstallé. J'ai, cette fois, des atouts dans mon jeu.--Le feu
et la lampe allumés, les vêtements brossés et recousus, le dîner prêt à
l'heure et mangé, les pieds dans mes pantoufles, je vais donc avoir tout
cela et des égards en plus pour mes trente-cinq francs par mois; je suis
sauvé!

--Le rêve, quoi! conclut Cyprien. Le confortable du mariage avec la
femme en moins!--une soirée perdue par semaine, au plus, pour les
clowneries sensuelles; les autres jours, du silence et du bien-être, de
l'amour pas encombrant et du travail abattu en masse. Seulement,
attention, hein? pas de blagues, ma vieille! Te voilà dans le train, ne
descends pas aux stations, t'y trouverais des concubines en gare!

--Oh! quant à ça, tu n'as rien à craindre pour moi, merci, j'ai reçu mon
compte...

--On ne sait pas, murmura le peintre, ce Paris, c'est si troublant avec
son obscène candeur des pubertés qui poussent, son hystérie sympathique
des femmes de quarante ans, son vice compliqué des bourgeoises plus
mûres! Ah! c'est du gingembre auquel on a bien envie de goûter! ensuite,
vois-tu, on a beau les avoir muselées, toutes les vieilles passions
qu'on n'a pu placer, se lèvent et aboient quand un jupon passe!
attention, attention, mon pauvre vieux, tenons-nous bien, va;
serrons-nous, l'un contre l'autre.

--Et allons manger, fit André que les craintes mélancoliques de Cyprien
gagnaient. Tiens, après le déjeuner qui enterrait ma vie de garçon, je
t'offre maintenant le repas de fin de mariage. Nous y demanderons du vin
de Bourgogne et nous tâcherons d'y faire tremper et mollir toutes nos
vieilles rancunes...

--Ça va! dit Cyprien et, bras dessus bras dessous, ils franchirent la
porte d'un restaurant, salués jusqu'à terre par un larbin dont les
rouges fanons s'écrasèrent, en cette courbette, sur la cuirasse empesée
de la chemise.

Ils s'assirent, vis-à-vis l'un de l'autre, étudiant la carte des mets,
s'égarant dans la table des vins.

André lisait à mi-voix le nom des grands crus; Cyprien l'écoutait,
rêvait longuement sur chaque nom:

La Romanée et le Chambertin, le Clos-Vougeot et le Corton faisaient
défiler devant lui des pompes abbatiales, des fêtes princières, des
opulences de vêtements brochés d'or, embrasés de lumière! Le
Clos-Vougeot surtout l'éblouissait. Ce vin lui semblait être le sirop
des grands dignitaires. L'étiquette brillait devant ses yeux, comme ces
gloires munies de rayons, placées dans les églises, derrière l'occiput
des Vierges.

--Non, pas de ceux-là, dit-il; prenons du vin moins élevé en grade.
Voyons, dégringolons l'échelle des crus, arrivons aux bouteilles sans
tralala et sans pose. Pas de grandes dames, elles ont fait leur temps;
cherchons des fifilles polissonnes et modestes, des bouteilles frottées
d'élégance mais qui se laissent caresser à la bonne franquette!

--Volnay, Nuits, Beaune, Pomard? continua André.

--Pomard! hein? dit Cyprien, l'oeil goulu; que penses-tu de celui-là?

Et il donnait des coups de pinceaux dans l'air, voyait un tableau tout
fait: une salle à manger confortable, sans femmes, de joyeux compères
attablés, la bedaine au vent, avec des rougeurs sur la trogne, des mines
de goinfres repus, des rires de vieux gueulards que le vin travaille! Il
voyait une débauche d'artistes à la papa, dans une chambre chaude, avec
un tapis sous les pieds, des sièges moelleux, un service bien organisé,
des éclats de gaieté jouant à l'aventure, des paradoxes valsant sur des
cordes roides, tombant sur des tremplins, rebondissant et jaillissant en
des pirouettes d'adjectifs qui étincelaient, dans la phrase, comme dans
une culbute, les maillots pailletés des pitres!

--Ah ça! te décideras-tu, grogna André, que l'air rêveur de Cyprien
impatientait?

--Eh bien mais, du Pomard, répliqua l'autre.

Ils commandèrent une bouteille au sommelier et remplirent les verres.

--Je n'aperçois plus rien, moi, se dit le peintre. La vision charmante
de la tablée, en désordre, et tendant ses verres, avait disparu. Il
buvait du vin qui n'était pas désagréable, mais ça se bornait là.

Il regarda d'un air découragé le restaurant qui commençait à bruire, et,
avalant deux gorgées, il s'écria:

--Non, ce n'est pas la vieillesse qui rend le vin bon, c'est le décor,
c'est l'atmosphère dans lesquels on le boit! Ce vin-ci, eh bien, ce ne
serait du Pomard que si on le dégustait chez soi, dans un profond
fauteuil et dans un joli verre. Ici, c'est du Château-Vélisy, c'est du
Saint-Clamart qui a trois ans de bouteille et voilà tout! Ah! vois-tu,
demander dans un restaurant du vin intime comme celui-là, descendre même
plus bas, si tu veux: trier les Mâcons et les Beaujolais et pitancher
des Thorins ou des Moulin-à-Vent, c'est tout bonnement absurde! Nous
aurions dû solliciter de la piquette de lieu public, du vin qui se boive
avec des courants d'air dans les jambes et des fracas d'assiettes sur la
tête, du champagne, enfin! Oui, il faut laper dans les gargotes en
renom, des boissons qui vous donnent envie de quitter la table avant le
café, ne pas savourer du faux bien-être qui vous endorme les jambes et
vous attache à votre chaise. Sans cela, c'est un contre-sens.

--Baste, après tout, reprit-il en examinant son ami qui ne l'écoutait
pas, retombé qu'il semblait être dans ses pensées noires; nous nous
sommes simplement trompés, et il ajouta en s'enfournant une bouchée de
poisson qui sentait le linge:

--C'est égal, il y a des gens bien heureux. A table et au lit, ils
obtiennent, en guise de fourniture et de réjouissance, en plus de ce qui
leur est dû, un peu d'illusion! Nous, rien du tout. Nous sommes les
malheureux qui allons éternellement chercher au dehors une part mesurée
de fricot dans un bol! Au fond, ce n'est pas réjouissant ce que je dis
là. Mais aussi pourquoi André a-t-il des allures de bonnet de nuit. Il
me navre à la fin des fins!

                   *       *       *       *       *

Ainsi que ces gens qui, voyant tout à coup sur l'affiche du théâtre où
ils allaient acheter du rire l'annonce lamentable d'une relâche,
contemplent désespérément les portes, Cyprien et André, après s'être
attendus aux joyeuses féeries du vin, regardaient maintenant, atterrés,
leurs verres.



IV


La salle était oblongue, vêtue de papier couleur bois, ornée d'un poêle
de faïence, blanc, craquelé, à bouches de cuivre; d'un buffet d'acajou,
de six chaises cannées, d'une table à rallonges et à roulettes.

Il y avait sur le plancher une carpette de feutre et, devant chaque
siège, une rondelle de sparterie verte. Le long des murs lambrissés
jusqu'à mi-corps, une glace sans destination dans les autres pièces
s'appuyait sur des pattes de fer, isolée de tout meuble. Un almanach,
enluminé de chromos, donné par un magasin, et un porte-allumettes, avec
une bande de papier d'émeri, égrené et râclé de bleu par places,
flanquaient de chaque côté le cadre dont les dessous rouges perçaient
sous la dorure. Vis-à-vis de cette glace pendaient un baromètre à
siphon, un plan de Paris daté de 1860 et lavé à teintes plates. Une
gravure à la manière noire représentant le passage des Alpes, avec un
Bonaparte paradant comme un écuyer de cirque sur un cheval cabré, et
deux assiettes retenues par des agrafes au mur, le portrait de madame
Vigée le Brun et l'Atala de Girodet, en camaïeu lilas et bistre,
complétaient la décoration de cette chambre.

Ainsi que dans la plupart des salles à manger bourgeoises, les damas
pisseux et flétris, autrefois employés comme rideaux dans le salon,
servaient maintenant que ce lieu d'apparat avait été rajeuni et remis à
neuf, à embellir la salle de passage, celle où l'on mange. Cette chambre
ne possédant qu'une seule croisée, l'étoffe qui habillait jadis la
deuxième fenêtre du salon, avait été accrochée, en guise de tenture,
au-dessus de la porte reliant ces deux pièces.

Sur les rayons du buffet, une théière en métal anglais, un service de
Minton, une cave à liqueur en bois des îles, deux vases de Gien ornés de
cornes d'abondance et surmontés d'un paquet de roseaux secs, restaient,
là, à demeure; sur le marbre du poêle une tasse pleine d'eau, une lampe
en porcelaine, couleur de morve, coiffée en haut de son verre, d'un fez
minuscule à gland bleu, s'adossaient contre le tuyau cerclé de bracelets
de cuivre, couronné à son sommet d'une sorte de diadème en faïence
blanche.

Pour réaliser des économies, la famille Désableau allumait le poêle une
heure avant le dîner et passait toute la soirée dans la même pièce.

La bonne avait balayé les miettes du repas, lancé un coup de torchon sur
la toile cirée de la table, lorsque madame Désableau apporta son panier
à ouvrage. Elle en tira une boîte à aiguilles formée par un haricot
d'ivoire, un tronçon de bougie de cire pour son fil, des ciseaux, un dé,
le ruban jaune d'un mètre. Elle prit enfin, sur une chaise, un patron de
robe taillé dans un vieux journal.

Elle l'étala sur la table, chercha dans une ancienne boîte à pastilles
des épingles éparses avec des boutons, rogna le papier, en rattacha les
morceaux et, pensive, après avoir combiné de savantes stratégies de
coupes, elle entama résolument l'étoffe.

Son mari disposait ses cartes pour faire une patience. Une petite fille
tripotait des couleurs sans poison, liées sur une plaque, coloriait
laborieusement une image d'un sou, suçait son pinceau, le tournait entre
ses lèvres pour l'appointer, le piquait ensuite dans le trou percé par
l'usure au milieu des pains.

Une jeune femme au teint mat, aux cheveux châtains, aux quenottes
éclatantes avec une surdent drôle, regardait, d'un air ennuyé, M.
Désableau, son oncle, disposer ses cartes. A un moment, elle se leva,
s'approcha du poêle, ouvrit le petit guichet de la porte, se chauffa les
pieds, parut s'absorber dans la lecture d'un journal.

Une suspension de cuivre rabattait les lueurs de la lampe sur la table,
laissait dans l'ombre le visage de la jeune femme, éclairait en plein
les doigts cousant ou maniant les cartes, une bobine de fil blanc, une
étoile de carton enroulée de fil noir. La figure de la petite penchée
sur son image entra dans le cercle de lumière qui coupait au milieu des
manches les bras de madame Désableau maintenant un peu reculée et
appuyée à la renverse sur le dossier de sa chaise.

--Et ce café, dit le mari, il n'arrive donc pas?

--Eugénie, à quoi pensez-vous donc, cria la femme, vous voyez bien que
Monsieur attend son café, ma fille!

La bonne apporta un sucrier, une tasse, une cuiller, versa le café d'une
petite bouillotte. Madame Désableau se trempa un canard, permit à
l'enfant d'y mordre, fit fondre béatement le restant du morceau de sucre
dans sa bouche.

Depuis huit mois qu'il avait été promu sous-chef dans une mairie, M.
Désableau avait enfin assouvi le désir qui le possédait depuis des
années, prendre du café, tous les jours, après ses repas. Jusqu'alors sa
femme s'y était opposée, par économie.

--Ce n'est pas tant le café qui est cher, disait-elle, c'est le sucre
qu'on y met.

Contraints à mener la vie fétide et bornée des pauvres bourses, les
Désableau avaient dû, pour joindre les deux bouts, se priver, tous les
jours de la semaine, à l'exception du dimanche, de ce misérable luxe de
la demi-tasse que les concierges et les ouvriers eux-mêmes ne se
refusent pas.

Pendant vingt années, M. Désableau avait couvert des fiches de bâtarde
et de ronde, classé dans des cartons d'inutiles paperasses, tenu à jour
un volumineux registre culotté de peau verte. Il avait, au bout de ce
laps de temps, acquis les manies nécessaires pour commander aux autres;
l'on attendait sans doute qu'il eût contracté les infirmités des gens
trop souvent assis pour l'élever en grade encore et le décorer.

Solennel à propos de tout, il était d'allure affairée et grave, portait
des cols empesés très droits, des cravates noires enroulées par deux
fois autour du cou, montant haut derrière la nuque, attachées sous le
menton par un noeud très court. Il aimait à pérorer, les mains dans les
poches, les jambes écartées, comme un avocat. Au repos, il ouvrait sous
un binocle aux verres cerclés de buffle noir, des yeux ébahis qui
démentaient le geste habituellement pensif de ses doigts fourrageant
dans des favoris couleur de grès.

Sa femme était replète, montrait des blancheurs de viande échaudée et de
grands yeux vides. Elle avait un vaste menton tombant sur un plus petit,
des pincées de poils gris, rebelles aux épilatoires, le long des lèvres.

Elle suait sang et eau, le jour, pour assurer la vie de son intérieur;
le soir, elle se boulait sur sa chaise, descendait sa gorge et remontait
son ventre, disait, toutes les dix minutes, à sa fille: Justine,
tiens-toi donc mieux que cela! se tournait du côté de sa nièce, lui
demandait un sommaire des faits notés par le _Petit Journal_, écoutait
son mari qui prenait feu dès qu'on parlait des Chambres.

Les opinions de M. Désableau étaient simples; il croyait à l'honnêteté
des hommes politiques, à la valeur des hommes de guerre, à
l'indépendance des magistrats, aux complots des jésuites et aux crimes
des démagogues.

Ayant par hasard lu les élogieuses platitudes débitées par les
doctrinaires sur l'Amérique, il exultait les moeurs de cet odieux pays,
souhaitait que le nôtre lui ressemblât, prônait les idées utilitaires,
les bienfaits de l'instruction, le progrès, les courtes libertés des
républiques.

Il aggravait encore ces exorbitantes niaiseries par le ton sentencieux
dont il les prononçait; sa femme restait coite, béait, extasiée, dès
qu'il ouvrait la bouche.

De caractère, elle était molle et âpre, tout à la fois; âpre au gain,
molle au plaisir; elle eût rogné dix centimes sur le manger de chaque
jour, dépensé ses économies afin de donner un bal.

Une fille était née tardivement de son union avec M. Désableau, la
petite occupée pour l'instant à gâter une image d'un sou. Ils avaient
toujours convoité un fils, ils eussent voulu fonder une génération
d'employés, imiter ces familles dont tous les rejetons se succèdent
interminablement sur la même chaise, vivent et meurent dans une misère
crasse, sans même avoir tenté de gagner le large.

C'est, disait M. Désableau, un état peu lucratif mais honorable et puis,
c'est aussi une place sûre et, sans hésitation, il ajoutait: nous
représentons, en notre qualité de fonctionnaire, la noblesse de la
bourgeoisie.

Leurs voeux demeurèrent inexaucés.--Ils n'enfantèrent aucun garçon. En
revanche, ils eurent à parfaire l'éducation d'une nouvelle fille. Berthe
Vigeois, leur nièce, perdit son père subitement et vint habiter chez
eux. Elle ne leur imposa d'ailleurs aucune charge, elle aida même à la
marche hésitante du ménage avec les soixante mille francs qu'elle
apportait. On disloqua, à son profit, un cabinet de toilette attenant à
la chambre à coucher, on y rangea tant bien que mal les meubles réservés
sur la vente de la succession. La quiétude de cette famille, troublée
par ces apprêts, reprit peu à peu; on allongea la soupe, on acheta plus
souvent de la vraie viande, on put enfin convier à des sauteries
quelques personnes.

Berthe avait, à cette époque, près de vingt ans; sa mère était morte
alors qu'elle en avait douze. Elle grandit auprès d'un fauteuil où son
père, agité et malingre, sortait de ses couvertures de voyage à neuf
heures du soir. Alors on sonnait la bonne pour préparer les lits, pour
chauffer celui de Monsieur et Berthe écrasait les braises à coup de
pelle dans la bassinoire, mettait le garde-feu, tendait le front à son
père, allumait son bougeoir et, reculant, malgré le froid, le moment de
se coucher, elle retenait la bonne venue dans sa chambre pour ouvrir les
draps, l'écoutait raconter toutes les misères de sa maison, tous les
ragots de son quartier.

Ancien commerçant en rouenneries, Henry Vigeois, son père, était un
homme qui avait réussi, malgré sa loyauté en affaires, à amasser une
petite fortune.

D'esprit étriqué et bonasse, il avait pivoté, toute sa vie durant, au
moindre souffle de son épouse, une maîtresse femme! Maintenant qu'elle
était morte, il niait la servitude qu'il avait endurée, criait comme une
pie dès que sa fille et sa bonne n'obéissaient pas à ses moindres
ordres. Il était de relations difficiles au premier abord, mais Berthe
le maniait avec une aisance sans égale; elle le retournait comme un
vieux gant, s'arrêtait quand il fronçait les yeux, attendait qu'il fût
mieux disposé, débusquait soudain et enlevait d'un coup ses volontés.
Parfois cependant, lorsqu'il était aigri par des rhumatismes, ses
attaques échouaient, mais elle reprenait patiemment les questions sur
lesquelles il avait refusé de l'entendre, les lui présentait sous une
autre face, l'amenait à répondre oui, l'écoutait répéter une fois de
plus qu'il ne revenait jamais sur sa parole.

Ces luttes quotidiennes la mûrirent promptement. Elle fut apte de bonne
heure au mariage. Couchée trop tôt, elle réfléchissait longtemps avant
de s'endormir et préparait ainsi de terribles tracas au mari qui la
voudrait prendre. Elle aurait pu être moins rouée, n'ayant jamais été
dans un pensionnat ou dans un couvent, mais l'ennui des mornes soirs, en
vis-à-vis avec son père, avait furieusement aiguisé ses appétits de
jouissance et de luxe. Dans le mariage, elle voyait la revanche de sa
vie monotone et plate, elle voyait un avenir de courses enragées à
travers les théâtres et les bals, tout un horizon de dîners et de
visites.

Elle se consolait du présent, en évoquant la perspective de ces futures
joies, rêvait, absorbée, sur sa chaise, lisait à la quatrième page du
journal le programme des représentations, pensait à Fra-Diavolo qu'elle
avait admiré jadis, se sentait de vagues désirs pour le ténor qui
emplissait si fièrement ses culottes blanches et poussait des sons
roucoulants, dans des poses plastiques.

Elle avait eu, comme presque toutes les femmes, un idéal de cabot
pommadé, puis, peu à peu, elle s'était rendu compte que ces séduisants
personnages n'étaient au demeurant que des bouffons vulgaires, des
machines malpropres qui crachaient des notes.

Son idéal devint alors plus nébuleux et plus confus. A peine
s'incarnait-il dans les aimables forbans décrits par Fénimore Cooper,
dans les héros fabriqués par George Sand ou par Dumas père. Elle
contentait ses élans et ses fièvres en les déversant sur son piano qui
retentit pendant des mois de rêveries larmoyantes et de marches turques.

Puis elle eut une heure de bon sens, elle reconnut l'inanité de ses
songeries; alors elle pensa, au solide, au bien-être d'une situation
riche. Elle soupira moins souvent, et comprit que cette vie morte
qu'elle menait avait bien ses avantages. A défaut d'amusements et de
fêtes, elle jouissait du moins d'une certaine liberté; son père la
laissait sortir avec sa bonne et elle courait les magasins, souriait
volontiers aux compliments des calicots, aspirait après des intrigues,
par désoeuvrement. Sa grande préoccupation était d'être élégamment mise
et elle ratissait sur l'argent du ménage pour se payer des bottines plus
raffinées et des bas plus chers. Elle s'était même acheté une boîte à
poudre de riz et, comme son père n'eût pas supporté qu'elle s'enfarinât
les joues, elle se nuait le visage de blanc, le soir, devant sa glace,
goûtait de la sorte à des coquetteries intimes et défendues, glissait
doucement pour en satisfaire de plus coûteuses, à de banales carottes,
encouragée par la bonne qui s'adjugeait pour prix de ses complaisances
les robes un peu défraîchies de Mademoiselle, la permission d'être libre
plus souvent, le droit de pratiquer sans vergogne d'amples maraudes.
Quelquefois M. Vigeois hasardait une observation, prétendait que du
temps de sa défunte femme, le harnais féminin coûtait moins cher. Berthe
répondait tranquillement que le prix de l'existence avait triplé depuis
cette époque.

--Tu dépensais moins en nourriture, reprenait-elle, et pourtant notre
table n'a pas changé.

Son père en convenait et, quelques jours plus tard, elle l'investissait
prudemment, pas à pas, lui persuadait de nouvelles nécessités de
toilettes et il finissait par céder, flatté au fond que sa fille fût
jolie et vêtue à la dernière mode.

Elle était d'ailleurs comme la plupart des jeunes filles qui ont perdu
leur mère de bonne heure, très mal élevée. Elle voyait dans son père un
banquier dont la caisse devait fournir à tous ses besoins et à tous ses
caprices. Et là, l'éternel féminin se retrouvait; toute la femme était
là, honnête ou non, qui juge naturel de soutirer à l'homme de qui elle
dépend, qu'il soit son père ou son entreteneur, autant de monnaie
qu'elle en peut prendre. Le combat sans cesse renouvelé entre la volonté
bien assise de l'homme et les simagrées têtues de la femme, s'était
fatalement engagé; et, comme de juste, l'homme et le père étaient
d'avance vaincus par la femme et par la fille.

L'opulence des brodequins et le gala des robes enhardirent du reste les
ambitions de Berthe. Dans le but de pêcher un mari, elle décida son père
à la confier à des parents qui la menèrent dans le monde.

Elle y obtint des succès. Des partis avantageux, presque inespérés se
présentèrent.--Aucun ne la contenta. Celui-ci avait l'air d'un garçon
tapissier, les cheveux comme des baguettes de tambour; celui-là avait le
tour des yeux à vif, l'allure empruntée et gauche. Elle voulait un homme
qui payât de mine, lui procurât des plaisirs, lui garantît une vie
luxueuse et douce. Pendant deux années, elle repoussa tous ces
prétendants qu'elle jugeait sur la forme de leur nez et sur la coupe de
leur habit. Si pratique qu'elle fût, la légèreté de sa cervelle de femme
lui faisait commettre toutes ces bévues.

Son idéal avait attrapé déjà bien des renfoncements et bien des accrocs,
lorsque son père s'affaissa, frappé d'un coup de sang, sur le tapis; son
existence changeait du jour au lendemain. Elle s'ennuya mortellement
chez les Désableau. La liberté dont elle jouissait avec sa bonne
cessait; sa tante l'accompagnait où qu'elle allât. Ses longues flânes
dans les magasins étaient devenues impossibles; les ficelles qui
réussissaient facilement avec son père, n'avaient aucune chance d'être
acceptées par une femme économe comme était sa tante. Elle dut
s'accommoder de la modique pension que son oncle et tuteur lui accorda
pour ses frais de toilette.

Cette sujétion lui pesait et elle n'était compensée par aucun avantage.
Avec son père, elle sortait peu, parce qu'il était presque paralysé;
avec son oncle, elle ne sortit guère plus et elle dut subir les regrets
plaintifs de ces petits bourgeois, enragés malgré tout de leur situation
médiocre, s'efforçant quand même de représenter, mangeant de la carne et
buvant du râpé, pour donner une soirée et se mieux vêtir. Habituée à un
certain confortable, elle vécut dans une gêne mesquine et plate.

Elle fut prise de pitié devant ce vin que l'on achetait au litre chez un
épicier et que l'on transvasait dans des carafes pour la table; elle eut
le dégoût de cette viande de bas étage, prétentieusement parée, de ces
poissons défraîchis et couchés néanmoins sur une serviette; elle eut un
sourire de mépris quand, profitant d'une gratification, les Désableau
firent poser un timbre à leur porte d'entrée. Le coup impérieux du
timbre leur paraissait aristocratique, propre à les rehausser dans
l'estime des gens qui le faisaient vibrer. Seulement, comme la cuisine
et la salle à manger étaient séparées du vestibule par un long couloir,
ils avaient, ne pouvant entendre l'appel du timbre, conservé leur
ancienne sonnette qui derlinait comme jadis plus près d'eux, et les
avertissait qu'une visite attendait sur le palier.

Ce fut sur ces entrefaites, après ces soirs, où regardant la famille
attablée et occupée à de fastidieux délassements, Berthe regrettait de
ne pas s'être mariée, qu'André fut présenté dans la maison. Il ne lui
plut, ni ne lui déplut. Il lui sembla distingué. Les Désableau ne furent
point partisans de ce mariage. La profession d'homme de lettres
épouvanta le mari. Il y voyait des cascades, des noces furieuses, une
vie débraillée, cousue à la diable, craquant sur toutes les coutures; la
femme, elle aussi, considérait André avec inquiétude et n'augurait rien
de bon d'un homme qui avait dû manger avec des actrices. Berthe fit
simplement observer à son oncle, que tous les renseignements étaient
favorables et que bien qu'il fût artiste, ce jeune homme possédait des
rentes. Elle déclara péremptoirement d'ailleurs qu'André lui convenait.

Le mariage fut célébré. Elle demeura interdite. Tous ses rêves de jeune
fille se détachèrent, un à un; toutes les joies révélées par des amies,
à voix basse, dans le coin des fenêtres, toutes les attentes de paradis
brusquement ouvert sous des courtines, ratèrent. Froide de sens, elle ne
vit dans les transports autorisés par l'Église qu'une convention
répugnante, une saleté pénible.

Puis son mari lui parut vieux de caractère. Après l'affection bougonne
de son père, la prud'homie gourmée de son oncle, elle eût désiré des
laissez-aller, des enfantillages dont elle profiterait dans le
tête-à-tête. André avait adopté le ton paternel et bienveillant. Il se
tenait surtout sur la défensive et cherchait sous des dehors affectueux
à sonder sa femme. Ne pas la choquer en face, ne pas agiter devant ses
yeux des lambeaux de rouge, la tenir sans qu'elle sentît trop la laisse,
envelopper de délicatesses fondantes la dureté d'un refus, tel était son
système. Aussi lorsqu'elle voulut par une guerre sourde, lui imposer,
comme jadis à son père, toutes ses volontés, il se rendit promptement
compte de cette force d'inertie remuante, de cette ruse que rien ne
lassait. Il se rebiffa d'abord, s'avoua à la longue et une fois de plus,
avec la mélancolique expérience des gens qui ont beaucoup pratiqué les
filles, qu'il n'était pas de force, céda pour avoir la paix; seulement,
tout en disant oui, il démontait par un mot devant Berthe, le mécanisme
dont elle se servait. Un jour même qu'il était de bonne humeur, il lui
dit, au moment où elle commençait ses manigances: C'est cela que tu
vises, dans huit jours tu démasqueras tes batteries; va, fais-le tout de
suite.

Elle devint rouge, bouda, mortifiée d'avoir pour adversaire un homme qui
s'arrêtait devant ses pièges et riait, en les montrant du doigt, avant
d'y tomber.

Somme toute, ils demeurèrent, les premiers temps, dans une intimité
attentive et inquiète. L'un et l'autre s'épiaient, devinant sous toutes
ces escarmouches, sous tous ces combats d'avant-garde, une infinissable
et opiniâtre lutte. Désarmé comme tous les malheureux qui ont longtemps
vécu seuls, par le moindre simulacre d'affection et de petits soins,
André se disait parfois que sa femme était volontaire et têtue, mais
qu'au fond c'était une brave et honnête fille qui l'aimait vraiment.
Puis il y eut une trêve de plusieurs mois; il s'imagina que Berthe avait
renoncé à ses projets, qu'elle était lasse de ces tiraillements; il ne
comprit pas que, par une évolution nouvelle, elle l'avait, coup sur
coup, battu sur toute la ligne. Elle usait en effet maintenant d'un
stratagème irrésistible. Elle avait l'habileté de paraître envier une
chose à laquelle elle ne tenait point et qu'elle savait être
parfaitement désagréable à son mari, et elle y renonçait de son plein
gré, pour lui faire plaisir. Il ne restait plus à André qu'à céder sur
les points qui lui semblaient moins graves. Encore qu'il fût défiant, il
s'empêtrait dans cette embûche et il justifiait, une fois de plus, cette
irrécusable vérité que si stupide et si bouchée qu'elle puisse être, une
femme roulera toujours l'homme le plus intelligent et le plus fin.

La maladie de leur mariage n'était pas malgré tout arrivée à la période
aiguë. La guerre n'éclata, à ciel ouvert, qu'un certain soir. André eut
la malencontreuse idée d'inviter à dîner son plus ancien et son meilleur
ami, Cyprien Tibaille qui vint sans enthousiasme et lâcha des gants pour
la circonstance.

La réception avait été plus que froide. A table, le silence insolent de
Berthe, sa hâte à faire desservir les plats, le ton aigre de son...
«personne ne veut plus de gigot?» accompagné d'un coup de timbre pour
appeler la bonne, avaient mis André à la torture.

Il s'ingéniait à trouver des mots drôles, à égayer le repas, lançait des
clins d'yeux à sa femme qui pétrissait suivant son habitude, une
boulette de mie de pain entre ses doigts et se dispensait même de
répondre aux politesses de son convive.

Tous les lieux communs avaient suivi leur cours. La conversation s'était
épuisée sur un plat de Delft, pendu au mur. Ce repas, avalé au grand
galop comme dans un buffet de chemin de fer, semblait malgré tout
interminable. Quand il s'acheva pourtant, Cyprien, de plus en plus
froissé par l'inattention persistante de Berthe, parvint à reprendre le
dessus; il se versa le vin qu'elle ne lui offrait pas, et les coudes sur
la table, il se tourna du côté d'André, et tous deux balayant d'un
commun accord l'amas des banalités qu'ils entassaient depuis la soupe,
causèrent comme au bon temps. Ils se rappelaient de joyeuses anecdotes,
riaient franchement, sans plus s'occuper de la femme. Berthe jugea qu'il
était temps d'intervenir. Elle dit d'un ton moitié rêche, moitié
plaisant: voyons, monsieur, vous n'allez pas, je pense, rappeler à mon
mari les aventures de sa vie de garçon?

Elle coupa court à leur causerie. Ils gardèrent le silence pendant
quelques minutes. André se dominait, résolu à ne pas aggraver encore par
des disputes le glacial embarras que jetait sa femme. Il voulut réagir,
tenta de lancer une fusée; l'atmosphère était trop saturée d'ennui, elle
ne prit pas. Cyprien voulut, de son côté, secouer la lassitude qui
l'accablait, il fit flèche de tout bois, parla, sans intérêt, des
réchauds en ruolz placés sur la table. André saisit l'occasion, entama
une inutile discussion sur la valeur de l'alfénide et du maillechort;
ses paroles, tombaient sans écho dans un silence morne. Alors il essaya
d'être jovial:

--Pristi! mon vieux, dit-il, ne les emporte pas, hein? et, s'adressant à
sa femme, il ajouta cette plaisanterie commode: Berthe, tu feras bien de
surveiller Cyprien quand il partira.

Elle répondit avec un beau calme:

--Pourquoi? tu sais à quoi t'en tenir, Monsieur est ton ami, puisque
c'est toi qui l'amène.

Après cette grossièreté, la conversation cessa complètement. Le dessert
fut vite expédié.--Cyprien tendit la main vers une assiette de brugnons,
Berthe feignit de ne pas voir son mouvement, sonna pour faire enlever
les plats et apporter le café. Tous les deux espéraient qu'elle allait
les laisser seuls. Elle ne bougea pas, déclara seulement, lorsque son
mari apprêta une cigarette, que la fumée de tabac ne la gênait point et
elle s'accouda, les yeux au plafond, paraissant ignorer qu'André
cherchait des allumettes, que le peintre se démanchait le bras à vouloir
atteindre une bouteille de rhum.

--Tiens, il faut que je te fasse goûter du kirsch, dit André.--Berthe,
donne-nous donc une bouteille; elle doit être là, dans le bas du buffet,
sur la deuxième planche.

Elle se leva de mauvaise grâce.

--Je n'en vois pas, dit-elle.

--Mon Dieu! fit André impatienté, je te dis, là, tiens, derrière le
cognac.

Elle atteignit enfin un litre blanc. Ils le débouchèrent, c'était de
l'eau-de-vie de marc.

Cette fois, elle se releva avec une mine si appesantie et si quinteuse
que Cyprien dut s'écrier:

--Madame, je vous en supplie, ne vous donnez pas cette peine.

Exaspéré, André s'était vivement désassis, et il avait pris, là où il le
désignait, un flacon de kirsch. Ils en burent un petit verre, puis
Cyprien s'excusa de ne pouvoir rester plus longtemps. Berthe garda son
attitude impassible, n'eut même pas la politesse de le retenir et il
quitta la place, harassé et le ventre vide.

Une fois la porte fermée, la scène éclata, terrible; André secoua sa
femme d'une rude façon; elle adopta le parti des syncopes et des larmes.
Il finit par demeurer penaud, craignit d'être allé un peu loin, ramassa
sa femme, l'embrassa, lui adressa presque des excuses.

A partir de cette soirée-là, la lutte s'accentua.

Berthe ne pardonna jamais à son mari de l'avoir traitée comme une enfant
qui est malheureusement trop grande pour qu'on la puisse encore
fouetter; elle avait cependant touché ce but si ardemment poursuivi par
les jeunes mariées: flanquer à la porte de chez elles, les amis de
l'homme qu'elles ont épousé; elle eût pu, par conséquent, se montrer
plus indulgente; mais la hauteur inusitée qu'André avait mise dans ses
reproches, la révoltait, puis, il avait eu de même que tous les gens
faibles, la bêtise de laisser voir qu'une fois la semonce donnée, il la
regrettait. Du coup, elle comprit que sa fermeté était ébranlable, que
cette lucidité d'observation si périlleuse d'abord, commençait à se
brouiller; elle ne l'avait jusqu'ici ni aimé, ni haï, elle en arrivait
maintenant à le détester.

Plus elle y pensait, plus elle était à présent convaincue qu'elle avait
commis une sottise en l'épousant. Après avoir manqué des mariages
avantageux, elle aurait dû attendre encore. Parmi les gens empressés
autour d'elle dans les rares salons où son oncle acceptait de la mener,
elle aurait pu découvrir un prétendant plus mondain, plus riche. De
retour chez elle, après les sueurs mal séchées des valses, elle songeait
aux danseurs qui l'avaient étreinte, s'imaginait qu'elle aurait été plus
heureuse avec l'un d'entre eux. Dans tous les cas, ces gens-là avaient
des positions honorables, pouvaient, en travaillant, augmenter leur
avoir, rendre l'existence de leur femme plus large. André s'occupait de
littérature, une position méprisée par toutes les familles qu'elle
connaissait, une position qui consistait à tourner ses pouces et à
écrire la valeur de deux lettres par jour. Du reste, il ne pouvait avoir
du talent, puisque le peu de livres qu'il avait écrits ne se vendaient
point.

Grâce à lui, sa vie restait humble et basse, grâce à lui, elle était la
plus malheureuse des femmes, et, elle s'apitoyait avec des rages sourdes
sur son sort, regardait pendant de longues soirées, son mari travailler
des phrases. Elle haussait les épaules à la vue de ses hésitations, de
sa manière furieuse de mâcher son porte-plume, de ses ratures de lignes
entières, de ses surcharges encore biffées, de ses renvois barrés de
lignes d'encre; elle finissait par s'impatienter de son silence obstiné,
de ses grognements de dépit, et elle l'interrompait par des observations
de ce genre: prends donc garde, tu vas tacher avec ta plume le tapis de
la table.

Il lui semblait que si elle avait appris un métier, elle l'aurait
exécuté sans des tâtonnements pareils. Elle ne croyait pas qu'il fût
plus difficile de mettre des mots en place que de remplir de points de
laine le canevas d'une tapisserie. Elle était irritée contre son mari
qui, les soirs où elle eût désiré sortir, objectait qu'il était en veine
de travail, s'attelait rageusement à un chapitre, s'arrêtait, incertain,
rêvassait pendant des heures, se frottait radieusement les mains. Un
jour, elle lui dit:

--Pour le peu de besogne que tu as abattu, ce soir, tu aurais tout aussi
bien fait de me mener dans le monde.

Elle avait les bourdonnements et les harcèlements insupportables d'une
mouche et son mari ne pouvait ni l'écarter, ni se plaindre, car jamais
elle n'était dans son tort. Elle lui demandait d'un ton dégagé, si son
livre marchait, le dévisageait d'un air de doute, s'il disait oui, d'un
air éploré, s'il disait non. Elle lâchait d'atterrantes réflexions sur
les volumes qu'elle lisait, répétait les soirs où André se démenait sur
son papier: c'est amusant ce roman que je viens d'achever; c'est écrit
avec une facilité! et elle ajoutait quelques minutes après: faut-il
remonter la lampe? Si tu dois veiller tard, j'y remettrai de l'huile.

André mâchait ses colères, répondait parfois comme un homme qui
s'impatiente. Elle prenait alors une voix suppliante:

--Voyons, ne me parles pas ainsi, ce n'est pourtant pas de ma faute si
tu ne peux pas!

D'autres fois, elle se lançait dans des éloges pompeux sur les oeuvres
des maîtres qu'adorait André.

--Il est bien juste qu'ils gagnent de l'argent, disait-elle, ils ont
tant de talent!

Elle parvenait à rendre désagréable pour son mari les louanges qu'elle
décernait aux artistes qu'il aimait le mieux!

Elle était arrivée à raffiner l'âcreté de ses morsures; de même que la
plupart des femmes, elle considérait, du reste, son mari comme une bête
de somme et s'indignait que, malgré les coups d'aiguillons, il ne
travaillât pas d'arrache-pied afin de lui permettre à elle d'augmenter
encore le nombre de ses fantaisies. Si autrefois elle prenait son père
pour un banquier, elle trouvait juste au moins qu'il ne lui allouât
qu'une somme en rapport avec ses moyens; maintenant elle eût trouvé
naturel que son mari se saignât aux quatre membres, qu'il trimât ainsi
qu'un mercenaire, à seule fin de lui fournir le pouvoir de dépenser
plus.

Son père en était quitte à bon compte, et il avait pour récompense de
ses largesses la gratitude câline de la femme, André pas. Elle eût
regardé d'ailleurs les plus durs sacrifices qu'il se serait imposés
comme lui étant dus; il n'eût même pas été dédommagé de sa peine par un
peu de reconnaissance.

Il ne méritait, pensait-elle, ni encouragement, ni pitié. Il était
imbécile et maladroit! Quand on songe qu'il n'avait pas seulement eu
l'adresse de profiter de cet avantage de tous les écrivains: obtenir des
billets de théâtre et de concert. En l'épousant, elle s'était promis ces
joies qui lui avaient été si longtemps interdites, être assise dans un
fauteuil de balcon et ne pas payer!--Il prenait des places à ses frais
comme un simple bourgeois, lorsqu'elle le tourmentait pour voir une
pièce.

Elle finit par ne plus vouloir aller au théâtre dans ces conditions. Le
bonheur qu'elle y goûtait était gâté par la pensée qu'elle aurait pu le
ressentir, sans bourse délier.

Il vint un moment pourtant où elle se lassa de rester ainsi sur le
qui-vive; alors, elle tomba dans une inertie désolée, mena une existence
engourdie, sans imprévu et sans espoir. Elle resta longtemps au lit,
s'éternisa dans un fauteuil. Ses bonnes s'enhardirent, la pillèrent sans
modération. André hasarda quelques reproches qu'elle reçut avec l'air
d'une victime qui s'attend à tout. Alors il se tut, tâcha de s'enfoncer
dans le travail, regarda galoper devant lui la déroute de son ménage;
puis, alarmé un jour, par l'attitude endolorie de sa femme, il se
résolut à l'égayer; il endura même le supplice qu'il avait presque
toujours évité jusqu'alors et il s'y accoutuma même sans trop d'ennui,
il traîna Berthe dans les salons. Ce fut peine perdue, elle le
considérait comme un rabat-joie, s'ennuyait, malgré tout, quand il était
là.

Dans cette vie désheurée, les cancans de ses bonnes devinrent ainsi
qu'autrefois lorsqu'elle était jeune fille, une attirante distraction,
mais elle n'éprouvait réellement de plaisir que dans la compagnie de
quelques camarades, jeunes mariées comme elle. Alors, dans la journée,
en l'absence des hommes, elles s'installaient près de la cheminée et les
papotages sautaient, les petits secrets de l'alcôve s'ébattaient dans
les sourires, les confidences commencées s'achevaient dans le
va-et-vient des éventails. Chacune se plaignait de son mari, mais leurs
yeux à toutes étincelaient lorsqu'insensiblement la conversation
s'arrêtait aux intimités haletantes des nuits. Il y avait des temps
d'arrêt, des petits silences coupés par des chuchotements derrière les
doigts, des invites à parler plus haut, des exclamations pudibondes et
envieuses, des éclats frissonnants de rire. Berthe demeurait
silencieuse, se demandant de quelle chair elle était pétrie, comment ses
nerfs pouvaient rester détendus, comment ses élans n'aboutissaient pas.

--C'est la faute de monsieur ton mari, lui disait l'une.--Ah Dieu! ma
chère, reprenait une autre, moi, j'en mourrais, à ta place; toutes
s'efforçaient de lui arracher des détails précis sur les inhabiles
tendresses qu'elle devait subir. Berthe se défendait, ne lâchait que des
indications confuses sur lesquelles elles se lançaient, bride avalée,
sabrant le mari, le représentant comme un être indélicat et comme un
sot.

Berthe arrivait à se convaincre que si elle avait épousé un autre homme,
il n'en eût certainement pas été ainsi; les quelques doutes qu'elle
pouvait conserver encore s'évanouirent subitement. Un danseur qui
l'invitait à valser dans les bals, lui serrait ardemment les mains et
elle éprouvait une sensation délicieuse, un frémissement par tout le
corps, une sorte de vertige qui la jetait, lacée étroitement sur lui,
pâmée, tressaillante, entre ses bras.

L'homme qui la remuait de la sorte était un grand gommeux, avec des
cheveux rares au sommet, poicrés par de la bandoline sur les tempes,
couchés sur le front en éventail. Il était mis à la dernière mode,
portait des cols évasés comme des soupières, de doubles chaînes de
montre, des plastrons bombant, des culottes étroites du fond et larges
des pieds. Il débitait d'une voix indolente les balivernes monstrueuses
des salons. Il se hasardait peu à peu, était soutenu dans ses projets
par toutes les amies de Berthe.

Elles exécraient son mari qui, les redoutant, avait défendu à sa femme
de les fréquenter; elles l'exécraient, parcequ'il ne frayait pas avec
leurs maris à elles, des commerçants occupés de leurs négoces ou des
plaisirs du baccarat et des courses. Elles poussaient à la chute de leur
amie, pour s'enorgueillir d'elles-mêmes qui ne succombaient point; elles
poussaient à sa chute par une lâcheté de gamines qui, n'ayant point le
courage de faire le mal, persuadent à la plus bête d'entre elles qu'elle
devrait le commettre, quitte à la repousser ou à la dénoncer après.

Berthe se révoltait, jugeait indigne de tromper son mari, même quand on
ne l'aime pas. Elle se débattait, alors que seule, elle laissait
s'égarer ses pensées, arrivait à se ressasser les arguments convenus,
les raisons préparées et servies par des générations entières de femmes,
les excuses de toutes les bassesses et de toutes les fautes.

Le jeune homme devenait de plus en plus pressant et mendiait des
rendez-vous avec instance. Elle était assiégée de tous les côtés; il la
bloquait, lui bouleversait le sang avec ses yeux, et ses amies lui
parlaient sans cesse de ce gommeux, vantaient ses rares qualités, ses
grâces. Elle lui donna deux, trois rendez-vous, n'y alla point, le reçut
un jour chez elle, en l'absence d'André, fut perdue dans un coin, à la
cantonade; elle resta comme écrasée. La terre promise qu'elle avait
entrevue lui échappait encore. Les voluptés tremblantes de l'adultère ne
la soulevèrent point. Devant l'amant comme devant le mari, l'émoi des
sens avorta, la bourrasque tant attendue ne vint pas. Elle pensa devenir
folle, s'acharna quand même à la poursuite de ces ardeurs qui ne
pouvaient éclore; elle se réfugia dans cette liaison, se forçant à
penser à son amoureux, dans ses heures de vide, se contraignant malgré
elle à vouloir l'aimer.

Alors, elle ne se plaignit plus de son mari qui s'applaudissait de la
voir enfin conciliante et douce, mais elle reprocha à sa famille, au
hasard, au ciel, la matière dure dont elle était bâtie,
l'engourdissement de passion qui la possédait, la trivialité du réel
succédant à ses rêves, quand elle se croyait sur le point de les
atteindre.

Tout à ses livres sur lesquels il bûchait péniblement sans se
satisfaire, confiant en l'honnêteté de sa femme, André ne s'était douté
de rien. Il avait fallu sa rentrée hâtive, un soir, pour que l'infamie
de son ménage s'étalât devant ses yeux, en plein.

Lorsque son mari apparut brusquement cette nuit-là et surprit auprès
d'elle un homme en chemise, Berthe reçut un terrible choc; elle se
tenait encore debout, qu'elle ne savait déjà plus où elle était. Elle
s'abattit sur le plancher, tandis que les deux hommes descendaient
ensemble. Elle reprit longtemps après connaissance, fut sans force pour
se lever, comprit seulement, d'instinct, dans la torpeur qui l'écrasait,
que tout s'était écroulé autour d'elle, qu'elle gisait, ensevelie à
jamais sous des décombres.

Le matin, elle se hissa, hébétée, le long du lit; le rappel de son
malheur la frappa; elle sanglota, désespérée, ne sachant plus que
devenir. Une seule pensée surnageait dans cette mer d'angoisses, celle
de ne pas se montrer à son mari.

Elle eût préféré qu'il la tuât plutôt que de supporter la honte de sa
vue, l'amertume de ses reproches. Elle n'eut qu'un but, fuir, et,
précipitamment comme prise de délire, elle s'habilla, se sauva de cette
maison ainsi que d'une ruine qui menace.

Elle marchait dans la rue, se répétant qu'après un pareil désastre elle
ne pouvait plus implorer que son complice. Elle s'arrêta tout à coup, se
souvenant qu'il habitait dans la maison de sa famille, qu'il ne pouvait
recevoir de femmes, puis, elle poursuivit sa course, se disant que dans
une telle débâcle, les convenances importaient peu!

Il était encore couché lorsqu'elle frappa à sa porte. Elle haletait,
étouffée par l'ascension des cinq étages; il demeura stupéfié devant
elle, puis il débarrassa un fauteuil des hardes qui le couvraient.

--Qu'est-ce qu'il y a, dit-il, d'une voix tremblante? Alors elle perdit
le peu de sang-froid qui lui restait. Elle se pendit à son cou et
balbutia des mots entrecoupés de larmes: je n'ai plus que toi, sauve-moi
dis, tu m'aimes bien n'est-ce pas?

La contenance du jeune homme devenait de plus en plus soucieuse. Il
bredouilla: «tu sais bien que je t'aime,» et, tout en boutonnant le col
de sa chemise de nuit, il lui versa quelques bribes d'affections, puis
il lui débita péniblement les histoires prévues: Elle n'y songeait pas;
elle se mettait hors la loi, risquait d'être ramenée de force chez son
mari, traînée devant les tribunaux. C'était la honte pour elle et pour
sa famille, c'était son aventure racontée dans tous les journaux avec
son nom et celui de son père. Lui-même ne se relèverait pas d'un tel
scandale, ses parents le chasseraient. Ah! il fallait bien réfléchir
avant de faire un semblable coup de tête! et puis, quelle vie serait la
leur! il ne pouvait quitter les siens, il n'avait aucune fortune
personnelle, c'était la misère noire qu'ils se préparaient. Oh! il ne
pouvait y avoir de doute, son père serait inflexible et lui rognerait
les vivres. Il entrerait seulement, là, maintenant, verrait une femme
chez son fils, qu'il ne les laisserait certainement pas sortir vivants
de la chambre.

Il lui tenait la main, lui exposait piteusement sa situation, répétait
plusieurs fois de suite les mêmes arguments, épiait sur sa face
l'impression qu'ils produisaient, insistait de préférence sur la honte
des familles, sur les poursuites de la justice.

Toute blanche, elle l'écoutait, ne soufflait mot.

--Tu comprends, reprenait-il, la mine pleurarde, mourant de peur qu'elle
ne restât chez lui, craignant qu'elle ne comprît enfin qu'il n'avait eu
qu'un but, en la séduisant, se garder de l'amour sur la planche, sans
frais; tu comprends, tout ce que je te dis là, c'est dans ton intérêt,
peu m'importe à moi que ma vie soit brisée, je t'aime assez pour cela!
Mais en fin de compte tout n'est pas désespéré. Ton mari aurait pu
prendre la chose plus mal; il te pardonnerait peut-être si tu voulais
bien. Voyons, il n'a pas l'air d'un méchant homme, tu en serais
peut-être quitte pour quelques reproches. Quant à moi, je me
sacrifierai, je ne te verrai plus, je m'efforcerai de t'oublier si cela
peut te rendre la vie heureuse! Ah! je souffre de te parler ainsi, de
plaider contre mon propre coeur, mais je le dois, après le mal que je
t'ai fait involontairement, car l'amour ne raisonne pas, je veux
t'empêcher d'achever ton malheur par une esclandre. Mon Dieu! Mon Dieu!
que tout cela est triste, pauvre chérie, va, oh! nous ne sommes pas
heureux! le ciel est témoin que si cela dépendait de moi, mais je ne
sais pas, que puis-je faire, dis, quoi?

Il avait l'air si lamentable et si penaud qu'elle en eut presque pitié.

On toqua discrètement à la porte, puis une voix de femme s'entendit:
Monsieur Alexis, on vous attend pour déjeuner.

Berthe demeura stupide. Elle regarda cet homme qui mettait son paletot
et se donnait un coup de brosse avant de descendre.

Alors, elle songea que tandis que tout s'était effondré autour d'elle,
tandis que son existence était à jamais perdue, lui, son amant, allait
tranquillement au milieu de sa famille, déjeuner comme de coutume.
L'immense infortune qui l'accablait n'avait même pas rejailli sur lui.
Il était pourtant aussi coupable qu'elle! cette dérision du sort
l'indigna. Pour ce bellâtre, elle avait trompé un mari qui valait certes
mieux; pour ce lâche qui ne cherchait qu'à se débarrasser d'elle, elle
était tombée dans une telle boue que jamais plus elle ne s'en laverait!

Elle s'essuya avec la main les yeux, rajusta son chapeau qui s'était
défait et, sans y penser, instinctivement, elle nouait les brides de ses
mains tremblantes, arrangeait ses cheveux derrière ses oreilles.

Il eut l'oeil allumé de joie.

--Tu t'en vas, dit-il faiblement, et il lui apporta son parapluie
qu'elle ne cherchait point. Elle ne lui tendit même pas la main. Il crut
nécessaire de murmurer:

--Je te reverrai? où ça?

Elle le toisa, ouvrit la porte, sortit sans même se retourner.

--Bon voyage, dit le jeune homme; eh zut à la fin! Je ne peux pourtant
pas m'empêtrer d'une femme!

Berthe marchait dans la rue, à grands pas. La honte d'avoir été
éconduite ainsi dominait toutes ses pensées. Son mépris pour cet homme
dépassait le possible. Ah! elle en avait assez! elle retournait chez son
mari, il ferait d'elle ce que bon lui semblerait! Elle rentra, vit
qu'André avait emporté sa malle, comprit qu'il ne reviendrait plus. Elle
s'affaissa, exténuée, dans un fauteuil; son angoisse même sombra. Elle
n'avait plus le sentiment de ses maux. Dans le bourdonnement qui lui
emplissait la tête, il lui semblait seulement distinguer au loin un glas
furieux sonnant d'horribles catastrophes, d'irréparables deuils! Une
sorte de lueur traversa soudain le brouillard de ses idées; l'ordure lui
parut monter plus haut sur elle; elle se dressa, prise d'épouvante, puis
elle retomba sur son siège, les dents sèches, le regard naufragé, l'air
fou.

Inquiète ne ne pas l'avoir vue, la veille, à sa soirée et craignant,
malgré les assurances de son mari, qu'elle ne fût sérieusement malade,
madame Désableau arriva, sur ces entrefaites, et la secoua, terrifiée,
par cette raideur cassée, par ces sursauts et par ces râles; elle la
supplia de lui répondre, lui demanda où était André, courut au travers
des pièces à la recherche d'une fiole d'eau de mélisse, comprit au
désordre de l'appartement, à la porte d'entrée laissée ouverte, qu'une
rafale de malheur s'était ruée sur cette maison et l'avait culbutée de
fond en comble; elle revint près de sa nièce, la serra dans ses bras,
saisit dans les phrases décousues qu'elle lui arrachait qu'André s'était
enfui; alors, elle l'enroula dans une couverture et l'emporta en un
fiacre chez elle.

Là, Berthe s'apaisa et consentit à tout avouer. Désableau bouleversé,
s'écria «malheureuse!» puis, sa fureur fit volte-face et s'abattit sur
André. C'était un misérable, qui devait fréquenter les gourgandines, il
n'avait, après tout, que ce qu'il méritait. Mais comme à la moindre
allusion à son mariage, Berthe avait des ébranlements nerveux, des
crises qui la jetaient, trépidante, contre les meubles, force fut à son
oncle de se taire; il se promit seulement, le jour où elle serait
rétablie, d'épancher sa bile.

Peu à peu l'atmosphère pacifiante de la famille la calma. Elle
s'abandonnait, se pelotonnant sur une chaise, s'y attiédissant, des
heures entières; insensiblement, elle s'aveulissait, ne désirait plus
qu'une chose, qu'on ne la tirât point de sa langueur, qu'on lui permît
comme à un animal qui souffre, de lécher sa plaie, là, dans le coin où
elle s'était mise.

Quelques jours s'étaient écoulés ainsi. Anonchalie et comme réduite,
elle avait des douceurs de convalescente, des sagesses de petite fille;
elle acceptait avec bonheur maintenant la monotonie des soirées de
famille, l'invariable bercement des conversations qui s'échangeaient,
autour d'elle, pour ne rien dire.

Le soir, où assis dans la salle à manger autour de la table sous la
suspension, ils étaient tous assemblés, la mère tailladant de l'étoffe,
la fille peinturlurant une image, le père sirotant sa tasse de café et
combinant des patiences, Berthe rêvassant, les pieds au feu, sur un fait
divers, madame Désableau qui achevait de faufiler la bâtisse du corsage,
appela sa fille.

--Viens ici, Justine, que je t'essaie ta robe et elle lui enfila une
casaque, piquée sur une doublure grise, sans manches, cousue à grands
traits.

--Voyons, tiens-toi droite, continua-t-elle.

Elle leva le bras de l'enfant et, sans se hâter, avec précision, elle
pinçait l'étoffe trop large sous les aisselles. Puis, en la prenant par
les deux épaules, elle fit pivoter sa fille comme un toton, lui donnant
avec son dé de petits coups sur les doigts pour la faire rester en
place. Le col l'inquiétait; elle ramenait les deux pans de la doublure,
les assujettissait par une épingle, plissait avec le plat de la main
l'étoffe qui tombait droite, la forçant de suivre les contours de la
poitrine jusqu'à l'évasement des hanches et, très affairée, elle
modifiait encore, à vue de nez, son plan, méditait sur les endroits
dévolus pour les boutonnières.

--Voilà qui est terminé, dit-elle, en ôtant avec précaution son moule et
elle l'étala de nouveau sur la table, enleva les épingles qu'elle y
avait fichées comme points de repère et se mit à opérer silencieusement
ses retouches.

Neuf heures sonnèrent.

--Justine, reprit à son tour monsieur Désableau, il est l'heure d'aller
te coucher, mon enfant.

La petite rechignait, mais ses parents furent inflexibles. Madame
Désableau alluma un bougeoir, prit la palette de couleurs, le verre
d'eau sale et les emporta dans sa chambre. Pour gagner du temps, Justine
embrassait longuement son père et Berthe, leur posait des questions,
lambinait à la recherche d'un ruban égaré sous la table. Sa mère
l'empoigna et, la poussant devant elle malgré ses trépignements, elle
referma la porte.

Alors Désableau releva un peu la tête, fixa son pince-nez et, faisant
claquer entre ses doigts le paquet de cartes, il se tourna vers sa nièce
et lui dit:

--Maintenant que Justine est couchée, causons. J'ai reçu une lettre de
Me Saparois qui m'invitait à me présenter à son étude. Je vais te
résumer la conversation que nous avons eue ensemble.

Ton mari qui, dans l'espèce, a, paraît-il, tous les droits, serait
heureux d'éviter le scandale des tribunaux et des affiches; aussi ne
formera-t-il pas une demande en séparation de corps; il propose
simplement un arrangement à l'amiable. Vous vivriez, chacun de votre
côté, il ne te servirait aucune pension alimentaire, mais il te
restituerait en entier ta dot.

Telles sont les propositions que m'a soumises, en son nom, Me Saparois.

Je lui ai dit, moi, à ce notaire ce qu'il en était et ce que je pensais
de la conduite de ton mari. Il me semble invraisemblable, ai-je ajouté,
après mûres réflexions, que M. André Jayant soit à même de rendre
intacte la dot dont nous avons bien voulu le gratifier. Je n'ai pas celé
à Me Saparois que je n'avais jamais été d'avis de donner suite à l'union
projetée entre ton mari et toi, j'ai en même temps appelé son attention
sur les idées scandaleuses qu'André avait soutenues dans ses livres, et
j'ai été forcément amené à cette conclusion qu'il devait avoir dissipé
en orgies l'argent qu'une famille honorable avait consenti à lui livrer.

M. Désableau souffla et fit une pose. Il répétait une leçon qu'il
piochait depuis trois jours entiers à son bureau. Il continua sur un ton
plus emphatique encore:

--Tout en convenant avec moi que cette littérature était odieuse et
après avoir déploré, lui aussi, comme tout honnête homme du reste, les
excès de ces malheureux qui ne craignent pas d'insulter, dans leurs
écrits, tout ce qui est respectable, Me Saparois n'a cependant pas admis
la justesse de mes conclusions. Il a prétendu que, parce qu'André se
complaisait artistiquement à se vautrer dans d'inqualifiables fanges, il
ne s'en suivait pas nécessairement qu'il eût dévoré ta dot.

--Après cela, reprit Désableau qui semblait réfléchir, peut-être le
notaire a-t-il raison. Il se pourrait que ton mari n'eût pas croqué le
magot, cet homme-là n'avait sans doute pas la hardiesse du vice!--C'est
un fait cela, il y a des gredins qui atteignent par l'intensité de leurs
forfaits à une sorte de grandeur. Certes, je suis heureux, au point de
vue de tes intérêts pécuniaires, que ton époux ne figure pas au nombre
de ceux-là; mais, avouons-le, ma fille, André possède vraiment un vice
si banal qu'il vous répugne!

Berthe défendit énergiquement son mari:

--On n'accuse pas les gens de cette façon, dit-elle; non, mon mari n'est
ni un gredin, ni un malhonnête homme et puis, enfin, tu le sais bien
pourtant, dans cette malheureuse rupture, c'est moi qui ai eu tous les
torts!

--Ce n'est pas! s'écria Désableau. En admettant même que tu les aies
eus, tu ne les as pas, en fait. Une femme devient ce que son époux veut
qu'elle devienne.--Tiens, regarde, la mienne, ta tante; ah! je puis
déclarer que jamais, au grand jamais, il ne s'est élevé entre nous la
moindre divergence d'idées, le moindre nuage! mais aussi, elle a
contribué, sous mon impulsion, à la bonne intelligence, au bien-être
d'un intérieur qui est justement estimé par tous. Non, je le maintiens,
si au lieu de t'allier à un bohême et à un drôle, tu t'étais alliée à un
honnête homme, tu serais, comme ma femme, heureuse!

Berthe s'emporta. Elle secoua d'un coup l'apathie qui l'accablait depuis
sa chute.

--Je ne permettrai pas qu'on parle ainsi de mon mari, devant moi,
dit-elle.

Désableau, jeté hors des gonds, suffoqua. Son binocle bondit.

--En voilà assez, balbutia-t-il, j'ai accepté les propositions du
notaire, mais j'ai le droit de donner mon opinion sur André et je la
donne!

Madame Désableau vint heureusement mettre le holà. Elle ordonna à Berthe
de rentrer dans sa chambre.

--Nous recauserons de tout cela, à tête reposée, fit-elle, et elle
ajouta: c'est ridicule, vous criez si fort que la petite peut tout
entendre, dans l'autre pièce.

Alors son mari se tut.

--Tu as raison, ma bonne, murmura-t-il, nous devons épargner à l'enfance
de notre fille, ces humiliantes et dangereuses révélations.--Ah! c'est
égal, je le lui avais bien dit, moi, à ta nièce, qu'elle contractait un
sot mariage, qu'elle épousait un individu qui avait l'oeil faux comme
trente-six jetons. Elle n'a pas voulu m'écouter,--elle est bien avancée
à présent;--enfin, tiens, n'en parlons plus, ces histoires-là me
bouleversent!

Il tira sa montre, s'assura qu'il lui restait, avant l'heure du coucher,
le temps matériel d'accomplir deux ou trois patiences, il se rassit,
battit les cartes, les tendit à sa femme pour qu'elle lui portât bonheur
en les coupant et il disposa, pensivement, ses paquets à d'égales
distances.

Inquiétée par les rougeurs qui marbraient la face de son mari, madame
Désableau prépara en silence, un verre d'eau sucrée à la fleur d'orange
et elle le mit devant lui, dans une assiette, sur la table.

Désableau sourit doucement.

--Tu es bien la meilleure des épouses, dit-il.

Et ils s'attendrirent tous les deux, pensant que dans ce déluge de
misères et de vilenies, ils étaient, dans leur petit ménage, à l'abri
comme sur l'arche. Le malheur de leur nièce les ragaillardit sans qu'ils
en eussent conscience. La placidité dont ils jouissaient depuis tant
d'années et que la force de l'habitude leur faisait paraître toute
naturelle, leur sembla soudain une grâce spéciale. Presque guillerets,
ils passèrent pour se livrer au sommeil, ce symbole de la mort, comme
l'appelait M. Désableau, dans leur chambre à coucher et, là, après avoir
remonté sa montre, le mari se débarrassa de son habit et de son gilet et
montra un dos qu'écartelaient d'une croix de Saint-André deux bretelles
roses.

Puis il enleva son pantalon et ses chaussettes, s'insinua entre les
draps et, là, regardant sa femme qui avait ôté son faux chignon et se
liait les cheveux sur le haut de la tête, en paquet d'échalottes, il lui
dit, désignant du doigt la couchette de sa fille endormie, transplantée,
depuis le retour de Berthe, dans leur propre chambre:

--Espérons que notre Justine épousera un jour un employé, un homme
estimable et non un saltimbanque et un artiste, comme notre pauvre
nièce.

Madame Désableau avait la bouche remplie par les épingles qu'elle
retirait de sa tignasse. Elle se borna à lever les yeux au ciel comme
pour implorer elle aussi, cette faveur, se hissa à son tour sur le lit
et tourna le bouton de la lampe, mais la mèche carbonisée se brisa sur
le rebord du bec, fignolant par saccades, crachant des postillons
d'huile contre le verre, lançant d'acres puanteurs. Madame Désableau se
rua hors des draps, emporta la lampe dans l'autre pièce, la souffla,
revint précipitamment se blottir, toute grelottante, contre son mari.

Alors, tout se régularisa. Les jérémiades à propos des mèches éventées,
les apostrophes menaçantes pour l'art, prirent fin. Les deux bosses qui
se déplaçaient sous les couvertures s'immobilisèrent, les oreillers
replièrent leurs cornes. L'on n'entendit plus que le tic-tac régulier de
la pendule, l'imperceptible galop d'une montre; puis, léger comme une
brise, le doux «put, put,» d'un ronflottement monta, soutint quelque
temps, dans le silence de la pièce, sa note tremblée, s'affaiblit peu à
peu, expira en un insaisissable soupir sur les lèvres du couple.



V


André goûta une joie d'enfant lorsqu'il fut installé dans son nouveau
logement. Après les courses furibondes aux quatre coins de Paris pour
acheter les ustensiles qui lui manquaient, après les angoisses du
déménagement effectué comme d'habitude par des maçons au trois quarts
ivres, les difficultés à caser les meubles sans contrarier le jeu des
fenêtres et des portes, les batailles contre la brique des murs qui
repoussait et tordait les clous, les fatigantes recherches, à quatre
pattes, dans le tas des volumes vidés en bloc sur le parquet, André,
avec l'aide de Cyprien, était enfin parvenu à organiser son intérieur.
Il avait repris toute sa gaieté, flânait pendant des journées entières,
décraquelait ses faïences avec de l'eau de javelle, ravivait avec les
feuilles restées au fond de sa théière, les couleurs de ses tapis,
rêvait à des améliorations de confortable, à de nouveaux achats de
bric-à-brac et de livres.

Une semaine s'était écoulée; tout était définitivement en ordre; les
papiers rangés sur la table prête pour le travail. Il avait recommencé
avec Mélanie son petit train-train.

Il la retrouva telle qu'il l'avait laissée, fluette et plate d'appas, le
nez crochu, les yeux ronds, un signe poilu au-dessus de la lèvre
supérieure, le teint rouge sous ses cheveux blonds, brunis par le grand
air et par la pommade. Elle portait les mêmes bonnets à petits tuyautés,
les mêmes rubans poireau et groseille, les mêmes canezous à soutaches,
la même broche, enfermant sous verre une photographie de son époux, les
cheveux bouffant en ailes de pigeon, la moustache cirée, l'oeil roide et
faraud, dans sa tenue de sergent de ville.

Elle n'avait ni vieilli, ni engraissé, possédait toujours son entêtement
d'Auvergnate, sa quasi-honnêteté dans le carottage, sa joie à faire la
cuisine et à ravauder les chaussettes des autres.

Comme jadis elle était incapable de construire un feu, mettait deux
petites bûches au fond et un gigantesque billot par-dessus, amoncelait
les cendres en tas sous les chenets de façon à empêcher le tirage ou
bien elle les ôtait toutes et donnait ainsi à l'âtre un air lamentable
de cheminée neuve!--Elle persistait également à lui rafler tous ses
journaux pour couvrir la table et le buffet de l'office, à découper son
papier blanc en dents de scie pour l'ajuster en guise de lambrequin sur
le manteau de sa cheminée de cuisine, cassait l'anse des tasses, les
rafistolait tant bien que mal, de manière que son maître pût croire, en
les prenant, qu'il les avait lui-même rompues, brisait les crayons
qu'elle chipait sous le prétexte d'inscrire les dépenses, conservait la
manie de mettre les porte-allumettes dans les cendriers, de cirer le
bout verni des bottines de bal.

Comme jadis, elle versait de l'eau bouillante dans les verres et sur les
couteaux pour les laver et elle éprouvait des stupeurs énormes lorsque
les uns se fêlaient et que les autres perdaient leur fil; elle oubliait
régulièrement dans les sauces les bouquets ficelés de laurier et de
thym, laissait, en balayant le salon, son plumeau sur un meuble, forçait
son maître à enlever, chaque jour, l'amas des journaux et des livres
qu'elle récoltait dans les chambres et entassait sur le bureau juste à
la place où il voulait écrire.

Ces défauts retrouvés ne déplurent pas à André. Il les attendait au
passage, les saluait comme des connaissances, s'étonnait, malgré tout,
de ne les voir, ni diminués, ni grandis. Il constata avec satisfaction
que la bêtise de sa bonne était demeurée stationnaire. Puis des défauts
qu'il avait négligés, se montrèrent un à un, dès que l'occasion se
présenta. Il dut répéter pour la millième fois et sans la moindre chance
de succès d'ailleurs, les mêmes observations qu'avant son mariage. Il la
supplia de ne pas remplir d'eau de savon le broc des lieux, de ne pas
garder son plomb débouché, de ne pas essuyer l'intérieur de sa théière,
de ne pas ajouter enfin à la poudre du café moulu l'ancien marc qu'elle
s'obstinait à maintenir dans le filtre. Il insista également pour manger
du gros pain et non du pain riche ou des flûtes jocko qu'elle
affectionnait, s'éleva contre l'abus des champignons dans les sauces,
contre sa manie de sucrer les épinards et de cuire à tel point le boeuf
qu'il s'effilochait sous le couteau en de longs filaments mous.

Somme toute, il ne pouvait se plaindre. En même temps que ses inepties
et que ses balourdises, Mélanie avait rapporté des qualités inconnues
aujourd'hui des bonnes: une propreté merveilleuse, un soin rare de
ménagère, une certaine affection pour l'intérieur qu'elle balayait. Elle
fourbissait, récurait, frottait, du matin au soir, reprisait les nippes,
remettait aux chemises des cols et des poignets neufs, menait la maison
sans qu'il eût à s'occuper, ni du blanchissage, ni de toutes ces
harcelantes et menues sottises qui dégoûtent du célibat les plus
opiniâtres et les plus braves.

André se carrait pour l'instant dans son bonheur, se levait tard,
traînait en chemise, fumait des cigarettes jusqu'à l'arrivée de sa bonne
qui lui apportait les journaux et brossait ses hardes, puis il allait se
promener, revenait pour déjeuner, classait ses notes, en attendant qu'il
reprît son livre arrêté depuis le désarroi survenu dans son ménage.

Dérangé et un peu offusqué tout d'abord par la disposition nouvelle de
ses meubles, estimant qu'ils étaient en comparaison de ceux qu'il
possédait jadis dans une vaste pièce, singulièrement étriqués dans ce
petit réduit, il parvint peu à peu, à mesure que le souvenir de son
salon d'homme marié s'atténuait, à trouver que cette chambre était
claire et gaie.

Bientôt elle lui parut s'être déjà imprégnée de cet indéfinissable
charme que dégagent les logements où l'on ne rentre pas seulement pour
se coucher, des logements où l'on vit pendant des journées entières, où,
le soir, des rires d'amis se croisent, succédant au silence des heures
de travail, égayant avec leurs francs éclats l'air recueilli des murs.

Il arriva enfin à juger suffisamment large et commode cette pièce
minuscule, si bourrée de bibelots et si bondée de meubles qu'on ne
pouvait s'y tenir à plus de trois personnes ensemble.

Du plafond au plancher, les murs disparaissaient sous un fouillis de
faïences, de tableaux, de cuivres, de porcelaines du Japon, au milieu
duquel deux aquarelles impressionnistes étincelaient dans leurs barres
d'or sur le fond bistré du papier de tenture: une vue de coulisses avec
des danseuses en gaze rose, au repos, devant des portants barbouillés de
verdures, des petites voyoutes exquises lutinant de grands dadais
empesés dans leur tenue de bal; une vue de salon avec des messieurs
ennuyés et aimables, des femmes excitantes et frivoles, étroitement
lacées dans des armures de soie pâle, les bras et les épaules nues, le
corsage grand ouvert, étayant de ses buscs cachés les touffes blanches
des seins.

Puis, venaient dans la pièce, amoindrissant encore avec leurs avances et
leurs saillies, le peu d'espace laissé libre, une table, des chaises, un
guéridon de vieux chêne et un divan tapissé de toile bise brochée de
fleurs amarantes, flanqué à droite: d'une large bibliothèque où, rangée
en bataille, une armée de bradels, jaune canari et sang de boeuf,
pétardaient, éteignant avec leurs soleils d'artifice toutes les pièces
tranquilles: les tristes et discrets La Vallière, les sévères
Jansénistes, sans dentelles ni flaflas d'or, les cartonnages ordinaires
bons enfants et un peu canailles, pincés dans leur blouse de toile bleue
ou grise, les reliures de chagrin aux mines de bourgeoises et de
cuistres; à gauche: d'une autre bibliothèque plus petite, pleine,
celle-là, de volumes brochés, et là encore, deux larges taches
saillaient, deux files de volumes marchant en tumulte, battant la
générale, les uniformes jaunes de l'éditeur Charpentier, les tuniques
rouges de la légion étrangère d'Hachette.

André avait changé bien des fois déjà ses livres et ses tableaux de
place. Après des tâtonnements et des essais, il avait enfin ordonné le
tout de telle manière que les formes et les couleurs se répondissent,
que les flammes de punch allumées aux biseaux des glaces, que les
luisants postés sur les lignes d'or des cadres et dans le creux irisé
des assiettes, aidassent à égayer la pièce qui demeurait encore sombre
lorsque sortait entre des interstices de bibelots et de meubles, le ton
grave et foncé des murs.

Quelques semaines passèrent. La tranquillité de cette nouvelle existence
remit André sur pieds. La convalescence s'achevait; après les
prostrations qui suivirent la crise, il était entré en pleine voie de
guérison, pensait moins souvent à sa femme, avait simplement gardé
d'elle un soutenir lent et triste. Par instants même il lui semblait
être toujours resté garçon; le passé lui apparaissait lointain et confus
comme ces vagues souvenirs que l'on conserve, même rétabli, des
hallucinations entrevues pendant la fièvre. Il croyait avoir atteint la
délivrance qu'il souhaitait; il ne doutait plus que ce rêve caressé:
rayer deux années de sa vie, ne pût enfin devenir possible.

Il s'abandonnait aux gâteries enveloppantes de sa bonne. Excellente
cuisinière, Mélanie, pour reprendre son influence dans la maison, lui
prépara des mets à se lécher les doigts, des fritures qu'elle
réussissait d'étonnante façon, d'impérieuses rémolades, de pétulantes
ravigotes, voire même quelques bons plats familiers, tels que veau à la
casserole, miroton embrené de moutarde, lapin aux pommes sauté dans
d'incomparables sauces au vin.

Puis, c'était Cyprien qui arrivait souvent pour dîner au hasard du pot;
et c'étaient des repas charmants où l'on causait d'art, où l'on
s'attardait, les coudes sur la table, dégustant des petits verres,
chassant la fumée des cigarettes qui montait en tourbillonnant sous
l'abat-jour.

Et ces jours-là, Mélanie était superbe; prise à l'improviste, elle
servait, en quelques minutes, un dîner suffisant et passable, appuyait
les plats de consistance trop courts de mirifiques omelettes au fromage,
parait à tout, apportait le café, puis, le panier au bras, roulant entre
ses doigts le cordon de son tablier, elle répétait la phrase mécanique
de tous les soirs: Monsieur n'a plus besoin de rien?--Non,
Mélanie.--Alors, bonsoir, Monsieur.--Et elle partait confectionner à son
tour le dîner du sergent de ville.

Ces distractions de longues causeries, ces rires d'ami bavardant sans
gêne, employant les mots crus qu'affectionnent, en général, les hommes
de lettres et les peintres, les bariolages d'argot et de termes de
métier qui salent si vivement, l'échange des questions et des ripostes,
infusèrent à André une ardeur nouvelle; après les froids ennuis, après
les accablantes giboulées de la vie maritale, une embellie semblait
prête à luire. Le retour de son ancien compagnon le retrempait, il avait
soif de travail et, excité par toutes ces discussions qui se
passionnaient autour de sa table, il voulait se prouver qu'il n'était
pas déchu, que son talent s'était échappé intact de la bagarre.

Mais, dans les premiers temps, sa bonne volonté, ses élans échouèrent.
Maniaque, ainsi que la plupart des artistes, il ne pouvait travailler
que dans un logement qu'il connaissait bien. Afin que son oeil ne flânât
point, malgré lui, sur les bibelots accrochés aux murs, il fallait qu'il
se fût assez familiarisé avec les angles et les teintes de ces objets,
pour ne plus les apercevoir quand bon lui semblait. Sa manie était
irrépressible. Il ne pouvait même travailler sur sa table autrement
placée que de coutume. Il avait donc tout d'abord usé de longues heures
à examiner, un à un, ses bibelots, ses livres, puis à en embrasser
l'ensemble, à s'en remplir les yeux, à les gaver de telle sorte que leur
appétit de distraction cessât.--C'était une affaire de quinze jours au
moins.--Cette période était écoulée depuis longtemps déjà et cependant
quoiqu'il tentât pour s'entraîner, ses efforts rataient. Il se mettait
devant son bureau, voyait la scène qu'il voulait décrire, saisissait la
plume et il demeurait là, inerte, comme ces gens qui, après avoir
longtemps espéré le dîner, ne peuvent plus avaler une bouchée dès qu'ils
sont à table.

Il en déchirait son papier de rage. Pour un peu, il se serait cru idiot.
Il appréhenda que son intelligence n'eût été tout d'un coup faussée. Il
se désola, pensant qu'il resterait peut-être frappé d'impuissance, puis
il regimba, se rappela les quelques bonnes pages qu'il avait autrefois
écrites, pour affermir son courage, suivit les conseils de Cyprien qui
l'engageait à ne pas se surmener, à laisser la machine reprendre
tranquillement haleine. Il s'occupa de travaux de retouche, rebouta les
termes pied-bot, obtura les trous, émonda les végétations de ses
phrases, attendit comme le mécanicien qui promène sa bête sur le rail
pour la mettre en train, qu'elle fût assez chauffée pour gagner le
large. Et c'étaient de longs débats avec lui-même, des luttes engagées
contre Cyprien qui le voyant irrésolu, moins entier et moins stable dans
ses idées, tentait de lui inculquer ses théories, des théories
faisandées et morbides qu'André repoussait d'ordinaire, tout en
reconnaissant la curiosité et la justesse de quelques-unes.

Et Cyprien revenait à la charge et trompé par le silence de son ami, le
croyant indécis, sur le point de céder, il répétait, un à un, ses
arguments, expliquait longuement la nouveauté de ses aperçus, citait des
exemples pour les faire valoir.

L'accent d'un paysage était, selon lui, donné par les tuyaux d'usine qui
s'élevaient au-dessus des arbres et crachaient jusqu'aux nuages des
flocons de suie.

Il avouait d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le talus des
remparts, il plongeait au loin, voyait les gazomètres dresser leurs
carcasses à jour et remplies de ciel, pareils à des cirques bâtis de
murs bleus et soutenus par des colonnes noires. Alors, le site prenait
pour lui une inquiétante signification de souffrances et de détresses.

Dans cette campagne dont l'épiderme meurtri se bossèle comme de hideuses
croûtes, dans ces routes écorchées où des traînées de plâtre semblent la
farine détachée d'une peau malade, il voyait une plaintive accordance
avec les douleurs du malheureux, rentrant de sa fabrique, éreinté,
suant, moulu, trébuchant sur les gravats, glissant dans les ornières,
traînant les pieds, étranglé par des quintes de toux, courbé sous le
cinglement de la pluie, sous le fouet du vent, tirant, résigné, sur son
brûle-gueule.

Il voyait dans la banlieue qui s'étend autour du Paris pauvre, la
maladrerie de la nature, l'hôpital Saint-Louis, des paysages et des
sites et de mélancoliques douceurs lui venaient, des apitoiements
charitables pour cette nature souffreteuse qui accélérait, avec ses
souffles meurtriers, les incurables maux engendrés par la boisson et par
la famine.

--Ah! s'écria-t-il, un soir de grande discussion, un de ces soirs où,
énervé par les petits verres, il parlait à flots, ah! Pantin!
Aubervilliers, Charonne, voilà les quartiers poitrinaires et
charmants!--Eh parbleu, tu n'as pas besoin de me regarder de la
sorte!--Je sais d'avance ce que tu vas me dire; qu'il n'y a point que
ces quartiers-là!--mais j'aime aussi les autres, moins, il est vrai,
mais enfin je les aime. Oui, j'aime les grands boulevards avec leurs
rumeurs de foule, leurs cafés pleins, leur brouhaha de gommeux et de
coulissiers et j'en raffole, la nuit surtout, vers deux heures, alors
que passe sur l'asphalte la chasse désolée des filles.--Et puis, veux-tu
que je te dise, eh bien, moi qui suis réputé être exclusif dans mes
opinions, je me crois beaucoup plus éclectique et plus large que toi,
car en fin de compte, quelle qu'elle soit, riche ou pauvre, somptueuse
ou mesquine, je trouve que la rue est toujours belle! J'y jouis
démesurément, le soir, par exemple, quand étincellent aux flambes du
gaz, les lettres d'or collées sur le fronton ou sur les portes vitrées
des boutiques. Je les lis, j'apprends le nom du commerçant, je vois
qu'il est le gendre et le successeur d'un tel et je regarde par les
carreaux toute la famille, installée dans le fond, autour d'une table:
la maman qui ronronne, assoupie, les deux mains sur le ventre, le papa,
la fille, le gendre et successeur qui jouent au trente-et-un et jabotent
les yeux fichés sur leurs cartes. Ça me donne envie d'entrer, d'offrir
des rabais énormes sur le prix de leurs marchandises, d'apporter ainsi
un aliment inattendu aux niaiseries que ces gens vont se débiter jusqu'à
l'heure de la fermeture.

Oui, mon bon, voilà.--Et ces joies délicieuses de la rue, je les goûte,
le matin aussi, quand je flâne sur les trottoirs. Alors, j'examine les
fillettes qui ont découché et qui trottinent, secouant un tantinet leurs
jupes, baissant des yeux battus, faisant courir menu sur le bitume des
bottines pas fraîches.--Elles ont un je ne sais quoi d'allangui et de
pâlot qui révèle l'insomnie laborieuse de la nuit, un je ne sais quoi
dans leur linge encore propre mais un peu froissé, dans leur allure
ralentie, dans leur façon de porter la voilette et de relever la robe
qui indique la hâte d'un habillage, la gêne des ablutions qu'on n'a pu
pratiquer chez soi.

Dans le nombre, il y en a d'adorablement honteuses que mon sourire
paternel gêne bien un peu. Celles-là filent plus vite et, moi, tout en
les suivant des yeux, je m'offre des plaisirs intimes, j'évoque derrière
la grâce mutine de leur marche, des déceptions érotiques ou pécuniaires,
des désordres d'oreillers dans des chambres tièdes et, après le long
baiser usité en pareil cas, le secret contentement du Monsieur qui voit
enfin partir de chez lui la femme.

Vue ainsi, la rue est toujours splendide et toujours neuve. Elle
regorge, si fanée qu'elle puisse être, d'innombrables délices que bien
peu comprennent car les Saintes Écritures ont raison: la terre est
remplie de gens qui ont des yeux pour ne pas voir et malheureusement
nous faisons tous plus ou moins partie de ceux-là. C'est qu'il n'y a pas
à dire, mon vieux, nous sommes imbibés et saturés de toute une lavasse
de lieux communs et de formules! il nous faut du pittoresque, des
architectures à effet, des rues bizarres avec des clairs de lune, des
montagnes et des forêts, il nous faut des sujets de description qui
prêtent!--Ah! ils m'enquiquinent à la fin, tous ces gens qui viennent
vous vanter l'abside de Notre-Dame et le jubé de Saint-Étienne-du-Mont!
ah ça, bien, et la gare du Nord et le nouvel hippodrome, ils n'existent
donc pas!--C'est vrai ça, ils sont un tas de vieux baladins qui vous
sortent des enthousiasmes sur commande quand ils parlent des anciennes
basiliques ou de ces chalets en pierres de taille qu'ils appellent les
merveilles de l'art grec! Ils en ont plein la bouche! Eh, qu'ils aillent
au diable avec leur Parthénon! S'ils aiment ce genre de bâtisses-là,
qu'ils se plantent au milieu de la place de la Concorde, ils en auront
deux de Parthénon, un par devant et un par derrière; qu'ils s'installent
à demeure devant la Bourse, ils en verront un autre encore, égayé
pourtant car on a eu le bon sens de lui camper une horloge dans la
façade et de lui ficher des tuyaux de cheminée sur le toit. Ça rompt au
moins l'harmonie de ses grandes lignes bêtes!

Et dire que ça va continuer pendant des années encore, dire que des
générations entières d'artistes vont acheter des réductions de la Vénus
de Médicis, une bégueule qui a une tête d'épingle sur un torse de
lutteuse de foire! quelque chose de propre que cette dondon qui profite
de ce qu'elle a des bras pour se cacher le ventre! La Vénus que
j'admire, moi, la Vénus que j'adore à genoux comme le type de la beauté
moderne, c'est la fille qui batifole dans la rue, l'ouvrière en manteaux
et en robes, la modiste, au teint mat, aux yeux polissons, pleins de
lueurs nacrées, le trottin, le petit trognon pâle, au nez un peu
canaille, dont les seins branlent sur des hanches qui bougent!

O la chlorose des petites ouvrières et le fard allumé des fillasses qui
rôdent! ça m'excite et j'en rêve! quand on songe qu'à Paris nous ne
sommes peut-être pas plus de trois peintres qui pensions ainsi! et le
monde en est là et le Messie ne vient pas! Ah! si tous, tant que nous
sommes, nous n'étions pas gangrenés par le romantisme, si au lieu de
guérir notre infection, nous ne nous bornions pas à la blanchir, si l'on
inventait enfin un iodure qui puisse dépurer les cervelles d'artiste,
nous verrions, à coup sûr, bien d'autres beautés modernes qui nous
échappent!

Et Cyprien avalait des verres d'eau, se promenait de long en large
continuant à exhaler ses plaintes, à répéter ses espérances aux quatre
coins de la pièce.

André le laissait déclamer. Les tirades exaspérées du peintre
l'intéressaient. Elles lui rappelaient le temps où ils discutaient
pendant des journées entières. Aujourd'hui, Cyprien criait dans le
désert. André le contredisait le moins possible, s'étant depuis
longtemps aperçu que son ami était de ces gens qui, possédés par un
sujet, n'écoutent même pas les arguments qu'on leur oppose et
s'acharnent, sans souci des démentis et des répliques, à exposer leurs
doctrines et leurs systèmes.

André n'admettait point d'ailleurs toutes les idées de son camarade.
Partant d'un point de vue commun, épris, tous les deux, de naturalisme
et de modernité, tellement frottés l'un à l'autre, qu'ils avaient un
genre d'esprit semblable, une vision mélancolique de la vie, innée chez
Cyprien et graduellement développée par ses déboires et par ses échecs,
moins instinctive et plus factice chez André sur lequel peu à peu le
compagnonnage du peintre avait déteint, ils ne voyaient cependant pas de
la même façon. Ils se séparaient au premier chemin rencontré sur la
route qu'ils parcouraient ensemble. Leur tempérament différait.

Grand et blond, maigre et blême, Cyprien avait une barbe pâle, de longs
doigts effilés et pointus, une main remuante, un oeil gris aiguisé, des
cheveux hérissés de poils blancs. Il battait le briquet, en marchant,
usait le bas de sa culotte régulièrement trop courte et trop large aussi
pour ses tibias minces. Avec son dos un peu courbe et son épaule gauche
légèrement déjetée, il paraissait maladif et pauvre. Sa façon d'arpenter
les rues était pour le moins singulière. Il avançait par sursauts,
piétinait sur place, s'élançait tout à coup, ainsi qu'une grande
sauterelle, filait à toute volée, tenant son parapluie sous le bras
comme un magister, se frottant sans raison les mains.

Cyprien était bien l'homme de sa peinture, un révolté au sang pauvre, un
anémique subjugué par des nerfs toujours vibrants, un esprit fouilleur
et malade, obsédé par la sourde tristesse des névroses, éperonné par les
fièvres, inconscient malgré ses théories, dirigé par ses malaises.

Mal équilibré, versant à gauche et à droite, il était incapable de
produire une grande oeuvre, mais il avait par moments, une outrance, une
audace de peinture curieuse, une recherche souvent réussie d'effets
inosés, une note bafouante et cruelle sur la fille surtout, la montrant
telle quelle, avec les honteuses pourritures de ses dessous et les
corruptions opulentes de ses dessus.

Moins lymphatique et moins nerveux, moins rebellé et moins âpre, André
allait, lui aussi, de l'avant, mais bien qu'il s'emballât et prêchât
moins, il raisonnait davantage. C'était un garçon bien découplé, ni
gras, ni maigre, un peu jaune de teint comme les bilieux, le front court
et touffu, la petite moustache noire ébouriffée comme celle d'un chat,
le menton à fossette, rasé et bleu, les doigts spatulés et velus, l'oeil
doux avec de longs cils, la lèvre pâle et les dents mauvaises. Il était
bourgeoisement vêtu sans négligence et sans pose, appartenait à cette
race de gens qui ne se crottent jamais et dont les habits même râpés
semblent toujours neufs. Sous une apparence d'homme délibéré, il cachait
une timidité de jeune fille, une peur terrible du qu'en dira-t-on et du
ridicule. Il hésitait, dans les circonstances les plus simples de la
vie, à prendre un parti, oscillait, voyait des difficultés partout, les
résolvait parfois avec la bravoure d'un poltron et regrettait, deux
minutes après, la fermeté dont il avait fait preuve.

Il connaissait assez la vie pour vous démonter le mécanisme des vertus
et des vices de son prochain. Il vous expliquait clairement le caractère
de la femme des autres, désignait les mesures à prendre pour éviter
leurs supercheries et leurs traîtrises, perdait peu à peu sa lucidité
d'analyse dans son propre ménage ou bien quand il demeurait clairvoyant,
il parait le coup qui le menaçait, puis fatigué, il se découvrait et se
laissait frapper d'autant plus rudement par son adversaire qu'il l'avait
d'abord échauffé par la résistance.

Et ce bon sens et cette finesse si vite émoussés, si vite trahis, le
suivaient dans ses livres. Là, comme dans son existence, il était entêté
et faible sans juste mesure. Entêté devant une idée qu'il était décidé à
émettre, faible devant les difficultés qui se levaient lorsqu'il
s'agissait de lui donner un corps et de la rendre. Il persistait dans sa
volonté, mais il n'essayait même pas de tourner l'obstacle, se bornait à
l'épier, attendant prudemment une occasion, un moment propice. Au fond
il bloquait une oeuvre pour ne pas lui livrer assaut et une fois campé
devant elle, il se relâchait et s'acagnardait dans l'inaction. Bien
qu'il s'obstinât à ne pas entamer un chapitre autre que celui contre
lequel il se battait, il ne parvenait pas à réagir contre ses
défaillances, contre son ennui.--La chose, aussitôt commencée, le
lassait.--Il relisait le chapitre entamé puis se promenait, cherchant la
suite, finissait par feuilleter un livre et enfoncé dans un fauteuil,
loin de sa table de travail, il ne songeait plus à son oeuvre, absorbé
par celle des autres.

Il n'avait pas, au demeurant, le coup instinctif et furieux, le coup
inattendu et lancé droit de Cyprien, mais, d'un autre côté, n'eût été
son inconstance dans le travail, son apathie dans la vie, son
gnian-gnian dans l'attaque, il aurait créé une oeuvre moins brillante,
moins saccadée, moins accomplie au petit bonheur, mais plus sagement
conçue et plus solidement faite.

Avec les nécessités de ce tempérament impressionnable, avec ces
nécessités de quiétude et de bien-être, ce dégoût des choses acquises,
ce manque de ressort devant une résistance, ce caractère versatile et
mal assis, il avait forcément abouti, dans ses livres, à un ou deux
romans lentement piochés et douloureusement bâtis, et dans son
existence, à la placidité désirée du mariage, à l'amour bon enfant dans
une couche bourgeoise.

Avec les surexcitations de ses chloroses et ses lambinages maladifs,
Cyprien devait, dans son art, après avoir flâné, travailler, les jours
de secousse, dans un coup de feu; il devait forcément encore, dans la
vie après avoir longuement rêvé, chercher sur des literies de rencontre
l'apaisement de ses folies charnelles. Fortement échaudés, l'un et
l'autre, par les femmes, André n'y songeait plus qu'avec une certaine
douceur triste, Cyprien les considérait d'une façon ardente et inquiète.
Leurs oeuvres marquaient cette différence des caractères. Unis dans une
commune haine contre les préjugés imposés par la bourgeoisie, ils
s'encourageaient mutuellement, méprisant l'opinion de la foule, la
défiant, acceptant les insuccès, très à l'écart du monde des lettres et
des peintres, régulièrement éreintés par tous les journaux, par tous les
confrères qui leur reprochaient leur isolement et leur dédain. Leur
amitié d'enfance s'était affermie dans la lutte qu'ils soutenaient; ils
avaient toujours vécu ensemble et, à part quelques bisbilles venues à la
suite de cancans de femmes qui les avaient comme de juste divisés,
jamais aucune brouille, aucune querelle ne s'étaient élevées entre eux.

Il avait fallu le mariage d'André pour briser tout d'un coup l'intime de
leurs relations; ils se manquèrent désunis. L'épisode du dîner ne
laissait aucun doute sur les dispositions malveillantes de Berthe. André
ne vit bientôt plus son ami que chez les Désableau qui l'invitaient dans
l'espoir qu'il rentoilerait pour rien un portrait de famille. Ainsi
étaient justifiées les prophéties de Cyprien: pécore ignorante et
grincheuse, amis fichus à la porte, et enfin, éclatant comme la gerbe
finale, comme le bouquet de ces embêtements, le cocuage opéré par un
gommeux fade.

Ce fut pour André, du reste, un bonheur que de se retrouver près du
peintre, car celui-là soufflait avec ses fièvres, des ardeurs de travail
aux autres. Il poussait maintenant André, l'épée dans les reins,
n'acceptant plus l'excuse des habitudes rompues et du logement
fraîchement habité. Il le talonna de telle sorte qu'André se réattela à
son livre.

La machine semblait avoir réparé ses rouages mais elle fonctionnait avec
lenteur. Il s'appesantissait des journées entières sur une page, mais il
était, somme toute, très satisfait. La mise en train de son oeuvre était
terminée, il n'avait plus d'inquiétude, ne doutait pas qu'il ne pût
prochainement abattre de la besogne comme au bon temps et il passait des
journées charmantes de labeur et de flâne, s'escrimant à petits coups,
se frottant joyeusement les mains, s'installant au soleil sur sa
terrasse, fumant des cigarettes, regardant curieusement par les fenêtres
d'un Ministère situées vis-à-vis des siennes l'intérieur des bureaux,
des enfilades de cartons verts à poignées de cuivre, des tables de bois
noir, à casiers, des chaises de canne, des corbeilles, des cuvettes et
des carafes, des cabriolets pleins de fiches, des amas de dossiers
énormes. Il avait en face de lui, juste, deux employés enfermés dans la
même pièce, l'un dont on apercevait le profil joufflu, l'autre qui
voûtait un dos dont l'échine saillait. Puis, une tache blanche entrevue
au fond du bureau, derrière les vitres de la croisée, disparaissait,
ouvrant un jour sur une autre pièce et des gens entraient, des papiers à
la main, bavardaient, s'asseyaient sur des coins de table puis partant,
ils déplaçaient et remettaient de nouveau la tache blanche en place.

Ce mic-mac intéressa André. Il commençait à connaître les habitudes de
ses deux voisins. L'un d'eux, un homme de cinquante ans environ, l'air
minable et bénin, venait tôt, changeait de bottines et d'habit,
s'installait longuement, disposait en bon ordre ses crayons et ses
plumes, lisait le Petit Journal jusqu'aux annonces, mangeait un
croissant de deux sous à trois heures, réglait beaucoup de papier
jaunâtre. Celui-ci devait demeurer dans les lointains d'un Vaugirard ou
d'un Vanves quelconque, être marié et mal à l'aise dans son ménage. Il
sortait furtivement, dans la journée, revenait parfois avec un petit
paquet qui semblait contenir des chaussures d'enfants, et il recevait
des lettres à son bureau.

L'autre, plus jeune, arrivait tard, une serviette de chagrin sous le
bras, s'asseyait, morose et grognon, se barricadait derrière des
monceaux entassés de liasses, cachait les papiers qu'il gribouillait dès
qu'on ouvrait la porte et se sauvait de bonne heure. Celui-là devait
travailler au dehors et être célibataire, à en juger par sa hâte à
déguerpir, par les cure-dents de gargote qu'il mâchonnait tout en
écrivant.

Et au-dessous et au-dessus de lui, du haut en bas du Ministère, par les
hautes fenêtres du premier, par les croisées plus basses des autres
étages, par les lucarnes étranglées du faîte, André voyait des hommes
pareils fumant, écrivant, lisant des journaux, virant et tournant,
accouplés dans des pièces semblables.

Puis, il se fatiguait à contempler l'ennui de ces malheureux et, se
penchant sur la balustrade de sa terrasse, il plongeait au loin,
enfilait d'un coup d'oeil toute la rue qui arborait une allure de
bourgade lointaine avec son rond-point, triste comme la petite place
d'une Sous-Préfecture de dernière classe; ici et là, près d'un dépôt de
voitures que surveillait un vieillard boiteux, des cuisiniers d'hôtels
bâillaient dans leurs casaques blanches, échangeaient le bonjour avec
des cochers en train de donner l'avoine, avec des marmitons embusqués
derrière le grillage des croisées de cuisine, avec le commissionnaire en
vedette sur le seuil du marchand de vins.

Morne, le matin, et déserte le soir, la rue Cambacérès ne commençait à
s'animer que vers les onze heures. Alors une chaîne de garçons de
bureau, portant des mazagrans et des carafons de cognac, des oeufs sur
le plat, des bouteilles cachetées, des assiettes fumantes ou couvertes,
se déroulait depuis la boutique d'un mastroquet jusqu'au Ministère et
là, ils se rejoignaient, se groupaient, riant, les mains pleines, avec
un sergent de ville en faction près d'un tonneau de charbonnier, avec
les hommes de peine aux livrées bleu-lin, avec le cantonnier chargé
d'arroser la rue.

Puis, les visites d'abord rares, arrivaient maintenant en foule. Des
fiacres accouraient de tous les points et, s'arrêtant devant l'entrée
pavoisée d'un drapeau tricolore, vidaient sur le trottoir près de la
guérite inoccupée d'un factionnaire, des gens affairés qui portaient
sous le bras des journaux, des papiers, des livres, se perdaient sous la
voûte de la porte-cochère, ne reparaissaient plus que longtemps après,
consultaient leurs montres et semblaient embêtés, pour la plupart.

D'autres, comme des figurants et des machinistes qui connaissent les
escaliers de service des coulisses et de la scène, disparaissaient par
une porte voisine, par la petite porte du nº 9, semblable à l'entrée des
artistes de ce théâtre, et des mères-nobles, de vieilles dames aux
boudins flageolant sous leurs brides, venues pour quémander des pensions
ou des secours, apprêtaient sur le seuil leurs mines contrites et
préparaient leurs larmes.

Mais, c'était vers trois heures surtout que la hâte de la rue
s'accentuait. Une procession défilait d'importants Messieurs, des
Députés, des Sénateurs, des Préfets et d'autres Messieurs décorés de
ronds rouges sortaient des bureaux, leur serraient respectueusement la
main et s'éloignaient, arrêtés eux aussi, par des gens qui leur
parlaient avec déférence et le chapeau bas.

Dans cette rue silencieuse, malgré sa navette ininterrompue de monde,
dans cette chaussée où l'on entendait le roulement mou des fiacres sur
l'asphalte, certains jours de la semaine, un homme se promenait, coiffé
d'un melon de cuir noir, orné de ciseaux peints en blanc, une petite
caisse retenue sur l'épaule par une bretelle, chantant sur un mode
lugubre: v'là le tondeur, tond les chiens, coupe les chats et va-t-en
ville!--A d'autres moments, un «o vitrie» s'élevait prolongeant sa note
stridulée ou bien un repasseur, roulant devant lui sa petite meule,
remuait à chaque pas une sonnette, accompagnée, au loin, par l'aigre
solo qu'un fontainier jouait sur une corne.

Le mardi, vers quatre heures, un bruit nouveau dominait les autres. Des
voitures particulières emportant dans leurs caisses des flots de
toilettes claires, s'arrêtaient devant un petit hôtel à un étage,
contigu à la maison où logeait André et un vigoureux coup de timbre
retentissait, annonçant les visites, suivi de près par le choc lourd des
vantaux qu'on referme.

André commençait à classer les rumeurs diverses qui montaient sous sa
terrasse. La vie singulière de la rue Cambacérès lui arrivait de moins
en moins confuse, il voyait se dégager peu à peu de ces bâtisses
décolorées ou badigeonnées de jaune d'ocre une mélancolie de locaux
inhabités pendant des mois, aux persiennes et aux portes closes, une
banale opulence de pension de famille, une tristesse de rez-de-chaussée
que n'égaient aucune industrie et aucun commerce.

Une sorte d'ennui prévalait, l'ennui d'un lieu de passage, l'ennui de
gens ne demeurant point dans ce quartier et ne s'y rendant que par
contrainte et que par besoin; c'était, en dépit de la vie factice et
courte qu'insufflaient à cette rue les bureaux du Ministère, la teinte
lugubre d'une province morte.

André s'applaudit en somme de résider dans un quartier aussi recueilli
et aussi tranquille, mais Mélanie qui s'intéressait peu à l'atmosphère
spéciale de ces rues, se borna à trouver ce coin de Paris malhonnête. La
vie y coûtait deux fois plus cher que dans les autres, disait-elle, et
il fallait marcher pendant des heures avant que d'apercevoir un épicier
ou une fruitière. Elle assomma son maître de plaintes, déclara ne pas
vouloir aller au marché parce que toutes les paysannes étaient des
chipotières et des friponnes; elle ajouta enfin qu'elle achèterait
dorénavant ses provisions, le matin, en traversant le Gros-Caillou; à
l'entendre, les avenues situées derrière les Invalides, étaient un pays
de Cocagne où les commerçants vendaient à perte. André lui répondit
simplement qu'elle était parfaitement libre de trimballer, si bon lui
semblait, un panier plein pendant des lieues; quant aux économies
qu'elle prétendait réaliser par ce système, il y crut d'autant moins
qu'elle continua à exhiber, tous les deux jours, une interminable liste
de dépenses.

Libre de se pourvoir où qu'elle voudrait, Mélanie se tint parole et
s'attira de la sorte, dans le quartier d'Anjou-Saint-Honoré, la
réputation d'une râleuse. Une animosité extrême succéda aux plates
flatteries que les marchandes lui débitèrent par cupidité, les premiers
temps, puis, les querelles sourdes enflèrent et débordant des trottoirs,
entrèrent comme un flot d'eau grasse dans la loge du portier. Furieux de
ne pas faire le ménage d'André, excité par les colères des boutiques où
stationnait sa femme, le concierge brandit un règlement qui interdisait
de monter de l'eau et du bois et de secouer les tapis, après dix heures.
Ce fut entre la loge et la cuisine, une lutte quotidienne, un combat
acharné pour une goutte d'eau, pour une brindille de cotret, tombées
dans les escaliers.

André s'inquiéta, eut peur que ces collisions ne l'atteignissent. Il
ordonna à Mélanie de rester tranquille, graissa la patte du portier,
parvint à force de largesses et de petits soins, à obtenir une sorte de
trêve. Pour récompenser sa bonne d'avoir bien voulu remiser son humeur
chagrine, il écouta même des histoires à dormir debout qu'elle jugea
utile de lui raconter. Des garçons de bureau et même des employés du
Ministère lui faisaient de l'oeil dès qu'elle apparaissait sur la
terrasse. Elle affectait un courroux qu'elle n'éprouvait réellement pas,
étant flattée au fond de ces attentions qu'elle narrait, en les
déplorant, avec trop de détails.

André haussait les épaules; la vertu de Mélanie l'intéressait peu; ce
qu'il voulait surtout, c'est qu'elle n'ameutât point les curiosités de
la rue sur elle.

Il était payé pour savoir à quoi s'en tenir sur les rages jacassières
des boutiquiers! les potins et les calomnies que Cyprien rapporta, le
jour où il s'en fut surveiller le déménagement de son ami, avaient
dépassé, comme étiage, toutes les crues des sottises connues.

Du charbonnier chez la fruitière, de la fruitière chez le boulanger, du
boulanger chez le pharmacien, ç'avait été un assaut de malpropretés et
d'insultes. L'opinion de tous ces gens se rencontrait avec celle de M.
Désableau. André entretenait une modiste, on la dépeignait même, tout le
monde l'avait vue, une blonde fatiguée qui manquait de dents. C'était
avec elle qu'il mangeait tout l'argent de son ménage: il laissait sa
femme se morfondre dans un coin, une pauvre petite femme qui avait l'air
si honnête et si doux!--Je te l'aurais fais marcher, moi, à la place de
sa bourgeoise, disait l'une.--Eh, vous ne l'auriez pas fait marcher plus
qu'une autre, ripostait une voisine que son mari rouait de coups et, la
marchande, tout en abusant de leur dispute pour les mal servir, les
mettait d'accord en affirmant que tous les hommes étaient bons à jeter
dans le même sac!--Et, c'étaient, chaque jour, de nouvelles découvertes
saugrenues, des rapports lointains, qu'on apercevait entre le départ
d'André et des histoires d'abandon, insérées dans les journaux,
c'étaient des thèses soutenues par d'intarissables cancanières, des
allusions aux autres ménages de la rue, des médisances effacées et
ravivées soudain sur l'un et sur l'autre. La maîtresse de ce gars-là
c'est une écuyère, déclara péremptoirement le boulanger qui sut qu'André
écrivait, et il citait, à l'appui de son dire, des bavettes nébuleuses,
des arguments qui ne prouvaient rien. Où ils étaient tous du même avis,
par exemple, c'est quand ils prétendaient qu'André avait bien la figure
de ce qu'il était. Le malheureux se serait sauvé pour ne pas payer ses
dettes, qu'il n'aurait point accumulé sur lui plus de fureurs et plus de
haines.

Puis, un beau soir, dans ce concert d'imprécations, la concierge,
échauffée par le cassis, donna sa note. Elle révéla des détails
inattendus sur la femme d'André; alors, les langues qui commençaient à
s'arrêter, tournèrent de plus belle. Elle avait un amant, on l'avait
entrevu, la nuit, alors qu'André le reconduisait, en l'éclairant. Sans
nul doute ils étaient tous de connivence, l'amant était le fils d'un
capitaliste, il entretenait le mari et la femme. André était un fainéant
et un sagouin, un homme sans profession, un journaliste, un flâneur qui
trafiquait des femmes. Alors Berthe eut la réputation d'une dévergondée
et d'une hypocrite. Son teint pâle qui fut d'abord celui d'une pauvre
femme qui se ronge les sangs parce que son mari la délaisse, devint
l'ignoble lividité d'une fille épuisée par la noce, puis il y eut encore
un revirement en sa faveur, c'était cet horreur d'homme qui l'avait
corrompue! Elle appartenait à une bonne famille; M. Désableau, son
oncle, avait l'air d'un Monsieur respectable et les injures qu'il avait
déversées sur André, en présence de plusieurs personnes, montraient bien
le mépris que lui inspirait le mari de sa nièce.

Cyprien demeura interdit. Il regarda, résigné, vider ce tombereau
d'infamies sur son camarade. Les calomnies s'échappaient maintenant de
toutes les boutiques, s'attardaient sur tous les trottoirs et, de là,
s'amassant dans la loge des concierges, se répandaient dans les cours,
entraient comme une fumée fine sous la porte des paliers, emplissaient
les cuisines, accompagnaient les bonnes dans les salles à manger de
leurs maîtres, envahissaient jusqu'aux alcôves.

Les boutiquiers se vengeaient ainsi de l'hiver subi; comprimés dans
leurs cages, les portes fermées, n'ayant même pu se ménager des
éclaircies, en frottant avec les doigts la buée qui leur voilait la rue,
ils s'étaient morfondus derrière les fougères d'argent dont la gelée
étamait leurs vitres; les racontages des bonnes n'avaient pu les
rassasier; aux aguets derrière leurs comptoirs, ils avaient en vain
tenté de suivre de l'oeil les passants et de cracher dans le dos des
personnes qui les faisaient vivre.

La contrainte que le froid leur imposa, les rendit féroces. Toutes les
mesures qu'André avait imaginées pour étouffer l'éclat de son malheur,
ne servirent de rien. Pendant quinze jours, il ne fut question que de
son départ et Cyprien qui lui narra, en les émondant, les ineptes
âneries qu'on dégoisait sur son compte, aurait pu ajouter encore, s'il
l'avait su, que lui-même n'avait pas été plus épargné. Il était le
confident du mari, un monsieur de son espèce, vivant sans doute aux
dépens des filles. Le boulanger, lui, opinait dans un sens un peu
différent. Il admettait volontiers que le peintre fût une canaille, mais
il pensait que c'était lui qui avait séduit la femme d'André. Il étayait
du reste son dire de raisons profondes basées sur l'amitié qui liait les
deux hommes. On n'est jamais trompé que par ses amis, disait-il; mais,
alors, dans ce cas-là, André n'était plus qu'un jobard, un mari qu'on
pouvait plaindre et non attaquer. Cette supposition parut inadmissible;
une partie du voisinage hésitait pourtant, mais la concierge ayant
affirmé que Cyprien, vu de dos, ne ressemblait pas à l'amant qui
possédait, autant qu'elle avait pu les apercevoir dans la nuit, des
épaules plus larges, eut gain de cause. On se contenta d'envelopper dans
la même réprobation, André, Cyprien et Berthe; on expliqua subitement
les causes pour lesquelles ce ménage changeait si souvent de bonne et
comment il en était finalement privé. Une fille qui se respectait
quittait cette maison au bout de huit jours. Si peu dégoûtée que pût
être la dernière qui ressemblait pourtant à une vraie catau, elle avait
eu des hauts de coeur et en avait rendu de dégoût son tablier! Une
véritable maison de passe, conclut le quartier en choeur; on ne savait
réellement à quoi songeait la police, en tolérant des saletés pareilles!

André eut d'abord la tentation d'aller casser une canne sur le nez du
boulanger et de la portière, puis il réfléchit que ce serait stupide et
qu'il aurait tous les torts. Il ragea et se tint tranquille. Il était
arrivé au bout de quelque temps, à un solide et calme mépris pour ces
bélîtres, quand les disputes de Mélanie et du concierge réveillèrent ses
fureurs et lui firent appréhender, dans sa nouvelle rue, une semblable
explosion d'ordures; il ne respira et ne reprit véritablement son
assiette que lorsque les querelles parurent avoir désormais pris fin.

Une, deux, trois semaines, s'écoulèrent encore. Il entra dans une
période complète de quiétude, travailla d'arrache-pied et, à l'abri des
revendications de Berthe et des Désableau qui acceptaient les conditions
posées par le notaire, isolé des relations ennuyeuses et des corvées du
monde, allégé des tracas du ménage, savourant la paix d'un homme
constamment déboutonné et en pantoufles, il rappela peu à peu ses manies
de garçon, s'épanouit dans un bonheur de sans-gêne et de bonne chère; il
se trouva, en un mot, parfaitement heureux.



VI


Alors la crise juponnière vint.

Cette tranquillité qu'il avait reconquise à si grand'peine, fit place à
un indéfinissable malaise qui s'accentua et aboutit à une sorte de
spleen qu'il attribua aux allanguissements du printemps et aux troubles
nerveux qui l'accompagnent.

L'aversion de son intérieur qu'il avait tant choyé, se montra. Irritable
et agacé par le moindre bruit, il ne tenait plus en repos et, s'ennuyant
à mourir chez lui, il sortait, et s'ennuyant davantage, au dehors, il
rentrait et tombait harassé sur un fauteuil. Il restait, immobile, sans
force pour secouer la torpeur qui l'accablait, attendant pour se lever
que les plantes des pieds lui fourmillassent et qu'engourdie, et devenue
inerte et comme paralysée, la main servant d'appui à sa tête, le picotât
d'une façon presque douloureuse.

Il se raisonna, se fermant volontairement les yeux, s'égarant de parti
pris, craignant de mettre, en se tâtant, le doigt sur la plaie qu'il
sentait se rouvrir et le tirer. N'était-il donc pas heureux? Maître de
ses actions, bien dorloté et bien nourri, il menait en somme la même
existence béate qu'avant son mariage, au moment où il avait eu les
moyens de s'offrir une bonne. Il s'avoua, lassé de ces subterfuges, que
cette existence n'était plus la même que celle de jadis, qu'il y avait,
en plus ou en moins, quelque chose qui la modifiait du tout au tout sous
une apparence égale.

Le mariage se dessina enfin, distinctement, devant lui. Il s'interposa
entre sa vie présente et sa vie passée. Ainsi que ces verres qui
déforment les objets qu'ils réfléchissent, il brouilla et gâta l'image
d'égoïste bien-être qu'il avait autrefois goûté et qu'il espérait goûter
encore. L'aveu lui échappa, la femme manquait.

Ah! Cyprien avait beau dire, l'on ne pouvait ainsi vivre seul!--La crise
juponnière qui éclata alors qu'André fut délivré de sa première stupeur
et qu'il n'éprouva plus d'inquiètes sollicitudes pour le fonctionnement
de son existence réorganisée et remise à neuf, fut mûrie et hâtée encore
par les condoléances de Mélanie. Elle jugea, en effet, nécessaire de lui
demander chaque fois qu'il recevait une lettre, des nouvelles de sa
femme. Au fond, elle redoutait que Madame ne se portât mieux et ne
revînt prendre la direction du ménage. Il était probable que, dans ce
cas, elle réglerait les dépenses et congédierait le sergent de ville que
Mélanie avait amené, à ses heures de libre, dans le logis, pour cirer
les parquets, nettoyer les carreaux et fumer le tabac d'André; mais,
comme le nez de son maître pointait chaque fois qu'elle lui parlait de
sa femme, Mélanie conclut que Madame n'allait pas mieux, et retenant le
nom de la maladie qu'André lui avait cité, à tout hasard, elle consulta
l'herboriste du Gros-Caillou qui fut d'avis que la patiente trépasserait
un jour ou l'autre.

Rassurée, Mélanie crut néanmoins de son devoir de continuer ses
jérémiades et après avoir activé la crise, elle contribua à l'aggraver.
André s'amollissait maintenant dans une fainéantise traversée de réveils
et de rages lorsqu'il était chez lui, seul, mais à l'heure du dîner, un
profond découragement succédait à ses colères. Il mangeait vite et sans
faim, ainsi qu'un homme qui se dépêche d'accomplir une corvée. Les coups
de timbre appelant Mélanie sonnaient à la file et avec une telle
rapidité qu'elle demeurait béante, le cou gorgé de soupe, lorsqu'il
réclamait le fromage et le dessert. Il songeait, le nez sur un livre,
qu'il ne lisait point et, une fois le repas terminé, il emportait son
volume avec lui et allait s'affaler sur un fauteuil, dans son cabinet de
travail.

Les soirées qui s'allongeaient en clarté le désespérèrent. L'état aigu
de la crise se déclarait, le soir surtout, comme la fièvre qui reprend,
dès le crépuscule, le malade fatigué par la vie du jour. C'était moins
la hantise des spectacles lubriques qu'une appétence nerveuse vague,
qu'une rêverie confuse. Il désirait la femme, non pour l'étreinte
charnelle de son corps, mais pour le frôlement de sa jupe, la cliquette
de son rire, le bruissement de sa voix, pour sa société, pour l'air
enfin qu'elle dégage. Sans elle, son logement lui semblait maussade.

Incapable de tout travail, fatigué par toute lecture, opprimé par un
accablement sans fin, torturé par les sourdes rébellions de la nature
qui s'insurgeait contre cette vie cloîtrée, il regardait le jour tomber
peu à peu et il éprouvait dans cette détresse que verse la brune, une
triste et consolante pitié, il sentait comme une sorte de doux appui qui
lui venait.

Des rêves de garçonnet, des fraîcheurs niaises de galopin éclosaient
dans ce navrement. Il avait eu, de même que bien d'autres, des idéals
tués sous lui, et des souvenirs d'amours enfantines se réveillaient tout
d'un coup chez ce sceptique.

Une jeune fille qu'il n'avait pourtant pas aimée ainsi qu'il est convenu
qu'on aime dans les romans, mais qui lui avait plu, qui avait été la
première à le charmer, au sortir du collège, l'obséda. Il se remémora
avec une vivacité étonnante d'impression, des journées à la campagne,
des tête à tête, un peu en avant des parents soupçonneux, des rires
étouffés, des bêtises de fleurs cueillies, toute une cour passionnée qui
lui avait fait hausser les épaules plus tard, au moment où elle s'était
mariée.

Il se rappela plus nettement encore une certaine scène, un soir. Tandis
que la famille jouait à la bouillotte, dans le salon, ils étaient allés
se promener dans le parc, sous des châtaigniers. Elle s'était assise sur
un banc, dans l'ombre, et lui avait dit, d'une voix changée: Assieds-toi
là--et, ils étaient restés sans souffle, elle chassant du bout du pied
les écales sèches des châtaignes, lui, les mains tremblantes et le coeur
battant, ne sachant s'il devait oser ou se taire. On les avait ramenés
et la jeune fille avait été fortement grondée. La famille avait
certainement cru à une intention d'accident qu'il n'avait pas eue pour
sa part.

L'évocation de cette scène était si exacte, si claire, qu'André
ressentait le même frisson, la même gêne qu'au moment où elle s'était
passée.

Suivant cette filière de souvenirs, il supprimait d'un coup la brèche
creusée par le mariage de cette jeune fille entr'eux et il se figurait
que l'ayant épousée, il coulait avec elle une existence de douceur et de
paix, puis, revenu à lui, il se traitait d'imbécile et d'enfant,
allumait la lampe qui dissipait, avec sa clarté, toutes ces rêveries
flottantes et soudainement mises en émoi depuis près de quinze ans
qu'elles sommeillaient et semblaient mortes.

Mais la gaieté de la lumière n'empêchait pas son esprit de songer
encore. Si l'obscurité aidait à retrouver les souvenirs les plus
lointains, la lumière les rajeunissait, les rendait plus rapprochés et
plus précis. André, sautant même brusquement, d'une époque à une autre,
enjambait les années intermédiaires, les amours de hasard, et
l'association des idées s'établissant forcément entre les deux seules
filles honnêtes auxquelles il avait fait la cour, sa pensée s'arrêtait
de nouveau à Berthe.

Elle se levait maintenant devant lui et éloignait comme d'un geste tous
les souvenirs qui voguaient et sombraient lentement dès son approche.
C'était elle, elle seule qui dominait. Il la fixait, la voyait telle
qu'elle était, et à force de la fixer, il finissait même par ne plus la
voir d'une façon distincte. Il y avait un moment où, positivement, il
cherchait à se représenter son visage. Une nouvelle fureur l'animait
contre elle et contre son amant, puis quand la sensation s'émoussait par
sa violence même, il était étreint par de lâches regrets. Ah! décidément
il eût mieux valu rester avec elle. Il n'aurait pas été en somme le
premier à qui pareille aventure fût advenue. C'était un rôle ridicule!
eh bien après? c'était l'opinion du monde qui ne se préoccupe ni du
caractère, ni des besoins des individus et jauge avec la même verge
toutes les espèces. Si c'était à recommencer il se serait raisonné, il
aurait accepté l'association d'indulgence mutuelle si fréquente dans les
mariages de Paris. Ils seraient demeurés bons amis, se pardonnant de
mutuelles frasques, mettant chacun du sien, pour se rendre l'existence
paisible; il ne serait pas réduit à vivre ainsi seul!--et, il
s'assoupissait dans des rêveries incohérentes où défilaient des
cajoleries de femme en quête de pardons, et des soins d'honnête
garde-malade, des rêveries souriantes et légères, qu'interrompaient
brusquement des pas montant l'escalier, des pas qui lui frappaient dans
la poitrine et qu'il arrivait à prendre, mal réveillé, pour des pas de
femme, pour les pas de Berthe. Ah! si elle avait l'idée de venir sonner
à sa porte; le prétexte à inventer pour une visite était si facile! il
lui pardonnerait; une fois entrée chez lui, ça se ferait tout
naturellement; l'on arriverait bien à s'accorder et à s'entendre!

Puis il avait un soubresaut et, dégrisé, il s'injuriait, et, retombant
dans ses pensées qui, détachées maintenant de l'image autour de laquelle
elles gravitaient, divergeaient peu à peu, s'écartaient de Berthe et
tournant malgré tout dans le même cercle, revenaient à leur point de
départ, à la femme, il songeait alors à la période de sa vie restée
jusqu'ici dans l'ombre, il évoquait ses anciennes liaisons et
invinciblement il s'arrêtait à Jeanne, à une maîtresse qu'il avait
possédée quelques années avant son mariage.

C'était la première fois depuis bien longtemps que ce souvenir
l'assaillait. Elle seule, était demeurée dans un coin de sa cervelle
comme une brave et curieuse fille, une petite ouvrière un peu
incompréhensible, très corrompue ou très naïve, mais, dans tous les cas,
attachée où elle broutait et tendre. Ils s'étaient fâchés pour une
vétille, et fière et susceptible comme elle était, jamais plus depuis il
ne l'avait revue.

Son visage, il se le rappelait à peine. Autant la figure de la jeune
fille avec laquelle il avait filé un amour chaste, se dressait devant
ses yeux, très nette, avec cette puissance de vision que prennent les
souvenirs de l'extrême jeunesse, autant la physionomie de cette femme
qui avait couché près de lui, pendant des mois, s'obscurcissait à mesure
qu'il s'attachait à la mettre en pleine lumière. Il revoyait certains de
ses traits, mais l'ensemble dansait. Vaguement, au plus, il apercevait
en se recueillant, des yeux vifs et fureteurs, une taille mince et
souple, une tournure élégante dans une petite robe, un bout de nez
retroussé sous des cheveux blonds, d'adorables bras, un pied effilé, des
mains mignonnes, une laideur agaçante et sournoise, mais quelqu'effacée
et quelqu'incomplète que fût l'image qui se présentait à lui, il sentait
qu'entre mille, dans la rue, il la reconnaîtrait.

Soudain, dès que son esprit se fut arrêté sur Jeanne, il n'en bougea
plus. Fatigué de songer à sa femme dont les grâces avivées par
l'absence, lui avaient paru plus charmantes qu'elles n'étaient en
réalité et dont l'évocation lui laissait, malgré tout, de sourdes
colères, il en arrivait fatalement à se raccrocher au souvenir de la
seule maîtresse qui l'eût attiré et le même phénomène se reproduisait.
Il ne se remémorait plus que les qualités de Jeanne, parvenait à les
trouver supérieures à celles de Berthe, moins idéalisée par une absence
plus courte, et renversée d'ailleurs de son piédestal dès que la scène
de leur rupture venait se poser comme un point ferme dans toutes ces
fluctuations du rêve.

Qu'était devenue cette fille? délicate et frêle, elle avait jadis
l'inquiétante pâleur d'une parfumeuse; elle était morte sans doute et,
subitement, il fut pris d'un attendrissement puéril pour cette femme
qu'il n'avait, à proprement parler, jamais aimée; il s'étonna de n'avoir
point songé plus tôt à elle et il se faisait ces réflexions que la vie
est vraiment bizarre, qu'on a joint son existence à celle d'une autre,
qu'on s'est tout raconté, tout dit, qu'on s'est ouvert, l'un à
l'autre--l'homme du moins--et puis, qu'au bout de quelques années,
l'oubli a tout effacé et que l'on n'a plus rien de commun ensemble.

Il eut presque les larmes aux yeux lorsqu'il se répéta que Jeanne devait
être morte, et, se rappelant leurs nuits blanches dans le même lit, il
s'avouait qu'il eût mieux agi en concubinant avec elle, comme elle
l'avait elle-même souhaité un jour. Il n'eût été ni plus malheureux, ni
plus cocu; et, mélancoliquement, il se disait: j'ai depuis longtemps
atteint l'âge où les apparences d'affection suffisent; en admettant même
qu'elle ne m'ait jamais aimé, si elle avait bien appris son rôle, ça
m'aurait amplement satisfait.

Et, ces soirs où les humeurs noires le désolaient, il se couchait de
bonne heure, traînait devant ses bibliothèques, à la recherche d'un
livre rentrant dans l'ordre des pensées qui l'agitaient. Il eût voulu en
trouver un qui le consolât et renforçât en même temps son amertume, un
qui racontât des ennuis plus grands et de la même nature pourtant que
les siens, un qui le soulageât par comparaison. Bien entendu, il n'en
découvrait pas; il s'emparait alors d'un volume au hasard, s'étendait
sur son lit et, incapable de comprendre ce qu'il lisait, il rêvassait
encore, remâchait et ruminait ses embêtements, avait hâte de dormir pour
oublier et il restait poursuivi, même dans son sommeil, d'un indécis
ennui qui le faisait tressauter, tout à coup, avec cette angoisse
terrifiante de quelqu'un qui dégringole un escalier, en rêve.

Ces crises juponnières se rapprochaient de plus en plus fréquentes.
Autrefois, elles le traquaient pendant un jour ou deux et
disparaissaient durant des semaines entières; aujourd'hui elles
s'éternisaient et lorsqu'elles paraissaient avoir enfin quitté la place,
elles surgissaient de nouveau sous le plus futile prétexte de pensée.

André se demanda si la chasteté de ses sens devenus tardifs, ne
contribuait pas à le jeter dans ces phases de découragement et de
tristesse.

De même que ces malades abandonnés qui, devant l'annonce d'un médicament
infaillible, se persuadent avant même d'en avoir usé et malgré les
déboires qu'ils ont endurés déjà devant des réclames semblables, que
celui-là est plus actif et que, seul il aura la vertu de les remettre
sur pieds, André eut une minute de joie et se crut sauvé. Il voulut
tâter de noces guérissantes, s'aiguisa les sens par des souvenirs
lascifs et, à diverses reprises il se livra, par raison, à de
consciencieuses ribotes.

Il obtint, en effet, une espèce de soulagement; il rentrait chez lui
brisé et dormait d'une traite. Le lendemain il se sentait quelque
lourdeur de tête, mais les jupes ne le tourmentaient plus. Ses désirs de
tendresse demeuraient bien inassouvis, mais ils criaient moins haut dans
la chair repue. André fut enchanté de son expérience et il la renouvela
jusqu'à plus soif. Alors, les aspirations un moment domptées, reparurent
et s'imposèrent, à nouveau, plus vives. Il avait forcé la dose de ce
calmant qui l'irritait maintenant comme ces potions trop fortement
opiacées dont les effets deviennent contraires à ceux qu'aurait produits
une quantité juste. Loin de l'égayer, ces amours au grand trot,
l'affligèrent; ses ennuis devinrent même plus impérieux et plus aigus,
dans cette langueur de cerveau que laissent après eux les excès
charnels. La comparaison s'établissait forcément entre Berthe, Jeanne et
ces femelles qui levant la chemise et la jupe d'un coup, pressaient
l'extase, se dépêchaient de le renvoyer pour descendre dans la rue ou
dans le salon, s'ingurgiter des verres de vin ou de bière. Il ne
trouvait chez elles l'apparence ni d'une sympathie, ni d'une politesse,
d'un plaisir quelconque, encore moins.

Des souvenirs de collégien lui revenaient, des souvenirs bêtes à le
faire pleurer. Il quittait le boulevard Bonne-Nouvelle, un soir, et se
faufilait dans une de ces rues infectes où les plombs en saillie sur les
murs, soufflent, par tous les temps, les odeurs vomitives des vieux
choux-fleurs. Il s'avançait avec l'un de ses amis, à petits pas, dans
ces sentes noires où deux becs de gaz clignotant à la hauteur des
premiers étages, éclairent de lueurs sales des rebords de fenêtres
encombrés de pieds malades de véroniques et de giroflées, de pots de
moutarde pleins de persil et d'eau, de langes trempés, de blouses
déteintes et séchant sur des cordes; là, trois ou quatre femmes, tendant
de gros ventres sous des robes mal attachées et trop courtes du devant,
montrant des têtes barbarement enluminées aux joues, causaient
entr'elles, en rond, sous un réverbère.

Le coeur défaillant, ils avaient écouté l'invite de ces raccrocheuses.
Ils hésitaient, pris de peurs horribles, de hontes subites, de défiance
contre cet inconnu où ils entraient, puis, tous deux s'étaient fait
violence et ils avaient poliment offert, ainsi qu'à des dames, le bras à
ces dondons, stupéfiées par ces belles manières. Les couples avaient
ainsi traversé la rue, exhibant une fuite grotesque de dos étriqués de
jeunes hommes et d'épaules énormes de commères qui marchaient en
cahotant, comme des canes.

Une fois isolé dans une pauvre chambre, mal éclairée par un bout de
chandelle, devant un lit défait et une cuvette en permanence sur le
carreau, une envie de se sauver avait empoigné André. Ses désirs de
collège ne le chauffaient plus.--L'acte brutal était là.--La crainte de
paraître enfantin et niais ajoutait encore à ses angoisses.

Il était heureusement tombé sur une brave femme que cette jeunesse avide
et troublée intéressait. Elle eut pour lui une certaine bonne grâce, un
accueil presque maternel; elle lui vida sa petite bourse, en faisant
appel à son bon coeur, lui vola une bouteille d'eau de Cologne qu'il
avait apportée par mesure d'hygiène et, avec de douces paroles et de
gros baisers, avec des soupirs bruyants et des joies feintes, elle
l'avait mis à l'aise et étourdi.

Il descendit ainsi que son camarade de ce bouge, dans la rue, pensant:
ce n'est donc que cela! s'évertuant, malgré tout, à se monter la tête, à
s'imaginer qu'ils avaient épuisé des ivresses ardentes. Par bravade,
chacun amplifiait le récit de son allégresse. Ils regardaient les
passants avec plus de fierté maintenant. Ils étaient des hommes! ils
affectaient des allures de mauvais sujets, auraient voulu crier leur
aventure à tous les gens de la terre et rencontrer un ami, une
connaissance, pour les mettre au courant de leurs hauts faits!--Parfois,
cependant, une appréhension terrible les tenaillait, celle d'avoir gagné
un incurable mal, un mal à vous ravager le cuir chevelu et à vous manger
le nez, mais l'enthousiasme qu'ils entretenaient, l'un l'autre, et
qu'ils chauffaient à mesure qu'il menaçait de refroidir, les absorbait
encore. La désillusion n'apparut vraiment que lorsque, s'étant séparés,
chacun était rentré s'étendre sur sa couchette.

André songeait qu'à trente ans sonnés, il était revenu à la passade de
ses dix-huit ans! Après avoir roulé de toutes parts, il était revenu à
ses débuts dans l'amour!--Il payait plus cher, allait dans les cafés
convenables au lieu de s'attabler dans des cabarets, mais les
consommations étaient les mêmes, toutes laissaient un arrière-goût
d'aigre, une soif nouvelle de douceurs propres.

La répugnance qui le prit accéléra encore sa hâte de posséder quelque
chose de féminin qui simulât un plaisir, une grâce. Ces pîtresses de
foire jouaient pas trop mal leur rôle. Elles ne le déridaient plus,
maintenant que devenu moins fringant et moins jeune, il perdait plus
difficilement la tête au moment convenu.

Sa femme si froide lui semblait passionnée à côté de ces histrionnes,
mais ici et plus vivement encore le souvenir de son ancienne maîtresse,
ses frémissements, ses pâmoisons, lorsqu'il la dodelinait entre ses
bras, le hantèrent. Ah! le sang lui dansait pour de bon dans les veines
à celle-là et le cours de ses extases n'était pas réglé d'avance!

Ne pouvant savoir si elle était vivante ou morte, il aspirait après une
fille semblable, après une nouvelle maîtresse, puis il s'avouait qu'il
n'était plus d'âge à séduire une femme.

La pensée d'aller échanger de discrets signaux au travers des vitres
d'une boutique de modiste ou de cordonnière, de se laisser rabrouer à la
porte, de perdre son temps à de tels essais, la crainte d'être ridicule,
l'arrêtaient. D'ailleurs, il n'avait que peu d'illusion sur ses charmes.
Il savait ne pas avoir ce je ne sais quoi qui fait qu'un homme même
infirme et laid enjôle immédiatement une femme. Il connaissait assez la
vie pour ne pas ignorer que l'intelligence, que la distinction ne sont
que de maigres atouts auprès des filles qui se toquent du plus affreux
goujat parce qu'il a l'oeil polisson ou féroce, qui s'en énamourent
jusqu'à la folie pour des motifs qu'elles ne parviennent pas à démêler
elles-mêmes.

Sa timidité s'accroissait, du reste, à mesure qu'il réfléchissait aux
difficultés de l'entreprise. Il avait assez pourtant des rôdeuses
payées, il voulait s'adresser maintenant à des fillettes qui gagnent
leur pain d'une façon autre, aux ouvrières qui choisissent un amant et
ne lui sont infidèles que par boutades, selon les époques des termes, ou
les rencontres qu'elles font au sortir de leurs magasins.

Alors que se trouvant, vers huit heures du soir, par hasard ou par suite
d'une course, sur la place du Carrousel, il voyait les petits trottins,
échappés de leurs ateliers, regagner deux à deux, les quartiers de la
rive gauche, riant et marchant bon pas, il les suivait tristement de
l'oeil. La blondine, celle qui était à droite et qui tricotait si
joliment des jambes, eût bien fait son affaire; elle avait la mine douce
et semblait disposée à rire. Il est vrai que ces saintes nitouches-là
sont pires que les autres et que ce sont elles qui daubent et poivrent
le plus congrument un homme!

Il s'asseyait parfois sur les bancs de pierre du pavillon de Turgot et,
là, sans s'occuper de ses voisins: des ouvriers en train de lire le
journal et de dormir, des placiers de commerce se reposant et s'essuyant
le front près de leurs boîtes, des personnes enlevant des bottines qui
leur gonflent les pieds, ou bien des vieux ménages humant le serein, le
mari les deux mains appuyées sur une canne, la femme tenant un panier
sur ses genoux, il regardait couler la foule, filer les voitures de
maîtres et les fiacres, brandiller les charrettes de louage, pleines de
meubles, tirées à la bricole par devant et poussées à bras par derrière,
et il se répétait que parmi tous ces gens qui se croisaient et se
pressaient, à cette heure, beaucoup se rendaient sans doute auprès d'une
femme. Toutes, si laides et si mal bâties qu'elles soient, ont un homme
qu'elles satisfont et bichonnent tout en le trompant, pensait-il aussi
en assistant au froufrou des jupes; les fillettes en tablier courant en
avant de leurs mères, les cheveux blonds retroussés sur le front par un
peigne et tombant sur le cou en gerbes, les mains poudreuses et les
joues barbouillées de récentes larmes, l'aidaient même à rêver. Il
voyait dans ces morveuses qui s'affineront avec l'âge, la souffrance
future des mômes qui grandiront pour devenir à mesure plus bêtes.

Complètement abattu, les mains posées à plat sur les cuisses croisées,
il contemplait le merveilleux et terrible ciel qui s'étendait, au soleil
couchant, par delà les feuillages noirs des Tuileries; il contemplait
les taches crues des bâtiments neufs, le petit arc de triomphe découpé
et pomponné comme un théâtre de marionnettes et presque collé, ce
soir-là, sans perspective et sans air autour, contre les ruines dont les
masses violettes se dressaient, trouées, sur les flammes cramoisies des
nuages.

Puis son regard descendait et, vaguant autour de lui, se fixait sur le
malheureux soldat en sentinelle. Il suivait son pas égal le long du
Louvre. Est-ce que ce lignard ne possédait pas une payse, une fille
quelconque qui lui laçait les bras autour du corps, lui versait, à la
régalade, de gros baisers sur le cou, ou lui effilait par amitié la
moustache, sur un lit de sangle ou dans le coin d'une cuisine? il devait
être bien heureux celui-là. On l'attendait au moins quand il était
libre!--puis André haussait les épaules, s'avouait stupide, car enfin,
mieux valait crever que de mener la déplorable vie de ce pauvre
diable!...

Ces soirs-là, il finissait par se traîner jusque chez lui, avec cette
sorte d'hébétude des gens qui, après avoir pleuré pendant des heures,
s'engourdissent dans une torpeur presque douce.

Une fois couché, par exemple, sa blessure le travaillait encore. Il
repartait de plus belle, dans ses rêves navrés. Il enviait, en dernier
ressort, ceux qui, gorgés d'une femme, ne savent comment se soustraire à
ses caresses. Jamais femme ne l'avait poursuivi, il en était à connaître
encore le supplice de ce qu'on nomme vulgairement un crampon. Toujours,
il avait été lâché, le premier, jamais il n'avait su s'attacher une
maîtresse.

Après s'être applaudi de n'avoir jamais connu de tels embarras, après
avoir même blagué des camarades qui étaient relancés par leurs
amoureuses, maintenant, il les jalousait.

Dans ses moments de lucidité, il cherchait un remède qui jugulât la
maladie dont il souffrait. Le seul qu'il imaginait, séduire une fillette
presque sage lui paraissant impossible, il était forcément obligé
d'aspirer, comme jadis, après une fille qui lui appartiendrait en commun
avec beaucoup d'autres. Il aurait son jour et elle le recevrait bien,
sachant qu'il était une pratique régulière et qu'il prenait poliment
livraison des plaisirs qu'il venait acheter. Persuadé enfin que la
possession d'une femme à soi seul, à Paris, était chose impraticable, il
se décida à adopter cette combinaison, tentant de se convaincre avec
force arguments à l'appui, que s'il avait eu l'aversion des roulures,
c'était simplement parce qu'au lieu d'aller toujours chez la même, il en
visitait, chaque fois, une différente.

Mais ici, il fallait tout attendre de la chance. Il pouvait vagabonder
au travers de cabinets de toilettes et d'alcôves, pendant des mois,
avant que de mettre la main sur une femme avenante et qui simulerait
convenablement les giries de la bonne fille.

Il chercha et ne découvrit que de mélancoliques farceuses éprises de
marloupiers qu'elles s'empressaient, dès qu'il avait le dos tourné,
d'aller rejoindre.

Dans cette débâcle, le souvenir de Berthe s'implanta à nouveau encore,
mais le cortège des rancunes et des colères qui l'accompagnaient,
disparut. André avait perdu toute fermeté, tout ressort. Désespéré, il
souhaita de revoir sa femme; il erra dans les rues avoisinant la demeure
des Désableau, il ne rencontra ni les uns, ni les autres, il finit par
apprendre indirectement, qu'ils étaient tous partis pour la campagne.

Cyprien le remontait de temps à autre. Il comprenait le silence de son
ami qui se taisait sur ses défaillances. Quelquefois ils passaient la
soirée ensemble, et là, tandis qu'ils fumaient des pipes, sans deviser,
le peintre s'ingéniait à secouer la pesante inertie d'André.

--Tu as tort, lui dit-il, un jour, de te laisser aller à la
dérive.--Prends garde, tu vas espérer des malheurs de femmes pour les
soulager, tu vas rêver d'invraisemblables discrétions de ta part et de
non moins invraisemblables reconnaissances de la part de la personne que
tu obligeras pour coucher ensuite avec!--Allons, voyons, il ne faudrait
pourtant pas déraisonner de la sorte, et puis quoi? tu le sais pourtant
bien, si t'amarrais pour de bon une femme, elle te mettrait l'âme à vif,
elle t'écorcherait, tout en ayant l'air de te panser!--C'est ainsi que
les rapports entre la femme et l'homme ont été réglés par la
Providence.--Je ne dis pas que cela soit bien, mais c'est comme
cela!--Et, ces soirs-là, Cyprien invitait son ami à déambuler,
l'entraînait dans de formidables courses, s'appliquait à l'éreinter de
son mieux pour le faire dormir.



VII


André fut presque guilleret, un soir.

Las de buter contre d'inaccessibles convoitises, il quittait l'impasse
où il piétinait et revenait doucement sur ses pas, sans même en avoir
conscience. La crise juponnière s'était peu à peu usée, une réaction
s'opérait dans cet esprit qui n'ayant pu retrouver encore son assiette
sautait d'un excès à un autre, prétendait maintenant à de fous rires, à
de bruyantes joies.

Il avait besoin de la gaieté allumée dans Paris, le soir. Il voulait se
mêler au bruit de la foule, se soûler comme elle les yeux de clinquant
et de gaz; il voulait des distractions purement animales, absorbant la
curiosité de la vue mais n'entrant pas dans l'esprit qui, fatigué par
des digestions de pensées pénibles, réclamait la diète absolue, le
repos.

André sortit et ne sachant à quoi occuper son temps, il se dirigea vers
le logis de Cyprien.

Le peintre était, quand il entra, assis devant une table, près d'un plat
où gisaient les décombres d'un fricandeau et il achevait un dessin tendu
sur une planche par quatre punaises.

André examina ce dessin et fut interdit. Un buste en plâtre d'Hippocrate
sur un socle au-dessous duquel deux tourterelles se débattaient dans les
anneaux d'un boa, était flanqué comme la tige d'une lunette marine l'est
par ses deux verres, de deux médaillons représentant: l'un, un ballet
d'opéra, et l'autre, un dessous de bois où se bécottaient deux amoureux.
Deux autres figures s'élevaient, à gauche et à droite de ces médaillons;
une jeune fille pleurant dans une jupe blanche et un jeune homme se
désolant dans une robe de chambre. Derrière et devant eux, sous leurs
pieds et sur leurs têtes, des serpents enroulés autour de palmiers ou
dressés sur leurs queues, à terre, sifflaient, et se tortillaient en
dardant la langue.

--Un fronton par là-dessus, murmura Cyprien, quelques matras, quelques
cornues, quelques fioles, et, brochant sur le tout, un caducée dans des
nuages et deux seringues en sautoir et cette oeuvre symbolique sera
terminée.

Puis, il se pencha vers André et dit:

--Ceci n'est pas, comme tu pourrais le croire, le projet d'un grand
tableau, non; c'est tout bonnement un prospectus de pharmacie qui sera
gravé sur bois et enroulé autour d'une bouteille, ornée de l'étiquette
sacramentelle de papier rouge «médicament pour l'usage externe». Tu y
es, n'est-ce pas?--Veux-tu que je t'explique maintenant la portée
philosophique de cette oeuvre, écoute:

--Ça prouve tout d'abord que si on a le moyen de lever des personnes
appartenant à l'école des danses ou à toute autre école d'ailleurs; que
si on se livre avec elles à de coûteuses ripailles, l'on tombe
malade.--Et c'est la juste punition infligée par le ciel à la débauche.

Ensuite, ça prouve encore que si, au lieu d'être paillard et d'être
riche, l'on a l'âme éthérée et qu'on est pauvre; que si, au lieu de
godailler avec des sauteuses on aime une jeune personne que l'on croit
sage, eh bien, l'on tombe également malade.--Et c'est là encore la juste
punition infligée par le ciel à la naïveté.

Ce prospectus est donc, comme tu le vois, une oeuvre moderne et
humanitaire, au premier chef. C'est de la morale en action.--La
demoiselle et le monsieur qui geignent sont destinés à servir d'exemple
à la jeunesse et à lui démontrer que, quoi qu'elle fasse, elle
écoppera.--Pour tout dire, ça élève l'âme et ça ne console pas!--Voilà,
mais poursuivit-il, regardant son dessin dans une glace afin d'en mieux
saisir l'effet d'équilibre, assez travaillé pour aujourd'hui. Tiens, si
tu n'as rien de mieux à me proposer, veux-tu venir respirer avec moi la
puanteur délicieuse des rues?

--Où ça, dit André?

--N'importe où, pourvu qu'il y ait du tapage et des coups de gaz sur des
faces grimées, au Palais-Royal, au boulevard, dans les passages par
exemple; ça te va-t-il?

D'instinct, sans motifs, par un de ces premiers mouvements qui vous
déterminent, André dissimula le plaisir que lui causait cette offre et
répondit, du ton le plus indifférent qu'il pût prendre que peu lui
importait d'aller dans un endroit plutôt que dans un autre. Cyprien
s'efforça si bien de l'allécher par les éloges qu'il débitait sur ces
quartiers de fête, qu'agacé, André voulut le contredire par un débinage
systématique des promenades qu'il vantait. Il éprouvait alors cet
étrange besoin qui vous porte à juger mauvais et à dénigrer quand même
ce qui vous a été loué, sans mesure, d'avance.

Une fois sortis, ils s'acheminèrent, marchant à petites enjambées,
musardant, le nez en l'air, par les rues, Ils causaient maintenant sur
toutes choses, sans suite. Une boutique de pharmacie qui farda de vert
et de rose le visage de Cyprien passant dans le rayon des bocaux frappés
de feux, ramena les pensées d'André sur le prospectus du peintre.

--Tu es donc bien dans la panne, dit-il, que tu te livres à des travaux
de cette espèce?

Cyprien poussa un soupir.--Ne m'en parle pas, murmura-t-il, une panne
absolue, terrible. Rien ne va plus comme disent les croupiers des
maisons de jeux,--c'est tout juste si mon oeuvre pourrait se vendre sous
une porte, avec les six couteaux couchés dans une boîte, les petites
cuillers en ruolz, les chandeliers et les panoplies en réduction
spécialement fabriqués ou volés par les camelots--enfin, c'est comme
cela.--Et, sautant d'un sujet à un autre, ainsi qu'un homme qui pour
détourner une conversation désagréable dit n'importe quoi, il montra du
doigt un poste de pompiers où des éclairs de casques s'apercevaient, en
haut, allumés sur des planches, et il hasarda cette question: pourquoi
diable à quelqu'heure qu'on les voit, dans leurs corps de garde, les
pompiers écrivent-ils toujours?--Il est vrai, poursuivit-il sans
attendre la réponse d'André qui jouait d'ailleurs à cache-cache avec
d'autres messieurs dans la coque blindée d'un urinoir, il est vrai qu'il
serait tout aussi difficile d'expliquer pourquoi ça fleure le clou de
girofle, le dimanche, au Louvre, et pourquoi, dans un autre ordre
d'idées, les relieurs sont les plus inexacts des commerçants et les
pharmaciens les plus voleurs.

Ne sentant pas à ses côtés son camarade, il le chercha des yeux, le vit
quittant enfin le rambuteau qui ressemblait alors à ces coucous de
Nuremberg où, dès qu'une figurine sort, à heure fixe, d'une niche, elle
est automatiquement remplacée par une autre postée derrière.

Les deux jeunes gens marchèrent, silencieux, n'ayant rien à se dire,
songeant chacun à des choses personnelles, aux lettres à écrire le
lendemain ou à celles laissées sur leurs tables, sans timbres, à des
tracas, à des ennuis plus sérieux, peut-être.

--Gentille la bobonne, cria tout à coup Cyprien, en frôlant un petit
torchon qui faisait vaciller langoureusement de longs yeux!

Et il retomba dans son mutisme, déshabillant la petite, mentalement,
sans doute.

--J'ai soif, reprit-il, tout à coup; dis donc, si nous faisions une
petite halte?

Ils entrèrent dans un café et s'assirent, au fond de la salle, sous une
glace qui leur mit dans le dos, au-dessus de la tête, l'image reflétée
de la dame du comptoir en train d'empiler avec des doigts chargés de
bagues de petits carrés de sucre. Cyprien, les jambes étendues, la nuque
enfoncée dans la moleskine, se demandait quelles pouvaient bien être les
méditations de cette jeune personne, issue probablement de toute une
génération de cafetiers, élevée dans la fumée des pipes, dans le
roulement des billards et l'appel des bocks.

Puis, il regarda, émergeant d'un escalier qui tirebouchonnait dans le
plancher, une tête ahurie suivie de bras nus, encombrés de plateaux et
de tasses, complétée enfin par tout un corps qui montait lentement,
enveloppé d'une serpillière de toile bleue plaquée de grandes taches
noires par des mouillures d'eau.

Glissant sur d'affligeantes savates, ce laveur s'enfonça dans un va et
vient furieux de garçons lancés à toute volée, hurlant boum, jonglant
avec des carafons et des soucoupes, éblouissant avec la blanche
trajectoire de leurs tabliers, et il s'arrêta essoufflé, déposant sa
charge près d'un comptoir, où le gérant coupait, avec un couteau de
bois, le faux col des chopes et vidait les rinçures et la mousse dans de
nouveaux verres qu'il rafraîchissait à l'aide de bière plus neuve.

Cyprien se lassa vite de contempler cette petite cuisine et, engourdi
par la buée lourde qu'aromatisait encore une odeur effacée d'absinthe,
il but son bock, jeta un coup d'oeil sur le journal que lisait André,
reçut sans broncher le sourire de deux filles dont les nez
disparaissaient dans le maquillage de leurs faces éclairées à cru. Deux
taches roses, deux ronds noirs et deux barres d'un rouge sang saillaient
seuls, les joues, les yeux, les lèvres, marchant en avant, faisant
reculer toute la partie du visage rechampie aux poudres de bismuth et
aux blancs gras.

Peuh! se dit-il, ce ne sont pas encore celles-là qui me feront reluire!
et, sans plus s'occuper de leurs oeillades et de leurs rires, il
considéra la joie absorbée des gens occupés à brasser des piquets et des
écartés, et s'inclinant vers André qui bâillait, il murmura:

--Ah, vois-tu, mon cher, le monsieur Gringoneur qui a inventé les cartes
ne se doutait certes pas de l'importance qu'acquerrait sa découverte. Il
s'imaginait, le brave homme, avoir simplement égayé l'ennui d'un galeux
et d'un fou et il faisait sans le savoir une oeuvre plus grandiose et
plus pie: il contribuait à supprimer le libre-échange de la sottise
humaine! Car, enfin, je mets de côté les joueurs d'ici. Sots ou non,
bien ou mal élevés, la plupart sont des concubins ou des époux qui
s'attardent dans les brasseries par haine et par fatigue de leurs femmes
et Dieu sait si je les excuse! Mais, dans les salons, dans le monde, les
cartes ne servent qu'à masquer la misère des propos, la faiblesse des
intelligences, la nullité des personnes qui, réunies entre elles, ne
peuvent rien se dire; c'est prodigieux tout de même comme l'ineptie des
classes bourgeoises trouve son compte dans le silence d'une partie de
whist!

Mais André lui fit signe de se taire. Un gros monsieur chauve venait à
eux, naviguant entre les tables dont il accrochait, avec son paletot,
les coins. Ils échangèrent sans transports, tous trois, de banales
exclamations et d'usuelles poignées de main, s'étonnant du hasard qui
les réunissait dans un café qu'aucun d'eux ne fréquentait d'habitude.

--Je ne vous demanderai pas des nouvelles de madame votre femme, dit le
nouveau venu à André qui pâlit, car j'ai eu le plaisir de passer, hier,
la soirée avec elle.

--Bah! grogna Cyprien.

--Oui, j'étais revenu de voyage et, ma foi, je suis allé souhaiter le
bonjour à ce bon Désableau à Viroflay. Dites donc, savez-vous qu'ils ont
déniché une maisonnette qui est gentille et qui n'est vraiment pas
chère; le jardin n'est pas bien grand...

--Oui, mais le bois est à deux pas, interrompit Cyprien.

--Tiens, vous y êtes donc allé? Désableau m'a pourtant affirmé qu'il ne
vous avait pas vu depuis des mois.

--Moi, je n'y ai jamais mis les pieds, répondit le peintre, mais comme,
toutes les fois qu'on avoue qu'une maison de campagne ne possède qu'un
petit jardin, l'on ajoute immédiatement en guise de correctif, que le
bois est proche, j'ai pensé avec raison qu'il en était de même de la
bicoque louée par les Désableau.

--Enfin, reprit le monsieur, un peu interloqué par cette opinion,
toujours est-il que le but visé par notre ami est atteint puisque sa
fille peut jouer et courir tant qu'elle veut, au bon air; mais sapristi,
vaurien, poursuivit-il, s'adressant d'un ton amical à André, l'on m'a
dit que vous aussi vous n'y alliez pas souvent quand j'ai demandé de vos
nouvelles.--Ah! ces diables d'artistes! tous les mêmes, il leur faut le
remue-ménage de Paris, les cafés, le bal, la vie à grand
orchestre.--C'est égal, dites-donc, vous avez de la veine, vous, d'avoir
une petite femme qui prenne aussi bien les choses.--La mienne, ah je
t'en fiche! si je ne rentrais pas au logis, tous les soirs, à l'heure,
eh bien il y en aurait des scènes! Pourquoi n'es-tu pas venu? Qu'est-ce
que tu as fait? tu sens le cigare et la bière, elles te dindonnent et
elles se moquent de toi, ce n'est plus de ton âge ces farces-là!

Cyprien pensa qu'il était temps d'enrayer cette malencontreuse
conversation et de la détourner de la femme d'André.

--Regardez-donc, fit-il, l'individu qui fume là-bas sa pipe, a-t-il une
singulière forme de tête?

Cette feinte n'eut aucun succès.

--Toujours observateur, ce monsieur Cyprien, répondit à la cantonade le
gros homme. Mais, pour en revenir à nos moutons, dites donc, mon
gaillard, continua-t-il, braquant ses yeux de veau sur la barbe d'André,
vous êtes donc toujours en bisbille avec ce vieux Désableau? Bah, vous
savez, il ne faut pas lui en vouloir, ça se comprend, il n'est pas dans
le négoce comme nous; vos livres l'exaspèrent, il ne se rend pas compte
que les affaires sont les affaires; je le lui ai bien dit, moi, chacun a
en magasin un assortiment approprié à sa clientèle, on ne tient que les
articles qu'on a chance de vendre. Tenez, chez moi, par exemple, vous
trouverez des spécialités de lingerie que la maison Buquet, et c'est une
maison conséquente pourtant, ne possède pas, parce qu'elle n'en aurait
point aisément le débit.--Mais enfin, tout de même, comme prétendait ma
femme, l'autre jour, et pour cela, l'on peut s'en rapporter à son
jugement, car c'est une femme de tête dont le plaisir est d'avoir
toujours le nez dans les livres, est-ce que monsieur André ne pourrait
pas écrire quelque chose de gentil, de tendre, là, vous savez, une
histoire où il y aurait de l'amour, quelque chose enfin qui reposerait
et qui toucherait l'âme? le public aime bien les romans de ce genre là,
et puis ça ferait tant de plaisir à votre famille!

--Dis donc, André, jeta Cyprien, hors de lui, Chose n'arrive pas, nous
l'avons attendu assez longtemps, si nous levions le siège?

André accepta aussitôt.

--Ah ça, voyons, avec tout cela, quelle heure est-il? interrogea le
monsieur.

Cyprien ne jugea pas utile de tirer sa montre; il consulta de préférence
l'horloge des cafés, qui avance toujours.--Dix heures vingt, dit-il.

--Fichtre, cria le gros homme, je me sauve, et il ajouta, d'un ton
obligeant: vous ne sortez pas avec moi?

--Non, pas encore, puisque nous avons tant fait que d'attendre l'ami qui
nous a donné rendez-vous ici, nous allons rester quelque temps encore.

Alors, tous les trois se levèrent, se prirent les mains et le monsieur
dit à André en lui serrant le bout des doigts: enchanté de vous avoir
rencontré, mon cher ami, je regrette de ne pouvoir demeurer plus
longtemps avec vous, mais vous savez, il n'est si bonne société qu'il ne
faille quitter, mes respects, je vous prie, n'est-ce pas, à madame votre
femme quand vous la verrez.

Ouf, poussa le peintre et il regarda, les bras croisés, branlant
furieusement la tête, André qui ne répondit pas.

Au fond, Cyprien s'était inutilement évertué à vouloir distraire la
conversation. Un seul mot avait suffi pour faire sourdre les douleurs
engourdies d'André. Depuis que leur ami avait relaté sa visite aux
Désableau, André n'écoutait plus que d'une oreille ses commérages et ses
conseils. Il était transporté dans la maison de Viroflay et il aurait pu
la décrire tant il la voyait, blanche et claire avec des volets verts,
précédée d'une pelouse garnie de rosiers et de reines-marguerites, un
réservoir de zinc dans un coin, un perron de quelques marches au milieu,
orné de pots de fonte plantés de géraniums-lierres et, posée sur un
pliant, sous un arbre épandant un peu d'ombre, sa femme le panier à
ouvrage à ses pieds, tricotait près de la petite cousine, assise sur un
pliant plus bas, apprenant ses leçons, tendant de temps à autre son
livre pour qu'on la fît réciter, annônant, répétant quatre fois le même
mot, cherchant la suite.

Un grand attendrissement enlaçait André. Comme ces maladies qui avant de
s'éteindre complètement ont des revenez-y plus courts et plus faibles,
chaque fois, la crise reparaissait encore. La fureur contre sa femme et
contre son amant, la douleur, d'abord mélangée à la haine, puis, la
dominant et l'absorbant en entier, le regret de la vie familiale perdue,
le désir fou de revoir Berthe, tous ces symptômes de la période aiguë
avaient pris fin. André en était aux accidents secondaires. Il éprouvait
maintenant ce sentiment lent et triste que procure le souvenir d'une
personne chère partie pour jamais au loin. Puis cette languissante et
mélancolique fatigue qui naît de l'espoir reconnu absolument
irréalisable et impossible se dissipait aussi et alors, dans l'esprit
arrivé à son point mort, resté pendant une minute immobile et inerte,
bourdonnait comme un bruit confus un affreux bavardage, traversé soudain
par un son aigre furieusement répété, perçant comme une note
d'harmonica, le nom de Désableau. Les pensées reprenaient alors leur
marche, soufflant à André de nouvelles colères contre cet homme qui
s'avançait maintenant au premier plan. Le froid mépris qu'André
professait depuis des années pour lui s'échauffait tout d'un coup et
éclatait en rage. Il se remémorait ses usuels rabâchages, ses
sempiternelles doléances; il le revoyait, se plaignant de la besogne de
son bureau, parlant de la responsabilité qui lui incombait, de
l'inexactitude des malheureux placés sous ses ordres, commentant la
poignée de main de ses supérieurs, lisant dans leur sourire des
promesses certaines ou s'inquiétant et revenant, brisé, lorsque leur
accueil lui avait paru moins engageant ou plus froid.

Et, ramenant tout d'un coup, à la campagne, dans la petite salle à
manger, à peine garnie, avec un lit plié dans un coin, les monotones
soirées qu'il avait subies dans cette famille, après son mariage, André
songeait à la solennité de Désableau disant après le dîner dès qu'on
ôtait la nappe: non, pas de patiences ce soir, le devoir avant tout, mes
enfants; et il tirait d'une volumineuse serviette de chagrin, estampée à
son chiffre, des minutes d'employés qu'il biffait du haut en bas et
recommençait à rédiger dans une langue plus gourmée et plus digne. André
avait la nouvelle vision de la famille invariablement occupée de la
sorte: madame Désableau regardant entre deux aiguillées voler les
mouches et faisant, avec des clins d'yeux, de silencieuses
recommandations à sa fille de ne pas troubler, en bougeant, le travail
du père; Berthe cousant, le nez dans son ouvrage, échangeant, tous les
quarts d'heure avec sa tante une banalité à voix basse ou se levant sur
la pointe du pied, ouvrant avec précaution la porte pour aller chercher
un objet oublié dans sa chambre; enfin, dans le silence seulement
troublé par un clapotis lointain de vaisselles et par le crachement de
la plume sur le papier, Désableau en arrêt devant une phrase, hésitant
pendant des heures entre un mot et entre un autre, se prenant le menton,
mâchant son favori droit, grognant, se plaignant du vacarme de la bonne
dans sa cuisine, du bruit de la petite qui reculait sa chaise.

Un dégoût profond lui venait pour ce bourgeois plein de préjugés, pour
ce fonctionnaire gonflé d'importance, sans pitié pour un écart et pour
une fantaisie, pour ce vieillard étriqué, confit dans des usages de
maniaque, offusqué par toute idée neuve, dont l'habituelle conversation,
lorsqu'elle ne s'attachait pas à la politique ou à la morale, déplorait
avec d'inapaisables colères, l'hostilité de ses subalternes, les
conjurations de son garçon de bureau qui se permettait de lui apporter
le quinquet des simples employés au lieu de la lampe à laquelle il avait
droit, de la lampe de son grade.

André s'étonnait maintenant d'avoir pu accepter si bénévolement jadis
les remontrances de cet imbécile. Il excusait sa femme qui avait été
élevée dans ce milieu déprimant et il la plaignait d'y être retombée. Ce
qu'elle doit s'ennuyer à Viroflay! Ah! elle est tout de même honnête au
fond, pensa-t-il, car enfin la plupart se seraient enfuies avec leur
amant ou bien auraient contracté une nouvelle liaison plutôt que de
consentir à une vie semblable! Tiens, dit-il, soudain, sans même
s'apercevoir qu'il parlait tout haut, songeant maintenant au bavard qui
les avait quittés, j'aurais dû lui demander quand ils reviendront de la
campagne.

--Je m'en informerai, si tu veux, auprès du concierge, proposa Cyprien,
à voix basse.

André rougit et se tut.

Le peintre le regardait, ému, suivant ces douleurs à la piste. Sa pensée
emboîtait le pas à celle d'André et si elle perdait ses traces par
instants, elle la rattrapait forcément à un coin de route. Il cherchait
les moyens de distraire son camarade et formait le dessein de lui
appliquer d'énergiques moxas, de le pocharder. La vue d'une femme qui
vint s'asseoir devant leur table lui suggéra l'idée de la lancer sur son
ami. S'il peut l'emmener, ce soir, rumina-t-il, il est sauvé; le réveil
ne sera certes pas gai, mais il aura du moins évité le plus triste, la
rentrée, ce soir, dans son logis, seul.--Et, Cyprien préparant un
abordage, laissa glisser son papier à cigarette sous la table et
s'excusa auprès de la femme qui écarta gracieusement ses pieds pour lui
permettre de ramasser son cahier sous la banquette.

Il le ramena, trempé par les salives qui baignaient le plancher. La
femme eut une petite moue répugnée à laquelle Cyprien répondit par un
aimable sourire, en triant soigneusement les feuilles encore sèches. La
conversation s'engagea. Cyprien y mêla André en train d'examiner le
visage de la femme remontant son voile pour boire une gorgée de bière.

C'était une belle fille qui atteignait la trentaine. Elle semblait dure
de chairs et la figure un peu fatiguée, blanche ainsi qu'un navet et
tapotée de violet sur le haut des joues, était comme enfiévrée par deux
grands yeux d'un bleu-clair, réverbérant du vert d'eau par places, les
yeux d'une fière rosse, pensa le peintre qui en avait connu de pareils.
Elle causait avec un certain bagout, possédait un vague ton de femme
bien élevée, était simplement mise; mais elle portait sur sa robe d'une
bonne faiseuse, de beaux bijoux qui donnaient à réfléchir au peintre, en
train de supputer le prix qu'elle pouvait valoir.

André la trouvait charmante. Au sortir de ses réflexions et de ses
tristesses, il vit en elle un dorlotement féminin assoupli par un
simulacre d'éducation et de bienséance. Cyprien se dérangea sous le
prétexte d'aller quérir un journal, et quand il revint, il refusa
d'occuper sa place, poussant André près de la fille. Il imprima un
nouveau branle à la conversation qui se mourait, amena André à débiter
ces plaisanteries médiocres dont le succès est assuré près des femmes.

Elle riait, lui répondant par de petits coups d'éventail sur les doigts,
montrant son bras qu'elle avait un peu grassouillet et blanc, bavardant
de choses et autres ainsi qu'une bonne ménagère, ne se résolvant à
aucune avance, ayant l'air d'une femme entrée dans ce café plutôt par
hasard que par métier ou par besoin.

André continuait à lui débiter des galanteries sans improviste. La
langue opérait seule, l'esprit travaillait de son côté. L'envie de
posséder cette femme, le désir d'échapper à la solitude, de rompre,
coûte que coûte, la monotonie hébétante de sa vie, l'espérance d'avoir
une maîtresse qui endormirait ses convoitises de tendresse, la soif
enfin de placer de la chair de femme sous ses lèvres le tenaient. Sa
continence se fondait, une rumeur grandissait en lui, puis la défiance,
la sagesse reprenaient le dessus, il soupçonnait les ficelles
ordinaires, les mollesses prévues. Il restait abîmé dans ses rêveries,
sans même s'apercevoir que sa langue s'était arrêtée, qu'il ne parlait
plus.

Cyprien se mit alors à jouer le rôle de ces compagnons tisserands qui,
reprenant le fil lâché par leur camarade, y font un noeud. Il
continuait, en les arrêtant, les phrases interrompues d'André.

La femme fut étonnée du silence du jeune homme.

--A quoi pensez-vous donc, lui dit-elle, en souriant?

Il se réveilla et, un peu ébaubi, regarda le bas de soie bleu-marine
sémillant sous la robe troussée. Il complimenta la femme sur son petit
pied, répéta les vulgarités que ce sujet inspire d'habitude; elle rit
ainsi qu'une femme accoutumée à tirer ses quenottes dès qu'on vante
l'agrément de sa personne. Une bouquetière les harcela sur ces
entrefaites mais la fille refusa la rose qu'André voulait lui offrir;
elle refusa également de consommer encore. Sur les instances des deux
jeunes gens, elle accepta cependant des cerises à l'eau-de-vie, et elle
les goba gentiment, tortillant la queue entre ses doigts, faisant le
guignol avec sa langue qui frétillait entre la haie blanche des dents,
ratissant la cerise, ramenant le noyau dans la main dont les bagues
flambaient. André lui demanda son nom et celui de la rue qu'elle
habitait; elle déclara s'appeler Blanche et demeurer rue de la Bruyère.

--C'est un peu loin, reprit-il, pour dire quelque chose.

--Vous ne logez donc pas dans ce quartier, répliqua-t-elle?

Il désigna sa rue.

--Ah oui! la rue Cambacérès, elle la connaissait; près de la Madeleine,
n'est-ce pas? une de ses amies dans le temps... et elle enfila une
histoire où, peu à peu, l'amie en question, apparaissait comme une femme
qui avait abusé de sa confiance pour lui infliger des crasses.

Cyprien en bâilla. André écoutait très séduit par les tours de
passe-passe qu'exécutait sur la lèvre du haut, une mignonne lentille de
la nuance du liège.

Ils quittèrent enfin le café.

--Ah bien, je vous laisse, dit Cyprien, après qu'André, tout hésitant,
eut offert son bras à la fille.

--Mais non, accompagne-nous un bout de chemin, reprit André.

--Non, non; et le peintre salua la femme et courut après un omnibus. Il
le rejoignit et grimpa sur l'impériale. La voiture ballottait, lui
tapant l'échine en mesure contre la barre du dossier, roulant sur les
pavés avec un fracas terrible de ferrailles et un grésil de vitres
secouées, atténué, presque éteint, dès que la carriole foulait
l'asphalte.

Il dormassait, un bout de cigare dans le bec. Le conducteur qui criait,
accoté contre la barre de l'impériale «places s'il vous plaît» le tira
brusquement de sa somnolence. Il donna ses trois sous et, mal à l'aise,
refroidi par le vent, il regarda, effaré, remontant le collet de son
paletot, les rues qui fuyaient derrière lui.--Minuit sonnait; les
fenêtres des maisons dont les roues frôlaient le trottoir avec une
penchée brusque, étaient presque toutes noires.

Dans les hauteurs pourtant, vers les toits dont les gouttières
accrochaient de faibles lueurs, de grands carrés de lumière éclataient
dans les façades sombres. Quelquefois les deux croisées d'une même
chambre, inégalement éclairées, se sauvaient, suivies par d'autres aux
persiennes closes, dessinant des raies alternées de lumière et d'ombre.
Et, d'autres encore, larges ou étroites, élevées ou basses, défilaient
au grand galop, celles-ci toutes brasillantes, empruntant la couleur de
leurs feux aux rideaux fermés, celles-là presque noires, piquées
seulement par une bougie, presqu'au ras de la balustrade, d'une jaune
étoile qui clignotait, perdant ses maigres rayons dans la nuit de la
pièce.

Tout mélancolisé, Cyprien se livrait à ses méditations, arrangeant dans
les chambres bien closes, gaiement éclairées par une lampe, de paisibles
existences douillettement vautrées sous des édredons, des couples
bourgeois dormant, derrière contre derrière, soufflant des pois,
chantant du nez sous les couvertures, puis il imaginait devant les
ténèbres des pièces, des désordres de gens pas encore rentrés,
s'attardant dans les estaminets, prolongeant la veillée pour se trouver
le plus tard possible seuls avec eux-mêmes, dans des chambres pauvres.

--Baste, fit-il, tout à coup, ramené à l'idée que son ami avait
accompagné une femme, par la vue d'une croisée ouverte à un premier
étage, garnie d'un rideau de mousseline brochée derrière lequel
s'apercevait le globe d'une lampe et un bout de visage, vieux et gras,
faisant la fenêtre; voilà l'heure où André entre dans un logis qu'il ne
connaît point. La femme ôte son manteau et dit: mets-toi à l'aise, mon
chéri.--Je vois la scène d'ici--Blanche embrassant son chat ou son chien
pour montrer qu'elle a du coeur, André à moitié déshabillé, contemplant,
appuyé sur la console, entre les deux croisées, le déballage du corset
et des jupes et constatant qu'il est volé; Blanche s'approchant de lui,
en chemise, le dandinant dans ses bras, la tête un peu renversée, les
yeux mi-clos, la bouche plissée en cul de poule, murmurant sur un ton de
flûte: tu vas me faire bien riche, dis, mon petit homme?--et je vois
également d'ici le nez d'André et j'entends sa réponse défensive: dame,
ça dépend!

Il ne faut pourtant pas que je le blague, poursuivit Cyprien, continuant
son monologue, tout en descendant de l'omnibus; si j'avais touché
l'argent de mon prospectus, j'aurais, peut-être bien, moi aussi, loué de
la syncope pour quelques heures.--C'est égal, songea-t-il, après un
silence de pensée, quelle chance! je vais coucher seul, dormir en paix,
et il se vanta sans conviction les joies de son intérieur, les plaisirs
du lit où l'on s'étend à l'aise, inquiet, malgré tout, sentant poindre
un accès de cette fièvre qu'il jugeait à jamais vaincue depuis des
années qu'il vivait, méprisamment, dans une définitive solitude.



VIII


André descendit le matin, dans la rue, les jambes molles, la tête vide
et les yeux las. Il arpenta rapidement la rue de la Bruyère,
s'éloignant, en toute hâte, sans savoir pourquoi, du logis de cette
femme. Il ralentit son pas dès qu'il eut tourné au coin de la rue. Là,
il s'aperçut dans la glace d'un magasin, pâle et les joues tirées. Il
brossa son chapeau avec sa manche d'habit, refit son noeud de cravate et
rougit à l'idée que tout le monde pouvait deviner, dans ses bottines
décirées, dans son linge fripé, dans sa mine blême, l'éreintement d'une
nuit blanche.

Les quartiers paresseux qu'il traversait, s'éveillaient à peine. Il ne
rencontrait sur sa route que des sergents de ville, des porteurs de
journaux et des laitières. Çà et là, des gens rentraient comme lui,
exténués, les paupières battant du lilas dans des faces hâves. Ils se
regardaient et passaient, ruminant d'identiques réflexions sans doute.
Parfois, des gens plus dignes étalaient dans leur costume, dans leur
habit noir et leur cravate blanche visibles sous le pardessus au collet
relevé, l'excuse mondaine de leur épuisement.

André avait la bouche sans salive, mauvaise. Il lui semblait avoir sucé
du cuivre; il essaya de fumer une cigarette pour combattre cet horrible
goût, mais il s'empâta davantage la langue et il déchira ses lèvres sur
lesquelles le papier collait.

Il quittait, à ce moment, la rue Blanche si triste à toutes les heures.
Il s'empressait de gagner les abords de la gare Saint-Lazare pour
atteindre un café ouvert et se faire apprêter quelque chose de chaud et,
à mesure qu'il avançait, au sommeil aviné, à l'esquintement de fille du
quartier Bréda, succédaient une activité croissante, un va et vient
fébrile, un affairement non interrompu de commerce aux aguets des
arrivées et des départs des trains, toujours en sursaut, spéculant sur
la presse des voyageurs, escomptant les roulements de bagages et les
sifflets de machines.

Il pénétra sous les arcades du chemin de fer, dans un café. Des garçons
époussetaient, à cette heure, les divans avec des serviettes, lançaient
des coups de balais sur les pieds des tables, tandis que d'autres,
corrects déjà, déchiraient les bandes des journaux et préparaient les
verres. André commanda un mazagran, prit une revue emmanchée dans un
cartonnage de toile noire, mais les lettres d'imprimerie papillottaient
devant ses yeux et couraient à la débandade. Une lassitude extrême le
prit sur sa banquette. Il tenta de secouer la torpeur qui l'accablait
depuis qu'il ne marchait plus, se força à dévisager un couple de
voyageurs occupés à reboucler la courroie d'un tartan à damiers verts et
noirs servant d'enveloppe à un paquet de manteaux et de châles, à des
parapluies et à des cannes dont les pommes et les bouts sortaient. Si
anéanti qu'il fût, il sourit, observant que le garçon rapportait comme
d'habitude la monnaie à celui des deux voyageurs qui ne lui avait pas
remis la pièce.

Il commençait cependant à voir plus clair. Des éclats de soleil qui
perçaient les carreaux de la devanture, allumant le dessous rouge des
lettres en cuivre collées sur les vitres et vues à l'envers, de
l'intérieur du café, le réjouirent. Il s'amusa à déchiffrer «déjeuner à
la fourchette» qui décrivait une courbe sur le verre, puis, ragaillardi
par une gorgée de tisane noire, il se félicita de l'aubaine de sa nuit.
Il avait eu vraiment de la veine. Au lieu de l'insoutenable mendiante
que son expérience des amours parisiennes lui faisait craindre, il était
tombé sur une bonne fille, accorte, peu chipotière, se confiant en la
loyauté de ses pratiques. Il avait, à un autre point de vue, été
également charmé. A la place de la boutiquière voulant épargner des
avaries à sa marchandise, ne laissant toucher qu'avec mauvaise grâce à
ses moindres jouets, il avait découvert une négociante, offrant
d'elle-même l'essai, heureuse de procurer aux acheteurs le plaisir
qu'elle goûtait à vendre.

L'ennui de coucher dans une chambre qui n'est pas la sienne, la
difficulté de ne pas regretter le seul bonheur qui soit peut-être
complet sur la terre, être au chaud, dans un lit solitaire, chez soi,
libre d'y fumer, libre d'y lire, sans gêne d'aucune sorte, sans
obligation d'écouter et de répondre, ne s'étaient pas montrés.

Il n'avait eu, en somme, aucun leurre. Pas bégueule et suffisamment
polissonne, d'une invisible mauvaise foi dans ses expansions, d'une
jovialité récréante dans ses caresses, cette fille enchanta André.

Ils s'étaient réveillés, le matin, et l'embarras de deux gens qui, se
connaissant à peine, se retrouvent, les yeux bouffis, l'haleine gâtée,
les jambes entortillées les unes dans les autres, avait été rompu par
Blanche qui laça gentiment ses bras autour du corps d'André. Ils
s'étaient embrassés, puis le jeune homme avait sauté du lit, la priant
de ne pas se déranger, comme elle le proposait, pour lui indiquer la
place des outils de toilette.

Une fois dans le petit cabinet où trônait sous une planche pleine de
bottines, dans un fouillis de camisoles et de jupes, un lavabo plaqué de
marbre, André, la figure dans la cuvette, faisant le dauphin avec son
nez, avait continué d'échanger des mamours avec Blanche qui lui criait
de son lit: tu sais la serviette à figure, c'est la première à gauche,
sur le séchoir.

--Près du seau hygiénique, n'est-ce pas?

--Oui, mon chéri; tu as le savon?

--Oui, oui, ne t'inquiète pas;--et, dans un dégoulinis d'eau, dans un
bruit de lavage, les gracieusetés avaient couru, sans arrêter, d'une
pièce dans l'autre.

Une fois vêtu et rentré dans la chambre, ils s'étaient quittés, très
bons amis; elle n'avait réclamé aucun argent et lui, délicatement, avait
déposé une pièce de vingt francs, pas trop en évidence, sur la tablette
de la cheminée. Blanche dressa à ce moment l'oreille et ouvrit l'oeil,
mais elle se détourna aussitôt, se replongeant le nez sous les
couvertures.

André souriait avec jubilation, se répétant qu'il tenait enfin le remède
aux crises juponnières futures, le cataplasme du coeur vainement espéré
depuis des mois. Cyprien a beau dire, pensait-il, que toutes les femmes
sont bâties sur le même modèle, que la différence des castes s'obtient
par plus ou moins de richesse dans le linge et dans les bas, et par plus
ou moins d'hypocrisie dans la parole et dans le geste, tout ça, ce sont
des blagues!--puis, enfin, c'est peut-être drôle de mépriser les femmes,
mais comme on ne peut s'en priver...

Une seule chose l'interloquait, savoir au juste dans quelle classe de la
galanterie il fallait ranger Blanche.

Elle n'appartenait évidemment pas à cette catégorie de braconnières dont
les yeux pipent, au hasard, les passants sur l'asphalte, puisqu'elle ne
réclamait pas son dû d'avance. Le même motif éloignait l'idée d'un mâle
en embuscade derrière des rideaux ou dans une cuisine, attendant
l'argent soutiré pour l'aller boire, puis elle possédait bonne, logement
confortable, des meubles de faux Boule, un grand lit en long dans la
chambre, un lit haut du chevet et bas du pied, sans dossier de métal ou
de bois, capitonné de cretonne pareille à celle des murs, avec de vastes
oreillers à dentelles et à chiffres. Il y avait, dans le salon, un
guéridon et un piano en palissandre, et dans la salle à manger, sous
verre, dans un sérieux buffet de noyer à baguettes noires, tout un
service de verreries de baccarat et de faïences anglaises avec des
fleurs bleues cuites dans la pâte blanche.

D'un autre côté, il était peu probable qu'elle fût entretenue par un
seul homme et eût simplement, pour les besoins de son coeur, un amant
qui lui offrait de temps en temps un bijou ou une robe, car André ne
l'aurait probablement pas enlevée sans coup férir, le premier soir.
D'ailleurs, ce logement ne dénotait pas la présence d'un maître, d'un
monsieur qui, soldant le loyer, se croit presque chez lui et possède,
dans la table de nuit, sur le rayon en dessous du pot, une paire
d'escarpins ou de pantoufles.

André s'arrêta enfin à cette supposition que Blanche appartenait à une
arme spéciale, qu'elle faisait probablement partie de ce régiment de
filles dont la tâche, lucrative et morale, consiste à dérider les gens
mariés et à les renvoyer plus assouplis dans leurs familles. A certains
indices, il croyait bien avoir reconnu le caractère distinctif de ce
genre de femmes: un bon enfant, un gracieux libertin, destinés à
ressortir sur l'aigre et fastidieuse popote du ménage et, avec cela, une
certaine tenue, un simili comme il faut, utiles pour ne pas rendre trop
brusque la transition entre la femme légitime et la baladeuse, le rêve
des hommes mariés, sans qu'ils aient, peut-être, conscience, autant de
vice et plus de bon ton que chez les maîtresses connues dans leur
jeunesse, avant le mariage.

Ça doit être cela, murmura-t-il en appelant le garçon; il paya, tout
réjoui, son mazagran, et, allumant une cigarette, il s'achemina vers son
domicile.

A mesure qu'il approchait, sa peur du qu'en dira-t-on grandissait. Il
n'avait jamais découché depuis son entrée dans ce logis. Cette frasque
allait sauter aux yeux de son concierge, activer les cancans de la loge,
et puis Mélanie qui devait, à ce moment sans doute, regarder tout
inquiète le lit, n'allait-elle pas croire à un accident? elle était
capable, dans son trouble, de se concerter avec la portière et de noyer,
toutes deux, leurs vieilles piques dans d'intarissables bavardages sur
son compte.

Il s'arrêta sur le trottoir, hésitant, presque honteux, ne s'estimant
plus assez jeune pour ces équipées.

Il se résolut enfin à ne pas rentrer tout de suite. Cela vaudra mieux,
pensa-t-il, j'aurai plus facilement l'apparence d'un monsieur qui s'est
levé de bonne heure et rendu aux bains.

Puis il eut honte de sa couardise, chercha des prétextes qui
justifiassent, à ses propres yeux, la nécessité d'une promenade. Il
pensa à aller voir Cyprien, mais il se dit que cette course le
retarderait trop, que Mélanie, encore indécise peut-être, commettrait à
coup sûr une esclandre dans la maison et, le nez en l'air, il flânocha
les mains dans ses poches, tâchant de s'intéresser aux moindres choses.

Alors, comme pour justifier les piètres motifs qu'il invoquait, un
phénomène singulier se produisit. Le brouillard de sa cervelle se
dissipa peu à peu, il démarra de ses pensées sur Blanche et sur sa
bonne, et subitement il eut une curieuse éclaircie d'organes. Ses nerfs
vibrèrent d'une façon aiguë, et mille détails qu'il n'avait jamais
observés, bien qu'il les vît tous les jours, le frappèrent. Il découvrit
son quartier d'un coup.

Regardant du haut en bas les rues, coordonnant soudain des réflexions,
qui lui étaient peut-être déjà venues sans suite, il s'aperçut que son
quartier était, en majorité, habité par d'anciens notaires, par des
restes de la noblesse orléaniste, par d'anciens dignitaires du second
Empire, par des avocats à la cour d'appel, par des auditeurs au conseil
d'État, par des conseillers référendaires à la cour des Comptes. De là,
se dit-il, cet aspect mécontent et rechigné de gens perchés sur des
échasses, méditant sur de solennelles fariboles, passant, graves et
roides, avec des mines pincées de vieux juges; les pierres elles-mêmes
lui parurent s'ennuyer, imprégnées qu'elles étaient de tout le
pédantisme que ces gens dégagent!

La teinte générale, le milieu, le voici donc, poursuivait-il, traînant
au travers des rues de Roquépine, d'Aguesseau, de la Ville-l'Évêque, de
Suresne, des Saussaies et d'Astorg. Voyons, mettons un peu d'ordre dans
nos idées: ce quartier est complexe, mais je le démêle. Deux éléments
dissemblables et découlant l'un de l'autre, pourtant, le marquent d'un
cachet personnel. Sur la triste et banale opulence de la toile du fond,
se détache toute la joviale crapule des domestiques.

Ah! c'est là la note vraie, murmura-t-il, enchanté de ses observations,
la note exacte brochant sur le thème empesé et gris, avec ses voyantes
fioritures de cuites et de gaudrioles. La vie de ces trottoirs que les
gens riches parcourent à peine est donnée tout entière par leur
valetaille; elle seule emplit la chaussée, anime les tavernes qu'on a
créées exprès pour elles, des boutiques anglaises avec du fromage de
Stilton, du céleri en branche, des bouteilles de pale-ale et de stout.
En dehors de ces tavernes, la seule industrie qui puisse tenir dans ce
quartier, c'est celle des carrossiers et des harnacheurs. Citons, pour
mémoire, continua-t-il en comptant sur ses doigts, citons comme ajoutant
encore à la note de sécheresse et d'ennui, au parfum dominant d'écurie
et de crottin, un manège, un grainetier, un maréchal-ferrant, un
vétérinaire, un nourrisseur en boutique d'ânesses et de vaches, deux ou
trois marchandes à la toilette pour les femmes de chambre, un
chaussetier pour bottes de cheval et de livrée, un épicier qui vend les
conserves et les sauces de Londres et enfin, complétant cet amalgame,
disparate et forcé pourtant, parachevant le tout, fonçant la teinte
triste sans pouvoir éteindre cependant la canaillerie gaie, des
librairies protestantes, des sociétés de propagande luthérienne, des
agences bibliques, et enfin trois temples de la religion réformée, dont
un méthodiste et une english church, assombrissent le décor et lui
ajoutent en plus une rigidité puritaine, une froideur anglaise.

C'est cela même, résuma-t-il, oui, c'est cela.--Il n'y a rien de tel que
d'habiter constamment dans une rue pour ne la pas connaître; elle vous
rend à la longue presbyte, car, enfin, il n'y a pas à dire,
poursuivit-il, poussant son raisonnement sur le quartier jusqu'au bout,
ce quartier-ci est absolument original, absolument unique, puisqu'il
diffère de celui qui lui ressemble le plus, le faubourg Saint-Germain.
Comme lui, il possède des chapelles évangéliques, et il a des grands
seigneurs et des laquais, oui, mais le noble faubourg ne sent pas ainsi
le clergyman et le cocher. Les palefreniers ne sont pas les mêmes, voilà
tout. Ceux des rues de Grenelle et de Varennes fleurent leur terroir,
ils embaument Belleville et le Grand-Duché de Luxembourg, ceux du
quartier d'Anjou-Saint-Honoré exhalent l'odeur de la Tamise. De là,
différence capitale de types, de boutiques, de rues.--Pas de tavernes
aux carreaux à plis, mais de bons marchands de vins aux barreaux rouges,
pas d'old gin et de wiskey, mais du reginglat et du trois-six!

Il y aurait un petit volume à écrire sur chacun des arrondissements de
Paris, à ce point de vue, un guide pour les raffinés et les artistes,
conclut André; il faudra que j'en parle à Cyprien, mais, diable, neuf
heures, se dit-il, écoutant une horloge frapper un à un, ses coups, il
est temps de rentrer, et alors, sans plus lanterner devant les boutiques
qu'il n'examinait même pas, tout entier qu'il était à ses méditations,
il s'achemina vers son logis.

Il se donna une contenance dégagée, franchit la cour en faisant sonner
ses bottes, essuya le regard étonné du concierge appuyé sur son balai,
grimpa, trouva Mélanie en train de secouer les tapis sur la terrasse.
Elle se retourna au bruit de la clef dans la serrure, dévisagea
éloquemment son maître, puis peu à peu son oeil de chouette remua et ses
lèvres s'ouvrirent.

--L'on n'a pas apporté un paquet pour moi? jeta André, qui voulut
étouffer les questions qui allaient poindre.

Elle répondit non, les yeux fichés, grands ouverts, sur lui; puis sa
ténacité auvergnate dompta sa crainte de déplaire et elle dit, en pliant
le paletot cassé sur le dos d'un fauteuil:

--Monsieur a l'air fatigué, faut-il que je défasse la couverture?

Un non sec qui lui fut lancé du cabinet où André se lavait la bouche la
désarçonna.--Elle rengaîna sa curiosité, remettant à un moment plus
propice l'occasion de la satisfaire.

Lorsqu'elle servit le déjeûner, André se plongea le nez dans un livre.
Elle apporta, silencieuse, les plats, enragée d'être tenue à distance,
considérant comme un affront personnel le mutisme de son maître. Elle
voulut lui desserrer quand même les dents et lorsqu'elle apporta le
café, elle demanda si Monsieur avait le temps de compter.

Il l'aurait volontiers envoyée à tous les diables. Il leva cependant les
yeux de son volume, la vit, droite devant lui, tenant à la main un
cahier de classe, à couverture marbrée de violet et de noir, gonflé au
milieu par un crayon blanc posé en travers, un de ces crayons à un sou,
taillés avec un couteau de table et dont la mine casse dès qu'on
l'appuie et ne marque même pas lorsqu'on la mouille.

Il tendit la main, prit le cahier et, maugréant, il additionna
laborieusement les chiffres.

--Je crois que cette note-ci n'est pas marquée, interrompit la bonne, en
lui mettant sous le nez une facture de viande.

Il grommela, perdant le fil de ses chiffres. Il dut les laisser,
feuilleter les pages, parcourir les articles déjà inscrits, chercher
dans les mots bizarrement orthographiés qui zig-zaguaient, les uns sous
les autres, si le boeuf figurait parmi les dépenses; il y était.

--Mais, certainement qu'il est marqué! cria-t-il, furieux.

--Ah bien, reprit Mélanie, très calme, époussetant une pluche nichée sur
son caraco, je pensais que mon mari l'avait oublié!

Il ne répondit pas, recommença ses additions, opéra la soustraction de
la somme reçue et de la somme dépensée. Il doit vous rester 3 fr. 15 c.,
dit-il.

--Monsieur ne se trompe pas, clama Mélanie. Voyons, j'ai pris de
l'argent chez moi, et tirant une longue bourse grasse, elle toucha à
chacune des pièces et à chacun des sous qu'elle contenait et regarda,
l'oeil perdu, les meubles.

--Il me manquerait trois sous, murmura-t-elle; enfin, Monsieur est sûr
de ne pas se tromper?

Pour la troisième fois, il recommença, accablé, ses additions, buvant de
temps à autre, une gorgée de son café qui devenait froid. Il ne retrouva
plus le même compte, s'emporta, épela encore ses chiffres, les prenant,
cette fois, par le bas des pages.--C'est 3 fr. 20 c. qui doivent vous
rester, dit-il.

Mélanie poussa des cris de merluche. Ce serait donc quatre sous qui lui
manqueraient alors! ce n'était pas possible!

--Que diable, les comptes sont là, gronda André qui tapa rageusement le
crayon sur le carnet, grêlant le papier de coups de pointes; tenez,
voilà votre livre, votre mari le vérifiera si bon lui semble; moi, j'en
ai assez pour aujourd'hui et il ficha sa serviette sur la table et
disparut dans son petit salon dont il ferma violemment la porte.

La journée fut mauvaise. André s'avouait que son humeur massacrante
était niaise, puis le moment de la digestion était venu et une terrible
lourdeur pesant sur la machine brisée de fatigue, l'assoupissait dans
son fauteuil. Il avait des frissons dans le dos et des chaleurs aux
tempes et dans les paumes. Au goût de cuivre qu'il avait en bouche,
avait succédé un goût plus atroce encore, celui de l'allumette qui
s'éteint, celui du sulfite de soude; il but, pour le chasser, un grand
verre d'eau qui le glaça, et, mal à l'aise, grelottant, il marcha de
long en large pour se réveiller, regardant son lit, ne se couchant pas
par honte de donner ainsi raison à sa bonne.

Les autres fois qu'il revint de chez Blanche, il prit mieux les choses.
Il s'aguerrit aux mines effarées ou goguenardes de sa maison et il
laissa Mélanie parler tant qu'elle voulut.

--Ah bien, disait-elle, puisque la dame de Monsieur est toujours malade,
il faut bien que Monsieur en fréquente une autre!--Et, très émoustillée
par l'idée que son maître qu'elle supposait difficile, ne devait
rechercher que des femmes huppées, elle s'efforçait de lui tirer des
renseignements et réunissant, le soir, au lit, chez elle, les bribes
qu'elle était parvenue à recueillir, elle les narrait longuement, à son
mari, qui tordait, tout souriant, sa barbiche, pensant aux filles plus
ou moins jolies qu'il avait eu l'aubaine d'arrêter, dans ses fonctions
de sergent de ville.

André fut sobre de renseignements lorsque Cyprien le consulta sur les
incidents de ses nuits.

Il se borna à répondre aux insinuations malveillantes du peintre,
décrivant comme s'il les avait tâtés, les appas inconsistants de cette
fille, qu'il était dans l'erreur, que Blanche était à peine flétrie.

--Eh bien, alors, tu es volé, riposta Cyprien, car enfin tu achetais, le
sachant, de la marchandise tournée et l'on t'en fournit qui ne l'est
pas!--A ta place, je réclamerais!

André se résolut à rompre la conversation toutes les fois que Cyprien la
portait sur Blanche. Il avait peur, au fond, de voir démolir par le
peintre les semblants d'attrait de cette femme. Il la visitait
maintenant, à heures fixes, pour être certain de la rencontrer seule et
il jubilait lorsque, sonnant à la porte, il entendait claquer les talons
de ses mules et qu'il la voyait, vêtue de linge frais, sourire dans
l'ombre du vestibule.

L'accueil était toujours le même, féminin et puéril, un baiser sur la
moustache, la tête prise entre les deux mains et doucement dodinée, puis
tous deux passaient, se tenant par la taille, dans la chambre à coucher,
et, là, elle lui enlevait prestement son pardessus et son chapeau, lui
offrait de se rafraîchir et sautait dès qu'il était assis sur ses
genoux, lui demandant s'il avait été bien sage, le traitant de brigand,
par amitié, lui répétant: bien sûr, tu n'as pas soif? tu sais, il ne
faut pas te gêner, il y a de l'eau-de-vie et du vin, ici.

Il l'interrogea à diverses reprises, sur la vie qu'elle menait; elle lui
raconta des banalités et mentit sans aplomb; elle finit, un jour, par
parler d'un monsieur très comme il faut, dont elle fit longuement
l'éloge.

André lui reprocha intérieurement ce manque de tact dont il était
pourtant cause. Il se décida à ne plus la questionner, mais malgré lui
il aborda plusieurs fois ce thème. Alors Blanche se coupa dans ses
réponses et lui s'affermit dans cette idée qu'elle recevait, chaque
après-midi, des gens retenus, le soir, dans leurs foyers, et il était
ennuyé qu'elle pût avoir toute une série d'hommes! Il ressentait un
certain dépit, trouvant naturel qu'elle eût un amant sérieux, mais deux,
trois, quatre, non pas; elle lui parut trop fille.

Parfois, il se tâtait et demeurait penaud, se demandant avec tristesse à
quoi avaient abouti les dures leçons de ses vieilles amours?--Il était
aussi niais que jadis! il avait, par une chance exceptionnelle,
découvert la femme longtemps convoitée, et, au lieu de rester dans une
intelligente incertitude, il allait, mu par un sentiment bête
d'amour-propre, de jalousie, d'il ne savait quoi, s'immiscer dans ses
affaires, s'exposer à d'inquiétantes vérités ou à de grossiers
mensonges.

Il n'aimait pas Blanche cependant! et il avait peur en examinant de trop
près ce malaise de coeur, d'arriver à ce piètre résultat: la crainte de
n'être point le préféré. A deux amants, il pouvait le croire, étant
celui des deux qui n'entretenait pas.--A trois ou quatre, cette
enfantine illusion partait.

Il restait préoccupé, analysant la sottise de ses pensées auprès d'elle;
et parfois Blanche l'examinait, contrainte, songeant qu'il avait
peut-être des chagrins et pour détendre ses ennuis, elle se mettait
alors, au piano, et tapotait difficilement des valses.--Je fais des
progrès,--n'est-ce pas, disait-elle?

Il répondait oui, par politesse.

--Tiens, je prends trois leçons, par semaine. Vrai, ce serait malheureux
si, en m'appliquant je n'avançais pas!

André inclinait la tête.

--Du reste, affirmait-elle, ma maîtresse est très capable. On profite
avec elle, ce n'est pas comme ma professeur de français; elle a cherché,
un jour, un mot dans le dictionnaire, crois-tu? tiens, pardi, j'en
ferais bien autant; aussi, tu comprends, je l'ai remerciée.

Les soirées se succédèrent chez Blanche, plus mornes chaque fois. André
commençait à la juger un peu panade, malgré ses ardeurs brutales et ses
allures bataillantes, au lit; puis le découcher s'altérait pour lui;
deux fois sur trois, il revenait malade, la tête en feu, le coeur
soulevé et il devait s'étaler sur son lit, se coller de l'opium sur les
tempes pour amortir ses douleurs et tâcher de dormir.

Alors parurent les inconvénients des nuits passées au dehors; l'ennui du
réveil dans une chambre close puant le renfermé et le musc,
l'impossibilité d'effectuer sa toilette dans un cabinet plein de hardes
qu'on éclabousse, la nécessité d'aller remplir le broc que les dépenses
de la nuit ont presque vidé, le manque de brosses à tête, de brosses à
dents, et de chaussons, le dégoût de soulever un peigne hérissé de
cheveux, et de déterrer, près des vieux philocomes, enfouie dans un tas
de linge, la serviette à figure, graissée par le cold-cream, le
révoltèrent. Il se promit de ne plus découcher et il adopta un autre
système. Il alla dîner chez Blanche et retourna chez lui, vers les onze
heures. Ce procédé lui sembla tout d'abord satisfaisant, puis il le
jugea coûteux car il laissait dix francs en sus de son louis, pour payer
le repas. Ses moyens ne pouvant supporter de telles dépenses, il espaça
ses visites.

Un certain froid en résulta. Les légers fils qui l'attachaient à Blanche
se déliaient de plus en plus. Il s'aperçut qu'elle demeurait loin et
régulièrement il la négligea. Elle, de son côté, le comprit au nombre de
ses clients incertains, ne se gêna plus et ne fut pas chez elle,
plusieurs fois, lorsqu'il y vint.

Ces absences l'achevèrent. Ces soirs-là, il avait congédié sa bonne et
il descendait, désorbité, de chez cette fille, rôdait dans la rue,
obligé de tuer une heure, en se promenant, avant que d'aller s'abattre
dans le coin d'un restaurant. La tristesse de ces repas le dégoûta plus
encore que l'imprévu qui manquait chez elle.

Comme toujours, Mélanie combla la mesure, s'étonnant que monsieur ne
découchât plus et ne dinât pas en ville.

--Allons, disait-elle amicalement, je vois que monsieur aime le
changement et par fanfaronnade, par désir de montrer une force de
caractère qu'il n'avait point, il répondait négligemment: ma foi, oui,
il y avait trop longtemps que je la connaissais, je l'ai lâchée!

Mélanie qui craignait tout autant l'arrivée d'une maîtresse que la
rentrée de la femme légitime dans un ménage qu'elle administrait, au
mieux de ses intérêts, s'étendit, ce jour-là, longuement, sur les vices
de ces «creiatures» comme elle les appelait et elle horripila tellement
son maître par les contes à dormir debout qu'elle lui débita sur des
cocottes d'officiers qui demeuraient, dans sa rue, au Gros-Caillou,
qu'André perdit toute mesure et la pria d'aller surveiller le pot au
feu, dans sa cuisine.

Ne pouvant se rendre compte qu'elle était douée de façon à exaspérer les
plus patients, Mélanie conclut que les colères de son maître étaient
suscitées par les désagréments de sa rupture. Elle devinait d'ailleurs,
avec son instinct de femme habituée à mener militairement son homme,
qu'André n'était pas capable de mater une femme. Elle prit alors des
airs soucieux et discrets, persuadée en fin de compte que c'était André
qu'on avait lâché.

Toutes ces simagrées, toutes ces singeries dont d'autres gens se
seraient à peine occupés, désespérèrent André. Son épiderme
naturellement souffreteux d'esprit, s'était singulièrement sensibilisé
depuis le malheur survenu dans son ménage. Peu à peu, cependant une
période d'apaisement s'annonça. Ce remède qui lui avait paru souverain
pour couper la fièvre juponnière, la femme hebdomadaire qui n'est pas
une maîtresse et qui n'est déjà plus une passante, agit efficacement sur
lui, mais par des effets autres que ceux qu'il avait prévus.

La cure s'était accomplie, non par l'activité du remède lui-même, mais
par la répugnance qu'avait causée son absorption. La lassitude des
bêtises féminines avait guéri André de la femme. Il glissait à une douce
apathie, à un besoin grandissant de ne plus bouger, à une sorte de
béatitude flamande, bien assise, heureuse simplement d'avoir le ventre
plein et les pieds au chaud. Plus de divagations, d'images regrettées de
maîtresses, d'ennui de travail et de solitude. Il était revenu à cet
état d'âme qu'il possédait après qu'il se fût installé dans son nouveau
logement. Il se retrouvait, une fois encore, parfaitement heureux.



IX


Deux mois après, André finissait, à son déjeuner, d'étaler de la
confiture de groseille, achetée chez un épicier, sur son pain; cette
gélatine dégoulinait sur la croûte en larmes poisseuses et rouges. André
lança un coup de timbre et tandis que la bonne apportait le café, il la
pria, lorsqu'elle aurait l'intention d'acheter au dehors des confitures,
de les prendre désormais aux cerises, aux prunes, aux abricots, aux
poires, à tout ce qu'elle voudrait, excepté aux groseilles et aux fruits
confits qu'il soupçonnait d'être les vieux débris des chinois du jour de
l'an, coulés, sous la rubrique de confitures du Midi, dans du sirop de
sucre.

Mélanie s'apprêtait à lâcher quelques judicieuses opinions sur la
filouterie des épiciers, quand la sonnette de la porte tinta.

Mélanie se précipita et ouvrit à un commissionnaire qui tendit une
lettre.

La bonne retourna dans sa cuisine. André décacheta l'enveloppe, et,
devenu subitement très pâle, il lut ces lignes signées d'un camarade
qu'il ne fréquentait plus depuis son mariage:

«Émilie, mon ex-maîtresse, m'écrit afin d'avoir votre adresse pour
Jeanne, votre ancienne femme, qui désire vous revoir. Puis-je le
faire?--Prière de donner une réponse immédiate au porteur de la présente
lettre.»

André hésita, bouleversé.--Toute une bouffée de souvenirs amoureux
s'échappait de ce papier et l'étourdissait. La seule maîtresse à
laquelle il eût tenu, demandait à le revoir!--En un rapide éclair, il
l'aperçut se jetant dans ses bras, l'accolant, lui baisant les paupières
et le cou. Une envie folle de renouer avec elle, le prit. Il se disposa
à répondre oui, mais il s'arrêta, inquiet. Était-il bête! comment, il
était là, chez lui, calme, et il allait perdre le bénéfice de cette
quiétude si chèrement achetée! il allait subir des attentes de femmes,
poser!--ah non, par exemple! c'était bon à vingt ans, ce jeu-là! Il n'y
avait pas à hésiter! Il se résolut à répondre non, mais tout le bonheur
qu'il avait jadis goûté dans la compagnie de Jeanne, toute sa jeunesse,
heureuse un moment, s'exhuma, envahit toutes ses pensées, submergea ses
instincts de prudence et de peur. Il traça vivement sur du papier un
oui. Le commissionnaire partit et André resta tout frissonnant, sur sa
chaise, déplorant aussitôt son attendrissement et sa lâcheté. Il se
prépara à écrire à son ami de considérer sa lettre comme non avenue,
puis il eut peur de passer pour un imbécile et n'en fit rien. Petit à
petit, à force de se raisonner, il se décida cependant à ne pas se
remettre avec Jeanne. Il bâcla une lettre dans ce sens et il la regretta
dès qu'il l'eût jetée à la poste. Son camarade l'informa par le retour
du courrier, qu'il était trop tard, que l'adresse était parvenue. Alors
André éprouva un soulagement.--C'était fait, tant pis ou tant mieux, il
n'y pouvait plus rien.--Et puis, après tout, à quoi l'engageait ce
retour de Jeanne? devait-il donc en résulter nécessairement une reprise
charnelle? Eh oui! se cria-t-il, oui, ce n'est pas la peine de me
blouser, je suis fichu si je la revois!

Il oublia de boire son café que Mélanie lui apporta, au salon, stupéfiée
par l'attitude agitée de son maître.--Ah j'étais si tranquille, se
disait-il par moments! quelle misère, bon Dieu! que d'être aussi
faible.--Il ne pensait plus maintenant qu'à Jeanne; elle s'imposait à
lui, ne le quittait plus, à table, dans les rues, au lit.

Une dernière bataille s'engagea néanmoins, le lendemain matin. Plus
d'aplomb, plus froid, il avait adopté l'héroïque résolution de ne plus
mêler à son existence celle d'une femme, lorsque le concierge lui monta
une lettre.

Alors ce fut fini; son courage échoua. L'écriture qu'il reconnaissait
entre toutes, indistincte, barbouillée, dansant follement, avec des
queues et des croches ajoutées aux lettres, l'anéantit. Il lut, tout
secoué:

  «Mon cher André

  Tu as dû avoir de mes nouvelles par Monsieur Jules qui a reçu une
  lettre d'Émilie pour connaître ton adresse. J'y mets de la réflexion,
  diras-tu, après cinq années de silence, mais mieux vaut tard que
  jamais et je vais t'en donner la preuve.»

  «Te souviens-tu d'une Manon Lescaut avec gravures. Je l'ai retrouvée
  dans un piteux état; malgré cela, un docteur bouquiniste voulait que
  je la lui donne. Voyant qu'il y tenait tant, je me suis fait un
  remords de conscience de la donner, sachant que tu y tiens tout autant
  que lui et surtout t'appartenant.»

  «M'approuveras-tu, je l'ignore, mais comme Monsieur Jules, dans la
  lettre qu'il a écrit à Émilie lui dit que tu me reverras avec plaisir,
  _j'ose_; sans cela, tu n'aurais pas eu de mes nouvelles, mais est-ce
  bien pour moi ou pour ton bouquin?--enfin, tu peux tout te permettre
  après si longtemps; malgré tout, j'aurai un grand plaisir à te revoir,
  mais comment? voilà.--Je travaille toujours rue du Quatre-Septembre,
  dans la maison Larmange que tu connais et je sors le plus souvent à 8
  heures. Si tu pouvais venir un jour ou l'autre de cette semaine, jeudi
  par exemple, je sortirais à 8 heures juste; ou bien, écris-moi si tu
  n'étais pas libre; viens toujours un jour ou l'autre, nous nous
  rappellerons nos vieux souvenirs.»

  «En attendant, permets-moi de t'embrasser comme autrefois.»

  Bien à toi,

  JEANNE.

  «Si tu ne peux pas venir, écris-moi chez madame veuve Laveau, 18, rue
  Sauval.»

Il répondit immédiatement qu'il se rendrait à la rue du
Quatre-Septembre, jeudi, à l'heure dite.

Il rayonna, complètement changé; la lutte avait pris fin, l'incertitude
avait cessé. Il réfléchissait seulement, relisant la lettre.

Jeanne doit avoir été balancée par son amant et être à court d'argent,
pensa-t-il d'abord, car l'histoire du livre n'est qu'un prétexte par
trop visible. Mais comment diable Jules que je n'ai plus vu depuis des
années a-t-il pu savoir que j'habitais la rue Cambacérès? et ensuite,
qu'est-ce que ce médecin, amateur de vieux livres et cette veuve Laveau
qui reçoit les lettres?

Il chercha enfin, sur son plan de Paris, où était située la rue Sauval
dont il ignorait jusqu'au nom. Il découvrit que c'était une sorte de
ruelle près de la Halle au blé. Ce fut pour lui un prétexte à promenade.
Il alla flâner dans cette rue, vit le numéro en question, une vieille
bâtisse, aux fenêtres voilées de rideaux pauvres et à la cour infectant
le pipi et le chlore. L'aspect de cette maison ne lui suggéra aucune
idée sur les professions qui pouvaient s'y exercer. C'était ordurier et
triste, voilà tout.

Il retourna chez lui où Cyprien installé dans un fauteuil l'attendait.
Il lui raconta, non sans quelques hésitations, son aventure. Le peintre
l'écouta, attisant sa cigarette, rendant la fumée par les narines,
hochant simplement la tête.

Ses conjectures étaient les mêmes que celles d'André. C'était un
revenez-y motivé par un pressant besoin d'argent.--De deux choses l'une,
fit-il: ou Jeanne loge chez la veuve Laveau, faute de quoi payer le
terme d'une chambre et la veuve doit lui laisser entendre, en qualité de
camarade, qu'elle serait bien aise de la voir déguerpir, ou bien encore
la veuve en question tient à garder son amie pour allécher ses clients
et les exploiter. Ce sont, à mon sincère avis, deux noceuses et deux
roublardes. Dans tous les cas, que Jeanne fréquente celui-ci ou
celui-là, ou qu'elle soit presque honnêtement dans une misère digne, le
résultat sera le même, tu seras énergiquement tapé!

--Mais, dit André, vexé par ces suppositions qui lui salissaient, dans
la bouche d'un autre, le souvenir de sa maîtresse, tu bâtis des édifices
sur des riens, toi!--Tu n'en sais pourtant pas plus long que moi sur
elle; rien ne prouve d'ailleurs que la femme Laveau à qui tu attribues
une importance qu'elle n'a sans doute pas, ne soit point tout bonnement
une amie d'atelier qui, pour un motif que j'ignore et toi aussi du
reste, se borne à recevoir et à remettre les lettres.

Le son de voix dépité, presqu'agressif d'André blessa Cyprien qui
riposta, à son tour, d'un ton sec: quand il s'agit des femmes, je vais
toujours aux hypothèses qui peuvent leur être les plus défavorables; je
suis sûr ainsi de ne pas me tromper!

--Allons, allons, repartit André qui devenait de plus en plus aigre, ne
fais donc pas l'homme fort comme cela, ça ne te va pas!

--L'homme fort! s'écria le peintre, Dieu que tu es moule!--quand il y a
un danger à courir près des femmes, toute ma bravoure consiste à les
éviter et à fuir; tu le sais bien, pourtant. Sur ce, bonsoir; je te
conseille de marchander l'affection qu'on veut te revendre et de
vérifier la balance où ça se pèsera! et il quitta la place, laissant
André irrité de ce scepticisme féroce, le jugeant ridicule depuis que
son ami l'appliquait à des choses qui lui étaient toutes personnelles.

La journée du jeudi parut longue à André. Il lui sembla qu'elle ne
coulerait jamais. Appréhendant que Cyprien ne vînt, il commanda à
Mélanie de lui servir le dîner de meilleure heure, et il s'habilla
avant, se nettoyant à fond, mettant ses effets les plus propres. Il
mangea sans appétit, sortit et comme il avait encore plusieurs heures à
tuer, il flâna, songeant à cette rencontre de deux amoureux qui ne se
sont pas revus depuis cinq ans. Il avait peur de trouver Jeanne molle et
fanée. Qu'était-elle devenue depuis ce temps? par quelles tribulations,
par quels hauts et quels bas de misère avait-elle passé avant que de
revenir à lui? elle était maintenant, peut-être, très laide, grêlée ou
infirme?--Il se disait que, dans ce cas, elle n'eût certainement pas
désiré le revoir.--Eh qui sait? c'était peut-être une tentative
désespérée, les derniers abois d'une atroce dèche!--Et, il se sentait
attendri d'avance, prêt à des sacrifices, car, pour l'instant, une
recrudescence d'affection le poussait vers elle.

Il consulta sa montre, la colla à son oreille, croyant qu'elle ne
marchait pas, mais elle tictaquait régulièrement. Les minutes lui
paraissaient s'égoutter lentement, comme des heures; puis il essaya de
se représenter leur tête à tête.--Nous allons être fièrement
embarrassés, pensait-il et il cherchait des phrases qui sauveraient la
situation et n'en découvrait pas.

Ennuyé et joyeux tout à la fois, il se mirait dans les pans de glace des
magasins et vérifiait la tenue de sa cravate et de son col.

Il se promenait maintenant dans le Palais-Royal; il musait dans cette
galerie où se tient Chevet, une courte galerie qui combine toujours,
près du Théâtre-Français, le doux parfum d'un marché aux fleurs et le
pestilentiel bouquet d'une tinette et, souriant, oubliant pour une
seconde la longueur de son attente, il se faisait cette réflexion: que
par le soupirail ouvert sous la boutique d'un fabricant d'écume, située
en face de Chevet, dans le même couloir, montait chaque fois qu'il le
longeait, une odeur de vinaigre chaud à l'échalotte et d'oignons qui
roussissent dans une poêle. Il baguenaudait, revenant sur ses pas,
examinant la vitrine affriolante du marchand de primeurs, avec ses
tortues endormies sous un jet d'eau dans une cuvette, ses grands
poissons fumés couleur de colle forte, ses oranges posées dans du papier
de soie comme des boules de seins dans un corsage, ses jambonneaux, ses
mortadelles, ses poulardes et ses fruits, si énormes et si superbes,
qu'ils semblent façonnés par la main de l'homme.

Et il tirait encore sa montre, arrivait dans ce carré à colonnes qui
sert de vestibule à la galerie d'Orléans et il demeurait extasié devant
cette boutique où se prélassent les extraordinaires tromblons de la
vieille garde, les invraisemblables schapskas, les exorbitants kolbachs
des soldats du premier Empire, et il pensait, narquois, que ça puait le
Laurent de l'Ardèche et le Marco Saint-Hilaire, l'histoire écrite pour
les Invalides qu'on a oublié de nous tuer!

Puis, opérant une volte-face, s'engageant dans la galerie vitrée, il
errait, se demandant s'il reconnaîtrait Jeanne. L'image de cette fille
se brouillait toujours devant lui. Ils étaient peut-être tellement
changés, tous les deux, qu'ils passeraient l'un à côté de l'autre sans
se voir; mais cette crainte ne l'étreignit que pendant une minute, il
était impossible qu'en s'apercevant, ils ne se rappelassent pas
brusquement leurs traits;--et, réfléchi, il n'examinait même pas les
longues vitrines devant lesquelles il stationnait, des vitrines de
librairies éclairées comme des cafés, où s'étageaient des livres aux
couvertures voyantes et de mauvais goût, des livres qui faisaient, en
peignoir de couleur, la retape pour 3 fr. 50 c.

L'éclairage furieux de ce magasin et de tout ce couloir le gênait. Il
s'engagea dans les corridors qui encadrent le préau, mais là encore, le
scintillement des bijoux sous le gaz, le fatigua. Des gens se
pétrifiaient devant l'or des joailleries et des bureaux de change. Il
s'écarta de cette foule, laissa de côté les fabricants de gamelles et de
crachats, tous les débitants de la dinanderie honorifique et entrant
dans le jardin désert, presque noir, il se rappela, dégoûté par
l'horreur des articles de Paris qu'il avait vu flamboyer impudemment
sous les arcades, cette phrase proférée par Cyprien, un jour que chassés
par la pluie ils se promenaient, tous les deux, dans le Palais-Royal:
«c'est un lieu qui contient des boutiques pleines de victuailles qu'on
ne mange point et de livres qu'on ne lit pas, des magasins où sont
exposés sur du velours tous les mobiles des saletés humaines, des bijoux
pour les femmes et des croix pour les hommes!»

Et ramené à Cyprien par cette définition chagrine, André se dit que le
peintre rirait certainement, s'il le voyait ambuler ainsi, attendant
l'heure du berger, dans ce lieu foisonnant d'étrangers et de filles. Une
certaine rancune persistait encore chez lui contre son camarade; c'est
un anémique et un hypocondre, se disait-il, j'ai tort de lui en vouloir.
Mais ces raisons ne l'apaisaient pas. Son mécontentement s'activait même
au souvenir de l'involontaire blessure qu'il avait reçue.

Il tira sa montre encore. L'heure du rendez-vous approchait. Il partit
du jardin et s'engagea dans la rue Vivienne.

J'ai tout de même de la chance qu'il ne pleuve pas, murmura-t-il, en
levant le nez. Il bruinait seulement; le pavé était gras et l'air
humide. Il gagna rapidement la Bourse; il n'était plus qu'à deux pas de
la rue du Quatre-Septembre. Il s'assit sur un banc, regardant comme
d'une berge, cet océan des pavés de Paris, où incessamment moutonnent
des équipages de luxe, des voitures de commerce et de place. Il resta
là, contemplant le flux des passants, marchant, courant, se croisant,
s'arrêtant, échangeant quelques mots et reprenant leur course. Des gens
s'échappaient des portes sur les trottoirs, d'autres entraient dans les
magasins aux carillons des sonnettes, d'autres encore interpellaient les
concierges, ou s'asseyaient, desheurés, dans les cafés et se disputaient
avec les garçons, les journaux et les cartes.

C'était l'heure où les affaires se calment et où les plaisirs du soir
vont naître. La formidable activité qui se mouvait autour de lui, la
féroce puissance du commerce, enlaçant tout ce quartier et rayonnant par
toute la ville, s'éteignait peu à peu; la chasse aux subsistances, la
sourde bataille du négoce en sentinelle derrière ses devantures
cessaient et la Bourse, maintenant vide de clameurs et de bruits,
dormait, silencieuse, dans son lit de rues sombres.

André constata avec une joie puérile, que sa montre retardait de cinq
minutes; il la régla sur le cadran allumé de la Bourse. Une quarantaine
de minutes le séparait maintenant, à peine, de son rendez-vous. Il
tenait à être à son poste plus tôt, connaissant les habitudes des
femmes, sachant qu'elles se présentent avant ou après, à l'heure fixe
jamais.

Il arriva à la porte de la maison Larmange, une grande porte cochère,
ouverte, montrant le bout d'un péristyle et le perron d'un escalier, et
il acheta, dans un kiosque voisin, un journal pour se donner une
contenance, mais le bec de gaz contre lequel il s'appuyait, éclairait
mal. Il eut froid aux pieds et il se promena lentement devant la maison,
s'étonnant de ne pas voir, contrairement à ses prévisions, des messieurs
en train de croquer le marmot, s'arrêtant de temps à autre, devant la
vitrine des magasins.

Il essaya de s'intéresser, par désoeuvrement, à la boutique d'un
marchand de cheveux et de postiches, pleine de têtes immobiles de
femmes, roses des joues, bleues des yeux, rouges des lèvres, ornées de
cheveux de toute nuance, cannelle, orange, poivre et sel, marron,
piquées de fleurs en taffetas, d'oiseaux de paradis, d'épis d'argent ou
d'or et toutes ces figurines étaient coupées, au bas du buste qui
sortait d'une glace comme d'une nappe d'eau, et elles arboraient pour
indiquer le prix de leur chevelure, des étiquettes en carton fichées
dans la cire du crâne.

Il s'enfuit, honteux. Derrière une vitrine, une demoiselle de magasin le
dévisageait avec un sourire et il reprit son va-et-vient, perdant son
rôle d'homme, prenant celui d'une fille, battant son quart, observé
derrière les marchandises des montres par de jeunes femmes qui se
chuchotaient à l'oreille, dans un éclat de rire: encore un poireau!--Il
alla plus loin, jusqu'à un débit d'objets du Japon et il recommença, sur
le trottoir, sa mélancolique promenade, débusqué bientôt par une paire
d'yeux qui ricanaient derrière des magots et des cabinets de fausse
laque. Alors, il retraversa la rue et se planta de nouveau devant le bec
de gaz, dressé près de la porte de la bâtisse où travaillait Jeanne.

Huit heures moins le quart tintèrent à une horloge. Bon Dieu, que le
temps lui semblait long! Il regarda, désappointé, en l'air, vit,
s'étalant à perte de vue, d'énormes lettres d'or, de cyclopéennes
inscriptions trouant la brume: «robes et manteaux» «confections pour
dames» «jupons et tournures» «dresses et mantles». Partout, ce n'étaient
que des annonces pour vêtements de femmes, courant, s'enroulant le long
des façades, rampant au-dessus des portes, s'accrochant aux balustres
des terrasses, grimpant jusqu'aux sixièmes étages, jusqu'aux faîtes des
toits, et il demeurait là, les yeux au ciel, considérant cette rue qui
suait la richesse et la faillite, une rue vivant au jour le jour,
subordonnée aux engouements de toute une clientèle d'actrices et de
filles!

Le froid qui lui glaçait de nouveau les jambes le tira de sa rêverie et
il consulta, une fois de plus sa montre. Huit heures allaient sonner. Il
tressaillit et, la figure un peu cachée par son journal, voulant être
reconnu le premier, il attendit, les yeux impatiemment fixés sur la
porte.

Bientôt apparurent deux jeunes filles qui filèrent à grands pas, à
droite, puis deux autres qui filèrent à grands pas, à gauche, puis ce
fut tout un tourbillon qui se jeta, en piaillant, sur le trottoir, se
baisa sur les joues et se dispersa, en tous sens, par couple.

André s'approcha un peu, craignant que Jeanne se sauvât sans qu'il
l'aperçût.--Elle s'était peut-être échappée déjà.--A cette pensée, une
angoisse atroce le saisit.--Mais des ouvrières descendaient,
s'échelonnant encore. Soudain, Jeanne débucha, bras dessus, bras dessous
avec une autre. Il fit un pas en avant, elle s'arrêta, et, le sang au
visage, ils se serrèrent, tous les deux, la main, n'osant s'embrasser
devant tout ce monde, se demandant, d'une voix tremblée, de leurs
nouvelles.

--Tu t'es toujours bien portée?

--Oui, merci et toi?

--Oui, comme tu vois.

Il lui offrit son bras.--Où allons-nous, dit-il?

--Nous allons dîner, ce ne sera pas bien loin; c'est là, à côté.

Ils entrèrent, dans une rue latérale, à droite, et montèrent dans un
restaurant installé à un premier étage.

La salle était déserte. André s'empressa de débarrasser les femmes de
leurs manteaux et il s'assit en face d'elles.

--Tout le monde a fini de manger, dit Jeanne, en souriant; et elle
raconta qu'elle venait tous les jours avec la veuve Laveau, ici
présente, dîner dans cette salle.

Il l'examinait; elle était la même qu'anciennement, plus fraîche, plus
grasse même. C'était toujours ce bout de nez riant sous des chipettes de
cheveux pâles, dans un teint blanc, c'étaient toujours ces yeux actifs,
pétillant au moindre mot, cette jolie tournure, ces fines mains, cette
allure pimentée d'une Parisienne, ce petit air «tam-tam», comme elle
disait jadis, en parlant d'elle.

Elle était mieux mise qu'autrefois pourtant, vêtue tout de noir, avec un
médaillon à camée qu'il lui avait toujours connu, des bagues à
turquoises et à perles dont il se souvenait, et des boucles d'oreilles
et des porte-bonheur qu'il ne se rappelait pas lui avoir jamais vu
porter, de son temps.

--Tu me trouves changée, fit-elle, en dépliant sa serviette?

--Mais non, tu es toujours la même!

--Comme toi. Tu es mieux, cependant; les cheveux courts te vont
bien--dans le temps, tu avais l'air pauvre, avec tes grands cheveux qui
te couvraient l'oreille.

Ils se mirent à rire tous les deux, et la veuve Laveau les imita,
poliment.

Le garçon de restaurant reparut.

Pendant qu'elles épelaient la carte, André jeta un coup d'oeil sur cette
veuve qu'il aurait voulu pouvoir envoyer coucher. Elle le gênait, avec
sa figure grave, sa réserve silencieuse, son filet de rire. Elle lui
déplut, mais elle lui sembla d'une perversion problématique. Cyprien est
absurde, pensa-t-il, et il contempla cette grande femme solidement
râblée, mais de mine bonasse et simple, s'imaginant qu'elle devait avoir
d'humbles et robustes amours qui lui coûtaient cher.

--Alors, pas de potage? disait le garçon que les hésitations des deux
femmes ennuyaient.

--Non, servez-nous tout de suite des grives.

Le garçon fut surpris.

André pensa que Jeanne désirait lui montrer qu'elle se nourrissait bien;
il commanda, à son tour, un mazagran.

La conversation reprit. André dévisagea la petite tendrement et, les
coudes sur la table, il lui dit:

--Ah! ma pauvre Jeanne, y a-t-il assez longtemps que nous ne nous sommes
vus! ma foi, je suis joliment content de te revoir.

Elle aussi sourit et s'affirma heureuse de leur rencontre.

Ils gardèrent, une minute, le silence, ayant tous les deux sur les
lèvres des questions plus expansives, plus pressantes, mais la présence
d'un tiers les gênait.

Le garçon apporta les grives.

Elles s'escrimèrent à coups de couteau sur la carcasse faisandée de ces
bêtes. André se recula un peu car ce fumet lui retournait le coeur. Les
deux femmes n'eurent pas le courage d'avaler cette pourriture et elles
appelèrent le garçon qui vanta le gibier très avancé, sans convaincre
personne, et conseilla à ces dames un veau maigre.--Elles acceptèrent;
il disparut comme un coup de vent et rapporta presqu'aussitôt une
tranche d'une viande blanche et molle. La veuve se récria, devant la
seule part couchée sur l'assiette, mais Jeanne dit, un peu rouge: bah!
va, mangeons toujours, nous verrons après.

Le garçon souriait, encore ébahi; André ne douta plus que les deux amies
n'eussent l'habitude de se partager entr'elles une seule portion et il
demeura gêné de les voir consommer, en son honneur, des nourritures
aussi considérables et aussi choisies.

Il souhaitait ardemment avec cela la fin du repas, espérant que la veuve
Laveau partirait et qu'il serait seul avec Jeanne. Celle-ci semblait du
reste avoir la même idée car elle bousculait son amie pour achever le
dîner plus vite.

Le service lambinait malheureusement et la chaleur de cette salle, très
basse de plafond, avec des fenêtres en demi-roues, était accablante.
André étouffait sous son paletot.

Jeanne lui proposa de l'enlever.

--Ce n'est plus la peine, répliqua-t-il, puisque vous allez avoir
terminé.

La conversation se traîna encore pendant qu'elles grapillaient du raisin
sec et que, dédaignant comme la plupart des femmes les casse-noix, elles
brisaient les amandes et les noisettes avec leurs dents; Jeanne expliqua
à André, tout en cherchant des philippines dans ses coques, que c'était
un restaurant où déjeunaient toutes les demoiselles de magasin qui ne
mangeaient pas dans leur atelier. Elle parla aussi de certains mets qui
étaient constamment réussis et que l'on pouvait demander de confiance,
du lapin sauté et des cervelles au vin, par exemple, et la veuve Laveau,
toujours silencieuse l'approuvait.

Les mendiants étaient définitivement croqués.--André tira son
porte-monnaie et réclama l'addition, mais les deux femmes s'y
opposèrent. Il insista sans plus de succès, et il régla son mazagran, un
peu honteux de laisser payer des femmes devant le garçon qui les regarda
sans surprise, cette fois.

Ils descendirent; Jeanne prit le bras d'André. Madame Laveau déclara au
coin de la rue, qu'elle devait retourner chez elle, et, après avoir
embrassé Jeanne du bout des lèvres, elle salua André et disparut.

Ils étaient maintenant seuls! Alors, tous deux se jetèrent un coup
d'oeil et André serra plus fort le bras qui pendait au sien.

--Mon petit chien, fit-il, très bas, je t'appelle comme autrefois, hein?
je suis joliment content de te revoir.

Il s'arrêta, pensant qu'il retombait dans les redites du restaurant,
mais Jeanne rompit les lieux communs, en riant comme une folle.

--Tiens, dit-elle, j'ai oublié ton livre.

Il eut un geste qui signifiait le peu d'importance qu'il attachait à ce
livre.

Elle reprit: oh! je l'ai chez moi! je te l'apporterai, la première
fois... si je te revois, ajouta-t-elle en hésitant.

--Comment si tu me revois?

Ils abordaient enfin le but autour duquel ils gravitaient depuis des
heures.--Alors Jeanne, harcelée de questions par André, raconta qu'elle
était heureuse, qu'elle ne manquait de rien, que, du reste, elle avait
toujours travaillé depuis leur rupture.

--Mais tu as un amant? dit André, un peu anxieux.

Elle avoua posséder un amant, mais il n'était pas à Paris, il faisait
son volontariat dans une ville de l'Est.--Tu sais, il m'envoie tout de
même mon argent, dit-elle.

André pensa que ce monsieur était bien jeune, mais il garda cette
réflexion pour lui. Il songeait à la sottise de Cyprien, maintenant.
S'était-il assez trompé! Elle n'avait pas besoin d'argent!--Il oublia
que lui-même avait cru à un retour intéressé de Jeanne, et il s'imagina
que ses premières suppositions étaient les mêmes que celles qui
l'assaillaient maintenant: un retour simplement motivé par le désir
d'avoir un amant qui vous contenterait les besoins de la chair et vous
sortirait.

Tandis qu'il marmottait, le nez baissé, Jeanne sautillait à son bras,
montrant sous son voile à pois, des lueurs de dents, des battements de
cils, des éclairs d'yeux. Elle s'enquerrait, à son tour, de ce qu'il
était devenu depuis cinq ans.--J'avais peur de t'écrire, dame tu
comprends, tu pouvais être marié, je n'aurais pas voulu que tu aies des
ennuis à cause de moi.--C'est pour cela que j'ai chargé Émilie d'écrire
à M. Jules.

Il s'occupa alors du sort d'Émilie. Qu'était-elle devenue?

Rien.--Elle concubinait avec l'un des amis de l'amant de Jeanne.

--Et M. Jules? interrogea la petite.

--Rien non plus.--Je ne le fréquente pas, du reste, ajouta André un peu
embarrassé.

--Ah ça, mais voyons, où me mènes-tu? s'écria-t-elle tout à coup, après
un silence, en s'arrêtant.

--Mais, je n'en sais rien...

Le fait est qu'ils avaient marché au hasard, s'engageant machinalement
dans des rues noires. La brume descendait plus épaisse maintenant, les
pavés gluaient. Jeanne, dont les hauts talons clignaient était obligée
de s'appuyer de tout son poids sur le bras d'André.

--Je te fatigue, hein?

--Toi, mais pas du tout, et il lui pinça tendrement le bras.

--Tiens, eh bien mais, nous voilà dans la rue de Rivoli, reprit André;
ils débouchèrent, en effet, d'une ruelle noire, en face de la rue de la
Tacherie.

Il proposa d'entrer dans un café pour qu'elle pût se reposer et boire
quelque chose de chaud, et il regarda autour de lui, espérant trouver
une brasserie peu achalandée, sans vacarme de billards et de jackets et,
tout en cherchant, il s'engagea dans la rue qui longe le chantier de
construction de l'Hôtel de Ville. Un triste café, représentant à lui
seul tout le mortel ennui d'une province, était là. André glissa un coup
d'oeil entre deux rideaux mal joints, mais les vitres embuées pissaient;
il ne vit rien; il écouta et n'entendit aucun bruit; il pensa que la
salle était déserte, tourna le bec de cane d'une petite porte et entra.

Quatre personnes buvaient des mazagrans devant une table; le garçon en
buvait un autre dans un coin; et au centre d'un comptoir, une femme
dormait, devant une tasse. André fut enchanté de ce lieu placide et il
commanda deux grogs.

Voyons, se dit-il, avec tout cela, je ne sais pas encore à quoi m'en
tenir sur les intentions de Jeanne. Il essaya de lui frayer la route,
espérant qu'elle aborderait cette question, la première, mais elle
parlait d'autre chose, décidée à rester sur la défensive, à le laisser
venir.

--Petit loup, lui dit-il, tandis qu'elle écrabouillait sa tranche de
citron avec une cuiller et pêchait les pépins qui dansaient dans l'eau
trouble, tu te rappelles les bonnes soirées d'autrefois dans ma chambre?

Elle hocha joyeusement la tête et le regarda avec des yeux noyés et
lents.

--Eh bien? demanda-t-il, en hésitant et se penchant sur elle...

Jeanne gardait le silence, un peu troublée.

Il lui prit la main sous la table; et murmura, très bas:

--Voyons, dis...

--Ça dépend, soupira-t-elle, tu sais, je ne peux pas te recevoir chez
moi.

Ces mots furent une douche pour André.

L'idée d'amener Jeanne chez lui le renversa. Il aperçut la maison
bourgeoise qu'il habitait, soulevée, le concierge cherchant noise à la
petite, lui criant d'essuyer ses pieds, lui demandant, chaque fois, où
elle allait; Mélanie outrée, déblatérant sur le compte de Jeanne,
bougonnant, grognant, se refusant à la saluer et à la servir; il aperçut
d'un coup, la tranquillité de son intérieur fuyant à vau-l'eau,
remplacée par tout un enfer de cancans et de luttes.

--Mais, moi non plus, je ne puis pas te recevoir, dit-il!

--Jeanne répliqua, très ferme: eh bien dame alors, que veux-tu? Nous
resterons bons amis, il n'en sera que ça.

La pensée qu'il revoyait Jeanne maintenant pour la dernière fois
l'accabla; il perdit la tête et proposa de louer une chambre d'hôtel.

--Oh non, par exemple, cria la petite, non, je te connais; tu as besoin
de ton chez-toi, tu ne viendrais qu'à contre-coeur aux rendez-vous, et
moi aussi! nous nous fâcherions; non, il est bien plus simple que nous
en restions là!--Et elle ajouta, après un silence: tu n'es pas marié, tu
habites chez toi et tu ne peux pas m'amener! tu as donc une autre femme?

Il jura ses grands dieux que non.

--Alors je suis compromettante?

Il jura de nouveau que non.

--Eh bien, qu'est-ce qui t'empêche?

Il débita des raisons vagues: sa maison était bégueule, son concierge
désagréable, ce serait toute une histoire si une femme montait chez lui.
Ce n'était plus, hélas! comme jadis!

--Oh! toi, tu n'as pas changé, fit-elle vivement, tu as toujours peur de
tout, tu te fais des monstres de rien; ah bien, si j'étais homme!

Il rougit, de plus en plus décontenancé.--Comment faire,
balbutia-t-il?--puis il crut habile de retourner les arguments de Jeanne
contre elle.

--Mais toi, reprit-il, pourquoi ne me recevrais-tu pas puisque ton amant
n'est pas à Paris?

--Pourquoi?--Mais parce qu'Émilie et son amant sont très souvent chez
moi, parce que je suis surveillée par eux et par ma portière; parce
qu'enfin je suis obligée de ménager dans mon quartier un tas de monde!

André était vaincu. Il garda le silence pour ne pas avouer sa défaite
tout de suite.

Ils quittèrent le café. Le brouillard s'était un peu dissipé, mais le
froid piquait. Séparé d'eux par un mur de palissades criblé d'affiches,
un monstrueux treillis de madriers et de planches se dressait, toute la
haute carcasse de l'Hôtel de Ville en construction, et cela escaladait
la brume, montait comme un palais à jour dans le ciel, plus imposant,
plus superbe, plus grand, que la bâtisse de pierre autrefois détruite.
André songea vaguement à ces terribles eaux-fortes de Piranèse où
d'énormes monuments s'élèvent dans un effroyable chaos
d'échafaudages--puis, il sourit, voyant la lune remuer là dedans, comme
enfermée dans une gigantesque cage, grillée par de formidables poutres.

Il montra la lune à Jeanne qui leva le nez vers elle, puis le baissa,
sans rien dire, et ils marchèrent, silencieux et mécontents, lui vexé
d'être ainsi réduit; elle, ennuyée par ces débats et par ces
contraintes.

--Prenons là, dit-elle, car il est tard et il faut que je rentre chez
moi.

--Tu ne demeures pas rue Sauval, demanda-t-il?

--Non, c'est Eugénie qui demeure là.

--Madame Laveau?

--Elle fit signe que oui;--et ils se turent longuement.

Honteux de reproposer l'offre qu'il avait d'abord rejetée, André se
mordait les lèvres. Il faut pourtant que je me décide, se dit-il; alors
il mit tout amour-propre de côté et il déclara qu'en somme, en prenant
certaines précautions, il pourrait l'accueillir chez lui, que si elle
voulait, il irait la chercher, après demain, samedi, à son atelier,
qu'il aviserait d'ici là au moyen de l'introduire, sans scandale et sans
bruit, dans son logement.

Le visage de Jeanne s'éclaira; tu verras comme je mangerai vite, samedi,
pour avoir fini plus vite, fit-elle, en riant.

Ils avaient atteint la rue Bonaparte où elle habitait.--Jeanne pensa
qu'André allait l'embrasser et elle s'essuya furtivement la bouche,
mouillée par la buée de l'haleine condensée sous le voile; lui, sous le
prétexte de se moucher, s'essuya dans la même intention, les moustaches.
Et, alors, ils s'embrassèrent, mais mal. Devenu timide soudain, André ne
la baisa que sur les joues et sur le front.--Des baisers de nounou et de
père, dit-il, pour s'excuser, mais elle offrit bravement ses lèvres
qu'il plaqua aussitôt sur les siennes, murmurant: alors, c'est entendu,
je t'attendrai devant la porte;--samedi, à huit heures, n'est-ce pas?



X


Le samedi matin, André se réveilla en sursaut; dans son esprit encore
flottant, l'idée qu'il allait revoir Jeanne jaillit aussitôt. Il s'était
endormi, la veille, en pensant à elle, il se réveillait sans que la nuit
eût rien changé au cours de ses réflexions. Il s'assit sur son séant,
revêtit un gilet de tricot, à manches, qu'il mettait, le matin et le
soir, pour fumer et pour lire, roula une cigarette et, les bras relevés,
en anse de chaque côté de la tête, il se posa cette question:

Faut-il prévenir Mélanie que la petite viendra, ce soir, ou faut-il ne
rien lui dire?

Il ne doutait point par exemple que, dans un cas comme dans l'autre, la
bonne n'allongeât une mine bourrue et un nez pincé, mais ses prévisions
s'arrêtaient là.--Comment prendrait-elle la chose?--Il était très
inquiet, craignant qu'elle ne jouât son va-tout et n'exprimât
péremptoirement sa résolution bien arrêtée de ne servir personne autre
que son maître.

Au fait, poursuivit-il mentalement, je la paie pour soigner mon
intérieur de garçon, et non pour obéir à des femmes. Logiquement, si
elle refuse, elle sera dans son droit. Je ne puis exiger qu'elle
partage, pour trente-cinq francs, ses égards et ses coups de brosse
entre Jeanne et moi.

Après cela que je la prévienne ou que je ne la prévienne pas, la
situation reste la même; le déjeuner doublé et les bottines cirées en
plus, n'en existent pas moins. Ah ça mais, je deviens imbécile, se
dit-il, soudain; il n'y a pas de garçon qui ne reçoive chez lui des
maîtresses et leurs bonnes se taisent. Mélanie agira comme elles. Le
tout est de résoudre s'il ne vaudrait pas mieux l'aplatir d'un coup, en
lui laissant voir une femme sous les draps et l'empêcher ainsi, hébétée
par les stupeurs qu'elle a toujours longues, de préparer ses moyens de
défense ou bien s'il ne serait pas plus prudent de la sonder avec
précaution et d'avoir ainsi le temps d'organiser pour demain la
résistance si elle se montrait déterminée à engager la lutte.

Ce parti est incontestablement le plus sage, songea-t-il; allons, je
vais tâter le terrain tout à l'heure, ou plutôt non, je vais annoncer
carrément cette nouvelle à Mélanie; le bon côté de mon premier système,
le choc de massue sera gardé et je profiterai en même temps des
avantages de l'autre, j'aurai la possibilité de parer la réplique.

--Fichtre! voilà le moment! murmura-t-il, moins décidé déjà, entendant
une clé fourrager au loin dans la serrure.

Il s'enveloppa de fumée, tirant précipitamment sur sa
cigarette.--Mélanie tourna et vira dans la cuisine, ouvrit et ferma des
portes, puis elle apparut, tenant un journal et des lettres, se
plaignant de la bise, sortant des phrases toutes faites, emmagasinées
depuis des ans dans sa cervelle et mécaniquement ramenées, à chaque fin
d'automne, aux approches du froid.

André déchira la bande de son journal et, pendant que la bonne quittait
la pièce, il se recueillit encore, se demandant comment il allait s'y
prendre.

Il enfila, toujours très indécis, sa culotte, passa dans son cabinet de
toilette, poussa la porte de communication, entra dans la cuisine et
pria Mélanie de lui verser un peu d'eau tiède dans son verre à dents.

Tandis qu'elle penchait sa bouillotte dont le couvercle mal assujetti
sur ses charnières claquait au-dessus du mince filet d'eau chantant dans
la rigole, il lui dit:

--Ah! à propos, Mélanie, c'est aujourd'hui jour de marché, je
crois.--Tâchez donc d'acheter pour pas trop cher, un fin
morceau.--J'aurai du monde à déjeuner demain.

--Bien, Monsieur; Monsieur voudrait du faux-filet ou du rosbif?

--Non, je voudrais quelque chose de plus délicat et de plus léger, c'est
pour une femme;--et il ajouta, en la regardant dans les yeux;--qui
couchera ici, ce soir.

Mélanie ne poussa même pas une exclamation; elle demeura figée, les bras
cassés et la bouche ronde.

--Ça y est, se dit André, qui sortit immédiatement de la cuisine.

La journée s'écoula, tranquille.--La bonne apprêta et servit le dîner;
André jeta un coup d'oeil sur elle à la dérobée et il la vit, fêlée,
presqu'abattue.

--Si je faisais tout bonnement des rognons au vin blanc, dit-elle avec
effort.

--Soit, répliqua André.

--Elle tortilla son alliance à son doigt et elle ajouta:

--Alors la dame de Monsieur est guérie et elle va habiter avec?

--Pas du tout, c'est une autre femme qui vient.

--Ah!

L'hébétude de Mélanie s'aggrava, mais elle sourit néanmoins et partit
soulagée, préférant encore l'arrivée de n'importe quelle maîtresse à la
rentrée de la femme légitime.

Alors André couvrit de cendre son feu bourré de bois, de façon à ce
qu'il brûlât lentement jusqu'à son retour, plaça entre les deux chenets
une bouilloire pleine, rangea ses papiers, ferma les grands rideaux des
fenêtres et s'en fut.

La pose qu'il effectua devant la porte de l'atelier de Jeanne ne différa
guère de celle qu'il avait déjà endurée. Il stationna seulement, par
pudeur, devant des boutiques autres que celles du coiffeur et du
marchand d'objets du Japon; enfin, pour varier ses plaisirs, il arpenta
le milieu de la chaussée, regagna, chassé par des voitures, le trottoir,
aperçut Jeanne qui descendait avant l'heure, précédée de son amie veuve,
et de nouveau, il les accompagna au restaurant. Après avoir, comme
l'avant-veille, bu un verre de café, et, étouffé sous son paletot, il
commença à dessiner avec du noir d'allumette sur le blanc taché de bleu
de la nappe, une vague et sommaire topographie des lieux qu'il occupait.

--Tu vois bien, dit-il à Jeanne, voici la maison: ici la porte cochère
et une allée aboutissant en ligne directe à un grand mur; de chaque côté
de cette allée, un corps de bâtiment;--eh bien, c'est dans le bâtiment
de droite, juste à ce point-ci, là où j'écrase du noir, que débouche mon
escalier, tu n'as qu'à grimper jusqu'au dernier étage.--Voilà donc le
programme, que nous allons suivre: j'entrerai le premier, tu viendras,
deux minutes après, et je t'attendrai en haut; tu as bien compris,
n'est-ce pas?

--Oui, c'est entendu, je prends à droite et je monte aussi haut que je
puisse monter.

--C'est cela même.

--Ah bien, et si le concierge s'informe où je vais?

--Dame, reprit André un peu hésitant, dame, tu diras alors que tu as une
lettre pressée à me remettre; attends, je vais en préparer une et il se
fit apporter de quoi écrire, cacheta une enveloppe vide et posa dessus
son adresse.

--Et puis... et puis... conclut-il, en se tirant sur les doigts pour les
faire craquer, après tout, je me fiche pas mal du concierge!

Cette tardive assurance égaya la petite qui savait depuis longtemps à
quoi s'en tenir sur la bravoure d'André.

Ils partirent du restaurant, saluèrent la veuve Laveau, et alors André
parla de Mélanie pour la première fois, déclara qu'elle était bébête et
toquée, mais qu'elle était très brave femme, appuya sur ce point qu'il
ne faudrait pas s'occuper de ses mines bougonnes, si elle en avait,
affirma enfin, sans assurance, qu'il était bien convaincu qu'une
parfaite entente s'établirait entre les deux femmes.

Jeanne très soucieuse ne souffla plus mot. A son tour, elle fut prise de
frayeur devant cette bonne installée dans un logement; elle redouta des
froideurs méprisantes et des avanies.

Quand elle sut que Mélanie était mariée, sa terreur s'accrut.

La situation fausse qu'elle allait avoir dans ce ménage, formé depuis
des mois, et fonctionnant sans arrêt, l'épouvanta. Elle comprit qu'elle
ne pourrait être qu'une étrangère en visite; que, dans ce mécanisme de
vie intérieure, elle ne serait qu'un inutile rouage ajouté par suite
d'un hasard ou d'une fantaisie et qui se briserait sans interrompre en
rien la marche régulière de la machine. L'impossibilité de posséder à
nouveau et en entier son amant lui apparut; elle regretta presque la
liaison qu'elle voulait renouer.

--Qu'as-tu? interrogea André, étonné de son silence.

--Mais rien... dit-elle très bas.

Ses craintes se développaient. Le concierge qui la préoccupait peu
jusqu'alors, se dressa devant elle, prenant des proportions formidables;
elle le vit aux côtés de Mélanie, dans la cour, semblable à deux dogues
furieux, prêts à lui sauter aux jambes.

Elle se sentit perdue; la grossière optique de la peur cessa pourtant.
André lui caressait la main et elle s'appuyait sur lui, espérant tout de
même une assistance et une affection, mais bien que convaincue qu'elle
exagérait ses transes, elle ne put cependant chasser l'image de cette
Mélanie qu'elle se représentait comme un grand dragon, vieux et roide,
la regardant du haut en bas, en sa qualité de femme mariée et de
servante, maîtresse d'une maison, dominatrice du caractère incertain
d'André.

Elle se serra plus étroitement encore contre son amant, appuyant presque
sa joue sur son épaule, éprouvant le besoin de se faire petite, se
promettant de se glisser dans l'entre-bâillement des portes et de saluer
bien bas tout le monde.

--Ah! ce n'est plus comme jadis, soupira-t-elle, le coeur gros.

--Mais si, mon petit chat, rien n'est changé, reprenait-il, affectant
une confiance qu'il n'avait pas, car le trouble qui rendait chagrine la
figure de Jeanne ranimait le sien; tu verras, ça ira tout seul; allons,
voyons, Madame, montrez un beau sourire au Monsieur, dit-il, essayant de
la distraire de ses pensées tristes.

Elle eut sous son voile un sourire pâle. André commençait à être mal à
l'aise. Heureusement qu'ils avaient atteint sa rue. Il remit à Jeanne
l'enveloppe, entra rapidement, escalada les cinq étages et, là, penché
sur la rampe, il attendit.

Un petit bruit sec de pas retentit bientôt au loin à des profondeurs de
cave, sur le dallage du vestibule, puis le bruit devenu presqu'aussitôt
plus sourd monta dans la cage de l'escalier, s'approchant, accompagné
d'un petit vibrement de rampe remuant sur ses barreaux et d'un froufrou
de linge empesé ratissant les marches. André ne voyait rien; les becs de
gaz, placés au-dessous de lui, séparés les uns des autres par deux
étages, l'aveuglaient sans rien éclairer.

Jeanne émergea enfin sur le palier du quatrième, s'avança en pleine
lumière, essoufflée un peu d'avoir grimpé si vite. Il toussa légèrement;
elle leva le nez et ils se sourirent sans parler; elle arriva près de
lui enfin; il la prit par la taille et la poussa dans sa porte qu'il
referma tout de suite sur eux.--Alors toutes ses agitations cessèrent;
il était chez lui, libre.

--Le concierge ne t'a pas questionnée, murmura-t-il en allumant sa
bougie?

--Il ne m'a pas aperçue. J'ai filé tout doucement devant la loge. Il
lisait un journal et il n'a même pas bougé la tête!

--Allons, tout va bien; débarrasse-toi de tes affaires et il l'embrassa
tendrement et se mit à fourgonner dans les braises qui rougeoyaient,
dans sa cheminée, sous de la cendre; il entassa ensuite de nouvelles
bûches, baissa la trappe, aida Jeanne à sortir de son manteau, approcha
un fauteuil, mais elle refusa de s'asseoir, voulant d'abord visiter le
logement.

Elle regardait le petit salon où ils étaient, reconnaissait d'anciens
bibelots, une gravure de Daullé, d'après Teniers, une vieille estampe de
Breughel-le-Drôle, des assiettes de faïence et des plats de cuivre.

--Tiens, tu avais cela de mon temps, disait-elle. Ah bien, j'ai souvent
pensé à toi quand je voyais des assiettes accrochées chez des
bric-à-brac et elle ajouta, contemplant les aquarelles impressionnistes
qu'elle n'avait jamais vues: tiens, voici du nouveau; c'est joli, mais
pourquoi donc que ce n'est pas terminé?--Oh! fit-elle, tout à coup, en
se retournant,--et elle leva la lampe, enveloppa dans le rond de lumière
rabattu par l'abat-jour, la cheminée,--qu'est-ce que c'est que ça?--Et
elle considéra, avec une petite moue d'horreur, une extravagante chimère
du Japon, cuirassée d'écailles rouges et vertes, la patte sur une boule,
la langue retroussée, la queue en panache, les yeux en saillie, projetés
comme au bout de pédoncules.

--Dieu que c'est laid! cria-t-elle.

Puis, tenant toujours la lampe, elle passa, suivie d'André, dans la
chambre à coucher, séparée du petit salon par une portière; elle se
tourna de tous les côtés, et dit: ah ça, par exemple, c'est gentil!--et
elle admira une table de nuit chiffonnier, en bois de rose, Louis XVI,
s'extasiant sur le marbre neuf, sur les serrures dorées nouvellement
posées.

Mais ce qui l'étonna le plus, ce fut le lit; elle ne retrouvait plus le
vieux galetas de fer qu'elle avait autrefois connu.--André lui expliqua
brièvement, tout en commençant à la serrer de prés, que celui-ci était
un lit en bois blanc, laqué, forme Louis XV.

--Voyons, voyons, sois donc sage, disait-elle, en lui tapant sur les
doigts. Il cessa le jeu auquel il se livrait et il affirma qu'elle
aurait l'étrenne de ce beau lit.

Elle sourit, lui reprochant de mentir avec tant d'aplomb.

Il répéta, ce qui était la vérité, qu'il n'avait jamais reçu de femmes
dans ce logement et que ce lit avait été acheté, tout récemment, depuis
son entrée dans cette maison.

Elle ne le crut pas et il renonça sagement à la convaincre.

--Sais-tu que c'est gentil tout cela, reprit Jeanne, contemplant encore
les meubles et elle ajouta: et puis, c'est bien propre!

Il jugea de son devoir de déclarer qu'à ce point de vue-là, Mélanie
était vraiment une femme remarquable.

Ce nom rembrunit de nouveau Jeanne; elle redevint troublée; mais elle
reprit son babil, en entrant dans le cabinet de toilette. Ravie, elle
s'écria: ah! voilà qui est agréable; avec une pièce comme celle-là, nous
ne serons plus comme dans le temps...

Elle s'arrêta, un peu rouge, et ils rirent tous deux, se rappelant:
elle, certaines gênes intimes, lui, certaines visions farces emplissant
son unique chambre; il se tira la moustache, un peu allumé, puis il
réembrassa la petite et, devant le pot à l'eau, se regarda, ainsi enlacé
à elle, dans la glace pendue au-dessus de la cuvette, mais Jeanne se
dégagea et se mit à tripoter les objets de la toilette. Elle déboucha la
boîte à poudre de riz, fourra son nez dedans, enleva à moitié la houppe
comprimée contre les parois de buis et poudra la toilette d'un fin nuage
rose, puis elle toucha aux rasoirs, aux brosses et mouilla l'étoffe de
sa robe, à l'endroit où se tasse la pointe du sein, de quelques gouttes
d'essence de frangipane, en vidange dans un flacon.

--Où donne cette porte?--Et elle désigna, entre deux armoires, une porte
vitrée, habillée d'un rideau de serge.

--Dans la cuisine, répondit André, qui appuya sur le loquet. Il l'invita
à entrer, mais elle ne le voulut pas;--elle semblait avoir peur de
mettre le pied dans l'antre, même lorsque le fauve n'y est point. Elle
hasarda seulement le bout de son nez, vit les bataillons étincelants des
casseroles et des plats, s'épeura encore devant un bonnet en tulle noir,
à choux, laissant pendre des brides vert pomme sur l'ocre du mur.

--C'est bien propre, murmura-t-elle,--et, prenant la lampe, elle refusa
de franchir la cuisine pour gagner la salle à manger, appréhendant
vaguement que Mélanie ne s'aperçût qu'une femme était entrée dans sa
cuisine, et elle repassa par la chambre à coucher.

--Tu vois, ce logement est commode, fit André, aucune pièce ne se
commande.

Elle apprécia, elle aussi, cet avantage, puis revint s'asseoir dans le
salon. Le feu grondait furieusement, crachant des braises sous la
trappe; elle la releva avec les pincettes et constatant qu'André
possédait toujours de beaux volumes, elle s'enquit s'il avait encore les
oeuvres d'Alfred de Musset et d'Henry Murger.

Il déclara les avoir vendues parce que c'étaient des choses encombrantes
et inutiles.

Elle le regretta, car elle eût été contente de les relire. Il offrit de
lui acheter des exemplaires choisis de ces livres. Elle le remercia et
sourit un peu quand il apprêta son thé. Elle le retrouvait, après cinq
ans, préparant son infusion de la même manière, échaudant le métal
anglais avec l'eau qu'il reversait dans la bouillotte, ouvrant le
couvercle fermé de la théière, faisant couler, par ce trou, la pluie
noire des feuilles, les inondant enfin à grands flots d'eau chaude.

Elle riait, renversée dans le fauteuil, répétant: ah! tu n'es pas
changé! puis elle se redressa et, liant ses bras autour du cou d'André,
elle le baisa à petites lappées.

--Prends garde, mon chat, dit-il, tu vas me faire renverser la
bouilloire.

--Oh! pas changé du tout!--Et, elle poursuivit, un peu piteusement: tu
n'aimes toujours pas beaucoup que l'on te caresse?

--Mais si, mais si, s'écria André qui l'embrassa tendrement, s'attardant
sur ses lèvres; puis voulant aborder une conversation moins prévue, il
l'interrogea:

--Voyons, ma chère Jeanne, qu'es-tu devenue depuis cinq ans que dure
notre séparation?

--Mais rien, je te l'ai déjà appris quand tu m'as questionnée.--Et, un
peu défiante, elle se renferma dans des phrases vagues.

--Enfin, tu ne me feras pas croire que tu n'aies eu, depuis que nous
nous sommes perdus de vue, ni hauts, ni bas, ni plaisirs, ni peines.

--Non, bien sûr, j'ai eu de mauvais jours comme les autres, à preuve...
et elle narra que ne pouvant se procurer, à une époque de chômage, du
travail, elle s'était empoisonnée.

--Bah! fit André.

--Mais oui, je me suis empoisonnée.--Et Jeanne raconta que s'étant
couchée, elle avait mis une camisole blanche, et avait avalé un verre de
laudanum après y avoir préalablement versé quelques gouttes d'alcool de
menthe pour que ce fût moins mauvais.

--Eh bien, dit André, qu'est-il arrivé?

--Rien,--seulement j'ai été malade, pendant quinze jours.--J'ai tout
rendu sur l'oreiller.

--Ah!--Veux-tu du sucre?--et il lui tendit une tasse pleine de thé.

--Merci, non, je ne mets qu'un morceau.

Il se tut, pendant quelques instants, tourmenté par la crainte que
Jeanne n'eût les chairs blettes. Il essaya doucement de s'en assurer,
mais elle le pria de rester sur sa chaise, tranquille.

Alors, il parla de Madame Laveau. Elle ne la connaissait pas, au temps
où ils étaient ensemble!

--Non, il y aura deux années, tiens, juste, le mois prochain, que nous
nous sommes rencontrées; c'est une drôle d'histoire, tout de même, dit
Jeanne, pensive. J'ai connu Eugénie longtemps après son veuvage, car
elle a été mariée pour de vrai, tu sais; elle habitait un hôtel de la
rue Contrescarpe, dans la chambre au-dessous de la mienne. Un matin, le
garçon m'a appris, en me montant mes chaussures, que la femme du dessous
et son enfant ne mangeaient pas depuis deux jours. J'ai cuit du chocolat
et puis je suis allée les voir. Eugénie était couchée et dormait, et sa
petite, une mioche de dix mois, habillée d'une robe à traîne, taillée
dans un ancien imperméable à carreaux, se tenait après les chaises et se
fichait, à tout bout de champ, sur le nez, par terre, piaillant, les
jambes empêtrées dans sa grande robe.

Voilà.--Alors, elles ont mangé le chocolat et puis moi je suis restée
amie avec la mère, mais la petite est morte, un an après, du croup.

André resta songeur, se répétant tout bas cette vérité, que les femmes
du peuple s'entr'aident et soignent, presque toutes, des voisines
affamées ou malades qu'elles ne connaissent point, tandis que les femmes
de la bourgeoisie laissent généralement crever comme des chiennes, les
personnes auxquelles aucun plaisir ou aucun intérêt ne les rattache.

--Ah! ce n'est pas pour dire, reprit Jeanne, après un silence, mais je
t'assure qu'elle a connu une dure misère, Eugénie, et qu'il faut qu'elle
en ait un d'estomac, car elle ne mangeait dans le temps, par économie,
que des pommes de terre et ne buvait que de l'eau de seltz pure.

André ne put se défendre d'admirer l'estomac vraiment incroyable de
Madame Laveau.

--Elle avait été lâchée par un amant, quand tu l'as trouvée dans cette
misère-là, dit-il?

--Oui; oh c'était un rien du tout que son amant! Du reste, tu sais, les
hommes...

--Eh bien, voyons, eh bien!

Elle sourit. Ce n'est pas toi qui agirais ainsi avec moi, fit-elle
câlinement, en le baisant sur les yeux.

Il l'entoura de ses bras pour toute réponse.

--Dis donc, lui souffla-t-il, dans l'oreille, il est onze heures et
demi, si nous allions faire couche-couche?

Elle rougit un peu. Il s'en fut dans la pièce voisine, ouvrit la
couverture, posa les oreillers, l'un à côté de l'autre, puis il revint
demander à Jeanne si elle couchait au bord.

Certainement, il lui était impossible de dormir dans la ruelle.

Alors, il rentra dans sa chambre et enfouit son mouchoir sous l'oreiller
du fond.--Il arrangea proprement le couvre-pied, le lissant avec le plat
des mains, puis il se rendit dans le cabinet où il séjourna pendant
quelques instants, enleva ses habits rapidement, mit sa chemise de nuit,
inquiété encore par cette crainte persistante que Jeanne ne fût devenue
molle.

Tout était prêt pour le coucher.--Il avait laissé de l'eau tiède, tiré
le seau, préparé les serviettes; il retourna près de la petite et lui
offrit les mains pour qu'elle se levât du fauteuil. Toute frissonnante,
les yeux brillants, les cheveux dérangés sur le front, elle quitta le
salon et disparut dans la pièce réservée où elle tâcha de faire le moins
de bruit possible, s'arrêtant, confuse, dès que le pot à eau sonnait, en
se cognant contre la cuvette.

André s'était étendu dans le fond du lit.

--Je t'en prie, mon petit André, dit-elle lors qu'elle rentra,
tourne-toi la figure du côté du mur:

--Il répliqua, en riant: que tu es bête, mon petit minet, que diable!
voyons, nous sommes de vieilles connaissances!

Mais elle insista, presque suppliante; alors, pour la satisfaire il fit
volte-face.

Jeanne se déshabilla au plus vite.--Dis donc, murmura-t-elle?

Il retourna la tête.

--Non, non, ne bouge pas; et, toute rieuse, elle se glissa lestement
sous les couvertures. Amusé par ses enfantillages, il la saisit à plein
corps; il fut subitement possédé d'une joie folle, Jeanne était solide
comme du marbre, rebondie et moulée à point.

Ils fermèrent les yeux, très tard, au petit jour; ils dormirent mal, du
reste, d'un sommeil impatient et fiévreux.

A neuf heures, Jeanne réveillée, fut prise d'alarme. La terrible
Mélanie, qu'elle avait presqu'oubliée, lui revint en mémoire et la
glaça. A tout prix, elle ne voulut pas être vue couchée et elle sauta du
lit.

--Mais il n'est pas tard, fit André; c'est aujourd'hui dimanche, tu ne
vas pas à ton atelier.

Elle se refusa à rien entendre.--Un cliquetis de clefs accompagné d'un
bruit de pas entrant dans le logis l'effara complètement; elle eût voulu
pouvoir se couler sous un meuble, se cacher derrière un fauteuil,
disparaître, coûte que coûte.

Tout en la traitant doucement de poltronne, André se répéta que c'était
le moment d'être énergique et de dompter Mélanie, si elle faisait mine
de hausser la voix.

Jeanne n'osait plus maintenant entrer dans le cabinet de toilette; elle
avait peur que la bonne n'ouvrît la porte de communication; les savates
qu'elle entendait traîner dans la cuisine lui donnaient des vertiges et
des battements de coeur; elle regrettait presque d'être debout, pensant
que si elle était restée couchée, elle se serait enfoncé le nez dans les
oreillers aux approches de la bonne.

Comprenant qu'il fallait pourtant bien se débarbouiller dans l'autre
pièce, elle se hasarda sur la pointe des pieds, cacha sa gorge sous un
foulard, se nettoya à la volée, revint au plus vite, apportant la poudre
de riz et le peigne, dans la chambre à coucher, se croyant plus à l'abri
près du jeune homme.

Celui-ci pensa encore qu'il ferait bien de se lever et d'exécuter, sous
un prétexte quelconque, une reconnaissance du côté de la cuisine. Il
éprouvait pour l'instant une fermeté virile; il voulut profiter de ces
dispositions et il chaussa ses pantoufles, d'un air belliqueux, résolu à
livrer bataille.

Il rôda dans la salle à manger, feignant de chercher son journal et il
aperçut, par la porte grande ouverte de la cuisine, le dos de Mélanie et
ses coudes battant, en mesure, au-dessus du fourneau, attisant avec un
soufflet les braises.

Elle se retourna et lui souhaita le bonjour.

--A quelle heure Monsieur déjeune-t-il? demanda-t-elle d'un ton
gracieux;--et elle montra à André, criant triomphalement: hein? sont-ils
beaux!--des rognons violâtres et vernis, durs et élastiques, repoussant
le doigt qu'elle y appuyait.

--Mais dame, dans un petit quart d'heure, répondit André, un peu ennuyé,
malgré tout, de ne pouvoir user de la bravoure provisoire qui l'animait.

Il s'en fut retrouver Jeanne occupée à faire chauffer des pincettes pour
se friser. Elle était maintenant presque vêtue et se voyant propre et
couverte, elle reprenait un peu d'assurance, redoutant moins le premier
coup d'oeil de la bonne.

--As-tu faim? lui dit André.

--Couci, couça.

--Ah! reprit-il tout à coup, où sont donc tes bottines que je les fasse
cirer; mais elle les lui montra propres et luisantes comme des miroirs.

Il resta stupéfait.

Elle avoua, en riant, qu'elle avait pris les brosses à souliers, la
veille au soir pendant qu'elle était seule dans le cabinet de toilette.

Il la gronda, mais il lui sut tout de même gré de sa discrétion.

--Eh bien, puisque tu es prête, nous allons, si tu veux, nous mettre à
table?

Elle ne répondait ni oui, ni non, cantonnée dans la chambre où elle
persistait à penser, sans savoir pourquoi, qu'elle courait des dangers
moindres. Mélanie arriva sur ces entrefaites. Les deux femmes
échangèrent un coup d'oeil, Jeanne toute troublée, Mélanie sans
assurance.

--Monsieur est servi, dit la bonne.

Encore estomaquée, Jeanne ne bougeait; au fond, elle commençait
cependant à se remettre de ses transes. La servante ne lui parut pas
ressembler à ce redoutable et vieux dragon que la peur lui faisait voir.

--Elle est toute jeune, ta bonne, dit-elle à André; et, comme un enfant
qui s'étonne, la première fois qu'on la mène en classe, que la maîtresse
d'école n'ait pas la mine plus rébarbative et plus rogue, elle ajouta:
oh, elle n'a pas l'air bien sévère!

Les oeufs reposaient sous une serviette, sur la table.--André et Jeanne
s'assirent. La salle à manger n'était guère chaude; le froid humide des
fins d'automne glaçait cette pièce, exposée au nord.

Ils trempèrent des mouillettes et burent une gorgée de vin, sans
souffler mot. Les coques étant vides, André donna un coup de timbre;
Jeanne eut un malaise extraordinaire. Elle regardait le jeune homme,
étonnée et presque chagrine et elle crispa ses doigts sur sa main comme
pour l'empêcher de faire vibrer le timbre. André ne comprit plus. Jeanne
paraissait plus intimidée que jamais.

Le coup sec appelant Mélanie la blessait. Il lui semblait que, déjeunant
avec André, elle était complice de cet ordre bref. Les réflexions qui
l'agitaient, la veille au soir, lui revinrent et elle fut dominée par un
sentiment de pudeur et de gêne; elle souffrait presque de se voir, elle,
une femme du peuple, ayant eu des amants, servie comme une dame, par une
femme du peuple honnête et elle était malheureuse et presque révoltée,
de même que si elle avait vu commettre une injustice ou infliger à
quelqu'un devant elle une humiliation parce que Mélanie n'étant pas une
pauvre vieille femme et n'étant pas trop laide, la valait.

Elle baissa le nez, les yeux sur son assiette, craignant que cette bonne
ne la considérât comme une catin et une intruse.

--Madame a peut-être froid aux pieds, dit Mélanie d'un ton obligeant et,
sans attendre la réponse, elle apporta et glissa une chaufferette sous
les pieds de Jeanne. Celle-ci remercia, ayant presque envie de pleurer,
mais cette gracieuseté ne la ragaillardit guère; elle s'effaça
davantage, honteuse de ces attentions.

--Sont-ils bons les rognons, questionnait André?

--Mais oui, très bons.

--Eh bien, tends ton assiette, et il plongea la cuiller dans le plat.

Mais Jeanne résista.

--Je n'ai plus faim, non, vrai, là, tu sais, je ne suis pas une grosse
mangeuse.

Il fit de nouveau sonner le timbre.

La petite se replongea le nez dans son assiette.

Mélanie apporta des choux-fleurs gratinés et voulant être, à tout prix,
aimable, elle demanda à Jeanne dont la timidité l'étonnait, si la
chaufferette était chaude.

--Mais oui, Madame, vous êtes bien bonne, dit-elle, en levant un peu les
yeux.

Lancée sur cette voie, Mélanie s'ingénia à découvrir de nouvelles
attentions gracieuses; n'en trouvant point, elle s'en alla.

Jeanne était, à ce moment, torturée par une cruelle angoisse. Elle
exécrait les choux-fleurs qui lui étaient contraires, comme elle l'avoua
à André plus tard et elle ne voulait pas cependant refuser d'en prendre.
Elle supplia seulement le jeune homme de lui en donner à peine et elle
se força à les manger, buvant, après chaque bouchée, une rasade d'eau
rougie, n'osant rien laisser sur l'assiette de peur de blesser la bonne.

Son supplice touchait à sa fin; le dessert une fois apprêté, elle
grignota un massepain et André qui était tout peiné de la voir si mal à
l'aise, lui proposa, pour la soustraire à la solennité de la salle à
manger, de prendre, ainsi qu'autrefois, le café, au coin du feu, dans sa
chambre.

Elle accepta avec un regard reconnaissant et, une fois assis,
réconfortée par un doigt de chartreuse verte, elle babilla, disant que
Mélanie était une brave personne, qu'elle avait été bien complaisante et
bien polie, et, tandis qu'elle débitait sur son compte des phrases
aimables, l'autre, dans la cuisine, oubliait ses paniques, pensait que
cette petite était trop modeste pour la commander.--Elle est comme il
faut, pas effrontée et pas roublarde et elle eut un soupir de
soulagement, songeant que c'était une véritable chance de n'être pas
tombée sur une gaillarde impérieuse et hardie qui les aurait fait valser
tous les deux comme des totons.

André pria Jeanne de rester à dîner, mais elle refusa formellement, ne
voulant pas ajouter encore un surcroît à la besogne de la bonne, se
rendant compte avec son instinct de femme, que l'effet produit par sa
figure et ses manières n'avait pas été mauvais, tenant à ne pas paraître
vouloir s'imposer dans le ménage, voulant enfin que Mélanie gardât
d'elle la bonne opinion qu'elle avait conçue.



XI


Ce fut le lendemain, de la part de Mélanie, un déluge d'observations sur
le nez de Jeanne, sur ses belles qualités, sur sa robe noire.--Ah!
Monsieur avait eu du bonheur de dénicher une petite dame aussi peu
affichante et aussi douce!--Mélanie ne connaissant que les femmes à
officiers, installées dans son quartier, au Gros-Caillou, s'étonnait
devant cette fillette réservée, pas orgueilleuse et pas canaille, ainsi
que la plupart des filles qu'elle rencontrait traversant, en cheveux, sa
rue, accompagnées comme d'un domestique par une ordonnance chargée de
les brosser et de les occuper, en l'absence des supérieurs retenus, par
leurs devoirs professionnels, devant des verres d'absinthe, dans des
cafés.

André accepta presque joyeusement les seaux que la bonne lui versa sur
la tête. Toutes ses venettes s'étaient évanouies; les anicroches
n'étaient même plus à redouter; Jeanne prenait place dans le ménage,
sans qu'un cri se fût élevé ni une dispute. Les embarras que pouvait
susciter le concierge demeuraient seuls à éviter, mais Mélanie devant
laquelle André laissa échapper quelques craintes, se récria, sentant sa
vieille haine s'accroître contre l'homme qui l'empêchait de battre ses
tapis et de secouer ses torchons, après dix heures.--Ah bien, faudrait
plus que ça, qu'un pipelet fît la loi à Monsieur! dit-elle;--et, elle
s'engagea sans qu'il lui fût rien proposé, à protéger la petite, à être
muette si quelqu'un tentait de lui arracher les vers du nez; elle
s'offrit enfin à rembarrer les locataires et le portier au premier mot.

André calma ce beau zèle appréhendant d'irréparables bévues.

En attendant, une touchante amitié se liait entre les deux femmes.
Jeanne, le second jour où elle coucha chez André, fut surprise, au lit,
tandis qu'elle se réveillait, par Mélanie qui entrait, discrètement, sur
la pointe de ses longs pieds. Elle se saluèrent et se sourirent
gracieusement:

--Bonjour, Madame, vous allez bien?

--Mais je vous remercie.

--Je ne savais quoi acheter ce matin, pour manger. J'ai commandé au
charcutier des côtelettes à la sauce. Madame les aime-t-elle?

--Mais certainement, Madame, j'aime bien toutes les sauces où il y a du
vinaigre et des cornichons.--Et, reconnaissante de la chaufferette
apportée, la dernière fois, Jeanne demanda des nouvelles du sergent de
ville.

Mélanie, très flattée, devint prolixe. Elle s'étendit, à perte de vue,
sur les rhumatismes de son mari, parla de son futur avancement, des
enfants qu'ils avaient désiré avoir, convint, sans que personne eût mis
le fait en doute, qu'elle ou son mari, tous les deux peut-être, étaient
stériles; puis, malgré l'opposition de Jeanne, elle s'empara de ses
chaussures, déclarant qu'elle ne consentirait jamais à ce que Madame
tachât ses jolis doigts et elle fit reluire les brodequins d'une telle
façon que les bottines d'André proprement cirées à l'ordinaire,
semblaient, en comparaison, des savates ternes et souillées. Elle poussa
même le raffinement jusqu'à faire chauffer les brodequins, près du feu,
les talons en l'air.

Un peu surpris, malgré tout, de cette soudaine tendresse, André chercha
quelles pouvaient bien être les intentions de Mélanie; il ne tarda pas à
les connaître, un jour que rentrant chez lui, il trouva les deux femmes
assises, dans la salle à manger, devant une table; Jeanne bâtissant une
robe pour la bonne, lui attachant les papiers de son patron, comme des
affiches, le long du dos.

Il ne dit rien, pensant toutefois que Jeanne allait être largement
grugée; il commença seulement à se défier de l'intimité des deux femmes,
un samedi où Jeanne manifesta le désir d'aller dîner, le lendemain, dans
un restaurant.

Il fut très étonné de cette fantaisie, sachant que d'habitude elle
n'aimait pas se promener avec lui, de peur d'être rencontrée par les
amis de son autre amant; il la questionna et elle finit par avouer que
Mélanie souhaitait d'avoir campos.--Je me chargerai de la cuisine, si tu
ne veux pas te déranger, fit-elle, très bas; tu sais, Mélanie me l'a
demandé comme un service.

Il ne voulut pas désobliger Jeanne et irriter la bonne; il octroya
gracieusement le congé et Jeanne, le lendemain, se déclarant un peu
souffrante, hasarda qu'il serait plus agréable de manger au coin du feu
et proposa d'envoyer Mélanie chercher les provisions. André accepta; il
consentit même à ne pas dîner dans la salle à manger parce qu'il était
plus mignon de s'installer comme autrefois dans la chambre et il fut
récompensé de son obéissance par la grande joie de Jeanne qui, le ventre
enveloppé d'une serviette, la mine délurée et bien portante, dressait la
table, baisait son petit homme sur les joues, lui soufflait dans
l'oreille: hein?--n'est-ce pas que c'est amusant?--parlait des anciennes
portions qu'il faisait, au temps jadis, au temps où il n'avait point de
bonne, monter d'une gargote du voisinage, affirmait, malgré les
observations d'André débinant les plats figés trimballés dans une
serviette au travers des rues, qu'elle aimait mieux manger comme cela, à
la flan, sans pose, plutôt que de changer tout le temps d'assiettes et
de dîner en cérémonie, au son du timbre.

André sourit.--Mon petit minouchon, dit-il, avoue que Mélanie t'effraie
encore?

Elle nia, toute rouge.--Voyons, je ne suis plus une enfant pour avoir
peur d'une bonne! Non, je préfère le tête-à-tête, à table, simplement
parce qu'il est ennuyeux d'avoir constamment quelqu'un derrière le dos.
Avec cela, Mélanie arrive toujours quand on voudrait s'embrasser; on
n'est pas libre, on ne peut plus causer; tu sais, tu auras beau dire, on
n'est plus chez soi.

André jugea prudent de garder le silence. Jeanne, du reste, emporta les
plats, débarrassa la table, la repoussa dans un coin et se mit en devoir
de moudre le café. André s'offrit à exécuter ce travail facile et tandis
qu'elle apportait les cuillers et les tasses, il tourna maladroitement
la manivelle, entre ses genoux, surpris, malgré tout, que l'appareil ne
broyât pas les grains plus vite.

Jeanne haussa les épaules, lui reprit le moulin et acheva prestement
l'ouvrage. Assis, l'un à côté de l'autre, les pieds sur le garde-feu,
ils causèrent à l'aventure; la conversation languissait, ne touchant
qu'à des choses futiles, rasant des sujets indéterminés. Comme ces
peluches qui volent au hasard jusqu'à ce qu'elles s'arrêtent, à un
endroit, leurs paroles, après avoir d'abord frôlé le sujet des robes
amené par la jupe de Jeanne qui s'était graissée en desservant, se
posèrent sur le magasin où elle travaillait.

Alors, elle exprima le mépris qu'elle et les autres ouvrières
ressentaient pour les filles-mannequins qui se promènent sur du parquet
luisant, dans des robes prêtées. C'étaient des grues journellement
enlevées des salons d'essayage par les riches acheteurs pour l'étranger,
des rien-de-propre en un mot.

Quant aux trois catégories d'ouvrières: les jupières, les corsagières et
les confectionneuses de manteaux, il n'y avait, parmi elles, que très
peu de bonnes filles et, lancée sur ses compagnes de la confection, elle
dit quelles petites rosses étaient les quelques vierges disséminées dans
les ateliers, des mijaurées, savantes comme chaussons, escomptant pour
l'avenir des appas déjà fanés et des dessous rances; elle avoua les
aigreurs échangées du matin au soir, les airs dégoûtés et chipies des
femmes vivant en concubinage, portant le nom de leurs amants, voulant
être traitées de Mesdames, long comme le bras, affirma cependant qu'on
était, malgré les échanges de piques et de gros mots, très polies, les
unes envers les autres, car lorsqu'une ouvrière entrait, le matin, sans
souhaiter le bonjour, tout l'atelier s'écriait: Dites donc, vous avez
oublié quelque chose derrière la porte!--Et Jeanne riait, prétendant
qu'il y en avait d'assez godiches pour retourner sur le palier, à la
recherche de l'objet perdu.

Puis, effleurant les ateliers situés, dans les combles, au cinquième,
des enfilades de mansardes, tapissées de papier à six sous le rouleau,
des fleurs roses grimpant dans des treilles grises, éclairées par des
tabatières, réunies par des portes dont les battants manquaient, Jeanne,
excitée par André, parla de la mercière, une pimbêche qui marque les
heures d'arrivée, possède dans de grandes boîtes toutes les nuances des
soies, crie lorsqu'on va lui réclamer des fournitures:--Comment vous
avez déjà fini? Montrez-moi votre bobine!--une moucharde pucelle et
vieille disant à celles qui ont découché:--Tiens, une telle, tu as un
col sale et c'est jeudi; tu n'es donc pas rentrée, hier, chez toi? Du
reste, vrai, tu peux te regarder, tu en as des yeux!--ou bien jetant des
apostrophes de ce genre à celles dont le ventre bombe:--Ah! la petite
qui s'est étalée sur une pierre pointue! ou encore:--dites donc, la
belle, vous avez sans doute mangé des haricots pas cuits, c'est cela qui
vous aura fait gonfler?

--Ça t'amuse, reprit Jeanne, avec un peu de mélancolie, regardant André
qui souriait, béatement, dans son fauteuil.--Eh bien! si l'hiver, tu
étais enfermé dans des pièces pareilles, pleines de courants d'air,
chauffées au coke, éclairées dès deux heures de l'après-midi, par des
becs de gaz, pendus si bas, qu'ils vous brûlent et vous font tomber les
cheveux, si tu étouffais, l'été, au milieu de tout un monde qui se
déshabille pour se mettre à l'aise, tire les nainais de son corsage et
les soupèse afin de voir qui les a les plus gros et les plus fermes, si
tu avais à supporter aussi trois ou quatre mois de morte saison, tu
verrais qu'il n'y a vraiment pas de quoi rire.--Non, il n'y a pas de
quoi rire, reprit-elle, d'un ton convaincu, après un silence.

André s'excusa de son air radieux et il le justifia par le spectacle
qu'elle avait montré.

--C'est égal, je voudrais voir ça, fit-il, réjoui par cette perspective
de corsages laissant passer à la file, dans un cadre fripé de linge, de
blanches poires aux queues couleur de rouille, de chocolat, de framboise
ou de mauve.

--Il y a même quelquefois du tabac à priser dessus, riposta Jeanne, en
riant, à son tour, car tu sais que nous avons toutes un petit cornet
d'un sou que nous faisons sécher sous les fers.

--Ah! bien, c'est du propre, s'écria André.

--Tu es bon, toi! Il faut bien ça pour nous réveiller, pour nous
permettre de tenir jusqu'à huit heures. Oh! alors, personne ne dort
plus, je t'assure; on crie dans tous les ateliers: V'là l'heure! et la
toilette commence: chacune se lisse les cheveux avec un peu de salive,
s'épluche les bouts de fil restés sur la robe, se pomponne les joues
avec la houpette, se prépare les cils avec une épingle à cheveux, et
alors faut voir, ce sont les plus dégingandées qui font le plus leur
tata, qui prennent pour descendre les airs les plus innocents et les
plus dignes!

--Parbleu, s'écria André, c'est dans les manteaux comme dans l'art. On
peut être certain, que ce sont les gens dont la vie privée est la plus
abjecte qui écrivent les oeuvres les plus sentimentales et les plus
bégueules! Enfin, c'est ainsi!

Il eut un soupir, puis il demanda quelques renseignements sur la
nourriture des ouvrières, apprit sans étonnement que ces jeunes
personnes se repaissaient de crudités, d'artichauts à la poivrade, de
fromage blanc à la ciboule, de pommes vertes, et, en fait de nourritures
plus substantielles, de clovisses, de moules, de côtelettes, le tout
apporté du dehors, dans de grands paniers, et chauffé dans une pièce
spéciale, commune à toutes les séries d'ouvrières, au sixième, sur des
fourneaux à gaz dont on se disputait les trous retenus à l'avance
pourtant par les apprenties de chaque atelier.

--Ah! bien, vous devez en débiter sur les hommes! hasarda André.

Jeanne convint que sans doute on causait des hommes, mais le thème de la
conversation reposait surtout sur les rêves qu'on avait eus.

Tous les matins, du reste, les ouvrières criaient à leurs amies, en
arrivant:

--Bonjour, ma chérie, tu as bien dormi?

--Oh oui, ma chère, j'ai rêvé de toutes sortes de choses que je te
raconterai, là-haut, pendant le déjeuner; oh! tu verras, ma chère;--et,
en croquant des radis qu'elles se cotisaient pour acheter, elles
racontaient leurs rêves qui étaient expliqués par la grande Amélie, une
femme joliment forte là-dessus, possédant, comme pas une, la clef des
songes.

Ainsi, quand on embrassait une femme ou qu'on voyait son derrière,
c'était un affront qui vous attendait dans la journée;--quand on rêvait
d'oiseaux, c'était cancan;--de feu, une grande joie, à condition
pourtant qu'on ne vît pas les flammes;--puis il y avait encore le chat
qui était trahison;--l'enfant qui était tourment et un tas d'autres
devinettes que Jeanne avouait ne plus connaître.

--Et tu crois à tout cela? demanda André.

--Mais oui, pourquoi pas?--Seulement le sourire de Jeanne était si
ambigu, qu'André ne put savoir au juste si elle était de bonne foi et
grave.

--Nous sommes toutes superstitieuses, conclut-elle, souriante.--Ainsi
quand nous sortons de table, nous avons constamment les cheveux
mouillés, parce que nous renversons du vin sur la table et que nous y
trempons vite le doigt et l'essuyons sur la tête pour nous porter
bonheur.

--Et Eugénie, elle croit aussi à tout cela?

--Mais oui.--Oh! du reste, elle est payée pour y croire, car toujours
ses songes se sont réalisés. Ainsi, avant de se marier, elle a vu un
homme tenant un rabot et elle a eu pour mari, un emballeur. Et le même
fait s'est produit pour sa soeur; elle a vu, étant jeune fille, un homme
en redingote et le premier amant qu'elle a eu, a été un homme de plume.
Ah bien, tu sais, il ne faudrait pas dire devant Eugénie que les rêves
sont des blagues! elle t'arrangerait!

--Je respecte toutes les convictions, même quand elles sont sincères,
affirma André, puis se penchant sur Jeanne, il lui chuchota une question
dans le tuyau de l'oreille.

--Oh! que tu es sale! fit-elle. En voilà des questions! je me demande
quel intérêt tu as à savoir qu'ils sont au sixième, près des pièces où
l'on mange, qu'il y a des tronçons de cigarettes, du sang par terre, et
puis que c'est plein de bouts de mousselines.

--Ah alors! c'est avec de la mousseline..., dit André en riant. Voilà
une bonne note à prendre sur les ateliers de confection.

--Comment une note à prendre! Ah oui, c'est vrai, tu écrivais dans le
temps. Oh mais, ne vas pas mettre ce que je te raconte, dans tes livres,
parce que tu sais! Mais, je suis bête, tu n'oserais pas écrire des
choses semblables!

--Tu verras, dit simplement André.

Jeanne haussa les épaules et reprit: alors tu travailles dans les
journaux?

--Non. Voici plus de trois ans que j'ai renoncé au journalisme et il
continua, parlant plus à lui-même qu'à la petite: j'avais assez des
directeurs, un tas d'icoglans qui veulent commander et diriger la
virilité des autres! J'aurais bien dû par exemple, avant de rendre mon
tablier, démontrer dans un sincère article la parfaite inutilité de la
critique; mais voilà, j'aurais commis, aux yeux de mes confrères, une
hérésie pécuniaire; ces imbéciles n'auraient même pas compris combien
mon idée était humaine: je débinais le métier qui m'aidait à vivre!--ce
que nous sommes en train de faire tous les deux, poursuivit-il, en se
tournant vers Jeanne.

Il se tut, pris de mélancolie et de dégoût. Depuis des mois, il ne
travaillait guère. Il traversait une période de découragement et
d'abandon, se remâchait les terribles arguments de l'homme de lettres,
las de travail et soûlé d'art. A quoi bon! quelle nécessité! Il faut
lire les ouvrages des autres et n'en pas écrire. Puis dans ce
laisser-aller, dans cette déroute, le roman commencé apparaissait dans
une perspective lointaine et magnifique. Il disait: Ah! tout de
même!--puis comprenant que le livre exécuté à grand'peine, serait
forcément inférieur à celui qu'il avait rêvé, il retombait dans ses
premières tristesses, se répétant comme excuse: aujourd'hui, je ne suis
pas en veine, nous verrons plus tard.

Et cet aujourd'hui, c'était demain, c'était après-demain, c'était des
semaines et c'était des mois; à force d'attendre, il avait perdu le
profit de la mise en train qu'il avait acquise, une fois installé dans
son ménage.

Et puis... et puis... il s'était marié. Il fréquentait déjà peu le
monde. Ce mariage l'avait forcé à rompre toutes relations avec les gens
qui auraient pu lui donner un coup d'épaule et lui venir en aide. La
peur que son cocuage ne fût su de tout le monde, la honte d'expliquer
par un mensonge qui amènerait des sourires sur les lèvres des autres, la
séparation effectuée entre sa femme et lui, le retenait encore. Il avait
abandonné le bénéfice des labeurs accomplis au temps où il tâchait dans
les maisons de passe de la presse. Il était caserné dans un trou,
oublié; il s'était fermé par son abstention toutes les portes, il
ignorait aujourd'hui les signaux d'entrée et les mots d'ordre. La
difficulté de mettre la main sur un éditeur, difficulté qui, bien que
ses premiers livres se fussent mal vendus, était presque éloignée à un
moment, s'il avait persisté à demeurer sur la brèche, s'imposait comme à
ses débuts. A sa paresse instinctive, se joignaient maintenant l'inanité
de nouvelles recherches, la fatigue de nouveaux efforts.

--C'est drôle, reprit Jeanne, qui devant la mine assombrie d'André,
changea de conversation; dans le temps tu avais des masses d'amis qui
venaient te voir et Mélanie m'a assuré que tu ne fréquentais aujourd'hui
personne. Est-ce que tu es fâché avec un petit, tu sais bien, ah! je ne
me rappelle plus son nom, un petit qui portait toujours un binocle et
des cravates La Vallière, à pois.

--Ah! Eugène;--non, il s'est marié et, dame, le mariage, ça rompt bien
des relations.

--Oui; et toi? tu n'as jamais eu envie de te marier?

--Non.

--C'est drôle, quand on aime tant son intérieur, qu'on ne finisse pas
comme les autres par là!

André, qui était devenu très inquiet, respira; Jeanne ignorait
certainement qu'il fût marié; Mélanie avait gardé le silence, tenant
compte par extraordinaire des ordres qu'elle avait reçus.

--Alors tu ne me croyais plus garçon, dit-il à Jeanne?

--Non, je me figurais plutôt que tu étais mort.

Il ne répondit point, songeant que lui aussi avait cru au décès de
Jeanne.

--Mais voyons, reprit-elle, cherchant dans sa tête, tu avais autrefois
pour ami un grand maigre avec de la barbe.

--Cyprien?

--Oui, eh bien! celui-là, tu ne le vois plus?

--Mais si--nous sommes toujours camarades, et, tout en ajoutant: «Nous
nous voyons très souvent même», il réfléchit que le peintre s'était
abstenu de visites et de lettres depuis le retour de Jeanne. Il faudra
que je passe chez lui, se dit-il.

--Quand tu seras là à bâiller aux corneilles, fit la petite, un peu
dépitée de voir André voguer dans ses rêves, loin d'elle: qu'est-ce que
tu as? tu es tout chose, ce soir!

Le fait est que ce soir-là, André remuait un tas de cendres; il
retrouvait des bouts de tisons sommeillant dessous, des souvenirs qui
pétillaient de toutes parts, et la tête maintenant appuyée sur l'épaule
de Jeanne, pour avoir au moins l'air de s'occuper d'elle, il songeait,
les yeux perdus.

--C'est dommage que tu ne sois plus dans les journaux, soupira-t-elle,
tu m'aurais eu des billets de théâtre.

Cette phrase le lança sur une nouvelle piste. Ah! combien de fois
Berthe, sa femme, lui avait-elle formulé cette demande! tout un rappel
de tenaces exigences lui arriva; il embrassa Jeanne, heureux de se
presser contre elle. Tout un parallèle s'établissait maintenant, dans
son esprit, entre les deux femmes: Berthe plus jolie avec son visage
régulier sous ses cheveux châtains, ses yeux noirs profonds, sa surdent
amusante dans une bouche bien rose; Jeanne les traits plus bafouillés,
le nez bravache, bougeant et retroussé, les yeux jaseurs, ardents et
doux, les cheveux éparpillés en pluie fine et blonde sur la peau du
front: elle avait une bonne flanquette plus drôle, une tournure plus
provoquante, et surtout une douceur de caractère, une crainte de gêner,
une discrétion savoureuses pour un homme qui avait supporté le rêche
despotisme d'une épouse, jugeant tout, tranchant tout, imposant ses
idées, ses préférences, une bourgeoise convaincue qui, le jour où elle
prit possession de son logement de mariée, lâcha cette déclaration
qu'André avait encore sur le coeur: Il faudra enlever ces gravures-là,
on ne met pas de gravures dans un salon.--Et il avait dû accepter les
turpitudes choisies par elle et reléguer dans le vestibule ses belles
estampes.

Ces souvenirs lui firent lever le nez sur ces mêmes gravures qui
tapissaient maintenant les murailles de son petit salon.

--Vilain maniaque, va, dit Jeanne qui épiait ses mouvements des yeux, te
voilà encore à regarder tes vieux bibelots. Tiens, ce cadre-là est de
travers, poursuivit-elle, en riant, connaissant l'habitude d'André de
redresser les tableaux que Mélanie dérangeait sans cesse, ayant, comme
personne, le sens de l'indroit dans l'oeil.

Il se leva, remit le cadre en place, heureux d'amuser Jeanne, puis il se
rassit et se replongea dans ses méditations.

Il se répéta, une fois de plus, que joyeuse et câline, elle était encore
obligeante et charitable, car il en avait eu des preuves, un soir, que
malade, battu par la migraine, elle lui posa doucement des compresses
sur le front, l'embrassant comme un enfant que l'on console, lui disant
dans un baiser: Eh bien, et la tétête va-t-elle mieux, chéri?

Elle avait eu, ce soir-là, une façon charmante de calmer la maladie.
André qui restait, d'ordinaire, en proie aux soins de sa bonne, trouvait
bien chez elle une servante correctement dévouée jusqu'aux heures de ses
départs, mais il souffrait atrocement alors que, ne pouvant supporter la
lumière et le bruit, Mélanie apportait brusquement une lampe, fichait
une tasse par terre, l'assaillait d'offres inutiles, le bourrait, à
contre-sens, de tisanes, le harcelait jusqu'à ce qu'il eût avalé
d'indigestes soupes.

Quant à Berthe, elle remplissait, dans ces cas, honnêtement son devoir;
elle envoyait la bonne s'enquérir de temps à autre, si Monsieur n'avait
besoin de rien, la sonnait afin qu'elle préparât et portât à André un
verre d'eau sucrée à la fleur d'orange, puis à l'heure habituelle elle
se déshabillait sur la pointe des pieds, usant, à défaut de caresses, de
précautions, murmurant une fois couchée des: «comme tu as chaud, tu dois
avoir la fièvre», tournant le dos et baissant la lampe.

Cette question du lit amenait André à des rapprochements plus intimes
encore entre Berthe et Jeanne. Celle-ci triomphait avec ses jolies
simagrées, ses frissons et ses remous de corps, sa tête promptement
abasourdie et ses mots hachés. L'autre était froide, rigide, acceptant
sans bonne grâce, repoussant les mains, se garant des lèvres, ne
fermentant pas.

--Tiens, tu es encore la meilleure de toutes, dit-il subitement.

Mais Jeanne bouda, lui reprochant de songer à ses anciennes maîtresses.

Il la cajola, étonné lui-même de la phrase qu'il avait prononcée tout
haut et il se soumit pour la contenter à une opération qu'il retardait
depuis des mois. Jeanne le priait instamment de se laisser enlever deux
vers qui s'étaient logés, paraît-il, sous la peau du front.

Alors elle les serra entre ses ongles acérés de telle sorte qu'il se
prit à hurler, mais elle le menaça d'employer une pointe d'aiguille s'il
ne se taisait point, puis elle le baisa tendrement.

--Tu es plus beau maintenant, dit-elle, tiens, regarde-toi.

Et il dut se lever pour se mirer dans une glace. Il ne se jugea ni plus
mal, ni mieux; il déclara cependant que sa tête s'était heureusement
modifiée depuis l'extraction des matières sébacées qu'elle avait subie.

Et des soirées continuèrent, pareilles à celle-là, faisant peu à peu
sortir tout l'enfantillage contenu dans la femme et dans l'homme. Après
le dîner, on buvait une larme de bénédictine ou de prunelle, parfois
même André allait chercher des marrons et du macadam et, tout en
grignotant et en buvant, ils échangeaient ces banales effusions, ces
commodes courtoisies nécessaires à l'entretien de l'affection et au
repos de l'intelligence.

D'autres fois, quand Jeanne était venue de bonne heure, dans la matinée,
André lui proposait d'aller prendre un peu l'air, après le dîner, et,
par le froid sec, par ces temps où la lune luit sans taches dans un ciel
bleu dur, ils filaient, à grands pas, dans la rue Saint-Honoré, Jeanne
toute envolée dans son manteau de fourrures étroitement fermé, et ils
s'engageaient, bras dessus, bras dessous, sous les arcades du
Palais-Royal, stationnaient, une minute, devant les montres des orfèvres
et, chassés par le vent, transis, ils se réfugiaient dans une brasserie
allemande, située dans ces parages.

Là, enfoncés dans un divan, devant une table, ils demandaient, par
gourmandise, de la choucroute, du jambon cru de Westphalie, des
saucisses au raifort et du pain noir; et l'appétit s'éveillait aux
odeurs acidulées qui fumaient dans l'assiette, et la soif, aiguisée par
le sel du pain et l'âcre sucre des baies de genièvre qu'ils croquaient
dans la choucroute, les faisait lamper, à pleines chopes, le salvator de
Munich, une bière magnifique, couleur d'acajou, huileuse et douce.

Alors Jeanne s'arrêtait de manger, pour rire, voyant la moustache
d'André pleine d'une mousse blanche, semblable à de la crème. Engourdis
par cette chaude atmosphère, aveuglés par ce passage ininterrompu de
bocks, ils se sentaient des fantaisies d'ivrognes de goûter à toutes ces
bouteilles, rangées en bataille sur un rayon, diaprées d'éclairs par des
jets de gaz.

Il fait bon ici, soupirait Jeanne, en soufflant et tendant son assiette.
André répondait oui;--et tous deux ne parlaient plus, les yeux
recueillis devant un buffet rempli de jambons fumés, dorés et gras, les
uns suintant des gouttes de gelée pâle sur un plat, les autres montrant
de sanglantes entailles laissant voir l'os sous leurs chairs coupées.

Bien qu'ils eussent amplement dîné, ils éprouvaient maintenant presque
du mépris pour les nourritures éphémères et fines de Mélanie; la salive
leur montait aux lèvres, une vorace fringale les prenait devant ce
buffet encombré de larges et solides viandes, flanquées et appuyées
encore par des barils de harengs roulés, des corbeilles de pain au
fenouil, des craquelins et des bretzel, des saladiers où marinaient des
vinaigrettes de museaux de boeufs, des cloches sous lesquelles se
liquéfiaient les hauts Munster et les Limbourg.

Et tous deux, l'estomac languissant et chargé, s'attardaient sur leur
banquette jusqu'à l'heure de la fermeture; Jeanne, un peu étourdie par
la fumée du tabac et par la bière; André rêvant, les yeux ouverts, aux
puissantes bitures de l'Alsace, regardant défiler devant lui, en songe,
des gilets rouges et des tricornes, des nez en fleur et des ventres
ronds, toute une séquelle de pochards rigolos tournant et buvant autour
de l'énorme panse du Gambrinus de terre cuite qui se dressait, sur un
comptoir, dans la brasserie, victorieux et gorgé, à cheval sur un foudre
et le verre en l'air!



XII


André et Jeanne se traitaient de gueulards maintenant, et ils
s'étonnaient de cette gourmandise qui leur était soudain née. Chacun
reprochait à l'autre de lui inculquer ses défauts et ses vices, et il y
avait là un fait curieux: l'éclosion inattendue d'un sens nouveau chez
Jeanne qui, mangeant d'ordinaire et sans répugnance dans des gargotes à
vingt-deux sous, ne pouvait être raisonnablement traitée de gourmette et
de goinfre; le mépris de tout un passé d'indifférence culinaire chez
André qui menait sa maîtresse dans des brasseries où jamais il ne se
serait attablé seul et achetait, aujourd'hui, chez les marchands
rencontrés sur sa route, des primeurs, des fruits, se disant: Tiens,
nous dégusterons cela, ce soir, au dîner, avec Jeanne.

Ce vice atteignit Mélanie, carambola jusque dans son ménage. A force de
combiner de savantes cuisines, elle devint portée sur sa bouche, et son
mari qui s'intéressait, et pour cause, aux repas d'André, invita sa
femme à soigner davantage encore les plats, à perfectionner surtout ceux
qu'il préférait.

--Hé! monsieur Denis! cria Jeanne, un soir qu'étendus dans le lit, ils
cessaient de bavarder sans même songer à se bécotter ou à s'étreindre.

André qui s'endormait leva le nez sur la couverture.

--Eh bien quoi? fit-il.

Elle reprit: Dis donc, tu sais, nous pouvons commencer à répéter le
refrain de la chanson: «Souvenez-vous-en, souvenez-vous-en», car
vois-tu, quand on jouit à s'emplir ainsi le ventre, c'est la fin des
bonnes nuits où l'on ne dort pas.

Elle avait raison, la gourmandise s'était introduite chez eux comme un
nouvel intérêt, amené par l'incuriosité grandissante de leurs sens,
comme une passion de prêtres qui, privés de joies charnelles, hennissent
devant des mets délicats et de vieux vins. Le renouveau de leurs amours
étant épuisé, André et Jeanne n'eurent bientôt plus que de béates
tendresses, de maternelles satisfactions à coucher quelquefois ensemble,
à s'allonger simplement pour être l'un près de l'autre, pour causer
avant de se camper dos à dos et de dormir. Ils goûtèrent alors ces
bonheurs monotones des vieux mariages rompus par les inévitables et
faibles querelles, nées d'un ronflement continu, ou d'une bousculade
maladroite des corps, pendant la nuit.

Dans cette existence tranquillisée, dans cette tiédeur de ménage vivant
au milieu de Paris ainsi que dans une province, André se plongeait comme
en un bain sédatif et apaisant; les caresses de Jeanne fermaient les
blessures ouvertes par les trahisons de Berthe et à peine pansées par la
bonne franquette de Blanche. Pour la première fois peut-être depuis sa
rupture avec sa femme, il pouvait songer à elle sans angoisses, sans
regrets.

C'est trop bien arrangé pour que ça dure, se disait-il, surpris que tous
ses souhaits se fussent si facilement exaucés, car le concierge tant
redouté continuait à garder une attitude pacifique, et Mélanie
persistait à être prévenante; ça va se détraquer. Et, en effet, surgit
peu à peu une question que Jeanne et lui avaient toujours écartée d'un
commun accord, la question de l'entretien payé par un autre monsieur,
d'un bout de la France à l'autre.

Il ne fut pas tout d'abord parlé de ce jeune béjaune, mais bien de son
frère aîné, M. Auguste Vidouvé, ancien négociant en meubles, un homme
d'une quarantaine d'années, célibataire et riche, qui devint l'amant de
la veuve Laveau, grâce à quelques bouteilles de champagne, un soir.
L'ivresse de cette veuve fut désastreuse pour le ménage d'André, car ce
monsieur jugea nécessaire de veiller sur les bonnes moeurs de sa fausse
belle-soeur.

Alors, eurent lieu, certains jours, des courses folles au travers de
Paris. Jeanne montait dans des tramways, suivie par l'ancien négociant,
descendait de la voiture dans une rue de Montmartre, où demeurait sa
mère, grimpait deux étages, attendait longtemps sur un palier,
surveillant la rue par une fenêtre, et quand elle ne voyait plus cet
imbécile en sentinelle sur le trottoir, elle descendait comme un
tourbillon, s'élançait dans un autre tramway, filait par des
embranchements de lignes, arrivait par des correspondances d'omnibus
chez André, morte de faim et de froid, suffoquée, riante, criant: Ah
bien, va, j'en ai eu du mal!

L'affection filiale de Jeanne excusa certaines rentrées tardives, le
matin, chez elle, mais le monsieur se défia, et comme il avait peu
pratiqué les femmes, il s'imposa la tâche de la visiter tous les jours,
de très bonne heure, déclarant qu'il n'admettait pas, en principe,
l'habituel prétexte de sortie, les bains.

Alors, tout en dressant de nouvelles batteries, Jeanne n'osa plus
découcher. Traquée à la porte de son magasin par cet homme qui l'épiait,
pensant n'être pas vu, elle le dépistait dans des embarras de voitures
et de foule, accourait chez André et, par haine de ces difficultés, par
représailles, ils se jetaient, les sens brutalement levés, l'un sur
l'autre, et se culbutaient, à la volée, sur les tapis et sur les
chaises, puis Jeanne repartait vite et, rentrée chez elle, elle écoutait
le monsieur lui dire d'un ton convaincu:

--Vous savez, ma petite, vous faites bien de ne pas courir, car
voyez-vous, ce n'est pas à un vieux singe comme moi qu'on en conterait.

Il fit si bien que, tandis qu'il surveillait la femme de son frère, la
sienne, Eugénie, femme modérée pourtant, en laquelle, par une heureuse
exception, il avait placé toute sa confiance, s'attardait pour venger
Jeanne, chez chaque locataire de sa maison.

--Une de plus, disait-elle, lorsqu'il rentrait.

--Une de quoi? demandait-il.

--Tiens, pardi, tu comprends bien, et elle dressait, en goguenardant,
deux doigts en l'air.

Il haussait les épaules, pensant qu'elle n'oserait pas, si elle disait
vrai, avouer aussi simplement la chose.

Toutes ces histoires ne déridèrent pas André, qui se désola de tous les
obstacles apportés par cette liaison. Bientôt il appréhenda des embarras
plus graves. Jeanne semblait avoir perdu toute gaieté. Il la pressa de
questions. Elle répondit vaguement, continuant à se plaindre seulement
de l'amant d'Eugénie, répétant que c'était un vilain homme, un malade
imaginaire et noceur, pas élevé et exigeant néanmoins un langage correct
et choisi de la part de sa maîtresse qui s'entêtait, ripostant à ses
objurgations furibondes: Tiens, pourquoi donc qu'on ne dirait pas une
omnibus, puisqu'on dit bien une voiture!

--Tu sais, il lui fiche des claques quand elle lui répond, ajouta
Jeanne. Ah bien! moi, il pourrait me donner encore plus d'argent qu'il
n'en donne à Eugénie, que je ne resterais pas avec lui, pour sûr!

Les cuirs lâchés et les gifles reçues par Eugénie ne parurent pas
suffisants à André, pour justifier la tristesse de Jeanne. Il l'accusa
de ne plus l'aimer, mais cette invite, généralement suivie de
protestations et de bavardages, n'eut aucun succès. Jeanne l'embrassa
tendrement pour toute réponse et, gardant encore le silence sur ses
propres affaires, revint à sa camarade, racontant qu'Eugénie avait des
cuirs dans le sang, qu'il était bien à craindre enfin que, las de
l'insulter, le monsieur ne cessât de l'entretenir.

Ces détails sur le malheureux sort de la veuve Laveau commencèrent à
exaspérer André. Il trouva que le monsieur ne la cognait pas
suffisamment, et comme il chantonnait maintenant quand Jeanne narrait
les méfaits de cet homme, la petite ne causa plus; lasse de remâcher des
ennuis, toute seule, elle finit, un soir, pourtant, par parler
d'elle-même.

--Tu veux le savoir, fit-elle, eh bien! le volontariat va se terminer et
mon amant revient, là!

André ne broncha pas.

Elle entra dans des explications. Son amant était un gommeux fier comme
un artaban de ses hauts cols, un bellâtre avec du bleu dans l'âme, pas
méchant et grossier comme son frère, mais maladroit et incapable de
comprendre une femme et de la récréer, au lit ou debout. Un vrai gosse,
dit-elle, résumant sa pensée en un mot; et elle poursuivit: Oui, il va
revenir, mais ce qui est moins drôle, c'est qu'aussitôt de retour à
Paris, il s'associe avec un banquier et se marie, et elle ajouta plus
bas: Je ne sais vraiment pas comment je ferai maintenant pour vivre.

André baissa le nez et il se tut, accablé, car il ne pouvait avec la
meilleure volonté du monde entretenir Jeanne. Il ne gagnait pas un sou
avec sa plume et Mélanie dévorait, en carottage et en cuisine, ses
maigres rentes. Plusieurs fois déjà, il était demeuré sans le sou, aux
approches du terme. Les quelques avances d'argent qu'il possédait au
moment de sa rupture avec Berthe avaient été mangées en dépenses de
meubles et de linges, en frais de déménagement et d'installation.
Actuellement, c'était dans sa maison une véritable gabegie, un vrai
pillage; chacun tirait à soi et le plus âpre encore était le mari de la
bonne qui emportait les gilets et les chaussettes, dévorait des argents
fous en achat d'eau seconde et de cire, aidait à vider les bouteilles de
vin et empêchait l'eau-de-vie de vieillir dans les armoires.

Tous les matins, Mélanie réclamait vingt francs. André se cabrait,
déclarait qu'il ne pourrait pas continuer ainsi, qu'elle devrait
n'importe comment restreindre la marche de son ménage et elle, de son
côté, répondait que c'était impossible, que la vie était hors de prix,
qu'elle dirigeait la maison au meilleur compte. Il n'y avait plus qu'à
se taire ou à congédier la bonne. Forcément il la gardait, redoutant la
débâcle de son existence.

Toutes ces raisons qu'André débita à Jeanne pour s'excuser de sa réelle
impuissance à l'assister ne produisirent aucun effet.

--Renvoie Mélanie qui te vole comme dans un bois, dit-elle; et
légèrement, petit à petit, elle insinua, comme jadis, qu'ils pourraient
vivre plus économiquement, en se mettant en ménage ensemble.

Cette suggestion consterna André. Il chercha à gagner du temps, opposant
à ces attaques la force d'inertie, bien résolu, dans tous les cas, à ne
pas concubiner avec Jeanne et à ne pas congédier sa bonne.

Une ou deux discrètes tentatives furent encore osées par Jeanne,
certains soirs; puis bien qu'elle eût annoncé gravement une fois que, le
mariage de son amant étant dès à présent consommé, elle pourrait revenir
comme autrefois coucher, elle évita de reparler de vie commune et laissa
de côté ses mines longues.

André s'applaudit de ce changement, et reprit confiance; il arrangea par
prudence ses affaires, vendit quelques obligations et distribua, de
temps à autre, à des distances préalablement calculées, un peu d'argent
à Jeanne.

Un ou deux mois s'écoulèrent; février touchait à sa fin. Complètement
remis de ses alarmes, se croyant sauvé, André respirait, quand un jour,
Jeanne un peu pâlotte déclara que sa situation allait changer.

André s'effara devant cette phrase qui retentit à ses oreilles comme une
menace; il baissa la tête, s'attendant à tout.

Elle chercha ses mots:

--Oui, vois-tu, je n'avais pas le choix, j'ai dû accepter; enfin, voilà,
je pars, le mois prochain, pour l'Angleterre.

Il fut terrassé et, après un silence, tandis qu'elle s'approchait de
lui, il se remit un peu, la regarda tristement dans les yeux, et fit
d'une voix tremblante:

--Alors, tu me lâches?

Elle se récria:

--Oh! que c'est méchant de dire des choses pareilles; non, tu seras
toujours mon petit homme, comment peux-tu croire que je ne t'aime plus?
seulement tu devrais comprendre qu'une femme ne peut vivre avec l'air du
temps!--Mon Dieu, tu as fait tout ce qui était possible, je le sais, et
je ne te reproche rien; mais, maintenant que les magasins chôment, que
je ne parviens même plus à gagner ma nourriture, je traînerais la misère
à Paris. Voyons, aimerais-tu mieux que je fasse des bêtises, que j'aille
avec l'un et avec l'autre?

Il hocha la tête, soupirant, s'avouant très bas, que peut-être il eût
préféré que Jeanne noçât sans rien lui dire, plutôt que de l'abandonner
brutalement ainsi.

Elle prit son soupir pour un symptôme du désespoir qu'il éprouvait à la
pensée que sa petite Jeanne pourrait appartenir au public, au premier
venu. Elle soupira à son tour, puis déplora, soucieuse, les périls de la
traversée, les douleurs du mal de mer, la tristesse d'un pays dont on ne
connaît pas la langue, ensuite elle embrassa André sur les yeux,
murmurant: Ne te désole pas, mon petit homme, va, je reviendrai, ce ne
sera pas bien long.

Il ne répondait pas.

Alors elle reprit, très douce:--Voyons, ne sois pas comme cela,
parle-moi, je ne suis pas bien heureuse non plus, tu vois bien; tu n'es
pas fâché contre moi, dis?

Il eut un geste vague, elle le baisa sur la bouche et sourit un peu:

--Tiens, il y a un mois déjà que j'ai signé mon engagement, je savais
bien que cela te peinerait, ainsi je ne pouvais pas me décider à te
l'apprendre; je suis allée rue Richelieu à l'agence de mademoiselle
Tricot, une grosse maman très farce, qui a des lunettes rondes sur le
nez et des boudins à la reine Amélie le long des joues. Elle s'est
procuré des renseignements dans des maisons où j'ai travaillé et elle
m'a fait signer un contrat de trois mois. C'est une brave femme qui a la
spécialité d'exporter des ouvrières et qui est professeur de natation
pour dames, quand ses marchés sont conclus, l'été.

Et Jeanne se mit à rire, espérant qu'André se dériderait aussi, mais le
portrait de mademoiselle Tricot ne le toucha guère et, mal disposé pour
cette négociante qui expédiait sa maîtresse au loin, il s'acharna au
contraire sur l'agence qu'elle dirigeait, déclarant que c'était une
boîte à filous, un rendez-vous d'entremetteuses, affirmant sans preuves,
du reste, que Jeanne s'était fait voler.

Mais la petite secouait la tête, soutenant qu'elle ne risquait rien,
expliquant la marche de ces sortes d'affaires, répétant:

--Les conditions sont celles-ci: je suis engagée à cent quarante francs
par mois, plus la nourriture, le logement (un lit pour deux ouvrières
par exemple); quant aux frais de courtage, ils sont à la charge de la
maison de Londres qui paye également l'aller du voyage.

André ne fut nullement convaincu et il attaqua furieusement la qualité
de la nourriture qu'on servirait à Jeanne, exprima le dégoût qu'elle
ressentirait à coucher avec une autre.

Enfin, reprit Jeanne, en admettant même que tu aies raison, je ne peux
plus me dédire. Mon contrat est signé et j'aurais une grosse somme à
payer si je ne partais pas.

André n'insista plus.

A dater de ce jour, Mélanie eut beau s'ingénier à façonner des
chatteries et des petits plats, ce fut peine perdue. La gourmandise des
temps heureux avait disparu; éclose tout d'un coup, elle mourut de même.
Une tristesse planait maintenant sur André et sur Jeanne. Cette
réflexion «nous n'avons plus que quelques jours à vivre ensemble»
s'imposait à eux, ne les quittait plus. Les angoisses d'André devinrent
même si despotiques qu'il espéra comme une délivrance le départ de
Jeanne. Bien qu'il se ressassât les mêmes idées, pendant des heures, il
souffrait moins peut-être quand il était seul. La vue de Jeanne
développait ses rancoeurs et ses regrets; et la tristesse de chacun,
augmentée de celle de l'autre, devenait pour tous les deux intolérable.

Leurs rendez-vous s'espacèrent, heureusement, bientôt, car Jeanne ne le
visita plus que très irrégulièrement, occupée, disait-elle, par les
préparatifs de son voyage.

Il reçut une lettre enfin, portant le timbre de Boulogne-sur-Mer. Jeanne
n'avait pas eu le courage de l'embrasser avant son départ.

A quoi bon nous désoler? écrivait-elle, ce sera moins pénible ainsi; et
elle ajoutait: Au moment où ma lettre t'arrivera, je serai sur le
paquebot, en mer.

André tomba dans un fauteuil.

Alors, c'était fini. Jeanne aussi le lâchait! Sa vie était complète
maintenant, elle pouvait se résumer de la sorte: Avoir été berné par ses
maîtresses, cocufié par sa femme et lâché par Jeanne! Et il se sentait
de la colère contre l'amant de la petite.--Quel niais! Je vous demande
un peu, ça avait à peine vingt-deux ans et ça se mariait! il avait donc
bien hâte d'être aussi trompé ou, ce qui est pis, sans doute, de ne
l'être pas, grâce seulement aux désastres des couches et à toutes ces
infirmités spécialement inhérentes aux petites bourgeoises! Comme s'il
n'aurait pas mieux valu qu'il restât avec Jeanne, qu'il continuât de
posséder en elle une maîtresse docile, qu'enfin il ne désorganisât pas,
dans son propre intérêt, le train-train de trois existences s'acheminant
parallèlement heureuses!

Au fond, j'ai tort, se dit-il, ce n'est pas à ce monsieur que je puis en
vouloir, c'est à moi-même, c'est à l'argent qui me manque! Jeanne ne
serait pas à Londres si je l'avais aidée, et il comprit presque
l'ignominie de la foule, l'abjection de la société buvant le nez dans la
boue, à plat ventre, l'ordure, sacrifiant l'amitié, les convictions,
tout, à cet argent qui rend impeccable et grandiose, qui domine les
tribunaux méprisés et les bagnes, qui fournit à tout particulier, au
choix, les joies considérées de la famille ou les noces enviées des
riches!

Aussi pourquoi n'en gagnait-il point? pourquoi avait-il toujours exercé
des états stériles, des professions improductives comme celles de
répétiteur et d'homme de lettres? pourquoi n'avait-il pas accepté les
basses besognes de son métier, ne s'était-il point fait sérieusement
journaliste? Il avait pourtant connu des gens qui cousaient, bout à
bout, des balivernes évaluées avec raison au poids de l'or, car toutes
les nuits la gomme les répétait stupidement, à table, parmi les filles!
Oui, mais encore eût-il fallu avoir la sottise de les inventer et
l'audace de les écrire, encore eût-il fallu avoir le coeur assez solide
pour qu'il ne se renversât point devant les pitoyables besognes imposées
par l'actualité, par la vogue, chaque jour, et une vision soudaine des
heures perdues dans les salles de rédaction se dressa devant lui. Il se
revit accoudé sur le tapis vert d'une table, en quête de ses épreuves,
alors que, vers trois heures du matin, semblables aux servantes de
l'amour enfermé dans des salons munis de divans et de gaz, ses collègues
dormassaient, s'étirant, bâillant, demandant l'heure, buvant et fumant,
attendant le moment longtemps souhaité de cesser le métier et d'aller
dormir.

Ah! cette vie de filles résignées à obéir aux exigences de Monsieur et à
satisfaire aux caprices des abonnés et des passants l'avait révolté,
puis il avait eu aussi des ambitions plus hautes, il avait voulu être un
artiste; l'était-il seulement? avait-il fait oeuvre de talent,
s'était-il affirmé dans le monde des lettres, avait-il dans la cohue
joué des coudes, s'était-il, enfin, assis sur l'estrade, devant le
public, le mâtant par sa hardiesse, ou l'apprivoisant par des
bouffonneries sentimentales ou graves? Non, il n'avait rien tenté, rien
osé, rien fait. Il s'était trompé de voie, il eût dû suivre la grande
route, devenir tout comme un autre, ouvrier ou commerçant. Eh non!
s'écria-t-il, je n'ai jamais rien appris et je ne sais rien! Et, en
effet, il était bachelier!

Un état manuel? mais il eût fallu subir des années d'apprentissage! un
commerce quelconque? mais il ne connaissait ni la tenue des livres ni
les affaires! il n'avait appris ni l'anglais, ni l'allemand, rien des
choses pratiques, rien. Est-ce qu'il était capable d'auner de la toile,
de ficeler un paquet, de cacheter une bouteille ou de planter un clou?
pouvait-il seulement comme un ancien sergent écrire des pages de bâtarde
et de ronde, ou comme un ex-brigadier panser et étriller des chevaux? Il
avait su jadis un peu de latin et un peu de grec, il savait maintenant
un peu de français et c'était tout! Et il reprochait à sa famille son
instruction creuse, les dépenses inutiles du collège, les sacrifices
qu'elle s'était résolument imposés pour le mettre à même de ne pouvoir
jamais gagner son pain!

Puis, et cela n'était pas la faute de sa famille, cette note «passable»
habituellement inscrite sur ses cahiers de classe l'avait poursuivi
pendant toute sa vie! Après l'avoir autrefois coté aux yeux des pions,
elle le cotait maintenant aux yeux du monde. Il avait été sans
interruption passable,--passable dans ses devoirs, passable dans ses
répétitions, passable dans ses livres.--Et, ce n'était pas tout, dans
son existence privée, dans son ménage, auprès de sa femme, auprès de
Jeanne, il s'était montré comme ni un amoureux ni glacé, ni chaud, ni
vaillant, ni lâche. Non, il avait été Monsieur tout-le-monde, une
personnalité insignifiante, un de ces pauvres gens qui n'ont même point
cette suprême consolation de pouvoir se plaindre d'une injustice dans
leur destinée, puisqu'une injustice suppose au moins un mérite méconnu,
une force.

Ainsi qu'un homme qui se réveille, il jeta les yeux autour de lui et la
marche de ses pensées s'arrêta, puis elles s'ébranlèrent à nouveau et la
marée de ses embêtements s'accrut. Il aurait beau dire, il avait eu tout
de même de la déveine, car enfin il travaillait avant son mariage, il
donnait des promesses de talent pour quelques-uns. L'impuissance ne lui
était radicalement venue qu'après sa rupture avec Berthe! C'était elle
qui lui avait pour toujours effondré ses énergies et ses espoirs. La
mesure était comble, maintenant, Jeanne était partie! Et, mentalement,
il aperçut un concubinage disparaissant dans le lointain, bras dessus,
bras dessous, se chauffant au soleil, uni contre les misères du sort,
contre les maladies de l'âge. Ce collage qu'il avait péremptoirement
repoussé, lui apparut comme un havre, comme une Sainte Périne, soignant
les impotents et les infirmes! J'aurais dû me mettre avec Jeanne, se
dit-il. Ah! si elle revient!--Et il sourit tristement, sachant bien
qu'elle se créerait une existence là-bas, que jamais plus, sans doute,
il ne la verrait.

Pauvre chérie, murmura-t-il, elle est loin maintenant, et il s'oublia en
elle, s'identifiant pour une seconde avec son sexe, cousant à Londres,
au milieu d'un atelier éclairé par des vitres troubles, sous un jour
louche, dans un boulevari de paroles inconnues; et, sans transition,
rappelé à lui par sa pantoufle qui butait sur le plancher, il se
retrouva, tout abêti, rue Cambacérès, tandis que de bruyantes
lamentations montaient de nouveau dans son âme, conduisant le deuil de
cette vie, traversée d'amours incomprises, d'opiniâtres chagrins et de
joies brèves.

Puis, comme pendant une messe funèbre une voix se lève, douce et triste,
dans le silence de l'église, quand l'orgue s'est tu, une voix s'élança
plaintive, dans l'anéantissement de son âme, implorant de vagues
miséricordes, d'incertaines pitiés, couverte bientôt, comme par la
reprise des grandes orgues, par la véhémence de la crise juponnière qui
éclata, débridant les plaies, les ouvrant toutes larges, arrachant les
pansements posés par Jeanne.

C'était la fin; les accidents tertiaires sortaient.

Après le ressentiment de l'outrage subi, les postulations courroucées et
les amers regrets des caresses absentes, après les souvenirs ranimés des
époques lointaines et les réveils aussitôt éteints des amours défuntes,
après les sourdes convoitises des atmosphères féminines et les violentes
séditions contre une existence murée, sans jour, sans intérêt, sans
femme, la première période de la crise avait cessé.

Alors plus de lancinantes angoisses, plus de fièvres chaudes, d'idées
fixes, plus de folles défaillances et d'affreux sursauts, mais une sorte
de langueur charmante comme celle d'une convalescence, un lent
apaisement de pensées, une complète résignation, une pâle quiétude, une
rêverie mélancolique et souriante, un sentiment consolé et tendre comme
celui que l'on éprouve parfois, le jour des Morts, devant une tombe
d'ami depuis longtemps close.

Puis ces symptômes de la deuxième période avaient aussi disparu et la
maladie semblait usée, quand tout à coup, au reçu de la lettre de
Jeanne, elle se déclarait encore en un brutal accès; alors, une
abdication de soi-même, une détresse sans remède, un spleen sans
secours, l'accablèrent; il s'affaissa sous l'écroulement d'une vie qui,
à peine reconstruite, s'abattait de nouveau, ensevelissant ses dernières
espérances sous un bruyant monceau de dégâts et de ruines.



XIII


Cet escalier est bien misérable, pensa Désableau. Je ne comprends
vraiment pas comment l'on ose habiter une maison d'aussi piètre
mine.--Mille pardons, Madame, fit-il subitement, et il s'effaça contre
la muraille, laissant le passage libre à une femme qui descendait,
escortée d'une portée de gosses grognant, le nez plein, remuant des
boîtes à lait, les tapant comme des cymbales.

Enfin m'y voici, soupira Désableau.

Il était arrivé devant une porte peinte en jaune, ornée au milieu d'un
bouton de fer noir. Il chercha en vain la sonnette; alors il cogna avec
la pomme de son parapluie; la porte bâilla et, dans la pénombre, il
aperçut une femme grasse et un chat rouge.

--M. Cyprien Tibaille? demanda-t-il, en saluant.

--C'est ici, Monsieur.

Désableau déposa son parapluie dans le coin d'une porte, traversa une
antichambre obscure, ouvrit une autre porte et, ébloui par le grand
jour, il demeura, les yeux écarquillés, apercevant Cyprien, couché, les
bras autour de la tête, sur l'oreiller, un bout de pipe fumant aux
lèvres.

Il lui toucha la main et déclara, en s'asseyant sur une chaise, au pied
du lit, qu'il espérait bien que la santé de son ami était toujours
bonne.

Cyprien le remercia de ses souhaits, ajouta qu'ils étaient
malheureusement inexaucés, attendu qu'il souffrait d'une inflammation de
la muqueuse du ventre.

M. Désableau appartenait à cette race de gens qui proposent aussitôt les
remèdes les plus divers aux personnes malades; il conseilla donc au
peintre les pilules et les perles formulées par tel ou tel docteur, les
électuaires, les tisanes et les bols préconisés régulièrement, dans les
journaux, aux annonces de la dernière page.

--Rien de grave du reste? ajouta-t-il, d'un ton confiant.

--Non, rien de grave, j'ai même permission de me lever demain...
Alexandre! cria-t-il soudain, s'adressant au chat qui, après avoir
longuement flairé le chapeau de Désableau, entra dedans.--Mais cet appel
ne produisit aucun effet sur la bête dont on ne voyait plus que
l'arrière-train et la queue qui remuait droite et rayée de rouge.

Désableau se leva, mit son chapeau à l'abri et, par amabilité, voulut
caresser le chat qui s'avança comme un crabe, marchant de côté, les
oreilles à plat sur le crâne, les moustaches hérissées et la queue
basse.

--Il va vous griffer, dit tranquillement Cyprien.

Désableau se recula et vint s'asseoir, regrettant de n'avoir pas gardé,
comme arme de défense, son parapluie.

Il y eut un instant de silence.--Cyprien, très étonné de cette visite,
regardait curieusement Désableau qui croisait et décroisait, l'air
absorbé, ses jambes.

--Vous avez déménagé, fit-il, laissant enfin ses jambes en place et,
relevant un peu la tête, il considéra la pièce dans tous les sens,
murmurant: C'est très gentil, très clair; et, après une pause: vous
travaillez toujours beaucoup?

--Beaucoup; et le peintre désigna, du geste, des aquarelles éparses sur
une table.

Désableau se leva, mit son lorgnon et demanda s'il pouvait sans
indiscrétion les regarder.

--Comment donc, mais regardez-les tant qu'il vous fera plaisir, mon cher
monsieur.

Désableau recula, pris de nausées, devant ces aquarelles qui
représentaient toute une gamme de maladies de peaux, tout un clavier de
boutons et de dartres.

Il rejeta, indigné, ces planches et, dissimulant mal son dégoût:

--Alors, vous vous amusez à peindre des sujets pareils?

--Permettez, ce n'est nullement par plaisir que j'enlumine pour la
chromo ces aquarelles. J'exécute simplement un travail commandé par un
médecin. Je suis obligé d'aller à l'hôpital Saint-Louis, de m'installer
dans les salles devant les sujets que l'on me désigne, de faire coller à
la diète ceux qui refusent de se laisser peindre et, tout cela pour
gagner dix francs par planche! Il n'y a vraiment pas matière à s'amuser
comme vous semblez le croire!

Un repos suivit cette déclaration. Désableau, très pensif, roula son
mouchoir et se le passa sans raison sous le nez.

--Ce n'est toujours pas pour m'acheter de la peinture qu'il est venu,
songea le peintre.

La grosse femme qui avait ouvert la porte d'entrée arriva, sur ces
entrefaites, et s'enfonça longuement dans un fauteuil.

Désableau devint plus gêné encore; il regarda à la détournée la femme,
n'osant l'examiner de face, louchant en dessous de son binocle, par
politesse.

Elle lui parut par trop boulotte et par trop mûre; ficelée avec cela
comme un paquet, les joues ravitaillées avec du fard, les cheveux rongés
par une raie à pellicules, les yeux pleins d'eau comme ceux d'une
chienne, elle lui sembla tenir de la garde-malade, de la portière et de
la raccrocheuse.

--Elle est décidément ignoble, pensa-t-il.

Cyprien s'impatienta de cet examen; il dévisagea Désableau et lui dit:

--Mon cher monsieur, si vous avez quelque chose à me communiquer, il ne
faudrait pas vous gêner parce que Mélie est là. Elle est un peu
curieuse, et il y a gros à parier que si je la priais de sortir, je
serais obligé, après votre départ, de lui répéter notre conversation,
mots pour mots; il vaudrait peut-être mieux, dès lors, oublier qu'elle
est là et causer tranquillement ensemble.

Cette explication ne diminua en rien l'embarras du visiteur qui, pour se
prêter une contenance, souffla sur les verres de son lorgnon et les
frotta soigneusement avec son mouchoir.

Le peintre se perdit en conjectures sur le motif de cette visite.
Voulant rompre à tout prix le silence qui menaçait de se continuer, il
demanda poliment des nouvelles de Madame et de Mademoiselle.

Désableau se dérida visiblement. Il laissa son pince-nez et répondit
avec empressement:

--Mais, Dieu merci, toute la petite famille est en bonne santé... Ma
femme, vous la connaissez, un cheval au travail, une âme d'élite
partageant son affection entre sa fille et moi...

Il s'interrompit.

Le chat, brusquement sauté des genoux de Mélie, se livrait à de folles
cavalcades, galopant sous les chaises, se fichant sur le dos et
gigotant, les quatre pattes en l'air, puis se relevant d'un tour de
reins, cabriolant et sautant, l'air effaré, sur tous les meubles.

--C'est les puces, dit sentencieusement Mélie.

Désableau la regarda de travers et, rattrapant le fil de ses idées, il
poursuivit:

--Oui, ma femme se porte comme un charme; quant à la petite, elle est,
comme vous le savez, d'une complexion délicate, mais enfin sa santé est
aussi bonne que nous pouvons la désirer. Du reste, cette enfant-là nous
donne bien de la satisfaction, c'est une nature droite comme celle de la
mère; jamais de punitions en classe et toujours première; la maîtresse
la cite ainsi qu'un exemple et Monseigneur a bien voulu nous en faire
compliment, le mois dernier, quand il est venu dans le pensionnat pour
donner la confirmation à de jeunes élèves.

--A quoi que vous la destinez votre demoiselle? hasarda Mélie, d'un ton
aimable.

--Mélie, tais-toi, jeta Cyprien, et empêche Alexandre de sauter comme il
fait.

Mélie empoigna Alexandre, et tandis qu'elle le serrait contre elle, une
lutte silencieuse s'engagea, traversée par les coups de queue saccadés
du chat, tapant sourdement l'estomac de la femme.

--Enfin, reprit Désableau, hésitant un peu, tout est pour le mieux, mais
cependant, vous savez, le bonheur n'est jamais complet.--Oui, quand on
est heureux d'un côté, on ne l'est pas de l'autre. Ainsi la santé de
cette pauvre Berthe, je puis bien vous le dire, nous inquiète beaucoup.
Tous les malheurs qui lui sont arrivés, sa rupture avec André, tout
cela, voyez-vous, agit sur le moral et par contre-coup sur le physique;
bref, sans qu'il y ait absolument péril en la demeure, l'état de notre
nièce ne laisse pas que de nous inspirer de sérieuses appréhensions.

Cyprien, très attentif, regarda fixement son visiteur qui reprit:

--Oui, il faudrait beaucoup de ménagements et de l'air pur... Les
médecins que nous avons consultés à ce sujet sont unanimes à prescrire
un séjour à la campagne, des promenades dans les bois, de la
tranquillité, aucune émotion et aucun tracas.

Et il continua, plus bas, après une pose:

--Il est vraiment regrettable qu'André n'ait pas adhéré à la demande que
je lui avais soumise dans ce sens par l'organe de Me Saparois, notre
notaire.

--Ah! fit Cyprien.

--Ce refus est d'autant plus inexplicable, poursuivit Désableau qui
s'animait, que c'était une occasion unique pour Berthe. Pensez donc, une
maison à Viroflay, c'est-à-dire à quelques lieues de Paris, un jardin
assez grand avec un potager, à dix minutes d'une station, un train par
demi-heure et tout cela pour douze mille francs!--Et puis enfin, en
dehors même des avantages matériels qui seraient résultés de cette
opération, il y avait des motifs qui primaient les autres, des
considérations d'humanité qu'un homme de coeur ne pouvait rejeter...

--Pardon, interrompit le peintre, mais je ne comprends pas bien
l'histoire que vous me racontez; voyons, vous voulez que madame Berthe,
votre nièce, achète une maison à Viroflay, celle que vous avez louée,
l'été dernier, sans doute?

Désableau approuva du chef.

--Bien, et comme en sa qualité de femme mariée, madame Berthe ne peut
peut rien acheter sans l'autorisation de son mari, vous avez dépêché un
notaire à André pour obtenir cette autorisation.

Désableau approuva encore.

--Et André a refusé?

Désableau hocha silencieusement la tête.

--Bon, j'y suis maintenant, si vous voulez continuer, je vous écoute.

Mais Désableau déclara qu'il n'avait pas à continuer. Il s'excusa même
d'avoir ennuyé son ami par cette longue histoire, mais c'était plus fort
que lui; la réponse d'André l'avait trop secoué! Il avait une barre dans
l'estomac depuis qu'il l'avait apprise. Il aimait Berthe comme sa propre
fille, il l'avait élevée sans faire de différence entre elle et sa
petite Justine, et voilà que la pauvre enfant, après tous ses malheurs,
maintenant que ses souffrances commençaient à s'assoupir dans la sereine
société de la famille, recevait un nouveau coup.

--Ah! l'on ne m'ôtera pas de la tête, s'écria-t-il, que la religion
d'André n'ait été surprise et il serait vraiment bien à souhaiter qu'un
ami lui désillât les yeux, lui fît comprendre le côté inhumain de sa
conduite.

--Autrement dit, murmura le peintre, vous me priez de parler à André de
cette affaire. Mais enfin, mon cher monsieur, pourquoi ne lui en
parlez-vous pas, vous-même?

--Parce que... répliqua Désableau, un peu rouge, j'ai craint que M.
André n'eût des préventions contre moi, et puis j'ai eu peur, je
l'avoue, de me laisser emporter dans la discussion et de l'envenimer.

--Eh bien, mais, madame Désableau n'a pas les mêmes raisons que vous de
croire à la malveillance d'André. Pourquoi ne va-t-elle pas le voir?

Désableau ne répondit pas tout d'abord à cette question. Il réfléchit,
se disant: Ah bien, par exemple, une femme honnête visitant des
gaillards comme ceux-là! Et il frémit à la pensée que si madame
Désableau était venue à sa place chez Cyprien, elle aurait dû affronter
le contact de cette grosse gueuse qui se prélassait avec son chat dans
un fauteuil.

--La discrétion obligeait ma femme à ne pas se rendre chez un garçon qui
n'est peut-être pas toujours seul chez lui, fit-il enfin.

--Mon Dieu! reprit Cyprien, ce que je vous en dis n'est pas pour vous
refuser le service que vous me demandez, bien que par goût je sois peu
disposé à me laisser pincer les doigts entre les portes, pourtant...

Désableau ne le laissa pas achever, il se leva et lui saisit les
mains.--Je n'en attendais pas moins de votre amitié, s'écria-t-il, je le
disais encore à ma femme hier, je suis sûr que M. Cyprien admettra la
justesse de nos intentions; et ma femme pensait comme moi, en me
chargeant par exemple de vous adresser mille reproches, car vous êtes
devenu d'un rare!--Vous avez positivement oublié le chemin de notre
domicile. Voyons, il faut venir nous voir, manger la soupe, sans façon,
avec nous--que diable! ce n'est pas parce qu'André est fâché avec nous
que vous devez épouser ses querelles!--Vous savez du reste que ma femme
vous aime beaucoup.

--Je n'en ai jamais douté, répondit Cyprien.

--Eh bien alors, c'est entendu.--Que je suis bête! fit-il tout à coup,
j'oubliais avec tout cela l'objet de ma visite.--Nous avons toujours le
portrait du père à rentoiler. Vous aviez bien voulu nous promettre,
avant notre départ pour la campagne, de vous en occuper vous-même...

--Oui, oui, répliqua Cyprien, très froid, je passerai le prendre un de
ces jours.

--C'est cela, s'écria Désableau, venez quand vous voudrez, nous dînons à
six heures.--Voilà qui est convenu.--Tiens votre chat perd ses poils,
dit-il après un silence, regardant cet animal qui faisait maintenant le
dos de chameau et se frottait lentement contre le bas de ses culottes.

--Ce n'est rien, Monsieur, jeta Mélie, qui apporta une brosse de
chiendent.

Mais Désableau se défendit. Jamais il n'accepterait que madame se donnât
cette peine. Il consentit cependant, bousculé par la grosse femme, à
mettre un pied sur une chaise et à se laisser brosser son pantalon à
tour de bras.

--Cyprien, cria Mélie agenouillée devant la chaise, il est temps de te
frictionner.

--Ah! grogna le peintre qui étala sur un bout de flanelle de la gélatine
d'opodeldoch.

Il y eut un nouvel instant de silence, pendant lequel une odeur de
camphre monta doucement du ventre de Cyprien, se développant peu à peu
dans la pièce, tandis que le bruit aigre du chiendent ratissant le drap
s'entendait seul.

--Merci, mille fois, madame, dit Désableau à Mélie, en se remettant sur
ses jambes, puis il tira sa montre:

--Diable! je vais arriver en retard à mon bureau.--Allons, meilleure
santé, et il serra la main de Cyprien.--Il ne partit pas, cependant,
devenu très indécis, se demandant s'il devait rappeler au peintre
l'intervention réclamée entre André et Berthe, mais il jugea plus digne
de reparler du tableau à rentoiler, laissant entendre obscurément qu'il
paierait au besoin les frais.--Allons, une dernière fois, adieu, et
bonne santé; et il ajouta en serrant encore la main du peintre, pensant
faire ainsi une discrète allusion à tous les motifs de sa visite: Je
puis, n'est-ce pas, dire à ma femme qu'elle compte sur vous?

Cyprien remua vaguement la tête et précédé par Mélie et par le chat,
Désableau quitta, sur un dernier regard, la place et aussitôt qu'il fut
arrivé dans la rue, il ricana, pensant que tout de même un honnête homme
serait bien malheureux s'il lui fallait vivre de la sorte avec une
fille.--Le restant de tout le monde, une créature, une boue, et un
égoutier et un bohème ce Cyprien, mâcha-t-il; oui, qui se ressemble
s'assemble, il est bien assorti avec André.--C'est égal, il faut avouer
que c'est une pénible tâche que d'aller réclamer l'appui de gens
pareils, et c'est qu'il faut user de diplomatie avec eux, mettre des
mitaines, des gants!--Ah! ce pauvre Vigeois, en nous léguant sa fille,
peut se vanter qu'il nous en aura infligé de dures épreuves!

Et il marcha, plus furieux, déblatérant contre les ménages
interlopes.--Oblitération du sens moral, voilà la seule explication
qu'on puisse donner de ces existences anormales, pensa-t-il, et soulagé
par ces réflexions, il entra dans son bureau et secoua furieusement deux
employés célibataires qui arrivaient en retard, déclarant qu'ils ne
pouvaient invoquer comme excuses des devoirs de famille, puisqu'ils
étaient garçons l'un et l'autre, et que l'administration n'avait pas à
accepter pour des motifs, qu'elle ne pourrait sans doute pas décemment
connaître, des retards préjudiciables à ses intérêts.

Et tandis que les employés supportaient patiemment le galop de leur
chef, Cyprien, ne doutant point de la déplorable impression que Mélie
avait laissée à Désableau, se prit à rire dans sa barbe, caressant le
chat pelotonné sur le lit, en boule.

--Alexandre, dit Barre de Rouille, fit-il, le monsieur à favoris que tu
viens de voir est un homme grave, un homme relié. Marié, père d'une
fille et récemment promu au grade disputé de sous-chef, il apparaît
comme un homme considérable aux yeux des petits commerçants et des
rentiers. Eh bien, ce fonctionnaire a dû emporter de toi une bien triste
opinion, car tu t'es malhonnêtement conduit; tu es entré dans son
chapeau et tu as couvert sa jambe gauche de poils; il ne faut pas
cependant que cela te chagrine, mon pauvre mimi, car vois-tu, M.
Désableau a très certainement une aussi mauvaise opinion de ton père,
Cyprien, qui te tient présentement les pattes, pour que tu ne te sauves
pas.

Oui, ce monsieur nous méprise, moi, et cette brave Mélie. Pourquoi? Ah
dame, ça, c'est moins facile à t'expliquer, car ta maman Mélie, prise de
pitié, t'a fait arracher d'avance par le coupeur du Pont-Neuf les germes
de certaines idées que tu aurais pu t'enraciner dans l'âme. On a tari
tous tes instincts de vagabondage amoureux, tous tes futurs désirs de
pousser des cris déchirants le long des toits. On a eu tort, car tu es
une bête surhumaine et monstrueuse, une bête sur laquelle on a violé les
lois les plus saintes de la nature en te débarrassant de la douleur
morale dès le principe. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Pardonne
cette digression, ne me mords pas, ou je te claque et écoute:

La société, vois-tu, minet, a décidé, dans un jour de berlue, on ne sait
plus quand, tant ça se perd dans la nuit des siècles, que tout homme qui
voudrait habiter avec une femme, dans la même chambre, dans le même lit,
devrait passer auparavant devant un autre homme qui les interrogerait,
après qu'on lui aurait mis une ceinture de cotonnade autour des reins.

Cette opération s'appelle le mariage, mon chat; c'est l'honnêteté, c'est
le respect de tout un pays, de tout un monde, c'est la protection
assurée, où qu'on se trouve, des magistrats et des gendarmes!

Eh bien! Ton papa Cyprien et ta maman Mélie n'ont pas défilé devant la
fameuse écharpe dont je t'ai parlé, ils vivent simplement ensemble,
comme toi tu aurais pu le faire avec une chatte, sans en avoir
préalablement obtenu l'autorisation d'un deuxième chat. C'est te dire
que, quoi qu'ils fassent, ils seront constamment méprisés, constamment
honnis.

Et il n'y a rien à faire à cela, il n'y a pas de subterfuges à inventer,
ajouta Cyprien avec une pointe de mélancolie. Quand j'achèterais une
alliance à ta maman, quand je lui jetterais de la soie sur le dos, et
sur la tête des chapeaux à plumes, ça ne nous empêcherait pas d'avoir la
tournure spéciale aux gens collés. Du reste, si tu veux t'en assurer, tu
n'as qu'à nous regarder par la fenêtre, quand nous sortons ensemble, ça,
faut être juste, c'est un beau spectacle! Mélie cahote en marchant, et
elle ne peut me suivre; elle geint, se mouche, s'essuie, crie après moi,
m'appelle tout haut dans la rue, tandis qu'à vingt pas en avant, je
fends l'air de mes longues jambes. Voyons, c'est-il cela qui peut nous
procurer une dégaîne honorable de gens mariés? Non, n'est-ce pas?

Ah! si nous étions des ouvriers, si Mélie portait de vieilles camisoles
et des bonnets mous, si moi j'étais vêtu d'une blouse et coiffé d'une
casquette, je ne dis pas, nous pourrions sans doute donner le change,
puisque tout le monde a l'air de concubins, dans le peuple.

Alexandre s'agita et miaula désespérément.

--Allons, je vais abréger, fit Cyprien, car je commence à croire que ces
explications t'intéressent fort peu. Au fait, les deux sous de foie que
tu manges par jour ne sont ni meilleurs, ni pires, que ce soit Mélie,
fille Aulanier, ou Mélie épouse de Cyprien Tibaille, qui le les découpe
et te les pétrisse dans une pâtée de pain, mais enfin tous ces détails
étaient nécessaires pour te faire bien comprendre les nausées d'âme que
M. Désableau a endurées à la vue de nos trois personnes.

Le chat, impatienté par ce discours, roula des yeux noirs, à peine
cerclés de jaune, aux bords, et il se tordit plus furieusement entre les
mains du peintre.

--Laisse-le donc, jeta Mélie, est-ce que cet animal peut comprendre
toutes les histoires que tu lui racontes?

--Ta mère a raison, déclara Cyprien. Va, mon fils, tu dois être édifié
maintenant; et il lâcha Alexandre qui se précipita en bas du lit et se
secoua vivement sur le parquet, dans une nuée de poils rouges.

--Mon Dieu! que tu es bête, mon vieux Cyprien, soupira Mélie.

--Tes aperçus sont parfois justes, répliqua le peintre.

Leurs entretiens finissaient souvent de la sorte.

Ils formaient, à eux deux, un concubinage modèle, basé sur une
réciproque indulgence, une union où les sens éreintés, organisée par une
femme qui n'était plus jeune et qui n'avait, au travers de noces subies
comme on supporte les fatigues d'un périlleux métier, poursuivi qu'une
idée, qu'un but, découvrir un homme qui consentirait à la tirer de l'eau
et à la mettre à sec sur une berge. Elle flaira en Cyprien un sauveteur;
elle saisit que celui-là n'avait plus ces préoccupations de jeunes
hommes qui cherchent une maîtresse avenante ou jolie pour la montrer aux
autres; sa grosse taille, sa tournure populacière, ses quelques
penchants à lever le coude et à siroter de petits vermouts entre les
repas, la rendaient impossible à placer chez ces gens qui, épris de
distinction et possédés par un idéal de femme frêle, sans infirmités de
nature, éprouvent le besoin de s'enquérir du passé de leur maîtresse,
l'obligent à leur dégoiser des blagues pour se monter à eux-mêmes le
coup et l'abandonnent, en fin de compte, parce qu'ils en ont rencontré
une autre dont la robe est plus élégante et le teint mieux fait.

Cyprien lui apparut comme un galopin usé avant l'âge, comme un malade
qui désirait seulement, dans le lit, être bordé, et elle s'attacha à
lui, rêvant de devenir simplement sa bonne, mais une bonne avec qui l'on
cause familièrement et à qui l'on envoie de temps à autre, par amitié,
de petites tapes sur le derrière.

Puis, à ce bon enfant, à cette douceur d'une fille qui a été constamment
dupée par les hommes sans leur en garder pour cela rancune, une idée
bien peuple se joignait. Vigoureusement reintée et pétant d'embonpoint,
Mélie ressentait une certaine compassion pour la maigreur délicate du
peintre. «Faudra que je l'engraisse», se disait-elle souvent; et elle
s'inquiétait de lui comme d'un marmot à qui l'on essuie le front quand
il a couru. Elle vérifiait, lorsqu'il s'apprêtait à partir, ses
vêtements, lui fourrant des foulards dans les poches, le forçant à se
déshabiller des pieds à la tête quand il revenait mouillé, par les jours
de pluie, se couchant avant lui, l'hiver, pour qu'il s'étendît sur une
place chaude.

Ils s'étaient croisés, un soir qu'elle bâillait aux corneilles sur un
pont; accostée sous le plus futile des prétextes, elle invita le peintre
à passer son chemin. Cyprien avait alors parlé de la fraternité des
âmes, mis le bras de la femme sous le sien et, malgré ses refus, il
l'avait emmenée, l'éblouissant par d'inintelligibles phrases, lui
procurant cette certitude qu'elle était remorquée par un Monsieur qui
avait reçu de l'instruction. Elle fut enchantée du reste de
l'hospitalité du peintre; ce furent ces gentillesses de calicots et de
perruquiers dont l'effet est toujours sûr. Cyprien y ajouta encore un
sans-gêne gracieux qui combla d'aise Mélie, déjà enchantée de ces bonnes
façons.

Égayée par des grogs fortement épicés, elle s'apitoya, maternelle, sur
les vêtements décousus du peintre, et elle leur posa, çà et là, quelques
reprises, quelques points, puis, satisfaite du peu d'exigences et de la
générosité de Cyprien, elle revint d'elle-même, plusieurs fois, entrant
avec l'air humble d'un chien qui s'attend à être chassé, mais le peintre
la laissa rôder, bienveillant, où qu'elle voulut, songeant à l'avenir de
sa garde-robe.

Leur liaison continuait ainsi très lénitive et très bénigne, lorsqu'un
jour Cyprien se coucha, malade, souffrant de maux d'oreilles et de
clous. Alors, elle s'installa près du lit, prépara la potbouille pour
qu'il n'eût pas à sortir; elle le soigna avec sollicitude, le veilla, la
nuit, le dorlotant, lui mettant un moine aux pieds, se relevant pour le
faire boire.

Lui, fut ébahi; il ne comptait plus depuis longtemps sur une affection
quelconque, sur une pitié; il s'attendrit sur ce dévouement qu'on lui
offrait, gêné, malgré tout, par le bon enfant de cette femme qui voulut,
en dépit de ses protestations, s'occuper elle-même de toutes les hontes,
de toutes les abjections d'une maladie.

Elle riait, lui disant lorsqu'il se fâchait presque la suppliant de ne
pas accomplir de répugnantes besognes:

--Allons, mon bibi, c'est l'affaire des femmes, ça.

Et il l'embrassait, tout ému, et la grosse femme riait plus fort, ravie
d'être ainsi embrassée, sans saleté, contrairement aux habitudes.

Elle trima furieusement du reste, car en sus de la cuisine et des
courses, elle dut balayer le logis, découper les vieux rideaux de
mousseline pour les cataplasmes, se battre avec Cyprien que l'invasion
des médicaments outrait.

Puis, ce fut toute la série des purges qui défila: des limonades
gazeuses qui emplissaient Cyprien de vent sans rien produire, des eaux
de Pullna, aigres et doucereuses, qu'il rendait par le haut, des sels de
Sedlitz qui l'échauffaient cruellement, ce fut enfin l'abominable ricin
que le docteur prescrivit en dernier ressort.

Alors Cyprien jeta des cris de Merlusine. L'odeur seule de cette drogue
lui retournait l'estomac. Mélie dut, un matin, après avoir soigneusement
battu l'huile dans du café tiède, enfourner le tout dans la bouche du
peintre, qu'elle effara, en le réveillant en sursaut par des cris de
pie. Il jura, sacra comme un bouvier, l'interpella violemment, l'envoya
à tous les diables, puis il avoua qu'elle avait eu raison d'agir ainsi,
et il consentit, résigné, souriant aux joues gonflées et aux lèvres en
rosette de Mélie soufflant sur le bol pour le refroidir, à s'abreuver de
bouillon aux herbes, à s'ingurgiter, jusqu'à plus soif, des potées d'eau
verte.

Tant qu'il ne put se lever, elle demeura près de lui, du matin au soir,
causant, ravaudant, lisant des livraisons illustrées à deux sous,
superposant les histoires jadis clabaudées dans sa propre maison sur
tous les cancans débités dans celle du peintre. Son zèle ne
s'amortissait pas et sa vaillance et sa belle humeur réconfortaient le
peintre qui s'épeurait au plus léger mal et se croyait perdu.

--Quand on veut quelque chose, on le veut, disait-elle; moi je serais
paralysée que je soulèverais quand même mes jambes avec ma tête,--et
elle se tapait carrément sur le front avec son dé.

Dure pour elle-même, ayant dans le sang du salpêtre qui lui secouait la
graisse, elle était cependant molle pour les autres, émue par leur
moindre bobo, par leur moindre peine.

Lorsque les maux d'oreilles de Cyprien s'alentirent et que ses clous
percèrent, elle continua néanmoins à le bercer; mais, vers les midi,
elle s'absenta, chaque jour, régulièrement, pendant deux heures.

Le peintre s'alarma; à la voir si casanière et si placide, il n'avait
plus songé combien l'existence de cette femme était problématique. Mélie
acceptait bien sa part des repas qu'elle cuisinait chez lui, mais enfin
il y avait le loyer, l'entretien, le blanchissage. Où se procurait-elle
l'argent nécessaire pour parer à ces dépenses?

Elle travaillait souvent à des ouvrages de passementerie, disposant sur
un morceau de bois hérissé de pointes qui formaient un dessin, de la
gance qu'elle cousait et piquait de petites perles en verre noir,
recueillies dans son tablier et collées par de la salive sur le pouce de
sa main gauche. Mais outre qu'elle n'avait plus les yeux assez vifs pour
enfiler rapidement ces perles, trouées à chaque bout, d'un coup
d'aiguille, ce travail était trop mal rémunéré pour qu'il pût suffire
aux besoins d'une femme. Trente-deux sous, en bûchant de sept heures du
matin à minuit, c'était ce qu'elle pouvait, en se hâtant, gagner; il
devait donc exister un ou deux Messieurs qui aidaient la pauvre fille;
ses absences se trouvaient par cela même justifiées; et pourtant, quand
il examinait Mélie, Cyprien s'étonnait. Ce qu'elle n'était ni
appétissante, ni libertine!

Il faudrait supposer, se dit-il, qu'il est dans Paris un ou deux
impotents de mon espèce, des gens fanés et doux, tenant à une maîtresse
pour des motifs différents de ceux qui déterminent l'humanité depuis des
siècles.--Et il se sentait une certaine colère, une certaine jalousie,
pour les soins de garde-malade qu'elle allait sans doute prodiguer à de
vieux amants. Son dépit amoureux ressemblait à cette sorte de rancune
qui prend un malade, dans un hôpital, lorsqu'il voit le médecin
l'examiner à peine et se préoccuper longuement des autres.

Il ne pouvait reprocher à Mélie, cependant, de ne pas lui donner la
préférence puisqu'elle ne le quittait guère et témoignait, d'ailleurs,
peu d'empressement à sortir. Elle examinait la pendule en fronçant le
nez, attendant la dernière minute, se lissant les cheveux de mauvaise
grâce, murmurant tout en arrangeant ses gants percés au bout des
doigts:--Oh! ils sont bien bons!--Puis elle baissait sa voilette et,
jetant un dernier coup d'oeil sur la chambre, couvrait le feu de
cendres, préparait tout pour que Cyprien ne souffrît pas de son absence.

Habitué au va-et-vient d'une jupe s'accrochant dans les pieds de
chaises, aux encouragements jetés à la maladie, à l'échange des propos
dont l'insignifiance disparaît pour les gens souffrants, Cyprien se
jugeait horriblement malheureux lorsqu'il était seul. Sa chambre
devenait morne et il regardait à son tour, attristé, les aiguilles de la
pendule, écoutant le tic-tac du balancier pour s'assurer qu'il
n'arrêtait point. Comme le temps est long, disait-il, et il éprouvait
une réelle joie lorsqu'au bout de deux heures, il entendait le pas
d'éléphant de Mélie ébranler les marches.

Les sorties mesurées de cette femme continuèrent sans qu'elle les
expliquât et sans qu'il eût le courage de l'interroger. Une sourde
inquiétude le tortura, à la longue, pourtant; il craignit des exigences
de la part des personnes qu'elle allait voir, il appréhenda une rupture
imposée, un abandon.

L'idée qu'il pourrait rester privé de soins maintenant, l'affola; il se
vit, seul, pendant la nuit, s'agitant, battu par la fièvre, excédé par
des cauchemars, suant sur son traversin, attendant l'arrivée du jour
comme une délivrance.

Il ruminait ces pensées, dans ces états de vague somnolence où l'esprit
engourdi continue néanmoins sa course. Une recrudescence de maladie
acheva de l'atterrer. Alors, tout endolori, ne disant plus rien, il
songea longuement aux épouvantes d'une catastrophe, aux agonies
solitaires, aux morts lamentables des galeux et des parias. Cette
perspective de crever misérablement, dans une chambre, la porte laissée
entr'ouverte par la garde partie, tandis que les locataires passent en
chantonnant dans l'escalier, s'implanta, poussée dans son cerveau, rivée
par les souffrances qui l'assaillaient. Une peur terrible, une de ces
paniques qu'on ne raisonne pas, le saisit; il claquait des dents sous
ses couvertures, il fut sur le point de supplier Mélie, ce jour-là, de
ne pas descendre.

Puis, il n'osa.--Une perception brusque de sa situation lui apparut; ses
rentes mangées par les femmes n'étaient plus, et les quelques bribes
échappées à ses défaites allaient disparaître, emportées par le courant
des notes de médecine et de pharmacie. Fallait-il qu'il eût été niais
pour s'être ainsi laissé gruger par des coquines qui se fichaient de
lui!--C'était comme toujours les bonnes filles qui payaient pour les
mauvaises. Mélie était venue trop tard... Soudain, la pendule tintant
coupa ses réflexions.

Il regarda Mélie, se répétant: l'heure est arrivée, elle va déguerpir.
Elle aussi le regarda et, effrayée par la détresse qu'elle lisait dans
ses yeux, elle lui caressa le front avec sa main, lui porta de la tisane
à boire et lui essuya la bouche.

--Voyons, qu'est ce que tu as, mon gros? fit-elle.

Il ne répondait pas.

--Tu as mal où ça, dis?

--Il murmura: j'ai un peu de fièvre; et tristement il se remit à
examiner la pendule.

Alors Mélie l'embrassa, un peu rouge, et elle reprit son travail,
laissant s'écouler tranquillement les heures.

Du coup, il fut subjugué; ce simple incident décida de son sort, ses
derniers combats cessèrent. Il en venait à craindre maintenant que Mélie
refusât le concubinage.

Par pudeur, il résolut d'attendre qu'il fût complètement rétabli pour
lui soumettre ses propositions.

--Comme cela, je n'aurai pas l'air d'implorer une grâce, se dit-il; très
guilleret et très bien portant, un soir, il tira sur sa pipe, lâcha une
énorme bouffée et, un peu gêné, il s'expliqua, trouvant cela plus
facile, sur un mode tout à la fois drôlatique et solennel:

--Nous ne sommes plus jeunes, ma vieille branche, et le temps se gâte!
Le moment me semble venu de jouer les Paul et les Virginie qui se
fourrent sous le même jupon par les temps de pluie. T'es grosse et je
suis maigre, t'es vaillante et moi je cane; réunissons ces qualités et,
nous complétant l'un par l'autre, nous aurons au moins quelques chances
de résister aux tourmentes des événements. Tu dois en avoir assez de
passer toujours de la contrebande, et puis, c'est dangereux à la fin,
car les douaniers des moeurs, les argousins sont là.--Quant à moi, la
vie de garçon m'embête; à être toujours seul, je me consterne et je me
ronge; pour tout dire, je suis las et les latrines de mon âme sont
pleines!--Voyons, ça ne serait pas raisonnable de venir boulotter et de
coucher ici? d'être comme mari et femme avec la chance en plus de ne pas
procréer d'enfants, hein, qu'en dis-tu? si le collage te plaît, vas-y,
tape-moi dans la main, c'est fait!

Elle accepta d'emblée; le rêve de sa vie mûre se réalisait; elle baisa
Cyprien, le remerciant de sa bonté, disant qu'il verrait, qu'elle
n'était pas méchante, qu'elle tâcherait de lui rendre la vie très douce.

--Je le sais bien, ma brave Mélie, répliqua le peintre qui s'émouvait,
puis il reprit son calme et parla de l'avenir. Il ne dissimula pas à
Mélie que leur existence serait chétive, qu'ils devraient vivre ainsi
que des ouvriers, mais elle haussa les épaules, déclarant qu'elle
n'avait jamais eu l'habitude de vivre comme une princesse, que le
bien-être lui importait peu, qu'avec de l'ordre, elle se chargeait bien,
d'ailleurs, de joindre les deux bouts.

Et leur union commença, sans ces troubles qui agitent des gens plus
jeunes. Ils ajustèrent leurs défauts pour les emboîter sans qu'ils se
heurtassent. La grosse femme garda la maison, laissant Cyprien badauder
au dehors, s'inquiétant à peine de ses absences, prête même à lui
pardonner quelques frasques comme l'on accepte, de temps à autre, une
sottise sans importance d'un galopin.

--La seule chose que j'exige, fit-elle un jour, c'est de ne pas les
«embrasser».

Et, en effet, tout le reste ne tirait pas pour elle à conséquence.
Retirée de l'amour, du monde, sachant par expérience combien est peu de
chose pour des gens vraiment usés le commerce charnel, elle comprenait
encore l'entraînement irréfléchi d'un soir, l'acte brutal aussitôt
regretté, mais elle s'insurgeait à l'idée que la première venue pourrait
obtenir de son homme, comme elle, ce qu'elle considérait ainsi qu'un
témoignage de bonne affection, un baiser franchement donné.

Cyprien lui promit tout ce qu'elle voulut; il sortit et rentra à sa
guise, et bientôt chacun se désintéressant de son sexe, une sincère
camaraderie s'établit entre eux; Cyprien pouvait déblatérer sur les
vices des femmes, lâcher tout ce qui lui traversait la tête, sans que
Mélie se froissât jamais; elle le laissait parler, souriant, benoîte,
disant simplement parfois, de même qu'après le départ de Désableau:

--Mon Dieu, mon vieux Cyprien, que tu es bête!



XIV


Mélanie, émue du départ de Jeanne, consentit, après d'excessives
jérémiades, à se taire, et elle ne songea bientôt plus à la petite que
lorsqu'arrivait le moment de solder l'achat d'un bonnet ou la confection
d'une robe.

Furieux de ces dépenses, jadis évitées grâce à Jeanne, le sergent de
ville maudissait de son côté, au poste, les Anglais et Londres.

Sur ces entrefaites, le beau temps revint et André, installé, une
après-midi, sur sa terrasse, contempla l'éternel spectacle des mêmes
employés du ministère, assis dans la maison d'en face, devant les mêmes
casiers de bois noir, remuant les mêmes paperasses sur le même fond de
cartons verts.

Ni l'aspect des bureaux, ni l'aspect de la rue n'avait changé. C'était,
dans le même décor d'un coin de province, le même figurant boiteux
surveillant la place des fiacres, les mêmes garçons portant des oeufs
sur le plat et des mazagrans, le même monde de suppliantes préparant
leurs larmes, disparaissant par la porte des bureaux, ne les quittant,
exténuées, qu'après des heures.

Tout au plus, la tiédeur du ciel avait-elle fait grouiller en plus grand
nombre que l'année dernière, au moment avancé de la saison où André
avait emménagé, les palefreniers et les laquais échappés de tous les
hôtels du voisinage. Il y en avait, tassés comme des mouches dans un
coin, pipant et salivant, conférant avec le portier d'une maison en
train d'aiguiser au tripoli les lueurs des boutons de portes; et
d'autres arrivaient, dandinant leurs fesses à l'étroit dans ces culottes
qui forment la poche aux genoux, et qui bouffent et tirebouchonnent sur
des galoches, rejoints bientôt par des garçons d'écurie en veste de
travail, les manches retroussées, la chemise de flanelle rétrécie au cou
par des lavages, les faces soigneusement plaquées sur les tempes, la
toque à deux rubans écrasée sur la nuque. Et tous gesticulaient, ouvrant
la mâchoire, se secouant les poings. De sa fenêtre, André suivait le
mouvement de leurs bouches rasées, devinait des invites à boire aussitôt
acceptées, des cancans répercutés des offices aux remises, des bonjours
lancés à des chiens de sellier assis sur leurs nèfles, dressant leurs
oreilles affûtées en sifflets, secouant leurs poils gris, hérissés sur
le collier écarlate à clous de cuivre.

Cet épanouissement de valetaille et de chiens au soleil le réjouissait.

Il perdait des heures à examiner le défilé de ces gens dans sa rue, la
procession des messieurs et des dames s'engouffrant sous le porche du
ministère. Tout à coup, son regard qui s'éparpillait se concentra sur un
homme pointant au loin. C'est la tournure de Cyprien, se dit-il. Il
reconnut bientôt, en effet, la figure du peintre qui approchait
rapidement, manoeuvrant, par saccades, les minces charnières de ses
longues jambes.

La figure d'André s'éclaira; leurs relations étaient presque
interrompues depuis des mois.

--Te voilà donc, brigand, fit-il, quand le peintre fut monté, et ils se
serrèrent les mains, parlant tous les deux à la fois, se dévisageant, en
riant d'aise.

--Mon cher, vois-tu, dit Cyprien, c'est bien simple, je ne suis pas venu
parce que tu étais en possession de femme et que les femmes, tu le sais
comme moi, ça balaye tout! Compte les amis que je recevais jadis, dans
mon atelier, et ceux que les maîtresses ont éloignés, et la balance
s'établira vite. Il ne me reste plus que toi et je ne tiens pas à te
perdre.

--Je suis toujours seul maintenant, tu peux me visiter sans crainte,
répondit André. Jeanne est partie. Et il expliqua sa rupture, ajoutant
avec tristesse que ses prévisions s'étaient réalisées, qu'il n'avait
plus reçu de nouvelles de Jeanne depuis qu'elle était débarquée en
Angleterre. Et toi, demanda-t-il, secouant la tête comme pour chasser un
souvenir importun, que fais-tu? que deviens-tu?

--Moi, murmura le peintre avec un peu d'hésitation, eh bien, dame, je
deviens... que je vis en concubinage.

André ouvrit de grands yeux et il ne put s'empêcher de rire.

--Mon Dieu! oui, fit Cyprien qui comprit l'ironie de ce rire; c'est
comme cela. Eh bien, après? ça te semble drôle parce que tu m'as souvent
entendu blaguer les gens qui se collaient. Ça ne prouve qu'une chose,
mon cher, c'est que devant les femmes, il n'y a pas de gens malins, il
n'y a pas de gens forts; ceux qui déblatèrent le plus violemment contre
elles sont ceux qui ont le plus peur et qui sont le plus sûrs d'être
échaudés. Et c'est si vrai, qu'on peut, sans crainte de se tromper,
émettre cet axiome: quand on est las des femmes et qu'on commence à
crier de bonne foi qu'on les déteste, on peut graisser ses bottes et se
faire donner le viatique. Le mariage et le concubinage sont là; les
désastres sont proches.

Maintenant, je dois ajouter pourtant que Mélie,--c'est le nom de ma
femme,--est une brave fille, qu'elle a de sérieuses qualités, qu'elle
remplit enfin toutes les conditions d'un dernier idéal qui m'était
poussé: trouver une dame, mûre, calme, dévouée, sans besoins amoureux,
sans coquetterie et sans pose, une vache puissante et pacifique, en un
mot. Eh bien, l'excellente Mélie est tout cela, ou, je ne sais plus moi,
elle ne l'est peut-être pas du tout, car enfin, comme tous les gens qui
ont des maîtresses leur découvrent immédiatement un tas de qualités
qu'elles n'ont pas, je suis peut-être devenu aussi nigaud qu'eux et je
me chauffe sans doute le job! baste! ça ne fait rien, le résultat est
toujours le même, conclut-il gaiement.

--Dis donc, mon vieux, jeta André, nous dînons ce soir ensemble, hein?
car, sapristi, après si longtemps, c'est bien le moins que nous ne nous
quittions pas! je t'emmène. J'ai justement accordé congé à Mélanie et
j'allais mélancoliquement dîner, seul, au restaurant. Quelle chance que
tu sois arrivé! Tiens, à propos, sais-tu pourquoi Mélanie m'a demandé
campos? non, eh bien, c'est pour assister à l'enterrement de mon oncle!

--De ton oncle? fit Cyprien interdit.

--Voyons, tu ne te rappelles pas, le jour où nous sommes allés à la
recherche de la bonne chez une blanchisseuse de la rue des Quatre-Vents,
d'avoir vu sur une chaise percée un vieillard qui râlotait.

--Tiens, parbleu, cria le peintre, si je me le rappelle! je crois bien,
il y avait même dans la boutique une arpette dont l'extraordinaire
dégaîne m'a longtemps hanté. Alors, comme cela, ce respectable vieillard
a rendu l'âme.

--Oui, Mélanie m'a raconté qu'il s'était penché tout d'un côté sur la
chaise et qu'il grattait le plancher avec sa main, tandis qu'il tirait
en même temps la langue. On a d'abord cru qu'il s'amusait et on lui a
fichu une tape pour le remettre droit. Mais il a dit: Je sais pas
moi..., je sais pas...; puis, il est tombé la tête sur l'estomac, en
avant; ç'a été tout.

--Il fut largement exploité et il pua! fit Cyprien. L'on pourrait graver
ces mots comme épitaphe sur la tombe de cet oncle. Mais, dis donc, pour
en revenir à des sujets plus gais, je préférerais, si cela ne te gênait
pas, t'emmener dîner à la maison. Tu verras la margoulette qu'a ma
femme, ce sera toujours ça!

--Ah bien! au point de vue de la logique, tu laisses à désirer, toi! Tu
ne venais pas me voir parce que je possédais une maîtresse, et
maintenant que tu en as une, tu veux m'amener chez elle; tu as donc
envie que nous nous fâchions, puisqu'à t'entendre, et tu n'as pas tout à
fait tort, les femmes ça balaye tout!

--Oui, oui, je sais bien, mais Mélie est exceptionnellement maternelle,
tu seras bien reçu, et puis, il faudrait la prévenir que je ne rentre
pas. Ce serait un tas d'histoires! Allons, c'est entendu, tu viens.
Tiens, à propos, j'ai reçu une visite, devine de qui?

--Comment veux-tu que je devine?

--De Désableau.

--Ah!... eh bien, qu'est-ce qu'il veut, celui-là?

--Je ne sais pas, il est venu pour un rentoilage de tableau; il m'a
appris que ta femme était malade, qu'elle aurait besoin de bon air...

--Et que je refusais l'autorisation d'acheter une maison à Viroflay,
n'est-ce pas?

--Oui, je crois bien que Désableau m'a parlé de cela, dit Cyprien, en
paraissant chercher dans ses souvenirs. Je lui ai répondu, d'ailleurs,
que j'avais assez de m'occuper de mes propres affaires, sans me mêler
encore à celles des autres.

--Sais-tu ce que c'est que Désableau? fit subitement André.

--Un imbécile.

--Oui, d'abord, mais ensuite?

Cyprien eut un geste vague.

--Eh bien, c'est une vieille canaille.

La figure du peintre ne témoigna d'aucun étonnement.

--Comment, reprit André, voilà un monsieur qui me propose d'acheter une
maison à Viroflay, sous le prétexte que Berthe souffre! En Normandie, en
Auvergne, en Provence, à Menton, à Nice, je comprendrais encore, mais à
Viroflay! Il appelle cela du bon air, lui! non, c'est simple comme
bonjour. Le Désableau a grande envie de posséder, sans débourser
désormais des frais de location, une campagne, près de Paris, près de
son bureau. Je ne suis pas sa dupe. Aussi, j'ai répondu au notaire ceci:
D'abord, je ne vois pas l'utilité d'acheter une maison lorsqu'on peut en
louer une, puis quand un médecin me désignera, dans un pays quelconque,
un village dont le séjour rétablira la santé de Berthe, eh bien,
j'accorderai toutes les autorisations que l'on voudra; jusque-là, rien,
je refuse.

Désableau ne m'avait pas rapporté ta réponse au notaire, dit Cyprien. Tu
as raison, du reste. Les baumes de Viroflay sont contestables. Je
n'avais pas songé à cela. Tiens, tiens, mais il est plus retors que je
croyais, ce brave Désableau! Dis donc, maintenant, il est près de six
heures, si tu enfilais ton paletot.

--Alors, décidément, nous dînons chez toi?

--Oui, seulement décampons tout de suite. Comme Mélie ne s'attend pas à
ton arrivée, il faut que nous lui donnions au moins le temps d'apprêter
un fricot plus large; d'ailleurs je chercherai un renfort de victuailles
en route, ça évitera ainsi à la vieille qui est pas mal poussive, la
peine de redescendre.

--Tu ferais mieux de la prévenir que nous mangeons dehors, reprit André,
elle va avoir un aria du diable!

--Laisse donc, laisse donc, je vais te citer des phrases toutes faites
pour te convaincre: «quand il y en a pour deux, il y en a pour trois; tu
dîneras à la fortune du pot; tu sais, c'est sans cérémonie, etc., etc.»
Si tu produis une seule objection, je t'en dévide dans ce goût, pendant
une heure.

Ils se mirent à rire, tous les deux, et ils partirent.

--Voilà, dit Cyprien, continuant une conversation commencée dans
l'escalier. Je me suis logé près de toi, parce qu'il faut, autant que
possible, quand on concubine, changer de quartier, et puis, tu verras,
la maison où je loge n'est pas luxueuse, mais les pièces sont bien
situées, au sud.

--Tu n'as pas perdu au change, car il est très amusant ce quartier-ci,
répondit André, et il narra au peintre les réflexions qui lui étaient
venues, un matin de promenade. J'ai piqué juste, je pense, conclut-il,
ces rues dégagent une odeur de pasteur gallican et de groom.

--Je crois fichtre bien, s'exclama le peintre, en humant l'air, t'y
voilà! tu commences, Dieu merci, à comprendre le moderne! oui, ce
quartier est superbe, comme tous les autres du reste, puisque chacun
dans cet adorable Paris contient une saveur qui lui est propre; je suis
satisfait de voir que je n'ai pas prêché dans le désert et que tu crois
à mes théories maintenant!

--Tiens, regarde-moi cela, dit-il tout à coup en arrêtant son ami devant
une devanture de harnacheur pleine de grappes d'étriers, de gourmettes,
de mors, de rangées d'éperons à cheval sur un coussin de bois, dressant
leurs tiges, faisant étinceler leurs mignonnes étoiles d'acier et de
cuivre. Hein? quel coup d'oeil! murmura-t-il, ravi par ce métal qui
jetait ses froides clartés sur le noir mat des oeillères, sur le havane
des peaux de selle, sur le thé clair des brides! Et il se posa le nez
sur les vitres, caressant des yeux les rangées de cravaches à pommes,
couchées en une haie renversée sur deux tringles, examinant, au loin,
dans l'arrière-boutique, le réjouissant bidet empaillé et cousu dans une
peau couleur de café au lait.

Ce serait régalant à peindre, soupira-t-il, et, tout en marchant, il
poursuivit:

--Est-ce que tu n'estimes pas comme moi qu'un peintre de nature morte,
qui aurait du talent, devrait choisir pour sujet, au lieu de ses
éternelles fleurs et de ses éternelles huîtres, des montres de
commerçants, celle de l'épicier qui est là, par exemple, avec ses
bouteilles, ses gerbes de macaronis, ses paquets colorés, ses pots, ou
bien encore, ces intérieurs de carrosseries magnifiques remplies de
voitures aux caisses sombres, aux moyeux chatoyants comme des pièces
neuves, aux glaces levées, reflétant les couleurs environnantes, ou
baissées, et laissant entrevoir des dedans capitonnés de soie nacarat,
citron, bleu de dianelle!

J'ai souvent pensé à cela, vois-tu, depuis que je baguenaude sur ces
trottoirs. Seulement, allez donc rendre, avec un crayon ou avec un
pinceau, la note spéciale d'un quartier! ce n'est pas l'affaire des
peintres, c'est celle des hommes de lettres cela! Il est vrai que vous
êtes tous les mêmes dans votre partie, vous cherchez comme dans la nôtre
midi à quatorze heures; ainsi, toi qui habites ce quartier, de père en
fils, tu t'empresses de mettre en scène dans tes livres ceux que tu ne
connais pas! car, enfin, il n'y a pas à dire, jamais toi et les autres,
vous n'avez connu les rues que vous décriviez. Vous y allez deux fois,
vous prenez des notes et vous vous imaginez que cela suffit; comme si,
pour dépeindre la vie d'un endroit, il ne fallait pas y avoir demeuré et
roulé de toutes parts! Oh oui, parbleu! je sais bien, je prévois la
réponse, vous avez des sommiers et des lits que vous ne pouvez déplacer,
tous les huit jours. Eh bien! un homme de lettres qui décrit Paris
devrait vivre en garni, suivant les besoins de son oeuvre, tantôt ici,
et tantôt là. Et tant pis, après tout, on ne fait pas de l'art quand on
veut ses aises!

André eut une moue.

--Oblige, pendant que tu y es, dit-il, les écrivains à voyager comme des
saltimbanques dans une maringotte.

--Tout cela, ce sont des mots, s'exclama le peintre qui s'échauffait.
Que diable! il faut bien six mois pour bâtir une oeuvre, et l'on peut
rester honnêtement dans un logis pendant deux termes. Enfin, du reste,
peu importe. Mais tiens, puisque nous en sommes sur ce quartier,
connais-tu au moins la cité Berryer?

--La cité Berryer?

--Oui, l'endroit où se tient, rue Royale, les mardi et vendredi, le
marché. Non, tu ne la connais pas, je le vois; eh bien, mon cher, je me
demande réellement à quoi cela te sert d'avoir logé pendant si longtemps
dans ces rues? je me demande aussi à quoi cela te sert d'avoir chez toi
un tas de dictionnaires: des Littré, des Lorédan Larchey, des Souviron,
tous, excepté le Bottin, le seul qui fournisse la nuance des quartiers
et des rues, en révélant, pour chaque maison, le métier de ceux qui
l'habitent, le seul en somme qui contienne des renseignements utiles
pour les hommes de lettres!

Il est trop tard, dit-il, tout à coup, en tirant sa montre, sans cela je
t'aurais emmené jusqu'au marché.

--Ce sera pour un autre jour, lança André, d'un ton dégagé. Après tout,
qu'a-t-il donc de si particulier ton marché?

--Ce qu'il a? ah! mon cher, tout ce que je te dépeindrai n'avancerait à
rien. Vas-y, et tu m'en donneras des nouvelles! Tiens, pour t'en figurer
une faible esquisse, imagine-toi une longue cour cloîtrée par de hauts
murs. Du noir de fumée partout, des sillons de pluie et des lézardes
zigzaguant sur toutes les maisons, du haut en bas; des fenêtres garnies
de linges séchant sur des cordes et soulevés par des têtes dépeignées de
femmes qui vident à tour de bras, à chaque étage, de l'eau savonneuse
dans les éviers. Sur les pavés, des tables munies à chaque coin de
manches à balais supportant des plafonds de vieilles bâches rangées en
deux bandes si rapprochées qu'un couple de personnes peut à peine passer
de front dans l'étroit sentier, ensemble. Avec cela, un déballage
étonnant de poissons et de viandes, de chevalières et de chaînes en
doublé, à larges coulants, pour les maquignons et les souteneurs, des
tas d'échaudés, des plumeaux et des lavettes, des résilles chenillées et
des jarretières teintes de vermillon dur et de vert cru, des galoches,
des alèses et des buscs, des faux cheveux et des cannes, c'est là,
vaguement, le décor et les accessoires. Mets dans tout cela, maintenant,
un fourmillement énorme de monde, deux files de femmes avançant, en sens
inverse, refoulant tout ce qui vient à leur rencontre, des ribambelles
de poitrines suivant, à la queue leu leu, des dos, des masses
d'acheteuses, glissant avec leurs marmailles mal mouchées sur des
épluchures, cognant du visage sur les chignons en marche devant elles,
se grimpant sur les épaules les unes des autres, appelées par les
marchands, tirées par ceux-ci, rattrapées par ceux-là, discutant et
râlant comme des chipies sur des lapins écartelés et des volailles
mortes, puis repartant, emportées par la foule, raccrochées encore par
de nouveaux négociants dont elles ébranlent, dans la bousculade, les
éventaires et les tables avec la poussée saccadée de leurs ventres.
Ajoute encore un brouhaha furieux, des gueulements rauques auxquels
répondent des crécelles aiguës de femmes, puis, de tous côtés, sous le
vert-de-gris des bâches, des envolées bleues et blanches de blouses, des
coups de rouge frappés par des gilets de laine, à manches, des taches de
lilas plaquées par les blouses à petites raies des garçons bouchers;
enfin, des blancs de bonnets et des noirs de casquettes montant et
descendant, sans arrêt, dans le flux ininterrompu des têtes, bref, toute
une foire de banlieue, serrée, en plein Paris, dans la cour d'une maison
pauvre! Tu le vois, tes oreilles et tes yeux auront leur compte et ton
nez l'aura aussi, car il y a trois zones d'odeurs différentes à
franchir; en entrant par la rue Royale, c'est une âcre fumée de copeaux
qu'on brûle et un rance parfum de beignets qu'on frit; au milieu de la
cour, c'est la marée qui domine salant des tièdes et molles bouffées
échappées des caves; à l'autre bout, près de la rue Boissy-d'Anglas,
toutes ces senteurs disparaissent et l'on ne boit plus alors que
l'haleine empestée des plombs.

Voilà!--Eh bien, à Ménilmontant ou à Montparnasse, cette foire ne serait
ni bizarre ni drôle, mais il faut avouer qu'ici, c'est tout de même
curieux de trouver dans ce quartier riche, dans cette rue Royale, à deux
pas de la Madeleine, au milieu de ces magasins de gala, de ces
restaurants et de ces cafés, chamarrés d'or et bourrés de glaces, une
vraie cour des Miracles soigneusement cachée par une porte. Ce trou
ignoble, abrité derrière des façades superbes, vous suggère l'idée d'une
plaie nécessaire suintant sur un corps bien mis, d'un vésicant, d'une
sorte de séton, dissimulé sous l'opulence du linge, pour pomper l'humeur
et garder le teint frais!

André approuva d'un hochement de tête, mais il ne répondit pas. Il
songeait maintenant au dîner qui l'attendait. La perspective de
connaître Mélie ne l'amusait guère. Il eût préféré dîner au restaurant,
seul à seul avec le peintre. Il n'y a pas d'excuses à imaginer, se
dit-il, voyant son ami entrer chez un rôtisseur et rapporter un poulet
dans du papier; et il marcha silencieusement, regardant le Palais de
l'Élysée qu'ils rasaient, les agents de la sûreté qui circulent sans
trêve autour et qui ont tous la même allure et la même face, des
redingotes militairement boutonnées, des pantalons noirs descendant sur
des bottes à clous et, dans des teints enflammés, des moustaches de
palissandre.

--Patience, nous y voici; et Cyprien précéda André dans l'escalier de la
maison, grognant: Je suis sûr que j'ai payé le poulet trop cher et que
ma femme va se moquer de moi.

--Cyprien! cria Mélie, quand ils furent entrés.

--Quoi? clama le peintre. Arrive.

Mélie apparut, emplissant tout le cadre d'une porte avec sa taille. Elle
esquissa poliment une révérence, apprit à André que Cyprien lui avait
souvent parlé de leur amitié, tendit franchement la main et demanda la
permission de retourner pour l'instant dans la cuisine.

--Fais-nous vite à dîner, nous mourons de faim, reprit le peintre, et il
lui offrit le poulet froid qu'elle examina longuement, avec alarme.

--J'ai bien peur qu'il ne soit dur, soupira-t-elle; enfin, nous le
verrons. Tiens, Cyprien, mets un couvert, le dîner est prêt; deux
minutes, et je vous sers.

--Veux-tu voir le local, en attendant la soupe? proposa le peintre. Ici,
comme tu vois, la salle à manger; là, dit-il, en appuyant sur la clanche
d'une porte, la chambre à coucher.

André entra, débita les banalités usitées en pareil cas, ajouta, par
exemple, que c'était crânement astiqué, et il avait raison, car les
meubles de Cyprien qui traînaient jadis, l'air malheureux, dans une
pièce, avec leurs jambes écloppées et leur ventre glacé de crasse,
miroitaient aujourd'hui, tout pimpants, d'aplomb sur leurs pattes
soigneusement calées par des bouchons.

--A table, brailla Mélie, tenant à deux mains une grande soupière.

Ils s'assirent, Cyprien à gauche de Mélie, et André à droite. Il y eut
un instant de silence. André déplia sa serviette et regarda, recueilli,
la table. Près des filets luisants des couverts et des lames claires des
couteaux, les assiettes mettaient sur le blanc de craie de la nappe des
ronds d'un blanc plus jaune que surmontait le gris diaphane des verres
traversés par des coulées de jour qui descendaient du calice dans le
pied où elles s'arrêtaient scintillant en un point vif. Des salières à
double compartiment s'étalaient, opposant le blanc argenté du sel au
rouge tripoli du poivre anglais, à gauche et à droite des plats, tandis
que près des carafes, réverbérant dans leur eau le visage bizarrement
allongé des convives, le flacon mer-d'oie d'un moutardier apparaissait,
d'une couleur indécise, flottant entre le violet et le vert-prune, noyé
qu'il était par l'ombre tombée d'une bouteille dont le ventre
réfléchissait, à son tournant, en un petit carré de lumière, le cadre
croisillé de la fenêtre.

--Mâtin, vous ne vous refusez rien, vous, dit André ravi par
l'ordonnance de la table qu'il s'attendait à voir négligée ou sale.

--Allons-y, les enfants! cria le peintre, pour toute réponse, et il
enfonça sa louche dans la soupière.

--C'est fameux, ce bouillon aux choux, proféra André, le nez perdu dans
la fumée qui montait de l'assiette.

--Oui, c'est vraiment pas mauvais de manger, puis il vaut mieux, comme
on dit, aller chez le boucher que chez le pharmacien, fit Mélie, en
riant; et, tout heureuse de ces compliments, elle reprit:--Allons,
monsieur André, encore une cuillerée?

--Ma foi, je veux bien, Madame, cette soupe est exquise.

Et chacun s'enfourna deux assiettes et s'essuya avec dévotion la bouche.

--Elle est laide, mais elle a l'air bon enfant, la grosse mère, pensa
André lorsqu'elle apporta une platée de choux, de navets, de pommes de
terre et de carottes, et sur une autre assiette, une poitrine de mouton
grillée, du lard et un saucisson obèse, avec de la ficelle à chaque
bout.

Cyprien coupa la viande, et alors tous sourirent, le nez chatouillé par
l'odeur du chou et par le fumet du saucisson.

--Ah! mais, je demande à souffler! s'écria André épouvanté par une
nouvelle motte de choux que Mélie lui collait sur son assiette.

--Va donc, tu mangeras bien cela, dit Cyprien.

--Allons, un verre de vin, monsieur André, continua Mélie, et à notre
bonne santé à tous!

--Ça va mieux, murmurait le peintre, la bouche pleine, je commençais à
avoir l'estomac dans les talons.

--Moi aussi, et j'ai joliment bien dîné, haletait André qui desserrait
furtivement la boucle de sa culotte.

--Allons, tant mieux, conclut Mélie, ça vous donnera envie de revenir,
et ils attaquèrent, à son tour, le poulet froid, mais plus mollement.

--Il n'est pas bien tendre, dit la grosse femme; les hommes ne savent
pas acheter, mais avec une sauce à la moutarde et à l'huile, il passera
tout de même.

André approuva l'usage de cette sauce puissante. Il se sentait, pour le
moment, un grand bien-être; la crainte d'être froidement reçu se
dissipait. La bonne humeur de Mélie qui faisait danser, de temps à
autre, sa gorge dans un gros rire, le réjouissait. Il se trouvait comme
chez lui. Les jambes déployées, toutes droites, sous la table, le
derrière glissé jusqu'au rebord de la chaise, la tête presque appuyée
sur le dossier, les mains dans les poches, il reposait, engourdi par la
victuaille absorbée et par le vin.

Mélie apporta la lampe, et la salle à manger avec ses quelques faïences
pendues aux murs, son petit poêle où un vieux pot de Delft se dressait,
le col allumé par les flammes d'une pivoine, sa nappe maintenant marbrée
de rose par le reflet des verres à moitié vides, ses plats jetant à
certains coins des paillettes de feux sous la lumière rabattue sur la
table et sautant en rond au plafond, au-dessus du verre de lampe, sembla
honnête et gaie, amicale et coquette à André qui, regardant, tour à
tour, Mélie et Cyprien, murmura:

--Vous avez eu de la chance de vous rencontrer, vous êtes heureux, vous!

La grosse fille sourit.

--C'est pas bien compliqué, dit-elle, le tout, voyez-vous, monsieur
André, c'est que les braves gens se rejoignent. Une fois que c'est
arrivé, eh bien, dame, on se dit, le ménage est là, y a pas, faut que
chacun tire sur la bricole et l'on s'attelle et l'on pousse et hue donc,
ça marche!

Et puis, un homme, c'est perdu quand c'est seul; c'est, sauf votre
respect, si empoté de ses dix doigts, c'est si inconsistant et si
flemme. Ah! j'ai vu le linge de Cyprien, moi, avant que je n'habite ici,
des déchirures à y fourrer le bras, plus un bouton, plus un col, plus un
poignet propre, c'était un vrai massacre!--Sans compter qu'avec cela, il
n'y a pas de sans soin pareil à ce bandit-là, reprit-elle, en tapant
amicalement sur l'épaule du peintre. Il achèterait un paletot neuf
plutôt que d'envoyer son vieux à nettoyer chez un teinturier. Aussi,
j'ai mis bon ordre à cela, j'économise sur ses dépenses aujourd'hui,
pour qu'il mange de la viande et boive tous les jours du vin, à sa
suffisance.

--C'est exact, appuya Cyprien;--le magasin est bien tenu,
maintenant.--Tiens, ma biche, je crois qu'André ne veut plus de
confitures, enlève-nous ça et octroie-nous le café et les liqueurs.

Mélie desservit et apporta les tasses.

--Tu peux entrer maintenant, le dîner est achevé, cria-t-elle, à la
cantonade, en ouvrant une porte, et Alexandre fit son entrée en
sautillant et en poussant sous ses moustaches droites des miaulements
affables.

--Ah! mais, voilà un nouvel hôte que je ne te connaissais pas, dit
André, et il gratta consciencieusement le poil rouge du chat qui
ronronna, bavant d'aise, les yeux presque fermés et la queue roide.

--Le fils à Mélie, un jeune voyou qui n'a guère été poli quand ce bon
Désableau est venu, et Cyprien se mit à rire, en narrant à André les
inconvenances commises par Alexandre.

--Va, t'as bien fait, mon vieux, cria Mélie, en versant le café. Il aime
pas les bêtes, ce Monsieur-là, ça doit être un vilain homme... Elle
s'arrêta et resta la cafetière en l'air, pétrifiée, se rappelant que
Désableau était un parent d'André, pensant qu'elle venait de lâcher une
balourdise.

Mais celui-ci se prit à sourire.

--Oh! il ne faut pas vous gêner, dit-il; ce n'est certes pas moi qui le
défendrai, le Désableau!

Ils étaient assis, le ventre un peu écarté de la table maintenant, la
serviette posée en fouillon sur la nappe, et tandis que Mélie arrosait
sa tasse avec du kirsch, ils fumaient, tous les deux, des cigarettes
mouillées par le café qui filtrait, malgré leurs soins, dans leurs
moustaches.

--Ne faites pas attention, monsieur André, murmura Mélie, un peu
honteuse de siroter aussi copieusement devant le monde. Que voulez-vous?
c'est là mon petit vice;--et elle se versa un nouveau verre.

André l'assura que c'était un vice bien porté, puis, malgré lui, il
revint à Désableau.

--C'est tout ce qu'il t'a raconté?

--Oui, je te l'ai déjà appris. Il s'est plaint que tu n'aies pas
autorisé l'achat de la maison de Viroflay.

--Et il n'a pas ajouté autre chose sur Berthe? reprit André, avec un peu
d'hésitation.

--Non... rien, si ce n'est qu'elle est souffrante. D'ailleurs ça se
conçoit, la pauvre femme doit mourir d'ennui chez son oncle.

--A qui la faute? Tant pis, c'est bien fait, elle n'avait qu'à se
conduire proprement. C'est ma vengeance, à moi, de savoir qu'elle est
chez des raseurs comme les Désableau et qu'elle s'y embête!

--Ne dites donc pas des choses pareilles, monsieur André, s'écria Mélie.
Vous n'êtes pas un sans coeur, vous n'aimeriez pas voir souffrir le
monde. Mon Dieu! je comprends bien que vous soyez colère après votre
dame, mais, si vous saviez, une jeune femme, c'est plus godiche qu'on ne
croit. Elle a ses petites idées, sa petite tête, elle faute sans
connaître parce qu'un gredin homme lui a frôlé la bouche. Au fond,
allez, ça n'a pas l'importance que vous croyez et puis, dans tous les
cas, ce n'est pas une raison parce qu'une femme a commis une maladresse
qui lui est retombée sur le nez, pour qu'on lui cogne encore dessus,
comme il y a des parents qui giflent leurs enfants lorsqu'ils se fichent
par terre et qu'ils se font du mal!

--Tu en parles bien à ton aise, toi, murmura Cyprien. Si tu étais à la
place des gens qu'on trompe...

--Oh! J'y ai été à cette place-là et, toute ma vie, moi! Autrefois je
pleurais toutes les larmes de mon corps lorsque mon amant courait avec
d'autres, mais au fond, ça ne m'empêchait pas d'avoir du sentiment pour
lui, je l'aimais même encore plus, et pour rien au monde, j'aurais voulu
le quitter! Il est certain que, lorsqu'on est jeune, on se révolutionne
les sangs pour des riens; maintenant c'est fini, je ne m'en fais plus
accroire. Pourvu que je ne crève pas trop de misère avec un homme et
qu'il ne me batte pas, je m'estime heureuse. Il n'y a que cela de vrai
dans la vie, en somme!

--Tiens, mon vieux, fit Cyprien à André, verse-toi donc un petit verre
de chartreuse.

Le carafon tourna autour de la table.

--Je suis bien sûre, continua Mélie, en tendant son verre à André pour
trinquer, que dans l'histoire de votre ménage, le plus à plaindre c'est
votre dame. Quand on a eu ses petites habitudes, son chez soi, c'est
bien pénible, allez, d'être chez les autres. Non, les hommes ne sont pas
justes, ils ne veulent pas comprendre ce qui en est. Votre dame a buté,
ça se peut, mais elle vous aime tout de même, car, voyez-vous, il n'y a
rien de tel que d'aller avec une nouvelle personne pour regretter
aussitôt celle avec qui l'on ne va plus!--Aussi vrai que je m'appelle
Mélie, c'est comme cela!

--Ah! interrompit Cyprien, en frappant d'un coup de poing la table, dire
qu'il n'y aura pas un moment dans la vie où l'on pourra dire zut aux
femmes! c'est foutant à la fin, car on a encore plus besoin d'elles
quand on est détraqué ou vieux que lorsqu'on est bien portant ou jeune;
à ce point de vue, c'est réellement malheureux pour toi que Jeanne soit
partie, dit-il à André, parce qu'enfin tu ne peux demeurer ainsi; à
force de ne pas avoir de la jupe qui traîne chez toi, tu finiras par
devenir hypocondre.

André ne répondit pas; Mélie et Cyprien lui récitaient tout haut ce
qu'il pensait tout bas.

Oui, depuis le départ de la petite surtout, la vie lui était
insupportable. Les traverses, les perfidies, les hontes, tout cela
n'était rien en présence de l'effroyable ennui qui l'accablait. Au fond,
Mélie avait raison; pour une curiosité insatisfaite--car il le
connaissait, le tempérament glacé de sa femme--pour une tentative de
pâmoison dans des bras poilus d'une couleur différente des siens, il
avait raté sa vie, cassé son talent, broyé depuis des années du noir, et
il pensa qu'il aurait décidément mieux valu, comme tant d'autres, avaler
son cocuage et se taire.

--Que veux-tu que je fasse? dit-il enfin, en levant le nez qu'il tenait
baissé sur son assiette. Je ne puis cependant faire des avances à
Berthe.--Oh! quant à ça non, dit-il, retrouvant dans son abandon
d'énergie un reste de force--non, à aucun prix.

Il y eut un instant de silence.

Cyprien regarda fixement André.

--Si Berthe reconnaissait ses torts et faisait les premières avances?
dit-il.

André devint pourpre et il balbutia: Dans ce cas-là, dame, eh bien!...
Je ne sais pas...

--Sans doute, murmura Mélie qui regarda Cyprien à son tour, les hommes
ont leur fierté, mais enfin, quand une femme convient qu'ils ont raison,
il faudrait être réellement méchant pour ne pas lui pardonner. Moi, à la
place de l'homme, je l'embrasserais de bon coeur et puis je serais bien
gentil parce qu'il faut, en somme, que chacun y mette du sien.

André eut un geste vague.

Mélie se prit à rire et introduisit délicatement le bout de sa langue
dans son petit verre pour en attraper la dernière goutte.

--Quelle heure est-il avec tout cela? dit André qui quitta sa chaise.

--Onze heures un quart, répondit Cyprien.

--Diable! Il est temps d'aller se coucher.

--Eh bien, je te reconduis, fit le peintre.

André et Mélie se serrèrent affectueusement la main, puis, quand les
deux jeunes gens furent sortis, elle haussa les épaules et pensa, en
débarrassant la table:

Les hommes sont tous les mêmes! ils ne veulent jamais avoir l'air de
céder! en voilà un, mais il serait comme les autres; c'est lui qui
adresserait tout le premier des excuses à sa femme si elle venait demain
chez lui, pour lui en faire!



XV


--Monsieur n'a plus besoin de rien?

--Non, Mélanie.

--Alors bonsoir, Monsieur.

André tira sa montre, constata que six heures sonnaient à peine et il
pensa: Mélanie va, ce soir, au concert avec son mari et elle m'a forcé
une fois de plus à dîner vingt minutes d'avance.

Il arpenta son petit logement, puis il se promena sur la
terrasse.--Tiens, le couchant est beau, se dit-il, et il contempla avec
un peu de mélancolie, dans l'horizon borné, là-bas, la rouge descente
des nuages derrière les maisons dont l'arête des toits s'accusait en
noir.

Il alluma une cigarette et, penché sur le balcon, il regarda sous ses
pieds, la rue toute mouillée par une averse et teintée par le ciel qui
éclairait de lueurs roses des files entières de croisées et de murs ou
se mirait, en courant, dans l'eau des ruisseaux grossis.

Çà et là, quelques passants barbotaient, enfonçant des ombres noires,
presque droites, dans la chaussée rose, tandis que sur le trottoir
quelques parapluies encore ouverts mettaient des ronds de couleur
sombre, emperlés de gouttes claires aux bords, cachant le chapeau et le
cou qu'ils abritaient, s'avançant sur des corps qui marchaient sans
têtes.

Soudain, André se prit à rire, il se rappelait que dans sa souveraine
sottise, Mélanie vantant, le matin même, la forme tentante de ses appas,
s'était amèrement plainte à lui que son époux ne la sollicitât pas
davantage.

Ce souvenir le mit en gaieté, il rentra dans sa chambre et une
convoitise de plaisirs l'agita, un désir d'aller s'amuser quelque part,
dans un concert, dans un bal, n'importe où, bientôt suivi d'une sorte de
désenchantement, parce que, seul, sans la compagnie d'un camarade, il se
sentait incapable de les satisfaire.

Ah! si cet animal de Cyprien n'était pas collé, je serais allé le
chercher, pensa-t-il, nous aurions flâné, tous les deux, dans un endroit
quelconque; les choses les plus médiocres m'eussent semblé charmantes,
dans la disposition d'esprit où je me trouve; enfin, il n'y faut plus
songer; et cependant, comme pour tenter au moins de faire naître
artificiellement, chez lui, le plaisir qu'il savait ne pouvoir
naturellement éclore qu'en société et au dehors, il se livra devant sa
bibliothèque à la recherche d'un volume qui fût à l'unisson de ses
pensées. De même que pendant la période de la crise juponnière où il
demandait à des livres l'apaisement de ses ennuis, il n'en découvrit
point, la littérature s'étant peu, jusqu'à ce jour, occupée de ces
sensations tristes ou joyeuses qui s'éveillent chez l'homme, dans la
solitude, sans cause bien définie, souvent.

Un coup de sonnette retentit.

--Qui diable peut venir? se dit-il, en allant ouvrir avec empressement.

Un monsieur demandait une dame.

--Ce n'est pas ici, répondit André qui referma brusquement la porte.

--C'est étonnant, il vient toujours une personne qui se trompe sonner
chez vous, quand, s'affligeant, l'on serait si heureux de voir arriver
un ami, murmura-t-il, en allumant sa lampe que Mélanie avait posée,
toute montée, sur le bureau, avant de partir.

Il alla s'asseoir, dans le fauteuil, en face de la croisée, et il
regarda la pièce où les rayons épars de la lampe perdaient, en se
fondant dans la sombreur des coins, l'orange de leurs lueurs, puis il
contempla, bâillant et s'étirant les bras, la fenêtre demeurée dans
l'ombre qui coupait dans la nuit tombante un grand carré pâle et au
travers des fleurs blanches des petits rideaux, le ciel tamisé par la
mousseline lui apparut, violâtre, immobile, battu derrière la vitre par
la corde du store qui oscillait au vent comme un pendule.

Mais ses yeux ne virent bientôt plus rien. Quelques ennuis d'argent
dernièrement ressentis lui revinrent en mémoire et l'amenèrent à penser
combien la vie serait clémente s'il devenait subitement riche. Alors, il
se lança sur cette piste, dévalant au grand trot dans le rêve. Il
bâtissait des châteaux en Espagne, souriant aux féeries qui se jouaient
dans sa cervelle. A l'occasion d'un fauteuil qu'il avait donné à réparer
la veille, des projets d'ameublement le hantèrent et il se figurait les
bibelots qu'il achèterait, les toiles rares, et il pensait aussi à une
cave splendide et à une femme charmante qui rayonnerait doucement au
milieu de ces élégances.

Il était, dans ces transports d'imagination, animé d'une bienfaisante
indulgence. Ma foi, je garderai Mélanie, se dit-il, et je prendrai son
mari en qualité de concierge ou de valet de chambre. Ce qui me
contrarie, par exemple, c'est qu'il ne puisse pas me servir aussi de
jardinier, car il m'en faudra un et ce n'est guère agréable d'introduire
chez soi de nouvelles personnes.

Soudain, il reçut comme un heurt dans l'estomac, la sonnette tintait. Il
se redressa, très ahuri, n'ayant pas encore bien repris son équilibre,
pareil aux gens que l'on réveille brutalement d'un somme.

Quel imbécile je suis avec toutes mes rêveries! se dit-il en prenant la
lampe. Il traversa la salle à manger, ouvrit la porte et il béa devant
une femme.

Malgré la voilette qui lui couvrait et les yeux et le nez, il reconnut
Berthe.

--C'est toi, fit-il, suffoqué.

Et après une minute de silence, où ils demeurèrent, l'un devant l'autre,
haletants, sans pouvoir parler, machinalement André alla déposer sur la
table de la salle à manger la lampe que sa main avait peine à tenir
droite.

--Entre, murmura-t-il, fermant la porte du palier qui était restée tout
contre.

Elle marcha devant lui, hésitant devant le noir du petit salon et,
pendant une seconde que dura le trajet d'une pièce dans l'autre,
derrière le pas indécis de Berthe, une honte rapide de son émotion, de
son trouble, prit André, une honte d'homme un peu ivre qui, voulant
cacher son état aux autres, tâcherait de ne pas parler, de se montrer
calme.

Il désigna de la main à sa femme le fauteuil, près de la cheminée et,
plaçant la lampe qu'il rapportait sur son bureau, il assujettit le verre
de ses doigts tremblants, soupirant: Oh! comme elle fume!

Puis, instinctivement, il se renversa sur le canapé, un peu en arrière
pour sortir du cercle de lumière tracé par l'abat-jour, n'osant
dévisager sa femme, sentant son embarras, son angoisse s'accroître de
toute la gêne de Berthe qui remuait, sans lever les yeux, avec sa main,
la chaînette de son en-tout-cas.

--Je ne pensais pas venir, dit-elle, très bas.--Ah! après tout ce qui
s'est passé, il a fallu des circonstances pour que je sois ici; enfin,
tu verras, c'est pour affaires. Du reste, j'ai apporté toutes les pièces
et elle fouilla fébrilement dans sa robe, debout, cherchant avec
précipitation, plusieurs fois dans la même poche, avant que d'amener un
rouleau de papier retenu par du fil blanc.

Elle le tendit à André qui le posa sur le divan sans l'ouvrir.

Berthe se rassit et, laissant l'en-tout-cas tranquille, elle contempla
machinalement la pointe de sa main gantée qu'elle poussa légèrement en
avant, sur son genou.

Les yeux d'André suivirent ce mouvement et se fixèrent sur les doigts
qui remuaient un peu.

Ils restèrent silencieux, les regards, fixés sur cette main gantée, puis
André respirant plus fort reprit le rouleau, le tourna et le retourna,
et d'instinct il l'abandonna, voyant qu'il le mollissait et que
l'empreinte jaune de son pouce, taché par la fumée des cigarettes,
marquait près du fil, sur le papier blanc.

--Tu es malade? fit-il doucement, et il chercha à distinguer les traits
de Berthe sous la voilette.

Elle lui parut plus pâle que jadis, avec des yeux plus grands.

Elle eut un sourire un peu dolent et répondit, d'une voix tremblée: Je
ne suis pas bien portante depuis longtemps déjà, mais je vais plutôt
mieux. Le médecin assure à mon oncle que je n'ai pas de lésions et que
je me remettrai avec de la chaleur et du beau temps.

--Et il va bien ton oncle? demanda André avec un peu d'hésitation.

Elle inclina légèrement la tête.

A bout de paroles, André ressaisit les papiers et il essaya de défaire
le noeud qui les liait. Il s'écorna les ongles sans réussir. Berthe se
déganta et, un peu rouge, détortilla le fil.

--Ah! ce sont des devis et un plan... Et il se plongea le nez dans les
pièces qu'il ne put parvenir à lire. Les lettres et les chiffres lui
dansaient devant les yeux et le plan qu'il tenta d'examiner lui troubla
la vue avec ses larges places qui lui semblèrent se soulever et déborder
des liserés de couleur qui les ourlaient.

--C'est très bien, dit-il; et après un assez long intervalle, il
poursuivit, bredouillant un peu: C'est Désableau qui t'a engagée à
acheter cette maison? du reste, ça se conçoit.

Et il ajouta avec une certaine acrimonie: Il a toujours aimé à profiter
de la campagne des autres?

Mais elle défendit son oncle.

Non, il n'était ni un homme intéressé, ni un égoïste comme André le
croyait et elle ne pouvait accuser ni sa sollicitude, ni sa tendresse.
Lui et sa femme la traitaient comme leur propre fille, sa tante surtout,
et elle continuait à débiter l'éloge des Désableau qu'André écoutait,
l'air peu convaincu et la mine pincée.

Néanmoins, l'attitude décidée de Berthe l'intimida. Il n'osa plus
attaquer sa famille de front, et, lentement, il rôda autour des
Désableau, hasardant des questions, préparant des amorces, s'efforçant
de confesser sa femme, de lui faire dire les froissements quotidiens,
les souffrances journalières d'une vie en commun chez d'intolérables
gens.

Elle rougissait un peu, se défendait d'accuser son oncle, et, harcelée,
pressée, convenait cependant, entre deux louanges qu'elle avivait pour
ôter toute amertume à ses aveux, les petites faiblesses de cet homme,
son caractère enflé et pointu, ses idées qui se rétrécissaient sur
chaque chose, avec l'âge.

--C'est égal, c'est un brave coeur, dit-elle. Quand on est seule,
écartée par tout le monde, quand toutes vos anciennes amies vous
tournent le dos, c'est bon de trouver des parents qui vous accueillent,
à bras ouverts, et qui vous aiment.

André hocha la tête.

--N'empêche, fit-il, que malgré tout son bon coeur, ton oncle m'a, et
sans aucun motif, toujours exécré.

--Tu as tort de croire cela, répondit-elle, vivement. C'était ton métier
qu'il exécrait, mais toi, tu étais en dehors. Et elle se tut, songeant
tout de même à la haine de Désableau pour ce qu'il appelait: la bohème
des lettres,--se rappelant ses fureurs contre un employé de son bureau
qui s'occupait de journalisme et qu'il aurait fait renvoyer, sous
prétexte d'inexactitude, sans ses supplications à elle, qui le
défendait, bien qu'elle ne l'eût jamais vu, croyant vaguement qu'elle
réparait un peu, ainsi, ses torts envers André, s'intéressant à cet
employé par ce seul motif qu'il se mêlait comme son mari d'écrire.

--Enfin, dit André, pour ce qui regarde la maison de Viroflay, je n'en
ai refusé l'achat que dans ton intérêt. D'ailleurs, je tiens si peu à te
faire de la peine et à désobliger ton oncle que, si tu le désires, je
vais te signer les pièces nécessaires tout de suite.

Elle le remercia avec un accent attendri qui le remua. L'émotion qui
s'était comme relâchée, tandis que sa rancune contre les Désableau se
ranimait, le reconquit et il se promena pour cacher son trouble. Il lui
était presque impossible de parler maintenant, sa gorge était sans
salive, sèche, et la pomme d'Adam allait et revenait, fièvreusement,
dans le cou. Il oublia Désableau, sa famille, tout, car la voix de sa
femme l'avait assailli aux entrailles et l'intimité des rares heures
charmantes de son ménage renaissait. Il revit Berthe, après le mariage,
se laissant embrasser, au bas de la raie, sur les cheveux; il la revit à
table, roulant une boulette de mie de pain, entre ses doigts, au
dessert; il la revit, déshabillée, retenant d'une main sa chemise sur sa
gorge, en montant dans le lit et un grand amollissement lui vint, une
défaillance de toute fermeté, de toute alerte. Il eût voulu ne pas
remuer, ne pas ouvrir la bouche, de crainte que la lente torpeur qui
l'envahissait ne cessât.

Puis, ce fut plus fort que lui, il leva les yeux sur Berthe. Il était
maintenant en face d'elle et le rayon de la lampe la frappait au visage,
allumant les grains de jais de sa voilette, éclairant sous le tulle la
figure en plein.

Il eut une brève secousse. Les regards tristes, le sourire douloureux de
sa femme, le poignèrent. Des larmes lui emplirent les yeux, il fit un
pas vers Berthe et, suffoqué, la serra dans ses bras, la baisant,
éperdu, sur le front, les oreilles, les joues, balbutiant: «Va, ça ne
fait rien, ça ne fait rien,» tandis que confusément, la tête sur
l'épaule d'André, elle étouffait, geignant très bas comme une enfant qui
pleure, la bouche dans son oreiller.

--Mon pauvre petit chat, fit-il, oubliant du coup les gracieusetés un
peu froides, les façons mesurées, jadis adoptées dans son ménage,
parlant à sa femme calmement ainsi qu'à une maîtresse: Voyons, il ne
faut pas pleurer. Dis, ris un peu, ma petite Berthe;--et il l'écarta,
lui mettant les mains sur les épaules, la contemplant, avidement, toute
rose, les yeux gonflés, souriante dans ses larmes, balbutiant des mots
sans suite, des paroles d'excuses et de pardons; et il lui baisait la
bouche, la suppliant de se taire, affirmant que, lui aussi, avait eu des
torts.

Ma pauvre mignonne, reprit-il, saisi d'un accès de gaîté nerveuse,
parcourant la pièce, se frottant les mains, va, toutes nos bêtes de
brouilles sont terminées. Essuie tes yeux, ma chérie, tiens, veux-tu de
l'eau fraîche?--Et il courut jusqu'au cabinet de toilette, versa dans sa
précipitation la moitié du pot à l'eau sur le parquet, apporta la
cuvette, la tint pendant que Berthe se bassinait les yeux, la posa enfin
sur le tapis parce qu'elle était en terre de fer, très lourde, tandis
que, toute penchée en avant, sa femme se mirait dans la glace,
fourrageant avec ses doigts dans les frisettes de ses cheveux qui
s'étaient chiffonnées sur le front, appuyant sur ses paupières
enflammées, avec la paume de ses mains.

André lui enveloppa la taille et la força à s'asseoir près de lui sur le
divan. Là, il l'accola, plus fort, humant dans son cou l'odeur de la
chair moite, remuant avec la pointe de ses moustaches les boucles
d'oreilles. Elle ne soufflait mot, mais elle le regardait en dessous et
son corsage soulevé semblait aller plus vite.

André s'empara de ses doigts autour desquels il fit lentement tourner
les bagues.

--Enfin te voilà donc! dit-il, en la regardant, tout ému, dans les yeux.

Elle sourit un peu.

--Ah! je t'ai bien souvent attendue! reprit-il, emporté par un élan,
parlant pour se soulager, mentant sans même en avoir conscience.

Elle lui pressa la main, et avec une expansion qui le surprit et elle
finit par avouer qu'elle n'était pas heureuse, mais que jamais cependant
elle n'aurait osé venir si elle n'y avait été en quelque sorte forcée
par les instances de Cyprien.

--Ah! tu as vu Cyprien, fit-il.

--Oui, il est venu, un matin, pendant que mon oncle était à son bureau
et que ma tante était au marché; et elle laissa entendre que le peintre
lui avait affirmé qu'André serait heureux de la revoir.

--C'est un garçon bien intelligent que Cyprien, dit André en s'éloignant
un peu de sa femme, très rouge, honteux que le peintre eût montré à
Berthe combien il la désirait. Oui, poursuivit-il d'un ton qu'il essaya
de rendre dégagé. Cyprien me parlait souvent de toi et comme il
comprenait que la pensée de te savoir malheureuse ou malade me
chagrinait, il en aura conclu... Il s'arrêta.

--Il a bien fait, du reste, lança-t-il, vivement, en se rapprochant et
en embrassant sa femme qui était devenue, à son tour, très rouge. Sans
lui, tu ne serais peut-être pas ainsi près de moi. Méchante, va, qui
n'aurait pas eu, sans cela, l'idée de venir me voir!

--D'abord, je ne savais pas si je te trouverais seul et puis, non, ce
n'était pas possible;--et, elle regarda autour d'elle, réveillée, ayant
peine à croire que c'était elle qui était là, assise, près de son mari,
sur un divan.

--J'ai toujours vécu seul, dit André avec aplomb. Mais, je ne sais
vraiment pas ce que cette lampe a ce soir, et il se leva pour la
remonter. Ah! les hommes sont tout de même à plaindre quand ils vivent
isolés, soupira-t-il, et il jugea utile de se rendre intéressant,
racontant que Mélanie le grugeait sans mesure, cherchant de la poussière
qu'il ramassait difficilement, avec son doigt, sur les meubles, pour
convaincre sa femme.

--Voilà comme je suis servi, dit-il en hochant la tête.

--Ton ménage semble pourtant bien tenu, répondit Berthe, qui regarda de
tous les côtés, la pièce. Oh! mais tu as acheté beaucoup de meubles!

Il lui proposa de visiter le logement et il supprima l'abat-jour de la
lampe.

--Je ne m'étonne pas si elle charbonne ainsi, la mèche est mal coupée,
attends, je vais te l'arranger tout à l'heure, et Berthe contempla les
tableaux, souriant à ceux qu'elle connaissait, s'étonnant devant les
autres. La chimère du Japon l'épouvanta, «Oh! l'horreur! fit-elle»; et
elle passa dans la chambre à coucher, examinant le lit blanc, les
meubles en bois de rose, touchant les clefs dont les poignées dorées lui
plaisaient surtout.

--Tu es bien logé, murmura-t-elle, en entrant dans le cabinet de
toilette.

Sans motif, sans qu'aucune filiation d'idées se fût produite, André
revit tout à coup la chambre à coucher de son ancien ménage, l'affront
qu'il avait subi, et bien que sa colère fût depuis longtemps épuisée, mu
par un sentiment de rancune puérile, par la pensée d'une mesquine
vengeance, née d'un souvenir gardé sans motif plutôt qu'un autre de son
ancienne liaison, il entoura la taille de Berthe comme il avait jadis
entouré celle de Jeanne, et il embrassa sa femme devant la glace,
au-dessus du pot à l'eau, se croyant peut-être homme fort, sceptique,
effaçant à coup sûr un reste d'offense, en égalant ainsi sa femme à une
maîtresse, en les rapprochant, en les mettant sur le même niveau, sur le
même plan.

Mais Berthe se dégagea et passa avec autorité dans la cuisine, se
sentant maintenant chez elle, et elle contempla les culs étincelants des
casseroles, brillantes comme des soleils, le bonnet de tulle noir, à
brides vert pomme pendant sur l'ocre des murs, disant: Mais c'est très
propre!

--Tiens, donne-moi les ciseaux à lampe, reprit-elle, je vais couper la
mèche.

Ils les cherchèrent vainement.

Dans cette pièce, grande comme un mouchoir, et qu'elle emplissait de ses
jupes, ils se pressèrent, l'un contre l'autre, devant le buffet,
découvrant des mèches à lampe et des gousses d'ail, pêle-mêle dans une
tasse, des croûtons de pain dur sur un plat, du beurre dans un bol
d'eau, du sel gris et de la farine dans des pots à confiture, enfin,
près d'un pilon de bois et d'une râpe contenant encore des copeaux de
gruyère, une petite bouteille noire avec cette étiquette: «L'arôme des
potages, manufacture d'oignons brûlés à Romainville.»

A force de chercher, ils trouvèrent pourtant dans un tiroir, où leurs
doigts se mêlaient et où les bagues de Berthe pétillaient dans l'ombre,
plus vives, d'infectes mouchettes trempées d'huile, au milieu d'un
paquet déficelé de laurier et de thym.

--Tiens, dit André, ravi de l'excessive malpropreté de ces mouchettes,
avais-je raison d'accuser ma bonne, tu peux voir par toi-même si elle
est sale?

Berthe ne répondit pas; elle arrangea prestement la lampe; voilà qui est
fait, dit-elle; et elle retourna dans le cabinet de toilette pour se
laver les mains.

Alors, tandis qu'elle se frottait lentement les doigts de mousse, André,
debout derrière elle, suivit le mouvement des bras dont le va-et-vient
faisait onder l'étoffe de la robe dans le dos et se mourait en un léger
frisson le long des hanches, et de grands désirs lui vinrent.

Depuis le départ de Jeanne ses amours étaient coûteuses et avec cela
privées de cet appétit qui rend suffisantes les plus médiocres des
voluptés et des pâtures. Un désir bête l'occupa de savoir si rien
n'était changé chez Berthe; puis l'existence menée après leur rupture,
la liaison renouée avec Jeanne l'avaient comme modifié. Il était devenu
moins timide, moins respectueux, plus brave. Il était enfin chez lui,
dans son logement de garçon et non plus chez eux, dans son ménage, et
des fumées de jeunesse lui remontèrent, des souvenirs des paillardises
des anciens tête-à-tête qui lui attisèrent encore les sens. Il ne vit
plus bien clair, il alla simplement, sans raisonner, vers Berthe comme
vers une femme attirante, comme vers une bonne fortune tombée, après une
longue abstinence, par hasard, chez lui.

Il était d'ailleurs dans un terrible état d'énervement. Les secousses de
la soirée l'avaient brisé; il éprouvait une fatigue énorme, une
courbature générale et sa cervelle lui semblait flotter dans le vide.
Loin de le soulager, les larmes d'abord retenues puis rapidement taries
avaient encore augmenté cet indicible malaise qui devait forcément
aboutir à la détente charnelle.

Il s'étira les doigts qui craquèrent, pris d'évanouissement, ayant la
subite récurrence, sous la chemise de sa femme, d'une mignonne tache
fauve, arrondie comme une pastille entre les deux seins.

Énervée elle aussi, et en dépit de la froideur de ses sens encore
accentuée par l'habitude depuis longtemps acceptée des jeûnes, elle eut
un brusque réveil et elle se tendit, les joues en feu et les yeux noyés,
laissant choir la serviette avec laquelle elle s'essuyait les doigts,
dans la cuvette à moitié pleine. Elle sourit à son mari dans la glace et
courbée en deux, les reins un peu haut, le dos remué jusqu'à la nuque,
elle tordit le linge.

Le sourire où la surdent mettait dans sa bouche un point de lumière
avancé sur la ligne des dents affola André; il se jeta sur elle et la
baisa lentement sur les yeux qui battirent, lui chatouillant les lèvres
avec leurs cils.

Il l'étreignit et l'emmena, lacée à lui, dans la chambre, oubliant
volontairement la lumière dans le cabinet. Berthe s'affaissa sur le lit,
inerte, un bras replié sur la figure, tandis que le bruit de ses jupes
longuement froissées s'entendait seul, avec le souffle haletant d'André.

--Oh! c'est vilain, dit-elle, tout bas.

Et André un peu étonné maintenant que sa surexcitation avait cessé, se
demandait si, dans l'intérêt de son futur ménage, il n'avait pas commis
une irréparable faute. Une certaine lueur qui fila dans les yeux de sa
femme l'inquiéta, puis il se fit la remarque que Berthe avait le linge
plus élégant et plus parfumé que jadis et il eut peur qu'elle ne se fût
ainsi parée pour le séduire.

Un peu embarrassés, ils revinrent s'asseoir dans le petit salon et ils
se taisaient, abîmés, chacun dans ses réflexions; elle, malgré les
déboires renouvelés de ses sens, satisfaite d'avoir goûté à un fruit
défendu, d'avoir accompli, dans une chambre de garçon, une escapade
rêvée autrefois dans son ménage, et honnêtement réalisée maintenant,
sans honte et sans risques, heureuse de secouer le joug de son oncle, de
quitter de nouveau son existence de jeune fille, de reprendre sa
liberté, de rentrer toute-puissante chez elle, ressentant cette joie que
les gens casaniers éprouvent à retrouver leur chez eux après de longues
haltes dans les hôtels et dans les garnis; lui, très perplexe, se
reprochant d'être toujours le même, sans défense devant une femme,
n'augurant rien de bon de cette facilité avec laquelle Berthe s'était
laissé vaincre, se répétant: Je suis à sa merci,--puis se consolant par
la perspective de quitter cette odieuse existence de garçon, regorgeant
de crises juponnières et de carottes de bonnes, de se réinstaller dans
un ménage sérieusement organisé, de vivre peut-être enfin tranquille.

--Veux-tu que nous préparions une tasse de thé? fit-il, pour dire
quelque chose.

Elle entendit le son de ses paroles sans en comprendre le sens. Elle
s'éveilla de ses réflexions et regarda sa montre.

--Dix heures! mon oncle ne doit pas savoir ce que je suis devenue. Oh!
comme je suis faite!--murmura-t-elle, et, pendant qu'elle réparait, de
son mieux, devant la glace, le désordre de sa coiffure et de sa robe,
André tout en enfilant ses bottines pour la reconduire, parvint à se
convaincre qu'il avait sagement agi. C'est peut-être la seule fois que
je me sois conduit comme il le fallait avec ma femme. Oui, avoir plus de
laisser-aller, moins de retenue et plus d'abandon, être enfant, gentil,
bon garçon, comme je l'ai été avec Jeanne, voilà! conclut-il en frappant
le plancher de ses semelles pour faire mieux glisser la chaussette dans
la bottine.

Berthe était prête, il l'embrassa et ils descendirent dans la rue,
recueillis, muets, obsédés par les mêmes préoccupations, soucieux et
contents à la fois, songeant à toute leur vie ratée qu'ils allaient
reprendre, appréhendant que, malgré l'expérience qu'ils avaient acquise,
ils ne la gâchassent et à jamais, cette fois encore; et ils marchèrent
résignés, chacun se promettant, pour avoir la paix, de s'effacer devant
l'autre, et se réservant de se montrer néanmoins dans certains cas quand
il le jugerait convenable, chacun supputant déjà, en serrant tendrement
le bras joint au sien, les indulgences qu'il devrait avoir, les défauts
qu'il devrait s'engager, mentalement, à passer à l'autre.



XVI


Une fois par semaine, le mardi, André et Cyprien se réunissaient dans un
café, vers les quatre heures. Ils furent exacts aux rendez-vous, le
premier mois, puis tantôt l'un, tantôt l'autre manqua.

Celui qui attendait s'irrita devant son apéritif, et fatalement il
attribua le manque de parole de son ami, André à Mélie et Cyprien à
Berthe.

Chacun prit la femme de son camarade en grippe.

Du reste, une certaine froideur s'était glissée dans leurs relations;
André arrivait bien tout d'abord à l'heure, mais il partait presque
aussitôt, alléguant de mystérieux prétextes, d'inévitables courses qui
faisaient hausser les épaules du peintre, plus à l'aise, moins réprimé,
dans son intérieur de concubin, qu'André dans son ménage approuvé, dans
sa vie bourgeoise.

Du dépit et sans doute même un peu d'envie résultèrent pour André de
cette supériorité de Cyprien, et un peu de pitié, un peu d'aigreur,
vinrent au peintre de l'embarras d'André, de sa hâte continuelle à
déguerpir.

Ils finirent bientôt par ne plus se rien dire, lorsqu'un hasard les
mettait, dans la rue, en face; André ne voulait, à aucun prix, retourner
chez son camarade, sentant une certaine gêne, une certaine honte à
revoir Mélie qui s'était forcément immiscée dans ses affaires, et pour
rien au monde Cyprien n'eût mis les pieds chez André, se rappelant le
mauvais accueil de Berthe, après son mariage, pensant que, malgré tous
les services qu'il avait rendus, il serait de nouveau, en sa qualité de
camarade du mari, privé de nourriture à table et poliment jeté dehors,
comme jadis, après le repas.

Un ou deux mois s'écoulèrent sans qu'ils se rencontrassent. Un jour
pourtant, à une messe d'enterrement, ils s'aperçurent dans l'église, au
travers des personnes plantées, comme des piquets, entre deux rangs de
chaises, et une fois les compliments de condoléance achevés, ils
laissèrent le corbillard s'acheminer, en ballottant, vers le cimetière
et ils se promenèrent dans une rue de traverse, s'entretenant d'abord
des qualités et des vices du défunt qu'ils avaient autrefois connu,
s'apitoyant, ainsi qu'il sied, sur le malheur de ceux qui restent, puis,
changeant le cours de la conversation, Cyprien dit à André:

--Eh bien, depuis que je ne t'ai vu, tu dois être établi dans ton
nouveau logement?

--Oui, mes affaires sont presque rangées; et il ajouta, après une pause,
sans enthousiasme: Je suis bien.

--La maisonnette est grande? demanda Cyprien.

--Non, cinq pièces, mais elles sont commodément distribuées, c'est une
vraie bicoque de petit mercier retiré des mauvaises affaires, des murs
roses, des volets couleur de terre glaise avec un coeur découpé en haut
dans le bois, une porte avec des vitres de couleur donnant sur le jardin
et, tu vois ça d'ici?

--Oui, et avec cela, autour d'une tonnelle, non loin d'une pompe à roue,
les sempiternelles plates-bandes de géraniums et les non moins
sempiternelles corbeilles de roses, séparées, par une ligne de buis, des
allées saupoudrées de cailloux de rivière. Un tonneau, au fond du
jardin, avec une grenouille rouillée, regardant le ciel; dans un coin,
la cabane nécessaire cachée par un lilas qui ne s'épanouit jamais;
enfin, contre la dite cabane, un monticule formé par les détritus des
feuilles, des branches mortes, et par les tessons des pots de fleurs
cassés, le tout surmonté par une ficelle sur laquelle voltigent un
tablier de cuisine et une paire de bas. Si je vois ça? mais je te
dessinerais, ressemblance garantie, ta maison sans l'avoir vue!

--Oui, va, blague tant qu'il te plaira, fit André tu n'empêcheras pas
que ce ne soit tout de même agréable d'être à Paris, perdu dans un petit
faubourg, sans voisins, sans concierge, loin de la foule et loin du
bruit.

--C'est le rêve qui vient aux gens épuisés après la trentaine, soupira
Cyprien; je l'ai eu comme tous les autres, seulement j'ai deviné le
mystère des existences vécues dans les banlieues. Je me suis vu, ouvrant
la fenêtre, le matin, tapotant avec inquiétude sur mon baromètre,
descendant sous un chapeau de paille, en chemise, le dos barré par une
bretelle, pour tailler avec le sécateur mes plantes; je me suis vu
enfin, le dimanche, les jambes pendant sur le talus des remparts,
utilisant ma lorgnette de spectacle à contempler l'horizon, discutant
pour la centième fois avec ma femme qui ravaude en bâillant près de moi,
sur le nom du village que figure un petit pâté blanc, là-bas, dans le
ciel, au loin.

Cette vision de ma longue personne dans un maigre paysage m'a guéri de
ces élans vers la nature parisienne que j'adore quand je m'y promène,
mais que je prendrais infailliblement en haine si je devais y habiter
seulement pendant un terme. Mais, d'ailleurs, je suis bien tranquille,
tu reviendras, apitoyé par l'ennui de ta femme, et lassé toi-même par
l'isolement, demeurer à un troisième étage, dans le centre de Paris,
comme moi!

Le visage d'André se rembrunit. Il se rappelait les plaintes de Berthe,
déplorant la rareté des provisions, le départ précipité des bonnes, d'un
quartier privé de bastringues et de troupes. Il eut peur que cette halte
dans les tracas de sa vie ne fût point définitive, et il appréhenda de
reprendre peu à peu, sous l'impulsion de sa femme, sa course longtemps
interrompue au travers des salons et des bals. Maintenant que sa
situation est nette, peut-être bien que Berthe ne serait pas fâchée de
rentrer victorieuse dans ce monde qui l'a tenue à l'écart pendant des
mois, songea-t-il.

--Dis donc, reprit Cyprien qui, devant la mine absorbée de son camarade,
jugea, d'instinct, qu'il serait bon de ne pas continuer ses théories sur
la campagne, dis donc, qu'est devenue ton ancienne bonne?

--Qui ça, Mélanie?

--Oui.

--Je ne sais pas. Depuis le jour où Berthe revenant chez moi l'a
congédiée, je n'ai plus eu de ses nouvelles. Je suppose qu'elle a suivi
sa vocation, et qu'elle a recommencé à pirater dans un nouveau ménage.
Ah ça bien, et toi, que fais-tu?

--Moi, rien. Je vivote entre Mélie et Barre-de-Rouille; je travaille
aussi pour des entrepreneurs de papiers peints. Je fais, entre autres
besognes, des Écossais, tu sais, ces papiers qui ont des raies alternées
et croisées, rouges et vertes, comme des culottes d'highlanders ou
certains châles. Ce n'est pas trop mal payé et l'ouvrage abonde.

--Alors les tableaux?

--Le peintre se frotta la barbe de ses longs doigts. Les tableaux, peuh,
dit-il, c'est quelquefois bon de songer à ceux qu'on ne fera jamais, au
lit, le soir, quand on ne dort pas!

--Oui, répondit, après une pause, André en soupirant: Quand il s'agit
d'exécuter l'oeuvre qu'on a conçue, va te faire fiche! Vois-tu, j'ai
bien peur que nous n'ayons joué, en art, le rôle que jouent en amour ces
pauvres diables qui, après avoir longtemps désiré une femme, ne peuvent
plus lorsqu'ils la tiennent.

--Les gens qui ratent le coche, fit Cyprien. Tiens, à propos, et la
maison que tu devais acheter à Viroflay?

--Elle a été vendue, pendant que je discutais sur le prix d'achat, avec
ma femme.

--Ah bien, ça n'a pas dû réjouir ce bon Désableau, reprit en riant le
peintre. Est-ce que tu le vois toujours?

--Encore.

Ils restèrent sans parler, et les mains derrière le dos, ils arpentèrent
le trottoir, de long en large.

--Alors, tu es heureux, dit Cyprien.

--Oui, et toi?

--Moi aussi.

--Allons, tant mieux.

Cyprien se tut, puis, après un silence, il reprit:

--C'est égal, dis donc, c'est cela qui dégotte toutes les morales
connues. Bien qu'elles bifurquent, les deux routes conduisent au même
rond-point. Au fond, le concubinage et le mariage se valent puisqu'ils
nous ont, l'un et l'autre, débarrassés des préoccupations artistiques et
des tristesses charnelles. Plus de talent et de la santé, quel rêve!

André hocha la tête en se mouchant.

--Bigre! dit-il soudain, comptant sur ses doigts les coups qui
s'égouttaient, un à un, d'en haut, c'est midi qui sonne, je me sauve,
car Berthe s'impatienterait.

Il serra la main de son ami qui murmura, tout ricanant:

--Ce n'est pas mauvais d'être vidés comme nous le sommes, car maintenant
que toutes les concessions sont faites, peut-être bien que l'éternelle
bêtise de l'humanité voudra de nous, et que, semblables à nos
concitoyens, nous aurons ainsi qu'eux le droit de vivre enfin respectés
et stupides!

--Quel idéal! soupira André.

--Ah! va, celui-là ou un autre... fit Cyprien qui, talonné aussi par
l'heure, s'envola comme une grande sauterelle, rasant les devantures des
boutiques, le long des rues.


FIN.



Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE


DERNIÈRES PUBLICATIONS

  MARGUERITE AUDOUX
    L'Atelier de Marie-Claire                                     1 vol.
  MARCEL BATILLIAT
    La Loi d'Amour                                                1 vol.
  FÉLICIEN CHAMPSAUR
    L'Empereur des Pauvres (Chaque volume, complet, formant
    un tout)                                                      6 vol.
  ANDRÉ CORTHIS
    Le Pardon prématuré                                           1 vol.
  LUCIE DELARUE-MARDRUS
    L'Ex-Voto                                                     1 vol.
  GABRIEL FAURE
    Pèlerinages passionnés, 2e série                              1 vol.
  P.-B. GHEUSI
    Gallieni, 1849-1916                                           1 vol.
  EDMOND HARAUCOURT
    Choix de Poésies                                              1 vol.
  ADRIENNE LAUTÈRE
    Amour et Sagesse.--Poésies                                    1 vol.
  GEORGES LECOMTE
    Bouffonneries dans la Tempête                                 1 vol.
  MAURICE MAETERLINCK
    Le Grand Secret                                               1 vol.
  VALENTIN MANDELSTAMM
    Un Affranchi                                                  1 vol.
  JULES PERRIN
    Le Mariage d'Abélard                                          1 vol.
  RAOUL PONCHON
    La Muse au Cabaret                                            1 vol.
  MARISE QUERLIN
    Lui et Lui                                                    1 vol.
  J. JOSEPH-RENAUD
    Sur le Ring                                                   1 vol.
  EDMOND ROSTAND
    La Dernière Nuit de Don Juan                                  1 vol.
  NICOLAS SÉGUR
    Une Ile d'Amour                                               1 vol.
  PIERRE VILLETARD
    Le Château sous les Roses                                     1 vol.
  MARCELLE VIOUX
    Une Repentie (Marie-Magdelaine)                               1 vol.
  ÉMILE ZOLA
    Poèmes Lyriques                                               1 vol.


1080.--L.-Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "En ménage" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home